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+The Project Gutenberg EBook of Histoire du Canada depuis sa découverte
+jusqu'à nos jours. Tome II, by François-Xavier Garneau (1809-1866)
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II
+
+Author: François-Xavier Garneau (1809-1866)
+
+Release Date: November 2, 2008 [EBook #27132]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CANADA, TOME--2 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque and the Online Distributed
+Proofreading Canada Team at http://www.pgdpcanada.net (This
+book was created from images provided by Bibliothèque et
+Archives nationales du Québec.)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ HISTOIRE
+ DU
+ CANADA
+ DEPUIS SA DECOUVERTE JUSQU'A NOS JOURS.
+
+ PAR
+
+ F. X. GARNEAU.
+
+
+ TOME SECOND.
+
+
+ QUÉBEC
+ IMPRIMERIE DE N. AUBIN, RUE COUILLARD, No. 14.
+
+ 1846.
+
+
+
+
+  HISTOIRE
+ DU
+ CANADA.
+
+
+ LIVRE V.
+
+
+
+ CHAPITRE I.
+
+ COLONIES ANGLAISES.
+
+ 1690.
+
+
+Objet de ce chapitre.--Les persécutions politiques et religieuses
+fondent et peuplent les colonies anglaises, qui deviennent en peu de
+temps très puissantes.--Caractère anglais dérivant de la fusion des
+races normande et saxonne. Institutions libres importées dans le
+Nouveau-Monde, fruit des progrès de l'époque.--La Virginie et la
+Nouvelle-Angleterre.--Colonie de Jamestown (1607).--Colonie de
+New-Plymouth et gouvernement qu'elle se donne (1620).--Immensité de
+l'émigration.--L'Angleterre s'en alarme.--La bonne politique prévaut
+dans ses conseils et elle laisse continuer l'émigration.--New-Plymouth
+passe entre les mains du roi par la dissolution de la
+compagnie--Commission des plantations établie; opposition qu'elle
+suscite dans les colonies; elle s'éteint sans rien faire.--Etablissement
+du Maryland (1632) et de plusieurs autres colonies.--Leurs diverses
+formes de gouvernement: gouvernemens à charte, gouvernemens royaux,
+gouvernemens de propriétaires.--Confédération de la
+Nouvelle-Angleterre.--Sa quasi-indépendance de la métropole.--Population
+et territoire des établissemens anglais en 1690.--Ils jouissent de la
+liberté du commerce.--Jalousie de l'Angleterre: actes du parlement
+impérial et notamment l'acte de navigation passés pour restreindre cette
+liberté.--Opposition générale des colonies; doctrines du Massachusetts à
+ce sujet.--M. Randolph envoyé par l'Angleterre pour faire exécuter ses
+lois de commerce; elle le nomme percepteur général des douanes. Négoce
+étendu que faisaient déjà les colons.--Les rapports et les calomnies de
+Randolph servent de prétextes pour révoquer les chartes de la
+Nouvelle-Angleterre.--Ressemblance de caractère entre Randolph et lord
+Sydenham. Révolution de
+1690.--Gouvernement.--Lois.--Education.--Industrie.--Différence entre le
+colon d'alors et le colon d'aujourd'hui, le colon français et le colon
+anglais.
+
+
+Le Canada n'avait pas été actuellement en guerre avec les Anglais depuis
+le traité de St.-Germain-en-Laye en 1632. A cette époque reculée, où les
+colonies de l'Amérique septentrionale naissaient à peine, les combattans
+étaient tous des Européens, qui se disputaient des lambeaux du continent
+dû au génie de Colomb. Aucun d'eux n'avait pris les armes pour défendre
+le sol de sa vraie patrie; la terre qu'ils foulaient était encore à
+leurs yeux une terre étrangère. Mais en 1689 les choses avaient déjà
+changé. Il y avait alors des Canadiens, il y avait des Américains, il y
+avait une patrie, ce mot si magique pour le soldat. Et chose
+remarquable, les Européens laissèrent pour ainsi dire le champ libre à
+ces nouveaux hommes, qui essayèrent leur force et leur courage les uns
+contre les autres, et déployèrent dans la lutte cette même ardeur et
+cette haine nationale dont leurs mères-patries respectives donnaient le
+douloureux spectacle depuis des siècles dans l'ancien monde.
+
+Nous savons quel développement avait pris en 1689 le Canada en
+population, en industrie et en richesses. Pour bien apprécier les moyens
+relatifs des parties belligérantes, et les dangers de la guerre pour ce
+pays, il est nécessaire de posséder la même connaissance relativement
+aux colonies anglaises, qui forment aujourd'hui une des premières
+nations du monde.
+
+Après les tentatives infructueuses de colonisation dont il a été dit
+quelques mots dans une autre partie de cet ouvrage, l'Angleterre cessa
+de s'occuper de l'Amérique, qu'elle ne fréquenta plus que par ses
+pêcheurs et ses baleiniers. La France montra plus de persévérance, elle
+s'obstina dans son entreprise jusqu'à ce qu'elle eût réussi à s'établir
+en Acadie et en Canada d'une manière permanente.
+
+Mais à peu près dans le temps où elle s'était assurée un pied solide
+dans le Nouveau-Monde, des guerres politiques et religieuses vinrent
+bouleverser l'Angleterre, et rejeter hors de son sein une population
+formée par les débris des partis vaincus, qui, tour à tour opprimés par
+le vainqueur, abandonnèrent leur patrie pour aller s'en créer une
+nouvelle ailleurs. Ils fondèrent la Virginie, New-Plymouth, le
+Massachusetts et bien d'autres provinces. La bigoterie et un zèle
+aveugle régnaient parmi toutes les sectes chrétiennes. Chacun niait à
+son voisin ce que tous les hommes avaient droit de posséder, la liberté
+de conscience. C'est à cela que l'on doit attribuer, sinon
+l'établissement, du moins l'état florissant de l'Amérique
+aujourd'hui[1]. La cause première de cette émigration involontaire
+subsistant toujours, ces nouvelles colonies se peuplèrent rapidement et
+surpassèrent bientôt celles de la France.
+
+[Note 1: History of Massachusetts Bay.]
+
+Ensuite, le génie commerçant de l'Angleterre, qui commençait à se
+déployer à la faveur de la liberté, favorisa l'accroissement de ces
+mêmes possessions lointaines. Ce fut un bonheur pour celles-ci que cette
+nouvelle direction donnée à l'esprit national; elles en profitèrent plus
+que leur mère-patrie elle-même.
+
+La race saxonne, agreste et engourdie, observe un écrivain, aurait fait
+peu de bruit dans le tournoi des peuples, si des myriades de Normands,
+de Poitevins et d'autres Français de toutes les provinces, ne fussent
+venus la réveiller rudement à la suite de Guillaume-le-Conquérant. De
+cette époque et de la fusion graduelle des deux races, datent les
+progrès qui se sont manifestés successivement dans le génie, les
+institutions et la puissance de l'Angleterre. L'audace, l'activité et la
+rapacité normandes ont fécondé la vieille torpeur saxonne. Des excès de
+la tyrannie organisée par la conquête et des résistances féodales sont
+nées les alliances des intérêts lésés, et de ces alliances tout le
+système municipal et parlementaire de la Grande-Bretagne[2]. Les colons
+américains importèrent avec eux, comme un dépôt sacré, ce système
+municipal et parlementaire, première cause de leurs succès futurs.
+
+[Note 2: Maillefer.]
+
+L'époque de l'établissement de l'Amérique septentrionale est remarquable
+par la révolution qui s'opérait dans les esprits chez toutes les nations
+et particulièrement en Angleterre, où le peuple, ne se contentant pas de
+vaines théories, réclamait la mise en pratique de ces grands principes
+sociaux, que la marche de la civilisation et les doctrines chrétiennes
+commençaient à développer aux yeux de la multitude. Ce peuple fut le
+premier qui posséda, dans son parlement, l'arme nécessaire pour lutter
+avec avantage contre le despotisme. Jacques I donnait le nom de rois[3]
+aux membres des Communes, à ceux même que Henri VIII avait traités de
+brutes, tant s'était accrue déjà leur puissance. Les principes de la
+liberté, les droits de l'homme, la nature et l'objet d'un gouvernement,
+étaient des questions qui occupaient tous les esprits, et qui se
+discutaient jusque dans le village le plus reculé du pays avec une
+extrême chaleur. Mais faute d'habitude on abusa, comme cela arrive
+toujours là où la liberté ne fait que de naître, de cette même liberté
+pour laquelle on combattait; et le vainqueur la refusa au vaincu, qui
+fut poursuivi, persécuté, proscrit. Les querelles de religion se mêlant
+à celles de la politique, fournirent de nouveaux alimens à l'incendie
+dans lequel disparurent les restes de l'Eglise de Rome et le trône. Les
+puritains prétendaient vouloir la liberté religieuse et la liberté
+politique, et cependant, durant leur domination sous Cromwell, ils se
+montrèrent plus exclusifs et plus persécuteurs que les royalistes qu'ils
+avaient renversés. Mais les principes survivent à ceux qui en abusent;
+et les nouvelles idées fructifièrent en Amérique, où les portèrent ces
+mêmes puritains déchus. La réaction qui eut lieu en Angleterre après la
+mort du Protecteur, les priva de toute autorité, et les livra à la
+vengeance d'un vainqueur irrité également contre les maximes religieuses
+et contre les maximes politiques qu'ils avaient invoquées
+indistinctement pour opérer la révolution qui avait amené Charles I à
+l'échafaud et l'établissement d'une république. Les plus zélés et les
+plus compromis durent alors chercher à se soustraire à un gouvernement
+auquel leurs idées ne pouvaient jamais leur permettre de se rallier, et
+ils émigrèrent sur les rives du Nouveau-Monde, emportant avec eux leurs
+principes et ces institutions libres dans lesquelles ils avaient
+converti des maximes générales en vérités pratiques. Le droit de
+représentation, l'institution précieuse du jury, le vote des subsides
+par le peuple, et plusieurs autres priviléges essentiels à la liberté du
+citoyen, furent des dogmes qu'ils y transplantèrent, qui servirent de
+base à leur organisation sociale, et qui ne cessèrent plus d'être
+regardés comme les droits les plus précieux de l'homme. Les monopoles,
+les ordres privilégiés, les charges sur l'industrie, comme les maîtrises
+et corporations des métiers, etc., la féodalité, et toutes les chaînes
+qui accablaient encore le peuple, même dans les pays les plus libres de
+l'Europe, ne suivirent point ces colons au-delà des mers.
+
+[Note 3: Un comité de la chambre des communes devait lui présenter une
+adresse. Il ordonna que douze siéges fussent apportés pour les membres
+de ce comité, «car, dit-il, ce sont douze rois qui viennent».]
+
+Jacques I divisa la partie du continent américain, située entre les 34e.
+et 45e. degrés de latitude, en deux vastes provinces: la Virginie et la
+Nouvelle-Angleterre. La première fut concédée à une compagnie de
+Londres, et la seconde, à des marchands de Plymouth avec le droit de les
+établir et d'y commercer, en 1606.
+
+Dès l'année suivante, ou quatre ans après la fondation de Port-Royal, la
+compagnie de Londres envoya 108 colons dans la Virginie pour commencer
+l'établissement de cette province, lesquels s'établirent dans un lieu
+qu'ils nommèrent Jamestown; mais les privations et la misère réduisirent
+leur nombre à une quarantaine au bout de quelques mois. Cinq cents
+autres émigrés les suivirent en 1609. N'ayant ni plus de moyens, ni plus
+de prévoyance que les premiers, ils se virent bientôt en proie à une
+affreuse famine qui les fit périr presque tous. La fertilité du sol, la
+beauté du climat et l'émigration contribuèrent cependant à faire oublier
+ces désastres, et petit à petit la province prit des développemens qui
+la mirent au-dessus de tous les périls. Ces premiers pionniers de la
+civilisation américaine vécurent à profits communs jusqu'en 1613. A
+cette époque des terres leur furent distribuées; et la plupart des
+planteurs n'ayant point de femmes, la compagnie leur envoya
+quatre-vingt-six jeunes filles, qui leur furent vendues à raison de cent
+à cent cinquante livres de tabac chacune. Six ans plus tard fut
+convoquée, par le chevalier George Yeardley, la première assemblée
+représentative qu'il y ait eue en Amérique; et les représentans, élus
+par les bourgs, réglèrent les affaires de la colonie, qui jusque-là
+avaient été dirigées par la compagnie de Londres. En 1621, la province
+reçut une espèce de gouvernement constitutionnel composé d'un
+gouverneur, d'un conseil et d'une assemblée générale élective. Peu de
+temps après, elle fut attaquée par les Sauvages, qui massacrèrent plus
+de 300 personnes, tant hommes que femmes et enfans; la compagnie, blâmée
+de n'avoir pas protégé suffisamment les habitans, fut dissoute, et le
+roi prit la Virginie sous sa protection (1624). Elle perdit sa
+législature sous le roi Jacques, mais Charles I, son fils, la lui
+restitua.
+
+De son côté, la compagnie de Plymouth envoya, en 1607, une colonie de
+cent et quelques personnes à Sagahadoc (Kénébec) dans la
+Nouvelle-Angleterre, sous les ordres de George Popham; mais ce dernier
+étant mort, les colons retournèrent en Europe le printemps suivant; ce
+qui découragea tellement la société, qu'elle abandonna toute idée de
+colonisation jusqu'en 1620. Alors des puritains (Brownistes), qui
+s'étaient réfugiés dans la Hollande une douzaine d'années auparavant[4],
+pour échapper aux persécutions qui pesaient sur eux en Angleterre,
+demandèrent à la compagnie de Londres la permission d'émigrer dans la
+Virginie avec la liberté d'y professer leur religion, eux et leur
+postérité. Le roi s'y refusa d'abord, mais il y consentit ensuite; et
+l'année suivante ils purent faire voile pour l'Amérique. Trompés par
+leur pilote qui fit fausse route, ils abordèrent plus au nord qu'ils
+n'avaient intention de le faire, et au lieu de débarquer dans la
+Virginie, ils se trouvèrent dans la Nouvelle-Angleterre, où ils jetèrent
+les premier fondemens de la colonie de New-Plymouth. N'ayant point de
+charte du roi, ils formèrent une espèce de société volontaire, et
+obéirent à des lois et à des magistrats établis par eux-mêmes, jusqu'à
+l'époque de leur union avec le Massachusetts en 1692.
+
+[Note 4: Jeremy Belknap: History of New-Hampshire.]
+
+«Ce pacte gouvernemental, dit le Dr. Story[5] est sinon le premier, du
+moins le titre primordial le plus authentique de l'établissement d'une
+nation, que l'on trouve dans les annales du monde. Les philosophes et
+les juristes en appellent constamment à la théorie d'un pareil contrat,
+pour établir la mesure des droits et des devoirs des gouvernans et des
+gouvernés; mais presque toujours cette théorie a été regardée comme un
+effort d'imagination, qui n'est appuyé ni par l'histoire ni par la
+pratique des nations, et qui ne fournit par conséquent aucune
+instruction solide pour les affaires réelles de la vie. On ne pensait
+guère que l'Amérique pût fournir l'exemple d'un contrat social d'une
+simplicité primitive et presque patriarcale».
+
+[Note 5: _Commentaries on the constitution of the United-States, etc._]
+
+Deux ans après, la compagnie de Plymouth concéda un territoire dans le
+Massachusetts, à quelques personnes qui essayèrent inutilement d'y
+former un établissement. D'autres tentatives suivirent celle-ci avec
+plus ou moins de succès jusqu'en 1628. Enfin, dans cette même année, une
+nouvelle compagnie acheta de celle de Plymouth le territoire de cette
+province, et fut incorporée par charte royale. Elle transféra le
+gouvernement de la colonie dans le pays même; et quelque temps après les
+habitans élurent des députés pour faire des lois, établir des cours de
+justice, etc. L'immigration devint considérable; il arriva dans une
+seule année (1630) plus de 1500 colons, par quelques uns desquels la
+ville de Boston fut commencée. En 1633, ils débarquèrent encore en plus
+grand nombre; la plupart de ces émigrés étaient des mécontens
+politiques, des hommes qui avaient des lumières, de l'expérience et même
+de la fortune, excellens matériaux pour fonder un pays. L'Angleterre,
+voyant grossir ce torrent de population désaffectionnée qui s'en allait
+en Occident, prit l'alarme. L'ordre fut promulgué de suspendre le départ
+de tous les vaisseaux destinés pour le Nouveau-Monde; et il fut enjoint
+aux patrons de ceux qui auraient à l'avenir une pareille destination
+avec des émigrans, d'obtenir au préalable une permission de l'autorité
+publique. En même temps les capitaines des navires dont le départ avait
+été suspendu, furent sommés de se présenter devant le conseil d'état
+avec la liste de leurs passagers. Mais après réflexion, la bonne
+politique prévalut heureusement dans ce conseil, et les émigrans eurent
+permission de partir après avoir été informés, que «Sa Majesté n'avait
+aucune intention de leur imposer la liturgie de l'Eglise anglicane, et
+qu'elle croyait que c'était pour jouir de la liberté en matière de
+religion, qu'ils passaient dans le Nouveau-Monde»[6].
+
+[Note 6: Charles I se guida d'après le même principe en accordant une
+charte à Rhode-Island en 1663. «Notre plaisir royal, dit le monarque,
+est que personne dans la colonie ne soit à l'avenir molesté, puni,
+inquiété ni recherché pour différence d'opinion en matières
+religieuses».]
+
+Cette conduite du roi d'Angleterre et de son conseil, contraste bien
+étrangement avec celle de Louis XIV, qui ne tolérait d'autre opinion que
+la sienne, et qui fermait à ses sujets les portes de toutes ses colonies
+comme pour montrer que même l'avenir devait subir les lois de sa
+volonté, et qu'il modèlerait à son gré les empires futurs!
+
+Au nombre des passagers dont le départ avait été ainsi arrêté par
+l'ordre de la cour de Londres, se trouvait un homme obscur, mais qui
+allait emporter avec lui les destinées de sa patrie; cet homme était
+Cromwell. L'oeil royal devina-t-il l'avenir de ce nom roturier en
+parcourant la liste de ces passagers? vit-il dans celui qui le portait
+le possesseur futur de son trône et le chef de la nation? L'ordre qu'il
+avait donné causa du délai, et dans l'intervalle le puritain, le futur
+protecteur de la Grande-Bretagne, changea d'opinion et ne sortit point
+de son pays; sa destinée devait s'accomplir.
+
+La compagnie de Plymouth s'étant dissoute, la colonie passa sous
+l'autorité du roi comme celle de la Virginie. Cet événement exerça alors
+peu d'influence sur l'administration intérieure, qui resta entre les
+mains des habitans. Ils élisaient tous leurs fonctionnaires, depuis le
+gouverneur en descendant jusqu'au dernier degré de l'échelle
+hiérarchique. La législature était élective dans toutes ses branches.
+
+Plus tard pourtant, en 1638, les clameurs que leurs ennemis ne cessaient
+de pousser contre eux en Angleterre, se renouvelèrent avec plus de
+fureur que jamais. Le roi, trompé par leurs assertions haineuses et
+intéressées, nomma une commission, dont l'archevêque de Cantorbéry était
+le chef, à laquelle fut départie une autorité suprême et absolue sur
+toutes les colonies, avec le pouvoir de faire des lois et des
+ordonnances affectant leur gouvernement et la personne et les biens des
+habitans. A cette nouvelle, le Massachusetts fit les remontrances les
+plus énergiques contre «cette commission», dont l'établissement
+abrogeait d'un seul coup toutes les libertés coloniales. Il exposa que
+les colons étaient passés en Amérique avec le consentement de Sa
+Majesté, dont ils avaient beaucoup agrandi les domaines; que si on leur
+enlevait leur charte, ils seraient forcés de s'en aller ailleurs, ou de
+retourner dans leur pays natal; que les autres établissemens seraient
+également abandonnés, et que tout le pays tomberait ainsi entre les
+mains des Français ou des Hollandais. Il terminait par demander qu'on
+les laissât jouir de leurs anciennes libertés, et qu'on ne mît point
+d'entraves à l'émigration vers le Nouveau-Monde.
+
+L'Angleterre n'osa pas mettre à exécution un projet devenu odieux dès sa
+naissance; et la commission des plantations s'éteignit sans rien faire,
+tant il est vrai de dire que l'opinion publique avait déjà de force dans
+ce royaume, fruit inappréciable de la liberté.
+
+Les colonies anglaises, respectées ainsi dans leurs droits, se formaient
+insensiblement aux habitudes du gouvernement représentatif, tandis que
+l'arrivée continuelle des partisans vaincus dans les luttes civiles de
+la mère-patrie, augmentait leur population et leurs richesses. Les
+puritains persécutés cherchaient un asile dans la Nouvelle-Angleterre;
+les catholiques dans le Maryland; les royalistes dans la Virginie.
+
+Le Maryland fut concédé par Charles I à lord Baltimore, baron irlandais,
+et fondé en 1632 par 200 gentilshommes catholiques. Huit ans après ils
+demandèrent et obtinrent un gouvernement libre. Cette province est la
+première qui ait eu l'honneur de proclamer dans le Nouveau-Monde, le
+grand principe de la tolérance universelle, et de reconnaître la
+sainteté et les droits imprescriptibles de la conscience[7]. Elle se
+peupla rapidement. Jouissant de la tranquillité pendant que les autres
+provinces étaient déchirées par des persécutions religieuses,
+l'émigration s'y portait en foule, sûre d'y trouver le repos et la paix.
+
+[Note 7: Chalmer's annals.]
+
+Telle fut l'origine des deux premières colonies anglaises, la Virginie
+et la Nouvelle-Angleterre, autour desquelles les autres sont venues
+ensuite se grouper. En lisant l'histoire des premières on voit celle des
+dernières; elles ont eu toutes, plus ou moins, les mêmes obstacles à
+vaincre et les mêmes avantages à utiliser. Elles présentent aussi toutes
+la même physionomie et le même caractère politique ou social. Peuplées
+du reste par des habitans d'une même nation, elles ont été commencées à
+peu de distance les unes des autres comme l'indique le tableau suivant:
+
+ La Virginie, 1608.
+
+ La Nouvelle-York, fondée par les Hollandais en 1614, sous le
+ nom de Nouvelle-Belgique, devient anglaise en 1664.
+
+ Plymouth, 1620, réuni au Massachusetts en 1692.
+
+ Le Massachusetts 1628.
+
+ Le New-Hampshire, 1623.
+
+ Le New-Jersey, fondé par les Hollandais, en 1624, devient
+ anglais en 1664.
+
+ Le Delaware, fondé par les Hollandais en 1627, devient
+ anglais en 1664. Quelques Suédois s'y étaient établis en
+ 1638; mais ils furent subjugués par les Hollandais, et la
+ plupart quittèrent le pays.
+
+ Le Maine en 1630; réuni au Massachusetts en 1677.
+
+ Le Maryland en 1633.
+ Le Connecticut en 1635, établi par des colons du
+ Massachusetts.
+
+ Le New-Haven en 1637, réuni au Connecticut en 1662.
+
+ Providence en 1635.
+
+ Le Rhode-Island en 1638, réunis en 1644.
+
+ La Caroline du Nord en 1650; colonie distincte en 1729.
+
+ La Caroline du Sud en 1670. Cette date, relativement aux
+ deux Carolines, a rapport ici à l'établissement des Anglais;
+ car longtemps auparavant, sous l'amiral de Coligny, les
+ Huguenots français y avaient fondé une colonie florissante,
+ qui finit par l'affreuse catastrophe vengée par le chevalier
+ de Gourgues.
+
+ La Pennsylvanie en 1682.
+
+ La Géorgie fondée plus tard en 1733.
+
+Ces diverses colonies possédaient trois formes bien distinctes de
+gouvernement, qui, modifiées par les habitudes et par la nature de la
+société américaine, constituèrent ensuite les élémens du gouvernement
+fédéral établi par la révolution de 1776. C'étaient les gouvernemens à
+charte, les gouvernemens royaux ou provinciaux, et les gouvernemens de
+propriétaires. Les gouvernemens à charte étaient limités à la
+Nouvelle-Angleterre. Les peuples de cette province, où il y avait
+plusieurs colonies, jouissaient de tous les priviléges de sujets nés
+anglais, étaient investis de tous les pouvoirs gouvernemental,
+législatif, exécutif et judiciaire. Ils choisissaient les gouverneurs,
+élisaient les assemblées législatives et nommaient les magistrats. Une
+seule restriction était imposée à leur autorité législative, c'est que
+les lois qu'ils se faisaient ne pouvaient être contraires à celles de
+l'Angleterre. Plus tard, la métropole réclama le droit de révoquer les
+chartes; mais les colons maintinrent qu'elles étaient des pactes
+solennels et irrévocables, excepté pour causes légitimes. Dans quelques
+cas néanmoins, elles furent forcément supprimées, particulièrement vers
+la fin du règne de Charles II, où les corporations métropolitaines
+éprouvèrent le même sort. Les contestations auxquelles cette question
+donna lieu entre la mère-patrie et les colonies à charte, furent une des
+causes de la révolution.
+
+Le pouvoir législatif, qui était sans appel, résidait dans un corps
+nommé, «The General Court of the Colony of Massachusetts Bay,» et était
+composé d'un gouverneur, d'un député-gouverneur, de dix magistrats et de
+deux députés de chaque ville, tous élus annuellement par le peuple. Le
+gouverneur et les magistrats formaient une chambre, et les députés
+l'autre. Cette législature siégeait tous les ans.
+
+Le pouvoir exécutif était exercé par le gouverneur et un conseil, dont
+sept membres étaient nécessaires pour délibérer, et qui siégeait deux
+fois par semaine.
+
+Les gouvernemens royaux étaient ceux de la Virginie, de la
+Nouvelle-York, et, plus tard, des Carolines (1728), de la Géorgie, du
+New-Hampshire et du New-Jersey (1702). Dans ces colonies, le gouverneur
+et le conseil étaient nommés par la couronne; et les chambres
+d'assemblée élues par le peuple. Les gouverneurs recevaient leurs
+instructions du roi ou de ses ministres. Ils avaient voix négative dans
+les procédés des législatures. Les juges et autres officiers civils
+étaient aussi nommés par le roi, mais payés par les colonies. Les actes
+arbitraires des gouverneurs, et le droit de veto réclamé par la couronne
+sur les actes des assemblées, furent des causes incessantes de
+difficultés dans ces gouvernemens. Le Canada nous fournit le modèle de
+cette espèce de régime.
+
+Les gouvernemens de propriétaires, qui tenaient de la nature féodale,
+offraient quelque ressemblance avec les palatinats d'Allemagne. Les
+propriétaires de ces provinces étaient revêtus de certains pouvoirs
+royaux et législatifs; mais le tout subordonné à l'autorité suprême de
+l'empire. Le Maryland, la Pennsylvanie, et, dans les premiers temps, les
+deux Carolines et le Jersey, étaient soumis à cette forme de
+gouvernement, qui a existé dans les deux premières provinces ainsi que
+dans le Delaware jusqu'à la révolution. Ces colonies appartenaient à des
+propriétaires ou particuliers, à qui des territoires avaient été
+concédés par le souverain avec pouvoir d'y établir des gouvernemens
+civils et d'y faire des lois, sous certaines restrictions. Leur histoire
+est un long tissu de querelles occasionnées par la manière dont les
+propriétaires exerçaient leur droit de révoquer ou négativer les actes
+des assemblées législatives; car même dans ces colonies des corps
+représentatifs furent introduits, dont les membres étaient nommés
+mi-partie par les propriétaires et mi-partie par le peuple. En 1719, les
+habitans de la Caroline exaspérés contre leurs maîtres, s'emparèrent du
+gouvernement et élurent un gouverneur, un conseil et une assemblée, qui
+se réunirent pour publier une déclaration d'indépendance, dans laquelle
+ils exposèrent les motifs de leur renonciation à leur ancienne forme de
+gouvernement. Les anciennes lois de l'assemblée de la Virginie (1624)
+renferment une déclaration qui définit le pouvoir de l'assemblée de
+taxer et d'imposer des charges personnelles.
+
+Dès l'origine (1643), les provinces de la Nouvelle-Angleterre formèrent
+entre elles une confédération offensive et défensive, chacune se
+réservant néanmoins son gouvernement et sa juridiction particulière. Les
+affaires générales de la confédération étaient réglées par un congrès
+composé de deux commissaires de chaque colonie. Cette législature se
+nommait «_The General Court of the United Colonies of New-England_»[8].
+Pour marque de sa souveraineté, la Nouvelle-Angleterre frappait monnaie;
+et toutes les commissions se faisaient au nom du gouverneur du
+consentement du conseil. Suivre les lois anglaises ou les ordres du roi
+sans permission de l'autorité coloniale, c'était faire acte d'infraction
+de ses priviléges[9]. Nous avons déjà fait allusion ailleurs à cette
+confédération qui possédait, comme l'on voit, une quasi-indépendance;
+mais qui ne la garda pas longtemps.
+
+[Note 8: _Encyclopedia Americana_.]
+
+[Note 9: Rapport de M. E. Randolph au bureau du commerce et des
+plantations, 1676: _Collection de papiers relatifs à Massachusetts
+Bay_.]
+
+C'est à partir de 1630, que la population des colonies anglaises
+augmenta rapidement. Elle pouvait être alors de 4,000 âmes, et déjà au
+bout de vingt ans elle atteignait 80,000 âmes, et, en 1690, époque de la
+seconde guerre avec le Canada, elle devait excéder 200,000 âmes,
+puisqu'en 1701, on l'évaluait à 262,000. La population du Canada et de
+l'Acadie ne dépassait pas alors 12 à 15,000 âmes, c'est à dire qu'elle
+était treize fois moins considérable que celle des provinces voisines
+contre lesquelles elle allait avoir à lutter les armes à la main. Le
+désavantage du nombre n'était pas le seul qu'elle eût à surmonter. La
+différence d'institutions politiques pesait aussi d'un grand poids dans
+la balance, de même que celle du climat. C'est au moyen de cette
+supériorité numérique et de richesse que les colonies américaines ont pu
+mettre dans tous les temps sur pied des armées qui comptaient autant de
+combattans qu'il y avait d'hommes capables de porter les armes dans
+toute la Nouvelle-France.
+
+Occupant les parties centrales de l'Amérique du nord, sur le bord de la
+mer Atlantique, c'est à dire, depuis le Canada jusqu'à la Floride, les
+établissemens anglais jouissaient d'un ciel chaud ou tempéré dans toute
+leur étendue, et d'un sol dont les productions, extrêmement variées,
+étaient par cela même un gage d'abondance continuelle. Le blé croît
+partout dans cet immense pays ainsi que le maïs, plante indigène qui
+vient sans effort surtout dans le centre et dans l'ouest des Etats-Unis,
+où il rend le double du blé. La culture du tabac commence dans le
+Maryland, par le 39e. ou 40e. degré de latitude: c'est aujourd'hui le
+principal article d'exportation de cet Etat et de la Virginie. Le coton
+se cultive depuis le 37e. degré en gagnant le sud; mais on n'a commencé
+à en exporter qu'en 1791. Le ris, qui exige un climat chaud et un sol
+marécageux, vient dans les mêmes latitudes que le coton. Les provinces
+du nord produisent du blé, du chanvre, du lin, du houblon, etc.
+Favorisées ainsi de la nature et par une immigration nombreuse, ces
+colonies devinrent en peu de temps riches et florissantes.
+
+Dans les premières années elles jouirent d'une liberté de commerce
+illimitée. Les vaisseaux de toutes les nations étaient admis dans leurs
+ports; elles allaient acheter dans tous les pays où elles trouvaient les
+plus grands avantages. Mais après qu'elles eurent passé par les
+souffrances, les inquiétudes, les dangers, qui ont accompagné partout la
+fondation des établissemens européens dans le Nouveau-Monde, après
+qu'elles eurent commencé à acquérir ce bien-être et ces richesses, qui
+n'étaient le partage que du petit nombre dans l'ancien, l'Angleterre
+résolut de les faire contribuer davantage aux charges de l'état,
+puisqu'elles profitaient autant que les autres parties de l'empire, de
+la protection du gouvernement. En 1655 Cromwell, qui venait de subjuguer
+l'Irlande et de se baigner dans le sang de ses malheureux habitans, se
+chargea de l'exécution de cette mesure, qu'il fallait sa volonté forte
+pour faire réussir. Il fallait d'abord faire naître les prétextes qui ne
+tardèrent point en effet à se présenter. Il voulut engager la
+Nouvelle-Angleterre à envoyer des émigrans en Irlande pour repeupler les
+déserts que ses armées y avaient faits; celle-ci ne voulut pas plus
+envoyer ses enfans dans ce pays que dans la Jamaïque, où il les invita
+ensuite de s'établir. Première désobéissance. Dans la guerre civile
+terminée par la mort de Charles I, le parti royaliste avait été vaincu,
+et la Virginie ainsi que le Maryland qui avait embrassé ce parti, durent
+être soumis par les armes du protecteur. Ce fut une seconde offense.
+C'en était assez pour fournir des motifs plausibles au gouvernement
+d'imposer des restrictions au commerce des colonies. Le parlement
+impérial passa un acte pour leur défendre d'importer ou d'exporter leurs
+marchandises dans d'autres vaisseaux que dans des vaisseaux anglais,
+équipés par des matelots anglais. Cet acte fut bientôt suivi d'un autre,
+l'acte de navigation, qui prohiba l'exportation de certains articles des
+colonies en ligne directe à l'étranger. En 1663, une troisième loi, plus
+sévère encore que les premières, les obligea de vendre leurs produits
+sur les marchés de l'Angleterre seulement, et d'acheter les articles de
+manufacture étrangère dont elles pourraient avoir besoin des marchands
+anglais à l'exclusion de tous autres. Enfin en 1672, il imposa aussi les
+produits exportés d'une colonie à une autre colonie. Sa politique était
+évidemment d'empêcher les colons d'établir des manufactures et de se
+créer un commerce avec l'étranger, au préjudice de ses intérêts[10].
+Mais ces lois prohibitives ne furent pas observées immédiatement
+partout. Le Massachusetts jouit encore longtemps après d'une entière
+liberté; et elles furent ouvertement ou secrètement violées par toutes
+les provinces, qui avaient fait, lors de leur promulgation, les
+remontrances les plus énergiques contre ce qu'elles regardaient comme
+une violation de leurs droits. M. Randolph, agent de la métropole
+(1676), voyant arriver dans le port de Boston des navires de l'Espagne,
+de la France, de la Méditerranée, des Canaries, etc., fit observer au
+gouverneur que cela était contraire à l'acte de navigation. Celui-ci lui
+répondit que les lois faites par le roi et son parlement n'obligeaient
+la Nouvelle-Angleterre qu'en autant qu'elles étaient conformes aux
+intérêts de la colonie, dans laquelle seule résidait le pouvoir
+législatif, en vertu de la charte accordée par le père de Sa Majesté
+régnante; et que toutes les matières en contestation devaient être
+déterminées en définitive par elle sans appel à l'autorité royale, qui
+pouvait bien augmenter, mais non restreindre, ses libertés[11].
+
+[Note 10: «The colonial laws of modern times, had furnished the most
+flagrant examples of tyrannical interference with the operations of
+manufactures and commerce; and the narrow policy which had always
+presided over the planting and rearing of new settlements, was utterly
+inconsistent with the very liberal and enlightened views of the
+economical system».
+
+_Colonial policy of the European Powers, par_ Lord Brougham.]
+
+[Note 11: Rapport de M. Randolph à Sa Majesté: _Collection of original
+papers relative to the colony of Massachusetts Bay_. Voyez aussi Story
+vol. I, p. 52 _Commentaries on the constitution of the United States_.]
+
+Toutes les provinces ne réclamèrent pas leurs libertés avec la même
+hardiesse. La Virginie, par exemple, était plus soumise, et les réponses
+du chevalier Berkeley aux lords commissaires en 1671, nous apprennent
+qu'elle s'était conformée à l'acte de navigation, à son grand détriment.
+En effet, cette loi y avait fait cesser presque complètement la
+construction des navires, branche importante de son commerce.
+
+Cette lutte sourde d'intérêts commerciaux entre les colonies et la
+métropole, annonce les progrès que les premières avaient déjà faits. Le
+chiffre de leurs exportations dans la Grande-Bretagne fut en 1701 de
+£309,136; et celui de leurs importations du même pays, de £343,828,
+l'excédant des importations sur les exportations étant probablement
+couvert par les achats que faisaient les émigrans en s'embarquant pour
+l'Amérique, et par les dépenses du gouvernement militaire. Ces colonies
+payaient elles-mêmes depuis longtemps les dépenses de leur gouvernement
+civil. En temps de guerre, elles fournissaient aussi leurs contingens
+d'hommes et d'argent, selon leurs forces, leur population et la
+proximité du théâtre des hostilités.
+
+Le Massachusetts a toujours été la première et la plus avancée des
+provinces britanniques. Possédant en abondance dans son sein tout ce qui
+est nécessaire à l'existence d'une marine et à sa fourniture, comme des
+bois de construction de toute espèce, de la poix, du goudron, du
+chanvre, du fer, des douves, des madriers, etc., elle bâtissait tous les
+ans quantité de navires, qu'elle vendait en Angleterre et ailleurs. Son
+commerce employait déjà près de 750 vaisseaux de 6 à 250 tonneaux; ses
+principaux chantiers de construction étaient à Boston, Charlestown,
+Salem, Ipswick, Salisbury et Portsmouth.
+
+Elle exportait des bois, des animaux vivans, de la farine, de la drèche,
+du biscuit, des salaisons de viande et de poisson, etc., dans la
+Virginie et le Maryland, à la Jamaïque, à la Barbade, à Nevis, à
+St.-Christophe et dans plusieurs autres îles du golfe mexicain, en
+Espagne, en Portugal, aux îles Madère et Canaries, en France, en
+Hollande, aux villes anséatiques, et enfin dans les îles britanniques de
+la Manche; et elle en rapportait les objets dont elle pouvait avoir
+besoin pour sa consommation ou pour son négoce. Les marchandises
+manufacturées et les produits des climats méridionaux formaient la masse
+de ces importations. Ce commerce, elle le faisait cependant malgré la
+métropole.
+
+M. Randolph écrivait à la cour qu'on ne tenait aucun compte en Amérique
+de l'acte de navigation et des lois passées par le parlement impérial
+pour régler le commerce, qui était complètement libre à toutes les
+nations. Quant à celui des Indes occidentales, disait-il, le marchand
+anglais en est presque exclus par celui de la Nouvelle-Angleterre, qui
+peut y donner ses denrées à un prix considérablement plus bas. Ainsi la
+Grande-Bretagne a perdu la plus grande partie du commerce de l'ouest. Le
+marchand américain expédie même déjà des navires chargés de mâtures pour
+la Guinée, Madagascar et les côtes de l'Inde.
+
+L'Angleterre, effrayée par cette activité toujours croissante, songea
+enfin à prendre des moyens prompts et efficaces pour faire rentrer le
+négoce des colonies dans les bornes d'un système moins préjudiciable à
+ses intérêts. Par ses lois, par ses douanes, elle réussit à le modifier,
+à le restreindre selon ses vues; mais les colons ne se soumirent qu'à la
+force, en attendant l'occasion de revendiquer ce qu'ils regardaient
+comme les droits imprescriptibles des sujets anglais, la liberté du
+commerce, aussi sacrée à leurs yeux que la liberté politique et
+religieuse.
+
+L'instrument dont la métropole se servit pour amener cette révolution,
+fut l'agent que nous avons déjà nommé, M. Edouard Randolph, homme
+résolu, infatigable et doué de beaucoup de pénétration et d'adresse dans
+les affaires. Charles II l'envoya en Amérique en 1676 avec ordre de lui
+faire un rapport sur l'état de la Nouvelle-Angleterre. Le caractère de
+ce commissaire a une analogie frappante avec celui de lord Sydenham,
+sous les auspices duquel s'est élaboré et accompli l'acte d'union des
+Canadas. Leurs dépêches présentent plusieurs coïncidences remarquables,
+et se ressemblent surtout par le ton de passion et le cynisme d'une
+politique sans morale et sans dignité qui y règnent[12]. Les habitans du
+Massachusetts tiennent dans les lettres de Randolph la place qu'occupent
+les Canadiens français dans celles de l'agent moderne. A l'entendre on
+dirait qu'il n'y a que cette province à punir; les petites colonies de
+New-Plymouth, de New-Hampshire, et de Connecticut méritent toute la
+sympathie du gouvernement. D'après le rapport que ce commissaire fit au
+roi, tout le pays se serait plaint de l'usurpation des magistrats de
+Boston, les habitans auraient désiré instamment que Sa Majesté ne les
+laissât pas opprimer plus longtemps, et qu'elle fît mettre enfin à
+exécution les mesures de soulagement promises par ses commissaires en
+1665. C'est ainsi qu'il cherche à diviser les colons; il parcourt en
+même temps le pays, et excite les habitans les uns contre les autres par
+ses propos.
+
+[Note 12: Lord Sydenham tenait, dit-on, un livre dans lequel étaient
+inscrits les noms de toutes les personnes marquantes de la colonie, avec
+l'indication de leur parenté, de leur fortune, de leur caractère, de
+leurs bonnes ou mauvaises qualités, de leurs opinions politiques et
+religieuses, des principaux actes de leur vie, etc. S'il voulait les
+rallier à sa politique, et obtenir leur appui, il étudiait leur
+caractère dans cette singulière galerie de portraits, qui ferait
+peut-être pâlir bien des gens si elle était mise au jour, et faisait
+ensuite agir auprès d'elles ce qui pouvait tenter leur passion
+dominante, l'ambition, la vanité, la vengeance, la cupidité, etc. On
+ajoute que plus d'une fois il a surpris son interlocuteur en tirant d'un
+tiroir ce livre fatal, dans lequel l'on trouverait probablement les
+motifs des défections et des contradictions politiques, qui ont signalé
+la vie de tant d'hommes sous son administration, surtout dans le Canada
+occidental.]
+
+Dans toutes ses communications adressées, soit au roi, soit à ses
+ministres, il sollicite l'envoi d'un _quo warranto_ suspendre la charte
+de la Nouvelle-Angleterre, et il ne fit pas moins de huit voyages à
+Londres pour presser le gouvernement d'abolir les priviléges de cette
+province vouée à l'ostracisme.
+
+Quelques années après il en fut nommé par lettres royales percepteur des
+douanes (_collector_, _surveyor_ & _searcher_), afin d'y faire exécuter
+les actes du parlement impérial qui, comme on l'a dit, continuaient d'y
+être méconnus; il ne cessa point d'être avec cela agent politique. C'est
+dans sa dépêche (de 1682) au comte de Clarendon que l'on trouve le
+passage suivant, qui réfléchit parfaitement les opinions émises de nos
+jours au sujet de mes compatriotes, et nous montre les hommes toujours
+entraînés dans le même cercle de passions.
+
+«Si Sa Majesté veut bien, écrivait Randolph, ordonner au gouverneur
+Cranfield d'examiner les derniers articles contre la faction du
+Massachusetts, elle y trouvera des motifs suffisans, non seulement pour
+révoquer la charte, mais pour envoyer un homme prudent comme gouverneur
+général de cette province (le gouverneur était alors électif). Si les
+factieux étaient assez forts pour se révolter contre la résolution du
+roi de régler les affaires de cette colonie de la manière qu'on le
+suggère, la première chose qu'ils feraient, serait de me demander compte
+de ma conduite pour avoir ouvertement appelé le renversement de leur
+constitution, et d'après la loi du pays, la mort serait le châtiment qui
+me serait réservé. Mais ce parti, il s'éclipse, il est divisé, les
+magistrats sont opposés aux magistrats, les uns désirent, les autres
+craignent, un changement. Mylord, je n'ai qu'une chose à vous dire,
+c'est que Sa Majesté ne doit ajouter foi, ni à ce que feront, ni à ce
+que diront les agens de cette faction en Angleterre. Veuillez bien vous
+rappeler que, quand le père de votre seigneurie était grand chancelier,
+il eut à traiter avec les agens de cette province en 1662; ils agréèrent
+tout ce qu'il proposa pour l'honneur du roi et l'avantage de ses sujets
+coloniaux. Cependant cela n'empêcha pas le Massachusetts de mépriser les
+ordres du roi, et d'employer les évasions et les petites supercheries
+pour s'y soustraire. Si on laisse à ce pays le soin de remédier lui-même
+à ses griefs, il s'ensuivra encore de plus grands maux. Une erreur
+malheureuse, sinon volontaire, les a très aggravés. On a dit que le roi
+ne peut, ni ne veut, quelque soient les provocations, sévir contre le
+pays; que ses finances sont dans un état peu florissant. Le peuple croit
+ici tout ce qu'on lui débite... D'un autre côté, par une étrange
+déception _deceptio visus_, l'on peint à ce monarque les habitans de
+cette province comme un peuple très fidèle et très loyal, comme un grand
+peuple, qui peut lever des forces considérables; qu'il a en outre fait
+des sacrifices et de grandes dépenses pour convertir les forêts du
+Nouveau-Monde en belles campagnes sans qu'il en ait rien coûté à la
+couronne.
+
+«Il est vrai, en effet, qu'il y a ici beaucoup de sujets loyaux; mais un
+bien petit nombre occupe des places de confiance. Les forces du pays
+sont très peu de chose, et plus d'apparat que de service. Je me fais
+fort de les chasser hors des frontières avec cinq cents hommes des
+gardes de Sa Majesté. Quant aux sacrifices, je connais bien peu
+d'habitans maintenant vivans, ou de leurs enfans, qui en aient fait. M.
+Dudley, l'un des agens actuels du Massachusetts, est un des premiers
+planteurs et un homme comme il faut (gentleman); il est venu ici avec
+une fortune assez honnête, mais les premiers aventuriers ou sont morts
+et les dépouilles de leurs enfans passées aux mains de leurs serviteurs,
+ou le peu qu'il en reste vit si misérablement qu'on n'en fait aucun cas.
+Pour ce qui est de ceux qui ont joint la faction, qui y appartiennent,
+qui dirigent tout ici, le gouverneur et le pays, je ne connais qu'un
+seul homme qui n'ait pas été domestique ou fils de domestique. Je prie
+votre seigneurie de croire que je ne cherche dans tout ceci que
+l'honneur du roi et le bien de la plantation dont, par la bonté de Sa
+Majesté et la faveur de votre seigneurie, je suis maintenant un des
+habitans».
+
+C'est à la suite de ces représentations insultantes, de ces basses
+calomnies, que le Massachusetts et les autres provinces de la
+Nouvelle-Angleterre perdirent leurs chartes. Déjà le New-Hampshire avait
+reçu une nouvelle constitution composée de deux branches seulement, le
+gouverneur et la chambre représentative(1680). Le Massachusetts fut
+traité en province rebelle, et soumis à un gouvernement purement
+despotique, composé d'un gouverneur général (le chevalier Edmond Andros)
+et d'un conseil nommé par lui et dont cinq membres formaient un quorum.
+Il fut revêtu du pouvoir de faire des lois et d'imposer des taxes. Il
+n'y eut plus de chambre représentative, et le principe électif fut aboli
+partout[13].
+
+[Note 13: Belknap: History of New-Hampshire.]
+
+Cela, comme on peut bien le penser, attira l'animadversion publique sur
+Randolph; il devint si odieux que l'on perdait sa popularité seulement à
+correspondre avec lui[14]. Emprisonné par le peuple dans l'insurrection
+qui éclata à Boston en 1689, à la suite de la nouvelle du débarquement
+de Guillaume III en Angleterre, ce malheureux reconnut lui-même, dans
+une lettre qu'il écrivit à un des gouverneurs des Iles, le mal qu'il
+avait fait aux colons et la haine qu'ils lui portaient. «Ce pays est
+pauvre, écrivait-il, l'observation rigoureuse des lois de commerce a
+pesé grièvement sur les habitans; tout le blâme retombe sur moi; sur moi
+qui le premier ai attaqué leur charte, et la leur ai fait perdre, sur
+moi qui ai continué leur servitude par l'exercice de mon office de
+percepteur des douanes».
+
+[Note 14: «His (M. Dudley) correspondency, écrivait M. Danforth, with
+that wicked man, M. Randolph, for the overturning the government, has
+made him the object of the people's displeasure».]
+
+Le despotisme ainsi établi et organisé fut rempli de troubles et de
+confusion, et ne put durer que jusqu'en 1691. L'opposition toujours de
+plus en plus violente des habitans força Guillaume et Marie de leur
+octroyer un gouvernement plus libéral. Toute la Nouvelle-Angleterre fut
+réunie en une seule province avec l'Acadie nouvellement conquise, et
+reçut une constitution représentative, qui exista jusqu'à la révolution;
+mais dont les pauvres Acadiens, soumis à toute sorte de servages, furent
+exclus au moins dans la pratique.
+
+Malgré leur dépendance de la mère-patrie, les colons anglais de
+l'Amérique avaient été jusque-là l'un des peuples les plus libres de la
+terre, et ils possédaient tous les élémens nécessaires pour devenir une
+grande nation. Ils avaient entre leurs mains les moyens de se former aux
+habitudes d'une société indépendante et à la science d'un gouvernement
+électif et populaire. Dès son origine, la Nouvelle-Angleterre s'était
+faite un code de lois, appelé «_The Body of liberties_,» qui fut observé
+jusqu'à ce que les besoins nécessitèrent de le modifier ou de
+l'augmenter. Le nom seul de ce code indique déjà par lui-même quels
+étaient les sentimens du peuple. Les dispositions de la partie
+criminelle, tirées de la Bible et modelées sur les lois pénales des
+Hébreux, démontrent jusqu'où les puritains avaient poussé le fanatisme
+biblique[15]. C'est dans le vieux code du Connecticut, un des Etats qui
+ont le mieux gardé les maximes et les moeurs originaires, que ce
+caractère est le plus prononcé. Ces lois dites les _lois bleues_ (blue
+laws), punissent de mort l'enfant qui a maudit ou frappé ses pareils;
+elles donnent droit de vie et de mort aux pères sur le fils adulte
+coupable d'opiniâtreté et de rébellion (stubborn and rebellious son);
+elles défendent le mensonge et le jurement profane sous peine de
+l'amende, du pilori et du fouet, chaque récidive entraînant une forte
+aggravation de peine. L'usage du tabac est interdit; un baiser donné ou
+reçu entre jeunes gens de différent sexe leur coûte une admonestation
+publique et une amende; les ivrognes sont fouettés; il n'est pas permis
+de courir le dimanche, ni de se promener dans son jardin, ni de voyager,
+ni de cuire son dîner, ni de faire les lits, balayer la maison, se faire
+tondre ou raser, ni d'embrasser sa femme, ni à la mère d'embrasser son
+enfant! Il est également interdit de fêter Noël ou les saints, de faire
+des pâtés de hachis (mince pies), de danser ou de jouer d'autres
+instrumens que le tambour, la trompette ou la guimbarde. Personne ne
+doit fournir le vivre ou le couvert à un quaker ou à d'autres
+hérétiques. Celui qui se fera quaker sera banni, et s'il revient, puni
+de mort. (Les quakers refusaient de tirer sur les Indiens.) «La plupart
+des articles de ce code sont fondés sur des versets de l'Exode, du
+Lévitique et du Deutéronome. L'horreur des puritains de la
+Nouvelle-Angleterre contre le catholicisme les aveuglait au point que
+ces radicaux intraitables, à force de remonter aux dogmes primitifs,
+reculaient jusqu'au judaïsme. Non-seulement leurs codes, mais leurs
+idées, leur langage, leurs noms étaient hébreux. Il semblait que leur
+rigidité craignît de s'amollir au contact de la mansuétude évangélique.»
+
+[Note 15: Aussi la rédaction du code est accompagnée de renvois au texte
+de l'écriture. Voici quelques articles pris au hasard.
+
+Tous les magistrats seront choisis:
+
+1º. Par les bourgeois libres. _Deut_. 1. 13.
+
+2º. D'entre les bourgeois libres. _Deut_. 17. 15.
+
+3º. Parmi les hommes les plus habiles, etc. _Jéré_. 30. 21.
+
+Les héritages descendront au plus proche
+parent, selon la loi naturelle donnée
+par Dieu. _Nomb_. 27. 7. à 11.
+
+Il ne sera exigé aucun intérêt d'un frère
+ou d'un voisin pauvre pour ce qui lui
+sera prêté. _Lev_. 25. 35. 36.
+
+L'hérésie sera punie de mort, par ce
+qu'un hérétique, comme un idolâtre,
+cherche à ravir les âmes des hommes
+au seigneur leur Dieu. _Zach_. 13. 3.
+
+L'ivrognerie, qui transforme l'image de
+Dieu en celle de la brute, sera passible
+du châtiment qu'on inflige aux
+bêtes, du fouet, etc. _Prov_. 26. 3.
+]
+
+L'Imprimerie, cette arme si redoutable à la tyrannie et aux abus, fut
+introduite à Cambridge dans le Massachusetts peu de temps après sa
+fondation (1638). Le premier ouvrage qui sortit de la presse américaine,
+fut «_The Freeman's Call_» un an après. Bientôt régna cette liberté de
+la pensée, cette indépendance de l'esprit qui est le partage d'une
+nation libre et avancée dans la civilisation, et qu'on retrouve rarement
+dans une colonie, même de nos jours. Dans ces petites sociétés
+naissantes, il est bien permis aux partis d'avoir une polémique
+violente, factieuse quelquefois sur des points particuliers; mais qu'un
+homme se lève avec les armes de la raison pour défendre des principes
+qui sont d'une application générale, s'ils affectent le gouvernement,
+les hommes en autorité, soit militaire, civile ou religieuse, s'ils sont
+en opposition avec leurs intérêts, leur ambition, leurs vues, il n'aura
+pas d'écho, le peuple si turbulent dans ses colères, sera paralysé par
+une influence mystérieuse, par mille petits liens, qui des lieux
+occultes où trônent ces pouvoirs vraiment redoutables, s'étendent
+partout autour de lui, enchaînent ses pas, et lui montrent leur
+puissance et son néant. Tel homme n'oserait combattre un de ces pouvoirs
+sans s'être du moins assuré l'appui de l'autre, pour le protéger en cas
+de revers. Le peuple de la Nouvelle-Angleterre est celui de toute
+l'Amérique qui s'est affranchi le premier de cet esprit de dépendance
+qui tient au sentiment qu'on a contracté de sa faiblesse, ou plutôt
+c'est parce qu'il ne l'avait pas, qu'il se trouvait rejeté sur les rives
+du Nouveau-Monde. Aussi ce peuple est-il le premier qui ait produit des
+hommes célèbres dans les lettres et dans les sciences: témoin, Franklin.
+
+L'éducation si nécessaire aux peuples libres est un des premiers objets
+qui occupèrent l'attention des colons anglais; ils savaient qu'elle
+était la principale sauve-garde de leurs franchises. Ce fut la
+Nouvelle-Angleterre qui commença et qui établit le système d'éducation
+primaire le plus populaire. Elle posa pour principe que l'éducation du
+peuple doit être à la charge commune et obligatoire, acte qui annonce
+déjà des vues profondes et en avant de l'époque. Des écoles furent
+ouvertes dans toutes les paroisses, sous la direction de comités élus
+par le peuple, qui votait les contributions nécessaires pour cet
+important objet. Afin, disaient ses législateurs, que les lumières de
+nos pères ne soient pas ensevelies avec eux dans leurs tombeaux, nous
+décrétons, à peine d'amende, que tout arrondissement de 50 feux établira
+une école publique où l'on enseignera à lire et à écrire; et que toute
+ville de cent feux établira une école de grammaire dont le maître pourra
+préparer les enfans pour l'université. Cette loi qui se propagea dans
+les autres colonies, existe encore en substance dans le Massachusetts,
+qui s'en enorgueillit à juste titre[16]. Il est résulté de là que
+l'éducation est plus universellement répandue parmi le peuple des
+Etats-Unis, que parmi aucune autre nation du monde. En s'occupant de
+l'éducation primaire, l'on n'oublia pas les hautes études. Le célèbre
+collége de Harvard fut fondé dès 1638. Cet exemple fut suivi bientôt
+après par les autres provinces, excepté la Virginie où, sous ce rapport,
+l'on fit d'abord moins de progrès. Aussi le chevalier Berkeley s'en
+glorifia-t-il dans cette réponse singulière qu'il donna dans le cours
+d'un interrogatoire qu'on lui faisait subir: «Dieu merci, dit-il, il n'y
+a dans la colonie, ni _écoles libres_, ni _imprimerie_; et j'espère que
+nous n'en aurons pas d'ici à trois siècles; car les connaissances ont
+légué au monde la rébellion, l'hérésie et toutes les sectes; et
+l'imprimerie les a répandues, comme elle a propagé les libelles contre
+le meilleur des gouvernemens», finissant ainsi le panégyrique de
+l'ignorance par la peinture des inconvéniens qui résultent des lumières
+pour l'autorité.
+
+[Note 16: Story: _Commentaries on the Constitution of the United
+States_.]
+
+Dans le tableau rapide qui précède, nous avons assisté à la naissance,
+suivi les progrès des colonies anglaises jusqu'à la fin du 17e. siècle,
+et esquissé les formes de leur société et les principes qui la
+dirigeaient. S'expatriant pour fuir la tyrannie et les persécutions,
+leurs habitans ne soupiraient qu'après la liberté; ils ne craignaient
+rien tant que de retomber sous un joug pareil à celui auquel ils
+n'avaient pu se soustraire qu'en quittant leur pays. Pendant longtemps
+ils se crurent les dominateurs de l'Amérique septentrionale. Leurs
+établissemens faisaient des progrès rapides; ceux des Français ne
+sortaient pas de leur berceau, où ils semblaient destinés à périr; mais
+lorsqu'enfin ils virent Colbert peupler le Canada de soldats licenciés
+et élever des forts sur leurs frontières, ils s'alarmèrent et pressèrent
+l'Angleterre d'éloigner d'eux des voisins qui troublaient leur commerce,
+et menaçaient leur indépendance. Témoins de l'ambition et des conquêtes
+de Louis XIV, qui dictait des lois à l'Europe, ils tremblaient que
+quelque jour la puissance de ce monarque ou de ses successeurs, ne se
+fit sentir en Amérique comme dans l'ancien monde. Le Canada, organisé
+militairement, pouvait devenir un voisin incommode et dangereux. Ils
+voulurent donc détruire, dès son enfance, cet ennemi qui les menaçait
+déjà, qu'ils ont combattu tant de fois depuis, et qui, semble interroger
+aujourd'hui secrètement sa pensée, partagée entre des idées
+d'indépendance future et absolue et de fraternisation avec ceux qui
+cherchaient ainsi à les expulser à jamais du continent. Ils firent
+offrir à leur métropole des secours en hommes et en argent; et pour
+montrer leur bonne volonté, ils mirent immédiatement sur pied, en 1690,
+deux armées de deux mille hommes chacune pour envahir le Canada. Nous
+verrons bientôt de quel résultat fut accompagné le mouvement agresseur
+de ces colons déjà si ambitieux.
+
+On a dû remarquer déjà que le caractère de l'émigration d'autrefois et
+de l'émigration d'aujourd'hui n'est pas le même. L'ancien colon
+américain n'est point l'image de l'émigrant qui débarque de nos jours
+sur les rivages de l'Amérique. Le premier s'exilant pour ne point
+abandonner des principes religieux ou politiques pour la défense
+desquels il avait combattu, et qu'il chérissait toujours, conservait
+malgré sa défaite ce respect pour l'honneur, cette fierté républicaine
+qu'il avait contractée dans des luttes dont l'empire devait être le
+prix. Le second, au contraire, n'est point une victime politique, c'est
+le fruit surabondant d'une société trop pleine et corrompue, que les
+vicissitudes du commerce, la centralisation de la propriété et les vices
+d'une organisation sociale très compliquée, ont réduit à la dernière
+misère. Les préoccupations de son esprit sont tout entières concentrées
+dans la recherche des moyens de se procurer une nourriture qui lui
+manque sans cesse. Cet homme ne peut avoir ni la noblesse de sentiment,
+ni l'indépendance de caractère qui ont distingué les premiers colons de
+l'Amérique septentrionale. Accablé sous le poids de la misère, et
+insensible à tout ce qui n'est pas immédiatement lié à son existence
+matérielle, il lui faudra à coup sûr de longues années d'aisance pour
+atteindre au niveau des républicains du Massachusetts ou des
+gentilshommes catholiques du Maryland. Il est facile de concevoir,
+qu'avec de pareils élémens la politique d'une métropole a plus de
+chances de prolonger sa domination.
+
+Si l'on compare à présent le colon français avec le colon anglais du 17e
+et du 18e siècle, l'on trouve encore là un grand contraste. Ce dernier
+était principalement dominé par l'amour de la liberté, du commerce et
+des richesses qu'il fournit[17]. Il faisait avec plaisir tous les
+sacrifices pour s'assurer la possession de ces trois objets, vers
+lesquels tendaient toutes ses pensées. Aussi dès que les traitans de
+l'Acadie le molestèrent par leurs courses, ou que les Hollandais de la
+Nouvelle-York génèrent son extension, il dirigea tous ses efforts pour
+s'emparer de ces deux contrées. En Acadie, il n'y avait que quelques
+centaines d'habitans dispersés sur les bords de la mer; il lui fut par
+conséquent assez facile de conquérir cette province encore couverte de
+forêts. La Nouvelle-Belgique encore moins en état de se défendre, passa
+sous son joug sans faire de résistance. Le colon canadien resta seul
+dans la lice avec lui; et la lutte, commencée déjà depuis longtemps,
+devint alors plus vive, plus intéressante et mieux définie.
+
+[Note 17: Lord Brougham exagère singulièrement un fait lorsqu'il dit,
+«que ce colon bornait ses espérances de richesses aux inspirations du
+St.-Esprit, et son ambition au désir de posséder le ciel dans l'autre
+vie». L'histoire nous prouve qu'il avait autant d'horreur de l'esclavage
+politique et commercial que de l'esclavage religieux.]
+
+La vie à la fois insouciante et agitée, soumise et indépendante du
+Canadien, avait une teinte plus chevaleresque, plus poétique si l'on
+peut parler ainsi, que celle de ses voisins. Catholique ardent, il
+n'avait pas été jeté en Amérique par les persécutions, il ne demandait
+pas une liberté contre laquelle peut-être il eût combattu, c'était un
+aventurier inquiet, qui cherchait une vie nouvelle, ou un vétéran bruni
+par le soleil de la Hongrie, qui avait vu fuir le croissant devant lui
+sur le Raab, et pris part aux victoires des Turenne et des Condé. La
+gloire militaire était son idole, et, fier de marcher sous les ordres de
+son seigneur, il le suivait partout, et risquait sa vie avec joie pour
+mériter son estime et sa considération. C'est ce qui faisait dire à un
+ancien militaire: Je ne suis pas surpris si les Canadiens ont tant de
+valeur, puisque la plupart descendent d'officiers et de soldats qui
+sortaient d'un des plus beaux régimens de France.
+
+L'éducation que les seigneurs et le peuple recevaient des mains du
+clergé presque seul instituteur en Canada, n'était point de nature à
+éteindre cet esprit qui plaisait au gouvernement, et qui était
+nécessaire jusqu'à un certain point au clergé lui-même, pour protéger
+plus efficacement les missions catholiques, lesquelles redoutaient
+pardessus tout la puissance et les principes protestans de leurs
+voisins. Ainsi le gouvernement et le clergé avaient intérêt à ce que le
+Canadien fût un guerrier. A mesure que la population augmentait en
+Canada, la milice avec ce système devait y devenir de plus en plus
+redoutable. C'était en effet presqu'une colonie militaire: dans les
+recensemens l'on comptait les armes, comme dans les rôles d'armée. Tout
+le monde en avait (voir App. A).
+
+Tels étaient nos ancêtres; et comme l'émigration française a toujours
+été peu considérable, ce système était peut-être ce qu'il y avait de
+mieux, dans les circonstances, pour luter contre la force croissante des
+colonies anglaises. Pendant près d'un siècle leur vaste puissance vint
+se briser contre cette milice aguerrie, qui ne succomba, en 1760, que
+sous le nombre, après une lutte acharnée de six ans, et avoir honoré sa
+chute par de grandes et nombreuses victoires. C'est à elle que le Canada
+doit de ne pas faire partie aujourd'hui de l'Union américaine; et elle
+sera probablement la cause première quoiqu'éloignée de l'indépendance de
+ce pays s'il cessait d'appartenir à l'Angleterre, en ce qu'elle l'a
+empêché de devenir complètement américain de moeurs, de langue et
+d'institutions.
+
+
+
+
+ CHAPITRE II.
+
+ LE SIÈGE DE QUÉBEC.
+
+ 1609-1696.
+
+
+Ligne d'Angsbourg formée contre Louis XIV.--L'Angleterre s'y joint en
+1689, et la guerre, recommencée entre elle et la France, est portée dans
+leurs colonies.--Disproportion de forces de ces dernières.--Plan
+d'hostilités des Français.--Projet de conquête de la Nouvelle-York; il
+est abandonné après un commencement d'exécution.--Triste état du Canada
+et l'Acadie.--Vigueur du gouvernement de M. de Frontenac.--Premières
+hostilités: M. d'Iberville enlève 2 vaisseaux anglais dans la baie
+d'Hudson.--Prise de Pemaquid par les Abénaquis.--Sac de
+Schenectady.--Destruction de Salmon Falls (Sementels).--Le fort Casco
+est pris et rasé.--Les Indiens occidentaux, prêts à se détacher de la
+France, renouvellent leur alliance avec elle au premier bruit de ses
+succès.--Irruptions des cantons, qui refusent de faire la
+paix.--Patience et courage des Canadiens.--Les Anglais projetent la
+conquête de la Nouvelle-France.--Etat de l'Acadie depuis 1667.--L'Amiral
+Phipps prend Port-Royal; il assiège Québec (1690) et est
+repoussé.--Retraite du général Winthrop qui s'était avancé jusqu'au lac
+St.-Sacrement (George) pour attaquer le Canada par l'Ouest, tandis que
+l'Amiral Phipps l'attaquerait par l'Est.--Désastre de la flotte de ce
+dernier.--Humiliation des colonies anglaises.--Misère profonde dans les
+colonies des deux nations.--Les Iroquois et les Abénaquis continuent
+leurs déprédations.--Le major Schuyler surprend le camp de la Prairie de
+la Magdeleine (1691) et est défait par M. de Varennes.--Nouveau projet
+pour la conquête de Québec formé par l'Angleterre.--La défaite des
+troupes de l'expédition à la Martinique et ensuite la fièvre jaune qui
+les décime sur la flotte de l'amiral Wheeler, font manquer
+l'entreprise.--Expéditions françaises dans les cantons (1693 et 1696);
+les bourgades des Onnontagués et des Onneyouths sont incendiées.--Les
+Miâmis font aussi essuyer de grandes pertes aux Iroquois.--Le Canada
+plus tranquille, après avoir repoussé partout ses ennemis se prépare à
+aller porter à son tour la guerre chez eux.--L'état comparativement
+heureux dans lequel il se trouve est dû à l'énergie et aux sages mesures
+du comte Frontenac.--Intrigues de ses ennemis contre lui en France.
+
+
+La France était en guerre avec une partie de l'Europe depuis déjà deux
+ou trois ans. La révocation de l'édit de Nantes avait soulevé contre
+elle les nations protestantes, et leur avait fourni le prétexte de
+reprendre les armes pour se venger de leurs défaites passées. Le prince
+d'Orange, le plus acharné de ses ennemis, fut le principal auteur de la
+fameuse ligue d'Augsbourg, dans laquelle la plupart des puissances
+continentales entrèrent. Le roi Jacques II, fervent catholique, et
+recevant des subsides de Louis XIV pour être plus indépendant de son
+parlement, était resté attaché à l'alliance de ce prince; mais c'était
+tout ce qu'il pouvait faire que d'empêcher les Anglais de la rompre. Et
+en effet bientôt après ce peuple conspira contre lui, et il eut la
+douleur de se voir précipiter du trône par son propre gendre, le prince
+d'Orange, soldat taciturne et ambitieux, qui dut probablement la
+couronne d'Angleterre autant à la haine qu'il portait à la France qu'à
+son propre mérite. Il fut couronné à Londres sous le nom de Guillaume
+III. Louis XIV reçut le monarque déchu avec les plus grands égards en
+lui promettant de le replacer bientôt sur le trône; mais la chute de
+Jacques lui donnait un ennemi de plus dans la Grande-Bretagne.
+
+La France eut ainsi à combattre à la fois la Hollande, l'Allemagne, la
+Savoie, l'Italie, l'Espagne et l'Angleterre, multitude d'ennemis qui ne
+faisait que prouver sa puissance. Comme toujours les colons furent
+entraînés dans une guerre dont l'objet leur était totalement étranger;
+et parceque Louis XIV faisait trembler l'Europe, il fallait que les
+habitans de l'Amérique se battissent entre eux.
+
+Nous venons de voir quel chemin les colonies anglo-américaines avaient
+fait à l'époque où nous sommes parvenus, et quels élémens de bonheur, de
+puissance et de richesses elles possédaient pour l'avenir. Un commerce
+étendu, une population considérable, des institutions libres et la
+jouissance d'un des plus fertiles pays du monde, tel est le tableau que
+présente l'ennemi que le Canada a à combattre, le Canada qui n'a, lui,
+que 11,000 habitans, qui soutient depuis longtemps une guerre sanglante
+avec les Indiens, et dont le commerce est presqu'entièrement anéanti.
+Les Américains pouvaient bien dire lorsqu'ils comparaient leurs forces
+aux siennes, que c'était une proie «qu'ils n'avaient qu'à allonger le
+bras pour saisir.»
+
+Les Français néanmoins ne s'effrayèrent pas. Suivant leur antique usage,
+ils résolurent de ne pas attendre l'ennemi chez eux, mais de l'attaquer
+vivement dans ses propres positions malgré sa supériorité numérique. Il
+fut décidé en conséquence de l'assaillir à la fois à la baie d'Hudson,
+dans la Nouvelle-York et sur différens points de la frontière du Canada.
+Le ministre de la marine à Paris, M. de Frontenac en Canada, devaient
+activer, chacun de son côté, les préparatifs de guerre. Louis XIV
+enjoignit au dernier partant pour l'Amérique de fournir à la compagnie
+du Nord les secours dont elle pourrait avoir besoin pour exécuter la
+première partie de ce plan, et chasser les Anglais de tous les points
+qu'ils occupaient à la baie d'Hudson[18]. Il le chargea en outre de
+s'entendre avec le gouverneur de l'Acadie, M. de Manneval, pour mettre
+cette province, la plus exposée aux courses des ennemis, hors d'insulte.
+
+[Note 18: Ces instructions sont du 7 juin, et la guerre fut déclarée à
+la Grande-Bretagne le 25 du même mois.]
+
+Un des projets de conquérir la Nouvelle-York suggérés par le chevalier
+de Callières, car il en avait présenté plusieurs, et dont on a parlé
+plus haut, fut agréé; mais le gouvernement adopta un plan d'exécution
+plus compliqué que celui de cet officier. D'abord M. Begon, intendant de
+Rochefort, fut chargé d'armer deux vaisseaux, et de les mettre sous les
+ordres de M. de la Caffinière, qui devait suivre les directions de M. de
+Frontenac. Ces vaisseaux avaient pour mission de balayer la côte depuis
+le golfe St. Laurent jusqu'à New-York, et de bloquer ensuite cette ville
+sans trop s'exposer pourtant en attendant les troupes qui devaient
+l'attaquer par terre. En second lieu le gouverneur, en arrivant à
+Québec, devait faire ses préparatifs avec le plus grand secret, et
+conduire lui-même les troupes par terre à la place qu'on voulait
+attaquer, après avoir chargé le chevalier de Vaudreuil de
+l'administration du Canada. Si l'entreprise réussissait et que la
+province de la Nouvelle-York tombât en son pouvoir, il devait y laisser
+la population catholique en prenant les mesures nécessaires pour
+s'assurer de sa fidélité; garder prisonniers les officiers et les
+principaux citoyens qui pourraient se racheter par de bonnes rançons, et
+renvoyer tout le reste dans la Nouvelle-Angleterre et dans la
+Pennsylvanie. Le chevalier de Callières resterait gouverneur de la
+conquête. Comme on supposait que l'ennemi tâcherait de la reprendre,
+l'ordre avait été donné de brûler toutes les habitations jusqu'à une
+certaine distance autour de New-York, et de forcer les autres à payer
+une forte contribution pour se racheter. L'on reconnaît là le génie dur
+et impitoyable de Louvois, assez conforme d'ailleurs au système de
+guerre suivi à cette époque en Amérique.
+
+Les courses que l'on ferait en même temps sur les frontières anglaises,
+n'auraient pour objet que d'inquiéter l'ennemi, diviser ses forces et
+occuper les Indiens.
+
+Les premières hostilités commencèrent à la baie d'Hudson, où M. de la
+Ferté prit le fort de New-Severn. Le capitaine d'Iberville, officier
+canadien plein de bravoure et devenu célèbre depuis et par ses exploits
+et comme fondateur de la Louisiane, arrivait à Ste.-Anne, poste de cette
+baie, lorsque deux navires anglais portant, l'un 22 canons et l'autre
+14, et chargés d'armes, de munitions et de vivres, parurent à la vue du
+fort. On devina sans peine leur dessein, car dans les papiers du
+gouverneur de New-Severn on avait trouvé des lettres de la compagnie de
+Londres, qui faisait la traite dans cette contrée, lui enjoignant d'y
+proclamer le prince d'Orange roi de la Grande-Bretagne, et de prendre
+possession de toute la baie d'Hudson au nom de l'Angleterre. Ces
+vaisseaux, voyant les Français sur leurs gardes, voulurent user de ruse;
+mais d'Iberville les fit tomber eux-mêmes dans le piége qu'ils voulaient
+tendre, et après avoir tué ou pris une partie de leurs équipages dans
+des embuscades, il les obligea d'amener leur pavillon. Il laissa son
+frère, M. de Méricourt, pour commandant de ces postes, et fit voile sur
+l'une de ses prises pour Québec, où il arriva dans le mois d'octobre
+1689. Il trouva le pays encore tout ému du massacre de Lachine.
+
+Cependant les vaisseaux destinés à l'attaque de New-York sur lesquels
+devait s'embarquer le nouveau gouverneur, M. de Frontenac, avaient perdu
+plus d'un mois à la Rochelle pour se faire radouber; ensuite les
+bâtimens marchands qu'ils avaient eu à convoyer avaient retardé
+tellement leur marche, qu'ils n'étaient arrivés à Chedabouctou, en
+Acadie, que vers le milieu de septembre. M. de Frontenac y resta
+quelques jours et ordonna à M. de la Caffinière, s'il arrivait avant le
+1er. novembre à New-York, de croiser en face du port jusqu'au 10
+décembre tenant tout prêt pour le débarquement; et si, à cette date, il
+ne recevait point de nouvelle du Canada, de retourner en France.
+
+L'état dans lequel le gouverneur trouva le pays, dont il venait
+reprendre l'administration pour la seconde fois, ne lui permit pas
+d'envahir la Nouvelle-York, qui fut ainsi sauvée par les fautes de M.
+Denonville. Ce gouverneur avait, comme on a vu, par une suite d'actes
+marqués au coin de l'imprévoyance ou de la faiblesse, réduit le Canada à
+ne pouvoir se défendre même contre les cantons. M. de la Caffinière fut
+obligé de lever le blocus à la fin de décembre après avoir capturé
+cependant plusieurs vaisseaux ennemis; et le projet sur New-York fut
+forcément ajourné à une autre époque.
+
+Quoique M. de Frontenac trouvât la colonie inondée de sang; qu'il vît,
+pour comble de disgrâces, arriver au moment où il lui envoyait des
+secours M. de Varennes, qui, sur l'ordre du marquis de Denonville, avait
+évacué le fort de Catarocoui, et fait sauter les fortifications, il n'en
+jugea pas moins, avec sa sagacité ordinaire, que ce n'était qu'en
+frappant des coups hardis qu'il pourrait sauver le Canada, relever le
+courage des habitans, et reconquérir la confiance des alliés que les
+Français avaient parmi les nations indigènes en rétablissant l'honneur
+de leurs armes. Il n'eut pas plus tôt pris les rênes du gouvernement
+qu'une nouvelle vigueur en pénétra toutes les parties, se répandit
+rapidement parmi les Canadiens et les Sauvages. Tout le monde fut
+soudainement animé d'une ardeur guerrière. Les Abénaquis levèrent les
+premiers leur hache terrible.
+
+Ils se mirent en campagne (1689). Ce fut sur Pemaquid qu'ils dirigèrent
+leurs coups, fort situé entre la rivière Penobscot et celle de Kénébec
+sur le bord de la mer, et qui les incommodait beaucoup. Ils attaquèrent
+les habitans voisins, tuant tous ceux qui voulaient résister, et
+investirent ensuite la place, montée de 20 canons, et qui se rendit
+après une défense de plusieurs heures. Ils la rasèrent avec toutes les
+maisons d'alentour, et s'en retournèrent dans les chaloupes qu'ils
+avaient prises après en avoir égorgé les équipages.
+
+Fiers de ce premier succès, ils entreprirent sur le champ une seconde
+expédition encore plus importante. Les ennemis avaient élevé une
+douzaine de petits forts pour protéger les établissemens qu'ils avaient
+dans leur voisinage; ils les attaquèrent brusquement, les surprirent, et
+renouvelèrent les horreurs dont Montréal venait d'être le théâtre. Ils
+les emportèrent tous les uns après les autres, et deux cents personnes
+périrent sous le glaive de ces barbares. Après ce sanglant exploit, qui
+répandit la terreur dans toute la Nouvelle-Angleterre, ils s'en
+retournèrent chargés de butin. Ces deux expéditions, entreprises coup
+sur coup, ôtèrent à celle-ci tout espoir de former une alliance avec les
+Abénaquis, et de les détacher des Français.
+
+L'exécution de la troisième partie du plan d'attaque des Français était
+laissée à la discrétion et au jugement de M. de Frontenac. On devait
+croire qu'il ne négligerait rien pour harasser l'ennemi et lui faire
+tout le mal possible, suivant les règles de la guerre; car les hommes
+ont aussi établi des lois pour s'entre-détruire.
+
+Ce qui avait fait le plus de tort aux Français dans l'estime des
+Sauvages, c'est leur inactivité, qu'ils prenaient pour de la crainte. Le
+gouverneur fit dire à M. de la Durantaye, commandant à Michilimackinac,
+qu'il allait porter la guerre dans les colonies anglaises, et qu'il eût
+à en prévenir les Outaouais et les Hurons, auxquels il devait faire
+comprendre que les affaires allaient changer, et que la France allait
+prendre une attitude digne d'elle.
+
+Sans attendre la belle saison, il mit trois expéditions sur pied au
+milieu de l'hiver (1689-90) pour fondre par trois endroits à la fois sur
+le pays ennemi. La première, commandée par MM. d'Aillebout de Mantet et
+Lemoine de Ste.-Hélène et composée d'un peu plus de 200 Canadiens et
+Sauvages, fut lancée sur la Nouvelle-York. Plusieurs gentilshommes en
+faisaient partie, et entre autres M. Lemoine d'Iberville, celui-là même
+qui avait pris deux vaisseaux aux Anglais dans la baie d'Hudson l'année
+précédente, et M. LeBert du Chêne. Ces hardis chefs de bande formèrent
+le projet d'attaquer Albany; mais les Indiens, intimidés par l'audace de
+l'entreprise, refusèrent d'y aller. Il fut résolu alors de se rabattre
+sur Schenectady, situé à 17 milles d'Albany, et que les Français
+appelaient Corlar, du nom de son fondateur. L'on arriva le 8 février,
+dans la soirée, devant cette ville ou bourg dont l'enceinte en forme de
+carré long était percée de deux portes et renfermait 80 maisons. Les
+habitans, quoiqu'avertis plusieurs fois de se tenir sur leurs gardes,
+dormaient dans une fatale sécurité ne mettant pas même de sentinelles à
+leurs portes. Ils n'avaient pas voulu croire qu'il fût possible aux
+Canadiens, chargés de leurs vivres et de leurs armes, de faire plusieurs
+centaines de milles au travers des bois et des marais, au milieu des
+glaces et des neiges. Incrédulité qui leur coûta cher! Les Français
+ayant reconnu la place, y entrèrent sans bruit vers 11 heures du soir
+par une grosse tempête de neige, et investirent toutes les maisons. Ces
+hommes couverts de frimats et l'oeil ardent devaient paraître comme
+d'effrayans fantômes dans les rues désertes de Schenectady destiné à
+périr dans cette affreuse nuit. Les ordres se donnaient bas et la
+capotte du soldat, suivant la consigne, assourdissait le bruit des
+armes, lorsqu'à un signal donné chacun poussa un cri sauvage et s'élança
+dans les maisons, dont les portes furent brisées à coups de hache. Les
+malheureux habitans tout effrayés ne songèrent guère à se défendre. Il
+n'y eut qu'à une espèce de fort gardé par une petite garnison, et que
+d'Aillebout de Mantet avait attaqué lui-même, où l'on éprouva une vive
+résistance. L'on s'en empara enfin, et tout ce qu'il y avait dedans fut
+passé au fil de l'épée. La ville fut ensuite livrée au flammes. Deux
+maisons seulement furent épargnées, celle où l'on avait porté un
+officier canadien blessé, M. de Montigny, et celle du commandant de la
+place, le capitaine Sander, dont l'épouse avait autrefois généreusement
+recueilli quelques prisonniers français, et qui reçut dans cette
+circonstance le prix de sa noble conduite. Un grand nombre de personnes
+périrent dans ce massacre, fruit du système atroce de guerre qu'on avait
+adopté, et secondes représailles de celui de Lachine attribué aux
+instigations des Anglais. On accorda la vie à une soixantaine de
+vieillards, femmes et enfans, échappés à la première furie des
+assaillans, dont 27 furent emmenés en captivité[19]. Le reste de la
+population se sauva dans la direction d'Albany, sans vêtemens, au milieu
+d'une neige épaisse qui tombait toujours poussée par un vent violent.
+Vingt-cinq de ces fugitifs perdirent des membres qu'ils s'étaient gelés.
+
+[Note 19: Plusieurs de ces détails m'ont été fournis par Dr. O'Callaghan
+auteur d'une Histoire de la Nouvelle-York sous la domination
+hollandaise, et qui les a puisés dans les archives du pays où s'est
+passé l'événement.]
+
+La nouvelle de cette affreuse tragédie arriva dans la capitale de la
+province au point du jour. Elle y fut apportée par un homme qui n'avait
+eu que le temps de sauter sur son cheval, et qui avait eu un genoux
+fracassé par une balle en fuyant. Elle jetta la ville dans la plus
+grande consternation; l'on disait que les Français arrivaient et qu'ils
+étaient 1400, tant la peur avait déjà grossi leur nombre. L'on tira le
+canon d'alarmes, la ville fut mise en état de défense, et la milice
+appelée sous les armes jusqu'à une grande distance.
+
+Cette expédition fit une sensation extraordinaire parmi les tribus
+indiennes, et l'on n'en parle encore chez les anciens habitans de la
+Nouvelle-York qu'avec un sentiment de terreur. La retraite fut
+accompagnée de plusieurs accidens; l'on manqua de vivres, les hommes
+furent obligés de se disperser; plusieurs furent tués ou pris, et le
+reste atteignit Montréal épuisé de fatigues et de faim.
+
+La seconde bande, formée aux Trois-Rivières, n'était composée que de 52
+Canadiens et Sauvages. M. Hertel, homme de tête et de résolution, la
+commandait. Après une marche de deux mois, il tomba à la fin de mars sur
+l'établissement de Salmon Falls (Sementels), formé au bord de la rivière
+Piscataqua, dans la Nouvelle-Angleterre, et défendue par une maison
+fortifiée et deux forts de pieux. Il fit attaquer sur le champ tous ces
+ouvrages à la fois et les emporta d'assaut. On y fit 54 prisonniers, 27
+maisons furent brûlées, et 2000 pièces de bétail périrent dans les
+flammes.
+
+Les ennemis, s'étant ralliés, se présentèrent vers le soir au nombre de
+200 pour attaquer Hertel. Il s'était mis en bataille sur le bord d'une
+petite rivière sur laquelle il y avait un pont étroit qu'il fallait
+passer pour l'atteindre. Les Anglais méprisant le petit nombre de ses
+soldats, s'y engagèrent avec une grande assurance. Lorsque Hertel jugea
+qu'ils s'étaient assez avancés, il les chargea l'épée à la main; dix
+huit ennemis tombèrent tués ou blessés du premier choc. Le reste tourna
+le dos et lui abandonna le champ de bataille. La Fresnière, son fils
+aîné fut blessé, Crevier son neveu fut tué. Après cette rencontre, il se
+retira sans plus être inquiété.
+
+Le troisième parti fut organisé à Québec. Le gouverneur avait voulu par
+ce partage exciter sans doute l'émulation et l'ardeur de ces bandes. M.
+de Portneuf, fils du baron de Bécancourt, le commandait. Il était
+composé de Canadiens, d'une compagnie de troupes tirée de l'Acadie et
+d'Abénaquis, et il fut aussi heureux que les autres. Il s'empara de
+Casco, bourg situé sur le bord de la mer à l'embouchure de la rivière
+Kénébec, et défendu par un fort monté de 8 canons, devant lequel il
+fallut ouvrir la tranchée. La garnison aurait fait une plus longue
+défense probablement sans une sortie dans laquelle périrent une partie
+de ses plus braves soldats. Les fortifications furent rasées, et les
+maisons réduites en cendre à deux lieues à la ronde.
+
+Ces bandes intrépides qui ne s'étaient pas contentées de ravager le plat
+pays comme le portaient leurs ordres; mais qui s'étaient attaquées aux
+places fortifiées même; ces soldats que n'arrêtaient ni la distance, ni
+la rigueur de l'hiver, ni les fatigues et les dangers de toute espèce,
+apprirent aux colonies anglaises qu'une direction énergique présidait
+aux opérations de leur ennemi, et, ce qui était bien plus important,
+firent rompre les négociations qui se continuaient entre les alliés du
+Canada et les Iroquois confédérés, pour former une ligue contre lui.
+
+Le comte de Frontenac, pour montrer aux Indiens occidentaux que ces
+victoires n'étaient pas vaines, et afin de les mettre aussi en état de
+se passer du commerce anglais, envoya dans le printemps suivant (1690)
+un grand convoi de marchandises à Michilimackinac pour la traite. En
+même temps, il fit offrir à ces Sauvages des présens par le célèbre
+voyageur Nicolas Perrot, pour lequel ces peuples continuaient toujours
+d'avoir une grande considération.
+
+La nouvelle des excursions heureuses des Canadiens et ce convoi
+arrivèrent en même temps au grand entrepôt du pied du lac Supérieur, et
+au moment où les ambassadeurs des nations de ces contrées, allaient
+partir pour conclure un traité définitif avec les cinq cantons; mais
+quand ils virent les Français, victorieux de leurs ennemis, arriver
+chargés de marchandises et en assez grand nombre pour les rassurer
+contre la vengeance des Iroquois, ils ne craignirent plus de rompre avec
+eux, et, charmés des présens que Perrot leur présenta et qu'il fit
+valoir avec une adresse admirable, ils s'attachèrent plus étroitement
+que jamais aux intérêts de la France. Bientôt après 110 canots, portant
+pour 100 mille écus de pelleteries, et conduits par plus de 300 Sauvages
+de toutes les tribus, partirent pour Montréal, où ils furent reçus aux
+acclamations de toute la ville. Ils y trouvèrent le gouverneur, lequel
+dut jouir en les voyant arriver du succès de sa politique, qui d'ennemis
+presque déclarés avait fait en si peu de temps de tous ces peuples des
+alliés fidèles. Ce revirement soudain ne s'était pas fait cependant sans
+opposition.
+
+Le génie de le Rat, qui avait travaillé avec une si perverse sagacité à
+rompre les négociations de M. Denonville, cherchait alors à engager les
+tribus dans une alliance avec les Iroquois en rendant celle avec les
+Français impossible. Il paraît que lui et sa nation étaient l'âme de
+toute cette vaste intrigue, derrière laquelle ils avaient l'art de se
+cacher, en se servant des Outaouais, dont la grossièreté naturelle
+permettait d'en faire de faciles instrumens. L'habile le Rat mit dans
+leur bouche ces paroles insolentes qu'ils répondirent lorsqu'on voulut
+les empêcher de renvoyer les prisonniers Tsonnonthouans: «Nous nous
+étions figurés, dirent-ils, que les Français étaient des guerriers, mais
+ils le sont beaucoup moins que les Iroquois. Nous ne sommes plus
+surpris, s'ils ont été longtemps sans rien entreprendre, c'est le
+sentiment de leur faiblesse qui les retenait. Après avoir vu avec quelle
+lâcheté ils se sont laissé massacrer dans l'ile de Montréal, il nous est
+évident que nous ne pouvons plus en attendre de recours. Leur protection
+nous est devenue non seulement inutile mais nuisible, par les engagemens
+où elle nous a entraînés mal à propos; leur alliance ne nous a pas fait
+moins de tort pour le commerce que pour la guerre; elle nous a privés de
+la traite avec les Anglais, beaucoup plus avantageuse qu'avec eux, et
+cela contre toutes les lois de protection qui consistent à maintenir la
+liberté du commerce. On laisse tomber sur nous tout le poids de la
+guerre, tandis que nos prétendus protecteurs, par une conduite pleine de
+duplicité, cherchent à se mettre à couvert, en mendiant la paix avec
+toutes sortes de bassesses, et préfèrent signer un traité honteux et
+souffrir les hauteurs d'un ennemi insolent, que de retourner au combat.
+En un mot, l'on nous prendrait plutôt pour les protecteurs des Français
+que pour un peuple qui en est protégé». Rien n'annonce mieux que ce
+discours dans quel discrédit M. Denonville avait laissé tomber notre
+influence chez ces peuples.
+
+Les cantons qui se croyaient au moment de former une grande
+confédération de toutes les nations indigènes, et de se venger peut-être
+de toutes les insultes des Européens, entrèrent en fureur lorsqu'ils
+virent leur projet chéri s'évanouir comme un beau rêve. Ils envoyèrent
+promettre des secours à la Nouvelle-York, pour venger le sac de
+Schenectady; ils se saisirent du chevalier d'Eau en mission chez les
+Onnontagués et brûlèrent deux personnes de sa suite, ils lâchèrent leurs
+guerriers sur la colonie; ils ne respiraient que la vengeance. Mais les
+partis qu'ils envoyèrent furent repoussés partout. Le pays, qui était
+depuis longtemps le théâtre d'irruptions sanglantes, s'était
+insensiblement couvert d'ouvrages palissadés et munis de canons, qui
+renfermaient ordinairement l'église et le manoir seigneurial de chaque
+village. A la première alarme, la population, hommes, femmes et enfans,
+courait s'y réfugier. C'étaient les scènes du moyen âge qui se
+répétaient en Amérique. Les annales canadiennes ont conservé le souvenir
+de plusieurs défenses héroïques de ces petits forts, où vinrent toujours
+se briser le courage barbare et indiscipliné des Indigènes. Deux des
+plus célèbres sont celles de madame de Verchères en 1690, et de sa fille
+deux ans après. Surprises l'une et l'autre pendant qu'elles étaient
+seules ou presque seules, elles n'eurent que le temps de fermer les
+portes du fort où elles se trouvaient, et déjà il était investi par une
+foule de Sauvages. Elles surent par leur présence d'esprit et par leur
+intrépidité en imposer aux assiégeans; elles tirèrent le canon, prirent
+les fusils et s'en servirent avec tant d'adresse en se multipliant, en
+se montrant sur différens points, que les barbares, croyant le fort
+défendu par plus de monde, avaient fini les deux fois par se retirer
+après l'avoir tenu bloqué pendant quelque temps. La fréquence du danger
+avait aguerri la population, les femmes, les enfans même comme les
+hommes. Dans un combat où un parti de Sauvages s'était retranché dans
+une maison, et se défendait avec désespoir, l'on vit des habitans
+s'avancer jusqu'auprès des fenêtres et en arracher par leur chevelure
+ceux qui s'y présentaient pour tirer.
+
+Le plus grand mal de cette petite guerre en 1690, c'est qu'une partie
+des terres ne put être ensemencée, circonstance qui augmenta pour
+l'année suivante, la disette qui régnait déjà dans le pays.
+
+L'on s'attendait en Canada que l'expédition contre New-York serait
+reprise, et que cette ville pourrait être attaquée par mer et par terre
+de bonne heure l'été suivant. Mais l'orage grossissait toujours en
+l'ancien monde contre Louis XIV, et l'accession de l'Angleterre à la
+coalition exigeant un nouveau déploiement de forces de la part de la
+France, elle se trouva hors d'état de faire d'armement pour l'Amérique.
+M. de Seignelay manda en conséquence à M. de Frontenac que le roi, étant
+trop occupé en Europe, ne pouvait lui envoyer de secours, et qu'il
+fallait abandonner pour le moment le projet d'invasion des colonies
+anglaises. Il recommandait en même temps au gouverneur d'employer le
+crédit qu'il s'était acquis sur l'esprit des Iroquois, pour faire une
+paix solide et honorable avec eux, et de tâcher surtout de réunir les
+habitans dans des bourgades faciles à défendre contre les Sauvages,
+chose beaucoup moins aisée à exécuter qu'il ne pensait, et qui en effet
+n'a jamais été même tentée sérieusement.
+
+M. de Frontenac avait trouvé les Français bien déchus dans l'opinion des
+tribus indiennes. Toutes les nations du nord et de l'ouest avaient été
+leurs amies sincères jusqu'au moment où les cantons leur avaient fait
+voir qu'elles auraient plus d'avantage à commercer avec les Anglais, qui
+vendaient leurs marchandises à meilleur marché et payaient les
+pelleteries plus cher, qu'avec le Canada. Cela avait causé un premier
+refroidissement. L'irruption heureuse des Iroquois dans l'île de
+Montréal, avait changé ce refroidissement en mépris. Plusieurs d'entre
+eux avaient été témoins du massacre de Lachine, et ils étaient rentrés
+chez eux avec la conviction que les Français allaient succomber sous les
+efforts de leurs ennemis. Ces peuples ressentirent un moment une secrète
+joie de se voir débarrassés d'un allié incommode, qui avait été plutôt
+leur maître que leur ami. Ils oubliaient déjà les services qu'ils en
+avaient reçus tant de fois, et les dangers qu'ils allaient courir,
+abandonnés seuls à l'ambition de leur implacable ennemi, quand la main
+puissante du comte de Frontenac reprit les rênes du gouvernement, et
+ramena tous ces peuples dans leur ancienne alliance.
+
+Il s'occupa, suivant les ordres de la cour, des négociations avec la
+confédération des cantons. Il n'eut pas besoin de les ouvrir; car tout
+en faisant la guerre à ces peuples, le Canada maintenait toujours, par
+le moyen des missionnaires, des relations diplomatiques avec quelques
+unes des tribus. Il était venu de France avec les chefs iroquois que son
+prédécesseur y avait envoyés chargés de fers. Il leur montra beaucoup
+d'égards, et conquit l'amitié et la confiance de Ouréouharé le principal
+d'entre eux. Sur le conseil de celui-ci, il en renvoya quatre dans les
+cantons avec l'ambassadeur iroquois qu'il avait trouvé à Montréal à son
+arrivée. Ils furent chargés par Ouréouharé d'assurer leurs compatriotes
+qu'ils retrouveraient dans le gouverneur ce qu'ils y avaient toujours vu
+autrefois, beaucoup de bienveillance et d'amour pour la justice.
+
+Les cantons tinrent un conseil solennel dans le mois de janvier (1690).
+Il y assista 80 chefs ou sachems. Les délibérations furent longues à
+cause de la négociation entamée avec les Outaouais et les autres Indiens
+occidentaux dont on a parlé tout à l'heure, et parce qu'ils avaient cru
+devoir aussi prier le gouvernement de la Nouvelle-York d'envoyer un
+député, ce qu'il avait fait, mais pour dissuader le conseil de consentir
+à aucune cessation d'armes avec les Français. M. de Frontenac s'étant
+douté que des intérêts hostiles étaient consultés, en éprouvait une
+mauvaise humeur qu'il ne cachait pas. Il était choqué surtout du délai
+qu'on mettait à discuter ses propositions. L'ambassadeur des cinq
+nations ne fut de retour que dans le mois de mars avec la réponse; et
+ayant eu la maladresse d'afficher une hauteur inconvenante, insultante
+même pour les Français, M. de Frontenac refusa de le voir. Le barbare
+fut humilié d'autant plus que le gouverneur affecta de montrer une
+grande politesse aux personnes de sa suite. Celui-ci chargea ensuite
+Ouréouharé de huit colliers pour les cantons, mais avec ordre de les
+présenter de manière à faire croire qu'il n'y était pour rien. La
+dextérité et la noblesse qu'il mettait dans toutes ces négociations
+eurent un bon effet, et si la paix ne fut pas immédiatement conclue, les
+Iroquois perdirent du moins beaucoup de leur fierté.
+
+Cependant les colonies anglaises, menacées d'une invasion qu'elles ne
+croyaient qu'ajournée, et tenues continuellement dans la terreur par les
+bandes canadiennes, qui allaient porter leurs ravages jusqu'aux portes
+de leurs capitales, résolurent de faire un grand effort pour s'emparer
+de la Nouvelle-France et couper ainsi le mal dans sa racine.
+Lorsqu'elles comparaient leurs forces aux forces de celle-ci,
+lorsqu'elles ne se surprenaient pas à trembler sous la hache de quelques
+hordes fugitives sorties des neiges du Nord, elles s'étonnaient qu'un si
+petit peuple pût troubler ainsi leur repos, et elles ne doutaient point
+qu'avec de la bonne conduite la conquête du Canada ne fût chose facile.
+Elles nommèrent donc des députés, qui s'assemblèrent dans le mois de mai
+(1690) à New-York pour se concerter ensemble. Ces députés donnèrent à
+leur réunion le nom de congrès, nom devenu fameux depuis. Il fut résolu
+d'attaquer le Canada à la fois par terre et par mer, et, à cet effet, de
+lever 2000 hommes pour l'envahir par le lac Champlain, et d'envoyer un
+agent à Londres afin de solliciter une force suffisante en vaisseaux et
+en soldats pour l'envahir par le golfe et prendre Québec, après qu'elle
+aurait enlevé l'Acadie, entreprise peu difficile dans l'état où se
+trouvait alors cette province. Cet agent arriva en Angleterre au moment
+où, menacée d'une invasion en Irlande par Jacques II, et venant de
+perdre la bataille navale de Beachy gagnée par Tourville, cette
+puissance voyait la suprématie des mers lui échapper des mains. Il ne
+put en conséquence rien obtenir de la métropole. Malgré ce contretemps
+fâcheux, les colonies américaines comptaient tellement sur leurs forces
+qu'elles décidèrent sur le champ d'exécuter leur projet seules.
+
+En conséquence l'ordre fut donné d'armer immédiatement une flotte et
+simultanément de lever une armée de terre. La plus grande activité régna
+dans les bureaux de l'état, et une ardeur guerrière s'empara tout-à-coup
+de cette population commerçante, qui naguère encore ne rêvait que la
+paix et les spéculations derrière ses comptoirs chargés de marchandises.
+L'armée de terre fut mise sous les ordres du général Winthrop pour
+pénétrer, comme on l'a dit, en Canada par le lac Champlain. Le chevalier
+Guillaume Phipps fut chargé du commandement de la flotte destinée à
+s'emparer d'abord de l'Acadie et ensuite de Québec. Le chevalier Phipps,
+natif de Pemaquid dans la Nouvelle-Angleterre, était le fils d'un
+forgeron et avait été berger dans sa jeunesse. Ayant appris le métier de
+charpentier, il se fit un vaisseau dans lequel il commença à naviguer,
+et devint bientôt assez bon marin. Promu au commandement d'une frégate,
+il réussit à retirer du fond de la mer, sur les côtes de Cuba, d'un
+galion espagnol qui y avait fait naufrage, pour la valeur de 300,000
+livres sterling en or, en argent, en perles et en bijouteries. Cette
+trouvaille lui valut le titre de chevalier. Quelque temps après son
+expédition de Québec, il fut nommé gouverneur du Massachusetts, et
+mourut en 1693 à Londres, où il avait été appelé pour répondre à des
+accusations portées contre lui.
+
+Nous avons dit que l'amiral Phipps était chargé de s'emparer de l'Acadie
+et de Québec. La péninsule acadienne, par sa position maritime
+intermédiaire entre cette dernière ville et Boston, devait attirer en
+effet les premiers coups de l'ennemi et servir ensuite, si elle tombait
+en son pouvoir, de point d'appui et, en cas de revers, de retraite à
+l'expédition principale, dont le succès allait entraîner la prise de
+toutes les possessions françaises de l'Amérique du Nord. L'Acadie depuis
+le traité de Breda n'avait été inquiétée au dehors que par les corsaires
+qui rôdaient occasionnellement sur ses côtes; et elle était demeurée au
+dedans dans son état de léthargie et de langueur habituelle, dont elle
+ne sortit que quand elle entendit le canon résonner à ses portes. Mais
+en restant stationnaire elle avait reculé, car sa voisine la
+Nouvelle-Angleterre avait parcouru un chemin prodigieux depuis 25 ans.
+Aussi à la rupture de la paix en 1689, elle se trouva encore incapable
+de se défendre. Sa faiblesse était telle, qu'un simple corsaire portant
+110 hommes, s'était emparé en 1674 de Pantagoët, où M. de Chambly qui
+avait remplacé le chevalier de Grandfontaine comme gouverneur, faisait
+sa résidence. Le fort de Jemset dans la rivière St.-Jean, où commandait
+M. de Marson, avait subi le même sort.
+
+La cour s'était contentée d'y envoyer de temps en temps des personnes
+d'expérience pour voir quel progrès elle avait fait et ce qu'exigeait sa
+défense. Plusieurs de leurs rapports sont écrits avec soin et décèlent
+une connaissance approfondie du pays. Dans celui de M. de Meules de
+1685, la population de l'Acadie est portée à 900 âmes, ainsi elle ne
+pouvait guère dépasser 1000 à la reprise des hostilités. Tous ces
+commissaires recommandaient des améliorations qui n'étaient jamais
+exécutées. M. Talon visita ce pays en 1672, en retournant en Europe,
+principalement pour traiter avec le chevalier Temple qui avait manifesté
+à Colbert le désir de se retirer sur les terres de France. Le roi devait
+lui accorder des lettres de naturalisation et d'autres faveurs
+particulières. Comme cet homme avait des talens et de la fortune, on
+attendait de grands avantages de cette négociation pour l'Acadie; mais
+les nuages qui couvraient peut-être alors la faveur du diplomate
+anglais, et qui avaient été le motif de sa démarche auprès de la France,
+s'étant dissipés, cette affaire n'eut pas de suite.
+
+Quelque temps avant la guerre, Louis XIV y avait encore envoyé un
+commissaire, M. Paquine, qui recommanda d'abandonner Port-Royal,
+parceque l'accès en était difficile, et que ce poste était en outre trop
+éloigné du Cap Breton, du Canada et de Terreneuve pour en être secouru.
+Il suggéra de fortifier la Hève, Canseau et Pantagoët, et d'ouvrir un
+chemin entre ce dernier poste et le Canada, projet dont Talon avait déjà
+autrefois commencé l'exécution du côté de Québec[20]. Ces suggestions
+furent approuvées du gouvernement; mais tandis qu'il délibérait sur la
+manière de les accomplir, le chevalier Phipps parut.
+
+[Note 20: _Documens de Paris_: Secrétairerie d'Etat, Albany. Collection
+de M. Brodhead. Nous désignerons à l'avenir cette collection sous le nom
+de _Documens de Paris_ simplement.]
+
+Sa flottille, composée d'une frégate de 40 canons et de deux corvettes
+avec des transports portant 700 hommes de débarquement, était arrivée
+trop tard pour secourir en passant, comme elle en avait l'ordre, le fort
+de Kaskébé situé dans le pays qui forme aujourd'hui l'Etat du Maine, et
+qu'on savait attaqué par les Français; il venait de se rendre à M. de
+Portneuf. Elle avait alors continué sa route vers Port-Royal, où elle
+était arrivée le 20 mai (1690).
+
+Il n'y avait que 72 soldats dans cette capitale dont les fortifications
+étaient en ruines[21]. Le gouverneur, M. de Manneval, obtint une
+capitulation honorable; mais lorsque Phipps découvrit la faiblesse de la
+garnison et le mauvais état de la place, il regretta les termes
+avantageux qu'il avait accordés, et, à l'exemple de Charnisé, il pilla
+les habitans; car on se faisait peu de scrupule de violer sa parole dans
+cette contrée lointaine et presqu'oubliée, où le mal comme le bien
+restait inconnu. Après les avoir forcés de prêter serment de fidélité
+l'Angleterre, et avoir nommé six magistrats au milieu d'eux, il remit à
+la voile emmenant prisonniers M. de Manneval, 39 soldats et deux
+prêtres. Delà il courut à Chedabouctou, où M. de Montorgueil occupait un
+fort avec 14 hommes et fit une si vigoureuse défense, que les assaillans
+furent obligés d'y mettre le feu. A l'île Percée, Phipps ne laissa rien
+debout, il brûla jusqu'à l'humble chapelle des habitans. Chargé de
+dépouilles il retourna dans son pays glorieux de ses faciles succès.
+
+[Note 21: _Documens de Paris_.]
+
+Après son départ l'Acadie fut pendant quelque temps en proie aux
+déprédations de deux corsaires, qui firent prisonniers M. Perrot
+prédécesseur de M. de Manneval et ancien gouverneur de Montréal, ainsi
+que plusieurs autres personnes. Ils incendièrent Port-Royal resté sans
+chef, massacrèrent quelques habitans, et enlevèrent, presqu'aux yeux du
+chevalier de Villebon, qui arrivait d'Europe sur ces entrefaites, le
+vaisseau qui l'avait amené avec les présens pour les Indiens qui se
+trouvaient à bord. Malgré cette perte, les Sauvages protestèrent de leur
+fidélité à la France dans un conseil convoqué par M. de Villebon, et ils
+lui dirent qu'ils avaient reçu de la poudre et des balles, qu'ils
+étaient satisfaits, qu'ils lui rendraient bon compte des ennemis. On a
+vu en effet qu'ils n'avaient pas besoin d'être sollicités pour agir. Ils
+avaient plusieurs sujets de plaintes contre les Anglais, qui avaient mis
+peu de soin à remplir fidèlement les traités conclus avec eux[22]. Les
+treize ans écoulés depuis la trahison du major Waldron, qui avait fait
+tomber à Cocheco par surprise 400 des leurs entre ses mains, dont 200
+avaient été mis au gibet ou réduits en esclavage, ces treize ans,
+disons-nous, n'avaient pas éteint leur soif insatiable de vengeance. Ils
+avaient vu arriver avec joie le moment de satisfaire les mânes de leurs
+frères qu'on avait fait périr ainsi d'une mort ignoble; et le major
+Waldron fut leur première victime. Ils le surprirent à Dover, sur la
+frontière, où il résidait. Ils mirent cet officier, âgé alors de plus de
+80 ans, dans un fauteuil placé sur une table, et ils lui demandaient par
+ironie, qui va maintenant juger les Indiens? Ils lui coupèrent le nez et
+les oreilles, et lui firent subir mille cruautés; jusqu'à ce qu'épuisé
+par la perte de son sang, il tomba de son siège sur la pointe de son
+épée qu'un de ces barbares avança sous lui, et il expira (Belknap).
+Cette vengeance indienne fut le signal des hostilités. On sait ce qu'ils
+firent ensuite.
+
+[Note 22: Belknap: _History of New-Hampshire_.]
+
+Cependant tandis que M. de Villebon prenait paisiblement possession de
+l'Acadie, et que le chevalier Nelson, envoyé de Boston pour
+l'administrer, tombait entre les mains des Français avec le vaisseau qui
+le portait, la Grande-Bretagne, qui s'en croyait encore maîtresse,
+réunissait cette province au Massachusetts à la suite des troubles dont
+nous avons parlé dans le dernier chapitre, et qui avait fini par le
+retrait des vieilles chartes de la Nouvelle-Angleterre. Il paraît qu'à
+cette époque mère-patrie avait résolu de réunir ensemble toutes les
+colonies depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu'à la baie de Delaware, afin de
+mettre une barrière a l'extension des établissemens français[23].
+Avait-elle le projet d'établir un pareil rempart contre la puissance des
+Etats-Unis, lorsqu'elle a réuni récemment les Canadas et laissé
+entrevoir l'addition future à cette réunion des colonies du golfe
+St.-Laurent? Ou bien n'a-t-elle voulu dans cette occasion que donner le
+change à la crédulité vulgaire sur son véritable dessein? Toujours
+est-il vrai que la Nouvelle-Angleterre perdit une partie de ses libertés
+et que l'union en question n'eut jamais lieu.
+
+[Note 23: _Lettre officielle de M. Blaithwait à M. Randolph._ (1687).
+«This union, dit-il, besides other advantages, will be terrible to the
+French and make them proceed with more caution than they have lately
+done».]
+
+L'amiral Phipps de retour à Boston mit la dernière main aux préparatifs
+de l'expédition de Québec, qu'on avait continués avec activité pendant
+son absence. La flotte réunie comptait 35 vaisseaux dont le plus fort
+portait 44 canons. On y fit monter environ 2,000 hommes de troupes de
+débarquement. Les habitans de la ville voyaient du rivage cette force
+imposante avec orgueil, et ils se complaisaient dans la pensée qu'elle
+était composée uniquement d'Américains, d'enfans du pays; que la
+métropole n'y avait point fourni d'auxiliaires, et que le Canada, ne
+pouvant opposer qu'une résistance inutile, viendrait proclamer par sa
+soumission leur puissance et leur supériorité. Ils se disaient encore
+qu'après un pareil sacrifice d'hommes et d'argent, qu'après un
+témoignage aussi éclatant de leur patriotisme et de leur loyauté, ils ne
+pouvaient manquer de mériter la faveur du roi, et d'obtenir le
+rétablissement de leur constitution. Il paraît qu'en effet c'était en
+partie pour lui montrer leur attachement qu'ils avaient offert avec tant
+d'empressement à l'Angleterre de l'aider à s'emparer des possessions
+françaises[24].
+
+[Note 24: «There was a still further inducement, they hoped to recommend
+themselves to the King's favour and to obtain the establishment of their
+government.» On a vu ailleurs comment leur constitution avait été
+abolie.
+
+Hutchinson: _The History of Massachusetts Bay._]
+
+Cependant M. de Frontenac était fort inquiet; sa situation véritablement
+était des plus critiques. Il n'est guère permis de douter que si la
+flotte de l'amiral Phipps et l'armée du général Winthrop eussent pu
+coordonner leurs mouvemens et attaquer ce pays à la fois par le levant
+et par le couchant, il n'eût couru les plus grands dangers, parceque
+cette combinaison l'eût obligé de diviser ses forces qui, réunies,
+n'excédaient pas le plus faible des deux corps envahissans. Mais la
+fortune et le courage brisèrent heureusement cette dangereuse
+combinaison, et avec elle dissipèrent les craintes sinistres qu'elle
+avait fait naître.
+
+L'armée du général Winthrop rapidement levée, armée et enrégimentée,
+était campée sur les bords du lac George, attendant l'arrivée de
+l'amiral Phipps dans le fleuve St.-Laurent pour marcher sur Montréal,
+lorsqu'une épidémie éclata dans ses rangs et se communiqua aux Iroquois
+auxiliaires; en peu de temps elle eut fait périr plus de 300 hommes. Les
+Sauvages, effrayés de cette mortalité, se hâtèrent de s'éloigner des
+Anglais, qu'ils accusèrent de les avoir empoisonnés. Les troupes de
+Winthrop, déjà découragées par la division des chefs, et affaiblies
+maintenant par la contagion, se retirèrent d'abord à Albany, puis
+abandonnèrent leurs drapeaux, et chacun rentra dans ses foyers. Ainsi se
+dissipa le nuage qui, suspendu au flanc des montagnes du lac George,
+menaçait le Canada du côté de l'occident. A la première nouvelle des
+mouvemens de cette armée, le comte de Frontenac avait fait rassembler à
+la hâte les troupes, les milices, et les Indiens dont il pouvait
+disposer. Douze cents hommes s'étaient trouvés réunis à la Prairie de la
+Magdeleine pour barrer le chemin aux ennemis, et leur disputer la
+victoire sur la rive droite du St.-Laurent.
+
+La retraite de Winthrop débarrassa le gouverneur d'une grave inquiétude,
+car il dut croire alors que l'attaque de l'Acadie avait occupé trop
+longtemps l'Amiral Phipps pour lui permettre d'entreprendre celle de
+Québec dans la même saison, et que c'était là peut être le motif réel du
+décampement de l'armée de terre, explication raisonnable vu que les deux
+forces devaient agir simultanément. Il se préparait donc à redescendre à
+Québec pour renvoyer chez eux les habitans qui avaient pris les armes à
+la première alarme, lorsqu'il reçut coup sur coup plusieurs lettres du
+major Provot, qui commandait par intérim dans la capitale, dont une lui
+annonçait le départ de la flotte de Boston, suivant la nouvelle apportée
+par un Indien venu de la baie de Fondy par terre en douze jours, et les
+autres, l'arrivée de cette flotte et ses progrès dans le fleuve. Il
+partit immédiatement et envoya en chemin l'ordre aux gouverneurs de
+Montréal et des Trois-Rivières, MM. de Callières et de Ramsay, de
+descendre à marches forcées avec toutes leurs troupes, à la réserve de
+quelques compagnies qui seraient laissées pour garder Montréal, et de se
+faire suivre par tous les habitans qu'ils pourraient rassembler sur leur
+route. Il arriva lui-même dans la capitale, dans la soirée du 14 après
+avoir failli périr dans la fragile embarcation qu'il avait choisie pour
+descendre plus rapidement le fleuve. L'ennemi était déjà au pied de
+l'île d'Orléans. C'était presqu'une surprise.
+
+Heureusement, le major Provot était un officier très intelligent. Dans
+l'espace de cinq jours il avait fait travailler avec tant d'activité aux
+défenses de la ville qu'il l'avait mise à l'abri d'un coup de main. Le
+gouverneur satisfait n'eut qu'à faire ajouter quelques retranchemens et
+à confirmer le commandement déjà donné aux milices des deux rives du
+fleuve, en bas de Québec, de se tenir prêtes à marcher au premier ordre.
+Toute la population montrait un élan, une détermination qui faisaient
+bien augurer du succès.
+
+Les fortifications s'étendaient du palais de l'intendant sur la rivière
+St. Charles à l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la citadelle. C'était
+tout simplement des palissades, excepté le château St.-Louis qui était
+en pierre et qui occupait une partie de cette ligne défendue par trois
+petites batteries placées à ses deux extrémités et au centre. Cette
+ligne protégeait la haute-ville. Il y avait une autre ligne de feu sur
+les quais, à la basse-ville, composée aussi de trois batteries qui
+occupaient les intervalles des batteries supérieures. La communication
+de la ville basse à la haute était coupée par trois retranchemens garnis
+de chevaux de frise, et les autres issues de la ville, qui n'avaient
+point de portes, avaient été barricadées.
+
+La flotte ennemie parut en vue de Québec le 16 octobre au matin; du
+sommet du cap l'on put en compter les voiles. L'amiral Phipps détacha
+immédiatement un officier pour sommer la place de se rendre. On banda
+les yeux à cet envoyé, et, avant de le conduire au château, on le
+promena longtemps autour de la ville comme si on eût circulé au milieu
+des chausses-trapes, des chevaux de frise et des retranchemens; un bruit
+d'hommes, d'armes et de canons qu'il entendait ne fit qu'augmenter sa
+surprise, car les Anglais croyaient la ville désarmée et hors d'état de
+se défendre. Mais lorsque le bandeau tomba de ses yeux, et qu'il se vit
+en présence du gouverneur entouré des principaux personnages du pays, au
+milieu d'une salle remplie d'officiers, il présenta en tremblant sa
+sommation, dont les termes arrogans contrastaient singulièrement avec
+son air consterné, et révoltèrent tous les assistans, surtout M. de
+Varennes, qui ne put s'empêcher d'élever la voix dans l'assemblée et
+d'exprimer son indignation avec une franchise toute de soldat. L'amiral
+Phipps demandait en substance que le Canada et ses habitans se
+livrassent à sa discrétion, et qu'en bon chrétien il leur pardonnerait
+le passé. Le gouverneur, piqué du manque de convenances dans les paroles
+de cet amiral, répondit sur le même ton: «Je ne connais point, dit-il,
+le roi Guillaume, mais je sais que le prince d'Orange est un usurpateur,
+qui a violé les droits les plus sacrés du sang et de la religion en
+détrônant le roi son beau-père. Je ne connais pas d'autre souverain
+légitime que Jacques II. Quant aux conditions offertes par le chevalier
+Phipps, a-t-il pu croire que si j'étais disposé à les accepter, tant de
+braves gens y voulussent consentir, et me conseillassent de me fier à la
+parole d'un homme qui a violé la capitulation qu'il avait faite avec le
+gouverneur de l'Acadie.» Ces derniers mots qui, comme on l'a vu, étaient
+vrais, avaient quelque chose de dur pour l'amiral. Le hérault demanda sa
+réponse par écrit: «Allez, lui dit-il, je vais répondre à votre maître
+par la bouche de mes canons; qu'il apprenne que ce n'est pas de la sorte
+qu'on fait sommer un homme comme moi.»
+
+Les batteries de la basse-ville commencèrent le feu bientôt après et
+abattirent des premiers coups le pavillon du vaisseau de Phipps, que des
+Canadiens allèrent enlever à la nage et malgré un feu très vif dirigé
+sur eux de la flotte. Ce drapeau est resté suspendu à la voûte de la
+cathédrale de Québec jusqu'à l'incendie de cet édifice en 1759.
+
+L'ennemi fut deux jours sans rien entreprendre, quoique son plan
+d'attaque eût été arrêté dès le matin de son arrivée. D'après ce plan
+les troupes devaient débarquer au nord de la rivière St.-Charles, et les
+chaloupes entrer dans cette rivière pour les traverser au sud, c'est à
+dire du côté de la ville, où elles leur porteraient ensuite leurs
+vivres, leur artillerie et tout leur matériel de guerre. Cette opération
+accomplie, la flotte devait s'approcher de la ville en détachant
+quelques uns de ses vaisseaux au-dessus de la place comme pour aller y
+débarquer un nouveau corps. Pendant cette feinte pour tromper sur le
+vrai point d'attaque, les troupes déjà débarquées sur la rivière
+St.-Charles graviraient les hauteurs de Québec, d'où elles feraient un
+signal, et au même instant 200 hommes s'élanceraient de la flotte sur la
+basse et la haute ville. On va voir comment l'ennemi exécuta ce hardi
+projet. Il y avait déjà deux jours qu'il était arrivé, et il n'avait
+rien fait encore. Le 18 enfin, il débarqua 1300 hommes sous les ordres
+du major Walley[25] sur la plage entre Beauport et la ville. Ils furent
+immédiatement attaqués par environ 300 Canadiens, qui, profitant
+habilement du terrain marécageux et boisé en cet endroit, leur firent
+essuyer une perte d'une soixantaine d'hommes; mais ils eurent à
+regretter de leur côté, entre autres M. de la Touche, fils du seigneur
+de Champlain, et le chevalier de Clermont, qui furent tués. M. Juchereau
+de St.-Denis, seigneur de Beauport, qui commandait le détachement, eut
+le bras casse. Le roi pour le récompenser de sa bonne conduite
+l'anoblit, lui et M. Hertel, qui se distingua aussi dans ce siège à la
+tête des milices des Trois-Rivières.
+
+[Note 25: _Major Walley's Journal of the expedition against Canada_ in
+1690, inséré au long dans l'_Histoire du Canada_ de M. Smith.]
+
+Cependant l'amiral Phipps sans attendre que le major Walley se fût
+emparé des hauteurs qu'il avait charge d'occuper avec ses forces, vint
+se ranger en bataille devant la ville pour la bombarder, et il commença
+un feu très vif. Nos batteries ripostèrent avec ardeur et beaucoup de
+précision. La canonnade dura ainsi jusqu'à la nuit avec la même vigueur
+de part et d'autre. Ce combat dans le magnifique bassin de Québec
+présentait un spectacle grandiose. Les détonations retentissaient de
+montagne en montagne, d'un côté jusqu'à la cime des Alléghanys, et de
+l'autre jusqu'à celle des Laurentides, tandis que des nuages de fumée où
+étincelaient des feux, roulaient sur les flots et le long des flancs
+escarpés de Québec hérissés de canons. La canonnade recommença le
+lendemain matin, mais l'on s'aperçut bientôt que le feu des vaisseaux
+diminuait. A midi, en effet, il avait cessé entièrement. La flotte était
+fort maltraitée, surtout le vaisseau amiral qui était percé à l'eau en
+plusieurs endroits, avait toutes ses manoeuvres coupées, et son grand
+mât presque rompu. Dans cet état Phipps, n'ayant fait aucune impression
+sur la ville, donna l'ordre de la retraite, et les vaisseaux défilèrent
+vers l'île d'Orléans. Les troupes, qui de Beauport avaient eu l'oeil sur
+eux sans comprendre leur attaque précipitée, aperçurent ce mouvement
+rétrograde avec douleur, et de ce moment elles perdirent tout espoir de
+prendre Québec. Néanmoins, ayant reçu cinq pièces de campagne dans la
+nuit, elles se mirent de nouveau en mouvement le 20, protégées par une
+avant-garde à leur tête et des éclaireurs sur leurs flancs, pour forcer
+le passage de là rivière St.-Charles. Mais après avoir côtoyé quelque
+temps cette rivière, elles rencontrèrent MM. de Longueuil et de
+Ste.-Hélène à la tête de 200 volontaires qui avaient chargé leurs fusils
+de trois balles et qui, leur barrant le chemin, les arrêtèrent d'abord
+tout court, puis les forcèrent ensuite de se réfugier dans un petit
+bois. Pendant l'engagement M. de Frontenac s'était avancé en personne à
+la tête de 3 bataillons et les avait rangés en bataille devant la
+rivière St.-Charles, dans le dessein de la traverser si les volontaires
+étaient forcés de reculer. M. de Ste.-Hélène reçut dans ce combat une
+blessure mortelle. C'était un des hommes les plus spirituels et les plus
+aimables, et l'un des officiers les plus intrépides, qu'eût ce pays. Sa
+mort causa un regret universel chez les Canadiens. Il était frère de M.
+d'Iberville.
+
+Le jour suivant les ennemis firent un troisième effort, qui n'eut pas
+plus de succès que les deux premiers. Ces échecs répétés devant quelques
+petits détachemens de milices achevèrent de les démoraliser, d'autant
+plus que pour atteindre la ville ils avaient toujours une rivière à
+passer, le gros des Français à combattre, et qu'ils ne pouvaient plus
+compter sur la flotte pour appuyer leur mouvement. En conséquence il fut
+décidé dans un conseil de guerre de se rembarquer; ce qui fut effectué
+avec une si grande précipitation, au milieu d'une nuit orageuse et très
+obscure, que l'artillerie fut abandonnée sur le rivage quoiqu'il n'y eut
+pas de poursuite.
+
+Ainsi à la fin d'octobre, le Canada se trouva délivré de deux armées
+puissantes, dont l'une avait été dissipée par les maladies et l'autre
+par le courage des habitans, qui avaient fait, dit une dépêche, tout ce
+qu'on pouvait attendre de bons soldats, et qui méritèrent par conséquent
+toutes les louanges que leur donna leur gouverneur. La levée du siége de
+Québec fit assez de sensation en France, au milieu même des victoires
+éclatantes qu'elle remportait sur l'Europe, pour que le roi en perpétuât
+le souvenir par une médaille. Le comte de Frontenac donna, comme
+trophée, deux des canons abandonnés par l'ennemi à un habitant nommé
+Carré, qui, par l'habileté de ses manoeuvres à la tête de quelques
+Canadiens, avait conquis l'admiration générale.
+
+Dans sa retraite dans le bas du fleuve, la flotte ennemie fut assaillie
+par des vents tempestueux; un vaisseau fut jeté à la côte sur l'île
+d'Anticosti, où la plus grande partie de l'équipage périt de faim et de
+froid, plusieurs sombrèrent en mer et se perdirent corps et bien;
+d'autres enfin furent chassés jusque dans les Antilles. Le reste
+atteignit Boston avec peine. Plus de 1000 hommes périrent par les
+maladies, par le feu et par les naufrages dans cette expédition qui
+coûta au-delà de £40,000[26] à la Nouvelle-Angleterre.
+
+[Note 26: _The British Empire in America._]
+
+Les colonies anglaises avaient regardé le Canada comme une conquête
+assurée. Le retour des débris de leur flotte, après avoir subi une
+défaite, les remplit d'étonnement et d'humiliation. Elles s'étaient
+vantées d'avance de leurs succès; elles avaient compté sur les
+dépouilles des vaincus pour payer les frais de la guerre, et elles
+n'avaient pas pourvu à la solde des troupes, qui, revenues de
+l'expédition, furent sur le point de se mutiner, parce qu'on n'avait pas
+de quoi les satisfaire. L'on se hâta de mettre un impôt; mais les
+soldats ne voulurent pas attendre qu'il fût rentré. Pour sortir
+d'embarras on eut recours au papier-monnaie, le premier qu'on eût encore
+vu dans ces colonies. L'on fabriqua des billets, dits billets de crédit,
+de diverses dénominations depuis deux chelins jusqu'à dix louis, qui
+furent reçus comme de l'argent par le trésor[27]. Ainsi le Canada avec
+ses 11,000 habitans avait non seulement repoussé l'invasion, mais encore
+épuisé les ressources financières de provinces infiniment plus riches et
+20 fois plus populeuses que lui.
+
+[Note 27: Hutchinson.]
+
+La saison des grandes opérations était passée, et les parties
+belligérantes se trouvaient replacées au même point où elles étaient au
+début de la campagne. L'Acadie était retombée d'elle-même sous ses
+anciens maîtres, et les envahisseurs du Canada avaient été repoussés, ou
+étaient partout en pleine retraite. Ou plutôt la situation des provinces
+des deux nations était bien moins favorables, car elles étaient toutes
+en proie à une disette extrême. En Canada l'on fut obligé de disperser
+les troupes chez les habitans les plus aisés pour leur nourriture.
+L'argent avait disparu; il fallut que le gouvernement émît une nouvelle
+monnaie de carte; les denrées et les marchandises n'avaient plus de
+prix, les munitions de guerre manquaient, et l'intendant était obligé de
+faire fondre les gouttières des maisons et les poids de plomb pour en
+faire des balles. L'on avait perdu un grand nombre d'hommes, soldats et
+miliciens[28]. Dans la Nouvelle-Angleterre le commerce était
+presqu'anéanti, les côtes étaient infestées de corsaires. Les seuls
+armateurs de St.-Malo avaient pris 16 navires de Boston avec 250,000
+francs; les campagnes étaient en friches, et les habitans s'étaient
+réfugiés dans les villes pour échapper au fer des Indiens et trouver de
+quoi subsister. Dans l'hiver les Abénaquis y dévastèrent plus de
+cinquante lieues de pays, et détruisirent la petite ville de York de
+fond en comble. Tel était en Amérique le fruit d'une guerre occasionnée
+par la haine de Guillaume III qui jalousait Louis XIV.
+
+[Note 28: _Documens de Paris_. Cette perte s'élevait à 2000 hommes en
+1691.]
+
+Cependant les Iroquois ayant vu le Canada près de succomber, avaient
+cherché à se retirer de la lutte, car ils prétendaient tenir la balance
+entre les peuples avec lesquels ils étaient en rapport, et surtout entre
+les Français et les Anglais. Voici comment raisonnaient ces barbares qui
+semblaient avoir étudié au foyer de la politique des vieux cabinets de
+l'ancien monde. «Placés, disaient-ils, entre deux peuples européens
+chacun assez fort pour nous exterminer, également intéressés à notre
+destruction lorsqu'ils n'auront plus besoin de notre secours, que nous
+reste-t-il à faire, sinon d'empêcher qu'aucun ne l'emporte sur l'autre?
+Alors ils seront forcés de briguer notre alliance ou même d'acheter
+notre neutralité». Ils envoyèrent donc demander la paix à M. de
+Frontenac, qui crût que c'était un stratagème des Anglais pour lui
+donner le change sur quelque projet qu'ils méditaient. Il chargea M. de
+Callières de faire traîner la négociation en longueur, et invita les
+Outaouais à continuer leurs hostilités contre les cantons, qui alors
+reprirent les armes. En même temps le gouverneur écrivait à M. de
+Pontchartrain, qui venait de remplacer M. de Seignelay dans le ministère
+de la marine, que la conquête de New-York serait la sûreté du Canada, et
+désarmerait les cantons, et qu'en se rendant maître absolu de la pêche
+de Terreneuve, ce qui pourrait se faire en envoyant tous les ans trois
+ou quatre frégates croiser depuis le Cap de Sable jusqu'au nord de l'île
+de Terreneuve, on assurerait pour le royaume un commerce de plus de 20
+millions, et plus avantageux que ne le serait la conquête des Indes. «Je
+ne sais, disait-il dans une autre lettre, je ne sais si ceux qui vous
+ont précédé ont fait attention à l'importance qu'il y a de se rendre
+maître de toutes les pêches, et à l'avantage qu'elles apporteraient au
+commerce du royaume; mais rien ne saurait rendre votre ministère plus
+illustre, que d'engager le roi à entreprendre cette conquête. Je la
+crois plus importante, répétait-il, que ne le serait celle de toutes les
+Indes, dont les mines s'épuisent, au lieu que celles-ci sont
+intarissables.» Sentant l'importance de ce commerce, M. de Frontenac y
+revenait souvent comme Talon. Ces deux hommes supérieurs avaient
+découvert que les colonies anglo-américaines ne faisaient tant d'efforts
+pour s'emparer de la Nouvelle-France qu'afin de rester maîtresses des
+pêches, et que l'Angleterre les appuyait par ce que cette industrie
+était la base la plus solide de sa marine. L'on vit pendant cette guerre
+les marchands de Boston payer aux Français de l'Acadie une taxe pour
+avoir la permission de pêcher sur les côtes de cette péninsule.
+
+Tandis que les Abénaquis ravageaient la Nouvelle-Angleterre, les
+Iroquois au nombre de mille guerriers établissaient leur camp à
+l'embouchure de la rivière des Outaouais, et delà se répandaient dans le
+haut de la colonie. Leurs bandes étaient beaucoup plus faciles à vaincre
+qu'à atteindre, car la nouvelle de leur apparition arrivait souvent avec
+celle de leur fuite. On organisa des corps volans pour les surveiller et
+prévenir les surprises. Cette petite guerre où les habitans rivalisèrent
+de zèle, de patience et de courage avec les troupes, toute fatiguante
+qu'elle fut, ne causait pas autant de dérangement dans les habitudes
+qu'elle le ferait aujourd'hui, parce que l'on était accoutumé à cette
+existence mobile et pleine d'excitation, et que l'on aimait presque
+cette lutte de guérillas, où la valeur personnelle avait de nombreuses
+occasions de se distinguer.
+
+Comme on l'a dit, la contre partie de ces scènes de sang et de
+dévastation se jouait dans la Nouvelle-Angleterre, où les Abénaquis
+étaient pour les Français, ce que les cinq cantons étaient en Canada
+pour les Anglais. La politique des deux gouvernemens coloniaux
+consistait à travailler à se détacher réciproquement chacun ses alliés
+pour s'en faire des amis. Il serait oisif aujourd'hui d'entrer dans le
+détail des négociations conduites simultanément par les deux nations
+avec les tribus sauvages pour parvenir à ce but. Les Indiens embarrassés
+prêtaient souvent une oreille également attentive aux deux partis, et
+leur donnaient les mêmes espérances. Il reste une masse prodigieuse de
+documens relatifs à toutes ces transactions qui continuaient toujours en
+temps de guerre comme en temps de paix; mais qui devenaient plus actives
+lorsqu'on avait les armes à la main. Les Français cherchaient à
+s'attacher les cantons, les Anglais, les Abénaquis, et toute l'adresse
+de la diplomatie était mise en jeu par la nation rivale pour faire
+échouer ces efforts de conciliation. L'on appuyait de part et d'autre
+ses raisons de riches présens, et pour satisfaire l'humeur guerrière des
+Sauvages, l'on adoptait leur cruel système de guerre, qui faisait des
+colonies un vaste théâtre de brigandages et de ruines. L'on donnait en
+Canada 10 écus pour un Iroquois tué et 20 pour un Iroquois prisonnier.
+Cette différence de prime qui fait honneur à l'humanité du gouvernement
+français fut établie afin d'engager les Sauvages alliés à ne point
+massacrer leurs prisonniers comme c'était l'usage chez les barbares.
+Dans les colonies anglaises l'on suivait la même pratique, excepté qu'il
+n'y avait point de prime pour les prisonniers. Un soldat recevait dix
+louis pour la chevelure d'un Indien, un milicien volontaire vingt louis,
+et s'il faisait la chasse dans les bois à ce Sauvage comme à une bête
+féroce, et qu'il en apportât la chevelure, il recevait cinquante louis
+(Bancroft).
+
+C'était pour encourager les Iroquois à faire des déprédations en Canada,
+et empêcher toute alliance avec lui, que le major Schuyler de la
+Nouvelle-York se mit, en 1691, à la tête d'un corps de troupes et
+d'Indiens pour faire une pointe sur Montréal[29]. Cet officier, qui
+joignait une grande activité à beaucoup de bravoure, surprit, dans la
+nuit du 10 août, le camp de 700 à 800 hommes que le gouverneur avait
+fait assembler sous le fort de la Prairie de la Magdeleine, à la
+première nouvelle de la marche des ennemis. Se glissant le long de la
+hauteur sur laquelle était le fort à trente pas du fleuve, Schuyler
+pénétra jusque dans le quartier des milices, sur la gauche, qu'il trouva
+dégarni et s'y logea. L'alarme fut aussitôt répandue; M. de
+Saint-Cyrque, qui commandait en l'absence de M. de Callières, malade,
+marcha sur le champ à lui. Schuyler opposa une vive résistance; mais
+lorsqu'il se vit sur le point d'avoir toutes les troupes françaises sur
+les bras, il opéra sa retraite vers la rivière Richelieu en bon ordre et
+avec peu de perte.
+
+[Note 29: Un document intitulé «_A modest and true relation etc._» dans
+la collection des documens de Londres de M. Brodhead, n'en porte le
+nombre qu'à 266 dont 146 Sauvages, et dit qu'on ne perdit que 37 hommes
+dans l'expédition. Mais ce rapport est évidemment inexact.]
+
+A deux lieues de là, il se trouva tout à coup en face de M. de Varennes
+que M. de Frontenac avait envoyé pour protéger Chambly avec un
+détachement d'habitans et d'Indiens. M. de Varennes, à la première
+nouvelle du combat, s'était mis en marche pour la Prairie de la
+Magdeleine. Le major Schuyler sans hésiter l'attaqua avec une fureur qui
+aurait déconcerté un chef moins ferme et moins habile que lui. Le
+commandant canadien fit mettre sa troupe ventre à terre derrière deux
+grands arbres renversés pour essuyer le premier feu des ennemis, puis il
+les chargea ensuite avec tant d'ordre et de vigueur qu'ils furent rompus
+partout. Schuyler rallia ses soldats jusqu'à deux fois; mais après une
+heure et demie de combat, ils se débandèrent et la déroute fut complète.
+Ils laissèrent quantité de morts sur le champ de bataille. Leurs
+drapeaux et leur bagage devinrent les trophées du vainqueur. Le jeune et
+vaillant le Bert du Chêne se distingua à la tête des Canadiens et fut
+blessé mortellement Les Sauvages combattirent avec une égale bravoure.
+La perte des Français fut considérable; ils eurent six officiers de tués
+ou blessés à mort, ce qui fait voir l'acharnement du combat, pendant
+lequel on se battit longtemps à brûle-pourpoint.
+
+Les troupes de Varennes, qui étaient sur pied depuis trois jours, par
+des chemins affreux, sans pouvoir prendre de repos et manquant de
+vivres, étaient tellement épuisées de fatigue qu'elles ne purent
+poursuivre les fuyards.
+
+C'était pour rompre le traité que les Abénaquis venaient de conclure à
+Pemaquid avec les Anglais, que M. de Villieu en entraîna 250 à sa suite
+et tomba avec eux, en 1694, sur les établissemens de la rivière Oyster,
+dans le New-Hampshire, brûla quantité de maisons dont 5 étaient
+fortifiées et furent vaillamment défendues, et tua ou emmena en
+captivité un grand nombre d'hommes.
+
+Mais ce genre d'hostilités, qui coûtait beaucoup de sang, ne pouvait
+avoir d'autre résultat que de plaire aux Sauvages, car ce n'est pas par
+des irruptions partielles, rapides et fugitives, que l'on devait espérer
+de faire des conquêtes importantes et qui pussent influer sur le sort de
+la guerre. Aussi M. de Pontchartrain écrivait-il à M. de Frontenac, que
+le roi bornait ses vues touchant la Nouvelle-France à ne s'y point
+laisser entamer. L'ancien monde était en effet le théâtre sur lequel la
+France, d'un côté, et la coalition européenne, de l'autre, se portaient
+de grands coups; sur lequel Condé et Luxembourg, pour la première,
+luttaient avec ses nombreux ennemis conduits par la tête froide de
+Guillaume III. Celui-ci n'avait guère de loisir non plus pour écouter
+ses colonies américaines, qui le sollicitaient toujours de leur donner
+une flotte pour faire une nouvelle tentative sur Québec. Le taciturne
+monarque, auquel la fameuse victoire de la Hogue avait donné un moment
+de répit, prêta enfin une oreille favorable à leur demande en 1693, et
+un immense armement fut organisé dans les ports de l'Angleterre pour
+s'emparer de la Martinique et du Canada. Quelque secret que fut ce
+projet, il en transpira quelque chose, et M. de Frontenac fut soucieux
+tout l'été, ne pouvant compter sur aucun secours de France. La flotte
+anglaise, commandée par le chevalier Francis Wheeler, devait, après
+avoir enlevé la Martinique, aller prendre des renforts à Boston et
+cingler vers Québec. Elle mit à la voile au commencement de l'hiver
+(1693) et prit le chemin des Antilles françaises. Heureusement, les
+troupes qu'elle portait essuyèrent une défaite à la Martinique, et
+furent obligées de se rembarquer avec perte de 900 hommes. Ce premier
+échec fut suivi de désastres beaucoup plus grands. Le chevalier Wheeler
+s'étant remis en route pour la Nouvelle-Angleterre, la fièvre jaune se
+déclara à bord de ses vaisseaux et y fit des ravages affreux. Lorsqu'il
+arriva à Boston, il avait perdu 1300 matelots sur 2000, et 1800 soldats
+sur 2500, qui lui restaient après sa défaite aux Antilles. L'épidémie se
+communiqua à la ville et y décima la population. L'on dut abandonner une
+entreprise commencée sous d'aussi funestes auspices. La flotte regagna
+l'Angleterre après avoir jeté en passant quelques boulets sur
+Plaisance[30]. Ce dernier effort acheva d'épuiser les colonies,
+anglaises qui avaient fait des dépenses considérables pour lever des
+troupes; et de guerre lasse, elles supplièrent presque la métropole de
+leur faire avoir la paix[31]. Le Canada échappa ainsi encore une fois à
+un danger réellement plus grand que celui de 90; car sans tous ces
+malheurs la supériorité numérique des assaillans aurait rendu toute
+résistance vaine. Néanmoins comme il avait été quelque temps caché, et
+qu'il n'apparut que dans le lointain, l'on n'éprouva pas de s'en voir
+délivré une joie aussi vive que de la retraite de l'amiral Phipps.
+
+[Note 30: _American annals_.]
+
+[Note 31: _Lettre du gouverneur Fletcher: London documents_, de la
+collection de M. Brodhead à la Secrétairerie d'état, Albany. Nous ne
+citerons désormais ces documens que sous le nom de _Documens de
+Londres_.]
+
+La Fiance attendit pour prendre sa revanche jusqu'en 1696. A cette
+époque le ministère résolut de faire sauter Pemaquid, sur la suggestion
+de M. de Villebon, et de chasser les Anglais de tous les postes qu'ils
+occupaient dans l'île de Terreneuve et à la baie d'Hudson. Le comte de
+Frontenac proposait depuis longtemps[32] de prendre Boston que l'on
+brûlerait, et New-York que l'on garderait, parce que ce dernier poste
+seul serait utile au Canada. Par cette conquête l'on se trouverait
+maître de toutes les pêches; mais la politique européenne fit taire la
+politique coloniale, qui fut toujours regardée par la France comme
+secondaire, parce que son théâtre à elle est l'ancien monde, dont elle
+est le pivot, parce que sa force à elle réside dans ses soldats de
+terre. L'on s'en tint au premier projet, dont l'exécution fut confiée au
+courage de M. d'Iberville. L'on verra dans le chapitre suivant comment
+il s'en acquitta. En même temps la cour envoya de nouveaux ordres à M.
+de Frontenac d'abattre à tout prix l'orgueilleuse confédération
+iroquoise, qui continuait toujours les hostilités malgré les dures
+leçons qu'elle avait reçues deux ou trois ans auparavant (1693).
+
+[Note 32: _Documens de Paris_ 1691.]
+
+Huit cents de leurs guerriers ayant fait mine d'entrer en Canada, le
+gouverneur avait cru qu'il était temps de châtier ces barbares
+indomptables contre lesquels on avait envoyé une expédition inutile de
+300 hommes, dans l'hiver précédent (1692), commandée par M. de Louvigny.
+Six cents hommes eurent ordre de tomber au milieu de l'hiver sur le
+canton des Anniers, le plus acharné contre les Français. Ils partirent
+de Montréal à la fin de janvier. Les trois bourgades de cette
+belliqueuse tribu furent détruites, et l'on fit 250 prisonniers.
+Néanmoins ces Sauvages reparurent encore dans la colonie le printemps
+suivant, et quelques unes de leurs bandes vinrent même éprouver une
+défaite dans l'île de Montréal. Ils commençaient cependant à se lasser,
+eux aussi, de la guerre. Les Miâmis leur avaient déjà tué plusieurs
+centaines de guerriers, et ils venaient encore de les battre
+complètement sur les bords du lac Huron. Le gouverneur profita de cet
+épuisement pour frapper un dernier coup et obéir aux instructions du
+roi. Comme mesure préliminaire, il ordonna de relever le fort de
+Frontenac; ce qui fut exécuté malgré les représentations de la
+Nouvelle-York, dont le gouverneur, M. Fletcher, fit en même temps des
+présens considérables aux Iroquois pour attaquer et raser ce fort s'il
+était possible. L'importance que les ennemis mettaient à cette position,
+justifie le désir de M. de Frontenac de s'y maintenir, malgré l'opinion
+de bien des gens dans la colonie et en France, entre autres de
+l'intendant, M. de Champigny, et même du roi dont les ordres contraires
+arrivèrent trop tard pour êtee exécutés.
+
+Cependant la lutte en Europe épuisait les ressources de la France. Le
+ministère, tout en enjoignant de presser les Iroquois avec vigueur,
+recommandait l'économie, disant qu'il n'y avait pas d'apparence que le
+roi pût supporter longtemps la dépense à laquelle la guerre du Canada
+l'engageait, dépense qui s'éleva en 1692, seulement pour la solde de
+1300 hommes avec les officiers, à 218 mille francs (Documens de Paris);
+et qu'il voulait que les colons vécussent dans l'étendue de leurs
+établissemens, c'est-à-dire en d'autres termes, que tous les postes dits
+des pays d'en haut fussent évacués. L'on sait que les cantons étaient
+excités aux hostilités par les Anglais, parce que ces derniers voulaient
+s'emparer au moins de tout le commerce de l'Ouest s'ils ne pouvaient pas
+conquérir la Nouvelle-France. Par le plus étrange des raisonnement, la
+cour allait abandonner justement les contrées dont l'Angleterre
+convoitait le plus ardemment la possession, et évacuer tous les postes
+du Mississipi et des lacs, auxquels les marchands canadiens attachaient
+tant d'importance, qu'ils avaient avancé des fonds au commencement de la
+guerre pour leur entretien[33]. Le comte de Frontenac montra dans cette
+occasion cette fermeté de caractère dont il avait déjà plus d'une fois
+donné des preuves. Convaincu du danger d'une démarche aussi
+inconsidérée, il prit sur lui de désobéir à l'ordre positif du roi. En
+effet, comme Charlevoix le dit très bien, nous n'aurions pas eu plus tôt
+évacué ces postes, que les Anglais s'en seraient emparés, et que nous
+aurions eu immédiatement pour ennemis tous les peuples qui s'y étaient
+établis à notre occasion, et qui, une fois réunis aux Anglais et aux
+cantons, auraient, dans une seule campagne, obligé tous les Français à
+sortir du Canada.
+
+[Note 33: _Documens de Paris_.]
+
+Après cette détermination grave, le gouverneur fit ses préparatifs pour
+sa prochaine campagne. 2300 hommes, dont 1000 Canadiens et 500 Sauvages,
+furent réunis à la Chine le 4 juillet (1696) et divisés en trois
+brigades. M. de Callières commandait l'avant-garde, M. de Ramsay le
+centre, et le chevalier de Vaudreuil l'arrière-garde. Elle s'embarqua
+enfin pour remonter les rapides et arriva le 19 à Catarocoui, où elle
+séjourna jusqu'au 26 pour attendre un renfort de Michilimackinac, qui ne
+vint pas; elle traversa ensuite le lac Ontario et débarqua le 28 à
+l'embouchure de la rivière Oswégo. Là elle se divisa en deux corps, et
+se mit à remonter ce torrent l'un par sa rive droite et l'autre par sa
+rive gauche. Comme elle approchait de la bourgade des Onnontagués, elle
+aperçut le soir une grande lueur au couchant. Les Français en
+soupçonnèrent la cause. C'était la tribu qui brûlait son village avant
+de prendre la fuite. Les Onneyouths, un autre des cinq cantons, effrayés
+vinrent demander la paix en supplians. Le gouverneur leur répondit
+qu'ils ne l'auraient qu'à condition de quitter leur pays et d'aller
+s'établir en Canada. Ils se retirèrent, et le lendemain le chevalier de
+Vaudreuil fut détaché pour aller ravager leurs terres. Toute la
+population avait fui. Il ne trouva qu'un vieillard assis dans une
+bourgade. Trop faible pour suivre sa tribu, ou dédaignant de fuir, il
+attendait avec calme et intrépidité la mort horrible à laquelle il
+savait qu'on le destinerait. Il fut abandonné aux Sauvages qui, au
+nombre de quatre cents, lui firent souffrir, selon leur usage, toutes
+sortes de cruautés. Cet homme héroïque ne poussa pas une seule plainte;
+il reprocha seulement à ses bourreaux leur lâcheté de s'être rendus les
+esclaves de ces vils Européens, dont il parla avec le dernier mépris.
+Outré de ses injures, un Indien lui porta plusieurs coups de poignard.
+_Tu as tort_, lui dit l'Onnontagué mourant, _d'abréger ma vie, tu aurais
+dû prolonger mes tourmens pour apprendre à mourir en homme_.
+
+De ces deux cantons il ne resta que des cendres. Il fut question ensuite
+d'aller châtier les Goyogouins, et même de bâtir des forts dans le pays;
+mais dans le temps où l'on croyait M. de Frontenac arrêté à ce plan, il
+donna l'ordre de la retraite, soit que la difficulté de faire subsister
+son armée dans une contrée qui ne présentait qu'une vaste solitude,
+l'eût engagé à prendre ce parti, soit qu'après les ordres qu'il avait
+reçus d'évacuer les postes avancés de la colonie, et auxquels il avait
+osé désobéir, il ne crut pas devoir conserver une conquête qui aurait
+rendu les Iroquois plus implacables. Cette campagne, qui ne coûta que
+six hommes, avait inquiété beaucoup Albany et Schenectady. Ces villes,
+entre lesquelles et le lac Ontario l'on opérait, craignant d'être
+attaquées, avaient fait demander des secours au Jersey et au
+Connecticut.
+
+Les Français avaient reconquis leur influence sur les tribus indiennes.
+Un chef sioux vint du haut de la vallée du Mississipi se mettre sous la
+protection du grand Ononthio. Il appuya les mains sur les genoux du
+gouverneur, puis il rangea vingt-deux flèches sur une peau de castor
+pour indiquer le nombre de bourgades qui lui offraient leur alliance. La
+situation du Canada était meilleure qu'elle ne l'avait été depuis le
+commencement de la guerre. Les Iroquois, semblables à ces essaims de
+mouches qui incommodent plus qu'ils ne nuisent, troublaient encore le
+repos du pays, mais sans lui causer de grands dommages.
+
+Cette situation était le fruit de la vigilance, de l'activité et de
+l'énergie de M. de Frontenac, auquel le roi avait fait mander au début
+de la guerre qu'il n'avait aucun secours à lui envoyer. La supériorité
+qu'il avait su reprendre sur ses ennemis avec les seules ressources du
+Canada, et qui avait eu l'effet de rendre ses alliés plus dociles, le
+faisait craindre des uns et respecter des autres. Non seulement il avait
+repoussé l'invasion, mais il allait bientôt être capable de seconder les
+projets de Louis XIV, de porter la guerre, à son tour, chez les ennemis.
+Jusqu'à la paix aucune armée hostile ne foulera le sol canadien, excepté
+quelques Sauvages, qui s'introduiront furtivement et disparaîtront de
+même au premier bruit d'une arme sous les chaumières.
+
+Néanmoins les succès du gouverneur et la sécurité qu'il avait rendue au
+pays, n'avaient point désarmé ses ennemis, aussi jaloux de sa
+supériorité que blessés de l'indépendance de son esprit. Ceux qui
+tremblaient au seul nom des Iroquois, lorsqu'il revint en Canada,
+cherchèrent à ternir sa gloire lorsqu'il eut éloigné le danger d'eux. Il
+n'était pas en effet sans défaut. La part qu'il prenait à la traite des
+pelleteries, son caractère altier et vindicatif pouvaient fournir
+matière à reprendre; mais était-il bien prudent, était-il bien généreux
+d'en agir ainsi lorsqu'on avait encore les armes à la main? Les uns se
+plaignaient que, pour gagner l'estime de ses officiers, il jetait tout
+le poids de la guerre su la milice et écrasait les habitans de corvée,
+ce qui faisait languir le commerce et empêchait le pays de prendre des
+forces! Comme si, lorsque l'ennemi est aux portes et tout le monde en
+armes, c'était bien le temps d'accomplir une oeuvre qui veut par dessus
+tout le repos et la paix. D'autres l'accusaient d'accorder une faveur
+ouverte à la traite de l'eau-de-vie; il n'y eut pas jusqu'à l'abbé
+Brisacier qui osât écrire contre lui au confesseur du roi! Ces plaintes
+lui attirèrent quelque censure; mais il fut maintenu à la tête de la
+Nouvelle-France, qu'avec son grand age il n'était pas néanmoins destiné
+à gouverner encore longtemps, et il fut nommé chevalier de St.-Louis,
+honneur alors rarement accordé; mais qu'on verra prodiguer plus tard en
+ce pays à une foule de dilapidateurs sur les prévarications desquels
+anciens ennemis de M. de Frontenac ne trouveront rien à dire.
+
+
+
+
+ CHAPITRE III.
+
+ TERRENEUVE ET BAIE D'HUDSON.
+
+ 1696-1701.
+
+
+Continuation de la guerre: les Français reprennent l'offensive.--La
+conquête de Pemaquid et de la partie anglaise de Terreneuve et de la
+baie d'Hudson est résolue.--d'Iberville défait trois vaisseaux ennemis
+et prend Pemaquid.--Terreneuve: sa description; premiers établissemens
+français; leur histoire.--Le gouverneur, M. de Brouillan, et M.
+d'Iberville réunissent leurs forces pour agir contre les
+Anglais.--Brouilles entre tes deux chefs; ils se raccommodent.--Ils
+prennent St.-Jean, capitale anglaise de l'île, et ravagent les autres
+établissemens.--Héroïque campagne d'hiver des Canadiens.--Baie d'Hudson;
+son histoire.--Départ de d'Iberville; dangers que son escadre court dans
+les glaces; beau combat naval qu'il livre; il se bat seul contre trois
+et remporte la victoire.--Un naufrage.--La baie d'Hudson est
+conquise.--Situation avantageuse de la Nouvelle-France.--La cour
+projette la conquête de Boston et de New-York.--M. de Nesmond part de
+France avec une flotte considérable; la longueur de sa traversée fait
+abandonner l'entreprise.--Consternation des colonies anglaises.--Fin de
+la guerre: paix de Riswick (1797).--Difficultés entre les deux
+gouvernemens au sujet des frontières de leurs colonies.--M. de Frontenac
+refuse de négocier avec les cantons iroquois par l'intermédiaire de lord
+Bellomont.--Mort de M. de Frontenac; son portrait.--M. de Callières lui
+succède.--Paix de Montréal avec toutes les tribus indiennes confirmée
+solennellement en 1701.--Discours du célèbre chef Le Rat; sa mort,
+impression profonde qu'elle laisse dans l'esprit des Sauvages; génie et
+caractère de cet Indien.--Ses funérailles.
+
+
+L'Acadie était, comme on l'a observé, retombée sous la domination
+française, et l'ennemi rebuté avait abandonné toute idée de faire une
+nouvelle tentative sur le Canada. Il y avait sept ans que la guerre
+était commencée. Tout le sang qu'on avait versé était en pure perte pour
+l'ennemi. Le Canada allait maintenant devenir l'agresseur, après avoir
+été si longtemps exposé aux attaques de ses adversaires.
+
+Ces derniers occupaient plusieurs postes fortifiés dans la baie
+d'Hudson, où ils faisaient la traite des pelleteries qui étaient plus
+belles là que partout ailleurs, à cause de la hauteur de la latitude;
+ils étaient maîtres de la plus belle partie de Terreneuve, où ils
+avaient de nombreuses pêcheries; enfin ils avaient (1692) relevé
+Pemaquid de ses ruines, fort situé à l'embouchure de la baie de Fondi,
+afin d'avoir une espèce de possession du pays des Abénaquis, et
+d'étendre leur influence sur ces tribus guerrières. Le ministère voyant
+que Tourville avait repris sa prépondérance sur l'Océan, décida de
+détruire, comme nous l'avons rapporté plus haut, ce fort, dont
+l'existence semblait menacer l'Acadie, et de chasser entièrement les
+Anglais de l'île de Terreneuve et de la baie d'Hudson. Cette entreprise
+répondait aux instances du comte de Frontenac, qui pressait le roi de
+s'emparer des pêcheries des côtes de la Nouvelle-France, dont les eaux
+poissonneuses s'étendaient du Labrador au sud de l'Acadie, et
+renfermaient les bancs si précieux de Terreneuve. Néanmoins elle n'était
+qu'une partie d'un plan beaucoup plus vaste formé dans la colonie et
+envoyé à Paris. On avait rapporté à Québec, sur la fin de l'année
+précédente (1695), qu'il se faisait des préparatifs en Angleterre et à
+Boston pour s'emparer de toute l'île de Terreneuve; le gouvernement
+canadien proposa à la cour d'envoyer une flotte de dix ou douze
+vaisseaux pour protéger nos pêcheries de cette île, et pour attaquer
+Boston, dont la prise aurait affaibli considérablement la puissance des
+Anglais dans ce continent. Mais la cour, toujours sous l'empire de son
+ancienne politique de ne point attaquer l'Angleterre au centre de sa
+force, repoussa ce projet regardé pourtant comme d'une exécution assez
+facile, et adopta celui que nous venons d'exposer plus haut. MM.
+d'Iberville et de Bonaventure furent choisis pour commander l'expédition
+de Pemaquid. Cette tâche accomplie, ils devaient se rallier au
+gouverneur de Terreneuve, M. de Brouillan, pour l'exécution de la
+seconde partie du plan.
+
+Ces deux capitaines partirent sur l'_Envieux_ et le _Profond_ de
+Rochefort et entrèrent dans le mois de juin dans la baie des Espagnols,
+au Cap-Breton, où ils trouvèrent des lettres du gouverneur de l'Acadie,
+le chevalier de Villebon, qui les informaient que trois vaisseaux
+anglais croisaient devant le port de St.-Jean. M. de Villebon était
+entré à Port-Royal peu de temps après le départ de l'amiral Phipps en
+1690, et ayant trouvé ce poste trop exposé pour ses forces, il s'était
+retiré dans la rivière St.-Jean, où les Indigènes étaient venus
+protester de leur attachement à la cause française. Cet officier, qui
+était canadien et fils du baron de Bécancourt, était reparti
+immédiatement pour la France afin d'y exposer la situation de l'Acadie;
+et après en avoir été nommé gouverneur, il y était revenu l'année
+suivante, 1691. Il avait relevé en passant le drapeau français sur
+Port-Royal, repris et abandonné de nouveau par les Anglais, et s'était
+retiré dans son fort de Jemset, dont il avait changé le nom en celui de
+Naxoat, pour être plus à proximité des Indiens, et où l'amiral Phipps,
+alors gouverneur du Massachusetts, le faisait bloquer depuis quelque
+temps.
+
+M. d'Iberville remit à la voile, après avoir pris sur ses deux vaisseaux
+une cinquantaine de Sauvages, et cingla vers l'embouchure de la rivière
+St.-Jean, où il trouva, en effet, en croisière le Sorel, le Newport et
+un plus petit navire. Il donna sur le champ l'ordre d'attaquer. Le
+combat fut court, mais vif. Le Newport qui portait 24 canons fut démâté
+et pris. Les deux autres vaisseaux ne durent leur salut qu'à une brume
+épaisse qui s'éleva tout à coup et qui les déroba à la poursuite des
+vainqueurs.
+
+Renforcé par cette prise et par le chevalier de Villebon, qui monta avec
+encore 50 Indiens sur le Profond commandé par M. de Bonaventure, le
+capitaine d'Iberville alla prendre à Pantagoët le baron de St.-Castin
+avec 200 autres Sauvages et quelques soldats sous les ordres de MM.
+Montigny et de Villieu, et arriva devant Pemaquid le 13 août. Le baron
+de St.-Castin était un ancien officier au régiment de Carignan, qui,
+s'étant plu parmi les Indiens, avait épousé une Indigène et était devenu
+le chef des Abénaquis. C'est lui qui les menait au combat. Il mourut au
+sein de cette brave et puissante tribu, recherché des gouverneurs
+français et redouté des colonies anglaises.
+
+Pemaquid, la plus considérable forteresse de ces colonies, était bâti
+sur le bord de la mer. Les murailles, flanquées d'une tour haute de 29
+pieds, avaient 22 pieds d'élévation et portaient 18 pièces de canon. Le
+colonel Chubb y commandait. Il se défendit assez bien pendant quelques
+jours, mais aux premières bombes qui tombèrent dans la place, il demanda
+à capituler. Ce fort qui avait coûté des sommes immenses à la
+Nouvelle-Angleterre, et qui était alors pour elle dans l'est, ce que fut
+Niagara plus tard pour les Français dans l'ouest, fut rasé suivant les
+instructions de la cour. On n'y laissa pas pierre sur pierre. Tandis que
+ses murailles menaçantes s'écroulaient ainsi sous la mine des
+vainqueurs, le colonel Church s'embarquait avec 500 hommes pour aller
+ravager l'Acadie. Il brûla Beaubassin malgré la neutralité qui avait été
+garantie aux habitans de cet endroit par Phipps, et s'en retournait
+chargé de butin à Boston, lorsqu'il rencontra un renfort de 3 vaisseaux,
+dont un de 32 canons, avec 200 hommes de débarquement, qui lui apportait
+l'ordre de prendre le fort du chevalier de Villebon. Il vira de bord, et
+se présenta devant Naxoat dans le mois d'octobre avec une grande
+assurance; M. de Villebon, fait prisonnier en revenant de Pemaquid et
+rendu à la liberté, venait d'y rentrer. Le colonel Church éprouva une
+résistance beaucoup plus grande et beaucoup plus vive que celle sur
+laquelle il avait compté, et au bout de quelques jours d'un siège
+inutile, désespérant du succès, il se rembarqua et disparut. C'est
+pendant ces hostilités en Acadie que la désolation régnait sur les
+frontières anglaises, et que les flammes de York et dés établissemens
+d'Oyster river annonçaient au loin la présence des Canadiens et des
+Abénaquis. La population tremblante ne tournait plus les yeux vers le
+nord qu'avec effroi, craignant à chaque instant de voir sortir des
+forêts ces ennemis impitoyables qui, comme un torrent, ne laissaient que
+des ruines sur leur passage.
+
+M. d'Iberville avait cependant retourné ses voiles vers Plaisance pour
+achever une conquête entreprise à sa propre suggestion. La parole du
+fondateur de la Louisiane avait déjà un grand poids à Paris dans les
+affaires de l'Amérique et surtout dans celles des mers du Nord.
+
+L'île de Terreneuve située au nord-est du golfe St.-Laurent, et n'étant
+séparée du Labrador que par le détroit de Belle-Isle, forme une pointe
+qui projette dans l'océan, et qui a dû, pour cette raison, être aperçue
+des premiers navigateurs qui ont côtoyé l'Amérique septentrionale. C'est
+au sud-est de cette île qu'est situé le banc de Terreneuve sur lequel
+elle est assise elle-même, et qui est plus célèbre encore par la pêche
+de la morue qu'on y fait que par ses brumes et ses tempêtes. La figure
+de Terreneuve est presque triangulaire et présente une superficie de
+86,000 milles carrés; sa longueur extrême est de 420 milles, et sa
+largeur de 300 milles[34]. Le climat y est froid et orageux, le ciel
+sombre. Le sol mêlé de gravier, de pierre et de sable est aride, quoique
+arrosé par plusieurs belles rivières. Le pays rempli de montagnes, était
+alors couvert de bois impénétrables, et de prairies, ou plutôt de landes
+poussant plus de mousse que d'herbe. Les Français et les Anglais n'y
+avaient formé des établissemens que pour l'utilité de leurs pêcheries.
+Les Français y faisaient la pêche dès 1504, et ils avaient formé un
+établissement vers le cap de Raze pour y faire sécher leur poisson. Les
+Anglais, conduits par le chevalier Humphrey Gilbert, y plantèrent une
+colonie en 1583 dans la baie de St.-Jean. Gilbert prit possession de
+cette baie et de deux cents lieues de pays tout à l'entour, au nom de la
+reine Elizabeth, ignorant que cette terre fût une île. Il y promulgua
+plusieurs décrets qui respirent la loyauté la plus pure envers sa
+souveraine, mais qui ne prévinrent point la ruine de son établissement
+ainsi qu'on l'a rapporté ailleurs. Il fit celui-ci entre autres, que
+quiconque parlerait d'une manière offensante de Sa Majesté, aurait les
+oreilles coupées et perdrait ses biens.
+
+[Note 34: _British Colonies_: R. Montgomery Martin.]
+
+En 1608, Jean Guyas, de Bristol, reprit le projet du chevalier Gilbert,
+et s'établit dans la baie de la Conception. Il transféra ensuite son
+établissement à St.-Jean, aujourd'hui capitale de l'île; de là les
+Anglais s'étendirent sur toute la côte orientale. Quoique les Français y
+eussent des pêcheries depuis qu'ils fréquentaient le grand banc, pendant
+longtemps le gouvernement fit peu d'attention à Terreneuve, de manière
+que ceux d'entre eux qui s'y fixaient jouissaient à peu près d'une
+liberté absolue. Cela dura jusqu'en 1660. A cette époque le roi concéda
+le port de Plaisance à M. Gargot, qui reçut le titre de gouverneur, et
+qui dès qu'il se fut installé dans son poste, voulut soumettre les
+habitans à son monopole, et les obliger à lui donner une portion de
+leurs pêches en échange des provisions et des marchandises qu'il tirait
+des magasins du roi. Cet abus révolta les pêcheurs accoutumés à
+l'indépendance; ils portèrent leurs plaintes au pied du trône. Le
+gouverneur fut rappelé et M. de la Poype nommé pour le remplacer.
+Plaisance était le principal établissement français de Terreneuve. Placé
+dans l'un des plus beaux ports de l'Amérique, au fond d'une baie qui a
+dix-huit lieues de profondeur, il était défendu par le fort St.-Louis
+construit sur la cime d'un rocher de plus de cent pieds d'élévation du
+côté droit du Goulet ou col qui forme l'entrée de la baie à une lieue et
+demie de la mer. Les Français avaient encore des établissement dans les
+îles de St.-Pierre de Miquelon, au Chapeau-Rouge, au Petit-Nord et sur
+quelques autres points des côtes du golfe St.-Laurent.
+
+La population y vivait de pêche et supportait impatiemment le joug d'un
+gouverneur, qui lui paraissait gêner le commerce. M. de la Poype
+commanda treize ans dans ces parages; mais ce fut pour lui autant
+d'années de désagrémens, de difficultés et de trouble. En 1685 M. Parat
+lui succéda. C'est sous son administration que le fort St.-Louis fut
+bâti. Dans le mois de février 1690 Plaisance fut surpris par les
+flibustiers, qui firent le gouverneur prisonnier dans son lit. Ils
+trouvèrent le fort sans garde et les soldats dispersés sur l'île. Ces
+corsaires enlevèrent tout après avoir dépouillé complètement les
+habitans, qui se trouvèrent comme s'ils avaient été jetés par un
+naufrage sur une côte déserte. Le gouverneur fut accusé de trahison,
+tandis que de son côté il rejeta ce malheur sur l'insubordination et
+l'esprit de révolte des habitans. Charlevoix, historien contemporain,
+laisse percer ses doutes sur la fidélité de ce fonctionnaire, et nous
+dit qu'il n'a pu savoir quelle avait été la décision du procès.
+
+Deux ans après (1692), Plaisance fut attaqué une seconde fois; mais par
+une escadre anglaise, commandée par l'amiral Williams, et composée de
+trois vaisseaux de 62 canons chacun, d'une frégate et d'une flûte[35].
+M. de Brouillan qui en était gouverneur, fit élever à la hâte une
+redoute et des batteries sur les rochers à l'entrée de la baie, et tira
+des bâtimens marchands les hommes nécessaires pour les servir. L'amiral
+Williams après les sommations ordinaires, commença une canonnade qui
+dura six heures, au bout desquelles il se retira, confus d'avoir échoué
+devant une bicoque qui ne contenait pas plus de cinquante hommes de
+garnison, et alla brûler, pour se venger, les habitations de la
+Pointe-Verte à une lieue de là.
+
+[Note 35: Charlevoix.]
+
+Tandis que le principal siége des pêcheries françaises courait ainsi le
+plus grand danger, une escadre de France, sous les ordres du chevalier
+du Palais, était à l'ancre dans la baie des Espagnols, au Cap-Breton, de
+l'autre côté du détroit. Le comte Frontenac ayant informé le
+gouvernement à Paris de l'intention de l'amiral Phipps de reprendre sa
+revanche devant Québec, et d'autres rapports ayant paru confirmer cette
+nouvelle, l'escadre en question avait été envoyée pour intercepter
+l'ennemi dans le golfe St.-Laurent.
+
+Telle est l'histoire de Terreneuve jusqu'en 1696. La Grande-Bretagne
+occupait la plus belle portion de l'île, et la différence entre les
+établissemens français et les établissement anglais était aussi grande
+là, que dans le reste du continent. Le commerce de ces derniers
+s'élevait à 17 millions de francs par année. Avec de pareils résultats
+sous les yeux que ne devait-on pas redouter pour l'avenir? M.
+d'Iberville avait communiqué ses appréhensions à la cour; il y avait
+représenté que les intérêts du royaume commandaient d'arrêter les
+progrès de rivaux plus souvent ennemis qu'amis; et qu'en détruisant tous
+leurs postes de Terreneuve, on y ruinerait leur commerce en même temps
+que l'on se déferait de voisins trop puissans pour rester aux environs
+de Plaisance. L'on agréa ses appréciations, en le chargeant d'exécuter
+le plan qu'il suggérait pour expulser les Anglais de l'île.
+
+Il devait agir de concert avec M. de Brouillan, et l'attaque de leurs
+postes se faire simultanément par terre et par mer, sous la direction de
+ces deux commandans. Mais ce dernier ne voulait partager la gloire de
+l'entreprise avec personne; et, sans attendre M. d'Iberville, il se hâta
+de partir avec 9 navires, dont plusieurs appartenaient à des armateurs
+de St.-Malo, trois corvettes et deux brûlots pour aller mettre le siége
+devant St.-Jean. Les vents contraires firent échouer son entreprise sur
+cette ville; mais il s'empara l'épée à la main de plusieurs autres
+établissemens, et d'une trentaine de navires le long des côtes. Il en
+aurait pris un bien plus grand nombre sans l'insubordination d'une
+partie de ses équipages.
+
+Il trouva à son retour M. d'Iberville à Plaisance, qui n'avait pu aller
+le joindre faute de vivres; mais qui venait d'en recevoir sur le _Wesp_
+et le _Postillon_, qui lui avaient aussi amené les Canadiens qu'il
+attendait de Québec. Ce dernier voulait commencer les opérations par
+l'attaque des postes anglais les plus reculés vers le nord, présumant
+qu'on y serait moins sur ses gardes qu'à St.-Jean. Ce raisonnement
+paraissait juste; néanmoins M. de Brouillan s'y opposa. Jaloux de la
+réputation de son collègue, il suffisait que celui-ci suggérât quelque
+chose pour qu'il le désapprouvât. C'était un homme intelligent et
+expérimenté; mais dur, violent, astucieux et avide. Ce dernier défaut le
+rendait odieux surtout aux pêcheurs, seule classe d'hommes qui
+fréquentait Terreneuve. Avec des talens supérieurs et autant
+d'expérience, M. d'Iberville était généreux et savait se faire aimer de
+ceux qu'il commandait; aussi était-il très populaire et chéri du soldat.
+Il eût pu l'emporter sur son rival dans cette île, où, à un signe de sa
+main, tout le monde se serait déclaré pour lui; mais il sacrifia sans
+hésitation son ambition et son ressentiment à la chose publique. M. de
+Brouillan ne pouvait rien faire sans les Canadiens, et M. d'Iberville
+était leur idole. D'ailleurs, ce peuple avait le bon sens de ne vouloir,
+pour officiers, que des hommes pris dans son sein, en qui il eût
+confiance et qui pussent sympathiser avec lui. Cela était surtout
+visible à la guerre. Il n'y eut, en outre, jamais de troupes avec
+lesquelles on réussissait moins par la hauteur et la dureté, que les
+milices canadiennes; l'honneur était leur seul mobile; les moyens
+violens, la coercition, les révoltaient. A la première nouvelle de la
+mésintelligence entre les deux chefs, elles déclarèrent qu'elles
+n'obéiraient qu'à M. d'Iberville, et qu'elles retourneraient plutôt à
+Québec, que d'accepter un autre commandant. Cette résolution fit courber
+la fière volonté du gouverneur. Au reste M. d'Iberville était décidé à
+passer en France pour ne pas faire manquer, par la désunion, une
+entreprise qu'il avait suggérée, et dont par conséquent il avait le
+succès a coeur. Les difficultés s'aplanirent; il fut réglé que l'on
+attaquerait St.-Jean, et que, pour s'y rendre, tandis que M. de
+Brouillan prendrait la voie de mer, M. d'Iberville suivrait celle de
+terre avec ses Canadiens. L'on se réunit dans la baie de Toulle. De là
+l'expédition se mit en marche pour St.-Jean culbutant et dissipant tous
+les détachemens ennemis qui voulaient lui disputer le passage. En
+arrivant près de la ville, l'avant-garde à la tête de laquelle
+d'Iberville s'était placé tomba sur un corps d'hommes embusqué dans des
+rochers; le choc fut violent, mais l'ennemi céda et l'on entra pêle-mêle
+avec lui dans la ville. L'élan était tel qu'on s'empara de deux forts
+d'emblée. Il n'en restait plus qu'un troisième en mauvais état. Le
+gouverneur, honnête et paisible marchand élu par les pêcheurs de la
+ville, menacé d'un assaut, se rendit à condition que l'on transporterait
+les habitans en Angleterre ou à Bonneviste. Les fortifications furent
+renversées et la ville réduite en cendres. Le partage du butin fut
+encore un sujet de contestation entre les deux commandans, qui faillit
+amener une collision.
+
+Après cet exploit, le gouverneur français retourna à Plaisance, et M.
+d'Iberville continua la guerre avec les Canadiens qui s'étaient attachés
+à sa fortune, au nombre de cent-vingt-cinq armés chacun d'un fusil,
+d'une hache de bataille, d'un couteau-poignard et de raquettes pour
+marcher sur la neige[36]. Il employa une partie de l'hiver pour achever
+la conquête de l'île. Il triompha de tous les obstacles que lui
+offrirent le climat, la faim et le courage de l'ennemi; et ses succès
+dans une si grande étendue de pays remplie de montagnes, étonnèrent même
+ceux qui avaient la plus grande confiance dans sa capacité et dans
+l'intrépidité de ses soldats. En deux mois il prit avec cette poignée
+d'hommes tous les établissemens qui restaient aux Anglais à Terreneuve,
+excepté Bonneviste et l'île de Carbonnière inabordable en hiver, tua
+deux cents hommes et fit six ou sept cents prisonniers qui furent
+acheminés sur Plaisance. MM. Montigny Boucher de la Perrière, d'Amours
+de Plaine, Dugué de Boisbriant, tous Canadiens, se distinguèrent dans
+cette campagne héroïque. M. d'Iberville se préparait à aller attaquer
+Bonneviste et la Carbonnière, lorsque le 18 mai (1697) une escadre de 5
+vaisseaux arriva de France sous les ordres de M. de Sérigny et mouilla
+dans la baie de Plaisance. Elle lui apportait l'ordre d'en prendre le
+commandement, et d'aller cueillir de nouveaux lauriers dans les glaces
+de la baie d'Hudson.
+
+[Note 36: La Potherie.]
+
+Cette contrée adossée au pôle et à peine habitable, était également
+recherchée par la France et par l'Angleterre pour ses riches fourrures.
+Les traitans des deux nations en avaient fait le théâtre d'une lutte
+continuelle aux vicissitudes de laquelle la trahison avait sa part. Les
+Anglais, conduits par deux transfuges huguenots à qui l'on a fait
+allusion ailleurs, nommés Desgroseillers et Radisson, avaient élevé en
+1663, à l'embouchure de la rivière Némiscau, dans le fond de la baie, un
+fort qu'ils nommèrent Rupert; ils avaient encore établi deux comptoirs
+dans les mêmes parages, sur la rivière des Monsonis et sur celle de
+Ste.-Anne. Apprenant cela, Colbert y avait envoyé, par le Saguenay, en
+1672, le P. Charles Albanel pour y renouveler les prises de possession
+déjà faites au nom du roi par MM. Bourdon et Després Couture. Ce Jésuite
+en avait fait signer un acte par les chefs d'une douzaine de tribus,
+qu'il avait ensuite invitées à venir faire la traite de leurs
+pelleteries au lac St.-Jean. Les démarches de la France se bornèrent
+alors à cette simple incursion.
+
+Cependant Desgroseillers et Radisson, mécontens de l'Angleterre, étaient
+revenus en Canada après avoir obtenu leur pardon du roi. Une association
+s'y forma sous le nom de la compagnie du Nord, pour faire la traite à la
+baie d'Hudson. Cette compagnie leur donna deux petits vaisseaux afin
+d'aller s'y emparer des établissemens anglais, comme les personnes les
+plus propres à faire réussir une pareille entreprise, dure expiation de
+leur trahison! mais trouvant ces établissemens trop bien fortifiés pour
+les attaquer avec chance de succès, ou peut-être honteux de leur rôle,
+ils rangèrent la côte occidentale de la baie jusqu'à l'embouchure de la
+rivière Ste.-Thérèse, où ils bâtirent le fort Bourbon. De retour à
+Québec, des difficultés s'étant élevées entre eux et la compagnie, ils
+passèrent en France sous prétexte d'aller demander justice. Lord
+Preston, ambassadeur anglais, apprenant le mauvais succès de leurs
+démarches, leur fit des ouvertures accompagnées de promesses si
+avantageuses qu'ils trahirent une seconde fois leur patrie. Radisson
+obtint une pension viagère de douze cents livres pour mettre entre les
+mains des Anglais le fort Bourbon (Nelson) dans lequel il y avait pour
+400 mille francs de fourrures.
+
+Sur les plaintes de la cour de France, le cabinet de Londres promit de
+faire rendre ce poste; mais les troubles qui régnaient en Angleterre, ne
+permirent point au monarque aux prises avec ses sujets, de faire
+exécuter l'arrangement qu'il avait conclu; et la compagnie fut obligée
+de se faire justice à elle-même. En conséquence, elle obtint du marquis
+de Denonville quatre-vingts hommes, presque tous Canadiens, commandés
+par le chevalier de Troye, brave officier. MM. de Ste.-Hélène,
+d'Iberville et de Maricourt faisaient partie de l'expédition et se
+distinguèrent par des actions héroïques. Elle partit de Québec par terre
+dans le mois de mars 1686, et n'arriva dans la baie d'Hudson que le 20
+de juin, après avoir traversé des pays inconnus, franchi une foule de
+rivières, de montagnes et de précipices, et avoir enduré des fatigues
+incroyables. Cette petite troupe avait reçu ordre de s'emparer de tous
+les établissemens anglais du fond de la baie, formés sous la conduite de
+Desgroseillers et de Radisson. Elle s'acquitta de sa mission avec ce
+courage chevaleresque qu'indiquait déjà une entreprise aussi hasardeuse;
+et ces établissemens furent investis et enlevés avec tant de promptitude
+que les assiégés, n'eurent pas le temps de se reconnaître.
+
+Le premier qu'elle attaqua fut celui de la rivière des Monsonis; c'était
+un fort de figure carrée, flanqué de quatre bastions et portant quatorze
+pièces de canon; elle l'emporta d'assaut sans grande perte. Cette
+capture fut suivie de celle d'un navire que M. d'Iberville prit à
+l'abordage.
+
+Le fort de Rupert qui était à une grande distance de celui de Monsonis,
+fut investi dans le mois de juillet et tomba de la même manière au
+pouvoir des Canadiens, qui en firent sauter les redoutes et en
+renversèrent les palissades.
+
+Le chevalier de Troye se mit ensuite à la recherche du fort Ste.-Anne
+sur la rivière de ce nom (ou de Quitchitechouen). L'on ignorait sa
+situation; on savait seulement qu'il était du côté occidental de la
+baie. Après une traversée difficile au milieu des glaces et le long
+d'une côte très basse, où les battures courent deux ou trois lieues au
+large, on le découvrit enfin. Placé au milieu d'un terrain marécageux,
+il était défendu par quatre bastions, sur lesquels il n'y avait pas
+moins de quarante-trois pièces de canon en batterie. C'était là où se
+trouvait le principal comptoir des Anglais. Ils firent néanmoins une
+assez faible résistance, et demandèrent ensuite à capituler. Le
+gouverneur, homme simple et paisible, fut transporté avec sa suite à
+Charleston, et le reste de la garnison au fort de Monsonis. On trouva
+pour environ 50 mille écus de pelleteries à Ste.-Anne. Les Anglais ne
+possédaient plus rien dans la baie d'Hudson que le fort Bourbon.
+
+Lorsque la nouvelle de ces pertes arriva à Londres, le peuple de cette
+capitale jeta de hauts cris contre le roi, auquel il attribuait tous les
+malheurs qui arrivaient à la nation. Le monarque qui a perdu la
+confiance de ses sujets est vraiment bien à plaindre. Jacques II, déjà
+si impopulaire, le devint encore plus par un événement que personne
+n'avait pu prévoir; et l'expédition d'une poignée de Canadiens vers le
+pôle du Nord ébranlait sur son trône un roi de la Grande-Bretagne!
+
+Cependant les deux gouvernemens sentirent enfin la nécessité de faire
+cesser un état de choses qui violait toutes les lois établies pour
+régler les rapports de nation à nation et sans lesquelles il n'y a pas
+de paix possible. En effet, il n'y avait pas de guerre déclarée entre
+les deux peuples pendant toutes ces hostilités. Ils signèrent un traité
+par lequel les armateurs particuliers, sujets des deux nations, qui
+n'auraient point de commission de leur prince, devaient être poursuivis
+comme pirates. Ce traité qui ne s'étendait qu'aux îles et pays de terre
+ferme en Amérique, et qui avait été proposé par l'Angleterre, fut conclu
+le 13 septembre 1686. Mais Jacques II n'était guère en état, à cette
+époque, de faire observer par des sujets désaffectionnés, sa volonté
+dans les mers du Nouveau-Monde. Dès l'année suivante, ils vinrent
+attaquer le fort Ste.-Anne, où commandait M. d'Iberville, qui non
+seulement les repoussa, mais prit encore un de leurs vaisseaux.
+
+Lorsque la guerre éclata entre les deux couronnes (1689), l'Angleterre
+ne possédait dans la baie d'Hudson que le fort Bourbon, comme on l'a dit
+plus haut, à l'entrée de la rivière Ste.-Thérèse. Mais elle reprit en
+1693 le fort Ste.-Anne, gardé seulement par cinq Canadiens, qui osèrent
+se défendre et repoussèrent une première attaque de 40 hommes[37].
+L'année suivante (1694) M. d'Iberville s'en empara de nouveau, il lui
+rendit son ancien nom, que ses nouveaux possesseurs avaient changé pour
+celui de Nelson, et il y passa l'hiver qui fut d'une rigueur extrême.
+Les glaces ne permirent aux navires de sortir du port qu'à la fin de
+juillet. Une vingtaine d'hommes étaient morts du scorbut, et un grand
+nombre d'autres en avaient été atteints. Les Anglais étant revenus en
+force, deux ans après (1694), l'établissement fut repris pour retomber
+encore au pouvoir des Français comme on va le voir. Tel est en peu de
+traits le tableau des événemens qui s'étaient passés entre les deux
+nations dans cette région lointaine jusqu'au moment où M. d'Iberville
+fut chargé d'en compléter la conquête en 1697.
+
+[Note 37: Lettre du P. Marest.]
+
+Ce navigateur prit le commandement de l'escadre que lui avait amenée M.
+de Sérigny, et fit voile de Terreneuve dans le mois de juillet. Il
+trouva l'entrée de la baie d'Hudson couverte de glaces, au milieu
+desquelles ses vaisseaux, séparés les uns des autres, et entraînés de
+divers côtés, coururent les plus grands dangers durant plusieurs jours.
+La navigation a quelque chose de hardi, de grand même, mais de triste et
+sauvage dans les hautes latitudes de notre globe. Un ciel bas et sombre,
+une mer qu'éclaire rarement un soleil sans chaleur, des flots lourds et
+couverts, la plus grande partie de l'année, de glaces dont les masses
+immenses ressemblent à des montagnes, des côtes désertes et arides qui
+semblent augmenter l'horreur des naufrages, un silence qui n'est
+interrompu que par les gémissemens de la tempête, voilà quelles sont les
+contrées où M. d'Iberville a déjà signalé son courage, et où il va le
+signaler encore. Ces mers lui sont familières, elles furent les premiers
+témoins de sa valeur. Depuis longtemps son vaisseau aventureux les
+sillonne. Plus tard cependant il descendra vers des climats plus doux;
+et ce marin qui a fait, pour ainsi dire, son apprentissage an milieu des
+glaces polaires, ira finir sa carrière sur les flots tièdes et limpides
+des Antilles, au milieu des côtes embaumées de la Louisiane; il fondera
+un empire sur des rivages où l'hiver et ses frimats sont inconnus, où la
+verdure et les fleurs sont presqu'éternelles. Mais n'anticipons pas sur
+une époque glorieuse pour lui et pour notre patrie.
+
+L'escadre était toujours dans le plus grand péril. Cernés par les glaces
+qui s'étendaient à perte de vue, s'amoncelaient à une grande hauteur,
+puis s'affaissaient tout à coup avec des craquemens et un fracas
+épouvantable, le Pélican et le Palmier, portés l'un contre l'autre,
+s'abordèrent poupe en poupe, et presqu'au même instant, le brigantin
+l'Esquimaux fut écrasé à côté d'eux, et si subitement que l'équipage eût
+de la peine à se sauver. Ce n'est que le 28 août que M. d'Iberville, qui
+montait le Pélican, put entrer dans la mer libre, ayant depuis longtemps
+perdu ses autres bâtimens de vue. Il arriva seul devant le fort Nelson,
+le 4 septembre. Le lendemain matin cependant il aperçut trois voiles à
+quelques lieues sous le vent, qui louvoyaient pour entrer dans la rade
+où il était; il ne douta point que ce fût le reste de ses vaisseaux.
+Mais après leur avoir fait des signaux de reconnaissance auxquels ils ne
+répondirent point, il dut se détromper, c'étaient des ennemis. Ne
+pouvant les éviter, sa position devenait très critique; il se voyait
+surpris seul, traqué, pour ainsi dire, par une force supérieure au pied
+de la place même qu'il venait pour assiéger. Ces trois voiles anglaises
+étaient le Hampshire de 56 canons, le Dehring de 36, et l'Hudson-Bay de
+32 canons. En entrant dans la baie, ils avaient découvert le Profond, un
+des vaisseaux de M. d'Iberville, commandé par M. Dugué, qui était pris
+dans les glaces, et ils l'avaient canonné par intervalle pendant dix
+heures. Le navire français, immobile, n'avait pu présenter à ses
+adversaires que les deux pièces de canon de son arrière. L'ennemi avait
+fini par l'abandonner le croyant percé à sombrer, et il s'était dirigé
+vers le fort Nelson, où il trouva le commandant français qui était,
+comme on l'a dit, arrivé de la veille.
+
+La fuite pour ce dernier était impossible; il fallait combattre ou se
+rendre. Il choisit le premier parti. Son vaisseau portait cinquante
+pièces de canon, mais le chiffre de ses hommes en état de combattre[38]
+était en ce moment très faible, à cause des maladies et d'un détachement
+qu'il venait d'envoyer à terre et qu'il n'avait pas le temps de
+rappeler. Il paya cependant d'audace, et lâchant ses voiles au vent, il
+arriva sur les ennemis avec une intrépidité qui leur en imposa. Les
+Anglais venaient rangés en ligne, le Hampshire en tête. A neuf heures et
+demie le combat s'engagea. Le Pélican voulut aborder de suite le
+Hampshire, M. de la Potherie à la tête d'un détachement de Canadiens se
+tenant prêts à sauter sur son pont, mais celui-ci l'évita; alors
+d'Iberville rangea le Dehring et l'Hudson-Bay, en leur lâchant ses
+bordées. Le Hampshire revirant de bord au vent, s'attacha à lui, le
+couvrit de mousqueterie et de mitraille, le perça à l'eau et hacha ses
+manoeuvres. Le feu était extrêmement vif sur les quatre vaisseaux. Le
+commandant anglais cherchait à démâter le Pélican, et à le serrer contre
+un bas-fond, M. d'Iberville manoeuvrait pour déjouer ce plan et il
+réussit. Enfin au bout de trois heures et demie d'une lutte acharnée,
+voyant ses efforts inutiles, le Hampshire courant pour gagner le vent,
+recueille ses forces et pointe ses pièces pour couler bas son
+adversaire. Celui-ci, qui a prévu son dessein, le prolonge vergue à
+vergue, on se fusille d'un bord à l'autre. Les boulets et la mitraille
+font un terrible ravage. Une bordée du Hampshire blessa quatorze hommes
+dans la batterie inférieure du Pélican; celui-ci redouble son feu,
+pointe ses canons si juste et lâche une bordée si à propos, que son fier
+ennemi fit tout au plus sa longueur de chemin et sombra sous voile.
+Personne ne fut sauvé de son équipage.
+
+[Note 38: MM. de Martigny et Amiot de Villeneuve, ancêtre maternel de
+l'auteur, enseignes de vaisseau, étant allés à terre faire une
+reconnaissance avec vingt-deux hommes, et quarante autres étant malades
+du scorbut.]
+
+Aussitôt d'Iberville vire de bord et court droit à l'Hudson-Bay, qui
+était le plus à portée d'entrer dans la rivière Ste.-Thérèse, mais qui,
+se voyant sur le point d'être abordé, amena son pavillon. Le Dehring,
+auquel on donna la chasse, réussit à se sauver, ayant moins souffert
+dans sa voilure que le redoutable vainqueur. Cette victoire donna la
+baie d'Hudson aux Français.
+
+M. d'Iberville retourna devant le fort Nelson. Dans la nuit une furieuse
+tempête, s'éleva, accompagnée d'une neige épaisse, et malgré tout ce
+qu'il put faire, et il était réputé l'un des plus habiles manoeuvriers
+de la marine française, le Pélican fut jeté à la côte avec sa prise vers
+minuit, et s'emplit d'eau presque jusqu'à la batterie supérieure. Son
+chef ne cessa pas dans cette circonstance critique de donner ses ordres
+avec calme; et comme c'était à l'époque de l'année où le soleil, dans
+cette latitude, descend à peine au-dessous de l'horison et qu'il se
+couche et se lève presqu'en même temps, la clarté empêcha que, malgré le
+grand nombre de blessés et de malades qu'il y avait à bord, personne ne
+périt alors.
+
+Le lendemain le calme s'étant rétabli, l'équipage put gagner la terre;
+les malades furent transportés dans des canots et sur des radeaux; il y
+avait deux lieues pour atteindre le rivage; 19 soldats moururent de
+froid pendant cette longue opération. Comme l'on était resté sans vivre
+après le naufrage, et qu'on ignorait ce qu'étaient devenus les autres
+vaisseaux, il fut résolu de donner l'assaut au fort sans délai; car
+«périr pour périr, disait M. de la Potherie, il vaut mieux sacrifier sa
+vie en soldat que de languir dans un bois où il y a déjà deux pieds de
+neige». Mais sur ces entrefaites arriva heureusement le reste de
+l'escadre française; alors pour ménager son monde, M. d'Iberville se
+voyant des provisions en quantité suffisante, abandonna sa première
+détermination, et attaqua la place en forme. Après qu'on l'eût bombardée
+quelque temps, elle se rendit à condition que la garnison serait
+transportée en Angleterre. M. de Martigny y fut laissé pour commandant.
+Ainsi le dernier poste que les Anglais avaient dans la baie d'Hudson
+tomba en notre pouvoir et la France resta seule maîtresse de cette
+région.
+
+Tandis que M. d'Iberville achevait cette conquête, elle reprenait tout à
+coup le projet si souvent abandonné de s'emparer de la
+Nouvelle-Angleterre et de la Nouvelle-York. M. de Frontenac pressait
+cette entreprise, surtout l'attaque de la dernière province, parce
+qu'elle devait entraîner avec elle la sujétion des Iroquois. Peut-être
+prévoyait-il aussi, dans sa perspicacité, ce que New-York devait devenir
+un jour par sa position. Mais Boston était alors la première ville de
+l'Amérique du nord; il était comparativement voisin de l'Acadie, c'est
+sur lui que le ministère jeta les yeux. M. de Pontchartrain proposa son
+projet au roi qui l'agréa. Le commandement de l'expédition fut confié au
+marquis de Nesmond, officier qui s'était fort distingué dans la marine
+française. On lui donna dix vaisseaux de guerre, une galiote et deux
+brûlots. En même temps le comte de Frontenac reçut l'ordre de tenir ses
+troupes prêtes à marcher au premier ordre. Leur destination fut
+longtemps un mystère dans la colonie.
+
+Le marquis de Nesmond devait se rendre d'abord à Plaisance, pour
+s'assurer des conquêtes que les Français avaient faites l'année
+précédente dans l'île de Terreneuve, et pour livrer bataille à la flotte
+anglaise que l'on disait destinée à s'emparer de toute l'île. Il devait
+ensuite informer le comte de Frontenac de ses progrès, afin que ce
+gouverneur pût se rendre avec ses troupes, au nombre de quinze cents
+hommes, à Pentagoët pour s'embarquer sur l'escadre, qui cinglerait alors
+vers Boston. Cette ville prise, toutes les côtes de la
+Nouvelle-Angleterre devaient être ravagées le plus avant que l'on
+pourrait dans l'intérieur, jusqu'à Pescadoué (Piscataqua). Si la saison
+le permettait, la Nouvelle-York devait subir le même sort, et les
+troupes canadiennes, en s'en retournant dans leur pays par cette
+province, avaient ordre de commettre les mêmes dévastations sur leur
+passage.
+
+La nouvelle de ces armemens, malgré le secret qu'on avait ordonné,
+arriva dans les colonies anglaises par différentes voies à la fois. On
+faisait courir en même temps le bruit en Canada que les Anglais allaient
+revenir l'attaquer, peut-être était-ce pour dépister le public sur
+l'objet des levées de troupes du gouvernement. La milice fut aussitôt
+appelée sous les armes dans la Nouvelle-Angleterre. La citadelle de
+Boston fut mise en état de défense, et cinq cents hommes furent envoyés
+pour garder la frontière orientale ouverte aux courses des Abénaquis.
+«Ce fut là, dit Hutchinson, une époque critique, peut-être autant que
+celle à laquelle le duc d'Anville était avec son escadre à Chibouctou».
+Les temps ont bien changé depuis.
+
+Cette entreprise dont le succès avait souri au marquis de Nesmond,
+manqua faute de diligence, ou peut-être faute d'argent; car la guerre en
+Europe ruinait les finances du royaume. Il ne put partir de la Rochelle
+qu'à la fin de mai (1697), et les vents contraires le retinrent deux
+mois dans la traversée. Quand il arriva à Terreneuve, il convoqua un
+grand conseil de guerre dans lequel il fut décidé que la saison était
+trop avancée pour attaquer Boston, attendu que les troupes du Canada ne
+pourraient arriver à Pentagoët que le 10 septembre, et que la flotte
+n'avait plus que pour cinquante jours de vivres. Un bâtiment fut
+immédiatement dépêché à Québec pour communiquer cette détermination au
+comte de Frontenac. M. de Nesmond envoya en même temps à la découverte
+dans toutes les directions pour avoir des nouvelles de la flotte
+anglaise; mais on ne put la rencontrer, et il fut obligé, à son grand
+regret, de retourner en France sans avoir tiré un coup de canon, après
+s'être flatté de l'espérance de faire une des campagnes les plus
+glorieuses de toute cette guerre, si fertile en beaux faits d'armes et
+en victoires.
+
+La guerre cependant tirait à sa fin. Les triomphes de Louis XIV en
+épuisant ses finances épuisaient aussi ses forces. Il offrit dès 1694 la
+paix et la restitution de ses conquêtes; soit défiance, soit ambition,
+soit haine, dit un historien, les alliés refusèrent alors ce qu'ils
+acceptèrent depuis à Riswick. Jamais guerre n'avait été plus glorieuse
+pour la France, soit en Europe ou en Amérique. Le succès avait presque
+constamment couronné ses armes, Luxembourg toujours vainqueur mit le
+comble à sa gloire en gagnant la sanglante bataille de Steinkerque en
+1692, et celle de Nerwinde en 1694, où le roi Guillaume III fut deux
+fois vaincu. Catinat, Boufflers, Vendôme, Tourville, Château-Renaud,
+DuGuay-Trouin, et bien d'autres y acquirent un nom immortel. Frontenac
+et d'Iberville, quoique sur un théâtre moins imposant, soutinrent
+dignement l'honneur de leur patrie. Mais ces lauriers ne s'acquéraient
+qu'au prix de torrens de sang et de dépenses énormes. Les cinq premières
+campagnes avaient coûté plus de deux cents millions de subsides
+extraordinaires.
+
+Enfin la paix fut signée à Riswick le 20 septembre 1797. La France et
+l'Angleterre furent remises par ce traité, quant à leurs colonies, dans
+le même état où elles étaient avant la guerre, excepté que la première
+acquit toute la baie d'Hudson. Ainsi elle resta maîtresse de la moitié
+occidentale de Terreneuve, de toute la côte maritime depuis le nord de
+la baie d'Hudson jusqu'à la Nouvelle-Angleterre, avec les îles
+adjacentes, de la vallée du St.-Laurent y compris les grands lacs, et de
+celle du Mississipi. Les difficultés entre les deux couronnes au sujet
+des limites de ces possessions, furent abandonnées à la décision de
+commissaires; de sorte qu'après l'effusion de tant de sang en Amérique,
+la propriété du pays des Iroquois et les frontières de l'Acadie et de la
+Nouvelle-Angleterre restèrent encore des questions pendantes, que le
+temps et les événemens avaient embrouillées et rendues plus difficiles à
+résoudre que jamais. Cette guerre avait gravement entravé les progrès du
+Canada, et grevé la Nouvelle-Angleterre d'une dette qui, en l'obligeant
+de créer du papier monnaie, la fit entrer dans une voie financière,
+avantageuse suivant les uns, et pernicieuse suivant les autres.
+
+Selon le désir du traité, MM. de Tallard et d'Herbault furent nommés
+commissaires de la part de la France pour régler avec ceux de
+l'Angleterre la question des frontières. Cette dernière puissance
+s'étant mise en possession des deux bords de la rivière Kénébec, la
+rivière de St.-George, comme on l'a dit en parlant de l'Acadie, fut
+choisie pour servir de limite entre les deux nations de ce côté là. Ce
+qui fut confirmé en 1700 par M. de Villieu de la part du roi très
+chrétien, et par M. de Soudric de la part de sa Majesté britannique.
+
+Le peu de durée de la paix ne permit point de régler la question du
+droit de pêche sur les côtes de l'Acadie.
+
+Quant au pays des cinq nations, on n'osa pas encore en disposer, de peur
+d'irriter la confédération iroquoise, dont l'amitié était briguée par
+les deux peuples. Ce qui se fit au sujet de cette frontière, se passa
+entre les gouverneurs des deux provinces anglaise et française, qui
+dirigèrent leurs menées auprès des Iroquois. Ils tâchèrent par toutes
+sortes de subtilités, l'un, de les amener à reconnaître une suprématie
+européenne, l'autre, de les empêcher de tomber dans le piège, et de
+maintenir leur indépendance et leur neutralité.
+
+Richard, comte de Bellomont, vint remplacer, après le traité de Riswick,
+le colonel Fletcher dans le gouvernement de la Nouvelle-York. Il dépêcha
+immédiatement le colonel Schuyler et le ministre Delius auprès du comte
+de Frontenac, pour l'informer de la conclusion de la paix et régler
+l'échange des prisonniers. Ces envoyés déclarèrent que non seulement le
+pays des cinq cantons, mais que les contrées de l'ouest avec
+Michilimackinac et tout ce qui était au midi de ce poste, appartenaient
+à l'Angleterre. Cette prétention extravagante fut traitée avec dérision.
+On leur demanda où ils avaient appris que la Nouvelle-Belgique, avant
+que d'être devenue la Nouvelle-York, s'étendît à tous les pays dont ils
+parlaient. Pour nous le droit de découverte et celui de possession, dit
+le chevalier de Callières, sont nos titres tant sur le pays des
+Outaouais que sur celui des Iroquois; nous en avions pris possession
+avant qu'aucun Hollandais y eût mis le pied; et «ce droit, établi par
+plusieurs titres en divers lieux des cantons, n'a été interrompu que par
+la guerre que nous avons été obligés de faire à cette nation, à cause de
+ses révoltes et de ses insultes».
+
+Les prétentions des deux couronnes étaient bien claires. Dans les
+négociations pour l'échange des prisonniers, M. de Bellomont chercha à
+faire admettre que les Iroquois étaient sujets anglais; mais le comte de
+Frontenac se contenta de répondre, que ces peuples étaient en pourparler
+avec lui; qu'ils lui avaient laissé un otage pour garantie de leur
+parole, et que, pour ce qui les regardait, il allait traiter directement
+avec eux. Il fit du reste un accueil très gracieux à ces envoyés.
+
+Quelque temps après leur départ, il apprit que le gouverneur anglais
+avait tenu un grand conseil dans lequel les anciens de tous les cantons
+avaient repoussé toute sujétion étrangère et proclamé hautement leur
+indépendance nationale dont ils se glorifiaient. Les détails de ce qui
+s'y était passé annonçaient que ce gouverneur et la confédération se
+ménageaient mutuellement, se défiaient l'un de l'autre; que le premier
+voulait profiter de cette occasion pour établir le droit de souveraineté
+de l'Angleterre sur les cantons, tandis que ces derniers se servaient de
+l'influence de cette puissance pour obtenir des conditions meilleures
+des Français. L'on ne peut s'empêcher de plaindre le sort qui menaçait
+ces peuples convoités si avidement par deux nations aussi redoutables
+qu'ambitieuses, et d'admirer en même temps leur prudence et leur noble
+patriotisme.
+
+Le comte de Frontenac sut profiter habilement de ces dispositions pour
+décider les cantons à traiter avec lui, et aux conditions qu'il voulait.
+Les fautes des Anglais contribuèrent beaucoup à ce résultat heureux. La
+sympathie religieuse des Iroquois les faisait incliner pour la France;
+leurs intérêts commerciaux les attiraient vers l'Angleterre. La première
+exerçait son influence sur eux par le moyen des Jésuites, quoiqu'il ne
+faille pas oublier cependant que la politique de ces peuples leur
+imposait la nécessité de ménager les Français comme les Anglais. La
+Nouvelle-York, pour détruire cette influence, passa, en 1700, une loi
+punissant de mort tous les prêtres catholiques qui entreraient
+volontairement dans les cantons. Elle oublia que cette mesure froissait
+le sentiment religieux d'une partie de la confédération et qu'elle
+portait atteinte à l'indépendance de toutes ces peuplades. Les envoyés
+français ne manquèrent pas de faire valoir ces observations.
+
+A peu près dans le même temps le roi Guillaume III écrivit au comte de
+Bellomont une lettre qui acheva de les décider à traiter avec le
+gouverneur du Canada. Ce monarque ordonnait de faire cesser tout acte
+d'hostilité entre les parties belligérantes, et de contraindre les
+cantons à désarmer. Communiquée au chevalier de Callières, cette lettre
+fut transmise aussitôt par lui à Onnontagué pour faire connaître aux
+Iroquois que le roi d'Angleterre les regardait comme des sujets, qu'il
+les qualifiait ainsi dans ce document, et qu'ils ne devaient plus,
+d'après les ordres positifs qu'il donnait, attendre de secours de lui.
+Lorsqu'ils se virent abandonnés de ce côté et menacés de l'autre, le
+chevalier de Callières ayant eu soin de leur faire comprendre qu'il
+fallait enfin terminer les négociations d'une manière ou d'une autre,
+ils songèrent sérieusement à déposer les armes.
+
+Ainsi après bien des collisions et des actes d'hostilité surtout entre
+eux et les alliés des Français, particulièrement les Outaouais, car la
+paix de Riswick n'avait pas désarmé ces Sauvages; après bien des
+tentatives infructueuses de la part du comte de Bellomont pour obtenir
+par ce moyen un ascendant absolu sur les Iroquois, ils envoyèrent dans
+l'été de 1700 dix ambassadeurs «pour pleurer les Français morts pendant
+la guerre». Ils furent reçus à Montréal avec pompe. Un grand conseil fut
+tenu où assistèrent ces ambassadeurs et ceux de la plupart des nations
+alliées de la France. Les délibérations furent rapides, car tout le
+monde avait besoin de repos. L'orateur des cantons parla avec une sage
+réserve, et en dit assez pour obliger M. de Callières à se prononcer sur
+ce qu'il ferait dans le cas où les hostilités éclateraient entre eux et
+les Anglais. Il fit connaître l'indignation qu'y avaient excitée les
+ordres et les menaces du gouverneur de la Nouvelle-York, et dit que,
+comme le refus de s'y soumettre pourrait leur attirer la guerre avec les
+Anglais, il espérait qu'ils trouveraient à Catarocouy non seulement les
+marchandises qu'ils ne pourraient plus tirer d'Albany; mais encore les
+armes et les munitions dont ils pourraient avoir besoin. Le fameux chef
+Le Rat, député des Hurons Thionnontatez, prenant la parole, dit; «J'ai
+toujours obéi à mon père, et je jette ma hache à ses pieds; je ne doute
+point que les peuples du couchant ne fasse la même chose; Iroquois
+imitez mon exemple». La paix fut conclue entre la France et ses alliés
+d'un côté et la confédération iroquoise de l'autre, le 18 septembre
+(1700) avec beaucoup de formalités; et le traité fut signé par le
+gouverneur général, l'intendant, le gouverneur de Montréal, le
+commandant des troupes, et les supérieurs ecclésiastiques et réguliers
+qui se trouvèrent à l'assemblée. Les Indiens signèrent en mettant chacun
+le signe de leur nation au bas de l'acte. Les Onnontagués et les
+Tsonnonthouans tracèrent une araignée; les Goyogouins, un calumet, les
+Onneyouths, un morceau de bois en fourche avec une pierre au milieu; les
+Agniers, un ours; les Hurons, un castor; les Abénaquis, un chevreuil; et
+les Outaouais, un lièvre.
+
+Le comte de Frontenac n'avait pas vécu pour voir la conclusion du traité
+de Montréal. Atteint d'une maladie fort grave dès son début, il succomba
+le 28 novembre 1698, dans la soixante-dix-huitième année de son âge. Son
+corps et son esprit avaient conservé toute leur vigueur; sa fermeté, son
+énergie, ses grands talens brillaient en lui comme dans ses plus belles
+années; ce fut un bonheur pour le Canada qu'il ne lui eût pas été enlevé
+avant la fin de la guerre. Il emporta dans la tombe l'estime et les
+regrets des Canadiens, qu'il avait gouvernés durant une des époques les
+plus critiques de leur histoire; il avait trouvé la Nouvelle-France
+ouverte, attaquée de toutes parts et sur le bord de l'abîme; il la
+laissa agrandie et en paix.
+
+Cet homme a été jugé diversement par les partis qui divisaient alors le
+Canada. Le parti clérical dont, à l'exemple de plusieurs de ses
+prédécesseurs, il voulait s'affranchir et restreindre l'influence dans
+les affaires politiques, l'a peint sous des couleurs peu favorables. Il
+lui reprochait deux torts très graves à ses yeux, c'était d'être un
+janséniste secret[39], et de tolérer, d'encourager même la traite des
+boissons chez les Sauvages. Aujourd'hui que Pascal est réclamé comme une
+des lumières du catholicisme, on doit être indulgent sur le premier
+reproche. Le second est plus grave, et fut en toute probabilité la cause
+première du rappel de ce gouverneur en 1682. On a vu qu'à cette époque,
+ses démêlés avec l'intendant, M. Duchesneau, avaient obligé la cour de
+les rappeler tous deux. La traite des boissons était défendue chez les
+Indiens, et cependant «il la laissait faire, en profitait même»,
+écrivait l'intendant, en transmettant à la cour des remontrances
+répétées et les plus énergiques. Il avait voulu faire observer les
+ordonnances prohibitives, comme chef de la justice, et le gouverneur y
+avait mis des entraves. Il s'en était suivi des collisions de pouvoir où
+bien certainement le tort fut du côté de celui-ci. Les anciennes
+animosités, les anciennes antipathies se réveillèrent vives et ardentes
+entre ces deux hommes, de sorte que chacun porta un esprit d'exagération
+dans ses paroles et dans ses actes. Le gouverneur parut favoriser les
+traitans qui violaient les lois; l'intendant voulut punir avec rigueur
+même les ombres de délit. Il faut lire les dépêches de M. Duchesneau
+pour pouvoir se faire une idée de l'excès des dissentions qui régnaient
+entre ces deux hommes. L'intendant accusait le gouverneur de faire la
+traite avec les Indiens par le moyen de M. Du Luth, qu'il qualifiait de
+chef des désobéissans, c'est à dire des violateurs de la loi. Il
+assurait qu'il prolongeait son séjour à Montréal, pour veiller aux
+intérêts de son commerce; que l'exemple qu'il donnait en enfreignant
+lui-même les ordonnances faisait que personne ne voulait les observer;
+qu'il y avait 5 à 600 coureurs de bois, et que la désobéissance était
+générale. Ces rapports faits à la cour ne restaient pas assez secrets
+que M. de Frontenac n'en avait connaissance; ils augmentaient l'aversion
+qu'il avait pour l'intendant, et il saisissait toutes les occasions de
+la lui faire sentir. Aussi celui-ci se plaignit-il dans une dépêche au
+ministre, qu'il avait été obligé un jour de sortir du cabinet de M. de
+Frontenac pour éviter ses injures. Quoique nous n'ayons pas les réponses
+de ce gouverneur à ces accusations, et qu'il serait injuste de le
+condamner entièrement sur le témoignage de son accusateur et de son
+ennemi, on ne peut se dissimuler que sa conduite à l'égard de la traite
+fut répréhensible, et qu'en protégeant ceux qui bravaient la justice des
+tribunaux, il ébranlait les bases, troublait l'harmonie de la société
+sur laquelle il avait été établi, pour veiller au maintien des lois.
+
+[Note 39: «Pour ce qui est de sa lecture habituelle, ne la faisait-il
+pas souvent dans les livres composés par les Jansénistes; car il avoit
+plusieurs de ces livres qu'il préconisait fort, et qu'il prêtoit
+volontiers aux uns et aux autres»: _Notes au bus de l'Oraison funèbre de
+M. de Frontenac prononcée dans l'Eglise des Récollets à Québec, par le
+P. Goyer_, _le_ 19 _décembre_ 1698 (Manuscrit).]
+
+Dans sa seconde administration, il se laissa entraîner, mais bien moins
+loin, dans les mêmes erremens. Les motifs de cette conduite ne sont pas
+néanmoins tous blâmables au même degré. Il paraît avoir été convaincu de
+tout temps que la traite devait être, autant que possible, libre et
+abandonnée à la concurrence générale comme elle l'était chez les
+Anglais. Plus le nombre des traitans était grand, plus l'on approchait
+de cette liberté. Peut-être les Indigènes n'avaient-ils tant d'estime et
+de respect pour M. de Frontenac, que parceque le commerce qu'ils
+faisaient alors avec le Canada leur était plus avantageux. Sa hauteur et
+sa jalousie sont aussi des défauts qu'on aimerait à ne pas trouver dans
+son portrait, défauts graves d'ailleurs dans un homme placé à la tête
+d'un peuple. Ils furent pour lui une source de difficultés et de
+chagrins. Ils lui firent des ennemis acharnés qui n'ont pas peu
+contribué à faire passer dans son histoire les moindres taches de son
+caractère. Une circonstance qui mérite d'être remarquée, c'est qu'en
+même temps qu'il nous le peint comme un tyran, le parti sacerdotal
+laisse entrevoir que la popularité de ce gouverneur était grande,
+puisqu'il pouvait faire du peuple l'instrument de ses passions. Aussi un
+pieux annotateur attaché à la cathédrale de Québec s'écrie-t-il: «Que
+n'aurait-il pas dû faire dans ce temple pour demander pardon de l'ardeur
+opiniâtre et comme forcenée avec laquelle il a si longtemps persécuté
+l'Eglise, maintenu et souvent même excité les révoltes et les mutineries
+des peuples contre elle?» Nous mentionnerons encore, pour faire
+connaître l'esprit du temps et les moeurs simples de nos ancêtres, que
+le gouverneur souleva contre lui un orage pour avoir «autorisé ou
+introduit dans ce pays, malgré les remontrances des serviteurs de Dieu,»
+les spectacles et les comédies. Dans cette petite société, les moindres
+choses prenaient les proportions d'un événement, et elles finissaient
+souvent par en avoir les conséquences. C'est en refusant ainsi le
+secours du bras séculier aux décisions de l'Eglise qu'il s'attirait son
+animadversion; et pourtant en principe, c'était la politique la plus
+sage, car que sont devenus les pays théocratiques? Qu'est devenu le
+gouvernement fondé par les Jésuites au Paraguay? Que sont aujourd'hui
+les malheureux Romains sous les bayonnettes mercenaines de l'étranger?
+L'inquisition étouffe tout. «Je frémis, dit un voyageur, à l'aspect de
+la dépopulation de la campagne de Rome; je crois assister à l'agonie
+d'une société en décadence. C'est un spectacle bien triste que la mort
+d'inanition d'une grande ville.»
+
+En jugeant M. de Frontenac comme homme d'état, en l'appréciant d'après
+l'ensemble de ses actes et les résultats de sa politique, on doit le
+ranger dans le petit nombre des administrateurs de ce pays, qui lui ont
+rendu des services réels. Au reste, dit lui même Charlevoix, «la
+Nouvelle-France lui devait tout ce qu'elle était à sa mort, et l'on
+s'aperçut bientôt du grand vide qu'il y laissait.» L'abolition de la
+compagnie des Indes occidentales, l'introduction de l'ordonnance de
+Louis XIV de 1667, le droit d'emprisonnement limité au gouverneur, au
+procureur général et au conseil souverain, sont les principaux événemens
+qui ont eu lieu sous sa première administration de 1672 à 1682. Il est
+un des premiers auteurs du système gigantesque que la France imagina en
+Amérique pour étendre et consolider son influence, savoir, des alliances
+avec les Indiens et l'établissement de cette chaîne de forts qui
+s'étendit dans la suite jusqu'à la baie du Mexique. Le voisinage des
+Anglais, qui venaient de s'emparer de la Nouvelle-York, nécessitait à
+ses yeux l'adoption d'un pareil plan.
+
+Sa seconde administration, qui commença à une époque si funeste (1689),
+est entièrement remplie par les guerres, dont nous venons de tracer le
+glorieux, mais sanglant tableau. La conduite qu'il tint avec la
+confédération iroquoise, et les conseils qu'il lui donna sur la
+politique qu'elle devait suivre avec ses voisins, produisirent d'heureux
+résultats pour le pays. Après la guerre de 1690, le Canada fut peu
+inquiété par ces barbares.
+
+Il avait des idées étendues et justes pour l'agrandissement de la
+colonie; mais l'état de la France, et la politique de son gouvernement,
+ne lui permirent pas de suivre un système aussi favorable au
+développement des immenses contrées du Canada, qu'il l'aurait désiré.
+
+Le chevalier de Callières, depuis longtemps gouverneur de Montréal, fut
+nommé pour le remplacer. Il avait une grande expérience des affaires du
+pays, et était connu des troupes qui avaient marché plus d'une fois sous
+ses ordres, et qui admiraient sa conduite et son intrépidité. Un
+jugement sain, de la pénétration, du désintéressement, un flegme qui le
+rendait maître de ses préjugés et de ses passions, l'avaient recommandé
+non seulement aux Canadiens, mais aux Sauvages qui savaient que sa
+parole était inviolable, et qu'il exigeait la même fidélité de la part
+des autres, qualité indispensablement nécessaire pour mériter la
+confiance des Indiens et devenir l'arbitre de leurs différends.
+
+Le chevalier de Vaudreuil fut nommé au gouvernement de Montréal. Revenu
+depuis peu de France, son activité, sa bonne mine, des manières aimables
+et nobles, et sa popularité parmi les soldats, le rendaient très propre
+à occuper un poste de cette importance. Depuis cette époque jusqu'à la
+moitié du siècle suivant, lui et sa famille n'ont point cessé d'occuper
+les principaux emplois de la colonie. Convaincu enfin de l'importance de
+Catarocoui, le roi recommanda de nommer, pour commander ce poste avancé,
+un officier intelligent, et capable de prendre une décision dans toutes
+les circonstances où il pourrait se trouver.
+
+Le chevalier de Callières suivit à l'égard des Iroquois la politique de
+son prédécesseur. Il avait mis la dernière main au traité préliminaire
+du 18 septembre. Ce traité que les Anglais traversèrent jusqu'à la fin,
+fut confirmé le 4 août 1701 dans une assemblée générale tenue avec une
+grande magnificence dans une plaine sous les murailles de la ville de
+Montréal. On avait élevé une vaste enceinte dans laquelle un espace
+était réservé pour les dames et l'élite de la ville. Les soldats furent
+rangés autour, et treize cents Indiens vinrent prendre place au milieu
+dans l'ordre qui avait été indiqué. Jamais on n'avait vu réunis des
+députés de tant de nations diverses. Les Abénaquis, les Iroquois, les
+Hurons, les Outaouais, les Miâmis, les Algonquins, les Pouteouatamis,
+les Outagamis, les Sauteurs, les Illinois, enfin les principales nations
+depuis le golfe St.-Laurent jusque vers le bas Mississipi y avaient des
+représentans. Cette grande assemblée offrait l'aspect le plus varié et
+le plus bizarre par l'étrangeté des costumes et la diversité des
+idiomes. Le gouverneur occupait une place où il pouvait être vu et
+entendu de tous. Trente-huit députés signèrent le traité définitif. Un
+_Te Deum_ fut chanté; un festin, des salves d'artillerie et des feux de
+joie terminèrent cette solennité qui assurait la paix de l'Amérique
+septentrionale, et ensevelissait dans le sein de la terre cette hache
+sanglante qui depuis tant d'années, toujours levée et toujours avide de
+sang, avait fait de la baie d'Hudson au golfe du Mexique comme un vaste
+tombeau.
+
+La consommation de ce traité fut accompagnée d'un événement qui fit une
+grande impression sur les esprits, et qui fournit une nouvelle preuve du
+respect que le vrai patriote impose même à ses ennemis. Dans une des
+conférences publiques, tandis qu'un des chefs hurons parlait, le Rat, ce
+célèbre Indien, dont le nom a déjà été cité plusieurs fois, se trouva
+mal. On le secourut avec d'autant plus d'empressement qu'on lui avait
+presque toute l'obligation de ce merveilleux concert et de cette
+réunion, sans exemple jusqu'alors, de tant de nations diverses pour la
+paix générale. Quand il fut revenu à lui, ayant manifesté le désir de
+dire quelque chose, on le fit asseoir dans un fauteuil au milieu de
+l'assemblée, et tout le monde s'approcha pour l'entendre. Il parla au
+milieu d'un silence profond. Il fit avec modestie et avec dignité le
+récit de toutes les démarches qu'il avait faites pour amener une paix
+universelle et durable. Il appuya beaucoup sur la nécessité de cette
+paix, et les avantages qui en reviendraient à toutes les nations, en
+démêlant avec une adresse étonnante les intérêts des unes et des autres.
+Puis se tournant vers le gouverneur général, il le conjura de justifier
+par sa conduite la confiance qu'on avait en lui. Sa voix
+s'affaiblissant, il cessa de parler. Doué d'une grande éloquence et de
+beaucoup d'esprit, il reçut encore dans cette circonstance si grave et
+si imposante ces vifs applaudissemens qui couvraient sa voix chaque fois
+qu'il l'élevait dans les assemblées publiques, et qu'il arrachait même à
+ses ennemis pour ainsi dire malgré eux.
+
+Sur la fin de la séance, il se trouva plus mal. On le porta à
+l'Hôtel-Dieu, où il mourut sur les deux heures après minuit. Les Hurons
+sentirent toute la perte qu'ils venaient de faire. Jamais Sauvage
+n'avait montré plus de génie, plus de valeur, plus de prudence et plus
+de connaissance du coeur humain. Des mesures toujours justes, les
+ressources inépuisables de son esprit, lui assurèrent des succès
+constans. Passionné pour le bien et la gloire de sa nation, ce fut par
+patriotisme qu'il rompit, avec cette décision qui compte le crime pour
+rien, la paix que le marquis de Denonville avait contractée avec les
+Iroquois contre ce qu'il croyait être les intérêts de ses compatriotes.
+Connaissant la politique et la force de ses ennemis, peut-on blâmer ce
+chef barbare d'avoir employé les moyens dont il fit usage pour réussir,
+lorsque les peuples les plus civilisés proclament le principe qu'il
+suffit qu'un peuple soit moins avance qu'un autre pour que celui-ci ait
+droit de le conquérir[40].
+
+[Note 40: Voir le discours du chevalier Robert Peel, premier ministre
+d'Angleterre, au sujet de la guerre de l'Inde (Session 1843-4).]
+
+Le Rat (ou Kondiaronk son nom huron) brillait autant dans les
+conversations particulières que dans les assemblées publiques, par son
+esprit et ses reparties vives, pleines de sel et ordinairement sans
+réplique. Il était le seul homme en Canada qui pût, en cela, tenir tête
+au comte de Frontenac, qui l'invitait souvent à sa table; et il disait
+qu'il ne connaissait parmi les Français que deux hommes d'esprit, ce
+gouverneur et le P. de Carheil. L'estime qu'il portait à ce Jésuite fut
+ce qui le détermina, dit-on, à se faire chrétien.
+
+Sa mort causa un deuil général; son corps fut exposé, et ses funérailles
+auxquelles assistèrent le gouverneur, toutes les autorités, et les
+envoyés des nations indiennes qui se trouvaient à Montréal, se firent
+avec une grande pompe et les honneurs militaires. Il fut inhumé dans
+l'église paroissiale. L'influence et le cas que l'on faisait de ses
+conseils parmi sa nation étaient tels, qu'après la promesse que M. de
+Callières avait faite à ce chef mourant de ne jamais séparer les
+intérêts de la nation huronne de ceux des Français, les Hurons gardèrent
+toujours à ceux-ci une fidélité inviolable.
+
+
+
+
+ LIVRE VI
+
+
+
+
+ CHAPITRE I.
+
+ ÉTABLISSEMENT DE LA LOUISIANE.
+
+ 1683-1712.
+
+
+De la Louisiane.--Louis XIV met plusieurs vaisseaux à la disposition de
+la Salle pour aller y fonder un établissement.--Départ de ce voyageur;
+ses difficultés avec le commandant de la flottille, M. de Beaujeu.--L'on
+passe devant les bouches du Mississipi sans les apercevoir et l'on
+parvient jusqu'à la baie de Matagorda (ou St.-Bernard) dans le pays que
+l'on nomme aujourd'hui le Texas.--La Salle y débarque sa colonie et y
+bâtit le fort St.-Louis.--Conséquences désastreuses de ses divisions
+avec M. de Beaujeu, qui s'en retourne en Europe.--La Salle entreprend
+plusieurs expéditions inutiles pour trouver le Mississipi.--Grand nombre
+de ses compagnons y périssent--Il part avec une partie de ceux qui lui
+restent pour les Illinois, afin de faire demander des secours en
+France.--Il est assassiné.--Sanglans démêlés entre ses meurtriers;
+horreur profonde que ces scènes causent aux Sauvages.--Joutel et six de
+ses compagnons parviennent aux Illinois.--Les colons laissés au Texas
+sont surpris par les Indigènes, et tués ou emmenés en captivité.--Guerre
+de 1689 et paix de Riswick.--D'Iberville reprend l'entreprise de la
+Salle en 1698, et porte une première colonie canadienne à la Louisiane
+l'année suivante; établissement de Biloxi (1698).--Apparition des
+Anglais dans le Mississipi.--Les Huguenots demandent à s'y établir et
+sont refusés.--Services rendus par eux à l'Union américaine.--M. de
+Sauvole lieutenant gouverneur.--Sages recommandations du fondateur de la
+Louisiane touchant le commerce de cette contrée.--Mines d'or et
+d'argent, illusions dont on se berce à ce sujet.--Transplantation des
+colons de Biloxi dans la baie de la Mobile (1701). M. de Bienville
+remplace M. de Sauvole.--La Mobile fait des progrès.--Mort de
+d'Iberville; caractère et exploits de ce guerrier.--M. Diron
+d'Artaguette commissaire-ordonnateur (1708).--La colonie languit.--La
+Louisiane est cédée à M. Crozat en 1712, pour 16 ans.
+
+
+L'on donnait autrefois le nom de Louisiane à tout le pays du golfe du
+Mexique, qui s'étend depuis la baie de la Mobile, à l'est, jusqu'aux
+sources des rivières qui tombent dans le Mississipi, à l'ouest,
+c'est-à-dire jusqu'au Nouveau-Mexique et à l'ancien royaume de Léon.
+Aujourd'hui ce vaste territoire est divisé en plusieurs Etats: le Texas
+à l'occident depuis le Rio Del Norte jusqu'à la Sabine; la Louisiane
+proprement dite, au centre, depuis cette dernière rivière jusqu'à la
+rivière aux Perles; et le Mississipi, à l'est, depuis la rivière aux
+Perles jusqu'à quelque distance à l'ouest de la baie de la Mobile,
+l'intervalle qui reste jusqu'à cette baie formant partie de l'Alabama.
+Au nord de ces Etats, il y a encore ceux de l'Arkansas, du Missouri, de
+l'Illinois, etc. A l'époque où nous sommes arrivés ces pays étaient
+inconnus. Ferdinand de Soto, Espagnol, ancien compagnon de Pizarre,
+n'avait fait que les traverser à l'intérieur en 1539-40 en courant après
+un nouveau Pérou. Parti de la baie du St.-Esprit dans la Floride avec
+plus de 1000 hommes de troupes, il s'éleva au nord jusqu'aux Apalaches;
+de là se tournant vers le couchant, il suivit quelque temps le pied de
+ces montagnes pour se rabattre vers le sud, où il vint traverser la
+rivière Tombeckbé près de son confluent avec celle d'Alabama; il se
+dirigea ensuite vers le nord-ouest, et alla passer le Mississipi
+au-dessus de la rivière des Arkansas, se tourna encore au sud et
+franchit la rivière Rouge qui fut le terme de sa course, et sur les
+bords de laquelle il mourut en 1542, sans avoir trouvé l'objet de son
+ambition. Moscosa, son lieutenant, le remplaça et marcha vers l'occident
+dans l'intention d'atteindre le Mexique; mais arrêté par les montagnes,
+il revint sur ses pas, et descendit vers la mer pour se rembarquer,
+n'ayant plus que 350 hommes avec lui[41]. De cette expédition il n'était
+resté que de vagues souvenirs, de même que des rares voyages entrepris
+par les Espagnols sur les côtes septentrionales du golfe.
+
+[Note 41: _Carte de la Louisiane_, etc. 1782, par G. Delisle de
+l'Académie française; elle se trouve dans l'Itinéraire de la Louisiane,
+petit vol. sans aucun mérite. Garcilasso de la Vega: _Histoire de la
+conquête de la Floride par Ferdinand de Soto_, traduction de P.
+Richelet.]
+
+Nous avons vu l'accueil gracieux que la Salle avait reçu de Louis XIV,
+lors de son retour de (1683) la découverte de l'embouchure du
+Mississipi. Il proposa à ce monarque d'unir au Canada la vallée
+qu'arrose ce grand fleuve, et d'assurer ainsi à la France la
+souveraineté des pays intérieurs situés entre la mer du Nord et le golfe
+du Mexique. Ce projet vaste et superbe fut bien accueilli du monarque,
+qui aimait tout ce qui porte un caractère de noblesse ou de grandeur, et
+il fut chargé de l'exécuter en colonisant la Louisiane.
+
+Quatre vaisseaux furent mis à sa disposition: le _Joly_ de 36 canons, la
+_Belle_ de 6 canons, l'_Aimable_, flute de 300 tonneaux et une caïche.
+Il s'y embarqua 280 personnes y compris les équipages, savoir, une
+centaine de soldats, des artisans, des volontaires, parmi lesquels on
+comptait plusieurs Canadiens et gentilshommes, et huit missionnaires.
+Cette petite escadre, commandée par M. de Beaujeu, homme vaniteux et
+jaloux, mit à la voile de la Rochelle le 24 juillet 1684. A peine
+fut-elle en mer que la mésintelligence se mit entre les deux chefs, et
+dégénéra en une haine invétérée qui eut les conséquences les plus
+désastreuses. Le premier effet en fut la perte de la caïche enlevée par
+les Espagnols sous l'île de St.-Domingue. Trompé ensuite par la
+direction des courans du golfe du Mexique, et par des observations
+faites avec des instrumens astronomiques inexacts, l'on se crut à l'est
+tandis que l'on était déjà à l'ouest de la principale branche du
+Mississipi (Sparks). Les terres, dépourvues d'arbres et plus basses même
+que ce fleuve, qui n'est retenu dans son lit que par des attérissemens
+ou digues naturelles insuffisantes pour empêcher encore aujourd'hui
+d'immenses débordemens d'avoir lieu dans les grandes eaux, ne
+présentaient au bord de la mer aucune marque distinctive aux Français
+pour les guider. Ils passèrent devant les bouches du fleuve sans les
+reconnaître. Quelques jours après cependant, la Salle, sur les indices
+des Sauvages de la côte, soupçonnant quelqu'erreur, voulut retourner sur
+ses pas; mais M. de Beaujeu s'y refusa obstinément, ne pouvant se faire
+à l'idée d'être commandé par un homme qui n'était pas militaire, et que
+la cour avait mis au dessus de lui malgré ses représentations[42].
+
+[Note 42: Lettre de M. du Beaujeu au ministre: _Spark's American
+Biography, vol. XI_.]
+
+L'on continua donc à marcher vers l'ouest, et l'on parvint ainsi le 14
+février (1685), sans savoir où l'on était, dans la baie de St.-Bernard,
+aujourd'hui de Matagorda, dans le Texas, à environ 120 lieues à l'ouest
+du fleuve que l'on cherchait. La Salle n'en découvrant aucune trace,
+prit la résolution désespérée de débarquer son monde dans cet endroit,
+et il donna en conséquence l'ordre au commandant de l'Aimable d'entrer
+dans la baie; celui-ci, feignant d'obéir, se jeta exprès sur les
+rescifs[43], de manière que le navire et une partie de la cargaison
+furent perdus. Ce malheur était d'autant plus grand que le vaisseau
+portait les munitions de guerre et presque tous les outils et autres
+objets nécessaires pour commencer un établissement dans un pays inculte
+et sauvage. M. de Beaujeu, loin de punir le coupable, le reçut sur son
+bord pour le soustraire à la vengeance de la Salle. Cette entreprise,
+dans laquelle ce dernier avait éprouvé toutes sortes d'obstacles depuis
+l'opposition commencée par M. de la Barre, fut poursuivie jusqu'à la fin
+par une espèce de fatalité. M. de Beaujeu, trahissant son devoir et les
+intérêts de son pays pour de misérables motifs, refusa sous des
+prétextes frivoles à la Salle diverses choses pour remplacer celles qui
+avaient été perdues dans le naufrage; et il abandonna à son sort, le 14
+mars, la jeune colonie, composée d'environ 180 personnes, sur la plage
+inconnue où le hasard l'avait conduite.
+
+[Note 43: Joutel: _Journal historique_.]
+
+Elle commença aussitôt à travailler à la culture et à se faire un fort
+pour se mettre à l'abri des attaques des Indiens. Lorsqu'il fut assez
+avancé, la Salle remonta la rivière aux Vaches sur laquelle il en fit
+commencer un second dans un endroit plus avantageux à deux lieues
+seulement de la baie, et lui donna le nom de St.-Louis, ayant toujours
+présent à la pensée celui du grand roi qui le protégeait. Placé sur une
+éminence, il commandait une vue superbe du côté de la campagne et du
+côté de la mer. Cependant à mesure que le temps avançait l'on s'y
+trouvait moins bien; les grains semés périrent par la sécheresse, ou par
+les dégâts des bêtes sauvages, et la plupart des artisans qu'on avait
+emmenés ne sachant pas leurs métiers, les constructions marchaient fort
+lentement. Les nombreux contretemps qu'on avait déjà éprouvés avaient
+mécontenté ou découragé plusieurs colons; des mutineries, suscitées par
+le turbulent Duhaut l'un d'eux, auraient déjà éclaté sans la prudence de
+Joutel, l'auteur de la meilleure relation de cette expédition
+malheureuse, que nous ayons. La maladie enleva encore les hommes les
+plus utiles. En peu de temps la situation de St.-Louis devint très
+critique; les Indigènes prirent une attitude menaçante, et l'on
+n'apercevait aucun indice du fleuve sur lequel on était venu pour
+s'établir et que l'on aurait dû dès lors oublier. La Salle dissimulait
+ses chagrins et ses inquiétudes avec cette fermeté inébranlable que nous
+lui connaissons déjà, et le premier à l'oeuvre, il donnait l'exemple du
+travail avec un visage calme et serein. Les ressources de son génie
+semblaient augmenter avec les obstacles; malheureusement son naturel
+sévère devenait plus inflexible sous cette apparence de sérénité; et
+dans le moment où ses gens s'épuisaient de fatigues, il punissait les
+moindres fautes avec une extrême rigueur. Il sortait rarement de sa
+bouche une parole de douceur et de consolation pour ceux qui souffraient
+avec le plus de patience. Une tristesse mortelle s'empara graduellement
+des colons. Devenus indifférens à tout, la maladie sembla avoir plus de
+prise sur eux, et une trentaine succombèrent à ce dégoût fatal de la
+vie. Le caractère de la Salle n'a que trop contribué à son infortune. Sa
+fierté dédaignait les moyens de persuasion. Un autre moins capable,
+moins juste même que lui, mais plus insinuant, eût réussi là où il
+échouait.
+
+Le pays dans lequel il se trouva ainsi forcément jeté, partout plat et
+uni, possède un climat sain, mais chaud, un air pur, un ciel serein et
+il y pleut rarement. On n'y voit que des plaines à perte de vue,
+entrecoupées de rivières, de lacs et de bocages rians et champêtres. Le
+palmier y croît dans les forêts qu'habitent des espèces de léopards et
+de tigres. Les rivières étaient alors remplies de caïmans, sorte de
+crocodiles féroces qui avaient jusqu'à 20 pieds de long et qui en
+chassaient le poisson. Le serpent à sonnette était aussi à craindre sous
+l'herbe dans ces belles prairies émaillées de fleurs qui charmaient les
+regards des Français. Une multitude de peuplades indiennes erraient dans
+les forêts. Charlevoix appelle _Clamcoëts_ les Sauvages qui occupaient
+le littoral de la mer. Les _Cénis_ étaient plus reculés dans l'intérieur
+et allaient tous à cheval, se servant du mors et de l'étrier comme les
+Espagnols, auxquels ils avaient sans doute emprunté cette coutume.
+
+La Salle songea à se mettre à la recherche du Mississipi. Il fit à cet
+effet une première excursion de quelques mois du côté du Colorado, dans
+laquelle il perdit plusieurs de ses gens, qui furent massacrés par les
+Sauvages, ou qui périrent dans le naufrage de la Belle, le seul bâtiment
+qui lui restât après le départ de M. de Beaujeu. Une seconde excursion
+qu'il poussa jusque chez le Cénis ne fut pas plus heureuse; et sur 20
+hommes qui l'avaient suivi, il n'en ramena que 8. Les maladies, les
+chagrins, les accidens faisaient en même temps d'affreux ravages parmi
+ses autres compagnons. La Salle se proposait d'envoyer chercher des
+secours dans les Iles, et de ranger ensuite le golfe du Mexique jusqu'à
+ce qu'il eût trouvé le Mississipi; mais la perte de la Belle avait rompu
+tous ses plans: ses ressources s'épuisant de jour en jour, et étant
+éloigné de plus de 2000 milles de tout homme civilisé, il ne lui resta
+plus d'autre moyen que de faire demander des secours en France par la
+voie du Canada.
+
+Il se décida à aller lui-même aux Illinois, ce qui aurait été une faute
+si sa présence n'eût pas été nécessaire en Canada pour faire taire ses
+opposans toujours prêts à déprécier ce qu'il faisait. Il partit le 12
+janvier 1787 avec 17 hommes, laissant 20 personnes à St.-Louis, tant
+hommes que femmes et enfans; de sorte qu'à cette époque le nombre des
+colons était donc déjà réduit de 180 à 37. Un Canadien, M. le Barbier, y
+fut laissé pour commandant. «Nous nous séparâmes les uns des autres, dit
+Joutel, d'une manière si tendre et si triste, qu'il semblait que nous
+avions tous le secret pressentiment que nous ne nous verrions jamais».
+
+La marche fut lente et pénible. Le 16 mars, on était encore sur l'un des
+affluens de la rivière de la Trinité, lorsqu'une sanglante tragédie vint
+mettre le comble aux malheurs qui avaient déjà frappé cette entreprise.
+Quelques hommes de l'expédition, à la tête desquels était Duhaut,
+s'étant isolés du reste, eurent un démêlé avec un neveu de la Salle
+nommé Moragnet; aigris par leurs pertes, par leurs privations et par la
+hauteur de cet homme, ils résolurent de le tuer, et de faire la même
+chose à ses deux compagnons pour cacher leur forfait. Mais ils n'eurent
+pas plus tôt commis ce triple assassinat que, craignant la justice de la
+Salle, et entraînés d'ailleurs par la pente du crime, ils pensèrent que
+leur vengeance ne serait pas satisfaite tant que ce chef respirerait: sa
+mort fut donc aussi résolue. La Salle cependant ne voyant pas revenir
+son neveu, un soupçon de ce qui était arrivé traversa son esprit, et il
+demanda s'il n'avait pas eu quelque difficulté avec Duhaut. Il partit à
+l'instant pour aller à sa rencontre. Les conspirateurs l'ayant vu venir
+de loin, chargèrent leurs armes, traversèrent la rivière et se cachèrent
+dans les hautes herbes pour l'attendre. Ce dernier en approchant du lieu
+où ils étaient, aperçut deux aigles qui planaient dans l'air au-dessus
+de sa tête comme s'ils eussent vu quelque proie aux environs; il tira un
+coup de fusil. Un des conjurés se montra aussitôt et la Salle marchant
+vers lui, lui demanda où était son neveu; tandis que ce malheureux lui
+faisait une réponse vague, une balle frappa la Salle à la tête et
+l'étendit par terre mortellement blessé et sans parole. Le P. Anastase
+qui se trouvait à côté de lui, crut qu'on allait lui faire subir le même
+sort. La Salle vécut encore une heure après avoir été frappé, indiquant
+en serrant la main au P. Anastase agenouillé près de lui, qu'il
+comprenait les paroles que lui adressait le pieux missionnaire. Il fut
+enterré dans une fosse creusée sur la place où il avait été tué, au
+milieu du désert, par le bon père qui y planta une humble croix de bois.
+Ainsi finit celui que l'on peut appeler, peut-être, le premier fondateur
+du Texas. M. Sparks place le théâtre de ce drame sanglant sur les bords
+de l'un des tributaires de la rivière Brasos, d'autres le mettent dans
+le voisinage de la rivière de la Trinité.
+
+Les meurtriers se saisirent de l'autorité, de l'argent et de tout ce
+qu'il y avait, et la caravane se remit en marche, les uns le coeur
+ulcéré de douleur, les autres de remords et d'inquiétude. La désunion ne
+tarda pas à se mettre parmi les assassins. Dans une querelle qu'ils
+eurent au sujet du partage des dépouilles, Duhaut et le chirurgien
+Liotot, les deux chefs de la conspiration, furent tués par leurs
+complices à coups de pistolet. Ces scènes épouvantables commises au
+milieu des vastes solitudes qui les entouraient, remplirent les Sauvages
+eux-mêmes de frayeur et d'étonnement. Après ce dernier crime, l'on se
+sépara: tous ceux qui s'étaient compromis restèrent parmi les Indiens,
+et le reste, au nombre de sept, savoir: Joutel, le P. Anastase, les
+Cavalier, oncle et neveu, et trois autres, continua sa route vers les
+Illinois où il arriva au fort St.-Louis le 14 septembre.
+
+Cependant la petite colonie qui avait été laissée dans la baie
+St.-Bernard, eut une fin encore plus funeste. Peu de temps après le
+départ de la Salle, les Sauvages tombèrent sur le fort à l'improviste et
+en massacrèrent tous les habitans à l'exception de cinq. Ces cinq
+personnes avec quelques autres compagnons de la Salle, qui avaient
+déserté avant son départ, tombèrent entre les mains des Espagnols,
+jaloux de l'entreprise des Français, et résolus de la faire échouer s'il
+était possible. Les rapports de ces prisonniers les tranquillisèrent;
+mais ceux qui pouvaient fournir des renseignemens utiles sur le pays,
+furent enfouis dans les mines du Nouveau-Mexique. Les autres, fils d'un
+Canadien nommé Talon, étaient d'un âge encore trop tendre pour avoir pu
+faire des observations de ce genre, et leur sort ayant touché la
+générosité du vice-roi du Mexique, il les prit sous sa protection et les
+éleva à sa cour. Lorsqu'ils furent plus vieux, il les fit entrer dans la
+marine espagnole; et après diverses aventures plus on moins romanesques,
+l'un d'eux revit la France.
+
+Telle fut la malheureuse issue d'une expédition qui avait inspiré les
+plus grandes espérances, et qui aurait probablement réussi, si l'on se
+fût borné à former un établissement là où l'on était, sans porter pour
+le moment son attention ailleurs. En effet, le Texas est l'un des plus
+beaux et des plus fertiles pays du monde, mais la Salle fit encore ici
+la faute qu'il avait déjà commise au Canada, de se faire suivre par trop
+de monde dans ses expéditions. Les désastres dont elles furent
+accompagnées, amenèrent la ruine de St.-Louis. Pour réussir il n'avait
+qu'à rester au milieu de son établissement et encourager les
+défrichemens et l'agriculture. Quelques auteurs lui reprochent d'avoir
+perdu de vue son premier dessein pour prendre connaissance des
+fabuleuses mines de Sainte Barbe; mais rien dans Joutel ni dans le P.
+Zénobe[44] ne justifie cette assertion[45]. Au reste, il paraît que le
+génie de ce voyageur célèbre était plus propre à imaginer et à établir
+un vaste système commercial dans ces contrées lointaines qu'à fonder un
+empire agricole. Ses idées avaient alors quelque chose de grand; et les
+plans qu'il soumit à Louis XIV sont basés sur des calculs exacts et
+profonds: il fut le précurseur de Dupleix.
+
+[Note 44: Le P. Chrétien Leclerc: _Premier établissement de la Foi dans
+la Nouvelle-France_.]
+
+[Note 45: Au contraire, loin de se rapprocher des Espagnols il s'en
+éloigna. Voici ce qu'on lit dans le P. Zénobe: «ce fut ici que le sieur
+de la Salle changea sa route du _nord-est_ à _l'est_ par des raisons
+qu'il ne nous dit pas, et que nous n'avons jamais pu pénétrer». Le
+Mississipi était à l'est de lui.]
+
+Nous nous sommes étendu sur cette expédition infortunée parcequ'elle
+servit de prélude à celle de notre compatriote dans la Louisiane
+proprement dite; d'ailleurs l'histoire du Canada français devait cette
+marque de reconnaissance à l'homme qui a sacrifié sa fortune et sa vie
+pour la cause de la colonisation française en Amérique; car s'il n'a pas
+fondé, il a du moins accéléré beaucoup l'établissement de la Louisiane
+aujourd'hui si florissante. Chaque jour ajoute aussi à l'intérêt de
+l'histoire de ces pères du Nouveau-Monde. A mesure que ce continent se
+peuple, que les anciennes colonies si pauvres, si humbles à leur
+origine, se changent en états, en empires indépendans, le nom de leurs
+fondateurs grandit; les ombres de ces nouveaux Romulus s'élèvent sur
+l'Amérique, où elles forment pour ainsi dire comme les bornes du passé.
+
+La fondation de la Louisiane comme celle du Canada devait être
+accompagnée de beaucoup de vicissitudes et de malheurs. L'expérience
+d'un siècle n'avait point lait changer la politique du gouvernement; les
+principes larges et progressifs de Colbert étaient mis en oubli dans le
+temps même, où cet établissement commençait à naître; et la pénurie du
+trésor le livra à un monopole encore plus dur que celui qui pesait sur
+le Canada. On ne saurait trop redire à la France, qui cherche
+aujourd'hui à répandre sa race, sa langue et ses institutions en
+Afrique, ce qui a ruiné son système colonial dans le Nouveau-Monde, où
+elle aurait dû prédominer. Le défaut d'association dans la mère-patrie
+pour encourager une émigration _agricole_ par tous les moyens légitimes,
+l'absence de liberté, et la passion des armes répandue parmi les colons,
+telles sont les principales causes qui ont fait languir le Canada. Ce
+qui retarda tant la Louisiane, c'est le caractère plus commercial
+qu'agricole qui lui fut donné. On choisit pendant longtemps les postes
+qui paraissaient plus favorables au négoce qu'à l'agriculture. On
+n'abandonna ce système qu'après avoir éprouvé des désastres
+irréparables. Il est digne de remarque que le gouvernement britannique
+avait suivi la même maxime de ne pas souffrir que ses nationaux
+formassent des établissemens dans l'intérieur du pays et loin de la mer.
+Les motifs de cette politique sont exprimés, dit M. Barbé-Marbois, dans
+un rapport qui ne vit le jour que fort tard. «Les contrées de l'ouest
+sont fertiles, y remarquait-on, le climat en est tempéré, les planteurs
+s'y établissent sans obstacles; avec peu de travail ils pourraient
+satisfaire à leurs besoins; _ils n'auraient rien à demander à
+l'Angleterre, et point de retour à lui offrir_». Mais leurs libertés et
+leurs institutions politiques neutralisaient les effets de cette
+conduite intéressée.
+
+La guerre terminée par la paix de Riswick, avait fait oublier le Texas
+et la Louisiane, où la beauté du pays avait attiré cependant plusieurs
+Canadiens, qui en sont à ce titre les premiers fondateurs. Ils s'étaient
+établis vers les bouches du Mississipi et à la Mobile, afin d'être plus
+près des Iles françaises pour leur commerce (Le Page Dupratz). Mais
+aussitôt que la tranquillité fut rétablie dans les deux mondes, la cour
+y reporta son attention. Les Espagnols qui regardèrent en tout temps
+l'Amérique comme leur patrimoine exclusif, avaient vu l'entreprise de la
+Salle d'un oeil d'envie; ils apprirent donc sa mort et la dispersion des
+planteurs qui l'avaient suivi, avec une joie qu'ils ne dissimulèrent
+guère, et ils se hâtèrent de prendre possession du pays dans l'espérance
+d'en éloigner les Français pour toujours. Après avoir visité différentes
+parties de la côte, ils choisirent la baie de Pensacola, au levant du
+Mississipi, à l'extrémité occidentale de la Floride, pour y former leur
+établissement. Ils y étaient depuis peu de temps lorsque d'Iberville
+parut.
+
+A son retour de la baie d'Hudson en 1697, ce célèbre navigateur avait
+proposé au ministère de reprendre les projets formés quelques années
+auparavant sur la Louisiane. M. de Pontchartrain s'était empressé
+d'agréer ses offres et de lui donner deux vaisseaux avec lesquels il
+partit de Rochefort dans le mois d'octobre de l'année suivante, et plus
+heureux que la Salle, il trouva l'embouchure du fleuve dont la recherche
+avait occupé une partie de la vie de celui-ci. Ayant été à son retour
+nommé gouverneur général de cette vaste contrée, il y porta en 1699 une
+première colonie composée presque entièrement de Canadiens. Il se
+présenta devant le fort de Pensacola dont les Espagnols lui refusèrent
+l'entrée. Il continua sa route vers l'ouest et entra, en mars 1699, dans
+l'embouchure du Mississipi qu'il remonta jusque chez les Outmas, tribu
+établie au-dessus de Donaldsonville, laquelle lui remit une lettre du
+chevalier de Tonti adressée à la Salle, qu'il était descendu pour
+rencontrer au bord de la mer en 1685. Il revint sur ses pas et débarqua
+sa colonie dans la baie de Biloxi située entre le fleuve et Pensacola.
+Ce pays, avec un climat brûlant et un sol sablonneux et aride, présente
+une côte de quarante lieues d'étendue où aucun bâtiment ne peut aborder;
+l'on ne songeait sans doute qu'aux avantages que le commerce pourrait
+retirer de cette situation en la choisissant, et l'on crut que les
+inconvéniens en seraient compensés par la facilité des communications
+avec les Sauvages voisins, avec les Espagnols, avec les Iles françaises
+et enfin avec l'Europe.
+
+De retour de France en 1700, d'Iberville apprit que des Anglais, venant
+de la mer, avaient paru sur le Mississipi, tandis que d'autres, venus
+par terre de la Caroline, s'étaient avancés jusque chez les Chicachas
+sur la rivière des Yasous. L'attention de cette nation avait été appelée
+sur la Louisiane par une espèce de trahison du P. Hennepin[46] qui, en
+dédiant au roi Guillaume III une nouvelle édition de son voyage en
+Amérique, dans laquelle il donnait les découvertes de la Salle pour les
+siennes propres, invita ce prince protestant à en prendre possession et
+à y faire prêcher l'Evangile aux infidèles. Guillaume envoya en
+conséquence trois bâtimens chargés de Huguenots pour commencer la
+colonisation du Mississipi; mais d'Iberville les y avait devancés. Ils
+poussèrent alors jusqu'à la province de Panuca, pour concerter des
+mesures avec les Espagnols à l'effet de chasser les Français de
+Biloxi[47]; cette démarche n'eut point de suite. Ceux-ci éprouvèrent à
+peine quelqu'opposition de la part des Espagnols; et les rapports
+d'amitié et d'intérêt qui s'établirent entre les deux royaumes au
+commencement du siècle mirent fin aux réclamations de la cour de Madrid.
+
+[Note 46: Le roi de France donna ordre d'arrêter ce moine s'il se
+présentait en Canada: _Documens de Paris_.]
+
+[Note 47: Univ. History XI 278.]
+
+Un grand nombre de Huguenots s'étaient établis dans la Virginie et dans
+plusieurs autres provinces anglaises depuis la révocation de l'édit de
+Nantes. Ils furent une grande acquisition pour la Caroline. Le
+Massachusetts leur donna le droit de représentation dans la législature.
+Ils fondèrent plusieurs villes maintenant florissantes. Ces malheureux,
+qui n'avaient pu perdre le souvenir de leur ancienne patrie, firent
+prier Louis XIV de leur permettre de s'établir sous sa protection dans
+la Louisiane; ils l'assuraient qu'il aurait toujours en eux des sujets
+soumis, ils ne lui demandaient que la liberté de conscience; que si elle
+leur était accordée, ils viendraient bientôt en grand nombre et
+rendraient en peu d'années ce vaste pays florissant. Louis XIV, qui
+s'attachait d'autant plus à son sceptre qu'il approchait du tombeau,
+refusa leur demande. «Le roi, écrivit Pontchartrain, n'a pas expulsé les
+protestans de son royaume pour en faire une république en Amérique.» Ils
+la renouvelèrent encore sous le duc d'Orléans, régent; ce prince
+libertin et dissolu fit la même réponse que son oncle le feu roi.
+
+Donnons comme Canadiens français un souvenir à ces proscrits, à ces
+hommes qui furent peut-être les concitoyens, les frères, les parens, les
+amis de nos ancêtres, et qui vinrent comme eux chercher une nouvelle
+patrie dans ce continent encore sauvage. «Le souvenir, dit un américain,
+des services distingués que leurs descendans ont rendus à notre pays et
+à la cause de la liberté civile et religieuse, doit augmenter notre
+respect pour les émigrans français, et notre intérêt pour leur histoire.
+M. Gabriel Manigault, de la Caroline du sud, donna au pays qui avait
+offert un asile à ses ancêtres, $220,000 pour soutenir la guerre de
+l'indépendance. Il rendit ce service au commencement de la lutte, et
+lorsque personne ne pouvait encore dire si elle se terminerait par une
+révolution ou par une révolte. Des neuf présidens de l'ancien Congrès,
+qui ont dirigé les Etats-Unis à travers la guerre de la révolution,
+trois descendaient de réfugiés protestans français, savoir; Henri
+Laurens, de la Caroline du sud, le célèbre Jean Jay, de la
+Nouvelle-York, et Elias Boudinot, du Nouveau-Jersey[48].» Un autre de
+ces descendans, M. Légaré, est mort en 1843, procureur général des
+Etats-Unis et membre en conséquence de l'administration de
+Washington[49].
+
+[Note 48: _Memoir of the French Protestants who settled at Oxford,
+Massachusetts, A. D._ 1686, with a sketch of the entire History of the
+protestants of France, by A. Holmes, D. D. Corresponding Secretary:
+_Collection of the Massachusetts Historical Society, vol. II, of the 3d
+series_.]
+
+[Note 49: Voici d'après le Dr. Ramsay les noms des principaux Huguenots
+qui vinrent s'établir dans la Caroline après la révocation de l'édit de
+Nantes, et qui ont formé les souches des familles aujourd'hui existantes
+les plus respectables de cet Etat.
+
+Bonneau Dutarque Gourdine Neufville
+Bounetheau De la Consilière Guérin Prioleau
+Bordeaux De Leiseline Herry Peronneau
+Benoist Douxsaint Huger Perdrian
+Boiseau Du Pont Jeannerette Porcher
+Bocquet Du Bourdieu Légaré Postelle
+Bacot D'Harriette Laurens Peyre
+Chevalier Faucherand La Roche Poyas
+Cordes Foissin Lenud Ravenel
+Couterier Faysoux Lansac Royer
+Chastaignier Gaillard Marion St.-Julien
+Dupré Gendron Mazyck Simon
+Delysle Gignilliat Manigault Serre
+Dubose Guérard Mellechamp Sarazin
+Dubois Godin Mauzon Trezevaut
+Deveaux Girardeau Michau
+
+Beaucoup d'autres noms des plus respectables ont été omis; et un plus
+grand nombre encore a été changé pour en adapter l'orthographe à la
+prononciation anglaise. Ainsi Beaudouin s'écrit aujourd'hui Bowdoin. Un
+membre de cette famille fut gouverneur du Massachusetts en 1785 et 6.
+Les noms des principaux émigrans français sont ceux de Beurnon dont
+parle LaHontan, Boudinot, Daillé, Faneuil, Huger, Manigault, Prioleau,
+Laurens, etc. Elias Boudinot fut président du Congrès en 1782, directeur
+de l'Hôtel des monnaies, premier président de la société biblique
+américaine dont il fut le créateur. Jay fut deux fois ambassadeur, à
+Paris en 1783, à Londres en 1795; il fut aussi gouverneur de la
+Nouvelle-York et Juge-en-chef des Etats-Unis. François Manigault s'est
+très distingué dans la guerre de la révolution. Prioleau était petit
+fils d'Antoine Prioli, élu doge de Venise en 1618.]
+
+Cependant d'Iberville après avoir remonté le Mississipi jusque chez les
+Natchez, où il projeta de bâtir une ville, revint à Biloxi pour y
+établir son quartier général. Il y laissa M. de Sauvole pour commandant.
+Il écrivit en même temps au ministère que les hommes d'expérience dans
+les affaires de l'Amérique étaient d'opinion, que jamais on n'établirait
+la Louisiane sans rendre le commerce libre à tous les marchands du
+royaume. Le gouvernement pensait alors tirer de grands avantages de la
+pêche des perles et du poil de bison que l'on disait susceptible d'être
+filé comme la laine. Les rapports de découvertes de mines d'or, d'argent
+et de cuivre à l'ouest du Mississipi, ne cessaient point non plus de
+circuler, et entretenaient des espérances trop éblouissantes pour qu'on
+négligeât de faire au moins constater l'existence de quelques uns de ces
+trésors. D'Iberville envoya M. Lesueur, son parent, pour aller prendre
+possession d'une mine de cuivre dans la rivière Verte, au nord-ouest du
+Sault-St.-Antoine. Cette exploitation trop reculée dans l'intérieur fut
+bientôt abandonnée. Quant aux prétendues mines d'or et d'argent qui
+firent tant de bruit, mais beaucoup plus en Europe qu'en Amérique, elles
+se dissipèrent comme les illusions qu'elles avaient fait naître; non
+qu'il n'existe pas de ces mines dans ces contrées, mais on ne les avait
+pas encore découvertes. Nous ne dirons donc rien de ces expéditions,
+qui, ayant été inspirées par un espoir qui était devenu une croyance,
+finissaient le plus souvent par la honte et la ruine. Tels furent
+surtout les divers essais tentés par un Portugais fugitif nommé Antoine,
+échappé des mines du Nouveau Mexique, et que l'on employa quelque temps
+à fouiller inutilement le sol de la Louisiane. Ils n'eurent d'autre
+fruit que de conduire les Français de proche en proche jusqu'à la source
+des affluens du Mississipi dans le voisinage des Montagnes-Rocheuses.
+L'on remonta ainsi la rivière Rouge, l'Arkansas et le Missouri, à la
+poursuite de richesses qui fuyaient toujours comme les mirages du
+désert.
+
+En 1701, M. d'Iberville commença un établissement sur la rivière de la
+Mobile, et M. de Bienville, son frère, devenu chef-résident de la
+colonie par la mort de M. de Sauvole, car il paraît que d'Iberville en
+resta toujours gouverneur général, retira les habitans des sables arides
+de Biloxi pour les y transporter. Cette rivière n'est navigable que pour
+des pirogues, et le sol qu'elle baigne n'est propice qu'à la culture du
+tabac; mais «suivant le système d'alors, qui était de fixer la colonie
+hors du fleuve», on voulait se rapprocher de l'île Dauphine ou du
+Massacre tout vis-à-vis, dans laquelle se trouvait le seul port de ces
+parages qui offrît les avantages de Biloxi quant à la proximité des
+Espagnols, des Iles et de l'Europe, quoiqu'elle fût d'ailleurs désolée
+et stérile; la Mobile devint bientôt le chef-lieu des Français.
+
+A son quatrième voyage à la Louisiane l'année suivante, d'Iberville y
+fit construire des magasins et des casernes; petit à petit la colonie se
+peupla sous l'influence de ce premier fondateur, qui eut toujours sur
+elle une grande autorité jusqu'à sa mort arrivée en 1706. D'Iberville
+expira avec la réputation d'un des plus braves et des plus habiles
+officiers de la marine française. Né en Canada d'un ancien colon
+normand, M. Lemoine, il avait commencé à servir son pays dès son jeune
+âge. Il avait fait l'apprentissage des armes dans nos guerres contre les
+Sauvages et contre les Anglais, dure école où les deux premières
+qualités requises étaient une force de corps infatigable et une
+intrépidité à toute épreuve, l'officier comme le soldat devant être
+capable de faire des marches prodigieuses avec rapidité, par des pays
+incultes et dans toutes les saisons, de pourvoir à sa nourriture par la
+chasse, de manier le fusil comme la hache, l'aviron comme l'épée; devant
+ne pas craindre une balle perfide au détour d'un bois, d'attaquer corps
+à corps son ennemi embusqué, ou d'enlever souvent un fort par une
+brusque escalade et sans artillerie. D'Iberville excellait dans cette
+guerre difficile et meurtrière. Il était non moins distingué-comme
+marin, et s'il fût né en France, il serait sans doute parvenu aux
+premiers grades. Il livra une foule de combats sur mer, et quelquefois
+contre des forces bien supérieures, et il resta toujours victorieux. Il
+ravagea deux fois la partie anglaise de Terreneuve et prit sa capitale;
+il enleva Pemaquid, conquit la baie d'Hudson, fonda la Louisiane, et
+termina à un âge peu avancé sa carrière devant la Havane en 1706, en
+servant glorieusement sa patrie comme chef d'escadre (Dupratz). Depuis 3
+ou 4 ans qu'il avait eu la fièvre jaune sa santé avait toujours été
+chancelante. Les colonies, dit Bancroft, et la marine française
+perdirent en lui un héros digne de leurs regrets. C'était un fort bel
+homme que la nature avait doué des qualités nécessaires pour la guerre
+d'Amérique. Le marquis de Denonville qui avait su apprécier ses talens,
+l'avait recommandé à la cour. Louis XIV, qui aimait déjà sa noblesse
+naissante du Canada, le fit de capitaine de frégate capitaine de
+vaisseau en 1702[50]. «Sa mort fut une perte pour la Louisiane, car il
+est à présumer que s'il eût vécu plus longtemps, la colonie eût fait des
+progrès considérables; mais cet illustre marin dont l'autorité était
+grande, étant mort, un longtemps s'écoula nécessairement avant qu'un
+nouveau gouverneur arrivât de France.»
+
+[Note 50: _Gazette de France du 15 juillet_ 1702: _Notes historiques_:
+manuscrits de M. A. Berthelot.]
+
+Deux ans après la mort de d'Iberville, M. Diron d'Artaguette vint à la
+Louisiane en qualité de commissaire-ordonnateur, charge qui
+correspondait dans les colonies naissantes à celle d'intendant dans les
+établissemens plus avancés, et qui tenait du civil et du militaire. Ce
+nouveau fonctionnaire travailla avec peu de succès à mettre les habitans
+en état de cultiver les terres, le sol et le climat y mettant obstacle.
+Cependant l'on avait en Europe la plus grande idée de la Louisiane, et
+comme on voyait que la France s'opiniâtrait à la soutenir au milieu
+d'une guerre désastreuse, l'on conjectura qu'elle en tirait des secours
+prodigieux, et l'île Dauphine attira, dès lors pour comble de malheurs,
+l'attention des corsaires qui la ravagèrent en 1711; ils causèrent des
+dommages au roi et aux particuliers pour 80,000 francs. Cependant ce
+commissaire ne vit point les défauts du système adopté par la cour, ou
+il ne jugea pas à propos de les signaler.
+
+«Une colonie, dit Raynal, fondée sur de si mauvaises bases, ne pouvait
+prospérer. La mort de d'Iberville acheva d'éteindre le peu d'espoir qui
+restait aux plus crédules. On voyait la France trop occupée d'une guerre
+malheureuse pour en pouvoir attendre des secours. Les habitans se
+croyaient à la veille d'un abandon total; et ceux qui se flattaient de
+pouvoir trouver ailleurs un asile, s'empressaient de l'aller chercher.
+Il ne restait que vingt-huit familles, plus misérables les unes que les
+autres, lorsqu'on vit avec surprise Crozat demander en 1712 et obtenir
+pour seize ans le commerce exclusif de la Louisiane.» Mais avant
+d'entrer dans une nouvelle phase de l'histoire de cette contrée, nous
+allons reprendre où nous l'avons laissée celle du Canada que la guerre
+de la succession d'Espagne vint troubler avant qu'il eût à peine goûté
+le repos dont il avait tant de besoin, après la lutte acharnée qu'il
+venait de soutenir contre les colonies anglaises et contre les cinq
+nations.
+
+
+
+
+ CHAPITRE II.
+
+ TRAITÉ D'UTRECHT.
+
+ 1701-1713.
+
+
+Une colonie canadienne s'établit au Détroit, malgré les Anglais et une
+partie des Indigènes.--Paix de quatre ans.--Guerre de la succession
+d'Espagne.--La France malheureuse en Europe l'est moins en
+Amérique.--Importance du traité de Montréal; ses suites heureuses pour
+le Canada.--Neutralité de l'ouest; les hostilités se renferment dans les
+provinces maritimes.--Faiblesse de l'Acadie.--Affaires des Sauvages
+occidentaux; M. de Vaudreuil réussit à maintenir la paix parmi les
+tribus de ces contrées.--Ravages commis dans la Nouvelle-Angleterre par
+les Français et les Abénaquis.--Destruction de Deerfield et d'Haverhill
+(1708).--Remontrances de M. Schuyler à M. de Vaudreuil au sujet des
+cruautés commises par nos bandes; réponse de ce dernier.--Le colonel
+Church ravage l'Acadie (1704).--Le colonel March assiége deux fois
+Port-Royal et est repoussé (1707).--Terreneuve: premières hostilités; M.
+de Subercase échoue devant les forts de St.-Jean (1705).--M. de
+St.-Ovide surprend avec 170 hommes en 1709 la ville de St.-Jean défendue
+par près de 1000 hommes et 48 bouches à feu et s'en
+empare.--Continuation des hostilités à Terreneuve.--Instances des
+colonies anglaises auprès de leur métropole pour l'engager à s'emparer
+du Canada.--Celle-ci promet une flotte en 1709 et 1710, et la flotte ne
+vient pas.--Le colonel Nicholson prend Port-Royal; diverses
+interprétations données à l'acte de capitulation; la guerre continue en
+Acadie; elle cesse.--Attachement des Acadiens pour la France.--Troisième
+projet contre Québec; plus de 16 mille hommes vont attaquer le Canada
+par le St.-Laurent et par le lac Champlain; les Iroquois reprennent les
+armes.--Désastre de la flotte de l'amiral Walker aux Sept-Iles; les
+ennemis se retirent.--Consternation dans les colonies
+anglaises.--Massacre des Outagamis qui avaient conspiré contre les
+Français.--Rétablissement de Michilimackinac.--Suspension des hostilités
+dans les deux mondes.--Traité d'Utrecht; la France cède l'Acadie,
+Terreneuve et la baie d'Hudson à la Grande-Bretagne.--Grandeur et
+humiliation de Louis XIV; décadence de la monarchie.--Le système
+colonial français.
+
+
+Hennepin avait dit: «Ceux qui auront le bonheur de posséder un jour les
+terres de cet agréable et fertile pays, auront de l'obligation aux
+voyageurs qui leur en ont frayé le chemin, et qui ont traversé le lac
+Erié pendant cent lieues d'une navigation inconnue.» Il y avait
+vingt-deux ans que ces paroles avaient été prononcées, lorsque M. de la
+Motte Cadillac arriva au Détroit avec 100 Canadiens et un missionnaire
+dans le mois de juin 1700, pour y former un établissement. Les colons
+furent enchantés de la beauté du pays et de la douceur du climat. En
+effet la nature s'est plu à répandre ses charmes dans cette contrée
+délicieuse. Un terrain légèrement ondulé, des prairies verdoyantes, des
+forêts de chêne, d'érable, de platane et d'acacia, des rivières d'une
+limpidité remarquable, et au milieu desquelles les îles semblent avoir
+été jetées comme par la main de l'art pour plaire aux yeux, tel est le
+tableau qui s'offrit à leurs regards lorsqu'ils entrèrent dans cette
+terre découverte par leurs pères. C'est aujourd'hui le plus ancien
+établissement de l'Etat du Michigan, et la plupart des fermes y sont
+entre les mains des Canadiens français ou de leurs descendans. Des
+pâturages couverts de troupeaux, des prairies, des guérets chargés de
+moissons, des métairies, des résidences magnifiques, y frappent partout
+les regards du voyageur.
+
+La ville du Détroit qui a subi depuis sa fondation toutes les
+vicissitudes des villes de frontière, et qui a été successivement
+possédée par plusieurs maîtres, renferme maintenant une population de
+22,000 âmes. Fondée par les Français, elle est tombée sous la domination
+anglaise en 1760, et a été cédée par celle-ci à l'Union américaine à la
+suite de la guerre de 1812. Elle a conservé, malgré tous ces changemens,
+le caractère de son origine, et la langue française y est toujours en
+usage. Comme toutes les cités fondées par le grand peuple d'où sortent
+ses habitans, et qui a jalonné l'Amérique des monumens de son génie, le
+Détroit est destiné à devenir un lieu considérable à cause de sa
+situation entre le lac Huron et le lac Erié.
+
+Son établissement éprouva de l'opposition de la part des Indigènes et
+surtout des Anglais, qui voyaient avec une jalousie, que le temps ne
+faisait qu'accroître, leurs éternels rivaux s'asseoir sur les rives des
+lacs, comme s'ils ne les avaient pas eu découverts et possédés depuis
+longtemps. Ce poste devait enlever à Michilimackinac toute son
+importance, et relier le Canada à la Louisiane à la colonisation de
+laquelle on travaillait alors, et où les Canadiens venaient, comme au
+Détroit, de commencer un établissement. Mais à peine avait-on jeté les
+premiers fondemens de la nouvelle ville qu'il fallut encore courir aux
+armes.
+
+Il y avait quatre ans seulement que le Canada était en paix; c'était
+bien peu pour réparer les maux d'une longue guerre, qui avait retardé
+l'accroissement de la colonie, arrêté le commerce et les défrichemens,
+fait périr beaucoup de monde et causé l'abandon de quantité
+d'habitations (Documens de Paris). Dans ces quatre années on avait fondé
+la Louisiane et le Détroit, et signé l'important traité de Montréal avec
+les Indiens. Les protocoles inutiles ouverts en Europe pour l'ajustement
+des limites de l'Acadie n'avaient occupé que le cabinet de Versailles;
+les autorités coloniales n'avaient pas eu à s'en occuper. Les Canadiens
+croyaient jouir d'un long repos, lorsque la mort de Charles II roi
+d'Espagne, sans enfans, arrivée en 1700, ralluma la guerre dans les deux
+mondes. La possession de son vaste héritage ayant préoccupé fortement et
+avec raison la politique, plusieurs traités secrets avaient été conclus
+entre les différentes puissances européennes dès son vivant, pour
+partager ses dépouilles. Les Espagnols qu'on n'avait pas consultés,
+semblaient devoir subir la loi de l'étranger comme s'ils eussent été des
+vaincus. On alla jusqu'à démembrer la monarchie par un premier traité en
+1699; plus tard l'on en disposa une seconde fois de la même manière en
+faisant un nouveau partage. Cette conduite, outre qu'elle blessait
+l'honneur de ce peuple fier et jaloux de son indépendance, violait ses
+droits et ses intérêts les plus chers. Menacé par tant de prétendans
+avides, le conseil d'Etat d'Espagne fut d'avis de préférer la maison de
+France, qui d'ailleurs avait pour elle les droits du sang, parceque la
+puissance de Louis XIV semblait une garantie pour l'intégrité de la
+monarchie. En conséquence, le roi moribond légua par testament tous ses
+Etats au duc d'Anjou, le second fils du dauphin et petit-fils du
+monarque français.
+
+L'Europe vit avec étonnement un Bourbon monter sur le trône espagnol.
+Cet événement trompait toutes les ambitions, et telle fut la surprise
+qu'aucune nation ne songea d'abord à élever la voix pour protester,
+excepté l'empereur d'Autriche qui prit les armes afin de conserver un
+sceptre qui échappait de sa maison. La France ne pouvait éviter la
+lutte, soit qu'elle eût refusé d'accepter le testament, soit qu'elle
+s'en fût tenu au dernier traité. Ainsi elle se trouvait entraînée malgré
+elle dans une guerre qui fut la seule juste peut-être entreprise par
+Louis XIV, et cependant la seule funeste dans son long et glorieux
+règne.
+
+Les autres cabinets, qui n'avaient besoin que d'un prétexte, se
+liguèrent avec l'empereur pour détacher de la monarchie espagnole les
+Etats qu'elle avait en Italie, dans le but de rétablir l'équilibre
+européen. Ce motif tout puissant pour Guillaume III, n'aurait pas été
+regardé par ses sujets tout-à-fait du même oeil après sa mort qui arriva
+en 1702, sans une démarche du roi de France, qui insulta au dernier
+point la nation anglaise, en ce qu'elle parut une intervention dans ses
+affaires intérieures, objet sur lequel la jalousie d'un peuple libre est
+toujours très grande. Jacques II étant décédé, Louis XIV donna le titre
+de roi d'Angleterre à son fils, après être convenu du contraire avec son
+conseil. Les prières et les larmes de la veuve de Jacques appuyées par
+madame de Maintenon, firent changer la détermination qu'il avait prise.
+Cette dernière avait acquis sur le vieux monarque un empire qui fut plus
+d'une fois fatal au royaume.
+
+«Le roi de France, disait la ville de Londres à ses représentans, se
+donne un vice-roi en conférant le titre de notre souverain à un prétendu
+prince de Galles: notre condition serait bien malheureuse, si nous
+devions être gouvernés au gré d'un prince qui a employé le fer, le feu
+et les galères pour détruire les protestans de ses Etats; aurait-il plus
+d'humanité pour nous que pour ses sujets.» Le parlement passa un acte
+d'_atteinder_ pour déclarer le prétendu roi Jacques coupable de haute
+trahison.
+
+Telles furent les causes des nouvelles hostilités; elles étaient
+parfaitement étrangères aux intérêts de l'Amérique; mais elles n'en
+armèrent pas moins encore une fois les colons les uns contre les autres
+et les Indiens.
+
+Cependant cette guerre fut bien moins meurtrière dans le Nouveau-Monde
+que celle de 1688; et tandis que le génie de Marlborough immortalise le
+règne de la reine Anne par des victoires, l'Angleterre voit presque
+toutes ses entreprises se terminer en Amérique par des défaites ou des
+désastres. Mais la faiblesse du Canada qui n'avait encore alors qu'une
+population de 18,000 âmes, en y comprenant même l'Acadie, à opposer aux
+262,000 des colonies anglaises[51], ne permettait point d'entreprendre
+rien de sérieux contre elles; l'argent manquait comme les hommes. En
+vain d'Iberville demanda-t-il (1701) 1000 Canadiens et 400 soldats pour
+prendre Boston et New-York, qu'il voulait attaquer l'hiver par la
+rivière Chaudière, on fut incapable de subvenir aux frais de cette
+expédition (Documens de Paris). Dans une pareille situation, l'on ne
+doit pas être surpris si les succès des Français n'avaient aucun
+résultat durable, s'ils étaient incapables de garder leurs conquêtes,
+tandis que l'ennemi retenait les siennes même en dépit de ses revers. Le
+Massachusetts, l'Acadie et Terreneuve furent les théâtres des
+hostilités. Cette dernière île acquérait tous les jours une plus grande
+importance, et l'Angleterre, devenue plus forte sur mer que la France,
+songea sérieusement alors à s'emparer de toute l'entrée du bassin du
+St.-Laurent, base de la puissance de la dernière nation dans cette
+partie du monde. En minant cette base petit à petit, la partie
+supérieure de l'édifice devait crouler au premier choc. Les points
+exposés aux coups de la marine britannique devinrent ainsi les côtés
+faibles du grand système colonial de Colbert.
+
+[Note 51:
+
+ Humphreys: _Hist. Account_.
+
+ Nouvelle-Angleterre. Maryland 25,000 âmes
+Massachusetts 70,000 âmes Jerseys 15,000 "
+Connecticut 30,000 " Pennsylvanie 20,000 "
+Rhode-Island 10,000 " Virginie 40,000 "
+New-Hampshire 10,000 " Caroline du Nord 5,000 "
+ -------- Caroline du Sud 7,000 "
+ 120,000 " --------
+Colonies centrales et 142,000
+ méridionales. 120,000
+Nouvelle-York 30,000 " --------
+ Total 262,000
+]
+
+Pour compenser cette faiblesse du côté de l'Atlantique, l'on travaillait
+à se fortifier dans l'intérieur, afin que la Nouvelle-France fût comme
+ces places de guerre que l'art a rendues redoutables au dedans tandis
+que le dehors semble solliciter l'ennemi à avancer. Le traité de
+Montréal et l'établissement du Détroit furent dictés par cette sage
+politique. Nos historiens n'ont pas assez senti la haute portée de ces
+grandes mesures de préservation territoriale; ils n'ont pas prévu non
+plus l'influence immense que la conclusion du traité auquel nous venons
+de faire allusion, allait donner aux Français sur toutes les nations
+indigènes, traité en effet qui établissait une espèce de droit public
+pour elles, et dont le premier fruit fut de paralyser complètement
+l'action des colonies anglaises dans la présente guerre. Car on ne doit
+pas attribuer les résultats des traités d'Utrecht et de 1763 à
+l'élévation du drapeau français sur les Apalaches; mais bien aux
+victoires de Marlborough et de la marine anglaise. La politique
+française avait élevé en quelques jours des barrières en Amérique qu'il
+fallut un demi siècle à l'Angleterre pour renverser, et qui ne
+l'auraient jamais été si la France eût eu seulement en 1755 les
+vaisseaux et les habiles officiers qui assurèrent le triomphe de la
+révolution américaine vingt ans après.
+
+Cependant le traité de Montréal assurait la neutralité des Iroquois; et
+rien ne pouvait être plus utile à la colonie dans ce moment (1702-3)
+qu'elle était en proie aux ravages d'une épidémie cruelle (la petite
+vérole), épidémie qui reparut treize ans plus tard, que d'être en paix
+avec eux. M. de Callières venait de leur envoyer plusieurs missionnaires
+qui se répandirent dans leurs cantons pour les disposer au
+christianisme, dissiper leurs préjugés contre les Français, avertir le
+Canada de toutes leurs démarches, travailler à les gagner ou à se faire
+des amis parmi eux, et enfin déconcerter les intrigues des Anglais peu
+redoutables de ce côté lorsqu'ils n'avaient pas pour eux les cantons.
+Cette dernière mission n'était pas moins nécessaire; car à la première
+nouvelle de la guerre, la Nouvelle-York avait commencé à les solliciter
+vivement de renvoyer les missionnaires; mais quoiqu'elle réussît à
+ébranler quelques chefs, et à étendre, par leur canal, ses intrigues
+jusque parmi les nations occidentales, tous ces peuples restèrent
+fidèles au traité.
+
+Ainsi le gouverneur étant assez rassuré du côté du couchant, écrivit à
+la cour pour demander seulement quelques recrues, après avoir ordonné de
+mettre Québec en bon état de défense. Toute sa sollicitude se portait
+alors sur les provinces du golfe, l'Acadie et Terreneuve, qui n'étaient
+pas dans une situation si favorable, exposées qu'elles étaient sans
+défense, comme de coutume, aux insultes de l'ennemi, et n'ayant pas
+assez d'habitans pour faire une résistance sérieuse. Il était d'autant
+plus inquiet sur leur sort, que le bruit courait qu'elles allaient être
+attaquées par des forces considérables. Mais dans le temps que ces
+craintes étaient les plus vives, il apprit que les hostilités des
+Anglais s'étaient bornées à la prise de quelques navires pêcheurs le
+long des côtes, et qu'il était fortement question à Paris d'acheminer
+sur l'Acadie une émigration assez nombreuse pour défendre cette province
+et en assurer la possession à la France. L'épuisement de la métropole et
+les revers de Louis XIV vinrent empêcher cependant l'exécution de ce
+projet; ce qui fut un malheur pour tout le monde, pour la France à
+laquelle cette province fut ensuite enlevée; pour les Acadiens qui
+furent déportés et dispersés en divers pays; pour l'Angleterre qui se
+déshonora par cet acte cruel, commis au préjudice d'un peuple dont la
+faiblesse même aurait dû servir d'égide. Mais dans le moment, M. de
+Callières crut la péninsule acadienne sauvée, et il ne se préoccupait
+plus que de la colonie qu'il avait sous son commandement immédiat,
+lorsqu'il tomba malade et mourut le 26 mai, 1703, regretté de tout un
+pays qu'il servait avec diligence et talent depuis plus de vingt années.
+C'était un ancien officier au régiment de Navarre. Il avait été nommé au
+gouvernement de Montréal sur la présentation du séminaire de St.-Sulpice
+revêtu de ce droit comme seigneur de l'île, et en remplacement, en 1684,
+de M. Perrot, qui perdit cette charge par sa violence, comme il se priva
+plus tard de l'administration de l'Acadie par sa cupidité. M. de
+Callières avait succédé en qualité de second fonctionnaire militaire du
+pays, à M. le comte de Frontenac, et son administration dura quatre ans
+et demi. Ayant fait du Canada sa patrie adoptive, il contribua beaucoup
+par ses actes et probablement par ses conseils, à amener la métropole à
+reposer cette confiance dans les colons, qui est si rarement accordée
+aujourd'hui malgré les assurances du contraire sans cesse répétées, mais
+répétées derrière un rempart de bayonnettes[52].
+
+[Note 52: Les 20 millions d'habitans de l'Union américaine ont moins de
+troupes pour les garder que les 1200 mille du Canada.]
+
+Le marquis de Vaudreuil, gouverneur de Montréal, fut choisi à la demande
+de toute la colonie, pour tenir les rênes de la Nouvelle-France. Ce ne
+fut pas néanmoins sans quelque répugnance, car en 1706 le ministre tout
+en le blâmant de montrer trop de faiblesse pour des parens auxquels il
+laissait faire la traite contre les ordonnances, lui écrivit que le roi
+avait eu de la peine à se résoudre à le nommer à cette haute charge,
+parceque son épouse était du pays. L'on verra faire plus tard les mêmes
+remarques à l'occasion de son fils. Etait-ce jalousie métropolitaine, ou
+bien la condition de gouvernant est-elle incompatible avec celle de
+colon?
+
+Cependant la cour de Versailles, ayant bien vite senti l'impolitique,
+l'imprudence de ce système de soupçonneuse exclusion, semblait alors
+suivre une conduite contraire à celle de Londres; car, tandis que
+celle-ci cherchait à soustraire aux colonies une partie de leurs
+libertés, et leur ôtait le droit d'élire leurs gouverneurs, la France se
+faisait comme une règle de nommer à ces fonctions des hommes nés dans
+ces provinces lointaines, ou qui s'y étaient familiarisés par une longue
+résidence; le même esprit la guidait pour remplir les autres emplois.
+L'Angleterre essayait, elle, du système qu'elle suit aujourd'hui; elle
+choisissait des gouverneurs étrangers au pays et les changeait souvent.
+Outre la raison d'état de ne pas laisser l'autorité royale trop
+longtemps dans les mains d'un sujet qui est loin de l'oeil de son
+maître, ces changemens fréquens paraissent, ce nous semble, une
+conséquence du régime qu'elle avait introduit dans ses possessions
+d'outre-mer. Reconnaissant à tous ses nationaux les mêmes droits, et
+cependant reniant l'exercice d'une partie de ces droits à ceux d'entre
+eux qui habitent des contrées lointaines, elle dut se trouver engagée
+dans une lutte compromettante, en ce que les maximes invoquées contre
+elle sont les maximes mêmes sur lesquelles reposent les fondemens de sa
+propre liberté. Les gouverneurs, chargés de faire valoir ces prétentions
+inconstitutionnelles, mais inévitables, perdant bien vite leur
+popularité, il devenait nécessaire et politique de les changer souvent.
+
+La confédération iroquoise était alors à l'apogée de sa gloire. Elle
+voyait les Anglais et les Français briguer son alliance et ramper pour
+ainsi dire à ses pieds. Cela ne devait-il pas satisfaire son orgueil, et
+flatter sa barbare ambition. Elle se crut l'arbitre des deux peuples; et
+l'un de ses chefs, mécontent de la guerre qui venait d'éclater, disait
+avec une fierté naïve: «Il faut que les Européens aient l'esprit bien
+mal fait; ils font la paix entre eux et un rien leur fait reprendre la
+hache; nous, quand nous avons fait un traité, il nous faut des raisons
+puissantes pour le rompre.» Ces paroles orgueilleuses et qui renferment
+un reproche, faisaient connaître assez cependant à M. de Vaudreuil, que
+les Iroquois respecteraient le traité de Montréal au moins pour le
+présent. Fidèles à leur ancienne politique, ils voulaient jouer le rôle
+de médiateurs, et ce dernier, qui avait pénétré leur dessein, en avait
+informé le roi, qui lui fit répondre que, si l'on était assuré de faire
+la guerre avec succès, sans encourir de trop grandes dépenses, il
+fallait rejeter les proposition de l'ambitieuse confédération de
+comprendre les Anglais dans la neutralité; sinon qu'on pouvait ménager
+cette neutralité pour l'Amérique, mais sans passer par la médiation des
+seuls Iroquois.
+
+L'on se retrancha donc dans la partie occidentale du Canada sur la
+défensive. Les ordres de Paris portaient que, comme on était trop faible
+pour attaquer les colonies anglaises, il fallait mettre toute sa
+politique à maintenir nos alliés en paix ensemble et à conserver sur eux
+toute notre influence, double tâche qui exigeait beaucoup de dextérité
+et une grande prudence. M. de Vaudreuil possédait ces qualités; il
+connaissait surtout parfaitement le caractère des Indiens: un air de
+froide réserve de sa part dans certaines circonstances qu'il savait
+choisir, lui ramenait quelquefois des tribus prêtes à l'abandonner.
+
+Rassuré du côté des cinq cantons, il tourna aussitôt les regards vers
+les contrées occidentales, où les Hurons paraissaient pencher vers les
+Anglais, et où les Outaouais et les Miâmis voulaient guerroyer contre la
+confédération iroquoise, dont ils attaquèrent même quelques uns des
+guerriers près de Catarocoui (Kingston). La paix fut un moment en
+danger; les Indiens du Détroit avaient envoyé des députés à Albany; le
+colonel Schuyler, l'homme le plus actif du parti de la guerre dans la
+Nouvelle-York, et l'ennemi le plus invétéré qu'eussent les Français,
+employait toute son influence, et compromettait même sa fortune, pour
+rompre l'alliance qui existait entre eux et les Iroquois; il allait
+aussi, sans les Abénaquis, gagner une partie des Iroquois chrétiens du
+Sault-St.-Louis et de la Montagne. Il avait réussi encore par ses
+intrigues qu'il étendait de tous côtés, à engager en 1704 quelques
+Sauvages à mettre le feu au Détroit et à disperser les colons. Tout
+annonçait enfin une crise, un soulèvement général. Mais une fois que M.
+de Vaudreuil eût en ses mains les fils de toutes ces menées, il sut en
+peu de temps les démêler, se rendre maître de la trame, et après des
+négociations multipliées et conduites avec la plus grande adresse, non
+seulement conjurer l'orage, mais armer encore les Iroquois chrétiens qui
+avaient été prêts à l'abandonner, contre ceux qui les avaient soulevés,
+contre les Anglais eux-mêmes.
+
+Cependant cette multitude de tribus barbares à passions vives, mobiles
+et farouches, toujours armées, toujours désirant la guerre, étaient
+encore plus difficiles à maintenir en repos lorsque la France et
+l'Angleterre avaient les armes à la main, que lorsqu'elles étaient en
+paix. Il était donc presqu'impossible au marquis de Vaudreuil d'espérer
+une longue tranquillité dans l'Ouest. En effet à peine venait-il d'en
+réconcilier les peuples que des difficultés s'élevèrent tout-à-coup
+(1706) entre les Outaouais et les Miâmis par la faute de M. de la Motte
+Cadillac, commandant au Détroit, et qui manquèrent d'allumer la guerre
+entre la première de ces deux nations et les Français, ce qui aurait
+probablement mis les armes aux mains des cinq cantons. Les Miâmis
+tuèrent quelques Outaouais. La nation outaouaise demanda vengeance à M.
+de Cadillac, qui répondit qu'il allait faire informer. Partant quelques
+jours après pour Québec, il leur dit que tant qu'ils verraient sa femme
+au milieu d'eux, ils pouvaient demeurer tranquilles; mais que si elle
+partait il ne répondait pas de ce qui pourrait arriver. Ces paroles
+énigmatiques leur parurent une menace; ils crurent qu'on voulait les
+punir pour avoir attaqué les Iroquois à Catarocoui. Les paroles et la
+conduite de l'enseigne Bourgmont, qui vint remplacer temporairement M.
+de Tonti, lieutenant de M. de Cadillac, ne firent que les confirmer dans
+leur supposition; et lorsqu'il leur proposa de marcher contre les Sioux
+avec les Hurons, ils crurent qu'il voulait les attirer dans un piège
+pour les massacrer. Une circonstance fortuite qui arriva pendant
+l'audience les éloigna encore davantage des Français.
+
+Le chien de l'enseigne ayant mordu un de ces Sauvages à la jambe, et
+celui-ci l'ayant battu, Bourgmont se jeta sur l'Outaouais et le frappa
+avec tant de fureur qu'il en mourut. Cette violence atroce mit le comble
+à leur désespoir. Ils dissimulèrent cependant et firent mine de partir;
+mais ils revinrent aussitôt sur leurs pas, attaquèrent des Miâmis et les
+poursuivirent jusqu'au fort, qui fut obligé de tirer sur eux pour les
+éloigner. Quantité de naturels furent tués des deux côtés avec quelques
+Français et un missionnaire, le P. Constantin.
+
+La nouvelle de cet événement jeta M. de Vaudreuil dans le plus grand
+embarras, embarras qui fut encore augmenté par la députation que les
+Iroquois lui envoyèrent pour le prier d'abandonner à leur vengeance ces
+Outaouais perfides. Il commença par repousser la demande des cantons, à
+laquelle toutes sortes de raisons s'opposaient. Il exigea ensuite des
+ambassadeurs outaouais envoyés auprès de lui pour expliquer leur
+conduite, qu'ils lui remissent les coupables auxquels M. de Cadillac, de
+retour au Détroit, eut l'imprudence, par une fausse pitié, de faire
+grâce contrairement à l'opinion du gouverneur, qui voulait qu'on les
+abandonnât à la justice de leur nation. Les Miâmis, à qui l'on avait
+promis de les faire mourir et qui voulaient leurs têtes, outrés de ce
+que leur vengeance restait sans satisfaction, accusèrent de trahison ce
+commandant, et tuèrent quelques Français qu'il y avait dans leur
+bourgade. M. de Cadillac se disposait à aller punir ces assassinats
+lorsqu'il apprit que les Hurons et les Iroquois s'étaient entendus pour
+faire main basse sur tous ses compatriotes qui se trouvaient dans la
+contrée. Force lui fut de dissimuler, et même de faire une paix avec les
+Miâmis qui, méprisant sa faiblesse, n'en observèrent point les
+conditions. Mais cette paix avait rompu le complot des Indiens, et dès
+qu'il vit les Miâmis seuls, il marcha contre eux avec quatre cents
+hommes pour venger et leur premier crime et les violations du traité qui
+les avait soustraits à sa colère. Ces barbares ayant été battus et
+forcés dans leurs retranchemens, se soumirent sans condition à la
+clémence du vainqueur (Gazette de France 1707).
+
+Tandis que le gouverneur tenait ainsi avec une main souple et
+expérimentée les rênes de ces nombreuses tribus de l'Ouest, qui comme
+des chevaux indomptés, étaient toujours prêtes, dans leur folle ardeur,
+à se jeter les unes sur les autres, il ne perdait pas de vue les
+Abénaquis que la Nouvelle-Angleterre cherchait à lui détacher. Pour
+contrecarrer ces intrigues lorsqu'elles allaient trop loin, il fallait
+quelquefois jeter ces Sauvages dans une guerre, chose après laquelle ils
+soupiraient sans cesse. C'était un recours extrême, il faut l'avouer;
+mais, la sûreté, l'existence même de la population française justifiait
+cette mesure; il y avait là une raison suprême qui faisait taire toutes
+les autres.
+
+Des relations s'étant secrètement établies entre Boston et certains
+Abénaquis, M. de Vaudreuil forma pour les rompre une bande de cette
+nation sous les ordres de M. de Beaubassin, à laquelle il joignit
+quelques Français, et la lança du côté de Boston (1703). Cette horde
+ravagea tout depuis Casco jusqu'à Wells. «Les Sauvages, dit Bancroft,
+divisés par bandes, assaillirent avec les Français toutes les places
+fortifiées et toutes les maisons de cette région à la fois, n'épargnant,
+selon les paroles du fidèle chroniqueur, ni les cheveux blancs de la
+vieillesse, ni les cris de l'enfant sur le sein de sa mère. La cruauté
+devint un art, et les honneurs récompensèrent l'auteur des tortures les
+plus raffinées. Il semblait qu'à la porte de chaque habitation un
+Sauvage caché épiât sa proie. Que de personnes furent ainsi soudainement
+massacrées ou traînées en captivité. Si des hommes armés, las de leurs
+attaques, pénétraient dans les retraites de ces barbares insaisissables,
+ils ne trouvaient que des solitudes. La mort planait sur les
+frontières». L'excès des maux donna un moment d'énergie à ces
+malheureux. Ils attaquèrent les Abénaquis à leur tour dans l'automne et
+ne leur accordèrent aucune merci. Dans leur juste exaspération ils
+massacraient tous ceux qui tombaient entre leurs mains. Ils se
+vengeaient à la fois et de la cruauté des Indiens et de la trahison dont
+ils prétendaient avoir été les victimes; en effet les chefs de cette
+nation leur avaient juré, dans une conférence tenue quelques semaines
+auparavant, que la paix durerait aussi longtemps, pour nous servir de
+leur langage figuré, que le soleil roulerait sur leurs têtes. Cependant,
+se voyant pressés de fort près, ils firent demander des secours au
+marquis de Vaudreuil, qui leur envoya dans l'hiver M. Hertel de
+Rouville, officier réformé, avec environ 350 hommes dont 150 Sauvages.
+Cette bande prenant au travers des bois à la raquette, traversa les
+Alléghanys et tomba dans la dernière nuit de février sur Deerfield
+défendu par une palissade de 20 acres de circuit. Dans cette enceinte
+même se trouvaient encore plusieurs maisons entourées d'une ceinture de
+pieux. Mais il y avait quatre pieds de neige sur la terre et le vent en
+avait amoncelé des bancs jusqu'à la hauteur des palissades; de sorte que
+les assaillans avec leurs raquettes aux pieds, entrèrent dans la place
+comme si elle n'avait été protégée par aucun obstacle. Les habitans
+furent tués ou pris et la bourgade incendiée. La plus grande partie des
+prisonniers fut emmenée en Canada, où dans toutes les guerres l'on
+traitait toujours bien ces malheureux captifs. Bon nombre entre les
+enfans et les jeunes gens, car quelque fois des villages entiers
+suivaient les vainqueurs, étaient recueillis, élevés avec tendresse par
+leurs parens d'adoption; et ils finissaient par embrasser le
+catholicisme et se fixer dans le pays où ils avaient été jetés par le
+sort des armes. L'on accordait à ces Anglais, devenus Français, des
+lettres de _naturalité_. Les archives canadiennes en renferment qui
+contiennent des pages entières de noms[53].
+
+[Note 53: Régistres du Conseil supérieur.]
+
+En 1708 une nouvelle expédition contre la Nouvelle-Angleterre fut
+résolue dans un grand conseil, tenu à Montréal, de tous les chefs des
+Sauvages chrétiens. Plus de cent Canadiens devaient s'y joindre,
+commandés par MM. de St.-Ours, des Chaillons et Hertel de Rouville. Mais
+la plupart des Indiens refusèrent ensuite de marcher; deux cents hommes
+seulement se mirent en route, remontèrent la rivière St.-François,
+passèrent les Alléghanys par les Montagnes-Blanches, et descendirent
+dans le pays ennemi en se rapprochant du lac Nikissipique pour donner la
+main aux Abénaquis, qui ne se trouvèrent pas cependant au rendez-vous
+qu'ils avaient donné en cet endroit. Trompés par ces naturels qui
+devaient fournir une partie des forces pour attaquer la ville de
+Portsmouth, sur le bord de la mer, ils résolurent de tomber sur
+Haverhill, bourg palissadé baigné par les eaux du Merrimac, à 400 ou 500
+milles de Québec. On venait d'y envoyer des renforts, et on y était sur
+l'éveil. Rouville ne pouvant plus compter sur une surprise, passa la
+nuit avec sa bande dans la forêt voisine. Le lendemain matin ayant rangé
+ses gens en bataille, il exhorta ceux qui pourraient avoir quelque
+différend ensemble à se réconcilier. Ils s'agenouillèrent ensuite au
+pied des arbres qui les dérobaient aux regards de l'ennemi, puis il
+marchèrent à l'attaque du fort. Après une vive opposition ils
+l'enlevèrent l'épée et la hache à la main. Tout fut saccagé. Le bruit du
+combat ayant répandu l'alarme au loin, la campagne se couvrit bientôt de
+fantassins et de cavaliers qui cernèrent les envahisseurs. Il fallut se
+battre à l'arme blanche, la victoire, longtemps douteuse, resta enfin
+aux Canadiens. Hertel de Chambly et Verchères, deux jeunes officiers de
+grande espérance, furent tués. En peignant ces scènes de carnage
+n'oublions point les traits de l'humanité si souvent sacrifiée dans ces
+cruelles guerres. Parmi les prisonniers se trouvait la fille du
+principal habitant de Haverhill. Ne pouvant supporter les fatigues d'une
+longue marche, elle aurait succombé sans un jeune volontaire, M. Dupuy
+de Québec, qui la porta une bonne partie du chemin et conserva ainsi ses
+jours.
+
+Ces attaques répandaient le désespoir dans les établissemens américains.
+M. Schuyler fit au nom des colonies anglaises les remontrances les plus
+vives à M. de Vaudreuil à ce sujet. «Je n'ai pu me dispenser, disait-il,
+de croire qu'il était de mon devoir envers Dieu et mon prochain de
+prévenir, s'il était possible, ces cruautés barbares, qui n'ont été que
+trop souvent exercées sur les malheureux peuples». Mais en même temps
+qu'il élevait la voix au nom de l'humanité contre les excès de ces
+guerriers farouches, il intriguait lui-même auprès des cantons et des
+alliés des Français, pour les engager à reprendre les armes;
+c'est-à-dire à faire la répétition des scènes dont il se plaignait.
+Aussi un auteur remarque-t-il avec raison, «que Schuyler était assez
+instruit de ce qui s'était passé depuis cinquante ans dans cette partie
+de l'Amérique, pour savoir que c'étaient les Anglais qui nous avaient
+réduits à la dure nécessité de laisser agir nos Sauvages comme ils le
+faisaient dans la Nouvelle-Angleterre. Il ne pouvait ignorer les
+horreurs auxquelles s'étaient portés les Iroquois à leur instigation
+pendant la dernière guerre; qu'à Boston même les Français et les
+Abénaquis qu'on y retenait prisonniers, étaient traités avec une
+inhumanité peu inférieure à cette barbarie, dont il se plaignait si
+amèrement, que les Anglais avaient plus d'une fois violé le droit des
+gens et les capitulations signées dans les meilleures formes, tandis que
+les prisonniers de cette nation ne recevaient que de bons traitemens de
+notre part et de celle de nos alliés.»
+
+Nous avons dit que le fort de la guerre se porta sur les provinces
+voisines du golfe, M. de Brouillan, gouverneur de Plaisance, avait
+remplacé en Acadie le chevalier de Villebon mort au mois de juillet
+1700. Il avait reçu ordre d'augmenter les fortifications de la Hève, et
+d'y encourager le commerce en empêchant, autant que possible, les
+Anglais de pêcher sur les côtes. Ne pouvant espérer de secours du
+dehors, il fit alliance avec les corsaires, qui firent de la Hève leur
+lieu de refuge. Les affaires y prirent aussitôt un grand accroissement,
+et l'argent y afflua de toutes parts; ce qui lui permit de récompenser
+les Indiens qui faisaient des courses dans la Nouvelle-Angleterre, pour
+venger les dégâts que les vaisseaux de celle-ci commettaient à leur tour
+sur les côtes acadiennes.
+
+En 1704 le gouvernement de Boston, voulant user de représailles pour le
+massacre de Deerfield, chargea le colonel Church d'attaquer l'Acadie.
+Cet officier que le récit des ravages des Français avait rempli
+d'indignation, quoique déjà avancé en âge était venu à cheval de 70
+milles, pour offrir ses services au gouverneur, M. Dudley. Il mit à la
+voile avec trois vaisseaux de guerre, dont un de 48 canons, 14
+transports et 36 berges, portant 550 soldats. Il commença d'abord par
+tomber sur les établissemens des rivières Penobscot et Passamaquoddy,
+mettant tout à feu et à sang. Il cingla ensuite vers Port-Royal dont il
+fut repoussé par une poignée d'hommes. Il chercha après cela à
+surprendre les Mines et échoua également. Il dirigea alors sa course
+vers la rivière d'Ipiguit où il continua ses dévastations. Delà il se
+jeta sur Beaubassin; mais les habitans, prévenus de son approche,
+l'empêchèrent de faire beaucoup de mal. Cette expédition qui l'occupa
+tout l'été, ne lui produisit pas d'autre avantage qu'une cinquantaine de
+prisonniers de tout âge et de tout sexe. En effet que pouvait-il y avoir
+à piller chez les pauvres Acadiens? Mais il avait dévoilé la faiblesse
+de cette colonie. La facilité avec laquelle ses côtes avaient été
+insultées, engagea les Anglais à en tenter la conquête trois ans après.
+Mille hommes furent levés dans le New-Hampshire, le Massachusetts et
+Rhode-Island, et le 17 mai 1707, deux régimens sous les ordres du
+colonel March, arrivèrent à Port-Royal sur 23 transports convoyés par
+deux vaisseaux de guerre.
+
+M. de Subercase y avait succédé à M. de Brouillan mort l'année
+précédente. Cet officier arrivait de Terreneuve où il s'était distingué
+dans la guerre de cette île. L'ennemi avait fait ses préparatifs avec
+tant de secret et de diligence qu'il fut surpris en quelque sorte dans
+sa capitale, dont les murailles tombaient en ruines. Pour donner le
+temps de les réparer, il disputa le terrain pied à pied aux ennemis, qui
+avaient débarqué 1500 hommes du côté du fort et 500 du côté de la
+rivière. Après deux ou trois jours de tâtonnement ils investirent la
+place et ouvrirent la tranchée. Un détachement de 400 hommes qu'ils
+avaient fait pour tuer des bestiaux dans la campagne, fut abordé par le
+baron de St.-Castin à la tête d'un corps d'habitans et de Sauvages et
+mis en déroute. Le sixième jour du siége on aperçut beaucoup de
+mouvement dans la tranchée; ce qui fit soupçonner que les assiégeans
+formaient quelque dessein pour la nuit suivante. En effet, vers les 10
+heures du soir, un bruit sourd causé par des masses d'hommes en
+mouvement, annonça l'approche des colonnes d'attaque, le plus profond
+silence régnait dans la ville et sur les remparts. Dès qu'elles furent à
+portée, l'on ouvrit tout à coup sur elles un feu d'artillerie et de
+mousqueterie si bien nourri qu'elles reculèrent et cherchèrent un abri
+contre les balles dans les ravines voisines, dans lesquelles ces troupes
+restèrent tapies la journée du lendemain après s'y être retranchées. Le
+baron de St.-Castin et 60 Canadiens arrivés quelques heures avant les
+Anglais, furent d'un grand secours, et ce fut à eux, dit-on, que
+Port-Royal fut principalement redevable de sa conservation.
+
+Le surlendemain de l'assaut, l'ennemi leva le siége. L'on ne doutait
+point à Boston du succès de l'entreprise, et on y avait même fait
+d'avance des réjouissances publiques. La nouvelle de la retraite de
+l'armée y causa la plus vive indignation; et le colonel March qui était
+resté avec la flotte à Kaskébé, n'osant paraître devant ses concitoyens,
+reçut ordre de ne laisser débarquer personne et d'attendre des
+directions ultérieures. Il fut résolu de venger cet échec sur le champ.
+Trois vaisseaux et 5 à 600 hommes furent ajoutés à l'escadre de March,
+et, ainsi renforcé, dès le 28 août il reparut devant Port-Royal. La
+surprise et la consternation y furent au comble parmi les habitans, qui
+regardèrent comme une témérité de vouloir se défendre contre des forces
+si supérieures. M. de Subercase seul ne désespéra point; et son
+assurance releva le courage des troupes; après le premier moment de
+torpeur passé, chacun ne songea plus qu'à remplir fidèlement son devoir.
+Les ennemis attendirent au lendemain pour opérer leur débarquement; et
+c'est ce qui sauva la place, car on eut le temps d'appeler les hommes de
+la campagne.
+
+Les Anglais descendirent à terre du côté de la rivière opposé à la
+ville, et s'y fortifièrent. Des partis que M. de Subercase y avait
+détachés pour les surveiller, les empêchèrent de s'éloigner de leur camp
+que les bombes les obligèrent bientôt d'évacuer. Dans une marche ils
+tombèrent au nombre de 14 à 1500 dans une ambuscade que leur avait
+tendue le baron de St.-Castin avec 150 hommes, et qui détermina leur
+retraite vers le second camp retranché qu'ils avaient formé. Le corps du
+chef des Abénaquis fut porté à 420 hommes, dont le gouverneur prit
+lui-même le commandement, pour charger l'ennemi dès qu'il voudrait
+s'embarquer, dessein que paraissait indiquer le mouvement des chaloupes
+de la flotte. Mais un des officiers, M. de Laboularderie, brûlant de
+combattre, commença prématurément l'attaque avec 80 hommes environ. Il
+emporta d'assaut un premier retranchement. Animé par ce succès, il sauta
+dans le second, où il fut blessé de deux coups de sabre. Le combat ainsi
+engagé il fallut le continuer. MM. de St.-Castin et Saillant arrivèrent
+pour soutenir Laboularderie. L'on se battit corps à corps, à coup de
+hache et de crosse de fusil. L'ennemi fut repoussé plus de cinq cents
+verges vers ses embarcations. Honteux de fuir devant si peu de monde, il
+revint sur ses pas; mais le détachement de Laboularderie le chargea de
+nouveau avec tant de vigueur qu'il le força de se rembarquer
+précipitamment.
+
+Le jour même une partie de la flotte leva l'ancre et le lendemain le
+reste s'éloigna. Les Anglais avaient éprouvé de grandes pertes tant par
+les combats que par les maladies. Le mauvais succès de cette expédition
+dispendieuse, dont ils attendaient les plus grands résultats, causa un
+mécontentement général dans tout le Massachusetts; elle augmenta
+beaucoup la dette publique et blessa l'amour propre national. La perte
+des Français dans les deux siéges fut de très peu de chose.
+
+Cependant tandis que l'Acadie et la Nouvelle-Angleterre voyaient les
+bayonnettes et la hache de guerre se promener sanglantes et hautes sur
+leur territoire à la clarté des incendies, les régions de Terreneuve
+étaient en proie aux mêmes calamités.
+
+A la première rupture de la paix, les Anglais avaient fait comme en
+Acadie des dégâts considérables sur les côtes de la partie française de
+l'île. Ce ne fut qu'en 1703 que l'on pût commencer à y prendre sa
+revanche. D'abord l'on attaqua et l'on prit d'assaut en plein jour le
+Forillon, poste assez important où quelques navires furent incendiés.
+Dans l'hiver on continua les ravages, et l'on fit subir de grandes
+pertes au commerce de l'ennemi; mais ce n'était là que les préludes
+d'attaques plus sérieuses. M. de Subercase qui y avait remplacé M. de
+Brouillan, passé au gouvernement de l'Acadie, avait repris, avec
+l'agrément de la cour, le plan de M. d'Iberville de mettre toute l'île
+sous la domination française; et pour lui en faciliter l'exécution, le
+roi lui avait permis de prendre cent Canadiens et douze officiers
+commandés par M. de Beaucourt, qui débarquèrent à Terreneuve dans
+l'automne. Il se trouva à la tête de 450 hommes, soldats, Canadiens,
+flibustiers et Sauvages, tous gens déterminés et accoutumés à faire des
+marches d'hiver. Il se mit en campagne le 15 février 1705, et se dirigea
+vers St.-Jean. Le 26, cette troupe intrépide était à Rebou, à quelques
+lieues de cette ville, ayant traversé quatre rivières rapides au milieu
+des glaces qu'elles charriaient, et souffert cruellement du froid. Les
+habitans, effrayés en voyant paraître des guerriers que les obstacles
+avaient rendus plus farouches, tombèrent à genoux dans la neige devant
+eux et demandèrent quartier. Après avoir pris deux jours de repos à
+Rebou, M. de Subercase se remit en chemin; mais cette halte, nécessitée
+par les fatigues de la marche, avait donné le temps à St.-Jean de
+recevoir des nouvelles de son approche; de sorte que quand il se
+présenta devant la ville, elle s'était mise en état de défense.
+Néanmoins il ordonna l'attaque; elle fut faite avec vigueur; mais les
+deux forts qui la protégeaient se défendirent avec tant de courage et
+firent un feu si vif de mortier et de canon, que l'on fut obligé de se
+retirer; mais ce ne fut qu'après avoir mis le feu à la ville[54]. Les
+français se rejetèrent sur la campagne qu'ils ravagèrent au loin. En
+revenant ils brûlèrent le bourg du Forillon, épargné l'année précédente.
+Montigny avec une partie des Canadiens et des Sauvages réduisit tous les
+établissemens de la côte en cendre, et la terreur était si grande parmi
+les pauvres habitans, qu'il n'avait que la peine de recueillir les
+prisonniers. Il ne resta plus aux Anglais à Terreneuve que l'île de la
+Carbonnière et les forts de St.-Jean, que l'on n'avait pu prendre. Cette
+irruption néanmoins n'avait été qu'un orage. Le calme revenu, les flots
+débordés se retirèrent, on enleva les débris qu'ils avaient faits, et
+tout rentra dans l'ordre accoutumé.
+
+[Note 54: _American Annals_: Humphrey.]
+
+Mais trois ans étaient à peine écoulés depuis l'expédition de M. de
+Subercase, que M. de St.-Ovide, lieutenant de Plaisance, dont M. de
+Costa Bella était alors gouverneur, proposa à ce dernier de faire une
+nouvelle tentative sur St.-Jean, entrepôt général des Anglais dans
+l'île, offrant de l'entreprendre à ses dépens. Il rassembla environ 170
+hommes parmi lesquels il y avait des Canadiens et des soldats, et
+s'étant mis en marche sur la neige le 14 décembre, il arriva dans la
+nuit du 1er janvier 1709 à quelque distance de St.-Jean qu'il alla
+reconnaître à la faveur de la clarté de la lune. Après cet examen, il
+fit ses préparatifs pour donner l'assaut, et l'on se remit en marche en
+s'excitant les uns les autres. On fut près d'échouer par la trahison des
+guides. M. de St.-Ovide qui était en tête fut découvert à trois cents
+pas des premières palissades, d'où on lui tira des coups de fusil; il
+continua cependant toujours d'avancer, et pénétra ainsi jusqu'à un
+chemin couvert qu'on avait oublié de fermer; on s'y précipita aux cris
+de vive le roi! L'on traversa le fossé malgré le feu de deux forts qui
+blessa dix hommes. On planta deux échelles contre les remparts qui
+avaient vingt pieds de haut; St.-Ovide monta le premier suivi de six
+hommes dont trois furent grièvement blessés derrière lui. Au même
+instant, une autre colonne atteignait aussi le sommet du rempart sur un
+autre point, et s'élançait dans la place conduite par MM. Despensens,
+Renaud, du Plessis, la Chesnaye, d'Argenteuil, d'Aillebout et Johannis,
+tous Canadiens. L'on s'empara du corps de garde et de la maison du
+gouverneur, qui fut fait prisonnier après avoir reçu trois blessures. Le
+pont-levis fut baissé et le reste des assaillans entra. Ce n'est
+qu'alors que l'ennemi déposa les armes.
+
+Ainsi en moins d'une demi-heure, l'on prit deux forts qui auraient pu
+arrêter une armée entière; car ils étaient armés de 48 canons et
+mortiers, et défendus par plus de quatre-vingts soldats et huit cents
+miliciens bien retranchés[55], mais la porte souterraine par où ceux-ci
+devaient passer, se trouva si bien fermée qu'on ne put l'enfoncer assez
+vite. Il restait un troisième fort à l'entrée du port, gardé par une
+compagnie de soldats et muni de vivres pour plusieurs mois, de canons,
+de mortiers et de casemates à l'épreuve des bombes; il se rendit
+néanmoins au bout de 24 heures.
+
+[Note 55: _Lettres du major Lloyd datées octobre et novembre_ 1708,
+c'est-à-dire deux ou trois mois avant le siége et consignées dans un
+registre manuscrit qui a appartenu à M. Pawnall, et qui se trouve
+maintenant dans les archives provinciales. Ce régistre est composé
+principalement d'extraits des procès verbaux du _Board of Colonies and
+plantations_. On y lit ce qui suit sur la situation de St.-Jean
+alors.--«The garrison was in as good a condition as he desired; the
+company (80 men besides the officers) was complete; there were near 800
+of the inhabitants under the covert of the fort; and all things were in
+as good posture, etc. Captain Moody and others say that there were 48
+pieces of cannon, mortars etc, and a great quantity of ammunition of
+war».]
+
+M. de St. Ovide écrivit immédiatement en France et au gouverneur, M. de
+Costa Bella, pour annoncer sa conquête, mais ce procédé mécontenta ce
+dernier qui fut blessé de ce que son lieutenant eût écrit directement à
+la cour en même temps qu'à lui-même; il l'en blâma, et lui envoya une
+frégate pour transporter les munitions de guerre, les prisonniers et
+l'artillerie de St.-Jean à Plaisance, et il lui enjoignit de s'embarquer
+lui-même pour revenir, après avoir détruit les fortifications. Le roi
+qui avait d'abord approuvé la détermination de M. de Costa Bella
+partagea ensuite le sentiment de St.-Ovide, qui voulait que l'on gardât
+St.-Jean, mais il était trop tard.
+
+L'île de Carbonnière était le seul poste ennemi qu'on n'eût pas encore
+enlevé à Terreneuve. M. de Costa Bella ne recevant point de France les
+secours qu'on lui avait promis pour en faire la conquête, organisa
+l'année suivante deux détachemens, qui se mirent en marche l'un par
+terre et l'autre dans trois chaloupes, le tout sous les ordres d'un
+habitant de Plaisance, nommé Gaspard Bertrand. Ils arrivèrent à la baie
+de la Trinité dans le voisinage de la Carbonnière sans avoir été
+découverts. Ils y trouvèrent une frégate de 30 pièces de canon et de
+cent trente hommes d'équipage, appelée _The Valor_ qui avait convoyé une
+flotte de vaisseaux marchands. Bertrand en la voyant ne put étouffer son
+désir de corsaire, il résolut d'en tenter l'abordage; trois chaloupes,
+portant chacune vingt-cinq hommes, s'y dirigèrent rapidement à force de
+rames en plein jour. Bertrand le premier sauta sur le pont. Dans un
+instant le capitaine anglais fut tué, tous les officiers furent mis hors
+de combat et l'équipage rejeté entre les deux ponts, où il se défendit
+avec beaucoup de courage. C'est alors que fut tué l'intrépide Bertrand;
+sa mort fit chanceler sa bande; mais un de ses lieutenans prit sa place
+et l'on se rendit maître enfin du vaisseau. Au même instant deux
+corsaires, l'un de 22 canons et l'autre de 18, ayant été informés de ce
+qui se passait, arrivèrent à pleines voiles, et chacun prenant un côté
+ils se mirent à canonner la frégate que les Français venaient de
+prendre. Mais les vainqueurs refusèrent de commencer un second combat,
+et leur chef fut obligé de faire couper les câbles et de profiter du
+vent pour sortir de la baie; ce qu'il fit sans être poursuivi.
+
+Cependant le détachement venu par terre voyant cela, se jeta sur les
+habitations, les pilla et retourna à Plaisance chargé de butin. L'île de
+la Carbonnière, protégée par sa situation reculée, fut sauvée une fois
+encore.
+
+Ainsi les Français se promenaient en vainqueurs d'un bout à l'autre de
+l'île, depuis presque le commencement de la guerre; mais la petitesse de
+leur nombre les empêchait de garder le pays conquis. Il ne leur restait
+que la gloire d'avoir déployé un courage admirable et empêché peut-être
+l'ennemi de venir les attaquer chez eux. Il n'est guère permis de douter
+que si la France avait été maîtresse des mers, toute l'île ne fût passée
+sous sa domination; mais l'on verra que tant d'actes de valeur et tant
+d'effusion de sang devinrent inutiles, et que le sort des colons de
+Terreneuve se décidait sur un autre champ de bataille, où la fortune
+devenue contraire se plaisait à accabler la France.
+
+Cependant les colonies anglo-américaines se sentaient humiliées des
+échecs répétés qu'elles avaient déjà éprouvés dans cette guerre, et du
+rôle qu'elles y jouaient. Terreneuve dévastée, le Massachusetts toujours
+repoussé de l'Acadie, la Nouvelle-York et les provinces centrales
+cernées par les Canadiens et leurs nombreux alliés et n'osant remuer de
+peur d'exciter l'ardeur guerrière de tant de peuples, c'était là une
+situation qui blessait leur intérêt et leur orgueil, et elles désiraient
+vivement en sortir. La conquête de toute la Nouvelle-France était à
+leurs yeux l'unique moyen d'en prévenir pour jamais le retour, et de
+parvenir à cette supériorité qui leur assurerait tous les avantages de
+l'Amérique et de la paix; elles ne cessaient point de faire des
+représentations à la métropole dans ce sens. L'assemblée de la
+Nouvelle-York présenta une adresse à la reine Anne en 1709 dans laquelle
+on trouve ces mots: «Nous ne pouvons penser sans les plus grandes
+appréhensions au danger qui menacera avec le temps les sujets de sa
+Majesté dans cette contrée; car si les Français, après s'être attaché
+graduellement les nombreuses nations indigènes qui les habitent,
+tombaient sur les colonies de votre Majesté, il serait presqu'impossible
+à toutes les forces que la Grande-Bretagne pourrait y envoyer, de les
+vaincre ou de les réduire». Le moment paraissait propice d'enlever à la
+France ses possessions d'outre-mer; après une suite de revers inouïs,
+elle était tombée dans un état complet de prostration; ses ressources
+étaient épuisées, son crédit était anéanti, le rigoureux hiver de 1709
+achevait de désespérer la nation, en proie déjà à la famine.
+L'Angleterre profita de ce moment pour se rendre aux voeux de ses
+colonies et tenter la conquête du Canada; et pendant que Louis XIV
+sollicitait la paix avec de vives instances, elle donnait des ordres
+pour s'assurer d'une des dépouilles du grand roi.
+
+Le colonel Vetch paraît avoir été le premier auteur de cette nouvelle
+entreprise. Quelques années auparavant (1705), le gouverneur du
+Massachusetts, M. Dudley, l'avait envoyé avec M. Livingston à Québec,
+pour régler l'échange des prisonniers et pour proposer à M. de Vaudreuil
+un traité entre la Nouvelle-Angleterre et la Nouvelle-France. Celui-ci
+crut que le gouverneur du Massachusetts ne voulait que gagner du temps.
+Cependant il lui répondit en lui transmettant un autre projet de traité
+de neutralité et de commerce qui ne fut pas accueilli sans doute, car
+ces ouvertures ne furent pas poussées plus loin. Au reste le projet même
+de M. de Vaudreuil ne fut pas goûté par la cour, qui voulait qu'il ne
+donnât lieu à aucun négoce entre les colons des deux nations, et qu'il
+fût général à toutes les colonies en Amérique (Documens de Paris).
+Peut-être, si les deux parties avaient eu plus de confiance l'une dans
+l'autre, ce projet tout humanitaire aurait-il pu s'exécuter, et dès lors
+bien des calamités et des malheurs auraient été prévenus. Quoi qu'il en
+soit, à la faveur de cette mission diplomatique plusieurs émissaires
+anglais s'étaient glissés dans la colonie, et avaient étudié ses forces
+et ses moyens de défense, ce qui attira des reproches au gouverneur
+canadien; Vetch lui-même sonda le St.-Laurent en remontant jusqu'à la
+capitale[56], et il proposa ensuite au ministère anglais le vieux projet
+de conquérir le Canada par une double attaque par mer et par terre; le
+succès ne lui paraissait pas douteux. En effet le pays, qui n'avait reçu
+aucun secours de France depuis le commencement des hostilités, était peu
+en état de résister. Cinq régimens de ligne auxquels devaient se joindre
+douze cents hommes du Massachusetts et du Rhode-Island, devaient opérer
+par le fleuve contre Québec, et deux mille miliciens et autant de
+Sauvages contre Montréal par le lac Champlain. Le colonel Schuyler
+venait aussi de réussir à rompre le traité qui existait entre les
+Français et la confédération, et à engager quatre des cinq cantons à
+entonner le chant de guerre et à prendre part à la campagne qui
+promettait d'être aussi profitable que glorieuse. Toutes les colonies
+anglaises s'y portèrent avec enthousiasme; «la joie, dit un de leurs
+historiens, animait la contenance de tout le monde; il n'y avait
+personne qui ne crût que la conquête du Canada ne fût achevée avant
+l'automne». On ne comptait pour rien les sacrifices, et c'est à cette
+occasion que le Connecticut, la Nouvelle-York et le Nouveau-Jersey, dont
+le trésor était vide, fabriquèrent pour la première fois du
+papier-monnaie.
+
+[Note 56: Smith: _History of New-York_]
+
+L'armée de terre se réunit sur les bords du lac Champlain dans le mois
+de juillet (1709), sous les ordres du gouverneur Nicholson; elle se mit
+aussitôt à construire des forts, des blockhaus, des magasins, et une
+grande quantité de bateaux et de canots pour le transport des troupes et
+du matériel sur le lac. Jamais le Canada n'avait encore vu de si grands
+déploiemens de forces pour sa conquête. En faisant l'énumération de
+leurs soldats et de leurs vaisseaux, les ennemis se croyaient capables
+de s'emparer non seulement de cette province, mais encore de l'Acadie et
+de Terreneuve (Hutchinson).
+
+Tandis que les Anglais étaient dans la joie et faisaient des rêves de
+triomphe, les Canadiens inquiets et silencieux se préparaient à faire
+tête à l'orage. Le marquis de Vaudreuil donnait des ordres pour armer
+Québec et pour que les troupes et les milices se tinssent prêtes à
+marcher au premier signal. Il monta lui-même à Montréal dans le mois de
+janvier, et envoya faire diverses reconnaissances vers le lac Champlain,
+afin d'être informé des mouvemens de l'ennemi. Une partie de l'été se
+passa ainsi dans l'attente des Anglais qui ne paraissaient pas.
+
+Cependant lord Sunderland, le secrétaire d'Etat, avait écrit à Boston de
+se tenir prêts, que les troupes de renfort étaient sur le point de
+s'embarquer pour l'Amérique. L'on s'était empressé de se rendre à ces
+ordres, croyant à tout instant de voir arriver la flotte de la
+métropole; mais elle n'arrivait pas. On se perdait en conjectures, le
+temps s'écoulait néanmoins, bientôt des murmures trahirent les craintes
+des colons, qui accusèrent l'Angleterre; les maladies éclatèrent dans
+l'armée campée sur le lac Champlain. Peu accoutumée à la discipline,
+elle se lassa bien vite de la contrainte et de la sujétion militaire.
+L'assemblée de la Nouvelle-York trouvant la saison trop avancée pour
+entrer en Canada, présenta une adresse au gouverneur, au commencement de
+l'automne, pour rappeler les milices dans leurs foyers. Peu de temps
+après, l'on apprit la prise du général Stanhope avec cinq mille Anglais
+à Brihuega, et la défaite de Stahremberg, le lendemain par le duc de
+Vendôme à Villa-Viciosa en Portugal. Ces revers inattendus avaient
+obligé la cour de Londres d'envoyer les troupes destinées contre Québec
+au secours des alliés dans la péninsule. Ainsi la victoire de
+Villa-Viciosa eut le double avantage de consolider le trône de Philippe
+V et de sauver le Canada.
+
+Ce qu'on rapporte de l'empoisonnement de l'armée de Nicholson par les
+Iroquois paraît dénué de tout fondement. Ni Smith, ni Hutchinson, ni
+aucun historien américain ne parlent de cette circonstance; et deux ans
+après, les guerriers de ces tribus se joignirent encore aux Anglais. Il
+est probable que l'astuce iroquoise a donné naissance à ce rapport dans
+un but politique. Ces barbares craignaient et haïssaient également leurs
+deux puissans voisins; mais ils étaient divisés à leur égard, ou plutôt
+ils voulaient ménager l'un et l'autre sans laisser percer leurs motifs.
+En conséquence une partie de la confédération, comme les Onnontagués,
+tenait pour les Français, et l'autre pour leurs ennemis. La même
+tactique fut adoptée l'année suivante. Dans l'hiver les Onnontagués et
+les Agniers envoyèrent une députation en Canada. L'on n'était pas en
+état de repousser avec dédain les excuses de ces belliqueux supplians.
+Le gouverneur tout en les menaçant de lâcher ses alliés contre eux,
+reçut leurs ambassadeurs de manière à les laisser partir satisfaits de
+leur accueil. Un échange de prisonniers entre le Canada et la
+Nouvelle-York fut à peu près tout le résultat de ces professions
+pacifiques.
+
+Tandis que les cantons voyageaient ainsi d'un camp à l'autre, faisant
+des assurances trompeuses aux deux partis, le colonel Nicholson était
+passé en Angleterre pour presser la métropole de reprendre son projet,
+ce que le cabinet de Windsor lui avait promis de faire au printemps.
+Mais il fut encore trompé, et pour des causes que l'on ne connaît pas;
+aucune flotte ne fut envoyée par la Grande-Bretagne. Le colonel
+Nicholson, qui était revenu de Londres avec une galiote à bombes et cinq
+frégates, dont quatre de 60 canons, portant un régiment anglais de
+marine, ayant vainement attendu jusqu'à l'automne les secours de
+l'Europe, se décida, de concert avec les gouvernemens coloniaux, à
+entreprendre seul la conquête de l'Acadie[57]. Il fut en conséquence
+rejoint par 30 vaisseaux ou transports, et quatre ou cinq bataillons de
+troupes provinciales formant 3400 hommes sans compter les officiers et
+les matelots. Il fit voile le 18 septembre de Boston, et arriva devant
+Port-Royal six jours après. Les Anglais débarquèrent sans rencontrer
+d'opposition.
+
+[Note 57: Quelques auteurs disent qu'il devait faire cette conquête
+seul, et qu'ensuite les forces de la Grande-Bretagne seraient envoyées
+pour prendre Québec.]
+
+M. de Subercase n'avait pu trouver, comme on l'a déjà dit, d'autre
+moyen, pour se maintenir à Port-Royal, que de s'allier avec les
+flibustiers, qui éloignaient l'ennemi par leurs courses, entretenaient
+l'abondance dans la ville et lui fournissaient de quoi faire de riches
+présens aux Indiens. Mais ces corsaires l'abandonnèrent au moment où il
+avait le plus besoin de leurs secours. Il voyait depuis longtemps
+l'orage qui se formait contre lui. Deux fois il avait repoussé l'ennemi
+avec une poignée de braves; mais depuis cette époque glorieuse pour sa
+réputation, un changement inexplicable s'était opéré en lui. On aurait
+dit qu'il désirait maintenant, comme pour se venger de l'oubli dans
+lequel on l'avait laissé, la perte de l'Acadie. Il avait reçu quelques
+recrues de France et des secours de Québec, peu considérables il est
+vrai, mais qui auraient pu lui être très utiles; il les renvoya au
+moment du plus grand péril, n'ayant pu s'accorder avec leurs officiers,
+qui firent de grandes plaintes contre lui. La retraite de ces renforts,
+la mauvaise disposition des habitans à son égard, son inaction lors de
+l'apparition de l'ennemi, tout cela coïncidant avec le départ des
+flibustiers, s'est tourné en preuve contre ce gouverneur; et, malgré sa
+justification auprès de ses supérieurs, il n'a jamais pu reconquérir la
+confiance de ses compatriotes, dont plusieurs n'ont point cessé de le
+regarder comme un traître.
+
+Quoiqu'il en soit, il n'avait pas deux cents hommes de garnison, lorsque
+le colonel Nicholson arriva devant Port-Royal avec des forces dont
+l'immense disproportion était un hommage éclatant rendu à ses talens et
+à sa bravoure. Il se laissa bombarder au milieu des murmures et de la
+désertion de ses gens jusqu'au 2 octobre, qu'il capitula. La garnison,
+épuisée de faim, sortit de la ville au nombre de 156 soldats avec les
+honneurs de la guerre. Nicholson, voyant défiler ce petit nombre
+d'hommes au visage pâle et amaigri, et que la disette lui aurait livrés
+à discrétion, regretta de s'être trop pressé de signer la capitulation:
+dès le lendemain il fut obligé de leur faire distribuer des vivres. Les
+soldats et les habitans, au nombre de 481, furent transportés à la
+Rochelle. M. de Subercase, ne pouvant emporter les mortiers et les
+canons réservés par un article du traité, les vendit aux Anglais 7499
+livres, pour payer les dettes qu'il avait contractées au nom de son
+gouvernement. L'histoire doit dire, en justification de ce gouverneur,
+qu'il semble vraiment impossible qu'avec moins de 200 soldats minés par
+une longue famine, il pût, même s'il eût gardé les secours qu'on lui
+avait envoyés, lutter heureusement contre une flotte de 36 voiles et 4
+mille hommes de débarquement. Le sort de l'Acadie était inévitable.
+
+Les vainqueurs changèrent le nom de Port-Royal en celui d'Annapolis, en
+l'honneur de la reine Anne. Cette ville pouvait avoir alors une
+demi-lieue d'étendue en tout sens; mais les maisons, très-éloignées les
+unes des autres, n'étaient que de mauvaises huttes avec des cheminées en
+terre; l'église ressemblait plus à une grange qu'à un temple[58]. Telle
+était la capitale de l'Acadie, titre qu'Halifax, alors simple pêcherie
+connue sous le nom de Chibouctou, lui a dérobé depuis. Il y avait encore
+deux établissemens dans cette province, les Mines et Beaubassin. Il
+sortait beaucoup de blé du premier, situé au milieu d'un sol
+très-fertile et défendu contre la mer par des digues que l'industrie
+avait élevées à force de travaux.
+
+[Note 58: Etat de l'Acadie en 1710 tel que décrit par un Français à un
+Jésuite: _The travels of several missionaries of the society of Jesus,
+etc._]
+
+L'expédition de l'Acadie coûta £23,000 à la Nouvelle-Angleterre, que le
+parlement impérial lui remboursa. Le colonel Vetch fut nommé gouverneur
+du pays et laissé à Port-Royal avec 450 hommes. Cependant il n'était
+question dans le traité que du fort lui-même et du territoire qui était
+à la portée de son canon; M. Nicholson prétendit qu'il embrassait toute
+la province, M. de Subercase, Port-Royal seulement. L'un et l'autre
+envoyèrent des députés au marquis de Vaudreuil. Le député anglais, le
+colonel Livingston, se plaignit en outre à ce gouverneur des cruautés
+qu'exerçaient les alliés des Français, et le menaça, s'ils continuaient
+leurs hostilités contre les sujets de l'Angleterre, de faire exécuter
+les principaux habitans de l'Acadie. Le marquis de Vaudreuil répondit
+qu'il n'était pas responsable des actes des Indiens; que les Anglais ne
+devaient imputer la guerre qu'à ceux qui avaient refusé la neutralité
+entre les deux couronnes[59], et que s'ils mettaient leur menace à
+exécution, il userait de représailles sur les prisonniers qu'il avait en
+sa possession. MM. Rouville et Dupuy furent chargés de porter cette
+réponse à Boston, avec ordre d'observer le pays, dans le cas où il
+serait nécessaire d'y porter la guerre. Il nomma en même temps le baron
+de St.-Castin son lieutenant en Acadie, avec mission d'y maintenir le
+reste des habitans dans l'obéissance à la France; ce qui indique qu'il
+considérait que la capitulation n'embrassait que Port-Royal. Au reste le
+traité d'Utrecht devait mettre fin à cette contestation. Il fit dire
+l'hiver suivant aux missionnaires de redoubler de zèle pour conserver
+l'attachement des Sauvages et des Acadiens. La conduite sévère et
+tyrannique du colonel Vetch, en les irritant, ne faisait que seconder
+cette politique. L'infatigable St.-Castin continuait les hostilités de
+son fort de Pentagoët. Un détachement de 40 Indiens qu'il avait envoyé
+en course, tailla en pièces un corps d'Anglais beaucoup plus nombreux
+que lui, et qui avait été chargé de brûler dans la campagne les maisons
+de ceux qui refusaient de se soumettre aux vainqueurs de Port-Royal.
+Cette bande, ayant été rejointe par plusieurs Canadiens et Français,
+alla investir Port-Royal même, dont la garnison était très affaiblie par
+les maladies[60]. A cette nouvelle le marquis d'Alognies, commandant des
+troupes à Québec, reçut ordre de partir sur le champ avec 12 officiers
+et 200 hommes choisis; mais l'arrivée de l'amiral Walker et d'une flotte
+anglaise dans le fleuve St.-Laurent, fit contremander ce détachement,
+qui aurait probablement remis Port-Royal sous la domination
+française[61].
+
+[Note 59: D'où l'on doit conclure que c'est la Nouvelle-Angleterre qui a
+refusé le traité de neutralité et de commerce entre les deux colonies,
+proposé par M. de Vaudreuil: voir plus haut.]
+
+[Note 60: D'après le rapport des déserteurs plus des deux tiers étaient
+morts ou désertés. Voir la dépêche (traduction) interceptée de M.
+l'Hermite à M. de Pontchartrain du 22 juillet 1711, dans l'Appendice du
+Journal de l'expédition de l'amiral Walker.]
+
+[Note 61: Ibid.]
+
+La plus grande partie des Acadiens se soumit alors au joug des Anglais,
+qui, suivant leur usage, envoyèrent des troupes pour incendier les
+habitations de ceux qui tenaient encore pour la France. Un de ces
+partis, composé d'une soixantaine de soldats, fut encore surpris par les
+Sauvages; tout fut tué ou pris, il n'échappa qu'un seul homme. Le
+théâtre de ce combat se nomme aujourd'hui l'Anse du Sang. Ce succès fit
+prendre de nouveau les armes à 500 Acadiens, qui, avec tous les Sauvages
+qu'ils purent rencontrer, se tinrent prêts à reprendre Port-Royal dès
+que le gouverneur de Plaisance leur aurait envoyé, pour les commander,
+M. l'Hermite dans l'habileté et le courage duquel ils avaient la plus
+grande confiance. Mais ce gouverneur les ayant fait informer qu'il avait
+besoin de tout son monde, et qu'il était incapable de laisser aller un
+seul officier, ils abandonnèrent leur entreprise et se dispersèrent. La
+perte de l'Acadie fut très sensible à la France, malgré son état
+d'abaissement. M. de Pontchartrain, ministre de la marine, écrivit à M.
+de Beauharnais, intendant de la Rochelle et de Rochefort: «Je vous ai
+fait assez connaître combien il est important de reprendre ce poste
+(Port-Royal), avant que les ennemis y soient solidement établis. La
+conservation de toute l'Amérique septentrionale et le commerce des
+pêches le demandent également: ce sont deux objets qui me touchent
+vivement, et je ne puis trop les exciter (le gouverneur général et
+l'intendant de la N.-France) à les envisager avec les mêmes yeux». Le
+ministre aurait voulu que M. de Vaudreuil se chargeât de reprendre
+Port-Royal avec les milices canadiennes et le peu de troupes dont il
+pouvait disposer; celui-ci de son côté demandait seulement deux
+vaisseaux avec ce qu'ils pourraient porter d'hommes et de munitions.
+Tout faible qu'était ce secours, il ne fut pas possible de le lui
+envoyer. M. de Vaudreuil cependant, qui sentait toute l'importance de
+Port-Royal, allait y détacher, comme on vient de le dire, le marquis
+d'Alognies, lorsque l'arrivée de l'amiral Walker dans le fleuve, fit
+donner un contre-ordre. En vain M. de Pontchartrain voulut-il former en
+France une société de marchands assez puissante pour remettre l'Acadie
+sous la domination du roi, et y former des établissemens solides,
+personne ne goûta une entreprise dont les avantages ne paraissaient
+certains que pour l'Etat. Alors les habitans de cette province,
+abandonnés à eux-mêmes et sans espérance de secours, n'eurent plus
+d'autre alternative que de se soumettre entièrement, afin de sauver des
+récoltes qui constituaient toute leur subsistance pour l'année; mais ces
+fidèles et malheureux Acadiens, si dignes d'un meilleur sort, firent
+dire secrètement à M. de Vaudreuil que le roi n'aurait jamais de sujets
+plus dévoués qu'eux, paroles qui auraient dû soulever la France d'une
+extrémité jusqu'à l'autre pour la défense de ce noble esprit de
+nationalité qui fait la véritable grandeur des peuples.
+
+Après la prise de Port-Royal, le colonel Nicholson était retourné à
+Londres pour la deux ou troisième fois, toujours pour solliciter la
+métropole d'entreprendre la conquête du Canada, qui était le grand
+boulevard des Français dans l'Amérique continentale. Le colonel Schuyler
+y avait été envoyé l'année précédente, par la Nouvelle-York, dans la
+même vue de représenter au gouvernement la nécessité absolue de faire
+cette conquête. Cinq chefs iroquois l'accompagnaient. Dans un discours
+prononcé devant la reine Anne, ils l'assurèrent de leur fidélité, et
+demandèrent son secours pour subjuguer leur ennemi commun, le Français.
+La Grande-Bretagne pensa qu'il ne serait pas prudent de se refuser à une
+entreprise demandée avec tant d'ardeur et tant de persistance;
+prévoyait-elle alors que les Français, priés à leur tour par eux,
+aideraient ces supplians importuns à la chasser plus tard, elle aussi,
+du Nouveau-Monde? M. St.-John, depuis vicomte de Bolingbroke, homme qui
+avait plus d'imagination que d'esprit, plus de brillant que de solide,
+était alors ministre. Non seulement il promit des forces suffisantes
+pour faire la conquête du Canada, mais il s'intéressa à cette entreprise
+comme s'il en avait été le premier auteur; il se vantait d'en avoir
+formé le plan; des préparatifs proportionnés à la grandeur du projet
+furent ordonnés, et le chevalier Hovenden Walker arriva à Boston le 25
+juin (1711) avec une flotte portant un bataillon de soldats de marine et
+sept régimens de vétérans tirés de l'armée du duc de Marlborough, sous
+les ordres du général Hill, frère de madame Masham, qui avait remplacé
+la duchesse de Marlborough comme favorite de la reine Anne. Lorsque M.
+St.-John apprit l'arrivée de la flotte à Boston, il écrivit avec
+triomphe au duc d'Orrery: «vous pouvez être assuré que nous sommes
+maîtres à l'heure qu'il est de toute l'Amérique septentrionale.» La
+nouvelle de cette arrivée attendue depuis si long temps et avec tant
+d'impatience, se répandit rapidement dans toutes les colonies anglaises,
+où elle fut reçue avec des transports d'ivresse; l'assemblée de la
+Nouvelle-York vota une adresse de remercîment à la reine, et envoya une
+députation pour féliciter le colonel Nicholson sur le succès de sa
+mission. Elles mirent dans un mois deux armées sur pied, complètement
+équipées et approvisionnées[62].
+
+[Note 62: M. de Costa Bella avait, sur l'ordre de la cour, envoyé
+vainement M. de la Ronde à Boston pour tâcher de dissuader les habitans
+de fournir de nouveaux secours à la flotte anglaise destinée à agir
+contre le Canada. Il fallait que M. de Pontchartrain fût dans une grande
+ignorance des sentimens de ces habitans. _Lettre interceptée
+(traduction) de M. de Costa Bella à M. de Pontchartrain du_ 23 _juillet_
+1711, _laquelle se trouve dans l'Appendice de la défense de l'amiral
+Walker_.
+
+ Forces du Canada en 1709.
+
+
+Montréal 1200 hommes de 15 à 20 ans,
+Trois-Rivières 400 h.
+Québec 2200 h.
+Troupes 350 h.
+Matelots des navires 200 h.
+Sauvages 500 h.
+ ----
+ Total 4850.
+
+_Documens de Paris._]
+
+Deux régimens de troupes provinciales se joignirent aux réguliers du
+général Hill, ce qui porta son armée à 6463 fantassins munis d'un train
+considérable d'artillerie et de toutes sortes d'appareils de guerre. La
+flotte composée de 88 vaisseaux et transports[63], mit à la voile le 30
+juillet. Quelque temps après le colonel Nicholson s'avança à Albany avec
+quatre mille hommes et environ six cents Iroquois, afin de pénétrer en
+Canada par le lac Champlain; c'était le plan d'invasion de 1690. Rendu
+sur les bords du lac St.-Sacrement, il s'arrêta pour attendre l'arrivée
+de l'amiral Walker devant Québec. Ce pays semblait perdu sans ressource.
+Aux quinze ou seize mille soldats et matelots qui marchaient contre lui,
+il avait à peine cinq mille hommes capables de porter les armes à
+opposer; la providence le sauva.
+
+[Note 63: Voir la liste des vaisseaux de guerre dans l'Appendice du
+_Journal of the Canada Expedition_ par l'amiral Walker. Les Annales
+américaines se trompent en disant 68.]
+
+La prise de Port-Royal avait fait une sensation pénible et profonde en
+Canada, non pas à cause de la chute de ce poste, qui était réellement de
+peu de chose en lui-même; mais à cause de la faiblesse ou de l'apathie
+que montrait la France, et de la détermination où les colonies
+anglo-américaines paraissaient être de faire tous les sacrifices pour
+renverser sa puissance dans ce continent. Cependant lorsque les
+Canadiens virent, d'un côté, une flotte ennemie entrer dans leur fleuve,
+et, de l'autre, une armée s'avancer sur le lac Champlain, ils ne
+s'abandonnèrent pas à des pensées d'abattement; ils songèrent qu'ils
+avaient eux-mêmes envahi plus d'une fois le pays de ceux qui venaient
+les attaquer à leur tour, qu'ils les avaient vu fuir devant eux dans la
+Nouvelle-York et dans la Nouvelle-Angleterre, à Terreneuve et dans la
+baie d'Hudson. Leur ancienne énergie reprit son empire, et à la voix du
+gouverneur tout le monde courut aux armes.
+
+D'abord M. de Vaudreuil, pour en imposer aux Iroquois qui menaçaient la
+partie supérieure du pays, manda les Indiens occidentaux, qui
+descendirent au nombre de quatre à cinq cents avec MM. de St.-Pierre et
+Tonti et quelques Canadiens. En même temps voulant toujours les ménager,
+il envoyait le baron de Longueuil et MM. Joncaire et la Chauvignerie
+dans les cantons pour y contrecarrer l'effet des intrigues de Schuyler
+et les engager à observer la neutralité. Les Iroquois ne purent cacher
+que la plus grande partie de la confédération penchait pour les Anglais,
+moins gagnée encore par les présens qu'ils en avaient reçus, que
+persuadée que le Canada ne pouvait humainement éviter d'être accablé
+sous les efforts de l'ennemi, en voyant les vastes préparatifs qui se
+faisaient de toutes parts.
+
+Cependant toute la population jusqu'aux femmes montrait en Canada la
+résolution d'opposer une vive résistance. L'on apprit de plusieurs
+sources à la fois le départ de la flotte anglaise de Boston. Le marquis
+de Vaudreuil donna un grand festin à Montréal à environ huit cents
+Sauvages alliés, qui levèrent la hache et entonnèrent le chant de guerre
+au nom d'Ononthio. Le gouverneur descendit ensuite à Québec, où il fut
+suivi parles Abénaquis qui s'étaient établis à St.-François et à
+Bécancourt, au commencement de la guerre, afin d'opposer une digue aux
+irruptions des Iroquois. Il trouva cette ville en état de soutenir un
+long siège. Il y avait plus de 100 pièces de canon en batterie. Les
+rives du fleuve au-dessous de Québec étaient si bien gardées, que
+l'ennemi n'aurait pu y opérer de débarquement dans les lieux habités
+sans livrer un combat dans une position désavantageuse. Chacun avait son
+poste marqué, où il devait se rendre à l'apparition de la flotte. On
+attendait l'ennemi avec anxiété, mais avec cette anxiété d'hommes qui
+ont résolu de faire leur devoir et qui savent que de leur courage dépend
+le salut de leur patrie. Enfin un habitant vint annoncer un soir du mois
+de septembre qu'il avait vu 90 ou 96 voiles dans le bas du fleuve.
+
+C'était l'amiral Walker qui remontait le St.-Laurent. Il s'avançait
+moins comme un capitaine qui entreprend une campagne difficile, que
+comme un conquérant qui n'a plus qu'à aviser au soin de ses glorieux
+trophées et des guerriers qui les lui ont fait obtenir. L'attaque de
+Québec n'était pour rien dans ses préoccupations; cette ville, suivant
+lui, ne songerait certainement pas à se défendre, lorsqu'elle le verrait
+paraître. Il n'était occupé que des moyens démettre dans ce climat
+rigoureux, sa flotte en hivernage dans le port de la ville conquise.
+Après avoir roulé plusieurs plans dans sa tête soucieuse, il s'arrêta à
+celui-ci; il ferait dégréer ses vaisseaux et débarquer tout ce qu'ils
+portaient, jusqu'à leurs mâts; ensuite il les ferait monter à sec sur le
+rivage, hors de l'atteinte des glaces, à l'aide de chameaux et autres
+puissans appareils; évidemment cet expédient paraissait infaillible,
+mais il était prématuré. L'inquiétude de l'amiral venait de ce qu'il
+croyait que le fleuve se congelait jusqu'au fond. L'on sait que le
+St.-Laurent a près de cent pieds de profondeur dans le port de Québec;
+mais on peut être physicien médiocre et excellent homme de mer.
+
+Les élémens vinrent le tirer rudement de ces préoccupations oiseuses. Un
+gros vent de sud-est s'éleva avec une brume épaisse qui enveloppa sa
+flotte et empêcha de rien voir; les pilotes ne purent plus se
+reconnaître. Un ancien navigateur canadien, retenu prisonnier à bord du
+vaisseau amiral, avertit de ne pas courir trop au nord. On refusa de
+l'écouter. On était dans la nuit du 22 août: le vent augmentait
+toujours. Deux heures après cet avertissement, l'on se trouva au milieu
+d'îles et de rescifs dans le danger le plus imminent, et personne ne
+s'en doutait. Un officier de l'armée de terre étant par hasard sur le
+pont de l'Edgar, aperçut tout-à-coup des brisans sur sa droite, il
+courut en informer l'amiral, qui ne voulut pas le croire, pensant que
+c'était l'effet de la peur. Le même officier redescendit une seconde
+fois, et le pria instamment de venir, que l'on voyait des écueils de
+tous côtés. «Sur ces importunités répétées, et entendant plus de bruit
+et de mouvement qu'à l'ordinaire, dit l'amiral, je passai ma robe de
+chambre et mes pantoufles, et je montai sur le pont. En effet, j'y
+trouvai tout le monde dans une frayeur et dans une confusion étrange».
+La direction des vaisseaux fut immédiatement changée; mais huit
+transports se brisèrent sur l'île aux oeufs, l'une des Sept-Iles, et
+près de neuf cents hommes périrent sur les dix-sept cents officiers et
+soldats qu'ils portaient. On reconnut ensuite parmi les noyés, rejetés
+sur la plage par les vagues, deux compagnies entières des gardes de la
+reine, et plusieurs familles écossaises qui venaient pour s'établir dans
+le pays. L'on trouva aussi parmi d'autres objets, un grand nombre
+d'exemplaires imprimés d'un manifeste adressé aux habitans du Canada, et
+que Charlevoix rapporte tout au long. Dans cette pièce singulière, le
+général Hill déclare les Canadiens sujets anglais en vertu de la
+découverte de l'Amérique septentrionale par Cabot, et que la France n'a
+possédé le pays qu'à titre de fief relevant de l'Angleterre!
+
+Après ce désastre, Walker retourna sur ses pas et alla jeter l'ancre
+dans la baie des Espagnols au Cap-Breton. Comme la traversée de Boston
+avait été extrêmement longue, et qu'il ne restait plus de vivres sur la
+flotte que pour dix semaines, il fut décidé à l'unanimité, dans un
+conseil de guerre, d'abandonner l'entreprise sur Québec, et sur
+Plaisance qui devait être attaqué ensuite, et de s'en retourner chacun
+dans son pays, savoir, les Américains à Boston et les Anglais en Europe.
+En conséquence de cette résolution, la flotte cingla vers Portsmouth, où
+pour comble de malheur le vaisseau amiral, l'Edgar, de 70 canons, sauta
+et entraîna dans sa destruction quatre cents hommes, outre un grand
+nombre de personnes qui étaient venues à bord pour visiter leurs amis.
+Ces malheurs ne s'arrêtèrent pas là; le Feversham de 36 carrons et 3
+transports qui suivaient la flotte, se perdirent aussi dans les parages
+du fleuve ou du golfe St.-Laurent[64].
+
+[Note 64: That the ministry, after my return to Britain, were sensible
+how desesperate the navigation was in those seas; and yet that they were
+as industrious to conceal it, appears not only by the author of the
+_Post-Man_ being found fault with for giving an account thereof in his
+paper, but also that the Gazette mentioned nothing of the loss of the
+Feversham and three store ships laden with provisions following us to
+Quebec; which accident may furnish matter for some not frivolous
+speculations. Introduction p. 24. L'amiral Walker de retour de sa
+malheureuse expédition, fut mis à la retraite et son nom fut biffé de la
+liste des officiers généraux de la marine.]
+
+La nouvelle de la retraite des Anglais ayant été apportée à Québec par
+des pêcheurs de Gaspé, le gouverneur renvoya M. de Ramsay à Montréal
+avec six cents hommes; il y monta lui-même bientôt après avec un pareil
+nombre de soldats, et forma avec le corps de troupes resté sous les
+ordres du baron de Longueuil pour garder le haut de la colonie, une
+armée de trois mille fusils. Il lui fit prendre position auprès de
+Chambly, afin de livrer bataille au colonel Nicholson s'il débouchait
+par le lac Champlain. Mais le commandant américain ayant appris les
+malheurs de la flotte, s'était hâté de décamper; et ses troupes
+découragées avaient repris, pour la seconde fois depuis deux ans, le
+chemin de leurs provinces sans avoir brûlé une cartouche. Alors les
+craintes du Canada passèrent dans les colonies anglaises; la frayeur
+s'empara aussitôt de leurs frontières; Albany fut dans la consternation;
+on s'empressa de faire réparer les forts avancés, et une partie de la
+milice resta sous les armes. Ainsi elles n'avaient fait tant de dépenses
+que pour se voir, à la fin de la guerre, accablées de dettes et réduites
+à défendre leurs propres foyers.
+
+Cependant tandis que l'Angleterre dirigeait son épée droit au coeur de
+la puissance française dans ce continent, sa politique avait armé contre
+elle, par le moyen des Iroquois, une nation brave, indomptable et
+féroce, les Outagamis, vulgairement nommés les Renards; ils habitaient à
+l'ouest du lac Michigan. Ils avaient promis de brûler le fort du
+Détroit, et de massacrer tous les Français qui se trouveraient dans ces
+contrées. Les Kikapous et les Mascontins étaient entrés dans le complot.
+M. Dubuisson, qui commandait au Détroit, sut ce complot d'un Outagami
+chrétien; il appela sur le champ les Hurons et les Outaouais ses alliés
+auprès de lui: «Nous voici autour de toi, dirent ces braves, tu nous as
+retirés du feu des Outagamis il y a douze lunes, nous venons exposer
+notre vie pour ton service; nous mourrons avec plaisir pour notre
+libérateur. La seule grâce que nous te demandons, c'est que tu prennes
+soin de nos femmes et de nos enfans si nous succombons, et que tu mettes
+un peu d'herbe sur nos corps afin qu'ils reposent en paix».
+
+Dubuisson marcha avec les Canadiens et ses alliés contre les Outagamis;
+il dut les assiéger dans leur fort; ils firent une défense désespérée,
+et n'ayant pu obtenir de capitulation, ils s'échappèrent pendant une
+nuit orageuse; mais on les atteignit à quatre lieues de là, et on en fit
+un carnage affreux; tous les prisonniers furent massacrés. La perte
+s'éleva du côté des vaincus à plus de deux mille personnes, tant hommes
+que femmes et enfans. On n'avait pas encore vu une pareille tuerie chez
+les Indiens. Ce résultat ôta tout espoir aux Anglais de s'élever au
+moins pour le moment dans l'Ouest sur les ruines de leurs rivaux. Il
+était d'une importance vitale de les empêcher de prendre pied dans cette
+partie du continent; car s'ils devenaient maîtres de ce point, la
+communication entre le Canada et la vallée du Mississipi se trouvait
+coupée, et ces deux vastes provinces tombaient d'elles-mêmes comme les
+branches d'un arbre qu'on sépare de leur tronc.
+
+Vers la même époque le gouverneur général fit rétablir le fort
+Michilimackinac abandonné depuis quelques années, et ajusta tous les
+sujets de mécontentement qui existaient entre les Français et les
+peuples septentrionaux et occidentaux, ou entre ces divers peuples
+eux-mêmes. Il savait profiter avec une rare intelligence des intérêts
+des uns et des autres pour paralyser les efforts des colonies anglaises
+qui travaillaient à les détacher de la France; et c'était plus avec des
+raisons qu'il faisait triompher sa politique, qu'avec les forces dont il
+pouvait disposer. Une seule imprudence aurait pu soulever la
+confédération iroquoise au commencement de la guerre. Par une attitude
+digne, il conserva le respect de tous les peuples indigènes; par son
+calme et sa prudence, il leur dissimula sa faiblesse.
+
+Un instant en 1712, le bruit se répandit que l'Angleterre armait encore
+une flotte pour assiéger Québec; cette nouvelle qui se trouva fausse, ne
+servit qu'à prouver le dévouement des habitans de cette capitale. Le
+commerce, toujours si généreux et si patriotique, avança cinquante mille
+écus au gouverneur pour augmenter les fortifications de la ville.
+C'était une somme très considérable pour le temps. Mais le sort des
+colonies françaises s'était décidé sur un autre champ de bataille. La
+guerre en Europe touchait à sa fin. Dès le commencement de 1711 un agent
+secret de Londres avait été envoyé à Paris. L'année suivante une
+suspension d'armes qui s'étendait aux colonies fut signée entre la
+France et l'Angleterre.
+
+Cette révolution dans les affaires avait été amenée d'abord par la
+disgrace de la favorite de la reine Anne, la duchesse de Marlborough qui
+entraîna les whigs dans sa chute; et ensuite par la mort de l'empereur
+Joseph II, qui eut pour successeur celui qui disputait le trône
+d'Espagne au duc d'Anjou. Les alliés furent peu portés après cet
+événement à combattre pour donner une nouvelle couronne à celui qui
+était déjà assez puissant avec celle de l'empire.
+
+Malgré la retraite des Anglais, le prince Eugène, qui commandait les
+Autrichiens, était encore supérieur de 20,000 hommes à l'armée
+française; et les conférences d'Utrecht ne rassuraient point la France
+épuisée et qui avait perdu tout espoir; elle n'osait plus croire au
+succès. Louis XIV, courbé vers la tombe et voyant périr presque toute sa
+famille en peu de temps, fit preuve en cette circonstance d'une grandeur
+d'âme qui l'élève beaucoup plus dans l'estime des hommes que la fierté
+qu'il déploya dans ses jours prospères[65]. Il annonça qu'en cas de
+nouveau malheur, il convoquerait toute la noblesse de son royaume, qu'il
+la conduirait à l'ennemi malgré son âge de soixante-et-quatorze ans, et
+qu'il périrait à la tête. Cette résolution n'était pas une menace vaine:
+on a vu ce que peut un peuple qui combat pour son existence, en France
+sous Charles VII et en 1793; en Allemagne, en 1813, et plusieurs fois en
+Amérique depuis 1775.
+
+[Note 65: Ce fut le sort de Louis XIV, de voir périr en France toute sa
+famille par des morts prématurées, sa femme à 45 ans, son fils unique à
+50; et un an après que nous eûmes perdu son fils, nous vîmes son petit
+fils le Dauphin, duc de Bourgogne, la Dauphine sa femme, leur fils aîné
+le duc de Bretagne, portés à Saint-Denis au même tombeau, au mois
+d'avril 1712; tandis que le dernier de leurs enfans, monté depuis sur le
+trône, était dans son berceau, aux portes de la mort. Le duc de Berri,
+frère du duc de Bourgogne, les suivit deux ans après; et sa fille, dans
+le même tems passa du berceau au cercueil.
+
+«Ce temps de désolation laissa dans les coeurs une impression si
+profonde, que, dans la minorité de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes
+qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant des larmes. Louis XIV
+dévorait sa douleur en public: il se laissa voir à l'ordinaire; mais en
+secret les ressentimens de tant de malheurs le pénétraient et lui
+donnaient des convulsions. Il éprouvait toutes ces pertes domestiques à
+la suite d'une guerre malheureuse, avant qu'il fût assuré de la paix, et
+dans un tems où la misère désolait le royaume. On ne le vit pas
+succomber un moment à ses afflictions.»
+
+Voltaire: _Siècle de Louis_ XIV.]
+
+Ce monarque aurait dû pour sa gloire mourir avec le siècle dans lequel
+il était né; le suivant devait être fatal à lui et à tous les siens. En
+effet, dès le début, cet âge est marqué par le naufrage de la gloire de
+ce prince, qui fut longtems le premier de la terre; et la fin est à
+jamais mémorable par la chute d'un trône qu'il avait entouré d'un
+pouvoir absolu, et par la mort violente ou la dispersion de toute sa
+famille.
+
+Les revers de la guerre de la succession d'Espagne et le traité
+d'Utrecht, ont précipité la chute de la puissance française en Amérique,
+quoique cette chute ait été produite par d'autres causes, comme on l'a
+dit plus d'une fois ailleurs.
+
+Par le traité fameux auquel nous venons de faire allusion, et qui fut
+signé le 11 avril 1713, Louis XIV céda à l'Angleterre la baie d'Hudson,
+l'île de Terreneuve et l'Acadie, c'est-à-dire tous les pays situés sur
+le littoral de la mer Atlantique, sur laquelle il ne resta plus à la
+France que l'embouchure du St.-Laurent et celle du Mississipi dans la
+baie du Mexique; elle se réserva seulement le droit de faire sécher le
+poisson sur une partie de l'île de Terreneuve. On peut juger, dit
+Raynal, combien ces sacrifices marquaient son abaissement, et combien il
+en dut coûter à sa fierté de céder trois possessions qui formaient avec
+le Canada, l'immense pays connu sous le nom glorieux de Nouvelle-France.
+
+Les historiens français nous ont laissé un tableau fidèle de cette
+époque célèbre, et des causes de la grandeur et des revers de Louis XIV.
+Pendant près de quarante ans, il avait dominé l'Europe conjurée après
+l'avoir vaincue dans trois guerres longues et sanglantes. Cette période
+avait été illustrée par de grands génies en tous genres, et par les plus
+grands capitaines que les modernes eussent encore vus.
+
+«L'Europe, dit un historien célèbre, s'était armée contre lui, et il
+avait résisté, il avait grandi encore. Alors il se laissa donner le nom
+de grand. Le duc de La Feuillade alla plus loin. Il entretint un
+luminaire devant sa statue, comme devant un autel. On croit lire
+l'histoire des empereurs romains.
+
+«La brillante littérature de cette époque n'est autre chose qu'un hymne
+à la royauté. La voix qui couvre les autres est celle de Bossuet. C'est
+ainsi que Bossuet lui-même, dans son discours sur _l'Histoire
+Universelle_, représente les rois d'Egypte loués par le prêtre dans les
+temples en présence des dieux. La première époque du grand règne, celle
+de Descartes, de Port-Royal, de Pascal et de Corneille, n'avait pas
+présenté cette unanimité; la littérature y était animée encore d'une
+verve plus rude et plus libre. Au moment où nous sommes parvenus,
+Molière vient de mourir en (1673), Racine a donné Phèdre (1677), La
+Fontaine publie les six derniers livres de ses Fables (1678), madame de
+Sévigné écrit ses Lettres, Bossuet médite la connaissance de Dieu et de
+soi-même, et prépare le discours sur l'Histoire Universelle (1681).
+L'abbé de Fénélon, jeune encore, simple directeur d'un couvent de
+filles, vit sous le patronage de Bossuet, qui le croit son disciple.
+Bossuet mène le choeur triomphal du grand siècle, en pleine sécurité du
+passé et de l'avenir, entre le jansénisme éclipsé et le quiétisme
+imminent, entre le sombre Pascal et le mystique Fénélon. Cependant le
+cartésianisme est poussé à ses conséquences les plus formidables;
+Mallebranche fait rentrer l'intelligence humaine en Dieu, et
+tout-à-l'heure dans cette Hollande protestante en lutte avec la France
+catholique, va s'ouvrir pour l'absorption commun du catholicisme, du
+protestantisme, de la liberté, de la morale de Dieu et du monde, le
+gouffre sans fond de Spinosa». La première dans le domaine de l'esprit,
+la France ouvrit aussi les portes du 18e siècle, comme la première dans
+celui du courage; elle allait couronner ses triomphes en faisant monter
+un de ses princes sur le trône d'Espagne. Mais elle n'avait plus pour
+diriger ses efforts qu'un vieux roi sur son déclin et une femme qu'il
+avait épousée pour dissiper la tristesse d'une vie dont il avait épuisé
+toutes les jouissances. Les hommes illustres qui l'avaient couverte de
+tant de gloire, n'existaient plus. Les esprits perspicaces voyaient avec
+inquiétude le pays entrer dans une nouvelle guerre. Louis XIV, devenu
+dévot sur ses vieux jours, vivait retiré, ne connaissait plus si bien
+les hommes; dans sa solitude les choses ne lui parurent plus sous leur
+véritable aspect. Madame de Maintenon n'avait point non plus le génie
+qu'il faut pour manier le sceptre d'un royaume tel que celui de France
+dans un temps d'orages. Et elle fit la faute de nommer Chamillard, sa
+créature, pour être premier ministre, homme qui malgré son honnêteté
+était fort au-dessous de cette vaste tâche[66].
+
+[Note 66: «Chamillard était dirigé par madame de Maintenon, dit
+quelqu'un, madame de Maintenon par Babbien, sa vieille servante».]
+
+Dès lors les généraux furent mal choisis et durent souvent leur
+nomination à la faveur; la discipline militaire tomba dans un
+relâchement funeste, et les opérations des armées furent dirigées par le
+roi et Chamillard du fond du cabinet de madame de Maintenon. Tout se
+ressentit de ce système malheureux; la France fut ainsi conduite en
+quelques années du comble de la gloire au bord de l'abîme.
+
+Le traité d'Utrecht qui blessa si profondément l'amour propre des
+Français, porta le premier coup à leur système colonial. A la fin du
+ministère de Colbert, leurs possessions en Amérique s'étendaient depuis
+la baie d'Hudson jusqu'au Mexique, en suivant les vallées du St.-Laurent
+et du Mississipi, et renfermaient dans leurs limites cinq des plus
+grands lacs, ou plutôt cinq des plus grandes mers intérieures, et deux
+des plus grands fleuves du monde.
+
+Par le traité d'Utrecht ils perdirent de vastes territoires, moins
+précieux encore par leur fertilité que par l'importance de leurs côtes
+maritimes. Ils se trouvèrent dans le nord du nouveau continent tout à
+coup éloignés, exclus en quelque sorte de l'Atlantique. Les colonies
+américaines ont contribué beaucoup à briser le réseau immense que la
+France avait jeté autour d'elles. On assure que leurs coups ne se
+dirigeaient pas alors exclusivement contre cette nation, qu'elles
+confondaient déjà dans le secret de leur pensée la métropole française
+et la métropole anglaise, et qu'elles les regardaient l'une et l'autre
+comme deux ennemies naturelles et irréconciliables de la cause
+américaine. Si c'était là l'objet de leur conduite, on doit avouer que
+ces colonies montraient à la fois une prévoyance profonde, et une grande
+puissance de dissimulation[67]. Trop faibles pour marcher ouvertement et
+au grand jour, et pour surmonter de force les entraves qui devaient
+nécessairement les arrêter, à chaque pas, elles cheminaient vers leur
+but par des routes cachées; le système colonial de l'Europe mettait un
+obstacle insurmontable à leur indépendance. «Les colons anglais, dit
+Bancroft, n'étaient pas simplement les colons de l'Angleterre, ils
+formaient partie d'un immense système colonial que tous les pays
+commerciaux de l'Europe avaient contribué à former, et qui enserrait
+dans ses bras puissans toutes les parties du globe. La question de
+l'indépendance n'aurait pas été une lutte particulière avec
+l'Angleterre, mais une révolution dans le commerce et dans la politique
+du monde, dans les fortunes actuelles et encore plus dans l'avenir des
+sociétés. Il n'y avait pas encore d'union entre les établissemens qui
+hérissaient le bord de l'Atlantique, et une seule nation en Europe
+aurait, à cette époque, toléré, mais pas une n'aurait favorisé, une
+insurrection. L'Espagne, la Belgique espagnole, la Hollande et
+l'Autriche étaient alors alliées à l'Angleterre contre la France, qui,
+par la centralisation de sa puissance et par des plans d'agrandissement
+territorial habilement conçus, excitaient l'inquiétude de ces nations,
+qui craignaient de la voir parvenir à la monarchie universelle. Lorsque
+l'Autriche et la Belgique auraient abandonné leur guerre héréditaire
+contre la France, lorsque l'Espagne et la Hollande, favorisées par la
+neutralité armée du Portugal, de la Suède, du Danemark, de la Prusse et
+de la Russie, se réuniraient à la France pour réprimer l'ambition
+commerciale de l'Angleterre, alors, mais pas avant, l'indépendance
+américaine devenait possible.»
+
+[Note 67: Ramsay, auteur d'une _Histoire de la révolution américaine_,
+attribue cet événement au changement de politique de la Grande-Bretagne,
+qui commença à faire peser en 1764, une dure oppression sur ses
+colonies. Quelques uns pensent, dit-il, que la révolution a été excitée
+par la France; d'autres que les colons, une fois délivrés du dangereux
+voisinage de cette nation, ne songèrent plus qu'à obtenir leur
+indépendance; mais, suivant lui, l'égoïsme du coeur humain est suffisant
+pour expliquer les motifs de la conduite des colons et de la métropole,
+sans recourir à ces opinions.]
+
+Ces raisons expliqueraient, suivant le même auteur, les motifs de
+l'ardeur que les colonies anglaises mettaient dans les guerres contre la
+France; elles voulaient rompre le système qui enchaînaient les colons au
+joug de l'Europe; et l'Europe, trompée par de faux calculs, aveuglée par
+des jalousies et des rivalités funestes, travaillait elle-même à
+l'accomplissement de leur projet. Tels sont les profonds calculs que
+l'on prête aux pères de l'indépendance américaine. Probablement que l'on
+a exagéré la clairvoyance des vieilles colonies. Nous ne pensons pas,
+nous, qu'elles eussent déjà à cette époque pressenti si clairement leur
+avenir. Une espèce d'heureux instinct, comme une inspiration du génie,
+éclairait leur politique, à laquelle d'ailleurs la liberté était un sûr
+flambeau, et les conduisait comme par une pente naturelle là où elles
+devaient aboutir. Mais l'on doit être très sobre dans les jugemens que
+l'on porte sur les motifs de conduite des peuples à leur berceau. «Rien
+n'est plus commun, dit Michaud dans son bel ouvrage de l'Histoire des
+Croisades, que d'attribuer à des siècles reculés les combinaisons d'une
+profonde politique. Si l'on en croyait certains écrivains, c'est à
+l'enfance des sociétés qu'appartiendrait l'expérience[68]. Les colonies
+anglaises étaient dans cette voie où la providence met les peuples
+auxquels elle prépare une grande destinée. Le traité d'Utrecht, en
+satisfaisant une partie de leurs désirs, augmentait leurs espérances
+futures. Aussi jetèrent-elles un cri de triomphe lorsqu'elles virent
+tomber les trois plus anciennes branches de l'arbre colonial français.
+Cet arbre resta comme un tronc mutilé par la foudre; mais on verra que
+ce tronc vigoureux, enfoui dans les neiges du Canada, était encore
+capable de lutter contre de rudes tempêtes et d'obtenir de belles
+victoires.
+
+[Note 68: Il rappelle à ce sujet l'opinion de Montesquieu: «Transporter
+dans les siècles reculés toutes les idées du siècle où l'on vit, c'est
+des sources de l'erreur celle qui est la plus féconde. A ces gens qui
+veulent rendre modernes tous les siècles anciens, je dirai ce que les
+prêtres d'Egypte dirent à Solon: _O Athéniens! vous n'êtes que des
+enfans_.»]
+
+
+
+
+ CHAPITRE III.
+
+ COLONISATION DU CAP-BRETON.
+
+ 1713-1744.
+
+
+Motifs qui engagent le gouvernement à établir le
+Cap-Breton.--Description de cette île à laquelle on donne le nom
+d'Ile-Royale.--La nouvelle colonie excite la jalousie des
+Anglais.--Projet de l'intendant, M. Raudot, et de son fils pour en faire
+l'entrepôt général de la Nouvelle-France, en 1706.--Fondation de
+Louisbourg par M. de Costa Bella.--Comment la France se propose de
+peupler l'île.--La principale industrie des habitans est la
+pêche.--Commerce qu'ils font.--M. de St.-Ovide remplace M. de Costa
+Bella.--Les habitans de l'Acadie, maltraités par leurs gouverneurs et
+travaillés par les intrigues des Français, menacent d'émigrer à
+l'Ile-Royale.--Le comte de St.-Pierre forme une compagnie à Paris en
+1719, pour établir l'île St.-Jean voisine du Cap-Breton; le roi concède
+en outre à cette compagnie les îles Miscou et de la Magdeleine.
+L'entreprise échoue par les divisions des associés.
+
+
+Le traité d'Utrecht arracha des mains débiles et mourantes de Louis XIV
+les portes du Canada, l'Acadie et l'île de Terreneuve. De ce traité trop
+fameux date le déclin de la monarchie française, qui marcha dès lors
+précipitamment vers l'abîme de 1792. La nation humiliée parut cependant
+vouloir faire un dernier effort, pour reprendre en Amérique la position
+avantageuse qu'elle venait de perdre, et elle projeta un système
+colonial plus vaste encore que celui qui existait avant la guerre, et
+dont l'heureuse terminaison de la découverte du Mississipi, favorisa
+l'exécution. En cela le peuple français montrait qu'il n'avait rien
+perdu lui-même de son esprit d'entreprise ni de son énergie; mais le
+gouvernement n'avait plus la force ni les moyens de le protéger
+suffisamment dans une pareille oeuvre. D'ailleurs les circonstances
+étaient telles qu'il fallait tout sacrifier à l'existence du
+gouvernement et de la dynastie. Louis XIV n'avait-il pas, par le traité
+d'Utrecht, acheté le trône d'Espagne pour sa famille au prix de
+plusieurs de ses colonies, c'est-à-dire, en violant l'intégrité du
+royaume?
+
+La perte des deux provinces du golfe St.-Laurent, laissait le Canada
+exposé du côté de l'Océan aux attaques de la puissance qui le touchait
+déjà du côté de la terre; de sorte qu'en cas d'hostilités celle-ci
+pouvait empêcher tout secours extérieur d'y parvenir, et le séparer
+ainsi de sa métropole. Il était donc essentiel tant sous le point de vue
+défensif, que pour conserver nos pêcheries et avoir un lieu de relâche
+dans ces parages orageux, de changer une situation si compromettante
+pour la domination française dans cette partie du monde. Il nous restait
+encore dans ces lieux, entre autres îles, celle du Cap-Breton, située
+entre l'Acadie et Terreneuve les deux provinces cédées. Cette île qu'on
+avait méprisée jusqu'alors, et que l'on était bien aise aujourd'hui de
+trouver, quoiqu'elle fût très exposée, pouvait devenir comme une double
+épine dans le flanc des nouvelles acquisitions anglaises qu'elle
+séparait en deux. On planta le drapeau français sur ses rives désertes,
+on commença à y édifier des fortifications considérables et qui
+annonçaient la volonté de protéger efficacement l'entrée de la vallée du
+St.-Laurent. Ces travaux et l'importance que le Cap-Breton prit tout à
+coup en France, attirèrent l'attention de sa rivale. L'Angleterre qui
+avait cru, en s'emparant de l'Acadie et de toute l'île de Terreneuve,
+porter un coup mortel à la Nouvelle-France, vit avec surprise envelopper
+entièrement ses colonies, et s'élever depuis les côtes du Cap-Breton
+jusqu'aux sables de Biloxi, une ceinture de forts dont les canons
+menaçaient tous les points de leurs vastes frontières. Cette attitude
+inattendue lui inspira un étonnement mêlé de crainte. Maîtresse des deux
+plus grands fleuves de l'Amérique septentrionale, fleuves qui lui
+assuraient la plus grande partie de la traite avec les Sauvages, régnant
+sur deux vallées fertiles de mille à douze cents lieues de
+développement, dans lesquelles l'on trouve les productions de tous les
+climats, la France pouvait acquérir en peu d'années assez de force pour
+y être inexpugnable. La jalousie de la Grande-Bretagne et la politique
+prévoyante de ses colonies, qui, dans leur anticipation d'indépendance
+future, ne désiraient que de voir s'affaiblir le lien d'intérêt commun
+qui unissait les métropoles ensemble lorsqu'il s'agissait de tenir les
+colons dans la sujétion, se promirent bien chacune avec ses motifs à
+elle propres, de réunir, à la première rupture, leurs efforts contre le
+nouveau poste français du Cap-Breton. Ce poste s'était ainsi suscité,
+par le fait de sa création, dès en naissant, un ennemi redoutable. La
+cour de Versailles avait prévu cette hostilité, et ses plans pour y
+faire face étaient excellens; mais la langueur dans laquelle le monarque
+du Parc aux Cerfs laissait tomber sa puissance au milieu des débauches,
+ne permit point de les mettre complètement à exécution: la décrépitude
+fut la cause des désastres dont cette île devint le théâtre avant de
+passer aux mains de l'étranger.
+
+Le Cap-Breton, situé au midi de l'île de Terreneuve, dont il est séparé
+par une des bouches du golfe St.-Laurent de 15 à 16 lieues de large, a,
+au sud, le détroit de Canseau d'une lieue de traverse à la péninsule
+acadienne; et à l'ouest l'île St.-Jean (ou du Prince-Edouard). Sa
+longueur n'est pas tout à fait de 50 lieues. Sa figure à peu près
+triangulaire est fort irrégulière cependant, et le pays est tellement
+entrecoupé de lacs et de rivières que les deux parties principales ne
+tiennent ensemble que par un isthme d'environ 800 verges, qui sépare le
+port de Toulouse où est situé St.-Pierre, de plusieurs lacs assez
+considérables dont le plus grand s'appelle Le Bras d'Or. Ces lacs se
+déchargent au nord-est dans la mer.
+
+Le climat y ressemble à celui de Québec, excepté que le froid y est
+moins vif à cause du voisinage de l'Océan. Quoique les brumes et les
+brouillards y soient fréquens, l'air n'y est pas malsain. Elle était
+couverte de chênes, de pins, d'érables, de planes, de cèdres, de
+trembles, &c., tous bois propres à la construction. Son sol est
+susceptible de toutes les productions du bas St.-Laurent, et les
+montagnes y ayant leur pente au sud, peuvent être cultivées jusqu'à leur
+sommet. La chasse et la pêche y étaient très abondantes. Elle renferme
+des mines de charbon de terre et de plâtre, dont une partie amoncelée
+par bancs au-dessus du sol, était en conséquence plus facile à exploiter
+que celle qu'il faut aller chercher, comme aujourd'hui, dans les
+entrailles de la terre.
+
+Il y a un grand nombre d'excellens ports, tous situés du côté de la
+pleine mer. Les plus beaux sont celui de Ste.-Anne, celui de Louisbourg
+qui a près de quatre lieues de tour, et dans lequel on entre par un
+passage de moins de quatre cents verges formé par deux petites îles, et
+indiqué à la navigation par le cap Lorembec, dont on aperçoit la cime à
+douze lieues de distance; celui de Miray situé au nord de de l'île
+Scatari et que les gros vaisseaux peuvent remonter six lieues; et enfin
+celui des Espagnols, aujourd'hui Sidney, qui a une entrée d'environ
+mille pas de largeur, et qui allant toujours eu s'élargissant se
+partage, au bout d'une lieue, en deux bras de trois lieues de longueur
+assez profonds pour faire de très bons havres.
+
+L'île du Cap-Breton n'avait été fréquentée jusque dans les dernières
+années, l'été, que par quelques pêcheurs qui y faisaient sécher leur
+poisson, et, l'hiver, que par des habitans de l'Acadie qui y passaient
+pour faire la traite des pelleteries avec les Indiens. Vers 1706 elle
+attira l'attention de M. Raudot, intendant de la Nouvelle-France, qui
+envoya conjointement avec son fils, au ministère un mémoire relatif à
+son établissement. Ce mémoire fort circonstancié nous donne une opinion
+très favorable des connaissances de cet administrateur; et il est
+fâcheux que la direction du commerce canadien n'ait pas toujours été
+dans des mains aussi expérimentées. Mais il est vrai aurait-il été
+possible à un seul homme de neutraliser, pour le Canada, les effets de
+la politique européenne de la France; c'est-à-dire, d'empêcher que
+celle-ci en voulant maintenir sa supériorité sur terre, ne la perdît sur
+mer, ce qui entraînait la ruine de ses colonies.
+
+L'intendant avait imaginé un nouveau plan pour le commerce de l'Amérique
+du Nord, dans lequel le Cap-Breton devait jouer un grand rôle en
+devenant l'entrepôt général de cette partie du monde. L'idée en était
+neuve et ingénieuse; mais elle était mise au jour dans le moment le
+moins favorable pour être bien accueillie. Néanmoins elle ne fut pas
+entièrement perdue comme on le verra plus tard.
+
+Après s'être étendu sur les motifs qu'on avait eus d'établir le Canada
+et sur le commerce des pelleteries, le seul dont on se fût sérieusement
+occupé jusqu'alors, et auquel on avait tout sacrifié, ces deux
+administrateurs disaient que le temps était arrivé de donner une
+nouvelle base au négoce de la Nouvelle-France; que la traite des
+fourrures devenait de jour en jour moins profitable et cesserait tôt ou
+tard, que d'ailleurs elle répandait des habitudes vicieuses et
+vagabondes parmi la population, qui négligeait la culture des terres
+pour un gain trompeur. Ils faisaient ensuite une comparaison à ce sujet
+entre la conduite des Américains et la nôtre. Ceux-là, répétaient-ils,
+sans s'amuser à voyager si loin de chez eux comme nous, cultivent leurs
+terres, établissent des manufactures, des verreries, ouvrent de mines,
+construisent des navires et n'ont jamais regardé les pelleteries que
+comme un accessoire. Nous devons les imiter et nous livrer à un commerce
+plus avantageux et plus durable. Comme eux encourageons l'exportation
+des viandes salées, des bois de toutes sortes, du goudron, du brai, des
+huiles, du poisson, du chanvre, du lin, du fer, du cuivre, &c. A mesure
+que le chiffre des exportations s'élèvera, celui des importations suivra
+une marche ascendante proportionnelle; tout le monde sera occupé, les
+denrées et les marchandises seront abondantes, et par conséquent à
+meilleur marché; cette activité attirera l'émigration, augmentera les
+défrichemens, développera la pêche et la navigation, et répandra enfin
+une vie nouvelle dans tous les établissemens de cette contrée
+aujourd'hui si languissante. Ils démontraient par un raisonnement
+parfaitement conforme aux meilleurs principes de l'économie politique
+moderne, les avantages qui résulteraient de cet état de choses pour la
+France elle-même; car qu'on ne dise pas, ajoutaient-ils, que si le
+Cap-Breton tire du Canada une partie de ses denrées que la France peut
+lui fournir, c'est autant de défalqué du commerce du royaume; celui-là
+achètera d'autant plus de marchandises françaises qu'il vendra de
+produits, et plus les manufactures de France emploieront de bras, plus
+sa population augmentera et plus elle consommera de productions
+agricoles. Ils terminaient ce long document par insister avec force sur
+la nécessité de coloniser le Cap-Breton, de faire un dépôt général dans
+cette île qui se trouvait entre la mère-patrie et l'Acadie, Terreneuve
+et le Canada, et au centre des pêcheries. Cette île pourrait fournir de
+son cru, à la première, des morues, des huiles, du charbon de terre, du
+plâtre, des bois de construction, etc.; aux autres, des marchandises
+entreposées venant de France, qu'elle échangerait contre les denrées de
+ces diverses provinces. Il y a plus, observaient-ils encore, ce n'est
+pas seulement en augmentant la consommation des marchandises en Canada
+que l'établissement projeté serait utile au royaume, on pourrait aussi
+faire passer des vins, des eaux de vie, des toiles, du ruban, des
+taffetas, etc., aux colonies anglaises qui sont très peuplées et qui en
+achèteraient beaucoup, quand même ce négoce ne serait pas permis. En un
+mot M. Raudot voulait faire du Cap-Breton dans les limites des
+possessions françaises, ce que la Grande-Bretagne est aujourd'hui pour
+le monde, le centre du commerce. Si nous établissions maintenant un
+chemin de fer entre Halifax et l'extrémité supérieure du Canada, le
+projet de M. Raudot avec la variante cependant d'Halifax au lieu de
+Louisbourg, serait bien près de sa réalisation puisque la différence
+entre les deux entreprises ne tiendrait qu'à celle des circonstances
+diverses du transport entre ces deux époques. En 1706 l'entrepôt avait
+besoin de voies liquides pour recevoir et expédier dans toutes les
+directions les productions et les marchandises. Aujourd'hui un entrepôt
+peut être placé aussi bien au centre d'un continent qu'au sein d'une
+mer, parce que l'on peut sur terre faire rayonner des chemins de fer
+tout aussi bien que des vaisseaux sur l'Atlantique, et que la vapeur
+franchit les espaces même avec plus de rapidité sur le premier que sur
+le dernier élément. Ce projet, M. Raudot voulait en confier l'exécution,
+non à une compagnie toujours égoïste et sacrifiant sans cesse l'avenir
+au présent, mais au gouvernement qu'il priait de s'en charger, entrant
+dans les détails les plus minutieux pour lui en démontrer les facilités;
+mais la guerre que la France soutenait alors contre l'Europe entière et
+qui occupait toute l'énergie et toutes les forces du royaume, absorbant
+une partie de sa jeunesse et le trop-plein de la population, ne lui
+laissait ni le temps ni les moyens de penser à une pareille entreprise.
+Après la guerre cependant, les choses ayant subi des altérations
+profondes, la réalisation de ce projet devint non seulement utile, mais
+d'une absolue nécessité.
+
+L'on commença par changer le nom du Cap-Breton pour lui donner celui
+d'Ile-Royale, qu'il n'a conservé que durant le temps qu'il est resté
+entre les mains des Français. L'on choisit ensuite pour quartier général
+le Havre à l'Anglais dont le nom fut aussi remplacé par celui de
+Louisbourg. Ce port situé au milieu d'un terrain stérile, ne pouvait
+être fortifié qu'à grands frais, parce qu'il fallait tirer les matériaux
+de fort loin. Bien des gens auraient préféré le port Ste.-Anne qui est
+plus spacieux, très facile à rendre presqu'imprenable, et entouré d'un
+pays abondant en marbre et en bois de commerce. M. de Costa Bella, qui
+venait de perdre son gouvernement de Plaisance cédé aux Anglais, fut
+chargé de commencer la nouvelle colonie et de jeter les fondemens de
+Louisbourg.
+
+La France comptait moins sur l'émigration sortie de son sein pour
+peupler l'île et la ville qu'elle voulait fonder, que sur ses anciens
+sujets de l'Acadie et de Terreneuve. Elle crut que leur antipathie pour
+leurs nouveaux maîtres les engagerait à venir s'y établir; elle les y
+invita même ainsi que les Abénaquis, comme s'il eût été raisonnable
+d'espérer que des colons feraient plus de sacrifices pour augmenter la
+puissance de leur ancienne mère-patrie que cette mère-patrie elle-même.
+Les gouverneurs anglais, aveuglés par leurs préjugés religieux et
+nationaux, avaient d'abord mécontenté, par de mauvais traitemens, les
+Acadiens, qui, dans leur désespoir, menacèrent d'émigrer. Mais lorsque
+ces gouverneurs virent la France former un nouvel établissement à côté
+d'eux, ils se hâtèrent de changer de conduite et de rassurer les colons
+qui allaient les abandonner. C'est ainsi que la Grande-Bretagne se
+conduisit envers les habitans du Canada en 1774. Voyant ses anciennes
+colonies prendre les armes contre elle, elle s'empressa de leur assurer
+l'usage de leur langue et de leurs institutions nationales, pour les
+empêcher de joindre les rebelles et les engager à défendre sa cause.
+Plus tard cependant, lorsqu'elle crut n'avoir plus besoin d'eux, elle
+les sacrifia; et en cela elle ne fit que répéter ce qu'elle avait déjà
+fait à l'égard des malheureux Acadiens. Telle est la justice de la
+politique entre les mains de laquelle les colons, plus que tous autres,
+ne sont que des jouets, une marchandise.
+
+Les Acadiens rassurés, comme on l'a dit, par les paroles des gouverneurs
+anglais, ne purent se résoudre à abandonner leurs terres sur lesquelles
+ils jouissaient d'une douce aisance, et se transmettaient depuis
+longtemps de père en fils les moeurs pures et patriarcales de leurs
+ancêtres. Il ne s'en trouva qu'un petit nombre qui voulût émigrer, les
+uns parce qu'ils ne pouvaient s'habituer au nouveau joug, les autres
+parce qu'ils avaient peu de chose à perdre en s'en allant; ils vinrent
+de Terreneuve et de l'Acadie s'établir à Louisbourg et en d'autres
+endroits de l'île, où ils formèrent de petits villages sans ordre et
+dispersés sur le rivage, chacun choisissant le terrain qui lui convenait
+pour la culture ou la pêche.
+
+La ville de Louisbourg bâtie en bois sur une langue de terre qui
+s'avance dans la mer, atteignit une demi-lieue de longueur dans sa plus
+grande prospérité. Les rares maisons de pierre qu'on y voyait
+appartenaient au gouvernement. On y construisit des cales, c'est-à-dire
+des jetées, qui s'étendant au loin dans le port, servaient pour charger
+et décharger les navires. Comme le principal objet du gouvernement en
+prenant possession de l'Ile-Royale, était de s'y rendre inexpugnable, il
+commença à fortifier Louisbourg en 1720; il y dépensa des sommes énormes
+et qui dépassèrent trente millions. Il pensa que ce n'était pas trop
+pour protéger les pêcheries, pour assurer la communication de la France
+avec le Canada, pour ouvrir en temps de guerre un asile aux vaisseaux
+venant des Indes occidentales.
+
+La principale industrie des habitans consistait dans la pêche. La traite
+des fourrures qui s'y faisait avec quelques Sauvages Micmacs était de
+peu de chose. Cependant le grand nombre d'ouvriers employés d'abord par
+le gouvernement, pour exécuter ses vastes travaux, et ensuite l'activité
+de la pêche portèrent graduellement la population de cette colonie à
+4000 âmes. Cette population était employée sur la fin au commerce de la
+morue sèche. Les habitans les moins aisés, suivant Raynal, y employaient
+deux cents chaloupes et les plus riches cinquante goëlettes de trente à
+cinquante tonneaux. Les chaloupes ne quittaient jamais les côtes de plus
+de quatre ou cinq lieues; les goëlettes allaient jusque sur le grand
+banc de Terreneuve et dans l'automne portaient elles-mêmes leurs
+précieuses cargaisons en France ou dans les îles de l'archipel du
+Mexique. Dans le fait l'Ile-Royale n'était qu'une grande pêcherie; et sa
+population, composée en hiver des pêcheurs fixes, faisait plus que
+doubler en été par l'arrivée de ceux de l'Europe, qui s'éparpillaient
+sur les grèves pour faire sécher leur poisson. Elle recevait sa
+subsistance de la France ou des Antilles. Elle tirait de la première des
+vivres, des boissons, des vêtemens et jusqu'à ses meubles; elle faisait
+ses retours en envoyant de la morue dans une partie des vaisseaux qui
+lui apportaient ces marchandises, le reste allant faire la pêche pour se
+former une cargaison. Elle expédiait pour les Iles vingt ou vingt-cinq
+bâtimens de 70 à 140 tonneaux chargés de morue, de madriers, de
+planches, de merrain, de charbon de terre, de saumon, de maquereau salé,
+et enfin d'huile de poisson; elle en rapportait du sucre, du café, des
+rums et des sirops. Elle parvint à créer chez elle un petit commerce
+d'échange, d'importation et d'exportation. Ne pouvant consommer ce
+qu'elle recevait de France et des Iles, elle en cédait une partie au
+Canada et une autre plus considérable à la Nouvelle-Angleterre, qui
+venait les chercher dans ses navires et apportait en paiement des
+fruits, des légumes, des bois, des briques, des bestiaux, et par
+contrebande, des farines et même de la morue.
+
+Malgré cette apparente prospérité, la plus grande partie des habitans
+languissait dans la misère. La pêche comme les manufactures pour un
+riche qu'elle fait, retient des milliers d'hommes dans l'indigence.
+L'expérience nous a démontré depuis longtemps que les industries qui
+emploient un grand nombre de bras, ont toutes le même inconvénient, la
+pauvreté excessive des artisans qu'elles occupent. Outre cette cause à
+laquelle on doit attribuer une partie de la misère des colons de
+l'Ile-Royale, les circonstances dans lesquelles ils étaient venus s'y
+établir étaient de nature à augmenter encore le mal; fuyant le joug
+étranger en Acadie et à Terreneuve, ils avaient tout sacrifié pour venir
+vivre et mourir sous le drapeau de la France, qui ne faisait pas tout ce
+qu'elle aurait dû faire pour protéger une population qui lui montrait
+tant de dévouement. Ils arrivèrent dénués de tout dans l'île. Dans
+l'impuissance, dit l'historien que nous avons cité plus haut, de se
+pourvoir d'ustensiles et des premiers moyens de pêches, ils les avaient
+empruntés à un intérêt excessif. Ceux même qui n'avaient pas eu besoin
+d'abord de ces avances, ne tardèrent pas à subir la dure loi des
+emprunts. La cherté du sel et des vivres, les pêches malheureuses les y
+réduisirent peu à peu. Des secours qu'il fallait payer vingt à
+vingt-cinq pour cent par année, les ruinèrent sans ressource.
+
+Telle est à chaque instant la position relative de l'indigent qui
+sollicite des secours, et du citoyen opulent qui ne les accorde qu'à des
+conditions si dures, qu'elles deviennent en peu de temps fatales à
+l'emprunteur et au créancier; à l'emprunteur, à qui l'emploi du secours
+ne peut autant rendre qu'il lui a coûté; au créancier, qui finit par
+n'être plus payé d'un débiteur que son usure ne tarde pas à rendre
+insolvable. Il est difficile de trouver un remède à cet inconvénient,
+car enfin il faut que le prêteur ait ses sûretés, et que l'intérêt de la
+somme prêtée soit d'autant plus grand que les sûretés sont moindres.
+
+Le fondateur du Cap-Breton fut remplacé par M. de St.-Ovide. En 1720,
+l'Angleterre nomma pour gouverneur de l'Acadie et de Terreneuve, M.
+Philippe Richard, qui fut bien étonné en arrivant dans son gouvernement
+de trouver les anciens habitans français en possession de leur langue,
+de leur religion et de leurs lois, et en communication journalière avec
+l'Ile-Royale comme s'ils eussent encore été soumis à la couronne de
+France; il voulut prendre sur le champ des mesures pour leur
+anglification en masse, croyant que les choses avaient assez changé pour
+lui permettre d'exécuter ce projet sans danger. Il commença d'abord par
+leur interdire tout commerce avec l'Ile-Royale; il leur fit ensuite
+signifier qu'il leur donnait quatre mois pour prêter le serment
+d'allégeance. M. de St.-Ovide était informé de tout ce qui se passait;
+il se hâta de faire avertir les habitans que s'ils consentaient à ce
+qu'on exigeait d'eux, qu'on les priverait bientôt de la liberté de
+professer leur religion, et que leurs enfans abandonneraient celle de
+leurs pères; que les Anglais les traiteraient comme des esclaves; que
+leur esprit d'exclusion et leur antipathie naturelle contre les
+Français, les tiendraient toujours séparés d'eux, que les Huguenots,
+quoique unis à ce peuple par les liens de la religion, en étaient la
+preuve.
+
+Les Acadiens n'avaient pas attendu cependant ces suggestions de leurs
+anciens compatriotes, pour répondre à M. Richard; ils lui représentèrent
+qu'ils étaient restés dans le pays à la condition qu'ils y jouiraient de
+leurs usages et de leurs institutions tel qu'ils l'entendraient; que
+sans cela ils se seraient retirés soit en Canada soit à l'Ile-Royale
+comme le leur permettait le traité d'Utrecht, après avoir vendu leurs
+terres; que la crainte de perdre une population si industrieuse et de
+dépeupler le pays, avait engagé le gouvernement britannique à acquiescer
+à leur demande; que leur demeure dans le pays avait été d'un grand
+avantage pour les Anglais eux-mêmes en ce que c'était à leur
+considération que les Sauvages, leurs fidèles alliés, les laissaient,
+eux les Anglais en repos, ce qui était vrai. Ils laissèrent entrevoir
+aussi à l'imprudent gouverneur que s'il persistait à mettre son projet à
+exécution de les forcer de prêter le serment de fidélité, ou de leur
+ôter leurs pasteurs, il pourrait bien exciter une insurrection qui
+deviendrait formidable par l'union aux insurgés de tous les Indigènes
+jusqu'à la rivière Kénébec. Au reste M. de St.-Ovide avait déjà pris des
+mesures pour faire passer les Acadiens dans l'île St.-Jean, que l'on se
+proposait alors d'établir. Force fut donc à M. Richard d'abandonner ses
+projets d'anglification. Le cabinet de Londres ne fit cependant que les
+ajourner, et l'orage ne se dissipa au-dessus de la tête des malheureux
+Acadiens que pour éclater plus tard avec une fureur redoublée et afin de
+mieux compléter leur naufrage.
+
+Nous avons dit que le gouvernement français avait formé le projet
+d'établir l'île St.-Jean. Cette île en forme d'arc de vingt-deux lieues
+de long sur une plus ou moins de largeur, et qui est située dans le
+voisinage du Cap-Breton, dont elle peut être considérée comme une
+annexe, lui aurait été en effet d'une grande utilité. Elle possède un
+sol fertile, des pâturages excellens. Jusqu'à la pacification d'Utrecht
+elle avait été oubliée comme l'Ile-Royale. En 1719 il se forma une
+compagnie avec le double projet de la défricher et d'y établir de
+grandes pêcheries. C'était à l'époque du fameux système de Law, et il
+était plus facile de trouver des fonds que de leur conserver la valeur
+factice que l'engouement des spéculateurs y avait momentanément
+attachée. Le comte de St.-Pierre, premier écuyer de la duchesse
+d'Orléans, se mit à la tête de l'entreprise, et le roi lui concéda alors
+l'île en question avec celle de Miscou, et l'année suivante les îles de
+la Magdeleine. Malheureusement l'intérêt qui avait réuni les associés
+les divisa, tous les intéressés voulurent avoir part à la régie, et la
+plupart n'avait pas la moindre expérience de ces entreprises; on ne doit
+pas en conséquence être surpris si tout échoua. L'île retomba dans
+l'oubli d'où on l'avait momentanément tiré jusque vers 1749, que les
+Acadiens, fuyant le joug anglais, commencèrent à s'y établir.
+
+
+
+
+ LIVRE VII.
+
+
+
+
+ CHAPITRE I.
+
+ SYSTÈME DE LAW.--CONSPIRATION DES NATCHÉS.
+
+ 1712-1731.
+
+
+La Louisiane, ses habitans et ses limites.--M. Crozat en prend
+possession en vertu de la cession du roi.--M. de la Motte Cadillac,
+gouverneur; M. Duclos, commissaire-ordonnateur.--Conseil supérieur
+établi; introduction de la coutume de Paris.--M. Crozat veut ouvrir des
+relations commerciales avec le Mexique; voyages de M. Juchereau de
+St.-Denis à ce sujet; il échoue.--On fait la traite des pelleteries avec
+les Indigènes, dont une portion embrasse le parti des Anglais de la
+Virginie.--Les Natchés conspirent contre les Français et sont
+punis.--Désenchantement de M. Crozat touchant la Louisiane; cette
+province décline rapidement sous son monopole; il la rend (1717) au roi,
+qui la concède à la compagnie d'Occident rétablie par Law.--Système de
+ce fameux financier.--M. de l'Espinay succède à M. de la Motte Cadillac,
+et M. Hubert à M. Duclos. M. de Bienville remplace bientôt après M. de
+l'Espinay.--La Nouvelle-Orléans est fondée par M. de Bienville
+(1717).--Nouvelle organisation de la colonie; moyens que l'on prend pour
+la peupler.--Terrible famine parmi les colons accumulés à
+Biloxi.--Divers établissemens des Français.--Guerre avec
+l'Espagne.--Hostilités en Amérique: Pensacola, île
+Dauphine.--Paix.--Louis XV récompense les officiers de la
+Louisiane.--Traité avec les Chicachas et les Natchés.--Ouragan du 12
+septembre (1722).--Missionnaires.--Chute du système de Law.--La
+Louisiane passe à la compagnie des Indes.--Mauvaise direction de cette
+compagnie.--M. Perrier, gouverneur.--Les Indiens forment le projet de
+détruire les Français; massacre aux Natchés; le complot n'est exécuté
+que partiellement.--Guerre à mort faite aux Natchés; ils sont anéantis,
+1731.
+
+
+Les premiers colons de la Louisiane furent des Canadiens. Ce petit
+peuple qui habitait l'extrémité septentrionale du Nouveau-Monde, sans
+avoir eu presque le temps de s'asseoir sur la terre qu'il avait
+défrichée, courrait déjà à l'aventure vers des contrées nouvelles; ses
+enfans jalonnaient les rives du St.-Laurent et du Mississipi dans un
+espace de près de douze cents lieues! Une partie disputait les bords
+glacés de la baie d'Hudson aux traitans anglais, tandis qu'une autre
+guerroyait avec les Espagnols presque sous le ciel brûlant des
+tropiques. La puissance française dans l'Amérique continentale semblait
+reposer sur eux. Ils se multipliaient pour faire face au nord et sud.
+Partout pleins de dévouement et de bonne volonté, ils manient aussi bien
+l'aviron du traitant-voyageur, que la hache du défricheur, que le fusil
+du soldat. Ce tableau des Canadiens a quelque chose de neuf et de
+dramatique; on aime à voir ce mouvement continuel qui les entraîne dans
+toutes les directions au milieu des forêts et des nombreuses tribus
+sauvages qui les regardent passer avec étonnement. Ils furent dans le
+Nouveau-Monde comme ces tirailleurs qui s'éparpillent dans un combat en
+avant d'une colonne dont ils annoncent la charge. Cependant ce tableau
+si pittoresque, ce système d'enlever ainsi les Canadiens à des
+occupations sédentaires et agricoles pour en faire comme des
+précurseurs, des pionniers de la civilisation, était-il favorable au
+même degré aux intérêts de leur pays, à eux-mêmes? C'est là une question
+qui détruit bien vite le prestige qui nous faisait illusion, en nous
+amenant à juger les choses à leur juste valeur. Mais notre objet n'est
+pas ici d'en poursuivre la solution. Au nom de leur roi, les Canadiens
+obéissaient sans calculer ni les sacrifices, ni les conséquences, et
+l'on peut se demander s'il n'est pas arrivé jusqu'à ce jour, que ce zèle
+ait eu des suites funestes pour eux. Quoiqu'il en soit, nous verrons
+dans le cours de ce chapitre que c'est aux Canadiens principalement que
+la France dut la conservation de la Louisiane, comme c'était à eux
+qu'elle devait celle du Canada depuis un quart de siècle.
+
+En même temps qu'elle fortifiait le Cap-Breton, elle s'occupait de
+l'établissement de la Louisiane, dont elle réclamait pour territoire du
+côté du sud et de l'ouest jusqu'à la rivière Del Norte, et de là en
+suivant les hauteurs qui séparent cette rivière de la rivière Rouge
+jusqu'aux Montagnes-Rocheuses, au golfe de Californie et à la mer
+Pacifique[69]; du côté de l'est toutes les terres dont les eaux tombent
+dans le Mississipi.
+
+[Note 69: Carte publiée par l'Académie française.]
+
+La Mobile ne conserva guère plus longtemps que Biloxi le titre de
+chef-lieu. Les désavantages propres à cette localité la firent
+abandonner pour l'île Dauphine, ou du Massacre, ainsi nommée à cause des
+ossemens humains, restes sans doute d'une nation détruite, qu'on y
+trouva ensevelis sous le sol. Cette île très basse est couverte d'un
+sable blanc cristallin si brûlant que rien n'y pousse. L'on se sent
+saisi à son aspect d'une profonde tristesse. Ce qui la fit rechercher
+d'abord c'est le port qu'elle possédait; mais elle le perdit peu de
+temps après que l'on s'y fut établi; un coup de mer en ferma l'entrée.
+
+Le gouvernement absorbé tout entier par la guerre de la succession
+d'Espagne, ne put prendre entre ses mains la colonisation de cette
+province. Il se déchargea de cette tâche, dont il avait le succès fort à
+coeur, sur l'énergie particulière et les efforts des hommes
+entreprenans. Il existait alors à Paris un négociant habile qui avait
+acquis une vaste fortune dans le commerce maritime, et qui avait rendu
+des services signalés au royaume en important une grande quantité de
+matières d'or et d'argent dans un temps où l'on en avait très besoin. Le
+roi l'avait nommé conseiller-secrétaire de la maison et couronne de
+France au département des finances. Ce marchand était M. Crozat. Il lui
+abandonna en 1712, pour 16 ans, le privilége exclusif du commerce de la
+Louisiane, et en pleine propriété l'exploitation des mines de cette
+contrée; c'était agir contrairement à l'esprit du mémoire de M. Raudot,
+dont nous avons parlé dans le dernier chapitre. M. Crozat qui n'avait
+attribué qu'à un système vicieux le peu de succès qu'on y avait fait
+jusqu'alors, se mit en frais d'utiliser incessamment sa gigantesque
+Concession.
+
+Louis XIV nomma M. de la Motte Cadillac gouverneur en remplacement de M.
+de Muys, mort en se rendant en Amérique. M. Duclos eut la charge de
+commissaire-ordonnateur à la place de M. d'Artaguette rentré en France,
+et un conseil supérieur fut établi pour trois ans, composé de ces deux
+fonctionnaires et d'un greffier avec pouvoir de s'adjoindre des membres.
+Ce conseil était un tribunal général pour les affaires civiles et
+criminelles grandes ou petites. Il devait procéder suivant la coutume de
+Paris dont les lois furent seules reconnues dans ce pays comme elles
+l'étaient déjà en Canada. Cette organisation purement despotique,
+puisque l'administration militaire, civile et judiciaire se trouvait
+réunie dans les mêmes mains, ne fait qu'ajouter un exemple de plus à ce
+que nous avons dit, que les colonies françaises furent toutes soumises à
+leur naissance à un régime militaire absolu.
+
+M. de la Motte Cadillac débarqua à la Louisiane en 1713. Afin de
+l'intéresser à son commerce, M. Crozat se l'était associé. La nouvelle
+colonie devint plus que jamais une exploitation mercantile. Le
+gouverneur dirigea toute son attention vers le commerce. Il trouva en
+arrivant que les colons languissaient plutôt qu'ils ne vivaient dans un
+des plus excellens pays du monde, faute d'avances et faute de débouchés
+pour leurs denrées. Après avoir jeté les yeux autour de lui, il chercha
+à ouvrir des relations commerciales avec ses voisins; il s'arrêta
+d'abord aux Espagnols. Il envoya un navire chargé de marchandises à
+Vera-Cruz. Le vice-roi du Mexique, fidèle aux maximes exclusives de son
+temps et de son pays, défendit le débarquement de ces marchandises et
+ordonna au vaisseau de s'éloigner. Malgré le résultat de cette première
+tentative, M. de Cadillac ne se découragea pas, et résolut d'en faire
+une seconde par terre. Il choisit pour cela M. Juchereau de St.-Denis,
+un des voyageurs canadiens les plus intrépides, et qui était à la
+Louisiane depuis 14 ans.
+
+Cet employé fit deux voyages dans le Mexique (Le page Dupratz), qui
+furent remplis d'incidens et d'aventures galantes et romanesques. Il ne
+fut de retour de son second voyage qu'en avril 1719, n'ayant pas eu plus
+de succès que dans le premier.
+
+Tandis que le gouverneur cherchait ainsi à s'ouvrir des débouchés dans
+le Mexique, il avait envoyé faire la traite chez les Natchés et les
+autres nations du Mississipi, où ses agens trouvèrent des Anglais de la
+Virginie, pour lesquels les Chicachas allaient devenir de nouveaux
+Iroquois. La même lutte sourde qui existait dans le nord allait se
+répéter dans le sud, et partager entre les deux peuples rivaux les
+Indigènes. Bientôt en effet, l'on vit d'un côté plusieurs tribus, ayant
+à leur tête les Alibamons et les Chactas, tomber sur la Caroline et y
+commettre des ravages; et, de l'autre, les Natchés tramer la destruction
+des Français, qui ne furent sauvés que par la promptitude et la vigueur
+avec lesquelles le gouverneur sut agir. A cette occasion, les barbares
+se virent condamnés par M. de Bienville, qui commandait l'expédition
+contre eux, à élever de leurs propres mains, au milieu de leur principal
+village, un fort pour ceux-mêmes qu'ils voulaient anéantir. C'était la
+première humiliation que subissait leur grand chef, qui prétendait
+descendre du soleil et qui en portait le nom avec orgueil. Ce fort,
+aujourd'hui Natchez, situé sur le Mississipi, couronnait un cap de 200
+pieds d'élévation; il fut appelé Rosalie du nom de madame de
+Pontchartrain, dont le mari, ministre d'état, protégeait la famille des
+Lemoine d'où sortait Bienville. C'est l'année suivante (1715) que M. du
+Tisné jeta les fondemens de Natchitoches, ville maintenant florissante.
+
+Cependant les grandes espérances que M. Crozat avait conçues
+relativement à la Louisiane, s'étaient dissipées peu à peu; il y avait à
+peine quatre ans qu'il avait cette province entre les mains, et déjà le
+commerce en était détruit. Le monopole de ce grand fermier avait frappé
+tout de mort. Avant sa concession il s'y faisait encore quelques
+affaires. Les habitans de la Mobile et de l'île Dauphine exportaient des
+provisions, des bois, des pelleteries chez les Espagnols de Pensacola,
+dans les îles de la Martinique et de St.-Domingue et en France, et ils
+recevaient en échange les denrées et les marchandises dont ils avaient
+besoin pour leur consommation ou leur trafic avec les Indiens. M. Crozat
+n'y eut pas plutôt fait reconnaître son privilége que cette industrie
+naissante s'éteignit. L'arbre ne recevant plus de lumière et de chaleur
+que du caprice d'un homme assis dans un comptoir de Paris, se dessécha
+rapidement et il mourut. Les vaisseaux des Iles ne parurent plus; il fut
+défendu d'aller à Pensacola d'où provenait tout le numéraire de la
+colonie, et de vendre à d'autres qu'aux agens de M. Crozat, qui
+donnèrent les prix qu'ils voulurent. Celui des pelleteries fut fixé si
+bas que cette marchandise fut toute portée, par les chasseurs, en Canada
+ou dans les colonies anglaises. Le concessionnaire, à l'aspect de la
+décadence de la colonie, n'en voulut pas voir la cause là où elle était;
+il adressa à diverses reprises de vaines représentations au gouvernement
+qui ne les écouta pas. Enfin épuisé par les grandes avances qu'il avait
+faites pour les nombreux établissemens formés en diverses parties du
+pays, et trompé dans son attente d'ouvrir par terre et par mer des
+communications avec le Mexique pour y verser ses marchandises et en
+tirer des métaux, dégoûté aussi d'un privilége plus onéreux que
+profitable, il le remit au roi, qui le concéda de suite à la compagnie
+d'Occident, dont le succès étonna d'abord toutes les nations.
+
+Un aventurier écossais, Jean Law, homme plein d'imagination et d'audace,
+cherchant avec avidité l'occasion d'attirer sur lui l'attention de
+l'Europe par quelque grand projet, trouva dans la situation financière
+de la France, un moyen de parvenir au but qu'il désirait d'atteindre.
+Ayant fait une étude de l'économie politique dont Turgot et Smith
+devaient plus tard faire une science, il se présenta à Paris comme le
+sauveur de la nation et le restaurateur de ses finances délabrées. Quel
+remède inattendu a-t-il trouvé pour combler l'abîme de la dette
+nationale, qui devient de jour en jour plus incommensurable malgré tous
+les efforts que l'on fait pour le fermer? Le papier monnaie et les mines
+imaginaires de la Louisiane. Le pays même que Crozat vient de rejeter
+avec dégoût, après y avoir perdu des sommes considérables, est la
+panacée qui doit produire une aussi grande merveille.
+
+Il n'y a que l'état déplorable de la France qui ait pu entraîner le
+peuple, le roi et ses ministres dans ces illusions vers lesquelles ils
+se portèrent avec une ardeur qui se communiqua à d'autres pays.
+
+«Ponce de Léon n'eut pas plutôt abordé à la Floride en 1512, qu'il se
+répandit dans l'ancien et le nouveau-monde que cette région était
+remplie de métaux. Ils ne furent découverts ni par François de Cordoue,
+ni par Velasquez de Ayllon, ni par Philippe de Narvaez, ni par Ferdinand
+de Soto, quoique ces hommes entreprenans les eussent cherchés pendant
+trente ans avec des fatigues incroyables. L'Espagne avait enfin renoncé
+à ses espérances; elle n'avait même laissé aucun monument de ses
+entreprises; et cependant il était resté vaguement dans l'opinion des
+peuples que ces contrées renfermaient des trésors immenses. Personne ne
+désignait le lieu précis où ces richesses pouvaient être; mais cette
+ignorance même servait d'encouragement à l'exagération. Si
+l'enthousiasme se refroidissait par intervalle, ce n'était que pour
+occuper plus vivement les esprits quelque temps après. Cette disposition
+générale à une crédulité avide, pouvait devenir un merveilleux
+instrument dans des mains habiles».
+
+Law sut mettre ces vagues croyances à profit. Ce financier avait
+commencé ses opérations en établissant avec la permission du régent en
+1716 une banque avec un capital de 1200 actions de mille écus chacune.
+La nouvelle institution dans ces sages limites, augmenta le crédit et
+fit un grand bien, car elle pouvait faire face à ses obligations
+facilement; mais on avait toujours les yeux tournés vers la Louisiane,
+et c'est là où l'on devait trouver l'or pour payer les dettes de l'Etat.
+En 1717 la compagnie d'Occident fut rétablie par Law; on lui céda
+immédiatement la Louisiane et on l'unit à la banque; on donna encore à
+cette association la ferme du tabac et le commerce du Sénégal. Dans la
+supposition du succès, elle devait dégénérer en un affreux monopole.
+Mais à cette époque on était incapable de juger des avantages ou des
+désavantages de ces grandes opérations; et à venir encore jusqu'à nos
+jours, les opinions des hommes les plus éclairés sont opposées et
+contradictoires sur la matière.
+
+Quoiqu'il en soit, les actions de la compagnie d'Occident se payaient en
+billets d'Etat que l'on prenait au pair quoiqu'ils ne valussent que
+cinquante pour cent dans le commerce. Dans un instant le capital de 100
+millions fut rempli; chacun s'empressait de porter un papier décrié,
+croyant le voir bientôt racheté en bel or de la Louisiane. Les
+créanciers de l'Etat qui entrevoyaient leur ruine dans l'abaissement
+graduel des finances, se prirent à cette spéculation, comme à leur seul
+moyen de salut. Les riches entraînés par le désir d'augmenter leur
+fortune, s'y lancèrent avec des rêves dont Law avait soin de nourrir la
+cupide extravagance. «Le Mississipi devint un centre où toutes les
+espérances, toutes les combinaisons se réunissaient. Bientôt des hommes
+riches, puissans, et qui pour la plupart passaient pour éclairés, ne se
+contentèrent pas de participer au gain général du monopole, ils
+voulurent avoir des propriétés particulières dans une région qui passait
+pour le meilleur pays du monde. Pour l'exploitation de ces domaines, il
+fallait des bras: la France, la Suisse et l'Allemagne fournirent avec
+abondance des cultivateurs, qui, après avoir travaillé trois ans
+gratuitement pour celui qui aurait fait les frais de leur
+transportation, devaient devenir citoyens, posséder eux-mêmes des terres
+et les défricher.»
+
+Cependant le gouverneur et le commissaire-ordonnateur de la Louisiane
+avaient été changés. M. de la Motte Cadillac avait eu pour successeur M.
+de l'Espinay, et M. Duclos M. Hubert; mais quelque temps après, M. de
+Bienville fut nommé commandant général de toute la Louisiane. Les
+Français occupaient alors Biloxi, l'île Dauphine, la Mobile, Natchez et
+Natchitoches sur la Rivière-Rouge. Ils avaient aussi commencé des
+établissemens sur plusieurs autres points du pays. Biloxi était redevenu
+chef-lieu. Le port de l'île Dauphine avait été abandonné pour l'Ile aux
+Vaisseaux. L'obstination que l'on mettait à demeurer sur une côte
+stérile, pour ne pas s'éloigner de la mer, démontre que le but de la
+colonisation de cette contrée avait été jusque là tout commercial. Enfin
+l'on commença à croire que les bords du Mississipi présentaient de plus
+grands avantages pour la situation d'une capitale. On résolut d'aller
+chercher un asile sur la rive gauche de ce fleuve, dans un endroit que
+M. de Bienville avait déjà remarqué à 30 lieues de l'Océan. Ce
+gouverneur avec quelques pauvres charpentiers et faux-sauniers y jeta,
+en 1717, les fondemens d'une ville qui est aujourd'hui l'une des plus
+populeuses et des plus riches du Nouveau-Monde. Il la nomma
+Nouvelle-Orléans en l'honneur du duc d'Orléans, régent du royaume. La
+Louisiane avait eu pour fondateur un Canadien illustre dans nos annales,
+la capitale de ce beau pays allait devoir son existence également à un
+de nos compatriotes. M. de Pailloux fut nommé gouverneur de la nouvelle
+ville, où arriva l'année suivante un vaisseau qui avait été agréablement
+trompé en trouvant 16 pieds d'eau dans l'endroit le moins profond du
+Mississipi. L'on ne croyait pas que ce fleuve fut navigable si haut pour
+les gros navires. On transféra seulement en 1722 le gouvernement à la
+Nouvelle-Orléans. On ne pouvait se résoudre dans cette province à perdre
+la mer de vue, tandis qu'en Canada l'on cherchait au contraire à s'en
+éloigner en s'élevant toujours sur le St.-Laurent pour suivre la traite
+des pelleteries dans les forêts.
+
+La compagnie d'Occident n'avait pas été plus tôt en possession de la
+Louisiane qu'elle avait travaillé à organiser un nouveau gouvernement,
+et à former un système d'émigration propre à assurer le rapide
+établissement de cette province, et surtout l'exploitation des mines
+abondantes dont le métal précieux devait payer la dette nationale, ce
+chancre qui dévorait la France et minait déjà le trône si fier de sa
+royale et antique dynastie.
+
+Dans la nouvelle organisation M. de Bienville fut nommé gouverneur
+général et directeur de la compagnie en Amérique; M. de Pailloux,
+major-général; M. Dugué de Boisbriand, autre Canadien, commandant aux
+Illinois, et M. Diron, frère de l'ancien commissaire-ordonnateur,
+inspecteur-général des troupes.
+
+La Louisiane avait été cédée à la compagnie en 1717; dès le printemps
+suivant huit cents colons sur trois vaisseaux quittaient la Rochelle
+pour cette contrée. Il y avait parmi eux plusieurs gentilshommes et
+anciens officiers, au nombre desquels était M. Lepage Dupratz qui a
+laissé d'intéressans mémoires sur cette époque pleine d'intérêt. Cette
+émigration se dispersa sur différens points. Les gentilshommes étaient
+partis avec l'espoir d'obtenir de vastes seigneuries en concession, et
+d'introduire dans la nouvelle province une hiérarchie nobiliaire comme
+il en naissait alors une en Canada. Law lui-même voulut donner
+l'exemple. Il obtint une terre de quatre lieues en carré, à Arkansas,
+qui fut érigée en duché; et il fit ramasser quinze cents hommes, tant
+Allemands que Provençaux pour la peupler; il devait encore y envoyer
+6000 Allemands du Palatinat; mais c'est dans ce moment même (1720) que
+croula sa puissance éphémère avec l'échafaudage de ses projets
+gigantesques qui laissèrent sur la France les ruines de la fortune
+publique et particulière. Le contrecoup de cette grande chute
+financière, qui n'avait encore rien eu de pareil chez les modernes,
+ébranla profondément la jeune colonie, et l'exposa aux désastres les
+plus déplorables. Des colons rassemblés à grands frais plus de mille
+furent perdus avant l'embarquement à Lorient. «Les vaisseaux qui
+portaient le reste de ces émigrans ne firent voile des ports de France
+qu'en 1721, un an après la disgrace du ministre; et il ne put donner
+lui-même aucune attention à ce débris de sa fortune. La concession fut
+transportée à la compagnie». Cette compagnie ne donna point l'ordre de
+cesser d'acheminer les colons vers l'Amérique. Une fois en route ces
+malheureux ne pouvaient arrêter, et la chute du système les laissait
+sans moyens. On les entassait sans soin et sans choix dans des navires
+et on les jetait sur la plage de Biloxi, d'où ils étaient transportés
+dans les différens lieux de leur destination. En 1721, les colons furent
+plus nombreux que jamais; on les embarquait en France avec une
+imprévoyance singulière. L'on n'avait pas à Biloxi assez d'embarcations
+pour suffire à les monter sur le Mississipi. Il y eut encombrement de
+population, les provisions manquèrent et la disette apparut avec toutes
+ses horreurs; on n'eut plus pour vivre que les huîtres que l'on péchait
+sur le bord de la mer. Plus de cinq cents personnes moururent de faim,
+dont deux cents de la concession de Law. L'ennui et le chagrin en
+conduisirent aussi plusieurs au tombeau. La mésintelligence, la
+désunion, suite ordinaire des malheurs publics, se mit dans la colonie;
+l'on forma des complots, et l'on vit une compagnie de troupes Suisses
+qui avait reçu ordre de se rendre à la Nouvelle-Orléans, passer,
+officiers en tête, à la Caroline[70].
+
+[Note 70: Charlevoix: Journal historique.]
+
+Ce sont ces désastres qui engagèrent enfin à abandonner Biloxi, cette
+rive funeste, et la Nouvelle-Orléans devint définitivement la capitale
+de la Louisiane.
+
+Il ne faut pas croire néanmoins que tant d'efforts, quoique mal dirigés,
+fussent sans fruit. Nombre d'établissemens furent commencés, réussirent
+et sont aujourd'hui des places considérables. Sans doute l'on eût pu
+faire mieux, beaucoup mieux; mais Raynal exagère singulièrement le mal.
+Une colonisation forte, permanente, puissante, se fait graduellement, se
+consolide par ses propres efforts et la jouissance d'une certaine
+liberté. Ne fût-il mort personne à Biloxi, les émigrans eussent-ils tous
+été des cultivateurs laborieux, intelligens, persévérans, et l'on sait
+que ces qualités manquaient à beaucoup d'entre eux, encore le succès
+prodigieux qu'on attendait ne se serait pas réalisé: on a vu jusqu'à
+quel degré on avait élevé les espérances de la France. Les mines du
+Mississipi devaient payer la dette nationale, et la Louisiane elle-même
+devait relever son commerce et former un empire français. On fut
+cruellement trompé sur tous ces points. Ce désappointement amer causa
+une sensation si profonde, resta tellement empreint dans les esprits,
+que longtemps après il influençait encore la plume irritable de
+l'historien des deux Indes, et que le sage Barbé-Marbois ne put au bout
+d'un siècle échapper totalement à l'impression qu'il avait laissée dans
+sa patrie. Ces espérances qu'on avait formées s'appuyaient sur une base
+chimérique, le système de Law, sur lequel il convient maintenant de
+rapporter les jugemens qu'on a prononcés.
+
+«Dans leur appréciation, les uns comme M. Barbé-Marbois, disent que Law
+après avoir persuadé aux gens crédules que la monnaie de papier peut,
+avec avantage tenir lieu des espèces métalliques, tira de ce faux
+principe les conséquences les plus extravagantes. Elles furent adoptées
+par l'ignorance et la cupidité, et peut-être par Law lui-même, car il
+portait de l'élévation et de la franchise jusque dans ses erreurs.
+
+«Les hommes éclairés résistèrent cependant, et beaucoup de membres du
+parlement de Paris opposaient à ses impostures les leçons de
+l'expérience. Vaine sagesse! Jean Law parvint à persuader au public que
+la valeur de ses actions était garantie par des richesses inépuisables
+que recélaient des mines voisines du Mississipi. Ces chimères appelées
+du nom de système de Law, ne différaient pas beaucoup de celles qu'on
+s'est efforcé de nos jours de reproduire sous le nom de Crédit.
+Quelques-uns ont prétendu que tant d'opérations injustes, tant de
+violations des engagemens les plus solennels, étaient le résultat d'un
+dessein profondément médité, et que le régent n'y avait consenti que
+pour libérer l'Etat d'une dette dont le poids était devenu
+insupportable. Nous ne pouvons adopter cette explication. Il est plus
+probable qu'après être entré dans une voie pernicieuse, ce prince et son
+conseil furent conduits de faute en faute à pallier un mal par un mal
+plus grand et à tromper le public en se faisant illusion à eux-mêmes. Si
+au contraire ils avaient agi par suite d'une mesure préméditée, il y
+aurait encore plus de honte dans cet artifice que dans la franche
+iniquité du Directoire de France, quand en 1797 il réduisit au tiers la
+dette publique».
+
+D'autres ayant Say à leur tête, attribuent le naufrage du système à une
+autre cause. «Les gouvernemens qui ont mis en circulation, dit ce grand
+économiste, des papiers-monnaies, les ont toujours présentés comme des
+billets de confiance, de purs effets de commerce, qu'ils affectaient de
+regarder comme des signes représentatifs d'une matière pourvue de valeur
+intrinsèque. Tels étaient les billets de la banque formée, en 1716, par
+l'Ecossais Law, sous l'autorité du régent. Ces billets étaient ainsi
+conçus:
+
+_La banque promet de payer au porteur à vue.... livres, en monnaie de
+même poids et au même titre que la monnaie de ce jour, valeur reçue, à
+Paris, etc._
+
+La banque, qui n'était encore qu'une entreprise particulière, payait
+régulièrement ses billets chaque fois qu'ils lui étaient présentés. Ils
+n'étaient point encore un papier-monnaie. Les choses continuèrent sur ce
+pied jusqu'en 1719 et tout alla bien[71]. A cette époque, le roi, ou
+plutôt le régent remboursa les actionnaires, prit l'établissement entre
+ses mains, l'appela banque royale, et les billets s'exprimèrent ainsi:
+
+«_La banque promet de payer au porteur à vue... livres_, EN ESPÈCES
+D'ARGENT, _valeur reçue à Paris etc_.
+
+[Note 71: Voyez dans Dutot, volume II, page 200, quels furent les très
+bons effets du système dans ses commencemens.]
+
+«Ce changement, léger en apparence, était fondamental. Les premiers
+billets stipulaient une quantité fixe d'argent, celle qu'on connaissait
+au moment de la date sous la dénomination d'une livre. Les seconds ne
+stipulant que des _livres_, admettaient toutes les variations qu'il
+plairait au pouvoir arbitraire d'introduire dans la forme et la matière
+de ce qu'il appellerait toujours du nom de _livres_. On nomma cela
+rendre le papier-monnaie _fixe_: c'était au contraire en faire une
+monnaie infiniment plus susceptible de variations, et qui varia bien
+déplorablement. Law s'opposa avec force à ce changement: les principes
+furent obligés de céder au pouvoir, et les fautes du pouvoir, lorsqu'on
+en sentit les fatales conséquences, furent attribuées à la fausseté des
+principes.»
+
+Telles sont les opinions d'un homme d'état et d'un économiste célèbre.
+L'un et l'autre, trop exclusifs dans leurs idées, n'ont peut-être pas
+dit toute la vérité. Say, ne faisant aucune attention aux entreprises
+étrangères à la banque de Law, semble attribuer uniquement sa
+catastrophe à l'altération des monnaies. Marbois partant d'un autre
+principe, l'impute à la base chimérique donnée à cette banque, en la
+faisant dépendre du succès des compagnies orientale et occidentale
+rétablies ou formées par le financier étranger. Ne pourrions nous pas
+dire plutôt que le système de Law était prématuré pour la France; et
+qu'il ne pouvait convenir qu'à une nation très commerçante et qui fût
+déjà familière avec les opérations financières et le jeu du crédit
+public. Or l'on sait que les Français en général ne l'étaient pas alors.
+C'était là la grande faute du système qui commença à éclairer la France,
+dit Voltaire, en la bouleversant. Avant lui, «il n'y avait que quelques
+négocians qui eussent des idées nettes de tout ce qui concerne les
+espèces, leur valeur réelle, leur valeur numéraire, leur circulation, le
+change avec l'étranger, le crédit public; ces objets occupèrent la
+régence et le parlement.
+
+«Adrien de Noailles duc et pair, et depuis maréchal de France, était
+chef du conseil des finances..... Au commencement de ce ministère l'Etat
+avait à payer 900 millions d'arrérages; et les revenus du roi ne
+produisaient pas 69 millions à 30 francs le marc. Le duc de Noailles eut
+recours en 1716 à l'établissement d'une chambre de justice contre les
+financiers. On rechercha les fortunes de 4410 personnes, et le total de
+leurs taxes fut environ de 219 millions 400 mille livres; mais de cette
+somme immense, il ne rentra que 70 millions dans les coffres du roi. Il
+fallait d'autres ressources».
+
+On s'adressa au commerce. Il était peu considérable comparativement
+parlant; les guerres l'avaient ruiné, on voulut le faire grandir
+tout-à-coup en formant un crédit factice, comme si le commerce était
+fondé sur le crédit et non le crédit sur le commerce. On oublia qu'il
+manquait à la France un capital réel, l'esprit d'entreprise et
+d'industrie. Law avait senti le vice de la situation, et c'est pour cela
+qu'il faisait de si grands efforts pour augmenter le négoce du royaume
+en activant l'établissement des possessions d'outre-mer. Mais les
+ressources dont il jetait ainsi la semence allaient venir trop tard à
+son secours; d'ailleurs dans son ardeur fiévreuse, il s'en était laissé
+imposer sur les avantages que présentait, par exemple, le Nouveau-Monde.
+Il crut ou feignit de croire que la Louisiane renfermait des richesses
+métalliques inépuisables et capables de suppléer à tous les besoins. Il
+se trompa. On a pu voir ce qu'était cette contrée et ce que l'on pouvait
+attendre d'elle. Force fut donc à Law, faute d'un Pérou, faute de
+marchandises, faute d'industrie, faute enfin d'autres valeurs réelles,
+d'asseoir son papier-monnaie sur le numéraire seulement qu'il y avait en
+France. Ce papier il fallut l'augmenter, on altéra les espèces, en leur
+donnant aussi à elles une valeur factice; de là la ruine du système;
+cette opération absurde amena une banqueroute. L'on s'aperçut alors que,
+relativement à la Louisiane du moins, le système était fondé sur une
+chimère.
+
+Après cette catastrophe la compagnie d'Occident, cessionnaire de tous
+les droits de Law, n'en conserva pas moins la possession du pays,
+qu'elle continua de gouverner et d'exploiter comme un monopole. Ce
+système avait déjà coûté 25 millions. «Les administrateurs de la
+compagnie qui faisait ces énormes avances, avaient la folle prétention
+de former dans la capitale de la France le plan des entreprises qui
+convenaient à ce nouveau monde. De leur hôtel, on arrangeait, on
+façonnait, on dirigeait chaque habitant de la Louisiane avec les gênes
+et les entraves qu'on jugeait bien ou mal favorables au monopole. Pour
+en cacher les calamités on violait, on interceptait la correspondance
+avec la France. «Les morts et les vivans, disait Lepage Dupratz, sont
+également à ménager pour ceux qui écrivent les histoires modernes, et la
+vérité que l'on connaît est d'une délicatesse à exprimer qui fait tomber
+la plume des mains de ceux qui l'aiment». Quant à l'établissement du
+pays par l'émigration des classes agricoles de France, le régime féodal
+y mettait obstacle. Les nobles et le clergé, possesseurs du sol et du
+gouvernement, n'avaient garde de favoriser l'éloignement des
+cultivateurs, et d'acheminer les vassaux dont ils tiraient toute leur
+fortune sur le Nouveau-Monde. Aussi très peu de paysans français ont-ils
+quitté le champ paternel pour venir en Amérique à aucune époque. En un
+mot, rien en France au commencement du dernier siècle n'était capable de
+donner une forte impulsion à la colonisation.
+
+Malgré ces entraves, malgré toutes ces fautes et les malheurs qui en
+furent la suite, néanmoins l'on fit encore plus qu'on n'aurait pu
+l'espérer, et les établissemens formés en différens endroits de la
+Louisiane, assurèrent la possession de cette province à la France.
+L'hostilité de l'Espagne, les armes des Sauvages et la jalousie des
+colonies anglaises ne purent lui arracher un pays qu'elle conserva
+encore longtemps après avoir perdu le Canada.
+
+Outre les cinq ou six principaux établissemens formés par les Français
+dont on a parlé ailleurs, l'on en avait encore commencé d'autres aux
+Yasous, au Baton-Rouge, aux Bayagoulas, aux Ecores-Blancs, à la Pointe
+coupée, à la Rivière-Noire, aux Paska-Ogoulas et jusque vers les
+Illinois. C'était occuper le pays sur une grande échelle; et toutes ces
+diverses plantations se maintinrent et finirent la plupart par
+prospérer.
+
+Pendant que Law était tout rempli de ses opérations financières, des
+événemens survenus en Europe avaient mis les armes aux mains de deux
+nations qui semblaient devoir être des alliés inséparables, depuis le
+traité des Pyrénées, la France et l'Espagne. Albéroni fut le principal
+auteur de cette levée de boucliers funeste pour le pays qu'il servait et
+pour lui-même.
+
+Albéroni, observe un auteur moderne, avait les projets les plus
+ambitieux et les plus vastes; autrefois prêtre obscur dans l'Etat de
+Parme, espion et flatteur du duc de Vendôme, qu'il suivit en Espagne, il
+était parvenu de cette vile condition à la plus haute fortune; il était
+cardinal et ministre absolu du faible Philippe V, qu'il gouvernait de
+concert avec la reine, et voulait relever la puissance espagnole pour
+accroître la sienne; il semblait enfin aspirer à jouer le rôle d'un
+Richelieu. L'Angleterre, la France, l'Empire et la Hollande conclurent à
+Londres (2 août 1718), un nouveau traité qui reçut le nom de quadruple
+alliance. L'empereur y renonça pour lui-même et pour ses successeurs, à
+toute prétention à la couronne d'Espagne, à condition que Philippe V lui
+restituerait la Sicile et remettrait la Sardaigne au duc de Savoie. On
+somma le roi d'Espagne d'accéder à ce traité dans le délai de trois
+mois; mais Albéroni conspirait alors avec la duchesse du Maine contre le
+régent, et reçut cette proposition avec une hauteur insolente. Tout
+était préparé pour le succès de son projet: des troupes espagnoles
+devaient être jetées en Languedoc et en Bretagne, où existaient déjà des
+germes de révolte; on s'emparerait du régent, qu'on renfermerait dans
+une forteresse; on convoquerait les Etats-Généraux; on obtiendrait
+l'annulation des traités de Londres et de La Haye; on ferait déclarer le
+duc d'Orléans déchu de son droit de succession à la couronne, et la
+régence serait déférée à Philippe V, qui se trouverait alors sur les
+premiers degrés d'un trône auquel il tenait bien plus qu'à la couronne
+que son aïeul Louis XIV avait placée sur sa tête. Le prince de
+Cellamare, ambassadeur d'Espagne, était l'agent accrédité de cette
+conspiration, dans laquelle la duchesse du Maine avait entraîné quelques
+grands seigneurs et beaucoup d'intrigans subalternes. Tout le secret de
+l'affaire fut découvert dans les papiers d'un abbé Porto-Carréro, qu'on
+arrêta sur la route d'Espagne, où il se rendait pour prendre les
+derniers ordres d'Albéroni.
+
+Le régent dès qu'il fut instruit du complot montra la plus grande
+vigueur. Il fit arrêter l'ambassadeur de Philippe V, et punir les
+complices de la duchesse du Maine. Il déclara ensuite la guerre à
+l'Espagne qui eut la France et l'Angleterre sur les bras, l'Angleterre
+comme signataire du traité de la quadruple alliance et parce qu'Albéroni
+avait cherché à y ranimer le parti du prétendant, le prince Charles,
+auquel il avait offert des secours. Les Espagnols furent partout
+malheureux; ils furent battus sur mer par les Anglais, et sur terre par
+les troupes françaises qui envahirent leur pays, conduites par le
+maréchal de Berwick. Ils reçurent aussi des échecs en Amérique où M. de
+Sérigny fut envoyé avec trois vaisseaux pour s'emparer de Pensacola que
+l'on trouvait trop rapproché de la Louisiane, et que d'ailleurs l'on
+convoitait depuis longtemps, parceque c'est le seul port qu'il y ait sur
+toute cette côte depuis le Mississipi jusqu'au canal de Bahama. Don Jean
+Pierre Matamoras y commandait. Attaquée du coté de la terre par 700
+Canadiens, Français et Sauvages, sous les ordres de M. de Chateauguay,
+et du côté de la mer par M. de Sérigny, la place se rendit (1719) après
+quelque résistance, et la garnison et une partie des habitans furent
+embarquées sur deux navires français pour la Havane. Mais ces deux
+navires étant tombés en route au milieu d'une flotte espagnole, furent
+enlevés et ils entrèrent comme prises là où ils croyaient paraître en
+vainqueurs.
+
+La nouvelle de la reddition de Pensacola fit une grande sensation dans
+la Nouvelle-Espagne et le Mexique. Le vice-roi, le marquis de Valero,
+mit en mouvement toutes les forces de terre et de mer dont il pouvait
+disposer, et dès le mois de juin don Alphonse Carrascosa entra dans la
+baie sur laquelle cette ville est bâtie avec 12 bâtimens, 3 frégates et
+9 balandres portant 850 hommes de débarquement. A la vue des Espagnols,
+une partie de la garnison composée de déserteurs, de faux-sauniers et
+autres gens de cette espèce, passa à l'ennemi; le reste, après s'être à
+peine défendu, força M. de Chateauguay à se rendre. La plupart de ces
+misérables entrèrent immédiatement au service espagnol, et les autres
+furent jetés par Carrascosa, pieds et poings liés à fond de cale des
+vaisseaux. Il rétablit ensuite Don Matamoras dans son gouvernement et
+lui laissa une garnison suffisante.
+
+Après cette victoire, le vice-roi espagnol décida de chasser les
+Français de tout le golfe du Mexique, et Don Carnejo fut chargé de cette
+tâche avec son escadre à laquelle devaient se rallier tous les vaisseaux
+de sa nation qu'il rencontrerait. Carrascosa de son côté tourna ses
+voiles vers l'île Dauphine et la Mobile qu'il croyait prendre sans
+beaucoup de difficultés; mais tous ces projets des Espagnols finirent
+malheureusement. D'abord un détachement des troupes de Carrascosa fut
+défait par M. de Vilinville à la Mobile, ce qui l'obligea d'abandonner
+l'attaque de cette place; ensuite il fut repoussé lui-même à Guillory,
+ilot de l'île Dauphine autour de laquelle il roda pendant quatorze jours
+comme un vautour qui épie sa proie. Le brave Sérigny déjoua tous ses
+mouvemens, quoiqu'il eût pourtant avec lui moins de 200 Canadiens et le
+même nombre de Sauvages sur lesquels il put compter, le reste de ses
+forces se composant de soldats mal disposés dont il se défiait plus que
+des ennemis mêmes.
+
+Leurs attaques ayant été repoussées, les Espagnols durent s'attendre,
+suivant l'usage de la guerre, à se voir assaillis à leur tour. En effet,
+le comte de Champmêlin arriva avec une escadre française pour reprendre
+Pensacola. M. de Bienville fut chargé d'investir la place par terre avec
+ses Canadiens et ses Sauvages, tandis que le comte de Champmêlin
+lui-même l'attaquerait par mer. Ce projet fut exécuté avec promptitude
+et vigueur. Carrascosa avait embossé sa flotte à l'entrée du port et
+hérissé le rivage de canons; après deux heures et demie de combat, tous
+les vaisseaux espagnols amenèrent leurs pavillons; et le lendemain,
+Bienville ayant continué une fusillade fort vive toute la nuit avec
+Pensacola, cette ville se rendit pour prévenir un assaut. On fit de 12 à
+15 cents prisonniers, parmi lesquels se trouvaient un grand nombre
+d'officiers. On démantela une partie des fortifications et on laissa
+quelques hommes seulement dans le reste.
+
+Ce fut après cette campagne que le roi crut devoir récompenser les
+officiers canadiens qui commandaient à la Louisiane depuis sa fondation,
+et aux efforts desquels il devait la conservation de cette colonie, qui
+était leur ouvrage; car les colons européens, concessionnaires et
+autres, périssant de faim ou dégoûtés du pays, désertaient par
+centaines, surtout les soldats, et se réfugiaient dans les colonies
+anglaises. Cela alla si loin que le gouverneur de la Caroline crut de
+son devoir d'en informer M. de Bienville. Le pays se vidait avec autant
+de rapidité qu'il s'était rempli. Les principaux d'entre les Canadiens
+étaient MM. de Bienville, de Sérigny, de St.-Denis, de Vilinville et de
+Chateauguay, «Les colons les plus prospères, dit Bancroft, c'étaient les
+vigoureux émigrans du Canada qui n'avaient guère apporté avec eux que
+leur bâton et les vêtemens grossiers qui les couvraient». Le
+gouvernement français n'avait pas en effet de sujets plus utiles et plus
+affectionnés. Renommés par leurs moeurs paisibles et la douceur de leur
+caractère dans la paix, ils formaient dans la guerre une milice aussi
+dévouée qu'elle était redoutable. Louis XV nomma M. de Sérigny capitaine
+de vaisseau, récompense qui était bien due à sa valeur, à ses talens et
+au zèle avec lequel il avait servi l'Etat depuis son enfance, n'ayant
+jamais monté à aucun grade dans la marine qu'après s'être distingué par
+quelqu'action remarquable ou par quelque service important. M. de
+St.-Denis reçut un brevet de capitaine et la croix de St.-Louis. M. de
+Chateauguay fut nommé au commandement de St.-Louis de la Mobile.
+Cependant la guerre tirait à sa fin. Excitée par un ministre ambitieux,
+sans motifs raisonnables qui pussent la justifier, elle n'apporta, comme
+on l'a déjà dit, que des désastres à l'Espagne. La paix signée le 17
+février 1720, mit fin à cette querelle de famille. Albéroni disgracié,
+fut reconduit en Italie, escorté par des troupes françaises, et y acheva
+sa vie dans l'obscurité, après s'être un instant bercé de l'espoir de
+changer la face du monde. L'on déposa les armes en Amérique comme en
+Europe, et le port de Pensacola, pour lequel on se battait depuis trois
+ans, fut rendu aux Espagnols.
+
+La paix avec cette nation fut suivie de près par celle avec les
+Chicachas et les Natchés, qui avaient profité de la guerre pour
+commettre des hostilités contre la Louisiane. Ces heureux événemens,
+successivement annoncés, allaient enfin laisser respirer le pays qui ne
+demandait que du repos, quand un ouragan terrible qui éclata le 12
+septembre 1722, y répandit partout la désolation. La mer gonflée par
+l'impétuosité du vent, franchit ses limites et déborda dans la campagne
+renversant tout sur son passage. La Nouvelle-Orléans et Biloxi furent
+presque renversés de fond en comble, et les infortunés habitans durent
+recommencer la construction de ces villes comme pour la première fois.
+
+Jusqu'à cette époque, le gouvernement ne s'était point occupé du soin
+des âmes dans la Louisiane. Le pieux Charlevoix qui arrivait de cette
+contrée, appela en 1723 l'attention de la cour sur cette mission. Les
+intérêts de la religion et de la politique, les idées traditionnelles,
+le système suivi dans la Nouvelle-France, tout devait recommander ce
+sujet important au bon accueil du gouvernement. «Nous avons vu, observe
+cet historien, que le salut des Sauvages fut toujours le principal objet
+que se proposèrent nos rois partout où ils étendirent leur domination
+dans le Nouveau-Monde, et l'expérience de près de deux siècles nous
+avait fait comprendre que le moyen le plus sûr de nous attacher les
+naturels du pays, était de les gagner à Jésus-Christ. On ne pouvait
+ignorer d'ailleurs qu'indépendamment même du fruit que les ouvriers
+évangéliques pouvaient faire parmi eux, la seule présence d'un homme
+respectable par son caractère, qui entende leur langue, qui puisse
+observer leurs démarches, et qui sache en gagnant la confiance de
+quelques uns se faire instruire de leurs desseins, vaut souvent mieux
+qu'une garnison; on peut du moins y suppléer, et donner le temps aux
+gouverneurs de prendre des mesures pour déconcerter leurs intrigues».
+Cette dernière raison fut sans doute d'un plus grand poids que la
+première auprès du voluptueux régent et de la plupart des membres de la
+compagnie des Indes, à cette époque d'indifférence et d'incrédulité. Des
+Capucins et des Jésuites furent envoyés pour évangéliser les Indigènes,
+surtout pour les disposer favorablement envers les Français.
+
+L'an 1726 fut le dernier de l'administration de M. de Bienville,
+administration rendue si difficile et si orageuse par le vice du système
+de M. Crozat, et par la chute mémorable de celui de Law. Les désastres
+qui en furent la suite n'empêchèrent pas néanmoins les Français de se
+maintenir dans le pays et de triompher dans la guerre avec les
+Espagnols. Lorsque M. Perrier, lieutenant de vaisseau, arriva au mois
+d'octobre pour remplacer M. de Bienville, qui passa en France, il trouva
+la Louisiane assez tranquille au dehors, bonheur acquis après des luttes
+de toute espèce et dont elle devait s'empresser de jouir, car il se
+formait déjà dans le silence des forêts et les conciliabules secrets des
+barbares un orage beaucoup plus menaçant que tous ceux qu'elle avait eu
+à traverser jusqu'à ce jour, et qui devait l'ébranler profondément sur
+sa base encore si fragile.
+
+La Compagnie d'Occident avait fait place à la compagnie des Indes, créée
+en 1723, et dont le duc d'Orléans s'était fait déclarer gouverneur. «Le
+privilège embrassait l'Asie, l'Afrique et l'Amérique. On voit dans les
+délibérations de cette association, composée dé grands seigneurs et de
+marchands, paraître tour à tour l'Inde, la Chine, les comptoirs du
+Sénégal, de la Barbarie, les Antilles et le Canada. La Louisiane y tient
+un rang principal. L'utilité publique, autant que la grandeur et la
+gloire du monarque, avait fait accueillir, sous Louis XIV, les premiers
+projets de la fondation d'une colonie puissante. Mais dans l'exécution,
+rien n'avait répondu à cette intention: la nouvelle compagnie se montra
+encore moins habile que celle qui l'avait précédée. On cherche en vain
+dans ses actes les traces du grand dessein colonial formé par le
+gouvernement. On trouve presqu'à chaque page des nombreux registres qui
+contiennent les délibérations de l'association, des tarifs du prix
+assigné au tabac, au café et à toutes les denrées soumises au privilège.
+Ce sont des discours prononcés en assemblée générale pour exposer l'état
+florissant des affaires de la compagnie, et on finit presque toujours
+par proposer des emprunts qui seront garantis par un fonds
+d'amortissement. Mais l'amortissement était illusoire; les dettes
+s'accumulèrent au point que les intérêts ne purent être payés, même en
+engageant les capitaux. Des bilans, des faillites, des litiges, et une
+multitude de documens, prouvent que les opérations, ruineuses pour le
+commerce, ne furent profitables qu'à un petit nombre d'associés.
+
+«Rien d'utile et de bon ne pouvait en effet résulter d'un tel
+gouvernement. Une circonstance prise parmi une foule d'autres, fera
+juger jusqu'où purent être portés les abus.
+
+«Le gouverneur et l'intendant de la Louisiane étaient, par leurs
+fonctions, comme interposés entre la compagnie et les habitans pour
+modérer les prétentions réciproques et empêcher l'oppression. Mais ces
+magistrats étaient nommés par les sociétaires eux-mêmes. On lit dans les
+actes, _que pour attacher aux intérêts de la compagnie le gouverneur et
+l'intendant, il leur est assigné des gratifications annuelles et des
+remises sur les envois de denrées en France_. Les suites de ce régime
+furent funestes à la Louisiane sans enrichir les actionnaires».
+
+C'est pendant que toutes ces transactions occupaient la compagnie des
+Indes, transactions qui avaient leur contrecoup dans la colonie, que les
+nations indigènes depuis l'Ohio jusqu'à la mer, formèrent le complot de
+massacrer les Français. Il fallait peu d'efforts pour faire prendre les
+armes aux Sauvages contre les Européens, qu'ils regardaient comme des
+étrangers incommodes et exigeans, ou des envahisseurs dangereux.
+C'étaient pour eux des ennemis qui, parlant au nom de l'autel et de la
+civilisation, prétendaient avoir droit à leur pays, et les traitaient
+sérieusement de rebelles s'ils osaient le défendre. D'abord ces
+Européens se conduisirent bien envers les naturels qui les reçurent à
+bras ouverts; mais à mesure qu'ils augmentaient en nombre, qu'ils se
+fortifiaient au milieu d'eux, leur langage devenait plus impératif; ils
+commencèrent bientôt à vouloir exercer une suprématie malgré les
+protestations des Indiens. Il en fut de même partout où ils s'établirent
+en Amérique, c'est-à-dire là où ils ne furent pas obligés de s'emparer
+du sol les armes à la main. Les Français, grâce à la franchise de leur
+caractère, furent toujours bien accueillis et en général toujours aimés
+des Sauvages. Ils ne trouvèrent d'ennemis déclarés que dans les Iroquois
+et les Chicachas, qui ne voulurent voir en eux que les alliés des
+nations avec lesquelles ils étaient eux-mêmes en guerre. Les Français en
+effet avaient constamment pour politique d'embrasser la cause des tribus
+au milieu desquelles ils venaient s'établir.
+
+On sait avec quelle jalousie les colonies anglaises les voyaient
+s'étendre le long du St.-Laurent et sur le bords des grands lacs. Elles
+en ressentirent encore bien davantage lorsqu'elles les virent prendre
+possession de l'immense vallée du Mississipi. Les Chicachas se
+présentèrent ici, comme les Iroquois l'avaient fait sur le St.-Laurent,
+pour servir leurs vues. Les Anglais qui les visitaient se mirent par
+leurs propos à leur inspirer des sentimens de défiance et de haine
+contre les Français; ils les peignirent comme des traitans avides, et
+des voisins ambitieux, qui les dépouilleraient tôt ou tard de leur
+territoire. Petit à petit la crainte et la colère se glissèrent dans le
+coeur de ces Sauvages naturellement altiers et farouches, et ils
+résolurent de se défaire une bonne fois d'étrangers, qui semblaient
+justifier en effet une partie de ces rapports en augmentant tous les ans
+le nombre de leurs établissemens, de manière qu'il n'allait bientôt plus
+rester une seule bourgade indienne dans la Louisiane. Pour l'exécution
+d'un pareil dessein, il fallait un secret inviolable, une dissimulation
+profonde, beaucoup de prudence et l'alliance d'un grand nombre de
+tribus, afin que les victimes fussent frappées dans tous les lieux à la
+fois par la nation même au sein de laquelle elles pourraient se trouver.
+Plusieurs années furent employées pour mûrir et étendre le complot. Les
+Chicachas, qui en étaient les premiers auteurs, conduisaient toute la
+trame. Ils n'y avaient point fait entrer ceux qui étaient attachés aux
+Européens comme les Illinois, les Arkansas, et les Tonicas. Toutes les
+autres tribus l'avaient embrassé, soit volontairement, soit après y
+avoir été entraînées; chacune devait faire main basse sur l'ennemi
+commun dans sa localité, et toutes devaient frapper le même jour et à la
+même heure depuis une extrémité du pays jusqu'à l'autre.
+
+Les Français, ignorant ce qui se passait, ne songeaient qu'à jouir de la
+tranquillité profonde qui les environnait. Les tribus qui formaient
+partie du complot redoublaient pour eux les témoignages d'attachement,
+afin d'augmenter leur confiance et leur sécurité. Les Natchés leur
+répétaient sans cesse qu'ils n'avaient point d'alliés plus fidèles; les
+autres nations en faisaient autant, c'était un concert d'assurances
+d'amitié et de dévouement. Bercés par ces protestations perfides, ils
+dormaient sur un abîme. Heureusement, la cupidité des Natchés et
+l'ambition d'une partie des Chactas, une des plus nombreuses nations de
+ce continent, et qui voulaient tirer parti de cette catastrophe,
+trahirent une trame si bien ourdie, et la dévoilèrent avant qu'elle eût
+pu s'exécuter complètement.
+
+Comme on l'a dit, le jour et l'heure du massacre des Français avaient
+été pris. La hache devait se lever sur eux à la fois dans tous les lieux
+où il en respirerait un. Leur plus grand établissement était chez les
+Natchés. M. de Chepar y commandait. Quoique cet officier se fût brouillé
+avec les naturels, ceux-ci feignaient avec cette dissimulation dont ils
+ont poussé l'art si loin, d'être ses plus fidèles amis; ils en
+persuadèrent si bien ce commandant, que, sur des bruits sourds qui se
+répandirent qu'il se formait quelque complot, il fit mettre aux fers
+sept habitans qui avaient demandé à s'armer pour éviter toute surprise;
+il porta de plus, par une étrange fatalité, la confiance jusqu'à
+recevoir soixante Indiens dans le fort et jusqu'à permettre à un grand
+nombre d'autres de se loger chez les colons et même dans sa propre
+maison. On ne voudrait pas croire à une pareille conduite, si Charlevoix
+ne nous l'attestait, tant elle est contraire à celle que les Français
+avaient pour règle constante de tenir avec les Sauvages.
+
+Les conspirateurs se préparaient sans bruit, et, sous divers prétextes,
+venaient prendre les postes qui leur avaient été assignés au milieu des
+établissemens français. Pendant que l'on attendait le jour de
+l'exécution, des bateaux arrivèrent aux Natchés chargés de marchandises
+pour la garnison de ce poste, pour celle des Yasous ainsi que pour les
+habitans. L'avidité des barbares fut excitée, leurs yeux s'allumèrent à
+la vue de ces richesses; leur amour du pillage n'y put tenir. Oubliant
+que leur démarche allait compromettre le massacre général, ils
+résolurent de frapper sur le champ, afin de s'emparer de la cargaison
+des bateaux avant sa distribution. Pour s'armer ils prétextèrent une
+chasse voulant présenter, disaient-ils, au commandant du gibier pour
+fêter les hôtes qui venaient de lui arriver; ils achetèrent des fusils
+et des munitions des habitans et, le 28 novembre 1729, ils se
+répandirent de grand matin dans toutes les demeures en publiant qu'ils
+partaient pour la chasse, et en ayant soin d'être partout plus nombreux
+que les Français. Pour pousser le déguisement jusqu'au bout, ils
+entonnèrent un chant en l'honneur de M. de Chepar et de ses hôtes.
+Lorsqu'ils eurent fini, il se fit un moment de silence; alors trois
+coups de fusil retentirent successivement devant la porte de ce
+commandant. C'était le signal du massacre. Les Sauvages fondirent
+partout sur les Français, qui, surpris sans armes et dispersés; au
+milieu de leurs assassins, ne purent opposer aucune résistance; ils ne
+se défendirent qu'en deux endroits. M. de la Loire des Ursins, commis
+principal de la compagnie des Indes, attaqué à peu de distance de chez
+lui, tua quatre hommes de sa main avant de succomber. A son comptoir
+huit hommes qu'il y avait laissés, eurent aussi le temps de prendre
+leurs armes; ils se défendirent fort longtemps, mais ayant perdu six des
+leurs, les survivans réussirent à s'échapper; les Natchés eurent huit de
+tués dans cette attaque. Ainsi leurs pertes se bornèrent à une douzaine
+de guerriers tant leurs mesures avaient été bien prises. En moins d'un
+instant deux cents Français périrent dans cette boucherie, il ne s'en
+sauva qu'une vingtaine avec quelques nègres la plupart blessés; 150
+enfans 60 femmes et presqu'autant de noirs furent faits prisonniers.
+
+Pendant le massacre, le Soleil ou chef des Natchés, était assis sous le
+hangard à tabac de la compagnie des Indes, attendant tranquillement la
+fin de cette terrible tragédie. On lui apporta d'abord la tête de M. de
+Chepar, qui fut placée devant lui, puis celles des principaux Français
+qu'il fit ranger autour de la première; les autres furent mises en
+piles. Les corps restèrent sans sépulture et devinrent la proie des
+chiens et des vautours; les Sauvages ouvrirent le sein des femmes
+enceintes et égorgèrent presque toutes celles qui avaient des enfans en
+bas âge, parcequ'elles les importunaient par leurs cris et leurs pleurs;
+les autres jetées en esclavage furent exposées à toute la brutalité de
+ces barbares couverts du sang de leurs pères, de leurs maris ou de leurs
+enfans. On leur dit que la même chose s'était passée dans toute la
+Louisiane, où il n'y avait plus un seul de leurs compatriotes, et que
+les Anglais allaient venir prendre leur place.
+
+Tel fut le massacre du 28 novembre des Français. Raynal raconte
+différemment la cause qui fit avancer cette catastrophe, mais sa version
+quoique plus romantique semble par cela même moins probable. D'ailleurs
+le témoignage de l'historien de la Nouvelle-France mérite ici le plus
+grand poids. Contemporain de ces événemens dont il venait de visiter
+lui-même le théâtre, et ami du ministère qui a dû lui donner
+communication de toutes les pièces qui avaient rapport à ce sujet, il a
+été plus qu'un autre en état d'écrire la vérité.
+
+La nouvelle de ce désastre répandit la terreur dans toute la Louisiane.
+Le gouverneur, M. Perrier, en fut instruit le 2 décembre à la
+Nouvelle-Orléans. Il fit partir sur le champ un officier pour avertir
+les habitans, sur les deux rives du Mississipi, de se mettre en garde,
+et en même temps pour observer les petites nations éparpillées sur les
+bords de ce fleuve.
+
+Les Chactas, qui n'étaient entrés dans le complot que pour profiter du
+dénoûment, ne bougèrent point. Les Natchés ignoraient la haine que cette
+nation ambitieuse leur portait. Ils ne savaient pas qu'elle méditait
+depuis longtemps leur destruction ou leur asservissement, et que ce
+n'avait été que la crainte des Français qui l'avait arrêtée quelques
+années auparavant. Avec une politique astucieuse mais profonde, les
+habiles Chactas les encouragèrent dans leur coupable projet, afin de les
+mettre aux prises avec les Européens. Ils avaient jugé que ceux-ci les
+appelleraient à eux, et qu'alors ils pourraient se défaire facilement de
+cette nation. L'événement justifia leur calcul.
+
+M. Perrier ne pénétra pas d'abord cette politique ténébreuse, et quand
+il l'aurait fait, cela ne l'aurait pas empêché de se servir des armes
+des Chactas pour venger l'assassinat des siens. La plupart des autres
+tribus qui avaient pris part au complot, voyant le secret éventé et les
+colons sur leurs gardes, ne remuèrent point. Celles qui se compromirent
+par des voies de fait, payèrent cher leur faute. Les Yasous, qui
+avaient, au début de l'insurrection, surpris le fort qui était au milieu
+d'eux et égorgé les dix-sept Français qui s'y trouvaient, furent
+exterminés. Les Corrois et les Tioux subirent le même sort. Les
+Arkansas, puissante nation de tout temps fort attachée aux Français,
+étaient tombés sur les premiers et en avaient fait un grand massacre;
+ils poursuivirent aussi les Tioux avec tant d'acharnement qu'ils les
+tuèrent jusqu'au dernier. Ces événemens, la réunion d'une armée aux
+Tonicas et les retranchemens qu'on faisait partout autour des
+concessions, tranquilisèrent un peu les colons, dont la frayeur avait
+été si grande, que M. Perrier s'était vu obligé de faire détruire par
+des nègres une trentaine de Chaouachas qui demeuraient au-dessous de la
+Nouvelle-Orléans, et dont la présence faisait trembler cette ville!
+
+M. de Perrier fit ceindre la Nouvelle-Orléans d'un fossé auquel il
+ajouta quelques petits ouvrages de campagne; il fit monter au Tonicas
+deux vaisseaux de la compagnie, puis il forma pour attaquer les Natchés,
+une petite armée dont il donna le commandement au major Loubois, n'osant
+point encore quitter lui-même la capitale, parceque le peuple avait
+quelques appréhensions sur la fidélité des noirs. Toutes ces mesures
+firent rentrer dans les intérêts des Français, les petites nations du
+Mississipi, qui s'en étaient détachées. Dès lors l'on put compter sur
+des alliés nombreux; l'on n'avait jamais douté de l'affection des
+Illinois, des Arkansas, des Offagoulas et des Tonicas, et l'on était sûr
+maintenant des Natchitoches qui n'avaient point inquiété M. de
+St.-Denis, et des Chactas tout en armes contre les Natchés. La Louisiane
+était sauvée.
+
+Cette nouvelle attitude dans les affaires était due à l'énergie de M.
+Perrier. «Il ne pouvait opposer à la foule d'ennemis qui le menaçaient
+de toutes parts que quelques pallissades à demi-pourries, et qu'un petit
+nombre de vagabonds mal armés, et sans discipline; il montra de
+l'assurance et cette audace lui tint lieu de forces. Les Sauvages ne le
+crurent pas seulement en état de se défendre, mais encore de les
+attaquer».
+
+Ce gouverneur écrivait au ministère le 18 mars 1730: «Ne jugez pas de
+mes forces par le parti que j'ai pris d'attaquer nos ennemis; la
+nécessité m'y a contraint. Je voyais la consternation partout et la peur
+augmenter tous les jours. Dans cet état j'ai caché le nombre de nos
+ennemis et fait croire que la conspiration générale est une chimère, et
+une invention des Natchés pour nous empêcher d'agir contre eux. Si
+j'avais été le maître de prendre le parti le plus prudent, je me serais
+tenu sur la défensive et aurais attendu des forces de France pour qu'on
+ne pût pas me reprocher d'avoir sacrifié 200 Français de 5 à 600 que je
+pouvais avoir pour le bas du fleuve. L'événement a fait voir que ce
+n'est pas toujours le parti le plus prudent qu'il faut prendre. Nous
+étions dans un cas, où il fallait des remèdes violens, et tâcher au
+moins de faire peur si nous ne pouvions pas faire de mal».
+
+Loubois était aux Tonicas avec sa petite armée destinée à agir contre
+l'insurrection. La mauvaise composition de ses troupes qui servaient par
+force et ne subissaient qu'avec peine le joug de la discipline, apporta
+dans ses mouvemens une lenteur qui était d'un mauvais augure. M. Lesueur
+arrivant à la tête de 800 Chactas, ne le trouvant point aux Natchés,
+attaqua seul ces Sauvages et remporta sur eux une victoire complète. Il
+délivra plus de 200 Français ou nègres. L'ennemi battu se retira dans
+ses places fortifiées devant lesquelles Loubois n'arriva que le 8
+février (1730), et campa autour du Temple du Soleil. Le siége fut mis
+devant deux forts qu'on attaqua avec du canon, mais avec tant de
+mollesse, que le temps de leur reddition parut très éloigné. Les
+Chactas, fatigués d'une campagne qui durait déjà depuis trop longtemps à
+leur gré, menacèrent de lever leur camp et de se retirer. On ne pouvait
+rien entreprendre sans ces Indiens qui, sentant qu'on avait besoin
+d'eux, affectaient une grande indépendance. Il fallut donc accepter les
+conditions qu'offraient les assiégés, et se contenter de l'offre qu'ils
+faisaient de rendre tous les prisonniers qu'ils avaient en leur
+possession. Dans toute la colonie cette conclusion de la campagne fut
+regardée comme un échec, et le gouverneur sévèrement blâmé. M. Perrier
+écrivit à la cour pour se justifier, que les habitans commandés par MM.
+d'Arembourg et de Laye avaient montré beaucoup de bravoure et de bonne
+volonté, mais que les soldats s'étaient fort mal conduits. Les assiégés
+étaient réduits à la dernière extrémité; deux jours de plus et on les
+aurait eus la corde au cou; mais on se voyait toujours au moment d'être
+abandonné par les Chactas, et leur départ aurait exposé les Français à
+recevoir un échec et à voir brûler leurs femmes, leurs enfans et leurs
+esclaves comme les en menaçaient les barbares. Les Chicachas qui
+tenaient toujours les fils de la trame, et qui avaient voulu engager les
+Arkansas et nos autres alliés à entrer dans la conspiration générale, ne
+levaient point le voile qui les cachait encore; ils se contentaient de
+faire agir secrètement leur influence. Les Chactas, quoique sollicités
+vivement par les Anglais, qui accompagnèrent leurs démarches de riches
+présens, de se détacher des colons de la Louisiane, refusèrent
+d'abandonner la cause de ces derniers, et ils jurèrent une fidélité
+inviolable à M. Perrier, qui s'était rendu à la Mobile pour s'aboucher
+avec eux et contrecarrer l'effet de ces intrigues. Les secours qui
+venaient d'arriver de France avaient contribué beaucoup à raffermir et à
+rendre plus humbles ces barbares, qui se regardaient déjà avec quelque
+espèce de raison comme les protecteurs de la colonie.
+
+Cependant la retraite de M. de Loubois avait élevé l'orgueil des
+Natchés; ils montraient une hauteur choquante. Il était aisé de voir
+qu'il faudrait bientôt mettre un frein à leur ardeur belliqueuse. Comme
+à tous les Indiens, un succès ou un demi-succès leur faisait concevoir
+les plus folles espérances; parceque leurs forteresses n'avaient pas été
+prises, ils croyaient faire fuir les Français devant eux comme une
+faible tribu. Cette erreur fut la cause de leur perte; les hostilités
+qu'ils commirent leur attirèrent sur les bras une guerre mortelle. Le
+gouverneur avait formé avec les renforts qu'il avait reçus et les
+milices, un corps d'environ 600 hommes, qui s'assembla dans le mois de
+décembre (1730) à Boyagoulas. Il partit de là deux jours après, et
+remonta le Mississipi sur des berges pour aller attaquer l'ennemi sur la
+rivière Noire, qui se décharge dans la rivière Rouge à dix lieues de son
+embouchure. A la nouvelle des préparatifs des Français, la division se
+mit parmi les malheureux Natchés, et elle entraîna la ruine de la nation
+entière. Au lieu de réunir leurs guerriers ils les dispersèrent; une
+partie alla chez les Chicachas, une autre resta aux environs de leur
+ancienne bourgade. Quelques uns se retirèrent chez les Ouatchitas, un
+plus grand nombre errait dans le pays par bandes, ou se tenait à
+quelques journées du fort qui renfermait le gros de la nation, le Soleil
+et les autres principaux chefs, et devant lequel les Français vinrent
+asseoir leur camp. Intimidés par les seuls apprêts des assiégeans, ils
+demandèrent à ouvrir des conférences. Perrier retint prisonniers les
+chefs qu'on lui avait députés pour parlementer, et surtout le Soleil,
+qu'il força d'envoyer un ordre aux siens de sortir de leur fort sans
+armes. Les Natchés refusèrent d'abord d'obéir à leur prince privé de sa
+liberté; mais une partie ayant obtempéré ensuite à ses ordres; le reste,
+voyant tout perdu, ne songea plus qu'à guetter l'occasion d'échapper aux
+assiégeans, ce à quoi ils réussirent. Ils profitèrent d'une nuit
+tempêtueuse pour sortir du fort avec les femmes et les enfans, et ils se
+dérobèrent à la poursuite des Français.
+
+L'anéantissement de ces barbares n'était pas encore complet. Il restait
+à atteindre et à détruire tous les corps isolés dont nous avons parlé
+toute l'heure, lesquels pouvaient former une force d'à peu près quatre
+cents fusils. Lesueur s'adressa au gouverneur pour avoir la permission
+de les poursuivre, promettant de lui en rendre bon compte. Il fut
+refusé. M. Perrier n'avait pas dans les Canadiens toute la confiance que
+la plupart méritaient, et élevé dans un service où la discipline et la
+subordination sont au plus haut point, il ne pouvait comprendre qu'on
+puisse exécuter rien de considérable avec des milices qui ne
+reconnaissent d'autre règle que l'activité et une grande bravoure. Il
+aurait sans doute pensé autrement, s'il eût fait réflexion qu'il faut
+plier les règles suivant la manière de combattre de ses ennemis. Les
+mêmes préjugés s'étaient élevés dans l'esprit de Montcalm et de la
+plupart des officiers français dans la guerre de 1755, et cependant ce
+furent ces mêmes Canadiens qui sauvèrent dans les plaines d'Abraham les
+troupes réglées d'une complète destruction.
+
+Perrier de retour à la Nouvelle-Orléans, envoya en esclavage à
+St.-Domingue tous les Natchés qu'il ramenait prisonniers, avec leur
+grand chef, le Soleil, dont la famille les gouvernait depuis un temps
+immémorial et qui mourut quelques mois après au cap Français. Cette
+conduite irrita profondément les restes de cette nation orgueilleuse et
+cruelle, à qui la haine et le désespoir donnèrent une valeur qu'on ne
+leur avait point encore connue. Ils se jetèrent sur les Français avec
+fureur; mais ce désespoir ne fit qu'honorer leur chute et révéler du
+moins un noble coeur. Ils ne purent lutter longtemps contre leurs
+vainqueurs, et presque toutes leurs bandes furent détruites. St.-Denis
+leur fit essuyer la plus grande défaite qu'ils eussent éprouvée depuis
+leur déroute par Lesueur. Tous les Chefs y périrent. Après tant de
+pertes ils disparurent comme nation. Ceux qui avaient échappé à la
+servitude ou au feu, se réfugièrent chez les Chicachas auxquels ils
+léguèrent leur haine et leur vengeance.
+
+
+
+
+ CHAPITRE II.
+
+ LIMITES.
+
+ 1715-1744.
+
+
+Etat du Canada: commerce, finances, justice, éducation, divisions
+paroissiales, population, défenses.--Plan de M. de Vaudreuil pour
+l'accroissement du pays.--Délimitation des frontières entres les
+colonies françaises et les colonies anglaises.--Perversion du droit
+public dans le Nouveau-Monde au sujet du territoire.--Rivalité de la
+France et de la Grande-Bretagne.--Différends relatifs aux limites de
+leurs possessions.--Frontière de l'Est ou de l'Acadie.--Territoire des
+Abénaquis.--Les Américains veulent s'en emparer.--Assassinat du P.
+Rasle.--Le P. Aubry propose une ligne tirée de Beaubassin à la source de
+l'Hudson.--Frontière de l'Ouest.--Principes différens invoqués par les
+deux nations; elles établissent des forts sur les territoires réclamés
+par chacune d'elles réciproquement.--Lutte d'empiétemens; prétentions
+des colonies anglaises; elles veulent accaparer la traite des
+Indiens.--Plan de M. Burnet.--Le commerce est défendu avec le
+Canada.--Etablissement de Niagara par les Française et d'Oswégo par les
+Anglais.--Plaintes mutuelles qu'ils s'adressent.--Fort St.-Frédéric
+élevé par M. de la Corne sur le lac Champlain; la contestation dure
+jusqu'à la guerre de 1744.--Progrès du Canada.--Emigration; perte du
+vaisseau le Chameau.--Mort de M. de Vaudreuil (1725); qualités de ce
+gouverneur.--M. de Beauharnais lui succède.--M. Dupuy, intendant.--Son
+caractère.--M. de St.-Vallier second évêque de Québec meurt; difficultés
+qui s'élèvent relativement à son siége, portées devant le Conseil
+supérieur.--Le clergé récuse le pouvoir civil.--Le gouverneur se rallie
+au parti clérical.--Il veut interdire le conseil, qui repousse ses
+prétentions.--Il donne des lettres de cachet pour exiler deux
+membres.--L'intendant fait défense d'obéir à ces lettres.--Décision du
+roi.--Le cardinal de Fleury premier ministre.--M. Dupuy est
+rappelé.--Conduite humiliante du Conseil.--Mutations diverses du siége
+épiscopal jusqu'à l'élévation de M. de Pontbriant.--Soulèvement des
+Outagamis (1728); expédition des Canadiens; les Sauvages se
+soumettent.--Voyages de découverte vers la mer Pacifique; celui de M. de
+la Vérandrye en 1738; celui de MM. Legardeur de St.-Pierre et Marin
+quelques années après; peu de succès de ces entreprises.--Apparences de
+guerre; M. de Beauharnais se prépare aux hostilités.
+
+
+Nous revenons au Canada dont nous reprenons l'histoire en 1715. Après
+une guerre de vingt-cinq ans, qui n'avait été interrompue que par quatre
+ou cinq années de paix, les Canadiens avaient suspendu à leurs
+chaumières les armes qu'ils avaient honorées par leur courage dans la
+défense de leur patrie, et ils avaient repris paisiblement leurs travaux
+champêtres abandonnés déjà tant de fois. Beaucoup d'hommes étaient morts
+au combat ou de maladie, sous les drapeaux. Un plus grand nombre encore
+avaient été acheminés sur les différens postes dans les grands lacs et
+la vallée du Mississipi, d'où ils ne revinrent jamais. Cependant malgré
+ces pertes et les troubles de cette longue époque, et quoique
+l'émigration de France fût presque nulle, le chiffre des habitans
+n'avait pas cessé de s'élever. Lorsque la paix fut rétablie, il dut donc
+augmenter encore plus rapidement. En effet, sous la main douce et sage
+de M. de Vaudreuil, le pays fit en tout, et par ses seuls efforts, des
+progrès considérables. Ce gouverneur, qui revint en 1716 de France, où
+il avait passé deux ans, et qui apporta dans la colonie la nouvelle de
+la mort de Louis XIV et l'ordre de proclamer son successeur, s'appliqua
+avec vigilance à guérir les maux que la guerre avait faits. Conduisant
+avec un esprit non moins attentif les négociations avec les Iroquois,
+comme on l'a vu ailleurs, non seulement il désarmait ces barbares, mais
+il les détachait tout à fait des Anglais, en achevant de les persuader
+que leur intérêt était au moins de rester neutres dans les grandes
+luttes des blancs qui les entouraient. C'était assurer la tranquillité
+des Canadiens, qui purent dès lors se livrer entièrement à l'agriculture
+et au commerce, libres de toutes les distractions qui avaient jusqu'ici
+continuellement troublé leurs entreprises. A aucune autre époque,
+excepté sous l'intendance de M. Talon, le commerce ne fut l'objet de
+tant de sollicitude de la part de l'autorité, que pendant les dernières
+années de l'administration de M. de Vaudreuil. Cette importante matière
+occupa presque constamment ce gouverneur. Si les décrets qui furent
+promulgués à cette occasion, sont fortement empreints des idées du
+temps, et de cet esprit exclusif qui a caractérisé la politique des
+métropoles, ils annoncent toujours qu'on s'en occupait.
+
+Un des grands embarras qui paralysaient alors le gouvernement canadien,
+c'était le désordre des finances si étroitement liées dans tous les pays
+au négoce. Les questions les plus difficiles à régler sont peut-être les
+questions d'argent, aux temps surtout où le crédit est détruit.
+Aujourd'hui les besoins du luxe et des améliorations sont si grands, si
+pressans, que les capitalistes courent d'eux-mêmes au devant des
+emprunteurs pour leur fournir des fonds qui ne leur seront peut-être
+jamais remboursés; ils ne demandent que la garantie du paiement de
+l'intérêt; et l'adresse des financiers consiste à trouver le secret d'en
+payer un qui soit le plus bas possible. A l'époque à laquelle nous
+sommes parvenus, il n'en était pas ainsi; les capitaux étaient craintifs
+et exigeans, le crédit public continuellement ébranlé, était presque
+nul, surtout en France. De là les difficultés qu'y rencontrait l'Etat
+depuis quelques années, et qui précipitèrent la révolution de 89. Le
+Canada souffrait encore plus que le reste du royaume de cette pauvreté
+humiliante. Détenteur d'une monnaie de cartes que la métropole, sa
+débitrice, était incapable de racheter, il dut sacrifier la moitié de sa
+créance pour avoir l'autre, ne pouvant attendre. L'ajustement de cette
+affaire prit plusieurs années; elle fut une des questions dans la
+discussion desquelles la dignité du gouverneur comme représentant du
+roi, eut le plus à souffrir.
+
+La chose dont le Canada avait le plus de besoin après le règlement du
+cours monétaire, c'était l'amélioration de l'organisation intérieure
+rendue nécessaire par l'accroissement du pays. Les lois demandaient une
+révision, le code criminel surtout qui admettait encore l'application de
+la question. Heureusement pour l'honneur de nos tribunaux, ils eurent
+rarement recours à cette pratique en usage encore alors dans presque
+toutes les contrées de l'Europe, pratique qui déshonore l'humanité et la
+raison. Elle existait cependant dans notre code, on pouvait s'en
+prévaloir, et on le fit jusque dans les dernières années de la
+domination française[72]. L'agriculture, l'éducation étaient des objets
+non moins dignes de l'attention d'un homme d'état éclairé; mais ils
+furent presque constamment négligés. M. de Vaudreuil, on doit lui rendre
+cette justice, s'occupa un moment de l'éducation, et il établit en 1722
+huit maîtres d'école en différens endroits du pays. Nous n'avons pas
+voulu passer sous silence le seul acte de ce genre émané de l'autorité
+publique que l'on trouve dans les deux premiers siècles de notre
+histoire. Quant aux autres objets que nous venons d'indiquer, sauf le
+commerce, quoiqu'ils eussent besoin de modifications et de
+perfectionnemens, on ne s'en occupa point. L'immobilité est chère au
+despotisme. La défense du pays dut aussi préoccuper l'esprit du
+gouverneur. Les fortifications de Québec, commencées par MM. de
+Beaucourt et Levasseur, et ensuite discontinuées parceque les plans en
+étaient vicieux, furent reprises en 1720 sur ceux de M. Chaussegros de
+Léry, ingénieur, approuvés par le bureau de la guerre. Deux ans après il
+fut résolu de ceindre Montréal d'un mur de pierre avec bastions, la
+palissade qui l'entourait tombant en ruine. L'état des finances du
+royaume obligea de faire supporter une partie de cette dépense par les
+habitans et les seigneurs de la ville.
+
+[Note 72: Procédures judiciaires déposées aux archives provinciales.
+Entre autres cas, nous avons remarqué ceux d'Antoine Hallé et du nommé
+Gaulet, accusés de vol en 1730, et celui de Pierre Beaudouin dit
+Cumberland, soldat de la compagnie de Lacorne, accusé d'avoir mis le feu
+aux Trois-Rivières en 1752. Ce dernier fut déshabillé et mis dans des
+brodequins, espèce de torture qui consistait à comprimer les jambes. Le
+nombre des questions à faire était fixé, et à chacune d'elles le
+supplice augmenté. M. Faribault s'occupe à recueillir quelques unes de
+ces procédures, et à les mettre en ordre pour les conserver. Rien ne
+sera plus propre à l'étude de la jurisprudence criminelle sous le régime
+français, que ces pièces authentiques. Elles révéleront à un homme de
+loi les qualités bonnes ou mauvaises de cette jurisprudence. Si le
+volume des écritures est un signe de sa bonté, on peut dire vraiment que
+le droit criminel qui régissait nos ancêtres était un des plus
+parfaits.]
+
+M. de Vaudreuil, après avoir terminé les négociations avec les cantons,
+et l'affaire du papier-monnaie dont nous parlerons plus en détail
+ailleurs, fit faire une nouvelle division paroissiale de la partie
+établie du pays, qui était déjà, comme l'on sait, partagée en trois
+gouvernemens: Québec, Trois-Rivières et Montréal.
+
+On la divisa en quatre-vingt deux paroisses, dont 48 sur la rive gauche
+du St.-Laurent et le reste sur la rive droite. La baie St.-Paul et
+Kamouraska étaient les deux dernières à l'est, l'Ile-du-Pads et
+Chateauguay à l'ouest. Cette importante entreprise fut consommée en 1722
+par un arrêt du conseil d'état enregistré à Québec.
+
+Une autre mesure qui se rattachait à la division territoriale, était la
+confection d'un recensement. Depuis longtemps il n'en avait pas été fait
+de complet et d'exact. L'on comptait, d'après un dénombrement exécuté en
+1679, 10,000 âmes dans toute la Nouvelle-France, dont 500 seulement en
+Acadie; et 22,000 arpens de terre en culture[73]. Huit ans plus tard,
+cette population n'avait subi qu'une augmentation de 2,300 âmes. M. de
+Vaudreuil voulant réparer cet oubli, ordonna d'en faire un tous les ans
+avec autant de précision que possible pendant quelques années[74]. L'on
+trouva par celui de 1721, 25,000 habitans en Canada, dont 7,000 à Québec
+et 3,000 à Montréal, 62,000 arpens de terre en labour et 12,000 en
+prairies. Le rendement de ces 62,000 arpens de terre atteignait un
+chiffre considérable; il fut dans l'année précitée de 282,700 minots de
+blé, de 7,200 de maïs, 57,400 de pois, 64,000 d'avoine, 4,500 d'orge; de
+48,000 livres de tabac, 54,600 de lin et 2,100 de chanvre, en tout
+416,000 minots de grain ou 6-2/3 minots par arpent, outre 1-2/3 livre de
+tabac, lin ou chanvre. Les animaux étaient portés à 59,000 têtes, dont
+5,600 chevaux.
+
+[Note 73: Documens de Paris.]
+
+[Note 74: L'on trouvera le résumé de ceux de 1719, 20 et 21 dans
+l'Appendice (A).]
+
+L'on voit par ce dénombrement que près de la moitié de la population
+habitait les villes, signe que l'agriculture était fort négligée. Le
+total des habitans faisait naître aussi, par son faible chiffre, de
+pénibles réflexions. Le gouverneur qui prévoyait tous les dangers du
+voisinage des provinces américaines, dont la force numérique devenait de
+plus en plus redoutable, appelait sans cesse l'attention de la France
+sur ce fait qu'elle ne devait plus se dissimuler. Dès 1714, il écrivait
+à M. de Pontchartrain: «Le Canada n'a actuellement que 4,484 habitans en
+état de porter les armes depuis l'âge de quatorze ans jusqu'à soixante,
+et les vingt-huit compagnies des troupes de la marine que le roi y
+entretient, ne font en tout que six cent vingt-huit soldats. Ce peu de
+monde est répandu dans une étendue de cent lieues. Les colonies
+anglaises ont soixante mille hommes en état de porter les armes, et on
+ne peut douter qu'à la première rupture, elles ne fassent un grand
+effort pour s'emparer du Canada, si l'on fait réflexion qu'à l'article
+XXII des instructions données par la ville de Londres à ses députés au
+prochain parlement, il est dit qu'ils demanderont aux ministres du
+gouvernement précédent, pourquoi ils ont laissé à la France le Canada et
+l'île du Cap-Breton?» Dans son désir de voir augmenter la province, il
+proposa inutilement d'en faire une colonie pénale.
+
+Le voluptueux Louis XV, qui cherchait dans les plaisirs à s'étourdir sur
+les malheurs de la nation, répondit aux remontrances de Vaudreuil en
+faisant quelques efforts qui cessèrent bientôt tout-à-fait; il envoya à
+peine quelques émigrans, et les fortifications entreprises aux deux
+principales villes du pays, restèrent incomplètes au point que Montcalm,
+30 ans après, n'osa se retirer derrière celles de Québec avec son armée,
+quoiqu'elles eussent encore été augmentées. En 1728 le gouverneur
+proposa de bâtir une citadelle dans cette capitale; on se contenta de
+lui répondre: «Les Canadiens n'aiment pas à combattre renfermés;
+d'ailleurs l'Etat n'est pas capable de faire cette dépense, et il serait
+difficile d'assiéger Québec dans les formes et de s'en rendre maître»
+(Documens de Paris).
+
+Cependant un sujet qui dominait tous les autres, et qui devait être tôt
+ou tard une cause de guerre, inquiétait beaucoup le gouvernement; ce
+sujet était la question des frontières du côté des possessions
+britanniques. La cour de Versailles y revenait fréquemment et avec une
+préoccupation marquée. Elle avait d'immenses contrées à défendre, qui se
+trouvaient encore sans habitans; et les questions de limites, on le
+sait, si elles traînent en longueur, s'embrouillent de plus en plus. Le
+langage des Anglais s'élevait tous les jours avec le chiffre de leur
+population coloniale. Leur politique, comme celle de tous les
+gouvernemens, ne comptaient qu'avec les obstacles: la justice entre les
+nations est une chose arbitraire qui procède de l'expédience, de
+l'intérêt, ou de la force; ses règles n'ont d'autorité qu'autant que la
+jalousie des divers peuples les uns contre les autres veille au maintien
+de l'équilibre de leur puissance respective; elle a pour base enfin la
+crainte ou le glaive.
+
+La grandeur des projets de Louis XIV sur l'Amérique, avait, comme ceux
+qu'il avait formés sur l'Europe, effrayé l'Angleterre, qui chercha à les
+faire avorter, ou à se les approprier s'il était possible. Elle disputa
+aux Français leur territoire, elle leur disputa la traite des
+pelleteries, elle leur disputa aussi l'alliance des Indiens. La période
+qui s'est écoulée de 1715 à 1744, si elle n'est pas encore une époque de
+guerre ouverte, est un temps de lutte politique et commerciale très
+vive, à laquelle des intérêts de jour en jour plus impérieux, ne
+laissent point voir de terme. Dans les premières années de
+l'établissement de l'Amérique, les questions de frontières et de
+rivalité mercantile n'avaient pas encore surgi; on ne connaissait pas
+toute l'étendue des pays dont on prenait possession, il ne s'y faisait
+pas encore de commerce. Mais au bout d'un siècle et demi, les
+établissemens français, anglais, espagnols avaient fait assez de progrès
+pour se toucher sur plusieurs points, et pour avoir besoin de l'alliance
+ou des dépouilles des Indigènes, afin de faire triompher les prétentions
+nouvelles qu'ils annonçaient chaque jour. Les lois internationales,
+violées dès l'origine dans ce continent par les Européens, y étaient
+partout méconnues et sans force. Après que le pape se fut arrogé le
+droit de donner aux chrétiens les terres des infidèles, tout frein fut
+rompu; car quel respect pouvait-on avoir en effet pour un principe qu'on
+avait enfreint, en mettant le pied dans le Nouveau-Monde, en s'emparant
+de gré ou de force d'un sol qui était déjà possédé par de nombreuses
+nations. Aussi l'Amérique du Nord présenta-t-elle bientôt le spectacle
+qu'offrit l'Europe dans la première moitié de l'ère chrétienne; et une
+guerre sans cesse renaissante s'alluma entre les Européens pour la
+possession du sol.
+
+Ils montrèrent une grande répugnance à se lier par un droit quelconque,
+en reconnaissant certains principes qui dussent servir de guide dans la
+délimitation de leurs territoires respectifs; mais ils ne purent éviter
+d'en avouer quelques uns, car la raison humaine a besoin de suivre
+certaines règles même dans ses plus grands écarts. Quoique ces principes
+fussent peu nombreux et même peu stricts, on voulut encore souvent s'en
+affranchir. Après avoir reconnu que la simple découverte donnait le
+droit de propriété, ensuite que la prise de possession ajoutée à la
+découverte, était nécessaire pour conférer ce droit, on s'arrêta à ceci,
+que la possession actuelle d'un territoire, auparavant inoccupé,
+investissait seule du droit de propriété. L'Angleterre et la France
+adoptèrent à peu près cette interprétation, soit par des déclarations,
+soit par des actes. Partant de là il sera facile d'apprécier les
+différends élevés entre les deux nations relativement aux frontières de
+leurs colonies, lorsqu'il n'y aura que l'application du principe à
+faire. Quant aux difficultés provenant de l'interprétation différente
+donnée à des traités spéciaux, comme dans le cas des limites de
+l'Acadie, la manière la plus sûre de parvenir à la vérité sera d'exposer
+simplement les faits.
+
+Après le traité d'Utrecht l'Angleterre garda l'Acadie sans en faire
+reconnaître les limites, et ne réclama point les établissemens formés le
+long de la baie de Fondy, depuis la rivière de Kénébec jusqu'à la
+Péninsule. Les Français restèrent en possession de la rivière St.-Jean
+et s'y fortifièrent; ils continuèrent d'occuper de même la côte des
+Etchemins jusqu'au fleuve St.-Laurent sans être troublés dans leur
+possession. Telle fut quant à eux la conduite de la Grande-Bretagne;
+mais à l'égard des Abénaquis, elle en suivit une autre, et la
+Nouvelle-Angleterre n'eut pas plus tôt reçu le traité qu'elle en fit
+part à ces Sauvages, en leur disant que la province cédée, c'est-à-dire
+l'Acadie, s'étendait jusqu'à sa propre frontière. Et pour les accoutumer
+en même temps à voir des Américains et les détacher des missionnaires
+français, elle leur en envoya un de sa façon et de sa croyance. Le
+ministre protestant s'établit à l'embouchure de la rivière Kénébec, où
+il commença son oeuvre en se moquant des pratiques catholiques.
+
+Le P. Rasle, Jésuite, qui gouvernait cette mission depuis un grand
+nombre d'années, n'eut pas plus tôt appris ce qui se passait, qu'il
+résolut de venger les injures faites à son Eglise. Il commença une
+guerre de plume avec le ministre à laquelle, bien entendu, les Abénaquis
+ne comprirent rien. Le protestant tomba dans la vieille ornière des
+injures et des accusations d'idolâtrie, ce qui était au moins une
+maladresse en présence de Sauvages; le Jésuite l'emporta et son
+adversaire fut obligé de retourner à Boston. Les Anglais se rejetèrent
+alors sur le commerce qui leur était toujours si favorable, et,
+moyennant des avantages qu'ils promirent, ils obtinrent la permission
+d'établir des comptoirs sur la rivière Kénébec. Bientôt les bords de
+cette rivière se couvrirent de forts et de maisons; ce qui excita les
+craintes des Indigènes. Ceux-ci questionnèrent leurs nouveaux hôtes, qui
+se crurent assez forts pour lever le masque, et répondirent que la
+France leur avait cédé le pays. S'apercevant trop tard qu'ils étaient
+joués, les Sauvages, refoulant pour le moment leur colère dans leur
+coeur, envoyèrent sans délai une députation à Québec pour savoir de M.
+de Vaudreuil si cela était fondé. Ce gouverneur leur fit dire que le
+traité d'Utrecht ne faisait aucune mention de leur territoire. Ils
+résolurent dès lors d'en chasser les nouveaux venus les armes à la main.
+C'est à cette occasion qu'apprenant les prétentions émises par la
+Grande-Bretagne, la France proposa en 1718 ou 19, d'abandonner le
+règlement de cette question à des commissaires, ce qui fut accepté; mais
+les commissaires ne firent rien.
+
+Cependant les Anglais avaient des doutes sur les dispositions des
+Abénaquis, qui leur faisaient des menaces (Jeffery), et ils crurent
+qu'il y aurait plus de sûreté pour eux s'ils avaient des otages entre
+leurs mains; ils employèrent, pour s'en procurer, divers moyens qui
+passèrent pour des trahisons et les rendirent odieux aux Sauvages, qui
+commencèrent à murmurer. Le gouverneur de la Nouvelle-Angleterre,
+craignant un soulèvement, leur fit demander une conférence pour terminer
+leurs difficultés à l'amiable. Les Abénaquis y consentirent; mais le
+gouverneur n'y vint point; ce qui blessa profondément ces hommes
+susceptibles et fiers. Ils auraient pris les armes sans le P. de la
+Chasse, supérieur général des missions dans ces quartiers, et le P.
+Rasle, qui les engagèrent à écrire à Boston pour demander les otages
+qu'on leur avait surpris, et pour sommer les Anglais de sortir du pays
+dans deux mois. Cette lettre étant restée sans réponse, le marquis de
+Vaudreuil eut besoin de toute son influence pour les empêcher de
+commencer les hostilités: cela se passait en 1721.
+
+Cependant les Américains attribuaient l'antipathie des naturels aux
+discours des Jésuites. On sait qu'ils portaient une haine profonde à ces
+missionnaires qu'ils voyaient comme des fantômes attachés dans les
+forêts aux pas des Indiens, pour leur souffler à l'oreille la guerre
+contre eux, et l'horreur de leur nom. Ils crurent que le P. Rasle était
+l'auteur de ce qui ne devait être attribué qu'à leur ambition; et tandis
+que ce Jésuite employait toute son influence pour empêcher les Abénaquis
+de les attaquer, ils mettaient sa tête à prix et envoyaient vainement
+200 hommes pour le saisir dans le village indien où il faisait
+ordinairement sa résidence. Ils furent plus heureux à l'égard du baron
+de St.-Castin, chef des Abénaquis et fils de l'ancien officier du
+régiment de Carignan, qui s'était aussi, lui, attiré leur vengeance. Il
+demeurait sur le bord de la mer. Un vaisseau bien connu parut un jour
+sur la côte; il y monta comme il faisait quelquefois pour visiter le
+capitaine; mais dès qu'il fut à bord il fut déclaré prisonnier et
+conduit à Boston (janvier 1721), où on le traita comme un criminel. Il y
+fut retenu plusieurs mois, malgré les réclamations de M. de Vaudreuil.
+Ayant été enfin élargi, il passa en France peu de temps après pour
+recueillir l'héritage de son père dans le Béarn; il ne revint point en
+Amérique.
+
+Ces actes qui portaient une grave atteinte à l'indépendance des
+Abénaquis, avaient comblé la mesure. La guerre fut chantée dans toutes
+les bourgades. Ils incendièrent tous les établissemens des Anglais de la
+rivière Kénébec sans cependant faire de mal aux personnes. Ceux-ci qui
+attribuaient aux conseils du P. Rasle tout ce que ces Indiens faisaient,
+formèrent un nouveau projet pour s'emparer de lui mort ou vif. Sachant
+l'attachement que ses néophites lui portaient, ils envoyèrent en 1724
+onze cents hommes pour le prendre et pour détruire Narantsouak, grande
+bourgade qu'il avait formée autour de sa chapelle. Cerner le village
+entouré d'épaisses broussailles, l'enlever et le livrer aux flammes fut
+l'affaire d'un instant. Au premier bruit le vieux missionnaire était
+sorti de sa demeure. Les assaillans jetèrent un grand cri en
+l'apercevant et le couchèrent en joue. Il tomba sous une grêle de balles
+avec 7 Indiens qui voulurent lui faire un rempart de leurs corps. Les
+vainqueurs épuisèrent ensuite leur vengeance sur son cadavre. Ayant
+exécuté leur assassinat, car une expédition entreprise pour tuer un
+missionnaire n'est pas une expédition de guerre, ils se retirèrent avec
+précipitation. Les Sauvages rentrèrent aussitôt dans leur village, et
+leur premier soin, tandis que les femmes cherchaient des herbes et des
+plantes pour panser les blessés, fut de pleurer sur le corps de leur
+infortuné missionnaire.
+
+«Ils le trouvèrent percé de mille coups, la chevelure et les yeux
+remplis de boue, les os des jambes fracassés, et tous les membres
+mutilés d'une manière barbare. Voilà, s'écrie Charlevoix, de quelle
+manière fut traité un prêtre dans sa mission au pied d'une croix, par
+ces mêmes hommes qui exagéraient si fort en toute occasion les
+inhumanités prétendues de nos Sauvages qu'on n'a jamais vu s'acharner
+ainsi sur les cadavres de leurs ennemis». Après que ces néophites eurent
+lavé et baisé plusieurs fois les restes d'un homme qu'ils chérissaient,
+ils l'inhumèrent à l'endroit même où était l'autel avant que l'église
+fût brûlée.
+
+La guerre, après cette surprise, continua avec vigueur et presque
+toujours à l'avantage des Abénaquis, quoiqu'ils ne fussent pas aidés des
+Français. M. de Vaudreuil ne pouvant leur donner de secours, n'empêchait
+pas cependant les tribus sauvages de le faire, en leur démontrant que
+les Anglais plus nombreux étaient plus à craindre que les Français, qui
+au contraire contribuaient par leur seule présence, malgré leur petit
+nombre, à la conservation de l'indépendance des nations indigènes[75].
+
+[Note 75: Documens de Paris.]
+
+En 1725, ce gouverneur étant à Montréal y vit arriver quatre députés du
+Massachusetts et de la Nouvelle-York, MM. Dudley, Taxter, Atkinson et
+Schuyler, pour traiter de la paix avec les Abénaquis, dont plusieurs
+chefs se trouvaient alors dans cette ville. Après avoir remis une
+réponse vague à M. de Vaudreuil, qui avait demandé satisfaction de la
+mort du P. Rasle, les envoyés cherchèrent à entrer secrètement en
+négociation avec les Indiens; mais ces derniers, inspirés par le
+gouverneur, repoussèrent cette proposition, et voulurent que l'on
+s'assemblât chez lui.
+
+L'on y tint plusieurs conférences dans lesquelles furent discutées la
+question des limites et celle des indemnités. L'ultimatum des Sauvages
+fut qu'ils conserveraient tout le territoire à partir d'une lieue de
+Saco à aller jusqu'à Port-Royal, et que la mort du P. Rasle et les
+dommages faits pendant la guerre seraient couverts par des présens.
+
+Les Français, en mettant en oubli dans cette occasion leurs prétentions
+sur les terres baignées par les eaux de la baie de Fondy, ne faisaient
+que reconnaître l'indépendance des Abénaquis, comme ils avaient fait
+celle des Iroquois. L'on remarquera ici, que les Européens dans leurs
+négociations relatives au territoire des Sauvages, n'ont jamais tenu
+compte de ces peuples, tandis que leurs agens les regardaient souvent,
+comme dans le cas actuel, comme des nations libres et indépendantes.
+
+Il était facile de prévoir, cependant, que les agens des colonies
+anglaises, si toutefois ils étaient autorisés à traiter de la paix,
+n'accepteraient point de pareilles propositions. Aussi se
+contentèrent-ils de répondre qu'ils feraient leur rapport à Boston. Ils
+se plaignirent ensuite du secours que l'on avait fourni aux Abénaquis
+contre la foi des traités, dont ils réclamèrent l'exécution, et
+demandèrent les prisonniers de leur nation qu'il y avait en Canada. Ils
+faisaient probablement allusion à la part qu'avaient prise aux
+hostilités les Indiens domiciliés dans cette province, comme les Hurons
+de Lorette.
+
+Les Français qui redoutaient le rétablissement de la paix et le
+rapprochement des deux peuples, virent avec plaisir la rupture des
+conférences; mais elles n'avaient été réellement qu'ajournées, car deux
+ans après, en 1727, un traité fut conclu entre les parties belligérantes
+à Kaskébé. Lorsque la nouvelle en parvint à Paris, le ministre en
+exprima son regret, sentant tout le danger que courrait désormais le
+Canada s'il était attaqué du côté de la mer. Il écrivit qu'à tout prix
+les missionnaires conservassent l'attachement des Abénaquis[76]. Trop
+d'intérêts leur dictaient d'ailleurs cette politique pour qu'ils ne la
+suivissent pas.
+
+[Note 76: Documens de Paris.]
+
+Quant à la délimitation de cette frontière que le P. Aubry avait proposé
+de fixer en tirant une ligne de Beaubassin à la source de la rivière
+Hudson, il paraît qu'il n'en fut plus question jusqu'après la guerre de
+1744. Ce missionnaire canadien, illustré par la plume de Chateaubriand
+et le pinceau de Girodet dans un tableau remarquable, était en 1618 dans
+cette contrée. Il écrivait que l'Acadie se bornait à la péninsule, et
+que si on abandonnait les Sauvages, les Anglais étendraient leurs
+frontières jusqu'à la hauteur des terres près de Québec et de Montréal.
+L'humble prédicateur avait prévu les prétentions du cabinet de Londres
+30 ans avant leur énonciation. La faute du gouvernement français fut de
+n'avoir pas distingué, par une ligne de division, chacune de ses
+provinces. Il n'y avait pas de limites tracées et connues entre l'Acadie
+et le Canada, et les autorités canadiennes comme celles de l'Acadie
+avaient fréquemment fait acte de juridiction pour les mêmes terres[77].
+
+[Note 77: Charlevoix était de la même opinion, car dans une lettre qu'il
+écrivit à la duchesse de Lesdiguières lorsqu'il voyageait en Canada huit
+ans après le traité d'Utrecht, il s'exprime ainsi. «Les Abénaquis ou
+Canibas voisins de la Nouvelle-Angleterre ont pour plus proches voisins
+les Etchemins ou Malécites, aux environs de la rivière de Pentagoët, et
+plus à l'est sont les Micmacs ou Souriquois, dont le pays propre est
+l'Acadie, la suite de la côte du Golfe St.-Laurent jusqu'à Gaspé» etc.]
+
+Tel fut l'état des choses du côté de l'Acadie jusqu'au traité
+d'Aix-la-Chapelle. Les Français établis sur la rivière St.-Jean, le long
+de la côte des Etchemins, et depuis cette côte jusqu'au fleuve
+St.-Laurent, ceux mêmes qui habitaient les Mines, le voisinage de
+l'isthme et les autres pays les plus proches de celui qui avait été cédé
+à la Grande-Bretagne, ne s'aperçurent d'aucun changement dans leur état
+ou dans leurs possessions. Les Anglais ne tentèrent ni de les chasser du
+pays, ni de les obliger à prêter serment de fidélité au roi
+d'Angleterre.
+
+Les vues et les prétentions des deux peuples n'étaient pas moins
+opposées touchant la délimitation de leurs frontières au sud-ouest de la
+vallée du St.-Laurent, et à l'est de celle du Mississipi. Mais ici la
+question se simplifiait. La France avait posé pour principe que les
+vallées découvertes et occupées par elle lui appartenaient avec toutes
+les terres arrosées par les eaux qui y tombaient; ainsi elle réclama en
+vertu de ce principe le pays des Iroquois jusqu'à ce qu'elle l'eût
+abandonné par une stipulation expresse; ainsi elle prit possession de
+l'Ohio non seulement par droit de découverte, mais aussi parce que cette
+rivière se jetait dans le Mississipi. L'Angleterre, plus lente à
+pénétrer dans l'intérieur du continent que sa rivale, et qui s'y était
+laissé fort devancer par elle, refusa d'admettre cette base dans ses
+négociations pour des raisons faciles à apprécier. A défaut de principe,
+elle se rejeta, pour justifier dans la suite ses envahissemens, sur le
+motif de la sûreté nationale, et, suivant l'accusation consacrée, sur
+l'ambition de la France, qui la menaçait toujours ainsi qu'elle se
+plaisait à le dire à ses peuples.
+
+Pourtant le gouvernement français depuis l'ouverture du 18e siècle
+jusqu'à la révolution, était comme ces vieillards dont le génie, a
+survécu à la force. Les grandes conceptions de Richelieu, de Colbert et
+de Louis XIV, relativement aux colonies, se conservaient en France;
+elles éclairaient ses hommes d'état, qui tâchaient de les suivre; mais
+leurs efforts échouaient devant le vice des institutions sociales, qui
+étouffait à la fois l'énergie et la liberté, l'industrie et
+l'émigration. Voyant que l'entreprise particulière ne réussissait pas
+pour peupler la Nouvelle-France, la cour donna à la colonisation en
+Canada un caractère presque militaire; mais ce n'était pas tant comme
+moyen de coloniser le pays plus rapidement, que comme précaution pour
+défendre le territoire qu'on possédait déjà. Beauséjour, Niagara, le
+fort Duquesne furent ainsi des colonies purement militaires. Mais la
+ruine des finances et la caducité du gouvernement ne permirent point de
+suivre ce système sur une grande échelle. Peut-être eût-il été
+préférable dès le commencement d'avoir choisi la colonisation militaire,
+puisque Louis XIV avait rendu la nation plus guerrière que commerciale;
+ou encore mieux les deux colonisations civile et militaire comme on le
+fit un moment du temps de Talon.
+
+Par le traité d'Utrecht, la France avait cédé à la Grande-Bretagne les
+droits qu'elle prétendait avoir au territoire de la confédération
+iroquoise. C'était une cession plus imaginaire que réelle pour
+l'Angleterre, car les cinq cantons n'avaient jamais cessé de se regarder
+comme peuples libres et indépendans; et si elle persistait à vouloir les
+soumettre à sa souveraineté, elle s'en faisait des ennemis
+irréconciliables. Le gouvernement français les reconnut de suite en
+refusant de négocier avec eux par l'intermédiaire de la Nouvelle-York.
+On a vu plus haut comment M. de Vaudreuil avait conclu un traité de paix
+directement avec la confédération, qui refusait de reconnaître la
+suprématie britannique, comme elle avait toujours fait celle de la
+France.
+
+Cependant cette dernière se maintenait dans le haut de la vallée du
+St.-Laurent et dans le bassin du Mississipi par la traite qu'elle
+faisait et par l'alliance qu'elle avait contractée avec les tribus
+indiennes. L'Angleterre travaillait ouvertement ou en secret depuis
+longtemps à lui enlever l'une et l'autre. Aucun moyen ne fut plus
+efficace pour cela que celui qui fut adopté par la Nouvelle-York en
+1720, sur la recommandation de son gouverneur, M. Barnet, et qui
+consistait à prohiber tout commerce avec le Canada. «Les Français,
+écrivait M. Hunter, gouverneur de la province anglaise, au Bureau du
+commerce à Londres, les Français ont des forts et des établissemens sur
+plusieurs points du Mississipi et des lacs, et ils réclament ces
+contrées et le commerce qui s'y fait comme leur appartenant; si ces
+établissemens augmentent et continuent de prospérer, l'existence même
+des plantations anglaises sera menacée.... je ne sache pas sur quoi ils
+fondent leur droit, et je ne vois de moyen de parer au mal que je viens
+de signaler, qu'en leur persuadant de l'abandonner. Ce qu'il y aurait
+ensuite de mieux à faire, ce serait d'étendre nos frontières et
+d'augmenter le nombre de nos soldats»[78].
+
+[Note 78: Lettre du 9 juillet 1718: _Documens de Londres_.]
+
+Jamais homme d'état ne s'est exprimé avec plus de franchise. Ne se
+croyant pas obligé de voiler son langage, il dit les choses telles
+qu'elles sont. Il ne cherche point à s'autoriser de titres chimériques
+pour établir un droit de priorité en faveur de sa patrie; il se contente
+de mentionner ses motifs qui sont tout d'intérêt: l'intérêt est sa
+règle, car de droit, même celui de possession, même celui de premier
+occupant qui dans le cas actuel est le meilleur, il n'en reconnaît pas.
+
+M. de Vaudreuil suivait d'un oeil jaloux tous les actes de ses voisins.
+Il vit toute la portée de la recommandation de M. Burnet, et du statut
+législatif qui avait été passé pour lui donner force de loi.
+Immédiatement il se mit en frais d'en contrecarrer les funestes
+conséquences. M. de la Joncaire reçut l'ordre (1721) d'établir un poste
+à Niagara, du côté du sud, afin d'empêcher les Anglais de s'introduire
+sur les lacs, ou d'attirer le commerce de ces contrées à Albany. C'était
+un homme intelligent et qui possédait à un haut degré cette éloquence
+figurée qui charment tant les Sauvages. Il obtint sans difficulté des
+Tsonnonthouans, par qui il avait été adopté et qui le chérissaient comme
+un de leurs compatriotes, la permission d'ouvrir un comptoir dans leur
+pays. Une députation envoyée auprès des Onnontagués, et composée du
+baron de Longueuil, du marquis de Cavagnal, fils du gouverneur, et de
+deux autres personnes, obtenait, de son côté, l'assentiment de ce canton
+au nouvel établissement. Aussitôt que la nouvelle en parvint à Albany,
+M. Burnet écrivit au gouverneur canadien pour protester contre cette
+violation du traité d'Utrecht; celui-ci répondit que Niagara avait
+toujours appartenu à la couronne de France. Burnet, ne pouvant obtenir
+d'autre satisfaction, et ne voulant pas commettre lui-même d'hostilité,
+s'adressa aux Iroquois pour les engager à expulser les Français par la
+force. Il attachait avec raison une grande importance à ce poste, qu'il
+regardait comme funeste à sa politique, lº parce qu'il protégeait la
+communication du Canada avec le Mississipi par l'Ohio, communication
+qu'il voulait interrompre au moyen de ses alliés; et 2º. parce que, si
+les Français y mettaient une garnison assez forte, ils seraient maîtres
+du passage du lac Ontario; et qu'au contraire si le fort était démoli,
+les Sauvages occidentaux dépendraient des Anglais[79]. Burnet se
+plaignit vivement à tous les cantons, dont il mit quatre dans ses
+intérêts; mais il ne put engager les Tsonnonthouans, ni à renvoyer
+Joncaire, ni à lui permettre à lui-même de s'établir dans leur pays.
+Alors il résolut d'ouvrir un comptoir sur cette frontière, et il choisit
+l'entrée de la rivière Oswégo à mi-chemin entre Niagara et le fort de
+Frontenac, vers lequel le poste de Joncaire devait acheminer la traite
+(1721)[80].
+
+[Note 79: «I will do my endeavours écrit M. Burnet au Bureau du
+commerce, in the spring without committing hostility, to get our Indians
+to demolish it. This place is of great consequence for two reasons, 1st.
+because it keeps the communication between Canada and Mississipi by the
+river Ohio open, which else our Indians would be able to intercept at
+pleasure, and 2d. if it should be made a fort with soldiers enough in
+it, it will keep our Indians from going over the narrow part of the lake
+Ontario by this only pass of the Indians without leave of the French, so
+that if it were demolished the far Indians would depend on us».
+
+_Documens de Londres_. ]
+
+[Note 80: Documens de Paris.--Journal historique de Charlevoix.]
+
+Les deux nations étaient décidées de se maintenir dans les positions
+qu'elles avaient ainsi prises. Louis XV écrivait de sa main sur un
+mémoire: «Le poste de Niagara est de la dernière importance pour
+conserver le commerce des pays d'en haut». Il ordonna de bâtir un fort
+en pierre sur l'emplacement même de celui que M. Denonville y avait
+élevé autrefois, il rendit libre la traite de l'eau de vie aux Sauvages,
+comme elle l'était chez les Anglais, et rétablit la vente des congés qui
+furent fixés à 250 livres (1725). En même temps M. de Beauharnais reçut
+instruction d'empêcher aucun étranger de pénétrer sur le territoire
+français, soit pour commercer, soit pour étudier le pays; il fut défendu
+aux Anglais de rester plus de deux jours à Montréal. Il y en avait
+beaucoup d'établis dans cette ville, ouvriers, marchands et autres. Il
+paraît que leur grand nombre avait excité les soupçons du
+gouvernement[81].
+
+[Note 81: Lettre de M. Dupuy, intendant 1727.]
+
+Le duc de New-Castle, ministre secrétaire d'état, se plaignit en vain à
+la cour de Versailles de l'établissement de Niagara, que l'Angleterre
+regardait comme un empiétement sur le territoire cédé par le traité
+d'Utrecht. M. Burnet écrivit aussi de nouveau à M. de Vaudreuil dans ce
+sens une lettre qui fut remise au baron de Longueuil, gouverneur par
+intérim après la mort du dernier, par M. Livingston alors en Canada
+ostensiblement pour son éducation, mais probablement chargé de quelque
+mission secrète.
+
+Ne recevant aucune réponse favorable, le gouverneur de la Nouvelle-York
+commença à se fortifier à Oswégo; et il répondit à la sommation que M.
+de Beauharnais lui fit porter en 1727 de se retirer de ce poste, en y
+envoyant une forte garnison pour le défendre en cas d'attaque. Oswégo
+possédait une double importance pour les Anglais; il était nécessaire à
+leur projet de s'emparer de la traite des pelleteries, et il protégeait
+les établissemens que leurs colons formaient entre l'Hudson et le lac
+Ontario.
+
+Ces difficultés et ces empiétemens amenaient l'un après l'autre des
+représailles. Voyant qu'il ne pouvait déloger Burnet du poste qu'il
+occupait sur le lac, M. de Beauharnais tourna sa position et vint élever
+un fort vers la tête du lac Champlain, à la pointe à la Chevelure (Crown
+Point). Ce lac, comme l'on sait, qui se décharge dans le St.-Laurent par
+la rivière Richelieu, tire ses eaux du plateau où prend sa source la
+rivière Hudson qui va se jeter du côté opposé dans la mer, à New-York.
+Entouré de montagnes vers le haut, ses rives s'abaissent graduellement à
+mesure qu'on approche de St.-Jean, bourg situé à son extrémité
+inférieure. M. de la Corne, officier canadien distingué, appela le
+premier l'attention sur l'importance d'occuper ce lac, qui donnait
+entrée dans le coeur de la Nouvelle-York. En effet, de la Pointe à la
+Chevelure on menaçait à la fois non seulement Oswégo et Albany, mais
+encore du côté de l'orient la Nouvelle-Angleterre. Aussi n'eut-elle pas
+plus tôt appris la résolution des Français, que la législature de cette
+dernière contrée vota une somme d'argent pour envoyer, conjointement
+avec la Nouvelle-York, une ambassade en Canada, afin de l'engager à
+abandonner cette position. En même temps elle pressa la première
+province d'exciter l'opposition des cinq nations. Mais ses démarches
+n'eurent aucune suite, et les Français, malgré les réclamations et les
+menaces, y construisirent le fort St.-Frédéric, ouvrage à machicoulis,
+et le gardèrent jusqu'à la fin de la guerre commencée en 1755. C'est
+ainsi que dans une lutte d'un nouveau genre, lutte d'empiétemens, lutte
+de sommations et de contre-sommations, les deux premières monarchies de
+l'Europe se disputaient pacifiquement, pour se les disputer ensuite les
+armes à la main, quelques lambeaux de forêts où déjà germaient sous
+leurs pas le républicanisme et l'indépendance.
+
+Ces transactions, graves par les suites qu'elles devaient avoir, se
+passaient entre 1716 et 1744. Cependant, à la faveur de la paix, le
+Canada faisait des progrès, lents peut-être si l'on veut, parce qu'ils
+n'étaient dus qu'à l'accroissement naturel de la population, mais
+constans et assurés, malgré les ravages d'une épidémie, la petite
+vérole, fléau qu'on n'avait pas encore appris à dompter, et qui décima à
+plusieurs reprises la population blanche et indigène. Les défrichemens
+s'étendaient de tous côtés, les campagnes surtout se peuplaient, les
+habitans, reposés de leurs anciens combats, avaient pris goût à des
+occupations paisibles et plus avantageuses pour eux et pour le pays.
+
+L'émigration laissée à elle même, avait aussi repris son cours, mais
+elle suffisait à peine pour combler le vide que laissaient ceux qui
+périssaient dans les longues et dangereuses pérégrinations qu'ils
+entreprenaient pour la traite des pelleteries. En 1725 cependant on
+voulut la ranimer. Il y eut une espèce de flux dans le cours émigrant.
+Le Chameau, vaisseau du roi, partit de France chargé d'hommes pour le
+Canada. Il portait M. de Chazel qui venait remplacer M. Begon, comme
+intendant, M. de Louvigny nommé au gouvernement des Trois-Rivières, et
+plusieurs officiers, ecclésiastiques et marchands. Cette émigration
+précieuse moins par le nombre que par les lumières et les capitaux
+qu'elle apportait, devait donner un nouvel élan au pays; mais
+malheureusement elle ne devait point parvenir à sa destination. Une
+horrible tempête surprit le Chameau à la hauteur de Louisbourg, à
+l'entrée du golfe St.-Laurent, et le jeta, au milieu de la nuit, sur les
+rescifs de l'île encore sauvage du Cap-Breton, où il se brisa. Personne
+ne fut sauvé. Le lendemain la côte parut jonché de cadavres et de
+marchandises. La nouvelle de cet affreux désastre fit une douloureuse
+sensation dans toute la Nouvelle-France, qui ressentit longtemps cette
+perte. Lorsqu'elle était encore à la déplorer, elle en fit une autre,
+qui ne lui fut pas moins sensible, dans la personne de M. de Vaudreuil,
+qui expira le 10 octobre (1725) après avoir gouverné le Canada pendant
+21 ans avec sagesse et l'approbation du peuple, dont il fut sincèrement
+regretté. Son administration ne fut troublée par aucune de ces querelles
+qui ont si souvent agité la colonie et divisé les grands fonctionnaires
+publics et le clergé; et elle fut constamment signalée par des événemens
+heureux, dus en grande partie à sa vigilance, à sa fermeté, à sa bonne
+conduite, et aussi au succès qui accompagnait presque toutes ses
+entreprises; car la chance entre pour beaucoup dans les événemens
+humains. Il eut pour successeur le marquis de Beauharnais, qui avait
+déjà été intendant à Québec après M. de Champigny. Nommé en 1705 à la
+direction des classes de la marine en France, il était capitaine de
+vaisseau lorsqu'il fut choisi par Louis XV pour administrer le
+gouvernement de l'importante colonie du Canada, où il n'arriva qu'en
+1726, et dont les rênes lui furent remises par le baron de Longueuil qui
+les tenait depuis la mort du dernier gouverneur.
+
+L'intendant Begon, que M. de Chazel venait relever, eut pour successeur
+M. Dupuy, maître des requêtes, ancien avocat général au conseil du roi,
+et fidèle disciple de l'esprit et des doctrines des parlemens de France.
+Il ne fut pas plutôt entré en fonctions, qu'il voulut augmenter
+l'importance du conseil supérieur dans l'opinion publique, inspirer à
+ses membres les sentimens d'un haut respect pour leur charge, et
+raffermir en eux cette indépendance de caractère qui sied si bien à une
+magistrature intègre, et qui a fait regarder les parlemens français
+comme les protecteurs, les défenseurs nés du peuple.
+
+Jaloux des droits de la magistrature, esclave de la règle, le nouvel
+intendant ne fut pas longtemps dans le pays sans se voir aux prises avec
+plusieurs des autorités publiques, accoutumées à jouir d'une assez
+grande latitude dans leurs actes, et à exercer leurs pouvoirs plus
+suivant l'équité ou la convenance que suivant l'expression rigide de la
+lettre. Le premier différend grave qui s'éleva ainsi, naquit d'une
+circonstance fortuite, la mort de l'évêque de Québec, M. de St.-Vallier,
+qui avait succédé en 1680 à M. de Laval, forcé à la retraite par son
+grand âge et ses infirmités. Cette longue querelle que nos historiens
+ont ignorée, car aucun d'eux n'en fait mention[82], souleva le clergé et
+le gouverneur contre le conseil dirigé par M. Dupuy. En général le
+gouverneur et l'intendant étaient opposés l'un à l'autre; c'étaient deux
+rivaux attachés ensemble par la politique royale pour s'observer, se
+contenir, se juger; si l'un était plus élevé en rang, l'autre possédait
+plus de pouvoir, si le premier avait pour courtisans les hommes d'épée,
+l'autre avait les hommes de robe et les administrateurs subalternes;
+mais ce système en rassurant la jalousie du trône, devait désunir à
+jamais ces deux grands fonctionnaires, mal que rien ne pouvait
+compenser. Jusqu'à présent l'intendant s'est rangé du côté du parti
+clérical; aujourd'hui M. Dupuy occupe la position du gouverneur qui
+s'est rallié au clergé.
+
+[Note 82: J'en ai trouvé tous les détails dans les régistres du conseil
+supérieur, et dans une pièce consignée dans l'Appendice (B) de ce
+volume, découverte par M. Faribault dans les archives provinciales. Les
+limites précises des pouvoirs du gouverneur et de l'intendant qu'on a eu
+tant de peine à fixer, sont indiquées avec clarté dans plusieurs
+documents de ce grand procès.]
+
+L'évêque de Québec mourut en décembre 1727, pendant l'absence de M. de
+Mornay, son coadjuteur depuis 1713. M. de Lotbinière, archidiacre, se
+préparait à faire les obsèques du prélat, en sa qualité de grand
+vicaire, lorsque le chapitre prétendit que ses fonctions avaient cessé
+comme tel par le décès de l'évêque; que le siége épiscopal était vacant,
+et que c'était à lui, le chapitre, à régler tout ce qui avait rapport à
+l'inhumation du pontife et à l'élection de son successeur.
+
+L'archidiacre repoussa cette prétention; et sur le refus que l'on fit
+d'obtempérer aux ordres qu'il donnait en sa qualité de grand vicaire, il
+fit assigner devant le conseil supérieur, c'est-à-dire devant l'autorité
+civile, le chapitre pour répondre de sa rébellion. Le chapitre se
+contenta de déclarer avec dédain qu'il ne reconnaissait aucun juge en
+Canada capable de prendre connaissance des motifs du différend élevé
+entre lui et le plaignant, qu'il ne pouvait être traduit que devant
+l'official du diocèse, et qu'il en appelait au roi en son conseil
+d'état. C'était l'ancienne prétention cléricale de récuser les tribunaux
+civils ordinaires. M. Dupuy la traita de monstrueuse, le conseil
+supérieur tenant, disait-il, en ce pays la place des parlemens français,
+qu'il fallait reconnaître avant de pouvoir en appeler à la couronne. Des
+scènes de scandale suivirent ces premières altercations. Le chapitre se
+rendit tumultueusement, à la tête d'une foule de peuple, à
+l'Hôpital-Général, à l'entrée de la campagne, où était déposé le corps
+de l'évêque, auprès duquel il avait défendu aux fidèles d'aller prier;
+il se précipita avec fracas dans la chapelle, manda devant lui la
+supérieure du monastère, la suspendit de ses fonctions et mit le couvent
+en interdit, afin d'empêcher sans doute la cérémonie des obsèques. Tout
+cela dénotait peu de respect pour la mémoire du chef du clergé que l'on
+venait de perdre, et rappelait aux plaisans quelques unes des scènes du
+Lutrin.
+
+Cependant le conseil supérieur rendait son arrêt (janvier 1728) sur la
+vacance du siége épiscopal, qu'il déclara rempli attendu l'existence de
+M. de Mornay, coadjuteur et successeur désigné du dernier évêque, lequel
+avait même en cette qualité gouverné les missions de la Louisiane. Le
+chapitre se trouvait par là privé de faire aucun acte de juridiction
+diocésaine. Il avait bien bravé le conseil lors de l'inhumation, à
+présent que l'on était à l'important de l'affaire, il ne balança pas à
+se mettre en pleine insurrection contre lui. En conséquence, M. de
+Tonnancourt, chanoine de la cathédrale, monta en chaire le jour de
+l'Epiphanie avec un mandement contre l'intervention du pouvoir civil,
+qu'il lut aux fidèles, avec ordre à tous les curés de le publier au
+prône de leurs paroisses respectives. L'intendant fit informer
+immédiatement contre le chanoine audacieux. Toute la rivalité jalouse
+qui existait en France entre le clergé et les parlemens toujours quelque
+peu libéraux et jansénistes, se manifesta dans cette dispute, qui du
+reste n'eût intéressé que la chronique religieuse et les légistes
+canoniques, si, à cette phase de son progrès, le gouverneur ne fût
+intervenu tout à coup pour interrompre le cours des tribunaux. M. de
+Beauharnais alla beaucoup plus loin que M. de Frontenac dans cette
+intervention dangereuse. Il se déclara le champion du chapitre. Il se
+rendit le 8 mars au conseil supérieur avec son secrétaire par lequel il
+fit lire une ordonnance interdisant à ce corps toute procédure
+ultérieure dans l'affaire du clergé, et cassant les arrêts qui avaient
+déjà été rendus. Il voulut aussi imposer silence au procureur général.
+Cette haute cour tint en cette circonstance grave, une conduite pleine
+de dignité. Elle ordonna d'abord au secrétaire du gouverneur de se
+retirer, parcequ'il ne faisait pas partie du conseil; elle protesta
+ensuite contre l'insulte faite à la justice; et, par une déclaration
+motivée en présence du gouverneur lui-même, dans laquelle elle qualifia
+ses prétentions de téméraires autant que nouvelles dans la colonie, elle
+résolut de porter ses plaintes au roi de l'atteinte faite à
+l'indépendance et à l'autorité des tribunaux.
+
+Le gouverneur sortit irrité. Il fit publier à la tête des troupes et des
+milices des villes et des campagnes, son ordonnance d'interdiction avec
+défense de recevoir les arrêts du conseil supérieur sans son ordre
+exprès. Le conseil répondit par une contre-ordonnance du 27 mars (1728)
+dans laquelle on trouve ces mots: «Les peuples savent bien et depuis
+longtemps que ceux qui ont ici l'autorité du prince pour les gouverner,
+ne peuvent en aucun cas se traverser en leurs desseins; et que dans les
+occasions où ils sont en diversité de sentimens pour les choses qu'ils
+ordonnent en commun, l'exécution provisoire du projet différemment
+conçu, dépend du district dans lequel il doit s'exécuter; de sorte que
+si le conseil supérieur a des vues différentes d'un gouverneur général
+en chose qui regarde la justice, c'est ce que le conseil ordonne qui
+doit avoir son exécution; et de même s'il y a diversité de sentiment
+entre le gouverneur général et l'intendant sur des choses qui les
+regardent en commun, les vues du gouverneur général prévaudront si ce
+sont choses purement confiées à ses soins, telle qu'est la guerre et la
+discipline militaire hors de laquelle, étant défendu au gouverneur
+général de faire aucune ordonnance telle qu'elle soit, il ne peut jamais
+faire seul qu'une ordonnance militaire. Les ordonnances de l'intendant
+doivent de même s'exécuter par provision, quand ce dont il s'agit est
+dans l'étendue de ses pouvoirs, qui sont la justice, la police et les
+finances, sauf à rendre compte au roi de part et d'autre chacun en son
+particulier, des vues différentes qu'ils auront eues, à l'effet que le
+roi les confirme ou les réforme à son gré. Telle est l'économie du
+gouvernement du Canada[83].»
+
+[Note 83: «Le gouverneur et lieutenant général dans le Canada n'a aucune
+autorité sur les cas d'amirauté, et nulle direction sur les officiers
+qui rendent la justice».--Règlement de 1684 signé du roi et du grand
+Colbert, et un grand nombre d'autres règlemens rendus depuis dans le
+même sens.]
+
+Le conseil maintint la position qu'il avait prise, et sévit contre les
+rebelles. Quelques uns de ses membres cependant furent gagnés ou
+intimidés par M. de Beauharnais; et l'un d'eux, le nommé Crespin, après
+avoir voté avec ses collègues, refusa de remplir certaines fonctions
+qu'ils lui avaient déférées temporairement dans la conduite du grand
+procès qui les occupait. On l'interdit. Cela se passait le 6 avril. Le
+30 mars les troupes avaient été appelées une seconde fois sous les
+armes, et les officiers avaient déchiré à coups d'épée les nouveaux
+arrêts et les nouvelles ordonnances du conseil. Le gouverneur était
+résolu d'aller aux dernières extrémités. Les prisons furent forcées et
+tous les décrétés par justice du tribunal furent élargis et reçus au
+château St.-Louis. Les officiers qui osèrent désapprouver cette conduite
+furent mis aux arrêts. Non encore content, M. de Beauharnais, qui était
+à Montréal, adressa le 13 mai une lettre de cachet à son lieutenant à
+Québec, pour exiler les deux conseillers les plus opiniâtres, l'un M.
+Gaillard, à Beaupré, et l'autre M. d'Artigny à Beaumont. Ce coup d'état,
+qui était heureusement un fait inouï dans le pays, y fit une grande
+sensation. Jusqu'alors le cours de la justice avait été rarement
+interrompu, du moins avec cet éclat qui nous rappelle une triste époque,
+l'interdiction des deux juges canadiens de Québec en 1838. Le gouverneur
+voulait rendre le conseil incompétent en le réduisant à moins de cinq
+membres actifs, nombre nécessaire pour rendre les arrêts. L'intendant
+publia aussitôt une autre ordonnance (29 mai) en sa qualité de président
+et de seul chargé de le convoquer, pour enjoindre à tous ses membres de
+rester à leur poste, sous peine de désobéissance, et de ne tenir aucun
+compte de l'ordre illégal du gouverneur.
+
+Le conseil se trouva ainsi en opposition à ce dernier et à la majorité
+du clergé. Les Récollets inclinant ordinairement pour le pouvoir civil,
+se rangèrent cette fois avec l'autorité militaire et ecclésiastique. Les
+Jésuites, contre leur usage, se tinrent, à ce qu'il paraît, à l'écart et
+observèrent une prudente réserve. Le roi avait été saisi de l'affaire
+dès le commencement, et l'on sut bientôt à quoi s'en tenir sur la
+conduite que suivrait le ministère. Ce qui se passait alors en France
+était d'ailleurs un avertissement suffisant pour les plus clairvoyans.
+
+Le cardinal de Fleury avait remplacé le cardinal Dubois à la tête des
+affaires. Par une espèce d'ironie l'immoral Louis XV ne voulait être
+servi que par des cardinaux. Le nouveau ministre tâchait d'apaiser les
+troubles religieux qui agitaient le royaume à l'occasion de la bulle
+_unigenitus_. Cette bulle proclamait l'infaillibilité du pape; et le
+cardinal avait promis de se vouer à sa défense pour obtenir le chapeau.
+«Comme prêtre, dit un auteur, il oublia qu'il se devait à la France et
+non à la cour de Rome; il se fit juge opiniâtre des consciences, quand
+il ne fallait être que conciliateur. Il avait des vues bornées, peu de
+génie, beaucoup d'égoïsme; il craignait les Jésuites et les servait afin
+de ne pas les avoir pour ennemis».
+
+Le concile provincial d'Embrun tenu en 1727, ayant condamné l'évêque de
+Senez, accusé d'avoir attaqué la fameuse bulle, le parlement et le
+barreau s'élevèrent contre le jugement, le parlement qui bravait alors
+la cour de Rome, en refusant la légende de Grégoire XII béatifié à la
+sollicitation des Jésuites, et qui s'élevait devant le cardinal comme
+l'opposant de ses vues. On conçoit quelle amertume cette conduite
+laissait dans le coeur du ministre, et dans quelle disposition d'esprit
+il reçut la nouvelle des démêlés entre le chapitre et le conseil
+supérieur de Québec, image du parlement de Paris. La querelle canadienne
+se confondit à ses yeux avec la querelle française. M. Dupuy fut
+immédiatement rappelé, et l'ordre envoyé, dès le 1 juin 1728, au conseil
+supérieur de lever les saisies du temporel des chanoines et curé de la
+cathédrale, qu'il avait ordonnées dans le cours des procédures.
+
+Il y eut alors dans ce conseil un revirement d'opinion peu honorable
+pour ses lumières ou pour son indépendance. M. d'Artigny et M. Gaillard,
+s'étant présentés pour y prendre place comme à l'ordinaire, furent
+informés par M. Delino, qui le présidait en l'absence de son chef
+disgracié, qu'il avait été décidé qu'ils ne pourraient être admis
+jusqu'à ce que le roi se fût prononcé au sujet de la lettre de cachet du
+marquis de Beauharnais du 13 mai. Cette suspension dura jusqu'à
+l'arrivée du nouvel intendant, M. Hocquart, l'année suivante[84].
+
+[Note 84: _Registres de l'intendant. Registres du conseil supérieur._]
+
+Tel fut le dénoûment de ce différend, dans lequel le conseil finit par
+jouer un rôle servile qui ne caractérise que trop souvent les autorités
+coloniales. M. Dupuy avait, aux premiers avis, remis sa charge afin de
+ne point partager la honte de ces rétractations.
+
+Quant à l'élection de l'évêque, la position prise par l'autorité civile
+fut maintenue, puisque M. de Mornay succéda à M. de St.-Vallier en vertu
+de son droit de second dignitaire du diocèse. Cependant il ne vint point
+en Canada. M. Dosquet, nommé évêque de Samos, arrivé avec M. Hocquart en
+1729, y fit les fonctions de pontife comme coadjuteur jusqu'en 1735,
+époque de la résignation de M. de Mornay et de la sienne. M. de Pourroy
+de l'Auberivières fut choisi pour remplir le siége vacant; mais il
+mourut en arrivant à Québec en 1739. Enfin il eut pour successeur M.
+Dubreuil de Pontbriant, le premier Canadien qui ait porté la mitre. Sa
+nomination interrompit ces mutations fréquentes de la première charge
+ecclésiastique du pays.
+
+Depuis 14 ans aucune expédition militaire n'avait appelé les Canadiens
+sous les drapeaux. C'était une chose inouïe dans nos annales. Mais tout
+à coup, en 1728, le bruit du tambour retentit sur les places publiques,
+et annonça aux habitans qu'il se passait quelque chose d'inaccoutumé
+parmi les peuplades de l'Occident. On sut bientôt en effet que c'était
+une des nations du Michigan qui avait pris les armes, les Outagamis. On
+demandait seulement quelques hommes de bonne volonté, qui se
+présentèrent. Cette expédition, quoique composée d'un petit nombre de
+guerriers, avait, comme la plupart de celles où s'étaient déjà
+distingués les Canadiens, quelque chose de vaste qui frappait
+l'imagination du soldat par l'immense distance et la solitude des pays à
+parcourir. Elle se mit en route pour le pays des Outagamis, nation
+farouche et cruelle. C'étaient les Iroquois, c'étaient surtout les
+colonies américaines brûlant de s'emparer du Détroit, qui l'avaient
+armée au commencement du siècle contre les Canadiens, qui la
+connaissaient à peine. «Ce peuple aussi brave que l'Iroquois, moins
+politique, beaucoup plus féroce, qu'il n'a jamais été possible, ni de
+dompter, ni d'apprivoiser, et qui semblable à ces insectes, qui
+paraissent avoir autant d'âmes que de parties de leurs corps, renaissent
+pour ainsi dire après leur défaite», ce peuple se trouvait partout, et
+était devenu l'objet de la haine de toutes les nations de ce continent.
+Depuis vingt-cinq ans les Outagamis ou Renards interrompaient le
+commerce, et rendaient les chemins presqu'impraticables à plus de cinq
+cents lieues à la ronde. Ils avaient presque tous été détruits dans la
+guerre de 1712, par M. Dubuisson. Le peu qui avait échappé au massacre,
+rôdait continuellement dans le voisinage des postes français. Ils
+infestaient par leurs brigandages et leurs meurtres, non seulement les
+rives du lac Michigan, mais encore toutes les routes qui conduisaient du
+Canada à la Louisiane, entravant par là gravement le commerce. Une
+seconde expédition entreprise contre eux deux ans après, par ordre de M.
+de Vaudreuil, et conduite par M. de Louvigny, lieutenant du roi à
+Québec, n'avait fait que les arrêter pendant un temps. Elle s'était
+terminée par un traité que ce commandant signa avec eux, suivant ses
+instructions, et par lequel il les obligea à céder leur pays à la
+France. Mais cela n'empêcha pas ces Sauvages de reprendre bientôt leurs
+anciennes habitudes de pillage, et de commettre des hostilités partout
+où ils se trouvaient. Ils engagèrent même plusieurs autres tribus à
+suivre leur exemple. M. de Beauharnais poussé à bout jura de les
+exterminer. Mais comment saisir des hommes nomades, qui n'ont point
+d'asile fixe, et qui s'échappent et disparaissent dans des régions
+inconnues sans qu'on puisse suivre leur trace?
+
+C'est ce que l'on essaya. 450 Canadiens et 7 à 8 cents Sauvages,
+commandés par M. de Ligneris, entrèrent sur leur territoire. Une portion
+de cette petite armée s'était mise en route, au commencement de juin, de
+Montréal. Elle avait remonté la rivière des Outaouais en canot, avait
+traversé le lac Nipissing, pénétré, par la rivière aux Français, dans le
+lac Huron, et traversé ce lac après y avoir été rejointe par le reste
+des Indiens. Arrivée à Michilimackinac le 1 août, elle débarquait enfin
+le 14 à Chicago, au fond du Michigan, après deux mois et neuf jours de
+marche.
+
+Les premiers ennemis qu'elle eût à combattre, furent les Malhomines ou
+Folles-Avoines, ainsi nommés parcequ'ils se nourrissaient d'une espèce
+de riz qui croît en abondance dans les plaines marécageuses situées au
+sud du lac Supérieur. Le lendemain cette tribu, que les Outagamis
+avaient entraînée dans leur alliance, se présenta rangée en bataille sur
+le rivage pour s'opposer au débarquement des Français. Mais à peine
+leurs canots eurent-ils touché la terre, que les Canadiens et leurs
+alliés saisissant leurs haches et leurs fusils, s'élancèrent vers les
+Malhomines avec de grands cris. La mêlée fut vive mais courte, Salle et
+de Perrot, avait néanmoins l'expérience des voyages, et l'on pouvait
+espérer un résultat satisfaisant. Il partit en 1738 avec ordre de
+prendre possession des pays qu'il découvrirait, pour le roi, et
+d'examiner attentivement quels avantages l'on pourrait retirer d'une
+communication entre le Canada ou la Louisiane et l'océan Pacifique. Le
+gouvernement avait l'intention de prolonger la ligne des postes de
+traite jusque sur cette mer. Les regards des Européens sans cesse
+tournés vers l'Occident, semblaient chercher cette terre promise qui
+avait embrasé le génie de Colomb, ce ciel mystérieux, et qui fuit
+toujours, vers lequel comme une puissance magique pousse continuellement
+la civilisation.
+
+M. de la Vérandrye passa par le lac Supérieur, longea le pied du lac
+Winnipeg, et remontant ensuite la rivière des Assiniboils, s'avança vers
+les Montagnes-Rocheuses qu'il n'atteignit pas cependant, s'étant trouvé
+mêlé dans une guerre avec les naturels dans laquelle il perdit une
+partie de ses gens, ce qui l'obligea d'abandonner son entreprise. Ce
+voyageur raconta ensuite au savant suédois, Kalm, qui visitait le Canada
+en 1749, qu'il trouva dans les contrées les plus reculées qu'il avait
+parcourues, et qu'il estimait être à 900 lieues de Montréal, de grosses
+colonnes de pierre d'un seul bloc, quelquefois appuyées les unes contre
+les autres, et d'autres fois superposées comme celles d'un mur; que ces
+pierres n'avaient pu être disposées ainsi que de main d'homme, et qu'une
+d'elles était surmontée par une autre fort petite n'ayant qu'un pied de
+long sur quatre ou cinq pouces de large, portant sur deux faces des
+caractères inconnus. Cette petite pierre fut envoyée au secrétaire
+d'état, à Paris. Plusieurs des Jésuites qui l'avaient vue en Canada,
+assurèrent à Kalm que les lettres qui y étaient gravées, ressemblaient
+parfaitement à celles des Tartares. Les Sauvages ignoraient par qui ces
+blocs avaient été apportés là, et disaient qu'on les y voyait depuis un
+temps immémorial. L'origine tartare des caractères paraît très probable
+à Kalm; elle semblerait en effet confirmer l'hypothèse d'une émigration
+asiatique, de qui serait descendue au moins une partie des tribus
+sauvages de l'Amérique.
+
+L'on donna au pays découvert par M. de la Vérandrye, le nom de «Pays de
+la mer de l'Ouest», parce que l'on crut n'être pas bien éloigné de cette
+mer; et on y établit une chaîne de petits postes pour contenir les
+Indigènes et faire la traite des pelleteries. Le plus reculé fut d'abord
+celui de la Reine, à 100 lieues à l'ouest du lac Winnipeg sur la rivière
+des Assiniboils; on en construisit ensuite trois autres en gagnant
+toujours le couchant; le dernier prit le nom de Paskoyac, de la rivière
+sur laquelle il était assis.
+
+Sous l'administration de M. de la Jonquière, une nouvelle expédition fut
+mise sur pied pour la même fin. L'intendant Bigot était alors en Canada;
+il forma, pour faire la traite en même temps que des découvertes, une
+société composée du gouverneur et de lui-même, de MM. Breard, contrôleur
+de la marine, Legardeur de St.-Pierre, officier plein de bravoure et
+fort aimé des Indiens, et de Marin, capitaine décrié par sa cruauté,
+mais redouté de ces peuples. Ces deux derniers furent chargés de
+l'oeuvre double de l'association. Marin devait remonter le Missouri
+jusqu'à sa source, et de là suivre le cours de la première rivière sur
+laquelle il tomberait, qui irait se jeter dans l'Océan. St.-Pierre
+passant par le poste de la Reine, devait aller le rejoindre sur le bord
+de cette mer à une certaine latitude. Mais tout cela était subordonné à
+la spéculation pour laquelle on s'était associé, c'est-à-dire que les
+voyageurs interrompraient l'expédition dès qu'ils auraient amassé assez
+de pelleteries. Ils ne furent pas loin, et ils revinrent chargés d'une
+riche moisson. Les associés firent un profit énorme. M. Smith fait
+monter la part seule du gouverneur à la somme prodigieuse de 300,000
+francs. La France ne retira rien de cette expédition, dont l'Etat fit
+tous les frais.
+
+Cependant l'attitude que prenaient les colonies françaises et anglaises
+devenait de plus en menaçante, et la tournure des affaires en Europe
+annonçait une rupture prochaine entre les deux nations. La question des
+frontières, tenue en suspens par l'impossibilité de concilier les
+prétentions avancées de part et d'autre laissait depuis longtemps les
+colons dans l'attente des hostilités. Dès 1735, M. Raensalaer, patron ou
+seigneur d'Albany, sous prétexte de voyager pour son amusement, et dans
+la prévision de la reprise des armes, vint en Canada, et informa
+secrètement le gouverneur que dans les dernières guerres, l'on avait
+ménagé leur pays, et que M. de Vaudreuil avait recommandé à ses alliés
+de n'y pas faire de courses; que la Nouvelle-York avait fait la même
+chose de son côté, et qu'elle était encore disposée à en user de même.
+
+En 1740 la guerre était devenue encore plus probable. M. de Beauharnais
+avait, sur les ordres de la cour, fait mettre les forts de Chambly,
+St.-Frédéric et Niagara en état de défense. Il travaillait aussi depuis
+longtemps à resserrer davantage les liens qui unissaient les Sauvages
+aux Français. Il tint à cet effet de longues conférences avec eux
+(1741), dans lesquelles il put s'assurer, que, s'ils n'étaient pas tous
+très attachés à notre cause, la puissance croissante de nos voisins,
+excitait leur inquiétude et leur jalousie. L'on faisait bien de ménager,
+de rechercher même ces peuples qui, d'après un dénombrement fait en
+1736, de toutes leurs tribus depuis les Abénaquis jusqu'aux Mobiles,
+comptaient 15,675 guerriers.
+
+
+
+
+ LIVRE VIII.
+
+
+
+
+ CHAPITRE I.
+
+ COMMERCE.
+
+ 1608-1744.
+
+
+De l'Amérique et de ses destinées.--But des colonies qui y ont été
+établies.--Le génie commerçant est le grand trait caractéristique des
+populations du Nouveau-Monde.--Commerce canadien: effet destructeur des
+guerres sur lui.--Il s'accroît cependant avec l'augmentation de la
+population.--Son origine: pêche de la morue.--Traite des pelleteries de
+tout temps principale branche du commerce de la Nouvelle-France.--Elle
+est abandonnée au monopole de particuliers ou de compagnies jusqu'en
+1731, qu'elle tombe entre les mains du roi pour passer en celles des
+fermiers.--Nature, profits, grandeur, conséquences de ce négoce; son
+utilité politique.--Rivalité des colonies anglaises; moyens que prend M.
+Burnet, gouverneur de la Nouvelle-York, pour enlever la traite aux
+Français.--Lois de 1720 et de 1727.--Autres branches de commerce:
+pêcheries, combien elles sont négligées.--Bois
+d'exportation.--Construction des vaisseaux.--Agriculture; céréales et
+autres produits agricoles.--Jin-seng.--Exploitation des mines.--Chiffre
+des exportations et des importations.--Québec, entrepôt
+général.--Manufactures: introduction des métiers pour la fabrication des
+toiles et des draps destinés à la consommation
+intérieure.--Salines.--Etablissement des postes et messageries
+(1745).--Transport maritime.--Taxation: droits de douane imposés fort
+lard et très modérés.--Systèmes monétaires introduits dans le pays;
+changemens fréquens qu'ils subissent et perturbations qu'ils
+causent.--Numéraire, papier-monnaie: cartes, ordonnances; leur
+dépréciation.--Faillite du trésor, le papier est liquidé avec perte de
+5/8 pour les colons en 1720.--Observations générales.--Le Canadien plus
+militaire que marchand.--Le trafic est permis aux fonctionnaires
+publics; affreux abus qui en résultent.--Lois de
+commerce.--Etablissement du siège de l'Amirauté en 1717; et d'une bourse
+à Québec et à Montréal.--Syndic des marchands.--Le gouvernement
+défavorable à l'introduction de l'esclavage au Canada.
+
+
+La découverte du Nouveau-Monde est un des événemens qui ont exercé
+l'influence la plus salutaire sur la destinée des Européens[85], et la
+plus funeste sur celle des nombreuses nations indiennes qui peuplaient
+les forêts de l'Amérique. L'amour de l'indépendance, inné parmi ces
+tribus nomades, et leur intrépidité ont retardé et retardent encore à
+peine leur ruine d'un jour: elles tombent au contact de la civilisation
+en même temps que les bois mystérieux qui leur servent de retraites.
+Bientôt, pour nous servir des paroles poétiques de Lamennais, elles
+auront disparu, sans laisser plus de trace que les brises qui passent
+sur les savanes et que les flots poussés par une force invisible entre
+les bancs de corail. En moins de trois siècles elles ont disparu d'une
+grande partie du continent Ce n'est pas ici le lieu de rechercher les
+causes de cet anéantissement de tant de peuples dans un si court espace
+de temps que l'imagination en est étonnée. Nous dirons seulement que
+l'introduction des Européens dans le Nouveau-Monde a donné un nouvel
+essor aux progrès de la civilisation. Elle a marqué cette ère
+incomparable, où un immense et fertile continent s'est trouvé
+tout-à-coup livré au génie des populations chrétiennes, au génie d'une
+immigration qui, foulant aux pieds les dépouilles sociales des temps
+passés, a voulu inaugurer une arche d'alliance nouvelle, une société
+sans priviléges et sans exclusion. Le monde n'avait encore rien vu de
+semblable. Cette nouvelle organisation doit-elle atteindre les dernières
+limites de la perfectibilité humaine? On le croirait si les passions des
+hommes n'étaient partout les mêmes, si l'amour des richesses surtout
+n'envahissait toutes les pensées, n'était devenu, comme celui des armes
+au moyen âge, la première idole de l'Amérique. Rien n'y entrave les
+lumières, ni vieux préjugés, ni vieilles doctrines, ni institutions
+antiques. La place du beau et du bon est vide. Les siècles passés n'ont
+laissé ni ruines, ni décombres, que la hache du défricheur n'ait
+abattues ou ne puisse niveler.
+
+[Note 85: «The discovery of America was, in this way, of as much
+advantage to Europe, as the introduction of foreign commerce would be to
+China. It opened a large market for the produce of European industry,
+and constantly provided a new employment for that stock which this
+industry accumulated». Brougham: _Colonial policy of the European
+powers_.]
+
+L'établissement de ce continent opéra une révolution surtout dans le
+commerce, qui embrasse tout aujourd'hui, et qui du rang le plus humble
+tend continuellement à occuper la première place de la société, et à y
+exercer la plus grande influence. Les armes, la mitre ont tour à tour
+exercé leur domination sur le monde, le commerce prend déjà leur place.
+Il règne, il doit régner en roi sur toute l'Amérique; son génie
+précipitera de gré ou de force sous son joug les contrées dont
+l'industrie sera trop lente à se réveiller. C'est donc aux peuples et
+aux gouvernemens à se préparer pour fournir une carrière qui doit les
+mener à la puissance. L'industrie a établi son trône dans cette portion
+du globe, qui remplit déjà d'étonnement ou de crainte les vieilles
+nations guerrières et aristocratiques de l'Europe.
+
+Mais avant de parvenir à ce degré de grandeur auquel ce continent est
+destiné, mais qu'il ne doit atteindre qu'après avoir acquis les moyens
+de satisfaire à toutes ses exigences, et de posséder la liberté dont il
+a besoin, il a dû payer tribut et soumission aux métropoles qui l'ont
+peuplé. Il a dû comme l'enfant reconnaître leur autorité jusqu'à ce
+qu'il fût adulte, jusqu'à ce qu'il fût homme fait, c'est la la loi de la
+nature. C'est à ce titre et pour l'indemniser de sa protection, que
+l'enfant travaille pour son père. Aussi l'Europe a dit par la bouche de
+Montesquieu: «Les colonies qu'on a formées au delà de l'Océan sont sous
+un genre de dépendance dont on ne trouve que peu d'exemples dans les
+colonies anciennes, soit que celles d'aujourd'hui relèvent de l'Etat
+même, ou de quelque compagnie commerçante établie dans cet Etat.
+
+«L'objet de ces colonies est de faire le commerce à de meilleures
+conditions qu'on ne le fait avec les peuples voisins, avec lesquels tous
+les avantages sont réciproques. On a établi que la métropole seule
+pourrait négocier dans la colonie; et cela avec grande raison, parce que
+le but de l'établissement a été l'extension du commerce, non la
+fondation d'une ville ou d'un nouvel empire.
+
+«Ainsi c'est encore une loi fondamentale de l'Europe, que tout commerce
+avec une colonie étrangère est regardé comme un pur monopole punissable
+par les lois du pays: et il ne faut pas juger de cela par les lois et
+les exemples des anciens peuples[86] qui n'y sont guère applicables.
+
+[Note 86: Excepté les Carthaginois, comme on voit par le traité qui
+termina la première guerre punique.]
+
+«Il est encore reçu que le commerce établi entre ces métropoles
+n'entraîne point une permission pour les colonies qui restent toujours
+en état de prohibition».
+
+En vain la Nouvelle-Angleterre et la Virginie diront-elles: nous ne
+fûmes point fondées par des spéculateurs européens, mais par des hommes
+libres qui vinrent se réfugier dans les forêts du Nouveau-Monde pour se
+soustraire aux persécutions de leur mère-patrie, par des hommes libres
+qui vinrent y cacher leurs lois et leurs autels, l'Europe répondra: la
+colonie est soumise au pouvoir suprême de la métropole.
+
+En vain le Canada dira-t-il, j'ai un pacte qui fut conquis après six ans
+d'une lutte acharnée, et scellé avec le plus pur sang de mes enfans, un
+pacte qui me garantit l'usage de ma religion et de ma propriété,
+c'est-à-dire de ma langue, de mes biens et des lois qui les régissent,
+l'Europe répondra: la colonie est soumise au pouvoir suprême de la
+métropole.
+
+Le traité d'Utrecht fut suivi d'une longue période de paix presque sans
+exemple dans les annales du Canada. Depuis son établissement cette
+colonie avait presque toujours eu les armes à la main, pour repousser
+tantôt les Anglais, tantôt les Indiens, qui venaient tour à tour lui
+disputer un héritage couvert de ses sueurs et de son sang. Cette guerre
+semblait devenir plus vive à mesure qu'elle se prolongeait. Mais il
+vient un temps où les forces et l'énergie comme les passions s'usent et
+s'épuisent. Les parties belligérantes plus affaiblies encore en Amérique
+qu'en Europe, mirent enfin un terme à cette lutte, et les colons depuis
+si longtemps victimes de la politique de l'ancien monde, et de quelques
+hommes ambitieux du nouveau, purent goûter sans alarmes les fruits de
+leur industrie; et continuer sans interruption à développer leurs
+établissemens.
+
+L'on aurait tort de croire avec quelques auteurs que l'espace qui
+s'écoula de 1713 à la guerre de 1744 fut nul pour l'histoire. Aucune
+époque, comme nous l'avons déjà dit, ne fut plus remarquable par les
+progrès du commerce et de la population, malgré la décadence et les
+embarras financiers de la mère-patrie, qui réagirent sur toutes ses
+colonies et retardèrent leur accroissement d'une manière fâcheuse. Par
+sa seule énergie, le Canada triompha des désavantages de sa situation
+dont le plus grave était son interdiction aux vaisseaux et aux
+marchandises étrangers. Mais il était encore trop faiblement peuplé pour
+sentir tout ce que cette tyrannie avait d'oppressif. Les colonies
+anglaises supportaient en silence le même joug, mais elles songeaient,
+elles alors, aux moyens de s'y soustraire.
+
+D'un autre côté, la traite des pelleteries et les guerres continuelles
+avaient fait perdre à une partie des Canadiens le goût de la paix.
+Peuple chasseur et guerrier, il méprisait trop l'agriculture, les arts
+et le commerce; la considération et les honneurs ne pouvaient s'acquérir
+à ses yeux, que dans les combats et dans les entreprises hasardeuses et
+semées de dangers. Il fallait donc une longue tranquillité pour changer
+ces préjugés et ces habitudes. Une troisième cause d'appauvrissement
+pour lui, c'était l'émigration. Les colonies fondées sur les lacs et
+dans la Louisiane avaient été commencées par des Canadiens. Ce qui
+arrivait de France, comme on l'a observé ailleurs, était loin de combler
+le vide qu'ils laissaient en s'éloignant de leur patrie. Néanmoins ces
+obstacles furent graduellement surmontés, et la population qui était en
+1719 de 22,000 âmes s'était élevée en 1744 à près de 50,000 âmes, et les
+exportations qui ne passaient pas cent mille écus (Raynal) montèrent en
+1749 à 1400 mille francs.
+
+Les Français furent probablement les premiers qui dotèrent l'Europe de
+la pêche de la morue, source inépuisable de richesses, par la découverte
+des bancs de Terreneuve; ils lui léguèrent de plus une nouvelle
+industrie dans la traite des pelleteries, dont les avantages cependant
+ont été plus d'une fois mis en question à cause de ses conséquences
+démoralisatrices.
+
+Quoiqu'il en soit, ce commerce fut établi par les pêcheurs qui
+s'approchant des côtes du Canada et de l'Acadie, commencèrent avec les
+Indigènes un trafic qui leur rapporta des bénéfices considérables. Petit
+à petit on lia des relations plus intimes avec eux; plus tard on voulut
+avoir un pied à terre dans le continent même que l'on s'était contenté
+jusque là de côtoyer, et l'on y éleva des comptoirs pour la traite.
+Alors des spéculateurs riches et influens en demandèrent le monopole
+exclusif, à la condition d'y porter des colons pour établir ces contrées
+nouvelles, dont l'on pressentait vaguement l'avenir; ils l'obtinrent, et
+ainsi fut introduite la domination française sur une portion
+considérable du Nouveau-Monde.
+
+L'on sait par quelles mains le monopole dont il s'agit a successivement
+passé en commençant par M. Chauvin, au début du 17e siècle. Placée
+spécialement sous la protection de ce monopole, la traite des
+pelleteries fut regardée dans tous les temps comme la branche la plus
+importante du commerce canadien. Aussi commencerons-nous par elle le
+tableau qui va suivre. Comme nous venons de le dire, c'est M. Chauvin
+qui exerça le premier le monopole de la traite d'une manière régulière
+et systématique. Il paraît que longtemps avant lui, ce privilège avait
+été accordé à plusieurs personnes, et que même Jacques Cartier l'avait
+obtenu, mais rien ne constate positivement que le reste des Français s'y
+soient soumis; on est plutôt porté à croire le contraire; car l'on sait
+que long temps encore après Henri IV, les traitans et les pêcheurs
+jouissaient d'une grande liberté dans les parages de ce continent, et
+qu'au temps de Champlain les villes repoussaient avec énergie, surtout
+la Rochelle, ce monopole, dont le commandeur de Chaste, M. de Monts, les
+de Caën jouirent les uns après les autres jusqu'en 1327. Alors se forma
+la compagnie des cent associés, à laquelle furent cédées à perpétuité la
+Nouvelle-France et la Floride. Outre les conditions ayant trait à la
+politique et à la colonisation dont nous avons parlé en son lieu, le roi
+lui accorda, pour toujours, le trafic des cuirs, peaux et pelleteries,
+et pour 15 ans, tout autre commerce par terre et par mer, à la réserve
+de la pêche de la morue et de la baleine qui resta libre à tous les
+Français, et de la traite des pelleteries que les habitans des pays
+cédés, purent faire avec les Indigènes, pourvu qu'ils vendissent les
+castors à ses facteurs, à raison d'un prix fixe. Il fut aussi stipulé
+que toutes les marchandises manufacturées dans la colonie seraient
+exemptées des droits en France pendant 15 ans.
+
+Cette compagnie si fameuse, qui avait eu Richelieu pour son chef,
+n'ayant rempli aucune de ses obligations relativement à la colonisation,
+et ayant été entraînée dans des dépenses qui dépassaient ses revenus,
+avait restreint graduellement le cercle de ses affaires, de sorte
+qu'elle fût obligée en 1663, ou 36 ans après sa création, de se
+dissoudre et de remettre ses possessions au roi.
+
+Dès l'année suivante, il s'en forma une nouvelle qui prit le nom de
+compagnie des Indes occidentales. Cette association subsista jusqu'en
+1674. Elle eut en concession toutes les colonies françaises des Iles et
+du continent de l'Amérique, et toute la côte d'Afrique depuis le
+Cap-Vert jusqu'au Cap de Bonne-Espérance, avec le privilége exclusif du
+commerce, la pêche exceptée, pendant 40 ans, et la jouissance des droits
+et priviléges qui avaient été accordés aux cent associés. Le roi lui
+accorda en outre une prime de 40 livres par tonneau, sur les
+marchandises exportées de France dans les colonies ou des colonies en
+France. Les marchandises dont les droits avaient été payés à l'entrée,
+pouvaient être réexportées par elle à l'étranger en franchise. Elle
+n'avait pas non plus de droits à payer sur les vivres, munitions de
+guerre et autres objets nécessaires à l'armement de ses vaisseaux.
+
+Le commerce d'importation et d'exportation se trouva ainsi de nouveau
+arraché des mains des colons pour être livré exclusivement à la nouvelle
+compagnie. Les cent associés avaient joui du même monopole; mais ils
+avaient été forcés en 1645 de l'abolir, et de signer un traité avec le
+député des habitans de la Nouvelle-France, par lequel ils leur
+abandonnaient la traite des pelleteries à la condition qu'ils
+acquitteraient la liste civile et militaire et toutes les autres
+dépenses de l'administration. Le nouveau privilége, plus exclusif encore
+que celui de 1627, souleva une opposition générale. En très peu de temps
+les marchandises n'eurent plus de prix; le conseil souverain fut obligé
+d'établir un tarif que rendit inutile la sagacité mercantile. La
+compagnie et ceux qui avaient encore d'anciennes marchandises,
+refusèrent de les vendre aux taux fixés par l'autorité, et elles
+disparurent du marché. Il était nécessaire de faire cesser au plus tôt
+un état de choses qui assujettissait les habitans à une gêne affreuse en
+les ruinant. En effet deux ans après (1666) la compagnie, sur le rapport
+de Colbert au roi, rendit libre et le commerce avec la mère-patrie et la
+traite des fourrures. Mais pour s'indemniser de la subvention des juges
+du pays, qui fut portée à sa charge, et qui se montait à 48,950 livres,
+elle se réserva le droit du quart sur le castor, du dixième sur les
+orignaux et la traite de Tadoussac, ce que les habitans acceptèrent sans
+murmurer, et le roi confirma avec satisfaction.
+
+Cette compagnie, malgré les vastes domaines livrés à son exploitation,
+ne prospéra point. Soit que ces opérations fussent conduites sans
+prévoyance et sans économie, ou, ce qui est plus probable, que les
+colonies qu'on lui abandonnait ne fussent pas assez avancées pour
+alimenter un grand commerce, elle se trouva bientôt grevée d'une dette
+énorme. Elle employait plus de 100 navires. Elle devait en 1674, 3
+millions 523 mille livres; cette dette avait été en partie occasionnée
+par la guerre qu'elle avait eue à soutenir contre les Anglais. Le
+capital versé s'élevait à un million 297 mille livres; en sorte que la
+caisse se trouvait débitrice pour 4 millions 820 mille livres. L'actif
+de la compagnie ne dépassait pas un million 47 mille livres. Sur les
+suggestions de Colbert, Louis XIV remboursa aux actionnaires leur mise,
+se chargea du paiement des 3 millions 523 mille livres, supprima la
+société, et rendit le commerce de l'Amérique libre à tous les Français,
+excepté celui du castor.
+
+Le droit du quart sur les castors et du dixième sur les orignaux fut
+maintenu, et passa entre les mains du gouvernement qui l'afferma
+immédiatement à M. Oudiette. Il fut défendu de porter le castor ailleurs
+qu'à ses comptoirs dans la colonie, au prix fixé par l'autorité. Ce prix
+fut d'abord de 4 francs 10 sous, la livre; maie il devint bientôt
+nécessaire de diviser cette marchandise en 1re. 2de. et 3me. qualités,
+ou en castor gras, demi gras, et sec, et de modifier le tarif en
+conséquence. Le fermier payait les pelleteries que lui apportaient les
+habitans en marchandises; et comme il n'y avait que lui qui pouvait
+acheter le castor, qui formait alors la branche la plus importante du
+commerce général, ce même commerce se trouvait à sa merci; il pouvait le
+maîtriser à son gré. Aussi vit-on graduellement baisser le prix des
+fourrures chez les Sauvages et hausser celui des articles que les
+Français leur donnaient en retour, tandis que dans les colonies
+anglaises, où ce trafic était libre, les prix suivaient une marche
+contraire.
+
+M. Oudiette obtint encore la ferme des droits sur les vins, eaux-de-vie
+et tabacs, qui étaient alors de dix pour cent. Plusieurs particuliers
+prétendaient en être exempts, on ne dit pas pour quels motifs; mais ils
+furent bientôt obligés de se soumettre à l'ordre du roi avec le reste du
+pays, qui ne songea point sans doute à disputer au souverain la
+prérogative de le taxer.
+
+Cette ferme exista sans modification jusqu'en 1700, le tarif du castor
+et des marchandises non énumérées ici, subissant les variations plus ou
+moins bien mal entendues que l'intérêt du fermier parvenait à faire
+agréer au gouvernement. Mais à cette époque les Canadiens ne pouvant
+plus supporter la tyrannie de ce marchand, envoyèrent des députés en
+France pour y exposer les abus du système et demander un remède. M. de
+Pontchartrain, ministre, imagina une société qui embrasserait tous les
+habitans de la colonie. Par ce moyen on satisferait tous les mécontens
+en les absorbant. Mais le principe vicieux subsistait toujours, car on
+ne rétablissait pas la concurrence entre les citoyens pour exciter
+l'émulation et l'industrie; l'avantage de la liberté de commerce
+n'appartiendra donc encore qu'aux colonies anglaises toujours rivales du
+Canada.
+
+Cependant l'on mit le projet à exécution. D'abord Louis XIV permit
+déporter librement tant en France qu'à l'étranger le castor provenant
+des traites faites en Amérique. Ensuite M. Roddes, devenu après M.
+Oudiette adjudicataire de la ferme des pelleteries, la remit à M.
+Pacaud, l'un des députés de la colonie, qui s'obligea en cette qualité
+de payer 70,000 livres de rente annuelle, et de composer une société
+pour l'exploitation de cette ferme, dont tous les Canadiens, marchands
+et autres, feraient partie. Une assemblée générale fut convoquée par le
+gouverneur et l'intendant, et une grande association mercantile se forma
+sons le nom de compagnie du Canada. Les plus petites actions étaient de
+50 livres de France. Tout marchand fut tenu d'y entrer à peine d'être
+déchu de la faculté de commercer. Les seigneurs de paroisse purent en
+devenir membres avec leurs habitans. La compagnie de la baie du Nord
+(baie d'Hudson) formée quelque temps auparavant, se fondit dans la
+nouvelle association, qui eut la traite exclusive du castor, et qui
+obtint aussi que le commerce de cette pelleterie serait sévèrement
+prohibé avec la Nouvelle-York. Cette nouvelle organisation fut suivie
+d'un changement de tarif pour le castor, dont le prix baissait
+continuellement en France avec la qualité de celui qu'on y envoyait.
+
+La compagnie du Canada fut un essai infructueux, qui ne profita ni aux
+habitans ni au commerce. En 1706 ses dettes se montaient déjà à près de
+2 millions (1,812,000) de francs; elle fut forcée de se dissoudre, et de
+céder ses droits et priviléges à MM. Aubert et Cie. (Aubert Neret et
+Gayot) qui s'obligèrent de payer les créanciers. La colonie conserva la
+liberté de la traite du castor dans l'intérieur; mais elle fut obligée
+de porter cette pelleterie aux comptoirs des nouveaux cessionnaires qui
+eurent seuls le droit de l'exporter en France.
+
+La compagnie d'Occident formée en 1717, succéda au privilége expirant de
+M. Aubert et de ses associés, et en 1723 la compagnie des Indes à cette
+première, qui s'était élevée et qui s'écroula avec la fortune et le
+système de Law. Elle le conserva pour la Louisiane et le pays des
+Illinois, jusqu'à la fin de 1731. A cette époque ces deux contrées
+rentrèrent sous le régime royal, et y demeurèrent jusqu'à la fin de la
+domination française.
+
+Ce privilège n'avait pas toujours embrassé cependant les découvertes
+qu'on avait faites d'abord sur les lacs et ensuite dans la vallée du
+Mississipi, car on a pu voir que la Salle, par exemple, en avait obtenu
+la concession en 1675 avec le fort de Frontenac. Plus tard néanmoins
+toute la Nouvelle-France et toute la Louisiane furent soumises au même
+monopole jusqu'après la construction du fort anglais Oswégo. Alors la
+Nouvelle-York faisant une rude concurrence aux comptoirs de Frontenac,
+Toronto et Niagara, l'on craignit les suites des liaisons que la traite
+établirait entre les Sauvages et les Anglais. Le roi, pour y parer, prit
+ces postes entre ses mains, et réussit à retenir la plus grande partie
+du commerce du lac Ontario en payant les pelleteries plus cher; mais ce
+système avait tous les vices d'un trafic conduit par un gouvernement.
+Privé de l'oeil immédiat du maître et abandonné à des militaires, il
+entraîna des dépenses immenses et ne rendit aucun profit. Les avances
+furent faites presqu'en pure perte[87].
+
+[Note 87: Raynal. Régistre de l'intendant.]
+
+Il est difficile d'établir avec précision la valeur annuelle des
+exportations des pelleteries. Elles étaient en 1667, suivant l'auteur du
+Mémoire sur l'état du Canada, de 550,000 francs. Elles ont ensuite
+graduellement augmenté jusqu'au chiffre de 2 millions. D'après un calcul
+basé sur les droits payés par cette marchandise en 1754 et 1755, fait
+par ordre du général Murray[88], elles seraient tombées dans la première
+de ces deux années au chiffre de 1,547, 885 livres, et dans la seconde à
+celui de 1,265, 650 livres. Mais on ajoute que les régistres de douane
+d'où l'on avait tiré ces renseignemens, étaient très confus et
+irréguliers, et que les traitans les plus intelligens étaient d'opinion,
+qu'année commune le montant des fourrures exportées atteignait près de 3
+millions et demi.
+
+[Note 88: _Governor Murray's general Report on the ancient government
+and actual state of the province of Quebec in_ 1762.]
+
+D'abord la traite se fit aux entrepôts de la compagnie où les Sauvages
+eux-mêmes, qui arrivaient à certaines époques de l'année, portaient
+leurs pelleteries. Après Tadoussac, après Québec, après les
+Trois-Rivières, Montréal attira seul toutes les fourrures. «On les
+voyait arriver au mois de juin sur des canots d'écorce d'arbres. Le
+nombre des Sauvages qui les apportaient n'y manqua pas de grossir à
+mesure que le nom français s'étendit au loin. Le récit de l'accueil
+qu'on leur avait fait, la vue de ce qu'ils avaient reçu en échange de
+leurs marchandises, tout augmentait le concours. Jamais ils ne
+revenaient vendre leurs pelleteries sans conduire avec eux une nouvelle
+nation. C'est ainsi que l'on vit se former une espèce de foire où se
+rendaient tous les peuples de ce vaste continent».
+
+Les Sauvages en arrivant se campaient près de la ville, s'élevaient des
+tentes, rangeaient leurs canots et débarquaient leurs fourrures. Après
+avoir eu audience publique du gouverneur, ils les portaient au comptoir
+de la compagnie ou chez les marchands de la ville qui avaient le
+privilége de les acheter pour les revendre ensuite à cette société. Les
+Sauvages étaient payés en écarlatine, vermillon, couteaux, poudre,
+fusils, etc. Les autres en marchandises, ou en récépissés ou reçus qui
+avaient cours de monnaie dans la colonie, et qui étaient rachetés par
+des lettres de change à termes que les agens de la compagnie tiraient
+sur son caissier à Paris. Cela dura tant que les Français n'eurent point
+de concurrens; mais bientôt des antagonistes dangereux et pleins
+d'activité s'élevèrent â côté d'eux et leur enlevèrent une partie de la
+traite. Les Anglais se bornèrent d'abord au pays des Iroquois, mais les
+cinq cantons furent bientôt épuisés de pelleteries, et il fallut en
+trouver ailleurs. Ces Sauvages furent dans les commencemens leurs
+coureurs de bois, puis ils marchèrent eux-mêmes à leur suite et se
+répandirent de tous côtés, et de tous côtés on accourut à eux. Ils se
+trouvèrent en communication avec toutes les nations établies sur les
+rives du St.-Laurent depuis sa source, et sur celles de ses nombreux
+tributaires. «Ce peuple avait des avantages infinis pour obtenir des
+préférences sur le Français son rival. Sa navigation était plus facile,
+et dès-lors ses marchandises s'offraient à meilleur marché. Il
+fabriquait seul les grosses étoffes qui convenaient le mieux au goût des
+Sauvages. Le commerce du castor était libre chez lui, tandis que chez
+les Français il était, et fut toujours asservi à la tyrannie du
+monopole. C'est avec cette liberté, cette facilité qu'il intercepta la
+plus grande partie des marchandises qui faisaient la célébrité de
+Montréal.
+
+«Alors s'étendit sur les Français du Canada un usage qu'ils avaient
+d'abord resserré dans des bornes assez étroites. La passion de courir
+les bois, qui fut celle des premiers colons, avait été sagement
+restreinte aux limites du territoire de la colonie. Seulement on
+accordait chaque année à vingt-cinq personnes la permission de franchir
+ces bornes pour aller faire le commerce chez les Sauvages. L'ascendant
+que prenait la Nouvelle-York rendit ces congés beaucoup plus fréquens.
+C'étaient des espèces de priviléges exclusifs qu'on exerçait par
+soi-même ou par d'autres. Ils duraient un an ou même au-delà. On les
+vendait et le produit en était distribué, par le gouverneur de la
+colonie, aux officiers ou à leurs veuves et à leurs enfans, aux hôpitaux
+ou aux missionnaires, à ceux qui s'étaient signalés par une belle action
+ou par une entreprise utile, quelquefois enfin aux créatures du
+commandant lui-même, qui vendait les permissions. L'argent qu'il ne
+donnait pas ou qu'il voulait bien ne pas garder, était versé dans les
+caisses publiques; mais il ne devait compte à personne de cette
+administration.
+
+«Elle eut des suites funestes. Plusieurs de ceux qui faisaient la traite
+se fixaient parmi les Sauvages pour se soustraire aux associés dont ils
+avaient négocié les marchandises. Un plus grand nombre encore allaient
+s'établir chez les Anglais, où les profits étaient plus considérables.
+Sur des lacs immenses, souvent agités de violentes tempêtes; parmi des
+cascades qui rendent si dangereuse la navigation des fleuves les plus
+larges du monde entier; sous le poids des canots, des vivres, des
+marchandises qu'il fallait voiturer sur les épaules dans les portages,
+où la rapidité, le peu de profondeur des eaux obligent de quitter les
+rivières pour aller par terre; à travers tant de dangers et de fatigues
+on perdait beaucoup de monde. Il en périssait dans les neiges ou dans
+les glaces; par la faim ou par le fer de l'ennemi. Ceux qui rentraient
+dans la colonie avec un bénéfice de six ou sept pour cent, ne lui
+devenaient pas toujours plus utiles, soit parcequ'ils s'y livraient aux
+plus grands excès, soit parceque leur exemple inspirait le dégoût des
+travaux assidus. Leurs fortunes subitement amassées, disparaissaient
+aussi vite: semblables à ces montagnes mouvantes qu'un tourbillon de
+vent élève et détruit tout-à-coup dans les plaines sablonneuses de
+l'Afrique. La plupart de ces coureurs, épuisés par les fatigues
+excessives de leur avarice, par les débauches d'une vie errante et
+libertine, traînaient dans l'indigence et dans l'opprobre une vieillesse
+prématurée» (Raynal).
+
+Ces congés qui étaient transportables tombèrent aussitôt dans le
+commerce. Donnant permission d'importer jusqu'à la charge de plusieurs
+canots de pelleteries, ils se revendaient ordinairement six cents écus.
+Six hommes partaient avec mille écus de marchandises qu'on leur avait
+fait payer quinze pour cent de plus que le cours du marché, et
+revenaient avec 4 canots chargés de castors valant 8 mille écus. Après
+avoir déduit 600 écus pour le congé, 1000 pour les marchandises 2560
+pour le prêt à la grosse aventure ou 40 pour cent sur les 6400 restant
+que le marchand chargeait pour ses avances, le résidu appartenait aux
+coureurs de bois. Le marchand revendait ensuite le castor au bureau de
+la compagnie à 25 pour cent de profit. Il est inutile de dire qu'avec un
+pareil système et de pareils bénéfices, l'on devait finir par rebuter
+les Sauvages qui en étaient les victimes, et perdre entièrement un
+commerce où le vendeur primitif voyait sa marchandise rapporter après
+qu'elle était sortie de ses mains, 700 pour cent de profit sans qu'elle
+eût changé d'état.
+
+Le monopole de la traite se bornait au castor en s'étendant quelquefois
+à l'orignal depuis 1666. A partir de cette année, toutes les autres
+pelleteries dont le commerce était considérable, restèrent libres ou
+soumises momentanément, comme les produits agricoles et les
+marchandises, à des lois et des règlemens coloniaux si vagues et si
+éphémères qu'il règne dans leur histoire beaucoup d'obscurité. Les actes
+publics et les jugemens des tribunaux renferment nombre de décrets sur
+cette matière, desquels l'on peut conclure que le marchand canadien
+refusa toujours de se soumettre au joug que voulait lui imposer
+l'autorité locale. Il n'a supporté patiemment dans tous les temps que
+son exclusion du commerce étranger et le monopole de l'exportation du
+castor en France. Sur tout le reste, il est resté dans la jouissance
+d'une grande liberté.
+
+A venir jusqu'au traité de 1713, la plus grande partie de la traite de
+l'Amérique septentrionale était entre les mains des Français. Par ce
+traité ils perdirent entièrement celle de la baie d'Hudson; et la
+Nouvelle-York qui, depuis le chevalier Andros, cherchait à leur enlever
+aussi celle de l'Ouest sans beaucoup de succès, vit tout-à-coup ses
+efforts couronnés des plus heureux résultats.
+
+Nous avons déjà rapporté ailleurs comment M. Burnet, qui connaissait de
+quel immense avantage serait pour la Grande-Bretagne la possession de ce
+commerce, travailla à fermer aux Canadiens les contrées de l'Ouest, et
+comment M. de Beauharnais l'avait prévenu. Voyons maintenant quel fut
+l'effet des moyens qu'il employa pour parvenir à ce grand but, qui fut
+constamment l'objet de sa sollicitude. Tout semblait favoriser la
+Nouvelle-York, situation géographique plus rapprochée, population plus
+nombreuse et plus commerçante, marchandises plus modiques. Ces trois
+avantages étaient de la dernière importance, et le Canada ne se voyait
+aucun moyen de les contrebalancer. Le prix des marchandises était
+beaucoup plus élevé en France qu'en Angleterre de même que le fret et
+l'assurance maritime. La différence était encore plus grande dans les
+colonies. Aussi se faisait-il un commerce très étendu de contrebande
+entre Montréal et Albany. Non seulement on tirait de cette dernière
+ville les tissus de laine que l'on ne manufacturait pas en France, mais
+on importait ouvertement de là tous les ans une quantité considérable
+d'autres marchandises qui ne servaient point au négoce avec les
+Sauvages. Dans une seule année le Canada reçut 900 pièces d'écarlatine
+pour la traite, outre des mousselines, des indiennes, des tavelles, du
+vermillon, etc. Que faisait alors l'industrie française? Que faisait la
+compagnie des Indes? Elle en introduisait annuellement une douzaine de
+cents pièces qu'elle tirait elle même de l'Angleterre; et elle défendait
+à tout autre négociant d'en importer en Canada[89]. De sorte que le
+manufacturier français était pour cet article comme exclus de nos
+marchés. Le traitant anglais pouvait, dans cet état de choses, vendre
+aux Indiens, comme il le faisait aussi, moitié moins cher que le
+traitant français, faire le double de profit, et cependant payer encore
+le castor trois chelings sterling la livre tandis que ce dernier n'en
+pouvait donner que deux francs.
+
+[Note 89: _Mémoire sur la traite de la Province de New-York inséré dans
+l'histoire des cinq nations du Canada, par_ C. Colden.]
+
+Quand M. Burnet prit les rênes de la Nouvelle-York, il vit du premier
+coup d'oeil qu'en en fermant l'entrée aux Canadiens il rendrait leur
+situation encore plus mauvaise, en les privant des objets qui leur
+étaient absolument nécessaires pour leur négoce, et en leur enlevant un
+marché pour leurs pelleteries, Albany où ils vendaient le castor le
+double de ce que le payait la compagnie des Indes. En 1720, un acte fut
+passé par la législature, par forme d'essai, prohibant pour trois ans
+tout commerce avec le Canada; et en 1727, on s'empressa de le rendre
+permanent. L'effet en fut aussi prompt que fatal pour ce pays. Les
+tissus de laine qui s'étaient vendus jusque là £ 13 2 6 la pièce, à
+Montréal, montèrent aussitôt à £25.
+
+Burnet, marchant toujours vers son but, fit ouvrir à Oswégo, sur la rive
+méridionale du lac Ontario, un comptoir pour attirer les Indiens;
+c'était le complément nécessaire de l'acte législatif de 1720. Les
+traitans français ne purent plus dès lors continuer la concurrence, et
+le roi, quelques années après, fut obligé de prendre entre ses mains les
+postes de Frontenac, Toronto et Niagara, et de donner les marchandises à
+perte pour conserver avec la traite des pelleteries l'alliance des
+Indigènes; car la traite était encore plus essentielle pour la sûreté
+des possessions françaises et le succès de leur politique que pour leur
+prospérité commerciale.
+
+C'est en 1727, pendant que la Nouvelle-York excluait le Canada de ses
+marchés, que le roi de France donnait un édit semblable pour ses
+colonies. Depuis bien des années, il recommandait de défendre sévèrement
+toute relation entre elles et l'étranger, et depuis la dernière guerre
+surtout ses ordres étaient devenus plus fréquens et plus impératifs.[90]
+Rien ne prouve mieux combien les intérêts les plus chers des colonies
+sont quelquefois sacrifiés à cette législation qui courbe sous le même
+niveau et le Canada et l'Archipel du Mexique, et l'Amérique et l'Asie,
+sans tenir compte de la différence des circonstances et du mal fait aux
+uns ou aux autres, pourvu que le résultat général réponde au calcul de
+la métropole.
+
+[Note 90: Documens de Paris.]
+
+Presque tous les autres postes de traite devinrent dès lors privilégiés;
+c'est-à-dire que ceux qui les obtenaient y faisaient la traite
+exclusivement. Ces postes se donnaient, se vendaient ou s'affermaient,
+et dans ces trois cas le commerce souffrait également de leur régie; ils
+étaient loués communément pour trois ans, et le fermier ou possesseur
+voulait dans ce court espace de temps faire une fortune rapide et
+considérable; le moyen qu'il employait pour y réussir était de vendre le
+plus cher possible les marchandises qu'il y portait, et d'acheter de
+même les pelleteries au plus bas prix, dut-il tromper les Sauvages après
+les avoir enivrés. En 1754, on avait dans le poste de la mer d'Ouest une
+peau de castor pour quatre grains de poivre, et on a retiré jusqu'à huit
+cents francs d'une livre de vermillon! Voilà comment se conduisait la
+traite dans les dernières années du régime français. Il paraissait
+évident à tout le monde que ce commerce allait être complètement et
+rapidement frappé de mort, si on ne réussissait à rejeter les colons
+anglais en dehors des vallées du St.-Laurent et du Mississipi; et déjà
+même il était trop tard, dans l'opinion de bien des gens, pour
+entreprendre cette tâche; ils disaient que l'on aurait dû avoir élevé
+des digues avant le débordement. Personne néanmoins ne soupçonnait alors
+que la partie que la France et la Grande-Bretagne jouaient ensemble sur
+ce continent fût si près de sa fin qu'elle l'était déjà.
+
+Nous nous sommes étendu sur la traite des pelleteries, parce que des
+motifs de politique et de sécurité nationale s'y trouvaient étroitement
+liés; c'était l'objet, l'agent actif qui perpétuait l'alliance avec les
+Indigènes, dont nous avons plus d'une fois signalé les avantages et même
+la nécessité. Elle méritait donc une grande place. Quant aux autres
+branches du négoce qui ont été cultivées dans ce pays, il ne sera pas
+nécessaire de nous y arrêter si longtemps, mais nous n'en oublierons
+aucune un peu importante, car le commerce ne peut nous être indifférent;
+il forme avec l'agriculture la grande occupation de toutes les classes
+des populations américaines, depuis le citoyen le plus opulent jusqu'au
+citoyen le plus humble.
+
+Après la traite des fourrures venait la pêche. Celle de la morue et de
+la baleine resta presque toute entière entre les mains des Européens; de
+tout temps peu de Canadiens s'y livrèrent. Ceux-ci s'adonnèrent plus
+spécialement à celle du loup-marin et du marsouin qui fournissaient
+d'excellentes huiles pour les manufactures et l'éclairage; sept ou huit
+loup-marins donnaient une barrique d'huile; les peaux servaient à
+différens usages. Cette pêche se faisait dans le fleuve et le golfe
+St.-Laurent et sur la côte du Labrador, où le gouvernement affermait à
+des particuliers pour un certain nombre d'années des portions de grève,
+des îles ou des côtes[91]. Il fut établi jusqu'à 14 pêches au marsouin
+en bas de Québec en 1722 (Documens de Paris). L'on exportait dans les
+dernières années une grande quantité d'huile en France, ainsi que des
+salaisons de harengs et d'autres poissons. Les bois auraient dû former
+aussi un objet fort considérable, mais ce commerce ne prit jamais un
+grand développement, et quoique la construction des navires fût
+encouragée par le roi, on n'en faisait qu'un petit nombre. Louis XV
+offrit une gratification de 500 francs par vaisseau de 200 tonneaux; 150
+francs par bateau de 30 à 60 tonneaux, vendus en France ou dans les Iles
+(Documens de Paris), et il fit établir des ateliers de construction à
+Québec, garnis des ouvriers nécessaires pour bâtir des bâtimens pour sa
+marine.
+
+[Note 91: Il afferma la baie des Esquimaux à la veuve Fournel en 1749,
+le Labrador à M. d'Aillebout en 1753.]
+
+L'on reprochait aux navires canadiens de coûter beaucoup plus que ceux
+qui étaient faits en France, et de durer moins longtemps, attendu que le
+chêne dont on se servait était tiré des lieux bas et humides, et
+qu'après avoir été coupé l'hiver, on le mettait l'été suivant à l'eau
+pour le descendre à Québec, pratique qui en altérait la bonté. Quoiqu'il
+en soit, la construction était tellement négligée, que, suivant un
+rapport fait au ministre, les Anglais fournissaient une partie des
+bâtimens employés même à la navigation intérieure du pays, non pas parce
+que leur bois était meilleur, ou leurs bâtimens mieux construits, mais
+parce qu'ils les donnaient à meilleur marché. Talon avait vainement
+introduit la culture des chanvres et ouvert des chantiers pour la
+préparation des bois de construction. On ne sait, dit Raynal, par quelle
+fatalité tant de richesses furent longtemps négligées ou méprisées.
+
+La cupidité chez les uns et une fatale insouciance chez les autres font
+tomber aujourd'hui encore dans les mêmes fautes. On ne fabrique ni
+toiles, ni goudron, et nos bois, par un mauvais choix et une mauvaise
+préparation surtout le chêne, ont de la peine à supporter la concurrence
+avec ceux de la Baltique sur les marchés de notre métropole, même avec
+les droits qui les protègent.
+
+L'exploitation des mines de fer ne fut commencée aux Trois-Rivières que
+vers 1737. Elle fut d'abord dirigée d'une manière peu judicieuse. En
+1739 les nouveaux fermiers étendirent et perfectionnèrent les travaux,
+et produisirent assez de ce métal, plus précieux que l'or, pour la
+consommation intérieure. Il en fut même exporté quelques échantillons
+qui furent trouvés d'une qualité supérieure. Cette forge est encore en
+opération.
+
+Dès le temps de Cartier les rives du lac Supérieur étaient célèbres
+parmi les nations indigènes pour leurs mines de cuivre. Les Sauvages en
+montrèrent des morceaux à ce voyageur. Les rapports des Français qui
+découvrirent ce lac confirmèrent ensuite ceux des Sauvages. En 1738, le
+roi envoya deux mineurs allemands nommés Forster pour ouvrir celle de
+Chagouïa-mi-gong[92]. Cette entreprise fut ensuite abandonnée. Les
+lettres du roi qui adressent ces deux étrangers à l'intendant du Canada,
+contiennent des recommandations singulières sur la manière dont ils
+doivent être traités. Après les pelleteries, après le poisson et les
+huiles, les céréales formaient l'article d'exportation le plus
+important; il l'était plus que le bois. Une partie était consommée dans
+le pays même par les troupes et l'autre exportée. Il en sortait dans les
+bonnes années environ 80,000 minots en farines et en biscuits[93]. Le
+Canada en produisit en 1734 738,000 minots, outre 5,000 de maïs, 63,000
+de pois, et 3,400 d'orge. La population était alors de 37,000
+habitans[94].
+
+[Note 92: Régistre de l'intendant.]
+
+[Note 93: Mémoire attribué à M. Hocquart: _Collection de la Société
+littéraire et historique de Québec_.]
+
+[Note 94: Recensement: Documens de Paris.]
+
+Une plante célèbre découverte par le Jésuite Lafitau dans nos forêts en
+1718, vint enrichir un instant le pays d'un nouvel objet d'exportation.
+Le jin-seng que les Chinois tiraient à grands frais du nord de l'Asie,
+fut porté des bords du St.-Laurent à Canton. Il fut trouvé excellent et
+vendu très cher; de sorte que bientôt une livre qui ne valait à Québec
+que 2 francs y monta jusqu'à vingt-cinq. Il en fut exporté en 1752 pour
+500 mille francs. Le haut prix que cette racine avait atteint excita une
+aveugle cupidité. On la cueillit au mois de mai au lieu du mois de
+septembre, et on la fit sécher au four au lieu de la faire sécher
+lentement et à l'ombre; elle ne valut plus rien aux yeux des Chinois,
+qui cessèrent d'en acheter. Ainsi un commerce qui promettait de devenir
+une source de richesse, tomba et s'éteignit complètement en peu
+d'années.
+
+Québec était le grand entrepôt du Canada.
+
+Il envoyait annuellement 5 ou 6 bâtimens à la pêche du loup-marin, et à
+peu près un pareil nombre dans les Iles et à Louisbourg chargés de
+farine, lesquels revenaient avec des cargaisons de charbon, de rum, de
+mêlasse, de café et de sucre. Il recevait de France une trentaine de
+navires formant environ 9,000 tonneaux.
+
+Dans les temps les plus florissans, les exportations du Canada ne
+dépassèrent pas 2,000,000 livres en pelleteries, dont 800,000 en castor,
+250,000 livres en huile de loup-marin et de marsouin; une pareille somme
+en farine ou pois, et 150,000 livres en bois de toutes les espèces. Ces
+objets pouvaient former chaque année 2,650,000 livres. Si l'on ajoute à
+cela une somme de 600,000 livres pour les divers autres produits et le
+jin-seng au moment de sa plus grande vogue, on aura un total de 3
+millions 250 mille livres.
+
+L'auteur des «Considérations sur l'état du Canada pendant la guerre de
+1755»[95], évaluait alors le montant des exportations à environ 2
+millions et demi, et celui des importations à huit millions de
+vente[96]. Comment cet immense déficit entre l'importation et
+l'exportation était-il comblé? Par les dépenses que le roi faisait dans
+la colonie, et qui ont été de tout temps nécessaires pour rétablir la
+balance du commerce. Elles augmentaient prodigieusement dans les temps
+de guerre, d'où il s'ensuit qu'avant celle des Sept ans, les
+importations avaient dû rester bien au-dessous de la somme de
+huit-millions. Ainsi on peut les fixer en trouvant le chiffre des
+dépenses annuelles du gouvernement, et comme l'on sait qu'en 1749, ces
+dépenses n'excédèrent pas 1 million 700 mille livres, l'importation de
+cette année dut être d'environ 4 millions 200 mille livres.
+
+[Note 95: _Collection de la Société littéraire et historique_.]
+
+[Note 96: L'histoire de M. Smith contient un état (V. appendice C.) des
+exportations et des importations de ce pays dont les chiffres diffèrent
+essentiellement de ceux de l'auteur des Considérations.]
+
+L'importation se composait de vins, d'eaux-de-vie, d'épiceries, de
+marchandises sèches de toute espèce dont une bonne partie de luxe, car
+le luxe était grand en Canada comparativement à sa richesse, de
+quincailleries, de poteries, de verreries, etc., etc.
+
+Il ne faut pas croire néanmoins que cette augmentation rapide de
+l'importation fût profitable aux négocians. Le temps qu'elle a signalé
+fut celui d'une dépression générale et de la ruine d'un grand nombre
+parmi eux. Le roi faisait venir une partie des marchandises nécessaires
+pour le service militaire, et le reste était acheté à Québec et à
+Montréal. Mais ces achats ne se faisaient pas en droiture chez le
+négociant ou par soumission au rabais. Les fonctionnaires qui avaient
+l'administration des fournitures et la comptabilité, s'étaient
+secrètement associés ensemble, comme nous le dirons ailleurs, et
+spéculaient sur le roi et sur le commerce. Sachant d'avance ce que le
+service demandait, «la grande compagnie», c'est ainsi que l'on nommait
+cette société occulte, faisait ses achats avant que le public eût
+connaissance des besoins de ce service; et comme ces achats étaient
+considérables, elle payait souvent 15 à 20 au-dessous du cours, et
+ensuite après avoir accaparé les marchandises, elle les revendait au roi
+à 25, 80, et jusqu'à 150 pour cent de profit.
+
+Il est facile de concevoir par ce qui précède que le commerce Canadien
+étant peu étendu, ses ressources à peine utilisées, le manque de
+récoltes, les irruptions des Sauvages, les guerres devaient le jeter
+continuellement dans des perturbations profondes et rendre le prix des
+marchandises excessif. C'est ce qui engagea la France, malgré la
+répugnance naturelle des métropoles à permettre l'établissement des
+manufactures dans leurs colonies, à autoriser en Canada la fabrique des
+toiles et des étoffes grossières, par une lettre (1716) dont on ne doit
+pas omettre de donner ici la substance d'après Charlevoix, lettre qui
+tout en déclarant avec franchise qu'il ne doit pas y avoir de
+manufactures en Amérique, parcequ'elles nuiraient à celles de France,
+permettait d'en établir quelques unes pour le soulagement des pauvres.
+
+Le ministre écrivit donc que le roi était charmé d'apprendre que ses
+sujets du Canada reconnussent enfin la faute qu'ils avaient faite, en
+s'attachant au seul commerce des pelleteries, et qu'ils s'adonnassent
+sérieusement à la culture de leurs terres, particulièrement à y semer du
+chanvre et du lin: que Sa Majesté espérait qu'ils parviendraient bientôt
+à construire des vaisseaux à meilleur marché qu'en France, et à faire de
+bons établissemens pour la pêche: qu'on ne pouvait trop les y exciter,
+ni leur en faciliter les moyens; mais qu'il ne convenait pas au royaume
+que les manufactures fussent en Amérique, parceque cela ne se pouvait
+pas permettre, sans causer quelque préjudice à celles de France, que
+néanmoins elle ne défendait pas absolument qu'il ne s'y en établit
+quelques unes pour le soulagement des pauvres.
+
+En peu de temps il se monta des métiers pour les étoffes de fil et de
+laine dans toutes les chaumières et jusque dans le manoir du seigneur;
+et depuis cette époque la population des campagnes a eu en abondance des
+vêtemens propres à ses travaux et à toutes les saisons. L'usage s'en est
+conservé et s'en répand aujourd'hui jusque dans les établissemens
+anglais.
+
+C'est vers 1746, pendant les hostilités avec la Grande-Bretagne, que la
+rareté de cet article fit songer à fabriquer du sel en Canada. La guerre
+y avait déjà fait naître plusieurs industries utiles. Le gouvernement
+chargea M. Perthuis d'établir des salines à Kamouraska; mais cette
+entreprise, qui aurait pu être si avantageuse pour les pêcheries de
+Terreneuve et du golfe St.-Laurent, ne fut point continuée; on ne sait
+au juste à quelle époque elle tomba. Il paraît qu'on avait déjà fait du
+sel autrefois dans le pays et que l'on avait très bien réussi[97].
+
+[Note 97: M. Denis, a French gentleman, says that «excellent salt has
+formerly been made in Canada, even as good as that of Brouage, but that
+after the experiment had been made, the salt pits dug for that purpose
+had been filled up to the great prejudice and discredit of the colony.»
+_Natural & civil History of the French Dominions in North & South
+America_.]
+
+L'année précédente (janvier 1745) avait été témoin d'une grande et utile
+amélioration, l'introduction des postes et des messageries pour le
+transport des lettres et des voyageurs. M. Begon, intendant, accorda à
+M. Lanouillier le privilége de les tenir pendant 20 années entre Québec
+et Montréal, lui imposant en même temps un tarif de charges gradué sur
+les distances. Le pays n'avait pas encore eu d'institutions postales, il
+n'a pas cessé d'en jouir depuis.
+
+Nous avons dit que Québec était l'entrepôt général du commerce. Les
+Normands étant les premiers qui aient établi ce commerce en fondant la
+colonie, les embarquemens s'étaient faits d'abord au Havre-de-Grace ou à
+Dieppe. Dans la suite la Rochelle se substitua graduellement à ces
+ports, et avant la fin du siècle, elle fournissait déjà toutes les
+marchandises nécessaires à la consommation du pays et à la traite avec
+les Indiens. Il venait aussi des vaisseaux de Bordeaux et de Bayonne
+avec des vins, des eaux-de-vie et du tabac.
+
+Une partie de ces vaisseaux prenaient en retour des chargemens de
+pelleteries, de grains et de bois. Quelques uns allaient au Cap-Breton
+prendre du charbon de terre pour la Martinique et la Guadeloupe, où il
+s'en consommait beaucoup dans les raffineries de sucre. Les autres s'en
+retournaient sur lest en France ou seulement aux Iles du golfe
+St.-Laurent, où ils se chargeaient de morue à Plaisance ou dans les
+autres pêcheries de ces parages. Plusieurs marchands de Québec étaient
+déjà assez riches du temps de la Hontan pour avoir plusieurs vaisseaux
+sur la mer.
+
+Il était d'usage alors de ne partir de l'Europe pour l'Amérique qu'à la
+fin d'avril ou au commencement de mai. Dès que les marchandises étaient
+débarquées à Québec, les marchands des autres villes arrivaient en foule
+pour faire leurs achats, qui étaient embarqués sur des barges et dirigés
+vers les Trois-Rivières et Montréal. S'ils payaient en pelleteries, on
+leur vendait à meilleur marché que s'ils soldaient en argent ou en
+lettres de changes, parce qu'il y avait un profit considérable à faire
+sur cet article en France. Une partie des achats se payait ordinairement
+en cette marchandise, que le détailleur recevait des habitans ou des
+Sauvages. Montréal et les Trois-Rivières dépendaient de Québec, dont les
+marchands avaient sur ces places un grand nombre de magasins conduits
+par des associés ou des commis. Les habitans venaient faire leurs
+emplettes dans les villes deux fois par année; et telles étaient alors
+la lenteur et la difficulté des communications, que les marchandises se
+sont vendues longtemps jusqu'à 50 pour cent de plus à Montréal qu'à
+Québec.
+
+A l'exception des vins et des eaux-de-vie qui payaient déjà un droit de
+10 pour cent, et du tabac du Brésil grevé de 5 sous par livre; aucun
+autre article ne fut imposé par la France en Canada avant la quatrième
+guerre avec les Anglais, c'est-à-dire en 1748. Alors Louis XV établit
+par un édit un tarif général qui frappa d'un droit de 3 pour cent toutes
+les marchandises entrantes ou sortantes. Il y fut fait cependant des
+exceptions importantes en faveur de l'agriculture, de la pêche et du
+commerce des bois. Ainsi le blé, la farine, le biscuit, les pois, les
+fèves, le maïs, l'avoine, les légumes, le boeuf et le lard salés, les
+graisses, le beurre, etc., furent laissés libres à la sortie; les
+denrées et marchandises nécessaires à la traite et à la pêche dans le
+fleuve St.-Laurent, à l'entrée et à la sortie; les cordages et le sel à
+l'entrée; les chevaux, les vaisseaux construits en Canada, le bardeau,
+le bois de chêne pour la construction des navires, les mâtures, le
+merrain, les planches et les madriers de toute espèce, le chanvre et le
+hareng salé, à la sortie. Ces exceptions étaient comme l'on voit très
+étendues et toutes dans l'intérêt de l'agriculture et des industries
+mentionnées plus haut. Sur les représentations des habitans, le roi
+décida encore que ce tarif n'aurait d'effet qu'après la guerre.
+
+Ainsi de 1666 aux dernières années de la domination française en
+Amérique, les marchandises et les produits agricoles ne payèrent aucun
+droit d'entrée et de sortie ni en Canada, ni en France, excepté les
+vins, eaux-de-vie, guildives et le tabac du Brésil. Les restrictions du
+commerce canadien étaient seulement relatives aux rapports avec
+l'étranger toujours sévèrement défendus, et à la traite du castor;
+encore l'exclusion touchant celle-ci n'était-elle que pour l'exportation
+en France, car dans la colonie le marchand pouvait acheter cette
+pelleterie du Sauvage pour la revendre ensuite, au taux fixé par le
+gouvernement, au comptoir de la compagnie.
+
+Après 1753, époque de la mise en force de la loi d'impôt dont l'on vient
+de parler, la guildive paya 24 livres la barrique, le vin 12, les
+eaux-de-vie 24 la velte. Il paraît que le tarif pour les marchandises
+sèches n'était pas exact, et que certains articles payaient plus et
+d'autres moins, proportion gardée avec les 3 pour cent qu'on avait voulu
+imposer.
+
+Les droits d'entrée et de sortie produisaient dans les temps ordinaires
+environ 300 mille livres[98]. La disposition de la loi de l'impôt
+relative à l'obligation de payer les droits au comptant, gêna le
+marchand sans avantage pour la chose publique; elle porta un grave
+préjudice au commerce. Dans ce pays où l'on est obligé à cause de
+l'hiver de faire de grands amas de marchandises qui restent invendues
+sur les tablettes une partie de l'année, cette loi était plus
+qu'injudicieuse; elle le greva d'une nouvelle charge que le consommateur
+dût payer, car l'on sait que la marchandise supporte non seulement les
+frais qu'elle occasionne, mais encore la demeure ou l'intérêt de
+l'argent qu'elle coûte.
+
+[Note 98: Considérations sur l'état du Canada.]
+
+Le numéraire, ce nerf du trafic, manquait presque totalement dans les
+commencemens de la colonie. Le peu qui y était apporté par les émigrans
+ou autres, en ressortait presqu'aussitôt, parce que le pays produisait
+peu et n'exportait encore rien. Les changemens fréquens que l'on fit
+plus tard dans le cours de l'argent, n'eurent d'autre effet que de faire
+languir le commerce qui naissait à peine. L'on sait qu'il n'y a aucune
+question sur laquelle il soit plus facile de se tromper, que sur la
+question des monnaies. Le besoin s'en faisait vivement sentir dans les
+îles françaises du golfe du Mexique. La compagnie des Indes occidentales
+obtint la permission du roi d'y faire passer en 1670 pour 100 mille
+francs de petites espèces marquées à un coin particulier; et deux ans
+après il fut ordonné que cette monnaie ainsi que celle de France, aurait
+cours dans toutes les possessions françaises du Nouveau-Monde en y
+ajoutant un quart en sus. Malgré cette addition de 25 pour cent qui
+était, il est vrai, loin d'être exorbitante pour couvrir la différence
+du change entre Paris et Québec, à cette époque où le Canada exportait
+encore si peu, les espèces ne cherchèrent qu'à sortir du pays. C'est le
+commerce et non le souverain qui règle la valeur de l'argent; le prix
+des marchandises monte ou baisse avec elle. L'expédient ne répondit
+point aux avantages qu'on s'en était promis. Le gouvernement eut alors
+recours à un papier qu'il substitua aux espèces, pour payer les troupes
+et les dépenses publiques. Ce fut là une décision des plus funestes pour
+notre commerce en ce qu'elle le priva d'un numéraire dont il avait
+besoin. Les premières émissions se firent après 1689. Le papier conserva
+son crédit quelques années, et les marchands le préféraient aux espèces
+sonnantes; mais le trésor, dans les embarras de la guerre de la
+succession d'Espagne, n'ayant pu payer les lettres de change tirées sur
+lui par la colonie, ce papier tomba dans le discrédit et troubla
+profondément toutes les affaires. Les habitans, réduits au désespoir,
+firent dire au roi qu'ils consentiraient volontiers à en perdre une
+moitié si Sa Majesté voulait bien leur faire payer l'autre. Ce papier ne
+fut liquidé qu'en 1720 et avec perte de cinq huitièmes. Louis XV, se vit
+condamné à traiter avec ses pauvres sujets canadiens comme un
+spéculateur malheureux; car c'était une véritable banqueroute, pronostic
+obscur de celle de 1758, qui devait peser si lourdement sur ce pays, et
+de cette autre si fameuse, celle qui compléta le grand naufrage de la
+monarchie en 1793.
+
+La monnaie de carte fut abolie en 1717, et le numéraire circula seul
+avec sa valeur intrinsèque et sans augmentation de quart. L'on tombait
+d'un extrême dans l'autre; car le numéraire étant frappé en France, le
+coût et les risques du transport de cette monnaie, etc., devaient
+nécessairement en augmenter la valeur; cependant le mal était moins
+grand qu'en le fixant trop haut; il dut prendre sa place dans l'échelle
+comme une marchandise, et tel qu'il doit être considéré dans un bon
+système monétaire.
+
+L'usage exclusif de l'argent ne dura pas longtemps. Le commerce demanda
+le premier le rétablissement du papier-monnaie plus facile de transport
+que les espèces. L'on revint aux cartes avec les mêmes multiples et les
+mêmes divisions. Ces cartes portaient l'empreinte des armes de France et
+de Navarre, et étaient signées par le gouverneur, l'intendant et le
+contrôleur; il y en avait de 1, 3, 6, 12 et 24 livres; de 7, 10 et 15
+sous, et même de 6 deniers; leurs valeurs réunies n'excédaient pas un
+million. «Lorsque cette somme ne suffisait pas, dit Raynal, pour les
+besoins publics, on y suppléait par des ordonnances signées du seul
+intendant, première faute; et non limitées pour le nombre, abus encore
+plus criant. Les moindres étaient de 20 sous, et les plus considérables
+de cent livres. Ces différens papiers circulaient dans la colonie; ils y
+remplissaient les fonctions d'argent jusqu'au mois d'octobre. C'était la
+saison la plus reculée où les vaisseaux dussent partir du Canada. Alors
+on convertissait tous ces papiers en lettres de change qui devaient être
+acquittées en France par le gouvernement. Mais la quantité s'en était
+tellement accrue, qu'en 1743 le trésor du prince n'y pouvait plus
+suffire, et qu'il fallut en éloigner le paiement. Une guerre malheureuse
+qui survint deux ans après en grossit le nombre, au point qu'elles
+furent décriées. Bientôt les marchandises montèrent hors de prix, et
+comme à raison des dépenses énormes de la guerre, le grand consommateur
+était le roi, ce fut lui seul qui supporta le discrédit du papier et le
+préjudice de la cherté. Le ministère, en 1659, fut forcé de suspendre le
+paiement des lettres de change jusqu'à ce qu'on en eût démêlé la source
+et la valeur réelle. La masse en était effrayante.
+
+«Les dépenses annuelles du gouvernement pour le Canada, qui ne passaient
+pas 400 mille francs en 1729, et qui, avant 1749, ne s'étaient jamais
+élevées au-dessus de dix-sept cents mille livres, n'eurent plus de
+bornes après cette époque.» Mais n'anticipons pas sur l'ordre du temps.
+
+Dans ce système monétaire, le Canada n'était détenteur d'aucune sécurité
+réelle. La monnaie est ordinairement un signe qui représente une valeur
+réelle et qui a lui-même une valeur intrinsèque. En Canada elle était le
+signe du signe. On n'y voyait d'espèces que celles qu'apportaient les
+troupes et les officiers des vaisseaux, ou la contrebande avec les
+colonies anglaises; et elles étaient aussitôt enlevées pour faire de la
+vaisselle, être renfermées dans les coffres ou envoyées dans les Iles.
+La monnaie de cartes était préférée aux ordonnances parce que la valeur
+des premières était toujours payée toute entière en lettres de change
+avant les secondes, de sorte que si les dépenses du gouvernement
+excédaient le montant de l'exercice de la colonie, l'excédant était
+soldé en ordonnances retirées ensuite par ces cartes pour lesquelles il
+ne pouvait sortir néanmoins de lettres de change que l'année suivante;
+on appelait cela faire la réduction. «Dans le courant de 1754, au lieu
+de faire une réduction qui eut été trop forte, on délivra des lettres de
+change pour la valeur entière des papiers portés au trésor, mais
+payables seulement, partie en 1754, partie en 1755 et partie en 1756.
+Alors les cartes furent confondues avec les ordonnances; on ne donna pas
+pour leur valeur des lettres de change à plus court terme. Il est même à
+présumer qu'on a cherché à anéantir cette monnaie, le trésorier ne s'en
+servant plus dans les paiemens. Cette opération qui n'occasionnait
+qu'environ 6 pour cent de différence sur les paiemens ordinaires, fit
+augmenter les marchandises de 15 à 20 pour cent et la main d'oeuvre à
+proportion.
+
+«Les espèces, poursuit l'auteur que nous citons ici, qui sont venues
+avec les troupes de France, ont produit un mauvais effet. Le roi en a
+perdu une partie dans les vaisseaux le Lys et l'Alcide; elles ont
+décrédité le papier; la guerre n'était pas encore déclarée lorsqu'elles
+parurent en Canada, et on croyait avec raison que les lettres de change
+continueraient à être tirées pour le terme de trois ans; les négocians
+donnèrent donc leurs marchandises à 16 et 20 pour cent meilleur marché
+en espèces; on trouvait sept francs de papier pour un écu de six francs.
+Dès que la déclaration de la guerre a été publiée, cet avantage a
+diminué; les négocians n'ont pas osé faire des retours en espèces; il en
+a passé quelques parties à Gaspé; le reste est entre les mains de gens
+qui ne font point de remises en France; ils aiment mieux perdre quelque
+chose, et le garder dans leurs coffres en effets plus réels que des
+cartes et des ordonnances; en conséquence ces papiers ont circulé
+presque seuls dans le commerce; ils ont été portés au trésor, et ont
+augmenté les lettres de change qu'on a tirées» sur le gouvernement à
+Paris.
+
+Tel fut le commerce canadien sous le règne français, assujetti d'un côté
+aux entraves dérivant de la dépendance coloniale et jouissant de l'autre
+de la plus grande liberté, exclu des marchés étrangers et affranchi en
+général de tout droit et de toute taxe avec la mère patrie, enfin
+déclaré libre et permis à tout le monde, et soumis en plusieurs
+circonstances à toutes sortes de vexations et de monopoles. Si le
+commerce et l'industrie eussent fleuri en France, si les vaisseaux de
+cette nation eussent couvert les mers comme ceux de la Grande-Bretagne,
+nul doute qu'avec la liberté dont jouissait le marchand canadien, et qui
+était large pour le temps, il ne fût parvenu à une grande prospérité.
+Mais que pouvait faire le Canada, exclu du commerce étranger, avec une
+métropole presque sans marine et sans industrie, et dont le gouvernement
+était en pleine décadence. Que pouvait faire le Canada, malgré la
+liberté dont on voulait le faire jouir? Ne pouvant atteindre à une
+honnête prospérité, ni trouver dans ses efforts une récompense légitime
+et honorable, il tourna les yeux vers une carrière où le génie martial
+des Français s'élance toujours avec joie, vers une carrière où l'honneur
+est toujours au delà du danger, et non le bonnet vert de la banqueroute
+mercantile. Le Canadien, inspiré par son gouvernement trop pauvre pour
+le faire protéger par l'armée régulière, prit le fusil, devint soldat et
+contracta ce goût pour les armes qui nuisit tant dans la suite au
+développement et au progrès du pays. Ou eut beau déclarer que le
+commerce était libre et permis à tout le monde, que les chefs ne
+sauraient être trop attentifs à favoriser tous les établissemens qui
+peuvent concourir à son bien et à son avantage[99], peu de personnes s'y
+livraient, et il languissait.
+
+[Note 99: Instructions des rois aux gouverneurs.]
+
+Il est une autre pratique tenant à l'organisation du gouvernement de la
+colonie, qui lui fut aussi très préjudiciable par l'excès qu'on en fit.
+C'était la permission donnée aux employés publics, quelquefois du plus
+haut rang, et aux magistrats de faire le commerce même avec le roi dont
+ils étaient les serviteurs, afin de se refaire de l'insuffisance
+reconnue de leurs appointemens[100]. La plupart des gouverneurs généraux
+et particuliers participèrent aux profits de la traite[101]. Tout le
+monde commerçait, les religieux comme les militaires, comme les laïcs.
+Le Séminaire trafiquait avec la Nouvelle-York et avait un vaisseau en
+mer. (Dépêche de M. de Beauharnais 1741. Mémoire du Séminaire). Les
+Jésuites tenaient comptoir ouvert au Sault-St.-Louis sous le nom de deux
+demoiselles Desauniers. (Lettre de M. Bigot au ministre 1750). Cet usage
+avait pris naissance avec la colonie, fondée par une compagnie de
+marchands, et gouvernée longtemps par des marchands qui conduisaient à
+la fois les affaires publiques et leur négoce. Il fut malheureusement
+toléré jusqu'aux derniers jours du régime français, et ouvrit la porte
+aux plus funestes et aux plus criminels abus, qui atteignirent leur
+dernier terme dans la guerre de 1755. Ces employés, l'intendant Bigot à
+leur tête, parvinrent à cette époque de crise, où le temps ne permettait
+point de porter un remède aux maux de l'intérieur, à accaparer toute la
+fourniture du roi, qui s'éleva jusqu'à plus de 15 millions à la fin de
+la guerre[102]. Par un système d'association habilement ménagé, ils
+achetaient ou vendaient, comme nous l'avons exposé tout à l'heure, tout
+ce que le gouvernement voulait vendre ou acheter. Agissant eux-mêmes
+pour le roi, il est facile de concevoir que les articles du marchand qui
+n'était pas dans leur alliance, n'étaient jamais admis. La liberté et la
+concurrence si nécessaires à l'activité du commerce furent détruites,
+ainsi que l'équilibre des prix que l'association dont il s'agit fit
+monter à un degré exorbitant, malgré l'abondance des denrées et des
+marchandises, au point que cette cherté factice devint une cause de
+disette réelle.
+
+[Note 100: Affaires du Canada: Mémoires de Bigot.]
+
+[Note 101: Document de Paris.]
+
+[Note 102: «Si on calculait toutes les marchandises qui sont achetées à
+Québec, à Montréal et dans les forts pour le compte du roi, on
+trouverait peut-être le double de ce qu'il en est entré dans la
+colonie». _Dépêche de M. Bigot au ministre_ 1759.]
+
+Le vice du système ne s'était pas encore manifesté d'une manière si
+hideuse; mais il avait dû produire dans tous les temps un grand mal, et
+causer un découragement fatal au négociant industrieux qui ne pouvait
+lutter avec des hommes placés dans de meilleures conditions que lui.
+Cela n'est pas une exagération, «car, selon le Mémoire de Bigot accusé
+dans l'affaire du Canada, c'est le roi qui faisait les plus grandes
+consommations dans les colonies; et par conséquent, c'est vis-à-vis de
+lui principalement qu'on pouvait faire un commerce d'une certaine
+importance, et qui pût en le rendant florissant, y attirer des
+Européens.» C'est ce qu'écrivait l'intendant au ministre dans sa lettre
+du 1 novembre 1752. «Le Canada est de toutes les colonies celle où l'on
+fait le commerce le plus solide. Il n'est cependant fondé pour la plus
+grande partie que sur les dépenses immenses que le roi y fait».
+
+Un pareil système devait, surtout aux époques de guerre, ruiner par les
+accaparemens tous les marchands qui n'étaient pas dans le monopole; et
+si ce résultat n'arriva que dans la guerre de la conquête, c'est que
+l'honneur et l'intégrité avaient en général régné jusque là parmi les
+fonctionnaires publics.
+
+Le commerce canadien, excepté la traite des pelleteries et le système
+monétaire, fut l'objet de peu de lois et de règlemens faits pour en
+favoriser ou en régler le développement d'une manière particulière et
+spéciale à venir jusqu'au 18e. siècle. A cette époque on commença à
+législater sur cette matière. Outre les lois qui concernent la liberté
+du trafic dont nous avons parlé plus haut, et les arrêts du conseil
+supérieur et de l'intendant qui avaient plus immédiatement rapport à sa
+police ou à des cas particuliers, d'autres lois ont été promulguées en
+différens temps dont l'on doit dire quelque chose par l'influence
+qu'elles ont dû exercer.
+
+La première est le règlement relatif aux siéges d'amirauté qui furent
+établis dans toutes les colonies françaises en 1717.
+
+Cette institution fut revêtue de deux caractères, l'un judiciaire et
+l'autre administratif, que se partagent aujourd'hui la cour de
+l'amirauté et la douane. Comme tribunal, la connaissance de toutes les
+causes maritimes qui durent être jugées suivant l'ordonnance de 1681 et
+les autres règlemens en vigueur touchant la marine, lui fut déférée.
+Comme administration, elle eut la visite des vaisseaux arrivans ou
+partans, et le pouvoir exclusif de donner des congés à tous ceux qui
+faisaient voile pour la France, pour les autres colonies ou pour quelque
+port de l'intérieur. Ces congés étaient des passavans, et chaque
+vaisseau était tenu d'en prendre un à son départ et de le faire
+enregistrer au greffe de l'amirauté. Les bâtimens employés au cabotage
+de la province, n'étaient obligés que d'en prendre un par an. Il fallait
+en outre le consentement du gouverneur aux congés pour la pêche ou pour
+les navires qui menaient des passagers en France.
+
+La seconde fut l'arrêt de la même année qui établit une bourse à Québec
+et une autre à Montréal, et permit aux négocians de s'y assembler tous
+les jours afin de traiter de leurs affaires mercantiles. Cela était
+demandé depuis longtemps par le commerce, auquel l'on accorda aussi la
+nomination d'un agent ou syndic pour exposer, lorsqu'il le jugerait
+convenable, ses voeux ou pour défendre ses intérêts auprès du
+gouvernement.
+
+Cet agent commercial remplaça probablement le syndic des habitations,
+dont l'on n'entendait plus parler, et dont les fonctions étaient
+peut-être déjà tombées en désuétude.
+
+Quant aux lois de commerce proprement dites, il y eut cela de singulier
+qu'il n'en fut promulgué aucune d'une manière formelle. Les tribunaux
+suivirent l'ordonnance du commerce ou le code Michaud[103], qui était la
+loi générale du royaume, ainsi que les y autorisaient les décrets qui
+les constituaient. Le Canada n'a vu jusqu'à ce jour inaugurer dans son
+sein par l'autorité législative locale, aucun code commercial
+particulier. A défaut de lois à cet égard, l'ordonnance du commerce fut
+introduite en vertu d'une disposition générale de l'édit de création du
+conseil souverain en 1663; et cette ordonnance devint par le fait et la
+coutume loi du pays. Le code anglais a été introduit de la même manière
+par un décret de la métropole.
+
+[Note 103; J. F. Perrault:--_Extraits ou précédens de la Prévôté de
+Québec, 1824._]
+
+Nous ne croyons pas devoir omettre de mentionner ici une décision du
+gouvernement français qui lui fait le plus grand honneur. C'est celle
+relative à l'exclusion des esclaves du Canada, cette colonie que Louis
+XIV aimait par dessus toutes les autres à cause du caractère belliqueux
+de ses habitans, qu'il voulait former à l'image de la France, couvrir
+d'une brave noblesse et d'une population vraiment nationale, catholique,
+française, sans mélange de race. Dès 1688, il fut proposé d'y introduire
+des nègres. Cette proposition ne rencontra aucun appui dans le
+ministère, qui se contenta de répondre qu'il craignait que le changement
+de climat ne les fît périr, et que le projet serait dès lors
+inutile[104]. C'était assez pour faire échouer une entreprise qui aurait
+greffé sur notre société la grande et terrible plaie qui paralyse la
+force d'une portion si considérable de l'Union américaine, l'esclavage,
+cette plaie inconnue sous notre ciel du Nord qui, s'il est souvent voilé
+par les nuages de la tempête, ne voit du moins lever vers lui que des
+fronts libres aux jours de sa sérénité.
+
+[Note 104: Documens de Paris.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE II.
+
+ LOUISBOURG.
+
+ 1744-1748.
+
+
+Coalition en Europe contre Marie-Thérèse pour lui ôter l'empire
+(1740.)--Le maréchal de Belle-Isle y fait entrer la
+France.--L'Angleterre se déclare pour l'impératrice en 1744.--Hostilités
+en Amérique.--Ombrage que Louisbourg cause aux colonies
+américaines.--Théâtre de la guerre dans ce continent.--Les deux
+métropoles, trop engagées en Europe, laissent les colons à leurs propres
+forces.--Population du Cap-Breton; fortifications et garnison de
+Louisbourg.--Expédition du commandant Duvivier à Canseau et vers
+Port-Royal.--Déprédations des corsaires.--Insurrection de la garnison de
+Louisbourg.--La Nouvelle-Angleterre, sur la proposition de M. Shirley,
+en profite pour attaquer cette forteresse.--Le Colonel Pepperrell
+s'embarque avec 4,000 hommes, et va y mettre le siège par terre tandis
+que le commodore Warren en bloque le port.--Le commandant français rend
+la place.--Joie générale dans les colonies anglaises; sensation que fait
+cette conquête.--La population de Louisbourg est transportée en
+France.--Projet d'invasion du Canada qui se prépare à tenir tête à
+l'orage.--Escadre du duc d'Anville pour reprendre Louisbourg et attaquer
+les colonies anglaises (1746); elle est dispersée par une tempête.--Une
+partie atteint Chibouctou (Halifax) avec une épidémie à bord.--Mortalité
+effrayante parmi les soldats et les matelots.--Mort du duc
+d'Anville.--M. d'Estournelle qui lui succède se perce de son épée.--M.
+de la Jonquière persiste à attaquer Port-Royal; une nouvelle tempête
+disperse les débris de la flotte.--Frayeur et armement des colonies
+américaines.--M. de Ramsay assiège Port-Royal.--Les Canadiens défont le
+colonel Noble au Grand-Pré, Mines.--Ils retournent dans leur pays.--Les
+frontières anglaises sont attaquées, les forts Massachusetts et Bridgman
+surpris et Saratoga brûlé; fuite de la population.--Nouveaux armemens de
+la France; elle perd les combats navals du Cap-Finistère et de
+Belle-Isle.--Marine anglaise et française.--Faute du cardinal Fleury
+d'avoir laissé dépérir la marine en France.--Le comte de la
+Galissonnière gouverneur du Canada.--Cessation des hostilités; traité
+d'Aix-la-Chapelle (1748).--Suppression de l'insurrection des
+Miâmis.--Paix générale.
+
+
+L'abaissement de la maison d'Autriche est un des grands actes de la
+politique de Richelieu. Quoiqu'il eût bien diminué sa puissance, il y en
+avait en France qui désiraient la faire tomber encore plus bas. Tel
+était le maréchal de Belle-Isle qui exerçait une grande influence sur la
+cour de Versailles, lors de l'avènement de Marie-Thérèse à la couronne
+de son père, l'empereur Charles VI. A peine cette femme illustre et si
+digne de l'être, eut-elle pris possession de son héritage, qu'une foule
+de prétendans, comme l'électeur de Saxe, l'électeur de Bavière, le roi
+d'Espagne, le roi de Prusse le grand Frédéric, le roi de Sardaigne, se
+levèrent pour réclamer à divers titres les immenses domaines de
+l'Autriche. Le maréchal de Belle-Isle entraîna la France, malgré
+l'opposition du premier ministre, le cardinal de Fleury, dans la
+coalition contre Marie-Thérèse pour soutenir les prétentions de
+l'électeur de Bavière, qui aurait été beaucoup plus formidable qu'elle
+s'il eût pu réussir à la dépouiller de ses vastes possessions. L'on sait
+quel cri de patriotisme et d'enthousiasme sortit du sein des états de la
+Hongrie lorsque cette princesse se présenta avec son fils dans les bras
+au milieu de leur auguste assemblée, et invoqua leur secours par ces
+paroles pleines de détresse: «Je viens remettre entre vos mains la fille
+et le fils de vos rois». Mourons pour notre reine! s'écrièrent les
+nobles Hongrois en élevant leurs épées vers le ciel.
+
+L'Angleterre qui avait d'abord gardé la neutralité, ne tarda pas à se
+déclarer, lorsqu'elle vit la fermeté avec laquelle l'impératrice faisait
+tête à l'orage, et elle jeta son épée à côté de la sienne dans la
+balance. C'était commencer les hostilités contre la France, et allumer
+la guerre en Amérique, où les colonies anglaises brûlaient toujours du
+désir de s'emparer du Canada.
+
+Ces colonies montraient déjà, comme nous l'avons dit ailleurs, une
+ambition qui aurait pu faire présager à un oeil clairvoyant ce qu'elles
+voudraient être dans l'avenir; une inquiétude républicaine mais qu'elles
+dissimulaient soigneusement, semblait les tourmenter aussi. Cela
+n'échappa pas tout-à-fait dans le temps à la sagacité de la
+Grande-Bretagne. Le parti puritain qui avait autrefois gouverné
+l'ancienne Angleterre avait transporté son esprit de domination dans la
+nouvelle. Le génie de ces colons semblait prendre de la grandeur
+lorsqu'ils considéraient les immenses et belles contrées qu'ils avaient
+en partage, et il n'est guère permis de douter après ce que nous avons
+déjà vu jusqu'à ce jour, que les Etats-Unis voudront remplir toute leur
+destinée.
+
+En Canada, l'on s'attendait depuis longtemps à la guerre. Les forts
+avancés avaient été réparés et armés, les garnisons de St.-Frédéric et
+de Niagara augmentées et Québec mis autant que possible en état de
+défense. Des mesures furent prises également pour chasser tous les
+Anglais de l'Ohio, où ils commençaient à se montrer; et M. Guillet avait
+été chargé de rassembler les Sauvages du Nord pour tenter une entreprise
+qui aurait eu sans doute du retentissement si elle eût pu réussir, mais
+que l'on ne pouvait guère se flatter d'accomplir, la conquête de la baie
+d'Hudson.
+
+Du reste le fort de la guerre devait se porter sur le Cap-Breton et la
+péninsule acadienne. Le cardinal Fleury, qui détestait la guerre, laissa
+le Canada à ses propres forces. La Nouvelle-York, de son côté, redoutait
+plus les hostilités qu'elle ne les désirait. L'on se rappelle la visite
+du _patron_ d'Albany, M. Ransallaer, en Canada et la proposition secrète
+qu'il fit au gouverneur d'une neutralité entre les deux pays. L'on ne
+devait donc pas s'attendre à une guerre bien vive sur le St.-Laurent et
+les lacs, du moins pour le présent. D'ailleurs le premier poste à
+prendre par les Canadiens sur cette frontière était celui d'Oswégo, et
+M. de Beauharnais n'osait pas le faire, d'abord parce que la colonie
+était trop faible et trop dépourvue de tout pour aller attaquer l'ennemi
+chez lui, et en second lieu, parcequ'il craignait l'opposition des
+Iroquois[105].
+
+[Note 105: Documens de Paris.]
+
+Cependant les difficultés entre les deux nations au sujet des
+frontières, avaient fait croire qu'à la première rupture elles se
+porteraient de grands coups en Amérique, et qu'un dénouement tel serait
+donné à la question des limites, qu'elle serait mise en repos pour
+longtemps. Néanmoins ni l'Angleterre ni la France, trop occupées
+probablement en Europe, ne songèrent à établir un champ de bataille dans
+le Nouveau-Monde. Ce furent les colons eux-mêmes qui se chargèrent de
+remplir cette portion du grand drame, et qui sans attendre d'ordres de
+l'Europe se mirent en mouvement.
+
+Le Canada était peu garni de soldats; il n'y en avait pas mille pour
+défendre tous les postes depuis le lac Erié jusqu'au golfe St.-Laurent;
+mais Louisbourg, comme clef des possessions françaises du côté de la
+mer, avait une garnison de 7 à 8 cents hommes.
+
+Ce boulevard devait protéger aussi la navigation et le commerce. Sa
+situation entre le golfe St.-Laurent, les bancs et l'île de Terreneuve
+et l'Acadie, était des plus favorables ayant la vue sur toutes ces
+terres et sur toutes ces mers. Les pieds baignés par les flots de de
+l'Océan, il était ceint d'un rempart en pierre de 30 à 36 pieds de
+hauteur et d'un fossé de 80 pieds de large. Il était en outre défendu
+par deux bastions, deux demi-bastions, et trois batteries de six
+mortiers et percées d'embrasures pour 148 pièces de canons. Sur l'île à
+l'entrée du port, vis-à-vis de la tour de la Lanterne, on avait établi
+une batterie à fleur d'eau de 30 pièces de canon de 28, et au fond de la
+baie, en face de son entrée, à un gros quart de lieue de la ville, une
+autre, la batterie royale, de 30 canons: savoir 28 de 42 livres de
+balles et 2 de 18. Cette batterie commandait le fond de la baie, la
+ville et la mer. L'on communiquait de la ville à la campagne par la
+porte de l'Ouest, et un pont-levis défendu par une batterie circulaire
+de 16 canons de 24. L'on travaillait depuis vingt-cinq ans à ces
+ouvrages, qui étaient défectueux sous le rapport de la solidité,
+parceque le sable de la mer dont on était forcé de se servir, ne
+convenait nullement à la maçonnerie; et Louisbourg passait pour la place
+la plus forte de l'Amérique; on le disait imprenable quoique les
+fortifications n'en fussent pas achevées. Mais il en était de ces
+fortifications comme de bien d'autres dans ce continent, qui ont une
+grande réputation au loin; mais qui perdent leur redoutable prestige dès
+qu'elles sont attaquées. Québec avait un grand nom et Montcalm n'osa pas
+attendre l'ennemi dans ses murs. D'ailleurs le gouverneur, le comte de
+Raymond, avait fait ouvrir le chemin de Miré qui conduisait au port de
+Toulouse dans une autre partie de l'île. Ce chemin, avantageux pour le
+commerce, avait, du côté de la campagne, affaibli la force naturelle de
+la place, protégée jusque là par les marais et les aspérités du sol;
+mais cette voie en en rendant l'accès facile permettait d'approcher
+jusqu'au pied des murailles. A la faveur de sa renommée, cette
+forteresse servait de retraite assurée aux vaisseaux canadiens qui
+allaient aux Iles, et protégeait une nuée de corsaires qui s'abattaient
+sur le commerce des Américains et ruinaient leurs pêches dans les temps
+d'hostilités. Les colonies anglaises voyaient donc avec une espèce de
+terreur ces sombres murailles de Louisbourg dont les tours s'élevaient
+au-dessus des mers du Nord comme des géans menaçans.
+
+La population du Cap-Breton était presque toute réunie à Louisbourg. Il
+n'y avait que quelques centaines d'habitans dispersés sur les côtes à de
+grandes distances les uns des autres. On en trouvait moins de 200 de
+cette ville à Toulouse, où un pareil nombre à peu près étaient
+concentrés et s'occupaient de culture, alimentaient la capitale de
+denrées, élevaient des animaux et construisaient des bateaux et des
+goëlettes; une centaine habitaient les îles rocheuses et arides de
+Madame, quelques autres s'étaient répandus sur la côte à l'Indienne, à
+la baie des Espagnols (Sidney), au port Dauphin ainsi qu'en plusieurs
+autres endroits de l'île.
+
+Le gouvernement du Cap-Breton et de St.-Jean était entièrement modelé
+sur celui du Canada. Le commandant, comme celui de la Louisiane, était
+subordonné au gouverneur général de la Nouvelle-France résidant à
+Québec; mais vu l'éloignement des lieux, ces agens secondaires étaient
+généralement indépendans de leur principal. Dans ces petites colonies,
+l'autorité et les fonctions de l'intendant étaient aussi déférées à un
+commissaire-ordonnateur, fonctionnaire qui a laissé après lui en
+Amérique une réputation peu enviable.
+
+Au temps de la guerre de 1744 M. Duquesnel était gouverneur du
+Cap-Breton, et M. Bigot commissaire-ordonnateur. L'on connaît peu de
+chose sur le premier; à peine son nom est-il parvenu jusqu'à nous. Le
+second faisait alors au Cap-Breton, loin de l'oeil de ses maîtres, cet
+apprentissage d'opérations commerciales dont les suites ont été si
+fatales à toute la Nouvelle-France. On entretenait dans l'île 8
+compagnies françaises de 70 hommes et 150 Suisses du régiment de Karrer,
+en tout 700 hommes quand les compagnies étaient complètes. On en
+détachait une compagnie pour l'île St.-Jean, une autre pour la batterie
+royale, et on faisait de petits détachemens pour garder plusieurs autres
+points de la côte; le reste formait la garnison de Louisbourg. C'étaient
+là toutes les forces dont l'on pouvait disposer pour garder l'entrée de
+la vallée du St.-Laurent.
+
+Les colonies anglaises n'étaient guère mieux pourvues de troupes que
+celles de la Nouvelle-France; mais il n'y avait point de comparaison
+entre le chiffre de leurs habitans et le chiffre de ceux de ce dernier
+pays. Confiantes dans leurs forces, elles montraient moins
+d'empressement que les Français pour courir aux armes. Aussi ceux-ci
+avaient toujours l'avantage du premier coup, car ils savaient qu'ils
+devaient suppléer par la rapidité à ce qui leur manquait en force
+réelle.
+
+L'on reçut à Louisbourg la nouvelle de la déclaration de la guerre
+plusieurs jours avant Boston. Les marchands armèrent sur le champ de
+nombreux corsaires, qui firent des conquêtes précieuses qui les
+enrichirent. Bigot possédait pour sa part plusieurs de ces vaisseaux,
+les uns tout seul, les autres en participation avec des particuliers. Le
+commerce américain fut désolé par ces courses et fit des pertes
+considérables.
+
+Le gouverneur, M. Duquesnel, qui connaissait l'état de l'Acadie, que
+l'Angleterre abandonnait, comme avait fait la France, à elle-même,
+résolut d'en profiter. Il n'y avait que 80 hommes de garnison à
+Annapolis, et les fortifications étaient tellement tombées en ruines que
+les bestiaux montaient pour paître par les fossés sur les remparts
+écroulés. Le commandant Duvivier fut chargé de former un détachement de
+8 à 900 hommes tant soldats que miliciens, de s'embarquer sur quelques
+petits bâtimens qui furent mis à sa disposition, et de tomber sur
+l'Acadie.
+
+Le premier poste qu'il attaqua fut Canseau, situé à l'extrémité sud du
+détroit de ce nom. Il s'en rendit maître après avoir fait prisonniers
+les habitans et la garnison composée de 4 compagnies incomplètes de
+troupes, et le brûla. De là il se mit en marche, mais avec lenteur, pour
+Annapolis avec une soixantaine de soldats et 700 miliciens et Sauvages.
+Rendu aux Mines il s'arrêta subitement sans que l'on sût trop pourquoi,
+puis ensuite il se retira vers le Canada après avoir fait sommer
+inutilement Annapolis de se rendre. Cet officier a été blâmé de n'avoir
+pas marché avec rapidité sur cette ville pour l'attaquer tandis qu'elle
+était encore dans sa première surprise. Les principales familles
+s'étaient déjà enfuies à Boston avec leurs effets les plus précieux, et
+il paraît que dans le premier moment, elle n'aurait pu résister à un
+assaut. Il y aurait trouvé le P. Laloutre qui l'investissait avec 300
+Indiens du Cap de Sable et de St.-Jean, accourus pour l'aider à faire
+cette conquête. Mais ce délai ayant donné le temps aux assiégés de
+recevoir des renforts, les Sauvages furent obligés de se retirer.
+
+Cependant les corsaires, après avoir désolé la marine marchande
+anglaise, infestaient maintenant les côtes de Terreneuve, incommodaient
+les petites colonies qui y étaient dispersées, et menaçaient même
+Plaisance malgré ses fortifications et ses troupes. La nouvelle de
+l'irruption des Français en Acadie et des déprédations de leurs
+corsaires à Terreneuve arriva presqu'en même temps à Boston que celle de
+la rupture de la paix. Toutes les colonies furent dans l'alarme pour
+leurs frontières. Elles levèrent immédiatement des troupes pour garder
+leurs postes avancés du côté du Canada ou en augmenter les garnisons; et
+le Massachusetts fit à lui seul élever une chaîne de forts de la rivière
+Connecticut aux limites de la Nouvelle-York. Mais tandis qu'elles
+s'empressaient de prendre les mesures de sûreté que semblait commander
+la première attitude de leurs ennemis, il se passait à Louisbourg, dans
+le sein même du boulevard des Français, un événement qui les
+tranquillisa d'abord un peu, et qui ensuite leur donna probablement
+l'idée de venir attaquer cette forteresse. Cet événement qui aurait été
+grave dans tout autre temps, et qui l'était doublement dans les
+circonstances actuelles, est l'insurrection de la garnison qui éclata
+dans les derniers jours d'octobre 1744.
+
+Cette garnison, faute d'ouvriers, était chargée de l'achèvement des
+fortifications. Dans les derniers temps, il paraît qu'on négligeait de
+payer le surplus de solde que ces travaux valaient aux soldats. Ils se
+plaignirent d'abord; ils murmurèrent ensuite, sans qu'on en fît aucun
+cas. Alors ils résolurent de se faire justice à eux-mêmes, et ils
+éclatèrent en révolte ouverte.
+
+La compagnie Suisse donna le signal. Ils s'élurent des officiers,
+s'emparèrent des casernes, établirent des corps-de-gardes, posèrent des
+sentinelles aux magasins du roi et chez le commissaire-ordonnateur
+Bigot, auquel ils demandèrent la caisse militaire sans oser la prendre
+néanmoins, et ils firent des plaintes très vives contre leurs officiers
+qu'ils accusaient de leur retenir une partie de leur salaire, de leurs
+habillemens et de leur subsistance. Ce fonctionnaire les fit satisfaire
+de suite sur une partie de ces points, et tout l'hiver il employa la
+même tactique quand les insurgés devenaient trop menaçans. Depuis plus
+de six mois la garnison était ainsi en pleine rébellion lorsque l'ennemi
+se présenta devant la place.
+
+Le bruit de ce qui se passait à Louisbourg s'était, comme on doit le
+supposer, répandu rapidement jusque dans la Nouvelle-Angleterre. Le
+gouverneur du Massachusetts, M. Shirley, crut que l'on ne devait pas
+perdre une si belle occasion d'attaquer un poste qui portait tant de
+préjudice, causait des craintes sérieuses et d'où venaient de sortir
+encore les troupes qui avaient brûlé Canseau, et les corsaires qui
+faisaient tous les jours essuyer de grandes pertes à leur commerce. Il
+écrivit dans l'automne à Londres pour proposer au gouvernement
+d'attaquer Louisbourg dès le petit printemps et avant qu'il eût reçu des
+secours, ou du moins de seconder les colons qui se chargeraient
+eux-mêmes de l'entreprise. Il représenta au ministère que ce poste
+était, en temps guerre, un repaire de pirates qui désolaient les
+pêcheries et interrompaient le commerce; que la Nouvelle-Ecosse serait
+toujours en danger tant que cette forteresse appartiendrait aux
+Français, et que si cette province tombait entre leurs mains l'on aurait
+six ou huit mille ennemis de plus à combattre; que pour toutes ces
+raisons il était de la plus haute importance de prendre Louisbourg. Il
+ajouta qu'en prenant ce boulevard l'on porterait un coup mortel aux
+pêcheries françaises, que le Cap-Breton était, comme on le savait, la
+clef du Canada et protégeait la pêche de la morue qui employait par an
+plus de 500 petits vaisseaux de Bayonne, de St.-Jean-de-Luz, du
+Havre-de-Grace et d'autres villes; que c'était une école de matelots, et
+que cette pêche jointe à celle pour la production des huiles, faisait
+travailler dix mille hommes et circuler dix millions. Dans le mois de
+janvier 1745 sans attendre de réponse de Londres, M. Shirley informa les
+membres de la législature qu'il avait une communication à leur faire,
+mais qu'il exigeait auparavant le secret sous le sceau du serment. Après
+avoir pris cette précaution, il leur transmit par message la proposition
+d'attaquer Louisbourg. Elle étonna les membres de la législature, et
+l'entreprise parut si hasardeuse qu'elle fut d'abord rejetée. Mais
+Shirley ne se découragea pas. Ayant gagné quelques uns de ces membres,
+la mesure fut reprise et après de longues discussions passa à la
+majorité d'une voix. Immédiatement Shirley écrivit à toutes les colonies
+du Nord pour leur demander de l'aide en hommes et en argent, et pour les
+engager à mettre un embargo sur leurs ports afin que rien ne pût
+transpirer du projet. Une partie seulement de ces colonies répondit à
+son appel. Mais en peu de temps on eut levé et équipé plus de 4,000
+hommes, qui s'embarquèrent sous les ordres d'un négociant nommé
+Pepperrell, et firent voile pour le Cap-Breton où ils furent arrêtés
+trois semaines par les glaces qui entouraient l'île. Le commodore Warren
+envoyé d'Angleterre avec quatre vaisseaux de guerre pour bloquer
+Louisbourg du côté de la mer, les rallia à Canseau et contribua
+puissamment au succès de l'entreprise.
+
+L'armée débarqua au Chapeau-Rouge, et marcha de suite sur la place à
+laquelle elle annonça son arrivée devant les murailles par de grands
+cris. Profitant de la première surprise, le colonel Vaughan alla
+incendier dans la nuit même, de l'autre côté de la baie, les magasins du
+roi remplis de boissons et d'objets de marine. L'officier qui commandait
+la batterie royale près de là, soupçonnant quelque trahison, l'abandonna
+et se retira sur le champ dans la ville, premier effet de la méfiance
+qu'avait dû faire naître dans les officiers l'état de révolte de leurs
+troupes. La garnison était alors composée d'environ 600 soldats et de
+800 habitans qui s'étaient armés à la hâte.
+
+A la première alarme le général Duchambon, commandant, fit rassembler
+les troupes et les harangua; il en appela à leurs sentimens, et leur
+représenta que l'arrivée des ennemis leur offrait une occasion favorable
+de faire oublier le passé et de montrer qu'ils étaient encore bons
+Français. Ces paroles ranimèrent leur patriotisme, et ces gens qui
+n'étaient qu'outrés contre les injustices de leurs supérieurs,
+reconnurent leur faute et rentrèrent aussitôt dans le devoir, sacrifiant
+leur ressentiment au bien de la patrie. Malheureusement les officiers
+refusèrent toujours de croire à la sincérité de leurs dispositions, et
+cette méfiance avait déjà eu et eut encore les plus funestes résultats
+comme on va le voir tout à l'heure.
+
+Quoique l'ennemi eût débarqué et se fût approché de la ville sans
+opposition, à la faveur de la surprise, son succès n'aurait été rien
+moins qu'assuré si le général français eût fondu sur lui pendant qu'il
+formait son camp et qu'il commençait à ouvrir ses tranchées. En effet de
+simples milices, rassemblées avec précipitation, commandées par des
+marchands n'ayant aucun principe militaire, auraient été déconcertées
+par des attaques régulières et vigoureuses; elles n'auraient pu résister
+à la bayonnette; un premier échec les aurait découragées. Mais on
+s'obstina à croire que la garnison ne demandait à faire des sorties que
+pour déserter; et ses propres chefs la tinrent comme prisonnière jusqu'à
+ce qu'une si mauvaise défense eût réduit la ville à capituler le 16
+juin, après avoir perdu 200 hommes. L'île entière suivit le sort de
+Louisbourg son unique boulevard, et la garnison et les habitans au
+nombre de 2,000 furent transportés à Brest où l'on fut étonné un jour de
+voir débarquer tout-à-coup une colonie entière de Français que des
+vaisseaux anglais laissèrent sur le rivage. Warren qui fermait l'entrée
+du port avec sa flotte venait de prendre un vaisseau de 64 canons
+portant 560 hommes qui étaient envoyés pour relever la garnison. Si ce
+renfort eût pu y pénétrer, Louisbourg était sauvé. Les Américains qui
+savent allier le flegme avec la ruse, laissèrent flotter encore
+plusieurs jours le drapeau blanc sur les remparts; et par ce moyen
+plusieurs vaisseaux français richement chargés, trompés par ce signe,
+vinrent se jeter au milieu des ennemis.
+
+Le succès de l'expédition de Louisbourg, qui n'avait coûté presqu'aucune
+perte, surprit en Amérique et en Europe, et en effet il devait
+surprendre. Pour ceux qui ignoraient ce qui s'était passé dans la
+garnison française, comment croire que le plan de réduire une forteresse
+régulière «formé par un avocat, exécuté par un marchand à la tête d'un
+corps d'artisans et de laboureurs», eût pu réussir; et pourtant c'est ce
+qui venait d'avoir lieu. L'orgueil européen en fut blessé, et «quoique
+cette conquête mît la Grande-Bretagne en état d'acheter la paix, elle
+excita sa jalousie contre les colonies qui l'avaient faite»[106]. Nous
+verrons dans la prochaine guerre que les exploits des Canadiens
+excitèrent de même l'envie des Français et jusqu'à celle du général
+Montcalm, et que cette faiblesse contribua chez ce commandant à le
+dégoûter d'une lutte au succès de laquelle il fit la faute grave de ne
+pas croire dès le commencement, et celle encore plus grande de répandre
+cette idée parmi les troupes.
+
+[Note 106: _American Annals._]
+
+Tandis que les vainqueurs se félicitaient, et attribuaient eux-mêmes
+dans leur étonnement le succès qu'ils venaient de remporter au secours
+d'une providence dont la main avait paru manifestement dans tout le
+cours de l'entreprise, la nouvelle de la prise de Louisbourg parvint en
+France et tempéra la joie qu'y causaient la célèbre victoire de Fontenoy
+et la conquête de l'Italie autrichienne. A Londres la perte de cette
+bataille et le débarquement du prétendant, le prince Edouard, en Ecosse
+ne permirent guère non plus d'exalter la conquête américaine. En Canada
+la sensation fut profonde, car l'on croyait que l'attaque de Louisbourg
+n'était que le prélude à celle de Québec. M. de Beauharnais ne resta pas
+en conséquence oisif. Il présida à Montréal une assemblée de six cents
+Indiens de diverses nations, parmi lesquels il y avait des Iroquois, et
+qui montrèrent tous les meilleures dispositions pour la France. Il fit
+descendre à Québec une partie des milices et des Sauvages, et activa
+l'achèvement des fortifications de la ville auxquelles on travaillait
+déjà depuis si longtemps. L'enceinte fut refaite en maçonnerie.
+
+En même temps ce gouverneur écrivait en France pour presser le ministère
+de reprendre Louisbourg et l'Acadie, leur assurant que 2,500 hommes
+suffiraient pour faire la conquête de cette dernière province. Il
+fallait à tout prix se remparer de ces deux possessions; c'était le
+passage du golfe qui était interrompu, «les Anglais, observait-il dans
+une dépêche, tiennent toujours la même conduite, ils veulent occuper
+tous les passages et ils les occupent en effet». Pour la défense du
+Canada, écrivait encore M. de Beauharnais, envoyez-moi des munitions et
+des armes, je compte sur la valeur des Canadiens et des Sauvages. En
+effet la prise de Louisbourg par les milices de la Nouvelle-Angleterre
+avait piqué l'amour-propre des premiers qui brûlaient de se mesurer avec
+les Américains.
+
+Mais là où la conquête anglaise fit l'impression la plus pénible, ce fut
+dans la Nouvelle-Ecosse même, parmi les populations acadiennes
+abandonnées des Français et regardées avec défiance par les Anglais. Le
+pressentiment du malheur qui devait leur arriver plus tard les
+inquiétait déjà. Ils venaient de voir la population du Cap-Breton
+déportée toute entière en France. Ils craignaient une plus grande
+infortune, celle d'être enlevés et dispersés en différens exils. Ils
+firent demander au gouverneur à Québec si on n'aurait pas de terres à
+leur donner en Canada; et celui-ci fut réduit à éluder cette question
+d'un peuple qui méritait à un si haut degré la bienveillance de la
+France.
+
+Les vives instances de M. de Beauharnais ne restèrent pas cependant sans
+effet. Le gouvernement résolut de mettre sans retard ses recommandations
+à exécution; et M. de Maurepas dirigea les préparatifs d'un armement
+comme la France n'en avait pas encore mis sur pied pour l'Amérique. Le
+secret de sa destination fut caché avec le plus grand soin. Le duc
+d'Anville, homme de mer dans le courage et l'habileté duquel on avait la
+plus grande confiance, fut choisi pour le commander. Il était de la
+maison de la Rochefoucault, et il savait allier à la bravoure cette
+politesse et cette douceur de moeurs que les Français seuls conservant
+dans la rudesse attachée au service maritime (Voltaire). Bigot, dont le
+nom devait être associé à tous les malheurs des Français dans ce
+continent, fut nommé intendant de la flotte, par son protecteur le
+ministre de la marine. Jamais entreprise n'avait été combinée avec tant
+de sagesse et de prudence; tous les événemens possibles semblaient avoir
+été prévus. La flotte consistait en 11 vaisseaux de ligne et 30 autres
+plus petits bâtimens et transports, portant 3,000 hommes de débarquement
+sous les ordres de M. de Pommeril, maréchal de camp, et qui devaient
+être renforcés par 600 Canadiens et autant de Sauvages. Les Canadiens
+s'embarquèrent à Québec dans les premiers jours de juin[107].
+
+[Note 107: _Documens de Paris._]
+
+Il n'y avait rien en Amérique de capable de résister à cette force. Le
+duc d'Anville avait ordre de reprendre et de manteler Louisbourg,
+d'enlever Annapolis et d'y laisser garnison; de détruire Boston, de
+ravager les côtes de la Nouvelle-Angleterre, et enfin d'aller inquiéter
+les colonies à sucre britanniques dans le golfe mexicain. Le succès
+n'aurait pas été douteux sans une fatalité qui s'attachait à toutes les
+entreprises françaises, même à celles qui semblaient les mieux combinées
+pour amener un résultat définitif. Lorsqu'elles étaient au-dessus des
+efforts des hommes, elles venaient périr sous les coups des élémens. Le
+tableau de la fin de cette expédition présente les traits les plus
+sombres et les plus tragiques de l'histoire. Chibouctou (Halifax) en
+Acadie est le lieu où la flotte avait rendez-vous. La traversée calculée
+à six semaines fut de plus de cent jours. Mais enfin on était à la vue
+du port et chacun commençait à se livrer à ses espérances et à oublier
+les fatigues d'une longue traversée, lorsqu'une tempête furieuse
+surprend les vaisseaux et les disperse; une partie est obligée de
+relâcher dans les Antilles, une autre en France; quelques transports
+périssent sur l'île de Sable et le reste, battu par les vents durant dix
+jours, ne peut pénétrer qu'avec peine au port qu'il avait été si près de
+toucher avant la tempête, et où il entre maintenant avec une épidémie
+qui vient d'éclater avec une violence extrême à bord, causée par le long
+séjour de compactes agrégations d'hommes dans les entreponts. L'on se
+hâta de débarquer les malades et d'établir des hôpitaux à terre. Les
+vivres avaient été entièrement consommées, et il fallut en envoyer
+chercher à de grandes distances. M. de Conflans qui avait été détaché de
+la flotte avec trois vaisseaux de ligne et une frégate pour convoyer des
+bâtimens marchands qui s'en allaient aux Iles, et qui avait ordre de
+rallier M. d'Anville à la hauteur des côtes de l'Acadie, ne s'y trouva
+point. Cet officier du reste peu habile avait suivi ses instructions;
+mais après avoir croisé quelque temps dans les eaux de la péninsule, ne
+voyant point arriver le duc d'Anville, il avait pris le parti de
+retourner en France. De sorte que déjà avant d'avoir vu l'ennemi,
+l'expédition avait perdu une grande partie de ses forces. Mais la
+maladie était encore plus funeste pour elle que les élémens. La mort
+emportait les soldats et les matelots par centaines, par milliers.
+Peut-on rien imaginer de plus lugubre que cette flotte enchaînée à la
+plage par la peste; que ces soldats et ces équipages encombrant
+d'immenses baraques érigées à la hâte sur des côtes incultes, inhabitées
+et silencieuses comme des tombeaux, en face de l'immense océan qui
+gémissait à leurs pieds et qui les séparait de leur patrie vers laquelle
+ils tournaient en vain leurs regards expirans. Un sombre désespoir
+s'était emparé de tout le monde. La contagion se communiqua aux fidèles
+Abénaquis qui étaient venus pour joindre leurs armes à celles des
+Français, et en fit périr le tiers. Ce fléau remplit d'effroi les
+ennemis eux-mêmes, qui se tinrent au loin dans un moment où ils auraient
+pu anéantir sans effort l'expédition française. L'amiral Townshend
+regardait avec terreur du Cap-Breton où il était avec son escadre, les
+ravages qui désolaient ses malheureux adversaires.
+
+Cependant les lettres interceptées annonçant l'arrivée d'une flotte
+anglaise, avait nécessité la tenue d'un conseil de guerre, où les
+opinions furent partagées sur ce qu'il y avait à faire. Le duc d'Anville
+dont le caractère altier se révoltait sous le poids d'aussi grands
+malheurs, mourut presque subitement. M. d'Estournelle qui le remplaça
+dans le commandement, convoqua un nouveau conseil et proposa
+d'abandonner l'entreprise et de retourner en France. Cette proposition
+fut repoussée surtout par M. de la Jonquière, troisième en grade sur la
+flotte. Le nouveau commandant tomba alors dans une agitation extrême, la
+fièvre s'empara de lui, et dans son délire il se perça de son épée. Ces
+scènes tragiques ne rappellent-elles pas les désastres de la retraite
+des Grecs après la prise de Troie.
+
+L'on était rendu au 22 octobre et il y avait 42 jours que l'on était à
+Chibouctou, pendant lesquels il était mort 1,100 hommes et 2,400 «depuis
+le départ de l'escadre de France. Sur 200 malades qui furent mis alors
+sur un navire un seul survécut et débarqua en France malgré les plus
+grands soins dont ils furent tous entourés! Cependant rien ne pouvait
+abattre la détermination des officiers français; malgré tous ces
+désastres, et quoiqu'il ne restât plus que quatre vaisseaux de guerre,
+on résolut encore d'aller assiéger Port-Royal ou Annapolis. On remit à
+la voile; mais une nouvelle tempête éclata sur ce débris de la flotte
+devant le Cap de Sable, et l'obligea de faire route pour la France. M.
+de Maurepas, en apprenant tant d'infortunes, fit cette simple et noble
+réponse: «Quand les élémens commandent, ils peuvent bien diminuer la
+gloire des chefs; mais ils ne diminuent ni leurs travaux ni leur
+mérite».
+
+Nous avons dit que 600 Canadiens et autant de Sauvages devaient se
+joindre aux troupes que portait la flotte du duc d'Anville; et que les
+premiers étaient partis de Québec sur 7 bâtimens pour l'Acadie. Ce
+renfort, commandé par M. de Ramsay, débarqua à Beaubassin dans la baie
+de Fondy, et fut très bien accueilli par les habitans qu'il avait
+mission d'empêcher de communiquer avec Port-Royal. Toute la population
+acadienne flottait entre l'espérance et la crainte. Elle disait que si
+les projets des Français ne réussissaient pas, elle serait perdue,
+parcequ'elle avait refusé de prendre les armes pour ses maîtres. Aussi
+reçut-elle la nouvelle de l'arrivée du duc d'Anville avec de grandes
+démonstrations de joie, car elle se croyait sauvée, joie funeste qu'elle
+devait pleurer en larmes de sang dans un cruel exil et dans une
+dispersion plus cruelle encore! M. de Ramsay, après avoir attendu
+longtemps en vain l'expédition française aux Mines, se disposait à
+revenir en Canada, sur les ordres de M. de Beauharnais, pour s'opposer
+aux projets que les grands préparatifs des ennemis annonçaient contre
+cette province, et il s'était déjà mis en route lorsqu'il fut rattrapé
+par un envoyé du duc d'Anville, qui le fit revenir sur ses pas avec 400
+Canadiens; et bientôt après il s'approcha avec ce petit corps de
+Port-Royal qu'il bloqua par terre quoique la garnison y fût de 6 à 700
+hommes, en attendant la flotte qui portait les troupes aux quelles il
+devait se joindre pour faire la conquête de l'Acadie. Nous avons vu
+pourquoi elle ne vint pas.
+
+Cependant le détachement de M. de Ramsay en Acadie et l'arrivée du duc
+d'Anville à Chibouctou, éloignèrent la guerre des frontières du Canada,
+qui avait été sérieusement menacé. La prise de Louisbourg avait rempli
+les habitans de la Nouvelle-Angleterre d'une humeur toute martiale; ils
+ne tarissaient pas sur leur conquête comme des soldats encore peu
+accoutumés à la victoire. Tandis que les esprits étaient pleins
+d'enthousiasme, M. Shirley proposa d'exécuter le vaste projet qu'il
+avait conçu déjà depuis longtemps, et qui n'était rien moins que de
+chasser les Français de toute l'Amérique continentale. Ce projet n'était
+pas aussi difficile qu'il le paraissait au premier abord, vu la
+supériorité du nombre des Anglais sur mer et sur terre dans ce
+continent. Ce gouverneur après s'être consulté avec le chevalier Peter
+Warren et le général Pepperrell qui venait de recevoir les honneurs de
+la chevalerie pour son exploit à Louisbourg, en écrivit au ministère.
+Malgré les graves préoccupations de celui-ci causées par la présence du
+Prétendant au milieu de la Grande-Bretagne, le duc de New-Castle,
+secrétaire d'état, adressa une circulaire à tous les gouverneurs des
+colonies américaines pour leur enjoindre de lever autant d'hommes qu'il
+serait possible et de les tenir prêts à marcher au premier ordre. Le
+plan du cabinet de St.-James, c'était toujours l'ancien projet
+d'attaquer le Canada par terre et par mer simultanément. Le vice-amiral
+Warren devait faire voile d'Europe avec un corps de troupes commandé par
+le général St.-Clair, prendre en passant à Louisbourg les milices de la
+Nouvelle-Angleterre et aller mettre le siége devant Québec. Les levées
+de la Nouvelle-York et des autres colonies devaient se rassembler à
+Albany et marcher sur le fort St.-Frédéric et Montréal. Les colonies
+devaient fournir 5,000 hommes, et elles en votèrent plus de 8,000 tant
+leur ardeur était grande; mais ni flotte ni armée ne vinrent
+d'Angleterre, et l'on se vit forcé d'ajourner une entreprise qui était
+devenue depuis longtemps une pensée fixe chez nos voisins. Cependant
+pour ne pas perdre entièrement le fruit des dépenses qu'ils avaient
+faites, ils voulurent enlever le fort St.-Frédéric, sur le lac
+Champlain, et M. Clinton, gouverneur de la Nouvelle-York, avait réussi à
+engager les cinq cantons à prendre les armes, lorsque l'on apprît que M.
+de Ramsay était à Beaubassin, et que les Acadiens, travaillés par ses
+intrigues, menaçaient de se soulever. Aussitôt l'expédition de
+St.-Frédéric fut abandonnée, et les troupes furent dirigées vers
+l'Acadie pour couvrir Annapolis, dont la reddition aurait entraîné la
+perte de la province.
+
+Mais à peine ces troupes étaient-elles en route qu'une nouvelle d'une
+nature infiniment plus grave se répandit comme un éclair dans toutes les
+possessions anglaises et y sema l'alarme et la consternation. C'était
+celle de l'apparition de la flotte du duc d'Anville sur les côtes de
+l'Acadie; elle fut connue à Boston le 20 septembre. Le peuple, qui dans
+son triomphe croyait déjà tenir tout le Canada, passa subitement de
+l'exaltation à l'épouvante; car l'armement des Français paraissait trop
+formidable pour avoir seulement Louisbourg et l'Acadie pour objet, et
+l'on devina facilement contre qui allaient être dirigés ses coups, et
+que les assaillans allaient devenir les assaillis. En peu de jours 6,400
+hommes de milices accoururent de l'intérieur du pays au secours de
+Boston, et 6,000 autres devaient se tenir prêts dans le Connecticut à y
+marcher au premier ordre. Le gouverneur fut investi de pouvoirs
+illimités pour fortifier le havre de cette ville et renforcer les
+ouvrages de la citadelle, dont l'on fit une des plus fortes que les
+Anglais possédassent sur le bord de la mer en Amérique. La plus grande
+activité régnait partout pour repousser l'invasion; mais, comme l'on a
+vu, il n'était pas besoin de tant de préparatifs ni de tant d'efforts.
+«Les exemples d'une protection aussi remarquable sont rares, s'écrie un
+puritain dans sa reconnaissance. Si l'ennemi eût réussi dans son projet,
+il est impossible de dire jusqu'à quel point les colonies américaines
+eussent été dévastées, à quel état de misère elles eussent été réduites.
+Lorsque l'homme est l'instrument dont le ciel se sert pour détourner une
+calamité publique, on doit encore y voir la main du Dieu; mais ici ce
+n'est pas au pouvoir humain qu'on doit d'y avoir échappé. Si les
+philosophes attribuent cet événement extraordinaire à un hasard aveugle,
+à une nécessité fatale, les chrétiens l'attribueront certainement à la
+volonté d'un Dieu tout puissant».
+
+Pendant ce temps-là M. de Ramsay, qui était toujours à Annapolis, où il
+avait fait une centaine de prisonniers, reprit, à la nouvelle de la
+seconde dispersion de la flotte française, le chemin de Beaubassin afin
+d'y établir ses quartiers d'hiver, la saison étant trop avancée pour
+retourner en Canada la même année. M. Shirley, inquiet de le voir si
+proche de la capitale acadienne, y envoya un nouveau corps de troupes du
+Massachusetts, pour renforcer la garnison qui avait déjà été augmentée
+de trois compagnies de volontaires. Le gouverneur d'Annapolis, M.
+Mascarène, demandait 1000 hommes pour déloger les Français; mais une
+partie seulement, environ 500, sous les ordres du colonel Noble, avait
+pu lui être fournie et avait été prendre position au Grand-Pré dans les
+Mines, à quelque distance de Beaubassin où était M. de Ramsay. Les deux
+corps se trouvaient en présence l'un de l'autre, mais séparés par la
+baie de Fondy. Au milieu de l'hiver les officiers canadiens proposèrent
+à leur commandant, qui ne put les refuser, d'aller surprendre le colonel
+Noble dans ses quartiers. A cet effet il mit 300 Canadiens et Sauvages
+sous les ordres de M. Coulon. Pour atteindre l'ennemi il fallait faire
+le tour du fond de la baie, ce qui portait la distance à parcourir au
+milieu des neiges et des bois à près de soixante lieues. Le détachement
+se mit en marche en raquettes, et arriva exténué de fatigue devant les
+cantonnemens anglais dans le mois de février 1747. Le 11 au matin, après
+avoir pris un moment de repos, il tomba avec une extrême vigueur sur
+l'ennemi, qui, surpris d'abord, fit ensuite la plus grande résistance.
+Le feu se prolongea jusqu'à 3 heures de l'après-midi avec vivacité. Le
+colonel Noble fut tué et plus du tiers de ses hommes mis hors de combat,
+le reste, ne pouvant fuir à cause de la profondeur de la neige, s'était
+réfugié au nombre de 300 dans une grande maison fortifiée où il obtint,
+par sa belle défense, une capitulation honorable. Cet exploit fit un
+grand bruit à Boston, et on le regarda en Angleterre comme un des plus
+hardis que l'on pût entreprendre, et dont le résultat était de nature à
+abattre un peu l'orgueil des vainqueurs de Louisbourg[108].
+
+[Note 108: _Gazette de Londres. Documens de Paris. Chalmers Annals.
+Affaires du Canada._]
+
+Les Canadiens cependant, manquant de vivres, ne purent pousser plus loin
+leur avantage, et ils furent même obligés de rentrer dans leur pays dès
+que la saison le permit, comme ils avaient projeté de le faire l'automne
+précédent.
+
+L'échec du Grand-Pré n'était pas le seul qu'éprouvaient nos voisins
+depuis le commencement des hostilités. Leurs frontières étaient
+continuellement dévastées par les bandes qui s'y succédaient l'une à
+l'autre avec une prodigieuse activité depuis l'automne de 1745, et
+quelquefois il y en avait plusieurs en même temps sur pied. Mais au loin
+l'éclat de la conquête du Cap-Breton avait jeté dans l'ombre toutes ces
+petites expéditions, qui à la longue devaient harasser cependant
+beaucoup l'ennemi. On en comptait jusqu'à 27 depuis le commencement de
+la guerre, c'est-à-dire depuis trois ans. Le fort Massachusetts situé à
+cinq lieues au-dessus de celui de St.-Frédéric, avait été enlevé par
+capitulation par M. Rigaud de Vaudreuil à la tête de 700 Canadiens et
+Sauvages, qui avaient ensuite ravagé 15 lieues de pays et répandu la
+terreur dans la Nouvelle-Angleterre. M. de la Corne de St.-Luc avait
+attaqué le fort Clinton et complètement défait un détachement ennemi
+qu'il avait précipité à coups de hache dans une rivière. Saratoga avait
+été pris et la population massacrée. Le fort Bridgman, attaqué par M. de
+Léry, était aussi tombé en son pouvoir. Les frontières de Boston à
+Albany n'étaient plus tenables, les forts avancés furent évacués et la
+population alla chercher une retraite dans l'intérieur des villes[109];
+n'osant elle-même faire ce genre de guerre, elle ne put réussir qu'à
+engager quelques Agniers à faire des irruptions insignifiantes dans le
+gouvernement de Montréal. Tel était l'état des choses en Amérique.
+
+[Note 109: _Documens de Paris._]
+
+A Paris le ministère français ne fut pas découragé par les désastres de
+la flotte du duc d'Anville; et malgré l'immense infériorité numérique de
+la marine française comparée à la marine de la Grande-Bretagne, il
+résolut non seulement de reprendre l'expédition que les élémens et le
+fléau d'une contagion avaient interrompu d'une manière si funeste
+l'année précédente, mais encore d'envoyer un armement dans les Indes
+pour soutenir les succès que M. de la Bourdonnaie venait d'y remporter,
+en battant l'amiral Peyton et en enlevant Madras sur la côte du
+Coromandel. En conséquence deux escadres furent équipées à Brest et à
+Rochefort; celle du Canada, la plus considérable des deux, fut mise sous
+les ordres de l'amiral de la Jonquière, qui s'était opposé l'année
+précédente au retour des débris de la flotte du duc d'Anville avant
+d'avoir pris Port-Royal, et sur qui était retombé le commandement après
+la mort de M. d'Estournelle; celle des Indes eut pour commandant M. de
+St.-George. Les deux escadres réunies formaient six vaisseaux de haut
+bord, six frégates et quatre navires armés en flute par la compagnie des
+Indes; elles convoyaient une trentaine de bâtimens chargés de troupes,
+de provisions et de marchandises; elles devaient aller quelque temps de
+conserve.
+
+L'Angleterre n'avait pas eu plus tôt connaissance du dessein des
+Français, qu'elle avait résolu de le faire échouer; et à cet effet elle
+avait chargé les amiraux Anson et Warren avec dix-sept vaisseaux
+d'intercepter les deux escadres françaises et de les détruire s'il était
+possible. Ils partirent de Portsmouth et les rencontrèrent le 3 mai à la
+hauteur du Cap-Finistère en Espagne. Aussitôt M. de la Jonquière ordonna
+aux vaisseaux de ligne de ralentir leur marche et de se ranger en
+bataille, et aux convois de forcer de voile vers leur destination sous
+la protection des frégates. Ainsi les Français osèrent opposer leurs six
+vaisseaux aux dix-sept des Anglais; ils ne pouvaient guère espérer de
+vaincre, ils voulaient seulement gagner du temps en arrêtant l'ennemi.
+
+Le combat s'engagea et continua avec un acharnement égal. Anson et
+Warren manoeuvraient pour envelopper leur ennemi, et la Jonquière pour
+les déjouer; mais à la fin il ne put empêcher ses vaisseaux d'être
+cernés; et, accablés sous le nombre, ils furent obligés l'un après
+l'autre d'amener leur pavillon. La perte des Français fut de 700 hommes.
+Ce fut une affaire où les vaincus s'illustrèrent autant que les
+vainqueurs. Anson envoya immédiatement à la poursuite des convois une
+partie de ses forces qui enlevèrent neuf voiles. L'on conduisit à
+Londres 22 charriots chargés de l'or, de l'argent et des effets pris sur
+la flotte, dont la défaite priva la Nouvelle-France d'un puissant
+secours. Le marquis de la Jonquière avait montré beaucoup de talent dans
+le combat. Le capitaine du vaisseau anglais le Windsor s'exprimait ainsi
+dans sa lettre sur cette bataille: Je n'ai jamais vu une meilleure
+conduite que celle du commandant français, et pour dire la vérité, tous
+les officiers de cette nation ont montré un grand courage; aucun d'eux
+ne s'est rendu que quand il leur a été absolument impossible de
+manoeuvrer. En effet, jamais à aucune époque la marine française n'eut
+des officiers plus braves; ils faisaient partout des prodiges de valeur
+qui étaient souvent couronnés de succès; et lorsqu'ils succombaient
+c'était sous le nombre.
+
+Aussi un historien anglais fait-il la remarque que dans cette guerre
+l'Angleterre dut plus ses victoires maritimes au nombre de ses vaisseaux
+qu'à son courage.
+
+Il semblait, dit Voltaire, que les Anglais dussent faire de plus grandes
+entreprises maritimes. Ils avaient alors six vaisseaux de 100 pièces de
+canons, treize de 90, quinze de 80, vingt-six de 70, trente-trois de 60.
+Il y en avait trente-sept de 50 à 54; et au-dessous de cette forme,
+depuis les frégates de 40 canons jusqu'aux moindres, on en comptait
+jusqu'à 115. Ils avaient encore quatorze galiotes à bombes, et six
+brûlots. C'était en tout deux cent soixante-et-trois vaisseaux de
+guerre, indépendamment des corsaires et des vaisseaux de transport.
+Cette marine avait le fond de quarante mille matelots. Jamais aucune
+nation n'avait eu de pareilles forces. Tous ces vaisseaux ne pouvaient
+être armés à la fois, il s'en fallait beaucoup. Le nombre des soldats
+était trop disproportionné; mais enfin en 1746 et 1747, les Anglais
+avaient à la fois une flotte dans les mers d'Ecosse et d'Irlande, une à
+Spithead, une aux Indes orientales, une vers la Jamaïque, une à Antigua,
+et ils en armaient de nouvelles selon le besoin.
+
+Il fallut que la France résistât pendant toute la guerre, n'ayant en
+tout qu'environ trente-cinq vaisseaux de roi à opposer à cette puissance
+formidable. Il devenait plus difficile de jour en jour de soutenir les
+colonies. Si on ne leur envoyait pas de gros convois, elles demeuraient
+sans secours à la merci des flottes anglaises. Si les convois partaient
+ou de France ou des Iles, ils couraient risque étant escortés d'être
+pris avec leurs escortes.
+
+Après la bataille sous le Cap-Finistère, il ne restait plus aux Français
+sur l'Atlantique que sept vaisseaux de guerre. Ils furent donnés à M. de
+l'Estanduère pour escorter les flottes marchandes aux Iles de
+l'Amérique, et furent rencontrés près de Belle-Isle par l'amiral Hawke
+qui avait 14 vaisseaux. Le combat, comme au Cap-Finistère, fut long et
+sanglant, mais les guerriers français étaient réduits par un
+gouvernement caduc et imprévoyant à ne plus combattre que pour
+l'honneur. Deux vaisseaux seulement sortirent de cette nouvelle lutte et
+rentrèrent à Brest comme des monceaux flottans de ruines, le Tonnant et
+l'Intrépide; mais un convoi de 250 voiles avait été sauvé. Le premier
+était monté par l'amiral lui-même; le second, par un Canadien le comte
+de Vaudreuil. Ce combat est célèbre dans les annales de la marine
+française pour la résistance qu'offrit le Tonnant, attaqué quelque temps
+par la ligne entière des Anglais: fatigués de leurs efforts, ceux-ci le
+considérant comme une proie qui ne pouvait les fuir, le laissent
+respirer un moment; mais trompés dans leur attente, ils recommencent un
+combat aussi inutile que le premier. Il parvient à leur échapper
+remorqué par l'Intrépide qui avait soutenu une pareille lutte, qui était
+venu partager ses dangers, et qui eut également part à sa gloire
+(Anquetil). L'amiral anglais fut accusé devant une cour martiale pour
+n'en avoir pas fait la conquête. Dans ces temps-là, la Grande-Bretagne,
+piquée de l'audace de ses ennemis, faisait passer ses amiraux par les
+armes s'ils montraient la moindre faiblesse.
+
+La France ne resta plus alors qu'avec deux vaisseaux de guerre. «L'on
+reconnut dans toute son étendue la faute du cardinal de Fleury d'avoir
+négligé la marine, indispensable pour les peuples qui veulent avoir des
+colonies. Cette faute était difficile à réparer. Elle était, comme
+l'événement l'a prouvé, irréparable pour la France. La marine est un art
+et un grand art, qui demande une longue expérience». L'Angleterre le
+savait et elle ne donna pas le temps à son ancienne rivale de rétablir
+la sienne, elle attaqua le reste de ses possessions continentales de
+l'Amérique et s'en empara. La perte du Canada est imputable à cette
+erreur, qui priva la mère-patrie des moyens de secourir cette colonie
+quand elle eut besoin de son aide.
+
+Le marquis de la Jonquière devait relever M. de Beauharnais dans le
+gouvernement de la Nouvelle-France; sa commission était datée de 1746,
+et il avait ordre après la campagne du duc d'Anville, de se rendre à
+Québec. Fait prisonnier à la bataille du Cap-Finistère, il eut pour
+remplaçant, durant sa captivité, le comte de la Galissonnière; et en
+1748 le roi donna pour successeur à M. Hocquart, intendant, M. Bigot,
+l'ancien commissaire-ordonnateur de Louisbourg, étendant en même temps
+sa juridiction sur toute la Nouvelle-France et sur toute la Louisiane.
+
+Cependant si la France était malheureuse sur mer, elle obtenait de
+grands triomphes sur le continent de l'Europe. Les victoires du maréchal
+de Saxe, qui venait encore de gagner la fameuse bataille de Laufeld sur
+le duc de Cumberland (1747), avaient enfin déterminé les alliés à faire
+la paix, désirée vivement par tous les peuples las de cette sanglante
+lutte. Dès le milieu de l'été (1747) le duc de New-Castle avait envoyé
+aux colonies anglaises les ordres du roi de licencier toutes leurs
+troupes, levées d'abord pour envahir le Canada, retenues ensuite pour
+s'opposer à l'invasion du duc d'Anville, et enfin renvoyées dans leurs
+cantons respectifs par la cessation des hostilités. En Canada néanmoins
+on ne croyait pas devoir sitôt poser les armes; et l'annonce de l'envoi
+d'un armement considérable sous le commandement de M. de la Jonquière,
+faisait croire que l'issue de la guerre était encore éloignée. L'on
+s'attendait même que l'ennemi allait renouveler cette année son projet
+d'invasion, et les habitans des côtes avaient reçu ordre, par
+précaution, de se retirer à son approche, et ceux de l'île d'Orléans
+d'évacuer cette île. En même temps, sur le bruit qui s'était répandu que
+le fort St.-Frédéric allait être attaqué, on avait levé plusieurs
+centaines d'hommes pour le secourir. Du reste les partis qui allaient en
+guerre se succédaient de manière à ce qu'il y en eût toujours sur les
+terres des ennemis. Mais sur la fin de l'été les nouvelles apportées
+d'Europe par le comte de la Galissonnière, qui arriva en septembre pour
+prendre les rènes de l'administration, et le désarmement des colonies
+américaines ne laissèrent guère de doute que la paix était prochaine.
+Elle fut en effet signée à Aix-la-Chapelle en 1748. Le marquis de
+St.-Sévérin, l'un des plénipotentiaires français, avait déclaré qu'il
+venait accomplir les paroles de son maître, «qui voulait faire la paix
+non en marchand mais en roi», paroles qui, dans la bouche de Louis XV,
+renfermaient moins de grandeur que d'imprévoyance et de légèreté. Il ne
+fit rien pour lui et fit tout pour ses alliés. Il laissa avec une
+indifférence regrettable la question des frontières entre les colonies
+des deux nations en Amérique sans solution, se contentant de stipuler
+qu'elle serait réglée par des commissaires. On avait fait une faute de
+ne pas préciser celles de l'Acadie en 1712 et 1713, on en fit une encore
+bien plus grande en 1748, en abandonnant cette question aux chances d'un
+litige dangereux, car les Anglais ne faisaient que gagner à cette
+temporisation. La destruction de la marine française dans la guerre qui
+venait de finir, augmentait leurs espérances, et leur désir de les voir
+se réaliser, c'est-à-dire de se voir bientôt maîtres de toute l'Amérique
+septentrionale. Aussi le traité d'Aix-la-Chapelle, l'un des plus
+déplorables, dit un auteur, que la diplomatie française ait jamais
+acceptés, n'inspira aucune confiance et ne procura qu'une paix armée. Le
+Cap-Breton fut rendu à la France en retour de Madras, pris aux Indes par
+M. de la Bourdonnaie, et des conquêtes des Français dans les pays bas.
+Ainsi tout se trouva placé en Amérique sur le même pied qu'avant la
+guerre, excepté que Louis XV n'avait plus de marine pour y protéger ses
+possessions.
+
+En même temps que l'on recevait d'Europe la nouvelle de la suspension
+des hostilités entre les puissances belligérantes, laquelle s'étendait
+aux deux mondes, l'on apprenait aussi des grands lacs le rétablissement
+de la tranquillité qui avait été momentanément troublée par une
+conspiration des Miâmis.
+
+Pendant longtemps les Sauvages accueillirent les Européens comme des
+amis et des protecteurs; ils recherchaient leur alliance avec
+empressement pour obtenir le puissant secours de leurs bras contre leurs
+ennemis. Mais le prodigieux développement de ces étrangers leur inspira
+ensuite des soupçons et même de l'épouvante. Dès lors ils cherchèrent à
+s'en isoler, à garder la neutralité, ou même à les détruire s'il était
+possible. Depuis quelques années il se disaient tout bas «la peau rouge
+ne doit pas se détruire entre elle, laissons faire la peau blanche l'une
+contre l'autre[110].» Cependant il y en avait parmi eux de plus
+impatiens, de plus vifs les uns que les autres. Les Miâmis étaient de ce
+nombre; ils formèrent en 1747 le complot de détruire tous les habitans
+du Détroit. L'on remarquait en même temps une agitation sourde dans
+toutes les nations des lacs, au point qu'il devint nécessaire de
+renforcer la garnison de Michilimackinac. Les Miâmis devaient courir aux
+armes une des fêtes de la Pentecôte. Heureusement une vieille femme fort
+attachée aux Français vint découvrir toute la trame au commandant du
+Détroit M. de Longueuil, qui prit immédiatement des mesures pour la
+faire avorter; elles suffirent pour en imposer aux barbares. Il ne fut
+tué que quelques Français isolés. L'on prit le fort des Miâmis dont ils
+avaient eux-mêmes brûlé une partie avant de fuir, et le secours qui
+arriva peu après du bas St.-Laurent, acheva de les intimider. Ils
+n'osèrent plus remuer et la Nouvelle-France se trouva ainsi en paix sur
+toutes ses frontières.
+
+[Note 110: Documens de Paris.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE III.
+
+ COMMISSION DES FRONTIÈRES.
+
+ 1748-1755.
+
+
+La paix d'Aix-la-Chapelle n'est qu'une trève.--L'Angleterre profite de
+la ruine de la marine française pour étendre les frontières de ses
+possessions en Amérique.--M. de la Galissonnière, gouverneur du
+Canada.--Ses plans pour empêcher les Anglais de s'étendre, adoptés par
+la cour.--Prétentions de ces derniers.--Droit de découverte et de
+possession des Français.--Politique de M. de la Galissonnière, la
+meilleure quant aux limites.--Emigration des Acadiens; part qu'y prend
+ce gouverneur.--Il ordonne de bâtir ou relever plusieurs forts dans
+l'Ouest; garnison au Détroit, fondation d'Ogdensburgh (1749).--Le
+marquis de la Jonquière remplace M. de la Galissonnière.--Projet que ce
+dernier propose à la cour pour peupler le Canada.--Appréciation de la
+politique de son prédécesseur par M. de la Jonquière; le ministre lui
+enjoint de la suivre.--Le chevalier de la Corne et le major Lawrence
+s'avancent vers l'isthme de l'Acadie et s'y fortifient; forts Beauséjour
+et Gaspareaux; Lawrence et des Mines.--Lord Albemarle, ambassadeur
+britannique à Paris, se plaint des empiétemens des Français (1750);
+réponse de M. de. Puyzieulx.--La France se plaint à son tour des
+hostilités des Anglais sur mer.--Etablissement des Acadiens dans l'île
+St.-Jean; leur triste situation.--Fondation d'Halifax (1749).--Une
+commission est nommée pour régler la question des limites: MM. de la
+Galissonnière et de Silhouette pour la France; MM. Shirley et Mildmay
+pour la Grande-Bretagne.--Convention préliminaire: tout restera dans le
+Statu quo jusqu'au jugement définitif.--Conférences à Paris;
+l'Angleterre réclame toute la rive méridionale du St.-Laurent depuis le
+golfe jusqu'à Québec; la France maintient que l'Acadie suivant ses
+anciennes limites, se borne au territoire qui est à l'est d'une ligne
+tirée dans la péninsule de l'entrée de la baie de Fondy au cap
+Canseau.--Notes raisonnées à l'appui de ces prétentions diverses.--Les
+deux parties ne se cèdent rien.--Affaire de l'Ohio; intrigues des
+Anglais parmi les naturels de cette contrée et des Français dans les
+cinq cantons.--Traitans de la Virginie arrêtés et envoyés en
+France.--Les deux nations envoyent des troupes sur l'Ohio et s'y
+fortifient.--Le gouverneur fait défense aux Demoiselles Desauniers de
+faire la traite du castor au Sault-St.-Louis; difficulté que cela lui
+suscite avec les Jésuites, qui se plaignent de sa conduite à la cour, de
+la part qu'il prend lui et son secrétaire au commerce et de son
+népotisme.--Il dédaigne de se justifier.--Il tombe malade et meurt à
+Québec en 1752.--Son origine, sa vie, son caractère.--Le marquis
+Duquesne lui succède.--Affaire de l'Ohio continuée.--Le colonel
+Washington marche pour attaquer le fort Duquesne.--Mort de
+Jumonville.--Défaite de Washington par M. de Villiers au fort de la
+Nécessité (1754).--Plan des Anglais pour l'invasion du Canada; assemblée
+des gouverneurs coloniaux à Albany.--Le général Braddock est envoyé par
+la Grande-Bretagne en Amérique avec des troupes.--Le baron Dieskau
+débarque à Québec avec 4 bataillons (1755).--Négociations des deux cours
+aux sujet de l'Ohio.--Note du duc de Mirepoix du 15 janvier 1755;
+réponse du cabinet de Londres.--Nouvelles propositions des ministres
+français; l'Angleterre élève ses demandes.--Prise du Lys et de l'Alcide
+par l'amiral Boscawen.--La France déclare la guerre à l'Angleterre.
+
+
+La paix d'Aix-la-Chapelle ne fut qu'une trève; à peine les hostilités
+cessèrent-elles un moment en Amérique. Les colonies anglaises avaient
+suivi avec le plus vif intérêt surtout la lutte sur l'Océan, et elles
+avaient vu détruire avec une joie indicible les derniers débris de la
+flotte française dans le combat de Belle-Isle, où elle brilla d'un
+dernier éclat. En effet la marine de la France détruite, qu'allaient
+devenir ses possessions d'outre-mer, ce grand, ce beau système colonial,
+oeuvre de génie, qui lui assurait une si vaste portion de l'Amérique, et
+qui lui coûtait moins peut-être que les caprices des maîtresses de ses
+souverains.
+
+Profitant de cette circonstance heureuse pour elles, les colonies
+américaines voulurent reculer leurs frontières au loin. Il se forma une
+société composée d'hommes influens de la Grande-Bretagne et des
+colonies, pour occuper la vallée de l'Ohio, dans laquelle elle obtint en
+1749 une concession de 600,000 âcres de terre. Ce n'était pas la
+première fois que l'on enviait cette fertile et délicieuse contrée. Dès
+1716, M. Spotswood, gouverneur de la Virginie, avait proposé d'y acheter
+des Indigènes un territoire, et de former une association pour y faire
+la traite; mais le cabinet de Versailles s'y étant opposé, le projet
+avait été abandonné[111]. Dans le même temps les journaux de Londres
+annonçaient de nouveaux établissemens, et il était question de porter
+jusqu'au fleuve St.-Laurent ceux que l'on devait former du côté de
+l'Acadie, et l'on ne donnait aucunes bornes à d'autres que l'on
+projetait du côté de la baie d'Hudson[112]. L'agitation qui régnait à
+cet égard ne faisait que confirmer les Français dans leurs appréhensions
+d'un grand mouvement agresseur de la part de leurs voisins; elles
+étaient d'autant plus vives ces craintes qu'ils se voyaient moins de
+moyens pour résister.
+
+[Note 111: Universal History, vol. 40.]
+
+[Note 112: Mémoire, &c. par M. de Choiseul.]
+
+M. de la Galissonnière les partageait entièrement. C'était un homme de
+mer distingué, et qui devait plus tard se rendre célèbre par sa victoire
+devant l'île de Minorque sur l'amiral Byng. Il était actif, éclairé, et
+il donnait à l'étude des sciences le temps que ne demandaient pas ses
+fonctions publiques. Il ne gouverna le Canada que deux ans, mais il
+donna une forte impulsion à l'administration et de bons conseils à la
+cour qui, s'ils avaient été suivis, eussent peut-être conservé à la
+France cette belle colonie. En prenant les rênes du gouvernement, il
+travailla à se procurer des renseignemens exacts sur les pays qu'il
+avait à administrer; il s'étudia à en connaître le sol, le climat, les
+productions, la population, le commerce et les ressources. Persuadé que
+la paix ne pourrait tarder à se faire, il avait dès la première année
+porté son attention sur la question des frontières qu'il n'était pas
+possible de laisser plus longtemps indécise. Il promena longtemps ses
+regards sur la vaste étendue des limites des possessions françaises; il
+en étudia minutieusement les points forts et faibles; il sonda les
+projets de ses voisins, et il finit par se convaincre que l'isthme qui
+joint la péninsule acadienne au continent, à l'est, et les Apalaches à
+l'ouest, étaient les deux seuls boulevards de l'Amérique française; que
+si l'on perdait l'un, les Anglais débordaient jusqu'au St.-Laurent et
+séparaient le Canada de la mer; que si l'on abandonnait l'autre, ils se
+répandaient jusqu'aux grands lacs et à la vallée du Mississipi,
+isolaient le Canada de ce fleuve, lui enlevaient l'alliance des Indiens
+et restreignaient les bornes de ce pays au pied du lac Ontario. Ce
+résultat était inévitable d'après le développement qu'avaient pris leurs
+établissemens, et d'après le génie ambitieux qu'on leur connaissait. Le
+passé était là pour donner sa sanction à la justesse de ce jugement.
+
+On a beaucoup blâmé la France de la position qu'elle osa prendre dans
+cette circonstance; elle a été même accusée par les siens d'ambition et
+de vivacité. Voltaire va jusqu'à dire qu'une pareille dispute, élevée
+entre de simples commerçans, aurait été apaisée en deux heures par des
+arbitres; mais qu'entre des couronnes il suffit de l'ambition et de
+l'humeur d'un simple commissaire pour bouleverser vingt états, comme si
+la possession d'un territoire assez spacieux pour former trois ou quatre
+empires comme la France, comme si l'avenir de ces magnifiques contrées,
+couvertes aujourd'hui de millions d'habitans, avait à peine mérité
+l'attention du cabinet de Versailles. Par cela seul que la
+Grande-Bretagne montrait tant de persistance, ne devait-on pas être au
+moins sur ses gardes.
+
+Le mouvement que l'on se donnait en Angleterre et dans ses colonies,
+l'éclat des préparatifs que l'on faisait, et l'importance des projets
+qu'ils annonçaient, tout cela était de nature à exciter l'attention du
+Canada et de la cour. Ce fut dans le premier pays comme le plus
+intéressé, où l'inquiétude était la plus sérieuse.
+
+Jusqu'alors le cabinet de St.-James s'était abstenu de formuler ses
+prétentions d'une manière définie et précise; il ne les avait fait
+connaître que par son action négative pour ainsi parler, c'est-à-dire
+qu'il n'en avançait directement aucune lui-même, mais il contestait
+celles des Français comme on l'a vu lorsque ceux-ci voulurent s'établir
+à Niagara et à la Pointe à la Chevelure et continuer leur séjour au
+milieu des Abénaquis après le traité d'Utrecht; et encore, dans ce
+dernier cas, tandis qu'il déclarait à ces Sauvages que tout le pays
+appartenait à la Grande-Bretagne depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu'au
+golfe St.-Laurent, il gardait le silence vis-à-vis de la France sur
+cette prétention qu'il devait cependant faire valoir plus tard[113]. Du
+côté de l'ouest son silence avait été encore plus expressif, ou plutôt
+il avait reconnu la nullité de son droit en refusant de sanctionner la
+formation d'une compagnie de l'Ohio en 1716. Mais aujourd'hui les choses
+sont changées. Le traité d'Utrecht lui donne l'Acadie; il annonce que
+cette province s'étend d'une part depuis la rivière Kénébec jusqu'à la
+mer, et de l'autre depuis la baie de Fondy jusqu'au St.-Laurent[114]. Il
+maintient que le territoire entre la rivière Kénébec et celle de
+Penobscot en se prolongeant en arrière jusqu'à Québec et au St.-Laurent,
+lui avait toujours appartenu, et que les véritables bornes de la
+Nouvelle-Ecosse ou de l'Acadie, suivant ses anciennes limites, sont l°.
+une ligne droite tirée de l'embouchure de la rivière Penobscot au fleuve
+St.-Laurent; 2°. ce fleuve et le golfe St.-Laurent jusqu'à l'Océan au
+sud-ouest du Cap Breton; 3°. l'Océan de ce point à l'embouchure du
+Penobscot. Il va plus loin; il dit même que le fleuve St.-Laurent est la
+borne la plus naturelle et la plus véritable entre les possessions des
+deux peuples.
+
+[Note 113: Il est singulier que le Conseil Privé recevait du Bureau des
+colonies et plantations en 1713 et par conséquent avant le traité
+précité, un rapport dans lequel on disait «que le Cap-Breton avait
+toujours fait partie de l'Acadie, et que la Nouvelle-Ecosse comprenait
+toute l'Acadie bornée par la rivière Ste.-Croix, le St.-Laurent et la
+mer». Régistres d'extraits des procès-verbaux du _Board of colonies and
+plantations etc._ déjà cités dans ce vol.]
+
+[Note 114: Mémoire des Commissaires, &c., sur les limites de l'Acadie.]
+
+Le pays ainsi réclamé en dehors de la péninsule acadienne avait plus de
+trois fois l'étendue de la Nouvelle-Ecosse, et commandaient le golfe et
+l'embouchure du St.-Laurent. C'était la porte du Canada, et la seule par
+où l'on pouvait y entrer de l'Océan en hiver, c'est-à-dire pendant 5
+mois de l'année.
+
+Le territoire que l'Angleterre disputait aux Français au-delà des
+Apalaches était encore beaucoup plus précieux pour l'avenir. Le bassin
+de l'Ohio seul jusqu'à sa décharge dans le Mississipi, n'a pas moins de
+deux cents lieues de longueur; mais ce n'en était là qu'une faible
+partie; l'étendue réclamée n'était pas définie; elle n'avait et ne
+pouvait avoir à proprement dire aucune limite, c'était un droit occulte,
+qui devait entraîner avec lui la possession des immenses contrées
+représentées sur les cartes entre les lacs Ontario, Erié, Huron et
+Michigan, le haut Mississipi et les Alléghanys, et qui forment
+maintenant les Etats de la Nouvelle-York, de la Pennsylvanie, de l'Ohio,
+du Kentucky, de l'Indiana, de l'Illinois et les territoires qui sont de
+chaque côté du lac Michigan, et entre les lacs Erié et Huron et le
+fleuve Mississipi. Le Canada se serait trouvé séparé de la Louisiane par
+de longues distances, et complètement mutilé. Des murs de Québec et de
+Montréal on aurait pu voir flotter le drapeau britannique sur la rive
+droite du St.-Laurent. De pareils sacrifices équivalaient, dans notre
+opinion, à une cession tacite de la Nouvelle-France.
+
+En présence de ces prétentions annoncées à la possession de pays
+découverts par les Français, et formant partie intégrante des
+territoires occupés par eux depuis un siècle et demi, qu'avait à faire
+M. de la Galissonnière, sinon de maintenir les droits de sa patrie?
+Certainement ce n'était pas à lui à les abandonner. Tous les mouvemens
+qu'il ordonna sur nos frontières lui auraient donc été dictés par la
+nécessité de sa situation, s'il n'avait pas été été convaincu d'ailleurs
+lui même de leur à propos. Mais il y a plus. L'article 9 du traité
+d'Aix-la-Chapelle stipulait positivement que toutes choses seraient
+remises dans le même état qu'elles étaient avant la guerre, et la
+Grande-Bretagne avait envoyé deux otages à Versailles pour répondre de
+la remise de Louisbourg dans l'île du Cap-Breton. Or la France avait
+toujours occupé le pays jusqu'à l'isthme de la péninsule acadienne.
+L'érection du fort St.-Jean et la possession du Cap-Breton immédiatement
+après le traité d'Utrecht étaient des actes publics, éclatans, de cette
+occupation dont la légitimité semblait avoir été reconnue par le silence
+que la cour de Londres avait gardé jusqu'après le traité qui venait de
+mettre fin à la guerre; car ce ne fut qu'alors que le gouverneur de la
+Nouvelle-Ecosse, le colonel Mascarène, voulût forcer les habitans de la
+rivière St.-Jean à prêter serment de fidélité à l'Angleterre et
+s'approprier leur pays[115].
+
+[Note 115: Mémoire du duc de Choiseul, ministre de France.--Mémoire
+anonyme sur les affaires du Canada.]
+
+Après ce que l'on vient de dire, M. de la Galissonnière n'ayant point de
+discrétion à exercer, devait prendre des mesures pour la conservation
+des droits de son pays, et c'est ce qu'il fit; il y envoya des troupes
+et il donna ses ordres pour repousser même par la force les Anglais
+s'ils tentaient de sortir de la péninsule et de s'étendre sur le
+continent; et il écrivit à M. Mascarène à la fois pour se plaindre de sa
+conduite à l'égard des habitans de St.-Jean, et pour l'engager à faire
+cesser les hostilités qui avaient continué contre les Abénaquis, quoique
+ceux-ci eussent mis bas les armes dès que le traité d'Aix-la-Chapelle
+avait été connu. Ces plaintes donnèrent lieu à une suite de lettres
+assez vives que s'écrivirent mutuellement le marquis de la Jonquière et
+M. Cornwallis, qui avaient remplacé, le premier le comte de la
+Galissonnière, et le second M. Mascarène, en 1749.
+
+Cependant jusque là le gouvernement français était manifestement dans
+son droit. Mais M. de la Galissonnière avait formé un projet qu'il
+communiqua à la cour et qu'il réussit à lui faire adopter, qui ne
+pouvait être en aucune manière justifiable. Ce projet était d'engager
+les Acadiens à abandonner en masse la péninsule pour venir s'établir sur
+la rive septentrionale de la baie de Fondy. Le but en ceci était d'abord
+de couvrir la frontière du Canada de ce côté par une population dense et
+bien affectionnée, et ensuite de réunir toute la population française
+sous le même drapeau. L'exécution d'un semblable dessein en tout temps
+aurait été chose difficile, mais dans l'état actuel des relations entre
+la France et l'Angleterre, elle avait le caractère d'un acte déloyal;
+c'était prêcher la désertion aux sujets d'une puissance amie; car
+quoique pour des motifs religieux les Acadiens refusassent de prêter le
+serment du test, et se donnassent pour des neutres, ils n'en étaient pas
+moins aux yeux des signataires du traité d'Utrecht des sujets
+britanniques. Néanmoins la cour affecta à ce projet une somme assez
+considérable, et les missionnaires français répandus parmi les Acadiens,
+blessés dans leurs sentimens religieux par la soumission à un
+gouvernement protestant, et dans leur amour propre national par leur
+sujétion à un joug étranger, se prêtèrent volontiers aux voeux de leur
+ancienne patrie, en quoi ils furent aussi trop bien secondés par les
+Acadiens eux-mêmes, entre lesquels et leurs vainqueurs aucune sympathie
+ne pouvait s'établir. Les deux plus puissans motifs qui agissent sur les
+hommes, la religion et la nationalité, secondaient donc les vues de M.
+de la Galissonnière. Le P. Germain à Port-Royal et l'abbé de Laloutre à
+Beaubassin sont ceux qui entrèrent le plus avant dans ce projet, et qui
+firent les plus grands efforts pour engager les Acadiens à abandonner
+leur fortune qui consistait dans leurs fermes, et, ce qui devait être
+encore plus sensible pour eux, la terre qui les avait vu naître et où
+reposaient les cendres de leurs pères. Cette émigration commença en
+1748.
+
+Tandis que le gouverneur travaillait ainsi dans l'est à élever une
+barrière dans l'isthme de la Péninsule pour arrêter les Anglais, il ne
+mettait pas moins d'activité à leur fermer l'entrée de la vallée de
+l'Ohio dans l'ouest. Visitée par la Salle en 1679, cette vallée fut
+comprise dans les lettres patentes de 1712, pour l'établissement de la
+Louisiane, et elle avait toujours été fréquentée depuis pour passer de
+cette province en Canada. Les traitans anglais commençant à s'y montrer,
+M. de la Galissonnière y envoya en 1748 M. Céleron de Bienville avec 300
+hommes pour en expulser tous les traitans de cette nation qui pourraient
+s'y trouver, et pour en prendre possession d'une manière solennelle en
+plantant des poteaux et en enterrant des plaques de plomb aux armes de
+France en différens endroits, après en avoir dressé procès verbal en
+présence des tribus du pays, lesquelles ne virent pas ces formalités
+s'accomplir sans inquiétude et sans mécontentement. Les plus hardies ne
+cachèrent même pas leurs sentimens à cet égard. M. Céleron[116] écrivit
+aussi au gouverneur de la Pennsylvanie pour l'informer de sa mission et
+le prier de donner des ordres pour qu'à l'avenir les habitans de la
+province n'allassent pas commercer au delà des monts Apalaches, où il
+avait l'expresse injonction de les arrêter et de confisquer leurs
+marchandises s'ils y faisaient la traite. En même temps M. de la
+Galissonnière était en correspondance active avec les gouverneurs de la
+Nouvelle-Ecosse, de Boston et de New-York, MM. Mascarène, Shirley et
+Clinton; il envoyait une garnison au Détroit, il faisait relever le fort
+de la baie des Puans, démantelé par M. de Ligneris lors de son
+expédition contre les Outagamis, il faisait bâtir un autre fort au
+milieu des Sioux, un en pierre à Toronto et celui de la Présentation,
+aujourd'hui Ogdensburgh, sur la rive droite du St.-Laurent entre
+Montréal et Frontenac, afin d'être plus à portée des Iroquois qu'il
+voulait gagner entièrement à la France. La milice n'avait pas échappé
+non plus à son attention, et dès son arrivée dans le pays, il avait
+envoyé le chevalier Péan pour en faire la revue paroisse par paroisse,
+et pour en lever des rôles exacts; elle pouvait former alors une force
+de 12,000 hommes.
+
+[Note 116: Documens de Londres.]
+
+C'est au milieu de ces importantes occupations, et des efforts qu'il
+faisait pour donner quelqu'espèce de solidité aux frontières du Canada,
+qu'il vit arriver à la fin du mois d'août 1749, le marquis de la
+Jonquière, qui venait pour le relever en vertu de sa première
+commission. Cet amiral avait été nommé gouverneur du Canada au temps de
+l'expédition du duc d'Anville, mais ayant ensuite été fait prisonnier au
+combat naval du Cap-Finistère, il n'avait recouvré la liberté qu'à la
+paix. M. de la Galissonnière lui communiqua tous les renseignemens qu'il
+avait pu recueillir sur le Canada; il lui dévoila ses plans et ses vues;
+il lui fit part enfin avec une noble et patriotique franchise de tout ce
+qu'il croyait nécessaire pour la sûreté et la conservation de ce pays,
+auquel, de retour en France, il ne cessa point de s'intéresser avec le
+même zèle et la même vigilance. Il proposa au ministère en arrivant à
+Paris d'y envoyer 10,000 paysans, pour peupler les bords des lacs et le
+haut du St.-Laurent et du Mississipi. A la fin de 1750, il lui adressa
+encore un long mémoire dans lequel il prédit que si le Canada ne prenait
+pas l'Acadie au commencement de la première guerre qui éclaterait, cette
+dernière province ferait tomber Louisbourg. Il recommandait de détruire
+Oswégo, d'empêcher les Anglais, dont il développa les desseins, de
+s'établir sur l'Ohio, même par la force; et déclara que tout devait être
+fait pour augmenter et fortifier le Canada et la Louisiane, surtout pour
+établir solidement les environs du fort St.-Frédéric et les postes de
+Niagara, du Détroit et des Illinois[117].
+
+[Note 117: Documens de Paris.]
+
+Ces plans de M. de la Galissonnière parurent très hardis à son
+successeur, qui attendait peut-être peu de chose de l'énergie du
+gouvernement, et qui en conséquence ne crut pas devoir les suivre tous,
+particulièrement ceux qui avaient rapport à l'Acadie, de peur de porter
+ombrage à l'Angleterre, vu surtout que des commissaires venaient d'être
+nommés pour régler les différends qui existaient entre les deux nations.
+Sa prudence fut taxée à Paris de timidité, et l'ordre lui fit transmis
+de garder les pays dont la France avait toujours été en possession. Le
+chevalier de la Corne qui commandait sur cette frontière, fut chargé de
+choisir un endroit en decà de la péninsule pour s'y fortifier et
+recevoir les Acadiens. Il choisit d'abord Chédiac sur le golfe
+St.-Laurent; mais il l'abandonna ensuite parcequ'il était trop éloigné,
+et il vint prendre position à Chipodi entre la baie Verte et la baie de
+Chignectou. M. Cornwallis, nouveau gouverneur de la Nouvelle-Ecosse,
+prétendant que son gouvernement embrassait non seulement la péninsule,
+mais encore l'isthme et la côte septentrionale de la baie de Fondy avec
+St.-Jean, envoya le major Lawrence au printemps de 1750 avec 400 hommes
+pour en déloger les Français et les Sauvages. Il ordonna en même temps
+d'intercepter les vaisseaux qui leur apportaient des vivres de Québec, à
+eux et aux Acadiens réfugiés. A son approche les habitans de Beaubassin,
+encouragés par leur missionnaire, mirent eux-mêmes le feu à leur village
+et se retirèrent derrière la rivière qui se jette dans la baie de
+Chignectou, avec leurs femmes et leurs enfans et ce qu'ils purent
+emporter de leurs effets.[118] C'était un spectacle noble et cruel tout
+à la fois. Jamais on n'avait vu encore des colons montrer un pareil
+dévouement à une métropole regrettée. Le chevalier de la Corne s'avança
+avec des forces, et planta le drapeau français sur la rive droite de
+cette rivière, déclarant au major Lawrence qu'il avait ordre de lui en
+défendre le passage jusqu'à ce que la question des limites fût décidée.
+Alors le commandant anglais se retira à Beaubassin, sur les ruines
+fumantes duquel il éleva un fort qui reçut son nom; il en fit aussi
+bâtir un autre aux Mines. Les Français firent construire de leur côté le
+fort de Beauséjour sur la baie de Fondy, et celui de Gaspareaux dans la
+baie Verte sur le golfe St.-Laurent; on fortifia également la rivière
+St.-Jean, et l'on resta ainsi en position l'arme au bras en attendant le
+résultat des conférences des commissaires à Paris.
+
+[Note 118: Documens de Paris.]
+
+En ce temps là lord Albemarle était ambassadeur auprès de la cour de
+France. Par ordre du cabinet de Londres, il écrivit le 20 mars 1750 au
+marquis de Puyzieulx pour se plaindre des empiétemens des Français en
+Acadie. Ce dernier répondit le 31 du même mois, que Chipodi était sur le
+territoire du Canada comme St.-Jean, et que la France en avait toujours
+été en possession; que les habitans ayant été menacés par les Anglais,
+M. de la Jonquière, n'ayant encore reçu aucun ordre de sa cour, avait
+cru devoir envoyer des forces pour les protéger. Le 7 juillet, le même
+ambassadeur représenta encore au marquis de Puyzieulx, que les Français
+avaient pris possession de toute cette partie de la Nouvelle-Ecosse
+depuis la rivière Chignectou jusqu'à celle de St.-Jean; qu'ils avaient
+brûlé Beaubassin, en avaient organisé les habitans en compagnies après
+leur avoir donné des armes; que le chevalier de la Corne s'était ainsi
+formé un corps de 2,500 hommes y compris ses soldats, et que cet
+officier et le P. Laloutre avaient fait, tantôt des promesses, tantôt
+des menaces d'un massacre général, aux habitans de l'Acadie pour les
+persuader d'abandonner leur pays. Il protesta ensuite que le gouverneur
+Cornwallis n'avait jamais fait ni eu dessein de faire d'établissement
+hors des limites de la péninsule, et il terminait par demander que la
+conduite de M. de la Jonquière fut désavouée, que ses troupes se
+retirassent, et que les dommages qu'elles avaient faits fussent réparée.
+Sur ces accusations graves, l'ordre fut donné d'écrire sans délai pour
+demander au gouverneur du Canada, des informations précises sur ce qui
+s'y était passé. «S'il y avait des Français, écrivit M. Rouillé, qui se
+fussent rendus coupables des excès qui font l'objet de ces plaintes, ils
+mériteraient punition et le roi en ferait un exemple». Au mois de
+septembre un mémoire en réponse aux plaintes de l'Angleterre fut remis à
+lord Albemarle, dans lequel on donnait la relation des mouvemens du
+major Lawrence et du chevalier de la Corne et de leur entrevue, relation
+qui est en substance à peu près semblable à ce qu'on a rapporté plus
+haut. Le 5 janvier 1751, ce fut le tour du cabinet de Versailles de se
+plaindre; il représenta que les vaisseaux de guerre britanniques avaient
+pris jusque dans le fond du golfe St.-Laurent des navires français,
+surtout ceux qui portaient des vivres pour les troupes qui étaient
+stationnées le long de la baie de Fondy. La cour de Londres ne donna,
+dit le duc de Choiseul, aucune satisfaction. Alors le marquis de la
+Jonquière se crut en droit d'user de représailles, et il fit arrêter à
+l'Ile-Royale trois ou quatre bâtimens anglais qui furent confisqués.
+
+Cependant plus de 3000 Acadiens avaient déjà émigré de l'Acadie dans
+l'île St.-Jean; dont l'établissement avait été abandonné depuis
+l'insuccès de M. de St.-Pierre, et sur la terre ferme le long de la baie
+de Fondy. Le manque de récolte et les casualités de la guerre laissèrent
+tous ces malheureux en proie à une disette qui régna sans
+discontinuation jusqu'à la chute du Canada. L'immigration d'ailleurs des
+Acadiens ne cessait presque point. L'arrivée à Chibouctou d'environ
+3,800 colons de la Grande-Bretagne, qui fondèrent la ville d'Halifax en
+1749, semblait les avoir confirmés dans leur détermination; ils se
+dirigeaient sur Québec, sur Madawaska, et sur tous les lieux qu'on
+voulait bien leur indiquer, pourvu qu'ils ne fussent pas sous la
+domination de l'Angleterre. Celle-ci dont cette fuite extraordinaire
+accusait la modération et la justice, en éprouva un profond
+ressentiment, dont les Acadiens qui étaient restés dans la péninsule se
+ressentirent, et qui influa beaucoup sur ses dispositions à la guerre.
+Tels étaient les événemens insignifians en apparence, qui fournirent des
+prétextes pour faire reprendre les armes dans les deux mondes.
+
+Tant de difficultés avaient induit les deux cours à nommer sans délai la
+commission à laquelle faisait allusion le traité d'Aix-la-Chapelle, et
+qui fut saisie de la question des limites. C'est la France qui avait
+pris l'initiative. Le bruit des préparatifs que l'on faisait en
+Angleterre, et les débats qui avaient eu lieu dans le Parlement au sujet
+d'un plan proposé par M. Obbs touchant la traite de la baie d'Hudson,
+dans lequel il paraissait vouloir étendre les frontières très avant dans
+le Canada, avaient éveillé ses craintes; la cour de Versailles fit
+remettre par son chargé d'affaires, M. Durand, à celle de Londres, au
+mois de juin 1749, un mémoire dans lequel elle exposait ses droits aux
+territoires en dispute, et proposait de nommer des commissaires pour
+régler à l'amiable les limites des colonies respectives. Cette
+proposition fut acceptée[119] dans le mois de juillet suivant, et les
+commissaires nommés, savoir: MM. Shirley et Mildmay de la part de
+l'Angleterre, et le comte de la Galissonnière et M. de Silhouette de la
+part de la France, s'assemblèrent à Paris. M. Shirley comme M. de la
+Galissonnière avait été gouverneur en Amérique. Outre les limites de
+l'Acadie, ces commissaires avaient encore d'autres intérêts à régler
+concernant les îles Caraïbes, de Ste.-Lucie, la Dominique, St.-Vincent
+et Tabago, dont les deux nations se disputaient la propriété.
+
+Une des principales conventions qui accompagnèrent la création de cette
+commission, fut que rien ne serait innové dans les pays sur le sort
+desquels elle devait prononcer[120]. Les mouvemens du chevalier de la
+Corne et du major Lawrence, la construction des forts qu'ils avaient
+ordonnée dans l'isthme de l'Acadie, tout cela fut regardé par les deux
+cours comme des violations des conventions dont on vient de parler;
+elles s'étaient demandées réciproquement des explications, des
+éclaircissemens, qu'elles s'étaient fournis avec empressement, en
+protestant chaque fois de leur désir sincère de conserver la paix, et en
+s'assurant qu'elles allaient envoyer des ordres à leurs gouverneurs
+respectifs de ne rien entreprendre, et de faire cesser toute espèce
+d'hostilités.
+
+[Note 119: Mémoire de la cour britannique du 24 juillet 1749.]
+
+[Note 120: Mémoire de M. de Choiseul contenant le précis des faits avec
+leurs pièces justificatives pour servir de réponse aux observations
+envoyies par les ministres d'Angleterre, dans les cours de l'Europe.]
+
+Par l'article 12 du traité d'Utrecht, la France avait cédé à
+l'Angleterre la Nouvelle-Ecosse ou Acadie, suivant ses anciennes
+limites, comme aussi la ville de Port-Royal. Or la difficulté entre les
+deux nations était de déterminer ces limites qui ne l'avaient jamais
+été.
+
+Dans le mémoire que les commissaires britanniques remirent à ceux du roi
+de France le 21 septembre 1750, ils réclamèrent comme les véritables
+bornes de l'Acadie: «Sur l'ouest du côté de la Nouvelle-Angleterre, par
+la rivière de Penobscot, autrement dite Pentagoët; c'est-à-dire en
+commençant par son embouchure, et de là en tirant une ligne droite du
+côté du nord jusqu'à la rivière St.-Laurent, ou la grande rivière du
+Canada: au nord par la dite rivière St.-Laurent, le long du bord du sud
+jusqu'au cap Rosiers, situé à son entrée; à l'est par le grand golfe de
+St.-Laurent, depuis le dit cap Rosiers du côté du sud-est, par les îles
+de Bocalaos ou Cap-Breton laissant ces îles à la droite, et le golfe de
+St.-Laurent et Terreneuve avec les îles y appartenantes, à la gauche,
+jusqu'au cap ou promontoire nommé Cap-Breton; et au sud par le grand
+océan Atlantique, en tirant du côté du sud-ouest depuis le dit
+Cap-Breton par cap Sable, y comprenant l'île du même nom, à l'entour du
+fond de la baie de Fondy qui monte du côté de l'est dans le pays jusqu'à
+l'embouchure de la dite rivière de Penobscot ou Pentagoët»[121].
+
+[Note 121: _Mémoires des Commissaires de Sa Majesté très chrétienne et
+de ceux de Sa Majesté britannique sur les possessions et les droits
+respectifs des deux couronnes en Amérique._]
+
+Et ils ajoutèrent: «D'autant qu'à diverses fois, pendant la possession
+de la dite Acadie par la couronne de France, on a de sa part tâché
+d'étendre ses limites du côté de l'ouest jusqu'à la rivière de Kinibeki
+prétendant que les terres ou territoires situés entre les dites rivières
+de Penobscot et Kinibeki, faisaient partie de la dite Acadie, et comme
+tels y appartenaient, lesquelles dites terres ou territoires
+appartenaient pour lors et appartiennent présentement à la couronne de
+la Grande-Bretagne: or les susdits commissaires déclarent que toutes les
+terres et territoires situés entre les dites rivières de Penobscot et
+Kinibeki, et qui sont bornés du côté du nord par la dite rivière
+St.-Laurent, appartiennent à la couronne de la Grande-Bretagne, tant par
+ancien droit qu'en vertu du dit traité d'Utrecht».
+
+Dans le mémoire que les commissaires français remirent le même jour aux
+commissaires britanniques, en échange de celui qu'ils en en avaient
+reçu, il était déclaré «iº. Qu'Annapolis n'était pas comprise dans les
+anciennes limites de l'Acadie; ce qui était conforme d'ailleurs aux plus
+anciennes descriptions du pays, et par conséquent l'ancienne Acadie ne
+renfermait qu'une partie de la péninsule de ce nom. 2º. Que l'île de
+Canseau se trouvant située dans une des embouchures du golfe
+St.-Laurent, l'Angleterre pouvait se rappeler les plaintes portées
+depuis longtemps de la part du roi, concernant l'invasion violente de
+cette île en 1718 dans le sein de la paix, par le sieur Smart, capitaine
+de l'Ecureuil, navire de guerre anglais; sur lesquelles plaintes il y
+avait eu des commissaires nommés, et rien de décidé; mais il était à
+observer, que quelque temps après la cour d'Angleterre avait accordé des
+indemnités pour les effets enlevés par le dit navire. 3º. Que les
+limites entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre n'avaient dû
+subir aucun changement, et devaient être aujourd'hui telles qu'elles
+étaient avant le traité d'Utrecht, qui n'avait rien changé à cet égard».
+
+Cette déclaration n'ayant pas paru assez précise aux commissaires
+anglais, on leur dit, le 16 novembre, que «l'ancienne Acadie commençait
+à l'extrémité de la baie française depuis le cap Ste.-Marie, ou le cap
+Fourchu; qu'elle s'étendait le long des côtes, et qu'elle se terminait
+au Cap Canseau».
+
+Ainsi tandis que d'une part, la Grande-Bretagne réclamait tout le
+territoire situé entre le fleuve et le golfe St.-Laurent, l'Atlantique
+et une ligne tirée de la rivière Kénébec à ce fleuve, en suivant la
+parallèle du nord, la France de l'autre, ne lui laissait pas même la
+péninsule acadienne entière; elle en réclamait le côté situé sur la baie
+de Fondy, sauf la ville de Port-Royal cédée nommément par le traité. Si
+l'on jette un moment les yeux sur une carte géographique, l'on verra que
+les prétentions des deux peuples étaient des plus opposées. Outre la
+Nouvelle-Ecosse actuelle, les contrées que demandait l'Angleterre
+forment aujourd'hui la plus grande partie de l'Etat du Maine, tout le
+Nouveau-Brunswick et une portion considérable du Bas-Canada. Après
+l'énoncé de ces prétentions et s'être suffisamment pressenti, l'on dut
+conserver peu d'espoir d'un ajustement amical. Aucune des parties ne
+paraissait disposée à rien céder, et en effet l'on ne voit point
+qu'aucun compromis ait été offert. Cependant les deux parties
+contendantes procédèrent à énumérer les titres sur lesquels elles
+appuyaient leurs réclamations. Cela fut l'objet de deux autres mémoires
+très volumineux, le premier par les commissaires de Sa Majesté
+britannique en date du 11 janvier 1751, le second par les commissaires
+de Sa Majesté très chrétienne en date du 4 octobre suivant, en réponse à
+celui qu'on vient de mentionner et à un autre du 21 septembre précédent.
+L'on fouilla dans l'histoire de l'Acadie et du Canada jusqu'à leur
+origine, l'on cita une foule de documens, l'on apporta de nombreuses
+preuves de part et d'autre; chacun défendit sa cause avec adresse et
+habileté, mais on ne put se convaincre; chaque cabinet resta à peu près
+dans la position qu'il avait prise d'abord, et il ne résulta de la
+commission des limites que trois volumes in quarto de mémoires, pièces
+justificatives, etc., pour embrouiller les questions qu'elle était
+chargée de régler, sans retarder un moment la guerre lorsque la
+Grande-Bretagne fut prête.
+
+Les commissaires britanniques commencèrent leurs observations par dire
+qu'ils étaient heureux de pouvoir appuyer leur demande, non seulement de
+plusieurs déclarations et actes d'Etat, mais de la possession uniforme
+de la France pendant plusieurs années avant et après le traité de Breda;
+qu'ils n'allégueraient aucun fait qui ne fût authentique, ni aucune
+preuve qui ne fût concluante. Alors ils entrèrent en matière,
+développant ces preuves les unes après les autres. Le premier document
+qu'ils citèrent fut la commission de M. de Charnisé, nommé en 1647
+gouverneur «des pays, territoires, côtes et confins de l'Acadie, à
+commencer dès le bord de la grande rivière St.-Laurent, tant du long de
+la côte de la mer et des îles adjacentes, qu'en dedans de la terre
+ferme, et en icelle étendue, tant et si avant que faire se pourra
+jusqu'aux Virgines» ou possessions anglaises. Ils passèrent ensuite à
+une lettre du comte d'Estrades, ambassadeur de Louis XIV, dans laquelle
+il se plaignait (1662) que la France jouissait paisiblement de l'Acadie,
+lorsqu'Olivier Cromwell envoya faire une descente avec quatre vaisseaux
+dans la rivière St.-Jean, lesquels prirent après cela les forts de
+l'Acadie, nommant Pentagoët la première place de cette province au sud;
+et à une autre lettre où (1664) il parle de restitution de l'Acadie
+depuis Pentagoët jusqu'au Cap-Breton. Le traité de Breda (1667) fut
+ensuite invoqué comme l'argument le plus convaincant. Le roi
+d'Angleterre, conformément à l'article X de ce traité, avait signé un
+acte de cession de tout le pays de l'Acadie dont Sa Majesté
+très-chrétienne avait autrefois joui, dans lequel les noms des forts et
+habitations de Pentagoët, St.-Jean, Port-Royal, Hève et Cap de Sable,
+avaient été insérés à la demande de M. de Ruvigny. Ils indiquèrent
+encore un mémoire de MM. de Barillon et de Bonrepaus de 1687, dans
+lequel il était dit que Pentagoët est situé en Acadie; une lettre de M.
+de Villebon, gouverneur de cette province de 1698; les propositions que
+fit l'ambassadeur de France en 1700, portant ces mots «que les limites
+de la Nouvelle-France du côté de l'Acadie s'étendent jusqu'à la rivière
+Kénébec;» enfin la commission de M. de Subercase nommé en 1710
+gouverneur de l'Acadie, du Cap-Breton, îles et terres adjacentes depuis
+le cap des Rosiers du fleuve St.-Laurent, jusqu'à l'ouverture de la
+rivière Kénébec.
+
+Après avoir ainsi exposé longuement toutes leurs preuves, qu'ils
+déclarèrent n'être pas de nature à pouvoir être contestées, et qu'elles
+démontraient que la couronne de France, lorsqu'elle avait été en
+possession de l'Acadie, avait toujours demandé et possédé comme tel tout
+le territoire renfermé dans les limites énoncées dans leur mémoire du 21
+septembre, MM. Shirley et Mildmay dirent qu'ils pourraient
+tranquillement s'en tenir à la demande de sa Majesté; mais qu'afin de
+mettre cette demande sous un jour encore plus clair, ils allaient
+expliquer ce qu'on entendait par Nouvelle-Ecosse, et pourquoi ce nom
+avait été inséré dans le traité. Alors ils citent les documens dans
+lesquels sont désignées les limites du pays portant ce nom. Le premier,
+sont les lettres patentes par lesquelles Jacques I céda, en 1621, au
+chevalier Guillaume Alexander toutes les terres réclamées par
+l'Angleterre aujourd'hui comme formant l'Acadie, et auxquelles fut donné
+alors pour la première fois le nom de Nouvelle-Ecosse. Les autres sont
+une commission du roi de France à Etienne de la Tour de 1651; un ordre
+d'Olivier Cromwell de 1656; le traité d'Utrecht dans lequel le pays en
+question est appelé Nouvelle-Ecosse autrement dite l'Acadie; et ils
+maintiennent que ces faits sont une pleine réponse à l'assertion des
+commissaires de sa Majesté très-chrétienne, que la Nouvelle-Ecosse est
+un mot en l'air; et pour preuve que les noms Acadie et Nouvelle-Ecosse
+veulent dire la même chose, ils ajoutent, que comme dans la négociation
+qui précéda le traité d'Utrecht, la cour de la Grande-Bretagne demandait
+ce pays par le nom de la Nouvelle-Ecosse; et la cour de France dans ses
+écrits, l'appelait par celui de l'Acadie, quoiqu'elles entendissent
+toutes les deux le même territoire; et comme de fait, il avait
+quelquefois appelé par l'un, puis par l'autre de ces noms, et souvent
+par les deux simultanément, il fut convenu, pour prévenir toutes
+difficultés, d'insérer dans le traité les deux appellations de
+Nouvelle-Ecosse et d'Acadie; et que c'est ainsi que le territoire, qui
+avait toujours été désigné par l'un ou l'autre de ces noms, avait été
+cédé à la Grande-Bretagne.
+
+Voilà pour ce qui regardait l'Acadie. Quant au territoire situé entre
+les rivières Penobscot et Kénébec borné au nord par le St.-Laurent, ils
+déclarèrent que la cour de Londres avait toujours maintenu ses droits
+sur ce pays comme faisant partie de la Nouvelle-Angleterre; ce que
+prouvaient un grand nombre de titres, et notamment une lettre du comte
+d'Estrades, qui dit que Pentagoët est la première place de l'Acadie du
+côté de la province anglaise. La réfutation du mémoire de M. Durand,
+chargé d'affaires de France à Londres, occupa ensuite les commissaires
+britanniques. Dans cette nouvelle tâche ils répétèrent, en y ajoutant
+quelques aperçus nouveaux, les argumens dont ils avaient déjà fait
+usage, et qu'il est inutile de revoir ici; puis ils terminèrent leurs
+observations par inviter les commissaires de la cour de Versailles à
+exposer particulièrement les limites qu'ils regardaient comme les
+véritables bornes de l'Acadie ou Nouvelle-Ecosse, et de produire leurs
+raisons à l'appui.
+
+MM. de la Galissonnière et de Silhouette ne répondirent que le 4 octobre
+suivant par un mémoire extrêmement volumineux, précédé d'une
+introduction, et divisé en 20 articles. Dans cette pièce, ils commencent
+par citer textuellement les articles XII et XIII du traité d'Utrecht, et
+observent, qu'on n'a point vu depuis près de quarante ans qui se sont
+écoulés depuis la signature de ce traité, que la cour britannique,
+malgré plus d'une circonstance favorable, ait formé des prétentions
+pareilles à celles qu'elle élève aujourd'hui, quoique ç'eût été
+naturellement le temps de faire valoir les réclamations qui auraient été
+fondées en droit et en raison.
+
+Ne pourrait-on pas soupçonner sans injustice, poursuivent-ils, que l'on
+a formé quelque nouveau projet en Angleterre, qui ne tend à rien moins
+qu'à préparer les moyens d'envahir le Canada en entier, à la première
+occasion favorable?
+
+Rien en effet ne serait plus facile, si l'on cédait, comme le proposent
+les commissaires de Sa Majesté britannique, l'un des côtés de
+l'embouchure du fleuve St.-Laurent et toute la rive méridionale de ce
+fleuve jusque vis-à-vis de Québec.
+
+Mais le traité d'Utrecht, disent-ils, ne peut autoriser d'aussi vastes
+prétentions, et c'est pour cela que le cabinet de Londres est obligé de
+chercher des preuves étrangères à l'état de la question. Afin de mettre
+les choses dans leur véritable jour, ils vont faire l'historique de la
+fondation de la Nouvelle-France, et s'étendre dans de longs détails sur
+ce que l'on entend par Acadie et Nouvelle-Ecosse, et sur l'inexactitude
+des inductions que les commissaires anglais ont tirées des anciens
+traités touchant les contrées qui ont porté les noms Acadie, Etchemins
+ou[122] Norembègue, Gaspésie, etc. En effet tout le raisonnement de ces
+commissaires s'appuie, dans leur opinion, sur la commission du
+gouverneur M. de Charnisé, sur les lettres du comte d'Estrades, sur le
+traité de Breda, et les lettres et commissions des gouverneurs Villebon
+et Subercase, sur les lettres patentes d'érection de la Nouvelle-Ecosse,
+la commission de la Tour, un ordre de Cromwell et enfin sur le traité
+d'Utrecht. Quant à la commission de Charnisé, disent-ils, il y eut abus
+de mots et de confiance, il surprit l'ignorance du gouvernement, car il
+se fit donner sous le nom d'Acadie, l'administration des pays connus
+avant et après lui sous ceux d'Etchemins, Acadie et Gaspésie. Que de
+plus pour faire voir la confusion qui régnait alors au sujet de la
+situation des pays en Amérique, et que le témoignage du comte
+d'Estrades, invoqué à plusieurs reprises par les commissaires
+britanniques, ne peut être d'aucun poids, il suffit de mentionner qu'il
+étendait les limites de l'Acadie de manière à embrasser la
+Nouvelle-York. Venant ensuite au traité de Breda, MM. de la
+Galissonnière et de Silhouette maintiennent que l'Angleterre n'a pas
+cédé, mais restitué l'Acadie par ce traité, et que si elle avait
+prétendu à la paix d'Utrecht tout ce qu'elle avait restitué à la France
+par le traité de Breda, elle n'aurait pas manqué, au lieu de ces
+expressions, selon ses anciennes limites, d'insérer ces termes, selon le
+traité de Breda; ce qui en aurait assuré l'exacte ressemblance. Mais
+même alors ce traité ne remplirait pas à beaucoup près l'étendue de ses
+demandes, puisque le gouvernement de M. Denis, qui s'étendait depuis le
+cap Canseau jusqu'au cap des Rosiers, près de l'embouchure du fleuve
+St.-Laurent, n'a point fait partie de la restitution stipulée par le
+traité de Breda, et que les Anglais prétendent aujourd'hui que non
+seulement cette partie de la Nouvelle-France, mais encore la
+continuation de ses côtes et de la rive méridionale du fleuve
+St.-Laurent, jusqu'à Québec, doit leur appartenir en vertu du traité
+d'Utrecht.
+
+[Note 122: _Commissions de Rasilli, Charnisé et la Tour._]
+
+Quant au mémoire d'un ambassadeur de France de 1686, qui dit que les
+côtes de l'Acadie s'étendent de l'île Percée jusqu'à la rivière
+St.-George; à la lettre de M. Villebon qui porte les bornes de son
+gouvernement de l'Acadie jusqu'à la rivière Kénébec, etc., etc., on
+répond que toutes ces pièces sont postérieures au traitée de Breda,
+qu'alors l'abus de donner le nom d'Acadie à la baie Française était
+assez fréquent, mais qu'elles ne peuvent s'appliquer aux anciennes
+limites. Ainsi rien de fixe au sujet de la définition des limites de
+l'Acadie dans les actes publics cités par les commissaires anglais. Au
+contraire toutes ces preuves sont différentes ou contradictoires.
+
+Les raisons que l'on tire des lettres patentes d'érection de la
+Nouvelle-Ecosse, sont dans leur opinion, encore plus faciles à détruire.
+La France n'a point fait à l'Angleterre une double cession; l'une de la
+Nouvelle-Ecosse, l'autre de l'Acadie, mais purement et simplement la
+cession d'un seul et même pays, qui depuis le traité d'Utrecht s'appelle
+la Nouvelle-Ecosse, et qui auparavant ne renfermait que l'Acadie suivant
+ses anciennes limites.
+
+La France, en effet, n'a jamais possédé aucune colonie en Amérique sous
+le nom de la Nouvelle-Ecosse, dénomination qui n'existait pas, au moins
+pour elle. Vouloir imposer à son gré des dénominations aux possessions
+des autres puissances, prétendre que ces noms nouveaux ne sont point de
+vains noms, qu'ils ont quelque réalité, bâtir sur cette illusion des
+droits et un système de propriété, ce serait aller contre toutes les
+notions reçues, contre toutes les lois et tous les usages des nations.
+Comment peut-on prétendre que ce que les Français possédaient sous le
+nom d'Acadie et de Nouvelle-France, ait pu former une colonie étrangère
+sous le nom de Nouvelle-Ecosse.
+
+Au reste les ordres de Cromwell ne pourraient affecter les limites des
+possessions françaises, et la Nouvelle-Ecosse du traité d'Utrecht est
+exactement définie par ce traité même, c'est l'Acadie, «suivant ses
+anciennes limites», avec «ses appartenances et ses dépendances».
+
+Les commissaires français remarquent encore que les commissaires anglais
+pour déterminer des limites anciennes, ont eu recours à des cartes
+modernes; mais la plupart même des cartes modernes, et toutes les
+anciennes, restreignent l'Acadie dans la péninsule, ou dans une partie
+seulement de la péninsule, et ils citent à leur appui une foule
+d'autorités.
+
+On insiste particulièrement, continuent M. de la Galissonnière et son
+collègue, sur le traité d'Utrecht, parce que c'est incontestablement ce
+traité qui, dans cette occasion fait la loi des deux puissances; c'est
+par où l'on a terminé ce mémoire. C'est le seul titre en vertu duquel
+l'Angleterre possède l'Acadie; et de tous les titres c'est un des plus
+décisifs contre les prétentions de la Grande-Bretagne.
+
+Ce traité exclut formellement Port-Royal de l'Acadie.
+
+Il décrit la situation des côtes de cette province du nord-est au
+sud-ouest, ce qui les borne à Canseau d'un part, et de l'autre à la
+hauteur de la baie Française.
+
+Il exclut toute prétention des Anglais dans le golfe St.-Laurent,
+excepté sur l'île de Terreneuve et les îles adjacentes.
+
+En un mot il cède aux Anglais toute l'Acadie, mais il ne leur cède, ni
+le pays des Etchemins, ni la baie Française, excepté Port-Royal, ni la
+grande baie du St.-Laurent, ni la partie méridionale du Canada.
+
+Ensuite ils procèdent à établir quelles étaient les anciennes limites de
+l'Acadie. Il semble, disent-ils, que la véritable et ancienne Acadie ne
+peut être que cette partie de l'Amérique à laquelle le nom en a été
+donné exclusivement à toute autre.
+
+S'il y a un pays en Amérique qui ait été connu sous la dénomination
+d'Acadie, et qui jamais n'en ait eu d'autre, ce pays est nécessairement
+distinct et différent de ceux qui ont eu, qui ont conservé, et qui
+conservent encore des dénominations différentes.
+
+Ce principe paraît si clair et si évident par lui-même qu'on ne suppose
+point qu'il puisse être contesté; et c'est d'après ce principe qu'on
+déterminera l'étendue de l'ancienne Acadie. Ils déployent alors une
+foule de titres et d'actes publics pour prouver que ce que l'Angleterre
+réclame portait anciennement les noms de Etchemins ou Norembègue, baie
+Française, Acadie, Grande Baie du St.-Laurent, Gaspésie, etc., et que
+dans un mémoire adressé au roi en 1685, l'intendant du Canada, M. de
+Meules, disait que les terres du Canada commencent au Cap-Breton. Ils
+ajoutent à ces preuves les témoignages de nombreux auteurs, et entre
+autres des géographes Halley, Salmon, Homan, etc.; des historiens Jean
+de Laët, Denis, Champlain et Lescarbot, dont le concours forme un corps
+de preuves, suivant eux, qu'il est impossible de contredire, et en
+présence desquelles c'est sans doute par une pareille inadvertance que
+les commissaires anglais ont avancé au paragraphe LXXVI, que la rivière
+St.-Laurent est la borne la plus naturelle et la plus véritable entre
+les possessions des Français et celles des Anglais, et qu'elle a
+toujours été appuyée comme telle par la France même, jusqu'au traité
+d'Utrecht. Halley écrit (1718) que l'Acadie est la partie du sud-est de
+la Nouvelle-Ecosse, Salmon (1739) dit la même chose. M. Denis,
+gouverneur d'une partie du Canada, mentionne positivement dans sa
+description des côtes de l'Amérique septentrionale, que l'Acadie
+commence au sortir de la baie Française ou de Fondy, à l'Ile-Longue, et
+qu'elle finit à Canseau. Il appelle la côte des Etchemins celle qui va
+de la rivière St.-Jean au sud, et la baie Française la côte qui va de
+cette rivière à l'Ile-Longue en faisant le tour de la baie de Fondy.
+Champlain assigne les mêmes limites à l'Acadie, quoique d'une manière
+moins précise. Lescarbot met Port-Royal dans la Nouvelle-France ou
+Canada, nom tant célébré en Europe, dit-il, et qui est proprement
+l'appellation de l'une et de l'autre rive de cette grande rivière.
+
+Les commissaires français terminent toutes leurs observations en disant
+qu'on est en droit de conclure, que la prétention de l'Angleterre sur
+les anciennes limites de l'Acadie, est fondée sur de fausses notions des
+premiers établissemens des deux nations en Amérique, sur le préjugé
+insoutenable que la France n'a anciennement possédé l'Acadie qu'en vertu
+des cessions et des dons qui lui auraient été faits par l'Angleterre;
+sur l'illusion qui fait supposer antérieurement au traité d'Utrecht une
+colonie française existante en Amérique sous le nom de Nouvelle-Ecosse;
+sur la confusion des anciennes limites de l'Acadie, avec le dernier état
+de cette province; sur la fausse application de quelques titres qui
+prouvent ce qui n'est pas contesté, et qui ne prouvent rien de ce qu'il
+fallait prouver; sur l'idée d'assimiler ce qui ne se ressemble point,
+une cession et une restitution; enfin sur une interprétation du traité
+d'Utrecht dont on ne s'était pas avisé depuis quarante ans que ce traité
+a été conclu; interprétation purement arbitraire, et contredite par des
+pièces authentiques et par celles-mêmes que l'Angleterre produit: en un
+mot, le système des commissaires de Sa Majesté britannique ne se
+concilie ni avec les anciens titres, ni avec la lettre, non plus qu'avec
+l'esprit du traité d'Utrecht.
+
+Ainsi furent attaquées et défendues les prétentions avancées par les
+deux cours relativement aux limites de l'Acadie. Ces prétentions étaient
+des plus opposées, et la France qui avait demandé le renvoi aux
+commissaires, dut s'appercevoir que la Grande-Bretagne ne voulait pas la
+paix, et que ce n'était que par temporisation qu'elle avait agréé la
+nomination d'une commission. En demandant la rive droite du St.-Laurent
+de la mer à Québec et même jusqu'à la source de ce fleuve, c'était la
+guerre; elle savait bien aussi que la France ferait les plus grands
+sacrifices pour l'éviter, et c'est pourquoi elle fit des propositions
+que la cour de Versailles ne pouvait adopter sans se déshonorer. Le
+cabinet de Londres ne céda rien de son ultimatum, et la commission qui
+négociait depuis trois ans à Paris, continua encore deux ans ses
+controverses tantôt animées tantôt languissantes sans en venir à aucun
+résultat.
+
+Cependant si les mouvemens qui menaçaient la paix avaient cessé du côté
+de l'Acadie pendant les négociations des commissaires, il n'en était pas
+ainsi dans la vallée de l'Ohio; et tandis que l'on croyait que la
+guerre, s'il y en avait une, surgirait de la question des limites de la
+première province, elle était commencée, contre les prévisions de
+l'Europe, par les Virginiens au milieu des forêts qui séparaient le
+Canada et la Louisiane.
+
+M. de la Jonquière gouvernait la Nouvelle-France. Il suivait, d'après
+les ordres de sa cour, le plan que M. de la Galissonnière avait tracé,
+qui était d'empêcher les Anglais de pénétrer sur le territoire de
+l'Ohio. Malgré les sommations qui leur avaient été faites de la part de
+la France, la Pennsylvanie et le Maryland continuaient de donner des
+passeports à leurs traitans pour aller au delà des Apalaches, où ils
+excitaient les Indiens contre les Français, et leur distribuaient des
+armes, des munitions et des présens. Trois y furent arrêtés en 1750 et
+envoyés en France comme prisonniers. Par représailles les Anglais
+saisirent un pareil nombre de Français et les emmenèrent au sud des
+Apalaches. Cependant la fermentation qui allait croissante parmi les
+Indigènes agités par toutes ces intrigues, obligeait le Canada, ou du
+moins lui fournissait le prétexte de faire marcher des troupes afin de
+les contenir.
+
+Tandis que ces barbares étaient ainsi en proie aux inspirations
+haineuses des Américains, les cinq cantons prêtaient l'oreille à celles
+des Français, qui s'étaient encore rapprochés d'eux en s'établissant à
+la Présentation ainsi que nous l'avons rapporté ailleurs. L'abbé Piquet,
+que M. Hocquart appelle l'_Apôtre des Iroquois_ et les Anglais le
+_Jésuite de l'Ouest_, jouissait d'une grande influence sur ces tribus.
+M. de la Joncaire, celui qui avait établi le poste de Niagara, fut
+chargé d'aller résider au milieu d'elles. Le but des Anglais était
+d'engager les naturels de l'Ohio à en chasser les Français, et celui de
+ces derniers d'engager les Iroquois à garder la neutralité en cas de
+guerre, car ils ne pouvaient prétendre leur faire prendre les armes
+contre leurs anciens alliés.
+
+Ainsi tout ce qui se passait en Amérique et en Europe entre les deux
+couronnes, ne laissait que peu d'espérance d'une heureuse issue de leurs
+difficultés. Il se publiait déjà des écrits en Angleterre dans lesquels
+on disait qu'il fallait s'emparer des colonies de la France avant
+qu'elle eût relevé sa marine. Dès ce temps-là (1751), et sur ses
+représentations, M. de la Jonquière recevait quantité de munitions de
+guerre, une augmentation des compagnies de marine, des recrues pour
+remplacer les vieux soldats, etc. Il faisait renforcer la garnison du
+Détroit, et envoyait M. de Villiers relever M. Raymond qui commandait
+dans les régions des lacs, et qui écrivait que les nations méridionales
+se déclaraient pour les Anglais et que tout était dans le plus grand
+désordre.
+
+Cependant M. de la Jonquière touchait au terme de sa carrière, qu'il
+acheva au milieu de pitoyables querelles avec les Jésuites. Il paraît
+que depuis quelques années ces pères faisaient secrètement la traite
+dans leur mission du Sault-St.-Louis, sous le nom de deux demoiselles
+Desauniers, et qu'ils envoyaient leur castor à Albany, par contrebande.
+Cet exemple était imité par d'autres; et le directeur de la compagnie
+des Indes se plaignait de cette violation des lois, contraire à son
+privilége, depuis longtemps sans succès. A la fin M. de la Jonquière,
+pressé d'intervenir, voulut y mettre ordre et fit défendre aux
+demoiselles Desauniers de continuer leur trafic. Celles-ci refusèrent
+d'obéir; les Jésuites montrèrent leur concession qui leur donnait le
+droit de faire la traite; ils soulevèrent les Sauvages. Le P. Tournois
+était le plus animé dans cette dispute. Le gouverneur, sur l'ordre du
+roi, le fit passer en France avec les deux entremetteuses, les
+demoiselles Desauniers[123].
+
+[Note 123: Un pareil ordre avait déjà été obtenu en 1745, mais il était
+resté sans exécution. _Mémoire pour Messire François Bigot, etc.
+Mémoires sur les affaires du Canada de 1749 à 1760._]
+
+Mais il ne fut pas longtemps sans éprouver le ressentiment de l'ordre
+puissant qu'il avait offensé. On écrivit contre lui aux ministres, on
+l'accusa de s'être emparé du commerce des pays d'en haut, chose qu'il
+pouvait faire, la cour en ayant donné le droit aux gouverneurs, mais
+qu'il n'était pas convenable sans doute d'exercer; on dit aussi qu'il
+faisait tyranniser les marchands par son secrétaire auquel il avait
+donné le commerce exclusif de l'eau-de-vie pour les Indiens; que les
+meilleurs postes étaient pour ceux qui entraient en société avec lui ou
+avec ses favoris, etc. Les trafiquans qui n'auraient pas osé prendre
+l'initiative, firent écho à ces accusations. Tant de plaintes lui
+attirèrent les reproches de la cour. Dans sa réponse il en méprisa assez
+le sujet et il eut assez d'orgueil pour n'en pas parler, tandis qu'il
+fit un pompeux détail de ses services, et qu'il parut insinuer que
+l'Etat lui était encore redevable, malgré les honneurs et les richesses
+dont il en avait été comblé. Il terminait sa lettre par demander son
+rappel; mais intérieurement accablé de chagrin, ses blessures se
+rouvrirent et il expira à Québec le 17 mai 1752, âgé de 67 ans. Il fut
+enterré dans l'église des Récollets à côté de MM. de Frontenac et de
+Vaudreuil, deux de ses prédécesseurs.
+
+Il était né dans la terre de la Jonquière en Languedoc en 1686, d'une
+famille originaire de la Catalogne. Il avait combattu en Espagne dans la
+guerre de la succession, avait assisté à la réduction des Cévennes, et à
+la défense de Toulon assiégé par le duc de Savoie. Il avait aussi
+accompagné Duguay-Trouin à Rio-Janeiro, et pris part au combat de
+l'amiral de Court contre l'amiral Matthews en 1744. C'était un homme
+grand, bien fait, d'un air imposant, et d'un courage intrépide; mais il
+était, dit-on, peu instruit et il ternit ses grandes actions par un
+défaut qu'on pardonne rarement à un homme public, l'avarice. Il avait
+amassé des sommes immenses dans ses voyages; il pouvait mépriser le
+commerce en Canada, et il ne le fit pas; c'est ce qui empoisonna les
+dernières années de sa vie. Il fit venir plusieurs de ses neveux de
+France pour les enrichir, et n'ayant pu faire nommer l'un d'eux, un
+capitaine De Bonne de Miselle, adjudant général, il lui concéda une
+seigneurie et lui accorda la traite exclusive du Sault-Ste.-Marie.
+Quoiqu'il fût riche de plusieurs millions, le marquis de la Jonquière se
+refusa pour ainsi dire le nécessaire jusqu'à sa mort. On rapporte que
+dans sa dernière maladie des bougies ayant été placées près de son lit,
+il les fit ôter et remplacer par des chandelles de suif, disant
+«qu'elles coûtaient moins cher et éclairaient aussi bien». Malgré ce
+défaut, la France perdit beaucoup en le perdant; c'était un de ses
+marins les plus habiles, et qui était doué de cette constance
+indomptable à la guerre d'autant plus précieuse pour la France, qu'elle
+luttait alors avec des forces inégales sur l'Océan. Le baron de
+Longueuil administra pour la seconde fois par intérim, la colonie
+jusqu'à l'arrivée du marquis Duquesne de Menneville en août 1752. Ce
+nouveau gouverneur, recommandé au roi par M. de la Galissonnière, était
+capitaine de vaisseau et de la maison du fameux amiral de Louis XIV. Ses
+ordres portaient de suivre en tout la conduite de ses prédécesseurs,
+c'est-à-dire d'empêcher les Anglais et de passer les Apalaches et de
+sortir de la péninsule acadienne, où ils avaient déjà 15 à 16 hommes de
+troupes.
+
+[124]La guerre devenait de plus en plus imminente. La milice canadienne
+fut organisée et exercée; on augmenta les fortifications de Beauséjour;
+on achemina des troupes sur l'Ohio, où M. Bigot voulait que l'on envoyât
+2,000 hommes, bâtit trois forts et plusieurs magasins d'entrepôt[125],
+précautions qu'il jugeait nécessaires pour s'assurer la possession de
+cette contrée. Ces troupes se mirent en route en 1753 sous les ordres de
+M. Péan. Les Anglais en faisaient autant de leur côté. Les Indigènes
+sollicités par les deux partis ne savaient que faire; ils étaient
+surpris, troublés de voir arriver de toutes parts des soldats, de
+l'artillerie, des munitions de toute espèce, au milieu de leurs forêts
+jusque-là silencieuses. Les forts de la Presqu'Isle et Machaux
+s'élevèrent successivement du lac Erié en gagnant la rivière Ohio. M.
+Legardeur de St.-Pierre qui y commandait, fut notifié de se retirer par
+le gouverneur anglais de la Virginie, qui acheminait alors des troupes
+sur les Apalaches. M. de Contrecoeur qui avait remplacé M. de
+St.-Pierre, s'avança à son tour avec 5 ou 6 cents hommes, faisant
+évacuer devant lui, et après sommation, un petit fort occupé par le
+capitaine Trent; et rendu sur le bord de l'Ohio, il y éleva le fort
+Duquesne en 1754 (Pittsburg). En même temps l'ordre était donné à tous
+les commandans français dans ces contrées de s'assurer des Sauvages par
+des présens; des détachemens de troupes étaient stationnés aux forts de
+Machault et de la Presqu'Isle entre le fort Duquesne et le Détroit; des
+vaisseaux étaient mis sur les chantiers des lacs Erié et Ontario pour le
+service des transports, et le gouverneur de la Louisiane était informé
+de tout ce qui se passait, et recevait instruction d'engager les Indiens
+de son gouvernement à se joindre aux forces qui étaient sur l'Ohio. M.
+de Contrecoeur apprenant qu'un corps considérable de troupes anglaises
+marchait à lui sous le commandement du colonel Washington, chargea M. de
+Jumonville d'aller à sa rencontre, et de le sommer de se retirer,
+attendu qu'il était sur le territoire français. Cet officier partit avec
+une escorte de 30 hommes; il avait reçu ordre de se tenir sur ses gardes
+de peur de surprise, tout étant en confusion dans la contrée, où les
+Indigènes ne parlaient que de guerre; il choisissait en conséquence ses
+campemens de nuit avec précaution. Le 17 mai (1754) au soir il s'était
+retiré dans un vallon profond et obscur, lorsque des Sauvages qui
+rôdaient le découvrirent et en informèrent le colonel Washington, qui
+arrivait dans le voisinage avec ses troupes. Celui-ci marcha toute la
+nuit pour le cerner, et le lendemain au point du jour il l'attaqua avec
+précipitation marchant comme à une surprise à la tête de son
+détachement. Jumonville fut tué avec neuf hommes de sa suite. Les
+Français prétendent que ce député fît signe qu'il était porteur d'une
+lettre de son commandant; que le feu cessa et que ce ne fut qu'après que
+l'on eût commencé la lecture de la sommation que les assaillans se
+remirent à tirer. Washington affirme qu'il était à la tête de la marche,
+et qu'aussitôt que les Français le virent, ils coururent à leurs armes
+sans appeler, ce qu'il aurait dû entendre s'ils l'avaient fait. Il est
+probable qu'il y a du vrai dans les deux versions; l'attaque fut si
+précipitée qu'il dût s'ensuivre une confusion qui ne permit pas de rien
+démêler; mais s'il n'y a pas eu d'assassinat, on se demandera toujours
+pourquoi Washington avec des forces si supérieures à celles de
+Jumonville, montra une si grande ardeur pour le surprendre au point du
+jour comme si c'eût été un ennemi fort à craindre? Ce n'était point
+certainement avec 30 hommes qu'il était en état d'accepter le combat.
+Quoiqu'il en soit, cet événement n'amena pas la guerre, car déjà elle
+était résolue, mais il la précipita. Washington continua son chemin et
+alla construire le fort palissade de la Nécessité sur la rivière
+Monongahéla qui se jette dans l'Ohio, où il attendait de nouvelles
+troupes pour aller attaquer le fort Duquesne, lorsqu'il fut attaqué
+lui-même. M. de Contrecoeur en apprenant la mort tragique de Jumonville
+résolut de le venger. Il donna 600 Canadiens et 100 Sauvages[126] à M.
+de Villiers, frère de la victime, pour aller attaquer dans son nouveau
+fort, Washington, lequel voyant arriver les Français, sortit dans la
+plaine avec 400 hommes qu'il rangea en bataille, pour les recevoir; mais
+ses soldats n'attendirent pas la première décharge des assaillans, ils
+se replièrent aussitôt sous leurs retranchemens garnis de 9 pièces de
+canon. Le feu fut très vif de part et d'autre; mais les Canadiens
+combattaient avec tant d'ardeur qu'ils éteignirent le feu des batteries.
+La fusillade dura jusqu'au soir, que les assiégés capitulèrent afin
+d'éviter un assaut. Ils avaient perdu 58 hommes, et les vainqueurs 73.
+Ceux-ci rasèrent le fort et se retirèrent. Tels sont les humbles
+exploits par lesquels le futur conquérant des libertés américaines
+commença sa carrière; la guerre parut maintenant inévitable, quoique
+l'on parlât encore de paix. La victoire que M. de Villiers venait
+d'obtenir, fut le premier acte de ce grand drame de 29 ans, dans lequel
+la puissance française et anglaise devait subir de si terribles échecs
+en Amérique.
+
+[Note 124: _Mémoire sur les affaires du Canada, etc._]
+
+[Note 125: Lettre au ministre du 26 octobre 1752.]
+
+[Note 126: Documens de Paris.]
+
+Cependant que faisait la commission des frontières à Paris? Tandis «que
+toutes les colonies anglaises, dit le duc de Choiseul, se mettaient en
+mouvement pour exécuter le plan de l'invasion générale du Canada, formé
+et arrêté à Londres, les commissaires britanniques ne paraissaient
+s'occuper que du soin de concourir avec ceux du roi à un plan de
+conciliation». Mais le duc de Choiseul et les autres membres du
+ministère français, ne pouvaient être encore les dupes de cette
+politique. Ils avaient remarqué la persistance des Anglais à vouloir
+pénétrer dans la vallée de l'Ohio, et c'est en conséquence de cette
+persistance et de l'agitation observée parmi les Indiens, qu'ils avaient
+eux-mêmes ordonné en 1742 et 3, d'y faire passer des forces et d'établir
+des forts formant chaîne du lac Erié à cette rivière, et en 1754 de
+rejeter le colonel Washington au-delà des Apalaches. La Grande-Bretagne
+ne laissait plus à ce qu'il semblait ses commissaires à Paris que pour
+conserver les apparences aux yeux de l'Europe et du gouvernement
+français, dont la décrépitude ne permettait guère que de faibles efforts
+pour résister à l'orage qui se formait. Le plus grand sujet d'anxiété
+pour le cabinet de Versailles c'étaient les finances. Le trésor était
+vide. Depuis déjà plusieurs années il murmurait sans cesse contre les
+dépenses du Canada. Lorsqu'il fallût faire des préparatifs de guerre, il
+éclata en plaintes ouvertes; chaque vaisseau apportait des reproches
+amers à l'intendant, sur l'excès des dépenses; mais peu ou point de
+soldats pour défendre la colonie. Et pourtant la nouvelle de la mort de
+Jumonville et de la capitulation de Washington faisait la plus grande
+sensation en Europe. Le peuple français exclus alors par la nature de
+son gouvernement des affaires publiques, et qu'on berçait de l'espoir de
+la conservation de la paix, dut aussi se désabuser. Il fallait faire la
+guerre. L'Angleterre avait formé ses plans d'invasion comme on l'a vu
+depuis longtemps; et c'est en conséquence des ordres qu'elle avait
+envoyés l'année précédente (1753) aux gouverneurs de toutes ses
+colonies, afin de les exhorter à agir de concert pour leur commune et
+mutuelle défense, qu'ils s'assemblèrent en convention au nombre de 7, le
+14 juin (1754), à Albany. Dans cette réunion, on signa un traité de paix
+avec les Iroquois, et l'on dressa un projet d'union fédérale pour que
+les avis, les trésors et les forces des diverses provinces fussent
+employés dans une juste proportion contre l'ennemi commun. Le
+gouvernement de la confédération dans laquelle entraient toutes les
+colonies, devait être administré par un président nommé par la couronne,
+et par un grand conseil choisi par les diverses assemblées coloniales.
+Le président était investi de toute l'autorité exécutive, et le pouvoir
+législatif lui était déféré concurremment avec le conseil. Les pouvoirs
+de ce nouveau gouvernement devaient être de faire la paix et la guerre
+avec les Sauvages, de lever des troupes, fortifier les villes, imposer
+des taxes sous l'approbation du roi, nommer les officiers civils et
+militaires, etc. Un si beau projet fut rejeté pourtant par toutes les
+parties, mais pour des motifs différens; par les colonies parcequ'il
+donnait trop d'autorité au président, et par la couronne parcequ'il en
+donnait trop au représentans du peuple. Comme on l'a observé ailleurs,
+les guerres avec le Canada tendaient continuellement à réunir les
+provinces anglaises ensemble, et à en accoutumer insensiblement les
+peuples à regarder le gouvernement fédéral comme le meilleur pour tous.
+Le projet de la convention des gouverneurs ayant été rejeté, il fut
+résolu, faute d'un pouvoir central suffisant, de faire la guerre avec
+les troupes régulières de la métropole, auxquelles les troupes
+coloniales serviraient d'auxiliaires; et en même temps les colons
+votèrent des hommes et des subsides, aidés du gouvernement impérial, qui
+fit mettre de grosses sommes à leur disposition, et nomma le colonel
+Braddock, officier qui avait servi avec distinction sous le duc de
+Cumberland qui l'aimait, pour leur général en chef. Les instructions
+qu'il reçut avant son départ pour le Nouveau-Monde, contenaient le plan
+des opérations qui devaient être entreprises contre le Canada[127]. Une
+expédition devait mettre la vallée de l'Ohio sous la puissance
+britannique après en avoir chassé les Français. Les forts St.-Frédéric,
+sur le lac Champlain, Niagara, au pied du lac Erié, et Beauséjour dans
+l'isthme de l'Acadie, devaient être aussi attaqués l'un après l'autre ou
+simultanément, selon les circonstances. Les colonies avaient ordre
+d'armer les milices et d'incorporer plusieurs régimens. Les troupes
+régulières rassemblées en Irlande, s'embarquèrent avec le général en
+chef dans le printemps de 1754, sur une escadre commandée par l'amiral
+Keppel, chargé de seconder sur mer les efforts que l'on allait bientôt
+faire sur terre. Le général Braddock tint en arrivant une conférence en
+Virginie avec tous les gouverneurs de province, et là il fut arrêté
+qu'il marcherait lui-même avec les troupes britanniques pour prendre le
+fort Duquesne; que le gouverneur Shirley attaquerait le fort Niagara
+avec les troupes provinciales; qu'un autre corps, tiré des provinces du
+nord et commandé par le colonel Johnson, tomberait sur le fort
+St.-Frédéric, et que le colonel Monckton avec les milices du
+Massachusetts prendrait Beauséjour et Gaspareaux. On ne songea plus qu'à
+surprendre le Canada en en hâtant l'invasion.
+
+[Note 127: Instructions du général Braddock du 25 mars 1754. Lettre du
+colonel Napier écrite par ordre du duc de Cumberland au général Braddock
+le 25 mars 1754.]
+
+Cependant le gouvernement français n'était pas resté inactif en présence
+de tous ces préparatifs de l'Angleterre où, depuis longtemps, le langage
+des journaux et les discours prononcés dans les chambres, lui faisaient
+connaître l'opinion publique, puissante alors comme aujourd'hui sur le
+ministère de cette nation. Il rassembla une flotte à Brest sous le
+commandement du comte Dubois de la Motthe, et y fit embarquer 6
+bataillons de vieilles troupes formant 3,000 hommes[128], dont deux pour
+Louisbourg et quatre pour le Canada. Le baron Dieskau, maréchal de camp,
+qui s'était distingué sous le maréchal de Saxe, les commandait. Il avait
+pour colonel d'infanterie M. de Rostaing, et pour aide-major le
+chevalier de Montreuil. Le marquis Duquesne demanda son rappel pour
+rentrer dans le service de la marine. Son départ ne causa aucun regret,
+quoiqu'il eût conduit assez heureusement les affaires publiques, et
+pourvu avec sagesse à tous les besoins de la colonie; son caractère
+altier et hautain l'avait empêché de devenir populaire. Il eut pour
+successeur le marquis de Vaudreuil de Cavagnac, gouverneur de la
+Louisiane, qui débarqua à Québec au commencement de l'été, suivi
+quelques jours après de l'intendant Bigot, qui venait de donner à Paris
+des éclaircissemens sur la situation des finances du Canada. Le
+gouverneur, troisième fils de celui qui avait succédé à M. de Callières
+au commencement du siècle, fut reçu avec des démonstrations de joie par
+les Canadiens qui le désiraient, qui l'avaient fait demander au roi, et
+qui accoururent pour voir leur compatriote, espérant qu'il allait faire
+succéder aux temps malheureux qu'on avait passés jusqu'alors, ces jours
+fortunés que leur rappelait le gouvernement de son père.
+
+[Note 128: Documens de Paris.]
+
+La flotte anglaise qui portait le général Braddock et ses troupes,
+partie au commencement de janvier 1755 de Cork, arriva à Williamsburgh
+en Virginie le 20 février. L'amiral Dubois de la Motthe ne fit voile de
+Brest qu'à la fin d'avril, ou trois mois après Braddock, avec les
+renforts, munitions et matériel de guerre destinés pour le Canada. Ici
+il est nécessaire de noter les dates. Le gouvernement de Londres résolut
+de faire intercepter cette escadre, et l'amiral Boscawen, chargé de
+l'entreprise, fit voile de Plymouth le 27 avril.
+
+Dans le temps même où ces mouvemens avaient lieu, la diplomatie chercha
+à se ressaisir d'une affaire qui devait être évidemment décidée à coups
+de canon. Le 15 janvier (1752) l'ambassadeur français, M. le duc de
+Mirepoix, remit une note à la cour de Londres proposant de défendre
+toute hostilité entre les deux nations; que les choses, quant au
+territoire de l'Ohio, fussent mises dans l'état où elles étaient avant
+la dernière guerre; «que les prétentions respectives sur ce terrain,
+fussent à l'amiable déférées à la commission, et que pour dissiper toute
+impression d'inquiétude, Sa Majesté britannique voulût bien s'expliquer
+ouvertement sur la destination et les motifs de l'armement qui s'était
+fait en Irlande».
+
+Le cabinet de Londres répondit le 22 du même mois en demandant que la
+possession du territoire de l'Ohio, ainsi que de tous autres, fût, au
+préalable, remise dans le même état où elle était avant le traité
+d'Utrecht, ce qui était avancer de nouvelles prétentions et reculer du
+traité d'Aix-la-Chapelle au traité d'Utrecht; et que pour ce qui était
+de l'armement, la défense de ses droits et de ses possessions, était le
+seul but de celui qui avait été envoyé en Amérique, et que ce n'était
+pas pour offenser quelque puissance que ce pût être, ni rien faire qui
+pût donner atteinte à la paix générale. Le duc de Mirepoix remit une
+réplique le 6 février proposant, 1º. que les deux rois ordonnassent aux
+gouverneurs respectifs de s'abstenir de toute voie de fait et de toute
+nouvelle entreprise. 2º. Que les choses fussent remises dans l'état où
+elles étaient ou devaient être avant la dernière guerre dans toute
+l'étendue de l'Amérique septentrionale, conformément à l'article IX du
+traité d'Aix-la-Chapelle. 3º. Que conformément à l'article XVIII du même
+traité, Sa Majesté britannique fit instruire la commission établie à
+Paris de ses prétentions, et des fondemens sur lesquels elles étaient
+appuyées.
+
+Dans la suite la France modifia encore ses propositions, et consentit à
+prendre pour règle provisionnelle l'état où se trouvèrent les choses
+après le traité d'Utrecht, et que les deux nations évacueraient tout le
+pays situé entre l'Ohio et les Apalaches. C'était revenir sur ses pas et
+acquiescer à la proposition du ministère anglais du 22 janvier; elle
+n'avait aucun doute que ces conditions ne fussent acceptées, d'autant
+plus que le cabinet de Londres venait d'assurer à M. de Mirepoix que les
+armemens faits en Irlande, et la flotte qui en était partie, avaient
+principalement pour objet de maintenir la subordination et le bon ordre
+dans les colonies anglaises. Mais ce cabinet, à l'aspect de la nouvelle
+attitude de la France, mit en avant de nouvelles prétentions comme s'il
+avait craint la paix, et le 7 mars il fit remettre un nouveau projet de
+convention par lequel il était stipulé, 1º. Que l'on démolirait non
+seulement les forts situés entre les monts Apalaches et l'Ohio, mais que
+l'on détruirait encore tous les établissemens situés entre l'Ohio et la
+rivière Ouabache ou de St.-Jérome; 2º. Que l'on raserait aussi les forts
+de Niagara et le fort Frédéric sur le lac Champlain; et qu'à l'égard des
+lacs Ontario, Erié et Champlain, ils n'appartiendraient à personne, mais
+seraient également fréquentés par les sujets de l'une et l'autre
+couronne, qui y pourraient librement commercer; 3º. Que l'on accorderait
+définitivement à l'Angleterre, non seulement la partie contentieuse de
+la presqu'île au nord de l'Acadie, mais encore un espace de vingt lieues
+du sud au nord, dans tout le pays qui s'étend depuis la rivière de
+Pentagoët jusqu'au golfe St.-Laurent; 4º. Enfin, que toute la rive
+méridionale de la rivière St.-Laurent serait déclarée n'appartenir à
+personne et demeurerait inhabitée.
+
+A ces conditions, Sa Majesté britannique voulait bien confier aux
+Commissaires des deux nations la décision du surplus de ses prétentions.
+C'était une véritable déclaration de guerre, car la cour de Versailles
+ne pouvait accepter ces conditions, qui équivalaient à la perte du
+Canada, et qui l'auraient déshonorée aux yeux du monde entier. Aussi les
+accueillit-elle par un refus absolu[129]. Les négociations se
+prolongèrent, nourries par de nouvelles propositions, jusqu'au mois de
+juillet, chaque partie protestant qu'elle agissait avec candeur et
+confiance, et les ministres de la Grande-Bretagne, sur l'inquiétude
+causée par la destination de la flotte de l'amiral Boscawen, assurant
+ceux de la France que certainement les Anglais ne commenceraient pas. Le
+duc de New-Castle, le comte de Granville et le chevalier Robinson dirent
+positivement à l'ambassadeur français qu'il était faux que cet amiral
+eût des ordres offensifs. Le gouverneur du Canada, qui s'était embarqué
+sur un des vaisseaux de l'escadre de M. de la Motthe, avait de son côté
+ordre du roi de n'en venir à une guerre ouverte que quand les Anglais
+auraient effectivement commis des hostilités caractérisées[130].
+
+[Note 129: Le ministre écrivit alors au gouverneur du Canada: «Quoiqu'il
+en soit, Sa Majesté est très résolue de soutenir ses droits et ses
+possessions contre des prétentions si excessives et si injustes; et
+quelque soit son amour pour le paix, elle ne fera pour la conserver que
+les sacrifices qui pourront se concilier avec la dignité de la couronne
+et la protection qu'elle doit à ses sujets» (_Documens de Paris_). La
+cour était de bonne foi dans ces paroles.]
+
+[Note 130: Documens de Paris.]
+
+Cependant l'amiral Boscawen, parti le 27 avril d'Angleterre, arrivait
+sur les bancs de Terreneuve avec ses onze vaisseaux à peu près dans le
+même temps que la flotte française de M. de la Motthe, sans pouvoir la
+rencontrer; mais quelques-uns des vaisseaux de cette flotte s'en étant
+séparés depuis plusieurs jours, tombèrent au milieu de l'escadre
+anglaise, qui enleva le Lys et l'Alcide, sur lesquels se trouvaient
+plusieurs officiers du génie, et huit compagnies de troupes formant
+partie des 3,000 hommes envoyés en Amérique. M. de Choiseul rapporte que
+M. Hocquart qui commandait l'Alcide, se trouvant à portée de la voix du
+Dunkerque de 60 canons, fit crier en Anglais: _Sommes-nous en paix ou en
+guerre?_ On lui répondit nous n'entendons point; on répéta la même
+question en Français, même réponse. M. Hocquart la fit lui-même; le
+capitaine anglais répondit par deux fois la paix, la paix. D'autres
+questions s'échangeaient encore lorsque le Dunkerque lâcha sa bordée à
+demi-portée de pistolet ses canons tous chargés à deux boulets et
+mitrailles. Bientôt l'Alcide et le Lys furent cernés par les vaisseaux
+de Boscawen et forcés de se rendre après avoir perdu beaucoup de monde,
+et entre autres officiers, le colonel de Rostaing. «War, dit M.
+Haliburton, though not formally declared, was, by this event, actually
+commenced; but by not complying with the usual ceremonies, the
+administration exposed themselves to the censures of several neutral
+powers of Europe, and fixed the imputation of fraud and freebooting on
+the beginning of the war». Immédiatement après, trois cents bâtimens
+marchands, qui, sur la foi de la paix, parcouraient les mers avec
+sécurité, furent enlevés comme l'eussent été par des forbans des navires
+sans défense. Cette perte fut immense pour la France, qui, forcée à une
+guerre maritime, se vit ainsi privée de l'expérience irréparable de cinq
+à six mille matelots.
+
+La nouvelle de la prise du Lys et de l'Alcide arriva à Londres le 15
+juillet. Le duc de Mirepoix eut immédiatement une entrevue avec les
+ministres anglais, qui attribuèrent ces hostilités à un mal-entendu, et
+qui lui dirent que cet événement ne devait point rompre la négociation.
+La France, accoutumée à compter avec l'Europe, se voyait ainsi par la
+faiblesse de son gouvernement, traitée comme une nation du second ou du
+troisième ordre. La cour de Versailles, ne pouvant plus se faire
+illusion, rappela son ambassadeur et la guerre fut déclarée à la
+Grande-Bretagne.
+
+FIN DU SECOND VOLUME.
+
+
+
+
+ APPENDICE.
+
+ (A)
+
+
+Page 344. On ne se proposait d'abord de donner les Etats de population
+ou Recensemens du Canada, que de deux ou trois années différentes; mais
+on a pensé que le lecteur aimerait à voir tous ceux que M. Brodhead a
+apportés dans sa Collection des documens de Paris, jusqu'en 1734. Les
+renseignemens statistiques qu'ils renferment et qui sont condensés dans
+un cadre fort étroit, sont si précieux qu'on a cru faire plaisir au
+public en les mettant ici.
+
+Estat abrégé du contenu au Rolle des familles de la colonie de la
+Nouvelle-France.
+
+ 1666.
+
+ Québec. 555
+ Beaupré. 678
+ Beauport. 172
+ Isle d'Orléans. 471
+ St.-Jean, St.-François, et St.-Michel. 156
+ Sillery. 217
+ Nostre Dame-des-Anges, et 118
+ Rivière de St.-Charles.
+ Coste de Lauzon. 6
+ Montréal. 584
+ Trois-Rivières. 461
+
+ Total. 3,418
+
+Estat du nombre des hommes capables de
+porter les armes, depuis 16 ans jusques
+à 50. 1,344
+
+Il y a sans doute quelques omissions dans le rolle des
+familles, qui seront réformées durant l'hiver de la présente
+année 1666.
+
+ (Signé,)
+
+ TALON.
+
+Estat en abrégé du contenu au rolle des familles de la
+Nouvelle-France.
+
+ 1667.
+
+ Familles. 749
+ Total des personnes qui les composent. 4,312
+ Hommes capables de porter les armes. 1,566
+ Garçons en état d'être mariés. 84
+ Filles qui passent 14 ans. 55
+
+DÉNOMBREMENT DES TERRES EN CULTURE ET DES
+BESTIAUX.
+
+Terres en culture, arpens. 11,174
+Bestes à corne. 2,136
+
+ 1668.
+
+ Familles. 1,139
+ Total des personnes qui les composent. 5,870
+ Hommes capables de porter les armes. 2,000
+ Arpens de terres découvertes. 15,642
+ Bestes à cornes. 3,400
+ Minots de grains. 130,978
+
+Les 412 soldats qui se sont habitués cette année au
+dit pays, non plus que les 300 des 4 compagnies restées au
+Canada, ne sont pas compris dans le présent rolle.
+
+ RECENSEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.
+
+ 1679.
+
+ Personnes. 9400}
+ (sans y comprendre) en Acadie. 615} 9,915
+ Arpens de terre en culture. 21,900
+ Bestes à cornes. 6,983
+ Chevaux. 145
+ Brebis et moutons. 719
+ Chèvres. 33
+ Anes. 12
+ Fusils. 1,840
+ Pistolets. 159
+
+ 1680.
+
+Baptisés, 404 enfans, savoir: 193 garçons et 211 filles.
+
+Décédées, 85 personnes de tous âges. Conséquemment le
+nombre des personnes devrait être augmenté de 319. Ainsi
+la colonie devrait être de 9,719, sans comprendre les 515
+de l'Acadie. Il y a eu 66 mariages.
+
+Sauvages qui sont habitués parmi nous: 960 personnes;
+hommes, femmes et enfans.
+
+ RECENSEMENT.
+
+ 1719.
+
+ Eglises. 77
+ Presbytères. 52
+ Maisons du Roi. 2
+ Prêtres du Séminaire. 18
+ Jésuites. 16
+ Récollets. 12
+ Religieuses de l'Hôtel-Dieu. 106
+ Religieuses Ursulines. 50
+ Religieuses de l'Hôpital-Général. 12
+ Soeurs de la Congrégation. 68
+ Curés. 51
+ Hommes audessus de 50 ans. 1,241
+ " audessous de 50 ans. 2,575
+ Garçons audessus de 15 ans, 2,388
+ " audessous de 15 ans, 4,978
+ Femmes et veuves. 3,557
+ Filles audessus de 15 ans. 2,461
+ " audessous de 15 ans, 4,997
+ ______
+ Total des âmes. 22,530
+
+ Moulins à blé. 76
+ " à scie. 19
+ Terres en valeur, arpens. 63,032
+ Prairies. " 8,018
+ Blé français, minots. 234,566
+ Blé d'Inde, " 6,487
+ Pois. " 46,408
+ Avoine. " 50,416
+ Lin, livres. 45,970
+ Chanvre, " 5,080
+ Chevaux. 4,024
+ Bestes à cornes. 18,241
+ Moutons. 8,435
+ Cochons. 14,418
+ Armes à feu. 3,726
+ Epées. 792
+ Fait et arrêté le 20 avril 1720.
+
+ (Signé,)
+ L. A. de Bourbon, et le
+ Maréchal d'Estrées.
+ Par le Conseil,
+ (Signé,)
+
+ Lachapelle.
+
+
+ RECENSEMENT, 20 OCTOBRE.
+
+ 1720.
+
+ Maisons du Roi et forts. 5
+ Eglises. 88
+  Presbytères. 59
+ Prêtres des Missions Etrangères 31}
+ Curés et Missionnaires. 69}
+ Jésuites. 24} 331
+ Récollets. 32}
+ Religieuses. 175}
+ Hommes audessus de 50 ans. 1,274
+ " audessous de 50 ans. 3,020
+ " absens. 315
+ Femmes et veuves 3,782
+ Garçons audessus de 15 ans. 2,677
+ " audessous de 15 ans. 5,052
+ Filles audessus de 15 ans. 2,734
+ " audessous de 15 ans. 5,249
+ ______
+ Total des âmes. 24,434
+
+ Moulins à blé. 82
+ " à scie. 28
+ Terres en valeur, arpens. 61,357
+ Prairies. " 10,132
+ Blé français, minots. 134,439
+ Blé d'Inde. " 4,159
+ Pois. " 55,331
+ Avoine. " 72,053
+ Lin. livres. 67,264
+ Chanvre. " 1,418
+ Chevaux. 5,270
+ Bestes à cornes. 24,866
+ Moutons. 12,175
+ Cochons. 17,944
+ Armes à feu. 4,632
+ Epées. 915.
+
+
+ RECENSEMENT DE LA COLONIE.
+
+ 1721.
+
+ Maisons Royales. 6
+ Prêtres du Séminaire. 31
+ Jésuites. 24
+ Récollets. 32
+ Religieuses de l'Hôtel-Dieu. 111
+ " Ursulines. 79
+ " de l'Hôpital-Général. 23
+ Soeurs de la Congrégation. 76
+ Frères Hospitaliers. 6
+ Eglises. 86
+ Presbytères. 61
+ Curés ou Missionnaires. 59
+ Moulins à blé. 90
+ " à scie. 30
+ Familles. 4,183
+
+ Hommes audessus de 50 ans. 1,314}
+ " audessous de 50 ans. 2,857}
+ " absens. 282}
+ Femmes et veuves. 4,107}
+ Garçons audessus de 15 ans. 3,361} 24,511
+ " audessous de 15 ans. 3,970}
+ Filles audessus de 15 ans. 3,351}
+ " audessous de 15 ans. 5,269}
+
+ Terres en valeur, arpens. 62,145
+ Prairies. 12,203
+ Blé français, minots. 292,700
+ " d'Inde. " 7,205
+ Pois. 57,400
+ Avoine. 64,035
+ Orge. 4,585
+ Tabac, livres. 48,038
+ Lin. " 54,650
+ Chanvre. " 2,100
+ Chevaux. 5,603
+ Bestes à cornes. 23,388
+ Moutons. 13,823
+ Cochons. 16,250
+ Armes à feu. 5,263
+ Epées. 923
+ Pêches dans l'étendue de la
+ paroisse de la baie Saint-Paul. 7
+
+Pris dans les pêches ci-dessus: 160 marsouins, qui ont
+produit barriques d'huile, 125--chaque barrique de 100
+livres.
+
+N. B.--Faute de barriques suffisamment, plus de moitié
+de la graisse a diminué sur la grève.
+
+Total de toutes les pêches établies en 1721. 14
+ " " " " en 1722. 7
+
+
+
+ RECENSEMENT FAIT EN LA NOUVELLE-FRANCE EN
+
+ 1734.
+
+ Eglises. 102
+ Curés et Missionnaires. 83
+ Presbytères. 76
+ Prêtres et Chanoines. 32
+ Jésuites. 18
+ Récollets. 27
+ Religieuses de l'Hôtel-Dieu. 97
+ Ursulines. 80
+ Religieuses de l'Hôpital-Général,
+ et Frères Charrons. 31
+ Soeurs de la Congrégation. 96
+ Moulins à blé. 118
+ " à scie. 52
+ Familles. 6,422
+
+ Hommes audessus de 50 ans. 1,718}
+ " audessous de 50 ans. 4,588}
+ " absens. 430}
+ Femmes et veuves. 6,593} 37,252
+ Garçons audessus de 15 ans. 3,805}
+ " audessous de 15 ans. 8,342}
+ Filles audessus de 15 ans. 3,654}
+ " audessous de 15 ans. 8,122}
+
+ Terres en valeur, arpens. 163,111
+ Prairies. " 17,657
+ Blé français, minots. 737,892
+ "d'Inde. " 5,223
+ Pois. 63,549
+ Avoine. 163,988
+ Orge. 3,462
+ Tabac, livres. 166,055
+ Lin. " 92,245
+ Chanvre. " 2,221
+ Chevaux. 5,056
+ Bestes à cornes. 33,179
+ Moutons. 19,815
+ Cochons. 23,646
+ Armes à feu. 6,619
+ Epées. 784
+
+N. B.--Ce recensement a été fait avec toute l'exactitude possible; et on
+le croit le plus exact qui ait été envoyé jusques ici.
+
+
+
+ (B)
+
+P. 372. ORDONNANCE de M. Dupuy, intendant, portant défense aux membres
+du conseil supérieur, aux juges, greffiers et autres officiers de la
+justice, de s'absenter du service du roi, et d'obtempérer aux lettres de
+cachet du gouverneur, sous peine d'interdiction.
+
+Claude Thomas Dupuy, chevalier, conseiller du roy en ses conseils d'état
+et privé, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, intendant de
+justice, police et finances en toute la Nouvelle-France, isles et terres
+adjacentes en dépendantes.
+
+Le sieur Gaillard et le sieur d'Artigny, conseillers au conseil
+supérieur de Québec, nous ayant apporté aujourd'huy neuf heures du
+matin, chacun un papier qui leur a été adressé par Monsieur le Mis. de
+Beauharnois, étant gouverneur général de présent à Montréal, lequel
+papier ils ont reçu de la main du sieur Le Verrier, lieutenant de roy
+commandant à Québec en l'absence du gouverneur général, nous l'avons
+fait transcrire de mot à mot en notre présente ordonnance ainsi qu'il en
+suit:
+
+ DE PAR LE ROY.
+
+ Charles Mis. de Beauharnois, chevalier de l'ordre militaire
+ de St.-Louis, gouverneur et lieutenant général pour le roy
+ en toute la Nouvelle-France. Il est ordonné au sieur
+ Gaillard, conseiller au conseil supérieur de Québec, d'en
+ partir aussitost notre présent ordre reçu pour se rendre à
+ Beaupré, où il demeurera jusqu'à nouvel ordre, sous peine de
+ désobéissance; et au sieur d'Artigny de se retirer à
+ Beaumont. Fait à Montréal ce XIII may mil sept cent
+ vingt-huit.
+ (Signé) BEAUHARNOIS,
+ Et plus bas par Monseigneur,
+
+ (Signé) DEMONCEAUX,
+
+ Et à costé est le cachet des armes de mon dit sieur Beauharnois.
+
+Ces deux écrits, partis d'une autorité tout à fait illégitime et
+impuissante au fait de ce qui y est ordonné, ne doivent être considérez
+par tout bon sujet du roy, que comme une nouvelle entreprise de monsieur
+le Mis. de Beauharnois contre le service et l'autorité de Sa Majesté, et
+une suite de l'ordre que mon dit sieur de Beauharnois apporta luy même
+au conseil le huit mars dernier, par lequel, affectant le ton de
+souverain, il prétendit interdire le conseil supérieur, casser ses
+arrests, et imposer silence au procureur général du roy; prétentions
+aussi téméraires qu'elles ont paru nouvelles à toute la colonie. Mais
+comme le conseil en a porté ses plaintes au roy en conséquence et
+conformément à la déclaration qu'en fit le conseil supérieur à mon dit
+sieur de Beauharnois en personne, par son arrest du même jour, huit
+mars, prononcé en la présence de mon dit sieur de Beauharnois, le
+conseil suppliant Sa Majesté qu'il luy plaise, en vengeant l'insulte
+faite à son conseil supérieur, assurer sa propre autorité contre les
+efforts que l'on fait icy journellement pour soulever les peuples et les
+dégager de l'obéissance à la justice, cette nouvelle tentative ne sera
+regardée que comme une vengeance sur les officiers de ce conseil
+supérieur, et un déplaisir du peu de succès que le gouverneur général a
+eu de son ordonnance du huit, dont il a desjà donné assés d'autres
+marques de ressentiment, mais qu'on a osé porter contre le roy même,
+telle qu'est la publication qu'on a fait faire de la dite ordonnance à
+la teste des troupes, avec des cris de vive le Roy et Beauharnois, la
+rebellion de là garnison du trente mars, déchirant avec les épées les
+arrests du conseil supérieur et les ordonnances de Sa Majesté, le bris
+des prisons royalles et l'enlèvement des prisonniers du neuf avril
+suivant, et en dernier lieu l'azile ouvert le six de ce présent mois au
+château St.-Louis, logement du gouverneur, à tous les décrétés par
+justice et prisonniers échappés des prisons de Sa Majesté; pendant que
+contre les ordonnances de la guerre on tient cruellement et
+ignominieusement en prison des officiers des troupes, en leur imputant
+pour toute faute d'avoir désapprouvé des procédés aussi odieux.
+
+Et comme en répandant de toutes parts dans la colonie, jusques dans les
+mains des ouvriers, des copies de ses provisions, quoy qu'elles fussent
+suffisamment connues et registrées au conseil supérieur, pour exercer
+l'autorité et les pouvoirs que le roy luy a donnés ainsi que l'ont fait
+ses prédécesseurs, sans une pareille communication au peuple, laquelle
+n'est faite aujourd'huy que pour surprendre le peuple, et sans excéder
+de la part des précédens gouverneurs les bornes de leurs pouvoirs,
+monsieur le marquis de Beauharnois entend tirer les droits qu'il veut
+exercer sur les membres du conseil et autres officiers de la justice, de
+ce qu'il est dit dans ses provisions de gouverneur qu'il a le
+commandement sur tous les états de la colonie, dans l'énumération
+desquels états sont compris les conseillers du conseil supérieur et les
+ecclésiastiques; et attendu que pour ce qui nous regarde, il a plû au
+roy, par les provisions dont il nous a honoré, d'ordonner pareillement
+aux officiers du conseil supérieur, à tous les justiciers, autres
+officiers et sujets du roy, de nous entendre et de nous obéir, il est
+d'autant plus indubitable que cela nous donne sur les conseillers du
+conseil supérieur et sur tous les autres sujets du roy, un pouvoir au
+moins absolument égal à celuy que pourrait prétendre mon dit sieur
+marquis de Beauharnois; que par le règlement de 1684: signé Louis et
+plus bas, Colbert, donné sur quelques prétentions du gouverneur général,
+il a été réglé et ordonné par le roy que les gouverneurs généraux
+n'avaient aucune direction sur les officiers de la justice, ainsi qu'il
+a été encore décidé depuis par nombre de règlemens et ordres du roy
+aussi formels que ce premier, et que par un arrest du conseil d'état du
+roy rendu en faveur de Mr. Talon, lors intendant en Canada, le roy veut
+et ordonne que tout ce que l'intendant ordonnera soit exécuté par
+provision nonobstant toute opposition, appellation et empêchement
+quelconque; et que par nos provisions particulières conformes à cet
+arrest, le roy s'en est encore expliqué en ces termes: _Nous vous
+donnons le pouvoir et faculté de juger souverainement seul en matière
+civile et de tout ordonner ainsi que vous verrez être juste et à propos
+pour notre service, validant vos jugemens, règlemens et ordonnances
+comme s'ils étoient émanés de nos cours supérieures, comme aussi de vous
+trouver aux conseils de guerre, ouïr les plaintes qui vous seront faites
+par nos peuples des dits pays, par les gens de guerre et tous autres sur
+tous excès, torts, et violences, leur rendre bonne et briève justice,
+informer de toutes entreprises pratiques et menées faites contre notre
+service, procéder contre les coupables de tous crimes de quelque qualité
+et condition qu'ils soient, leur faire et parfaire leur procès jusqu'à
+jugement définitif et exécution d'icelui inclusivement._
+
+Et ce qui fait que la préférence et l'exécution provisionnelle et
+provisoire deüe à ce que nous ordonnerons à l'occasion des sieurs
+Gaillard et d'Artigny et autres magistrats, juges et officiers de
+justice, y est aujourd'hui plus nécessaire que jamais, c'est qu'il
+s'agist du service instant de sa majesté, et de l'exercise de la justice
+deüe à son peuple, qui ne peut être retardée ny suspendüe que par le roy
+même, et qui le seroit totalement, n'y ayant plus au conseil que les
+sieurs Gaillard et d'Artigny avec les sieurs Hazeur, Guillemin, le sieur
+de Lotbinière étant obligé de s'abstenir dans les affaires criminelles,
+et même pour le présent dans les affaires ecclésiastiques, où il
+s'agiroit de ses droits avec le chapitre, le sieur Lanouillier étant
+allé à Montréal pour les affaires du roy, les sieurs Macart et St.-Simon
+n'y venant plus que rarement à cause de leur grand âge, et les autres,
+qui ne sont pas icy desnommez, ayant volontairement ou par terreur
+abandonné leur compagnie pour suivre le party de monsieur le Mis. de
+Beauharnois, ce qui n'est nullement permis, les compagnies ne devant pas
+se diviser au préjudice du roy, à qui chacun doit son service en sa
+compagnie, jusqu'à ce qu'il ait remis ses provisions, ou qu'elles luy
+soient ôtées par le roy même, et ce qui réduisant le conseil à cinq
+personnes seulement nous compris, et à moins si aucune de ces cinq
+personnes cessoit de s'y trouver, ôteroit tout moyen de rendre la
+justice au peuple, et de veiller aux droits et à l'autorité du roy, qui
+est le point où l'on vouloit atteindre, et l'extrémité où depuis près de
+deux ans on a travaillé à réduire tout le corps de la justice dans la
+Nouvelle-France, et en particulier le conseil supérieur, au grand
+préjudice du roy et de son peuple, et d'autant plus encore qu'il est à
+propos d'avertir le peuple que les pouvoirs que Mr. le gouverneur
+général peut avoir par ses provisions sur les conseillers du conseil
+supérieur, sur les ecclésiastiques et sur les autres états de la colonie
+qui n'ont point de rapport à l'ordre militaire, ne sont que des pouvoirs
+relatifs à la commission quand il agist dans l'étendüe de son district,
+n'ayant pas plus celuy d'exiler un conseiller, de l'empêcher de rendre
+la justice, et un juge inférieur, d'exercer ses fonctions, qu'il en
+auroit d'envoyer un prêtre au séminaire, d'empêcher un prêtre de dire la
+messe et de confesser; mais que comme il pourroit bien empêcher qu'on ne
+sonnât l'Angelus à midy, où que l'on sonnât la cloche des Recollets à
+minuit, s'il entendoit dire qu'au son de cette cloche il y eût quelque
+signal donné par l'ennemy, il pourroit bien encore commander à un
+conseiller ou à un juge quelque chose pour la deffense de la ville en
+cas d'attaque ou autre occasion pressante et de son exercice
+particulier, ou autres exemples de cette nature.
+
+Veu les dits deux ordres de mon dit sieur le Mis. de Beauharnois, l'un
+envoyé au sieur Gaillard et l'autre au sieur d'Artigny, sans que nous
+sçachions s'il n'en a point encore été envoyé de pareil à quelqu'autre
+des conseillers du conseil supérieur. Nous, en vertu du pouvoir à nous
+donné, et en conséquence de la qualité dont le roy nous a honoré de
+premier président du conseil supérieur, seul en droit d'assembler et de
+convoquer le dit conseil, et ayant seul en cette qualité la police tant
+intérieure qu'extérieure de la compagnie, Ordonnons au sieur Gaillard et
+au sieur d'Artigny et à tous autres conseillers au conseil supérieur, de
+la part du roy et sous peine d'être réputé désobéissant aux ordres de Sa
+majesté, et au serment par eux prêté au roy en son conseil, de ne se
+point départir de son service peur quelque prétexte et par quelque ordre
+que ce soit, leur ordonnons de rester à Québec, et leur faisons deffense
+d'en désemparer jusqu'à ce qu'il ait plu à sa majesté ordonner de la
+satisfaction qu'il voudra bien accorder au conseil supérieur, tant de
+l'insulte qui luy a desjà été faite, que de celle qu'il vient encore de
+recevoir en la personne de ses conseillers; Ordonnons pareillement à
+tous juges tant des justices royalles que des seigneurs, à tous
+greffiers du conseil supérieur et autres, à tous huissiers et autres
+officiers de la justice, de se conformer à la présente ordonnance, et
+leur enjoignons de l'observer sous peine de désobéissance au roy et
+d'interdiction de leurs charges et offices. Mandons, etc. Fait en notre
+hôtel à Québec le vingt neuf may mil sept cent vingt huit.
+
+ Dupuy.
+
+ Le Sceau Par Monseigneur
+
+ Hiché,
+
+Signifié de l'ordre de monseigneur l'Intendant, à monsieur Boisseau,
+greffier de la prévosté de cette ville; et en parlant à sa personne par
+moy huissier au conseil supérieur, ce jourd'huy quatre juin mil sept
+cent vingt huit.
+
+ Chetinau de Rousel.
+
+
+ (C)
+
+P. 426. Etat du montant des importations et des exportations annuelles
+du Canada entre les années 1749 et 1755 inclusivement.
+
+Années.
+
+1749 { Importations. 5,682,090 Livres.
+ { Exportations. 1,414,900
+
+ Différence... 4,267,190
+
+1750 { Importations. 5,154,861
+ { Exportations. 1,337,000
+
+ Différence... 3,817,861
+
+1751 { Importations. 4,439,490
+ { Exportations. 1,515,932
+
+ Différence... 2,923,558
+
+1752 { Importations. 6,047,820
+ { Exportations. 1,554,400
+
+ Différence... 4,493,420
+
+1753 { Importations. 5,195,733
+ { Exportations. 1,706,130
+
+ Différence... 3,489,603
+
+1754 { Importations. 5,147,621
+ { Exportations. 1,576,616
+
+ Différence... 3,571,005
+
+Arrivages--Vaisseaux venant de France 32
+ " " des Iles 10
+ " " de Louisbourg
+ et de l'Acadie. 11
+ __
+ 53
+1755 { Importations. 5,203,272
+ { Exportations. 1,515,730
+
+ Différence... 3,687,542
+
+
+
+
+ SOMMAIRES.
+
+LIVRE V.
+
+CHAP. I.--_Colonies Anglaises_.--1690.
+
+Objet de ce chapitre.--Les persécutions politiques et religieuses
+fondent et peuplent les colonies anglaises, qui deviennent en peu de
+temps très puissantes.--Caractère anglais dérivant de la fusion des
+races normande et saxonne. Institutions libres importées dans le
+Nouveau-Monde, fruit des progrès de l'époque.--La Virginie et la
+Nouvelle-Angleterre.--Colonie de Jamestown (1607).--Colonie de
+New-Plymouth et gouvernement qu'elle se donne (1620).--Immensité de
+l'émigration.--L'Angleterre s'en alarme.--La bonne politique prévaut
+dans ses conseils, et elle laisse continuer l'émigration.--New-Plymouth
+passe entre les mains du roi par la dissolution de la
+compagnie.--Commission des plantations établie; opposition qu'elle
+suscita dans les colonies; elle s'éteint sans rien faire.--Etablissement
+du Maryland (1632) et de plusieurs autres colonies.--Leurs diverses
+formes de gouvernement: gouvernemens à charte, gouvernemens royaux,
+gouvernemens de propriétaires.--Confédération de la
+Nouvelle-Angleterre.--Sa quasi-indépendance de la métropole.--Population
+et territoire des établissemens anglais en 1690.--Ils jouissent de la
+liberté du commerce.--Jalousie de l'Angleterre: actes du parlement
+impérial, et notamment l'acte de navigation passés pour restreindre
+cette liberté.--Opposition générale des colonies; doctrines du
+Massachusetts à ce sujet.--M. Randolph envoyé par l'Angleterre pour
+faire exécuter ses lois de commerce; elle le nomme percepteur général
+des douanes.--Négoce étendu que faisaient déjà les colons.--Les rapports
+et les calomnies de Randolph servent de prétextes pour révoquer les
+chartes de la Nouvelle-Angleterre.--Ressemblance de caractère entre
+Randolph et lord Sydenham.--Révolution de
+1690.--Gouvernement.--Lois.--Education.--Industrie.--Difference entre le
+colon d'alors et le colon d'aujourd'hui, le colon français et le colon
+anglais.
+
+CHAP. II.--Le Siège de Québec--1689-1695.
+
+Ligue d'Augsbourg formée contre Louis XIV.--L'Angleterre s'y joint en
+1689, et la guerre, recommencée entre elle et la France, est portée dans
+leurs colonies.--Disproportion de forces de ces dernières.--Plan
+d'hostilités des Français.--Projet de conquête de la Nouvelle-York; il
+est abandonné après un commencement d'exécution.--Triste état du Canada
+et de l'Acadie.--Vigueur du gouvernement de M. de Frontenac.--Premières
+hostilités: M. d'Iberville enlève 2 vaisseaux anglais dans la baie
+d'Hudson.--Prise de Pemaquid par les Abénaquis.--Sac de
+Schenectady.--Destruction de Salmon Falls (Sementels).--Le fort Casco
+est pris et rasé.--Les Indiens occidentaux, prêts à se détacher de la
+France, renouvellent leur alliance avec elle au premier bruit de ses
+succès.--Irruptions des cantons, qui refusent de faire la
+paix.--Patience et courage des Canadiens.--Les Anglais projetent la
+conquête de la Nouvelle-France.--Etat de l'Acadie depuis 1667.--L'Amiral
+Phipps prend Port-Royal; il assiége Québec (1690) et est
+repoussé.--Retraite du général Winthrop, qui s'était avancé jusqu'au lac
+St.-Sacrement (George) pour attaquer le Canada par l'ouest, tandis que
+l'Amiral Phipps l'attaquerait par l'est.--Désastre de la flotte de ce
+dernier.--Humiliation des colonies anglaises.--Misère profonde dans les
+colonies des deux nations.--Les Iroquois et les Abénaquis continuent
+leurs déprédations.--Le major Schuyler surprend le camp de la Prairie de
+la Magdeleine (1691), et est défait par M. de Varennes.--Nouveau projet
+pour la conquête de Québec formé par l'Angleterre.--La défaite des
+troupes de l'expédition à la Martinique, et ensuite la fièvre jaune qui
+les décime sur la flotte de l'amiral Wheeler, font manquer
+l'entreprise.--Expéditions françaises dans les cantons (1693 et 1696);
+les bourgades des Onnontagués et des Onneyouths sont incendiées.--Les
+Miâmis font aussi essuyer de grandes pertes aux Iroquois.--Le Canada
+plus tranquille, après avoir repoussé partout ses ennemis, se prépare à
+aller porter à son tour la guerre chez eux.--L'état comparativement
+heureux dans lequel il se trouve, est dû à l'énergie et aux sages
+mesures du comte de Frontenac.--Intrigues de ses ennemis contre lui en
+France.
+
+CHAP. III.--_Terreneuve et Baie d'Hudson_.--1696-1701.
+
+Continuation de la guerre: les Français reprennent l'offensive.--La
+conquête de Pemaquid et de la partie anglaise de Terreneuve et de la
+baie d'Hudson, est résolue.--M. d'Iberville défait trois vaisseaux
+ennemis et prend Pemaquid.--Terreneuve: sa description; premiers
+établissemens français; leur histoire.--Le gouverneur, M. de Brouillan,
+et M. d'Iberville réunissent leurs forces pour agir contre les
+Anglais.--Brouilles entre ces deux chefs; ils se raccommodent.--Ils
+prennent St.-Jean, capitale anglaise de l'île, et ravagent les autres
+établissemens.--Héroïque campagne d'hiver des Canadiens.--Baie d'Hudson;
+son histoire.--Départ de M. d'Iberville; dangers que son escadre court
+dans les glaces; beau combat naval qu'il livre; il se bat seul contre
+trois et remporte la victoire.--Un naufrage.--La baie d'Hudson est
+conquise.--Situation avantageuse de la Nouvelle-France.--La cour
+projette la conquête de Boston et de New-York.--M. de Nesmond part de
+France avec une flotte considérable; la longueur de sa traversée fait
+abandonner l'entreprise.--Consternation des colonies anglaises.--Fin de
+la guerre: paix de Riswick (1797).--Difficultés entre les deux
+gouvernemens au sujet des frontières de leurs colonies.--M. de Frontenac
+refuse de négocier avec les cantons iroquois par l'intermédiaire de lord
+Bellomont.--Mort de M. de Frontenac; son portrait.--M. de Callières lui
+succède.--Paix de Montréal avec toutes les tribus indiennes, confirmée
+solennellement en 1701.--Discours du célèbre chef Le Rat; sa mort,
+impression profonde qu'elle laisse dans l'esprit des Sauvages; génie et
+caractère de cet Indien.--Ses funérailles.
+
+LIVRE VI.
+
+CHAP. I.--_Etablissement de la Louisiane_.--1683-1712.
+
+De la Louisiane.--Louis XIV met plusieurs vaisseaux à la disposition de
+la Salle, pour aller y fonder un établissement.--Départ de ce voyageur;
+ses difficultés avec le commandant de la flottille, M. de Beaujeu.--L'on
+passe devant les bouches du Mississipi sans les apercevoir, et l'on
+parvient jusqu'à la baie de Matagorda (ou St.-Bernard), dans le pays que
+l'on nomme aujourd'hui le Texas.--La Salle y débarque sa colonie et y
+bâtit le fort St.-Louis.--Conséquences désastreuses de ses divisions
+avec M. de Beaujeu, qui s'en retourne en Europe.--La Salle entreprend
+plusieurs expéditions inutiles pour trouver le Mississipi.--Grand nombre
+de ses compagnons y périssent.--Il part avec une partie de ceux qui lui
+restent pour les Illinois, afin de faire demander des secours en
+France.--Il est assassiné.--Sanglans démêlés entre ses meurtriers;
+horreur profonde que ces scènes causent aux Sauvages.--Joutel et six de
+ses compagnons parviennent aux Illinois.--Les colons laissés au Texas,
+sont surpris par les Indigènes et tués ou emmenés en captivité.--Guerre
+de 1689 et paix de Riswick.--D'Iberville reprend l'entreprise de la
+Salle en 1698, et porte une première colonie canadienne à la Louisiane
+l'année suivante; établissement de Biloxi (1698).--Apparition des
+Anglais dans le Mississipi.--Les Huguenots demandent à s'y établir et
+sont refusés.--Services rendus par eux à l'Union américaine.--M. de
+Sauvole lieutenant gouverneur.--Sages recommandations du fondateur de la
+Louisiane touchant le commerce de cette contrée.--Mines d'or et
+d'argent, illusions dont on se berce à ce sujet.--Transplantation des
+colons de Biloxi dans la baie de la Mobile (1701).--M. de Bienville
+remplace M. de Sauvole.--La Mobile fait des progrès.--Mort de M.
+d'Iberville; caractère et exploits de ce guerrier.--M. Diron
+d'Artaguette commissaire-ordonnateur (1708).--La colonie languit.--La
+Louisiane est cédée à M. Crozat en 1712, pour 16 ans.
+
+CHAP. II.--_Traité d'Utrecht_.--1701-1713.
+
+Une colonie canadienne s'établit au Détroit, malgré les Anglais et une
+partie des Indigènes.--Paix de quatre ans.--Guerre de la succession
+d'Espagne.--La France, malheureuse en Europe, l'est moins en
+Amérique.--Importance du traité de Montréal; ses suites heureuses pour
+le Canada.--Neutralité de l'Ouest; les hostilités se renferment dans les
+provinces maritimes.--Faiblesse de l'Acadie.--Affaires des Sauvages
+occidentaux; M. de Vaudreuil réussit à maintenir la paix parmi les
+tribus de ces contrées.--Ravages commis dans la Nouvelle-Angleterre par
+les Français et les Abénaquis.--Destruction de Deerfield et d'Haverhill
+(1708).--Remontrances de M. Schuyler à M. de Vaudreuil au sujet des
+cruautés commises par nos bandes; réponse de ce dernier.--Le colonel
+Church ravage l'Acadie (1704).--Le colonel March assiége deux fois
+Port-Royal et est repoussé (1707).--Terreneuve: premières hostilités; M.
+de Subercase échoue devant les forts de St.-Jean (1705).--M. de
+St.-Ovide surprend avec 170 hommes, en 1709, la ville de St.-Jean
+défendue par près de 1000 hommes et 48 bouches à feu, et s'en
+empare.--Continuation des hostilités à Terreneuve.--Instances des
+colonies anglaises auprès de leur métropole pour l'engager à s'emparer
+du Canada.--Celle-ci promet une flotte en 1709 et 1710, et la flotte ne
+vient pas.--Le colonel Nicholson prend Port-Royal; diverses
+interprétations données à l'acte de capitulation; la guerre continue en
+Acadie; elle cesse.--Attachement des Acadiens pour la France.--Troisième
+projet contre Québec; plus de 16 mille hommes vont attaquer le Canada
+par le St.-Laurent et par le lac Champlain; les Iroquois reprennent les
+armes.--Désastres de la flotte de l'amiral Walker aux Sept-Iles; les
+ennemis se retirent.--Consternation dans les colonies
+anglaises.--Massacre des Outagamis, qui avaient conspiré contre les
+Français.--Rétablissement de Michilimackinac.--Suspension des hostilités
+dans les deux mondes.--Traité d'Utrecht; la France cède l'Acadie,
+Terreneuve et la baie d'Hudson à la Grande-Bretagne.--Grandeur et
+humiliation de Louis XIV; décadence de la monarchie.--Le système
+colonial français.
+
+CHAP. III.--_Colonisation du Cap-Breton_.--1713-1744.
+
+Motifs qui engagent le gouvernement à établir le
+Cap-Breton.--Description de cette île à laquelle on donne le nom
+d'Ile-Royale.--La nouvelle colonie excite la jalousie des
+Anglais.--Projet de l'intendant, M. Raudot, et de son fils pour en faire
+l'entrepôt général de la Nouvelle-France, en 1706.--Fondation de
+Louisbourg par M. de Costa Bella.--Comment la France se propose de
+peupler l'île.--La principale industrie des habitans est la
+pêche.--Commerce qu'ils font.--M. de St.-Ovide remplace M. de Costa
+Bella.--Les habitans de l'Acadie, maltraités par leurs gouverneurs et
+travaillés par les intrigues des Français, menacent d'émigrer à
+l'Ile-Royale.--Le comte de St.-Pierre forme une compagnie à Paris, en
+1719, pour établir l'île St.-Jean, voisine du Cap-Breton; le roi concède
+en outre à cette compagnie les îles Miscou et de la
+Magdeleine.--L'entreprise échoue par les divisions des associés.
+
+LIVRE VII.
+
+CHAP. I.--_Système de Law.--Conspiration des Natchés_.
+
+1712-1731.
+
+La Louisiane, ses habitans et ses limites.--M. Crozat en prend
+possession en vertu de la cession du roi.--M. de la Motte Cadillac,
+gouverneur; M. Duclos, commissaire-ordonnateur.--Conseil supérieur
+établi; introduction de la coutume de Paris.--M. Crozat veut ouvrir des
+relations commerciales avec le Mexique; voyages de M. Juchereau de
+St.-Denis à ce sujet; il échoue.--On fait la traite des pelleteries avec
+les Indigènes, dont une portion embrasse le parti des Anglais de la
+Virginie.--Les Natchés conspirent contre les Français et sont
+punis.--Désenchantement de M. Crozat touchant la Louisiane; cette
+province décline rapidement sous son monopole; il la rend (1717) au roi,
+qui la concède à la compagnie d'Occident rétablie par Law.--Système de
+ce fameux financier.--M. de l'Espinay succède à M. de la Motte Cadillac,
+et M. Hubert à M. Duclos.--M. de Bienville remplace bientôt après M. de
+l'Espinay.--La Nouvelle-Orléans est fondée par M. de Bienville
+(1717).--Nouvelle organisation de la colonie; moyens que l'on prend pour
+la peupler.--Terrible famine parmi les colons accumulés à
+Biloxi.--Divers établissemens des Français.--Guerre avec
+l'Espagne.--Hostilités en Amérique: Pensacola, île
+Dauphine.--Paix.--Louis XIV récompense les officiers de la
+Louisiane.--Traité avec les Chicachas et les Natchés.--Ouragan du 12
+septembre (1722).--Missionnaires.--Chute du système de Law.--La
+Louisiane passe à la compagnie des Indes.--Mauvaise direction de cette
+compagnie.--M. Perrier, gouverneur.--Les Indiens forment le projet de
+détruire les Français; massacre aux Natchés; le complot n'est exécuté
+que partiellement.--Guerre à mort faite aux Natchés; ils sont anéantis,
+1731.
+
+CHAP. II.--_Limites_.--1715-1744.
+
+Etat du Canada: commerce, finances, justice, éducation, divisions
+paroissiales, population, défenses.--Plan de M. de Vaudreuil pour
+l'accroissement du pays.--Délimitation des frontières entre les colonies
+françaises et les colonies anglaises.--Perversion du droit public dans
+le Nouveau-Monde au sujet du territoire.--Rivalité de la France et de la
+Grande-Bretagne.--Différends relatifs aux limites de leurs
+possessions.--Frontière de l'Est ou de l'Acadie.--Territoire des
+Abénaquis.--Les Américains veulent s'en emparer.--Assassinat du P.
+Rasle.--Le P. Aubry propose une ligne tirée de Beaubassin à la source de
+l'Hudson.--Frontière de l'Ouest.--Principes différens invoqués par les
+deux nations; elles établissent des forts sur les territoires réclamés
+par chacune d'elle réciproquement.--Lutte d'empiétemens; prétentions des
+colonies anglaises; elles veulent accaparer la traite des Indiens.--Plan
+de M. Burnet.--Le commerce est défendu avec le Canada.--Etablissement de
+Niagara par les Français, et d'Oswégo par les Anglais.--Plaintes
+mutuelles qu'ils s'adressent.--Fort St.-Frédéric élevé par M. de la
+Corne sur le lac Champlain; la contestation dure jusqu'à la guerre de
+1744.--Progrès du Canada.--Emigration; perte du vaisseau le
+Chameau.--Mort de M. de Vaudreuil (1725); qualités de ce gouverneur.--M.
+de Beauharnais lui succède.--M. Dupuy, intendant.--Son caractère.--M. de
+St.-Vallier second évêque de Québec meurt; difficultés qui s'élèvent
+relativement à son siége, portées devant le Conseil supérieur.--Le
+clergé récuse le pouvoir civil.--Le gouverneur se rallie au parti
+clérical.--Il veut interdire le conseil, qui repousse ses
+prétentions.--Il donne des lettres de cachet pour exiler deux
+membres.--L'intendant fait défense d'obéir à ces lettres.--Décision du
+roi.--Le cardinal de Fleury premier ministre.--M. Dupuy est
+rappelé.--Conduite humiliante du Conseil.--Mutations diverses du siége
+épiscopal jusqu'à l'élévation de M. de Pontbriant.--Soulèvement des
+Outagamis (1728) expédition des Canadiens; les Sauvages se
+soumettent.--Voyages de découverte vers la mer Pacifique; celui de M. de
+la Vérandrye en 1738; celui de MM. Legardeur de St.-Pierre et Marin
+quelques années après; peu de succès de ces entreprises.--Apparences de
+guerre; M. de Beauharnais se prépare aux hostilités.
+
+LIVRE VIII.
+
+CHAP. I.--_Commerce_.--1608-1744.
+
+De l'Amérique et de ses destinées.--But des colonies qui y ont été
+établies.--Le génie commerçant est le grand trait caractéristique des
+populations du Nouveau-Monde.--Commerce canadien: effet destructeur des
+guerres sur lui.--Il s'accroît cependant avec l'augmentation de la
+population.--Son origine: pêche de la morue.--Traite des pelleteries de
+tout temps principale branche du commerce de la Nouvelle-France.--Elle
+est abandonnée au monopole de particuliers ou de compagnies jusqu'en
+1731, qu'elle tombe entre les mains du roi pour passer en celles des
+fermiers.--Nature, profits, grandeur, conséquences de ce négoce; son
+utilité politique.--Rivalité des colonies anglaises; moyens que prend M.
+Burnet, gouverneur de la Nouvelle-York, pour enlever la traite aux
+Français.--Lois de 1720 et de 1727.--Autres branches de commerce:
+pêcheries, combien elles sont négligées.--Bois
+d'exportation.--Construction des vaisseaux.--Agriculture; céréales et
+autres produits agricoles.--Jin-seng.--Exploitation des mines.--Chiffre
+des exportations et des importations.--Québec, entrepôt
+général.--Manufactures: introduction des métiers pour la fabrication des
+toiles et des draps destinés à la consommation
+intérieure.--Salines.--Etablissement des postes et messageries
+(1745).--Transport maritime.--Taxation: droits de douane imposés fort
+tard et très modérés.--Systèmes monétaires introduits dans le pays;
+changemens fréquens qu'ils subissent et perturbations qu'ils
+causent.--Numéraire, papier-monnaie: cartes, ordonnances; leur
+dépréciation.--Faillite du trésor, le papier est liquidé avec perte de
+(5/8) pour les colons en 1720.--Observations générales.--Le Canadien
+plus militaire que marchand.--Le trafic est permis aux fonctionnaires
+publics; affreux abus qui en résultent.--Lois de
+commerce.--Etablissement du siége de l'Amirauté en 1717; et d'une bourse
+à Québec et à Montréal.--Syndic des marchands.--Le gouvernement
+défavorable à l'introduction de l'esclavage au Canada.
+
+CHAP. II.--_Louisbourg_.--1744-1748.
+
+Coalition en Europe contre Marie-Thérèse pour lui ôter l'empire
+(1740).--Le maréchal de Belle-Isle y fait entrer la
+France.--L'Angleterre se déclare pour l'impératrice en 1744.--Hostilités
+en Amérique.--Ombrage que Louisbourg cause aux colonies
+américaines.--Théâtre de la guerre dans ce continent.--Les deux
+métropoles, trop engagées en Europe, laissent les colons à leurs propres
+forces.--Population du Cap-Breton; fortifications et garnison de
+Louisbourg.--Expédition du commandant Duvivier à Canseau et vers
+Port-Royal.--Déprédations des corsaires.--Insurrection de la garnison de
+Louisbourg.--La Nouvelle-Angleterre, sur la proposition de M. Shirley,
+en profite pour attaquer cette forteresse.--Le Colonel Pepperrell
+s'embarque avec 4,000 hommes, et va y mettre le siége par terre, tandis
+que le commodore Warren en bloque le port.--Le commandant français rend
+la place.--Joie générale dans les colonies anglaises; sensation que fait
+cette conquête.--La population de Louisbourg est transportée en
+France.--Projet d'invasion du Canada, qui se prépare à tenir tête à
+l'orage.--Escadre du duc d'Anville pour reprendre Louisbourg et attaquer
+les colonies anglaises (1746); elle est dispersée par une tempête.--Une
+partie atteint Chibouctou (Halifax) avec une épidémie à bord.--Mortalité
+effrayante parmi les soldats et les matelots.--Mort du duc
+d'Anville.--M. d'Estournelle, qui lui succède, se perce de son épée.--M.
+de la Jonquière persiste à attaquer Port-Royal; une nouvelle tempête
+disperse les débris de la flotte.--Frayeur et armement des colonies
+américaines.--M. de Ramsay assiège Port-Royal.--Les Canadiens défont le
+colonel Noble au Grand-Pré, Mines.--Ils retournent dans leur pays.--Les
+frontières anglaises sont attaquées, les forts Massachusetts et Bridgman
+surpris et Saratoga brûlé; fuite de la population.--Nouveaux armemens de
+la France; elle perd les combats navals du Cap-Finistère et de
+Belle-Isle.--Marine anglaise et française.--Faute du cardinal Fleury
+d'avoir laissé dépérir la marine en France.--Le comte de la
+Galissonnière gouverneur du Canada.--Cessation des hostilités; traité
+d'Aix-la-Chapelle (1748).--Suppression de l'insurrection des
+Miâmis.--Paix générale.
+
+CHAP. III.--_Commission des Frontières_.--1748-1755.
+
+La paix d'Aix-la-Chapelle n'est qu'une trêve.--L'Angleterre profite de
+la ruine de la marine française pour étendre les frontières de ses
+possessions en Amérique.--M. de la Galissonnière, gouverneur du
+Canada.--Ses plans pour empêcher les Anglais de s'étendre, adoptés par
+la cour.--Prétentions de ces derniers.--Droit de découverte et de
+possession des Français.--Politique de M. de la Galissonnière, la
+meilleure quant aux limites.--Emigration des Acadiens; part qu'y prend
+ce gouverneur.--Il ordonne de bâtir ou relever plusieurs forts dans
+l'Ouest; garnison au Détroit, fondation d'Ogdensburgh (1749).--Le
+marquis de la Jonquière remplace M. de la Galissonnière.--Projet que ce
+dernier propose à la cour pour peupler le Canada.--Appréciation de la
+politique de son prédécesseur par M. de la Jonquière; le ministre lui
+enjoint de la suivre.--Le chevalier de la Corne et le major Lawrence
+s'avancent vers l'isthme de l'Acadie et s'y fortifient; forts Beauséjour
+et Gaspareaux; Lawrence et des Mines.--Lord Albemarle, ambassadeur
+britannique à Paris, se plaint des empiétemens des Français (1750);
+réponse de M. de Puyzieulx.--La France se plaint à son tour des
+hostilités des Anglais sur mer.--Etablissement des Acadiens dans l'île
+St.-Jean; leur triste situation.--Fondation d'Halifax (1749).--Une
+commission est nommée pour régler la question des limites: MM. de la
+Galissonnière et de Silhouette pour la France; MM. Shirley et Mildmay
+pour la Grande-Bretagne.--Convention préliminaire: tout restera dans le
+Statu quo jusqu'au jugement définitif.--Conférences à Paris;
+l'Angleterre réclame toute la rive méridionale du St.-Laurent depuis le
+golfe jusqu'à Québec; la France maintient que l'Acadie, suivant ses
+anciennes limites, se borne au territoire qui est à l'est d'une ligne
+tirée dans la péninsule de l'entrée de la baie de Fondy au cap
+Canseau.--Notes raisonnées à l'appui de ces prétentions diverses.--Les
+deux parties ne se cèdent rien.--Affaire de l'Ohio; intrigues des
+Anglais parmi les naturels de cette contrée, et des Français dans les
+cinq cantons.--Traitans de la Virginie arrêtés et envoyés en
+France.--Les deux nations envoyent des troupes sur l'Ohio et s'y
+fortifient.--Le gouverneur fait défense aux Demoiselles Desauniers de
+faire la traite du castor au Sault-St.-Louis; difficulté que cela lui
+suscite avec les Jésuites, qui se plaignent de sa conduite à la cour, de
+la part qu'il prend, lui et son secrétaire, au commerce, et de son
+népotisme.--Il dédaigne de se justifier.--Il tombe malade et meurt à
+Québec en 1752.--Son origine, sa vie, son caractère.--Le marquis
+Duquesne lui succède.--Affaire de l'Ohio continuée.--Le colonel
+Washington marche pour attaquer le fort Duquesne.--Mort de
+Jumonville.--Défaite de Washington par M. de Villiers au fort de la
+Nécessité (1754).--Plan des Anglais pour l'invasion du Canada; assemblée
+des gouverneurs coloniaux à Albany.--Le général Braddock est envoyé par
+la Grande-Bretagne en Amérique avec des troupes.--Le baron Dieskau
+débarque à Québec avec 4 bataillons (1755).--Négociations des deux cours
+au sujet de l'Ohio.--Note du duc de Mirepoix du 15 janvier 1755; réponse
+du cabinet de Londres.--Nouvelles propositions des ministres français;
+l'Angleterre élève ses demandes.--Prise du Lys et de l'Alcide par
+l'amiral Boscawen.--La France déclare la guerre à l'Angleterre.
+
+FIN DES SOMMAIRES.
+
+
+
+
+
+
+
+
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+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Canada depuis sa
+découverte jusqu'à nos jours. Tome II, by François-Xavier Garneau (1809-1866)
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CANADA, TOME--2 ***
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+Produced by Rénald Lévesque and the Online Distributed
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Title: Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II
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+Author: François-Xavier Garneau (1809-1866)
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+Release Date: November 2, 2008 [EBook #27132]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CANADA, TOME--2 ***
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+Produced by Rénald Lévesque and the Online Distributed
+Proofreading Canada Team at http://www.pgdpcanada.net (This
+book was created from images provided by Bibliothèque et
+Archives nationales du Québec.)
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+
+
+
+<h2>HISTOIRE</h2>
+
+<h5>DU</h5>
+
+<h1>CANADA</h1>
+
+<h5>DEPUIS SA DÉCOUVERTE JUSQU'A NOS JOURS.</h5>
+
+<h5>PAR</h5>
+
+<h2>F. X. GARNEAU.</h2>
+<br><br>
+<hr class="short">
+
+<h3>TOME SECOND.</h3>
+<hr class="short">
+<br><br>
+<p class="mid"><b>QUÉBEC:</b><br>
+
+IMPRIMERIE DE N. AUBIN, RUE COUILLARD, No. 14.</p>
+<hr class="short">
+<h4>1846.</h4>
+
+<a name="p1" id="p1"></a>
+
+<br><br>
+
+
+
+<a name="l5" id="l5"></a>
+<h2>LIVRE V.</h2>
+<br>
+<a name="l5c1" id="l5c1"></a>
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h3>COLONIES ANGLAISES.</h3>
+
+<h3>1690.</h3>
+
+<p><b>Objet de ce chapitre.--Les persécutions politiques et religieuses
+fondent et peuplent les colonies anglaises, qui deviennent
+en peu de temps très puissantes.--Caractère anglais dérivant de
+la fusion des races normande et saxonne. Institutions libres
+importées dans le Nouveau-Monde, fruit des progrès de l'époque.--La
+Virginie et la Nouvelle-Angleterre.--Colonie de
+Jamestown (1607).--Colonie de New-Plymouth et gouvernement
+qu'elle se donne (1620).--Immensité de l'émigration.--L'Angleterre
+s'en alarme.--La bonne politique prévaut dans
+ses conseils et elle laisse continuer l'émigration.--New-Plymouth
+passe entre les mains du roi par la dissolution de la compagnie--Commission
+des plantations établie; opposition qu'elle suscite
+dans les colonies; elle s'éteint sans rien faire.--Etablissement du
+Maryland (1632) et de plusieurs autres colonies.--Leurs diverses
+formes de gouvernement: gouvernemens à charte, gouvernemens
+royaux, gouvernemens de propriétaires.--Confédération
+de la Nouvelle-Angleterre.--Sa quasi-indépendance de la métropole.--Population
+et territoire des établissemens anglais en
+1690.--Ils jouissent de la liberté du commerce.--Jalousie de
+l'Angleterre: actes du parlement impérial et notamment l'acte
+de navigation passés pour restreindre cette liberté.--Opposition
+générale des colonies; doctrines du Massachusetts à ce sujet.--M.
+Randolph envoyé par l'Angleterre pour faire exécuter ses lois
+de commerce; elle le nomme percepteur général des douanes. Négoce
+étendu que faisaient déjà les colons.--Les rapports et les
+calomnies de Randolph servent de prétextes pour révoquer les
+chartes de la Nouvelle-Angleterre.--Ressemblance de caractère
+entre Randolph et lord Sydenham. Révolution de 1690.--Gouvernement.--Lois.--Education.--Industrie.--Différence
+entre le colon d'alors et le colon d'aujourd'hui, le colon français et le
+colon anglais.</b></p>
+
+<p>Le Canada n'avait pas été actuellement en
+guerre avec les Anglais depuis le traité de St.-Germain-en-Laye
+en 1632. A cette époque
+reculée, où les colonies de l'Amérique septentrionale
+naissaient à peine, les combattans
+étaient tous des Européens, qui se disputaient
+des lambeaux du continent dû au génie de
+Colomb. Aucun d'eux n'avait pris les armes
+pour défendre le sol de sa vraie patrie; la terre
+qu'ils foulaient était encore à leurs yeux une
+terre étrangère. Mais en 1689 les choses
+avaient déjà changé. Il y avait alors des Canadiens,
+il y avait des Américains, il y avait une
+patrie, ce mot si magique pour le soldat. Et
+chose remarquable, les Européens laissèrent
+pour ainsi dire le champ libre à ces nouveaux
+hommes, qui essayèrent leur force et leur courage
+les uns contre les autres, et déployèrent
+dans la lutte cette même ardeur et cette haine
+nationale dont leurs mères-patries respectives
+donnaient le douloureux spectacle depuis des
+siècles dans l'ancien monde.</p>
+
+<p>Nous savons quel développement avait pris
+en 1689 le Canada en population, en industrie
+et en richesses. Pour bien apprécier les
+moyens relatifs des parties belligérantes, et les
+dangers de la guerre pour ce pays, il est nécessaire
+de posséder la même connaissance
+relativement aux colonies anglaises, qui forment
+aujourd'hui une des premières nations du
+monde.</p>
+
+<p>Après les tentatives infructueuses de colonisation
+dont il a été dit quelques mots dans une
+autre partie de cet ouvrage, l'Angleterre cessa
+de s'occuper de l'Amérique, qu'elle ne fréquenta
+plus que par ses pêcheurs et ses baleiniers.
+La France montra plus de persévérance,
+elle s'obstina dans son entreprise jusqu'à
+ce qu'elle eût réussi à s'établir en Acadie et en
+Canada d'une manière permanente.</p>
+
+<p>Mais à peu près dans le temps où elle s'était
+assurée un pied solide dans le Nouveau-Monde,
+des guerres politiques et religieuses vinrent
+bouleverser l'Angleterre, et rejeter hors de son
+sein une population formée par les débris des
+partis vaincus, qui, tour à tour opprimés par le
+vainqueur, abandonnèrent leur patrie pour
+aller s'en créer une nouvelle ailleurs. Ils
+fondèrent la Virginie, New-Plymouth, le Massachusetts
+et bien d'autres provinces. La
+bigoterie et un zèle aveugle régnaient parmi
+toutes les sectes chrétiennes. Chacun niait à
+son voisin ce que tous les hommes avaient droit
+de posséder, la liberté de conscience. C'est à
+cela que l'on doit attribuer, sinon l'établissement,
+du moins l'état florissant de l'Amérique aujourd'hui<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>.
+La cause première de cette émigration
+involontaire subsistant toujours, ces nouvelles
+colonies se peuplèrent rapidement et
+surpassèrent bientôt celles de la France.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"></a><b>Note 1:<a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> History of Massachusetts Bay.</b></blockquote>
+
+<p>Ensuite, le génie commerçant de l'Angleterre,
+qui commençait à se déployer à la faveur de la
+liberté, favorisa l'accroissement de ces mêmes
+possessions lointaines. Ce fut un bonheur pour
+celles-ci que cette nouvelle direction donnée à
+l'esprit national; elles en profitèrent plus que
+leur mère-patrie elle-même.</p>
+
+<p>La race saxonne, agreste et engourdie, observe
+un écrivain, aurait fait peu de bruit dans
+le tournoi des peuples, si des myriades de Normands,
+de Poitevins et d'autres Français de
+toutes les provinces, ne fussent venus la réveiller
+rudement à la suite de Guillaume-le-Conquérant.
+De cette époque et de la fusion
+graduelle des deux races, datent les progrès
+qui se sont manifestés successivement dans le
+génie, les institutions et la puissance de l'Angleterre.
+L'audace, l'activité et la rapacité
+normandes ont fécondé la vieille torpeur
+saxonne. Des excès de la tyrannie organisée
+par la conquête et des résistances féodales sont
+nées les alliances des intérêts lésés, et de ces
+alliances tout le système municipal et parlementaire
+de la Grande-Bretagne<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. Les colons
+américains importèrent avec eux, comme
+un dépôt sacré, ce système municipal et parlementaire,
+première cause de leurs succès
+futurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"></a><b>Note 2:<a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> Maillefer.</b></blockquote>
+
+<p>L'époque de l'établissement de l'Amérique
+septentrionale est remarquable par la révolution
+qui s'opérait dans les esprits chez toutes
+les nations et particulièrement en Angleterre,
+où le peuple, ne se contentant pas de vaines
+théories, réclamait la mise en pratique de ces
+grands principes sociaux, que la marche de la
+civilisation et les doctrines chrétiennes commençaient
+à développer aux yeux de la multitude.
+Ce peuple fut le premier qui posséda,
+dans son parlement, l'arme nécessaire pour
+lutter avec avantage contre le despotisme.
+Jacques I donnait le nom de rois<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> aux membres
+des Communes, à ceux même que Henri VIII
+avait traités de brutes, tant s'était accrue déjà
+leur puissance. Les principes de la liberté, les
+droits de l'homme, la nature et l'objet d'un
+gouvernement, étaient des questions qui occupaient
+tous les esprits, et qui se discutaient
+jusque dans le village le plus reculé du pays
+avec une extrême chaleur. Mais faute d'habitude
+on abusa, comme cela arrive toujours là
+où la liberté ne fait que de naître, de cette
+même liberté pour laquelle on combattait; et
+le vainqueur la refusa au vaincu, qui fut poursuivi,
+persécuté, proscrit. Les querelles de
+religion se mêlant à celles de la politique, fournirent
+de nouveaux alimens à l'incendie dans
+lequel disparurent les restes de l'Eglise de
+Rome et le trône. Les puritains prétendaient
+vouloir la liberté religieuse et la liberté politique,
+et cependant, durant leur domination sous
+Cromwell, ils se montrèrent plus exclusifs et
+plus persécuteurs que les royalistes qu'ils avaient
+renversés. Mais les principes survivent à ceux
+qui en abusent; et les nouvelles idées fructifièrent
+en Amérique, où les portèrent ces mêmes
+puritains déchus. La réaction qui eut lieu en
+Angleterre après la mort du Protecteur, les
+priva de toute autorité, et les livra à la vengeance
+d'un vainqueur irrité également contre
+les maximes religieuses et contre les maximes
+politiques qu'ils avaient invoquées indistinctement
+pour opérer la révolution qui avait amené
+Charles I à l'échafaud et l'établissement d'une
+république. Les plus zélés et les plus compromis
+durent alors chercher à se soustraire à un
+gouvernement auquel leurs idées ne pouvaient
+jamais leur permettre de se rallier, et ils émigrèrent
+sur les rives du Nouveau-Monde, emportant
+avec eux leurs principes et ces institutions
+libres dans lesquelles ils avaient converti
+des maximes générales en vérités pratiques. Le
+droit de représentation, l'institution précieuse
+du jury, le vote des subsides par le peuple, et
+plusieurs autres priviléges essentiels à la liberté
+du citoyen, furent des dogmes qu'ils y transplantèrent,
+qui servirent de base à leur organisation
+sociale, et qui ne cessèrent plus d'être
+regardés comme les droits les plus précieux de
+l'homme. Les monopoles, les ordres privilégiés,
+les charges sur l'industrie, comme les
+maîtrises et corporations des métiers, etc., la
+féodalité, et toutes les chaînes qui accablaient
+encore le peuple, même dans les pays les plus
+libres de l'Europe, ne suivirent point ces colons
+au-delà des mers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"></a><b>Note 3:<a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Un comité de la chambre des communes devait lui présenter
+une adresse. Il ordonna que douze siéges fussent apportés
+pour les membres de ce comité, «car, dit-il, ce sont douze
+rois qui viennent».</b></blockquote>
+
+<p>Jacques I divisa la partie du continent américain,
+située entre les 34e. et 45e. degrés de
+latitude, en deux vastes provinces: la Virginie
+et la Nouvelle-Angleterre. La première fut
+concédée à une compagnie de Londres, et la
+seconde, à des marchands de Plymouth avec le
+droit de les établir et d'y commercer, en 1606.</p>
+
+<p>Dès l'année suivante, ou quatre ans après la
+fondation de Port-Royal, la compagnie de
+Londres envoya 108 colons dans la Virginie
+pour commencer l'établissement de cette province,
+lesquels s'établirent dans un lieu qu'ils
+nommèrent Jamestown; mais les privations et
+la misère réduisirent leur nombre à une quarantaine
+au bout de quelques mois. Cinq cents
+autres émigrés les suivirent en 1609. N'ayant
+ni plus de moyens, ni plus de prévoyance que les
+premiers, ils se virent bientôt en proie à une
+affreuse famine qui les fit périr presque tous.
+La fertilité du sol, la beauté du climat et l'émigration
+contribuèrent cependant à faire oublier
+ces désastres, et petit à petit la province prit
+des développemens qui la mirent au-dessus de
+tous les périls. Ces premiers pionniers de la
+civilisation américaine vécurent à profits
+communs jusqu'en 1613. A cette époque des
+terres leur furent distribuées; et la plupart
+des planteurs n'ayant point de femmes, la
+compagnie leur envoya quatre-vingt-six
+jeunes filles, qui leur furent vendues à raison
+de cent à cent cinquante livres de tabac
+chacune. Six ans plus tard fut convoquée, par
+le chevalier George Yeardley, la première assemblée
+représentative qu'il y ait eue en Amérique;
+et les représentans, élus par les bourgs,
+réglèrent les affaires de la colonie, qui jusque-là
+avaient été dirigées par la compagnie de
+Londres. En 1621, la province reçut une
+espèce de gouvernement constitutionnel composé
+d'un gouverneur, d'un conseil et d'une
+assemblée générale élective. Peu de temps
+après, elle fut attaquée par les Sauvages, qui
+massacrèrent plus de 300 personnes, tant
+hommes que femmes et enfans; la compagnie,
+blâmée de n'avoir pas protégé suffisamment les
+habitans, fut dissoute, et le roi prit la Virginie
+sous sa protection (1624). Elle perdit sa législature
+sous le roi Jacques, mais Charles I,
+son fils, la lui restitua.</p>
+
+<p>De son côté, la compagnie de Plymouth
+envoya, en 1607, une colonie de cent et quelques
+personnes à Sagahadoc (Kénébec) dans
+la Nouvelle-Angleterre, sous les ordres de
+George Popham; mais ce dernier étant mort,
+les colons retournèrent en Europe le printemps
+suivant; ce qui découragea tellement la société,
+qu'elle abandonna toute idée de colonisation jusqu'en
+1620. Alors des puritains (Brownistes),
+qui s'étaient réfugiés dans la Hollande une douzaine
+d'années auparavant<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>, pour échapper
+aux persécutions qui pesaient sur eux en Angleterre,
+demandèrent à la compagnie de
+Londres la permission d'émigrer dans la Virginie
+avec la liberté d'y professer leur religion,
+eux et leur postérité. Le roi s'y refusa d'abord,
+mais il y consentit ensuite; et l'année suivante ils
+purent faire voile pour l'Amérique. Trompés
+par leur pilote qui fit fausse route, ils abordèrent
+plus au nord qu'ils n'avaient intention
+de le faire, et au lieu de débarquer dans la
+Virginie, ils se trouvèrent dans la Nouvelle-Angleterre,
+où ils jetèrent les premier fondemens
+de la colonie de New-Plymouth. N'ayant
+point de charte du roi, ils formèrent une espèce
+de société volontaire, et obéirent à des lois et
+à des magistrats établis par eux-mêmes, jusqu'à
+l'époque de leur union avec le Massachusetts
+en 1692.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"></a><b>Note 4:<a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Jeremy Belknap: History of New-Hampshire.</b></blockquote>
+
+<p>«Ce pacte gouvernemental, dit le Dr. Story<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>
+est sinon le premier, du moins le titre primordial
+le plus authentique de l'établissement
+d'une nation, que l'on trouve dans les annales
+du monde. Les philosophes et les juristes en
+appellent constamment à la théorie d'un pareil
+contrat, pour établir la mesure des droits et
+des devoirs des gouvernans et des gouvernés;
+mais presque toujours cette théorie a été regardée
+comme un effort d'imagination, qui n'est
+appuyé ni par l'histoire ni par la pratique des
+nations, et qui ne fournit par conséquent aucune
+instruction solide pour les affaires réelles
+de la vie. On ne pensait guère que l'Amérique
+pût fournir l'exemple d'un contrat social
+d'une simplicité primitive et presque patriarcale».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"></a><b>Note 5:<a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> <i>Commentaries on the constitution of the United-States, etc.</i></b></blockquote>
+
+<p>Deux ans après, la compagnie de Plymouth
+concéda un territoire dans le Massachusetts, à
+quelques personnes qui essayèrent inutilement
+d'y former un établissement. D'autres tentatives
+suivirent celle-ci avec plus ou moins de
+succès jusqu'en 1628. Enfin, dans cette même
+année, une nouvelle compagnie acheta de celle
+de Plymouth le territoire de cette province,
+et fut incorporée par charte royale. Elle
+transféra le gouvernement de la colonie dans le
+pays même; et quelque temps après les
+habitans élurent des députés pour faire des
+lois, établir des cours de justice, etc. L'immigration
+devint considérable; il arriva dans une
+seule année (1630) plus de 1500 colons, par
+quelques uns desquels la ville de Boston fut
+commencée. En 1633, ils débarquèrent encore
+en plus grand nombre; la plupart de ces émigrés
+étaient des mécontens politiques, des
+hommes qui avaient des lumières, de l'expérience
+et même de la fortune, excellens matériaux
+pour fonder un pays. L'Angleterre,
+voyant grossir ce torrent de population
+désaffectionnée qui s'en allait en Occident,
+prit l'alarme. L'ordre fut promulgué de suspendre
+le départ de tous les vaisseaux destinés
+pour le Nouveau-Monde; et il fut enjoint aux
+patrons de ceux qui auraient à l'avenir une
+pareille destination avec des émigrans, d'obtenir
+au préalable une permission de l'autorité publique.
+En même temps les capitaines des
+navires dont le départ avait été suspendu,
+furent sommés de se présenter devant le conseil
+d'état avec la liste de leurs passagers.
+Mais après réflexion, la bonne politique prévalut
+heureusement dans ce conseil, et les
+émigrans eurent permission de partir après
+avoir été informés, que «Sa Majesté n'avait
+aucune intention de leur imposer la liturgie de
+l'Eglise anglicane, et qu'elle croyait que
+c'était pour jouir de la liberté en matière de
+religion, qu'ils passaient dans le Nouveau-Monde»<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"></a><b>Note 6:<a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> Charles I se guida d'après le même principe en accordant
+une charte à Rhode-Island en 1663. «Notre plaisir royal,
+dit le monarque, est que personne dans la colonie ne soit à l'avenir
+molesté, puni, inquiété ni recherché pour différence
+d'opinion en matières religieuses».</b></blockquote>
+
+<p>Cette conduite du roi d'Angleterre et de son
+conseil, contraste bien étrangement avec celle
+de Louis XIV, qui ne tolérait d'autre opinion
+que la sienne, et qui fermait à ses sujets les
+portes de toutes ses colonies comme pour montrer
+que même l'avenir devait subir les lois de
+sa volonté, et qu'il modèlerait à son gré les
+empires futurs!</p>
+
+<p>Au nombre des passagers dont le départ
+avait été ainsi arrêté par l'ordre de la cour de
+Londres, se trouvait un homme obscur, mais
+qui allait emporter avec lui les destinées de sa
+patrie; cet homme était Cromwell. L'oeil
+royal devina-t-il l'avenir de ce nom roturier en
+parcourant la liste de ces passagers? vit-il dans
+celui qui le portait le possesseur futur de son
+trône et le chef de la nation? L'ordre qu'il
+avait donné causa du délai, et dans l'intervalle
+le puritain, le futur protecteur de la Grande-Bretagne,
+changea d'opinion et ne sortit point
+de son pays; sa destinée devait s'accomplir.</p>
+
+<p>La compagnie de Plymouth s'étant dissoute,
+la colonie passa sous l'autorité du roi comme
+celle de la Virginie. Cet événement exerça
+alors peu d'influence sur l'administration intérieure,
+qui resta entre les mains des habitans.
+Ils élisaient tous leurs fonctionnaires, depuis le
+gouverneur en descendant jusqu'au dernier
+degré de l'échelle hiérarchique. La législature
+était élective dans toutes ses branches.</p>
+
+<p>Plus tard pourtant, en 1638, les clameurs
+que leurs ennemis ne cessaient de pousser
+contre eux en Angleterre, se renouvelèrent
+avec plus de fureur que jamais. Le roi,
+trompé par leurs assertions haineuses et intéressées,
+nomma une commission, dont l'archevêque
+de Cantorbéry était le chef, à laquelle
+fut départie une autorité suprême et absolue
+sur toutes les colonies, avec le pouvoir de
+faire des lois et des ordonnances affectant leur
+gouvernement et la personne et les biens des
+habitans. A cette nouvelle, le Massachusetts
+fit les remontrances les plus énergiques contre
+«cette commission», dont l'établissement
+abrogeait d'un seul coup toutes les libertés coloniales.
+Il exposa que les colons étaient
+passés en Amérique avec le consentement de
+Sa Majesté, dont ils avaient beaucoup agrandi
+les domaines; que si on leur enlevait leur
+charte, ils seraient forcés de s'en aller ailleurs,
+ou de retourner dans leur pays natal; que les
+autres établissemens seraient également abandonnés,
+et que tout le pays tomberait ainsi entre
+les mains des Français ou des Hollandais. Il
+terminait par demander qu'on les laissât jouir
+de leurs anciennes libertés, et qu'on ne mît
+point d'entraves à l'émigration vers le Nouveau-Monde.</p>
+
+<p>L'Angleterre n'osa pas mettre à exécution
+un projet devenu odieux dès sa naissance; et
+la commission des plantations s'éteignit sans
+rien faire, tant il est vrai de dire que l'opinion
+publique avait déjà de force dans ce royaume,
+fruit inappréciable de la liberté.</p>
+
+<p>Les colonies anglaises, respectées ainsi dans
+leurs droits, se formaient insensiblement aux
+habitudes du gouvernement représentatif, tandis
+que l'arrivée continuelle des partisans vaincus
+dans les luttes civiles de la mère-patrie, augmentait
+leur population et leurs richesses. Les
+puritains persécutés cherchaient un asile dans
+la Nouvelle-Angleterre; les catholiques dans
+le Maryland; les royalistes dans la Virginie.</p>
+
+<p>Le Maryland fut concédé par Charles I à
+lord Baltimore, baron irlandais, et fondé en
+1632 par 200 gentilshommes catholiques. Huit
+ans après ils demandèrent et obtinrent un gouvernement
+libre. Cette province est la première
+qui ait eu l'honneur de proclamer dans
+le Nouveau-Monde, le grand principe de la
+tolérance universelle, et de reconnaître la
+sainteté et les droits imprescriptibles de la conscience<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.
+Elle se peupla rapidement. Jouissant
+de la tranquillité pendant que les autres provinces
+étaient déchirées par des persécutions
+religieuses, l'émigration s'y portait en foule,
+sûre d'y trouver le repos et la paix.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"></a><b>Note 7:<a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> Chalmer's annals.</b></blockquote>
+
+<p>Telle fut l'origine des deux premières colonies
+anglaises, la Virginie et la Nouvelle-Angleterre,
+autour desquelles les autres sont
+venues ensuite se grouper. En lisant l'histoire
+des premières on voit celle des dernières; elles
+ont eu toutes, plus ou moins, les mêmes obstacles
+à vaincre et les mêmes avantages à
+utiliser. Elles présentent aussi toutes la même
+physionomie et le même caractère politique ou
+social. Peuplées du reste par des habitans
+d'une même nation, elles ont été commencées à
+peu de distance les unes des autres comme l'indique
+le tableau suivant:</p>
+
+<pre>
+La Virginie, 1608.
+
+La Nouvelle-York, fondée par les Hollandais
+en 1614, sous le nom de Nouvelle-Belgique,
+devient anglaise en 1664.
+
+Plymouth, 1620, réuni au Massachusetts en
+1692.
+
+Le Massachusetts 1628.
+
+Le New-Hampshire, 1623.
+
+Le New-Jersey, fondé par les Hollandais,
+en 1624, devient anglais en 1664.
+
+Le Delaware, fondé par les Hollandais en
+1627, devient anglais en 1664. Quelques
+Suédois s'y étaient établis en 1638; mais ils
+furent subjugués par les Hollandais, et la
+plupart quittèrent le pays.
+
+Le Maine en 1630; réuni au Massachusetts
+en 1677.
+
+Le Maryland en 1633.
+
+Le Connecticut en 1635, établi par des
+colons du Massachusetts.
+
+Le New-Haven en 1637, réuni au Connecticut
+en 1662.
+
+Providence en 1635.
+
+Le Rhode-Island en 1638, réunis en 1644.
+
+La Caroline du Nord en 1650; colonie distincte
+en 1729.
+
+La Caroline du Sud en 1670. Cette date,
+relativement aux deux Carolines, a rapport
+ici à l'établissement des Anglais; car
+longtemps auparavant, sous l'amiral de
+Coligny, les Huguenots français y avaient
+fondé une colonie florissante, qui finit par
+l'affreuse catastrophe vengée par le chevalier
+de Gourgues.
+
+La Pennsylvanie en 1682.
+
+La Géorgie fondée plus tard en 1733.
+</pre>
+
+<p>Ces diverses colonies possédaient trois formes
+bien distinctes de gouvernement, qui, modifiées
+par les habitudes et par la nature de la société
+américaine, constituèrent ensuite les élémens du
+gouvernement fédéral établi par la révolution de
+1776. C'étaient les gouvernemens à charte, les
+gouvernemens royaux ou provinciaux, et les gouvernemens
+de propriétaires. Les gouvernemens
+à charte étaient limités à la Nouvelle-Angleterre.
+Les peuples de cette province, où il y
+avait plusieurs colonies, jouissaient de tous les
+priviléges de sujets nés anglais, étaient investis
+de tous les pouvoirs gouvernemental, législatif,
+exécutif et judiciaire. Ils choisissaient les gouverneurs,
+élisaient les assemblées législatives
+et nommaient les magistrats. Une seule restriction
+était imposée à leur autorité législative,
+c'est que les lois qu'ils se faisaient ne pouvaient
+être contraires à celles de l'Angleterre.
+Plus tard, la métropole réclama le droit de
+révoquer les chartes; mais les colons maintinrent
+qu'elles étaient des pactes solennels et
+irrévocables, excepté pour causes légitimes.
+Dans quelques cas néanmoins, elles furent forcément
+supprimées, particulièrement vers la fin
+du règne de Charles II, où les corporations
+métropolitaines éprouvèrent le même sort. Les
+contestations auxquelles cette question donna
+lieu entre la mère-patrie et les colonies à
+charte, furent une des causes de la révolution.</p>
+
+<p>Le pouvoir législatif, qui était sans appel, résidait
+dans un corps nommé, «The General
+Court of the Colony of Massachusetts Bay,»
+et était composé d'un gouverneur, d'un député-gouverneur,
+de dix magistrats et de deux députés
+de chaque ville, tous élus annuellement
+par le peuple. Le gouverneur et les magistrats
+formaient une chambre, et les députés l'autre.
+Cette législature siégeait tous les ans.</p>
+
+<p>Le pouvoir exécutif était exercé par le
+gouverneur et un conseil, dont sept membres
+étaient nécessaires pour délibérer, et qui
+siégeait deux fois par semaine.</p>
+
+<p>Les gouvernemens royaux étaient ceux de
+la Virginie, de la Nouvelle-York, et, plus tard,
+des Carolines (1728), de la Géorgie, du New-Hampshire
+et du New-Jersey (1702). Dans
+ces colonies, le gouverneur et le conseil étaient
+nommés par la couronne; et les chambres
+d'assemblée élues par le peuple. Les gouverneurs
+recevaient leurs instructions du roi ou
+de ses ministres. Ils avaient voix négative
+dans les procédés des législatures. Les juges
+et autres officiers civils étaient aussi nommés
+par le roi, mais payés par les colonies. Les
+actes arbitraires des gouverneurs, et le droit
+de veto réclamé par la couronne sur les actes
+des assemblées, furent des causes incessantes
+de difficultés dans ces gouvernemens. Le Canada
+nous fournit le modèle de cette espèce de
+régime.</p>
+
+<p>Les gouvernemens de propriétaires, qui
+tenaient de la nature féodale, offraient quelque
+ressemblance avec les palatinats d'Allemagne.
+Les propriétaires de ces provinces étaient
+revêtus de certains pouvoirs royaux et législatifs;
+mais le tout subordonné à l'autorité suprême
+de l'empire. Le Maryland, la Pennsylvanie,
+et, dans les premiers temps, les
+deux Carolines et le Jersey, étaient soumis à
+cette forme de gouvernement, qui a existé dans
+les deux premières provinces ainsi que dans le
+Delaware jusqu'à la révolution. Ces colonies
+appartenaient à des propriétaires ou particuliers,
+à qui des territoires avaient été concédés par le
+souverain avec pouvoir d'y établir des gouvernemens
+civils et d'y faire des lois, sous certaines
+restrictions. Leur histoire est un long tissu
+de querelles occasionnées par la manière dont
+les propriétaires exerçaient leur droit de révoquer
+ou négativer les actes des assemblées
+législatives; car même dans ces colonies
+des corps représentatifs furent introduits, dont
+les membres étaient nommés mi-partie par
+les propriétaires et mi-partie par le peuple.
+En 1719, les habitans de la Caroline exaspérés
+contre leurs maîtres, s'emparèrent du gouvernement
+et élurent un gouverneur, un conseil
+et une assemblée, qui se réunirent pour publier
+une déclaration d'indépendance, dans laquelle
+ils exposèrent les motifs de leur renonciation à
+leur ancienne forme de gouvernement. Les
+anciennes lois de l'assemblée de la Virginie
+(1624) renferment une déclaration qui définit
+le pouvoir de l'assemblée de taxer et d'imposer
+des charges personnelles.</p>
+
+<p>Dès l'origine (1643), les provinces de la
+Nouvelle-Angleterre formèrent entre elles une
+confédération offensive et défensive, chacune
+se réservant néanmoins son gouvernement et sa
+juridiction particulière. Les affaires générales
+de la confédération étaient réglées par un congrès
+composé de deux commissaires de chaque
+colonie. Cette législature se nommait «<i>The
+General Court of the United Colonies of New-England</i>»<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.
+Pour marque de sa souveraineté,
+la Nouvelle-Angleterre frappait monnaie; et
+toutes les commissions se faisaient au nom du
+gouverneur du consentement du conseil. Suivre
+les lois anglaises ou les ordres du roi sans permission
+de l'autorité coloniale, c'était faire
+acte d'infraction de ses priviléges<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>. Nous
+avons déjà fait allusion ailleurs à cette confédération
+qui possédait, comme l'on voit, une
+quasi-indépendance; mais qui ne la garda pas
+longtemps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"></a><b>Note 8:<a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> <i>Encyclopedia Americana</i>.</b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"></a><b>Note 9:<a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> Rapport de M. E. Randolph au bureau du commerce et des
+plantations, 1676: <i>Collection de papiers relatifs à Massachusetts
+Bay</i>.</b></blockquote>
+
+<p>C'est à partir de 1630, que la population des
+colonies anglaises augmenta rapidement. Elle
+pouvait être alors de 4,000 âmes, et déjà
+au bout de vingt ans elle atteignait 80,000
+âmes, et, en 1690, époque de la seconde
+guerre avec le Canada, elle devait excéder
+200,000 âmes, puisqu'en 1701, on l'évaluait
+à 262,000. La population du Canada et de l'Acadie
+ne dépassait pas alors 12 à 15,000 âmes,
+c'est à dire qu'elle était treize fois moins considérable
+que celle des provinces voisines
+contre lesquelles elle allait avoir à lutter les
+armes à la main. Le désavantage du nombre
+n'était pas le seul qu'elle eût à surmonter.
+La différence d'institutions politiques pesait
+aussi d'un grand poids dans la balance, de même
+que celle du climat. C'est au moyen de cette
+supériorité numérique et de richesse que les
+colonies américaines ont pu mettre dans tous
+les temps sur pied des armées qui comptaient
+autant de combattans qu'il y avait d'hommes
+capables de porter les armes dans toute la
+Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Occupant les parties centrales de l'Amérique
+du nord, sur le bord de la mer Atlantique,
+c'est à dire, depuis le Canada jusqu'à la Floride,
+les établissemens anglais jouissaient d'un
+ciel chaud ou tempéré dans toute leur étendue,
+et d'un sol dont les productions, extrêmement
+variées, étaient par cela même un gage d'abondance
+continuelle. Le blé croît partout dans cet
+immense pays ainsi que le maïs, plante indigène
+qui vient sans effort surtout dans le centre
+et dans l'ouest des Etats-Unis, où il rend le
+double du blé. La culture du tabac commence
+dans le Maryland, par le 39e. ou 40e.
+degré de latitude: c'est aujourd'hui le principal
+article d'exportation de cet Etat et de la
+Virginie. Le coton se cultive depuis le 37e.
+degré en gagnant le sud; mais on n'a commencé
+à en exporter qu'en 1791. Le ris, qui
+exige un climat chaud et un sol marécageux,
+vient dans les mêmes latitudes que le coton.
+Les provinces du nord produisent du blé, du
+chanvre, du lin, du houblon, etc. Favorisées
+ainsi de la nature et par une immigration nombreuse,
+ces colonies devinrent en peu de
+temps riches et florissantes.</p>
+
+<p>Dans les premières années elles jouirent
+d'une liberté de commerce illimitée. Les
+vaisseaux de toutes les nations étaient admis
+dans leurs ports; elles allaient acheter dans
+tous les pays où elles trouvaient les plus grands
+avantages. Mais après qu'elles eurent passé
+par les souffrances, les inquiétudes, les dangers,
+qui ont accompagné partout la fondation
+des établissemens européens dans le Nouveau-Monde,
+après qu'elles eurent commencé
+à acquérir ce bien-être et ces richesses, qui
+n'étaient le partage que du petit nombre dans
+l'ancien, l'Angleterre résolut de les faire contribuer
+davantage aux charges de l'état, puisqu'elles
+profitaient autant que les autres parties
+de l'empire, de la protection du gouvernement.
+En 1655 Cromwell, qui venait de subjuguer
+l'Irlande et de se baigner dans le sang de ses
+malheureux habitans, se chargea de l'exécution
+de cette mesure, qu'il fallait sa volonté
+forte pour faire réussir. Il fallait d'abord faire
+naître les prétextes qui ne tardèrent point
+en effet à se présenter. Il voulut engager
+la Nouvelle-Angleterre à envoyer des émigrans
+en Irlande pour repeupler les déserts
+que ses armées y avaient faits; celle-ci ne voulut
+pas plus envoyer ses enfans dans ce pays que
+dans la Jamaïque, où il les invita ensuite de
+s'établir. Première désobéissance. Dans la
+guerre civile terminée par la mort de Charles I,
+le parti royaliste avait été vaincu, et la Virginie
+ainsi que le Maryland qui avait embrassé ce
+parti, durent être soumis par les armes du
+protecteur. Ce fut une seconde offense. C'en
+était assez pour fournir des motifs plausibles au
+gouvernement d'imposer des restrictions au
+commerce des colonies. Le parlement impérial
+passa un acte pour leur défendre d'importer
+ou d'exporter leurs marchandises dans
+d'autres vaisseaux que dans des vaisseaux anglais,
+équipés par des matelots anglais. Cet acte
+fut bientôt suivi d'un autre, l'acte de navigation,
+qui prohiba l'exportation de certains articles
+des colonies en ligne directe à l'étranger. En
+1663, une troisième loi, plus sévère encore
+que les premières, les obligea de vendre leurs
+produits sur les marchés de l'Angleterre
+seulement, et d'acheter les articles de manufacture
+étrangère dont elles pourraient
+avoir besoin des marchands anglais à l'exclusion
+de tous autres. Enfin en 1672, il
+imposa aussi les produits exportés d'une colonie
+à une autre colonie. Sa politique était
+évidemment d'empêcher les colons d'établir
+des manufactures et de se créer un commerce
+avec l'étranger, au préjudice de ses intérêts<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.
+Mais ces lois prohibitives ne furent pas
+observées immédiatement partout. Le Massachusetts
+jouit encore longtemps après d'une
+entière liberté; et elles furent ouvertement
+ou secrètement violées par toutes les provinces,
+qui avaient fait, lors de leur promulgation,
+les remontrances les plus énergiques
+contre ce qu'elles regardaient comme
+une violation de leurs droits. M. Randolph,
+agent de la métropole (1676), voyant arriver
+dans le port de Boston des navires de l'Espagne,
+de la France, de la Méditerranée, des Canaries,
+etc., fit observer au gouverneur que cela était
+contraire à l'acte de navigation. Celui-ci lui
+répondit que les lois faites par le roi et son
+parlement n'obligeaient la Nouvelle-Angleterre
+qu'en autant qu'elles étaient conformes aux intérêts
+de la colonie, dans laquelle seule résidait
+le pouvoir législatif, en vertu de la charte
+accordée par le père de Sa Majesté régnante;
+et que toutes les matières en contestation
+devaient être déterminées en définitive par elle
+sans appel à l'autorité royale, qui pouvait bien
+augmenter, mais non restreindre, ses libertés<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"></a><b>Note 10:<a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> «The colonial laws of modern times, had furnished the most
+flagrant examples of tyrannical interference with the operations
+of manufactures and commerce; and the narrow policy which
+had always presided over the planting and rearing of new settlements,
+was utterly inconsistent with the very liberal and
+enlightened views of the economical system».</b>
+
+<p><b><i>Colonial policy of the European Powers, par</i> Lord Brougham.</b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"></a><b>Note 11:<a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> Rapport de M. Randolph à Sa Majesté: <i>Collection of original
+papers relative to the colony of Massachusetts Bay</i>. Voyez
+aussi Story vol. I, p. 52 <i>Commentaries on the constitution of
+the United States</i>.</b></blockquote>
+
+<p>Toutes les provinces ne réclamèrent pas
+leurs libertés avec la même hardiesse. La
+Virginie, par exemple, était plus soumise, et
+les réponses du chevalier Berkeley aux lords
+commissaires en 1671, nous apprennent qu'elle
+s'était conformée à l'acte de navigation, à son
+grand détriment. En effet, cette loi y avait
+fait cesser presque complètement la construction
+des navires, branche importante de
+son commerce.</p>
+
+<p>Cette lutte sourde d'intérêts commerciaux
+entre les colonies et la métropole, annonce les
+progrès que les premières avaient déjà faits. Le
+chiffre de leurs exportations dans la Grande-Bretagne
+fut en 1701 de £309,136; et celui
+de leurs importations du même pays, de £343,828,
+l'excédant des importations sur les
+exportations étant probablement couvert par
+les achats que faisaient les émigrans en s'embarquant
+pour l'Amérique, et par les dépenses
+du gouvernement militaire. Ces colonies
+payaient elles-mêmes depuis longtemps les
+dépenses de leur gouvernement civil. En temps
+de guerre, elles fournissaient aussi leurs contingens
+d'hommes et d'argent, selon leurs forces,
+leur population et la proximité du théâtre des
+hostilités.</p>
+
+<p>Le Massachusetts a toujours été la première
+et la plus avancée des provinces britanniques.
+Possédant en abondance dans son sein tout ce
+qui est nécessaire à l'existence d'une marine et
+à sa fourniture, comme des bois de construction
+de toute espèce, de la poix, du goudron,
+du chanvre, du fer, des douves, des madriers,
+etc., elle bâtissait tous les ans quantité de
+navires, qu'elle vendait en Angleterre et ailleurs.
+Son commerce employait déjà près de 750
+vaisseaux de 6 à 250 tonneaux; ses principaux
+chantiers de construction étaient à Boston,
+Charlestown, Salem, Ipswick, Salisbury
+et Portsmouth.</p>
+
+<p>Elle exportait des bois, des animaux vivans,
+de la farine, de la drèche, du biscuit, des
+salaisons de viande et de poisson, etc., dans la
+Virginie et le Maryland, à la Jamaïque, à la
+Barbade, à Nevis, à St.-Christophe et dans
+plusieurs autres îles du golfe mexicain, en Espagne,
+en Portugal, aux îles Madère et Canaries,
+en France, en Hollande, aux villes anséatiques,
+et enfin dans les îles britanniques de
+la Manche; et elle en rapportait les objets dont
+elle pouvait avoir besoin pour sa consommation
+ou pour son négoce. Les marchandises manufacturées
+et les produits des climats méridionaux
+formaient la masse de ces importations.
+Ce commerce, elle le faisait cependant malgré
+la métropole.</p>
+
+<p>M. Randolph écrivait à la cour qu'on ne
+tenait aucun compte en Amérique de l'acte de
+navigation et des lois passées par le parlement
+impérial pour régler le commerce, qui était
+complètement libre à toutes les nations. Quant
+à celui des Indes occidentales, disait-il, le marchand
+anglais en est presque exclus par
+celui de la Nouvelle-Angleterre, qui peut y
+donner ses denrées à un prix considérablement
+plus bas. Ainsi la Grande-Bretagne a perdu
+la plus grande partie du commerce de l'ouest.
+Le marchand américain expédie même déjà
+des navires chargés de mâtures pour la Guinée,
+Madagascar et les côtes de l'Inde.</p>
+
+<p>L'Angleterre, effrayée par cette activité
+toujours croissante, songea enfin à prendre
+des moyens prompts et efficaces pour faire
+rentrer le négoce des colonies dans les bornes
+d'un système moins préjudiciable à ses intérêts.
+Par ses lois, par ses douanes, elle réussit à
+le modifier, à le restreindre selon ses vues; mais
+les colons ne se soumirent qu'à la force, en
+attendant l'occasion de revendiquer ce qu'ils
+regardaient comme les droits imprescriptibles
+des sujets anglais, la liberté du commerce, aussi
+sacrée à leurs yeux que la liberté politique et
+religieuse.</p>
+
+<p>L'instrument dont la métropole se servit pour
+amener cette révolution, fut l'agent que nous
+avons déjà nommé, M. Edouard Randolph,
+homme résolu, infatigable et doué de beaucoup de
+pénétration et d'adresse dans les affaires. Charles
+II l'envoya en Amérique en 1676 avec ordre de
+lui faire un rapport sur l'état de la Nouvelle-Angleterre.
+Le caractère de ce commissaire a
+une analogie frappante avec celui de lord
+Sydenham, sous les auspices duquel s'est
+élaboré et accompli l'acte d'union des Canadas.
+Leurs dépêches présentent plusieurs coïncidences
+remarquables, et se ressemblent surtout
+par le ton de passion et le cynisme d'une politique
+sans morale et sans dignité qui y règnent<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.
+Les habitans du Massachusetts tiennent dans
+les lettres de Randolph la place qu'occupent les
+Canadiens français dans celles de l'agent moderne.
+A l'entendre on dirait qu'il n'y a que
+cette province à punir; les petites colonies de
+New-Plymouth, de New-Hampshire, et de
+Connecticut méritent toute la sympathie du
+gouvernement. D'après le rapport que ce
+commissaire fit au roi, tout le pays se serait
+plaint de l'usurpation des magistrats de Boston,
+les habitans auraient désiré instamment
+que Sa Majesté ne les laissât pas opprimer
+plus longtemps, et qu'elle fît mettre enfin à
+exécution les mesures de soulagement promises
+par ses commissaires en 1665. C'est
+ainsi qu'il cherche à diviser les colons; il parcourt
+en même temps le pays, et excite les
+habitans les uns contre les autres par ses
+propos.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"></a><b>Note 12:<a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> Lord Sydenham tenait, dit-on, un livre dans lequel étaient
+inscrits les noms de toutes les personnes marquantes de la colonie,
+avec l'indication de leur parenté, de leur fortune, de leur
+caractère, de leurs bonnes ou mauvaises qualités, de leurs opinions
+politiques et religieuses, des principaux actes de leur vie,
+etc. S'il voulait les rallier à sa politique, et obtenir leur appui,
+il étudiait leur caractère dans cette singulière galerie de portraits,
+qui ferait peut-être pâlir bien des gens si elle était mise au
+jour, et faisait ensuite agir auprès d'elles ce qui pouvait tenter
+leur passion dominante, l'ambition, la vanité, la vengeance,
+la cupidité, etc. On ajoute que plus d'une fois il a surpris son
+interlocuteur en tirant d'un tiroir ce livre fatal, dans lequel l'on
+trouverait probablement les motifs des défections et des contradictions
+politiques, qui ont signalé la vie de tant d'hommes sous
+son administration, surtout dans le Canada occidental.</b></blockquote>
+
+<p>Dans toutes ses communications adressées,
+soit au roi, soit à ses ministres, il sollicite l'envoi
+d'un <i>quo warranto</i> suspendre la charte
+de la Nouvelle-Angleterre, et il ne fit pas
+moins de huit voyages à Londres pour presser
+le gouvernement d'abolir les priviléges de cette
+province vouée à l'ostracisme.</p>
+
+<p>Quelques années après il en fut nommé par
+lettres royales percepteur des douanes (<i>collector</i>,
+<i>surveyor</i> &amp; <i>searcher</i>), afin d'y faire exécuter
+les actes du parlement impérial qui, comme
+on l'a dit, continuaient d'y être méconnus; il
+ne cessa point d'être avec cela agent politique.
+C'est dans sa dépêche (de 1682) au comte de
+Clarendon que l'on trouve le passage suivant,
+qui réfléchit parfaitement les opinions émises
+de nos jours au sujet de mes compatriotes, et
+nous montre les hommes toujours entraînés
+dans le même cercle de passions.</p>
+
+<p>«Si Sa Majesté veut bien, écrivait Randolph,
+ordonner au gouverneur Cranfield d'examiner
+les derniers articles contre la faction du Massachusetts,
+elle y trouvera des motifs suffisans, non
+seulement pour révoquer la charte, mais pour
+envoyer un homme prudent comme gouverneur
+général de cette province (le gouverneur
+était alors électif). Si les factieux étaient assez
+forts pour se révolter contre la résolution du
+roi de régler les affaires de cette colonie de la
+manière qu'on le suggère, la première chose
+qu'ils feraient, serait de me demander compte
+de ma conduite pour avoir ouvertement appelé
+le renversement de leur constitution, et d'après
+la loi du pays, la mort serait le châtiment qui
+me serait réservé. Mais ce parti, il s'éclipse,
+il est divisé, les magistrats sont opposés aux
+magistrats, les uns désirent, les autres craignent,
+un changement. Mylord, je n'ai qu'une
+chose à vous dire, c'est que Sa Majesté ne
+doit ajouter foi, ni à ce que feront, ni à ce que
+diront les agens de cette faction en Angleterre.
+Veuillez bien vous rappeler que, quand le père
+de votre seigneurie était grand chancelier, il
+eut à traiter avec les agens de cette province
+en 1662; ils agréèrent tout ce qu'il proposa
+pour l'honneur du roi et l'avantage de ses sujets
+coloniaux. Cependant cela n'empêcha pas le
+Massachusetts de mépriser les ordres du roi, et
+d'employer les évasions et les petites supercheries
+pour s'y soustraire. Si on laisse à ce pays le
+soin de remédier lui-même à ses griefs, il s'ensuivra
+encore de plus grands maux. Une erreur
+malheureuse, sinon volontaire, les a très aggravés.
+On a dit que le roi ne peut, ni ne veut, quelque
+soient les provocations, sévir contre le pays;
+que ses finances sont dans un état peu florissant.
+Le peuple croit ici tout ce qu'on lui débite...
+D'un autre côté, par une étrange déception <i>deceptio
+visus</i>, l'on peint à ce monarque les habitans
+de cette province comme un peuple très fidèle et
+très loyal, comme un grand peuple, qui peut lever
+des forces considérables; qu'il a en outre fait
+des sacrifices et de grandes dépenses pour convertir
+les forêts du Nouveau-Monde en belles
+campagnes sans qu'il en ait rien coûté à la
+couronne.</p>
+
+<p>«Il est vrai, en effet, qu'il y a ici beaucoup
+de sujets loyaux; mais un bien petit nombre
+occupe des places de confiance. Les forces
+du pays sont très peu de chose, et plus d'apparat
+que de service. Je me fais fort de les
+chasser hors des frontières avec cinq cents
+hommes des gardes de Sa Majesté. Quant aux
+sacrifices, je connais bien peu d'habitans maintenant
+vivans, ou de leurs enfans, qui en aient
+fait. M. Dudley, l'un des agens actuels du
+Massachusetts, est un des premiers planteurs
+et un homme comme il faut (gentleman); il est
+venu ici avec une fortune assez honnête, mais
+les premiers aventuriers ou sont morts et
+les dépouilles de leurs enfans passées aux
+?mains de leurs serviteurs, ou le peu qu'il
+en reste vit si misérablement qu'on n'en fait
+aucun cas. Pour ce qui est de ceux qui
+ont joint la faction, qui y appartiennent, qui
+dirigent tout ici, le gouverneur et le pays, je
+ne connais qu'un seul homme qui n'ait pas été
+domestique ou fils de domestique. Je prie
+votre seigneurie de croire que je ne cherche
+dans tout ceci que l'honneur du roi et le bien
+de la plantation dont, par la bonté de Sa Majesté
+et la faveur de votre seigneurie, je suis maintenant
+un des habitans».</p>
+
+<p>C'est à la suite de ces représentations insultantes,
+de ces basses calomnies, que le Massachusetts
+et les autres provinces de la Nouvelle-Angleterre
+perdirent leurs chartes. Déjà le
+New-Hampshire avait reçu une nouvelle constitution
+composée de deux branches seulement, le
+gouverneur et la chambre représentative(1680).
+Le Massachusetts fut traité en province rebelle,
+et soumis à un gouvernement purement despotique,
+composé d'un gouverneur général (le chevalier
+Edmond Andros) et d'un conseil nommé
+par lui et dont cinq membres formaient un
+quorum. Il fut revêtu du pouvoir de faire des
+lois et d'imposer des taxes. Il n'y eut plus de
+chambre représentative, et le principe électif
+fut aboli partout<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"></a><b>Note 13:<a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> Belknap: History of New-Hampshire</b></blockquote>
+
+<p>Cela, comme on peut bien le penser, attira
+l'animadversion publique sur Randolph; il
+devint si odieux que l'on perdait sa popularité
+seulement à correspondre avec lui<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>. Emprisonné
+par le peuple dans l'insurrection qui éclata
+à Boston en 1689, à la suite de la nouvelle du
+débarquement de Guillaume III en Angleterre,
+ce malheureux reconnut lui-même, dans une
+lettre qu'il écrivit à un des gouverneurs des
+Iles, le mal qu'il avait fait aux colons et la
+haine qu'ils lui portaient. «Ce pays est
+pauvre, écrivait-il, l'observation rigoureuse
+des lois de commerce a pesé grièvement sur
+les habitans; tout le blâme retombe sur moi;
+sur moi qui le premier ai attaqué leur charte,
+et la leur ai fait perdre, sur moi qui ai continué
+leur servitude par l'exercice de mon
+office de percepteur des douanes».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"></a><b>Note 14:<a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> «His (M. Dudley) correspondency, écrivait M. Danforth,
+with that wicked man, M. Randolph, for the overturning the
+government, has made him the object of the people's displeasure».</b></blockquote>
+
+<p>Le despotisme ainsi établi et organisé
+fut rempli de troubles et de confusion, et ne
+put durer que jusqu'en 1691. L'opposition
+toujours de plus en plus violente des habitans
+força Guillaume et Marie de leur octroyer
+un gouvernement plus libéral. Toute la Nouvelle-Angleterre
+fut réunie en une seule province
+avec l'Acadie nouvellement conquise, et
+reçut une constitution représentative, qui exista
+jusqu'à la révolution; mais dont les pauvres
+Acadiens, soumis à toute sorte de servages,
+furent exclus au moins dans la pratique.</p>
+
+<p>Malgré leur dépendance de la mère-patrie,
+les colons anglais de l'Amérique avaient été
+jusque-là l'un des peuples les plus libres de la
+terre, et ils possédaient tous les élémens nécessaires
+pour devenir une grande nation. Ils
+avaient entre leurs mains les moyens de se
+former aux habitudes d'une société indépendante
+et à la science d'un gouvernement électif
+et populaire. Dès son origine, la Nouvelle-Angleterre
+s'était faite un code de lois, appelé
+«<i>The Body of liberties</i>,» qui fut observé jusqu'à
+ce que les besoins nécessitèrent de le modifier
+ou de l'augmenter. Le nom seul de ce
+code indique déjà par lui-même quels étaient les
+sentimens du peuple. Les dispositions de la
+partie criminelle, tirées de la Bible et modelées
+sur les lois pénales des Hébreux, démontrent
+jusqu'où les puritains avaient poussé le fanatisme
+biblique<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>. C'est dans le vieux code du
+Connecticut, un des Etats qui ont le mieux
+gardé les maximes et les moeurs originaires,
+que ce caractère est le plus prononcé. Ces lois
+dites les <i>lois bleues</i> (blue laws), punissent de
+mort l'enfant qui a maudit ou frappé ses pareils;
+elles donnent droit de vie et de mort
+aux pères sur le fils adulte coupable d'opiniâtreté
+et de rébellion (stubborn and rebellious
+son); elles défendent le mensonge et le jurement
+profane sous peine de l'amende, du pilori
+et du fouet, chaque récidive entraînant une
+forte aggravation de peine. L'usage du tabac
+est interdit; un baiser donné ou reçu entre
+jeunes gens de différent sexe leur coûte une
+admonestation publique et une amende; les
+ivrognes sont fouettés; il n'est pas permis de
+courir le dimanche, ni de se promener dans son
+jardin, ni de voyager, ni de cuire son dîner, ni
+de faire les lits, balayer la maison, se faire
+tondre ou raser, ni d'embrasser sa femme, ni
+à la mère d'embrasser son enfant! Il est également
+interdit de fêter Noël ou les saints, de
+faire des pâtés de hachis (mince pies), de danser
+ou de jouer d'autres instrumens que le tambour,
+la trompette ou la guimbarde. Personne
+ne doit fournir le vivre ou le couvert à
+un quaker ou à d'autres hérétiques. Celui
+qui se fera quaker sera banni, et s'il revient,
+puni de mort. (Les quakers refusaient de tirer
+sur les Indiens.) «La plupart des articles
+de ce code sont fondés sur des versets de
+l'Exode, du Lévitique et du Deutéronome.
+L'horreur des puritains de la Nouvelle-Angleterre
+contre le catholicisme les aveuglait au
+point que ces radicaux intraitables, à force de
+remonter aux dogmes primitifs, reculaient jusqu'au
+judaïsme. Non-seulement leurs codes,
+mais leurs idées, leur langage, leurs noms
+étaient hébreux. Il semblait que leur rigidité
+craignît de s'amollir au contact de la mansuétude
+évangélique.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"></a><b>Note 15:<a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> Aussi la rédaction du code est accompagnée de renvois au
+texte de l'écriture. Voici quelques articles pris au hasard.</b>
+
+<p><b>Tous les magistrats seront choisis:</b></p>
+
+<pre>
+1º. Par les bourgeois libres. <i>Deut</i>. 1. 13.
+
+2º. D'entre les bourgeois libres. <i>Deut</i>. 17. 15.
+
+3º. Parmi les hommes les plus habiles, etc. <i>Jéré</i>. 30. 21.
+
+Les héritages descendront au plus proche
+parent, selon la loi naturelle donnée
+par Dieu. <i>Nomb</i>. 27. 7. à 11.
+
+Il ne sera exigé aucun intérêt d'un frère
+ou d'un voisin pauvre pour ce qui lui
+sera prêté. <i>Lev</i>. 25. 35. 36.
+
+L'hérésie sera punie de mort, par ce
+qu'un hérétique, comme un idolâtre,
+cherche à ravir les âmes des hommes
+au seigneur leur Dieu. <i>Zach</i>. 13. 3.
+
+L'ivrognerie, qui transforme l'image de
+Dieu en celle de la brute, sera passible
+du châtiment qu'on inflige aux
+bêtes, du fouet, etc. <i>Prov</i>. 26. 3.
+</pre>
+</blockquote>
+
+<p>L'Imprimerie, cette arme si redoutable à la
+tyrannie et aux abus, fut introduite à Cambridge
+dans le Massachusetts peu de temps
+après sa fondation (1638). Le premier ouvrage
+qui sortit de la presse américaine, fut
+«<i>The Freeman's Call</i>» un an après. Bientôt
+régna cette liberté de la pensée, cette indépendance
+de l'esprit qui est le partage d'une
+nation libre et avancée dans la civilisation, et
+qu'on retrouve rarement dans une colonie,
+même de nos jours. Dans ces petites sociétés
+naissantes, il est bien permis aux partis d'avoir
+une polémique violente, factieuse quelquefois
+sur des points particuliers; mais qu'un homme
+se lève avec les armes de la raison pour défendre
+des principes qui sont d'une application
+générale, s'ils affectent le gouvernement, les
+hommes en autorité, soit militaire, civile ou religieuse,
+s'ils sont en opposition avec leurs intérêts,
+leur ambition, leurs vues, il n'aura pas
+d'écho, le peuple si turbulent dans ses colères,
+sera paralysé par une influence mystérieuse,
+par mille petits liens, qui des lieux occultes où
+trônent ces pouvoirs vraiment redoutables, s'étendent
+partout autour de lui, enchaînent ses
+pas, et lui montrent leur puissance et son néant.
+Tel homme n'oserait combattre un de ces pouvoirs
+sans s'être du moins assuré l'appui
+de l'autre, pour le protéger en cas de revers.
+Le peuple de la Nouvelle-Angleterre est
+celui de toute l'Amérique qui s'est affranchi
+le premier de cet esprit de dépendance
+qui tient au sentiment qu'on a contracté de sa
+faiblesse, ou plutôt c'est parce qu'il ne l'avait
+pas, qu'il se trouvait rejeté sur les rives du
+Nouveau-Monde. Aussi ce peuple est-il le
+premier qui ait produit des hommes célèbres
+dans les lettres et dans les sciences: témoin,
+Franklin.</p>
+
+<p>L'éducation si nécessaire aux peuples libres
+est un des premiers objets qui occupèrent l'attention
+des colons anglais; ils savaient qu'elle
+était la principale sauve-garde de leurs franchises.
+Ce fut la Nouvelle-Angleterre qui commença
+et qui établit le système d'éducation primaire
+le plus populaire. Elle posa pour principe
+que l'éducation du peuple doit être à la
+charge commune et obligatoire, acte qui
+annonce déjà des vues profondes et en avant
+de l'époque. Des écoles furent ouvertes dans
+toutes les paroisses, sous la direction de comités
+élus par le peuple, qui votait les contributions
+nécessaires pour cet important objet. Afin,
+disaient ses législateurs, que les lumières de
+nos pères ne soient pas ensevelies avec eux
+dans leurs tombeaux, nous décrétons, à peine
+d'amende, que tout arrondissement de 50 feux
+établira une école publique où l'on enseignera
+à lire et à écrire; et que toute ville de cent
+feux établira une école de grammaire dont le
+maître pourra préparer les enfans pour l'université.
+Cette loi qui se propagea dans les
+autres colonies, existe encore en substance
+dans le Massachusetts, qui s'en enorgueillit
+à juste titre<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>. Il est résulté de là que
+l'éducation est plus universellement répandue
+parmi le peuple des Etats-Unis, que parmi
+aucune autre nation du monde. En s'occupant
+de l'éducation primaire, l'on n'oublia pas les
+hautes études. Le célèbre collége de Harvard
+fut fondé dès 1638. Cet exemple fut suivi bientôt
+après par les autres provinces, excepté la Virginie
+où, sous ce rapport, l'on fit d'abord moins
+de progrès. Aussi le chevalier Berkeley s'en
+glorifia-t-il dans cette réponse singulière qu'il
+donna dans le cours d'un interrogatoire qu'on
+lui faisait subir: «Dieu merci, dit-il, il n'y a dans
+la colonie, ni <i>écoles libres</i>, ni <i>imprimerie</i>; et
+j'espère que nous n'en aurons pas d'ici à trois
+siècles; car les connaissances ont légué au
+monde la rébellion, l'hérésie et toutes les
+sectes; et l'imprimerie les a répandues, comme
+elle a propagé les libelles contre le meilleur
+des gouvernemens», finissant ainsi le panégyrique
+de l'ignorance par la peinture des inconvéniens
+qui résultent des lumières pour l'autorité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"></a><b>Note 16:<a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> Story: <i>Commentaries on the Constitution of the United
+States</i>.</b></blockquote>
+
+<p>Dans le tableau rapide qui précède, nous
+avons assisté à la naissance, suivi les progrès
+des colonies anglaises jusqu'à la fin du 17e.
+siècle, et esquissé les formes de leur société et
+les principes qui la dirigeaient. S'expatriant pour
+fuir la tyrannie et les persécutions, leurs habitans
+ne soupiraient qu'après la liberté; ils ne
+craignaient rien tant que de retomber sous un
+joug pareil à celui auquel ils n'avaient pu se
+soustraire qu'en quittant leur pays. Pendant
+longtemps ils se crurent les dominateurs de l'Amérique
+septentrionale. Leurs établissemens
+faisaient des progrès rapides; ceux des Français
+ne sortaient pas de leur berceau, où ils
+semblaient destinés à périr; mais lorsqu'enfin
+ils virent Colbert peupler le Canada de soldats
+licenciés et élever des forts sur leurs frontières,
+ils s'alarmèrent et pressèrent l'Angleterre
+d'éloigner d'eux des voisins qui troublaient
+leur commerce, et menaçaient leur
+indépendance. Témoins de l'ambition et des
+conquêtes de Louis XIV, qui dictait des lois à
+l'Europe, ils tremblaient que quelque jour la
+puissance de ce monarque ou de ses successeurs,
+ne se fit sentir en Amérique comme dans
+l'ancien monde. Le Canada, organisé militairement,
+pouvait devenir un voisin incommode et
+dangereux. Ils voulurent donc détruire, dès
+son enfance, cet ennemi qui les menaçait déjà,
+qu'ils ont combattu tant de fois depuis, et qui,
+semble interroger aujourd'hui secrètement sa
+pensée, partagée entre des idées d'indépendance
+future et absolue et de fraternisation avec ceux
+qui cherchaient ainsi à les expulser à jamais
+du continent. Ils firent offrir à leur métropole
+des secours en hommes et en argent; et pour
+montrer leur bonne volonté, ils mirent immédiatement
+sur pied, en 1690, deux armées de
+deux mille hommes chacune pour envahir le
+Canada. Nous verrons bientôt de quel résultat
+fut accompagné le mouvement agresseur
+de ces colons déjà si ambitieux.</p>
+
+<p>On a dû remarquer déjà que le caractère de
+l'émigration d'autrefois et de l'émigration
+d'aujourd'hui n'est pas le même. L'ancien
+colon américain n'est point l'image de l'émigrant
+qui débarque de nos jours sur les
+rivages de l'Amérique. Le premier s'exilant
+pour ne point abandonner des principes religieux
+ou politiques pour la défense desquels il
+avait combattu, et qu'il chérissait toujours, conservait
+malgré sa défaite ce respect pour l'honneur,
+cette fierté républicaine qu'il avait contractée
+dans des luttes dont l'empire devait
+être le prix. Le second, au contraire, n'est
+point une victime politique, c'est le fruit surabondant
+d'une société trop pleine et corrompue,
+que les vicissitudes du commerce, la centralisation
+de la propriété et les vices d'une organisation
+sociale très compliquée, ont réduit à la
+dernière misère. Les préoccupations de son
+esprit sont tout entières concentrées dans la
+recherche des moyens de se procurer une
+nourriture qui lui manque sans cesse. Cet
+homme ne peut avoir ni la noblesse de sentiment,
+ni l'indépendance de caractère qui ont
+distingué les premiers colons de l'Amérique
+septentrionale. Accablé sous le poids de la
+misère, et insensible à tout ce qui n'est pas
+immédiatement lié à son existence matérielle,
+il lui faudra à coup sûr de longues années d'aisance
+pour atteindre au niveau des républicains
+du Massachusetts ou des gentilshommes
+catholiques du Maryland. Il est facile de concevoir,
+qu'avec de pareils élémens la politique
+d'une métropole a plus de chances de prolonger
+sa domination.</p>
+
+<p>Si l'on compare à présent le colon français
+avec le colon anglais du 17e et du 18e siècle,
+l'on trouve encore là un grand contraste. Ce
+dernier était principalement dominé par l'amour
+de la liberté, du commerce et des richesses
+qu'il fournit<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>. Il faisait avec plaisir tous les sacrifices
+pour s'assurer la possession de ces trois
+objets, vers lesquels tendaient toutes ses pensées.
+Aussi dès que les traitans de l'Acadie le molestèrent
+par leurs courses, ou que les Hollandais
+de la Nouvelle-York génèrent son extension,
+il dirigea tous ses efforts pour s'emparer
+de ces deux contrées. En Acadie, il n'y avait
+que quelques centaines d'habitans dispersés sur
+les bords de la mer; il lui fut par conséquent
+assez facile de conquérir cette province encore
+couverte de forêts. La Nouvelle-Belgique
+encore moins en état de se défendre,
+passa sous son joug sans faire de résistance.
+Le colon canadien resta seul dans la lice avec
+lui; et la lutte, commencée déjà depuis longtemps,
+devint alors plus vive, plus intéressante
+et mieux définie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"></a><b>Note 17:<a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Lord Brougham exagère singulièrement un fait lorsqu'il dit,
+«que ce colon bornait ses espérances de richesses aux inspirations
+du St.-Esprit, et son ambition au désir de posséder le ciel
+dans l'autre vie». L'histoire nous prouve qu'il avait autant
+d'horreur de l'esclavage politique et commercial que de l'esclavage
+religieux.</b></blockquote>
+
+<p>La vie à la fois insouciante et agitée, soumise
+et indépendante du Canadien, avait une teinte
+plus chevaleresque, plus poétique si l'on peut
+parler ainsi, que celle de ses voisins. Catholique
+ardent, il n'avait pas été jeté en Amérique
+par les persécutions, il ne demandait pas une liberté
+contre laquelle peut-être il eût combattu,
+c'était un aventurier inquiet, qui cherchait une
+vie nouvelle, ou un vétéran bruni par le soleil
+de la Hongrie, qui avait vu fuir le croissant
+devant lui sur le Raab, et pris part aux victoires
+des Turenne et des Condé. La gloire militaire
+était son idole, et, fier de marcher sous les
+ordres de son seigneur, il le suivait partout, et
+risquait sa vie avec joie pour mériter son estime
+et sa considération. C'est ce qui faisait
+dire à un ancien militaire: Je ne suis pas
+surpris si les Canadiens ont tant de valeur,
+puisque la plupart descendent d'officiers et
+de soldats qui sortaient d'un des plus beaux régimens
+de France.</p>
+
+<p>L'éducation que les seigneurs et le peuple
+recevaient des mains du clergé presque seul
+instituteur en Canada, n'était point de nature à
+éteindre cet esprit qui plaisait au gouvernement,
+et qui était nécessaire jusqu'à un certain
+point au clergé lui-même, pour protéger plus
+efficacement les missions catholiques, lesquelles
+redoutaient pardessus tout la puissance et les
+principes protestans de leurs voisins. Ainsi le
+gouvernement et le clergé avaient intérêt à ce
+que le Canadien fût un guerrier. A mesure
+que la population augmentait en Canada, la
+milice avec ce système devait y devenir de
+plus en plus redoutable. C'était en effet
+presqu'une colonie militaire: dans les recensemens
+l'on comptait les armes, comme dans les
+rôles d'armée. Tout le monde en avait (voir
+App. A).</p>
+
+<p>Tels étaient nos ancêtres; et comme l'émigration
+française a toujours été peu considérable,
+ce système était peut-être ce qu'il y
+avait de mieux, dans les circonstances, pour
+luter contre la force croissante des colonies
+anglaises. Pendant près d'un siècle leur vaste
+puissance vint se briser contre cette milice
+aguerrie, qui ne succomba, en 1760, que sous
+le nombre, après une lutte acharnée de six
+ans, et avoir honoré sa chute par de grandes
+et nombreuses victoires. C'est à elle que le
+Canada doit de ne pas faire partie aujourd'hui
+de l'Union américaine; et elle sera probablement
+la cause première quoiqu'éloignée de
+l'indépendance de ce pays s'il cessait d'appartenir
+à l'Angleterre, en ce qu'elle l'a empêché
+de devenir complètement américain de moeurs,
+de langue et d'institutions.</p>
+<a name="l5c2" id="l5c2"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h3>LE SIÈGE DE QUÉBEC.</h3>
+
+<h3>1609-1696.</h3>
+
+<p><b>
+Ligne d'Angsbourg formée contre Louis XIV.--L'Angleterre
+s'y joint en 1689, et la guerre, recommencée entre elle et la
+France, est portée dans leurs colonies.--Disproportion de forces
+de ces dernières.--Plan d'hostilités des Français.--Projet de
+conquête de la Nouvelle-York; il est abandonné après un commencement
+d'exécution.--Triste état du Canada et l'Acadie.--Vigueur
+du gouvernement de M. de Frontenac.--Premières
+hostilités: M. d'Iberville enlève 2 vaisseaux anglais dans la
+baie d'Hudson.--Prise de Pemaquid par les Abénaquis.--Sac
+de Schenectady.--Destruction de Salmon Falls (Sementels).--Le
+fort Casco est pris et rasé.--Les Indiens occidentaux, prêts
+à se détacher de la France, renouvellent leur alliance avec elle
+au premier bruit de ses succès.--Irruptions des cantons, qui
+refusent de faire la paix.--Patience et courage des Canadiens.--Les
+Anglais projetent la conquête de la Nouvelle-France.--Etat
+de l'Acadie depuis 1667.--L'Amiral Phipps prend Port-Royal;
+il assiège Québec (1690) et est repoussé.--Retraite du général
+Winthrop qui s'était avancé jusqu'au lac St.-Sacrement
+(George) pour attaquer le Canada par l'Ouest, tandis que l'Amiral
+Phipps l'attaquerait par l'Est.--Désastre de la flotte de
+ce dernier.--Humiliation des colonies anglaises.--Misère profonde
+dans les colonies des deux nations.--Les Iroquois et les
+Abénaquis continuent leurs déprédations.--Le major Schuyler
+surprend le camp de la Prairie de la Magdeleine (1691) et est
+défait par M. de Varennes.--Nouveau projet pour la conquête
+de Québec formé par l'Angleterre.--La défaite des troupes de
+l'expédition à la Martinique et ensuite la fièvre jaune qui les
+décime sur la flotte de l'amiral Wheeler, font manquer l'entreprise.--Expéditions
+françaises dans les cantons (1693 et 1696);
+les bourgades des Onnontagués et des Onneyouths sont incendiées.--Les
+Miâmis font aussi essuyer de grandes pertes aux Iroquois.--Le
+Canada plus tranquille, après avoir repoussé partout
+ses ennemis se prépare à aller porter à son tour la guerre chez
+eux.--L'état comparativement heureux dans lequel il se trouve
+est dû à l'énergie et aux sages mesures du comte Frontenac.--Intrigues
+de ses ennemis contre lui en France.
+</b></p>
+
+<p>La France était en guerre avec une partie
+de l'Europe depuis déjà deux ou trois ans. La
+révocation de l'édit de Nantes avait soulevé
+contre elle les nations protestantes, et leur avait
+fourni le prétexte de reprendre les armes pour
+se venger de leurs défaites passées. Le prince
+d'Orange, le plus acharné de ses ennemis, fut
+le principal auteur de la fameuse ligue d'Augsbourg,
+dans laquelle la plupart des puissances
+continentales entrèrent. Le roi Jacques II,
+fervent catholique, et recevant des subsides de
+Louis XIV pour être plus indépendant de son
+parlement, était resté attaché à l'alliance de ce
+prince; mais c'était tout ce qu'il pouvait faire
+que d'empêcher les Anglais de la rompre.
+Et en effet bientôt après ce peuple conspira
+contre lui, et il eut la douleur de se voir
+précipiter du trône par son propre gendre, le
+prince d'Orange, soldat taciturne et ambitieux,
+qui dut probablement la couronne d'Angleterre
+autant à la haine qu'il portait à la
+France qu'à son propre mérite. Il fut couronné
+à Londres sous le nom de Guillaume
+III. Louis XIV reçut le monarque déchu
+avec les plus grands égards en lui promettant
+de le replacer bientôt sur le trône; mais la
+chute de Jacques lui donnait un ennemi de
+plus dans la Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>La France eut ainsi à combattre à la fois la
+Hollande, l'Allemagne, la Savoie, l'Italie, l'Espagne
+et l'Angleterre, multitude d'ennemis qui
+ne faisait que prouver sa puissance. Comme
+toujours les colons furent entraînés dans une
+guerre dont l'objet leur était totalement étranger;
+et parceque Louis XIV faisait trembler
+l'Europe, il fallait que les habitans de l'Amérique
+se battissent entre eux.</p>
+
+<p>Nous venons de voir quel chemin les colonies
+anglo-américaines avaient fait à l'époque
+où nous sommes parvenus, et quels élémens de
+bonheur, de puissance et de richesses elles
+possédaient pour l'avenir. Un commerce étendu,
+une population considérable, des institutions
+libres et la jouissance d'un des plus fertiles pays
+du monde, tel est le tableau que présente l'ennemi
+que le Canada a à combattre, le Canada
+qui n'a, lui, que 11,000 habitans, qui soutient depuis
+longtemps une guerre sanglante avec les
+Indiens, et dont le commerce est presqu'entièrement
+anéanti. Les Américains pouvaient
+bien dire lorsqu'ils comparaient leurs forces aux
+siennes, que c'était une proie «qu'ils n'avaient
+qu'à allonger le bras pour saisir.»</p>
+
+<p>Les Français néanmoins ne s'effrayèrent pas.
+Suivant leur antique usage, ils résolurent de ne
+pas attendre l'ennemi chez eux, mais de l'attaquer
+vivement dans ses propres positions malgré
+sa supériorité numérique. Il fut décidé
+en conséquence de l'assaillir à la fois à la baie
+d'Hudson, dans la Nouvelle-York et sur différens
+points de la frontière du Canada. Le
+ministre de la marine à Paris, M. de Frontenac
+en Canada, devaient activer, chacun de
+son côté, les préparatifs de guerre. Louis
+XIV enjoignit au dernier partant pour l'Amérique
+de fournir à la compagnie du Nord les
+secours dont elle pourrait avoir besoin pour exécuter
+la première partie de ce plan, et chasser
+les Anglais de tous les points qu'ils occupaient
+à la baie d'Hudson<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>. Il le chargea en
+outre de s'entendre avec le gouverneur de
+l'Acadie, M. de Manneval, pour mettre cette
+province, la plus exposée aux courses des ennemis,
+hors d'insulte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"></a><b>Note 18:<a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Ces instructions sont du 7 juin, et la guerre fut déclarée
+à la Grande-Bretagne le 25 du même mois.</b></blockquote>
+
+<p>Un des projets de conquérir la Nouvelle-York
+suggérés par le chevalier de Callières, car
+il en avait présenté plusieurs, et dont on a parlé
+plus haut, fut agréé; mais le gouvernement
+adopta un plan d'exécution plus compliqué que
+celui de cet officier. D'abord M. Begon, intendant
+de Rochefort, fut chargé d'armer
+deux vaisseaux, et de les mettre sous les ordres
+de M. de la Caffinière, qui devait suivre les
+directions de M. de Frontenac. Ces vaisseaux
+avaient pour mission de balayer la côte depuis
+le golfe St. Laurent jusqu'à New-York, et de
+bloquer ensuite cette ville sans trop s'exposer
+pourtant en attendant les troupes qui devaient
+l'attaquer par terre. En second lieu le
+gouverneur, en arrivant à Québec, devait faire
+ses préparatifs avec le plus grand secret, et
+conduire lui-même les troupes par terre à la
+place qu'on voulait attaquer, après avoir chargé
+le chevalier de Vaudreuil de l'administration
+du Canada. Si l'entreprise réussissait et
+que la province de la Nouvelle-York tombât en
+son pouvoir, il devait y laisser la population catholique
+en prenant les mesures nécessaires
+pour s'assurer de sa fidélité; garder prisonniers
+les officiers et les principaux citoyens
+qui pourraient se racheter par de bonnes rançons,
+et renvoyer tout le reste dans la Nouvelle-Angleterre
+et dans la Pennsylvanie. Le
+chevalier de Callières resterait gouverneur de
+la conquête. Comme on supposait que l'ennemi
+tâcherait de la reprendre, l'ordre avait été
+donné de brûler toutes les habitations jusqu'à
+une certaine distance autour de New-York, et
+de forcer les autres à payer une forte contribution
+pour se racheter. L'on reconnaît là le
+génie dur et impitoyable de Louvois, assez conforme
+d'ailleurs au système de guerre suivi à
+cette époque en Amérique.</p>
+
+<p>Les courses que l'on ferait en même temps
+sur les frontières anglaises, n'auraient pour
+objet que d'inquiéter l'ennemi, diviser ses
+forces et occuper les Indiens.</p>
+
+<p>Les premières hostilités commencèrent à la
+baie d'Hudson, où M. de la Ferté prit le fort de
+New-Severn. Le capitaine d'Iberville, officier
+canadien plein de bravoure et devenu célèbre
+depuis et par ses exploits et comme fondateur
+de la Louisiane, arrivait à Ste.-Anne, poste
+de cette baie, lorsque deux navires anglais
+portant, l'un 22 canons et l'autre 14, et chargés
+d'armes, de munitions et de vivres, parurent à
+la vue du fort. On devina sans peine leur
+dessein, car dans les papiers du gouverneur
+de New-Severn on avait trouvé des lettres de la
+compagnie de Londres, qui faisait la traite dans
+cette contrée, lui enjoignant d'y proclamer le
+prince d'Orange roi de la Grande-Bretagne,
+et de prendre possession de toute la baie
+d'Hudson au nom de l'Angleterre. Ces vaisseaux,
+voyant les Français sur leurs gardes,
+voulurent user de ruse; mais d'Iberville les fit
+tomber eux-mêmes dans le piége qu'ils voulaient
+tendre, et après avoir tué ou pris une
+partie de leurs équipages dans des embuscades,
+il les obligea d'amener leur pavillon. Il laissa
+son frère, M. de Méricourt, pour commandant
+de ces postes, et fit voile sur l'une de ses prises
+pour Québec, où il arriva dans le mois d'octobre
+1689. Il trouva le pays encore tout ému du
+massacre de Lachine.</p>
+
+<p>Cependant les vaisseaux destinés à l'attaque
+de New-York sur lesquels devait s'embarquer
+le nouveau gouverneur, M. de Frontenac,
+avaient perdu plus d'un mois à la Rochelle
+pour se faire radouber; ensuite les bâtimens
+marchands qu'ils avaient eu à convoyer avaient
+retardé tellement leur marche, qu'ils n'étaient
+arrivés à Chedabouctou, en Acadie, que vers le
+milieu de septembre. M. de Frontenac y
+resta quelques jours et ordonna à M. de la
+Caffinière, s'il arrivait avant le 1er. novembre
+à New-York, de croiser en face du port
+jusqu'au 10 décembre tenant tout prêt pour le
+débarquement; et si, à cette date, il ne recevait
+point de nouvelle du Canada, de retourner
+en France.</p>
+
+<p>L'état dans lequel le gouverneur trouva
+le pays, dont il venait reprendre l'administration
+pour la seconde fois, ne lui permit pas d'envahir
+la Nouvelle-York, qui fut ainsi sauvée
+par les fautes de M. Denonville. Ce gouverneur
+avait, comme on a vu, par une suite
+d'actes marqués au coin de l'imprévoyance ou
+de la faiblesse, réduit le Canada à ne pouvoir
+se défendre même contre les cantons. M. de la
+Caffinière fut obligé de lever le blocus à la fin
+de décembre après avoir capturé cependant
+plusieurs vaisseaux ennemis; et le projet sur
+New-York fut forcément ajourné à une autre
+époque.</p>
+
+<p>Quoique M. de Frontenac trouvât la colonie
+inondée de sang; qu'il vît, pour comble de
+disgrâces, arriver au moment où il lui envoyait
+des secours M. de Varennes, qui, sur l'ordre
+du marquis de Denonville, avait évacué le fort
+de Catarocoui, et fait sauter les fortifications,
+il n'en jugea pas moins, avec sa sagacité ordinaire,
+que ce n'était qu'en frappant des coups
+hardis qu'il pourrait sauver le Canada, relever
+le courage des habitans, et reconquérir la confiance
+des alliés que les Français avaient parmi
+les nations indigènes en rétablissant l'honneur
+de leurs armes. Il n'eut pas plus tôt pris les
+rênes du gouvernement qu'une nouvelle vigueur
+en pénétra toutes les parties, se répandit
+rapidement parmi les Canadiens et les Sauvages.
+Tout le monde fut soudainement animé d'une
+ardeur guerrière. Les Abénaquis levèrent les
+premiers leur hache terrible.</p>
+
+<p>Ils se mirent en campagne (1689). Ce fut
+sur Pemaquid qu'ils dirigèrent leurs coups,
+fort situé entre la rivière Penobscot et celle
+de Kénébec sur le bord de la mer, et qui
+les incommodait beaucoup. Ils attaquèrent
+les habitans voisins, tuant tous ceux qui voulaient
+résister, et investirent ensuite la place,
+montée de 20 canons, et qui se rendit après une
+défense de plusieurs heures. Ils la rasèrent
+avec toutes les maisons d'alentour, et s'en
+retournèrent dans les chaloupes qu'ils avaient
+prises après en avoir égorgé les équipages.</p>
+
+<p>Fiers de ce premier succès, ils entreprirent
+sur le champ une seconde expédition encore
+plus importante. Les ennemis avaient élevé une
+douzaine de petits forts pour protéger les établissemens
+qu'ils avaient dans leur voisinage;
+ils les attaquèrent brusquement, les surprirent,
+et renouvelèrent les horreurs dont Montréal
+venait d'être le théâtre. Ils les emportèrent
+tous les uns après les autres, et deux cents
+personnes périrent sous le glaive de ces barbares.
+Après ce sanglant exploit, qui répandit la
+terreur dans toute la Nouvelle-Angleterre, ils
+s'en retournèrent chargés de butin. Ces deux
+expéditions, entreprises coup sur coup, ôtèrent
+à celle-ci tout espoir de former une alliance avec
+les Abénaquis, et de les détacher des Français.</p>
+
+<p>L'exécution de la troisième partie du plan
+d'attaque des Français était laissée à la discrétion
+et au jugement de M. de Frontenac. On
+devait croire qu'il ne négligerait rien pour
+harasser l'ennemi et lui faire tout le mal possible,
+suivant les règles de la guerre; car les
+hommes ont aussi établi des lois pour s'entre-détruire.</p>
+
+<p>Ce qui avait fait le plus de tort aux Français
+dans l'estime des Sauvages, c'est leur inactivité,
+qu'ils prenaient pour de la crainte. Le
+gouverneur fit dire à M. de la Durantaye,
+commandant à Michilimackinac, qu'il allait porter
+la guerre dans les colonies anglaises, et qu'il
+eût à en prévenir les Outaouais et les Hurons,
+auxquels il devait faire comprendre que les
+affaires allaient changer, et que la France
+allait prendre une attitude digne d'elle.</p>
+
+<p>Sans attendre la belle saison, il mit trois expéditions
+sur pied au milieu de l'hiver (1689-90)
+pour fondre par trois endroits à la fois sur le
+pays ennemi. La première, commandée par
+MM. d'Aillebout de Mantet et Lemoine de Ste.-Hélène
+et composée d'un peu plus de 200 Canadiens
+et Sauvages, fut lancée sur la Nouvelle-York.
+Plusieurs gentilshommes en faisaient
+partie, et entre autres M. Lemoine d'Iberville,
+celui-là même qui avait pris deux vaisseaux aux
+Anglais dans la baie d'Hudson l'année précédente,
+et M. LeBert du Chêne. Ces hardis
+chefs de bande formèrent le projet d'attaquer
+Albany; mais les Indiens, intimidés par l'audace
+de l'entreprise, refusèrent d'y aller. Il
+fut résolu alors de se rabattre sur Schenectady,
+situé à 17 milles d'Albany, et que les Français
+appelaient Corlar, du nom de son fondateur.
+L'on arriva le 8 février, dans la soirée, devant
+cette ville ou bourg dont l'enceinte en forme
+de carré long était percée de deux portes et
+renfermait 80 maisons. Les habitans, quoiqu'avertis
+plusieurs fois de se tenir sur leurs gardes,
+dormaient dans une fatale sécurité ne mettant
+pas même de sentinelles à leurs portes. Ils
+n'avaient pas voulu croire qu'il fût possible aux
+Canadiens, chargés de leurs vivres et de leurs
+armes, de faire plusieurs centaines de milles
+au travers des bois et des marais, au milieu
+des glaces et des neiges. Incrédulité qui leur
+coûta cher! Les Français ayant reconnu la
+place, y entrèrent sans bruit vers 11 heures
+du soir par une grosse tempête de neige,
+et investirent toutes les maisons. Ces
+hommes couverts de frimats et l'oeil ardent
+devaient paraître comme d'effrayans fantômes
+dans les rues désertes de Schenectady destiné
+à périr dans cette affreuse nuit. Les ordres
+se donnaient bas et la capotte du soldat, suivant
+la consigne, assourdissait le bruit des armes,
+lorsqu'à un signal donné chacun poussa un cri
+sauvage et s'élança dans les maisons, dont les
+portes furent brisées à coups de hache. Les
+malheureux habitans tout effrayés ne songèrent
+guère à se défendre. Il n'y eut qu'à une espèce
+de fort gardé par une petite garnison, et que
+d'Aillebout de Mantet avait attaqué lui-même,
+où l'on éprouva une vive résistance. L'on s'en
+empara enfin, et tout ce qu'il y avait dedans fut
+passé au fil de l'épée. La ville fut ensuite
+livrée au flammes. Deux maisons seulement
+furent épargnées, celle où l'on avait porté un
+officier canadien blessé, M. de Montigny, et
+celle du commandant de la place, le capitaine
+Sander, dont l'épouse avait autrefois généreusement
+recueilli quelques prisonniers français,
+et qui reçut dans cette circonstance le prix
+de sa noble conduite. Un grand nombre de
+personnes périrent dans ce massacre, fruit du
+système atroce de guerre qu'on avait adopté, et
+secondes représailles de celui de Lachine attribué
+aux instigations des Anglais. On accorda
+la vie à une soixantaine de vieillards, femmes et
+enfans, échappés à la première furie des assaillans,
+dont 27 furent emmenés en captivité<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>. Le
+reste de la population se sauva dans la direction
+d'Albany, sans vêtemens, au milieu d'une neige
+épaisse qui tombait toujours poussée par un
+vent violent. Vingt-cinq de ces fugitifs perdirent
+des membres qu'ils s'étaient gelés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"></a><b>Note 19:<a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> Plusieurs de ces détails m'ont été fournis par Dr. O'Callaghan
+auteur d'une Histoire de la Nouvelle-York sous la domination
+hollandaise, et qui les a puisés dans les archives du pays où
+s'est passé l'événement.</b></blockquote>
+
+<p>La nouvelle de cette affreuse tragédie arriva
+dans la capitale de la province au point du jour.
+Elle y fut apportée par un homme qui n'avait
+eu que le temps de sauter sur son cheval, et
+qui avait eu un genoux fracassé par une
+balle en fuyant. Elle jetta la ville dans la plus
+grande consternation; l'on disait que les
+Français arrivaient et qu'ils étaient 1400, tant
+la peur avait déjà grossi leur nombre. L'on
+tira le canon d'alarmes, la ville fut mise en état
+de défense, et la milice appelée sous les armes
+jusqu'à une grande distance.</p>
+
+<p>Cette expédition fit une sensation extraordinaire
+parmi les tribus indiennes, et l'on n'en
+parle encore chez les anciens habitans de la
+Nouvelle-York qu'avec un sentiment de terreur.
+La retraite fut accompagnée de plusieurs
+accidens; l'on manqua de vivres, les
+hommes furent obligés de se disperser; plusieurs
+furent tués ou pris, et le reste atteignit
+Montréal épuisé de fatigues et de faim.</p>
+
+<p>La seconde bande, formée aux Trois-Rivières,
+n'était composée que de 52 Canadiens
+et Sauvages. M. Hertel, homme de tête et de
+résolution, la commandait. Après une marche
+de deux mois, il tomba à la fin de mars sur l'établissement
+de Salmon Falls (Sementels), formé
+au bord de la rivière Piscataqua, dans la Nouvelle-Angleterre,
+et défendue par une maison
+fortifiée et deux forts de pieux. Il fit attaquer
+sur le champ tous ces ouvrages à la fois et les
+emporta d'assaut. On y fit 54 prisonniers, 27
+maisons furent brûlées, et 2000 pièces de bétail
+périrent dans les flammes.</p>
+
+<p>Les ennemis, s'étant ralliés, se présentèrent
+vers le soir au nombre de 200 pour attaquer
+Hertel. Il s'était mis en bataille sur le bord
+d'une petite rivière sur laquelle il y avait un
+pont étroit qu'il fallait passer pour l'atteindre.
+Les Anglais méprisant le petit nombre
+de ses soldats, s'y engagèrent avec une grande
+assurance. Lorsque Hertel jugea qu'ils s'étaient
+assez avancés, il les chargea l'épée à la
+main; dix huit ennemis tombèrent tués ou
+blessés du premier choc. Le reste tourna le
+dos et lui abandonna le champ de bataille. La
+Fresnière, son fils aîné fut blessé, Crevier
+son neveu fut tué. Après cette rencontre, il
+se retira sans plus être inquiété.</p>
+
+<p>Le troisième parti fut organisé à Québec.
+Le gouverneur avait voulu par ce partage exciter
+sans doute l'émulation et l'ardeur de
+ces bandes. M. de Portneuf, fils du baron
+de Bécancourt, le commandait. Il était composé
+de Canadiens, d'une compagnie de troupes
+tirée de l'Acadie et d'Abénaquis, et il fut aussi
+heureux que les autres. Il s'empara de Casco,
+bourg situé sur le bord de la mer à l'embouchure
+de la rivière Kénébec, et défendu
+par un fort monté de 8 canons, devant lequel
+il fallut ouvrir la tranchée. La garnison aurait
+fait une plus longue défense probablement
+sans une sortie dans laquelle périrent une partie
+de ses plus braves soldats. Les fortifications
+furent rasées, et les maisons réduites en
+cendre à deux lieues à la ronde.</p>
+
+<p>Ces bandes intrépides qui ne s'étaient pas contentées
+de ravager le plat pays comme le portaient
+leurs ordres; mais qui s'étaient attaquées
+aux places fortifiées même; ces soldats que
+n'arrêtaient ni la distance, ni la rigueur de
+l'hiver, ni les fatigues et les dangers de toute
+espèce, apprirent aux colonies anglaises qu'une
+direction énergique présidait aux opérations de
+leur ennemi, et, ce qui était bien plus important,
+firent rompre les négociations qui se continuaient
+entre les alliés du Canada et les Iroquois
+confédérés, pour former une ligue contre
+lui.</p>
+
+<p>Le comte de Frontenac, pour montrer aux
+Indiens occidentaux que ces victoires n'étaient
+pas vaines, et afin de les mettre aussi en état
+de se passer du commerce anglais, envoya dans
+le printemps suivant (1690) un grand convoi
+de marchandises à Michilimackinac pour la
+traite. En même temps, il fit offrir à ces Sauvages
+des présens par le célèbre voyageur
+Nicolas Perrot, pour lequel ces peuples continuaient
+toujours d'avoir une grande considération.</p>
+
+<p>La nouvelle des excursions heureuses des Canadiens
+et ce convoi arrivèrent en même temps
+au grand entrepôt du pied du lac Supérieur, et au
+moment où les ambassadeurs des nations de ces
+contrées, allaient partir pour conclure un traité
+définitif avec les cinq cantons; mais quand ils
+virent les Français, victorieux de leurs ennemis,
+arriver chargés de marchandises et en assez
+grand nombre pour les rassurer contre la vengeance
+des Iroquois, ils ne craignirent plus de
+rompre avec eux, et, charmés des présens que
+Perrot leur présenta et qu'il fit valoir avec une
+adresse admirable, ils s'attachèrent plus étroitement
+que jamais aux intérêts de la France.
+Bientôt après 110 canots, portant pour 100 mille
+écus de pelleteries, et conduits par plus de 300
+Sauvages de toutes les tribus, partirent pour
+Montréal, où ils furent reçus aux acclamations
+de toute la ville. Ils y trouvèrent le gouverneur,
+lequel dut jouir en les voyant arriver du
+succès de sa politique, qui d'ennemis presque
+déclarés avait fait en si peu de temps de tous
+ces peuples des alliés fidèles. Ce revirement
+soudain ne s'était pas fait cependant sans opposition.</p>
+
+<p>Le génie de le Rat, qui avait travaillé
+avec une si perverse sagacité à rompre les
+négociations de M. Denonville, cherchait
+alors à engager les tribus dans une alliance
+avec les Iroquois en rendant celle avec les
+Français impossible. Il paraît que lui et sa
+nation étaient l'âme de toute cette vaste intrigue,
+derrière laquelle ils avaient l'art de se
+cacher, en se servant des Outaouais, dont la
+grossièreté naturelle permettait d'en faire de
+faciles instrumens. L'habile le Rat mit dans
+leur bouche ces paroles insolentes qu'ils répondirent
+lorsqu'on voulut les empêcher de renvoyer
+les prisonniers Tsonnonthouans: «Nous
+nous étions figurés, dirent-ils, que les Français
+étaient des guerriers, mais ils le sont beaucoup
+moins que les Iroquois. Nous ne sommes plus
+surpris, s'ils ont été longtemps sans rien entreprendre,
+c'est le sentiment de leur faiblesse qui
+les retenait. Après avoir vu avec quelle lâcheté
+ils se sont laissé massacrer dans l'ile de
+Montréal, il nous est évident que nous ne pouvons
+plus en attendre de recours. Leur protection
+nous est devenue non seulement inutile
+mais nuisible, par les engagemens où elle
+nous a entraînés mal à propos; leur alliance
+ne nous a pas fait moins de tort pour le commerce
+que pour la guerre; elle nous a privés
+de la traite avec les Anglais, beaucoup plus
+avantageuse qu'avec eux, et cela contre toutes
+les lois de protection qui consistent à maintenir
+la liberté du commerce. On laisse tomber sur
+nous tout le poids de la guerre, tandis que nos
+prétendus protecteurs, par une conduite pleine
+de duplicité, cherchent à se mettre à couvert,
+en mendiant la paix avec toutes sortes de
+bassesses, et préfèrent signer un traité honteux
+et souffrir les hauteurs d'un ennemi insolent,
+que de retourner au combat. En un mot, l'on
+nous prendrait plutôt pour les protecteurs des
+Français que pour un peuple qui en est protégé».
+Rien n'annonce mieux que ce discours
+dans quel discrédit M. Denonville avait laissé
+tomber notre influence chez ces peuples.</p>
+
+<p>Les cantons qui se croyaient au moment de
+former une grande confédération de toutes les
+nations indigènes, et de se venger peut-être de
+toutes les insultes des Européens, entrèrent
+en fureur lorsqu'ils virent leur projet chéri
+s'évanouir comme un beau rêve. Ils envoyèrent
+promettre des secours à la Nouvelle-York,
+pour venger le sac de Schenectady; ils
+se saisirent du chevalier d'Eau en mission chez
+les Onnontagués et brûlèrent deux personnes
+de sa suite, ils lâchèrent leurs guerriers sur la
+colonie; ils ne respiraient que la vengeance.
+Mais les partis qu'ils envoyèrent furent repoussés
+partout. Le pays, qui était depuis
+longtemps le théâtre d'irruptions sanglantes,
+s'était insensiblement couvert d'ouvrages palissadés
+et munis de canons, qui renfermaient
+ordinairement l'église et le manoir seigneurial
+de chaque village. A la première alarme, la
+population, hommes, femmes et enfans, courait
+s'y réfugier. C'étaient les scènes du
+moyen âge qui se répétaient en Amérique.
+Les annales canadiennes ont conservé le souvenir
+de plusieurs défenses héroïques de ces
+petits forts, où vinrent toujours se briser le courage
+barbare et indiscipliné des Indigènes.
+Deux des plus célèbres sont celles de madame
+de Verchères en 1690, et de sa fille deux ans
+après. Surprises l'une et l'autre pendant
+qu'elles étaient seules ou presque seules, elles
+n'eurent que le temps de fermer les portes du
+fort où elles se trouvaient, et déjà il était
+investi par une foule de Sauvages. Elles surent
+par leur présence d'esprit et par leur intrépidité
+en imposer aux assiégeans; elles tirèrent
+le canon, prirent les fusils et s'en servirent
+avec tant d'adresse en se multipliant, en se
+montrant sur différens points, que les barbares,
+croyant le fort défendu par plus de monde,
+avaient fini les deux fois par se retirer après
+l'avoir tenu bloqué pendant quelque temps.
+La fréquence du danger avait aguerri la population,
+les femmes, les enfans même comme
+les hommes. Dans un combat où un parti de
+Sauvages s'était retranché dans une maison, et
+se défendait avec désespoir, l'on vit des habitans
+s'avancer jusqu'auprès des fenêtres et en
+arracher par leur chevelure ceux qui s'y présentaient
+pour tirer.</p>
+
+<p>Le plus grand mal de cette petite guerre en
+1690, c'est qu'une partie des terres ne put être
+ensemencée, circonstance qui augmenta pour
+l'année suivante, la disette qui régnait déjà
+dans le pays.</p>
+
+<p>L'on s'attendait en Canada que l'expédition
+contre New-York serait reprise, et que cette
+ville pourrait être attaquée par mer et par terre
+de bonne heure l'été suivant. Mais l'orage
+grossissait toujours en l'ancien monde contre
+Louis XIV, et l'accession de l'Angleterre à la
+coalition exigeant un nouveau déploiement de
+forces de la part de la France, elle se trouva hors
+d'état de faire d'armement pour l'Amérique.
+M. de Seignelay manda en conséquence à M.
+de Frontenac que le roi, étant trop occupé en
+Europe, ne pouvait lui envoyer de secours, et
+qu'il fallait abandonner pour le moment le projet
+d'invasion des colonies anglaises. Il recommandait
+en même temps au gouverneur d'employer
+le crédit qu'il s'était acquis sur l'esprit
+des Iroquois, pour faire une paix solide et honorable
+avec eux, et de tâcher surtout de réunir
+les habitans dans des bourgades faciles à défendre
+contre les Sauvages, chose beaucoup
+moins aisée à exécuter qu'il ne pensait, et qui en
+effet n'a jamais été même tentée sérieusement.</p>
+
+<p>M. de Frontenac avait trouvé les Français
+bien déchus dans l'opinion des tribus indiennes.
+Toutes les nations du nord et de l'ouest avaient
+été leurs amies sincères jusqu'au moment où
+les cantons leur avaient fait voir qu'elles auraient
+plus d'avantage à commercer avec les
+Anglais, qui vendaient leurs marchandises à
+meilleur marché et payaient les pelleteries plus
+cher, qu'avec le Canada. Cela avait causé un
+premier refroidissement. L'irruption heureuse
+des Iroquois dans l'île de Montréal, avait
+changé ce refroidissement en mépris. Plusieurs
+d'entre eux avaient été témoins du massacre
+de Lachine, et ils étaient rentrés chez
+eux avec la conviction que les Français allaient
+succomber sous les efforts de leurs ennemis.
+Ces peuples ressentirent un moment
+une secrète joie de se voir débarrassés d'un
+allié incommode, qui avait été plutôt leur
+maître que leur ami. Ils oubliaient déjà les
+services qu'ils en avaient reçus tant de fois, et
+les dangers qu'ils allaient courir, abandonnés
+seuls à l'ambition de leur implacable ennemi,
+quand la main puissante du comte de Frontenac
+reprit les rênes du gouvernement, et ramena
+tous ces peuples dans leur ancienne alliance.</p>
+
+<p>Il s'occupa, suivant les ordres de la cour, des
+négociations avec la confédération des cantons.
+Il n'eut pas besoin de les ouvrir; car tout en
+faisant la guerre à ces peuples, le Canada
+maintenait toujours, par le moyen des missionnaires,
+des relations diplomatiques avec
+quelques unes des tribus. Il était venu de
+France avec les chefs iroquois que son prédécesseur
+y avait envoyés chargés de fers. Il leur
+montra beaucoup d'égards, et conquit l'amitié
+et la confiance de Ouréouharé le principal
+d'entre eux. Sur le conseil de celui-ci, il
+en renvoya quatre dans les cantons avec l'ambassadeur
+iroquois qu'il avait trouvé à Montréal
+à son arrivée. Ils furent chargés par
+Ouréouharé d'assurer leurs compatriotes qu'ils
+retrouveraient dans le gouverneur ce qu'ils y
+avaient toujours vu autrefois, beaucoup de bienveillance
+et d'amour pour la justice.</p>
+
+<p>Les cantons tinrent un conseil solennel dans
+le mois de janvier (1690). Il y assista 80 chefs ou
+sachems. Les délibérations furent longues à
+cause de la négociation entamée avec les Outaouais
+et les autres Indiens occidentaux dont on
+a parlé tout à l'heure, et parce qu'ils avaient cru
+devoir aussi prier le gouvernement de la Nouvelle-York
+d'envoyer un député, ce qu'il avait
+fait, mais pour dissuader le conseil de consentir
+à aucune cessation d'armes avec les
+Français. M. de Frontenac s'étant douté que
+des intérêts hostiles étaient consultés, en
+éprouvait une mauvaise humeur qu'il ne cachait
+pas. Il était choqué surtout du délai
+qu'on mettait à discuter ses propositions.
+L'ambassadeur des cinq nations ne fut de retour
+que dans le mois de mars avec la réponse;
+et ayant eu la maladresse d'afficher une hauteur
+inconvenante, insultante même pour les
+Français, M. de Frontenac refusa de le voir.
+Le barbare fut humilié d'autant plus que le
+gouverneur affecta de montrer une grande
+politesse aux personnes de sa suite. Celui-ci
+chargea ensuite Ouréouharé de huit colliers
+pour les cantons, mais avec ordre de les présenter
+de manière à faire croire qu'il n'y était
+pour rien. La dextérité et la noblesse qu'il
+mettait dans toutes ces négociations eurent
+un bon effet, et si la paix ne fut pas immédiatement
+conclue, les Iroquois perdirent du moins
+beaucoup de leur fierté.</p>
+
+<p>Cependant les colonies anglaises, menacées
+d'une invasion qu'elles ne croyaient qu'ajournée,
+et tenues continuellement dans la terreur par
+les bandes canadiennes, qui allaient porter leurs
+ravages jusqu'aux portes de leurs capitales,
+résolurent de faire un grand effort pour s'emparer
+de la Nouvelle-France et couper ainsi
+le mal dans sa racine. Lorsqu'elles comparaient
+leurs forces aux forces de celle-ci, lorsqu'elles
+ne se surprenaient pas à trembler sous
+la hache de quelques hordes fugitives sorties des
+neiges du Nord, elles s'étonnaient qu'un si petit
+peuple pût troubler ainsi leur repos, et elles ne
+doutaient point qu'avec de la bonne conduite la
+conquête du Canada ne fût chose facile. Elles
+nommèrent donc des députés, qui s'assemblèrent
+dans le mois de mai (1690) à New-York pour
+se concerter ensemble. Ces députés donnèrent
+à leur réunion le nom de congrès, nom devenu
+fameux depuis. Il fut résolu d'attaquer le
+Canada à la fois par terre et par mer, et, à cet
+effet, de lever 2000 hommes pour l'envahir par
+le lac Champlain, et d'envoyer un agent à
+Londres afin de solliciter une force suffisante
+en vaisseaux et en soldats pour l'envahir par
+le golfe et prendre Québec, après qu'elle aurait
+enlevé l'Acadie, entreprise peu difficile dans
+l'état où se trouvait alors cette province. Cet
+agent arriva en Angleterre au moment où,
+menacée d'une invasion en Irlande par Jacques
+II, et venant de perdre la bataille navale de
+Beachy gagnée par Tourville, cette puissance
+voyait la suprématie des mers lui échapper des
+mains. Il ne put en conséquence rien obtenir
+de la métropole. Malgré ce contretemps
+fâcheux, les colonies américaines comptaient
+tellement sur leurs forces qu'elles décidèrent
+sur le champ d'exécuter leur projet seules.</p>
+
+<p>En conséquence l'ordre fut donné d'armer
+immédiatement une flotte et simultanément de
+lever une armée de terre. La plus grande
+activité régna dans les bureaux de l'état, et
+une ardeur guerrière s'empara tout-à-coup de
+cette population commerçante, qui naguère
+encore ne rêvait que la paix et les spéculations
+derrière ses comptoirs chargés de marchandises.
+L'armée de terre fut mise sous les
+ordres du général Winthrop pour pénétrer,
+comme on l'a dit, en Canada par le lac Champlain.
+Le chevalier Guillaume Phipps fut
+chargé du commandement de la flotte destinée
+à s'emparer d'abord de l'Acadie et ensuite
+de Québec. Le chevalier Phipps, natif de
+Pemaquid dans la Nouvelle-Angleterre, était le
+fils d'un forgeron et avait été berger dans sa
+jeunesse. Ayant appris le métier de charpentier,
+il se fit un vaisseau dans lequel il commença
+à naviguer, et devint bientôt assez bon
+marin. Promu au commandement d'une
+frégate, il réussit à retirer du fond de la mer,
+sur les côtes de Cuba, d'un galion espagnol qui
+y avait fait naufrage, pour la valeur de 300,000
+livres sterling en or, en argent, en perles et
+en bijouteries. Cette trouvaille lui valut le titre
+de chevalier. Quelque temps après son expédition
+de Québec, il fut nommé gouverneur du
+Massachusetts, et mourut en 1693 à Londres,
+où il avait été appelé pour répondre à des
+accusations portées contre lui.</p>
+
+<p>Nous avons dit que l'amiral Phipps était
+chargé de s'emparer de l'Acadie et de Québec.
+La péninsule acadienne, par sa position maritime
+intermédiaire entre cette dernière ville et
+Boston, devait attirer en effet les premiers
+coups de l'ennemi et servir ensuite, si elle
+tombait en son pouvoir, de point d'appui et, en
+cas de revers, de retraite à l'expédition principale,
+dont le succès allait entraîner la prise de
+toutes les possessions françaises de l'Amérique
+du Nord. L'Acadie depuis le traité de Breda
+n'avait été inquiétée au dehors que par les
+corsaires qui rôdaient occasionnellement sur ses
+côtes; et elle était demeurée au dedans dans
+son état de léthargie et de langueur habituelle,
+dont elle ne sortit que quand elle entendit le
+canon résonner à ses portes. Mais en restant
+stationnaire elle avait reculé, car sa voisine la
+Nouvelle-Angleterre avait parcouru un chemin
+prodigieux depuis 25 ans. Aussi à la rupture
+de la paix en 1689, elle se trouva encore incapable
+de se défendre. Sa faiblesse était telle,
+qu'un simple corsaire portant 110 hommes,
+s'était emparé en 1674 de Pantagoët, où M.
+de Chambly qui avait remplacé le chevalier
+de Grandfontaine comme gouverneur, faisait sa
+résidence. Le fort de Jemset dans la rivière
+St.-Jean, où commandait M. de Marson, avait
+subi le même sort.</p>
+
+<p>La cour s'était contentée d'y envoyer de
+temps en temps des personnes d'expérience
+pour voir quel progrès elle avait fait et ce
+qu'exigeait sa défense. Plusieurs de leurs
+rapports sont écrits avec soin et décèlent une
+connaissance approfondie du pays. Dans celui
+de M. de Meules de 1685, la population de
+l'Acadie est portée à 900 âmes, ainsi elle ne
+pouvait guère dépasser 1000 à la reprise des
+hostilités. Tous ces commissaires recommandaient
+des améliorations qui n'étaient jamais
+exécutées. M. Talon visita ce pays en 1672, en
+retournant en Europe, principalement pour traiter
+avec le chevalier Temple qui avait manifesté
+à Colbert le désir de se retirer sur les terres de
+France. Le roi devait lui accorder des lettres
+de naturalisation et d'autres faveurs particulières.
+Comme cet homme avait des talens et de
+la fortune, on attendait de grands avantages de
+cette négociation pour l'Acadie; mais les nuages
+qui couvraient peut-être alors la faveur
+du diplomate anglais, et qui avaient été le motif
+de sa démarche auprès de la France, s'étant
+dissipés, cette affaire n'eut pas de suite.</p>
+
+<p>Quelque temps avant la guerre, Louis XIV
+y avait encore envoyé un commissaire, M.
+Paquine, qui recommanda d'abandonner Port-Royal,
+parceque l'accès en était difficile, et
+que ce poste était en outre trop éloigné du Cap Breton,
+du Canada et de Terreneuve pour en
+être secouru. Il suggéra de fortifier la Hève,
+Canseau et Pantagoët, et d'ouvrir un chemin
+entre ce dernier poste et le Canada, projet
+dont Talon avait déjà autrefois commencé
+l'exécution du côté de Québec<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>. Ces suggestions
+furent approuvées du gouvernement;
+mais tandis qu'il délibérait sur la manière de
+les accomplir, le chevalier Phipps parut.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"></a><b>Note 20:<a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> <i>Documens de Paris</i>: Secrétairerie d'Etat, Albany. Collection
+de M. Brodhead. Nous désignerons à l'avenir cette
+collection sous le nom de <i>Documens de Paris</i> simplement.</b></blockquote>
+
+<p>Sa flottille, composée d'une frégate de 40
+canons et de deux corvettes avec des transports
+portant 700 hommes de débarquement,
+était arrivée trop tard pour secourir en passant,
+comme elle en avait l'ordre, le fort de Kaskébé
+situé dans le pays qui forme aujourd'hui
+l'Etat du Maine, et qu'on savait attaqué par les
+Français; il venait de se rendre à M. de
+Portneuf. Elle avait alors continué sa route
+vers Port-Royal, où elle était arrivée le 20 mai
+(1690).</p>
+
+<p>Il n'y avait que 72 soldats dans cette
+capitale dont les fortifications étaient en
+ruines<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>. Le gouverneur, M. de Manneval,
+obtint une capitulation honorable; mais lorsque
+Phipps découvrit la faiblesse de la garnison et
+le mauvais état de la place, il regretta les
+termes avantageux qu'il avait accordés, et, à
+l'exemple de Charnisé, il pilla les habitans; car
+on se faisait peu de scrupule de violer sa parole dans
+cette contrée lointaine et presqu'oubliée,
+où le mal comme le bien restait inconnu.
+Après les avoir forcés de prêter serment
+de fidélité l'Angleterre, et avoir nommé
+six magistrats au milieu d'eux, il remit à
+la voile emmenant prisonniers M. de Manneval,
+39 soldats et deux prêtres. Delà il courut
+à Chedabouctou, où M. de Montorgueil occupait
+un fort avec 14 hommes et fit une si vigoureuse
+défense, que les assaillans furent obligés
+d'y mettre le feu. A l'île Percée, Phipps ne
+laissa rien debout, il brûla jusqu'à l'humble
+chapelle des habitans. Chargé de dépouilles
+il retourna dans son pays glorieux de ses faciles
+succès.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"></a><b>Note 21:<a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> <i>Documens de Paris</i>.</b></blockquote>
+
+<p>Après son départ l'Acadie fut pendant quelque
+temps en proie aux déprédations de deux
+corsaires, qui firent prisonniers M. Perrot prédécesseur
+de M. de Manneval et ancien gouverneur
+de Montréal, ainsi que plusieurs autres
+personnes. Ils incendièrent Port-Royal resté
+sans chef, massacrèrent quelques habitans, et
+enlevèrent, presqu'aux yeux du chevalier de
+Villebon, qui arrivait d'Europe sur ces entrefaites,
+le vaisseau qui l'avait amené avec les
+présens pour les Indiens qui se trouvaient à
+bord. Malgré cette perte, les Sauvages protestèrent
+de leur fidélité à la France dans un
+conseil convoqué par M. de Villebon, et ils
+lui dirent qu'ils avaient reçu de la poudre et
+des balles, qu'ils étaient satisfaits, qu'ils lui
+rendraient bon compte des ennemis. On a
+vu en effet qu'ils n'avaient pas besoin d'être
+sollicités pour agir. Ils avaient plusieurs sujets
+de plaintes contre les Anglais, qui avaient
+mis peu de soin à remplir fidèlement les
+traités conclus avec eux<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>. Les treize ans
+écoulés depuis la trahison du major Waldron,
+qui avait fait tomber à Cocheco par surprise
+400 des leurs entre ses mains, dont 200 avaient
+été mis au gibet ou réduits en esclavage,
+ces treize ans, disons-nous, n'avaient pas
+éteint leur soif insatiable de vengeance. Ils
+avaient vu arriver avec joie le moment de satisfaire
+les mânes de leurs frères qu'on avait fait
+périr ainsi d'une mort ignoble; et le major
+Waldron fut leur première victime. Ils le surprirent
+à Dover, sur la frontière, où il résidait.
+Ils mirent cet officier, âgé alors de plus de 80
+ans, dans un fauteuil placé sur une table, et ils
+lui demandaient par ironie, qui va maintenant
+juger les Indiens? Ils lui coupèrent le nez
+et les oreilles, et lui firent subir mille cruautés;
+jusqu'à ce qu'épuisé par la perte de son sang,
+il tomba de son siège sur la pointe de son épée
+qu'un de ces barbares avança sous lui, et il
+expira (Belknap). Cette vengeance indienne
+fut le signal des hostilités. On sait ce qu'ils
+firent ensuite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"></a><b>Note 22:<a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> Belknap: <i>History of New-Hampshire</i>.</b></blockquote>
+
+<p>Cependant tandis que M. de Villebon prenait
+paisiblement possession de l'Acadie, et que le
+chevalier Nelson, envoyé de Boston pour
+l'administrer, tombait entre les mains des Français
+avec le vaisseau qui le portait, la Grande-Bretagne,
+qui s'en croyait encore maîtresse,
+réunissait cette province au Massachusetts à la
+suite des troubles dont nous avons parlé dans le
+dernier chapitre, et qui avait fini par le retrait
+des vieilles chartes de la Nouvelle-Angleterre.
+Il paraît qu'à cette époque mère-patrie avait
+résolu de réunir ensemble toutes les colonies
+depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu'à la baie de
+Delaware, afin de mettre une barrière a l'extension
+des établissemens français<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>. Avait-elle
+le projet d'établir un pareil rempart contre la
+puissance des Etats-Unis, lorsqu'elle a réuni
+récemment les Canadas et laissé entrevoir
+l'addition future à cette réunion des colonies
+du golfe St.-Laurent? Ou bien n'a-t-elle
+voulu dans cette occasion que donner le change
+à la crédulité vulgaire sur son véritable dessein?
+Toujours est-il vrai que la Nouvelle-Angleterre
+perdit une partie de ses libertés et
+que l'union en question n'eut jamais lieu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"></a><b>Note 23:<a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> <i>Lettre officielle de M. Blaithwait à M. Randolph.</i> (1687).
+«This union, dit-il, besides other advantages, will be terrible
+to the French and make them proceed with more caution than
+they have lately done».</b></blockquote>
+
+<p>L'amiral Phipps de retour à Boston mit la
+dernière main aux préparatifs de l'expédition
+de Québec, qu'on avait continués avec activité
+pendant son absence. La flotte réunie comptait
+35 vaisseaux dont le plus fort portait 44
+canons. On y fit monter environ 2,000 hommes
+de troupes de débarquement. Les habitans de
+la ville voyaient du rivage cette force imposante
+avec orgueil, et ils se complaisaient dans
+la pensée qu'elle était composée uniquement
+d'Américains, d'enfans du pays; que la métropole
+n'y avait point fourni d'auxiliaires, et que
+le Canada, ne pouvant opposer qu'une résistance
+inutile, viendrait proclamer par sa soumission
+leur puissance et leur supériorité. Ils
+se disaient encore qu'après un pareil sacrifice
+d'hommes et d'argent, qu'après un témoignage
+aussi éclatant de leur patriotisme et de leur
+loyauté, ils ne pouvaient manquer de mériter la
+faveur du roi, et d'obtenir le rétablissement de
+leur constitution. Il paraît qu'en effet c'était
+en partie pour lui montrer leur attachement
+qu'ils avaient offert avec tant d'empressement
+à l'Angleterre de l'aider à s'emparer des possessions
+françaises<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"></a><b>Note 24:<a href="#footnotetag24">
+(retour) </a>«There was a still further inducement, they hoped to recommend
+themselves to the King's favour and to obtain the
+establishment of their government.» On a vu ailleurs comment
+leur constitution avait été abolie.</b>
+
+<p><b>Hutchinson: <i>The History of Massachusetts Bay.</i></b></blockquote>
+
+<p>Cependant M. de Frontenac était fort inquiet;
+sa situation véritablement était des plus critiques.
+Il n'est guère permis de douter que si
+la flotte de l'amiral Phipps et l'armée du général
+Winthrop eussent pu coordonner leurs mouvemens
+et attaquer ce pays à la fois par le
+levant et par le couchant, il n'eût couru les plus
+grands dangers, parceque cette combinaison
+l'eût obligé de diviser ses forces qui, réunies,
+n'excédaient pas le plus faible des deux corps
+envahissans. Mais la fortune et le courage
+brisèrent heureusement cette dangereuse combinaison,
+et avec elle dissipèrent les craintes
+sinistres qu'elle avait fait naître.</p>
+
+<p>L'armée du général Winthrop rapidement
+levée, armée et enrégimentée, était campée
+sur les bords du lac George, attendant l'arrivée
+de l'amiral Phipps dans le fleuve St.-Laurent
+pour marcher sur Montréal, lorsqu'une
+épidémie éclata dans ses rangs et se communiqua
+aux Iroquois auxiliaires; en peu de
+temps elle eut fait périr plus de 300 hommes.
+Les Sauvages, effrayés de cette mortalité, se
+hâtèrent de s'éloigner des Anglais, qu'ils accusèrent
+de les avoir empoisonnés. Les troupes
+de Winthrop, déjà découragées par la division
+des chefs, et affaiblies maintenant par la contagion,
+se retirèrent d'abord à Albany, puis abandonnèrent
+leurs drapeaux, et chacun rentra dans
+ses foyers. Ainsi se dissipa le nuage qui, suspendu
+au flanc des montagnes du lac George,
+menaçait le Canada du côté de l'occident. A
+la première nouvelle des mouvemens de cette
+armée, le comte de Frontenac avait fait rassembler
+à la hâte les troupes, les milices, et
+les Indiens dont il pouvait disposer. Douze
+cents hommes s'étaient trouvés réunis à la
+Prairie de la Magdeleine pour barrer le chemin
+aux ennemis, et leur disputer la victoire sur
+la rive droite du St.-Laurent.</p>
+
+<p>La retraite de Winthrop débarrassa le gouverneur
+d'une grave inquiétude, car il dut croire
+alors que l'attaque de l'Acadie avait occupé
+trop longtemps l'Amiral Phipps pour lui permettre
+d'entreprendre celle de Québec dans la
+même saison, et que c'était là peut être le
+motif réel du décampement de l'armée de terre,
+explication raisonnable vu que les deux forces
+devaient agir simultanément. Il se préparait
+donc à redescendre à Québec pour renvoyer
+chez eux les habitans qui avaient pris les
+armes à la première alarme, lorsqu'il reçut
+coup sur coup plusieurs lettres du major
+Provot, qui commandait par intérim dans la
+capitale, dont une lui annonçait le départ
+de la flotte de Boston, suivant la nouvelle
+apportée par un Indien venu de la baie de
+Fondy par terre en douze jours, et les autres,
+l'arrivée de cette flotte et ses progrès dans le
+fleuve. Il partit immédiatement et envoya en
+chemin l'ordre aux gouverneurs de Montréal
+et des Trois-Rivières, MM. de Callières et de
+Ramsay, de descendre à marches forcées
+avec toutes leurs troupes, à la réserve de
+quelques compagnies qui seraient laissées pour
+garder Montréal, et de se faire suivre par tous
+les habitans qu'ils pourraient rassembler sur
+leur route. Il arriva lui-même dans la capitale,
+dans la soirée du 14 après avoir failli périr dans
+la fragile embarcation qu'il avait choisie pour
+descendre plus rapidement le fleuve. L'ennemi
+était déjà au pied de l'île d'Orléans. C'était
+presqu'une surprise.</p>
+
+<p>Heureusement, le major Provot était un officier
+très intelligent. Dans l'espace de cinq
+jours il avait fait travailler avec tant d'activité
+aux défenses de la ville qu'il l'avait mise
+à l'abri d'un coup de main. Le gouverneur
+satisfait n'eut qu'à faire ajouter quelques retranchemens
+et à confirmer le commandement
+déjà donné aux milices des deux rives du
+fleuve, en bas de Québec, de se tenir prêtes à
+marcher au premier ordre. Toute la population
+montrait un élan, une détermination qui
+faisaient bien augurer du succès.</p>
+
+<p>Les fortifications s'étendaient du palais de
+l'intendant sur la rivière St. Charles à l'emplacement
+qu'occupe aujourd'hui la citadelle.
+C'était tout simplement des palissades, excepté
+le château St.-Louis qui était en pierre et qui
+occupait une partie de cette ligne défendue
+par trois petites batteries placées à ses deux
+extrémités et au centre. Cette ligne protégeait
+la haute-ville. Il y avait une autre ligne
+de feu sur les quais, à la basse-ville, composée
+aussi de trois batteries qui occupaient les intervalles
+des batteries supérieures. La communication
+de la ville basse à la haute était
+coupée par trois retranchemens garnis de chevaux
+de frise, et les autres issues de la ville,
+qui n'avaient point de portes, avaient été barricadées.</p>
+
+<p>La flotte ennemie parut en vue de Québec
+le 16 octobre au matin; du sommet du cap l'on
+put en compter les voiles. L'amiral Phipps
+détacha immédiatement un officier pour sommer
+la place de se rendre. On banda les yeux
+à cet envoyé, et, avant de le conduire au château,
+on le promena longtemps autour de la ville
+comme si on eût circulé au milieu des chausses-trapes,
+des chevaux de frise et des retranchemens;
+un bruit d'hommes, d'armes et
+de canons qu'il entendait ne fit qu'augmenter sa
+surprise, car les Anglais croyaient la ville désarmée
+et hors d'état de se défendre. Mais
+lorsque le bandeau tomba de ses yeux, et qu'il
+se vit en présence du gouverneur entouré des
+principaux personnages du pays, au milieu
+d'une salle remplie d'officiers, il présenta en
+tremblant sa sommation, dont les termes arrogans
+contrastaient singulièrement avec son
+air consterné, et révoltèrent tous les assistans,
+surtout M. de Varennes, qui ne put s'empêcher
+d'élever la voix dans l'assemblée et d'exprimer
+son indignation avec une franchise toute
+de soldat. L'amiral Phipps demandait en
+substance que le Canada et ses habitans se livrassent
+à sa discrétion, et qu'en bon chrétien
+il leur pardonnerait le passé. Le gouverneur,
+piqué du manque de convenances dans les paroles
+de cet amiral, répondit sur le même
+ton: «Je ne connais point, dit-il, le roi Guillaume,
+mais je sais que le prince d'Orange est
+un usurpateur, qui a violé les droits les plus
+sacrés du sang et de la religion en détrônant
+le roi son beau-père. Je ne connais pas d'autre
+souverain légitime que Jacques II. Quant
+aux conditions offertes par le chevalier Phipps,
+a-t-il pu croire que si j'étais disposé à les accepter,
+tant de braves gens y voulussent consentir,
+et me conseillassent de me fier à la
+parole d'un homme qui a violé la capitulation
+qu'il avait faite avec le gouverneur de l'Acadie.»
+Ces derniers mots qui, comme on l'a vu,
+étaient vrais, avaient quelque chose de dur
+pour l'amiral. Le hérault demanda sa réponse
+par écrit: «Allez, lui dit-il, je vais répondre
+à votre maître par la bouche de mes
+canons; qu'il apprenne que ce n'est pas de la
+sorte qu'on fait sommer un homme comme
+moi.»</p>
+
+<p>Les batteries de la basse-ville commencèrent
+le feu bientôt après et abattirent des
+premiers coups le pavillon du vaisseau de
+Phipps, que des Canadiens allèrent enlever à
+la nage et malgré un feu très vif dirigé sur eux
+de la flotte. Ce drapeau est resté suspendu
+à la voûte de la cathédrale de Québec jusqu'à
+l'incendie de cet édifice en 1759.</p>
+
+<p>L'ennemi fut deux jours sans rien entreprendre,
+quoique son plan d'attaque eût été arrêté
+dès le matin de son arrivée. D'après ce
+plan les troupes devaient débarquer au nord
+de la rivière St.-Charles, et les chaloupes entrer
+dans cette rivière pour les traverser au sud,
+c'est à dire du côté de la ville, où elles leur porteraient
+ensuite leurs vivres, leur artillerie et
+tout leur matériel de guerre. Cette opération
+accomplie, la flotte devait s'approcher de la ville
+en détachant quelques uns de ses vaisseaux au-dessus
+de la place comme pour aller y débarquer
+un nouveau corps. Pendant cette feinte pour
+tromper sur le vrai point d'attaque, les troupes
+déjà débarquées sur la rivière St.-Charles graviraient
+les hauteurs de Québec, d'où elles
+feraient un signal, et au même instant 200
+hommes s'élanceraient de la flotte sur la basse
+et la haute ville. On va voir comment l'ennemi
+exécuta ce hardi projet. Il y avait déjà
+deux jours qu'il était arrivé, et il n'avait rien
+fait encore. Le 18 enfin, il débarqua 1300
+hommes sous les ordres du major Walley<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a> sur
+la plage entre Beauport et la ville. Ils furent
+immédiatement attaqués par environ 300 Canadiens,
+qui, profitant habilement du terrain
+marécageux et boisé en cet endroit, leur firent
+essuyer une perte d'une soixantaine d'hommes;
+mais ils eurent à regretter de leur côté, entre
+autres M. de la Touche, fils du seigneur de Champlain,
+et le chevalier de Clermont, qui furent
+tués. M. Juchereau de St.-Denis, seigneur
+de Beauport, qui commandait le détachement,
+eut le bras casse. Le roi pour le récompenser
+de sa bonne conduite l'anoblit, lui et M. Hertel,
+qui se distingua aussi dans ce siège à la tête des
+milices des Trois-Rivières.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"></a><b>Note 25:<a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> <i>Major Walley's Journal of the expedition against Canada</i> in
+1690, inséré au long dans l'<i>Histoire du Canada</i> de M. Smith.</b></blockquote>
+
+<p>Cependant l'amiral Phipps sans attendre
+que le major Walley se fût emparé des
+hauteurs qu'il avait charge d'occuper avec
+ses forces, vint se ranger en bataille devant la
+ville pour la bombarder, et il commença un
+feu très vif. Nos batteries ripostèrent avec
+ardeur et beaucoup de précision. La canonnade
+dura ainsi jusqu'à la nuit avec la
+même vigueur de part et d'autre. Ce combat
+dans le magnifique bassin de Québec présentait
+un spectacle grandiose. Les détonations
+retentissaient de montagne en montagne, d'un
+côté jusqu'à la cime des Alléghanys, et de l'autre
+jusqu'à celle des Laurentides, tandis que des
+nuages de fumée où étincelaient des feux, roulaient
+sur les flots et le long des flancs escarpés de
+Québec hérissés de canons. La canonnade
+recommença le lendemain matin, mais l'on
+s'aperçut bientôt que le feu des vaisseaux diminuait.
+A midi, en effet, il avait cessé entièrement.
+La flotte était fort maltraitée, surtout
+le vaisseau amiral qui était percé à l'eau en
+plusieurs endroits, avait toutes ses manoeuvres
+coupées, et son grand mât presque rompu.
+Dans cet état Phipps, n'ayant fait aucune impression
+sur la ville, donna l'ordre de la retraite,
+et les vaisseaux défilèrent vers l'île d'Orléans.
+Les troupes, qui de Beauport avaient eu l'oeil
+sur eux sans comprendre leur attaque précipitée,
+aperçurent ce mouvement rétrograde
+avec douleur, et de ce moment elles perdirent
+tout espoir de prendre Québec. Néanmoins,
+ayant reçu cinq pièces de campagne dans la nuit,
+elles se mirent de nouveau en mouvement le 20,
+protégées par une avant-garde à leur tête et
+des éclaireurs sur leurs flancs, pour forcer le passage
+de là rivière St.-Charles. Mais après avoir
+côtoyé quelque temps cette rivière, elles rencontrèrent
+MM. de Longueuil et de Ste.-Hélène
+à la tête de 200 volontaires qui avaient
+chargé leurs fusils de trois balles et qui, leur
+barrant le chemin, les arrêtèrent d'abord tout
+court, puis les forcèrent ensuite de se réfugier
+dans un petit bois. Pendant l'engagement M.
+de Frontenac s'était avancé en personne à la
+tête de 3 bataillons et les avait rangés en bataille
+devant la rivière St.-Charles, dans le
+dessein de la traverser si les volontaires étaient
+forcés de reculer. M. de Ste.-Hélène reçut
+dans ce combat une blessure mortelle. C'était
+un des hommes les plus spirituels et les plus aimables,
+et l'un des officiers les plus intrépides,
+qu'eût ce pays. Sa mort causa un regret universel
+chez les Canadiens. Il était frère de M.
+d'Iberville.</p>
+
+<p>Le jour suivant les ennemis firent un troisième
+effort, qui n'eut pas plus de succès que les
+deux premiers. Ces échecs répétés devant
+quelques petits détachemens de milices achevèrent
+de les démoraliser, d'autant plus que
+pour atteindre la ville ils avaient toujours une
+rivière à passer, le gros des Français à combattre,
+et qu'ils ne pouvaient plus compter sur
+la flotte pour appuyer leur mouvement.
+En conséquence il fut décidé dans un conseil de
+guerre de se rembarquer; ce qui fut effectué
+avec une si grande précipitation, au milieu d'une
+nuit orageuse et très obscure, que l'artillerie fut
+abandonnée sur le rivage quoiqu'il n'y eut pas
+de poursuite.</p>
+
+<p>Ainsi à la fin d'octobre, le Canada se trouva
+délivré de deux armées puissantes, dont l'une
+avait été dissipée par les maladies et l'autre par
+le courage des habitans, qui avaient fait, dit une
+dépêche, tout ce qu'on pouvait attendre de
+bons soldats, et qui méritèrent par conséquent
+toutes les louanges que leur donna leur gouverneur.
+La levée du siége de Québec fit assez
+de sensation en France, au milieu même des
+victoires éclatantes qu'elle remportait sur
+l'Europe, pour que le roi en perpétuât le souvenir
+par une médaille. Le comte de Frontenac
+donna, comme trophée, deux des canons
+abandonnés par l'ennemi à un habitant nommé
+Carré, qui, par l'habileté de ses manoeuvres à
+la tête de quelques Canadiens, avait conquis
+l'admiration générale.</p>
+
+<p>Dans sa retraite dans le bas du fleuve, la
+flotte ennemie fut assaillie par des vents tempestueux;
+un vaisseau fut jeté à la côte sur l'île
+d'Anticosti, où la plus grande partie de l'équipage
+périt de faim et de froid, plusieurs
+sombrèrent en mer et se perdirent corps et
+bien; d'autres enfin furent chassés jusque
+dans les Antilles. Le reste atteignit Boston
+avec peine. Plus de 1000 hommes périrent
+par les maladies, par le feu et par les naufrages
+dans cette expédition qui coûta au-delà de
+£40,000<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a> à la Nouvelle-Angleterre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"></a><b>Note 26:<a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> <i>The British Empire in America.</i></b></blockquote>
+
+<p>Les colonies anglaises avaient regardé le
+Canada comme une conquête assurée. Le retour
+des débris de leur flotte, après avoir subi
+une défaite, les remplit d'étonnement et d'humiliation.
+Elles s'étaient vantées d'avance de
+leurs succès; elles avaient compté sur les
+dépouilles des vaincus pour payer les frais de
+la guerre, et elles n'avaient pas pourvu à la
+solde des troupes, qui, revenues de l'expédition,
+furent sur le point de se mutiner, parce qu'on
+n'avait pas de quoi les satisfaire. L'on se hâta
+de mettre un impôt; mais les soldats ne voulurent
+pas attendre qu'il fût rentré. Pour
+sortir d'embarras on eut recours au papier-monnaie,
+le premier qu'on eût encore vu
+dans ces colonies. L'on fabriqua des billets,
+dits billets de crédit, de diverses dénominations
+depuis deux chelins jusqu'à dix louis,
+qui furent reçus comme de l'argent par le
+trésor<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. Ainsi le Canada avec ses 11,000 habitans
+avait non seulement repoussé l'invasion,
+mais encore épuisé les ressources financières
+de provinces infiniment plus riches et 20 fois
+plus populeuses que lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"></a><b>Note 27:<a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> Hutchinson.</b></blockquote>
+
+<p>La saison des grandes opérations était passée,
+et les parties belligérantes se trouvaient replacées
+au même point où elles étaient au début
+de la campagne. L'Acadie était retombée
+d'elle-même sous ses anciens maîtres, et les
+envahisseurs du Canada avaient été repoussés,
+ou étaient partout en pleine retraite. Ou plutôt
+la situation des provinces des deux nations
+était bien moins favorables, car elles étaient
+toutes en proie à une disette extrême. En
+Canada l'on fut obligé de disperser les troupes
+chez les habitans les plus aisés pour leur nourriture.
+L'argent avait disparu; il fallut que
+le gouvernement émît une nouvelle monnaie
+de carte; les denrées et les marchandises
+n'avaient plus de prix, les munitions de guerre
+manquaient, et l'intendant était obligé de faire
+fondre les gouttières des maisons et les poids
+de plomb pour en faire des balles. L'on avait
+perdu un grand nombre d'hommes, soldats et
+miliciens<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>. Dans la Nouvelle-Angleterre le
+commerce était presqu'anéanti, les côtes
+étaient infestées de corsaires. Les seuls armateurs
+de St.-Malo avaient pris 16 navires de
+Boston avec 250,000 francs; les campagnes
+étaient en friches, et les habitans s'étaient
+réfugiés dans les villes pour échapper au fer
+des Indiens et trouver de quoi subsister. Dans
+l'hiver les Abénaquis y dévastèrent plus de
+cinquante lieues de pays, et détruisirent la
+petite ville de York de fond en comble. Tel
+était en Amérique le fruit d'une guerre occasionnée
+par la haine de Guillaume III qui jalousait
+Louis XIV.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"></a><b>Note 28:<a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> <i>Documens de Paris</i>. Cette perte s'élevait à 2000 hommes
+en 1691.</b></blockquote>
+
+<p>Cependant les Iroquois ayant vu le Canada
+près de succomber, avaient cherché à se retirer
+de la lutte, car ils prétendaient tenir la
+balance entre les peuples avec lesquels ils
+étaient en rapport, et surtout entre les Français
+et les Anglais. Voici comment raisonnaient
+ces barbares qui semblaient avoir étudié
+au foyer de la politique des vieux cabinets de
+l'ancien monde. «Placés, disaient-ils, entre
+deux peuples européens chacun assez fort
+pour nous exterminer, également intéressés à
+notre destruction lorsqu'ils n'auront plus besoin
+de notre secours, que nous reste-t-il à faire,
+sinon d'empêcher qu'aucun ne l'emporte sur
+l'autre? Alors ils seront forcés de briguer
+notre alliance ou même d'acheter notre neutralité».
+Ils envoyèrent donc demander la
+paix à M. de Frontenac, qui crût que c'était
+un stratagème des Anglais pour lui donner le
+change sur quelque projet qu'ils méditaient.
+Il chargea M. de Callières de faire traîner la
+négociation en longueur, et invita les Outaouais
+à continuer leurs hostilités contre les
+cantons, qui alors reprirent les armes. En
+même temps le gouverneur écrivait à M. de
+Pontchartrain, qui venait de remplacer M. de
+Seignelay dans le ministère de la marine, que
+la conquête de New-York serait la sûreté du
+Canada, et désarmerait les cantons, et qu'en
+se rendant maître absolu de la pêche de Terreneuve,
+ce qui pourrait se faire en envoyant
+tous les ans trois ou quatre frégates croiser
+depuis le Cap de Sable jusqu'au nord de l'île
+de Terreneuve, on assurerait pour le royaume
+un commerce de plus de 20 millions, et plus
+avantageux que ne le serait la conquête des
+Indes. «Je ne sais, disait-il dans une autre
+lettre, je ne sais si ceux qui vous ont précédé
+ont fait attention à l'importance qu'il y a de se
+rendre maître de toutes les pêches, et à l'avantage
+qu'elles apporteraient au commerce
+du royaume; mais rien ne saurait rendre
+votre ministère plus illustre, que d'engager le
+roi à entreprendre cette conquête. Je la crois
+plus importante, répétait-il, que ne le serait
+celle de toutes les Indes, dont les mines s'épuisent,
+au lieu que celles-ci sont intarissables.»
+Sentant l'importance de ce commerce, M. de
+Frontenac y revenait souvent comme Talon.
+Ces deux hommes supérieurs avaient découvert
+que les colonies anglo-américaines ne faisaient
+tant d'efforts pour s'emparer de la Nouvelle-France
+qu'afin de rester maîtresses des
+pêches, et que l'Angleterre les appuyait par
+ce que cette industrie était la base la plus solide
+de sa marine. L'on vit pendant cette
+guerre les marchands de Boston payer aux
+Français de l'Acadie une taxe pour avoir la
+permission de pêcher sur les côtes de cette
+péninsule.</p>
+
+<p>Tandis que les Abénaquis ravageaient la
+Nouvelle-Angleterre, les Iroquois au nombre
+de mille guerriers établissaient leur camp à
+l'embouchure de la rivière des Outaouais, et
+delà se répandaient dans le haut de la colonie.
+Leurs bandes étaient beaucoup plus faciles à
+vaincre qu'à atteindre, car la nouvelle de leur
+apparition arrivait souvent avec celle de leur
+fuite. On organisa des corps volans pour les
+surveiller et prévenir les surprises. Cette petite
+guerre où les habitans rivalisèrent de zèle, de
+patience et de courage avec les troupes, toute
+fatiguante qu'elle fut, ne causait pas autant de
+dérangement dans les habitudes qu'elle le ferait
+aujourd'hui, parce que l'on était accoutumé
+à cette existence mobile et pleine d'excitation,
+et que l'on aimait presque cette lutte de
+guérillas, où la valeur personnelle avait de
+nombreuses occasions de se distinguer.</p>
+
+<p>Comme on l'a dit, la contre partie de ces scènes
+de sang et de dévastation se jouait dans la Nouvelle-Angleterre,
+où les Abénaquis étaient pour
+les Français, ce que les cinq cantons étaient en
+Canada pour les Anglais. La politique des
+deux gouvernemens coloniaux consistait à travailler
+à se détacher réciproquement chacun ses
+alliés pour s'en faire des amis. Il serait oisif
+aujourd'hui d'entrer dans le détail des négociations
+conduites simultanément par les deux
+nations avec les tribus sauvages pour parvenir
+à ce but. Les Indiens embarrassés
+prêtaient souvent une oreille également attentive
+aux deux partis, et leur donnaient les
+mêmes espérances. Il reste une masse prodigieuse
+de documens relatifs à toutes ces transactions
+qui continuaient toujours en temps de
+guerre comme en temps de paix; mais qui
+devenaient plus actives lorsqu'on avait les
+armes à la main. Les Français cherchaient à
+s'attacher les cantons, les Anglais, les Abénaquis,
+et toute l'adresse de la diplomatie était
+mise en jeu par la nation rivale pour faire
+échouer ces efforts de conciliation. L'on appuyait
+de part et d'autre ses raisons de riches
+présens, et pour satisfaire l'humeur guerrière
+des Sauvages, l'on adoptait leur cruel système
+de guerre, qui faisait des colonies un vaste
+théâtre de brigandages et de ruines. L'on
+donnait en Canada 10 écus pour un Iroquois
+tué et 20 pour un Iroquois prisonnier.
+Cette différence de prime qui fait honneur à
+l'humanité du gouvernement français fut établie
+afin d'engager les Sauvages alliés à ne
+point massacrer leurs prisonniers comme c'était
+l'usage chez les barbares. Dans les colonies
+anglaises l'on suivait la même pratique,
+excepté qu'il n'y avait point de prime pour les
+prisonniers. Un soldat recevait dix louis pour
+la chevelure d'un Indien, un milicien volontaire
+vingt louis, et s'il faisait la chasse dans les
+bois à ce Sauvage comme à une bête féroce, et
+qu'il en apportât la chevelure, il recevait cinquante
+louis (Bancroft).</p>
+
+<p>C'était pour encourager les Iroquois à faire des
+déprédations en Canada, et empêcher toute alliance
+avec lui, que le major Schuyler de la Nouvelle-York
+se mit, en 1691, à la tête d'un corps de
+troupes et d'Indiens pour faire une pointe sur
+Montréal<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>. Cet officier, qui joignait une
+grande activité à beaucoup de bravoure, surprit,
+dans la nuit du 10 août, le camp de 700 à
+800 hommes que le gouverneur avait fait assembler
+sous le fort de la Prairie de la Magdeleine,
+à la première nouvelle de la marche des
+ennemis. Se glissant le long de la hauteur sur
+laquelle était le fort à trente pas du fleuve,
+Schuyler pénétra jusque dans le quartier des
+milices, sur la gauche, qu'il trouva dégarni et
+s'y logea. L'alarme fut aussitôt répandue; M.
+de Saint-Cyrque, qui commandait en l'absence
+de M. de Callières, malade, marcha sur le
+champ à lui. Schuyler opposa une vive résistance;
+mais lorsqu'il se vit sur le point d'avoir
+toutes les troupes françaises sur les bras, il
+opéra sa retraite vers la rivière Richelieu en
+bon ordre et avec peu de perte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"></a><b>Note 29:<a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> Un document intitulé «<i>A modest and true relation etc</i>.»
+dans la collection des documens de Londres de M. Brodhead,
+n'en porte le nombre qu'à 266 dont 146 Sauvages, et dit qu'on
+ne perdit que 37 hommes dans l'expédition. Mais ce rapport
+est évidemment inexact.</b></blockquote>
+
+<p>A deux lieues de là, il se trouva tout à coup
+en face de M. de Varennes que M. de Frontenac
+avait envoyé pour protéger Chambly avec un
+détachement d'habitans et d'Indiens. M. de
+Varennes, à la première nouvelle du combat,
+s'était mis en marche pour la Prairie de la
+Magdeleine. Le major Schuyler sans hésiter
+l'attaqua avec une fureur qui aurait déconcerté
+un chef moins ferme et moins habile que lui.
+Le commandant canadien fit mettre sa troupe
+ventre à terre derrière deux grands arbres renversés
+pour essuyer le premier feu des ennemis,
+puis il les chargea ensuite avec tant d'ordre et
+de vigueur qu'ils furent rompus partout.
+Schuyler rallia ses soldats jusqu'à deux fois;
+mais après une heure et demie de combat, ils
+se débandèrent et la déroute fut complète. Ils
+laissèrent quantité de morts sur le champ de
+bataille. Leurs drapeaux et leur bagage devinrent
+les trophées du vainqueur. Le jeune
+et vaillant le Bert du Chêne se distingua à la
+tête des Canadiens et fut blessé mortellement
+Les Sauvages combattirent avec une égale
+bravoure. La perte des Français fut considérable;
+ils eurent six officiers de tués ou
+blessés à mort, ce qui fait voir l'acharnement
+du combat, pendant lequel on se battit longtemps
+à brûle-pourpoint.</p>
+
+<p>Les troupes de Varennes, qui étaient sur
+pied depuis trois jours, par des chemins affreux,
+sans pouvoir prendre de repos et manquant de
+vivres, étaient tellement épuisées de fatigue
+qu'elles ne purent poursuivre les fuyards.</p>
+
+<p>C'était pour rompre le traité que les Abénaquis
+venaient de conclure à Pemaquid avec les
+Anglais, que M. de Villieu en entraîna 250 à sa
+suite et tomba avec eux, en 1694, sur les établissemens
+de la rivière Oyster, dans le New-Hampshire,
+brûla quantité de maisons dont 5
+étaient fortifiées et furent vaillamment défendues,
+et tua ou emmena en captivité un grand
+nombre d'hommes.</p>
+
+<p>Mais ce genre d'hostilités, qui coûtait beaucoup
+de sang, ne pouvait avoir d'autre résultat
+que de plaire aux Sauvages, car ce n'est pas
+par des irruptions partielles, rapides et fugitives,
+que l'on devait espérer de faire des conquêtes
+importantes et qui pussent influer sur
+le sort de la guerre. Aussi M. de Pontchartrain
+écrivait-il à M. de Frontenac, que le roi
+bornait ses vues touchant la Nouvelle-France à
+ne s'y point laisser entamer. L'ancien monde
+était en effet le théâtre sur lequel la France,
+d'un côté, et la coalition européenne, de l'autre,
+se portaient de grands coups; sur lequel Condé
+et Luxembourg, pour la première, luttaient avec
+ses nombreux ennemis conduits par la tête
+froide de Guillaume III. Celui-ci n'avait guère
+de loisir non plus pour écouter ses colonies
+américaines, qui le sollicitaient toujours de
+leur donner une flotte pour faire une nouvelle
+tentative sur Québec. Le taciturne monarque,
+auquel la fameuse victoire de la Hogue avait
+donné un moment de répit, prêta enfin une
+oreille favorable à leur demande en 1693, et un
+immense armement fut organisé dans les ports
+de l'Angleterre pour s'emparer de la Martinique
+et du Canada. Quelque secret que fut
+ce projet, il en transpira quelque chose, et M.
+de Frontenac fut soucieux tout l'été, ne pouvant
+compter sur aucun secours de France.
+La flotte anglaise, commandée par le chevalier
+Francis Wheeler, devait, après avoir enlevé
+la Martinique, aller prendre des renforts à
+Boston et cingler vers Québec. Elle mit à la
+voile au commencement de l'hiver (1693) et
+prit le chemin des Antilles françaises. Heureusement,
+les troupes qu'elle portait essuyèrent
+une défaite à la Martinique, et furent
+obligées de se rembarquer avec perte de 900
+hommes. Ce premier échec fut suivi de désastres
+beaucoup plus grands. Le chevalier
+Wheeler s'étant remis en route pour la Nouvelle-Angleterre,
+la fièvre jaune se déclara à
+bord de ses vaisseaux et y fit des ravages affreux.
+Lorsqu'il arriva à Boston, il avait perdu 1300
+matelots sur 2000, et 1800 soldats sur 2500, qui
+lui restaient après sa défaite aux Antilles.
+L'épidémie se communiqua à la ville et y décima
+la population. L'on dut abandonner une
+entreprise commencée sous d'aussi funestes
+auspices. La flotte regagna l'Angleterre
+après avoir jeté en passant quelques boulets sur
+Plaisance<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>. Ce dernier effort acheva d'épuiser
+les colonies, anglaises qui avaient fait des
+dépenses considérables pour lever des troupes;
+et de guerre lasse, elles supplièrent presque
+la métropole de leur faire avoir la paix<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>. Le
+Canada échappa ainsi encore une fois à un
+danger réellement plus grand que celui de 90;
+car sans tous ces malheurs la supériorité numérique
+des assaillans aurait rendu toute résistance
+vaine. Néanmoins comme il avait été quelque
+temps caché, et qu'il n'apparut que dans le
+lointain, l'on n'éprouva pas de s'en voir délivré
+une joie aussi vive que de la retraite de l'amiral
+Phipps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"></a><b>Note 30:<a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> <i>American annals</i>.</b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"></a><b>Note 31:<a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> <i>Lettre du gouverneur Fletcher: London documents</i>, de la
+collection de M. Brodhead à la Secrétairerie d'état, Albany.
+Nous ne citerons désormais ces documens que sous le nom de <i>Documens
+de Londres</i>.</b></blockquote>
+
+<p>La Fiance attendit pour prendre sa revanche
+jusqu'en 1696. A cette époque le ministère
+résolut de faire sauter Pemaquid, sur la
+suggestion de M. de Villebon, et de chasser les
+Anglais de tous les postes qu'ils occupaient
+dans l'île de Terreneuve et à la baie d'Hudson.
+Le comte de Frontenac proposait depuis longtemps<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>
+de prendre Boston que l'on brûlerait,
+et New-York que l'on garderait, parce que ce
+dernier poste seul serait utile au Canada. Par
+cette conquête l'on se trouverait maître de
+toutes les pêches; mais la politique européenne
+fit taire la politique coloniale, qui fut
+toujours regardée par la France comme secondaire,
+parce que son théâtre à elle est
+l'ancien monde, dont elle est le pivot, parce que
+sa force à elle réside dans ses soldats de terre.
+L'on s'en tint au premier projet, dont l'exécution
+fut confiée au courage de M. d'Iberville.
+L'on verra dans le chapitre suivant comment il
+s'en acquitta. En même temps la cour envoya
+de nouveaux ordres à M. de Frontenac d'abattre
+à tout prix l'orgueilleuse confédération
+iroquoise, qui continuait toujours les hostilités
+malgré les dures leçons qu'elle avait reçues deux
+ou trois ans auparavant (1693).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"></a><b>Note 32:<a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> <i>Documens de Paris</i> 1691.</b></blockquote>
+
+<p>Huit cents de leurs guerriers ayant fait mine
+d'entrer en Canada, le gouverneur avait
+cru qu'il était temps de châtier ces barbares
+indomptables contre lesquels on avait envoyé
+une expédition inutile de 300 hommes, dans
+l'hiver précédent (1692), commandée par M. de
+Louvigny. Six cents hommes eurent ordre
+de tomber au milieu de l'hiver sur le canton
+des Anniers, le plus acharné contre les Français.
+Ils partirent de Montréal à la fin de
+janvier. Les trois bourgades de cette belliqueuse
+tribu furent détruites, et l'on fit 250 prisonniers.
+Néanmoins ces Sauvages reparurent
+encore dans la colonie le printemps suivant, et
+quelques unes de leurs bandes vinrent même
+éprouver une défaite dans l'île de Montréal. Ils
+commençaient cependant à se lasser, eux
+aussi, de la guerre. Les Miâmis leur avaient
+déjà tué plusieurs centaines de guerriers, et ils
+venaient encore de les battre complètement
+sur les bords du lac Huron. Le gouverneur
+profita de cet épuisement pour frapper
+un dernier coup et obéir aux instructions du
+roi. Comme mesure préliminaire, il ordonna
+de relever le fort de Frontenac; ce qui fut
+exécuté malgré les représentations de la Nouvelle-York,
+dont le gouverneur, M. Fletcher,
+fit en même temps des présens considérables
+aux Iroquois pour attaquer et raser ce fort
+s'il était possible. L'importance que les ennemis
+mettaient à cette position, justifie le désir
+de M. de Frontenac de s'y maintenir, malgré
+l'opinion de bien des gens dans la colonie et en
+France, entre autres de l'intendant, M. de
+Champigny, et même du roi dont les ordres
+contraires arrivèrent trop tard pour êtee exécutés.</p>
+
+<p>Cependant la lutte en Europe épuisait les
+ressources de la France. Le ministère, tout
+en enjoignant de presser les Iroquois avec
+vigueur, recommandait l'économie, disant qu'il
+n'y avait pas d'apparence que le roi pût supporter
+longtemps la dépense à laquelle la guerre
+du Canada l'engageait, dépense qui s'éleva en
+1692, seulement pour la solde de 1300 hommes
+avec les officiers, à 218 mille francs (Documens
+de Paris); et qu'il voulait que les colons
+vécussent dans l'étendue de leurs établissemens,
+c'est-à-dire en d'autres termes, que
+tous les postes dits des pays d'en haut fussent
+évacués. L'on sait que les cantons étaient
+excités aux hostilités par les Anglais, parce que
+ces derniers voulaient s'emparer au moins de
+tout le commerce de l'Ouest s'ils ne pouvaient
+pas conquérir la Nouvelle-France. Par le plus
+étrange des raisonnement, la cour allait abandonner
+justement les contrées dont l'Angleterre
+convoitait le plus ardemment la possession,
+et évacuer tous les postes du Mississipi et des
+lacs, auxquels les marchands canadiens attachaient
+tant d'importance, qu'ils avaient avancé
+des fonds au commencement de la guerre pour
+leur entretien<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>. Le comte de Frontenac
+montra dans cette occasion cette fermeté de
+caractère dont il avait déjà plus d'une fois donné
+des preuves. Convaincu du danger d'une
+démarche aussi inconsidérée, il prit sur lui de
+désobéir à l'ordre positif du roi. En effet,
+comme Charlevoix le dit très bien, nous n'aurions
+pas eu plus tôt évacué ces postes, que les Anglais
+s'en seraient emparés, et que nous aurions eu
+immédiatement pour ennemis tous les peuples
+qui s'y étaient établis à notre occasion, et qui,
+une fois réunis aux Anglais et aux cantons, auraient,
+dans une seule campagne, obligé tous
+les Français à sortir du Canada.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"></a><b>Note 33:<a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> <i>Documens de Paris</i>.</b></blockquote>
+
+<p>Après cette détermination grave, le gouverneur
+fit ses préparatifs pour sa prochaine campagne.
+2300 hommes, dont 1000 Canadiens
+et 500 Sauvages, furent réunis à la Chine le 4
+juillet (1696) et divisés en trois brigades. M.
+de Callières commandait l'avant-garde, M. de
+Ramsay le centre, et le chevalier de Vaudreuil
+l'arrière-garde. Elle s'embarqua enfin pour
+remonter les rapides et arriva le 19 à Catarocoui,
+où elle séjourna jusqu'au 26 pour attendre
+un renfort de Michilimackinac, qui ne vint
+pas; elle traversa ensuite le lac Ontario et débarqua
+le 28 à l'embouchure de la rivière Oswégo.
+Là elle se divisa en deux corps, et se
+mit à remonter ce torrent l'un par sa rive
+droite et l'autre par sa rive gauche. Comme
+elle approchait de la bourgade des Onnontagués,
+elle aperçut le soir une grande lueur au couchant.
+Les Français en soupçonnèrent la
+cause. C'était la tribu qui brûlait son village
+avant de prendre la fuite. Les Onneyouths,
+un autre des cinq cantons, effrayés vinrent
+demander la paix en supplians. Le gouverneur
+leur répondit qu'ils ne l'auraient qu'à
+condition de quitter leur pays et d'aller s'établir
+en Canada. Ils se retirèrent, et le lendemain
+le chevalier de Vaudreuil fut détaché
+pour aller ravager leurs terres. Toute la population
+avait fui. Il ne trouva qu'un vieillard
+assis dans une bourgade. Trop faible pour
+suivre sa tribu, ou dédaignant de fuir, il attendait
+avec calme et intrépidité la mort horrible
+à laquelle il savait qu'on le destinerait. Il fut
+abandonné aux Sauvages qui, au nombre de
+quatre cents, lui firent souffrir, selon leur
+usage, toutes sortes de cruautés. Cet homme
+héroïque ne poussa pas une seule plainte; il
+reprocha seulement à ses bourreaux leur
+lâcheté de s'être rendus les esclaves de ces
+vils Européens, dont il parla avec le dernier
+mépris. Outré de ses injures, un Indien lui
+porta plusieurs coups de poignard. <i>Tu as
+tort</i>, lui dit l'Onnontagué mourant, <i>d'abréger ma
+vie, tu aurais dû prolonger mes tourmens pour
+apprendre à mourir en homme</i>.</p>
+
+<p>De ces deux cantons il ne resta que des
+cendres. Il fut question ensuite d'aller châtier
+les Goyogouins, et même de bâtir des forts
+dans le pays; mais dans le temps où l'on
+croyait M. de Frontenac arrêté à ce plan, il
+donna l'ordre de la retraite, soit que la difficulté
+de faire subsister son armée dans une
+contrée qui ne présentait qu'une vaste solitude,
+l'eût engagé à prendre ce parti, soit qu'après
+les ordres qu'il avait reçus d'évacuer les postes
+avancés de la colonie, et auxquels il avait osé
+désobéir, il ne crut pas devoir conserver
+une conquête qui aurait rendu les Iroquois
+plus implacables. Cette campagne, qui ne coûta
+que six hommes, avait inquiété beaucoup Albany
+et Schenectady. Ces villes, entre lesquelles
+et le lac Ontario l'on opérait, craignant
+d'être attaquées, avaient fait demander des secours
+au Jersey et au Connecticut.</p>
+
+<p>Les Français avaient reconquis leur influence
+sur les tribus indiennes. Un chef sioux
+vint du haut de la vallée du Mississipi se mettre
+sous la protection du grand Ononthio. Il
+appuya les mains sur les genoux du gouverneur,
+puis il rangea vingt-deux flèches sur une
+peau de castor pour indiquer le nombre de
+bourgades qui lui offraient leur alliance. La
+situation du Canada était meilleure qu'elle ne
+l'avait été depuis le commencement de la
+guerre. Les Iroquois, semblables à ces essaims
+de mouches qui incommodent plus
+qu'ils ne nuisent, troublaient encore le repos
+du pays, mais sans lui causer de grands dommages.</p>
+
+<p>Cette situation était le fruit de la vigilance,
+de l'activité et de l'énergie de M. de Frontenac,
+auquel le roi avait fait mander au début
+de la guerre qu'il n'avait aucun secours à lui
+envoyer. La supériorité qu'il avait su reprendre
+sur ses ennemis avec les seules ressources
+du Canada, et qui avait eu l'effet de
+rendre ses alliés plus dociles, le faisait craindre
+des uns et respecter des autres. Non seulement
+il avait repoussé l'invasion, mais il allait
+bientôt être capable de seconder les projets de
+Louis XIV, de porter la guerre, à son tour, chez
+les ennemis. Jusqu'à la paix aucune armée
+hostile ne foulera le sol canadien, excepté
+quelques Sauvages, qui s'introduiront furtivement
+et disparaîtront de même au premier
+bruit d'une arme sous les chaumières.</p>
+
+<p>Néanmoins les succès du gouverneur et la
+sécurité qu'il avait rendue au pays, n'avaient
+point désarmé ses ennemis, aussi jaloux de
+sa supériorité que blessés de l'indépendance
+de son esprit. Ceux qui tremblaient au
+seul nom des Iroquois, lorsqu'il revint en
+Canada, cherchèrent à ternir sa gloire lorsqu'il
+eut éloigné le danger d'eux. Il n'était
+pas en effet sans défaut. La part qu'il
+prenait à la traite des pelleteries, son caractère
+altier et vindicatif pouvaient fournir matière
+à reprendre; mais était-il bien prudent, était-il
+bien généreux d'en agir ainsi lorsqu'on avait
+encore les armes à la main? Les uns se
+plaignaient que, pour gagner l'estime de ses
+officiers, il jetait tout le poids de la guerre su
+la milice et écrasait les habitans de corvée, ce
+qui faisait languir le commerce et empêchait
+le pays de prendre des forces! Comme si,
+lorsque l'ennemi est aux portes et tout le
+monde en armes, c'était bien le temps d'accomplir
+une oeuvre qui veut par dessus tout
+le repos et la paix. D'autres l'accusaient d'accorder
+une faveur ouverte à la traite de l'eau-de-vie;
+il n'y eut pas jusqu'à l'abbé Brisacier
+qui osât écrire contre lui au confesseur du roi!
+Ces plaintes lui attirèrent quelque censure;
+mais il fut maintenu à la tête de la Nouvelle-France,
+qu'avec son grand age il n'était pas
+néanmoins destiné à gouverner encore longtemps,
+et il fut nommé chevalier de St.-Louis,
+honneur alors rarement accordé; mais qu'on
+verra prodiguer plus tard en ce pays à une
+foule de dilapidateurs sur les prévarications
+desquels anciens ennemis de M. de Frontenac
+ne trouveront rien à dire.</p>
+<a name="l5c3" id="l5c3"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h3>TERRENEUVE ET BAIE D'HUDSON.</h3>
+
+<h3>1696-1701.</h3>
+
+<p><b>
+Continuation de la guerre: les Français reprennent l'offensive.--La
+conquête de Pemaquid et de la partie anglaise de
+Terreneuve et de la baie d'Hudson est résolue.--d'Iberville
+défait trois vaisseaux ennemis et prend Pemaquid.--Terreneuve:
+sa description; premiers établissemens français; leur histoire.--Le
+gouverneur, M. de Brouillan, et M. d'Iberville réunissent
+leurs forces pour agir contre les Anglais.--Brouilles entre
+tes deux chefs; ils se raccommodent.--Ils prennent St.-Jean,
+capitale anglaise de l'île, et ravagent les autres établissemens.--Héroïque
+campagne d'hiver des Canadiens.--Baie d'Hudson;
+son histoire.--Départ de d'Iberville; dangers que son escadre
+court dans les glaces; beau combat naval qu'il livre; il se
+bat seul contre trois et remporte la victoire.--Un naufrage.--La
+baie d'Hudson est conquise.--Situation avantageuse de la Nouvelle-France.--La
+cour projette la conquête de Boston et de
+New-York.--M. de Nesmond part de France avec une flotte
+considérable; la longueur de sa traversée fait abandonner l'entreprise.--Consternation
+des colonies anglaises.--Fin de la
+guerre: paix de Riswick (1797).--Difficultés entre les deux
+gouvernemens au sujet des frontières de leurs colonies.--M. de
+Frontenac refuse de négocier avec les cantons iroquois par l'intermédiaire
+de lord Bellomont.--Mort de M. de Frontenac;
+son portrait.--M. de Callières lui succède.--Paix de Montréal
+avec toutes les tribus indiennes confirmée solennellement en
+1701.--Discours du célèbre chef Le Rat; sa mort, impression
+profonde qu'elle laisse dans l'esprit des Sauvages; génie et caractère
+de cet Indien.--Ses funérailles.
+</b></p>
+
+<p>L'Acadie était, comme on l'a observé, retombée
+sous la domination française, et l'ennemi
+rebuté avait abandonné toute idée de
+faire une nouvelle tentative sur le Canada. Il
+y avait sept ans que la guerre était commencée.
+Tout le sang qu'on avait versé était en
+pure perte pour l'ennemi. Le Canada allait
+maintenant devenir l'agresseur, après avoir été
+si longtemps exposé aux attaques de ses adversaires.</p>
+
+<p>Ces derniers occupaient plusieurs postes fortifiés
+dans la baie d'Hudson, où ils faisaient la
+traite des pelleteries qui étaient plus belles là
+que partout ailleurs, à cause de la hauteur de
+la latitude; ils étaient maîtres de la plus belle
+partie de Terreneuve, où ils avaient de nombreuses
+pêcheries; enfin ils avaient (1692) relevé
+Pemaquid de ses ruines, fort situé à l'embouchure
+de la baie de Fondi, afin d'avoir une
+espèce de possession du pays des Abénaquis, et
+d'étendre leur influence sur ces tribus guerrières.
+Le ministère voyant que Tourville avait repris
+sa prépondérance sur l'Océan, décida de
+détruire, comme nous l'avons rapporté plus
+haut, ce fort, dont l'existence semblait menacer
+l'Acadie, et de chasser entièrement les
+Anglais de l'île de Terreneuve et de la baie
+d'Hudson. Cette entreprise répondait aux
+instances du comte de Frontenac, qui pressait
+le roi de s'emparer des pêcheries des côtes de
+la Nouvelle-France, dont les eaux poissonneuses
+s'étendaient du Labrador au sud de l'Acadie,
+et renfermaient les bancs si précieux de Terreneuve.
+Néanmoins elle n'était qu'une partie
+d'un plan beaucoup plus vaste formé dans la
+colonie et envoyé à Paris. On avait rapporté
+à Québec, sur la fin de l'année précédente
+(1695), qu'il se faisait des préparatifs en Angleterre
+et à Boston pour s'emparer de toute
+l'île de Terreneuve; le gouvernement canadien
+proposa à la cour d'envoyer une flotte de
+dix ou douze vaisseaux pour protéger nos
+pêcheries de cette île, et pour attaquer Boston,
+dont la prise aurait affaibli considérablement la
+puissance des Anglais dans ce continent. Mais la
+cour, toujours sous l'empire de son ancienne politique
+de ne point attaquer l'Angleterre au centre
+de sa force, repoussa ce projet regardé pourtant
+comme d'une exécution assez facile, et adopta
+celui que nous venons d'exposer plus haut.
+MM. d'Iberville et de Bonaventure furent
+choisis pour commander l'expédition de Pemaquid.
+Cette tâche accomplie, ils devaient
+se rallier au gouverneur de Terreneuve, M.
+de Brouillan, pour l'exécution de la seconde
+partie du plan.</p>
+
+<p>Ces deux capitaines partirent sur l'<i>Envieux</i>
+et le <i>Profond</i> de Rochefort et entrèrent dans
+le mois de juin dans la baie des Espagnols, au
+Cap-Breton, où ils trouvèrent des lettres du
+gouverneur de l'Acadie, le chevalier de Villebon,
+qui les informaient que trois vaisseaux
+anglais croisaient devant le port de St.-Jean.
+M. de Villebon était entré à Port-Royal peu
+de temps après le départ de l'amiral Phipps en
+1690, et ayant trouvé ce poste trop exposé
+pour ses forces, il s'était retiré dans la rivière
+St.-Jean, où les Indigènes étaient venus protester
+de leur attachement à la cause française.
+Cet officier, qui était canadien et fils du baron
+de Bécancourt, était reparti immédiatement
+pour la France afin d'y exposer la situation de
+l'Acadie; et après en avoir été nommé gouverneur,
+il y était revenu l'année suivante,
+1691. Il avait relevé en passant le drapeau
+français sur Port-Royal, repris et abandonné
+de nouveau par les Anglais, et s'était retiré
+dans son fort de Jemset, dont il avait changé
+le nom en celui de Naxoat, pour être plus à
+proximité des Indiens, et où l'amiral Phipps,
+alors gouverneur du Massachusetts, le faisait
+bloquer depuis quelque temps.</p>
+
+<p>M. d'Iberville remit à la voile, après avoir
+pris sur ses deux vaisseaux une cinquantaine
+de Sauvages, et cingla vers l'embouchure de la
+rivière St.-Jean, où il trouva, en effet, en
+croisière le Sorel, le Newport et un plus petit
+navire. Il donna sur le champ l'ordre d'attaquer.
+Le combat fut court, mais vif. Le
+Newport qui portait 24 canons fut démâté et
+pris. Les deux autres vaisseaux ne durent
+leur salut qu'à une brume épaisse qui s'éleva
+tout à coup et qui les déroba à la poursuite
+des vainqueurs.</p>
+
+<p>Renforcé par cette prise et par le chevalier
+de Villebon, qui monta avec encore 50 Indiens
+sur le Profond commandé par M. de Bonaventure,
+le capitaine d'Iberville alla prendre à Pantagoët
+le baron de St.-Castin avec 200 autres
+Sauvages et quelques soldats sous les ordres de
+MM. Montigny et de Villieu, et arriva devant
+Pemaquid le 13 août. Le baron de St.-Castin
+était un ancien officier au régiment de Carignan,
+qui, s'étant plu parmi les Indiens, avait
+épousé une Indigène et était devenu le chef des
+Abénaquis. C'est lui qui les menait au combat.
+Il mourut au sein de cette brave et puissante
+tribu, recherché des gouverneurs français
+et redouté des colonies anglaises.</p>
+
+<p>Pemaquid, la plus considérable forteresse de
+ces colonies, était bâti sur le bord de la
+mer. Les murailles, flanquées d'une tour
+haute de 29 pieds, avaient 22 pieds d'élévation
+et portaient 18 pièces de canon. Le colonel
+Chubb y commandait. Il se défendit assez
+bien pendant quelques jours, mais aux premières
+bombes qui tombèrent dans la place, il
+demanda à capituler. Ce fort qui avait coûté
+des sommes immenses à la Nouvelle-Angleterre,
+et qui était alors pour elle dans l'est,
+ce que fut Niagara plus tard pour les Français
+dans l'ouest, fut rasé suivant les instructions de
+la cour. On n'y laissa pas pierre sur pierre.
+Tandis que ses murailles menaçantes s'écroulaient
+ainsi sous la mine des vainqueurs, le colonel
+Church s'embarquait avec 500 hommes
+pour aller ravager l'Acadie. Il brûla Beaubassin
+malgré la neutralité qui avait été garantie
+aux habitans de cet endroit par Phipps, et
+s'en retournait chargé de butin à Boston, lorsqu'il
+rencontra un renfort de 3 vaisseaux, dont
+un de 32 canons, avec 200 hommes de débarquement,
+qui lui apportait l'ordre de prendre
+le fort du chevalier de Villebon. Il vira de
+bord, et se présenta devant Naxoat dans le
+mois d'octobre avec une grande assurance;
+M. de Villebon, fait prisonnier en revenant de
+Pemaquid et rendu à la liberté, venait d'y rentrer.
+Le colonel Church éprouva une résistance
+beaucoup plus grande et beaucoup plus
+vive que celle sur laquelle il avait compté,
+et au bout de quelques jours d'un siège inutile,
+désespérant du succès, il se rembarqua et disparut.
+C'est pendant ces hostilités en Acadie
+que la désolation régnait sur les frontières anglaises,
+et que les flammes de York et dés établissemens
+d'Oyster river annonçaient au loin
+la présence des Canadiens et des Abénaquis. La
+population tremblante ne tournait plus les yeux
+vers le nord qu'avec effroi, craignant à chaque
+instant de voir sortir des forêts ces ennemis
+impitoyables qui, comme un torrent, ne
+laissaient que des ruines sur leur passage.</p>
+
+<p>M. d'Iberville avait cependant retourné ses
+voiles vers Plaisance pour achever une conquête
+entreprise à sa propre suggestion. La parole
+du fondateur de la Louisiane avait déjà un
+grand poids à Paris dans les affaires de l'Amérique
+et surtout dans celles des mers du
+Nord.</p>
+
+<p>L'île de Terreneuve située au nord-est du
+golfe St.-Laurent, et n'étant séparée du Labrador
+que par le détroit de Belle-Isle, forme une pointe
+qui projette dans l'océan, et qui a dû, pour
+cette raison, être aperçue des premiers navigateurs
+qui ont côtoyé l'Amérique septentrionale.
+C'est au sud-est de cette île qu'est situé
+le banc de Terreneuve sur lequel elle est assise
+elle-même, et qui est plus célèbre encore
+par la pêche de la morue qu'on y fait que par
+ses brumes et ses tempêtes. La figure de
+Terreneuve est presque triangulaire et présente
+une superficie de 86,000 milles carrés; sa
+longueur extrême est de 420 milles, et sa
+largeur de 300 milles<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>. Le climat y est froid
+et orageux, le ciel sombre. Le sol mêlé de
+gravier, de pierre et de sable est aride, quoique
+arrosé par plusieurs belles rivières. Le pays
+rempli de montagnes, était alors couvert de
+bois impénétrables, et de prairies, ou plutôt
+de landes poussant plus de mousse que
+d'herbe. Les Français et les Anglais n'y
+avaient formé des établissemens que pour
+l'utilité de leurs pêcheries. Les Français
+y faisaient la pêche dès 1504, et ils avaient
+formé un établissement vers le cap de Raze
+pour y faire sécher leur poisson. Les Anglais,
+conduits par le chevalier Humphrey Gilbert, y
+plantèrent une colonie en 1583 dans la baie
+de St.-Jean. Gilbert prit possession de cette
+baie et de deux cents lieues de pays tout à l'entour,
+au nom de la reine Elizabeth, ignorant
+que cette terre fût une île. Il y promulgua
+plusieurs décrets qui respirent la loyauté la
+plus pure envers sa souveraine, mais qui ne
+prévinrent point la ruine de son établissement
+ainsi qu'on l'a rapporté ailleurs. Il fit celui-ci
+entre autres, que quiconque parlerait d'une
+manière offensante de Sa Majesté, aurait les
+oreilles coupées et perdrait ses biens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"></a><b>Note 34:<a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> <i>British Colonies</i>: R. Montgomery Martin.</b></blockquote>
+
+<p>En 1608, Jean Guyas, de Bristol, reprit le
+projet du chevalier Gilbert, et s'établit dans la
+baie de la Conception. Il transféra ensuite son
+établissement à St.-Jean, aujourd'hui capitale
+de l'île; de là les Anglais s'étendirent sur toute
+la côte orientale. Quoique les Français y
+eussent des pêcheries depuis qu'ils fréquentaient
+le grand banc, pendant longtemps le gouvernement
+fit peu d'attention à Terreneuve,
+de manière que ceux d'entre eux qui s'y
+fixaient jouissaient à peu près d'une liberté
+absolue. Cela dura jusqu'en 1660. A
+cette époque le roi concéda le port de Plaisance
+à M. Gargot, qui reçut le titre de gouverneur,
+et qui dès qu'il se fut installé dans
+son poste, voulut soumettre les habitans à son
+monopole, et les obliger à lui donner une portion
+de leurs pêches en échange des provisions
+et des marchandises qu'il tirait des magasins
+du roi. Cet abus révolta les pêcheurs accoutumés
+à l'indépendance; ils portèrent leurs
+plaintes au pied du trône. Le gouverneur fut
+rappelé et M. de la Poype nommé pour le
+remplacer. Plaisance était le principal établissement
+français de Terreneuve. Placé
+dans l'un des plus beaux ports de l'Amérique,
+au fond d'une baie qui a dix-huit lieues de profondeur,
+il était défendu par le fort St.-Louis
+construit sur la cime d'un rocher de plus de
+cent pieds d'élévation du côté droit du Goulet
+ou col qui forme l'entrée de la baie à une lieue
+et demie de la mer. Les Français avaient
+encore des établissement dans les îles de St.-Pierre
+de Miquelon, au Chapeau-Rouge, au
+Petit-Nord et sur quelques autres points des
+côtes du golfe St.-Laurent.</p>
+
+<p>La population y vivait de pêche et supportait
+impatiemment le joug d'un gouverneur, qui lui
+paraissait gêner le commerce. M. de la
+Poype commanda treize ans dans ces parages;
+mais ce fut pour lui autant d'années de désagrémens,
+de difficultés et de trouble. En 1685
+M. Parat lui succéda. C'est sous son administration
+que le fort St.-Louis fut bâti. Dans
+le mois de février 1690 Plaisance fut surpris
+par les flibustiers, qui firent le gouverneur prisonnier
+dans son lit. Ils trouvèrent le fort sans
+garde et les soldats dispersés sur l'île. Ces
+corsaires enlevèrent tout après avoir dépouillé
+complètement les habitans, qui se trouvèrent
+comme s'ils avaient été jetés par un naufrage
+sur une côte déserte. Le gouverneur fut accusé
+de trahison, tandis que de son côté il
+rejeta ce malheur sur l'insubordination et l'esprit
+de révolte des habitans. Charlevoix, historien
+contemporain, laisse percer ses doutes
+sur la fidélité de ce fonctionnaire, et nous dit
+qu'il n'a pu savoir quelle avait été la décision
+du procès.</p>
+
+<p>Deux ans après (1692), Plaisance fut attaqué
+une seconde fois; mais par une escadre
+anglaise, commandée par l'amiral Williams, et
+composée de trois vaisseaux de 62 canons chacun,
+d'une frégate et d'une flûte<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>. M. de
+Brouillan qui en était gouverneur, fit élever à
+la hâte une redoute et des batteries sur les rochers
+à l'entrée de la baie, et tira des bâtimens
+marchands les hommes nécessaires pour les
+servir. L'amiral Williams après les sommations
+ordinaires, commença une canonnade
+qui dura six heures, au bout desquelles il
+se retira, confus d'avoir échoué devant une
+bicoque qui ne contenait pas plus de cinquante
+hommes de garnison, et alla brûler, pour se
+venger, les habitations de la Pointe-Verte à
+une lieue de là.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"></a><b>Note 35:<a href="#footnotetag35">
+(retour) </a> Charlevoix.</b></blockquote>
+
+<p>Tandis que le principal siége des pêcheries
+françaises courait ainsi le plus grand danger,
+une escadre de France, sous les ordres du
+chevalier du Palais, était à l'ancre dans la
+baie des Espagnols, au Cap-Breton, de l'autre
+côté du détroit. Le comte Frontenac ayant
+informé le gouvernement à Paris de l'intention
+de l'amiral Phipps de reprendre sa revanche
+devant Québec, et d'autres rapports ayant paru
+confirmer cette nouvelle, l'escadre en question
+avait été envoyée pour intercepter l'ennemi
+dans le golfe St.-Laurent.</p>
+
+<p>Telle est l'histoire de Terreneuve jusqu'en
+1696. La Grande-Bretagne occupait la plus
+belle portion de l'île, et la différence entre les
+établissemens français et les établissement anglais
+était aussi grande là, que dans le reste du
+continent. Le commerce de ces derniers s'élevait
+à 17 millions de francs par année. Avec
+de pareils résultats sous les yeux que ne devait-on
+pas redouter pour l'avenir? M. d'Iberville
+avait communiqué ses appréhensions à la cour;
+il y avait représenté que les intérêts du
+royaume commandaient d'arrêter les progrès
+de rivaux plus souvent ennemis qu'amis; et
+qu'en détruisant tous leurs postes de Terreneuve,
+on y ruinerait leur commerce en même
+temps que l'on se déferait de voisins trop puissans
+pour rester aux environs de Plaisance.
+L'on agréa ses appréciations, en le chargeant
+d'exécuter le plan qu'il suggérait pour expulser
+les Anglais de l'île.</p>
+
+<p>Il devait agir de concert avec M. de Brouillan,
+et l'attaque de leurs postes se faire simultanément
+par terre et par mer, sous la direction
+de ces deux commandans. Mais ce dernier ne
+voulait partager la gloire de l'entreprise avec
+personne; et, sans attendre M. d'Iberville, il
+se hâta de partir avec 9 navires, dont plusieurs
+appartenaient à des armateurs de St.-Malo,
+trois corvettes et deux brûlots pour aller mettre
+le siége devant St.-Jean. Les vents contraires
+firent échouer son entreprise sur cette ville;
+mais il s'empara l'épée à la main de plusieurs
+autres établissemens, et d'une trentaine de
+navires le long des côtes. Il en aurait pris
+un bien plus grand nombre sans l'insubordination
+d'une partie de ses équipages.</p>
+
+<p>Il trouva à son retour M. d'Iberville à Plaisance,
+qui n'avait pu aller le joindre faute de
+vivres; mais qui venait d'en recevoir sur le
+<i>Wesp</i> et le <i>Postillon</i>, qui lui avaient aussi
+amené les Canadiens qu'il attendait de Québec.
+Ce dernier voulait commencer les opérations
+par l'attaque des postes anglais les plus reculés
+vers le nord, présumant qu'on y serait
+moins sur ses gardes qu'à St.-Jean. Ce raisonnement
+paraissait juste; néanmoins M. de
+Brouillan s'y opposa. Jaloux de la réputation
+de son collègue, il suffisait que celui-ci suggérât
+quelque chose pour qu'il le désapprouvât. C'était
+un homme intelligent et expérimenté; mais
+dur, violent, astucieux et avide. Ce dernier
+défaut le rendait odieux surtout aux pêcheurs,
+seule classe d'hommes qui fréquentait Terreneuve.
+Avec des talens supérieurs et autant
+d'expérience, M. d'Iberville était généreux et
+savait se faire aimer de ceux qu'il commandait;
+aussi était-il très populaire et chéri du soldat.
+Il eût pu l'emporter sur son rival dans cette
+île, où, à un signe de sa main, tout le monde
+se serait déclaré pour lui; mais il sacrifia sans
+hésitation son ambition et son ressentiment à la
+chose publique. M. de Brouillan ne pouvait
+rien faire sans les Canadiens, et M. d'Iberville
+était leur idole. D'ailleurs, ce peuple avait le
+bon sens de ne vouloir, pour officiers, que
+des hommes pris dans son sein, en qui il eût
+confiance et qui pussent sympathiser avec lui.
+Cela était surtout visible à la guerre. Il n'y
+eut, en outre, jamais de troupes avec lesquelles
+on réussissait moins par la hauteur et la dureté,
+que les milices canadiennes; l'honneur était
+leur seul mobile; les moyens violens, la coercition,
+les révoltaient. A la première nouvelle de
+la mésintelligence entre les deux chefs, elles déclarèrent
+qu'elles n'obéiraient qu'à M. d'Iberville,
+et qu'elles retourneraient plutôt à Québec,
+que d'accepter un autre commandant. Cette résolution
+fit courber la fière volonté du gouverneur.
+Au reste M. d'Iberville était décidé à
+passer en France pour ne pas faire manquer, par
+la désunion, une entreprise qu'il avait suggérée,
+et dont par conséquent il avait le succès a coeur.
+Les difficultés s'aplanirent; il fut réglé que
+l'on attaquerait St.-Jean, et que, pour s'y rendre,
+tandis que M. de Brouillan prendrait la voie de
+mer, M. d'Iberville suivrait celle de terre avec
+ses Canadiens. L'on se réunit dans la baie de
+Toulle. De là l'expédition se mit en marche
+pour St.-Jean culbutant et dissipant tous les
+détachemens ennemis qui voulaient lui disputer
+le passage. En arrivant près de la ville,
+l'avant-garde à la tête de laquelle d'Iberville
+s'était placé tomba sur un corps d'hommes
+embusqué dans des rochers; le choc fut violent,
+mais l'ennemi céda et l'on entra pêle-mêle
+avec lui dans la ville. L'élan était tel qu'on
+s'empara de deux forts d'emblée. Il n'en restait
+plus qu'un troisième en mauvais état. Le
+gouverneur, honnête et paisible marchand
+élu par les pêcheurs de la ville, menacé d'un
+assaut, se rendit à condition que l'on transporterait
+les habitans en Angleterre ou à Bonneviste.
+Les fortifications furent renversées et
+la ville réduite en cendres. Le partage du
+butin fut encore un sujet de contestation entre
+les deux commandans, qui faillit amener une
+collision.</p>
+
+<p>Après cet exploit, le gouverneur français
+retourna à Plaisance, et M. d'Iberville continua
+la guerre avec les Canadiens qui s'étaient
+attachés à sa fortune, au nombre de cent-vingt-cinq
+armés chacun d'un fusil, d'une hache
+de bataille, d'un couteau-poignard et de raquettes
+pour marcher sur la neige<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>. Il employa
+une partie de l'hiver pour achever la
+conquête de l'île. Il triompha de tous les obstacles
+que lui offrirent le climat, la faim et le
+courage de l'ennemi; et ses succès dans une
+si grande étendue de pays remplie de montagnes,
+étonnèrent même ceux qui avaient la
+plus grande confiance dans sa capacité et dans
+l'intrépidité de ses soldats. En deux mois il
+prit avec cette poignée d'hommes tous les établissemens
+qui restaient aux Anglais à Terreneuve,
+excepté Bonneviste et l'île de Carbonnière
+inabordable en hiver, tua deux cents
+hommes et fit six ou sept cents prisonniers qui
+furent acheminés sur Plaisance. MM. Montigny
+Boucher de la Perrière, d'Amours de Plaine,
+Dugué de Boisbriant, tous Canadiens, se distinguèrent
+dans cette campagne héroïque.
+M. d'Iberville se préparait à aller attaquer
+Bonneviste et la Carbonnière, lorsque le 18
+mai (1697) une escadre de 5 vaisseaux arriva
+de France sous les ordres de M. de Sérigny et
+mouilla dans la baie de Plaisance. Elle lui
+apportait l'ordre d'en prendre le commandement,
+et d'aller cueillir de nouveaux lauriers
+dans les glaces de la baie d'Hudson.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"></a><b>Note 36:<a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> La Potherie.</b></blockquote>
+
+<p>Cette contrée adossée au pôle et à peine habitable,
+était également recherchée par la
+France et par l'Angleterre pour ses riches
+fourrures. Les traitans des deux nations en
+avaient fait le théâtre d'une lutte continuelle aux
+vicissitudes de laquelle la trahison avait sa
+part. Les Anglais, conduits par deux transfuges
+huguenots à qui l'on a fait allusion ailleurs,
+nommés Desgroseillers et Radisson, avaient
+élevé en 1663, à l'embouchure de la rivière
+Némiscau, dans le fond de la baie, un fort qu'ils
+nommèrent Rupert; ils avaient encore établi
+deux comptoirs dans les mêmes parages, sur la
+rivière des Monsonis et sur celle de Ste.-Anne.
+Apprenant cela, Colbert y avait envoyé, par le
+Saguenay, en 1672, le P. Charles Albanel
+pour y renouveler les prises de possession déjà
+faites au nom du roi par MM. Bourdon et Després
+Couture. Ce Jésuite en avait fait signer
+un acte par les chefs d'une douzaine de tribus,
+qu'il avait ensuite invitées à venir faire la traite
+de leurs pelleteries au lac St.-Jean. Les démarches
+de la France se bornèrent alors à
+cette simple incursion.</p>
+
+<p>Cependant Desgroseillers et Radisson, mécontens
+de l'Angleterre, étaient revenus en
+Canada après avoir obtenu leur pardon du roi.
+Une association s'y forma sous le nom de la
+compagnie du Nord, pour faire la traite à la baie
+d'Hudson. Cette compagnie leur donna deux
+petits vaisseaux afin d'aller s'y emparer des
+établissemens anglais, comme les personnes les
+plus propres à faire réussir une pareille entreprise,
+dure expiation de leur trahison! mais
+trouvant ces établissemens trop bien fortifiés
+pour les attaquer avec chance de succès, ou
+peut-être honteux de leur rôle, ils rangèrent
+la côte occidentale de la baie jusqu'à l'embouchure
+de la rivière Ste.-Thérèse, où ils bâtirent
+le fort Bourbon. De retour à Québec, des
+difficultés s'étant élevées entre eux et la compagnie,
+ils passèrent en France sous prétexte
+d'aller demander justice. Lord Preston, ambassadeur
+anglais, apprenant le mauvais succès
+de leurs démarches, leur fit des ouvertures
+accompagnées de promesses si avantageuses
+qu'ils trahirent une seconde fois leur patrie.
+Radisson obtint une pension viagère de douze
+cents livres pour mettre entre les mains des
+Anglais le fort Bourbon (Nelson) dans lequel il
+y avait pour 400 mille francs de fourrures.</p>
+
+<p>Sur les plaintes de la cour de France, le
+cabinet de Londres promit de faire rendre ce
+poste; mais les troubles qui régnaient en Angleterre,
+ne permirent point au monarque aux
+prises avec ses sujets, de faire exécuter l'arrangement
+qu'il avait conclu; et la compagnie fut
+obligée de se faire justice à elle-même. En
+conséquence, elle obtint du marquis de Denonville
+quatre-vingts hommes, presque tous Canadiens,
+commandés par le chevalier de Troye,
+brave officier. MM. de Ste.-Hélène, d'Iberville
+et de Maricourt faisaient partie de l'expédition
+et se distinguèrent par des actions héroïques.
+Elle partit de Québec par terre dans le mois
+de mars 1686, et n'arriva dans la baie d'Hudson
+que le 20 de juin, après avoir traversé des
+pays inconnus, franchi une foule de rivières,
+de montagnes et de précipices, et avoir enduré
+des fatigues incroyables. Cette petite troupe
+avait reçu ordre de s'emparer de tous les établissemens
+anglais du fond de la baie, formés
+sous la conduite de Desgroseillers et de Radisson.
+Elle s'acquitta de sa mission avec ce
+courage chevaleresque qu'indiquait déjà une
+entreprise aussi hasardeuse; et ces établissemens
+furent investis et enlevés avec tant de
+promptitude que les assiégés, n'eurent pas le
+temps de se reconnaître.</p>
+
+<p>Le premier qu'elle attaqua fut celui de la
+rivière des Monsonis; c'était un fort de figure
+carrée, flanqué de quatre bastions et portant
+quatorze pièces de canon; elle l'emporta d'assaut
+sans grande perte. Cette capture fut
+suivie de celle d'un navire que M. d'Iberville
+prit à l'abordage.</p>
+
+<p>Le fort de Rupert qui était à une grande
+distance de celui de Monsonis, fut investi dans
+le mois de juillet et tomba de la même manière
+au pouvoir des Canadiens, qui en firent sauter
+les redoutes et en renversèrent les palissades.</p>
+
+<p>Le chevalier de Troye se mit ensuite à la
+recherche du fort Ste.-Anne sur la rivière de
+ce nom (ou de Quitchitechouen). L'on ignorait
+sa situation; on savait seulement qu'il
+était du côté occidental de la baie. Après une
+traversée difficile au milieu des glaces et le
+long d'une côte très basse, où les battures
+courent deux ou trois lieues au large, on le
+découvrit enfin. Placé au milieu d'un terrain
+marécageux, il était défendu par quatre bastions,
+sur lesquels il n'y avait pas moins de
+quarante-trois pièces de canon en batterie.
+C'était là où se trouvait le principal comptoir
+des Anglais. Ils firent néanmoins une
+assez faible résistance, et demandèrent ensuite
+à capituler. Le gouverneur, homme simple
+et paisible, fut transporté avec sa suite à
+Charleston, et le reste de la garnison au fort
+de Monsonis. On trouva pour environ 50 mille
+écus de pelleteries à Ste.-Anne. Les Anglais
+ne possédaient plus rien dans la baie d'Hudson
+que le fort Bourbon.</p>
+
+<p>Lorsque la nouvelle de ces pertes arriva à
+Londres, le peuple de cette capitale jeta de
+hauts cris contre le roi, auquel il attribuait tous
+les malheurs qui arrivaient à la nation. Le
+monarque qui a perdu la confiance de ses sujets
+est vraiment bien à plaindre. Jacques II, déjà
+si impopulaire, le devint encore plus par un
+événement que personne n'avait pu prévoir;
+et l'expédition d'une poignée de Canadiens vers
+le pôle du Nord ébranlait sur son trône un roi
+de la Grande-Bretagne!</p>
+
+<p>Cependant les deux gouvernemens sentirent
+enfin la nécessité de faire cesser un état de
+choses qui violait toutes les lois établies pour
+régler les rapports de nation à nation et sans
+lesquelles il n'y a pas de paix possible. En
+effet, il n'y avait pas de guerre déclarée entre
+les deux peuples pendant toutes ces hostilités.
+Ils signèrent un traité par lequel les armateurs
+particuliers, sujets des deux nations, qui n'auraient
+point de commission de leur prince,
+devaient être poursuivis comme pirates. Ce
+traité qui ne s'étendait qu'aux îles et pays de
+terre ferme en Amérique, et qui avait été
+proposé par l'Angleterre, fut conclu le 13 septembre
+1686. Mais Jacques II n'était guère
+en état, à cette époque, de faire observer par
+des sujets désaffectionnés, sa volonté dans les
+mers du Nouveau-Monde. Dès l'année suivante,
+ils vinrent attaquer le fort Ste.-Anne,
+où commandait M. d'Iberville, qui non seulement
+les repoussa, mais prit encore un de leurs
+vaisseaux.</p>
+
+<p>Lorsque la guerre éclata entre les deux
+couronnes (1689), l'Angleterre ne possédait
+dans la baie d'Hudson que le fort Bourbon,
+comme on l'a dit plus haut, à l'entrée de la rivière
+Ste.-Thérèse. Mais elle reprit en 1693
+le fort Ste.-Anne, gardé seulement par cinq
+Canadiens, qui osèrent se défendre et repoussèrent
+une première attaque de 40 hommes<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>.
+L'année suivante (1694) M. d'Iberville s'en
+empara de nouveau, il lui rendit son ancien
+nom, que ses nouveaux possesseurs avaient
+changé pour celui de Nelson, et il y passa
+l'hiver qui fut d'une rigueur extrême. Les
+glaces ne permirent aux navires de sortir
+du port qu'à la fin de juillet. Une vingtaine
+d'hommes étaient morts du scorbut,
+et un grand nombre d'autres en avaient été
+atteints. Les Anglais étant revenus en force,
+deux ans après (1694), l'établissement fut repris
+pour retomber encore au pouvoir des
+Français comme on va le voir. Tel est en peu
+de traits le tableau des événemens qui s'étaient
+passés entre les deux nations dans cette région
+lointaine jusqu'au moment où M. d'Iberville
+fut chargé d'en compléter la conquête en
+1697.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"></a><b>Note 37:<a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> Lettre du P. Marest.</b></blockquote>
+
+<p>Ce navigateur prit le commandement de
+l'escadre que lui avait amenée M. de Sérigny,
+et fit voile de Terreneuve dans le mois de
+juillet. Il trouva l'entrée de la baie d'Hudson
+couverte de glaces, au milieu desquelles ses
+vaisseaux, séparés les uns des autres, et entraînés
+de divers côtés, coururent les plus grands
+dangers durant plusieurs jours. La navigation
+a quelque chose de hardi, de grand même, mais
+de triste et sauvage dans les hautes latitudes
+de notre globe. Un ciel bas et sombre, une
+mer qu'éclaire rarement un soleil sans chaleur,
+des flots lourds et couverts, la plus grande
+partie de l'année, de glaces dont les masses
+immenses ressemblent à des montagnes, des
+côtes désertes et arides qui semblent augmenter
+l'horreur des naufrages, un silence qui n'est
+interrompu que par les gémissemens de la
+tempête, voilà quelles sont les contrées où M.
+d'Iberville a déjà signalé son courage, et où il
+va le signaler encore. Ces mers lui sont familières,
+elles furent les premiers témoins de sa
+valeur. Depuis longtemps son vaisseau aventureux
+les sillonne. Plus tard cependant il
+descendra vers des climats plus doux; et ce
+marin qui a fait, pour ainsi dire, son apprentissage
+an milieu des glaces polaires, ira finir
+sa carrière sur les flots tièdes et limpides des
+Antilles, au milieu des côtes embaumées de la
+Louisiane; il fondera un empire sur des rivages
+où l'hiver et ses frimats sont inconnus, où la
+verdure et les fleurs sont presqu'éternelles.
+Mais n'anticipons pas sur une époque glorieuse
+pour lui et pour notre patrie.</p>
+
+<p>L'escadre était toujours dans le plus grand
+péril. Cernés par les glaces qui s'étendaient à
+perte de vue, s'amoncelaient à une grande hauteur,
+puis s'affaissaient tout à coup avec des craquemens
+et un fracas épouvantable, le Pélican et
+le Palmier, portés l'un contre l'autre, s'abordèrent
+poupe en poupe, et presqu'au même
+instant, le brigantin l'Esquimaux fut écrasé à
+côté d'eux, et si subitement que l'équipage eût
+de la peine à se sauver. Ce n'est que le 28
+août que M. d'Iberville, qui montait le Pélican,
+put entrer dans la mer libre, ayant depuis
+longtemps perdu ses autres bâtimens de vue.
+Il arriva seul devant le fort Nelson, le 4 septembre.
+Le lendemain matin cependant il
+aperçut trois voiles à quelques lieues sous le
+vent, qui louvoyaient pour entrer dans la rade
+où il était; il ne douta point que ce fût le reste
+de ses vaisseaux. Mais après leur avoir fait
+des signaux de reconnaissance auxquels ils ne
+répondirent point, il dut se détromper, c'étaient
+des ennemis. Ne pouvant les éviter, sa position
+devenait très critique; il se voyait surpris
+seul, traqué, pour ainsi dire, par une force
+supérieure au pied de la place même qu'il
+venait pour assiéger. Ces trois voiles anglaises
+étaient le Hampshire de 56 canons, le Dehring
+de 36, et l'Hudson-Bay de 32 canons. En
+entrant dans la baie, ils avaient découvert le
+Profond, un des vaisseaux de M. d'Iberville,
+commandé par M. Dugué, qui était pris dans
+les glaces, et ils l'avaient canonné par intervalle
+pendant dix heures. Le navire français, immobile,
+n'avait pu présenter à ses adversaires
+que les deux pièces de canon de son arrière.
+L'ennemi avait fini par l'abandonner le croyant
+percé à sombrer, et il s'était dirigé vers le
+fort Nelson, où il trouva le commandant français
+qui était, comme on l'a dit, arrivé de la
+veille.</p>
+
+<p>La fuite pour ce dernier était impossible; il
+fallait combattre ou se rendre. Il choisit le
+premier parti. Son vaisseau portait cinquante
+pièces de canon, mais le chiffre de ses hommes
+en état de combattre<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a> était en ce moment
+très faible, à cause des maladies et d'un détachement
+qu'il venait d'envoyer à terre et
+qu'il n'avait pas le temps de rappeler. Il paya
+cependant d'audace, et lâchant ses voiles au
+vent, il arriva sur les ennemis avec une intrépidité
+qui leur en imposa. Les Anglais venaient
+rangés en ligne, le Hampshire en tête. A
+neuf heures et demie le combat s'engagea. Le
+Pélican voulut aborder de suite le Hampshire,
+M. de la Potherie à la tête d'un détachement
+de Canadiens se tenant prêts à sauter sur son
+pont, mais celui-ci l'évita; alors d'Iberville
+rangea le Dehring et l'Hudson-Bay, en leur
+lâchant ses bordées. Le Hampshire revirant
+de bord au vent, s'attacha à lui, le couvrit de
+mousqueterie et de mitraille, le perça à l'eau
+et hacha ses manoeuvres. Le feu était extrêmement
+vif sur les quatre vaisseaux. Le
+commandant anglais cherchait à démâter le
+Pélican, et à le serrer contre un bas-fond, M.
+d'Iberville manoeuvrait pour déjouer ce plan
+et il réussit. Enfin au bout de trois heures et
+demie d'une lutte acharnée, voyant ses efforts
+inutiles, le Hampshire courant pour gagner le
+vent, recueille ses forces et pointe ses pièces
+pour couler bas son adversaire. Celui-ci, qui a
+prévu son dessein, le prolonge vergue à vergue,
+on se fusille d'un bord à l'autre. Les boulets
+et la mitraille font un terrible ravage. Une
+bordée du Hampshire blessa quatorze hommes
+dans la batterie inférieure du Pélican; celui-ci
+redouble son feu, pointe ses canons si juste et
+lâche une bordée si à propos, que son fier
+ennemi fit tout au plus sa longueur de chemin
+et sombra sous voile. Personne ne fut sauvé
+de son équipage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"></a><b>Note 38:<a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> MM. de Martigny et Amiot de Villeneuve, ancêtre maternel
+de l'auteur, enseignes de vaisseau, étant allés à terre faire
+une reconnaissance avec vingt-deux hommes, et quarante autres
+étant malades du scorbut.</b></blockquote>
+
+<p>Aussitôt d'Iberville vire de bord et court
+droit à l'Hudson-Bay, qui était le plus à portée
+d'entrer dans la rivière Ste.-Thérèse, mais qui,
+se voyant sur le point d'être abordé, amena son
+pavillon. Le Dehring, auquel on donna la
+chasse, réussit à se sauver, ayant moins souffert
+dans sa voilure que le redoutable vainqueur.
+Cette victoire donna la baie d'Hudson aux
+Français.</p>
+
+<p>M. d'Iberville retourna devant le fort Nelson.
+Dans la nuit une furieuse tempête, s'éleva,
+accompagnée d'une neige épaisse, et
+malgré tout ce qu'il put faire, et il était réputé
+l'un des plus habiles manoeuvriers de la marine
+française, le Pélican fut jeté à la côte avec sa
+prise vers minuit, et s'emplit d'eau presque
+jusqu'à la batterie supérieure. Son chef ne
+cessa pas dans cette circonstance critique de
+donner ses ordres avec calme; et comme c'était
+à l'époque de l'année où le soleil, dans cette
+latitude, descend à peine au-dessous de l'horison
+et qu'il se couche et se lève presqu'en
+même temps, la clarté empêcha que, malgré le
+grand nombre de blessés et de malades qu'il y
+avait à bord, personne ne périt alors.</p>
+
+<p>Le lendemain le calme s'étant rétabli, l'équipage
+put gagner la terre; les malades furent
+transportés dans des canots et sur des radeaux;
+il y avait deux lieues pour atteindre le
+rivage; 19 soldats moururent de froid pendant
+cette longue opération. Comme l'on était
+resté sans vivre après le naufrage, et qu'on
+ignorait ce qu'étaient devenus les autres vaisseaux,
+il fut résolu de donner l'assaut au fort
+sans délai; car «périr pour périr, disait M.
+de la Potherie, il vaut mieux sacrifier sa vie
+en soldat que de languir dans un bois où il y a
+déjà deux pieds de neige». Mais sur ces
+entrefaites arriva heureusement le reste de
+l'escadre française; alors pour ménager son
+monde, M. d'Iberville se voyant des provisions
+en quantité suffisante, abandonna sa première
+détermination, et attaqua la place en forme.
+Après qu'on l'eût bombardée quelque temps,
+elle se rendit à condition que la garnison serait
+transportée en Angleterre. M. de Martigny
+y fut laissé pour commandant. Ainsi le dernier
+poste que les Anglais avaient dans la baie
+d'Hudson tomba en notre pouvoir et la France
+resta seule maîtresse de cette région.</p>
+
+<p>Tandis que M. d'Iberville achevait cette
+conquête, elle reprenait tout à coup le projet
+si souvent abandonné de s'emparer de la Nouvelle-Angleterre
+et de la Nouvelle-York. M.
+de Frontenac pressait cette entreprise, surtout
+l'attaque de la dernière province, parce qu'elle
+devait entraîner avec elle la sujétion des Iroquois.
+Peut-être prévoyait-il aussi, dans sa
+perspicacité, ce que New-York devait devenir
+un jour par sa position. Mais Boston était alors
+la première ville de l'Amérique du nord;
+il était comparativement voisin de l'Acadie,
+c'est sur lui que le ministère jeta les yeux.
+M. de Pontchartrain proposa son projet au roi
+qui l'agréa. Le commandement de l'expédition
+fut confié au marquis de Nesmond, officier
+qui s'était fort distingué dans la marine française.
+On lui donna dix vaisseaux de guerre,
+une galiote et deux brûlots. En même temps
+le comte de Frontenac reçut l'ordre de tenir
+ses troupes prêtes à marcher au premier ordre.
+Leur destination fut longtemps un mystère
+dans la colonie.</p>
+
+<p>Le marquis de Nesmond devait se rendre
+d'abord à Plaisance, pour s'assurer des conquêtes
+que les Français avaient faites l'année
+précédente dans l'île de Terreneuve, et pour
+livrer bataille à la flotte anglaise que l'on disait
+destinée à s'emparer de toute l'île. Il devait
+ensuite informer le comte de Frontenac de ses
+progrès, afin que ce gouverneur pût se rendre
+avec ses troupes, au nombre de quinze cents
+hommes, à Pentagoët pour s'embarquer sur
+l'escadre, qui cinglerait alors vers Boston.
+Cette ville prise, toutes les côtes de la Nouvelle-Angleterre
+devaient être ravagées le
+plus avant que l'on pourrait dans l'intérieur,
+jusqu'à Pescadoué (Piscataqua). Si la saison
+le permettait, la Nouvelle-York devait subir le
+même sort, et les troupes canadiennes, en
+s'en retournant dans leur pays par cette province,
+avaient ordre de commettre les mêmes
+dévastations sur leur passage.</p>
+
+<p>La nouvelle de ces armemens, malgré le
+secret qu'on avait ordonné, arriva dans les colonies
+anglaises par différentes voies à la fois.
+On faisait courir en même temps le bruit en
+Canada que les Anglais allaient revenir l'attaquer,
+peut-être était-ce pour dépister le public
+sur l'objet des levées de troupes du gouvernement.
+La milice fut aussitôt appelée sous les
+armes dans la Nouvelle-Angleterre. La citadelle
+de Boston fut mise en état de défense, et
+cinq cents hommes furent envoyés pour garder
+la frontière orientale ouverte aux courses des
+Abénaquis. «Ce fut là, dit Hutchinson, une
+époque critique, peut-être autant que celle à
+laquelle le duc d'Anville était avec son escadre
+à Chibouctou». Les temps ont bien changé
+depuis.</p>
+
+<p>Cette entreprise dont le succès avait souri
+au marquis de Nesmond, manqua faute de diligence,
+ou peut-être faute d'argent; car la
+guerre en Europe ruinait les finances du
+royaume. Il ne put partir de la Rochelle qu'à
+la fin de mai (1697), et les vents contraires le
+retinrent deux mois dans la traversée. Quand
+il arriva à Terreneuve, il convoqua un grand
+conseil de guerre dans lequel il fut décidé que
+la saison était trop avancée pour attaquer
+Boston, attendu que les troupes du Canada ne
+pourraient arriver à Pentagoët que le 10 septembre,
+et que la flotte n'avait plus que pour
+cinquante jours de vivres. Un bâtiment fut
+immédiatement dépêché à Québec pour communiquer
+cette détermination au comte de
+Frontenac. M. de Nesmond envoya en même
+temps à la découverte dans toutes les directions
+pour avoir des nouvelles de la flotte anglaise;
+mais on ne put la rencontrer, et il fut
+obligé, à son grand regret, de retourner en
+France sans avoir tiré un coup de canon,
+après s'être flatté de l'espérance de faire une
+des campagnes les plus glorieuses de toute
+cette guerre, si fertile en beaux faits d'armes
+et en victoires.</p>
+
+<p>La guerre cependant tirait à sa fin. Les
+triomphes de Louis XIV en épuisant ses
+finances épuisaient aussi ses forces. Il offrit dès
+1694 la paix et la restitution de ses conquêtes;
+soit défiance, soit ambition, soit haine, dit un
+historien, les alliés refusèrent alors ce qu'ils
+acceptèrent depuis à Riswick. Jamais guerre
+n'avait été plus glorieuse pour la France, soit
+en Europe ou en Amérique. Le succès avait
+presque constamment couronné ses armes,
+Luxembourg toujours vainqueur mit le comble
+à sa gloire en gagnant la sanglante bataille de
+Steinkerque en 1692, et celle de Nerwinde en
+1694, où le roi Guillaume III fut deux fois
+vaincu. Catinat, Boufflers, Vendôme, Tourville,
+Château-Renaud, DuGuay-Trouin, et
+bien d'autres y acquirent un nom immortel.
+Frontenac et d'Iberville, quoique sur un théâtre
+moins imposant, soutinrent dignement l'honneur
+de leur patrie. Mais ces lauriers ne s'acquéraient
+qu'au prix de torrens de sang et de
+dépenses énormes. Les cinq premières campagnes
+avaient coûté plus de deux cents millions
+de subsides extraordinaires.</p>
+
+<p>Enfin la paix fut signée à Riswick le 20
+septembre 1797. La France et l'Angleterre
+furent remises par ce traité, quant à leurs colonies,
+dans le même état où elles étaient avant
+la guerre, excepté que la première acquit
+toute la baie d'Hudson. Ainsi elle resta maîtresse
+de la moitié occidentale de Terreneuve,
+de toute la côte maritime depuis le nord de la
+baie d'Hudson jusqu'à la Nouvelle-Angleterre,
+avec les îles adjacentes, de la vallée du St.-Laurent
+y compris les grands lacs, et de celle
+du Mississipi. Les difficultés entre les deux
+couronnes au sujet des limites de ces possessions,
+furent abandonnées à la décision de commissaires;
+de sorte qu'après l'effusion de tant
+de sang en Amérique, la propriété du pays des
+Iroquois et les frontières de l'Acadie et de la
+Nouvelle-Angleterre restèrent encore des
+questions pendantes, que le temps et les événemens
+avaient embrouillées et rendues plus difficiles
+à résoudre que jamais. Cette guerre
+avait gravement entravé les progrès du Canada,
+et grevé la Nouvelle-Angleterre d'une dette
+qui, en l'obligeant de créer du papier monnaie,
+la fit entrer dans une voie financière, avantageuse
+suivant les uns, et pernicieuse suivant les
+autres.</p>
+
+<p>Selon le désir du traité, MM. de Tallard et
+d'Herbault furent nommés commissaires de la
+part de la France pour régler avec ceux de
+l'Angleterre la question des frontières. Cette
+dernière puissance s'étant mise en possession des
+deux bords de la rivière Kénébec, la rivière de
+St.-George, comme on l'a dit en parlant de l'Acadie,
+fut choisie pour servir de limite entre
+les deux nations de ce côté là. Ce qui fut confirmé
+en 1700 par M. de Villieu de la part du
+roi très chrétien, et par M. de Soudric de la
+part de sa Majesté britannique.</p>
+
+<p>Le peu de durée de la paix ne permit point
+de régler la question du droit de pêche sur les
+côtes de l'Acadie.</p>
+
+<p>Quant au pays des cinq nations, on n'osa
+pas encore en disposer, de peur d'irriter la
+confédération iroquoise, dont l'amitié était
+briguée par les deux peuples. Ce qui se fit au
+sujet de cette frontière, se passa entre les gouverneurs
+des deux provinces anglaise et française,
+qui dirigèrent leurs menées auprès des
+Iroquois. Ils tâchèrent par toutes sortes de
+subtilités, l'un, de les amener à reconnaître une
+suprématie européenne, l'autre, de les empêcher
+de tomber dans le piège, et de maintenir
+leur indépendance et leur neutralité.</p>
+
+<p>Richard, comte de Bellomont, vint remplacer,
+après le traité de Riswick, le colonel
+Fletcher dans le gouvernement de la Nouvelle-York.
+Il dépêcha immédiatement le colonel
+Schuyler et le ministre Delius auprès du comte
+de Frontenac, pour l'informer de la conclusion
+de la paix et régler l'échange des
+prisonniers. Ces envoyés déclarèrent que non
+seulement le pays des cinq cantons, mais que
+les contrées de l'ouest avec Michilimackinac
+et tout ce qui était au midi de ce poste, appartenaient
+à l'Angleterre. Cette prétention extravagante
+fut traitée avec dérision. On leur
+demanda où ils avaient appris que la Nouvelle-Belgique,
+avant que d'être devenue la Nouvelle-York,
+s'étendît à tous les pays dont ils parlaient.
+Pour nous le droit de découverte et celui de
+possession, dit le chevalier de Callières, sont nos
+titres tant sur le pays des Outaouais que sur
+celui des Iroquois; nous en avions pris possession
+avant qu'aucun Hollandais y eût mis le
+pied; et «ce droit, établi par plusieurs titres
+en divers lieux des cantons, n'a été interrompu
+que par la guerre que nous avons été
+obligés de faire à cette nation, à cause de ses
+révoltes et de ses insultes».</p>
+
+<p>Les prétentions des deux couronnes étaient
+bien claires. Dans les négociations pour l'échange
+des prisonniers, M. de Bellomont chercha
+à faire admettre que les Iroquois étaient sujets
+anglais; mais le comte de Frontenac se contenta
+de répondre, que ces peuples étaient en
+pourparler avec lui; qu'ils lui avaient laissé un
+otage pour garantie de leur parole, et que,
+pour ce qui les regardait, il allait traiter directement
+avec eux. Il fit du reste un accueil
+très gracieux à ces envoyés.</p>
+
+<p>Quelque temps après leur départ, il apprit
+que le gouverneur anglais avait tenu un grand
+conseil dans lequel les anciens de tous les cantons
+avaient repoussé toute sujétion étrangère
+et proclamé hautement leur indépendance nationale
+dont ils se glorifiaient. Les détails
+de ce qui s'y était passé annonçaient que
+ce gouverneur et la confédération se ménageaient
+mutuellement, se défiaient l'un de
+l'autre; que le premier voulait profiter de
+cette occasion pour établir le droit de souveraineté
+de l'Angleterre sur les cantons, tandis
+que ces derniers se servaient de l'influence de
+cette puissance pour obtenir des conditions
+meilleures des Français. L'on ne peut s'empêcher
+de plaindre le sort qui menaçait ces
+peuples convoités si avidement par deux nations
+aussi redoutables qu'ambitieuses, et d'admirer
+en même temps leur prudence et leur noble
+patriotisme.</p>
+
+<p>Le comte de Frontenac sut profiter habilement
+de ces dispositions pour décider les cantons
+à traiter avec lui, et aux conditions qu'il
+voulait. Les fautes des Anglais contribuèrent
+beaucoup à ce résultat heureux. La sympathie
+religieuse des Iroquois les faisait incliner
+pour la France; leurs intérêts commerciaux
+les attiraient vers l'Angleterre. La première
+exerçait son influence sur eux par le
+moyen des Jésuites, quoiqu'il ne faille pas
+oublier cependant que la politique de ces
+peuples leur imposait la nécessité de ménager
+les Français comme les Anglais. La Nouvelle-York,
+pour détruire cette influence, passa, en
+1700, une loi punissant de mort tous les prêtres
+catholiques qui entreraient volontairement
+dans les cantons. Elle oublia que cette mesure
+froissait le sentiment religieux d'une
+partie de la confédération et qu'elle portait
+atteinte à l'indépendance de toutes ces peuplades.
+Les envoyés français ne manquèrent
+pas de faire valoir ces observations.</p>
+
+<p>A peu près dans le même temps le roi
+Guillaume III écrivit au comte de Bellomont
+une lettre qui acheva de les décider à traiter
+avec le gouverneur du Canada. Ce monarque
+ordonnait de faire cesser tout acte d'hostilité
+entre les parties belligérantes, et de contraindre
+les cantons à désarmer. Communiquée au
+chevalier de Callières, cette lettre fut transmise
+aussitôt par lui à Onnontagué pour faire
+connaître aux Iroquois que le roi d'Angleterre
+les regardait comme des sujets, qu'il les qualifiait
+ainsi dans ce document, et qu'ils ne
+devaient plus, d'après les ordres positifs qu'il
+donnait, attendre de secours de lui. Lorsqu'ils
+se virent abandonnés de ce côté et menacés
+de l'autre, le chevalier de Callières
+ayant eu soin de leur faire comprendre qu'il
+fallait enfin terminer les négociations d'une
+manière ou d'une autre, ils songèrent sérieusement
+à déposer les armes.</p>
+
+<p>Ainsi après bien des collisions et des actes
+d'hostilité surtout entre eux et les alliés des
+Français, particulièrement les Outaouais, car
+la paix de Riswick n'avait pas désarmé ces
+Sauvages; après bien des tentatives infructueuses
+de la part du comte de Bellomont pour
+obtenir par ce moyen un ascendant absolu sur
+les Iroquois, ils envoyèrent dans l'été de 1700
+dix ambassadeurs «pour pleurer les Français
+morts pendant la guerre». Ils furent reçus à
+Montréal avec pompe. Un grand conseil fut
+tenu où assistèrent ces ambassadeurs et ceux
+de la plupart des nations alliées de la France.
+Les délibérations furent rapides, car tout le
+monde avait besoin de repos. L'orateur des
+cantons parla avec une sage réserve, et en
+dit assez pour obliger M. de Callières à se
+prononcer sur ce qu'il ferait dans le cas où
+les hostilités éclateraient entre eux et les Anglais.
+Il fit connaître l'indignation qu'y avaient
+excitée les ordres et les menaces du gouverneur
+de la Nouvelle-York, et dit que, comme le refus
+de s'y soumettre pourrait leur attirer la
+guerre avec les Anglais, il espérait qu'ils trouveraient
+à Catarocouy non seulement les marchandises
+qu'ils ne pourraient plus tirer d'Albany;
+mais encore les armes et les munitions
+dont ils pourraient avoir besoin. Le fameux
+chef Le Rat, député des Hurons Thionnontatez,
+prenant la parole, dit; «J'ai toujours
+obéi à mon père, et je jette ma hache à
+ses pieds; je ne doute point que les peuples du
+couchant ne fasse la même chose; Iroquois
+imitez mon exemple». La paix fut conclue
+entre la France et ses alliés d'un côté et la
+confédération iroquoise de l'autre, le 18 septembre
+(1700) avec beaucoup de formalités; et
+le traité fut signé par le gouverneur général,
+l'intendant, le gouverneur de Montréal, le
+commandant des troupes, et les supérieurs
+ecclésiastiques et réguliers qui se trouvèrent
+à l'assemblée. Les Indiens signèrent en mettant
+chacun le signe de leur nation au bas de
+l'acte. Les Onnontagués et les Tsonnonthouans
+tracèrent une araignée; les Goyogouins,
+un calumet, les Onneyouths, un morceau de
+bois en fourche avec une pierre au milieu;
+les Agniers, un ours; les Hurons, un castor;
+les Abénaquis, un chevreuil; et les Outaouais,
+un lièvre.</p>
+
+<p>Le comte de Frontenac n'avait pas vécu pour
+voir la conclusion du traité de Montréal. Atteint
+d'une maladie fort grave dès son début, il succomba
+le 28 novembre 1698, dans la soixante-dix-huitième
+année de son âge. Son corps et
+son esprit avaient conservé toute leur vigueur;
+sa fermeté, son énergie, ses grands talens
+brillaient en lui comme dans ses plus belles
+années; ce fut un bonheur pour le Canada
+qu'il ne lui eût pas été enlevé avant la fin de la
+guerre. Il emporta dans la tombe l'estime et
+les regrets des Canadiens, qu'il avait gouvernés
+durant une des époques les plus critiques
+de leur histoire; il avait trouvé la Nouvelle-France
+ouverte, attaquée de toutes parts et
+sur le bord de l'abîme; il la laissa agrandie et
+en paix.</p>
+
+<p>Cet homme a été jugé diversement par les
+partis qui divisaient alors le Canada. Le parti
+clérical dont, à l'exemple de plusieurs de ses
+prédécesseurs, il voulait s'affranchir et restreindre
+l'influence dans les affaires politiques,
+l'a peint sous des couleurs peu favorables. Il
+lui reprochait deux torts très graves à ses
+yeux, c'était d'être un janséniste secret<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>, et
+de tolérer, d'encourager même la traite des
+boissons chez les Sauvages. Aujourd'hui que
+Pascal est réclamé comme une des lumières
+du catholicisme, on doit être indulgent sur le
+premier reproche. Le second est plus grave,
+et fut en toute probabilité la cause première
+du rappel de ce gouverneur en 1682. On a
+vu qu'à cette époque, ses démêlés avec l'intendant,
+M. Duchesneau, avaient obligé la cour
+de les rappeler tous deux. La traite des boissons
+était défendue chez les Indiens, et cependant
+«il la laissait faire, en profitait même»,
+écrivait l'intendant, en transmettant à la cour
+des remontrances répétées et les plus énergiques.
+Il avait voulu faire observer les ordonnances
+prohibitives, comme chef de la justice,
+et le gouverneur y avait mis des entraves.
+Il s'en était suivi des collisions de pouvoir où
+bien certainement le tort fut du côté de celui-ci.
+Les anciennes animosités, les anciennes antipathies
+se réveillèrent vives et ardentes entre
+ces deux hommes, de sorte que chacun porta
+un esprit d'exagération dans ses paroles et dans
+ses actes. Le gouverneur parut favoriser les
+traitans qui violaient les lois; l'intendant voulut
+punir avec rigueur même les ombres de
+délit. Il faut lire les dépêches de M. Duchesneau
+pour pouvoir se faire une idée de
+l'excès des dissentions qui régnaient entre ces
+deux hommes. L'intendant accusait le gouverneur
+de faire la traite avec les Indiens par le
+moyen de M. Du Luth, qu'il qualifiait de chef des
+désobéissans, c'est à dire des violateurs de la loi.
+Il assurait qu'il prolongeait son séjour à
+Montréal, pour veiller aux intérêts de son
+commerce; que l'exemple qu'il donnait en
+enfreignant lui-même les ordonnances faisait
+que personne ne voulait les observer; qu'il y
+avait 5 à 600 coureurs de bois, et que la désobéissance
+était générale. Ces rapports faits à
+la cour ne restaient pas assez secrets que M.
+de Frontenac n'en avait connaissance; ils augmentaient
+l'aversion qu'il avait pour l'intendant,
+et il saisissait toutes les occasions de la lui faire
+sentir. Aussi celui-ci se plaignit-il dans une
+dépêche au ministre, qu'il avait été obligé un
+jour de sortir du cabinet de M. de Frontenac
+pour éviter ses injures. Quoique nous n'ayons
+pas les réponses de ce gouverneur à ces accusations,
+et qu'il serait injuste de le condamner
+entièrement sur le témoignage de son accusateur
+et de son ennemi, on ne peut se dissimuler
+que sa conduite à l'égard de la traite fut répréhensible,
+et qu'en protégeant ceux qui bravaient
+la justice des tribunaux, il ébranlait les bases,
+troublait l'harmonie de la société sur laquelle il
+avait été établi, pour veiller au maintien des
+lois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"></a><b>Note 39:<a href="#footnotetag39">
+(retour) </a>
+ «Pour ce qui est de sa lecture habituelle, ne la faisait-il
+pas souvent dans les livres composés par les Jansénistes; car il
+avoit plusieurs de ces livres qu'il préconisait fort, et qu'il prêtoit
+volontiers aux uns et aux autres»: <i>Notes au bus de l'Oraison
+funèbre de M. de Frontenac prononcée dans l'Eglise des Récollets
+à Québec, par le P. Goyer</i>, <i>le</i> 19 <i>décembre</i> 1698 (Manuscrit).</b></blockquote>
+
+<p>Dans sa seconde administration, il se laissa
+entraîner, mais bien moins loin, dans les mêmes
+erremens. Les motifs de cette conduite ne
+sont pas néanmoins tous blâmables au même
+degré. Il paraît avoir été convaincu de tout
+temps que la traite devait être, autant que
+possible, libre et abandonnée à la concurrence
+générale comme elle l'était chez les Anglais.
+Plus le nombre des traitans était grand,
+plus l'on approchait de cette liberté. Peut-être
+les Indigènes n'avaient-ils tant d'estime et
+de respect pour M. de Frontenac, que parceque
+le commerce qu'ils faisaient alors avec le
+Canada leur était plus avantageux. Sa hauteur
+et sa jalousie sont aussi des défauts qu'on
+aimerait à ne pas trouver dans son portrait, défauts
+graves d'ailleurs dans un homme placé à
+la tête d'un peuple. Ils furent pour lui une
+source de difficultés et de chagrins. Ils lui
+firent des ennemis acharnés qui n'ont pas peu
+contribué à faire passer dans son histoire les
+moindres taches de son caractère. Une circonstance
+qui mérite d'être remarquée, c'est
+qu'en même temps qu'il nous le peint comme
+un tyran, le parti sacerdotal laisse entrevoir que
+la popularité de ce gouverneur était grande,
+puisqu'il pouvait faire du peuple l'instrument
+de ses passions. Aussi un pieux annotateur
+attaché à la cathédrale de Québec s'écrie-t-il:
+«Que n'aurait-il pas dû faire dans ce temple
+pour demander pardon de l'ardeur opiniâtre et
+comme forcenée avec laquelle il a si longtemps
+persécuté l'Eglise, maintenu et souvent même
+excité les révoltes et les mutineries des
+peuples contre elle?» Nous mentionnerons
+encore, pour faire connaître l'esprit du temps
+et les moeurs simples de nos ancêtres, que le
+gouverneur souleva contre lui un orage pour
+avoir «autorisé ou introduit dans ce pays,
+malgré les remontrances des serviteurs de
+Dieu,» les spectacles et les comédies. Dans
+cette petite société, les moindres choses prenaient
+les proportions d'un événement, et elles
+finissaient souvent par en avoir les conséquences.
+C'est en refusant ainsi le secours du
+bras séculier aux décisions de l'Eglise qu'il
+s'attirait son animadversion; et pourtant en
+principe, c'était la politique la plus sage, car
+que sont devenus les pays théocratiques?
+Qu'est devenu le gouvernement fondé par les
+Jésuites au Paraguay? Que sont aujourd'hui
+les malheureux Romains sous les bayonnettes
+mercenaines de l'étranger? L'inquisition étouffe
+tout. «Je frémis, dit un voyageur, à l'aspect
+de la dépopulation de la campagne de Rome;
+je crois assister à l'agonie d'une société en décadence.
+C'est un spectacle bien triste que la
+mort d'inanition d'une grande ville.»</p>
+
+<p>En jugeant M. de Frontenac comme homme
+d'état, en l'appréciant d'après l'ensemble de ses
+actes et les résultats de sa politique, on doit le
+ranger dans le petit nombre des administrateurs
+de ce pays, qui lui ont rendu des services réels.
+Au reste, dit lui même Charlevoix, «la Nouvelle-France
+lui devait tout ce qu'elle était à sa
+mort, et l'on s'aperçut bientôt du grand vide
+qu'il y laissait.» L'abolition de la compagnie des
+Indes occidentales, l'introduction de l'ordonnance
+de Louis XIV de 1667, le droit d'emprisonnement
+limité au gouverneur, au procureur
+général et au conseil souverain, sont les principaux
+événemens qui ont eu lieu sous sa
+première administration de 1672 à 1682. Il
+est un des premiers auteurs du système gigantesque
+que la France imagina en Amérique
+pour étendre et consolider son influence, savoir,
+des alliances avec les Indiens et l'établissement
+de cette chaîne de forts qui s'étendit
+dans la suite jusqu'à la baie du Mexique. Le
+voisinage des Anglais, qui venaient de s'emparer
+de la Nouvelle-York, nécessitait à ses
+yeux l'adoption d'un pareil plan.</p>
+
+<p>Sa seconde administration, qui commença à
+une époque si funeste (1689), est entièrement
+remplie par les guerres, dont nous venons de
+tracer le glorieux, mais sanglant tableau. La
+conduite qu'il tint avec la confédération iroquoise,
+et les conseils qu'il lui donna sur la
+politique qu'elle devait suivre avec ses voisins,
+produisirent d'heureux résultats pour le pays.
+Après la guerre de 1690, le Canada fut peu
+inquiété par ces barbares.</p>
+
+<p>Il avait des idées étendues et justes pour l'agrandissement
+de la colonie; mais l'état de la
+France, et la politique de son gouvernement,
+ne lui permirent pas de suivre un système aussi
+favorable au développement des immenses
+contrées du Canada, qu'il l'aurait désiré.</p>
+
+<p>Le chevalier de Callières, depuis longtemps
+gouverneur de Montréal, fut nommé pour le
+remplacer. Il avait une grande expérience
+des affaires du pays, et était connu des troupes
+qui avaient marché plus d'une fois sous ses
+ordres, et qui admiraient sa conduite et son
+intrépidité. Un jugement sain, de la pénétration,
+du désintéressement, un flegme qui le
+rendait maître de ses préjugés et de ses passions,
+l'avaient recommandé non seulement
+aux Canadiens, mais aux Sauvages qui savaient
+que sa parole était inviolable, et qu'il exigeait
+la même fidélité de la part des autres, qualité
+indispensablement nécessaire pour mériter la
+confiance des Indiens et devenir l'arbitre de
+leurs différends.</p>
+
+<p>Le chevalier de Vaudreuil fut nommé au
+gouvernement de Montréal. Revenu depuis
+peu de France, son activité, sa bonne mine, des
+manières aimables et nobles, et sa popularité
+parmi les soldats, le rendaient très propre à
+occuper un poste de cette importance. Depuis
+cette époque jusqu'à la moitié du siècle
+suivant, lui et sa famille n'ont point cessé
+d'occuper les principaux emplois de la colonie.
+Convaincu enfin de l'importance de Catarocoui,
+le roi recommanda de nommer, pour
+commander ce poste avancé, un officier intelligent,
+et capable de prendre une décision dans
+toutes les circonstances où il pourrait se trouver.</p>
+
+<p>Le chevalier de Callières suivit à l'égard des
+Iroquois la politique de son prédécesseur. Il
+avait mis la dernière main au traité préliminaire
+du 18 septembre. Ce traité que les
+Anglais traversèrent jusqu'à la fin, fut confirmé
+le 4 août 1701 dans une assemblée générale
+tenue avec une grande magnificence dans une
+plaine sous les murailles de la ville de Montréal.
+On avait élevé une vaste enceinte dans
+laquelle un espace était réservé pour les
+dames et l'élite de la ville. Les soldats furent
+rangés autour, et treize cents Indiens vinrent
+prendre place au milieu dans l'ordre qui avait
+été indiqué. Jamais on n'avait vu réunis des
+députés de tant de nations diverses. Les Abénaquis,
+les Iroquois, les Hurons, les Outaouais,
+les Miâmis, les Algonquins, les Pouteouatamis,
+les Outagamis, les Sauteurs, les Illinois,
+enfin les principales nations depuis le
+golfe St.-Laurent jusque vers le bas Mississipi
+y avaient des représentans. Cette grande assemblée
+offrait l'aspect le plus varié et le
+plus bizarre par l'étrangeté des costumes et la
+diversité des idiomes. Le gouverneur occupait
+une place où il pouvait être vu et entendu
+de tous. Trente-huit députés signèrent le
+traité définitif. Un <i>Te Deum</i> fut chanté; un
+festin, des salves d'artillerie et des feux de
+joie terminèrent cette solennité qui assurait la
+paix de l'Amérique septentrionale, et ensevelissait
+dans le sein de la terre cette hache sanglante
+qui depuis tant d'années, toujours levée
+et toujours avide de sang, avait fait de la baie
+d'Hudson au golfe du Mexique comme un
+vaste tombeau.</p>
+
+<p>La consommation de ce traité fut accompagnée
+d'un événement qui fit une grande impression
+sur les esprits, et qui fournit une nouvelle
+preuve du respect que le vrai patriote
+impose même à ses ennemis. Dans une des
+conférences publiques, tandis qu'un des chefs
+hurons parlait, le Rat, ce célèbre Indien, dont
+le nom a déjà été cité plusieurs fois, se trouva
+mal. On le secourut avec d'autant plus d'empressement
+qu'on lui avait presque toute l'obligation
+de ce merveilleux concert et de cette
+réunion, sans exemple jusqu'alors, de tant de
+nations diverses pour la paix générale. Quand
+il fut revenu à lui, ayant manifesté le désir de
+dire quelque chose, on le fit asseoir dans
+un fauteuil au milieu de l'assemblée, et
+tout le monde s'approcha pour l'entendre.
+Il parla au milieu d'un silence profond. Il
+fit avec modestie et avec dignité le récit de
+toutes les démarches qu'il avait faites pour
+amener une paix universelle et durable. Il
+appuya beaucoup sur la nécessité de cette paix,
+et les avantages qui en reviendraient à toutes
+les nations, en démêlant avec une adresse étonnante
+les intérêts des unes et des autres. Puis
+se tournant vers le gouverneur général, il le
+conjura de justifier par sa conduite la confiance
+qu'on avait en lui. Sa voix s'affaiblissant, il cessa
+de parler. Doué d'une grande éloquence et de
+beaucoup d'esprit, il reçut encore dans cette circonstance
+si grave et si imposante ces vifs applaudissemens
+qui couvraient sa voix chaque fois
+qu'il l'élevait dans les assemblées publiques, et
+qu'il arrachait même à ses ennemis pour ainsi
+dire malgré eux.</p>
+
+<p>Sur la fin de la séance, il se trouva plus mal.
+On le porta à l'Hôtel-Dieu, où il mourut sur
+les deux heures après minuit. Les Hurons
+sentirent toute la perte qu'ils venaient de faire.
+Jamais Sauvage n'avait montré plus de génie,
+plus de valeur, plus de prudence et plus de
+connaissance du coeur humain. Des mesures
+toujours justes, les ressources inépuisables de
+son esprit, lui assurèrent des succès constans.
+Passionné pour le bien et la gloire de sa nation,
+ce fut par patriotisme qu'il rompit, avec cette
+décision qui compte le crime pour rien, la paix
+que le marquis de Denonville avait contractée
+avec les Iroquois contre ce qu'il croyait être
+les intérêts de ses compatriotes. Connaissant
+la politique et la force de ses ennemis, peut-on
+blâmer ce chef barbare d'avoir employé les
+moyens dont il fit usage pour réussir, lorsque
+les peuples les plus civilisés proclament le
+principe qu'il suffit qu'un peuple soit moins
+avance qu'un autre pour que celui-ci ait droit
+de le conquérir<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"></a><b>Note 40:<a href="#footnotetag40">
+(retour) </a> Voir le discours du chevalier Robert Peel, premier ministre
+d'Angleterre, au sujet de la guerre de l'Inde (Session 1843-4).</b></blockquote>
+
+<p>Le Rat (ou Kondiaronk son nom huron)
+brillait autant dans les conversations particulières
+que dans les assemblées publiques, par
+son esprit et ses reparties vives, pleines de sel
+et ordinairement sans réplique. Il était le
+seul homme en Canada qui pût, en cela, tenir
+tête au comte de Frontenac, qui l'invitait souvent
+à sa table; et il disait qu'il ne connaissait
+parmi les Français que deux hommes d'esprit,
+ce gouverneur et le P. de Carheil. L'estime
+qu'il portait à ce Jésuite fut ce qui le détermina,
+dit-on, à se faire chrétien.</p>
+
+<p>Sa mort causa un deuil général; son corps fut
+exposé, et ses funérailles auxquelles assistèrent
+le gouverneur, toutes les autorités, et les
+envoyés des nations indiennes qui se trouvaient
+à Montréal, se firent avec une grande pompe
+et les honneurs militaires. Il fut inhumé dans
+l'église paroissiale. L'influence et le cas que
+l'on faisait de ses conseils parmi sa nation
+étaient tels, qu'après la promesse que M. de
+Callières avait faite à ce chef mourant de ne
+jamais séparer les intérêts de la nation huronne
+de ceux des Français, les Hurons gardèrent
+toujours à ceux-ci une fidélité inviolable.
+</p><a name="l6" id="l6"></a>
+<br>
+<h2>LIVRE VI</h2>
+<a name="l6c1" id="l6c1"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h3>ÉTABLISSEMENT DE LA LOUISIANE.</h3>
+
+<h3>1683-1712.</h3>
+
+<p><b>
+De la Louisiane.--Louis XIV met plusieurs vaisseaux à la
+disposition de la Salle pour aller y fonder un établissement.--Départ
+de ce voyageur; ses difficultés avec le commandant de
+la flottille, M. de Beaujeu.--L'on passe devant les bouches du
+Mississipi sans les apercevoir et l'on parvient jusqu'à la baie de
+Matagorda (ou St.-Bernard) dans le pays que l'on nomme aujourd'hui
+le Texas.--La Salle y débarque sa colonie et y bâtit
+le fort St.-Louis.--Conséquences désastreuses de ses divisions
+avec M. de Beaujeu, qui s'en retourne en Europe.--La Salle
+entreprend plusieurs expéditions inutiles pour trouver le Mississipi.--Grand
+nombre de ses compagnons y périssent--Il
+part avec une partie de ceux qui lui restent pour les Illinois,
+afin de faire demander des secours en France.--Il est assassiné.--Sanglans
+démêlés entre ses meurtriers; horreur profonde que
+ces scènes causent aux Sauvages.--Joutel et six de ses compagnons
+parviennent aux Illinois.--Les colons laissés au Texas
+sont surpris par les Indigènes, et tués ou emmenés en captivité.--Guerre
+de 1689 et paix de Riswick.--D'Iberville reprend
+l'entreprise de la Salle en 1698, et porte une première colonie
+canadienne à la Louisiane l'année suivante; établissement de
+Biloxi (1698).--Apparition des Anglais dans le Mississipi.--Les
+Huguenots demandent à s'y établir et sont refusés.--Services
+rendus par eux à l'Union américaine.--M. de Sauvole
+lieutenant gouverneur.--Sages recommandations du fondateur
+de la Louisiane touchant le commerce de cette contrée.--Mines
+d'or et d'argent, illusions dont on se berce à ce sujet.--Transplantation
+des colons de Biloxi dans la baie de la Mobile (1701).
+M. de Bienville remplace M. de Sauvole.--La Mobile fait
+des progrès.--Mort de d'Iberville; caractère et exploits de
+ce guerrier.--M. Diron d'Artaguette commissaire-ordonnateur
+(1708).--La colonie languit.--La Louisiane est cédée à M.
+Crozat en 1712, pour 16 ans.
+</b></p>
+
+<p>L'on donnait autrefois le nom de Louisiane
+à tout le pays du golfe du Mexique, qui s'étend
+depuis la baie de la Mobile, à l'est, jusqu'aux
+sources des rivières qui tombent dans le Mississipi,
+à l'ouest, c'est-à-dire jusqu'au Nouveau-Mexique
+et à l'ancien royaume de Léon.
+Aujourd'hui ce vaste territoire est divisé en
+plusieurs Etats: le Texas à l'occident depuis
+le Rio Del Norte jusqu'à la Sabine; la Louisiane
+proprement dite, au centre, depuis cette
+dernière rivière jusqu'à la rivière aux Perles;
+et le Mississipi, à l'est, depuis la rivière aux
+Perles jusqu'à quelque distance à l'ouest de la
+baie de la Mobile, l'intervalle qui reste jusqu'à
+cette baie formant partie de l'Alabama.
+Au nord de ces Etats, il y a encore ceux de
+l'Arkansas, du Missouri, de l'Illinois, etc. A
+l'époque où nous sommes arrivés ces pays
+étaient inconnus. Ferdinand de Soto, Espagnol,
+ancien compagnon de Pizarre, n'avait fait que
+les traverser à l'intérieur en 1539-40 en courant
+après un nouveau Pérou. Parti de la
+baie du St.-Esprit dans la Floride avec plus de
+1000 hommes de troupes, il s'éleva au nord
+jusqu'aux Apalaches; de là se tournant vers le
+couchant, il suivit quelque temps le pied de
+ces montagnes pour se rabattre vers le sud, où
+il vint traverser la rivière Tombeckbé près de
+son confluent avec celle d'Alabama; il se
+dirigea ensuite vers le nord-ouest, et alla
+passer le Mississipi au-dessus de la rivière des
+Arkansas, se tourna encore au sud et franchit
+la rivière Rouge qui fut le terme de sa course,
+et sur les bords de laquelle il mourut en 1542,
+sans avoir trouvé l'objet de son ambition.
+Moscosa, son lieutenant, le remplaça et marcha
+vers l'occident dans l'intention d'atteindre
+le Mexique; mais arrêté par les montagnes, il
+revint sur ses pas, et descendit vers la mer pour
+se rembarquer, n'ayant plus que 350 hommes
+avec lui<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>. De cette expédition il n'était resté
+que de vagues souvenirs, de même que des
+rares voyages entrepris par les Espagnols sur
+les côtes septentrionales du golfe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"></a><b>Note 41:<a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> <i>Carte de la Louisiane</i>, etc. 1782, par G. Delisle de l'Académie
+française; elle se trouve dans l'Itinéraire de la Louisiane,
+petit vol. sans aucun mérite. Garcilasso de la Vega: <i>Histoire
+de la conquête de la Floride par Ferdinand de Soto</i>, traduction de
+P. Richelet.</b></blockquote>
+
+<p>Nous avons vu l'accueil gracieux que la
+Salle avait reçu de Louis XIV, lors de son
+retour de (1683) la découverte de l'embouchure
+du Mississipi. Il proposa à ce monarque
+d'unir au Canada la vallée qu'arrose ce
+grand fleuve, et d'assurer ainsi à la France la
+souveraineté des pays intérieurs situés entre la
+mer du Nord et le golfe du Mexique. Ce
+projet vaste et superbe fut bien accueilli du
+monarque, qui aimait tout ce qui porte un
+caractère de noblesse ou de grandeur, et il fut
+chargé de l'exécuter en colonisant la Louisiane.</p>
+
+<p>Quatre vaisseaux furent mis à sa disposition:
+le <i>Joly</i> de 36 canons, la <i>Belle</i> de 6 canons, l'<i>Aimable</i>,
+flute de 300 tonneaux et une caïche.
+Il s'y embarqua 280 personnes y compris les
+équipages, savoir, une centaine de soldats, des
+artisans, des volontaires, parmi lesquels on
+comptait plusieurs Canadiens et gentilshommes,
+et huit missionnaires. Cette petite escadre,
+commandée par M. de Beaujeu, homme vaniteux
+et jaloux, mit à la voile de la Rochelle le
+24 juillet 1684. A peine fut-elle en mer que la
+mésintelligence se mit entre les deux chefs, et
+dégénéra en une haine invétérée qui eut les
+conséquences les plus désastreuses. Le premier
+effet en fut la perte de la caïche enlevée
+par les Espagnols sous l'île de St.-Domingue.
+Trompé ensuite par la direction des courans
+du golfe du Mexique, et par des observations
+faites avec des instrumens astronomiques
+inexacts, l'on se crut à l'est tandis que l'on
+était déjà à l'ouest de la principale branche du
+Mississipi (Sparks). Les terres, dépourvues
+d'arbres et plus basses même que ce fleuve, qui
+n'est retenu dans son lit que par des attérissemens
+ou digues naturelles insuffisantes pour empêcher
+encore aujourd'hui d'immenses débordemens
+d'avoir lieu dans les grandes eaux, ne
+présentaient au bord de la mer aucune marque
+distinctive aux Français pour les guider. Ils
+passèrent devant les bouches du fleuve sans les
+reconnaître. Quelques jours après cependant,
+la Salle, sur les indices des Sauvages de
+la côte, soupçonnant quelqu'erreur, voulut
+retourner sur ses pas; mais M. de Beaujeu
+s'y refusa obstinément, ne pouvant se faire à
+l'idée d'être commandé par un homme qui
+n'était pas militaire, et que la cour avait mis
+au dessus de lui malgré ses représentations<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42"
+name="footnote42"></a><b>Note 42:<a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> Lettre de M. du Beaujeu au ministre: <i>Spark's American
+Biography, vol. XI</i>.</b></blockquote>
+
+<p>L'on continua donc à marcher vers l'ouest, et
+l'on parvint ainsi le 14 février (1685), sans savoir
+où l'on était, dans la baie de St.-Bernard,
+aujourd'hui de Matagorda, dans le Texas, à
+environ 120 lieues à l'ouest du fleuve que l'on
+cherchait. La Salle n'en découvrant aucune
+trace, prit la résolution désespérée de débarquer
+son monde dans cet endroit, et il donna
+en conséquence l'ordre au commandant de
+l'Aimable d'entrer dans la baie; celui-ci, feignant
+d'obéir, se jeta exprès sur les rescifs<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>, de
+manière que le navire et une partie de la cargaison
+furent perdus. Ce malheur était d'autant
+plus grand que le vaisseau portait les
+munitions de guerre et presque tous les outils
+et autres objets nécessaires pour commencer un
+établissement dans un pays inculte et sauvage.
+M. de Beaujeu, loin de punir le coupable, le
+reçut sur son bord pour le soustraire à la
+vengeance de la Salle. Cette entreprise, dans
+laquelle ce dernier avait éprouvé toutes sortes
+d'obstacles depuis l'opposition commencée par
+M. de la Barre, fut poursuivie jusqu'à la fin
+par une espèce de fatalité. M. de Beaujeu,
+trahissant son devoir et les intérêts de son
+pays pour de misérables motifs, refusa sous des
+prétextes frivoles à la Salle diverses choses
+pour remplacer celles qui avaient été perdues
+dans le naufrage; et il abandonna à son sort,
+le 14 mars, la jeune colonie, composée d'environ
+180 personnes, sur la plage inconnue où le
+hasard l'avait conduite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43"
+name="footnote43"></a><b>Note 43:<a href="#footnotetag43">
+(retour) </a> Joutel: <i>Journal historique</i>.</b></blockquote>
+
+<p>Elle commença aussitôt à travailler à la culture
+et à se faire un fort pour se mettre à l'abri
+des attaques des Indiens. Lorsqu'il fut assez
+avancé, la Salle remonta la rivière aux Vaches
+sur laquelle il en fit commencer un second
+dans un endroit plus avantageux à deux lieues
+seulement de la baie, et lui donna le nom de St.-Louis,
+ayant toujours présent à la pensée celui du
+grand roi qui le protégeait. Placé sur une éminence,
+il commandait une vue superbe du côté de
+la campagne et du côté de la mer. Cependant à
+mesure que le temps avançait l'on s'y trouvait
+moins bien; les grains semés périrent par la
+sécheresse, ou par les dégâts des bêtes sauvages,
+et la plupart des artisans qu'on avait
+emmenés ne sachant pas leurs métiers, les
+constructions marchaient fort lentement. Les
+nombreux contretemps qu'on avait déjà éprouvés
+avaient mécontenté ou découragé plusieurs
+colons; des mutineries, suscitées par le turbulent
+Duhaut l'un d'eux, auraient déjà éclaté
+sans la prudence de Joutel, l'auteur de la meilleure
+relation de cette expédition malheureuse,
+que nous ayons. La maladie enleva encore les
+hommes les plus utiles. En peu de temps la
+situation de St.-Louis devint très critique; les
+Indigènes prirent une attitude menaçante, et
+l'on n'apercevait aucun indice du fleuve sur
+lequel on était venu pour s'établir et que l'on
+aurait dû dès lors oublier. La Salle dissimulait
+ses chagrins et ses inquiétudes avec cette
+fermeté inébranlable que nous lui connaissons
+déjà, et le premier à l'oeuvre, il donnait l'exemple
+du travail avec un visage calme et serein.
+Les ressources de son génie semblaient augmenter
+avec les obstacles; malheureusement
+son naturel sévère devenait plus inflexible sous
+cette apparence de sérénité; et dans le moment
+où ses gens s'épuisaient de fatigues, il punissait
+les moindres fautes avec une extrême rigueur.
+Il sortait rarement de sa bouche une parole de
+douceur et de consolation pour ceux qui souffraient
+avec le plus de patience. Une tristesse
+mortelle s'empara graduellement des colons.
+Devenus indifférens à tout, la maladie sembla
+avoir plus de prise sur eux, et une trentaine
+succombèrent à ce dégoût fatal de la vie.
+Le caractère de la Salle n'a que trop contribué
+à son infortune. Sa fierté dédaignait les
+moyens de persuasion. Un autre moins capable,
+moins juste même que lui, mais plus
+insinuant, eût réussi là où il échouait.</p>
+
+<p>Le pays dans lequel il se trouva ainsi forcément
+jeté, partout plat et uni, possède
+un climat sain, mais chaud, un air pur, un
+ciel serein et il y pleut rarement. On n'y voit
+que des plaines à perte de vue, entrecoupées
+de rivières, de lacs et de bocages rians
+et champêtres. Le palmier y croît dans
+les forêts qu'habitent des espèces de léopards et
+de tigres. Les rivières étaient alors remplies
+de caïmans, sorte de crocodiles féroces qui
+avaient jusqu'à 20 pieds de long et qui en chassaient
+le poisson. Le serpent à sonnette était
+aussi à craindre sous l'herbe dans ces belles
+prairies émaillées de fleurs qui charmaient les
+regards des Français. Une multitude de peuplades
+indiennes erraient dans les forêts. Charlevoix
+appelle <i>Clamcoëts</i> les Sauvages qui occupaient
+le littoral de la mer. Les <i>Cénis</i> étaient
+plus reculés dans l'intérieur et allaient tous à
+cheval, se servant du mors et de l'étrier
+comme les Espagnols, auxquels ils avaient sans
+doute emprunté cette coutume.</p>
+
+<p>La Salle songea à se mettre à la recherche
+du Mississipi. Il fit à cet effet une première
+excursion de quelques mois du côté du Colorado,
+dans laquelle il perdit plusieurs de ses gens,
+qui furent massacrés par les Sauvages, ou qui
+périrent dans le naufrage de la Belle, le seul
+bâtiment qui lui restât après le départ de M.
+de Beaujeu. Une seconde excursion qu'il
+poussa jusque chez le Cénis ne fut pas plus
+heureuse; et sur 20 hommes qui l'avaient suivi,
+il n'en ramena que 8. Les maladies, les chagrins,
+les accidens faisaient en même temps
+d'affreux ravages parmi ses autres compagnons.
+La Salle se proposait d'envoyer chercher des
+secours dans les Iles, et de ranger ensuite le
+golfe du Mexique jusqu'à ce qu'il eût trouvé le
+Mississipi; mais la perte de la Belle avait
+rompu tous ses plans: ses ressources s'épuisant
+de jour en jour, et étant éloigné de plus de
+2000 milles de tout homme civilisé, il ne lui
+resta plus d'autre moyen que de faire demander
+des secours en France par la voie du
+Canada.</p>
+
+<p>Il se décida à aller lui-même aux Illinois, ce
+qui aurait été une faute si sa présence n'eût pas
+été nécessaire en Canada pour faire taire ses
+opposans toujours prêts à déprécier ce qu'il
+faisait. Il partit le 12 janvier 1787 avec 17
+hommes, laissant 20 personnes à St.-Louis,
+tant hommes que femmes et enfans; de sorte
+qu'à cette époque le nombre des colons était
+donc déjà réduit de 180 à 37. Un Canadien,
+M. le Barbier, y fut laissé pour commandant.
+«Nous nous séparâmes les uns des autres, dit
+Joutel, d'une manière si tendre et si triste,
+qu'il semblait que nous avions tous le secret
+pressentiment que nous ne nous verrions jamais».</p>
+
+<p>La marche fut lente et pénible. Le 16
+mars, on était encore sur l'un des affluens de
+la rivière de la Trinité, lorsqu'une sanglante
+tragédie vint mettre le comble aux malheurs
+qui avaient déjà frappé cette entreprise. Quelques
+hommes de l'expédition, à la tête desquels
+était Duhaut, s'étant isolés du reste, eurent un
+démêlé avec un neveu de la Salle nommé Moragnet;
+aigris par leurs pertes, par leurs privations
+et par la hauteur de cet homme, ils
+résolurent de le tuer, et de faire la même
+chose à ses deux compagnons pour cacher
+leur forfait. Mais ils n'eurent pas plus tôt
+commis ce triple assassinat que, craignant la
+justice de la Salle, et entraînés d'ailleurs par
+la pente du crime, ils pensèrent que leur vengeance
+ne serait pas satisfaite tant que ce chef
+respirerait: sa mort fut donc aussi résolue.
+La Salle cependant ne voyant pas revenir son
+neveu, un soupçon de ce qui était arrivé traversa
+son esprit, et il demanda s'il n'avait pas eu
+quelque difficulté avec Duhaut. Il partit à l'instant
+pour aller à sa rencontre. Les conspirateurs
+l'ayant vu venir de loin, chargèrent leurs
+armes, traversèrent la rivière et se cachèrent
+dans les hautes herbes pour l'attendre. Ce dernier
+en approchant du lieu où ils étaient, aperçut
+deux aigles qui planaient dans l'air au-dessus
+de sa tête comme s'ils eussent vu quelque
+proie aux environs; il tira un coup de
+fusil. Un des conjurés se montra aussitôt et la
+Salle marchant vers lui, lui demanda où était son
+neveu; tandis que ce malheureux lui faisait
+une réponse vague, une balle frappa la Salle à
+la tête et l'étendit par terre mortellement blessé
+et sans parole. Le P. Anastase qui se trouvait
+à côté de lui, crut qu'on allait lui faire subir
+le même sort. La Salle vécut encore une
+heure après avoir été frappé, indiquant en
+serrant la main au P. Anastase agenouillé
+près de lui, qu'il comprenait les paroles que
+lui adressait le pieux missionnaire. Il fut enterré
+dans une fosse creusée sur la place où
+il avait été tué, au milieu du désert, par le bon
+père qui y planta une humble croix de bois.
+Ainsi finit celui que l'on peut appeler, peut-être,
+le premier fondateur du Texas. M. Sparks
+place le théâtre de ce drame sanglant sur les
+bords de l'un des tributaires de la rivière Brasos,
+d'autres le mettent dans le voisinage de la
+rivière de la Trinité.</p>
+
+<p>Les meurtriers se saisirent de l'autorité, de
+l'argent et de tout ce qu'il y avait, et la caravane
+se remit en marche, les uns le coeur
+ulcéré de douleur, les autres de remords et
+d'inquiétude. La désunion ne tarda pas à se
+mettre parmi les assassins. Dans une querelle
+qu'ils eurent au sujet du partage des dépouilles,
+Duhaut et le chirurgien Liotot, les deux chefs
+de la conspiration, furent tués par leurs complices
+à coups de pistolet. Ces scènes épouvantables
+commises au milieu des vastes solitudes qui les
+entouraient, remplirent les Sauvages eux-mêmes
+de frayeur et d'étonnement. Après ce
+dernier crime, l'on se sépara: tous ceux qui
+s'étaient compromis restèrent parmi les Indiens,
+et le reste, au nombre de sept, savoir:
+Joutel, le P. Anastase, les Cavalier, oncle et
+neveu, et trois autres, continua sa route vers
+les Illinois où il arriva au fort St.-Louis le 14
+septembre.</p>
+
+<p>Cependant la petite colonie qui avait été
+laissée dans la baie St.-Bernard, eut une fin
+encore plus funeste. Peu de temps après le
+départ de la Salle, les Sauvages tombèrent sur
+le fort à l'improviste et en massacrèrent tous
+les habitans à l'exception de cinq. Ces cinq
+personnes avec quelques autres compagnons
+de la Salle, qui avaient déserté avant son départ,
+tombèrent entre les mains des Espagnols,
+jaloux de l'entreprise des Français, et résolus
+de la faire échouer s'il était possible. Les
+rapports de ces prisonniers les tranquillisèrent;
+mais ceux qui pouvaient fournir des renseignemens
+utiles sur le pays, furent enfouis dans les
+mines du Nouveau-Mexique. Les autres, fils
+d'un Canadien nommé Talon, étaient d'un âge
+encore trop tendre pour avoir pu faire des
+observations de ce genre, et leur sort ayant
+touché la générosité du vice-roi du Mexique, il
+les prit sous sa protection et les éleva à sa cour.
+Lorsqu'ils furent plus vieux, il les fit entrer
+dans la marine espagnole; et après diverses
+aventures plus on moins romanesques, l'un
+d'eux revit la France.</p>
+
+<p>Telle fut la malheureuse issue d'une expédition
+qui avait inspiré les plus grandes espérances,
+et qui aurait probablement réussi, si
+l'on se fût borné à former un établissement là
+où l'on était, sans porter pour le moment son
+attention ailleurs. En effet, le Texas est l'un
+des plus beaux et des plus fertiles pays du
+monde, mais la Salle fit encore ici la faute qu'il
+avait déjà commise au Canada, de se faire
+suivre par trop de monde dans ses expéditions.
+Les désastres dont elles furent accompagnées,
+amenèrent la ruine de St.-Louis. Pour réussir
+il n'avait qu'à rester au milieu de son établissement
+et encourager les défrichemens et
+l'agriculture. Quelques auteurs lui reprochent
+d'avoir perdu de vue son premier dessein pour
+prendre connaissance des fabuleuses mines de
+Sainte Barbe; mais rien dans Joutel ni dans le
+P. Zénobe<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a> ne justifie cette assertion<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>. Au
+reste, il paraît que le génie de ce voyageur
+célèbre était plus propre à imaginer et à établir
+un vaste système commercial dans ces contrées
+lointaines qu'à fonder un empire agricole.
+Ses idées avaient alors quelque chose de grand;
+et les plans qu'il soumit à Louis XIV sont
+basés sur des calculs exacts et profonds: il fut
+le précurseur de Dupleix.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44"
+name="footnote44"></a><b>Note 44:<a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> Le P. Chrétien Leclerc: <i>Premier établissement de la Foi
+dans la Nouvelle-France</i>.</b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45"
+name="footnote45"></a><b>Note 45:<a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> Au contraire, loin de se rapprocher des Espagnols il s'en
+éloigna. Voici ce qu'on lit dans le P. Zénobe: «ce fut ici
+que le sieur de la Salle changea sa route du <i>nord-est</i> à <i>l'est</i> par
+des raisons qu'il ne nous dit pas, et que nous n'avons jamais pu
+pénétrer». Le Mississipi était à l'est de lui.</b></blockquote>
+
+<p>Nous nous sommes étendu sur cette expédition
+infortunée parcequ'elle servit de prélude à celle
+de notre compatriote dans la Louisiane proprement
+dite; d'ailleurs l'histoire du Canada français
+devait cette marque de reconnaissance à
+l'homme qui a sacrifié sa fortune et sa vie pour
+la cause de la colonisation française en Amérique;
+car s'il n'a pas fondé, il a du moins
+accéléré beaucoup l'établissement de la Louisiane
+aujourd'hui si florissante. Chaque jour
+ajoute aussi à l'intérêt de l'histoire de ces pères
+du Nouveau-Monde. A mesure que ce continent
+se peuple, que les anciennes colonies si
+pauvres, si humbles à leur origine, se changent
+en états, en empires indépendans, le
+nom de leurs fondateurs grandit; les ombres
+de ces nouveaux Romulus s'élèvent sur l'Amérique,
+où elles forment pour ainsi dire
+comme les bornes du passé.</p>
+
+<p>La fondation de la Louisiane comme celle
+du Canada devait être accompagnée de beaucoup
+de vicissitudes et de malheurs. L'expérience
+d'un siècle n'avait point lait changer
+la politique du gouvernement; les principes
+larges et progressifs de Colbert étaient mis en
+oubli dans le temps même, où cet établissement
+commençait à naître; et la pénurie du
+trésor le livra à un monopole encore plus dur
+que celui qui pesait sur le Canada. On ne
+saurait trop redire à la France, qui cherche
+aujourd'hui à répandre sa race, sa langue et
+ses institutions en Afrique, ce qui a ruiné son
+système colonial dans le Nouveau-Monde, où
+elle aurait dû prédominer. Le défaut d'association
+dans la mère-patrie pour encourager
+une émigration <i>agricole</i> par tous les moyens
+légitimes, l'absence de liberté, et la passion
+des armes répandue parmi les colons, telles
+sont les principales causes qui ont fait languir
+le Canada. Ce qui retarda tant la Louisiane,
+c'est le caractère plus commercial qu'agricole
+qui lui fut donné. On choisit pendant longtemps
+les postes qui paraissaient plus favorables au
+négoce qu'à l'agriculture. On n'abandonna ce
+système qu'après avoir éprouvé des désastres
+irréparables. Il est digne de remarque que
+le gouvernement britannique avait suivi la
+même maxime de ne pas souffrir que ses nationaux
+formassent des établissemens dans l'intérieur
+du pays et loin de la mer. Les motifs
+de cette politique sont exprimés, dit M. Barbé-Marbois,
+dans un rapport qui ne vit le jour que
+fort tard. «Les contrées de l'ouest sont fertiles,
+y remarquait-on, le climat en est tempéré, les
+planteurs s'y établissent sans obstacles; avec
+peu de travail ils pourraient satisfaire à leurs
+besoins; <i>ils n'auraient rien à demander à l'Angleterre,
+et point de retour à lui offrir</i>». Mais
+leurs libertés et leurs institutions politiques
+neutralisaient les effets de cette conduite intéressée.</p>
+
+<p>La guerre terminée par la paix de Riswick,
+avait fait oublier le Texas et la Louisiane, où
+la beauté du pays avait attiré cependant plusieurs
+Canadiens, qui en sont à ce titre les premiers
+fondateurs. Ils s'étaient établis vers les
+bouches du Mississipi et à la Mobile, afin
+d'être plus près des Iles françaises pour leur
+commerce (Le Page Dupratz). Mais aussitôt
+que la tranquillité fut rétablie dans les deux
+mondes, la cour y reporta son attention. Les
+Espagnols qui regardèrent en tout temps l'Amérique
+comme leur patrimoine exclusif,
+avaient vu l'entreprise de la Salle d'un oeil
+d'envie; ils apprirent donc sa mort et la dispersion
+des planteurs qui l'avaient suivi, avec une
+joie qu'ils ne dissimulèrent guère, et ils se hâtèrent
+de prendre possession du pays dans l'espérance
+d'en éloigner les Français pour toujours.
+Après avoir visité différentes parties
+de la côte, ils choisirent la baie de Pensacola,
+au levant du Mississipi, à l'extrémité occidentale
+de la Floride, pour y former leur établissement.
+Ils y étaient depuis peu de temps lorsque
+d'Iberville parut.</p>
+
+<p>A son retour de la baie d'Hudson en 1697,
+ce célèbre navigateur avait proposé au ministère
+de reprendre les projets formés quelques
+années auparavant sur la Louisiane. M. de
+Pontchartrain s'était empressé d'agréer ses
+offres et de lui donner deux vaisseaux avec
+lesquels il partit de Rochefort dans le mois
+d'octobre de l'année suivante, et plus heureux
+que la Salle, il trouva l'embouchure du fleuve
+dont la recherche avait occupé une partie de
+la vie de celui-ci. Ayant été à son retour
+nommé gouverneur général de cette vaste contrée,
+il y porta en 1699 une première colonie
+composée presque entièrement de Canadiens.
+Il se présenta devant le fort de Pensacola dont
+les Espagnols lui refusèrent l'entrée. Il continua
+sa route vers l'ouest et entra, en mars
+1699, dans l'embouchure du Mississipi qu'il
+remonta jusque chez les Outmas, tribu établie
+au-dessus de Donaldsonville, laquelle lui remit
+une lettre du chevalier de Tonti adressée à la
+Salle, qu'il était descendu pour rencontrer au
+bord de la mer en 1685. Il revint sur ses pas
+et débarqua sa colonie dans la baie de Biloxi
+située entre le fleuve et Pensacola. Ce pays,
+avec un climat brûlant et un sol sablonneux et
+aride, présente une côte de quarante lieues
+d'étendue où aucun bâtiment ne peut aborder;
+l'on ne songeait sans doute qu'aux avantages
+que le commerce pourrait retirer de cette
+situation en la choisissant, et l'on crut que les
+inconvéniens en seraient compensés par la facilité
+des communications avec les Sauvages
+voisins, avec les Espagnols, avec les Iles françaises
+et enfin avec l'Europe.</p>
+
+<p>De retour de France en 1700, d'Iberville
+apprit que des Anglais, venant de la mer,
+avaient paru sur le Mississipi, tandis que d'autres,
+venus par terre de la Caroline, s'étaient
+avancés jusque chez les Chicachas sur la rivière
+des Yasous. L'attention de cette nation
+avait été appelée sur la Louisiane par une
+espèce de trahison du P. Hennepin<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a> qui, en
+dédiant au roi Guillaume III une nouvelle édition
+de son voyage en Amérique, dans laquelle
+il donnait les découvertes de la Salle pour les
+siennes propres, invita ce prince protestant à
+en prendre possession et à y faire prêcher
+l'Evangile aux infidèles. Guillaume envoya
+en conséquence trois bâtimens chargés de
+Huguenots pour commencer la colonisation du
+Mississipi; mais d'Iberville les y avait devancés.
+Ils poussèrent alors jusqu'à la province
+de Panuca, pour concerter des mesures avec
+les Espagnols à l'effet de chasser les Français
+de Biloxi<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>; cette démarche n'eut point de
+suite. Ceux-ci éprouvèrent à peine quelqu'opposition
+de la part des Espagnols; et les
+rapports d'amitié et d'intérêt qui s'établirent
+entre les deux royaumes au commencement
+du siècle mirent fin aux réclamations de la
+cour de Madrid.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46"
+name="footnote46"></a><b>Note 46:<a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> Le roi de France donna ordre d'arrêter ce moine s'il se présentait
+en Canada: <i>Documens de Paris</i>.</b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47"
+name="footnote47"></a><b>Note 47:<a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> Univ. History XI 278.</b></blockquote>
+
+<p>Un grand nombre de Huguenots s'étaient
+établis dans la Virginie et dans plusieurs autres
+provinces anglaises depuis la révocation de
+l'édit de Nantes. Ils furent une grande acquisition
+pour la Caroline. Le Massachusetts
+leur donna le droit de représentation dans la
+législature. Ils fondèrent plusieurs villes maintenant
+florissantes. Ces malheureux, qui n'avaient
+pu perdre le souvenir de leur ancienne
+patrie, firent prier Louis XIV de leur permettre
+de s'établir sous sa protection dans la
+Louisiane; ils l'assuraient qu'il aurait toujours
+en eux des sujets soumis, ils ne lui demandaient
+que la liberté de conscience; que si elle
+leur était accordée, ils viendraient bientôt en
+grand nombre et rendraient en peu d'années
+ce vaste pays florissant. Louis XIV, qui s'attachait
+d'autant plus à son sceptre qu'il approchait
+du tombeau, refusa leur demande. «Le
+roi, écrivit Pontchartrain, n'a pas expulsé les
+protestans de son royaume pour en faire une
+république en Amérique.» Ils la renouvelèrent
+encore sous le duc d'Orléans, régent; ce prince
+libertin et dissolu fit la même réponse que son
+oncle le feu roi.</p>
+
+<p>Donnons comme Canadiens français un souvenir
+à ces proscrits, à ces hommes qui furent
+peut-être les concitoyens, les frères, les parens,
+les amis de nos ancêtres, et qui vinrent comme
+eux chercher une nouvelle patrie dans ce
+continent encore sauvage. «Le souvenir, dit
+un américain, des services distingués que leurs
+descendans ont rendus à notre pays et à la
+cause de la liberté civile et religieuse, doit
+augmenter notre respect pour les émigrans
+français, et notre intérêt pour leur histoire.
+M. Gabriel Manigault, de la Caroline du sud,
+donna au pays qui avait offert un asile à ses
+ancêtres, $220,000 pour soutenir la guerre de
+l'indépendance. Il rendit ce service au commencement
+de la lutte, et lorsque personne ne
+pouvait encore dire si elle se terminerait par
+une révolution ou par une révolte. Des neuf
+présidens de l'ancien Congrès, qui ont dirigé
+les Etats-Unis à travers la guerre de la révolution,
+trois descendaient de réfugiés protestans
+français, savoir; Henri Laurens, de la
+Caroline du sud, le célèbre Jean Jay, de la
+Nouvelle-York, et Elias Boudinot, du Nouveau-Jersey<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>.»
+Un autre de ces descendans, M. Légaré, est mort en 1843,
+procureur général des Etats-Unis et membre en conséquence
+de l'administration de Washington<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48"
+name="footnote48"></a><b>Note 48:<a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> <i>Memoir of the French Protestants who settled at Oxford,
+Massachusetts, A. D.</i> 1686, with a sketch of the entire History
+of the protestants of France, by A. Holmes, D. D. Corresponding
+Secretary: <i>Collection of the Massachusetts Historical Society,
+vol. II, of the 3d series</i>.</b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49"
+name="footnote49"></a><b>Note 49:<a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> Voici d'après le Dr. Ramsay les noms des principaux Huguenots
+qui vinrent s'établir dans la Caroline après la révocation de
+l'édit de Nantes, et qui ont formé les souches des familles
+aujourd'hui existantes les plus respectables de cet Etat.</b>
+
+<pre>
+
+Bonneau Dutarque Gourdine Neufville
+Bounetheau De la Consilière Guérin Prioleau
+Bordeaux De Leiseline Herry Peronneau
+Benoist Douxsaint Huger Perdrian
+Boiseau Du Pont Jeannerette Porcher
+Bocquet Du Bourdieu Légaré Postelle
+Bacot D'Harriette Laurens Peyre
+Chevalier Faucherand La Roche Poyas
+Cordes Foissin Lenud Ravenel
+Couterier Faysoux Lansac Royer
+Chastaignier Gaillard Marion St.-Julien
+Dupré Gendron Mazyck Simon
+Delysle Gignilliat Manigault Serre
+Dubose Guérard Mellechamp Sarazin
+Dubois Godin Mauzon Trezevaut
+Deveaux Girardeau Michau
+</pre>
+
+<p><b>Beaucoup d'autres noms des plus respectables ont été omis;
+et un plus grand nombre encore a été changé pour en adapter
+l'orthographe à la prononciation anglaise. Ainsi Beaudouin
+s'écrit aujourd'hui Bowdoin. Un membre de cette famille fut
+gouverneur du Massachusetts en 1785 et 6. Les noms des principaux
+émigrans français sont ceux de Beurnon dont parle LaHontan,
+Boudinot, Daillé, Faneuil, Huger, Manigault, Prioleau,
+Laurens, etc. Elias Boudinot fut président du Congrès en
+1782, directeur de l'Hôtel des monnaies, premier président de
+la société biblique américaine dont il fut le créateur. Jay fut
+deux fois ambassadeur, à Paris en 1783, à Londres en 1795;
+il fut aussi gouverneur de la Nouvelle-York et Juge-en-chef
+des Etats-Unis. François Manigault s'est très distingué dans la
+guerre de la révolution. Prioleau était petit fils d'Antoine
+Prioli, élu doge de Venise en 1618.</b></blockquote>
+
+<p>Cependant d'Iberville après avoir remonté le
+Mississipi jusque chez les Natchez, où il projeta
+de bâtir une ville, revint à Biloxi pour y
+établir son quartier général. Il y laissa M.
+de Sauvole pour commandant. Il écrivit en
+même temps au ministère que les hommes
+d'expérience dans les affaires de l'Amérique
+étaient d'opinion, que jamais on n'établirait la
+Louisiane sans rendre le commerce libre à
+tous les marchands du royaume. Le gouvernement
+pensait alors tirer de grands avantages
+de la pêche des perles et du poil de bison que
+l'on disait susceptible d'être filé comme la laine.
+Les rapports de découvertes de mines d'or,
+d'argent et de cuivre à l'ouest du Mississipi, ne
+cessaient point non plus de circuler, et entretenaient
+des espérances trop éblouissantes pour
+qu'on négligeât de faire au moins constater
+l'existence de quelques uns de ces trésors.
+D'Iberville envoya M. Lesueur, son parent,
+pour aller prendre possession d'une mine de
+cuivre dans la rivière Verte, au nord-ouest du
+Sault-St.-Antoine. Cette exploitation trop reculée
+dans l'intérieur fut bientôt abandonnée.
+Quant aux prétendues mines d'or et d'argent qui
+firent tant de bruit, mais beaucoup plus en Europe
+qu'en Amérique, elles se dissipèrent comme
+les illusions qu'elles avaient fait naître; non qu'il
+n'existe pas de ces mines dans ces contrées,
+mais on ne les avait pas encore découvertes.
+Nous ne dirons donc rien de ces expéditions,
+qui, ayant été inspirées par un espoir qui était
+devenu une croyance, finissaient le plus souvent
+par la honte et la ruine. Tels furent surtout
+les divers essais tentés par un Portugais fugitif
+nommé Antoine, échappé des mines du Nouveau
+Mexique, et que l'on employa quelque
+temps à fouiller inutilement le sol de la Louisiane.
+Ils n'eurent d'autre fruit que de conduire
+les Français de proche en proche jusqu'à la
+source des affluens du Mississipi dans le voisinage
+des Montagnes-Rocheuses. L'on remonta
+ainsi la rivière Rouge, l'Arkansas et
+le Missouri, à la poursuite de richesses qui
+fuyaient toujours comme les mirages du désert.</p>
+
+<p>En 1701, M. d'Iberville commença un établissement
+sur la rivière de la Mobile, et M.
+de Bienville, son frère, devenu chef-résident
+de la colonie par la mort de M. de Sauvole,
+car il paraît que d'Iberville en resta toujours
+gouverneur général, retira les habitans des
+sables arides de Biloxi pour les y transporter.
+Cette rivière n'est navigable que pour des
+pirogues, et le sol qu'elle baigne n'est propice
+qu'à la culture du tabac; mais «suivant le
+système d'alors, qui était de fixer la colonie
+hors du fleuve», on voulait se rapprocher de
+l'île Dauphine ou du Massacre tout vis-à-vis,
+dans laquelle se trouvait le seul port de ces
+parages qui offrît les avantages de Biloxi quant
+à la proximité des Espagnols, des Iles et de
+l'Europe, quoiqu'elle fût d'ailleurs désolée et
+stérile; la Mobile devint bientôt le chef-lieu des
+Français.</p>
+
+<p>A son quatrième voyage à la Louisiane
+l'année suivante, d'Iberville y fit construire
+des magasins et des casernes; petit à petit la colonie
+se peupla sous l'influence de ce premier
+fondateur, qui eut toujours sur elle une grande
+autorité jusqu'à sa mort arrivée en 1706. D'Iberville
+expira avec la réputation d'un des
+plus braves et des plus habiles officiers de la
+marine française. Né en Canada d'un ancien
+colon normand, M. Lemoine, il avait commencé
+à servir son pays dès son jeune âge. Il
+avait fait l'apprentissage des armes dans nos
+guerres contre les Sauvages et contre les Anglais,
+dure école où les deux premières qualités
+requises étaient une force de corps infatigable
+et une intrépidité à toute épreuve, l'officier
+comme le soldat devant être capable de faire
+des marches prodigieuses avec rapidité, par des
+pays incultes et dans toutes les saisons, de pourvoir
+à sa nourriture par la chasse, de manier
+le fusil comme la hache, l'aviron comme l'épée;
+devant ne pas craindre une balle perfide au
+détour d'un bois, d'attaquer corps à corps
+son ennemi embusqué, ou d'enlever souvent un
+fort par une brusque escalade et sans artillerie.
+D'Iberville excellait dans cette guerre difficile
+et meurtrière. Il était non moins distingué-comme
+marin, et s'il fût né en France, il serait
+sans doute parvenu aux premiers grades. Il
+livra une foule de combats sur mer, et quelquefois
+contre des forces bien supérieures, et il
+resta toujours victorieux. Il ravagea deux
+fois la partie anglaise de Terreneuve et prit sa
+capitale; il enleva Pemaquid, conquit la baie
+d'Hudson, fonda la Louisiane, et termina à un
+âge peu avancé sa carrière devant la Havane
+en 1706, en servant glorieusement sa patrie
+comme chef d'escadre (Dupratz). Depuis 3
+ou 4 ans qu'il avait eu la fièvre jaune sa santé
+avait toujours été chancelante. Les colonies,
+dit Bancroft, et la marine française perdirent
+en lui un héros digne de leurs regrets. C'était
+un fort bel homme que la nature avait doué des
+qualités nécessaires pour la guerre d'Amérique.
+Le marquis de Denonville qui avait su apprécier
+ses talens, l'avait recommandé à la cour. Louis
+XIV, qui aimait déjà sa noblesse naissante du
+Canada, le fit de capitaine de frégate capitaine
+de vaisseau en 1702<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>. «Sa mort fut une perte
+pour la Louisiane, car il est à présumer que
+s'il eût vécu plus longtemps, la colonie eût
+fait des progrès considérables; mais cet illustre
+marin dont l'autorité était grande, étant
+mort, un longtemps s'écoula nécessairement
+avant qu'un nouveau gouverneur arrivât de
+France.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50"
+name="footnote50"></a><b>Note 50:<a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> <i>Gazette de France du 15 juillet</i> 1702: <i>Notes historiques</i>:
+manuscrits de M. A. Berthelot.</b></blockquote>
+
+<p>Deux ans après la mort de d'Iberville, M. Diron
+d'Artaguette vint à la Louisiane en qualité
+de commissaire-ordonnateur, charge qui correspondait
+dans les colonies naissantes à celle
+d'intendant dans les établissemens plus avancés,
+et qui tenait du civil et du militaire. Ce nouveau
+fonctionnaire travailla avec peu de succès
+à mettre les habitans en état de cultiver les
+terres, le sol et le climat y mettant obstacle.
+Cependant l'on avait en Europe la plus grande
+idée de la Louisiane, et comme on voyait que
+la France s'opiniâtrait à la soutenir au milieu
+d'une guerre désastreuse, l'on conjectura
+qu'elle en tirait des secours prodigieux, et l'île
+Dauphine attira, dès lors pour comble de malheurs,
+l'attention des corsaires qui la ravagèrent
+en 1711; ils causèrent des dommages
+au roi et aux particuliers pour 80,000 francs.
+Cependant ce commissaire ne vit point les défauts
+du système adopté par la cour, ou il ne
+jugea pas à propos de les signaler.</p>
+
+<p>«Une colonie, dit Raynal, fondée sur de si
+mauvaises bases, ne pouvait prospérer. La mort
+de d'Iberville acheva d'éteindre le peu d'espoir
+qui restait aux plus crédules. On voyait
+la France trop occupée d'une guerre malheureuse
+pour en pouvoir attendre des secours.
+Les habitans se croyaient à la veille d'un abandon
+total; et ceux qui se flattaient de pouvoir
+trouver ailleurs un asile, s'empressaient de
+l'aller chercher. Il ne restait que vingt-huit
+familles, plus misérables les unes que les autres,
+lorsqu'on vit avec surprise Crozat demander
+en 1712 et obtenir pour seize ans le commerce
+exclusif de la Louisiane.» Mais avant d'entrer
+dans une nouvelle phase de l'histoire de cette
+contrée, nous allons reprendre où nous l'avons
+laissée celle du Canada que la guerre de la
+succession d'Espagne vint troubler avant qu'il
+eût à peine goûté le repos dont il avait tant de
+besoin, après la lutte acharnée qu'il venait de
+soutenir contre les colonies anglaises et contre
+les cinq nations.</p>
+<a name="l6c2" id="l6c2"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h3>TRAITÉ D'UTRECHT.</h3>
+
+<h3>1701-1713.</h3>
+
+<p><b>
+Une colonie canadienne s'établit au Détroit, malgré les Anglais
+et une partie des Indigènes.--Paix de quatre ans.--Guerre
+de la succession d'Espagne.--La France malheureuse
+en Europe l'est moins en Amérique.--Importance du traité de
+Montréal; ses suites heureuses pour le Canada.--Neutralité de
+l'ouest; les hostilités se renferment dans les provinces maritimes.--Faiblesse
+de l'Acadie.--Affaires des Sauvages occidentaux;
+M. de Vaudreuil réussit à maintenir la paix parmi
+les tribus de ces contrées.--Ravages commis dans la Nouvelle-Angleterre
+par les Français et les Abénaquis.--Destruction
+de Deerfield et d'Haverhill (1708).--Remontrances de
+M. Schuyler à M. de Vaudreuil au sujet des cruautés commises
+par nos bandes; réponse de ce dernier.--Le colonel
+Church ravage l'Acadie (1704).--Le colonel March assiége deux
+fois Port-Royal et est repoussé (1707).--Terreneuve: premières
+hostilités; M. de Subercase échoue devant les forts de
+St.-Jean (1705).--M. de St.-Ovide surprend avec 170 hommes
+en 1709 la ville de St.-Jean défendue par près de 1000 hommes
+et 48 bouches à feu et s'en empare.--Continuation des hostilités
+à Terreneuve.--Instances des colonies anglaises auprès de
+leur métropole pour l'engager à s'emparer du Canada.--Celle-ci
+promet une flotte en 1709 et 1710, et la flotte ne vient pas.--Le
+colonel Nicholson prend Port-Royal; diverses interprétations
+données à l'acte de capitulation; la guerre continue en Acadie;
+elle cesse.--Attachement des Acadiens pour la France.--Troisième
+projet contre Québec; plus de 16 mille hommes vont
+attaquer le Canada par le St.-Laurent et par le lac Champlain;
+les Iroquois reprennent les armes.--Désastre de la flotte de l'amiral
+Walker aux Sept-Iles; les ennemis se retirent.--Consternation
+dans les colonies anglaises.--Massacre des Outagamis
+qui avaient conspiré contre les Français.--Rétablissement de
+Michilimackinac.--Suspension des hostilités dans les deux
+mondes.--Traité d'Utrecht; la France cède l'Acadie, Terreneuve
+et la baie d'Hudson à la Grande-Bretagne.--Grandeur et
+humiliation de Louis XIV; décadence de la monarchie.--Le
+système colonial français.
+</b></p>
+
+<p>Hennepin avait dit: «Ceux qui auront le
+bonheur de posséder un jour les terres de cet
+agréable et fertile pays, auront de l'obligation
+aux voyageurs qui leur en ont frayé le chemin,
+et qui ont traversé le lac Erié pendant cent
+lieues d'une navigation inconnue.» Il y avait
+vingt-deux ans que ces paroles avaient été prononcées,
+lorsque M. de la Motte Cadillac arriva
+au Détroit avec 100 Canadiens et un missionnaire
+dans le mois de juin 1700, pour y
+former un établissement. Les colons furent
+enchantés de la beauté du pays et de la douceur
+du climat. En effet la nature s'est plu à
+répandre ses charmes dans cette contrée délicieuse.
+Un terrain légèrement ondulé, des
+prairies verdoyantes, des forêts de chêne,
+d'érable, de platane et d'acacia, des rivières
+d'une limpidité remarquable, et au milieu desquelles
+les îles semblent avoir été jetées comme
+par la main de l'art pour plaire aux yeux, tel
+est le tableau qui s'offrit à leurs regards lorsqu'ils
+entrèrent dans cette terre découverte
+par leurs pères. C'est aujourd'hui le plus ancien
+établissement de l'Etat du Michigan, et la
+plupart des fermes y sont entre les mains des
+Canadiens français ou de leurs descendans.
+Des pâturages couverts de troupeaux, des
+prairies, des guérets chargés de moissons, des
+métairies, des résidences magnifiques, y frappent
+partout les regards du voyageur.</p>
+
+<p>La ville du Détroit qui a subi depuis sa fondation
+toutes les vicissitudes des villes de frontière,
+et qui a été successivement possédée par
+plusieurs maîtres, renferme maintenant une population
+de 22,000 âmes. Fondée par les Français,
+elle est tombée sous la domination anglaise
+en 1760, et a été cédée par celle-ci à l'Union
+américaine à la suite de la guerre de 1812.
+Elle a conservé, malgré tous ces changemens,
+le caractère de son origine, et la langue française
+y est toujours en usage. Comme toutes les
+cités fondées par le grand peuple d'où sortent
+ses habitans, et qui a jalonné l'Amérique des
+monumens de son génie, le Détroit est destiné
+à devenir un lieu considérable à cause de
+sa situation entre le lac Huron et le lac Erié.</p>
+
+<p>Son établissement éprouva de l'opposition de
+la part des Indigènes et surtout des Anglais,
+qui voyaient avec une jalousie, que le temps
+ne faisait qu'accroître, leurs éternels rivaux
+s'asseoir sur les rives des lacs, comme s'ils ne
+les avaient pas eu découverts et possédés depuis
+longtemps. Ce poste devait enlever à
+Michilimackinac toute son importance, et relier
+le Canada à la Louisiane à la colonisation de laquelle
+on travaillait alors, et où les Canadiens
+venaient, comme au Détroit, de commencer
+un établissement. Mais à peine avait-on jeté
+les premiers fondemens de la nouvelle ville
+qu'il fallut encore courir aux armes.</p>
+
+<p>Il y avait quatre ans seulement que le Canada
+était en paix; c'était bien peu pour réparer les
+maux d'une longue guerre, qui avait retardé
+l'accroissement de la colonie, arrêté le commerce
+et les défrichemens, fait périr beaucoup
+de monde et causé l'abandon de quantité d'habitations
+(Documens de Paris). Dans ces quatre
+années on avait fondé la Louisiane et le Détroit,
+et signé l'important traité de Montréal avec
+les Indiens. Les protocoles inutiles ouverts
+en Europe pour l'ajustement des limites de
+l'Acadie n'avaient occupé que le cabinet de
+Versailles; les autorités coloniales n'avaient
+pas eu à s'en occuper. Les Canadiens croyaient
+jouir d'un long repos, lorsque la mort de
+Charles II roi d'Espagne, sans enfans, arrivée
+en 1700, ralluma la guerre dans les deux
+mondes. La possession de son vaste héritage
+ayant préoccupé fortement et avec raison la
+politique, plusieurs traités secrets avaient été
+conclus entre les différentes puissances européennes
+dès son vivant, pour partager ses dépouilles.
+Les Espagnols qu'on n'avait pas
+consultés, semblaient devoir subir la loi de l'étranger
+comme s'ils eussent été des vaincus.
+On alla jusqu'à démembrer la monarchie par un
+premier traité en 1699; plus tard l'on en disposa
+une seconde fois de la même manière en
+faisant un nouveau partage. Cette conduite,
+outre qu'elle blessait l'honneur de ce peuple
+fier et jaloux de son indépendance, violait ses
+droits et ses intérêts les plus chers. Menacé
+par tant de prétendans avides, le conseil d'Etat
+d'Espagne fut d'avis de préférer la maison de
+France, qui d'ailleurs avait pour elle les droits
+du sang, parceque la puissance de Louis XIV
+semblait une garantie pour l'intégrité de la
+monarchie. En conséquence, le roi moribond
+légua par testament tous ses Etats au duc
+d'Anjou, le second fils du dauphin et petit-fils
+du monarque français.</p>
+
+<p>L'Europe vit avec étonnement un Bourbon
+monter sur le trône espagnol. Cet événement
+trompait toutes les ambitions, et telle fut la
+surprise qu'aucune nation ne songea d'abord à
+élever la voix pour protester, excepté l'empereur
+d'Autriche qui prit les armes afin de conserver
+un sceptre qui échappait de sa maison.
+La France ne pouvait éviter la lutte, soit
+qu'elle eût refusé d'accepter le testament, soit
+qu'elle s'en fût tenu au dernier traité. Ainsi
+elle se trouvait entraînée malgré elle dans une
+guerre qui fut la seule juste peut-être entreprise
+par Louis XIV, et cependant la seule
+funeste dans son long et glorieux règne.</p>
+
+<p>Les autres cabinets, qui n'avaient besoin que
+d'un prétexte, se liguèrent avec l'empereur pour
+détacher de la monarchie espagnole les Etats
+qu'elle avait en Italie, dans le but de rétablir
+l'équilibre européen. Ce motif tout puissant
+pour Guillaume III, n'aurait pas été regardé
+par ses sujets tout-à-fait du même oeil après
+sa mort qui arriva en 1702, sans une démarche
+du roi de France, qui insulta au dernier point
+la nation anglaise, en ce qu'elle parut une intervention
+dans ses affaires intérieures, objet
+sur lequel la jalousie d'un peuple libre est toujours
+très grande. Jacques II étant décédé,
+Louis XIV donna le titre de roi d'Angleterre
+à son fils, après être convenu du contraire avec
+son conseil. Les prières et les larmes de la
+veuve de Jacques appuyées par madame de
+Maintenon, firent changer la détermination
+qu'il avait prise. Cette dernière avait acquis
+sur le vieux monarque un empire qui fut plus
+d'une fois fatal au royaume.</p>
+
+<p>«Le roi de France, disait la ville de
+Londres à ses représentans, se donne un vice-roi
+en conférant le titre de notre souverain à
+un prétendu prince de Galles: notre condition
+serait bien malheureuse, si nous devions être
+gouvernés au gré d'un prince qui a employé le
+fer, le feu et les galères pour détruire les protestans
+de ses Etats; aurait-il plus d'humanité
+pour nous que pour ses sujets.» Le parlement
+passa un acte d'<i>atteinder</i> pour déclarer le prétendu
+roi Jacques coupable de haute trahison.</p>
+
+<p>Telles furent les causes des nouvelles hostilités;
+elles étaient parfaitement étrangères aux
+intérêts de l'Amérique; mais elles n'en armèrent
+pas moins encore une fois les colons les
+uns contre les autres et les Indiens.</p>
+
+<p>Cependant cette guerre fut bien moins
+meurtrière dans le Nouveau-Monde que celle
+de 1688; et tandis que le génie de Marlborough
+immortalise le règne de la reine Anne par des
+victoires, l'Angleterre voit presque toutes ses
+entreprises se terminer en Amérique par des
+défaites ou des désastres. Mais la faiblesse du
+Canada qui n'avait encore alors qu'une population
+de 18,000 âmes, en y comprenant même
+l'Acadie, à opposer aux 262,000 des colonies
+anglaises<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>, ne permettait point d'entreprendre
+rien de sérieux contre elles; l'argent manquait
+comme les hommes. En vain d'Iberville demanda-t-il (1701)
+1000 Canadiens et 400 soldats
+pour prendre Boston et New-York, qu'il
+voulait attaquer l'hiver par la rivière Chaudière,
+on fut incapable de subvenir aux frais
+de cette expédition (Documens de Paris).
+Dans une pareille situation, l'on ne doit pas
+être surpris si les succès des Français n'avaient
+aucun résultat durable, s'ils étaient incapables
+de garder leurs conquêtes, tandis que l'ennemi
+retenait les siennes même en dépit de ses
+revers. Le Massachusetts, l'Acadie et Terreneuve
+furent les théâtres des hostilités. Cette
+dernière île acquérait tous les jours une plus
+grande importance, et l'Angleterre, devenue
+plus forte sur mer que la France, songea sérieusement
+alors à s'emparer de toute l'entrée
+du bassin du St.-Laurent, base de la puissance
+de la dernière nation dans cette partie du
+monde. En minant cette base petit à petit, la
+partie supérieure de l'édifice devait crouler
+au premier choc. Les points exposés aux
+coups de la marine britannique devinrent ainsi
+les côtés faibles du grand système colonial de
+Colbert.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51"
+name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51">
+(retour) </a>
+<pre>
+ Humphreys: <i>Hist. Account</i>.
+
+ Nouvelle-Angleterre. Maryland 25,000 âmes
+Massachusetts 70,000 âmes Jerseys 15,000 "
+Connecticut 30,000 " Pennsylvanie 20,000 "
+Rhode-Island 10,000 " Virginie 40,000 "
+New-Hampshire 10,000 " Caroline du Nord 5,000 "
+ -------- Caroline du Sud 7,000 "
+ 120,000 " --------
+Colonies centrales et 142,000
+ méridionales. 120,000
+Nouvelle-York 30,000 " --------
+ Total 262,000
+</pre>
+</blockquote>
+
+<p>Pour compenser cette faiblesse du côté de
+l'Atlantique, l'on travaillait à se fortifier dans
+l'intérieur, afin que la Nouvelle-France fût
+comme ces places de guerre que l'art a rendues
+redoutables au dedans tandis que le dehors
+semble solliciter l'ennemi à avancer. Le traité
+de Montréal et l'établissement du Détroit furent
+dictés par cette sage politique. Nos historiens
+n'ont pas assez senti la haute portée de ces
+grandes mesures de préservation territoriale;
+ils n'ont pas prévu non plus l'influence immense
+que la conclusion du traité auquel nous venons
+de faire allusion, allait donner aux Français
+sur toutes les nations indigènes, traité en effet
+qui établissait une espèce de droit public
+pour elles, et dont le premier fruit fut de paralyser
+complètement l'action des colonies
+anglaises dans la présente guerre. Car on ne
+doit pas attribuer les résultats des traités d'Utrecht
+et de 1763 à l'élévation du drapeau français
+sur les Apalaches; mais bien aux victoires
+de Marlborough et de la marine anglaise. La
+politique française avait élevé en quelques jours
+des barrières en Amérique qu'il fallut un demi
+siècle à l'Angleterre pour renverser, et qui ne
+l'auraient jamais été si la France eût eu seulement
+en 1755 les vaisseaux et les habiles officiers
+qui assurèrent le triomphe de la révolution
+américaine vingt ans après.</p>
+
+<p>Cependant le traité de Montréal assurait la
+neutralité des Iroquois; et rien ne pouvait
+être plus utile à la colonie dans ce moment
+(1702-3) qu'elle était en proie aux ravages
+d'une épidémie cruelle (la petite vérole), épidémie
+qui reparut treize ans plus tard, que
+d'être en paix avec eux. M. de Callières
+venait de leur envoyer plusieurs missionnaires
+qui se répandirent dans leurs cantons
+pour les disposer au christianisme, dissiper
+leurs préjugés contre les Français, avertir
+le Canada de toutes leurs démarches, travailler
+à les gagner ou à se faire des amis parmi eux,
+et enfin déconcerter les intrigues des Anglais
+peu redoutables de ce côté lorsqu'ils n'avaient
+pas pour eux les cantons. Cette dernière
+mission n'était pas moins nécessaire; car à la
+première nouvelle de la guerre, la Nouvelle-York
+avait commencé à les solliciter vivement
+de renvoyer les missionnaires; mais quoiqu'elle
+réussît à ébranler quelques chefs, et à
+étendre, par leur canal, ses intrigues jusque
+parmi les nations occidentales, tous ces peuples
+restèrent fidèles au traité.</p>
+
+<p>Ainsi le gouverneur étant assez rassuré du
+côté du couchant, écrivit à la cour pour
+demander seulement quelques recrues, après
+avoir ordonné de mettre Québec en bon état de
+défense. Toute sa sollicitude se portait alors
+sur les provinces du golfe, l'Acadie et Terreneuve,
+qui n'étaient pas dans une situation si
+favorable, exposées qu'elles étaient sans défense,
+comme de coutume, aux insultes de
+l'ennemi, et n'ayant pas assez d'habitans pour
+faire une résistance sérieuse. Il était d'autant
+plus inquiet sur leur sort, que le bruit courait
+qu'elles allaient être attaquées par des forces
+considérables. Mais dans le temps que ces
+craintes étaient les plus vives, il apprit que les
+hostilités des Anglais s'étaient bornées à la
+prise de quelques navires pêcheurs le long des
+côtes, et qu'il était fortement question à Paris
+d'acheminer sur l'Acadie une émigration assez
+nombreuse pour défendre cette province et
+en assurer la possession à la France. L'épuisement
+de la métropole et les revers de Louis
+XIV vinrent empêcher cependant l'exécution
+de ce projet; ce qui fut un malheur pour tout
+le monde, pour la France à laquelle cette province
+fut ensuite enlevée; pour les Acadiens
+qui furent déportés et dispersés en divers pays;
+pour l'Angleterre qui se déshonora par cet
+acte cruel, commis au préjudice d'un peuple
+dont la faiblesse même aurait dû servir d'égide.
+Mais dans le moment, M. de Callières crut la
+péninsule acadienne sauvée, et il ne se préoccupait
+plus que de la colonie qu'il avait sous son
+commandement immédiat, lorsqu'il tomba malade
+et mourut le 26 mai, 1703, regretté de
+tout un pays qu'il servait avec diligence et
+talent depuis plus de vingt années. C'était un
+ancien officier au régiment de Navarre. Il
+avait été nommé au gouvernement de Montréal
+sur la présentation du séminaire de St.-Sulpice
+revêtu de ce droit comme seigneur de l'île, et
+en remplacement, en 1684, de M. Perrot, qui
+perdit cette charge par sa violence, comme il
+se priva plus tard de l'administration de l'Acadie
+par sa cupidité. M. de Callières avait succédé
+en qualité de second fonctionnaire militaire
+du pays, à M. le comte de Frontenac, et
+son administration dura quatre ans et demi.
+Ayant fait du Canada sa patrie adoptive, il contribua
+beaucoup par ses actes et probablement
+par ses conseils, à amener la métropole à reposer
+cette confiance dans les colons, qui est si
+rarement accordée aujourd'hui malgré les assurances
+du contraire sans cesse répétées,
+mais répétées derrière un rempart de bayonnettes<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52"
+name="footnote52"></a><b>Note 52:<a href="#footnotetag52">
+(retour) </a> Les 20 millions d'habitans de l'Union américaine ont moins
+de troupes pour les garder que les 1200 mille du Canada.</b></blockquote>
+
+<p>Le marquis de Vaudreuil, gouverneur de
+Montréal, fut choisi à la demande de toute la
+colonie, pour tenir les rênes de la Nouvelle-France.
+Ce ne fut pas néanmoins sans quelque
+répugnance, car en 1706 le ministre tout en
+le blâmant de montrer trop de faiblesse pour
+des parens auxquels il laissait faire la traite
+contre les ordonnances, lui écrivit que le roi
+avait eu de la peine à se résoudre à le nommer
+à cette haute charge, parceque son épouse
+était du pays. L'on verra faire plus tard les
+mêmes remarques à l'occasion de son fils.
+Etait-ce jalousie métropolitaine, ou bien la condition
+de gouvernant est-elle incompatible avec
+celle de colon?</p>
+
+<p>Cependant la cour de Versailles, ayant bien
+vite senti l'impolitique, l'imprudence de ce
+système de soupçonneuse exclusion, semblait
+alors suivre une conduite contraire à
+celle de Londres; car, tandis que celle-ci cherchait
+à soustraire aux colonies une partie de
+leurs libertés, et leur ôtait le droit d'élire leurs
+gouverneurs, la France se faisait comme une
+règle de nommer à ces fonctions des hommes
+nés dans ces provinces lointaines, ou qui s'y
+étaient familiarisés par une longue résidence;
+le même esprit la guidait pour remplir les
+autres emplois. L'Angleterre essayait, elle,
+du système qu'elle suit aujourd'hui; elle choisissait
+des gouverneurs étrangers au pays et
+les changeait souvent. Outre la raison d'état
+de ne pas laisser l'autorité royale trop longtemps
+dans les mains d'un sujet qui est loin
+de l'oeil de son maître, ces changemens fréquens
+paraissent, ce nous semble, une conséquence
+du régime qu'elle avait introduit dans
+ses possessions d'outre-mer. Reconnaissant à
+tous ses nationaux les mêmes droits, et cependant
+reniant l'exercice d'une partie de ces droits à
+ceux d'entre eux qui habitent des contrées
+lointaines, elle dut se trouver engagée dans une
+lutte compromettante, en ce que les maximes
+invoquées contre elle sont les maximes mêmes
+sur lesquelles reposent les fondemens de sa
+propre liberté. Les gouverneurs, chargés de faire
+valoir ces prétentions inconstitutionnelles, mais
+inévitables, perdant bien vite leur popularité, il
+devenait nécessaire et politique de les changer
+souvent.</p>
+
+<p>La confédération iroquoise était alors à
+l'apogée de sa gloire. Elle voyait les Anglais
+et les Français briguer son alliance et ramper
+pour ainsi dire à ses pieds. Cela ne devait-il
+pas satisfaire son orgueil, et flatter sa barbare
+ambition. Elle se crut l'arbitre des deux
+peuples; et l'un de ses chefs, mécontent de la
+guerre qui venait d'éclater, disait avec une
+fierté naïve: «Il faut que les Européens aient
+l'esprit bien mal fait; ils font la paix entre eux
+et un rien leur fait reprendre la hache; nous,
+quand nous avons fait un traité, il nous faut
+des raisons puissantes pour le rompre.» Ces
+paroles orgueilleuses et qui renferment un
+reproche, faisaient connaître assez cependant
+à M. de Vaudreuil, que les Iroquois respecteraient
+le traité de Montréal au moins pour le
+présent. Fidèles à leur ancienne politique, ils
+voulaient jouer le rôle de médiateurs, et ce
+dernier, qui avait pénétré leur dessein, en avait
+informé le roi, qui lui fit répondre que, si l'on
+était assuré de faire la guerre avec succès,
+sans encourir de trop grandes dépenses, il
+fallait rejeter les proposition de l'ambitieuse
+confédération de comprendre les Anglais dans
+la neutralité; sinon qu'on pouvait ménager
+cette neutralité pour l'Amérique, mais sans
+passer par la médiation des seuls Iroquois.</p>
+
+<p>L'on se retrancha donc dans la partie occidentale
+du Canada sur la défensive. Les ordres
+de Paris portaient que, comme on était trop
+faible pour attaquer les colonies anglaises, il
+fallait mettre toute sa politique à maintenir nos
+alliés en paix ensemble et à conserver sur eux
+toute notre influence, double tâche qui exigeait
+beaucoup de dextérité et une grande prudence.
+M. de Vaudreuil possédait ces qualités; il
+connaissait surtout parfaitement le caractère
+des Indiens: un air de froide réserve de sa
+part dans certaines circonstances qu'il savait
+choisir, lui ramenait quelquefois des tribus
+prêtes à l'abandonner.</p>
+
+<p>Rassuré du côté des cinq cantons, il tourna
+aussitôt les regards vers les contrées occidentales,
+où les Hurons paraissaient pencher vers
+les Anglais, et où les Outaouais et les Miâmis
+voulaient guerroyer contre la confédération iroquoise,
+dont ils attaquèrent même quelques uns
+des guerriers près de Catarocoui (Kingston).
+La paix fut un moment en danger; les Indiens
+du Détroit avaient envoyé des députés à
+Albany; le colonel Schuyler, l'homme le plus
+actif du parti de la guerre dans la Nouvelle-York,
+et l'ennemi le plus invétéré qu'eussent
+les Français, employait toute son influence, et
+compromettait même sa fortune, pour rompre
+l'alliance qui existait entre eux et les Iroquois;
+il allait aussi, sans les Abénaquis, gagner une
+partie des Iroquois chrétiens du Sault-St.-Louis
+et de la Montagne. Il avait réussi
+encore par ses intrigues qu'il étendait de tous
+côtés, à engager en 1704 quelques Sauvages à
+mettre le feu au Détroit et à disperser les colons.
+Tout annonçait enfin une crise, un soulèvement
+général. Mais une fois que M. de Vaudreuil
+eût en ses mains les fils de toutes ces
+menées, il sut en peu de temps les démêler,
+se rendre maître de la trame, et après des négociations
+multipliées et conduites avec la plus
+grande adresse, non seulement conjurer l'orage,
+mais armer encore les Iroquois chrétiens
+qui avaient été prêts à l'abandonner, contre
+ceux qui les avaient soulevés, contre les Anglais
+eux-mêmes.</p>
+
+<p>Cependant cette multitude de tribus barbares
+à passions vives, mobiles et farouches,
+toujours armées, toujours désirant la guerre,
+étaient encore plus difficiles à maintenir en
+repos lorsque la France et l'Angleterre avaient
+les armes à la main, que lorsqu'elles étaient
+en paix. Il était donc presqu'impossible au
+marquis de Vaudreuil d'espérer une longue
+tranquillité dans l'Ouest. En effet à peine
+venait-il d'en réconcilier les peuples que des
+difficultés s'élevèrent tout-à-coup (1706) entre
+les Outaouais et les Miâmis par la faute de M.
+de la Motte Cadillac, commandant au Détroit,
+et qui manquèrent d'allumer la guerre entre la
+première de ces deux nations et les Français,
+ce qui aurait probablement mis les armes aux
+mains des cinq cantons. Les Miâmis tuèrent
+quelques Outaouais. La nation outaouaise
+demanda vengeance à M. de Cadillac, qui
+répondit qu'il allait faire informer. Partant
+quelques jours après pour Québec, il leur dit
+que tant qu'ils verraient sa femme au milieu
+d'eux, ils pouvaient demeurer tranquilles; mais
+que si elle partait il ne répondait pas de ce qui
+pourrait arriver. Ces paroles énigmatiques
+leur parurent une menace; ils crurent qu'on
+voulait les punir pour avoir attaqué les Iroquois
+à Catarocoui. Les paroles et la conduite
+de l'enseigne Bourgmont, qui vint remplacer
+temporairement M. de Tonti, lieutenant de
+M. de Cadillac, ne firent que les confirmer dans
+leur supposition; et lorsqu'il leur proposa de
+marcher contre les Sioux avec les Hurons, ils
+crurent qu'il voulait les attirer dans un piège
+pour les massacrer. Une circonstance fortuite
+qui arriva pendant l'audience les éloigna encore
+davantage des Français.</p>
+
+<p>Le chien de l'enseigne ayant mordu un de ces
+Sauvages à la jambe, et celui-ci l'ayant battu,
+Bourgmont se jeta sur l'Outaouais et le frappa
+avec tant de fureur qu'il en mourut. Cette violence
+atroce mit le comble à leur désespoir.
+Ils dissimulèrent cependant et firent mine de
+partir; mais ils revinrent aussitôt sur leurs
+pas, attaquèrent des Miâmis et les poursuivirent
+jusqu'au fort, qui fut obligé de tirer sur
+eux pour les éloigner. Quantité de naturels
+furent tués des deux côtés avec quelques
+Français et un missionnaire, le P. Constantin.</p>
+
+<p>La nouvelle de cet événement jeta M. de
+Vaudreuil dans le plus grand embarras, embarras
+qui fut encore augmenté par la députation
+que les Iroquois lui envoyèrent pour le
+prier d'abandonner à leur vengeance ces Outaouais
+perfides. Il commença par repousser
+la demande des cantons, à laquelle toutes
+sortes de raisons s'opposaient. Il exigea ensuite
+des ambassadeurs outaouais envoyés
+auprès de lui pour expliquer leur conduite,
+qu'ils lui remissent les coupables auxquels M. de
+Cadillac, de retour au Détroit, eut l'imprudence,
+par une fausse pitié, de faire grâce contrairement
+à l'opinion du gouverneur, qui voulait
+qu'on les abandonnât à la justice de leur nation.
+Les Miâmis, à qui l'on avait promis de les
+faire mourir et qui voulaient leurs têtes, outrés
+de ce que leur vengeance restait sans satisfaction,
+accusèrent de trahison ce commandant, et
+tuèrent quelques Français qu'il y avait dans
+leur bourgade. M. de Cadillac se disposait à
+aller punir ces assassinats lorsqu'il apprit que
+les Hurons et les Iroquois s'étaient entendus
+pour faire main basse sur tous ses compatriotes
+qui se trouvaient dans la contrée. Force lui
+fut de dissimuler, et même de faire une paix
+avec les Miâmis qui, méprisant sa faiblesse,
+n'en observèrent point les conditions. Mais
+cette paix avait rompu le complot des Indiens,
+et dès qu'il vit les Miâmis seuls, il marcha
+contre eux avec quatre cents hommes pour
+venger et leur premier crime et les violations
+du traité qui les avait soustraits à sa colère.
+Ces barbares ayant été battus et forcés dans
+leurs retranchemens, se soumirent sans condition
+à la clémence du vainqueur (Gazette de
+France 1707).</p>
+
+<p>Tandis que le gouverneur tenait ainsi avec
+une main souple et expérimentée les rênes de
+ces nombreuses tribus de l'Ouest, qui comme
+des chevaux indomptés, étaient toujours prêtes,
+dans leur folle ardeur, à se jeter les unes sur
+les autres, il ne perdait pas de vue les Abénaquis
+que la Nouvelle-Angleterre cherchait à
+lui détacher. Pour contrecarrer ces intrigues
+lorsqu'elles allaient trop loin, il fallait quelquefois
+jeter ces Sauvages dans une guerre, chose
+après laquelle ils soupiraient sans cesse. C'était
+un recours extrême, il faut l'avouer; mais,
+la sûreté, l'existence même de la population
+française justifiait cette mesure; il y avait là
+une raison suprême qui faisait taire toutes les
+autres.</p>
+
+<p>Des relations s'étant secrètement établies entre
+Boston et certains Abénaquis, M. de Vaudreuil
+forma pour les rompre une bande de cette
+nation sous les ordres de M. de Beaubassin, à
+laquelle il joignit quelques Français, et la lança
+du côté de Boston (1703). Cette horde ravagea
+tout depuis Casco jusqu'à Wells. «Les
+Sauvages, dit Bancroft, divisés par bandes,
+assaillirent avec les Français toutes les places
+fortifiées et toutes les maisons de cette région
+à la fois, n'épargnant, selon les paroles du
+fidèle chroniqueur, ni les cheveux blancs de
+la vieillesse, ni les cris de l'enfant sur le sein
+de sa mère. La cruauté devint un art, et les
+honneurs récompensèrent l'auteur des tortures
+les plus raffinées. Il semblait qu'à la porte de
+chaque habitation un Sauvage caché épiât sa
+proie. Que de personnes furent ainsi soudainement
+massacrées ou traînées en captivité. Si
+des hommes armés, las de leurs attaques, pénétraient
+dans les retraites de ces barbares insaisissables,
+ils ne trouvaient que des solitudes.
+La mort planait sur les frontières». L'excès
+des maux donna un moment d'énergie à ces
+malheureux. Ils attaquèrent les Abénaquis à
+leur tour dans l'automne et ne leur accordèrent
+aucune merci. Dans leur juste exaspération
+ils massacraient tous ceux qui tombaient
+entre leurs mains. Ils se vengeaient à la
+fois et de la cruauté des Indiens et de la
+trahison dont ils prétendaient avoir été les
+victimes; en effet les chefs de cette nation leur
+avaient juré, dans une conférence tenue quelques
+semaines auparavant, que la paix durerait
+aussi longtemps, pour nous servir de leur
+langage figuré, que le soleil roulerait sur leurs
+têtes. Cependant, se voyant pressés de fort
+près, ils firent demander des secours au marquis
+de Vaudreuil, qui leur envoya dans l'hiver
+M. Hertel de Rouville, officier réformé, avec
+environ 350 hommes dont 150 Sauvages. Cette
+bande prenant au travers des bois à la raquette,
+traversa les Alléghanys et tomba dans la dernière
+nuit de février sur Deerfield défendu par
+une palissade de 20 acres de circuit. Dans cette
+enceinte même se trouvaient encore plusieurs
+maisons entourées d'une ceinture de pieux.
+Mais il y avait quatre pieds de neige sur la
+terre et le vent en avait amoncelé des bancs
+jusqu'à la hauteur des palissades; de sorte que
+les assaillans avec leurs raquettes aux pieds,
+entrèrent dans la place comme si elle n'avait
+été protégée par aucun obstacle. Les habitans
+furent tués ou pris et la bourgade incendiée.
+La plus grande partie des prisonniers
+fut emmenée en Canada, où dans toutes les
+guerres l'on traitait toujours bien ces malheureux
+captifs. Bon nombre entre les enfans et
+les jeunes gens, car quelque fois des villages entiers
+suivaient les vainqueurs, étaient recueillis,
+élevés avec tendresse par leurs parens d'adoption;
+et ils finissaient par embrasser le catholicisme
+et se fixer dans le pays où ils avaient
+été jetés par le sort des armes. L'on accordait
+à ces Anglais, devenus Français, des lettres
+de <i>naturalité</i>. Les archives canadiennes en
+renferment qui contiennent des pages entières
+de noms<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a>
+<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53"
+name="footnote53"></a><b>Note 53:<a href="#footnotetag53">
+(retour) </a> Régistres du Conseil supérieur.</b></blockquote>
+
+<p>En 1708 une nouvelle expédition contre la
+Nouvelle-Angleterre fut résolue dans un grand
+conseil, tenu à Montréal, de tous les chefs des
+Sauvages chrétiens. Plus de cent Canadiens
+devaient s'y joindre, commandés par MM. de
+St.-Ours, des Chaillons et Hertel de Rouville.
+Mais la plupart des Indiens refusèrent ensuite
+de marcher; deux cents hommes seulement
+se mirent en route, remontèrent la
+rivière St.-François, passèrent les Alléghanys
+par les Montagnes-Blanches, et descendirent
+dans le pays ennemi en se rapprochant
+du lac Nikissipique pour donner la main aux
+Abénaquis, qui ne se trouvèrent pas cependant
+au rendez-vous qu'ils avaient donné en
+cet endroit. Trompés par ces naturels qui
+devaient fournir une partie des forces pour
+attaquer la ville de Portsmouth, sur le bord de
+la mer, ils résolurent de tomber sur Haverhill,
+bourg palissadé baigné par les eaux du Merrimac,
+à 400 ou 500 milles de Québec. On venait
+d'y envoyer des renforts, et on y était sur
+l'éveil. Rouville ne pouvant plus compter sur
+une surprise, passa la nuit avec sa bande dans
+la forêt voisine. Le lendemain matin ayant
+rangé ses gens en bataille, il exhorta ceux qui
+pourraient avoir quelque différend ensemble à
+se réconcilier. Ils s'agenouillèrent ensuite au
+pied des arbres qui les dérobaient aux regards
+de l'ennemi, puis il marchèrent à l'attaque du
+fort. Après une vive opposition ils l'enlevèrent
+l'épée et la hache à la main. Tout fut
+saccagé. Le bruit du combat ayant répandu
+l'alarme au loin, la campagne se couvrit bientôt
+de fantassins et de cavaliers qui cernèrent les
+envahisseurs. Il fallut se battre à l'arme
+blanche, la victoire, longtemps douteuse, resta
+enfin aux Canadiens. Hertel de Chambly et
+Verchères, deux jeunes officiers de grande
+espérance, furent tués. En peignant ces
+scènes de carnage n'oublions point les traits de
+l'humanité si souvent sacrifiée dans ces cruelles
+guerres. Parmi les prisonniers se trouvait
+la fille du principal habitant de Haverhill. Ne
+pouvant supporter les fatigues d'une longue
+marche, elle aurait succombé sans un jeune
+volontaire, M. Dupuy de Québec, qui la porta
+une bonne partie du chemin et conserva ainsi
+ses jours.</p>
+
+<p>Ces attaques répandaient le désespoir dans
+les établissemens américains. M. Schuyler fit
+au nom des colonies anglaises les remontrances
+les plus vives à M. de Vaudreuil à ce sujet.
+«Je n'ai pu me dispenser, disait-il, de croire
+qu'il était de mon devoir envers Dieu et mon
+prochain de prévenir, s'il était possible, ces
+cruautés barbares, qui n'ont été que trop
+souvent exercées sur les malheureux peuples».
+Mais en même temps qu'il élevait la voix au
+nom de l'humanité contre les excès de ces
+guerriers farouches, il intriguait lui-même
+auprès des cantons et des alliés des
+Français, pour les engager à reprendre les
+armes; c'est-à-dire à faire la répétition des
+scènes dont il se plaignait. Aussi un auteur
+remarque-t-il avec raison, «que Schuyler
+était assez instruit de ce qui s'était passé
+depuis cinquante ans dans cette partie de l'Amérique,
+pour savoir que c'étaient les Anglais
+qui nous avaient réduits à la dure nécessité de
+laisser agir nos Sauvages comme ils le faisaient
+dans la Nouvelle-Angleterre. Il ne pouvait
+ignorer les horreurs auxquelles s'étaient portés
+les Iroquois à leur instigation pendant la dernière guerre;
+qu'à Boston même les Français
+et les Abénaquis qu'on y retenait prisonniers,
+étaient traités avec une inhumanité peu inférieure
+à cette barbarie, dont il se plaignait si
+amèrement, que les Anglais avaient plus d'une
+fois violé le droit des gens et les capitulations
+signées dans les meilleures formes, tandis que
+les prisonniers de cette nation ne recevaient
+que de bons traitemens de notre part et de
+celle de nos alliés.»</p>
+
+<p>Nous avons dit que le fort de la guerre
+se porta sur les provinces voisines du golfe,
+M. de Brouillan, gouverneur de Plaisance,
+avait remplacé en Acadie le chevalier de Villebon
+mort au mois de juillet 1700. Il avait
+reçu ordre d'augmenter les fortifications de la
+Hève, et d'y encourager le commerce en
+empêchant, autant que possible, les Anglais de
+pêcher sur les côtes. Ne pouvant espérer de
+secours du dehors, il fit alliance avec les
+corsaires, qui firent de la Hève leur lieu de
+refuge. Les affaires y prirent aussitôt un
+grand accroissement, et l'argent y afflua de
+toutes parts; ce qui lui permit de récompenser
+les Indiens qui faisaient des courses dans la
+Nouvelle-Angleterre, pour venger les dégâts
+que les vaisseaux de celle-ci commettaient à
+leur tour sur les côtes acadiennes.</p>
+
+<p>En 1704 le gouvernement de Boston, voulant
+user de représailles pour le massacre de
+Deerfield, chargea le colonel Church d'attaquer
+l'Acadie. Cet officier que le récit des ravages
+des Français avait rempli d'indignation, quoique
+déjà avancé en âge était venu à cheval de 70
+milles, pour offrir ses services au gouverneur,
+M. Dudley. Il mit à la voile avec trois vaisseaux
+de guerre, dont un de 48 canons, 14
+transports et 36 berges, portant 550 soldats.
+Il commença d'abord par tomber sur les établissemens
+des rivières Penobscot et Passamaquoddy,
+mettant tout à feu et à sang. Il cingla
+ensuite vers Port-Royal dont il fut repoussé
+par une poignée d'hommes. Il chercha
+après cela à surprendre les Mines et échoua
+également. Il dirigea alors sa course vers la
+rivière d'Ipiguit où il continua ses dévastations.
+Delà il se jeta sur Beaubassin; mais les
+habitans, prévenus de son approche, l'empêchèrent
+de faire beaucoup de mal. Cette expédition
+qui l'occupa tout l'été, ne lui produisit
+pas d'autre avantage qu'une cinquantaine de
+prisonniers de tout âge et de tout sexe. En
+effet que pouvait-il y avoir à piller chez les
+pauvres Acadiens? Mais il avait dévoilé la
+faiblesse de cette colonie. La facilité avec
+laquelle ses côtes avaient été insultées, engagea
+les Anglais à en tenter la conquête trois
+ans après. Mille hommes furent levés dans le
+New-Hampshire, le Massachusetts et Rhode-Island,
+et le 17 mai 1707, deux régimens
+sous les ordres du colonel March, arrivèrent à
+Port-Royal sur 23 transports convoyés par
+deux vaisseaux de guerre.</p>
+
+<p>M. de Subercase y avait succédé à M. de
+Brouillan mort l'année précédente. Cet officier
+arrivait de Terreneuve où il s'était distingué dans
+la guerre de cette île. L'ennemi avait fait ses
+préparatifs avec tant de secret et de diligence
+qu'il fut surpris en quelque sorte dans sa capitale,
+dont les murailles tombaient en ruines.
+Pour donner le temps de les réparer, il disputa
+le terrain pied à pied aux ennemis, qui avaient
+débarqué 1500 hommes du côté du fort et 500
+du côté de la rivière. Après deux ou trois
+jours de tâtonnement ils investirent la place et
+ouvrirent la tranchée. Un détachement de
+400 hommes qu'ils avaient fait pour tuer des
+bestiaux dans la campagne, fut abordé par le
+baron de St.-Castin à la tête d'un corps d'habitans
+et de Sauvages et mis en déroute. Le
+sixième jour du siége on aperçut beaucoup
+de mouvement dans la tranchée; ce qui fit
+soupçonner que les assiégeans formaient quelque
+dessein pour la nuit suivante. En effet,
+vers les 10 heures du soir, un bruit sourd
+causé par des masses d'hommes en mouvement,
+annonça l'approche des colonnes d'attaque, le
+plus profond silence régnait dans la ville et sur
+les remparts. Dès qu'elles furent à portée, l'on
+ouvrit tout à coup sur elles un feu d'artillerie
+et de mousqueterie si bien nourri qu'elles
+reculèrent et cherchèrent un abri contre les
+balles dans les ravines voisines, dans lesquelles
+ces troupes restèrent tapies la journée du lendemain
+après s'y être retranchées. Le baron de
+St.-Castin et 60 Canadiens arrivés quelques
+heures avant les Anglais, furent d'un grand
+secours, et ce fut à eux, dit-on, que Port-Royal
+fut principalement redevable de sa conservation.</p>
+
+<p>Le surlendemain de l'assaut, l'ennemi leva
+le siége. L'on ne doutait point à Boston du
+succès de l'entreprise, et on y avait même fait
+d'avance des réjouissances publiques. La
+nouvelle de la retraite de l'armée y causa la
+plus vive indignation; et le colonel March qui
+était resté avec la flotte à Kaskébé, n'osant
+paraître devant ses concitoyens, reçut ordre de
+ne laisser débarquer personne et d'attendre des
+directions ultérieures. Il fut résolu de venger
+cet échec sur le champ. Trois vaisseaux et 5
+à 600 hommes furent ajoutés à l'escadre de
+March, et, ainsi renforcé, dès le 28 août il
+reparut devant Port-Royal. La surprise et la
+consternation y furent au comble parmi les
+habitans, qui regardèrent comme une témérité
+de vouloir se défendre contre des forces si
+supérieures. M. de Subercase seul ne désespéra
+point; et son assurance releva le courage
+des troupes; après le premier moment
+de torpeur passé, chacun ne songea plus
+qu'à remplir fidèlement son devoir. Les
+ennemis attendirent au lendemain pour opérer
+leur débarquement; et c'est ce qui sauva la
+place, car on eut le temps d'appeler les
+hommes de la campagne.</p>
+
+<p>Les Anglais descendirent à terre du côté de
+la rivière opposé à la ville, et s'y fortifièrent.
+Des partis que M. de Subercase y avait détachés
+pour les surveiller, les empêchèrent de s'éloigner
+de leur camp que les bombes les obligèrent
+bientôt d'évacuer. Dans une marche ils tombèrent
+au nombre de 14 à 1500 dans une ambuscade
+que leur avait tendue le baron de St.-Castin
+avec 150 hommes, et qui détermina
+leur retraite vers le second camp retranché
+qu'ils avaient formé. Le corps du chef des
+Abénaquis fut porté à 420 hommes, dont le
+gouverneur prit lui-même le commandement,
+pour charger l'ennemi dès qu'il voudrait s'embarquer,
+dessein que paraissait indiquer le
+mouvement des chaloupes de la flotte. Mais
+un des officiers, M. de Laboularderie, brûlant
+de combattre, commença prématurément
+l'attaque avec 80 hommes environ. Il emporta
+d'assaut un premier retranchement. Animé
+par ce succès, il sauta dans le second, où il fut
+blessé de deux coups de sabre. Le combat
+ainsi engagé il fallut le continuer. MM. de St.-Castin
+et Saillant arrivèrent pour soutenir
+Laboularderie. L'on se battit corps à corps,
+à coup de hache et de crosse de fusil. L'ennemi
+fut repoussé plus de cinq cents verges
+vers ses embarcations. Honteux de fuir
+devant si peu de monde, il revint sur ses pas;
+mais le détachement de Laboularderie le
+chargea de nouveau avec tant de vigueur qu'il
+le força de se rembarquer précipitamment.</p>
+
+<p>Le jour même une partie de la flotte leva
+l'ancre et le lendemain le reste s'éloigna. Les
+Anglais avaient éprouvé de grandes pertes tant
+par les combats que par les maladies. Le
+mauvais succès de cette expédition dispendieuse,
+dont ils attendaient les plus grands
+résultats, causa un mécontentement général
+dans tout le Massachusetts; elle augmenta
+beaucoup la dette publique et blessa l'amour
+propre national. La perte des Français dans
+les deux siéges fut de très peu de chose.</p>
+
+<p>Cependant tandis que l'Acadie et la Nouvelle-Angleterre
+voyaient les bayonnettes et la
+hache de guerre se promener sanglantes et
+hautes sur leur territoire à la clarté des
+incendies, les régions de Terreneuve étaient
+en proie aux mêmes calamités.</p>
+
+<p>A la première rupture de la paix, les Anglais
+avaient fait comme en Acadie des dégâts considérables
+sur les côtes de la partie française
+de l'île. Ce ne fut qu'en 1703 que l'on pût
+commencer à y prendre sa revanche. D'abord
+l'on attaqua et l'on prit d'assaut en plein jour le
+Forillon, poste assez important où quelques
+navires furent incendiés. Dans l'hiver on
+continua les ravages, et l'on fit subir de grandes
+pertes au commerce de l'ennemi; mais ce n'était
+là que les préludes d'attaques plus sérieuses.
+M. de Subercase qui y avait
+remplacé M. de Brouillan, passé au gouvernement
+de l'Acadie, avait repris, avec l'agrément
+de la cour, le plan de M. d'Iberville de
+mettre toute l'île sous la domination française;
+et pour lui en faciliter l'exécution, le roi lui
+avait permis de prendre cent Canadiens et
+douze officiers commandés par M. de Beaucourt,
+qui débarquèrent à Terreneuve dans
+l'automne. Il se trouva à la tête de 450
+hommes, soldats, Canadiens, flibustiers et Sauvages,
+tous gens déterminés et accoutumés à
+faire des marches d'hiver. Il se mit en campagne
+le 15 février 1705, et se dirigea vers St.-Jean.
+Le 26, cette troupe intrépide était à
+Rebou, à quelques lieues de cette ville, ayant
+traversé quatre rivières rapides au milieu des
+glaces qu'elles charriaient, et souffert cruellement
+du froid. Les habitans, effrayés en
+voyant paraître des guerriers que les obstacles
+avaient rendus plus farouches, tombèrent à genoux
+dans la neige devant eux et demandèrent
+quartier. Après avoir pris deux jours de repos
+à Rebou, M. de Subercase se remit en
+chemin; mais cette halte, nécessitée par les
+fatigues de la marche, avait donné le temps à
+St.-Jean de recevoir des nouvelles de son approche;
+de sorte que quand il se présenta devant
+la ville, elle s'était mise en état de défense.
+Néanmoins il ordonna l'attaque; elle
+fut faite avec vigueur; mais les deux forts qui
+la protégeaient se défendirent avec tant de courage
+et firent un feu si vif de mortier et de
+canon, que l'on fut obligé de se retirer; mais
+ce ne fut qu'après avoir mis le feu à la ville<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>.
+Les français se rejetèrent sur la campagne
+qu'ils ravagèrent au loin. En revenant ils
+brûlèrent le bourg du Forillon, épargné l'année
+précédente. Montigny avec une partie
+des Canadiens et des Sauvages réduisit tous les
+établissemens de la côte en cendre, et la terreur
+était si grande parmi les pauvres habitans,
+qu'il n'avait que la peine de recueillir les
+prisonniers. Il ne resta plus aux Anglais à
+Terreneuve que l'île de la Carbonnière et les
+forts de St.-Jean, que l'on n'avait pu prendre.
+Cette irruption néanmoins n'avait été qu'un
+orage. Le calme revenu, les flots débordés se
+retirèrent, on enleva les débris qu'ils avaient
+faits, et tout rentra dans l'ordre accoutumé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54"
+name="footnote54"></a><b>Note 54:<a href="#footnotetag54">
+(retour) </a> <i>American Annals</i>: Humphrey.</b></blockquote>
+
+<p>Mais trois ans étaient à peine écoulés
+depuis l'expédition de M. de Subercase, que
+M. de St.-Ovide, lieutenant de Plaisance, dont
+M. de Costa Bella était alors gouverneur,
+proposa à ce dernier de faire une nouvelle tentative
+sur St.-Jean, entrepôt général des Anglais
+dans l'île, offrant de l'entreprendre à ses dépens.
+Il rassembla environ 170 hommes parmi lesquels
+il y avait des Canadiens et des soldats, et
+s'étant mis en marche sur la neige le 14 décembre,
+il arriva dans la nuit du 1er janvier
+1709 à quelque distance de St.-Jean qu'il alla
+reconnaître à la faveur de la clarté de la lune.
+Après cet examen, il fit ses préparatifs pour
+donner l'assaut, et l'on se remit en marche en s'excitant
+les uns les autres. On fut près d'échouer
+par la trahison des guides. M. de St.-Ovide
+qui était en tête fut découvert à trois cents
+pas des premières palissades, d'où on lui tira
+des coups de fusil; il continua cependant toujours
+d'avancer, et pénétra ainsi jusqu'à un chemin
+couvert qu'on avait oublié de fermer; on
+s'y précipita aux cris de vive le roi! L'on
+traversa le fossé malgré le feu de deux forts
+qui blessa dix hommes. On planta deux
+échelles contre les remparts qui avaient vingt
+pieds de haut; St.-Ovide monta le premier
+suivi de six hommes dont trois furent grièvement
+blessés derrière lui. Au même instant,
+une autre colonne atteignait aussi le sommet
+du rempart sur un autre point, et s'élançait
+dans la place conduite par MM. Despensens,
+Renaud, du Plessis, la Chesnaye, d'Argenteuil,
+d'Aillebout et Johannis, tous Canadiens. L'on
+s'empara du corps de garde et de la maison
+du gouverneur, qui fut fait prisonnier après
+avoir reçu trois blessures. Le pont-levis fut
+baissé et le reste des assaillans entra. Ce
+n'est qu'alors que l'ennemi déposa les armes.</p>
+
+<p>Ainsi en moins d'une demi-heure, l'on prit
+deux forts qui auraient pu arrêter une armée
+entière; car ils étaient armés de 48 canons et
+mortiers, et défendus par plus de quatre-vingts
+soldats et huit cents miliciens bien retranchés<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>,
+mais la porte souterraine par où ceux-ci
+devaient passer, se trouva si bien fermée qu'on
+ne put l'enfoncer assez vite. Il restait un
+troisième fort à l'entrée du port, gardé par
+une compagnie de soldats et muni de vivres
+pour plusieurs mois, de canons, de mortiers et
+de casemates à l'épreuve des bombes; il se
+rendit néanmoins au bout de 24 heures.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55"
+name="footnote55"></a><b>Note 55:<a href="#footnotetag55">
+(retour) </a> <i>Lettres du major Lloyd datées octobre et novembre</i> 1708,
+c'est-à-dire deux ou trois mois avant le siége et consignées
+dans un registre manuscrit qui a appartenu à M. Pawnall, et
+qui se trouve maintenant dans les archives provinciales. Ce
+régistre est composé principalement d'extraits des procès verbaux
+du <i>Board of Colonies and plantations</i>. On y lit ce qui
+suit sur la situation de St.-Jean alors.--«The garrison was
+in as good a condition as he desired; the company (80 men
+besides the officers) was complete; there were near 800 of the
+inhabitants under the covert of the fort; and all things were in
+as good posture, etc. Captain Moody and others say that there
+were 48 pieces of cannon, mortars etc, and a great quantity of
+ammunition of war».</b></blockquote>
+
+<p>M. de St. Ovide écrivit immédiatement en
+France et au gouverneur, M. de Costa Bella,
+pour annoncer sa conquête, mais ce procédé
+mécontenta ce dernier qui fut blessé de ce que
+son lieutenant eût écrit directement à la cour
+en même temps qu'à lui-même; il l'en blâma,
+et lui envoya une frégate pour transporter
+les munitions de guerre, les prisonniers
+et l'artillerie de St.-Jean à Plaisance, et il lui
+enjoignit de s'embarquer lui-même pour revenir,
+après avoir détruit les fortifications. Le roi
+qui avait d'abord approuvé la détermination de
+M. de Costa Bella partagea ensuite le sentiment
+de St.-Ovide, qui voulait que l'on gardât
+St.-Jean, mais il était trop tard.</p>
+
+<p>L'île de Carbonnière était le seul poste ennemi
+qu'on n'eût pas encore enlevé à Terreneuve.
+M. de Costa Bella ne recevant point de
+France les secours qu'on lui avait promis pour
+en faire la conquête, organisa l'année suivante
+deux détachemens, qui se mirent en marche
+l'un par terre et l'autre dans trois chaloupes,
+le tout sous les ordres d'un habitant de Plaisance,
+nommé Gaspard Bertrand. Ils arrivèrent
+à la baie de la Trinité dans le voisinage
+de la Carbonnière sans avoir été découverts.
+Ils y trouvèrent une frégate de 30 pièces de
+canon et de cent trente hommes d'équipage,
+appelée <i>The Valor</i> qui avait convoyé une flotte
+de vaisseaux marchands. Bertrand en la
+voyant ne put étouffer son désir de corsaire, il
+résolut d'en tenter l'abordage; trois chaloupes,
+portant chacune vingt-cinq hommes, s'y dirigèrent
+rapidement à force de rames en plein
+jour. Bertrand le premier sauta sur le pont.
+Dans un instant le capitaine anglais fut tué, tous
+les officiers furent mis hors de combat et l'équipage
+rejeté entre les deux ponts, où il se défendit
+avec beaucoup de courage. C'est alors que
+fut tué l'intrépide Bertrand; sa mort fit chanceler
+sa bande; mais un de ses lieutenans prit
+sa place et l'on se rendit maître enfin du vaisseau.
+Au même instant deux corsaires, l'un
+de 22 canons et l'autre de 18, ayant été
+informés de ce qui se passait, arrivèrent
+à pleines voiles, et chacun prenant un côté ils
+se mirent à canonner la frégate que les Français
+venaient de prendre. Mais les vainqueurs
+refusèrent de commencer un second combat, et
+leur chef fut obligé de faire couper les câbles
+et de profiter du vent pour sortir de la baie;
+ce qu'il fit sans être poursuivi.</p>
+
+<p>Cependant le détachement venu par terre
+voyant cela, se jeta sur les habitations, les pilla
+et retourna à Plaisance chargé de butin. L'île
+de la Carbonnière, protégée par sa situation reculée,
+fut sauvée une fois encore.</p>
+
+<p>Ainsi les Français se promenaient en vainqueurs
+d'un bout à l'autre de l'île, depuis presque
+le commencement de la guerre; mais la petitesse
+de leur nombre les empêchait de garder le
+pays conquis. Il ne leur restait que la gloire
+d'avoir déployé un courage admirable et empêché
+peut-être l'ennemi de venir les attaquer
+chez eux. Il n'est guère permis de douter
+que si la France avait été maîtresse des mers,
+toute l'île ne fût passée sous sa domination;
+mais l'on verra que tant d'actes de valeur et
+tant d'effusion de sang devinrent inutiles, et
+que le sort des colons de Terreneuve se décidait
+sur un autre champ de bataille, où la
+fortune devenue contraire se plaisait à accabler
+la France.</p>
+
+<p>Cependant les colonies anglo-américaines se
+sentaient humiliées des échecs répétés qu'elles
+avaient déjà éprouvés dans cette guerre, et du
+rôle qu'elles y jouaient. Terreneuve dévastée,
+le Massachusetts toujours repoussé de l'Acadie,
+la Nouvelle-York et les provinces centrales cernées
+par les Canadiens et leurs nombreux alliés
+et n'osant remuer de peur d'exciter l'ardeur
+guerrière de tant de peuples, c'était là une situation
+qui blessait leur intérêt et leur orgueil, et
+elles désiraient vivement en sortir. La conquête
+de toute la Nouvelle-France était à leurs yeux
+l'unique moyen d'en prévenir pour jamais le
+retour, et de parvenir à cette supériorité qui
+leur assurerait tous les avantages de l'Amérique
+et de la paix; elles ne cessaient point de
+faire des représentations à la métropole dans
+ce sens. L'assemblée de la Nouvelle-York
+présenta une adresse à la reine Anne en 1709
+dans laquelle on trouve ces mots: «Nous ne
+pouvons penser sans les plus grandes appréhensions
+au danger qui menacera avec le temps
+les sujets de sa Majesté dans cette contrée;
+car si les Français, après s'être attaché graduellement
+les nombreuses nations indigènes
+qui les habitent, tombaient sur les colonies de
+votre Majesté, il serait presqu'impossible à toutes
+les forces que la Grande-Bretagne pourrait
+y envoyer, de les vaincre ou de les réduire».
+Le moment paraissait propice d'enlever à la
+France ses possessions d'outre-mer; après
+une suite de revers inouïs, elle était tombée
+dans un état complet de prostration; ses ressources
+étaient épuisées, son crédit était anéanti,
+le rigoureux hiver de 1709 achevait de
+désespérer la nation, en proie déjà à la famine.
+L'Angleterre profita de ce moment pour se
+rendre aux voeux de ses colonies et tenter la
+conquête du Canada; et pendant que Louis
+XIV sollicitait la paix avec de vives instances,
+elle donnait des ordres pour s'assurer d'une
+des dépouilles du grand roi.</p>
+
+<p>Le colonel Vetch paraît avoir été le premier
+auteur de cette nouvelle entreprise. Quelques
+années auparavant (1705), le gouverneur du
+Massachusetts, M. Dudley, l'avait envoyé avec
+M. Livingston à Québec, pour régler l'échange
+des prisonniers et pour proposer à M. de
+Vaudreuil un traité entre la Nouvelle-Angleterre
+et la Nouvelle-France. Celui-ci crut que
+le gouverneur du Massachusetts ne voulait que
+gagner du temps. Cependant il lui répondit
+en lui transmettant un autre projet de traité de
+neutralité et de commerce qui ne fut pas
+accueilli sans doute, car ces ouvertures ne
+furent pas poussées plus loin. Au reste le projet
+même de M. de Vaudreuil ne fut pas
+goûté par la cour, qui voulait qu'il ne donnât
+lieu à aucun négoce entre les colons des
+deux nations, et qu'il fût général à toutes les
+colonies en Amérique (Documens de Paris).
+Peut-être, si les deux parties avaient eu plus
+de confiance l'une dans l'autre, ce projet tout
+humanitaire aurait-il pu s'exécuter, et dès lors
+bien des calamités et des malheurs auraient été
+prévenus. Quoi qu'il en soit, à la faveur de
+cette mission diplomatique plusieurs émissaires
+anglais s'étaient glissés dans la colonie, et
+avaient étudié ses forces et ses moyens de
+défense, ce qui attira des reproches au gouverneur
+canadien; Vetch lui-même sonda le
+St.-Laurent en remontant jusqu'à la capitale<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
+<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>,
+et il proposa ensuite au ministère anglais le
+vieux projet de conquérir le Canada par une
+double attaque par mer et par terre; le succès
+ne lui paraissait pas douteux. En effet le pays,
+qui n'avait reçu aucun secours de France
+depuis le commencement des hostilités, était
+peu en état de résister. Cinq régimens de
+ligne auxquels devaient se joindre douze cents
+hommes du Massachusetts et du Rhode-Island,
+devaient opérer par le fleuve contre Québec,
+et deux mille miliciens et autant de Sauvages
+contre Montréal par le lac Champlain. Le
+colonel Schuyler venait aussi de réussir à
+rompre le traité qui existait entre les Français
+et la confédération, et à engager quatre des
+cinq cantons à entonner le chant de guerre et à
+prendre part à la campagne qui promettait
+d'être aussi profitable que glorieuse. Toutes
+les colonies anglaises s'y portèrent avec enthousiasme;
+«la joie, dit un de leurs historiens,
+animait la contenance de tout le monde; il n'y
+avait personne qui ne crût que la conquête du
+Canada ne fût achevée avant l'automne». On ne
+comptait pour rien les sacrifices, et c'est à cette
+occasion que le Connecticut, la Nouvelle-York
+et le Nouveau-Jersey, dont le trésor était vide,
+fabriquèrent pour la première fois du papier-monnaie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56"
+name="footnote56"></a><b>Note 56:<a href="#footnotetag56">
+(retour) </a> Smith: <i>History of New-York</i></b></blockquote>
+
+<p>L'armée de terre se réunit sur les bords du
+lac Champlain dans le mois de juillet (1709),
+sous les ordres du gouverneur Nicholson; elle
+se mit aussitôt à construire des forts, des blockhaus,
+des magasins, et une grande quantité de
+bateaux et de canots pour le transport des
+troupes et du matériel sur le lac. Jamais le
+Canada n'avait encore vu de si grands déploiemens
+de forces pour sa conquête. En faisant
+l'énumération de leurs soldats et de leurs vaisseaux,
+les ennemis se croyaient capables de
+s'emparer non seulement de cette province,
+mais encore de l'Acadie et de Terreneuve
+(Hutchinson).</p>
+
+<p>Tandis que les Anglais étaient dans la joie
+et faisaient des rêves de triomphe, les Canadiens
+inquiets et silencieux se préparaient à
+faire tête à l'orage. Le marquis de Vaudreuil
+donnait des ordres pour armer Québec et pour
+que les troupes et les milices se tinssent prêtes
+à marcher au premier signal. Il monta lui-même
+à Montréal dans le mois de janvier, et
+envoya faire diverses reconnaissances vers le lac
+Champlain, afin d'être informé des mouvemens
+de l'ennemi. Une partie de l'été se passa
+ainsi dans l'attente des Anglais qui ne paraissaient
+pas.</p>
+
+<p>Cependant lord Sunderland, le secrétaire
+d'Etat, avait écrit à Boston de se tenir prêts,
+que les troupes de renfort étaient sur le point
+de s'embarquer pour l'Amérique. L'on
+s'était empressé de se rendre à ces ordres,
+croyant à tout instant de voir arriver la flotte
+de la métropole; mais elle n'arrivait pas. On
+se perdait en conjectures, le temps s'écoulait
+néanmoins, bientôt des murmures trahirent les
+craintes des colons, qui accusèrent l'Angleterre;
+les maladies éclatèrent dans l'armée campée
+sur le lac Champlain. Peu accoutumée à la
+discipline, elle se lassa bien vite de la contrainte
+et de la sujétion militaire. L'assemblée de la
+Nouvelle-York trouvant la saison trop avancée
+pour entrer en Canada, présenta une adresse
+au gouverneur, au commencement de l'automne,
+pour rappeler les milices dans leurs
+foyers. Peu de temps après, l'on apprit la
+prise du général Stanhope avec cinq mille
+Anglais à Brihuega, et la défaite de Stahremberg,
+le lendemain par le duc de Vendôme à
+Villa-Viciosa en Portugal. Ces revers inattendus
+avaient obligé la cour de Londres d'envoyer
+les troupes destinées contre Québec au secours
+des alliés dans la péninsule. Ainsi la
+victoire de Villa-Viciosa eut le double avantage
+de consolider le trône de Philippe V et de
+sauver le Canada.</p>
+
+<p>Ce qu'on rapporte de l'empoisonnement de l'armée
+de Nicholson par les Iroquois paraît dénué
+de tout fondement. Ni Smith, ni Hutchinson,
+ni aucun historien américain ne parlent de
+cette circonstance; et deux ans après, les
+guerriers de ces tribus se joignirent encore
+aux Anglais. Il est probable que l'astuce iroquoise
+a donné naissance à ce rapport dans un
+but politique. Ces barbares craignaient et
+haïssaient également leurs deux puissans voisins;
+mais ils étaient divisés à leur égard, ou
+plutôt ils voulaient ménager l'un et l'autre sans
+laisser percer leurs motifs. En conséquence
+une partie de la confédération, comme les
+Onnontagués, tenait pour les Français, et
+l'autre pour leurs ennemis. La même tactique
+fut adoptée l'année suivante. Dans l'hiver les
+Onnontagués et les Agniers envoyèrent une
+députation en Canada. L'on n'était pas en état
+de repousser avec dédain les excuses de ces
+belliqueux supplians. Le gouverneur tout en
+les menaçant de lâcher ses alliés contre eux,
+reçut leurs ambassadeurs de manière à les
+laisser partir satisfaits de leur accueil. Un
+échange de prisonniers entre le Canada et la
+Nouvelle-York fut à peu près tout le résultat
+de ces professions pacifiques.</p>
+
+<p>Tandis que les cantons voyageaient ainsi d'un
+camp à l'autre, faisant des assurances trompeuses
+aux deux partis, le colonel Nicholson
+était passé en Angleterre pour presser la métropole
+de reprendre son projet, ce que le cabinet
+de Windsor lui avait promis de faire au
+printemps. Mais il fut encore trompé, et pour
+des causes que l'on ne connaît pas; aucune
+flotte ne fut envoyée par la Grande-Bretagne.
+Le colonel Nicholson, qui était revenu de
+Londres avec une galiote à bombes et cinq
+frégates, dont quatre de 60 canons, portant un
+régiment anglais de marine, ayant vainement
+attendu jusqu'à l'automne les secours de l'Europe,
+se décida, de concert avec les gouvernemens
+coloniaux, à entreprendre seul la conquête
+de l'Acadie<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>. Il fut en conséquence rejoint
+par 30 vaisseaux ou transports, et quatre ou
+cinq bataillons de troupes provinciales formant
+3400 hommes sans compter les officiers et les
+matelots. Il fit voile le 18 septembre de Boston,
+et arriva devant Port-Royal six jours
+après. Les Anglais débarquèrent sans rencontrer
+d'opposition.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57"
+name="footnote57"></a><b>Note 57:<a href="#footnotetag57">
+(retour) </a> Quelques auteurs disent qu'il devait faire cette conquête
+seul, et qu'ensuite les forces de la Grande-Bretagne seraient
+envoyées pour prendre Québec.</b></blockquote>
+
+<p>M. de Subercase n'avait pu trouver, comme
+on l'a déjà dit, d'autre moyen, pour se maintenir
+à Port-Royal, que de s'allier avec les flibustiers,
+qui éloignaient l'ennemi par leurs courses,
+entretenaient l'abondance dans la ville et lui
+fournissaient de quoi faire de riches présens
+aux Indiens. Mais ces corsaires l'abandonnèrent
+au moment où il avait le plus besoin de
+leurs secours. Il voyait depuis longtemps l'orage
+qui se formait contre lui. Deux fois il
+avait repoussé l'ennemi avec une poignée de
+braves; mais depuis cette époque glorieuse
+pour sa réputation, un changement inexplicable
+s'était opéré en lui. On aurait dit qu'il
+désirait maintenant, comme pour se venger de
+l'oubli dans lequel on l'avait laissé, la perte de
+l'Acadie. Il avait reçu quelques recrues de
+France et des secours de Québec, peu considérables
+il est vrai, mais qui auraient pu lui
+être très utiles; il les renvoya au moment du
+plus grand péril, n'ayant pu s'accorder avec
+leurs officiers, qui firent de grandes plaintes
+contre lui. La retraite de ces renforts, la mauvaise
+disposition des habitans à son égard, son
+inaction lors de l'apparition de l'ennemi, tout cela
+coïncidant avec le départ des flibustiers, s'est
+tourné en preuve contre ce gouverneur; et,
+malgré sa justification auprès de ses supérieurs,
+il n'a jamais pu reconquérir la confiance
+de ses compatriotes, dont plusieurs n'ont point
+cessé de le regarder comme un traître.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, il n'avait pas deux cents
+hommes de garnison, lorsque le colonel Nicholson
+arriva devant Port-Royal avec des
+forces dont l'immense disproportion était un
+hommage éclatant rendu à ses talens et
+à sa bravoure. Il se laissa bombarder au
+milieu des murmures et de la désertion de ses
+gens jusqu'au 2 octobre, qu'il capitula. La
+garnison, épuisée de faim, sortit de la ville au
+nombre de 156 soldats avec les honneurs de
+la guerre. Nicholson, voyant défiler ce petit
+nombre d'hommes au visage pâle et amaigri,
+et que la disette lui aurait livrés à discrétion,
+regretta de s'être trop pressé de signer la capitulation:
+dès le lendemain il fut obligé de leur
+faire distribuer des vivres. Les soldats et les
+habitans, au nombre de 481, furent transportés
+à la Rochelle. M. de Subercase, ne pouvant
+emporter les mortiers et les canons réservés
+par un article du traité, les vendit aux Anglais
+7499 livres, pour payer les dettes qu'il
+avait contractées au nom de son gouvernement.
+L'histoire doit dire, en justification de ce gouverneur,
+qu'il semble vraiment impossible
+qu'avec moins de 200 soldats minés par
+une longue famine, il pût, même s'il eût
+gardé les secours qu'on lui avait envoyés, lutter
+heureusement contre une flotte de 36 voiles et
+4 mille hommes de débarquement. Le sort de
+l'Acadie était inévitable.</p>
+
+<p>Les vainqueurs changèrent le nom de Port-Royal
+en celui d'Annapolis, en l'honneur de la
+reine Anne. Cette ville pouvait avoir alors une
+demi-lieue d'étendue en tout sens; mais les
+maisons, très-éloignées les unes des autres,
+n'étaient que de mauvaises huttes avec des
+cheminées en terre; l'église ressemblait plus à
+une grange qu'à un temple<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>. Telle était la
+capitale de l'Acadie, titre qu'Halifax, alors
+simple pêcherie connue sous le nom de Chibouctou,
+lui a dérobé depuis. Il y avait encore
+deux établissemens dans cette province, les
+Mines et Beaubassin. Il sortait beaucoup de
+blé du premier, situé au milieu d'un sol très-fertile
+et défendu contre la mer par des digues
+que l'industrie avait élevées à force de travaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58"
+name="footnote58"></a><b>Note 58:<a href="#footnotetag58">
+(retour) </a> Etat de l'Acadie en 1710 tel que décrit par un Français à un
+Jésuite: <i>The travels of several missionaries of the society of
+Jesus, etc.</i></b></blockquote>
+
+<p>L'expédition de l'Acadie coûta £23,000 à
+la Nouvelle-Angleterre, que le parlement impérial
+lui remboursa. Le colonel Vetch fut
+nommé gouverneur du pays et laissé à Port-Royal
+avec 450 hommes. Cependant il n'était
+question dans le traité que du fort lui-même
+et du territoire qui était à la portée de son
+canon; M. Nicholson prétendit qu'il embrassait
+toute la province, M. de Subercase, Port-Royal
+seulement. L'un et l'autre envoyèrent
+des députés au marquis de Vaudreuil. Le
+député anglais, le colonel Livingston, se plaignit
+en outre à ce gouverneur des cruautés
+qu'exerçaient les alliés des Français, et le menaça,
+s'ils continuaient leurs hostilités contre les
+sujets de l'Angleterre, de faire exécuter les
+principaux habitans de l'Acadie. Le marquis
+de Vaudreuil répondit qu'il n'était pas responsable
+des actes des Indiens; que les Anglais
+ne devaient imputer la guerre qu'à ceux qui
+avaient refusé la neutralité entre les deux couronnes<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>,
+et que s'ils mettaient leur menace à
+exécution, il userait de représailles sur les prisonniers
+qu'il avait en sa possession. MM.
+Rouville et Dupuy furent chargés de porter
+cette réponse à Boston, avec ordre d'observer
+le pays, dans le cas où il serait nécessaire d'y
+porter la guerre. Il nomma en même temps
+le baron de St.-Castin son lieutenant en Acadie,
+avec mission d'y maintenir le reste des habitans
+dans l'obéissance à la France; ce qui
+indique qu'il considérait que la capitulation
+n'embrassait que Port-Royal. Au reste le
+traité d'Utrecht devait mettre fin à cette contestation.
+Il fit dire l'hiver suivant aux missionnaires
+de redoubler de zèle pour conserver
+l'attachement des Sauvages et des Acadiens.
+La conduite sévère et tyrannique du colonel
+Vetch, en les irritant, ne faisait que seconder
+cette politique. L'infatigable St.-Castin continuait
+les hostilités de son fort de Pentagoët.
+Un détachement de 40 Indiens qu'il avait
+envoyé en course, tailla en pièces un corps
+d'Anglais beaucoup plus nombreux que lui,
+et qui avait été chargé de brûler dans la
+campagne les maisons de ceux qui refusaient
+de se soumettre aux vainqueurs de Port-Royal.
+Cette bande, ayant été rejointe par plusieurs
+Canadiens et Français, alla investir Port-Royal
+même, dont la garnison était très affaiblie
+par les maladies<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>. A cette nouvelle le
+marquis d'Alognies, commandant des troupes
+à Québec, reçut ordre de partir sur le champ
+avec 12 officiers et 200 hommes choisis; mais
+l'arrivée de l'amiral Walker et d'une flotte
+anglaise dans le fleuve St.-Laurent, fit contremander
+ce détachement, qui aurait probablement
+remis Port-Royal sous la domination
+française<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a>
+<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59"
+name="footnote59"></a><b>Note 59:<a href="#footnotetag59">
+(retour) </a> D'où l'on doit conclure que c'est la Nouvelle-Angleterre
+qui a refusé le traité de neutralité et de commerce entre les
+deux colonies, proposé par M. de Vaudreuil: voir plus haut.</b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60"
+name="footnote60"></a><b>Note 60:<a href="#footnotetag60">
+(retour) </a> D'après le rapport des déserteurs plus des deux tiers étaient
+morts ou désertés. Voir la dépêche (traduction) interceptée de
+M. l'Hermite à M. de Pontchartrain du 22 juillet 1711, dans
+l'Appendice du Journal de l'expédition de l'amiral Walker.</b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61"
+name="footnote61"></a><b>Note 61:<a href="#footnotetag61">
+(retour) </a> Ibid.</b></blockquote>
+
+<p>La plus grande partie des Acadiens se soumit
+alors au joug des Anglais, qui, suivant
+leur usage, envoyèrent des troupes pour incendier
+les habitations de ceux qui tenaient encore
+pour la France. Un de ces partis, composé d'une
+soixantaine de soldats, fut encore surpris par
+les Sauvages; tout fut tué ou pris, il n'échappa
+qu'un seul homme. Le théâtre de ce combat
+se nomme aujourd'hui l'Anse du Sang. Ce
+succès fit prendre de nouveau les armes à 500
+Acadiens, qui, avec tous les Sauvages qu'ils
+purent rencontrer, se tinrent prêts à reprendre
+Port-Royal dès que le gouverneur de Plaisance
+leur aurait envoyé, pour les commander,
+M. l'Hermite dans l'habileté et le courage
+duquel ils avaient la plus grande confiance.
+Mais ce gouverneur les ayant fait informer qu'il
+avait besoin de tout son monde, et qu'il était
+incapable de laisser aller un seul officier, ils
+abandonnèrent leur entreprise et se dispersèrent.
+La perte de l'Acadie fut très sensible
+à la France, malgré son état d'abaissement.
+M. de Pontchartrain, ministre de la marine,
+écrivit à M. de Beauharnais, intendant de la
+Rochelle et de Rochefort: «Je vous ai fait
+assez connaître combien il est important de
+reprendre ce poste (Port-Royal), avant que
+les ennemis y soient solidement établis. La
+conservation de toute l'Amérique septentrionale
+et le commerce des pêches le demandent
+également: ce sont deux objets qui me touchent
+vivement, et je ne puis trop les exciter
+(le gouverneur général et l'intendant de la N.-France)
+à les envisager avec les mêmes yeux».
+Le ministre aurait voulu que M. de Vaudreuil
+se chargeât de reprendre Port-Royal avec les
+milices canadiennes et le peu de troupes dont
+il pouvait disposer; celui-ci de son côté demandait
+seulement deux vaisseaux avec ce
+qu'ils pourraient porter d'hommes et de munitions.
+Tout faible qu'était ce secours, il ne
+fut pas possible de le lui envoyer. M. de Vaudreuil
+cependant, qui sentait toute l'importance
+de Port-Royal, allait y détacher, comme
+on vient de le dire, le marquis d'Alognies,
+lorsque l'arrivée de l'amiral Walker dans le
+fleuve, fit donner un contre-ordre. En vain
+M. de Pontchartrain voulut-il former en
+France une société de marchands assez puissante
+pour remettre l'Acadie sous la domination
+du roi, et y former des établissemens solides,
+personne ne goûta une entreprise dont les
+avantages ne paraissaient certains que pour
+l'Etat. Alors les habitans de cette province,
+abandonnés à eux-mêmes et sans espérance de
+secours, n'eurent plus d'autre alternative que
+de se soumettre entièrement, afin de sauver des
+récoltes qui constituaient toute leur subsistance
+pour l'année; mais ces fidèles et malheureux
+Acadiens, si dignes d'un meilleur sort, firent
+dire secrètement à M. de Vaudreuil que le
+roi n'aurait jamais de sujets plus dévoués qu'eux,
+paroles qui auraient dû soulever la France
+d'une extrémité jusqu'à l'autre pour la défense
+de ce noble esprit de nationalité qui fait la véritable
+grandeur des peuples.</p>
+
+<p>Après la prise de Port-Royal, le colonel
+Nicholson était retourné à Londres pour la
+deux ou troisième fois, toujours pour solliciter
+la métropole d'entreprendre la conquête du Canada,
+qui était le grand boulevard des Français
+dans l'Amérique continentale. Le colonel
+Schuyler y avait été envoyé l'année précédente,
+par la Nouvelle-York, dans la même vue de
+représenter au gouvernement la nécessité absolue
+de faire cette conquête. Cinq chefs
+iroquois l'accompagnaient. Dans un discours
+prononcé devant la reine Anne, ils l'assurèrent
+de leur fidélité, et demandèrent son secours
+pour subjuguer leur ennemi commun, le
+Français. La Grande-Bretagne pensa qu'il
+ne serait pas prudent de se refuser à une entreprise
+demandée avec tant d'ardeur et tant
+de persistance; prévoyait-elle alors que les
+Français, priés à leur tour par eux, aideraient
+ces supplians importuns à la chasser plus tard,
+elle aussi, du Nouveau-Monde? M. St.-John,
+depuis vicomte de Bolingbroke, homme qui
+avait plus d'imagination que d'esprit, plus de
+brillant que de solide, était alors ministre.
+Non seulement il promit des forces suffisantes
+pour faire la conquête du Canada, mais il s'intéressa
+à cette entreprise comme s'il en avait
+été le premier auteur; il se vantait d'en avoir
+formé le plan; des préparatifs proportionnés
+à la grandeur du projet furent ordonnés,
+et le chevalier Hovenden Walker arriva à
+Boston le 25 juin (1711) avec une flotte portant
+un bataillon de soldats de marine et sept régimens
+de vétérans tirés de l'armée du duc
+de Marlborough, sous les ordres du général
+Hill, frère de madame Masham, qui avait remplacé
+la duchesse de Marlborough comme favorite
+de la reine Anne. Lorsque M. St.-John
+apprit l'arrivée de la flotte à Boston, il
+écrivit avec triomphe au duc d'Orrery: «vous
+pouvez être assuré que nous sommes maîtres
+à l'heure qu'il est de toute l'Amérique septentrionale.»
+La nouvelle de cette arrivée attendue
+depuis si long temps et avec tant d'impatience,
+se répandit rapidement dans toutes les
+colonies anglaises, où elle fut reçue avec
+des transports d'ivresse; l'assemblée de la
+Nouvelle-York vota une adresse de remercîment
+à la reine, et envoya une députation pour
+féliciter le colonel Nicholson sur le succès de
+sa mission. Elles mirent dans un mois deux
+armées sur pied, complètement équipées et
+approvisionnées<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a>
+<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62"
+name="footnote62"></a><b>Note 62:<a href="#footnotetag62">
+(retour) </a> M. de Costa Bella avait, sur l'ordre de la cour, envoyé
+vainement M. de la Ronde à Boston pour tâcher de dissuader
+les habitans de fournir de nouveaux secours à la flotte anglaise
+destinée à agir contre le Canada. Il fallait que M. de Pontchartrain
+fût dans une grande ignorance des sentimens de ces
+habitans. <i>Lettre interceptée (traduction) de M. de Costa
+Bella à M. de Pontchartrain du</i> 23 <i>juillet</i> 1711, <i>laquelle se
+trouve dans l'Appendice de la défense de l'amiral Walker</i>.</b>
+
+<pre>
+ Forces du Canada en 1709.
+
+Montréal 1200 hommes de 15 à 20 ans,
+Trois-Rivières 400 h.
+Québec 2200 h.
+Troupes 350 h.
+Matelots des navires 200 h.
+Sauvages 500 h.
+ ----
+ Total 4850.
+</pre>
+
+<b><i>Documens de Paris.</i></b></blockquote>
+
+<p>Deux régimens de troupes provinciales se
+joignirent aux réguliers du général Hill, ce
+qui porta son armée à 6463 fantassins munis
+d'un train considérable d'artillerie et de
+toutes sortes d'appareils de guerre. La flotte
+composée de 88 vaisseaux et transports<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a>
+<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>, mit
+à la voile le 30 juillet. Quelque temps après
+le colonel Nicholson s'avança à Albany avec
+quatre mille hommes et environ six cents Iroquois,
+afin de pénétrer en Canada par le lac
+Champlain; c'était le plan d'invasion de 1690.
+Rendu sur les bords du lac St.-Sacrement, il
+s'arrêta pour attendre l'arrivée de l'amiral
+Walker devant Québec. Ce pays semblait
+perdu sans ressource. Aux quinze ou seize
+mille soldats et matelots qui marchaient contre
+lui, il avait à peine cinq mille hommes capables
+de porter les armes à opposer; la providence
+le sauva.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63"
+name="footnote63"></a><b>Note 63:<a href="#footnotetag63">
+(retour) </a> Voir la liste des vaisseaux de guerre dans l'Appendice du
+<i>Journal of the Canada Expedition</i> par l'amiral Walker. Les Annales
+américaines se trompent en disant 68.</b></blockquote>
+
+<p>La prise de Port-Royal avait fait une sensation
+pénible et profonde en Canada, non pas à
+cause de la chute de ce poste, qui était réellement
+de peu de chose en lui-même; mais à
+cause de la faiblesse ou de l'apathie que montrait
+la France, et de la détermination où les
+colonies anglo-américaines paraissaient être de
+faire tous les sacrifices pour renverser sa puissance
+dans ce continent. Cependant lorsque
+les Canadiens virent, d'un côté, une flotte ennemie
+entrer dans leur fleuve, et, de l'autre,
+une armée s'avancer sur le lac Champlain,
+ils ne s'abandonnèrent pas à des pensées d'abattement;
+ils songèrent qu'ils avaient eux-mêmes
+envahi plus d'une fois le pays de ceux
+qui venaient les attaquer à leur tour, qu'ils les
+avaient vu fuir devant eux dans la Nouvelle-York
+et dans la Nouvelle-Angleterre, à
+Terreneuve et dans la baie d'Hudson. Leur
+ancienne énergie reprit son empire, et à la voix
+du gouverneur tout le monde courut aux
+armes.</p>
+
+<p>D'abord M. de Vaudreuil, pour en imposer
+aux Iroquois qui menaçaient la partie supérieure
+du pays, manda les Indiens occidentaux,
+qui descendirent au nombre de quatre à cinq
+cents avec MM. de St.-Pierre et Tonti et quelques
+Canadiens. En même temps voulant toujours
+les ménager, il envoyait le baron de
+Longueuil et MM. Joncaire et la Chauvignerie
+dans les cantons pour y contrecarrer l'effet des
+intrigues de Schuyler et les engager à observer
+la neutralité. Les Iroquois ne purent cacher que
+la plus grande partie de la confédération penchait
+pour les Anglais, moins gagnée encore
+par les présens qu'ils en avaient reçus, que persuadée
+que le Canada ne pouvait humainement
+éviter d'être accablé sous les efforts de
+l'ennemi, en voyant les vastes préparatifs qui se
+faisaient de toutes parts.</p>
+
+<p>Cependant toute la population jusqu'aux
+femmes montrait en Canada la résolution
+d'opposer une vive résistance. L'on apprit de
+plusieurs sources à la fois le départ de la flotte
+anglaise de Boston. Le marquis de Vaudreuil
+donna un grand festin à Montréal à environ
+huit cents Sauvages alliés, qui levèrent la
+hache et entonnèrent le chant de guerre au
+nom d'Ononthio. Le gouverneur descendit
+ensuite à Québec, où il fut suivi parles Abénaquis
+qui s'étaient établis à St.-François et à
+Bécancourt, au commencement de la guerre,
+afin d'opposer une digue aux irruptions des
+Iroquois. Il trouva cette ville en état de soutenir
+un long siège. Il y avait plus de 100
+pièces de canon en batterie. Les rives du
+fleuve au-dessous de Québec étaient si bien
+gardées, que l'ennemi n'aurait pu y opérer de
+débarquement dans les lieux habités sans livrer
+un combat dans une position désavantageuse.
+Chacun avait son poste marqué, où il devait se
+rendre à l'apparition de la flotte. On attendait
+l'ennemi avec anxiété, mais avec cette
+anxiété d'hommes qui ont résolu de faire leur
+devoir et qui savent que de leur courage
+dépend le salut de leur patrie. Enfin un habitant
+vint annoncer un soir du mois de septembre
+qu'il avait vu 90 ou 96 voiles dans le
+bas du fleuve.</p>
+
+<p>C'était l'amiral Walker qui remontait le St.-Laurent.
+Il s'avançait moins comme un capitaine
+qui entreprend une campagne difficile,
+que comme un conquérant qui n'a plus qu'à
+aviser au soin de ses glorieux trophées et des
+guerriers qui les lui ont fait obtenir. L'attaque
+de Québec n'était pour rien dans ses préoccupations;
+cette ville, suivant lui, ne songerait
+certainement pas à se défendre, lorsqu'elle le
+verrait paraître. Il n'était occupé que des
+moyens démettre dans ce climat rigoureux, sa
+flotte en hivernage dans le port de la ville conquise.
+Après avoir roulé plusieurs plans dans
+sa tête soucieuse, il s'arrêta à celui-ci; il
+ferait dégréer ses vaisseaux et débarquer tout
+ce qu'ils portaient, jusqu'à leurs mâts; ensuite
+il les ferait monter à sec sur le rivage, hors de
+l'atteinte des glaces, à l'aide de chameaux et
+autres puissans appareils; évidemment cet
+expédient paraissait infaillible, mais il était prématuré.
+L'inquiétude de l'amiral venait de ce
+qu'il croyait que le fleuve se congelait jusqu'au
+fond. L'on sait que le St.-Laurent a près de
+cent pieds de profondeur dans le port de Québec;
+mais on peut être physicien médiocre et excellent
+homme de mer.</p>
+
+<p>Les élémens vinrent le tirer rudement de ces
+préoccupations oiseuses. Un gros vent de sud-est
+s'éleva avec une brume épaisse qui enveloppa
+sa flotte et empêcha de rien voir; les
+pilotes ne purent plus se reconnaître. Un
+ancien navigateur canadien, retenu prisonnier
+à bord du vaisseau amiral, avertit de ne pas
+courir trop au nord. On refusa de l'écouter.
+On était dans la nuit du 22 août: le vent augmentait
+toujours. Deux heures après cet
+avertissement, l'on se trouva au milieu d'îles et
+de rescifs dans le danger le plus imminent, et
+personne ne s'en doutait. Un officier de l'armée
+de terre étant par hasard sur le pont de
+l'Edgar, aperçut tout-à-coup des brisans sur
+sa droite, il courut en informer l'amiral, qui
+ne voulut pas le croire, pensant que c'était
+l'effet de la peur. Le même officier redescendit
+une seconde fois, et le pria instamment
+de venir, que l'on voyait des écueils de tous
+côtés. «Sur ces importunités répétées, et
+entendant plus de bruit et de mouvement qu'à
+l'ordinaire, dit l'amiral, je passai ma robe de
+chambre et mes pantoufles, et je montai sur
+le pont. En effet, j'y trouvai tout le monde
+dans une frayeur et dans une confusion étrange».
+La direction des vaisseaux fut immédiatement
+changée; mais huit transports se brisèrent sur
+l'île aux oeufs, l'une des Sept-Iles, et près de neuf
+cents hommes périrent sur les dix-sept cents
+officiers et soldats qu'ils portaient. On reconnut
+ensuite parmi les noyés, rejetés sur la plage
+par les vagues, deux compagnies entières des
+gardes de la reine, et plusieurs familles écossaises
+qui venaient pour s'établir dans le pays. L'on
+trouva aussi parmi d'autres objets, un grand
+nombre d'exemplaires imprimés d'un manifeste
+adressé aux habitans du Canada, et que Charlevoix
+rapporte tout au long. Dans cette pièce
+singulière, le général Hill déclare les Canadiens
+sujets anglais en vertu de la découverte de
+l'Amérique septentrionale par Cabot, et que la
+France n'a possédé le pays qu'à titre de fief
+relevant de l'Angleterre!</p>
+
+<p>Après ce désastre, Walker retourna sur
+ses pas et alla jeter l'ancre dans la baie des Espagnols
+au Cap-Breton. Comme la traversée
+de Boston avait été extrêmement longue, et
+qu'il ne restait plus de vivres sur la flotte que
+pour dix semaines, il fut décidé à l'unanimité,
+dans un conseil de guerre, d'abandonner l'entreprise
+sur Québec, et sur Plaisance qui devait
+être attaqué ensuite, et de s'en retourner chacun
+dans son pays, savoir, les Américains à
+Boston et les Anglais en Europe. En conséquence
+de cette résolution, la flotte cingla
+vers Portsmouth, où pour comble de malheur
+le vaisseau amiral, l'Edgar, de 70
+canons, sauta et entraîna dans sa destruction
+quatre cents hommes, outre un grand
+nombre de personnes qui étaient venues à bord
+pour visiter leurs amis. Ces malheurs ne s'arrêtèrent
+pas là; le Feversham de 36 carrons
+et 3 transports qui suivaient la flotte, se perdirent
+aussi dans les parages du fleuve ou du
+golfe St.-Laurent<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a>
+<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64"
+name="footnote64"></a><b>Note 64:<a href="#footnotetag64">
+(retour) </a> That the ministry, after my return to Britain, were sensible
+how desesperate the navigation was in those seas; and yet
+that they were as industrious to conceal it, appears not only by
+the author of the <i>Post-Man</i> being found fault with for giving
+an account thereof in his paper, but also that the Gazette mentioned
+nothing of the loss of the Feversham and three store ships
+laden with provisions following us to Quebec; which accident
+may furnish matter for some not frivolous speculations. Introduction
+p. 24. L'amiral Walker de retour de sa malheureuse
+expédition, fut mis à la retraite et son nom fut biffé de la
+liste des officiers généraux de la marine.</b></blockquote>
+
+<p>La nouvelle de la retraite des Anglais ayant
+été apportée à Québec par des pêcheurs de
+Gaspé, le gouverneur renvoya M. de Ramsay
+à Montréal avec six cents hommes; il y monta
+lui-même bientôt après avec un pareil nombre
+de soldats, et forma avec le corps de troupes
+resté sous les ordres du baron de Longueuil
+pour garder le haut de la colonie, une armée
+de trois mille fusils. Il lui fit prendre position
+auprès de Chambly, afin de livrer bataille au
+colonel Nicholson s'il débouchait par le lac Champlain.
+Mais le commandant américain ayant
+appris les malheurs de la flotte, s'était hâté de
+décamper; et ses troupes découragées avaient
+repris, pour la seconde fois depuis deux ans, le
+chemin de leurs provinces sans avoir brûlé
+une cartouche. Alors les craintes du Canada
+passèrent dans les colonies anglaises; la
+frayeur s'empara aussitôt de leurs frontières;
+Albany fut dans la consternation; on s'empressa
+de faire réparer les forts avancés, et
+une partie de la milice resta sous les armes.
+Ainsi elles n'avaient fait tant de dépenses
+que pour se voir, à la fin de la guerre, accablées
+de dettes et réduites à défendre leurs propres
+foyers.</p>
+
+<p>Cependant tandis que l'Angleterre dirigeait
+son épée droit au coeur de la puissance française
+dans ce continent, sa politique avait
+armé contre elle, par le moyen des Iroquois,
+une nation brave, indomptable et féroce, les Outagamis,
+vulgairement nommés les Renards; ils
+habitaient à l'ouest du lac Michigan. Ils
+avaient promis de brûler le fort du Détroit, et
+de massacrer tous les Français qui se trouveraient
+dans ces contrées. Les Kikapous et les
+Mascontins étaient entrés dans le complot. M.
+Dubuisson, qui commandait au Détroit, sut ce
+complot d'un Outagami chrétien; il appela sur
+le champ les Hurons et les Outaouais ses alliés
+auprès de lui: «Nous voici autour de toi, dirent
+ces braves, tu nous as retirés du feu des Outagamis
+il y a douze lunes, nous venons exposer
+notre vie pour ton service; nous mourrons
+avec plaisir pour notre libérateur. La seule
+grâce que nous te demandons, c'est que tu
+prennes soin de nos femmes et de nos enfans si
+nous succombons, et que tu mettes un peu
+d'herbe sur nos corps afin qu'ils reposent en
+paix».</p>
+
+<p>Dubuisson marcha avec les Canadiens et ses
+alliés contre les Outagamis; il dut les assiéger
+dans leur fort; ils firent une défense désespérée,
+et n'ayant pu obtenir de capitulation, ils
+s'échappèrent pendant une nuit orageuse; mais
+on les atteignit à quatre lieues de là, et on en
+fit un carnage affreux; tous les prisonniers
+furent massacrés. La perte s'éleva du côté
+des vaincus à plus de deux mille personnes,
+tant hommes que femmes et enfans. On n'avait
+pas encore vu une pareille tuerie chez les Indiens.
+Ce résultat ôta tout espoir aux Anglais de
+s'élever au moins pour le moment dans
+l'Ouest sur les ruines de leurs rivaux. Il était
+d'une importance vitale de les empêcher de
+prendre pied dans cette partie du continent; car
+s'ils devenaient maîtres de ce point, la communication
+entre le Canada et la vallée du Mississipi
+se trouvait coupée, et ces deux vastes provinces
+tombaient d'elles-mêmes comme les
+branches d'un arbre qu'on sépare de leur tronc.</p>
+
+<p>Vers la même époque le gouverneur général
+fit rétablir le fort Michilimackinac abandonné depuis
+quelques années, et ajusta tous les sujets de
+mécontentement qui existaient entre les Français
+et les peuples septentrionaux et occidentaux,
+ou entre ces divers peuples eux-mêmes.
+Il savait profiter avec une rare intelligence des
+intérêts des uns et des autres pour paralyser
+les efforts des colonies anglaises qui travaillaient
+à les détacher de la France; et c'était plus
+avec des raisons qu'il faisait triompher sa politique,
+qu'avec les forces dont il pouvait disposer.
+Une seule imprudence aurait pu soulever la
+confédération iroquoise au commencement de
+la guerre. Par une attitude digne, il conserva
+le respect de tous les peuples indigènes; par
+son calme et sa prudence, il leur dissimula sa
+faiblesse.</p>
+
+<p>Un instant en 1712, le bruit se répandit que
+l'Angleterre armait encore une flotte pour
+assiéger Québec; cette nouvelle qui se trouva
+fausse, ne servit qu'à prouver le dévouement
+des habitans de cette capitale. Le commerce,
+toujours si généreux et si patriotique, avança
+cinquante mille écus au gouverneur pour augmenter
+les fortifications de la ville. C'était une
+somme très considérable pour le temps. Mais
+le sort des colonies françaises s'était décidé sur
+un autre champ de bataille. La guerre en
+Europe touchait à sa fin. Dès le commencement
+de 1711 un agent secret de Londres avait
+été envoyé à Paris. L'année suivante une suspension
+d'armes qui s'étendait aux colonies fut
+signée entre la France et l'Angleterre.</p>
+
+<p>Cette révolution dans les affaires avait été
+amenée d'abord par la disgrace de la favorite de
+la reine Anne, la duchesse de Marlborough qui
+entraîna les whigs dans sa chute; et ensuite par
+la mort de l'empereur Joseph II, qui eut pour
+successeur celui qui disputait le trône d'Espagne
+au duc d'Anjou. Les alliés furent peu portés
+après cet événement à combattre pour donner
+une nouvelle couronne à celui qui était déjà
+assez puissant avec celle de l'empire.</p>
+
+<p>Malgré la retraite des Anglais, le prince
+Eugène, qui commandait les Autrichiens, était
+encore supérieur de 20,000 hommes à l'armée
+française; et les conférences d'Utrecht ne rassuraient
+point la France épuisée et qui avait
+perdu tout espoir; elle n'osait plus croire au
+succès. Louis XIV, courbé vers la tombe et
+voyant périr presque toute sa famille en peu de
+temps, fit preuve en cette circonstance d'une
+grandeur d'âme qui l'élève beaucoup plus dans
+l'estime des hommes que la fierté qu'il déploya
+dans ses jours prospères<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a>
+<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>. Il annonça qu'en
+cas de nouveau malheur, il convoquerait toute
+la noblesse de son royaume, qu'il la conduirait
+à l'ennemi malgré son âge de soixante-et-quatorze
+ans, et qu'il périrait à la tête. Cette résolution
+n'était pas une menace vaine: on a vu
+ce que peut un peuple qui combat pour son
+existence, en France sous Charles VII et en
+1793; en Allemagne, en 1813, et plusieurs fois
+en Amérique depuis 1775.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65"
+name="footnote65"></a><b>Note 65:<a href="#footnotetag65">
+(retour) </a> Ce fut le sort de Louis XIV, de voir périr en France toute
+sa famille par des morts prématurées, sa femme à 45 ans, son
+fils unique à 50; et un an après que nous eûmes perdu son
+fils, nous vîmes son petit fils le Dauphin, duc de Bourgogne, la
+Dauphine sa femme, leur fils aîné le duc de Bretagne, portés à
+Saint-Denis au même tombeau, au mois d'avril 1712; tandis
+que le dernier de leurs enfans, monté depuis sur le trône, était
+dans son berceau, aux portes de la mort. Le duc de Berri, frère
+du duc de Bourgogne, les suivit deux ans après; et sa fille,
+dans le même tems passa du berceau au cercueil.</b>
+
+<p><b>«Ce temps de désolation laissa dans les coeurs une impression si
+profonde, que, dans la minorité de Louis XV, j'ai vu plusieurs
+personnes qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant
+des larmes. Louis XIV dévorait sa douleur en public:
+il se laissa voir à l'ordinaire; mais en secret les ressentimens
+de tant de malheurs le pénétraient et lui donnaient
+des convulsions. Il éprouvait toutes ces pertes domestiques à
+la suite d'une guerre malheureuse, avant qu'il fût assuré de la
+paix, et dans un tems où la misère désolait le royaume. On ne
+le vit pas succomber un moment à ses afflictions.»</b></p>
+
+<p><b>Voltaire: <i>Siècle de Louis</i> XIV.</b></blockquote>
+
+<p>Ce monarque aurait dû pour sa gloire mourir
+avec le siècle dans lequel il était né; le suivant
+devait être fatal à lui et à tous les siens. En
+effet, dès le début, cet âge est marqué par le
+naufrage de la gloire de ce prince, qui fut longtems
+le premier de la terre; et la fin est à jamais
+mémorable par la chute d'un trône qu'il
+avait entouré d'un pouvoir absolu, et par la
+mort violente ou la dispersion de toute sa famille.</p>
+
+<p>Les revers de la guerre de la succession
+d'Espagne et le traité d'Utrecht, ont précipité
+la chute de la puissance française en Amérique,
+quoique cette chute ait été produite par d'autres
+causes, comme on l'a dit plus d'une fois
+ailleurs.</p>
+
+<p>Par le traité fameux auquel nous venons de
+faire allusion, et qui fut signé le 11 avril 1713,
+Louis XIV céda à l'Angleterre la baie d'Hudson,
+l'île de Terreneuve et l'Acadie, c'est-à-dire
+tous les pays situés sur le littoral de la
+mer Atlantique, sur laquelle il ne resta plus
+à la France que l'embouchure du St.-Laurent
+et celle du Mississipi dans la baie du Mexique;
+elle se réserva seulement le droit de faire
+sécher le poisson sur une partie de l'île de
+Terreneuve. On peut juger, dit Raynal, combien
+ces sacrifices marquaient son abaissement,
+et combien il en dut coûter à sa fierté de céder
+trois possessions qui formaient avec le Canada,
+l'immense pays connu sous le nom glorieux
+de Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Les historiens français nous ont laissé un
+tableau fidèle de cette époque célèbre, et des
+causes de la grandeur et des revers de Louis
+XIV. Pendant près de quarante ans, il avait
+dominé l'Europe conjurée après l'avoir vaincue
+dans trois guerres longues et sanglantes. Cette
+période avait été illustrée par de grands génies
+en tous genres, et par les plus grands capitaines
+que les modernes eussent encore vus.</p>
+
+<p>«L'Europe, dit un historien célèbre, s'était
+armée contre lui, et il avait résisté, il avait
+grandi encore. Alors il se laissa donner le
+nom de grand. Le duc de La Feuillade alla
+plus loin. Il entretint un luminaire devant
+sa statue, comme devant un autel. On croit
+lire l'histoire des empereurs romains.</p>
+
+<p>«La brillante littérature de cette époque n'est
+autre chose qu'un hymne à la royauté. La
+voix qui couvre les autres est celle de Bossuet.
+C'est ainsi que Bossuet lui-même, dans son
+discours sur <i>l'Histoire Universelle</i>, représente
+les rois d'Egypte loués par le prêtre dans les
+temples en présence des dieux. La première
+époque du grand règne, celle de Descartes, de
+Port-Royal, de Pascal et de Corneille, n'avait
+pas présenté cette unanimité; la littérature y
+était animée encore d'une verve plus rude et
+plus libre. Au moment où nous sommes parvenus,
+Molière vient de mourir en (1673),
+Racine a donné Phèdre (1677), La Fontaine
+publie les six derniers livres de ses Fables
+(1678), madame de Sévigné écrit ses Lettres,
+Bossuet médite la connaissance de Dieu et de
+soi-même, et prépare le discours sur l'Histoire
+Universelle (1681). L'abbé de Fénélon,
+jeune encore, simple directeur d'un couvent de
+filles, vit sous le patronage de Bossuet, qui le
+croit son disciple. Bossuet mène le choeur
+triomphal du grand siècle, en pleine sécurité
+du passé et de l'avenir, entre le jansénisme
+éclipsé et le quiétisme imminent, entre le sombre
+Pascal et le mystique Fénélon. Cependant
+le cartésianisme est poussé à ses conséquences
+les plus formidables; Mallebranche fait rentrer
+l'intelligence humaine en Dieu, et tout-à-l'heure
+dans cette Hollande protestante en lutte
+avec la France catholique, va s'ouvrir pour
+l'absorption commun du catholicisme, du protestantisme,
+de la liberté, de la morale de Dieu
+et du monde, le gouffre sans fond de Spinosa».
+La première dans le domaine de l'esprit, la
+France ouvrit aussi les portes du 18e siècle,
+comme la première dans celui du courage;
+elle allait couronner ses triomphes en
+faisant monter un de ses princes sur le trône
+d'Espagne. Mais elle n'avait plus pour diriger
+ses efforts qu'un vieux roi sur son déclin et une
+femme qu'il avait épousée pour dissiper la
+tristesse d'une vie dont il avait épuisé toutes les
+jouissances. Les hommes illustres qui l'avaient
+couverte de tant de gloire, n'existaient plus.
+Les esprits perspicaces voyaient avec inquiétude
+le pays entrer dans une nouvelle guerre.
+Louis XIV, devenu dévot sur ses vieux jours,
+vivait retiré, ne connaissait plus si bien les
+hommes; dans sa solitude les choses ne lui parurent
+plus sous leur véritable aspect. Madame
+de Maintenon n'avait point non plus le
+génie qu'il faut pour manier le sceptre d'un
+royaume tel que celui de France dans un temps
+d'orages. Et elle fit la faute de nommer
+Chamillard, sa créature, pour être premier
+ministre, homme qui malgré son honnêteté
+était fort au-dessous de cette vaste tâche<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a>
+<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66"
+name="footnote66"></a><b>Note 66:<a href="#footnotetag66">
+(retour) </a> «Chamillard était dirigé par madame de Maintenon, dit
+quelqu'un, madame de Maintenon par Babbien, sa vieille servante».</b></blockquote>
+
+<p>Dès lors les généraux furent mal choisis et
+durent souvent leur nomination à la faveur;
+la discipline militaire tomba dans un relâchement
+funeste, et les opérations des armées furent
+dirigées par le roi et Chamillard du fond du
+cabinet de madame de Maintenon. Tout se
+ressentit de ce système malheureux; la France
+fut ainsi conduite en quelques années du comble
+de la gloire au bord de l'abîme.</p>
+
+<p>Le traité d'Utrecht qui blessa si profondément
+l'amour propre des Français, porta le
+premier coup à leur système colonial. A la fin
+du ministère de Colbert, leurs possessions en
+Amérique s'étendaient depuis la baie d'Hudson
+jusqu'au Mexique, en suivant les vallées du
+St.-Laurent et du Mississipi, et renfermaient
+dans leurs limites cinq des plus grands lacs, ou
+plutôt cinq des plus grandes mers intérieures,
+et deux des plus grands fleuves du monde.</p>
+
+<p>Par le traité d'Utrecht ils perdirent de vastes
+territoires, moins précieux encore par leur fertilité
+que par l'importance de leurs côtes
+maritimes. Ils se trouvèrent dans le nord du
+nouveau continent tout à coup éloignés, exclus
+en quelque sorte de l'Atlantique. Les colonies
+américaines ont contribué beaucoup à briser
+le réseau immense que la France avait jeté
+autour d'elles. On assure que leurs coups ne se
+dirigeaient pas alors exclusivement contre cette
+nation, qu'elles confondaient déjà dans le secret
+de leur pensée la métropole française et la
+métropole anglaise, et qu'elles les regardaient
+l'une et l'autre comme deux ennemies naturelles
+et irréconciliables de la cause américaine. Si
+c'était là l'objet de leur conduite, on doit
+avouer que ces colonies montraient à la fois
+une prévoyance profonde, et une grande puissance
+de dissimulation<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a>
+<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>. Trop faibles pour
+marcher ouvertement et au grand jour, et pour
+surmonter de force les entraves qui devaient
+nécessairement les arrêter, à chaque pas, elles
+cheminaient vers leur but par des routes cachées;
+le système colonial de l'Europe mettait un
+obstacle insurmontable à leur indépendance.
+«Les colons anglais, dit Bancroft,
+n'étaient pas simplement les colons de l'Angleterre,
+ils formaient partie d'un immense système
+colonial que tous les pays commerciaux
+de l'Europe avaient contribué à former, et qui
+enserrait dans ses bras puissans toutes les parties
+du globe. La question de l'indépendance
+n'aurait pas été une lutte particulière avec
+l'Angleterre, mais une révolution dans le commerce
+et dans la politique du monde, dans les
+fortunes actuelles et encore plus dans l'avenir
+des sociétés. Il n'y avait pas encore d'union
+entre les établissemens qui hérissaient le bord de
+l'Atlantique, et une seule nation en Europe aurait,
+à cette époque, toléré, mais pas une n'aurait
+favorisé, une insurrection. L'Espagne, la
+Belgique espagnole, la Hollande et l'Autriche
+étaient alors alliées à l'Angleterre contre la
+France, qui, par la centralisation de sa puissance
+et par des plans d'agrandissement territorial
+habilement conçus, excitaient l'inquiétude
+de ces nations, qui craignaient de la voir parvenir
+à la monarchie universelle. Lorsque
+l'Autriche et la Belgique auraient abandonné
+leur guerre héréditaire contre la France, lorsque
+l'Espagne et la Hollande, favorisées par la
+neutralité armée du Portugal, de la Suède, du
+Danemark, de la Prusse et de la Russie, se réuniraient
+à la France pour réprimer l'ambition
+commerciale de l'Angleterre, alors, mais pas
+avant, l'indépendance américaine devenait possible.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67"
+name="footnote67"></a><b>Note 67:<a href="#footnotetag67">
+(retour) </a> Ramsay, auteur d'une <i>Histoire de la révolution américaine</i>,
+attribue cet événement au changement de politique de la Grande-Bretagne,
+qui commença à faire peser en 1764, une dure oppression
+sur ses colonies. Quelques uns pensent, dit-il, que la
+révolution a été excitée par la France; d'autres que les colons,
+une fois délivrés du dangereux voisinage de cette nation, ne
+songèrent plus qu'à obtenir leur indépendance; mais, suivant
+lui, l'égoïsme du coeur humain est suffisant pour expliquer les
+motifs de la conduite des colons et de la métropole, sans recourir
+à ces opinions.</b></blockquote>
+
+<p>Ces raisons expliqueraient, suivant le même
+auteur, les motifs de l'ardeur que les colonies
+anglaises mettaient dans les guerres contre la
+France; elles voulaient rompre le système qui
+enchaînaient les colons au joug de l'Europe;
+et l'Europe, trompée par de faux calculs, aveuglée
+par des jalousies et des rivalités funestes,
+travaillait elle-même à l'accomplissement de
+leur projet. Tels sont les profonds calculs
+que l'on prête aux pères de l'indépendance
+américaine. Probablement que l'on a exagéré
+la clairvoyance des vieilles colonies. Nous ne
+pensons pas, nous, qu'elles eussent déjà à cette
+époque pressenti si clairement leur avenir.
+Une espèce d'heureux instinct, comme une inspiration
+du génie, éclairait leur politique, à laquelle
+d'ailleurs la liberté était un sûr flambeau,
+et les conduisait comme par une pente naturelle
+là où elles devaient aboutir. Mais l'on doit
+être très sobre dans les jugemens que l'on
+porte sur les motifs de conduite des peuples à
+leur berceau. «Rien n'est plus commun, dit
+Michaud dans son bel ouvrage de l'Histoire
+des Croisades, que d'attribuer à des siècles
+reculés les combinaisons d'une profonde politique.
+Si l'on en croyait certains écrivains,
+c'est à l'enfance des sociétés qu'appartiendrait
+l'expérience<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a>
+<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>. Les colonies anglaises étaient
+dans cette voie où la providence met les peuples
+auxquels elle prépare une grande destinée.
+Le traité d'Utrecht, en satisfaisant une partie
+de leurs désirs, augmentait leurs espérances
+futures. Aussi jetèrent-elles un cri de triomphe
+lorsqu'elles virent tomber les trois plus
+anciennes branches de l'arbre colonial français.
+Cet arbre resta comme un tronc mutilé par la
+foudre; mais on verra que ce tronc vigoureux,
+enfoui dans les neiges du Canada, était encore
+capable de lutter contre de rudes tempêtes
+et d'obtenir de belles victoires.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68"
+name="footnote68"></a><b>Note 68:<a href="#footnotetag68">
+(retour) </a> Il rappelle à ce sujet l'opinion de Montesquieu: «Transporter
+dans les siècles reculés toutes les idées du siècle où l'on
+vit, c'est des sources de l'erreur celle qui est la plus féconde.
+A ces gens qui veulent rendre modernes tous les siècles anciens,
+je dirai ce que les prêtres d'Egypte dirent à Solon: <i>O Athéniens!
+vous n'êtes que des enfans</i>.»</b></blockquote>
+<a name="l6c3" id="l6c3"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h3>COLONISATION DU CAP-BRETON.</h3>
+
+<h3>1713-1744.</h3>
+
+<p><b>
+Motifs qui engagent le gouvernement à établir le Cap-Breton.--Description
+de cette île à laquelle on donne le nom d'Ile-Royale.--La
+nouvelle colonie excite la jalousie des Anglais.--Projet
+de l'intendant, M. Raudot, et de son fils pour en faire l'entrepôt
+général de la Nouvelle-France, en 1706.--Fondation de
+Louisbourg par M. de Costa Bella.--Comment la France se propose
+de peupler l'île.--La principale industrie des habitans est
+la pêche.--Commerce qu'ils font.--M. de St.-Ovide remplace M.
+de Costa Bella.--Les habitans de l'Acadie, maltraités par leurs
+gouverneurs et travaillés par les intrigues des Français, menacent
+d'émigrer à l'Ile-Royale.--Le comte de St.-Pierre forme
+une compagnie à Paris en 1719, pour établir l'île St.-Jean voisine
+du Cap-Breton; le roi concède en outre à cette compagnie les
+îles Miscou et de la Magdeleine. L'entreprise échoue par les
+divisions des associés.
+</b></p>
+
+<p>Le traité d'Utrecht arracha des mains débiles
+et mourantes de Louis XIV les portes du
+Canada, l'Acadie et l'île de Terreneuve. De
+ce traité trop fameux date le déclin de la monarchie
+française, qui marcha dès lors précipitamment
+vers l'abîme de 1792. La nation humiliée
+parut cependant vouloir faire un dernier
+effort, pour reprendre en Amérique la position
+avantageuse qu'elle venait de perdre, et elle
+projeta un système colonial plus vaste encore
+que celui qui existait avant la guerre, et dont
+l'heureuse terminaison de la découverte du Mississipi,
+favorisa l'exécution. En cela le peuple
+français montrait qu'il n'avait rien perdu lui-même
+de son esprit d'entreprise ni de son
+énergie; mais le gouvernement n'avait plus la
+force ni les moyens de le protéger suffisamment
+dans une pareille oeuvre. D'ailleurs les circonstances
+étaient telles qu'il fallait tout sacrifier
+à l'existence du gouvernement et de la dynastie.
+Louis XIV n'avait-il pas, par le traité
+d'Utrecht, acheté le trône d'Espagne pour sa
+famille au prix de plusieurs de ses colonies,
+c'est-à-dire, en violant l'intégrité du royaume?</p>
+
+<p>La perte des deux provinces du golfe St.-Laurent,
+laissait le Canada exposé du côté de
+l'Océan aux attaques de la puissance qui le touchait
+déjà du côté de la terre; de sorte qu'en
+cas d'hostilités celle-ci pouvait empêcher tout
+secours extérieur d'y parvenir, et le séparer
+ainsi de sa métropole. Il était donc
+essentiel tant sous le point de vue défensif, que
+pour conserver nos pêcheries et avoir un lieu
+de relâche dans ces parages orageux, de changer
+une situation si compromettante pour la
+domination française dans cette partie du
+monde. Il nous restait encore dans ces lieux,
+entre autres îles, celle du Cap-Breton, située
+entre l'Acadie et Terreneuve les deux provinces
+cédées. Cette île qu'on avait méprisée jusqu'alors,
+et que l'on était bien aise aujourd'hui de
+trouver, quoiqu'elle fût très exposée, pouvait
+devenir comme une double épine dans le flanc
+des nouvelles acquisitions anglaises qu'elle
+séparait en deux. On planta le drapeau français
+sur ses rives désertes, on commença à y
+édifier des fortifications considérables et qui
+annonçaient la volonté de protéger efficacement
+l'entrée de la vallée du St.-Laurent. Ces travaux
+et l'importance que le Cap-Breton prit
+tout à coup en France, attirèrent l'attention de sa
+rivale. L'Angleterre qui avait cru, en s'emparant
+de l'Acadie et de toute l'île de Terreneuve,
+porter un coup mortel à la Nouvelle-France,
+vit avec surprise envelopper entièrement
+ses colonies, et s'élever depuis les
+côtes du Cap-Breton jusqu'aux sables de Biloxi,
+une ceinture de forts dont les canons menaçaient
+tous les points de leurs vastes frontières.
+Cette attitude inattendue lui inspira un étonnement
+mêlé de crainte. Maîtresse des deux
+plus grands fleuves de l'Amérique septentrionale,
+fleuves qui lui assuraient la plus grande partie de
+la traite avec les Sauvages, régnant sur deux
+vallées fertiles de mille à douze cents lieues de
+développement, dans lesquelles l'on trouve les
+productions de tous les climats, la France pouvait
+acquérir en peu d'années assez de force
+pour y être inexpugnable. La jalousie de la
+Grande-Bretagne et la politique prévoyante de
+ses colonies, qui, dans leur anticipation d'indépendance
+future, ne désiraient que de voir s'affaiblir
+le lien d'intérêt commun qui unissait les
+métropoles ensemble lorsqu'il s'agissait de
+tenir les colons dans la sujétion, se promirent bien
+chacune avec ses motifs à elle propres, de réunir,
+à la première rupture, leurs efforts contre
+le nouveau poste français du Cap-Breton. Ce
+poste s'était ainsi suscité, par le fait de sa création,
+dès en naissant, un ennemi redoutable. La cour
+de Versailles avait prévu cette hostilité, et ses
+plans pour y faire face étaient excellens; mais
+la langueur dans laquelle le monarque du Parc
+aux Cerfs laissait tomber sa puissance au milieu
+des débauches, ne permit point de les mettre
+complètement à exécution: la décrépitude fut
+la cause des désastres dont cette île devint le
+théâtre avant de passer aux mains de l'étranger.</p>
+
+<p>Le Cap-Breton, situé au midi de l'île de
+Terreneuve, dont il est séparé par une des
+bouches du golfe St.-Laurent de 15 à 16 lieues
+de large, a, au sud, le détroit de Canseau d'une
+lieue de traverse à la péninsule acadienne; et
+à l'ouest l'île St.-Jean (ou du Prince-Edouard).
+Sa longueur n'est pas tout à fait de 50 lieues.
+Sa figure à peu près triangulaire est fort irrégulière
+cependant, et le pays est tellement
+entrecoupé de lacs et de rivières que les deux
+parties principales ne tiennent ensemble que
+par un isthme d'environ 800 verges, qui sépare
+le port de Toulouse où est situé St.-Pierre,
+de plusieurs lacs assez considérables dont le
+plus grand s'appelle Le Bras d'Or. Ces lacs
+se déchargent au nord-est dans la mer.</p>
+
+<p>Le climat y ressemble à celui de Québec,
+excepté que le froid y est moins vif à cause du
+voisinage de l'Océan. Quoique les brumes et
+les brouillards y soient fréquens, l'air n'y est
+pas malsain. Elle était couverte de chênes,
+de pins, d'érables, de planes, de cèdres, de
+trembles, &amp;c., tous bois propres à la construction.
+Son sol est susceptible de toutes les
+productions du bas St.-Laurent, et les montagnes
+y ayant leur pente au sud, peuvent être
+cultivées jusqu'à leur sommet. La chasse et
+la pêche y étaient très abondantes. Elle renferme
+des mines de charbon de terre et de
+plâtre, dont une partie amoncelée par bancs au-dessus
+du sol, était en conséquence plus facile à
+exploiter que celle qu'il faut aller chercher,
+comme aujourd'hui, dans les entrailles de la
+terre.</p>
+
+<p>Il y a un grand nombre d'excellens ports,
+tous situés du côté de la pleine mer. Les plus
+beaux sont celui de Ste.-Anne, celui de Louisbourg
+qui a près de quatre lieues de tour, et dans
+lequel on entre par un passage de moins de quatre
+cents verges formé par deux petites îles, et indiqué
+à la navigation par le cap Lorembec,
+dont on aperçoit la cime à douze lieues de
+distance; celui de Miray situé au nord de
+de l'île Scatari et que les gros vaisseaux peuvent
+remonter six lieues; et enfin celui des Espagnols,
+aujourd'hui Sidney, qui a une entrée
+d'environ mille pas de largeur, et qui allant
+toujours eu s'élargissant se partage, au bout
+d'une lieue, en deux bras de trois lieues de longueur
+assez profonds pour faire de très
+bons havres.</p>
+
+<p>L'île du Cap-Breton n'avait été fréquentée
+jusque dans les dernières années, l'été, que par
+quelques pêcheurs qui y faisaient sécher leur
+poisson, et, l'hiver, que par des habitans de
+l'Acadie qui y passaient pour faire la traite des
+pelleteries avec les Indiens. Vers 1706 elle
+attira l'attention de M. Raudot, intendant
+de la Nouvelle-France, qui envoya conjointement
+avec son fils, au ministère un mémoire
+relatif à son établissement. Ce mémoire fort
+circonstancié nous donne une opinion très favorable
+des connaissances de cet administrateur;
+et il est fâcheux que la direction du commerce
+canadien n'ait pas toujours été dans des mains
+aussi expérimentées. Mais il est vrai aurait-il été
+possible à un seul homme de neutraliser, pour le
+Canada, les effets de la politique européenne
+de la France; c'est-à-dire, d'empêcher que
+celle-ci en voulant maintenir sa supériorité sur
+terre, ne la perdît sur mer, ce qui entraînait la
+ruine de ses colonies.</p>
+
+<p>L'intendant avait imaginé un nouveau plan
+pour le commerce de l'Amérique du Nord,
+dans lequel le Cap-Breton devait jouer un grand
+rôle en devenant l'entrepôt général de cette
+partie du monde. L'idée en était neuve et ingénieuse;
+mais elle était mise au jour dans le
+moment le moins favorable pour être bien
+accueillie. Néanmoins elle ne fut pas entièrement
+perdue comme on le verra plus tard.</p>
+
+<p>Après s'être étendu sur les motifs qu'on
+avait eus d'établir le Canada et sur le commerce
+des pelleteries, le seul dont on se fût
+sérieusement occupé jusqu'alors, et auquel on
+avait tout sacrifié, ces deux administrateurs
+disaient que le temps était arrivé de donner
+une nouvelle base au négoce de la Nouvelle-France;
+que la traite des fourrures devenait
+de jour en jour moins profitable et cesserait
+tôt ou tard, que d'ailleurs elle répandait des
+habitudes vicieuses et vagabondes parmi la population,
+qui négligeait la culture des terres
+pour un gain trompeur. Ils faisaient ensuite
+une comparaison à ce sujet entre la conduite
+des Américains et la nôtre. Ceux-là, répétaient-ils,
+sans s'amuser à voyager si loin de
+chez eux comme nous, cultivent leurs terres,
+établissent des manufactures, des verreries,
+ouvrent de mines, construisent des navires et
+n'ont jamais regardé les pelleteries que comme
+un accessoire. Nous devons les imiter et nous
+livrer à un commerce plus avantageux et plus
+durable. Comme eux encourageons l'exportation
+des viandes salées, des bois de toutes
+sortes, du goudron, du brai, des huiles, du
+poisson, du chanvre, du lin, du fer, du cuivre,
+&amp;c. A mesure que le chiffre des exportations
+s'élèvera, celui des importations suivra une
+marche ascendante proportionnelle; tout le
+monde sera occupé, les denrées et les marchandises
+seront abondantes, et par conséquent à
+meilleur marché; cette activité attirera l'émigration,
+augmentera les défrichemens, développera
+la pêche et la navigation, et répandra
+enfin une vie nouvelle dans tous les établissemens
+de cette contrée aujourd'hui si languissante.
+Ils démontraient par un raisonnement
+parfaitement conforme aux meilleurs principes
+de l'économie politique moderne, les avantages
+qui résulteraient de cet état de choses
+pour la France elle-même; car qu'on ne dise
+pas, ajoutaient-ils, que si le Cap-Breton tire du
+Canada une partie de ses denrées que la France
+peut lui fournir, c'est autant de défalqué du commerce
+du royaume; celui-là achètera d'autant
+plus de marchandises françaises qu'il vendra de
+produits, et plus les manufactures de France
+emploieront de bras, plus sa population augmentera
+et plus elle consommera de productions
+agricoles. Ils terminaient ce long document
+par insister avec force sur la nécessité de
+coloniser le Cap-Breton, de faire un dépôt
+général dans cette île qui se trouvait entre la
+mère-patrie et l'Acadie, Terreneuve et le Canada,
+et au centre des pêcheries. Cette île
+pourrait fournir de son cru, à la première, des
+morues, des huiles, du charbon de terre, du
+plâtre, des bois de construction, etc.; aux autres,
+des marchandises entreposées venant de France,
+qu'elle échangerait contre les denrées de ces
+diverses provinces. Il y a plus, observaient-ils
+encore, ce n'est pas seulement en augmentant
+la consommation des marchandises en Canada
+que l'établissement projeté serait utile au
+royaume, on pourrait aussi faire passer des
+vins, des eaux de vie, des toiles, du ruban, des
+taffetas, etc., aux colonies anglaises qui sont
+très peuplées et qui en achèteraient beaucoup,
+quand même ce négoce ne serait pas permis.
+En un mot M. Raudot voulait faire du Cap-Breton
+dans les limites des possessions françaises,
+ce que la Grande-Bretagne est aujourd'hui
+pour le monde, le centre du commerce.
+Si nous établissions maintenant un chemin de
+fer entre Halifax et l'extrémité supérieure du
+Canada, le projet de M. Raudot avec la variante
+cependant d'Halifax au lieu de Louisbourg,
+serait bien près de sa réalisation puisque
+la différence entre les deux entreprises ne
+tiendrait qu'à celle des circonstances diverses
+du transport entre ces deux époques. En 1706
+l'entrepôt avait besoin de voies liquides pour
+recevoir et expédier dans toutes les directions
+les productions et les marchandises. Aujourd'hui
+un entrepôt peut être placé aussi bien au
+centre d'un continent qu'au sein d'une mer,
+parce que l'on peut sur terre faire rayonner
+des chemins de fer tout aussi bien que des vaisseaux
+sur l'Atlantique, et que la vapeur franchit
+les espaces même avec plus de rapidité sur le
+premier que sur le dernier élément. Ce projet, M.
+Raudot voulait en confier l'exécution, non à une
+compagnie toujours égoïste et sacrifiant sans
+cesse l'avenir au présent, mais au gouvernement
+qu'il priait de s'en charger, entrant dans les détails
+les plus minutieux pour lui en démontrer les
+facilités; mais la guerre que la France soutenait
+alors contre l'Europe entière et qui occupait
+toute l'énergie et toutes les forces du royaume,
+absorbant une partie de sa jeunesse et le trop-plein
+de la population, ne lui laissait ni le temps
+ni les moyens de penser à une pareille entreprise.
+Après la guerre cependant, les choses
+ayant subi des altérations profondes, la réalisation
+de ce projet devint non seulement utile,
+mais d'une absolue nécessité.</p>
+
+<p>L'on commença par changer le nom du
+Cap-Breton pour lui donner celui d'Ile-Royale,
+qu'il n'a conservé que durant le temps qu'il
+est resté entre les mains des Français. L'on
+choisit ensuite pour quartier général le Havre
+à l'Anglais dont le nom fut aussi remplacé par
+celui de Louisbourg. Ce port situé au milieu
+d'un terrain stérile, ne pouvait être fortifié
+qu'à grands frais, parce qu'il fallait tirer les
+matériaux de fort loin. Bien des gens auraient
+préféré le port Ste.-Anne qui est plus spacieux,
+très facile à rendre presqu'imprenable,
+et entouré d'un pays abondant en marbre et en
+bois de commerce. M. de Costa Bella, qui
+venait de perdre son gouvernement de Plaisance
+cédé aux Anglais, fut chargé de commencer
+la nouvelle colonie et de jeter les fondemens
+de Louisbourg.</p>
+
+<p>La France comptait moins sur l'émigration
+sortie de son sein pour peupler l'île et la ville
+qu'elle voulait fonder, que sur ses anciens sujets
+de l'Acadie et de Terreneuve. Elle crut que
+leur antipathie pour leurs nouveaux maîtres
+les engagerait à venir s'y établir; elle les y
+invita même ainsi que les Abénaquis, comme
+s'il eût été raisonnable d'espérer que des colons
+feraient plus de sacrifices pour augmenter la
+puissance de leur ancienne mère-patrie que
+cette mère-patrie elle-même. Les gouverneurs
+anglais, aveuglés par leurs préjugés religieux
+et nationaux, avaient d'abord mécontenté,
+par de mauvais traitemens, les Acadiens, qui,
+dans leur désespoir, menacèrent d'émigrer.
+Mais lorsque ces gouverneurs virent la France
+former un nouvel établissement à côté d'eux,
+ils se hâtèrent de changer de conduite et de
+rassurer les colons qui allaient les abandonner.
+C'est ainsi que la Grande-Bretagne se conduisit
+envers les habitans du Canada en 1774. Voyant
+ses anciennes colonies prendre les armes contre
+elle, elle s'empressa de leur assurer l'usage de
+leur langue et de leurs institutions nationales,
+pour les empêcher de joindre les rebelles et
+les engager à défendre sa cause. Plus
+tard cependant, lorsqu'elle crut n'avoir plus
+besoin d'eux, elle les sacrifia; et en cela elle
+ne fit que répéter ce qu'elle avait déjà fait à
+l'égard des malheureux Acadiens. Telle est
+la justice de la politique entre les mains de
+laquelle les colons, plus que tous autres, ne
+sont que des jouets, une marchandise.</p>
+
+<p>Les Acadiens rassurés, comme on l'a dit, par
+les paroles des gouverneurs anglais, ne purent
+se résoudre à abandonner leurs terres sur
+lesquelles ils jouissaient d'une douce aisance,
+et se transmettaient depuis longtemps de
+père en fils les moeurs pures et patriarcales
+de leurs ancêtres. Il ne s'en trouva qu'un
+petit nombre qui voulût émigrer, les uns parce
+qu'ils ne pouvaient s'habituer au nouveau
+joug, les autres parce qu'ils avaient peu de
+chose à perdre en s'en allant; ils vinrent de
+Terreneuve et de l'Acadie s'établir à Louisbourg
+et en d'autres endroits de l'île, où ils formèrent
+de petits villages sans ordre et dispersés
+sur le rivage, chacun choisissant le terrain
+qui lui convenait pour la culture ou la pêche.</p>
+
+<p>La ville de Louisbourg bâtie en bois sur une
+langue de terre qui s'avance dans la mer, atteignit
+une demi-lieue de longueur dans sa
+plus grande prospérité. Les rares maisons de
+pierre qu'on y voyait appartenaient au gouvernement.
+On y construisit des cales, c'est-à-dire
+des jetées, qui s'étendant au loin dans le
+port, servaient pour charger et décharger les
+navires. Comme le principal objet du gouvernement
+en prenant possession de l'Ile-Royale,
+était de s'y rendre inexpugnable, il commença
+à fortifier Louisbourg en 1720; il y dépensa
+des sommes énormes et qui dépassèrent
+trente millions. Il pensa que ce n'était pas
+trop pour protéger les pêcheries, pour assurer
+la communication de la France avec le Canada,
+pour ouvrir en temps de guerre un asile aux
+vaisseaux venant des Indes occidentales.</p>
+
+<p>La principale industrie des habitans consistait
+dans la pêche. La traite des fourrures qui
+s'y faisait avec quelques Sauvages Micmacs était
+de peu de chose. Cependant le grand nombre
+d'ouvriers employés d'abord par le gouvernement,
+pour exécuter ses vastes travaux, et ensuite
+l'activité de la pêche portèrent graduellement
+la population de cette colonie à 4000 âmes.
+Cette population était employée sur la fin au
+commerce de la morue sèche. Les habitans
+les moins aisés, suivant Raynal, y employaient
+deux cents chaloupes et les plus riches cinquante
+goëlettes de trente à cinquante tonneaux.
+Les chaloupes ne quittaient jamais les côtes de
+plus de quatre ou cinq lieues; les goëlettes
+allaient jusque sur le grand banc de Terreneuve
+et dans l'automne portaient elles-mêmes
+leurs précieuses cargaisons en France ou dans
+les îles de l'archipel du Mexique. Dans le
+fait l'Ile-Royale n'était qu'une grande pêcherie;
+et sa population, composée en hiver des
+pêcheurs fixes, faisait plus que doubler en été
+par l'arrivée de ceux de l'Europe, qui s'éparpillaient
+sur les grèves pour faire sécher leur
+poisson. Elle recevait sa subsistance de la France
+ou des Antilles. Elle tirait de la première des
+vivres, des boissons, des vêtemens et jusqu'à
+ses meubles; elle faisait ses retours en envoyant
+de la morue dans une partie des vaisseaux
+qui lui apportaient ces marchandises, le
+reste allant faire la pêche pour se former une
+cargaison. Elle expédiait pour les Iles vingt
+ou vingt-cinq bâtimens de 70 à 140 tonneaux
+chargés de morue, de madriers, de planches,
+de merrain, de charbon de terre, de saumon,
+de maquereau salé, et enfin d'huile de poisson;
+elle en rapportait du sucre, du café, des rums
+et des sirops. Elle parvint à créer chez elle
+un petit commerce d'échange, d'importation et
+d'exportation. Ne pouvant consommer ce
+qu'elle recevait de France et des Iles, elle en
+cédait une partie au Canada et une autre
+plus considérable à la Nouvelle-Angleterre,
+qui venait les chercher dans ses navires et
+apportait en paiement des fruits, des légumes,
+des bois, des briques, des bestiaux, et par
+contrebande, des farines et même de la morue.</p>
+
+<p>Malgré cette apparente prospérité, la plus
+grande partie des habitans languissait dans la
+misère. La pêche comme les manufactures
+pour un riche qu'elle fait, retient des milliers
+d'hommes dans l'indigence. L'expérience nous
+a démontré depuis longtemps que les industries
+qui emploient un grand nombre de
+bras, ont toutes le même inconvénient, la pauvreté
+excessive des artisans qu'elles occupent.
+Outre cette cause à laquelle on doit attribuer
+une partie de la misère des colons de l'Ile-Royale,
+les circonstances dans lesquelles ils étaient
+venus s'y établir étaient de nature à augmenter
+encore le mal; fuyant le joug étranger en
+Acadie et à Terreneuve, ils avaient tout sacrifié
+pour venir vivre et mourir sous le drapeau
+de la France, qui ne faisait pas tout ce qu'elle
+aurait dû faire pour protéger une population
+qui lui montrait tant de dévouement. Ils arrivèrent
+dénués de tout dans l'île. Dans l'impuissance,
+dit l'historien que nous avons cité
+plus haut, de se pourvoir d'ustensiles et des
+premiers moyens de pêches, ils les avaient empruntés
+à un intérêt excessif. Ceux même qui
+n'avaient pas eu besoin d'abord de ces avances,
+ne tardèrent pas à subir la dure loi des emprunts.
+La cherté du sel et des vivres, les
+pêches malheureuses les y réduisirent peu à
+peu. Des secours qu'il fallait payer vingt à
+vingt-cinq pour cent par année, les ruinèrent
+sans ressource.</p>
+
+<p>Telle est à chaque instant la position relative
+de l'indigent qui sollicite des secours, et du citoyen
+opulent qui ne les accorde qu'à des
+conditions si dures, qu'elles deviennent en peu
+de temps fatales à l'emprunteur et au créancier;
+à l'emprunteur, à qui l'emploi du secours
+ne peut autant rendre qu'il lui a coûté; au créancier,
+qui finit par n'être plus payé d'un débiteur
+que son usure ne tarde pas à rendre insolvable.
+Il est difficile de trouver un remède
+à cet inconvénient, car enfin il faut que le prêteur
+ait ses sûretés, et que l'intérêt de la
+somme prêtée soit d'autant plus grand que les
+sûretés sont moindres.</p>
+
+<p>Le fondateur du Cap-Breton fut remplacé
+par M. de St.-Ovide. En 1720, l'Angleterre
+nomma pour gouverneur de l'Acadie et de
+Terreneuve, M. Philippe Richard, qui fut bien
+étonné en arrivant dans son gouvernement de
+trouver les anciens habitans français en possession
+de leur langue, de leur religion et de
+leurs lois, et en communication journalière
+avec l'Ile-Royale comme s'ils eussent encore
+été soumis à la couronne de France; il voulut
+prendre sur le champ des mesures pour
+leur anglification en masse, croyant que les
+choses avaient assez changé pour lui permettre
+d'exécuter ce projet sans danger. Il commença
+d'abord par leur interdire tout commerce avec
+l'Ile-Royale; il leur fit ensuite signifier qu'il
+leur donnait quatre mois pour prêter le serment
+d'allégeance. M. de St.-Ovide était informé de
+tout ce qui se passait; il se hâta de faire avertir
+les habitans que s'ils consentaient à ce qu'on
+exigeait d'eux, qu'on les priverait bientôt de la
+liberté de professer leur religion, et que leurs
+enfans abandonneraient celle de leurs pères;
+que les Anglais les traiteraient comme des esclaves;
+que leur esprit d'exclusion et leur antipathie
+naturelle contre les Français, les tiendraient
+toujours séparés d'eux, que les Huguenots,
+quoique unis à ce peuple par les liens de la
+religion, en étaient la preuve.</p>
+
+<p>Les Acadiens n'avaient pas attendu cependant
+ces suggestions de leurs anciens compatriotes,
+pour répondre à M. Richard; ils lui
+représentèrent qu'ils étaient restés dans le pays
+à la condition qu'ils y jouiraient de leurs
+usages et de leurs institutions tel qu'ils l'entendraient;
+que sans cela ils se seraient retirés
+soit en Canada soit à l'Ile-Royale comme le
+leur permettait le traité d'Utrecht, après avoir
+vendu leurs terres; que la crainte de perdre
+une population si industrieuse et de dépeupler
+le pays, avait engagé le gouvernement britannique
+à acquiescer à leur demande; que leur
+demeure dans le pays avait été d'un grand
+avantage pour les Anglais eux-mêmes en ce
+que c'était à leur considération que les Sauvages,
+leurs fidèles alliés, les laissaient, eux les
+Anglais en repos, ce qui était vrai. Ils
+laissèrent entrevoir aussi à l'imprudent gouverneur
+que s'il persistait à mettre son projet
+à exécution de les forcer de prêter le serment
+de fidélité, ou de leur ôter leurs pasteurs, il
+pourrait bien exciter une insurrection qui
+deviendrait formidable par l'union aux insurgés
+de tous les Indigènes jusqu'à la rivière Kénébec.
+Au reste M. de St.-Ovide avait déjà
+pris des mesures pour faire passer les Acadiens
+dans l'île St.-Jean, que l'on se proposait
+alors d'établir. Force fut donc à M. Richard
+d'abandonner ses projets d'anglification. Le
+cabinet de Londres ne fit cependant que les
+ajourner, et l'orage ne se dissipa au-dessus de
+la tête des malheureux Acadiens que pour
+éclater plus tard avec une fureur redoublée et
+afin de mieux compléter leur naufrage.</p>
+
+<p>Nous avons dit que le gouvernement français
+avait formé le projet d'établir l'île St.-Jean.
+Cette île en forme d'arc de vingt-deux
+lieues de long sur une plus ou moins de largeur,
+et qui est située dans le voisinage du
+Cap-Breton, dont elle peut être considérée
+comme une annexe, lui aurait été en effet
+d'une grande utilité. Elle possède un sol fertile,
+des pâturages excellens. Jusqu'à la pacification
+d'Utrecht elle avait été oubliée comme
+l'Ile-Royale. En 1719 il se forma une compagnie
+avec le double projet de la défricher et
+d'y établir de grandes pêcheries. C'était à
+l'époque du fameux système de Law, et il était
+plus facile de trouver des fonds que de leur
+conserver la valeur factice que l'engouement
+des spéculateurs y avait momentanément attachée.
+Le comte de St.-Pierre, premier écuyer
+de la duchesse d'Orléans, se mit à la tête de
+l'entreprise, et le roi lui concéda alors l'île en
+question avec celle de Miscou, et l'année suivante
+les îles de la Magdeleine. Malheureusement
+l'intérêt qui avait réuni les associés les divisa, tous
+les intéressés voulurent avoir part à la régie,
+et la plupart n'avait pas la moindre expérience
+de ces entreprises; on ne doit pas en conséquence
+être surpris si tout échoua. L'île
+retomba dans l'oubli d'où on l'avait momentanément
+tiré jusque vers 1749, que les Acadiens,
+fuyant le joug anglais, commencèrent à s'y
+établir.</p>
+<a name="l7" id="l7"></a>
+<br>
+
+<h2>LIVRE VII.</h2>
+<a name="l7c1" id="l7c1"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE I.</h3>
+
+<h3>SYSTÈME DE LAW.--CONSPIRATION DES
+NATCHÉS.</h3>
+
+<h3>1712-1731.</h3>
+
+<p><b>
+La Louisiane, ses habitans et ses limites.--M. Crozat en
+prend possession en vertu de la cession du roi.--M. de la Motte
+Cadillac, gouverneur; M. Duclos, commissaire-ordonnateur.--Conseil
+supérieur établi; introduction de la coutume de Paris.--M.
+Crozat veut ouvrir des relations commerciales avec le
+Mexique; voyages de M. Juchereau de St.-Denis à ce sujet; il
+échoue.--On fait la traite des pelleteries avec les Indigènes,
+dont une portion embrasse le parti des Anglais de la Virginie.--Les
+Natchés conspirent contre les Français et sont punis.--Désenchantement
+de M. Crozat touchant la Louisiane; cette province
+décline rapidement sous son monopole; il la rend (1717)
+au roi, qui la concède à la compagnie d'Occident rétablie par
+Law.--Système de ce fameux financier.--M. de l'Espinay succède
+à M. de la Motte Cadillac, et M. Hubert à M. Duclos.
+M. de Bienville remplace bientôt après M. de l'Espinay.--La
+Nouvelle-Orléans est fondée par M. de Bienville (1717).--Nouvelle
+organisation de la colonie; moyens que l'on prend
+pour la peupler.--Terrible famine parmi les colons accumulés à
+Biloxi.--Divers établissemens des Français.--Guerre avec
+l'Espagne.--Hostilités en Amérique: Pensacola, île
+Dauphine.--Paix.--Louis XV récompense les officiers de la
+Louisiane.--Traité
+avec les Chicachas et les Natchés.--Ouragan du 12 septembre
+(1722).--Missionnaires.--Chute du système de Law.--La
+Louisiane passe à la compagnie des Indes.--Mauvaise direction
+de cette compagnie.--M. Perrier, gouverneur.--Les
+Indiens forment le projet de détruire les Français; massacre aux
+Natchés; le complot n'est exécuté que partiellement.--Guerre
+à mort faite aux Natchés; ils sont anéantis, 1731.
+</b></p>
+
+<p>Les premiers colons de la Louisiane furent
+des Canadiens. Ce petit peuple qui habitait
+l'extrémité septentrionale du Nouveau-Monde,
+sans avoir eu presque le temps de s'asseoir sur
+la terre qu'il avait défrichée, courrait déjà à
+l'aventure vers des contrées nouvelles; ses
+enfans jalonnaient les rives du St.-Laurent et
+du Mississipi dans un espace de près de douze
+cents lieues! Une partie disputait les bords
+glacés de la baie d'Hudson aux traitans anglais,
+tandis qu'une autre guerroyait avec les Espagnols
+presque sous le ciel brûlant des tropiques.
+La puissance française dans l'Amérique
+continentale semblait reposer sur eux.
+Ils se multipliaient pour faire face au nord et
+sud. Partout pleins de dévouement et de bonne
+volonté, ils manient aussi bien l'aviron du traitant-voyageur,
+que la hache du défricheur, que
+le fusil du soldat. Ce tableau des Canadiens a
+quelque chose de neuf et de dramatique; on
+aime à voir ce mouvement continuel qui les
+entraîne dans toutes les directions au milieu
+des forêts et des nombreuses tribus sauvages
+qui les regardent passer avec étonnement. Ils
+furent dans le Nouveau-Monde comme ces
+tirailleurs qui s'éparpillent dans un combat en
+avant d'une colonne dont ils annoncent la charge.
+Cependant ce tableau si pittoresque, ce système
+d'enlever ainsi les Canadiens à des occupations
+sédentaires et agricoles pour en faire
+comme des précurseurs, des pionniers de la
+civilisation, était-il favorable au même degré
+aux intérêts de leur pays, à eux-mêmes?
+C'est là une question qui détruit bien vite le
+prestige qui nous faisait illusion, en nous
+amenant à juger les choses à leur juste valeur.
+Mais notre objet n'est pas ici d'en poursuivre la
+solution. Au nom de leur roi, les Canadiens
+obéissaient sans calculer ni les sacrifices, ni les
+conséquences, et l'on peut se demander s'il
+n'est pas arrivé jusqu'à ce jour, que ce zèle ait
+eu des suites funestes pour eux. Quoiqu'il en
+soit, nous verrons dans le cours de ce chapitre
+que c'est aux Canadiens principalement que la
+France dut la conservation de la Louisiane,
+comme c'était à eux qu'elle devait celle du
+Canada depuis un quart de siècle.</p>
+
+<p>En même temps qu'elle fortifiait le Cap-Breton,
+elle s'occupait de l'établissement de la
+Louisiane, dont elle réclamait pour territoire
+du côté du sud et de l'ouest jusqu'à la rivière
+Del Norte, et de là en suivant les hauteurs qui
+séparent cette rivière de la rivière Rouge jusqu'aux
+Montagnes-Rocheuses, au golfe de Californie
+et à la mer Pacifique<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a>
+<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>; du côté de
+l'est toutes les terres dont les eaux tombent
+dans le Mississipi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69"
+name="footnote69"></a><b>Note 69:<a href="#footnotetag69">
+(retour) </a> Carte publiée par l'Académie française.</b></blockquote>
+
+<p>La Mobile ne conserva guère plus longtemps
+que Biloxi le titre de chef-lieu. Les
+désavantages propres à cette localité la firent
+abandonner pour l'île Dauphine, ou du Massacre,
+ainsi nommée à cause des ossemens humains,
+restes sans doute d'une nation détruite,
+qu'on y trouva ensevelis sous le sol. Cette
+île très basse est couverte d'un sable blanc
+cristallin si brûlant que rien n'y pousse. L'on
+se sent saisi à son aspect d'une profonde tristesse.
+Ce qui la fit rechercher d'abord c'est
+le port qu'elle possédait; mais elle le perdit
+peu de temps après que l'on s'y fut établi; un
+coup de mer en ferma l'entrée.</p>
+
+<p>Le gouvernement absorbé tout entier par la
+guerre de la succession d'Espagne, ne put
+prendre entre ses mains la colonisation de cette
+province. Il se déchargea de cette tâche, dont
+il avait le succès fort à coeur, sur l'énergie
+particulière et les efforts des hommes entreprenans.
+Il existait alors à Paris un négociant
+habile qui avait acquis une vaste fortune dans
+le commerce maritime, et qui avait rendu des
+services signalés au royaume en important une
+grande quantité de matières d'or et d'argent
+dans un temps où l'on en avait très besoin. Le
+roi l'avait nommé conseiller-secrétaire de la
+maison et couronne de France au département
+des finances. Ce marchand était M. Crozat.
+Il lui abandonna en 1712, pour 16 ans, le privilége
+exclusif du commerce de la Louisiane, et
+en pleine propriété l'exploitation des mines de
+cette contrée; c'était agir contrairement à l'esprit
+du mémoire de M. Raudot, dont nous avons
+parlé dans le dernier chapitre. M. Crozat qui
+n'avait attribué qu'à un système vicieux le peu
+de succès qu'on y avait fait jusqu'alors, se mit
+en frais d'utiliser incessamment sa gigantesque
+Concession. </p>
+
+<p>Louis XIV nomma M. de la Motte Cadillac
+gouverneur en remplacement de M. de
+Muys, mort en se rendant en Amérique. M.
+Duclos eut la charge de commissaire-ordonnateur
+à la place de M. d'Artaguette rentré en
+France, et un conseil supérieur fut établi pour
+trois ans, composé de ces deux fonctionnaires
+et d'un greffier avec pouvoir de s'adjoindre des
+membres. Ce conseil était un tribunal général
+pour les affaires civiles et criminelles grandes
+ou petites. Il devait procéder suivant la coutume
+de Paris dont les lois furent seules reconnues
+dans ce pays comme elles l'étaient déjà
+en Canada. Cette organisation purement despotique,
+puisque l'administration militaire, civile
+et judiciaire se trouvait réunie dans les mêmes
+mains, ne fait qu'ajouter un exemple de plus à
+ce que nous avons dit, que les colonies françaises
+furent toutes soumises à leur naissance
+à un régime militaire absolu.</p>
+
+<p>M. de la Motte Cadillac débarqua à la Louisiane
+en 1713. Afin de l'intéresser à son commerce,
+M. Crozat se l'était associé. La nouvelle
+colonie devint plus que jamais une exploitation
+mercantile. Le gouverneur dirigea
+toute son attention vers le commerce. Il
+trouva en arrivant que les colons languissaient
+plutôt qu'ils ne vivaient dans un des plus excellens
+pays du monde, faute d'avances et faute
+de débouchés pour leurs denrées. Après avoir
+jeté les yeux autour de lui, il chercha à ouvrir
+des relations commerciales avec ses voisins; il
+s'arrêta d'abord aux Espagnols. Il envoya
+un navire chargé de marchandises à Vera-Cruz.
+Le vice-roi du Mexique, fidèle aux maximes
+exclusives de son temps et de son pays, défendit
+le débarquement de ces marchandises et
+ordonna au vaisseau de s'éloigner. Malgré
+le résultat de cette première tentative, M. de Cadillac
+ne se découragea pas, et résolut d'en faire
+une seconde par terre. Il choisit pour cela M.
+Juchereau de St.-Denis, un des voyageurs canadiens
+les plus intrépides, et qui était à la Louisiane
+depuis 14 ans.</p>
+
+<p>Cet employé fit deux voyages dans le Mexique
+(Le page Dupratz), qui furent remplis
+d'incidens et d'aventures galantes et romanesques.
+Il ne fut de retour de son second
+voyage qu'en avril 1719, n'ayant pas eu plus de
+succès que dans le premier.</p>
+
+<p>Tandis que le gouverneur cherchait ainsi
+à s'ouvrir des débouchés dans le Mexique,
+il avait envoyé faire la traite chez les Natchés
+et les autres nations du Mississipi, où ses
+agens trouvèrent des Anglais de la Virginie,
+pour lesquels les Chicachas allaient devenir de
+nouveaux Iroquois. La même lutte sourde
+qui existait dans le nord allait se répéter dans
+le sud, et partager entre les deux peuples rivaux
+les Indigènes. Bientôt en effet, l'on vit
+d'un côté plusieurs tribus, ayant à leur tête les
+Alibamons et les Chactas, tomber sur la Caroline
+et y commettre des ravages; et, de l'autre,
+les Natchés tramer la destruction des Français,
+qui ne furent sauvés que par la promptitude et
+la vigueur avec lesquelles le gouverneur sut agir.
+A cette occasion, les barbares se virent condamnés
+par M. de Bienville, qui commandait
+l'expédition contre eux, à élever de leurs propres
+mains, au milieu de leur principal village,
+un fort pour ceux-mêmes qu'ils voulaient anéantir.
+C'était la première humiliation que subissait
+leur grand chef, qui prétendait descendre du
+soleil et qui en portait le nom avec orgueil.
+Ce fort, aujourd'hui Natchez, situé sur le
+Mississipi, couronnait un cap de 200 pieds
+d'élévation; il fut appelé Rosalie du nom de
+madame de Pontchartrain, dont le mari, ministre
+d'état, protégeait la famille des Lemoine
+d'où sortait Bienville. C'est l'année suivante
+(1715) que M. du Tisné jeta les fondemens de
+Natchitoches, ville maintenant florissante.</p>
+
+<p>Cependant les grandes espérances que M.
+Crozat avait conçues relativement à la Louisiane,
+s'étaient dissipées peu à peu; il y avait
+à peine quatre ans qu'il avait cette province
+entre les mains, et déjà le commerce en était
+détruit. Le monopole de ce grand fermier
+avait frappé tout de mort. Avant sa concession
+il s'y faisait encore quelques affaires. Les
+habitans de la Mobile et de l'île Dauphine
+exportaient des provisions, des bois, des
+pelleteries chez les Espagnols de Pensacola,
+dans les îles de la Martinique et de St.-Domingue
+et en France, et ils recevaient en
+échange les denrées et les marchandises dont
+ils avaient besoin pour leur consommation ou
+leur trafic avec les Indiens. M. Crozat n'y
+eut pas plutôt fait reconnaître son privilége que
+cette industrie naissante s'éteignit. L'arbre
+ne recevant plus de lumière et de chaleur que
+du caprice d'un homme assis dans un comptoir
+de Paris, se dessécha rapidement et il
+mourut. Les vaisseaux des Iles ne parurent
+plus; il fut défendu d'aller à Pensacola d'où
+provenait tout le numéraire de la colonie, et
+de vendre à d'autres qu'aux agens de M. Crozat,
+qui donnèrent les prix qu'ils voulurent.
+Celui des pelleteries fut fixé si bas que cette
+marchandise fut toute portée, par les chasseurs,
+en Canada ou dans les colonies anglaises. Le
+concessionnaire, à l'aspect de la décadence de
+la colonie, n'en voulut pas voir la cause là où
+elle était; il adressa à diverses reprises
+de vaines représentations au gouvernement
+qui ne les écouta pas. Enfin épuisé par les
+grandes avances qu'il avait faites pour les nombreux
+établissemens formés en diverses parties
+du pays, et trompé dans son attente d'ouvrir
+par terre et par mer des communications avec
+le Mexique pour y verser ses marchandises et
+en tirer des métaux, dégoûté aussi d'un privilége
+plus onéreux que profitable, il le remit au
+roi, qui le concéda de suite à la compagnie
+d'Occident, dont le succès étonna d'abord toutes
+les nations.</p>
+
+<p>Un aventurier écossais, Jean Law, homme
+plein d'imagination et d'audace, cherchant avec
+avidité l'occasion d'attirer sur lui l'attention de
+l'Europe par quelque grand projet, trouva dans
+la situation financière de la France, un moyen
+de parvenir au but qu'il désirait d'atteindre.
+Ayant fait une étude de l'économie politique
+dont Turgot et Smith devaient plus tard faire
+une science, il se présenta à Paris comme le
+sauveur de la nation et le restaurateur de ses
+finances délabrées. Quel remède inattendu
+a-t-il trouvé pour combler l'abîme de la dette
+nationale, qui devient de jour en jour plus incommensurable
+malgré tous les efforts que l'on
+fait pour le fermer? Le papier monnaie et
+les mines imaginaires de la Louisiane. Le
+pays même que Crozat vient de rejeter avec
+dégoût, après y avoir perdu des sommes considérables,
+est la panacée qui doit produire
+une aussi grande merveille.</p>
+
+<p>Il n'y a que l'état déplorable de la France
+qui ait pu entraîner le peuple, le roi et ses
+ministres dans ces illusions vers lesquelles ils
+se portèrent avec une ardeur qui se communiqua
+à d'autres pays.</p>
+
+<p>«Ponce de Léon n'eut pas plutôt abordé à
+la Floride en 1512, qu'il se répandit dans l'ancien
+et le nouveau-monde que cette région
+était remplie de métaux. Ils ne furent découverts
+ni par François de Cordoue, ni par Velasquez
+de Ayllon, ni par Philippe de Narvaez,
+ni par Ferdinand de Soto, quoique ces
+hommes entreprenans les eussent cherchés
+pendant trente ans avec des fatigues incroyables.
+L'Espagne avait enfin renoncé à ses espérances;
+elle n'avait même laissé aucun monument
+de ses entreprises; et cependant il
+était resté vaguement dans l'opinion des peuples
+que ces contrées renfermaient des trésors
+immenses. Personne ne désignait le lieu
+précis où ces richesses pouvaient être; mais
+cette ignorance même servait d'encouragement
+à l'exagération. Si l'enthousiasme se refroidissait
+par intervalle, ce n'était que pour occuper
+plus vivement les esprits quelque temps
+après. Cette disposition générale à une crédulité
+avide, pouvait devenir un merveilleux
+instrument dans des mains habiles».</p>
+
+<p>Law sut mettre ces vagues croyances à
+profit. Ce financier avait commencé ses opérations
+en établissant avec la permission du
+régent en 1716 une banque avec un capital de
+1200 actions de mille écus chacune. La nouvelle
+institution dans ces sages limites, augmenta
+le crédit et fit un grand bien, car elle
+pouvait faire face à ses obligations facilement;
+mais on avait toujours les yeux tournés vers la
+Louisiane, et c'est là où l'on devait trouver l'or
+pour payer les dettes de l'Etat. En 1717 la
+compagnie d'Occident fut rétablie par Law;
+on lui céda immédiatement la Louisiane et on
+l'unit à la banque; on donna encore à cette association
+la ferme du tabac et le commerce du
+Sénégal. Dans la supposition du succès, elle
+devait dégénérer en un affreux monopole.
+Mais à cette époque on était incapable de juger
+des avantages ou des désavantages de ces
+grandes opérations; et à venir encore jusqu'à
+nos jours, les opinions des hommes les plus
+éclairés sont opposées et contradictoires sur la
+matière.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, les actions de la compagnie
+d'Occident se payaient en billets d'Etat que
+l'on prenait au pair quoiqu'ils ne valussent que
+cinquante pour cent dans le commerce. Dans
+un instant le capital de 100 millions fut rempli;
+chacun s'empressait de porter un papier décrié,
+croyant le voir bientôt racheté en bel or de la
+Louisiane. Les créanciers de l'Etat qui entrevoyaient
+leur ruine dans l'abaissement graduel
+des finances, se prirent à cette spéculation,
+comme à leur seul moyen de salut. Les
+riches entraînés par le désir d'augmenter leur
+fortune, s'y lancèrent avec des rêves dont
+Law avait soin de nourrir la cupide extravagance.
+«Le Mississipi devint un centre où
+toutes les espérances, toutes les combinaisons
+se réunissaient. Bientôt des hommes riches,
+puissans, et qui pour la plupart passaient pour
+éclairés, ne se contentèrent pas de participer
+au gain général du monopole, ils voulurent
+avoir des propriétés particulières dans une
+région qui passait pour le meilleur pays du
+monde. Pour l'exploitation de ces domaines,
+il fallait des bras: la France, la Suisse et
+l'Allemagne fournirent avec abondance des
+cultivateurs, qui, après avoir travaillé trois ans
+gratuitement pour celui qui aurait fait les frais
+de leur transportation, devaient devenir citoyens,
+posséder eux-mêmes des terres et les
+défricher.»</p>
+
+<p>Cependant le gouverneur et le commissaire-ordonnateur
+de la Louisiane avaient été changés.
+M. de la Motte Cadillac avait eu pour
+successeur M. de l'Espinay, et M. Duclos M.
+Hubert; mais quelque temps après, M. de
+Bienville fut nommé commandant général de
+toute la Louisiane. Les Français occupaient
+alors Biloxi, l'île Dauphine, la Mobile, Natchez
+et Natchitoches sur la Rivière-Rouge. Ils
+avaient aussi commencé des établissemens sur
+plusieurs autres points du pays. Biloxi était
+redevenu chef-lieu. Le port de l'île Dauphine
+avait été abandonné pour l'Ile aux Vaisseaux.
+L'obstination que l'on mettait à demeurer sur
+une côte stérile, pour ne pas s'éloigner de la
+mer, démontre que le but de la colonisation
+de cette contrée avait été jusque là tout
+commercial. Enfin l'on commença à croire
+que les bords du Mississipi présentaient
+de plus grands avantages pour la situation
+d'une capitale. On résolut d'aller chercher
+un asile sur la rive gauche de ce fleuve,
+dans un endroit que M. de Bienville avait déjà
+remarqué à 30 lieues de l'Océan. Ce gouverneur
+avec quelques pauvres charpentiers et
+faux-sauniers y jeta, en 1717, les fondemens
+d'une ville qui est aujourd'hui l'une des plus
+populeuses et des plus riches du Nouveau-Monde.
+Il la nomma Nouvelle-Orléans en
+l'honneur du duc d'Orléans, régent du royaume.
+La Louisiane avait eu pour fondateur un Canadien
+illustre dans nos annales, la capitale de
+ce beau pays allait devoir son existence également
+à un de nos compatriotes. M. de Pailloux
+fut nommé gouverneur de la nouvelle
+ville, où arriva l'année suivante un vaisseau
+qui avait été agréablement trompé en trouvant
+16 pieds d'eau dans l'endroit le moins profond
+du Mississipi. L'on ne croyait pas que ce
+fleuve fut navigable si haut pour les gros navires.
+On transféra seulement en 1722 le
+gouvernement à la Nouvelle-Orléans. On ne
+pouvait se résoudre dans cette province à
+perdre la mer de vue, tandis qu'en Canada l'on
+cherchait au contraire à s'en éloigner en s'élevant
+toujours sur le St.-Laurent pour suivre la
+traite des pelleteries dans les forêts.</p>
+
+<p>La compagnie d'Occident n'avait pas été
+plus tôt en possession de la Louisiane qu'elle
+avait travaillé à organiser un nouveau gouvernement,
+et à former un système d'émigration
+propre à assurer le rapide établissement de cette
+province, et surtout l'exploitation des mines
+abondantes dont le métal précieux devait payer
+la dette nationale, ce chancre qui dévorait la
+France et minait déjà le trône si fier de sa
+royale et antique dynastie.</p>
+
+<p>Dans la nouvelle organisation M. de Bienville
+fut nommé gouverneur général et directeur
+de la compagnie en Amérique; M. de
+Pailloux, major-général; M. Dugué de Boisbriand,
+autre Canadien, commandant aux Illinois,
+et M. Diron, frère de l'ancien commissaire-ordonnateur,
+inspecteur-général des
+troupes.</p>
+
+<p>La Louisiane avait été cédée à la compagnie
+en 1717; dès le printemps suivant huit cents
+colons sur trois vaisseaux quittaient la Rochelle
+pour cette contrée. Il y avait parmi eux plusieurs
+gentilshommes et anciens officiers, au
+nombre desquels était M. Lepage Dupratz qui
+a laissé d'intéressans mémoires sur cette
+époque pleine d'intérêt. Cette émigration
+se dispersa sur différens points. Les gentilshommes
+étaient partis avec l'espoir d'obtenir
+de vastes seigneuries en concession,
+et d'introduire dans la nouvelle province une
+hiérarchie nobiliaire comme il en naissait alors
+une en Canada. Law lui-même voulut donner
+l'exemple. Il obtint une terre de quatre
+lieues en carré, à Arkansas, qui fut érigée en
+duché; et il fit ramasser quinze cents hommes,
+tant Allemands que Provençaux pour la peupler;
+il devait encore y envoyer 6000 Allemands
+du Palatinat; mais c'est dans ce moment
+même (1720) que croula sa puissance éphémère
+avec l'échafaudage de ses projets gigantesques
+qui laissèrent sur la France les ruines
+de la fortune publique et particulière. Le
+contrecoup de cette grande chute financière,
+qui n'avait encore rien eu de pareil chez les
+modernes, ébranla profondément la jeune colonie,
+et l'exposa aux désastres les plus déplorables.
+Des colons rassemblés à grands frais
+plus de mille furent perdus avant l'embarquement
+à Lorient. «Les vaisseaux
+qui portaient le reste de ces émigrans ne firent
+voile des ports de France qu'en 1721, un an
+après la disgrace du ministre; et il ne put
+donner lui-même aucune attention à ce débris
+de sa fortune. La concession fut transportée
+à la compagnie». Cette compagnie ne donna
+point l'ordre de cesser d'acheminer les colons
+vers l'Amérique. Une fois en route ces malheureux
+ne pouvaient arrêter, et la chute du
+système les laissait sans moyens. On les entassait
+sans soin et sans choix dans des navires
+et on les jetait sur la plage de Biloxi, d'où ils
+étaient transportés dans les différens lieux de
+leur destination. En 1721, les colons furent
+plus nombreux que jamais; on les embarquait
+en France avec une imprévoyance singulière.
+L'on n'avait pas à Biloxi assez d'embarcations
+pour suffire à les monter sur le Mississipi.
+Il y eut encombrement de population, les provisions
+manquèrent et la disette apparut avec
+toutes ses horreurs; on n'eut plus pour vivre que
+les huîtres que l'on péchait sur le bord de la
+mer. Plus de cinq cents personnes moururent
+de faim, dont deux cents de la concession de
+Law. L'ennui et le chagrin en conduisirent
+aussi plusieurs au tombeau. La mésintelligence,
+la désunion, suite ordinaire des malheurs
+publics, se mit dans la colonie; l'on forma
+des complots, et l'on vit une compagnie de
+troupes Suisses qui avait reçu ordre de se
+rendre à la Nouvelle-Orléans, passer, officiers
+en tête, à la Caroline<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a>
+<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70"
+name="footnote70"></a><b>Note 70:<a href="#footnotetag70">
+(retour) </a> Charlevoix: Journal historique.</b></blockquote>
+
+<p>Ce sont ces désastres qui engagèrent enfin à
+abandonner Biloxi, cette rive funeste, et la
+Nouvelle-Orléans devint définitivement la capitale
+de la Louisiane.</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire néanmoins que tant
+d'efforts, quoique mal dirigés, fussent sans fruit.
+Nombre d'établissemens furent commencés,
+réussirent et sont aujourd'hui des places considérables.
+Sans doute l'on eût pu faire mieux,
+beaucoup mieux; mais Raynal exagère singulièrement
+le mal. Une colonisation forte, permanente,
+puissante, se fait graduellement, se
+consolide par ses propres efforts et la jouissance
+d'une certaine liberté. Ne fût-il mort personne
+à Biloxi, les émigrans eussent-ils tous
+été des cultivateurs laborieux, intelligens, persévérans,
+et l'on sait que ces qualités manquaient
+à beaucoup d'entre eux, encore le succès
+prodigieux qu'on attendait ne se serait pas
+réalisé: on a vu jusqu'à quel degré on avait
+élevé les espérances de la France. Les mines
+du Mississipi devaient payer la dette nationale,
+et la Louisiane elle-même devait relever
+son commerce et former un empire français.
+On fut cruellement trompé sur tous ces
+points. Ce désappointement amer causa une
+sensation si profonde, resta tellement empreint
+dans les esprits, que longtemps après il influençait
+encore la plume irritable de l'historien
+des deux Indes, et que le sage Barbé-Marbois
+ne put au bout d'un siècle échapper totalement
+à l'impression qu'il avait laissée dans sa patrie.
+Ces espérances qu'on avait formées s'appuyaient
+sur une base chimérique, le système de Law,
+sur lequel il convient maintenant de rapporter
+les jugemens qu'on a prononcés.</p>
+
+<p>«Dans leur appréciation, les uns comme M.
+Barbé-Marbois, disent que Law après avoir
+persuadé aux gens crédules que la monnaie de
+papier peut, avec avantage tenir lieu des espèces
+métalliques, tira de ce faux principe les
+conséquences les plus extravagantes. Elles
+furent adoptées par l'ignorance et la cupidité,
+et peut-être par Law lui-même, car il portait
+de l'élévation et de la franchise jusque dans
+ses erreurs.</p>
+
+<p>«Les hommes éclairés résistèrent cependant,
+et beaucoup de membres du parlement de
+Paris opposaient à ses impostures les leçons
+de l'expérience. Vaine sagesse! Jean Law
+parvint à persuader au public que la valeur de
+ses actions était garantie par des richesses inépuisables
+que recélaient des mines voisines du
+Mississipi. Ces chimères appelées du nom de
+système de Law, ne différaient pas beaucoup
+de celles qu'on s'est efforcé de nos jours de reproduire
+sous le nom de Crédit. Quelques-uns
+ont prétendu que tant d'opérations injustes,
+tant de violations des engagemens les plus solennels,
+étaient le résultat d'un dessein profondément
+médité, et que le régent n'y avait consenti
+que pour libérer l'Etat d'une dette dont
+le poids était devenu insupportable. Nous ne
+pouvons adopter cette explication. Il est plus
+probable qu'après être entré dans une voie pernicieuse,
+ce prince et son conseil furent conduits
+de faute en faute à pallier un mal par un mal
+plus grand et à tromper le public en se faisant
+illusion à eux-mêmes. Si au contraire ils
+avaient agi par suite d'une mesure préméditée,
+il y aurait encore plus de honte dans cet artifice
+que dans la franche iniquité du Directoire
+de France, quand en 1797 il réduisit au tiers
+la dette publique».</p>
+
+<p>D'autres ayant Say à leur tête, attribuent le
+naufrage du système à une autre cause. «Les
+gouvernemens qui ont mis en circulation, dit
+ce grand économiste, des papiers-monnaies,
+les ont toujours présentés comme des billets de
+confiance, de purs effets de commerce, qu'ils
+affectaient de regarder comme des signes représentatifs
+d'une matière pourvue de valeur
+intrinsèque. Tels étaient les billets de la banque
+formée, en 1716, par l'Ecossais Law, sous
+l'autorité du régent. Ces billets étaient ainsi
+conçus:</p>
+
+<p><i>La banque promet de payer au porteur à vue....
+livres, en monnaie de même poids et au même
+titre que la monnaie de ce jour, valeur reçue, à
+Paris, etc.</i></p>
+
+<p>La banque, qui n'était encore qu'une entreprise
+particulière, payait régulièrement ses
+billets chaque fois qu'ils lui étaient présentés.
+Ils n'étaient point encore un papier-monnaie.
+Les choses continuèrent sur ce pied jusqu'en
+1719 et tout alla bien<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a>
+<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>. A cette époque, le
+roi, ou plutôt le régent remboursa les actionnaires,
+prit l'établissement entre ses mains,
+l'appela banque royale, et les billets s'exprimèrent
+ainsi:</p>
+
+<p>«<i>La banque promet de payer au porteur à vue...
+livres</i>, EN ESPÈCES D'ARGENT, <i>valeur reçue à
+Paris etc</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71"
+name="footnote71"></a><b>Note 71:<a href="#footnotetag71">
+(retour) </a> Voyez dans Dutot, volume II, page 200, quels furent les
+très bons effets du système dans ses commencemens.</b></blockquote>
+
+<p>«Ce changement, léger en apparence, était
+fondamental. Les premiers billets stipulaient
+une quantité fixe d'argent, celle qu'on connaissait
+au moment de la date sous la dénomination
+d'une livre. Les seconds ne stipulant que
+des <i>livres</i>, admettaient toutes les variations
+qu'il plairait au pouvoir arbitraire d'introduire
+dans la forme et la matière de ce qu'il appellerait
+toujours du nom de <i>livres</i>. On nomma
+cela rendre le papier-monnaie <i>fixe</i>: c'était au
+contraire en faire une monnaie infiniment plus
+susceptible de variations, et qui varia bien
+déplorablement. Law s'opposa avec force à
+ce changement: les principes furent obligés
+de céder au pouvoir, et les fautes du pouvoir,
+lorsqu'on en sentit les fatales conséquences,
+furent attribuées à la fausseté des principes.»</p>
+
+<p>Telles sont les opinions d'un homme d'état
+et d'un économiste célèbre. L'un et l'autre,
+trop exclusifs dans leurs idées, n'ont peut-être
+pas dit toute la vérité. Say, ne faisant aucune
+attention aux entreprises étrangères à la banque
+de Law, semble attribuer uniquement sa
+catastrophe à l'altération des monnaies. Marbois
+partant d'un autre principe, l'impute à la
+base chimérique donnée à cette banque, en la
+faisant dépendre du succès des compagnies
+orientale et occidentale rétablies ou formées par
+le financier étranger. Ne pourrions nous pas
+dire plutôt que le système de Law était prématuré
+pour la France; et qu'il ne pouvait convenir
+qu'à une nation très commerçante et qui
+fût déjà familière avec les opérations financières
+et le jeu du crédit public. Or l'on sait que les
+Français en général ne l'étaient pas alors.
+C'était là la grande faute du système qui commença
+à éclairer la France, dit Voltaire, en la
+bouleversant. Avant lui, «il n'y avait que
+quelques négocians qui eussent des idées nettes
+de tout ce qui concerne les espèces, leur valeur
+réelle, leur valeur numéraire, leur circulation,
+le change avec l'étranger, le crédit
+public; ces objets occupèrent la régence et le
+parlement.</p>
+
+<p>«Adrien de Noailles duc et pair, et depuis
+maréchal de France, était chef du conseil des
+finances..... Au commencement de ce ministère
+l'Etat avait à payer 900 millions d'arrérages;
+et les revenus du roi ne produisaient
+pas 69 millions à 30 francs le marc. Le duc
+de Noailles eut recours en 1716 à l'établissement
+d'une chambre de justice contre les financiers.
+On rechercha les fortunes de 4410
+personnes, et le total de leurs taxes fut environ
+de 219 millions 400 mille livres; mais de cette
+somme immense, il ne rentra que 70 millions
+dans les coffres du roi. Il fallait d'autres ressources».</p>
+
+<p>On s'adressa au commerce. Il était peu
+considérable comparativement parlant; les
+guerres l'avaient ruiné, on voulut le faire grandir
+tout-à-coup en formant un crédit factice,
+comme si le commerce était fondé sur le crédit
+et non le crédit sur le commerce. On oublia
+qu'il manquait à la France un capital réel,
+l'esprit d'entreprise et d'industrie. Law avait
+senti le vice de la situation, et c'est pour cela
+qu'il faisait de si grands efforts pour augmenter
+le négoce du royaume en activant l'établissement
+des possessions d'outre-mer. Mais les
+ressources dont il jetait ainsi la semence allaient
+venir trop tard à son secours; d'ailleurs dans
+son ardeur fiévreuse, il s'en était laissé imposer
+sur les avantages que présentait, par exemple,
+le Nouveau-Monde. Il crut ou feignit de
+croire que la Louisiane renfermait des richesses
+métalliques inépuisables et capables de suppléer
+à tous les besoins. Il se trompa. On a pu
+voir ce qu'était cette contrée et ce que l'on
+pouvait attendre d'elle. Force fut donc à Law,
+faute d'un Pérou, faute de marchandises, faute
+d'industrie, faute enfin d'autres valeurs réelles,
+d'asseoir son papier-monnaie sur le numéraire
+seulement qu'il y avait en France. Ce papier
+il fallut l'augmenter, on altéra les espèces, en
+leur donnant aussi à elles une valeur factice;
+de là la ruine du système; cette opération absurde
+amena une banqueroute. L'on s'aperçut
+alors que, relativement à la Louisiane du
+moins, le système était fondé sur une chimère.</p>
+
+<p>Après cette catastrophe la compagnie d'Occident,
+cessionnaire de tous les droits de
+Law, n'en conserva pas moins la possession
+du pays, qu'elle continua de gouverner et d'exploiter
+comme un monopole. Ce système
+avait déjà coûté 25 millions. «Les administrateurs
+de la compagnie qui faisait ces énormes
+avances, avaient la folle prétention de former
+dans la capitale de la France le plan des entreprises
+qui convenaient à ce nouveau monde.
+De leur hôtel, on arrangeait, on façonnait, on
+dirigeait chaque habitant de la Louisiane avec
+les gênes et les entraves qu'on jugeait bien ou
+mal favorables au monopole. Pour en cacher
+les calamités on violait, on interceptait la correspondance
+avec la France. «Les morts et
+les vivans, disait Lepage Dupratz, sont également
+à ménager pour ceux qui écrivent les
+histoires modernes, et la vérité que l'on connaît
+est d'une délicatesse à exprimer qui fait
+tomber la plume des mains de ceux qui l'aiment».
+Quant à l'établissement du pays par l'émigration
+des classes agricoles de France, le régime
+féodal y mettait obstacle. Les nobles et le
+clergé, possesseurs du sol et du gouvernement,
+n'avaient garde de favoriser l'éloignement des
+cultivateurs, et d'acheminer les vassaux dont
+ils tiraient toute leur fortune sur le Nouveau-Monde.
+Aussi très peu de paysans français
+ont-ils quitté le champ paternel pour venir en
+Amérique à aucune époque. En un mot, rien
+en France au commencement du dernier
+siècle n'était capable de donner une forte impulsion
+à la colonisation.</p>
+
+<p>Malgré ces entraves, malgré toutes ces
+fautes et les malheurs qui en furent la suite,
+néanmoins l'on fit encore plus qu'on n'aurait pu
+l'espérer, et les établissemens formés en différens
+endroits de la Louisiane, assurèrent la
+possession de cette province à la France.
+L'hostilité de l'Espagne, les armes des Sauvages
+et la jalousie des colonies anglaises
+ne purent lui arracher un pays qu'elle conserva
+encore longtemps après avoir perdu le Canada.</p>
+
+<p>Outre les cinq ou six principaux établissemens
+formés par les Français dont on a parlé
+ailleurs, l'on en avait encore commencé
+d'autres aux Yasous, au Baton-Rouge, aux
+Bayagoulas, aux Ecores-Blancs, à la Pointe
+coupée, à la Rivière-Noire, aux Paska-Ogoulas
+et jusque vers les Illinois. C'était occuper le
+pays sur une grande échelle; et toutes ces
+diverses plantations se maintinrent et finirent la
+plupart par prospérer.</p>
+
+<p>Pendant que Law était tout rempli de ses
+opérations financières, des événemens survenus
+en Europe avaient mis les armes aux mains de
+deux nations qui semblaient devoir être des
+alliés inséparables, depuis le traité des Pyrénées,
+la France et l'Espagne. Albéroni fut le
+principal auteur de cette levée de boucliers
+funeste pour le pays qu'il servait et pour lui-même.</p>
+
+<p>Albéroni, observe un auteur moderne, avait
+les projets les plus ambitieux et les plus vastes;
+autrefois prêtre obscur dans l'Etat de Parme,
+espion et flatteur du duc de Vendôme, qu'il
+suivit en Espagne, il était parvenu de cette
+vile condition à la plus haute fortune; il était
+cardinal et ministre absolu du faible Philippe
+V, qu'il gouvernait de concert avec la reine,
+et voulait relever la puissance espagnole pour
+accroître la sienne; il semblait enfin aspirer à
+jouer le rôle d'un Richelieu. L'Angleterre,
+la France, l'Empire et la Hollande conclurent
+à Londres (2 août 1718), un nouveau traité qui
+reçut le nom de quadruple alliance. L'empereur
+y renonça pour lui-même et pour ses
+successeurs, à toute prétention à la couronne
+d'Espagne, à condition que Philippe V lui restituerait
+la Sicile et remettrait la Sardaigne au
+duc de Savoie. On somma le roi d'Espagne
+d'accéder à ce traité dans le délai de trois
+mois; mais Albéroni conspirait alors avec la
+duchesse du Maine contre le régent, et reçut
+cette proposition avec une hauteur insolente.
+Tout était préparé pour le succès de son projet:
+des troupes espagnoles devaient être jetées
+en Languedoc et en Bretagne, où existaient
+déjà des germes de révolte; on s'emparerait
+du régent, qu'on renfermerait dans une forteresse;
+on convoquerait les Etats-Généraux;
+on obtiendrait l'annulation des traités de Londres
+et de La Haye; on ferait déclarer le duc
+d'Orléans déchu de son droit de succession à la
+couronne, et la régence serait déférée à Philippe
+V, qui se trouverait alors sur les premiers
+degrés d'un trône auquel il tenait bien
+plus qu'à la couronne que son aïeul Louis XIV
+avait placée sur sa tête. Le prince de Cellamare,
+ambassadeur d'Espagne, était l'agent
+accrédité de cette conspiration, dans laquelle la
+duchesse du Maine avait entraîné quelques
+grands seigneurs et beaucoup d'intrigans subalternes.
+Tout le secret de l'affaire fut découvert
+dans les papiers d'un abbé Porto-Carréro,
+qu'on arrêta sur la route d'Espagne, où
+il se rendait pour prendre les derniers ordres
+d'Albéroni.</p>
+
+<p>Le régent dès qu'il fut instruit du complot
+montra la plus grande vigueur. Il fit arrêter
+l'ambassadeur de Philippe V, et punir les complices
+de la duchesse du Maine. Il déclara
+ensuite la guerre à l'Espagne qui eut la France
+et l'Angleterre sur les bras, l'Angleterre
+comme signataire du traité de la quadruple
+alliance et parce qu'Albéroni avait cherché à y
+ranimer le parti du prétendant, le prince
+Charles, auquel il avait offert des secours. Les
+Espagnols furent partout malheureux; ils
+furent battus sur mer par les Anglais, et
+sur terre par les troupes françaises qui
+envahirent leur pays, conduites par le maréchal
+de Berwick. Ils reçurent aussi des
+échecs en Amérique où M. de Sérigny fut
+envoyé avec trois vaisseaux pour s'emparer de
+Pensacola que l'on trouvait trop rapproché de
+la Louisiane, et que d'ailleurs l'on convoitait
+depuis longtemps, parceque c'est le seul port
+qu'il y ait sur toute cette côte depuis le Mississipi
+jusqu'au canal de Bahama. Don Jean
+Pierre Matamoras y commandait. Attaquée
+du coté de la terre par 700 Canadiens, Français
+et Sauvages, sous les ordres de M. de Chateauguay,
+et du côté de la mer par M. de Sérigny, la
+place se rendit (1719) après quelque résistance,
+et la garnison et une partie des habitans
+furent embarquées sur deux navires français
+pour la Havane. Mais ces deux navires étant
+tombés en route au milieu d'une flotte espagnole,
+furent enlevés et ils entrèrent comme
+prises là où ils croyaient paraître en vainqueurs.</p>
+
+<p>La nouvelle de la reddition de Pensacola fit
+une grande sensation dans la Nouvelle-Espagne
+et le Mexique. Le vice-roi, le marquis de
+Valero, mit en mouvement toutes les forces
+de terre et de mer dont il pouvait disposer,
+et dès le mois de juin don Alphonse Carrascosa
+entra dans la baie sur laquelle cette ville est
+bâtie avec 12 bâtimens, 3 frégates et 9 balandres
+portant 850 hommes de débarquement.
+A la vue des Espagnols, une partie de la garnison
+composée de déserteurs, de faux-sauniers
+et autres gens de cette espèce, passa à l'ennemi;
+le reste, après s'être à peine défendu, força M.
+de Chateauguay à se rendre. La plupart de
+ces misérables entrèrent immédiatement au
+service espagnol, et les autres furent jetés par
+Carrascosa, pieds et poings liés à fond de cale
+des vaisseaux. Il rétablit ensuite Don Matamoras
+dans son gouvernement et lui laissa une
+garnison suffisante.</p>
+
+<p>Après cette victoire, le vice-roi espagnol
+décida de chasser les Français de tout le golfe
+du Mexique, et Don Carnejo fut chargé de
+cette tâche avec son escadre à laquelle devaient
+se rallier tous les vaisseaux de sa nation qu'il
+rencontrerait. Carrascosa de son côté
+tourna ses voiles vers l'île Dauphine et la Mobile
+qu'il croyait prendre sans beaucoup de
+difficultés; mais tous ces projets des Espagnols
+finirent malheureusement. D'abord un détachement
+des troupes de Carrascosa fut défait
+par M. de Vilinville à la Mobile, ce qui l'obligea
+d'abandonner l'attaque de cette place;
+ensuite il fut repoussé lui-même à Guillory, ilot
+de l'île Dauphine autour de laquelle il roda
+pendant quatorze jours comme un vautour qui
+épie sa proie. Le brave Sérigny déjoua tous
+ses mouvemens, quoiqu'il eût pourtant avec lui
+moins de 200 Canadiens et le même nombre
+de Sauvages sur lesquels il put compter, le
+reste de ses forces se composant de soldats
+mal disposés dont il se défiait plus que des
+ennemis mêmes.</p>
+
+<p>Leurs attaques ayant été repoussées, les
+Espagnols durent s'attendre, suivant l'usage de
+la guerre, à se voir assaillis à leur tour. En
+effet, le comte de Champmêlin arriva avec
+une escadre française pour reprendre Pensacola.
+M. de Bienville fut chargé d'investir la
+place par terre avec ses Canadiens et ses Sauvages,
+tandis que le comte de Champmêlin lui-même
+l'attaquerait par mer. Ce projet fut
+exécuté avec promptitude et vigueur. Carrascosa
+avait embossé sa flotte à l'entrée du port
+et hérissé le rivage de canons; après deux
+heures et demie de combat, tous les vaisseaux
+espagnols amenèrent leurs pavillons; et le lendemain,
+Bienville ayant continué une fusillade
+fort vive toute la nuit avec Pensacola, cette
+ville se rendit pour prévenir un assaut. On fit
+de 12 à 15 cents prisonniers, parmi lesquels se
+trouvaient un grand nombre d'officiers. On
+démantela une partie des fortifications et on
+laissa quelques hommes seulement dans le
+reste.</p>
+
+<p>Ce fut après cette campagne que le roi crut
+devoir récompenser les officiers canadiens qui
+commandaient à la Louisiane depuis sa fondation,
+et aux efforts desquels il devait la conservation
+de cette colonie, qui était leur ouvrage;
+car les colons européens, concessionnaires et
+autres, périssant de faim ou dégoûtés du pays,
+désertaient par centaines, surtout les soldats,
+et se réfugiaient dans les colonies anglaises.
+Cela alla si loin que le gouverneur de la Caroline
+crut de son devoir d'en informer M. de
+Bienville. Le pays se vidait avec autant de
+rapidité qu'il s'était rempli. Les principaux
+d'entre les Canadiens étaient MM. de Bienville,
+de Sérigny, de St.-Denis, de Vilinville
+et de Chateauguay, «Les colons les plus
+prospères, dit Bancroft, c'étaient les vigoureux
+émigrans du Canada qui n'avaient guère apporté
+avec eux que leur bâton et les vêtemens grossiers
+qui les couvraient». Le gouvernement
+français n'avait pas en effet de sujets plus utiles
+et plus affectionnés. Renommés par leurs
+moeurs paisibles et la douceur de leur caractère
+dans la paix, ils formaient dans la guerre une
+milice aussi dévouée qu'elle était redoutable.
+Louis XV nomma M. de Sérigny capitaine de
+vaisseau, récompense qui était bien due à sa
+valeur, à ses talens et au zèle avec lequel il
+avait servi l'Etat depuis son enfance, n'ayant
+jamais monté à aucun grade dans la marine
+qu'après s'être distingué par quelqu'action
+remarquable ou par quelque service important.
+M. de St.-Denis reçut un brevet de capitaine
+et la croix de St.-Louis. M. de Chateauguay
+fut nommé au commandement de St.-Louis de
+la Mobile. Cependant la guerre tirait à sa fin.
+Excitée par un ministre ambitieux, sans motifs
+raisonnables qui pussent la justifier, elle n'apporta,
+comme on l'a déjà dit, que des désastres
+à l'Espagne. La paix signée le 17 février 1720,
+mit fin à cette querelle de famille. Albéroni
+disgracié, fut reconduit en Italie, escorté par
+des troupes françaises, et y acheva sa vie dans
+l'obscurité, après s'être un instant bercé de
+l'espoir de changer la face du monde. L'on
+déposa les armes en Amérique comme en Europe,
+et le port de Pensacola, pour lequel on
+se battait depuis trois ans, fut rendu aux Espagnols.</p>
+
+<p>La paix avec cette nation fut suivie de près
+par celle avec les Chicachas et les Natchés,
+qui avaient profité de la guerre pour commettre
+des hostilités contre la Louisiane. Ces heureux
+événemens, successivement annoncés, allaient
+enfin laisser respirer le pays qui ne demandait
+que du repos, quand un ouragan terrible qui
+éclata le 12 septembre 1722, y répandit partout
+la désolation. La mer gonflée par l'impétuosité
+du vent, franchit ses limites et déborda
+dans la campagne renversant tout sur son passage.
+La Nouvelle-Orléans et Biloxi furent
+presque renversés de fond en comble, et les
+infortunés habitans durent recommencer la
+construction de ces villes comme pour la première
+fois.</p>
+
+<p>Jusqu'à cette époque, le gouvernement ne
+s'était point occupé du soin des âmes dans la
+Louisiane. Le pieux Charlevoix qui arrivait
+de cette contrée, appela en 1723 l'attention de
+la cour sur cette mission. Les intérêts de la
+religion et de la politique, les idées traditionnelles,
+le système suivi dans la Nouvelle-France,
+tout devait recommander ce sujet
+important au bon accueil du gouvernement.
+«Nous avons vu, observe cet historien, que le
+salut des Sauvages fut toujours le principal
+objet que se proposèrent nos rois partout où ils
+étendirent leur domination dans le Nouveau-Monde,
+et l'expérience de près de deux siècles
+nous avait fait comprendre que le moyen le
+plus sûr de nous attacher les naturels du pays,
+était de les gagner à Jésus-Christ. On ne pouvait
+ignorer d'ailleurs qu'indépendamment
+même du fruit que les ouvriers évangéliques
+pouvaient faire parmi eux, la seule présence
+d'un homme respectable par son caractère,
+qui entende leur langue, qui puisse observer
+leurs démarches, et qui sache en gagnant la
+confiance de quelques uns se faire instruire de
+leurs desseins, vaut souvent mieux qu'une garnison;
+on peut du moins y suppléer, et donner
+le temps aux gouverneurs de prendre des
+mesures pour déconcerter leurs intrigues».
+Cette dernière raison fut sans doute d'un plus
+grand poids que la première auprès du voluptueux
+régent et de la plupart des membres de
+la compagnie des Indes, à cette époque d'indifférence
+et d'incrédulité. Des Capucins et des
+Jésuites furent envoyés pour évangéliser les
+Indigènes, surtout pour les disposer favorablement
+envers les Français.</p>
+
+<p>L'an 1726 fut le dernier de l'administration
+de M. de Bienville, administration rendue si
+difficile et si orageuse par le vice du système
+de M. Crozat, et par la chute mémorable de
+celui de Law. Les désastres qui en furent la
+suite n'empêchèrent pas néanmoins les Français
+de se maintenir dans le pays et de triompher
+dans la guerre avec les Espagnols. Lorsque
+M. Perrier, lieutenant de vaisseau, arriva
+au mois d'octobre pour remplacer M. de Bienville,
+qui passa en France, il trouva la Louisiane
+assez tranquille au dehors, bonheur acquis
+après des luttes de toute espèce et dont elle
+devait s'empresser de jouir, car il se formait
+déjà dans le silence des forêts et les conciliabules
+secrets des barbares un orage beaucoup
+plus menaçant que tous ceux qu'elle avait eu
+à traverser jusqu'à ce jour, et qui devait l'ébranler
+profondément sur sa base encore si
+fragile.</p>
+
+<p>La Compagnie d'Occident avait fait place à la
+compagnie des Indes, créée en 1723, et dont
+le duc d'Orléans s'était fait déclarer gouverneur.
+«Le privilège embrassait l'Asie, l'Afrique
+et l'Amérique. On voit dans les délibérations
+de cette association, composée dé
+grands seigneurs et de marchands, paraître
+tour à tour l'Inde, la Chine, les comptoirs du
+Sénégal, de la Barbarie, les Antilles et le Canada.
+La Louisiane y tient un rang principal.
+L'utilité publique, autant que la grandeur et la
+gloire du monarque, avait fait accueillir, sous
+Louis XIV, les premiers projets de la fondation
+d'une colonie puissante. Mais dans l'exécution,
+rien n'avait répondu à cette intention:
+la nouvelle compagnie se montra encore moins
+habile que celle qui l'avait précédée. On
+cherche en vain dans ses actes les traces du
+grand dessein colonial formé par le gouvernement.
+On trouve presqu'à chaque page des
+nombreux registres qui contiennent les délibérations
+de l'association, des tarifs du prix assigné
+au tabac, au café et à toutes les denrées
+soumises au privilège. Ce sont des discours
+prononcés en assemblée générale pour exposer
+l'état florissant des affaires de la compagnie, et
+on finit presque toujours par proposer des emprunts
+qui seront garantis par un fonds d'amortissement.
+Mais l'amortissement était illusoire;
+les dettes s'accumulèrent au point que les intérêts
+ne purent être payés, même en engageant
+les capitaux. Des bilans, des faillites, des
+litiges, et une multitude de documens, prouvent
+que les opérations, ruineuses pour le
+commerce, ne furent profitables qu'à un petit
+nombre d'associés.</p>
+
+<p>«Rien d'utile et de bon ne pouvait en effet
+résulter d'un tel gouvernement. Une circonstance
+prise parmi une foule d'autres, fera juger
+jusqu'où purent être portés les abus.</p>
+
+<p>«Le gouverneur et l'intendant de la Louisiane étaient,
+par leurs fonctions, comme interposés
+entre la compagnie et les habitans pour
+modérer les prétentions réciproques et empêcher
+l'oppression. Mais ces magistrats étaient
+nommés par les sociétaires eux-mêmes. On
+lit dans les actes, <i>que pour attacher aux intérêts
+de la compagnie le gouverneur et l'intendant, il
+leur est assigné des gratifications annuelles et des
+remises sur les envois de denrées en France</i>. Les
+suites de ce régime furent funestes à la Louisiane
+sans enrichir les actionnaires».</p>
+
+<p>C'est pendant que toutes ces transactions occupaient
+la compagnie des Indes, transactions qui
+avaient leur contrecoup dans la colonie, que
+les nations indigènes depuis l'Ohio jusqu'à la
+mer, formèrent le complot de massacrer les
+Français. Il fallait peu d'efforts pour faire
+prendre les armes aux Sauvages contre les
+Européens, qu'ils regardaient comme des étrangers
+incommodes et exigeans, ou des envahisseurs
+dangereux. C'étaient pour eux des
+ennemis qui, parlant au nom de l'autel et de
+la civilisation, prétendaient avoir droit à leur
+pays, et les traitaient sérieusement de rebelles
+s'ils osaient le défendre. D'abord ces
+Européens se conduisirent bien envers les naturels
+qui les reçurent à bras ouverts; mais à
+mesure qu'ils augmentaient en nombre, qu'ils
+se fortifiaient au milieu d'eux, leur langage
+devenait plus impératif; ils commencèrent
+bientôt à vouloir exercer une suprématie malgré
+les protestations des Indiens. Il en fut de
+même partout où ils s'établirent en Amérique,
+c'est-à-dire là où ils ne furent pas obligés
+de s'emparer du sol les armes à la main.
+Les Français, grâce à la franchise de
+leur caractère, furent toujours bien accueillis
+et en général toujours aimés des Sauvages. Ils
+ne trouvèrent d'ennemis déclarés que dans les
+Iroquois et les Chicachas, qui ne voulurent
+voir en eux que les alliés des nations avec lesquelles
+ils étaient eux-mêmes en guerre. Les
+Français en effet avaient constamment pour
+politique d'embrasser la cause des tribus au milieu
+desquelles ils venaient s'établir.</p>
+
+<p>On sait avec quelle jalousie les colonies anglaises
+les voyaient s'étendre le long du St.-Laurent
+et sur le bords des grands lacs. Elles en
+ressentirent encore bien davantage lorsqu'elles
+les virent prendre possession de l'immense
+vallée du Mississipi. Les Chicachas se présentèrent
+ici, comme les Iroquois l'avaient
+fait sur le St.-Laurent, pour servir leurs vues.
+Les Anglais qui les visitaient se mirent par
+leurs propos à leur inspirer des sentimens de
+défiance et de haine contre les Français; ils
+les peignirent comme des traitans avides, et
+des voisins ambitieux, qui les dépouilleraient
+tôt ou tard de leur territoire. Petit à petit
+la crainte et la colère se glissèrent dans le
+coeur de ces Sauvages naturellement altiers
+et farouches, et ils résolurent de se défaire
+une bonne fois d'étrangers, qui semblaient justifier
+en effet une partie de ces rapports en
+augmentant tous les ans le nombre de leurs
+établissemens, de manière qu'il n'allait bientôt
+plus rester une seule bourgade indienne dans
+la Louisiane. Pour l'exécution d'un pareil
+dessein, il fallait un secret inviolable, une dissimulation
+profonde, beaucoup de prudence et
+l'alliance d'un grand nombre de tribus, afin
+que les victimes fussent frappées dans tous les
+lieux à la fois par la nation même au sein de
+laquelle elles pourraient se trouver. Plusieurs
+années furent employées pour mûrir et étendre
+le complot. Les Chicachas, qui en étaient les
+premiers auteurs, conduisaient toute la trame.
+Ils n'y avaient point fait entrer ceux qui étaient
+attachés aux Européens comme les Illinois, les
+Arkansas, et les Tonicas. Toutes les autres
+tribus l'avaient embrassé, soit volontairement,
+soit après y avoir été entraînées; chacune
+devait faire main basse sur l'ennemi commun
+dans sa localité, et toutes devaient frapper le
+même jour et à la même heure depuis une extrémité
+du pays jusqu'à l'autre.</p>
+
+<p>Les Français, ignorant ce qui se passait, ne
+songeaient qu'à jouir de la tranquillité profonde
+qui les environnait. Les tribus qui formaient
+partie du complot redoublaient pour eux les
+témoignages d'attachement, afin d'augmenter
+leur confiance et leur sécurité. Les Natchés
+leur répétaient sans cesse qu'ils n'avaient point
+d'alliés plus fidèles; les autres nations en faisaient
+autant, c'était un concert d'assurances
+d'amitié et de dévouement. Bercés par ces
+protestations perfides, ils dormaient sur un
+abîme. Heureusement, la cupidité des Natchés
+et l'ambition d'une partie des Chactas,
+une des plus nombreuses nations de ce continent,
+et qui voulaient tirer parti de cette catastrophe,
+trahirent une trame si bien ourdie,
+et la dévoilèrent avant qu'elle eût pu s'exécuter
+complètement.</p>
+
+<p>Comme on l'a dit, le jour et l'heure du massacre
+des Français avaient été pris. La hache
+devait se lever sur eux à la fois dans tous les
+lieux où il en respirerait un. Leur plus grand
+établissement était chez les Natchés. M. de
+Chepar y commandait. Quoique cet officier
+se fût brouillé avec les naturels, ceux-ci feignaient
+avec cette dissimulation dont ils ont
+poussé l'art si loin, d'être ses plus fidèles
+amis; ils en persuadèrent si bien ce commandant,
+que, sur des bruits sourds qui se répandirent
+qu'il se formait quelque complot,
+il fit mettre aux fers sept habitans qui avaient
+demandé à s'armer pour éviter toute surprise;
+il porta de plus, par une étrange fatalité, la confiance
+jusqu'à recevoir soixante Indiens dans le
+fort et jusqu'à permettre à un grand nombre
+d'autres de se loger chez les colons et même
+dans sa propre maison. On ne voudrait pas
+croire à une pareille conduite, si Charlevoix ne
+nous l'attestait, tant elle est contraire à celle que
+les Français avaient pour règle constante de
+tenir avec les Sauvages.</p>
+
+<p>Les conspirateurs se préparaient sans bruit,
+et, sous divers prétextes, venaient prendre les
+postes qui leur avaient été assignés au milieu
+des établissemens français. Pendant que l'on
+attendait le jour de l'exécution, des bateaux
+arrivèrent aux Natchés chargés de marchandises
+pour la garnison de ce poste, pour celle
+des Yasous ainsi que pour les habitans. L'avidité
+des barbares fut excitée, leurs yeux
+s'allumèrent à la vue de ces richesses; leur
+amour du pillage n'y put tenir. Oubliant que
+leur démarche allait compromettre le massacre
+général, ils résolurent de frapper sur le champ,
+afin de s'emparer de la cargaison des bateaux
+avant sa distribution. Pour s'armer ils prétextèrent
+une chasse voulant présenter, disaient-ils,
+au commandant du gibier pour fêter les
+hôtes qui venaient de lui arriver; ils achetèrent
+des fusils et des munitions des habitans
+et, le 28 novembre 1729, ils se répandirent de
+grand matin dans toutes les demeures en publiant
+qu'ils partaient pour la chasse, et en
+ayant soin d'être partout plus nombreux que
+les Français. Pour pousser le déguisement
+jusqu'au bout, ils entonnèrent un chant en
+l'honneur de M. de Chepar et de ses hôtes.
+Lorsqu'ils eurent fini, il se fit un moment de
+silence; alors trois coups de fusil retentirent
+successivement devant la porte de ce commandant.
+C'était le signal du massacre. Les
+Sauvages fondirent partout sur les Français,
+qui, surpris sans armes et dispersés; au milieu
+de leurs assassins, ne purent opposer aucune
+résistance; ils ne se défendirent qu'en deux
+endroits. M. de la Loire des Ursins, commis
+principal de la compagnie des Indes, attaqué à
+peu de distance de chez lui, tua quatre hommes
+de sa main avant de succomber. A son comptoir
+huit hommes qu'il y avait laissés, eurent
+aussi le temps de prendre leurs armes; ils se
+défendirent fort longtemps, mais ayant perdu
+six des leurs, les survivans réussirent à s'échapper;
+les Natchés eurent huit de tués dans cette
+attaque. Ainsi leurs pertes se bornèrent à
+une douzaine de guerriers tant leurs mesures
+avaient été bien prises. En moins d'un instant
+deux cents Français périrent dans cette boucherie,
+il ne s'en sauva qu'une vingtaine avec
+quelques nègres la plupart blessés; 150 enfans
+60 femmes et presqu'autant de noirs furent faits
+prisonniers.</p>
+
+<p>Pendant le massacre, le Soleil ou chef des
+Natchés, était assis sous le hangard à tabac de
+la compagnie des Indes, attendant tranquillement
+la fin de cette terrible tragédie. On lui
+apporta d'abord la tête de M. de Chepar, qui
+fut placée devant lui, puis celles des principaux
+Français qu'il fit ranger autour de la première;
+les autres furent mises en piles. Les corps
+restèrent sans sépulture et devinrent la proie
+des chiens et des vautours; les Sauvages ouvrirent
+le sein des femmes enceintes et égorgèrent
+presque toutes celles qui avaient des
+enfans en bas âge, parcequ'elles les importunaient
+par leurs cris et leurs pleurs; les autres
+jetées en esclavage furent exposées à toute la
+brutalité de ces barbares couverts du sang de
+leurs pères, de leurs maris ou de leurs enfans.
+On leur dit que la même chose s'était passée
+dans toute la Louisiane, où il n'y avait plus un
+seul de leurs compatriotes, et que les Anglais
+allaient venir prendre leur place.</p>
+
+<p>Tel fut le massacre du 28 novembre des
+Français. Raynal raconte différemment la cause
+qui fit avancer cette catastrophe, mais sa version
+quoique plus romantique semble par cela
+même moins probable. D'ailleurs le témoignage
+de l'historien de la Nouvelle-France
+mérite ici le plus grand poids. Contemporain
+de ces événemens dont il venait de visiter lui-même
+le théâtre, et ami du ministère qui a
+dû lui donner communication de toutes les
+pièces qui avaient rapport à ce sujet, il a été
+plus qu'un autre en état d'écrire la vérité.</p>
+
+<p>La nouvelle de ce désastre répandit la terreur
+dans toute la Louisiane. Le gouverneur,
+M. Perrier, en fut instruit le 2 décembre à la
+Nouvelle-Orléans. Il fit partir sur le champ
+un officier pour avertir les habitans, sur
+les deux rives du Mississipi, de se mettre
+en garde, et en même temps pour observer les
+petites nations éparpillées sur les bords de
+ce fleuve.</p>
+
+<p>Les Chactas, qui n'étaient entrés dans le
+complot que pour profiter du dénoûment, ne
+bougèrent point. Les Natchés ignoraient la
+haine que cette nation ambitieuse leur portait.
+Ils ne savaient pas qu'elle méditait depuis
+longtemps leur destruction ou leur asservissement,
+et que ce n'avait été que la crainte des
+Français qui l'avait arrêtée quelques années
+auparavant. Avec une politique astucieuse
+mais profonde, les habiles Chactas les encouragèrent
+dans leur coupable projet, afin de les
+mettre aux prises avec les Européens. Ils
+avaient jugé que ceux-ci les appelleraient à eux,
+et qu'alors ils pourraient se défaire facilement
+de cette nation. L'événement justifia leur
+calcul.</p>
+
+<p>M. Perrier ne pénétra pas d'abord cette
+politique ténébreuse, et quand il l'aurait fait,
+cela ne l'aurait pas empêché de se servir des
+armes des Chactas pour venger l'assassinat des
+siens. La plupart des autres tribus qui
+avaient pris part au complot, voyant le secret
+éventé et les colons sur leurs gardes, ne remuèrent
+point. Celles qui se compromirent
+par des voies de fait, payèrent cher leur faute.
+Les Yasous, qui avaient, au début de l'insurrection,
+surpris le fort qui était au milieu d'eux et
+égorgé les dix-sept Français qui s'y trouvaient,
+furent exterminés. Les Corrois et les Tioux
+subirent le même sort. Les Arkansas, puissante
+nation de tout temps fort attachée aux
+Français, étaient tombés sur les premiers et en
+avaient fait un grand massacre; ils poursuivirent
+aussi les Tioux avec tant d'acharnement
+qu'ils les tuèrent jusqu'au dernier. Ces
+événemens, la réunion d'une armée aux Tonicas
+et les retranchemens qu'on faisait partout
+autour des concessions, tranquilisèrent un peu
+les colons, dont la frayeur avait été si grande,
+que M. Perrier s'était vu obligé de faire détruire
+par des nègres une trentaine de Chaouachas
+qui demeuraient au-dessous de la Nouvelle-Orléans,
+et dont la présence faisait trembler
+cette ville!</p>
+
+<p>M. de Perrier fit ceindre la Nouvelle-Orléans
+d'un fossé auquel il ajouta quelques petits
+ouvrages de campagne; il fit monter au Tonicas
+deux vaisseaux de la compagnie, puis il
+forma pour attaquer les Natchés, une petite armée
+dont il donna le commandement au major
+Loubois, n'osant point encore quitter lui-même la
+capitale, parceque le peuple avait quelques appréhensions
+sur la fidélité des noirs. Toutes
+ces mesures firent rentrer dans les intérêts des
+Français, les petites nations du Mississipi, qui
+s'en étaient détachées. Dès lors l'on put
+compter sur des alliés nombreux; l'on n'avait
+jamais douté de l'affection des Illinois, des Arkansas,
+des Offagoulas et des Tonicas, et l'on
+était sûr maintenant des Natchitoches qui n'avaient
+point inquiété M. de St.-Denis, et des
+Chactas tout en armes contre les Natchés. La
+Louisiane était sauvée.</p>
+
+<p>Cette nouvelle attitude dans les affaires était
+due à l'énergie de M. Perrier. «Il ne pouvait
+opposer à la foule d'ennemis qui le menaçaient
+de toutes parts que quelques pallissades
+à demi-pourries, et qu'un petit nombre de vagabonds
+mal armés, et sans discipline; il montra
+de l'assurance et cette audace lui tint lieu de
+forces. Les Sauvages ne le crurent pas seulement
+en état de se défendre, mais encore de
+les attaquer».</p>
+
+<p>Ce gouverneur écrivait au ministère le 18
+mars 1730: «Ne jugez pas de mes forces par
+le parti que j'ai pris d'attaquer nos ennemis; la
+nécessité m'y a contraint. Je voyais la consternation
+partout et la peur augmenter tous les
+jours. Dans cet état j'ai caché le nombre de
+nos ennemis et fait croire que la conspiration
+générale est une chimère, et une invention des
+Natchés pour nous empêcher d'agir contre
+eux. Si j'avais été le maître de prendre le
+parti le plus prudent, je me serais tenu sur la
+défensive et aurais attendu des forces de France
+pour qu'on ne pût pas me reprocher d'avoir
+sacrifié 200 Français de 5 à 600 que je pouvais
+avoir pour le bas du fleuve. L'événement a
+fait voir que ce n'est pas toujours le parti le
+plus prudent qu'il faut prendre. Nous étions
+dans un cas, où il fallait des remèdes violens,
+et tâcher au moins de faire peur si nous ne
+pouvions pas faire de mal».</p>
+
+<p>Loubois était aux Tonicas avec sa petite
+armée destinée à agir contre l'insurrection.
+La mauvaise composition de ses troupes qui
+servaient par force et ne subissaient qu'avec
+peine le joug de la discipline, apporta dans ses
+mouvemens une lenteur qui était d'un mauvais
+augure. M. Lesueur arrivant à la tête de
+800 Chactas, ne le trouvant point aux Natchés,
+attaqua seul ces Sauvages et remporta sur eux
+une victoire complète. Il délivra plus de 200
+Français ou nègres. L'ennemi battu se retira
+dans ses places fortifiées devant lesquelles Loubois
+n'arriva que le 8 février (1730), et campa
+autour du Temple du Soleil. Le siége fut mis
+devant deux forts qu'on attaqua avec du canon,
+mais avec tant de mollesse, que le temps de
+leur reddition parut très éloigné. Les Chactas,
+fatigués d'une campagne qui durait déjà depuis
+trop longtemps à leur gré, menacèrent de lever
+leur camp et de se retirer. On ne pouvait
+rien entreprendre sans ces Indiens qui, sentant
+qu'on avait besoin d'eux, affectaient une grande
+indépendance. Il fallut donc accepter les conditions
+qu'offraient les assiégés, et se contenter de
+l'offre qu'ils faisaient de rendre tous les prisonniers
+qu'ils avaient en leur possession. Dans
+toute la colonie cette conclusion de la campagne
+fut regardée comme un échec, et le gouverneur
+sévèrement blâmé. M. Perrier écrivit
+à la cour pour se justifier, que les habitans
+commandés par MM. d'Arembourg et de Laye
+avaient montré beaucoup de bravoure et de
+bonne volonté, mais que les soldats s'étaient
+fort mal conduits. Les assiégés étaient réduits
+à la dernière extrémité; deux jours de plus et
+on les aurait eus la corde au cou; mais on se
+voyait toujours au moment d'être abandonné
+par les Chactas, et leur départ aurait exposé
+les Français à recevoir un échec et à voir
+brûler leurs femmes, leurs enfans et leurs esclaves
+comme les en menaçaient les barbares.
+Les Chicachas qui tenaient toujours les fils de
+la trame, et qui avaient voulu engager les
+Arkansas et nos autres alliés à entrer dans
+la conspiration générale, ne levaient point
+le voile qui les cachait encore; ils se contentaient
+de faire agir secrètement leur influence.
+Les Chactas, quoique sollicités vivement par
+les Anglais, qui accompagnèrent leurs démarches
+de riches présens, de se détacher des
+colons de la Louisiane, refusèrent d'abandonner
+la cause de ces derniers, et ils jurèrent une fidélité
+inviolable à M. Perrier, qui s'était rendu à la
+Mobile pour s'aboucher avec eux et contrecarrer
+l'effet de ces intrigues. Les secours qui
+venaient d'arriver de France avaient contribué
+beaucoup à raffermir et à rendre plus humbles
+ces barbares, qui se regardaient déjà avec quelque
+espèce de raison comme les protecteurs
+de la colonie.</p>
+
+<p>Cependant la retraite de M. de Loubois avait
+élevé l'orgueil des Natchés; ils montraient une
+hauteur choquante. Il était aisé de voir qu'il
+faudrait bientôt mettre un frein à leur ardeur
+belliqueuse. Comme à tous les Indiens, un
+succès ou un demi-succès leur faisait concevoir
+les plus folles espérances; parceque leurs forteresses
+n'avaient pas été prises, ils croyaient
+faire fuir les Français devant eux comme une
+faible tribu. Cette erreur fut la cause de leur
+perte; les hostilités qu'ils commirent leur attirèrent
+sur les bras une guerre mortelle.
+Le gouverneur avait formé avec les renforts
+qu'il avait reçus et les milices, un corps d'environ
+600 hommes, qui s'assembla dans le mois
+de décembre (1730) à Boyagoulas. Il partit
+de là deux jours après, et remonta le Mississipi
+sur des berges pour aller attaquer l'ennemi sur
+la rivière Noire, qui se décharge dans la rivière
+Rouge à dix lieues de son embouchure. A la
+nouvelle des préparatifs des Français, la division
+se mit parmi les malheureux Natchés, et
+elle entraîna la ruine de la nation entière. Au
+lieu de réunir leurs guerriers ils les dispersèrent;
+une partie alla chez les Chicachas, une
+autre resta aux environs de leur ancienne
+bourgade. Quelques uns se retirèrent chez
+les Ouatchitas, un plus grand nombre errait
+dans le pays par bandes, ou se tenait à quelques
+journées du fort qui renfermait le gros de la
+nation, le Soleil et les autres principaux chefs,
+et devant lequel les Français vinrent asseoir
+leur camp. Intimidés par les seuls apprêts
+des assiégeans, ils demandèrent à ouvrir des
+conférences. Perrier retint prisonniers les
+chefs qu'on lui avait députés pour parlementer,
+et surtout le Soleil, qu'il força d'envoyer un
+ordre aux siens de sortir de leur fort sans
+armes. Les Natchés refusèrent d'abord d'obéir
+à leur prince privé de sa liberté; mais une partie
+ayant obtempéré ensuite à ses ordres; le
+reste, voyant tout perdu, ne songea plus qu'à
+guetter l'occasion d'échapper aux assiégeans,
+ce à quoi ils réussirent. Ils profitèrent d'une
+nuit tempêtueuse pour sortir du fort avec les
+femmes et les enfans, et ils se dérobèrent à la
+poursuite des Français.</p>
+
+<p>L'anéantissement de ces barbares n'était pas
+encore complet. Il restait à atteindre et à détruire
+tous les corps isolés dont nous avons
+parlé toute l'heure, lesquels pouvaient former
+une force d'à peu près quatre cents fusils. Lesueur
+s'adressa au gouverneur pour avoir la
+permission de les poursuivre, promettant de
+lui en rendre bon compte. Il fut refusé. M.
+Perrier n'avait pas dans les Canadiens toute la
+confiance que la plupart méritaient, et élevé
+dans un service où la discipline et la subordination
+sont au plus haut point, il ne pouvait
+comprendre qu'on puisse exécuter rien de
+considérable avec des milices qui ne reconnaissent
+d'autre règle que l'activité et une
+grande bravoure. Il aurait sans doute pensé
+autrement, s'il eût fait réflexion qu'il faut plier
+les règles suivant la manière de combattre de
+ses ennemis. Les mêmes préjugés s'étaient
+élevés dans l'esprit de Montcalm et de la plupart
+des officiers français dans la guerre de
+1755, et cependant ce furent ces mêmes Canadiens
+qui sauvèrent dans les plaines d'Abraham
+les troupes réglées d'une complète destruction.</p>
+
+<p>Perrier de retour à la Nouvelle-Orléans, envoya
+en esclavage à St.-Domingue tous les
+Natchés qu'il ramenait prisonniers, avec leur
+grand chef, le Soleil, dont la famille les gouvernait
+depuis un temps immémorial et qui mourut
+quelques mois après au cap Français. Cette
+conduite irrita profondément les restes de cette
+nation orgueilleuse et cruelle, à qui la haine et
+le désespoir donnèrent une valeur qu'on ne leur
+avait point encore connue. Ils se jetèrent sur
+les Français avec fureur; mais ce désespoir ne
+fit qu'honorer leur chute et révéler du moins
+un noble coeur. Ils ne purent lutter longtemps
+contre leurs vainqueurs, et presque toutes leurs
+bandes furent détruites. St.-Denis leur fit essuyer
+la plus grande défaite qu'ils eussent
+éprouvée depuis leur déroute par Lesueur.
+Tous les Chefs y périrent. Après tant de
+pertes ils disparurent comme nation. Ceux qui
+avaient échappé à la servitude ou au feu, se
+réfugièrent chez les Chicachas auxquels ils léguèrent
+leur haine et leur vengeance.</p>
+<a name="l7c2" id="l7c2"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h3>LIMITES.</h3>
+
+<h3>1715-1744.</h3>
+
+<p><b>Etat du Canada: commerce, finances, justice, éducation,
+divisions paroissiales, population, défenses.--Plan de M. de Vaudreuil
+pour l'accroissement du pays.--Délimitation des frontières
+entres les colonies françaises et les colonies anglaises.--Perversion
+du droit public dans le Nouveau-Monde au sujet du territoire.--Rivalité
+de la France et de la Grande-Bretagne.--Différends
+relatifs aux limites de leurs possessions.--Frontière de l'Est
+ou de l'Acadie.--Territoire des Abénaquis.--Les Américains
+veulent s'en emparer.--Assassinat du P. Rasle.--Le P. Aubry
+propose une ligne tirée de Beaubassin à la source de l'Hudson.--Frontière
+de l'Ouest.--Principes différens invoqués par les deux
+nations; elles établissent des forts sur les territoires réclamés par
+chacune d'elles réciproquement.--Lutte d'empiétemens; prétentions
+des colonies anglaises; elles veulent accaparer la traite des Indiens.--Plan
+de M. Burnet.--Le commerce est défendu avec le
+Canada.--Etablissement de Niagara par les Française et d'Oswégo
+par les Anglais.--Plaintes mutuelles qu'ils s'adressent.--Fort
+St.-Frédéric élevé par M. de la Corne sur le lac Champlain;
+la contestation dure jusqu'à la guerre de 1744.--Progrès du
+Canada.--Emigration; perte du vaisseau le Chameau.--Mort de
+M. de Vaudreuil (1725); qualités de ce gouverneur.--M. de
+Beauharnais lui succède.--M. Dupuy, intendant.--Son caractère.--M.
+de St.-Vallier second évêque de Québec meurt; difficultés
+qui s'élèvent relativement à son siége, portées devant le
+Conseil supérieur.--Le clergé récuse le pouvoir civil.--Le gouverneur
+se rallie au parti clérical.--Il veut interdire le conseil,
+qui repousse ses prétentions.--Il donne des lettres de cachet
+pour exiler deux membres.--L'intendant fait défense d'obéir à
+ces lettres.--Décision du roi.--Le cardinal de Fleury premier
+ministre.--M. Dupuy est rappelé.--Conduite humiliante du
+Conseil.--Mutations diverses du siége épiscopal jusqu'à l'élévation
+de M. de Pontbriant.--Soulèvement des Outagamis (1728);
+expédition des Canadiens; les Sauvages se soumettent.--Voyages
+de découverte vers la mer Pacifique; celui de M. de
+la Vérandrye en 1738; celui de MM. Legardeur de St.-Pierre
+et Marin quelques années après; peu de succès de ces entreprises.--Apparences
+de guerre; M. de Beauharnais se prépare
+aux hostilités.</b></p>
+
+<p>Nous revenons au Canada dont nous reprenons
+l'histoire en 1715. Après une guerre de
+vingt-cinq ans, qui n'avait été interrompue que
+par quatre ou cinq années de paix, les Canadiens
+avaient suspendu à leurs chaumières les
+armes qu'ils avaient honorées par leur courage
+dans la défense de leur patrie, et ils avaient repris
+paisiblement leurs travaux champêtres abandonnés
+déjà tant de fois. Beaucoup d'hommes
+étaient morts au combat ou de maladie, sous
+les drapeaux. Un plus grand nombre encore
+avaient été acheminés sur les différens postes
+dans les grands lacs et la vallée du Mississipi,
+d'où ils ne revinrent jamais. Cependant malgré
+ces pertes et les troubles de cette longue
+époque, et quoique l'émigration de France fût
+presque nulle, le chiffre des habitans n'avait
+pas cessé de s'élever. Lorsque la paix fut rétablie,
+il dut donc augmenter encore plus rapidement.
+En effet, sous la main douce et sage
+de M. de Vaudreuil, le pays fit en tout, et par
+ses seuls efforts, des progrès considérables.
+Ce gouverneur, qui revint en 1716 de France,
+où il avait passé deux ans, et qui apporta dans
+la colonie la nouvelle de la mort de Louis XIV
+et l'ordre de proclamer son successeur, s'appliqua
+avec vigilance à guérir les maux que la
+guerre avait faits. Conduisant avec un esprit
+non moins attentif les négociations avec les
+Iroquois, comme on l'a vu ailleurs, non seulement
+il désarmait ces barbares, mais il les
+détachait tout à fait des Anglais, en achevant
+de les persuader que leur intérêt était au
+moins de rester neutres dans les grandes luttes
+des blancs qui les entouraient. C'était assurer
+la tranquillité des Canadiens, qui purent dès
+lors se livrer entièrement à l'agriculture et au
+commerce, libres de toutes les distractions qui
+avaient jusqu'ici continuellement troublé leurs
+entreprises. A aucune autre époque, excepté
+sous l'intendance de M. Talon, le commerce
+ne fut l'objet de tant de sollicitude de la part de
+l'autorité, que pendant les dernières années de
+l'administration de M. de Vaudreuil. Cette importante
+matière occupa presque constamment
+ce gouverneur. Si les décrets qui furent promulgués
+à cette occasion, sont fortement empreints
+des idées du temps, et de cet esprit
+exclusif qui a caractérisé la politique des métropoles,
+ils annoncent toujours qu'on s'en
+occupait.</p>
+
+<p>Un des grands embarras qui paralysaient alors
+le gouvernement canadien, c'était le désordre
+des finances si étroitement liées dans tous les
+pays au négoce. Les questions les plus difficiles
+à régler sont peut-être les questions
+d'argent, aux temps surtout où le crédit est
+détruit. Aujourd'hui les besoins du luxe et
+des améliorations sont si grands, si pressans,
+que les capitalistes courent d'eux-mêmes au
+devant des emprunteurs pour leur fournir des
+fonds qui ne leur seront peut-être jamais remboursés;
+ils ne demandent que la garantie du
+paiement de l'intérêt; et l'adresse des financiers
+consiste à trouver le secret d'en payer
+un qui soit le plus bas possible. A l'époque à
+laquelle nous sommes parvenus, il n'en était
+pas ainsi; les capitaux étaient craintifs et
+exigeans, le crédit public continuellement
+ébranlé, était presque nul, surtout en France.
+De là les difficultés qu'y rencontrait l'Etat
+depuis quelques années, et qui précipitèrent la
+révolution de 89. Le Canada souffrait encore
+plus que le reste du royaume de cette
+pauvreté humiliante. Détenteur d'une monnaie
+de cartes que la métropole, sa débitrice, était
+incapable de racheter, il dut sacrifier la moitié
+de sa créance pour avoir l'autre, ne pouvant
+attendre. L'ajustement de cette affaire prit
+plusieurs années; elle fut une des questions
+dans la discussion desquelles la dignité du
+gouverneur comme représentant du roi, eut le
+plus à souffrir.</p>
+
+<p>La chose dont le Canada avait le plus de besoin
+après le règlement du cours monétaire, c'était
+l'amélioration de l'organisation intérieure
+rendue nécessaire par l'accroissement du pays.
+Les lois demandaient une révision, le code
+criminel surtout qui admettait encore l'application
+de la question. Heureusement pour
+l'honneur de nos tribunaux, ils eurent rarement
+recours à cette pratique en usage encore alors
+dans presque toutes les contrées de l'Europe,
+pratique qui déshonore l'humanité et la raison.
+Elle existait cependant dans notre code, on pouvait
+s'en prévaloir, et on le fit jusque dans les
+dernières années de la domination française<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a>
+<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>.
+L'agriculture, l'éducation étaient des objets
+non moins dignes de l'attention d'un homme
+d'état éclairé; mais ils furent presque constamment
+négligés. M. de Vaudreuil, on doit lui
+rendre cette justice, s'occupa un moment de
+l'éducation, et il établit en 1722 huit maîtres
+d'école en différens endroits du pays. Nous
+n'avons pas voulu passer sous silence le seul
+acte de ce genre émané de l'autorité publique
+que l'on trouve dans les deux premiers siècles
+de notre histoire. Quant aux autres objets
+que nous venons d'indiquer, sauf le commerce,
+quoiqu'ils eussent besoin de modifications et de
+perfectionnemens, on ne s'en occupa point.
+L'immobilité est chère au despotisme. La défense
+du pays dut aussi préoccuper l'esprit du
+gouverneur. Les fortifications de Québec,
+commencées par MM. de Beaucourt et Levasseur,
+et ensuite discontinuées parceque les
+plans en étaient vicieux, furent reprises en 1720
+sur ceux de M. Chaussegros de Léry, ingénieur,
+approuvés par le bureau de la guerre. Deux
+ans après il fut résolu de ceindre Montréal
+d'un mur de pierre avec bastions, la palissade
+qui l'entourait tombant en ruine. L'état des
+finances du royaume obligea de faire supporter
+une partie de cette dépense par les habitans
+et les seigneurs de la ville.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72"
+name="footnote72"></a><b>Note 72:<a href="#footnotetag72">
+(retour) </a> Procédures judiciaires déposées aux archives provinciales.
+Entre autres cas, nous avons remarqué ceux d'Antoine Hallé et
+du nommé Gaulet, accusés de vol en 1730, et celui de Pierre
+Beaudouin dit Cumberland, soldat de la compagnie de Lacorne,
+accusé d'avoir mis le feu aux Trois-Rivières en 1752. Ce dernier
+fut déshabillé et mis dans des brodequins, espèce de torture
+qui consistait à comprimer les jambes. Le nombre des questions
+à faire était fixé, et à chacune d'elles le supplice augmenté.
+M. Faribault s'occupe à recueillir quelques unes de ces procédures,
+et à les mettre en ordre pour les conserver. Rien ne
+sera plus propre à l'étude de la jurisprudence criminelle sous le
+régime français, que ces pièces authentiques. Elles révéleront
+à un homme de loi les qualités bonnes ou mauvaises de cette
+jurisprudence. Si le volume des écritures est un signe de sa
+bonté, on peut dire vraiment que le droit criminel qui régissait
+nos ancêtres était un des plus parfaits.</b></blockquote>
+
+<p>M. de Vaudreuil, après avoir terminé les
+négociations avec les cantons, et l'affaire du
+papier-monnaie dont nous parlerons plus en
+détail ailleurs, fit faire une nouvelle division
+paroissiale de la partie établie du pays, qui était
+déjà, comme l'on sait, partagée en trois gouvernemens:
+Québec, Trois-Rivières et Montréal.</p>
+
+<p>On la divisa en quatre-vingt deux paroisses,
+dont 48 sur la rive gauche du St.-Laurent et
+le reste sur la rive droite. La baie St.-Paul et
+Kamouraska étaient les deux dernières à l'est,
+l'Ile-du-Pads et Chateauguay à l'ouest. Cette
+importante entreprise fut consommée en 1722
+par un arrêt du conseil d'état enregistré à
+Québec.</p>
+
+<p>Une autre mesure qui se rattachait à la division
+territoriale, était la confection d'un recensement.
+Depuis longtemps il n'en avait pas
+été fait de complet et d'exact. L'on comptait,
+d'après un dénombrement exécuté en 1679,
+10,000 âmes dans toute la Nouvelle-France,
+dont 500 seulement en Acadie; et 22,000 arpens
+de terre en culture<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a>
+<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>. Huit ans plus
+tard, cette population n'avait subi qu'une augmentation
+de 2,300 âmes. M. de Vaudreuil
+voulant réparer cet oubli, ordonna d'en faire
+un tous les ans avec autant de précision que
+possible pendant quelques années<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a>
+<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>. L'on trouva
+par celui de 1721, 25,000 habitans en Canada,
+dont 7,000 à Québec et 3,000 à Montréal,
+62,000 arpens de terre en labour et 12,000 en
+prairies. Le rendement de ces 62,000 arpens
+de terre atteignait un chiffre considérable; il
+fut dans l'année précitée de 282,700 minots de
+blé, de 7,200 de maïs, 57,400 de pois, 64,000
+d'avoine, 4,500 d'orge; de 48,000 livres de
+tabac, 54,600 de lin et 2,100 de chanvre, en
+tout 416,000 minots de grain ou 6-2/3 minots par
+arpent, outre 1-2/3 livre de tabac, lin ou chanvre.
+Les animaux étaient portés à 59,000 têtes, dont
+5,600 chevaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73"
+name="footnote73"></a><b>Note 73:<a href="#footnotetag73">
+(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74"
+name="footnote74"></a><b>Note 74:<a href="#footnotetag74">
+(retour) </a> L'on trouvera le résumé de ceux de 1719, 20 et 21 dans
+<a href="#aa">l'Appendice (A).</a></b></blockquote>
+
+<p>L'on voit par ce dénombrement que près de
+la moitié de la population habitait les villes,
+signe que l'agriculture était fort négligée. Le
+total des habitans faisait naître aussi, par son
+faible chiffre, de pénibles réflexions. Le gouverneur
+qui prévoyait tous les dangers du voisinage
+des provinces américaines, dont la force
+numérique devenait de plus en plus redoutable,
+appelait sans cesse l'attention de la France sur
+ce fait qu'elle ne devait plus se dissimuler. Dès
+1714, il écrivait à M. de Pontchartrain: «Le Canada
+n'a actuellement que 4,484 habitans en état
+de porter les armes depuis l'âge de quatorze
+ans jusqu'à soixante, et les vingt-huit compagnies
+des troupes de la marine que le roi y
+entretient, ne font en tout que six cent vingt-huit
+soldats. Ce peu de monde est répandu
+dans une étendue de cent lieues. Les colonies
+anglaises ont soixante mille hommes en état de
+porter les armes, et on ne peut douter qu'à la
+première rupture, elles ne fassent un grand
+effort pour s'emparer du Canada, si l'on fait
+réflexion qu'à l'article XXII des instructions
+données par la ville de Londres à ses députés
+au prochain parlement, il est dit qu'ils demanderont
+aux ministres du gouvernement précédent,
+pourquoi ils ont laissé à la France le
+Canada et l'île du Cap-Breton?» Dans son
+désir de voir augmenter la province, il proposa
+inutilement d'en faire une colonie pénale.</p>
+
+<p>Le voluptueux Louis XV, qui cherchait dans
+les plaisirs à s'étourdir sur les malheurs de la
+nation, répondit aux remontrances de Vaudreuil
+en faisant quelques efforts qui cessèrent bientôt
+tout-à-fait; il envoya à peine quelques émigrans,
+et les fortifications entreprises aux deux
+principales villes du pays, restèrent incomplètes
+au point que Montcalm, 30 ans après,
+n'osa se retirer derrière celles de Québec avec
+son armée, quoiqu'elles eussent encore été augmentées.
+En 1728 le gouverneur proposa de
+bâtir une citadelle dans cette capitale; on se
+contenta de lui répondre: «Les Canadiens n'aiment
+pas à combattre renfermés; d'ailleurs
+l'Etat n'est pas capable de faire cette dépense,
+et il serait difficile d'assiéger Québec dans les
+formes et de s'en rendre maître» (Documens
+de Paris).</p>
+
+<p>Cependant un sujet qui dominait tous les
+autres, et qui devait être tôt ou tard une cause
+de guerre, inquiétait beaucoup le gouvernement;
+ce sujet était la question des frontières
+du côté des possessions britanniques. La cour
+de Versailles y revenait fréquemment et avec
+une préoccupation marquée. Elle avait d'immenses
+contrées à défendre, qui se trouvaient
+encore sans habitans; et les questions de
+limites, on le sait, si elles traînent en longueur,
+s'embrouillent de plus en plus. Le langage des
+Anglais s'élevait tous les jours avec le chiffre
+de leur population coloniale. Leur politique,
+comme celle de tous les gouvernemens, ne
+comptaient qu'avec les obstacles: la justice
+entre les nations est une chose arbitraire qui
+procède de l'expédience, de l'intérêt, ou de la
+force; ses règles n'ont d'autorité qu'autant que
+la jalousie des divers peuples les uns contre les
+autres veille au maintien de l'équilibre de leur
+puissance respective; elle a pour base enfin la
+crainte ou le glaive.</p>
+
+<p>La grandeur des projets de Louis XIV sur
+l'Amérique, avait, comme ceux qu'il avait
+formés sur l'Europe, effrayé l'Angleterre, qui
+chercha à les faire avorter, ou à se les approprier
+s'il était possible. Elle disputa aux Français
+leur territoire, elle leur disputa la traite
+des pelleteries, elle leur disputa aussi l'alliance
+des Indiens. La période qui s'est écoulée de
+1715 à 1744, si elle n'est pas encore une
+époque de guerre ouverte, est un temps de
+lutte politique et commerciale très vive, à laquelle
+des intérêts de jour en jour plus impérieux,
+ne laissent point voir de terme. Dans les
+premières années de l'établissement de l'Amérique,
+les questions de frontières et de rivalité
+mercantile n'avaient pas encore surgi; on ne
+connaissait pas toute l'étendue des pays dont on
+prenait possession, il ne s'y faisait pas encore de
+commerce. Mais au bout d'un siècle et demi,
+les établissemens français, anglais, espagnols
+avaient fait assez de progrès pour se toucher
+sur plusieurs points, et pour avoir besoin de
+l'alliance ou des dépouilles des Indigènes, afin
+de faire triompher les prétentions nouvelles
+qu'ils annonçaient chaque jour. Les lois internationales,
+violées dès l'origine dans ce continent
+par les Européens, y étaient partout méconnues
+et sans force. Après que le pape se fut arrogé
+le droit de donner aux chrétiens les terres des
+infidèles, tout frein fut rompu; car quel
+respect pouvait-on avoir en effet pour un principe
+qu'on avait enfreint, en mettant le pied
+dans le Nouveau-Monde, en s'emparant de
+gré ou de force d'un sol qui était déjà possédé
+par de nombreuses nations. Aussi l'Amérique
+du Nord présenta-t-elle bientôt le
+spectacle qu'offrit l'Europe dans la première
+moitié de l'ère chrétienne; et une guerre sans
+cesse renaissante s'alluma entre les Européens
+pour la possession du sol.</p>
+
+<p>Ils montrèrent une grande répugnance à se
+lier par un droit quelconque, en reconnaissant
+certains principes qui dussent servir de guide
+dans la délimitation de leurs territoires respectifs;
+mais ils ne purent éviter d'en avouer
+quelques uns, car la raison humaine a besoin
+de suivre certaines règles même dans ses plus
+grands écarts. Quoique ces principes fussent
+peu nombreux et même peu stricts, on voulut
+encore souvent s'en affranchir. Après avoir reconnu
+que la simple découverte donnait le droit
+de propriété, ensuite que la prise de possession
+ajoutée à la découverte, était nécessaire
+pour conférer ce droit, on s'arrêta à ceci,
+que la possession actuelle d'un territoire, auparavant
+inoccupé, investissait seule du droit
+de propriété. L'Angleterre et la France adoptèrent
+à peu près cette interprétation, soit par
+des déclarations, soit par des actes. Partant
+de là il sera facile d'apprécier les différends
+élevés entre les deux nations relativement aux
+frontières de leurs colonies, lorsqu'il n'y aura
+que l'application du principe à faire. Quant
+aux difficultés provenant de l'interprétation
+différente donnée à des traités spéciaux, comme
+dans le cas des limites de l'Acadie, la manière
+la plus sûre de parvenir à la vérité sera d'exposer
+simplement les faits.</p>
+
+<p>Après le traité d'Utrecht l'Angleterre garda
+l'Acadie sans en faire reconnaître les limites,
+et ne réclama point les établissemens formés le
+long de la baie de Fondy, depuis la rivière de
+Kénébec jusqu'à la Péninsule. Les Français
+restèrent en possession de la rivière St.-Jean
+et s'y fortifièrent; ils continuèrent d'occuper
+de même la côte des Etchemins jusqu'au fleuve
+St.-Laurent sans être troublés dans leur possession.
+Telle fut quant à eux la conduite
+de la Grande-Bretagne; mais à l'égard des
+Abénaquis, elle en suivit une autre, et la
+Nouvelle-Angleterre n'eut pas plus tôt reçu le
+traité qu'elle en fit part à ces Sauvages, en leur
+disant que la province cédée, c'est-à-dire l'Acadie,
+s'étendait jusqu'à sa propre frontière.
+Et pour les accoutumer en même temps à voir
+des Américains et les détacher des missionnaires
+français, elle leur en envoya un de sa
+façon et de sa croyance. Le ministre protestant
+s'établit à l'embouchure de la rivière Kénébec,
+où il commença son oeuvre en se moquant
+des pratiques catholiques.</p>
+
+<p>Le P. Rasle, Jésuite, qui gouvernait cette
+mission depuis un grand nombre d'années, n'eut
+pas plus tôt appris ce qui se passait, qu'il résolut
+de venger les injures faites à son Eglise. Il
+commença une guerre de plume avec le ministre
+à laquelle, bien entendu, les Abénaquis
+ne comprirent rien. Le protestant tomba dans
+la vieille ornière des injures et des accusations
+d'idolâtrie, ce qui était au moins une maladresse
+en présence de Sauvages; le Jésuite l'emporta
+et son adversaire fut obligé de retourner à
+Boston. Les Anglais se rejetèrent alors sur le
+commerce qui leur était toujours si favorable,
+et, moyennant des avantages qu'ils promirent,
+ils obtinrent la permission d'établir des comptoirs
+sur la rivière Kénébec. Bientôt les bords
+de cette rivière se couvrirent de forts et de
+maisons; ce qui excita les craintes des Indigènes.
+Ceux-ci questionnèrent leurs nouveaux
+hôtes, qui se crurent assez forts pour lever
+le masque, et répondirent que la France
+leur avait cédé le pays. S'apercevant trop tard
+qu'ils étaient joués, les Sauvages, refoulant
+pour le moment leur colère dans leur coeur,
+envoyèrent sans délai une députation à Québec
+pour savoir de M. de Vaudreuil si cela était
+fondé. Ce gouverneur leur fit dire que le
+traité d'Utrecht ne faisait aucune mention de
+leur territoire. Ils résolurent dès lors d'en
+chasser les nouveaux venus les armes à la
+main. C'est à cette occasion qu'apprenant les
+prétentions émises par la Grande-Bretagne,
+la France proposa en 1718 ou 19, d'abandonner
+le règlement de cette question à des commissaires,
+ce qui fut accepté; mais les commissaires
+ne firent rien.</p>
+
+<p>Cependant les Anglais avaient des doutes sur
+les dispositions des Abénaquis, qui leur faisaient
+des menaces (Jeffery), et ils crurent qu'il y
+aurait plus de sûreté pour eux s'ils avaient des
+otages entre leurs mains; ils employèrent, pour
+s'en procurer, divers moyens qui passèrent
+pour des trahisons et les rendirent odieux aux
+Sauvages, qui commencèrent à murmurer. Le
+gouverneur de la Nouvelle-Angleterre, craignant
+un soulèvement, leur fit demander une
+conférence pour terminer leurs difficultés à
+l'amiable. Les Abénaquis y consentirent;
+mais le gouverneur n'y vint point; ce qui
+blessa profondément ces hommes susceptibles
+et fiers. Ils auraient pris les armes sans le
+P. de la Chasse, supérieur général des missions
+dans ces quartiers, et le P. Rasle, qui les
+engagèrent à écrire à Boston pour demander
+les otages qu'on leur avait surpris, et pour
+sommer les Anglais de sortir du pays dans
+deux mois. Cette lettre étant restée sans
+réponse, le marquis de Vaudreuil eut besoin
+de toute son influence pour les empêcher de
+commencer les hostilités: cela se passait en
+1721.</p>
+
+<p>Cependant les Américains attribuaient l'antipathie
+des naturels aux discours des Jésuites.
+On sait qu'ils portaient une haine profonde
+à ces missionnaires qu'ils voyaient comme
+des fantômes attachés dans les forêts aux pas
+des Indiens, pour leur souffler à l'oreille la
+guerre contre eux, et l'horreur de leur nom.
+Ils crurent que le P. Rasle était l'auteur de ce
+qui ne devait être attribué qu'à leur ambition;
+et tandis que ce Jésuite employait toute son
+influence pour empêcher les Abénaquis de les
+attaquer, ils mettaient sa tête à prix et envoyaient
+vainement 200 hommes pour le saisir
+dans le village indien où il faisait ordinairement
+sa résidence. Ils furent plus heureux
+à l'égard du baron de St.-Castin, chef des
+Abénaquis et fils de l'ancien officier du régiment
+de Carignan, qui s'était aussi, lui, attiré
+leur vengeance. Il demeurait sur le bord de
+la mer. Un vaisseau bien connu parut un
+jour sur la côte; il y monta comme il faisait
+quelquefois pour visiter le capitaine; mais dès
+qu'il fut à bord il fut déclaré prisonnier et conduit
+à Boston (janvier 1721), où on le traita
+comme un criminel. Il y fut retenu plusieurs
+mois, malgré les réclamations de M. de
+Vaudreuil. Ayant été enfin élargi, il passa en
+France peu de temps après pour recueillir
+l'héritage de son père dans le Béarn; il ne revint
+point en Amérique.</p>
+
+<p>Ces actes qui portaient une grave atteinte à
+l'indépendance des Abénaquis, avaient comblé
+la mesure. La guerre fut chantée dans toutes
+les bourgades. Ils incendièrent tous les établissemens
+des Anglais de la rivière Kénébec
+sans cependant faire de mal aux personnes.
+Ceux-ci qui attribuaient aux conseils du P.
+Rasle tout ce que ces Indiens faisaient, formèrent
+un nouveau projet pour s'emparer de lui
+mort ou vif. Sachant l'attachement que ses néophites
+lui portaient, ils envoyèrent en 1724 onze
+cents hommes pour le prendre et pour détruire
+Narantsouak, grande bourgade qu'il avait
+formée autour de sa chapelle. Cerner le village
+entouré d'épaisses broussailles, l'enlever et le
+livrer aux flammes fut l'affaire d'un instant.
+Au premier bruit le vieux missionnaire était
+sorti de sa demeure. Les assaillans jetèrent
+un grand cri en l'apercevant et le couchèrent
+en joue. Il tomba sous une grêle
+de balles avec 7 Indiens qui voulurent lui faire
+un rempart de leurs corps. Les vainqueurs
+épuisèrent ensuite leur vengeance sur son
+cadavre. Ayant exécuté leur assassinat, car
+une expédition entreprise pour tuer un missionnaire
+n'est pas une expédition de guerre,
+ils se retirèrent avec précipitation. Les Sauvages
+rentrèrent aussitôt dans leur village, et
+leur premier soin, tandis que les femmes cherchaient
+des herbes et des plantes pour
+panser les blessés, fut de pleurer sur le corps
+de leur infortuné missionnaire.</p>
+
+<p>«Ils le trouvèrent percé de mille coups, la
+chevelure et les yeux remplis de boue, les os
+des jambes fracassés, et tous les membres mutilés
+d'une manière barbare. Voilà, s'écrie
+Charlevoix, de quelle manière fut traité un
+prêtre dans sa mission au pied d'une croix, par
+ces mêmes hommes qui exagéraient si fort en
+toute occasion les inhumanités prétendues de
+nos Sauvages qu'on n'a jamais vu s'acharner
+ainsi sur les cadavres de leurs ennemis». Après
+que ces néophites eurent lavé et baisé plusieurs
+fois les restes d'un homme qu'ils chérissaient,
+ils l'inhumèrent à l'endroit même où était l'autel
+avant que l'église fût brûlée.</p>
+
+<p>La guerre, après cette surprise, continua
+avec vigueur et presque toujours à l'avantage
+des Abénaquis, quoiqu'ils ne fussent pas aidés
+des Français. M. de Vaudreuil ne pouvant
+leur donner de secours, n'empêchait pas cependant
+les tribus sauvages de le faire, en leur
+démontrant que les Anglais plus nombreux
+étaient plus à craindre que les Français, qui
+au contraire contribuaient par leur seule présence,
+malgré leur petit nombre, à la conservation
+de l'indépendance des nations indigènes<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a>
+<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75"
+name="footnote75"></a><b>Note 75:<a href="#footnotetag75">
+(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote>
+
+<p>En 1725, ce gouverneur étant à Montréal y
+vit arriver quatre députés du Massachusetts et
+de la Nouvelle-York, MM. Dudley, Taxter, Atkinson
+et Schuyler, pour traiter de la paix avec
+les Abénaquis, dont plusieurs chefs se trouvaient
+alors dans cette ville. Après avoir
+remis une réponse vague à M. de Vaudreuil,
+qui avait demandé satisfaction de la mort du P.
+Rasle, les envoyés cherchèrent à entrer secrètement
+en négociation avec les Indiens;
+mais ces derniers, inspirés par le gouverneur,
+repoussèrent cette proposition, et voulurent que
+l'on s'assemblât chez lui.</p>
+
+<p>L'on y tint plusieurs conférences dans lesquelles
+furent discutées la question des limites
+et celle des indemnités. L'ultimatum des Sauvages
+fut qu'ils conserveraient tout le territoire
+à partir d'une lieue de Saco à aller jusqu'à Port-Royal,
+et que la mort du P. Rasle et les dommages
+faits pendant la guerre seraient couverts
+par des présens.</p>
+
+<p>Les Français, en mettant en oubli dans cette
+occasion leurs prétentions sur les terres baignées
+par les eaux de la baie de Fondy, ne
+faisaient que reconnaître l'indépendance des
+Abénaquis, comme ils avaient fait celle des
+Iroquois. L'on remarquera ici, que les Européens
+dans leurs négociations relatives au
+territoire des Sauvages, n'ont jamais tenu
+compte de ces peuples, tandis que leurs agens
+les regardaient souvent, comme dans le cas
+actuel, comme des nations libres et indépendantes.</p>
+
+<p>Il était facile de prévoir, cependant, que les
+agens des colonies anglaises, si toutefois ils
+étaient autorisés à traiter de la paix, n'accepteraient
+point de pareilles propositions. Aussi
+se contentèrent-ils de répondre qu'ils feraient
+leur rapport à Boston. Ils se plaignirent
+ensuite du secours que l'on avait fourni aux
+Abénaquis contre la foi des traités, dont ils réclamèrent
+l'exécution, et demandèrent les prisonniers
+de leur nation qu'il y avait en Canada.
+Ils faisaient probablement allusion à la part
+qu'avaient prise aux hostilités les Indiens domiciliés
+dans cette province, comme les Hurons
+de Lorette.</p>
+
+<p>Les Français qui redoutaient le rétablissement
+de la paix et le rapprochement des deux
+peuples, virent avec plaisir la rupture des conférences;
+mais elles n'avaient été réellement
+qu'ajournées, car deux ans après, en 1727, un
+traité fut conclu entre les parties belligérantes
+à Kaskébé. Lorsque la nouvelle en parvint à
+Paris, le ministre en exprima son regret, sentant
+tout le danger que courrait désormais le
+Canada s'il était attaqué du côté de la mer. Il
+écrivit qu'à tout prix les missionnaires conservassent
+l'attachement des Abénaquis<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a>
+<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>. Trop
+d'intérêts leur dictaient d'ailleurs cette politique
+pour qu'ils ne la suivissent pas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76"
+name="footnote76"></a><b>Note 76:<a href="#footnotetag76">
+(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote>
+
+<p>Quant à la délimitation de cette frontière
+que le P. Aubry avait proposé de fixer en
+tirant une ligne de Beaubassin à la source de
+la rivière Hudson, il paraît qu'il n'en fut plus
+question jusqu'après la guerre de 1744. Ce
+missionnaire canadien, illustré par la plume de
+Chateaubriand et le pinceau de Girodet dans un
+tableau remarquable, était en 1618 dans cette
+contrée. Il écrivait que l'Acadie se bornait
+à la péninsule, et que si on abandonnait les
+Sauvages, les Anglais étendraient leurs frontières
+jusqu'à la hauteur des terres près de
+Québec et de Montréal. L'humble prédicateur
+avait prévu les prétentions du cabinet de
+Londres 30 ans avant leur énonciation. La
+faute du gouvernement français fut de n'avoir
+pas distingué, par une ligne de division, chacune
+de ses provinces. Il n'y avait pas de limites
+tracées et connues entre l'Acadie et le Canada,
+et les autorités canadiennes comme celles de
+l'Acadie avaient fréquemment fait acte de juridiction
+pour les mêmes terres<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a>
+<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77"
+name="footnote77"></a><b>Note 77:<a href="#footnotetag77">
+(retour) </a> Charlevoix était de la même opinion, car dans une lettre
+qu'il écrivit à la duchesse de Lesdiguières lorsqu'il voyageait
+en Canada huit ans après le traité d'Utrecht, il s'exprime
+ainsi. «Les Abénaquis ou Canibas voisins de la
+Nouvelle-Angleterre ont pour plus proches voisins les Etchemins
+ou Malécites, aux environs de la rivière de Pentagoët, et
+plus à l'est sont les Micmacs ou Souriquois, dont le pays propre
+est l'Acadie, la suite de la côte du Golfe St.-Laurent jusqu'à
+Gaspé» etc.</b></blockquote>
+
+<p>Tel fut l'état des choses du côté de l'Acadie
+jusqu'au traité d'Aix-la-Chapelle. Les Français
+établis sur la rivière St.-Jean, le long de
+la côte des Etchemins, et depuis cette côte
+jusqu'au fleuve St.-Laurent, ceux mêmes qui
+habitaient les Mines, le voisinage de l'isthme
+et les autres pays les plus proches de celui qui
+avait été cédé à la Grande-Bretagne, ne s'aperçurent
+d'aucun changement dans leur état
+ou dans leurs possessions. Les Anglais ne tentèrent
+ni de les chasser du pays, ni de les obliger
+à prêter serment de fidélité au roi d'Angleterre.</p>
+
+<p>Les vues et les prétentions des deux peuples
+n'étaient pas moins opposées touchant la délimitation
+de leurs frontières au sud-ouest de la
+vallée du St.-Laurent, et à l'est de celle du
+Mississipi. Mais ici la question se simplifiait.
+La France avait posé pour principe que les
+vallées découvertes et occupées par elle lui appartenaient
+avec toutes les terres arrosées par
+les eaux qui y tombaient; ainsi elle réclama en
+vertu de ce principe le pays des Iroquois jusqu'à
+ce qu'elle l'eût abandonné par une stipulation
+expresse; ainsi elle prit possession de
+l'Ohio non seulement par droit de découverte,
+mais aussi parce que cette rivière se jetait
+dans le Mississipi. L'Angleterre, plus lente
+à pénétrer dans l'intérieur du continent que
+sa rivale, et qui s'y était laissé fort devancer
+par elle, refusa d'admettre cette base
+dans ses négociations pour des raisons faciles
+à apprécier. A défaut de principe, elle se rejeta,
+pour justifier dans la suite ses envahissemens,
+sur le motif de la sûreté nationale, et, suivant
+l'accusation consacrée, sur l'ambition de la
+France, qui la menaçait toujours ainsi qu'elle
+se plaisait à le dire à ses peuples.</p>
+
+<p>Pourtant le gouvernement français depuis
+l'ouverture du 18e siècle jusqu'à la révolution,
+était comme ces vieillards dont le génie, a survécu
+à la force. Les grandes conceptions de
+Richelieu, de Colbert et de Louis XIV, relativement
+aux colonies, se conservaient en France;
+elles éclairaient ses hommes d'état, qui tâchaient
+de les suivre; mais leurs efforts échouaient
+devant le vice des institutions sociales,
+qui étouffait à la fois l'énergie et la liberté, l'industrie
+et l'émigration. Voyant que l'entreprise
+particulière ne réussissait pas pour peupler
+la Nouvelle-France, la cour donna à la
+colonisation en Canada un caractère presque
+militaire; mais ce n'était pas tant comme
+moyen de coloniser le pays plus rapidement,
+que comme précaution pour défendre le territoire
+qu'on possédait déjà. Beauséjour, Niagara,
+le fort Duquesne furent ainsi des colonies purement
+militaires. Mais la ruine des finances et
+la caducité du gouvernement ne permirent
+point de suivre ce système sur une grande
+échelle. Peut-être eût-il été préférable dès le
+commencement d'avoir choisi la colonisation
+militaire, puisque Louis XIV avait rendu la
+nation plus guerrière que commerciale; ou
+encore mieux les deux colonisations civile et
+militaire comme on le fit un moment du temps
+de Talon.</p>
+
+<p>Par le traité d'Utrecht, la France avait cédé à
+la Grande-Bretagne les droits qu'elle prétendait
+avoir au territoire de la confédération iroquoise.
+C'était une cession plus imaginaire
+que réelle pour l'Angleterre, car les cinq cantons
+n'avaient jamais cessé de se regarder
+comme peuples libres et indépendans; et si
+elle persistait à vouloir les soumettre à
+sa souveraineté, elle s'en faisait des ennemis
+irréconciliables. Le gouvernement français
+les reconnut de suite en refusant de négocier
+avec eux par l'intermédiaire de la Nouvelle-York.
+On a vu plus haut comment M. de
+Vaudreuil avait conclu un traité de paix directement
+avec la confédération, qui refusait de
+reconnaître la suprématie britannique, comme
+elle avait toujours fait celle de la France.</p>
+
+<p>Cependant cette dernière se maintenait dans
+le haut de la vallée du St.-Laurent et dans le
+bassin du Mississipi par la traite qu'elle faisait
+et par l'alliance qu'elle avait contractée avec
+les tribus indiennes. L'Angleterre travaillait
+ouvertement ou en secret depuis longtemps à
+lui enlever l'une et l'autre. Aucun moyen ne
+fut plus efficace pour cela que celui qui fut
+adopté par la Nouvelle-York en 1720, sur la
+recommandation de son gouverneur, M. Barnet,
+et qui consistait à prohiber tout commerce
+avec le Canada. «Les Français, écrivait M.
+Hunter, gouverneur de la province anglaise, au
+Bureau du commerce à Londres, les Français ont
+des forts et des établissemens sur plusieurs points
+du Mississipi et des lacs, et ils réclament ces
+contrées et le commerce qui s'y fait comme
+leur appartenant; si ces établissemens augmentent
+et continuent de prospérer, l'existence
+même des plantations anglaises sera menacée....
+je ne sache pas sur quoi ils fondent leur droit,
+et je ne vois de moyen de parer au mal que je
+viens de signaler, qu'en leur persuadant de l'abandonner.
+Ce qu'il y aurait ensuite de mieux
+à faire, ce serait d'étendre nos frontières et
+d'augmenter le nombre de nos soldats»<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a>
+<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78"
+name="footnote78"></a><b>Note 78:<a href="#footnotetag78">
+(retour) </a> Lettre du 9 juillet 1718: <i>Documens de Londres</i>.</b></blockquote>
+
+<p>Jamais homme d'état ne s'est exprimé avec
+plus de franchise. Ne se croyant pas obligé
+de voiler son langage, il dit les choses telles
+qu'elles sont. Il ne cherche point à s'autoriser
+de titres chimériques pour établir un droit de
+priorité en faveur de sa patrie; il se contente
+de mentionner ses motifs qui sont tout d'intérêt:
+l'intérêt est sa règle, car de droit, même
+celui de possession, même celui de premier occupant
+qui dans le cas actuel est le meilleur, il
+n'en reconnaît pas.</p>
+
+<p>M. de Vaudreuil suivait d'un oeil jaloux tous
+les actes de ses voisins. Il vit toute la portée
+de la recommandation de M. Burnet, et du statut
+législatif qui avait été passé pour lui donner
+force de loi. Immédiatement il se mit en frais
+d'en contrecarrer les funestes conséquences.
+M. de la Joncaire reçut l'ordre (1721) d'établir
+un poste à Niagara, du côté du sud, afin
+d'empêcher les Anglais de s'introduire sur les
+lacs, ou d'attirer le commerce de ces contrées
+à Albany. C'était un homme intelligent et qui
+possédait à un haut degré cette éloquence
+figurée qui charment tant les Sauvages. Il
+obtint sans difficulté des Tsonnonthouans, par
+qui il avait été adopté et qui le chérissaient
+comme un de leurs compatriotes, la permission
+d'ouvrir un comptoir dans leur pays. Une
+députation envoyée auprès des Onnontagués,
+et composée du baron de Longueuil, du marquis
+de Cavagnal, fils du gouverneur, et de deux
+autres personnes, obtenait, de son côté, l'assentiment
+de ce canton au nouvel établissement.
+Aussitôt que la nouvelle en parvint à Albany,
+M. Burnet écrivit au gouverneur canadien pour
+protester contre cette violation du traité d'Utrecht;
+celui-ci répondit que Niagara avait
+toujours appartenu à la couronne de France.
+Burnet, ne pouvant obtenir d'autre satisfaction,
+et ne voulant pas commettre lui-même d'hostilité,
+s'adressa aux Iroquois pour les engager
+à expulser les Français par la force. Il attachait
+avec raison une grande importance à ce
+poste, qu'il regardait comme funeste à sa
+politique, lº parce qu'il protégeait la communication
+du Canada avec le Mississipi par
+l'Ohio, communication qu'il voulait interrompre
+au moyen de ses alliés; et 2º. parce
+que, si les Français y mettaient une garnison
+assez forte, ils seraient maîtres du passage du
+lac Ontario; et qu'au contraire si le fort était
+démoli, les Sauvages occidentaux dépendraient
+des Anglais<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a>
+<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>. Burnet se plaignit vivement
+à tous les cantons, dont il mit quatre dans ses
+intérêts; mais il ne put engager les Tsonnonthouans,
+ni à renvoyer Joncaire, ni à lui permettre
+à lui-même de s'établir dans leur
+pays. Alors il résolut d'ouvrir un comptoir sur
+cette frontière, et il choisit l'entrée de la
+rivière Oswégo à mi-chemin entre Niagara et
+le fort de Frontenac, vers lequel le poste de
+Joncaire devait acheminer la traite (1721)<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a>
+<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79"
+name="footnote79"></a><b>Note 79:<a href="#footnotetag79">
+(retour) </a> «I will do my endeavours écrit M. Burnet au Bureau du
+commerce, in the spring without committing hostility, to get
+our Indians to demolish it. This place is of great consequence
+for two reasons, 1st. because it keeps the communication between
+Canada and Mississipi by the river Ohio open, which else our
+Indians would be able to intercept at pleasure, and 2d. if it
+should be made a fort with soldiers enough in it, it will keep
+our Indians from going over the narrow part of the lake Ontario
+by this only pass of the Indians without leave of the French, so
+that if it were demolished the far Indians would depend on us»</b>.
+
+<p><b><i>Documens de Londres</i>.</b></p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80"
+name="footnote80"></a><b>Note 80:<a href="#footnotetag80">
+(retour) </a> Documens de Paris.--Journal historique de Charlevoix.</b></blockquote>
+
+<p>Les deux nations étaient décidées de se
+maintenir dans les positions qu'elles avaient
+ainsi prises. Louis XV écrivait de sa main sur
+un mémoire: «Le poste de Niagara est de
+la dernière importance pour conserver le commerce
+des pays d'en haut». Il ordonna de bâtir
+un fort en pierre sur l'emplacement même de
+celui que M. Denonville y avait élevé autrefois,
+il rendit libre la traite de l'eau de vie aux
+Sauvages, comme elle l'était chez les Anglais,
+et rétablit la vente des congés qui furent fixés
+à 250 livres (1725). En même temps M. de
+Beauharnais reçut instruction d'empêcher
+aucun étranger de pénétrer sur le territoire
+français, soit pour commercer, soit pour étudier
+le pays; il fut défendu aux Anglais de rester
+plus de deux jours à Montréal. Il y en avait
+beaucoup d'établis dans cette ville, ouvriers,
+marchands et autres. Il paraît que leur grand
+nombre avait excité les soupçons du gouvernement<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a>
+<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81"
+name="footnote81"></a><b>Note 81:<a href="#footnotetag81">
+(retour) </a> Lettre de M. Dupuy, intendant 1727.</b></blockquote>
+
+<p>Le duc de New-Castle, ministre secrétaire
+d'état, se plaignit en vain à la cour de Versailles
+de l'établissement de Niagara, que l'Angleterre
+regardait comme un empiétement sur
+le territoire cédé par le traité d'Utrecht. M.
+Burnet écrivit aussi de nouveau à M. de Vaudreuil
+dans ce sens une lettre qui fut remise au
+baron de Longueuil, gouverneur par intérim
+après la mort du dernier, par M. Livingston
+alors en Canada ostensiblement pour son
+éducation, mais probablement chargé de
+quelque mission secrète.</p>
+
+<p>Ne recevant aucune réponse favorable, le
+gouverneur de la Nouvelle-York commença à
+se fortifier à Oswégo; et il répondit à la sommation
+que M. de Beauharnais lui fit porter
+en 1727 de se retirer de ce poste, en y envoyant
+une forte garnison pour le défendre en
+cas d'attaque. Oswégo possédait une double
+importance pour les Anglais; il était nécessaire
+à leur projet de s'emparer de la traite
+des pelleteries, et il protégeait les établissemens
+que leurs colons formaient entre l'Hudson
+et le lac Ontario.</p>
+
+<p>Ces difficultés et ces empiétemens amenaient
+l'un après l'autre des représailles. Voyant
+qu'il ne pouvait déloger Burnet du poste qu'il
+occupait sur le lac, M. de Beauharnais tourna
+sa position et vint élever un fort vers la tête
+du lac Champlain, à la pointe à la Chevelure
+(Crown Point). Ce lac, comme l'on sait, qui
+se décharge dans le St.-Laurent par la rivière
+Richelieu, tire ses eaux du plateau où prend sa
+source la rivière Hudson qui va se jeter du
+côté opposé dans la mer, à New-York. Entouré
+de montagnes vers le haut, ses rives s'abaissent
+graduellement à mesure qu'on approche
+de St.-Jean, bourg situé à son extrémité inférieure.
+M. de la Corne, officier canadien distingué,
+appela le premier l'attention sur l'importance
+d'occuper ce lac, qui donnait entrée
+dans le coeur de la Nouvelle-York. En effet,
+de la Pointe à la Chevelure on menaçait à la
+fois non seulement Oswégo et Albany, mais
+encore du côté de l'orient la Nouvelle-Angleterre.
+Aussi n'eut-elle pas plus tôt appris la
+résolution des Français, que la législature de
+cette dernière contrée vota une somme d'argent
+pour envoyer, conjointement avec la Nouvelle-York,
+une ambassade en Canada, afin de
+l'engager à abandonner cette position. En
+même temps elle pressa la première province
+d'exciter l'opposition des cinq nations. Mais
+ses démarches n'eurent aucune suite, et les Français,
+malgré les réclamations et les menaces, y
+construisirent le fort St.-Frédéric, ouvrage à
+machicoulis, et le gardèrent jusqu'à la fin de la
+guerre commencée en 1755. C'est ainsi que
+dans une lutte d'un nouveau genre, lutte d'empiétemens,
+lutte de sommations et de contre-sommations,
+les deux premières monarchies de
+l'Europe se disputaient pacifiquement, pour se
+les disputer ensuite les armes à la main, quelques
+lambeaux de forêts où déjà germaient
+sous leurs pas le républicanisme et l'indépendance.</p>
+
+<p>Ces transactions, graves par les suites qu'elles
+devaient avoir, se passaient entre 1716 et 1744.
+Cependant, à la faveur de la paix, le Canada
+faisait des progrès, lents peut-être si l'on veut,
+parce qu'ils n'étaient dus qu'à l'accroissement
+naturel de la population, mais constans et assurés,
+malgré les ravages d'une épidémie,
+la petite vérole, fléau qu'on n'avait pas encore
+appris à dompter, et qui décima à plusieurs reprises
+la population blanche et indigène. Les
+défrichemens s'étendaient de tous côtés, les
+campagnes surtout se peuplaient, les habitans,
+reposés de leurs anciens combats, avaient
+pris goût à des occupations paisibles et plus
+avantageuses pour eux et pour le pays.</p>
+
+<p>L'émigration laissée à elle même, avait aussi
+repris son cours, mais elle suffisait à peine pour
+combler le vide que laissaient ceux qui périssaient
+dans les longues et dangereuses pérégrinations
+qu'ils entreprenaient pour la traite
+des pelleteries. En 1725 cependant on voulut
+la ranimer. Il y eut une espèce de flux dans
+le cours émigrant. Le Chameau, vaisseau du
+roi, partit de France chargé d'hommes pour
+le Canada. Il portait M. de Chazel qui
+venait remplacer M. Begon, comme intendant,
+M. de Louvigny nommé au gouvernement des
+Trois-Rivières, et plusieurs officiers, ecclésiastiques
+et marchands. Cette émigration
+précieuse moins par le nombre que par les lumières
+et les capitaux qu'elle apportait, devait
+donner un nouvel élan au pays; mais malheureusement
+elle ne devait point parvenir à sa
+destination. Une horrible tempête surprit
+le Chameau à la hauteur de Louisbourg,
+à l'entrée du golfe St.-Laurent, et le jeta, au
+milieu de la nuit, sur les rescifs de l'île encore
+sauvage du Cap-Breton, où il se brisa. Personne
+ne fut sauvé. Le lendemain la côte parut
+jonché de cadavres et de marchandises. La
+nouvelle de cet affreux désastre fit une douloureuse
+sensation dans toute la Nouvelle-France,
+qui ressentit longtemps cette perte. Lorsqu'elle
+était encore à la déplorer, elle en fit
+une autre, qui ne lui fut pas moins sensible,
+dans la personne de M. de Vaudreuil, qui expira
+le 10 octobre (1725) après avoir gouverné
+le Canada pendant 21 ans avec sagesse et l'approbation
+du peuple, dont il fut sincèrement
+regretté. Son administration ne fut troublée
+par aucune de ces querelles qui ont si
+souvent agité la colonie et divisé les grands
+fonctionnaires publics et le clergé; et elle
+fut constamment signalée par des événemens
+heureux, dus en grande partie à sa
+vigilance, à sa fermeté, à sa bonne conduite,
+et aussi au succès qui accompagnait
+presque toutes ses entreprises; car la chance
+entre pour beaucoup dans les événemens
+humains. Il eut pour successeur le marquis
+de Beauharnais, qui avait déjà été intendant
+à Québec après M. de Champigny.
+Nommé en 1705 à la direction des classes de la
+marine en France, il était capitaine de vaisseau
+lorsqu'il fut choisi par Louis XV pour administrer
+le gouvernement de l'importante colonie
+du Canada, où il n'arriva qu'en 1726, et
+dont les rênes lui furent remises par le baron
+de Longueuil qui les tenait depuis la mort du
+dernier gouverneur.</p>
+
+<p>L'intendant Begon, que M. de Chazel venait
+relever, eut pour successeur M. Dupuy,
+maître des requêtes, ancien avocat général au
+conseil du roi, et fidèle disciple de l'esprit et
+des doctrines des parlemens de France. Il ne
+fut pas plutôt entré en fonctions, qu'il voulut
+augmenter l'importance du conseil supérieur
+dans l'opinion publique, inspirer à ses membres
+les sentimens d'un haut respect pour leur
+charge, et raffermir en eux cette indépendance
+de caractère qui sied si bien à une magistrature
+intègre, et qui a fait regarder les parlemens
+français comme les protecteurs, les défenseurs
+nés du peuple.</p>
+
+<p>Jaloux des droits de la magistrature, esclave
+de la règle, le nouvel intendant ne fut pas longtemps
+dans le pays sans se voir aux prises avec
+plusieurs des autorités publiques, accoutumées
+à jouir d'une assez grande latitude dans leurs
+actes, et à exercer leurs pouvoirs plus suivant
+l'équité ou la convenance que suivant
+l'expression rigide de la lettre. Le premier
+différend grave qui s'éleva ainsi, naquit d'une
+circonstance fortuite, la mort de l'évêque
+de Québec, M. de St.-Vallier, qui avait succédé
+en 1680 à M. de Laval, forcé à la retraite
+par son grand âge et ses infirmités. Cette
+longue querelle que nos historiens ont ignorée,
+car aucun d'eux n'en fait mention<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a>
+<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>, souleva le
+clergé et le gouverneur contre le conseil dirigé
+par M. Dupuy. En général le gouverneur et
+l'intendant étaient opposés l'un à l'autre; c'étaient
+deux rivaux attachés ensemble par la
+politique royale pour s'observer, se contenir,
+se juger; si l'un était plus élevé en rang, l'autre
+possédait plus de pouvoir, si le premier avait
+pour courtisans les hommes d'épée, l'autre
+avait les hommes de robe et les administrateurs
+subalternes; mais ce système en rassurant
+la jalousie du trône, devait désunir à
+jamais ces deux grands fonctionnaires, mal que
+rien ne pouvait compenser. Jusqu'à présent
+l'intendant s'est rangé du côté du parti clérical;
+aujourd'hui M. Dupuy occupe la position du
+gouverneur qui s'est rallié au clergé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82"
+name="footnote82"></a><b>Note 82:<a href="#footnotetag82">
+(retour) </a> J'en ai trouvé tous les détails dans les régistres du conseil
+supérieur, et dans une pièce consignée dans <a href="#ab">l'Appendice (B)</a> de
+ce volume, découverte par M. Faribault dans les archives provinciales.
+Les limites précises des pouvoirs du gouverneur et
+de l'intendant qu'on a eu tant de peine à fixer, sont indiquées
+avec clarté dans plusieurs documents de ce grand procès.</b></blockquote>
+
+<p>L'évêque de Québec mourut en décembre
+1727, pendant l'absence de M. de Mornay,
+son coadjuteur depuis 1713. M. de Lotbinière,
+archidiacre, se préparait à faire les obsèques
+du prélat, en sa qualité de grand vicaire, lorsque
+le chapitre prétendit que ses fonctions
+avaient cessé comme tel par le décès de l'évêque;
+que le siége épiscopal était vacant, et
+que c'était à lui, le chapitre, à régler tout ce
+qui avait rapport à l'inhumation du pontife et à
+l'élection de son successeur.</p>
+
+<p>L'archidiacre repoussa cette prétention; et
+sur le refus que l'on fit d'obtempérer aux ordres
+qu'il donnait en sa qualité de grand vicaire, il
+fit assigner devant le conseil supérieur, c'est-à-dire
+devant l'autorité civile, le chapitre pour répondre
+de sa rébellion. Le chapitre se contenta
+de déclarer avec dédain qu'il ne reconnaissait
+aucun juge en Canada capable de prendre connaissance
+des motifs du différend élevé entre
+lui et le plaignant, qu'il ne pouvait être traduit
+que devant l'official du diocèse, et qu'il en appelait
+au roi en son conseil d'état. C'était l'ancienne
+prétention cléricale de récuser les tribunaux
+civils ordinaires. M. Dupuy la traita
+de monstrueuse, le conseil supérieur tenant,
+disait-il, en ce pays la place des parlemens
+français, qu'il fallait reconnaître avant de pouvoir
+en appeler à la couronne. Des scènes de
+scandale suivirent ces premières altercations.
+Le chapitre se rendit tumultueusement, à la
+tête d'une foule de peuple, à l'Hôpital-Général,
+à l'entrée de la campagne, où était déposé le
+corps de l'évêque, auprès duquel il avait défendu
+aux fidèles d'aller prier; il se précipita
+avec fracas dans la chapelle, manda devant
+lui la supérieure du monastère, la suspendit
+de ses fonctions et mit le couvent en interdit,
+afin d'empêcher sans doute la cérémonie des
+obsèques. Tout cela dénotait peu de respect
+pour la mémoire du chef du clergé que l'on
+venait de perdre, et rappelait aux plaisans
+quelques unes des scènes du Lutrin.</p>
+
+<p>Cependant le conseil supérieur rendait son
+arrêt (janvier 1728) sur la vacance du siége
+épiscopal, qu'il déclara rempli attendu l'existence
+de M. de Mornay, coadjuteur et successeur
+désigné du dernier évêque, lequel avait
+même en cette qualité gouverné les missions
+de la Louisiane. Le chapitre se trouvait par là
+privé de faire aucun acte de juridiction diocésaine.
+Il avait bien bravé le conseil lors de
+l'inhumation, à présent que l'on était à l'important
+de l'affaire, il ne balança pas à se mettre
+en pleine insurrection contre lui. En conséquence,
+M. de Tonnancourt, chanoine de la
+cathédrale, monta en chaire le jour de l'Epiphanie
+avec un mandement contre l'intervention
+du pouvoir civil, qu'il lut aux fidèles, avec
+ordre à tous les curés de le publier au prône de
+leurs paroisses respectives. L'intendant fit informer
+immédiatement contre le chanoine audacieux.
+Toute la rivalité jalouse qui existait en
+France entre le clergé et les parlemens toujours
+quelque peu libéraux et jansénistes, se manifesta
+dans cette dispute, qui du reste n'eût intéressé
+que la chronique religieuse et les légistes canoniques,
+si, à cette phase de son progrès, le gouverneur
+ne fût intervenu tout à coup pour interrompre
+le cours des tribunaux. M. de Beauharnais
+alla beaucoup plus loin que M. de
+Frontenac dans cette intervention dangereuse.
+Il se déclara le champion du chapitre. Il se
+rendit le 8 mars au conseil supérieur avec son
+secrétaire par lequel il fit lire une ordonnance
+interdisant à ce corps toute procédure ultérieure
+dans l'affaire du clergé, et cassant les
+arrêts qui avaient déjà été rendus. Il voulut
+aussi imposer silence au procureur général.
+Cette haute cour tint en cette circonstance
+grave, une conduite pleine de dignité. Elle
+ordonna d'abord au secrétaire du gouverneur
+de se retirer, parcequ'il ne faisait pas partie
+du conseil; elle protesta ensuite contre l'insulte
+faite à la justice; et, par une déclaration
+motivée en présence du gouverneur lui-même,
+dans laquelle elle qualifia ses prétentions de
+téméraires autant que nouvelles dans la colonie,
+elle résolut de porter ses plaintes au roi de
+l'atteinte faite à l'indépendance et à l'autorité
+des tribunaux.</p>
+
+<p>Le gouverneur sortit irrité. Il fit publier à
+la tête des troupes et des milices des villes et
+des campagnes, son ordonnance d'interdiction
+avec défense de recevoir les arrêts du conseil
+supérieur sans son ordre exprès. Le conseil
+répondit par une contre-ordonnance du 27
+mars (1728) dans laquelle on trouve ces mots:
+«Les peuples savent bien et depuis longtemps
+que ceux qui ont ici l'autorité du prince pour
+les gouverner, ne peuvent en aucun cas se
+traverser en leurs desseins; et que dans les
+occasions où ils sont en diversité de sentimens
+pour les choses qu'ils ordonnent en commun,
+l'exécution provisoire du projet différemment
+conçu, dépend du district dans lequel il doit
+s'exécuter; de sorte que si le conseil supérieur
+a des vues différentes d'un gouverneur général
+en chose qui regarde la justice, c'est ce que le
+conseil ordonne qui doit avoir son exécution;
+et de même s'il y a diversité de sentiment
+entre le gouverneur général et l'intendant sur
+des choses qui les regardent en commun, les
+vues du gouverneur général prévaudront si ce
+sont choses purement confiées à ses soins, telle
+qu'est la guerre et la discipline militaire hors
+de laquelle, étant défendu au gouverneur général
+de faire aucune ordonnance telle qu'elle
+soit, il ne peut jamais faire seul qu'une ordonnance
+militaire. Les ordonnances de l'intendant
+doivent de même s'exécuter par provision,
+quand ce dont il s'agit est dans l'étendue de
+ses pouvoirs, qui sont la justice, la police et les
+finances, sauf à rendre compte au roi de part
+et d'autre chacun en son particulier, des vues
+différentes qu'ils auront eues, à l'effet que le
+roi les confirme ou les réforme à son gré.
+Telle est l'économie du gouvernement du
+Canada<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a>
+<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83"
+name="footnote83"></a><b>Note 83:<a href="#footnotetag83">
+(retour) </a> «Le gouverneur et lieutenant général dans le Canada n'a
+aucune autorité sur les cas d'amirauté, et nulle direction sur les
+officiers qui rendent la justice».--Règlement de 1684 signé
+du roi et du grand Colbert, et un grand nombre d'autres règlemens
+rendus depuis dans le même sens.</b></blockquote>
+
+<p>Le conseil maintint la position qu'il avait
+prise, et sévit contre les rebelles. Quelques
+uns de ses membres cependant furent gagnés
+ou intimidés par M. de Beauharnais; et l'un
+d'eux, le nommé Crespin, après avoir voté
+avec ses collègues, refusa de remplir certaines
+fonctions qu'ils lui avaient déférées temporairement
+dans la conduite du grand procès qui les
+occupait. On l'interdit. Cela se passait le 6
+avril. Le 30 mars les troupes avaient été appelées
+une seconde fois sous les armes, et les officiers
+avaient déchiré à coups d'épée les nouveaux
+arrêts et les nouvelles ordonnances du
+conseil. Le gouverneur était résolu d'aller aux
+dernières extrémités. Les prisons furent forcées
+et tous les décrétés par justice du tribunal
+furent élargis et reçus au château St.-Louis.
+Les officiers qui osèrent désapprouver cette
+conduite furent mis aux arrêts. Non encore
+content, M. de Beauharnais, qui était à Montréal,
+adressa le 13 mai une lettre de cachet à
+son lieutenant à Québec, pour exiler les deux
+conseillers les plus opiniâtres, l'un M. Gaillard,
+à Beaupré, et l'autre M. d'Artigny à Beaumont.
+Ce coup d'état, qui était heureusement
+un fait inouï dans le pays, y fit une grande sensation.
+Jusqu'alors le cours de la justice avait
+été rarement interrompu, du moins avec cet
+éclat qui nous rappelle une triste époque, l'interdiction
+des deux juges canadiens de Québec
+en 1838. Le gouverneur voulait rendre le
+conseil incompétent en le réduisant à moins de
+cinq membres actifs, nombre nécessaire pour
+rendre les arrêts. L'intendant publia aussitôt
+une autre ordonnance (29 mai) en sa qualité
+de président et de seul chargé de le convoquer,
+pour enjoindre à tous ses membres de
+rester à leur poste, sous peine de désobéissance,
+et de ne tenir aucun compte de l'ordre
+illégal du gouverneur.</p>
+
+<p>Le conseil se trouva ainsi en opposition à
+ce dernier et à la majorité du clergé. Les
+Récollets inclinant ordinairement pour le pouvoir
+civil, se rangèrent cette fois avec l'autorité
+militaire et ecclésiastique. Les Jésuites,
+contre leur usage, se tinrent, à ce qu'il paraît,
+à l'écart et observèrent une prudente réserve.
+Le roi avait été saisi de l'affaire dès le commencement,
+et l'on sut bientôt à quoi s'en tenir
+sur la conduite que suivrait le ministère. Ce
+qui se passait alors en France était d'ailleurs
+un avertissement suffisant pour les plus clairvoyans.</p>
+
+<p>Le cardinal de Fleury avait remplacé le
+cardinal Dubois à la tête des affaires. Par
+une espèce d'ironie l'immoral Louis XV ne
+voulait être servi que par des cardinaux.
+Le nouveau ministre tâchait d'apaiser les
+troubles religieux qui agitaient le royaume à
+l'occasion de la bulle <i>unigenitus</i>. Cette bulle
+proclamait l'infaillibilité du pape; et le cardinal
+avait promis de se vouer à sa défense pour
+obtenir le chapeau. «Comme prêtre, dit un
+auteur, il oublia qu'il se devait à la France et
+non à la cour de Rome; il se fit juge opiniâtre
+des consciences, quand il ne fallait être que
+conciliateur. Il avait des vues bornées, peu
+de génie, beaucoup d'égoïsme; il craignait les
+Jésuites et les servait afin de ne pas les avoir
+pour ennemis».</p>
+
+<p>Le concile provincial d'Embrun tenu en
+1727, ayant condamné l'évêque de Senez,
+accusé d'avoir attaqué la fameuse bulle, le
+parlement et le barreau s'élevèrent contre le
+jugement, le parlement qui bravait alors la
+cour de Rome, en refusant la légende de Grégoire
+XII béatifié à la sollicitation des Jésuites,
+et qui s'élevait devant le cardinal comme l'opposant
+de ses vues. On conçoit quelle amertume
+cette conduite laissait dans le coeur du
+ministre, et dans quelle disposition d'esprit il
+reçut la nouvelle des démêlés entre le chapitre
+et le conseil supérieur de Québec, image
+du parlement de Paris. La querelle canadienne
+se confondit à ses yeux avec la querelle
+française. M. Dupuy fut immédiatement rappelé,
+et l'ordre envoyé, dès le 1 juin 1728, au
+conseil supérieur de lever les saisies du temporel
+des chanoines et curé de la cathédrale,
+qu'il avait ordonnées dans le cours des procédures.</p>
+
+<p>Il y eut alors dans ce conseil un revirement
+d'opinion peu honorable pour ses lumières ou
+pour son indépendance. M. d'Artigny et M.
+Gaillard, s'étant présentés pour y prendre
+place comme à l'ordinaire, furent informés
+par M. Delino, qui le présidait en l'absence
+de son chef disgracié, qu'il avait été décidé
+qu'ils ne pourraient être admis jusqu'à ce
+que le roi se fût prononcé au sujet de la
+lettre de cachet du marquis de Beauharnais
+du 13 mai. Cette suspension dura jusqu'à l'arrivée
+du nouvel intendant, M. Hocquart,
+l'année suivante<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a>
+<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84"
+name="footnote84"></a><b>Note 84:<a href="#footnotetag84">
+(retour) </a> <i>Registres de l'intendant. Registres du conseil supérieur.</i></b></blockquote>
+
+<p>Tel fut le dénoûment de ce différend, dans lequel
+le conseil finit par jouer un rôle servile qui
+ne caractérise que trop souvent les autorités
+coloniales. M. Dupuy avait, aux premiers avis,
+remis sa charge afin de ne point partager la
+honte de ces rétractations.</p>
+
+<p>Quant à l'élection de l'évêque, la position
+prise par l'autorité civile fut maintenue, puisque
+M. de Mornay succéda à M. de St.-Vallier en
+vertu de son droit de second dignitaire du
+diocèse. Cependant il ne vint point en Canada.
+M. Dosquet, nommé évêque de Samos, arrivé
+avec M. Hocquart en 1729, y fit les fonctions
+de pontife comme coadjuteur jusqu'en 1735,
+époque de la résignation de M. de Mornay et
+de la sienne. M. de Pourroy de l'Auberivières
+fut choisi pour remplir le siége vacant;
+mais il mourut en arrivant à Québec en 1739.
+Enfin il eut pour successeur M. Dubreuil de
+Pontbriant, le premier Canadien qui ait porté
+la mitre. Sa nomination interrompit ces mutations
+fréquentes de la première charge ecclésiastique
+du pays.</p>
+
+<p>Depuis 14 ans aucune expédition militaire
+n'avait appelé les Canadiens sous les drapeaux.
+C'était une chose inouïe dans nos annales. Mais
+tout à coup, en 1728, le bruit du tambour retentit
+sur les places publiques, et annonça aux
+habitans qu'il se passait quelque chose d'inaccoutumé
+parmi les peuplades de l'Occident. On
+sut bientôt en effet que c'était une des nations
+du Michigan qui avait pris les armes, les Outagamis.
+On demandait seulement quelques hommes
+de bonne volonté, qui se présentèrent. Cette
+expédition, quoique composée d'un petit nombre
+de guerriers, avait, comme la plupart de celles
+où s'étaient déjà distingués les Canadiens, quelque
+chose de vaste qui frappait l'imagination du
+soldat par l'immense distance et la solitude des
+pays à parcourir. Elle se mit en route pour le
+pays des Outagamis, nation farouche et cruelle.
+C'étaient les Iroquois, c'étaient surtout les
+colonies américaines brûlant de s'emparer
+du Détroit, qui l'avaient armée au commencement
+du siècle contre les Canadiens, qui
+la connaissaient à peine. «Ce peuple aussi
+brave que l'Iroquois, moins politique, beaucoup
+plus féroce, qu'il n'a jamais été possible, ni de
+dompter, ni d'apprivoiser, et qui semblable à
+ces insectes, qui paraissent avoir autant d'âmes
+que de parties de leurs corps, renaissent pour
+ainsi dire après leur défaite», ce peuple se
+trouvait partout, et était devenu l'objet de la
+haine de toutes les nations de ce continent. Depuis
+vingt-cinq ans les Outagamis ou Renards
+interrompaient le commerce, et rendaient les
+chemins presqu'impraticables à plus de cinq
+cents lieues à la ronde. Ils avaient presque
+tous été détruits dans la guerre de 1712, par
+M. Dubuisson. Le peu qui avait échappé
+au massacre, rôdait continuellement dans le
+voisinage des postes français. Ils infestaient
+par leurs brigandages et leurs meurtres, non
+seulement les rives du lac Michigan, mais
+encore toutes les routes qui conduisaient du Canada
+à la Louisiane, entravant par là gravement
+le commerce. Une seconde expédition
+entreprise contre eux deux ans après, par
+ordre de M. de Vaudreuil, et conduite par M.
+de Louvigny, lieutenant du roi à Québec, n'avait
+fait que les arrêter pendant un temps.
+Elle s'était terminée par un traité que ce commandant
+signa avec eux, suivant ses instructions,
+et par lequel il les obligea à céder leur
+pays à la France. Mais cela n'empêcha pas
+ces Sauvages de reprendre bientôt leurs anciennes
+habitudes de pillage, et de commettre
+des hostilités partout où ils se trouvaient. Ils
+engagèrent même plusieurs autres tribus à
+suivre leur exemple. M. de Beauharnais
+poussé à bout jura de les exterminer. Mais
+comment saisir des hommes nomades, qui n'ont
+point d'asile fixe, et qui s'échappent et disparaissent
+dans des régions inconnues sans qu'on
+puisse suivre leur trace?</p>
+
+<p>C'est ce que l'on essaya. 450 Canadiens et 7
+à 8 cents Sauvages, commandés par M. de Ligneris,
+entrèrent sur leur territoire. Une portion
+de cette petite armée s'était mise en route,
+au commencement de juin, de Montréal. Elle
+avait remonté la rivière des Outaouais en canot,
+avait traversé le lac Nipissing, pénétré, par la
+rivière aux Français, dans le lac Huron, et
+traversé ce lac après y avoir été rejointe par le
+reste des Indiens. Arrivée à Michilimackinac
+le 1 août, elle débarquait enfin le 14 à Chicago,
+au fond du Michigan, après deux mois et neuf
+jours de marche.</p>
+
+<p>Les premiers ennemis qu'elle eût à combattre,
+furent les Malhomines ou Folles-Avoines,
+ainsi nommés parcequ'ils se nourrissaient
+d'une espèce de riz qui croît en abondance
+dans les plaines marécageuses situées
+au sud du lac Supérieur. Le lendemain cette
+tribu, que les Outagamis avaient entraînée dans
+leur alliance, se présenta rangée en bataille
+sur le rivage pour s'opposer au débarquement
+des Français. Mais à peine leurs canots
+eurent-ils touché la terre, que les Canadiens et
+leurs alliés saisissant leurs haches et leurs fusils,
+s'élancèrent vers les Malhomines avec de
+grands cris. La mêlée fut vive mais courte,
+Salle et de Perrot, avait néanmoins l'expérience
+des voyages, et l'on pouvait espérer un
+résultat satisfaisant. Il partit en 1738 avec
+ordre de prendre possession des pays qu'il découvrirait,
+pour le roi, et d'examiner attentivement
+quels avantages l'on pourrait retirer d'une
+communication entre le Canada ou la Louisiane
+et l'océan Pacifique. Le gouvernement
+avait l'intention de prolonger la ligne des postes
+de traite jusque sur cette mer. Les regards
+des Européens sans cesse tournés vers l'Occident,
+semblaient chercher cette terre promise
+qui avait embrasé le génie de Colomb, ce
+ciel mystérieux, et qui fuit toujours, vers lequel
+comme une puissance magique pousse continuellement
+la civilisation.</p>
+
+<p>M. de la Vérandrye passa par le lac Supérieur,
+longea le pied du lac Winnipeg, et remontant
+ensuite la rivière des Assiniboils, s'avança
+vers les Montagnes-Rocheuses qu'il n'atteignit
+pas cependant, s'étant trouvé mêlé dans une
+guerre avec les naturels dans laquelle il perdit
+une partie de ses gens, ce qui l'obligea d'abandonner
+son entreprise. Ce voyageur raconta
+ensuite au savant suédois, Kalm, qui
+visitait le Canada en 1749, qu'il trouva dans les
+contrées les plus reculées qu'il avait parcourues,
+et qu'il estimait être à 900 lieues de
+Montréal, de grosses colonnes de pierre d'un
+seul bloc, quelquefois appuyées les unes contre
+les autres, et d'autres fois superposées comme
+celles d'un mur; que ces pierres n'avaient pu
+être disposées ainsi que de main d'homme,
+et qu'une d'elles était surmontée par une autre
+fort petite n'ayant qu'un pied de long sur
+quatre ou cinq pouces de large, portant sur
+deux faces des caractères inconnus. Cette
+petite pierre fut envoyée au secrétaire d'état,
+à Paris. Plusieurs des Jésuites qui
+l'avaient vue en Canada, assurèrent à Kalm
+que les lettres qui y étaient gravées, ressemblaient
+parfaitement à celles des Tartares. Les
+Sauvages ignoraient par qui ces blocs avaient
+été apportés là, et disaient qu'on les y voyait
+depuis un temps immémorial. L'origine tartare
+des caractères paraît très probable à Kalm;
+elle semblerait en effet confirmer l'hypothèse
+d'une émigration asiatique, de qui serait descendue
+au moins une partie des tribus sauvages
+de l'Amérique.</p>
+
+<p>L'on donna au pays découvert par M. de la
+Vérandrye, le nom de «Pays de la mer de
+l'Ouest», parce que l'on crut n'être pas bien
+éloigné de cette mer; et on y établit une chaîne
+de petits postes pour contenir les Indigènes et
+faire la traite des pelleteries. Le plus reculé
+fut d'abord celui de la Reine, à 100 lieues à
+l'ouest du lac Winnipeg sur la rivière des Assiniboils;
+on en construisit ensuite trois autres
+en gagnant toujours le couchant; le dernier
+prit le nom de Paskoyac, de la rivière
+sur laquelle il était assis.</p>
+
+<p>Sous l'administration de M. de la Jonquière,
+une nouvelle expédition fut mise sur pied
+pour la même fin. L'intendant Bigot était
+alors en Canada; il forma, pour faire la traite
+en même temps que des découvertes, une
+société composée du gouverneur et de lui-même,
+de MM. Breard, contrôleur de la marine,
+Legardeur de St.-Pierre, officier plein
+de bravoure et fort aimé des Indiens, et de Marin,
+capitaine décrié par sa cruauté, mais redouté
+de ces peuples. Ces deux derniers furent chargés
+de l'oeuvre double de l'association. Marin
+devait remonter le Missouri jusqu'à sa source, et
+de là suivre le cours de la première rivière sur
+laquelle il tomberait, qui irait se jeter dans
+l'Océan. St.-Pierre passant par le poste de la
+Reine, devait aller le rejoindre sur le bord de cette
+mer à une certaine latitude. Mais tout cela
+était subordonné à la spéculation pour laquelle
+on s'était associé, c'est-à-dire que les voyageurs
+interrompraient l'expédition dès qu'ils
+auraient amassé assez de pelleteries. Ils ne
+furent pas loin, et ils revinrent chargés d'une
+riche moisson. Les associés firent un profit
+énorme. M. Smith fait monter la part seule
+du gouverneur à la somme prodigieuse de
+300,000 francs. La France ne retira rien de
+cette expédition, dont l'Etat fit tous les frais.</p>
+
+<p>Cependant l'attitude que prenaient les colonies
+françaises et anglaises devenait de plus en
+menaçante, et la tournure des affaires en Europe
+annonçait une rupture prochaine entre
+les deux nations. La question des frontières,
+tenue en suspens par l'impossibilité de concilier
+les prétentions avancées de part et d'autre
+laissait depuis longtemps les colons dans l'attente
+des hostilités. Dès 1735, M. Raensalaer,
+patron ou seigneur d'Albany, sous prétexte
+de voyager pour son amusement, et dans
+la prévision de la reprise des armes, vint en
+Canada, et informa secrètement le gouverneur
+que dans les dernières guerres, l'on avait ménagé
+leur pays, et que M. de Vaudreuil avait
+recommandé à ses alliés de n'y pas faire de
+courses; que la Nouvelle-York avait fait la
+même chose de son côté, et qu'elle était encore
+disposée à en user de même.</p>
+
+<p>En 1740 la guerre était devenue encore plus
+probable. M. de Beauharnais avait, sur les
+ordres de la cour, fait mettre les forts de
+Chambly, St.-Frédéric et Niagara en état de
+défense. Il travaillait aussi depuis longtemps à
+resserrer davantage les liens qui unissaient les
+Sauvages aux Français. Il tint à cet effet de
+longues conférences avec eux (1741), dans lesquelles
+il put s'assurer, que, s'ils n'étaient pas
+tous très attachés à notre cause, la puissance
+croissante de nos voisins, excitait leur inquiétude
+et leur jalousie. L'on faisait bien de ménager,
+de rechercher même ces peuples qui,
+d'après un dénombrement fait en 1736, de
+toutes leurs tribus depuis les Abénaquis jusqu'aux
+Mobiles, comptaient 15,675 guerriers.</p>
+<a name="l8" id="l8"></a>
+
+<h2>LIVRE VIII.</h2>
+<br>
+
+<a name="l8c1" id="l8c1"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE 1.</h3>
+
+<h3>COMMERCE.</h3>
+
+<h3>1608-1744.</h3>
+
+<p><b>
+De l'Amérique et de ses destinées.--But des colonies qui y
+ont été établies.--Le génie commerçant est le grand trait caractéristique
+des populations du Nouveau-Monde.--Commerce
+canadien: effet destructeur des guerres sur lui.--Il s'accroît cependant
+avec l'augmentation de la population.--Son origine:
+pêche de la morue.--Traite des pelleteries de tout temps principale
+branche du commerce de la Nouvelle-France.--Elle est
+abandonnée au monopole de particuliers ou de compagnies jusqu'en
+1731, qu'elle tombe entre les mains du roi pour passer en
+celles des fermiers.--Nature, profits, grandeur, conséquences de
+ce négoce; son utilité politique.--Rivalité des colonies anglaises;
+moyens que prend M. Burnet, gouverneur de la Nouvelle-York,
+pour enlever la traite aux Français.--Lois de 1720 et de 1727.--Autres
+branches de commerce: pêcheries, combien elles sont
+négligées.--Bois d'exportation.--Construction des vaisseaux.--Agriculture;
+céréales et autres produits agricoles.--Jin-seng.--Exploitation
+des mines.--Chiffre des exportations et des importations.--Québec,
+entrepôt général.--Manufactures: introduction
+des métiers pour la fabrication des toiles et des draps destinés
+à la consommation intérieure.--Salines.--Etablissement
+des postes et messageries (1745).--Transport maritime.--Taxation:
+droits de douane imposés fort lard et très modérés.--Systèmes
+monétaires introduits dans le pays; changemens fréquens
+qu'ils subissent et perturbations qu'ils causent.--Numéraire,
+papier-monnaie: cartes, ordonnances; leur dépréciation.--Faillite
+du trésor, le papier est liquidé avec perte de 5/8 pour
+les colons en 1720.--Observations générales.--Le Canadien
+plus militaire que marchand.--Le trafic est permis aux fonctionnaires
+publics; affreux abus qui en résultent.--Lois de commerce.--Etablissement
+du siège de l'Amirauté en 1717; et
+d'une bourse à Québec et à Montréal.--Syndic des marchands.--Le
+gouvernement défavorable à l'introduction de l'esclavage
+au Canada.
+</b></p>
+
+<p>La découverte du Nouveau-Monde est un
+des événemens qui ont exercé l'influence la
+plus salutaire sur la destinée des Européens<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a>
+<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>, et
+la plus funeste sur celle des nombreuses nations
+indiennes qui peuplaient les forêts de l'Amérique.
+L'amour de l'indépendance, inné parmi
+ces tribus nomades, et leur intrépidité ont
+retardé et retardent encore à peine leur ruine
+d'un jour: elles tombent au contact de la civilisation
+en même temps que les bois mystérieux
+qui leur servent de retraites. Bientôt,
+pour nous servir des paroles poétiques de Lamennais,
+elles auront disparu, sans laisser plus
+de trace que les brises qui passent sur les
+savanes et que les flots poussés par une force
+invisible entre les bancs de corail. En moins
+de trois siècles elles ont disparu d'une grande
+partie du continent Ce n'est pas ici le lieu de
+rechercher les causes de cet anéantissement de
+tant de peuples dans un si court espace de
+temps que l'imagination en est étonnée. Nous dirons
+seulement que l'introduction des Européens
+dans le Nouveau-Monde a donné un nouvel
+essor aux progrès de la civilisation. Elle a
+marqué cette ère incomparable, où un immense
+et fertile continent s'est trouvé tout-à-coup
+livré au génie des populations chrétiennes, au
+génie d'une immigration qui, foulant aux pieds
+les dépouilles sociales des temps passés, a
+voulu inaugurer une arche d'alliance nouvelle,
+une société sans priviléges et sans exclusion.
+Le monde n'avait encore rien vu de semblable.
+Cette nouvelle organisation doit-elle atteindre
+les dernières limites de la perfectibilité humaine?
+On le croirait si les passions des
+hommes n'étaient partout les mêmes, si l'amour
+des richesses surtout n'envahissait
+toutes les pensées, n'était devenu, comme
+celui des armes au moyen âge, la première
+idole de l'Amérique. Rien n'y entrave les
+lumières, ni vieux préjugés, ni vieilles doctrines,
+ni institutions antiques. La place du
+beau et du bon est vide. Les siècles passés
+n'ont laissé ni ruines, ni décombres, que la
+hache du défricheur n'ait abattues ou ne puisse
+niveler.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85"
+name="footnote85"></a><b>Note 85:<a href="#footnotetag85">
+(retour) </a> «The discovery of America was, in this way, of as much
+advantage to Europe, as the introduction of foreign commerce
+would be to China. It opened a large market for the produce of
+European industry, and constantly provided a new employment
+for that stock which this industry accumulated». Brougham:
+<i>Colonial policy of the European powers</i>.</b></blockquote>
+
+<p>L'établissement de ce continent opéra une
+révolution surtout dans le commerce, qui embrasse
+tout aujourd'hui, et qui du rang le plus
+humble tend continuellement à occuper la première
+place de la société, et à y exercer la
+plus grande influence. Les armes, la mitre
+ont tour à tour exercé leur domination sur le
+monde, le commerce prend déjà leur place. Il
+règne, il doit régner en roi sur toute l'Amérique;
+son génie précipitera de gré ou de force sous son
+joug les contrées dont l'industrie sera trop lente
+à se réveiller. C'est donc aux peuples et aux
+gouvernemens à se préparer pour fournir une
+carrière qui doit les mener à la puissance.
+L'industrie a établi son trône dans cette portion
+du globe, qui remplit déjà d'étonnement ou de
+crainte les vieilles nations guerrières et aristocratiques
+de l'Europe.</p>
+
+<p>Mais avant de parvenir à ce degré de grandeur
+auquel ce continent est destiné, mais qu'il
+ne doit atteindre qu'après avoir acquis les
+moyens de satisfaire à toutes ses exigences, et
+de posséder la liberté dont il a besoin, il a dû
+payer tribut et soumission aux métropoles qui
+l'ont peuplé. Il a dû comme l'enfant reconnaître
+leur autorité jusqu'à ce qu'il fût adulte,
+jusqu'à ce qu'il fût homme fait, c'est la
+la loi de la nature. C'est à ce titre
+et pour l'indemniser de sa protection, que l'enfant
+travaille pour son père. Aussi l'Europe a
+dit par la bouche de Montesquieu: «Les colonies
+qu'on a formées au delà de l'Océan sont
+sous un genre de dépendance dont on ne trouve
+que peu d'exemples dans les colonies anciennes,
+soit que celles d'aujourd'hui relèvent de l'Etat
+même, ou de quelque compagnie commerçante
+établie dans cet Etat.</p>
+
+<p>«L'objet de ces colonies est de faire le commerce
+à de meilleures conditions qu'on ne le
+fait avec les peuples voisins, avec lesquels tous
+les avantages sont réciproques. On a établi
+que la métropole seule pourrait négocier dans
+la colonie; et cela avec grande raison, parce
+que le but de l'établissement a été l'extension
+du commerce, non la fondation d'une ville ou
+d'un nouvel empire.</p>
+
+<p>«Ainsi c'est encore une loi fondamentale de
+l'Europe, que tout commerce avec une colonie
+étrangère est regardé comme un pur monopole
+punissable par les lois du pays: et il ne faut pas
+juger de cela par les lois et les exemples des
+anciens peuples<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a>
+<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a> qui n'y sont guère applicables.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86"
+name="footnote86"></a><b>Note 86:<a href="#footnotetag86">
+(retour) </a> Excepté les Carthaginois, comme on voit par le traité qui
+termina la première guerre punique.</b></blockquote>
+
+<p>«Il est encore reçu que le commerce établi
+entre ces métropoles n'entraîne point une permission
+pour les colonies qui restent toujours
+en état de prohibition».</p>
+
+<p>En vain la Nouvelle-Angleterre et la Virginie
+diront-elles: nous ne fûmes point fondées
+par des spéculateurs européens, mais par des
+hommes libres qui vinrent se réfugier dans les
+forêts du Nouveau-Monde pour se soustraire
+aux persécutions de leur mère-patrie, par des
+hommes libres qui vinrent y cacher leurs lois
+et leurs autels, l'Europe répondra: la colonie
+est soumise au pouvoir suprême de la métropole.</p>
+
+<p>En vain le Canada dira-t-il, j'ai un pacte qui
+fut conquis après six ans d'une lutte acharnée,
+et scellé avec le plus pur sang de mes enfans,
+un pacte qui me garantit l'usage de ma religion
+et de ma propriété, c'est-à-dire de ma
+langue, de mes biens et des lois qui les régissent,
+l'Europe répondra: la colonie est soumise
+au pouvoir suprême de la métropole.</p>
+
+<p>Le traité d'Utrecht fut suivi d'une longue
+période de paix presque sans exemple dans les
+annales du Canada. Depuis son établissement
+cette colonie avait presque toujours eu les
+armes à la main, pour repousser tantôt les Anglais,
+tantôt les Indiens, qui venaient tour à
+tour lui disputer un héritage couvert de ses
+sueurs et de son sang. Cette guerre semblait devenir
+plus vive à mesure qu'elle se prolongeait.
+Mais il vient un temps où les forces et l'énergie
+comme les passions s'usent et s'épuisent.
+Les parties belligérantes plus affaiblies encore
+en Amérique qu'en Europe, mirent enfin un
+terme à cette lutte, et les colons depuis si
+longtemps victimes de la politique de l'ancien
+monde, et de quelques hommes ambitieux du
+nouveau, purent goûter sans alarmes les fruits
+de leur industrie; et continuer sans interruption
+à développer leurs établissemens.</p>
+
+<p>L'on aurait tort de croire avec quelques auteurs
+que l'espace qui s'écoula de 1713 à la
+guerre de 1744 fut nul pour l'histoire. Aucune
+époque, comme nous l'avons déjà dit, ne fut
+plus remarquable par les progrès du commerce
+et de la population, malgré la décadence et les
+embarras financiers de la mère-patrie, qui réagirent
+sur toutes ses colonies et retardèrent
+leur accroissement d'une manière fâcheuse.
+Par sa seule énergie, le Canada triompha des
+désavantages de sa situation dont le plus grave
+était son interdiction aux vaisseaux et aux
+marchandises étrangers. Mais il était encore
+trop faiblement peuplé pour sentir tout ce que
+cette tyrannie avait d'oppressif. Les colonies
+anglaises supportaient en silence le même joug,
+mais elles songeaient, elles alors, aux moyens
+de s'y soustraire.</p>
+
+<p>D'un autre côté, la traite des pelleteries et
+les guerres continuelles avaient fait perdre à
+une partie des Canadiens le goût de la paix.
+Peuple chasseur et guerrier, il méprisait trop
+l'agriculture, les arts et le commerce; la considération
+et les honneurs ne pouvaient s'acquérir
+à ses yeux, que dans les combats et
+dans les entreprises hasardeuses et semées de
+dangers. Il fallait donc une longue tranquillité
+pour changer ces préjugés et ces habitudes.
+Une troisième cause d'appauvrissement pour
+lui, c'était l'émigration. Les colonies fondées
+sur les lacs et dans la Louisiane avaient été
+commencées par des Canadiens. Ce qui arrivait de France,
+comme on l'a observé ailleurs,
+était loin de combler le vide qu'ils laissaient en
+s'éloignant de leur patrie. Néanmoins ces
+obstacles furent graduellement surmontés, et
+la population qui était en 1719 de 22,000 âmes
+s'était élevée en 1744 à près de 50,000 âmes, et
+les exportations qui ne passaient pas cent mille
+écus (Raynal) montèrent en 1749 à 1400 mille
+francs.</p>
+
+<p>Les Français furent probablement les premiers
+qui dotèrent l'Europe de la pêche de la
+morue, source inépuisable de richesses, par la
+découverte des bancs de Terreneuve; ils lui
+léguèrent de plus une nouvelle industrie dans
+la traite des pelleteries, dont les avantages cependant
+ont été plus d'une fois mis en question
+à cause de ses conséquences démoralisatrices.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, ce commerce fut établi
+par les pêcheurs qui s'approchant des côtes du
+Canada et de l'Acadie, commencèrent avec les
+Indigènes un trafic qui leur rapporta des bénéfices
+considérables. Petit à petit on lia des
+relations plus intimes avec eux; plus tard on
+voulut avoir un pied à terre dans le continent
+même que l'on s'était contenté jusque là de
+côtoyer, et l'on y éleva des comptoirs pour la
+traite. Alors des spéculateurs riches et influens
+en demandèrent le monopole exclusif, à
+la condition d'y porter des colons pour établir
+ces contrées nouvelles, dont l'on pressentait
+vaguement l'avenir; ils l'obtinrent, et ainsi fut
+introduite la domination française sur une portion
+considérable du Nouveau-Monde.</p>
+
+<p>L'on sait par quelles mains le monopole dont
+il s'agit a successivement passé en commençant
+par M. Chauvin, au début du 17e siècle. Placée
+spécialement sous la protection de ce
+monopole, la traite des pelleteries fut regardée
+dans tous les temps comme la branche
+la plus importante du commerce canadien.
+Aussi commencerons-nous par elle le tableau
+qui va suivre. Comme nous venons de le dire,
+c'est M. Chauvin qui exerça le premier le monopole
+de la traite d'une manière régulière et
+systématique. Il paraît que longtemps avant
+lui, ce privilège avait été accordé à plusieurs
+personnes, et que même Jacques Cartier l'avait
+obtenu, mais rien ne constate positivement
+que le reste des Français s'y soient soumis;
+on est plutôt porté à croire le contraire;
+car l'on sait que long temps encore après Henri
+IV, les traitans et les pêcheurs jouissaient
+d'une grande liberté dans les parages de ce
+continent, et qu'au temps de Champlain les villes
+repoussaient avec énergie, surtout la Rochelle,
+ce monopole, dont le commandeur de Chaste,
+M. de Monts, les de Caën jouirent les uns après
+les autres jusqu'en 1327. Alors se forma la
+compagnie des cent associés, à laquelle furent
+cédées à perpétuité la Nouvelle-France et la
+Floride. Outre les conditions ayant trait à la
+politique et à la colonisation dont nous avons
+parlé en son lieu, le roi lui accorda, pour toujours,
+le trafic des cuirs, peaux et pelleteries,
+et pour 15 ans, tout autre commerce par terre
+et par mer, à la réserve de la pêche de la
+morue et de la baleine qui resta libre à tous les
+Français, et de la traite des pelleteries que les
+habitans des pays cédés, purent faire avec les
+Indigènes, pourvu qu'ils vendissent les castors
+à ses facteurs, à raison d'un prix fixe. Il fut
+aussi stipulé que toutes les marchandises manufacturées
+dans la colonie seraient exemptées
+des droits en France pendant 15 ans.</p>
+
+<p>Cette compagnie si fameuse, qui avait eu
+Richelieu pour son chef, n'ayant rempli aucune
+de ses obligations relativement à la colonisation,
+et ayant été entraînée dans des dépenses
+qui dépassaient ses revenus, avait restreint
+graduellement le cercle de ses affaires,
+de sorte qu'elle fût obligée en 1663, ou 36 ans
+après sa création, de se dissoudre et de remettre
+ses possessions au roi.</p>
+
+<p>Dès l'année suivante, il s'en forma une
+nouvelle qui prit le nom de compagnie des
+Indes occidentales. Cette association subsista
+jusqu'en 1674. Elle eut en concession toutes
+les colonies françaises des Iles et du continent
+de l'Amérique, et toute la côte d'Afrique depuis
+le Cap-Vert jusqu'au Cap de Bonne-Espérance,
+avec le privilége exclusif du commerce,
+la pêche exceptée, pendant 40 ans, et la
+jouissance des droits et priviléges qui avaient
+été accordés aux cent associés. Le roi lui
+accorda en outre une prime de 40 livres par
+tonneau, sur les marchandises exportées de
+France dans les colonies ou des colonies en
+France. Les marchandises dont les droits
+avaient été payés à l'entrée, pouvaient être réexportées
+par elle à l'étranger en franchise.
+Elle n'avait pas non plus de droits à payer sur
+les vivres, munitions de guerre et autres objets
+nécessaires à l'armement de ses vaisseaux.</p>
+
+<p>Le commerce d'importation et d'exportation
+se trouva ainsi de nouveau arraché des mains
+des colons pour être livré exclusivement à la
+nouvelle compagnie. Les cent associés avaient
+joui du même monopole; mais ils avaient été
+forcés en 1645 de l'abolir, et de signer un traité
+avec le député des habitans de la Nouvelle-France,
+par lequel ils leur abandonnaient la
+traite des pelleteries à la condition qu'ils acquitteraient
+la liste civile et militaire et toutes
+les autres dépenses de l'administration. Le
+nouveau privilége, plus exclusif encore que
+celui de 1627, souleva une opposition générale.
+En très peu de temps les marchandises n'eurent
+plus de prix; le conseil souverain fut obligé
+d'établir un tarif que rendit inutile la sagacité
+mercantile. La compagnie et ceux qui avaient
+encore d'anciennes marchandises, refusèrent
+de les vendre aux taux fixés par l'autorité, et
+elles disparurent du marché. Il était nécessaire
+de faire cesser au plus tôt un état de
+choses qui assujettissait les habitans à une
+gêne affreuse en les ruinant. En effet deux
+ans après (1666) la compagnie, sur le rapport
+de Colbert au roi, rendit libre et le commerce
+avec la mère-patrie et la traite des fourrures.
+Mais pour s'indemniser de la subvention des
+juges du pays, qui fut portée à sa charge, et qui
+se montait à 48,950 livres, elle se réserva le
+droit du quart sur le castor, du dixième sur les
+orignaux et la traite de Tadoussac, ce que les
+habitans acceptèrent sans murmurer, et le roi
+confirma avec satisfaction.</p>
+
+<p>Cette compagnie, malgré les vastes domaines
+livrés à son exploitation, ne prospéra point.
+Soit que ces opérations fussent conduites sans
+prévoyance et sans économie, ou, ce qui est
+plus probable, que les colonies qu'on lui abandonnait
+ne fussent pas assez avancées pour alimenter
+un grand commerce, elle se trouva
+bientôt grevée d'une dette énorme. Elle employait
+plus de 100 navires. Elle devait en
+1674, 3 millions 523 mille livres; cette dette
+avait été en partie occasionnée par la guerre
+qu'elle avait eue à soutenir contre les Anglais.
+Le capital versé s'élevait à un million 297
+mille livres; en sorte que la caisse se trouvait
+débitrice pour 4 millions 820 mille livres.
+L'actif de la compagnie ne dépassait pas un
+million 47 mille livres. Sur les suggestions de
+Colbert, Louis XIV remboursa aux actionnaires
+leur mise, se chargea du paiement des 3
+millions 523 mille livres, supprima la société,
+et rendit le commerce de l'Amérique libre à
+tous les Français, excepté celui du castor.</p>
+
+<p>Le droit du quart sur les castors et du
+dixième sur les orignaux fut maintenu, et passa
+entre les mains du gouvernement qui l'afferma
+immédiatement à M. Oudiette. Il fut défendu
+de porter le castor ailleurs qu'à ses comptoirs
+dans la colonie, au prix fixé par l'autorité. Ce
+prix fut d'abord de 4 francs 10 sous, la livre;
+maie il devint bientôt nécessaire de diviser
+cette marchandise en 1re. 2de. et 3me. qualités,
+ou en castor gras, demi gras, et sec, et
+de modifier le tarif en conséquence. Le fermier
+payait les pelleteries que lui apportaient
+les habitans en marchandises; et comme il n'y
+avait que lui qui pouvait acheter le castor, qui
+formait alors la branche la plus importante du
+commerce général, ce même commerce se
+trouvait à sa merci; il pouvait le maîtriser à
+son gré. Aussi vit-on graduellement baisser
+le prix des fourrures chez les Sauvages et
+hausser celui des articles que les Français leur
+donnaient en retour, tandis que dans les colonies
+anglaises, où ce trafic était libre, les prix
+suivaient une marche contraire.</p>
+
+<p>M. Oudiette obtint encore la ferme des
+droits sur les vins, eaux-de-vie et tabacs, qui
+étaient alors de dix pour cent. Plusieurs particuliers
+prétendaient en être exempts, on ne
+dit pas pour quels motifs; mais ils furent
+bientôt obligés de se soumettre à l'ordre du
+roi avec le reste du pays, qui ne songea point
+sans doute à disputer au souverain la prérogative
+de le taxer.</p>
+
+<p>Cette ferme exista sans modification jusqu'en
+1700, le tarif du castor et des marchandises
+non énumérées ici, subissant les variations plus
+ou moins bien mal entendues que l'intérêt du
+fermier parvenait à faire agréer au gouvernement.
+Mais à cette époque les Canadiens ne
+pouvant plus supporter la tyrannie de ce marchand,
+envoyèrent des députés en France
+pour y exposer les abus du système et demander
+un remède. M. de Pontchartrain, ministre,
+imagina une société qui embrasserait tous les
+habitans de la colonie. Par ce moyen on
+satisferait tous les mécontens en les absorbant.
+Mais le principe vicieux subsistait toujours, car
+on ne rétablissait pas la concurrence entre les
+citoyens pour exciter l'émulation et l'industrie;
+l'avantage de la liberté de commerce n'appartiendra
+donc encore qu'aux colonies anglaises
+toujours rivales du Canada.</p>
+
+<p>Cependant l'on mit le projet à exécution.
+D'abord Louis XIV permit déporter librement
+tant en France qu'à l'étranger le castor provenant
+des traites faites en Amérique. Ensuite
+M. Roddes, devenu après M. Oudiette
+adjudicataire de la ferme des pelleteries, la
+remit à M. Pacaud, l'un des députés de la
+colonie, qui s'obligea en cette qualité de payer
+70,000 livres de rente annuelle, et de composer
+une société pour l'exploitation de cette ferme,
+dont tous les Canadiens, marchands et autres, feraient
+partie. Une assemblée générale fut convoquée
+par le gouverneur et l'intendant,
+et une grande association mercantile se forma
+sons le nom de compagnie du Canada. Les
+plus petites actions étaient de 50 livres de
+France. Tout marchand fut tenu d'y entrer à
+peine d'être déchu de la faculté de commercer.
+Les seigneurs de paroisse purent en devenir
+membres avec leurs habitans. La compagnie
+de la baie du Nord (baie d'Hudson) formée quelque
+temps auparavant, se fondit dans la nouvelle
+association, qui eut la traite exclusive du
+castor, et qui obtint aussi que le commerce de
+cette pelleterie serait sévèrement prohibé
+avec la Nouvelle-York. Cette nouvelle organisation
+fut suivie d'un changement de tarif
+pour le castor, dont le prix baissait continuellement
+en France avec la qualité de celui qu'on
+y envoyait.</p>
+
+<p>La compagnie du Canada fut un essai infructueux,
+qui ne profita ni aux habitans ni au
+commerce. En 1706 ses dettes se montaient
+déjà à près de 2 millions (1,812,000) de francs;
+elle fut forcée de se dissoudre, et de céder ses
+droits et priviléges à MM. Aubert et Cie.
+(Aubert Neret et Gayot) qui s'obligèrent de
+payer les créanciers. La colonie conserva la
+liberté de la traite du castor dans l'intérieur;
+mais elle fut obligée de porter cette pelleterie
+aux comptoirs des nouveaux cessionnaires qui
+eurent seuls le droit de l'exporter en
+France.</p>
+
+<p>La compagnie d'Occident formée en 1717,
+succéda au privilége expirant de M. Aubert
+et de ses associés, et en 1723 la compagnie
+des Indes à cette première, qui s'était élevée et
+qui s'écroula avec la fortune et le système
+de Law. Elle le conserva pour la Louisiane
+et le pays des Illinois, jusqu'à la fin de
+1731. A cette époque ces deux contrées rentrèrent
+sous le régime royal, et y demeurèrent
+jusqu'à la fin de la domination française.</p>
+
+<p>Ce privilège n'avait pas toujours embrassé
+cependant les découvertes qu'on avait faites
+d'abord sur les lacs et ensuite dans la vallée
+du Mississipi, car on a pu voir que la Salle, par
+exemple, en avait obtenu la concession en 1675
+avec le fort de Frontenac. Plus tard néanmoins
+toute la Nouvelle-France et toute la
+Louisiane furent soumises au même monopole
+jusqu'après la construction du fort anglais Oswégo.
+Alors la Nouvelle-York faisant une
+rude concurrence aux comptoirs de Frontenac,
+Toronto et Niagara, l'on craignit les suites des
+liaisons que la traite établirait entre les Sauvages
+et les Anglais. Le roi, pour y parer, prit
+ces postes entre ses mains, et réussit à retenir
+la plus grande partie du commerce du lac Ontario
+en payant les pelleteries plus cher;
+mais ce système avait tous les vices d'un trafic
+conduit par un gouvernement. Privé de l'oeil
+immédiat du maître et abandonné à des militaires,
+il entraîna des dépenses immenses et
+ne rendit aucun profit. Les avances furent
+faites presqu'en pure perte<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a>
+<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87"
+name="footnote87"></a><b>Note 87:<a href="#footnotetag87">
+(retour) </a> Raynal. Régistre de l'intendant.</b></blockquote>
+
+<p>Il est difficile d'établir avec précision la valeur
+annuelle des exportations des pelleteries.
+Elles étaient en 1667, suivant l'auteur du Mémoire
+sur l'état du Canada, de 550,000 francs.
+Elles ont ensuite graduellement augmenté jusqu'au
+chiffre de 2 millions. D'après un calcul
+basé sur les droits payés par cette marchandise
+en 1754 et 1755, fait par ordre du général
+Murray<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a>
+<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>, elles seraient tombées dans la première
+de ces deux années au chiffre de 1,547,
+885 livres, et dans la seconde à celui de 1,265,
+650 livres. Mais on ajoute que les régistres de
+douane d'où l'on avait tiré ces renseignemens,
+étaient très confus et irréguliers, et que les
+traitans les plus intelligens étaient d'opinion,
+qu'année commune le montant des fourrures
+exportées atteignait près de 3 millions et demi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88"
+name="footnote88"></a><b>Note 88:<a href="#footnotetag88">
+(retour) </a> <i>Governor Murray's general Report on the ancient government
+and actual state of the province of Quebec in</i> 1762.</b></blockquote>
+
+<p>D'abord la traite se fit aux entrepôts de la
+compagnie où les Sauvages eux-mêmes, qui
+arrivaient à certaines époques de l'année, portaient
+leurs pelleteries. Après Tadoussac,
+après Québec, après les Trois-Rivières, Montréal
+attira seul toutes les fourrures. «On les
+voyait arriver au mois de juin sur des canots
+d'écorce d'arbres. Le nombre des Sauvages
+qui les apportaient n'y manqua pas de grossir
+à mesure que le nom français s'étendit au loin.
+Le récit de l'accueil qu'on leur avait fait, la vue
+de ce qu'ils avaient reçu en échange de leurs
+marchandises, tout augmentait le concours.
+Jamais ils ne revenaient vendre leurs pelleteries
+sans conduire avec eux une nouvelle nation.
+C'est ainsi que l'on vit se former une espèce
+de foire où se rendaient tous les peuples de ce
+vaste continent».</p>
+
+<p>Les Sauvages en arrivant se campaient près
+de la ville, s'élevaient des tentes, rangeaient
+leurs canots et débarquaient leurs fourrures.
+Après avoir eu audience publique du gouverneur,
+ils les portaient au comptoir de la compagnie
+ou chez les marchands de la ville qui
+avaient le privilége de les acheter pour les
+revendre ensuite à cette société. Les Sauvages
+étaient payés en écarlatine, vermillon,
+couteaux, poudre, fusils, etc. Les autres
+en marchandises, ou en récépissés ou reçus qui
+avaient cours de monnaie dans la colonie, et
+qui étaient rachetés par des lettres de change
+à termes que les agens de la compagnie tiraient
+sur son caissier à Paris. Cela dura
+tant que les Français n'eurent point de
+concurrens; mais bientôt des antagonistes
+dangereux et pleins d'activité s'élevèrent â
+côté d'eux et leur enlevèrent une partie de
+la traite. Les Anglais se bornèrent d'abord au
+pays des Iroquois, mais les cinq cantons furent
+bientôt épuisés de pelleteries, et il fallut en
+trouver ailleurs. Ces Sauvages furent dans les
+commencemens leurs coureurs de bois, puis
+ils marchèrent eux-mêmes à leur suite et se
+répandirent de tous côtés, et de tous côtés on
+accourut à eux. Ils se trouvèrent en communication
+avec toutes les nations établies sur
+les rives du St.-Laurent depuis sa source, et
+sur celles de ses nombreux tributaires. «Ce
+peuple avait des avantages infinis pour obtenir
+des préférences sur le Français son rival. Sa
+navigation était plus facile, et dès-lors ses
+marchandises s'offraient à meilleur marché.
+Il fabriquait seul les grosses étoffes qui convenaient
+le mieux au goût des Sauvages. Le
+commerce du castor était libre chez lui, tandis
+que chez les Français il était, et fut toujours
+asservi à la tyrannie du monopole. C'est avec
+cette liberté, cette facilité qu'il intercepta la
+plus grande partie des marchandises qui faisaient
+la célébrité de Montréal.</p>
+
+<p>«Alors s'étendit sur les Français du Canada
+un usage qu'ils avaient d'abord resserré dans
+des bornes assez étroites. La passion de courir
+les bois, qui fut celle des premiers colons, avait
+été sagement restreinte aux limites du territoire
+de la colonie. Seulement on accordait
+chaque année à vingt-cinq personnes la permission
+de franchir ces bornes pour aller faire
+le commerce chez les Sauvages. L'ascendant
+que prenait la Nouvelle-York rendit ces congés
+beaucoup plus fréquens. C'étaient des
+espèces de priviléges exclusifs qu'on exerçait
+par soi-même ou par d'autres. Ils duraient un
+an ou même au-delà. On les vendait et le
+produit en était distribué, par le gouverneur
+de la colonie, aux officiers ou à leurs veuves et
+à leurs enfans, aux hôpitaux ou aux missionnaires,
+à ceux qui s'étaient signalés par une
+belle action ou par une entreprise utile, quelquefois
+enfin aux créatures du commandant
+lui-même, qui vendait les permissions. L'argent
+qu'il ne donnait pas ou qu'il voulait bien
+ne pas garder, était versé dans les caisses publiques;
+mais il ne devait compte à personne
+de cette administration.</p>
+
+<p>«Elle eut des suites funestes. Plusieurs de
+ceux qui faisaient la traite se fixaient parmi les
+Sauvages pour se soustraire aux associés dont
+ils avaient négocié les marchandises. Un plus
+grand nombre encore allaient s'établir chez les
+Anglais, où les profits étaient plus considérables.
+Sur des lacs immenses, souvent agités
+de violentes tempêtes; parmi des cascades
+qui rendent si dangereuse la navigation des
+fleuves les plus larges du monde entier; sous
+le poids des canots, des vivres, des marchandises
+qu'il fallait voiturer sur les épaules dans
+les portages, où la rapidité, le peu de profondeur
+des eaux obligent de quitter les rivières
+pour aller par terre; à travers tant de
+dangers et de fatigues on perdait beaucoup de
+monde. Il en périssait dans les neiges ou dans
+les glaces; par la faim ou par le fer de l'ennemi.
+Ceux qui rentraient dans la colonie avec
+un bénéfice de six ou sept pour cent, ne lui
+devenaient pas toujours plus utiles, soit parcequ'ils
+s'y livraient aux plus grands excès, soit
+parceque leur exemple inspirait le dégoût des
+travaux assidus. Leurs fortunes subitement
+amassées, disparaissaient aussi vite: semblables
+à ces montagnes mouvantes qu'un tourbillon de
+vent élève et détruit tout-à-coup dans les
+plaines sablonneuses de l'Afrique. La plupart
+de ces coureurs, épuisés par les fatigues excessives
+de leur avarice, par les débauches d'une
+vie errante et libertine, traînaient dans l'indigence
+et dans l'opprobre une vieillesse prématurée»
+(Raynal).</p>
+
+<p>Ces congés qui étaient transportables tombèrent
+aussitôt dans le commerce. Donnant
+permission d'importer jusqu'à la charge de plusieurs
+canots de pelleteries, ils se revendaient
+ordinairement six cents écus. Six hommes
+partaient avec mille écus de marchandises qu'on
+leur avait fait payer quinze pour cent de plus
+que le cours du marché, et revenaient avec 4
+canots chargés de castors valant 8 mille écus.
+Après avoir déduit 600 écus pour le congé,
+1000 pour les marchandises 2560 pour le prêt
+à la grosse aventure ou 40 pour cent sur les
+6400 restant que le marchand chargeait pour
+ses avances, le résidu appartenait aux coureurs
+de bois. Le marchand revendait ensuite le
+castor au bureau de la compagnie à 25 pour
+cent de profit. Il est inutile de dire qu'avec
+un pareil système et de pareils bénéfices, l'on
+devait finir par rebuter les Sauvages qui en
+étaient les victimes, et perdre entièrement un
+commerce où le vendeur primitif voyait sa marchandise
+rapporter après qu'elle était sortie de
+ses mains, 700 pour cent de profit sans qu'elle
+eût changé d'état.</p>
+
+<p>Le monopole de la traite se bornait au castor
+en s'étendant quelquefois à l'orignal depuis
+1666. A partir de cette année, toutes les autres
+pelleteries dont le commerce était considérable,
+restèrent libres ou soumises momentanément,
+comme les produits agricoles et les marchandises,
+à des lois et des règlemens coloniaux si
+vagues et si éphémères qu'il règne dans leur
+histoire beaucoup d'obscurité. Les actes publics
+et les jugemens des tribunaux renferment
+nombre de décrets sur cette matière, desquels
+l'on peut conclure que le marchand canadien
+refusa toujours de se soumettre au joug que
+voulait lui imposer l'autorité locale. Il n'a
+supporté patiemment dans tous les temps que
+son exclusion du commerce étranger et le monopole
+de l'exportation du castor en France.
+Sur tout le reste, il est resté dans la jouissance
+d'une grande liberté.</p>
+
+<p>A venir jusqu'au traité de 1713, la plus
+grande partie de la traite de l'Amérique septentrionale
+était entre les mains des Français.
+Par ce traité ils perdirent entièrement celle
+de la baie d'Hudson; et la Nouvelle-York qui,
+depuis le chevalier Andros, cherchait à leur
+enlever aussi celle de l'Ouest sans beaucoup de
+succès, vit tout-à-coup ses efforts couronnés
+des plus heureux résultats.</p>
+
+<p>Nous avons déjà rapporté ailleurs comment
+M. Burnet, qui connaissait de quel immense
+avantage serait pour la Grande-Bretagne la
+possession de ce commerce, travailla à fermer
+aux Canadiens les contrées de l'Ouest, et comment
+M. de Beauharnais l'avait prévenu.
+Voyons maintenant quel fut l'effet des moyens
+qu'il employa pour parvenir à ce grand but,
+qui fut constamment l'objet de sa sollicitude.
+Tout semblait favoriser la Nouvelle-York,
+situation géographique plus rapprochée, population
+plus nombreuse et plus commerçante,
+marchandises plus modiques. Ces trois avantages
+étaient de la dernière importance, et le
+Canada ne se voyait aucun moyen de les contrebalancer.
+Le prix des marchandises était
+beaucoup plus élevé en France qu'en Angleterre
+de même que le fret et l'assurance maritime.
+La différence était encore plus grande
+dans les colonies. Aussi se faisait-il un commerce
+très étendu de contrebande entre Montréal
+et Albany. Non seulement on tirait de
+cette dernière ville les tissus de laine que l'on
+ne manufacturait pas en France, mais on
+importait ouvertement de là tous les ans une
+quantité considérable d'autres marchandises
+qui ne servaient point au négoce avec les Sauvages.
+Dans une seule année le Canada reçut
+900 pièces d'écarlatine pour la traite, outre des
+mousselines, des indiennes, des tavelles, du
+vermillon, etc. Que faisait alors l'industrie française?
+Que faisait la compagnie des Indes?
+Elle en introduisait annuellement une douzaine
+de cents pièces qu'elle tirait elle même de l'Angleterre;
+et elle défendait à tout autre négociant
+d'en importer en Canada<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a>
+<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>. De sorte
+que le manufacturier français était pour cet
+article comme exclus de nos marchés. Le
+traitant anglais pouvait, dans cet état de choses,
+vendre aux Indiens, comme il le faisait
+aussi, moitié moins cher que le traitant français,
+faire le double de profit, et cependant payer
+encore le castor trois chelings sterling la livre
+tandis que ce dernier n'en pouvait donner que
+deux francs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89"
+name="footnote89"></a><b>Note 89:<a href="#footnotetag89">
+(retour) </a> <i>Mémoire sur la traite de la Province de New-York inséré
+dans l'histoire des cinq nations du Canada, par</i> C. Colden.</b></blockquote>
+
+<p>Quand M. Burnet prit les rênes de la Nouvelle-York,
+il vit du premier coup d'oeil qu'en
+en fermant l'entrée aux Canadiens il rendrait
+leur situation encore plus mauvaise, en les privant
+des objets qui leur étaient absolument
+nécessaires pour leur négoce, et en leur enlevant
+un marché pour leurs pelleteries, Albany où ils
+vendaient le castor le double de ce que le payait
+la compagnie des Indes. En 1720, un acte fut
+passé par la législature, par forme d'essai, prohibant
+pour trois ans tout commerce avec le
+Canada; et en 1727, on s'empressa de le
+rendre permanent. L'effet en fut aussi
+prompt que fatal pour ce pays. Les tissus de
+laine qui s'étaient vendus jusque là £ 13 2 6 la
+pièce, à Montréal, montèrent aussitôt à £25.</p>
+
+<p>Burnet, marchant toujours vers son but, fit
+ouvrir à Oswégo, sur la rive méridionale
+du lac Ontario, un comptoir pour attirer les
+Indiens; c'était le complément nécessaire de
+l'acte législatif de 1720. Les traitans français
+ne purent plus dès lors continuer la concurrence,
+et le roi, quelques années après, fut
+obligé de prendre entre ses mains les postes
+de Frontenac, Toronto et Niagara, et de
+donner les marchandises à perte pour conserver
+avec la traite des pelleteries l'alliance des
+Indigènes; car la traite était encore plus essentielle
+pour la sûreté des possessions françaises
+et le succès de leur politique que pour
+leur prospérité commerciale.</p>
+
+<p>C'est en 1727, pendant que la Nouvelle-York
+excluait le Canada de ses marchés, que
+le roi de France donnait un édit semblable pour
+ses colonies. Depuis bien des années, il recommandait
+de défendre sévèrement toute
+relation entre elles et l'étranger, et depuis
+la dernière guerre surtout ses ordres étaient
+devenus plus fréquens et plus impératifs.<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a>
+<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>
+Rien ne prouve mieux combien les intérêts les
+plus chers des colonies sont quelquefois sacrifiés
+à cette législation qui courbe sous le même
+niveau et le Canada et l'Archipel du Mexique,
+et l'Amérique et l'Asie, sans tenir compte de la
+différence des circonstances et du mal fait aux
+uns ou aux autres, pourvu que le résultat général
+réponde au calcul de la métropole.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90"
+name="footnote90"></a><b>Note 90:<a href="#footnotetag90">
+(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote>
+
+<p>Presque tous les autres postes de traite
+devinrent dès lors privilégiés; c'est-à-dire
+que ceux qui les obtenaient y faisaient la traite
+exclusivement. Ces postes se donnaient, se
+vendaient ou s'affermaient, et dans ces trois
+cas le commerce souffrait également de
+leur régie; ils étaient loués communément
+pour trois ans, et le fermier ou possesseur
+voulait dans ce court espace de temps faire une
+fortune rapide et considérable; le moyen qu'il
+employait pour y réussir était de vendre le
+plus cher possible les marchandises qu'il y
+portait, et d'acheter de même les pelleteries
+au plus bas prix, dut-il tromper les Sauvages
+après les avoir enivrés. En 1754,
+on avait dans le poste de la mer d'Ouest une
+peau de castor pour quatre grains de poivre,
+et on a retiré jusqu'à huit cents francs d'une
+livre de vermillon! Voilà comment se conduisait
+la traite dans les dernières années du régime
+français. Il paraissait évident à tout le monde
+que ce commerce allait être complètement et
+rapidement frappé de mort, si on ne réussissait à
+rejeter les colons anglais en dehors des vallées du
+St.-Laurent et du Mississipi; et déjà même il était
+trop tard, dans l'opinion de bien des gens, pour
+entreprendre cette tâche; ils disaient que
+l'on aurait dû avoir élevé des digues avant le
+débordement. Personne néanmoins ne soupçonnait
+alors que la partie que la France et la
+Grande-Bretagne jouaient ensemble sur ce
+continent fût si près de sa fin qu'elle l'était déjà.</p>
+
+<p>Nous nous sommes étendu sur la traite des
+pelleteries, parce que des motifs de politique
+et de sécurité nationale s'y trouvaient étroitement
+liés; c'était l'objet, l'agent actif qui
+perpétuait l'alliance avec les Indigènes, dont
+nous avons plus d'une fois signalé les avantages
+et même la nécessité. Elle méritait donc une
+grande place. Quant aux autres branches du
+négoce qui ont été cultivées dans ce pays,
+il ne sera pas nécessaire de nous y arrêter
+si longtemps, mais nous n'en oublierons aucune
+un peu importante, car le commerce
+ne peut nous être indifférent; il forme avec
+l'agriculture la grande occupation de toutes
+les classes des populations américaines, depuis
+le citoyen le plus opulent jusqu'au citoyen le
+plus humble.</p>
+
+<p>Après la traite des fourrures venait la pêche.
+Celle de la morue et de la baleine resta presque
+toute entière entre les mains des Européens;
+de tout temps peu de Canadiens s'y livrèrent.
+Ceux-ci s'adonnèrent plus spécialement à celle
+du loup-marin et du marsouin qui fournissaient
+d'excellentes huiles pour les manufactures et
+l'éclairage; sept ou huit loup-marins donnaient
+une barrique d'huile; les peaux servaient à différens
+usages. Cette pêche se faisait dans le fleuve
+et le golfe St.-Laurent et sur la côte du Labrador,
+où le gouvernement affermait à des particuliers
+pour un certain nombre d'années des
+portions de grève, des îles ou des côtes<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a>
+<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>.
+Il fut établi jusqu'à 14 pêches au marsouin en
+bas de Québec en 1722 (Documens de Paris).
+L'on exportait dans les dernières années une
+grande quantité d'huile en France, ainsi que des
+salaisons de harengs et d'autres poissons. Les
+bois auraient dû former aussi un objet fort
+considérable, mais ce commerce ne prit jamais
+un grand développement, et quoique la
+construction des navires fût encouragée par
+le roi, on n'en faisait qu'un petit nombre.
+Louis XV offrit une gratification de 500
+francs par vaisseau de 200 tonneaux; 150
+francs par bateau de 30 à 60 tonneaux, vendus
+en France ou dans les Iles (Documens de Paris),
+et il fit établir des ateliers de construction
+à Québec, garnis des ouvriers nécessaires
+pour bâtir des bâtimens pour sa marine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91"
+name="footnote91"></a><b>Note 91:<a href="#footnotetag91">
+(retour) </a> Il afferma la baie des Esquimaux à la veuve Fournel en
+1749, le Labrador à M. d'Aillebout en 1753.</b></blockquote>
+
+<p>L'on reprochait aux navires canadiens de
+coûter beaucoup plus que ceux qui étaient faits
+en France, et de durer moins longtemps, attendu
+que le chêne dont on se servait était tiré
+des lieux bas et humides, et qu'après avoir été
+coupé l'hiver, on le mettait l'été suivant à
+l'eau pour le descendre à Québec, pratique
+qui en altérait la bonté. Quoiqu'il en soit,
+la construction était tellement négligée, que,
+suivant un rapport fait au ministre, les Anglais
+fournissaient une partie des bâtimens
+employés même à la navigation intérieure du
+pays, non pas parce que leur bois était meilleur,
+ou leurs bâtimens mieux construits, mais
+parce qu'ils les donnaient à meilleur marché.
+Talon avait vainement introduit la culture
+des chanvres et ouvert des chantiers pour la
+préparation des bois de construction. On ne
+sait, dit Raynal, par quelle fatalité tant de
+richesses furent longtemps négligées ou méprisées.</p>
+
+<p>La cupidité chez les uns et une fatale insouciance
+chez les autres font tomber aujourd'hui
+encore dans les mêmes fautes. On ne fabrique
+ni toiles, ni goudron, et nos bois, par
+un mauvais choix et une mauvaise préparation
+surtout le chêne, ont de la peine à supporter
+la concurrence avec ceux de la Baltique sur
+les marchés de notre métropole, même avec
+les droits qui les protègent.</p>
+
+<p>L'exploitation des mines de fer ne fut commencée
+aux Trois-Rivières que vers 1737. Elle fut
+d'abord dirigée d'une manière peu judicieuse. En
+1739 les nouveaux fermiers étendirent et perfectionnèrent
+les travaux, et produisirent assez
+de ce métal, plus précieux que l'or, pour la
+consommation intérieure. Il en fut même
+exporté quelques échantillons qui furent trouvés
+d'une qualité supérieure. Cette forge est
+encore en opération.</p>
+
+<p>Dès le temps de Cartier les rives du lac
+Supérieur étaient célèbres parmi les nations
+indigènes pour leurs mines de cuivre. Les
+Sauvages en montrèrent des morceaux à ce
+voyageur. Les rapports des Français qui découvrirent
+ce lac confirmèrent ensuite ceux
+des Sauvages. En 1738, le roi envoya deux
+mineurs allemands nommés Forster pour ouvrir
+celle de Chagouïa-mi-gong<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a>
+<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>. Cette entreprise
+fut ensuite abandonnée. Les lettres du
+roi qui adressent ces deux étrangers à l'intendant
+du Canada, contiennent des recommandations
+singulières sur la manière dont ils doivent
+être traités. Après les pelleteries, après le
+poisson et les huiles, les céréales formaient l'article
+d'exportation le plus important; il l'était
+plus que le bois. Une partie était consommée
+dans le pays même par les troupes et
+l'autre exportée. Il en sortait dans les bonnes
+années environ 80,000 minots en farines et en
+biscuits<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a>
+<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>. Le Canada en produisit en 1734
+738,000 minots, outre 5,000 de maïs, 63,000
+de pois, et 3,400 d'orge. La population était
+alors de 37,000 habitans<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a>
+<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92"
+name="footnote92"></a><b>Note 92:<a href="#footnotetag92">
+(retour) </a> Régistre de l'intendant.</b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93"
+name="footnote93"></a><b>Note 93:<a href="#footnotetag93">
+(retour) </a> Mémoire attribué à M. Hocquart: <i>Collection de la Société
+littéraire et historique de Québec</i>.</b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94"
+name="footnote94"></a><b>Note 94:<a href="#footnotetag94">
+(retour) </a> Recensement: Documens de Paris.</b></blockquote>
+
+<p>Une plante célèbre découverte par le Jésuite
+Lafitau dans nos forêts en 1718, vint
+enrichir un instant le pays d'un nouvel objet
+d'exportation. Le jin-seng que les Chinois
+tiraient à grands frais du nord de l'Asie, fut
+porté des bords du St.-Laurent à Canton. Il
+fut trouvé excellent et vendu très cher; de
+sorte que bientôt une livre qui ne valait à
+Québec que 2 francs y monta jusqu'à vingt-cinq.
+Il en fut exporté en 1752 pour 500 mille
+francs. Le haut prix que cette racine avait
+atteint excita une aveugle cupidité. On la
+cueillit au mois de mai au lieu du mois de septembre,
+et on la fit sécher au four au lieu de la
+faire sécher lentement et à l'ombre; elle ne
+valut plus rien aux yeux des Chinois, qui cessèrent
+d'en acheter. Ainsi un commerce qui
+promettait de devenir une source de richesse,
+tomba et s'éteignit complètement en peu d'années.</p>
+
+<p>Québec était le grand entrepôt du Canada.</p>
+
+<p>Il envoyait annuellement 5 ou 6 bâtimens à la
+pêche du loup-marin, et à peu près un pareil
+nombre dans les Iles et à Louisbourg chargés
+de farine, lesquels revenaient avec des cargaisons
+de charbon, de rum, de mêlasse, de café et de
+sucre. Il recevait de France une trentaine de
+navires formant environ 9,000 tonneaux.</p>
+
+<p>Dans les temps les plus florissans, les exportations
+du Canada ne dépassèrent pas 2,000,000
+livres en pelleteries, dont 800,000 en castor, 250,000
+livres en huile de loup-marin et de marsouin;
+une pareille somme en farine ou pois, et 150,000
+livres en bois de toutes les espèces. Ces
+objets pouvaient former chaque année 2,650,000
+livres. Si l'on ajoute à cela une somme
+de 600,000 livres pour les divers autres produits
+et le jin-seng au moment de sa plus
+grande vogue, on aura un total de 3 millions
+250 mille livres.</p>
+
+<p>L'auteur des «Considérations sur l'état du
+Canada pendant la guerre de 1755»<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a>
+<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>, évaluait
+alors le montant des exportations à environ 2
+millions et demi, et celui des importations à
+huit millions de vente<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a>
+<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>. Comment cet immense
+déficit entre l'importation et l'exportation
+était-il comblé? Par les dépenses que le
+roi faisait dans la colonie, et qui ont été de
+tout temps nécessaires pour rétablir la balance
+du commerce. Elles augmentaient prodigieusement
+dans les temps de guerre, d'où il
+s'ensuit qu'avant celle des Sept ans, les importations
+avaient dû rester bien au-dessous de la
+somme de huit-millions. Ainsi on peut les
+fixer en trouvant le chiffre des dépenses annuelles
+du gouvernement, et comme l'on sait
+qu'en 1749, ces dépenses n'excédèrent pas 1
+million 700 mille livres, l'importation de cette
+année dut être d'environ 4 millions 200 mille
+livres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95"
+name="footnote95"></a><b>Note 95:<a href="#footnotetag95">
+(retour) </a> <i>Collection de la Société littéraire et historique</i>.</b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96"
+name="footnote96"></a><b>Note 96:<a href="#footnotetag96">
+(retour) </a> L'histoire de M. Smith contient un état <a href="#ac">(V. appendice C.)</a>
+des exportations et des importations de ce pays dont les chiffres
+diffèrent essentiellement de ceux de l'auteur des Considérations.</b></blockquote>
+
+<p>L'importation se composait de vins, d'eaux-de-vie,
+d'épiceries, de marchandises sèches de
+toute espèce dont une bonne partie de luxe,
+car le luxe était grand en Canada comparativement
+à sa richesse, de quincailleries, de poteries,
+de verreries, etc., etc.</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire néanmoins que cette
+augmentation rapide de l'importation fût profitable
+aux négocians. Le temps qu'elle a
+signalé fut celui d'une dépression générale et de
+la ruine d'un grand nombre parmi eux. Le roi
+faisait venir une partie des marchandises nécessaires
+pour le service militaire, et le reste était
+acheté à Québec et à Montréal. Mais ces
+achats ne se faisaient pas en droiture chez le
+négociant ou par soumission au rabais. Les
+fonctionnaires qui avaient l'administration des
+fournitures et la comptabilité, s'étaient secrètement
+associés ensemble, comme nous le
+dirons ailleurs, et spéculaient sur le roi et sur
+le commerce. Sachant d'avance ce que le
+service demandait, «la grande compagnie»,
+c'est ainsi que l'on nommait cette société
+occulte, faisait ses achats avant que le public
+eût connaissance des besoins de ce service; et
+comme ces achats étaient considérables, elle
+payait souvent 15 à 20 au-dessous du cours, et
+ensuite après avoir accaparé les marchandises,
+elle les revendait au roi à 25, 80, et jusqu'à
+150 pour cent de profit.</p>
+
+<p>Il est facile de concevoir par ce qui précède
+que le commerce Canadien étant peu étendu,
+ses ressources à peine utilisées, le manque de
+récoltes, les irruptions des Sauvages, les
+guerres devaient le jeter continuellement dans
+des perturbations profondes et rendre le
+prix des marchandises excessif. C'est ce qui
+engagea la France, malgré la répugnance
+naturelle des métropoles à permettre l'établissement
+des manufactures dans leurs colonies,
+à autoriser en Canada la fabrique des toiles et
+des étoffes grossières, par une lettre (1716)
+dont on ne doit pas omettre de donner ici la
+substance d'après Charlevoix, lettre qui tout
+en déclarant avec franchise qu'il ne doit pas y
+avoir de manufactures en Amérique, parcequ'elles
+nuiraient à celles de France, permettait
+d'en établir quelques unes pour le soulagement
+des pauvres.</p>
+
+<p>Le ministre écrivit donc que le roi était charmé
+d'apprendre que ses sujets du Canada reconnussent
+enfin la faute qu'ils avaient faite, en
+s'attachant au seul commerce des pelleteries,
+et qu'ils s'adonnassent sérieusement à la culture
+de leurs terres, particulièrement à y
+semer du chanvre et du lin: que Sa Majesté
+espérait qu'ils parviendraient bientôt à construire
+des vaisseaux à meilleur marché qu'en
+France, et à faire de bons établissemens pour
+la pêche: qu'on ne pouvait trop les y exciter,
+ni leur en faciliter les moyens; mais qu'il ne
+convenait pas au royaume que les manufactures
+fussent en Amérique, parceque cela ne se
+pouvait pas permettre, sans causer quelque
+préjudice à celles de France, que néanmoins
+elle ne défendait pas absolument qu'il ne s'y
+en établit quelques unes pour le soulagement
+des pauvres.</p>
+
+<p>En peu de temps il se monta des métiers pour
+les étoffes de fil et de laine dans toutes les
+chaumières et jusque dans le manoir du seigneur;
+et depuis cette époque la population des
+campagnes a eu en abondance des vêtemens
+propres à ses travaux et à toutes les saisons.
+L'usage s'en est conservé et s'en répand aujourd'hui
+jusque dans les établissemens anglais.</p>
+
+<p>C'est vers 1746, pendant les hostilités avec la
+Grande-Bretagne, que la rareté de cet article
+fit songer à fabriquer du sel en Canada. La
+guerre y avait déjà fait naître plusieurs industries
+utiles. Le gouvernement chargea M.
+Perthuis d'établir des salines à Kamouraska;
+mais cette entreprise, qui aurait pu être si avantageuse
+pour les pêcheries de Terreneuve et
+du golfe St.-Laurent, ne fut point continuée;
+on ne sait au juste à quelle époque elle tomba.
+Il paraît qu'on avait déjà fait du sel autrefois
+dans le pays et que l'on avait très bien réussi<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a>
+<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97"
+name="footnote97"></a><b>Note 97:<a href="#footnotetag97">
+(retour) </a> M. Denis, a French gentleman, says that «excellent salt has
+formerly been made in Canada, even as good as that of Brouage,
+but that after the experiment had been made, the salt pits dug
+for that purpose had been filled up to the great prejudice and
+discredit of the colony.» <i>Natural &amp; civil History of the French
+Dominions in North &amp; South America</i>.</b></blockquote>
+
+<p>L'année précédente (janvier 1745) avait été
+témoin d'une grande et utile amélioration, l'introduction
+des postes et des messageries pour
+le transport des lettres et des voyageurs. M.
+Begon, intendant, accorda à M. Lanouillier le
+privilége de les tenir pendant 20 années entre
+Québec et Montréal, lui imposant en même
+temps un tarif de charges gradué sur les distances.
+Le pays n'avait pas encore eu d'institutions
+postales, il n'a pas cessé d'en jouir
+depuis.</p>
+
+<p>Nous avons dit que Québec était l'entrepôt
+général du commerce. Les Normands étant
+les premiers qui aient établi ce commerce en
+fondant la colonie, les embarquemens s'étaient
+faits d'abord au Havre-de-Grace ou à Dieppe.
+Dans la suite la Rochelle se substitua graduellement
+à ces ports, et avant la fin du siècle,
+elle fournissait déjà toutes les marchandises
+nécessaires à la consommation du pays et à la
+traite avec les Indiens. Il venait aussi des
+vaisseaux de Bordeaux et de Bayonne avec des
+vins, des eaux-de-vie et du tabac.</p>
+
+<p>Une partie de ces vaisseaux prenaient en
+retour des chargemens de pelleteries, de grains
+et de bois. Quelques uns allaient au Cap-Breton
+prendre du charbon de terre pour la
+Martinique et la Guadeloupe, où il s'en consommait
+beaucoup dans les raffineries de sucre.
+Les autres s'en retournaient sur lest en France
+ou seulement aux Iles du golfe St.-Laurent,
+où ils se chargeaient de morue à Plaisance ou
+dans les autres pêcheries de ces parages.
+Plusieurs marchands de Québec étaient déjà
+assez riches du temps de la Hontan pour avoir
+plusieurs vaisseaux sur la mer.</p>
+
+<p>Il était d'usage alors de ne partir de l'Europe
+pour l'Amérique qu'à la fin d'avril ou au commencement
+de mai. Dès que les marchandises
+étaient débarquées à Québec, les marchands
+des autres villes arrivaient en foule pour faire
+leurs achats, qui étaient embarqués sur des
+barges et dirigés vers les Trois-Rivières et
+Montréal. S'ils payaient en pelleteries, on leur
+vendait à meilleur marché que s'ils soldaient en
+argent ou en lettres de changes, parce qu'il y
+avait un profit considérable à faire sur cet
+article en France. Une partie des achats se
+payait ordinairement en cette marchandise, que
+le détailleur recevait des habitans ou des Sauvages.
+Montréal et les Trois-Rivières dépendaient
+de Québec, dont les marchands avaient
+sur ces places un grand nombre de magasins
+conduits par des associés ou des commis. Les
+habitans venaient faire leurs emplettes dans les
+villes deux fois par année; et telles étaient
+alors la lenteur et la difficulté des communications,
+que les marchandises se sont vendues
+longtemps jusqu'à 50 pour cent de plus à Montréal
+qu'à Québec.</p>
+
+<p>A l'exception des vins et des eaux-de-vie qui
+payaient déjà un droit de 10 pour cent, et du
+tabac du Brésil grevé de 5 sous par livre;
+aucun autre article ne fut imposé par la
+France en Canada avant la quatrième guerre
+avec les Anglais, c'est-à-dire en 1748. Alors
+Louis XV établit par un édit un tarif général
+qui frappa d'un droit de 3 pour cent toutes les
+marchandises entrantes ou sortantes. Il y fut
+fait cependant des exceptions importantes en faveur
+de l'agriculture, de la pêche et du commerce
+des bois. Ainsi le blé, la farine, le biscuit,
+les pois, les fèves, le maïs, l'avoine, les légumes, le
+boeuf et le lard salés, les graisses, le beurre, etc.,
+furent laissés libres à la sortie; les denrées et
+marchandises nécessaires à la traite et à la pêche
+dans le fleuve St.-Laurent, à l'entrée et à la sortie;
+les cordages et le sel à l'entrée; les chevaux,
+les vaisseaux construits en Canada, le bardeau,
+le bois de chêne pour la construction des
+navires, les mâtures, le merrain, les planches
+et les madriers de toute espèce, le chanvre et
+le hareng salé, à la sortie. Ces exceptions
+étaient comme l'on voit très étendues et toutes
+dans l'intérêt de l'agriculture et des industries
+mentionnées plus haut. Sur les représentations
+des habitans, le roi décida encore
+que ce tarif n'aurait d'effet qu'après la guerre.</p>
+
+<p>Ainsi de 1666 aux dernières années de la
+domination française en Amérique, les marchandises
+et les produits agricoles ne payèrent aucun
+droit d'entrée et de sortie ni en Canada, ni en
+France, excepté les vins, eaux-de-vie, guildives
+et le tabac du Brésil. Les restrictions
+du commerce canadien étaient seulement relatives
+aux rapports avec l'étranger toujours
+sévèrement défendus, et à la traite du castor;
+encore l'exclusion touchant celle-ci n'était-elle
+que pour l'exportation en France, car dans la
+colonie le marchand pouvait acheter cette pelleterie
+du Sauvage pour la revendre ensuite, au
+taux fixé par le gouvernement, au comptoir de
+la compagnie.</p>
+
+<p>Après 1753, époque de la mise en force de
+la loi d'impôt dont l'on vient de parler, la guildive
+paya 24 livres la barrique, le vin 12, les
+eaux-de-vie 24 la velte. Il paraît que le tarif
+pour les marchandises sèches n'était pas exact,
+et que certains articles payaient plus et d'autres
+moins, proportion gardée avec les 3 pour cent
+qu'on avait voulu imposer.</p>
+
+<p>Les droits d'entrée et de sortie produisaient
+dans les temps ordinaires environ 300 mille
+livres<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a>
+<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>. La disposition de la loi de l'impôt
+relative à l'obligation de payer les droits au
+comptant, gêna le marchand sans avantage pour
+la chose publique; elle porta un grave préjudice
+au commerce. Dans ce pays où l'on est
+obligé à cause de l'hiver de faire de grands
+amas de marchandises qui restent invendues
+sur les tablettes une partie de l'année, cette
+loi était plus qu'injudicieuse; elle le greva d'une
+nouvelle charge que le consommateur dût
+payer, car l'on sait que la marchandise supporte
+non seulement les frais qu'elle occasionne,
+mais encore la demeure ou l'intérêt de
+l'argent qu'elle coûte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98"
+name="footnote98"></a><b>Note 98:<a href="#footnotetag98">
+(retour) </a> Considérations sur l'état du Canada.</b></blockquote>
+
+<p>Le numéraire, ce nerf du trafic, manquait
+presque totalement dans les commencemens de
+la colonie. Le peu qui y était apporté par les
+émigrans ou autres, en ressortait presqu'aussitôt,
+parce que le pays produisait peu et n'exportait
+encore rien. Les changemens fréquens que
+l'on fit plus tard dans le cours de l'argent,
+n'eurent d'autre effet que de faire languir le commerce
+qui naissait à peine. L'on sait qu'il n'y
+a aucune question sur laquelle il soit plus facile
+de se tromper, que sur la question des monnaies.
+Le besoin s'en faisait vivement sentir dans les
+îles françaises du golfe du Mexique. La compagnie
+des Indes occidentales obtint la permission
+du roi d'y faire passer en 1670 pour 100
+mille francs de petites espèces marquées à un
+coin particulier; et deux ans après il fut
+ordonné que cette monnaie ainsi que celle de
+France, aurait cours dans toutes les possessions
+françaises du Nouveau-Monde en y ajoutant
+un quart en sus. Malgré cette addition de
+25 pour cent qui était, il est vrai, loin d'être
+exorbitante pour couvrir la différence du change
+entre Paris et Québec, à cette époque où le
+Canada exportait encore si peu, les espèces ne
+cherchèrent qu'à sortir du pays. C'est le commerce
+et non le souverain qui règle la valeur
+de l'argent; le prix des marchandises monte ou
+baisse avec elle. L'expédient ne répondit
+point aux avantages qu'on s'en était promis.
+Le gouvernement eut alors recours à un papier
+qu'il substitua aux espèces, pour payer les
+troupes et les dépenses publiques. Ce fut là
+une décision des plus funestes pour notre commerce
+en ce qu'elle le priva d'un numéraire
+dont il avait besoin. Les premières émissions
+se firent après 1689. Le papier
+conserva son crédit quelques années, et les
+marchands le préféraient aux espèces sonnantes;
+mais le trésor, dans les embarras de
+la guerre de la succession d'Espagne, n'ayant
+pu payer les lettres de change tirées sur lui
+par la colonie, ce papier tomba dans le discrédit
+et troubla profondément toutes les affaires.
+Les habitans, réduits au désespoir, firent dire
+au roi qu'ils consentiraient volontiers à en perdre
+une moitié si Sa Majesté voulait bien leur faire
+payer l'autre. Ce papier ne fut liquidé qu'en
+1720 et avec perte de cinq huitièmes. Louis
+XV, se vit condamné à traiter avec ses pauvres
+sujets canadiens comme un spéculateur malheureux;
+car c'était une véritable banqueroute,
+pronostic obscur de celle de 1758, qui devait
+peser si lourdement sur ce pays, et de cette
+autre si fameuse, celle qui compléta le grand
+naufrage de la monarchie en 1793.</p>
+
+<p>La monnaie de carte fut abolie en 1717, et le
+numéraire circula seul avec sa valeur intrinsèque
+et sans augmentation de quart. L'on
+tombait d'un extrême dans l'autre; car le
+numéraire étant frappé en France, le coût et
+les risques du transport de cette monnaie, etc.,
+devaient nécessairement en augmenter la valeur;
+cependant le mal était moins grand qu'en
+le fixant trop haut; il dut prendre sa place
+dans l'échelle comme une marchandise, et tel
+qu'il doit être considéré dans un bon système
+monétaire.</p>
+
+<p>L'usage exclusif de l'argent ne dura pas
+longtemps. Le commerce demanda le premier
+le rétablissement du papier-monnaie plus facile
+de transport que les espèces. L'on revint aux
+cartes avec les mêmes multiples et les mêmes
+divisions. Ces cartes portaient l'empreinte des
+armes de France et de Navarre, et étaient
+signées par le gouverneur, l'intendant et le
+contrôleur; il y en avait de 1, 3, 6, 12 et 24
+livres; de 7, 10 et 15 sous, et même de 6
+deniers; leurs valeurs réunies n'excédaient
+pas un million. «Lorsque cette somme ne
+suffisait pas, dit Raynal, pour les besoins publics,
+on y suppléait par des ordonnances
+signées du seul intendant, première faute; et
+non limitées pour le nombre, abus encore plus
+criant. Les moindres étaient de 20 sous, et
+les plus considérables de cent livres. Ces
+différens papiers circulaient dans la colonie;
+ils y remplissaient les fonctions d'argent
+jusqu'au mois d'octobre. C'était la saison la
+plus reculée où les vaisseaux dussent partir du
+Canada. Alors on convertissait tous ces
+papiers en lettres de change qui devaient être
+acquittées en France par le gouvernement.
+Mais la quantité s'en était tellement accrue,
+qu'en 1743 le trésor du prince n'y pouvait plus
+suffire, et qu'il fallut en éloigner le paiement.
+Une guerre malheureuse qui survint deux ans
+après en grossit le nombre, au point qu'elles
+furent décriées. Bientôt les marchandises
+montèrent hors de prix, et comme à raison
+des dépenses énormes de la guerre, le grand
+consommateur était le roi, ce fut lui seul qui
+supporta le discrédit du papier et le préjudice
+de la cherté. Le ministère, en 1659, fut forcé
+de suspendre le paiement des lettres de change
+jusqu'à ce qu'on en eût démêlé la source et la
+valeur réelle. La masse en était effrayante.</p>
+
+<p>«Les dépenses annuelles du gouvernement
+pour le Canada, qui ne passaient pas 400 mille
+francs en 1729, et qui, avant 1749, ne s'étaient
+jamais élevées au-dessus de dix-sept cents mille
+livres, n'eurent plus de bornes après cette
+époque.» Mais n'anticipons pas sur l'ordre du
+temps.</p>
+
+<p>Dans ce système monétaire, le Canada
+n'était détenteur d'aucune sécurité réelle. La
+monnaie est ordinairement un signe qui représente
+une valeur réelle et qui a lui-même une
+valeur intrinsèque. En Canada elle était le
+signe du signe. On n'y voyait d'espèces que
+celles qu'apportaient les troupes et les officiers
+des vaisseaux, ou la contrebande avec les colonies
+anglaises; et elles étaient aussitôt enlevées
+pour faire de la vaisselle, être renfermées
+dans les coffres ou envoyées dans les Iles.
+La monnaie de cartes était préférée aux ordonnances
+parce que la valeur des premières
+était toujours payée toute entière en lettres de
+change avant les secondes, de sorte que si les
+dépenses du gouvernement excédaient le montant
+de l'exercice de la colonie, l'excédant était
+soldé en ordonnances retirées ensuite par ces
+cartes pour lesquelles il ne pouvait sortir néanmoins
+de lettres de change que l'année suivante;
+on appelait cela faire la réduction. «Dans
+le courant de 1754, au lieu de faire une réduction
+qui eut été trop forte, on délivra des lettres
+de change pour la valeur entière des papiers
+portés au trésor, mais payables seulement, partie
+en 1754, partie en 1755 et partie en 1756.
+Alors les cartes furent confondues avec les ordonnances;
+on ne donna pas pour leur valeur
+des lettres de change à plus court terme. Il
+est même à présumer qu'on a cherché à anéantir
+cette monnaie, le trésorier ne s'en servant
+plus dans les paiemens. Cette opération
+qui n'occasionnait qu'environ 6 pour cent de
+différence sur les paiemens ordinaires, fit augmenter
+les marchandises de 15 à 20 pour cent
+et la main d'oeuvre à proportion.</p>
+
+<p>«Les espèces, poursuit l'auteur que nous
+citons ici, qui sont venues avec les troupes
+de France, ont produit un mauvais effet. Le
+roi en a perdu une partie dans les vaisseaux le
+Lys et l'Alcide; elles ont décrédité le papier;
+la guerre n'était pas encore déclarée lorsqu'elles
+parurent en Canada, et on croyait avec
+raison que les lettres de change continueraient
+à être tirées pour le terme de trois ans; les
+négocians donnèrent donc leurs marchandises
+à 16 et 20 pour cent meilleur marché en espèces;
+on trouvait sept francs de papier pour
+un écu de six francs. Dès que la déclaration
+de la guerre a été publiée, cet avantage a diminué;
+les négocians n'ont pas osé faire des retours
+en espèces; il en a passé quelques parties
+à Gaspé; le reste est entre les mains de gens
+qui ne font point de remises en France; ils
+aiment mieux perdre quelque chose, et le garder
+dans leurs coffres en effets plus réels que
+des cartes et des ordonnances; en conséquence
+ces papiers ont circulé presque seuls dans le
+commerce; ils ont été portés au trésor, et ont
+augmenté les lettres de change qu'on a tirées»
+sur le gouvernement à Paris.</p>
+
+<p>Tel fut le commerce canadien sous le règne
+français, assujetti d'un côté aux entraves dérivant
+de la dépendance coloniale et jouissant de
+l'autre de la plus grande liberté, exclu des
+marchés étrangers et affranchi en général de
+tout droit et de toute taxe avec la mère patrie,
+enfin déclaré libre et permis à tout le monde,
+et soumis en plusieurs circonstances à toutes
+sortes de vexations et de monopoles. Si le
+commerce et l'industrie eussent fleuri en
+France, si les vaisseaux de cette nation eussent
+couvert les mers comme ceux de la Grande-Bretagne,
+nul doute qu'avec la liberté dont
+jouissait le marchand canadien, et qui était
+large pour le temps, il ne fût parvenu à une
+grande prospérité. Mais que pouvait faire le
+Canada, exclu du commerce étranger, avec
+une métropole presque sans marine et sans
+industrie, et dont le gouvernement était en
+pleine décadence. Que pouvait faire le Canada,
+malgré la liberté dont on voulait le faire jouir?
+Ne pouvant atteindre à une honnête prospérité,
+ni trouver dans ses efforts une récompense légitime
+et honorable, il tourna les yeux vers une
+carrière où le génie martial des Français
+s'élance toujours avec joie, vers une carrière
+où l'honneur est toujours au delà du danger, et
+non le bonnet vert de la banqueroute mercantile.
+Le Canadien, inspiré par son gouvernement
+trop pauvre pour le faire protéger par
+l'armée régulière, prit le fusil, devint soldat
+et contracta ce goût pour les armes qui
+nuisit tant dans la suite au développement et
+au progrès du pays. Ou eut beau déclarer
+que le commerce était libre et permis à tout le
+monde, que les chefs ne sauraient être trop
+attentifs à favoriser tous les établissemens qui
+peuvent concourir à son bien et à son avantage<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a>
+<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>,
+peu de personnes s'y livraient, et il languissait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99"
+name="footnote99"></a><b>Note 99:<a href="#footnotetag99">
+(retour) </a> Instructions des rois aux gouverneurs.</b></blockquote>
+
+<p>Il est une autre pratique tenant à l'organisation
+du gouvernement de la colonie, qui lui fut
+aussi très préjudiciable par l'excès qu'on en fit.
+C'était la permission donnée aux employés
+publics, quelquefois du plus haut rang, et aux
+magistrats de faire le commerce même avec
+le roi dont ils étaient les serviteurs, afin de
+se refaire de l'insuffisance reconnue de leurs
+appointemens<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a>
+<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>. La plupart des gouverneurs
+généraux et particuliers participèrent aux
+profits de la traite<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a>
+<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>. Tout le monde commerçait,
+les religieux comme les militaires, comme
+les laïcs. Le Séminaire trafiquait avec la Nouvelle-York
+et avait un vaisseau en mer. (Dépêche
+de M. de Beauharnais 1741. Mémoire
+du Séminaire). Les Jésuites tenaient comptoir
+ouvert au Sault-St.-Louis sous le nom de deux
+demoiselles Desauniers. (Lettre de M. Bigot
+au ministre 1750). Cet usage avait pris naissance
+avec la colonie, fondée par une compagnie
+de marchands, et gouvernée longtemps
+par des marchands qui conduisaient à la fois les
+affaires publiques et leur négoce. Il fut malheureusement
+toléré jusqu'aux derniers jours
+du régime français, et ouvrit la porte aux plus
+funestes et aux plus criminels abus, qui atteignirent
+leur dernier terme dans la guerre de
+1755. Ces employés, l'intendant Bigot à leur
+tête, parvinrent à cette époque de crise, où
+le temps ne permettait point de porter un
+remède aux maux de l'intérieur, à accaparer
+toute la fourniture du roi, qui s'éleva jusqu'à
+plus de 15 millions à la fin de la guerre<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a>
+<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>. Par
+un système d'association habilement ménagé,
+ils achetaient ou vendaient, comme nous l'avons
+exposé tout à l'heure, tout ce que le gouvernement
+voulait vendre ou acheter. Agissant
+eux-mêmes pour le roi, il est facile de concevoir
+que les articles du marchand qui n'était
+pas dans leur alliance, n'étaient jamais admis.
+La liberté et la concurrence si nécessaires à
+l'activité du commerce furent détruites, ainsi
+que l'équilibre des prix que l'association dont il
+s'agit fit monter à un degré exorbitant, malgré
+l'abondance des denrées et des marchandises,
+au point que cette cherté factice devint une
+cause de disette réelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100"
+name="footnote100"></a><b>Note 100:<a href="#footnotetag100">
+(retour) </a> Affaires du Canada: Mémoires de Bigot.</b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101"
+name="footnote101"></a><b>Note 101:<a href="#footnotetag101">
+(retour) </a> Document de Paris.</b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102"
+name="footnote102"></a><b>Note 102:<a href="#footnotetag102">
+(retour) </a> «Si on calculait toutes les marchandises qui sont achetées
+à Québec, à Montréal et dans les forts pour le compte du roi, on
+trouverait peut-être le double de ce qu'il en est entré dans la
+colonie». <i>Dépêche de M. Bigot au ministre</i> 1759.</b></blockquote>
+
+<p>Le vice du système ne s'était pas encore
+manifesté d'une manière si hideuse; mais il
+avait dû produire dans tous les temps un grand
+mal, et causer un découragement fatal au négociant
+industrieux qui ne pouvait lutter avec des
+hommes placés dans de meilleures conditions
+que lui. Cela n'est pas une exagération, «car,
+selon le Mémoire de Bigot accusé dans l'affaire
+du Canada, c'est le roi qui faisait les plus
+grandes consommations dans les colonies; et
+par conséquent, c'est vis-à-vis de lui principalement
+qu'on pouvait faire un commerce
+d'une certaine importance, et qui pût en le
+rendant florissant, y attirer des Européens.»
+C'est ce qu'écrivait l'intendant au ministre dans
+sa lettre du 1 novembre 1752. «Le Canada
+est de toutes les colonies celle où l'on fait le
+commerce le plus solide. Il n'est cependant
+fondé pour la plus grande partie que sur les
+dépenses immenses que le roi y fait».</p>
+
+<p>Un pareil système devait, surtout aux
+époques de guerre, ruiner par les accaparemens
+tous les marchands qui n'étaient pas dans
+le monopole; et si ce résultat n'arriva que
+dans la guerre de la conquête, c'est que l'honneur
+et l'intégrité avaient en général régné
+jusque là parmi les fonctionnaires publics.</p>
+
+<p>Le commerce canadien, excepté la traite
+des pelleteries et le système monétaire, fut
+l'objet de peu de lois et de règlemens faits pour
+en favoriser ou en régler le développement
+d'une manière particulière et spéciale à venir
+jusqu'au 18e. siècle. A cette époque on commença
+à législater sur cette matière. Outre
+les lois qui concernent la liberté du trafic dont
+nous avons parlé plus haut, et les arrêts du
+conseil supérieur et de l'intendant qui avaient
+plus immédiatement rapport à sa police ou à
+des cas particuliers, d'autres lois ont été promulguées
+en différens temps dont l'on doit dire
+quelque chose par l'influence qu'elles ont dû
+exercer.</p>
+
+<p>La première est le règlement relatif aux
+siéges d'amirauté qui furent établis dans toutes
+les colonies françaises en 1717.</p>
+
+<p>Cette institution fut revêtue de deux caractères,
+l'un judiciaire et l'autre administratif,
+que se partagent aujourd'hui la cour de l'amirauté
+et la douane. Comme tribunal, la connaissance
+de toutes les causes maritimes qui
+durent être jugées suivant l'ordonnance de
+1681 et les autres règlemens en vigueur touchant
+la marine, lui fut déférée. Comme administration,
+elle eut la visite des vaisseaux arrivans
+ou partans, et le pouvoir exclusif de
+donner des congés à tous ceux qui faisaient
+voile pour la France, pour les autres colonies
+ou pour quelque port de l'intérieur. Ces congés
+étaient des passavans, et chaque vaisseau
+était tenu d'en prendre un à son départ et de
+le faire enregistrer au greffe de l'amirauté.
+Les bâtimens employés au cabotage de
+la province, n'étaient obligés que d'en prendre
+un par an. Il fallait en outre le consentement
+du gouverneur aux congés pour la pêche ou
+pour les navires qui menaient des passagers
+en France.</p>
+
+<p>La seconde fut l'arrêt de la même année qui
+établit une bourse à Québec et une autre à
+Montréal, et permit aux négocians de s'y assembler
+tous les jours afin de traiter de leurs affaires
+mercantiles. Cela était demandé depuis
+longtemps par le commerce, auquel l'on accorda
+aussi la nomination d'un agent ou syndic
+pour exposer, lorsqu'il le jugerait convenable,
+ses voeux ou pour défendre ses intérêts auprès
+du gouvernement.</p>
+
+<p>Cet agent commercial remplaça probablement
+le syndic des habitations, dont l'on n'entendait
+plus parler, et dont les fonctions étaient
+peut-être déjà tombées en désuétude.</p>
+
+<p>Quant aux lois de commerce proprement
+dites, il y eut cela de singulier qu'il n'en fut promulgué
+aucune d'une manière formelle. Les
+tribunaux suivirent l'ordonnance du commerce
+ou le code Michaud<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a>
+<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>, qui était la loi générale
+du royaume, ainsi que les y autorisaient les
+décrets qui les constituaient. Le Canada n'a
+vu jusqu'à ce jour inaugurer dans son sein par
+l'autorité législative locale, aucun code commercial
+particulier. A défaut de lois à cet
+égard, l'ordonnance du commerce fut introduite
+en vertu d'une disposition générale de
+l'édit de création du conseil souverain en 1663;
+et cette ordonnance devint par le fait et la coutume
+loi du pays. Le code anglais a été introduit
+de la même manière par un décret de la
+métropole.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103"
+name="footnote103"></a><b>Note 103:<a href="#footnotetag103">
+(retour) </a> J. F. Perrault:--<i>Extraits ou précédens de la Prévôté de
+Québec, 1824.</i></b></blockquote>
+
+<p>Nous ne croyons pas devoir omettre de mentionner
+ici une décision du gouvernement français
+qui lui fait le plus grand honneur. C'est
+celle relative à l'exclusion des esclaves du
+Canada, cette colonie que Louis XIV aimait
+par dessus toutes les autres à cause du caractère
+belliqueux de ses habitans, qu'il voulait
+former à l'image de la France, couvrir d'une
+brave noblesse et d'une population vraiment
+nationale, catholique, française, sans mélange
+de race. Dès 1688, il fut proposé d'y introduire
+des nègres. Cette proposition ne rencontra
+aucun appui dans le ministère, qui se contenta
+de répondre qu'il craignait que le changement
+de climat ne les fît périr, et que le projet
+serait dès lors inutile<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a>
+<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>. C'était assez pour
+faire échouer une entreprise qui aurait greffé
+sur notre société la grande et terrible plaie qui
+paralyse la force d'une portion si considérable
+de l'Union américaine, l'esclavage, cette plaie
+inconnue sous notre ciel du Nord qui, s'il est
+souvent voilé par les nuages de la tempête, ne
+voit du moins lever vers lui que des fronts
+libres aux jours de sa sérénité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104"
+name="footnote104"></a><b>Note 104:<a href="#footnotetag104">
+(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote>
+<a name="l8c2" id="l8c2"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h3>LOUISBOURG.</h3>
+
+<h3>1744-1748.</h3>
+
+<p><b>Coalition en Europe contre Marie-Thérèse pour lui ôter l'empire
+(1740.)--Le maréchal de Belle-Isle y fait entrer la
+France.--L'Angleterre
+se déclare pour l'impératrice en 1744.--Hostilités
+en Amérique.--Ombrage que Louisbourg cause aux colonies
+américaines.--Théâtre de la guerre dans ce continent.--Les deux
+métropoles, trop engagées en Europe, laissent les colons à leurs
+propres forces.--Population du Cap-Breton; fortifications et garnison
+de Louisbourg.--Expédition du commandant Duvivier à
+Canseau et vers Port-Royal.--Déprédations des corsaires.--Insurrection
+de la garnison de Louisbourg.--La Nouvelle-Angleterre,
+sur la proposition de M. Shirley, en profite pour attaquer cette
+forteresse.--Le Colonel Pepperrell s'embarque avec 4,000 hommes,
+et va y mettre le siège par terre tandis que le commodore Warren
+en bloque le port.--Le commandant français rend la place.--Joie
+générale dans les colonies anglaises; sensation que fait
+cette conquête.--La population de Louisbourg est transportée
+en France.--Projet d'invasion du Canada qui se prépare à
+tenir tête à l'orage.--Escadre du duc d'Anville pour reprendre
+Louisbourg et attaquer les colonies anglaises (1746); elle est
+dispersée par une tempête.--Une partie atteint Chibouctou
+(Halifax) avec une épidémie à bord.--Mortalité effrayante parmi
+les soldats et les matelots.--Mort du duc d'Anville.--M.
+d'Estournelle qui lui succède se perce de son épée.--M.
+de la Jonquière persiste à attaquer Port-Royal; une nouvelle
+tempête disperse les débris de la flotte.--Frayeur et armement
+des colonies américaines.--M. de Ramsay assiège Port-Royal.--Les
+Canadiens défont le colonel Noble au Grand-Pré,
+Mines.--Ils retournent dans leur pays.--Les frontières anglaises
+sont attaquées, les forts Massachusetts et Bridgman surpris et
+Saratoga brûlé; fuite de la population.--Nouveaux armemens
+de la France; elle perd les combats navals du Cap-Finistère
+et de Belle-Isle.--Marine anglaise et française.--Faute du
+cardinal Fleury d'avoir laissé dépérir la marine en France.--Le
+comte de la Galissonnière gouverneur du Canada.--Cessation
+des hostilités; traité d'Aix-la-Chapelle (1748).--Suppression
+de l'insurrection des Miâmis.--Paix générale.</b></p>
+
+<p>L'abaissement de la maison d'Autriche est
+un des grands actes de la politique de Richelieu.
+Quoiqu'il eût bien diminué sa puissance,
+il y en avait en France qui désiraient la faire
+tomber encore plus bas. Tel était le maréchal
+de Belle-Isle qui exerçait une grande influence
+sur la cour de Versailles, lors de l'avènement
+de Marie-Thérèse à la couronne de son père,
+l'empereur Charles VI. A peine cette femme
+illustre et si digne de l'être, eut-elle pris possession
+de son héritage, qu'une foule de prétendans,
+comme l'électeur de Saxe, l'électeur de
+Bavière, le roi d'Espagne, le roi de Prusse le
+grand Frédéric, le roi de Sardaigne, se levèrent
+pour réclamer à divers titres les immenses
+domaines de l'Autriche. Le maréchal
+de Belle-Isle entraîna la France, malgré l'opposition
+du premier ministre, le cardinal de
+Fleury, dans la coalition contre Marie-Thérèse
+pour soutenir les prétentions de l'électeur de
+Bavière, qui aurait été beaucoup plus formidable
+qu'elle s'il eût pu réussir à la dépouiller de
+ses vastes possessions. L'on sait quel cri de
+patriotisme et d'enthousiasme sortit du sein
+des états de la Hongrie lorsque cette princesse
+se présenta avec son fils dans les bras au milieu
+de leur auguste assemblée, et invoqua leur
+secours par ces paroles pleines de détresse:
+«Je viens remettre entre vos mains la fille et le
+fils de vos rois». Mourons pour notre reine!
+s'écrièrent les nobles Hongrois en élevant
+leurs épées vers le ciel.</p>
+
+<p>L'Angleterre qui avait d'abord gardé la neutralité,
+ne tarda pas à se déclarer, lorsqu'elle
+vit la fermeté avec laquelle l'impératrice faisait
+tête à l'orage, et elle jeta son épée à côté de
+la sienne dans la balance. C'était commencer
+les hostilités contre la France, et allumer la
+guerre en Amérique, où les colonies anglaises
+brûlaient toujours du désir de s'emparer du
+Canada.</p>
+
+<p>Ces colonies montraient déjà, comme nous
+l'avons dit ailleurs, une ambition qui aurait pu
+faire présager à un oeil clairvoyant ce qu'elles
+voudraient être dans l'avenir; une inquiétude
+républicaine mais qu'elles dissimulaient soigneusement,
+semblait les tourmenter aussi.
+Cela n'échappa pas tout-à-fait dans le temps à
+la sagacité de la Grande-Bretagne. Le parti
+puritain qui avait autrefois gouverné l'ancienne
+Angleterre avait transporté son esprit de domination
+dans la nouvelle. Le génie de ces
+colons semblait prendre de la grandeur lorsqu'ils
+considéraient les immenses et belles contrées
+qu'ils avaient en partage, et il n'est guère
+permis de douter après ce que nous avons déjà
+vu jusqu'à ce jour, que les Etats-Unis voudront
+remplir toute leur destinée.</p>
+
+<p>En Canada, l'on s'attendait depuis longtemps
+à la guerre. Les forts avancés avaient été
+réparés et armés, les garnisons de St.-Frédéric
+et de Niagara augmentées et Québec mis
+autant que possible en état de défense. Des
+mesures furent prises également pour chasser
+tous les Anglais de l'Ohio, où ils commençaient à
+se montrer; et M. Guillet avait été chargé de
+rassembler les Sauvages du Nord pour tenter
+une entreprise qui aurait eu sans doute du
+retentissement si elle eût pu réussir, mais que
+l'on ne pouvait guère se flatter d'accomplir, la
+conquête de la baie d'Hudson.</p>
+
+<p>Du reste le fort de la guerre devait se porter
+sur le Cap-Breton et la péninsule acadienne.
+Le cardinal Fleury, qui détestait la guerre,
+laissa le Canada à ses propres forces. La
+Nouvelle-York, de son côté, redoutait plus les
+hostilités qu'elle ne les désirait. L'on se rappelle
+la visite du <i>patron</i> d'Albany, M. Ransallaer,
+en Canada et la proposition secrète qu'il
+fit au gouverneur d'une neutralité entre les
+deux pays. L'on ne devait donc pas s'attendre
+à une guerre bien vive sur le St.-Laurent et les
+lacs, du moins pour le présent. D'ailleurs le
+premier poste à prendre par les Canadiens sur
+cette frontière était celui d'Oswégo, et M. de
+Beauharnais n'osait pas le faire, d'abord parce
+que la colonie était trop faible et trop dépourvue
+de tout pour aller attaquer l'ennemi chez
+lui, et en second lieu, parcequ'il craignait
+l'opposition des Iroquois<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a>
+<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105"
+name="footnote105"></a><b>Note 105:<a href="#footnotetag105">
+(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote>
+
+<p>Cependant les difficultés entre les deux nations
+au sujet des frontières, avaient fait croire
+qu'à la première rupture elles se porteraient
+de grands coups en Amérique, et qu'un
+dénouement tel serait donné à la question des
+limites, qu'elle serait mise en repos pour longtemps.
+Néanmoins ni l'Angleterre ni la France,
+trop occupées probablement en Europe, ne
+songèrent à établir un champ de bataille dans
+le Nouveau-Monde. Ce furent les colons eux-mêmes
+qui se chargèrent de remplir cette
+portion du grand drame, et qui sans attendre
+d'ordres de l'Europe se mirent en mouvement.</p>
+
+<p>Le Canada était peu garni de soldats; il
+n'y en avait pas mille pour défendre tous les
+postes depuis le lac Erié jusqu'au golfe St.-Laurent;
+mais Louisbourg, comme clef des
+possessions françaises du côté de la mer, avait
+une garnison de 7 à 8 cents hommes.</p>
+
+<p>Ce boulevard devait protéger aussi la navigation
+et le commerce. Sa situation entre le
+golfe St.-Laurent, les bancs et l'île de Terreneuve
+et l'Acadie, était des plus favorables
+ayant la vue sur toutes ces terres et sur toutes
+ces mers. Les pieds baignés par les flots de
+de l'Océan, il était ceint d'un rempart en pierre
+de 30 à 36 pieds de hauteur et d'un fossé de 80
+pieds de large. Il était en outre défendu par
+deux bastions, deux demi-bastions, et trois
+batteries de six mortiers et percées d'embrasures
+pour 148 pièces de canons. Sur l'île à
+l'entrée du port, vis-à-vis de la tour de la
+Lanterne, on avait établi une batterie à fleur
+d'eau de 30 pièces de canon de 28, et au fond
+de la baie, en face de son entrée, à un gros
+quart de lieue de la ville, une autre, la batterie
+royale, de 30 canons: savoir 28 de 42 livres
+de balles et 2 de 18. Cette batterie commandait
+le fond de la baie, la ville et la mer. L'on
+communiquait de la ville à la campagne par la
+porte de l'Ouest, et un pont-levis défendu par
+une batterie circulaire de 16 canons de 24.
+L'on travaillait depuis vingt-cinq ans à ces ouvrages,
+qui étaient défectueux sous le rapport de
+la solidité, parceque le sable de la mer dont on
+était forcé de se servir, ne convenait nullement
+à la maçonnerie; et Louisbourg passait pour
+la place la plus forte de l'Amérique; on le
+disait imprenable quoique les fortifications n'en
+fussent pas achevées. Mais il en était de ces
+fortifications comme de bien d'autres dans ce
+continent, qui ont une grande réputation au loin;
+mais qui perdent leur redoutable prestige dès
+qu'elles sont attaquées. Québec avait un grand
+nom et Montcalm n'osa pas attendre l'ennemi
+dans ses murs. D'ailleurs le gouverneur, le
+comte de Raymond, avait fait ouvrir le chemin
+de Miré qui conduisait au port de Toulouse
+dans une autre partie de l'île. Ce chemin,
+avantageux pour le commerce, avait, du côté
+de la campagne, affaibli la force naturelle de
+la place, protégée jusque là par les marais
+et les aspérités du sol; mais cette voie en
+en rendant l'accès facile permettait d'approcher
+jusqu'au pied des murailles. A la
+faveur de sa renommée, cette forteresse servait
+de retraite assurée aux vaisseaux canadiens
+qui allaient aux Iles, et protégeait une nuée de
+corsaires qui s'abattaient sur le commerce des
+Américains et ruinaient leurs pêches dans les
+temps d'hostilités. Les colonies anglaises
+voyaient donc avec une espèce de terreur ces
+sombres murailles de Louisbourg dont les tours
+s'élevaient au-dessus des mers du Nord
+comme des géans menaçans.</p>
+
+<p>La population du Cap-Breton était presque
+toute réunie à Louisbourg. Il n'y avait que
+quelques centaines d'habitans dispersés sur les
+côtes à de grandes distances les uns des
+autres. On en trouvait moins de 200 de cette
+ville à Toulouse, où un pareil nombre à peu près
+étaient concentrés et s'occupaient de culture,
+alimentaient la capitale de denrées, élevaient
+des animaux et construisaient des bateaux
+et des goëlettes; une centaine habitaient
+les îles rocheuses et arides de Madame, quelques
+autres s'étaient répandus sur la côte à l'Indienne,
+à la baie des Espagnols (Sidney), au
+port Dauphin ainsi qu'en plusieurs autres endroits
+de l'île.</p>
+
+<p>Le gouvernement du Cap-Breton et de St.-Jean
+était entièrement modelé sur celui du
+Canada. Le commandant, comme celui de la
+Louisiane, était subordonné au gouverneur
+général de la Nouvelle-France résidant à
+Québec; mais vu l'éloignement des lieux, ces
+agens secondaires étaient généralement indépendans
+de leur principal. Dans ces petites
+colonies, l'autorité et les fonctions de l'intendant
+étaient aussi déférées à un commissaire-ordonnateur,
+fonctionnaire qui a laissé après
+lui en Amérique une réputation peu enviable.</p>
+
+<p>Au temps de la guerre de 1744 M. Duquesnel
+était gouverneur du Cap-Breton, et M.
+Bigot commissaire-ordonnateur. L'on connaît
+peu de chose sur le premier; à peine son
+nom est-il parvenu jusqu'à nous. Le second
+faisait alors au Cap-Breton, loin de l'oeil de
+ses maîtres, cet apprentissage d'opérations
+commerciales dont les suites ont été si fatales
+à toute la Nouvelle-France. On entretenait
+dans l'île 8 compagnies françaises de 70
+hommes et 150 Suisses du régiment de Karrer,
+en tout 700 hommes quand les compagnies
+étaient complètes. On en détachait une compagnie
+pour l'île St.-Jean, une autre pour la batterie
+royale, et on faisait de petits détachemens
+pour garder plusieurs autres points de la côte; le
+reste formait la garnison de Louisbourg. C'étaient
+là toutes les forces dont l'on pouvait disposer
+pour garder l'entrée de la vallée du St.-Laurent.</p>
+
+<p>Les colonies anglaises n'étaient guère mieux
+pourvues de troupes que celles de la Nouvelle-France;
+mais il n'y avait point de comparaison
+entre le chiffre de leurs habitans et le chiffre
+de ceux de ce dernier pays. Confiantes dans
+leurs forces, elles montraient moins d'empressement
+que les Français pour courir aux
+armes. Aussi ceux-ci avaient toujours l'avantage
+du premier coup, car ils savaient qu'ils
+devaient suppléer par la rapidité à ce qui leur
+manquait en force réelle.</p>
+
+<p>L'on reçut à Louisbourg la nouvelle de la
+déclaration de la guerre plusieurs jours avant
+Boston. Les marchands armèrent sur le
+champ de nombreux corsaires, qui firent des
+conquêtes précieuses qui les enrichirent. Bigot
+possédait pour sa part plusieurs de ces vaisseaux,
+les uns tout seul, les autres en participation
+avec des particuliers. Le commerce
+américain fut désolé par ces courses et fit des
+pertes considérables.</p>
+
+<p>Le gouverneur, M. Duquesnel, qui connaissait
+l'état de l'Acadie, que l'Angleterre abandonnait,
+comme avait fait la France, à elle-même,
+résolut d'en profiter. Il n'y avait que
+80 hommes de garnison à Annapolis, et les
+fortifications étaient tellement tombées en
+ruines que les bestiaux montaient pour paître
+par les fossés sur les remparts écroulés. Le
+commandant Duvivier fut chargé de former un
+détachement de 8 à 900 hommes tant soldats
+que miliciens, de s'embarquer sur quelques
+petits bâtimens qui furent mis à sa disposition,
+et de tomber sur l'Acadie.</p>
+
+<p>Le premier poste qu'il attaqua fut Canseau,
+situé à l'extrémité sud du détroit de ce nom.
+Il s'en rendit maître après avoir fait prisonniers
+les habitans et la garnison composée de 4 compagnies
+incomplètes de troupes, et le brûla. De là il
+se mit en marche, mais avec lenteur, pour Annapolis
+avec une soixantaine de soldats et 700 miliciens
+et Sauvages. Rendu aux Mines il s'arrêta
+subitement sans que l'on sût trop pourquoi,
+puis ensuite il se retira vers le Canada après
+avoir fait sommer inutilement Annapolis de se
+rendre. Cet officier a été blâmé de n'avoir pas
+marché avec rapidité sur cette ville pour l'attaquer
+tandis qu'elle était encore dans sa première
+surprise. Les principales familles s'étaient
+déjà enfuies à Boston avec leurs effets les plus
+précieux, et il paraît que dans le premier moment,
+elle n'aurait pu résister à un assaut. Il
+y aurait trouvé le P. Laloutre qui l'investissait
+avec 300 Indiens du Cap de Sable et de St.-Jean,
+accourus pour l'aider à faire cette conquête.
+Mais ce délai ayant donné le temps
+aux assiégés de recevoir des renforts, les Sauvages
+furent obligés de se retirer.</p>
+
+<p>Cependant les corsaires, après avoir désolé la
+marine marchande anglaise, infestaient maintenant
+les côtes de Terreneuve, incommodaient
+les petites colonies qui y étaient dispersées, et
+menaçaient même Plaisance malgré ses fortifications
+et ses troupes. La nouvelle de l'irruption
+des Français en Acadie et des déprédations
+de leurs corsaires à Terreneuve arriva
+presqu'en même temps à Boston que celle de
+la rupture de la paix. Toutes les colonies
+furent dans l'alarme pour leurs frontières.
+Elles levèrent immédiatement des troupes pour
+garder leurs postes avancés du côté du Canada
+ou en augmenter les garnisons; et le Massachusetts
+fit à lui seul élever une chaîne de
+forts de la rivière Connecticut aux limites
+de la Nouvelle-York. Mais tandis qu'elles
+s'empressaient de prendre les mesures de
+sûreté que semblait commander la première
+attitude de leurs ennemis, il se passait à Louisbourg,
+dans le sein même du boulevard des
+Français, un événement qui les tranquillisa
+d'abord un peu, et qui ensuite leur donna probablement
+l'idée de venir attaquer cette forteresse.
+Cet événement qui aurait été grave
+dans tout autre temps, et qui l'était doublement
+dans les circonstances actuelles, est l'insurrection
+de la garnison qui éclata dans les derniers
+jours d'octobre 1744.</p>
+
+<p>Cette garnison, faute d'ouvriers, était chargée
+de l'achèvement des fortifications. Dans les
+derniers temps, il paraît qu'on négligeait de
+payer le surplus de solde que ces travaux
+valaient aux soldats. Ils se plaignirent d'abord;
+ils murmurèrent ensuite, sans qu'on en fît
+aucun cas. Alors ils résolurent de se faire
+justice à eux-mêmes, et ils éclatèrent en révolte
+ouverte.</p>
+
+<p>La compagnie Suisse donna le signal. Ils
+s'élurent des officiers, s'emparèrent des casernes,
+établirent des corps-de-gardes, posèrent
+des sentinelles aux magasins du roi et chez le
+commissaire-ordonnateur Bigot, auquel ils
+demandèrent la caisse militaire sans oser la
+prendre néanmoins, et ils firent des plaintes
+très vives contre leurs officiers qu'ils accusaient
+de leur retenir une partie de leur salaire, de
+leurs habillemens et de leur subsistance. Ce
+fonctionnaire les fit satisfaire de suite sur une
+partie de ces points, et tout l'hiver il employa la
+même tactique quand les insurgés devenaient
+trop menaçans. Depuis plus de six mois la
+garnison était ainsi en pleine rébellion lorsque
+l'ennemi se présenta devant la place.</p>
+
+<p>Le bruit de ce qui se passait à Louisbourg
+s'était, comme on doit le supposer, répandu
+rapidement jusque dans la Nouvelle-Angleterre.
+Le gouverneur du Massachusetts, M. Shirley,
+crut que l'on ne devait pas perdre une si belle
+occasion d'attaquer un poste qui portait tant de
+préjudice, causait des craintes sérieuses et d'où
+venaient de sortir encore les troupes qui avaient
+brûlé Canseau, et les corsaires qui faisaient
+tous les jours essuyer de grandes pertes à
+leur commerce. Il écrivit dans l'automne à
+Londres pour proposer au gouvernement d'attaquer
+Louisbourg dès le petit printemps
+et avant qu'il eût reçu des secours, ou du
+moins de seconder les colons qui se chargeraient
+eux-mêmes de l'entreprise. Il représenta
+au ministère que ce poste était, en temps
+guerre, un repaire de pirates qui désolaient
+les pêcheries et interrompaient le commerce;
+que la Nouvelle-Ecosse serait toujours en
+danger tant que cette forteresse appartiendrait
+aux Français, et que si cette province tombait
+entre leurs mains l'on aurait six ou huit
+mille ennemis de plus à combattre; que pour
+toutes ces raisons il était de la plus haute
+importance de prendre Louisbourg. Il ajouta
+qu'en prenant ce boulevard l'on porterait un
+coup mortel aux pêcheries françaises, que
+le Cap-Breton était, comme on le savait, la
+clef du Canada et protégeait la pêche de la
+morue qui employait par an plus de 500 petits
+vaisseaux de Bayonne, de St.-Jean-de-Luz, du
+Havre-de-Grace et d'autres villes; que c'était
+une école de matelots, et que cette pêche
+jointe à celle pour la production des huiles,
+faisait travailler dix mille hommes et circuler
+dix millions. Dans le mois de janvier 1745
+sans attendre de réponse de Londres, M. Shirley
+informa les membres de la législature qu'il
+avait une communication à leur faire, mais qu'il
+exigeait auparavant le secret sous le sceau du
+serment. Après avoir pris cette précaution, il
+leur transmit par message la proposition d'attaquer
+Louisbourg. Elle étonna les membres
+de la législature, et l'entreprise parut si hasardeuse
+qu'elle fut d'abord rejetée. Mais Shirley
+ne se découragea pas. Ayant gagné quelques
+uns de ces membres, la mesure fut reprise et
+après de longues discussions passa à la majorité
+d'une voix. Immédiatement Shirley écrivit
+à toutes les colonies du Nord pour leur
+demander de l'aide en hommes et en argent, et
+pour les engager à mettre un embargo sur
+leurs ports afin que rien ne pût transpirer du
+projet. Une partie seulement de ces colonies
+répondit à son appel. Mais en peu de
+temps on eut levé et équipé plus de 4,000
+hommes, qui s'embarquèrent sous les ordres
+d'un négociant nommé Pepperrell, et firent
+voile pour le Cap-Breton où ils furent arrêtés
+trois semaines par les glaces qui entouraient
+l'île. Le commodore Warren envoyé d'Angleterre
+avec quatre vaisseaux de guerre pour
+bloquer Louisbourg du côté de la mer, les
+rallia à Canseau et contribua puissamment au
+succès de l'entreprise.</p>
+
+<p>L'armée débarqua au Chapeau-Rouge, et
+marcha de suite sur la place à laquelle elle
+annonça son arrivée devant les murailles par
+de grands cris. Profitant de la première surprise,
+le colonel Vaughan alla incendier dans
+la nuit même, de l'autre côté de la baie, les
+magasins du roi remplis de boissons et d'objets
+de marine. L'officier qui commandait la
+batterie royale près de là, soupçonnant quelque
+trahison, l'abandonna et se retira sur le champ
+dans la ville, premier effet de la méfiance qu'avait
+dû faire naître dans les officiers l'état de
+révolte de leurs troupes. La garnison était
+alors composée d'environ 600 soldats et de 800
+habitans qui s'étaient armés à la hâte.</p>
+
+<p>A la première alarme le général Duchambon,
+commandant, fit rassembler les troupes et les
+harangua; il en appela à leurs sentimens, et
+leur représenta que l'arrivée des ennemis leur
+offrait une occasion favorable de faire oublier
+le passé et de montrer qu'ils étaient encore
+bons Français. Ces paroles ranimèrent leur
+patriotisme, et ces gens qui n'étaient qu'outrés
+contre les injustices de leurs supérieurs,
+reconnurent leur faute et rentrèrent aussitôt
+dans le devoir, sacrifiant leur ressentiment au
+bien de la patrie. Malheureusement les officiers
+refusèrent toujours de croire à la sincérité
+de leurs dispositions, et cette méfiance
+avait déjà eu et eut encore les plus funestes
+résultats comme on va le voir tout à l'heure.</p>
+
+<p>Quoique l'ennemi eût débarqué et se fût
+approché de la ville sans opposition, à la faveur
+de la surprise, son succès n'aurait été rien
+moins qu'assuré si le général français eût
+fondu sur lui pendant qu'il formait son camp
+et qu'il commençait à ouvrir ses tranchées.
+En effet de simples milices, rassemblées avec
+précipitation, commandées par des marchands
+n'ayant aucun principe militaire, auraient été
+déconcertées par des attaques régulières et
+vigoureuses; elles n'auraient pu résister à la
+bayonnette; un premier échec les aurait découragées.
+Mais on s'obstina à croire que la
+garnison ne demandait à faire des sorties que pour
+déserter; et ses propres chefs la tinrent comme
+prisonnière jusqu'à ce qu'une si mauvaise défense
+eût réduit la ville à capituler le 16 juin,
+après avoir perdu 200 hommes. L'île entière
+suivit le sort de Louisbourg son unique boulevard,
+et la garnison et les habitans au nombre
+de 2,000 furent transportés à Brest où l'on fut
+étonné un jour de voir débarquer tout-à-coup
+une colonie entière de Français que des vaisseaux
+anglais laissèrent sur le rivage. Warren
+qui fermait l'entrée du port avec sa flotte venait
+de prendre un vaisseau de 64 canons portant 560
+hommes qui étaient envoyés pour relever la garnison.
+Si ce renfort eût pu y pénétrer, Louisbourg
+était sauvé. Les Américains qui savent
+allier le flegme avec la ruse, laissèrent flotter
+encore plusieurs jours le drapeau blanc sur les
+remparts; et par ce moyen plusieurs vaisseaux
+français richement chargés, trompés par ce
+signe, vinrent se jeter au milieu des ennemis.</p>
+
+<p>Le succès de l'expédition de Louisbourg, qui
+n'avait coûté presqu'aucune perte, surprit
+en Amérique et en Europe, et en effet il devait
+surprendre. Pour ceux qui ignoraient
+ce qui s'était passé dans la garnison française,
+comment croire que le plan de réduire
+une forteresse régulière «formé par
+un avocat, exécuté par un marchand à la tête
+d'un corps d'artisans et de laboureurs», eût
+pu réussir; et pourtant c'est ce qui venait
+d'avoir lieu. L'orgueil européen en fut blessé,
+et «quoique cette conquête mît la Grande-Bretagne
+en état d'acheter la paix, elle excita
+sa jalousie contre les colonies qui l'avaient
+faite»<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a>
+<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>. Nous verrons dans la prochaine
+guerre que les exploits des Canadiens excitèrent
+de même l'envie des Français et jusqu'à
+celle du général Montcalm, et que cette faiblesse
+contribua chez ce commandant à le
+dégoûter d'une lutte au succès de laquelle il fit
+la faute grave de ne pas croire dès le commencement,
+et celle encore plus grande de
+répandre cette idée parmi les troupes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106"
+name="footnote106"></a><b>Note 106:<a href="#footnotetag106">
+(retour) </a> <i>American Annals.</i></b></blockquote>
+
+<p>Tandis que les vainqueurs se félicitaient, et
+attribuaient eux-mêmes dans leur étonnement
+le succès qu'ils venaient de remporter au secours
+d'une providence dont la main avait paru
+manifestement dans tout le cours de l'entreprise,
+la nouvelle de la prise de Louisbourg
+parvint en France et tempéra la joie qu'y
+causaient la célèbre victoire de Fontenoy et
+la conquête de l'Italie autrichienne. A
+Londres la perte de cette bataille et le débarquement
+du prétendant, le prince Edouard, en
+Ecosse ne permirent guère non plus d'exalter
+la conquête américaine. En Canada la sensation
+fut profonde, car l'on croyait que l'attaque
+de Louisbourg n'était que le prélude à celle de
+Québec. M. de Beauharnais ne resta pas en
+conséquence oisif. Il présida à Montréal une
+assemblée de six cents Indiens de diverses
+nations, parmi lesquels il y avait des Iroquois,
+et qui montrèrent tous les meilleures dispositions
+pour la France. Il fit descendre à
+Québec une partie des milices et des Sauvages,
+et activa l'achèvement des fortifications de la
+ville auxquelles on travaillait déjà depuis si
+longtemps. L'enceinte fut refaite en maçonnerie.</p>
+
+<p>En même temps ce gouverneur écrivait en
+France pour presser le ministère de reprendre
+Louisbourg et l'Acadie, leur assurant que
+2,500 hommes suffiraient pour faire la conquête
+de cette dernière province. Il fallait à tout
+prix se remparer de ces deux possessions;
+c'était le passage du golfe qui était interrompu,
+«les Anglais, observait-il dans une dépêche,
+tiennent toujours la même conduite, ils veulent
+occuper tous les passages et ils les occupent en
+effet». Pour la défense du Canada, écrivait
+encore M. de Beauharnais, envoyez-moi des
+munitions et des armes, je compte sur la valeur
+des Canadiens et des Sauvages. En effet la
+prise de Louisbourg par les milices de la Nouvelle-Angleterre
+avait piqué l'amour-propre
+des premiers qui brûlaient de se mesurer avec
+les Américains.</p>
+
+<p>Mais là où la conquête anglaise fit l'impression
+la plus pénible, ce fut dans la Nouvelle-Ecosse
+même, parmi les populations acadiennes
+abandonnées des Français et regardées avec
+défiance par les Anglais. Le pressentiment
+du malheur qui devait leur arriver plus tard les
+inquiétait déjà. Ils venaient de voir la population
+du Cap-Breton déportée toute entière en
+France. Ils craignaient une plus grande infortune,
+celle d'être enlevés et dispersés en différens
+exils. Ils firent demander au gouverneur
+à Québec si on n'aurait pas de terres à leur
+donner en Canada; et celui-ci fut réduit à
+éluder cette question d'un peuple qui méritait
+à un si haut degré la bienveillance de la
+France.</p>
+
+<p>Les vives instances de M. de Beauharnais
+ne restèrent pas cependant sans effet. Le gouvernement
+résolut de mettre sans retard ses
+recommandations à exécution; et M. de Maurepas
+dirigea les préparatifs d'un armement
+comme la France n'en avait pas encore mis sur
+pied pour l'Amérique. Le secret de sa destination
+fut caché avec le plus grand soin. Le
+duc d'Anville, homme de mer dans le courage
+et l'habileté duquel on avait la plus grande
+confiance, fut choisi pour le commander. Il
+était de la maison de la Rochefoucault, et il
+savait allier à la bravoure cette politesse et cette
+douceur de moeurs que les Français seuls conservant
+dans la rudesse attachée au service
+maritime (Voltaire). Bigot, dont le nom
+devait être associé à tous les malheurs des
+Français dans ce continent, fut nommé intendant
+de la flotte, par son protecteur le ministre
+de la marine. Jamais entreprise n'avait été
+combinée avec tant de sagesse et de prudence;
+tous les événemens possibles semblaient avoir
+été prévus. La flotte consistait en 11 vaisseaux
+de ligne et 30 autres plus petits bâtimens et
+transports, portant 3,000 hommes de débarquement
+sous les ordres de M. de Pommeril,
+maréchal de camp, et qui devaient être renforcés
+par 600 Canadiens et autant de Sauvages. Les
+Canadiens s'embarquèrent à Québec dans les
+premiers jours de juin<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a>
+<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107"
+name="footnote107"></a><b>Note 107:<a href="#footnotetag107">
+(retour) </a> <i>Documens de Paris.</i></b></blockquote>
+
+<p>Il n'y avait rien en Amérique de capable
+de résister à cette force. Le duc d'Anville
+avait ordre de reprendre et de manteler Louisbourg,
+d'enlever Annapolis et d'y laisser garnison;
+de détruire Boston, de ravager les côtes
+de la Nouvelle-Angleterre, et enfin d'aller
+inquiéter les colonies à sucre britanniques dans
+le golfe mexicain. Le succès n'aurait pas été
+douteux sans une fatalité qui s'attachait à
+toutes les entreprises françaises, même à
+celles qui semblaient les mieux combinées
+pour amener un résultat définitif. Lorsqu'elles
+étaient au-dessus des efforts des hommes,
+elles venaient périr sous les coups des élémens.
+Le tableau de la fin de cette expédition
+présente les traits les plus sombres et les plus
+tragiques de l'histoire. Chibouctou (Halifax)
+en Acadie est le lieu où la flotte avait rendez-vous.
+La traversée calculée à six semaines
+fut de plus de cent jours. Mais enfin on était
+à la vue du port et chacun commençait à se
+livrer à ses espérances et à oublier les fatigues
+d'une longue traversée, lorsqu'une tempête
+furieuse surprend les vaisseaux et les disperse;
+une partie est obligée de relâcher dans les
+Antilles, une autre en France; quelques transports
+périssent sur l'île de Sable et le reste,
+battu par les vents durant dix jours, ne peut
+pénétrer qu'avec peine au port qu'il avait été
+si près de toucher avant la tempête, et où il entre
+maintenant avec une épidémie qui vient d'éclater
+avec une violence extrême à bord, causée
+par le long séjour de compactes agrégations
+d'hommes dans les entreponts. L'on se hâta
+de débarquer les malades et d'établir des hôpitaux
+à terre. Les vivres avaient été entièrement consommées,
+et il fallut en envoyer chercher à
+de grandes distances. M. de Conflans qui
+avait été détaché de la flotte avec trois vaisseaux
+de ligne et une frégate pour convoyer des bâtimens
+marchands qui s'en allaient aux Iles,
+et qui avait ordre de rallier M. d'Anville à la
+hauteur des côtes de l'Acadie, ne s'y trouva
+point. Cet officier du reste peu habile avait
+suivi ses instructions; mais après avoir croisé
+quelque temps dans les eaux de la péninsule, ne
+voyant point arriver le duc d'Anville, il avait
+pris le parti de retourner en France. De sorte
+que déjà avant d'avoir vu l'ennemi, l'expédition
+avait perdu une grande partie de ses forces.
+Mais la maladie était encore plus funeste pour
+elle que les élémens. La mort emportait les soldats
+et les matelots par centaines, par milliers.
+Peut-on rien imaginer de plus lugubre que
+cette flotte enchaînée à la plage par la peste;
+que ces soldats et ces équipages encombrant
+d'immenses baraques érigées à la hâte sur des
+côtes incultes, inhabitées et silencieuses comme
+des tombeaux, en face de l'immense océan qui
+gémissait à leurs pieds et qui les séparait de
+leur patrie vers laquelle ils tournaient en vain
+leurs regards expirans. Un sombre désespoir
+s'était emparé de tout le monde. La contagion
+se communiqua aux fidèles Abénaquis qui
+étaient venus pour joindre leurs armes à celles
+des Français, et en fit périr le tiers. Ce fléau
+remplit d'effroi les ennemis eux-mêmes, qui se
+tinrent au loin dans un moment où ils auraient
+pu anéantir sans effort l'expédition française.
+L'amiral Townshend regardait avec terreur du
+Cap-Breton où il était avec son escadre, les
+ravages qui désolaient ses malheureux adversaires.</p>
+
+<p>Cependant les lettres interceptées annonçant
+l'arrivée d'une flotte anglaise, avait nécessité
+la tenue d'un conseil de guerre, où les opinions
+furent partagées sur ce qu'il y avait à faire.
+Le duc d'Anville dont le caractère altier se
+révoltait sous le poids d'aussi grands malheurs,
+mourut presque subitement. M. d'Estournelle
+qui le remplaça dans le commandement, convoqua
+un nouveau conseil et proposa d'abandonner
+l'entreprise et de retourner en France.
+Cette proposition fut repoussée surtout par M.
+de la Jonquière, troisième en grade sur la
+flotte. Le nouveau commandant tomba alors
+dans une agitation extrême, la fièvre s'empara
+de lui, et dans son délire il se perça de son épée.
+Ces scènes tragiques ne rappellent-elles pas
+les désastres de la retraite des Grecs après la
+prise de Troie.</p>
+
+<p>L'on était rendu au 22 octobre et il y avait
+42 jours que l'on était à Chibouctou, pendant
+lesquels il était mort 1,100 hommes et 2,400
+«depuis le départ de l'escadre de France. Sur
+200 malades qui furent mis alors sur un navire
+un seul survécut et débarqua en France malgré
+les plus grands soins dont ils furent
+tous entourés! Cependant rien ne pouvait
+abattre la détermination des officiers français;
+malgré tous ces désastres, et quoiqu'il ne
+restât plus que quatre vaisseaux de guerre, on
+résolut encore d'aller assiéger Port-Royal ou
+Annapolis. On remit à la voile; mais une
+nouvelle tempête éclata sur ce débris de la
+flotte devant le Cap de Sable, et l'obligea de
+faire route pour la France. M. de Maurepas,
+en apprenant tant d'infortunes, fit cette simple
+et noble réponse: «Quand les élémens commandent,
+ils peuvent bien diminuer la gloire
+des chefs; mais ils ne diminuent ni leurs travaux
+ni leur mérite».</p>
+
+<p>Nous avons dit que 600 Canadiens et autant
+de Sauvages devaient se joindre aux troupes
+que portait la flotte du duc d'Anville; et que
+les premiers étaient partis de Québec sur 7
+bâtimens pour l'Acadie. Ce renfort, commandé
+par M. de Ramsay, débarqua à Beaubassin
+dans la baie de Fondy, et fut très bien accueilli
+par les habitans qu'il avait mission d'empêcher
+de communiquer avec Port-Royal. Toute la
+population acadienne flottait entre l'espérance
+et la crainte. Elle disait que si les projets des
+Français ne réussissaient pas, elle serait perdue,
+parcequ'elle avait refusé de prendre les armes
+pour ses maîtres. Aussi reçut-elle la nouvelle
+de l'arrivée du duc d'Anville avec de grandes
+démonstrations de joie, car elle se croyait
+sauvée, joie funeste qu'elle devait pleurer en
+larmes de sang dans un cruel exil et dans une
+dispersion plus cruelle encore! M. de Ramsay,
+après avoir attendu longtemps en vain l'expédition
+française aux Mines, se disposait à revenir
+en Canada, sur les ordres de M. de Beauharnais,
+pour s'opposer aux projets que les grands
+préparatifs des ennemis annonçaient contre cette
+province, et il s'était déjà mis en route lorsqu'il
+fut rattrapé par un envoyé du duc d'Anville,
+qui le fit revenir sur ses pas avec 400 Canadiens;
+et bientôt après il s'approcha avec ce
+petit corps de Port-Royal qu'il bloqua par
+terre quoique la garnison y fût de 6 à 700
+hommes, en attendant la flotte qui portait les
+troupes aux quelles il devait se joindre pour
+faire la conquête de l'Acadie. Nous avons vu
+pourquoi elle ne vint pas.</p>
+
+<p>Cependant le détachement de M. de Ramsay
+en Acadie et l'arrivée du duc d'Anville à Chibouctou,
+éloignèrent la guerre des frontières
+du Canada, qui avait été sérieusement menacé.
+La prise de Louisbourg avait rempli les
+habitans de la Nouvelle-Angleterre d'une
+humeur toute martiale; ils ne tarissaient pas
+sur leur conquête comme des soldats encore
+peu accoutumés à la victoire. Tandis que les
+esprits étaient pleins d'enthousiasme, M.
+Shirley proposa d'exécuter le vaste projet qu'il
+avait conçu déjà depuis longtemps, et qui
+n'était rien moins que de chasser les Français de
+toute l'Amérique continentale. Ce projet n'était
+pas aussi difficile qu'il le paraissait au premier
+abord, vu la supériorité du nombre des Anglais
+sur mer et sur terre dans ce continent. Ce
+gouverneur après s'être consulté avec le chevalier
+Peter Warren et le général Pepperrell
+qui venait de recevoir les honneurs de la chevalerie
+pour son exploit à Louisbourg, en
+écrivit au ministère. Malgré les graves préoccupations
+de celui-ci causées par la présence
+du Prétendant au milieu de la Grande-Bretagne,
+le duc de New-Castle, secrétaire d'état, adressa
+une circulaire à tous les gouverneurs des colonies
+américaines pour leur enjoindre de lever
+autant d'hommes qu'il serait possible et de les
+tenir prêts à marcher au premier ordre. Le
+plan du cabinet de St.-James, c'était toujours
+l'ancien projet d'attaquer le Canada par terre
+et par mer simultanément. Le vice-amiral
+Warren devait faire voile d'Europe avec un
+corps de troupes commandé par le général St.-Clair,
+prendre en passant à Louisbourg les
+milices de la Nouvelle-Angleterre et aller
+mettre le siége devant Québec. Les levées de
+la Nouvelle-York et des autres colonies devaient
+se rassembler à Albany et marcher sur le fort
+St.-Frédéric et Montréal. Les colonies
+devaient fournir 5,000 hommes, et elles en
+votèrent plus de 8,000 tant leur ardeur
+était grande; mais ni flotte ni armée ne vinrent
+d'Angleterre, et l'on se vit forcé d'ajourner
+une entreprise qui était devenue depuis longtemps
+une pensée fixe chez nos voisins. Cependant
+pour ne pas perdre entièrement le
+fruit des dépenses qu'ils avaient faites, ils voulurent
+enlever le fort St.-Frédéric, sur le lac
+Champlain, et M. Clinton, gouverneur de la
+Nouvelle-York, avait réussi à engager les
+cinq cantons à prendre les armes, lorsque l'on
+apprît que M. de Ramsay était à Beaubassin,
+et que les Acadiens, travaillés par ses intrigues,
+menaçaient de se soulever. Aussitôt l'expédition
+de St.-Frédéric fut abandonnée, et les
+troupes furent dirigées vers l'Acadie pour
+couvrir Annapolis, dont la reddition aurait
+entraîné la perte de la province.</p>
+
+<p>Mais à peine ces troupes étaient-elles en
+route qu'une nouvelle d'une nature infiniment
+plus grave se répandit comme un éclair dans
+toutes les possessions anglaises et y sema
+l'alarme et la consternation. C'était celle
+de l'apparition de la flotte du duc d'Anville
+sur les côtes de l'Acadie; elle fut connue
+à Boston le 20 septembre. Le peuple, qui
+dans son triomphe croyait déjà tenir tout le
+Canada, passa subitement de l'exaltation à
+l'épouvante; car l'armement des Français
+paraissait trop formidable pour avoir seulement
+Louisbourg et l'Acadie pour objet, et l'on
+devina facilement contre qui allaient être
+dirigés ses coups, et que les assaillans allaient
+devenir les assaillis. En peu de jours 6,400
+hommes de milices accoururent de l'intérieur
+du pays au secours de Boston, et 6,000 autres
+devaient se tenir prêts dans le Connecticut à y
+marcher au premier ordre. Le gouverneur
+fut investi de pouvoirs illimités pour fortifier le
+havre de cette ville et renforcer les ouvrages
+de la citadelle, dont l'on fit une des plus fortes
+que les Anglais possédassent sur le bord de la
+mer en Amérique. La plus grande activité
+régnait partout pour repousser l'invasion; mais,
+comme l'on a vu, il n'était pas besoin de tant
+de préparatifs ni de tant d'efforts. «Les
+exemples d'une protection aussi remarquable
+sont rares, s'écrie un puritain dans sa reconnaissance.
+Si l'ennemi eût réussi dans son projet,
+il est impossible de dire jusqu'à quel point les
+colonies américaines eussent été dévastées, à
+quel état de misère elles eussent été réduites.
+Lorsque l'homme est l'instrument dont le ciel
+se sert pour détourner une calamité publique,
+on doit encore y voir la main du Dieu; mais
+ici ce n'est pas au pouvoir humain qu'on doit
+d'y avoir échappé. Si les philosophes attribuent
+cet événement extraordinaire à un hasard
+aveugle, à une nécessité fatale, les chrétiens
+l'attribueront certainement à la volonté d'un
+Dieu tout puissant».</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là M. de Ramsay, qui était
+toujours à Annapolis, où il avait fait une centaine
+de prisonniers, reprit, à la nouvelle de la
+seconde dispersion de la flotte française, le chemin
+de Beaubassin afin d'y établir ses quartiers
+d'hiver, la saison étant trop avancée pour retourner
+en Canada la même année. M. Shirley,
+inquiet de le voir si proche de la capitale acadienne,
+y envoya un nouveau corps de troupes du
+Massachusetts, pour renforcer la garnison qui
+avait déjà été augmentée de trois compagnies de
+volontaires. Le gouverneur d'Annapolis, M.
+Mascarène, demandait 1000 hommes pour
+déloger les Français; mais une partie seulement,
+environ 500, sous les ordres du colonel
+Noble, avait pu lui être fournie et avait
+été prendre position au Grand-Pré dans les
+Mines, à quelque distance de Beaubassin où
+était M. de Ramsay. Les deux corps se trouvaient
+en présence l'un de l'autre, mais séparés
+par la baie de Fondy. Au milieu de l'hiver les
+officiers canadiens proposèrent à leur commandant,
+qui ne put les refuser, d'aller surprendre
+le colonel Noble dans ses quartiers. A cet
+effet il mit 300 Canadiens et Sauvages sous les
+ordres de M. Coulon. Pour atteindre l'ennemi
+il fallait faire le tour du fond de la baie, ce
+qui portait la distance à parcourir au milieu
+des neiges et des bois à près de soixante
+lieues. Le détachement se mit en marche en
+raquettes, et arriva exténué de fatigue devant
+les cantonnemens anglais dans le mois de février
+1747. Le 11 au matin, après avoir pris un
+moment de repos, il tomba avec une extrême
+vigueur sur l'ennemi, qui, surpris d'abord, fit
+ensuite la plus grande résistance. Le feu se
+prolongea jusqu'à 3 heures de l'après-midi
+avec vivacité. Le colonel Noble fut tué et
+plus du tiers de ses hommes mis hors de combat,
+le reste, ne pouvant fuir à cause de
+la profondeur de la neige, s'était réfugié au
+nombre de 300 dans une grande maison fortifiée
+où il obtint, par sa belle défense, une capitulation
+honorable. Cet exploit fit un grand bruit à
+Boston, et on le regarda en Angleterre comme
+un des plus hardis que l'on pût entreprendre,
+et dont le résultat était de nature à abattre un
+peu l'orgueil des vainqueurs de Louisbourg<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a>
+<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108"
+name="footnote108"></a><b>Note 108:<a href="#footnotetag108">
+(retour) </a> <i>Gazette de Londres. Documens de Paris.
+Chalmers Annals. Affaires du Canada.</i></b></blockquote>
+
+<p>Les Canadiens cependant, manquant de vivres,
+ne purent pousser plus loin leur avantage, et
+ils furent même obligés de rentrer dans leur
+pays dès que la saison le permit, comme ils
+avaient projeté de le faire l'automne précédent.</p>
+
+<p>L'échec du Grand-Pré n'était pas le seul
+qu'éprouvaient nos voisins depuis le commencement
+des hostilités. Leurs frontières étaient
+continuellement dévastées par les bandes qui s'y
+succédaient l'une à l'autre avec une prodigieuse
+activité depuis l'automne de 1745, et quelquefois
+il y en avait plusieurs en même temps
+sur pied. Mais au loin l'éclat de la conquête
+du Cap-Breton avait jeté dans l'ombre toutes
+ces petites expéditions, qui à la longue devaient
+harasser cependant beaucoup l'ennemi. On
+en comptait jusqu'à 27 depuis le commencement
+de la guerre, c'est-à-dire depuis trois
+ans. Le fort Massachusetts situé à cinq lieues
+au-dessus de celui de St.-Frédéric, avait été
+enlevé par capitulation par M. Rigaud de Vaudreuil
+à la tête de 700 Canadiens et Sauvages,
+qui avaient ensuite ravagé 15 lieues de pays et
+répandu la terreur dans la Nouvelle-Angleterre.
+M. de la Corne de St.-Luc avait attaqué
+le fort Clinton et complètement défait un
+détachement ennemi qu'il avait précipité à coups
+de hache dans une rivière. Saratoga avait été
+pris et la population massacrée. Le fort
+Bridgman, attaqué par M. de Léry, était aussi
+tombé en son pouvoir. Les frontières de Boston
+à Albany n'étaient plus tenables, les forts
+avancés furent évacués et la population alla
+chercher une retraite dans l'intérieur des
+villes<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a>
+<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>; n'osant elle-même faire ce genre de
+guerre, elle ne put réussir qu'à engager quelques
+Agniers à faire des irruptions insignifiantes
+dans le gouvernement de Montréal. Tel était
+l'état des choses en Amérique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109"
+name="footnote109"></a><b>Note 109:<a href="#footnotetag109">
+(retour) </a> <i>Documens de Paris.</i></b></blockquote>
+
+<p>A Paris le ministère français ne fut pas découragé
+par les désastres de la flotte du duc
+d'Anville; et malgré l'immense infériorité
+numérique de la marine française comparée à
+la marine de la Grande-Bretagne, il résolut
+non seulement de reprendre l'expédition que
+les élémens et le fléau d'une contagion avaient
+interrompu d'une manière si funeste l'année
+précédente, mais encore d'envoyer un armement
+dans les Indes pour soutenir les succès
+que M. de la Bourdonnaie venait d'y remporter,
+en battant l'amiral Peyton et en enlevant
+Madras sur la côte du Coromandel. En conséquence
+deux escadres furent équipées à
+Brest et à Rochefort; celle du Canada, la plus
+considérable des deux, fut mise sous les ordres
+de l'amiral de la Jonquière, qui s'était opposé
+l'année précédente au retour des débris de la
+flotte du duc d'Anville avant d'avoir pris Port-Royal,
+et sur qui était retombé le commandement
+après la mort de M. d'Estournelle; celle
+des Indes eut pour commandant M. de St.-George.
+Les deux escadres réunies formaient
+six vaisseaux de haut bord, six frégates et
+quatre navires armés en flute par la compagnie
+des Indes; elles convoyaient une trentaine de
+bâtimens chargés de troupes, de provisions et
+de marchandises; elles devaient aller quelque
+temps de conserve.</p>
+
+<p>L'Angleterre n'avait pas eu plus tôt connaissance
+du dessein des Français, qu'elle avait
+résolu de le faire échouer; et à cet effet elle
+avait chargé les amiraux Anson et Warren
+avec dix-sept vaisseaux d'intercepter les deux
+escadres françaises et de les détruire s'il était
+possible. Ils partirent de Portsmouth et les
+rencontrèrent le 3 mai à la hauteur du Cap-Finistère
+en Espagne. Aussitôt M. de la Jonquière
+ordonna aux vaisseaux de ligne de
+ralentir leur marche et de se ranger en bataille,
+et aux convois de forcer de voile vers leur destination
+sous la protection des frégates. Ainsi
+les Français osèrent opposer leurs six vaisseaux
+aux dix-sept des Anglais; ils ne pouvaient
+guère espérer de vaincre, ils voulaient seulement
+gagner du temps en arrêtant l'ennemi.</p>
+
+<p>Le combat s'engagea et continua avec un
+acharnement égal. Anson et Warren manoeuvraient
+pour envelopper leur ennemi, et la
+Jonquière pour les déjouer; mais à la fin il ne
+put empêcher ses vaisseaux d'être cernés; et,
+accablés sous le nombre, ils furent obligés l'un
+après l'autre d'amener leur pavillon. La perte
+des Français fut de 700 hommes. Ce fut une
+affaire où les vaincus s'illustrèrent autant que
+les vainqueurs. Anson envoya immédiatement
+à la poursuite des convois une partie de ses
+forces qui enlevèrent neuf voiles. L'on conduisit
+à Londres 22 charriots chargés de l'or,
+de l'argent et des effets pris sur la flotte, dont la
+défaite priva la Nouvelle-France d'un puissant
+secours. Le marquis de la Jonquière avait
+montré beaucoup de talent dans le combat. Le
+capitaine du vaisseau anglais le Windsor s'exprimait
+ainsi dans sa lettre sur cette bataille:
+Je n'ai jamais vu une meilleure conduite que celle
+du commandant français, et pour dire la vérité,
+tous les officiers de cette nation ont montré un
+grand courage; aucun d'eux ne s'est rendu que
+quand il leur a été absolument impossible de manoeuvrer.
+En effet, jamais à aucune époque la
+marine française n'eut des officiers plus braves;
+ils faisaient partout des prodiges de valeur qui
+étaient souvent couronnés de succès; et lorsqu'ils
+succombaient c'était sous le nombre.</p>
+
+<p>Aussi un historien anglais fait-il la remarque
+que dans cette guerre l'Angleterre dut plus
+ses victoires maritimes au nombre de ses
+vaisseaux qu'à son courage.</p>
+
+<p>Il semblait, dit Voltaire, que les Anglais
+dussent faire de plus grandes entreprises maritimes.
+Ils avaient alors six vaisseaux de 100
+pièces de canons, treize de 90, quinze de 80,
+vingt-six de 70, trente-trois de 60. Il y en
+avait trente-sept de 50 à 54; et au-dessous de
+cette forme, depuis les frégates de 40 canons
+jusqu'aux moindres, on en comptait jusqu'à
+115. Ils avaient encore quatorze galiotes à
+bombes, et six brûlots. C'était en tout deux
+cent soixante-et-trois vaisseaux de guerre, indépendamment
+des corsaires et des vaisseaux
+de transport. Cette marine avait le fond de
+quarante mille matelots. Jamais aucune nation
+n'avait eu de pareilles forces. Tous ces vaisseaux
+ne pouvaient être armés à la fois, il s'en
+fallait beaucoup. Le nombre des soldats était
+trop disproportionné; mais enfin en 1746 et
+1747, les Anglais avaient à la fois une flotte
+dans les mers d'Ecosse et d'Irlande, une à
+Spithead, une aux Indes orientales, une vers
+la Jamaïque, une à Antigua, et ils en armaient
+de nouvelles selon le besoin.</p>
+
+<p>Il fallut que la France résistât pendant toute
+la guerre, n'ayant en tout qu'environ trente-cinq
+vaisseaux de roi à opposer à cette puissance
+formidable. Il devenait plus difficile de
+jour en jour de soutenir les colonies. Si on ne
+leur envoyait pas de gros convois, elles demeuraient
+sans secours à la merci des flottes anglaises.
+Si les convois partaient ou de France
+ou des Iles, ils couraient risque étant escortés
+d'être pris avec leurs escortes.</p>
+
+<p>Après la bataille sous le Cap-Finistère, il ne
+restait plus aux Français sur l'Atlantique que
+sept vaisseaux de guerre. Ils furent donnés à
+M. de l'Estanduère pour escorter les flottes
+marchandes aux Iles de l'Amérique, et furent
+rencontrés près de Belle-Isle par l'amiral
+Hawke qui avait 14 vaisseaux. Le combat,
+comme au Cap-Finistère, fut long et sanglant,
+mais les guerriers français étaient réduits par
+un gouvernement caduc et imprévoyant à ne
+plus combattre que pour l'honneur. Deux
+vaisseaux seulement sortirent de cette nouvelle
+lutte et rentrèrent à Brest comme des
+monceaux flottans de ruines, le Tonnant et
+l'Intrépide; mais un convoi de 250 voiles avait
+été sauvé. Le premier était monté par l'amiral
+lui-même; le second, par un Canadien
+le comte de Vaudreuil. Ce combat est célèbre
+dans les annales de la marine française
+pour la résistance qu'offrit le Tonnant, attaqué
+quelque temps par la ligne entière des Anglais:
+fatigués de leurs efforts, ceux-ci le considérant
+comme une proie qui ne pouvait les fuir, le
+laissent respirer un moment; mais trompés
+dans leur attente, ils recommencent un combat
+aussi inutile que le premier. Il parvient à
+leur échapper remorqué par l'Intrépide qui avait
+soutenu une pareille lutte, qui était venu partager
+ses dangers, et qui eut également part à
+sa gloire (Anquetil). L'amiral anglais fut accusé
+devant une cour martiale pour n'en avoir
+pas fait la conquête. Dans ces temps-là, la
+Grande-Bretagne, piquée de l'audace de ses
+ennemis, faisait passer ses amiraux par les
+armes s'ils montraient la moindre faiblesse.</p>
+
+<p>La France ne resta plus alors qu'avec deux
+vaisseaux de guerre. «L'on reconnut dans
+toute son étendue la faute du cardinal de Fleury
+d'avoir négligé la marine, indispensable pour
+les peuples qui veulent avoir des colonies. Cette
+faute était difficile à réparer. Elle était, comme
+l'événement l'a prouvé, irréparable pour la
+France. La marine est un art et un grand
+art, qui demande une longue expérience».
+L'Angleterre le savait et elle ne donna pas le
+temps à son ancienne rivale de rétablir la
+sienne, elle attaqua le reste de ses possessions
+continentales de l'Amérique et s'en empara.
+La perte du Canada est imputable à cette
+erreur, qui priva la mère-patrie des moyens de
+secourir cette colonie quand elle eut besoin de
+son aide.</p>
+
+<p>Le marquis de la Jonquière devait relever
+M. de Beauharnais dans le gouvernement de la
+Nouvelle-France; sa commission était datée
+de 1746, et il avait ordre après la campagne
+du duc d'Anville, de se rendre à Québec.
+Fait prisonnier à la bataille du Cap-Finistère,
+il eut pour remplaçant, durant sa captivité, le
+comte de la Galissonnière; et en 1748 le roi
+donna pour successeur à M. Hocquart, intendant,
+M. Bigot, l'ancien commissaire-ordonnateur
+de Louisbourg, étendant en même
+temps sa juridiction sur toute la Nouvelle-France
+et sur toute la Louisiane.</p>
+
+<p>Cependant si la France était malheureuse
+sur mer, elle obtenait de grands triomphes sur
+le continent de l'Europe. Les victoires du
+maréchal de Saxe, qui venait encore de gagner
+la fameuse bataille de Laufeld sur le duc de
+Cumberland (1747), avaient enfin déterminé les
+alliés à faire la paix, désirée vivement par tous
+les peuples las de cette sanglante lutte. Dès
+le milieu de l'été (1747) le duc de New-Castle
+avait envoyé aux colonies anglaises les ordres
+du roi de licencier toutes leurs troupes, levées
+d'abord pour envahir le Canada, retenues ensuite
+pour s'opposer à l'invasion du duc d'Anville,
+et enfin renvoyées dans leurs cantons
+respectifs par la cessation des hostilités. En
+Canada néanmoins on ne croyait pas devoir
+sitôt poser les armes; et l'annonce de l'envoi
+d'un armement considérable sous le commandement
+de M. de la Jonquière, faisait croire
+que l'issue de la guerre était encore éloignée.
+L'on s'attendait même que l'ennemi allait
+renouveler cette année son projet d'invasion,
+et les habitans des côtes avaient reçu ordre,
+par précaution, de se retirer à son approche, et
+ceux de l'île d'Orléans d'évacuer cette île. En
+même temps, sur le bruit qui s'était répandu
+que le fort St.-Frédéric allait être attaqué, on
+avait levé plusieurs centaines d'hommes pour
+le secourir. Du reste les partis qui allaient en
+guerre se succédaient de manière à ce qu'il y
+en eût toujours sur les terres des ennemis.
+Mais sur la fin de l'été les nouvelles apportées
+d'Europe par le comte de la Galissonnière, qui
+arriva en septembre pour prendre les rènes de
+l'administration, et le désarmement des colonies
+américaines ne laissèrent guère de doute
+que la paix était prochaine. Elle fut en effet
+signée à Aix-la-Chapelle en 1748. Le marquis
+de St.-Sévérin, l'un des plénipotentiaires français,
+avait déclaré qu'il venait accomplir les
+paroles de son maître, «qui voulait faire la
+paix non en marchand mais en roi», paroles
+qui, dans la bouche de Louis XV, renfermaient
+moins de grandeur que d'imprévoyance et de
+légèreté. Il ne fit rien pour lui et fit tout pour
+ses alliés. Il laissa avec une indifférence regrettable
+la question des frontières entre les
+colonies des deux nations en Amérique sans
+solution, se contentant de stipuler qu'elle serait
+réglée par des commissaires. On avait fait
+une faute de ne pas préciser celles de l'Acadie
+en 1712 et 1713, on en fit une encore bien plus
+grande en 1748, en abandonnant cette question
+aux chances d'un litige dangereux, car les
+Anglais ne faisaient que gagner à cette temporisation.
+La destruction de la marine française
+dans la guerre qui venait de finir, augmentait
+leurs espérances, et leur désir de les voir se
+réaliser, c'est-à-dire de se voir bientôt maîtres
+de toute l'Amérique septentrionale. Aussi le
+traité d'Aix-la-Chapelle, l'un des plus déplorables,
+dit un auteur, que la diplomatie française
+ait jamais acceptés, n'inspira aucune
+confiance et ne procura qu'une paix armée.
+Le Cap-Breton fut rendu à la France en retour
+de Madras, pris aux Indes par M. de la Bourdonnaie,
+et des conquêtes des Français dans
+les pays bas. Ainsi tout se trouva placé en
+Amérique sur le même pied qu'avant la guerre,
+excepté que Louis XV n'avait plus de marine
+pour y protéger ses possessions.</p>
+
+<p>En même temps que l'on recevait d'Europe
+la nouvelle de la suspension des hostilités entre
+les puissances belligérantes, laquelle s'étendait
+aux deux mondes, l'on apprenait aussi des
+grands lacs le rétablissement de la tranquillité
+qui avait été momentanément troublée par une
+conspiration des Miâmis.</p>
+
+<p>Pendant longtemps les Sauvages accueillirent
+les Européens comme des amis et des protecteurs;
+ils recherchaient leur alliance avec
+empressement pour obtenir le puissant secours
+de leurs bras contre leurs ennemis. Mais le
+prodigieux développement de ces étrangers
+leur inspira ensuite des soupçons et même de
+l'épouvante. Dès lors ils cherchèrent à s'en
+isoler, à garder la neutralité, ou même à les
+détruire s'il était possible. Depuis quelques
+années il se disaient tout bas «la peau rouge ne
+doit pas se détruire entre elle, laissons faire la
+peau blanche l'une contre l'autre<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a>
+<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>.» Cependant
+il y en avait parmi eux de plus impatiens, de
+plus vifs les uns que les autres. Les Miâmis
+étaient de ce nombre; ils formèrent en 1747
+le complot de détruire tous les habitans du
+Détroit. L'on remarquait en même temps
+une agitation sourde dans toutes les nations
+des lacs, au point qu'il devint nécessaire de
+renforcer la garnison de Michilimackinac. Les
+Miâmis devaient courir aux armes une des
+fêtes de la Pentecôte. Heureusement une
+vieille femme fort attachée aux Français vint
+découvrir toute la trame au commandant du
+Détroit M. de Longueuil, qui prit immédiatement
+des mesures pour la faire avorter; elles
+suffirent pour en imposer aux barbares. Il ne
+fut tué que quelques Français isolés. L'on
+prit le fort des Miâmis dont ils avaient eux-mêmes
+brûlé une partie avant de fuir, et le secours
+qui arriva peu après du bas St.-Laurent,
+acheva de les intimider. Ils n'osèrent plus
+remuer et la Nouvelle-France se trouva ainsi
+en paix sur toutes ses frontières.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110"
+name="footnote110"></a><b>Note 110:<a href="#footnotetag110">
+(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote>
+<a name="l8c3" id="l8c3"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h3>COMMISSION DES FRONTIÈRES.</h3>
+
+<h3>1748-1755.</h3>
+
+<p><b>La paix d'Aix-la-Chapelle n'est qu'une trève.--L'Angleterre
+profite de la ruine de la marine française pour étendre les
+frontières de ses possessions en Amérique.--M. de la Galissonnière,
+gouverneur du Canada.--Ses plans pour empêcher
+les Anglais de s'étendre, adoptés par la cour.--Prétentions de
+ces derniers.--Droit de découverte et de possession des Français.--Politique
+de M. de la Galissonnière, la meilleure quant aux
+limites.--Emigration des Acadiens; part qu'y prend ce gouverneur.--Il
+ordonne de bâtir ou relever plusieurs forts dans
+l'Ouest; garnison au Détroit, fondation d'Ogdensburgh (1749).--Le
+marquis de la Jonquière remplace M. de la Galissonnière.--Projet
+que ce dernier propose à la cour pour peupler le Canada.--Appréciation
+de la politique de son prédécesseur par M.
+de la Jonquière; le ministre lui enjoint de la suivre.--Le chevalier
+de la Corne et le major Lawrence s'avancent vers l'isthme
+de l'Acadie et s'y fortifient; forts Beauséjour et Gaspareaux;
+Lawrence et des Mines.--Lord Albemarle, ambassadeur britannique
+à Paris, se plaint des empiétemens des Français (1750);
+réponse de M. de. Puyzieulx.--La France se plaint à son tour
+des hostilités des Anglais sur mer.--Etablissement des Acadiens
+dans l'île St.-Jean; leur triste situation.--Fondation
+d'Halifax (1749).--Une commission est nommée pour régler la
+question des limites: MM. de la Galissonnière et de Silhouette
+pour la France; MM. Shirley et Mildmay pour la Grande-Bretagne.--Convention
+préliminaire: tout restera dans le
+Statu quo jusqu'au jugement définitif.--Conférences à Paris;
+l'Angleterre réclame toute la rive méridionale du St.-Laurent
+depuis le golfe jusqu'à Québec; la France maintient que l'Acadie
+suivant ses anciennes limites, se borne au territoire qui est
+à l'est d'une ligne tirée dans la péninsule de l'entrée de la baie
+de Fondy au cap Canseau.--Notes raisonnées à l'appui de ces
+prétentions diverses.--Les deux parties ne se cèdent rien.--Affaire
+de l'Ohio; intrigues des Anglais parmi les naturels de
+cette contrée et des Français dans les cinq cantons.--Traitans
+de la Virginie arrêtés et envoyés en France.--Les deux nations
+envoyent des troupes sur l'Ohio et s'y fortifient.--Le
+gouverneur fait défense aux Demoiselles Desauniers de faire la
+traite du castor au Sault-St.-Louis; difficulté que cela lui suscite
+avec les Jésuites, qui se plaignent de sa conduite à la cour,
+de la part qu'il prend lui et son secrétaire au commerce et de son
+népotisme.--Il dédaigne de se justifier.--Il tombe malade et
+meurt à Québec en 1752.--Son origine, sa vie, son caractère.--Le
+marquis Duquesne lui succède.--Affaire de l'Ohio continuée.--Le
+colonel Washington marche pour attaquer le fort
+Duquesne.--Mort de Jumonville.--Défaite de Washington par
+M. de Villiers au fort de la Nécessité (1754).--Plan des Anglais
+pour l'invasion du Canada; assemblée des gouverneurs coloniaux
+à Albany.--Le général Braddock est envoyé par la Grande-Bretagne
+en Amérique avec des troupes.--Le baron Dieskau
+débarque à Québec avec 4 bataillons (1755).--Négociations
+des deux cours aux sujet de l'Ohio.--Note du duc de Mirepoix
+du 15 janvier 1755; réponse du cabinet de Londres.--Nouvelles
+propositions des ministres français; l'Angleterre élève
+ses demandes.--Prise du Lys et de l'Alcide par l'amiral Boscawen.--La
+France déclare la guerre à l'Angleterre.</b></p>
+
+<p>La paix d'Aix-la-Chapelle ne fut qu'une
+trève; à peine les hostilités cessèrent-elles
+un moment en Amérique. Les colonies anglaises
+avaient suivi avec le plus vif intérêt
+surtout la lutte sur l'Océan, et elles avaient vu
+détruire avec une joie indicible les derniers
+débris de la flotte française dans le combat de
+Belle-Isle, où elle brilla d'un dernier éclat. En
+effet la marine de la France détruite, qu'allaient
+devenir ses possessions d'outre-mer, ce grand,
+ce beau système colonial, oeuvre de génie, qui
+lui assurait une si vaste portion de l'Amérique,
+et qui lui coûtait moins peut-être que les
+caprices des maîtresses de ses souverains.</p>
+
+<p>Profitant de cette circonstance heureuse
+pour elles, les colonies américaines voulurent
+reculer leurs frontières au loin. Il se forma
+une société composée d'hommes influens de la
+Grande-Bretagne et des colonies, pour occuper
+la vallée de l'Ohio, dans laquelle elle obtint en
+1749 une concession de 600,000 âcres de terre.
+Ce n'était pas la première fois que l'on enviait
+cette fertile et délicieuse contrée. Dès 1716,
+M. Spotswood, gouverneur de la Virginie,
+avait proposé d'y acheter des Indigènes un territoire,
+et de former une association pour y
+faire la traite; mais le cabinet de Versailles s'y
+étant opposé, le projet avait été abandonné<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a>
+<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>.
+Dans le même temps les journaux de Londres
+annonçaient de nouveaux établissemens, et il
+était question de porter jusqu'au fleuve St.-Laurent
+ceux que l'on devait former du côté
+de l'Acadie, et l'on ne donnait aucunes bornes
+à d'autres que l'on projetait du côté de la baie
+d'Hudson<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a>
+<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>. L'agitation qui régnait à cet
+égard ne faisait que confirmer les Français
+dans leurs appréhensions d'un grand mouvement
+agresseur de la part de leurs voisins;
+elles étaient d'autant plus vives ces craintes
+qu'ils se voyaient moins de moyens pour résister.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111"
+name="footnote111"></a><b>Note 111:<a href="#footnotetag111">
+(retour) </a> Universal History, vol. 40.</b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112"
+name="footnote112"></a><b>Note 112:<a href="#footnotetag112">
+(retour) </a> Mémoire, &amp;c. par M. de Choiseul.</b></blockquote>
+
+<p>M. de la Galissonnière les partageait entièrement.
+C'était un homme de mer distingué, et
+qui devait plus tard se rendre célèbre par sa
+victoire devant l'île de Minorque sur l'amiral
+Byng. Il était actif, éclairé, et il donnait à
+l'étude des sciences le temps que ne demandaient
+pas ses fonctions publiques. Il ne gouverna le
+Canada que deux ans, mais il donna une forte
+impulsion à l'administration et de bons conseils
+à la cour qui, s'ils avaient été suivis, eussent
+peut-être conservé à la France cette belle colonie.
+En prenant les rênes du gouvernement,
+il travailla à se procurer des renseignemens
+exacts sur les pays qu'il avait à administrer;
+il s'étudia à en connaître le sol, le climat, les
+productions, la population, le commerce et les
+ressources. Persuadé que la paix ne pourrait
+tarder à se faire, il avait dès la première année
+porté son attention sur la question des frontières
+qu'il n'était pas possible de laisser plus
+longtemps indécise. Il promena longtemps
+ses regards sur la vaste étendue des limites des
+possessions françaises; il en étudia minutieusement
+les points forts et faibles; il sonda les
+projets de ses voisins, et il finit par se convaincre
+que l'isthme qui joint la péninsule acadienne
+au continent, à l'est, et les Apalaches à
+l'ouest, étaient les deux seuls boulevards de
+l'Amérique française; que si l'on perdait l'un,
+les Anglais débordaient jusqu'au St.-Laurent
+et séparaient le Canada de la mer; que si l'on
+abandonnait l'autre, ils se répandaient jusqu'aux
+grands lacs et à la vallée du Mississipi, isolaient
+le Canada de ce fleuve, lui enlevaient l'alliance
+des Indiens et restreignaient les bornes de ce
+pays au pied du lac Ontario. Ce résultat était
+inévitable d'après le développement qu'avaient
+pris leurs établissemens, et d'après le génie
+ambitieux qu'on leur connaissait. Le passé
+était là pour donner sa sanction à la justesse
+de ce jugement.</p>
+
+<p>On a beaucoup blâmé la France de la position
+qu'elle osa prendre dans cette circonstance;
+elle a été même accusée par les
+siens d'ambition et de vivacité. Voltaire va
+jusqu'à dire qu'une pareille dispute, élevée
+entre de simples commerçans, aurait été apaisée
+en deux heures par des arbitres; mais
+qu'entre des couronnes il suffit de l'ambition et
+de l'humeur d'un simple commissaire pour
+bouleverser vingt états, comme si la possession
+d'un territoire assez spacieux pour former trois
+ou quatre empires comme la France, comme
+si l'avenir de ces magnifiques contrées, couvertes
+aujourd'hui de millions d'habitans, avait
+à peine mérité l'attention du cabinet de Versailles.
+Par cela seul que la Grande-Bretagne
+montrait tant de persistance, ne devait-on pas
+être au moins sur ses gardes.</p>
+
+<p>Le mouvement que l'on se donnait en Angleterre
+et dans ses colonies, l'éclat des préparatifs
+que l'on faisait, et l'importance des projets
+qu'ils annonçaient, tout cela était de nature à
+exciter l'attention du Canada et de la cour.
+Ce fut dans le premier pays comme le plus
+intéressé, où l'inquiétude était la plus sérieuse.</p>
+
+<p>Jusqu'alors le cabinet de St.-James s'était
+abstenu de formuler ses prétentions d'une manière
+définie et précise; il ne les avait fait
+connaître que par son action négative pour
+ainsi parler, c'est-à-dire qu'il n'en avançait directement
+aucune lui-même, mais il contestait
+celles des Français comme on l'a vu lorsque
+ceux-ci voulurent s'établir à Niagara et à la
+Pointe à la Chevelure et continuer leur séjour
+au milieu des Abénaquis après le traité d'Utrecht;
+et encore, dans ce dernier cas, tandis
+qu'il déclarait à ces Sauvages que tout le pays
+appartenait à la Grande-Bretagne depuis la
+Nouvelle-Angleterre jusqu'au golfe St.-Laurent,
+il gardait le silence vis-à-vis de la France
+sur cette prétention qu'il devait cependant
+faire valoir plus tard<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a>
+<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>. Du côté de l'ouest son
+silence avait été encore plus expressif, ou plutôt
+il avait reconnu la nullité de son droit en
+refusant de sanctionner la formation d'une compagnie
+de l'Ohio en 1716. Mais aujourd'hui
+les choses sont changées. Le traité d'Utrecht
+lui donne l'Acadie; il annonce que cette province
+s'étend d'une part depuis la rivière Kénébec
+jusqu'à la mer, et de l'autre depuis
+la baie de Fondy jusqu'au St.-Laurent<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a>
+<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>.
+Il maintient que le territoire entre la
+rivière Kénébec et celle de Penobscot
+en se prolongeant en arrière jusqu'à Québec et
+au St.-Laurent, lui avait toujours appartenu, et
+que les véritables bornes de la Nouvelle-Ecosse
+ou de l'Acadie, suivant ses anciennes limites,
+sont l°. une ligne droite tirée de l'embouchure
+de la rivière Penobscot au fleuve St.-Laurent;
+2°. ce fleuve et le golfe St.-Laurent
+jusqu'à l'Océan au sud-ouest du Cap Breton;
+3°. l'Océan de ce point à l'embouchure
+du Penobscot. Il va plus loin; il dit même
+que le fleuve St.-Laurent est la borne la plus
+naturelle et la plus véritable entre les possessions
+des deux peuples.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113"
+name="footnote113"></a><b>Note 113:<a href="#footnotetag113">
+(retour) </a> Il est singulier que le Conseil Privé recevait du Bureau
+des colonies et plantations en 1713 et par conséquent avant le
+traité précité, un rapport dans lequel on disait «que le Cap-Breton
+avait toujours fait partie de l'Acadie, et que la Nouvelle-Ecosse
+comprenait toute l'Acadie bornée par la rivière Ste.-Croix,
+le St.-Laurent et la mer». Régistres d'extraits des
+procès-verbaux du <i>Board of colonies and plantations etc.</i> déjà
+cités dans ce vol.</b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114"
+name="footnote114"></a><b>Note 114:<a href="#footnotetag114">
+(retour) </a> Mémoire des Commissaires, &amp;c., sur
+les limites de l'Acadie.</b></blockquote>
+
+<p>Le pays ainsi réclamé en dehors de la péninsule
+acadienne avait plus de trois fois l'étendue
+de la Nouvelle-Ecosse, et commandaient
+le golfe et l'embouchure du St.-Laurent. C'était
+la porte du Canada, et la seule par où
+l'on pouvait y entrer de l'Océan en hiver, c'est-à-dire
+pendant 5 mois de l'année.</p>
+
+<p>Le territoire que l'Angleterre disputait aux
+Français au-delà des Apalaches était encore
+beaucoup plus précieux pour l'avenir. Le
+bassin de l'Ohio seul jusqu'à sa décharge
+dans le Mississipi, n'a pas moins de deux cents
+lieues de longueur; mais ce n'en était là qu'une
+faible partie; l'étendue réclamée n'était pas
+définie; elle n'avait et ne pouvait avoir à
+proprement dire aucune limite, c'était un droit
+occulte, qui devait entraîner avec lui la possession
+des immenses contrées représentées sur
+les cartes entre les lacs Ontario, Erié, Huron
+et Michigan, le haut Mississipi et les Alléghanys,
+et qui forment maintenant les Etats de la
+Nouvelle-York, de la Pennsylvanie, de l'Ohio,
+du Kentucky, de l'Indiana, de l'Illinois et les
+territoires qui sont de chaque côté du lac
+Michigan, et entre les lacs Erié et Huron
+et le fleuve Mississipi. Le Canada se serait
+trouvé séparé de la Louisiane par de
+longues distances, et complètement mutilé.
+Des murs de Québec et de Montréal on aurait
+pu voir flotter le drapeau britannique sur la
+rive droite du St.-Laurent. De pareils sacrifices
+équivalaient, dans notre opinion, à une
+cession tacite de la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>En présence de ces prétentions annoncées à
+la possession de pays découverts par les Français,
+et formant partie intégrante des territoires
+occupés par eux depuis un siècle et demi,
+qu'avait à faire M. de la Galissonnière, sinon
+de maintenir les droits de sa patrie? Certainement
+ce n'était pas à lui à les abandonner.
+Tous les mouvemens qu'il ordonna sur nos
+frontières lui auraient donc été dictés par la
+nécessité de sa situation, s'il n'avait pas été
+été convaincu d'ailleurs lui même de leur à
+propos. Mais il y a plus. L'article 9 du traité
+d'Aix-la-Chapelle stipulait positivement que
+toutes choses seraient remises dans le même
+état qu'elles étaient avant la guerre, et la Grande-Bretagne
+avait envoyé deux otages à Versailles
+pour répondre de la remise de Louisbourg
+dans l'île du Cap-Breton. Or la France
+avait toujours occupé le pays jusqu'à l'isthme
+de la péninsule acadienne. L'érection du fort
+St.-Jean et la possession du Cap-Breton immédiatement
+après le traité d'Utrecht étaient des
+actes publics, éclatans, de cette occupation dont
+la légitimité semblait avoir été reconnue par le
+silence que la cour de Londres avait gardé
+jusqu'après le traité qui venait de mettre fin à
+la guerre; car ce ne fut qu'alors que le gouverneur
+de la Nouvelle-Ecosse, le colonel
+Mascarène, voulût forcer les habitans de la
+rivière St.-Jean à prêter serment de fidélité à
+l'Angleterre et s'approprier leur pays<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a>
+<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115"
+name="footnote115"></a><b>Note 115:<a href="#footnotetag115">
+(retour) </a> Mémoire du duc de Choiseul, ministre de
+France.--Mémoire anonyme sur les affaires du Canada.</b></blockquote>
+
+<p>Après ce que l'on vient de dire, M. de la
+Galissonnière n'ayant point de discrétion à
+exercer, devait prendre des mesures pour la
+conservation des droits de son pays, et c'est ce
+qu'il fit; il y envoya des troupes et il donna ses
+ordres pour repousser même par la force les
+Anglais s'ils tentaient de sortir de la péninsule
+et de s'étendre sur le continent; et il écrivit à
+M. Mascarène à la fois pour se plaindre de
+sa conduite à l'égard des habitans de St.-Jean,
+et pour l'engager à faire cesser les hostilités
+qui avaient continué contre les Abénaquis,
+quoique ceux-ci eussent mis bas les
+armes dès que le traité d'Aix-la-Chapelle avait
+été connu. Ces plaintes donnèrent lieu à une
+suite de lettres assez vives que s'écrivirent
+mutuellement le marquis de la Jonquière et
+M. Cornwallis, qui avaient remplacé, le premier
+le comte de la Galissonnière, et le second M.
+Mascarène, en 1749.</p>
+
+<p>Cependant jusque là le gouvernement français
+était manifestement dans son droit. Mais
+M. de la Galissonnière avait formé un projet
+qu'il communiqua à la cour et qu'il réussit à lui
+faire adopter, qui ne pouvait être en aucune
+manière justifiable. Ce projet était d'engager
+les Acadiens à abandonner en masse la péninsule
+pour venir s'établir sur la rive septentrionale
+de la baie de Fondy. Le but en ceci était
+d'abord de couvrir la frontière du Canada de
+ce côté par une population dense et bien affectionnée,
+et ensuite de réunir toute la population
+française sous le même drapeau. L'exécution
+d'un semblable dessein en tout temps aurait été
+chose difficile, mais dans l'état actuel des relations
+entre la France et l'Angleterre, elle avait
+le caractère d'un acte déloyal; c'était prêcher
+la désertion aux sujets d'une puissance amie;
+car quoique pour des motifs religieux les Acadiens
+refusassent de prêter le serment du test,
+et se donnassent pour des neutres, ils n'en étaient
+pas moins aux yeux des signataires du traité
+d'Utrecht des sujets britanniques. Néanmoins
+la cour affecta à ce projet une somme assez considérable,
+et les missionnaires français répandus
+parmi les Acadiens, blessés dans leurs sentimens
+religieux par la soumission à un gouvernement
+protestant, et dans leur amour propre national
+par leur sujétion à un joug étranger, se prêtèrent
+volontiers aux voeux de leur ancienne
+patrie, en quoi ils furent aussi trop bien secondés
+par les Acadiens eux-mêmes, entre lesquels
+et leurs vainqueurs aucune sympathie ne pouvait
+s'établir. Les deux plus puissans motifs
+qui agissent sur les hommes, la religion et la
+nationalité, secondaient donc les vues de M. de
+la Galissonnière. Le P. Germain à Port-Royal
+et l'abbé de Laloutre à Beaubassin sont
+ceux qui entrèrent le plus avant dans ce projet,
+et qui firent les plus grands efforts pour engager
+les Acadiens à abandonner leur fortune
+qui consistait dans leurs fermes, et, ce qui devait
+être encore plus sensible pour eux, la terre qui
+les avait vu naître et où reposaient les cendres
+de leurs pères. Cette émigration commença
+en 1748.</p>
+
+<p>Tandis que le gouverneur travaillait ainsi
+dans l'est à élever une barrière dans l'isthme
+de la Péninsule pour arrêter les Anglais, il ne
+mettait pas moins d'activité à leur fermer l'entrée
+de la vallée de l'Ohio dans l'ouest. Visitée
+par la Salle en 1679, cette vallée fut comprise
+dans les lettres patentes de 1712, pour
+l'établissement de la Louisiane, et elle avait
+toujours été fréquentée depuis pour passer de
+cette province en Canada. Les traitans anglais
+commençant à s'y montrer, M. de la Galissonnière
+y envoya en 1748 M. Céleron de Bienville
+avec 300 hommes pour en expulser tous
+les traitans de cette nation qui pourraient s'y
+trouver, et pour en prendre possession d'une
+manière solennelle en plantant des poteaux et
+en enterrant des plaques de plomb aux armes
+de France en différens endroits, après en
+avoir dressé procès verbal en présence des tribus
+du pays, lesquelles ne virent pas ces formalités
+s'accomplir sans inquiétude et sans mécontentement.
+Les plus hardies ne cachèrent
+même pas leurs sentimens à cet égard. M.
+Céleron<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a>
+<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a> écrivit aussi au gouverneur de la
+Pennsylvanie pour l'informer de sa mission et
+le prier de donner des ordres pour qu'à l'avenir
+les habitans de la province n'allassent pas
+commercer au delà des monts Apalaches, où il
+avait l'expresse injonction de les arrêter et de
+confisquer leurs marchandises s'ils y faisaient
+la traite. En même temps M. de la Galissonnière
+était en correspondance active avec les
+gouverneurs de la Nouvelle-Ecosse, de Boston
+et de New-York, MM. Mascarène, Shirley
+et Clinton; il envoyait une garnison au Détroit,
+il faisait relever le fort de la baie des Puans,
+démantelé par M. de Ligneris lors de son expédition
+contre les Outagamis, il faisait bâtir un
+autre fort au milieu des Sioux, un en pierre à
+Toronto et celui de la Présentation, aujourd'hui
+Ogdensburgh, sur la rive droite du St.-Laurent
+entre Montréal et Frontenac, afin
+d'être plus à portée des Iroquois qu'il voulait
+gagner entièrement à la France. La milice
+n'avait pas échappé non plus à son attention, et
+dès son arrivée dans le pays, il avait envoyé le
+chevalier Péan pour en faire la revue paroisse
+par paroisse, et pour en lever des rôles exacts;
+elle pouvait former alors une force de 12,000
+hommes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116"
+name="footnote116"></a><b>Note 116:<a href="#footnotetag116">
+(retour) </a> Documens de Londres.</b></blockquote>
+
+<p>C'est au milieu de ces importantes occupations,
+et des efforts qu'il faisait pour donner quelqu'espèce
+de solidité aux frontières du Canada,
+qu'il vit arriver à la fin du mois d'août 1749, le
+marquis de la Jonquière, qui venait pour le relever
+en vertu de sa première commission. Cet amiral
+avait été nommé gouverneur du Canada au temps
+de l'expédition du duc d'Anville, mais ayant ensuite
+été fait prisonnier au combat naval du Cap-Finistère,
+il n'avait recouvré la liberté qu'à la
+paix. M. de la Galissonnière lui communiqua tous
+les renseignemens qu'il avait pu recueillir sur le
+Canada; il lui dévoila ses plans et ses vues; il
+lui fit part enfin avec une noble et patriotique
+franchise de tout ce qu'il croyait nécessaire
+pour la sûreté et la conservation de ce
+pays, auquel, de retour en France, il ne cessa
+point de s'intéresser avec le même zèle et la
+même vigilance. Il proposa au ministère en
+arrivant à Paris d'y envoyer 10,000 paysans, pour
+peupler les bords des lacs et le haut du St.-Laurent
+et du Mississipi. A la fin de 1750, il lui adressa
+encore un long mémoire dans lequel il prédit
+que si le Canada ne prenait pas l'Acadie au
+commencement de la première guerre qui
+éclaterait, cette dernière province ferait tomber
+Louisbourg. Il recommandait de détruire
+Oswégo, d'empêcher les Anglais, dont il développa
+les desseins, de s'établir sur l'Ohio,
+même par la force; et déclara que tout
+devait être fait pour augmenter et fortifier
+le Canada et la Louisiane, surtout pour établir
+solidement les environs du fort St.-Frédéric
+et les postes de Niagara, du Détroit et
+des Illinois<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a>
+<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117"
+name="footnote117"></a><b>Note 117:<a href="#footnotetag117">
+(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote>
+
+<p>Ces plans de M. de la Galissonnière parurent
+très hardis à son successeur, qui attendait peut-être
+peu de chose de l'énergie du gouvernement,
+et qui en conséquence ne crut pas devoir les
+suivre tous, particulièrement ceux qui avaient
+rapport à l'Acadie, de peur de porter ombrage
+à l'Angleterre, vu surtout que des commissaires
+venaient d'être nommés pour régler les
+différends qui existaient entre les deux nations.
+Sa prudence fut taxée à Paris de timidité, et
+l'ordre lui fit transmis de garder les pays dont
+la France avait toujours été en possession. Le
+chevalier de la Corne qui commandait sur cette
+frontière, fut chargé de choisir un endroit en
+decà de la péninsule pour s'y fortifier et recevoir
+les Acadiens. Il choisit d'abord Chédiac
+sur le golfe St.-Laurent; mais il l'abandonna
+ensuite parcequ'il était trop éloigné, et il vint
+prendre position à Chipodi entre la baie Verte
+et la baie de Chignectou. M. Cornwallis,
+nouveau gouverneur de la Nouvelle-Ecosse,
+prétendant que son gouvernement embrassait
+non seulement la péninsule, mais encore
+l'isthme et la côte septentrionale de la baie de
+Fondy avec St.-Jean, envoya le major Lawrence
+au printemps de 1750 avec 400 hommes
+pour en déloger les Français et les Sauvages.
+Il ordonna en même temps d'intercepter les
+vaisseaux qui leur apportaient des vivres de
+Québec, à eux et aux Acadiens réfugiés.
+A son approche les habitans de Beaubassin,
+encouragés par leur missionnaire, mirent eux-mêmes
+le feu à leur village et se retirèrent
+derrière la rivière qui se jette dans la baie
+de Chignectou, avec leurs femmes et leurs
+enfans et ce qu'ils purent emporter de leurs
+effets.<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a>
+<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a> C'était un spectacle noble et cruel
+tout à la fois. Jamais on n'avait vu encore
+des colons montrer un pareil dévouement à
+une métropole regrettée. Le chevalier de la
+Corne s'avança avec des forces, et planta le
+drapeau français sur la rive droite de cette
+rivière, déclarant au major Lawrence qu'il
+avait ordre de lui en défendre le passage
+jusqu'à ce que la question des limites fût décidée.
+Alors le commandant anglais se retira à
+Beaubassin, sur les ruines fumantes duquel il
+éleva un fort qui reçut son nom; il en fit aussi
+bâtir un autre aux Mines. Les Français firent
+construire de leur côté le fort de Beauséjour
+sur la baie de Fondy, et celui de Gaspareaux dans
+la baie Verte sur le golfe St.-Laurent; on fortifia
+également la rivière St.-Jean, et l'on resta
+ainsi en position l'arme au bras en attendant le
+résultat des conférences des commissaires à
+Paris.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118"
+name="footnote118"></a><b>Note 118:<a href="#footnotetag118">
+(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote>
+
+<p>En ce temps là lord Albemarle était ambassadeur
+auprès de la cour de France. Par
+ordre du cabinet de Londres, il écrivit le 20
+mars 1750 au marquis de Puyzieulx pour se
+plaindre des empiétemens des Français en
+Acadie. Ce dernier répondit le 31 du même
+mois, que Chipodi était sur le territoire du
+Canada comme St.-Jean, et que la France en
+avait toujours été en possession; que les habitans
+ayant été menacés par les Anglais, M. de
+la Jonquière, n'ayant encore reçu aucun
+ordre de sa cour, avait cru devoir envoyer
+des forces pour les protéger. Le 7 juillet,
+le même ambassadeur représenta encore
+au marquis de Puyzieulx, que les Français
+avaient pris possession de toute cette
+partie de la Nouvelle-Ecosse depuis la rivière
+Chignectou jusqu'à celle de St.-Jean; qu'ils
+avaient brûlé Beaubassin, en avaient organisé les
+habitans en compagnies après leur avoir donné
+des armes; que le chevalier de la Corne s'était
+ainsi formé un corps de 2,500 hommes y compris
+ses soldats, et que cet officier et le P. Laloutre
+avaient fait, tantôt des promesses, tantôt
+des menaces d'un massacre général, aux habitans
+de l'Acadie pour les persuader d'abandonner
+leur pays. Il protesta ensuite que le gouverneur
+Cornwallis n'avait jamais fait ni eu
+dessein de faire d'établissement hors des limites
+de la péninsule, et il terminait par demander que
+la conduite de M. de la Jonquière fut désavouée,
+que ses troupes se retirassent, et que les dommages
+qu'elles avaient faits fussent réparée.
+Sur ces accusations graves, l'ordre fut donné
+d'écrire sans délai pour demander au gouverneur
+du Canada, des informations précises
+sur ce qui s'y était passé. «S'il y avait des
+Français, écrivit M. Rouillé, qui se fussent
+rendus coupables des excès qui font l'objet de
+ces plaintes, ils mériteraient punition et le roi
+en ferait un exemple». Au mois de septembre
+un mémoire en réponse aux plaintes de
+l'Angleterre fut remis à lord Albemarle, dans
+lequel on donnait la relation des mouvemens du
+major Lawrence et du chevalier de la Corne
+et de leur entrevue, relation qui est en substance
+à peu près semblable à ce qu'on a rapporté
+plus haut. Le 5 janvier 1751, ce fut le
+tour du cabinet de Versailles de se plaindre; il représenta
+que les vaisseaux de guerre britanniques
+avaient pris jusque dans le fond du golfe
+St.-Laurent des navires français, surtout ceux qui
+portaient des vivres pour les troupes qui étaient
+stationnées le long de la baie de Fondy. La
+cour de Londres ne donna, dit le duc de Choiseul,
+aucune satisfaction. Alors le marquis de
+la Jonquière se crut en droit d'user de représailles,
+et il fit arrêter à l'Ile-Royale trois ou
+quatre bâtimens anglais qui furent confisqués.</p>
+
+<p>Cependant plus de 3000 Acadiens avaient
+déjà émigré de l'Acadie dans l'île St.-Jean;
+dont l'établissement avait été abandonné depuis
+l'insuccès de M. de St.-Pierre, et sur la terre
+ferme le long de la baie de Fondy. Le manque
+de récolte et les casualités de la guerre laissèrent
+tous ces malheureux en proie à une
+disette qui régna sans discontinuation jusqu'à
+la chute du Canada. L'immigration d'ailleurs
+des Acadiens ne cessait presque point. L'arrivée
+à Chibouctou d'environ 3,800 colons de la
+Grande-Bretagne, qui fondèrent la ville d'Halifax
+en 1749, semblait les avoir confirmés dans
+leur détermination; ils se dirigeaient sur
+Québec, sur Madawaska, et sur tous les lieux
+qu'on voulait bien leur indiquer, pourvu qu'ils
+ne fussent pas sous la domination de l'Angleterre.
+Celle-ci dont cette fuite extraordinaire
+accusait la modération et la justice, en éprouva
+un profond ressentiment, dont les Acadiens qui
+étaient restés dans la péninsule se ressentirent,
+et qui influa beaucoup sur ses dispositions à la
+guerre. Tels étaient les événemens insignifians
+en apparence, qui fournirent des prétextes
+pour faire reprendre les armes dans les deux
+mondes.</p>
+
+<p>Tant de difficultés avaient induit les deux
+cours à nommer sans délai la commission à
+laquelle faisait allusion le traité d'Aix-la-Chapelle,
+et qui fut saisie de la question des limites.
+C'est la France qui avait pris l'initiative. Le
+bruit des préparatifs que l'on faisait en Angleterre,
+et les débats qui avaient eu lieu dans le
+Parlement au sujet d'un plan proposé par M.
+Obbs touchant la traite de la baie d'Hudson,
+dans lequel il paraissait vouloir étendre les
+frontières très avant dans le Canada, avaient
+éveillé ses craintes; la cour de Versailles fit
+remettre par son chargé d'affaires, M. Durand,
+à celle de Londres, au mois de juin 1749, un
+mémoire dans lequel elle exposait ses droits
+aux territoires en dispute, et proposait de nommer
+des commissaires pour régler à l'amiable
+les limites des colonies respectives. Cette proposition
+fut acceptée<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a>
+<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a> dans le mois de juillet
+suivant, et les commissaires nommés, savoir:
+MM. Shirley et Mildmay de la part de l'Angleterre,
+et le comte de la Galissonnière et M.
+de Silhouette de la part de la France, s'assemblèrent
+à Paris. M. Shirley comme M. de la
+Galissonnière avait été gouverneur en Amérique.
+Outre les limites de l'Acadie, ces commissaires
+avaient encore d'autres intérêts à régler
+concernant les îles Caraïbes, de Ste.-Lucie,
+la Dominique, St.-Vincent et Tabago,
+dont les deux nations se disputaient la propriété.</p>
+
+<p>Une des principales conventions qui accompagnèrent
+la création de cette commission, fut
+que rien ne serait innové dans les pays sur le
+sort desquels elle devait prononcer<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a>
+<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>. Les
+mouvemens du chevalier de la Corne et du
+major Lawrence, la construction des forts
+qu'ils avaient ordonnée dans l'isthme de l'Acadie,
+tout cela fut regardé par les deux
+cours comme des violations des conventions dont
+on vient de parler; elles s'étaient demandées
+réciproquement des explications, des éclaircissemens,
+qu'elles s'étaient fournis avec empressement,
+en protestant chaque fois de leur
+désir sincère de conserver la paix, et en
+s'assurant qu'elles allaient envoyer des ordres
+à leurs gouverneurs respectifs de ne rien entreprendre,
+et de faire cesser toute espèce
+d'hostilités.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119"
+name="footnote119"></a><b>Note 119:<a href="#footnotetag119">
+(retour) </a> Mémoire de la cour britannique du 24 juillet 1749.</b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120"
+name="footnote120"></a><b>Note 120:<a href="#footnotetag120">
+(retour) </a> Mémoire de M. de Choiseul contenant le précis des faits avec
+leurs pièces justificatives pour servir de réponse aux observations
+envoyies par les ministres d'Angleterre, dans les cours de l'Europe.</b></blockquote>
+
+<p>Par l'article 12 du traité d'Utrecht, la
+France avait cédé à l'Angleterre la Nouvelle-Ecosse
+ou Acadie, suivant ses anciennes limites,
+comme aussi la ville de Port-Royal. Or la difficulté
+entre les deux nations était de déterminer
+ces limites qui ne l'avaient jamais été.</p>
+
+<p>Dans le mémoire que les commissaires britanniques
+remirent à ceux du roi de France le
+21 septembre 1750, ils réclamèrent comme les
+véritables bornes de l'Acadie: «Sur l'ouest du
+côté de la Nouvelle-Angleterre, par la rivière
+de Penobscot, autrement dite Pentagoët;
+c'est-à-dire en commençant par son embouchure,
+et de là en tirant une ligne droite du
+côté du nord jusqu'à la rivière St.-Laurent, ou
+la grande rivière du Canada: au nord par la
+dite rivière St.-Laurent, le long du bord du
+sud jusqu'au cap Rosiers, situé à son entrée; à
+l'est par le grand golfe de St.-Laurent, depuis le
+dit cap Rosiers du côté du sud-est, par les îles
+de Bocalaos ou Cap-Breton laissant ces îles à
+la droite, et le golfe de St.-Laurent et Terreneuve
+avec les îles y appartenantes, à la gauche,
+jusqu'au cap ou promontoire nommé Cap-Breton;
+et au sud par le grand océan Atlantique,
+en tirant du côté du sud-ouest depuis le dit
+Cap-Breton par cap Sable, y comprenant l'île
+du même nom, à l'entour du fond de la baie de
+Fondy qui monte du côté de l'est dans le pays
+jusqu'à l'embouchure de la dite rivière de Penobscot
+ou Pentagoët»<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a>
+<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121"
+name="footnote121"></a><b>Note 121:<a href="#footnotetag121">
+(retour) </a> <i>Mémoires des Commissaires de Sa Majesté très chrétienne et
+de ceux de Sa Majesté britannique sur les possessions et les droits
+respectifs des deux couronnes en Amérique.</i></b></blockquote>
+
+<p>Et ils ajoutèrent: «D'autant qu'à diverses
+fois, pendant la possession de la dite Acadie
+par la couronne de France, on a de sa part
+tâché d'étendre ses limites du côté de l'ouest
+jusqu'à la rivière de Kinibeki prétendant que
+les terres ou territoires situés entre les dites
+rivières de Penobscot et Kinibeki, faisaient
+partie de la dite Acadie, et comme tels y
+appartenaient, lesquelles dites terres ou territoires
+appartenaient pour lors et appartiennent
+présentement à la couronne de la Grande-Bretagne:
+or les susdits commissaires déclarent
+que toutes les terres et territoires situés
+entre les dites rivières de Penobscot et Kinibeki,
+et qui sont bornés du côté du nord par la
+dite rivière St.-Laurent, appartiennent à la
+couronne de la Grande-Bretagne, tant par
+ancien droit qu'en vertu du dit traité d'Utrecht».</p>
+
+<p>Dans le mémoire que les commissaires français
+remirent le même jour aux commissaires
+britanniques, en échange de celui qu'ils en
+en avaient reçu, il était déclaré «iº. Qu'Annapolis
+n'était pas comprise dans les anciennes
+limites de l'Acadie; ce qui était conforme
+d'ailleurs aux plus anciennes descriptions
+du pays, et par conséquent l'ancienne Acadie
+ne renfermait qu'une partie de la péninsule de
+ce nom. 2º. Que l'île de Canseau se trouvant
+située dans une des embouchures du golfe St.-Laurent,
+l'Angleterre pouvait se rappeler les
+plaintes portées depuis longtemps de la part du
+roi, concernant l'invasion violente de cette île
+en 1718 dans le sein de la paix, par le sieur
+Smart, capitaine de l'Ecureuil, navire de
+guerre anglais; sur lesquelles plaintes il y
+avait eu des commissaires nommés, et rien de
+décidé; mais il était à observer, que quelque
+temps après la cour d'Angleterre avait accordé
+des indemnités pour les effets enlevés par le dit
+navire. 3º. Que les limites entre la Nouvelle-France
+et la Nouvelle-Angleterre n'avaient dû
+subir aucun changement, et devaient être
+aujourd'hui telles qu'elles étaient avant le traité
+d'Utrecht, qui n'avait rien changé à cet égard».</p>
+
+<p>Cette déclaration n'ayant pas paru assez
+précise aux commissaires anglais, on leur dit,
+le 16 novembre, que «l'ancienne Acadie commençait
+à l'extrémité de la baie française
+depuis le cap Ste.-Marie, ou le cap Fourchu;
+qu'elle s'étendait le long des côtes, et qu'elle
+se terminait au Cap Canseau».</p>
+
+<p>Ainsi tandis que d'une part, la Grande-Bretagne
+réclamait tout le territoire situé entre le fleuve
+et le golfe St.-Laurent, l'Atlantique et une ligne
+tirée de la rivière Kénébec à ce fleuve, en suivant
+la parallèle du nord, la France de l'autre, ne lui
+laissait pas même la péninsule acadienne entière;
+elle en réclamait le côté situé sur la baie de
+Fondy, sauf la ville de Port-Royal cédée nommément
+par le traité. Si l'on jette un moment
+les yeux sur une carte géographique, l'on verra
+que les prétentions des deux peuples étaient
+des plus opposées. Outre la Nouvelle-Ecosse actuelle,
+les contrées que demandait l'Angleterre
+forment aujourd'hui la plus grande partie de
+l'Etat du Maine, tout le Nouveau-Brunswick et
+une portion considérable du Bas-Canada. Après
+l'énoncé de ces prétentions et s'être suffisamment
+pressenti, l'on dut conserver peu d'espoir
+d'un ajustement amical. Aucune des parties ne
+paraissait disposée à rien céder, et en effet l'on
+ne voit point qu'aucun compromis ait été offert.
+Cependant les deux parties contendantes procédèrent
+à énumérer les titres sur lesquels elles
+appuyaient leurs réclamations. Cela fut l'objet
+de deux autres mémoires très volumineux, le
+premier par les commissaires de Sa Majesté britannique
+en date du 11 janvier 1751, le second par
+les commissaires de Sa Majesté très chrétienne
+en date du 4 octobre suivant, en réponse à celui
+qu'on vient de mentionner et à un autre du 21
+septembre précédent. L'on fouilla dans l'histoire
+de l'Acadie et du Canada jusqu'à leur
+origine, l'on cita une foule de documens, l'on
+apporta de nombreuses preuves de part et
+d'autre; chacun défendit sa cause avec adresse et
+habileté, mais on ne put se convaincre; chaque
+cabinet resta à peu près dans la position qu'il
+avait prise d'abord, et il ne résulta de la commission
+des limites que trois volumes in quarto
+de mémoires, pièces justificatives, etc., pour
+embrouiller les questions qu'elle était chargée
+de régler, sans retarder un moment la guerre
+lorsque la Grande-Bretagne fut prête.</p>
+
+<p>Les commissaires britanniques commencèrent
+leurs observations par dire qu'ils étaient
+heureux de pouvoir appuyer leur demande,
+non seulement de plusieurs déclarations et
+actes d'Etat, mais de la possession uniforme
+de la France pendant plusieurs années avant
+et après le traité de Breda; qu'ils n'allégueraient
+aucun fait qui ne fût authentique, ni
+aucune preuve qui ne fût concluante. Alors
+ils entrèrent en matière, développant ces
+preuves les unes après les autres. Le premier
+document qu'ils citèrent fut la commission
+de M. de Charnisé, nommé en 1647 gouverneur
+«des pays, territoires, côtes et confins
+de l'Acadie, à commencer dès le bord de
+la grande rivière St.-Laurent, tant du long de
+la côte de la mer et des îles adjacentes, qu'en
+dedans de la terre ferme, et en icelle étendue,
+tant et si avant que faire se pourra jusqu'aux
+Virgines» ou possessions anglaises. Ils passèrent
+ensuite à une lettre du comte d'Estrades,
+ambassadeur de Louis XIV, dans laquelle
+il se plaignait (1662) que la France
+jouissait paisiblement de l'Acadie, lorsqu'Olivier
+Cromwell envoya faire une descente avec
+quatre vaisseaux dans la rivière St.-Jean, lesquels
+prirent après cela les forts de l'Acadie,
+nommant Pentagoët la première place de cette
+province au sud; et à une autre lettre où
+(1664) il parle de restitution de l'Acadie depuis
+Pentagoët jusqu'au Cap-Breton. Le traité de
+Breda (1667) fut ensuite invoqué comme l'argument
+le plus convaincant. Le roi d'Angleterre,
+conformément à l'article X de ce traité,
+avait signé un acte de cession de tout le pays
+de l'Acadie dont Sa Majesté très-chrétienne
+avait autrefois joui, dans lequel les noms des
+forts et habitations de Pentagoët, St.-Jean,
+Port-Royal, Hève et Cap de Sable, avaient été
+insérés à la demande de M. de Ruvigny. Ils
+indiquèrent encore un mémoire de MM. de
+Barillon et de Bonrepaus de 1687, dans lequel
+il était dit que Pentagoët est situé en Acadie;
+une lettre de M. de Villebon, gouverneur de
+cette province de 1698; les propositions que fit
+l'ambassadeur de France en 1700, portant ces
+mots «que les limites de la Nouvelle-France du
+côté de l'Acadie s'étendent jusqu'à la rivière
+Kénébec;» enfin la commission de M. de Subercase
+nommé en 1710 gouverneur de l'Acadie,
+du Cap-Breton, îles et terres adjacentes
+depuis le cap des Rosiers du fleuve St.-Laurent,
+jusqu'à l'ouverture de la rivière Kénébec.</p>
+
+<p>Après avoir ainsi exposé longuement toutes
+leurs preuves, qu'ils déclarèrent n'être pas de
+nature à pouvoir être contestées, et qu'elles
+démontraient que la couronne de France, lorsqu'elle
+avait été en possession de l'Acadie, avait
+toujours demandé et possédé comme tel tout
+le territoire renfermé dans les limites énoncées
+dans leur mémoire du 21 septembre, MM.
+Shirley et Mildmay dirent qu'ils pourraient
+tranquillement s'en tenir à la demande de sa
+Majesté; mais qu'afin de mettre cette demande
+sous un jour encore plus clair, ils allaient expliquer
+ce qu'on entendait par Nouvelle-Ecosse, et
+pourquoi ce nom avait été inséré dans le traité.
+Alors ils citent les documens dans lesquels
+sont désignées les limites du pays portant ce
+nom. Le premier, sont les lettres patentes
+par lesquelles Jacques I céda, en 1621, au
+chevalier Guillaume Alexander toutes les
+terres réclamées par l'Angleterre aujourd'hui
+comme formant l'Acadie, et auxquelles fut
+donné alors pour la première fois le nom de
+Nouvelle-Ecosse. Les autres sont une commission
+du roi de France à Etienne de la
+Tour de 1651; un ordre d'Olivier Cromwell
+de 1656; le traité d'Utrecht dans lequel le
+pays en question est appelé Nouvelle-Ecosse
+autrement dite l'Acadie; et ils maintiennent que
+ces faits sont une pleine réponse à l'assertion
+des commissaires de sa Majesté très-chrétienne,
+que la Nouvelle-Ecosse est un mot en
+l'air; et pour preuve que les noms Acadie et
+Nouvelle-Ecosse veulent dire la même chose,
+ils ajoutent, que comme dans la négociation
+qui précéda le traité d'Utrecht, la cour de la
+Grande-Bretagne demandait ce pays par le
+nom de la Nouvelle-Ecosse; et la cour de
+France dans ses écrits, l'appelait par celui de
+l'Acadie, quoiqu'elles entendissent toutes les
+deux le même territoire; et comme de fait, il
+avait quelquefois appelé par l'un, puis par
+l'autre de ces noms, et souvent par les deux
+simultanément, il fut convenu, pour prévenir
+toutes difficultés, d'insérer dans le traité les
+deux appellations de Nouvelle-Ecosse et d'Acadie;
+et que c'est ainsi que le territoire, qui
+avait toujours été désigné par l'un ou l'autre de
+ces noms, avait été cédé à la Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>Voilà pour ce qui regardait l'Acadie. Quant
+au territoire situé entre les rivières Penobscot
+et Kénébec borné au nord par le St.-Laurent, ils
+déclarèrent que la cour de Londres avait toujours
+maintenu ses droits sur ce pays comme
+faisant partie de la Nouvelle-Angleterre; ce
+que prouvaient un grand nombre de titres, et
+notamment une lettre du comte d'Estrades,
+qui dit que Pentagoët est la première place de
+l'Acadie du côté de la province anglaise. La
+réfutation du mémoire de M. Durand, chargé
+d'affaires de France à Londres, occupa ensuite
+les commissaires britanniques. Dans cette nouvelle
+tâche ils répétèrent, en y ajoutant quelques
+aperçus nouveaux, les argumens dont ils avaient
+déjà fait usage, et qu'il est inutile de revoir ici;
+puis ils terminèrent leurs observations par inviter
+les commissaires de la cour de Versailles
+à exposer particulièrement les limites qu'ils
+regardaient comme les véritables bornes de
+l'Acadie ou Nouvelle-Ecosse, et de produire
+leurs raisons à l'appui.</p>
+
+<p>MM. de la Galissonnière et de Silhouette ne
+répondirent que le 4 octobre suivant par un
+mémoire extrêmement volumineux, précédé
+d'une introduction, et divisé en 20 articles.
+Dans cette pièce, ils commencent par citer
+textuellement les articles XII et XIII du traité
+d'Utrecht, et observent, qu'on n'a point vu
+depuis près de quarante ans qui se sont écoulés
+depuis la signature de ce traité, que la cour
+britannique, malgré plus d'une circonstance
+favorable, ait formé des prétentions pareilles à
+celles qu'elle élève aujourd'hui, quoique ç'eût
+été naturellement le temps de faire valoir les
+réclamations qui auraient été fondées en droit
+et en raison.</p>
+
+<p>Ne pourrait-on pas soupçonner sans injustice,
+poursuivent-ils, que l'on a formé quelque nouveau
+projet en Angleterre, qui ne tend à rien
+moins qu'à préparer les moyens d'envahir le
+Canada en entier, à la première occasion favorable?</p>
+
+<p>Rien en effet ne serait plus facile, si l'on
+cédait, comme le proposent les commissaires
+de Sa Majesté britannique, l'un des côtés de
+l'embouchure du fleuve St.-Laurent et toute
+la rive méridionale de ce fleuve jusque vis-à-vis
+de Québec.</p>
+
+<p>Mais le traité d'Utrecht, disent-ils, ne peut
+autoriser d'aussi vastes prétentions, et c'est
+pour cela que le cabinet de Londres est obligé
+de chercher des preuves étrangères à l'état de
+la question. Afin de mettre les choses dans
+leur véritable jour, ils vont faire l'historique de
+la fondation de la Nouvelle-France, et s'étendre
+dans de longs détails sur ce que l'on entend par
+Acadie et Nouvelle-Ecosse, et sur l'inexactitude
+des inductions que les commissaires anglais
+ont tirées des anciens traités touchant les contrées
+qui ont porté les noms Acadie, Etchemins
+ou<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a>
+<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a> Norembègue, Gaspésie, etc. En
+effet tout le raisonnement de ces commissaires
+s'appuie, dans leur opinion, sur la commission
+du gouverneur M. de Charnisé, sur les lettres
+du comte d'Estrades, sur le traité de Breda,
+et les lettres et commissions des gouverneurs
+Villebon et Subercase, sur les lettres patentes
+d'érection de la Nouvelle-Ecosse, la commission
+de la Tour, un ordre de Cromwell et enfin
+sur le traité d'Utrecht. Quant à la commission
+de Charnisé, disent-ils, il y eut abus de mots
+et de confiance, il surprit l'ignorance du gouvernement,
+car il se fit donner sous le nom
+d'Acadie, l'administration des pays connus
+avant et après lui sous ceux d'Etchemins,
+Acadie et Gaspésie. Que de plus pour faire
+voir la confusion qui régnait alors au sujet de
+la situation des pays en Amérique, et que le
+témoignage du comte d'Estrades, invoqué à plusieurs
+reprises par les commissaires britanniques,
+ne peut être d'aucun poids, il suffit de
+mentionner qu'il étendait les limites de l'Acadie
+de manière à embrasser la Nouvelle-York.
+Venant ensuite au traité de Breda, MM. de la
+Galissonnière et de Silhouette maintiennent que
+l'Angleterre n'a pas cédé, mais restitué l'Acadie
+par ce traité, et que si elle avait prétendu
+à la paix d'Utrecht tout ce qu'elle avait
+restitué à la France par le traité de Breda,
+elle n'aurait pas manqué, au lieu de ces expressions,
+selon ses anciennes limites, d'insérer ces
+termes, selon le traité de Breda; ce qui en aurait
+assuré l'exacte ressemblance. Mais même
+alors ce traité ne remplirait pas à beaucoup
+près l'étendue de ses demandes, puisque le
+gouvernement de M. Denis, qui s'étendait
+depuis le cap Canseau jusqu'au cap des Rosiers,
+près de l'embouchure du fleuve St.-Laurent,
+n'a point fait partie de la restitution stipulée
+par le traité de Breda, et que les Anglais prétendent
+aujourd'hui que non seulement cette
+partie de la Nouvelle-France, mais encore la
+continuation de ses côtes et de la rive méridionale
+du fleuve St.-Laurent, jusqu'à Québec,
+doit leur appartenir en vertu du traité d'Utrecht.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122"
+name="footnote122"></a><b>Note 122:<a href="#footnotetag122">
+(retour) </a> <i>Commissions de Rasilli, Charnisé et
+la Tour.</i></b></blockquote>
+
+<p>Quant au mémoire d'un ambassadeur de
+France de 1686, qui dit que les côtes de l'Acadie
+s'étendent de l'île Percée jusqu'à la rivière
+St.-George; à la lettre de M. Villebon qui porte
+les bornes de son gouvernement de l'Acadie jusqu'à
+la rivière Kénébec, etc., etc., on répond que
+toutes ces pièces sont postérieures au traitée de
+Breda, qu'alors l'abus de donner le nom d'Acadie
+à la baie Française était assez fréquent, mais
+qu'elles ne peuvent s'appliquer aux anciennes limites.
+Ainsi rien de fixe au sujet de la définition
+des limites de l'Acadie dans les actes publics
+cités par les commissaires anglais. Au contraire
+toutes ces preuves sont différentes ou
+contradictoires.</p>
+
+<p>Les raisons que l'on tire des lettres patentes
+d'érection de la Nouvelle-Ecosse, sont dans leur
+opinion, encore plus faciles à détruire. La France
+n'a point fait à l'Angleterre une double cession;
+l'une de la Nouvelle-Ecosse, l'autre de l'Acadie,
+mais purement et simplement la cession d'un seul
+et même pays, qui depuis le traité d'Utrecht
+s'appelle la Nouvelle-Ecosse, et qui auparavant
+ne renfermait que l'Acadie suivant ses anciennes
+limites.</p>
+
+<p>La France, en effet, n'a jamais possédé
+aucune colonie en Amérique sous le nom de
+la Nouvelle-Ecosse, dénomination qui n'existait
+pas, au moins pour elle. Vouloir imposer
+à son gré des dénominations aux possessions
+des autres puissances, prétendre que ces noms
+nouveaux ne sont point de vains noms, qu'ils
+ont quelque réalité, bâtir sur cette illusion des
+droits et un système de propriété, ce serait aller
+contre toutes les notions reçues, contre toutes
+les lois et tous les usages des nations. Comment
+peut-on prétendre que ce que les Français
+possédaient sous le nom d'Acadie et de Nouvelle-France,
+ait pu former une colonie étrangère
+sous le nom de Nouvelle-Ecosse.</p>
+
+<p>Au reste les ordres de Cromwell ne pourraient
+affecter les limites des possessions françaises,
+et la Nouvelle-Ecosse du traité d'Utrecht
+est exactement définie par ce traité
+même, c'est l'Acadie, «suivant ses anciennes
+limites», avec «ses appartenances et ses
+dépendances».</p>
+
+<p>Les commissaires français remarquent encore
+que les commissaires anglais pour déterminer
+des limites anciennes, ont eu recours à des
+cartes modernes; mais la plupart même des
+cartes modernes, et toutes les anciennes, restreignent
+l'Acadie dans la péninsule, ou dans
+une partie seulement de la péninsule, et ils
+citent à leur appui une foule d'autorités.</p>
+
+<p>On insiste particulièrement, continuent M.
+de la Galissonnière et son collègue, sur le traité
+d'Utrecht, parce que c'est incontestablement ce
+traité qui, dans cette occasion fait la loi des
+deux puissances; c'est par où l'on a terminé
+ce mémoire. C'est le seul titre en vertu duquel
+l'Angleterre possède l'Acadie; et de tous les
+titres c'est un des plus décisifs contre les prétentions
+de la Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>Ce traité exclut formellement Port-Royal
+de l'Acadie.</p>
+
+<p>Il décrit la situation des côtes de cette province
+du nord-est au sud-ouest, ce qui les
+borne à Canseau d'un part, et de l'autre à la
+hauteur de la baie Française.</p>
+
+<p>Il exclut toute prétention des Anglais dans
+le golfe St.-Laurent, excepté sur l'île de Terreneuve
+et les îles adjacentes.</p>
+
+<p>En un mot il cède aux Anglais toute l'Acadie,
+mais il ne leur cède, ni le pays des Etchemins,
+ni la baie Française, excepté Port-Royal,
+ni la grande baie du St.-Laurent, ni la
+partie méridionale du Canada.</p>
+
+<p>Ensuite ils procèdent à établir quelles étaient
+les anciennes limites de l'Acadie. Il semble,
+disent-ils, que la véritable et ancienne Acadie ne
+peut être que cette partie de l'Amérique à laquelle
+le nom en a été donné exclusivement à
+toute autre.</p>
+
+<p>S'il y a un pays en Amérique qui ait été
+connu sous la dénomination d'Acadie, et qui
+jamais n'en ait eu d'autre, ce pays est nécessairement
+distinct et différent de ceux qui ont
+eu, qui ont conservé, et qui conservent encore
+des dénominations différentes.</p>
+
+<p>Ce principe paraît si clair et si évident par
+lui-même qu'on ne suppose point qu'il puisse
+être contesté; et c'est d'après ce principe
+qu'on déterminera l'étendue de l'ancienne Acadie.
+Ils déployent alors une foule de titres et
+d'actes publics pour prouver que ce que l'Angleterre
+réclame portait anciennement les
+noms de Etchemins ou Norembègue, baie
+Française, Acadie, Grande Baie du St.-Laurent,
+Gaspésie, etc., et que dans un mémoire
+adressé au roi en 1685, l'intendant du Canada,
+M. de Meules, disait que les terres du Canada
+commencent au Cap-Breton. Ils ajoutent à
+ces preuves les témoignages de nombreux
+auteurs, et entre autres des géographes Halley,
+Salmon, Homan, etc.; des historiens Jean de
+Laët, Denis, Champlain et Lescarbot, dont le
+concours forme un corps de preuves, suivant
+eux, qu'il est impossible de contredire, et en présence
+desquelles c'est sans doute par une pareille
+inadvertance que les commissaires anglais ont
+avancé au paragraphe LXXVI, que la rivière
+St.-Laurent est la borne la plus naturelle
+et la plus véritable entre les possessions des
+Français et celles des Anglais, et qu'elle a toujours
+été appuyée comme telle par la France
+même, jusqu'au traité d'Utrecht. Halley
+écrit (1718) que l'Acadie est la partie du sud-est
+de la Nouvelle-Ecosse, Salmon (1739) dit
+la même chose. M. Denis, gouverneur d'une
+partie du Canada, mentionne positivement dans
+sa description des côtes de l'Amérique septentrionale,
+que l'Acadie commence au sortir de
+la baie Française ou de Fondy, à l'Ile-Longue,
+et qu'elle finit à Canseau. Il appelle la côte
+des Etchemins celle qui va de la rivière St.-Jean
+au sud, et la baie Française la côte qui va
+de cette rivière à l'Ile-Longue en faisant le
+tour de la baie de Fondy. Champlain assigne les
+mêmes limites à l'Acadie, quoique d'une manière
+moins précise. Lescarbot met Port-Royal
+dans la Nouvelle-France ou Canada, nom
+tant célébré en Europe, dit-il, et qui est proprement
+l'appellation de l'une et de l'autre rive de
+cette grande rivière.</p>
+
+<p>Les commissaires français terminent toutes
+leurs observations en disant qu'on est en droit
+de conclure, que la prétention de l'Angleterre
+sur les anciennes limites de l'Acadie, est fondée
+sur de fausses notions des premiers établissemens
+des deux nations en Amérique, sur le
+préjugé insoutenable que la France n'a anciennement
+possédé l'Acadie qu'en vertu des cessions
+et des dons qui lui auraient été faits par
+l'Angleterre; sur l'illusion qui fait supposer
+antérieurement au traité d'Utrecht une colonie
+française existante en Amérique sous le nom
+de Nouvelle-Ecosse; sur la confusion des
+anciennes limites de l'Acadie, avec le dernier
+état de cette province; sur la fausse application
+de quelques titres qui prouvent ce qui n'est pas
+contesté, et qui ne prouvent rien de ce qu'il
+fallait prouver; sur l'idée d'assimiler ce qui ne
+se ressemble point, une cession et une restitution;
+enfin sur une interprétation du traité
+d'Utrecht dont on ne s'était pas avisé depuis
+quarante ans que ce traité a été conclu; interprétation
+purement arbitraire, et contredite
+par des pièces authentiques et par celles-mêmes
+que l'Angleterre produit: en un mot, le système
+des commissaires de Sa Majesté britannique ne
+se concilie ni avec les anciens titres, ni avec la
+lettre, non plus qu'avec l'esprit du traité d'Utrecht.</p>
+
+<p>Ainsi furent attaquées et défendues les prétentions
+avancées par les deux cours relativement
+aux limites de l'Acadie. Ces prétentions
+étaient des plus opposées, et la France qui avait
+demandé le renvoi aux commissaires, dut s'appercevoir
+que la Grande-Bretagne ne voulait
+pas la paix, et que ce n'était que par temporisation
+qu'elle avait agréé la nomination d'une
+commission. En demandant la rive droite
+du St.-Laurent de la mer à Québec et même
+jusqu'à la source de ce fleuve, c'était la guerre;
+elle savait bien aussi que la France ferait les
+plus grands sacrifices pour l'éviter, et c'est
+pourquoi elle fit des propositions que la cour
+de Versailles ne pouvait adopter sans se déshonorer.
+Le cabinet de Londres ne céda rien de
+son ultimatum, et la commission qui négociait
+depuis trois ans à Paris, continua encore deux
+ans ses controverses tantôt animées tantôt languissantes
+sans en venir à aucun résultat.</p>
+
+<p>Cependant si les mouvemens qui menaçaient
+la paix avaient cessé du côté de l'Acadie pendant
+les négociations des commissaires, il n'en
+était pas ainsi dans la vallée de l'Ohio; et tandis
+que l'on croyait que la guerre, s'il y en avait une,
+surgirait de la question des limites de la première
+province, elle était commencée, contre les
+prévisions de l'Europe, par les Virginiens au
+milieu des forêts qui séparaient le Canada et la
+Louisiane.</p>
+
+<p>M. de la Jonquière gouvernait la Nouvelle-France.
+Il suivait, d'après les ordres de sa
+cour, le plan que M. de la Galissonnière avait
+tracé, qui était d'empêcher les Anglais de
+pénétrer sur le territoire de l'Ohio. Malgré
+les sommations qui leur avaient été faites de la
+part de la France, la Pennsylvanie et le Maryland
+continuaient de donner des passeports à
+leurs traitans pour aller au delà des Apalaches,
+où ils excitaient les Indiens contre les Français,
+et leur distribuaient des armes, des munitions
+et des présens. Trois y furent arrêtés en
+1750 et envoyés en France comme prisonniers.
+Par représailles les Anglais saisirent un pareil
+nombre de Français et les emmenèrent au sud
+des Apalaches. Cependant la fermentation qui
+allait croissante parmi les Indigènes agités par
+toutes ces intrigues, obligeait le Canada, ou du
+moins lui fournissait le prétexte de faire marcher
+des troupes afin de les contenir.</p>
+
+<p>Tandis que ces barbares étaient ainsi en
+proie aux inspirations haineuses des Américains,
+les cinq cantons prêtaient l'oreille à
+celles des Français, qui s'étaient encore rapprochés
+d'eux en s'établissant à la Présentation
+ainsi que nous l'avons rapporté ailleurs.
+L'abbé Piquet, que M. Hocquart appelle l'<i>Apôtre
+des Iroquois</i> et les Anglais le <i>Jésuite de
+l'Ouest</i>, jouissait d'une grande influence sur
+ces tribus. M. de la Joncaire, celui qui avait
+établi le poste de Niagara, fut chargé d'aller
+résider au milieu d'elles. Le but des Anglais
+était d'engager les naturels de l'Ohio à en
+chasser les Français, et celui de ces derniers
+d'engager les Iroquois à garder la neutralité en
+cas de guerre, car ils ne pouvaient prétendre
+leur faire prendre les armes contre leurs anciens
+alliés.</p>
+
+<p>Ainsi tout ce qui se passait en Amérique et
+en Europe entre les deux couronnes, ne laissait
+que peu d'espérance d'une heureuse issue de
+leurs difficultés. Il se publiait déjà des écrits en
+Angleterre dans lesquels on disait qu'il fallait
+s'emparer des colonies de la France avant
+qu'elle eût relevé sa marine. Dès ce temps-là
+(1751), et sur ses représentations, M. de la Jonquière
+recevait quantité de munitions de guerre,
+une augmentation des compagnies de marine,
+des recrues pour remplacer les vieux soldats,
+etc. Il faisait renforcer la garnison du Détroit,
+et envoyait M. de Villiers relever M. Raymond
+qui commandait dans les régions des
+lacs, et qui écrivait que les nations méridionales
+se déclaraient pour les Anglais et que tout
+était dans le plus grand désordre.</p>
+
+<p>Cependant M. de la Jonquière touchait au
+terme de sa carrière, qu'il acheva au milieu de
+pitoyables querelles avec les Jésuites. Il paraît
+que depuis quelques années ces pères faisaient
+secrètement la traite dans leur mission du
+Sault-St.-Louis, sous le nom de deux demoiselles
+Desauniers, et qu'ils envoyaient leur castor à
+Albany, par contrebande. Cet exemple était
+imité par d'autres; et le directeur de la compagnie
+des Indes se plaignait de cette violation
+des lois, contraire à son privilége, depuis
+longtemps sans succès. A la fin M. de la Jonquière,
+pressé d'intervenir, voulut y mettre
+ordre et fit défendre aux demoiselles Desauniers
+de continuer leur trafic. Celles-ci refusèrent
+d'obéir; les Jésuites montrèrent leur
+concession qui leur donnait le droit de faire la
+traite; ils soulevèrent les Sauvages. Le P.
+Tournois était le plus animé dans cette dispute.
+Le gouverneur, sur l'ordre du roi, le fit passer
+en France avec les deux entremetteuses, les
+demoiselles Desauniers<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a>
+<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123"
+name="footnote123"></a><b>Note 123:<a href="#footnotetag123">
+(retour) </a> Un pareil ordre avait déjà été obtenu en 1745, mais il était
+resté sans exécution. <i>Mémoire pour Messire François Bigot, etc.
+Mémoires sur les affaires du Canada de 1749 à 1760.</i></b></blockquote>
+
+<p>Mais il ne fut pas longtemps sans éprouver
+le ressentiment de l'ordre puissant qu'il avait
+offensé. On écrivit contre lui aux ministres,
+on l'accusa de s'être emparé du commerce des
+pays d'en haut, chose qu'il pouvait faire, la
+cour en ayant donné le droit aux gouverneurs,
+mais qu'il n'était pas convenable sans doute
+d'exercer; on dit aussi qu'il faisait tyranniser
+les marchands par son secrétaire auquel il
+avait donné le commerce exclusif de l'eau-de-vie
+pour les Indiens; que les meilleurs postes
+étaient pour ceux qui entraient en société avec
+lui ou avec ses favoris, etc. Les trafiquans
+qui n'auraient pas osé prendre l'initiative, firent
+écho à ces accusations. Tant de plaintes lui
+attirèrent les reproches de la cour. Dans sa réponse
+il en méprisa assez le sujet et il eut assez
+d'orgueil pour n'en pas parler, tandis qu'il
+fit un pompeux détail de ses services, et qu'il
+parut insinuer que l'Etat lui était encore redevable,
+malgré les honneurs et les richesses dont
+il en avait été comblé. Il terminait sa lettre
+par demander son rappel; mais intérieurement
+accablé de chagrin, ses blessures se rouvrirent
+et il expira à Québec le 17 mai 1752, âgé de
+67 ans. Il fut enterré dans l'église des Récollets
+à côté de MM. de Frontenac et de Vaudreuil,
+deux de ses prédécesseurs.</p>
+
+<p>Il était né dans la terre de la Jonquière en
+Languedoc en 1686, d'une famille originaire de
+la Catalogne. Il avait combattu en Espagne
+dans la guerre de la succession, avait assisté à
+la réduction des Cévennes, et à la défense de
+Toulon assiégé par le duc de Savoie. Il avait
+aussi accompagné Duguay-Trouin à Rio-Janeiro,
+et pris part au combat de l'amiral de
+Court contre l'amiral Matthews en 1744. C'était
+un homme grand, bien fait, d'un air imposant,
+et d'un courage intrépide; mais il était, dit-on,
+peu instruit et il ternit ses grandes actions par
+un défaut qu'on pardonne rarement à un
+homme public, l'avarice. Il avait amassé des
+sommes immenses dans ses voyages; il pouvait
+mépriser le commerce en Canada, et il ne le
+fit pas; c'est ce qui empoisonna les dernières
+années de sa vie. Il fit venir plusieurs de ses
+neveux de France pour les enrichir, et n'ayant
+pu faire nommer l'un d'eux, un capitaine De
+Bonne de Miselle, adjudant général, il lui concéda
+une seigneurie et lui accorda la traite
+exclusive du Sault-Ste.-Marie. Quoiqu'il fût
+riche de plusieurs millions, le marquis de la
+Jonquière se refusa pour ainsi dire le nécessaire
+jusqu'à sa mort. On rapporte que dans
+sa dernière maladie des bougies ayant été
+placées près de son lit, il les fit ôter et remplacer
+par des chandelles de suif, disant «qu'elles
+coûtaient moins cher et éclairaient aussi bien».
+Malgré ce défaut, la France perdit beaucoup
+en le perdant; c'était un de ses marins les plus
+habiles, et qui était doué de cette constance
+indomptable à la guerre d'autant plus précieuse
+pour la France, qu'elle luttait alors avec des
+forces inégales sur l'Océan. Le baron de
+Longueuil administra pour la seconde fois par
+intérim, la colonie jusqu'à l'arrivée du marquis
+Duquesne de Menneville en août 1752. Ce nouveau
+gouverneur, recommandé au roi par M. de
+la Galissonnière, était capitaine de vaisseau et
+de la maison du fameux amiral de Louis XIV.
+Ses ordres portaient de suivre en tout la conduite
+de ses prédécesseurs, c'est-à-dire d'empêcher
+les Anglais et de passer les Apalaches
+et de sortir de la péninsule acadienne, où ils
+avaient déjà 15 à 16 hommes de troupes.</p>
+
+<p><a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a>
+<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>La guerre devenait de plus en plus imminente.
+La milice canadienne fut organisée
+et exercée; on augmenta les fortifications de
+Beauséjour; on achemina des troupes sur l'Ohio,
+où M. Bigot voulait que l'on envoyât
+2,000 hommes, bâtit trois forts et plusieurs
+magasins d'entrepôt<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a>
+<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>, précautions qu'il jugeait
+nécessaires pour s'assurer la possession de cette
+contrée. Ces troupes se mirent en route en
+1753 sous les ordres de M. Péan. Les Anglais
+en faisaient autant de leur côté. Les Indigènes
+sollicités par les deux partis ne savaient
+que faire; ils étaient surpris, troublés de voir
+arriver de toutes parts des soldats, de l'artillerie,
+des munitions de toute espèce, au milieu
+de leurs forêts jusque-là silencieuses. Les
+forts de la Presqu'Isle et Machaux s'élevèrent
+successivement du lac Erié en gagnant la
+rivière Ohio. M. Legardeur de St.-Pierre
+qui y commandait, fut notifié de se retirer par
+le gouverneur anglais de la Virginie, qui acheminait
+alors des troupes sur les Apalaches.
+M. de Contrecoeur qui avait remplacé M. de
+St.-Pierre, s'avança à son tour avec 5 ou 6
+cents hommes, faisant évacuer devant lui, et
+après sommation, un petit fort occupé par le
+capitaine Trent; et rendu sur le bord de
+l'Ohio, il y éleva le fort Duquesne en 1754
+(Pittsburg). En même temps l'ordre était
+donné à tous les commandans français dans ces
+contrées de s'assurer des Sauvages par des
+présens; des détachemens de troupes étaient
+stationnés aux forts de Machault et de la Presqu'Isle
+entre le fort Duquesne et le Détroit;
+des vaisseaux étaient mis sur les chantiers
+des lacs Erié et Ontario pour le service des
+transports, et le gouverneur de la Louisiane
+était informé de tout ce qui se passait, et recevait
+instruction d'engager les Indiens de son
+gouvernement à se joindre aux forces qui étaient
+sur l'Ohio. M. de Contrecoeur apprenant qu'un
+corps considérable de troupes anglaises marchait
+à lui sous le commandement du colonel
+Washington, chargea M. de Jumonville d'aller
+à sa rencontre, et de le sommer de se retirer,
+attendu qu'il était sur le territoire français. Cet
+officier partit avec une escorte de 30 hommes;
+il avait reçu ordre de se tenir sur ses gardes de
+peur de surprise, tout étant en confusion dans
+la contrée, où les Indigènes ne parlaient que de
+guerre; il choisissait en conséquence ses campemens
+de nuit avec précaution. Le 17 mai
+(1754) au soir il s'était retiré dans un vallon profond
+et obscur, lorsque des Sauvages qui rôdaient
+le découvrirent et en informèrent le colonel
+Washington, qui arrivait dans le voisinage avec
+ses troupes. Celui-ci marcha toute la nuit
+pour le cerner, et le lendemain au point du
+jour il l'attaqua avec précipitation marchant
+comme à une surprise à la tête de son détachement.
+Jumonville fut tué avec neuf hommes
+de sa suite. Les Français prétendent que ce
+député fît signe qu'il était porteur d'une lettre
+de son commandant; que le feu cessa et que ce
+ne fut qu'après que l'on eût commencé la lecture
+de la sommation que les assaillans se remirent
+à tirer. Washington affirme qu'il était à la
+tête de la marche, et qu'aussitôt que les Français
+le virent, ils coururent à leurs armes sans
+appeler, ce qu'il aurait dû entendre s'ils l'avaient
+fait. Il est probable qu'il y a du vrai
+dans les deux versions; l'attaque fut si précipitée
+qu'il dût s'ensuivre une confusion qui ne
+permit pas de rien démêler; mais s'il n'y a
+pas eu d'assassinat, on se demandera toujours
+pourquoi Washington avec des forces si supérieures
+à celles de Jumonville, montra une
+si grande ardeur pour le surprendre au point
+du jour comme si c'eût été un ennemi fort à
+craindre? Ce n'était point certainement avec
+30 hommes qu'il était en état d'accepter le
+combat. Quoiqu'il en soit, cet événement
+n'amena pas la guerre, car déjà elle était résolue,
+mais il la précipita. Washington continua
+son chemin et alla construire le fort palissade
+de la Nécessité sur la rivière Monongahéla qui
+se jette dans l'Ohio, où il attendait de nouvelles
+troupes pour aller attaquer le fort Duquesne,
+lorsqu'il fut attaqué lui-même. M. de Contrecoeur
+en apprenant la mort tragique de Jumonville
+résolut de le venger. Il donna 600 Canadiens
+et 100 Sauvages<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a>
+<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a> à M. de Villiers,
+frère de la victime, pour aller attaquer dans son
+nouveau fort, Washington, lequel voyant arriver
+les Français, sortit dans la plaine avec 400
+hommes qu'il rangea en bataille, pour les recevoir;
+mais ses soldats n'attendirent pas la première
+décharge des assaillans, ils se replièrent
+aussitôt sous leurs retranchemens garnis de 9
+pièces de canon. Le feu fut très vif de part et
+d'autre; mais les Canadiens combattaient avec
+tant d'ardeur qu'ils éteignirent le feu des
+batteries. La fusillade dura jusqu'au soir, que
+les assiégés capitulèrent afin d'éviter un
+assaut. Ils avaient perdu 58 hommes, et les
+vainqueurs 73. Ceux-ci rasèrent le fort et se
+retirèrent. Tels sont les humbles exploits par
+lesquels le futur conquérant des libertés américaines
+commença sa carrière; la guerre parut
+maintenant inévitable, quoique l'on parlât encore
+de paix. La victoire que M. de Villiers
+venait d'obtenir, fut le premier acte de ce grand
+drame de 29 ans, dans lequel la puissance française
+et anglaise devait subir de si terribles
+échecs en Amérique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124"
+name="footnote124"></a><b>Note 124:<a href="#footnotetag124">
+(retour) </a> <i>Mémoire sur les affaires du Canada, etc.</i></b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125"
+name="footnote125"></a><b>Note 125:<a href="#footnotetag125">
+(retour) </a> Lettre au ministre du 26 octobre 1752.</b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126"
+name="footnote126"></a><b>Note 126:<a href="#footnotetag126">
+(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote>
+
+<p>Cependant que faisait la commission des
+frontières à Paris? Tandis «que toutes les
+colonies anglaises, dit le duc de Choiseul, se
+mettaient en mouvement pour exécuter le
+plan de l'invasion générale du Canada, formé et
+arrêté à Londres, les commissaires britanniques
+ne paraissaient s'occuper que du soin
+de concourir avec ceux du roi à un plan de
+conciliation». Mais le duc de Choiseul et
+les autres membres du ministère français, ne
+pouvaient être encore les dupes de cette politique.
+Ils avaient remarqué la persistance des
+Anglais à vouloir pénétrer dans la vallée de
+l'Ohio, et c'est en conséquence de cette persistance
+et de l'agitation observée parmi les
+Indiens, qu'ils avaient eux-mêmes ordonné
+en 1742 et 3, d'y faire passer des forces et
+d'établir des forts formant chaîne du lac Erié
+à cette rivière, et en 1754 de rejeter le colonel
+Washington au-delà des Apalaches. La
+Grande-Bretagne ne laissait plus à ce qu'il
+semblait ses commissaires à Paris que pour conserver
+les apparences aux yeux de l'Europe et
+du gouvernement français, dont la décrépitude
+ne permettait guère que de faibles efforts pour
+résister à l'orage qui se formait. Le plus grand
+sujet d'anxiété pour le cabinet de Versailles
+c'étaient les finances. Le trésor était vide.
+Depuis déjà plusieurs années il murmurait sans
+cesse contre les dépenses du Canada. Lorsqu'il
+fallût faire des préparatifs de guerre, il
+éclata en plaintes ouvertes; chaque vaisseau
+apportait des reproches amers à l'intendant,
+sur l'excès des dépenses; mais peu ou point
+de soldats pour défendre la colonie. Et pourtant
+la nouvelle de la mort de Jumonville et de
+la capitulation de Washington faisait la plus
+grande sensation en Europe. Le peuple français
+exclus alors par la nature de son gouvernement
+des affaires publiques, et qu'on berçait
+de l'espoir de la conservation de la paix, dut
+aussi se désabuser. Il fallait faire la guerre.
+L'Angleterre avait formé ses plans d'invasion
+comme on l'a vu depuis longtemps; et c'est en
+conséquence des ordres qu'elle avait envoyés
+l'année précédente (1753) aux gouverneurs de
+toutes ses colonies, afin de les exhorter à agir
+de concert pour leur commune et mutuelle
+défense, qu'ils s'assemblèrent en convention au
+nombre de 7, le 14 juin (1754), à Albany. Dans
+cette réunion, on signa un traité de paix avec
+les Iroquois, et l'on dressa un projet d'union
+fédérale pour que les avis, les trésors et les
+forces des diverses provinces fussent employés
+dans une juste proportion contre l'ennemi
+commun. Le gouvernement de la confédération
+dans laquelle entraient toutes les colonies,
+devait être administré par un président nommé
+par la couronne, et par un grand conseil choisi
+par les diverses assemblées coloniales. Le
+président était investi de toute l'autorité exécutive,
+et le pouvoir législatif lui était déféré
+concurremment avec le conseil. Les pouvoirs
+de ce nouveau gouvernement devaient
+être de faire la paix et la guerre avec les Sauvages,
+de lever des troupes, fortifier les villes,
+imposer des taxes sous l'approbation du roi,
+nommer les officiers civils et militaires, etc. Un
+si beau projet fut rejeté pourtant par toutes les
+parties, mais pour des motifs différens; par
+les colonies parcequ'il donnait trop d'autorité
+au président, et par la couronne parcequ'il
+en donnait trop au représentans du peuple.
+Comme on l'a observé ailleurs, les guerres
+avec le Canada tendaient continuellement à
+réunir les provinces anglaises ensemble, et
+à en accoutumer insensiblement les peuples
+à regarder le gouvernement fédéral comme
+le meilleur pour tous. Le projet de la convention
+des gouverneurs ayant été rejeté, il
+fut résolu, faute d'un pouvoir central suffisant,
+de faire la guerre avec les troupes régulières
+de la métropole, auxquelles les troupes coloniales
+serviraient d'auxiliaires; et en même
+temps les colons votèrent des hommes et des
+subsides, aidés du gouvernement impérial, qui
+fit mettre de grosses sommes à leur disposition,
+et nomma le colonel Braddock, officier qui avait
+servi avec distinction sous le duc de Cumberland
+qui l'aimait, pour leur général en chef.
+Les instructions qu'il reçut avant son départ
+pour le Nouveau-Monde, contenaient le plan des
+opérations qui devaient être entreprises contre
+le Canada<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a>
+<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>. Une expédition devait mettre la
+vallée de l'Ohio sous la puissance britannique
+après en avoir chassé les Français. Les forts
+St.-Frédéric, sur le lac Champlain, Niagara,
+au pied du lac Erié, et Beauséjour dans l'isthme
+de l'Acadie, devaient être aussi attaqués l'un
+après l'autre ou simultanément, selon les circonstances.
+Les colonies avaient ordre d'armer
+les milices et d'incorporer plusieurs régimens.
+Les troupes régulières rassemblées
+en Irlande, s'embarquèrent avec le général
+en chef dans le printemps de 1754, sur une
+escadre commandée par l'amiral Keppel,
+chargé de seconder sur mer les efforts que l'on
+allait bientôt faire sur terre. Le général
+Braddock tint en arrivant une conférence en
+Virginie avec tous les gouverneurs de province,
+et là il fut arrêté qu'il marcherait lui-même
+avec les troupes britanniques pour prendre le
+fort Duquesne; que le gouverneur Shirley
+attaquerait le fort Niagara avec les troupes
+provinciales; qu'un autre corps, tiré des provinces
+du nord et commandé par le colonel
+Johnson, tomberait sur le fort St.-Frédéric, et
+que le colonel Monckton avec les milices du
+Massachusetts prendrait Beauséjour et Gaspareaux.
+On ne songea plus qu'à surprendre le
+Canada en en hâtant l'invasion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127"
+name="footnote127"></a><b>Note 127:<a href="#footnotetag127">
+(retour) </a> Instructions du général Braddock du 25 mars 1754. Lettre
+du colonel Napier écrite par ordre du duc de Cumberland au
+général Braddock le 25 mars 1754.</b></blockquote>
+
+<p>Cependant le gouvernement français n'était
+pas resté inactif en présence de tous ces préparatifs
+de l'Angleterre où, depuis longtemps, le
+langage des journaux et les discours prononcés
+dans les chambres, lui faisaient connaître l'opinion
+publique, puissante alors comme aujourd'hui sur
+le ministère de cette nation. Il rassembla une
+flotte à Brest sous le commandement du
+comte Dubois de la Motthe, et y fit embarquer
+6 bataillons de vieilles troupes formant 3,000
+hommes<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a>
+<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>, dont deux pour Louisbourg et
+quatre pour le Canada. Le baron Dieskau,
+maréchal de camp, qui s'était distingué sous le
+maréchal de Saxe, les commandait. Il avait
+pour colonel d'infanterie M. de Rostaing, et
+pour aide-major le chevalier de Montreuil. Le
+marquis Duquesne demanda son rappel pour
+rentrer dans le service de la marine. Son
+départ ne causa aucun regret, quoiqu'il eût
+conduit assez heureusement les affaires publiques,
+et pourvu avec sagesse à tous les
+besoins de la colonie; son caractère altier et
+hautain l'avait empêché de devenir populaire.
+Il eut pour successeur le marquis de Vaudreuil
+de Cavagnac, gouverneur de la Louisiane, qui
+débarqua à Québec au commencement de l'été,
+suivi quelques jours après de l'intendant Bigot,
+qui venait de donner à Paris des éclaircissemens
+sur la situation des finances du Canada.
+Le gouverneur, troisième fils de celui qui avait
+succédé à M. de Callières au commencement
+du siècle, fut reçu avec des démonstrations de
+joie par les Canadiens qui le désiraient, qui l'avaient
+fait demander au roi, et qui accoururent
+pour voir leur compatriote, espérant qu'il allait
+faire succéder aux temps malheureux qu'on
+avait passés jusqu'alors, ces jours fortunés que
+leur rappelait le gouvernement de son père.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128"
+name="footnote128"></a><b>Note 128:<a href="#footnotetag128">
+(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote>
+
+<p>La flotte anglaise qui portait le général Braddock
+et ses troupes, partie au commencement
+de janvier 1755 de Cork, arriva à Williamsburgh
+en Virginie le 20 février. L'amiral
+Dubois de la Motthe ne fit voile de Brest qu'à
+la fin d'avril, ou trois mois après Braddock,
+avec les renforts, munitions et matériel de
+guerre destinés pour le Canada. Ici il est
+nécessaire de noter les dates. Le gouvernement
+de Londres résolut de faire intercepter
+cette escadre, et l'amiral Boscawen, chargé de
+l'entreprise, fit voile de Plymouth le 27 avril.</p>
+
+<p>Dans le temps même où ces mouvemens
+avaient lieu, la diplomatie chercha à se ressaisir
+d'une affaire qui devait être évidemment
+décidée à coups de canon. Le 15 janvier
+(1752) l'ambassadeur français, M. le duc de
+Mirepoix, remit une note à la cour de Londres
+proposant de défendre toute hostilité entre
+les deux nations; que les choses, quant au
+territoire de l'Ohio, fussent mises dans l'état
+où elles étaient avant la dernière guerre;
+«que les prétentions respectives sur ce terrain,
+fussent à l'amiable déférées à la commission,
+et que pour dissiper toute impression d'inquiétude,
+Sa Majesté britannique voulût bien
+s'expliquer ouvertement sur la destination et
+les motifs de l'armement qui s'était fait en Irlande».</p>
+
+<p>Le cabinet de Londres répondit le 22 du
+même mois en demandant que la possession du
+territoire de l'Ohio, ainsi que de tous autres, fût,
+au préalable, remise dans le même état où elle
+était avant le traité d'Utrecht, ce qui était avancer
+de nouvelles prétentions et reculer du traité
+d'Aix-la-Chapelle au traité d'Utrecht; et que
+pour ce qui était de l'armement, la défense de ses
+droits et de ses possessions, était le seul but de
+celui qui avait été envoyé en Amérique, et que
+ce n'était pas pour offenser quelque puissance
+que ce pût être, ni rien faire qui pût donner
+atteinte à la paix générale. Le duc de Mirepoix
+remit une réplique le 6 février proposant,
+1º. que les deux rois ordonnassent aux gouverneurs
+respectifs de s'abstenir de toute voie
+de fait et de toute nouvelle entreprise. 2º.
+Que les choses fussent remises dans l'état où
+elles étaient ou devaient être avant la dernière
+guerre dans toute l'étendue de l'Amérique septentrionale,
+conformément à l'article IX du
+traité d'Aix-la-Chapelle. 3º. Que conformément
+à l'article XVIII du même traité, Sa
+Majesté britannique fit instruire la commission
+établie à Paris de ses prétentions, et des fondemens
+sur lesquels elles étaient appuyées.</p>
+
+<p>Dans la suite la France modifia encore ses
+propositions, et consentit à prendre pour règle
+provisionnelle l'état où se trouvèrent les choses
+après le traité d'Utrecht, et que les deux nations
+évacueraient tout le pays situé entre l'Ohio
+et les Apalaches. C'était revenir sur ses
+pas et acquiescer à la proposition du ministère
+anglais du 22 janvier; elle n'avait aucun
+doute que ces conditions ne fussent acceptées,
+d'autant plus que le cabinet de Londres
+venait d'assurer à M. de Mirepoix que
+les armemens faits en Irlande, et la flotte
+qui en était partie, avaient principalement
+pour objet de maintenir la subordination et le
+bon ordre dans les colonies anglaises. Mais
+ce cabinet, à l'aspect de la nouvelle attitude de
+la France, mit en avant de nouvelles prétentions
+comme s'il avait craint la paix, et le 7 mars il
+fit remettre un nouveau projet de convention
+par lequel il était stipulé, 1º. Que l'on démolirait
+non seulement les forts situés entre les
+monts Apalaches et l'Ohio, mais que l'on
+détruirait encore tous les établissemens situés
+entre l'Ohio et la rivière Ouabache ou de St.-Jérome;
+2º. Que l'on raserait aussi les forts
+de Niagara et le fort Frédéric sur le lac
+Champlain; et qu'à l'égard des lacs Ontario,
+Erié et Champlain, ils n'appartiendraient à
+personne, mais seraient également fréquentés
+par les sujets de l'une et l'autre couronne, qui
+y pourraient librement commercer; 3º. Que
+l'on accorderait définitivement à l'Angleterre,
+non seulement la partie contentieuse de la
+presqu'île au nord de l'Acadie, mais encore
+un espace de vingt lieues du sud au nord, dans
+tout le pays qui s'étend depuis la rivière de
+Pentagoët jusqu'au golfe St.-Laurent; 4º.
+Enfin, que toute la rive méridionale de la
+rivière St.-Laurent serait déclarée n'appartenir
+à personne et demeurerait inhabitée.</p>
+
+<p>A ces conditions, Sa Majesté britannique
+voulait bien confier aux Commissaires des deux
+nations la décision du surplus de ses prétentions.
+C'était une véritable déclaration de
+guerre, car la cour de Versailles ne pouvait
+accepter ces conditions, qui équivalaient à la
+perte du Canada, et qui l'auraient déshonorée aux
+yeux du monde entier. Aussi les accueillit-elle
+par un refus absolu<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a>
+<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>. Les négociations se
+prolongèrent, nourries par de nouvelles propositions,
+jusqu'au mois de juillet, chaque partie
+protestant qu'elle agissait avec candeur et confiance,
+et les ministres de la Grande-Bretagne,
+sur l'inquiétude causée par la destination de
+la flotte de l'amiral Boscawen, assurant ceux
+de la France que certainement les Anglais ne
+commenceraient pas. Le duc de New-Castle,
+le comte de Granville et le chevalier Robinson
+dirent positivement à l'ambassadeur français qu'il
+était faux que cet amiral eût des ordres offensifs.
+Le gouverneur du Canada, qui s'était
+embarqué sur un des vaisseaux de l'escadre
+de M. de la Motthe, avait de son côté
+ordre du roi de n'en venir à une guerre ouverte
+que quand les Anglais auraient effectivement
+commis des hostilités caractérisées<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a>
+<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129"
+name="footnote129"></a><b>Note 129:<a href="#footnotetag129">
+(retour) </a> Le ministre écrivit alors au gouverneur du Canada:
+«Quoiqu'il en soit, Sa Majesté est très résolue de soutenir ses
+droits et ses possessions contre des prétentions si excessives et
+si injustes; et quelque soit son amour pour le paix, elle ne fera
+pour la conserver que les sacrifices qui pourront se concilier
+avec la dignité de la couronne et la protection qu'elle doit à ses
+sujets» (<i>Documens de Paris</i>). La cour était de bonne foi dans
+ces paroles.</b></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130"
+name="footnote130"></a><b>Note 130:<a href="#footnotetag130">
+(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote>
+
+<p>Cependant l'amiral Boscawen, parti le 27
+avril d'Angleterre, arrivait sur les bancs de
+Terreneuve avec ses onze vaisseaux à peu près
+dans le même temps que la flotte française de
+M. de la Motthe, sans pouvoir la rencontrer;
+mais quelques-uns des vaisseaux de cette flotte
+s'en étant séparés depuis plusieurs jours, tombèrent
+au milieu de l'escadre anglaise, qui enleva
+le Lys et l'Alcide, sur lesquels se trouvaient plusieurs
+officiers du génie, et huit compagnies de
+troupes formant partie des 3,000 hommes envoyés
+en Amérique. M. de Choiseul rapporte
+que M. Hocquart qui commandait l'Alcide, se
+trouvant à portée de la voix du Dunkerque de
+60 canons, fit crier en Anglais: <i>Sommes-nous en
+paix ou en guerre?</i> On lui répondit nous n'entendons
+point; on répéta la même question en Français,
+même réponse. M. Hocquart la fit lui-même;
+le capitaine anglais répondit par deux
+fois la paix, la paix. D'autres questions s'échangeaient
+encore lorsque le Dunkerque lâcha
+sa bordée à demi-portée de pistolet ses canons
+tous chargés à deux boulets et mitrailles.
+Bientôt l'Alcide et le Lys furent cernés par
+les vaisseaux de Boscawen et forcés de se
+rendre après avoir perdu beaucoup de monde,
+et entre autres officiers, le colonel de Rostaing.
+«War, dit M. Haliburton, though not formally
+declared, was, by this event, actually commenced;
+but by not complying with the usual
+ceremonies, the administration exposed themselves
+to the censures of several neutral powers
+of Europe, and fixed the imputation of fraud
+and freebooting on the beginning of the war».
+Immédiatement après, trois cents bâtimens marchands,
+qui, sur la foi de la paix, parcouraient
+les mers avec sécurité, furent enlevés comme
+l'eussent été par des forbans des navires sans
+défense. Cette perte fut immense pour la
+France, qui, forcée à une guerre maritime, se
+vit ainsi privée de l'expérience irréparable de
+cinq à six mille matelots.</p>
+
+<p>La nouvelle de la prise du Lys et de l'Alcide
+arriva à Londres le 15 juillet. Le duc de Mirepoix
+eut immédiatement une entrevue avec les
+ministres anglais, qui attribuèrent ces hostilités
+à un mal-entendu, et qui lui dirent que cet événement
+ne devait point rompre la négociation.
+La France, accoutumée à compter avec l'Europe,
+se voyait ainsi par la faiblesse de son gouvernement,
+traitée comme une nation du second
+ou du troisième ordre. La cour de Versailles,
+ne pouvant plus se faire illusion, rappela son
+ambassadeur et la guerre fut déclarée à la
+Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>FIN DU SECOND VOLUME.</p>
+
+<br>
+<h3>APPENDICE.</h3>
+
+<a name="aa" id="aa"></a>
+<br>
+
+<h3>(A)</h3>
+
+<p>On ne se proposait d'abord de donner les Etats
+de population ou Recensemens du Canada, que de deux
+ou trois années différentes; mais on a pensé que le lecteur
+aimerait à voir tous ceux que M. Brodhead a apportés dans
+sa Collection des documens de Paris, jusqu'en 1734. Les
+renseignemens statistiques qu'ils renferment et qui sont condensés
+dans un cadre fort étroit, sont si précieux qu'on a cru
+faire plaisir au public en les mettant ici.</p>
+
+<p>Estat abrégé du contenu au Rolle des familles de la
+colonie de la Nouvelle-France.</p>
+
+<pre>
+ <b>1666.</b>
+
+ Québec. 555
+ Beaupré. 678
+ Beauport. 172
+ Isle d'Orléans. 471
+ St.-Jean, St.-François, et St.-Michel. 156
+ Sillery. 217
+ Nostre Dame-des-Anges, et 118
+ Rivière de St.-Charles.
+ Coste de Lauzon. 6
+ Montréal. 584
+ Trois-Rivières. 461
+
+ Total. 3,418
+</pre>
+
+<p>Estat du nombre des hommes capables de
+porter les armes, depuis 16 ans jusques
+à 50. 1,344</p>
+
+<p>Il y a sans doute quelques omissions dans le rolle des
+familles, qui seront réformées durant l'hiver de la présente
+année 1666.</p>
+
+<p class="mid">(Signé,)</p>
+
+<p class="rig">TALON.</p><br><br>
+
+<p>Estat en abrégé du contenu au rolle des familles de la
+Nouvelle-France.</p>
+
+<pre>
+
+ <b>1667.</b>
+
+ Familles. 749
+ Total des personnes qui les composent. 4,312
+ Hommes capables de porter les armes. 1,566
+ Garçons en état d'être mariés. 84
+ Filles qui passent 14 ans. 55
+
+DÉNOMBREMENT DES TERRES EN CULTURE ET DES BESTIAUX.
+
+Terres en culture, arpens. 11,174
+Bestes à corne. 2,136
+
+
+ <b>1668.</b>
+
+ Familles. 1,139
+ Total des personnes qui les composent. 5,870
+ Hommes capables de porter les armes. 2,000
+ Arpens de terres découvertes. 15,642
+ Bestes à cornes. 3,400
+ Minots de grains. 130,978
+
+Les 412 soldats qui se sont habitués cette année au
+dit pays, non plus que les 300 des 4 compagnies restées au
+Canada, ne sont pas compris dans le présent rolle.</pre>
+
+<p class="mid">RECENSEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.</p>
+
+<pre>
+ <b>1679.</b>
+
+ Personnes. 9400}
+ (sans y comprendre) en Acadie. 615} 9,915
+ Arpens de terre en culture. 21,900
+ Bestes à cornes. 6,983
+ Chevaux. 145
+ Brebis et moutons. 719
+ Chèvres. 33
+ Anes. 12
+ Fusils. 1,840
+ Pistolets. 159
+
+ <b>1680.</b>
+
+Baptisés, 404 enfans, savoir: 193 garçons et 211 filles.
+
+Décédées, 85 personnes de tous âges. Conséquemment le
+nombre des personnes devrait être augmenté de 319. Ainsi
+la colonie devrait être de 9,719, sans comprendre les 515
+de l'Acadie. Il y a eu 66 mariages.
+
+Sauvages qui sont habitués parmi nous: 960 personnes;
+hommes, femmes et enfans.
+</pre>
+
+<p class="mid">RECENSEMENT.</p>
+
+
+
+<pre>
+ <b>1719.</b>
+ Eglises. 77
+ Presbytères. 52
+ Maisons du Roi. 2
+ Prêtres du Séminaire. 18
+ Jésuites. 16
+ Récollets. 12
+ Religieuses de l'Hôtel-Dieu. 106
+ Religieuses Ursulines. 50
+ Religieuses de l'Hôpital-Général. 12
+ Soeurs de la Congrégation. 68
+ Curés. 51
+ Hommes audessus de 50 ans. 1,241
+ " audessous de 50 ans. 2,575
+ Garçons audessus de 15 ans, 2,388
+ " audessous de 15 ans, 4,978
+ Femmes et veuves. 3,557
+ Filles audessus de 15 ans. 2,461
+ " audessous de 15 ans, 4,997
+ ______
+ Total des âmes. 22,530
+
+ Moulins à blé. 76
+ " à scie. 19
+ Terres en valeur, arpens. 63,032
+ Prairies. " 8,018
+ Blé français, minots. 234,566
+ Blé d'Inde, " 6,487
+ Pois. " 46,408
+ Avoine. " 50,416
+ Lin, livres. 45,970
+ Chanvre, " 5,080
+ Chevaux. 4,024
+ Bestes à cornes. 18,241
+ Moutons. 8,435
+ Cochons. 14,418
+ Armes à feu. 3,726
+ Epées. 792
+ Fait et arrêté le 20 avril 1720.
+
+ (Signé,)
+ L. A. de Bourbon, et le
+ Maréchal d'Estrées.
+ Par le Conseil,
+ (Signé,)
+ Lachapelle.
+</pre>
+
+<p class="mid">RECENSEMENT, 20 OCTOBRE.</p>
+
+<pre>
+ <b>1720.</b>
+
+ Maisons du Roi et forts. 5
+ Eglises. 88
+  Presbytères. 59
+ Prêtres des Missions Etrangères 31}
+ Curés et Missionnaires. 69}
+ Jésuites. 24} 331
+ Récollets. 32}
+ Religieuses. 175}
+ Hommes audessus de 50 ans. 1,274
+ " audessous de 50 ans. 3,020
+ " absens. 315
+ Femmes et veuves 3,782
+ Garçons audessus de 15 ans. 2,677
+ " audessous de 15 ans. 5,052
+ Filles audessus de 15 ans. 2,734
+ " audessous de 15 ans. 5,249
+ ______
+ Total des âmes. 24,434
+
+ Moulins à blé. 82
+ " à scie. 28
+ Terres en valeur, arpens. 61,357
+ Prairies. " 10,132
+ Blé français, minots. 134,439
+ Blé d'Inde. " 4,159
+ Pois. " 55,331
+ Avoine. " 72,053
+ Lin. livres. 67,264
+ Chanvre. " 1,418
+ Chevaux. 5,270
+ Bestes à cornes. 24,866
+ Moutons. 12,175
+ Cochons. 17,944
+ Armes à feu. 4,632
+ Epées. 915.
+</pre>
+
+
+<p class="mid">RECENSEMENT DE LA COLONIE.</p>
+<pre>
+ <b>1721.</b>
+
+ Maisons Royales. 6
+ Prêtres du Séminaire. 31
+ Jésuites. 24
+ Récollets. 32
+ Religieuses de l'Hôtel-Dieu. 111
+ " Ursulines. 79
+ " de l'Hôpital-Général. 23
+ Soeurs de la Congrégation. 76
+ Frères Hospitaliers. 6
+ Eglises. 86
+ Presbytères. 61
+ Curés ou Missionnaires. 59
+ Moulins à blé. 90
+ " à scie. 30
+ Familles. 4,183
+
+ Hommes audessus de 50 ans. 1,314}
+ " audessous de 50 ans. 2,857}
+ " absens. 282}
+ Femmes et veuves. 4,107}
+ Garçons audessus de 15 ans. 3,361} 24,511
+ " audessous de 15 ans. 3,970}
+ Filles audessus de 15 ans. 3,351}
+ " audessous de 15 ans. 5,269}
+
+ Terres en valeur, arpens. 62,145
+ Prairies. 12,203
+ Blé français, minots. 292,700
+ " d'Inde. " 7,205
+ Pois. 57,400
+ Avoine. 64,035
+ Orge. 4,585
+ Tabac, livres. 48,038
+ Lin. " 54,650
+ Chanvre. " 2,100
+ Chevaux. 5,603
+ Bestes à cornes. 23,388
+ Moutons. 13,823
+ Cochons. 16,250
+ Armes à feu. 5,263
+ Epées. 923
+ Pêches dans l'étendue de la
+ paroisse de la baie Saint-Paul. 7
+
+Pris dans les pêches ci-dessus: 160 marsouins, qui ont
+produit barriques d'huile, 125--chaque barrique de 100
+livres.
+
+N. B.--Faute de barriques suffisamment, plus de moitié
+de la graisse a diminué sur la grève.
+
+Total de toutes les pêches établies en 1721. 14
+ " " " " en 1722. 7
+</pre>
+
+<pre>
+
+ RECENSEMENT FAIT EN LA NOUVELLE-FRANCE EN
+
+ <b>1734.</b>
+
+ Eglises. 102
+ Curés et Missionnaires. 83
+ Presbytères. 76
+ Prêtres et Chanoines. 32
+ Jésuites. 18
+ Récollets. 27
+ Religieuses de l'Hôtel-Dieu. 97
+ Ursulines. 80
+ Religieuses de l'Hôpital-Général,
+ et Frères Charrons. 31
+ Soeurs de la Congrégation. 96
+ Moulins à blé. 118
+ " à scie. 52
+ Familles. 6,422
+
+ Hommes audessus de 50 ans. 1,718}
+ " audessous de 50 ans. 4,588}
+ " absens. 430}
+ Femmes et veuves. 6,593} 37,252
+ Garçons audessus de 15 ans. 3,805}
+ " audessous de 15 ans. 8,342}
+ Filles audessus de 15 ans. 3,654}
+ " audessous de 15 ans. 8,122}
+
+ Terres en valeur, arpens. 163,111
+ Prairies. " 17,657
+ Blé français, minots. 737,892
+ "d'Inde. " 5,223
+ Pois. 63,549
+ Avoine. 163,988
+ Orge. 3,462
+ Tabac, livres. 166,055
+ Lin. " 92,245
+ Chanvre. " 2,221
+ Chevaux. 5,056
+ Bestes à cornes. 33,179
+ Moutons. 19,815
+ Cochons. 23,646
+ Armes à feu. 6,619
+ Epées. 784
+
+N. B.--Ce recensement a été fait avec toute l'exactitude possible; et on
+le croit le plus exact qui ait été envoyé jusques ici.
+</pre>
+
+<a name="ab" id="ab"></a>
+<br>
+
+
+<h3>(B)</h3>
+
+<p>ORDONNANCE de M. Dupuy, intendant, portant
+défense aux membres du conseil supérieur, aux juges, greffiers
+et autres officiers de la justice, de s'absenter du service du
+roi, et d'obtempérer aux lettres de cachet du gouverneur,
+sous peine d'interdiction.</p>
+
+<p>Claude Thomas Dupuy, chevalier, conseiller du roy en ses
+conseils d'état et privé, maître des requêtes ordinaire de son
+hôtel, intendant de justice, police et finances en toute la Nouvelle-France,
+isles et terres adjacentes en dépendantes.</p>
+
+<p>Le sieur Gaillard et le sieur d'Artigny, conseillers au conseil
+supérieur de Québec, nous ayant apporté aujourd'huy neuf
+heures du matin, chacun un papier qui leur a été adressé par
+Monsieur le Mis. de Beauharnois, étant gouverneur général
+de présent à Montréal, lequel papier ils ont reçu de la main
+du sieur Le Verrier, lieutenant de roy commandant à Québec
+en l'absence du gouverneur général, nous l'avons fait transcrire
+de mot à mot en notre présente ordonnance ainsi qu'il en
+suit:</p>
+
+<p class="mid"><b>
+DE PAR LE ROY.</b></p>
+
+<p>Charles Mis. de Beauharnois, chevalier de l'ordre militaire
+de St.-Louis, gouverneur et lieutenant général
+pour le roy en toute la Nouvelle-France. Il est ordonné
+au sieur Gaillard, conseiller au conseil supérieur de Québec,
+d'en partir aussitost notre présent ordre reçu pour se rendre à
+Beaupré, où il demeurera jusqu'à nouvel ordre, sous peine de
+désobéissance; et au sieur d'Artigny de se retirer à Beaumont.
+Fait à Montréal ce XIII may mil sept cent vingt-huit.</p>
+
+<p class="rig">(Signé) BEAUHARNOIS,</p><br><br>
+
+<p>Et plus bas par Monseigneur,</p>
+
+<p class="rig">(Signé) DEMONCEAUX,</p><br><br>
+
+<p>Et à costé est le cachet des armes de mon dit sieur Beauharnois.
+</p>
+
+<p>Ces deux écrits, partis d'une autorité tout à fait illégitime et
+impuissante au fait de ce qui y est ordonné, ne doivent être
+considérez par tout bon sujet du roy, que comme une nouvelle
+entreprise de monsieur le Mis. de Beauharnois contre le
+service et l'autorité de Sa Majesté, et une suite de l'ordre que
+mon dit sieur de Beauharnois apporta luy même au conseil le
+huit mars dernier, par lequel, affectant le ton de souverain, il
+prétendit interdire le conseil supérieur, casser ses arrests, et
+imposer silence au procureur général du roy; prétentions
+aussi téméraires qu'elles ont paru nouvelles à toute la colonie.
+Mais comme le conseil en a porté ses plaintes au roy en
+conséquence et conformément à la déclaration qu'en fit le
+conseil supérieur à mon dit sieur de Beauharnois en personne,
+par son arrest du même jour, huit mars, prononcé en la présence
+de mon dit sieur de Beauharnois, le conseil suppliant Sa
+Majesté qu'il luy plaise, en vengeant l'insulte faite à son
+conseil supérieur, assurer sa propre autorité contre les efforts
+que l'on fait icy journellement pour soulever les peuples et les
+dégager de l'obéissance à la justice, cette nouvelle tentative
+ne sera regardée que comme une vengeance sur les officiers
+de ce conseil supérieur, et un déplaisir du peu de succès que
+le gouverneur général a eu de son ordonnance du huit, dont il
+a desjà donné assés d'autres marques de ressentiment, mais
+qu'on a osé porter contre le roy même, telle qu'est la publication
+qu'on a fait faire de la dite ordonnance à la teste des
+troupes, avec des cris de vive le Roy et Beauharnois, la rebellion
+de là garnison du trente mars, déchirant avec les épées les
+arrests du conseil supérieur et les ordonnances de Sa Majesté,
+le bris des prisons royalles et l'enlèvement des prisonniers du
+neuf avril suivant, et en dernier lieu l'azile ouvert le six de ce
+présent mois au château St.-Louis, logement du gouverneur, à
+tous les décrétés par justice et prisonniers échappés des prisons
+de Sa Majesté; pendant que contre les ordonnances de la
+guerre on tient cruellement et ignominieusement en prison des
+officiers des troupes, en leur imputant pour toute faute d'avoir
+désapprouvé des procédés aussi odieux.</p>
+
+<p>Et comme en répandant de toutes parts dans la colonie,
+jusques dans les mains des ouvriers, des copies de ses provisions,
+quoy qu'elles fussent suffisamment connues et registrées
+au conseil supérieur, pour exercer l'autorité et les pouvoirs que
+le roy luy a donnés ainsi que l'ont fait ses prédécesseurs, sans
+une pareille communication au peuple, laquelle n'est faite
+aujourd'huy que pour surprendre le peuple, et sans excéder de
+la part des précédens gouverneurs les bornes de leurs pouvoirs,
+monsieur le marquis de Beauharnois entend tirer les droits qu'il
+veut exercer sur les membres du conseil et autres officiers de la
+justice, de ce qu'il est dit dans ses provisions de gouverneur qu'il
+a le commandement sur tous les états de la colonie, dans l'énumération
+desquels états sont compris les conseillers du conseil
+supérieur et les ecclésiastiques; et attendu que pour ce qui
+nous regarde, il a plû au roy, par les provisions dont il nous a
+honoré, d'ordonner pareillement aux officiers du conseil supérieur,
+à tous les justiciers, autres officiers et sujets du roy, de
+nous entendre et de nous obéir, il est d'autant plus indubitable
+que cela nous donne sur les conseillers du conseil supérieur et
+sur tous les autres sujets du roy, un pouvoir au moins absolument
+égal à celuy que pourrait prétendre mon dit sieur marquis
+de Beauharnois; que par le règlement de 1684: signé Louis
+et plus bas, Colbert, donné sur quelques prétentions du gouverneur
+général, il a été réglé et ordonné par le roy que les gouverneurs
+généraux n'avaient aucune direction sur les officiers
+de la justice, ainsi qu'il a été encore décidé depuis par nombre
+de règlemens et ordres du roy aussi formels que ce premier, et
+que par un arrest du conseil d'état du roy rendu en faveur de
+Mr. Talon, lors intendant en Canada, le roy veut et ordonne
+que tout ce que l'intendant ordonnera soit exécuté par provision
+nonobstant toute opposition, appellation et empêchement
+quelconque; et que par nos provisions particulières
+conformes à cet arrest, le roy s'en est encore expliqué en ces
+termes: <i>Nous vous donnons le pouvoir et faculté de juger
+souverainement seul en matière civile et de tout ordonner ainsi
+que vous verrez être juste et à propos pour notre service, validant
+vos jugemens, règlemens et ordonnances comme s'ils
+étoient émanés de nos cours supérieures, comme aussi de vous
+trouver aux conseils de guerre, ouïr les plaintes qui vous seront
+faites par nos peuples des dits pays, par les gens de guerre
+et tous autres sur tous excès, torts, et violences, leur rendre
+bonne et briève justice, informer de toutes entreprises pratiques
+et menées faites contre notre service, procéder contre les coupables
+de tous crimes de quelque qualité et condition qu'ils
+soient, leur faire et parfaire leur procès jusqu'à jugement
+définitif et exécution d'icelui inclusivement.</i></p>
+
+<p>Et ce qui fait que la préférence et l'exécution provisionnelle
+et provisoire deüe à ce que nous ordonnerons à l'occasion
+des sieurs Gaillard et d'Artigny et autres magistrats, juges et
+officiers de justice, y est aujourd'hui plus nécessaire que jamais,
+c'est qu'il s'agist du service instant de sa majesté, et de
+l'exercise de la justice deüe à son peuple, qui ne peut être
+retardée ny suspendüe que par le roy même, et qui le seroit
+totalement, n'y ayant plus au conseil que les sieurs Gaillard et
+d'Artigny avec les sieurs Hazeur, Guillemin, le sieur de Lotbinière
+étant obligé de s'abstenir dans les affaires criminelles,
+et même pour le présent dans les affaires ecclésiastiques, où il
+s'agiroit de ses droits avec le chapitre, le sieur Lanouillier
+étant allé à Montréal pour les affaires du roy, les sieurs Macart
+et St.-Simon n'y venant plus que rarement à cause de leur
+grand âge, et les autres, qui ne sont pas icy desnommez, ayant
+volontairement ou par terreur abandonné leur compagnie pour
+suivre le party de monsieur le Mis. de Beauharnois, ce qui
+n'est nullement permis, les compagnies ne devant pas se
+diviser au préjudice du roy, à qui chacun doit son service en
+sa compagnie, jusqu'à ce qu'il ait remis ses provisions, ou
+qu'elles luy soient ôtées par le roy même, et ce qui réduisant
+le conseil à cinq personnes seulement nous compris, et à moins
+si aucune de ces cinq personnes cessoit de s'y trouver, ôteroit
+tout moyen de rendre la justice au peuple, et de veiller aux
+droits et à l'autorité du roy, qui est le point où l'on vouloit
+atteindre, et l'extrémité où depuis près de deux ans on a
+travaillé à réduire tout le corps de la justice dans la Nouvelle-France,
+et en particulier le conseil supérieur, au
+grand préjudice du roy et de son peuple, et d'autant plus
+encore qu'il est à propos d'avertir le peuple que les pouvoirs
+que Mr. le gouverneur général peut avoir par ses provisions
+sur les conseillers du conseil supérieur, sur les ecclésiastiques
+et sur les autres états de la colonie qui n'ont point de rapport à
+l'ordre militaire, ne sont que des pouvoirs relatifs à la commission
+quand il agist dans l'étendüe de son district, n'ayant pas
+plus celuy d'exiler un conseiller, de l'empêcher de rendre la
+justice, et un juge inférieur, d'exercer ses fonctions, qu'il
+en auroit d'envoyer un prêtre au séminaire, d'empêcher
+un prêtre de dire la messe et de confesser; mais que comme
+il pourroit bien empêcher qu'on ne sonnât l'Angelus à midy,
+où que l'on sonnât la cloche des Recollets à minuit, s'il entendoit
+dire qu'au son de cette cloche il y eût quelque signal
+donné par l'ennemy, il pourroit bien encore commander à un
+conseiller ou à un juge quelque chose pour la deffense de la
+ville en cas d'attaque ou autre occasion pressante et de son
+exercice particulier, ou autres exemples de cette nature.</p>
+
+<p>Veu les dits deux ordres de mon dit sieur le Mis. de Beauharnois,
+l'un envoyé au sieur Gaillard et l'autre au sieur d'Artigny,
+sans que nous sçachions s'il n'en a point encore été envoyé
+de pareil à quelqu'autre des conseillers du conseil supérieur.
+Nous, en vertu du pouvoir à nous donné, et en conséquence
+de la qualité dont le roy nous a honoré de premier
+président du conseil supérieur, seul en droit d'assembler et de
+convoquer le dit conseil, et ayant seul en cette qualité la
+police tant intérieure qu'extérieure de la compagnie, Ordonnons
+au sieur Gaillard et au sieur d'Artigny et à tous autres conseillers
+au conseil supérieur, de la part du roy et sous peine d'être
+réputé désobéissant aux ordres de Sa majesté, et au serment
+par eux prêté au roy en son conseil, de ne se point départir de
+son service peur quelque prétexte et par quelque ordre que ce
+soit, leur ordonnons de rester à Québec, et leur faisons deffense
+d'en désemparer jusqu'à ce qu'il ait plu à sa majesté ordonner
+de la satisfaction qu'il voudra bien accorder au conseil supérieur,
+tant de l'insulte qui luy a desjà été faite, que de celle
+qu'il vient encore de recevoir en la personne de ses conseillers;
+Ordonnons pareillement à tous juges tant des justices royalles
+que des seigneurs, à tous greffiers du conseil supérieur et
+autres, à tous huissiers et autres officiers de la justice, de se
+conformer à la présente ordonnance, et leur enjoignons de
+l'observer sous peine de désobéissance au roy et d'interdiction
+de leurs charges et offices. Mandons, etc. Fait en notre
+hôtel à Québec le vingt neuf may mil sept cent vingt huit.</p>
+
+<pre>
+
+ Dupuy.
+
+Le Sceau Par Monseigneur
+
+ Hiché,
+</pre>
+
+<p>Signifié de l'ordre de monseigneur l'Intendant, à monsieur
+Boisseau, greffier de la prévosté de cette ville; et en parlant à sa
+personne par moy huissier au conseil supérieur, ce jourd'huy
+quatre juin mil sept cent vingt huit.</p>
+
+<p class="rig">Chetinau de Rousel.</p>
+
+<br><br>
+
+<a name="ac" id="ac"></a>
+<h3>(C)</h3>
+
+<p>Etat du montant des importations et des exportations
+annuelles du Canada entre les années 1749 et 1755
+inclusivement.</p>
+
+<pre>
+Années.
+
+1749 { Importations. 5,682,090 Livres.
+ { Exportations. 1,414,900
+
+ Différence... 4,267,190
+
+1750 { Importations. 5,154,861
+ { Exportations. 1,337,000
+
+ Différence... 3,817,861
+
+1751 { Importations. 4,439,490
+ { Exportations. 1,515,932
+
+ Différence... 2,923,558
+
+1752 { Importations. 6,047,820
+ { Exportations. 1,554,400
+
+ Différence... 4,493,420
+
+1753 { Importations. 5,195,733
+ { Exportations. 1,706,130
+
+ Différence... 3,489,603
+
+1754 { Importations. 5,147,621
+ { Exportations. 1,576,616
+
+ Différence... 3,571,005
+
+Arrivages--Vaisseaux venant de France 32
+ " " des Iles 10
+ " " de Louisbourg
+ et de l'Acadie. 11
+ __
+ 53
+1755 { Importations. 5,203,272
+ { Exportations. 1,515,730
+
+ Différence... 3,687,542
+</pre>
+<br>
+
+<h3>SOMMAIRES.</h3>
+
+<p><a href="#l5">LIVRE V.</a></p>
+
+<p><a href="#l5c1">CHAP. I.</a>--<i>Colonies Anglaises</i>.--1690.</p>
+
+<p>Objet de ce chapitre.--Les persécutions politiques et religieuses
+fondent et peuplent les colonies anglaises, qui deviennent
+en peu de temps très puissantes.--Caractère anglais dérivant de
+la fusion des races normande et saxonne. Institutions libres
+importées dans le Nouveau-Monde, fruit des progrès de l'époque.--La
+Virginie et la Nouvelle-Angleterre.--Colonie de
+Jamestown (1607).--Colonie de New-Plymouth et gouvernement
+qu'elle se donne (1620).--Immensité de l'émigration.--L'Angleterre
+s'en alarme.--La bonne politique prévaut dans
+ses conseils, et elle laisse continuer l'émigration.--New-Plymouth
+passe entre les mains du roi par la dissolution de la compagnie.--Commission
+des plantations établie; opposition qu'elle suscita
+dans les colonies; elle s'éteint sans rien faire.--Etablissement du
+Maryland (1632) et de plusieurs autres colonies.--Leurs diverses
+formes de gouvernement: gouvernemens à charte, gouvernemens
+royaux, gouvernemens de propriétaires.--Confédération
+de la Nouvelle-Angleterre.--Sa quasi-indépendance de la métropole.--Population
+et territoire des établissemens anglais en
+1690.--Ils jouissent de la liberté du commerce.--Jalousie de
+l'Angleterre: actes du parlement impérial, et notamment l'acte
+de navigation passés pour restreindre cette liberté.--Opposition
+générale des colonies; doctrines du Massachusetts à ce sujet.--M.
+Randolph envoyé par l'Angleterre pour faire exécuter ses lois
+de commerce; elle le nomme percepteur général des douanes.--Négoce
+étendu que faisaient déjà les colons.--Les rapports et les
+calomnies de Randolph servent de prétextes pour révoquer les
+chartes de la Nouvelle-Angleterre.--Ressemblance de caractère
+entre Randolph et lord Sydenham.--Révolution de
+1690.--Gouvernement.--Lois.--Education.--Industrie.--Difference entre
+le colon d'alors et le colon d'aujourd'hui, le colon français et le
+colon anglais.</p>
+
+<p><a href="#l5c2">CHAP. II.</a>--Le Siège de Québec--1689-1695.</p>
+
+<p>Ligue d'Augsbourg formée contre Louis XIV.--L'Angleterre
+s'y joint en 1689, et la guerre, recommencée entre elle et la
+France, est portée dans leurs colonies.--Disproportion de forces
+de ces dernières.--Plan d'hostilités des Français.--Projet de
+conquête de la Nouvelle-York; il est abandonné après un commencement
+d'exécution.--Triste état du Canada et de l'Acadie.--Vigueur
+du gouvernement de M. de Frontenac.--Premières
+hostilités: M. d'Iberville enlève 2 vaisseaux anglais dans la
+baie d'Hudson.--Prise de Pemaquid par les Abénaquis.--Sac
+de Schenectady.--Destruction de Salmon Falls (Sementels).--Le
+fort Casco est pris et rasé.--Les Indiens occidentaux, prêts
+à se détacher de la France, renouvellent leur alliance avec elle
+au premier bruit de ses succès.--Irruptions des cantons, qui
+refusent de faire la paix.--Patience et courage des Canadiens.--Les
+Anglais projetent la conquête de la Nouvelle-France.--Etat
+de l'Acadie depuis 1667.--L'Amiral Phipps prend Port-Royal;
+il assiége Québec (1690) et est repoussé.--Retraite du général
+Winthrop, qui s'était avancé jusqu'au lac St.-Sacrement
+(George) pour attaquer le Canada par l'ouest, tandis que l'Amiral
+Phipps l'attaquerait par l'est.--Désastre de la flotte de
+ce dernier.--Humiliation des colonies anglaises.--Misère profonde
+dans les colonies des deux nations.--Les Iroquois et les
+Abénaquis continuent leurs déprédations.--Le major Schuyler
+surprend le camp de la Prairie de la Magdeleine (1691), et est
+défait par M. de Varennes.--Nouveau projet pour la conquête
+de Québec formé par l'Angleterre.--La défaite des troupes de
+l'expédition à la Martinique, et ensuite la fièvre jaune qui les
+décime sur la flotte de l'amiral Wheeler, font manquer l'entreprise.--Expéditions
+françaises dans les cantons (1693 et 1696);
+les bourgades des Onnontagués et des Onneyouths sont incendiées.--Les
+Miâmis font aussi essuyer de grandes pertes aux Iroquois.--Le
+Canada plus tranquille, après avoir repoussé partout
+ses ennemis, se prépare à aller porter à son tour la guerre chez
+eux.--L'état comparativement heureux dans lequel il se trouve,
+est dû à l'énergie et aux sages mesures du comte de Frontenac.--Intrigues
+de ses ennemis contre lui en France.</p>
+
+<p><a href="#l5c3">CHAP. III.</a>--<i>Terreneuve et Baie d'Hudson</i>.--1696-1701.</p>
+
+<p>Continuation de la guerre: les Français reprennent l'offensive.--La
+conquête de Pemaquid et de la partie anglaise de
+Terreneuve et de la baie d'Hudson, est résolue.--M. d'Iberville
+défait trois vaisseaux ennemis et prend Pemaquid.--Terreneuve:
+sa description; premiers établissemens français; leur histoire.--Le
+gouverneur, M. de Brouillan, et M. d'Iberville réunissent
+leurs forces pour agir contre les Anglais.--Brouilles entre
+ces deux chefs; ils se raccommodent.--Ils prennent St.-Jean,
+capitale anglaise de l'île, et ravagent les autres établissemens.--Héroïque
+campagne d'hiver des Canadiens.--Baie d'Hudson;
+son histoire.--Départ de M. d'Iberville; dangers que son escadre
+court dans les glaces; beau combat naval qu'il livre; il se
+bat seul contre trois et remporte la victoire.--Un naufrage.--La
+baie d'Hudson est conquise.--Situation avantageuse de la Nouvelle-France.--La
+cour projette la conquête de Boston et de
+New-York.--M. de Nesmond part de France avec une flotte
+considérable; la longueur de sa traversée fait abandonner l'entreprise.--Consternation
+des colonies anglaises.--Fin de la
+guerre: paix de Riswick (1797).--Difficultés entre les deux
+gouvernemens au sujet des frontières de leurs colonies.--M. de
+Frontenac refuse de négocier avec les cantons iroquois par l'intermédiaire
+de lord Bellomont.--Mort de M. de Frontenac;
+son portrait.--M. de Callières lui succède.--Paix de Montréal
+avec toutes les tribus indiennes, confirmée solennellement en
+1701.--Discours du célèbre chef Le Rat; sa mort, impression
+profonde qu'elle laisse dans l'esprit des Sauvages; génie et caractère
+de cet Indien.--Ses funérailles.</p>
+
+<p><a href="#l6">LIVRE VI.</a></p>
+
+<p><a href="#l6c1">CHAP. I.</a>--<i>Etablissement de la Louisiane</i>.--1683-1712.</p>
+
+<p>De la Louisiane.--Louis XIV met plusieurs vaisseaux à la
+disposition de la Salle, pour aller y fonder un établissement.--Départ
+de ce voyageur; ses difficultés avec le commandant de
+la flottille, M. de Beaujeu.--L'on passe devant les bouches du
+Mississipi sans les apercevoir, et l'on parvient jusqu'à la baie de
+Matagorda (ou St.-Bernard), dans le pays que l'on nomme aujourd'hui
+le Texas.--La Salle y débarque sa colonie et y bâtit
+le fort St.-Louis.--Conséquences désastreuses de ses divisions
+avec M. de Beaujeu, qui s'en retourne en Europe.--La Salle
+entreprend plusieurs expéditions inutiles pour trouver le Mississipi.--Grand
+nombre de ses compagnons y périssent.--Il
+part avec une partie de ceux qui lui restent pour les Illinois,
+afin de faire demander des secours en France.--Il est assassiné.--Sanglans
+démêlés entre ses meurtriers; horreur profonde que
+ces scènes causent aux Sauvages.--Joutel et six de ses compagnons
+parviennent aux Illinois.--Les colons laissés au Texas,
+sont surpris par les Indigènes et tués ou emmenés en captivité.--Guerre
+de 1689 et paix de Riswick.--D'Iberville reprend
+l'entreprise de la Salle en 1698, et porte une première colonie
+canadienne à la Louisiane l'année suivante; établissement de
+Biloxi (1698).--Apparition des Anglais dans le Mississipi.--Les
+Huguenots demandent à s'y établir et sont refusés.--Services
+rendus par eux à l'Union américaine.--M. de Sauvole
+lieutenant gouverneur.--Sages recommandations du fondateur
+de la Louisiane touchant le commerce de cette contrée.--Mines
+d'or et d'argent, illusions dont on se berce à ce sujet.--Transplantation
+des colons de Biloxi dans la baie de la Mobile (1701).
+--M. de Bienville remplace M. de Sauvole.--La Mobile fait
+des progrès.--Mort de M. d'Iberville; caractère et exploits de
+ce guerrier.--M. Diron d'Artaguette commissaire-ordonnateur
+(1708).--La colonie languit.--La Louisiane est cédée à M.
+Crozat en 1712, pour 16 ans.</p>
+
+<p><a href="#l6c2">CHAP. II.</a>--<i>Traité d'Utrecht</i>.--1701-1713.</p>
+
+<p>Une colonie canadienne s'établit au Détroit, malgré les Anglais
+et une partie des Indigènes.--Paix de quatre ans.--Guerre
+de la succession d'Espagne.--La France, malheureuse
+en Europe, l'est moins en Amérique.--Importance du traité de
+Montréal; ses suites heureuses pour le Canada.--Neutralité de
+l'Ouest; les hostilités se renferment dans les provinces maritimes.--Faiblesse
+de l'Acadie.--Affaires des Sauvages occidentaux;
+M. de Vaudreuil réussit à maintenir la paix parmi
+les tribus de ces contrées.--Ravages commis dans la Nouvelle-Angleterre
+par les Français et les Abénaquis.--Destruction
+de Deerfield et d'Haverhill (1708).--Remontrances de
+M. Schuyler à M. de Vaudreuil au sujet des cruautés commises
+par nos bandes; réponse de ce dernier.--Le colonel
+Church ravage l'Acadie (1704).--Le colonel March assiége
+deux fois Port-Royal et est repoussé (1707).--Terreneuve: premières
+hostilités; M. de Subercase échoue devant les forts de
+St.-Jean (1705).--M. de St.-Ovide surprend avec 170 hommes,
+en 1709, la ville de St.-Jean défendue par près de 1000 hommes
+et 48 bouches à feu, et s'en empare.--Continuation des hostilités
+à Terreneuve.--Instances des colonies anglaises auprès de
+leur métropole pour l'engager à s'emparer du Canada.--Celle-ci
+promet une flotte en 1709 et 1710, et la flotte ne vient pas.--Le
+colonel Nicholson prend Port-Royal; diverses interprétations
+données à l'acte de capitulation; la guerre continue en Acadie;
+elle cesse.--Attachement des Acadiens pour la France.--Troisième
+projet contre Québec; plus de 16 mille hommes vont
+attaquer le Canada par le St.-Laurent et par le lac Champlain;
+les Iroquois reprennent les armes.--Désastres de la flotte de
+l'amiral Walker aux Sept-Iles; les ennemis se retirent.--Consternation
+dans les colonies anglaises.--Massacre des Outagamis,
+qui avaient conspiré contre les Français.--Rétablissement de
+Michilimackinac.--Suspension des hostilités dans les deux
+mondes.--Traité d'Utrecht; la France cède l'Acadie, Terreneuve
+et la baie d'Hudson à la Grande-Bretagne.--Grandeur et
+humiliation de Louis XIV; décadence de la monarchie.--Le
+système colonial français.</p>
+
+<p><a href="#l6c3">CHAP. III.</a>--<i>Colonisation du Cap-Breton</i>.--1713-1744.</p>
+
+<p>Motifs qui engagent le gouvernement à établir le Cap-Breton.--Description
+de cette île à laquelle on donne le nom d'Ile-Royale.--La
+nouvelle colonie excite la jalousie des Anglais.--Projet
+de l'intendant, M. Raudot, et de son fils pour en faire
+l'entrepôt général de la Nouvelle-France, en 1706.--Fondation
+de Louisbourg par M. de Costa Bella.--Comment la France se
+propose de peupler l'île.--La principale industrie des habitans est
+la pêche.--Commerce qu'ils font.--M. de St.-Ovide remplace
+M. de Costa Bella.--Les habitans de l'Acadie, maltraités par
+leurs gouverneurs et travaillés par les intrigues des Français, menacent
+d'émigrer à l'Ile-Royale.--Le comte de St.-Pierre forme
+une compagnie à Paris, en 1719, pour établir l'île St.-Jean, voisine
+du Cap-Breton; le roi concède en outre à cette compagnie les
+îles Miscou et de la Magdeleine.--L'entreprise échoue par les
+divisions des associés.</p>
+
+<p><a href="#l7">LIVRE VII.</a></p>
+
+<p><a href="#l7c1">CHAP. I.</a>--<i>Système de Law.--Conspiration des Natchés</i>.</p>
+
+<p>1712-1731.</p>
+
+<p>La Louisiane, ses habitans et ses limites.--M. Crozat en
+prend possession en vertu de la cession du roi.--M. de la Motte
+Cadillac, gouverneur; M. Duclos, commissaire-ordonnateur.--Conseil
+supérieur établi; introduction de la coutume de Paris.--M.
+Crozat veut ouvrir des relations commerciales avec le
+Mexique; voyages de M. Juchereau de St.-Denis à ce sujet; il
+échoue.--On fait la traite des pelleteries avec les Indigènes,
+dont une portion embrasse le parti des Anglais de la Virginie.--Les
+Natchés conspirent contre les Français et sont punis.--Désenchantement
+de M. Crozat touchant la Louisiane; cette province
+décline rapidement sous son monopole; il la rend (1717)
+au roi, qui la concède à la compagnie d'Occident rétablie par
+Law.--Système de ce fameux financier.--M. de l'Espinay succède
+à M. de la Motte Cadillac, et M. Hubert à M. Duclos.--M.
+de Bienville remplace bientôt après M. de l'Espinay.--La
+Nouvelle-Orléans est fondée par M. de Bienville (1717).--Nouvelle
+organisation de la colonie; moyens que l'on prend
+pour la peupler.--Terrible famine parmi les colons accumulés à
+Biloxi.--Divers établissemens des Français.--Guerre avec
+l'Espagne.--Hostilités en Amérique: Pensacola, île Dauphine.--Paix.--Louis
+XIV récompense les officiers de la Louisiane.--Traité
+avec les Chicachas et les Natchés.--Ouragan du 12 septembre
+(1722).--Missionnaires.--Chute du système de Law.--La
+Louisiane passe à la compagnie des Indes.--Mauvaise direction
+de cette compagnie.--M. Perrier, gouverneur.--Les
+Indiens forment le projet de détruire les Français; massacre aux
+Natchés; le complot n'est exécuté que partiellement.--Guerre
+à mort faite aux Natchés; ils sont anéantis, 1731.</p>
+
+<p><a href="#l7c2">CHAP. II.</a>--<i>Limites</i>.--1715-1744.</p>
+
+<p>Etat du Canada: commerce, finances, justice, éducation,
+divisions paroissiales, population, défenses.--Plan de M. de Vaudreuil
+pour l'accroissement du pays.--Délimitation des frontières
+entre les colonies françaises et les colonies anglaises.--Perversion
+du droit public dans le Nouveau-Monde au sujet du territoire.--Rivalité
+de la France et de la Grande-Bretagne.--Différends
+relatifs aux limites de leurs possessions.--Frontière de
+l'Est ou de l'Acadie.--Territoire des Abénaquis.--Les Américains
+veulent s'en emparer.--Assassinat du P. Rasle.--Le P. Aubry
+propose une ligne tirée de Beaubassin à la source de l'Hudson.--Frontière
+de l'Ouest.--Principes différens invoqués par les deux
+nations; elles établissent des forts sur les territoires réclamés par
+chacune d'elle réciproquement.--Lutte d'empiétemens; prétentions
+des colonies anglaises; elles veulent accaparer la traite des
+Indiens.--Plan de M. Burnet.--Le commerce est défendu avec le
+Canada.--Etablissement de Niagara par les Français, et d'Oswégo
+par les Anglais.--Plaintes mutuelles qu'ils s'adressent.--Fort
+St.-Frédéric élevé par M. de la Corne sur le lac Champlain;
+la contestation dure jusqu'à la guerre de 1744.--Progrès du
+Canada.--Emigration; perte du vaisseau le Chameau.--Mort de
+M. de Vaudreuil (1725); qualités de ce gouverneur.--M. de
+Beauharnais lui succède.--M. Dupuy, intendant.--Son caractère.--M.
+de St.-Vallier second évêque de Québec meurt; difficultés
+qui s'élèvent relativement à son siége, portées devant le
+Conseil supérieur.--Le clergé récuse le pouvoir civil.--Le gouverneur
+se rallie au parti clérical.--Il veut interdire le conseil,
+qui repousse ses prétentions.--Il donne des lettres de cachet
+pour exiler deux membres.--L'intendant fait défense d'obéir à
+ces lettres.--Décision du roi.--Le cardinal de Fleury premier
+ministre.--M. Dupuy est rappelé.--Conduite humiliante du
+Conseil.--Mutations diverses du siége épiscopal jusqu'à l'élévation
+de M. de Pontbriant.--Soulèvement des Outagamis (1728)
+expédition des Canadiens; les Sauvages se soumettent.--Voyages
+de découverte vers la mer Pacifique; celui de M. de
+la Vérandrye en 1738; celui de MM. Legardeur de St.-Pierre
+et Marin quelques années après; peu de succès de ces entreprises.--Apparences
+de guerre; M. de Beauharnais se prépare
+aux hostilités.</p>
+
+<p><a href="#l8">LIVRE VIII.</a></p>
+
+<p><a href="#l8c1">CHAP. I.</a>--<i>Commerce</i>.--1608-1744.</p>
+
+<p>De l'Amérique et de ses destinées.--But des colonies qui y
+ont été établies.--Le génie commerçant est le grand trait caractéristique
+des populations du Nouveau-Monde.--Commerce
+canadien: effet destructeur des guerres sur lui.--Il s'accroît cependant
+avec l'augmentation de la population.--Son origine:
+pêche de la morue.--Traite des pelleteries de tout temps principale
+branche du commerce de la Nouvelle-France.--Elle est
+abandonnée au monopole de particuliers ou de compagnies jusqu'en
+1731, qu'elle tombe entre les mains du roi pour passer en
+celles des fermiers.--Nature, profits, grandeur, conséquences de
+ce négoce; son utilité politique.--Rivalité des colonies anglaises;
+moyens que prend M. Burnet, gouverneur de la Nouvelle-York,
+pour enlever la traite aux Français.--Lois de 1720 et de 1727.--Autres
+branches de commerce: pêcheries, combien elles sont
+négligées.--Bois d'exportation.--Construction des vaisseaux.--Agriculture;
+céréales et autres produits agricoles.--Jin-seng.--Exploitation
+des mines.--Chiffre des exportations et des importations.--Québec,
+entrepôt général.--Manufactures: introduction
+des métiers pour la fabrication des toiles et des draps destinés
+à la consommation intérieure.--Salines.--Etablissement
+des postes et messageries (1745).--Transport maritime.--Taxation:
+droits de douane imposés fort tard et très modérés.--Systèmes
+monétaires introduits dans le pays; changemens fréquens
+qu'ils subissent et perturbations qu'ils causent.--Numéraire,
+papier-monnaie: cartes, ordonnances; leur dépréciation.--Faillite
+du trésor, le papier est liquidé avec perte de (5/8) pour
+les colons en 1720.--Observations générales.--Le Canadien
+plus militaire que marchand.--Le trafic est permis aux fonctionnaires
+publics; affreux abus qui en résultent.--Lois de commerce.--Etablissement
+du siége de l'Amirauté en 1717; et
+d'une bourse à Québec et à Montréal.--Syndic des marchands.--Le
+gouvernement défavorable à l'introduction de l'esclavage
+au Canada.</p>
+
+<p><a href="#l8c2">CHAP. II.</a>--<i>Louisbourg</i>.--1744-1748.</p>
+
+<p>Coalition en Europe contre Marie-Thérèse pour lui ôter l'empire
+(1740).--Le maréchal de Belle-Isle y fait entrer la
+France.--L'Angleterre
+se déclare pour l'impératrice en 1744.--Hostilités
+en Amérique.--Ombrage que Louisbourg cause aux colonies
+américaines.--Théâtre de la guerre dans ce continent.--Les deux
+métropoles, trop engagées en Europe, laissent les colons à leurs
+propres forces.--Population du Cap-Breton; fortifications et garnison
+de Louisbourg.--Expédition du commandant Duvivier à
+Canseau et vers Port-Royal.--Déprédations des corsaires.--Insurrection
+de la garnison de Louisbourg.--La Nouvelle-Angleterre,
+sur la proposition de M. Shirley, en profite pour attaquer cette
+forteresse.--Le Colonel Pepperrell s'embarque avec 4,000 hommes,
+et va y mettre le siége par terre, tandis que le commodore Warren
+en bloque le port.--Le commandant français rend la place.--Joie
+générale dans les colonies anglaises; sensation que fait
+cette conquête.--La population de Louisbourg est transportée
+en France.--Projet d'invasion du Canada, qui se prépare à
+tenir tête à l'orage.--Escadre du duc d'Anville pour reprendre
+Louisbourg et attaquer les colonies anglaises (1746); elle est
+dispersée par une tempête.--Une partie atteint Chibouctou
+(Halifax) avec une épidémie à bord.--Mortalité effrayante parmi
+les soldats et les matelots.--Mort du duc d'Anville.--M.
+d'Estournelle, qui lui succède, se perce de son épée.--M.
+de la Jonquière persiste à attaquer Port-Royal; une nouvelle
+tempête disperse les débris de la flotte.--Frayeur et armement
+des colonies américaines.--M. de Ramsay assiège Port-Royal.--Les
+Canadiens défont le colonel Noble au Grand-Pré,
+Mines.--Ils retournent dans leur pays.--Les frontières anglaises
+sont attaquées, les forts Massachusetts et Bridgman surpris et
+Saratoga brûlé; fuite de la population.--Nouveaux armemens
+de la France; elle perd les combats navals du Cap-Finistère
+et de Belle-Isle.--Marine anglaise et française.--Faute du
+cardinal Fleury d'avoir laissé dépérir la marine en France.--Le
+comte de la Galissonnière gouverneur du Canada.--Cessation
+des hostilités; traité d'Aix-la-Chapelle (1748).--Suppression
+de l'insurrection des Miâmis.--Paix générale.</p>
+
+<p><a href="#l8c3">CHAP. III.</a>--<i>Commission des Frontières</i>.--1748-1755.</p>
+
+<p>La paix d'Aix-la-Chapelle n'est qu'une trêve.--L'Angleterre
+profite de la ruine de la marine française pour étendre les
+frontières de ses possessions en Amérique.--M. de la Galissonnière,
+gouverneur du Canada.--Ses plans pour empêcher
+les Anglais de s'étendre, adoptés par la cour.--Prétentions de
+ces derniers.--Droit de découverte et de possession des Français.--Politique
+de M. de la Galissonnière, la meilleure quant aux
+limites.--Emigration des Acadiens; part qu'y prend ce gouverneur.--Il
+ordonne de bâtir ou relever plusieurs forts dans
+l'Ouest; garnison au Détroit, fondation d'Ogdensburgh (1749).--Le
+marquis de la Jonquière remplace M. de la Galissonnière.--Projet
+que ce dernier propose à la cour pour peupler le Canada.--Appréciation
+de la politique de son prédécesseur par M.
+de la Jonquière; le ministre lui enjoint de la suivre.--Le chevalier
+de la Corne et le major Lawrence s'avancent vers l'isthme
+de l'Acadie et s'y fortifient; forts Beauséjour et Gaspareaux;
+Lawrence et des Mines.--Lord Albemarle, ambassadeur britannique
+à Paris, se plaint des empiétemens des Français (1750);
+réponse de M. de Puyzieulx.--La France se plaint à son tour
+des hostilités des Anglais sur mer.--Etablissement des Acadiens
+dans l'île St.-Jean; leur triste situation.--Fondation
+d'Halifax (1749).--Une commission est nommée pour régler la
+question des limites: MM. de la Galissonnière et de Silhouette
+pour la France; MM. Shirley et Mildmay pour la Grande-Bretagne.--Convention
+préliminaire: tout restera dans le
+Statu quo jusqu'au jugement définitif.--Conférences à Paris;
+l'Angleterre réclame toute la rive méridionale du St.-Laurent
+depuis le golfe jusqu'à Québec; la France maintient que l'Acadie,
+suivant ses anciennes limites, se borne au territoire qui est
+à l'est d'une ligne tirée dans la péninsule de l'entrée de la baie
+de Fondy au cap Canseau.--Notes raisonnées à l'appui de ces
+prétentions diverses.--Les deux parties ne se cèdent rien.--Affaire
+de l'Ohio; intrigues des Anglais parmi les naturels de
+cette contrée, et des Français dans les cinq cantons.--Traitans
+de la Virginie arrêtés et envoyés en France.--Les deux nations
+envoyent des troupes sur l'Ohio et s'y fortifient.--Le
+gouverneur fait défense aux Demoiselles Desauniers de faire la
+traite du castor au Sault-St.-Louis; difficulté que cela lui suscite
+avec les Jésuites, qui se plaignent de sa conduite à la cour,
+de la part qu'il prend, lui et son secrétaire, au commerce, et de son
+népotisme.--Il dédaigne de se justifier.--Il tombe malade et
+meurt à Québec en 1752.--Son origine, sa vie, son caractère.--Le
+marquis Duquesne lui succède.--Affaire de l'Ohio continuée.--Le
+colonel Washington marche pour attaquer le fort
+Duquesne.--Mort de Jumonville.--Défaite de Washington par
+M. de Villiers au fort de la Nécessité (1754).--Plan des Anglais
+pour l'invasion du Canada; assemblée des gouverneurs coloniaux
+à Albany.--Le général Braddock est envoyé par la Grande-Bretagne
+en Amérique avec des troupes.--Le baron Dieskau
+débarque à Québec avec 4 bataillons (1755).--Négociations
+des deux cours au sujet de l'Ohio.--Note du duc de Mirepoix
+du 15 janvier 1755; réponse du cabinet de Londres.--Nouvelles
+propositions des ministres français; l'Angleterre élève
+ses demandes.--Prise du Lys et de l'Alcide par l'amiral Boscawen.--La
+France déclare la guerre à l'Angleterre.</p>
+
+<p>FIN DES SOMMAIRES.</p>
+
+
+
+<br><br>
+
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+
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+<pre>
+
+
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+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Canada depuis sa
+découverte jusqu'à nos jours. Tome II, by François-Xavier Garneau (1809-1866)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CANADA, TOME--2 ***
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+Foundation
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+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+</pre>
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+</body>
+</html>
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@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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new file mode 100644
index 0000000..28e1d1f
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+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #27132 (https://www.gutenberg.org/ebooks/27132)