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Tome II + +Author: François-Xavier Garneau (1809-1866) + +Release Date: November 2, 2008 [EBook #27132] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CANADA, TOME--2 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque and the Online Distributed +Proofreading Canada Team at http://www.pgdpcanada.net (This +book was created from images provided by Bibliothèque et +Archives nationales du Québec.) + + + + + + + + + + HISTOIRE + DU + CANADA + DEPUIS SA DECOUVERTE JUSQU'A NOS JOURS. + + PAR + + F. X. GARNEAU. + + + TOME SECOND. + + + QUÉBEC + IMPRIMERIE DE N. AUBIN, RUE COUILLARD, No. 14. + + 1846. + + + + + HISTOIRE + DU + CANADA. + + + LIVRE V. + + + + CHAPITRE I. + + COLONIES ANGLAISES. + + 1690. + + +Objet de ce chapitre.--Les persécutions politiques et religieuses +fondent et peuplent les colonies anglaises, qui deviennent en peu de +temps très puissantes.--Caractère anglais dérivant de la fusion des +races normande et saxonne. Institutions libres importées dans le +Nouveau-Monde, fruit des progrès de l'époque.--La Virginie et la +Nouvelle-Angleterre.--Colonie de Jamestown (1607).--Colonie de +New-Plymouth et gouvernement qu'elle se donne (1620).--Immensité de +l'émigration.--L'Angleterre s'en alarme.--La bonne politique prévaut +dans ses conseils et elle laisse continuer l'émigration.--New-Plymouth +passe entre les mains du roi par la dissolution de la +compagnie--Commission des plantations établie; opposition qu'elle +suscite dans les colonies; elle s'éteint sans rien faire.--Etablissement +du Maryland (1632) et de plusieurs autres colonies.--Leurs diverses +formes de gouvernement: gouvernemens à charte, gouvernemens royaux, +gouvernemens de propriétaires.--Confédération de la +Nouvelle-Angleterre.--Sa quasi-indépendance de la métropole.--Population +et territoire des établissemens anglais en 1690.--Ils jouissent de la +liberté du commerce.--Jalousie de l'Angleterre: actes du parlement +impérial et notamment l'acte de navigation passés pour restreindre cette +liberté.--Opposition générale des colonies; doctrines du Massachusetts à +ce sujet.--M. Randolph envoyé par l'Angleterre pour faire exécuter ses +lois de commerce; elle le nomme percepteur général des douanes. Négoce +étendu que faisaient déjà les colons.--Les rapports et les calomnies de +Randolph servent de prétextes pour révoquer les chartes de la +Nouvelle-Angleterre.--Ressemblance de caractère entre Randolph et lord +Sydenham. Révolution de +1690.--Gouvernement.--Lois.--Education.--Industrie.--Différence entre le +colon d'alors et le colon d'aujourd'hui, le colon français et le colon +anglais. + + +Le Canada n'avait pas été actuellement en guerre avec les Anglais depuis +le traité de St.-Germain-en-Laye en 1632. A cette époque reculée, où les +colonies de l'Amérique septentrionale naissaient à peine, les combattans +étaient tous des Européens, qui se disputaient des lambeaux du continent +dû au génie de Colomb. Aucun d'eux n'avait pris les armes pour défendre +le sol de sa vraie patrie; la terre qu'ils foulaient était encore à +leurs yeux une terre étrangère. Mais en 1689 les choses avaient déjà +changé. Il y avait alors des Canadiens, il y avait des Américains, il y +avait une patrie, ce mot si magique pour le soldat. Et chose +remarquable, les Européens laissèrent pour ainsi dire le champ libre à +ces nouveaux hommes, qui essayèrent leur force et leur courage les uns +contre les autres, et déployèrent dans la lutte cette même ardeur et +cette haine nationale dont leurs mères-patries respectives donnaient le +douloureux spectacle depuis des siècles dans l'ancien monde. + +Nous savons quel développement avait pris en 1689 le Canada en +population, en industrie et en richesses. Pour bien apprécier les moyens +relatifs des parties belligérantes, et les dangers de la guerre pour ce +pays, il est nécessaire de posséder la même connaissance relativement +aux colonies anglaises, qui forment aujourd'hui une des premières +nations du monde. + +Après les tentatives infructueuses de colonisation dont il a été dit +quelques mots dans une autre partie de cet ouvrage, l'Angleterre cessa +de s'occuper de l'Amérique, qu'elle ne fréquenta plus que par ses +pêcheurs et ses baleiniers. La France montra plus de persévérance, elle +s'obstina dans son entreprise jusqu'à ce qu'elle eût réussi à s'établir +en Acadie et en Canada d'une manière permanente. + +Mais à peu près dans le temps où elle s'était assurée un pied solide +dans le Nouveau-Monde, des guerres politiques et religieuses vinrent +bouleverser l'Angleterre, et rejeter hors de son sein une population +formée par les débris des partis vaincus, qui, tour à tour opprimés par +le vainqueur, abandonnèrent leur patrie pour aller s'en créer une +nouvelle ailleurs. Ils fondèrent la Virginie, New-Plymouth, le +Massachusetts et bien d'autres provinces. La bigoterie et un zèle +aveugle régnaient parmi toutes les sectes chrétiennes. Chacun niait à +son voisin ce que tous les hommes avaient droit de posséder, la liberté +de conscience. C'est à cela que l'on doit attribuer, sinon +l'établissement, du moins l'état florissant de l'Amérique +aujourd'hui[1]. La cause première de cette émigration involontaire +subsistant toujours, ces nouvelles colonies se peuplèrent rapidement et +surpassèrent bientôt celles de la France. + +[Note 1: History of Massachusetts Bay.] + +Ensuite, le génie commerçant de l'Angleterre, qui commençait à se +déployer à la faveur de la liberté, favorisa l'accroissement de ces +mêmes possessions lointaines. Ce fut un bonheur pour celles-ci que cette +nouvelle direction donnée à l'esprit national; elles en profitèrent plus +que leur mère-patrie elle-même. + +La race saxonne, agreste et engourdie, observe un écrivain, aurait fait +peu de bruit dans le tournoi des peuples, si des myriades de Normands, +de Poitevins et d'autres Français de toutes les provinces, ne fussent +venus la réveiller rudement à la suite de Guillaume-le-Conquérant. De +cette époque et de la fusion graduelle des deux races, datent les +progrès qui se sont manifestés successivement dans le génie, les +institutions et la puissance de l'Angleterre. L'audace, l'activité et la +rapacité normandes ont fécondé la vieille torpeur saxonne. Des excès de +la tyrannie organisée par la conquête et des résistances féodales sont +nées les alliances des intérêts lésés, et de ces alliances tout le +système municipal et parlementaire de la Grande-Bretagne[2]. Les colons +américains importèrent avec eux, comme un dépôt sacré, ce système +municipal et parlementaire, première cause de leurs succès futurs. + +[Note 2: Maillefer.] + +L'époque de l'établissement de l'Amérique septentrionale est remarquable +par la révolution qui s'opérait dans les esprits chez toutes les nations +et particulièrement en Angleterre, où le peuple, ne se contentant pas de +vaines théories, réclamait la mise en pratique de ces grands principes +sociaux, que la marche de la civilisation et les doctrines chrétiennes +commençaient à développer aux yeux de la multitude. Ce peuple fut le +premier qui posséda, dans son parlement, l'arme nécessaire pour lutter +avec avantage contre le despotisme. Jacques I donnait le nom de rois[3] +aux membres des Communes, à ceux même que Henri VIII avait traités de +brutes, tant s'était accrue déjà leur puissance. Les principes de la +liberté, les droits de l'homme, la nature et l'objet d'un gouvernement, +étaient des questions qui occupaient tous les esprits, et qui se +discutaient jusque dans le village le plus reculé du pays avec une +extrême chaleur. Mais faute d'habitude on abusa, comme cela arrive +toujours là où la liberté ne fait que de naître, de cette même liberté +pour laquelle on combattait; et le vainqueur la refusa au vaincu, qui +fut poursuivi, persécuté, proscrit. Les querelles de religion se mêlant +à celles de la politique, fournirent de nouveaux alimens à l'incendie +dans lequel disparurent les restes de l'Eglise de Rome et le trône. Les +puritains prétendaient vouloir la liberté religieuse et la liberté +politique, et cependant, durant leur domination sous Cromwell, ils se +montrèrent plus exclusifs et plus persécuteurs que les royalistes qu'ils +avaient renversés. Mais les principes survivent à ceux qui en abusent; +et les nouvelles idées fructifièrent en Amérique, où les portèrent ces +mêmes puritains déchus. La réaction qui eut lieu en Angleterre après la +mort du Protecteur, les priva de toute autorité, et les livra à la +vengeance d'un vainqueur irrité également contre les maximes religieuses +et contre les maximes politiques qu'ils avaient invoquées +indistinctement pour opérer la révolution qui avait amené Charles I à +l'échafaud et l'établissement d'une république. Les plus zélés et les +plus compromis durent alors chercher à se soustraire à un gouvernement +auquel leurs idées ne pouvaient jamais leur permettre de se rallier, et +ils émigrèrent sur les rives du Nouveau-Monde, emportant avec eux leurs +principes et ces institutions libres dans lesquelles ils avaient +converti des maximes générales en vérités pratiques. Le droit de +représentation, l'institution précieuse du jury, le vote des subsides +par le peuple, et plusieurs autres priviléges essentiels à la liberté du +citoyen, furent des dogmes qu'ils y transplantèrent, qui servirent de +base à leur organisation sociale, et qui ne cessèrent plus d'être +regardés comme les droits les plus précieux de l'homme. Les monopoles, +les ordres privilégiés, les charges sur l'industrie, comme les maîtrises +et corporations des métiers, etc., la féodalité, et toutes les chaînes +qui accablaient encore le peuple, même dans les pays les plus libres de +l'Europe, ne suivirent point ces colons au-delà des mers. + +[Note 3: Un comité de la chambre des communes devait lui présenter une +adresse. Il ordonna que douze siéges fussent apportés pour les membres +de ce comité, «car, dit-il, ce sont douze rois qui viennent».] + +Jacques I divisa la partie du continent américain, située entre les 34e. +et 45e. degrés de latitude, en deux vastes provinces: la Virginie et la +Nouvelle-Angleterre. La première fut concédée à une compagnie de +Londres, et la seconde, à des marchands de Plymouth avec le droit de les +établir et d'y commercer, en 1606. + +Dès l'année suivante, ou quatre ans après la fondation de Port-Royal, la +compagnie de Londres envoya 108 colons dans la Virginie pour commencer +l'établissement de cette province, lesquels s'établirent dans un lieu +qu'ils nommèrent Jamestown; mais les privations et la misère réduisirent +leur nombre à une quarantaine au bout de quelques mois. Cinq cents +autres émigrés les suivirent en 1609. N'ayant ni plus de moyens, ni plus +de prévoyance que les premiers, ils se virent bientôt en proie à une +affreuse famine qui les fit périr presque tous. La fertilité du sol, la +beauté du climat et l'émigration contribuèrent cependant à faire oublier +ces désastres, et petit à petit la province prit des développemens qui +la mirent au-dessus de tous les périls. Ces premiers pionniers de la +civilisation américaine vécurent à profits communs jusqu'en 1613. A +cette époque des terres leur furent distribuées; et la plupart des +planteurs n'ayant point de femmes, la compagnie leur envoya +quatre-vingt-six jeunes filles, qui leur furent vendues à raison de cent +à cent cinquante livres de tabac chacune. Six ans plus tard fut +convoquée, par le chevalier George Yeardley, la première assemblée +représentative qu'il y ait eue en Amérique; et les représentans, élus +par les bourgs, réglèrent les affaires de la colonie, qui jusque-là +avaient été dirigées par la compagnie de Londres. En 1621, la province +reçut une espèce de gouvernement constitutionnel composé d'un +gouverneur, d'un conseil et d'une assemblée générale élective. Peu de +temps après, elle fut attaquée par les Sauvages, qui massacrèrent plus +de 300 personnes, tant hommes que femmes et enfans; la compagnie, blâmée +de n'avoir pas protégé suffisamment les habitans, fut dissoute, et le +roi prit la Virginie sous sa protection (1624). Elle perdit sa +législature sous le roi Jacques, mais Charles I, son fils, la lui +restitua. + +De son côté, la compagnie de Plymouth envoya, en 1607, une colonie de +cent et quelques personnes à Sagahadoc (Kénébec) dans la +Nouvelle-Angleterre, sous les ordres de George Popham; mais ce dernier +étant mort, les colons retournèrent en Europe le printemps suivant; ce +qui découragea tellement la société, qu'elle abandonna toute idée de +colonisation jusqu'en 1620. Alors des puritains (Brownistes), qui +s'étaient réfugiés dans la Hollande une douzaine d'années auparavant[4], +pour échapper aux persécutions qui pesaient sur eux en Angleterre, +demandèrent à la compagnie de Londres la permission d'émigrer dans la +Virginie avec la liberté d'y professer leur religion, eux et leur +postérité. Le roi s'y refusa d'abord, mais il y consentit ensuite; et +l'année suivante ils purent faire voile pour l'Amérique. Trompés par +leur pilote qui fit fausse route, ils abordèrent plus au nord qu'ils +n'avaient intention de le faire, et au lieu de débarquer dans la +Virginie, ils se trouvèrent dans la Nouvelle-Angleterre, où ils jetèrent +les premier fondemens de la colonie de New-Plymouth. N'ayant point de +charte du roi, ils formèrent une espèce de société volontaire, et +obéirent à des lois et à des magistrats établis par eux-mêmes, jusqu'à +l'époque de leur union avec le Massachusetts en 1692. + +[Note 4: Jeremy Belknap: History of New-Hampshire.] + +«Ce pacte gouvernemental, dit le Dr. Story[5] est sinon le premier, du +moins le titre primordial le plus authentique de l'établissement d'une +nation, que l'on trouve dans les annales du monde. Les philosophes et +les juristes en appellent constamment à la théorie d'un pareil contrat, +pour établir la mesure des droits et des devoirs des gouvernans et des +gouvernés; mais presque toujours cette théorie a été regardée comme un +effort d'imagination, qui n'est appuyé ni par l'histoire ni par la +pratique des nations, et qui ne fournit par conséquent aucune +instruction solide pour les affaires réelles de la vie. On ne pensait +guère que l'Amérique pût fournir l'exemple d'un contrat social d'une +simplicité primitive et presque patriarcale». + +[Note 5: _Commentaries on the constitution of the United-States, etc._] + +Deux ans après, la compagnie de Plymouth concéda un territoire dans le +Massachusetts, à quelques personnes qui essayèrent inutilement d'y +former un établissement. D'autres tentatives suivirent celle-ci avec +plus ou moins de succès jusqu'en 1628. Enfin, dans cette même année, une +nouvelle compagnie acheta de celle de Plymouth le territoire de cette +province, et fut incorporée par charte royale. Elle transféra le +gouvernement de la colonie dans le pays même; et quelque temps après les +habitans élurent des députés pour faire des lois, établir des cours de +justice, etc. L'immigration devint considérable; il arriva dans une +seule année (1630) plus de 1500 colons, par quelques uns desquels la +ville de Boston fut commencée. En 1633, ils débarquèrent encore en plus +grand nombre; la plupart de ces émigrés étaient des mécontens +politiques, des hommes qui avaient des lumières, de l'expérience et même +de la fortune, excellens matériaux pour fonder un pays. L'Angleterre, +voyant grossir ce torrent de population désaffectionnée qui s'en allait +en Occident, prit l'alarme. L'ordre fut promulgué de suspendre le départ +de tous les vaisseaux destinés pour le Nouveau-Monde; et il fut enjoint +aux patrons de ceux qui auraient à l'avenir une pareille destination +avec des émigrans, d'obtenir au préalable une permission de l'autorité +publique. En même temps les capitaines des navires dont le départ avait +été suspendu, furent sommés de se présenter devant le conseil d'état +avec la liste de leurs passagers. Mais après réflexion, la bonne +politique prévalut heureusement dans ce conseil, et les émigrans eurent +permission de partir après avoir été informés, que «Sa Majesté n'avait +aucune intention de leur imposer la liturgie de l'Eglise anglicane, et +qu'elle croyait que c'était pour jouir de la liberté en matière de +religion, qu'ils passaient dans le Nouveau-Monde»[6]. + +[Note 6: Charles I se guida d'après le même principe en accordant une +charte à Rhode-Island en 1663. «Notre plaisir royal, dit le monarque, +est que personne dans la colonie ne soit à l'avenir molesté, puni, +inquiété ni recherché pour différence d'opinion en matières +religieuses».] + +Cette conduite du roi d'Angleterre et de son conseil, contraste bien +étrangement avec celle de Louis XIV, qui ne tolérait d'autre opinion que +la sienne, et qui fermait à ses sujets les portes de toutes ses colonies +comme pour montrer que même l'avenir devait subir les lois de sa +volonté, et qu'il modèlerait à son gré les empires futurs! + +Au nombre des passagers dont le départ avait été ainsi arrêté par +l'ordre de la cour de Londres, se trouvait un homme obscur, mais qui +allait emporter avec lui les destinées de sa patrie; cet homme était +Cromwell. L'oeil royal devina-t-il l'avenir de ce nom roturier en +parcourant la liste de ces passagers? vit-il dans celui qui le portait +le possesseur futur de son trône et le chef de la nation? L'ordre qu'il +avait donné causa du délai, et dans l'intervalle le puritain, le futur +protecteur de la Grande-Bretagne, changea d'opinion et ne sortit point +de son pays; sa destinée devait s'accomplir. + +La compagnie de Plymouth s'étant dissoute, la colonie passa sous +l'autorité du roi comme celle de la Virginie. Cet événement exerça alors +peu d'influence sur l'administration intérieure, qui resta entre les +mains des habitans. Ils élisaient tous leurs fonctionnaires, depuis le +gouverneur en descendant jusqu'au dernier degré de l'échelle +hiérarchique. La législature était élective dans toutes ses branches. + +Plus tard pourtant, en 1638, les clameurs que leurs ennemis ne cessaient +de pousser contre eux en Angleterre, se renouvelèrent avec plus de +fureur que jamais. Le roi, trompé par leurs assertions haineuses et +intéressées, nomma une commission, dont l'archevêque de Cantorbéry était +le chef, à laquelle fut départie une autorité suprême et absolue sur +toutes les colonies, avec le pouvoir de faire des lois et des +ordonnances affectant leur gouvernement et la personne et les biens des +habitans. A cette nouvelle, le Massachusetts fit les remontrances les +plus énergiques contre «cette commission», dont l'établissement +abrogeait d'un seul coup toutes les libertés coloniales. Il exposa que +les colons étaient passés en Amérique avec le consentement de Sa +Majesté, dont ils avaient beaucoup agrandi les domaines; que si on leur +enlevait leur charte, ils seraient forcés de s'en aller ailleurs, ou de +retourner dans leur pays natal; que les autres établissemens seraient +également abandonnés, et que tout le pays tomberait ainsi entre les +mains des Français ou des Hollandais. Il terminait par demander qu'on +les laissât jouir de leurs anciennes libertés, et qu'on ne mît point +d'entraves à l'émigration vers le Nouveau-Monde. + +L'Angleterre n'osa pas mettre à exécution un projet devenu odieux dès sa +naissance; et la commission des plantations s'éteignit sans rien faire, +tant il est vrai de dire que l'opinion publique avait déjà de force dans +ce royaume, fruit inappréciable de la liberté. + +Les colonies anglaises, respectées ainsi dans leurs droits, se formaient +insensiblement aux habitudes du gouvernement représentatif, tandis que +l'arrivée continuelle des partisans vaincus dans les luttes civiles de +la mère-patrie, augmentait leur population et leurs richesses. Les +puritains persécutés cherchaient un asile dans la Nouvelle-Angleterre; +les catholiques dans le Maryland; les royalistes dans la Virginie. + +Le Maryland fut concédé par Charles I à lord Baltimore, baron irlandais, +et fondé en 1632 par 200 gentilshommes catholiques. Huit ans après ils +demandèrent et obtinrent un gouvernement libre. Cette province est la +première qui ait eu l'honneur de proclamer dans le Nouveau-Monde, le +grand principe de la tolérance universelle, et de reconnaître la +sainteté et les droits imprescriptibles de la conscience[7]. Elle se +peupla rapidement. Jouissant de la tranquillité pendant que les autres +provinces étaient déchirées par des persécutions religieuses, +l'émigration s'y portait en foule, sûre d'y trouver le repos et la paix. + +[Note 7: Chalmer's annals.] + +Telle fut l'origine des deux premières colonies anglaises, la Virginie +et la Nouvelle-Angleterre, autour desquelles les autres sont venues +ensuite se grouper. En lisant l'histoire des premières on voit celle des +dernières; elles ont eu toutes, plus ou moins, les mêmes obstacles à +vaincre et les mêmes avantages à utiliser. Elles présentent aussi toutes +la même physionomie et le même caractère politique ou social. Peuplées +du reste par des habitans d'une même nation, elles ont été commencées à +peu de distance les unes des autres comme l'indique le tableau suivant: + + La Virginie, 1608. + + La Nouvelle-York, fondée par les Hollandais en 1614, sous le + nom de Nouvelle-Belgique, devient anglaise en 1664. + + Plymouth, 1620, réuni au Massachusetts en 1692. + + Le Massachusetts 1628. + + Le New-Hampshire, 1623. + + Le New-Jersey, fondé par les Hollandais, en 1624, devient + anglais en 1664. + + Le Delaware, fondé par les Hollandais en 1627, devient + anglais en 1664. Quelques Suédois s'y étaient établis en + 1638; mais ils furent subjugués par les Hollandais, et la + plupart quittèrent le pays. + + Le Maine en 1630; réuni au Massachusetts en 1677. + + Le Maryland en 1633. + Le Connecticut en 1635, établi par des colons du + Massachusetts. + + Le New-Haven en 1637, réuni au Connecticut en 1662. + + Providence en 1635. + + Le Rhode-Island en 1638, réunis en 1644. + + La Caroline du Nord en 1650; colonie distincte en 1729. + + La Caroline du Sud en 1670. Cette date, relativement aux + deux Carolines, a rapport ici à l'établissement des Anglais; + car longtemps auparavant, sous l'amiral de Coligny, les + Huguenots français y avaient fondé une colonie florissante, + qui finit par l'affreuse catastrophe vengée par le chevalier + de Gourgues. + + La Pennsylvanie en 1682. + + La Géorgie fondée plus tard en 1733. + +Ces diverses colonies possédaient trois formes bien distinctes de +gouvernement, qui, modifiées par les habitudes et par la nature de la +société américaine, constituèrent ensuite les élémens du gouvernement +fédéral établi par la révolution de 1776. C'étaient les gouvernemens à +charte, les gouvernemens royaux ou provinciaux, et les gouvernemens de +propriétaires. Les gouvernemens à charte étaient limités à la +Nouvelle-Angleterre. Les peuples de cette province, où il y avait +plusieurs colonies, jouissaient de tous les priviléges de sujets nés +anglais, étaient investis de tous les pouvoirs gouvernemental, +législatif, exécutif et judiciaire. Ils choisissaient les gouverneurs, +élisaient les assemblées législatives et nommaient les magistrats. Une +seule restriction était imposée à leur autorité législative, c'est que +les lois qu'ils se faisaient ne pouvaient être contraires à celles de +l'Angleterre. Plus tard, la métropole réclama le droit de révoquer les +chartes; mais les colons maintinrent qu'elles étaient des pactes +solennels et irrévocables, excepté pour causes légitimes. Dans quelques +cas néanmoins, elles furent forcément supprimées, particulièrement vers +la fin du règne de Charles II, où les corporations métropolitaines +éprouvèrent le même sort. Les contestations auxquelles cette question +donna lieu entre la mère-patrie et les colonies à charte, furent une des +causes de la révolution. + +Le pouvoir législatif, qui était sans appel, résidait dans un corps +nommé, «The General Court of the Colony of Massachusetts Bay,» et était +composé d'un gouverneur, d'un député-gouverneur, de dix magistrats et de +deux députés de chaque ville, tous élus annuellement par le peuple. Le +gouverneur et les magistrats formaient une chambre, et les députés +l'autre. Cette législature siégeait tous les ans. + +Le pouvoir exécutif était exercé par le gouverneur et un conseil, dont +sept membres étaient nécessaires pour délibérer, et qui siégeait deux +fois par semaine. + +Les gouvernemens royaux étaient ceux de la Virginie, de la +Nouvelle-York, et, plus tard, des Carolines (1728), de la Géorgie, du +New-Hampshire et du New-Jersey (1702). Dans ces colonies, le gouverneur +et le conseil étaient nommés par la couronne; et les chambres +d'assemblée élues par le peuple. Les gouverneurs recevaient leurs +instructions du roi ou de ses ministres. Ils avaient voix négative dans +les procédés des législatures. Les juges et autres officiers civils +étaient aussi nommés par le roi, mais payés par les colonies. Les actes +arbitraires des gouverneurs, et le droit de veto réclamé par la couronne +sur les actes des assemblées, furent des causes incessantes de +difficultés dans ces gouvernemens. Le Canada nous fournit le modèle de +cette espèce de régime. + +Les gouvernemens de propriétaires, qui tenaient de la nature féodale, +offraient quelque ressemblance avec les palatinats d'Allemagne. Les +propriétaires de ces provinces étaient revêtus de certains pouvoirs +royaux et législatifs; mais le tout subordonné à l'autorité suprême de +l'empire. Le Maryland, la Pennsylvanie, et, dans les premiers temps, les +deux Carolines et le Jersey, étaient soumis à cette forme de +gouvernement, qui a existé dans les deux premières provinces ainsi que +dans le Delaware jusqu'à la révolution. Ces colonies appartenaient à des +propriétaires ou particuliers, à qui des territoires avaient été +concédés par le souverain avec pouvoir d'y établir des gouvernemens +civils et d'y faire des lois, sous certaines restrictions. Leur histoire +est un long tissu de querelles occasionnées par la manière dont les +propriétaires exerçaient leur droit de révoquer ou négativer les actes +des assemblées législatives; car même dans ces colonies des corps +représentatifs furent introduits, dont les membres étaient nommés +mi-partie par les propriétaires et mi-partie par le peuple. En 1719, les +habitans de la Caroline exaspérés contre leurs maîtres, s'emparèrent du +gouvernement et élurent un gouverneur, un conseil et une assemblée, qui +se réunirent pour publier une déclaration d'indépendance, dans laquelle +ils exposèrent les motifs de leur renonciation à leur ancienne forme de +gouvernement. Les anciennes lois de l'assemblée de la Virginie (1624) +renferment une déclaration qui définit le pouvoir de l'assemblée de +taxer et d'imposer des charges personnelles. + +Dès l'origine (1643), les provinces de la Nouvelle-Angleterre formèrent +entre elles une confédération offensive et défensive, chacune se +réservant néanmoins son gouvernement et sa juridiction particulière. Les +affaires générales de la confédération étaient réglées par un congrès +composé de deux commissaires de chaque colonie. Cette législature se +nommait «_The General Court of the United Colonies of New-England_»[8]. +Pour marque de sa souveraineté, la Nouvelle-Angleterre frappait monnaie; +et toutes les commissions se faisaient au nom du gouverneur du +consentement du conseil. Suivre les lois anglaises ou les ordres du roi +sans permission de l'autorité coloniale, c'était faire acte d'infraction +de ses priviléges[9]. Nous avons déjà fait allusion ailleurs à cette +confédération qui possédait, comme l'on voit, une quasi-indépendance; +mais qui ne la garda pas longtemps. + +[Note 8: _Encyclopedia Americana_.] + +[Note 9: Rapport de M. E. Randolph au bureau du commerce et des +plantations, 1676: _Collection de papiers relatifs à Massachusetts +Bay_.] + +C'est à partir de 1630, que la population des colonies anglaises +augmenta rapidement. Elle pouvait être alors de 4,000 âmes, et déjà au +bout de vingt ans elle atteignait 80,000 âmes, et, en 1690, époque de la +seconde guerre avec le Canada, elle devait excéder 200,000 âmes, +puisqu'en 1701, on l'évaluait à 262,000. La population du Canada et de +l'Acadie ne dépassait pas alors 12 à 15,000 âmes, c'est à dire qu'elle +était treize fois moins considérable que celle des provinces voisines +contre lesquelles elle allait avoir à lutter les armes à la main. Le +désavantage du nombre n'était pas le seul qu'elle eût à surmonter. La +différence d'institutions politiques pesait aussi d'un grand poids dans +la balance, de même que celle du climat. C'est au moyen de cette +supériorité numérique et de richesse que les colonies américaines ont pu +mettre dans tous les temps sur pied des armées qui comptaient autant de +combattans qu'il y avait d'hommes capables de porter les armes dans +toute la Nouvelle-France. + +Occupant les parties centrales de l'Amérique du nord, sur le bord de la +mer Atlantique, c'est à dire, depuis le Canada jusqu'à la Floride, les +établissemens anglais jouissaient d'un ciel chaud ou tempéré dans toute +leur étendue, et d'un sol dont les productions, extrêmement variées, +étaient par cela même un gage d'abondance continuelle. Le blé croît +partout dans cet immense pays ainsi que le maïs, plante indigène qui +vient sans effort surtout dans le centre et dans l'ouest des Etats-Unis, +où il rend le double du blé. La culture du tabac commence dans le +Maryland, par le 39e. ou 40e. degré de latitude: c'est aujourd'hui le +principal article d'exportation de cet Etat et de la Virginie. Le coton +se cultive depuis le 37e. degré en gagnant le sud; mais on n'a commencé +à en exporter qu'en 1791. Le ris, qui exige un climat chaud et un sol +marécageux, vient dans les mêmes latitudes que le coton. Les provinces +du nord produisent du blé, du chanvre, du lin, du houblon, etc. +Favorisées ainsi de la nature et par une immigration nombreuse, ces +colonies devinrent en peu de temps riches et florissantes. + +Dans les premières années elles jouirent d'une liberté de commerce +illimitée. Les vaisseaux de toutes les nations étaient admis dans leurs +ports; elles allaient acheter dans tous les pays où elles trouvaient les +plus grands avantages. Mais après qu'elles eurent passé par les +souffrances, les inquiétudes, les dangers, qui ont accompagné partout la +fondation des établissemens européens dans le Nouveau-Monde, après +qu'elles eurent commencé à acquérir ce bien-être et ces richesses, qui +n'étaient le partage que du petit nombre dans l'ancien, l'Angleterre +résolut de les faire contribuer davantage aux charges de l'état, +puisqu'elles profitaient autant que les autres parties de l'empire, de +la protection du gouvernement. En 1655 Cromwell, qui venait de subjuguer +l'Irlande et de se baigner dans le sang de ses malheureux habitans, se +chargea de l'exécution de cette mesure, qu'il fallait sa volonté forte +pour faire réussir. Il fallait d'abord faire naître les prétextes qui ne +tardèrent point en effet à se présenter. Il voulut engager la +Nouvelle-Angleterre à envoyer des émigrans en Irlande pour repeupler les +déserts que ses armées y avaient faits; celle-ci ne voulut pas plus +envoyer ses enfans dans ce pays que dans la Jamaïque, où il les invita +ensuite de s'établir. Première désobéissance. Dans la guerre civile +terminée par la mort de Charles I, le parti royaliste avait été vaincu, +et la Virginie ainsi que le Maryland qui avait embrassé ce parti, durent +être soumis par les armes du protecteur. Ce fut une seconde offense. +C'en était assez pour fournir des motifs plausibles au gouvernement +d'imposer des restrictions au commerce des colonies. Le parlement +impérial passa un acte pour leur défendre d'importer ou d'exporter leurs +marchandises dans d'autres vaisseaux que dans des vaisseaux anglais, +équipés par des matelots anglais. Cet acte fut bientôt suivi d'un autre, +l'acte de navigation, qui prohiba l'exportation de certains articles des +colonies en ligne directe à l'étranger. En 1663, une troisième loi, plus +sévère encore que les premières, les obligea de vendre leurs produits +sur les marchés de l'Angleterre seulement, et d'acheter les articles de +manufacture étrangère dont elles pourraient avoir besoin des marchands +anglais à l'exclusion de tous autres. Enfin en 1672, il imposa aussi les +produits exportés d'une colonie à une autre colonie. Sa politique était +évidemment d'empêcher les colons d'établir des manufactures et de se +créer un commerce avec l'étranger, au préjudice de ses intérêts[10]. +Mais ces lois prohibitives ne furent pas observées immédiatement +partout. Le Massachusetts jouit encore longtemps après d'une entière +liberté; et elles furent ouvertement ou secrètement violées par toutes +les provinces, qui avaient fait, lors de leur promulgation, les +remontrances les plus énergiques contre ce qu'elles regardaient comme +une violation de leurs droits. M. Randolph, agent de la métropole +(1676), voyant arriver dans le port de Boston des navires de l'Espagne, +de la France, de la Méditerranée, des Canaries, etc., fit observer au +gouverneur que cela était contraire à l'acte de navigation. Celui-ci lui +répondit que les lois faites par le roi et son parlement n'obligeaient +la Nouvelle-Angleterre qu'en autant qu'elles étaient conformes aux +intérêts de la colonie, dans laquelle seule résidait le pouvoir +législatif, en vertu de la charte accordée par le père de Sa Majesté +régnante; et que toutes les matières en contestation devaient être +déterminées en définitive par elle sans appel à l'autorité royale, qui +pouvait bien augmenter, mais non restreindre, ses libertés[11]. + +[Note 10: «The colonial laws of modern times, had furnished the most +flagrant examples of tyrannical interference with the operations of +manufactures and commerce; and the narrow policy which had always +presided over the planting and rearing of new settlements, was utterly +inconsistent with the very liberal and enlightened views of the +economical system». + +_Colonial policy of the European Powers, par_ Lord Brougham.] + +[Note 11: Rapport de M. Randolph à Sa Majesté: _Collection of original +papers relative to the colony of Massachusetts Bay_. Voyez aussi Story +vol. I, p. 52 _Commentaries on the constitution of the United States_.] + +Toutes les provinces ne réclamèrent pas leurs libertés avec la même +hardiesse. La Virginie, par exemple, était plus soumise, et les réponses +du chevalier Berkeley aux lords commissaires en 1671, nous apprennent +qu'elle s'était conformée à l'acte de navigation, à son grand détriment. +En effet, cette loi y avait fait cesser presque complètement la +construction des navires, branche importante de son commerce. + +Cette lutte sourde d'intérêts commerciaux entre les colonies et la +métropole, annonce les progrès que les premières avaient déjà faits. Le +chiffre de leurs exportations dans la Grande-Bretagne fut en 1701 de +£309,136; et celui de leurs importations du même pays, de £343,828, +l'excédant des importations sur les exportations étant probablement +couvert par les achats que faisaient les émigrans en s'embarquant pour +l'Amérique, et par les dépenses du gouvernement militaire. Ces colonies +payaient elles-mêmes depuis longtemps les dépenses de leur gouvernement +civil. En temps de guerre, elles fournissaient aussi leurs contingens +d'hommes et d'argent, selon leurs forces, leur population et la +proximité du théâtre des hostilités. + +Le Massachusetts a toujours été la première et la plus avancée des +provinces britanniques. Possédant en abondance dans son sein tout ce qui +est nécessaire à l'existence d'une marine et à sa fourniture, comme des +bois de construction de toute espèce, de la poix, du goudron, du +chanvre, du fer, des douves, des madriers, etc., elle bâtissait tous les +ans quantité de navires, qu'elle vendait en Angleterre et ailleurs. Son +commerce employait déjà près de 750 vaisseaux de 6 à 250 tonneaux; ses +principaux chantiers de construction étaient à Boston, Charlestown, +Salem, Ipswick, Salisbury et Portsmouth. + +Elle exportait des bois, des animaux vivans, de la farine, de la drèche, +du biscuit, des salaisons de viande et de poisson, etc., dans la +Virginie et le Maryland, à la Jamaïque, à la Barbade, à Nevis, à +St.-Christophe et dans plusieurs autres îles du golfe mexicain, en +Espagne, en Portugal, aux îles Madère et Canaries, en France, en +Hollande, aux villes anséatiques, et enfin dans les îles britanniques de +la Manche; et elle en rapportait les objets dont elle pouvait avoir +besoin pour sa consommation ou pour son négoce. Les marchandises +manufacturées et les produits des climats méridionaux formaient la masse +de ces importations. Ce commerce, elle le faisait cependant malgré la +métropole. + +M. Randolph écrivait à la cour qu'on ne tenait aucun compte en Amérique +de l'acte de navigation et des lois passées par le parlement impérial +pour régler le commerce, qui était complètement libre à toutes les +nations. Quant à celui des Indes occidentales, disait-il, le marchand +anglais en est presque exclus par celui de la Nouvelle-Angleterre, qui +peut y donner ses denrées à un prix considérablement plus bas. Ainsi la +Grande-Bretagne a perdu la plus grande partie du commerce de l'ouest. Le +marchand américain expédie même déjà des navires chargés de mâtures pour +la Guinée, Madagascar et les côtes de l'Inde. + +L'Angleterre, effrayée par cette activité toujours croissante, songea +enfin à prendre des moyens prompts et efficaces pour faire rentrer le +négoce des colonies dans les bornes d'un système moins préjudiciable à +ses intérêts. Par ses lois, par ses douanes, elle réussit à le modifier, +à le restreindre selon ses vues; mais les colons ne se soumirent qu'à la +force, en attendant l'occasion de revendiquer ce qu'ils regardaient +comme les droits imprescriptibles des sujets anglais, la liberté du +commerce, aussi sacrée à leurs yeux que la liberté politique et +religieuse. + +L'instrument dont la métropole se servit pour amener cette révolution, +fut l'agent que nous avons déjà nommé, M. Edouard Randolph, homme +résolu, infatigable et doué de beaucoup de pénétration et d'adresse dans +les affaires. Charles II l'envoya en Amérique en 1676 avec ordre de lui +faire un rapport sur l'état de la Nouvelle-Angleterre. Le caractère de +ce commissaire a une analogie frappante avec celui de lord Sydenham, +sous les auspices duquel s'est élaboré et accompli l'acte d'union des +Canadas. Leurs dépêches présentent plusieurs coïncidences remarquables, +et se ressemblent surtout par le ton de passion et le cynisme d'une +politique sans morale et sans dignité qui y règnent[12]. Les habitans du +Massachusetts tiennent dans les lettres de Randolph la place qu'occupent +les Canadiens français dans celles de l'agent moderne. A l'entendre on +dirait qu'il n'y a que cette province à punir; les petites colonies de +New-Plymouth, de New-Hampshire, et de Connecticut méritent toute la +sympathie du gouvernement. D'après le rapport que ce commissaire fit au +roi, tout le pays se serait plaint de l'usurpation des magistrats de +Boston, les habitans auraient désiré instamment que Sa Majesté ne les +laissât pas opprimer plus longtemps, et qu'elle fît mettre enfin à +exécution les mesures de soulagement promises par ses commissaires en +1665. C'est ainsi qu'il cherche à diviser les colons; il parcourt en +même temps le pays, et excite les habitans les uns contre les autres par +ses propos. + +[Note 12: Lord Sydenham tenait, dit-on, un livre dans lequel étaient +inscrits les noms de toutes les personnes marquantes de la colonie, avec +l'indication de leur parenté, de leur fortune, de leur caractère, de +leurs bonnes ou mauvaises qualités, de leurs opinions politiques et +religieuses, des principaux actes de leur vie, etc. S'il voulait les +rallier à sa politique, et obtenir leur appui, il étudiait leur +caractère dans cette singulière galerie de portraits, qui ferait +peut-être pâlir bien des gens si elle était mise au jour, et faisait +ensuite agir auprès d'elles ce qui pouvait tenter leur passion +dominante, l'ambition, la vanité, la vengeance, la cupidité, etc. On +ajoute que plus d'une fois il a surpris son interlocuteur en tirant d'un +tiroir ce livre fatal, dans lequel l'on trouverait probablement les +motifs des défections et des contradictions politiques, qui ont signalé +la vie de tant d'hommes sous son administration, surtout dans le Canada +occidental.] + +Dans toutes ses communications adressées, soit au roi, soit à ses +ministres, il sollicite l'envoi d'un _quo warranto_ suspendre la charte +de la Nouvelle-Angleterre, et il ne fit pas moins de huit voyages à +Londres pour presser le gouvernement d'abolir les priviléges de cette +province vouée à l'ostracisme. + +Quelques années après il en fut nommé par lettres royales percepteur des +douanes (_collector_, _surveyor_ & _searcher_), afin d'y faire exécuter +les actes du parlement impérial qui, comme on l'a dit, continuaient d'y +être méconnus; il ne cessa point d'être avec cela agent politique. C'est +dans sa dépêche (de 1682) au comte de Clarendon que l'on trouve le +passage suivant, qui réfléchit parfaitement les opinions émises de nos +jours au sujet de mes compatriotes, et nous montre les hommes toujours +entraînés dans le même cercle de passions. + +«Si Sa Majesté veut bien, écrivait Randolph, ordonner au gouverneur +Cranfield d'examiner les derniers articles contre la faction du +Massachusetts, elle y trouvera des motifs suffisans, non seulement pour +révoquer la charte, mais pour envoyer un homme prudent comme gouverneur +général de cette province (le gouverneur était alors électif). Si les +factieux étaient assez forts pour se révolter contre la résolution du +roi de régler les affaires de cette colonie de la manière qu'on le +suggère, la première chose qu'ils feraient, serait de me demander compte +de ma conduite pour avoir ouvertement appelé le renversement de leur +constitution, et d'après la loi du pays, la mort serait le châtiment qui +me serait réservé. Mais ce parti, il s'éclipse, il est divisé, les +magistrats sont opposés aux magistrats, les uns désirent, les autres +craignent, un changement. Mylord, je n'ai qu'une chose à vous dire, +c'est que Sa Majesté ne doit ajouter foi, ni à ce que feront, ni à ce +que diront les agens de cette faction en Angleterre. Veuillez bien vous +rappeler que, quand le père de votre seigneurie était grand chancelier, +il eut à traiter avec les agens de cette province en 1662; ils agréèrent +tout ce qu'il proposa pour l'honneur du roi et l'avantage de ses sujets +coloniaux. Cependant cela n'empêcha pas le Massachusetts de mépriser les +ordres du roi, et d'employer les évasions et les petites supercheries +pour s'y soustraire. Si on laisse à ce pays le soin de remédier lui-même +à ses griefs, il s'ensuivra encore de plus grands maux. Une erreur +malheureuse, sinon volontaire, les a très aggravés. On a dit que le roi +ne peut, ni ne veut, quelque soient les provocations, sévir contre le +pays; que ses finances sont dans un état peu florissant. Le peuple croit +ici tout ce qu'on lui débite... D'un autre côté, par une étrange +déception _deceptio visus_, l'on peint à ce monarque les habitans de +cette province comme un peuple très fidèle et très loyal, comme un grand +peuple, qui peut lever des forces considérables; qu'il a en outre fait +des sacrifices et de grandes dépenses pour convertir les forêts du +Nouveau-Monde en belles campagnes sans qu'il en ait rien coûté à la +couronne. + +«Il est vrai, en effet, qu'il y a ici beaucoup de sujets loyaux; mais un +bien petit nombre occupe des places de confiance. Les forces du pays +sont très peu de chose, et plus d'apparat que de service. Je me fais +fort de les chasser hors des frontières avec cinq cents hommes des +gardes de Sa Majesté. Quant aux sacrifices, je connais bien peu +d'habitans maintenant vivans, ou de leurs enfans, qui en aient fait. M. +Dudley, l'un des agens actuels du Massachusetts, est un des premiers +planteurs et un homme comme il faut (gentleman); il est venu ici avec +une fortune assez honnête, mais les premiers aventuriers ou sont morts +et les dépouilles de leurs enfans passées aux mains de leurs serviteurs, +ou le peu qu'il en reste vit si misérablement qu'on n'en fait aucun cas. +Pour ce qui est de ceux qui ont joint la faction, qui y appartiennent, +qui dirigent tout ici, le gouverneur et le pays, je ne connais qu'un +seul homme qui n'ait pas été domestique ou fils de domestique. Je prie +votre seigneurie de croire que je ne cherche dans tout ceci que +l'honneur du roi et le bien de la plantation dont, par la bonté de Sa +Majesté et la faveur de votre seigneurie, je suis maintenant un des +habitans». + +C'est à la suite de ces représentations insultantes, de ces basses +calomnies, que le Massachusetts et les autres provinces de la +Nouvelle-Angleterre perdirent leurs chartes. Déjà le New-Hampshire avait +reçu une nouvelle constitution composée de deux branches seulement, le +gouverneur et la chambre représentative(1680). Le Massachusetts fut +traité en province rebelle, et soumis à un gouvernement purement +despotique, composé d'un gouverneur général (le chevalier Edmond Andros) +et d'un conseil nommé par lui et dont cinq membres formaient un quorum. +Il fut revêtu du pouvoir de faire des lois et d'imposer des taxes. Il +n'y eut plus de chambre représentative, et le principe électif fut aboli +partout[13]. + +[Note 13: Belknap: History of New-Hampshire.] + +Cela, comme on peut bien le penser, attira l'animadversion publique sur +Randolph; il devint si odieux que l'on perdait sa popularité seulement à +correspondre avec lui[14]. Emprisonné par le peuple dans l'insurrection +qui éclata à Boston en 1689, à la suite de la nouvelle du débarquement +de Guillaume III en Angleterre, ce malheureux reconnut lui-même, dans +une lettre qu'il écrivit à un des gouverneurs des Iles, le mal qu'il +avait fait aux colons et la haine qu'ils lui portaient. «Ce pays est +pauvre, écrivait-il, l'observation rigoureuse des lois de commerce a +pesé grièvement sur les habitans; tout le blâme retombe sur moi; sur moi +qui le premier ai attaqué leur charte, et la leur ai fait perdre, sur +moi qui ai continué leur servitude par l'exercice de mon office de +percepteur des douanes». + +[Note 14: «His (M. Dudley) correspondency, écrivait M. Danforth, with +that wicked man, M. Randolph, for the overturning the government, has +made him the object of the people's displeasure».] + +Le despotisme ainsi établi et organisé fut rempli de troubles et de +confusion, et ne put durer que jusqu'en 1691. L'opposition toujours de +plus en plus violente des habitans força Guillaume et Marie de leur +octroyer un gouvernement plus libéral. Toute la Nouvelle-Angleterre fut +réunie en une seule province avec l'Acadie nouvellement conquise, et +reçut une constitution représentative, qui exista jusqu'à la révolution; +mais dont les pauvres Acadiens, soumis à toute sorte de servages, furent +exclus au moins dans la pratique. + +Malgré leur dépendance de la mère-patrie, les colons anglais de +l'Amérique avaient été jusque-là l'un des peuples les plus libres de la +terre, et ils possédaient tous les élémens nécessaires pour devenir une +grande nation. Ils avaient entre leurs mains les moyens de se former aux +habitudes d'une société indépendante et à la science d'un gouvernement +électif et populaire. Dès son origine, la Nouvelle-Angleterre s'était +faite un code de lois, appelé «_The Body of liberties_,» qui fut observé +jusqu'à ce que les besoins nécessitèrent de le modifier ou de +l'augmenter. Le nom seul de ce code indique déjà par lui-même quels +étaient les sentimens du peuple. Les dispositions de la partie +criminelle, tirées de la Bible et modelées sur les lois pénales des +Hébreux, démontrent jusqu'où les puritains avaient poussé le fanatisme +biblique[15]. C'est dans le vieux code du Connecticut, un des Etats qui +ont le mieux gardé les maximes et les moeurs originaires, que ce +caractère est le plus prononcé. Ces lois dites les _lois bleues_ (blue +laws), punissent de mort l'enfant qui a maudit ou frappé ses pareils; +elles donnent droit de vie et de mort aux pères sur le fils adulte +coupable d'opiniâtreté et de rébellion (stubborn and rebellious son); +elles défendent le mensonge et le jurement profane sous peine de +l'amende, du pilori et du fouet, chaque récidive entraînant une forte +aggravation de peine. L'usage du tabac est interdit; un baiser donné ou +reçu entre jeunes gens de différent sexe leur coûte une admonestation +publique et une amende; les ivrognes sont fouettés; il n'est pas permis +de courir le dimanche, ni de se promener dans son jardin, ni de voyager, +ni de cuire son dîner, ni de faire les lits, balayer la maison, se faire +tondre ou raser, ni d'embrasser sa femme, ni à la mère d'embrasser son +enfant! Il est également interdit de fêter Noël ou les saints, de faire +des pâtés de hachis (mince pies), de danser ou de jouer d'autres +instrumens que le tambour, la trompette ou la guimbarde. Personne ne +doit fournir le vivre ou le couvert à un quaker ou à d'autres +hérétiques. Celui qui se fera quaker sera banni, et s'il revient, puni +de mort. (Les quakers refusaient de tirer sur les Indiens.) «La plupart +des articles de ce code sont fondés sur des versets de l'Exode, du +Lévitique et du Deutéronome. L'horreur des puritains de la +Nouvelle-Angleterre contre le catholicisme les aveuglait au point que +ces radicaux intraitables, à force de remonter aux dogmes primitifs, +reculaient jusqu'au judaïsme. Non-seulement leurs codes, mais leurs +idées, leur langage, leurs noms étaient hébreux. Il semblait que leur +rigidité craignît de s'amollir au contact de la mansuétude évangélique.» + +[Note 15: Aussi la rédaction du code est accompagnée de renvois au texte +de l'écriture. Voici quelques articles pris au hasard. + +Tous les magistrats seront choisis: + +1º. Par les bourgeois libres. _Deut_. 1. 13. + +2º. D'entre les bourgeois libres. _Deut_. 17. 15. + +3º. Parmi les hommes les plus habiles, etc. _Jéré_. 30. 21. + +Les héritages descendront au plus proche +parent, selon la loi naturelle donnée +par Dieu. _Nomb_. 27. 7. à 11. + +Il ne sera exigé aucun intérêt d'un frère +ou d'un voisin pauvre pour ce qui lui +sera prêté. _Lev_. 25. 35. 36. + +L'hérésie sera punie de mort, par ce +qu'un hérétique, comme un idolâtre, +cherche à ravir les âmes des hommes +au seigneur leur Dieu. _Zach_. 13. 3. + +L'ivrognerie, qui transforme l'image de +Dieu en celle de la brute, sera passible +du châtiment qu'on inflige aux +bêtes, du fouet, etc. _Prov_. 26. 3. +] + +L'Imprimerie, cette arme si redoutable à la tyrannie et aux abus, fut +introduite à Cambridge dans le Massachusetts peu de temps après sa +fondation (1638). Le premier ouvrage qui sortit de la presse américaine, +fut «_The Freeman's Call_» un an après. Bientôt régna cette liberté de +la pensée, cette indépendance de l'esprit qui est le partage d'une +nation libre et avancée dans la civilisation, et qu'on retrouve rarement +dans une colonie, même de nos jours. Dans ces petites sociétés +naissantes, il est bien permis aux partis d'avoir une polémique +violente, factieuse quelquefois sur des points particuliers; mais qu'un +homme se lève avec les armes de la raison pour défendre des principes +qui sont d'une application générale, s'ils affectent le gouvernement, +les hommes en autorité, soit militaire, civile ou religieuse, s'ils sont +en opposition avec leurs intérêts, leur ambition, leurs vues, il n'aura +pas d'écho, le peuple si turbulent dans ses colères, sera paralysé par +une influence mystérieuse, par mille petits liens, qui des lieux +occultes où trônent ces pouvoirs vraiment redoutables, s'étendent +partout autour de lui, enchaînent ses pas, et lui montrent leur +puissance et son néant. Tel homme n'oserait combattre un de ces pouvoirs +sans s'être du moins assuré l'appui de l'autre, pour le protéger en cas +de revers. Le peuple de la Nouvelle-Angleterre est celui de toute +l'Amérique qui s'est affranchi le premier de cet esprit de dépendance +qui tient au sentiment qu'on a contracté de sa faiblesse, ou plutôt +c'est parce qu'il ne l'avait pas, qu'il se trouvait rejeté sur les rives +du Nouveau-Monde. Aussi ce peuple est-il le premier qui ait produit des +hommes célèbres dans les lettres et dans les sciences: témoin, Franklin. + +L'éducation si nécessaire aux peuples libres est un des premiers objets +qui occupèrent l'attention des colons anglais; ils savaient qu'elle +était la principale sauve-garde de leurs franchises. Ce fut la +Nouvelle-Angleterre qui commença et qui établit le système d'éducation +primaire le plus populaire. Elle posa pour principe que l'éducation du +peuple doit être à la charge commune et obligatoire, acte qui annonce +déjà des vues profondes et en avant de l'époque. Des écoles furent +ouvertes dans toutes les paroisses, sous la direction de comités élus +par le peuple, qui votait les contributions nécessaires pour cet +important objet. Afin, disaient ses législateurs, que les lumières de +nos pères ne soient pas ensevelies avec eux dans leurs tombeaux, nous +décrétons, à peine d'amende, que tout arrondissement de 50 feux établira +une école publique où l'on enseignera à lire et à écrire; et que toute +ville de cent feux établira une école de grammaire dont le maître pourra +préparer les enfans pour l'université. Cette loi qui se propagea dans +les autres colonies, existe encore en substance dans le Massachusetts, +qui s'en enorgueillit à juste titre[16]. Il est résulté de là que +l'éducation est plus universellement répandue parmi le peuple des +Etats-Unis, que parmi aucune autre nation du monde. En s'occupant de +l'éducation primaire, l'on n'oublia pas les hautes études. Le célèbre +collége de Harvard fut fondé dès 1638. Cet exemple fut suivi bientôt +après par les autres provinces, excepté la Virginie où, sous ce rapport, +l'on fit d'abord moins de progrès. Aussi le chevalier Berkeley s'en +glorifia-t-il dans cette réponse singulière qu'il donna dans le cours +d'un interrogatoire qu'on lui faisait subir: «Dieu merci, dit-il, il n'y +a dans la colonie, ni _écoles libres_, ni _imprimerie_; et j'espère que +nous n'en aurons pas d'ici à trois siècles; car les connaissances ont +légué au monde la rébellion, l'hérésie et toutes les sectes; et +l'imprimerie les a répandues, comme elle a propagé les libelles contre +le meilleur des gouvernemens», finissant ainsi le panégyrique de +l'ignorance par la peinture des inconvéniens qui résultent des lumières +pour l'autorité. + +[Note 16: Story: _Commentaries on the Constitution of the United +States_.] + +Dans le tableau rapide qui précède, nous avons assisté à la naissance, +suivi les progrès des colonies anglaises jusqu'à la fin du 17e. siècle, +et esquissé les formes de leur société et les principes qui la +dirigeaient. S'expatriant pour fuir la tyrannie et les persécutions, +leurs habitans ne soupiraient qu'après la liberté; ils ne craignaient +rien tant que de retomber sous un joug pareil à celui auquel ils +n'avaient pu se soustraire qu'en quittant leur pays. Pendant longtemps +ils se crurent les dominateurs de l'Amérique septentrionale. Leurs +établissemens faisaient des progrès rapides; ceux des Français ne +sortaient pas de leur berceau, où ils semblaient destinés à périr; mais +lorsqu'enfin ils virent Colbert peupler le Canada de soldats licenciés +et élever des forts sur leurs frontières, ils s'alarmèrent et pressèrent +l'Angleterre d'éloigner d'eux des voisins qui troublaient leur commerce, +et menaçaient leur indépendance. Témoins de l'ambition et des conquêtes +de Louis XIV, qui dictait des lois à l'Europe, ils tremblaient que +quelque jour la puissance de ce monarque ou de ses successeurs, ne se +fit sentir en Amérique comme dans l'ancien monde. Le Canada, organisé +militairement, pouvait devenir un voisin incommode et dangereux. Ils +voulurent donc détruire, dès son enfance, cet ennemi qui les menaçait +déjà, qu'ils ont combattu tant de fois depuis, et qui, semble interroger +aujourd'hui secrètement sa pensée, partagée entre des idées +d'indépendance future et absolue et de fraternisation avec ceux qui +cherchaient ainsi à les expulser à jamais du continent. Ils firent +offrir à leur métropole des secours en hommes et en argent; et pour +montrer leur bonne volonté, ils mirent immédiatement sur pied, en 1690, +deux armées de deux mille hommes chacune pour envahir le Canada. Nous +verrons bientôt de quel résultat fut accompagné le mouvement agresseur +de ces colons déjà si ambitieux. + +On a dû remarquer déjà que le caractère de l'émigration d'autrefois et +de l'émigration d'aujourd'hui n'est pas le même. L'ancien colon +américain n'est point l'image de l'émigrant qui débarque de nos jours +sur les rivages de l'Amérique. Le premier s'exilant pour ne point +abandonner des principes religieux ou politiques pour la défense +desquels il avait combattu, et qu'il chérissait toujours, conservait +malgré sa défaite ce respect pour l'honneur, cette fierté républicaine +qu'il avait contractée dans des luttes dont l'empire devait être le +prix. Le second, au contraire, n'est point une victime politique, c'est +le fruit surabondant d'une société trop pleine et corrompue, que les +vicissitudes du commerce, la centralisation de la propriété et les vices +d'une organisation sociale très compliquée, ont réduit à la dernière +misère. Les préoccupations de son esprit sont tout entières concentrées +dans la recherche des moyens de se procurer une nourriture qui lui +manque sans cesse. Cet homme ne peut avoir ni la noblesse de sentiment, +ni l'indépendance de caractère qui ont distingué les premiers colons de +l'Amérique septentrionale. Accablé sous le poids de la misère, et +insensible à tout ce qui n'est pas immédiatement lié à son existence +matérielle, il lui faudra à coup sûr de longues années d'aisance pour +atteindre au niveau des républicains du Massachusetts ou des +gentilshommes catholiques du Maryland. Il est facile de concevoir, +qu'avec de pareils élémens la politique d'une métropole a plus de +chances de prolonger sa domination. + +Si l'on compare à présent le colon français avec le colon anglais du 17e +et du 18e siècle, l'on trouve encore là un grand contraste. Ce dernier +était principalement dominé par l'amour de la liberté, du commerce et +des richesses qu'il fournit[17]. Il faisait avec plaisir tous les +sacrifices pour s'assurer la possession de ces trois objets, vers +lesquels tendaient toutes ses pensées. Aussi dès que les traitans de +l'Acadie le molestèrent par leurs courses, ou que les Hollandais de la +Nouvelle-York génèrent son extension, il dirigea tous ses efforts pour +s'emparer de ces deux contrées. En Acadie, il n'y avait que quelques +centaines d'habitans dispersés sur les bords de la mer; il lui fut par +conséquent assez facile de conquérir cette province encore couverte de +forêts. La Nouvelle-Belgique encore moins en état de se défendre, passa +sous son joug sans faire de résistance. Le colon canadien resta seul +dans la lice avec lui; et la lutte, commencée déjà depuis longtemps, +devint alors plus vive, plus intéressante et mieux définie. + +[Note 17: Lord Brougham exagère singulièrement un fait lorsqu'il dit, +«que ce colon bornait ses espérances de richesses aux inspirations du +St.-Esprit, et son ambition au désir de posséder le ciel dans l'autre +vie». L'histoire nous prouve qu'il avait autant d'horreur de l'esclavage +politique et commercial que de l'esclavage religieux.] + +La vie à la fois insouciante et agitée, soumise et indépendante du +Canadien, avait une teinte plus chevaleresque, plus poétique si l'on +peut parler ainsi, que celle de ses voisins. Catholique ardent, il +n'avait pas été jeté en Amérique par les persécutions, il ne demandait +pas une liberté contre laquelle peut-être il eût combattu, c'était un +aventurier inquiet, qui cherchait une vie nouvelle, ou un vétéran bruni +par le soleil de la Hongrie, qui avait vu fuir le croissant devant lui +sur le Raab, et pris part aux victoires des Turenne et des Condé. La +gloire militaire était son idole, et, fier de marcher sous les ordres de +son seigneur, il le suivait partout, et risquait sa vie avec joie pour +mériter son estime et sa considération. C'est ce qui faisait dire à un +ancien militaire: Je ne suis pas surpris si les Canadiens ont tant de +valeur, puisque la plupart descendent d'officiers et de soldats qui +sortaient d'un des plus beaux régimens de France. + +L'éducation que les seigneurs et le peuple recevaient des mains du +clergé presque seul instituteur en Canada, n'était point de nature à +éteindre cet esprit qui plaisait au gouvernement, et qui était +nécessaire jusqu'à un certain point au clergé lui-même, pour protéger +plus efficacement les missions catholiques, lesquelles redoutaient +pardessus tout la puissance et les principes protestans de leurs +voisins. Ainsi le gouvernement et le clergé avaient intérêt à ce que le +Canadien fût un guerrier. A mesure que la population augmentait en +Canada, la milice avec ce système devait y devenir de plus en plus +redoutable. C'était en effet presqu'une colonie militaire: dans les +recensemens l'on comptait les armes, comme dans les rôles d'armée. Tout +le monde en avait (voir App. A). + +Tels étaient nos ancêtres; et comme l'émigration française a toujours +été peu considérable, ce système était peut-être ce qu'il y avait de +mieux, dans les circonstances, pour luter contre la force croissante des +colonies anglaises. Pendant près d'un siècle leur vaste puissance vint +se briser contre cette milice aguerrie, qui ne succomba, en 1760, que +sous le nombre, après une lutte acharnée de six ans, et avoir honoré sa +chute par de grandes et nombreuses victoires. C'est à elle que le Canada +doit de ne pas faire partie aujourd'hui de l'Union américaine; et elle +sera probablement la cause première quoiqu'éloignée de l'indépendance de +ce pays s'il cessait d'appartenir à l'Angleterre, en ce qu'elle l'a +empêché de devenir complètement américain de moeurs, de langue et +d'institutions. + + + + + CHAPITRE II. + + LE SIÈGE DE QUÉBEC. + + 1609-1696. + + +Ligne d'Angsbourg formée contre Louis XIV.--L'Angleterre s'y joint en +1689, et la guerre, recommencée entre elle et la France, est portée dans +leurs colonies.--Disproportion de forces de ces dernières.--Plan +d'hostilités des Français.--Projet de conquête de la Nouvelle-York; il +est abandonné après un commencement d'exécution.--Triste état du Canada +et l'Acadie.--Vigueur du gouvernement de M. de Frontenac.--Premières +hostilités: M. d'Iberville enlève 2 vaisseaux anglais dans la baie +d'Hudson.--Prise de Pemaquid par les Abénaquis.--Sac de +Schenectady.--Destruction de Salmon Falls (Sementels).--Le fort Casco +est pris et rasé.--Les Indiens occidentaux, prêts à se détacher de la +France, renouvellent leur alliance avec elle au premier bruit de ses +succès.--Irruptions des cantons, qui refusent de faire la +paix.--Patience et courage des Canadiens.--Les Anglais projetent la +conquête de la Nouvelle-France.--Etat de l'Acadie depuis 1667.--L'Amiral +Phipps prend Port-Royal; il assiège Québec (1690) et est +repoussé.--Retraite du général Winthrop qui s'était avancé jusqu'au lac +St.-Sacrement (George) pour attaquer le Canada par l'Ouest, tandis que +l'Amiral Phipps l'attaquerait par l'Est.--Désastre de la flotte de ce +dernier.--Humiliation des colonies anglaises.--Misère profonde dans les +colonies des deux nations.--Les Iroquois et les Abénaquis continuent +leurs déprédations.--Le major Schuyler surprend le camp de la Prairie de +la Magdeleine (1691) et est défait par M. de Varennes.--Nouveau projet +pour la conquête de Québec formé par l'Angleterre.--La défaite des +troupes de l'expédition à la Martinique et ensuite la fièvre jaune qui +les décime sur la flotte de l'amiral Wheeler, font manquer +l'entreprise.--Expéditions françaises dans les cantons (1693 et 1696); +les bourgades des Onnontagués et des Onneyouths sont incendiées.--Les +Miâmis font aussi essuyer de grandes pertes aux Iroquois.--Le Canada +plus tranquille, après avoir repoussé partout ses ennemis se prépare à +aller porter à son tour la guerre chez eux.--L'état comparativement +heureux dans lequel il se trouve est dû à l'énergie et aux sages mesures +du comte Frontenac.--Intrigues de ses ennemis contre lui en France. + + +La France était en guerre avec une partie de l'Europe depuis déjà deux +ou trois ans. La révocation de l'édit de Nantes avait soulevé contre +elle les nations protestantes, et leur avait fourni le prétexte de +reprendre les armes pour se venger de leurs défaites passées. Le prince +d'Orange, le plus acharné de ses ennemis, fut le principal auteur de la +fameuse ligue d'Augsbourg, dans laquelle la plupart des puissances +continentales entrèrent. Le roi Jacques II, fervent catholique, et +recevant des subsides de Louis XIV pour être plus indépendant de son +parlement, était resté attaché à l'alliance de ce prince; mais c'était +tout ce qu'il pouvait faire que d'empêcher les Anglais de la rompre. Et +en effet bientôt après ce peuple conspira contre lui, et il eut la +douleur de se voir précipiter du trône par son propre gendre, le prince +d'Orange, soldat taciturne et ambitieux, qui dut probablement la +couronne d'Angleterre autant à la haine qu'il portait à la France qu'à +son propre mérite. Il fut couronné à Londres sous le nom de Guillaume +III. Louis XIV reçut le monarque déchu avec les plus grands égards en +lui promettant de le replacer bientôt sur le trône; mais la chute de +Jacques lui donnait un ennemi de plus dans la Grande-Bretagne. + +La France eut ainsi à combattre à la fois la Hollande, l'Allemagne, la +Savoie, l'Italie, l'Espagne et l'Angleterre, multitude d'ennemis qui ne +faisait que prouver sa puissance. Comme toujours les colons furent +entraînés dans une guerre dont l'objet leur était totalement étranger; +et parceque Louis XIV faisait trembler l'Europe, il fallait que les +habitans de l'Amérique se battissent entre eux. + +Nous venons de voir quel chemin les colonies anglo-américaines avaient +fait à l'époque où nous sommes parvenus, et quels élémens de bonheur, de +puissance et de richesses elles possédaient pour l'avenir. Un commerce +étendu, une population considérable, des institutions libres et la +jouissance d'un des plus fertiles pays du monde, tel est le tableau que +présente l'ennemi que le Canada a à combattre, le Canada qui n'a, lui, +que 11,000 habitans, qui soutient depuis longtemps une guerre sanglante +avec les Indiens, et dont le commerce est presqu'entièrement anéanti. +Les Américains pouvaient bien dire lorsqu'ils comparaient leurs forces +aux siennes, que c'était une proie «qu'ils n'avaient qu'à allonger le +bras pour saisir.» + +Les Français néanmoins ne s'effrayèrent pas. Suivant leur antique usage, +ils résolurent de ne pas attendre l'ennemi chez eux, mais de l'attaquer +vivement dans ses propres positions malgré sa supériorité numérique. Il +fut décidé en conséquence de l'assaillir à la fois à la baie d'Hudson, +dans la Nouvelle-York et sur différens points de la frontière du Canada. +Le ministre de la marine à Paris, M. de Frontenac en Canada, devaient +activer, chacun de son côté, les préparatifs de guerre. Louis XIV +enjoignit au dernier partant pour l'Amérique de fournir à la compagnie +du Nord les secours dont elle pourrait avoir besoin pour exécuter la +première partie de ce plan, et chasser les Anglais de tous les points +qu'ils occupaient à la baie d'Hudson[18]. Il le chargea en outre de +s'entendre avec le gouverneur de l'Acadie, M. de Manneval, pour mettre +cette province, la plus exposée aux courses des ennemis, hors d'insulte. + +[Note 18: Ces instructions sont du 7 juin, et la guerre fut déclarée à +la Grande-Bretagne le 25 du même mois.] + +Un des projets de conquérir la Nouvelle-York suggérés par le chevalier +de Callières, car il en avait présenté plusieurs, et dont on a parlé +plus haut, fut agréé; mais le gouvernement adopta un plan d'exécution +plus compliqué que celui de cet officier. D'abord M. Begon, intendant de +Rochefort, fut chargé d'armer deux vaisseaux, et de les mettre sous les +ordres de M. de la Caffinière, qui devait suivre les directions de M. de +Frontenac. Ces vaisseaux avaient pour mission de balayer la côte depuis +le golfe St. Laurent jusqu'à New-York, et de bloquer ensuite cette ville +sans trop s'exposer pourtant en attendant les troupes qui devaient +l'attaquer par terre. En second lieu le gouverneur, en arrivant à +Québec, devait faire ses préparatifs avec le plus grand secret, et +conduire lui-même les troupes par terre à la place qu'on voulait +attaquer, après avoir chargé le chevalier de Vaudreuil de +l'administration du Canada. Si l'entreprise réussissait et que la +province de la Nouvelle-York tombât en son pouvoir, il devait y laisser +la population catholique en prenant les mesures nécessaires pour +s'assurer de sa fidélité; garder prisonniers les officiers et les +principaux citoyens qui pourraient se racheter par de bonnes rançons, et +renvoyer tout le reste dans la Nouvelle-Angleterre et dans la +Pennsylvanie. Le chevalier de Callières resterait gouverneur de la +conquête. Comme on supposait que l'ennemi tâcherait de la reprendre, +l'ordre avait été donné de brûler toutes les habitations jusqu'à une +certaine distance autour de New-York, et de forcer les autres à payer +une forte contribution pour se racheter. L'on reconnaît là le génie dur +et impitoyable de Louvois, assez conforme d'ailleurs au système de +guerre suivi à cette époque en Amérique. + +Les courses que l'on ferait en même temps sur les frontières anglaises, +n'auraient pour objet que d'inquiéter l'ennemi, diviser ses forces et +occuper les Indiens. + +Les premières hostilités commencèrent à la baie d'Hudson, où M. de la +Ferté prit le fort de New-Severn. Le capitaine d'Iberville, officier +canadien plein de bravoure et devenu célèbre depuis et par ses exploits +et comme fondateur de la Louisiane, arrivait à Ste.-Anne, poste de cette +baie, lorsque deux navires anglais portant, l'un 22 canons et l'autre +14, et chargés d'armes, de munitions et de vivres, parurent à la vue du +fort. On devina sans peine leur dessein, car dans les papiers du +gouverneur de New-Severn on avait trouvé des lettres de la compagnie de +Londres, qui faisait la traite dans cette contrée, lui enjoignant d'y +proclamer le prince d'Orange roi de la Grande-Bretagne, et de prendre +possession de toute la baie d'Hudson au nom de l'Angleterre. Ces +vaisseaux, voyant les Français sur leurs gardes, voulurent user de ruse; +mais d'Iberville les fit tomber eux-mêmes dans le piége qu'ils voulaient +tendre, et après avoir tué ou pris une partie de leurs équipages dans +des embuscades, il les obligea d'amener leur pavillon. Il laissa son +frère, M. de Méricourt, pour commandant de ces postes, et fit voile sur +l'une de ses prises pour Québec, où il arriva dans le mois d'octobre +1689. Il trouva le pays encore tout ému du massacre de Lachine. + +Cependant les vaisseaux destinés à l'attaque de New-York sur lesquels +devait s'embarquer le nouveau gouverneur, M. de Frontenac, avaient perdu +plus d'un mois à la Rochelle pour se faire radouber; ensuite les +bâtimens marchands qu'ils avaient eu à convoyer avaient retardé +tellement leur marche, qu'ils n'étaient arrivés à Chedabouctou, en +Acadie, que vers le milieu de septembre. M. de Frontenac y resta +quelques jours et ordonna à M. de la Caffinière, s'il arrivait avant le +1er. novembre à New-York, de croiser en face du port jusqu'au 10 +décembre tenant tout prêt pour le débarquement; et si, à cette date, il +ne recevait point de nouvelle du Canada, de retourner en France. + +L'état dans lequel le gouverneur trouva le pays, dont il venait +reprendre l'administration pour la seconde fois, ne lui permit pas +d'envahir la Nouvelle-York, qui fut ainsi sauvée par les fautes de M. +Denonville. Ce gouverneur avait, comme on a vu, par une suite d'actes +marqués au coin de l'imprévoyance ou de la faiblesse, réduit le Canada à +ne pouvoir se défendre même contre les cantons. M. de la Caffinière fut +obligé de lever le blocus à la fin de décembre après avoir capturé +cependant plusieurs vaisseaux ennemis; et le projet sur New-York fut +forcément ajourné à une autre époque. + +Quoique M. de Frontenac trouvât la colonie inondée de sang; qu'il vît, +pour comble de disgrâces, arriver au moment où il lui envoyait des +secours M. de Varennes, qui, sur l'ordre du marquis de Denonville, avait +évacué le fort de Catarocoui, et fait sauter les fortifications, il n'en +jugea pas moins, avec sa sagacité ordinaire, que ce n'était qu'en +frappant des coups hardis qu'il pourrait sauver le Canada, relever le +courage des habitans, et reconquérir la confiance des alliés que les +Français avaient parmi les nations indigènes en rétablissant l'honneur +de leurs armes. Il n'eut pas plus tôt pris les rênes du gouvernement +qu'une nouvelle vigueur en pénétra toutes les parties, se répandit +rapidement parmi les Canadiens et les Sauvages. Tout le monde fut +soudainement animé d'une ardeur guerrière. Les Abénaquis levèrent les +premiers leur hache terrible. + +Ils se mirent en campagne (1689). Ce fut sur Pemaquid qu'ils dirigèrent +leurs coups, fort situé entre la rivière Penobscot et celle de Kénébec +sur le bord de la mer, et qui les incommodait beaucoup. Ils attaquèrent +les habitans voisins, tuant tous ceux qui voulaient résister, et +investirent ensuite la place, montée de 20 canons, et qui se rendit +après une défense de plusieurs heures. Ils la rasèrent avec toutes les +maisons d'alentour, et s'en retournèrent dans les chaloupes qu'ils +avaient prises après en avoir égorgé les équipages. + +Fiers de ce premier succès, ils entreprirent sur le champ une seconde +expédition encore plus importante. Les ennemis avaient élevé une +douzaine de petits forts pour protéger les établissemens qu'ils avaient +dans leur voisinage; ils les attaquèrent brusquement, les surprirent, et +renouvelèrent les horreurs dont Montréal venait d'être le théâtre. Ils +les emportèrent tous les uns après les autres, et deux cents personnes +périrent sous le glaive de ces barbares. Après ce sanglant exploit, qui +répandit la terreur dans toute la Nouvelle-Angleterre, ils s'en +retournèrent chargés de butin. Ces deux expéditions, entreprises coup +sur coup, ôtèrent à celle-ci tout espoir de former une alliance avec les +Abénaquis, et de les détacher des Français. + +L'exécution de la troisième partie du plan d'attaque des Français était +laissée à la discrétion et au jugement de M. de Frontenac. On devait +croire qu'il ne négligerait rien pour harasser l'ennemi et lui faire +tout le mal possible, suivant les règles de la guerre; car les hommes +ont aussi établi des lois pour s'entre-détruire. + +Ce qui avait fait le plus de tort aux Français dans l'estime des +Sauvages, c'est leur inactivité, qu'ils prenaient pour de la crainte. Le +gouverneur fit dire à M. de la Durantaye, commandant à Michilimackinac, +qu'il allait porter la guerre dans les colonies anglaises, et qu'il eût +à en prévenir les Outaouais et les Hurons, auxquels il devait faire +comprendre que les affaires allaient changer, et que la France allait +prendre une attitude digne d'elle. + +Sans attendre la belle saison, il mit trois expéditions sur pied au +milieu de l'hiver (1689-90) pour fondre par trois endroits à la fois sur +le pays ennemi. La première, commandée par MM. d'Aillebout de Mantet et +Lemoine de Ste.-Hélène et composée d'un peu plus de 200 Canadiens et +Sauvages, fut lancée sur la Nouvelle-York. Plusieurs gentilshommes en +faisaient partie, et entre autres M. Lemoine d'Iberville, celui-là même +qui avait pris deux vaisseaux aux Anglais dans la baie d'Hudson l'année +précédente, et M. LeBert du Chêne. Ces hardis chefs de bande formèrent +le projet d'attaquer Albany; mais les Indiens, intimidés par l'audace de +l'entreprise, refusèrent d'y aller. Il fut résolu alors de se rabattre +sur Schenectady, situé à 17 milles d'Albany, et que les Français +appelaient Corlar, du nom de son fondateur. L'on arriva le 8 février, +dans la soirée, devant cette ville ou bourg dont l'enceinte en forme de +carré long était percée de deux portes et renfermait 80 maisons. Les +habitans, quoiqu'avertis plusieurs fois de se tenir sur leurs gardes, +dormaient dans une fatale sécurité ne mettant pas même de sentinelles à +leurs portes. Ils n'avaient pas voulu croire qu'il fût possible aux +Canadiens, chargés de leurs vivres et de leurs armes, de faire plusieurs +centaines de milles au travers des bois et des marais, au milieu des +glaces et des neiges. Incrédulité qui leur coûta cher! Les Français +ayant reconnu la place, y entrèrent sans bruit vers 11 heures du soir +par une grosse tempête de neige, et investirent toutes les maisons. Ces +hommes couverts de frimats et l'oeil ardent devaient paraître comme +d'effrayans fantômes dans les rues désertes de Schenectady destiné à +périr dans cette affreuse nuit. Les ordres se donnaient bas et la +capotte du soldat, suivant la consigne, assourdissait le bruit des +armes, lorsqu'à un signal donné chacun poussa un cri sauvage et s'élança +dans les maisons, dont les portes furent brisées à coups de hache. Les +malheureux habitans tout effrayés ne songèrent guère à se défendre. Il +n'y eut qu'à une espèce de fort gardé par une petite garnison, et que +d'Aillebout de Mantet avait attaqué lui-même, où l'on éprouva une vive +résistance. L'on s'en empara enfin, et tout ce qu'il y avait dedans fut +passé au fil de l'épée. La ville fut ensuite livrée au flammes. Deux +maisons seulement furent épargnées, celle où l'on avait porté un +officier canadien blessé, M. de Montigny, et celle du commandant de la +place, le capitaine Sander, dont l'épouse avait autrefois généreusement +recueilli quelques prisonniers français, et qui reçut dans cette +circonstance le prix de sa noble conduite. Un grand nombre de personnes +périrent dans ce massacre, fruit du système atroce de guerre qu'on avait +adopté, et secondes représailles de celui de Lachine attribué aux +instigations des Anglais. On accorda la vie à une soixantaine de +vieillards, femmes et enfans, échappés à la première furie des +assaillans, dont 27 furent emmenés en captivité[19]. Le reste de la +population se sauva dans la direction d'Albany, sans vêtemens, au milieu +d'une neige épaisse qui tombait toujours poussée par un vent violent. +Vingt-cinq de ces fugitifs perdirent des membres qu'ils s'étaient gelés. + +[Note 19: Plusieurs de ces détails m'ont été fournis par Dr. O'Callaghan +auteur d'une Histoire de la Nouvelle-York sous la domination +hollandaise, et qui les a puisés dans les archives du pays où s'est +passé l'événement.] + +La nouvelle de cette affreuse tragédie arriva dans la capitale de la +province au point du jour. Elle y fut apportée par un homme qui n'avait +eu que le temps de sauter sur son cheval, et qui avait eu un genoux +fracassé par une balle en fuyant. Elle jetta la ville dans la plus +grande consternation; l'on disait que les Français arrivaient et qu'ils +étaient 1400, tant la peur avait déjà grossi leur nombre. L'on tira le +canon d'alarmes, la ville fut mise en état de défense, et la milice +appelée sous les armes jusqu'à une grande distance. + +Cette expédition fit une sensation extraordinaire parmi les tribus +indiennes, et l'on n'en parle encore chez les anciens habitans de la +Nouvelle-York qu'avec un sentiment de terreur. La retraite fut +accompagnée de plusieurs accidens; l'on manqua de vivres, les hommes +furent obligés de se disperser; plusieurs furent tués ou pris, et le +reste atteignit Montréal épuisé de fatigues et de faim. + +La seconde bande, formée aux Trois-Rivières, n'était composée que de 52 +Canadiens et Sauvages. M. Hertel, homme de tête et de résolution, la +commandait. Après une marche de deux mois, il tomba à la fin de mars sur +l'établissement de Salmon Falls (Sementels), formé au bord de la rivière +Piscataqua, dans la Nouvelle-Angleterre, et défendue par une maison +fortifiée et deux forts de pieux. Il fit attaquer sur le champ tous ces +ouvrages à la fois et les emporta d'assaut. On y fit 54 prisonniers, 27 +maisons furent brûlées, et 2000 pièces de bétail périrent dans les +flammes. + +Les ennemis, s'étant ralliés, se présentèrent vers le soir au nombre de +200 pour attaquer Hertel. Il s'était mis en bataille sur le bord d'une +petite rivière sur laquelle il y avait un pont étroit qu'il fallait +passer pour l'atteindre. Les Anglais méprisant le petit nombre de ses +soldats, s'y engagèrent avec une grande assurance. Lorsque Hertel jugea +qu'ils s'étaient assez avancés, il les chargea l'épée à la main; dix +huit ennemis tombèrent tués ou blessés du premier choc. Le reste tourna +le dos et lui abandonna le champ de bataille. La Fresnière, son fils +aîné fut blessé, Crevier son neveu fut tué. Après cette rencontre, il se +retira sans plus être inquiété. + +Le troisième parti fut organisé à Québec. Le gouverneur avait voulu par +ce partage exciter sans doute l'émulation et l'ardeur de ces bandes. M. +de Portneuf, fils du baron de Bécancourt, le commandait. Il était +composé de Canadiens, d'une compagnie de troupes tirée de l'Acadie et +d'Abénaquis, et il fut aussi heureux que les autres. Il s'empara de +Casco, bourg situé sur le bord de la mer à l'embouchure de la rivière +Kénébec, et défendu par un fort monté de 8 canons, devant lequel il +fallut ouvrir la tranchée. La garnison aurait fait une plus longue +défense probablement sans une sortie dans laquelle périrent une partie +de ses plus braves soldats. Les fortifications furent rasées, et les +maisons réduites en cendre à deux lieues à la ronde. + +Ces bandes intrépides qui ne s'étaient pas contentées de ravager le plat +pays comme le portaient leurs ordres; mais qui s'étaient attaquées aux +places fortifiées même; ces soldats que n'arrêtaient ni la distance, ni +la rigueur de l'hiver, ni les fatigues et les dangers de toute espèce, +apprirent aux colonies anglaises qu'une direction énergique présidait +aux opérations de leur ennemi, et, ce qui était bien plus important, +firent rompre les négociations qui se continuaient entre les alliés du +Canada et les Iroquois confédérés, pour former une ligue contre lui. + +Le comte de Frontenac, pour montrer aux Indiens occidentaux que ces +victoires n'étaient pas vaines, et afin de les mettre aussi en état de +se passer du commerce anglais, envoya dans le printemps suivant (1690) +un grand convoi de marchandises à Michilimackinac pour la traite. En +même temps, il fit offrir à ces Sauvages des présens par le célèbre +voyageur Nicolas Perrot, pour lequel ces peuples continuaient toujours +d'avoir une grande considération. + +La nouvelle des excursions heureuses des Canadiens et ce convoi +arrivèrent en même temps au grand entrepôt du pied du lac Supérieur, et +au moment où les ambassadeurs des nations de ces contrées, allaient +partir pour conclure un traité définitif avec les cinq cantons; mais +quand ils virent les Français, victorieux de leurs ennemis, arriver +chargés de marchandises et en assez grand nombre pour les rassurer +contre la vengeance des Iroquois, ils ne craignirent plus de rompre avec +eux, et, charmés des présens que Perrot leur présenta et qu'il fit +valoir avec une adresse admirable, ils s'attachèrent plus étroitement +que jamais aux intérêts de la France. Bientôt après 110 canots, portant +pour 100 mille écus de pelleteries, et conduits par plus de 300 Sauvages +de toutes les tribus, partirent pour Montréal, où ils furent reçus aux +acclamations de toute la ville. Ils y trouvèrent le gouverneur, lequel +dut jouir en les voyant arriver du succès de sa politique, qui d'ennemis +presque déclarés avait fait en si peu de temps de tous ces peuples des +alliés fidèles. Ce revirement soudain ne s'était pas fait cependant sans +opposition. + +Le génie de le Rat, qui avait travaillé avec une si perverse sagacité à +rompre les négociations de M. Denonville, cherchait alors à engager les +tribus dans une alliance avec les Iroquois en rendant celle avec les +Français impossible. Il paraît que lui et sa nation étaient l'âme de +toute cette vaste intrigue, derrière laquelle ils avaient l'art de se +cacher, en se servant des Outaouais, dont la grossièreté naturelle +permettait d'en faire de faciles instrumens. L'habile le Rat mit dans +leur bouche ces paroles insolentes qu'ils répondirent lorsqu'on voulut +les empêcher de renvoyer les prisonniers Tsonnonthouans: «Nous nous +étions figurés, dirent-ils, que les Français étaient des guerriers, mais +ils le sont beaucoup moins que les Iroquois. Nous ne sommes plus +surpris, s'ils ont été longtemps sans rien entreprendre, c'est le +sentiment de leur faiblesse qui les retenait. Après avoir vu avec quelle +lâcheté ils se sont laissé massacrer dans l'ile de Montréal, il nous est +évident que nous ne pouvons plus en attendre de recours. Leur protection +nous est devenue non seulement inutile mais nuisible, par les engagemens +où elle nous a entraînés mal à propos; leur alliance ne nous a pas fait +moins de tort pour le commerce que pour la guerre; elle nous a privés de +la traite avec les Anglais, beaucoup plus avantageuse qu'avec eux, et +cela contre toutes les lois de protection qui consistent à maintenir la +liberté du commerce. On laisse tomber sur nous tout le poids de la +guerre, tandis que nos prétendus protecteurs, par une conduite pleine de +duplicité, cherchent à se mettre à couvert, en mendiant la paix avec +toutes sortes de bassesses, et préfèrent signer un traité honteux et +souffrir les hauteurs d'un ennemi insolent, que de retourner au combat. +En un mot, l'on nous prendrait plutôt pour les protecteurs des Français +que pour un peuple qui en est protégé». Rien n'annonce mieux que ce +discours dans quel discrédit M. Denonville avait laissé tomber notre +influence chez ces peuples. + +Les cantons qui se croyaient au moment de former une grande +confédération de toutes les nations indigènes, et de se venger peut-être +de toutes les insultes des Européens, entrèrent en fureur lorsqu'ils +virent leur projet chéri s'évanouir comme un beau rêve. Ils envoyèrent +promettre des secours à la Nouvelle-York, pour venger le sac de +Schenectady; ils se saisirent du chevalier d'Eau en mission chez les +Onnontagués et brûlèrent deux personnes de sa suite, ils lâchèrent leurs +guerriers sur la colonie; ils ne respiraient que la vengeance. Mais les +partis qu'ils envoyèrent furent repoussés partout. Le pays, qui était +depuis longtemps le théâtre d'irruptions sanglantes, s'était +insensiblement couvert d'ouvrages palissadés et munis de canons, qui +renfermaient ordinairement l'église et le manoir seigneurial de chaque +village. A la première alarme, la population, hommes, femmes et enfans, +courait s'y réfugier. C'étaient les scènes du moyen âge qui se +répétaient en Amérique. Les annales canadiennes ont conservé le souvenir +de plusieurs défenses héroïques de ces petits forts, où vinrent toujours +se briser le courage barbare et indiscipliné des Indigènes. Deux des +plus célèbres sont celles de madame de Verchères en 1690, et de sa fille +deux ans après. Surprises l'une et l'autre pendant qu'elles étaient +seules ou presque seules, elles n'eurent que le temps de fermer les +portes du fort où elles se trouvaient, et déjà il était investi par une +foule de Sauvages. Elles surent par leur présence d'esprit et par leur +intrépidité en imposer aux assiégeans; elles tirèrent le canon, prirent +les fusils et s'en servirent avec tant d'adresse en se multipliant, en +se montrant sur différens points, que les barbares, croyant le fort +défendu par plus de monde, avaient fini les deux fois par se retirer +après l'avoir tenu bloqué pendant quelque temps. La fréquence du danger +avait aguerri la population, les femmes, les enfans même comme les +hommes. Dans un combat où un parti de Sauvages s'était retranché dans +une maison, et se défendait avec désespoir, l'on vit des habitans +s'avancer jusqu'auprès des fenêtres et en arracher par leur chevelure +ceux qui s'y présentaient pour tirer. + +Le plus grand mal de cette petite guerre en 1690, c'est qu'une partie +des terres ne put être ensemencée, circonstance qui augmenta pour +l'année suivante, la disette qui régnait déjà dans le pays. + +L'on s'attendait en Canada que l'expédition contre New-York serait +reprise, et que cette ville pourrait être attaquée par mer et par terre +de bonne heure l'été suivant. Mais l'orage grossissait toujours en +l'ancien monde contre Louis XIV, et l'accession de l'Angleterre à la +coalition exigeant un nouveau déploiement de forces de la part de la +France, elle se trouva hors d'état de faire d'armement pour l'Amérique. +M. de Seignelay manda en conséquence à M. de Frontenac que le roi, étant +trop occupé en Europe, ne pouvait lui envoyer de secours, et qu'il +fallait abandonner pour le moment le projet d'invasion des colonies +anglaises. Il recommandait en même temps au gouverneur d'employer le +crédit qu'il s'était acquis sur l'esprit des Iroquois, pour faire une +paix solide et honorable avec eux, et de tâcher surtout de réunir les +habitans dans des bourgades faciles à défendre contre les Sauvages, +chose beaucoup moins aisée à exécuter qu'il ne pensait, et qui en effet +n'a jamais été même tentée sérieusement. + +M. de Frontenac avait trouvé les Français bien déchus dans l'opinion des +tribus indiennes. Toutes les nations du nord et de l'ouest avaient été +leurs amies sincères jusqu'au moment où les cantons leur avaient fait +voir qu'elles auraient plus d'avantage à commercer avec les Anglais, qui +vendaient leurs marchandises à meilleur marché et payaient les +pelleteries plus cher, qu'avec le Canada. Cela avait causé un premier +refroidissement. L'irruption heureuse des Iroquois dans l'île de +Montréal, avait changé ce refroidissement en mépris. Plusieurs d'entre +eux avaient été témoins du massacre de Lachine, et ils étaient rentrés +chez eux avec la conviction que les Français allaient succomber sous les +efforts de leurs ennemis. Ces peuples ressentirent un moment une secrète +joie de se voir débarrassés d'un allié incommode, qui avait été plutôt +leur maître que leur ami. Ils oubliaient déjà les services qu'ils en +avaient reçus tant de fois, et les dangers qu'ils allaient courir, +abandonnés seuls à l'ambition de leur implacable ennemi, quand la main +puissante du comte de Frontenac reprit les rênes du gouvernement, et +ramena tous ces peuples dans leur ancienne alliance. + +Il s'occupa, suivant les ordres de la cour, des négociations avec la +confédération des cantons. Il n'eut pas besoin de les ouvrir; car tout +en faisant la guerre à ces peuples, le Canada maintenait toujours, par +le moyen des missionnaires, des relations diplomatiques avec quelques +unes des tribus. Il était venu de France avec les chefs iroquois que son +prédécesseur y avait envoyés chargés de fers. Il leur montra beaucoup +d'égards, et conquit l'amitié et la confiance de Ouréouharé le principal +d'entre eux. Sur le conseil de celui-ci, il en renvoya quatre dans les +cantons avec l'ambassadeur iroquois qu'il avait trouvé à Montréal à son +arrivée. Ils furent chargés par Ouréouharé d'assurer leurs compatriotes +qu'ils retrouveraient dans le gouverneur ce qu'ils y avaient toujours vu +autrefois, beaucoup de bienveillance et d'amour pour la justice. + +Les cantons tinrent un conseil solennel dans le mois de janvier (1690). +Il y assista 80 chefs ou sachems. Les délibérations furent longues à +cause de la négociation entamée avec les Outaouais et les autres Indiens +occidentaux dont on a parlé tout à l'heure, et parce qu'ils avaient cru +devoir aussi prier le gouvernement de la Nouvelle-York d'envoyer un +député, ce qu'il avait fait, mais pour dissuader le conseil de consentir +à aucune cessation d'armes avec les Français. M. de Frontenac s'étant +douté que des intérêts hostiles étaient consultés, en éprouvait une +mauvaise humeur qu'il ne cachait pas. Il était choqué surtout du délai +qu'on mettait à discuter ses propositions. L'ambassadeur des cinq +nations ne fut de retour que dans le mois de mars avec la réponse; et +ayant eu la maladresse d'afficher une hauteur inconvenante, insultante +même pour les Français, M. de Frontenac refusa de le voir. Le barbare +fut humilié d'autant plus que le gouverneur affecta de montrer une +grande politesse aux personnes de sa suite. Celui-ci chargea ensuite +Ouréouharé de huit colliers pour les cantons, mais avec ordre de les +présenter de manière à faire croire qu'il n'y était pour rien. La +dextérité et la noblesse qu'il mettait dans toutes ces négociations +eurent un bon effet, et si la paix ne fut pas immédiatement conclue, les +Iroquois perdirent du moins beaucoup de leur fierté. + +Cependant les colonies anglaises, menacées d'une invasion qu'elles ne +croyaient qu'ajournée, et tenues continuellement dans la terreur par les +bandes canadiennes, qui allaient porter leurs ravages jusqu'aux portes +de leurs capitales, résolurent de faire un grand effort pour s'emparer +de la Nouvelle-France et couper ainsi le mal dans sa racine. +Lorsqu'elles comparaient leurs forces aux forces de celle-ci, +lorsqu'elles ne se surprenaient pas à trembler sous la hache de quelques +hordes fugitives sorties des neiges du Nord, elles s'étonnaient qu'un si +petit peuple pût troubler ainsi leur repos, et elles ne doutaient point +qu'avec de la bonne conduite la conquête du Canada ne fût chose facile. +Elles nommèrent donc des députés, qui s'assemblèrent dans le mois de mai +(1690) à New-York pour se concerter ensemble. Ces députés donnèrent à +leur réunion le nom de congrès, nom devenu fameux depuis. Il fut résolu +d'attaquer le Canada à la fois par terre et par mer, et, à cet effet, de +lever 2000 hommes pour l'envahir par le lac Champlain, et d'envoyer un +agent à Londres afin de solliciter une force suffisante en vaisseaux et +en soldats pour l'envahir par le golfe et prendre Québec, après qu'elle +aurait enlevé l'Acadie, entreprise peu difficile dans l'état où se +trouvait alors cette province. Cet agent arriva en Angleterre au moment +où, menacée d'une invasion en Irlande par Jacques II, et venant de +perdre la bataille navale de Beachy gagnée par Tourville, cette +puissance voyait la suprématie des mers lui échapper des mains. Il ne +put en conséquence rien obtenir de la métropole. Malgré ce contretemps +fâcheux, les colonies américaines comptaient tellement sur leurs forces +qu'elles décidèrent sur le champ d'exécuter leur projet seules. + +En conséquence l'ordre fut donné d'armer immédiatement une flotte et +simultanément de lever une armée de terre. La plus grande activité régna +dans les bureaux de l'état, et une ardeur guerrière s'empara tout-à-coup +de cette population commerçante, qui naguère encore ne rêvait que la +paix et les spéculations derrière ses comptoirs chargés de marchandises. +L'armée de terre fut mise sous les ordres du général Winthrop pour +pénétrer, comme on l'a dit, en Canada par le lac Champlain. Le chevalier +Guillaume Phipps fut chargé du commandement de la flotte destinée à +s'emparer d'abord de l'Acadie et ensuite de Québec. Le chevalier Phipps, +natif de Pemaquid dans la Nouvelle-Angleterre, était le fils d'un +forgeron et avait été berger dans sa jeunesse. Ayant appris le métier de +charpentier, il se fit un vaisseau dans lequel il commença à naviguer, +et devint bientôt assez bon marin. Promu au commandement d'une frégate, +il réussit à retirer du fond de la mer, sur les côtes de Cuba, d'un +galion espagnol qui y avait fait naufrage, pour la valeur de 300,000 +livres sterling en or, en argent, en perles et en bijouteries. Cette +trouvaille lui valut le titre de chevalier. Quelque temps après son +expédition de Québec, il fut nommé gouverneur du Massachusetts, et +mourut en 1693 à Londres, où il avait été appelé pour répondre à des +accusations portées contre lui. + +Nous avons dit que l'amiral Phipps était chargé de s'emparer de l'Acadie +et de Québec. La péninsule acadienne, par sa position maritime +intermédiaire entre cette dernière ville et Boston, devait attirer en +effet les premiers coups de l'ennemi et servir ensuite, si elle tombait +en son pouvoir, de point d'appui et, en cas de revers, de retraite à +l'expédition principale, dont le succès allait entraîner la prise de +toutes les possessions françaises de l'Amérique du Nord. L'Acadie depuis +le traité de Breda n'avait été inquiétée au dehors que par les corsaires +qui rôdaient occasionnellement sur ses côtes; et elle était demeurée au +dedans dans son état de léthargie et de langueur habituelle, dont elle +ne sortit que quand elle entendit le canon résonner à ses portes. Mais +en restant stationnaire elle avait reculé, car sa voisine la +Nouvelle-Angleterre avait parcouru un chemin prodigieux depuis 25 ans. +Aussi à la rupture de la paix en 1689, elle se trouva encore incapable +de se défendre. Sa faiblesse était telle, qu'un simple corsaire portant +110 hommes, s'était emparé en 1674 de Pantagoët, où M. de Chambly qui +avait remplacé le chevalier de Grandfontaine comme gouverneur, faisait +sa résidence. Le fort de Jemset dans la rivière St.-Jean, où commandait +M. de Marson, avait subi le même sort. + +La cour s'était contentée d'y envoyer de temps en temps des personnes +d'expérience pour voir quel progrès elle avait fait et ce qu'exigeait sa +défense. Plusieurs de leurs rapports sont écrits avec soin et décèlent +une connaissance approfondie du pays. Dans celui de M. de Meules de +1685, la population de l'Acadie est portée à 900 âmes, ainsi elle ne +pouvait guère dépasser 1000 à la reprise des hostilités. Tous ces +commissaires recommandaient des améliorations qui n'étaient jamais +exécutées. M. Talon visita ce pays en 1672, en retournant en Europe, +principalement pour traiter avec le chevalier Temple qui avait manifesté +à Colbert le désir de se retirer sur les terres de France. Le roi devait +lui accorder des lettres de naturalisation et d'autres faveurs +particulières. Comme cet homme avait des talens et de la fortune, on +attendait de grands avantages de cette négociation pour l'Acadie; mais +les nuages qui couvraient peut-être alors la faveur du diplomate +anglais, et qui avaient été le motif de sa démarche auprès de la France, +s'étant dissipés, cette affaire n'eut pas de suite. + +Quelque temps avant la guerre, Louis XIV y avait encore envoyé un +commissaire, M. Paquine, qui recommanda d'abandonner Port-Royal, +parceque l'accès en était difficile, et que ce poste était en outre trop +éloigné du Cap Breton, du Canada et de Terreneuve pour en être secouru. +Il suggéra de fortifier la Hève, Canseau et Pantagoët, et d'ouvrir un +chemin entre ce dernier poste et le Canada, projet dont Talon avait déjà +autrefois commencé l'exécution du côté de Québec[20]. Ces suggestions +furent approuvées du gouvernement; mais tandis qu'il délibérait sur la +manière de les accomplir, le chevalier Phipps parut. + +[Note 20: _Documens de Paris_: Secrétairerie d'Etat, Albany. Collection +de M. Brodhead. Nous désignerons à l'avenir cette collection sous le nom +de _Documens de Paris_ simplement.] + +Sa flottille, composée d'une frégate de 40 canons et de deux corvettes +avec des transports portant 700 hommes de débarquement, était arrivée +trop tard pour secourir en passant, comme elle en avait l'ordre, le fort +de Kaskébé situé dans le pays qui forme aujourd'hui l'Etat du Maine, et +qu'on savait attaqué par les Français; il venait de se rendre à M. de +Portneuf. Elle avait alors continué sa route vers Port-Royal, où elle +était arrivée le 20 mai (1690). + +Il n'y avait que 72 soldats dans cette capitale dont les fortifications +étaient en ruines[21]. Le gouverneur, M. de Manneval, obtint une +capitulation honorable; mais lorsque Phipps découvrit la faiblesse de la +garnison et le mauvais état de la place, il regretta les termes +avantageux qu'il avait accordés, et, à l'exemple de Charnisé, il pilla +les habitans; car on se faisait peu de scrupule de violer sa parole dans +cette contrée lointaine et presqu'oubliée, où le mal comme le bien +restait inconnu. Après les avoir forcés de prêter serment de fidélité +l'Angleterre, et avoir nommé six magistrats au milieu d'eux, il remit à +la voile emmenant prisonniers M. de Manneval, 39 soldats et deux +prêtres. Delà il courut à Chedabouctou, où M. de Montorgueil occupait un +fort avec 14 hommes et fit une si vigoureuse défense, que les assaillans +furent obligés d'y mettre le feu. A l'île Percée, Phipps ne laissa rien +debout, il brûla jusqu'à l'humble chapelle des habitans. Chargé de +dépouilles il retourna dans son pays glorieux de ses faciles succès. + +[Note 21: _Documens de Paris_.] + +Après son départ l'Acadie fut pendant quelque temps en proie aux +déprédations de deux corsaires, qui firent prisonniers M. Perrot +prédécesseur de M. de Manneval et ancien gouverneur de Montréal, ainsi +que plusieurs autres personnes. Ils incendièrent Port-Royal resté sans +chef, massacrèrent quelques habitans, et enlevèrent, presqu'aux yeux du +chevalier de Villebon, qui arrivait d'Europe sur ces entrefaites, le +vaisseau qui l'avait amené avec les présens pour les Indiens qui se +trouvaient à bord. Malgré cette perte, les Sauvages protestèrent de leur +fidélité à la France dans un conseil convoqué par M. de Villebon, et ils +lui dirent qu'ils avaient reçu de la poudre et des balles, qu'ils +étaient satisfaits, qu'ils lui rendraient bon compte des ennemis. On a +vu en effet qu'ils n'avaient pas besoin d'être sollicités pour agir. Ils +avaient plusieurs sujets de plaintes contre les Anglais, qui avaient mis +peu de soin à remplir fidèlement les traités conclus avec eux[22]. Les +treize ans écoulés depuis la trahison du major Waldron, qui avait fait +tomber à Cocheco par surprise 400 des leurs entre ses mains, dont 200 +avaient été mis au gibet ou réduits en esclavage, ces treize ans, +disons-nous, n'avaient pas éteint leur soif insatiable de vengeance. Ils +avaient vu arriver avec joie le moment de satisfaire les mânes de leurs +frères qu'on avait fait périr ainsi d'une mort ignoble; et le major +Waldron fut leur première victime. Ils le surprirent à Dover, sur la +frontière, où il résidait. Ils mirent cet officier, âgé alors de plus de +80 ans, dans un fauteuil placé sur une table, et ils lui demandaient par +ironie, qui va maintenant juger les Indiens? Ils lui coupèrent le nez et +les oreilles, et lui firent subir mille cruautés; jusqu'à ce qu'épuisé +par la perte de son sang, il tomba de son siège sur la pointe de son +épée qu'un de ces barbares avança sous lui, et il expira (Belknap). +Cette vengeance indienne fut le signal des hostilités. On sait ce qu'ils +firent ensuite. + +[Note 22: Belknap: _History of New-Hampshire_.] + +Cependant tandis que M. de Villebon prenait paisiblement possession de +l'Acadie, et que le chevalier Nelson, envoyé de Boston pour +l'administrer, tombait entre les mains des Français avec le vaisseau qui +le portait, la Grande-Bretagne, qui s'en croyait encore maîtresse, +réunissait cette province au Massachusetts à la suite des troubles dont +nous avons parlé dans le dernier chapitre, et qui avait fini par le +retrait des vieilles chartes de la Nouvelle-Angleterre. Il paraît qu'à +cette époque mère-patrie avait résolu de réunir ensemble toutes les +colonies depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu'à la baie de Delaware, afin de +mettre une barrière a l'extension des établissemens français[23]. +Avait-elle le projet d'établir un pareil rempart contre la puissance des +Etats-Unis, lorsqu'elle a réuni récemment les Canadas et laissé +entrevoir l'addition future à cette réunion des colonies du golfe +St.-Laurent? Ou bien n'a-t-elle voulu dans cette occasion que donner le +change à la crédulité vulgaire sur son véritable dessein? Toujours +est-il vrai que la Nouvelle-Angleterre perdit une partie de ses libertés +et que l'union en question n'eut jamais lieu. + +[Note 23: _Lettre officielle de M. Blaithwait à M. Randolph._ (1687). +«This union, dit-il, besides other advantages, will be terrible to the +French and make them proceed with more caution than they have lately +done».] + +L'amiral Phipps de retour à Boston mit la dernière main aux préparatifs +de l'expédition de Québec, qu'on avait continués avec activité pendant +son absence. La flotte réunie comptait 35 vaisseaux dont le plus fort +portait 44 canons. On y fit monter environ 2,000 hommes de troupes de +débarquement. Les habitans de la ville voyaient du rivage cette force +imposante avec orgueil, et ils se complaisaient dans la pensée qu'elle +était composée uniquement d'Américains, d'enfans du pays; que la +métropole n'y avait point fourni d'auxiliaires, et que le Canada, ne +pouvant opposer qu'une résistance inutile, viendrait proclamer par sa +soumission leur puissance et leur supériorité. Ils se disaient encore +qu'après un pareil sacrifice d'hommes et d'argent, qu'après un +témoignage aussi éclatant de leur patriotisme et de leur loyauté, ils ne +pouvaient manquer de mériter la faveur du roi, et d'obtenir le +rétablissement de leur constitution. Il paraît qu'en effet c'était en +partie pour lui montrer leur attachement qu'ils avaient offert avec tant +d'empressement à l'Angleterre de l'aider à s'emparer des possessions +françaises[24]. + +[Note 24: «There was a still further inducement, they hoped to recommend +themselves to the King's favour and to obtain the establishment of their +government.» On a vu ailleurs comment leur constitution avait été +abolie. + +Hutchinson: _The History of Massachusetts Bay._] + +Cependant M. de Frontenac était fort inquiet; sa situation véritablement +était des plus critiques. Il n'est guère permis de douter que si la +flotte de l'amiral Phipps et l'armée du général Winthrop eussent pu +coordonner leurs mouvemens et attaquer ce pays à la fois par le levant +et par le couchant, il n'eût couru les plus grands dangers, parceque +cette combinaison l'eût obligé de diviser ses forces qui, réunies, +n'excédaient pas le plus faible des deux corps envahissans. Mais la +fortune et le courage brisèrent heureusement cette dangereuse +combinaison, et avec elle dissipèrent les craintes sinistres qu'elle +avait fait naître. + +L'armée du général Winthrop rapidement levée, armée et enrégimentée, +était campée sur les bords du lac George, attendant l'arrivée de +l'amiral Phipps dans le fleuve St.-Laurent pour marcher sur Montréal, +lorsqu'une épidémie éclata dans ses rangs et se communiqua aux Iroquois +auxiliaires; en peu de temps elle eut fait périr plus de 300 hommes. Les +Sauvages, effrayés de cette mortalité, se hâtèrent de s'éloigner des +Anglais, qu'ils accusèrent de les avoir empoisonnés. Les troupes de +Winthrop, déjà découragées par la division des chefs, et affaiblies +maintenant par la contagion, se retirèrent d'abord à Albany, puis +abandonnèrent leurs drapeaux, et chacun rentra dans ses foyers. Ainsi se +dissipa le nuage qui, suspendu au flanc des montagnes du lac George, +menaçait le Canada du côté de l'occident. A la première nouvelle des +mouvemens de cette armée, le comte de Frontenac avait fait rassembler à +la hâte les troupes, les milices, et les Indiens dont il pouvait +disposer. Douze cents hommes s'étaient trouvés réunis à la Prairie de la +Magdeleine pour barrer le chemin aux ennemis, et leur disputer la +victoire sur la rive droite du St.-Laurent. + +La retraite de Winthrop débarrassa le gouverneur d'une grave inquiétude, +car il dut croire alors que l'attaque de l'Acadie avait occupé trop +longtemps l'Amiral Phipps pour lui permettre d'entreprendre celle de +Québec dans la même saison, et que c'était là peut être le motif réel du +décampement de l'armée de terre, explication raisonnable vu que les deux +forces devaient agir simultanément. Il se préparait donc à redescendre à +Québec pour renvoyer chez eux les habitans qui avaient pris les armes à +la première alarme, lorsqu'il reçut coup sur coup plusieurs lettres du +major Provot, qui commandait par intérim dans la capitale, dont une lui +annonçait le départ de la flotte de Boston, suivant la nouvelle apportée +par un Indien venu de la baie de Fondy par terre en douze jours, et les +autres, l'arrivée de cette flotte et ses progrès dans le fleuve. Il +partit immédiatement et envoya en chemin l'ordre aux gouverneurs de +Montréal et des Trois-Rivières, MM. de Callières et de Ramsay, de +descendre à marches forcées avec toutes leurs troupes, à la réserve de +quelques compagnies qui seraient laissées pour garder Montréal, et de se +faire suivre par tous les habitans qu'ils pourraient rassembler sur leur +route. Il arriva lui-même dans la capitale, dans la soirée du 14 après +avoir failli périr dans la fragile embarcation qu'il avait choisie pour +descendre plus rapidement le fleuve. L'ennemi était déjà au pied de +l'île d'Orléans. C'était presqu'une surprise. + +Heureusement, le major Provot était un officier très intelligent. Dans +l'espace de cinq jours il avait fait travailler avec tant d'activité aux +défenses de la ville qu'il l'avait mise à l'abri d'un coup de main. Le +gouverneur satisfait n'eut qu'à faire ajouter quelques retranchemens et +à confirmer le commandement déjà donné aux milices des deux rives du +fleuve, en bas de Québec, de se tenir prêtes à marcher au premier ordre. +Toute la population montrait un élan, une détermination qui faisaient +bien augurer du succès. + +Les fortifications s'étendaient du palais de l'intendant sur la rivière +St. Charles à l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la citadelle. C'était +tout simplement des palissades, excepté le château St.-Louis qui était +en pierre et qui occupait une partie de cette ligne défendue par trois +petites batteries placées à ses deux extrémités et au centre. Cette +ligne protégeait la haute-ville. Il y avait une autre ligne de feu sur +les quais, à la basse-ville, composée aussi de trois batteries qui +occupaient les intervalles des batteries supérieures. La communication +de la ville basse à la haute était coupée par trois retranchemens garnis +de chevaux de frise, et les autres issues de la ville, qui n'avaient +point de portes, avaient été barricadées. + +La flotte ennemie parut en vue de Québec le 16 octobre au matin; du +sommet du cap l'on put en compter les voiles. L'amiral Phipps détacha +immédiatement un officier pour sommer la place de se rendre. On banda +les yeux à cet envoyé, et, avant de le conduire au château, on le +promena longtemps autour de la ville comme si on eût circulé au milieu +des chausses-trapes, des chevaux de frise et des retranchemens; un bruit +d'hommes, d'armes et de canons qu'il entendait ne fit qu'augmenter sa +surprise, car les Anglais croyaient la ville désarmée et hors d'état de +se défendre. Mais lorsque le bandeau tomba de ses yeux, et qu'il se vit +en présence du gouverneur entouré des principaux personnages du pays, au +milieu d'une salle remplie d'officiers, il présenta en tremblant sa +sommation, dont les termes arrogans contrastaient singulièrement avec +son air consterné, et révoltèrent tous les assistans, surtout M. de +Varennes, qui ne put s'empêcher d'élever la voix dans l'assemblée et +d'exprimer son indignation avec une franchise toute de soldat. L'amiral +Phipps demandait en substance que le Canada et ses habitans se +livrassent à sa discrétion, et qu'en bon chrétien il leur pardonnerait +le passé. Le gouverneur, piqué du manque de convenances dans les paroles +de cet amiral, répondit sur le même ton: «Je ne connais point, dit-il, +le roi Guillaume, mais je sais que le prince d'Orange est un usurpateur, +qui a violé les droits les plus sacrés du sang et de la religion en +détrônant le roi son beau-père. Je ne connais pas d'autre souverain +légitime que Jacques II. Quant aux conditions offertes par le chevalier +Phipps, a-t-il pu croire que si j'étais disposé à les accepter, tant de +braves gens y voulussent consentir, et me conseillassent de me fier à la +parole d'un homme qui a violé la capitulation qu'il avait faite avec le +gouverneur de l'Acadie.» Ces derniers mots qui, comme on l'a vu, étaient +vrais, avaient quelque chose de dur pour l'amiral. Le hérault demanda sa +réponse par écrit: «Allez, lui dit-il, je vais répondre à votre maître +par la bouche de mes canons; qu'il apprenne que ce n'est pas de la sorte +qu'on fait sommer un homme comme moi.» + +Les batteries de la basse-ville commencèrent le feu bientôt après et +abattirent des premiers coups le pavillon du vaisseau de Phipps, que des +Canadiens allèrent enlever à la nage et malgré un feu très vif dirigé +sur eux de la flotte. Ce drapeau est resté suspendu à la voûte de la +cathédrale de Québec jusqu'à l'incendie de cet édifice en 1759. + +L'ennemi fut deux jours sans rien entreprendre, quoique son plan +d'attaque eût été arrêté dès le matin de son arrivée. D'après ce plan +les troupes devaient débarquer au nord de la rivière St.-Charles, et les +chaloupes entrer dans cette rivière pour les traverser au sud, c'est à +dire du côté de la ville, où elles leur porteraient ensuite leurs +vivres, leur artillerie et tout leur matériel de guerre. Cette opération +accomplie, la flotte devait s'approcher de la ville en détachant +quelques uns de ses vaisseaux au-dessus de la place comme pour aller y +débarquer un nouveau corps. Pendant cette feinte pour tromper sur le +vrai point d'attaque, les troupes déjà débarquées sur la rivière +St.-Charles graviraient les hauteurs de Québec, d'où elles feraient un +signal, et au même instant 200 hommes s'élanceraient de la flotte sur la +basse et la haute ville. On va voir comment l'ennemi exécuta ce hardi +projet. Il y avait déjà deux jours qu'il était arrivé, et il n'avait +rien fait encore. Le 18 enfin, il débarqua 1300 hommes sous les ordres +du major Walley[25] sur la plage entre Beauport et la ville. Ils furent +immédiatement attaqués par environ 300 Canadiens, qui, profitant +habilement du terrain marécageux et boisé en cet endroit, leur firent +essuyer une perte d'une soixantaine d'hommes; mais ils eurent à +regretter de leur côté, entre autres M. de la Touche, fils du seigneur +de Champlain, et le chevalier de Clermont, qui furent tués. M. Juchereau +de St.-Denis, seigneur de Beauport, qui commandait le détachement, eut +le bras casse. Le roi pour le récompenser de sa bonne conduite +l'anoblit, lui et M. Hertel, qui se distingua aussi dans ce siège à la +tête des milices des Trois-Rivières. + +[Note 25: _Major Walley's Journal of the expedition against Canada_ in +1690, inséré au long dans l'_Histoire du Canada_ de M. Smith.] + +Cependant l'amiral Phipps sans attendre que le major Walley se fût +emparé des hauteurs qu'il avait charge d'occuper avec ses forces, vint +se ranger en bataille devant la ville pour la bombarder, et il commença +un feu très vif. Nos batteries ripostèrent avec ardeur et beaucoup de +précision. La canonnade dura ainsi jusqu'à la nuit avec la même vigueur +de part et d'autre. Ce combat dans le magnifique bassin de Québec +présentait un spectacle grandiose. Les détonations retentissaient de +montagne en montagne, d'un côté jusqu'à la cime des Alléghanys, et de +l'autre jusqu'à celle des Laurentides, tandis que des nuages de fumée où +étincelaient des feux, roulaient sur les flots et le long des flancs +escarpés de Québec hérissés de canons. La canonnade recommença le +lendemain matin, mais l'on s'aperçut bientôt que le feu des vaisseaux +diminuait. A midi, en effet, il avait cessé entièrement. La flotte était +fort maltraitée, surtout le vaisseau amiral qui était percé à l'eau en +plusieurs endroits, avait toutes ses manoeuvres coupées, et son grand +mât presque rompu. Dans cet état Phipps, n'ayant fait aucune impression +sur la ville, donna l'ordre de la retraite, et les vaisseaux défilèrent +vers l'île d'Orléans. Les troupes, qui de Beauport avaient eu l'oeil sur +eux sans comprendre leur attaque précipitée, aperçurent ce mouvement +rétrograde avec douleur, et de ce moment elles perdirent tout espoir de +prendre Québec. Néanmoins, ayant reçu cinq pièces de campagne dans la +nuit, elles se mirent de nouveau en mouvement le 20, protégées par une +avant-garde à leur tête et des éclaireurs sur leurs flancs, pour forcer +le passage de là rivière St.-Charles. Mais après avoir côtoyé quelque +temps cette rivière, elles rencontrèrent MM. de Longueuil et de +Ste.-Hélène à la tête de 200 volontaires qui avaient chargé leurs fusils +de trois balles et qui, leur barrant le chemin, les arrêtèrent d'abord +tout court, puis les forcèrent ensuite de se réfugier dans un petit +bois. Pendant l'engagement M. de Frontenac s'était avancé en personne à +la tête de 3 bataillons et les avait rangés en bataille devant la +rivière St.-Charles, dans le dessein de la traverser si les volontaires +étaient forcés de reculer. M. de Ste.-Hélène reçut dans ce combat une +blessure mortelle. C'était un des hommes les plus spirituels et les plus +aimables, et l'un des officiers les plus intrépides, qu'eût ce pays. Sa +mort causa un regret universel chez les Canadiens. Il était frère de M. +d'Iberville. + +Le jour suivant les ennemis firent un troisième effort, qui n'eut pas +plus de succès que les deux premiers. Ces échecs répétés devant quelques +petits détachemens de milices achevèrent de les démoraliser, d'autant +plus que pour atteindre la ville ils avaient toujours une rivière à +passer, le gros des Français à combattre, et qu'ils ne pouvaient plus +compter sur la flotte pour appuyer leur mouvement. En conséquence il fut +décidé dans un conseil de guerre de se rembarquer; ce qui fut effectué +avec une si grande précipitation, au milieu d'une nuit orageuse et très +obscure, que l'artillerie fut abandonnée sur le rivage quoiqu'il n'y eut +pas de poursuite. + +Ainsi à la fin d'octobre, le Canada se trouva délivré de deux armées +puissantes, dont l'une avait été dissipée par les maladies et l'autre +par le courage des habitans, qui avaient fait, dit une dépêche, tout ce +qu'on pouvait attendre de bons soldats, et qui méritèrent par conséquent +toutes les louanges que leur donna leur gouverneur. La levée du siége de +Québec fit assez de sensation en France, au milieu même des victoires +éclatantes qu'elle remportait sur l'Europe, pour que le roi en perpétuât +le souvenir par une médaille. Le comte de Frontenac donna, comme +trophée, deux des canons abandonnés par l'ennemi à un habitant nommé +Carré, qui, par l'habileté de ses manoeuvres à la tête de quelques +Canadiens, avait conquis l'admiration générale. + +Dans sa retraite dans le bas du fleuve, la flotte ennemie fut assaillie +par des vents tempestueux; un vaisseau fut jeté à la côte sur l'île +d'Anticosti, où la plus grande partie de l'équipage périt de faim et de +froid, plusieurs sombrèrent en mer et se perdirent corps et bien; +d'autres enfin furent chassés jusque dans les Antilles. Le reste +atteignit Boston avec peine. Plus de 1000 hommes périrent par les +maladies, par le feu et par les naufrages dans cette expédition qui +coûta au-delà de £40,000[26] à la Nouvelle-Angleterre. + +[Note 26: _The British Empire in America._] + +Les colonies anglaises avaient regardé le Canada comme une conquête +assurée. Le retour des débris de leur flotte, après avoir subi une +défaite, les remplit d'étonnement et d'humiliation. Elles s'étaient +vantées d'avance de leurs succès; elles avaient compté sur les +dépouilles des vaincus pour payer les frais de la guerre, et elles +n'avaient pas pourvu à la solde des troupes, qui, revenues de +l'expédition, furent sur le point de se mutiner, parce qu'on n'avait pas +de quoi les satisfaire. L'on se hâta de mettre un impôt; mais les +soldats ne voulurent pas attendre qu'il fût rentré. Pour sortir +d'embarras on eut recours au papier-monnaie, le premier qu'on eût encore +vu dans ces colonies. L'on fabriqua des billets, dits billets de crédit, +de diverses dénominations depuis deux chelins jusqu'à dix louis, qui +furent reçus comme de l'argent par le trésor[27]. Ainsi le Canada avec +ses 11,000 habitans avait non seulement repoussé l'invasion, mais encore +épuisé les ressources financières de provinces infiniment plus riches et +20 fois plus populeuses que lui. + +[Note 27: Hutchinson.] + +La saison des grandes opérations était passée, et les parties +belligérantes se trouvaient replacées au même point où elles étaient au +début de la campagne. L'Acadie était retombée d'elle-même sous ses +anciens maîtres, et les envahisseurs du Canada avaient été repoussés, ou +étaient partout en pleine retraite. Ou plutôt la situation des provinces +des deux nations était bien moins favorables, car elles étaient toutes +en proie à une disette extrême. En Canada l'on fut obligé de disperser +les troupes chez les habitans les plus aisés pour leur nourriture. +L'argent avait disparu; il fallut que le gouvernement émît une nouvelle +monnaie de carte; les denrées et les marchandises n'avaient plus de +prix, les munitions de guerre manquaient, et l'intendant était obligé de +faire fondre les gouttières des maisons et les poids de plomb pour en +faire des balles. L'on avait perdu un grand nombre d'hommes, soldats et +miliciens[28]. Dans la Nouvelle-Angleterre le commerce était +presqu'anéanti, les côtes étaient infestées de corsaires. Les seuls +armateurs de St.-Malo avaient pris 16 navires de Boston avec 250,000 +francs; les campagnes étaient en friches, et les habitans s'étaient +réfugiés dans les villes pour échapper au fer des Indiens et trouver de +quoi subsister. Dans l'hiver les Abénaquis y dévastèrent plus de +cinquante lieues de pays, et détruisirent la petite ville de York de +fond en comble. Tel était en Amérique le fruit d'une guerre occasionnée +par la haine de Guillaume III qui jalousait Louis XIV. + +[Note 28: _Documens de Paris_. Cette perte s'élevait à 2000 hommes en +1691.] + +Cependant les Iroquois ayant vu le Canada près de succomber, avaient +cherché à se retirer de la lutte, car ils prétendaient tenir la balance +entre les peuples avec lesquels ils étaient en rapport, et surtout entre +les Français et les Anglais. Voici comment raisonnaient ces barbares qui +semblaient avoir étudié au foyer de la politique des vieux cabinets de +l'ancien monde. «Placés, disaient-ils, entre deux peuples européens +chacun assez fort pour nous exterminer, également intéressés à notre +destruction lorsqu'ils n'auront plus besoin de notre secours, que nous +reste-t-il à faire, sinon d'empêcher qu'aucun ne l'emporte sur l'autre? +Alors ils seront forcés de briguer notre alliance ou même d'acheter +notre neutralité». Ils envoyèrent donc demander la paix à M. de +Frontenac, qui crût que c'était un stratagème des Anglais pour lui +donner le change sur quelque projet qu'ils méditaient. Il chargea M. de +Callières de faire traîner la négociation en longueur, et invita les +Outaouais à continuer leurs hostilités contre les cantons, qui alors +reprirent les armes. En même temps le gouverneur écrivait à M. de +Pontchartrain, qui venait de remplacer M. de Seignelay dans le ministère +de la marine, que la conquête de New-York serait la sûreté du Canada, et +désarmerait les cantons, et qu'en se rendant maître absolu de la pêche +de Terreneuve, ce qui pourrait se faire en envoyant tous les ans trois +ou quatre frégates croiser depuis le Cap de Sable jusqu'au nord de l'île +de Terreneuve, on assurerait pour le royaume un commerce de plus de 20 +millions, et plus avantageux que ne le serait la conquête des Indes. «Je +ne sais, disait-il dans une autre lettre, je ne sais si ceux qui vous +ont précédé ont fait attention à l'importance qu'il y a de se rendre +maître de toutes les pêches, et à l'avantage qu'elles apporteraient au +commerce du royaume; mais rien ne saurait rendre votre ministère plus +illustre, que d'engager le roi à entreprendre cette conquête. Je la +crois plus importante, répétait-il, que ne le serait celle de toutes les +Indes, dont les mines s'épuisent, au lieu que celles-ci sont +intarissables.» Sentant l'importance de ce commerce, M. de Frontenac y +revenait souvent comme Talon. Ces deux hommes supérieurs avaient +découvert que les colonies anglo-américaines ne faisaient tant d'efforts +pour s'emparer de la Nouvelle-France qu'afin de rester maîtresses des +pêches, et que l'Angleterre les appuyait par ce que cette industrie +était la base la plus solide de sa marine. L'on vit pendant cette guerre +les marchands de Boston payer aux Français de l'Acadie une taxe pour +avoir la permission de pêcher sur les côtes de cette péninsule. + +Tandis que les Abénaquis ravageaient la Nouvelle-Angleterre, les +Iroquois au nombre de mille guerriers établissaient leur camp à +l'embouchure de la rivière des Outaouais, et delà se répandaient dans le +haut de la colonie. Leurs bandes étaient beaucoup plus faciles à vaincre +qu'à atteindre, car la nouvelle de leur apparition arrivait souvent avec +celle de leur fuite. On organisa des corps volans pour les surveiller et +prévenir les surprises. Cette petite guerre où les habitans rivalisèrent +de zèle, de patience et de courage avec les troupes, toute fatiguante +qu'elle fut, ne causait pas autant de dérangement dans les habitudes +qu'elle le ferait aujourd'hui, parce que l'on était accoutumé à cette +existence mobile et pleine d'excitation, et que l'on aimait presque +cette lutte de guérillas, où la valeur personnelle avait de nombreuses +occasions de se distinguer. + +Comme on l'a dit, la contre partie de ces scènes de sang et de +dévastation se jouait dans la Nouvelle-Angleterre, où les Abénaquis +étaient pour les Français, ce que les cinq cantons étaient en Canada +pour les Anglais. La politique des deux gouvernemens coloniaux +consistait à travailler à se détacher réciproquement chacun ses alliés +pour s'en faire des amis. Il serait oisif aujourd'hui d'entrer dans le +détail des négociations conduites simultanément par les deux nations +avec les tribus sauvages pour parvenir à ce but. Les Indiens embarrassés +prêtaient souvent une oreille également attentive aux deux partis, et +leur donnaient les mêmes espérances. Il reste une masse prodigieuse de +documens relatifs à toutes ces transactions qui continuaient toujours en +temps de guerre comme en temps de paix; mais qui devenaient plus actives +lorsqu'on avait les armes à la main. Les Français cherchaient à +s'attacher les cantons, les Anglais, les Abénaquis, et toute l'adresse +de la diplomatie était mise en jeu par la nation rivale pour faire +échouer ces efforts de conciliation. L'on appuyait de part et d'autre +ses raisons de riches présens, et pour satisfaire l'humeur guerrière des +Sauvages, l'on adoptait leur cruel système de guerre, qui faisait des +colonies un vaste théâtre de brigandages et de ruines. L'on donnait en +Canada 10 écus pour un Iroquois tué et 20 pour un Iroquois prisonnier. +Cette différence de prime qui fait honneur à l'humanité du gouvernement +français fut établie afin d'engager les Sauvages alliés à ne point +massacrer leurs prisonniers comme c'était l'usage chez les barbares. +Dans les colonies anglaises l'on suivait la même pratique, excepté qu'il +n'y avait point de prime pour les prisonniers. Un soldat recevait dix +louis pour la chevelure d'un Indien, un milicien volontaire vingt louis, +et s'il faisait la chasse dans les bois à ce Sauvage comme à une bête +féroce, et qu'il en apportât la chevelure, il recevait cinquante louis +(Bancroft). + +C'était pour encourager les Iroquois à faire des déprédations en Canada, +et empêcher toute alliance avec lui, que le major Schuyler de la +Nouvelle-York se mit, en 1691, à la tête d'un corps de troupes et +d'Indiens pour faire une pointe sur Montréal[29]. Cet officier, qui +joignait une grande activité à beaucoup de bravoure, surprit, dans la +nuit du 10 août, le camp de 700 à 800 hommes que le gouverneur avait +fait assembler sous le fort de la Prairie de la Magdeleine, à la +première nouvelle de la marche des ennemis. Se glissant le long de la +hauteur sur laquelle était le fort à trente pas du fleuve, Schuyler +pénétra jusque dans le quartier des milices, sur la gauche, qu'il trouva +dégarni et s'y logea. L'alarme fut aussitôt répandue; M. de +Saint-Cyrque, qui commandait en l'absence de M. de Callières, malade, +marcha sur le champ à lui. Schuyler opposa une vive résistance; mais +lorsqu'il se vit sur le point d'avoir toutes les troupes françaises sur +les bras, il opéra sa retraite vers la rivière Richelieu en bon ordre et +avec peu de perte. + +[Note 29: Un document intitulé «_A modest and true relation etc._» dans +la collection des documens de Londres de M. Brodhead, n'en porte le +nombre qu'à 266 dont 146 Sauvages, et dit qu'on ne perdit que 37 hommes +dans l'expédition. Mais ce rapport est évidemment inexact.] + +A deux lieues de là, il se trouva tout à coup en face de M. de Varennes +que M. de Frontenac avait envoyé pour protéger Chambly avec un +détachement d'habitans et d'Indiens. M. de Varennes, à la première +nouvelle du combat, s'était mis en marche pour la Prairie de la +Magdeleine. Le major Schuyler sans hésiter l'attaqua avec une fureur qui +aurait déconcerté un chef moins ferme et moins habile que lui. Le +commandant canadien fit mettre sa troupe ventre à terre derrière deux +grands arbres renversés pour essuyer le premier feu des ennemis, puis il +les chargea ensuite avec tant d'ordre et de vigueur qu'ils furent rompus +partout. Schuyler rallia ses soldats jusqu'à deux fois; mais après une +heure et demie de combat, ils se débandèrent et la déroute fut complète. +Ils laissèrent quantité de morts sur le champ de bataille. Leurs +drapeaux et leur bagage devinrent les trophées du vainqueur. Le jeune et +vaillant le Bert du Chêne se distingua à la tête des Canadiens et fut +blessé mortellement Les Sauvages combattirent avec une égale bravoure. +La perte des Français fut considérable; ils eurent six officiers de tués +ou blessés à mort, ce qui fait voir l'acharnement du combat, pendant +lequel on se battit longtemps à brûle-pourpoint. + +Les troupes de Varennes, qui étaient sur pied depuis trois jours, par +des chemins affreux, sans pouvoir prendre de repos et manquant de +vivres, étaient tellement épuisées de fatigue qu'elles ne purent +poursuivre les fuyards. + +C'était pour rompre le traité que les Abénaquis venaient de conclure à +Pemaquid avec les Anglais, que M. de Villieu en entraîna 250 à sa suite +et tomba avec eux, en 1694, sur les établissemens de la rivière Oyster, +dans le New-Hampshire, brûla quantité de maisons dont 5 étaient +fortifiées et furent vaillamment défendues, et tua ou emmena en +captivité un grand nombre d'hommes. + +Mais ce genre d'hostilités, qui coûtait beaucoup de sang, ne pouvait +avoir d'autre résultat que de plaire aux Sauvages, car ce n'est pas par +des irruptions partielles, rapides et fugitives, que l'on devait espérer +de faire des conquêtes importantes et qui pussent influer sur le sort de +la guerre. Aussi M. de Pontchartrain écrivait-il à M. de Frontenac, que +le roi bornait ses vues touchant la Nouvelle-France à ne s'y point +laisser entamer. L'ancien monde était en effet le théâtre sur lequel la +France, d'un côté, et la coalition européenne, de l'autre, se portaient +de grands coups; sur lequel Condé et Luxembourg, pour la première, +luttaient avec ses nombreux ennemis conduits par la tête froide de +Guillaume III. Celui-ci n'avait guère de loisir non plus pour écouter +ses colonies américaines, qui le sollicitaient toujours de leur donner +une flotte pour faire une nouvelle tentative sur Québec. Le taciturne +monarque, auquel la fameuse victoire de la Hogue avait donné un moment +de répit, prêta enfin une oreille favorable à leur demande en 1693, et +un immense armement fut organisé dans les ports de l'Angleterre pour +s'emparer de la Martinique et du Canada. Quelque secret que fut ce +projet, il en transpira quelque chose, et M. de Frontenac fut soucieux +tout l'été, ne pouvant compter sur aucun secours de France. La flotte +anglaise, commandée par le chevalier Francis Wheeler, devait, après +avoir enlevé la Martinique, aller prendre des renforts à Boston et +cingler vers Québec. Elle mit à la voile au commencement de l'hiver +(1693) et prit le chemin des Antilles françaises. Heureusement, les +troupes qu'elle portait essuyèrent une défaite à la Martinique, et +furent obligées de se rembarquer avec perte de 900 hommes. Ce premier +échec fut suivi de désastres beaucoup plus grands. Le chevalier Wheeler +s'étant remis en route pour la Nouvelle-Angleterre, la fièvre jaune se +déclara à bord de ses vaisseaux et y fit des ravages affreux. Lorsqu'il +arriva à Boston, il avait perdu 1300 matelots sur 2000, et 1800 soldats +sur 2500, qui lui restaient après sa défaite aux Antilles. L'épidémie se +communiqua à la ville et y décima la population. L'on dut abandonner une +entreprise commencée sous d'aussi funestes auspices. La flotte regagna +l'Angleterre après avoir jeté en passant quelques boulets sur +Plaisance[30]. Ce dernier effort acheva d'épuiser les colonies, +anglaises qui avaient fait des dépenses considérables pour lever des +troupes; et de guerre lasse, elles supplièrent presque la métropole de +leur faire avoir la paix[31]. Le Canada échappa ainsi encore une fois à +un danger réellement plus grand que celui de 90; car sans tous ces +malheurs la supériorité numérique des assaillans aurait rendu toute +résistance vaine. Néanmoins comme il avait été quelque temps caché, et +qu'il n'apparut que dans le lointain, l'on n'éprouva pas de s'en voir +délivré une joie aussi vive que de la retraite de l'amiral Phipps. + +[Note 30: _American annals_.] + +[Note 31: _Lettre du gouverneur Fletcher: London documents_, de la +collection de M. Brodhead à la Secrétairerie d'état, Albany. Nous ne +citerons désormais ces documens que sous le nom de _Documens de +Londres_.] + +La Fiance attendit pour prendre sa revanche jusqu'en 1696. A cette +époque le ministère résolut de faire sauter Pemaquid, sur la suggestion +de M. de Villebon, et de chasser les Anglais de tous les postes qu'ils +occupaient dans l'île de Terreneuve et à la baie d'Hudson. Le comte de +Frontenac proposait depuis longtemps[32] de prendre Boston que l'on +brûlerait, et New-York que l'on garderait, parce que ce dernier poste +seul serait utile au Canada. Par cette conquête l'on se trouverait +maître de toutes les pêches; mais la politique européenne fit taire la +politique coloniale, qui fut toujours regardée par la France comme +secondaire, parce que son théâtre à elle est l'ancien monde, dont elle +est le pivot, parce que sa force à elle réside dans ses soldats de +terre. L'on s'en tint au premier projet, dont l'exécution fut confiée au +courage de M. d'Iberville. L'on verra dans le chapitre suivant comment +il s'en acquitta. En même temps la cour envoya de nouveaux ordres à M. +de Frontenac d'abattre à tout prix l'orgueilleuse confédération +iroquoise, qui continuait toujours les hostilités malgré les dures +leçons qu'elle avait reçues deux ou trois ans auparavant (1693). + +[Note 32: _Documens de Paris_ 1691.] + +Huit cents de leurs guerriers ayant fait mine d'entrer en Canada, le +gouverneur avait cru qu'il était temps de châtier ces barbares +indomptables contre lesquels on avait envoyé une expédition inutile de +300 hommes, dans l'hiver précédent (1692), commandée par M. de Louvigny. +Six cents hommes eurent ordre de tomber au milieu de l'hiver sur le +canton des Anniers, le plus acharné contre les Français. Ils partirent +de Montréal à la fin de janvier. Les trois bourgades de cette +belliqueuse tribu furent détruites, et l'on fit 250 prisonniers. +Néanmoins ces Sauvages reparurent encore dans la colonie le printemps +suivant, et quelques unes de leurs bandes vinrent même éprouver une +défaite dans l'île de Montréal. Ils commençaient cependant à se lasser, +eux aussi, de la guerre. Les Miâmis leur avaient déjà tué plusieurs +centaines de guerriers, et ils venaient encore de les battre +complètement sur les bords du lac Huron. Le gouverneur profita de cet +épuisement pour frapper un dernier coup et obéir aux instructions du +roi. Comme mesure préliminaire, il ordonna de relever le fort de +Frontenac; ce qui fut exécuté malgré les représentations de la +Nouvelle-York, dont le gouverneur, M. Fletcher, fit en même temps des +présens considérables aux Iroquois pour attaquer et raser ce fort s'il +était possible. L'importance que les ennemis mettaient à cette position, +justifie le désir de M. de Frontenac de s'y maintenir, malgré l'opinion +de bien des gens dans la colonie et en France, entre autres de +l'intendant, M. de Champigny, et même du roi dont les ordres contraires +arrivèrent trop tard pour êtee exécutés. + +Cependant la lutte en Europe épuisait les ressources de la France. Le +ministère, tout en enjoignant de presser les Iroquois avec vigueur, +recommandait l'économie, disant qu'il n'y avait pas d'apparence que le +roi pût supporter longtemps la dépense à laquelle la guerre du Canada +l'engageait, dépense qui s'éleva en 1692, seulement pour la solde de +1300 hommes avec les officiers, à 218 mille francs (Documens de Paris); +et qu'il voulait que les colons vécussent dans l'étendue de leurs +établissemens, c'est-à-dire en d'autres termes, que tous les postes dits +des pays d'en haut fussent évacués. L'on sait que les cantons étaient +excités aux hostilités par les Anglais, parce que ces derniers voulaient +s'emparer au moins de tout le commerce de l'Ouest s'ils ne pouvaient pas +conquérir la Nouvelle-France. Par le plus étrange des raisonnement, la +cour allait abandonner justement les contrées dont l'Angleterre +convoitait le plus ardemment la possession, et évacuer tous les postes +du Mississipi et des lacs, auxquels les marchands canadiens attachaient +tant d'importance, qu'ils avaient avancé des fonds au commencement de la +guerre pour leur entretien[33]. Le comte de Frontenac montra dans cette +occasion cette fermeté de caractère dont il avait déjà plus d'une fois +donné des preuves. Convaincu du danger d'une démarche aussi +inconsidérée, il prit sur lui de désobéir à l'ordre positif du roi. En +effet, comme Charlevoix le dit très bien, nous n'aurions pas eu plus tôt +évacué ces postes, que les Anglais s'en seraient emparés, et que nous +aurions eu immédiatement pour ennemis tous les peuples qui s'y étaient +établis à notre occasion, et qui, une fois réunis aux Anglais et aux +cantons, auraient, dans une seule campagne, obligé tous les Français à +sortir du Canada. + +[Note 33: _Documens de Paris_.] + +Après cette détermination grave, le gouverneur fit ses préparatifs pour +sa prochaine campagne. 2300 hommes, dont 1000 Canadiens et 500 Sauvages, +furent réunis à la Chine le 4 juillet (1696) et divisés en trois +brigades. M. de Callières commandait l'avant-garde, M. de Ramsay le +centre, et le chevalier de Vaudreuil l'arrière-garde. Elle s'embarqua +enfin pour remonter les rapides et arriva le 19 à Catarocoui, où elle +séjourna jusqu'au 26 pour attendre un renfort de Michilimackinac, qui ne +vint pas; elle traversa ensuite le lac Ontario et débarqua le 28 à +l'embouchure de la rivière Oswégo. Là elle se divisa en deux corps, et +se mit à remonter ce torrent l'un par sa rive droite et l'autre par sa +rive gauche. Comme elle approchait de la bourgade des Onnontagués, elle +aperçut le soir une grande lueur au couchant. Les Français en +soupçonnèrent la cause. C'était la tribu qui brûlait son village avant +de prendre la fuite. Les Onneyouths, un autre des cinq cantons, effrayés +vinrent demander la paix en supplians. Le gouverneur leur répondit +qu'ils ne l'auraient qu'à condition de quitter leur pays et d'aller +s'établir en Canada. Ils se retirèrent, et le lendemain le chevalier de +Vaudreuil fut détaché pour aller ravager leurs terres. Toute la +population avait fui. Il ne trouva qu'un vieillard assis dans une +bourgade. Trop faible pour suivre sa tribu, ou dédaignant de fuir, il +attendait avec calme et intrépidité la mort horrible à laquelle il +savait qu'on le destinerait. Il fut abandonné aux Sauvages qui, au +nombre de quatre cents, lui firent souffrir, selon leur usage, toutes +sortes de cruautés. Cet homme héroïque ne poussa pas une seule plainte; +il reprocha seulement à ses bourreaux leur lâcheté de s'être rendus les +esclaves de ces vils Européens, dont il parla avec le dernier mépris. +Outré de ses injures, un Indien lui porta plusieurs coups de poignard. +_Tu as tort_, lui dit l'Onnontagué mourant, _d'abréger ma vie, tu aurais +dû prolonger mes tourmens pour apprendre à mourir en homme_. + +De ces deux cantons il ne resta que des cendres. Il fut question ensuite +d'aller châtier les Goyogouins, et même de bâtir des forts dans le pays; +mais dans le temps où l'on croyait M. de Frontenac arrêté à ce plan, il +donna l'ordre de la retraite, soit que la difficulté de faire subsister +son armée dans une contrée qui ne présentait qu'une vaste solitude, +l'eût engagé à prendre ce parti, soit qu'après les ordres qu'il avait +reçus d'évacuer les postes avancés de la colonie, et auxquels il avait +osé désobéir, il ne crut pas devoir conserver une conquête qui aurait +rendu les Iroquois plus implacables. Cette campagne, qui ne coûta que +six hommes, avait inquiété beaucoup Albany et Schenectady. Ces villes, +entre lesquelles et le lac Ontario l'on opérait, craignant d'être +attaquées, avaient fait demander des secours au Jersey et au +Connecticut. + +Les Français avaient reconquis leur influence sur les tribus indiennes. +Un chef sioux vint du haut de la vallée du Mississipi se mettre sous la +protection du grand Ononthio. Il appuya les mains sur les genoux du +gouverneur, puis il rangea vingt-deux flèches sur une peau de castor +pour indiquer le nombre de bourgades qui lui offraient leur alliance. La +situation du Canada était meilleure qu'elle ne l'avait été depuis le +commencement de la guerre. Les Iroquois, semblables à ces essaims de +mouches qui incommodent plus qu'ils ne nuisent, troublaient encore le +repos du pays, mais sans lui causer de grands dommages. + +Cette situation était le fruit de la vigilance, de l'activité et de +l'énergie de M. de Frontenac, auquel le roi avait fait mander au début +de la guerre qu'il n'avait aucun secours à lui envoyer. La supériorité +qu'il avait su reprendre sur ses ennemis avec les seules ressources du +Canada, et qui avait eu l'effet de rendre ses alliés plus dociles, le +faisait craindre des uns et respecter des autres. Non seulement il avait +repoussé l'invasion, mais il allait bientôt être capable de seconder les +projets de Louis XIV, de porter la guerre, à son tour, chez les ennemis. +Jusqu'à la paix aucune armée hostile ne foulera le sol canadien, excepté +quelques Sauvages, qui s'introduiront furtivement et disparaîtront de +même au premier bruit d'une arme sous les chaumières. + +Néanmoins les succès du gouverneur et la sécurité qu'il avait rendue au +pays, n'avaient point désarmé ses ennemis, aussi jaloux de sa +supériorité que blessés de l'indépendance de son esprit. Ceux qui +tremblaient au seul nom des Iroquois, lorsqu'il revint en Canada, +cherchèrent à ternir sa gloire lorsqu'il eut éloigné le danger d'eux. Il +n'était pas en effet sans défaut. La part qu'il prenait à la traite des +pelleteries, son caractère altier et vindicatif pouvaient fournir +matière à reprendre; mais était-il bien prudent, était-il bien généreux +d'en agir ainsi lorsqu'on avait encore les armes à la main? Les uns se +plaignaient que, pour gagner l'estime de ses officiers, il jetait tout +le poids de la guerre su la milice et écrasait les habitans de corvée, +ce qui faisait languir le commerce et empêchait le pays de prendre des +forces! Comme si, lorsque l'ennemi est aux portes et tout le monde en +armes, c'était bien le temps d'accomplir une oeuvre qui veut par dessus +tout le repos et la paix. D'autres l'accusaient d'accorder une faveur +ouverte à la traite de l'eau-de-vie; il n'y eut pas jusqu'à l'abbé +Brisacier qui osât écrire contre lui au confesseur du roi! Ces plaintes +lui attirèrent quelque censure; mais il fut maintenu à la tête de la +Nouvelle-France, qu'avec son grand age il n'était pas néanmoins destiné +à gouverner encore longtemps, et il fut nommé chevalier de St.-Louis, +honneur alors rarement accordé; mais qu'on verra prodiguer plus tard en +ce pays à une foule de dilapidateurs sur les prévarications desquels +anciens ennemis de M. de Frontenac ne trouveront rien à dire. + + + + + CHAPITRE III. + + TERRENEUVE ET BAIE D'HUDSON. + + 1696-1701. + + +Continuation de la guerre: les Français reprennent l'offensive.--La +conquête de Pemaquid et de la partie anglaise de Terreneuve et de la +baie d'Hudson est résolue.--d'Iberville défait trois vaisseaux ennemis +et prend Pemaquid.--Terreneuve: sa description; premiers établissemens +français; leur histoire.--Le gouverneur, M. de Brouillan, et M. +d'Iberville réunissent leurs forces pour agir contre les +Anglais.--Brouilles entre tes deux chefs; ils se raccommodent.--Ils +prennent St.-Jean, capitale anglaise de l'île, et ravagent les autres +établissemens.--Héroïque campagne d'hiver des Canadiens.--Baie d'Hudson; +son histoire.--Départ de d'Iberville; dangers que son escadre court dans +les glaces; beau combat naval qu'il livre; il se bat seul contre trois +et remporte la victoire.--Un naufrage.--La baie d'Hudson est +conquise.--Situation avantageuse de la Nouvelle-France.--La cour +projette la conquête de Boston et de New-York.--M. de Nesmond part de +France avec une flotte considérable; la longueur de sa traversée fait +abandonner l'entreprise.--Consternation des colonies anglaises.--Fin de +la guerre: paix de Riswick (1797).--Difficultés entre les deux +gouvernemens au sujet des frontières de leurs colonies.--M. de Frontenac +refuse de négocier avec les cantons iroquois par l'intermédiaire de lord +Bellomont.--Mort de M. de Frontenac; son portrait.--M. de Callières lui +succède.--Paix de Montréal avec toutes les tribus indiennes confirmée +solennellement en 1701.--Discours du célèbre chef Le Rat; sa mort, +impression profonde qu'elle laisse dans l'esprit des Sauvages; génie et +caractère de cet Indien.--Ses funérailles. + + +L'Acadie était, comme on l'a observé, retombée sous la domination +française, et l'ennemi rebuté avait abandonné toute idée de faire une +nouvelle tentative sur le Canada. Il y avait sept ans que la guerre +était commencée. Tout le sang qu'on avait versé était en pure perte pour +l'ennemi. Le Canada allait maintenant devenir l'agresseur, après avoir +été si longtemps exposé aux attaques de ses adversaires. + +Ces derniers occupaient plusieurs postes fortifiés dans la baie +d'Hudson, où ils faisaient la traite des pelleteries qui étaient plus +belles là que partout ailleurs, à cause de la hauteur de la latitude; +ils étaient maîtres de la plus belle partie de Terreneuve, où ils +avaient de nombreuses pêcheries; enfin ils avaient (1692) relevé +Pemaquid de ses ruines, fort situé à l'embouchure de la baie de Fondi, +afin d'avoir une espèce de possession du pays des Abénaquis, et +d'étendre leur influence sur ces tribus guerrières. Le ministère voyant +que Tourville avait repris sa prépondérance sur l'Océan, décida de +détruire, comme nous l'avons rapporté plus haut, ce fort, dont +l'existence semblait menacer l'Acadie, et de chasser entièrement les +Anglais de l'île de Terreneuve et de la baie d'Hudson. Cette entreprise +répondait aux instances du comte de Frontenac, qui pressait le roi de +s'emparer des pêcheries des côtes de la Nouvelle-France, dont les eaux +poissonneuses s'étendaient du Labrador au sud de l'Acadie, et +renfermaient les bancs si précieux de Terreneuve. Néanmoins elle n'était +qu'une partie d'un plan beaucoup plus vaste formé dans la colonie et +envoyé à Paris. On avait rapporté à Québec, sur la fin de l'année +précédente (1695), qu'il se faisait des préparatifs en Angleterre et à +Boston pour s'emparer de toute l'île de Terreneuve; le gouvernement +canadien proposa à la cour d'envoyer une flotte de dix ou douze +vaisseaux pour protéger nos pêcheries de cette île, et pour attaquer +Boston, dont la prise aurait affaibli considérablement la puissance des +Anglais dans ce continent. Mais la cour, toujours sous l'empire de son +ancienne politique de ne point attaquer l'Angleterre au centre de sa +force, repoussa ce projet regardé pourtant comme d'une exécution assez +facile, et adopta celui que nous venons d'exposer plus haut. MM. +d'Iberville et de Bonaventure furent choisis pour commander l'expédition +de Pemaquid. Cette tâche accomplie, ils devaient se rallier au +gouverneur de Terreneuve, M. de Brouillan, pour l'exécution de la +seconde partie du plan. + +Ces deux capitaines partirent sur l'_Envieux_ et le _Profond_ de +Rochefort et entrèrent dans le mois de juin dans la baie des Espagnols, +au Cap-Breton, où ils trouvèrent des lettres du gouverneur de l'Acadie, +le chevalier de Villebon, qui les informaient que trois vaisseaux +anglais croisaient devant le port de St.-Jean. M. de Villebon était +entré à Port-Royal peu de temps après le départ de l'amiral Phipps en +1690, et ayant trouvé ce poste trop exposé pour ses forces, il s'était +retiré dans la rivière St.-Jean, où les Indigènes étaient venus +protester de leur attachement à la cause française. Cet officier, qui +était canadien et fils du baron de Bécancourt, était reparti +immédiatement pour la France afin d'y exposer la situation de l'Acadie; +et après en avoir été nommé gouverneur, il y était revenu l'année +suivante, 1691. Il avait relevé en passant le drapeau français sur +Port-Royal, repris et abandonné de nouveau par les Anglais, et s'était +retiré dans son fort de Jemset, dont il avait changé le nom en celui de +Naxoat, pour être plus à proximité des Indiens, et où l'amiral Phipps, +alors gouverneur du Massachusetts, le faisait bloquer depuis quelque +temps. + +M. d'Iberville remit à la voile, après avoir pris sur ses deux vaisseaux +une cinquantaine de Sauvages, et cingla vers l'embouchure de la rivière +St.-Jean, où il trouva, en effet, en croisière le Sorel, le Newport et +un plus petit navire. Il donna sur le champ l'ordre d'attaquer. Le +combat fut court, mais vif. Le Newport qui portait 24 canons fut démâté +et pris. Les deux autres vaisseaux ne durent leur salut qu'à une brume +épaisse qui s'éleva tout à coup et qui les déroba à la poursuite des +vainqueurs. + +Renforcé par cette prise et par le chevalier de Villebon, qui monta avec +encore 50 Indiens sur le Profond commandé par M. de Bonaventure, le +capitaine d'Iberville alla prendre à Pantagoët le baron de St.-Castin +avec 200 autres Sauvages et quelques soldats sous les ordres de MM. +Montigny et de Villieu, et arriva devant Pemaquid le 13 août. Le baron +de St.-Castin était un ancien officier au régiment de Carignan, qui, +s'étant plu parmi les Indiens, avait épousé une Indigène et était devenu +le chef des Abénaquis. C'est lui qui les menait au combat. Il mourut au +sein de cette brave et puissante tribu, recherché des gouverneurs +français et redouté des colonies anglaises. + +Pemaquid, la plus considérable forteresse de ces colonies, était bâti +sur le bord de la mer. Les murailles, flanquées d'une tour haute de 29 +pieds, avaient 22 pieds d'élévation et portaient 18 pièces de canon. Le +colonel Chubb y commandait. Il se défendit assez bien pendant quelques +jours, mais aux premières bombes qui tombèrent dans la place, il demanda +à capituler. Ce fort qui avait coûté des sommes immenses à la +Nouvelle-Angleterre, et qui était alors pour elle dans l'est, ce que fut +Niagara plus tard pour les Français dans l'ouest, fut rasé suivant les +instructions de la cour. On n'y laissa pas pierre sur pierre. Tandis que +ses murailles menaçantes s'écroulaient ainsi sous la mine des +vainqueurs, le colonel Church s'embarquait avec 500 hommes pour aller +ravager l'Acadie. Il brûla Beaubassin malgré la neutralité qui avait été +garantie aux habitans de cet endroit par Phipps, et s'en retournait +chargé de butin à Boston, lorsqu'il rencontra un renfort de 3 vaisseaux, +dont un de 32 canons, avec 200 hommes de débarquement, qui lui apportait +l'ordre de prendre le fort du chevalier de Villebon. Il vira de bord, et +se présenta devant Naxoat dans le mois d'octobre avec une grande +assurance; M. de Villebon, fait prisonnier en revenant de Pemaquid et +rendu à la liberté, venait d'y rentrer. Le colonel Church éprouva une +résistance beaucoup plus grande et beaucoup plus vive que celle sur +laquelle il avait compté, et au bout de quelques jours d'un siège +inutile, désespérant du succès, il se rembarqua et disparut. C'est +pendant ces hostilités en Acadie que la désolation régnait sur les +frontières anglaises, et que les flammes de York et dés établissemens +d'Oyster river annonçaient au loin la présence des Canadiens et des +Abénaquis. La population tremblante ne tournait plus les yeux vers le +nord qu'avec effroi, craignant à chaque instant de voir sortir des +forêts ces ennemis impitoyables qui, comme un torrent, ne laissaient que +des ruines sur leur passage. + +M. d'Iberville avait cependant retourné ses voiles vers Plaisance pour +achever une conquête entreprise à sa propre suggestion. La parole du +fondateur de la Louisiane avait déjà un grand poids à Paris dans les +affaires de l'Amérique et surtout dans celles des mers du Nord. + +L'île de Terreneuve située au nord-est du golfe St.-Laurent, et n'étant +séparée du Labrador que par le détroit de Belle-Isle, forme une pointe +qui projette dans l'océan, et qui a dû, pour cette raison, être aperçue +des premiers navigateurs qui ont côtoyé l'Amérique septentrionale. C'est +au sud-est de cette île qu'est situé le banc de Terreneuve sur lequel +elle est assise elle-même, et qui est plus célèbre encore par la pêche +de la morue qu'on y fait que par ses brumes et ses tempêtes. La figure +de Terreneuve est presque triangulaire et présente une superficie de +86,000 milles carrés; sa longueur extrême est de 420 milles, et sa +largeur de 300 milles[34]. Le climat y est froid et orageux, le ciel +sombre. Le sol mêlé de gravier, de pierre et de sable est aride, quoique +arrosé par plusieurs belles rivières. Le pays rempli de montagnes, était +alors couvert de bois impénétrables, et de prairies, ou plutôt de landes +poussant plus de mousse que d'herbe. Les Français et les Anglais n'y +avaient formé des établissemens que pour l'utilité de leurs pêcheries. +Les Français y faisaient la pêche dès 1504, et ils avaient formé un +établissement vers le cap de Raze pour y faire sécher leur poisson. Les +Anglais, conduits par le chevalier Humphrey Gilbert, y plantèrent une +colonie en 1583 dans la baie de St.-Jean. Gilbert prit possession de +cette baie et de deux cents lieues de pays tout à l'entour, au nom de la +reine Elizabeth, ignorant que cette terre fût une île. Il y promulgua +plusieurs décrets qui respirent la loyauté la plus pure envers sa +souveraine, mais qui ne prévinrent point la ruine de son établissement +ainsi qu'on l'a rapporté ailleurs. Il fit celui-ci entre autres, que +quiconque parlerait d'une manière offensante de Sa Majesté, aurait les +oreilles coupées et perdrait ses biens. + +[Note 34: _British Colonies_: R. Montgomery Martin.] + +En 1608, Jean Guyas, de Bristol, reprit le projet du chevalier Gilbert, +et s'établit dans la baie de la Conception. Il transféra ensuite son +établissement à St.-Jean, aujourd'hui capitale de l'île; de là les +Anglais s'étendirent sur toute la côte orientale. Quoique les Français y +eussent des pêcheries depuis qu'ils fréquentaient le grand banc, pendant +longtemps le gouvernement fit peu d'attention à Terreneuve, de manière +que ceux d'entre eux qui s'y fixaient jouissaient à peu près d'une +liberté absolue. Cela dura jusqu'en 1660. A cette époque le roi concéda +le port de Plaisance à M. Gargot, qui reçut le titre de gouverneur, et +qui dès qu'il se fut installé dans son poste, voulut soumettre les +habitans à son monopole, et les obliger à lui donner une portion de +leurs pêches en échange des provisions et des marchandises qu'il tirait +des magasins du roi. Cet abus révolta les pêcheurs accoutumés à +l'indépendance; ils portèrent leurs plaintes au pied du trône. Le +gouverneur fut rappelé et M. de la Poype nommé pour le remplacer. +Plaisance était le principal établissement français de Terreneuve. Placé +dans l'un des plus beaux ports de l'Amérique, au fond d'une baie qui a +dix-huit lieues de profondeur, il était défendu par le fort St.-Louis +construit sur la cime d'un rocher de plus de cent pieds d'élévation du +côté droit du Goulet ou col qui forme l'entrée de la baie à une lieue et +demie de la mer. Les Français avaient encore des établissement dans les +îles de St.-Pierre de Miquelon, au Chapeau-Rouge, au Petit-Nord et sur +quelques autres points des côtes du golfe St.-Laurent. + +La population y vivait de pêche et supportait impatiemment le joug d'un +gouverneur, qui lui paraissait gêner le commerce. M. de la Poype +commanda treize ans dans ces parages; mais ce fut pour lui autant +d'années de désagrémens, de difficultés et de trouble. En 1685 M. Parat +lui succéda. C'est sous son administration que le fort St.-Louis fut +bâti. Dans le mois de février 1690 Plaisance fut surpris par les +flibustiers, qui firent le gouverneur prisonnier dans son lit. Ils +trouvèrent le fort sans garde et les soldats dispersés sur l'île. Ces +corsaires enlevèrent tout après avoir dépouillé complètement les +habitans, qui se trouvèrent comme s'ils avaient été jetés par un +naufrage sur une côte déserte. Le gouverneur fut accusé de trahison, +tandis que de son côté il rejeta ce malheur sur l'insubordination et +l'esprit de révolte des habitans. Charlevoix, historien contemporain, +laisse percer ses doutes sur la fidélité de ce fonctionnaire, et nous +dit qu'il n'a pu savoir quelle avait été la décision du procès. + +Deux ans après (1692), Plaisance fut attaqué une seconde fois; mais par +une escadre anglaise, commandée par l'amiral Williams, et composée de +trois vaisseaux de 62 canons chacun, d'une frégate et d'une flûte[35]. +M. de Brouillan qui en était gouverneur, fit élever à la hâte une +redoute et des batteries sur les rochers à l'entrée de la baie, et tira +des bâtimens marchands les hommes nécessaires pour les servir. L'amiral +Williams après les sommations ordinaires, commença une canonnade qui +dura six heures, au bout desquelles il se retira, confus d'avoir échoué +devant une bicoque qui ne contenait pas plus de cinquante hommes de +garnison, et alla brûler, pour se venger, les habitations de la +Pointe-Verte à une lieue de là. + +[Note 35: Charlevoix.] + +Tandis que le principal siége des pêcheries françaises courait ainsi le +plus grand danger, une escadre de France, sous les ordres du chevalier +du Palais, était à l'ancre dans la baie des Espagnols, au Cap-Breton, de +l'autre côté du détroit. Le comte Frontenac ayant informé le +gouvernement à Paris de l'intention de l'amiral Phipps de reprendre sa +revanche devant Québec, et d'autres rapports ayant paru confirmer cette +nouvelle, l'escadre en question avait été envoyée pour intercepter +l'ennemi dans le golfe St.-Laurent. + +Telle est l'histoire de Terreneuve jusqu'en 1696. La Grande-Bretagne +occupait la plus belle portion de l'île, et la différence entre les +établissemens français et les établissement anglais était aussi grande +là, que dans le reste du continent. Le commerce de ces derniers +s'élevait à 17 millions de francs par année. Avec de pareils résultats +sous les yeux que ne devait-on pas redouter pour l'avenir? M. +d'Iberville avait communiqué ses appréhensions à la cour; il y avait +représenté que les intérêts du royaume commandaient d'arrêter les +progrès de rivaux plus souvent ennemis qu'amis; et qu'en détruisant tous +leurs postes de Terreneuve, on y ruinerait leur commerce en même temps +que l'on se déferait de voisins trop puissans pour rester aux environs +de Plaisance. L'on agréa ses appréciations, en le chargeant d'exécuter +le plan qu'il suggérait pour expulser les Anglais de l'île. + +Il devait agir de concert avec M. de Brouillan, et l'attaque de leurs +postes se faire simultanément par terre et par mer, sous la direction de +ces deux commandans. Mais ce dernier ne voulait partager la gloire de +l'entreprise avec personne; et, sans attendre M. d'Iberville, il se hâta +de partir avec 9 navires, dont plusieurs appartenaient à des armateurs +de St.-Malo, trois corvettes et deux brûlots pour aller mettre le siége +devant St.-Jean. Les vents contraires firent échouer son entreprise sur +cette ville; mais il s'empara l'épée à la main de plusieurs autres +établissemens, et d'une trentaine de navires le long des côtes. Il en +aurait pris un bien plus grand nombre sans l'insubordination d'une +partie de ses équipages. + +Il trouva à son retour M. d'Iberville à Plaisance, qui n'avait pu aller +le joindre faute de vivres; mais qui venait d'en recevoir sur le _Wesp_ +et le _Postillon_, qui lui avaient aussi amené les Canadiens qu'il +attendait de Québec. Ce dernier voulait commencer les opérations par +l'attaque des postes anglais les plus reculés vers le nord, présumant +qu'on y serait moins sur ses gardes qu'à St.-Jean. Ce raisonnement +paraissait juste; néanmoins M. de Brouillan s'y opposa. Jaloux de la +réputation de son collègue, il suffisait que celui-ci suggérât quelque +chose pour qu'il le désapprouvât. C'était un homme intelligent et +expérimenté; mais dur, violent, astucieux et avide. Ce dernier défaut le +rendait odieux surtout aux pêcheurs, seule classe d'hommes qui +fréquentait Terreneuve. Avec des talens supérieurs et autant +d'expérience, M. d'Iberville était généreux et savait se faire aimer de +ceux qu'il commandait; aussi était-il très populaire et chéri du soldat. +Il eût pu l'emporter sur son rival dans cette île, où, à un signe de sa +main, tout le monde se serait déclaré pour lui; mais il sacrifia sans +hésitation son ambition et son ressentiment à la chose publique. M. de +Brouillan ne pouvait rien faire sans les Canadiens, et M. d'Iberville +était leur idole. D'ailleurs, ce peuple avait le bon sens de ne vouloir, +pour officiers, que des hommes pris dans son sein, en qui il eût +confiance et qui pussent sympathiser avec lui. Cela était surtout +visible à la guerre. Il n'y eut, en outre, jamais de troupes avec +lesquelles on réussissait moins par la hauteur et la dureté, que les +milices canadiennes; l'honneur était leur seul mobile; les moyens +violens, la coercition, les révoltaient. A la première nouvelle de la +mésintelligence entre les deux chefs, elles déclarèrent qu'elles +n'obéiraient qu'à M. d'Iberville, et qu'elles retourneraient plutôt à +Québec, que d'accepter un autre commandant. Cette résolution fit courber +la fière volonté du gouverneur. Au reste M. d'Iberville était décidé à +passer en France pour ne pas faire manquer, par la désunion, une +entreprise qu'il avait suggérée, et dont par conséquent il avait le +succès a coeur. Les difficultés s'aplanirent; il fut réglé que l'on +attaquerait St.-Jean, et que, pour s'y rendre, tandis que M. de +Brouillan prendrait la voie de mer, M. d'Iberville suivrait celle de +terre avec ses Canadiens. L'on se réunit dans la baie de Toulle. De là +l'expédition se mit en marche pour St.-Jean culbutant et dissipant tous +les détachemens ennemis qui voulaient lui disputer le passage. En +arrivant près de la ville, l'avant-garde à la tête de laquelle +d'Iberville s'était placé tomba sur un corps d'hommes embusqué dans des +rochers; le choc fut violent, mais l'ennemi céda et l'on entra pêle-mêle +avec lui dans la ville. L'élan était tel qu'on s'empara de deux forts +d'emblée. Il n'en restait plus qu'un troisième en mauvais état. Le +gouverneur, honnête et paisible marchand élu par les pêcheurs de la +ville, menacé d'un assaut, se rendit à condition que l'on transporterait +les habitans en Angleterre ou à Bonneviste. Les fortifications furent +renversées et la ville réduite en cendres. Le partage du butin fut +encore un sujet de contestation entre les deux commandans, qui faillit +amener une collision. + +Après cet exploit, le gouverneur français retourna à Plaisance, et M. +d'Iberville continua la guerre avec les Canadiens qui s'étaient attachés +à sa fortune, au nombre de cent-vingt-cinq armés chacun d'un fusil, +d'une hache de bataille, d'un couteau-poignard et de raquettes pour +marcher sur la neige[36]. Il employa une partie de l'hiver pour achever +la conquête de l'île. Il triompha de tous les obstacles que lui +offrirent le climat, la faim et le courage de l'ennemi; et ses succès +dans une si grande étendue de pays remplie de montagnes, étonnèrent même +ceux qui avaient la plus grande confiance dans sa capacité et dans +l'intrépidité de ses soldats. En deux mois il prit avec cette poignée +d'hommes tous les établissemens qui restaient aux Anglais à Terreneuve, +excepté Bonneviste et l'île de Carbonnière inabordable en hiver, tua +deux cents hommes et fit six ou sept cents prisonniers qui furent +acheminés sur Plaisance. MM. Montigny Boucher de la Perrière, d'Amours +de Plaine, Dugué de Boisbriant, tous Canadiens, se distinguèrent dans +cette campagne héroïque. M. d'Iberville se préparait à aller attaquer +Bonneviste et la Carbonnière, lorsque le 18 mai (1697) une escadre de 5 +vaisseaux arriva de France sous les ordres de M. de Sérigny et mouilla +dans la baie de Plaisance. Elle lui apportait l'ordre d'en prendre le +commandement, et d'aller cueillir de nouveaux lauriers dans les glaces +de la baie d'Hudson. + +[Note 36: La Potherie.] + +Cette contrée adossée au pôle et à peine habitable, était également +recherchée par la France et par l'Angleterre pour ses riches fourrures. +Les traitans des deux nations en avaient fait le théâtre d'une lutte +continuelle aux vicissitudes de laquelle la trahison avait sa part. Les +Anglais, conduits par deux transfuges huguenots à qui l'on a fait +allusion ailleurs, nommés Desgroseillers et Radisson, avaient élevé en +1663, à l'embouchure de la rivière Némiscau, dans le fond de la baie, un +fort qu'ils nommèrent Rupert; ils avaient encore établi deux comptoirs +dans les mêmes parages, sur la rivière des Monsonis et sur celle de +Ste.-Anne. Apprenant cela, Colbert y avait envoyé, par le Saguenay, en +1672, le P. Charles Albanel pour y renouveler les prises de possession +déjà faites au nom du roi par MM. Bourdon et Després Couture. Ce Jésuite +en avait fait signer un acte par les chefs d'une douzaine de tribus, +qu'il avait ensuite invitées à venir faire la traite de leurs +pelleteries au lac St.-Jean. Les démarches de la France se bornèrent +alors à cette simple incursion. + +Cependant Desgroseillers et Radisson, mécontens de l'Angleterre, étaient +revenus en Canada après avoir obtenu leur pardon du roi. Une association +s'y forma sous le nom de la compagnie du Nord, pour faire la traite à la +baie d'Hudson. Cette compagnie leur donna deux petits vaisseaux afin +d'aller s'y emparer des établissemens anglais, comme les personnes les +plus propres à faire réussir une pareille entreprise, dure expiation de +leur trahison! mais trouvant ces établissemens trop bien fortifiés pour +les attaquer avec chance de succès, ou peut-être honteux de leur rôle, +ils rangèrent la côte occidentale de la baie jusqu'à l'embouchure de la +rivière Ste.-Thérèse, où ils bâtirent le fort Bourbon. De retour à +Québec, des difficultés s'étant élevées entre eux et la compagnie, ils +passèrent en France sous prétexte d'aller demander justice. Lord +Preston, ambassadeur anglais, apprenant le mauvais succès de leurs +démarches, leur fit des ouvertures accompagnées de promesses si +avantageuses qu'ils trahirent une seconde fois leur patrie. Radisson +obtint une pension viagère de douze cents livres pour mettre entre les +mains des Anglais le fort Bourbon (Nelson) dans lequel il y avait pour +400 mille francs de fourrures. + +Sur les plaintes de la cour de France, le cabinet de Londres promit de +faire rendre ce poste; mais les troubles qui régnaient en Angleterre, ne +permirent point au monarque aux prises avec ses sujets, de faire +exécuter l'arrangement qu'il avait conclu; et la compagnie fut obligée +de se faire justice à elle-même. En conséquence, elle obtint du marquis +de Denonville quatre-vingts hommes, presque tous Canadiens, commandés +par le chevalier de Troye, brave officier. MM. de Ste.-Hélène, +d'Iberville et de Maricourt faisaient partie de l'expédition et se +distinguèrent par des actions héroïques. Elle partit de Québec par terre +dans le mois de mars 1686, et n'arriva dans la baie d'Hudson que le 20 +de juin, après avoir traversé des pays inconnus, franchi une foule de +rivières, de montagnes et de précipices, et avoir enduré des fatigues +incroyables. Cette petite troupe avait reçu ordre de s'emparer de tous +les établissemens anglais du fond de la baie, formés sous la conduite de +Desgroseillers et de Radisson. Elle s'acquitta de sa mission avec ce +courage chevaleresque qu'indiquait déjà une entreprise aussi hasardeuse; +et ces établissemens furent investis et enlevés avec tant de promptitude +que les assiégés, n'eurent pas le temps de se reconnaître. + +Le premier qu'elle attaqua fut celui de la rivière des Monsonis; c'était +un fort de figure carrée, flanqué de quatre bastions et portant quatorze +pièces de canon; elle l'emporta d'assaut sans grande perte. Cette +capture fut suivie de celle d'un navire que M. d'Iberville prit à +l'abordage. + +Le fort de Rupert qui était à une grande distance de celui de Monsonis, +fut investi dans le mois de juillet et tomba de la même manière au +pouvoir des Canadiens, qui en firent sauter les redoutes et en +renversèrent les palissades. + +Le chevalier de Troye se mit ensuite à la recherche du fort Ste.-Anne +sur la rivière de ce nom (ou de Quitchitechouen). L'on ignorait sa +situation; on savait seulement qu'il était du côté occidental de la +baie. Après une traversée difficile au milieu des glaces et le long +d'une côte très basse, où les battures courent deux ou trois lieues au +large, on le découvrit enfin. Placé au milieu d'un terrain marécageux, +il était défendu par quatre bastions, sur lesquels il n'y avait pas +moins de quarante-trois pièces de canon en batterie. C'était là où se +trouvait le principal comptoir des Anglais. Ils firent néanmoins une +assez faible résistance, et demandèrent ensuite à capituler. Le +gouverneur, homme simple et paisible, fut transporté avec sa suite à +Charleston, et le reste de la garnison au fort de Monsonis. On trouva +pour environ 50 mille écus de pelleteries à Ste.-Anne. Les Anglais ne +possédaient plus rien dans la baie d'Hudson que le fort Bourbon. + +Lorsque la nouvelle de ces pertes arriva à Londres, le peuple de cette +capitale jeta de hauts cris contre le roi, auquel il attribuait tous les +malheurs qui arrivaient à la nation. Le monarque qui a perdu la +confiance de ses sujets est vraiment bien à plaindre. Jacques II, déjà +si impopulaire, le devint encore plus par un événement que personne +n'avait pu prévoir; et l'expédition d'une poignée de Canadiens vers le +pôle du Nord ébranlait sur son trône un roi de la Grande-Bretagne! + +Cependant les deux gouvernemens sentirent enfin la nécessité de faire +cesser un état de choses qui violait toutes les lois établies pour +régler les rapports de nation à nation et sans lesquelles il n'y a pas +de paix possible. En effet, il n'y avait pas de guerre déclarée entre +les deux peuples pendant toutes ces hostilités. Ils signèrent un traité +par lequel les armateurs particuliers, sujets des deux nations, qui +n'auraient point de commission de leur prince, devaient être poursuivis +comme pirates. Ce traité qui ne s'étendait qu'aux îles et pays de terre +ferme en Amérique, et qui avait été proposé par l'Angleterre, fut conclu +le 13 septembre 1686. Mais Jacques II n'était guère en état, à cette +époque, de faire observer par des sujets désaffectionnés, sa volonté +dans les mers du Nouveau-Monde. Dès l'année suivante, ils vinrent +attaquer le fort Ste.-Anne, où commandait M. d'Iberville, qui non +seulement les repoussa, mais prit encore un de leurs vaisseaux. + +Lorsque la guerre éclata entre les deux couronnes (1689), l'Angleterre +ne possédait dans la baie d'Hudson que le fort Bourbon, comme on l'a dit +plus haut, à l'entrée de la rivière Ste.-Thérèse. Mais elle reprit en +1693 le fort Ste.-Anne, gardé seulement par cinq Canadiens, qui osèrent +se défendre et repoussèrent une première attaque de 40 hommes[37]. +L'année suivante (1694) M. d'Iberville s'en empara de nouveau, il lui +rendit son ancien nom, que ses nouveaux possesseurs avaient changé pour +celui de Nelson, et il y passa l'hiver qui fut d'une rigueur extrême. +Les glaces ne permirent aux navires de sortir du port qu'à la fin de +juillet. Une vingtaine d'hommes étaient morts du scorbut, et un grand +nombre d'autres en avaient été atteints. Les Anglais étant revenus en +force, deux ans après (1694), l'établissement fut repris pour retomber +encore au pouvoir des Français comme on va le voir. Tel est en peu de +traits le tableau des événemens qui s'étaient passés entre les deux +nations dans cette région lointaine jusqu'au moment où M. d'Iberville +fut chargé d'en compléter la conquête en 1697. + +[Note 37: Lettre du P. Marest.] + +Ce navigateur prit le commandement de l'escadre que lui avait amenée M. +de Sérigny, et fit voile de Terreneuve dans le mois de juillet. Il +trouva l'entrée de la baie d'Hudson couverte de glaces, au milieu +desquelles ses vaisseaux, séparés les uns des autres, et entraînés de +divers côtés, coururent les plus grands dangers durant plusieurs jours. +La navigation a quelque chose de hardi, de grand même, mais de triste et +sauvage dans les hautes latitudes de notre globe. Un ciel bas et sombre, +une mer qu'éclaire rarement un soleil sans chaleur, des flots lourds et +couverts, la plus grande partie de l'année, de glaces dont les masses +immenses ressemblent à des montagnes, des côtes désertes et arides qui +semblent augmenter l'horreur des naufrages, un silence qui n'est +interrompu que par les gémissemens de la tempête, voilà quelles sont les +contrées où M. d'Iberville a déjà signalé son courage, et où il va le +signaler encore. Ces mers lui sont familières, elles furent les premiers +témoins de sa valeur. Depuis longtemps son vaisseau aventureux les +sillonne. Plus tard cependant il descendra vers des climats plus doux; +et ce marin qui a fait, pour ainsi dire, son apprentissage an milieu des +glaces polaires, ira finir sa carrière sur les flots tièdes et limpides +des Antilles, au milieu des côtes embaumées de la Louisiane; il fondera +un empire sur des rivages où l'hiver et ses frimats sont inconnus, où la +verdure et les fleurs sont presqu'éternelles. Mais n'anticipons pas sur +une époque glorieuse pour lui et pour notre patrie. + +L'escadre était toujours dans le plus grand péril. Cernés par les glaces +qui s'étendaient à perte de vue, s'amoncelaient à une grande hauteur, +puis s'affaissaient tout à coup avec des craquemens et un fracas +épouvantable, le Pélican et le Palmier, portés l'un contre l'autre, +s'abordèrent poupe en poupe, et presqu'au même instant, le brigantin +l'Esquimaux fut écrasé à côté d'eux, et si subitement que l'équipage eût +de la peine à se sauver. Ce n'est que le 28 août que M. d'Iberville, qui +montait le Pélican, put entrer dans la mer libre, ayant depuis longtemps +perdu ses autres bâtimens de vue. Il arriva seul devant le fort Nelson, +le 4 septembre. Le lendemain matin cependant il aperçut trois voiles à +quelques lieues sous le vent, qui louvoyaient pour entrer dans la rade +où il était; il ne douta point que ce fût le reste de ses vaisseaux. +Mais après leur avoir fait des signaux de reconnaissance auxquels ils ne +répondirent point, il dut se détromper, c'étaient des ennemis. Ne +pouvant les éviter, sa position devenait très critique; il se voyait +surpris seul, traqué, pour ainsi dire, par une force supérieure au pied +de la place même qu'il venait pour assiéger. Ces trois voiles anglaises +étaient le Hampshire de 56 canons, le Dehring de 36, et l'Hudson-Bay de +32 canons. En entrant dans la baie, ils avaient découvert le Profond, un +des vaisseaux de M. d'Iberville, commandé par M. Dugué, qui était pris +dans les glaces, et ils l'avaient canonné par intervalle pendant dix +heures. Le navire français, immobile, n'avait pu présenter à ses +adversaires que les deux pièces de canon de son arrière. L'ennemi avait +fini par l'abandonner le croyant percé à sombrer, et il s'était dirigé +vers le fort Nelson, où il trouva le commandant français qui était, +comme on l'a dit, arrivé de la veille. + +La fuite pour ce dernier était impossible; il fallait combattre ou se +rendre. Il choisit le premier parti. Son vaisseau portait cinquante +pièces de canon, mais le chiffre de ses hommes en état de combattre[38] +était en ce moment très faible, à cause des maladies et d'un détachement +qu'il venait d'envoyer à terre et qu'il n'avait pas le temps de +rappeler. Il paya cependant d'audace, et lâchant ses voiles au vent, il +arriva sur les ennemis avec une intrépidité qui leur en imposa. Les +Anglais venaient rangés en ligne, le Hampshire en tête. A neuf heures et +demie le combat s'engagea. Le Pélican voulut aborder de suite le +Hampshire, M. de la Potherie à la tête d'un détachement de Canadiens se +tenant prêts à sauter sur son pont, mais celui-ci l'évita; alors +d'Iberville rangea le Dehring et l'Hudson-Bay, en leur lâchant ses +bordées. Le Hampshire revirant de bord au vent, s'attacha à lui, le +couvrit de mousqueterie et de mitraille, le perça à l'eau et hacha ses +manoeuvres. Le feu était extrêmement vif sur les quatre vaisseaux. Le +commandant anglais cherchait à démâter le Pélican, et à le serrer contre +un bas-fond, M. d'Iberville manoeuvrait pour déjouer ce plan et il +réussit. Enfin au bout de trois heures et demie d'une lutte acharnée, +voyant ses efforts inutiles, le Hampshire courant pour gagner le vent, +recueille ses forces et pointe ses pièces pour couler bas son +adversaire. Celui-ci, qui a prévu son dessein, le prolonge vergue à +vergue, on se fusille d'un bord à l'autre. Les boulets et la mitraille +font un terrible ravage. Une bordée du Hampshire blessa quatorze hommes +dans la batterie inférieure du Pélican; celui-ci redouble son feu, +pointe ses canons si juste et lâche une bordée si à propos, que son fier +ennemi fit tout au plus sa longueur de chemin et sombra sous voile. +Personne ne fut sauvé de son équipage. + +[Note 38: MM. de Martigny et Amiot de Villeneuve, ancêtre maternel de +l'auteur, enseignes de vaisseau, étant allés à terre faire une +reconnaissance avec vingt-deux hommes, et quarante autres étant malades +du scorbut.] + +Aussitôt d'Iberville vire de bord et court droit à l'Hudson-Bay, qui +était le plus à portée d'entrer dans la rivière Ste.-Thérèse, mais qui, +se voyant sur le point d'être abordé, amena son pavillon. Le Dehring, +auquel on donna la chasse, réussit à se sauver, ayant moins souffert +dans sa voilure que le redoutable vainqueur. Cette victoire donna la +baie d'Hudson aux Français. + +M. d'Iberville retourna devant le fort Nelson. Dans la nuit une furieuse +tempête, s'éleva, accompagnée d'une neige épaisse, et malgré tout ce +qu'il put faire, et il était réputé l'un des plus habiles manoeuvriers +de la marine française, le Pélican fut jeté à la côte avec sa prise vers +minuit, et s'emplit d'eau presque jusqu'à la batterie supérieure. Son +chef ne cessa pas dans cette circonstance critique de donner ses ordres +avec calme; et comme c'était à l'époque de l'année où le soleil, dans +cette latitude, descend à peine au-dessous de l'horison et qu'il se +couche et se lève presqu'en même temps, la clarté empêcha que, malgré le +grand nombre de blessés et de malades qu'il y avait à bord, personne ne +périt alors. + +Le lendemain le calme s'étant rétabli, l'équipage put gagner la terre; +les malades furent transportés dans des canots et sur des radeaux; il y +avait deux lieues pour atteindre le rivage; 19 soldats moururent de +froid pendant cette longue opération. Comme l'on était resté sans vivre +après le naufrage, et qu'on ignorait ce qu'étaient devenus les autres +vaisseaux, il fut résolu de donner l'assaut au fort sans délai; car +«périr pour périr, disait M. de la Potherie, il vaut mieux sacrifier sa +vie en soldat que de languir dans un bois où il y a déjà deux pieds de +neige». Mais sur ces entrefaites arriva heureusement le reste de +l'escadre française; alors pour ménager son monde, M. d'Iberville se +voyant des provisions en quantité suffisante, abandonna sa première +détermination, et attaqua la place en forme. Après qu'on l'eût bombardée +quelque temps, elle se rendit à condition que la garnison serait +transportée en Angleterre. M. de Martigny y fut laissé pour commandant. +Ainsi le dernier poste que les Anglais avaient dans la baie d'Hudson +tomba en notre pouvoir et la France resta seule maîtresse de cette +région. + +Tandis que M. d'Iberville achevait cette conquête, elle reprenait tout à +coup le projet si souvent abandonné de s'emparer de la +Nouvelle-Angleterre et de la Nouvelle-York. M. de Frontenac pressait +cette entreprise, surtout l'attaque de la dernière province, parce +qu'elle devait entraîner avec elle la sujétion des Iroquois. Peut-être +prévoyait-il aussi, dans sa perspicacité, ce que New-York devait devenir +un jour par sa position. Mais Boston était alors la première ville de +l'Amérique du nord; il était comparativement voisin de l'Acadie, c'est +sur lui que le ministère jeta les yeux. M. de Pontchartrain proposa son +projet au roi qui l'agréa. Le commandement de l'expédition fut confié au +marquis de Nesmond, officier qui s'était fort distingué dans la marine +française. On lui donna dix vaisseaux de guerre, une galiote et deux +brûlots. En même temps le comte de Frontenac reçut l'ordre de tenir ses +troupes prêtes à marcher au premier ordre. Leur destination fut +longtemps un mystère dans la colonie. + +Le marquis de Nesmond devait se rendre d'abord à Plaisance, pour +s'assurer des conquêtes que les Français avaient faites l'année +précédente dans l'île de Terreneuve, et pour livrer bataille à la flotte +anglaise que l'on disait destinée à s'emparer de toute l'île. Il devait +ensuite informer le comte de Frontenac de ses progrès, afin que ce +gouverneur pût se rendre avec ses troupes, au nombre de quinze cents +hommes, à Pentagoët pour s'embarquer sur l'escadre, qui cinglerait alors +vers Boston. Cette ville prise, toutes les côtes de la +Nouvelle-Angleterre devaient être ravagées le plus avant que l'on +pourrait dans l'intérieur, jusqu'à Pescadoué (Piscataqua). Si la saison +le permettait, la Nouvelle-York devait subir le même sort, et les +troupes canadiennes, en s'en retournant dans leur pays par cette +province, avaient ordre de commettre les mêmes dévastations sur leur +passage. + +La nouvelle de ces armemens, malgré le secret qu'on avait ordonné, +arriva dans les colonies anglaises par différentes voies à la fois. On +faisait courir en même temps le bruit en Canada que les Anglais allaient +revenir l'attaquer, peut-être était-ce pour dépister le public sur +l'objet des levées de troupes du gouvernement. La milice fut aussitôt +appelée sous les armes dans la Nouvelle-Angleterre. La citadelle de +Boston fut mise en état de défense, et cinq cents hommes furent envoyés +pour garder la frontière orientale ouverte aux courses des Abénaquis. +«Ce fut là, dit Hutchinson, une époque critique, peut-être autant que +celle à laquelle le duc d'Anville était avec son escadre à Chibouctou». +Les temps ont bien changé depuis. + +Cette entreprise dont le succès avait souri au marquis de Nesmond, +manqua faute de diligence, ou peut-être faute d'argent; car la guerre en +Europe ruinait les finances du royaume. Il ne put partir de la Rochelle +qu'à la fin de mai (1697), et les vents contraires le retinrent deux +mois dans la traversée. Quand il arriva à Terreneuve, il convoqua un +grand conseil de guerre dans lequel il fut décidé que la saison était +trop avancée pour attaquer Boston, attendu que les troupes du Canada ne +pourraient arriver à Pentagoët que le 10 septembre, et que la flotte +n'avait plus que pour cinquante jours de vivres. Un bâtiment fut +immédiatement dépêché à Québec pour communiquer cette détermination au +comte de Frontenac. M. de Nesmond envoya en même temps à la découverte +dans toutes les directions pour avoir des nouvelles de la flotte +anglaise; mais on ne put la rencontrer, et il fut obligé, à son grand +regret, de retourner en France sans avoir tiré un coup de canon, après +s'être flatté de l'espérance de faire une des campagnes les plus +glorieuses de toute cette guerre, si fertile en beaux faits d'armes et +en victoires. + +La guerre cependant tirait à sa fin. Les triomphes de Louis XIV en +épuisant ses finances épuisaient aussi ses forces. Il offrit dès 1694 la +paix et la restitution de ses conquêtes; soit défiance, soit ambition, +soit haine, dit un historien, les alliés refusèrent alors ce qu'ils +acceptèrent depuis à Riswick. Jamais guerre n'avait été plus glorieuse +pour la France, soit en Europe ou en Amérique. Le succès avait presque +constamment couronné ses armes, Luxembourg toujours vainqueur mit le +comble à sa gloire en gagnant la sanglante bataille de Steinkerque en +1692, et celle de Nerwinde en 1694, où le roi Guillaume III fut deux +fois vaincu. Catinat, Boufflers, Vendôme, Tourville, Château-Renaud, +DuGuay-Trouin, et bien d'autres y acquirent un nom immortel. Frontenac +et d'Iberville, quoique sur un théâtre moins imposant, soutinrent +dignement l'honneur de leur patrie. Mais ces lauriers ne s'acquéraient +qu'au prix de torrens de sang et de dépenses énormes. Les cinq premières +campagnes avaient coûté plus de deux cents millions de subsides +extraordinaires. + +Enfin la paix fut signée à Riswick le 20 septembre 1797. La France et +l'Angleterre furent remises par ce traité, quant à leurs colonies, dans +le même état où elles étaient avant la guerre, excepté que la première +acquit toute la baie d'Hudson. Ainsi elle resta maîtresse de la moitié +occidentale de Terreneuve, de toute la côte maritime depuis le nord de +la baie d'Hudson jusqu'à la Nouvelle-Angleterre, avec les îles +adjacentes, de la vallée du St.-Laurent y compris les grands lacs, et de +celle du Mississipi. Les difficultés entre les deux couronnes au sujet +des limites de ces possessions, furent abandonnées à la décision de +commissaires; de sorte qu'après l'effusion de tant de sang en Amérique, +la propriété du pays des Iroquois et les frontières de l'Acadie et de la +Nouvelle-Angleterre restèrent encore des questions pendantes, que le +temps et les événemens avaient embrouillées et rendues plus difficiles à +résoudre que jamais. Cette guerre avait gravement entravé les progrès du +Canada, et grevé la Nouvelle-Angleterre d'une dette qui, en l'obligeant +de créer du papier monnaie, la fit entrer dans une voie financière, +avantageuse suivant les uns, et pernicieuse suivant les autres. + +Selon le désir du traité, MM. de Tallard et d'Herbault furent nommés +commissaires de la part de la France pour régler avec ceux de +l'Angleterre la question des frontières. Cette dernière puissance +s'étant mise en possession des deux bords de la rivière Kénébec, la +rivière de St.-George, comme on l'a dit en parlant de l'Acadie, fut +choisie pour servir de limite entre les deux nations de ce côté là. Ce +qui fut confirmé en 1700 par M. de Villieu de la part du roi très +chrétien, et par M. de Soudric de la part de sa Majesté britannique. + +Le peu de durée de la paix ne permit point de régler la question du +droit de pêche sur les côtes de l'Acadie. + +Quant au pays des cinq nations, on n'osa pas encore en disposer, de peur +d'irriter la confédération iroquoise, dont l'amitié était briguée par +les deux peuples. Ce qui se fit au sujet de cette frontière, se passa +entre les gouverneurs des deux provinces anglaise et française, qui +dirigèrent leurs menées auprès des Iroquois. Ils tâchèrent par toutes +sortes de subtilités, l'un, de les amener à reconnaître une suprématie +européenne, l'autre, de les empêcher de tomber dans le piège, et de +maintenir leur indépendance et leur neutralité. + +Richard, comte de Bellomont, vint remplacer, après le traité de Riswick, +le colonel Fletcher dans le gouvernement de la Nouvelle-York. Il dépêcha +immédiatement le colonel Schuyler et le ministre Delius auprès du comte +de Frontenac, pour l'informer de la conclusion de la paix et régler +l'échange des prisonniers. Ces envoyés déclarèrent que non seulement le +pays des cinq cantons, mais que les contrées de l'ouest avec +Michilimackinac et tout ce qui était au midi de ce poste, appartenaient +à l'Angleterre. Cette prétention extravagante fut traitée avec dérision. +On leur demanda où ils avaient appris que la Nouvelle-Belgique, avant +que d'être devenue la Nouvelle-York, s'étendît à tous les pays dont ils +parlaient. Pour nous le droit de découverte et celui de possession, dit +le chevalier de Callières, sont nos titres tant sur le pays des +Outaouais que sur celui des Iroquois; nous en avions pris possession +avant qu'aucun Hollandais y eût mis le pied; et «ce droit, établi par +plusieurs titres en divers lieux des cantons, n'a été interrompu que par +la guerre que nous avons été obligés de faire à cette nation, à cause de +ses révoltes et de ses insultes». + +Les prétentions des deux couronnes étaient bien claires. Dans les +négociations pour l'échange des prisonniers, M. de Bellomont chercha à +faire admettre que les Iroquois étaient sujets anglais; mais le comte de +Frontenac se contenta de répondre, que ces peuples étaient en pourparler +avec lui; qu'ils lui avaient laissé un otage pour garantie de leur +parole, et que, pour ce qui les regardait, il allait traiter directement +avec eux. Il fit du reste un accueil très gracieux à ces envoyés. + +Quelque temps après leur départ, il apprit que le gouverneur anglais +avait tenu un grand conseil dans lequel les anciens de tous les cantons +avaient repoussé toute sujétion étrangère et proclamé hautement leur +indépendance nationale dont ils se glorifiaient. Les détails de ce qui +s'y était passé annonçaient que ce gouverneur et la confédération se +ménageaient mutuellement, se défiaient l'un de l'autre; que le premier +voulait profiter de cette occasion pour établir le droit de souveraineté +de l'Angleterre sur les cantons, tandis que ces derniers se servaient de +l'influence de cette puissance pour obtenir des conditions meilleures +des Français. L'on ne peut s'empêcher de plaindre le sort qui menaçait +ces peuples convoités si avidement par deux nations aussi redoutables +qu'ambitieuses, et d'admirer en même temps leur prudence et leur noble +patriotisme. + +Le comte de Frontenac sut profiter habilement de ces dispositions pour +décider les cantons à traiter avec lui, et aux conditions qu'il voulait. +Les fautes des Anglais contribuèrent beaucoup à ce résultat heureux. La +sympathie religieuse des Iroquois les faisait incliner pour la France; +leurs intérêts commerciaux les attiraient vers l'Angleterre. La première +exerçait son influence sur eux par le moyen des Jésuites, quoiqu'il ne +faille pas oublier cependant que la politique de ces peuples leur +imposait la nécessité de ménager les Français comme les Anglais. La +Nouvelle-York, pour détruire cette influence, passa, en 1700, une loi +punissant de mort tous les prêtres catholiques qui entreraient +volontairement dans les cantons. Elle oublia que cette mesure froissait +le sentiment religieux d'une partie de la confédération et qu'elle +portait atteinte à l'indépendance de toutes ces peuplades. Les envoyés +français ne manquèrent pas de faire valoir ces observations. + +A peu près dans le même temps le roi Guillaume III écrivit au comte de +Bellomont une lettre qui acheva de les décider à traiter avec le +gouverneur du Canada. Ce monarque ordonnait de faire cesser tout acte +d'hostilité entre les parties belligérantes, et de contraindre les +cantons à désarmer. Communiquée au chevalier de Callières, cette lettre +fut transmise aussitôt par lui à Onnontagué pour faire connaître aux +Iroquois que le roi d'Angleterre les regardait comme des sujets, qu'il +les qualifiait ainsi dans ce document, et qu'ils ne devaient plus, +d'après les ordres positifs qu'il donnait, attendre de secours de lui. +Lorsqu'ils se virent abandonnés de ce côté et menacés de l'autre, le +chevalier de Callières ayant eu soin de leur faire comprendre qu'il +fallait enfin terminer les négociations d'une manière ou d'une autre, +ils songèrent sérieusement à déposer les armes. + +Ainsi après bien des collisions et des actes d'hostilité surtout entre +eux et les alliés des Français, particulièrement les Outaouais, car la +paix de Riswick n'avait pas désarmé ces Sauvages; après bien des +tentatives infructueuses de la part du comte de Bellomont pour obtenir +par ce moyen un ascendant absolu sur les Iroquois, ils envoyèrent dans +l'été de 1700 dix ambassadeurs «pour pleurer les Français morts pendant +la guerre». Ils furent reçus à Montréal avec pompe. Un grand conseil fut +tenu où assistèrent ces ambassadeurs et ceux de la plupart des nations +alliées de la France. Les délibérations furent rapides, car tout le +monde avait besoin de repos. L'orateur des cantons parla avec une sage +réserve, et en dit assez pour obliger M. de Callières à se prononcer sur +ce qu'il ferait dans le cas où les hostilités éclateraient entre eux et +les Anglais. Il fit connaître l'indignation qu'y avaient excitée les +ordres et les menaces du gouverneur de la Nouvelle-York, et dit que, +comme le refus de s'y soumettre pourrait leur attirer la guerre avec les +Anglais, il espérait qu'ils trouveraient à Catarocouy non seulement les +marchandises qu'ils ne pourraient plus tirer d'Albany; mais encore les +armes et les munitions dont ils pourraient avoir besoin. Le fameux chef +Le Rat, député des Hurons Thionnontatez, prenant la parole, dit; «J'ai +toujours obéi à mon père, et je jette ma hache à ses pieds; je ne doute +point que les peuples du couchant ne fasse la même chose; Iroquois +imitez mon exemple». La paix fut conclue entre la France et ses alliés +d'un côté et la confédération iroquoise de l'autre, le 18 septembre +(1700) avec beaucoup de formalités; et le traité fut signé par le +gouverneur général, l'intendant, le gouverneur de Montréal, le +commandant des troupes, et les supérieurs ecclésiastiques et réguliers +qui se trouvèrent à l'assemblée. Les Indiens signèrent en mettant chacun +le signe de leur nation au bas de l'acte. Les Onnontagués et les +Tsonnonthouans tracèrent une araignée; les Goyogouins, un calumet, les +Onneyouths, un morceau de bois en fourche avec une pierre au milieu; les +Agniers, un ours; les Hurons, un castor; les Abénaquis, un chevreuil; et +les Outaouais, un lièvre. + +Le comte de Frontenac n'avait pas vécu pour voir la conclusion du traité +de Montréal. Atteint d'une maladie fort grave dès son début, il succomba +le 28 novembre 1698, dans la soixante-dix-huitième année de son âge. Son +corps et son esprit avaient conservé toute leur vigueur; sa fermeté, son +énergie, ses grands talens brillaient en lui comme dans ses plus belles +années; ce fut un bonheur pour le Canada qu'il ne lui eût pas été enlevé +avant la fin de la guerre. Il emporta dans la tombe l'estime et les +regrets des Canadiens, qu'il avait gouvernés durant une des époques les +plus critiques de leur histoire; il avait trouvé la Nouvelle-France +ouverte, attaquée de toutes parts et sur le bord de l'abîme; il la +laissa agrandie et en paix. + +Cet homme a été jugé diversement par les partis qui divisaient alors le +Canada. Le parti clérical dont, à l'exemple de plusieurs de ses +prédécesseurs, il voulait s'affranchir et restreindre l'influence dans +les affaires politiques, l'a peint sous des couleurs peu favorables. Il +lui reprochait deux torts très graves à ses yeux, c'était d'être un +janséniste secret[39], et de tolérer, d'encourager même la traite des +boissons chez les Sauvages. Aujourd'hui que Pascal est réclamé comme une +des lumières du catholicisme, on doit être indulgent sur le premier +reproche. Le second est plus grave, et fut en toute probabilité la cause +première du rappel de ce gouverneur en 1682. On a vu qu'à cette époque, +ses démêlés avec l'intendant, M. Duchesneau, avaient obligé la cour de +les rappeler tous deux. La traite des boissons était défendue chez les +Indiens, et cependant «il la laissait faire, en profitait même», +écrivait l'intendant, en transmettant à la cour des remontrances +répétées et les plus énergiques. Il avait voulu faire observer les +ordonnances prohibitives, comme chef de la justice, et le gouverneur y +avait mis des entraves. Il s'en était suivi des collisions de pouvoir où +bien certainement le tort fut du côté de celui-ci. Les anciennes +animosités, les anciennes antipathies se réveillèrent vives et ardentes +entre ces deux hommes, de sorte que chacun porta un esprit d'exagération +dans ses paroles et dans ses actes. Le gouverneur parut favoriser les +traitans qui violaient les lois; l'intendant voulut punir avec rigueur +même les ombres de délit. Il faut lire les dépêches de M. Duchesneau +pour pouvoir se faire une idée de l'excès des dissentions qui régnaient +entre ces deux hommes. L'intendant accusait le gouverneur de faire la +traite avec les Indiens par le moyen de M. Du Luth, qu'il qualifiait de +chef des désobéissans, c'est à dire des violateurs de la loi. Il +assurait qu'il prolongeait son séjour à Montréal, pour veiller aux +intérêts de son commerce; que l'exemple qu'il donnait en enfreignant +lui-même les ordonnances faisait que personne ne voulait les observer; +qu'il y avait 5 à 600 coureurs de bois, et que la désobéissance était +générale. Ces rapports faits à la cour ne restaient pas assez secrets +que M. de Frontenac n'en avait connaissance; ils augmentaient l'aversion +qu'il avait pour l'intendant, et il saisissait toutes les occasions de +la lui faire sentir. Aussi celui-ci se plaignit-il dans une dépêche au +ministre, qu'il avait été obligé un jour de sortir du cabinet de M. de +Frontenac pour éviter ses injures. Quoique nous n'ayons pas les réponses +de ce gouverneur à ces accusations, et qu'il serait injuste de le +condamner entièrement sur le témoignage de son accusateur et de son +ennemi, on ne peut se dissimuler que sa conduite à l'égard de la traite +fut répréhensible, et qu'en protégeant ceux qui bravaient la justice des +tribunaux, il ébranlait les bases, troublait l'harmonie de la société +sur laquelle il avait été établi, pour veiller au maintien des lois. + +[Note 39: «Pour ce qui est de sa lecture habituelle, ne la faisait-il +pas souvent dans les livres composés par les Jansénistes; car il avoit +plusieurs de ces livres qu'il préconisait fort, et qu'il prêtoit +volontiers aux uns et aux autres»: _Notes au bus de l'Oraison funèbre de +M. de Frontenac prononcée dans l'Eglise des Récollets à Québec, par le +P. Goyer_, _le_ 19 _décembre_ 1698 (Manuscrit).] + +Dans sa seconde administration, il se laissa entraîner, mais bien moins +loin, dans les mêmes erremens. Les motifs de cette conduite ne sont pas +néanmoins tous blâmables au même degré. Il paraît avoir été convaincu de +tout temps que la traite devait être, autant que possible, libre et +abandonnée à la concurrence générale comme elle l'était chez les +Anglais. Plus le nombre des traitans était grand, plus l'on approchait +de cette liberté. Peut-être les Indigènes n'avaient-ils tant d'estime et +de respect pour M. de Frontenac, que parceque le commerce qu'ils +faisaient alors avec le Canada leur était plus avantageux. Sa hauteur et +sa jalousie sont aussi des défauts qu'on aimerait à ne pas trouver dans +son portrait, défauts graves d'ailleurs dans un homme placé à la tête +d'un peuple. Ils furent pour lui une source de difficultés et de +chagrins. Ils lui firent des ennemis acharnés qui n'ont pas peu +contribué à faire passer dans son histoire les moindres taches de son +caractère. Une circonstance qui mérite d'être remarquée, c'est qu'en +même temps qu'il nous le peint comme un tyran, le parti sacerdotal +laisse entrevoir que la popularité de ce gouverneur était grande, +puisqu'il pouvait faire du peuple l'instrument de ses passions. Aussi un +pieux annotateur attaché à la cathédrale de Québec s'écrie-t-il: «Que +n'aurait-il pas dû faire dans ce temple pour demander pardon de l'ardeur +opiniâtre et comme forcenée avec laquelle il a si longtemps persécuté +l'Eglise, maintenu et souvent même excité les révoltes et les mutineries +des peuples contre elle?» Nous mentionnerons encore, pour faire +connaître l'esprit du temps et les moeurs simples de nos ancêtres, que +le gouverneur souleva contre lui un orage pour avoir «autorisé ou +introduit dans ce pays, malgré les remontrances des serviteurs de Dieu,» +les spectacles et les comédies. Dans cette petite société, les moindres +choses prenaient les proportions d'un événement, et elles finissaient +souvent par en avoir les conséquences. C'est en refusant ainsi le +secours du bras séculier aux décisions de l'Eglise qu'il s'attirait son +animadversion; et pourtant en principe, c'était la politique la plus +sage, car que sont devenus les pays théocratiques? Qu'est devenu le +gouvernement fondé par les Jésuites au Paraguay? Que sont aujourd'hui +les malheureux Romains sous les bayonnettes mercenaines de l'étranger? +L'inquisition étouffe tout. «Je frémis, dit un voyageur, à l'aspect de +la dépopulation de la campagne de Rome; je crois assister à l'agonie +d'une société en décadence. C'est un spectacle bien triste que la mort +d'inanition d'une grande ville.» + +En jugeant M. de Frontenac comme homme d'état, en l'appréciant d'après +l'ensemble de ses actes et les résultats de sa politique, on doit le +ranger dans le petit nombre des administrateurs de ce pays, qui lui ont +rendu des services réels. Au reste, dit lui même Charlevoix, «la +Nouvelle-France lui devait tout ce qu'elle était à sa mort, et l'on +s'aperçut bientôt du grand vide qu'il y laissait.» L'abolition de la +compagnie des Indes occidentales, l'introduction de l'ordonnance de +Louis XIV de 1667, le droit d'emprisonnement limité au gouverneur, au +procureur général et au conseil souverain, sont les principaux événemens +qui ont eu lieu sous sa première administration de 1672 à 1682. Il est +un des premiers auteurs du système gigantesque que la France imagina en +Amérique pour étendre et consolider son influence, savoir, des alliances +avec les Indiens et l'établissement de cette chaîne de forts qui +s'étendit dans la suite jusqu'à la baie du Mexique. Le voisinage des +Anglais, qui venaient de s'emparer de la Nouvelle-York, nécessitait à +ses yeux l'adoption d'un pareil plan. + +Sa seconde administration, qui commença à une époque si funeste (1689), +est entièrement remplie par les guerres, dont nous venons de tracer le +glorieux, mais sanglant tableau. La conduite qu'il tint avec la +confédération iroquoise, et les conseils qu'il lui donna sur la +politique qu'elle devait suivre avec ses voisins, produisirent d'heureux +résultats pour le pays. Après la guerre de 1690, le Canada fut peu +inquiété par ces barbares. + +Il avait des idées étendues et justes pour l'agrandissement de la +colonie; mais l'état de la France, et la politique de son gouvernement, +ne lui permirent pas de suivre un système aussi favorable au +développement des immenses contrées du Canada, qu'il l'aurait désiré. + +Le chevalier de Callières, depuis longtemps gouverneur de Montréal, fut +nommé pour le remplacer. Il avait une grande expérience des affaires du +pays, et était connu des troupes qui avaient marché plus d'une fois sous +ses ordres, et qui admiraient sa conduite et son intrépidité. Un +jugement sain, de la pénétration, du désintéressement, un flegme qui le +rendait maître de ses préjugés et de ses passions, l'avaient recommandé +non seulement aux Canadiens, mais aux Sauvages qui savaient que sa +parole était inviolable, et qu'il exigeait la même fidélité de la part +des autres, qualité indispensablement nécessaire pour mériter la +confiance des Indiens et devenir l'arbitre de leurs différends. + +Le chevalier de Vaudreuil fut nommé au gouvernement de Montréal. Revenu +depuis peu de France, son activité, sa bonne mine, des manières aimables +et nobles, et sa popularité parmi les soldats, le rendaient très propre +à occuper un poste de cette importance. Depuis cette époque jusqu'à la +moitié du siècle suivant, lui et sa famille n'ont point cessé d'occuper +les principaux emplois de la colonie. Convaincu enfin de l'importance de +Catarocoui, le roi recommanda de nommer, pour commander ce poste avancé, +un officier intelligent, et capable de prendre une décision dans toutes +les circonstances où il pourrait se trouver. + +Le chevalier de Callières suivit à l'égard des Iroquois la politique de +son prédécesseur. Il avait mis la dernière main au traité préliminaire +du 18 septembre. Ce traité que les Anglais traversèrent jusqu'à la fin, +fut confirmé le 4 août 1701 dans une assemblée générale tenue avec une +grande magnificence dans une plaine sous les murailles de la ville de +Montréal. On avait élevé une vaste enceinte dans laquelle un espace +était réservé pour les dames et l'élite de la ville. Les soldats furent +rangés autour, et treize cents Indiens vinrent prendre place au milieu +dans l'ordre qui avait été indiqué. Jamais on n'avait vu réunis des +députés de tant de nations diverses. Les Abénaquis, les Iroquois, les +Hurons, les Outaouais, les Miâmis, les Algonquins, les Pouteouatamis, +les Outagamis, les Sauteurs, les Illinois, enfin les principales nations +depuis le golfe St.-Laurent jusque vers le bas Mississipi y avaient des +représentans. Cette grande assemblée offrait l'aspect le plus varié et +le plus bizarre par l'étrangeté des costumes et la diversité des +idiomes. Le gouverneur occupait une place où il pouvait être vu et +entendu de tous. Trente-huit députés signèrent le traité définitif. Un +_Te Deum_ fut chanté; un festin, des salves d'artillerie et des feux de +joie terminèrent cette solennité qui assurait la paix de l'Amérique +septentrionale, et ensevelissait dans le sein de la terre cette hache +sanglante qui depuis tant d'années, toujours levée et toujours avide de +sang, avait fait de la baie d'Hudson au golfe du Mexique comme un vaste +tombeau. + +La consommation de ce traité fut accompagnée d'un événement qui fit une +grande impression sur les esprits, et qui fournit une nouvelle preuve du +respect que le vrai patriote impose même à ses ennemis. Dans une des +conférences publiques, tandis qu'un des chefs hurons parlait, le Rat, ce +célèbre Indien, dont le nom a déjà été cité plusieurs fois, se trouva +mal. On le secourut avec d'autant plus d'empressement qu'on lui avait +presque toute l'obligation de ce merveilleux concert et de cette +réunion, sans exemple jusqu'alors, de tant de nations diverses pour la +paix générale. Quand il fut revenu à lui, ayant manifesté le désir de +dire quelque chose, on le fit asseoir dans un fauteuil au milieu de +l'assemblée, et tout le monde s'approcha pour l'entendre. Il parla au +milieu d'un silence profond. Il fit avec modestie et avec dignité le +récit de toutes les démarches qu'il avait faites pour amener une paix +universelle et durable. Il appuya beaucoup sur la nécessité de cette +paix, et les avantages qui en reviendraient à toutes les nations, en +démêlant avec une adresse étonnante les intérêts des unes et des autres. +Puis se tournant vers le gouverneur général, il le conjura de justifier +par sa conduite la confiance qu'on avait en lui. Sa voix +s'affaiblissant, il cessa de parler. Doué d'une grande éloquence et de +beaucoup d'esprit, il reçut encore dans cette circonstance si grave et +si imposante ces vifs applaudissemens qui couvraient sa voix chaque fois +qu'il l'élevait dans les assemblées publiques, et qu'il arrachait même à +ses ennemis pour ainsi dire malgré eux. + +Sur la fin de la séance, il se trouva plus mal. On le porta à +l'Hôtel-Dieu, où il mourut sur les deux heures après minuit. Les Hurons +sentirent toute la perte qu'ils venaient de faire. Jamais Sauvage +n'avait montré plus de génie, plus de valeur, plus de prudence et plus +de connaissance du coeur humain. Des mesures toujours justes, les +ressources inépuisables de son esprit, lui assurèrent des succès +constans. Passionné pour le bien et la gloire de sa nation, ce fut par +patriotisme qu'il rompit, avec cette décision qui compte le crime pour +rien, la paix que le marquis de Denonville avait contractée avec les +Iroquois contre ce qu'il croyait être les intérêts de ses compatriotes. +Connaissant la politique et la force de ses ennemis, peut-on blâmer ce +chef barbare d'avoir employé les moyens dont il fit usage pour réussir, +lorsque les peuples les plus civilisés proclament le principe qu'il +suffit qu'un peuple soit moins avance qu'un autre pour que celui-ci ait +droit de le conquérir[40]. + +[Note 40: Voir le discours du chevalier Robert Peel, premier ministre +d'Angleterre, au sujet de la guerre de l'Inde (Session 1843-4).] + +Le Rat (ou Kondiaronk son nom huron) brillait autant dans les +conversations particulières que dans les assemblées publiques, par son +esprit et ses reparties vives, pleines de sel et ordinairement sans +réplique. Il était le seul homme en Canada qui pût, en cela, tenir tête +au comte de Frontenac, qui l'invitait souvent à sa table; et il disait +qu'il ne connaissait parmi les Français que deux hommes d'esprit, ce +gouverneur et le P. de Carheil. L'estime qu'il portait à ce Jésuite fut +ce qui le détermina, dit-on, à se faire chrétien. + +Sa mort causa un deuil général; son corps fut exposé, et ses funérailles +auxquelles assistèrent le gouverneur, toutes les autorités, et les +envoyés des nations indiennes qui se trouvaient à Montréal, se firent +avec une grande pompe et les honneurs militaires. Il fut inhumé dans +l'église paroissiale. L'influence et le cas que l'on faisait de ses +conseils parmi sa nation étaient tels, qu'après la promesse que M. de +Callières avait faite à ce chef mourant de ne jamais séparer les +intérêts de la nation huronne de ceux des Français, les Hurons gardèrent +toujours à ceux-ci une fidélité inviolable. + + + + + LIVRE VI + + + + + CHAPITRE I. + + ÉTABLISSEMENT DE LA LOUISIANE. + + 1683-1712. + + +De la Louisiane.--Louis XIV met plusieurs vaisseaux à la disposition de +la Salle pour aller y fonder un établissement.--Départ de ce voyageur; +ses difficultés avec le commandant de la flottille, M. de Beaujeu.--L'on +passe devant les bouches du Mississipi sans les apercevoir et l'on +parvient jusqu'à la baie de Matagorda (ou St.-Bernard) dans le pays que +l'on nomme aujourd'hui le Texas.--La Salle y débarque sa colonie et y +bâtit le fort St.-Louis.--Conséquences désastreuses de ses divisions +avec M. de Beaujeu, qui s'en retourne en Europe.--La Salle entreprend +plusieurs expéditions inutiles pour trouver le Mississipi.--Grand nombre +de ses compagnons y périssent--Il part avec une partie de ceux qui lui +restent pour les Illinois, afin de faire demander des secours en +France.--Il est assassiné.--Sanglans démêlés entre ses meurtriers; +horreur profonde que ces scènes causent aux Sauvages.--Joutel et six de +ses compagnons parviennent aux Illinois.--Les colons laissés au Texas +sont surpris par les Indigènes, et tués ou emmenés en captivité.--Guerre +de 1689 et paix de Riswick.--D'Iberville reprend l'entreprise de la +Salle en 1698, et porte une première colonie canadienne à la Louisiane +l'année suivante; établissement de Biloxi (1698).--Apparition des +Anglais dans le Mississipi.--Les Huguenots demandent à s'y établir et +sont refusés.--Services rendus par eux à l'Union américaine.--M. de +Sauvole lieutenant gouverneur.--Sages recommandations du fondateur de la +Louisiane touchant le commerce de cette contrée.--Mines d'or et +d'argent, illusions dont on se berce à ce sujet.--Transplantation des +colons de Biloxi dans la baie de la Mobile (1701). M. de Bienville +remplace M. de Sauvole.--La Mobile fait des progrès.--Mort de +d'Iberville; caractère et exploits de ce guerrier.--M. Diron +d'Artaguette commissaire-ordonnateur (1708).--La colonie languit.--La +Louisiane est cédée à M. Crozat en 1712, pour 16 ans. + + +L'on donnait autrefois le nom de Louisiane à tout le pays du golfe du +Mexique, qui s'étend depuis la baie de la Mobile, à l'est, jusqu'aux +sources des rivières qui tombent dans le Mississipi, à l'ouest, +c'est-à-dire jusqu'au Nouveau-Mexique et à l'ancien royaume de Léon. +Aujourd'hui ce vaste territoire est divisé en plusieurs Etats: le Texas +à l'occident depuis le Rio Del Norte jusqu'à la Sabine; la Louisiane +proprement dite, au centre, depuis cette dernière rivière jusqu'à la +rivière aux Perles; et le Mississipi, à l'est, depuis la rivière aux +Perles jusqu'à quelque distance à l'ouest de la baie de la Mobile, +l'intervalle qui reste jusqu'à cette baie formant partie de l'Alabama. +Au nord de ces Etats, il y a encore ceux de l'Arkansas, du Missouri, de +l'Illinois, etc. A l'époque où nous sommes arrivés ces pays étaient +inconnus. Ferdinand de Soto, Espagnol, ancien compagnon de Pizarre, +n'avait fait que les traverser à l'intérieur en 1539-40 en courant après +un nouveau Pérou. Parti de la baie du St.-Esprit dans la Floride avec +plus de 1000 hommes de troupes, il s'éleva au nord jusqu'aux Apalaches; +de là se tournant vers le couchant, il suivit quelque temps le pied de +ces montagnes pour se rabattre vers le sud, où il vint traverser la +rivière Tombeckbé près de son confluent avec celle d'Alabama; il se +dirigea ensuite vers le nord-ouest, et alla passer le Mississipi +au-dessus de la rivière des Arkansas, se tourna encore au sud et +franchit la rivière Rouge qui fut le terme de sa course, et sur les +bords de laquelle il mourut en 1542, sans avoir trouvé l'objet de son +ambition. Moscosa, son lieutenant, le remplaça et marcha vers l'occident +dans l'intention d'atteindre le Mexique; mais arrêté par les montagnes, +il revint sur ses pas, et descendit vers la mer pour se rembarquer, +n'ayant plus que 350 hommes avec lui[41]. De cette expédition il n'était +resté que de vagues souvenirs, de même que des rares voyages entrepris +par les Espagnols sur les côtes septentrionales du golfe. + +[Note 41: _Carte de la Louisiane_, etc. 1782, par G. Delisle de +l'Académie française; elle se trouve dans l'Itinéraire de la Louisiane, +petit vol. sans aucun mérite. Garcilasso de la Vega: _Histoire de la +conquête de la Floride par Ferdinand de Soto_, traduction de P. +Richelet.] + +Nous avons vu l'accueil gracieux que la Salle avait reçu de Louis XIV, +lors de son retour de (1683) la découverte de l'embouchure du +Mississipi. Il proposa à ce monarque d'unir au Canada la vallée +qu'arrose ce grand fleuve, et d'assurer ainsi à la France la +souveraineté des pays intérieurs situés entre la mer du Nord et le golfe +du Mexique. Ce projet vaste et superbe fut bien accueilli du monarque, +qui aimait tout ce qui porte un caractère de noblesse ou de grandeur, et +il fut chargé de l'exécuter en colonisant la Louisiane. + +Quatre vaisseaux furent mis à sa disposition: le _Joly_ de 36 canons, la +_Belle_ de 6 canons, l'_Aimable_, flute de 300 tonneaux et une caïche. +Il s'y embarqua 280 personnes y compris les équipages, savoir, une +centaine de soldats, des artisans, des volontaires, parmi lesquels on +comptait plusieurs Canadiens et gentilshommes, et huit missionnaires. +Cette petite escadre, commandée par M. de Beaujeu, homme vaniteux et +jaloux, mit à la voile de la Rochelle le 24 juillet 1684. A peine +fut-elle en mer que la mésintelligence se mit entre les deux chefs, et +dégénéra en une haine invétérée qui eut les conséquences les plus +désastreuses. Le premier effet en fut la perte de la caïche enlevée par +les Espagnols sous l'île de St.-Domingue. Trompé ensuite par la +direction des courans du golfe du Mexique, et par des observations +faites avec des instrumens astronomiques inexacts, l'on se crut à l'est +tandis que l'on était déjà à l'ouest de la principale branche du +Mississipi (Sparks). Les terres, dépourvues d'arbres et plus basses même +que ce fleuve, qui n'est retenu dans son lit que par des attérissemens +ou digues naturelles insuffisantes pour empêcher encore aujourd'hui +d'immenses débordemens d'avoir lieu dans les grandes eaux, ne +présentaient au bord de la mer aucune marque distinctive aux Français +pour les guider. Ils passèrent devant les bouches du fleuve sans les +reconnaître. Quelques jours après cependant, la Salle, sur les indices +des Sauvages de la côte, soupçonnant quelqu'erreur, voulut retourner sur +ses pas; mais M. de Beaujeu s'y refusa obstinément, ne pouvant se faire +à l'idée d'être commandé par un homme qui n'était pas militaire, et que +la cour avait mis au dessus de lui malgré ses représentations[42]. + +[Note 42: Lettre de M. du Beaujeu au ministre: _Spark's American +Biography, vol. XI_.] + +L'on continua donc à marcher vers l'ouest, et l'on parvint ainsi le 14 +février (1685), sans savoir où l'on était, dans la baie de St.-Bernard, +aujourd'hui de Matagorda, dans le Texas, à environ 120 lieues à l'ouest +du fleuve que l'on cherchait. La Salle n'en découvrant aucune trace, +prit la résolution désespérée de débarquer son monde dans cet endroit, +et il donna en conséquence l'ordre au commandant de l'Aimable d'entrer +dans la baie; celui-ci, feignant d'obéir, se jeta exprès sur les +rescifs[43], de manière que le navire et une partie de la cargaison +furent perdus. Ce malheur était d'autant plus grand que le vaisseau +portait les munitions de guerre et presque tous les outils et autres +objets nécessaires pour commencer un établissement dans un pays inculte +et sauvage. M. de Beaujeu, loin de punir le coupable, le reçut sur son +bord pour le soustraire à la vengeance de la Salle. Cette entreprise, +dans laquelle ce dernier avait éprouvé toutes sortes d'obstacles depuis +l'opposition commencée par M. de la Barre, fut poursuivie jusqu'à la fin +par une espèce de fatalité. M. de Beaujeu, trahissant son devoir et les +intérêts de son pays pour de misérables motifs, refusa sous des +prétextes frivoles à la Salle diverses choses pour remplacer celles qui +avaient été perdues dans le naufrage; et il abandonna à son sort, le 14 +mars, la jeune colonie, composée d'environ 180 personnes, sur la plage +inconnue où le hasard l'avait conduite. + +[Note 43: Joutel: _Journal historique_.] + +Elle commença aussitôt à travailler à la culture et à se faire un fort +pour se mettre à l'abri des attaques des Indiens. Lorsqu'il fut assez +avancé, la Salle remonta la rivière aux Vaches sur laquelle il en fit +commencer un second dans un endroit plus avantageux à deux lieues +seulement de la baie, et lui donna le nom de St.-Louis, ayant toujours +présent à la pensée celui du grand roi qui le protégeait. Placé sur une +éminence, il commandait une vue superbe du côté de la campagne et du +côté de la mer. Cependant à mesure que le temps avançait l'on s'y +trouvait moins bien; les grains semés périrent par la sécheresse, ou par +les dégâts des bêtes sauvages, et la plupart des artisans qu'on avait +emmenés ne sachant pas leurs métiers, les constructions marchaient fort +lentement. Les nombreux contretemps qu'on avait déjà éprouvés avaient +mécontenté ou découragé plusieurs colons; des mutineries, suscitées par +le turbulent Duhaut l'un d'eux, auraient déjà éclaté sans la prudence de +Joutel, l'auteur de la meilleure relation de cette expédition +malheureuse, que nous ayons. La maladie enleva encore les hommes les +plus utiles. En peu de temps la situation de St.-Louis devint très +critique; les Indigènes prirent une attitude menaçante, et l'on +n'apercevait aucun indice du fleuve sur lequel on était venu pour +s'établir et que l'on aurait dû dès lors oublier. La Salle dissimulait +ses chagrins et ses inquiétudes avec cette fermeté inébranlable que nous +lui connaissons déjà, et le premier à l'oeuvre, il donnait l'exemple du +travail avec un visage calme et serein. Les ressources de son génie +semblaient augmenter avec les obstacles; malheureusement son naturel +sévère devenait plus inflexible sous cette apparence de sérénité; et +dans le moment où ses gens s'épuisaient de fatigues, il punissait les +moindres fautes avec une extrême rigueur. Il sortait rarement de sa +bouche une parole de douceur et de consolation pour ceux qui souffraient +avec le plus de patience. Une tristesse mortelle s'empara graduellement +des colons. Devenus indifférens à tout, la maladie sembla avoir plus de +prise sur eux, et une trentaine succombèrent à ce dégoût fatal de la +vie. Le caractère de la Salle n'a que trop contribué à son infortune. Sa +fierté dédaignait les moyens de persuasion. Un autre moins capable, +moins juste même que lui, mais plus insinuant, eût réussi là où il +échouait. + +Le pays dans lequel il se trouva ainsi forcément jeté, partout plat et +uni, possède un climat sain, mais chaud, un air pur, un ciel serein et +il y pleut rarement. On n'y voit que des plaines à perte de vue, +entrecoupées de rivières, de lacs et de bocages rians et champêtres. Le +palmier y croît dans les forêts qu'habitent des espèces de léopards et +de tigres. Les rivières étaient alors remplies de caïmans, sorte de +crocodiles féroces qui avaient jusqu'à 20 pieds de long et qui en +chassaient le poisson. Le serpent à sonnette était aussi à craindre sous +l'herbe dans ces belles prairies émaillées de fleurs qui charmaient les +regards des Français. Une multitude de peuplades indiennes erraient dans +les forêts. Charlevoix appelle _Clamcoëts_ les Sauvages qui occupaient +le littoral de la mer. Les _Cénis_ étaient plus reculés dans l'intérieur +et allaient tous à cheval, se servant du mors et de l'étrier comme les +Espagnols, auxquels ils avaient sans doute emprunté cette coutume. + +La Salle songea à se mettre à la recherche du Mississipi. Il fit à cet +effet une première excursion de quelques mois du côté du Colorado, dans +laquelle il perdit plusieurs de ses gens, qui furent massacrés par les +Sauvages, ou qui périrent dans le naufrage de la Belle, le seul bâtiment +qui lui restât après le départ de M. de Beaujeu. Une seconde excursion +qu'il poussa jusque chez le Cénis ne fut pas plus heureuse; et sur 20 +hommes qui l'avaient suivi, il n'en ramena que 8. Les maladies, les +chagrins, les accidens faisaient en même temps d'affreux ravages parmi +ses autres compagnons. La Salle se proposait d'envoyer chercher des +secours dans les Iles, et de ranger ensuite le golfe du Mexique jusqu'à +ce qu'il eût trouvé le Mississipi; mais la perte de la Belle avait rompu +tous ses plans: ses ressources s'épuisant de jour en jour, et étant +éloigné de plus de 2000 milles de tout homme civilisé, il ne lui resta +plus d'autre moyen que de faire demander des secours en France par la +voie du Canada. + +Il se décida à aller lui-même aux Illinois, ce qui aurait été une faute +si sa présence n'eût pas été nécessaire en Canada pour faire taire ses +opposans toujours prêts à déprécier ce qu'il faisait. Il partit le 12 +janvier 1787 avec 17 hommes, laissant 20 personnes à St.-Louis, tant +hommes que femmes et enfans; de sorte qu'à cette époque le nombre des +colons était donc déjà réduit de 180 à 37. Un Canadien, M. le Barbier, y +fut laissé pour commandant. «Nous nous séparâmes les uns des autres, dit +Joutel, d'une manière si tendre et si triste, qu'il semblait que nous +avions tous le secret pressentiment que nous ne nous verrions jamais». + +La marche fut lente et pénible. Le 16 mars, on était encore sur l'un des +affluens de la rivière de la Trinité, lorsqu'une sanglante tragédie vint +mettre le comble aux malheurs qui avaient déjà frappé cette entreprise. +Quelques hommes de l'expédition, à la tête desquels était Duhaut, +s'étant isolés du reste, eurent un démêlé avec un neveu de la Salle +nommé Moragnet; aigris par leurs pertes, par leurs privations et par la +hauteur de cet homme, ils résolurent de le tuer, et de faire la même +chose à ses deux compagnons pour cacher leur forfait. Mais ils n'eurent +pas plus tôt commis ce triple assassinat que, craignant la justice de la +Salle, et entraînés d'ailleurs par la pente du crime, ils pensèrent que +leur vengeance ne serait pas satisfaite tant que ce chef respirerait: sa +mort fut donc aussi résolue. La Salle cependant ne voyant pas revenir +son neveu, un soupçon de ce qui était arrivé traversa son esprit, et il +demanda s'il n'avait pas eu quelque difficulté avec Duhaut. Il partit à +l'instant pour aller à sa rencontre. Les conspirateurs l'ayant vu venir +de loin, chargèrent leurs armes, traversèrent la rivière et se cachèrent +dans les hautes herbes pour l'attendre. Ce dernier en approchant du lieu +où ils étaient, aperçut deux aigles qui planaient dans l'air au-dessus +de sa tête comme s'ils eussent vu quelque proie aux environs; il tira un +coup de fusil. Un des conjurés se montra aussitôt et la Salle marchant +vers lui, lui demanda où était son neveu; tandis que ce malheureux lui +faisait une réponse vague, une balle frappa la Salle à la tête et +l'étendit par terre mortellement blessé et sans parole. Le P. Anastase +qui se trouvait à côté de lui, crut qu'on allait lui faire subir le même +sort. La Salle vécut encore une heure après avoir été frappé, indiquant +en serrant la main au P. Anastase agenouillé près de lui, qu'il +comprenait les paroles que lui adressait le pieux missionnaire. Il fut +enterré dans une fosse creusée sur la place où il avait été tué, au +milieu du désert, par le bon père qui y planta une humble croix de bois. +Ainsi finit celui que l'on peut appeler, peut-être, le premier fondateur +du Texas. M. Sparks place le théâtre de ce drame sanglant sur les bords +de l'un des tributaires de la rivière Brasos, d'autres le mettent dans +le voisinage de la rivière de la Trinité. + +Les meurtriers se saisirent de l'autorité, de l'argent et de tout ce +qu'il y avait, et la caravane se remit en marche, les uns le coeur +ulcéré de douleur, les autres de remords et d'inquiétude. La désunion ne +tarda pas à se mettre parmi les assassins. Dans une querelle qu'ils +eurent au sujet du partage des dépouilles, Duhaut et le chirurgien +Liotot, les deux chefs de la conspiration, furent tués par leurs +complices à coups de pistolet. Ces scènes épouvantables commises au +milieu des vastes solitudes qui les entouraient, remplirent les Sauvages +eux-mêmes de frayeur et d'étonnement. Après ce dernier crime, l'on se +sépara: tous ceux qui s'étaient compromis restèrent parmi les Indiens, +et le reste, au nombre de sept, savoir: Joutel, le P. Anastase, les +Cavalier, oncle et neveu, et trois autres, continua sa route vers les +Illinois où il arriva au fort St.-Louis le 14 septembre. + +Cependant la petite colonie qui avait été laissée dans la baie +St.-Bernard, eut une fin encore plus funeste. Peu de temps après le +départ de la Salle, les Sauvages tombèrent sur le fort à l'improviste et +en massacrèrent tous les habitans à l'exception de cinq. Ces cinq +personnes avec quelques autres compagnons de la Salle, qui avaient +déserté avant son départ, tombèrent entre les mains des Espagnols, +jaloux de l'entreprise des Français, et résolus de la faire échouer s'il +était possible. Les rapports de ces prisonniers les tranquillisèrent; +mais ceux qui pouvaient fournir des renseignemens utiles sur le pays, +furent enfouis dans les mines du Nouveau-Mexique. Les autres, fils d'un +Canadien nommé Talon, étaient d'un âge encore trop tendre pour avoir pu +faire des observations de ce genre, et leur sort ayant touché la +générosité du vice-roi du Mexique, il les prit sous sa protection et les +éleva à sa cour. Lorsqu'ils furent plus vieux, il les fit entrer dans la +marine espagnole; et après diverses aventures plus on moins romanesques, +l'un d'eux revit la France. + +Telle fut la malheureuse issue d'une expédition qui avait inspiré les +plus grandes espérances, et qui aurait probablement réussi, si l'on se +fût borné à former un établissement là où l'on était, sans porter pour +le moment son attention ailleurs. En effet, le Texas est l'un des plus +beaux et des plus fertiles pays du monde, mais la Salle fit encore ici +la faute qu'il avait déjà commise au Canada, de se faire suivre par trop +de monde dans ses expéditions. Les désastres dont elles furent +accompagnées, amenèrent la ruine de St.-Louis. Pour réussir il n'avait +qu'à rester au milieu de son établissement et encourager les +défrichemens et l'agriculture. Quelques auteurs lui reprochent d'avoir +perdu de vue son premier dessein pour prendre connaissance des +fabuleuses mines de Sainte Barbe; mais rien dans Joutel ni dans le P. +Zénobe[44] ne justifie cette assertion[45]. Au reste, il paraît que le +génie de ce voyageur célèbre était plus propre à imaginer et à établir +un vaste système commercial dans ces contrées lointaines qu'à fonder un +empire agricole. Ses idées avaient alors quelque chose de grand; et les +plans qu'il soumit à Louis XIV sont basés sur des calculs exacts et +profonds: il fut le précurseur de Dupleix. + +[Note 44: Le P. Chrétien Leclerc: _Premier établissement de la Foi dans +la Nouvelle-France_.] + +[Note 45: Au contraire, loin de se rapprocher des Espagnols il s'en +éloigna. Voici ce qu'on lit dans le P. Zénobe: «ce fut ici que le sieur +de la Salle changea sa route du _nord-est_ à _l'est_ par des raisons +qu'il ne nous dit pas, et que nous n'avons jamais pu pénétrer». Le +Mississipi était à l'est de lui.] + +Nous nous sommes étendu sur cette expédition infortunée parcequ'elle +servit de prélude à celle de notre compatriote dans la Louisiane +proprement dite; d'ailleurs l'histoire du Canada français devait cette +marque de reconnaissance à l'homme qui a sacrifié sa fortune et sa vie +pour la cause de la colonisation française en Amérique; car s'il n'a pas +fondé, il a du moins accéléré beaucoup l'établissement de la Louisiane +aujourd'hui si florissante. Chaque jour ajoute aussi à l'intérêt de +l'histoire de ces pères du Nouveau-Monde. A mesure que ce continent se +peuple, que les anciennes colonies si pauvres, si humbles à leur +origine, se changent en états, en empires indépendans, le nom de leurs +fondateurs grandit; les ombres de ces nouveaux Romulus s'élèvent sur +l'Amérique, où elles forment pour ainsi dire comme les bornes du passé. + +La fondation de la Louisiane comme celle du Canada devait être +accompagnée de beaucoup de vicissitudes et de malheurs. L'expérience +d'un siècle n'avait point lait changer la politique du gouvernement; les +principes larges et progressifs de Colbert étaient mis en oubli dans le +temps même, où cet établissement commençait à naître; et la pénurie du +trésor le livra à un monopole encore plus dur que celui qui pesait sur +le Canada. On ne saurait trop redire à la France, qui cherche +aujourd'hui à répandre sa race, sa langue et ses institutions en +Afrique, ce qui a ruiné son système colonial dans le Nouveau-Monde, où +elle aurait dû prédominer. Le défaut d'association dans la mère-patrie +pour encourager une émigration _agricole_ par tous les moyens légitimes, +l'absence de liberté, et la passion des armes répandue parmi les colons, +telles sont les principales causes qui ont fait languir le Canada. Ce +qui retarda tant la Louisiane, c'est le caractère plus commercial +qu'agricole qui lui fut donné. On choisit pendant longtemps les postes +qui paraissaient plus favorables au négoce qu'à l'agriculture. On +n'abandonna ce système qu'après avoir éprouvé des désastres +irréparables. Il est digne de remarque que le gouvernement britannique +avait suivi la même maxime de ne pas souffrir que ses nationaux +formassent des établissemens dans l'intérieur du pays et loin de la mer. +Les motifs de cette politique sont exprimés, dit M. Barbé-Marbois, dans +un rapport qui ne vit le jour que fort tard. «Les contrées de l'ouest +sont fertiles, y remarquait-on, le climat en est tempéré, les planteurs +s'y établissent sans obstacles; avec peu de travail ils pourraient +satisfaire à leurs besoins; _ils n'auraient rien à demander à +l'Angleterre, et point de retour à lui offrir_». Mais leurs libertés et +leurs institutions politiques neutralisaient les effets de cette +conduite intéressée. + +La guerre terminée par la paix de Riswick, avait fait oublier le Texas +et la Louisiane, où la beauté du pays avait attiré cependant plusieurs +Canadiens, qui en sont à ce titre les premiers fondateurs. Ils s'étaient +établis vers les bouches du Mississipi et à la Mobile, afin d'être plus +près des Iles françaises pour leur commerce (Le Page Dupratz). Mais +aussitôt que la tranquillité fut rétablie dans les deux mondes, la cour +y reporta son attention. Les Espagnols qui regardèrent en tout temps +l'Amérique comme leur patrimoine exclusif, avaient vu l'entreprise de la +Salle d'un oeil d'envie; ils apprirent donc sa mort et la dispersion des +planteurs qui l'avaient suivi, avec une joie qu'ils ne dissimulèrent +guère, et ils se hâtèrent de prendre possession du pays dans l'espérance +d'en éloigner les Français pour toujours. Après avoir visité différentes +parties de la côte, ils choisirent la baie de Pensacola, au levant du +Mississipi, à l'extrémité occidentale de la Floride, pour y former leur +établissement. Ils y étaient depuis peu de temps lorsque d'Iberville +parut. + +A son retour de la baie d'Hudson en 1697, ce célèbre navigateur avait +proposé au ministère de reprendre les projets formés quelques années +auparavant sur la Louisiane. M. de Pontchartrain s'était empressé +d'agréer ses offres et de lui donner deux vaisseaux avec lesquels il +partit de Rochefort dans le mois d'octobre de l'année suivante, et plus +heureux que la Salle, il trouva l'embouchure du fleuve dont la recherche +avait occupé une partie de la vie de celui-ci. Ayant été à son retour +nommé gouverneur général de cette vaste contrée, il y porta en 1699 une +première colonie composée presque entièrement de Canadiens. Il se +présenta devant le fort de Pensacola dont les Espagnols lui refusèrent +l'entrée. Il continua sa route vers l'ouest et entra, en mars 1699, dans +l'embouchure du Mississipi qu'il remonta jusque chez les Outmas, tribu +établie au-dessus de Donaldsonville, laquelle lui remit une lettre du +chevalier de Tonti adressée à la Salle, qu'il était descendu pour +rencontrer au bord de la mer en 1685. Il revint sur ses pas et débarqua +sa colonie dans la baie de Biloxi située entre le fleuve et Pensacola. +Ce pays, avec un climat brûlant et un sol sablonneux et aride, présente +une côte de quarante lieues d'étendue où aucun bâtiment ne peut aborder; +l'on ne songeait sans doute qu'aux avantages que le commerce pourrait +retirer de cette situation en la choisissant, et l'on crut que les +inconvéniens en seraient compensés par la facilité des communications +avec les Sauvages voisins, avec les Espagnols, avec les Iles françaises +et enfin avec l'Europe. + +De retour de France en 1700, d'Iberville apprit que des Anglais, venant +de la mer, avaient paru sur le Mississipi, tandis que d'autres, venus +par terre de la Caroline, s'étaient avancés jusque chez les Chicachas +sur la rivière des Yasous. L'attention de cette nation avait été appelée +sur la Louisiane par une espèce de trahison du P. Hennepin[46] qui, en +dédiant au roi Guillaume III une nouvelle édition de son voyage en +Amérique, dans laquelle il donnait les découvertes de la Salle pour les +siennes propres, invita ce prince protestant à en prendre possession et +à y faire prêcher l'Evangile aux infidèles. Guillaume envoya en +conséquence trois bâtimens chargés de Huguenots pour commencer la +colonisation du Mississipi; mais d'Iberville les y avait devancés. Ils +poussèrent alors jusqu'à la province de Panuca, pour concerter des +mesures avec les Espagnols à l'effet de chasser les Français de +Biloxi[47]; cette démarche n'eut point de suite. Ceux-ci éprouvèrent à +peine quelqu'opposition de la part des Espagnols; et les rapports +d'amitié et d'intérêt qui s'établirent entre les deux royaumes au +commencement du siècle mirent fin aux réclamations de la cour de Madrid. + +[Note 46: Le roi de France donna ordre d'arrêter ce moine s'il se +présentait en Canada: _Documens de Paris_.] + +[Note 47: Univ. History XI 278.] + +Un grand nombre de Huguenots s'étaient établis dans la Virginie et dans +plusieurs autres provinces anglaises depuis la révocation de l'édit de +Nantes. Ils furent une grande acquisition pour la Caroline. Le +Massachusetts leur donna le droit de représentation dans la législature. +Ils fondèrent plusieurs villes maintenant florissantes. Ces malheureux, +qui n'avaient pu perdre le souvenir de leur ancienne patrie, firent +prier Louis XIV de leur permettre de s'établir sous sa protection dans +la Louisiane; ils l'assuraient qu'il aurait toujours en eux des sujets +soumis, ils ne lui demandaient que la liberté de conscience; que si elle +leur était accordée, ils viendraient bientôt en grand nombre et +rendraient en peu d'années ce vaste pays florissant. Louis XIV, qui +s'attachait d'autant plus à son sceptre qu'il approchait du tombeau, +refusa leur demande. «Le roi, écrivit Pontchartrain, n'a pas expulsé les +protestans de son royaume pour en faire une république en Amérique.» Ils +la renouvelèrent encore sous le duc d'Orléans, régent; ce prince +libertin et dissolu fit la même réponse que son oncle le feu roi. + +Donnons comme Canadiens français un souvenir à ces proscrits, à ces +hommes qui furent peut-être les concitoyens, les frères, les parens, les +amis de nos ancêtres, et qui vinrent comme eux chercher une nouvelle +patrie dans ce continent encore sauvage. «Le souvenir, dit un américain, +des services distingués que leurs descendans ont rendus à notre pays et +à la cause de la liberté civile et religieuse, doit augmenter notre +respect pour les émigrans français, et notre intérêt pour leur histoire. +M. Gabriel Manigault, de la Caroline du sud, donna au pays qui avait +offert un asile à ses ancêtres, $220,000 pour soutenir la guerre de +l'indépendance. Il rendit ce service au commencement de la lutte, et +lorsque personne ne pouvait encore dire si elle se terminerait par une +révolution ou par une révolte. Des neuf présidens de l'ancien Congrès, +qui ont dirigé les Etats-Unis à travers la guerre de la révolution, +trois descendaient de réfugiés protestans français, savoir; Henri +Laurens, de la Caroline du sud, le célèbre Jean Jay, de la +Nouvelle-York, et Elias Boudinot, du Nouveau-Jersey[48].» Un autre de +ces descendans, M. Légaré, est mort en 1843, procureur général des +Etats-Unis et membre en conséquence de l'administration de +Washington[49]. + +[Note 48: _Memoir of the French Protestants who settled at Oxford, +Massachusetts, A. D._ 1686, with a sketch of the entire History of the +protestants of France, by A. Holmes, D. D. Corresponding Secretary: +_Collection of the Massachusetts Historical Society, vol. II, of the 3d +series_.] + +[Note 49: Voici d'après le Dr. Ramsay les noms des principaux Huguenots +qui vinrent s'établir dans la Caroline après la révocation de l'édit de +Nantes, et qui ont formé les souches des familles aujourd'hui existantes +les plus respectables de cet Etat. + +Bonneau Dutarque Gourdine Neufville +Bounetheau De la Consilière Guérin Prioleau +Bordeaux De Leiseline Herry Peronneau +Benoist Douxsaint Huger Perdrian +Boiseau Du Pont Jeannerette Porcher +Bocquet Du Bourdieu Légaré Postelle +Bacot D'Harriette Laurens Peyre +Chevalier Faucherand La Roche Poyas +Cordes Foissin Lenud Ravenel +Couterier Faysoux Lansac Royer +Chastaignier Gaillard Marion St.-Julien +Dupré Gendron Mazyck Simon +Delysle Gignilliat Manigault Serre +Dubose Guérard Mellechamp Sarazin +Dubois Godin Mauzon Trezevaut +Deveaux Girardeau Michau + +Beaucoup d'autres noms des plus respectables ont été omis; et un plus +grand nombre encore a été changé pour en adapter l'orthographe à la +prononciation anglaise. Ainsi Beaudouin s'écrit aujourd'hui Bowdoin. Un +membre de cette famille fut gouverneur du Massachusetts en 1785 et 6. +Les noms des principaux émigrans français sont ceux de Beurnon dont +parle LaHontan, Boudinot, Daillé, Faneuil, Huger, Manigault, Prioleau, +Laurens, etc. Elias Boudinot fut président du Congrès en 1782, directeur +de l'Hôtel des monnaies, premier président de la société biblique +américaine dont il fut le créateur. Jay fut deux fois ambassadeur, à +Paris en 1783, à Londres en 1795; il fut aussi gouverneur de la +Nouvelle-York et Juge-en-chef des Etats-Unis. François Manigault s'est +très distingué dans la guerre de la révolution. Prioleau était petit +fils d'Antoine Prioli, élu doge de Venise en 1618.] + +Cependant d'Iberville après avoir remonté le Mississipi jusque chez les +Natchez, où il projeta de bâtir une ville, revint à Biloxi pour y +établir son quartier général. Il y laissa M. de Sauvole pour commandant. +Il écrivit en même temps au ministère que les hommes d'expérience dans +les affaires de l'Amérique étaient d'opinion, que jamais on n'établirait +la Louisiane sans rendre le commerce libre à tous les marchands du +royaume. Le gouvernement pensait alors tirer de grands avantages de la +pêche des perles et du poil de bison que l'on disait susceptible d'être +filé comme la laine. Les rapports de découvertes de mines d'or, d'argent +et de cuivre à l'ouest du Mississipi, ne cessaient point non plus de +circuler, et entretenaient des espérances trop éblouissantes pour qu'on +négligeât de faire au moins constater l'existence de quelques uns de ces +trésors. D'Iberville envoya M. Lesueur, son parent, pour aller prendre +possession d'une mine de cuivre dans la rivière Verte, au nord-ouest du +Sault-St.-Antoine. Cette exploitation trop reculée dans l'intérieur fut +bientôt abandonnée. Quant aux prétendues mines d'or et d'argent qui +firent tant de bruit, mais beaucoup plus en Europe qu'en Amérique, elles +se dissipèrent comme les illusions qu'elles avaient fait naître; non +qu'il n'existe pas de ces mines dans ces contrées, mais on ne les avait +pas encore découvertes. Nous ne dirons donc rien de ces expéditions, +qui, ayant été inspirées par un espoir qui était devenu une croyance, +finissaient le plus souvent par la honte et la ruine. Tels furent +surtout les divers essais tentés par un Portugais fugitif nommé Antoine, +échappé des mines du Nouveau Mexique, et que l'on employa quelque temps +à fouiller inutilement le sol de la Louisiane. Ils n'eurent d'autre +fruit que de conduire les Français de proche en proche jusqu'à la source +des affluens du Mississipi dans le voisinage des Montagnes-Rocheuses. +L'on remonta ainsi la rivière Rouge, l'Arkansas et le Missouri, à la +poursuite de richesses qui fuyaient toujours comme les mirages du +désert. + +En 1701, M. d'Iberville commença un établissement sur la rivière de la +Mobile, et M. de Bienville, son frère, devenu chef-résident de la +colonie par la mort de M. de Sauvole, car il paraît que d'Iberville en +resta toujours gouverneur général, retira les habitans des sables arides +de Biloxi pour les y transporter. Cette rivière n'est navigable que pour +des pirogues, et le sol qu'elle baigne n'est propice qu'à la culture du +tabac; mais «suivant le système d'alors, qui était de fixer la colonie +hors du fleuve», on voulait se rapprocher de l'île Dauphine ou du +Massacre tout vis-à-vis, dans laquelle se trouvait le seul port de ces +parages qui offrît les avantages de Biloxi quant à la proximité des +Espagnols, des Iles et de l'Europe, quoiqu'elle fût d'ailleurs désolée +et stérile; la Mobile devint bientôt le chef-lieu des Français. + +A son quatrième voyage à la Louisiane l'année suivante, d'Iberville y +fit construire des magasins et des casernes; petit à petit la colonie se +peupla sous l'influence de ce premier fondateur, qui eut toujours sur +elle une grande autorité jusqu'à sa mort arrivée en 1706. D'Iberville +expira avec la réputation d'un des plus braves et des plus habiles +officiers de la marine française. Né en Canada d'un ancien colon +normand, M. Lemoine, il avait commencé à servir son pays dès son jeune +âge. Il avait fait l'apprentissage des armes dans nos guerres contre les +Sauvages et contre les Anglais, dure école où les deux premières +qualités requises étaient une force de corps infatigable et une +intrépidité à toute épreuve, l'officier comme le soldat devant être +capable de faire des marches prodigieuses avec rapidité, par des pays +incultes et dans toutes les saisons, de pourvoir à sa nourriture par la +chasse, de manier le fusil comme la hache, l'aviron comme l'épée; devant +ne pas craindre une balle perfide au détour d'un bois, d'attaquer corps +à corps son ennemi embusqué, ou d'enlever souvent un fort par une +brusque escalade et sans artillerie. D'Iberville excellait dans cette +guerre difficile et meurtrière. Il était non moins distingué-comme +marin, et s'il fût né en France, il serait sans doute parvenu aux +premiers grades. Il livra une foule de combats sur mer, et quelquefois +contre des forces bien supérieures, et il resta toujours victorieux. Il +ravagea deux fois la partie anglaise de Terreneuve et prit sa capitale; +il enleva Pemaquid, conquit la baie d'Hudson, fonda la Louisiane, et +termina à un âge peu avancé sa carrière devant la Havane en 1706, en +servant glorieusement sa patrie comme chef d'escadre (Dupratz). Depuis 3 +ou 4 ans qu'il avait eu la fièvre jaune sa santé avait toujours été +chancelante. Les colonies, dit Bancroft, et la marine française +perdirent en lui un héros digne de leurs regrets. C'était un fort bel +homme que la nature avait doué des qualités nécessaires pour la guerre +d'Amérique. Le marquis de Denonville qui avait su apprécier ses talens, +l'avait recommandé à la cour. Louis XIV, qui aimait déjà sa noblesse +naissante du Canada, le fit de capitaine de frégate capitaine de +vaisseau en 1702[50]. «Sa mort fut une perte pour la Louisiane, car il +est à présumer que s'il eût vécu plus longtemps, la colonie eût fait des +progrès considérables; mais cet illustre marin dont l'autorité était +grande, étant mort, un longtemps s'écoula nécessairement avant qu'un +nouveau gouverneur arrivât de France.» + +[Note 50: _Gazette de France du 15 juillet_ 1702: _Notes historiques_: +manuscrits de M. A. Berthelot.] + +Deux ans après la mort de d'Iberville, M. Diron d'Artaguette vint à la +Louisiane en qualité de commissaire-ordonnateur, charge qui +correspondait dans les colonies naissantes à celle d'intendant dans les +établissemens plus avancés, et qui tenait du civil et du militaire. Ce +nouveau fonctionnaire travailla avec peu de succès à mettre les habitans +en état de cultiver les terres, le sol et le climat y mettant obstacle. +Cependant l'on avait en Europe la plus grande idée de la Louisiane, et +comme on voyait que la France s'opiniâtrait à la soutenir au milieu +d'une guerre désastreuse, l'on conjectura qu'elle en tirait des secours +prodigieux, et l'île Dauphine attira, dès lors pour comble de malheurs, +l'attention des corsaires qui la ravagèrent en 1711; ils causèrent des +dommages au roi et aux particuliers pour 80,000 francs. Cependant ce +commissaire ne vit point les défauts du système adopté par la cour, ou +il ne jugea pas à propos de les signaler. + +«Une colonie, dit Raynal, fondée sur de si mauvaises bases, ne pouvait +prospérer. La mort de d'Iberville acheva d'éteindre le peu d'espoir qui +restait aux plus crédules. On voyait la France trop occupée d'une guerre +malheureuse pour en pouvoir attendre des secours. Les habitans se +croyaient à la veille d'un abandon total; et ceux qui se flattaient de +pouvoir trouver ailleurs un asile, s'empressaient de l'aller chercher. +Il ne restait que vingt-huit familles, plus misérables les unes que les +autres, lorsqu'on vit avec surprise Crozat demander en 1712 et obtenir +pour seize ans le commerce exclusif de la Louisiane.» Mais avant +d'entrer dans une nouvelle phase de l'histoire de cette contrée, nous +allons reprendre où nous l'avons laissée celle du Canada que la guerre +de la succession d'Espagne vint troubler avant qu'il eût à peine goûté +le repos dont il avait tant de besoin, après la lutte acharnée qu'il +venait de soutenir contre les colonies anglaises et contre les cinq +nations. + + + + + CHAPITRE II. + + TRAITÉ D'UTRECHT. + + 1701-1713. + + +Une colonie canadienne s'établit au Détroit, malgré les Anglais et une +partie des Indigènes.--Paix de quatre ans.--Guerre de la succession +d'Espagne.--La France malheureuse en Europe l'est moins en +Amérique.--Importance du traité de Montréal; ses suites heureuses pour +le Canada.--Neutralité de l'ouest; les hostilités se renferment dans les +provinces maritimes.--Faiblesse de l'Acadie.--Affaires des Sauvages +occidentaux; M. de Vaudreuil réussit à maintenir la paix parmi les +tribus de ces contrées.--Ravages commis dans la Nouvelle-Angleterre par +les Français et les Abénaquis.--Destruction de Deerfield et d'Haverhill +(1708).--Remontrances de M. Schuyler à M. de Vaudreuil au sujet des +cruautés commises par nos bandes; réponse de ce dernier.--Le colonel +Church ravage l'Acadie (1704).--Le colonel March assiége deux fois +Port-Royal et est repoussé (1707).--Terreneuve: premières hostilités; M. +de Subercase échoue devant les forts de St.-Jean (1705).--M. de +St.-Ovide surprend avec 170 hommes en 1709 la ville de St.-Jean défendue +par près de 1000 hommes et 48 bouches à feu et s'en +empare.--Continuation des hostilités à Terreneuve.--Instances des +colonies anglaises auprès de leur métropole pour l'engager à s'emparer +du Canada.--Celle-ci promet une flotte en 1709 et 1710, et la flotte ne +vient pas.--Le colonel Nicholson prend Port-Royal; diverses +interprétations données à l'acte de capitulation; la guerre continue en +Acadie; elle cesse.--Attachement des Acadiens pour la France.--Troisième +projet contre Québec; plus de 16 mille hommes vont attaquer le Canada +par le St.-Laurent et par le lac Champlain; les Iroquois reprennent les +armes.--Désastre de la flotte de l'amiral Walker aux Sept-Iles; les +ennemis se retirent.--Consternation dans les colonies +anglaises.--Massacre des Outagamis qui avaient conspiré contre les +Français.--Rétablissement de Michilimackinac.--Suspension des hostilités +dans les deux mondes.--Traité d'Utrecht; la France cède l'Acadie, +Terreneuve et la baie d'Hudson à la Grande-Bretagne.--Grandeur et +humiliation de Louis XIV; décadence de la monarchie.--Le système +colonial français. + + +Hennepin avait dit: «Ceux qui auront le bonheur de posséder un jour les +terres de cet agréable et fertile pays, auront de l'obligation aux +voyageurs qui leur en ont frayé le chemin, et qui ont traversé le lac +Erié pendant cent lieues d'une navigation inconnue.» Il y avait +vingt-deux ans que ces paroles avaient été prononcées, lorsque M. de la +Motte Cadillac arriva au Détroit avec 100 Canadiens et un missionnaire +dans le mois de juin 1700, pour y former un établissement. Les colons +furent enchantés de la beauté du pays et de la douceur du climat. En +effet la nature s'est plu à répandre ses charmes dans cette contrée +délicieuse. Un terrain légèrement ondulé, des prairies verdoyantes, des +forêts de chêne, d'érable, de platane et d'acacia, des rivières d'une +limpidité remarquable, et au milieu desquelles les îles semblent avoir +été jetées comme par la main de l'art pour plaire aux yeux, tel est le +tableau qui s'offrit à leurs regards lorsqu'ils entrèrent dans cette +terre découverte par leurs pères. C'est aujourd'hui le plus ancien +établissement de l'Etat du Michigan, et la plupart des fermes y sont +entre les mains des Canadiens français ou de leurs descendans. Des +pâturages couverts de troupeaux, des prairies, des guérets chargés de +moissons, des métairies, des résidences magnifiques, y frappent partout +les regards du voyageur. + +La ville du Détroit qui a subi depuis sa fondation toutes les +vicissitudes des villes de frontière, et qui a été successivement +possédée par plusieurs maîtres, renferme maintenant une population de +22,000 âmes. Fondée par les Français, elle est tombée sous la domination +anglaise en 1760, et a été cédée par celle-ci à l'Union américaine à la +suite de la guerre de 1812. Elle a conservé, malgré tous ces changemens, +le caractère de son origine, et la langue française y est toujours en +usage. Comme toutes les cités fondées par le grand peuple d'où sortent +ses habitans, et qui a jalonné l'Amérique des monumens de son génie, le +Détroit est destiné à devenir un lieu considérable à cause de sa +situation entre le lac Huron et le lac Erié. + +Son établissement éprouva de l'opposition de la part des Indigènes et +surtout des Anglais, qui voyaient avec une jalousie, que le temps ne +faisait qu'accroître, leurs éternels rivaux s'asseoir sur les rives des +lacs, comme s'ils ne les avaient pas eu découverts et possédés depuis +longtemps. Ce poste devait enlever à Michilimackinac toute son +importance, et relier le Canada à la Louisiane à la colonisation de +laquelle on travaillait alors, et où les Canadiens venaient, comme au +Détroit, de commencer un établissement. Mais à peine avait-on jeté les +premiers fondemens de la nouvelle ville qu'il fallut encore courir aux +armes. + +Il y avait quatre ans seulement que le Canada était en paix; c'était +bien peu pour réparer les maux d'une longue guerre, qui avait retardé +l'accroissement de la colonie, arrêté le commerce et les défrichemens, +fait périr beaucoup de monde et causé l'abandon de quantité +d'habitations (Documens de Paris). Dans ces quatre années on avait fondé +la Louisiane et le Détroit, et signé l'important traité de Montréal avec +les Indiens. Les protocoles inutiles ouverts en Europe pour l'ajustement +des limites de l'Acadie n'avaient occupé que le cabinet de Versailles; +les autorités coloniales n'avaient pas eu à s'en occuper. Les Canadiens +croyaient jouir d'un long repos, lorsque la mort de Charles II roi +d'Espagne, sans enfans, arrivée en 1700, ralluma la guerre dans les deux +mondes. La possession de son vaste héritage ayant préoccupé fortement et +avec raison la politique, plusieurs traités secrets avaient été conclus +entre les différentes puissances européennes dès son vivant, pour +partager ses dépouilles. Les Espagnols qu'on n'avait pas consultés, +semblaient devoir subir la loi de l'étranger comme s'ils eussent été des +vaincus. On alla jusqu'à démembrer la monarchie par un premier traité en +1699; plus tard l'on en disposa une seconde fois de la même manière en +faisant un nouveau partage. Cette conduite, outre qu'elle blessait +l'honneur de ce peuple fier et jaloux de son indépendance, violait ses +droits et ses intérêts les plus chers. Menacé par tant de prétendans +avides, le conseil d'Etat d'Espagne fut d'avis de préférer la maison de +France, qui d'ailleurs avait pour elle les droits du sang, parceque la +puissance de Louis XIV semblait une garantie pour l'intégrité de la +monarchie. En conséquence, le roi moribond légua par testament tous ses +Etats au duc d'Anjou, le second fils du dauphin et petit-fils du +monarque français. + +L'Europe vit avec étonnement un Bourbon monter sur le trône espagnol. +Cet événement trompait toutes les ambitions, et telle fut la surprise +qu'aucune nation ne songea d'abord à élever la voix pour protester, +excepté l'empereur d'Autriche qui prit les armes afin de conserver un +sceptre qui échappait de sa maison. La France ne pouvait éviter la +lutte, soit qu'elle eût refusé d'accepter le testament, soit qu'elle +s'en fût tenu au dernier traité. Ainsi elle se trouvait entraînée malgré +elle dans une guerre qui fut la seule juste peut-être entreprise par +Louis XIV, et cependant la seule funeste dans son long et glorieux +règne. + +Les autres cabinets, qui n'avaient besoin que d'un prétexte, se +liguèrent avec l'empereur pour détacher de la monarchie espagnole les +Etats qu'elle avait en Italie, dans le but de rétablir l'équilibre +européen. Ce motif tout puissant pour Guillaume III, n'aurait pas été +regardé par ses sujets tout-à-fait du même oeil après sa mort qui arriva +en 1702, sans une démarche du roi de France, qui insulta au dernier +point la nation anglaise, en ce qu'elle parut une intervention dans ses +affaires intérieures, objet sur lequel la jalousie d'un peuple libre est +toujours très grande. Jacques II étant décédé, Louis XIV donna le titre +de roi d'Angleterre à son fils, après être convenu du contraire avec son +conseil. Les prières et les larmes de la veuve de Jacques appuyées par +madame de Maintenon, firent changer la détermination qu'il avait prise. +Cette dernière avait acquis sur le vieux monarque un empire qui fut plus +d'une fois fatal au royaume. + +«Le roi de France, disait la ville de Londres à ses représentans, se +donne un vice-roi en conférant le titre de notre souverain à un prétendu +prince de Galles: notre condition serait bien malheureuse, si nous +devions être gouvernés au gré d'un prince qui a employé le fer, le feu +et les galères pour détruire les protestans de ses Etats; aurait-il plus +d'humanité pour nous que pour ses sujets.» Le parlement passa un acte +d'_atteinder_ pour déclarer le prétendu roi Jacques coupable de haute +trahison. + +Telles furent les causes des nouvelles hostilités; elles étaient +parfaitement étrangères aux intérêts de l'Amérique; mais elles n'en +armèrent pas moins encore une fois les colons les uns contre les autres +et les Indiens. + +Cependant cette guerre fut bien moins meurtrière dans le Nouveau-Monde +que celle de 1688; et tandis que le génie de Marlborough immortalise le +règne de la reine Anne par des victoires, l'Angleterre voit presque +toutes ses entreprises se terminer en Amérique par des défaites ou des +désastres. Mais la faiblesse du Canada qui n'avait encore alors qu'une +population de 18,000 âmes, en y comprenant même l'Acadie, à opposer aux +262,000 des colonies anglaises[51], ne permettait point d'entreprendre +rien de sérieux contre elles; l'argent manquait comme les hommes. En +vain d'Iberville demanda-t-il (1701) 1000 Canadiens et 400 soldats pour +prendre Boston et New-York, qu'il voulait attaquer l'hiver par la +rivière Chaudière, on fut incapable de subvenir aux frais de cette +expédition (Documens de Paris). Dans une pareille situation, l'on ne +doit pas être surpris si les succès des Français n'avaient aucun +résultat durable, s'ils étaient incapables de garder leurs conquêtes, +tandis que l'ennemi retenait les siennes même en dépit de ses revers. Le +Massachusetts, l'Acadie et Terreneuve furent les théâtres des +hostilités. Cette dernière île acquérait tous les jours une plus grande +importance, et l'Angleterre, devenue plus forte sur mer que la France, +songea sérieusement alors à s'emparer de toute l'entrée du bassin du +St.-Laurent, base de la puissance de la dernière nation dans cette +partie du monde. En minant cette base petit à petit, la partie +supérieure de l'édifice devait crouler au premier choc. Les points +exposés aux coups de la marine britannique devinrent ainsi les côtés +faibles du grand système colonial de Colbert. + +[Note 51: + + Humphreys: _Hist. Account_. + + Nouvelle-Angleterre. Maryland 25,000 âmes +Massachusetts 70,000 âmes Jerseys 15,000 " +Connecticut 30,000 " Pennsylvanie 20,000 " +Rhode-Island 10,000 " Virginie 40,000 " +New-Hampshire 10,000 " Caroline du Nord 5,000 " + -------- Caroline du Sud 7,000 " + 120,000 " -------- +Colonies centrales et 142,000 + méridionales. 120,000 +Nouvelle-York 30,000 " -------- + Total 262,000 +] + +Pour compenser cette faiblesse du côté de l'Atlantique, l'on travaillait +à se fortifier dans l'intérieur, afin que la Nouvelle-France fût comme +ces places de guerre que l'art a rendues redoutables au dedans tandis +que le dehors semble solliciter l'ennemi à avancer. Le traité de +Montréal et l'établissement du Détroit furent dictés par cette sage +politique. Nos historiens n'ont pas assez senti la haute portée de ces +grandes mesures de préservation territoriale; ils n'ont pas prévu non +plus l'influence immense que la conclusion du traité auquel nous venons +de faire allusion, allait donner aux Français sur toutes les nations +indigènes, traité en effet qui établissait une espèce de droit public +pour elles, et dont le premier fruit fut de paralyser complètement +l'action des colonies anglaises dans la présente guerre. Car on ne doit +pas attribuer les résultats des traités d'Utrecht et de 1763 à +l'élévation du drapeau français sur les Apalaches; mais bien aux +victoires de Marlborough et de la marine anglaise. La politique +française avait élevé en quelques jours des barrières en Amérique qu'il +fallut un demi siècle à l'Angleterre pour renverser, et qui ne +l'auraient jamais été si la France eût eu seulement en 1755 les +vaisseaux et les habiles officiers qui assurèrent le triomphe de la +révolution américaine vingt ans après. + +Cependant le traité de Montréal assurait la neutralité des Iroquois; et +rien ne pouvait être plus utile à la colonie dans ce moment (1702-3) +qu'elle était en proie aux ravages d'une épidémie cruelle (la petite +vérole), épidémie qui reparut treize ans plus tard, que d'être en paix +avec eux. M. de Callières venait de leur envoyer plusieurs missionnaires +qui se répandirent dans leurs cantons pour les disposer au +christianisme, dissiper leurs préjugés contre les Français, avertir le +Canada de toutes leurs démarches, travailler à les gagner ou à se faire +des amis parmi eux, et enfin déconcerter les intrigues des Anglais peu +redoutables de ce côté lorsqu'ils n'avaient pas pour eux les cantons. +Cette dernière mission n'était pas moins nécessaire; car à la première +nouvelle de la guerre, la Nouvelle-York avait commencé à les solliciter +vivement de renvoyer les missionnaires; mais quoiqu'elle réussît à +ébranler quelques chefs, et à étendre, par leur canal, ses intrigues +jusque parmi les nations occidentales, tous ces peuples restèrent +fidèles au traité. + +Ainsi le gouverneur étant assez rassuré du côté du couchant, écrivit à +la cour pour demander seulement quelques recrues, après avoir ordonné de +mettre Québec en bon état de défense. Toute sa sollicitude se portait +alors sur les provinces du golfe, l'Acadie et Terreneuve, qui n'étaient +pas dans une situation si favorable, exposées qu'elles étaient sans +défense, comme de coutume, aux insultes de l'ennemi, et n'ayant pas +assez d'habitans pour faire une résistance sérieuse. Il était d'autant +plus inquiet sur leur sort, que le bruit courait qu'elles allaient être +attaquées par des forces considérables. Mais dans le temps que ces +craintes étaient les plus vives, il apprit que les hostilités des +Anglais s'étaient bornées à la prise de quelques navires pêcheurs le +long des côtes, et qu'il était fortement question à Paris d'acheminer +sur l'Acadie une émigration assez nombreuse pour défendre cette province +et en assurer la possession à la France. L'épuisement de la métropole et +les revers de Louis XIV vinrent empêcher cependant l'exécution de ce +projet; ce qui fut un malheur pour tout le monde, pour la France à +laquelle cette province fut ensuite enlevée; pour les Acadiens qui +furent déportés et dispersés en divers pays; pour l'Angleterre qui se +déshonora par cet acte cruel, commis au préjudice d'un peuple dont la +faiblesse même aurait dû servir d'égide. Mais dans le moment, M. de +Callières crut la péninsule acadienne sauvée, et il ne se préoccupait +plus que de la colonie qu'il avait sous son commandement immédiat, +lorsqu'il tomba malade et mourut le 26 mai, 1703, regretté de tout un +pays qu'il servait avec diligence et talent depuis plus de vingt années. +C'était un ancien officier au régiment de Navarre. Il avait été nommé au +gouvernement de Montréal sur la présentation du séminaire de St.-Sulpice +revêtu de ce droit comme seigneur de l'île, et en remplacement, en 1684, +de M. Perrot, qui perdit cette charge par sa violence, comme il se priva +plus tard de l'administration de l'Acadie par sa cupidité. M. de +Callières avait succédé en qualité de second fonctionnaire militaire du +pays, à M. le comte de Frontenac, et son administration dura quatre ans +et demi. Ayant fait du Canada sa patrie adoptive, il contribua beaucoup +par ses actes et probablement par ses conseils, à amener la métropole à +reposer cette confiance dans les colons, qui est si rarement accordée +aujourd'hui malgré les assurances du contraire sans cesse répétées, mais +répétées derrière un rempart de bayonnettes[52]. + +[Note 52: Les 20 millions d'habitans de l'Union américaine ont moins de +troupes pour les garder que les 1200 mille du Canada.] + +Le marquis de Vaudreuil, gouverneur de Montréal, fut choisi à la demande +de toute la colonie, pour tenir les rênes de la Nouvelle-France. Ce ne +fut pas néanmoins sans quelque répugnance, car en 1706 le ministre tout +en le blâmant de montrer trop de faiblesse pour des parens auxquels il +laissait faire la traite contre les ordonnances, lui écrivit que le roi +avait eu de la peine à se résoudre à le nommer à cette haute charge, +parceque son épouse était du pays. L'on verra faire plus tard les mêmes +remarques à l'occasion de son fils. Etait-ce jalousie métropolitaine, ou +bien la condition de gouvernant est-elle incompatible avec celle de +colon? + +Cependant la cour de Versailles, ayant bien vite senti l'impolitique, +l'imprudence de ce système de soupçonneuse exclusion, semblait alors +suivre une conduite contraire à celle de Londres; car, tandis que +celle-ci cherchait à soustraire aux colonies une partie de leurs +libertés, et leur ôtait le droit d'élire leurs gouverneurs, la France se +faisait comme une règle de nommer à ces fonctions des hommes nés dans +ces provinces lointaines, ou qui s'y étaient familiarisés par une longue +résidence; le même esprit la guidait pour remplir les autres emplois. +L'Angleterre essayait, elle, du système qu'elle suit aujourd'hui; elle +choisissait des gouverneurs étrangers au pays et les changeait souvent. +Outre la raison d'état de ne pas laisser l'autorité royale trop +longtemps dans les mains d'un sujet qui est loin de l'oeil de son +maître, ces changemens fréquens paraissent, ce nous semble, une +conséquence du régime qu'elle avait introduit dans ses possessions +d'outre-mer. Reconnaissant à tous ses nationaux les mêmes droits, et +cependant reniant l'exercice d'une partie de ces droits à ceux d'entre +eux qui habitent des contrées lointaines, elle dut se trouver engagée +dans une lutte compromettante, en ce que les maximes invoquées contre +elle sont les maximes mêmes sur lesquelles reposent les fondemens de sa +propre liberté. Les gouverneurs, chargés de faire valoir ces prétentions +inconstitutionnelles, mais inévitables, perdant bien vite leur +popularité, il devenait nécessaire et politique de les changer souvent. + +La confédération iroquoise était alors à l'apogée de sa gloire. Elle +voyait les Anglais et les Français briguer son alliance et ramper pour +ainsi dire à ses pieds. Cela ne devait-il pas satisfaire son orgueil, et +flatter sa barbare ambition. Elle se crut l'arbitre des deux peuples; et +l'un de ses chefs, mécontent de la guerre qui venait d'éclater, disait +avec une fierté naïve: «Il faut que les Européens aient l'esprit bien +mal fait; ils font la paix entre eux et un rien leur fait reprendre la +hache; nous, quand nous avons fait un traité, il nous faut des raisons +puissantes pour le rompre.» Ces paroles orgueilleuses et qui renferment +un reproche, faisaient connaître assez cependant à M. de Vaudreuil, que +les Iroquois respecteraient le traité de Montréal au moins pour le +présent. Fidèles à leur ancienne politique, ils voulaient jouer le rôle +de médiateurs, et ce dernier, qui avait pénétré leur dessein, en avait +informé le roi, qui lui fit répondre que, si l'on était assuré de faire +la guerre avec succès, sans encourir de trop grandes dépenses, il +fallait rejeter les proposition de l'ambitieuse confédération de +comprendre les Anglais dans la neutralité; sinon qu'on pouvait ménager +cette neutralité pour l'Amérique, mais sans passer par la médiation des +seuls Iroquois. + +L'on se retrancha donc dans la partie occidentale du Canada sur la +défensive. Les ordres de Paris portaient que, comme on était trop faible +pour attaquer les colonies anglaises, il fallait mettre toute sa +politique à maintenir nos alliés en paix ensemble et à conserver sur eux +toute notre influence, double tâche qui exigeait beaucoup de dextérité +et une grande prudence. M. de Vaudreuil possédait ces qualités; il +connaissait surtout parfaitement le caractère des Indiens: un air de +froide réserve de sa part dans certaines circonstances qu'il savait +choisir, lui ramenait quelquefois des tribus prêtes à l'abandonner. + +Rassuré du côté des cinq cantons, il tourna aussitôt les regards vers +les contrées occidentales, où les Hurons paraissaient pencher vers les +Anglais, et où les Outaouais et les Miâmis voulaient guerroyer contre la +confédération iroquoise, dont ils attaquèrent même quelques uns des +guerriers près de Catarocoui (Kingston). La paix fut un moment en +danger; les Indiens du Détroit avaient envoyé des députés à Albany; le +colonel Schuyler, l'homme le plus actif du parti de la guerre dans la +Nouvelle-York, et l'ennemi le plus invétéré qu'eussent les Français, +employait toute son influence, et compromettait même sa fortune, pour +rompre l'alliance qui existait entre eux et les Iroquois; il allait +aussi, sans les Abénaquis, gagner une partie des Iroquois chrétiens du +Sault-St.-Louis et de la Montagne. Il avait réussi encore par ses +intrigues qu'il étendait de tous côtés, à engager en 1704 quelques +Sauvages à mettre le feu au Détroit et à disperser les colons. Tout +annonçait enfin une crise, un soulèvement général. Mais une fois que M. +de Vaudreuil eût en ses mains les fils de toutes ces menées, il sut en +peu de temps les démêler, se rendre maître de la trame, et après des +négociations multipliées et conduites avec la plus grande adresse, non +seulement conjurer l'orage, mais armer encore les Iroquois chrétiens qui +avaient été prêts à l'abandonner, contre ceux qui les avaient soulevés, +contre les Anglais eux-mêmes. + +Cependant cette multitude de tribus barbares à passions vives, mobiles +et farouches, toujours armées, toujours désirant la guerre, étaient +encore plus difficiles à maintenir en repos lorsque la France et +l'Angleterre avaient les armes à la main, que lorsqu'elles étaient en +paix. Il était donc presqu'impossible au marquis de Vaudreuil d'espérer +une longue tranquillité dans l'Ouest. En effet à peine venait-il d'en +réconcilier les peuples que des difficultés s'élevèrent tout-à-coup +(1706) entre les Outaouais et les Miâmis par la faute de M. de la Motte +Cadillac, commandant au Détroit, et qui manquèrent d'allumer la guerre +entre la première de ces deux nations et les Français, ce qui aurait +probablement mis les armes aux mains des cinq cantons. Les Miâmis +tuèrent quelques Outaouais. La nation outaouaise demanda vengeance à M. +de Cadillac, qui répondit qu'il allait faire informer. Partant quelques +jours après pour Québec, il leur dit que tant qu'ils verraient sa femme +au milieu d'eux, ils pouvaient demeurer tranquilles; mais que si elle +partait il ne répondait pas de ce qui pourrait arriver. Ces paroles +énigmatiques leur parurent une menace; ils crurent qu'on voulait les +punir pour avoir attaqué les Iroquois à Catarocoui. Les paroles et la +conduite de l'enseigne Bourgmont, qui vint remplacer temporairement M. +de Tonti, lieutenant de M. de Cadillac, ne firent que les confirmer dans +leur supposition; et lorsqu'il leur proposa de marcher contre les Sioux +avec les Hurons, ils crurent qu'il voulait les attirer dans un piège +pour les massacrer. Une circonstance fortuite qui arriva pendant +l'audience les éloigna encore davantage des Français. + +Le chien de l'enseigne ayant mordu un de ces Sauvages à la jambe, et +celui-ci l'ayant battu, Bourgmont se jeta sur l'Outaouais et le frappa +avec tant de fureur qu'il en mourut. Cette violence atroce mit le comble +à leur désespoir. Ils dissimulèrent cependant et firent mine de partir; +mais ils revinrent aussitôt sur leurs pas, attaquèrent des Miâmis et les +poursuivirent jusqu'au fort, qui fut obligé de tirer sur eux pour les +éloigner. Quantité de naturels furent tués des deux côtés avec quelques +Français et un missionnaire, le P. Constantin. + +La nouvelle de cet événement jeta M. de Vaudreuil dans le plus grand +embarras, embarras qui fut encore augmenté par la députation que les +Iroquois lui envoyèrent pour le prier d'abandonner à leur vengeance ces +Outaouais perfides. Il commença par repousser la demande des cantons, à +laquelle toutes sortes de raisons s'opposaient. Il exigea ensuite des +ambassadeurs outaouais envoyés auprès de lui pour expliquer leur +conduite, qu'ils lui remissent les coupables auxquels M. de Cadillac, de +retour au Détroit, eut l'imprudence, par une fausse pitié, de faire +grâce contrairement à l'opinion du gouverneur, qui voulait qu'on les +abandonnât à la justice de leur nation. Les Miâmis, à qui l'on avait +promis de les faire mourir et qui voulaient leurs têtes, outrés de ce +que leur vengeance restait sans satisfaction, accusèrent de trahison ce +commandant, et tuèrent quelques Français qu'il y avait dans leur +bourgade. M. de Cadillac se disposait à aller punir ces assassinats +lorsqu'il apprit que les Hurons et les Iroquois s'étaient entendus pour +faire main basse sur tous ses compatriotes qui se trouvaient dans la +contrée. Force lui fut de dissimuler, et même de faire une paix avec les +Miâmis qui, méprisant sa faiblesse, n'en observèrent point les +conditions. Mais cette paix avait rompu le complot des Indiens, et dès +qu'il vit les Miâmis seuls, il marcha contre eux avec quatre cents +hommes pour venger et leur premier crime et les violations du traité qui +les avait soustraits à sa colère. Ces barbares ayant été battus et +forcés dans leurs retranchemens, se soumirent sans condition à la +clémence du vainqueur (Gazette de France 1707). + +Tandis que le gouverneur tenait ainsi avec une main souple et +expérimentée les rênes de ces nombreuses tribus de l'Ouest, qui comme +des chevaux indomptés, étaient toujours prêtes, dans leur folle ardeur, +à se jeter les unes sur les autres, il ne perdait pas de vue les +Abénaquis que la Nouvelle-Angleterre cherchait à lui détacher. Pour +contrecarrer ces intrigues lorsqu'elles allaient trop loin, il fallait +quelquefois jeter ces Sauvages dans une guerre, chose après laquelle ils +soupiraient sans cesse. C'était un recours extrême, il faut l'avouer; +mais, la sûreté, l'existence même de la population française justifiait +cette mesure; il y avait là une raison suprême qui faisait taire toutes +les autres. + +Des relations s'étant secrètement établies entre Boston et certains +Abénaquis, M. de Vaudreuil forma pour les rompre une bande de cette +nation sous les ordres de M. de Beaubassin, à laquelle il joignit +quelques Français, et la lança du côté de Boston (1703). Cette horde +ravagea tout depuis Casco jusqu'à Wells. «Les Sauvages, dit Bancroft, +divisés par bandes, assaillirent avec les Français toutes les places +fortifiées et toutes les maisons de cette région à la fois, n'épargnant, +selon les paroles du fidèle chroniqueur, ni les cheveux blancs de la +vieillesse, ni les cris de l'enfant sur le sein de sa mère. La cruauté +devint un art, et les honneurs récompensèrent l'auteur des tortures les +plus raffinées. Il semblait qu'à la porte de chaque habitation un +Sauvage caché épiât sa proie. Que de personnes furent ainsi soudainement +massacrées ou traînées en captivité. Si des hommes armés, las de leurs +attaques, pénétraient dans les retraites de ces barbares insaisissables, +ils ne trouvaient que des solitudes. La mort planait sur les +frontières». L'excès des maux donna un moment d'énergie à ces +malheureux. Ils attaquèrent les Abénaquis à leur tour dans l'automne et +ne leur accordèrent aucune merci. Dans leur juste exaspération ils +massacraient tous ceux qui tombaient entre leurs mains. Ils se +vengeaient à la fois et de la cruauté des Indiens et de la trahison dont +ils prétendaient avoir été les victimes; en effet les chefs de cette +nation leur avaient juré, dans une conférence tenue quelques semaines +auparavant, que la paix durerait aussi longtemps, pour nous servir de +leur langage figuré, que le soleil roulerait sur leurs têtes. Cependant, +se voyant pressés de fort près, ils firent demander des secours au +marquis de Vaudreuil, qui leur envoya dans l'hiver M. Hertel de +Rouville, officier réformé, avec environ 350 hommes dont 150 Sauvages. +Cette bande prenant au travers des bois à la raquette, traversa les +Alléghanys et tomba dans la dernière nuit de février sur Deerfield +défendu par une palissade de 20 acres de circuit. Dans cette enceinte +même se trouvaient encore plusieurs maisons entourées d'une ceinture de +pieux. Mais il y avait quatre pieds de neige sur la terre et le vent en +avait amoncelé des bancs jusqu'à la hauteur des palissades; de sorte que +les assaillans avec leurs raquettes aux pieds, entrèrent dans la place +comme si elle n'avait été protégée par aucun obstacle. Les habitans +furent tués ou pris et la bourgade incendiée. La plus grande partie des +prisonniers fut emmenée en Canada, où dans toutes les guerres l'on +traitait toujours bien ces malheureux captifs. Bon nombre entre les +enfans et les jeunes gens, car quelque fois des villages entiers +suivaient les vainqueurs, étaient recueillis, élevés avec tendresse par +leurs parens d'adoption; et ils finissaient par embrasser le +catholicisme et se fixer dans le pays où ils avaient été jetés par le +sort des armes. L'on accordait à ces Anglais, devenus Français, des +lettres de _naturalité_. Les archives canadiennes en renferment qui +contiennent des pages entières de noms[53]. + +[Note 53: Régistres du Conseil supérieur.] + +En 1708 une nouvelle expédition contre la Nouvelle-Angleterre fut +résolue dans un grand conseil, tenu à Montréal, de tous les chefs des +Sauvages chrétiens. Plus de cent Canadiens devaient s'y joindre, +commandés par MM. de St.-Ours, des Chaillons et Hertel de Rouville. Mais +la plupart des Indiens refusèrent ensuite de marcher; deux cents hommes +seulement se mirent en route, remontèrent la rivière St.-François, +passèrent les Alléghanys par les Montagnes-Blanches, et descendirent +dans le pays ennemi en se rapprochant du lac Nikissipique pour donner la +main aux Abénaquis, qui ne se trouvèrent pas cependant au rendez-vous +qu'ils avaient donné en cet endroit. Trompés par ces naturels qui +devaient fournir une partie des forces pour attaquer la ville de +Portsmouth, sur le bord de la mer, ils résolurent de tomber sur +Haverhill, bourg palissadé baigné par les eaux du Merrimac, à 400 ou 500 +milles de Québec. On venait d'y envoyer des renforts, et on y était sur +l'éveil. Rouville ne pouvant plus compter sur une surprise, passa la +nuit avec sa bande dans la forêt voisine. Le lendemain matin ayant rangé +ses gens en bataille, il exhorta ceux qui pourraient avoir quelque +différend ensemble à se réconcilier. Ils s'agenouillèrent ensuite au +pied des arbres qui les dérobaient aux regards de l'ennemi, puis il +marchèrent à l'attaque du fort. Après une vive opposition ils +l'enlevèrent l'épée et la hache à la main. Tout fut saccagé. Le bruit du +combat ayant répandu l'alarme au loin, la campagne se couvrit bientôt de +fantassins et de cavaliers qui cernèrent les envahisseurs. Il fallut se +battre à l'arme blanche, la victoire, longtemps douteuse, resta enfin +aux Canadiens. Hertel de Chambly et Verchères, deux jeunes officiers de +grande espérance, furent tués. En peignant ces scènes de carnage +n'oublions point les traits de l'humanité si souvent sacrifiée dans ces +cruelles guerres. Parmi les prisonniers se trouvait la fille du +principal habitant de Haverhill. Ne pouvant supporter les fatigues d'une +longue marche, elle aurait succombé sans un jeune volontaire, M. Dupuy +de Québec, qui la porta une bonne partie du chemin et conserva ainsi ses +jours. + +Ces attaques répandaient le désespoir dans les établissemens américains. +M. Schuyler fit au nom des colonies anglaises les remontrances les plus +vives à M. de Vaudreuil à ce sujet. «Je n'ai pu me dispenser, disait-il, +de croire qu'il était de mon devoir envers Dieu et mon prochain de +prévenir, s'il était possible, ces cruautés barbares, qui n'ont été que +trop souvent exercées sur les malheureux peuples». Mais en même temps +qu'il élevait la voix au nom de l'humanité contre les excès de ces +guerriers farouches, il intriguait lui-même auprès des cantons et des +alliés des Français, pour les engager à reprendre les armes; +c'est-à-dire à faire la répétition des scènes dont il se plaignait. +Aussi un auteur remarque-t-il avec raison, «que Schuyler était assez +instruit de ce qui s'était passé depuis cinquante ans dans cette partie +de l'Amérique, pour savoir que c'étaient les Anglais qui nous avaient +réduits à la dure nécessité de laisser agir nos Sauvages comme ils le +faisaient dans la Nouvelle-Angleterre. Il ne pouvait ignorer les +horreurs auxquelles s'étaient portés les Iroquois à leur instigation +pendant la dernière guerre; qu'à Boston même les Français et les +Abénaquis qu'on y retenait prisonniers, étaient traités avec une +inhumanité peu inférieure à cette barbarie, dont il se plaignait si +amèrement, que les Anglais avaient plus d'une fois violé le droit des +gens et les capitulations signées dans les meilleures formes, tandis que +les prisonniers de cette nation ne recevaient que de bons traitemens de +notre part et de celle de nos alliés.» + +Nous avons dit que le fort de la guerre se porta sur les provinces +voisines du golfe, M. de Brouillan, gouverneur de Plaisance, avait +remplacé en Acadie le chevalier de Villebon mort au mois de juillet +1700. Il avait reçu ordre d'augmenter les fortifications de la Hève, et +d'y encourager le commerce en empêchant, autant que possible, les +Anglais de pêcher sur les côtes. Ne pouvant espérer de secours du +dehors, il fit alliance avec les corsaires, qui firent de la Hève leur +lieu de refuge. Les affaires y prirent aussitôt un grand accroissement, +et l'argent y afflua de toutes parts; ce qui lui permit de récompenser +les Indiens qui faisaient des courses dans la Nouvelle-Angleterre, pour +venger les dégâts que les vaisseaux de celle-ci commettaient à leur tour +sur les côtes acadiennes. + +En 1704 le gouvernement de Boston, voulant user de représailles pour le +massacre de Deerfield, chargea le colonel Church d'attaquer l'Acadie. +Cet officier que le récit des ravages des Français avait rempli +d'indignation, quoique déjà avancé en âge était venu à cheval de 70 +milles, pour offrir ses services au gouverneur, M. Dudley. Il mit à la +voile avec trois vaisseaux de guerre, dont un de 48 canons, 14 +transports et 36 berges, portant 550 soldats. Il commença d'abord par +tomber sur les établissemens des rivières Penobscot et Passamaquoddy, +mettant tout à feu et à sang. Il cingla ensuite vers Port-Royal dont il +fut repoussé par une poignée d'hommes. Il chercha après cela à +surprendre les Mines et échoua également. Il dirigea alors sa course +vers la rivière d'Ipiguit où il continua ses dévastations. Delà il se +jeta sur Beaubassin; mais les habitans, prévenus de son approche, +l'empêchèrent de faire beaucoup de mal. Cette expédition qui l'occupa +tout l'été, ne lui produisit pas d'autre avantage qu'une cinquantaine de +prisonniers de tout âge et de tout sexe. En effet que pouvait-il y avoir +à piller chez les pauvres Acadiens? Mais il avait dévoilé la faiblesse +de cette colonie. La facilité avec laquelle ses côtes avaient été +insultées, engagea les Anglais à en tenter la conquête trois ans après. +Mille hommes furent levés dans le New-Hampshire, le Massachusetts et +Rhode-Island, et le 17 mai 1707, deux régimens sous les ordres du +colonel March, arrivèrent à Port-Royal sur 23 transports convoyés par +deux vaisseaux de guerre. + +M. de Subercase y avait succédé à M. de Brouillan mort l'année +précédente. Cet officier arrivait de Terreneuve où il s'était distingué +dans la guerre de cette île. L'ennemi avait fait ses préparatifs avec +tant de secret et de diligence qu'il fut surpris en quelque sorte dans +sa capitale, dont les murailles tombaient en ruines. Pour donner le +temps de les réparer, il disputa le terrain pied à pied aux ennemis, qui +avaient débarqué 1500 hommes du côté du fort et 500 du côté de la +rivière. Après deux ou trois jours de tâtonnement ils investirent la +place et ouvrirent la tranchée. Un détachement de 400 hommes qu'ils +avaient fait pour tuer des bestiaux dans la campagne, fut abordé par le +baron de St.-Castin à la tête d'un corps d'habitans et de Sauvages et +mis en déroute. Le sixième jour du siége on aperçut beaucoup de +mouvement dans la tranchée; ce qui fit soupçonner que les assiégeans +formaient quelque dessein pour la nuit suivante. En effet, vers les 10 +heures du soir, un bruit sourd causé par des masses d'hommes en +mouvement, annonça l'approche des colonnes d'attaque, le plus profond +silence régnait dans la ville et sur les remparts. Dès qu'elles furent à +portée, l'on ouvrit tout à coup sur elles un feu d'artillerie et de +mousqueterie si bien nourri qu'elles reculèrent et cherchèrent un abri +contre les balles dans les ravines voisines, dans lesquelles ces troupes +restèrent tapies la journée du lendemain après s'y être retranchées. Le +baron de St.-Castin et 60 Canadiens arrivés quelques heures avant les +Anglais, furent d'un grand secours, et ce fut à eux, dit-on, que +Port-Royal fut principalement redevable de sa conservation. + +Le surlendemain de l'assaut, l'ennemi leva le siége. L'on ne doutait +point à Boston du succès de l'entreprise, et on y avait même fait +d'avance des réjouissances publiques. La nouvelle de la retraite de +l'armée y causa la plus vive indignation; et le colonel March qui était +resté avec la flotte à Kaskébé, n'osant paraître devant ses concitoyens, +reçut ordre de ne laisser débarquer personne et d'attendre des +directions ultérieures. Il fut résolu de venger cet échec sur le champ. +Trois vaisseaux et 5 à 600 hommes furent ajoutés à l'escadre de March, +et, ainsi renforcé, dès le 28 août il reparut devant Port-Royal. La +surprise et la consternation y furent au comble parmi les habitans, qui +regardèrent comme une témérité de vouloir se défendre contre des forces +si supérieures. M. de Subercase seul ne désespéra point; et son +assurance releva le courage des troupes; après le premier moment de +torpeur passé, chacun ne songea plus qu'à remplir fidèlement son devoir. +Les ennemis attendirent au lendemain pour opérer leur débarquement; et +c'est ce qui sauva la place, car on eut le temps d'appeler les hommes de +la campagne. + +Les Anglais descendirent à terre du côté de la rivière opposé à la +ville, et s'y fortifièrent. Des partis que M. de Subercase y avait +détachés pour les surveiller, les empêchèrent de s'éloigner de leur camp +que les bombes les obligèrent bientôt d'évacuer. Dans une marche ils +tombèrent au nombre de 14 à 1500 dans une ambuscade que leur avait +tendue le baron de St.-Castin avec 150 hommes, et qui détermina leur +retraite vers le second camp retranché qu'ils avaient formé. Le corps du +chef des Abénaquis fut porté à 420 hommes, dont le gouverneur prit +lui-même le commandement, pour charger l'ennemi dès qu'il voudrait +s'embarquer, dessein que paraissait indiquer le mouvement des chaloupes +de la flotte. Mais un des officiers, M. de Laboularderie, brûlant de +combattre, commença prématurément l'attaque avec 80 hommes environ. Il +emporta d'assaut un premier retranchement. Animé par ce succès, il sauta +dans le second, où il fut blessé de deux coups de sabre. Le combat ainsi +engagé il fallut le continuer. MM. de St.-Castin et Saillant arrivèrent +pour soutenir Laboularderie. L'on se battit corps à corps, à coup de +hache et de crosse de fusil. L'ennemi fut repoussé plus de cinq cents +verges vers ses embarcations. Honteux de fuir devant si peu de monde, il +revint sur ses pas; mais le détachement de Laboularderie le chargea de +nouveau avec tant de vigueur qu'il le força de se rembarquer +précipitamment. + +Le jour même une partie de la flotte leva l'ancre et le lendemain le +reste s'éloigna. Les Anglais avaient éprouvé de grandes pertes tant par +les combats que par les maladies. Le mauvais succès de cette expédition +dispendieuse, dont ils attendaient les plus grands résultats, causa un +mécontentement général dans tout le Massachusetts; elle augmenta +beaucoup la dette publique et blessa l'amour propre national. La perte +des Français dans les deux siéges fut de très peu de chose. + +Cependant tandis que l'Acadie et la Nouvelle-Angleterre voyaient les +bayonnettes et la hache de guerre se promener sanglantes et hautes sur +leur territoire à la clarté des incendies, les régions de Terreneuve +étaient en proie aux mêmes calamités. + +A la première rupture de la paix, les Anglais avaient fait comme en +Acadie des dégâts considérables sur les côtes de la partie française de +l'île. Ce ne fut qu'en 1703 que l'on pût commencer à y prendre sa +revanche. D'abord l'on attaqua et l'on prit d'assaut en plein jour le +Forillon, poste assez important où quelques navires furent incendiés. +Dans l'hiver on continua les ravages, et l'on fit subir de grandes +pertes au commerce de l'ennemi; mais ce n'était là que les préludes +d'attaques plus sérieuses. M. de Subercase qui y avait remplacé M. de +Brouillan, passé au gouvernement de l'Acadie, avait repris, avec +l'agrément de la cour, le plan de M. d'Iberville de mettre toute l'île +sous la domination française; et pour lui en faciliter l'exécution, le +roi lui avait permis de prendre cent Canadiens et douze officiers +commandés par M. de Beaucourt, qui débarquèrent à Terreneuve dans +l'automne. Il se trouva à la tête de 450 hommes, soldats, Canadiens, +flibustiers et Sauvages, tous gens déterminés et accoutumés à faire des +marches d'hiver. Il se mit en campagne le 15 février 1705, et se dirigea +vers St.-Jean. Le 26, cette troupe intrépide était à Rebou, à quelques +lieues de cette ville, ayant traversé quatre rivières rapides au milieu +des glaces qu'elles charriaient, et souffert cruellement du froid. Les +habitans, effrayés en voyant paraître des guerriers que les obstacles +avaient rendus plus farouches, tombèrent à genoux dans la neige devant +eux et demandèrent quartier. Après avoir pris deux jours de repos à +Rebou, M. de Subercase se remit en chemin; mais cette halte, nécessitée +par les fatigues de la marche, avait donné le temps à St.-Jean de +recevoir des nouvelles de son approche; de sorte que quand il se +présenta devant la ville, elle s'était mise en état de défense. +Néanmoins il ordonna l'attaque; elle fut faite avec vigueur; mais les +deux forts qui la protégeaient se défendirent avec tant de courage et +firent un feu si vif de mortier et de canon, que l'on fut obligé de se +retirer; mais ce ne fut qu'après avoir mis le feu à la ville[54]. Les +français se rejetèrent sur la campagne qu'ils ravagèrent au loin. En +revenant ils brûlèrent le bourg du Forillon, épargné l'année précédente. +Montigny avec une partie des Canadiens et des Sauvages réduisit tous les +établissemens de la côte en cendre, et la terreur était si grande parmi +les pauvres habitans, qu'il n'avait que la peine de recueillir les +prisonniers. Il ne resta plus aux Anglais à Terreneuve que l'île de la +Carbonnière et les forts de St.-Jean, que l'on n'avait pu prendre. Cette +irruption néanmoins n'avait été qu'un orage. Le calme revenu, les flots +débordés se retirèrent, on enleva les débris qu'ils avaient faits, et +tout rentra dans l'ordre accoutumé. + +[Note 54: _American Annals_: Humphrey.] + +Mais trois ans étaient à peine écoulés depuis l'expédition de M. de +Subercase, que M. de St.-Ovide, lieutenant de Plaisance, dont M. de +Costa Bella était alors gouverneur, proposa à ce dernier de faire une +nouvelle tentative sur St.-Jean, entrepôt général des Anglais dans +l'île, offrant de l'entreprendre à ses dépens. Il rassembla environ 170 +hommes parmi lesquels il y avait des Canadiens et des soldats, et +s'étant mis en marche sur la neige le 14 décembre, il arriva dans la +nuit du 1er janvier 1709 à quelque distance de St.-Jean qu'il alla +reconnaître à la faveur de la clarté de la lune. Après cet examen, il +fit ses préparatifs pour donner l'assaut, et l'on se remit en marche en +s'excitant les uns les autres. On fut près d'échouer par la trahison des +guides. M. de St.-Ovide qui était en tête fut découvert à trois cents +pas des premières palissades, d'où on lui tira des coups de fusil; il +continua cependant toujours d'avancer, et pénétra ainsi jusqu'à un +chemin couvert qu'on avait oublié de fermer; on s'y précipita aux cris +de vive le roi! L'on traversa le fossé malgré le feu de deux forts qui +blessa dix hommes. On planta deux échelles contre les remparts qui +avaient vingt pieds de haut; St.-Ovide monta le premier suivi de six +hommes dont trois furent grièvement blessés derrière lui. Au même +instant, une autre colonne atteignait aussi le sommet du rempart sur un +autre point, et s'élançait dans la place conduite par MM. Despensens, +Renaud, du Plessis, la Chesnaye, d'Argenteuil, d'Aillebout et Johannis, +tous Canadiens. L'on s'empara du corps de garde et de la maison du +gouverneur, qui fut fait prisonnier après avoir reçu trois blessures. Le +pont-levis fut baissé et le reste des assaillans entra. Ce n'est +qu'alors que l'ennemi déposa les armes. + +Ainsi en moins d'une demi-heure, l'on prit deux forts qui auraient pu +arrêter une armée entière; car ils étaient armés de 48 canons et +mortiers, et défendus par plus de quatre-vingts soldats et huit cents +miliciens bien retranchés[55], mais la porte souterraine par où ceux-ci +devaient passer, se trouva si bien fermée qu'on ne put l'enfoncer assez +vite. Il restait un troisième fort à l'entrée du port, gardé par une +compagnie de soldats et muni de vivres pour plusieurs mois, de canons, +de mortiers et de casemates à l'épreuve des bombes; il se rendit +néanmoins au bout de 24 heures. + +[Note 55: _Lettres du major Lloyd datées octobre et novembre_ 1708, +c'est-à-dire deux ou trois mois avant le siége et consignées dans un +registre manuscrit qui a appartenu à M. Pawnall, et qui se trouve +maintenant dans les archives provinciales. Ce régistre est composé +principalement d'extraits des procès verbaux du _Board of Colonies and +plantations_. On y lit ce qui suit sur la situation de St.-Jean +alors.--«The garrison was in as good a condition as he desired; the +company (80 men besides the officers) was complete; there were near 800 +of the inhabitants under the covert of the fort; and all things were in +as good posture, etc. Captain Moody and others say that there were 48 +pieces of cannon, mortars etc, and a great quantity of ammunition of +war».] + +M. de St. Ovide écrivit immédiatement en France et au gouverneur, M. de +Costa Bella, pour annoncer sa conquête, mais ce procédé mécontenta ce +dernier qui fut blessé de ce que son lieutenant eût écrit directement à +la cour en même temps qu'à lui-même; il l'en blâma, et lui envoya une +frégate pour transporter les munitions de guerre, les prisonniers et +l'artillerie de St.-Jean à Plaisance, et il lui enjoignit de s'embarquer +lui-même pour revenir, après avoir détruit les fortifications. Le roi +qui avait d'abord approuvé la détermination de M. de Costa Bella +partagea ensuite le sentiment de St.-Ovide, qui voulait que l'on gardât +St.-Jean, mais il était trop tard. + +L'île de Carbonnière était le seul poste ennemi qu'on n'eût pas encore +enlevé à Terreneuve. M. de Costa Bella ne recevant point de France les +secours qu'on lui avait promis pour en faire la conquête, organisa +l'année suivante deux détachemens, qui se mirent en marche l'un par +terre et l'autre dans trois chaloupes, le tout sous les ordres d'un +habitant de Plaisance, nommé Gaspard Bertrand. Ils arrivèrent à la baie +de la Trinité dans le voisinage de la Carbonnière sans avoir été +découverts. Ils y trouvèrent une frégate de 30 pièces de canon et de +cent trente hommes d'équipage, appelée _The Valor_ qui avait convoyé une +flotte de vaisseaux marchands. Bertrand en la voyant ne put étouffer son +désir de corsaire, il résolut d'en tenter l'abordage; trois chaloupes, +portant chacune vingt-cinq hommes, s'y dirigèrent rapidement à force de +rames en plein jour. Bertrand le premier sauta sur le pont. Dans un +instant le capitaine anglais fut tué, tous les officiers furent mis hors +de combat et l'équipage rejeté entre les deux ponts, où il se défendit +avec beaucoup de courage. C'est alors que fut tué l'intrépide Bertrand; +sa mort fit chanceler sa bande; mais un de ses lieutenans prit sa place +et l'on se rendit maître enfin du vaisseau. Au même instant deux +corsaires, l'un de 22 canons et l'autre de 18, ayant été informés de ce +qui se passait, arrivèrent à pleines voiles, et chacun prenant un côté +ils se mirent à canonner la frégate que les Français venaient de +prendre. Mais les vainqueurs refusèrent de commencer un second combat, +et leur chef fut obligé de faire couper les câbles et de profiter du +vent pour sortir de la baie; ce qu'il fit sans être poursuivi. + +Cependant le détachement venu par terre voyant cela, se jeta sur les +habitations, les pilla et retourna à Plaisance chargé de butin. L'île de +la Carbonnière, protégée par sa situation reculée, fut sauvée une fois +encore. + +Ainsi les Français se promenaient en vainqueurs d'un bout à l'autre de +l'île, depuis presque le commencement de la guerre; mais la petitesse de +leur nombre les empêchait de garder le pays conquis. Il ne leur restait +que la gloire d'avoir déployé un courage admirable et empêché peut-être +l'ennemi de venir les attaquer chez eux. Il n'est guère permis de douter +que si la France avait été maîtresse des mers, toute l'île ne fût passée +sous sa domination; mais l'on verra que tant d'actes de valeur et tant +d'effusion de sang devinrent inutiles, et que le sort des colons de +Terreneuve se décidait sur un autre champ de bataille, où la fortune +devenue contraire se plaisait à accabler la France. + +Cependant les colonies anglo-américaines se sentaient humiliées des +échecs répétés qu'elles avaient déjà éprouvés dans cette guerre, et du +rôle qu'elles y jouaient. Terreneuve dévastée, le Massachusetts toujours +repoussé de l'Acadie, la Nouvelle-York et les provinces centrales +cernées par les Canadiens et leurs nombreux alliés et n'osant remuer de +peur d'exciter l'ardeur guerrière de tant de peuples, c'était là une +situation qui blessait leur intérêt et leur orgueil, et elles désiraient +vivement en sortir. La conquête de toute la Nouvelle-France était à +leurs yeux l'unique moyen d'en prévenir pour jamais le retour, et de +parvenir à cette supériorité qui leur assurerait tous les avantages de +l'Amérique et de la paix; elles ne cessaient point de faire des +représentations à la métropole dans ce sens. L'assemblée de la +Nouvelle-York présenta une adresse à la reine Anne en 1709 dans laquelle +on trouve ces mots: «Nous ne pouvons penser sans les plus grandes +appréhensions au danger qui menacera avec le temps les sujets de sa +Majesté dans cette contrée; car si les Français, après s'être attaché +graduellement les nombreuses nations indigènes qui les habitent, +tombaient sur les colonies de votre Majesté, il serait presqu'impossible +à toutes les forces que la Grande-Bretagne pourrait y envoyer, de les +vaincre ou de les réduire». Le moment paraissait propice d'enlever à la +France ses possessions d'outre-mer; après une suite de revers inouïs, +elle était tombée dans un état complet de prostration; ses ressources +étaient épuisées, son crédit était anéanti, le rigoureux hiver de 1709 +achevait de désespérer la nation, en proie déjà à la famine. +L'Angleterre profita de ce moment pour se rendre aux voeux de ses +colonies et tenter la conquête du Canada; et pendant que Louis XIV +sollicitait la paix avec de vives instances, elle donnait des ordres +pour s'assurer d'une des dépouilles du grand roi. + +Le colonel Vetch paraît avoir été le premier auteur de cette nouvelle +entreprise. Quelques années auparavant (1705), le gouverneur du +Massachusetts, M. Dudley, l'avait envoyé avec M. Livingston à Québec, +pour régler l'échange des prisonniers et pour proposer à M. de Vaudreuil +un traité entre la Nouvelle-Angleterre et la Nouvelle-France. Celui-ci +crut que le gouverneur du Massachusetts ne voulait que gagner du temps. +Cependant il lui répondit en lui transmettant un autre projet de traité +de neutralité et de commerce qui ne fut pas accueilli sans doute, car +ces ouvertures ne furent pas poussées plus loin. Au reste le projet même +de M. de Vaudreuil ne fut pas goûté par la cour, qui voulait qu'il ne +donnât lieu à aucun négoce entre les colons des deux nations, et qu'il +fût général à toutes les colonies en Amérique (Documens de Paris). +Peut-être, si les deux parties avaient eu plus de confiance l'une dans +l'autre, ce projet tout humanitaire aurait-il pu s'exécuter, et dès lors +bien des calamités et des malheurs auraient été prévenus. Quoi qu'il en +soit, à la faveur de cette mission diplomatique plusieurs émissaires +anglais s'étaient glissés dans la colonie, et avaient étudié ses forces +et ses moyens de défense, ce qui attira des reproches au gouverneur +canadien; Vetch lui-même sonda le St.-Laurent en remontant jusqu'à la +capitale[56], et il proposa ensuite au ministère anglais le vieux projet +de conquérir le Canada par une double attaque par mer et par terre; le +succès ne lui paraissait pas douteux. En effet le pays, qui n'avait reçu +aucun secours de France depuis le commencement des hostilités, était peu +en état de résister. Cinq régimens de ligne auxquels devaient se joindre +douze cents hommes du Massachusetts et du Rhode-Island, devaient opérer +par le fleuve contre Québec, et deux mille miliciens et autant de +Sauvages contre Montréal par le lac Champlain. Le colonel Schuyler +venait aussi de réussir à rompre le traité qui existait entre les +Français et la confédération, et à engager quatre des cinq cantons à +entonner le chant de guerre et à prendre part à la campagne qui +promettait d'être aussi profitable que glorieuse. Toutes les colonies +anglaises s'y portèrent avec enthousiasme; «la joie, dit un de leurs +historiens, animait la contenance de tout le monde; il n'y avait +personne qui ne crût que la conquête du Canada ne fût achevée avant +l'automne». On ne comptait pour rien les sacrifices, et c'est à cette +occasion que le Connecticut, la Nouvelle-York et le Nouveau-Jersey, dont +le trésor était vide, fabriquèrent pour la première fois du +papier-monnaie. + +[Note 56: Smith: _History of New-York_] + +L'armée de terre se réunit sur les bords du lac Champlain dans le mois +de juillet (1709), sous les ordres du gouverneur Nicholson; elle se mit +aussitôt à construire des forts, des blockhaus, des magasins, et une +grande quantité de bateaux et de canots pour le transport des troupes et +du matériel sur le lac. Jamais le Canada n'avait encore vu de si grands +déploiemens de forces pour sa conquête. En faisant l'énumération de +leurs soldats et de leurs vaisseaux, les ennemis se croyaient capables +de s'emparer non seulement de cette province, mais encore de l'Acadie et +de Terreneuve (Hutchinson). + +Tandis que les Anglais étaient dans la joie et faisaient des rêves de +triomphe, les Canadiens inquiets et silencieux se préparaient à faire +tête à l'orage. Le marquis de Vaudreuil donnait des ordres pour armer +Québec et pour que les troupes et les milices se tinssent prêtes à +marcher au premier signal. Il monta lui-même à Montréal dans le mois de +janvier, et envoya faire diverses reconnaissances vers le lac Champlain, +afin d'être informé des mouvemens de l'ennemi. Une partie de l'été se +passa ainsi dans l'attente des Anglais qui ne paraissaient pas. + +Cependant lord Sunderland, le secrétaire d'Etat, avait écrit à Boston de +se tenir prêts, que les troupes de renfort étaient sur le point de +s'embarquer pour l'Amérique. L'on s'était empressé de se rendre à ces +ordres, croyant à tout instant de voir arriver la flotte de la +métropole; mais elle n'arrivait pas. On se perdait en conjectures, le +temps s'écoulait néanmoins, bientôt des murmures trahirent les craintes +des colons, qui accusèrent l'Angleterre; les maladies éclatèrent dans +l'armée campée sur le lac Champlain. Peu accoutumée à la discipline, +elle se lassa bien vite de la contrainte et de la sujétion militaire. +L'assemblée de la Nouvelle-York trouvant la saison trop avancée pour +entrer en Canada, présenta une adresse au gouverneur, au commencement de +l'automne, pour rappeler les milices dans leurs foyers. Peu de temps +après, l'on apprit la prise du général Stanhope avec cinq mille Anglais +à Brihuega, et la défaite de Stahremberg, le lendemain par le duc de +Vendôme à Villa-Viciosa en Portugal. Ces revers inattendus avaient +obligé la cour de Londres d'envoyer les troupes destinées contre Québec +au secours des alliés dans la péninsule. Ainsi la victoire de +Villa-Viciosa eut le double avantage de consolider le trône de Philippe +V et de sauver le Canada. + +Ce qu'on rapporte de l'empoisonnement de l'armée de Nicholson par les +Iroquois paraît dénué de tout fondement. Ni Smith, ni Hutchinson, ni +aucun historien américain ne parlent de cette circonstance; et deux ans +après, les guerriers de ces tribus se joignirent encore aux Anglais. Il +est probable que l'astuce iroquoise a donné naissance à ce rapport dans +un but politique. Ces barbares craignaient et haïssaient également leurs +deux puissans voisins; mais ils étaient divisés à leur égard, ou plutôt +ils voulaient ménager l'un et l'autre sans laisser percer leurs motifs. +En conséquence une partie de la confédération, comme les Onnontagués, +tenait pour les Français, et l'autre pour leurs ennemis. La même +tactique fut adoptée l'année suivante. Dans l'hiver les Onnontagués et +les Agniers envoyèrent une députation en Canada. L'on n'était pas en +état de repousser avec dédain les excuses de ces belliqueux supplians. +Le gouverneur tout en les menaçant de lâcher ses alliés contre eux, +reçut leurs ambassadeurs de manière à les laisser partir satisfaits de +leur accueil. Un échange de prisonniers entre le Canada et la +Nouvelle-York fut à peu près tout le résultat de ces professions +pacifiques. + +Tandis que les cantons voyageaient ainsi d'un camp à l'autre, faisant +des assurances trompeuses aux deux partis, le colonel Nicholson était +passé en Angleterre pour presser la métropole de reprendre son projet, +ce que le cabinet de Windsor lui avait promis de faire au printemps. +Mais il fut encore trompé, et pour des causes que l'on ne connaît pas; +aucune flotte ne fut envoyée par la Grande-Bretagne. Le colonel +Nicholson, qui était revenu de Londres avec une galiote à bombes et cinq +frégates, dont quatre de 60 canons, portant un régiment anglais de +marine, ayant vainement attendu jusqu'à l'automne les secours de +l'Europe, se décida, de concert avec les gouvernemens coloniaux, à +entreprendre seul la conquête de l'Acadie[57]. Il fut en conséquence +rejoint par 30 vaisseaux ou transports, et quatre ou cinq bataillons de +troupes provinciales formant 3400 hommes sans compter les officiers et +les matelots. Il fit voile le 18 septembre de Boston, et arriva devant +Port-Royal six jours après. Les Anglais débarquèrent sans rencontrer +d'opposition. + +[Note 57: Quelques auteurs disent qu'il devait faire cette conquête +seul, et qu'ensuite les forces de la Grande-Bretagne seraient envoyées +pour prendre Québec.] + +M. de Subercase n'avait pu trouver, comme on l'a déjà dit, d'autre +moyen, pour se maintenir à Port-Royal, que de s'allier avec les +flibustiers, qui éloignaient l'ennemi par leurs courses, entretenaient +l'abondance dans la ville et lui fournissaient de quoi faire de riches +présens aux Indiens. Mais ces corsaires l'abandonnèrent au moment où il +avait le plus besoin de leurs secours. Il voyait depuis longtemps +l'orage qui se formait contre lui. Deux fois il avait repoussé l'ennemi +avec une poignée de braves; mais depuis cette époque glorieuse pour sa +réputation, un changement inexplicable s'était opéré en lui. On aurait +dit qu'il désirait maintenant, comme pour se venger de l'oubli dans +lequel on l'avait laissé, la perte de l'Acadie. Il avait reçu quelques +recrues de France et des secours de Québec, peu considérables il est +vrai, mais qui auraient pu lui être très utiles; il les renvoya au +moment du plus grand péril, n'ayant pu s'accorder avec leurs officiers, +qui firent de grandes plaintes contre lui. La retraite de ces renforts, +la mauvaise disposition des habitans à son égard, son inaction lors de +l'apparition de l'ennemi, tout cela coïncidant avec le départ des +flibustiers, s'est tourné en preuve contre ce gouverneur; et, malgré sa +justification auprès de ses supérieurs, il n'a jamais pu reconquérir la +confiance de ses compatriotes, dont plusieurs n'ont point cessé de le +regarder comme un traître. + +Quoiqu'il en soit, il n'avait pas deux cents hommes de garnison, lorsque +le colonel Nicholson arriva devant Port-Royal avec des forces dont +l'immense disproportion était un hommage éclatant rendu à ses talens et +à sa bravoure. Il se laissa bombarder au milieu des murmures et de la +désertion de ses gens jusqu'au 2 octobre, qu'il capitula. La garnison, +épuisée de faim, sortit de la ville au nombre de 156 soldats avec les +honneurs de la guerre. Nicholson, voyant défiler ce petit nombre +d'hommes au visage pâle et amaigri, et que la disette lui aurait livrés +à discrétion, regretta de s'être trop pressé de signer la capitulation: +dès le lendemain il fut obligé de leur faire distribuer des vivres. Les +soldats et les habitans, au nombre de 481, furent transportés à la +Rochelle. M. de Subercase, ne pouvant emporter les mortiers et les +canons réservés par un article du traité, les vendit aux Anglais 7499 +livres, pour payer les dettes qu'il avait contractées au nom de son +gouvernement. L'histoire doit dire, en justification de ce gouverneur, +qu'il semble vraiment impossible qu'avec moins de 200 soldats minés par +une longue famine, il pût, même s'il eût gardé les secours qu'on lui +avait envoyés, lutter heureusement contre une flotte de 36 voiles et 4 +mille hommes de débarquement. Le sort de l'Acadie était inévitable. + +Les vainqueurs changèrent le nom de Port-Royal en celui d'Annapolis, en +l'honneur de la reine Anne. Cette ville pouvait avoir alors une +demi-lieue d'étendue en tout sens; mais les maisons, très-éloignées les +unes des autres, n'étaient que de mauvaises huttes avec des cheminées en +terre; l'église ressemblait plus à une grange qu'à un temple[58]. Telle +était la capitale de l'Acadie, titre qu'Halifax, alors simple pêcherie +connue sous le nom de Chibouctou, lui a dérobé depuis. Il y avait encore +deux établissemens dans cette province, les Mines et Beaubassin. Il +sortait beaucoup de blé du premier, situé au milieu d'un sol +très-fertile et défendu contre la mer par des digues que l'industrie +avait élevées à force de travaux. + +[Note 58: Etat de l'Acadie en 1710 tel que décrit par un Français à un +Jésuite: _The travels of several missionaries of the society of Jesus, +etc._] + +L'expédition de l'Acadie coûta £23,000 à la Nouvelle-Angleterre, que le +parlement impérial lui remboursa. Le colonel Vetch fut nommé gouverneur +du pays et laissé à Port-Royal avec 450 hommes. Cependant il n'était +question dans le traité que du fort lui-même et du territoire qui était +à la portée de son canon; M. Nicholson prétendit qu'il embrassait toute +la province, M. de Subercase, Port-Royal seulement. L'un et l'autre +envoyèrent des députés au marquis de Vaudreuil. Le député anglais, le +colonel Livingston, se plaignit en outre à ce gouverneur des cruautés +qu'exerçaient les alliés des Français, et le menaça, s'ils continuaient +leurs hostilités contre les sujets de l'Angleterre, de faire exécuter +les principaux habitans de l'Acadie. Le marquis de Vaudreuil répondit +qu'il n'était pas responsable des actes des Indiens; que les Anglais ne +devaient imputer la guerre qu'à ceux qui avaient refusé la neutralité +entre les deux couronnes[59], et que s'ils mettaient leur menace à +exécution, il userait de représailles sur les prisonniers qu'il avait en +sa possession. MM. Rouville et Dupuy furent chargés de porter cette +réponse à Boston, avec ordre d'observer le pays, dans le cas où il +serait nécessaire d'y porter la guerre. Il nomma en même temps le baron +de St.-Castin son lieutenant en Acadie, avec mission d'y maintenir le +reste des habitans dans l'obéissance à la France; ce qui indique qu'il +considérait que la capitulation n'embrassait que Port-Royal. Au reste le +traité d'Utrecht devait mettre fin à cette contestation. Il fit dire +l'hiver suivant aux missionnaires de redoubler de zèle pour conserver +l'attachement des Sauvages et des Acadiens. La conduite sévère et +tyrannique du colonel Vetch, en les irritant, ne faisait que seconder +cette politique. L'infatigable St.-Castin continuait les hostilités de +son fort de Pentagoët. Un détachement de 40 Indiens qu'il avait envoyé +en course, tailla en pièces un corps d'Anglais beaucoup plus nombreux +que lui, et qui avait été chargé de brûler dans la campagne les maisons +de ceux qui refusaient de se soumettre aux vainqueurs de Port-Royal. +Cette bande, ayant été rejointe par plusieurs Canadiens et Français, +alla investir Port-Royal même, dont la garnison était très affaiblie par +les maladies[60]. A cette nouvelle le marquis d'Alognies, commandant des +troupes à Québec, reçut ordre de partir sur le champ avec 12 officiers +et 200 hommes choisis; mais l'arrivée de l'amiral Walker et d'une flotte +anglaise dans le fleuve St.-Laurent, fit contremander ce détachement, +qui aurait probablement remis Port-Royal sous la domination +française[61]. + +[Note 59: D'où l'on doit conclure que c'est la Nouvelle-Angleterre qui a +refusé le traité de neutralité et de commerce entre les deux colonies, +proposé par M. de Vaudreuil: voir plus haut.] + +[Note 60: D'après le rapport des déserteurs plus des deux tiers étaient +morts ou désertés. Voir la dépêche (traduction) interceptée de M. +l'Hermite à M. de Pontchartrain du 22 juillet 1711, dans l'Appendice du +Journal de l'expédition de l'amiral Walker.] + +[Note 61: Ibid.] + +La plus grande partie des Acadiens se soumit alors au joug des Anglais, +qui, suivant leur usage, envoyèrent des troupes pour incendier les +habitations de ceux qui tenaient encore pour la France. Un de ces +partis, composé d'une soixantaine de soldats, fut encore surpris par les +Sauvages; tout fut tué ou pris, il n'échappa qu'un seul homme. Le +théâtre de ce combat se nomme aujourd'hui l'Anse du Sang. Ce succès fit +prendre de nouveau les armes à 500 Acadiens, qui, avec tous les Sauvages +qu'ils purent rencontrer, se tinrent prêts à reprendre Port-Royal dès +que le gouverneur de Plaisance leur aurait envoyé, pour les commander, +M. l'Hermite dans l'habileté et le courage duquel ils avaient la plus +grande confiance. Mais ce gouverneur les ayant fait informer qu'il avait +besoin de tout son monde, et qu'il était incapable de laisser aller un +seul officier, ils abandonnèrent leur entreprise et se dispersèrent. La +perte de l'Acadie fut très sensible à la France, malgré son état +d'abaissement. M. de Pontchartrain, ministre de la marine, écrivit à M. +de Beauharnais, intendant de la Rochelle et de Rochefort: «Je vous ai +fait assez connaître combien il est important de reprendre ce poste +(Port-Royal), avant que les ennemis y soient solidement établis. La +conservation de toute l'Amérique septentrionale et le commerce des +pêches le demandent également: ce sont deux objets qui me touchent +vivement, et je ne puis trop les exciter (le gouverneur général et +l'intendant de la N.-France) à les envisager avec les mêmes yeux». Le +ministre aurait voulu que M. de Vaudreuil se chargeât de reprendre +Port-Royal avec les milices canadiennes et le peu de troupes dont il +pouvait disposer; celui-ci de son côté demandait seulement deux +vaisseaux avec ce qu'ils pourraient porter d'hommes et de munitions. +Tout faible qu'était ce secours, il ne fut pas possible de le lui +envoyer. M. de Vaudreuil cependant, qui sentait toute l'importance de +Port-Royal, allait y détacher, comme on vient de le dire, le marquis +d'Alognies, lorsque l'arrivée de l'amiral Walker dans le fleuve, fit +donner un contre-ordre. En vain M. de Pontchartrain voulut-il former en +France une société de marchands assez puissante pour remettre l'Acadie +sous la domination du roi, et y former des établissemens solides, +personne ne goûta une entreprise dont les avantages ne paraissaient +certains que pour l'Etat. Alors les habitans de cette province, +abandonnés à eux-mêmes et sans espérance de secours, n'eurent plus +d'autre alternative que de se soumettre entièrement, afin de sauver des +récoltes qui constituaient toute leur subsistance pour l'année; mais ces +fidèles et malheureux Acadiens, si dignes d'un meilleur sort, firent +dire secrètement à M. de Vaudreuil que le roi n'aurait jamais de sujets +plus dévoués qu'eux, paroles qui auraient dû soulever la France d'une +extrémité jusqu'à l'autre pour la défense de ce noble esprit de +nationalité qui fait la véritable grandeur des peuples. + +Après la prise de Port-Royal, le colonel Nicholson était retourné à +Londres pour la deux ou troisième fois, toujours pour solliciter la +métropole d'entreprendre la conquête du Canada, qui était le grand +boulevard des Français dans l'Amérique continentale. Le colonel Schuyler +y avait été envoyé l'année précédente, par la Nouvelle-York, dans la +même vue de représenter au gouvernement la nécessité absolue de faire +cette conquête. Cinq chefs iroquois l'accompagnaient. Dans un discours +prononcé devant la reine Anne, ils l'assurèrent de leur fidélité, et +demandèrent son secours pour subjuguer leur ennemi commun, le Français. +La Grande-Bretagne pensa qu'il ne serait pas prudent de se refuser à une +entreprise demandée avec tant d'ardeur et tant de persistance; +prévoyait-elle alors que les Français, priés à leur tour par eux, +aideraient ces supplians importuns à la chasser plus tard, elle aussi, +du Nouveau-Monde? M. St.-John, depuis vicomte de Bolingbroke, homme qui +avait plus d'imagination que d'esprit, plus de brillant que de solide, +était alors ministre. Non seulement il promit des forces suffisantes +pour faire la conquête du Canada, mais il s'intéressa à cette entreprise +comme s'il en avait été le premier auteur; il se vantait d'en avoir +formé le plan; des préparatifs proportionnés à la grandeur du projet +furent ordonnés, et le chevalier Hovenden Walker arriva à Boston le 25 +juin (1711) avec une flotte portant un bataillon de soldats de marine et +sept régimens de vétérans tirés de l'armée du duc de Marlborough, sous +les ordres du général Hill, frère de madame Masham, qui avait remplacé +la duchesse de Marlborough comme favorite de la reine Anne. Lorsque M. +St.-John apprit l'arrivée de la flotte à Boston, il écrivit avec +triomphe au duc d'Orrery: «vous pouvez être assuré que nous sommes +maîtres à l'heure qu'il est de toute l'Amérique septentrionale.» La +nouvelle de cette arrivée attendue depuis si long temps et avec tant +d'impatience, se répandit rapidement dans toutes les colonies anglaises, +où elle fut reçue avec des transports d'ivresse; l'assemblée de la +Nouvelle-York vota une adresse de remercîment à la reine, et envoya une +députation pour féliciter le colonel Nicholson sur le succès de sa +mission. Elles mirent dans un mois deux armées sur pied, complètement +équipées et approvisionnées[62]. + +[Note 62: M. de Costa Bella avait, sur l'ordre de la cour, envoyé +vainement M. de la Ronde à Boston pour tâcher de dissuader les habitans +de fournir de nouveaux secours à la flotte anglaise destinée à agir +contre le Canada. Il fallait que M. de Pontchartrain fût dans une grande +ignorance des sentimens de ces habitans. _Lettre interceptée +(traduction) de M. de Costa Bella à M. de Pontchartrain du_ 23 _juillet_ +1711, _laquelle se trouve dans l'Appendice de la défense de l'amiral +Walker_. + + Forces du Canada en 1709. + + +Montréal 1200 hommes de 15 à 20 ans, +Trois-Rivières 400 h. +Québec 2200 h. +Troupes 350 h. +Matelots des navires 200 h. +Sauvages 500 h. + ---- + Total 4850. + +_Documens de Paris._] + +Deux régimens de troupes provinciales se joignirent aux réguliers du +général Hill, ce qui porta son armée à 6463 fantassins munis d'un train +considérable d'artillerie et de toutes sortes d'appareils de guerre. La +flotte composée de 88 vaisseaux et transports[63], mit à la voile le 30 +juillet. Quelque temps après le colonel Nicholson s'avança à Albany avec +quatre mille hommes et environ six cents Iroquois, afin de pénétrer en +Canada par le lac Champlain; c'était le plan d'invasion de 1690. Rendu +sur les bords du lac St.-Sacrement, il s'arrêta pour attendre l'arrivée +de l'amiral Walker devant Québec. Ce pays semblait perdu sans ressource. +Aux quinze ou seize mille soldats et matelots qui marchaient contre lui, +il avait à peine cinq mille hommes capables de porter les armes à +opposer; la providence le sauva. + +[Note 63: Voir la liste des vaisseaux de guerre dans l'Appendice du +_Journal of the Canada Expedition_ par l'amiral Walker. Les Annales +américaines se trompent en disant 68.] + +La prise de Port-Royal avait fait une sensation pénible et profonde en +Canada, non pas à cause de la chute de ce poste, qui était réellement de +peu de chose en lui-même; mais à cause de la faiblesse ou de l'apathie +que montrait la France, et de la détermination où les colonies +anglo-américaines paraissaient être de faire tous les sacrifices pour +renverser sa puissance dans ce continent. Cependant lorsque les +Canadiens virent, d'un côté, une flotte ennemie entrer dans leur fleuve, +et, de l'autre, une armée s'avancer sur le lac Champlain, ils ne +s'abandonnèrent pas à des pensées d'abattement; ils songèrent qu'ils +avaient eux-mêmes envahi plus d'une fois le pays de ceux qui venaient +les attaquer à leur tour, qu'ils les avaient vu fuir devant eux dans la +Nouvelle-York et dans la Nouvelle-Angleterre, à Terreneuve et dans la +baie d'Hudson. Leur ancienne énergie reprit son empire, et à la voix du +gouverneur tout le monde courut aux armes. + +D'abord M. de Vaudreuil, pour en imposer aux Iroquois qui menaçaient la +partie supérieure du pays, manda les Indiens occidentaux, qui +descendirent au nombre de quatre à cinq cents avec MM. de St.-Pierre et +Tonti et quelques Canadiens. En même temps voulant toujours les ménager, +il envoyait le baron de Longueuil et MM. Joncaire et la Chauvignerie +dans les cantons pour y contrecarrer l'effet des intrigues de Schuyler +et les engager à observer la neutralité. Les Iroquois ne purent cacher +que la plus grande partie de la confédération penchait pour les Anglais, +moins gagnée encore par les présens qu'ils en avaient reçus, que +persuadée que le Canada ne pouvait humainement éviter d'être accablé +sous les efforts de l'ennemi, en voyant les vastes préparatifs qui se +faisaient de toutes parts. + +Cependant toute la population jusqu'aux femmes montrait en Canada la +résolution d'opposer une vive résistance. L'on apprit de plusieurs +sources à la fois le départ de la flotte anglaise de Boston. Le marquis +de Vaudreuil donna un grand festin à Montréal à environ huit cents +Sauvages alliés, qui levèrent la hache et entonnèrent le chant de guerre +au nom d'Ononthio. Le gouverneur descendit ensuite à Québec, où il fut +suivi parles Abénaquis qui s'étaient établis à St.-François et à +Bécancourt, au commencement de la guerre, afin d'opposer une digue aux +irruptions des Iroquois. Il trouva cette ville en état de soutenir un +long siège. Il y avait plus de 100 pièces de canon en batterie. Les +rives du fleuve au-dessous de Québec étaient si bien gardées, que +l'ennemi n'aurait pu y opérer de débarquement dans les lieux habités +sans livrer un combat dans une position désavantageuse. Chacun avait son +poste marqué, où il devait se rendre à l'apparition de la flotte. On +attendait l'ennemi avec anxiété, mais avec cette anxiété d'hommes qui +ont résolu de faire leur devoir et qui savent que de leur courage dépend +le salut de leur patrie. Enfin un habitant vint annoncer un soir du mois +de septembre qu'il avait vu 90 ou 96 voiles dans le bas du fleuve. + +C'était l'amiral Walker qui remontait le St.-Laurent. Il s'avançait +moins comme un capitaine qui entreprend une campagne difficile, que +comme un conquérant qui n'a plus qu'à aviser au soin de ses glorieux +trophées et des guerriers qui les lui ont fait obtenir. L'attaque de +Québec n'était pour rien dans ses préoccupations; cette ville, suivant +lui, ne songerait certainement pas à se défendre, lorsqu'elle le verrait +paraître. Il n'était occupé que des moyens démettre dans ce climat +rigoureux, sa flotte en hivernage dans le port de la ville conquise. +Après avoir roulé plusieurs plans dans sa tête soucieuse, il s'arrêta à +celui-ci; il ferait dégréer ses vaisseaux et débarquer tout ce qu'ils +portaient, jusqu'à leurs mâts; ensuite il les ferait monter à sec sur le +rivage, hors de l'atteinte des glaces, à l'aide de chameaux et autres +puissans appareils; évidemment cet expédient paraissait infaillible, +mais il était prématuré. L'inquiétude de l'amiral venait de ce qu'il +croyait que le fleuve se congelait jusqu'au fond. L'on sait que le +St.-Laurent a près de cent pieds de profondeur dans le port de Québec; +mais on peut être physicien médiocre et excellent homme de mer. + +Les élémens vinrent le tirer rudement de ces préoccupations oiseuses. Un +gros vent de sud-est s'éleva avec une brume épaisse qui enveloppa sa +flotte et empêcha de rien voir; les pilotes ne purent plus se +reconnaître. Un ancien navigateur canadien, retenu prisonnier à bord du +vaisseau amiral, avertit de ne pas courir trop au nord. On refusa de +l'écouter. On était dans la nuit du 22 août: le vent augmentait +toujours. Deux heures après cet avertissement, l'on se trouva au milieu +d'îles et de rescifs dans le danger le plus imminent, et personne ne +s'en doutait. Un officier de l'armée de terre étant par hasard sur le +pont de l'Edgar, aperçut tout-à-coup des brisans sur sa droite, il +courut en informer l'amiral, qui ne voulut pas le croire, pensant que +c'était l'effet de la peur. Le même officier redescendit une seconde +fois, et le pria instamment de venir, que l'on voyait des écueils de +tous côtés. «Sur ces importunités répétées, et entendant plus de bruit +et de mouvement qu'à l'ordinaire, dit l'amiral, je passai ma robe de +chambre et mes pantoufles, et je montai sur le pont. En effet, j'y +trouvai tout le monde dans une frayeur et dans une confusion étrange». +La direction des vaisseaux fut immédiatement changée; mais huit +transports se brisèrent sur l'île aux oeufs, l'une des Sept-Iles, et +près de neuf cents hommes périrent sur les dix-sept cents officiers et +soldats qu'ils portaient. On reconnut ensuite parmi les noyés, rejetés +sur la plage par les vagues, deux compagnies entières des gardes de la +reine, et plusieurs familles écossaises qui venaient pour s'établir dans +le pays. L'on trouva aussi parmi d'autres objets, un grand nombre +d'exemplaires imprimés d'un manifeste adressé aux habitans du Canada, et +que Charlevoix rapporte tout au long. Dans cette pièce singulière, le +général Hill déclare les Canadiens sujets anglais en vertu de la +découverte de l'Amérique septentrionale par Cabot, et que la France n'a +possédé le pays qu'à titre de fief relevant de l'Angleterre! + +Après ce désastre, Walker retourna sur ses pas et alla jeter l'ancre +dans la baie des Espagnols au Cap-Breton. Comme la traversée de Boston +avait été extrêmement longue, et qu'il ne restait plus de vivres sur la +flotte que pour dix semaines, il fut décidé à l'unanimité, dans un +conseil de guerre, d'abandonner l'entreprise sur Québec, et sur +Plaisance qui devait être attaqué ensuite, et de s'en retourner chacun +dans son pays, savoir, les Américains à Boston et les Anglais en Europe. +En conséquence de cette résolution, la flotte cingla vers Portsmouth, où +pour comble de malheur le vaisseau amiral, l'Edgar, de 70 canons, sauta +et entraîna dans sa destruction quatre cents hommes, outre un grand +nombre de personnes qui étaient venues à bord pour visiter leurs amis. +Ces malheurs ne s'arrêtèrent pas là; le Feversham de 36 carrons et 3 +transports qui suivaient la flotte, se perdirent aussi dans les parages +du fleuve ou du golfe St.-Laurent[64]. + +[Note 64: That the ministry, after my return to Britain, were sensible +how desesperate the navigation was in those seas; and yet that they were +as industrious to conceal it, appears not only by the author of the +_Post-Man_ being found fault with for giving an account thereof in his +paper, but also that the Gazette mentioned nothing of the loss of the +Feversham and three store ships laden with provisions following us to +Quebec; which accident may furnish matter for some not frivolous +speculations. Introduction p. 24. L'amiral Walker de retour de sa +malheureuse expédition, fut mis à la retraite et son nom fut biffé de la +liste des officiers généraux de la marine.] + +La nouvelle de la retraite des Anglais ayant été apportée à Québec par +des pêcheurs de Gaspé, le gouverneur renvoya M. de Ramsay à Montréal +avec six cents hommes; il y monta lui-même bientôt après avec un pareil +nombre de soldats, et forma avec le corps de troupes resté sous les +ordres du baron de Longueuil pour garder le haut de la colonie, une +armée de trois mille fusils. Il lui fit prendre position auprès de +Chambly, afin de livrer bataille au colonel Nicholson s'il débouchait +par le lac Champlain. Mais le commandant américain ayant appris les +malheurs de la flotte, s'était hâté de décamper; et ses troupes +découragées avaient repris, pour la seconde fois depuis deux ans, le +chemin de leurs provinces sans avoir brûlé une cartouche. Alors les +craintes du Canada passèrent dans les colonies anglaises; la frayeur +s'empara aussitôt de leurs frontières; Albany fut dans la consternation; +on s'empressa de faire réparer les forts avancés, et une partie de la +milice resta sous les armes. Ainsi elles n'avaient fait tant de dépenses +que pour se voir, à la fin de la guerre, accablées de dettes et réduites +à défendre leurs propres foyers. + +Cependant tandis que l'Angleterre dirigeait son épée droit au coeur de +la puissance française dans ce continent, sa politique avait armé contre +elle, par le moyen des Iroquois, une nation brave, indomptable et +féroce, les Outagamis, vulgairement nommés les Renards; ils habitaient à +l'ouest du lac Michigan. Ils avaient promis de brûler le fort du +Détroit, et de massacrer tous les Français qui se trouveraient dans ces +contrées. Les Kikapous et les Mascontins étaient entrés dans le complot. +M. Dubuisson, qui commandait au Détroit, sut ce complot d'un Outagami +chrétien; il appela sur le champ les Hurons et les Outaouais ses alliés +auprès de lui: «Nous voici autour de toi, dirent ces braves, tu nous as +retirés du feu des Outagamis il y a douze lunes, nous venons exposer +notre vie pour ton service; nous mourrons avec plaisir pour notre +libérateur. La seule grâce que nous te demandons, c'est que tu prennes +soin de nos femmes et de nos enfans si nous succombons, et que tu mettes +un peu d'herbe sur nos corps afin qu'ils reposent en paix». + +Dubuisson marcha avec les Canadiens et ses alliés contre les Outagamis; +il dut les assiéger dans leur fort; ils firent une défense désespérée, +et n'ayant pu obtenir de capitulation, ils s'échappèrent pendant une +nuit orageuse; mais on les atteignit à quatre lieues de là, et on en fit +un carnage affreux; tous les prisonniers furent massacrés. La perte +s'éleva du côté des vaincus à plus de deux mille personnes, tant hommes +que femmes et enfans. On n'avait pas encore vu une pareille tuerie chez +les Indiens. Ce résultat ôta tout espoir aux Anglais de s'élever au +moins pour le moment dans l'Ouest sur les ruines de leurs rivaux. Il +était d'une importance vitale de les empêcher de prendre pied dans cette +partie du continent; car s'ils devenaient maîtres de ce point, la +communication entre le Canada et la vallée du Mississipi se trouvait +coupée, et ces deux vastes provinces tombaient d'elles-mêmes comme les +branches d'un arbre qu'on sépare de leur tronc. + +Vers la même époque le gouverneur général fit rétablir le fort +Michilimackinac abandonné depuis quelques années, et ajusta tous les +sujets de mécontentement qui existaient entre les Français et les +peuples septentrionaux et occidentaux, ou entre ces divers peuples +eux-mêmes. Il savait profiter avec une rare intelligence des intérêts +des uns et des autres pour paralyser les efforts des colonies anglaises +qui travaillaient à les détacher de la France; et c'était plus avec des +raisons qu'il faisait triompher sa politique, qu'avec les forces dont il +pouvait disposer. Une seule imprudence aurait pu soulever la +confédération iroquoise au commencement de la guerre. Par une attitude +digne, il conserva le respect de tous les peuples indigènes; par son +calme et sa prudence, il leur dissimula sa faiblesse. + +Un instant en 1712, le bruit se répandit que l'Angleterre armait encore +une flotte pour assiéger Québec; cette nouvelle qui se trouva fausse, ne +servit qu'à prouver le dévouement des habitans de cette capitale. Le +commerce, toujours si généreux et si patriotique, avança cinquante mille +écus au gouverneur pour augmenter les fortifications de la ville. +C'était une somme très considérable pour le temps. Mais le sort des +colonies françaises s'était décidé sur un autre champ de bataille. La +guerre en Europe touchait à sa fin. Dès le commencement de 1711 un agent +secret de Londres avait été envoyé à Paris. L'année suivante une +suspension d'armes qui s'étendait aux colonies fut signée entre la +France et l'Angleterre. + +Cette révolution dans les affaires avait été amenée d'abord par la +disgrace de la favorite de la reine Anne, la duchesse de Marlborough qui +entraîna les whigs dans sa chute; et ensuite par la mort de l'empereur +Joseph II, qui eut pour successeur celui qui disputait le trône +d'Espagne au duc d'Anjou. Les alliés furent peu portés après cet +événement à combattre pour donner une nouvelle couronne à celui qui +était déjà assez puissant avec celle de l'empire. + +Malgré la retraite des Anglais, le prince Eugène, qui commandait les +Autrichiens, était encore supérieur de 20,000 hommes à l'armée +française; et les conférences d'Utrecht ne rassuraient point la France +épuisée et qui avait perdu tout espoir; elle n'osait plus croire au +succès. Louis XIV, courbé vers la tombe et voyant périr presque toute sa +famille en peu de temps, fit preuve en cette circonstance d'une grandeur +d'âme qui l'élève beaucoup plus dans l'estime des hommes que la fierté +qu'il déploya dans ses jours prospères[65]. Il annonça qu'en cas de +nouveau malheur, il convoquerait toute la noblesse de son royaume, qu'il +la conduirait à l'ennemi malgré son âge de soixante-et-quatorze ans, et +qu'il périrait à la tête. Cette résolution n'était pas une menace vaine: +on a vu ce que peut un peuple qui combat pour son existence, en France +sous Charles VII et en 1793; en Allemagne, en 1813, et plusieurs fois en +Amérique depuis 1775. + +[Note 65: Ce fut le sort de Louis XIV, de voir périr en France toute sa +famille par des morts prématurées, sa femme à 45 ans, son fils unique à +50; et un an après que nous eûmes perdu son fils, nous vîmes son petit +fils le Dauphin, duc de Bourgogne, la Dauphine sa femme, leur fils aîné +le duc de Bretagne, portés à Saint-Denis au même tombeau, au mois +d'avril 1712; tandis que le dernier de leurs enfans, monté depuis sur le +trône, était dans son berceau, aux portes de la mort. Le duc de Berri, +frère du duc de Bourgogne, les suivit deux ans après; et sa fille, dans +le même tems passa du berceau au cercueil. + +«Ce temps de désolation laissa dans les coeurs une impression si +profonde, que, dans la minorité de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes +qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant des larmes. Louis XIV +dévorait sa douleur en public: il se laissa voir à l'ordinaire; mais en +secret les ressentimens de tant de malheurs le pénétraient et lui +donnaient des convulsions. Il éprouvait toutes ces pertes domestiques à +la suite d'une guerre malheureuse, avant qu'il fût assuré de la paix, et +dans un tems où la misère désolait le royaume. On ne le vit pas +succomber un moment à ses afflictions.» + +Voltaire: _Siècle de Louis_ XIV.] + +Ce monarque aurait dû pour sa gloire mourir avec le siècle dans lequel +il était né; le suivant devait être fatal à lui et à tous les siens. En +effet, dès le début, cet âge est marqué par le naufrage de la gloire de +ce prince, qui fut longtems le premier de la terre; et la fin est à +jamais mémorable par la chute d'un trône qu'il avait entouré d'un +pouvoir absolu, et par la mort violente ou la dispersion de toute sa +famille. + +Les revers de la guerre de la succession d'Espagne et le traité +d'Utrecht, ont précipité la chute de la puissance française en Amérique, +quoique cette chute ait été produite par d'autres causes, comme on l'a +dit plus d'une fois ailleurs. + +Par le traité fameux auquel nous venons de faire allusion, et qui fut +signé le 11 avril 1713, Louis XIV céda à l'Angleterre la baie d'Hudson, +l'île de Terreneuve et l'Acadie, c'est-à-dire tous les pays situés sur +le littoral de la mer Atlantique, sur laquelle il ne resta plus à la +France que l'embouchure du St.-Laurent et celle du Mississipi dans la +baie du Mexique; elle se réserva seulement le droit de faire sécher le +poisson sur une partie de l'île de Terreneuve. On peut juger, dit +Raynal, combien ces sacrifices marquaient son abaissement, et combien il +en dut coûter à sa fierté de céder trois possessions qui formaient avec +le Canada, l'immense pays connu sous le nom glorieux de Nouvelle-France. + +Les historiens français nous ont laissé un tableau fidèle de cette +époque célèbre, et des causes de la grandeur et des revers de Louis XIV. +Pendant près de quarante ans, il avait dominé l'Europe conjurée après +l'avoir vaincue dans trois guerres longues et sanglantes. Cette période +avait été illustrée par de grands génies en tous genres, et par les plus +grands capitaines que les modernes eussent encore vus. + +«L'Europe, dit un historien célèbre, s'était armée contre lui, et il +avait résisté, il avait grandi encore. Alors il se laissa donner le nom +de grand. Le duc de La Feuillade alla plus loin. Il entretint un +luminaire devant sa statue, comme devant un autel. On croit lire +l'histoire des empereurs romains. + +«La brillante littérature de cette époque n'est autre chose qu'un hymne +à la royauté. La voix qui couvre les autres est celle de Bossuet. C'est +ainsi que Bossuet lui-même, dans son discours sur _l'Histoire +Universelle_, représente les rois d'Egypte loués par le prêtre dans les +temples en présence des dieux. La première époque du grand règne, celle +de Descartes, de Port-Royal, de Pascal et de Corneille, n'avait pas +présenté cette unanimité; la littérature y était animée encore d'une +verve plus rude et plus libre. Au moment où nous sommes parvenus, +Molière vient de mourir en (1673), Racine a donné Phèdre (1677), La +Fontaine publie les six derniers livres de ses Fables (1678), madame de +Sévigné écrit ses Lettres, Bossuet médite la connaissance de Dieu et de +soi-même, et prépare le discours sur l'Histoire Universelle (1681). +L'abbé de Fénélon, jeune encore, simple directeur d'un couvent de +filles, vit sous le patronage de Bossuet, qui le croit son disciple. +Bossuet mène le choeur triomphal du grand siècle, en pleine sécurité du +passé et de l'avenir, entre le jansénisme éclipsé et le quiétisme +imminent, entre le sombre Pascal et le mystique Fénélon. Cependant le +cartésianisme est poussé à ses conséquences les plus formidables; +Mallebranche fait rentrer l'intelligence humaine en Dieu, et +tout-à-l'heure dans cette Hollande protestante en lutte avec la France +catholique, va s'ouvrir pour l'absorption commun du catholicisme, du +protestantisme, de la liberté, de la morale de Dieu et du monde, le +gouffre sans fond de Spinosa». La première dans le domaine de l'esprit, +la France ouvrit aussi les portes du 18e siècle, comme la première dans +celui du courage; elle allait couronner ses triomphes en faisant monter +un de ses princes sur le trône d'Espagne. Mais elle n'avait plus pour +diriger ses efforts qu'un vieux roi sur son déclin et une femme qu'il +avait épousée pour dissiper la tristesse d'une vie dont il avait épuisé +toutes les jouissances. Les hommes illustres qui l'avaient couverte de +tant de gloire, n'existaient plus. Les esprits perspicaces voyaient avec +inquiétude le pays entrer dans une nouvelle guerre. Louis XIV, devenu +dévot sur ses vieux jours, vivait retiré, ne connaissait plus si bien +les hommes; dans sa solitude les choses ne lui parurent plus sous leur +véritable aspect. Madame de Maintenon n'avait point non plus le génie +qu'il faut pour manier le sceptre d'un royaume tel que celui de France +dans un temps d'orages. Et elle fit la faute de nommer Chamillard, sa +créature, pour être premier ministre, homme qui malgré son honnêteté +était fort au-dessous de cette vaste tâche[66]. + +[Note 66: «Chamillard était dirigé par madame de Maintenon, dit +quelqu'un, madame de Maintenon par Babbien, sa vieille servante».] + +Dès lors les généraux furent mal choisis et durent souvent leur +nomination à la faveur; la discipline militaire tomba dans un +relâchement funeste, et les opérations des armées furent dirigées par le +roi et Chamillard du fond du cabinet de madame de Maintenon. Tout se +ressentit de ce système malheureux; la France fut ainsi conduite en +quelques années du comble de la gloire au bord de l'abîme. + +Le traité d'Utrecht qui blessa si profondément l'amour propre des +Français, porta le premier coup à leur système colonial. A la fin du +ministère de Colbert, leurs possessions en Amérique s'étendaient depuis +la baie d'Hudson jusqu'au Mexique, en suivant les vallées du St.-Laurent +et du Mississipi, et renfermaient dans leurs limites cinq des plus +grands lacs, ou plutôt cinq des plus grandes mers intérieures, et deux +des plus grands fleuves du monde. + +Par le traité d'Utrecht ils perdirent de vastes territoires, moins +précieux encore par leur fertilité que par l'importance de leurs côtes +maritimes. Ils se trouvèrent dans le nord du nouveau continent tout à +coup éloignés, exclus en quelque sorte de l'Atlantique. Les colonies +américaines ont contribué beaucoup à briser le réseau immense que la +France avait jeté autour d'elles. On assure que leurs coups ne se +dirigeaient pas alors exclusivement contre cette nation, qu'elles +confondaient déjà dans le secret de leur pensée la métropole française +et la métropole anglaise, et qu'elles les regardaient l'une et l'autre +comme deux ennemies naturelles et irréconciliables de la cause +américaine. Si c'était là l'objet de leur conduite, on doit avouer que +ces colonies montraient à la fois une prévoyance profonde, et une grande +puissance de dissimulation[67]. Trop faibles pour marcher ouvertement et +au grand jour, et pour surmonter de force les entraves qui devaient +nécessairement les arrêter, à chaque pas, elles cheminaient vers leur +but par des routes cachées; le système colonial de l'Europe mettait un +obstacle insurmontable à leur indépendance. «Les colons anglais, dit +Bancroft, n'étaient pas simplement les colons de l'Angleterre, ils +formaient partie d'un immense système colonial que tous les pays +commerciaux de l'Europe avaient contribué à former, et qui enserrait +dans ses bras puissans toutes les parties du globe. La question de +l'indépendance n'aurait pas été une lutte particulière avec +l'Angleterre, mais une révolution dans le commerce et dans la politique +du monde, dans les fortunes actuelles et encore plus dans l'avenir des +sociétés. Il n'y avait pas encore d'union entre les établissemens qui +hérissaient le bord de l'Atlantique, et une seule nation en Europe +aurait, à cette époque, toléré, mais pas une n'aurait favorisé, une +insurrection. L'Espagne, la Belgique espagnole, la Hollande et +l'Autriche étaient alors alliées à l'Angleterre contre la France, qui, +par la centralisation de sa puissance et par des plans d'agrandissement +territorial habilement conçus, excitaient l'inquiétude de ces nations, +qui craignaient de la voir parvenir à la monarchie universelle. Lorsque +l'Autriche et la Belgique auraient abandonné leur guerre héréditaire +contre la France, lorsque l'Espagne et la Hollande, favorisées par la +neutralité armée du Portugal, de la Suède, du Danemark, de la Prusse et +de la Russie, se réuniraient à la France pour réprimer l'ambition +commerciale de l'Angleterre, alors, mais pas avant, l'indépendance +américaine devenait possible.» + +[Note 67: Ramsay, auteur d'une _Histoire de la révolution américaine_, +attribue cet événement au changement de politique de la Grande-Bretagne, +qui commença à faire peser en 1764, une dure oppression sur ses +colonies. Quelques uns pensent, dit-il, que la révolution a été excitée +par la France; d'autres que les colons, une fois délivrés du dangereux +voisinage de cette nation, ne songèrent plus qu'à obtenir leur +indépendance; mais, suivant lui, l'égoïsme du coeur humain est suffisant +pour expliquer les motifs de la conduite des colons et de la métropole, +sans recourir à ces opinions.] + +Ces raisons expliqueraient, suivant le même auteur, les motifs de +l'ardeur que les colonies anglaises mettaient dans les guerres contre la +France; elles voulaient rompre le système qui enchaînaient les colons au +joug de l'Europe; et l'Europe, trompée par de faux calculs, aveuglée par +des jalousies et des rivalités funestes, travaillait elle-même à +l'accomplissement de leur projet. Tels sont les profonds calculs que +l'on prête aux pères de l'indépendance américaine. Probablement que l'on +a exagéré la clairvoyance des vieilles colonies. Nous ne pensons pas, +nous, qu'elles eussent déjà à cette époque pressenti si clairement leur +avenir. Une espèce d'heureux instinct, comme une inspiration du génie, +éclairait leur politique, à laquelle d'ailleurs la liberté était un sûr +flambeau, et les conduisait comme par une pente naturelle là où elles +devaient aboutir. Mais l'on doit être très sobre dans les jugemens que +l'on porte sur les motifs de conduite des peuples à leur berceau. «Rien +n'est plus commun, dit Michaud dans son bel ouvrage de l'Histoire des +Croisades, que d'attribuer à des siècles reculés les combinaisons d'une +profonde politique. Si l'on en croyait certains écrivains, c'est à +l'enfance des sociétés qu'appartiendrait l'expérience[68]. Les colonies +anglaises étaient dans cette voie où la providence met les peuples +auxquels elle prépare une grande destinée. Le traité d'Utrecht, en +satisfaisant une partie de leurs désirs, augmentait leurs espérances +futures. Aussi jetèrent-elles un cri de triomphe lorsqu'elles virent +tomber les trois plus anciennes branches de l'arbre colonial français. +Cet arbre resta comme un tronc mutilé par la foudre; mais on verra que +ce tronc vigoureux, enfoui dans les neiges du Canada, était encore +capable de lutter contre de rudes tempêtes et d'obtenir de belles +victoires. + +[Note 68: Il rappelle à ce sujet l'opinion de Montesquieu: «Transporter +dans les siècles reculés toutes les idées du siècle où l'on vit, c'est +des sources de l'erreur celle qui est la plus féconde. A ces gens qui +veulent rendre modernes tous les siècles anciens, je dirai ce que les +prêtres d'Egypte dirent à Solon: _O Athéniens! vous n'êtes que des +enfans_.»] + + + + + CHAPITRE III. + + COLONISATION DU CAP-BRETON. + + 1713-1744. + + +Motifs qui engagent le gouvernement à établir le +Cap-Breton.--Description de cette île à laquelle on donne le nom +d'Ile-Royale.--La nouvelle colonie excite la jalousie des +Anglais.--Projet de l'intendant, M. Raudot, et de son fils pour en faire +l'entrepôt général de la Nouvelle-France, en 1706.--Fondation de +Louisbourg par M. de Costa Bella.--Comment la France se propose de +peupler l'île.--La principale industrie des habitans est la +pêche.--Commerce qu'ils font.--M. de St.-Ovide remplace M. de Costa +Bella.--Les habitans de l'Acadie, maltraités par leurs gouverneurs et +travaillés par les intrigues des Français, menacent d'émigrer à +l'Ile-Royale.--Le comte de St.-Pierre forme une compagnie à Paris en +1719, pour établir l'île St.-Jean voisine du Cap-Breton; le roi concède +en outre à cette compagnie les îles Miscou et de la Magdeleine. +L'entreprise échoue par les divisions des associés. + + +Le traité d'Utrecht arracha des mains débiles et mourantes de Louis XIV +les portes du Canada, l'Acadie et l'île de Terreneuve. De ce traité trop +fameux date le déclin de la monarchie française, qui marcha dès lors +précipitamment vers l'abîme de 1792. La nation humiliée parut cependant +vouloir faire un dernier effort, pour reprendre en Amérique la position +avantageuse qu'elle venait de perdre, et elle projeta un système +colonial plus vaste encore que celui qui existait avant la guerre, et +dont l'heureuse terminaison de la découverte du Mississipi, favorisa +l'exécution. En cela le peuple français montrait qu'il n'avait rien +perdu lui-même de son esprit d'entreprise ni de son énergie; mais le +gouvernement n'avait plus la force ni les moyens de le protéger +suffisamment dans une pareille oeuvre. D'ailleurs les circonstances +étaient telles qu'il fallait tout sacrifier à l'existence du +gouvernement et de la dynastie. Louis XIV n'avait-il pas, par le traité +d'Utrecht, acheté le trône d'Espagne pour sa famille au prix de +plusieurs de ses colonies, c'est-à-dire, en violant l'intégrité du +royaume? + +La perte des deux provinces du golfe St.-Laurent, laissait le Canada +exposé du côté de l'Océan aux attaques de la puissance qui le touchait +déjà du côté de la terre; de sorte qu'en cas d'hostilités celle-ci +pouvait empêcher tout secours extérieur d'y parvenir, et le séparer +ainsi de sa métropole. Il était donc essentiel tant sous le point de vue +défensif, que pour conserver nos pêcheries et avoir un lieu de relâche +dans ces parages orageux, de changer une situation si compromettante +pour la domination française dans cette partie du monde. Il nous restait +encore dans ces lieux, entre autres îles, celle du Cap-Breton, située +entre l'Acadie et Terreneuve les deux provinces cédées. Cette île qu'on +avait méprisée jusqu'alors, et que l'on était bien aise aujourd'hui de +trouver, quoiqu'elle fût très exposée, pouvait devenir comme une double +épine dans le flanc des nouvelles acquisitions anglaises qu'elle +séparait en deux. On planta le drapeau français sur ses rives désertes, +on commença à y édifier des fortifications considérables et qui +annonçaient la volonté de protéger efficacement l'entrée de la vallée du +St.-Laurent. Ces travaux et l'importance que le Cap-Breton prit tout à +coup en France, attirèrent l'attention de sa rivale. L'Angleterre qui +avait cru, en s'emparant de l'Acadie et de toute l'île de Terreneuve, +porter un coup mortel à la Nouvelle-France, vit avec surprise envelopper +entièrement ses colonies, et s'élever depuis les côtes du Cap-Breton +jusqu'aux sables de Biloxi, une ceinture de forts dont les canons +menaçaient tous les points de leurs vastes frontières. Cette attitude +inattendue lui inspira un étonnement mêlé de crainte. Maîtresse des deux +plus grands fleuves de l'Amérique septentrionale, fleuves qui lui +assuraient la plus grande partie de la traite avec les Sauvages, régnant +sur deux vallées fertiles de mille à douze cents lieues de +développement, dans lesquelles l'on trouve les productions de tous les +climats, la France pouvait acquérir en peu d'années assez de force pour +y être inexpugnable. La jalousie de la Grande-Bretagne et la politique +prévoyante de ses colonies, qui, dans leur anticipation d'indépendance +future, ne désiraient que de voir s'affaiblir le lien d'intérêt commun +qui unissait les métropoles ensemble lorsqu'il s'agissait de tenir les +colons dans la sujétion, se promirent bien chacune avec ses motifs à +elle propres, de réunir, à la première rupture, leurs efforts contre le +nouveau poste français du Cap-Breton. Ce poste s'était ainsi suscité, +par le fait de sa création, dès en naissant, un ennemi redoutable. La +cour de Versailles avait prévu cette hostilité, et ses plans pour y +faire face étaient excellens; mais la langueur dans laquelle le monarque +du Parc aux Cerfs laissait tomber sa puissance au milieu des débauches, +ne permit point de les mettre complètement à exécution: la décrépitude +fut la cause des désastres dont cette île devint le théâtre avant de +passer aux mains de l'étranger. + +Le Cap-Breton, situé au midi de l'île de Terreneuve, dont il est séparé +par une des bouches du golfe St.-Laurent de 15 à 16 lieues de large, a, +au sud, le détroit de Canseau d'une lieue de traverse à la péninsule +acadienne; et à l'ouest l'île St.-Jean (ou du Prince-Edouard). Sa +longueur n'est pas tout à fait de 50 lieues. Sa figure à peu près +triangulaire est fort irrégulière cependant, et le pays est tellement +entrecoupé de lacs et de rivières que les deux parties principales ne +tiennent ensemble que par un isthme d'environ 800 verges, qui sépare le +port de Toulouse où est situé St.-Pierre, de plusieurs lacs assez +considérables dont le plus grand s'appelle Le Bras d'Or. Ces lacs se +déchargent au nord-est dans la mer. + +Le climat y ressemble à celui de Québec, excepté que le froid y est +moins vif à cause du voisinage de l'Océan. Quoique les brumes et les +brouillards y soient fréquens, l'air n'y est pas malsain. Elle était +couverte de chênes, de pins, d'érables, de planes, de cèdres, de +trembles, &c., tous bois propres à la construction. Son sol est +susceptible de toutes les productions du bas St.-Laurent, et les +montagnes y ayant leur pente au sud, peuvent être cultivées jusqu'à leur +sommet. La chasse et la pêche y étaient très abondantes. Elle renferme +des mines de charbon de terre et de plâtre, dont une partie amoncelée +par bancs au-dessus du sol, était en conséquence plus facile à exploiter +que celle qu'il faut aller chercher, comme aujourd'hui, dans les +entrailles de la terre. + +Il y a un grand nombre d'excellens ports, tous situés du côté de la +pleine mer. Les plus beaux sont celui de Ste.-Anne, celui de Louisbourg +qui a près de quatre lieues de tour, et dans lequel on entre par un +passage de moins de quatre cents verges formé par deux petites îles, et +indiqué à la navigation par le cap Lorembec, dont on aperçoit la cime à +douze lieues de distance; celui de Miray situé au nord de de l'île +Scatari et que les gros vaisseaux peuvent remonter six lieues; et enfin +celui des Espagnols, aujourd'hui Sidney, qui a une entrée d'environ +mille pas de largeur, et qui allant toujours eu s'élargissant se +partage, au bout d'une lieue, en deux bras de trois lieues de longueur +assez profonds pour faire de très bons havres. + +L'île du Cap-Breton n'avait été fréquentée jusque dans les dernières +années, l'été, que par quelques pêcheurs qui y faisaient sécher leur +poisson, et, l'hiver, que par des habitans de l'Acadie qui y passaient +pour faire la traite des pelleteries avec les Indiens. Vers 1706 elle +attira l'attention de M. Raudot, intendant de la Nouvelle-France, qui +envoya conjointement avec son fils, au ministère un mémoire relatif à +son établissement. Ce mémoire fort circonstancié nous donne une opinion +très favorable des connaissances de cet administrateur; et il est +fâcheux que la direction du commerce canadien n'ait pas toujours été +dans des mains aussi expérimentées. Mais il est vrai aurait-il été +possible à un seul homme de neutraliser, pour le Canada, les effets de +la politique européenne de la France; c'est-à-dire, d'empêcher que +celle-ci en voulant maintenir sa supériorité sur terre, ne la perdît sur +mer, ce qui entraînait la ruine de ses colonies. + +L'intendant avait imaginé un nouveau plan pour le commerce de l'Amérique +du Nord, dans lequel le Cap-Breton devait jouer un grand rôle en +devenant l'entrepôt général de cette partie du monde. L'idée en était +neuve et ingénieuse; mais elle était mise au jour dans le moment le +moins favorable pour être bien accueillie. Néanmoins elle ne fut pas +entièrement perdue comme on le verra plus tard. + +Après s'être étendu sur les motifs qu'on avait eus d'établir le Canada +et sur le commerce des pelleteries, le seul dont on se fût sérieusement +occupé jusqu'alors, et auquel on avait tout sacrifié, ces deux +administrateurs disaient que le temps était arrivé de donner une +nouvelle base au négoce de la Nouvelle-France; que la traite des +fourrures devenait de jour en jour moins profitable et cesserait tôt ou +tard, que d'ailleurs elle répandait des habitudes vicieuses et +vagabondes parmi la population, qui négligeait la culture des terres +pour un gain trompeur. Ils faisaient ensuite une comparaison à ce sujet +entre la conduite des Américains et la nôtre. Ceux-là, répétaient-ils, +sans s'amuser à voyager si loin de chez eux comme nous, cultivent leurs +terres, établissent des manufactures, des verreries, ouvrent de mines, +construisent des navires et n'ont jamais regardé les pelleteries que +comme un accessoire. Nous devons les imiter et nous livrer à un commerce +plus avantageux et plus durable. Comme eux encourageons l'exportation +des viandes salées, des bois de toutes sortes, du goudron, du brai, des +huiles, du poisson, du chanvre, du lin, du fer, du cuivre, &c. A mesure +que le chiffre des exportations s'élèvera, celui des importations suivra +une marche ascendante proportionnelle; tout le monde sera occupé, les +denrées et les marchandises seront abondantes, et par conséquent à +meilleur marché; cette activité attirera l'émigration, augmentera les +défrichemens, développera la pêche et la navigation, et répandra enfin +une vie nouvelle dans tous les établissemens de cette contrée +aujourd'hui si languissante. Ils démontraient par un raisonnement +parfaitement conforme aux meilleurs principes de l'économie politique +moderne, les avantages qui résulteraient de cet état de choses pour la +France elle-même; car qu'on ne dise pas, ajoutaient-ils, que si le +Cap-Breton tire du Canada une partie de ses denrées que la France peut +lui fournir, c'est autant de défalqué du commerce du royaume; celui-là +achètera d'autant plus de marchandises françaises qu'il vendra de +produits, et plus les manufactures de France emploieront de bras, plus +sa population augmentera et plus elle consommera de productions +agricoles. Ils terminaient ce long document par insister avec force sur +la nécessité de coloniser le Cap-Breton, de faire un dépôt général dans +cette île qui se trouvait entre la mère-patrie et l'Acadie, Terreneuve +et le Canada, et au centre des pêcheries. Cette île pourrait fournir de +son cru, à la première, des morues, des huiles, du charbon de terre, du +plâtre, des bois de construction, etc.; aux autres, des marchandises +entreposées venant de France, qu'elle échangerait contre les denrées de +ces diverses provinces. Il y a plus, observaient-ils encore, ce n'est +pas seulement en augmentant la consommation des marchandises en Canada +que l'établissement projeté serait utile au royaume, on pourrait aussi +faire passer des vins, des eaux de vie, des toiles, du ruban, des +taffetas, etc., aux colonies anglaises qui sont très peuplées et qui en +achèteraient beaucoup, quand même ce négoce ne serait pas permis. En un +mot M. Raudot voulait faire du Cap-Breton dans les limites des +possessions françaises, ce que la Grande-Bretagne est aujourd'hui pour +le monde, le centre du commerce. Si nous établissions maintenant un +chemin de fer entre Halifax et l'extrémité supérieure du Canada, le +projet de M. Raudot avec la variante cependant d'Halifax au lieu de +Louisbourg, serait bien près de sa réalisation puisque la différence +entre les deux entreprises ne tiendrait qu'à celle des circonstances +diverses du transport entre ces deux époques. En 1706 l'entrepôt avait +besoin de voies liquides pour recevoir et expédier dans toutes les +directions les productions et les marchandises. Aujourd'hui un entrepôt +peut être placé aussi bien au centre d'un continent qu'au sein d'une +mer, parce que l'on peut sur terre faire rayonner des chemins de fer +tout aussi bien que des vaisseaux sur l'Atlantique, et que la vapeur +franchit les espaces même avec plus de rapidité sur le premier que sur +le dernier élément. Ce projet, M. Raudot voulait en confier l'exécution, +non à une compagnie toujours égoïste et sacrifiant sans cesse l'avenir +au présent, mais au gouvernement qu'il priait de s'en charger, entrant +dans les détails les plus minutieux pour lui en démontrer les facilités; +mais la guerre que la France soutenait alors contre l'Europe entière et +qui occupait toute l'énergie et toutes les forces du royaume, absorbant +une partie de sa jeunesse et le trop-plein de la population, ne lui +laissait ni le temps ni les moyens de penser à une pareille entreprise. +Après la guerre cependant, les choses ayant subi des altérations +profondes, la réalisation de ce projet devint non seulement utile, mais +d'une absolue nécessité. + +L'on commença par changer le nom du Cap-Breton pour lui donner celui +d'Ile-Royale, qu'il n'a conservé que durant le temps qu'il est resté +entre les mains des Français. L'on choisit ensuite pour quartier général +le Havre à l'Anglais dont le nom fut aussi remplacé par celui de +Louisbourg. Ce port situé au milieu d'un terrain stérile, ne pouvait +être fortifié qu'à grands frais, parce qu'il fallait tirer les matériaux +de fort loin. Bien des gens auraient préféré le port Ste.-Anne qui est +plus spacieux, très facile à rendre presqu'imprenable, et entouré d'un +pays abondant en marbre et en bois de commerce. M. de Costa Bella, qui +venait de perdre son gouvernement de Plaisance cédé aux Anglais, fut +chargé de commencer la nouvelle colonie et de jeter les fondemens de +Louisbourg. + +La France comptait moins sur l'émigration sortie de son sein pour +peupler l'île et la ville qu'elle voulait fonder, que sur ses anciens +sujets de l'Acadie et de Terreneuve. Elle crut que leur antipathie pour +leurs nouveaux maîtres les engagerait à venir s'y établir; elle les y +invita même ainsi que les Abénaquis, comme s'il eût été raisonnable +d'espérer que des colons feraient plus de sacrifices pour augmenter la +puissance de leur ancienne mère-patrie que cette mère-patrie elle-même. +Les gouverneurs anglais, aveuglés par leurs préjugés religieux et +nationaux, avaient d'abord mécontenté, par de mauvais traitemens, les +Acadiens, qui, dans leur désespoir, menacèrent d'émigrer. Mais lorsque +ces gouverneurs virent la France former un nouvel établissement à côté +d'eux, ils se hâtèrent de changer de conduite et de rassurer les colons +qui allaient les abandonner. C'est ainsi que la Grande-Bretagne se +conduisit envers les habitans du Canada en 1774. Voyant ses anciennes +colonies prendre les armes contre elle, elle s'empressa de leur assurer +l'usage de leur langue et de leurs institutions nationales, pour les +empêcher de joindre les rebelles et les engager à défendre sa cause. +Plus tard cependant, lorsqu'elle crut n'avoir plus besoin d'eux, elle +les sacrifia; et en cela elle ne fit que répéter ce qu'elle avait déjà +fait à l'égard des malheureux Acadiens. Telle est la justice de la +politique entre les mains de laquelle les colons, plus que tous autres, +ne sont que des jouets, une marchandise. + +Les Acadiens rassurés, comme on l'a dit, par les paroles des gouverneurs +anglais, ne purent se résoudre à abandonner leurs terres sur lesquelles +ils jouissaient d'une douce aisance, et se transmettaient depuis +longtemps de père en fils les moeurs pures et patriarcales de leurs +ancêtres. Il ne s'en trouva qu'un petit nombre qui voulût émigrer, les +uns parce qu'ils ne pouvaient s'habituer au nouveau joug, les autres +parce qu'ils avaient peu de chose à perdre en s'en allant; ils vinrent +de Terreneuve et de l'Acadie s'établir à Louisbourg et en d'autres +endroits de l'île, où ils formèrent de petits villages sans ordre et +dispersés sur le rivage, chacun choisissant le terrain qui lui convenait +pour la culture ou la pêche. + +La ville de Louisbourg bâtie en bois sur une langue de terre qui +s'avance dans la mer, atteignit une demi-lieue de longueur dans sa plus +grande prospérité. Les rares maisons de pierre qu'on y voyait +appartenaient au gouvernement. On y construisit des cales, c'est-à-dire +des jetées, qui s'étendant au loin dans le port, servaient pour charger +et décharger les navires. Comme le principal objet du gouvernement en +prenant possession de l'Ile-Royale, était de s'y rendre inexpugnable, il +commença à fortifier Louisbourg en 1720; il y dépensa des sommes énormes +et qui dépassèrent trente millions. Il pensa que ce n'était pas trop +pour protéger les pêcheries, pour assurer la communication de la France +avec le Canada, pour ouvrir en temps de guerre un asile aux vaisseaux +venant des Indes occidentales. + +La principale industrie des habitans consistait dans la pêche. La traite +des fourrures qui s'y faisait avec quelques Sauvages Micmacs était de +peu de chose. Cependant le grand nombre d'ouvriers employés d'abord par +le gouvernement, pour exécuter ses vastes travaux, et ensuite l'activité +de la pêche portèrent graduellement la population de cette colonie à +4000 âmes. Cette population était employée sur la fin au commerce de la +morue sèche. Les habitans les moins aisés, suivant Raynal, y employaient +deux cents chaloupes et les plus riches cinquante goëlettes de trente à +cinquante tonneaux. Les chaloupes ne quittaient jamais les côtes de plus +de quatre ou cinq lieues; les goëlettes allaient jusque sur le grand +banc de Terreneuve et dans l'automne portaient elles-mêmes leurs +précieuses cargaisons en France ou dans les îles de l'archipel du +Mexique. Dans le fait l'Ile-Royale n'était qu'une grande pêcherie; et sa +population, composée en hiver des pêcheurs fixes, faisait plus que +doubler en été par l'arrivée de ceux de l'Europe, qui s'éparpillaient +sur les grèves pour faire sécher leur poisson. Elle recevait sa +subsistance de la France ou des Antilles. Elle tirait de la première des +vivres, des boissons, des vêtemens et jusqu'à ses meubles; elle faisait +ses retours en envoyant de la morue dans une partie des vaisseaux qui +lui apportaient ces marchandises, le reste allant faire la pêche pour se +former une cargaison. Elle expédiait pour les Iles vingt ou vingt-cinq +bâtimens de 70 à 140 tonneaux chargés de morue, de madriers, de +planches, de merrain, de charbon de terre, de saumon, de maquereau salé, +et enfin d'huile de poisson; elle en rapportait du sucre, du café, des +rums et des sirops. Elle parvint à créer chez elle un petit commerce +d'échange, d'importation et d'exportation. Ne pouvant consommer ce +qu'elle recevait de France et des Iles, elle en cédait une partie au +Canada et une autre plus considérable à la Nouvelle-Angleterre, qui +venait les chercher dans ses navires et apportait en paiement des +fruits, des légumes, des bois, des briques, des bestiaux, et par +contrebande, des farines et même de la morue. + +Malgré cette apparente prospérité, la plus grande partie des habitans +languissait dans la misère. La pêche comme les manufactures pour un +riche qu'elle fait, retient des milliers d'hommes dans l'indigence. +L'expérience nous a démontré depuis longtemps que les industries qui +emploient un grand nombre de bras, ont toutes le même inconvénient, la +pauvreté excessive des artisans qu'elles occupent. Outre cette cause à +laquelle on doit attribuer une partie de la misère des colons de +l'Ile-Royale, les circonstances dans lesquelles ils étaient venus s'y +établir étaient de nature à augmenter encore le mal; fuyant le joug +étranger en Acadie et à Terreneuve, ils avaient tout sacrifié pour venir +vivre et mourir sous le drapeau de la France, qui ne faisait pas tout ce +qu'elle aurait dû faire pour protéger une population qui lui montrait +tant de dévouement. Ils arrivèrent dénués de tout dans l'île. Dans +l'impuissance, dit l'historien que nous avons cité plus haut, de se +pourvoir d'ustensiles et des premiers moyens de pêches, ils les avaient +empruntés à un intérêt excessif. Ceux même qui n'avaient pas eu besoin +d'abord de ces avances, ne tardèrent pas à subir la dure loi des +emprunts. La cherté du sel et des vivres, les pêches malheureuses les y +réduisirent peu à peu. Des secours qu'il fallait payer vingt à +vingt-cinq pour cent par année, les ruinèrent sans ressource. + +Telle est à chaque instant la position relative de l'indigent qui +sollicite des secours, et du citoyen opulent qui ne les accorde qu'à des +conditions si dures, qu'elles deviennent en peu de temps fatales à +l'emprunteur et au créancier; à l'emprunteur, à qui l'emploi du secours +ne peut autant rendre qu'il lui a coûté; au créancier, qui finit par +n'être plus payé d'un débiteur que son usure ne tarde pas à rendre +insolvable. Il est difficile de trouver un remède à cet inconvénient, +car enfin il faut que le prêteur ait ses sûretés, et que l'intérêt de la +somme prêtée soit d'autant plus grand que les sûretés sont moindres. + +Le fondateur du Cap-Breton fut remplacé par M. de St.-Ovide. En 1720, +l'Angleterre nomma pour gouverneur de l'Acadie et de Terreneuve, M. +Philippe Richard, qui fut bien étonné en arrivant dans son gouvernement +de trouver les anciens habitans français en possession de leur langue, +de leur religion et de leurs lois, et en communication journalière avec +l'Ile-Royale comme s'ils eussent encore été soumis à la couronne de +France; il voulut prendre sur le champ des mesures pour leur +anglification en masse, croyant que les choses avaient assez changé pour +lui permettre d'exécuter ce projet sans danger. Il commença d'abord par +leur interdire tout commerce avec l'Ile-Royale; il leur fit ensuite +signifier qu'il leur donnait quatre mois pour prêter le serment +d'allégeance. M. de St.-Ovide était informé de tout ce qui se passait; +il se hâta de faire avertir les habitans que s'ils consentaient à ce +qu'on exigeait d'eux, qu'on les priverait bientôt de la liberté de +professer leur religion, et que leurs enfans abandonneraient celle de +leurs pères; que les Anglais les traiteraient comme des esclaves; que +leur esprit d'exclusion et leur antipathie naturelle contre les +Français, les tiendraient toujours séparés d'eux, que les Huguenots, +quoique unis à ce peuple par les liens de la religion, en étaient la +preuve. + +Les Acadiens n'avaient pas attendu cependant ces suggestions de leurs +anciens compatriotes, pour répondre à M. Richard; ils lui représentèrent +qu'ils étaient restés dans le pays à la condition qu'ils y jouiraient de +leurs usages et de leurs institutions tel qu'ils l'entendraient; que +sans cela ils se seraient retirés soit en Canada soit à l'Ile-Royale +comme le leur permettait le traité d'Utrecht, après avoir vendu leurs +terres; que la crainte de perdre une population si industrieuse et de +dépeupler le pays, avait engagé le gouvernement britannique à acquiescer +à leur demande; que leur demeure dans le pays avait été d'un grand +avantage pour les Anglais eux-mêmes en ce que c'était à leur +considération que les Sauvages, leurs fidèles alliés, les laissaient, +eux les Anglais en repos, ce qui était vrai. Ils laissèrent entrevoir +aussi à l'imprudent gouverneur que s'il persistait à mettre son projet à +exécution de les forcer de prêter le serment de fidélité, ou de leur +ôter leurs pasteurs, il pourrait bien exciter une insurrection qui +deviendrait formidable par l'union aux insurgés de tous les Indigènes +jusqu'à la rivière Kénébec. Au reste M. de St.-Ovide avait déjà pris des +mesures pour faire passer les Acadiens dans l'île St.-Jean, que l'on se +proposait alors d'établir. Force fut donc à M. Richard d'abandonner ses +projets d'anglification. Le cabinet de Londres ne fit cependant que les +ajourner, et l'orage ne se dissipa au-dessus de la tête des malheureux +Acadiens que pour éclater plus tard avec une fureur redoublée et afin de +mieux compléter leur naufrage. + +Nous avons dit que le gouvernement français avait formé le projet +d'établir l'île St.-Jean. Cette île en forme d'arc de vingt-deux lieues +de long sur une plus ou moins de largeur, et qui est située dans le +voisinage du Cap-Breton, dont elle peut être considérée comme une +annexe, lui aurait été en effet d'une grande utilité. Elle possède un +sol fertile, des pâturages excellens. Jusqu'à la pacification d'Utrecht +elle avait été oubliée comme l'Ile-Royale. En 1719 il se forma une +compagnie avec le double projet de la défricher et d'y établir de +grandes pêcheries. C'était à l'époque du fameux système de Law, et il +était plus facile de trouver des fonds que de leur conserver la valeur +factice que l'engouement des spéculateurs y avait momentanément +attachée. Le comte de St.-Pierre, premier écuyer de la duchesse +d'Orléans, se mit à la tête de l'entreprise, et le roi lui concéda alors +l'île en question avec celle de Miscou, et l'année suivante les îles de +la Magdeleine. Malheureusement l'intérêt qui avait réuni les associés +les divisa, tous les intéressés voulurent avoir part à la régie, et la +plupart n'avait pas la moindre expérience de ces entreprises; on ne doit +pas en conséquence être surpris si tout échoua. L'île retomba dans +l'oubli d'où on l'avait momentanément tiré jusque vers 1749, que les +Acadiens, fuyant le joug anglais, commencèrent à s'y établir. + + + + + LIVRE VII. + + + + + CHAPITRE I. + + SYSTÈME DE LAW.--CONSPIRATION DES NATCHÉS. + + 1712-1731. + + +La Louisiane, ses habitans et ses limites.--M. Crozat en prend +possession en vertu de la cession du roi.--M. de la Motte Cadillac, +gouverneur; M. Duclos, commissaire-ordonnateur.--Conseil supérieur +établi; introduction de la coutume de Paris.--M. Crozat veut ouvrir des +relations commerciales avec le Mexique; voyages de M. Juchereau de +St.-Denis à ce sujet; il échoue.--On fait la traite des pelleteries avec +les Indigènes, dont une portion embrasse le parti des Anglais de la +Virginie.--Les Natchés conspirent contre les Français et sont +punis.--Désenchantement de M. Crozat touchant la Louisiane; cette +province décline rapidement sous son monopole; il la rend (1717) au roi, +qui la concède à la compagnie d'Occident rétablie par Law.--Système de +ce fameux financier.--M. de l'Espinay succède à M. de la Motte Cadillac, +et M. Hubert à M. Duclos. M. de Bienville remplace bientôt après M. de +l'Espinay.--La Nouvelle-Orléans est fondée par M. de Bienville +(1717).--Nouvelle organisation de la colonie; moyens que l'on prend pour +la peupler.--Terrible famine parmi les colons accumulés à +Biloxi.--Divers établissemens des Français.--Guerre avec +l'Espagne.--Hostilités en Amérique: Pensacola, île +Dauphine.--Paix.--Louis XV récompense les officiers de la +Louisiane.--Traité avec les Chicachas et les Natchés.--Ouragan du 12 +septembre (1722).--Missionnaires.--Chute du système de Law.--La +Louisiane passe à la compagnie des Indes.--Mauvaise direction de cette +compagnie.--M. Perrier, gouverneur.--Les Indiens forment le projet de +détruire les Français; massacre aux Natchés; le complot n'est exécuté +que partiellement.--Guerre à mort faite aux Natchés; ils sont anéantis, +1731. + + +Les premiers colons de la Louisiane furent des Canadiens. Ce petit +peuple qui habitait l'extrémité septentrionale du Nouveau-Monde, sans +avoir eu presque le temps de s'asseoir sur la terre qu'il avait +défrichée, courrait déjà à l'aventure vers des contrées nouvelles; ses +enfans jalonnaient les rives du St.-Laurent et du Mississipi dans un +espace de près de douze cents lieues! Une partie disputait les bords +glacés de la baie d'Hudson aux traitans anglais, tandis qu'une autre +guerroyait avec les Espagnols presque sous le ciel brûlant des +tropiques. La puissance française dans l'Amérique continentale semblait +reposer sur eux. Ils se multipliaient pour faire face au nord et sud. +Partout pleins de dévouement et de bonne volonté, ils manient aussi bien +l'aviron du traitant-voyageur, que la hache du défricheur, que le fusil +du soldat. Ce tableau des Canadiens a quelque chose de neuf et de +dramatique; on aime à voir ce mouvement continuel qui les entraîne dans +toutes les directions au milieu des forêts et des nombreuses tribus +sauvages qui les regardent passer avec étonnement. Ils furent dans le +Nouveau-Monde comme ces tirailleurs qui s'éparpillent dans un combat en +avant d'une colonne dont ils annoncent la charge. Cependant ce tableau +si pittoresque, ce système d'enlever ainsi les Canadiens à des +occupations sédentaires et agricoles pour en faire comme des +précurseurs, des pionniers de la civilisation, était-il favorable au +même degré aux intérêts de leur pays, à eux-mêmes? C'est là une question +qui détruit bien vite le prestige qui nous faisait illusion, en nous +amenant à juger les choses à leur juste valeur. Mais notre objet n'est +pas ici d'en poursuivre la solution. Au nom de leur roi, les Canadiens +obéissaient sans calculer ni les sacrifices, ni les conséquences, et +l'on peut se demander s'il n'est pas arrivé jusqu'à ce jour, que ce zèle +ait eu des suites funestes pour eux. Quoiqu'il en soit, nous verrons +dans le cours de ce chapitre que c'est aux Canadiens principalement que +la France dut la conservation de la Louisiane, comme c'était à eux +qu'elle devait celle du Canada depuis un quart de siècle. + +En même temps qu'elle fortifiait le Cap-Breton, elle s'occupait de +l'établissement de la Louisiane, dont elle réclamait pour territoire du +côté du sud et de l'ouest jusqu'à la rivière Del Norte, et de là en +suivant les hauteurs qui séparent cette rivière de la rivière Rouge +jusqu'aux Montagnes-Rocheuses, au golfe de Californie et à la mer +Pacifique[69]; du côté de l'est toutes les terres dont les eaux tombent +dans le Mississipi. + +[Note 69: Carte publiée par l'Académie française.] + +La Mobile ne conserva guère plus longtemps que Biloxi le titre de +chef-lieu. Les désavantages propres à cette localité la firent +abandonner pour l'île Dauphine, ou du Massacre, ainsi nommée à cause des +ossemens humains, restes sans doute d'une nation détruite, qu'on y +trouva ensevelis sous le sol. Cette île très basse est couverte d'un +sable blanc cristallin si brûlant que rien n'y pousse. L'on se sent +saisi à son aspect d'une profonde tristesse. Ce qui la fit rechercher +d'abord c'est le port qu'elle possédait; mais elle le perdit peu de +temps après que l'on s'y fut établi; un coup de mer en ferma l'entrée. + +Le gouvernement absorbé tout entier par la guerre de la succession +d'Espagne, ne put prendre entre ses mains la colonisation de cette +province. Il se déchargea de cette tâche, dont il avait le succès fort à +coeur, sur l'énergie particulière et les efforts des hommes +entreprenans. Il existait alors à Paris un négociant habile qui avait +acquis une vaste fortune dans le commerce maritime, et qui avait rendu +des services signalés au royaume en important une grande quantité de +matières d'or et d'argent dans un temps où l'on en avait très besoin. Le +roi l'avait nommé conseiller-secrétaire de la maison et couronne de +France au département des finances. Ce marchand était M. Crozat. Il lui +abandonna en 1712, pour 16 ans, le privilége exclusif du commerce de la +Louisiane, et en pleine propriété l'exploitation des mines de cette +contrée; c'était agir contrairement à l'esprit du mémoire de M. Raudot, +dont nous avons parlé dans le dernier chapitre. M. Crozat qui n'avait +attribué qu'à un système vicieux le peu de succès qu'on y avait fait +jusqu'alors, se mit en frais d'utiliser incessamment sa gigantesque +Concession. + +Louis XIV nomma M. de la Motte Cadillac gouverneur en remplacement de M. +de Muys, mort en se rendant en Amérique. M. Duclos eut la charge de +commissaire-ordonnateur à la place de M. d'Artaguette rentré en France, +et un conseil supérieur fut établi pour trois ans, composé de ces deux +fonctionnaires et d'un greffier avec pouvoir de s'adjoindre des membres. +Ce conseil était un tribunal général pour les affaires civiles et +criminelles grandes ou petites. Il devait procéder suivant la coutume de +Paris dont les lois furent seules reconnues dans ce pays comme elles +l'étaient déjà en Canada. Cette organisation purement despotique, +puisque l'administration militaire, civile et judiciaire se trouvait +réunie dans les mêmes mains, ne fait qu'ajouter un exemple de plus à ce +que nous avons dit, que les colonies françaises furent toutes soumises à +leur naissance à un régime militaire absolu. + +M. de la Motte Cadillac débarqua à la Louisiane en 1713. Afin de +l'intéresser à son commerce, M. Crozat se l'était associé. La nouvelle +colonie devint plus que jamais une exploitation mercantile. Le +gouverneur dirigea toute son attention vers le commerce. Il trouva en +arrivant que les colons languissaient plutôt qu'ils ne vivaient dans un +des plus excellens pays du monde, faute d'avances et faute de débouchés +pour leurs denrées. Après avoir jeté les yeux autour de lui, il chercha +à ouvrir des relations commerciales avec ses voisins; il s'arrêta +d'abord aux Espagnols. Il envoya un navire chargé de marchandises à +Vera-Cruz. Le vice-roi du Mexique, fidèle aux maximes exclusives de son +temps et de son pays, défendit le débarquement de ces marchandises et +ordonna au vaisseau de s'éloigner. Malgré le résultat de cette première +tentative, M. de Cadillac ne se découragea pas, et résolut d'en faire +une seconde par terre. Il choisit pour cela M. Juchereau de St.-Denis, +un des voyageurs canadiens les plus intrépides, et qui était à la +Louisiane depuis 14 ans. + +Cet employé fit deux voyages dans le Mexique (Le page Dupratz), qui +furent remplis d'incidens et d'aventures galantes et romanesques. Il ne +fut de retour de son second voyage qu'en avril 1719, n'ayant pas eu plus +de succès que dans le premier. + +Tandis que le gouverneur cherchait ainsi à s'ouvrir des débouchés dans +le Mexique, il avait envoyé faire la traite chez les Natchés et les +autres nations du Mississipi, où ses agens trouvèrent des Anglais de la +Virginie, pour lesquels les Chicachas allaient devenir de nouveaux +Iroquois. La même lutte sourde qui existait dans le nord allait se +répéter dans le sud, et partager entre les deux peuples rivaux les +Indigènes. Bientôt en effet, l'on vit d'un côté plusieurs tribus, ayant +à leur tête les Alibamons et les Chactas, tomber sur la Caroline et y +commettre des ravages; et, de l'autre, les Natchés tramer la destruction +des Français, qui ne furent sauvés que par la promptitude et la vigueur +avec lesquelles le gouverneur sut agir. A cette occasion, les barbares +se virent condamnés par M. de Bienville, qui commandait l'expédition +contre eux, à élever de leurs propres mains, au milieu de leur principal +village, un fort pour ceux-mêmes qu'ils voulaient anéantir. C'était la +première humiliation que subissait leur grand chef, qui prétendait +descendre du soleil et qui en portait le nom avec orgueil. Ce fort, +aujourd'hui Natchez, situé sur le Mississipi, couronnait un cap de 200 +pieds d'élévation; il fut appelé Rosalie du nom de madame de +Pontchartrain, dont le mari, ministre d'état, protégeait la famille des +Lemoine d'où sortait Bienville. C'est l'année suivante (1715) que M. du +Tisné jeta les fondemens de Natchitoches, ville maintenant florissante. + +Cependant les grandes espérances que M. Crozat avait conçues +relativement à la Louisiane, s'étaient dissipées peu à peu; il y avait à +peine quatre ans qu'il avait cette province entre les mains, et déjà le +commerce en était détruit. Le monopole de ce grand fermier avait frappé +tout de mort. Avant sa concession il s'y faisait encore quelques +affaires. Les habitans de la Mobile et de l'île Dauphine exportaient des +provisions, des bois, des pelleteries chez les Espagnols de Pensacola, +dans les îles de la Martinique et de St.-Domingue et en France, et ils +recevaient en échange les denrées et les marchandises dont ils avaient +besoin pour leur consommation ou leur trafic avec les Indiens. M. Crozat +n'y eut pas plutôt fait reconnaître son privilége que cette industrie +naissante s'éteignit. L'arbre ne recevant plus de lumière et de chaleur +que du caprice d'un homme assis dans un comptoir de Paris, se dessécha +rapidement et il mourut. Les vaisseaux des Iles ne parurent plus; il fut +défendu d'aller à Pensacola d'où provenait tout le numéraire de la +colonie, et de vendre à d'autres qu'aux agens de M. Crozat, qui +donnèrent les prix qu'ils voulurent. Celui des pelleteries fut fixé si +bas que cette marchandise fut toute portée, par les chasseurs, en Canada +ou dans les colonies anglaises. Le concessionnaire, à l'aspect de la +décadence de la colonie, n'en voulut pas voir la cause là où elle était; +il adressa à diverses reprises de vaines représentations au gouvernement +qui ne les écouta pas. Enfin épuisé par les grandes avances qu'il avait +faites pour les nombreux établissemens formés en diverses parties du +pays, et trompé dans son attente d'ouvrir par terre et par mer des +communications avec le Mexique pour y verser ses marchandises et en +tirer des métaux, dégoûté aussi d'un privilége plus onéreux que +profitable, il le remit au roi, qui le concéda de suite à la compagnie +d'Occident, dont le succès étonna d'abord toutes les nations. + +Un aventurier écossais, Jean Law, homme plein d'imagination et d'audace, +cherchant avec avidité l'occasion d'attirer sur lui l'attention de +l'Europe par quelque grand projet, trouva dans la situation financière +de la France, un moyen de parvenir au but qu'il désirait d'atteindre. +Ayant fait une étude de l'économie politique dont Turgot et Smith +devaient plus tard faire une science, il se présenta à Paris comme le +sauveur de la nation et le restaurateur de ses finances délabrées. Quel +remède inattendu a-t-il trouvé pour combler l'abîme de la dette +nationale, qui devient de jour en jour plus incommensurable malgré tous +les efforts que l'on fait pour le fermer? Le papier monnaie et les mines +imaginaires de la Louisiane. Le pays même que Crozat vient de rejeter +avec dégoût, après y avoir perdu des sommes considérables, est la +panacée qui doit produire une aussi grande merveille. + +Il n'y a que l'état déplorable de la France qui ait pu entraîner le +peuple, le roi et ses ministres dans ces illusions vers lesquelles ils +se portèrent avec une ardeur qui se communiqua à d'autres pays. + +«Ponce de Léon n'eut pas plutôt abordé à la Floride en 1512, qu'il se +répandit dans l'ancien et le nouveau-monde que cette région était +remplie de métaux. Ils ne furent découverts ni par François de Cordoue, +ni par Velasquez de Ayllon, ni par Philippe de Narvaez, ni par Ferdinand +de Soto, quoique ces hommes entreprenans les eussent cherchés pendant +trente ans avec des fatigues incroyables. L'Espagne avait enfin renoncé +à ses espérances; elle n'avait même laissé aucun monument de ses +entreprises; et cependant il était resté vaguement dans l'opinion des +peuples que ces contrées renfermaient des trésors immenses. Personne ne +désignait le lieu précis où ces richesses pouvaient être; mais cette +ignorance même servait d'encouragement à l'exagération. Si +l'enthousiasme se refroidissait par intervalle, ce n'était que pour +occuper plus vivement les esprits quelque temps après. Cette disposition +générale à une crédulité avide, pouvait devenir un merveilleux +instrument dans des mains habiles». + +Law sut mettre ces vagues croyances à profit. Ce financier avait +commencé ses opérations en établissant avec la permission du régent en +1716 une banque avec un capital de 1200 actions de mille écus chacune. +La nouvelle institution dans ces sages limites, augmenta le crédit et +fit un grand bien, car elle pouvait faire face à ses obligations +facilement; mais on avait toujours les yeux tournés vers la Louisiane, +et c'est là où l'on devait trouver l'or pour payer les dettes de l'Etat. +En 1717 la compagnie d'Occident fut rétablie par Law; on lui céda +immédiatement la Louisiane et on l'unit à la banque; on donna encore à +cette association la ferme du tabac et le commerce du Sénégal. Dans la +supposition du succès, elle devait dégénérer en un affreux monopole. +Mais à cette époque on était incapable de juger des avantages ou des +désavantages de ces grandes opérations; et à venir encore jusqu'à nos +jours, les opinions des hommes les plus éclairés sont opposées et +contradictoires sur la matière. + +Quoiqu'il en soit, les actions de la compagnie d'Occident se payaient en +billets d'Etat que l'on prenait au pair quoiqu'ils ne valussent que +cinquante pour cent dans le commerce. Dans un instant le capital de 100 +millions fut rempli; chacun s'empressait de porter un papier décrié, +croyant le voir bientôt racheté en bel or de la Louisiane. Les +créanciers de l'Etat qui entrevoyaient leur ruine dans l'abaissement +graduel des finances, se prirent à cette spéculation, comme à leur seul +moyen de salut. Les riches entraînés par le désir d'augmenter leur +fortune, s'y lancèrent avec des rêves dont Law avait soin de nourrir la +cupide extravagance. «Le Mississipi devint un centre où toutes les +espérances, toutes les combinaisons se réunissaient. Bientôt des hommes +riches, puissans, et qui pour la plupart passaient pour éclairés, ne se +contentèrent pas de participer au gain général du monopole, ils +voulurent avoir des propriétés particulières dans une région qui passait +pour le meilleur pays du monde. Pour l'exploitation de ces domaines, il +fallait des bras: la France, la Suisse et l'Allemagne fournirent avec +abondance des cultivateurs, qui, après avoir travaillé trois ans +gratuitement pour celui qui aurait fait les frais de leur +transportation, devaient devenir citoyens, posséder eux-mêmes des terres +et les défricher.» + +Cependant le gouverneur et le commissaire-ordonnateur de la Louisiane +avaient été changés. M. de la Motte Cadillac avait eu pour successeur M. +de l'Espinay, et M. Duclos M. Hubert; mais quelque temps après, M. de +Bienville fut nommé commandant général de toute la Louisiane. Les +Français occupaient alors Biloxi, l'île Dauphine, la Mobile, Natchez et +Natchitoches sur la Rivière-Rouge. Ils avaient aussi commencé des +établissemens sur plusieurs autres points du pays. Biloxi était redevenu +chef-lieu. Le port de l'île Dauphine avait été abandonné pour l'Ile aux +Vaisseaux. L'obstination que l'on mettait à demeurer sur une côte +stérile, pour ne pas s'éloigner de la mer, démontre que le but de la +colonisation de cette contrée avait été jusque là tout commercial. Enfin +l'on commença à croire que les bords du Mississipi présentaient de plus +grands avantages pour la situation d'une capitale. On résolut d'aller +chercher un asile sur la rive gauche de ce fleuve, dans un endroit que +M. de Bienville avait déjà remarqué à 30 lieues de l'Océan. Ce +gouverneur avec quelques pauvres charpentiers et faux-sauniers y jeta, +en 1717, les fondemens d'une ville qui est aujourd'hui l'une des plus +populeuses et des plus riches du Nouveau-Monde. Il la nomma +Nouvelle-Orléans en l'honneur du duc d'Orléans, régent du royaume. La +Louisiane avait eu pour fondateur un Canadien illustre dans nos annales, +la capitale de ce beau pays allait devoir son existence également à un +de nos compatriotes. M. de Pailloux fut nommé gouverneur de la nouvelle +ville, où arriva l'année suivante un vaisseau qui avait été agréablement +trompé en trouvant 16 pieds d'eau dans l'endroit le moins profond du +Mississipi. L'on ne croyait pas que ce fleuve fut navigable si haut pour +les gros navires. On transféra seulement en 1722 le gouvernement à la +Nouvelle-Orléans. On ne pouvait se résoudre dans cette province à perdre +la mer de vue, tandis qu'en Canada l'on cherchait au contraire à s'en +éloigner en s'élevant toujours sur le St.-Laurent pour suivre la traite +des pelleteries dans les forêts. + +La compagnie d'Occident n'avait pas été plus tôt en possession de la +Louisiane qu'elle avait travaillé à organiser un nouveau gouvernement, +et à former un système d'émigration propre à assurer le rapide +établissement de cette province, et surtout l'exploitation des mines +abondantes dont le métal précieux devait payer la dette nationale, ce +chancre qui dévorait la France et minait déjà le trône si fier de sa +royale et antique dynastie. + +Dans la nouvelle organisation M. de Bienville fut nommé gouverneur +général et directeur de la compagnie en Amérique; M. de Pailloux, +major-général; M. Dugué de Boisbriand, autre Canadien, commandant aux +Illinois, et M. Diron, frère de l'ancien commissaire-ordonnateur, +inspecteur-général des troupes. + +La Louisiane avait été cédée à la compagnie en 1717; dès le printemps +suivant huit cents colons sur trois vaisseaux quittaient la Rochelle +pour cette contrée. Il y avait parmi eux plusieurs gentilshommes et +anciens officiers, au nombre desquels était M. Lepage Dupratz qui a +laissé d'intéressans mémoires sur cette époque pleine d'intérêt. Cette +émigration se dispersa sur différens points. Les gentilshommes étaient +partis avec l'espoir d'obtenir de vastes seigneuries en concession, et +d'introduire dans la nouvelle province une hiérarchie nobiliaire comme +il en naissait alors une en Canada. Law lui-même voulut donner +l'exemple. Il obtint une terre de quatre lieues en carré, à Arkansas, +qui fut érigée en duché; et il fit ramasser quinze cents hommes, tant +Allemands que Provençaux pour la peupler; il devait encore y envoyer +6000 Allemands du Palatinat; mais c'est dans ce moment même (1720) que +croula sa puissance éphémère avec l'échafaudage de ses projets +gigantesques qui laissèrent sur la France les ruines de la fortune +publique et particulière. Le contrecoup de cette grande chute +financière, qui n'avait encore rien eu de pareil chez les modernes, +ébranla profondément la jeune colonie, et l'exposa aux désastres les +plus déplorables. Des colons rassemblés à grands frais plus de mille +furent perdus avant l'embarquement à Lorient. «Les vaisseaux qui +portaient le reste de ces émigrans ne firent voile des ports de France +qu'en 1721, un an après la disgrace du ministre; et il ne put donner +lui-même aucune attention à ce débris de sa fortune. La concession fut +transportée à la compagnie». Cette compagnie ne donna point l'ordre de +cesser d'acheminer les colons vers l'Amérique. Une fois en route ces +malheureux ne pouvaient arrêter, et la chute du système les laissait +sans moyens. On les entassait sans soin et sans choix dans des navires +et on les jetait sur la plage de Biloxi, d'où ils étaient transportés +dans les différens lieux de leur destination. En 1721, les colons furent +plus nombreux que jamais; on les embarquait en France avec une +imprévoyance singulière. L'on n'avait pas à Biloxi assez d'embarcations +pour suffire à les monter sur le Mississipi. Il y eut encombrement de +population, les provisions manquèrent et la disette apparut avec toutes +ses horreurs; on n'eut plus pour vivre que les huîtres que l'on péchait +sur le bord de la mer. Plus de cinq cents personnes moururent de faim, +dont deux cents de la concession de Law. L'ennui et le chagrin en +conduisirent aussi plusieurs au tombeau. La mésintelligence, la +désunion, suite ordinaire des malheurs publics, se mit dans la colonie; +l'on forma des complots, et l'on vit une compagnie de troupes Suisses +qui avait reçu ordre de se rendre à la Nouvelle-Orléans, passer, +officiers en tête, à la Caroline[70]. + +[Note 70: Charlevoix: Journal historique.] + +Ce sont ces désastres qui engagèrent enfin à abandonner Biloxi, cette +rive funeste, et la Nouvelle-Orléans devint définitivement la capitale +de la Louisiane. + +Il ne faut pas croire néanmoins que tant d'efforts, quoique mal dirigés, +fussent sans fruit. Nombre d'établissemens furent commencés, réussirent +et sont aujourd'hui des places considérables. Sans doute l'on eût pu +faire mieux, beaucoup mieux; mais Raynal exagère singulièrement le mal. +Une colonisation forte, permanente, puissante, se fait graduellement, se +consolide par ses propres efforts et la jouissance d'une certaine +liberté. Ne fût-il mort personne à Biloxi, les émigrans eussent-ils tous +été des cultivateurs laborieux, intelligens, persévérans, et l'on sait +que ces qualités manquaient à beaucoup d'entre eux, encore le succès +prodigieux qu'on attendait ne se serait pas réalisé: on a vu jusqu'à +quel degré on avait élevé les espérances de la France. Les mines du +Mississipi devaient payer la dette nationale, et la Louisiane elle-même +devait relever son commerce et former un empire français. On fut +cruellement trompé sur tous ces points. Ce désappointement amer causa +une sensation si profonde, resta tellement empreint dans les esprits, +que longtemps après il influençait encore la plume irritable de +l'historien des deux Indes, et que le sage Barbé-Marbois ne put au bout +d'un siècle échapper totalement à l'impression qu'il avait laissée dans +sa patrie. Ces espérances qu'on avait formées s'appuyaient sur une base +chimérique, le système de Law, sur lequel il convient maintenant de +rapporter les jugemens qu'on a prononcés. + +«Dans leur appréciation, les uns comme M. Barbé-Marbois, disent que Law +après avoir persuadé aux gens crédules que la monnaie de papier peut, +avec avantage tenir lieu des espèces métalliques, tira de ce faux +principe les conséquences les plus extravagantes. Elles furent adoptées +par l'ignorance et la cupidité, et peut-être par Law lui-même, car il +portait de l'élévation et de la franchise jusque dans ses erreurs. + +«Les hommes éclairés résistèrent cependant, et beaucoup de membres du +parlement de Paris opposaient à ses impostures les leçons de +l'expérience. Vaine sagesse! Jean Law parvint à persuader au public que +la valeur de ses actions était garantie par des richesses inépuisables +que recélaient des mines voisines du Mississipi. Ces chimères appelées +du nom de système de Law, ne différaient pas beaucoup de celles qu'on +s'est efforcé de nos jours de reproduire sous le nom de Crédit. +Quelques-uns ont prétendu que tant d'opérations injustes, tant de +violations des engagemens les plus solennels, étaient le résultat d'un +dessein profondément médité, et que le régent n'y avait consenti que +pour libérer l'Etat d'une dette dont le poids était devenu +insupportable. Nous ne pouvons adopter cette explication. Il est plus +probable qu'après être entré dans une voie pernicieuse, ce prince et son +conseil furent conduits de faute en faute à pallier un mal par un mal +plus grand et à tromper le public en se faisant illusion à eux-mêmes. Si +au contraire ils avaient agi par suite d'une mesure préméditée, il y +aurait encore plus de honte dans cet artifice que dans la franche +iniquité du Directoire de France, quand en 1797 il réduisit au tiers la +dette publique». + +D'autres ayant Say à leur tête, attribuent le naufrage du système à une +autre cause. «Les gouvernemens qui ont mis en circulation, dit ce grand +économiste, des papiers-monnaies, les ont toujours présentés comme des +billets de confiance, de purs effets de commerce, qu'ils affectaient de +regarder comme des signes représentatifs d'une matière pourvue de valeur +intrinsèque. Tels étaient les billets de la banque formée, en 1716, par +l'Ecossais Law, sous l'autorité du régent. Ces billets étaient ainsi +conçus: + +_La banque promet de payer au porteur à vue.... livres, en monnaie de +même poids et au même titre que la monnaie de ce jour, valeur reçue, à +Paris, etc._ + +La banque, qui n'était encore qu'une entreprise particulière, payait +régulièrement ses billets chaque fois qu'ils lui étaient présentés. Ils +n'étaient point encore un papier-monnaie. Les choses continuèrent sur ce +pied jusqu'en 1719 et tout alla bien[71]. A cette époque, le roi, ou +plutôt le régent remboursa les actionnaires, prit l'établissement entre +ses mains, l'appela banque royale, et les billets s'exprimèrent ainsi: + +«_La banque promet de payer au porteur à vue... livres_, EN ESPÈCES +D'ARGENT, _valeur reçue à Paris etc_. + +[Note 71: Voyez dans Dutot, volume II, page 200, quels furent les très +bons effets du système dans ses commencemens.] + +«Ce changement, léger en apparence, était fondamental. Les premiers +billets stipulaient une quantité fixe d'argent, celle qu'on connaissait +au moment de la date sous la dénomination d'une livre. Les seconds ne +stipulant que des _livres_, admettaient toutes les variations qu'il +plairait au pouvoir arbitraire d'introduire dans la forme et la matière +de ce qu'il appellerait toujours du nom de _livres_. On nomma cela +rendre le papier-monnaie _fixe_: c'était au contraire en faire une +monnaie infiniment plus susceptible de variations, et qui varia bien +déplorablement. Law s'opposa avec force à ce changement: les principes +furent obligés de céder au pouvoir, et les fautes du pouvoir, lorsqu'on +en sentit les fatales conséquences, furent attribuées à la fausseté des +principes.» + +Telles sont les opinions d'un homme d'état et d'un économiste célèbre. +L'un et l'autre, trop exclusifs dans leurs idées, n'ont peut-être pas +dit toute la vérité. Say, ne faisant aucune attention aux entreprises +étrangères à la banque de Law, semble attribuer uniquement sa +catastrophe à l'altération des monnaies. Marbois partant d'un autre +principe, l'impute à la base chimérique donnée à cette banque, en la +faisant dépendre du succès des compagnies orientale et occidentale +rétablies ou formées par le financier étranger. Ne pourrions nous pas +dire plutôt que le système de Law était prématuré pour la France; et +qu'il ne pouvait convenir qu'à une nation très commerçante et qui fût +déjà familière avec les opérations financières et le jeu du crédit +public. Or l'on sait que les Français en général ne l'étaient pas alors. +C'était là la grande faute du système qui commença à éclairer la France, +dit Voltaire, en la bouleversant. Avant lui, «il n'y avait que quelques +négocians qui eussent des idées nettes de tout ce qui concerne les +espèces, leur valeur réelle, leur valeur numéraire, leur circulation, le +change avec l'étranger, le crédit public; ces objets occupèrent la +régence et le parlement. + +«Adrien de Noailles duc et pair, et depuis maréchal de France, était +chef du conseil des finances..... Au commencement de ce ministère l'Etat +avait à payer 900 millions d'arrérages; et les revenus du roi ne +produisaient pas 69 millions à 30 francs le marc. Le duc de Noailles eut +recours en 1716 à l'établissement d'une chambre de justice contre les +financiers. On rechercha les fortunes de 4410 personnes, et le total de +leurs taxes fut environ de 219 millions 400 mille livres; mais de cette +somme immense, il ne rentra que 70 millions dans les coffres du roi. Il +fallait d'autres ressources». + +On s'adressa au commerce. Il était peu considérable comparativement +parlant; les guerres l'avaient ruiné, on voulut le faire grandir +tout-à-coup en formant un crédit factice, comme si le commerce était +fondé sur le crédit et non le crédit sur le commerce. On oublia qu'il +manquait à la France un capital réel, l'esprit d'entreprise et +d'industrie. Law avait senti le vice de la situation, et c'est pour cela +qu'il faisait de si grands efforts pour augmenter le négoce du royaume +en activant l'établissement des possessions d'outre-mer. Mais les +ressources dont il jetait ainsi la semence allaient venir trop tard à +son secours; d'ailleurs dans son ardeur fiévreuse, il s'en était laissé +imposer sur les avantages que présentait, par exemple, le Nouveau-Monde. +Il crut ou feignit de croire que la Louisiane renfermait des richesses +métalliques inépuisables et capables de suppléer à tous les besoins. Il +se trompa. On a pu voir ce qu'était cette contrée et ce que l'on pouvait +attendre d'elle. Force fut donc à Law, faute d'un Pérou, faute de +marchandises, faute d'industrie, faute enfin d'autres valeurs réelles, +d'asseoir son papier-monnaie sur le numéraire seulement qu'il y avait en +France. Ce papier il fallut l'augmenter, on altéra les espèces, en leur +donnant aussi à elles une valeur factice; de là la ruine du système; +cette opération absurde amena une banqueroute. L'on s'aperçut alors que, +relativement à la Louisiane du moins, le système était fondé sur une +chimère. + +Après cette catastrophe la compagnie d'Occident, cessionnaire de tous +les droits de Law, n'en conserva pas moins la possession du pays, +qu'elle continua de gouverner et d'exploiter comme un monopole. Ce +système avait déjà coûté 25 millions. «Les administrateurs de la +compagnie qui faisait ces énormes avances, avaient la folle prétention +de former dans la capitale de la France le plan des entreprises qui +convenaient à ce nouveau monde. De leur hôtel, on arrangeait, on +façonnait, on dirigeait chaque habitant de la Louisiane avec les gênes +et les entraves qu'on jugeait bien ou mal favorables au monopole. Pour +en cacher les calamités on violait, on interceptait la correspondance +avec la France. «Les morts et les vivans, disait Lepage Dupratz, sont +également à ménager pour ceux qui écrivent les histoires modernes, et la +vérité que l'on connaît est d'une délicatesse à exprimer qui fait tomber +la plume des mains de ceux qui l'aiment». Quant à l'établissement du +pays par l'émigration des classes agricoles de France, le régime féodal +y mettait obstacle. Les nobles et le clergé, possesseurs du sol et du +gouvernement, n'avaient garde de favoriser l'éloignement des +cultivateurs, et d'acheminer les vassaux dont ils tiraient toute leur +fortune sur le Nouveau-Monde. Aussi très peu de paysans français ont-ils +quitté le champ paternel pour venir en Amérique à aucune époque. En un +mot, rien en France au commencement du dernier siècle n'était capable de +donner une forte impulsion à la colonisation. + +Malgré ces entraves, malgré toutes ces fautes et les malheurs qui en +furent la suite, néanmoins l'on fit encore plus qu'on n'aurait pu +l'espérer, et les établissemens formés en différens endroits de la +Louisiane, assurèrent la possession de cette province à la France. +L'hostilité de l'Espagne, les armes des Sauvages et la jalousie des +colonies anglaises ne purent lui arracher un pays qu'elle conserva +encore longtemps après avoir perdu le Canada. + +Outre les cinq ou six principaux établissemens formés par les Français +dont on a parlé ailleurs, l'on en avait encore commencé d'autres aux +Yasous, au Baton-Rouge, aux Bayagoulas, aux Ecores-Blancs, à la Pointe +coupée, à la Rivière-Noire, aux Paska-Ogoulas et jusque vers les +Illinois. C'était occuper le pays sur une grande échelle; et toutes ces +diverses plantations se maintinrent et finirent la plupart par +prospérer. + +Pendant que Law était tout rempli de ses opérations financières, des +événemens survenus en Europe avaient mis les armes aux mains de deux +nations qui semblaient devoir être des alliés inséparables, depuis le +traité des Pyrénées, la France et l'Espagne. Albéroni fut le principal +auteur de cette levée de boucliers funeste pour le pays qu'il servait et +pour lui-même. + +Albéroni, observe un auteur moderne, avait les projets les plus +ambitieux et les plus vastes; autrefois prêtre obscur dans l'Etat de +Parme, espion et flatteur du duc de Vendôme, qu'il suivit en Espagne, il +était parvenu de cette vile condition à la plus haute fortune; il était +cardinal et ministre absolu du faible Philippe V, qu'il gouvernait de +concert avec la reine, et voulait relever la puissance espagnole pour +accroître la sienne; il semblait enfin aspirer à jouer le rôle d'un +Richelieu. L'Angleterre, la France, l'Empire et la Hollande conclurent à +Londres (2 août 1718), un nouveau traité qui reçut le nom de quadruple +alliance. L'empereur y renonça pour lui-même et pour ses successeurs, à +toute prétention à la couronne d'Espagne, à condition que Philippe V lui +restituerait la Sicile et remettrait la Sardaigne au duc de Savoie. On +somma le roi d'Espagne d'accéder à ce traité dans le délai de trois +mois; mais Albéroni conspirait alors avec la duchesse du Maine contre le +régent, et reçut cette proposition avec une hauteur insolente. Tout +était préparé pour le succès de son projet: des troupes espagnoles +devaient être jetées en Languedoc et en Bretagne, où existaient déjà des +germes de révolte; on s'emparerait du régent, qu'on renfermerait dans +une forteresse; on convoquerait les Etats-Généraux; on obtiendrait +l'annulation des traités de Londres et de La Haye; on ferait déclarer le +duc d'Orléans déchu de son droit de succession à la couronne, et la +régence serait déférée à Philippe V, qui se trouverait alors sur les +premiers degrés d'un trône auquel il tenait bien plus qu'à la couronne +que son aïeul Louis XIV avait placée sur sa tête. Le prince de +Cellamare, ambassadeur d'Espagne, était l'agent accrédité de cette +conspiration, dans laquelle la duchesse du Maine avait entraîné quelques +grands seigneurs et beaucoup d'intrigans subalternes. Tout le secret de +l'affaire fut découvert dans les papiers d'un abbé Porto-Carréro, qu'on +arrêta sur la route d'Espagne, où il se rendait pour prendre les +derniers ordres d'Albéroni. + +Le régent dès qu'il fut instruit du complot montra la plus grande +vigueur. Il fit arrêter l'ambassadeur de Philippe V, et punir les +complices de la duchesse du Maine. Il déclara ensuite la guerre à +l'Espagne qui eut la France et l'Angleterre sur les bras, l'Angleterre +comme signataire du traité de la quadruple alliance et parce qu'Albéroni +avait cherché à y ranimer le parti du prétendant, le prince Charles, +auquel il avait offert des secours. Les Espagnols furent partout +malheureux; ils furent battus sur mer par les Anglais, et sur terre par +les troupes françaises qui envahirent leur pays, conduites par le +maréchal de Berwick. Ils reçurent aussi des échecs en Amérique où M. de +Sérigny fut envoyé avec trois vaisseaux pour s'emparer de Pensacola que +l'on trouvait trop rapproché de la Louisiane, et que d'ailleurs l'on +convoitait depuis longtemps, parceque c'est le seul port qu'il y ait sur +toute cette côte depuis le Mississipi jusqu'au canal de Bahama. Don Jean +Pierre Matamoras y commandait. Attaquée du coté de la terre par 700 +Canadiens, Français et Sauvages, sous les ordres de M. de Chateauguay, +et du côté de la mer par M. de Sérigny, la place se rendit (1719) après +quelque résistance, et la garnison et une partie des habitans furent +embarquées sur deux navires français pour la Havane. Mais ces deux +navires étant tombés en route au milieu d'une flotte espagnole, furent +enlevés et ils entrèrent comme prises là où ils croyaient paraître en +vainqueurs. + +La nouvelle de la reddition de Pensacola fit une grande sensation dans +la Nouvelle-Espagne et le Mexique. Le vice-roi, le marquis de Valero, +mit en mouvement toutes les forces de terre et de mer dont il pouvait +disposer, et dès le mois de juin don Alphonse Carrascosa entra dans la +baie sur laquelle cette ville est bâtie avec 12 bâtimens, 3 frégates et +9 balandres portant 850 hommes de débarquement. A la vue des Espagnols, +une partie de la garnison composée de déserteurs, de faux-sauniers et +autres gens de cette espèce, passa à l'ennemi; le reste, après s'être à +peine défendu, força M. de Chateauguay à se rendre. La plupart de ces +misérables entrèrent immédiatement au service espagnol, et les autres +furent jetés par Carrascosa, pieds et poings liés à fond de cale des +vaisseaux. Il rétablit ensuite Don Matamoras dans son gouvernement et +lui laissa une garnison suffisante. + +Après cette victoire, le vice-roi espagnol décida de chasser les +Français de tout le golfe du Mexique, et Don Carnejo fut chargé de cette +tâche avec son escadre à laquelle devaient se rallier tous les vaisseaux +de sa nation qu'il rencontrerait. Carrascosa de son côté tourna ses +voiles vers l'île Dauphine et la Mobile qu'il croyait prendre sans +beaucoup de difficultés; mais tous ces projets des Espagnols finirent +malheureusement. D'abord un détachement des troupes de Carrascosa fut +défait par M. de Vilinville à la Mobile, ce qui l'obligea d'abandonner +l'attaque de cette place; ensuite il fut repoussé lui-même à Guillory, +ilot de l'île Dauphine autour de laquelle il roda pendant quatorze jours +comme un vautour qui épie sa proie. Le brave Sérigny déjoua tous ses +mouvemens, quoiqu'il eût pourtant avec lui moins de 200 Canadiens et le +même nombre de Sauvages sur lesquels il put compter, le reste de ses +forces se composant de soldats mal disposés dont il se défiait plus que +des ennemis mêmes. + +Leurs attaques ayant été repoussées, les Espagnols durent s'attendre, +suivant l'usage de la guerre, à se voir assaillis à leur tour. En effet, +le comte de Champmêlin arriva avec une escadre française pour reprendre +Pensacola. M. de Bienville fut chargé d'investir la place par terre avec +ses Canadiens et ses Sauvages, tandis que le comte de Champmêlin +lui-même l'attaquerait par mer. Ce projet fut exécuté avec promptitude +et vigueur. Carrascosa avait embossé sa flotte à l'entrée du port et +hérissé le rivage de canons; après deux heures et demie de combat, tous +les vaisseaux espagnols amenèrent leurs pavillons; et le lendemain, +Bienville ayant continué une fusillade fort vive toute la nuit avec +Pensacola, cette ville se rendit pour prévenir un assaut. On fit de 12 à +15 cents prisonniers, parmi lesquels se trouvaient un grand nombre +d'officiers. On démantela une partie des fortifications et on laissa +quelques hommes seulement dans le reste. + +Ce fut après cette campagne que le roi crut devoir récompenser les +officiers canadiens qui commandaient à la Louisiane depuis sa fondation, +et aux efforts desquels il devait la conservation de cette colonie, qui +était leur ouvrage; car les colons européens, concessionnaires et +autres, périssant de faim ou dégoûtés du pays, désertaient par +centaines, surtout les soldats, et se réfugiaient dans les colonies +anglaises. Cela alla si loin que le gouverneur de la Caroline crut de +son devoir d'en informer M. de Bienville. Le pays se vidait avec autant +de rapidité qu'il s'était rempli. Les principaux d'entre les Canadiens +étaient MM. de Bienville, de Sérigny, de St.-Denis, de Vilinville et de +Chateauguay, «Les colons les plus prospères, dit Bancroft, c'étaient les +vigoureux émigrans du Canada qui n'avaient guère apporté avec eux que +leur bâton et les vêtemens grossiers qui les couvraient». Le +gouvernement français n'avait pas en effet de sujets plus utiles et plus +affectionnés. Renommés par leurs moeurs paisibles et la douceur de leur +caractère dans la paix, ils formaient dans la guerre une milice aussi +dévouée qu'elle était redoutable. Louis XV nomma M. de Sérigny capitaine +de vaisseau, récompense qui était bien due à sa valeur, à ses talens et +au zèle avec lequel il avait servi l'Etat depuis son enfance, n'ayant +jamais monté à aucun grade dans la marine qu'après s'être distingué par +quelqu'action remarquable ou par quelque service important. M. de +St.-Denis reçut un brevet de capitaine et la croix de St.-Louis. M. de +Chateauguay fut nommé au commandement de St.-Louis de la Mobile. +Cependant la guerre tirait à sa fin. Excitée par un ministre ambitieux, +sans motifs raisonnables qui pussent la justifier, elle n'apporta, comme +on l'a déjà dit, que des désastres à l'Espagne. La paix signée le 17 +février 1720, mit fin à cette querelle de famille. Albéroni disgracié, +fut reconduit en Italie, escorté par des troupes françaises, et y acheva +sa vie dans l'obscurité, après s'être un instant bercé de l'espoir de +changer la face du monde. L'on déposa les armes en Amérique comme en +Europe, et le port de Pensacola, pour lequel on se battait depuis trois +ans, fut rendu aux Espagnols. + +La paix avec cette nation fut suivie de près par celle avec les +Chicachas et les Natchés, qui avaient profité de la guerre pour +commettre des hostilités contre la Louisiane. Ces heureux événemens, +successivement annoncés, allaient enfin laisser respirer le pays qui ne +demandait que du repos, quand un ouragan terrible qui éclata le 12 +septembre 1722, y répandit partout la désolation. La mer gonflée par +l'impétuosité du vent, franchit ses limites et déborda dans la campagne +renversant tout sur son passage. La Nouvelle-Orléans et Biloxi furent +presque renversés de fond en comble, et les infortunés habitans durent +recommencer la construction de ces villes comme pour la première fois. + +Jusqu'à cette époque, le gouvernement ne s'était point occupé du soin +des âmes dans la Louisiane. Le pieux Charlevoix qui arrivait de cette +contrée, appela en 1723 l'attention de la cour sur cette mission. Les +intérêts de la religion et de la politique, les idées traditionnelles, +le système suivi dans la Nouvelle-France, tout devait recommander ce +sujet important au bon accueil du gouvernement. «Nous avons vu, observe +cet historien, que le salut des Sauvages fut toujours le principal objet +que se proposèrent nos rois partout où ils étendirent leur domination +dans le Nouveau-Monde, et l'expérience de près de deux siècles nous +avait fait comprendre que le moyen le plus sûr de nous attacher les +naturels du pays, était de les gagner à Jésus-Christ. On ne pouvait +ignorer d'ailleurs qu'indépendamment même du fruit que les ouvriers +évangéliques pouvaient faire parmi eux, la seule présence d'un homme +respectable par son caractère, qui entende leur langue, qui puisse +observer leurs démarches, et qui sache en gagnant la confiance de +quelques uns se faire instruire de leurs desseins, vaut souvent mieux +qu'une garnison; on peut du moins y suppléer, et donner le temps aux +gouverneurs de prendre des mesures pour déconcerter leurs intrigues». +Cette dernière raison fut sans doute d'un plus grand poids que la +première auprès du voluptueux régent et de la plupart des membres de la +compagnie des Indes, à cette époque d'indifférence et d'incrédulité. Des +Capucins et des Jésuites furent envoyés pour évangéliser les Indigènes, +surtout pour les disposer favorablement envers les Français. + +L'an 1726 fut le dernier de l'administration de M. de Bienville, +administration rendue si difficile et si orageuse par le vice du système +de M. Crozat, et par la chute mémorable de celui de Law. Les désastres +qui en furent la suite n'empêchèrent pas néanmoins les Français de se +maintenir dans le pays et de triompher dans la guerre avec les +Espagnols. Lorsque M. Perrier, lieutenant de vaisseau, arriva au mois +d'octobre pour remplacer M. de Bienville, qui passa en France, il trouva +la Louisiane assez tranquille au dehors, bonheur acquis après des luttes +de toute espèce et dont elle devait s'empresser de jouir, car il se +formait déjà dans le silence des forêts et les conciliabules secrets des +barbares un orage beaucoup plus menaçant que tous ceux qu'elle avait eu +à traverser jusqu'à ce jour, et qui devait l'ébranler profondément sur +sa base encore si fragile. + +La Compagnie d'Occident avait fait place à la compagnie des Indes, créée +en 1723, et dont le duc d'Orléans s'était fait déclarer gouverneur. «Le +privilège embrassait l'Asie, l'Afrique et l'Amérique. On voit dans les +délibérations de cette association, composée dé grands seigneurs et de +marchands, paraître tour à tour l'Inde, la Chine, les comptoirs du +Sénégal, de la Barbarie, les Antilles et le Canada. La Louisiane y tient +un rang principal. L'utilité publique, autant que la grandeur et la +gloire du monarque, avait fait accueillir, sous Louis XIV, les premiers +projets de la fondation d'une colonie puissante. Mais dans l'exécution, +rien n'avait répondu à cette intention: la nouvelle compagnie se montra +encore moins habile que celle qui l'avait précédée. On cherche en vain +dans ses actes les traces du grand dessein colonial formé par le +gouvernement. On trouve presqu'à chaque page des nombreux registres qui +contiennent les délibérations de l'association, des tarifs du prix +assigné au tabac, au café et à toutes les denrées soumises au privilège. +Ce sont des discours prononcés en assemblée générale pour exposer l'état +florissant des affaires de la compagnie, et on finit presque toujours +par proposer des emprunts qui seront garantis par un fonds +d'amortissement. Mais l'amortissement était illusoire; les dettes +s'accumulèrent au point que les intérêts ne purent être payés, même en +engageant les capitaux. Des bilans, des faillites, des litiges, et une +multitude de documens, prouvent que les opérations, ruineuses pour le +commerce, ne furent profitables qu'à un petit nombre d'associés. + +«Rien d'utile et de bon ne pouvait en effet résulter d'un tel +gouvernement. Une circonstance prise parmi une foule d'autres, fera +juger jusqu'où purent être portés les abus. + +«Le gouverneur et l'intendant de la Louisiane étaient, par leurs +fonctions, comme interposés entre la compagnie et les habitans pour +modérer les prétentions réciproques et empêcher l'oppression. Mais ces +magistrats étaient nommés par les sociétaires eux-mêmes. On lit dans les +actes, _que pour attacher aux intérêts de la compagnie le gouverneur et +l'intendant, il leur est assigné des gratifications annuelles et des +remises sur les envois de denrées en France_. Les suites de ce régime +furent funestes à la Louisiane sans enrichir les actionnaires». + +C'est pendant que toutes ces transactions occupaient la compagnie des +Indes, transactions qui avaient leur contrecoup dans la colonie, que les +nations indigènes depuis l'Ohio jusqu'à la mer, formèrent le complot de +massacrer les Français. Il fallait peu d'efforts pour faire prendre les +armes aux Sauvages contre les Européens, qu'ils regardaient comme des +étrangers incommodes et exigeans, ou des envahisseurs dangereux. +C'étaient pour eux des ennemis qui, parlant au nom de l'autel et de la +civilisation, prétendaient avoir droit à leur pays, et les traitaient +sérieusement de rebelles s'ils osaient le défendre. D'abord ces +Européens se conduisirent bien envers les naturels qui les reçurent à +bras ouverts; mais à mesure qu'ils augmentaient en nombre, qu'ils se +fortifiaient au milieu d'eux, leur langage devenait plus impératif; ils +commencèrent bientôt à vouloir exercer une suprématie malgré les +protestations des Indiens. Il en fut de même partout où ils s'établirent +en Amérique, c'est-à-dire là où ils ne furent pas obligés de s'emparer +du sol les armes à la main. Les Français, grâce à la franchise de leur +caractère, furent toujours bien accueillis et en général toujours aimés +des Sauvages. Ils ne trouvèrent d'ennemis déclarés que dans les Iroquois +et les Chicachas, qui ne voulurent voir en eux que les alliés des +nations avec lesquelles ils étaient eux-mêmes en guerre. Les Français en +effet avaient constamment pour politique d'embrasser la cause des tribus +au milieu desquelles ils venaient s'établir. + +On sait avec quelle jalousie les colonies anglaises les voyaient +s'étendre le long du St.-Laurent et sur le bords des grands lacs. Elles +en ressentirent encore bien davantage lorsqu'elles les virent prendre +possession de l'immense vallée du Mississipi. Les Chicachas se +présentèrent ici, comme les Iroquois l'avaient fait sur le St.-Laurent, +pour servir leurs vues. Les Anglais qui les visitaient se mirent par +leurs propos à leur inspirer des sentimens de défiance et de haine +contre les Français; ils les peignirent comme des traitans avides, et +des voisins ambitieux, qui les dépouilleraient tôt ou tard de leur +territoire. Petit à petit la crainte et la colère se glissèrent dans le +coeur de ces Sauvages naturellement altiers et farouches, et ils +résolurent de se défaire une bonne fois d'étrangers, qui semblaient +justifier en effet une partie de ces rapports en augmentant tous les ans +le nombre de leurs établissemens, de manière qu'il n'allait bientôt plus +rester une seule bourgade indienne dans la Louisiane. Pour l'exécution +d'un pareil dessein, il fallait un secret inviolable, une dissimulation +profonde, beaucoup de prudence et l'alliance d'un grand nombre de +tribus, afin que les victimes fussent frappées dans tous les lieux à la +fois par la nation même au sein de laquelle elles pourraient se trouver. +Plusieurs années furent employées pour mûrir et étendre le complot. Les +Chicachas, qui en étaient les premiers auteurs, conduisaient toute la +trame. Ils n'y avaient point fait entrer ceux qui étaient attachés aux +Européens comme les Illinois, les Arkansas, et les Tonicas. Toutes les +autres tribus l'avaient embrassé, soit volontairement, soit après y +avoir été entraînées; chacune devait faire main basse sur l'ennemi +commun dans sa localité, et toutes devaient frapper le même jour et à la +même heure depuis une extrémité du pays jusqu'à l'autre. + +Les Français, ignorant ce qui se passait, ne songeaient qu'à jouir de la +tranquillité profonde qui les environnait. Les tribus qui formaient +partie du complot redoublaient pour eux les témoignages d'attachement, +afin d'augmenter leur confiance et leur sécurité. Les Natchés leur +répétaient sans cesse qu'ils n'avaient point d'alliés plus fidèles; les +autres nations en faisaient autant, c'était un concert d'assurances +d'amitié et de dévouement. Bercés par ces protestations perfides, ils +dormaient sur un abîme. Heureusement, la cupidité des Natchés et +l'ambition d'une partie des Chactas, une des plus nombreuses nations de +ce continent, et qui voulaient tirer parti de cette catastrophe, +trahirent une trame si bien ourdie, et la dévoilèrent avant qu'elle eût +pu s'exécuter complètement. + +Comme on l'a dit, le jour et l'heure du massacre des Français avaient +été pris. La hache devait se lever sur eux à la fois dans tous les lieux +où il en respirerait un. Leur plus grand établissement était chez les +Natchés. M. de Chepar y commandait. Quoique cet officier se fût brouillé +avec les naturels, ceux-ci feignaient avec cette dissimulation dont ils +ont poussé l'art si loin, d'être ses plus fidèles amis; ils en +persuadèrent si bien ce commandant, que, sur des bruits sourds qui se +répandirent qu'il se formait quelque complot, il fit mettre aux fers +sept habitans qui avaient demandé à s'armer pour éviter toute surprise; +il porta de plus, par une étrange fatalité, la confiance jusqu'à +recevoir soixante Indiens dans le fort et jusqu'à permettre à un grand +nombre d'autres de se loger chez les colons et même dans sa propre +maison. On ne voudrait pas croire à une pareille conduite, si Charlevoix +ne nous l'attestait, tant elle est contraire à celle que les Français +avaient pour règle constante de tenir avec les Sauvages. + +Les conspirateurs se préparaient sans bruit, et, sous divers prétextes, +venaient prendre les postes qui leur avaient été assignés au milieu des +établissemens français. Pendant que l'on attendait le jour de +l'exécution, des bateaux arrivèrent aux Natchés chargés de marchandises +pour la garnison de ce poste, pour celle des Yasous ainsi que pour les +habitans. L'avidité des barbares fut excitée, leurs yeux s'allumèrent à +la vue de ces richesses; leur amour du pillage n'y put tenir. Oubliant +que leur démarche allait compromettre le massacre général, ils +résolurent de frapper sur le champ, afin de s'emparer de la cargaison +des bateaux avant sa distribution. Pour s'armer ils prétextèrent une +chasse voulant présenter, disaient-ils, au commandant du gibier pour +fêter les hôtes qui venaient de lui arriver; ils achetèrent des fusils +et des munitions des habitans et, le 28 novembre 1729, ils se +répandirent de grand matin dans toutes les demeures en publiant qu'ils +partaient pour la chasse, et en ayant soin d'être partout plus nombreux +que les Français. Pour pousser le déguisement jusqu'au bout, ils +entonnèrent un chant en l'honneur de M. de Chepar et de ses hôtes. +Lorsqu'ils eurent fini, il se fit un moment de silence; alors trois +coups de fusil retentirent successivement devant la porte de ce +commandant. C'était le signal du massacre. Les Sauvages fondirent +partout sur les Français, qui, surpris sans armes et dispersés; au +milieu de leurs assassins, ne purent opposer aucune résistance; ils ne +se défendirent qu'en deux endroits. M. de la Loire des Ursins, commis +principal de la compagnie des Indes, attaqué à peu de distance de chez +lui, tua quatre hommes de sa main avant de succomber. A son comptoir +huit hommes qu'il y avait laissés, eurent aussi le temps de prendre +leurs armes; ils se défendirent fort longtemps, mais ayant perdu six des +leurs, les survivans réussirent à s'échapper; les Natchés eurent huit de +tués dans cette attaque. Ainsi leurs pertes se bornèrent à une douzaine +de guerriers tant leurs mesures avaient été bien prises. En moins d'un +instant deux cents Français périrent dans cette boucherie, il ne s'en +sauva qu'une vingtaine avec quelques nègres la plupart blessés; 150 +enfans 60 femmes et presqu'autant de noirs furent faits prisonniers. + +Pendant le massacre, le Soleil ou chef des Natchés, était assis sous le +hangard à tabac de la compagnie des Indes, attendant tranquillement la +fin de cette terrible tragédie. On lui apporta d'abord la tête de M. de +Chepar, qui fut placée devant lui, puis celles des principaux Français +qu'il fit ranger autour de la première; les autres furent mises en +piles. Les corps restèrent sans sépulture et devinrent la proie des +chiens et des vautours; les Sauvages ouvrirent le sein des femmes +enceintes et égorgèrent presque toutes celles qui avaient des enfans en +bas âge, parcequ'elles les importunaient par leurs cris et leurs pleurs; +les autres jetées en esclavage furent exposées à toute la brutalité de +ces barbares couverts du sang de leurs pères, de leurs maris ou de leurs +enfans. On leur dit que la même chose s'était passée dans toute la +Louisiane, où il n'y avait plus un seul de leurs compatriotes, et que +les Anglais allaient venir prendre leur place. + +Tel fut le massacre du 28 novembre des Français. Raynal raconte +différemment la cause qui fit avancer cette catastrophe, mais sa version +quoique plus romantique semble par cela même moins probable. D'ailleurs +le témoignage de l'historien de la Nouvelle-France mérite ici le plus +grand poids. Contemporain de ces événemens dont il venait de visiter +lui-même le théâtre, et ami du ministère qui a dû lui donner +communication de toutes les pièces qui avaient rapport à ce sujet, il a +été plus qu'un autre en état d'écrire la vérité. + +La nouvelle de ce désastre répandit la terreur dans toute la Louisiane. +Le gouverneur, M. Perrier, en fut instruit le 2 décembre à la +Nouvelle-Orléans. Il fit partir sur le champ un officier pour avertir +les habitans, sur les deux rives du Mississipi, de se mettre en garde, +et en même temps pour observer les petites nations éparpillées sur les +bords de ce fleuve. + +Les Chactas, qui n'étaient entrés dans le complot que pour profiter du +dénoûment, ne bougèrent point. Les Natchés ignoraient la haine que cette +nation ambitieuse leur portait. Ils ne savaient pas qu'elle méditait +depuis longtemps leur destruction ou leur asservissement, et que ce +n'avait été que la crainte des Français qui l'avait arrêtée quelques +années auparavant. Avec une politique astucieuse mais profonde, les +habiles Chactas les encouragèrent dans leur coupable projet, afin de les +mettre aux prises avec les Européens. Ils avaient jugé que ceux-ci les +appelleraient à eux, et qu'alors ils pourraient se défaire facilement de +cette nation. L'événement justifia leur calcul. + +M. Perrier ne pénétra pas d'abord cette politique ténébreuse, et quand +il l'aurait fait, cela ne l'aurait pas empêché de se servir des armes +des Chactas pour venger l'assassinat des siens. La plupart des autres +tribus qui avaient pris part au complot, voyant le secret éventé et les +colons sur leurs gardes, ne remuèrent point. Celles qui se compromirent +par des voies de fait, payèrent cher leur faute. Les Yasous, qui +avaient, au début de l'insurrection, surpris le fort qui était au milieu +d'eux et égorgé les dix-sept Français qui s'y trouvaient, furent +exterminés. Les Corrois et les Tioux subirent le même sort. Les +Arkansas, puissante nation de tout temps fort attachée aux Français, +étaient tombés sur les premiers et en avaient fait un grand massacre; +ils poursuivirent aussi les Tioux avec tant d'acharnement qu'ils les +tuèrent jusqu'au dernier. Ces événemens, la réunion d'une armée aux +Tonicas et les retranchemens qu'on faisait partout autour des +concessions, tranquilisèrent un peu les colons, dont la frayeur avait +été si grande, que M. Perrier s'était vu obligé de faire détruire par +des nègres une trentaine de Chaouachas qui demeuraient au-dessous de la +Nouvelle-Orléans, et dont la présence faisait trembler cette ville! + +M. de Perrier fit ceindre la Nouvelle-Orléans d'un fossé auquel il +ajouta quelques petits ouvrages de campagne; il fit monter au Tonicas +deux vaisseaux de la compagnie, puis il forma pour attaquer les Natchés, +une petite armée dont il donna le commandement au major Loubois, n'osant +point encore quitter lui-même la capitale, parceque le peuple avait +quelques appréhensions sur la fidélité des noirs. Toutes ces mesures +firent rentrer dans les intérêts des Français, les petites nations du +Mississipi, qui s'en étaient détachées. Dès lors l'on put compter sur +des alliés nombreux; l'on n'avait jamais douté de l'affection des +Illinois, des Arkansas, des Offagoulas et des Tonicas, et l'on était sûr +maintenant des Natchitoches qui n'avaient point inquiété M. de +St.-Denis, et des Chactas tout en armes contre les Natchés. La Louisiane +était sauvée. + +Cette nouvelle attitude dans les affaires était due à l'énergie de M. +Perrier. «Il ne pouvait opposer à la foule d'ennemis qui le menaçaient +de toutes parts que quelques pallissades à demi-pourries, et qu'un petit +nombre de vagabonds mal armés, et sans discipline; il montra de +l'assurance et cette audace lui tint lieu de forces. Les Sauvages ne le +crurent pas seulement en état de se défendre, mais encore de les +attaquer». + +Ce gouverneur écrivait au ministère le 18 mars 1730: «Ne jugez pas de +mes forces par le parti que j'ai pris d'attaquer nos ennemis; la +nécessité m'y a contraint. Je voyais la consternation partout et la peur +augmenter tous les jours. Dans cet état j'ai caché le nombre de nos +ennemis et fait croire que la conspiration générale est une chimère, et +une invention des Natchés pour nous empêcher d'agir contre eux. Si +j'avais été le maître de prendre le parti le plus prudent, je me serais +tenu sur la défensive et aurais attendu des forces de France pour qu'on +ne pût pas me reprocher d'avoir sacrifié 200 Français de 5 à 600 que je +pouvais avoir pour le bas du fleuve. L'événement a fait voir que ce +n'est pas toujours le parti le plus prudent qu'il faut prendre. Nous +étions dans un cas, où il fallait des remèdes violens, et tâcher au +moins de faire peur si nous ne pouvions pas faire de mal». + +Loubois était aux Tonicas avec sa petite armée destinée à agir contre +l'insurrection. La mauvaise composition de ses troupes qui servaient par +force et ne subissaient qu'avec peine le joug de la discipline, apporta +dans ses mouvemens une lenteur qui était d'un mauvais augure. M. Lesueur +arrivant à la tête de 800 Chactas, ne le trouvant point aux Natchés, +attaqua seul ces Sauvages et remporta sur eux une victoire complète. Il +délivra plus de 200 Français ou nègres. L'ennemi battu se retira dans +ses places fortifiées devant lesquelles Loubois n'arriva que le 8 +février (1730), et campa autour du Temple du Soleil. Le siége fut mis +devant deux forts qu'on attaqua avec du canon, mais avec tant de +mollesse, que le temps de leur reddition parut très éloigné. Les +Chactas, fatigués d'une campagne qui durait déjà depuis trop longtemps à +leur gré, menacèrent de lever leur camp et de se retirer. On ne pouvait +rien entreprendre sans ces Indiens qui, sentant qu'on avait besoin +d'eux, affectaient une grande indépendance. Il fallut donc accepter les +conditions qu'offraient les assiégés, et se contenter de l'offre qu'ils +faisaient de rendre tous les prisonniers qu'ils avaient en leur +possession. Dans toute la colonie cette conclusion de la campagne fut +regardée comme un échec, et le gouverneur sévèrement blâmé. M. Perrier +écrivit à la cour pour se justifier, que les habitans commandés par MM. +d'Arembourg et de Laye avaient montré beaucoup de bravoure et de bonne +volonté, mais que les soldats s'étaient fort mal conduits. Les assiégés +étaient réduits à la dernière extrémité; deux jours de plus et on les +aurait eus la corde au cou; mais on se voyait toujours au moment d'être +abandonné par les Chactas, et leur départ aurait exposé les Français à +recevoir un échec et à voir brûler leurs femmes, leurs enfans et leurs +esclaves comme les en menaçaient les barbares. Les Chicachas qui +tenaient toujours les fils de la trame, et qui avaient voulu engager les +Arkansas et nos autres alliés à entrer dans la conspiration générale, ne +levaient point le voile qui les cachait encore; ils se contentaient de +faire agir secrètement leur influence. Les Chactas, quoique sollicités +vivement par les Anglais, qui accompagnèrent leurs démarches de riches +présens, de se détacher des colons de la Louisiane, refusèrent +d'abandonner la cause de ces derniers, et ils jurèrent une fidélité +inviolable à M. Perrier, qui s'était rendu à la Mobile pour s'aboucher +avec eux et contrecarrer l'effet de ces intrigues. Les secours qui +venaient d'arriver de France avaient contribué beaucoup à raffermir et à +rendre plus humbles ces barbares, qui se regardaient déjà avec quelque +espèce de raison comme les protecteurs de la colonie. + +Cependant la retraite de M. de Loubois avait élevé l'orgueil des +Natchés; ils montraient une hauteur choquante. Il était aisé de voir +qu'il faudrait bientôt mettre un frein à leur ardeur belliqueuse. Comme +à tous les Indiens, un succès ou un demi-succès leur faisait concevoir +les plus folles espérances; parceque leurs forteresses n'avaient pas été +prises, ils croyaient faire fuir les Français devant eux comme une +faible tribu. Cette erreur fut la cause de leur perte; les hostilités +qu'ils commirent leur attirèrent sur les bras une guerre mortelle. Le +gouverneur avait formé avec les renforts qu'il avait reçus et les +milices, un corps d'environ 600 hommes, qui s'assembla dans le mois de +décembre (1730) à Boyagoulas. Il partit de là deux jours après, et +remonta le Mississipi sur des berges pour aller attaquer l'ennemi sur la +rivière Noire, qui se décharge dans la rivière Rouge à dix lieues de son +embouchure. A la nouvelle des préparatifs des Français, la division se +mit parmi les malheureux Natchés, et elle entraîna la ruine de la nation +entière. Au lieu de réunir leurs guerriers ils les dispersèrent; une +partie alla chez les Chicachas, une autre resta aux environs de leur +ancienne bourgade. Quelques uns se retirèrent chez les Ouatchitas, un +plus grand nombre errait dans le pays par bandes, ou se tenait à +quelques journées du fort qui renfermait le gros de la nation, le Soleil +et les autres principaux chefs, et devant lequel les Français vinrent +asseoir leur camp. Intimidés par les seuls apprêts des assiégeans, ils +demandèrent à ouvrir des conférences. Perrier retint prisonniers les +chefs qu'on lui avait députés pour parlementer, et surtout le Soleil, +qu'il força d'envoyer un ordre aux siens de sortir de leur fort sans +armes. Les Natchés refusèrent d'abord d'obéir à leur prince privé de sa +liberté; mais une partie ayant obtempéré ensuite à ses ordres; le reste, +voyant tout perdu, ne songea plus qu'à guetter l'occasion d'échapper aux +assiégeans, ce à quoi ils réussirent. Ils profitèrent d'une nuit +tempêtueuse pour sortir du fort avec les femmes et les enfans, et ils se +dérobèrent à la poursuite des Français. + +L'anéantissement de ces barbares n'était pas encore complet. Il restait +à atteindre et à détruire tous les corps isolés dont nous avons parlé +toute l'heure, lesquels pouvaient former une force d'à peu près quatre +cents fusils. Lesueur s'adressa au gouverneur pour avoir la permission +de les poursuivre, promettant de lui en rendre bon compte. Il fut +refusé. M. Perrier n'avait pas dans les Canadiens toute la confiance que +la plupart méritaient, et élevé dans un service où la discipline et la +subordination sont au plus haut point, il ne pouvait comprendre qu'on +puisse exécuter rien de considérable avec des milices qui ne +reconnaissent d'autre règle que l'activité et une grande bravoure. Il +aurait sans doute pensé autrement, s'il eût fait réflexion qu'il faut +plier les règles suivant la manière de combattre de ses ennemis. Les +mêmes préjugés s'étaient élevés dans l'esprit de Montcalm et de la +plupart des officiers français dans la guerre de 1755, et cependant ce +furent ces mêmes Canadiens qui sauvèrent dans les plaines d'Abraham les +troupes réglées d'une complète destruction. + +Perrier de retour à la Nouvelle-Orléans, envoya en esclavage à +St.-Domingue tous les Natchés qu'il ramenait prisonniers, avec leur +grand chef, le Soleil, dont la famille les gouvernait depuis un temps +immémorial et qui mourut quelques mois après au cap Français. Cette +conduite irrita profondément les restes de cette nation orgueilleuse et +cruelle, à qui la haine et le désespoir donnèrent une valeur qu'on ne +leur avait point encore connue. Ils se jetèrent sur les Français avec +fureur; mais ce désespoir ne fit qu'honorer leur chute et révéler du +moins un noble coeur. Ils ne purent lutter longtemps contre leurs +vainqueurs, et presque toutes leurs bandes furent détruites. St.-Denis +leur fit essuyer la plus grande défaite qu'ils eussent éprouvée depuis +leur déroute par Lesueur. Tous les Chefs y périrent. Après tant de +pertes ils disparurent comme nation. Ceux qui avaient échappé à la +servitude ou au feu, se réfugièrent chez les Chicachas auxquels ils +léguèrent leur haine et leur vengeance. + + + + + CHAPITRE II. + + LIMITES. + + 1715-1744. + + +Etat du Canada: commerce, finances, justice, éducation, divisions +paroissiales, population, défenses.--Plan de M. de Vaudreuil pour +l'accroissement du pays.--Délimitation des frontières entres les +colonies françaises et les colonies anglaises.--Perversion du droit +public dans le Nouveau-Monde au sujet du territoire.--Rivalité de la +France et de la Grande-Bretagne.--Différends relatifs aux limites de +leurs possessions.--Frontière de l'Est ou de l'Acadie.--Territoire des +Abénaquis.--Les Américains veulent s'en emparer.--Assassinat du P. +Rasle.--Le P. Aubry propose une ligne tirée de Beaubassin à la source de +l'Hudson.--Frontière de l'Ouest.--Principes différens invoqués par les +deux nations; elles établissent des forts sur les territoires réclamés +par chacune d'elles réciproquement.--Lutte d'empiétemens; prétentions +des colonies anglaises; elles veulent accaparer la traite des +Indiens.--Plan de M. Burnet.--Le commerce est défendu avec le +Canada.--Etablissement de Niagara par les Française et d'Oswégo par les +Anglais.--Plaintes mutuelles qu'ils s'adressent.--Fort St.-Frédéric +élevé par M. de la Corne sur le lac Champlain; la contestation dure +jusqu'à la guerre de 1744.--Progrès du Canada.--Emigration; perte du +vaisseau le Chameau.--Mort de M. de Vaudreuil (1725); qualités de ce +gouverneur.--M. de Beauharnais lui succède.--M. Dupuy, intendant.--Son +caractère.--M. de St.-Vallier second évêque de Québec meurt; difficultés +qui s'élèvent relativement à son siége, portées devant le Conseil +supérieur.--Le clergé récuse le pouvoir civil.--Le gouverneur se rallie +au parti clérical.--Il veut interdire le conseil, qui repousse ses +prétentions.--Il donne des lettres de cachet pour exiler deux +membres.--L'intendant fait défense d'obéir à ces lettres.--Décision du +roi.--Le cardinal de Fleury premier ministre.--M. Dupuy est +rappelé.--Conduite humiliante du Conseil.--Mutations diverses du siége +épiscopal jusqu'à l'élévation de M. de Pontbriant.--Soulèvement des +Outagamis (1728); expédition des Canadiens; les Sauvages se +soumettent.--Voyages de découverte vers la mer Pacifique; celui de M. de +la Vérandrye en 1738; celui de MM. Legardeur de St.-Pierre et Marin +quelques années après; peu de succès de ces entreprises.--Apparences de +guerre; M. de Beauharnais se prépare aux hostilités. + + +Nous revenons au Canada dont nous reprenons l'histoire en 1715. Après +une guerre de vingt-cinq ans, qui n'avait été interrompue que par quatre +ou cinq années de paix, les Canadiens avaient suspendu à leurs +chaumières les armes qu'ils avaient honorées par leur courage dans la +défense de leur patrie, et ils avaient repris paisiblement leurs travaux +champêtres abandonnés déjà tant de fois. Beaucoup d'hommes étaient morts +au combat ou de maladie, sous les drapeaux. Un plus grand nombre encore +avaient été acheminés sur les différens postes dans les grands lacs et +la vallée du Mississipi, d'où ils ne revinrent jamais. Cependant malgré +ces pertes et les troubles de cette longue époque, et quoique +l'émigration de France fût presque nulle, le chiffre des habitans +n'avait pas cessé de s'élever. Lorsque la paix fut rétablie, il dut donc +augmenter encore plus rapidement. En effet, sous la main douce et sage +de M. de Vaudreuil, le pays fit en tout, et par ses seuls efforts, des +progrès considérables. Ce gouverneur, qui revint en 1716 de France, où +il avait passé deux ans, et qui apporta dans la colonie la nouvelle de +la mort de Louis XIV et l'ordre de proclamer son successeur, s'appliqua +avec vigilance à guérir les maux que la guerre avait faits. Conduisant +avec un esprit non moins attentif les négociations avec les Iroquois, +comme on l'a vu ailleurs, non seulement il désarmait ces barbares, mais +il les détachait tout à fait des Anglais, en achevant de les persuader +que leur intérêt était au moins de rester neutres dans les grandes +luttes des blancs qui les entouraient. C'était assurer la tranquillité +des Canadiens, qui purent dès lors se livrer entièrement à l'agriculture +et au commerce, libres de toutes les distractions qui avaient jusqu'ici +continuellement troublé leurs entreprises. A aucune autre époque, +excepté sous l'intendance de M. Talon, le commerce ne fut l'objet de +tant de sollicitude de la part de l'autorité, que pendant les dernières +années de l'administration de M. de Vaudreuil. Cette importante matière +occupa presque constamment ce gouverneur. Si les décrets qui furent +promulgués à cette occasion, sont fortement empreints des idées du +temps, et de cet esprit exclusif qui a caractérisé la politique des +métropoles, ils annoncent toujours qu'on s'en occupait. + +Un des grands embarras qui paralysaient alors le gouvernement canadien, +c'était le désordre des finances si étroitement liées dans tous les pays +au négoce. Les questions les plus difficiles à régler sont peut-être les +questions d'argent, aux temps surtout où le crédit est détruit. +Aujourd'hui les besoins du luxe et des améliorations sont si grands, si +pressans, que les capitalistes courent d'eux-mêmes au devant des +emprunteurs pour leur fournir des fonds qui ne leur seront peut-être +jamais remboursés; ils ne demandent que la garantie du paiement de +l'intérêt; et l'adresse des financiers consiste à trouver le secret d'en +payer un qui soit le plus bas possible. A l'époque à laquelle nous +sommes parvenus, il n'en était pas ainsi; les capitaux étaient craintifs +et exigeans, le crédit public continuellement ébranlé, était presque +nul, surtout en France. De là les difficultés qu'y rencontrait l'Etat +depuis quelques années, et qui précipitèrent la révolution de 89. Le +Canada souffrait encore plus que le reste du royaume de cette pauvreté +humiliante. Détenteur d'une monnaie de cartes que la métropole, sa +débitrice, était incapable de racheter, il dut sacrifier la moitié de sa +créance pour avoir l'autre, ne pouvant attendre. L'ajustement de cette +affaire prit plusieurs années; elle fut une des questions dans la +discussion desquelles la dignité du gouverneur comme représentant du +roi, eut le plus à souffrir. + +La chose dont le Canada avait le plus de besoin après le règlement du +cours monétaire, c'était l'amélioration de l'organisation intérieure +rendue nécessaire par l'accroissement du pays. Les lois demandaient une +révision, le code criminel surtout qui admettait encore l'application de +la question. Heureusement pour l'honneur de nos tribunaux, ils eurent +rarement recours à cette pratique en usage encore alors dans presque +toutes les contrées de l'Europe, pratique qui déshonore l'humanité et la +raison. Elle existait cependant dans notre code, on pouvait s'en +prévaloir, et on le fit jusque dans les dernières années de la +domination française[72]. L'agriculture, l'éducation étaient des objets +non moins dignes de l'attention d'un homme d'état éclairé; mais ils +furent presque constamment négligés. M. de Vaudreuil, on doit lui rendre +cette justice, s'occupa un moment de l'éducation, et il établit en 1722 +huit maîtres d'école en différens endroits du pays. Nous n'avons pas +voulu passer sous silence le seul acte de ce genre émané de l'autorité +publique que l'on trouve dans les deux premiers siècles de notre +histoire. Quant aux autres objets que nous venons d'indiquer, sauf le +commerce, quoiqu'ils eussent besoin de modifications et de +perfectionnemens, on ne s'en occupa point. L'immobilité est chère au +despotisme. La défense du pays dut aussi préoccuper l'esprit du +gouverneur. Les fortifications de Québec, commencées par MM. de +Beaucourt et Levasseur, et ensuite discontinuées parceque les plans en +étaient vicieux, furent reprises en 1720 sur ceux de M. Chaussegros de +Léry, ingénieur, approuvés par le bureau de la guerre. Deux ans après il +fut résolu de ceindre Montréal d'un mur de pierre avec bastions, la +palissade qui l'entourait tombant en ruine. L'état des finances du +royaume obligea de faire supporter une partie de cette dépense par les +habitans et les seigneurs de la ville. + +[Note 72: Procédures judiciaires déposées aux archives provinciales. +Entre autres cas, nous avons remarqué ceux d'Antoine Hallé et du nommé +Gaulet, accusés de vol en 1730, et celui de Pierre Beaudouin dit +Cumberland, soldat de la compagnie de Lacorne, accusé d'avoir mis le feu +aux Trois-Rivières en 1752. Ce dernier fut déshabillé et mis dans des +brodequins, espèce de torture qui consistait à comprimer les jambes. Le +nombre des questions à faire était fixé, et à chacune d'elles le +supplice augmenté. M. Faribault s'occupe à recueillir quelques unes de +ces procédures, et à les mettre en ordre pour les conserver. Rien ne +sera plus propre à l'étude de la jurisprudence criminelle sous le régime +français, que ces pièces authentiques. Elles révéleront à un homme de +loi les qualités bonnes ou mauvaises de cette jurisprudence. Si le +volume des écritures est un signe de sa bonté, on peut dire vraiment que +le droit criminel qui régissait nos ancêtres était un des plus +parfaits.] + +M. de Vaudreuil, après avoir terminé les négociations avec les cantons, +et l'affaire du papier-monnaie dont nous parlerons plus en détail +ailleurs, fit faire une nouvelle division paroissiale de la partie +établie du pays, qui était déjà, comme l'on sait, partagée en trois +gouvernemens: Québec, Trois-Rivières et Montréal. + +On la divisa en quatre-vingt deux paroisses, dont 48 sur la rive gauche +du St.-Laurent et le reste sur la rive droite. La baie St.-Paul et +Kamouraska étaient les deux dernières à l'est, l'Ile-du-Pads et +Chateauguay à l'ouest. Cette importante entreprise fut consommée en 1722 +par un arrêt du conseil d'état enregistré à Québec. + +Une autre mesure qui se rattachait à la division territoriale, était la +confection d'un recensement. Depuis longtemps il n'en avait pas été fait +de complet et d'exact. L'on comptait, d'après un dénombrement exécuté en +1679, 10,000 âmes dans toute la Nouvelle-France, dont 500 seulement en +Acadie; et 22,000 arpens de terre en culture[73]. Huit ans plus tard, +cette population n'avait subi qu'une augmentation de 2,300 âmes. M. de +Vaudreuil voulant réparer cet oubli, ordonna d'en faire un tous les ans +avec autant de précision que possible pendant quelques années[74]. L'on +trouva par celui de 1721, 25,000 habitans en Canada, dont 7,000 à Québec +et 3,000 à Montréal, 62,000 arpens de terre en labour et 12,000 en +prairies. Le rendement de ces 62,000 arpens de terre atteignait un +chiffre considérable; il fut dans l'année précitée de 282,700 minots de +blé, de 7,200 de maïs, 57,400 de pois, 64,000 d'avoine, 4,500 d'orge; de +48,000 livres de tabac, 54,600 de lin et 2,100 de chanvre, en tout +416,000 minots de grain ou 6-2/3 minots par arpent, outre 1-2/3 livre de +tabac, lin ou chanvre. Les animaux étaient portés à 59,000 têtes, dont +5,600 chevaux. + +[Note 73: Documens de Paris.] + +[Note 74: L'on trouvera le résumé de ceux de 1719, 20 et 21 dans +l'Appendice (A).] + +L'on voit par ce dénombrement que près de la moitié de la population +habitait les villes, signe que l'agriculture était fort négligée. Le +total des habitans faisait naître aussi, par son faible chiffre, de +pénibles réflexions. Le gouverneur qui prévoyait tous les dangers du +voisinage des provinces américaines, dont la force numérique devenait de +plus en plus redoutable, appelait sans cesse l'attention de la France +sur ce fait qu'elle ne devait plus se dissimuler. Dès 1714, il écrivait +à M. de Pontchartrain: «Le Canada n'a actuellement que 4,484 habitans en +état de porter les armes depuis l'âge de quatorze ans jusqu'à soixante, +et les vingt-huit compagnies des troupes de la marine que le roi y +entretient, ne font en tout que six cent vingt-huit soldats. Ce peu de +monde est répandu dans une étendue de cent lieues. Les colonies +anglaises ont soixante mille hommes en état de porter les armes, et on +ne peut douter qu'à la première rupture, elles ne fassent un grand +effort pour s'emparer du Canada, si l'on fait réflexion qu'à l'article +XXII des instructions données par la ville de Londres à ses députés au +prochain parlement, il est dit qu'ils demanderont aux ministres du +gouvernement précédent, pourquoi ils ont laissé à la France le Canada et +l'île du Cap-Breton?» Dans son désir de voir augmenter la province, il +proposa inutilement d'en faire une colonie pénale. + +Le voluptueux Louis XV, qui cherchait dans les plaisirs à s'étourdir sur +les malheurs de la nation, répondit aux remontrances de Vaudreuil en +faisant quelques efforts qui cessèrent bientôt tout-à-fait; il envoya à +peine quelques émigrans, et les fortifications entreprises aux deux +principales villes du pays, restèrent incomplètes au point que Montcalm, +30 ans après, n'osa se retirer derrière celles de Québec avec son armée, +quoiqu'elles eussent encore été augmentées. En 1728 le gouverneur +proposa de bâtir une citadelle dans cette capitale; on se contenta de +lui répondre: «Les Canadiens n'aiment pas à combattre renfermés; +d'ailleurs l'Etat n'est pas capable de faire cette dépense, et il serait +difficile d'assiéger Québec dans les formes et de s'en rendre maître» +(Documens de Paris). + +Cependant un sujet qui dominait tous les autres, et qui devait être tôt +ou tard une cause de guerre, inquiétait beaucoup le gouvernement; ce +sujet était la question des frontières du côté des possessions +britanniques. La cour de Versailles y revenait fréquemment et avec une +préoccupation marquée. Elle avait d'immenses contrées à défendre, qui se +trouvaient encore sans habitans; et les questions de limites, on le +sait, si elles traînent en longueur, s'embrouillent de plus en plus. Le +langage des Anglais s'élevait tous les jours avec le chiffre de leur +population coloniale. Leur politique, comme celle de tous les +gouvernemens, ne comptaient qu'avec les obstacles: la justice entre les +nations est une chose arbitraire qui procède de l'expédience, de +l'intérêt, ou de la force; ses règles n'ont d'autorité qu'autant que la +jalousie des divers peuples les uns contre les autres veille au maintien +de l'équilibre de leur puissance respective; elle a pour base enfin la +crainte ou le glaive. + +La grandeur des projets de Louis XIV sur l'Amérique, avait, comme ceux +qu'il avait formés sur l'Europe, effrayé l'Angleterre, qui chercha à les +faire avorter, ou à se les approprier s'il était possible. Elle disputa +aux Français leur territoire, elle leur disputa la traite des +pelleteries, elle leur disputa aussi l'alliance des Indiens. La période +qui s'est écoulée de 1715 à 1744, si elle n'est pas encore une époque de +guerre ouverte, est un temps de lutte politique et commerciale très +vive, à laquelle des intérêts de jour en jour plus impérieux, ne +laissent point voir de terme. Dans les premières années de +l'établissement de l'Amérique, les questions de frontières et de +rivalité mercantile n'avaient pas encore surgi; on ne connaissait pas +toute l'étendue des pays dont on prenait possession, il ne s'y faisait +pas encore de commerce. Mais au bout d'un siècle et demi, les +établissemens français, anglais, espagnols avaient fait assez de progrès +pour se toucher sur plusieurs points, et pour avoir besoin de l'alliance +ou des dépouilles des Indigènes, afin de faire triompher les prétentions +nouvelles qu'ils annonçaient chaque jour. Les lois internationales, +violées dès l'origine dans ce continent par les Européens, y étaient +partout méconnues et sans force. Après que le pape se fut arrogé le +droit de donner aux chrétiens les terres des infidèles, tout frein fut +rompu; car quel respect pouvait-on avoir en effet pour un principe qu'on +avait enfreint, en mettant le pied dans le Nouveau-Monde, en s'emparant +de gré ou de force d'un sol qui était déjà possédé par de nombreuses +nations. Aussi l'Amérique du Nord présenta-t-elle bientôt le spectacle +qu'offrit l'Europe dans la première moitié de l'ère chrétienne; et une +guerre sans cesse renaissante s'alluma entre les Européens pour la +possession du sol. + +Ils montrèrent une grande répugnance à se lier par un droit quelconque, +en reconnaissant certains principes qui dussent servir de guide dans la +délimitation de leurs territoires respectifs; mais ils ne purent éviter +d'en avouer quelques uns, car la raison humaine a besoin de suivre +certaines règles même dans ses plus grands écarts. Quoique ces principes +fussent peu nombreux et même peu stricts, on voulut encore souvent s'en +affranchir. Après avoir reconnu que la simple découverte donnait le +droit de propriété, ensuite que la prise de possession ajoutée à la +découverte, était nécessaire pour conférer ce droit, on s'arrêta à ceci, +que la possession actuelle d'un territoire, auparavant inoccupé, +investissait seule du droit de propriété. L'Angleterre et la France +adoptèrent à peu près cette interprétation, soit par des déclarations, +soit par des actes. Partant de là il sera facile d'apprécier les +différends élevés entre les deux nations relativement aux frontières de +leurs colonies, lorsqu'il n'y aura que l'application du principe à +faire. Quant aux difficultés provenant de l'interprétation différente +donnée à des traités spéciaux, comme dans le cas des limites de +l'Acadie, la manière la plus sûre de parvenir à la vérité sera d'exposer +simplement les faits. + +Après le traité d'Utrecht l'Angleterre garda l'Acadie sans en faire +reconnaître les limites, et ne réclama point les établissemens formés le +long de la baie de Fondy, depuis la rivière de Kénébec jusqu'à la +Péninsule. Les Français restèrent en possession de la rivière St.-Jean +et s'y fortifièrent; ils continuèrent d'occuper de même la côte des +Etchemins jusqu'au fleuve St.-Laurent sans être troublés dans leur +possession. Telle fut quant à eux la conduite de la Grande-Bretagne; +mais à l'égard des Abénaquis, elle en suivit une autre, et la +Nouvelle-Angleterre n'eut pas plus tôt reçu le traité qu'elle en fit +part à ces Sauvages, en leur disant que la province cédée, c'est-à-dire +l'Acadie, s'étendait jusqu'à sa propre frontière. Et pour les accoutumer +en même temps à voir des Américains et les détacher des missionnaires +français, elle leur en envoya un de sa façon et de sa croyance. Le +ministre protestant s'établit à l'embouchure de la rivière Kénébec, où +il commença son oeuvre en se moquant des pratiques catholiques. + +Le P. Rasle, Jésuite, qui gouvernait cette mission depuis un grand +nombre d'années, n'eut pas plus tôt appris ce qui se passait, qu'il +résolut de venger les injures faites à son Eglise. Il commença une +guerre de plume avec le ministre à laquelle, bien entendu, les Abénaquis +ne comprirent rien. Le protestant tomba dans la vieille ornière des +injures et des accusations d'idolâtrie, ce qui était au moins une +maladresse en présence de Sauvages; le Jésuite l'emporta et son +adversaire fut obligé de retourner à Boston. Les Anglais se rejetèrent +alors sur le commerce qui leur était toujours si favorable, et, +moyennant des avantages qu'ils promirent, ils obtinrent la permission +d'établir des comptoirs sur la rivière Kénébec. Bientôt les bords de +cette rivière se couvrirent de forts et de maisons; ce qui excita les +craintes des Indigènes. Ceux-ci questionnèrent leurs nouveaux hôtes, qui +se crurent assez forts pour lever le masque, et répondirent que la +France leur avait cédé le pays. S'apercevant trop tard qu'ils étaient +joués, les Sauvages, refoulant pour le moment leur colère dans leur +coeur, envoyèrent sans délai une députation à Québec pour savoir de M. +de Vaudreuil si cela était fondé. Ce gouverneur leur fit dire que le +traité d'Utrecht ne faisait aucune mention de leur territoire. Ils +résolurent dès lors d'en chasser les nouveaux venus les armes à la main. +C'est à cette occasion qu'apprenant les prétentions émises par la +Grande-Bretagne, la France proposa en 1718 ou 19, d'abandonner le +règlement de cette question à des commissaires, ce qui fut accepté; mais +les commissaires ne firent rien. + +Cependant les Anglais avaient des doutes sur les dispositions des +Abénaquis, qui leur faisaient des menaces (Jeffery), et ils crurent +qu'il y aurait plus de sûreté pour eux s'ils avaient des otages entre +leurs mains; ils employèrent, pour s'en procurer, divers moyens qui +passèrent pour des trahisons et les rendirent odieux aux Sauvages, qui +commencèrent à murmurer. Le gouverneur de la Nouvelle-Angleterre, +craignant un soulèvement, leur fit demander une conférence pour terminer +leurs difficultés à l'amiable. Les Abénaquis y consentirent; mais le +gouverneur n'y vint point; ce qui blessa profondément ces hommes +susceptibles et fiers. Ils auraient pris les armes sans le P. de la +Chasse, supérieur général des missions dans ces quartiers, et le P. +Rasle, qui les engagèrent à écrire à Boston pour demander les otages +qu'on leur avait surpris, et pour sommer les Anglais de sortir du pays +dans deux mois. Cette lettre étant restée sans réponse, le marquis de +Vaudreuil eut besoin de toute son influence pour les empêcher de +commencer les hostilités: cela se passait en 1721. + +Cependant les Américains attribuaient l'antipathie des naturels aux +discours des Jésuites. On sait qu'ils portaient une haine profonde à ces +missionnaires qu'ils voyaient comme des fantômes attachés dans les +forêts aux pas des Indiens, pour leur souffler à l'oreille la guerre +contre eux, et l'horreur de leur nom. Ils crurent que le P. Rasle était +l'auteur de ce qui ne devait être attribué qu'à leur ambition; et tandis +que ce Jésuite employait toute son influence pour empêcher les Abénaquis +de les attaquer, ils mettaient sa tête à prix et envoyaient vainement +200 hommes pour le saisir dans le village indien où il faisait +ordinairement sa résidence. Ils furent plus heureux à l'égard du baron +de St.-Castin, chef des Abénaquis et fils de l'ancien officier du +régiment de Carignan, qui s'était aussi, lui, attiré leur vengeance. Il +demeurait sur le bord de la mer. Un vaisseau bien connu parut un jour +sur la côte; il y monta comme il faisait quelquefois pour visiter le +capitaine; mais dès qu'il fut à bord il fut déclaré prisonnier et +conduit à Boston (janvier 1721), où on le traita comme un criminel. Il y +fut retenu plusieurs mois, malgré les réclamations de M. de Vaudreuil. +Ayant été enfin élargi, il passa en France peu de temps après pour +recueillir l'héritage de son père dans le Béarn; il ne revint point en +Amérique. + +Ces actes qui portaient une grave atteinte à l'indépendance des +Abénaquis, avaient comblé la mesure. La guerre fut chantée dans toutes +les bourgades. Ils incendièrent tous les établissemens des Anglais de la +rivière Kénébec sans cependant faire de mal aux personnes. Ceux-ci qui +attribuaient aux conseils du P. Rasle tout ce que ces Indiens faisaient, +formèrent un nouveau projet pour s'emparer de lui mort ou vif. Sachant +l'attachement que ses néophites lui portaient, ils envoyèrent en 1724 +onze cents hommes pour le prendre et pour détruire Narantsouak, grande +bourgade qu'il avait formée autour de sa chapelle. Cerner le village +entouré d'épaisses broussailles, l'enlever et le livrer aux flammes fut +l'affaire d'un instant. Au premier bruit le vieux missionnaire était +sorti de sa demeure. Les assaillans jetèrent un grand cri en +l'apercevant et le couchèrent en joue. Il tomba sous une grêle de balles +avec 7 Indiens qui voulurent lui faire un rempart de leurs corps. Les +vainqueurs épuisèrent ensuite leur vengeance sur son cadavre. Ayant +exécuté leur assassinat, car une expédition entreprise pour tuer un +missionnaire n'est pas une expédition de guerre, ils se retirèrent avec +précipitation. Les Sauvages rentrèrent aussitôt dans leur village, et +leur premier soin, tandis que les femmes cherchaient des herbes et des +plantes pour panser les blessés, fut de pleurer sur le corps de leur +infortuné missionnaire. + +«Ils le trouvèrent percé de mille coups, la chevelure et les yeux +remplis de boue, les os des jambes fracassés, et tous les membres +mutilés d'une manière barbare. Voilà, s'écrie Charlevoix, de quelle +manière fut traité un prêtre dans sa mission au pied d'une croix, par +ces mêmes hommes qui exagéraient si fort en toute occasion les +inhumanités prétendues de nos Sauvages qu'on n'a jamais vu s'acharner +ainsi sur les cadavres de leurs ennemis». Après que ces néophites eurent +lavé et baisé plusieurs fois les restes d'un homme qu'ils chérissaient, +ils l'inhumèrent à l'endroit même où était l'autel avant que l'église +fût brûlée. + +La guerre, après cette surprise, continua avec vigueur et presque +toujours à l'avantage des Abénaquis, quoiqu'ils ne fussent pas aidés des +Français. M. de Vaudreuil ne pouvant leur donner de secours, n'empêchait +pas cependant les tribus sauvages de le faire, en leur démontrant que +les Anglais plus nombreux étaient plus à craindre que les Français, qui +au contraire contribuaient par leur seule présence, malgré leur petit +nombre, à la conservation de l'indépendance des nations indigènes[75]. + +[Note 75: Documens de Paris.] + +En 1725, ce gouverneur étant à Montréal y vit arriver quatre députés du +Massachusetts et de la Nouvelle-York, MM. Dudley, Taxter, Atkinson et +Schuyler, pour traiter de la paix avec les Abénaquis, dont plusieurs +chefs se trouvaient alors dans cette ville. Après avoir remis une +réponse vague à M. de Vaudreuil, qui avait demandé satisfaction de la +mort du P. Rasle, les envoyés cherchèrent à entrer secrètement en +négociation avec les Indiens; mais ces derniers, inspirés par le +gouverneur, repoussèrent cette proposition, et voulurent que l'on +s'assemblât chez lui. + +L'on y tint plusieurs conférences dans lesquelles furent discutées la +question des limites et celle des indemnités. L'ultimatum des Sauvages +fut qu'ils conserveraient tout le territoire à partir d'une lieue de +Saco à aller jusqu'à Port-Royal, et que la mort du P. Rasle et les +dommages faits pendant la guerre seraient couverts par des présens. + +Les Français, en mettant en oubli dans cette occasion leurs prétentions +sur les terres baignées par les eaux de la baie de Fondy, ne faisaient +que reconnaître l'indépendance des Abénaquis, comme ils avaient fait +celle des Iroquois. L'on remarquera ici, que les Européens dans leurs +négociations relatives au territoire des Sauvages, n'ont jamais tenu +compte de ces peuples, tandis que leurs agens les regardaient souvent, +comme dans le cas actuel, comme des nations libres et indépendantes. + +Il était facile de prévoir, cependant, que les agens des colonies +anglaises, si toutefois ils étaient autorisés à traiter de la paix, +n'accepteraient point de pareilles propositions. Aussi se +contentèrent-ils de répondre qu'ils feraient leur rapport à Boston. Ils +se plaignirent ensuite du secours que l'on avait fourni aux Abénaquis +contre la foi des traités, dont ils réclamèrent l'exécution, et +demandèrent les prisonniers de leur nation qu'il y avait en Canada. Ils +faisaient probablement allusion à la part qu'avaient prise aux +hostilités les Indiens domiciliés dans cette province, comme les Hurons +de Lorette. + +Les Français qui redoutaient le rétablissement de la paix et le +rapprochement des deux peuples, virent avec plaisir la rupture des +conférences; mais elles n'avaient été réellement qu'ajournées, car deux +ans après, en 1727, un traité fut conclu entre les parties belligérantes +à Kaskébé. Lorsque la nouvelle en parvint à Paris, le ministre en +exprima son regret, sentant tout le danger que courrait désormais le +Canada s'il était attaqué du côté de la mer. Il écrivit qu'à tout prix +les missionnaires conservassent l'attachement des Abénaquis[76]. Trop +d'intérêts leur dictaient d'ailleurs cette politique pour qu'ils ne la +suivissent pas. + +[Note 76: Documens de Paris.] + +Quant à la délimitation de cette frontière que le P. Aubry avait proposé +de fixer en tirant une ligne de Beaubassin à la source de la rivière +Hudson, il paraît qu'il n'en fut plus question jusqu'après la guerre de +1744. Ce missionnaire canadien, illustré par la plume de Chateaubriand +et le pinceau de Girodet dans un tableau remarquable, était en 1618 dans +cette contrée. Il écrivait que l'Acadie se bornait à la péninsule, et +que si on abandonnait les Sauvages, les Anglais étendraient leurs +frontières jusqu'à la hauteur des terres près de Québec et de Montréal. +L'humble prédicateur avait prévu les prétentions du cabinet de Londres +30 ans avant leur énonciation. La faute du gouvernement français fut de +n'avoir pas distingué, par une ligne de division, chacune de ses +provinces. Il n'y avait pas de limites tracées et connues entre l'Acadie +et le Canada, et les autorités canadiennes comme celles de l'Acadie +avaient fréquemment fait acte de juridiction pour les mêmes terres[77]. + +[Note 77: Charlevoix était de la même opinion, car dans une lettre qu'il +écrivit à la duchesse de Lesdiguières lorsqu'il voyageait en Canada huit +ans après le traité d'Utrecht, il s'exprime ainsi. «Les Abénaquis ou +Canibas voisins de la Nouvelle-Angleterre ont pour plus proches voisins +les Etchemins ou Malécites, aux environs de la rivière de Pentagoët, et +plus à l'est sont les Micmacs ou Souriquois, dont le pays propre est +l'Acadie, la suite de la côte du Golfe St.-Laurent jusqu'à Gaspé» etc.] + +Tel fut l'état des choses du côté de l'Acadie jusqu'au traité +d'Aix-la-Chapelle. Les Français établis sur la rivière St.-Jean, le long +de la côte des Etchemins, et depuis cette côte jusqu'au fleuve +St.-Laurent, ceux mêmes qui habitaient les Mines, le voisinage de +l'isthme et les autres pays les plus proches de celui qui avait été cédé +à la Grande-Bretagne, ne s'aperçurent d'aucun changement dans leur état +ou dans leurs possessions. Les Anglais ne tentèrent ni de les chasser du +pays, ni de les obliger à prêter serment de fidélité au roi +d'Angleterre. + +Les vues et les prétentions des deux peuples n'étaient pas moins +opposées touchant la délimitation de leurs frontières au sud-ouest de la +vallée du St.-Laurent, et à l'est de celle du Mississipi. Mais ici la +question se simplifiait. La France avait posé pour principe que les +vallées découvertes et occupées par elle lui appartenaient avec toutes +les terres arrosées par les eaux qui y tombaient; ainsi elle réclama en +vertu de ce principe le pays des Iroquois jusqu'à ce qu'elle l'eût +abandonné par une stipulation expresse; ainsi elle prit possession de +l'Ohio non seulement par droit de découverte, mais aussi parce que cette +rivière se jetait dans le Mississipi. L'Angleterre, plus lente à +pénétrer dans l'intérieur du continent que sa rivale, et qui s'y était +laissé fort devancer par elle, refusa d'admettre cette base dans ses +négociations pour des raisons faciles à apprécier. A défaut de principe, +elle se rejeta, pour justifier dans la suite ses envahissemens, sur le +motif de la sûreté nationale, et, suivant l'accusation consacrée, sur +l'ambition de la France, qui la menaçait toujours ainsi qu'elle se +plaisait à le dire à ses peuples. + +Pourtant le gouvernement français depuis l'ouverture du 18e siècle +jusqu'à la révolution, était comme ces vieillards dont le génie, a +survécu à la force. Les grandes conceptions de Richelieu, de Colbert et +de Louis XIV, relativement aux colonies, se conservaient en France; +elles éclairaient ses hommes d'état, qui tâchaient de les suivre; mais +leurs efforts échouaient devant le vice des institutions sociales, qui +étouffait à la fois l'énergie et la liberté, l'industrie et +l'émigration. Voyant que l'entreprise particulière ne réussissait pas +pour peupler la Nouvelle-France, la cour donna à la colonisation en +Canada un caractère presque militaire; mais ce n'était pas tant comme +moyen de coloniser le pays plus rapidement, que comme précaution pour +défendre le territoire qu'on possédait déjà. Beauséjour, Niagara, le +fort Duquesne furent ainsi des colonies purement militaires. Mais la +ruine des finances et la caducité du gouvernement ne permirent point de +suivre ce système sur une grande échelle. Peut-être eût-il été +préférable dès le commencement d'avoir choisi la colonisation militaire, +puisque Louis XIV avait rendu la nation plus guerrière que commerciale; +ou encore mieux les deux colonisations civile et militaire comme on le +fit un moment du temps de Talon. + +Par le traité d'Utrecht, la France avait cédé à la Grande-Bretagne les +droits qu'elle prétendait avoir au territoire de la confédération +iroquoise. C'était une cession plus imaginaire que réelle pour +l'Angleterre, car les cinq cantons n'avaient jamais cessé de se regarder +comme peuples libres et indépendans; et si elle persistait à vouloir les +soumettre à sa souveraineté, elle s'en faisait des ennemis +irréconciliables. Le gouvernement français les reconnut de suite en +refusant de négocier avec eux par l'intermédiaire de la Nouvelle-York. +On a vu plus haut comment M. de Vaudreuil avait conclu un traité de paix +directement avec la confédération, qui refusait de reconnaître la +suprématie britannique, comme elle avait toujours fait celle de la +France. + +Cependant cette dernière se maintenait dans le haut de la vallée du +St.-Laurent et dans le bassin du Mississipi par la traite qu'elle +faisait et par l'alliance qu'elle avait contractée avec les tribus +indiennes. L'Angleterre travaillait ouvertement ou en secret depuis +longtemps à lui enlever l'une et l'autre. Aucun moyen ne fut plus +efficace pour cela que celui qui fut adopté par la Nouvelle-York en +1720, sur la recommandation de son gouverneur, M. Barnet, et qui +consistait à prohiber tout commerce avec le Canada. «Les Français, +écrivait M. Hunter, gouverneur de la province anglaise, au Bureau du +commerce à Londres, les Français ont des forts et des établissemens sur +plusieurs points du Mississipi et des lacs, et ils réclament ces +contrées et le commerce qui s'y fait comme leur appartenant; si ces +établissemens augmentent et continuent de prospérer, l'existence même +des plantations anglaises sera menacée.... je ne sache pas sur quoi ils +fondent leur droit, et je ne vois de moyen de parer au mal que je viens +de signaler, qu'en leur persuadant de l'abandonner. Ce qu'il y aurait +ensuite de mieux à faire, ce serait d'étendre nos frontières et +d'augmenter le nombre de nos soldats»[78]. + +[Note 78: Lettre du 9 juillet 1718: _Documens de Londres_.] + +Jamais homme d'état ne s'est exprimé avec plus de franchise. Ne se +croyant pas obligé de voiler son langage, il dit les choses telles +qu'elles sont. Il ne cherche point à s'autoriser de titres chimériques +pour établir un droit de priorité en faveur de sa patrie; il se contente +de mentionner ses motifs qui sont tout d'intérêt: l'intérêt est sa +règle, car de droit, même celui de possession, même celui de premier +occupant qui dans le cas actuel est le meilleur, il n'en reconnaît pas. + +M. de Vaudreuil suivait d'un oeil jaloux tous les actes de ses voisins. +Il vit toute la portée de la recommandation de M. Burnet, et du statut +législatif qui avait été passé pour lui donner force de loi. +Immédiatement il se mit en frais d'en contrecarrer les funestes +conséquences. M. de la Joncaire reçut l'ordre (1721) d'établir un poste +à Niagara, du côté du sud, afin d'empêcher les Anglais de s'introduire +sur les lacs, ou d'attirer le commerce de ces contrées à Albany. C'était +un homme intelligent et qui possédait à un haut degré cette éloquence +figurée qui charment tant les Sauvages. Il obtint sans difficulté des +Tsonnonthouans, par qui il avait été adopté et qui le chérissaient comme +un de leurs compatriotes, la permission d'ouvrir un comptoir dans leur +pays. Une députation envoyée auprès des Onnontagués, et composée du +baron de Longueuil, du marquis de Cavagnal, fils du gouverneur, et de +deux autres personnes, obtenait, de son côté, l'assentiment de ce canton +au nouvel établissement. Aussitôt que la nouvelle en parvint à Albany, +M. Burnet écrivit au gouverneur canadien pour protester contre cette +violation du traité d'Utrecht; celui-ci répondit que Niagara avait +toujours appartenu à la couronne de France. Burnet, ne pouvant obtenir +d'autre satisfaction, et ne voulant pas commettre lui-même d'hostilité, +s'adressa aux Iroquois pour les engager à expulser les Français par la +force. Il attachait avec raison une grande importance à ce poste, qu'il +regardait comme funeste à sa politique, lº parce qu'il protégeait la +communication du Canada avec le Mississipi par l'Ohio, communication +qu'il voulait interrompre au moyen de ses alliés; et 2º. parce que, si +les Français y mettaient une garnison assez forte, ils seraient maîtres +du passage du lac Ontario; et qu'au contraire si le fort était démoli, +les Sauvages occidentaux dépendraient des Anglais[79]. Burnet se +plaignit vivement à tous les cantons, dont il mit quatre dans ses +intérêts; mais il ne put engager les Tsonnonthouans, ni à renvoyer +Joncaire, ni à lui permettre à lui-même de s'établir dans leur pays. +Alors il résolut d'ouvrir un comptoir sur cette frontière, et il choisit +l'entrée de la rivière Oswégo à mi-chemin entre Niagara et le fort de +Frontenac, vers lequel le poste de Joncaire devait acheminer la traite +(1721)[80]. + +[Note 79: «I will do my endeavours écrit M. Burnet au Bureau du +commerce, in the spring without committing hostility, to get our Indians +to demolish it. This place is of great consequence for two reasons, 1st. +because it keeps the communication between Canada and Mississipi by the +river Ohio open, which else our Indians would be able to intercept at +pleasure, and 2d. if it should be made a fort with soldiers enough in +it, it will keep our Indians from going over the narrow part of the lake +Ontario by this only pass of the Indians without leave of the French, so +that if it were demolished the far Indians would depend on us». + +_Documens de Londres_. ] + +[Note 80: Documens de Paris.--Journal historique de Charlevoix.] + +Les deux nations étaient décidées de se maintenir dans les positions +qu'elles avaient ainsi prises. Louis XV écrivait de sa main sur un +mémoire: «Le poste de Niagara est de la dernière importance pour +conserver le commerce des pays d'en haut». Il ordonna de bâtir un fort +en pierre sur l'emplacement même de celui que M. Denonville y avait +élevé autrefois, il rendit libre la traite de l'eau de vie aux Sauvages, +comme elle l'était chez les Anglais, et rétablit la vente des congés qui +furent fixés à 250 livres (1725). En même temps M. de Beauharnais reçut +instruction d'empêcher aucun étranger de pénétrer sur le territoire +français, soit pour commercer, soit pour étudier le pays; il fut défendu +aux Anglais de rester plus de deux jours à Montréal. Il y en avait +beaucoup d'établis dans cette ville, ouvriers, marchands et autres. Il +paraît que leur grand nombre avait excité les soupçons du +gouvernement[81]. + +[Note 81: Lettre de M. Dupuy, intendant 1727.] + +Le duc de New-Castle, ministre secrétaire d'état, se plaignit en vain à +la cour de Versailles de l'établissement de Niagara, que l'Angleterre +regardait comme un empiétement sur le territoire cédé par le traité +d'Utrecht. M. Burnet écrivit aussi de nouveau à M. de Vaudreuil dans ce +sens une lettre qui fut remise au baron de Longueuil, gouverneur par +intérim après la mort du dernier, par M. Livingston alors en Canada +ostensiblement pour son éducation, mais probablement chargé de quelque +mission secrète. + +Ne recevant aucune réponse favorable, le gouverneur de la Nouvelle-York +commença à se fortifier à Oswégo; et il répondit à la sommation que M. +de Beauharnais lui fit porter en 1727 de se retirer de ce poste, en y +envoyant une forte garnison pour le défendre en cas d'attaque. Oswégo +possédait une double importance pour les Anglais; il était nécessaire à +leur projet de s'emparer de la traite des pelleteries, et il protégeait +les établissemens que leurs colons formaient entre l'Hudson et le lac +Ontario. + +Ces difficultés et ces empiétemens amenaient l'un après l'autre des +représailles. Voyant qu'il ne pouvait déloger Burnet du poste qu'il +occupait sur le lac, M. de Beauharnais tourna sa position et vint élever +un fort vers la tête du lac Champlain, à la pointe à la Chevelure (Crown +Point). Ce lac, comme l'on sait, qui se décharge dans le St.-Laurent par +la rivière Richelieu, tire ses eaux du plateau où prend sa source la +rivière Hudson qui va se jeter du côté opposé dans la mer, à New-York. +Entouré de montagnes vers le haut, ses rives s'abaissent graduellement à +mesure qu'on approche de St.-Jean, bourg situé à son extrémité +inférieure. M. de la Corne, officier canadien distingué, appela le +premier l'attention sur l'importance d'occuper ce lac, qui donnait +entrée dans le coeur de la Nouvelle-York. En effet, de la Pointe à la +Chevelure on menaçait à la fois non seulement Oswégo et Albany, mais +encore du côté de l'orient la Nouvelle-Angleterre. Aussi n'eut-elle pas +plus tôt appris la résolution des Français, que la législature de cette +dernière contrée vota une somme d'argent pour envoyer, conjointement +avec la Nouvelle-York, une ambassade en Canada, afin de l'engager à +abandonner cette position. En même temps elle pressa la première +province d'exciter l'opposition des cinq nations. Mais ses démarches +n'eurent aucune suite, et les Français, malgré les réclamations et les +menaces, y construisirent le fort St.-Frédéric, ouvrage à machicoulis, +et le gardèrent jusqu'à la fin de la guerre commencée en 1755. C'est +ainsi que dans une lutte d'un nouveau genre, lutte d'empiétemens, lutte +de sommations et de contre-sommations, les deux premières monarchies de +l'Europe se disputaient pacifiquement, pour se les disputer ensuite les +armes à la main, quelques lambeaux de forêts où déjà germaient sous +leurs pas le républicanisme et l'indépendance. + +Ces transactions, graves par les suites qu'elles devaient avoir, se +passaient entre 1716 et 1744. Cependant, à la faveur de la paix, le +Canada faisait des progrès, lents peut-être si l'on veut, parce qu'ils +n'étaient dus qu'à l'accroissement naturel de la population, mais +constans et assurés, malgré les ravages d'une épidémie, la petite +vérole, fléau qu'on n'avait pas encore appris à dompter, et qui décima à +plusieurs reprises la population blanche et indigène. Les défrichemens +s'étendaient de tous côtés, les campagnes surtout se peuplaient, les +habitans, reposés de leurs anciens combats, avaient pris goût à des +occupations paisibles et plus avantageuses pour eux et pour le pays. + +L'émigration laissée à elle même, avait aussi repris son cours, mais +elle suffisait à peine pour combler le vide que laissaient ceux qui +périssaient dans les longues et dangereuses pérégrinations qu'ils +entreprenaient pour la traite des pelleteries. En 1725 cependant on +voulut la ranimer. Il y eut une espèce de flux dans le cours émigrant. +Le Chameau, vaisseau du roi, partit de France chargé d'hommes pour le +Canada. Il portait M. de Chazel qui venait remplacer M. Begon, comme +intendant, M. de Louvigny nommé au gouvernement des Trois-Rivières, et +plusieurs officiers, ecclésiastiques et marchands. Cette émigration +précieuse moins par le nombre que par les lumières et les capitaux +qu'elle apportait, devait donner un nouvel élan au pays; mais +malheureusement elle ne devait point parvenir à sa destination. Une +horrible tempête surprit le Chameau à la hauteur de Louisbourg, à +l'entrée du golfe St.-Laurent, et le jeta, au milieu de la nuit, sur les +rescifs de l'île encore sauvage du Cap-Breton, où il se brisa. Personne +ne fut sauvé. Le lendemain la côte parut jonché de cadavres et de +marchandises. La nouvelle de cet affreux désastre fit une douloureuse +sensation dans toute la Nouvelle-France, qui ressentit longtemps cette +perte. Lorsqu'elle était encore à la déplorer, elle en fit une autre, +qui ne lui fut pas moins sensible, dans la personne de M. de Vaudreuil, +qui expira le 10 octobre (1725) après avoir gouverné le Canada pendant +21 ans avec sagesse et l'approbation du peuple, dont il fut sincèrement +regretté. Son administration ne fut troublée par aucune de ces querelles +qui ont si souvent agité la colonie et divisé les grands fonctionnaires +publics et le clergé; et elle fut constamment signalée par des événemens +heureux, dus en grande partie à sa vigilance, à sa fermeté, à sa bonne +conduite, et aussi au succès qui accompagnait presque toutes ses +entreprises; car la chance entre pour beaucoup dans les événemens +humains. Il eut pour successeur le marquis de Beauharnais, qui avait +déjà été intendant à Québec après M. de Champigny. Nommé en 1705 à la +direction des classes de la marine en France, il était capitaine de +vaisseau lorsqu'il fut choisi par Louis XV pour administrer le +gouvernement de l'importante colonie du Canada, où il n'arriva qu'en +1726, et dont les rênes lui furent remises par le baron de Longueuil qui +les tenait depuis la mort du dernier gouverneur. + +L'intendant Begon, que M. de Chazel venait relever, eut pour successeur +M. Dupuy, maître des requêtes, ancien avocat général au conseil du roi, +et fidèle disciple de l'esprit et des doctrines des parlemens de France. +Il ne fut pas plutôt entré en fonctions, qu'il voulut augmenter +l'importance du conseil supérieur dans l'opinion publique, inspirer à +ses membres les sentimens d'un haut respect pour leur charge, et +raffermir en eux cette indépendance de caractère qui sied si bien à une +magistrature intègre, et qui a fait regarder les parlemens français +comme les protecteurs, les défenseurs nés du peuple. + +Jaloux des droits de la magistrature, esclave de la règle, le nouvel +intendant ne fut pas longtemps dans le pays sans se voir aux prises avec +plusieurs des autorités publiques, accoutumées à jouir d'une assez +grande latitude dans leurs actes, et à exercer leurs pouvoirs plus +suivant l'équité ou la convenance que suivant l'expression rigide de la +lettre. Le premier différend grave qui s'éleva ainsi, naquit d'une +circonstance fortuite, la mort de l'évêque de Québec, M. de St.-Vallier, +qui avait succédé en 1680 à M. de Laval, forcé à la retraite par son +grand âge et ses infirmités. Cette longue querelle que nos historiens +ont ignorée, car aucun d'eux n'en fait mention[82], souleva le clergé et +le gouverneur contre le conseil dirigé par M. Dupuy. En général le +gouverneur et l'intendant étaient opposés l'un à l'autre; c'étaient deux +rivaux attachés ensemble par la politique royale pour s'observer, se +contenir, se juger; si l'un était plus élevé en rang, l'autre possédait +plus de pouvoir, si le premier avait pour courtisans les hommes d'épée, +l'autre avait les hommes de robe et les administrateurs subalternes; +mais ce système en rassurant la jalousie du trône, devait désunir à +jamais ces deux grands fonctionnaires, mal que rien ne pouvait +compenser. Jusqu'à présent l'intendant s'est rangé du côté du parti +clérical; aujourd'hui M. Dupuy occupe la position du gouverneur qui +s'est rallié au clergé. + +[Note 82: J'en ai trouvé tous les détails dans les régistres du conseil +supérieur, et dans une pièce consignée dans l'Appendice (B) de ce +volume, découverte par M. Faribault dans les archives provinciales. Les +limites précises des pouvoirs du gouverneur et de l'intendant qu'on a eu +tant de peine à fixer, sont indiquées avec clarté dans plusieurs +documents de ce grand procès.] + +L'évêque de Québec mourut en décembre 1727, pendant l'absence de M. de +Mornay, son coadjuteur depuis 1713. M. de Lotbinière, archidiacre, se +préparait à faire les obsèques du prélat, en sa qualité de grand +vicaire, lorsque le chapitre prétendit que ses fonctions avaient cessé +comme tel par le décès de l'évêque; que le siége épiscopal était vacant, +et que c'était à lui, le chapitre, à régler tout ce qui avait rapport à +l'inhumation du pontife et à l'élection de son successeur. + +L'archidiacre repoussa cette prétention; et sur le refus que l'on fit +d'obtempérer aux ordres qu'il donnait en sa qualité de grand vicaire, il +fit assigner devant le conseil supérieur, c'est-à-dire devant l'autorité +civile, le chapitre pour répondre de sa rébellion. Le chapitre se +contenta de déclarer avec dédain qu'il ne reconnaissait aucun juge en +Canada capable de prendre connaissance des motifs du différend élevé +entre lui et le plaignant, qu'il ne pouvait être traduit que devant +l'official du diocèse, et qu'il en appelait au roi en son conseil +d'état. C'était l'ancienne prétention cléricale de récuser les tribunaux +civils ordinaires. M. Dupuy la traita de monstrueuse, le conseil +supérieur tenant, disait-il, en ce pays la place des parlemens français, +qu'il fallait reconnaître avant de pouvoir en appeler à la couronne. Des +scènes de scandale suivirent ces premières altercations. Le chapitre se +rendit tumultueusement, à la tête d'une foule de peuple, à +l'Hôpital-Général, à l'entrée de la campagne, où était déposé le corps +de l'évêque, auprès duquel il avait défendu aux fidèles d'aller prier; +il se précipita avec fracas dans la chapelle, manda devant lui la +supérieure du monastère, la suspendit de ses fonctions et mit le couvent +en interdit, afin d'empêcher sans doute la cérémonie des obsèques. Tout +cela dénotait peu de respect pour la mémoire du chef du clergé que l'on +venait de perdre, et rappelait aux plaisans quelques unes des scènes du +Lutrin. + +Cependant le conseil supérieur rendait son arrêt (janvier 1728) sur la +vacance du siége épiscopal, qu'il déclara rempli attendu l'existence de +M. de Mornay, coadjuteur et successeur désigné du dernier évêque, lequel +avait même en cette qualité gouverné les missions de la Louisiane. Le +chapitre se trouvait par là privé de faire aucun acte de juridiction +diocésaine. Il avait bien bravé le conseil lors de l'inhumation, à +présent que l'on était à l'important de l'affaire, il ne balança pas à +se mettre en pleine insurrection contre lui. En conséquence, M. de +Tonnancourt, chanoine de la cathédrale, monta en chaire le jour de +l'Epiphanie avec un mandement contre l'intervention du pouvoir civil, +qu'il lut aux fidèles, avec ordre à tous les curés de le publier au +prône de leurs paroisses respectives. L'intendant fit informer +immédiatement contre le chanoine audacieux. Toute la rivalité jalouse +qui existait en France entre le clergé et les parlemens toujours quelque +peu libéraux et jansénistes, se manifesta dans cette dispute, qui du +reste n'eût intéressé que la chronique religieuse et les légistes +canoniques, si, à cette phase de son progrès, le gouverneur ne fût +intervenu tout à coup pour interrompre le cours des tribunaux. M. de +Beauharnais alla beaucoup plus loin que M. de Frontenac dans cette +intervention dangereuse. Il se déclara le champion du chapitre. Il se +rendit le 8 mars au conseil supérieur avec son secrétaire par lequel il +fit lire une ordonnance interdisant à ce corps toute procédure +ultérieure dans l'affaire du clergé, et cassant les arrêts qui avaient +déjà été rendus. Il voulut aussi imposer silence au procureur général. +Cette haute cour tint en cette circonstance grave, une conduite pleine +de dignité. Elle ordonna d'abord au secrétaire du gouverneur de se +retirer, parcequ'il ne faisait pas partie du conseil; elle protesta +ensuite contre l'insulte faite à la justice; et, par une déclaration +motivée en présence du gouverneur lui-même, dans laquelle elle qualifia +ses prétentions de téméraires autant que nouvelles dans la colonie, elle +résolut de porter ses plaintes au roi de l'atteinte faite à +l'indépendance et à l'autorité des tribunaux. + +Le gouverneur sortit irrité. Il fit publier à la tête des troupes et des +milices des villes et des campagnes, son ordonnance d'interdiction avec +défense de recevoir les arrêts du conseil supérieur sans son ordre +exprès. Le conseil répondit par une contre-ordonnance du 27 mars (1728) +dans laquelle on trouve ces mots: «Les peuples savent bien et depuis +longtemps que ceux qui ont ici l'autorité du prince pour les gouverner, +ne peuvent en aucun cas se traverser en leurs desseins; et que dans les +occasions où ils sont en diversité de sentimens pour les choses qu'ils +ordonnent en commun, l'exécution provisoire du projet différemment +conçu, dépend du district dans lequel il doit s'exécuter; de sorte que +si le conseil supérieur a des vues différentes d'un gouverneur général +en chose qui regarde la justice, c'est ce que le conseil ordonne qui +doit avoir son exécution; et de même s'il y a diversité de sentiment +entre le gouverneur général et l'intendant sur des choses qui les +regardent en commun, les vues du gouverneur général prévaudront si ce +sont choses purement confiées à ses soins, telle qu'est la guerre et la +discipline militaire hors de laquelle, étant défendu au gouverneur +général de faire aucune ordonnance telle qu'elle soit, il ne peut jamais +faire seul qu'une ordonnance militaire. Les ordonnances de l'intendant +doivent de même s'exécuter par provision, quand ce dont il s'agit est +dans l'étendue de ses pouvoirs, qui sont la justice, la police et les +finances, sauf à rendre compte au roi de part et d'autre chacun en son +particulier, des vues différentes qu'ils auront eues, à l'effet que le +roi les confirme ou les réforme à son gré. Telle est l'économie du +gouvernement du Canada[83].» + +[Note 83: «Le gouverneur et lieutenant général dans le Canada n'a aucune +autorité sur les cas d'amirauté, et nulle direction sur les officiers +qui rendent la justice».--Règlement de 1684 signé du roi et du grand +Colbert, et un grand nombre d'autres règlemens rendus depuis dans le +même sens.] + +Le conseil maintint la position qu'il avait prise, et sévit contre les +rebelles. Quelques uns de ses membres cependant furent gagnés ou +intimidés par M. de Beauharnais; et l'un d'eux, le nommé Crespin, après +avoir voté avec ses collègues, refusa de remplir certaines fonctions +qu'ils lui avaient déférées temporairement dans la conduite du grand +procès qui les occupait. On l'interdit. Cela se passait le 6 avril. Le +30 mars les troupes avaient été appelées une seconde fois sous les +armes, et les officiers avaient déchiré à coups d'épée les nouveaux +arrêts et les nouvelles ordonnances du conseil. Le gouverneur était +résolu d'aller aux dernières extrémités. Les prisons furent forcées et +tous les décrétés par justice du tribunal furent élargis et reçus au +château St.-Louis. Les officiers qui osèrent désapprouver cette conduite +furent mis aux arrêts. Non encore content, M. de Beauharnais, qui était +à Montréal, adressa le 13 mai une lettre de cachet à son lieutenant à +Québec, pour exiler les deux conseillers les plus opiniâtres, l'un M. +Gaillard, à Beaupré, et l'autre M. d'Artigny à Beaumont. Ce coup d'état, +qui était heureusement un fait inouï dans le pays, y fit une grande +sensation. Jusqu'alors le cours de la justice avait été rarement +interrompu, du moins avec cet éclat qui nous rappelle une triste époque, +l'interdiction des deux juges canadiens de Québec en 1838. Le gouverneur +voulait rendre le conseil incompétent en le réduisant à moins de cinq +membres actifs, nombre nécessaire pour rendre les arrêts. L'intendant +publia aussitôt une autre ordonnance (29 mai) en sa qualité de président +et de seul chargé de le convoquer, pour enjoindre à tous ses membres de +rester à leur poste, sous peine de désobéissance, et de ne tenir aucun +compte de l'ordre illégal du gouverneur. + +Le conseil se trouva ainsi en opposition à ce dernier et à la majorité +du clergé. Les Récollets inclinant ordinairement pour le pouvoir civil, +se rangèrent cette fois avec l'autorité militaire et ecclésiastique. Les +Jésuites, contre leur usage, se tinrent, à ce qu'il paraît, à l'écart et +observèrent une prudente réserve. Le roi avait été saisi de l'affaire +dès le commencement, et l'on sut bientôt à quoi s'en tenir sur la +conduite que suivrait le ministère. Ce qui se passait alors en France +était d'ailleurs un avertissement suffisant pour les plus clairvoyans. + +Le cardinal de Fleury avait remplacé le cardinal Dubois à la tête des +affaires. Par une espèce d'ironie l'immoral Louis XV ne voulait être +servi que par des cardinaux. Le nouveau ministre tâchait d'apaiser les +troubles religieux qui agitaient le royaume à l'occasion de la bulle +_unigenitus_. Cette bulle proclamait l'infaillibilité du pape; et le +cardinal avait promis de se vouer à sa défense pour obtenir le chapeau. +«Comme prêtre, dit un auteur, il oublia qu'il se devait à la France et +non à la cour de Rome; il se fit juge opiniâtre des consciences, quand +il ne fallait être que conciliateur. Il avait des vues bornées, peu de +génie, beaucoup d'égoïsme; il craignait les Jésuites et les servait afin +de ne pas les avoir pour ennemis». + +Le concile provincial d'Embrun tenu en 1727, ayant condamné l'évêque de +Senez, accusé d'avoir attaqué la fameuse bulle, le parlement et le +barreau s'élevèrent contre le jugement, le parlement qui bravait alors +la cour de Rome, en refusant la légende de Grégoire XII béatifié à la +sollicitation des Jésuites, et qui s'élevait devant le cardinal comme +l'opposant de ses vues. On conçoit quelle amertume cette conduite +laissait dans le coeur du ministre, et dans quelle disposition d'esprit +il reçut la nouvelle des démêlés entre le chapitre et le conseil +supérieur de Québec, image du parlement de Paris. La querelle canadienne +se confondit à ses yeux avec la querelle française. M. Dupuy fut +immédiatement rappelé, et l'ordre envoyé, dès le 1 juin 1728, au conseil +supérieur de lever les saisies du temporel des chanoines et curé de la +cathédrale, qu'il avait ordonnées dans le cours des procédures. + +Il y eut alors dans ce conseil un revirement d'opinion peu honorable +pour ses lumières ou pour son indépendance. M. d'Artigny et M. Gaillard, +s'étant présentés pour y prendre place comme à l'ordinaire, furent +informés par M. Delino, qui le présidait en l'absence de son chef +disgracié, qu'il avait été décidé qu'ils ne pourraient être admis +jusqu'à ce que le roi se fût prononcé au sujet de la lettre de cachet du +marquis de Beauharnais du 13 mai. Cette suspension dura jusqu'à +l'arrivée du nouvel intendant, M. Hocquart, l'année suivante[84]. + +[Note 84: _Registres de l'intendant. Registres du conseil supérieur._] + +Tel fut le dénoûment de ce différend, dans lequel le conseil finit par +jouer un rôle servile qui ne caractérise que trop souvent les autorités +coloniales. M. Dupuy avait, aux premiers avis, remis sa charge afin de +ne point partager la honte de ces rétractations. + +Quant à l'élection de l'évêque, la position prise par l'autorité civile +fut maintenue, puisque M. de Mornay succéda à M. de St.-Vallier en vertu +de son droit de second dignitaire du diocèse. Cependant il ne vint point +en Canada. M. Dosquet, nommé évêque de Samos, arrivé avec M. Hocquart en +1729, y fit les fonctions de pontife comme coadjuteur jusqu'en 1735, +époque de la résignation de M. de Mornay et de la sienne. M. de Pourroy +de l'Auberivières fut choisi pour remplir le siége vacant; mais il +mourut en arrivant à Québec en 1739. Enfin il eut pour successeur M. +Dubreuil de Pontbriant, le premier Canadien qui ait porté la mitre. Sa +nomination interrompit ces mutations fréquentes de la première charge +ecclésiastique du pays. + +Depuis 14 ans aucune expédition militaire n'avait appelé les Canadiens +sous les drapeaux. C'était une chose inouïe dans nos annales. Mais tout +à coup, en 1728, le bruit du tambour retentit sur les places publiques, +et annonça aux habitans qu'il se passait quelque chose d'inaccoutumé +parmi les peuplades de l'Occident. On sut bientôt en effet que c'était +une des nations du Michigan qui avait pris les armes, les Outagamis. On +demandait seulement quelques hommes de bonne volonté, qui se +présentèrent. Cette expédition, quoique composée d'un petit nombre de +guerriers, avait, comme la plupart de celles où s'étaient déjà +distingués les Canadiens, quelque chose de vaste qui frappait +l'imagination du soldat par l'immense distance et la solitude des pays à +parcourir. Elle se mit en route pour le pays des Outagamis, nation +farouche et cruelle. C'étaient les Iroquois, c'étaient surtout les +colonies américaines brûlant de s'emparer du Détroit, qui l'avaient +armée au commencement du siècle contre les Canadiens, qui la +connaissaient à peine. «Ce peuple aussi brave que l'Iroquois, moins +politique, beaucoup plus féroce, qu'il n'a jamais été possible, ni de +dompter, ni d'apprivoiser, et qui semblable à ces insectes, qui +paraissent avoir autant d'âmes que de parties de leurs corps, renaissent +pour ainsi dire après leur défaite», ce peuple se trouvait partout, et +était devenu l'objet de la haine de toutes les nations de ce continent. +Depuis vingt-cinq ans les Outagamis ou Renards interrompaient le +commerce, et rendaient les chemins presqu'impraticables à plus de cinq +cents lieues à la ronde. Ils avaient presque tous été détruits dans la +guerre de 1712, par M. Dubuisson. Le peu qui avait échappé au massacre, +rôdait continuellement dans le voisinage des postes français. Ils +infestaient par leurs brigandages et leurs meurtres, non seulement les +rives du lac Michigan, mais encore toutes les routes qui conduisaient du +Canada à la Louisiane, entravant par là gravement le commerce. Une +seconde expédition entreprise contre eux deux ans après, par ordre de M. +de Vaudreuil, et conduite par M. de Louvigny, lieutenant du roi à +Québec, n'avait fait que les arrêter pendant un temps. Elle s'était +terminée par un traité que ce commandant signa avec eux, suivant ses +instructions, et par lequel il les obligea à céder leur pays à la +France. Mais cela n'empêcha pas ces Sauvages de reprendre bientôt leurs +anciennes habitudes de pillage, et de commettre des hostilités partout +où ils se trouvaient. Ils engagèrent même plusieurs autres tribus à +suivre leur exemple. M. de Beauharnais poussé à bout jura de les +exterminer. Mais comment saisir des hommes nomades, qui n'ont point +d'asile fixe, et qui s'échappent et disparaissent dans des régions +inconnues sans qu'on puisse suivre leur trace? + +C'est ce que l'on essaya. 450 Canadiens et 7 à 8 cents Sauvages, +commandés par M. de Ligneris, entrèrent sur leur territoire. Une portion +de cette petite armée s'était mise en route, au commencement de juin, de +Montréal. Elle avait remonté la rivière des Outaouais en canot, avait +traversé le lac Nipissing, pénétré, par la rivière aux Français, dans le +lac Huron, et traversé ce lac après y avoir été rejointe par le reste +des Indiens. Arrivée à Michilimackinac le 1 août, elle débarquait enfin +le 14 à Chicago, au fond du Michigan, après deux mois et neuf jours de +marche. + +Les premiers ennemis qu'elle eût à combattre, furent les Malhomines ou +Folles-Avoines, ainsi nommés parcequ'ils se nourrissaient d'une espèce +de riz qui croît en abondance dans les plaines marécageuses situées au +sud du lac Supérieur. Le lendemain cette tribu, que les Outagamis +avaient entraînée dans leur alliance, se présenta rangée en bataille sur +le rivage pour s'opposer au débarquement des Français. Mais à peine +leurs canots eurent-ils touché la terre, que les Canadiens et leurs +alliés saisissant leurs haches et leurs fusils, s'élancèrent vers les +Malhomines avec de grands cris. La mêlée fut vive mais courte, Salle et +de Perrot, avait néanmoins l'expérience des voyages, et l'on pouvait +espérer un résultat satisfaisant. Il partit en 1738 avec ordre de +prendre possession des pays qu'il découvrirait, pour le roi, et +d'examiner attentivement quels avantages l'on pourrait retirer d'une +communication entre le Canada ou la Louisiane et l'océan Pacifique. Le +gouvernement avait l'intention de prolonger la ligne des postes de +traite jusque sur cette mer. Les regards des Européens sans cesse +tournés vers l'Occident, semblaient chercher cette terre promise qui +avait embrasé le génie de Colomb, ce ciel mystérieux, et qui fuit +toujours, vers lequel comme une puissance magique pousse continuellement +la civilisation. + +M. de la Vérandrye passa par le lac Supérieur, longea le pied du lac +Winnipeg, et remontant ensuite la rivière des Assiniboils, s'avança vers +les Montagnes-Rocheuses qu'il n'atteignit pas cependant, s'étant trouvé +mêlé dans une guerre avec les naturels dans laquelle il perdit une +partie de ses gens, ce qui l'obligea d'abandonner son entreprise. Ce +voyageur raconta ensuite au savant suédois, Kalm, qui visitait le Canada +en 1749, qu'il trouva dans les contrées les plus reculées qu'il avait +parcourues, et qu'il estimait être à 900 lieues de Montréal, de grosses +colonnes de pierre d'un seul bloc, quelquefois appuyées les unes contre +les autres, et d'autres fois superposées comme celles d'un mur; que ces +pierres n'avaient pu être disposées ainsi que de main d'homme, et qu'une +d'elles était surmontée par une autre fort petite n'ayant qu'un pied de +long sur quatre ou cinq pouces de large, portant sur deux faces des +caractères inconnus. Cette petite pierre fut envoyée au secrétaire +d'état, à Paris. Plusieurs des Jésuites qui l'avaient vue en Canada, +assurèrent à Kalm que les lettres qui y étaient gravées, ressemblaient +parfaitement à celles des Tartares. Les Sauvages ignoraient par qui ces +blocs avaient été apportés là, et disaient qu'on les y voyait depuis un +temps immémorial. L'origine tartare des caractères paraît très probable +à Kalm; elle semblerait en effet confirmer l'hypothèse d'une émigration +asiatique, de qui serait descendue au moins une partie des tribus +sauvages de l'Amérique. + +L'on donna au pays découvert par M. de la Vérandrye, le nom de «Pays de +la mer de l'Ouest», parce que l'on crut n'être pas bien éloigné de cette +mer; et on y établit une chaîne de petits postes pour contenir les +Indigènes et faire la traite des pelleteries. Le plus reculé fut d'abord +celui de la Reine, à 100 lieues à l'ouest du lac Winnipeg sur la rivière +des Assiniboils; on en construisit ensuite trois autres en gagnant +toujours le couchant; le dernier prit le nom de Paskoyac, de la rivière +sur laquelle il était assis. + +Sous l'administration de M. de la Jonquière, une nouvelle expédition fut +mise sur pied pour la même fin. L'intendant Bigot était alors en Canada; +il forma, pour faire la traite en même temps que des découvertes, une +société composée du gouverneur et de lui-même, de MM. Breard, contrôleur +de la marine, Legardeur de St.-Pierre, officier plein de bravoure et +fort aimé des Indiens, et de Marin, capitaine décrié par sa cruauté, +mais redouté de ces peuples. Ces deux derniers furent chargés de +l'oeuvre double de l'association. Marin devait remonter le Missouri +jusqu'à sa source, et de là suivre le cours de la première rivière sur +laquelle il tomberait, qui irait se jeter dans l'Océan. St.-Pierre +passant par le poste de la Reine, devait aller le rejoindre sur le bord +de cette mer à une certaine latitude. Mais tout cela était subordonné à +la spéculation pour laquelle on s'était associé, c'est-à-dire que les +voyageurs interrompraient l'expédition dès qu'ils auraient amassé assez +de pelleteries. Ils ne furent pas loin, et ils revinrent chargés d'une +riche moisson. Les associés firent un profit énorme. M. Smith fait +monter la part seule du gouverneur à la somme prodigieuse de 300,000 +francs. La France ne retira rien de cette expédition, dont l'Etat fit +tous les frais. + +Cependant l'attitude que prenaient les colonies françaises et anglaises +devenait de plus en menaçante, et la tournure des affaires en Europe +annonçait une rupture prochaine entre les deux nations. La question des +frontières, tenue en suspens par l'impossibilité de concilier les +prétentions avancées de part et d'autre laissait depuis longtemps les +colons dans l'attente des hostilités. Dès 1735, M. Raensalaer, patron ou +seigneur d'Albany, sous prétexte de voyager pour son amusement, et dans +la prévision de la reprise des armes, vint en Canada, et informa +secrètement le gouverneur que dans les dernières guerres, l'on avait +ménagé leur pays, et que M. de Vaudreuil avait recommandé à ses alliés +de n'y pas faire de courses; que la Nouvelle-York avait fait la même +chose de son côté, et qu'elle était encore disposée à en user de même. + +En 1740 la guerre était devenue encore plus probable. M. de Beauharnais +avait, sur les ordres de la cour, fait mettre les forts de Chambly, +St.-Frédéric et Niagara en état de défense. Il travaillait aussi depuis +longtemps à resserrer davantage les liens qui unissaient les Sauvages +aux Français. Il tint à cet effet de longues conférences avec eux +(1741), dans lesquelles il put s'assurer, que, s'ils n'étaient pas tous +très attachés à notre cause, la puissance croissante de nos voisins, +excitait leur inquiétude et leur jalousie. L'on faisait bien de ménager, +de rechercher même ces peuples qui, d'après un dénombrement fait en +1736, de toutes leurs tribus depuis les Abénaquis jusqu'aux Mobiles, +comptaient 15,675 guerriers. + + + + + LIVRE VIII. + + + + + CHAPITRE I. + + COMMERCE. + + 1608-1744. + + +De l'Amérique et de ses destinées.--But des colonies qui y ont été +établies.--Le génie commerçant est le grand trait caractéristique des +populations du Nouveau-Monde.--Commerce canadien: effet destructeur des +guerres sur lui.--Il s'accroît cependant avec l'augmentation de la +population.--Son origine: pêche de la morue.--Traite des pelleteries de +tout temps principale branche du commerce de la Nouvelle-France.--Elle +est abandonnée au monopole de particuliers ou de compagnies jusqu'en +1731, qu'elle tombe entre les mains du roi pour passer en celles des +fermiers.--Nature, profits, grandeur, conséquences de ce négoce; son +utilité politique.--Rivalité des colonies anglaises; moyens que prend M. +Burnet, gouverneur de la Nouvelle-York, pour enlever la traite aux +Français.--Lois de 1720 et de 1727.--Autres branches de commerce: +pêcheries, combien elles sont négligées.--Bois +d'exportation.--Construction des vaisseaux.--Agriculture; céréales et +autres produits agricoles.--Jin-seng.--Exploitation des mines.--Chiffre +des exportations et des importations.--Québec, entrepôt +général.--Manufactures: introduction des métiers pour la fabrication des +toiles et des draps destinés à la consommation +intérieure.--Salines.--Etablissement des postes et messageries +(1745).--Transport maritime.--Taxation: droits de douane imposés fort +lard et très modérés.--Systèmes monétaires introduits dans le pays; +changemens fréquens qu'ils subissent et perturbations qu'ils +causent.--Numéraire, papier-monnaie: cartes, ordonnances; leur +dépréciation.--Faillite du trésor, le papier est liquidé avec perte de +5/8 pour les colons en 1720.--Observations générales.--Le Canadien plus +militaire que marchand.--Le trafic est permis aux fonctionnaires +publics; affreux abus qui en résultent.--Lois de +commerce.--Etablissement du siège de l'Amirauté en 1717; et d'une bourse +à Québec et à Montréal.--Syndic des marchands.--Le gouvernement +défavorable à l'introduction de l'esclavage au Canada. + + +La découverte du Nouveau-Monde est un des événemens qui ont exercé +l'influence la plus salutaire sur la destinée des Européens[85], et la +plus funeste sur celle des nombreuses nations indiennes qui peuplaient +les forêts de l'Amérique. L'amour de l'indépendance, inné parmi ces +tribus nomades, et leur intrépidité ont retardé et retardent encore à +peine leur ruine d'un jour: elles tombent au contact de la civilisation +en même temps que les bois mystérieux qui leur servent de retraites. +Bientôt, pour nous servir des paroles poétiques de Lamennais, elles +auront disparu, sans laisser plus de trace que les brises qui passent +sur les savanes et que les flots poussés par une force invisible entre +les bancs de corail. En moins de trois siècles elles ont disparu d'une +grande partie du continent Ce n'est pas ici le lieu de rechercher les +causes de cet anéantissement de tant de peuples dans un si court espace +de temps que l'imagination en est étonnée. Nous dirons seulement que +l'introduction des Européens dans le Nouveau-Monde a donné un nouvel +essor aux progrès de la civilisation. Elle a marqué cette ère +incomparable, où un immense et fertile continent s'est trouvé +tout-à-coup livré au génie des populations chrétiennes, au génie d'une +immigration qui, foulant aux pieds les dépouilles sociales des temps +passés, a voulu inaugurer une arche d'alliance nouvelle, une société +sans priviléges et sans exclusion. Le monde n'avait encore rien vu de +semblable. Cette nouvelle organisation doit-elle atteindre les dernières +limites de la perfectibilité humaine? On le croirait si les passions des +hommes n'étaient partout les mêmes, si l'amour des richesses surtout +n'envahissait toutes les pensées, n'était devenu, comme celui des armes +au moyen âge, la première idole de l'Amérique. Rien n'y entrave les +lumières, ni vieux préjugés, ni vieilles doctrines, ni institutions +antiques. La place du beau et du bon est vide. Les siècles passés n'ont +laissé ni ruines, ni décombres, que la hache du défricheur n'ait +abattues ou ne puisse niveler. + +[Note 85: «The discovery of America was, in this way, of as much +advantage to Europe, as the introduction of foreign commerce would be to +China. It opened a large market for the produce of European industry, +and constantly provided a new employment for that stock which this +industry accumulated». Brougham: _Colonial policy of the European +powers_.] + +L'établissement de ce continent opéra une révolution surtout dans le +commerce, qui embrasse tout aujourd'hui, et qui du rang le plus humble +tend continuellement à occuper la première place de la société, et à y +exercer la plus grande influence. Les armes, la mitre ont tour à tour +exercé leur domination sur le monde, le commerce prend déjà leur place. +Il règne, il doit régner en roi sur toute l'Amérique; son génie +précipitera de gré ou de force sous son joug les contrées dont +l'industrie sera trop lente à se réveiller. C'est donc aux peuples et +aux gouvernemens à se préparer pour fournir une carrière qui doit les +mener à la puissance. L'industrie a établi son trône dans cette portion +du globe, qui remplit déjà d'étonnement ou de crainte les vieilles +nations guerrières et aristocratiques de l'Europe. + +Mais avant de parvenir à ce degré de grandeur auquel ce continent est +destiné, mais qu'il ne doit atteindre qu'après avoir acquis les moyens +de satisfaire à toutes ses exigences, et de posséder la liberté dont il +a besoin, il a dû payer tribut et soumission aux métropoles qui l'ont +peuplé. Il a dû comme l'enfant reconnaître leur autorité jusqu'à ce +qu'il fût adulte, jusqu'à ce qu'il fût homme fait, c'est la la loi de la +nature. C'est à ce titre et pour l'indemniser de sa protection, que +l'enfant travaille pour son père. Aussi l'Europe a dit par la bouche de +Montesquieu: «Les colonies qu'on a formées au delà de l'Océan sont sous +un genre de dépendance dont on ne trouve que peu d'exemples dans les +colonies anciennes, soit que celles d'aujourd'hui relèvent de l'Etat +même, ou de quelque compagnie commerçante établie dans cet Etat. + +«L'objet de ces colonies est de faire le commerce à de meilleures +conditions qu'on ne le fait avec les peuples voisins, avec lesquels tous +les avantages sont réciproques. On a établi que la métropole seule +pourrait négocier dans la colonie; et cela avec grande raison, parce que +le but de l'établissement a été l'extension du commerce, non la +fondation d'une ville ou d'un nouvel empire. + +«Ainsi c'est encore une loi fondamentale de l'Europe, que tout commerce +avec une colonie étrangère est regardé comme un pur monopole punissable +par les lois du pays: et il ne faut pas juger de cela par les lois et +les exemples des anciens peuples[86] qui n'y sont guère applicables. + +[Note 86: Excepté les Carthaginois, comme on voit par le traité qui +termina la première guerre punique.] + +«Il est encore reçu que le commerce établi entre ces métropoles +n'entraîne point une permission pour les colonies qui restent toujours +en état de prohibition». + +En vain la Nouvelle-Angleterre et la Virginie diront-elles: nous ne +fûmes point fondées par des spéculateurs européens, mais par des hommes +libres qui vinrent se réfugier dans les forêts du Nouveau-Monde pour se +soustraire aux persécutions de leur mère-patrie, par des hommes libres +qui vinrent y cacher leurs lois et leurs autels, l'Europe répondra: la +colonie est soumise au pouvoir suprême de la métropole. + +En vain le Canada dira-t-il, j'ai un pacte qui fut conquis après six ans +d'une lutte acharnée, et scellé avec le plus pur sang de mes enfans, un +pacte qui me garantit l'usage de ma religion et de ma propriété, +c'est-à-dire de ma langue, de mes biens et des lois qui les régissent, +l'Europe répondra: la colonie est soumise au pouvoir suprême de la +métropole. + +Le traité d'Utrecht fut suivi d'une longue période de paix presque sans +exemple dans les annales du Canada. Depuis son établissement cette +colonie avait presque toujours eu les armes à la main, pour repousser +tantôt les Anglais, tantôt les Indiens, qui venaient tour à tour lui +disputer un héritage couvert de ses sueurs et de son sang. Cette guerre +semblait devenir plus vive à mesure qu'elle se prolongeait. Mais il +vient un temps où les forces et l'énergie comme les passions s'usent et +s'épuisent. Les parties belligérantes plus affaiblies encore en Amérique +qu'en Europe, mirent enfin un terme à cette lutte, et les colons depuis +si longtemps victimes de la politique de l'ancien monde, et de quelques +hommes ambitieux du nouveau, purent goûter sans alarmes les fruits de +leur industrie; et continuer sans interruption à développer leurs +établissemens. + +L'on aurait tort de croire avec quelques auteurs que l'espace qui +s'écoula de 1713 à la guerre de 1744 fut nul pour l'histoire. Aucune +époque, comme nous l'avons déjà dit, ne fut plus remarquable par les +progrès du commerce et de la population, malgré la décadence et les +embarras financiers de la mère-patrie, qui réagirent sur toutes ses +colonies et retardèrent leur accroissement d'une manière fâcheuse. Par +sa seule énergie, le Canada triompha des désavantages de sa situation +dont le plus grave était son interdiction aux vaisseaux et aux +marchandises étrangers. Mais il était encore trop faiblement peuplé pour +sentir tout ce que cette tyrannie avait d'oppressif. Les colonies +anglaises supportaient en silence le même joug, mais elles songeaient, +elles alors, aux moyens de s'y soustraire. + +D'un autre côté, la traite des pelleteries et les guerres continuelles +avaient fait perdre à une partie des Canadiens le goût de la paix. +Peuple chasseur et guerrier, il méprisait trop l'agriculture, les arts +et le commerce; la considération et les honneurs ne pouvaient s'acquérir +à ses yeux, que dans les combats et dans les entreprises hasardeuses et +semées de dangers. Il fallait donc une longue tranquillité pour changer +ces préjugés et ces habitudes. Une troisième cause d'appauvrissement +pour lui, c'était l'émigration. Les colonies fondées sur les lacs et +dans la Louisiane avaient été commencées par des Canadiens. Ce qui +arrivait de France, comme on l'a observé ailleurs, était loin de combler +le vide qu'ils laissaient en s'éloignant de leur patrie. Néanmoins ces +obstacles furent graduellement surmontés, et la population qui était en +1719 de 22,000 âmes s'était élevée en 1744 à près de 50,000 âmes, et les +exportations qui ne passaient pas cent mille écus (Raynal) montèrent en +1749 à 1400 mille francs. + +Les Français furent probablement les premiers qui dotèrent l'Europe de +la pêche de la morue, source inépuisable de richesses, par la découverte +des bancs de Terreneuve; ils lui léguèrent de plus une nouvelle +industrie dans la traite des pelleteries, dont les avantages cependant +ont été plus d'une fois mis en question à cause de ses conséquences +démoralisatrices. + +Quoiqu'il en soit, ce commerce fut établi par les pêcheurs qui +s'approchant des côtes du Canada et de l'Acadie, commencèrent avec les +Indigènes un trafic qui leur rapporta des bénéfices considérables. Petit +à petit on lia des relations plus intimes avec eux; plus tard on voulut +avoir un pied à terre dans le continent même que l'on s'était contenté +jusque là de côtoyer, et l'on y éleva des comptoirs pour la traite. +Alors des spéculateurs riches et influens en demandèrent le monopole +exclusif, à la condition d'y porter des colons pour établir ces contrées +nouvelles, dont l'on pressentait vaguement l'avenir; ils l'obtinrent, et +ainsi fut introduite la domination française sur une portion +considérable du Nouveau-Monde. + +L'on sait par quelles mains le monopole dont il s'agit a successivement +passé en commençant par M. Chauvin, au début du 17e siècle. Placée +spécialement sous la protection de ce monopole, la traite des +pelleteries fut regardée dans tous les temps comme la branche la plus +importante du commerce canadien. Aussi commencerons-nous par elle le +tableau qui va suivre. Comme nous venons de le dire, c'est M. Chauvin +qui exerça le premier le monopole de la traite d'une manière régulière +et systématique. Il paraît que longtemps avant lui, ce privilège avait +été accordé à plusieurs personnes, et que même Jacques Cartier l'avait +obtenu, mais rien ne constate positivement que le reste des Français s'y +soient soumis; on est plutôt porté à croire le contraire; car l'on sait +que long temps encore après Henri IV, les traitans et les pêcheurs +jouissaient d'une grande liberté dans les parages de ce continent, et +qu'au temps de Champlain les villes repoussaient avec énergie, surtout +la Rochelle, ce monopole, dont le commandeur de Chaste, M. de Monts, les +de Caën jouirent les uns après les autres jusqu'en 1327. Alors se forma +la compagnie des cent associés, à laquelle furent cédées à perpétuité la +Nouvelle-France et la Floride. Outre les conditions ayant trait à la +politique et à la colonisation dont nous avons parlé en son lieu, le roi +lui accorda, pour toujours, le trafic des cuirs, peaux et pelleteries, +et pour 15 ans, tout autre commerce par terre et par mer, à la réserve +de la pêche de la morue et de la baleine qui resta libre à tous les +Français, et de la traite des pelleteries que les habitans des pays +cédés, purent faire avec les Indigènes, pourvu qu'ils vendissent les +castors à ses facteurs, à raison d'un prix fixe. Il fut aussi stipulé +que toutes les marchandises manufacturées dans la colonie seraient +exemptées des droits en France pendant 15 ans. + +Cette compagnie si fameuse, qui avait eu Richelieu pour son chef, +n'ayant rempli aucune de ses obligations relativement à la colonisation, +et ayant été entraînée dans des dépenses qui dépassaient ses revenus, +avait restreint graduellement le cercle de ses affaires, de sorte +qu'elle fût obligée en 1663, ou 36 ans après sa création, de se +dissoudre et de remettre ses possessions au roi. + +Dès l'année suivante, il s'en forma une nouvelle qui prit le nom de +compagnie des Indes occidentales. Cette association subsista jusqu'en +1674. Elle eut en concession toutes les colonies françaises des Iles et +du continent de l'Amérique, et toute la côte d'Afrique depuis le +Cap-Vert jusqu'au Cap de Bonne-Espérance, avec le privilége exclusif du +commerce, la pêche exceptée, pendant 40 ans, et la jouissance des droits +et priviléges qui avaient été accordés aux cent associés. Le roi lui +accorda en outre une prime de 40 livres par tonneau, sur les +marchandises exportées de France dans les colonies ou des colonies en +France. Les marchandises dont les droits avaient été payés à l'entrée, +pouvaient être réexportées par elle à l'étranger en franchise. Elle +n'avait pas non plus de droits à payer sur les vivres, munitions de +guerre et autres objets nécessaires à l'armement de ses vaisseaux. + +Le commerce d'importation et d'exportation se trouva ainsi de nouveau +arraché des mains des colons pour être livré exclusivement à la nouvelle +compagnie. Les cent associés avaient joui du même monopole; mais ils +avaient été forcés en 1645 de l'abolir, et de signer un traité avec le +député des habitans de la Nouvelle-France, par lequel ils leur +abandonnaient la traite des pelleteries à la condition qu'ils +acquitteraient la liste civile et militaire et toutes les autres +dépenses de l'administration. Le nouveau privilége, plus exclusif encore +que celui de 1627, souleva une opposition générale. En très peu de temps +les marchandises n'eurent plus de prix; le conseil souverain fut obligé +d'établir un tarif que rendit inutile la sagacité mercantile. La +compagnie et ceux qui avaient encore d'anciennes marchandises, +refusèrent de les vendre aux taux fixés par l'autorité, et elles +disparurent du marché. Il était nécessaire de faire cesser au plus tôt +un état de choses qui assujettissait les habitans à une gêne affreuse en +les ruinant. En effet deux ans après (1666) la compagnie, sur le rapport +de Colbert au roi, rendit libre et le commerce avec la mère-patrie et la +traite des fourrures. Mais pour s'indemniser de la subvention des juges +du pays, qui fut portée à sa charge, et qui se montait à 48,950 livres, +elle se réserva le droit du quart sur le castor, du dixième sur les +orignaux et la traite de Tadoussac, ce que les habitans acceptèrent sans +murmurer, et le roi confirma avec satisfaction. + +Cette compagnie, malgré les vastes domaines livrés à son exploitation, +ne prospéra point. Soit que ces opérations fussent conduites sans +prévoyance et sans économie, ou, ce qui est plus probable, que les +colonies qu'on lui abandonnait ne fussent pas assez avancées pour +alimenter un grand commerce, elle se trouva bientôt grevée d'une dette +énorme. Elle employait plus de 100 navires. Elle devait en 1674, 3 +millions 523 mille livres; cette dette avait été en partie occasionnée +par la guerre qu'elle avait eue à soutenir contre les Anglais. Le +capital versé s'élevait à un million 297 mille livres; en sorte que la +caisse se trouvait débitrice pour 4 millions 820 mille livres. L'actif +de la compagnie ne dépassait pas un million 47 mille livres. Sur les +suggestions de Colbert, Louis XIV remboursa aux actionnaires leur mise, +se chargea du paiement des 3 millions 523 mille livres, supprima la +société, et rendit le commerce de l'Amérique libre à tous les Français, +excepté celui du castor. + +Le droit du quart sur les castors et du dixième sur les orignaux fut +maintenu, et passa entre les mains du gouvernement qui l'afferma +immédiatement à M. Oudiette. Il fut défendu de porter le castor ailleurs +qu'à ses comptoirs dans la colonie, au prix fixé par l'autorité. Ce prix +fut d'abord de 4 francs 10 sous, la livre; maie il devint bientôt +nécessaire de diviser cette marchandise en 1re. 2de. et 3me. qualités, +ou en castor gras, demi gras, et sec, et de modifier le tarif en +conséquence. Le fermier payait les pelleteries que lui apportaient les +habitans en marchandises; et comme il n'y avait que lui qui pouvait +acheter le castor, qui formait alors la branche la plus importante du +commerce général, ce même commerce se trouvait à sa merci; il pouvait le +maîtriser à son gré. Aussi vit-on graduellement baisser le prix des +fourrures chez les Sauvages et hausser celui des articles que les +Français leur donnaient en retour, tandis que dans les colonies +anglaises, où ce trafic était libre, les prix suivaient une marche +contraire. + +M. Oudiette obtint encore la ferme des droits sur les vins, eaux-de-vie +et tabacs, qui étaient alors de dix pour cent. Plusieurs particuliers +prétendaient en être exempts, on ne dit pas pour quels motifs; mais ils +furent bientôt obligés de se soumettre à l'ordre du roi avec le reste du +pays, qui ne songea point sans doute à disputer au souverain la +prérogative de le taxer. + +Cette ferme exista sans modification jusqu'en 1700, le tarif du castor +et des marchandises non énumérées ici, subissant les variations plus ou +moins bien mal entendues que l'intérêt du fermier parvenait à faire +agréer au gouvernement. Mais à cette époque les Canadiens ne pouvant +plus supporter la tyrannie de ce marchand, envoyèrent des députés en +France pour y exposer les abus du système et demander un remède. M. de +Pontchartrain, ministre, imagina une société qui embrasserait tous les +habitans de la colonie. Par ce moyen on satisferait tous les mécontens +en les absorbant. Mais le principe vicieux subsistait toujours, car on +ne rétablissait pas la concurrence entre les citoyens pour exciter +l'émulation et l'industrie; l'avantage de la liberté de commerce +n'appartiendra donc encore qu'aux colonies anglaises toujours rivales du +Canada. + +Cependant l'on mit le projet à exécution. D'abord Louis XIV permit +déporter librement tant en France qu'à l'étranger le castor provenant +des traites faites en Amérique. Ensuite M. Roddes, devenu après M. +Oudiette adjudicataire de la ferme des pelleteries, la remit à M. +Pacaud, l'un des députés de la colonie, qui s'obligea en cette qualité +de payer 70,000 livres de rente annuelle, et de composer une société +pour l'exploitation de cette ferme, dont tous les Canadiens, marchands +et autres, feraient partie. Une assemblée générale fut convoquée par le +gouverneur et l'intendant, et une grande association mercantile se forma +sons le nom de compagnie du Canada. Les plus petites actions étaient de +50 livres de France. Tout marchand fut tenu d'y entrer à peine d'être +déchu de la faculté de commercer. Les seigneurs de paroisse purent en +devenir membres avec leurs habitans. La compagnie de la baie du Nord +(baie d'Hudson) formée quelque temps auparavant, se fondit dans la +nouvelle association, qui eut la traite exclusive du castor, et qui +obtint aussi que le commerce de cette pelleterie serait sévèrement +prohibé avec la Nouvelle-York. Cette nouvelle organisation fut suivie +d'un changement de tarif pour le castor, dont le prix baissait +continuellement en France avec la qualité de celui qu'on y envoyait. + +La compagnie du Canada fut un essai infructueux, qui ne profita ni aux +habitans ni au commerce. En 1706 ses dettes se montaient déjà à près de +2 millions (1,812,000) de francs; elle fut forcée de se dissoudre, et de +céder ses droits et priviléges à MM. Aubert et Cie. (Aubert Neret et +Gayot) qui s'obligèrent de payer les créanciers. La colonie conserva la +liberté de la traite du castor dans l'intérieur; mais elle fut obligée +de porter cette pelleterie aux comptoirs des nouveaux cessionnaires qui +eurent seuls le droit de l'exporter en France. + +La compagnie d'Occident formée en 1717, succéda au privilége expirant de +M. Aubert et de ses associés, et en 1723 la compagnie des Indes à cette +première, qui s'était élevée et qui s'écroula avec la fortune et le +système de Law. Elle le conserva pour la Louisiane et le pays des +Illinois, jusqu'à la fin de 1731. A cette époque ces deux contrées +rentrèrent sous le régime royal, et y demeurèrent jusqu'à la fin de la +domination française. + +Ce privilège n'avait pas toujours embrassé cependant les découvertes +qu'on avait faites d'abord sur les lacs et ensuite dans la vallée du +Mississipi, car on a pu voir que la Salle, par exemple, en avait obtenu +la concession en 1675 avec le fort de Frontenac. Plus tard néanmoins +toute la Nouvelle-France et toute la Louisiane furent soumises au même +monopole jusqu'après la construction du fort anglais Oswégo. Alors la +Nouvelle-York faisant une rude concurrence aux comptoirs de Frontenac, +Toronto et Niagara, l'on craignit les suites des liaisons que la traite +établirait entre les Sauvages et les Anglais. Le roi, pour y parer, prit +ces postes entre ses mains, et réussit à retenir la plus grande partie +du commerce du lac Ontario en payant les pelleteries plus cher; mais ce +système avait tous les vices d'un trafic conduit par un gouvernement. +Privé de l'oeil immédiat du maître et abandonné à des militaires, il +entraîna des dépenses immenses et ne rendit aucun profit. Les avances +furent faites presqu'en pure perte[87]. + +[Note 87: Raynal. Régistre de l'intendant.] + +Il est difficile d'établir avec précision la valeur annuelle des +exportations des pelleteries. Elles étaient en 1667, suivant l'auteur du +Mémoire sur l'état du Canada, de 550,000 francs. Elles ont ensuite +graduellement augmenté jusqu'au chiffre de 2 millions. D'après un calcul +basé sur les droits payés par cette marchandise en 1754 et 1755, fait +par ordre du général Murray[88], elles seraient tombées dans la première +de ces deux années au chiffre de 1,547, 885 livres, et dans la seconde à +celui de 1,265, 650 livres. Mais on ajoute que les régistres de douane +d'où l'on avait tiré ces renseignemens, étaient très confus et +irréguliers, et que les traitans les plus intelligens étaient d'opinion, +qu'année commune le montant des fourrures exportées atteignait près de 3 +millions et demi. + +[Note 88: _Governor Murray's general Report on the ancient government +and actual state of the province of Quebec in_ 1762.] + +D'abord la traite se fit aux entrepôts de la compagnie où les Sauvages +eux-mêmes, qui arrivaient à certaines époques de l'année, portaient +leurs pelleteries. Après Tadoussac, après Québec, après les +Trois-Rivières, Montréal attira seul toutes les fourrures. «On les +voyait arriver au mois de juin sur des canots d'écorce d'arbres. Le +nombre des Sauvages qui les apportaient n'y manqua pas de grossir à +mesure que le nom français s'étendit au loin. Le récit de l'accueil +qu'on leur avait fait, la vue de ce qu'ils avaient reçu en échange de +leurs marchandises, tout augmentait le concours. Jamais ils ne +revenaient vendre leurs pelleteries sans conduire avec eux une nouvelle +nation. C'est ainsi que l'on vit se former une espèce de foire où se +rendaient tous les peuples de ce vaste continent». + +Les Sauvages en arrivant se campaient près de la ville, s'élevaient des +tentes, rangeaient leurs canots et débarquaient leurs fourrures. Après +avoir eu audience publique du gouverneur, ils les portaient au comptoir +de la compagnie ou chez les marchands de la ville qui avaient le +privilége de les acheter pour les revendre ensuite à cette société. Les +Sauvages étaient payés en écarlatine, vermillon, couteaux, poudre, +fusils, etc. Les autres en marchandises, ou en récépissés ou reçus qui +avaient cours de monnaie dans la colonie, et qui étaient rachetés par +des lettres de change à termes que les agens de la compagnie tiraient +sur son caissier à Paris. Cela dura tant que les Français n'eurent point +de concurrens; mais bientôt des antagonistes dangereux et pleins +d'activité s'élevèrent â côté d'eux et leur enlevèrent une partie de la +traite. Les Anglais se bornèrent d'abord au pays des Iroquois, mais les +cinq cantons furent bientôt épuisés de pelleteries, et il fallut en +trouver ailleurs. Ces Sauvages furent dans les commencemens leurs +coureurs de bois, puis ils marchèrent eux-mêmes à leur suite et se +répandirent de tous côtés, et de tous côtés on accourut à eux. Ils se +trouvèrent en communication avec toutes les nations établies sur les +rives du St.-Laurent depuis sa source, et sur celles de ses nombreux +tributaires. «Ce peuple avait des avantages infinis pour obtenir des +préférences sur le Français son rival. Sa navigation était plus facile, +et dès-lors ses marchandises s'offraient à meilleur marché. Il +fabriquait seul les grosses étoffes qui convenaient le mieux au goût des +Sauvages. Le commerce du castor était libre chez lui, tandis que chez +les Français il était, et fut toujours asservi à la tyrannie du +monopole. C'est avec cette liberté, cette facilité qu'il intercepta la +plus grande partie des marchandises qui faisaient la célébrité de +Montréal. + +«Alors s'étendit sur les Français du Canada un usage qu'ils avaient +d'abord resserré dans des bornes assez étroites. La passion de courir +les bois, qui fut celle des premiers colons, avait été sagement +restreinte aux limites du territoire de la colonie. Seulement on +accordait chaque année à vingt-cinq personnes la permission de franchir +ces bornes pour aller faire le commerce chez les Sauvages. L'ascendant +que prenait la Nouvelle-York rendit ces congés beaucoup plus fréquens. +C'étaient des espèces de priviléges exclusifs qu'on exerçait par +soi-même ou par d'autres. Ils duraient un an ou même au-delà. On les +vendait et le produit en était distribué, par le gouverneur de la +colonie, aux officiers ou à leurs veuves et à leurs enfans, aux hôpitaux +ou aux missionnaires, à ceux qui s'étaient signalés par une belle action +ou par une entreprise utile, quelquefois enfin aux créatures du +commandant lui-même, qui vendait les permissions. L'argent qu'il ne +donnait pas ou qu'il voulait bien ne pas garder, était versé dans les +caisses publiques; mais il ne devait compte à personne de cette +administration. + +«Elle eut des suites funestes. Plusieurs de ceux qui faisaient la traite +se fixaient parmi les Sauvages pour se soustraire aux associés dont ils +avaient négocié les marchandises. Un plus grand nombre encore allaient +s'établir chez les Anglais, où les profits étaient plus considérables. +Sur des lacs immenses, souvent agités de violentes tempêtes; parmi des +cascades qui rendent si dangereuse la navigation des fleuves les plus +larges du monde entier; sous le poids des canots, des vivres, des +marchandises qu'il fallait voiturer sur les épaules dans les portages, +où la rapidité, le peu de profondeur des eaux obligent de quitter les +rivières pour aller par terre; à travers tant de dangers et de fatigues +on perdait beaucoup de monde. Il en périssait dans les neiges ou dans +les glaces; par la faim ou par le fer de l'ennemi. Ceux qui rentraient +dans la colonie avec un bénéfice de six ou sept pour cent, ne lui +devenaient pas toujours plus utiles, soit parcequ'ils s'y livraient aux +plus grands excès, soit parceque leur exemple inspirait le dégoût des +travaux assidus. Leurs fortunes subitement amassées, disparaissaient +aussi vite: semblables à ces montagnes mouvantes qu'un tourbillon de +vent élève et détruit tout-à-coup dans les plaines sablonneuses de +l'Afrique. La plupart de ces coureurs, épuisés par les fatigues +excessives de leur avarice, par les débauches d'une vie errante et +libertine, traînaient dans l'indigence et dans l'opprobre une vieillesse +prématurée» (Raynal). + +Ces congés qui étaient transportables tombèrent aussitôt dans le +commerce. Donnant permission d'importer jusqu'à la charge de plusieurs +canots de pelleteries, ils se revendaient ordinairement six cents écus. +Six hommes partaient avec mille écus de marchandises qu'on leur avait +fait payer quinze pour cent de plus que le cours du marché, et +revenaient avec 4 canots chargés de castors valant 8 mille écus. Après +avoir déduit 600 écus pour le congé, 1000 pour les marchandises 2560 +pour le prêt à la grosse aventure ou 40 pour cent sur les 6400 restant +que le marchand chargeait pour ses avances, le résidu appartenait aux +coureurs de bois. Le marchand revendait ensuite le castor au bureau de +la compagnie à 25 pour cent de profit. Il est inutile de dire qu'avec un +pareil système et de pareils bénéfices, l'on devait finir par rebuter +les Sauvages qui en étaient les victimes, et perdre entièrement un +commerce où le vendeur primitif voyait sa marchandise rapporter après +qu'elle était sortie de ses mains, 700 pour cent de profit sans qu'elle +eût changé d'état. + +Le monopole de la traite se bornait au castor en s'étendant quelquefois +à l'orignal depuis 1666. A partir de cette année, toutes les autres +pelleteries dont le commerce était considérable, restèrent libres ou +soumises momentanément, comme les produits agricoles et les +marchandises, à des lois et des règlemens coloniaux si vagues et si +éphémères qu'il règne dans leur histoire beaucoup d'obscurité. Les actes +publics et les jugemens des tribunaux renferment nombre de décrets sur +cette matière, desquels l'on peut conclure que le marchand canadien +refusa toujours de se soumettre au joug que voulait lui imposer +l'autorité locale. Il n'a supporté patiemment dans tous les temps que +son exclusion du commerce étranger et le monopole de l'exportation du +castor en France. Sur tout le reste, il est resté dans la jouissance +d'une grande liberté. + +A venir jusqu'au traité de 1713, la plus grande partie de la traite de +l'Amérique septentrionale était entre les mains des Français. Par ce +traité ils perdirent entièrement celle de la baie d'Hudson; et la +Nouvelle-York qui, depuis le chevalier Andros, cherchait à leur enlever +aussi celle de l'Ouest sans beaucoup de succès, vit tout-à-coup ses +efforts couronnés des plus heureux résultats. + +Nous avons déjà rapporté ailleurs comment M. Burnet, qui connaissait de +quel immense avantage serait pour la Grande-Bretagne la possession de ce +commerce, travailla à fermer aux Canadiens les contrées de l'Ouest, et +comment M. de Beauharnais l'avait prévenu. Voyons maintenant quel fut +l'effet des moyens qu'il employa pour parvenir à ce grand but, qui fut +constamment l'objet de sa sollicitude. Tout semblait favoriser la +Nouvelle-York, situation géographique plus rapprochée, population plus +nombreuse et plus commerçante, marchandises plus modiques. Ces trois +avantages étaient de la dernière importance, et le Canada ne se voyait +aucun moyen de les contrebalancer. Le prix des marchandises était +beaucoup plus élevé en France qu'en Angleterre de même que le fret et +l'assurance maritime. La différence était encore plus grande dans les +colonies. Aussi se faisait-il un commerce très étendu de contrebande +entre Montréal et Albany. Non seulement on tirait de cette dernière +ville les tissus de laine que l'on ne manufacturait pas en France, mais +on importait ouvertement de là tous les ans une quantité considérable +d'autres marchandises qui ne servaient point au négoce avec les +Sauvages. Dans une seule année le Canada reçut 900 pièces d'écarlatine +pour la traite, outre des mousselines, des indiennes, des tavelles, du +vermillon, etc. Que faisait alors l'industrie française? Que faisait la +compagnie des Indes? Elle en introduisait annuellement une douzaine de +cents pièces qu'elle tirait elle même de l'Angleterre; et elle défendait +à tout autre négociant d'en importer en Canada[89]. De sorte que le +manufacturier français était pour cet article comme exclus de nos +marchés. Le traitant anglais pouvait, dans cet état de choses, vendre +aux Indiens, comme il le faisait aussi, moitié moins cher que le +traitant français, faire le double de profit, et cependant payer encore +le castor trois chelings sterling la livre tandis que ce dernier n'en +pouvait donner que deux francs. + +[Note 89: _Mémoire sur la traite de la Province de New-York inséré dans +l'histoire des cinq nations du Canada, par_ C. Colden.] + +Quand M. Burnet prit les rênes de la Nouvelle-York, il vit du premier +coup d'oeil qu'en en fermant l'entrée aux Canadiens il rendrait leur +situation encore plus mauvaise, en les privant des objets qui leur +étaient absolument nécessaires pour leur négoce, et en leur enlevant un +marché pour leurs pelleteries, Albany où ils vendaient le castor le +double de ce que le payait la compagnie des Indes. En 1720, un acte fut +passé par la législature, par forme d'essai, prohibant pour trois ans +tout commerce avec le Canada; et en 1727, on s'empressa de le rendre +permanent. L'effet en fut aussi prompt que fatal pour ce pays. Les +tissus de laine qui s'étaient vendus jusque là £ 13 2 6 la pièce, à +Montréal, montèrent aussitôt à £25. + +Burnet, marchant toujours vers son but, fit ouvrir à Oswégo, sur la rive +méridionale du lac Ontario, un comptoir pour attirer les Indiens; +c'était le complément nécessaire de l'acte législatif de 1720. Les +traitans français ne purent plus dès lors continuer la concurrence, et +le roi, quelques années après, fut obligé de prendre entre ses mains les +postes de Frontenac, Toronto et Niagara, et de donner les marchandises à +perte pour conserver avec la traite des pelleteries l'alliance des +Indigènes; car la traite était encore plus essentielle pour la sûreté +des possessions françaises et le succès de leur politique que pour leur +prospérité commerciale. + +C'est en 1727, pendant que la Nouvelle-York excluait le Canada de ses +marchés, que le roi de France donnait un édit semblable pour ses +colonies. Depuis bien des années, il recommandait de défendre sévèrement +toute relation entre elles et l'étranger, et depuis la dernière guerre +surtout ses ordres étaient devenus plus fréquens et plus impératifs.[90] +Rien ne prouve mieux combien les intérêts les plus chers des colonies +sont quelquefois sacrifiés à cette législation qui courbe sous le même +niveau et le Canada et l'Archipel du Mexique, et l'Amérique et l'Asie, +sans tenir compte de la différence des circonstances et du mal fait aux +uns ou aux autres, pourvu que le résultat général réponde au calcul de +la métropole. + +[Note 90: Documens de Paris.] + +Presque tous les autres postes de traite devinrent dès lors privilégiés; +c'est-à-dire que ceux qui les obtenaient y faisaient la traite +exclusivement. Ces postes se donnaient, se vendaient ou s'affermaient, +et dans ces trois cas le commerce souffrait également de leur régie; ils +étaient loués communément pour trois ans, et le fermier ou possesseur +voulait dans ce court espace de temps faire une fortune rapide et +considérable; le moyen qu'il employait pour y réussir était de vendre le +plus cher possible les marchandises qu'il y portait, et d'acheter de +même les pelleteries au plus bas prix, dut-il tromper les Sauvages après +les avoir enivrés. En 1754, on avait dans le poste de la mer d'Ouest une +peau de castor pour quatre grains de poivre, et on a retiré jusqu'à huit +cents francs d'une livre de vermillon! Voilà comment se conduisait la +traite dans les dernières années du régime français. Il paraissait +évident à tout le monde que ce commerce allait être complètement et +rapidement frappé de mort, si on ne réussissait à rejeter les colons +anglais en dehors des vallées du St.-Laurent et du Mississipi; et déjà +même il était trop tard, dans l'opinion de bien des gens, pour +entreprendre cette tâche; ils disaient que l'on aurait dû avoir élevé +des digues avant le débordement. Personne néanmoins ne soupçonnait alors +que la partie que la France et la Grande-Bretagne jouaient ensemble sur +ce continent fût si près de sa fin qu'elle l'était déjà. + +Nous nous sommes étendu sur la traite des pelleteries, parce que des +motifs de politique et de sécurité nationale s'y trouvaient étroitement +liés; c'était l'objet, l'agent actif qui perpétuait l'alliance avec les +Indigènes, dont nous avons plus d'une fois signalé les avantages et même +la nécessité. Elle méritait donc une grande place. Quant aux autres +branches du négoce qui ont été cultivées dans ce pays, il ne sera pas +nécessaire de nous y arrêter si longtemps, mais nous n'en oublierons +aucune un peu importante, car le commerce ne peut nous être indifférent; +il forme avec l'agriculture la grande occupation de toutes les classes +des populations américaines, depuis le citoyen le plus opulent jusqu'au +citoyen le plus humble. + +Après la traite des fourrures venait la pêche. Celle de la morue et de +la baleine resta presque toute entière entre les mains des Européens; de +tout temps peu de Canadiens s'y livrèrent. Ceux-ci s'adonnèrent plus +spécialement à celle du loup-marin et du marsouin qui fournissaient +d'excellentes huiles pour les manufactures et l'éclairage; sept ou huit +loup-marins donnaient une barrique d'huile; les peaux servaient à +différens usages. Cette pêche se faisait dans le fleuve et le golfe +St.-Laurent et sur la côte du Labrador, où le gouvernement affermait à +des particuliers pour un certain nombre d'années des portions de grève, +des îles ou des côtes[91]. Il fut établi jusqu'à 14 pêches au marsouin +en bas de Québec en 1722 (Documens de Paris). L'on exportait dans les +dernières années une grande quantité d'huile en France, ainsi que des +salaisons de harengs et d'autres poissons. Les bois auraient dû former +aussi un objet fort considérable, mais ce commerce ne prit jamais un +grand développement, et quoique la construction des navires fût +encouragée par le roi, on n'en faisait qu'un petit nombre. Louis XV +offrit une gratification de 500 francs par vaisseau de 200 tonneaux; 150 +francs par bateau de 30 à 60 tonneaux, vendus en France ou dans les Iles +(Documens de Paris), et il fit établir des ateliers de construction à +Québec, garnis des ouvriers nécessaires pour bâtir des bâtimens pour sa +marine. + +[Note 91: Il afferma la baie des Esquimaux à la veuve Fournel en 1749, +le Labrador à M. d'Aillebout en 1753.] + +L'on reprochait aux navires canadiens de coûter beaucoup plus que ceux +qui étaient faits en France, et de durer moins longtemps, attendu que le +chêne dont on se servait était tiré des lieux bas et humides, et +qu'après avoir été coupé l'hiver, on le mettait l'été suivant à l'eau +pour le descendre à Québec, pratique qui en altérait la bonté. Quoiqu'il +en soit, la construction était tellement négligée, que, suivant un +rapport fait au ministre, les Anglais fournissaient une partie des +bâtimens employés même à la navigation intérieure du pays, non pas parce +que leur bois était meilleur, ou leurs bâtimens mieux construits, mais +parce qu'ils les donnaient à meilleur marché. Talon avait vainement +introduit la culture des chanvres et ouvert des chantiers pour la +préparation des bois de construction. On ne sait, dit Raynal, par quelle +fatalité tant de richesses furent longtemps négligées ou méprisées. + +La cupidité chez les uns et une fatale insouciance chez les autres font +tomber aujourd'hui encore dans les mêmes fautes. On ne fabrique ni +toiles, ni goudron, et nos bois, par un mauvais choix et une mauvaise +préparation surtout le chêne, ont de la peine à supporter la concurrence +avec ceux de la Baltique sur les marchés de notre métropole, même avec +les droits qui les protègent. + +L'exploitation des mines de fer ne fut commencée aux Trois-Rivières que +vers 1737. Elle fut d'abord dirigée d'une manière peu judicieuse. En +1739 les nouveaux fermiers étendirent et perfectionnèrent les travaux, +et produisirent assez de ce métal, plus précieux que l'or, pour la +consommation intérieure. Il en fut même exporté quelques échantillons +qui furent trouvés d'une qualité supérieure. Cette forge est encore en +opération. + +Dès le temps de Cartier les rives du lac Supérieur étaient célèbres +parmi les nations indigènes pour leurs mines de cuivre. Les Sauvages en +montrèrent des morceaux à ce voyageur. Les rapports des Français qui +découvrirent ce lac confirmèrent ensuite ceux des Sauvages. En 1738, le +roi envoya deux mineurs allemands nommés Forster pour ouvrir celle de +Chagouïa-mi-gong[92]. Cette entreprise fut ensuite abandonnée. Les +lettres du roi qui adressent ces deux étrangers à l'intendant du Canada, +contiennent des recommandations singulières sur la manière dont ils +doivent être traités. Après les pelleteries, après le poisson et les +huiles, les céréales formaient l'article d'exportation le plus +important; il l'était plus que le bois. Une partie était consommée dans +le pays même par les troupes et l'autre exportée. Il en sortait dans les +bonnes années environ 80,000 minots en farines et en biscuits[93]. Le +Canada en produisit en 1734 738,000 minots, outre 5,000 de maïs, 63,000 +de pois, et 3,400 d'orge. La population était alors de 37,000 +habitans[94]. + +[Note 92: Régistre de l'intendant.] + +[Note 93: Mémoire attribué à M. Hocquart: _Collection de la Société +littéraire et historique de Québec_.] + +[Note 94: Recensement: Documens de Paris.] + +Une plante célèbre découverte par le Jésuite Lafitau dans nos forêts en +1718, vint enrichir un instant le pays d'un nouvel objet d'exportation. +Le jin-seng que les Chinois tiraient à grands frais du nord de l'Asie, +fut porté des bords du St.-Laurent à Canton. Il fut trouvé excellent et +vendu très cher; de sorte que bientôt une livre qui ne valait à Québec +que 2 francs y monta jusqu'à vingt-cinq. Il en fut exporté en 1752 pour +500 mille francs. Le haut prix que cette racine avait atteint excita une +aveugle cupidité. On la cueillit au mois de mai au lieu du mois de +septembre, et on la fit sécher au four au lieu de la faire sécher +lentement et à l'ombre; elle ne valut plus rien aux yeux des Chinois, +qui cessèrent d'en acheter. Ainsi un commerce qui promettait de devenir +une source de richesse, tomba et s'éteignit complètement en peu +d'années. + +Québec était le grand entrepôt du Canada. + +Il envoyait annuellement 5 ou 6 bâtimens à la pêche du loup-marin, et à +peu près un pareil nombre dans les Iles et à Louisbourg chargés de +farine, lesquels revenaient avec des cargaisons de charbon, de rum, de +mêlasse, de café et de sucre. Il recevait de France une trentaine de +navires formant environ 9,000 tonneaux. + +Dans les temps les plus florissans, les exportations du Canada ne +dépassèrent pas 2,000,000 livres en pelleteries, dont 800,000 en castor, +250,000 livres en huile de loup-marin et de marsouin; une pareille somme +en farine ou pois, et 150,000 livres en bois de toutes les espèces. Ces +objets pouvaient former chaque année 2,650,000 livres. Si l'on ajoute à +cela une somme de 600,000 livres pour les divers autres produits et le +jin-seng au moment de sa plus grande vogue, on aura un total de 3 +millions 250 mille livres. + +L'auteur des «Considérations sur l'état du Canada pendant la guerre de +1755»[95], évaluait alors le montant des exportations à environ 2 +millions et demi, et celui des importations à huit millions de +vente[96]. Comment cet immense déficit entre l'importation et +l'exportation était-il comblé? Par les dépenses que le roi faisait dans +la colonie, et qui ont été de tout temps nécessaires pour rétablir la +balance du commerce. Elles augmentaient prodigieusement dans les temps +de guerre, d'où il s'ensuit qu'avant celle des Sept ans, les +importations avaient dû rester bien au-dessous de la somme de +huit-millions. Ainsi on peut les fixer en trouvant le chiffre des +dépenses annuelles du gouvernement, et comme l'on sait qu'en 1749, ces +dépenses n'excédèrent pas 1 million 700 mille livres, l'importation de +cette année dut être d'environ 4 millions 200 mille livres. + +[Note 95: _Collection de la Société littéraire et historique_.] + +[Note 96: L'histoire de M. Smith contient un état (V. appendice C.) des +exportations et des importations de ce pays dont les chiffres diffèrent +essentiellement de ceux de l'auteur des Considérations.] + +L'importation se composait de vins, d'eaux-de-vie, d'épiceries, de +marchandises sèches de toute espèce dont une bonne partie de luxe, car +le luxe était grand en Canada comparativement à sa richesse, de +quincailleries, de poteries, de verreries, etc., etc. + +Il ne faut pas croire néanmoins que cette augmentation rapide de +l'importation fût profitable aux négocians. Le temps qu'elle a signalé +fut celui d'une dépression générale et de la ruine d'un grand nombre +parmi eux. Le roi faisait venir une partie des marchandises nécessaires +pour le service militaire, et le reste était acheté à Québec et à +Montréal. Mais ces achats ne se faisaient pas en droiture chez le +négociant ou par soumission au rabais. Les fonctionnaires qui avaient +l'administration des fournitures et la comptabilité, s'étaient +secrètement associés ensemble, comme nous le dirons ailleurs, et +spéculaient sur le roi et sur le commerce. Sachant d'avance ce que le +service demandait, «la grande compagnie», c'est ainsi que l'on nommait +cette société occulte, faisait ses achats avant que le public eût +connaissance des besoins de ce service; et comme ces achats étaient +considérables, elle payait souvent 15 à 20 au-dessous du cours, et +ensuite après avoir accaparé les marchandises, elle les revendait au roi +à 25, 80, et jusqu'à 150 pour cent de profit. + +Il est facile de concevoir par ce qui précède que le commerce Canadien +étant peu étendu, ses ressources à peine utilisées, le manque de +récoltes, les irruptions des Sauvages, les guerres devaient le jeter +continuellement dans des perturbations profondes et rendre le prix des +marchandises excessif. C'est ce qui engagea la France, malgré la +répugnance naturelle des métropoles à permettre l'établissement des +manufactures dans leurs colonies, à autoriser en Canada la fabrique des +toiles et des étoffes grossières, par une lettre (1716) dont on ne doit +pas omettre de donner ici la substance d'après Charlevoix, lettre qui +tout en déclarant avec franchise qu'il ne doit pas y avoir de +manufactures en Amérique, parcequ'elles nuiraient à celles de France, +permettait d'en établir quelques unes pour le soulagement des pauvres. + +Le ministre écrivit donc que le roi était charmé d'apprendre que ses +sujets du Canada reconnussent enfin la faute qu'ils avaient faite, en +s'attachant au seul commerce des pelleteries, et qu'ils s'adonnassent +sérieusement à la culture de leurs terres, particulièrement à y semer du +chanvre et du lin: que Sa Majesté espérait qu'ils parviendraient bientôt +à construire des vaisseaux à meilleur marché qu'en France, et à faire de +bons établissemens pour la pêche: qu'on ne pouvait trop les y exciter, +ni leur en faciliter les moyens; mais qu'il ne convenait pas au royaume +que les manufactures fussent en Amérique, parceque cela ne se pouvait +pas permettre, sans causer quelque préjudice à celles de France, que +néanmoins elle ne défendait pas absolument qu'il ne s'y en établit +quelques unes pour le soulagement des pauvres. + +En peu de temps il se monta des métiers pour les étoffes de fil et de +laine dans toutes les chaumières et jusque dans le manoir du seigneur; +et depuis cette époque la population des campagnes a eu en abondance des +vêtemens propres à ses travaux et à toutes les saisons. L'usage s'en est +conservé et s'en répand aujourd'hui jusque dans les établissemens +anglais. + +C'est vers 1746, pendant les hostilités avec la Grande-Bretagne, que la +rareté de cet article fit songer à fabriquer du sel en Canada. La guerre +y avait déjà fait naître plusieurs industries utiles. Le gouvernement +chargea M. Perthuis d'établir des salines à Kamouraska; mais cette +entreprise, qui aurait pu être si avantageuse pour les pêcheries de +Terreneuve et du golfe St.-Laurent, ne fut point continuée; on ne sait +au juste à quelle époque elle tomba. Il paraît qu'on avait déjà fait du +sel autrefois dans le pays et que l'on avait très bien réussi[97]. + +[Note 97: M. Denis, a French gentleman, says that «excellent salt has +formerly been made in Canada, even as good as that of Brouage, but that +after the experiment had been made, the salt pits dug for that purpose +had been filled up to the great prejudice and discredit of the colony.» +_Natural & civil History of the French Dominions in North & South +America_.] + +L'année précédente (janvier 1745) avait été témoin d'une grande et utile +amélioration, l'introduction des postes et des messageries pour le +transport des lettres et des voyageurs. M. Begon, intendant, accorda à +M. Lanouillier le privilége de les tenir pendant 20 années entre Québec +et Montréal, lui imposant en même temps un tarif de charges gradué sur +les distances. Le pays n'avait pas encore eu d'institutions postales, il +n'a pas cessé d'en jouir depuis. + +Nous avons dit que Québec était l'entrepôt général du commerce. Les +Normands étant les premiers qui aient établi ce commerce en fondant la +colonie, les embarquemens s'étaient faits d'abord au Havre-de-Grace ou à +Dieppe. Dans la suite la Rochelle se substitua graduellement à ces +ports, et avant la fin du siècle, elle fournissait déjà toutes les +marchandises nécessaires à la consommation du pays et à la traite avec +les Indiens. Il venait aussi des vaisseaux de Bordeaux et de Bayonne +avec des vins, des eaux-de-vie et du tabac. + +Une partie de ces vaisseaux prenaient en retour des chargemens de +pelleteries, de grains et de bois. Quelques uns allaient au Cap-Breton +prendre du charbon de terre pour la Martinique et la Guadeloupe, où il +s'en consommait beaucoup dans les raffineries de sucre. Les autres s'en +retournaient sur lest en France ou seulement aux Iles du golfe +St.-Laurent, où ils se chargeaient de morue à Plaisance ou dans les +autres pêcheries de ces parages. Plusieurs marchands de Québec étaient +déjà assez riches du temps de la Hontan pour avoir plusieurs vaisseaux +sur la mer. + +Il était d'usage alors de ne partir de l'Europe pour l'Amérique qu'à la +fin d'avril ou au commencement de mai. Dès que les marchandises étaient +débarquées à Québec, les marchands des autres villes arrivaient en foule +pour faire leurs achats, qui étaient embarqués sur des barges et dirigés +vers les Trois-Rivières et Montréal. S'ils payaient en pelleteries, on +leur vendait à meilleur marché que s'ils soldaient en argent ou en +lettres de changes, parce qu'il y avait un profit considérable à faire +sur cet article en France. Une partie des achats se payait ordinairement +en cette marchandise, que le détailleur recevait des habitans ou des +Sauvages. Montréal et les Trois-Rivières dépendaient de Québec, dont les +marchands avaient sur ces places un grand nombre de magasins conduits +par des associés ou des commis. Les habitans venaient faire leurs +emplettes dans les villes deux fois par année; et telles étaient alors +la lenteur et la difficulté des communications, que les marchandises se +sont vendues longtemps jusqu'à 50 pour cent de plus à Montréal qu'à +Québec. + +A l'exception des vins et des eaux-de-vie qui payaient déjà un droit de +10 pour cent, et du tabac du Brésil grevé de 5 sous par livre; aucun +autre article ne fut imposé par la France en Canada avant la quatrième +guerre avec les Anglais, c'est-à-dire en 1748. Alors Louis XV établit +par un édit un tarif général qui frappa d'un droit de 3 pour cent toutes +les marchandises entrantes ou sortantes. Il y fut fait cependant des +exceptions importantes en faveur de l'agriculture, de la pêche et du +commerce des bois. Ainsi le blé, la farine, le biscuit, les pois, les +fèves, le maïs, l'avoine, les légumes, le boeuf et le lard salés, les +graisses, le beurre, etc., furent laissés libres à la sortie; les +denrées et marchandises nécessaires à la traite et à la pêche dans le +fleuve St.-Laurent, à l'entrée et à la sortie; les cordages et le sel à +l'entrée; les chevaux, les vaisseaux construits en Canada, le bardeau, +le bois de chêne pour la construction des navires, les mâtures, le +merrain, les planches et les madriers de toute espèce, le chanvre et le +hareng salé, à la sortie. Ces exceptions étaient comme l'on voit très +étendues et toutes dans l'intérêt de l'agriculture et des industries +mentionnées plus haut. Sur les représentations des habitans, le roi +décida encore que ce tarif n'aurait d'effet qu'après la guerre. + +Ainsi de 1666 aux dernières années de la domination française en +Amérique, les marchandises et les produits agricoles ne payèrent aucun +droit d'entrée et de sortie ni en Canada, ni en France, excepté les +vins, eaux-de-vie, guildives et le tabac du Brésil. Les restrictions du +commerce canadien étaient seulement relatives aux rapports avec +l'étranger toujours sévèrement défendus, et à la traite du castor; +encore l'exclusion touchant celle-ci n'était-elle que pour l'exportation +en France, car dans la colonie le marchand pouvait acheter cette +pelleterie du Sauvage pour la revendre ensuite, au taux fixé par le +gouvernement, au comptoir de la compagnie. + +Après 1753, époque de la mise en force de la loi d'impôt dont l'on vient +de parler, la guildive paya 24 livres la barrique, le vin 12, les +eaux-de-vie 24 la velte. Il paraît que le tarif pour les marchandises +sèches n'était pas exact, et que certains articles payaient plus et +d'autres moins, proportion gardée avec les 3 pour cent qu'on avait voulu +imposer. + +Les droits d'entrée et de sortie produisaient dans les temps ordinaires +environ 300 mille livres[98]. La disposition de la loi de l'impôt +relative à l'obligation de payer les droits au comptant, gêna le +marchand sans avantage pour la chose publique; elle porta un grave +préjudice au commerce. Dans ce pays où l'on est obligé à cause de +l'hiver de faire de grands amas de marchandises qui restent invendues +sur les tablettes une partie de l'année, cette loi était plus +qu'injudicieuse; elle le greva d'une nouvelle charge que le consommateur +dût payer, car l'on sait que la marchandise supporte non seulement les +frais qu'elle occasionne, mais encore la demeure ou l'intérêt de +l'argent qu'elle coûte. + +[Note 98: Considérations sur l'état du Canada.] + +Le numéraire, ce nerf du trafic, manquait presque totalement dans les +commencemens de la colonie. Le peu qui y était apporté par les émigrans +ou autres, en ressortait presqu'aussitôt, parce que le pays produisait +peu et n'exportait encore rien. Les changemens fréquens que l'on fit +plus tard dans le cours de l'argent, n'eurent d'autre effet que de faire +languir le commerce qui naissait à peine. L'on sait qu'il n'y a aucune +question sur laquelle il soit plus facile de se tromper, que sur la +question des monnaies. Le besoin s'en faisait vivement sentir dans les +îles françaises du golfe du Mexique. La compagnie des Indes occidentales +obtint la permission du roi d'y faire passer en 1670 pour 100 mille +francs de petites espèces marquées à un coin particulier; et deux ans +après il fut ordonné que cette monnaie ainsi que celle de France, aurait +cours dans toutes les possessions françaises du Nouveau-Monde en y +ajoutant un quart en sus. Malgré cette addition de 25 pour cent qui +était, il est vrai, loin d'être exorbitante pour couvrir la différence +du change entre Paris et Québec, à cette époque où le Canada exportait +encore si peu, les espèces ne cherchèrent qu'à sortir du pays. C'est le +commerce et non le souverain qui règle la valeur de l'argent; le prix +des marchandises monte ou baisse avec elle. L'expédient ne répondit +point aux avantages qu'on s'en était promis. Le gouvernement eut alors +recours à un papier qu'il substitua aux espèces, pour payer les troupes +et les dépenses publiques. Ce fut là une décision des plus funestes pour +notre commerce en ce qu'elle le priva d'un numéraire dont il avait +besoin. Les premières émissions se firent après 1689. Le papier conserva +son crédit quelques années, et les marchands le préféraient aux espèces +sonnantes; mais le trésor, dans les embarras de la guerre de la +succession d'Espagne, n'ayant pu payer les lettres de change tirées sur +lui par la colonie, ce papier tomba dans le discrédit et troubla +profondément toutes les affaires. Les habitans, réduits au désespoir, +firent dire au roi qu'ils consentiraient volontiers à en perdre une +moitié si Sa Majesté voulait bien leur faire payer l'autre. Ce papier ne +fut liquidé qu'en 1720 et avec perte de cinq huitièmes. Louis XV, se vit +condamné à traiter avec ses pauvres sujets canadiens comme un +spéculateur malheureux; car c'était une véritable banqueroute, pronostic +obscur de celle de 1758, qui devait peser si lourdement sur ce pays, et +de cette autre si fameuse, celle qui compléta le grand naufrage de la +monarchie en 1793. + +La monnaie de carte fut abolie en 1717, et le numéraire circula seul +avec sa valeur intrinsèque et sans augmentation de quart. L'on tombait +d'un extrême dans l'autre; car le numéraire étant frappé en France, le +coût et les risques du transport de cette monnaie, etc., devaient +nécessairement en augmenter la valeur; cependant le mal était moins +grand qu'en le fixant trop haut; il dut prendre sa place dans l'échelle +comme une marchandise, et tel qu'il doit être considéré dans un bon +système monétaire. + +L'usage exclusif de l'argent ne dura pas longtemps. Le commerce demanda +le premier le rétablissement du papier-monnaie plus facile de transport +que les espèces. L'on revint aux cartes avec les mêmes multiples et les +mêmes divisions. Ces cartes portaient l'empreinte des armes de France et +de Navarre, et étaient signées par le gouverneur, l'intendant et le +contrôleur; il y en avait de 1, 3, 6, 12 et 24 livres; de 7, 10 et 15 +sous, et même de 6 deniers; leurs valeurs réunies n'excédaient pas un +million. «Lorsque cette somme ne suffisait pas, dit Raynal, pour les +besoins publics, on y suppléait par des ordonnances signées du seul +intendant, première faute; et non limitées pour le nombre, abus encore +plus criant. Les moindres étaient de 20 sous, et les plus considérables +de cent livres. Ces différens papiers circulaient dans la colonie; ils y +remplissaient les fonctions d'argent jusqu'au mois d'octobre. C'était la +saison la plus reculée où les vaisseaux dussent partir du Canada. Alors +on convertissait tous ces papiers en lettres de change qui devaient être +acquittées en France par le gouvernement. Mais la quantité s'en était +tellement accrue, qu'en 1743 le trésor du prince n'y pouvait plus +suffire, et qu'il fallut en éloigner le paiement. Une guerre malheureuse +qui survint deux ans après en grossit le nombre, au point qu'elles +furent décriées. Bientôt les marchandises montèrent hors de prix, et +comme à raison des dépenses énormes de la guerre, le grand consommateur +était le roi, ce fut lui seul qui supporta le discrédit du papier et le +préjudice de la cherté. Le ministère, en 1659, fut forcé de suspendre le +paiement des lettres de change jusqu'à ce qu'on en eût démêlé la source +et la valeur réelle. La masse en était effrayante. + +«Les dépenses annuelles du gouvernement pour le Canada, qui ne passaient +pas 400 mille francs en 1729, et qui, avant 1749, ne s'étaient jamais +élevées au-dessus de dix-sept cents mille livres, n'eurent plus de +bornes après cette époque.» Mais n'anticipons pas sur l'ordre du temps. + +Dans ce système monétaire, le Canada n'était détenteur d'aucune sécurité +réelle. La monnaie est ordinairement un signe qui représente une valeur +réelle et qui a lui-même une valeur intrinsèque. En Canada elle était le +signe du signe. On n'y voyait d'espèces que celles qu'apportaient les +troupes et les officiers des vaisseaux, ou la contrebande avec les +colonies anglaises; et elles étaient aussitôt enlevées pour faire de la +vaisselle, être renfermées dans les coffres ou envoyées dans les Iles. +La monnaie de cartes était préférée aux ordonnances parce que la valeur +des premières était toujours payée toute entière en lettres de change +avant les secondes, de sorte que si les dépenses du gouvernement +excédaient le montant de l'exercice de la colonie, l'excédant était +soldé en ordonnances retirées ensuite par ces cartes pour lesquelles il +ne pouvait sortir néanmoins de lettres de change que l'année suivante; +on appelait cela faire la réduction. «Dans le courant de 1754, au lieu +de faire une réduction qui eut été trop forte, on délivra des lettres de +change pour la valeur entière des papiers portés au trésor, mais +payables seulement, partie en 1754, partie en 1755 et partie en 1756. +Alors les cartes furent confondues avec les ordonnances; on ne donna pas +pour leur valeur des lettres de change à plus court terme. Il est même à +présumer qu'on a cherché à anéantir cette monnaie, le trésorier ne s'en +servant plus dans les paiemens. Cette opération qui n'occasionnait +qu'environ 6 pour cent de différence sur les paiemens ordinaires, fit +augmenter les marchandises de 15 à 20 pour cent et la main d'oeuvre à +proportion. + +«Les espèces, poursuit l'auteur que nous citons ici, qui sont venues +avec les troupes de France, ont produit un mauvais effet. Le roi en a +perdu une partie dans les vaisseaux le Lys et l'Alcide; elles ont +décrédité le papier; la guerre n'était pas encore déclarée lorsqu'elles +parurent en Canada, et on croyait avec raison que les lettres de change +continueraient à être tirées pour le terme de trois ans; les négocians +donnèrent donc leurs marchandises à 16 et 20 pour cent meilleur marché +en espèces; on trouvait sept francs de papier pour un écu de six francs. +Dès que la déclaration de la guerre a été publiée, cet avantage a +diminué; les négocians n'ont pas osé faire des retours en espèces; il en +a passé quelques parties à Gaspé; le reste est entre les mains de gens +qui ne font point de remises en France; ils aiment mieux perdre quelque +chose, et le garder dans leurs coffres en effets plus réels que des +cartes et des ordonnances; en conséquence ces papiers ont circulé +presque seuls dans le commerce; ils ont été portés au trésor, et ont +augmenté les lettres de change qu'on a tirées» sur le gouvernement à +Paris. + +Tel fut le commerce canadien sous le règne français, assujetti d'un côté +aux entraves dérivant de la dépendance coloniale et jouissant de l'autre +de la plus grande liberté, exclu des marchés étrangers et affranchi en +général de tout droit et de toute taxe avec la mère patrie, enfin +déclaré libre et permis à tout le monde, et soumis en plusieurs +circonstances à toutes sortes de vexations et de monopoles. Si le +commerce et l'industrie eussent fleuri en France, si les vaisseaux de +cette nation eussent couvert les mers comme ceux de la Grande-Bretagne, +nul doute qu'avec la liberté dont jouissait le marchand canadien, et qui +était large pour le temps, il ne fût parvenu à une grande prospérité. +Mais que pouvait faire le Canada, exclu du commerce étranger, avec une +métropole presque sans marine et sans industrie, et dont le gouvernement +était en pleine décadence. Que pouvait faire le Canada, malgré la +liberté dont on voulait le faire jouir? Ne pouvant atteindre à une +honnête prospérité, ni trouver dans ses efforts une récompense légitime +et honorable, il tourna les yeux vers une carrière où le génie martial +des Français s'élance toujours avec joie, vers une carrière où l'honneur +est toujours au delà du danger, et non le bonnet vert de la banqueroute +mercantile. Le Canadien, inspiré par son gouvernement trop pauvre pour +le faire protéger par l'armée régulière, prit le fusil, devint soldat et +contracta ce goût pour les armes qui nuisit tant dans la suite au +développement et au progrès du pays. Ou eut beau déclarer que le +commerce était libre et permis à tout le monde, que les chefs ne +sauraient être trop attentifs à favoriser tous les établissemens qui +peuvent concourir à son bien et à son avantage[99], peu de personnes s'y +livraient, et il languissait. + +[Note 99: Instructions des rois aux gouverneurs.] + +Il est une autre pratique tenant à l'organisation du gouvernement de la +colonie, qui lui fut aussi très préjudiciable par l'excès qu'on en fit. +C'était la permission donnée aux employés publics, quelquefois du plus +haut rang, et aux magistrats de faire le commerce même avec le roi dont +ils étaient les serviteurs, afin de se refaire de l'insuffisance +reconnue de leurs appointemens[100]. La plupart des gouverneurs généraux +et particuliers participèrent aux profits de la traite[101]. Tout le +monde commerçait, les religieux comme les militaires, comme les laïcs. +Le Séminaire trafiquait avec la Nouvelle-York et avait un vaisseau en +mer. (Dépêche de M. de Beauharnais 1741. Mémoire du Séminaire). Les +Jésuites tenaient comptoir ouvert au Sault-St.-Louis sous le nom de deux +demoiselles Desauniers. (Lettre de M. Bigot au ministre 1750). Cet usage +avait pris naissance avec la colonie, fondée par une compagnie de +marchands, et gouvernée longtemps par des marchands qui conduisaient à +la fois les affaires publiques et leur négoce. Il fut malheureusement +toléré jusqu'aux derniers jours du régime français, et ouvrit la porte +aux plus funestes et aux plus criminels abus, qui atteignirent leur +dernier terme dans la guerre de 1755. Ces employés, l'intendant Bigot à +leur tête, parvinrent à cette époque de crise, où le temps ne permettait +point de porter un remède aux maux de l'intérieur, à accaparer toute la +fourniture du roi, qui s'éleva jusqu'à plus de 15 millions à la fin de +la guerre[102]. Par un système d'association habilement ménagé, ils +achetaient ou vendaient, comme nous l'avons exposé tout à l'heure, tout +ce que le gouvernement voulait vendre ou acheter. Agissant eux-mêmes +pour le roi, il est facile de concevoir que les articles du marchand qui +n'était pas dans leur alliance, n'étaient jamais admis. La liberté et la +concurrence si nécessaires à l'activité du commerce furent détruites, +ainsi que l'équilibre des prix que l'association dont il s'agit fit +monter à un degré exorbitant, malgré l'abondance des denrées et des +marchandises, au point que cette cherté factice devint une cause de +disette réelle. + +[Note 100: Affaires du Canada: Mémoires de Bigot.] + +[Note 101: Document de Paris.] + +[Note 102: «Si on calculait toutes les marchandises qui sont achetées à +Québec, à Montréal et dans les forts pour le compte du roi, on +trouverait peut-être le double de ce qu'il en est entré dans la +colonie». _Dépêche de M. Bigot au ministre_ 1759.] + +Le vice du système ne s'était pas encore manifesté d'une manière si +hideuse; mais il avait dû produire dans tous les temps un grand mal, et +causer un découragement fatal au négociant industrieux qui ne pouvait +lutter avec des hommes placés dans de meilleures conditions que lui. +Cela n'est pas une exagération, «car, selon le Mémoire de Bigot accusé +dans l'affaire du Canada, c'est le roi qui faisait les plus grandes +consommations dans les colonies; et par conséquent, c'est vis-à-vis de +lui principalement qu'on pouvait faire un commerce d'une certaine +importance, et qui pût en le rendant florissant, y attirer des +Européens.» C'est ce qu'écrivait l'intendant au ministre dans sa lettre +du 1 novembre 1752. «Le Canada est de toutes les colonies celle où l'on +fait le commerce le plus solide. Il n'est cependant fondé pour la plus +grande partie que sur les dépenses immenses que le roi y fait». + +Un pareil système devait, surtout aux époques de guerre, ruiner par les +accaparemens tous les marchands qui n'étaient pas dans le monopole; et +si ce résultat n'arriva que dans la guerre de la conquête, c'est que +l'honneur et l'intégrité avaient en général régné jusque là parmi les +fonctionnaires publics. + +Le commerce canadien, excepté la traite des pelleteries et le système +monétaire, fut l'objet de peu de lois et de règlemens faits pour en +favoriser ou en régler le développement d'une manière particulière et +spéciale à venir jusqu'au 18e. siècle. A cette époque on commença à +législater sur cette matière. Outre les lois qui concernent la liberté +du trafic dont nous avons parlé plus haut, et les arrêts du conseil +supérieur et de l'intendant qui avaient plus immédiatement rapport à sa +police ou à des cas particuliers, d'autres lois ont été promulguées en +différens temps dont l'on doit dire quelque chose par l'influence +qu'elles ont dû exercer. + +La première est le règlement relatif aux siéges d'amirauté qui furent +établis dans toutes les colonies françaises en 1717. + +Cette institution fut revêtue de deux caractères, l'un judiciaire et +l'autre administratif, que se partagent aujourd'hui la cour de +l'amirauté et la douane. Comme tribunal, la connaissance de toutes les +causes maritimes qui durent être jugées suivant l'ordonnance de 1681 et +les autres règlemens en vigueur touchant la marine, lui fut déférée. +Comme administration, elle eut la visite des vaisseaux arrivans ou +partans, et le pouvoir exclusif de donner des congés à tous ceux qui +faisaient voile pour la France, pour les autres colonies ou pour quelque +port de l'intérieur. Ces congés étaient des passavans, et chaque +vaisseau était tenu d'en prendre un à son départ et de le faire +enregistrer au greffe de l'amirauté. Les bâtimens employés au cabotage +de la province, n'étaient obligés que d'en prendre un par an. Il fallait +en outre le consentement du gouverneur aux congés pour la pêche ou pour +les navires qui menaient des passagers en France. + +La seconde fut l'arrêt de la même année qui établit une bourse à Québec +et une autre à Montréal, et permit aux négocians de s'y assembler tous +les jours afin de traiter de leurs affaires mercantiles. Cela était +demandé depuis longtemps par le commerce, auquel l'on accorda aussi la +nomination d'un agent ou syndic pour exposer, lorsqu'il le jugerait +convenable, ses voeux ou pour défendre ses intérêts auprès du +gouvernement. + +Cet agent commercial remplaça probablement le syndic des habitations, +dont l'on n'entendait plus parler, et dont les fonctions étaient +peut-être déjà tombées en désuétude. + +Quant aux lois de commerce proprement dites, il y eut cela de singulier +qu'il n'en fut promulgué aucune d'une manière formelle. Les tribunaux +suivirent l'ordonnance du commerce ou le code Michaud[103], qui était la +loi générale du royaume, ainsi que les y autorisaient les décrets qui +les constituaient. Le Canada n'a vu jusqu'à ce jour inaugurer dans son +sein par l'autorité législative locale, aucun code commercial +particulier. A défaut de lois à cet égard, l'ordonnance du commerce fut +introduite en vertu d'une disposition générale de l'édit de création du +conseil souverain en 1663; et cette ordonnance devint par le fait et la +coutume loi du pays. Le code anglais a été introduit de la même manière +par un décret de la métropole. + +[Note 103; J. F. Perrault:--_Extraits ou précédens de la Prévôté de +Québec, 1824._] + +Nous ne croyons pas devoir omettre de mentionner ici une décision du +gouvernement français qui lui fait le plus grand honneur. C'est celle +relative à l'exclusion des esclaves du Canada, cette colonie que Louis +XIV aimait par dessus toutes les autres à cause du caractère belliqueux +de ses habitans, qu'il voulait former à l'image de la France, couvrir +d'une brave noblesse et d'une population vraiment nationale, catholique, +française, sans mélange de race. Dès 1688, il fut proposé d'y introduire +des nègres. Cette proposition ne rencontra aucun appui dans le +ministère, qui se contenta de répondre qu'il craignait que le changement +de climat ne les fît périr, et que le projet serait dès lors +inutile[104]. C'était assez pour faire échouer une entreprise qui aurait +greffé sur notre société la grande et terrible plaie qui paralyse la +force d'une portion si considérable de l'Union américaine, l'esclavage, +cette plaie inconnue sous notre ciel du Nord qui, s'il est souvent voilé +par les nuages de la tempête, ne voit du moins lever vers lui que des +fronts libres aux jours de sa sérénité. + +[Note 104: Documens de Paris.] + + + + + CHAPITRE II. + + LOUISBOURG. + + 1744-1748. + + +Coalition en Europe contre Marie-Thérèse pour lui ôter l'empire +(1740.)--Le maréchal de Belle-Isle y fait entrer la +France.--L'Angleterre se déclare pour l'impératrice en 1744.--Hostilités +en Amérique.--Ombrage que Louisbourg cause aux colonies +américaines.--Théâtre de la guerre dans ce continent.--Les deux +métropoles, trop engagées en Europe, laissent les colons à leurs propres +forces.--Population du Cap-Breton; fortifications et garnison de +Louisbourg.--Expédition du commandant Duvivier à Canseau et vers +Port-Royal.--Déprédations des corsaires.--Insurrection de la garnison de +Louisbourg.--La Nouvelle-Angleterre, sur la proposition de M. Shirley, +en profite pour attaquer cette forteresse.--Le Colonel Pepperrell +s'embarque avec 4,000 hommes, et va y mettre le siège par terre tandis +que le commodore Warren en bloque le port.--Le commandant français rend +la place.--Joie générale dans les colonies anglaises; sensation que fait +cette conquête.--La population de Louisbourg est transportée en +France.--Projet d'invasion du Canada qui se prépare à tenir tête à +l'orage.--Escadre du duc d'Anville pour reprendre Louisbourg et attaquer +les colonies anglaises (1746); elle est dispersée par une tempête.--Une +partie atteint Chibouctou (Halifax) avec une épidémie à bord.--Mortalité +effrayante parmi les soldats et les matelots.--Mort du duc +d'Anville.--M. d'Estournelle qui lui succède se perce de son épée.--M. +de la Jonquière persiste à attaquer Port-Royal; une nouvelle tempête +disperse les débris de la flotte.--Frayeur et armement des colonies +américaines.--M. de Ramsay assiège Port-Royal.--Les Canadiens défont le +colonel Noble au Grand-Pré, Mines.--Ils retournent dans leur pays.--Les +frontières anglaises sont attaquées, les forts Massachusetts et Bridgman +surpris et Saratoga brûlé; fuite de la population.--Nouveaux armemens de +la France; elle perd les combats navals du Cap-Finistère et de +Belle-Isle.--Marine anglaise et française.--Faute du cardinal Fleury +d'avoir laissé dépérir la marine en France.--Le comte de la +Galissonnière gouverneur du Canada.--Cessation des hostilités; traité +d'Aix-la-Chapelle (1748).--Suppression de l'insurrection des +Miâmis.--Paix générale. + + +L'abaissement de la maison d'Autriche est un des grands actes de la +politique de Richelieu. Quoiqu'il eût bien diminué sa puissance, il y en +avait en France qui désiraient la faire tomber encore plus bas. Tel +était le maréchal de Belle-Isle qui exerçait une grande influence sur la +cour de Versailles, lors de l'avènement de Marie-Thérèse à la couronne +de son père, l'empereur Charles VI. A peine cette femme illustre et si +digne de l'être, eut-elle pris possession de son héritage, qu'une foule +de prétendans, comme l'électeur de Saxe, l'électeur de Bavière, le roi +d'Espagne, le roi de Prusse le grand Frédéric, le roi de Sardaigne, se +levèrent pour réclamer à divers titres les immenses domaines de +l'Autriche. Le maréchal de Belle-Isle entraîna la France, malgré +l'opposition du premier ministre, le cardinal de Fleury, dans la +coalition contre Marie-Thérèse pour soutenir les prétentions de +l'électeur de Bavière, qui aurait été beaucoup plus formidable qu'elle +s'il eût pu réussir à la dépouiller de ses vastes possessions. L'on sait +quel cri de patriotisme et d'enthousiasme sortit du sein des états de la +Hongrie lorsque cette princesse se présenta avec son fils dans les bras +au milieu de leur auguste assemblée, et invoqua leur secours par ces +paroles pleines de détresse: «Je viens remettre entre vos mains la fille +et le fils de vos rois». Mourons pour notre reine! s'écrièrent les +nobles Hongrois en élevant leurs épées vers le ciel. + +L'Angleterre qui avait d'abord gardé la neutralité, ne tarda pas à se +déclarer, lorsqu'elle vit la fermeté avec laquelle l'impératrice faisait +tête à l'orage, et elle jeta son épée à côté de la sienne dans la +balance. C'était commencer les hostilités contre la France, et allumer +la guerre en Amérique, où les colonies anglaises brûlaient toujours du +désir de s'emparer du Canada. + +Ces colonies montraient déjà, comme nous l'avons dit ailleurs, une +ambition qui aurait pu faire présager à un oeil clairvoyant ce qu'elles +voudraient être dans l'avenir; une inquiétude républicaine mais qu'elles +dissimulaient soigneusement, semblait les tourmenter aussi. Cela +n'échappa pas tout-à-fait dans le temps à la sagacité de la +Grande-Bretagne. Le parti puritain qui avait autrefois gouverné +l'ancienne Angleterre avait transporté son esprit de domination dans la +nouvelle. Le génie de ces colons semblait prendre de la grandeur +lorsqu'ils considéraient les immenses et belles contrées qu'ils avaient +en partage, et il n'est guère permis de douter après ce que nous avons +déjà vu jusqu'à ce jour, que les Etats-Unis voudront remplir toute leur +destinée. + +En Canada, l'on s'attendait depuis longtemps à la guerre. Les forts +avancés avaient été réparés et armés, les garnisons de St.-Frédéric et +de Niagara augmentées et Québec mis autant que possible en état de +défense. Des mesures furent prises également pour chasser tous les +Anglais de l'Ohio, où ils commençaient à se montrer; et M. Guillet avait +été chargé de rassembler les Sauvages du Nord pour tenter une entreprise +qui aurait eu sans doute du retentissement si elle eût pu réussir, mais +que l'on ne pouvait guère se flatter d'accomplir, la conquête de la baie +d'Hudson. + +Du reste le fort de la guerre devait se porter sur le Cap-Breton et la +péninsule acadienne. Le cardinal Fleury, qui détestait la guerre, laissa +le Canada à ses propres forces. La Nouvelle-York, de son côté, redoutait +plus les hostilités qu'elle ne les désirait. L'on se rappelle la visite +du _patron_ d'Albany, M. Ransallaer, en Canada et la proposition secrète +qu'il fit au gouverneur d'une neutralité entre les deux pays. L'on ne +devait donc pas s'attendre à une guerre bien vive sur le St.-Laurent et +les lacs, du moins pour le présent. D'ailleurs le premier poste à +prendre par les Canadiens sur cette frontière était celui d'Oswégo, et +M. de Beauharnais n'osait pas le faire, d'abord parce que la colonie +était trop faible et trop dépourvue de tout pour aller attaquer l'ennemi +chez lui, et en second lieu, parcequ'il craignait l'opposition des +Iroquois[105]. + +[Note 105: Documens de Paris.] + +Cependant les difficultés entre les deux nations au sujet des +frontières, avaient fait croire qu'à la première rupture elles se +porteraient de grands coups en Amérique, et qu'un dénouement tel serait +donné à la question des limites, qu'elle serait mise en repos pour +longtemps. Néanmoins ni l'Angleterre ni la France, trop occupées +probablement en Europe, ne songèrent à établir un champ de bataille dans +le Nouveau-Monde. Ce furent les colons eux-mêmes qui se chargèrent de +remplir cette portion du grand drame, et qui sans attendre d'ordres de +l'Europe se mirent en mouvement. + +Le Canada était peu garni de soldats; il n'y en avait pas mille pour +défendre tous les postes depuis le lac Erié jusqu'au golfe St.-Laurent; +mais Louisbourg, comme clef des possessions françaises du côté de la +mer, avait une garnison de 7 à 8 cents hommes. + +Ce boulevard devait protéger aussi la navigation et le commerce. Sa +situation entre le golfe St.-Laurent, les bancs et l'île de Terreneuve +et l'Acadie, était des plus favorables ayant la vue sur toutes ces +terres et sur toutes ces mers. Les pieds baignés par les flots de de +l'Océan, il était ceint d'un rempart en pierre de 30 à 36 pieds de +hauteur et d'un fossé de 80 pieds de large. Il était en outre défendu +par deux bastions, deux demi-bastions, et trois batteries de six +mortiers et percées d'embrasures pour 148 pièces de canons. Sur l'île à +l'entrée du port, vis-à-vis de la tour de la Lanterne, on avait établi +une batterie à fleur d'eau de 30 pièces de canon de 28, et au fond de la +baie, en face de son entrée, à un gros quart de lieue de la ville, une +autre, la batterie royale, de 30 canons: savoir 28 de 42 livres de +balles et 2 de 18. Cette batterie commandait le fond de la baie, la +ville et la mer. L'on communiquait de la ville à la campagne par la +porte de l'Ouest, et un pont-levis défendu par une batterie circulaire +de 16 canons de 24. L'on travaillait depuis vingt-cinq ans à ces +ouvrages, qui étaient défectueux sous le rapport de la solidité, +parceque le sable de la mer dont on était forcé de se servir, ne +convenait nullement à la maçonnerie; et Louisbourg passait pour la place +la plus forte de l'Amérique; on le disait imprenable quoique les +fortifications n'en fussent pas achevées. Mais il en était de ces +fortifications comme de bien d'autres dans ce continent, qui ont une +grande réputation au loin; mais qui perdent leur redoutable prestige dès +qu'elles sont attaquées. Québec avait un grand nom et Montcalm n'osa pas +attendre l'ennemi dans ses murs. D'ailleurs le gouverneur, le comte de +Raymond, avait fait ouvrir le chemin de Miré qui conduisait au port de +Toulouse dans une autre partie de l'île. Ce chemin, avantageux pour le +commerce, avait, du côté de la campagne, affaibli la force naturelle de +la place, protégée jusque là par les marais et les aspérités du sol; +mais cette voie en en rendant l'accès facile permettait d'approcher +jusqu'au pied des murailles. A la faveur de sa renommée, cette +forteresse servait de retraite assurée aux vaisseaux canadiens qui +allaient aux Iles, et protégeait une nuée de corsaires qui s'abattaient +sur le commerce des Américains et ruinaient leurs pêches dans les temps +d'hostilités. Les colonies anglaises voyaient donc avec une espèce de +terreur ces sombres murailles de Louisbourg dont les tours s'élevaient +au-dessus des mers du Nord comme des géans menaçans. + +La population du Cap-Breton était presque toute réunie à Louisbourg. Il +n'y avait que quelques centaines d'habitans dispersés sur les côtes à de +grandes distances les uns des autres. On en trouvait moins de 200 de +cette ville à Toulouse, où un pareil nombre à peu près étaient +concentrés et s'occupaient de culture, alimentaient la capitale de +denrées, élevaient des animaux et construisaient des bateaux et des +goëlettes; une centaine habitaient les îles rocheuses et arides de +Madame, quelques autres s'étaient répandus sur la côte à l'Indienne, à +la baie des Espagnols (Sidney), au port Dauphin ainsi qu'en plusieurs +autres endroits de l'île. + +Le gouvernement du Cap-Breton et de St.-Jean était entièrement modelé +sur celui du Canada. Le commandant, comme celui de la Louisiane, était +subordonné au gouverneur général de la Nouvelle-France résidant à +Québec; mais vu l'éloignement des lieux, ces agens secondaires étaient +généralement indépendans de leur principal. Dans ces petites colonies, +l'autorité et les fonctions de l'intendant étaient aussi déférées à un +commissaire-ordonnateur, fonctionnaire qui a laissé après lui en +Amérique une réputation peu enviable. + +Au temps de la guerre de 1744 M. Duquesnel était gouverneur du +Cap-Breton, et M. Bigot commissaire-ordonnateur. L'on connaît peu de +chose sur le premier; à peine son nom est-il parvenu jusqu'à nous. Le +second faisait alors au Cap-Breton, loin de l'oeil de ses maîtres, cet +apprentissage d'opérations commerciales dont les suites ont été si +fatales à toute la Nouvelle-France. On entretenait dans l'île 8 +compagnies françaises de 70 hommes et 150 Suisses du régiment de Karrer, +en tout 700 hommes quand les compagnies étaient complètes. On en +détachait une compagnie pour l'île St.-Jean, une autre pour la batterie +royale, et on faisait de petits détachemens pour garder plusieurs autres +points de la côte; le reste formait la garnison de Louisbourg. C'étaient +là toutes les forces dont l'on pouvait disposer pour garder l'entrée de +la vallée du St.-Laurent. + +Les colonies anglaises n'étaient guère mieux pourvues de troupes que +celles de la Nouvelle-France; mais il n'y avait point de comparaison +entre le chiffre de leurs habitans et le chiffre de ceux de ce dernier +pays. Confiantes dans leurs forces, elles montraient moins +d'empressement que les Français pour courir aux armes. Aussi ceux-ci +avaient toujours l'avantage du premier coup, car ils savaient qu'ils +devaient suppléer par la rapidité à ce qui leur manquait en force +réelle. + +L'on reçut à Louisbourg la nouvelle de la déclaration de la guerre +plusieurs jours avant Boston. Les marchands armèrent sur le champ de +nombreux corsaires, qui firent des conquêtes précieuses qui les +enrichirent. Bigot possédait pour sa part plusieurs de ces vaisseaux, +les uns tout seul, les autres en participation avec des particuliers. Le +commerce américain fut désolé par ces courses et fit des pertes +considérables. + +Le gouverneur, M. Duquesnel, qui connaissait l'état de l'Acadie, que +l'Angleterre abandonnait, comme avait fait la France, à elle-même, +résolut d'en profiter. Il n'y avait que 80 hommes de garnison à +Annapolis, et les fortifications étaient tellement tombées en ruines que +les bestiaux montaient pour paître par les fossés sur les remparts +écroulés. Le commandant Duvivier fut chargé de former un détachement de +8 à 900 hommes tant soldats que miliciens, de s'embarquer sur quelques +petits bâtimens qui furent mis à sa disposition, et de tomber sur +l'Acadie. + +Le premier poste qu'il attaqua fut Canseau, situé à l'extrémité sud du +détroit de ce nom. Il s'en rendit maître après avoir fait prisonniers +les habitans et la garnison composée de 4 compagnies incomplètes de +troupes, et le brûla. De là il se mit en marche, mais avec lenteur, pour +Annapolis avec une soixantaine de soldats et 700 miliciens et Sauvages. +Rendu aux Mines il s'arrêta subitement sans que l'on sût trop pourquoi, +puis ensuite il se retira vers le Canada après avoir fait sommer +inutilement Annapolis de se rendre. Cet officier a été blâmé de n'avoir +pas marché avec rapidité sur cette ville pour l'attaquer tandis qu'elle +était encore dans sa première surprise. Les principales familles +s'étaient déjà enfuies à Boston avec leurs effets les plus précieux, et +il paraît que dans le premier moment, elle n'aurait pu résister à un +assaut. Il y aurait trouvé le P. Laloutre qui l'investissait avec 300 +Indiens du Cap de Sable et de St.-Jean, accourus pour l'aider à faire +cette conquête. Mais ce délai ayant donné le temps aux assiégés de +recevoir des renforts, les Sauvages furent obligés de se retirer. + +Cependant les corsaires, après avoir désolé la marine marchande +anglaise, infestaient maintenant les côtes de Terreneuve, incommodaient +les petites colonies qui y étaient dispersées, et menaçaient même +Plaisance malgré ses fortifications et ses troupes. La nouvelle de +l'irruption des Français en Acadie et des déprédations de leurs +corsaires à Terreneuve arriva presqu'en même temps à Boston que celle de +la rupture de la paix. Toutes les colonies furent dans l'alarme pour +leurs frontières. Elles levèrent immédiatement des troupes pour garder +leurs postes avancés du côté du Canada ou en augmenter les garnisons; et +le Massachusetts fit à lui seul élever une chaîne de forts de la rivière +Connecticut aux limites de la Nouvelle-York. Mais tandis qu'elles +s'empressaient de prendre les mesures de sûreté que semblait commander +la première attitude de leurs ennemis, il se passait à Louisbourg, dans +le sein même du boulevard des Français, un événement qui les +tranquillisa d'abord un peu, et qui ensuite leur donna probablement +l'idée de venir attaquer cette forteresse. Cet événement qui aurait été +grave dans tout autre temps, et qui l'était doublement dans les +circonstances actuelles, est l'insurrection de la garnison qui éclata +dans les derniers jours d'octobre 1744. + +Cette garnison, faute d'ouvriers, était chargée de l'achèvement des +fortifications. Dans les derniers temps, il paraît qu'on négligeait de +payer le surplus de solde que ces travaux valaient aux soldats. Ils se +plaignirent d'abord; ils murmurèrent ensuite, sans qu'on en fît aucun +cas. Alors ils résolurent de se faire justice à eux-mêmes, et ils +éclatèrent en révolte ouverte. + +La compagnie Suisse donna le signal. Ils s'élurent des officiers, +s'emparèrent des casernes, établirent des corps-de-gardes, posèrent des +sentinelles aux magasins du roi et chez le commissaire-ordonnateur +Bigot, auquel ils demandèrent la caisse militaire sans oser la prendre +néanmoins, et ils firent des plaintes très vives contre leurs officiers +qu'ils accusaient de leur retenir une partie de leur salaire, de leurs +habillemens et de leur subsistance. Ce fonctionnaire les fit satisfaire +de suite sur une partie de ces points, et tout l'hiver il employa la +même tactique quand les insurgés devenaient trop menaçans. Depuis plus +de six mois la garnison était ainsi en pleine rébellion lorsque l'ennemi +se présenta devant la place. + +Le bruit de ce qui se passait à Louisbourg s'était, comme on doit le +supposer, répandu rapidement jusque dans la Nouvelle-Angleterre. Le +gouverneur du Massachusetts, M. Shirley, crut que l'on ne devait pas +perdre une si belle occasion d'attaquer un poste qui portait tant de +préjudice, causait des craintes sérieuses et d'où venaient de sortir +encore les troupes qui avaient brûlé Canseau, et les corsaires qui +faisaient tous les jours essuyer de grandes pertes à leur commerce. Il +écrivit dans l'automne à Londres pour proposer au gouvernement +d'attaquer Louisbourg dès le petit printemps et avant qu'il eût reçu des +secours, ou du moins de seconder les colons qui se chargeraient +eux-mêmes de l'entreprise. Il représenta au ministère que ce poste +était, en temps guerre, un repaire de pirates qui désolaient les +pêcheries et interrompaient le commerce; que la Nouvelle-Ecosse serait +toujours en danger tant que cette forteresse appartiendrait aux +Français, et que si cette province tombait entre leurs mains l'on aurait +six ou huit mille ennemis de plus à combattre; que pour toutes ces +raisons il était de la plus haute importance de prendre Louisbourg. Il +ajouta qu'en prenant ce boulevard l'on porterait un coup mortel aux +pêcheries françaises, que le Cap-Breton était, comme on le savait, la +clef du Canada et protégeait la pêche de la morue qui employait par an +plus de 500 petits vaisseaux de Bayonne, de St.-Jean-de-Luz, du +Havre-de-Grace et d'autres villes; que c'était une école de matelots, et +que cette pêche jointe à celle pour la production des huiles, faisait +travailler dix mille hommes et circuler dix millions. Dans le mois de +janvier 1745 sans attendre de réponse de Londres, M. Shirley informa les +membres de la législature qu'il avait une communication à leur faire, +mais qu'il exigeait auparavant le secret sous le sceau du serment. Après +avoir pris cette précaution, il leur transmit par message la proposition +d'attaquer Louisbourg. Elle étonna les membres de la législature, et +l'entreprise parut si hasardeuse qu'elle fut d'abord rejetée. Mais +Shirley ne se découragea pas. Ayant gagné quelques uns de ces membres, +la mesure fut reprise et après de longues discussions passa à la +majorité d'une voix. Immédiatement Shirley écrivit à toutes les colonies +du Nord pour leur demander de l'aide en hommes et en argent, et pour les +engager à mettre un embargo sur leurs ports afin que rien ne pût +transpirer du projet. Une partie seulement de ces colonies répondit à +son appel. Mais en peu de temps on eut levé et équipé plus de 4,000 +hommes, qui s'embarquèrent sous les ordres d'un négociant nommé +Pepperrell, et firent voile pour le Cap-Breton où ils furent arrêtés +trois semaines par les glaces qui entouraient l'île. Le commodore Warren +envoyé d'Angleterre avec quatre vaisseaux de guerre pour bloquer +Louisbourg du côté de la mer, les rallia à Canseau et contribua +puissamment au succès de l'entreprise. + +L'armée débarqua au Chapeau-Rouge, et marcha de suite sur la place à +laquelle elle annonça son arrivée devant les murailles par de grands +cris. Profitant de la première surprise, le colonel Vaughan alla +incendier dans la nuit même, de l'autre côté de la baie, les magasins du +roi remplis de boissons et d'objets de marine. L'officier qui commandait +la batterie royale près de là, soupçonnant quelque trahison, l'abandonna +et se retira sur le champ dans la ville, premier effet de la méfiance +qu'avait dû faire naître dans les officiers l'état de révolte de leurs +troupes. La garnison était alors composée d'environ 600 soldats et de +800 habitans qui s'étaient armés à la hâte. + +A la première alarme le général Duchambon, commandant, fit rassembler +les troupes et les harangua; il en appela à leurs sentimens, et leur +représenta que l'arrivée des ennemis leur offrait une occasion favorable +de faire oublier le passé et de montrer qu'ils étaient encore bons +Français. Ces paroles ranimèrent leur patriotisme, et ces gens qui +n'étaient qu'outrés contre les injustices de leurs supérieurs, +reconnurent leur faute et rentrèrent aussitôt dans le devoir, sacrifiant +leur ressentiment au bien de la patrie. Malheureusement les officiers +refusèrent toujours de croire à la sincérité de leurs dispositions, et +cette méfiance avait déjà eu et eut encore les plus funestes résultats +comme on va le voir tout à l'heure. + +Quoique l'ennemi eût débarqué et se fût approché de la ville sans +opposition, à la faveur de la surprise, son succès n'aurait été rien +moins qu'assuré si le général français eût fondu sur lui pendant qu'il +formait son camp et qu'il commençait à ouvrir ses tranchées. En effet de +simples milices, rassemblées avec précipitation, commandées par des +marchands n'ayant aucun principe militaire, auraient été déconcertées +par des attaques régulières et vigoureuses; elles n'auraient pu résister +à la bayonnette; un premier échec les aurait découragées. Mais on +s'obstina à croire que la garnison ne demandait à faire des sorties que +pour déserter; et ses propres chefs la tinrent comme prisonnière jusqu'à +ce qu'une si mauvaise défense eût réduit la ville à capituler le 16 +juin, après avoir perdu 200 hommes. L'île entière suivit le sort de +Louisbourg son unique boulevard, et la garnison et les habitans au +nombre de 2,000 furent transportés à Brest où l'on fut étonné un jour de +voir débarquer tout-à-coup une colonie entière de Français que des +vaisseaux anglais laissèrent sur le rivage. Warren qui fermait l'entrée +du port avec sa flotte venait de prendre un vaisseau de 64 canons +portant 560 hommes qui étaient envoyés pour relever la garnison. Si ce +renfort eût pu y pénétrer, Louisbourg était sauvé. Les Américains qui +savent allier le flegme avec la ruse, laissèrent flotter encore +plusieurs jours le drapeau blanc sur les remparts; et par ce moyen +plusieurs vaisseaux français richement chargés, trompés par ce signe, +vinrent se jeter au milieu des ennemis. + +Le succès de l'expédition de Louisbourg, qui n'avait coûté presqu'aucune +perte, surprit en Amérique et en Europe, et en effet il devait +surprendre. Pour ceux qui ignoraient ce qui s'était passé dans la +garnison française, comment croire que le plan de réduire une forteresse +régulière «formé par un avocat, exécuté par un marchand à la tête d'un +corps d'artisans et de laboureurs», eût pu réussir; et pourtant c'est ce +qui venait d'avoir lieu. L'orgueil européen en fut blessé, et «quoique +cette conquête mît la Grande-Bretagne en état d'acheter la paix, elle +excita sa jalousie contre les colonies qui l'avaient faite»[106]. Nous +verrons dans la prochaine guerre que les exploits des Canadiens +excitèrent de même l'envie des Français et jusqu'à celle du général +Montcalm, et que cette faiblesse contribua chez ce commandant à le +dégoûter d'une lutte au succès de laquelle il fit la faute grave de ne +pas croire dès le commencement, et celle encore plus grande de répandre +cette idée parmi les troupes. + +[Note 106: _American Annals._] + +Tandis que les vainqueurs se félicitaient, et attribuaient eux-mêmes +dans leur étonnement le succès qu'ils venaient de remporter au secours +d'une providence dont la main avait paru manifestement dans tout le +cours de l'entreprise, la nouvelle de la prise de Louisbourg parvint en +France et tempéra la joie qu'y causaient la célèbre victoire de Fontenoy +et la conquête de l'Italie autrichienne. A Londres la perte de cette +bataille et le débarquement du prétendant, le prince Edouard, en Ecosse +ne permirent guère non plus d'exalter la conquête américaine. En Canada +la sensation fut profonde, car l'on croyait que l'attaque de Louisbourg +n'était que le prélude à celle de Québec. M. de Beauharnais ne resta pas +en conséquence oisif. Il présida à Montréal une assemblée de six cents +Indiens de diverses nations, parmi lesquels il y avait des Iroquois, et +qui montrèrent tous les meilleures dispositions pour la France. Il fit +descendre à Québec une partie des milices et des Sauvages, et activa +l'achèvement des fortifications de la ville auxquelles on travaillait +déjà depuis si longtemps. L'enceinte fut refaite en maçonnerie. + +En même temps ce gouverneur écrivait en France pour presser le ministère +de reprendre Louisbourg et l'Acadie, leur assurant que 2,500 hommes +suffiraient pour faire la conquête de cette dernière province. Il +fallait à tout prix se remparer de ces deux possessions; c'était le +passage du golfe qui était interrompu, «les Anglais, observait-il dans +une dépêche, tiennent toujours la même conduite, ils veulent occuper +tous les passages et ils les occupent en effet». Pour la défense du +Canada, écrivait encore M. de Beauharnais, envoyez-moi des munitions et +des armes, je compte sur la valeur des Canadiens et des Sauvages. En +effet la prise de Louisbourg par les milices de la Nouvelle-Angleterre +avait piqué l'amour-propre des premiers qui brûlaient de se mesurer avec +les Américains. + +Mais là où la conquête anglaise fit l'impression la plus pénible, ce fut +dans la Nouvelle-Ecosse même, parmi les populations acadiennes +abandonnées des Français et regardées avec défiance par les Anglais. Le +pressentiment du malheur qui devait leur arriver plus tard les +inquiétait déjà. Ils venaient de voir la population du Cap-Breton +déportée toute entière en France. Ils craignaient une plus grande +infortune, celle d'être enlevés et dispersés en différens exils. Ils +firent demander au gouverneur à Québec si on n'aurait pas de terres à +leur donner en Canada; et celui-ci fut réduit à éluder cette question +d'un peuple qui méritait à un si haut degré la bienveillance de la +France. + +Les vives instances de M. de Beauharnais ne restèrent pas cependant sans +effet. Le gouvernement résolut de mettre sans retard ses recommandations +à exécution; et M. de Maurepas dirigea les préparatifs d'un armement +comme la France n'en avait pas encore mis sur pied pour l'Amérique. Le +secret de sa destination fut caché avec le plus grand soin. Le duc +d'Anville, homme de mer dans le courage et l'habileté duquel on avait la +plus grande confiance, fut choisi pour le commander. Il était de la +maison de la Rochefoucault, et il savait allier à la bravoure cette +politesse et cette douceur de moeurs que les Français seuls conservant +dans la rudesse attachée au service maritime (Voltaire). Bigot, dont le +nom devait être associé à tous les malheurs des Français dans ce +continent, fut nommé intendant de la flotte, par son protecteur le +ministre de la marine. Jamais entreprise n'avait été combinée avec tant +de sagesse et de prudence; tous les événemens possibles semblaient avoir +été prévus. La flotte consistait en 11 vaisseaux de ligne et 30 autres +plus petits bâtimens et transports, portant 3,000 hommes de débarquement +sous les ordres de M. de Pommeril, maréchal de camp, et qui devaient +être renforcés par 600 Canadiens et autant de Sauvages. Les Canadiens +s'embarquèrent à Québec dans les premiers jours de juin[107]. + +[Note 107: _Documens de Paris._] + +Il n'y avait rien en Amérique de capable de résister à cette force. Le +duc d'Anville avait ordre de reprendre et de manteler Louisbourg, +d'enlever Annapolis et d'y laisser garnison; de détruire Boston, de +ravager les côtes de la Nouvelle-Angleterre, et enfin d'aller inquiéter +les colonies à sucre britanniques dans le golfe mexicain. Le succès +n'aurait pas été douteux sans une fatalité qui s'attachait à toutes les +entreprises françaises, même à celles qui semblaient les mieux combinées +pour amener un résultat définitif. Lorsqu'elles étaient au-dessus des +efforts des hommes, elles venaient périr sous les coups des élémens. Le +tableau de la fin de cette expédition présente les traits les plus +sombres et les plus tragiques de l'histoire. Chibouctou (Halifax) en +Acadie est le lieu où la flotte avait rendez-vous. La traversée calculée +à six semaines fut de plus de cent jours. Mais enfin on était à la vue +du port et chacun commençait à se livrer à ses espérances et à oublier +les fatigues d'une longue traversée, lorsqu'une tempête furieuse +surprend les vaisseaux et les disperse; une partie est obligée de +relâcher dans les Antilles, une autre en France; quelques transports +périssent sur l'île de Sable et le reste, battu par les vents durant dix +jours, ne peut pénétrer qu'avec peine au port qu'il avait été si près de +toucher avant la tempête, et où il entre maintenant avec une épidémie +qui vient d'éclater avec une violence extrême à bord, causée par le long +séjour de compactes agrégations d'hommes dans les entreponts. L'on se +hâta de débarquer les malades et d'établir des hôpitaux à terre. Les +vivres avaient été entièrement consommées, et il fallut en envoyer +chercher à de grandes distances. M. de Conflans qui avait été détaché de +la flotte avec trois vaisseaux de ligne et une frégate pour convoyer des +bâtimens marchands qui s'en allaient aux Iles, et qui avait ordre de +rallier M. d'Anville à la hauteur des côtes de l'Acadie, ne s'y trouva +point. Cet officier du reste peu habile avait suivi ses instructions; +mais après avoir croisé quelque temps dans les eaux de la péninsule, ne +voyant point arriver le duc d'Anville, il avait pris le parti de +retourner en France. De sorte que déjà avant d'avoir vu l'ennemi, +l'expédition avait perdu une grande partie de ses forces. Mais la +maladie était encore plus funeste pour elle que les élémens. La mort +emportait les soldats et les matelots par centaines, par milliers. +Peut-on rien imaginer de plus lugubre que cette flotte enchaînée à la +plage par la peste; que ces soldats et ces équipages encombrant +d'immenses baraques érigées à la hâte sur des côtes incultes, inhabitées +et silencieuses comme des tombeaux, en face de l'immense océan qui +gémissait à leurs pieds et qui les séparait de leur patrie vers laquelle +ils tournaient en vain leurs regards expirans. Un sombre désespoir +s'était emparé de tout le monde. La contagion se communiqua aux fidèles +Abénaquis qui étaient venus pour joindre leurs armes à celles des +Français, et en fit périr le tiers. Ce fléau remplit d'effroi les +ennemis eux-mêmes, qui se tinrent au loin dans un moment où ils auraient +pu anéantir sans effort l'expédition française. L'amiral Townshend +regardait avec terreur du Cap-Breton où il était avec son escadre, les +ravages qui désolaient ses malheureux adversaires. + +Cependant les lettres interceptées annonçant l'arrivée d'une flotte +anglaise, avait nécessité la tenue d'un conseil de guerre, où les +opinions furent partagées sur ce qu'il y avait à faire. Le duc d'Anville +dont le caractère altier se révoltait sous le poids d'aussi grands +malheurs, mourut presque subitement. M. d'Estournelle qui le remplaça +dans le commandement, convoqua un nouveau conseil et proposa +d'abandonner l'entreprise et de retourner en France. Cette proposition +fut repoussée surtout par M. de la Jonquière, troisième en grade sur la +flotte. Le nouveau commandant tomba alors dans une agitation extrême, la +fièvre s'empara de lui, et dans son délire il se perça de son épée. Ces +scènes tragiques ne rappellent-elles pas les désastres de la retraite +des Grecs après la prise de Troie. + +L'on était rendu au 22 octobre et il y avait 42 jours que l'on était à +Chibouctou, pendant lesquels il était mort 1,100 hommes et 2,400 «depuis +le départ de l'escadre de France. Sur 200 malades qui furent mis alors +sur un navire un seul survécut et débarqua en France malgré les plus +grands soins dont ils furent tous entourés! Cependant rien ne pouvait +abattre la détermination des officiers français; malgré tous ces +désastres, et quoiqu'il ne restât plus que quatre vaisseaux de guerre, +on résolut encore d'aller assiéger Port-Royal ou Annapolis. On remit à +la voile; mais une nouvelle tempête éclata sur ce débris de la flotte +devant le Cap de Sable, et l'obligea de faire route pour la France. M. +de Maurepas, en apprenant tant d'infortunes, fit cette simple et noble +réponse: «Quand les élémens commandent, ils peuvent bien diminuer la +gloire des chefs; mais ils ne diminuent ni leurs travaux ni leur +mérite». + +Nous avons dit que 600 Canadiens et autant de Sauvages devaient se +joindre aux troupes que portait la flotte du duc d'Anville; et que les +premiers étaient partis de Québec sur 7 bâtimens pour l'Acadie. Ce +renfort, commandé par M. de Ramsay, débarqua à Beaubassin dans la baie +de Fondy, et fut très bien accueilli par les habitans qu'il avait +mission d'empêcher de communiquer avec Port-Royal. Toute la population +acadienne flottait entre l'espérance et la crainte. Elle disait que si +les projets des Français ne réussissaient pas, elle serait perdue, +parcequ'elle avait refusé de prendre les armes pour ses maîtres. Aussi +reçut-elle la nouvelle de l'arrivée du duc d'Anville avec de grandes +démonstrations de joie, car elle se croyait sauvée, joie funeste qu'elle +devait pleurer en larmes de sang dans un cruel exil et dans une +dispersion plus cruelle encore! M. de Ramsay, après avoir attendu +longtemps en vain l'expédition française aux Mines, se disposait à +revenir en Canada, sur les ordres de M. de Beauharnais, pour s'opposer +aux projets que les grands préparatifs des ennemis annonçaient contre +cette province, et il s'était déjà mis en route lorsqu'il fut rattrapé +par un envoyé du duc d'Anville, qui le fit revenir sur ses pas avec 400 +Canadiens; et bientôt après il s'approcha avec ce petit corps de +Port-Royal qu'il bloqua par terre quoique la garnison y fût de 6 à 700 +hommes, en attendant la flotte qui portait les troupes aux quelles il +devait se joindre pour faire la conquête de l'Acadie. Nous avons vu +pourquoi elle ne vint pas. + +Cependant le détachement de M. de Ramsay en Acadie et l'arrivée du duc +d'Anville à Chibouctou, éloignèrent la guerre des frontières du Canada, +qui avait été sérieusement menacé. La prise de Louisbourg avait rempli +les habitans de la Nouvelle-Angleterre d'une humeur toute martiale; ils +ne tarissaient pas sur leur conquête comme des soldats encore peu +accoutumés à la victoire. Tandis que les esprits étaient pleins +d'enthousiasme, M. Shirley proposa d'exécuter le vaste projet qu'il +avait conçu déjà depuis longtemps, et qui n'était rien moins que de +chasser les Français de toute l'Amérique continentale. Ce projet n'était +pas aussi difficile qu'il le paraissait au premier abord, vu la +supériorité du nombre des Anglais sur mer et sur terre dans ce +continent. Ce gouverneur après s'être consulté avec le chevalier Peter +Warren et le général Pepperrell qui venait de recevoir les honneurs de +la chevalerie pour son exploit à Louisbourg, en écrivit au ministère. +Malgré les graves préoccupations de celui-ci causées par la présence du +Prétendant au milieu de la Grande-Bretagne, le duc de New-Castle, +secrétaire d'état, adressa une circulaire à tous les gouverneurs des +colonies américaines pour leur enjoindre de lever autant d'hommes qu'il +serait possible et de les tenir prêts à marcher au premier ordre. Le +plan du cabinet de St.-James, c'était toujours l'ancien projet +d'attaquer le Canada par terre et par mer simultanément. Le vice-amiral +Warren devait faire voile d'Europe avec un corps de troupes commandé par +le général St.-Clair, prendre en passant à Louisbourg les milices de la +Nouvelle-Angleterre et aller mettre le siége devant Québec. Les levées +de la Nouvelle-York et des autres colonies devaient se rassembler à +Albany et marcher sur le fort St.-Frédéric et Montréal. Les colonies +devaient fournir 5,000 hommes, et elles en votèrent plus de 8,000 tant +leur ardeur était grande; mais ni flotte ni armée ne vinrent +d'Angleterre, et l'on se vit forcé d'ajourner une entreprise qui était +devenue depuis longtemps une pensée fixe chez nos voisins. Cependant +pour ne pas perdre entièrement le fruit des dépenses qu'ils avaient +faites, ils voulurent enlever le fort St.-Frédéric, sur le lac +Champlain, et M. Clinton, gouverneur de la Nouvelle-York, avait réussi à +engager les cinq cantons à prendre les armes, lorsque l'on apprît que M. +de Ramsay était à Beaubassin, et que les Acadiens, travaillés par ses +intrigues, menaçaient de se soulever. Aussitôt l'expédition de +St.-Frédéric fut abandonnée, et les troupes furent dirigées vers +l'Acadie pour couvrir Annapolis, dont la reddition aurait entraîné la +perte de la province. + +Mais à peine ces troupes étaient-elles en route qu'une nouvelle d'une +nature infiniment plus grave se répandit comme un éclair dans toutes les +possessions anglaises et y sema l'alarme et la consternation. C'était +celle de l'apparition de la flotte du duc d'Anville sur les côtes de +l'Acadie; elle fut connue à Boston le 20 septembre. Le peuple, qui dans +son triomphe croyait déjà tenir tout le Canada, passa subitement de +l'exaltation à l'épouvante; car l'armement des Français paraissait trop +formidable pour avoir seulement Louisbourg et l'Acadie pour objet, et +l'on devina facilement contre qui allaient être dirigés ses coups, et +que les assaillans allaient devenir les assaillis. En peu de jours 6,400 +hommes de milices accoururent de l'intérieur du pays au secours de +Boston, et 6,000 autres devaient se tenir prêts dans le Connecticut à y +marcher au premier ordre. Le gouverneur fut investi de pouvoirs +illimités pour fortifier le havre de cette ville et renforcer les +ouvrages de la citadelle, dont l'on fit une des plus fortes que les +Anglais possédassent sur le bord de la mer en Amérique. La plus grande +activité régnait partout pour repousser l'invasion; mais, comme l'on a +vu, il n'était pas besoin de tant de préparatifs ni de tant d'efforts. +«Les exemples d'une protection aussi remarquable sont rares, s'écrie un +puritain dans sa reconnaissance. Si l'ennemi eût réussi dans son projet, +il est impossible de dire jusqu'à quel point les colonies américaines +eussent été dévastées, à quel état de misère elles eussent été réduites. +Lorsque l'homme est l'instrument dont le ciel se sert pour détourner une +calamité publique, on doit encore y voir la main du Dieu; mais ici ce +n'est pas au pouvoir humain qu'on doit d'y avoir échappé. Si les +philosophes attribuent cet événement extraordinaire à un hasard aveugle, +à une nécessité fatale, les chrétiens l'attribueront certainement à la +volonté d'un Dieu tout puissant». + +Pendant ce temps-là M. de Ramsay, qui était toujours à Annapolis, où il +avait fait une centaine de prisonniers, reprit, à la nouvelle de la +seconde dispersion de la flotte française, le chemin de Beaubassin afin +d'y établir ses quartiers d'hiver, la saison étant trop avancée pour +retourner en Canada la même année. M. Shirley, inquiet de le voir si +proche de la capitale acadienne, y envoya un nouveau corps de troupes du +Massachusetts, pour renforcer la garnison qui avait déjà été augmentée +de trois compagnies de volontaires. Le gouverneur d'Annapolis, M. +Mascarène, demandait 1000 hommes pour déloger les Français; mais une +partie seulement, environ 500, sous les ordres du colonel Noble, avait +pu lui être fournie et avait été prendre position au Grand-Pré dans les +Mines, à quelque distance de Beaubassin où était M. de Ramsay. Les deux +corps se trouvaient en présence l'un de l'autre, mais séparés par la +baie de Fondy. Au milieu de l'hiver les officiers canadiens proposèrent +à leur commandant, qui ne put les refuser, d'aller surprendre le colonel +Noble dans ses quartiers. A cet effet il mit 300 Canadiens et Sauvages +sous les ordres de M. Coulon. Pour atteindre l'ennemi il fallait faire +le tour du fond de la baie, ce qui portait la distance à parcourir au +milieu des neiges et des bois à près de soixante lieues. Le détachement +se mit en marche en raquettes, et arriva exténué de fatigue devant les +cantonnemens anglais dans le mois de février 1747. Le 11 au matin, après +avoir pris un moment de repos, il tomba avec une extrême vigueur sur +l'ennemi, qui, surpris d'abord, fit ensuite la plus grande résistance. +Le feu se prolongea jusqu'à 3 heures de l'après-midi avec vivacité. Le +colonel Noble fut tué et plus du tiers de ses hommes mis hors de combat, +le reste, ne pouvant fuir à cause de la profondeur de la neige, s'était +réfugié au nombre de 300 dans une grande maison fortifiée où il obtint, +par sa belle défense, une capitulation honorable. Cet exploit fit un +grand bruit à Boston, et on le regarda en Angleterre comme un des plus +hardis que l'on pût entreprendre, et dont le résultat était de nature à +abattre un peu l'orgueil des vainqueurs de Louisbourg[108]. + +[Note 108: _Gazette de Londres. Documens de Paris. Chalmers Annals. +Affaires du Canada._] + +Les Canadiens cependant, manquant de vivres, ne purent pousser plus loin +leur avantage, et ils furent même obligés de rentrer dans leur pays dès +que la saison le permit, comme ils avaient projeté de le faire l'automne +précédent. + +L'échec du Grand-Pré n'était pas le seul qu'éprouvaient nos voisins +depuis le commencement des hostilités. Leurs frontières étaient +continuellement dévastées par les bandes qui s'y succédaient l'une à +l'autre avec une prodigieuse activité depuis l'automne de 1745, et +quelquefois il y en avait plusieurs en même temps sur pied. Mais au loin +l'éclat de la conquête du Cap-Breton avait jeté dans l'ombre toutes ces +petites expéditions, qui à la longue devaient harasser cependant +beaucoup l'ennemi. On en comptait jusqu'à 27 depuis le commencement de +la guerre, c'est-à-dire depuis trois ans. Le fort Massachusetts situé à +cinq lieues au-dessus de celui de St.-Frédéric, avait été enlevé par +capitulation par M. Rigaud de Vaudreuil à la tête de 700 Canadiens et +Sauvages, qui avaient ensuite ravagé 15 lieues de pays et répandu la +terreur dans la Nouvelle-Angleterre. M. de la Corne de St.-Luc avait +attaqué le fort Clinton et complètement défait un détachement ennemi +qu'il avait précipité à coups de hache dans une rivière. Saratoga avait +été pris et la population massacrée. Le fort Bridgman, attaqué par M. de +Léry, était aussi tombé en son pouvoir. Les frontières de Boston à +Albany n'étaient plus tenables, les forts avancés furent évacués et la +population alla chercher une retraite dans l'intérieur des villes[109]; +n'osant elle-même faire ce genre de guerre, elle ne put réussir qu'à +engager quelques Agniers à faire des irruptions insignifiantes dans le +gouvernement de Montréal. Tel était l'état des choses en Amérique. + +[Note 109: _Documens de Paris._] + +A Paris le ministère français ne fut pas découragé par les désastres de +la flotte du duc d'Anville; et malgré l'immense infériorité numérique de +la marine française comparée à la marine de la Grande-Bretagne, il +résolut non seulement de reprendre l'expédition que les élémens et le +fléau d'une contagion avaient interrompu d'une manière si funeste +l'année précédente, mais encore d'envoyer un armement dans les Indes +pour soutenir les succès que M. de la Bourdonnaie venait d'y remporter, +en battant l'amiral Peyton et en enlevant Madras sur la côte du +Coromandel. En conséquence deux escadres furent équipées à Brest et à +Rochefort; celle du Canada, la plus considérable des deux, fut mise sous +les ordres de l'amiral de la Jonquière, qui s'était opposé l'année +précédente au retour des débris de la flotte du duc d'Anville avant +d'avoir pris Port-Royal, et sur qui était retombé le commandement après +la mort de M. d'Estournelle; celle des Indes eut pour commandant M. de +St.-George. Les deux escadres réunies formaient six vaisseaux de haut +bord, six frégates et quatre navires armés en flute par la compagnie des +Indes; elles convoyaient une trentaine de bâtimens chargés de troupes, +de provisions et de marchandises; elles devaient aller quelque temps de +conserve. + +L'Angleterre n'avait pas eu plus tôt connaissance du dessein des +Français, qu'elle avait résolu de le faire échouer; et à cet effet elle +avait chargé les amiraux Anson et Warren avec dix-sept vaisseaux +d'intercepter les deux escadres françaises et de les détruire s'il était +possible. Ils partirent de Portsmouth et les rencontrèrent le 3 mai à la +hauteur du Cap-Finistère en Espagne. Aussitôt M. de la Jonquière ordonna +aux vaisseaux de ligne de ralentir leur marche et de se ranger en +bataille, et aux convois de forcer de voile vers leur destination sous +la protection des frégates. Ainsi les Français osèrent opposer leurs six +vaisseaux aux dix-sept des Anglais; ils ne pouvaient guère espérer de +vaincre, ils voulaient seulement gagner du temps en arrêtant l'ennemi. + +Le combat s'engagea et continua avec un acharnement égal. Anson et +Warren manoeuvraient pour envelopper leur ennemi, et la Jonquière pour +les déjouer; mais à la fin il ne put empêcher ses vaisseaux d'être +cernés; et, accablés sous le nombre, ils furent obligés l'un après +l'autre d'amener leur pavillon. La perte des Français fut de 700 hommes. +Ce fut une affaire où les vaincus s'illustrèrent autant que les +vainqueurs. Anson envoya immédiatement à la poursuite des convois une +partie de ses forces qui enlevèrent neuf voiles. L'on conduisit à +Londres 22 charriots chargés de l'or, de l'argent et des effets pris sur +la flotte, dont la défaite priva la Nouvelle-France d'un puissant +secours. Le marquis de la Jonquière avait montré beaucoup de talent dans +le combat. Le capitaine du vaisseau anglais le Windsor s'exprimait ainsi +dans sa lettre sur cette bataille: Je n'ai jamais vu une meilleure +conduite que celle du commandant français, et pour dire la vérité, tous +les officiers de cette nation ont montré un grand courage; aucun d'eux +ne s'est rendu que quand il leur a été absolument impossible de +manoeuvrer. En effet, jamais à aucune époque la marine française n'eut +des officiers plus braves; ils faisaient partout des prodiges de valeur +qui étaient souvent couronnés de succès; et lorsqu'ils succombaient +c'était sous le nombre. + +Aussi un historien anglais fait-il la remarque que dans cette guerre +l'Angleterre dut plus ses victoires maritimes au nombre de ses vaisseaux +qu'à son courage. + +Il semblait, dit Voltaire, que les Anglais dussent faire de plus grandes +entreprises maritimes. Ils avaient alors six vaisseaux de 100 pièces de +canons, treize de 90, quinze de 80, vingt-six de 70, trente-trois de 60. +Il y en avait trente-sept de 50 à 54; et au-dessous de cette forme, +depuis les frégates de 40 canons jusqu'aux moindres, on en comptait +jusqu'à 115. Ils avaient encore quatorze galiotes à bombes, et six +brûlots. C'était en tout deux cent soixante-et-trois vaisseaux de +guerre, indépendamment des corsaires et des vaisseaux de transport. +Cette marine avait le fond de quarante mille matelots. Jamais aucune +nation n'avait eu de pareilles forces. Tous ces vaisseaux ne pouvaient +être armés à la fois, il s'en fallait beaucoup. Le nombre des soldats +était trop disproportionné; mais enfin en 1746 et 1747, les Anglais +avaient à la fois une flotte dans les mers d'Ecosse et d'Irlande, une à +Spithead, une aux Indes orientales, une vers la Jamaïque, une à Antigua, +et ils en armaient de nouvelles selon le besoin. + +Il fallut que la France résistât pendant toute la guerre, n'ayant en +tout qu'environ trente-cinq vaisseaux de roi à opposer à cette puissance +formidable. Il devenait plus difficile de jour en jour de soutenir les +colonies. Si on ne leur envoyait pas de gros convois, elles demeuraient +sans secours à la merci des flottes anglaises. Si les convois partaient +ou de France ou des Iles, ils couraient risque étant escortés d'être +pris avec leurs escortes. + +Après la bataille sous le Cap-Finistère, il ne restait plus aux Français +sur l'Atlantique que sept vaisseaux de guerre. Ils furent donnés à M. de +l'Estanduère pour escorter les flottes marchandes aux Iles de +l'Amérique, et furent rencontrés près de Belle-Isle par l'amiral Hawke +qui avait 14 vaisseaux. Le combat, comme au Cap-Finistère, fut long et +sanglant, mais les guerriers français étaient réduits par un +gouvernement caduc et imprévoyant à ne plus combattre que pour +l'honneur. Deux vaisseaux seulement sortirent de cette nouvelle lutte et +rentrèrent à Brest comme des monceaux flottans de ruines, le Tonnant et +l'Intrépide; mais un convoi de 250 voiles avait été sauvé. Le premier +était monté par l'amiral lui-même; le second, par un Canadien le comte +de Vaudreuil. Ce combat est célèbre dans les annales de la marine +française pour la résistance qu'offrit le Tonnant, attaqué quelque temps +par la ligne entière des Anglais: fatigués de leurs efforts, ceux-ci le +considérant comme une proie qui ne pouvait les fuir, le laissent +respirer un moment; mais trompés dans leur attente, ils recommencent un +combat aussi inutile que le premier. Il parvient à leur échapper +remorqué par l'Intrépide qui avait soutenu une pareille lutte, qui était +venu partager ses dangers, et qui eut également part à sa gloire +(Anquetil). L'amiral anglais fut accusé devant une cour martiale pour +n'en avoir pas fait la conquête. Dans ces temps-là, la Grande-Bretagne, +piquée de l'audace de ses ennemis, faisait passer ses amiraux par les +armes s'ils montraient la moindre faiblesse. + +La France ne resta plus alors qu'avec deux vaisseaux de guerre. «L'on +reconnut dans toute son étendue la faute du cardinal de Fleury d'avoir +négligé la marine, indispensable pour les peuples qui veulent avoir des +colonies. Cette faute était difficile à réparer. Elle était, comme +l'événement l'a prouvé, irréparable pour la France. La marine est un art +et un grand art, qui demande une longue expérience». L'Angleterre le +savait et elle ne donna pas le temps à son ancienne rivale de rétablir +la sienne, elle attaqua le reste de ses possessions continentales de +l'Amérique et s'en empara. La perte du Canada est imputable à cette +erreur, qui priva la mère-patrie des moyens de secourir cette colonie +quand elle eut besoin de son aide. + +Le marquis de la Jonquière devait relever M. de Beauharnais dans le +gouvernement de la Nouvelle-France; sa commission était datée de 1746, +et il avait ordre après la campagne du duc d'Anville, de se rendre à +Québec. Fait prisonnier à la bataille du Cap-Finistère, il eut pour +remplaçant, durant sa captivité, le comte de la Galissonnière; et en +1748 le roi donna pour successeur à M. Hocquart, intendant, M. Bigot, +l'ancien commissaire-ordonnateur de Louisbourg, étendant en même temps +sa juridiction sur toute la Nouvelle-France et sur toute la Louisiane. + +Cependant si la France était malheureuse sur mer, elle obtenait de +grands triomphes sur le continent de l'Europe. Les victoires du maréchal +de Saxe, qui venait encore de gagner la fameuse bataille de Laufeld sur +le duc de Cumberland (1747), avaient enfin déterminé les alliés à faire +la paix, désirée vivement par tous les peuples las de cette sanglante +lutte. Dès le milieu de l'été (1747) le duc de New-Castle avait envoyé +aux colonies anglaises les ordres du roi de licencier toutes leurs +troupes, levées d'abord pour envahir le Canada, retenues ensuite pour +s'opposer à l'invasion du duc d'Anville, et enfin renvoyées dans leurs +cantons respectifs par la cessation des hostilités. En Canada néanmoins +on ne croyait pas devoir sitôt poser les armes; et l'annonce de l'envoi +d'un armement considérable sous le commandement de M. de la Jonquière, +faisait croire que l'issue de la guerre était encore éloignée. L'on +s'attendait même que l'ennemi allait renouveler cette année son projet +d'invasion, et les habitans des côtes avaient reçu ordre, par +précaution, de se retirer à son approche, et ceux de l'île d'Orléans +d'évacuer cette île. En même temps, sur le bruit qui s'était répandu que +le fort St.-Frédéric allait être attaqué, on avait levé plusieurs +centaines d'hommes pour le secourir. Du reste les partis qui allaient en +guerre se succédaient de manière à ce qu'il y en eût toujours sur les +terres des ennemis. Mais sur la fin de l'été les nouvelles apportées +d'Europe par le comte de la Galissonnière, qui arriva en septembre pour +prendre les rènes de l'administration, et le désarmement des colonies +américaines ne laissèrent guère de doute que la paix était prochaine. +Elle fut en effet signée à Aix-la-Chapelle en 1748. Le marquis de +St.-Sévérin, l'un des plénipotentiaires français, avait déclaré qu'il +venait accomplir les paroles de son maître, «qui voulait faire la paix +non en marchand mais en roi», paroles qui, dans la bouche de Louis XV, +renfermaient moins de grandeur que d'imprévoyance et de légèreté. Il ne +fit rien pour lui et fit tout pour ses alliés. Il laissa avec une +indifférence regrettable la question des frontières entre les colonies +des deux nations en Amérique sans solution, se contentant de stipuler +qu'elle serait réglée par des commissaires. On avait fait une faute de +ne pas préciser celles de l'Acadie en 1712 et 1713, on en fit une encore +bien plus grande en 1748, en abandonnant cette question aux chances d'un +litige dangereux, car les Anglais ne faisaient que gagner à cette +temporisation. La destruction de la marine française dans la guerre qui +venait de finir, augmentait leurs espérances, et leur désir de les voir +se réaliser, c'est-à-dire de se voir bientôt maîtres de toute l'Amérique +septentrionale. Aussi le traité d'Aix-la-Chapelle, l'un des plus +déplorables, dit un auteur, que la diplomatie française ait jamais +acceptés, n'inspira aucune confiance et ne procura qu'une paix armée. Le +Cap-Breton fut rendu à la France en retour de Madras, pris aux Indes par +M. de la Bourdonnaie, et des conquêtes des Français dans les pays bas. +Ainsi tout se trouva placé en Amérique sur le même pied qu'avant la +guerre, excepté que Louis XV n'avait plus de marine pour y protéger ses +possessions. + +En même temps que l'on recevait d'Europe la nouvelle de la suspension +des hostilités entre les puissances belligérantes, laquelle s'étendait +aux deux mondes, l'on apprenait aussi des grands lacs le rétablissement +de la tranquillité qui avait été momentanément troublée par une +conspiration des Miâmis. + +Pendant longtemps les Sauvages accueillirent les Européens comme des +amis et des protecteurs; ils recherchaient leur alliance avec +empressement pour obtenir le puissant secours de leurs bras contre leurs +ennemis. Mais le prodigieux développement de ces étrangers leur inspira +ensuite des soupçons et même de l'épouvante. Dès lors ils cherchèrent à +s'en isoler, à garder la neutralité, ou même à les détruire s'il était +possible. Depuis quelques années il se disaient tout bas «la peau rouge +ne doit pas se détruire entre elle, laissons faire la peau blanche l'une +contre l'autre[110].» Cependant il y en avait parmi eux de plus +impatiens, de plus vifs les uns que les autres. Les Miâmis étaient de ce +nombre; ils formèrent en 1747 le complot de détruire tous les habitans +du Détroit. L'on remarquait en même temps une agitation sourde dans +toutes les nations des lacs, au point qu'il devint nécessaire de +renforcer la garnison de Michilimackinac. Les Miâmis devaient courir aux +armes une des fêtes de la Pentecôte. Heureusement une vieille femme fort +attachée aux Français vint découvrir toute la trame au commandant du +Détroit M. de Longueuil, qui prit immédiatement des mesures pour la +faire avorter; elles suffirent pour en imposer aux barbares. Il ne fut +tué que quelques Français isolés. L'on prit le fort des Miâmis dont ils +avaient eux-mêmes brûlé une partie avant de fuir, et le secours qui +arriva peu après du bas St.-Laurent, acheva de les intimider. Ils +n'osèrent plus remuer et la Nouvelle-France se trouva ainsi en paix sur +toutes ses frontières. + +[Note 110: Documens de Paris.] + + + + + CHAPITRE III. + + COMMISSION DES FRONTIÈRES. + + 1748-1755. + + +La paix d'Aix-la-Chapelle n'est qu'une trève.--L'Angleterre profite de +la ruine de la marine française pour étendre les frontières de ses +possessions en Amérique.--M. de la Galissonnière, gouverneur du +Canada.--Ses plans pour empêcher les Anglais de s'étendre, adoptés par +la cour.--Prétentions de ces derniers.--Droit de découverte et de +possession des Français.--Politique de M. de la Galissonnière, la +meilleure quant aux limites.--Emigration des Acadiens; part qu'y prend +ce gouverneur.--Il ordonne de bâtir ou relever plusieurs forts dans +l'Ouest; garnison au Détroit, fondation d'Ogdensburgh (1749).--Le +marquis de la Jonquière remplace M. de la Galissonnière.--Projet que ce +dernier propose à la cour pour peupler le Canada.--Appréciation de la +politique de son prédécesseur par M. de la Jonquière; le ministre lui +enjoint de la suivre.--Le chevalier de la Corne et le major Lawrence +s'avancent vers l'isthme de l'Acadie et s'y fortifient; forts Beauséjour +et Gaspareaux; Lawrence et des Mines.--Lord Albemarle, ambassadeur +britannique à Paris, se plaint des empiétemens des Français (1750); +réponse de M. de. Puyzieulx.--La France se plaint à son tour des +hostilités des Anglais sur mer.--Etablissement des Acadiens dans l'île +St.-Jean; leur triste situation.--Fondation d'Halifax (1749).--Une +commission est nommée pour régler la question des limites: MM. de la +Galissonnière et de Silhouette pour la France; MM. Shirley et Mildmay +pour la Grande-Bretagne.--Convention préliminaire: tout restera dans le +Statu quo jusqu'au jugement définitif.--Conférences à Paris; +l'Angleterre réclame toute la rive méridionale du St.-Laurent depuis le +golfe jusqu'à Québec; la France maintient que l'Acadie suivant ses +anciennes limites, se borne au territoire qui est à l'est d'une ligne +tirée dans la péninsule de l'entrée de la baie de Fondy au cap +Canseau.--Notes raisonnées à l'appui de ces prétentions diverses.--Les +deux parties ne se cèdent rien.--Affaire de l'Ohio; intrigues des +Anglais parmi les naturels de cette contrée et des Français dans les +cinq cantons.--Traitans de la Virginie arrêtés et envoyés en +France.--Les deux nations envoyent des troupes sur l'Ohio et s'y +fortifient.--Le gouverneur fait défense aux Demoiselles Desauniers de +faire la traite du castor au Sault-St.-Louis; difficulté que cela lui +suscite avec les Jésuites, qui se plaignent de sa conduite à la cour, de +la part qu'il prend lui et son secrétaire au commerce et de son +népotisme.--Il dédaigne de se justifier.--Il tombe malade et meurt à +Québec en 1752.--Son origine, sa vie, son caractère.--Le marquis +Duquesne lui succède.--Affaire de l'Ohio continuée.--Le colonel +Washington marche pour attaquer le fort Duquesne.--Mort de +Jumonville.--Défaite de Washington par M. de Villiers au fort de la +Nécessité (1754).--Plan des Anglais pour l'invasion du Canada; assemblée +des gouverneurs coloniaux à Albany.--Le général Braddock est envoyé par +la Grande-Bretagne en Amérique avec des troupes.--Le baron Dieskau +débarque à Québec avec 4 bataillons (1755).--Négociations des deux cours +aux sujet de l'Ohio.--Note du duc de Mirepoix du 15 janvier 1755; +réponse du cabinet de Londres.--Nouvelles propositions des ministres +français; l'Angleterre élève ses demandes.--Prise du Lys et de l'Alcide +par l'amiral Boscawen.--La France déclare la guerre à l'Angleterre. + + +La paix d'Aix-la-Chapelle ne fut qu'une trève; à peine les hostilités +cessèrent-elles un moment en Amérique. Les colonies anglaises avaient +suivi avec le plus vif intérêt surtout la lutte sur l'Océan, et elles +avaient vu détruire avec une joie indicible les derniers débris de la +flotte française dans le combat de Belle-Isle, où elle brilla d'un +dernier éclat. En effet la marine de la France détruite, qu'allaient +devenir ses possessions d'outre-mer, ce grand, ce beau système colonial, +oeuvre de génie, qui lui assurait une si vaste portion de l'Amérique, et +qui lui coûtait moins peut-être que les caprices des maîtresses de ses +souverains. + +Profitant de cette circonstance heureuse pour elles, les colonies +américaines voulurent reculer leurs frontières au loin. Il se forma une +société composée d'hommes influens de la Grande-Bretagne et des +colonies, pour occuper la vallée de l'Ohio, dans laquelle elle obtint en +1749 une concession de 600,000 âcres de terre. Ce n'était pas la +première fois que l'on enviait cette fertile et délicieuse contrée. Dès +1716, M. Spotswood, gouverneur de la Virginie, avait proposé d'y acheter +des Indigènes un territoire, et de former une association pour y faire +la traite; mais le cabinet de Versailles s'y étant opposé, le projet +avait été abandonné[111]. Dans le même temps les journaux de Londres +annonçaient de nouveaux établissemens, et il était question de porter +jusqu'au fleuve St.-Laurent ceux que l'on devait former du côté de +l'Acadie, et l'on ne donnait aucunes bornes à d'autres que l'on +projetait du côté de la baie d'Hudson[112]. L'agitation qui régnait à +cet égard ne faisait que confirmer les Français dans leurs appréhensions +d'un grand mouvement agresseur de la part de leurs voisins; elles +étaient d'autant plus vives ces craintes qu'ils se voyaient moins de +moyens pour résister. + +[Note 111: Universal History, vol. 40.] + +[Note 112: Mémoire, &c. par M. de Choiseul.] + +M. de la Galissonnière les partageait entièrement. C'était un homme de +mer distingué, et qui devait plus tard se rendre célèbre par sa victoire +devant l'île de Minorque sur l'amiral Byng. Il était actif, éclairé, et +il donnait à l'étude des sciences le temps que ne demandaient pas ses +fonctions publiques. Il ne gouverna le Canada que deux ans, mais il +donna une forte impulsion à l'administration et de bons conseils à la +cour qui, s'ils avaient été suivis, eussent peut-être conservé à la +France cette belle colonie. En prenant les rênes du gouvernement, il +travailla à se procurer des renseignemens exacts sur les pays qu'il +avait à administrer; il s'étudia à en connaître le sol, le climat, les +productions, la population, le commerce et les ressources. Persuadé que +la paix ne pourrait tarder à se faire, il avait dès la première année +porté son attention sur la question des frontières qu'il n'était pas +possible de laisser plus longtemps indécise. Il promena longtemps ses +regards sur la vaste étendue des limites des possessions françaises; il +en étudia minutieusement les points forts et faibles; il sonda les +projets de ses voisins, et il finit par se convaincre que l'isthme qui +joint la péninsule acadienne au continent, à l'est, et les Apalaches à +l'ouest, étaient les deux seuls boulevards de l'Amérique française; que +si l'on perdait l'un, les Anglais débordaient jusqu'au St.-Laurent et +séparaient le Canada de la mer; que si l'on abandonnait l'autre, ils se +répandaient jusqu'aux grands lacs et à la vallée du Mississipi, +isolaient le Canada de ce fleuve, lui enlevaient l'alliance des Indiens +et restreignaient les bornes de ce pays au pied du lac Ontario. Ce +résultat était inévitable d'après le développement qu'avaient pris leurs +établissemens, et d'après le génie ambitieux qu'on leur connaissait. Le +passé était là pour donner sa sanction à la justesse de ce jugement. + +On a beaucoup blâmé la France de la position qu'elle osa prendre dans +cette circonstance; elle a été même accusée par les siens d'ambition et +de vivacité. Voltaire va jusqu'à dire qu'une pareille dispute, élevée +entre de simples commerçans, aurait été apaisée en deux heures par des +arbitres; mais qu'entre des couronnes il suffit de l'ambition et de +l'humeur d'un simple commissaire pour bouleverser vingt états, comme si +la possession d'un territoire assez spacieux pour former trois ou quatre +empires comme la France, comme si l'avenir de ces magnifiques contrées, +couvertes aujourd'hui de millions d'habitans, avait à peine mérité +l'attention du cabinet de Versailles. Par cela seul que la +Grande-Bretagne montrait tant de persistance, ne devait-on pas être au +moins sur ses gardes. + +Le mouvement que l'on se donnait en Angleterre et dans ses colonies, +l'éclat des préparatifs que l'on faisait, et l'importance des projets +qu'ils annonçaient, tout cela était de nature à exciter l'attention du +Canada et de la cour. Ce fut dans le premier pays comme le plus +intéressé, où l'inquiétude était la plus sérieuse. + +Jusqu'alors le cabinet de St.-James s'était abstenu de formuler ses +prétentions d'une manière définie et précise; il ne les avait fait +connaître que par son action négative pour ainsi parler, c'est-à-dire +qu'il n'en avançait directement aucune lui-même, mais il contestait +celles des Français comme on l'a vu lorsque ceux-ci voulurent s'établir +à Niagara et à la Pointe à la Chevelure et continuer leur séjour au +milieu des Abénaquis après le traité d'Utrecht; et encore, dans ce +dernier cas, tandis qu'il déclarait à ces Sauvages que tout le pays +appartenait à la Grande-Bretagne depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu'au +golfe St.-Laurent, il gardait le silence vis-à-vis de la France sur +cette prétention qu'il devait cependant faire valoir plus tard[113]. Du +côté de l'ouest son silence avait été encore plus expressif, ou plutôt +il avait reconnu la nullité de son droit en refusant de sanctionner la +formation d'une compagnie de l'Ohio en 1716. Mais aujourd'hui les choses +sont changées. Le traité d'Utrecht lui donne l'Acadie; il annonce que +cette province s'étend d'une part depuis la rivière Kénébec jusqu'à la +mer, et de l'autre depuis la baie de Fondy jusqu'au St.-Laurent[114]. Il +maintient que le territoire entre la rivière Kénébec et celle de +Penobscot en se prolongeant en arrière jusqu'à Québec et au St.-Laurent, +lui avait toujours appartenu, et que les véritables bornes de la +Nouvelle-Ecosse ou de l'Acadie, suivant ses anciennes limites, sont l°. +une ligne droite tirée de l'embouchure de la rivière Penobscot au fleuve +St.-Laurent; 2°. ce fleuve et le golfe St.-Laurent jusqu'à l'Océan au +sud-ouest du Cap Breton; 3°. l'Océan de ce point à l'embouchure du +Penobscot. Il va plus loin; il dit même que le fleuve St.-Laurent est la +borne la plus naturelle et la plus véritable entre les possessions des +deux peuples. + +[Note 113: Il est singulier que le Conseil Privé recevait du Bureau des +colonies et plantations en 1713 et par conséquent avant le traité +précité, un rapport dans lequel on disait «que le Cap-Breton avait +toujours fait partie de l'Acadie, et que la Nouvelle-Ecosse comprenait +toute l'Acadie bornée par la rivière Ste.-Croix, le St.-Laurent et la +mer». Régistres d'extraits des procès-verbaux du _Board of colonies and +plantations etc._ déjà cités dans ce vol.] + +[Note 114: Mémoire des Commissaires, &c., sur les limites de l'Acadie.] + +Le pays ainsi réclamé en dehors de la péninsule acadienne avait plus de +trois fois l'étendue de la Nouvelle-Ecosse, et commandaient le golfe et +l'embouchure du St.-Laurent. C'était la porte du Canada, et la seule par +où l'on pouvait y entrer de l'Océan en hiver, c'est-à-dire pendant 5 +mois de l'année. + +Le territoire que l'Angleterre disputait aux Français au-delà des +Apalaches était encore beaucoup plus précieux pour l'avenir. Le bassin +de l'Ohio seul jusqu'à sa décharge dans le Mississipi, n'a pas moins de +deux cents lieues de longueur; mais ce n'en était là qu'une faible +partie; l'étendue réclamée n'était pas définie; elle n'avait et ne +pouvait avoir à proprement dire aucune limite, c'était un droit occulte, +qui devait entraîner avec lui la possession des immenses contrées +représentées sur les cartes entre les lacs Ontario, Erié, Huron et +Michigan, le haut Mississipi et les Alléghanys, et qui forment +maintenant les Etats de la Nouvelle-York, de la Pennsylvanie, de l'Ohio, +du Kentucky, de l'Indiana, de l'Illinois et les territoires qui sont de +chaque côté du lac Michigan, et entre les lacs Erié et Huron et le +fleuve Mississipi. Le Canada se serait trouvé séparé de la Louisiane par +de longues distances, et complètement mutilé. Des murs de Québec et de +Montréal on aurait pu voir flotter le drapeau britannique sur la rive +droite du St.-Laurent. De pareils sacrifices équivalaient, dans notre +opinion, à une cession tacite de la Nouvelle-France. + +En présence de ces prétentions annoncées à la possession de pays +découverts par les Français, et formant partie intégrante des +territoires occupés par eux depuis un siècle et demi, qu'avait à faire +M. de la Galissonnière, sinon de maintenir les droits de sa patrie? +Certainement ce n'était pas à lui à les abandonner. Tous les mouvemens +qu'il ordonna sur nos frontières lui auraient donc été dictés par la +nécessité de sa situation, s'il n'avait pas été été convaincu d'ailleurs +lui même de leur à propos. Mais il y a plus. L'article 9 du traité +d'Aix-la-Chapelle stipulait positivement que toutes choses seraient +remises dans le même état qu'elles étaient avant la guerre, et la +Grande-Bretagne avait envoyé deux otages à Versailles pour répondre de +la remise de Louisbourg dans l'île du Cap-Breton. Or la France avait +toujours occupé le pays jusqu'à l'isthme de la péninsule acadienne. +L'érection du fort St.-Jean et la possession du Cap-Breton immédiatement +après le traité d'Utrecht étaient des actes publics, éclatans, de cette +occupation dont la légitimité semblait avoir été reconnue par le silence +que la cour de Londres avait gardé jusqu'après le traité qui venait de +mettre fin à la guerre; car ce ne fut qu'alors que le gouverneur de la +Nouvelle-Ecosse, le colonel Mascarène, voulût forcer les habitans de la +rivière St.-Jean à prêter serment de fidélité à l'Angleterre et +s'approprier leur pays[115]. + +[Note 115: Mémoire du duc de Choiseul, ministre de France.--Mémoire +anonyme sur les affaires du Canada.] + +Après ce que l'on vient de dire, M. de la Galissonnière n'ayant point de +discrétion à exercer, devait prendre des mesures pour la conservation +des droits de son pays, et c'est ce qu'il fit; il y envoya des troupes +et il donna ses ordres pour repousser même par la force les Anglais +s'ils tentaient de sortir de la péninsule et de s'étendre sur le +continent; et il écrivit à M. Mascarène à la fois pour se plaindre de sa +conduite à l'égard des habitans de St.-Jean, et pour l'engager à faire +cesser les hostilités qui avaient continué contre les Abénaquis, quoique +ceux-ci eussent mis bas les armes dès que le traité d'Aix-la-Chapelle +avait été connu. Ces plaintes donnèrent lieu à une suite de lettres +assez vives que s'écrivirent mutuellement le marquis de la Jonquière et +M. Cornwallis, qui avaient remplacé, le premier le comte de la +Galissonnière, et le second M. Mascarène, en 1749. + +Cependant jusque là le gouvernement français était manifestement dans +son droit. Mais M. de la Galissonnière avait formé un projet qu'il +communiqua à la cour et qu'il réussit à lui faire adopter, qui ne +pouvait être en aucune manière justifiable. Ce projet était d'engager +les Acadiens à abandonner en masse la péninsule pour venir s'établir sur +la rive septentrionale de la baie de Fondy. Le but en ceci était d'abord +de couvrir la frontière du Canada de ce côté par une population dense et +bien affectionnée, et ensuite de réunir toute la population française +sous le même drapeau. L'exécution d'un semblable dessein en tout temps +aurait été chose difficile, mais dans l'état actuel des relations entre +la France et l'Angleterre, elle avait le caractère d'un acte déloyal; +c'était prêcher la désertion aux sujets d'une puissance amie; car +quoique pour des motifs religieux les Acadiens refusassent de prêter le +serment du test, et se donnassent pour des neutres, ils n'en étaient pas +moins aux yeux des signataires du traité d'Utrecht des sujets +britanniques. Néanmoins la cour affecta à ce projet une somme assez +considérable, et les missionnaires français répandus parmi les Acadiens, +blessés dans leurs sentimens religieux par la soumission à un +gouvernement protestant, et dans leur amour propre national par leur +sujétion à un joug étranger, se prêtèrent volontiers aux voeux de leur +ancienne patrie, en quoi ils furent aussi trop bien secondés par les +Acadiens eux-mêmes, entre lesquels et leurs vainqueurs aucune sympathie +ne pouvait s'établir. Les deux plus puissans motifs qui agissent sur les +hommes, la religion et la nationalité, secondaient donc les vues de M. +de la Galissonnière. Le P. Germain à Port-Royal et l'abbé de Laloutre à +Beaubassin sont ceux qui entrèrent le plus avant dans ce projet, et qui +firent les plus grands efforts pour engager les Acadiens à abandonner +leur fortune qui consistait dans leurs fermes, et, ce qui devait être +encore plus sensible pour eux, la terre qui les avait vu naître et où +reposaient les cendres de leurs pères. Cette émigration commença en +1748. + +Tandis que le gouverneur travaillait ainsi dans l'est à élever une +barrière dans l'isthme de la Péninsule pour arrêter les Anglais, il ne +mettait pas moins d'activité à leur fermer l'entrée de la vallée de +l'Ohio dans l'ouest. Visitée par la Salle en 1679, cette vallée fut +comprise dans les lettres patentes de 1712, pour l'établissement de la +Louisiane, et elle avait toujours été fréquentée depuis pour passer de +cette province en Canada. Les traitans anglais commençant à s'y montrer, +M. de la Galissonnière y envoya en 1748 M. Céleron de Bienville avec 300 +hommes pour en expulser tous les traitans de cette nation qui pourraient +s'y trouver, et pour en prendre possession d'une manière solennelle en +plantant des poteaux et en enterrant des plaques de plomb aux armes de +France en différens endroits, après en avoir dressé procès verbal en +présence des tribus du pays, lesquelles ne virent pas ces formalités +s'accomplir sans inquiétude et sans mécontentement. Les plus hardies ne +cachèrent même pas leurs sentimens à cet égard. M. Céleron[116] écrivit +aussi au gouverneur de la Pennsylvanie pour l'informer de sa mission et +le prier de donner des ordres pour qu'à l'avenir les habitans de la +province n'allassent pas commercer au delà des monts Apalaches, où il +avait l'expresse injonction de les arrêter et de confisquer leurs +marchandises s'ils y faisaient la traite. En même temps M. de la +Galissonnière était en correspondance active avec les gouverneurs de la +Nouvelle-Ecosse, de Boston et de New-York, MM. Mascarène, Shirley et +Clinton; il envoyait une garnison au Détroit, il faisait relever le fort +de la baie des Puans, démantelé par M. de Ligneris lors de son +expédition contre les Outagamis, il faisait bâtir un autre fort au +milieu des Sioux, un en pierre à Toronto et celui de la Présentation, +aujourd'hui Ogdensburgh, sur la rive droite du St.-Laurent entre +Montréal et Frontenac, afin d'être plus à portée des Iroquois qu'il +voulait gagner entièrement à la France. La milice n'avait pas échappé +non plus à son attention, et dès son arrivée dans le pays, il avait +envoyé le chevalier Péan pour en faire la revue paroisse par paroisse, +et pour en lever des rôles exacts; elle pouvait former alors une force +de 12,000 hommes. + +[Note 116: Documens de Londres.] + +C'est au milieu de ces importantes occupations, et des efforts qu'il +faisait pour donner quelqu'espèce de solidité aux frontières du Canada, +qu'il vit arriver à la fin du mois d'août 1749, le marquis de la +Jonquière, qui venait pour le relever en vertu de sa première +commission. Cet amiral avait été nommé gouverneur du Canada au temps de +l'expédition du duc d'Anville, mais ayant ensuite été fait prisonnier au +combat naval du Cap-Finistère, il n'avait recouvré la liberté qu'à la +paix. M. de la Galissonnière lui communiqua tous les renseignemens qu'il +avait pu recueillir sur le Canada; il lui dévoila ses plans et ses vues; +il lui fit part enfin avec une noble et patriotique franchise de tout ce +qu'il croyait nécessaire pour la sûreté et la conservation de ce pays, +auquel, de retour en France, il ne cessa point de s'intéresser avec le +même zèle et la même vigilance. Il proposa au ministère en arrivant à +Paris d'y envoyer 10,000 paysans, pour peupler les bords des lacs et le +haut du St.-Laurent et du Mississipi. A la fin de 1750, il lui adressa +encore un long mémoire dans lequel il prédit que si le Canada ne prenait +pas l'Acadie au commencement de la première guerre qui éclaterait, cette +dernière province ferait tomber Louisbourg. Il recommandait de détruire +Oswégo, d'empêcher les Anglais, dont il développa les desseins, de +s'établir sur l'Ohio, même par la force; et déclara que tout devait être +fait pour augmenter et fortifier le Canada et la Louisiane, surtout pour +établir solidement les environs du fort St.-Frédéric et les postes de +Niagara, du Détroit et des Illinois[117]. + +[Note 117: Documens de Paris.] + +Ces plans de M. de la Galissonnière parurent très hardis à son +successeur, qui attendait peut-être peu de chose de l'énergie du +gouvernement, et qui en conséquence ne crut pas devoir les suivre tous, +particulièrement ceux qui avaient rapport à l'Acadie, de peur de porter +ombrage à l'Angleterre, vu surtout que des commissaires venaient d'être +nommés pour régler les différends qui existaient entre les deux nations. +Sa prudence fut taxée à Paris de timidité, et l'ordre lui fit transmis +de garder les pays dont la France avait toujours été en possession. Le +chevalier de la Corne qui commandait sur cette frontière, fut chargé de +choisir un endroit en decà de la péninsule pour s'y fortifier et +recevoir les Acadiens. Il choisit d'abord Chédiac sur le golfe +St.-Laurent; mais il l'abandonna ensuite parcequ'il était trop éloigné, +et il vint prendre position à Chipodi entre la baie Verte et la baie de +Chignectou. M. Cornwallis, nouveau gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, +prétendant que son gouvernement embrassait non seulement la péninsule, +mais encore l'isthme et la côte septentrionale de la baie de Fondy avec +St.-Jean, envoya le major Lawrence au printemps de 1750 avec 400 hommes +pour en déloger les Français et les Sauvages. Il ordonna en même temps +d'intercepter les vaisseaux qui leur apportaient des vivres de Québec, à +eux et aux Acadiens réfugiés. A son approche les habitans de Beaubassin, +encouragés par leur missionnaire, mirent eux-mêmes le feu à leur village +et se retirèrent derrière la rivière qui se jette dans la baie de +Chignectou, avec leurs femmes et leurs enfans et ce qu'ils purent +emporter de leurs effets.[118] C'était un spectacle noble et cruel tout +à la fois. Jamais on n'avait vu encore des colons montrer un pareil +dévouement à une métropole regrettée. Le chevalier de la Corne s'avança +avec des forces, et planta le drapeau français sur la rive droite de +cette rivière, déclarant au major Lawrence qu'il avait ordre de lui en +défendre le passage jusqu'à ce que la question des limites fût décidée. +Alors le commandant anglais se retira à Beaubassin, sur les ruines +fumantes duquel il éleva un fort qui reçut son nom; il en fit aussi +bâtir un autre aux Mines. Les Français firent construire de leur côté le +fort de Beauséjour sur la baie de Fondy, et celui de Gaspareaux dans la +baie Verte sur le golfe St.-Laurent; on fortifia également la rivière +St.-Jean, et l'on resta ainsi en position l'arme au bras en attendant le +résultat des conférences des commissaires à Paris. + +[Note 118: Documens de Paris.] + +En ce temps là lord Albemarle était ambassadeur auprès de la cour de +France. Par ordre du cabinet de Londres, il écrivit le 20 mars 1750 au +marquis de Puyzieulx pour se plaindre des empiétemens des Français en +Acadie. Ce dernier répondit le 31 du même mois, que Chipodi était sur le +territoire du Canada comme St.-Jean, et que la France en avait toujours +été en possession; que les habitans ayant été menacés par les Anglais, +M. de la Jonquière, n'ayant encore reçu aucun ordre de sa cour, avait +cru devoir envoyer des forces pour les protéger. Le 7 juillet, le même +ambassadeur représenta encore au marquis de Puyzieulx, que les Français +avaient pris possession de toute cette partie de la Nouvelle-Ecosse +depuis la rivière Chignectou jusqu'à celle de St.-Jean; qu'ils avaient +brûlé Beaubassin, en avaient organisé les habitans en compagnies après +leur avoir donné des armes; que le chevalier de la Corne s'était ainsi +formé un corps de 2,500 hommes y compris ses soldats, et que cet +officier et le P. Laloutre avaient fait, tantôt des promesses, tantôt +des menaces d'un massacre général, aux habitans de l'Acadie pour les +persuader d'abandonner leur pays. Il protesta ensuite que le gouverneur +Cornwallis n'avait jamais fait ni eu dessein de faire d'établissement +hors des limites de la péninsule, et il terminait par demander que la +conduite de M. de la Jonquière fut désavouée, que ses troupes se +retirassent, et que les dommages qu'elles avaient faits fussent réparée. +Sur ces accusations graves, l'ordre fut donné d'écrire sans délai pour +demander au gouverneur du Canada, des informations précises sur ce qui +s'y était passé. «S'il y avait des Français, écrivit M. Rouillé, qui se +fussent rendus coupables des excès qui font l'objet de ces plaintes, ils +mériteraient punition et le roi en ferait un exemple». Au mois de +septembre un mémoire en réponse aux plaintes de l'Angleterre fut remis à +lord Albemarle, dans lequel on donnait la relation des mouvemens du +major Lawrence et du chevalier de la Corne et de leur entrevue, relation +qui est en substance à peu près semblable à ce qu'on a rapporté plus +haut. Le 5 janvier 1751, ce fut le tour du cabinet de Versailles de se +plaindre; il représenta que les vaisseaux de guerre britanniques avaient +pris jusque dans le fond du golfe St.-Laurent des navires français, +surtout ceux qui portaient des vivres pour les troupes qui étaient +stationnées le long de la baie de Fondy. La cour de Londres ne donna, +dit le duc de Choiseul, aucune satisfaction. Alors le marquis de la +Jonquière se crut en droit d'user de représailles, et il fit arrêter à +l'Ile-Royale trois ou quatre bâtimens anglais qui furent confisqués. + +Cependant plus de 3000 Acadiens avaient déjà émigré de l'Acadie dans +l'île St.-Jean; dont l'établissement avait été abandonné depuis +l'insuccès de M. de St.-Pierre, et sur la terre ferme le long de la baie +de Fondy. Le manque de récolte et les casualités de la guerre laissèrent +tous ces malheureux en proie à une disette qui régna sans +discontinuation jusqu'à la chute du Canada. L'immigration d'ailleurs des +Acadiens ne cessait presque point. L'arrivée à Chibouctou d'environ +3,800 colons de la Grande-Bretagne, qui fondèrent la ville d'Halifax en +1749, semblait les avoir confirmés dans leur détermination; ils se +dirigeaient sur Québec, sur Madawaska, et sur tous les lieux qu'on +voulait bien leur indiquer, pourvu qu'ils ne fussent pas sous la +domination de l'Angleterre. Celle-ci dont cette fuite extraordinaire +accusait la modération et la justice, en éprouva un profond +ressentiment, dont les Acadiens qui étaient restés dans la péninsule se +ressentirent, et qui influa beaucoup sur ses dispositions à la guerre. +Tels étaient les événemens insignifians en apparence, qui fournirent des +prétextes pour faire reprendre les armes dans les deux mondes. + +Tant de difficultés avaient induit les deux cours à nommer sans délai la +commission à laquelle faisait allusion le traité d'Aix-la-Chapelle, et +qui fut saisie de la question des limites. C'est la France qui avait +pris l'initiative. Le bruit des préparatifs que l'on faisait en +Angleterre, et les débats qui avaient eu lieu dans le Parlement au sujet +d'un plan proposé par M. Obbs touchant la traite de la baie d'Hudson, +dans lequel il paraissait vouloir étendre les frontières très avant dans +le Canada, avaient éveillé ses craintes; la cour de Versailles fit +remettre par son chargé d'affaires, M. Durand, à celle de Londres, au +mois de juin 1749, un mémoire dans lequel elle exposait ses droits aux +territoires en dispute, et proposait de nommer des commissaires pour +régler à l'amiable les limites des colonies respectives. Cette +proposition fut acceptée[119] dans le mois de juillet suivant, et les +commissaires nommés, savoir: MM. Shirley et Mildmay de la part de +l'Angleterre, et le comte de la Galissonnière et M. de Silhouette de la +part de la France, s'assemblèrent à Paris. M. Shirley comme M. de la +Galissonnière avait été gouverneur en Amérique. Outre les limites de +l'Acadie, ces commissaires avaient encore d'autres intérêts à régler +concernant les îles Caraïbes, de Ste.-Lucie, la Dominique, St.-Vincent +et Tabago, dont les deux nations se disputaient la propriété. + +Une des principales conventions qui accompagnèrent la création de cette +commission, fut que rien ne serait innové dans les pays sur le sort +desquels elle devait prononcer[120]. Les mouvemens du chevalier de la +Corne et du major Lawrence, la construction des forts qu'ils avaient +ordonnée dans l'isthme de l'Acadie, tout cela fut regardé par les deux +cours comme des violations des conventions dont on vient de parler; +elles s'étaient demandées réciproquement des explications, des +éclaircissemens, qu'elles s'étaient fournis avec empressement, en +protestant chaque fois de leur désir sincère de conserver la paix, et en +s'assurant qu'elles allaient envoyer des ordres à leurs gouverneurs +respectifs de ne rien entreprendre, et de faire cesser toute espèce +d'hostilités. + +[Note 119: Mémoire de la cour britannique du 24 juillet 1749.] + +[Note 120: Mémoire de M. de Choiseul contenant le précis des faits avec +leurs pièces justificatives pour servir de réponse aux observations +envoyies par les ministres d'Angleterre, dans les cours de l'Europe.] + +Par l'article 12 du traité d'Utrecht, la France avait cédé à +l'Angleterre la Nouvelle-Ecosse ou Acadie, suivant ses anciennes +limites, comme aussi la ville de Port-Royal. Or la difficulté entre les +deux nations était de déterminer ces limites qui ne l'avaient jamais +été. + +Dans le mémoire que les commissaires britanniques remirent à ceux du roi +de France le 21 septembre 1750, ils réclamèrent comme les véritables +bornes de l'Acadie: «Sur l'ouest du côté de la Nouvelle-Angleterre, par +la rivière de Penobscot, autrement dite Pentagoët; c'est-à-dire en +commençant par son embouchure, et de là en tirant une ligne droite du +côté du nord jusqu'à la rivière St.-Laurent, ou la grande rivière du +Canada: au nord par la dite rivière St.-Laurent, le long du bord du sud +jusqu'au cap Rosiers, situé à son entrée; à l'est par le grand golfe de +St.-Laurent, depuis le dit cap Rosiers du côté du sud-est, par les îles +de Bocalaos ou Cap-Breton laissant ces îles à la droite, et le golfe de +St.-Laurent et Terreneuve avec les îles y appartenantes, à la gauche, +jusqu'au cap ou promontoire nommé Cap-Breton; et au sud par le grand +océan Atlantique, en tirant du côté du sud-ouest depuis le dit +Cap-Breton par cap Sable, y comprenant l'île du même nom, à l'entour du +fond de la baie de Fondy qui monte du côté de l'est dans le pays jusqu'à +l'embouchure de la dite rivière de Penobscot ou Pentagoët»[121]. + +[Note 121: _Mémoires des Commissaires de Sa Majesté très chrétienne et +de ceux de Sa Majesté britannique sur les possessions et les droits +respectifs des deux couronnes en Amérique._] + +Et ils ajoutèrent: «D'autant qu'à diverses fois, pendant la possession +de la dite Acadie par la couronne de France, on a de sa part tâché +d'étendre ses limites du côté de l'ouest jusqu'à la rivière de Kinibeki +prétendant que les terres ou territoires situés entre les dites rivières +de Penobscot et Kinibeki, faisaient partie de la dite Acadie, et comme +tels y appartenaient, lesquelles dites terres ou territoires +appartenaient pour lors et appartiennent présentement à la couronne de +la Grande-Bretagne: or les susdits commissaires déclarent que toutes les +terres et territoires situés entre les dites rivières de Penobscot et +Kinibeki, et qui sont bornés du côté du nord par la dite rivière +St.-Laurent, appartiennent à la couronne de la Grande-Bretagne, tant par +ancien droit qu'en vertu du dit traité d'Utrecht». + +Dans le mémoire que les commissaires français remirent le même jour aux +commissaires britanniques, en échange de celui qu'ils en en avaient +reçu, il était déclaré «iº. Qu'Annapolis n'était pas comprise dans les +anciennes limites de l'Acadie; ce qui était conforme d'ailleurs aux plus +anciennes descriptions du pays, et par conséquent l'ancienne Acadie ne +renfermait qu'une partie de la péninsule de ce nom. 2º. Que l'île de +Canseau se trouvant située dans une des embouchures du golfe +St.-Laurent, l'Angleterre pouvait se rappeler les plaintes portées +depuis longtemps de la part du roi, concernant l'invasion violente de +cette île en 1718 dans le sein de la paix, par le sieur Smart, capitaine +de l'Ecureuil, navire de guerre anglais; sur lesquelles plaintes il y +avait eu des commissaires nommés, et rien de décidé; mais il était à +observer, que quelque temps après la cour d'Angleterre avait accordé des +indemnités pour les effets enlevés par le dit navire. 3º. Que les +limites entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre n'avaient dû +subir aucun changement, et devaient être aujourd'hui telles qu'elles +étaient avant le traité d'Utrecht, qui n'avait rien changé à cet égard». + +Cette déclaration n'ayant pas paru assez précise aux commissaires +anglais, on leur dit, le 16 novembre, que «l'ancienne Acadie commençait +à l'extrémité de la baie française depuis le cap Ste.-Marie, ou le cap +Fourchu; qu'elle s'étendait le long des côtes, et qu'elle se terminait +au Cap Canseau». + +Ainsi tandis que d'une part, la Grande-Bretagne réclamait tout le +territoire situé entre le fleuve et le golfe St.-Laurent, l'Atlantique +et une ligne tirée de la rivière Kénébec à ce fleuve, en suivant la +parallèle du nord, la France de l'autre, ne lui laissait pas même la +péninsule acadienne entière; elle en réclamait le côté situé sur la baie +de Fondy, sauf la ville de Port-Royal cédée nommément par le traité. Si +l'on jette un moment les yeux sur une carte géographique, l'on verra que +les prétentions des deux peuples étaient des plus opposées. Outre la +Nouvelle-Ecosse actuelle, les contrées que demandait l'Angleterre +forment aujourd'hui la plus grande partie de l'Etat du Maine, tout le +Nouveau-Brunswick et une portion considérable du Bas-Canada. Après +l'énoncé de ces prétentions et s'être suffisamment pressenti, l'on dut +conserver peu d'espoir d'un ajustement amical. Aucune des parties ne +paraissait disposée à rien céder, et en effet l'on ne voit point +qu'aucun compromis ait été offert. Cependant les deux parties +contendantes procédèrent à énumérer les titres sur lesquels elles +appuyaient leurs réclamations. Cela fut l'objet de deux autres mémoires +très volumineux, le premier par les commissaires de Sa Majesté +britannique en date du 11 janvier 1751, le second par les commissaires +de Sa Majesté très chrétienne en date du 4 octobre suivant, en réponse à +celui qu'on vient de mentionner et à un autre du 21 septembre précédent. +L'on fouilla dans l'histoire de l'Acadie et du Canada jusqu'à leur +origine, l'on cita une foule de documens, l'on apporta de nombreuses +preuves de part et d'autre; chacun défendit sa cause avec adresse et +habileté, mais on ne put se convaincre; chaque cabinet resta à peu près +dans la position qu'il avait prise d'abord, et il ne résulta de la +commission des limites que trois volumes in quarto de mémoires, pièces +justificatives, etc., pour embrouiller les questions qu'elle était +chargée de régler, sans retarder un moment la guerre lorsque la +Grande-Bretagne fut prête. + +Les commissaires britanniques commencèrent leurs observations par dire +qu'ils étaient heureux de pouvoir appuyer leur demande, non seulement de +plusieurs déclarations et actes d'Etat, mais de la possession uniforme +de la France pendant plusieurs années avant et après le traité de Breda; +qu'ils n'allégueraient aucun fait qui ne fût authentique, ni aucune +preuve qui ne fût concluante. Alors ils entrèrent en matière, +développant ces preuves les unes après les autres. Le premier document +qu'ils citèrent fut la commission de M. de Charnisé, nommé en 1647 +gouverneur «des pays, territoires, côtes et confins de l'Acadie, à +commencer dès le bord de la grande rivière St.-Laurent, tant du long de +la côte de la mer et des îles adjacentes, qu'en dedans de la terre +ferme, et en icelle étendue, tant et si avant que faire se pourra +jusqu'aux Virgines» ou possessions anglaises. Ils passèrent ensuite à +une lettre du comte d'Estrades, ambassadeur de Louis XIV, dans laquelle +il se plaignait (1662) que la France jouissait paisiblement de l'Acadie, +lorsqu'Olivier Cromwell envoya faire une descente avec quatre vaisseaux +dans la rivière St.-Jean, lesquels prirent après cela les forts de +l'Acadie, nommant Pentagoët la première place de cette province au sud; +et à une autre lettre où (1664) il parle de restitution de l'Acadie +depuis Pentagoët jusqu'au Cap-Breton. Le traité de Breda (1667) fut +ensuite invoqué comme l'argument le plus convaincant. Le roi +d'Angleterre, conformément à l'article X de ce traité, avait signé un +acte de cession de tout le pays de l'Acadie dont Sa Majesté +très-chrétienne avait autrefois joui, dans lequel les noms des forts et +habitations de Pentagoët, St.-Jean, Port-Royal, Hève et Cap de Sable, +avaient été insérés à la demande de M. de Ruvigny. Ils indiquèrent +encore un mémoire de MM. de Barillon et de Bonrepaus de 1687, dans +lequel il était dit que Pentagoët est situé en Acadie; une lettre de M. +de Villebon, gouverneur de cette province de 1698; les propositions que +fit l'ambassadeur de France en 1700, portant ces mots «que les limites +de la Nouvelle-France du côté de l'Acadie s'étendent jusqu'à la rivière +Kénébec;» enfin la commission de M. de Subercase nommé en 1710 +gouverneur de l'Acadie, du Cap-Breton, îles et terres adjacentes depuis +le cap des Rosiers du fleuve St.-Laurent, jusqu'à l'ouverture de la +rivière Kénébec. + +Après avoir ainsi exposé longuement toutes leurs preuves, qu'ils +déclarèrent n'être pas de nature à pouvoir être contestées, et qu'elles +démontraient que la couronne de France, lorsqu'elle avait été en +possession de l'Acadie, avait toujours demandé et possédé comme tel tout +le territoire renfermé dans les limites énoncées dans leur mémoire du 21 +septembre, MM. Shirley et Mildmay dirent qu'ils pourraient +tranquillement s'en tenir à la demande de sa Majesté; mais qu'afin de +mettre cette demande sous un jour encore plus clair, ils allaient +expliquer ce qu'on entendait par Nouvelle-Ecosse, et pourquoi ce nom +avait été inséré dans le traité. Alors ils citent les documens dans +lesquels sont désignées les limites du pays portant ce nom. Le premier, +sont les lettres patentes par lesquelles Jacques I céda, en 1621, au +chevalier Guillaume Alexander toutes les terres réclamées par +l'Angleterre aujourd'hui comme formant l'Acadie, et auxquelles fut donné +alors pour la première fois le nom de Nouvelle-Ecosse. Les autres sont +une commission du roi de France à Etienne de la Tour de 1651; un ordre +d'Olivier Cromwell de 1656; le traité d'Utrecht dans lequel le pays en +question est appelé Nouvelle-Ecosse autrement dite l'Acadie; et ils +maintiennent que ces faits sont une pleine réponse à l'assertion des +commissaires de sa Majesté très-chrétienne, que la Nouvelle-Ecosse est +un mot en l'air; et pour preuve que les noms Acadie et Nouvelle-Ecosse +veulent dire la même chose, ils ajoutent, que comme dans la négociation +qui précéda le traité d'Utrecht, la cour de la Grande-Bretagne demandait +ce pays par le nom de la Nouvelle-Ecosse; et la cour de France dans ses +écrits, l'appelait par celui de l'Acadie, quoiqu'elles entendissent +toutes les deux le même territoire; et comme de fait, il avait +quelquefois appelé par l'un, puis par l'autre de ces noms, et souvent +par les deux simultanément, il fut convenu, pour prévenir toutes +difficultés, d'insérer dans le traité les deux appellations de +Nouvelle-Ecosse et d'Acadie; et que c'est ainsi que le territoire, qui +avait toujours été désigné par l'un ou l'autre de ces noms, avait été +cédé à la Grande-Bretagne. + +Voilà pour ce qui regardait l'Acadie. Quant au territoire situé entre +les rivières Penobscot et Kénébec borné au nord par le St.-Laurent, ils +déclarèrent que la cour de Londres avait toujours maintenu ses droits +sur ce pays comme faisant partie de la Nouvelle-Angleterre; ce que +prouvaient un grand nombre de titres, et notamment une lettre du comte +d'Estrades, qui dit que Pentagoët est la première place de l'Acadie du +côté de la province anglaise. La réfutation du mémoire de M. Durand, +chargé d'affaires de France à Londres, occupa ensuite les commissaires +britanniques. Dans cette nouvelle tâche ils répétèrent, en y ajoutant +quelques aperçus nouveaux, les argumens dont ils avaient déjà fait +usage, et qu'il est inutile de revoir ici; puis ils terminèrent leurs +observations par inviter les commissaires de la cour de Versailles à +exposer particulièrement les limites qu'ils regardaient comme les +véritables bornes de l'Acadie ou Nouvelle-Ecosse, et de produire leurs +raisons à l'appui. + +MM. de la Galissonnière et de Silhouette ne répondirent que le 4 octobre +suivant par un mémoire extrêmement volumineux, précédé d'une +introduction, et divisé en 20 articles. Dans cette pièce, ils commencent +par citer textuellement les articles XII et XIII du traité d'Utrecht, et +observent, qu'on n'a point vu depuis près de quarante ans qui se sont +écoulés depuis la signature de ce traité, que la cour britannique, +malgré plus d'une circonstance favorable, ait formé des prétentions +pareilles à celles qu'elle élève aujourd'hui, quoique ç'eût été +naturellement le temps de faire valoir les réclamations qui auraient été +fondées en droit et en raison. + +Ne pourrait-on pas soupçonner sans injustice, poursuivent-ils, que l'on +a formé quelque nouveau projet en Angleterre, qui ne tend à rien moins +qu'à préparer les moyens d'envahir le Canada en entier, à la première +occasion favorable? + +Rien en effet ne serait plus facile, si l'on cédait, comme le proposent +les commissaires de Sa Majesté britannique, l'un des côtés de +l'embouchure du fleuve St.-Laurent et toute la rive méridionale de ce +fleuve jusque vis-à-vis de Québec. + +Mais le traité d'Utrecht, disent-ils, ne peut autoriser d'aussi vastes +prétentions, et c'est pour cela que le cabinet de Londres est obligé de +chercher des preuves étrangères à l'état de la question. Afin de mettre +les choses dans leur véritable jour, ils vont faire l'historique de la +fondation de la Nouvelle-France, et s'étendre dans de longs détails sur +ce que l'on entend par Acadie et Nouvelle-Ecosse, et sur l'inexactitude +des inductions que les commissaires anglais ont tirées des anciens +traités touchant les contrées qui ont porté les noms Acadie, Etchemins +ou[122] Norembègue, Gaspésie, etc. En effet tout le raisonnement de ces +commissaires s'appuie, dans leur opinion, sur la commission du +gouverneur M. de Charnisé, sur les lettres du comte d'Estrades, sur le +traité de Breda, et les lettres et commissions des gouverneurs Villebon +et Subercase, sur les lettres patentes d'érection de la Nouvelle-Ecosse, +la commission de la Tour, un ordre de Cromwell et enfin sur le traité +d'Utrecht. Quant à la commission de Charnisé, disent-ils, il y eut abus +de mots et de confiance, il surprit l'ignorance du gouvernement, car il +se fit donner sous le nom d'Acadie, l'administration des pays connus +avant et après lui sous ceux d'Etchemins, Acadie et Gaspésie. Que de +plus pour faire voir la confusion qui régnait alors au sujet de la +situation des pays en Amérique, et que le témoignage du comte +d'Estrades, invoqué à plusieurs reprises par les commissaires +britanniques, ne peut être d'aucun poids, il suffit de mentionner qu'il +étendait les limites de l'Acadie de manière à embrasser la +Nouvelle-York. Venant ensuite au traité de Breda, MM. de la +Galissonnière et de Silhouette maintiennent que l'Angleterre n'a pas +cédé, mais restitué l'Acadie par ce traité, et que si elle avait +prétendu à la paix d'Utrecht tout ce qu'elle avait restitué à la France +par le traité de Breda, elle n'aurait pas manqué, au lieu de ces +expressions, selon ses anciennes limites, d'insérer ces termes, selon le +traité de Breda; ce qui en aurait assuré l'exacte ressemblance. Mais +même alors ce traité ne remplirait pas à beaucoup près l'étendue de ses +demandes, puisque le gouvernement de M. Denis, qui s'étendait depuis le +cap Canseau jusqu'au cap des Rosiers, près de l'embouchure du fleuve +St.-Laurent, n'a point fait partie de la restitution stipulée par le +traité de Breda, et que les Anglais prétendent aujourd'hui que non +seulement cette partie de la Nouvelle-France, mais encore la +continuation de ses côtes et de la rive méridionale du fleuve +St.-Laurent, jusqu'à Québec, doit leur appartenir en vertu du traité +d'Utrecht. + +[Note 122: _Commissions de Rasilli, Charnisé et la Tour._] + +Quant au mémoire d'un ambassadeur de France de 1686, qui dit que les +côtes de l'Acadie s'étendent de l'île Percée jusqu'à la rivière +St.-George; à la lettre de M. Villebon qui porte les bornes de son +gouvernement de l'Acadie jusqu'à la rivière Kénébec, etc., etc., on +répond que toutes ces pièces sont postérieures au traitée de Breda, +qu'alors l'abus de donner le nom d'Acadie à la baie Française était +assez fréquent, mais qu'elles ne peuvent s'appliquer aux anciennes +limites. Ainsi rien de fixe au sujet de la définition des limites de +l'Acadie dans les actes publics cités par les commissaires anglais. Au +contraire toutes ces preuves sont différentes ou contradictoires. + +Les raisons que l'on tire des lettres patentes d'érection de la +Nouvelle-Ecosse, sont dans leur opinion, encore plus faciles à détruire. +La France n'a point fait à l'Angleterre une double cession; l'une de la +Nouvelle-Ecosse, l'autre de l'Acadie, mais purement et simplement la +cession d'un seul et même pays, qui depuis le traité d'Utrecht s'appelle +la Nouvelle-Ecosse, et qui auparavant ne renfermait que l'Acadie suivant +ses anciennes limites. + +La France, en effet, n'a jamais possédé aucune colonie en Amérique sous +le nom de la Nouvelle-Ecosse, dénomination qui n'existait pas, au moins +pour elle. Vouloir imposer à son gré des dénominations aux possessions +des autres puissances, prétendre que ces noms nouveaux ne sont point de +vains noms, qu'ils ont quelque réalité, bâtir sur cette illusion des +droits et un système de propriété, ce serait aller contre toutes les +notions reçues, contre toutes les lois et tous les usages des nations. +Comment peut-on prétendre que ce que les Français possédaient sous le +nom d'Acadie et de Nouvelle-France, ait pu former une colonie étrangère +sous le nom de Nouvelle-Ecosse. + +Au reste les ordres de Cromwell ne pourraient affecter les limites des +possessions françaises, et la Nouvelle-Ecosse du traité d'Utrecht est +exactement définie par ce traité même, c'est l'Acadie, «suivant ses +anciennes limites», avec «ses appartenances et ses dépendances». + +Les commissaires français remarquent encore que les commissaires anglais +pour déterminer des limites anciennes, ont eu recours à des cartes +modernes; mais la plupart même des cartes modernes, et toutes les +anciennes, restreignent l'Acadie dans la péninsule, ou dans une partie +seulement de la péninsule, et ils citent à leur appui une foule +d'autorités. + +On insiste particulièrement, continuent M. de la Galissonnière et son +collègue, sur le traité d'Utrecht, parce que c'est incontestablement ce +traité qui, dans cette occasion fait la loi des deux puissances; c'est +par où l'on a terminé ce mémoire. C'est le seul titre en vertu duquel +l'Angleterre possède l'Acadie; et de tous les titres c'est un des plus +décisifs contre les prétentions de la Grande-Bretagne. + +Ce traité exclut formellement Port-Royal de l'Acadie. + +Il décrit la situation des côtes de cette province du nord-est au +sud-ouest, ce qui les borne à Canseau d'un part, et de l'autre à la +hauteur de la baie Française. + +Il exclut toute prétention des Anglais dans le golfe St.-Laurent, +excepté sur l'île de Terreneuve et les îles adjacentes. + +En un mot il cède aux Anglais toute l'Acadie, mais il ne leur cède, ni +le pays des Etchemins, ni la baie Française, excepté Port-Royal, ni la +grande baie du St.-Laurent, ni la partie méridionale du Canada. + +Ensuite ils procèdent à établir quelles étaient les anciennes limites de +l'Acadie. Il semble, disent-ils, que la véritable et ancienne Acadie ne +peut être que cette partie de l'Amérique à laquelle le nom en a été +donné exclusivement à toute autre. + +S'il y a un pays en Amérique qui ait été connu sous la dénomination +d'Acadie, et qui jamais n'en ait eu d'autre, ce pays est nécessairement +distinct et différent de ceux qui ont eu, qui ont conservé, et qui +conservent encore des dénominations différentes. + +Ce principe paraît si clair et si évident par lui-même qu'on ne suppose +point qu'il puisse être contesté; et c'est d'après ce principe qu'on +déterminera l'étendue de l'ancienne Acadie. Ils déployent alors une +foule de titres et d'actes publics pour prouver que ce que l'Angleterre +réclame portait anciennement les noms de Etchemins ou Norembègue, baie +Française, Acadie, Grande Baie du St.-Laurent, Gaspésie, etc., et que +dans un mémoire adressé au roi en 1685, l'intendant du Canada, M. de +Meules, disait que les terres du Canada commencent au Cap-Breton. Ils +ajoutent à ces preuves les témoignages de nombreux auteurs, et entre +autres des géographes Halley, Salmon, Homan, etc.; des historiens Jean +de Laët, Denis, Champlain et Lescarbot, dont le concours forme un corps +de preuves, suivant eux, qu'il est impossible de contredire, et en +présence desquelles c'est sans doute par une pareille inadvertance que +les commissaires anglais ont avancé au paragraphe LXXVI, que la rivière +St.-Laurent est la borne la plus naturelle et la plus véritable entre +les possessions des Français et celles des Anglais, et qu'elle a +toujours été appuyée comme telle par la France même, jusqu'au traité +d'Utrecht. Halley écrit (1718) que l'Acadie est la partie du sud-est de +la Nouvelle-Ecosse, Salmon (1739) dit la même chose. M. Denis, +gouverneur d'une partie du Canada, mentionne positivement dans sa +description des côtes de l'Amérique septentrionale, que l'Acadie +commence au sortir de la baie Française ou de Fondy, à l'Ile-Longue, et +qu'elle finit à Canseau. Il appelle la côte des Etchemins celle qui va +de la rivière St.-Jean au sud, et la baie Française la côte qui va de +cette rivière à l'Ile-Longue en faisant le tour de la baie de Fondy. +Champlain assigne les mêmes limites à l'Acadie, quoique d'une manière +moins précise. Lescarbot met Port-Royal dans la Nouvelle-France ou +Canada, nom tant célébré en Europe, dit-il, et qui est proprement +l'appellation de l'une et de l'autre rive de cette grande rivière. + +Les commissaires français terminent toutes leurs observations en disant +qu'on est en droit de conclure, que la prétention de l'Angleterre sur +les anciennes limites de l'Acadie, est fondée sur de fausses notions des +premiers établissemens des deux nations en Amérique, sur le préjugé +insoutenable que la France n'a anciennement possédé l'Acadie qu'en vertu +des cessions et des dons qui lui auraient été faits par l'Angleterre; +sur l'illusion qui fait supposer antérieurement au traité d'Utrecht une +colonie française existante en Amérique sous le nom de Nouvelle-Ecosse; +sur la confusion des anciennes limites de l'Acadie, avec le dernier état +de cette province; sur la fausse application de quelques titres qui +prouvent ce qui n'est pas contesté, et qui ne prouvent rien de ce qu'il +fallait prouver; sur l'idée d'assimiler ce qui ne se ressemble point, +une cession et une restitution; enfin sur une interprétation du traité +d'Utrecht dont on ne s'était pas avisé depuis quarante ans que ce traité +a été conclu; interprétation purement arbitraire, et contredite par des +pièces authentiques et par celles-mêmes que l'Angleterre produit: en un +mot, le système des commissaires de Sa Majesté britannique ne se +concilie ni avec les anciens titres, ni avec la lettre, non plus qu'avec +l'esprit du traité d'Utrecht. + +Ainsi furent attaquées et défendues les prétentions avancées par les +deux cours relativement aux limites de l'Acadie. Ces prétentions étaient +des plus opposées, et la France qui avait demandé le renvoi aux +commissaires, dut s'appercevoir que la Grande-Bretagne ne voulait pas la +paix, et que ce n'était que par temporisation qu'elle avait agréé la +nomination d'une commission. En demandant la rive droite du St.-Laurent +de la mer à Québec et même jusqu'à la source de ce fleuve, c'était la +guerre; elle savait bien aussi que la France ferait les plus grands +sacrifices pour l'éviter, et c'est pourquoi elle fit des propositions +que la cour de Versailles ne pouvait adopter sans se déshonorer. Le +cabinet de Londres ne céda rien de son ultimatum, et la commission qui +négociait depuis trois ans à Paris, continua encore deux ans ses +controverses tantôt animées tantôt languissantes sans en venir à aucun +résultat. + +Cependant si les mouvemens qui menaçaient la paix avaient cessé du côté +de l'Acadie pendant les négociations des commissaires, il n'en était pas +ainsi dans la vallée de l'Ohio; et tandis que l'on croyait que la +guerre, s'il y en avait une, surgirait de la question des limites de la +première province, elle était commencée, contre les prévisions de +l'Europe, par les Virginiens au milieu des forêts qui séparaient le +Canada et la Louisiane. + +M. de la Jonquière gouvernait la Nouvelle-France. Il suivait, d'après +les ordres de sa cour, le plan que M. de la Galissonnière avait tracé, +qui était d'empêcher les Anglais de pénétrer sur le territoire de +l'Ohio. Malgré les sommations qui leur avaient été faites de la part de +la France, la Pennsylvanie et le Maryland continuaient de donner des +passeports à leurs traitans pour aller au delà des Apalaches, où ils +excitaient les Indiens contre les Français, et leur distribuaient des +armes, des munitions et des présens. Trois y furent arrêtés en 1750 et +envoyés en France comme prisonniers. Par représailles les Anglais +saisirent un pareil nombre de Français et les emmenèrent au sud des +Apalaches. Cependant la fermentation qui allait croissante parmi les +Indigènes agités par toutes ces intrigues, obligeait le Canada, ou du +moins lui fournissait le prétexte de faire marcher des troupes afin de +les contenir. + +Tandis que ces barbares étaient ainsi en proie aux inspirations +haineuses des Américains, les cinq cantons prêtaient l'oreille à celles +des Français, qui s'étaient encore rapprochés d'eux en s'établissant à +la Présentation ainsi que nous l'avons rapporté ailleurs. L'abbé Piquet, +que M. Hocquart appelle l'_Apôtre des Iroquois_ et les Anglais le +_Jésuite de l'Ouest_, jouissait d'une grande influence sur ces tribus. +M. de la Joncaire, celui qui avait établi le poste de Niagara, fut +chargé d'aller résider au milieu d'elles. Le but des Anglais était +d'engager les naturels de l'Ohio à en chasser les Français, et celui de +ces derniers d'engager les Iroquois à garder la neutralité en cas de +guerre, car ils ne pouvaient prétendre leur faire prendre les armes +contre leurs anciens alliés. + +Ainsi tout ce qui se passait en Amérique et en Europe entre les deux +couronnes, ne laissait que peu d'espérance d'une heureuse issue de leurs +difficultés. Il se publiait déjà des écrits en Angleterre dans lesquels +on disait qu'il fallait s'emparer des colonies de la France avant +qu'elle eût relevé sa marine. Dès ce temps-là (1751), et sur ses +représentations, M. de la Jonquière recevait quantité de munitions de +guerre, une augmentation des compagnies de marine, des recrues pour +remplacer les vieux soldats, etc. Il faisait renforcer la garnison du +Détroit, et envoyait M. de Villiers relever M. Raymond qui commandait +dans les régions des lacs, et qui écrivait que les nations méridionales +se déclaraient pour les Anglais et que tout était dans le plus grand +désordre. + +Cependant M. de la Jonquière touchait au terme de sa carrière, qu'il +acheva au milieu de pitoyables querelles avec les Jésuites. Il paraît +que depuis quelques années ces pères faisaient secrètement la traite +dans leur mission du Sault-St.-Louis, sous le nom de deux demoiselles +Desauniers, et qu'ils envoyaient leur castor à Albany, par contrebande. +Cet exemple était imité par d'autres; et le directeur de la compagnie +des Indes se plaignait de cette violation des lois, contraire à son +privilége, depuis longtemps sans succès. A la fin M. de la Jonquière, +pressé d'intervenir, voulut y mettre ordre et fit défendre aux +demoiselles Desauniers de continuer leur trafic. Celles-ci refusèrent +d'obéir; les Jésuites montrèrent leur concession qui leur donnait le +droit de faire la traite; ils soulevèrent les Sauvages. Le P. Tournois +était le plus animé dans cette dispute. Le gouverneur, sur l'ordre du +roi, le fit passer en France avec les deux entremetteuses, les +demoiselles Desauniers[123]. + +[Note 123: Un pareil ordre avait déjà été obtenu en 1745, mais il était +resté sans exécution. _Mémoire pour Messire François Bigot, etc. +Mémoires sur les affaires du Canada de 1749 à 1760._] + +Mais il ne fut pas longtemps sans éprouver le ressentiment de l'ordre +puissant qu'il avait offensé. On écrivit contre lui aux ministres, on +l'accusa de s'être emparé du commerce des pays d'en haut, chose qu'il +pouvait faire, la cour en ayant donné le droit aux gouverneurs, mais +qu'il n'était pas convenable sans doute d'exercer; on dit aussi qu'il +faisait tyranniser les marchands par son secrétaire auquel il avait +donné le commerce exclusif de l'eau-de-vie pour les Indiens; que les +meilleurs postes étaient pour ceux qui entraient en société avec lui ou +avec ses favoris, etc. Les trafiquans qui n'auraient pas osé prendre +l'initiative, firent écho à ces accusations. Tant de plaintes lui +attirèrent les reproches de la cour. Dans sa réponse il en méprisa assez +le sujet et il eut assez d'orgueil pour n'en pas parler, tandis qu'il +fit un pompeux détail de ses services, et qu'il parut insinuer que +l'Etat lui était encore redevable, malgré les honneurs et les richesses +dont il en avait été comblé. Il terminait sa lettre par demander son +rappel; mais intérieurement accablé de chagrin, ses blessures se +rouvrirent et il expira à Québec le 17 mai 1752, âgé de 67 ans. Il fut +enterré dans l'église des Récollets à côté de MM. de Frontenac et de +Vaudreuil, deux de ses prédécesseurs. + +Il était né dans la terre de la Jonquière en Languedoc en 1686, d'une +famille originaire de la Catalogne. Il avait combattu en Espagne dans la +guerre de la succession, avait assisté à la réduction des Cévennes, et à +la défense de Toulon assiégé par le duc de Savoie. Il avait aussi +accompagné Duguay-Trouin à Rio-Janeiro, et pris part au combat de +l'amiral de Court contre l'amiral Matthews en 1744. C'était un homme +grand, bien fait, d'un air imposant, et d'un courage intrépide; mais il +était, dit-on, peu instruit et il ternit ses grandes actions par un +défaut qu'on pardonne rarement à un homme public, l'avarice. Il avait +amassé des sommes immenses dans ses voyages; il pouvait mépriser le +commerce en Canada, et il ne le fit pas; c'est ce qui empoisonna les +dernières années de sa vie. Il fit venir plusieurs de ses neveux de +France pour les enrichir, et n'ayant pu faire nommer l'un d'eux, un +capitaine De Bonne de Miselle, adjudant général, il lui concéda une +seigneurie et lui accorda la traite exclusive du Sault-Ste.-Marie. +Quoiqu'il fût riche de plusieurs millions, le marquis de la Jonquière se +refusa pour ainsi dire le nécessaire jusqu'à sa mort. On rapporte que +dans sa dernière maladie des bougies ayant été placées près de son lit, +il les fit ôter et remplacer par des chandelles de suif, disant +«qu'elles coûtaient moins cher et éclairaient aussi bien». Malgré ce +défaut, la France perdit beaucoup en le perdant; c'était un de ses +marins les plus habiles, et qui était doué de cette constance +indomptable à la guerre d'autant plus précieuse pour la France, qu'elle +luttait alors avec des forces inégales sur l'Océan. Le baron de +Longueuil administra pour la seconde fois par intérim, la colonie +jusqu'à l'arrivée du marquis Duquesne de Menneville en août 1752. Ce +nouveau gouverneur, recommandé au roi par M. de la Galissonnière, était +capitaine de vaisseau et de la maison du fameux amiral de Louis XIV. Ses +ordres portaient de suivre en tout la conduite de ses prédécesseurs, +c'est-à-dire d'empêcher les Anglais et de passer les Apalaches et de +sortir de la péninsule acadienne, où ils avaient déjà 15 à 16 hommes de +troupes. + +[124]La guerre devenait de plus en plus imminente. La milice canadienne +fut organisée et exercée; on augmenta les fortifications de Beauséjour; +on achemina des troupes sur l'Ohio, où M. Bigot voulait que l'on envoyât +2,000 hommes, bâtit trois forts et plusieurs magasins d'entrepôt[125], +précautions qu'il jugeait nécessaires pour s'assurer la possession de +cette contrée. Ces troupes se mirent en route en 1753 sous les ordres de +M. Péan. Les Anglais en faisaient autant de leur côté. Les Indigènes +sollicités par les deux partis ne savaient que faire; ils étaient +surpris, troublés de voir arriver de toutes parts des soldats, de +l'artillerie, des munitions de toute espèce, au milieu de leurs forêts +jusque-là silencieuses. Les forts de la Presqu'Isle et Machaux +s'élevèrent successivement du lac Erié en gagnant la rivière Ohio. M. +Legardeur de St.-Pierre qui y commandait, fut notifié de se retirer par +le gouverneur anglais de la Virginie, qui acheminait alors des troupes +sur les Apalaches. M. de Contrecoeur qui avait remplacé M. de +St.-Pierre, s'avança à son tour avec 5 ou 6 cents hommes, faisant +évacuer devant lui, et après sommation, un petit fort occupé par le +capitaine Trent; et rendu sur le bord de l'Ohio, il y éleva le fort +Duquesne en 1754 (Pittsburg). En même temps l'ordre était donné à tous +les commandans français dans ces contrées de s'assurer des Sauvages par +des présens; des détachemens de troupes étaient stationnés aux forts de +Machault et de la Presqu'Isle entre le fort Duquesne et le Détroit; des +vaisseaux étaient mis sur les chantiers des lacs Erié et Ontario pour le +service des transports, et le gouverneur de la Louisiane était informé +de tout ce qui se passait, et recevait instruction d'engager les Indiens +de son gouvernement à se joindre aux forces qui étaient sur l'Ohio. M. +de Contrecoeur apprenant qu'un corps considérable de troupes anglaises +marchait à lui sous le commandement du colonel Washington, chargea M. de +Jumonville d'aller à sa rencontre, et de le sommer de se retirer, +attendu qu'il était sur le territoire français. Cet officier partit avec +une escorte de 30 hommes; il avait reçu ordre de se tenir sur ses gardes +de peur de surprise, tout étant en confusion dans la contrée, où les +Indigènes ne parlaient que de guerre; il choisissait en conséquence ses +campemens de nuit avec précaution. Le 17 mai (1754) au soir il s'était +retiré dans un vallon profond et obscur, lorsque des Sauvages qui +rôdaient le découvrirent et en informèrent le colonel Washington, qui +arrivait dans le voisinage avec ses troupes. Celui-ci marcha toute la +nuit pour le cerner, et le lendemain au point du jour il l'attaqua avec +précipitation marchant comme à une surprise à la tête de son +détachement. Jumonville fut tué avec neuf hommes de sa suite. Les +Français prétendent que ce député fît signe qu'il était porteur d'une +lettre de son commandant; que le feu cessa et que ce ne fut qu'après que +l'on eût commencé la lecture de la sommation que les assaillans se +remirent à tirer. Washington affirme qu'il était à la tête de la marche, +et qu'aussitôt que les Français le virent, ils coururent à leurs armes +sans appeler, ce qu'il aurait dû entendre s'ils l'avaient fait. Il est +probable qu'il y a du vrai dans les deux versions; l'attaque fut si +précipitée qu'il dût s'ensuivre une confusion qui ne permit pas de rien +démêler; mais s'il n'y a pas eu d'assassinat, on se demandera toujours +pourquoi Washington avec des forces si supérieures à celles de +Jumonville, montra une si grande ardeur pour le surprendre au point du +jour comme si c'eût été un ennemi fort à craindre? Ce n'était point +certainement avec 30 hommes qu'il était en état d'accepter le combat. +Quoiqu'il en soit, cet événement n'amena pas la guerre, car déjà elle +était résolue, mais il la précipita. Washington continua son chemin et +alla construire le fort palissade de la Nécessité sur la rivière +Monongahéla qui se jette dans l'Ohio, où il attendait de nouvelles +troupes pour aller attaquer le fort Duquesne, lorsqu'il fut attaqué +lui-même. M. de Contrecoeur en apprenant la mort tragique de Jumonville +résolut de le venger. Il donna 600 Canadiens et 100 Sauvages[126] à M. +de Villiers, frère de la victime, pour aller attaquer dans son nouveau +fort, Washington, lequel voyant arriver les Français, sortit dans la +plaine avec 400 hommes qu'il rangea en bataille, pour les recevoir; mais +ses soldats n'attendirent pas la première décharge des assaillans, ils +se replièrent aussitôt sous leurs retranchemens garnis de 9 pièces de +canon. Le feu fut très vif de part et d'autre; mais les Canadiens +combattaient avec tant d'ardeur qu'ils éteignirent le feu des batteries. +La fusillade dura jusqu'au soir, que les assiégés capitulèrent afin +d'éviter un assaut. Ils avaient perdu 58 hommes, et les vainqueurs 73. +Ceux-ci rasèrent le fort et se retirèrent. Tels sont les humbles +exploits par lesquels le futur conquérant des libertés américaines +commença sa carrière; la guerre parut maintenant inévitable, quoique +l'on parlât encore de paix. La victoire que M. de Villiers venait +d'obtenir, fut le premier acte de ce grand drame de 29 ans, dans lequel +la puissance française et anglaise devait subir de si terribles échecs +en Amérique. + +[Note 124: _Mémoire sur les affaires du Canada, etc._] + +[Note 125: Lettre au ministre du 26 octobre 1752.] + +[Note 126: Documens de Paris.] + +Cependant que faisait la commission des frontières à Paris? Tandis «que +toutes les colonies anglaises, dit le duc de Choiseul, se mettaient en +mouvement pour exécuter le plan de l'invasion générale du Canada, formé +et arrêté à Londres, les commissaires britanniques ne paraissaient +s'occuper que du soin de concourir avec ceux du roi à un plan de +conciliation». Mais le duc de Choiseul et les autres membres du +ministère français, ne pouvaient être encore les dupes de cette +politique. Ils avaient remarqué la persistance des Anglais à vouloir +pénétrer dans la vallée de l'Ohio, et c'est en conséquence de cette +persistance et de l'agitation observée parmi les Indiens, qu'ils avaient +eux-mêmes ordonné en 1742 et 3, d'y faire passer des forces et d'établir +des forts formant chaîne du lac Erié à cette rivière, et en 1754 de +rejeter le colonel Washington au-delà des Apalaches. La Grande-Bretagne +ne laissait plus à ce qu'il semblait ses commissaires à Paris que pour +conserver les apparences aux yeux de l'Europe et du gouvernement +français, dont la décrépitude ne permettait guère que de faibles efforts +pour résister à l'orage qui se formait. Le plus grand sujet d'anxiété +pour le cabinet de Versailles c'étaient les finances. Le trésor était +vide. Depuis déjà plusieurs années il murmurait sans cesse contre les +dépenses du Canada. Lorsqu'il fallût faire des préparatifs de guerre, il +éclata en plaintes ouvertes; chaque vaisseau apportait des reproches +amers à l'intendant, sur l'excès des dépenses; mais peu ou point de +soldats pour défendre la colonie. Et pourtant la nouvelle de la mort de +Jumonville et de la capitulation de Washington faisait la plus grande +sensation en Europe. Le peuple français exclus alors par la nature de +son gouvernement des affaires publiques, et qu'on berçait de l'espoir de +la conservation de la paix, dut aussi se désabuser. Il fallait faire la +guerre. L'Angleterre avait formé ses plans d'invasion comme on l'a vu +depuis longtemps; et c'est en conséquence des ordres qu'elle avait +envoyés l'année précédente (1753) aux gouverneurs de toutes ses +colonies, afin de les exhorter à agir de concert pour leur commune et +mutuelle défense, qu'ils s'assemblèrent en convention au nombre de 7, le +14 juin (1754), à Albany. Dans cette réunion, on signa un traité de paix +avec les Iroquois, et l'on dressa un projet d'union fédérale pour que +les avis, les trésors et les forces des diverses provinces fussent +employés dans une juste proportion contre l'ennemi commun. Le +gouvernement de la confédération dans laquelle entraient toutes les +colonies, devait être administré par un président nommé par la couronne, +et par un grand conseil choisi par les diverses assemblées coloniales. +Le président était investi de toute l'autorité exécutive, et le pouvoir +législatif lui était déféré concurremment avec le conseil. Les pouvoirs +de ce nouveau gouvernement devaient être de faire la paix et la guerre +avec les Sauvages, de lever des troupes, fortifier les villes, imposer +des taxes sous l'approbation du roi, nommer les officiers civils et +militaires, etc. Un si beau projet fut rejeté pourtant par toutes les +parties, mais pour des motifs différens; par les colonies parcequ'il +donnait trop d'autorité au président, et par la couronne parcequ'il en +donnait trop au représentans du peuple. Comme on l'a observé ailleurs, +les guerres avec le Canada tendaient continuellement à réunir les +provinces anglaises ensemble, et à en accoutumer insensiblement les +peuples à regarder le gouvernement fédéral comme le meilleur pour tous. +Le projet de la convention des gouverneurs ayant été rejeté, il fut +résolu, faute d'un pouvoir central suffisant, de faire la guerre avec +les troupes régulières de la métropole, auxquelles les troupes +coloniales serviraient d'auxiliaires; et en même temps les colons +votèrent des hommes et des subsides, aidés du gouvernement impérial, qui +fit mettre de grosses sommes à leur disposition, et nomma le colonel +Braddock, officier qui avait servi avec distinction sous le duc de +Cumberland qui l'aimait, pour leur général en chef. Les instructions +qu'il reçut avant son départ pour le Nouveau-Monde, contenaient le plan +des opérations qui devaient être entreprises contre le Canada[127]. Une +expédition devait mettre la vallée de l'Ohio sous la puissance +britannique après en avoir chassé les Français. Les forts St.-Frédéric, +sur le lac Champlain, Niagara, au pied du lac Erié, et Beauséjour dans +l'isthme de l'Acadie, devaient être aussi attaqués l'un après l'autre ou +simultanément, selon les circonstances. Les colonies avaient ordre +d'armer les milices et d'incorporer plusieurs régimens. Les troupes +régulières rassemblées en Irlande, s'embarquèrent avec le général en +chef dans le printemps de 1754, sur une escadre commandée par l'amiral +Keppel, chargé de seconder sur mer les efforts que l'on allait bientôt +faire sur terre. Le général Braddock tint en arrivant une conférence en +Virginie avec tous les gouverneurs de province, et là il fut arrêté +qu'il marcherait lui-même avec les troupes britanniques pour prendre le +fort Duquesne; que le gouverneur Shirley attaquerait le fort Niagara +avec les troupes provinciales; qu'un autre corps, tiré des provinces du +nord et commandé par le colonel Johnson, tomberait sur le fort +St.-Frédéric, et que le colonel Monckton avec les milices du +Massachusetts prendrait Beauséjour et Gaspareaux. On ne songea plus qu'à +surprendre le Canada en en hâtant l'invasion. + +[Note 127: Instructions du général Braddock du 25 mars 1754. Lettre du +colonel Napier écrite par ordre du duc de Cumberland au général Braddock +le 25 mars 1754.] + +Cependant le gouvernement français n'était pas resté inactif en présence +de tous ces préparatifs de l'Angleterre où, depuis longtemps, le langage +des journaux et les discours prononcés dans les chambres, lui faisaient +connaître l'opinion publique, puissante alors comme aujourd'hui sur le +ministère de cette nation. Il rassembla une flotte à Brest sous le +commandement du comte Dubois de la Motthe, et y fit embarquer 6 +bataillons de vieilles troupes formant 3,000 hommes[128], dont deux pour +Louisbourg et quatre pour le Canada. Le baron Dieskau, maréchal de camp, +qui s'était distingué sous le maréchal de Saxe, les commandait. Il avait +pour colonel d'infanterie M. de Rostaing, et pour aide-major le +chevalier de Montreuil. Le marquis Duquesne demanda son rappel pour +rentrer dans le service de la marine. Son départ ne causa aucun regret, +quoiqu'il eût conduit assez heureusement les affaires publiques, et +pourvu avec sagesse à tous les besoins de la colonie; son caractère +altier et hautain l'avait empêché de devenir populaire. Il eut pour +successeur le marquis de Vaudreuil de Cavagnac, gouverneur de la +Louisiane, qui débarqua à Québec au commencement de l'été, suivi +quelques jours après de l'intendant Bigot, qui venait de donner à Paris +des éclaircissemens sur la situation des finances du Canada. Le +gouverneur, troisième fils de celui qui avait succédé à M. de Callières +au commencement du siècle, fut reçu avec des démonstrations de joie par +les Canadiens qui le désiraient, qui l'avaient fait demander au roi, et +qui accoururent pour voir leur compatriote, espérant qu'il allait faire +succéder aux temps malheureux qu'on avait passés jusqu'alors, ces jours +fortunés que leur rappelait le gouvernement de son père. + +[Note 128: Documens de Paris.] + +La flotte anglaise qui portait le général Braddock et ses troupes, +partie au commencement de janvier 1755 de Cork, arriva à Williamsburgh +en Virginie le 20 février. L'amiral Dubois de la Motthe ne fit voile de +Brest qu'à la fin d'avril, ou trois mois après Braddock, avec les +renforts, munitions et matériel de guerre destinés pour le Canada. Ici +il est nécessaire de noter les dates. Le gouvernement de Londres résolut +de faire intercepter cette escadre, et l'amiral Boscawen, chargé de +l'entreprise, fit voile de Plymouth le 27 avril. + +Dans le temps même où ces mouvemens avaient lieu, la diplomatie chercha +à se ressaisir d'une affaire qui devait être évidemment décidée à coups +de canon. Le 15 janvier (1752) l'ambassadeur français, M. le duc de +Mirepoix, remit une note à la cour de Londres proposant de défendre +toute hostilité entre les deux nations; que les choses, quant au +territoire de l'Ohio, fussent mises dans l'état où elles étaient avant +la dernière guerre; «que les prétentions respectives sur ce terrain, +fussent à l'amiable déférées à la commission, et que pour dissiper toute +impression d'inquiétude, Sa Majesté britannique voulût bien s'expliquer +ouvertement sur la destination et les motifs de l'armement qui s'était +fait en Irlande». + +Le cabinet de Londres répondit le 22 du même mois en demandant que la +possession du territoire de l'Ohio, ainsi que de tous autres, fût, au +préalable, remise dans le même état où elle était avant le traité +d'Utrecht, ce qui était avancer de nouvelles prétentions et reculer du +traité d'Aix-la-Chapelle au traité d'Utrecht; et que pour ce qui était +de l'armement, la défense de ses droits et de ses possessions, était le +seul but de celui qui avait été envoyé en Amérique, et que ce n'était +pas pour offenser quelque puissance que ce pût être, ni rien faire qui +pût donner atteinte à la paix générale. Le duc de Mirepoix remit une +réplique le 6 février proposant, 1º. que les deux rois ordonnassent aux +gouverneurs respectifs de s'abstenir de toute voie de fait et de toute +nouvelle entreprise. 2º. Que les choses fussent remises dans l'état où +elles étaient ou devaient être avant la dernière guerre dans toute +l'étendue de l'Amérique septentrionale, conformément à l'article IX du +traité d'Aix-la-Chapelle. 3º. Que conformément à l'article XVIII du même +traité, Sa Majesté britannique fit instruire la commission établie à +Paris de ses prétentions, et des fondemens sur lesquels elles étaient +appuyées. + +Dans la suite la France modifia encore ses propositions, et consentit à +prendre pour règle provisionnelle l'état où se trouvèrent les choses +après le traité d'Utrecht, et que les deux nations évacueraient tout le +pays situé entre l'Ohio et les Apalaches. C'était revenir sur ses pas et +acquiescer à la proposition du ministère anglais du 22 janvier; elle +n'avait aucun doute que ces conditions ne fussent acceptées, d'autant +plus que le cabinet de Londres venait d'assurer à M. de Mirepoix que les +armemens faits en Irlande, et la flotte qui en était partie, avaient +principalement pour objet de maintenir la subordination et le bon ordre +dans les colonies anglaises. Mais ce cabinet, à l'aspect de la nouvelle +attitude de la France, mit en avant de nouvelles prétentions comme s'il +avait craint la paix, et le 7 mars il fit remettre un nouveau projet de +convention par lequel il était stipulé, 1º. Que l'on démolirait non +seulement les forts situés entre les monts Apalaches et l'Ohio, mais que +l'on détruirait encore tous les établissemens situés entre l'Ohio et la +rivière Ouabache ou de St.-Jérome; 2º. Que l'on raserait aussi les forts +de Niagara et le fort Frédéric sur le lac Champlain; et qu'à l'égard des +lacs Ontario, Erié et Champlain, ils n'appartiendraient à personne, mais +seraient également fréquentés par les sujets de l'une et l'autre +couronne, qui y pourraient librement commercer; 3º. Que l'on accorderait +définitivement à l'Angleterre, non seulement la partie contentieuse de +la presqu'île au nord de l'Acadie, mais encore un espace de vingt lieues +du sud au nord, dans tout le pays qui s'étend depuis la rivière de +Pentagoët jusqu'au golfe St.-Laurent; 4º. Enfin, que toute la rive +méridionale de la rivière St.-Laurent serait déclarée n'appartenir à +personne et demeurerait inhabitée. + +A ces conditions, Sa Majesté britannique voulait bien confier aux +Commissaires des deux nations la décision du surplus de ses prétentions. +C'était une véritable déclaration de guerre, car la cour de Versailles +ne pouvait accepter ces conditions, qui équivalaient à la perte du +Canada, et qui l'auraient déshonorée aux yeux du monde entier. Aussi les +accueillit-elle par un refus absolu[129]. Les négociations se +prolongèrent, nourries par de nouvelles propositions, jusqu'au mois de +juillet, chaque partie protestant qu'elle agissait avec candeur et +confiance, et les ministres de la Grande-Bretagne, sur l'inquiétude +causée par la destination de la flotte de l'amiral Boscawen, assurant +ceux de la France que certainement les Anglais ne commenceraient pas. Le +duc de New-Castle, le comte de Granville et le chevalier Robinson dirent +positivement à l'ambassadeur français qu'il était faux que cet amiral +eût des ordres offensifs. Le gouverneur du Canada, qui s'était embarqué +sur un des vaisseaux de l'escadre de M. de la Motthe, avait de son côté +ordre du roi de n'en venir à une guerre ouverte que quand les Anglais +auraient effectivement commis des hostilités caractérisées[130]. + +[Note 129: Le ministre écrivit alors au gouverneur du Canada: «Quoiqu'il +en soit, Sa Majesté est très résolue de soutenir ses droits et ses +possessions contre des prétentions si excessives et si injustes; et +quelque soit son amour pour le paix, elle ne fera pour la conserver que +les sacrifices qui pourront se concilier avec la dignité de la couronne +et la protection qu'elle doit à ses sujets» (_Documens de Paris_). La +cour était de bonne foi dans ces paroles.] + +[Note 130: Documens de Paris.] + +Cependant l'amiral Boscawen, parti le 27 avril d'Angleterre, arrivait +sur les bancs de Terreneuve avec ses onze vaisseaux à peu près dans le +même temps que la flotte française de M. de la Motthe, sans pouvoir la +rencontrer; mais quelques-uns des vaisseaux de cette flotte s'en étant +séparés depuis plusieurs jours, tombèrent au milieu de l'escadre +anglaise, qui enleva le Lys et l'Alcide, sur lesquels se trouvaient +plusieurs officiers du génie, et huit compagnies de troupes formant +partie des 3,000 hommes envoyés en Amérique. M. de Choiseul rapporte que +M. Hocquart qui commandait l'Alcide, se trouvant à portée de la voix du +Dunkerque de 60 canons, fit crier en Anglais: _Sommes-nous en paix ou en +guerre?_ On lui répondit nous n'entendons point; on répéta la même +question en Français, même réponse. M. Hocquart la fit lui-même; le +capitaine anglais répondit par deux fois la paix, la paix. D'autres +questions s'échangeaient encore lorsque le Dunkerque lâcha sa bordée à +demi-portée de pistolet ses canons tous chargés à deux boulets et +mitrailles. Bientôt l'Alcide et le Lys furent cernés par les vaisseaux +de Boscawen et forcés de se rendre après avoir perdu beaucoup de monde, +et entre autres officiers, le colonel de Rostaing. «War, dit M. +Haliburton, though not formally declared, was, by this event, actually +commenced; but by not complying with the usual ceremonies, the +administration exposed themselves to the censures of several neutral +powers of Europe, and fixed the imputation of fraud and freebooting on +the beginning of the war». Immédiatement après, trois cents bâtimens +marchands, qui, sur la foi de la paix, parcouraient les mers avec +sécurité, furent enlevés comme l'eussent été par des forbans des navires +sans défense. Cette perte fut immense pour la France, qui, forcée à une +guerre maritime, se vit ainsi privée de l'expérience irréparable de cinq +à six mille matelots. + +La nouvelle de la prise du Lys et de l'Alcide arriva à Londres le 15 +juillet. Le duc de Mirepoix eut immédiatement une entrevue avec les +ministres anglais, qui attribuèrent ces hostilités à un mal-entendu, et +qui lui dirent que cet événement ne devait point rompre la négociation. +La France, accoutumée à compter avec l'Europe, se voyait ainsi par la +faiblesse de son gouvernement, traitée comme une nation du second ou du +troisième ordre. La cour de Versailles, ne pouvant plus se faire +illusion, rappela son ambassadeur et la guerre fut déclarée à la +Grande-Bretagne. + +FIN DU SECOND VOLUME. + + + + + APPENDICE. + + (A) + + +Page 344. On ne se proposait d'abord de donner les Etats de population +ou Recensemens du Canada, que de deux ou trois années différentes; mais +on a pensé que le lecteur aimerait à voir tous ceux que M. Brodhead a +apportés dans sa Collection des documens de Paris, jusqu'en 1734. Les +renseignemens statistiques qu'ils renferment et qui sont condensés dans +un cadre fort étroit, sont si précieux qu'on a cru faire plaisir au +public en les mettant ici. + +Estat abrégé du contenu au Rolle des familles de la colonie de la +Nouvelle-France. + + 1666. + + Québec. 555 + Beaupré. 678 + Beauport. 172 + Isle d'Orléans. 471 + St.-Jean, St.-François, et St.-Michel. 156 + Sillery. 217 + Nostre Dame-des-Anges, et 118 + Rivière de St.-Charles. + Coste de Lauzon. 6 + Montréal. 584 + Trois-Rivières. 461 + + Total. 3,418 + +Estat du nombre des hommes capables de +porter les armes, depuis 16 ans jusques +à 50. 1,344 + +Il y a sans doute quelques omissions dans le rolle des +familles, qui seront réformées durant l'hiver de la présente +année 1666. + + (Signé,) + + TALON. + +Estat en abrégé du contenu au rolle des familles de la +Nouvelle-France. + + 1667. + + Familles. 749 + Total des personnes qui les composent. 4,312 + Hommes capables de porter les armes. 1,566 + Garçons en état d'être mariés. 84 + Filles qui passent 14 ans. 55 + +DÉNOMBREMENT DES TERRES EN CULTURE ET DES +BESTIAUX. + +Terres en culture, arpens. 11,174 +Bestes à corne. 2,136 + + 1668. + + Familles. 1,139 + Total des personnes qui les composent. 5,870 + Hommes capables de porter les armes. 2,000 + Arpens de terres découvertes. 15,642 + Bestes à cornes. 3,400 + Minots de grains. 130,978 + +Les 412 soldats qui se sont habitués cette année au +dit pays, non plus que les 300 des 4 compagnies restées au +Canada, ne sont pas compris dans le présent rolle. + + RECENSEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE. + + 1679. + + Personnes. 9400} + (sans y comprendre) en Acadie. 615} 9,915 + Arpens de terre en culture. 21,900 + Bestes à cornes. 6,983 + Chevaux. 145 + Brebis et moutons. 719 + Chèvres. 33 + Anes. 12 + Fusils. 1,840 + Pistolets. 159 + + 1680. + +Baptisés, 404 enfans, savoir: 193 garçons et 211 filles. + +Décédées, 85 personnes de tous âges. Conséquemment le +nombre des personnes devrait être augmenté de 319. Ainsi +la colonie devrait être de 9,719, sans comprendre les 515 +de l'Acadie. Il y a eu 66 mariages. + +Sauvages qui sont habitués parmi nous: 960 personnes; +hommes, femmes et enfans. + + RECENSEMENT. + + 1719. + + Eglises. 77 + Presbytères. 52 + Maisons du Roi. 2 + Prêtres du Séminaire. 18 + Jésuites. 16 + Récollets. 12 + Religieuses de l'Hôtel-Dieu. 106 + Religieuses Ursulines. 50 + Religieuses de l'Hôpital-Général. 12 + Soeurs de la Congrégation. 68 + Curés. 51 + Hommes audessus de 50 ans. 1,241 + " audessous de 50 ans. 2,575 + Garçons audessus de 15 ans, 2,388 + " audessous de 15 ans, 4,978 + Femmes et veuves. 3,557 + Filles audessus de 15 ans. 2,461 + " audessous de 15 ans, 4,997 + ______ + Total des âmes. 22,530 + + Moulins à blé. 76 + " à scie. 19 + Terres en valeur, arpens. 63,032 + Prairies. " 8,018 + Blé français, minots. 234,566 + Blé d'Inde, " 6,487 + Pois. " 46,408 + Avoine. " 50,416 + Lin, livres. 45,970 + Chanvre, " 5,080 + Chevaux. 4,024 + Bestes à cornes. 18,241 + Moutons. 8,435 + Cochons. 14,418 + Armes à feu. 3,726 + Epées. 792 + Fait et arrêté le 20 avril 1720. + + (Signé,) + L. A. de Bourbon, et le + Maréchal d'Estrées. + Par le Conseil, + (Signé,) + + Lachapelle. + + + RECENSEMENT, 20 OCTOBRE. + + 1720. + + Maisons du Roi et forts. 5 + Eglises. 88 + Presbytères. 59 + Prêtres des Missions Etrangères 31} + Curés et Missionnaires. 69} + Jésuites. 24} 331 + Récollets. 32} + Religieuses. 175} + Hommes audessus de 50 ans. 1,274 + " audessous de 50 ans. 3,020 + " absens. 315 + Femmes et veuves 3,782 + Garçons audessus de 15 ans. 2,677 + " audessous de 15 ans. 5,052 + Filles audessus de 15 ans. 2,734 + " audessous de 15 ans. 5,249 + ______ + Total des âmes. 24,434 + + Moulins à blé. 82 + " à scie. 28 + Terres en valeur, arpens. 61,357 + Prairies. " 10,132 + Blé français, minots. 134,439 + Blé d'Inde. " 4,159 + Pois. " 55,331 + Avoine. " 72,053 + Lin. livres. 67,264 + Chanvre. " 1,418 + Chevaux. 5,270 + Bestes à cornes. 24,866 + Moutons. 12,175 + Cochons. 17,944 + Armes à feu. 4,632 + Epées. 915. + + + RECENSEMENT DE LA COLONIE. + + 1721. + + Maisons Royales. 6 + Prêtres du Séminaire. 31 + Jésuites. 24 + Récollets. 32 + Religieuses de l'Hôtel-Dieu. 111 + " Ursulines. 79 + " de l'Hôpital-Général. 23 + Soeurs de la Congrégation. 76 + Frères Hospitaliers. 6 + Eglises. 86 + Presbytères. 61 + Curés ou Missionnaires. 59 + Moulins à blé. 90 + " à scie. 30 + Familles. 4,183 + + Hommes audessus de 50 ans. 1,314} + " audessous de 50 ans. 2,857} + " absens. 282} + Femmes et veuves. 4,107} + Garçons audessus de 15 ans. 3,361} 24,511 + " audessous de 15 ans. 3,970} + Filles audessus de 15 ans. 3,351} + " audessous de 15 ans. 5,269} + + Terres en valeur, arpens. 62,145 + Prairies. 12,203 + Blé français, minots. 292,700 + " d'Inde. " 7,205 + Pois. 57,400 + Avoine. 64,035 + Orge. 4,585 + Tabac, livres. 48,038 + Lin. " 54,650 + Chanvre. " 2,100 + Chevaux. 5,603 + Bestes à cornes. 23,388 + Moutons. 13,823 + Cochons. 16,250 + Armes à feu. 5,263 + Epées. 923 + Pêches dans l'étendue de la + paroisse de la baie Saint-Paul. 7 + +Pris dans les pêches ci-dessus: 160 marsouins, qui ont +produit barriques d'huile, 125--chaque barrique de 100 +livres. + +N. B.--Faute de barriques suffisamment, plus de moitié +de la graisse a diminué sur la grève. + +Total de toutes les pêches établies en 1721. 14 + " " " " en 1722. 7 + + + + RECENSEMENT FAIT EN LA NOUVELLE-FRANCE EN + + 1734. + + Eglises. 102 + Curés et Missionnaires. 83 + Presbytères. 76 + Prêtres et Chanoines. 32 + Jésuites. 18 + Récollets. 27 + Religieuses de l'Hôtel-Dieu. 97 + Ursulines. 80 + Religieuses de l'Hôpital-Général, + et Frères Charrons. 31 + Soeurs de la Congrégation. 96 + Moulins à blé. 118 + " à scie. 52 + Familles. 6,422 + + Hommes audessus de 50 ans. 1,718} + " audessous de 50 ans. 4,588} + " absens. 430} + Femmes et veuves. 6,593} 37,252 + Garçons audessus de 15 ans. 3,805} + " audessous de 15 ans. 8,342} + Filles audessus de 15 ans. 3,654} + " audessous de 15 ans. 8,122} + + Terres en valeur, arpens. 163,111 + Prairies. " 17,657 + Blé français, minots. 737,892 + "d'Inde. " 5,223 + Pois. 63,549 + Avoine. 163,988 + Orge. 3,462 + Tabac, livres. 166,055 + Lin. " 92,245 + Chanvre. " 2,221 + Chevaux. 5,056 + Bestes à cornes. 33,179 + Moutons. 19,815 + Cochons. 23,646 + Armes à feu. 6,619 + Epées. 784 + +N. B.--Ce recensement a été fait avec toute l'exactitude possible; et on +le croit le plus exact qui ait été envoyé jusques ici. + + + + (B) + +P. 372. ORDONNANCE de M. Dupuy, intendant, portant défense aux membres +du conseil supérieur, aux juges, greffiers et autres officiers de la +justice, de s'absenter du service du roi, et d'obtempérer aux lettres de +cachet du gouverneur, sous peine d'interdiction. + +Claude Thomas Dupuy, chevalier, conseiller du roy en ses conseils d'état +et privé, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, intendant de +justice, police et finances en toute la Nouvelle-France, isles et terres +adjacentes en dépendantes. + +Le sieur Gaillard et le sieur d'Artigny, conseillers au conseil +supérieur de Québec, nous ayant apporté aujourd'huy neuf heures du +matin, chacun un papier qui leur a été adressé par Monsieur le Mis. de +Beauharnois, étant gouverneur général de présent à Montréal, lequel +papier ils ont reçu de la main du sieur Le Verrier, lieutenant de roy +commandant à Québec en l'absence du gouverneur général, nous l'avons +fait transcrire de mot à mot en notre présente ordonnance ainsi qu'il en +suit: + + DE PAR LE ROY. + + Charles Mis. de Beauharnois, chevalier de l'ordre militaire + de St.-Louis, gouverneur et lieutenant général pour le roy + en toute la Nouvelle-France. Il est ordonné au sieur + Gaillard, conseiller au conseil supérieur de Québec, d'en + partir aussitost notre présent ordre reçu pour se rendre à + Beaupré, où il demeurera jusqu'à nouvel ordre, sous peine de + désobéissance; et au sieur d'Artigny de se retirer à + Beaumont. Fait à Montréal ce XIII may mil sept cent + vingt-huit. + (Signé) BEAUHARNOIS, + Et plus bas par Monseigneur, + + (Signé) DEMONCEAUX, + + Et à costé est le cachet des armes de mon dit sieur Beauharnois. + +Ces deux écrits, partis d'une autorité tout à fait illégitime et +impuissante au fait de ce qui y est ordonné, ne doivent être considérez +par tout bon sujet du roy, que comme une nouvelle entreprise de monsieur +le Mis. de Beauharnois contre le service et l'autorité de Sa Majesté, et +une suite de l'ordre que mon dit sieur de Beauharnois apporta luy même +au conseil le huit mars dernier, par lequel, affectant le ton de +souverain, il prétendit interdire le conseil supérieur, casser ses +arrests, et imposer silence au procureur général du roy; prétentions +aussi téméraires qu'elles ont paru nouvelles à toute la colonie. Mais +comme le conseil en a porté ses plaintes au roy en conséquence et +conformément à la déclaration qu'en fit le conseil supérieur à mon dit +sieur de Beauharnois en personne, par son arrest du même jour, huit +mars, prononcé en la présence de mon dit sieur de Beauharnois, le +conseil suppliant Sa Majesté qu'il luy plaise, en vengeant l'insulte +faite à son conseil supérieur, assurer sa propre autorité contre les +efforts que l'on fait icy journellement pour soulever les peuples et les +dégager de l'obéissance à la justice, cette nouvelle tentative ne sera +regardée que comme une vengeance sur les officiers de ce conseil +supérieur, et un déplaisir du peu de succès que le gouverneur général a +eu de son ordonnance du huit, dont il a desjà donné assés d'autres +marques de ressentiment, mais qu'on a osé porter contre le roy même, +telle qu'est la publication qu'on a fait faire de la dite ordonnance à +la teste des troupes, avec des cris de vive le Roy et Beauharnois, la +rebellion de là garnison du trente mars, déchirant avec les épées les +arrests du conseil supérieur et les ordonnances de Sa Majesté, le bris +des prisons royalles et l'enlèvement des prisonniers du neuf avril +suivant, et en dernier lieu l'azile ouvert le six de ce présent mois au +château St.-Louis, logement du gouverneur, à tous les décrétés par +justice et prisonniers échappés des prisons de Sa Majesté; pendant que +contre les ordonnances de la guerre on tient cruellement et +ignominieusement en prison des officiers des troupes, en leur imputant +pour toute faute d'avoir désapprouvé des procédés aussi odieux. + +Et comme en répandant de toutes parts dans la colonie, jusques dans les +mains des ouvriers, des copies de ses provisions, quoy qu'elles fussent +suffisamment connues et registrées au conseil supérieur, pour exercer +l'autorité et les pouvoirs que le roy luy a donnés ainsi que l'ont fait +ses prédécesseurs, sans une pareille communication au peuple, laquelle +n'est faite aujourd'huy que pour surprendre le peuple, et sans excéder +de la part des précédens gouverneurs les bornes de leurs pouvoirs, +monsieur le marquis de Beauharnois entend tirer les droits qu'il veut +exercer sur les membres du conseil et autres officiers de la justice, de +ce qu'il est dit dans ses provisions de gouverneur qu'il a le +commandement sur tous les états de la colonie, dans l'énumération +desquels états sont compris les conseillers du conseil supérieur et les +ecclésiastiques; et attendu que pour ce qui nous regarde, il a plû au +roy, par les provisions dont il nous a honoré, d'ordonner pareillement +aux officiers du conseil supérieur, à tous les justiciers, autres +officiers et sujets du roy, de nous entendre et de nous obéir, il est +d'autant plus indubitable que cela nous donne sur les conseillers du +conseil supérieur et sur tous les autres sujets du roy, un pouvoir au +moins absolument égal à celuy que pourrait prétendre mon dit sieur +marquis de Beauharnois; que par le règlement de 1684: signé Louis et +plus bas, Colbert, donné sur quelques prétentions du gouverneur général, +il a été réglé et ordonné par le roy que les gouverneurs généraux +n'avaient aucune direction sur les officiers de la justice, ainsi qu'il +a été encore décidé depuis par nombre de règlemens et ordres du roy +aussi formels que ce premier, et que par un arrest du conseil d'état du +roy rendu en faveur de Mr. Talon, lors intendant en Canada, le roy veut +et ordonne que tout ce que l'intendant ordonnera soit exécuté par +provision nonobstant toute opposition, appellation et empêchement +quelconque; et que par nos provisions particulières conformes à cet +arrest, le roy s'en est encore expliqué en ces termes: _Nous vous +donnons le pouvoir et faculté de juger souverainement seul en matière +civile et de tout ordonner ainsi que vous verrez être juste et à propos +pour notre service, validant vos jugemens, règlemens et ordonnances +comme s'ils étoient émanés de nos cours supérieures, comme aussi de vous +trouver aux conseils de guerre, ouïr les plaintes qui vous seront faites +par nos peuples des dits pays, par les gens de guerre et tous autres sur +tous excès, torts, et violences, leur rendre bonne et briève justice, +informer de toutes entreprises pratiques et menées faites contre notre +service, procéder contre les coupables de tous crimes de quelque qualité +et condition qu'ils soient, leur faire et parfaire leur procès jusqu'à +jugement définitif et exécution d'icelui inclusivement._ + +Et ce qui fait que la préférence et l'exécution provisionnelle et +provisoire deüe à ce que nous ordonnerons à l'occasion des sieurs +Gaillard et d'Artigny et autres magistrats, juges et officiers de +justice, y est aujourd'hui plus nécessaire que jamais, c'est qu'il +s'agist du service instant de sa majesté, et de l'exercise de la justice +deüe à son peuple, qui ne peut être retardée ny suspendüe que par le roy +même, et qui le seroit totalement, n'y ayant plus au conseil que les +sieurs Gaillard et d'Artigny avec les sieurs Hazeur, Guillemin, le sieur +de Lotbinière étant obligé de s'abstenir dans les affaires criminelles, +et même pour le présent dans les affaires ecclésiastiques, où il +s'agiroit de ses droits avec le chapitre, le sieur Lanouillier étant +allé à Montréal pour les affaires du roy, les sieurs Macart et St.-Simon +n'y venant plus que rarement à cause de leur grand âge, et les autres, +qui ne sont pas icy desnommez, ayant volontairement ou par terreur +abandonné leur compagnie pour suivre le party de monsieur le Mis. de +Beauharnois, ce qui n'est nullement permis, les compagnies ne devant pas +se diviser au préjudice du roy, à qui chacun doit son service en sa +compagnie, jusqu'à ce qu'il ait remis ses provisions, ou qu'elles luy +soient ôtées par le roy même, et ce qui réduisant le conseil à cinq +personnes seulement nous compris, et à moins si aucune de ces cinq +personnes cessoit de s'y trouver, ôteroit tout moyen de rendre la +justice au peuple, et de veiller aux droits et à l'autorité du roy, qui +est le point où l'on vouloit atteindre, et l'extrémité où depuis près de +deux ans on a travaillé à réduire tout le corps de la justice dans la +Nouvelle-France, et en particulier le conseil supérieur, au grand +préjudice du roy et de son peuple, et d'autant plus encore qu'il est à +propos d'avertir le peuple que les pouvoirs que Mr. le gouverneur +général peut avoir par ses provisions sur les conseillers du conseil +supérieur, sur les ecclésiastiques et sur les autres états de la colonie +qui n'ont point de rapport à l'ordre militaire, ne sont que des pouvoirs +relatifs à la commission quand il agist dans l'étendüe de son district, +n'ayant pas plus celuy d'exiler un conseiller, de l'empêcher de rendre +la justice, et un juge inférieur, d'exercer ses fonctions, qu'il en +auroit d'envoyer un prêtre au séminaire, d'empêcher un prêtre de dire la +messe et de confesser; mais que comme il pourroit bien empêcher qu'on ne +sonnât l'Angelus à midy, où que l'on sonnât la cloche des Recollets à +minuit, s'il entendoit dire qu'au son de cette cloche il y eût quelque +signal donné par l'ennemy, il pourroit bien encore commander à un +conseiller ou à un juge quelque chose pour la deffense de la ville en +cas d'attaque ou autre occasion pressante et de son exercice +particulier, ou autres exemples de cette nature. + +Veu les dits deux ordres de mon dit sieur le Mis. de Beauharnois, l'un +envoyé au sieur Gaillard et l'autre au sieur d'Artigny, sans que nous +sçachions s'il n'en a point encore été envoyé de pareil à quelqu'autre +des conseillers du conseil supérieur. Nous, en vertu du pouvoir à nous +donné, et en conséquence de la qualité dont le roy nous a honoré de +premier président du conseil supérieur, seul en droit d'assembler et de +convoquer le dit conseil, et ayant seul en cette qualité la police tant +intérieure qu'extérieure de la compagnie, Ordonnons au sieur Gaillard et +au sieur d'Artigny et à tous autres conseillers au conseil supérieur, de +la part du roy et sous peine d'être réputé désobéissant aux ordres de Sa +majesté, et au serment par eux prêté au roy en son conseil, de ne se +point départir de son service peur quelque prétexte et par quelque ordre +que ce soit, leur ordonnons de rester à Québec, et leur faisons deffense +d'en désemparer jusqu'à ce qu'il ait plu à sa majesté ordonner de la +satisfaction qu'il voudra bien accorder au conseil supérieur, tant de +l'insulte qui luy a desjà été faite, que de celle qu'il vient encore de +recevoir en la personne de ses conseillers; Ordonnons pareillement à +tous juges tant des justices royalles que des seigneurs, à tous +greffiers du conseil supérieur et autres, à tous huissiers et autres +officiers de la justice, de se conformer à la présente ordonnance, et +leur enjoignons de l'observer sous peine de désobéissance au roy et +d'interdiction de leurs charges et offices. Mandons, etc. Fait en notre +hôtel à Québec le vingt neuf may mil sept cent vingt huit. + + Dupuy. + + Le Sceau Par Monseigneur + + Hiché, + +Signifié de l'ordre de monseigneur l'Intendant, à monsieur Boisseau, +greffier de la prévosté de cette ville; et en parlant à sa personne par +moy huissier au conseil supérieur, ce jourd'huy quatre juin mil sept +cent vingt huit. + + Chetinau de Rousel. + + + (C) + +P. 426. Etat du montant des importations et des exportations annuelles +du Canada entre les années 1749 et 1755 inclusivement. + +Années. + +1749 { Importations. 5,682,090 Livres. + { Exportations. 1,414,900 + + Différence... 4,267,190 + +1750 { Importations. 5,154,861 + { Exportations. 1,337,000 + + Différence... 3,817,861 + +1751 { Importations. 4,439,490 + { Exportations. 1,515,932 + + Différence... 2,923,558 + +1752 { Importations. 6,047,820 + { Exportations. 1,554,400 + + Différence... 4,493,420 + +1753 { Importations. 5,195,733 + { Exportations. 1,706,130 + + Différence... 3,489,603 + +1754 { Importations. 5,147,621 + { Exportations. 1,576,616 + + Différence... 3,571,005 + +Arrivages--Vaisseaux venant de France 32 + " " des Iles 10 + " " de Louisbourg + et de l'Acadie. 11 + __ + 53 +1755 { Importations. 5,203,272 + { Exportations. 1,515,730 + + Différence... 3,687,542 + + + + + SOMMAIRES. + +LIVRE V. + +CHAP. I.--_Colonies Anglaises_.--1690. + +Objet de ce chapitre.--Les persécutions politiques et religieuses +fondent et peuplent les colonies anglaises, qui deviennent en peu de +temps très puissantes.--Caractère anglais dérivant de la fusion des +races normande et saxonne. Institutions libres importées dans le +Nouveau-Monde, fruit des progrès de l'époque.--La Virginie et la +Nouvelle-Angleterre.--Colonie de Jamestown (1607).--Colonie de +New-Plymouth et gouvernement qu'elle se donne (1620).--Immensité de +l'émigration.--L'Angleterre s'en alarme.--La bonne politique prévaut +dans ses conseils, et elle laisse continuer l'émigration.--New-Plymouth +passe entre les mains du roi par la dissolution de la +compagnie.--Commission des plantations établie; opposition qu'elle +suscita dans les colonies; elle s'éteint sans rien faire.--Etablissement +du Maryland (1632) et de plusieurs autres colonies.--Leurs diverses +formes de gouvernement: gouvernemens à charte, gouvernemens royaux, +gouvernemens de propriétaires.--Confédération de la +Nouvelle-Angleterre.--Sa quasi-indépendance de la métropole.--Population +et territoire des établissemens anglais en 1690.--Ils jouissent de la +liberté du commerce.--Jalousie de l'Angleterre: actes du parlement +impérial, et notamment l'acte de navigation passés pour restreindre +cette liberté.--Opposition générale des colonies; doctrines du +Massachusetts à ce sujet.--M. Randolph envoyé par l'Angleterre pour +faire exécuter ses lois de commerce; elle le nomme percepteur général +des douanes.--Négoce étendu que faisaient déjà les colons.--Les rapports +et les calomnies de Randolph servent de prétextes pour révoquer les +chartes de la Nouvelle-Angleterre.--Ressemblance de caractère entre +Randolph et lord Sydenham.--Révolution de +1690.--Gouvernement.--Lois.--Education.--Industrie.--Difference entre le +colon d'alors et le colon d'aujourd'hui, le colon français et le colon +anglais. + +CHAP. II.--Le Siège de Québec--1689-1695. + +Ligue d'Augsbourg formée contre Louis XIV.--L'Angleterre s'y joint en +1689, et la guerre, recommencée entre elle et la France, est portée dans +leurs colonies.--Disproportion de forces de ces dernières.--Plan +d'hostilités des Français.--Projet de conquête de la Nouvelle-York; il +est abandonné après un commencement d'exécution.--Triste état du Canada +et de l'Acadie.--Vigueur du gouvernement de M. de Frontenac.--Premières +hostilités: M. d'Iberville enlève 2 vaisseaux anglais dans la baie +d'Hudson.--Prise de Pemaquid par les Abénaquis.--Sac de +Schenectady.--Destruction de Salmon Falls (Sementels).--Le fort Casco +est pris et rasé.--Les Indiens occidentaux, prêts à se détacher de la +France, renouvellent leur alliance avec elle au premier bruit de ses +succès.--Irruptions des cantons, qui refusent de faire la +paix.--Patience et courage des Canadiens.--Les Anglais projetent la +conquête de la Nouvelle-France.--Etat de l'Acadie depuis 1667.--L'Amiral +Phipps prend Port-Royal; il assiége Québec (1690) et est +repoussé.--Retraite du général Winthrop, qui s'était avancé jusqu'au lac +St.-Sacrement (George) pour attaquer le Canada par l'ouest, tandis que +l'Amiral Phipps l'attaquerait par l'est.--Désastre de la flotte de ce +dernier.--Humiliation des colonies anglaises.--Misère profonde dans les +colonies des deux nations.--Les Iroquois et les Abénaquis continuent +leurs déprédations.--Le major Schuyler surprend le camp de la Prairie de +la Magdeleine (1691), et est défait par M. de Varennes.--Nouveau projet +pour la conquête de Québec formé par l'Angleterre.--La défaite des +troupes de l'expédition à la Martinique, et ensuite la fièvre jaune qui +les décime sur la flotte de l'amiral Wheeler, font manquer +l'entreprise.--Expéditions françaises dans les cantons (1693 et 1696); +les bourgades des Onnontagués et des Onneyouths sont incendiées.--Les +Miâmis font aussi essuyer de grandes pertes aux Iroquois.--Le Canada +plus tranquille, après avoir repoussé partout ses ennemis, se prépare à +aller porter à son tour la guerre chez eux.--L'état comparativement +heureux dans lequel il se trouve, est dû à l'énergie et aux sages +mesures du comte de Frontenac.--Intrigues de ses ennemis contre lui en +France. + +CHAP. III.--_Terreneuve et Baie d'Hudson_.--1696-1701. + +Continuation de la guerre: les Français reprennent l'offensive.--La +conquête de Pemaquid et de la partie anglaise de Terreneuve et de la +baie d'Hudson, est résolue.--M. d'Iberville défait trois vaisseaux +ennemis et prend Pemaquid.--Terreneuve: sa description; premiers +établissemens français; leur histoire.--Le gouverneur, M. de Brouillan, +et M. d'Iberville réunissent leurs forces pour agir contre les +Anglais.--Brouilles entre ces deux chefs; ils se raccommodent.--Ils +prennent St.-Jean, capitale anglaise de l'île, et ravagent les autres +établissemens.--Héroïque campagne d'hiver des Canadiens.--Baie d'Hudson; +son histoire.--Départ de M. d'Iberville; dangers que son escadre court +dans les glaces; beau combat naval qu'il livre; il se bat seul contre +trois et remporte la victoire.--Un naufrage.--La baie d'Hudson est +conquise.--Situation avantageuse de la Nouvelle-France.--La cour +projette la conquête de Boston et de New-York.--M. de Nesmond part de +France avec une flotte considérable; la longueur de sa traversée fait +abandonner l'entreprise.--Consternation des colonies anglaises.--Fin de +la guerre: paix de Riswick (1797).--Difficultés entre les deux +gouvernemens au sujet des frontières de leurs colonies.--M. de Frontenac +refuse de négocier avec les cantons iroquois par l'intermédiaire de lord +Bellomont.--Mort de M. de Frontenac; son portrait.--M. de Callières lui +succède.--Paix de Montréal avec toutes les tribus indiennes, confirmée +solennellement en 1701.--Discours du célèbre chef Le Rat; sa mort, +impression profonde qu'elle laisse dans l'esprit des Sauvages; génie et +caractère de cet Indien.--Ses funérailles. + +LIVRE VI. + +CHAP. I.--_Etablissement de la Louisiane_.--1683-1712. + +De la Louisiane.--Louis XIV met plusieurs vaisseaux à la disposition de +la Salle, pour aller y fonder un établissement.--Départ de ce voyageur; +ses difficultés avec le commandant de la flottille, M. de Beaujeu.--L'on +passe devant les bouches du Mississipi sans les apercevoir, et l'on +parvient jusqu'à la baie de Matagorda (ou St.-Bernard), dans le pays que +l'on nomme aujourd'hui le Texas.--La Salle y débarque sa colonie et y +bâtit le fort St.-Louis.--Conséquences désastreuses de ses divisions +avec M. de Beaujeu, qui s'en retourne en Europe.--La Salle entreprend +plusieurs expéditions inutiles pour trouver le Mississipi.--Grand nombre +de ses compagnons y périssent.--Il part avec une partie de ceux qui lui +restent pour les Illinois, afin de faire demander des secours en +France.--Il est assassiné.--Sanglans démêlés entre ses meurtriers; +horreur profonde que ces scènes causent aux Sauvages.--Joutel et six de +ses compagnons parviennent aux Illinois.--Les colons laissés au Texas, +sont surpris par les Indigènes et tués ou emmenés en captivité.--Guerre +de 1689 et paix de Riswick.--D'Iberville reprend l'entreprise de la +Salle en 1698, et porte une première colonie canadienne à la Louisiane +l'année suivante; établissement de Biloxi (1698).--Apparition des +Anglais dans le Mississipi.--Les Huguenots demandent à s'y établir et +sont refusés.--Services rendus par eux à l'Union américaine.--M. de +Sauvole lieutenant gouverneur.--Sages recommandations du fondateur de la +Louisiane touchant le commerce de cette contrée.--Mines d'or et +d'argent, illusions dont on se berce à ce sujet.--Transplantation des +colons de Biloxi dans la baie de la Mobile (1701).--M. de Bienville +remplace M. de Sauvole.--La Mobile fait des progrès.--Mort de M. +d'Iberville; caractère et exploits de ce guerrier.--M. Diron +d'Artaguette commissaire-ordonnateur (1708).--La colonie languit.--La +Louisiane est cédée à M. Crozat en 1712, pour 16 ans. + +CHAP. II.--_Traité d'Utrecht_.--1701-1713. + +Une colonie canadienne s'établit au Détroit, malgré les Anglais et une +partie des Indigènes.--Paix de quatre ans.--Guerre de la succession +d'Espagne.--La France, malheureuse en Europe, l'est moins en +Amérique.--Importance du traité de Montréal; ses suites heureuses pour +le Canada.--Neutralité de l'Ouest; les hostilités se renferment dans les +provinces maritimes.--Faiblesse de l'Acadie.--Affaires des Sauvages +occidentaux; M. de Vaudreuil réussit à maintenir la paix parmi les +tribus de ces contrées.--Ravages commis dans la Nouvelle-Angleterre par +les Français et les Abénaquis.--Destruction de Deerfield et d'Haverhill +(1708).--Remontrances de M. Schuyler à M. de Vaudreuil au sujet des +cruautés commises par nos bandes; réponse de ce dernier.--Le colonel +Church ravage l'Acadie (1704).--Le colonel March assiége deux fois +Port-Royal et est repoussé (1707).--Terreneuve: premières hostilités; M. +de Subercase échoue devant les forts de St.-Jean (1705).--M. de +St.-Ovide surprend avec 170 hommes, en 1709, la ville de St.-Jean +défendue par près de 1000 hommes et 48 bouches à feu, et s'en +empare.--Continuation des hostilités à Terreneuve.--Instances des +colonies anglaises auprès de leur métropole pour l'engager à s'emparer +du Canada.--Celle-ci promet une flotte en 1709 et 1710, et la flotte ne +vient pas.--Le colonel Nicholson prend Port-Royal; diverses +interprétations données à l'acte de capitulation; la guerre continue en +Acadie; elle cesse.--Attachement des Acadiens pour la France.--Troisième +projet contre Québec; plus de 16 mille hommes vont attaquer le Canada +par le St.-Laurent et par le lac Champlain; les Iroquois reprennent les +armes.--Désastres de la flotte de l'amiral Walker aux Sept-Iles; les +ennemis se retirent.--Consternation dans les colonies +anglaises.--Massacre des Outagamis, qui avaient conspiré contre les +Français.--Rétablissement de Michilimackinac.--Suspension des hostilités +dans les deux mondes.--Traité d'Utrecht; la France cède l'Acadie, +Terreneuve et la baie d'Hudson à la Grande-Bretagne.--Grandeur et +humiliation de Louis XIV; décadence de la monarchie.--Le système +colonial français. + +CHAP. III.--_Colonisation du Cap-Breton_.--1713-1744. + +Motifs qui engagent le gouvernement à établir le +Cap-Breton.--Description de cette île à laquelle on donne le nom +d'Ile-Royale.--La nouvelle colonie excite la jalousie des +Anglais.--Projet de l'intendant, M. Raudot, et de son fils pour en faire +l'entrepôt général de la Nouvelle-France, en 1706.--Fondation de +Louisbourg par M. de Costa Bella.--Comment la France se propose de +peupler l'île.--La principale industrie des habitans est la +pêche.--Commerce qu'ils font.--M. de St.-Ovide remplace M. de Costa +Bella.--Les habitans de l'Acadie, maltraités par leurs gouverneurs et +travaillés par les intrigues des Français, menacent d'émigrer à +l'Ile-Royale.--Le comte de St.-Pierre forme une compagnie à Paris, en +1719, pour établir l'île St.-Jean, voisine du Cap-Breton; le roi concède +en outre à cette compagnie les îles Miscou et de la +Magdeleine.--L'entreprise échoue par les divisions des associés. + +LIVRE VII. + +CHAP. I.--_Système de Law.--Conspiration des Natchés_. + +1712-1731. + +La Louisiane, ses habitans et ses limites.--M. Crozat en prend +possession en vertu de la cession du roi.--M. de la Motte Cadillac, +gouverneur; M. Duclos, commissaire-ordonnateur.--Conseil supérieur +établi; introduction de la coutume de Paris.--M. Crozat veut ouvrir des +relations commerciales avec le Mexique; voyages de M. Juchereau de +St.-Denis à ce sujet; il échoue.--On fait la traite des pelleteries avec +les Indigènes, dont une portion embrasse le parti des Anglais de la +Virginie.--Les Natchés conspirent contre les Français et sont +punis.--Désenchantement de M. Crozat touchant la Louisiane; cette +province décline rapidement sous son monopole; il la rend (1717) au roi, +qui la concède à la compagnie d'Occident rétablie par Law.--Système de +ce fameux financier.--M. de l'Espinay succède à M. de la Motte Cadillac, +et M. Hubert à M. Duclos.--M. de Bienville remplace bientôt après M. de +l'Espinay.--La Nouvelle-Orléans est fondée par M. de Bienville +(1717).--Nouvelle organisation de la colonie; moyens que l'on prend pour +la peupler.--Terrible famine parmi les colons accumulés à +Biloxi.--Divers établissemens des Français.--Guerre avec +l'Espagne.--Hostilités en Amérique: Pensacola, île +Dauphine.--Paix.--Louis XIV récompense les officiers de la +Louisiane.--Traité avec les Chicachas et les Natchés.--Ouragan du 12 +septembre (1722).--Missionnaires.--Chute du système de Law.--La +Louisiane passe à la compagnie des Indes.--Mauvaise direction de cette +compagnie.--M. Perrier, gouverneur.--Les Indiens forment le projet de +détruire les Français; massacre aux Natchés; le complot n'est exécuté +que partiellement.--Guerre à mort faite aux Natchés; ils sont anéantis, +1731. + +CHAP. II.--_Limites_.--1715-1744. + +Etat du Canada: commerce, finances, justice, éducation, divisions +paroissiales, population, défenses.--Plan de M. de Vaudreuil pour +l'accroissement du pays.--Délimitation des frontières entre les colonies +françaises et les colonies anglaises.--Perversion du droit public dans +le Nouveau-Monde au sujet du territoire.--Rivalité de la France et de la +Grande-Bretagne.--Différends relatifs aux limites de leurs +possessions.--Frontière de l'Est ou de l'Acadie.--Territoire des +Abénaquis.--Les Américains veulent s'en emparer.--Assassinat du P. +Rasle.--Le P. Aubry propose une ligne tirée de Beaubassin à la source de +l'Hudson.--Frontière de l'Ouest.--Principes différens invoqués par les +deux nations; elles établissent des forts sur les territoires réclamés +par chacune d'elle réciproquement.--Lutte d'empiétemens; prétentions des +colonies anglaises; elles veulent accaparer la traite des Indiens.--Plan +de M. Burnet.--Le commerce est défendu avec le Canada.--Etablissement de +Niagara par les Français, et d'Oswégo par les Anglais.--Plaintes +mutuelles qu'ils s'adressent.--Fort St.-Frédéric élevé par M. de la +Corne sur le lac Champlain; la contestation dure jusqu'à la guerre de +1744.--Progrès du Canada.--Emigration; perte du vaisseau le +Chameau.--Mort de M. de Vaudreuil (1725); qualités de ce gouverneur.--M. +de Beauharnais lui succède.--M. Dupuy, intendant.--Son caractère.--M. de +St.-Vallier second évêque de Québec meurt; difficultés qui s'élèvent +relativement à son siége, portées devant le Conseil supérieur.--Le +clergé récuse le pouvoir civil.--Le gouverneur se rallie au parti +clérical.--Il veut interdire le conseil, qui repousse ses +prétentions.--Il donne des lettres de cachet pour exiler deux +membres.--L'intendant fait défense d'obéir à ces lettres.--Décision du +roi.--Le cardinal de Fleury premier ministre.--M. Dupuy est +rappelé.--Conduite humiliante du Conseil.--Mutations diverses du siége +épiscopal jusqu'à l'élévation de M. de Pontbriant.--Soulèvement des +Outagamis (1728) expédition des Canadiens; les Sauvages se +soumettent.--Voyages de découverte vers la mer Pacifique; celui de M. de +la Vérandrye en 1738; celui de MM. Legardeur de St.-Pierre et Marin +quelques années après; peu de succès de ces entreprises.--Apparences de +guerre; M. de Beauharnais se prépare aux hostilités. + +LIVRE VIII. + +CHAP. I.--_Commerce_.--1608-1744. + +De l'Amérique et de ses destinées.--But des colonies qui y ont été +établies.--Le génie commerçant est le grand trait caractéristique des +populations du Nouveau-Monde.--Commerce canadien: effet destructeur des +guerres sur lui.--Il s'accroît cependant avec l'augmentation de la +population.--Son origine: pêche de la morue.--Traite des pelleteries de +tout temps principale branche du commerce de la Nouvelle-France.--Elle +est abandonnée au monopole de particuliers ou de compagnies jusqu'en +1731, qu'elle tombe entre les mains du roi pour passer en celles des +fermiers.--Nature, profits, grandeur, conséquences de ce négoce; son +utilité politique.--Rivalité des colonies anglaises; moyens que prend M. +Burnet, gouverneur de la Nouvelle-York, pour enlever la traite aux +Français.--Lois de 1720 et de 1727.--Autres branches de commerce: +pêcheries, combien elles sont négligées.--Bois +d'exportation.--Construction des vaisseaux.--Agriculture; céréales et +autres produits agricoles.--Jin-seng.--Exploitation des mines.--Chiffre +des exportations et des importations.--Québec, entrepôt +général.--Manufactures: introduction des métiers pour la fabrication des +toiles et des draps destinés à la consommation +intérieure.--Salines.--Etablissement des postes et messageries +(1745).--Transport maritime.--Taxation: droits de douane imposés fort +tard et très modérés.--Systèmes monétaires introduits dans le pays; +changemens fréquens qu'ils subissent et perturbations qu'ils +causent.--Numéraire, papier-monnaie: cartes, ordonnances; leur +dépréciation.--Faillite du trésor, le papier est liquidé avec perte de +(5/8) pour les colons en 1720.--Observations générales.--Le Canadien +plus militaire que marchand.--Le trafic est permis aux fonctionnaires +publics; affreux abus qui en résultent.--Lois de +commerce.--Etablissement du siége de l'Amirauté en 1717; et d'une bourse +à Québec et à Montréal.--Syndic des marchands.--Le gouvernement +défavorable à l'introduction de l'esclavage au Canada. + +CHAP. II.--_Louisbourg_.--1744-1748. + +Coalition en Europe contre Marie-Thérèse pour lui ôter l'empire +(1740).--Le maréchal de Belle-Isle y fait entrer la +France.--L'Angleterre se déclare pour l'impératrice en 1744.--Hostilités +en Amérique.--Ombrage que Louisbourg cause aux colonies +américaines.--Théâtre de la guerre dans ce continent.--Les deux +métropoles, trop engagées en Europe, laissent les colons à leurs propres +forces.--Population du Cap-Breton; fortifications et garnison de +Louisbourg.--Expédition du commandant Duvivier à Canseau et vers +Port-Royal.--Déprédations des corsaires.--Insurrection de la garnison de +Louisbourg.--La Nouvelle-Angleterre, sur la proposition de M. Shirley, +en profite pour attaquer cette forteresse.--Le Colonel Pepperrell +s'embarque avec 4,000 hommes, et va y mettre le siége par terre, tandis +que le commodore Warren en bloque le port.--Le commandant français rend +la place.--Joie générale dans les colonies anglaises; sensation que fait +cette conquête.--La population de Louisbourg est transportée en +France.--Projet d'invasion du Canada, qui se prépare à tenir tête à +l'orage.--Escadre du duc d'Anville pour reprendre Louisbourg et attaquer +les colonies anglaises (1746); elle est dispersée par une tempête.--Une +partie atteint Chibouctou (Halifax) avec une épidémie à bord.--Mortalité +effrayante parmi les soldats et les matelots.--Mort du duc +d'Anville.--M. d'Estournelle, qui lui succède, se perce de son épée.--M. +de la Jonquière persiste à attaquer Port-Royal; une nouvelle tempête +disperse les débris de la flotte.--Frayeur et armement des colonies +américaines.--M. de Ramsay assiège Port-Royal.--Les Canadiens défont le +colonel Noble au Grand-Pré, Mines.--Ils retournent dans leur pays.--Les +frontières anglaises sont attaquées, les forts Massachusetts et Bridgman +surpris et Saratoga brûlé; fuite de la population.--Nouveaux armemens de +la France; elle perd les combats navals du Cap-Finistère et de +Belle-Isle.--Marine anglaise et française.--Faute du cardinal Fleury +d'avoir laissé dépérir la marine en France.--Le comte de la +Galissonnière gouverneur du Canada.--Cessation des hostilités; traité +d'Aix-la-Chapelle (1748).--Suppression de l'insurrection des +Miâmis.--Paix générale. + +CHAP. III.--_Commission des Frontières_.--1748-1755. + +La paix d'Aix-la-Chapelle n'est qu'une trêve.--L'Angleterre profite de +la ruine de la marine française pour étendre les frontières de ses +possessions en Amérique.--M. de la Galissonnière, gouverneur du +Canada.--Ses plans pour empêcher les Anglais de s'étendre, adoptés par +la cour.--Prétentions de ces derniers.--Droit de découverte et de +possession des Français.--Politique de M. de la Galissonnière, la +meilleure quant aux limites.--Emigration des Acadiens; part qu'y prend +ce gouverneur.--Il ordonne de bâtir ou relever plusieurs forts dans +l'Ouest; garnison au Détroit, fondation d'Ogdensburgh (1749).--Le +marquis de la Jonquière remplace M. de la Galissonnière.--Projet que ce +dernier propose à la cour pour peupler le Canada.--Appréciation de la +politique de son prédécesseur par M. de la Jonquière; le ministre lui +enjoint de la suivre.--Le chevalier de la Corne et le major Lawrence +s'avancent vers l'isthme de l'Acadie et s'y fortifient; forts Beauséjour +et Gaspareaux; Lawrence et des Mines.--Lord Albemarle, ambassadeur +britannique à Paris, se plaint des empiétemens des Français (1750); +réponse de M. de Puyzieulx.--La France se plaint à son tour des +hostilités des Anglais sur mer.--Etablissement des Acadiens dans l'île +St.-Jean; leur triste situation.--Fondation d'Halifax (1749).--Une +commission est nommée pour régler la question des limites: MM. de la +Galissonnière et de Silhouette pour la France; MM. Shirley et Mildmay +pour la Grande-Bretagne.--Convention préliminaire: tout restera dans le +Statu quo jusqu'au jugement définitif.--Conférences à Paris; +l'Angleterre réclame toute la rive méridionale du St.-Laurent depuis le +golfe jusqu'à Québec; la France maintient que l'Acadie, suivant ses +anciennes limites, se borne au territoire qui est à l'est d'une ligne +tirée dans la péninsule de l'entrée de la baie de Fondy au cap +Canseau.--Notes raisonnées à l'appui de ces prétentions diverses.--Les +deux parties ne se cèdent rien.--Affaire de l'Ohio; intrigues des +Anglais parmi les naturels de cette contrée, et des Français dans les +cinq cantons.--Traitans de la Virginie arrêtés et envoyés en +France.--Les deux nations envoyent des troupes sur l'Ohio et s'y +fortifient.--Le gouverneur fait défense aux Demoiselles Desauniers de +faire la traite du castor au Sault-St.-Louis; difficulté que cela lui +suscite avec les Jésuites, qui se plaignent de sa conduite à la cour, de +la part qu'il prend, lui et son secrétaire, au commerce, et de son +népotisme.--Il dédaigne de se justifier.--Il tombe malade et meurt à +Québec en 1752.--Son origine, sa vie, son caractère.--Le marquis +Duquesne lui succède.--Affaire de l'Ohio continuée.--Le colonel +Washington marche pour attaquer le fort Duquesne.--Mort de +Jumonville.--Défaite de Washington par M. de Villiers au fort de la +Nécessité (1754).--Plan des Anglais pour l'invasion du Canada; assemblée +des gouverneurs coloniaux à Albany.--Le général Braddock est envoyé par +la Grande-Bretagne en Amérique avec des troupes.--Le baron Dieskau +débarque à Québec avec 4 bataillons (1755).--Négociations des deux cours +au sujet de l'Ohio.--Note du duc de Mirepoix du 15 janvier 1755; réponse +du cabinet de Londres.--Nouvelles propositions des ministres français; +l'Angleterre élève ses demandes.--Prise du Lys et de l'Alcide par +l'amiral Boscawen.--La France déclare la guerre à l'Angleterre. + +FIN DES SOMMAIRES. + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Canada depuis sa +découverte jusqu'à nos jours. Tome II, by François-Xavier Garneau (1809-1866) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CANADA, TOME--2 *** + +***** This file should be named 27132-8.txt or 27132-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/1/3/27132/ + +Produced by Rénald Lévesque and the Online Distributed +Proofreading Canada Team at http://www.pgdpcanada.net (This +book was created from images provided by Bibliothèque et +Archives nationales du Québec.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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X. Garneau</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 85%;} + + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire du Canada depuis sa découverte +jusqu'à nos jours. Tome II, by François-Xavier Garneau (1809-1866) + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II + +Author: François-Xavier Garneau (1809-1866) + +Release Date: November 2, 2008 [EBook #27132] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CANADA, TOME--2 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque and the Online Distributed +Proofreading Canada Team at http://www.pgdpcanada.net (This +book was created from images provided by Bibliothèque et +Archives nationales du Québec.) + + + + + + +</pre> + + + + + + +<h2>HISTOIRE</h2> + +<h5>DU</h5> + +<h1>CANADA</h1> + +<h5>DEPUIS SA DÉCOUVERTE JUSQU'A NOS JOURS.</h5> + +<h5>PAR</h5> + +<h2>F. X. GARNEAU.</h2> +<br><br> +<hr class="short"> + +<h3>TOME SECOND.</h3> +<hr class="short"> +<br><br> +<p class="mid"><b>QUÉBEC:</b><br> + +IMPRIMERIE DE N. AUBIN, RUE COUILLARD, No. 14.</p> +<hr class="short"> +<h4>1846.</h4> + +<a name="p1" id="p1"></a> + +<br><br> + + + +<a name="l5" id="l5"></a> +<h2>LIVRE V.</h2> +<br> +<a name="l5c1" id="l5c1"></a> +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<h3>COLONIES ANGLAISES.</h3> + +<h3>1690.</h3> + +<p><b>Objet de ce chapitre.--Les persécutions politiques et religieuses +fondent et peuplent les colonies anglaises, qui deviennent +en peu de temps très puissantes.--Caractère anglais dérivant de +la fusion des races normande et saxonne. Institutions libres +importées dans le Nouveau-Monde, fruit des progrès de l'époque.--La +Virginie et la Nouvelle-Angleterre.--Colonie de +Jamestown (1607).--Colonie de New-Plymouth et gouvernement +qu'elle se donne (1620).--Immensité de l'émigration.--L'Angleterre +s'en alarme.--La bonne politique prévaut dans +ses conseils et elle laisse continuer l'émigration.--New-Plymouth +passe entre les mains du roi par la dissolution de la compagnie--Commission +des plantations établie; opposition qu'elle suscite +dans les colonies; elle s'éteint sans rien faire.--Etablissement du +Maryland (1632) et de plusieurs autres colonies.--Leurs diverses +formes de gouvernement: gouvernemens à charte, gouvernemens +royaux, gouvernemens de propriétaires.--Confédération +de la Nouvelle-Angleterre.--Sa quasi-indépendance de la métropole.--Population +et territoire des établissemens anglais en +1690.--Ils jouissent de la liberté du commerce.--Jalousie de +l'Angleterre: actes du parlement impérial et notamment l'acte +de navigation passés pour restreindre cette liberté.--Opposition +générale des colonies; doctrines du Massachusetts à ce sujet.--M. +Randolph envoyé par l'Angleterre pour faire exécuter ses lois +de commerce; elle le nomme percepteur général des douanes. Négoce +étendu que faisaient déjà les colons.--Les rapports et les +calomnies de Randolph servent de prétextes pour révoquer les +chartes de la Nouvelle-Angleterre.--Ressemblance de caractère +entre Randolph et lord Sydenham. Révolution de 1690.--Gouvernement.--Lois.--Education.--Industrie.--Différence +entre le colon d'alors et le colon d'aujourd'hui, le colon français et le +colon anglais.</b></p> + +<p>Le Canada n'avait pas été actuellement en +guerre avec les Anglais depuis le traité de St.-Germain-en-Laye +en 1632. A cette époque +reculée, où les colonies de l'Amérique septentrionale +naissaient à peine, les combattans +étaient tous des Européens, qui se disputaient +des lambeaux du continent dû au génie de +Colomb. Aucun d'eux n'avait pris les armes +pour défendre le sol de sa vraie patrie; la terre +qu'ils foulaient était encore à leurs yeux une +terre étrangère. Mais en 1689 les choses +avaient déjà changé. Il y avait alors des Canadiens, +il y avait des Américains, il y avait une +patrie, ce mot si magique pour le soldat. Et +chose remarquable, les Européens laissèrent +pour ainsi dire le champ libre à ces nouveaux +hommes, qui essayèrent leur force et leur courage +les uns contre les autres, et déployèrent +dans la lutte cette même ardeur et cette haine +nationale dont leurs mères-patries respectives +donnaient le douloureux spectacle depuis des +siècles dans l'ancien monde.</p> + +<p>Nous savons quel développement avait pris +en 1689 le Canada en population, en industrie +et en richesses. Pour bien apprécier les +moyens relatifs des parties belligérantes, et les +dangers de la guerre pour ce pays, il est nécessaire +de posséder la même connaissance +relativement aux colonies anglaises, qui forment +aujourd'hui une des premières nations du +monde.</p> + +<p>Après les tentatives infructueuses de colonisation +dont il a été dit quelques mots dans une +autre partie de cet ouvrage, l'Angleterre cessa +de s'occuper de l'Amérique, qu'elle ne fréquenta +plus que par ses pêcheurs et ses baleiniers. +La France montra plus de persévérance, +elle s'obstina dans son entreprise jusqu'à +ce qu'elle eût réussi à s'établir en Acadie et en +Canada d'une manière permanente.</p> + +<p>Mais à peu près dans le temps où elle s'était +assurée un pied solide dans le Nouveau-Monde, +des guerres politiques et religieuses vinrent +bouleverser l'Angleterre, et rejeter hors de son +sein une population formée par les débris des +partis vaincus, qui, tour à tour opprimés par le +vainqueur, abandonnèrent leur patrie pour +aller s'en créer une nouvelle ailleurs. Ils +fondèrent la Virginie, New-Plymouth, le Massachusetts +et bien d'autres provinces. La +bigoterie et un zèle aveugle régnaient parmi +toutes les sectes chrétiennes. Chacun niait à +son voisin ce que tous les hommes avaient droit +de posséder, la liberté de conscience. C'est à +cela que l'on doit attribuer, sinon l'établissement, +du moins l'état florissant de l'Amérique aujourd'hui<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>. +La cause première de cette émigration +involontaire subsistant toujours, ces nouvelles +colonies se peuplèrent rapidement et +surpassèrent bientôt celles de la France.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"></a><b>Note 1:<a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> History of Massachusetts Bay.</b></blockquote> + +<p>Ensuite, le génie commerçant de l'Angleterre, +qui commençait à se déployer à la faveur de la +liberté, favorisa l'accroissement de ces mêmes +possessions lointaines. Ce fut un bonheur pour +celles-ci que cette nouvelle direction donnée à +l'esprit national; elles en profitèrent plus que +leur mère-patrie elle-même.</p> + +<p>La race saxonne, agreste et engourdie, observe +un écrivain, aurait fait peu de bruit dans +le tournoi des peuples, si des myriades de Normands, +de Poitevins et d'autres Français de +toutes les provinces, ne fussent venus la réveiller +rudement à la suite de Guillaume-le-Conquérant. +De cette époque et de la fusion +graduelle des deux races, datent les progrès +qui se sont manifestés successivement dans le +génie, les institutions et la puissance de l'Angleterre. +L'audace, l'activité et la rapacité +normandes ont fécondé la vieille torpeur +saxonne. Des excès de la tyrannie organisée +par la conquête et des résistances féodales sont +nées les alliances des intérêts lésés, et de ces +alliances tout le système municipal et parlementaire +de la Grande-Bretagne<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. Les colons +américains importèrent avec eux, comme +un dépôt sacré, ce système municipal et parlementaire, +première cause de leurs succès +futurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"></a><b>Note 2:<a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> Maillefer.</b></blockquote> + +<p>L'époque de l'établissement de l'Amérique +septentrionale est remarquable par la révolution +qui s'opérait dans les esprits chez toutes +les nations et particulièrement en Angleterre, +où le peuple, ne se contentant pas de vaines +théories, réclamait la mise en pratique de ces +grands principes sociaux, que la marche de la +civilisation et les doctrines chrétiennes commençaient +à développer aux yeux de la multitude. +Ce peuple fut le premier qui posséda, +dans son parlement, l'arme nécessaire pour +lutter avec avantage contre le despotisme. +Jacques I donnait le nom de rois<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> aux membres +des Communes, à ceux même que Henri VIII +avait traités de brutes, tant s'était accrue déjà +leur puissance. Les principes de la liberté, les +droits de l'homme, la nature et l'objet d'un +gouvernement, étaient des questions qui occupaient +tous les esprits, et qui se discutaient +jusque dans le village le plus reculé du pays +avec une extrême chaleur. Mais faute d'habitude +on abusa, comme cela arrive toujours là +où la liberté ne fait que de naître, de cette +même liberté pour laquelle on combattait; et +le vainqueur la refusa au vaincu, qui fut poursuivi, +persécuté, proscrit. Les querelles de +religion se mêlant à celles de la politique, fournirent +de nouveaux alimens à l'incendie dans +lequel disparurent les restes de l'Eglise de +Rome et le trône. Les puritains prétendaient +vouloir la liberté religieuse et la liberté politique, +et cependant, durant leur domination sous +Cromwell, ils se montrèrent plus exclusifs et +plus persécuteurs que les royalistes qu'ils avaient +renversés. Mais les principes survivent à ceux +qui en abusent; et les nouvelles idées fructifièrent +en Amérique, où les portèrent ces mêmes +puritains déchus. La réaction qui eut lieu en +Angleterre après la mort du Protecteur, les +priva de toute autorité, et les livra à la vengeance +d'un vainqueur irrité également contre +les maximes religieuses et contre les maximes +politiques qu'ils avaient invoquées indistinctement +pour opérer la révolution qui avait amené +Charles I à l'échafaud et l'établissement d'une +république. Les plus zélés et les plus compromis +durent alors chercher à se soustraire à un +gouvernement auquel leurs idées ne pouvaient +jamais leur permettre de se rallier, et ils émigrèrent +sur les rives du Nouveau-Monde, emportant +avec eux leurs principes et ces institutions +libres dans lesquelles ils avaient converti +des maximes générales en vérités pratiques. Le +droit de représentation, l'institution précieuse +du jury, le vote des subsides par le peuple, et +plusieurs autres priviléges essentiels à la liberté +du citoyen, furent des dogmes qu'ils y transplantèrent, +qui servirent de base à leur organisation +sociale, et qui ne cessèrent plus d'être +regardés comme les droits les plus précieux de +l'homme. Les monopoles, les ordres privilégiés, +les charges sur l'industrie, comme les +maîtrises et corporations des métiers, etc., la +féodalité, et toutes les chaînes qui accablaient +encore le peuple, même dans les pays les plus +libres de l'Europe, ne suivirent point ces colons +au-delà des mers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"></a><b>Note 3:<a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Un comité de la chambre des communes devait lui présenter +une adresse. Il ordonna que douze siéges fussent apportés +pour les membres de ce comité, «car, dit-il, ce sont douze +rois qui viennent».</b></blockquote> + +<p>Jacques I divisa la partie du continent américain, +située entre les 34e. et 45e. degrés de +latitude, en deux vastes provinces: la Virginie +et la Nouvelle-Angleterre. La première fut +concédée à une compagnie de Londres, et la +seconde, à des marchands de Plymouth avec le +droit de les établir et d'y commercer, en 1606.</p> + +<p>Dès l'année suivante, ou quatre ans après la +fondation de Port-Royal, la compagnie de +Londres envoya 108 colons dans la Virginie +pour commencer l'établissement de cette province, +lesquels s'établirent dans un lieu qu'ils +nommèrent Jamestown; mais les privations et +la misère réduisirent leur nombre à une quarantaine +au bout de quelques mois. Cinq cents +autres émigrés les suivirent en 1609. N'ayant +ni plus de moyens, ni plus de prévoyance que les +premiers, ils se virent bientôt en proie à une +affreuse famine qui les fit périr presque tous. +La fertilité du sol, la beauté du climat et l'émigration +contribuèrent cependant à faire oublier +ces désastres, et petit à petit la province prit +des développemens qui la mirent au-dessus de +tous les périls. Ces premiers pionniers de la +civilisation américaine vécurent à profits +communs jusqu'en 1613. A cette époque des +terres leur furent distribuées; et la plupart +des planteurs n'ayant point de femmes, la +compagnie leur envoya quatre-vingt-six +jeunes filles, qui leur furent vendues à raison +de cent à cent cinquante livres de tabac +chacune. Six ans plus tard fut convoquée, par +le chevalier George Yeardley, la première assemblée +représentative qu'il y ait eue en Amérique; +et les représentans, élus par les bourgs, +réglèrent les affaires de la colonie, qui jusque-là +avaient été dirigées par la compagnie de +Londres. En 1621, la province reçut une +espèce de gouvernement constitutionnel composé +d'un gouverneur, d'un conseil et d'une +assemblée générale élective. Peu de temps +après, elle fut attaquée par les Sauvages, qui +massacrèrent plus de 300 personnes, tant +hommes que femmes et enfans; la compagnie, +blâmée de n'avoir pas protégé suffisamment les +habitans, fut dissoute, et le roi prit la Virginie +sous sa protection (1624). Elle perdit sa législature +sous le roi Jacques, mais Charles I, +son fils, la lui restitua.</p> + +<p>De son côté, la compagnie de Plymouth +envoya, en 1607, une colonie de cent et quelques +personnes à Sagahadoc (Kénébec) dans +la Nouvelle-Angleterre, sous les ordres de +George Popham; mais ce dernier étant mort, +les colons retournèrent en Europe le printemps +suivant; ce qui découragea tellement la société, +qu'elle abandonna toute idée de colonisation jusqu'en +1620. Alors des puritains (Brownistes), +qui s'étaient réfugiés dans la Hollande une douzaine +d'années auparavant<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>, pour échapper +aux persécutions qui pesaient sur eux en Angleterre, +demandèrent à la compagnie de +Londres la permission d'émigrer dans la Virginie +avec la liberté d'y professer leur religion, +eux et leur postérité. Le roi s'y refusa d'abord, +mais il y consentit ensuite; et l'année suivante ils +purent faire voile pour l'Amérique. Trompés +par leur pilote qui fit fausse route, ils abordèrent +plus au nord qu'ils n'avaient intention +de le faire, et au lieu de débarquer dans la +Virginie, ils se trouvèrent dans la Nouvelle-Angleterre, +où ils jetèrent les premier fondemens +de la colonie de New-Plymouth. N'ayant +point de charte du roi, ils formèrent une espèce +de société volontaire, et obéirent à des lois et +à des magistrats établis par eux-mêmes, jusqu'à +l'époque de leur union avec le Massachusetts +en 1692.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"></a><b>Note 4:<a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Jeremy Belknap: History of New-Hampshire.</b></blockquote> + +<p>«Ce pacte gouvernemental, dit le Dr. Story<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a> +est sinon le premier, du moins le titre primordial +le plus authentique de l'établissement +d'une nation, que l'on trouve dans les annales +du monde. Les philosophes et les juristes en +appellent constamment à la théorie d'un pareil +contrat, pour établir la mesure des droits et +des devoirs des gouvernans et des gouvernés; +mais presque toujours cette théorie a été regardée +comme un effort d'imagination, qui n'est +appuyé ni par l'histoire ni par la pratique des +nations, et qui ne fournit par conséquent aucune +instruction solide pour les affaires réelles +de la vie. On ne pensait guère que l'Amérique +pût fournir l'exemple d'un contrat social +d'une simplicité primitive et presque patriarcale».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"></a><b>Note 5:<a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> <i>Commentaries on the constitution of the United-States, etc.</i></b></blockquote> + +<p>Deux ans après, la compagnie de Plymouth +concéda un territoire dans le Massachusetts, à +quelques personnes qui essayèrent inutilement +d'y former un établissement. D'autres tentatives +suivirent celle-ci avec plus ou moins de +succès jusqu'en 1628. Enfin, dans cette même +année, une nouvelle compagnie acheta de celle +de Plymouth le territoire de cette province, +et fut incorporée par charte royale. Elle +transféra le gouvernement de la colonie dans le +pays même; et quelque temps après les +habitans élurent des députés pour faire des +lois, établir des cours de justice, etc. L'immigration +devint considérable; il arriva dans une +seule année (1630) plus de 1500 colons, par +quelques uns desquels la ville de Boston fut +commencée. En 1633, ils débarquèrent encore +en plus grand nombre; la plupart de ces émigrés +étaient des mécontens politiques, des +hommes qui avaient des lumières, de l'expérience +et même de la fortune, excellens matériaux +pour fonder un pays. L'Angleterre, +voyant grossir ce torrent de population +désaffectionnée qui s'en allait en Occident, +prit l'alarme. L'ordre fut promulgué de suspendre +le départ de tous les vaisseaux destinés +pour le Nouveau-Monde; et il fut enjoint aux +patrons de ceux qui auraient à l'avenir une +pareille destination avec des émigrans, d'obtenir +au préalable une permission de l'autorité publique. +En même temps les capitaines des +navires dont le départ avait été suspendu, +furent sommés de se présenter devant le conseil +d'état avec la liste de leurs passagers. +Mais après réflexion, la bonne politique prévalut +heureusement dans ce conseil, et les +émigrans eurent permission de partir après +avoir été informés, que «Sa Majesté n'avait +aucune intention de leur imposer la liturgie de +l'Eglise anglicane, et qu'elle croyait que +c'était pour jouir de la liberté en matière de +religion, qu'ils passaient dans le Nouveau-Monde»<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"></a><b>Note 6:<a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Charles I se guida d'après le même principe en accordant +une charte à Rhode-Island en 1663. «Notre plaisir royal, +dit le monarque, est que personne dans la colonie ne soit à l'avenir +molesté, puni, inquiété ni recherché pour différence +d'opinion en matières religieuses».</b></blockquote> + +<p>Cette conduite du roi d'Angleterre et de son +conseil, contraste bien étrangement avec celle +de Louis XIV, qui ne tolérait d'autre opinion +que la sienne, et qui fermait à ses sujets les +portes de toutes ses colonies comme pour montrer +que même l'avenir devait subir les lois de +sa volonté, et qu'il modèlerait à son gré les +empires futurs!</p> + +<p>Au nombre des passagers dont le départ +avait été ainsi arrêté par l'ordre de la cour de +Londres, se trouvait un homme obscur, mais +qui allait emporter avec lui les destinées de sa +patrie; cet homme était Cromwell. L'oeil +royal devina-t-il l'avenir de ce nom roturier en +parcourant la liste de ces passagers? vit-il dans +celui qui le portait le possesseur futur de son +trône et le chef de la nation? L'ordre qu'il +avait donné causa du délai, et dans l'intervalle +le puritain, le futur protecteur de la Grande-Bretagne, +changea d'opinion et ne sortit point +de son pays; sa destinée devait s'accomplir.</p> + +<p>La compagnie de Plymouth s'étant dissoute, +la colonie passa sous l'autorité du roi comme +celle de la Virginie. Cet événement exerça +alors peu d'influence sur l'administration intérieure, +qui resta entre les mains des habitans. +Ils élisaient tous leurs fonctionnaires, depuis le +gouverneur en descendant jusqu'au dernier +degré de l'échelle hiérarchique. La législature +était élective dans toutes ses branches.</p> + +<p>Plus tard pourtant, en 1638, les clameurs +que leurs ennemis ne cessaient de pousser +contre eux en Angleterre, se renouvelèrent +avec plus de fureur que jamais. Le roi, +trompé par leurs assertions haineuses et intéressées, +nomma une commission, dont l'archevêque +de Cantorbéry était le chef, à laquelle +fut départie une autorité suprême et absolue +sur toutes les colonies, avec le pouvoir de +faire des lois et des ordonnances affectant leur +gouvernement et la personne et les biens des +habitans. A cette nouvelle, le Massachusetts +fit les remontrances les plus énergiques contre +«cette commission», dont l'établissement +abrogeait d'un seul coup toutes les libertés coloniales. +Il exposa que les colons étaient +passés en Amérique avec le consentement de +Sa Majesté, dont ils avaient beaucoup agrandi +les domaines; que si on leur enlevait leur +charte, ils seraient forcés de s'en aller ailleurs, +ou de retourner dans leur pays natal; que les +autres établissemens seraient également abandonnés, +et que tout le pays tomberait ainsi entre +les mains des Français ou des Hollandais. Il +terminait par demander qu'on les laissât jouir +de leurs anciennes libertés, et qu'on ne mît +point d'entraves à l'émigration vers le Nouveau-Monde.</p> + +<p>L'Angleterre n'osa pas mettre à exécution +un projet devenu odieux dès sa naissance; et +la commission des plantations s'éteignit sans +rien faire, tant il est vrai de dire que l'opinion +publique avait déjà de force dans ce royaume, +fruit inappréciable de la liberté.</p> + +<p>Les colonies anglaises, respectées ainsi dans +leurs droits, se formaient insensiblement aux +habitudes du gouvernement représentatif, tandis +que l'arrivée continuelle des partisans vaincus +dans les luttes civiles de la mère-patrie, augmentait +leur population et leurs richesses. Les +puritains persécutés cherchaient un asile dans +la Nouvelle-Angleterre; les catholiques dans +le Maryland; les royalistes dans la Virginie.</p> + +<p>Le Maryland fut concédé par Charles I à +lord Baltimore, baron irlandais, et fondé en +1632 par 200 gentilshommes catholiques. Huit +ans après ils demandèrent et obtinrent un gouvernement +libre. Cette province est la première +qui ait eu l'honneur de proclamer dans +le Nouveau-Monde, le grand principe de la +tolérance universelle, et de reconnaître la +sainteté et les droits imprescriptibles de la conscience<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>. +Elle se peupla rapidement. Jouissant +de la tranquillité pendant que les autres provinces +étaient déchirées par des persécutions +religieuses, l'émigration s'y portait en foule, +sûre d'y trouver le repos et la paix.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"></a><b>Note 7:<a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> Chalmer's annals.</b></blockquote> + +<p>Telle fut l'origine des deux premières colonies +anglaises, la Virginie et la Nouvelle-Angleterre, +autour desquelles les autres sont +venues ensuite se grouper. En lisant l'histoire +des premières on voit celle des dernières; elles +ont eu toutes, plus ou moins, les mêmes obstacles +à vaincre et les mêmes avantages à +utiliser. Elles présentent aussi toutes la même +physionomie et le même caractère politique ou +social. Peuplées du reste par des habitans +d'une même nation, elles ont été commencées à +peu de distance les unes des autres comme l'indique +le tableau suivant:</p> + +<pre> +La Virginie, 1608. + +La Nouvelle-York, fondée par les Hollandais +en 1614, sous le nom de Nouvelle-Belgique, +devient anglaise en 1664. + +Plymouth, 1620, réuni au Massachusetts en +1692. + +Le Massachusetts 1628. + +Le New-Hampshire, 1623. + +Le New-Jersey, fondé par les Hollandais, +en 1624, devient anglais en 1664. + +Le Delaware, fondé par les Hollandais en +1627, devient anglais en 1664. Quelques +Suédois s'y étaient établis en 1638; mais ils +furent subjugués par les Hollandais, et la +plupart quittèrent le pays. + +Le Maine en 1630; réuni au Massachusetts +en 1677. + +Le Maryland en 1633. + +Le Connecticut en 1635, établi par des +colons du Massachusetts. + +Le New-Haven en 1637, réuni au Connecticut +en 1662. + +Providence en 1635. + +Le Rhode-Island en 1638, réunis en 1644. + +La Caroline du Nord en 1650; colonie distincte +en 1729. + +La Caroline du Sud en 1670. Cette date, +relativement aux deux Carolines, a rapport +ici à l'établissement des Anglais; car +longtemps auparavant, sous l'amiral de +Coligny, les Huguenots français y avaient +fondé une colonie florissante, qui finit par +l'affreuse catastrophe vengée par le chevalier +de Gourgues. + +La Pennsylvanie en 1682. + +La Géorgie fondée plus tard en 1733. +</pre> + +<p>Ces diverses colonies possédaient trois formes +bien distinctes de gouvernement, qui, modifiées +par les habitudes et par la nature de la société +américaine, constituèrent ensuite les élémens du +gouvernement fédéral établi par la révolution de +1776. C'étaient les gouvernemens à charte, les +gouvernemens royaux ou provinciaux, et les gouvernemens +de propriétaires. Les gouvernemens +à charte étaient limités à la Nouvelle-Angleterre. +Les peuples de cette province, où il y +avait plusieurs colonies, jouissaient de tous les +priviléges de sujets nés anglais, étaient investis +de tous les pouvoirs gouvernemental, législatif, +exécutif et judiciaire. Ils choisissaient les gouverneurs, +élisaient les assemblées législatives +et nommaient les magistrats. Une seule restriction +était imposée à leur autorité législative, +c'est que les lois qu'ils se faisaient ne pouvaient +être contraires à celles de l'Angleterre. +Plus tard, la métropole réclama le droit de +révoquer les chartes; mais les colons maintinrent +qu'elles étaient des pactes solennels et +irrévocables, excepté pour causes légitimes. +Dans quelques cas néanmoins, elles furent forcément +supprimées, particulièrement vers la fin +du règne de Charles II, où les corporations +métropolitaines éprouvèrent le même sort. Les +contestations auxquelles cette question donna +lieu entre la mère-patrie et les colonies à +charte, furent une des causes de la révolution.</p> + +<p>Le pouvoir législatif, qui était sans appel, résidait +dans un corps nommé, «The General +Court of the Colony of Massachusetts Bay,» +et était composé d'un gouverneur, d'un député-gouverneur, +de dix magistrats et de deux députés +de chaque ville, tous élus annuellement +par le peuple. Le gouverneur et les magistrats +formaient une chambre, et les députés l'autre. +Cette législature siégeait tous les ans.</p> + +<p>Le pouvoir exécutif était exercé par le +gouverneur et un conseil, dont sept membres +étaient nécessaires pour délibérer, et qui +siégeait deux fois par semaine.</p> + +<p>Les gouvernemens royaux étaient ceux de +la Virginie, de la Nouvelle-York, et, plus tard, +des Carolines (1728), de la Géorgie, du New-Hampshire +et du New-Jersey (1702). Dans +ces colonies, le gouverneur et le conseil étaient +nommés par la couronne; et les chambres +d'assemblée élues par le peuple. Les gouverneurs +recevaient leurs instructions du roi ou +de ses ministres. Ils avaient voix négative +dans les procédés des législatures. Les juges +et autres officiers civils étaient aussi nommés +par le roi, mais payés par les colonies. Les +actes arbitraires des gouverneurs, et le droit +de veto réclamé par la couronne sur les actes +des assemblées, furent des causes incessantes +de difficultés dans ces gouvernemens. Le Canada +nous fournit le modèle de cette espèce de +régime.</p> + +<p>Les gouvernemens de propriétaires, qui +tenaient de la nature féodale, offraient quelque +ressemblance avec les palatinats d'Allemagne. +Les propriétaires de ces provinces étaient +revêtus de certains pouvoirs royaux et législatifs; +mais le tout subordonné à l'autorité suprême +de l'empire. Le Maryland, la Pennsylvanie, +et, dans les premiers temps, les +deux Carolines et le Jersey, étaient soumis à +cette forme de gouvernement, qui a existé dans +les deux premières provinces ainsi que dans le +Delaware jusqu'à la révolution. Ces colonies +appartenaient à des propriétaires ou particuliers, +à qui des territoires avaient été concédés par le +souverain avec pouvoir d'y établir des gouvernemens +civils et d'y faire des lois, sous certaines +restrictions. Leur histoire est un long tissu +de querelles occasionnées par la manière dont +les propriétaires exerçaient leur droit de révoquer +ou négativer les actes des assemblées +législatives; car même dans ces colonies +des corps représentatifs furent introduits, dont +les membres étaient nommés mi-partie par +les propriétaires et mi-partie par le peuple. +En 1719, les habitans de la Caroline exaspérés +contre leurs maîtres, s'emparèrent du gouvernement +et élurent un gouverneur, un conseil +et une assemblée, qui se réunirent pour publier +une déclaration d'indépendance, dans laquelle +ils exposèrent les motifs de leur renonciation à +leur ancienne forme de gouvernement. Les +anciennes lois de l'assemblée de la Virginie +(1624) renferment une déclaration qui définit +le pouvoir de l'assemblée de taxer et d'imposer +des charges personnelles.</p> + +<p>Dès l'origine (1643), les provinces de la +Nouvelle-Angleterre formèrent entre elles une +confédération offensive et défensive, chacune +se réservant néanmoins son gouvernement et sa +juridiction particulière. Les affaires générales +de la confédération étaient réglées par un congrès +composé de deux commissaires de chaque +colonie. Cette législature se nommait «<i>The +General Court of the United Colonies of New-England</i>»<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>. +Pour marque de sa souveraineté, +la Nouvelle-Angleterre frappait monnaie; et +toutes les commissions se faisaient au nom du +gouverneur du consentement du conseil. Suivre +les lois anglaises ou les ordres du roi sans permission +de l'autorité coloniale, c'était faire +acte d'infraction de ses priviléges<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>. Nous +avons déjà fait allusion ailleurs à cette confédération +qui possédait, comme l'on voit, une +quasi-indépendance; mais qui ne la garda pas +longtemps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"></a><b>Note 8:<a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> <i>Encyclopedia Americana</i>.</b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"></a><b>Note 9:<a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> Rapport de M. E. Randolph au bureau du commerce et des +plantations, 1676: <i>Collection de papiers relatifs à Massachusetts +Bay</i>.</b></blockquote> + +<p>C'est à partir de 1630, que la population des +colonies anglaises augmenta rapidement. Elle +pouvait être alors de 4,000 âmes, et déjà +au bout de vingt ans elle atteignait 80,000 +âmes, et, en 1690, époque de la seconde +guerre avec le Canada, elle devait excéder +200,000 âmes, puisqu'en 1701, on l'évaluait +à 262,000. La population du Canada et de l'Acadie +ne dépassait pas alors 12 à 15,000 âmes, +c'est à dire qu'elle était treize fois moins considérable +que celle des provinces voisines +contre lesquelles elle allait avoir à lutter les +armes à la main. Le désavantage du nombre +n'était pas le seul qu'elle eût à surmonter. +La différence d'institutions politiques pesait +aussi d'un grand poids dans la balance, de même +que celle du climat. C'est au moyen de cette +supériorité numérique et de richesse que les +colonies américaines ont pu mettre dans tous +les temps sur pied des armées qui comptaient +autant de combattans qu'il y avait d'hommes +capables de porter les armes dans toute la +Nouvelle-France.</p> + +<p>Occupant les parties centrales de l'Amérique +du nord, sur le bord de la mer Atlantique, +c'est à dire, depuis le Canada jusqu'à la Floride, +les établissemens anglais jouissaient d'un +ciel chaud ou tempéré dans toute leur étendue, +et d'un sol dont les productions, extrêmement +variées, étaient par cela même un gage d'abondance +continuelle. Le blé croît partout dans cet +immense pays ainsi que le maïs, plante indigène +qui vient sans effort surtout dans le centre +et dans l'ouest des Etats-Unis, où il rend le +double du blé. La culture du tabac commence +dans le Maryland, par le 39e. ou 40e. +degré de latitude: c'est aujourd'hui le principal +article d'exportation de cet Etat et de la +Virginie. Le coton se cultive depuis le 37e. +degré en gagnant le sud; mais on n'a commencé +à en exporter qu'en 1791. Le ris, qui +exige un climat chaud et un sol marécageux, +vient dans les mêmes latitudes que le coton. +Les provinces du nord produisent du blé, du +chanvre, du lin, du houblon, etc. Favorisées +ainsi de la nature et par une immigration nombreuse, +ces colonies devinrent en peu de +temps riches et florissantes.</p> + +<p>Dans les premières années elles jouirent +d'une liberté de commerce illimitée. Les +vaisseaux de toutes les nations étaient admis +dans leurs ports; elles allaient acheter dans +tous les pays où elles trouvaient les plus grands +avantages. Mais après qu'elles eurent passé +par les souffrances, les inquiétudes, les dangers, +qui ont accompagné partout la fondation +des établissemens européens dans le Nouveau-Monde, +après qu'elles eurent commencé +à acquérir ce bien-être et ces richesses, qui +n'étaient le partage que du petit nombre dans +l'ancien, l'Angleterre résolut de les faire contribuer +davantage aux charges de l'état, puisqu'elles +profitaient autant que les autres parties +de l'empire, de la protection du gouvernement. +En 1655 Cromwell, qui venait de subjuguer +l'Irlande et de se baigner dans le sang de ses +malheureux habitans, se chargea de l'exécution +de cette mesure, qu'il fallait sa volonté +forte pour faire réussir. Il fallait d'abord faire +naître les prétextes qui ne tardèrent point +en effet à se présenter. Il voulut engager +la Nouvelle-Angleterre à envoyer des émigrans +en Irlande pour repeupler les déserts +que ses armées y avaient faits; celle-ci ne voulut +pas plus envoyer ses enfans dans ce pays que +dans la Jamaïque, où il les invita ensuite de +s'établir. Première désobéissance. Dans la +guerre civile terminée par la mort de Charles I, +le parti royaliste avait été vaincu, et la Virginie +ainsi que le Maryland qui avait embrassé ce +parti, durent être soumis par les armes du +protecteur. Ce fut une seconde offense. C'en +était assez pour fournir des motifs plausibles au +gouvernement d'imposer des restrictions au +commerce des colonies. Le parlement impérial +passa un acte pour leur défendre d'importer +ou d'exporter leurs marchandises dans +d'autres vaisseaux que dans des vaisseaux anglais, +équipés par des matelots anglais. Cet acte +fut bientôt suivi d'un autre, l'acte de navigation, +qui prohiba l'exportation de certains articles +des colonies en ligne directe à l'étranger. En +1663, une troisième loi, plus sévère encore +que les premières, les obligea de vendre leurs +produits sur les marchés de l'Angleterre +seulement, et d'acheter les articles de manufacture +étrangère dont elles pourraient +avoir besoin des marchands anglais à l'exclusion +de tous autres. Enfin en 1672, il +imposa aussi les produits exportés d'une colonie +à une autre colonie. Sa politique était +évidemment d'empêcher les colons d'établir +des manufactures et de se créer un commerce +avec l'étranger, au préjudice de ses intérêts<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>. +Mais ces lois prohibitives ne furent pas +observées immédiatement partout. Le Massachusetts +jouit encore longtemps après d'une +entière liberté; et elles furent ouvertement +ou secrètement violées par toutes les provinces, +qui avaient fait, lors de leur promulgation, +les remontrances les plus énergiques +contre ce qu'elles regardaient comme +une violation de leurs droits. M. Randolph, +agent de la métropole (1676), voyant arriver +dans le port de Boston des navires de l'Espagne, +de la France, de la Méditerranée, des Canaries, +etc., fit observer au gouverneur que cela était +contraire à l'acte de navigation. Celui-ci lui +répondit que les lois faites par le roi et son +parlement n'obligeaient la Nouvelle-Angleterre +qu'en autant qu'elles étaient conformes aux intérêts +de la colonie, dans laquelle seule résidait +le pouvoir législatif, en vertu de la charte +accordée par le père de Sa Majesté régnante; +et que toutes les matières en contestation +devaient être déterminées en définitive par elle +sans appel à l'autorité royale, qui pouvait bien +augmenter, mais non restreindre, ses libertés<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"></a><b>Note 10:<a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> «The colonial laws of modern times, had furnished the most +flagrant examples of tyrannical interference with the operations +of manufactures and commerce; and the narrow policy which +had always presided over the planting and rearing of new settlements, +was utterly inconsistent with the very liberal and +enlightened views of the economical system».</b> + +<p><b><i>Colonial policy of the European Powers, par</i> Lord Brougham.</b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"></a><b>Note 11:<a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> Rapport de M. Randolph à Sa Majesté: <i>Collection of original +papers relative to the colony of Massachusetts Bay</i>. Voyez +aussi Story vol. I, p. 52 <i>Commentaries on the constitution of +the United States</i>.</b></blockquote> + +<p>Toutes les provinces ne réclamèrent pas +leurs libertés avec la même hardiesse. La +Virginie, par exemple, était plus soumise, et +les réponses du chevalier Berkeley aux lords +commissaires en 1671, nous apprennent qu'elle +s'était conformée à l'acte de navigation, à son +grand détriment. En effet, cette loi y avait +fait cesser presque complètement la construction +des navires, branche importante de +son commerce.</p> + +<p>Cette lutte sourde d'intérêts commerciaux +entre les colonies et la métropole, annonce les +progrès que les premières avaient déjà faits. Le +chiffre de leurs exportations dans la Grande-Bretagne +fut en 1701 de £309,136; et celui +de leurs importations du même pays, de £343,828, +l'excédant des importations sur les +exportations étant probablement couvert par +les achats que faisaient les émigrans en s'embarquant +pour l'Amérique, et par les dépenses +du gouvernement militaire. Ces colonies +payaient elles-mêmes depuis longtemps les +dépenses de leur gouvernement civil. En temps +de guerre, elles fournissaient aussi leurs contingens +d'hommes et d'argent, selon leurs forces, +leur population et la proximité du théâtre des +hostilités.</p> + +<p>Le Massachusetts a toujours été la première +et la plus avancée des provinces britanniques. +Possédant en abondance dans son sein tout ce +qui est nécessaire à l'existence d'une marine et +à sa fourniture, comme des bois de construction +de toute espèce, de la poix, du goudron, +du chanvre, du fer, des douves, des madriers, +etc., elle bâtissait tous les ans quantité de +navires, qu'elle vendait en Angleterre et ailleurs. +Son commerce employait déjà près de 750 +vaisseaux de 6 à 250 tonneaux; ses principaux +chantiers de construction étaient à Boston, +Charlestown, Salem, Ipswick, Salisbury +et Portsmouth.</p> + +<p>Elle exportait des bois, des animaux vivans, +de la farine, de la drèche, du biscuit, des +salaisons de viande et de poisson, etc., dans la +Virginie et le Maryland, à la Jamaïque, à la +Barbade, à Nevis, à St.-Christophe et dans +plusieurs autres îles du golfe mexicain, en Espagne, +en Portugal, aux îles Madère et Canaries, +en France, en Hollande, aux villes anséatiques, +et enfin dans les îles britanniques de +la Manche; et elle en rapportait les objets dont +elle pouvait avoir besoin pour sa consommation +ou pour son négoce. Les marchandises manufacturées +et les produits des climats méridionaux +formaient la masse de ces importations. +Ce commerce, elle le faisait cependant malgré +la métropole.</p> + +<p>M. Randolph écrivait à la cour qu'on ne +tenait aucun compte en Amérique de l'acte de +navigation et des lois passées par le parlement +impérial pour régler le commerce, qui était +complètement libre à toutes les nations. Quant +à celui des Indes occidentales, disait-il, le marchand +anglais en est presque exclus par +celui de la Nouvelle-Angleterre, qui peut y +donner ses denrées à un prix considérablement +plus bas. Ainsi la Grande-Bretagne a perdu +la plus grande partie du commerce de l'ouest. +Le marchand américain expédie même déjà +des navires chargés de mâtures pour la Guinée, +Madagascar et les côtes de l'Inde.</p> + +<p>L'Angleterre, effrayée par cette activité +toujours croissante, songea enfin à prendre +des moyens prompts et efficaces pour faire +rentrer le négoce des colonies dans les bornes +d'un système moins préjudiciable à ses intérêts. +Par ses lois, par ses douanes, elle réussit à +le modifier, à le restreindre selon ses vues; mais +les colons ne se soumirent qu'à la force, en +attendant l'occasion de revendiquer ce qu'ils +regardaient comme les droits imprescriptibles +des sujets anglais, la liberté du commerce, aussi +sacrée à leurs yeux que la liberté politique et +religieuse.</p> + +<p>L'instrument dont la métropole se servit pour +amener cette révolution, fut l'agent que nous +avons déjà nommé, M. Edouard Randolph, +homme résolu, infatigable et doué de beaucoup de +pénétration et d'adresse dans les affaires. Charles +II l'envoya en Amérique en 1676 avec ordre de +lui faire un rapport sur l'état de la Nouvelle-Angleterre. +Le caractère de ce commissaire a +une analogie frappante avec celui de lord +Sydenham, sous les auspices duquel s'est +élaboré et accompli l'acte d'union des Canadas. +Leurs dépêches présentent plusieurs coïncidences +remarquables, et se ressemblent surtout +par le ton de passion et le cynisme d'une politique +sans morale et sans dignité qui y règnent<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. +Les habitans du Massachusetts tiennent dans +les lettres de Randolph la place qu'occupent les +Canadiens français dans celles de l'agent moderne. +A l'entendre on dirait qu'il n'y a que +cette province à punir; les petites colonies de +New-Plymouth, de New-Hampshire, et de +Connecticut méritent toute la sympathie du +gouvernement. D'après le rapport que ce +commissaire fit au roi, tout le pays se serait +plaint de l'usurpation des magistrats de Boston, +les habitans auraient désiré instamment +que Sa Majesté ne les laissât pas opprimer +plus longtemps, et qu'elle fît mettre enfin à +exécution les mesures de soulagement promises +par ses commissaires en 1665. C'est +ainsi qu'il cherche à diviser les colons; il parcourt +en même temps le pays, et excite les +habitans les uns contre les autres par ses +propos.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"></a><b>Note 12:<a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> Lord Sydenham tenait, dit-on, un livre dans lequel étaient +inscrits les noms de toutes les personnes marquantes de la colonie, +avec l'indication de leur parenté, de leur fortune, de leur +caractère, de leurs bonnes ou mauvaises qualités, de leurs opinions +politiques et religieuses, des principaux actes de leur vie, +etc. S'il voulait les rallier à sa politique, et obtenir leur appui, +il étudiait leur caractère dans cette singulière galerie de portraits, +qui ferait peut-être pâlir bien des gens si elle était mise au +jour, et faisait ensuite agir auprès d'elles ce qui pouvait tenter +leur passion dominante, l'ambition, la vanité, la vengeance, +la cupidité, etc. On ajoute que plus d'une fois il a surpris son +interlocuteur en tirant d'un tiroir ce livre fatal, dans lequel l'on +trouverait probablement les motifs des défections et des contradictions +politiques, qui ont signalé la vie de tant d'hommes sous +son administration, surtout dans le Canada occidental.</b></blockquote> + +<p>Dans toutes ses communications adressées, +soit au roi, soit à ses ministres, il sollicite l'envoi +d'un <i>quo warranto</i> suspendre la charte +de la Nouvelle-Angleterre, et il ne fit pas +moins de huit voyages à Londres pour presser +le gouvernement d'abolir les priviléges de cette +province vouée à l'ostracisme.</p> + +<p>Quelques années après il en fut nommé par +lettres royales percepteur des douanes (<i>collector</i>, +<i>surveyor</i> & <i>searcher</i>), afin d'y faire exécuter +les actes du parlement impérial qui, comme +on l'a dit, continuaient d'y être méconnus; il +ne cessa point d'être avec cela agent politique. +C'est dans sa dépêche (de 1682) au comte de +Clarendon que l'on trouve le passage suivant, +qui réfléchit parfaitement les opinions émises +de nos jours au sujet de mes compatriotes, et +nous montre les hommes toujours entraînés +dans le même cercle de passions.</p> + +<p>«Si Sa Majesté veut bien, écrivait Randolph, +ordonner au gouverneur Cranfield d'examiner +les derniers articles contre la faction du Massachusetts, +elle y trouvera des motifs suffisans, non +seulement pour révoquer la charte, mais pour +envoyer un homme prudent comme gouverneur +général de cette province (le gouverneur +était alors électif). Si les factieux étaient assez +forts pour se révolter contre la résolution du +roi de régler les affaires de cette colonie de la +manière qu'on le suggère, la première chose +qu'ils feraient, serait de me demander compte +de ma conduite pour avoir ouvertement appelé +le renversement de leur constitution, et d'après +la loi du pays, la mort serait le châtiment qui +me serait réservé. Mais ce parti, il s'éclipse, +il est divisé, les magistrats sont opposés aux +magistrats, les uns désirent, les autres craignent, +un changement. Mylord, je n'ai qu'une +chose à vous dire, c'est que Sa Majesté ne +doit ajouter foi, ni à ce que feront, ni à ce que +diront les agens de cette faction en Angleterre. +Veuillez bien vous rappeler que, quand le père +de votre seigneurie était grand chancelier, il +eut à traiter avec les agens de cette province +en 1662; ils agréèrent tout ce qu'il proposa +pour l'honneur du roi et l'avantage de ses sujets +coloniaux. Cependant cela n'empêcha pas le +Massachusetts de mépriser les ordres du roi, et +d'employer les évasions et les petites supercheries +pour s'y soustraire. Si on laisse à ce pays le +soin de remédier lui-même à ses griefs, il s'ensuivra +encore de plus grands maux. Une erreur +malheureuse, sinon volontaire, les a très aggravés. +On a dit que le roi ne peut, ni ne veut, quelque +soient les provocations, sévir contre le pays; +que ses finances sont dans un état peu florissant. +Le peuple croit ici tout ce qu'on lui débite... +D'un autre côté, par une étrange déception <i>deceptio +visus</i>, l'on peint à ce monarque les habitans +de cette province comme un peuple très fidèle et +très loyal, comme un grand peuple, qui peut lever +des forces considérables; qu'il a en outre fait +des sacrifices et de grandes dépenses pour convertir +les forêts du Nouveau-Monde en belles +campagnes sans qu'il en ait rien coûté à la +couronne.</p> + +<p>«Il est vrai, en effet, qu'il y a ici beaucoup +de sujets loyaux; mais un bien petit nombre +occupe des places de confiance. Les forces +du pays sont très peu de chose, et plus d'apparat +que de service. Je me fais fort de les +chasser hors des frontières avec cinq cents +hommes des gardes de Sa Majesté. Quant aux +sacrifices, je connais bien peu d'habitans maintenant +vivans, ou de leurs enfans, qui en aient +fait. M. Dudley, l'un des agens actuels du +Massachusetts, est un des premiers planteurs +et un homme comme il faut (gentleman); il est +venu ici avec une fortune assez honnête, mais +les premiers aventuriers ou sont morts et +les dépouilles de leurs enfans passées aux +?mains de leurs serviteurs, ou le peu qu'il +en reste vit si misérablement qu'on n'en fait +aucun cas. Pour ce qui est de ceux qui +ont joint la faction, qui y appartiennent, qui +dirigent tout ici, le gouverneur et le pays, je +ne connais qu'un seul homme qui n'ait pas été +domestique ou fils de domestique. Je prie +votre seigneurie de croire que je ne cherche +dans tout ceci que l'honneur du roi et le bien +de la plantation dont, par la bonté de Sa Majesté +et la faveur de votre seigneurie, je suis maintenant +un des habitans».</p> + +<p>C'est à la suite de ces représentations insultantes, +de ces basses calomnies, que le Massachusetts +et les autres provinces de la Nouvelle-Angleterre +perdirent leurs chartes. Déjà le +New-Hampshire avait reçu une nouvelle constitution +composée de deux branches seulement, le +gouverneur et la chambre représentative(1680). +Le Massachusetts fut traité en province rebelle, +et soumis à un gouvernement purement despotique, +composé d'un gouverneur général (le chevalier +Edmond Andros) et d'un conseil nommé +par lui et dont cinq membres formaient un +quorum. Il fut revêtu du pouvoir de faire des +lois et d'imposer des taxes. Il n'y eut plus de +chambre représentative, et le principe électif +fut aboli partout<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"></a><b>Note 13:<a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> Belknap: History of New-Hampshire</b></blockquote> + +<p>Cela, comme on peut bien le penser, attira +l'animadversion publique sur Randolph; il +devint si odieux que l'on perdait sa popularité +seulement à correspondre avec lui<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>. Emprisonné +par le peuple dans l'insurrection qui éclata +à Boston en 1689, à la suite de la nouvelle du +débarquement de Guillaume III en Angleterre, +ce malheureux reconnut lui-même, dans une +lettre qu'il écrivit à un des gouverneurs des +Iles, le mal qu'il avait fait aux colons et la +haine qu'ils lui portaient. «Ce pays est +pauvre, écrivait-il, l'observation rigoureuse +des lois de commerce a pesé grièvement sur +les habitans; tout le blâme retombe sur moi; +sur moi qui le premier ai attaqué leur charte, +et la leur ai fait perdre, sur moi qui ai continué +leur servitude par l'exercice de mon +office de percepteur des douanes».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"></a><b>Note 14:<a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> «His (M. Dudley) correspondency, écrivait M. Danforth, +with that wicked man, M. Randolph, for the overturning the +government, has made him the object of the people's displeasure».</b></blockquote> + +<p>Le despotisme ainsi établi et organisé +fut rempli de troubles et de confusion, et ne +put durer que jusqu'en 1691. L'opposition +toujours de plus en plus violente des habitans +força Guillaume et Marie de leur octroyer +un gouvernement plus libéral. Toute la Nouvelle-Angleterre +fut réunie en une seule province +avec l'Acadie nouvellement conquise, et +reçut une constitution représentative, qui exista +jusqu'à la révolution; mais dont les pauvres +Acadiens, soumis à toute sorte de servages, +furent exclus au moins dans la pratique.</p> + +<p>Malgré leur dépendance de la mère-patrie, +les colons anglais de l'Amérique avaient été +jusque-là l'un des peuples les plus libres de la +terre, et ils possédaient tous les élémens nécessaires +pour devenir une grande nation. Ils +avaient entre leurs mains les moyens de se +former aux habitudes d'une société indépendante +et à la science d'un gouvernement électif +et populaire. Dès son origine, la Nouvelle-Angleterre +s'était faite un code de lois, appelé +«<i>The Body of liberties</i>,» qui fut observé jusqu'à +ce que les besoins nécessitèrent de le modifier +ou de l'augmenter. Le nom seul de ce +code indique déjà par lui-même quels étaient les +sentimens du peuple. Les dispositions de la +partie criminelle, tirées de la Bible et modelées +sur les lois pénales des Hébreux, démontrent +jusqu'où les puritains avaient poussé le fanatisme +biblique<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>. C'est dans le vieux code du +Connecticut, un des Etats qui ont le mieux +gardé les maximes et les moeurs originaires, +que ce caractère est le plus prononcé. Ces lois +dites les <i>lois bleues</i> (blue laws), punissent de +mort l'enfant qui a maudit ou frappé ses pareils; +elles donnent droit de vie et de mort +aux pères sur le fils adulte coupable d'opiniâtreté +et de rébellion (stubborn and rebellious +son); elles défendent le mensonge et le jurement +profane sous peine de l'amende, du pilori +et du fouet, chaque récidive entraînant une +forte aggravation de peine. L'usage du tabac +est interdit; un baiser donné ou reçu entre +jeunes gens de différent sexe leur coûte une +admonestation publique et une amende; les +ivrognes sont fouettés; il n'est pas permis de +courir le dimanche, ni de se promener dans son +jardin, ni de voyager, ni de cuire son dîner, ni +de faire les lits, balayer la maison, se faire +tondre ou raser, ni d'embrasser sa femme, ni +à la mère d'embrasser son enfant! Il est également +interdit de fêter Noël ou les saints, de +faire des pâtés de hachis (mince pies), de danser +ou de jouer d'autres instrumens que le tambour, +la trompette ou la guimbarde. Personne +ne doit fournir le vivre ou le couvert à +un quaker ou à d'autres hérétiques. Celui +qui se fera quaker sera banni, et s'il revient, +puni de mort. (Les quakers refusaient de tirer +sur les Indiens.) «La plupart des articles +de ce code sont fondés sur des versets de +l'Exode, du Lévitique et du Deutéronome. +L'horreur des puritains de la Nouvelle-Angleterre +contre le catholicisme les aveuglait au +point que ces radicaux intraitables, à force de +remonter aux dogmes primitifs, reculaient jusqu'au +judaïsme. Non-seulement leurs codes, +mais leurs idées, leur langage, leurs noms +étaient hébreux. Il semblait que leur rigidité +craignît de s'amollir au contact de la mansuétude +évangélique.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"></a><b>Note 15:<a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> Aussi la rédaction du code est accompagnée de renvois au +texte de l'écriture. Voici quelques articles pris au hasard.</b> + +<p><b>Tous les magistrats seront choisis:</b></p> + +<pre> +1º. Par les bourgeois libres. <i>Deut</i>. 1. 13. + +2º. D'entre les bourgeois libres. <i>Deut</i>. 17. 15. + +3º. Parmi les hommes les plus habiles, etc. <i>Jéré</i>. 30. 21. + +Les héritages descendront au plus proche +parent, selon la loi naturelle donnée +par Dieu. <i>Nomb</i>. 27. 7. à 11. + +Il ne sera exigé aucun intérêt d'un frère +ou d'un voisin pauvre pour ce qui lui +sera prêté. <i>Lev</i>. 25. 35. 36. + +L'hérésie sera punie de mort, par ce +qu'un hérétique, comme un idolâtre, +cherche à ravir les âmes des hommes +au seigneur leur Dieu. <i>Zach</i>. 13. 3. + +L'ivrognerie, qui transforme l'image de +Dieu en celle de la brute, sera passible +du châtiment qu'on inflige aux +bêtes, du fouet, etc. <i>Prov</i>. 26. 3. +</pre> +</blockquote> + +<p>L'Imprimerie, cette arme si redoutable à la +tyrannie et aux abus, fut introduite à Cambridge +dans le Massachusetts peu de temps +après sa fondation (1638). Le premier ouvrage +qui sortit de la presse américaine, fut +«<i>The Freeman's Call</i>» un an après. Bientôt +régna cette liberté de la pensée, cette indépendance +de l'esprit qui est le partage d'une +nation libre et avancée dans la civilisation, et +qu'on retrouve rarement dans une colonie, +même de nos jours. Dans ces petites sociétés +naissantes, il est bien permis aux partis d'avoir +une polémique violente, factieuse quelquefois +sur des points particuliers; mais qu'un homme +se lève avec les armes de la raison pour défendre +des principes qui sont d'une application +générale, s'ils affectent le gouvernement, les +hommes en autorité, soit militaire, civile ou religieuse, +s'ils sont en opposition avec leurs intérêts, +leur ambition, leurs vues, il n'aura pas +d'écho, le peuple si turbulent dans ses colères, +sera paralysé par une influence mystérieuse, +par mille petits liens, qui des lieux occultes où +trônent ces pouvoirs vraiment redoutables, s'étendent +partout autour de lui, enchaînent ses +pas, et lui montrent leur puissance et son néant. +Tel homme n'oserait combattre un de ces pouvoirs +sans s'être du moins assuré l'appui +de l'autre, pour le protéger en cas de revers. +Le peuple de la Nouvelle-Angleterre est +celui de toute l'Amérique qui s'est affranchi +le premier de cet esprit de dépendance +qui tient au sentiment qu'on a contracté de sa +faiblesse, ou plutôt c'est parce qu'il ne l'avait +pas, qu'il se trouvait rejeté sur les rives du +Nouveau-Monde. Aussi ce peuple est-il le +premier qui ait produit des hommes célèbres +dans les lettres et dans les sciences: témoin, +Franklin.</p> + +<p>L'éducation si nécessaire aux peuples libres +est un des premiers objets qui occupèrent l'attention +des colons anglais; ils savaient qu'elle +était la principale sauve-garde de leurs franchises. +Ce fut la Nouvelle-Angleterre qui commença +et qui établit le système d'éducation primaire +le plus populaire. Elle posa pour principe +que l'éducation du peuple doit être à la +charge commune et obligatoire, acte qui +annonce déjà des vues profondes et en avant +de l'époque. Des écoles furent ouvertes dans +toutes les paroisses, sous la direction de comités +élus par le peuple, qui votait les contributions +nécessaires pour cet important objet. Afin, +disaient ses législateurs, que les lumières de +nos pères ne soient pas ensevelies avec eux +dans leurs tombeaux, nous décrétons, à peine +d'amende, que tout arrondissement de 50 feux +établira une école publique où l'on enseignera +à lire et à écrire; et que toute ville de cent +feux établira une école de grammaire dont le +maître pourra préparer les enfans pour l'université. +Cette loi qui se propagea dans les +autres colonies, existe encore en substance +dans le Massachusetts, qui s'en enorgueillit +à juste titre<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>. Il est résulté de là que +l'éducation est plus universellement répandue +parmi le peuple des Etats-Unis, que parmi +aucune autre nation du monde. En s'occupant +de l'éducation primaire, l'on n'oublia pas les +hautes études. Le célèbre collége de Harvard +fut fondé dès 1638. Cet exemple fut suivi bientôt +après par les autres provinces, excepté la Virginie +où, sous ce rapport, l'on fit d'abord moins +de progrès. Aussi le chevalier Berkeley s'en +glorifia-t-il dans cette réponse singulière qu'il +donna dans le cours d'un interrogatoire qu'on +lui faisait subir: «Dieu merci, dit-il, il n'y a dans +la colonie, ni <i>écoles libres</i>, ni <i>imprimerie</i>; et +j'espère que nous n'en aurons pas d'ici à trois +siècles; car les connaissances ont légué au +monde la rébellion, l'hérésie et toutes les +sectes; et l'imprimerie les a répandues, comme +elle a propagé les libelles contre le meilleur +des gouvernemens», finissant ainsi le panégyrique +de l'ignorance par la peinture des inconvéniens +qui résultent des lumières pour l'autorité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"></a><b>Note 16:<a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> Story: <i>Commentaries on the Constitution of the United +States</i>.</b></blockquote> + +<p>Dans le tableau rapide qui précède, nous +avons assisté à la naissance, suivi les progrès +des colonies anglaises jusqu'à la fin du 17e. +siècle, et esquissé les formes de leur société et +les principes qui la dirigeaient. S'expatriant pour +fuir la tyrannie et les persécutions, leurs habitans +ne soupiraient qu'après la liberté; ils ne +craignaient rien tant que de retomber sous un +joug pareil à celui auquel ils n'avaient pu se +soustraire qu'en quittant leur pays. Pendant +longtemps ils se crurent les dominateurs de l'Amérique +septentrionale. Leurs établissemens +faisaient des progrès rapides; ceux des Français +ne sortaient pas de leur berceau, où ils +semblaient destinés à périr; mais lorsqu'enfin +ils virent Colbert peupler le Canada de soldats +licenciés et élever des forts sur leurs frontières, +ils s'alarmèrent et pressèrent l'Angleterre +d'éloigner d'eux des voisins qui troublaient +leur commerce, et menaçaient leur +indépendance. Témoins de l'ambition et des +conquêtes de Louis XIV, qui dictait des lois à +l'Europe, ils tremblaient que quelque jour la +puissance de ce monarque ou de ses successeurs, +ne se fit sentir en Amérique comme dans +l'ancien monde. Le Canada, organisé militairement, +pouvait devenir un voisin incommode et +dangereux. Ils voulurent donc détruire, dès +son enfance, cet ennemi qui les menaçait déjà, +qu'ils ont combattu tant de fois depuis, et qui, +semble interroger aujourd'hui secrètement sa +pensée, partagée entre des idées d'indépendance +future et absolue et de fraternisation avec ceux +qui cherchaient ainsi à les expulser à jamais +du continent. Ils firent offrir à leur métropole +des secours en hommes et en argent; et pour +montrer leur bonne volonté, ils mirent immédiatement +sur pied, en 1690, deux armées de +deux mille hommes chacune pour envahir le +Canada. Nous verrons bientôt de quel résultat +fut accompagné le mouvement agresseur +de ces colons déjà si ambitieux.</p> + +<p>On a dû remarquer déjà que le caractère de +l'émigration d'autrefois et de l'émigration +d'aujourd'hui n'est pas le même. L'ancien +colon américain n'est point l'image de l'émigrant +qui débarque de nos jours sur les +rivages de l'Amérique. Le premier s'exilant +pour ne point abandonner des principes religieux +ou politiques pour la défense desquels il +avait combattu, et qu'il chérissait toujours, conservait +malgré sa défaite ce respect pour l'honneur, +cette fierté républicaine qu'il avait contractée +dans des luttes dont l'empire devait +être le prix. Le second, au contraire, n'est +point une victime politique, c'est le fruit surabondant +d'une société trop pleine et corrompue, +que les vicissitudes du commerce, la centralisation +de la propriété et les vices d'une organisation +sociale très compliquée, ont réduit à la +dernière misère. Les préoccupations de son +esprit sont tout entières concentrées dans la +recherche des moyens de se procurer une +nourriture qui lui manque sans cesse. Cet +homme ne peut avoir ni la noblesse de sentiment, +ni l'indépendance de caractère qui ont +distingué les premiers colons de l'Amérique +septentrionale. Accablé sous le poids de la +misère, et insensible à tout ce qui n'est pas +immédiatement lié à son existence matérielle, +il lui faudra à coup sûr de longues années d'aisance +pour atteindre au niveau des républicains +du Massachusetts ou des gentilshommes +catholiques du Maryland. Il est facile de concevoir, +qu'avec de pareils élémens la politique +d'une métropole a plus de chances de prolonger +sa domination.</p> + +<p>Si l'on compare à présent le colon français +avec le colon anglais du 17e et du 18e siècle, +l'on trouve encore là un grand contraste. Ce +dernier était principalement dominé par l'amour +de la liberté, du commerce et des richesses +qu'il fournit<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>. Il faisait avec plaisir tous les sacrifices +pour s'assurer la possession de ces trois +objets, vers lesquels tendaient toutes ses pensées. +Aussi dès que les traitans de l'Acadie le molestèrent +par leurs courses, ou que les Hollandais +de la Nouvelle-York génèrent son extension, +il dirigea tous ses efforts pour s'emparer +de ces deux contrées. En Acadie, il n'y avait +que quelques centaines d'habitans dispersés sur +les bords de la mer; il lui fut par conséquent +assez facile de conquérir cette province encore +couverte de forêts. La Nouvelle-Belgique +encore moins en état de se défendre, +passa sous son joug sans faire de résistance. +Le colon canadien resta seul dans la lice avec +lui; et la lutte, commencée déjà depuis longtemps, +devint alors plus vive, plus intéressante +et mieux définie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"></a><b>Note 17:<a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Lord Brougham exagère singulièrement un fait lorsqu'il dit, +«que ce colon bornait ses espérances de richesses aux inspirations +du St.-Esprit, et son ambition au désir de posséder le ciel +dans l'autre vie». L'histoire nous prouve qu'il avait autant +d'horreur de l'esclavage politique et commercial que de l'esclavage +religieux.</b></blockquote> + +<p>La vie à la fois insouciante et agitée, soumise +et indépendante du Canadien, avait une teinte +plus chevaleresque, plus poétique si l'on peut +parler ainsi, que celle de ses voisins. Catholique +ardent, il n'avait pas été jeté en Amérique +par les persécutions, il ne demandait pas une liberté +contre laquelle peut-être il eût combattu, +c'était un aventurier inquiet, qui cherchait une +vie nouvelle, ou un vétéran bruni par le soleil +de la Hongrie, qui avait vu fuir le croissant +devant lui sur le Raab, et pris part aux victoires +des Turenne et des Condé. La gloire militaire +était son idole, et, fier de marcher sous les +ordres de son seigneur, il le suivait partout, et +risquait sa vie avec joie pour mériter son estime +et sa considération. C'est ce qui faisait +dire à un ancien militaire: Je ne suis pas +surpris si les Canadiens ont tant de valeur, +puisque la plupart descendent d'officiers et +de soldats qui sortaient d'un des plus beaux régimens +de France.</p> + +<p>L'éducation que les seigneurs et le peuple +recevaient des mains du clergé presque seul +instituteur en Canada, n'était point de nature à +éteindre cet esprit qui plaisait au gouvernement, +et qui était nécessaire jusqu'à un certain +point au clergé lui-même, pour protéger plus +efficacement les missions catholiques, lesquelles +redoutaient pardessus tout la puissance et les +principes protestans de leurs voisins. Ainsi le +gouvernement et le clergé avaient intérêt à ce +que le Canadien fût un guerrier. A mesure +que la population augmentait en Canada, la +milice avec ce système devait y devenir de +plus en plus redoutable. C'était en effet +presqu'une colonie militaire: dans les recensemens +l'on comptait les armes, comme dans les +rôles d'armée. Tout le monde en avait (voir +App. A).</p> + +<p>Tels étaient nos ancêtres; et comme l'émigration +française a toujours été peu considérable, +ce système était peut-être ce qu'il y +avait de mieux, dans les circonstances, pour +luter contre la force croissante des colonies +anglaises. Pendant près d'un siècle leur vaste +puissance vint se briser contre cette milice +aguerrie, qui ne succomba, en 1760, que sous +le nombre, après une lutte acharnée de six +ans, et avoir honoré sa chute par de grandes +et nombreuses victoires. C'est à elle que le +Canada doit de ne pas faire partie aujourd'hui +de l'Union américaine; et elle sera probablement +la cause première quoiqu'éloignée de +l'indépendance de ce pays s'il cessait d'appartenir +à l'Angleterre, en ce qu'elle l'a empêché +de devenir complètement américain de moeurs, +de langue et d'institutions.</p> +<a name="l5c2" id="l5c2"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<h3>LE SIÈGE DE QUÉBEC.</h3> + +<h3>1609-1696.</h3> + +<p><b> +Ligne d'Angsbourg formée contre Louis XIV.--L'Angleterre +s'y joint en 1689, et la guerre, recommencée entre elle et la +France, est portée dans leurs colonies.--Disproportion de forces +de ces dernières.--Plan d'hostilités des Français.--Projet de +conquête de la Nouvelle-York; il est abandonné après un commencement +d'exécution.--Triste état du Canada et l'Acadie.--Vigueur +du gouvernement de M. de Frontenac.--Premières +hostilités: M. d'Iberville enlève 2 vaisseaux anglais dans la +baie d'Hudson.--Prise de Pemaquid par les Abénaquis.--Sac +de Schenectady.--Destruction de Salmon Falls (Sementels).--Le +fort Casco est pris et rasé.--Les Indiens occidentaux, prêts +à se détacher de la France, renouvellent leur alliance avec elle +au premier bruit de ses succès.--Irruptions des cantons, qui +refusent de faire la paix.--Patience et courage des Canadiens.--Les +Anglais projetent la conquête de la Nouvelle-France.--Etat +de l'Acadie depuis 1667.--L'Amiral Phipps prend Port-Royal; +il assiège Québec (1690) et est repoussé.--Retraite du général +Winthrop qui s'était avancé jusqu'au lac St.-Sacrement +(George) pour attaquer le Canada par l'Ouest, tandis que l'Amiral +Phipps l'attaquerait par l'Est.--Désastre de la flotte de +ce dernier.--Humiliation des colonies anglaises.--Misère profonde +dans les colonies des deux nations.--Les Iroquois et les +Abénaquis continuent leurs déprédations.--Le major Schuyler +surprend le camp de la Prairie de la Magdeleine (1691) et est +défait par M. de Varennes.--Nouveau projet pour la conquête +de Québec formé par l'Angleterre.--La défaite des troupes de +l'expédition à la Martinique et ensuite la fièvre jaune qui les +décime sur la flotte de l'amiral Wheeler, font manquer l'entreprise.--Expéditions +françaises dans les cantons (1693 et 1696); +les bourgades des Onnontagués et des Onneyouths sont incendiées.--Les +Miâmis font aussi essuyer de grandes pertes aux Iroquois.--Le +Canada plus tranquille, après avoir repoussé partout +ses ennemis se prépare à aller porter à son tour la guerre chez +eux.--L'état comparativement heureux dans lequel il se trouve +est dû à l'énergie et aux sages mesures du comte Frontenac.--Intrigues +de ses ennemis contre lui en France. +</b></p> + +<p>La France était en guerre avec une partie +de l'Europe depuis déjà deux ou trois ans. La +révocation de l'édit de Nantes avait soulevé +contre elle les nations protestantes, et leur avait +fourni le prétexte de reprendre les armes pour +se venger de leurs défaites passées. Le prince +d'Orange, le plus acharné de ses ennemis, fut +le principal auteur de la fameuse ligue d'Augsbourg, +dans laquelle la plupart des puissances +continentales entrèrent. Le roi Jacques II, +fervent catholique, et recevant des subsides de +Louis XIV pour être plus indépendant de son +parlement, était resté attaché à l'alliance de ce +prince; mais c'était tout ce qu'il pouvait faire +que d'empêcher les Anglais de la rompre. +Et en effet bientôt après ce peuple conspira +contre lui, et il eut la douleur de se voir +précipiter du trône par son propre gendre, le +prince d'Orange, soldat taciturne et ambitieux, +qui dut probablement la couronne d'Angleterre +autant à la haine qu'il portait à la +France qu'à son propre mérite. Il fut couronné +à Londres sous le nom de Guillaume +III. Louis XIV reçut le monarque déchu +avec les plus grands égards en lui promettant +de le replacer bientôt sur le trône; mais la +chute de Jacques lui donnait un ennemi de +plus dans la Grande-Bretagne.</p> + +<p>La France eut ainsi à combattre à la fois la +Hollande, l'Allemagne, la Savoie, l'Italie, l'Espagne +et l'Angleterre, multitude d'ennemis qui +ne faisait que prouver sa puissance. Comme +toujours les colons furent entraînés dans une +guerre dont l'objet leur était totalement étranger; +et parceque Louis XIV faisait trembler +l'Europe, il fallait que les habitans de l'Amérique +se battissent entre eux.</p> + +<p>Nous venons de voir quel chemin les colonies +anglo-américaines avaient fait à l'époque +où nous sommes parvenus, et quels élémens de +bonheur, de puissance et de richesses elles +possédaient pour l'avenir. Un commerce étendu, +une population considérable, des institutions +libres et la jouissance d'un des plus fertiles pays +du monde, tel est le tableau que présente l'ennemi +que le Canada a à combattre, le Canada +qui n'a, lui, que 11,000 habitans, qui soutient depuis +longtemps une guerre sanglante avec les +Indiens, et dont le commerce est presqu'entièrement +anéanti. Les Américains pouvaient +bien dire lorsqu'ils comparaient leurs forces aux +siennes, que c'était une proie «qu'ils n'avaient +qu'à allonger le bras pour saisir.»</p> + +<p>Les Français néanmoins ne s'effrayèrent pas. +Suivant leur antique usage, ils résolurent de ne +pas attendre l'ennemi chez eux, mais de l'attaquer +vivement dans ses propres positions malgré +sa supériorité numérique. Il fut décidé +en conséquence de l'assaillir à la fois à la baie +d'Hudson, dans la Nouvelle-York et sur différens +points de la frontière du Canada. Le +ministre de la marine à Paris, M. de Frontenac +en Canada, devaient activer, chacun de +son côté, les préparatifs de guerre. Louis +XIV enjoignit au dernier partant pour l'Amérique +de fournir à la compagnie du Nord les +secours dont elle pourrait avoir besoin pour exécuter +la première partie de ce plan, et chasser +les Anglais de tous les points qu'ils occupaient +à la baie d'Hudson<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>. Il le chargea en +outre de s'entendre avec le gouverneur de +l'Acadie, M. de Manneval, pour mettre cette +province, la plus exposée aux courses des ennemis, +hors d'insulte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"></a><b>Note 18:<a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> Ces instructions sont du 7 juin, et la guerre fut déclarée +à la Grande-Bretagne le 25 du même mois.</b></blockquote> + +<p>Un des projets de conquérir la Nouvelle-York +suggérés par le chevalier de Callières, car +il en avait présenté plusieurs, et dont on a parlé +plus haut, fut agréé; mais le gouvernement +adopta un plan d'exécution plus compliqué que +celui de cet officier. D'abord M. Begon, intendant +de Rochefort, fut chargé d'armer +deux vaisseaux, et de les mettre sous les ordres +de M. de la Caffinière, qui devait suivre les +directions de M. de Frontenac. Ces vaisseaux +avaient pour mission de balayer la côte depuis +le golfe St. Laurent jusqu'à New-York, et de +bloquer ensuite cette ville sans trop s'exposer +pourtant en attendant les troupes qui devaient +l'attaquer par terre. En second lieu le +gouverneur, en arrivant à Québec, devait faire +ses préparatifs avec le plus grand secret, et +conduire lui-même les troupes par terre à la +place qu'on voulait attaquer, après avoir chargé +le chevalier de Vaudreuil de l'administration +du Canada. Si l'entreprise réussissait et +que la province de la Nouvelle-York tombât en +son pouvoir, il devait y laisser la population catholique +en prenant les mesures nécessaires +pour s'assurer de sa fidélité; garder prisonniers +les officiers et les principaux citoyens +qui pourraient se racheter par de bonnes rançons, +et renvoyer tout le reste dans la Nouvelle-Angleterre +et dans la Pennsylvanie. Le +chevalier de Callières resterait gouverneur de +la conquête. Comme on supposait que l'ennemi +tâcherait de la reprendre, l'ordre avait été +donné de brûler toutes les habitations jusqu'à +une certaine distance autour de New-York, et +de forcer les autres à payer une forte contribution +pour se racheter. L'on reconnaît là le +génie dur et impitoyable de Louvois, assez conforme +d'ailleurs au système de guerre suivi à +cette époque en Amérique.</p> + +<p>Les courses que l'on ferait en même temps +sur les frontières anglaises, n'auraient pour +objet que d'inquiéter l'ennemi, diviser ses +forces et occuper les Indiens.</p> + +<p>Les premières hostilités commencèrent à la +baie d'Hudson, où M. de la Ferté prit le fort de +New-Severn. Le capitaine d'Iberville, officier +canadien plein de bravoure et devenu célèbre +depuis et par ses exploits et comme fondateur +de la Louisiane, arrivait à Ste.-Anne, poste +de cette baie, lorsque deux navires anglais +portant, l'un 22 canons et l'autre 14, et chargés +d'armes, de munitions et de vivres, parurent à +la vue du fort. On devina sans peine leur +dessein, car dans les papiers du gouverneur +de New-Severn on avait trouvé des lettres de la +compagnie de Londres, qui faisait la traite dans +cette contrée, lui enjoignant d'y proclamer le +prince d'Orange roi de la Grande-Bretagne, +et de prendre possession de toute la baie +d'Hudson au nom de l'Angleterre. Ces vaisseaux, +voyant les Français sur leurs gardes, +voulurent user de ruse; mais d'Iberville les fit +tomber eux-mêmes dans le piége qu'ils voulaient +tendre, et après avoir tué ou pris une +partie de leurs équipages dans des embuscades, +il les obligea d'amener leur pavillon. Il laissa +son frère, M. de Méricourt, pour commandant +de ces postes, et fit voile sur l'une de ses prises +pour Québec, où il arriva dans le mois d'octobre +1689. Il trouva le pays encore tout ému du +massacre de Lachine.</p> + +<p>Cependant les vaisseaux destinés à l'attaque +de New-York sur lesquels devait s'embarquer +le nouveau gouverneur, M. de Frontenac, +avaient perdu plus d'un mois à la Rochelle +pour se faire radouber; ensuite les bâtimens +marchands qu'ils avaient eu à convoyer avaient +retardé tellement leur marche, qu'ils n'étaient +arrivés à Chedabouctou, en Acadie, que vers le +milieu de septembre. M. de Frontenac y +resta quelques jours et ordonna à M. de la +Caffinière, s'il arrivait avant le 1er. novembre +à New-York, de croiser en face du port +jusqu'au 10 décembre tenant tout prêt pour le +débarquement; et si, à cette date, il ne recevait +point de nouvelle du Canada, de retourner +en France.</p> + +<p>L'état dans lequel le gouverneur trouva +le pays, dont il venait reprendre l'administration +pour la seconde fois, ne lui permit pas d'envahir +la Nouvelle-York, qui fut ainsi sauvée +par les fautes de M. Denonville. Ce gouverneur +avait, comme on a vu, par une suite +d'actes marqués au coin de l'imprévoyance ou +de la faiblesse, réduit le Canada à ne pouvoir +se défendre même contre les cantons. M. de la +Caffinière fut obligé de lever le blocus à la fin +de décembre après avoir capturé cependant +plusieurs vaisseaux ennemis; et le projet sur +New-York fut forcément ajourné à une autre +époque.</p> + +<p>Quoique M. de Frontenac trouvât la colonie +inondée de sang; qu'il vît, pour comble de +disgrâces, arriver au moment où il lui envoyait +des secours M. de Varennes, qui, sur l'ordre +du marquis de Denonville, avait évacué le fort +de Catarocoui, et fait sauter les fortifications, +il n'en jugea pas moins, avec sa sagacité ordinaire, +que ce n'était qu'en frappant des coups +hardis qu'il pourrait sauver le Canada, relever +le courage des habitans, et reconquérir la confiance +des alliés que les Français avaient parmi +les nations indigènes en rétablissant l'honneur +de leurs armes. Il n'eut pas plus tôt pris les +rênes du gouvernement qu'une nouvelle vigueur +en pénétra toutes les parties, se répandit +rapidement parmi les Canadiens et les Sauvages. +Tout le monde fut soudainement animé d'une +ardeur guerrière. Les Abénaquis levèrent les +premiers leur hache terrible.</p> + +<p>Ils se mirent en campagne (1689). Ce fut +sur Pemaquid qu'ils dirigèrent leurs coups, +fort situé entre la rivière Penobscot et celle +de Kénébec sur le bord de la mer, et qui +les incommodait beaucoup. Ils attaquèrent +les habitans voisins, tuant tous ceux qui voulaient +résister, et investirent ensuite la place, +montée de 20 canons, et qui se rendit après une +défense de plusieurs heures. Ils la rasèrent +avec toutes les maisons d'alentour, et s'en +retournèrent dans les chaloupes qu'ils avaient +prises après en avoir égorgé les équipages.</p> + +<p>Fiers de ce premier succès, ils entreprirent +sur le champ une seconde expédition encore +plus importante. Les ennemis avaient élevé une +douzaine de petits forts pour protéger les établissemens +qu'ils avaient dans leur voisinage; +ils les attaquèrent brusquement, les surprirent, +et renouvelèrent les horreurs dont Montréal +venait d'être le théâtre. Ils les emportèrent +tous les uns après les autres, et deux cents +personnes périrent sous le glaive de ces barbares. +Après ce sanglant exploit, qui répandit la +terreur dans toute la Nouvelle-Angleterre, ils +s'en retournèrent chargés de butin. Ces deux +expéditions, entreprises coup sur coup, ôtèrent +à celle-ci tout espoir de former une alliance avec +les Abénaquis, et de les détacher des Français.</p> + +<p>L'exécution de la troisième partie du plan +d'attaque des Français était laissée à la discrétion +et au jugement de M. de Frontenac. On +devait croire qu'il ne négligerait rien pour +harasser l'ennemi et lui faire tout le mal possible, +suivant les règles de la guerre; car les +hommes ont aussi établi des lois pour s'entre-détruire.</p> + +<p>Ce qui avait fait le plus de tort aux Français +dans l'estime des Sauvages, c'est leur inactivité, +qu'ils prenaient pour de la crainte. Le +gouverneur fit dire à M. de la Durantaye, +commandant à Michilimackinac, qu'il allait porter +la guerre dans les colonies anglaises, et qu'il +eût à en prévenir les Outaouais et les Hurons, +auxquels il devait faire comprendre que les +affaires allaient changer, et que la France +allait prendre une attitude digne d'elle.</p> + +<p>Sans attendre la belle saison, il mit trois expéditions +sur pied au milieu de l'hiver (1689-90) +pour fondre par trois endroits à la fois sur le +pays ennemi. La première, commandée par +MM. d'Aillebout de Mantet et Lemoine de Ste.-Hélène +et composée d'un peu plus de 200 Canadiens +et Sauvages, fut lancée sur la Nouvelle-York. +Plusieurs gentilshommes en faisaient +partie, et entre autres M. Lemoine d'Iberville, +celui-là même qui avait pris deux vaisseaux aux +Anglais dans la baie d'Hudson l'année précédente, +et M. LeBert du Chêne. Ces hardis +chefs de bande formèrent le projet d'attaquer +Albany; mais les Indiens, intimidés par l'audace +de l'entreprise, refusèrent d'y aller. Il +fut résolu alors de se rabattre sur Schenectady, +situé à 17 milles d'Albany, et que les Français +appelaient Corlar, du nom de son fondateur. +L'on arriva le 8 février, dans la soirée, devant +cette ville ou bourg dont l'enceinte en forme +de carré long était percée de deux portes et +renfermait 80 maisons. Les habitans, quoiqu'avertis +plusieurs fois de se tenir sur leurs gardes, +dormaient dans une fatale sécurité ne mettant +pas même de sentinelles à leurs portes. Ils +n'avaient pas voulu croire qu'il fût possible aux +Canadiens, chargés de leurs vivres et de leurs +armes, de faire plusieurs centaines de milles +au travers des bois et des marais, au milieu +des glaces et des neiges. Incrédulité qui leur +coûta cher! Les Français ayant reconnu la +place, y entrèrent sans bruit vers 11 heures +du soir par une grosse tempête de neige, +et investirent toutes les maisons. Ces +hommes couverts de frimats et l'oeil ardent +devaient paraître comme d'effrayans fantômes +dans les rues désertes de Schenectady destiné +à périr dans cette affreuse nuit. Les ordres +se donnaient bas et la capotte du soldat, suivant +la consigne, assourdissait le bruit des armes, +lorsqu'à un signal donné chacun poussa un cri +sauvage et s'élança dans les maisons, dont les +portes furent brisées à coups de hache. Les +malheureux habitans tout effrayés ne songèrent +guère à se défendre. Il n'y eut qu'à une espèce +de fort gardé par une petite garnison, et que +d'Aillebout de Mantet avait attaqué lui-même, +où l'on éprouva une vive résistance. L'on s'en +empara enfin, et tout ce qu'il y avait dedans fut +passé au fil de l'épée. La ville fut ensuite +livrée au flammes. Deux maisons seulement +furent épargnées, celle où l'on avait porté un +officier canadien blessé, M. de Montigny, et +celle du commandant de la place, le capitaine +Sander, dont l'épouse avait autrefois généreusement +recueilli quelques prisonniers français, +et qui reçut dans cette circonstance le prix +de sa noble conduite. Un grand nombre de +personnes périrent dans ce massacre, fruit du +système atroce de guerre qu'on avait adopté, et +secondes représailles de celui de Lachine attribué +aux instigations des Anglais. On accorda +la vie à une soixantaine de vieillards, femmes et +enfans, échappés à la première furie des assaillans, +dont 27 furent emmenés en captivité<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>. Le +reste de la population se sauva dans la direction +d'Albany, sans vêtemens, au milieu d'une neige +épaisse qui tombait toujours poussée par un +vent violent. Vingt-cinq de ces fugitifs perdirent +des membres qu'ils s'étaient gelés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"></a><b>Note 19:<a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> Plusieurs de ces détails m'ont été fournis par Dr. O'Callaghan +auteur d'une Histoire de la Nouvelle-York sous la domination +hollandaise, et qui les a puisés dans les archives du pays où +s'est passé l'événement.</b></blockquote> + +<p>La nouvelle de cette affreuse tragédie arriva +dans la capitale de la province au point du jour. +Elle y fut apportée par un homme qui n'avait +eu que le temps de sauter sur son cheval, et +qui avait eu un genoux fracassé par une +balle en fuyant. Elle jetta la ville dans la plus +grande consternation; l'on disait que les +Français arrivaient et qu'ils étaient 1400, tant +la peur avait déjà grossi leur nombre. L'on +tira le canon d'alarmes, la ville fut mise en état +de défense, et la milice appelée sous les armes +jusqu'à une grande distance.</p> + +<p>Cette expédition fit une sensation extraordinaire +parmi les tribus indiennes, et l'on n'en +parle encore chez les anciens habitans de la +Nouvelle-York qu'avec un sentiment de terreur. +La retraite fut accompagnée de plusieurs +accidens; l'on manqua de vivres, les +hommes furent obligés de se disperser; plusieurs +furent tués ou pris, et le reste atteignit +Montréal épuisé de fatigues et de faim.</p> + +<p>La seconde bande, formée aux Trois-Rivières, +n'était composée que de 52 Canadiens +et Sauvages. M. Hertel, homme de tête et de +résolution, la commandait. Après une marche +de deux mois, il tomba à la fin de mars sur l'établissement +de Salmon Falls (Sementels), formé +au bord de la rivière Piscataqua, dans la Nouvelle-Angleterre, +et défendue par une maison +fortifiée et deux forts de pieux. Il fit attaquer +sur le champ tous ces ouvrages à la fois et les +emporta d'assaut. On y fit 54 prisonniers, 27 +maisons furent brûlées, et 2000 pièces de bétail +périrent dans les flammes.</p> + +<p>Les ennemis, s'étant ralliés, se présentèrent +vers le soir au nombre de 200 pour attaquer +Hertel. Il s'était mis en bataille sur le bord +d'une petite rivière sur laquelle il y avait un +pont étroit qu'il fallait passer pour l'atteindre. +Les Anglais méprisant le petit nombre +de ses soldats, s'y engagèrent avec une grande +assurance. Lorsque Hertel jugea qu'ils s'étaient +assez avancés, il les chargea l'épée à la +main; dix huit ennemis tombèrent tués ou +blessés du premier choc. Le reste tourna le +dos et lui abandonna le champ de bataille. La +Fresnière, son fils aîné fut blessé, Crevier +son neveu fut tué. Après cette rencontre, il +se retira sans plus être inquiété.</p> + +<p>Le troisième parti fut organisé à Québec. +Le gouverneur avait voulu par ce partage exciter +sans doute l'émulation et l'ardeur de +ces bandes. M. de Portneuf, fils du baron +de Bécancourt, le commandait. Il était composé +de Canadiens, d'une compagnie de troupes +tirée de l'Acadie et d'Abénaquis, et il fut aussi +heureux que les autres. Il s'empara de Casco, +bourg situé sur le bord de la mer à l'embouchure +de la rivière Kénébec, et défendu +par un fort monté de 8 canons, devant lequel +il fallut ouvrir la tranchée. La garnison aurait +fait une plus longue défense probablement +sans une sortie dans laquelle périrent une partie +de ses plus braves soldats. Les fortifications +furent rasées, et les maisons réduites en +cendre à deux lieues à la ronde.</p> + +<p>Ces bandes intrépides qui ne s'étaient pas contentées +de ravager le plat pays comme le portaient +leurs ordres; mais qui s'étaient attaquées +aux places fortifiées même; ces soldats que +n'arrêtaient ni la distance, ni la rigueur de +l'hiver, ni les fatigues et les dangers de toute +espèce, apprirent aux colonies anglaises qu'une +direction énergique présidait aux opérations de +leur ennemi, et, ce qui était bien plus important, +firent rompre les négociations qui se continuaient +entre les alliés du Canada et les Iroquois +confédérés, pour former une ligue contre +lui.</p> + +<p>Le comte de Frontenac, pour montrer aux +Indiens occidentaux que ces victoires n'étaient +pas vaines, et afin de les mettre aussi en état +de se passer du commerce anglais, envoya dans +le printemps suivant (1690) un grand convoi +de marchandises à Michilimackinac pour la +traite. En même temps, il fit offrir à ces Sauvages +des présens par le célèbre voyageur +Nicolas Perrot, pour lequel ces peuples continuaient +toujours d'avoir une grande considération.</p> + +<p>La nouvelle des excursions heureuses des Canadiens +et ce convoi arrivèrent en même temps +au grand entrepôt du pied du lac Supérieur, et au +moment où les ambassadeurs des nations de ces +contrées, allaient partir pour conclure un traité +définitif avec les cinq cantons; mais quand ils +virent les Français, victorieux de leurs ennemis, +arriver chargés de marchandises et en assez +grand nombre pour les rassurer contre la vengeance +des Iroquois, ils ne craignirent plus de +rompre avec eux, et, charmés des présens que +Perrot leur présenta et qu'il fit valoir avec une +adresse admirable, ils s'attachèrent plus étroitement +que jamais aux intérêts de la France. +Bientôt après 110 canots, portant pour 100 mille +écus de pelleteries, et conduits par plus de 300 +Sauvages de toutes les tribus, partirent pour +Montréal, où ils furent reçus aux acclamations +de toute la ville. Ils y trouvèrent le gouverneur, +lequel dut jouir en les voyant arriver du +succès de sa politique, qui d'ennemis presque +déclarés avait fait en si peu de temps de tous +ces peuples des alliés fidèles. Ce revirement +soudain ne s'était pas fait cependant sans opposition.</p> + +<p>Le génie de le Rat, qui avait travaillé +avec une si perverse sagacité à rompre les +négociations de M. Denonville, cherchait +alors à engager les tribus dans une alliance +avec les Iroquois en rendant celle avec les +Français impossible. Il paraît que lui et sa +nation étaient l'âme de toute cette vaste intrigue, +derrière laquelle ils avaient l'art de se +cacher, en se servant des Outaouais, dont la +grossièreté naturelle permettait d'en faire de +faciles instrumens. L'habile le Rat mit dans +leur bouche ces paroles insolentes qu'ils répondirent +lorsqu'on voulut les empêcher de renvoyer +les prisonniers Tsonnonthouans: «Nous +nous étions figurés, dirent-ils, que les Français +étaient des guerriers, mais ils le sont beaucoup +moins que les Iroquois. Nous ne sommes plus +surpris, s'ils ont été longtemps sans rien entreprendre, +c'est le sentiment de leur faiblesse qui +les retenait. Après avoir vu avec quelle lâcheté +ils se sont laissé massacrer dans l'ile de +Montréal, il nous est évident que nous ne pouvons +plus en attendre de recours. Leur protection +nous est devenue non seulement inutile +mais nuisible, par les engagemens où elle +nous a entraînés mal à propos; leur alliance +ne nous a pas fait moins de tort pour le commerce +que pour la guerre; elle nous a privés +de la traite avec les Anglais, beaucoup plus +avantageuse qu'avec eux, et cela contre toutes +les lois de protection qui consistent à maintenir +la liberté du commerce. On laisse tomber sur +nous tout le poids de la guerre, tandis que nos +prétendus protecteurs, par une conduite pleine +de duplicité, cherchent à se mettre à couvert, +en mendiant la paix avec toutes sortes de +bassesses, et préfèrent signer un traité honteux +et souffrir les hauteurs d'un ennemi insolent, +que de retourner au combat. En un mot, l'on +nous prendrait plutôt pour les protecteurs des +Français que pour un peuple qui en est protégé». +Rien n'annonce mieux que ce discours +dans quel discrédit M. Denonville avait laissé +tomber notre influence chez ces peuples.</p> + +<p>Les cantons qui se croyaient au moment de +former une grande confédération de toutes les +nations indigènes, et de se venger peut-être de +toutes les insultes des Européens, entrèrent +en fureur lorsqu'ils virent leur projet chéri +s'évanouir comme un beau rêve. Ils envoyèrent +promettre des secours à la Nouvelle-York, +pour venger le sac de Schenectady; ils +se saisirent du chevalier d'Eau en mission chez +les Onnontagués et brûlèrent deux personnes +de sa suite, ils lâchèrent leurs guerriers sur la +colonie; ils ne respiraient que la vengeance. +Mais les partis qu'ils envoyèrent furent repoussés +partout. Le pays, qui était depuis +longtemps le théâtre d'irruptions sanglantes, +s'était insensiblement couvert d'ouvrages palissadés +et munis de canons, qui renfermaient +ordinairement l'église et le manoir seigneurial +de chaque village. A la première alarme, la +population, hommes, femmes et enfans, courait +s'y réfugier. C'étaient les scènes du +moyen âge qui se répétaient en Amérique. +Les annales canadiennes ont conservé le souvenir +de plusieurs défenses héroïques de ces +petits forts, où vinrent toujours se briser le courage +barbare et indiscipliné des Indigènes. +Deux des plus célèbres sont celles de madame +de Verchères en 1690, et de sa fille deux ans +après. Surprises l'une et l'autre pendant +qu'elles étaient seules ou presque seules, elles +n'eurent que le temps de fermer les portes du +fort où elles se trouvaient, et déjà il était +investi par une foule de Sauvages. Elles surent +par leur présence d'esprit et par leur intrépidité +en imposer aux assiégeans; elles tirèrent +le canon, prirent les fusils et s'en servirent +avec tant d'adresse en se multipliant, en se +montrant sur différens points, que les barbares, +croyant le fort défendu par plus de monde, +avaient fini les deux fois par se retirer après +l'avoir tenu bloqué pendant quelque temps. +La fréquence du danger avait aguerri la population, +les femmes, les enfans même comme +les hommes. Dans un combat où un parti de +Sauvages s'était retranché dans une maison, et +se défendait avec désespoir, l'on vit des habitans +s'avancer jusqu'auprès des fenêtres et en +arracher par leur chevelure ceux qui s'y présentaient +pour tirer.</p> + +<p>Le plus grand mal de cette petite guerre en +1690, c'est qu'une partie des terres ne put être +ensemencée, circonstance qui augmenta pour +l'année suivante, la disette qui régnait déjà +dans le pays.</p> + +<p>L'on s'attendait en Canada que l'expédition +contre New-York serait reprise, et que cette +ville pourrait être attaquée par mer et par terre +de bonne heure l'été suivant. Mais l'orage +grossissait toujours en l'ancien monde contre +Louis XIV, et l'accession de l'Angleterre à la +coalition exigeant un nouveau déploiement de +forces de la part de la France, elle se trouva hors +d'état de faire d'armement pour l'Amérique. +M. de Seignelay manda en conséquence à M. +de Frontenac que le roi, étant trop occupé en +Europe, ne pouvait lui envoyer de secours, et +qu'il fallait abandonner pour le moment le projet +d'invasion des colonies anglaises. Il recommandait +en même temps au gouverneur d'employer +le crédit qu'il s'était acquis sur l'esprit +des Iroquois, pour faire une paix solide et honorable +avec eux, et de tâcher surtout de réunir +les habitans dans des bourgades faciles à défendre +contre les Sauvages, chose beaucoup +moins aisée à exécuter qu'il ne pensait, et qui en +effet n'a jamais été même tentée sérieusement.</p> + +<p>M. de Frontenac avait trouvé les Français +bien déchus dans l'opinion des tribus indiennes. +Toutes les nations du nord et de l'ouest avaient +été leurs amies sincères jusqu'au moment où +les cantons leur avaient fait voir qu'elles auraient +plus d'avantage à commercer avec les +Anglais, qui vendaient leurs marchandises à +meilleur marché et payaient les pelleteries plus +cher, qu'avec le Canada. Cela avait causé un +premier refroidissement. L'irruption heureuse +des Iroquois dans l'île de Montréal, avait +changé ce refroidissement en mépris. Plusieurs +d'entre eux avaient été témoins du massacre +de Lachine, et ils étaient rentrés chez +eux avec la conviction que les Français allaient +succomber sous les efforts de leurs ennemis. +Ces peuples ressentirent un moment +une secrète joie de se voir débarrassés d'un +allié incommode, qui avait été plutôt leur +maître que leur ami. Ils oubliaient déjà les +services qu'ils en avaient reçus tant de fois, et +les dangers qu'ils allaient courir, abandonnés +seuls à l'ambition de leur implacable ennemi, +quand la main puissante du comte de Frontenac +reprit les rênes du gouvernement, et ramena +tous ces peuples dans leur ancienne alliance.</p> + +<p>Il s'occupa, suivant les ordres de la cour, des +négociations avec la confédération des cantons. +Il n'eut pas besoin de les ouvrir; car tout en +faisant la guerre à ces peuples, le Canada +maintenait toujours, par le moyen des missionnaires, +des relations diplomatiques avec +quelques unes des tribus. Il était venu de +France avec les chefs iroquois que son prédécesseur +y avait envoyés chargés de fers. Il leur +montra beaucoup d'égards, et conquit l'amitié +et la confiance de Ouréouharé le principal +d'entre eux. Sur le conseil de celui-ci, il +en renvoya quatre dans les cantons avec l'ambassadeur +iroquois qu'il avait trouvé à Montréal +à son arrivée. Ils furent chargés par +Ouréouharé d'assurer leurs compatriotes qu'ils +retrouveraient dans le gouverneur ce qu'ils y +avaient toujours vu autrefois, beaucoup de bienveillance +et d'amour pour la justice.</p> + +<p>Les cantons tinrent un conseil solennel dans +le mois de janvier (1690). Il y assista 80 chefs ou +sachems. Les délibérations furent longues à +cause de la négociation entamée avec les Outaouais +et les autres Indiens occidentaux dont on +a parlé tout à l'heure, et parce qu'ils avaient cru +devoir aussi prier le gouvernement de la Nouvelle-York +d'envoyer un député, ce qu'il avait +fait, mais pour dissuader le conseil de consentir +à aucune cessation d'armes avec les +Français. M. de Frontenac s'étant douté que +des intérêts hostiles étaient consultés, en +éprouvait une mauvaise humeur qu'il ne cachait +pas. Il était choqué surtout du délai +qu'on mettait à discuter ses propositions. +L'ambassadeur des cinq nations ne fut de retour +que dans le mois de mars avec la réponse; +et ayant eu la maladresse d'afficher une hauteur +inconvenante, insultante même pour les +Français, M. de Frontenac refusa de le voir. +Le barbare fut humilié d'autant plus que le +gouverneur affecta de montrer une grande +politesse aux personnes de sa suite. Celui-ci +chargea ensuite Ouréouharé de huit colliers +pour les cantons, mais avec ordre de les présenter +de manière à faire croire qu'il n'y était +pour rien. La dextérité et la noblesse qu'il +mettait dans toutes ces négociations eurent +un bon effet, et si la paix ne fut pas immédiatement +conclue, les Iroquois perdirent du moins +beaucoup de leur fierté.</p> + +<p>Cependant les colonies anglaises, menacées +d'une invasion qu'elles ne croyaient qu'ajournée, +et tenues continuellement dans la terreur par +les bandes canadiennes, qui allaient porter leurs +ravages jusqu'aux portes de leurs capitales, +résolurent de faire un grand effort pour s'emparer +de la Nouvelle-France et couper ainsi +le mal dans sa racine. Lorsqu'elles comparaient +leurs forces aux forces de celle-ci, lorsqu'elles +ne se surprenaient pas à trembler sous +la hache de quelques hordes fugitives sorties des +neiges du Nord, elles s'étonnaient qu'un si petit +peuple pût troubler ainsi leur repos, et elles ne +doutaient point qu'avec de la bonne conduite la +conquête du Canada ne fût chose facile. Elles +nommèrent donc des députés, qui s'assemblèrent +dans le mois de mai (1690) à New-York pour +se concerter ensemble. Ces députés donnèrent +à leur réunion le nom de congrès, nom devenu +fameux depuis. Il fut résolu d'attaquer le +Canada à la fois par terre et par mer, et, à cet +effet, de lever 2000 hommes pour l'envahir par +le lac Champlain, et d'envoyer un agent à +Londres afin de solliciter une force suffisante +en vaisseaux et en soldats pour l'envahir par +le golfe et prendre Québec, après qu'elle aurait +enlevé l'Acadie, entreprise peu difficile dans +l'état où se trouvait alors cette province. Cet +agent arriva en Angleterre au moment où, +menacée d'une invasion en Irlande par Jacques +II, et venant de perdre la bataille navale de +Beachy gagnée par Tourville, cette puissance +voyait la suprématie des mers lui échapper des +mains. Il ne put en conséquence rien obtenir +de la métropole. Malgré ce contretemps +fâcheux, les colonies américaines comptaient +tellement sur leurs forces qu'elles décidèrent +sur le champ d'exécuter leur projet seules.</p> + +<p>En conséquence l'ordre fut donné d'armer +immédiatement une flotte et simultanément de +lever une armée de terre. La plus grande +activité régna dans les bureaux de l'état, et +une ardeur guerrière s'empara tout-à-coup de +cette population commerçante, qui naguère +encore ne rêvait que la paix et les spéculations +derrière ses comptoirs chargés de marchandises. +L'armée de terre fut mise sous les +ordres du général Winthrop pour pénétrer, +comme on l'a dit, en Canada par le lac Champlain. +Le chevalier Guillaume Phipps fut +chargé du commandement de la flotte destinée +à s'emparer d'abord de l'Acadie et ensuite +de Québec. Le chevalier Phipps, natif de +Pemaquid dans la Nouvelle-Angleterre, était le +fils d'un forgeron et avait été berger dans sa +jeunesse. Ayant appris le métier de charpentier, +il se fit un vaisseau dans lequel il commença +à naviguer, et devint bientôt assez bon +marin. Promu au commandement d'une +frégate, il réussit à retirer du fond de la mer, +sur les côtes de Cuba, d'un galion espagnol qui +y avait fait naufrage, pour la valeur de 300,000 +livres sterling en or, en argent, en perles et +en bijouteries. Cette trouvaille lui valut le titre +de chevalier. Quelque temps après son expédition +de Québec, il fut nommé gouverneur du +Massachusetts, et mourut en 1693 à Londres, +où il avait été appelé pour répondre à des +accusations portées contre lui.</p> + +<p>Nous avons dit que l'amiral Phipps était +chargé de s'emparer de l'Acadie et de Québec. +La péninsule acadienne, par sa position maritime +intermédiaire entre cette dernière ville et +Boston, devait attirer en effet les premiers +coups de l'ennemi et servir ensuite, si elle +tombait en son pouvoir, de point d'appui et, en +cas de revers, de retraite à l'expédition principale, +dont le succès allait entraîner la prise de +toutes les possessions françaises de l'Amérique +du Nord. L'Acadie depuis le traité de Breda +n'avait été inquiétée au dehors que par les +corsaires qui rôdaient occasionnellement sur ses +côtes; et elle était demeurée au dedans dans +son état de léthargie et de langueur habituelle, +dont elle ne sortit que quand elle entendit le +canon résonner à ses portes. Mais en restant +stationnaire elle avait reculé, car sa voisine la +Nouvelle-Angleterre avait parcouru un chemin +prodigieux depuis 25 ans. Aussi à la rupture +de la paix en 1689, elle se trouva encore incapable +de se défendre. Sa faiblesse était telle, +qu'un simple corsaire portant 110 hommes, +s'était emparé en 1674 de Pantagoët, où M. +de Chambly qui avait remplacé le chevalier +de Grandfontaine comme gouverneur, faisait sa +résidence. Le fort de Jemset dans la rivière +St.-Jean, où commandait M. de Marson, avait +subi le même sort.</p> + +<p>La cour s'était contentée d'y envoyer de +temps en temps des personnes d'expérience +pour voir quel progrès elle avait fait et ce +qu'exigeait sa défense. Plusieurs de leurs +rapports sont écrits avec soin et décèlent une +connaissance approfondie du pays. Dans celui +de M. de Meules de 1685, la population de +l'Acadie est portée à 900 âmes, ainsi elle ne +pouvait guère dépasser 1000 à la reprise des +hostilités. Tous ces commissaires recommandaient +des améliorations qui n'étaient jamais +exécutées. M. Talon visita ce pays en 1672, en +retournant en Europe, principalement pour traiter +avec le chevalier Temple qui avait manifesté +à Colbert le désir de se retirer sur les terres de +France. Le roi devait lui accorder des lettres +de naturalisation et d'autres faveurs particulières. +Comme cet homme avait des talens et de +la fortune, on attendait de grands avantages de +cette négociation pour l'Acadie; mais les nuages +qui couvraient peut-être alors la faveur +du diplomate anglais, et qui avaient été le motif +de sa démarche auprès de la France, s'étant +dissipés, cette affaire n'eut pas de suite.</p> + +<p>Quelque temps avant la guerre, Louis XIV +y avait encore envoyé un commissaire, M. +Paquine, qui recommanda d'abandonner Port-Royal, +parceque l'accès en était difficile, et +que ce poste était en outre trop éloigné du Cap Breton, +du Canada et de Terreneuve pour en +être secouru. Il suggéra de fortifier la Hève, +Canseau et Pantagoët, et d'ouvrir un chemin +entre ce dernier poste et le Canada, projet +dont Talon avait déjà autrefois commencé +l'exécution du côté de Québec<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>. Ces suggestions +furent approuvées du gouvernement; +mais tandis qu'il délibérait sur la manière de +les accomplir, le chevalier Phipps parut.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"></a><b>Note 20:<a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> <i>Documens de Paris</i>: Secrétairerie d'Etat, Albany. Collection +de M. Brodhead. Nous désignerons à l'avenir cette +collection sous le nom de <i>Documens de Paris</i> simplement.</b></blockquote> + +<p>Sa flottille, composée d'une frégate de 40 +canons et de deux corvettes avec des transports +portant 700 hommes de débarquement, +était arrivée trop tard pour secourir en passant, +comme elle en avait l'ordre, le fort de Kaskébé +situé dans le pays qui forme aujourd'hui +l'Etat du Maine, et qu'on savait attaqué par les +Français; il venait de se rendre à M. de +Portneuf. Elle avait alors continué sa route +vers Port-Royal, où elle était arrivée le 20 mai +(1690).</p> + +<p>Il n'y avait que 72 soldats dans cette +capitale dont les fortifications étaient en +ruines<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>. Le gouverneur, M. de Manneval, +obtint une capitulation honorable; mais lorsque +Phipps découvrit la faiblesse de la garnison et +le mauvais état de la place, il regretta les +termes avantageux qu'il avait accordés, et, à +l'exemple de Charnisé, il pilla les habitans; car +on se faisait peu de scrupule de violer sa parole dans +cette contrée lointaine et presqu'oubliée, +où le mal comme le bien restait inconnu. +Après les avoir forcés de prêter serment +de fidélité l'Angleterre, et avoir nommé +six magistrats au milieu d'eux, il remit à +la voile emmenant prisonniers M. de Manneval, +39 soldats et deux prêtres. Delà il courut +à Chedabouctou, où M. de Montorgueil occupait +un fort avec 14 hommes et fit une si vigoureuse +défense, que les assaillans furent obligés +d'y mettre le feu. A l'île Percée, Phipps ne +laissa rien debout, il brûla jusqu'à l'humble +chapelle des habitans. Chargé de dépouilles +il retourna dans son pays glorieux de ses faciles +succès.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"></a><b>Note 21:<a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> <i>Documens de Paris</i>.</b></blockquote> + +<p>Après son départ l'Acadie fut pendant quelque +temps en proie aux déprédations de deux +corsaires, qui firent prisonniers M. Perrot prédécesseur +de M. de Manneval et ancien gouverneur +de Montréal, ainsi que plusieurs autres +personnes. Ils incendièrent Port-Royal resté +sans chef, massacrèrent quelques habitans, et +enlevèrent, presqu'aux yeux du chevalier de +Villebon, qui arrivait d'Europe sur ces entrefaites, +le vaisseau qui l'avait amené avec les +présens pour les Indiens qui se trouvaient à +bord. Malgré cette perte, les Sauvages protestèrent +de leur fidélité à la France dans un +conseil convoqué par M. de Villebon, et ils +lui dirent qu'ils avaient reçu de la poudre et +des balles, qu'ils étaient satisfaits, qu'ils lui +rendraient bon compte des ennemis. On a +vu en effet qu'ils n'avaient pas besoin d'être +sollicités pour agir. Ils avaient plusieurs sujets +de plaintes contre les Anglais, qui avaient +mis peu de soin à remplir fidèlement les +traités conclus avec eux<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>. Les treize ans +écoulés depuis la trahison du major Waldron, +qui avait fait tomber à Cocheco par surprise +400 des leurs entre ses mains, dont 200 avaient +été mis au gibet ou réduits en esclavage, +ces treize ans, disons-nous, n'avaient pas +éteint leur soif insatiable de vengeance. Ils +avaient vu arriver avec joie le moment de satisfaire +les mânes de leurs frères qu'on avait fait +périr ainsi d'une mort ignoble; et le major +Waldron fut leur première victime. Ils le surprirent +à Dover, sur la frontière, où il résidait. +Ils mirent cet officier, âgé alors de plus de 80 +ans, dans un fauteuil placé sur une table, et ils +lui demandaient par ironie, qui va maintenant +juger les Indiens? Ils lui coupèrent le nez +et les oreilles, et lui firent subir mille cruautés; +jusqu'à ce qu'épuisé par la perte de son sang, +il tomba de son siège sur la pointe de son épée +qu'un de ces barbares avança sous lui, et il +expira (Belknap). Cette vengeance indienne +fut le signal des hostilités. On sait ce qu'ils +firent ensuite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"></a><b>Note 22:<a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> Belknap: <i>History of New-Hampshire</i>.</b></blockquote> + +<p>Cependant tandis que M. de Villebon prenait +paisiblement possession de l'Acadie, et que le +chevalier Nelson, envoyé de Boston pour +l'administrer, tombait entre les mains des Français +avec le vaisseau qui le portait, la Grande-Bretagne, +qui s'en croyait encore maîtresse, +réunissait cette province au Massachusetts à la +suite des troubles dont nous avons parlé dans le +dernier chapitre, et qui avait fini par le retrait +des vieilles chartes de la Nouvelle-Angleterre. +Il paraît qu'à cette époque mère-patrie avait +résolu de réunir ensemble toutes les colonies +depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu'à la baie de +Delaware, afin de mettre une barrière a l'extension +des établissemens français<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>. Avait-elle +le projet d'établir un pareil rempart contre la +puissance des Etats-Unis, lorsqu'elle a réuni +récemment les Canadas et laissé entrevoir +l'addition future à cette réunion des colonies +du golfe St.-Laurent? Ou bien n'a-t-elle +voulu dans cette occasion que donner le change +à la crédulité vulgaire sur son véritable dessein? +Toujours est-il vrai que la Nouvelle-Angleterre +perdit une partie de ses libertés et +que l'union en question n'eut jamais lieu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"></a><b>Note 23:<a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> <i>Lettre officielle de M. Blaithwait à M. Randolph.</i> (1687). +«This union, dit-il, besides other advantages, will be terrible +to the French and make them proceed with more caution than +they have lately done».</b></blockquote> + +<p>L'amiral Phipps de retour à Boston mit la +dernière main aux préparatifs de l'expédition +de Québec, qu'on avait continués avec activité +pendant son absence. La flotte réunie comptait +35 vaisseaux dont le plus fort portait 44 +canons. On y fit monter environ 2,000 hommes +de troupes de débarquement. Les habitans de +la ville voyaient du rivage cette force imposante +avec orgueil, et ils se complaisaient dans +la pensée qu'elle était composée uniquement +d'Américains, d'enfans du pays; que la métropole +n'y avait point fourni d'auxiliaires, et que +le Canada, ne pouvant opposer qu'une résistance +inutile, viendrait proclamer par sa soumission +leur puissance et leur supériorité. Ils +se disaient encore qu'après un pareil sacrifice +d'hommes et d'argent, qu'après un témoignage +aussi éclatant de leur patriotisme et de leur +loyauté, ils ne pouvaient manquer de mériter la +faveur du roi, et d'obtenir le rétablissement de +leur constitution. Il paraît qu'en effet c'était +en partie pour lui montrer leur attachement +qu'ils avaient offert avec tant d'empressement +à l'Angleterre de l'aider à s'emparer des possessions +françaises<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"></a><b>Note 24:<a href="#footnotetag24"> +(retour) </a>«There was a still further inducement, they hoped to recommend +themselves to the King's favour and to obtain the +establishment of their government.» On a vu ailleurs comment +leur constitution avait été abolie.</b> + +<p><b>Hutchinson: <i>The History of Massachusetts Bay.</i></b></blockquote> + +<p>Cependant M. de Frontenac était fort inquiet; +sa situation véritablement était des plus critiques. +Il n'est guère permis de douter que si +la flotte de l'amiral Phipps et l'armée du général +Winthrop eussent pu coordonner leurs mouvemens +et attaquer ce pays à la fois par le +levant et par le couchant, il n'eût couru les plus +grands dangers, parceque cette combinaison +l'eût obligé de diviser ses forces qui, réunies, +n'excédaient pas le plus faible des deux corps +envahissans. Mais la fortune et le courage +brisèrent heureusement cette dangereuse combinaison, +et avec elle dissipèrent les craintes +sinistres qu'elle avait fait naître.</p> + +<p>L'armée du général Winthrop rapidement +levée, armée et enrégimentée, était campée +sur les bords du lac George, attendant l'arrivée +de l'amiral Phipps dans le fleuve St.-Laurent +pour marcher sur Montréal, lorsqu'une +épidémie éclata dans ses rangs et se communiqua +aux Iroquois auxiliaires; en peu de +temps elle eut fait périr plus de 300 hommes. +Les Sauvages, effrayés de cette mortalité, se +hâtèrent de s'éloigner des Anglais, qu'ils accusèrent +de les avoir empoisonnés. Les troupes +de Winthrop, déjà découragées par la division +des chefs, et affaiblies maintenant par la contagion, +se retirèrent d'abord à Albany, puis abandonnèrent +leurs drapeaux, et chacun rentra dans +ses foyers. Ainsi se dissipa le nuage qui, suspendu +au flanc des montagnes du lac George, +menaçait le Canada du côté de l'occident. A +la première nouvelle des mouvemens de cette +armée, le comte de Frontenac avait fait rassembler +à la hâte les troupes, les milices, et +les Indiens dont il pouvait disposer. Douze +cents hommes s'étaient trouvés réunis à la +Prairie de la Magdeleine pour barrer le chemin +aux ennemis, et leur disputer la victoire sur +la rive droite du St.-Laurent.</p> + +<p>La retraite de Winthrop débarrassa le gouverneur +d'une grave inquiétude, car il dut croire +alors que l'attaque de l'Acadie avait occupé +trop longtemps l'Amiral Phipps pour lui permettre +d'entreprendre celle de Québec dans la +même saison, et que c'était là peut être le +motif réel du décampement de l'armée de terre, +explication raisonnable vu que les deux forces +devaient agir simultanément. Il se préparait +donc à redescendre à Québec pour renvoyer +chez eux les habitans qui avaient pris les +armes à la première alarme, lorsqu'il reçut +coup sur coup plusieurs lettres du major +Provot, qui commandait par intérim dans la +capitale, dont une lui annonçait le départ +de la flotte de Boston, suivant la nouvelle +apportée par un Indien venu de la baie de +Fondy par terre en douze jours, et les autres, +l'arrivée de cette flotte et ses progrès dans le +fleuve. Il partit immédiatement et envoya en +chemin l'ordre aux gouverneurs de Montréal +et des Trois-Rivières, MM. de Callières et de +Ramsay, de descendre à marches forcées +avec toutes leurs troupes, à la réserve de +quelques compagnies qui seraient laissées pour +garder Montréal, et de se faire suivre par tous +les habitans qu'ils pourraient rassembler sur +leur route. Il arriva lui-même dans la capitale, +dans la soirée du 14 après avoir failli périr dans +la fragile embarcation qu'il avait choisie pour +descendre plus rapidement le fleuve. L'ennemi +était déjà au pied de l'île d'Orléans. C'était +presqu'une surprise.</p> + +<p>Heureusement, le major Provot était un officier +très intelligent. Dans l'espace de cinq +jours il avait fait travailler avec tant d'activité +aux défenses de la ville qu'il l'avait mise +à l'abri d'un coup de main. Le gouverneur +satisfait n'eut qu'à faire ajouter quelques retranchemens +et à confirmer le commandement +déjà donné aux milices des deux rives du +fleuve, en bas de Québec, de se tenir prêtes à +marcher au premier ordre. Toute la population +montrait un élan, une détermination qui +faisaient bien augurer du succès.</p> + +<p>Les fortifications s'étendaient du palais de +l'intendant sur la rivière St. Charles à l'emplacement +qu'occupe aujourd'hui la citadelle. +C'était tout simplement des palissades, excepté +le château St.-Louis qui était en pierre et qui +occupait une partie de cette ligne défendue +par trois petites batteries placées à ses deux +extrémités et au centre. Cette ligne protégeait +la haute-ville. Il y avait une autre ligne +de feu sur les quais, à la basse-ville, composée +aussi de trois batteries qui occupaient les intervalles +des batteries supérieures. La communication +de la ville basse à la haute était +coupée par trois retranchemens garnis de chevaux +de frise, et les autres issues de la ville, +qui n'avaient point de portes, avaient été barricadées.</p> + +<p>La flotte ennemie parut en vue de Québec +le 16 octobre au matin; du sommet du cap l'on +put en compter les voiles. L'amiral Phipps +détacha immédiatement un officier pour sommer +la place de se rendre. On banda les yeux +à cet envoyé, et, avant de le conduire au château, +on le promena longtemps autour de la ville +comme si on eût circulé au milieu des chausses-trapes, +des chevaux de frise et des retranchemens; +un bruit d'hommes, d'armes et +de canons qu'il entendait ne fit qu'augmenter sa +surprise, car les Anglais croyaient la ville désarmée +et hors d'état de se défendre. Mais +lorsque le bandeau tomba de ses yeux, et qu'il +se vit en présence du gouverneur entouré des +principaux personnages du pays, au milieu +d'une salle remplie d'officiers, il présenta en +tremblant sa sommation, dont les termes arrogans +contrastaient singulièrement avec son +air consterné, et révoltèrent tous les assistans, +surtout M. de Varennes, qui ne put s'empêcher +d'élever la voix dans l'assemblée et d'exprimer +son indignation avec une franchise toute +de soldat. L'amiral Phipps demandait en +substance que le Canada et ses habitans se livrassent +à sa discrétion, et qu'en bon chrétien +il leur pardonnerait le passé. Le gouverneur, +piqué du manque de convenances dans les paroles +de cet amiral, répondit sur le même +ton: «Je ne connais point, dit-il, le roi Guillaume, +mais je sais que le prince d'Orange est +un usurpateur, qui a violé les droits les plus +sacrés du sang et de la religion en détrônant +le roi son beau-père. Je ne connais pas d'autre +souverain légitime que Jacques II. Quant +aux conditions offertes par le chevalier Phipps, +a-t-il pu croire que si j'étais disposé à les accepter, +tant de braves gens y voulussent consentir, +et me conseillassent de me fier à la +parole d'un homme qui a violé la capitulation +qu'il avait faite avec le gouverneur de l'Acadie.» +Ces derniers mots qui, comme on l'a vu, +étaient vrais, avaient quelque chose de dur +pour l'amiral. Le hérault demanda sa réponse +par écrit: «Allez, lui dit-il, je vais répondre +à votre maître par la bouche de mes +canons; qu'il apprenne que ce n'est pas de la +sorte qu'on fait sommer un homme comme +moi.»</p> + +<p>Les batteries de la basse-ville commencèrent +le feu bientôt après et abattirent des +premiers coups le pavillon du vaisseau de +Phipps, que des Canadiens allèrent enlever à +la nage et malgré un feu très vif dirigé sur eux +de la flotte. Ce drapeau est resté suspendu +à la voûte de la cathédrale de Québec jusqu'à +l'incendie de cet édifice en 1759.</p> + +<p>L'ennemi fut deux jours sans rien entreprendre, +quoique son plan d'attaque eût été arrêté +dès le matin de son arrivée. D'après ce +plan les troupes devaient débarquer au nord +de la rivière St.-Charles, et les chaloupes entrer +dans cette rivière pour les traverser au sud, +c'est à dire du côté de la ville, où elles leur porteraient +ensuite leurs vivres, leur artillerie et +tout leur matériel de guerre. Cette opération +accomplie, la flotte devait s'approcher de la ville +en détachant quelques uns de ses vaisseaux au-dessus +de la place comme pour aller y débarquer +un nouveau corps. Pendant cette feinte pour +tromper sur le vrai point d'attaque, les troupes +déjà débarquées sur la rivière St.-Charles graviraient +les hauteurs de Québec, d'où elles +feraient un signal, et au même instant 200 +hommes s'élanceraient de la flotte sur la basse +et la haute ville. On va voir comment l'ennemi +exécuta ce hardi projet. Il y avait déjà +deux jours qu'il était arrivé, et il n'avait rien +fait encore. Le 18 enfin, il débarqua 1300 +hommes sous les ordres du major Walley<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a> sur +la plage entre Beauport et la ville. Ils furent +immédiatement attaqués par environ 300 Canadiens, +qui, profitant habilement du terrain +marécageux et boisé en cet endroit, leur firent +essuyer une perte d'une soixantaine d'hommes; +mais ils eurent à regretter de leur côté, entre +autres M. de la Touche, fils du seigneur de Champlain, +et le chevalier de Clermont, qui furent +tués. M. Juchereau de St.-Denis, seigneur +de Beauport, qui commandait le détachement, +eut le bras casse. Le roi pour le récompenser +de sa bonne conduite l'anoblit, lui et M. Hertel, +qui se distingua aussi dans ce siège à la tête des +milices des Trois-Rivières.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"></a><b>Note 25:<a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> <i>Major Walley's Journal of the expedition against Canada</i> in +1690, inséré au long dans l'<i>Histoire du Canada</i> de M. Smith.</b></blockquote> + +<p>Cependant l'amiral Phipps sans attendre +que le major Walley se fût emparé des +hauteurs qu'il avait charge d'occuper avec +ses forces, vint se ranger en bataille devant la +ville pour la bombarder, et il commença un +feu très vif. Nos batteries ripostèrent avec +ardeur et beaucoup de précision. La canonnade +dura ainsi jusqu'à la nuit avec la +même vigueur de part et d'autre. Ce combat +dans le magnifique bassin de Québec présentait +un spectacle grandiose. Les détonations +retentissaient de montagne en montagne, d'un +côté jusqu'à la cime des Alléghanys, et de l'autre +jusqu'à celle des Laurentides, tandis que des +nuages de fumée où étincelaient des feux, roulaient +sur les flots et le long des flancs escarpés de +Québec hérissés de canons. La canonnade +recommença le lendemain matin, mais l'on +s'aperçut bientôt que le feu des vaisseaux diminuait. +A midi, en effet, il avait cessé entièrement. +La flotte était fort maltraitée, surtout +le vaisseau amiral qui était percé à l'eau en +plusieurs endroits, avait toutes ses manoeuvres +coupées, et son grand mât presque rompu. +Dans cet état Phipps, n'ayant fait aucune impression +sur la ville, donna l'ordre de la retraite, +et les vaisseaux défilèrent vers l'île d'Orléans. +Les troupes, qui de Beauport avaient eu l'oeil +sur eux sans comprendre leur attaque précipitée, +aperçurent ce mouvement rétrograde +avec douleur, et de ce moment elles perdirent +tout espoir de prendre Québec. Néanmoins, +ayant reçu cinq pièces de campagne dans la nuit, +elles se mirent de nouveau en mouvement le 20, +protégées par une avant-garde à leur tête et +des éclaireurs sur leurs flancs, pour forcer le passage +de là rivière St.-Charles. Mais après avoir +côtoyé quelque temps cette rivière, elles rencontrèrent +MM. de Longueuil et de Ste.-Hélène +à la tête de 200 volontaires qui avaient +chargé leurs fusils de trois balles et qui, leur +barrant le chemin, les arrêtèrent d'abord tout +court, puis les forcèrent ensuite de se réfugier +dans un petit bois. Pendant l'engagement M. +de Frontenac s'était avancé en personne à la +tête de 3 bataillons et les avait rangés en bataille +devant la rivière St.-Charles, dans le +dessein de la traverser si les volontaires étaient +forcés de reculer. M. de Ste.-Hélène reçut +dans ce combat une blessure mortelle. C'était +un des hommes les plus spirituels et les plus aimables, +et l'un des officiers les plus intrépides, +qu'eût ce pays. Sa mort causa un regret universel +chez les Canadiens. Il était frère de M. +d'Iberville.</p> + +<p>Le jour suivant les ennemis firent un troisième +effort, qui n'eut pas plus de succès que les +deux premiers. Ces échecs répétés devant +quelques petits détachemens de milices achevèrent +de les démoraliser, d'autant plus que +pour atteindre la ville ils avaient toujours une +rivière à passer, le gros des Français à combattre, +et qu'ils ne pouvaient plus compter sur +la flotte pour appuyer leur mouvement. +En conséquence il fut décidé dans un conseil de +guerre de se rembarquer; ce qui fut effectué +avec une si grande précipitation, au milieu d'une +nuit orageuse et très obscure, que l'artillerie fut +abandonnée sur le rivage quoiqu'il n'y eut pas +de poursuite.</p> + +<p>Ainsi à la fin d'octobre, le Canada se trouva +délivré de deux armées puissantes, dont l'une +avait été dissipée par les maladies et l'autre par +le courage des habitans, qui avaient fait, dit une +dépêche, tout ce qu'on pouvait attendre de +bons soldats, et qui méritèrent par conséquent +toutes les louanges que leur donna leur gouverneur. +La levée du siége de Québec fit assez +de sensation en France, au milieu même des +victoires éclatantes qu'elle remportait sur +l'Europe, pour que le roi en perpétuât le souvenir +par une médaille. Le comte de Frontenac +donna, comme trophée, deux des canons +abandonnés par l'ennemi à un habitant nommé +Carré, qui, par l'habileté de ses manoeuvres à +la tête de quelques Canadiens, avait conquis +l'admiration générale.</p> + +<p>Dans sa retraite dans le bas du fleuve, la +flotte ennemie fut assaillie par des vents tempestueux; +un vaisseau fut jeté à la côte sur l'île +d'Anticosti, où la plus grande partie de l'équipage +périt de faim et de froid, plusieurs +sombrèrent en mer et se perdirent corps et +bien; d'autres enfin furent chassés jusque +dans les Antilles. Le reste atteignit Boston +avec peine. Plus de 1000 hommes périrent +par les maladies, par le feu et par les naufrages +dans cette expédition qui coûta au-delà de +£40,000<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a> à la Nouvelle-Angleterre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"></a><b>Note 26:<a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> <i>The British Empire in America.</i></b></blockquote> + +<p>Les colonies anglaises avaient regardé le +Canada comme une conquête assurée. Le retour +des débris de leur flotte, après avoir subi +une défaite, les remplit d'étonnement et d'humiliation. +Elles s'étaient vantées d'avance de +leurs succès; elles avaient compté sur les +dépouilles des vaincus pour payer les frais de +la guerre, et elles n'avaient pas pourvu à la +solde des troupes, qui, revenues de l'expédition, +furent sur le point de se mutiner, parce qu'on +n'avait pas de quoi les satisfaire. L'on se hâta +de mettre un impôt; mais les soldats ne voulurent +pas attendre qu'il fût rentré. Pour +sortir d'embarras on eut recours au papier-monnaie, +le premier qu'on eût encore vu +dans ces colonies. L'on fabriqua des billets, +dits billets de crédit, de diverses dénominations +depuis deux chelins jusqu'à dix louis, +qui furent reçus comme de l'argent par le +trésor<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. Ainsi le Canada avec ses 11,000 habitans +avait non seulement repoussé l'invasion, +mais encore épuisé les ressources financières +de provinces infiniment plus riches et 20 fois +plus populeuses que lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"></a><b>Note 27:<a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> Hutchinson.</b></blockquote> + +<p>La saison des grandes opérations était passée, +et les parties belligérantes se trouvaient replacées +au même point où elles étaient au début +de la campagne. L'Acadie était retombée +d'elle-même sous ses anciens maîtres, et les +envahisseurs du Canada avaient été repoussés, +ou étaient partout en pleine retraite. Ou plutôt +la situation des provinces des deux nations +était bien moins favorables, car elles étaient +toutes en proie à une disette extrême. En +Canada l'on fut obligé de disperser les troupes +chez les habitans les plus aisés pour leur nourriture. +L'argent avait disparu; il fallut que +le gouvernement émît une nouvelle monnaie +de carte; les denrées et les marchandises +n'avaient plus de prix, les munitions de guerre +manquaient, et l'intendant était obligé de faire +fondre les gouttières des maisons et les poids +de plomb pour en faire des balles. L'on avait +perdu un grand nombre d'hommes, soldats et +miliciens<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>. Dans la Nouvelle-Angleterre le +commerce était presqu'anéanti, les côtes +étaient infestées de corsaires. Les seuls armateurs +de St.-Malo avaient pris 16 navires de +Boston avec 250,000 francs; les campagnes +étaient en friches, et les habitans s'étaient +réfugiés dans les villes pour échapper au fer +des Indiens et trouver de quoi subsister. Dans +l'hiver les Abénaquis y dévastèrent plus de +cinquante lieues de pays, et détruisirent la +petite ville de York de fond en comble. Tel +était en Amérique le fruit d'une guerre occasionnée +par la haine de Guillaume III qui jalousait +Louis XIV.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"></a><b>Note 28:<a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> <i>Documens de Paris</i>. Cette perte s'élevait à 2000 hommes +en 1691.</b></blockquote> + +<p>Cependant les Iroquois ayant vu le Canada +près de succomber, avaient cherché à se retirer +de la lutte, car ils prétendaient tenir la +balance entre les peuples avec lesquels ils +étaient en rapport, et surtout entre les Français +et les Anglais. Voici comment raisonnaient +ces barbares qui semblaient avoir étudié +au foyer de la politique des vieux cabinets de +l'ancien monde. «Placés, disaient-ils, entre +deux peuples européens chacun assez fort +pour nous exterminer, également intéressés à +notre destruction lorsqu'ils n'auront plus besoin +de notre secours, que nous reste-t-il à faire, +sinon d'empêcher qu'aucun ne l'emporte sur +l'autre? Alors ils seront forcés de briguer +notre alliance ou même d'acheter notre neutralité». +Ils envoyèrent donc demander la +paix à M. de Frontenac, qui crût que c'était +un stratagème des Anglais pour lui donner le +change sur quelque projet qu'ils méditaient. +Il chargea M. de Callières de faire traîner la +négociation en longueur, et invita les Outaouais +à continuer leurs hostilités contre les +cantons, qui alors reprirent les armes. En +même temps le gouverneur écrivait à M. de +Pontchartrain, qui venait de remplacer M. de +Seignelay dans le ministère de la marine, que +la conquête de New-York serait la sûreté du +Canada, et désarmerait les cantons, et qu'en +se rendant maître absolu de la pêche de Terreneuve, +ce qui pourrait se faire en envoyant +tous les ans trois ou quatre frégates croiser +depuis le Cap de Sable jusqu'au nord de l'île +de Terreneuve, on assurerait pour le royaume +un commerce de plus de 20 millions, et plus +avantageux que ne le serait la conquête des +Indes. «Je ne sais, disait-il dans une autre +lettre, je ne sais si ceux qui vous ont précédé +ont fait attention à l'importance qu'il y a de se +rendre maître de toutes les pêches, et à l'avantage +qu'elles apporteraient au commerce +du royaume; mais rien ne saurait rendre +votre ministère plus illustre, que d'engager le +roi à entreprendre cette conquête. Je la crois +plus importante, répétait-il, que ne le serait +celle de toutes les Indes, dont les mines s'épuisent, +au lieu que celles-ci sont intarissables.» +Sentant l'importance de ce commerce, M. de +Frontenac y revenait souvent comme Talon. +Ces deux hommes supérieurs avaient découvert +que les colonies anglo-américaines ne faisaient +tant d'efforts pour s'emparer de la Nouvelle-France +qu'afin de rester maîtresses des +pêches, et que l'Angleterre les appuyait par +ce que cette industrie était la base la plus solide +de sa marine. L'on vit pendant cette +guerre les marchands de Boston payer aux +Français de l'Acadie une taxe pour avoir la +permission de pêcher sur les côtes de cette +péninsule.</p> + +<p>Tandis que les Abénaquis ravageaient la +Nouvelle-Angleterre, les Iroquois au nombre +de mille guerriers établissaient leur camp à +l'embouchure de la rivière des Outaouais, et +delà se répandaient dans le haut de la colonie. +Leurs bandes étaient beaucoup plus faciles à +vaincre qu'à atteindre, car la nouvelle de leur +apparition arrivait souvent avec celle de leur +fuite. On organisa des corps volans pour les +surveiller et prévenir les surprises. Cette petite +guerre où les habitans rivalisèrent de zèle, de +patience et de courage avec les troupes, toute +fatiguante qu'elle fut, ne causait pas autant de +dérangement dans les habitudes qu'elle le ferait +aujourd'hui, parce que l'on était accoutumé +à cette existence mobile et pleine d'excitation, +et que l'on aimait presque cette lutte de +guérillas, où la valeur personnelle avait de +nombreuses occasions de se distinguer.</p> + +<p>Comme on l'a dit, la contre partie de ces scènes +de sang et de dévastation se jouait dans la Nouvelle-Angleterre, +où les Abénaquis étaient pour +les Français, ce que les cinq cantons étaient en +Canada pour les Anglais. La politique des +deux gouvernemens coloniaux consistait à travailler +à se détacher réciproquement chacun ses +alliés pour s'en faire des amis. Il serait oisif +aujourd'hui d'entrer dans le détail des négociations +conduites simultanément par les deux +nations avec les tribus sauvages pour parvenir +à ce but. Les Indiens embarrassés +prêtaient souvent une oreille également attentive +aux deux partis, et leur donnaient les +mêmes espérances. Il reste une masse prodigieuse +de documens relatifs à toutes ces transactions +qui continuaient toujours en temps de +guerre comme en temps de paix; mais qui +devenaient plus actives lorsqu'on avait les +armes à la main. Les Français cherchaient à +s'attacher les cantons, les Anglais, les Abénaquis, +et toute l'adresse de la diplomatie était +mise en jeu par la nation rivale pour faire +échouer ces efforts de conciliation. L'on appuyait +de part et d'autre ses raisons de riches +présens, et pour satisfaire l'humeur guerrière +des Sauvages, l'on adoptait leur cruel système +de guerre, qui faisait des colonies un vaste +théâtre de brigandages et de ruines. L'on +donnait en Canada 10 écus pour un Iroquois +tué et 20 pour un Iroquois prisonnier. +Cette différence de prime qui fait honneur à +l'humanité du gouvernement français fut établie +afin d'engager les Sauvages alliés à ne +point massacrer leurs prisonniers comme c'était +l'usage chez les barbares. Dans les colonies +anglaises l'on suivait la même pratique, +excepté qu'il n'y avait point de prime pour les +prisonniers. Un soldat recevait dix louis pour +la chevelure d'un Indien, un milicien volontaire +vingt louis, et s'il faisait la chasse dans les +bois à ce Sauvage comme à une bête féroce, et +qu'il en apportât la chevelure, il recevait cinquante +louis (Bancroft).</p> + +<p>C'était pour encourager les Iroquois à faire des +déprédations en Canada, et empêcher toute alliance +avec lui, que le major Schuyler de la Nouvelle-York +se mit, en 1691, à la tête d'un corps de +troupes et d'Indiens pour faire une pointe sur +Montréal<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>. Cet officier, qui joignait une +grande activité à beaucoup de bravoure, surprit, +dans la nuit du 10 août, le camp de 700 à +800 hommes que le gouverneur avait fait assembler +sous le fort de la Prairie de la Magdeleine, +à la première nouvelle de la marche des +ennemis. Se glissant le long de la hauteur sur +laquelle était le fort à trente pas du fleuve, +Schuyler pénétra jusque dans le quartier des +milices, sur la gauche, qu'il trouva dégarni et +s'y logea. L'alarme fut aussitôt répandue; M. +de Saint-Cyrque, qui commandait en l'absence +de M. de Callières, malade, marcha sur le +champ à lui. Schuyler opposa une vive résistance; +mais lorsqu'il se vit sur le point d'avoir +toutes les troupes françaises sur les bras, il +opéra sa retraite vers la rivière Richelieu en +bon ordre et avec peu de perte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"></a><b>Note 29:<a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> Un document intitulé «<i>A modest and true relation etc</i>.» +dans la collection des documens de Londres de M. Brodhead, +n'en porte le nombre qu'à 266 dont 146 Sauvages, et dit qu'on +ne perdit que 37 hommes dans l'expédition. Mais ce rapport +est évidemment inexact.</b></blockquote> + +<p>A deux lieues de là, il se trouva tout à coup +en face de M. de Varennes que M. de Frontenac +avait envoyé pour protéger Chambly avec un +détachement d'habitans et d'Indiens. M. de +Varennes, à la première nouvelle du combat, +s'était mis en marche pour la Prairie de la +Magdeleine. Le major Schuyler sans hésiter +l'attaqua avec une fureur qui aurait déconcerté +un chef moins ferme et moins habile que lui. +Le commandant canadien fit mettre sa troupe +ventre à terre derrière deux grands arbres renversés +pour essuyer le premier feu des ennemis, +puis il les chargea ensuite avec tant d'ordre et +de vigueur qu'ils furent rompus partout. +Schuyler rallia ses soldats jusqu'à deux fois; +mais après une heure et demie de combat, ils +se débandèrent et la déroute fut complète. Ils +laissèrent quantité de morts sur le champ de +bataille. Leurs drapeaux et leur bagage devinrent +les trophées du vainqueur. Le jeune +et vaillant le Bert du Chêne se distingua à la +tête des Canadiens et fut blessé mortellement +Les Sauvages combattirent avec une égale +bravoure. La perte des Français fut considérable; +ils eurent six officiers de tués ou +blessés à mort, ce qui fait voir l'acharnement +du combat, pendant lequel on se battit longtemps +à brûle-pourpoint.</p> + +<p>Les troupes de Varennes, qui étaient sur +pied depuis trois jours, par des chemins affreux, +sans pouvoir prendre de repos et manquant de +vivres, étaient tellement épuisées de fatigue +qu'elles ne purent poursuivre les fuyards.</p> + +<p>C'était pour rompre le traité que les Abénaquis +venaient de conclure à Pemaquid avec les +Anglais, que M. de Villieu en entraîna 250 à sa +suite et tomba avec eux, en 1694, sur les établissemens +de la rivière Oyster, dans le New-Hampshire, +brûla quantité de maisons dont 5 +étaient fortifiées et furent vaillamment défendues, +et tua ou emmena en captivité un grand +nombre d'hommes.</p> + +<p>Mais ce genre d'hostilités, qui coûtait beaucoup +de sang, ne pouvait avoir d'autre résultat +que de plaire aux Sauvages, car ce n'est pas +par des irruptions partielles, rapides et fugitives, +que l'on devait espérer de faire des conquêtes +importantes et qui pussent influer sur +le sort de la guerre. Aussi M. de Pontchartrain +écrivait-il à M. de Frontenac, que le roi +bornait ses vues touchant la Nouvelle-France à +ne s'y point laisser entamer. L'ancien monde +était en effet le théâtre sur lequel la France, +d'un côté, et la coalition européenne, de l'autre, +se portaient de grands coups; sur lequel Condé +et Luxembourg, pour la première, luttaient avec +ses nombreux ennemis conduits par la tête +froide de Guillaume III. Celui-ci n'avait guère +de loisir non plus pour écouter ses colonies +américaines, qui le sollicitaient toujours de +leur donner une flotte pour faire une nouvelle +tentative sur Québec. Le taciturne monarque, +auquel la fameuse victoire de la Hogue avait +donné un moment de répit, prêta enfin une +oreille favorable à leur demande en 1693, et un +immense armement fut organisé dans les ports +de l'Angleterre pour s'emparer de la Martinique +et du Canada. Quelque secret que fut +ce projet, il en transpira quelque chose, et M. +de Frontenac fut soucieux tout l'été, ne pouvant +compter sur aucun secours de France. +La flotte anglaise, commandée par le chevalier +Francis Wheeler, devait, après avoir enlevé +la Martinique, aller prendre des renforts à +Boston et cingler vers Québec. Elle mit à la +voile au commencement de l'hiver (1693) et +prit le chemin des Antilles françaises. Heureusement, +les troupes qu'elle portait essuyèrent +une défaite à la Martinique, et furent +obligées de se rembarquer avec perte de 900 +hommes. Ce premier échec fut suivi de désastres +beaucoup plus grands. Le chevalier +Wheeler s'étant remis en route pour la Nouvelle-Angleterre, +la fièvre jaune se déclara à +bord de ses vaisseaux et y fit des ravages affreux. +Lorsqu'il arriva à Boston, il avait perdu 1300 +matelots sur 2000, et 1800 soldats sur 2500, qui +lui restaient après sa défaite aux Antilles. +L'épidémie se communiqua à la ville et y décima +la population. L'on dut abandonner une +entreprise commencée sous d'aussi funestes +auspices. La flotte regagna l'Angleterre +après avoir jeté en passant quelques boulets sur +Plaisance<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>. Ce dernier effort acheva d'épuiser +les colonies, anglaises qui avaient fait des +dépenses considérables pour lever des troupes; +et de guerre lasse, elles supplièrent presque +la métropole de leur faire avoir la paix<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>. Le +Canada échappa ainsi encore une fois à un +danger réellement plus grand que celui de 90; +car sans tous ces malheurs la supériorité numérique +des assaillans aurait rendu toute résistance +vaine. Néanmoins comme il avait été quelque +temps caché, et qu'il n'apparut que dans le +lointain, l'on n'éprouva pas de s'en voir délivré +une joie aussi vive que de la retraite de l'amiral +Phipps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"></a><b>Note 30:<a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> <i>American annals</i>.</b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" +name="footnote31"></a><b>Note 31:<a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> <i>Lettre du gouverneur Fletcher: London documents</i>, de la +collection de M. Brodhead à la Secrétairerie d'état, Albany. +Nous ne citerons désormais ces documens que sous le nom de <i>Documens +de Londres</i>.</b></blockquote> + +<p>La Fiance attendit pour prendre sa revanche +jusqu'en 1696. A cette époque le ministère +résolut de faire sauter Pemaquid, sur la +suggestion de M. de Villebon, et de chasser les +Anglais de tous les postes qu'ils occupaient +dans l'île de Terreneuve et à la baie d'Hudson. +Le comte de Frontenac proposait depuis longtemps<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a> +de prendre Boston que l'on brûlerait, +et New-York que l'on garderait, parce que ce +dernier poste seul serait utile au Canada. Par +cette conquête l'on se trouverait maître de +toutes les pêches; mais la politique européenne +fit taire la politique coloniale, qui fut +toujours regardée par la France comme secondaire, +parce que son théâtre à elle est +l'ancien monde, dont elle est le pivot, parce que +sa force à elle réside dans ses soldats de terre. +L'on s'en tint au premier projet, dont l'exécution +fut confiée au courage de M. d'Iberville. +L'on verra dans le chapitre suivant comment il +s'en acquitta. En même temps la cour envoya +de nouveaux ordres à M. de Frontenac d'abattre +à tout prix l'orgueilleuse confédération +iroquoise, qui continuait toujours les hostilités +malgré les dures leçons qu'elle avait reçues deux +ou trois ans auparavant (1693).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" +name="footnote32"></a><b>Note 32:<a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> <i>Documens de Paris</i> 1691.</b></blockquote> + +<p>Huit cents de leurs guerriers ayant fait mine +d'entrer en Canada, le gouverneur avait +cru qu'il était temps de châtier ces barbares +indomptables contre lesquels on avait envoyé +une expédition inutile de 300 hommes, dans +l'hiver précédent (1692), commandée par M. de +Louvigny. Six cents hommes eurent ordre +de tomber au milieu de l'hiver sur le canton +des Anniers, le plus acharné contre les Français. +Ils partirent de Montréal à la fin de +janvier. Les trois bourgades de cette belliqueuse +tribu furent détruites, et l'on fit 250 prisonniers. +Néanmoins ces Sauvages reparurent +encore dans la colonie le printemps suivant, et +quelques unes de leurs bandes vinrent même +éprouver une défaite dans l'île de Montréal. Ils +commençaient cependant à se lasser, eux +aussi, de la guerre. Les Miâmis leur avaient +déjà tué plusieurs centaines de guerriers, et ils +venaient encore de les battre complètement +sur les bords du lac Huron. Le gouverneur +profita de cet épuisement pour frapper +un dernier coup et obéir aux instructions du +roi. Comme mesure préliminaire, il ordonna +de relever le fort de Frontenac; ce qui fut +exécuté malgré les représentations de la Nouvelle-York, +dont le gouverneur, M. Fletcher, +fit en même temps des présens considérables +aux Iroquois pour attaquer et raser ce fort +s'il était possible. L'importance que les ennemis +mettaient à cette position, justifie le désir +de M. de Frontenac de s'y maintenir, malgré +l'opinion de bien des gens dans la colonie et en +France, entre autres de l'intendant, M. de +Champigny, et même du roi dont les ordres +contraires arrivèrent trop tard pour êtee exécutés.</p> + +<p>Cependant la lutte en Europe épuisait les +ressources de la France. Le ministère, tout +en enjoignant de presser les Iroquois avec +vigueur, recommandait l'économie, disant qu'il +n'y avait pas d'apparence que le roi pût supporter +longtemps la dépense à laquelle la guerre +du Canada l'engageait, dépense qui s'éleva en +1692, seulement pour la solde de 1300 hommes +avec les officiers, à 218 mille francs (Documens +de Paris); et qu'il voulait que les colons +vécussent dans l'étendue de leurs établissemens, +c'est-à-dire en d'autres termes, que +tous les postes dits des pays d'en haut fussent +évacués. L'on sait que les cantons étaient +excités aux hostilités par les Anglais, parce que +ces derniers voulaient s'emparer au moins de +tout le commerce de l'Ouest s'ils ne pouvaient +pas conquérir la Nouvelle-France. Par le plus +étrange des raisonnement, la cour allait abandonner +justement les contrées dont l'Angleterre +convoitait le plus ardemment la possession, +et évacuer tous les postes du Mississipi et des +lacs, auxquels les marchands canadiens attachaient +tant d'importance, qu'ils avaient avancé +des fonds au commencement de la guerre pour +leur entretien<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>. Le comte de Frontenac +montra dans cette occasion cette fermeté de +caractère dont il avait déjà plus d'une fois donné +des preuves. Convaincu du danger d'une +démarche aussi inconsidérée, il prit sur lui de +désobéir à l'ordre positif du roi. En effet, +comme Charlevoix le dit très bien, nous n'aurions +pas eu plus tôt évacué ces postes, que les Anglais +s'en seraient emparés, et que nous aurions eu +immédiatement pour ennemis tous les peuples +qui s'y étaient établis à notre occasion, et qui, +une fois réunis aux Anglais et aux cantons, auraient, +dans une seule campagne, obligé tous +les Français à sortir du Canada.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" +name="footnote33"></a><b>Note 33:<a href="#footnotetag33"> +(retour) </a> <i>Documens de Paris</i>.</b></blockquote> + +<p>Après cette détermination grave, le gouverneur +fit ses préparatifs pour sa prochaine campagne. +2300 hommes, dont 1000 Canadiens +et 500 Sauvages, furent réunis à la Chine le 4 +juillet (1696) et divisés en trois brigades. M. +de Callières commandait l'avant-garde, M. de +Ramsay le centre, et le chevalier de Vaudreuil +l'arrière-garde. Elle s'embarqua enfin pour +remonter les rapides et arriva le 19 à Catarocoui, +où elle séjourna jusqu'au 26 pour attendre +un renfort de Michilimackinac, qui ne vint +pas; elle traversa ensuite le lac Ontario et débarqua +le 28 à l'embouchure de la rivière Oswégo. +Là elle se divisa en deux corps, et se +mit à remonter ce torrent l'un par sa rive +droite et l'autre par sa rive gauche. Comme +elle approchait de la bourgade des Onnontagués, +elle aperçut le soir une grande lueur au couchant. +Les Français en soupçonnèrent la +cause. C'était la tribu qui brûlait son village +avant de prendre la fuite. Les Onneyouths, +un autre des cinq cantons, effrayés vinrent +demander la paix en supplians. Le gouverneur +leur répondit qu'ils ne l'auraient qu'à +condition de quitter leur pays et d'aller s'établir +en Canada. Ils se retirèrent, et le lendemain +le chevalier de Vaudreuil fut détaché +pour aller ravager leurs terres. Toute la population +avait fui. Il ne trouva qu'un vieillard +assis dans une bourgade. Trop faible pour +suivre sa tribu, ou dédaignant de fuir, il attendait +avec calme et intrépidité la mort horrible +à laquelle il savait qu'on le destinerait. Il fut +abandonné aux Sauvages qui, au nombre de +quatre cents, lui firent souffrir, selon leur +usage, toutes sortes de cruautés. Cet homme +héroïque ne poussa pas une seule plainte; il +reprocha seulement à ses bourreaux leur +lâcheté de s'être rendus les esclaves de ces +vils Européens, dont il parla avec le dernier +mépris. Outré de ses injures, un Indien lui +porta plusieurs coups de poignard. <i>Tu as +tort</i>, lui dit l'Onnontagué mourant, <i>d'abréger ma +vie, tu aurais dû prolonger mes tourmens pour +apprendre à mourir en homme</i>.</p> + +<p>De ces deux cantons il ne resta que des +cendres. Il fut question ensuite d'aller châtier +les Goyogouins, et même de bâtir des forts +dans le pays; mais dans le temps où l'on +croyait M. de Frontenac arrêté à ce plan, il +donna l'ordre de la retraite, soit que la difficulté +de faire subsister son armée dans une +contrée qui ne présentait qu'une vaste solitude, +l'eût engagé à prendre ce parti, soit qu'après +les ordres qu'il avait reçus d'évacuer les postes +avancés de la colonie, et auxquels il avait osé +désobéir, il ne crut pas devoir conserver +une conquête qui aurait rendu les Iroquois +plus implacables. Cette campagne, qui ne coûta +que six hommes, avait inquiété beaucoup Albany +et Schenectady. Ces villes, entre lesquelles +et le lac Ontario l'on opérait, craignant +d'être attaquées, avaient fait demander des secours +au Jersey et au Connecticut.</p> + +<p>Les Français avaient reconquis leur influence +sur les tribus indiennes. Un chef sioux +vint du haut de la vallée du Mississipi se mettre +sous la protection du grand Ononthio. Il +appuya les mains sur les genoux du gouverneur, +puis il rangea vingt-deux flèches sur une +peau de castor pour indiquer le nombre de +bourgades qui lui offraient leur alliance. La +situation du Canada était meilleure qu'elle ne +l'avait été depuis le commencement de la +guerre. Les Iroquois, semblables à ces essaims +de mouches qui incommodent plus +qu'ils ne nuisent, troublaient encore le repos +du pays, mais sans lui causer de grands dommages.</p> + +<p>Cette situation était le fruit de la vigilance, +de l'activité et de l'énergie de M. de Frontenac, +auquel le roi avait fait mander au début +de la guerre qu'il n'avait aucun secours à lui +envoyer. La supériorité qu'il avait su reprendre +sur ses ennemis avec les seules ressources +du Canada, et qui avait eu l'effet de +rendre ses alliés plus dociles, le faisait craindre +des uns et respecter des autres. Non seulement +il avait repoussé l'invasion, mais il allait +bientôt être capable de seconder les projets de +Louis XIV, de porter la guerre, à son tour, chez +les ennemis. Jusqu'à la paix aucune armée +hostile ne foulera le sol canadien, excepté +quelques Sauvages, qui s'introduiront furtivement +et disparaîtront de même au premier +bruit d'une arme sous les chaumières.</p> + +<p>Néanmoins les succès du gouverneur et la +sécurité qu'il avait rendue au pays, n'avaient +point désarmé ses ennemis, aussi jaloux de +sa supériorité que blessés de l'indépendance +de son esprit. Ceux qui tremblaient au +seul nom des Iroquois, lorsqu'il revint en +Canada, cherchèrent à ternir sa gloire lorsqu'il +eut éloigné le danger d'eux. Il n'était +pas en effet sans défaut. La part qu'il +prenait à la traite des pelleteries, son caractère +altier et vindicatif pouvaient fournir matière +à reprendre; mais était-il bien prudent, était-il +bien généreux d'en agir ainsi lorsqu'on avait +encore les armes à la main? Les uns se +plaignaient que, pour gagner l'estime de ses +officiers, il jetait tout le poids de la guerre su +la milice et écrasait les habitans de corvée, ce +qui faisait languir le commerce et empêchait +le pays de prendre des forces! Comme si, +lorsque l'ennemi est aux portes et tout le +monde en armes, c'était bien le temps d'accomplir +une oeuvre qui veut par dessus tout +le repos et la paix. D'autres l'accusaient d'accorder +une faveur ouverte à la traite de l'eau-de-vie; +il n'y eut pas jusqu'à l'abbé Brisacier +qui osât écrire contre lui au confesseur du roi! +Ces plaintes lui attirèrent quelque censure; +mais il fut maintenu à la tête de la Nouvelle-France, +qu'avec son grand age il n'était pas +néanmoins destiné à gouverner encore longtemps, +et il fut nommé chevalier de St.-Louis, +honneur alors rarement accordé; mais qu'on +verra prodiguer plus tard en ce pays à une +foule de dilapidateurs sur les prévarications +desquels anciens ennemis de M. de Frontenac +ne trouveront rien à dire.</p> +<a name="l5c3" id="l5c3"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE III.</h3> + +<h3>TERRENEUVE ET BAIE D'HUDSON.</h3> + +<h3>1696-1701.</h3> + +<p><b> +Continuation de la guerre: les Français reprennent l'offensive.--La +conquête de Pemaquid et de la partie anglaise de +Terreneuve et de la baie d'Hudson est résolue.--d'Iberville +défait trois vaisseaux ennemis et prend Pemaquid.--Terreneuve: +sa description; premiers établissemens français; leur histoire.--Le +gouverneur, M. de Brouillan, et M. d'Iberville réunissent +leurs forces pour agir contre les Anglais.--Brouilles entre +tes deux chefs; ils se raccommodent.--Ils prennent St.-Jean, +capitale anglaise de l'île, et ravagent les autres établissemens.--Héroïque +campagne d'hiver des Canadiens.--Baie d'Hudson; +son histoire.--Départ de d'Iberville; dangers que son escadre +court dans les glaces; beau combat naval qu'il livre; il se +bat seul contre trois et remporte la victoire.--Un naufrage.--La +baie d'Hudson est conquise.--Situation avantageuse de la Nouvelle-France.--La +cour projette la conquête de Boston et de +New-York.--M. de Nesmond part de France avec une flotte +considérable; la longueur de sa traversée fait abandonner l'entreprise.--Consternation +des colonies anglaises.--Fin de la +guerre: paix de Riswick (1797).--Difficultés entre les deux +gouvernemens au sujet des frontières de leurs colonies.--M. de +Frontenac refuse de négocier avec les cantons iroquois par l'intermédiaire +de lord Bellomont.--Mort de M. de Frontenac; +son portrait.--M. de Callières lui succède.--Paix de Montréal +avec toutes les tribus indiennes confirmée solennellement en +1701.--Discours du célèbre chef Le Rat; sa mort, impression +profonde qu'elle laisse dans l'esprit des Sauvages; génie et caractère +de cet Indien.--Ses funérailles. +</b></p> + +<p>L'Acadie était, comme on l'a observé, retombée +sous la domination française, et l'ennemi +rebuté avait abandonné toute idée de +faire une nouvelle tentative sur le Canada. Il +y avait sept ans que la guerre était commencée. +Tout le sang qu'on avait versé était en +pure perte pour l'ennemi. Le Canada allait +maintenant devenir l'agresseur, après avoir été +si longtemps exposé aux attaques de ses adversaires.</p> + +<p>Ces derniers occupaient plusieurs postes fortifiés +dans la baie d'Hudson, où ils faisaient la +traite des pelleteries qui étaient plus belles là +que partout ailleurs, à cause de la hauteur de +la latitude; ils étaient maîtres de la plus belle +partie de Terreneuve, où ils avaient de nombreuses +pêcheries; enfin ils avaient (1692) relevé +Pemaquid de ses ruines, fort situé à l'embouchure +de la baie de Fondi, afin d'avoir une +espèce de possession du pays des Abénaquis, et +d'étendre leur influence sur ces tribus guerrières. +Le ministère voyant que Tourville avait repris +sa prépondérance sur l'Océan, décida de +détruire, comme nous l'avons rapporté plus +haut, ce fort, dont l'existence semblait menacer +l'Acadie, et de chasser entièrement les +Anglais de l'île de Terreneuve et de la baie +d'Hudson. Cette entreprise répondait aux +instances du comte de Frontenac, qui pressait +le roi de s'emparer des pêcheries des côtes de +la Nouvelle-France, dont les eaux poissonneuses +s'étendaient du Labrador au sud de l'Acadie, +et renfermaient les bancs si précieux de Terreneuve. +Néanmoins elle n'était qu'une partie +d'un plan beaucoup plus vaste formé dans la +colonie et envoyé à Paris. On avait rapporté +à Québec, sur la fin de l'année précédente +(1695), qu'il se faisait des préparatifs en Angleterre +et à Boston pour s'emparer de toute +l'île de Terreneuve; le gouvernement canadien +proposa à la cour d'envoyer une flotte de +dix ou douze vaisseaux pour protéger nos +pêcheries de cette île, et pour attaquer Boston, +dont la prise aurait affaibli considérablement la +puissance des Anglais dans ce continent. Mais la +cour, toujours sous l'empire de son ancienne politique +de ne point attaquer l'Angleterre au centre +de sa force, repoussa ce projet regardé pourtant +comme d'une exécution assez facile, et adopta +celui que nous venons d'exposer plus haut. +MM. d'Iberville et de Bonaventure furent +choisis pour commander l'expédition de Pemaquid. +Cette tâche accomplie, ils devaient +se rallier au gouverneur de Terreneuve, M. +de Brouillan, pour l'exécution de la seconde +partie du plan.</p> + +<p>Ces deux capitaines partirent sur l'<i>Envieux</i> +et le <i>Profond</i> de Rochefort et entrèrent dans +le mois de juin dans la baie des Espagnols, au +Cap-Breton, où ils trouvèrent des lettres du +gouverneur de l'Acadie, le chevalier de Villebon, +qui les informaient que trois vaisseaux +anglais croisaient devant le port de St.-Jean. +M. de Villebon était entré à Port-Royal peu +de temps après le départ de l'amiral Phipps en +1690, et ayant trouvé ce poste trop exposé +pour ses forces, il s'était retiré dans la rivière +St.-Jean, où les Indigènes étaient venus protester +de leur attachement à la cause française. +Cet officier, qui était canadien et fils du baron +de Bécancourt, était reparti immédiatement +pour la France afin d'y exposer la situation de +l'Acadie; et après en avoir été nommé gouverneur, +il y était revenu l'année suivante, +1691. Il avait relevé en passant le drapeau +français sur Port-Royal, repris et abandonné +de nouveau par les Anglais, et s'était retiré +dans son fort de Jemset, dont il avait changé +le nom en celui de Naxoat, pour être plus à +proximité des Indiens, et où l'amiral Phipps, +alors gouverneur du Massachusetts, le faisait +bloquer depuis quelque temps.</p> + +<p>M. d'Iberville remit à la voile, après avoir +pris sur ses deux vaisseaux une cinquantaine +de Sauvages, et cingla vers l'embouchure de la +rivière St.-Jean, où il trouva, en effet, en +croisière le Sorel, le Newport et un plus petit +navire. Il donna sur le champ l'ordre d'attaquer. +Le combat fut court, mais vif. Le +Newport qui portait 24 canons fut démâté et +pris. Les deux autres vaisseaux ne durent +leur salut qu'à une brume épaisse qui s'éleva +tout à coup et qui les déroba à la poursuite +des vainqueurs.</p> + +<p>Renforcé par cette prise et par le chevalier +de Villebon, qui monta avec encore 50 Indiens +sur le Profond commandé par M. de Bonaventure, +le capitaine d'Iberville alla prendre à Pantagoët +le baron de St.-Castin avec 200 autres +Sauvages et quelques soldats sous les ordres de +MM. Montigny et de Villieu, et arriva devant +Pemaquid le 13 août. Le baron de St.-Castin +était un ancien officier au régiment de Carignan, +qui, s'étant plu parmi les Indiens, avait +épousé une Indigène et était devenu le chef des +Abénaquis. C'est lui qui les menait au combat. +Il mourut au sein de cette brave et puissante +tribu, recherché des gouverneurs français +et redouté des colonies anglaises.</p> + +<p>Pemaquid, la plus considérable forteresse de +ces colonies, était bâti sur le bord de la +mer. Les murailles, flanquées d'une tour +haute de 29 pieds, avaient 22 pieds d'élévation +et portaient 18 pièces de canon. Le colonel +Chubb y commandait. Il se défendit assez +bien pendant quelques jours, mais aux premières +bombes qui tombèrent dans la place, il +demanda à capituler. Ce fort qui avait coûté +des sommes immenses à la Nouvelle-Angleterre, +et qui était alors pour elle dans l'est, +ce que fut Niagara plus tard pour les Français +dans l'ouest, fut rasé suivant les instructions de +la cour. On n'y laissa pas pierre sur pierre. +Tandis que ses murailles menaçantes s'écroulaient +ainsi sous la mine des vainqueurs, le colonel +Church s'embarquait avec 500 hommes +pour aller ravager l'Acadie. Il brûla Beaubassin +malgré la neutralité qui avait été garantie +aux habitans de cet endroit par Phipps, et +s'en retournait chargé de butin à Boston, lorsqu'il +rencontra un renfort de 3 vaisseaux, dont +un de 32 canons, avec 200 hommes de débarquement, +qui lui apportait l'ordre de prendre +le fort du chevalier de Villebon. Il vira de +bord, et se présenta devant Naxoat dans le +mois d'octobre avec une grande assurance; +M. de Villebon, fait prisonnier en revenant de +Pemaquid et rendu à la liberté, venait d'y rentrer. +Le colonel Church éprouva une résistance +beaucoup plus grande et beaucoup plus +vive que celle sur laquelle il avait compté, +et au bout de quelques jours d'un siège inutile, +désespérant du succès, il se rembarqua et disparut. +C'est pendant ces hostilités en Acadie +que la désolation régnait sur les frontières anglaises, +et que les flammes de York et dés établissemens +d'Oyster river annonçaient au loin +la présence des Canadiens et des Abénaquis. La +population tremblante ne tournait plus les yeux +vers le nord qu'avec effroi, craignant à chaque +instant de voir sortir des forêts ces ennemis +impitoyables qui, comme un torrent, ne +laissaient que des ruines sur leur passage.</p> + +<p>M. d'Iberville avait cependant retourné ses +voiles vers Plaisance pour achever une conquête +entreprise à sa propre suggestion. La parole +du fondateur de la Louisiane avait déjà un +grand poids à Paris dans les affaires de l'Amérique +et surtout dans celles des mers du +Nord.</p> + +<p>L'île de Terreneuve située au nord-est du +golfe St.-Laurent, et n'étant séparée du Labrador +que par le détroit de Belle-Isle, forme une pointe +qui projette dans l'océan, et qui a dû, pour +cette raison, être aperçue des premiers navigateurs +qui ont côtoyé l'Amérique septentrionale. +C'est au sud-est de cette île qu'est situé +le banc de Terreneuve sur lequel elle est assise +elle-même, et qui est plus célèbre encore +par la pêche de la morue qu'on y fait que par +ses brumes et ses tempêtes. La figure de +Terreneuve est presque triangulaire et présente +une superficie de 86,000 milles carrés; sa +longueur extrême est de 420 milles, et sa +largeur de 300 milles<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>. Le climat y est froid +et orageux, le ciel sombre. Le sol mêlé de +gravier, de pierre et de sable est aride, quoique +arrosé par plusieurs belles rivières. Le pays +rempli de montagnes, était alors couvert de +bois impénétrables, et de prairies, ou plutôt +de landes poussant plus de mousse que +d'herbe. Les Français et les Anglais n'y +avaient formé des établissemens que pour +l'utilité de leurs pêcheries. Les Français +y faisaient la pêche dès 1504, et ils avaient +formé un établissement vers le cap de Raze +pour y faire sécher leur poisson. Les Anglais, +conduits par le chevalier Humphrey Gilbert, y +plantèrent une colonie en 1583 dans la baie +de St.-Jean. Gilbert prit possession de cette +baie et de deux cents lieues de pays tout à l'entour, +au nom de la reine Elizabeth, ignorant +que cette terre fût une île. Il y promulgua +plusieurs décrets qui respirent la loyauté la +plus pure envers sa souveraine, mais qui ne +prévinrent point la ruine de son établissement +ainsi qu'on l'a rapporté ailleurs. Il fit celui-ci +entre autres, que quiconque parlerait d'une +manière offensante de Sa Majesté, aurait les +oreilles coupées et perdrait ses biens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" +name="footnote34"></a><b>Note 34:<a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> <i>British Colonies</i>: R. Montgomery Martin.</b></blockquote> + +<p>En 1608, Jean Guyas, de Bristol, reprit le +projet du chevalier Gilbert, et s'établit dans la +baie de la Conception. Il transféra ensuite son +établissement à St.-Jean, aujourd'hui capitale +de l'île; de là les Anglais s'étendirent sur toute +la côte orientale. Quoique les Français y +eussent des pêcheries depuis qu'ils fréquentaient +le grand banc, pendant longtemps le gouvernement +fit peu d'attention à Terreneuve, +de manière que ceux d'entre eux qui s'y +fixaient jouissaient à peu près d'une liberté +absolue. Cela dura jusqu'en 1660. A +cette époque le roi concéda le port de Plaisance +à M. Gargot, qui reçut le titre de gouverneur, +et qui dès qu'il se fut installé dans +son poste, voulut soumettre les habitans à son +monopole, et les obliger à lui donner une portion +de leurs pêches en échange des provisions +et des marchandises qu'il tirait des magasins +du roi. Cet abus révolta les pêcheurs accoutumés +à l'indépendance; ils portèrent leurs +plaintes au pied du trône. Le gouverneur fut +rappelé et M. de la Poype nommé pour le +remplacer. Plaisance était le principal établissement +français de Terreneuve. Placé +dans l'un des plus beaux ports de l'Amérique, +au fond d'une baie qui a dix-huit lieues de profondeur, +il était défendu par le fort St.-Louis +construit sur la cime d'un rocher de plus de +cent pieds d'élévation du côté droit du Goulet +ou col qui forme l'entrée de la baie à une lieue +et demie de la mer. Les Français avaient +encore des établissement dans les îles de St.-Pierre +de Miquelon, au Chapeau-Rouge, au +Petit-Nord et sur quelques autres points des +côtes du golfe St.-Laurent.</p> + +<p>La population y vivait de pêche et supportait +impatiemment le joug d'un gouverneur, qui lui +paraissait gêner le commerce. M. de la +Poype commanda treize ans dans ces parages; +mais ce fut pour lui autant d'années de désagrémens, +de difficultés et de trouble. En 1685 +M. Parat lui succéda. C'est sous son administration +que le fort St.-Louis fut bâti. Dans +le mois de février 1690 Plaisance fut surpris +par les flibustiers, qui firent le gouverneur prisonnier +dans son lit. Ils trouvèrent le fort sans +garde et les soldats dispersés sur l'île. Ces +corsaires enlevèrent tout après avoir dépouillé +complètement les habitans, qui se trouvèrent +comme s'ils avaient été jetés par un naufrage +sur une côte déserte. Le gouverneur fut accusé +de trahison, tandis que de son côté il +rejeta ce malheur sur l'insubordination et l'esprit +de révolte des habitans. Charlevoix, historien +contemporain, laisse percer ses doutes +sur la fidélité de ce fonctionnaire, et nous dit +qu'il n'a pu savoir quelle avait été la décision +du procès.</p> + +<p>Deux ans après (1692), Plaisance fut attaqué +une seconde fois; mais par une escadre +anglaise, commandée par l'amiral Williams, et +composée de trois vaisseaux de 62 canons chacun, +d'une frégate et d'une flûte<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>. M. de +Brouillan qui en était gouverneur, fit élever à +la hâte une redoute et des batteries sur les rochers +à l'entrée de la baie, et tira des bâtimens +marchands les hommes nécessaires pour les +servir. L'amiral Williams après les sommations +ordinaires, commença une canonnade +qui dura six heures, au bout desquelles il +se retira, confus d'avoir échoué devant une +bicoque qui ne contenait pas plus de cinquante +hommes de garnison, et alla brûler, pour se +venger, les habitations de la Pointe-Verte à +une lieue de là.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" +name="footnote35"></a><b>Note 35:<a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> Charlevoix.</b></blockquote> + +<p>Tandis que le principal siége des pêcheries +françaises courait ainsi le plus grand danger, +une escadre de France, sous les ordres du +chevalier du Palais, était à l'ancre dans la +baie des Espagnols, au Cap-Breton, de l'autre +côté du détroit. Le comte Frontenac ayant +informé le gouvernement à Paris de l'intention +de l'amiral Phipps de reprendre sa revanche +devant Québec, et d'autres rapports ayant paru +confirmer cette nouvelle, l'escadre en question +avait été envoyée pour intercepter l'ennemi +dans le golfe St.-Laurent.</p> + +<p>Telle est l'histoire de Terreneuve jusqu'en +1696. La Grande-Bretagne occupait la plus +belle portion de l'île, et la différence entre les +établissemens français et les établissement anglais +était aussi grande là, que dans le reste du +continent. Le commerce de ces derniers s'élevait +à 17 millions de francs par année. Avec +de pareils résultats sous les yeux que ne devait-on +pas redouter pour l'avenir? M. d'Iberville +avait communiqué ses appréhensions à la cour; +il y avait représenté que les intérêts du +royaume commandaient d'arrêter les progrès +de rivaux plus souvent ennemis qu'amis; et +qu'en détruisant tous leurs postes de Terreneuve, +on y ruinerait leur commerce en même +temps que l'on se déferait de voisins trop puissans +pour rester aux environs de Plaisance. +L'on agréa ses appréciations, en le chargeant +d'exécuter le plan qu'il suggérait pour expulser +les Anglais de l'île.</p> + +<p>Il devait agir de concert avec M. de Brouillan, +et l'attaque de leurs postes se faire simultanément +par terre et par mer, sous la direction +de ces deux commandans. Mais ce dernier ne +voulait partager la gloire de l'entreprise avec +personne; et, sans attendre M. d'Iberville, il +se hâta de partir avec 9 navires, dont plusieurs +appartenaient à des armateurs de St.-Malo, +trois corvettes et deux brûlots pour aller mettre +le siége devant St.-Jean. Les vents contraires +firent échouer son entreprise sur cette ville; +mais il s'empara l'épée à la main de plusieurs +autres établissemens, et d'une trentaine de +navires le long des côtes. Il en aurait pris +un bien plus grand nombre sans l'insubordination +d'une partie de ses équipages.</p> + +<p>Il trouva à son retour M. d'Iberville à Plaisance, +qui n'avait pu aller le joindre faute de +vivres; mais qui venait d'en recevoir sur le +<i>Wesp</i> et le <i>Postillon</i>, qui lui avaient aussi +amené les Canadiens qu'il attendait de Québec. +Ce dernier voulait commencer les opérations +par l'attaque des postes anglais les plus reculés +vers le nord, présumant qu'on y serait +moins sur ses gardes qu'à St.-Jean. Ce raisonnement +paraissait juste; néanmoins M. de +Brouillan s'y opposa. Jaloux de la réputation +de son collègue, il suffisait que celui-ci suggérât +quelque chose pour qu'il le désapprouvât. C'était +un homme intelligent et expérimenté; mais +dur, violent, astucieux et avide. Ce dernier +défaut le rendait odieux surtout aux pêcheurs, +seule classe d'hommes qui fréquentait Terreneuve. +Avec des talens supérieurs et autant +d'expérience, M. d'Iberville était généreux et +savait se faire aimer de ceux qu'il commandait; +aussi était-il très populaire et chéri du soldat. +Il eût pu l'emporter sur son rival dans cette +île, où, à un signe de sa main, tout le monde +se serait déclaré pour lui; mais il sacrifia sans +hésitation son ambition et son ressentiment à la +chose publique. M. de Brouillan ne pouvait +rien faire sans les Canadiens, et M. d'Iberville +était leur idole. D'ailleurs, ce peuple avait le +bon sens de ne vouloir, pour officiers, que +des hommes pris dans son sein, en qui il eût +confiance et qui pussent sympathiser avec lui. +Cela était surtout visible à la guerre. Il n'y +eut, en outre, jamais de troupes avec lesquelles +on réussissait moins par la hauteur et la dureté, +que les milices canadiennes; l'honneur était +leur seul mobile; les moyens violens, la coercition, +les révoltaient. A la première nouvelle de +la mésintelligence entre les deux chefs, elles déclarèrent +qu'elles n'obéiraient qu'à M. d'Iberville, +et qu'elles retourneraient plutôt à Québec, +que d'accepter un autre commandant. Cette résolution +fit courber la fière volonté du gouverneur. +Au reste M. d'Iberville était décidé à +passer en France pour ne pas faire manquer, par +la désunion, une entreprise qu'il avait suggérée, +et dont par conséquent il avait le succès a coeur. +Les difficultés s'aplanirent; il fut réglé que +l'on attaquerait St.-Jean, et que, pour s'y rendre, +tandis que M. de Brouillan prendrait la voie de +mer, M. d'Iberville suivrait celle de terre avec +ses Canadiens. L'on se réunit dans la baie de +Toulle. De là l'expédition se mit en marche +pour St.-Jean culbutant et dissipant tous les +détachemens ennemis qui voulaient lui disputer +le passage. En arrivant près de la ville, +l'avant-garde à la tête de laquelle d'Iberville +s'était placé tomba sur un corps d'hommes +embusqué dans des rochers; le choc fut violent, +mais l'ennemi céda et l'on entra pêle-mêle +avec lui dans la ville. L'élan était tel qu'on +s'empara de deux forts d'emblée. Il n'en restait +plus qu'un troisième en mauvais état. Le +gouverneur, honnête et paisible marchand +élu par les pêcheurs de la ville, menacé d'un +assaut, se rendit à condition que l'on transporterait +les habitans en Angleterre ou à Bonneviste. +Les fortifications furent renversées et +la ville réduite en cendres. Le partage du +butin fut encore un sujet de contestation entre +les deux commandans, qui faillit amener une +collision.</p> + +<p>Après cet exploit, le gouverneur français +retourna à Plaisance, et M. d'Iberville continua +la guerre avec les Canadiens qui s'étaient +attachés à sa fortune, au nombre de cent-vingt-cinq +armés chacun d'un fusil, d'une hache +de bataille, d'un couteau-poignard et de raquettes +pour marcher sur la neige<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>. Il employa +une partie de l'hiver pour achever la +conquête de l'île. Il triompha de tous les obstacles +que lui offrirent le climat, la faim et le +courage de l'ennemi; et ses succès dans une +si grande étendue de pays remplie de montagnes, +étonnèrent même ceux qui avaient la +plus grande confiance dans sa capacité et dans +l'intrépidité de ses soldats. En deux mois il +prit avec cette poignée d'hommes tous les établissemens +qui restaient aux Anglais à Terreneuve, +excepté Bonneviste et l'île de Carbonnière +inabordable en hiver, tua deux cents +hommes et fit six ou sept cents prisonniers qui +furent acheminés sur Plaisance. MM. Montigny +Boucher de la Perrière, d'Amours de Plaine, +Dugué de Boisbriant, tous Canadiens, se distinguèrent +dans cette campagne héroïque. +M. d'Iberville se préparait à aller attaquer +Bonneviste et la Carbonnière, lorsque le 18 +mai (1697) une escadre de 5 vaisseaux arriva +de France sous les ordres de M. de Sérigny et +mouilla dans la baie de Plaisance. Elle lui +apportait l'ordre d'en prendre le commandement, +et d'aller cueillir de nouveaux lauriers +dans les glaces de la baie d'Hudson.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" +name="footnote36"></a><b>Note 36:<a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> La Potherie.</b></blockquote> + +<p>Cette contrée adossée au pôle et à peine habitable, +était également recherchée par la +France et par l'Angleterre pour ses riches +fourrures. Les traitans des deux nations en +avaient fait le théâtre d'une lutte continuelle aux +vicissitudes de laquelle la trahison avait sa +part. Les Anglais, conduits par deux transfuges +huguenots à qui l'on a fait allusion ailleurs, +nommés Desgroseillers et Radisson, avaient +élevé en 1663, à l'embouchure de la rivière +Némiscau, dans le fond de la baie, un fort qu'ils +nommèrent Rupert; ils avaient encore établi +deux comptoirs dans les mêmes parages, sur la +rivière des Monsonis et sur celle de Ste.-Anne. +Apprenant cela, Colbert y avait envoyé, par le +Saguenay, en 1672, le P. Charles Albanel +pour y renouveler les prises de possession déjà +faites au nom du roi par MM. Bourdon et Després +Couture. Ce Jésuite en avait fait signer +un acte par les chefs d'une douzaine de tribus, +qu'il avait ensuite invitées à venir faire la traite +de leurs pelleteries au lac St.-Jean. Les démarches +de la France se bornèrent alors à +cette simple incursion.</p> + +<p>Cependant Desgroseillers et Radisson, mécontens +de l'Angleterre, étaient revenus en +Canada après avoir obtenu leur pardon du roi. +Une association s'y forma sous le nom de la +compagnie du Nord, pour faire la traite à la baie +d'Hudson. Cette compagnie leur donna deux +petits vaisseaux afin d'aller s'y emparer des +établissemens anglais, comme les personnes les +plus propres à faire réussir une pareille entreprise, +dure expiation de leur trahison! mais +trouvant ces établissemens trop bien fortifiés +pour les attaquer avec chance de succès, ou +peut-être honteux de leur rôle, ils rangèrent +la côte occidentale de la baie jusqu'à l'embouchure +de la rivière Ste.-Thérèse, où ils bâtirent +le fort Bourbon. De retour à Québec, des +difficultés s'étant élevées entre eux et la compagnie, +ils passèrent en France sous prétexte +d'aller demander justice. Lord Preston, ambassadeur +anglais, apprenant le mauvais succès +de leurs démarches, leur fit des ouvertures +accompagnées de promesses si avantageuses +qu'ils trahirent une seconde fois leur patrie. +Radisson obtint une pension viagère de douze +cents livres pour mettre entre les mains des +Anglais le fort Bourbon (Nelson) dans lequel il +y avait pour 400 mille francs de fourrures.</p> + +<p>Sur les plaintes de la cour de France, le +cabinet de Londres promit de faire rendre ce +poste; mais les troubles qui régnaient en Angleterre, +ne permirent point au monarque aux +prises avec ses sujets, de faire exécuter l'arrangement +qu'il avait conclu; et la compagnie fut +obligée de se faire justice à elle-même. En +conséquence, elle obtint du marquis de Denonville +quatre-vingts hommes, presque tous Canadiens, +commandés par le chevalier de Troye, +brave officier. MM. de Ste.-Hélène, d'Iberville +et de Maricourt faisaient partie de l'expédition +et se distinguèrent par des actions héroïques. +Elle partit de Québec par terre dans le mois +de mars 1686, et n'arriva dans la baie d'Hudson +que le 20 de juin, après avoir traversé des +pays inconnus, franchi une foule de rivières, +de montagnes et de précipices, et avoir enduré +des fatigues incroyables. Cette petite troupe +avait reçu ordre de s'emparer de tous les établissemens +anglais du fond de la baie, formés +sous la conduite de Desgroseillers et de Radisson. +Elle s'acquitta de sa mission avec ce +courage chevaleresque qu'indiquait déjà une +entreprise aussi hasardeuse; et ces établissemens +furent investis et enlevés avec tant de +promptitude que les assiégés, n'eurent pas le +temps de se reconnaître.</p> + +<p>Le premier qu'elle attaqua fut celui de la +rivière des Monsonis; c'était un fort de figure +carrée, flanqué de quatre bastions et portant +quatorze pièces de canon; elle l'emporta d'assaut +sans grande perte. Cette capture fut +suivie de celle d'un navire que M. d'Iberville +prit à l'abordage.</p> + +<p>Le fort de Rupert qui était à une grande +distance de celui de Monsonis, fut investi dans +le mois de juillet et tomba de la même manière +au pouvoir des Canadiens, qui en firent sauter +les redoutes et en renversèrent les palissades.</p> + +<p>Le chevalier de Troye se mit ensuite à la +recherche du fort Ste.-Anne sur la rivière de +ce nom (ou de Quitchitechouen). L'on ignorait +sa situation; on savait seulement qu'il +était du côté occidental de la baie. Après une +traversée difficile au milieu des glaces et le +long d'une côte très basse, où les battures +courent deux ou trois lieues au large, on le +découvrit enfin. Placé au milieu d'un terrain +marécageux, il était défendu par quatre bastions, +sur lesquels il n'y avait pas moins de +quarante-trois pièces de canon en batterie. +C'était là où se trouvait le principal comptoir +des Anglais. Ils firent néanmoins une +assez faible résistance, et demandèrent ensuite +à capituler. Le gouverneur, homme simple +et paisible, fut transporté avec sa suite à +Charleston, et le reste de la garnison au fort +de Monsonis. On trouva pour environ 50 mille +écus de pelleteries à Ste.-Anne. Les Anglais +ne possédaient plus rien dans la baie d'Hudson +que le fort Bourbon.</p> + +<p>Lorsque la nouvelle de ces pertes arriva à +Londres, le peuple de cette capitale jeta de +hauts cris contre le roi, auquel il attribuait tous +les malheurs qui arrivaient à la nation. Le +monarque qui a perdu la confiance de ses sujets +est vraiment bien à plaindre. Jacques II, déjà +si impopulaire, le devint encore plus par un +événement que personne n'avait pu prévoir; +et l'expédition d'une poignée de Canadiens vers +le pôle du Nord ébranlait sur son trône un roi +de la Grande-Bretagne!</p> + +<p>Cependant les deux gouvernemens sentirent +enfin la nécessité de faire cesser un état de +choses qui violait toutes les lois établies pour +régler les rapports de nation à nation et sans +lesquelles il n'y a pas de paix possible. En +effet, il n'y avait pas de guerre déclarée entre +les deux peuples pendant toutes ces hostilités. +Ils signèrent un traité par lequel les armateurs +particuliers, sujets des deux nations, qui n'auraient +point de commission de leur prince, +devaient être poursuivis comme pirates. Ce +traité qui ne s'étendait qu'aux îles et pays de +terre ferme en Amérique, et qui avait été +proposé par l'Angleterre, fut conclu le 13 septembre +1686. Mais Jacques II n'était guère +en état, à cette époque, de faire observer par +des sujets désaffectionnés, sa volonté dans les +mers du Nouveau-Monde. Dès l'année suivante, +ils vinrent attaquer le fort Ste.-Anne, +où commandait M. d'Iberville, qui non seulement +les repoussa, mais prit encore un de leurs +vaisseaux.</p> + +<p>Lorsque la guerre éclata entre les deux +couronnes (1689), l'Angleterre ne possédait +dans la baie d'Hudson que le fort Bourbon, +comme on l'a dit plus haut, à l'entrée de la rivière +Ste.-Thérèse. Mais elle reprit en 1693 +le fort Ste.-Anne, gardé seulement par cinq +Canadiens, qui osèrent se défendre et repoussèrent +une première attaque de 40 hommes<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>. +L'année suivante (1694) M. d'Iberville s'en +empara de nouveau, il lui rendit son ancien +nom, que ses nouveaux possesseurs avaient +changé pour celui de Nelson, et il y passa +l'hiver qui fut d'une rigueur extrême. Les +glaces ne permirent aux navires de sortir +du port qu'à la fin de juillet. Une vingtaine +d'hommes étaient morts du scorbut, +et un grand nombre d'autres en avaient été +atteints. Les Anglais étant revenus en force, +deux ans après (1694), l'établissement fut repris +pour retomber encore au pouvoir des +Français comme on va le voir. Tel est en peu +de traits le tableau des événemens qui s'étaient +passés entre les deux nations dans cette région +lointaine jusqu'au moment où M. d'Iberville +fut chargé d'en compléter la conquête en +1697.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" +name="footnote37"></a><b>Note 37:<a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> Lettre du P. Marest.</b></blockquote> + +<p>Ce navigateur prit le commandement de +l'escadre que lui avait amenée M. de Sérigny, +et fit voile de Terreneuve dans le mois de +juillet. Il trouva l'entrée de la baie d'Hudson +couverte de glaces, au milieu desquelles ses +vaisseaux, séparés les uns des autres, et entraînés +de divers côtés, coururent les plus grands +dangers durant plusieurs jours. La navigation +a quelque chose de hardi, de grand même, mais +de triste et sauvage dans les hautes latitudes +de notre globe. Un ciel bas et sombre, une +mer qu'éclaire rarement un soleil sans chaleur, +des flots lourds et couverts, la plus grande +partie de l'année, de glaces dont les masses +immenses ressemblent à des montagnes, des +côtes désertes et arides qui semblent augmenter +l'horreur des naufrages, un silence qui n'est +interrompu que par les gémissemens de la +tempête, voilà quelles sont les contrées où M. +d'Iberville a déjà signalé son courage, et où il +va le signaler encore. Ces mers lui sont familières, +elles furent les premiers témoins de sa +valeur. Depuis longtemps son vaisseau aventureux +les sillonne. Plus tard cependant il +descendra vers des climats plus doux; et ce +marin qui a fait, pour ainsi dire, son apprentissage +an milieu des glaces polaires, ira finir +sa carrière sur les flots tièdes et limpides des +Antilles, au milieu des côtes embaumées de la +Louisiane; il fondera un empire sur des rivages +où l'hiver et ses frimats sont inconnus, où la +verdure et les fleurs sont presqu'éternelles. +Mais n'anticipons pas sur une époque glorieuse +pour lui et pour notre patrie.</p> + +<p>L'escadre était toujours dans le plus grand +péril. Cernés par les glaces qui s'étendaient à +perte de vue, s'amoncelaient à une grande hauteur, +puis s'affaissaient tout à coup avec des craquemens +et un fracas épouvantable, le Pélican et +le Palmier, portés l'un contre l'autre, s'abordèrent +poupe en poupe, et presqu'au même +instant, le brigantin l'Esquimaux fut écrasé à +côté d'eux, et si subitement que l'équipage eût +de la peine à se sauver. Ce n'est que le 28 +août que M. d'Iberville, qui montait le Pélican, +put entrer dans la mer libre, ayant depuis +longtemps perdu ses autres bâtimens de vue. +Il arriva seul devant le fort Nelson, le 4 septembre. +Le lendemain matin cependant il +aperçut trois voiles à quelques lieues sous le +vent, qui louvoyaient pour entrer dans la rade +où il était; il ne douta point que ce fût le reste +de ses vaisseaux. Mais après leur avoir fait +des signaux de reconnaissance auxquels ils ne +répondirent point, il dut se détromper, c'étaient +des ennemis. Ne pouvant les éviter, sa position +devenait très critique; il se voyait surpris +seul, traqué, pour ainsi dire, par une force +supérieure au pied de la place même qu'il +venait pour assiéger. Ces trois voiles anglaises +étaient le Hampshire de 56 canons, le Dehring +de 36, et l'Hudson-Bay de 32 canons. En +entrant dans la baie, ils avaient découvert le +Profond, un des vaisseaux de M. d'Iberville, +commandé par M. Dugué, qui était pris dans +les glaces, et ils l'avaient canonné par intervalle +pendant dix heures. Le navire français, immobile, +n'avait pu présenter à ses adversaires +que les deux pièces de canon de son arrière. +L'ennemi avait fini par l'abandonner le croyant +percé à sombrer, et il s'était dirigé vers le +fort Nelson, où il trouva le commandant français +qui était, comme on l'a dit, arrivé de la +veille.</p> + +<p>La fuite pour ce dernier était impossible; il +fallait combattre ou se rendre. Il choisit le +premier parti. Son vaisseau portait cinquante +pièces de canon, mais le chiffre de ses hommes +en état de combattre<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a> était en ce moment +très faible, à cause des maladies et d'un détachement +qu'il venait d'envoyer à terre et +qu'il n'avait pas le temps de rappeler. Il paya +cependant d'audace, et lâchant ses voiles au +vent, il arriva sur les ennemis avec une intrépidité +qui leur en imposa. Les Anglais venaient +rangés en ligne, le Hampshire en tête. A +neuf heures et demie le combat s'engagea. Le +Pélican voulut aborder de suite le Hampshire, +M. de la Potherie à la tête d'un détachement +de Canadiens se tenant prêts à sauter sur son +pont, mais celui-ci l'évita; alors d'Iberville +rangea le Dehring et l'Hudson-Bay, en leur +lâchant ses bordées. Le Hampshire revirant +de bord au vent, s'attacha à lui, le couvrit de +mousqueterie et de mitraille, le perça à l'eau +et hacha ses manoeuvres. Le feu était extrêmement +vif sur les quatre vaisseaux. Le +commandant anglais cherchait à démâter le +Pélican, et à le serrer contre un bas-fond, M. +d'Iberville manoeuvrait pour déjouer ce plan +et il réussit. Enfin au bout de trois heures et +demie d'une lutte acharnée, voyant ses efforts +inutiles, le Hampshire courant pour gagner le +vent, recueille ses forces et pointe ses pièces +pour couler bas son adversaire. Celui-ci, qui a +prévu son dessein, le prolonge vergue à vergue, +on se fusille d'un bord à l'autre. Les boulets +et la mitraille font un terrible ravage. Une +bordée du Hampshire blessa quatorze hommes +dans la batterie inférieure du Pélican; celui-ci +redouble son feu, pointe ses canons si juste et +lâche une bordée si à propos, que son fier +ennemi fit tout au plus sa longueur de chemin +et sombra sous voile. Personne ne fut sauvé +de son équipage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" +name="footnote38"></a><b>Note 38:<a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> MM. de Martigny et Amiot de Villeneuve, ancêtre maternel +de l'auteur, enseignes de vaisseau, étant allés à terre faire +une reconnaissance avec vingt-deux hommes, et quarante autres +étant malades du scorbut.</b></blockquote> + +<p>Aussitôt d'Iberville vire de bord et court +droit à l'Hudson-Bay, qui était le plus à portée +d'entrer dans la rivière Ste.-Thérèse, mais qui, +se voyant sur le point d'être abordé, amena son +pavillon. Le Dehring, auquel on donna la +chasse, réussit à se sauver, ayant moins souffert +dans sa voilure que le redoutable vainqueur. +Cette victoire donna la baie d'Hudson aux +Français.</p> + +<p>M. d'Iberville retourna devant le fort Nelson. +Dans la nuit une furieuse tempête, s'éleva, +accompagnée d'une neige épaisse, et +malgré tout ce qu'il put faire, et il était réputé +l'un des plus habiles manoeuvriers de la marine +française, le Pélican fut jeté à la côte avec sa +prise vers minuit, et s'emplit d'eau presque +jusqu'à la batterie supérieure. Son chef ne +cessa pas dans cette circonstance critique de +donner ses ordres avec calme; et comme c'était +à l'époque de l'année où le soleil, dans cette +latitude, descend à peine au-dessous de l'horison +et qu'il se couche et se lève presqu'en +même temps, la clarté empêcha que, malgré le +grand nombre de blessés et de malades qu'il y +avait à bord, personne ne périt alors.</p> + +<p>Le lendemain le calme s'étant rétabli, l'équipage +put gagner la terre; les malades furent +transportés dans des canots et sur des radeaux; +il y avait deux lieues pour atteindre le +rivage; 19 soldats moururent de froid pendant +cette longue opération. Comme l'on était +resté sans vivre après le naufrage, et qu'on +ignorait ce qu'étaient devenus les autres vaisseaux, +il fut résolu de donner l'assaut au fort +sans délai; car «périr pour périr, disait M. +de la Potherie, il vaut mieux sacrifier sa vie +en soldat que de languir dans un bois où il y a +déjà deux pieds de neige». Mais sur ces +entrefaites arriva heureusement le reste de +l'escadre française; alors pour ménager son +monde, M. d'Iberville se voyant des provisions +en quantité suffisante, abandonna sa première +détermination, et attaqua la place en forme. +Après qu'on l'eût bombardée quelque temps, +elle se rendit à condition que la garnison serait +transportée en Angleterre. M. de Martigny +y fut laissé pour commandant. Ainsi le dernier +poste que les Anglais avaient dans la baie +d'Hudson tomba en notre pouvoir et la France +resta seule maîtresse de cette région.</p> + +<p>Tandis que M. d'Iberville achevait cette +conquête, elle reprenait tout à coup le projet +si souvent abandonné de s'emparer de la Nouvelle-Angleterre +et de la Nouvelle-York. M. +de Frontenac pressait cette entreprise, surtout +l'attaque de la dernière province, parce qu'elle +devait entraîner avec elle la sujétion des Iroquois. +Peut-être prévoyait-il aussi, dans sa +perspicacité, ce que New-York devait devenir +un jour par sa position. Mais Boston était alors +la première ville de l'Amérique du nord; +il était comparativement voisin de l'Acadie, +c'est sur lui que le ministère jeta les yeux. +M. de Pontchartrain proposa son projet au roi +qui l'agréa. Le commandement de l'expédition +fut confié au marquis de Nesmond, officier +qui s'était fort distingué dans la marine française. +On lui donna dix vaisseaux de guerre, +une galiote et deux brûlots. En même temps +le comte de Frontenac reçut l'ordre de tenir +ses troupes prêtes à marcher au premier ordre. +Leur destination fut longtemps un mystère +dans la colonie.</p> + +<p>Le marquis de Nesmond devait se rendre +d'abord à Plaisance, pour s'assurer des conquêtes +que les Français avaient faites l'année +précédente dans l'île de Terreneuve, et pour +livrer bataille à la flotte anglaise que l'on disait +destinée à s'emparer de toute l'île. Il devait +ensuite informer le comte de Frontenac de ses +progrès, afin que ce gouverneur pût se rendre +avec ses troupes, au nombre de quinze cents +hommes, à Pentagoët pour s'embarquer sur +l'escadre, qui cinglerait alors vers Boston. +Cette ville prise, toutes les côtes de la Nouvelle-Angleterre +devaient être ravagées le +plus avant que l'on pourrait dans l'intérieur, +jusqu'à Pescadoué (Piscataqua). Si la saison +le permettait, la Nouvelle-York devait subir le +même sort, et les troupes canadiennes, en +s'en retournant dans leur pays par cette province, +avaient ordre de commettre les mêmes +dévastations sur leur passage.</p> + +<p>La nouvelle de ces armemens, malgré le +secret qu'on avait ordonné, arriva dans les colonies +anglaises par différentes voies à la fois. +On faisait courir en même temps le bruit en +Canada que les Anglais allaient revenir l'attaquer, +peut-être était-ce pour dépister le public +sur l'objet des levées de troupes du gouvernement. +La milice fut aussitôt appelée sous les +armes dans la Nouvelle-Angleterre. La citadelle +de Boston fut mise en état de défense, et +cinq cents hommes furent envoyés pour garder +la frontière orientale ouverte aux courses des +Abénaquis. «Ce fut là, dit Hutchinson, une +époque critique, peut-être autant que celle à +laquelle le duc d'Anville était avec son escadre +à Chibouctou». Les temps ont bien changé +depuis.</p> + +<p>Cette entreprise dont le succès avait souri +au marquis de Nesmond, manqua faute de diligence, +ou peut-être faute d'argent; car la +guerre en Europe ruinait les finances du +royaume. Il ne put partir de la Rochelle qu'à +la fin de mai (1697), et les vents contraires le +retinrent deux mois dans la traversée. Quand +il arriva à Terreneuve, il convoqua un grand +conseil de guerre dans lequel il fut décidé que +la saison était trop avancée pour attaquer +Boston, attendu que les troupes du Canada ne +pourraient arriver à Pentagoët que le 10 septembre, +et que la flotte n'avait plus que pour +cinquante jours de vivres. Un bâtiment fut +immédiatement dépêché à Québec pour communiquer +cette détermination au comte de +Frontenac. M. de Nesmond envoya en même +temps à la découverte dans toutes les directions +pour avoir des nouvelles de la flotte anglaise; +mais on ne put la rencontrer, et il fut +obligé, à son grand regret, de retourner en +France sans avoir tiré un coup de canon, +après s'être flatté de l'espérance de faire une +des campagnes les plus glorieuses de toute +cette guerre, si fertile en beaux faits d'armes +et en victoires.</p> + +<p>La guerre cependant tirait à sa fin. Les +triomphes de Louis XIV en épuisant ses +finances épuisaient aussi ses forces. Il offrit dès +1694 la paix et la restitution de ses conquêtes; +soit défiance, soit ambition, soit haine, dit un +historien, les alliés refusèrent alors ce qu'ils +acceptèrent depuis à Riswick. Jamais guerre +n'avait été plus glorieuse pour la France, soit +en Europe ou en Amérique. Le succès avait +presque constamment couronné ses armes, +Luxembourg toujours vainqueur mit le comble +à sa gloire en gagnant la sanglante bataille de +Steinkerque en 1692, et celle de Nerwinde en +1694, où le roi Guillaume III fut deux fois +vaincu. Catinat, Boufflers, Vendôme, Tourville, +Château-Renaud, DuGuay-Trouin, et +bien d'autres y acquirent un nom immortel. +Frontenac et d'Iberville, quoique sur un théâtre +moins imposant, soutinrent dignement l'honneur +de leur patrie. Mais ces lauriers ne s'acquéraient +qu'au prix de torrens de sang et de +dépenses énormes. Les cinq premières campagnes +avaient coûté plus de deux cents millions +de subsides extraordinaires.</p> + +<p>Enfin la paix fut signée à Riswick le 20 +septembre 1797. La France et l'Angleterre +furent remises par ce traité, quant à leurs colonies, +dans le même état où elles étaient avant +la guerre, excepté que la première acquit +toute la baie d'Hudson. Ainsi elle resta maîtresse +de la moitié occidentale de Terreneuve, +de toute la côte maritime depuis le nord de la +baie d'Hudson jusqu'à la Nouvelle-Angleterre, +avec les îles adjacentes, de la vallée du St.-Laurent +y compris les grands lacs, et de celle +du Mississipi. Les difficultés entre les deux +couronnes au sujet des limites de ces possessions, +furent abandonnées à la décision de commissaires; +de sorte qu'après l'effusion de tant +de sang en Amérique, la propriété du pays des +Iroquois et les frontières de l'Acadie et de la +Nouvelle-Angleterre restèrent encore des +questions pendantes, que le temps et les événemens +avaient embrouillées et rendues plus difficiles +à résoudre que jamais. Cette guerre +avait gravement entravé les progrès du Canada, +et grevé la Nouvelle-Angleterre d'une dette +qui, en l'obligeant de créer du papier monnaie, +la fit entrer dans une voie financière, avantageuse +suivant les uns, et pernicieuse suivant les +autres.</p> + +<p>Selon le désir du traité, MM. de Tallard et +d'Herbault furent nommés commissaires de la +part de la France pour régler avec ceux de +l'Angleterre la question des frontières. Cette +dernière puissance s'étant mise en possession des +deux bords de la rivière Kénébec, la rivière de +St.-George, comme on l'a dit en parlant de l'Acadie, +fut choisie pour servir de limite entre +les deux nations de ce côté là. Ce qui fut confirmé +en 1700 par M. de Villieu de la part du +roi très chrétien, et par M. de Soudric de la +part de sa Majesté britannique.</p> + +<p>Le peu de durée de la paix ne permit point +de régler la question du droit de pêche sur les +côtes de l'Acadie.</p> + +<p>Quant au pays des cinq nations, on n'osa +pas encore en disposer, de peur d'irriter la +confédération iroquoise, dont l'amitié était +briguée par les deux peuples. Ce qui se fit au +sujet de cette frontière, se passa entre les gouverneurs +des deux provinces anglaise et française, +qui dirigèrent leurs menées auprès des +Iroquois. Ils tâchèrent par toutes sortes de +subtilités, l'un, de les amener à reconnaître une +suprématie européenne, l'autre, de les empêcher +de tomber dans le piège, et de maintenir +leur indépendance et leur neutralité.</p> + +<p>Richard, comte de Bellomont, vint remplacer, +après le traité de Riswick, le colonel +Fletcher dans le gouvernement de la Nouvelle-York. +Il dépêcha immédiatement le colonel +Schuyler et le ministre Delius auprès du comte +de Frontenac, pour l'informer de la conclusion +de la paix et régler l'échange des +prisonniers. Ces envoyés déclarèrent que non +seulement le pays des cinq cantons, mais que +les contrées de l'ouest avec Michilimackinac +et tout ce qui était au midi de ce poste, appartenaient +à l'Angleterre. Cette prétention extravagante +fut traitée avec dérision. On leur +demanda où ils avaient appris que la Nouvelle-Belgique, +avant que d'être devenue la Nouvelle-York, +s'étendît à tous les pays dont ils parlaient. +Pour nous le droit de découverte et celui de +possession, dit le chevalier de Callières, sont nos +titres tant sur le pays des Outaouais que sur +celui des Iroquois; nous en avions pris possession +avant qu'aucun Hollandais y eût mis le +pied; et «ce droit, établi par plusieurs titres +en divers lieux des cantons, n'a été interrompu +que par la guerre que nous avons été +obligés de faire à cette nation, à cause de ses +révoltes et de ses insultes».</p> + +<p>Les prétentions des deux couronnes étaient +bien claires. Dans les négociations pour l'échange +des prisonniers, M. de Bellomont chercha +à faire admettre que les Iroquois étaient sujets +anglais; mais le comte de Frontenac se contenta +de répondre, que ces peuples étaient en +pourparler avec lui; qu'ils lui avaient laissé un +otage pour garantie de leur parole, et que, +pour ce qui les regardait, il allait traiter directement +avec eux. Il fit du reste un accueil +très gracieux à ces envoyés.</p> + +<p>Quelque temps après leur départ, il apprit +que le gouverneur anglais avait tenu un grand +conseil dans lequel les anciens de tous les cantons +avaient repoussé toute sujétion étrangère +et proclamé hautement leur indépendance nationale +dont ils se glorifiaient. Les détails +de ce qui s'y était passé annonçaient que +ce gouverneur et la confédération se ménageaient +mutuellement, se défiaient l'un de +l'autre; que le premier voulait profiter de +cette occasion pour établir le droit de souveraineté +de l'Angleterre sur les cantons, tandis +que ces derniers se servaient de l'influence de +cette puissance pour obtenir des conditions +meilleures des Français. L'on ne peut s'empêcher +de plaindre le sort qui menaçait ces +peuples convoités si avidement par deux nations +aussi redoutables qu'ambitieuses, et d'admirer +en même temps leur prudence et leur noble +patriotisme.</p> + +<p>Le comte de Frontenac sut profiter habilement +de ces dispositions pour décider les cantons +à traiter avec lui, et aux conditions qu'il +voulait. Les fautes des Anglais contribuèrent +beaucoup à ce résultat heureux. La sympathie +religieuse des Iroquois les faisait incliner +pour la France; leurs intérêts commerciaux +les attiraient vers l'Angleterre. La première +exerçait son influence sur eux par le +moyen des Jésuites, quoiqu'il ne faille pas +oublier cependant que la politique de ces +peuples leur imposait la nécessité de ménager +les Français comme les Anglais. La Nouvelle-York, +pour détruire cette influence, passa, en +1700, une loi punissant de mort tous les prêtres +catholiques qui entreraient volontairement +dans les cantons. Elle oublia que cette mesure +froissait le sentiment religieux d'une +partie de la confédération et qu'elle portait +atteinte à l'indépendance de toutes ces peuplades. +Les envoyés français ne manquèrent +pas de faire valoir ces observations.</p> + +<p>A peu près dans le même temps le roi +Guillaume III écrivit au comte de Bellomont +une lettre qui acheva de les décider à traiter +avec le gouverneur du Canada. Ce monarque +ordonnait de faire cesser tout acte d'hostilité +entre les parties belligérantes, et de contraindre +les cantons à désarmer. Communiquée au +chevalier de Callières, cette lettre fut transmise +aussitôt par lui à Onnontagué pour faire +connaître aux Iroquois que le roi d'Angleterre +les regardait comme des sujets, qu'il les qualifiait +ainsi dans ce document, et qu'ils ne +devaient plus, d'après les ordres positifs qu'il +donnait, attendre de secours de lui. Lorsqu'ils +se virent abandonnés de ce côté et menacés +de l'autre, le chevalier de Callières +ayant eu soin de leur faire comprendre qu'il +fallait enfin terminer les négociations d'une +manière ou d'une autre, ils songèrent sérieusement +à déposer les armes.</p> + +<p>Ainsi après bien des collisions et des actes +d'hostilité surtout entre eux et les alliés des +Français, particulièrement les Outaouais, car +la paix de Riswick n'avait pas désarmé ces +Sauvages; après bien des tentatives infructueuses +de la part du comte de Bellomont pour +obtenir par ce moyen un ascendant absolu sur +les Iroquois, ils envoyèrent dans l'été de 1700 +dix ambassadeurs «pour pleurer les Français +morts pendant la guerre». Ils furent reçus à +Montréal avec pompe. Un grand conseil fut +tenu où assistèrent ces ambassadeurs et ceux +de la plupart des nations alliées de la France. +Les délibérations furent rapides, car tout le +monde avait besoin de repos. L'orateur des +cantons parla avec une sage réserve, et en +dit assez pour obliger M. de Callières à se +prononcer sur ce qu'il ferait dans le cas où +les hostilités éclateraient entre eux et les Anglais. +Il fit connaître l'indignation qu'y avaient +excitée les ordres et les menaces du gouverneur +de la Nouvelle-York, et dit que, comme le refus +de s'y soumettre pourrait leur attirer la +guerre avec les Anglais, il espérait qu'ils trouveraient +à Catarocouy non seulement les marchandises +qu'ils ne pourraient plus tirer d'Albany; +mais encore les armes et les munitions +dont ils pourraient avoir besoin. Le fameux +chef Le Rat, député des Hurons Thionnontatez, +prenant la parole, dit; «J'ai toujours +obéi à mon père, et je jette ma hache à +ses pieds; je ne doute point que les peuples du +couchant ne fasse la même chose; Iroquois +imitez mon exemple». La paix fut conclue +entre la France et ses alliés d'un côté et la +confédération iroquoise de l'autre, le 18 septembre +(1700) avec beaucoup de formalités; et +le traité fut signé par le gouverneur général, +l'intendant, le gouverneur de Montréal, le +commandant des troupes, et les supérieurs +ecclésiastiques et réguliers qui se trouvèrent +à l'assemblée. Les Indiens signèrent en mettant +chacun le signe de leur nation au bas de +l'acte. Les Onnontagués et les Tsonnonthouans +tracèrent une araignée; les Goyogouins, +un calumet, les Onneyouths, un morceau de +bois en fourche avec une pierre au milieu; +les Agniers, un ours; les Hurons, un castor; +les Abénaquis, un chevreuil; et les Outaouais, +un lièvre.</p> + +<p>Le comte de Frontenac n'avait pas vécu pour +voir la conclusion du traité de Montréal. Atteint +d'une maladie fort grave dès son début, il succomba +le 28 novembre 1698, dans la soixante-dix-huitième +année de son âge. Son corps et +son esprit avaient conservé toute leur vigueur; +sa fermeté, son énergie, ses grands talens +brillaient en lui comme dans ses plus belles +années; ce fut un bonheur pour le Canada +qu'il ne lui eût pas été enlevé avant la fin de la +guerre. Il emporta dans la tombe l'estime et +les regrets des Canadiens, qu'il avait gouvernés +durant une des époques les plus critiques +de leur histoire; il avait trouvé la Nouvelle-France +ouverte, attaquée de toutes parts et +sur le bord de l'abîme; il la laissa agrandie et +en paix.</p> + +<p>Cet homme a été jugé diversement par les +partis qui divisaient alors le Canada. Le parti +clérical dont, à l'exemple de plusieurs de ses +prédécesseurs, il voulait s'affranchir et restreindre +l'influence dans les affaires politiques, +l'a peint sous des couleurs peu favorables. Il +lui reprochait deux torts très graves à ses +yeux, c'était d'être un janséniste secret<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>, et +de tolérer, d'encourager même la traite des +boissons chez les Sauvages. Aujourd'hui que +Pascal est réclamé comme une des lumières +du catholicisme, on doit être indulgent sur le +premier reproche. Le second est plus grave, +et fut en toute probabilité la cause première +du rappel de ce gouverneur en 1682. On a +vu qu'à cette époque, ses démêlés avec l'intendant, +M. Duchesneau, avaient obligé la cour +de les rappeler tous deux. La traite des boissons +était défendue chez les Indiens, et cependant +«il la laissait faire, en profitait même», +écrivait l'intendant, en transmettant à la cour +des remontrances répétées et les plus énergiques. +Il avait voulu faire observer les ordonnances +prohibitives, comme chef de la justice, +et le gouverneur y avait mis des entraves. +Il s'en était suivi des collisions de pouvoir où +bien certainement le tort fut du côté de celui-ci. +Les anciennes animosités, les anciennes antipathies +se réveillèrent vives et ardentes entre +ces deux hommes, de sorte que chacun porta +un esprit d'exagération dans ses paroles et dans +ses actes. Le gouverneur parut favoriser les +traitans qui violaient les lois; l'intendant voulut +punir avec rigueur même les ombres de +délit. Il faut lire les dépêches de M. Duchesneau +pour pouvoir se faire une idée de +l'excès des dissentions qui régnaient entre ces +deux hommes. L'intendant accusait le gouverneur +de faire la traite avec les Indiens par le +moyen de M. Du Luth, qu'il qualifiait de chef des +désobéissans, c'est à dire des violateurs de la loi. +Il assurait qu'il prolongeait son séjour à +Montréal, pour veiller aux intérêts de son +commerce; que l'exemple qu'il donnait en +enfreignant lui-même les ordonnances faisait +que personne ne voulait les observer; qu'il y +avait 5 à 600 coureurs de bois, et que la désobéissance +était générale. Ces rapports faits à +la cour ne restaient pas assez secrets que M. +de Frontenac n'en avait connaissance; ils augmentaient +l'aversion qu'il avait pour l'intendant, +et il saisissait toutes les occasions de la lui faire +sentir. Aussi celui-ci se plaignit-il dans une +dépêche au ministre, qu'il avait été obligé un +jour de sortir du cabinet de M. de Frontenac +pour éviter ses injures. Quoique nous n'ayons +pas les réponses de ce gouverneur à ces accusations, +et qu'il serait injuste de le condamner +entièrement sur le témoignage de son accusateur +et de son ennemi, on ne peut se dissimuler +que sa conduite à l'égard de la traite fut répréhensible, +et qu'en protégeant ceux qui bravaient +la justice des tribunaux, il ébranlait les bases, +troublait l'harmonie de la société sur laquelle il +avait été établi, pour veiller au maintien des +lois.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" +name="footnote39"></a><b>Note 39:<a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> + «Pour ce qui est de sa lecture habituelle, ne la faisait-il +pas souvent dans les livres composés par les Jansénistes; car il +avoit plusieurs de ces livres qu'il préconisait fort, et qu'il prêtoit +volontiers aux uns et aux autres»: <i>Notes au bus de l'Oraison +funèbre de M. de Frontenac prononcée dans l'Eglise des Récollets +à Québec, par le P. Goyer</i>, <i>le</i> 19 <i>décembre</i> 1698 (Manuscrit).</b></blockquote> + +<p>Dans sa seconde administration, il se laissa +entraîner, mais bien moins loin, dans les mêmes +erremens. Les motifs de cette conduite ne +sont pas néanmoins tous blâmables au même +degré. Il paraît avoir été convaincu de tout +temps que la traite devait être, autant que +possible, libre et abandonnée à la concurrence +générale comme elle l'était chez les Anglais. +Plus le nombre des traitans était grand, +plus l'on approchait de cette liberté. Peut-être +les Indigènes n'avaient-ils tant d'estime et +de respect pour M. de Frontenac, que parceque +le commerce qu'ils faisaient alors avec le +Canada leur était plus avantageux. Sa hauteur +et sa jalousie sont aussi des défauts qu'on +aimerait à ne pas trouver dans son portrait, défauts +graves d'ailleurs dans un homme placé à +la tête d'un peuple. Ils furent pour lui une +source de difficultés et de chagrins. Ils lui +firent des ennemis acharnés qui n'ont pas peu +contribué à faire passer dans son histoire les +moindres taches de son caractère. Une circonstance +qui mérite d'être remarquée, c'est +qu'en même temps qu'il nous le peint comme +un tyran, le parti sacerdotal laisse entrevoir que +la popularité de ce gouverneur était grande, +puisqu'il pouvait faire du peuple l'instrument +de ses passions. Aussi un pieux annotateur +attaché à la cathédrale de Québec s'écrie-t-il: +«Que n'aurait-il pas dû faire dans ce temple +pour demander pardon de l'ardeur opiniâtre et +comme forcenée avec laquelle il a si longtemps +persécuté l'Eglise, maintenu et souvent même +excité les révoltes et les mutineries des +peuples contre elle?» Nous mentionnerons +encore, pour faire connaître l'esprit du temps +et les moeurs simples de nos ancêtres, que le +gouverneur souleva contre lui un orage pour +avoir «autorisé ou introduit dans ce pays, +malgré les remontrances des serviteurs de +Dieu,» les spectacles et les comédies. Dans +cette petite société, les moindres choses prenaient +les proportions d'un événement, et elles +finissaient souvent par en avoir les conséquences. +C'est en refusant ainsi le secours du +bras séculier aux décisions de l'Eglise qu'il +s'attirait son animadversion; et pourtant en +principe, c'était la politique la plus sage, car +que sont devenus les pays théocratiques? +Qu'est devenu le gouvernement fondé par les +Jésuites au Paraguay? Que sont aujourd'hui +les malheureux Romains sous les bayonnettes +mercenaines de l'étranger? L'inquisition étouffe +tout. «Je frémis, dit un voyageur, à l'aspect +de la dépopulation de la campagne de Rome; +je crois assister à l'agonie d'une société en décadence. +C'est un spectacle bien triste que la +mort d'inanition d'une grande ville.»</p> + +<p>En jugeant M. de Frontenac comme homme +d'état, en l'appréciant d'après l'ensemble de ses +actes et les résultats de sa politique, on doit le +ranger dans le petit nombre des administrateurs +de ce pays, qui lui ont rendu des services réels. +Au reste, dit lui même Charlevoix, «la Nouvelle-France +lui devait tout ce qu'elle était à sa +mort, et l'on s'aperçut bientôt du grand vide +qu'il y laissait.» L'abolition de la compagnie des +Indes occidentales, l'introduction de l'ordonnance +de Louis XIV de 1667, le droit d'emprisonnement +limité au gouverneur, au procureur +général et au conseil souverain, sont les principaux +événemens qui ont eu lieu sous sa +première administration de 1672 à 1682. Il +est un des premiers auteurs du système gigantesque +que la France imagina en Amérique +pour étendre et consolider son influence, savoir, +des alliances avec les Indiens et l'établissement +de cette chaîne de forts qui s'étendit +dans la suite jusqu'à la baie du Mexique. Le +voisinage des Anglais, qui venaient de s'emparer +de la Nouvelle-York, nécessitait à ses +yeux l'adoption d'un pareil plan.</p> + +<p>Sa seconde administration, qui commença à +une époque si funeste (1689), est entièrement +remplie par les guerres, dont nous venons de +tracer le glorieux, mais sanglant tableau. La +conduite qu'il tint avec la confédération iroquoise, +et les conseils qu'il lui donna sur la +politique qu'elle devait suivre avec ses voisins, +produisirent d'heureux résultats pour le pays. +Après la guerre de 1690, le Canada fut peu +inquiété par ces barbares.</p> + +<p>Il avait des idées étendues et justes pour l'agrandissement +de la colonie; mais l'état de la +France, et la politique de son gouvernement, +ne lui permirent pas de suivre un système aussi +favorable au développement des immenses +contrées du Canada, qu'il l'aurait désiré.</p> + +<p>Le chevalier de Callières, depuis longtemps +gouverneur de Montréal, fut nommé pour le +remplacer. Il avait une grande expérience +des affaires du pays, et était connu des troupes +qui avaient marché plus d'une fois sous ses +ordres, et qui admiraient sa conduite et son +intrépidité. Un jugement sain, de la pénétration, +du désintéressement, un flegme qui le +rendait maître de ses préjugés et de ses passions, +l'avaient recommandé non seulement +aux Canadiens, mais aux Sauvages qui savaient +que sa parole était inviolable, et qu'il exigeait +la même fidélité de la part des autres, qualité +indispensablement nécessaire pour mériter la +confiance des Indiens et devenir l'arbitre de +leurs différends.</p> + +<p>Le chevalier de Vaudreuil fut nommé au +gouvernement de Montréal. Revenu depuis +peu de France, son activité, sa bonne mine, des +manières aimables et nobles, et sa popularité +parmi les soldats, le rendaient très propre à +occuper un poste de cette importance. Depuis +cette époque jusqu'à la moitié du siècle +suivant, lui et sa famille n'ont point cessé +d'occuper les principaux emplois de la colonie. +Convaincu enfin de l'importance de Catarocoui, +le roi recommanda de nommer, pour +commander ce poste avancé, un officier intelligent, +et capable de prendre une décision dans +toutes les circonstances où il pourrait se trouver.</p> + +<p>Le chevalier de Callières suivit à l'égard des +Iroquois la politique de son prédécesseur. Il +avait mis la dernière main au traité préliminaire +du 18 septembre. Ce traité que les +Anglais traversèrent jusqu'à la fin, fut confirmé +le 4 août 1701 dans une assemblée générale +tenue avec une grande magnificence dans une +plaine sous les murailles de la ville de Montréal. +On avait élevé une vaste enceinte dans +laquelle un espace était réservé pour les +dames et l'élite de la ville. Les soldats furent +rangés autour, et treize cents Indiens vinrent +prendre place au milieu dans l'ordre qui avait +été indiqué. Jamais on n'avait vu réunis des +députés de tant de nations diverses. Les Abénaquis, +les Iroquois, les Hurons, les Outaouais, +les Miâmis, les Algonquins, les Pouteouatamis, +les Outagamis, les Sauteurs, les Illinois, +enfin les principales nations depuis le +golfe St.-Laurent jusque vers le bas Mississipi +y avaient des représentans. Cette grande assemblée +offrait l'aspect le plus varié et le +plus bizarre par l'étrangeté des costumes et la +diversité des idiomes. Le gouverneur occupait +une place où il pouvait être vu et entendu +de tous. Trente-huit députés signèrent le +traité définitif. Un <i>Te Deum</i> fut chanté; un +festin, des salves d'artillerie et des feux de +joie terminèrent cette solennité qui assurait la +paix de l'Amérique septentrionale, et ensevelissait +dans le sein de la terre cette hache sanglante +qui depuis tant d'années, toujours levée +et toujours avide de sang, avait fait de la baie +d'Hudson au golfe du Mexique comme un +vaste tombeau.</p> + +<p>La consommation de ce traité fut accompagnée +d'un événement qui fit une grande impression +sur les esprits, et qui fournit une nouvelle +preuve du respect que le vrai patriote +impose même à ses ennemis. Dans une des +conférences publiques, tandis qu'un des chefs +hurons parlait, le Rat, ce célèbre Indien, dont +le nom a déjà été cité plusieurs fois, se trouva +mal. On le secourut avec d'autant plus d'empressement +qu'on lui avait presque toute l'obligation +de ce merveilleux concert et de cette +réunion, sans exemple jusqu'alors, de tant de +nations diverses pour la paix générale. Quand +il fut revenu à lui, ayant manifesté le désir de +dire quelque chose, on le fit asseoir dans +un fauteuil au milieu de l'assemblée, et +tout le monde s'approcha pour l'entendre. +Il parla au milieu d'un silence profond. Il +fit avec modestie et avec dignité le récit de +toutes les démarches qu'il avait faites pour +amener une paix universelle et durable. Il +appuya beaucoup sur la nécessité de cette paix, +et les avantages qui en reviendraient à toutes +les nations, en démêlant avec une adresse étonnante +les intérêts des unes et des autres. Puis +se tournant vers le gouverneur général, il le +conjura de justifier par sa conduite la confiance +qu'on avait en lui. Sa voix s'affaiblissant, il cessa +de parler. Doué d'une grande éloquence et de +beaucoup d'esprit, il reçut encore dans cette circonstance +si grave et si imposante ces vifs applaudissemens +qui couvraient sa voix chaque fois +qu'il l'élevait dans les assemblées publiques, et +qu'il arrachait même à ses ennemis pour ainsi +dire malgré eux.</p> + +<p>Sur la fin de la séance, il se trouva plus mal. +On le porta à l'Hôtel-Dieu, où il mourut sur +les deux heures après minuit. Les Hurons +sentirent toute la perte qu'ils venaient de faire. +Jamais Sauvage n'avait montré plus de génie, +plus de valeur, plus de prudence et plus de +connaissance du coeur humain. Des mesures +toujours justes, les ressources inépuisables de +son esprit, lui assurèrent des succès constans. +Passionné pour le bien et la gloire de sa nation, +ce fut par patriotisme qu'il rompit, avec cette +décision qui compte le crime pour rien, la paix +que le marquis de Denonville avait contractée +avec les Iroquois contre ce qu'il croyait être +les intérêts de ses compatriotes. Connaissant +la politique et la force de ses ennemis, peut-on +blâmer ce chef barbare d'avoir employé les +moyens dont il fit usage pour réussir, lorsque +les peuples les plus civilisés proclament le +principe qu'il suffit qu'un peuple soit moins +avance qu'un autre pour que celui-ci ait droit +de le conquérir<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" +name="footnote40"></a><b>Note 40:<a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> Voir le discours du chevalier Robert Peel, premier ministre +d'Angleterre, au sujet de la guerre de l'Inde (Session 1843-4).</b></blockquote> + +<p>Le Rat (ou Kondiaronk son nom huron) +brillait autant dans les conversations particulières +que dans les assemblées publiques, par +son esprit et ses reparties vives, pleines de sel +et ordinairement sans réplique. Il était le +seul homme en Canada qui pût, en cela, tenir +tête au comte de Frontenac, qui l'invitait souvent +à sa table; et il disait qu'il ne connaissait +parmi les Français que deux hommes d'esprit, +ce gouverneur et le P. de Carheil. L'estime +qu'il portait à ce Jésuite fut ce qui le détermina, +dit-on, à se faire chrétien.</p> + +<p>Sa mort causa un deuil général; son corps fut +exposé, et ses funérailles auxquelles assistèrent +le gouverneur, toutes les autorités, et les +envoyés des nations indiennes qui se trouvaient +à Montréal, se firent avec une grande pompe +et les honneurs militaires. Il fut inhumé dans +l'église paroissiale. L'influence et le cas que +l'on faisait de ses conseils parmi sa nation +étaient tels, qu'après la promesse que M. de +Callières avait faite à ce chef mourant de ne +jamais séparer les intérêts de la nation huronne +de ceux des Français, les Hurons gardèrent +toujours à ceux-ci une fidélité inviolable. +</p><a name="l6" id="l6"></a> +<br> +<h2>LIVRE VI</h2> +<a name="l6c1" id="l6c1"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<h3>ÉTABLISSEMENT DE LA LOUISIANE.</h3> + +<h3>1683-1712.</h3> + +<p><b> +De la Louisiane.--Louis XIV met plusieurs vaisseaux à la +disposition de la Salle pour aller y fonder un établissement.--Départ +de ce voyageur; ses difficultés avec le commandant de +la flottille, M. de Beaujeu.--L'on passe devant les bouches du +Mississipi sans les apercevoir et l'on parvient jusqu'à la baie de +Matagorda (ou St.-Bernard) dans le pays que l'on nomme aujourd'hui +le Texas.--La Salle y débarque sa colonie et y bâtit +le fort St.-Louis.--Conséquences désastreuses de ses divisions +avec M. de Beaujeu, qui s'en retourne en Europe.--La Salle +entreprend plusieurs expéditions inutiles pour trouver le Mississipi.--Grand +nombre de ses compagnons y périssent--Il +part avec une partie de ceux qui lui restent pour les Illinois, +afin de faire demander des secours en France.--Il est assassiné.--Sanglans +démêlés entre ses meurtriers; horreur profonde que +ces scènes causent aux Sauvages.--Joutel et six de ses compagnons +parviennent aux Illinois.--Les colons laissés au Texas +sont surpris par les Indigènes, et tués ou emmenés en captivité.--Guerre +de 1689 et paix de Riswick.--D'Iberville reprend +l'entreprise de la Salle en 1698, et porte une première colonie +canadienne à la Louisiane l'année suivante; établissement de +Biloxi (1698).--Apparition des Anglais dans le Mississipi.--Les +Huguenots demandent à s'y établir et sont refusés.--Services +rendus par eux à l'Union américaine.--M. de Sauvole +lieutenant gouverneur.--Sages recommandations du fondateur +de la Louisiane touchant le commerce de cette contrée.--Mines +d'or et d'argent, illusions dont on se berce à ce sujet.--Transplantation +des colons de Biloxi dans la baie de la Mobile (1701). +M. de Bienville remplace M. de Sauvole.--La Mobile fait +des progrès.--Mort de d'Iberville; caractère et exploits de +ce guerrier.--M. Diron d'Artaguette commissaire-ordonnateur +(1708).--La colonie languit.--La Louisiane est cédée à M. +Crozat en 1712, pour 16 ans. +</b></p> + +<p>L'on donnait autrefois le nom de Louisiane +à tout le pays du golfe du Mexique, qui s'étend +depuis la baie de la Mobile, à l'est, jusqu'aux +sources des rivières qui tombent dans le Mississipi, +à l'ouest, c'est-à-dire jusqu'au Nouveau-Mexique +et à l'ancien royaume de Léon. +Aujourd'hui ce vaste territoire est divisé en +plusieurs Etats: le Texas à l'occident depuis +le Rio Del Norte jusqu'à la Sabine; la Louisiane +proprement dite, au centre, depuis cette +dernière rivière jusqu'à la rivière aux Perles; +et le Mississipi, à l'est, depuis la rivière aux +Perles jusqu'à quelque distance à l'ouest de la +baie de la Mobile, l'intervalle qui reste jusqu'à +cette baie formant partie de l'Alabama. +Au nord de ces Etats, il y a encore ceux de +l'Arkansas, du Missouri, de l'Illinois, etc. A +l'époque où nous sommes arrivés ces pays +étaient inconnus. Ferdinand de Soto, Espagnol, +ancien compagnon de Pizarre, n'avait fait que +les traverser à l'intérieur en 1539-40 en courant +après un nouveau Pérou. Parti de la +baie du St.-Esprit dans la Floride avec plus de +1000 hommes de troupes, il s'éleva au nord +jusqu'aux Apalaches; de là se tournant vers le +couchant, il suivit quelque temps le pied de +ces montagnes pour se rabattre vers le sud, où +il vint traverser la rivière Tombeckbé près de +son confluent avec celle d'Alabama; il se +dirigea ensuite vers le nord-ouest, et alla +passer le Mississipi au-dessus de la rivière des +Arkansas, se tourna encore au sud et franchit +la rivière Rouge qui fut le terme de sa course, +et sur les bords de laquelle il mourut en 1542, +sans avoir trouvé l'objet de son ambition. +Moscosa, son lieutenant, le remplaça et marcha +vers l'occident dans l'intention d'atteindre +le Mexique; mais arrêté par les montagnes, il +revint sur ses pas, et descendit vers la mer pour +se rembarquer, n'ayant plus que 350 hommes +avec lui<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>. De cette expédition il n'était resté +que de vagues souvenirs, de même que des +rares voyages entrepris par les Espagnols sur +les côtes septentrionales du golfe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" +name="footnote41"></a><b>Note 41:<a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> <i>Carte de la Louisiane</i>, etc. 1782, par G. Delisle de l'Académie +française; elle se trouve dans l'Itinéraire de la Louisiane, +petit vol. sans aucun mérite. Garcilasso de la Vega: <i>Histoire +de la conquête de la Floride par Ferdinand de Soto</i>, traduction de +P. Richelet.</b></blockquote> + +<p>Nous avons vu l'accueil gracieux que la +Salle avait reçu de Louis XIV, lors de son +retour de (1683) la découverte de l'embouchure +du Mississipi. Il proposa à ce monarque +d'unir au Canada la vallée qu'arrose ce +grand fleuve, et d'assurer ainsi à la France la +souveraineté des pays intérieurs situés entre la +mer du Nord et le golfe du Mexique. Ce +projet vaste et superbe fut bien accueilli du +monarque, qui aimait tout ce qui porte un +caractère de noblesse ou de grandeur, et il fut +chargé de l'exécuter en colonisant la Louisiane.</p> + +<p>Quatre vaisseaux furent mis à sa disposition: +le <i>Joly</i> de 36 canons, la <i>Belle</i> de 6 canons, l'<i>Aimable</i>, +flute de 300 tonneaux et une caïche. +Il s'y embarqua 280 personnes y compris les +équipages, savoir, une centaine de soldats, des +artisans, des volontaires, parmi lesquels on +comptait plusieurs Canadiens et gentilshommes, +et huit missionnaires. Cette petite escadre, +commandée par M. de Beaujeu, homme vaniteux +et jaloux, mit à la voile de la Rochelle le +24 juillet 1684. A peine fut-elle en mer que la +mésintelligence se mit entre les deux chefs, et +dégénéra en une haine invétérée qui eut les +conséquences les plus désastreuses. Le premier +effet en fut la perte de la caïche enlevée +par les Espagnols sous l'île de St.-Domingue. +Trompé ensuite par la direction des courans +du golfe du Mexique, et par des observations +faites avec des instrumens astronomiques +inexacts, l'on se crut à l'est tandis que l'on +était déjà à l'ouest de la principale branche du +Mississipi (Sparks). Les terres, dépourvues +d'arbres et plus basses même que ce fleuve, qui +n'est retenu dans son lit que par des attérissemens +ou digues naturelles insuffisantes pour empêcher +encore aujourd'hui d'immenses débordemens +d'avoir lieu dans les grandes eaux, ne +présentaient au bord de la mer aucune marque +distinctive aux Français pour les guider. Ils +passèrent devant les bouches du fleuve sans les +reconnaître. Quelques jours après cependant, +la Salle, sur les indices des Sauvages de +la côte, soupçonnant quelqu'erreur, voulut +retourner sur ses pas; mais M. de Beaujeu +s'y refusa obstinément, ne pouvant se faire à +l'idée d'être commandé par un homme qui +n'était pas militaire, et que la cour avait mis +au dessus de lui malgré ses représentations<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> +<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" +name="footnote42"></a><b>Note 42:<a href="#footnotetag42"> +(retour) </a> Lettre de M. du Beaujeu au ministre: <i>Spark's American +Biography, vol. XI</i>.</b></blockquote> + +<p>L'on continua donc à marcher vers l'ouest, et +l'on parvint ainsi le 14 février (1685), sans savoir +où l'on était, dans la baie de St.-Bernard, +aujourd'hui de Matagorda, dans le Texas, à +environ 120 lieues à l'ouest du fleuve que l'on +cherchait. La Salle n'en découvrant aucune +trace, prit la résolution désespérée de débarquer +son monde dans cet endroit, et il donna +en conséquence l'ordre au commandant de +l'Aimable d'entrer dans la baie; celui-ci, feignant +d'obéir, se jeta exprès sur les rescifs<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a> +<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>, de +manière que le navire et une partie de la cargaison +furent perdus. Ce malheur était d'autant +plus grand que le vaisseau portait les +munitions de guerre et presque tous les outils +et autres objets nécessaires pour commencer un +établissement dans un pays inculte et sauvage. +M. de Beaujeu, loin de punir le coupable, le +reçut sur son bord pour le soustraire à la +vengeance de la Salle. Cette entreprise, dans +laquelle ce dernier avait éprouvé toutes sortes +d'obstacles depuis l'opposition commencée par +M. de la Barre, fut poursuivie jusqu'à la fin +par une espèce de fatalité. M. de Beaujeu, +trahissant son devoir et les intérêts de son +pays pour de misérables motifs, refusa sous des +prétextes frivoles à la Salle diverses choses +pour remplacer celles qui avaient été perdues +dans le naufrage; et il abandonna à son sort, +le 14 mars, la jeune colonie, composée d'environ +180 personnes, sur la plage inconnue où le +hasard l'avait conduite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" +name="footnote43"></a><b>Note 43:<a href="#footnotetag43"> +(retour) </a> Joutel: <i>Journal historique</i>.</b></blockquote> + +<p>Elle commença aussitôt à travailler à la culture +et à se faire un fort pour se mettre à l'abri +des attaques des Indiens. Lorsqu'il fut assez +avancé, la Salle remonta la rivière aux Vaches +sur laquelle il en fit commencer un second +dans un endroit plus avantageux à deux lieues +seulement de la baie, et lui donna le nom de St.-Louis, +ayant toujours présent à la pensée celui du +grand roi qui le protégeait. Placé sur une éminence, +il commandait une vue superbe du côté de +la campagne et du côté de la mer. Cependant à +mesure que le temps avançait l'on s'y trouvait +moins bien; les grains semés périrent par la +sécheresse, ou par les dégâts des bêtes sauvages, +et la plupart des artisans qu'on avait +emmenés ne sachant pas leurs métiers, les +constructions marchaient fort lentement. Les +nombreux contretemps qu'on avait déjà éprouvés +avaient mécontenté ou découragé plusieurs +colons; des mutineries, suscitées par le turbulent +Duhaut l'un d'eux, auraient déjà éclaté +sans la prudence de Joutel, l'auteur de la meilleure +relation de cette expédition malheureuse, +que nous ayons. La maladie enleva encore les +hommes les plus utiles. En peu de temps la +situation de St.-Louis devint très critique; les +Indigènes prirent une attitude menaçante, et +l'on n'apercevait aucun indice du fleuve sur +lequel on était venu pour s'établir et que l'on +aurait dû dès lors oublier. La Salle dissimulait +ses chagrins et ses inquiétudes avec cette +fermeté inébranlable que nous lui connaissons +déjà, et le premier à l'oeuvre, il donnait l'exemple +du travail avec un visage calme et serein. +Les ressources de son génie semblaient augmenter +avec les obstacles; malheureusement +son naturel sévère devenait plus inflexible sous +cette apparence de sérénité; et dans le moment +où ses gens s'épuisaient de fatigues, il punissait +les moindres fautes avec une extrême rigueur. +Il sortait rarement de sa bouche une parole de +douceur et de consolation pour ceux qui souffraient +avec le plus de patience. Une tristesse +mortelle s'empara graduellement des colons. +Devenus indifférens à tout, la maladie sembla +avoir plus de prise sur eux, et une trentaine +succombèrent à ce dégoût fatal de la vie. +Le caractère de la Salle n'a que trop contribué +à son infortune. Sa fierté dédaignait les +moyens de persuasion. Un autre moins capable, +moins juste même que lui, mais plus +insinuant, eût réussi là où il échouait.</p> + +<p>Le pays dans lequel il se trouva ainsi forcément +jeté, partout plat et uni, possède +un climat sain, mais chaud, un air pur, un +ciel serein et il y pleut rarement. On n'y voit +que des plaines à perte de vue, entrecoupées +de rivières, de lacs et de bocages rians +et champêtres. Le palmier y croît dans +les forêts qu'habitent des espèces de léopards et +de tigres. Les rivières étaient alors remplies +de caïmans, sorte de crocodiles féroces qui +avaient jusqu'à 20 pieds de long et qui en chassaient +le poisson. Le serpent à sonnette était +aussi à craindre sous l'herbe dans ces belles +prairies émaillées de fleurs qui charmaient les +regards des Français. Une multitude de peuplades +indiennes erraient dans les forêts. Charlevoix +appelle <i>Clamcoëts</i> les Sauvages qui occupaient +le littoral de la mer. Les <i>Cénis</i> étaient +plus reculés dans l'intérieur et allaient tous à +cheval, se servant du mors et de l'étrier +comme les Espagnols, auxquels ils avaient sans +doute emprunté cette coutume.</p> + +<p>La Salle songea à se mettre à la recherche +du Mississipi. Il fit à cet effet une première +excursion de quelques mois du côté du Colorado, +dans laquelle il perdit plusieurs de ses gens, +qui furent massacrés par les Sauvages, ou qui +périrent dans le naufrage de la Belle, le seul +bâtiment qui lui restât après le départ de M. +de Beaujeu. Une seconde excursion qu'il +poussa jusque chez le Cénis ne fut pas plus +heureuse; et sur 20 hommes qui l'avaient suivi, +il n'en ramena que 8. Les maladies, les chagrins, +les accidens faisaient en même temps +d'affreux ravages parmi ses autres compagnons. +La Salle se proposait d'envoyer chercher des +secours dans les Iles, et de ranger ensuite le +golfe du Mexique jusqu'à ce qu'il eût trouvé le +Mississipi; mais la perte de la Belle avait +rompu tous ses plans: ses ressources s'épuisant +de jour en jour, et étant éloigné de plus de +2000 milles de tout homme civilisé, il ne lui +resta plus d'autre moyen que de faire demander +des secours en France par la voie du +Canada.</p> + +<p>Il se décida à aller lui-même aux Illinois, ce +qui aurait été une faute si sa présence n'eût pas +été nécessaire en Canada pour faire taire ses +opposans toujours prêts à déprécier ce qu'il +faisait. Il partit le 12 janvier 1787 avec 17 +hommes, laissant 20 personnes à St.-Louis, +tant hommes que femmes et enfans; de sorte +qu'à cette époque le nombre des colons était +donc déjà réduit de 180 à 37. Un Canadien, +M. le Barbier, y fut laissé pour commandant. +«Nous nous séparâmes les uns des autres, dit +Joutel, d'une manière si tendre et si triste, +qu'il semblait que nous avions tous le secret +pressentiment que nous ne nous verrions jamais».</p> + +<p>La marche fut lente et pénible. Le 16 +mars, on était encore sur l'un des affluens de +la rivière de la Trinité, lorsqu'une sanglante +tragédie vint mettre le comble aux malheurs +qui avaient déjà frappé cette entreprise. Quelques +hommes de l'expédition, à la tête desquels +était Duhaut, s'étant isolés du reste, eurent un +démêlé avec un neveu de la Salle nommé Moragnet; +aigris par leurs pertes, par leurs privations +et par la hauteur de cet homme, ils +résolurent de le tuer, et de faire la même +chose à ses deux compagnons pour cacher +leur forfait. Mais ils n'eurent pas plus tôt +commis ce triple assassinat que, craignant la +justice de la Salle, et entraînés d'ailleurs par +la pente du crime, ils pensèrent que leur vengeance +ne serait pas satisfaite tant que ce chef +respirerait: sa mort fut donc aussi résolue. +La Salle cependant ne voyant pas revenir son +neveu, un soupçon de ce qui était arrivé traversa +son esprit, et il demanda s'il n'avait pas eu +quelque difficulté avec Duhaut. Il partit à l'instant +pour aller à sa rencontre. Les conspirateurs +l'ayant vu venir de loin, chargèrent leurs +armes, traversèrent la rivière et se cachèrent +dans les hautes herbes pour l'attendre. Ce dernier +en approchant du lieu où ils étaient, aperçut +deux aigles qui planaient dans l'air au-dessus +de sa tête comme s'ils eussent vu quelque +proie aux environs; il tira un coup de +fusil. Un des conjurés se montra aussitôt et la +Salle marchant vers lui, lui demanda où était son +neveu; tandis que ce malheureux lui faisait +une réponse vague, une balle frappa la Salle à +la tête et l'étendit par terre mortellement blessé +et sans parole. Le P. Anastase qui se trouvait +à côté de lui, crut qu'on allait lui faire subir +le même sort. La Salle vécut encore une +heure après avoir été frappé, indiquant en +serrant la main au P. Anastase agenouillé +près de lui, qu'il comprenait les paroles que +lui adressait le pieux missionnaire. Il fut enterré +dans une fosse creusée sur la place où +il avait été tué, au milieu du désert, par le bon +père qui y planta une humble croix de bois. +Ainsi finit celui que l'on peut appeler, peut-être, +le premier fondateur du Texas. M. Sparks +place le théâtre de ce drame sanglant sur les +bords de l'un des tributaires de la rivière Brasos, +d'autres le mettent dans le voisinage de la +rivière de la Trinité.</p> + +<p>Les meurtriers se saisirent de l'autorité, de +l'argent et de tout ce qu'il y avait, et la caravane +se remit en marche, les uns le coeur +ulcéré de douleur, les autres de remords et +d'inquiétude. La désunion ne tarda pas à se +mettre parmi les assassins. Dans une querelle +qu'ils eurent au sujet du partage des dépouilles, +Duhaut et le chirurgien Liotot, les deux chefs +de la conspiration, furent tués par leurs complices +à coups de pistolet. Ces scènes épouvantables +commises au milieu des vastes solitudes qui les +entouraient, remplirent les Sauvages eux-mêmes +de frayeur et d'étonnement. Après ce +dernier crime, l'on se sépara: tous ceux qui +s'étaient compromis restèrent parmi les Indiens, +et le reste, au nombre de sept, savoir: +Joutel, le P. Anastase, les Cavalier, oncle et +neveu, et trois autres, continua sa route vers +les Illinois où il arriva au fort St.-Louis le 14 +septembre.</p> + +<p>Cependant la petite colonie qui avait été +laissée dans la baie St.-Bernard, eut une fin +encore plus funeste. Peu de temps après le +départ de la Salle, les Sauvages tombèrent sur +le fort à l'improviste et en massacrèrent tous +les habitans à l'exception de cinq. Ces cinq +personnes avec quelques autres compagnons +de la Salle, qui avaient déserté avant son départ, +tombèrent entre les mains des Espagnols, +jaloux de l'entreprise des Français, et résolus +de la faire échouer s'il était possible. Les +rapports de ces prisonniers les tranquillisèrent; +mais ceux qui pouvaient fournir des renseignemens +utiles sur le pays, furent enfouis dans les +mines du Nouveau-Mexique. Les autres, fils +d'un Canadien nommé Talon, étaient d'un âge +encore trop tendre pour avoir pu faire des +observations de ce genre, et leur sort ayant +touché la générosité du vice-roi du Mexique, il +les prit sous sa protection et les éleva à sa cour. +Lorsqu'ils furent plus vieux, il les fit entrer +dans la marine espagnole; et après diverses +aventures plus on moins romanesques, l'un +d'eux revit la France.</p> + +<p>Telle fut la malheureuse issue d'une expédition +qui avait inspiré les plus grandes espérances, +et qui aurait probablement réussi, si +l'on se fût borné à former un établissement là +où l'on était, sans porter pour le moment son +attention ailleurs. En effet, le Texas est l'un +des plus beaux et des plus fertiles pays du +monde, mais la Salle fit encore ici la faute qu'il +avait déjà commise au Canada, de se faire +suivre par trop de monde dans ses expéditions. +Les désastres dont elles furent accompagnées, +amenèrent la ruine de St.-Louis. Pour réussir +il n'avait qu'à rester au milieu de son établissement +et encourager les défrichemens et +l'agriculture. Quelques auteurs lui reprochent +d'avoir perdu de vue son premier dessein pour +prendre connaissance des fabuleuses mines de +Sainte Barbe; mais rien dans Joutel ni dans le +P. Zénobe<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a> +<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a> ne justifie cette assertion<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> +<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>. Au +reste, il paraît que le génie de ce voyageur +célèbre était plus propre à imaginer et à établir +un vaste système commercial dans ces contrées +lointaines qu'à fonder un empire agricole. +Ses idées avaient alors quelque chose de grand; +et les plans qu'il soumit à Louis XIV sont +basés sur des calculs exacts et profonds: il fut +le précurseur de Dupleix.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" +name="footnote44"></a><b>Note 44:<a href="#footnotetag44"> +(retour) </a> Le P. Chrétien Leclerc: <i>Premier établissement de la Foi +dans la Nouvelle-France</i>.</b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" +name="footnote45"></a><b>Note 45:<a href="#footnotetag45"> +(retour) </a> Au contraire, loin de se rapprocher des Espagnols il s'en +éloigna. Voici ce qu'on lit dans le P. Zénobe: «ce fut ici +que le sieur de la Salle changea sa route du <i>nord-est</i> à <i>l'est</i> par +des raisons qu'il ne nous dit pas, et que nous n'avons jamais pu +pénétrer». Le Mississipi était à l'est de lui.</b></blockquote> + +<p>Nous nous sommes étendu sur cette expédition +infortunée parcequ'elle servit de prélude à celle +de notre compatriote dans la Louisiane proprement +dite; d'ailleurs l'histoire du Canada français +devait cette marque de reconnaissance à +l'homme qui a sacrifié sa fortune et sa vie pour +la cause de la colonisation française en Amérique; +car s'il n'a pas fondé, il a du moins +accéléré beaucoup l'établissement de la Louisiane +aujourd'hui si florissante. Chaque jour +ajoute aussi à l'intérêt de l'histoire de ces pères +du Nouveau-Monde. A mesure que ce continent +se peuple, que les anciennes colonies si +pauvres, si humbles à leur origine, se changent +en états, en empires indépendans, le +nom de leurs fondateurs grandit; les ombres +de ces nouveaux Romulus s'élèvent sur l'Amérique, +où elles forment pour ainsi dire +comme les bornes du passé.</p> + +<p>La fondation de la Louisiane comme celle +du Canada devait être accompagnée de beaucoup +de vicissitudes et de malheurs. L'expérience +d'un siècle n'avait point lait changer +la politique du gouvernement; les principes +larges et progressifs de Colbert étaient mis en +oubli dans le temps même, où cet établissement +commençait à naître; et la pénurie du +trésor le livra à un monopole encore plus dur +que celui qui pesait sur le Canada. On ne +saurait trop redire à la France, qui cherche +aujourd'hui à répandre sa race, sa langue et +ses institutions en Afrique, ce qui a ruiné son +système colonial dans le Nouveau-Monde, où +elle aurait dû prédominer. Le défaut d'association +dans la mère-patrie pour encourager +une émigration <i>agricole</i> par tous les moyens +légitimes, l'absence de liberté, et la passion +des armes répandue parmi les colons, telles +sont les principales causes qui ont fait languir +le Canada. Ce qui retarda tant la Louisiane, +c'est le caractère plus commercial qu'agricole +qui lui fut donné. On choisit pendant longtemps +les postes qui paraissaient plus favorables au +négoce qu'à l'agriculture. On n'abandonna ce +système qu'après avoir éprouvé des désastres +irréparables. Il est digne de remarque que +le gouvernement britannique avait suivi la +même maxime de ne pas souffrir que ses nationaux +formassent des établissemens dans l'intérieur +du pays et loin de la mer. Les motifs +de cette politique sont exprimés, dit M. Barbé-Marbois, +dans un rapport qui ne vit le jour que +fort tard. «Les contrées de l'ouest sont fertiles, +y remarquait-on, le climat en est tempéré, les +planteurs s'y établissent sans obstacles; avec +peu de travail ils pourraient satisfaire à leurs +besoins; <i>ils n'auraient rien à demander à l'Angleterre, +et point de retour à lui offrir</i>». Mais +leurs libertés et leurs institutions politiques +neutralisaient les effets de cette conduite intéressée.</p> + +<p>La guerre terminée par la paix de Riswick, +avait fait oublier le Texas et la Louisiane, où +la beauté du pays avait attiré cependant plusieurs +Canadiens, qui en sont à ce titre les premiers +fondateurs. Ils s'étaient établis vers les +bouches du Mississipi et à la Mobile, afin +d'être plus près des Iles françaises pour leur +commerce (Le Page Dupratz). Mais aussitôt +que la tranquillité fut rétablie dans les deux +mondes, la cour y reporta son attention. Les +Espagnols qui regardèrent en tout temps l'Amérique +comme leur patrimoine exclusif, +avaient vu l'entreprise de la Salle d'un oeil +d'envie; ils apprirent donc sa mort et la dispersion +des planteurs qui l'avaient suivi, avec une +joie qu'ils ne dissimulèrent guère, et ils se hâtèrent +de prendre possession du pays dans l'espérance +d'en éloigner les Français pour toujours. +Après avoir visité différentes parties +de la côte, ils choisirent la baie de Pensacola, +au levant du Mississipi, à l'extrémité occidentale +de la Floride, pour y former leur établissement. +Ils y étaient depuis peu de temps lorsque +d'Iberville parut.</p> + +<p>A son retour de la baie d'Hudson en 1697, +ce célèbre navigateur avait proposé au ministère +de reprendre les projets formés quelques +années auparavant sur la Louisiane. M. de +Pontchartrain s'était empressé d'agréer ses +offres et de lui donner deux vaisseaux avec +lesquels il partit de Rochefort dans le mois +d'octobre de l'année suivante, et plus heureux +que la Salle, il trouva l'embouchure du fleuve +dont la recherche avait occupé une partie de +la vie de celui-ci. Ayant été à son retour +nommé gouverneur général de cette vaste contrée, +il y porta en 1699 une première colonie +composée presque entièrement de Canadiens. +Il se présenta devant le fort de Pensacola dont +les Espagnols lui refusèrent l'entrée. Il continua +sa route vers l'ouest et entra, en mars +1699, dans l'embouchure du Mississipi qu'il +remonta jusque chez les Outmas, tribu établie +au-dessus de Donaldsonville, laquelle lui remit +une lettre du chevalier de Tonti adressée à la +Salle, qu'il était descendu pour rencontrer au +bord de la mer en 1685. Il revint sur ses pas +et débarqua sa colonie dans la baie de Biloxi +située entre le fleuve et Pensacola. Ce pays, +avec un climat brûlant et un sol sablonneux et +aride, présente une côte de quarante lieues +d'étendue où aucun bâtiment ne peut aborder; +l'on ne songeait sans doute qu'aux avantages +que le commerce pourrait retirer de cette +situation en la choisissant, et l'on crut que les +inconvéniens en seraient compensés par la facilité +des communications avec les Sauvages +voisins, avec les Espagnols, avec les Iles françaises +et enfin avec l'Europe.</p> + +<p>De retour de France en 1700, d'Iberville +apprit que des Anglais, venant de la mer, +avaient paru sur le Mississipi, tandis que d'autres, +venus par terre de la Caroline, s'étaient +avancés jusque chez les Chicachas sur la rivière +des Yasous. L'attention de cette nation +avait été appelée sur la Louisiane par une +espèce de trahison du P. Hennepin<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> +<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a> qui, en +dédiant au roi Guillaume III une nouvelle édition +de son voyage en Amérique, dans laquelle +il donnait les découvertes de la Salle pour les +siennes propres, invita ce prince protestant à +en prendre possession et à y faire prêcher +l'Evangile aux infidèles. Guillaume envoya +en conséquence trois bâtimens chargés de +Huguenots pour commencer la colonisation du +Mississipi; mais d'Iberville les y avait devancés. +Ils poussèrent alors jusqu'à la province +de Panuca, pour concerter des mesures avec +les Espagnols à l'effet de chasser les Français +de Biloxi<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> +<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>; cette démarche n'eut point de +suite. Ceux-ci éprouvèrent à peine quelqu'opposition +de la part des Espagnols; et les +rapports d'amitié et d'intérêt qui s'établirent +entre les deux royaumes au commencement +du siècle mirent fin aux réclamations de la +cour de Madrid.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" +name="footnote46"></a><b>Note 46:<a href="#footnotetag46"> +(retour) </a> Le roi de France donna ordre d'arrêter ce moine s'il se présentait +en Canada: <i>Documens de Paris</i>.</b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" +name="footnote47"></a><b>Note 47:<a href="#footnotetag47"> +(retour) </a> Univ. History XI 278.</b></blockquote> + +<p>Un grand nombre de Huguenots s'étaient +établis dans la Virginie et dans plusieurs autres +provinces anglaises depuis la révocation de +l'édit de Nantes. Ils furent une grande acquisition +pour la Caroline. Le Massachusetts +leur donna le droit de représentation dans la +législature. Ils fondèrent plusieurs villes maintenant +florissantes. Ces malheureux, qui n'avaient +pu perdre le souvenir de leur ancienne +patrie, firent prier Louis XIV de leur permettre +de s'établir sous sa protection dans la +Louisiane; ils l'assuraient qu'il aurait toujours +en eux des sujets soumis, ils ne lui demandaient +que la liberté de conscience; que si elle +leur était accordée, ils viendraient bientôt en +grand nombre et rendraient en peu d'années +ce vaste pays florissant. Louis XIV, qui s'attachait +d'autant plus à son sceptre qu'il approchait +du tombeau, refusa leur demande. «Le +roi, écrivit Pontchartrain, n'a pas expulsé les +protestans de son royaume pour en faire une +république en Amérique.» Ils la renouvelèrent +encore sous le duc d'Orléans, régent; ce prince +libertin et dissolu fit la même réponse que son +oncle le feu roi.</p> + +<p>Donnons comme Canadiens français un souvenir +à ces proscrits, à ces hommes qui furent +peut-être les concitoyens, les frères, les parens, +les amis de nos ancêtres, et qui vinrent comme +eux chercher une nouvelle patrie dans ce +continent encore sauvage. «Le souvenir, dit +un américain, des services distingués que leurs +descendans ont rendus à notre pays et à la +cause de la liberté civile et religieuse, doit +augmenter notre respect pour les émigrans +français, et notre intérêt pour leur histoire. +M. Gabriel Manigault, de la Caroline du sud, +donna au pays qui avait offert un asile à ses +ancêtres, $220,000 pour soutenir la guerre de +l'indépendance. Il rendit ce service au commencement +de la lutte, et lorsque personne ne +pouvait encore dire si elle se terminerait par +une révolution ou par une révolte. Des neuf +présidens de l'ancien Congrès, qui ont dirigé +les Etats-Unis à travers la guerre de la révolution, +trois descendaient de réfugiés protestans +français, savoir; Henri Laurens, de la +Caroline du sud, le célèbre Jean Jay, de la +Nouvelle-York, et Elias Boudinot, du Nouveau-Jersey<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> +<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>.» +Un autre de ces descendans, M. Légaré, est mort en 1843, +procureur général des Etats-Unis et membre en conséquence +de l'administration de Washington<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a> +<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" +name="footnote48"></a><b>Note 48:<a href="#footnotetag48"> +(retour) </a> <i>Memoir of the French Protestants who settled at Oxford, +Massachusetts, A. D.</i> 1686, with a sketch of the entire History +of the protestants of France, by A. Holmes, D. D. Corresponding +Secretary: <i>Collection of the Massachusetts Historical Society, +vol. II, of the 3d series</i>.</b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" +name="footnote49"></a><b>Note 49:<a href="#footnotetag49"> +(retour) </a> Voici d'après le Dr. Ramsay les noms des principaux Huguenots +qui vinrent s'établir dans la Caroline après la révocation de +l'édit de Nantes, et qui ont formé les souches des familles +aujourd'hui existantes les plus respectables de cet Etat.</b> + +<pre> + +Bonneau Dutarque Gourdine Neufville +Bounetheau De la Consilière Guérin Prioleau +Bordeaux De Leiseline Herry Peronneau +Benoist Douxsaint Huger Perdrian +Boiseau Du Pont Jeannerette Porcher +Bocquet Du Bourdieu Légaré Postelle +Bacot D'Harriette Laurens Peyre +Chevalier Faucherand La Roche Poyas +Cordes Foissin Lenud Ravenel +Couterier Faysoux Lansac Royer +Chastaignier Gaillard Marion St.-Julien +Dupré Gendron Mazyck Simon +Delysle Gignilliat Manigault Serre +Dubose Guérard Mellechamp Sarazin +Dubois Godin Mauzon Trezevaut +Deveaux Girardeau Michau +</pre> + +<p><b>Beaucoup d'autres noms des plus respectables ont été omis; +et un plus grand nombre encore a été changé pour en adapter +l'orthographe à la prononciation anglaise. Ainsi Beaudouin +s'écrit aujourd'hui Bowdoin. Un membre de cette famille fut +gouverneur du Massachusetts en 1785 et 6. Les noms des principaux +émigrans français sont ceux de Beurnon dont parle LaHontan, +Boudinot, Daillé, Faneuil, Huger, Manigault, Prioleau, +Laurens, etc. Elias Boudinot fut président du Congrès en +1782, directeur de l'Hôtel des monnaies, premier président de +la société biblique américaine dont il fut le créateur. Jay fut +deux fois ambassadeur, à Paris en 1783, à Londres en 1795; +il fut aussi gouverneur de la Nouvelle-York et Juge-en-chef +des Etats-Unis. François Manigault s'est très distingué dans la +guerre de la révolution. Prioleau était petit fils d'Antoine +Prioli, élu doge de Venise en 1618.</b></blockquote> + +<p>Cependant d'Iberville après avoir remonté le +Mississipi jusque chez les Natchez, où il projeta +de bâtir une ville, revint à Biloxi pour y +établir son quartier général. Il y laissa M. +de Sauvole pour commandant. Il écrivit en +même temps au ministère que les hommes +d'expérience dans les affaires de l'Amérique +étaient d'opinion, que jamais on n'établirait la +Louisiane sans rendre le commerce libre à +tous les marchands du royaume. Le gouvernement +pensait alors tirer de grands avantages +de la pêche des perles et du poil de bison que +l'on disait susceptible d'être filé comme la laine. +Les rapports de découvertes de mines d'or, +d'argent et de cuivre à l'ouest du Mississipi, ne +cessaient point non plus de circuler, et entretenaient +des espérances trop éblouissantes pour +qu'on négligeât de faire au moins constater +l'existence de quelques uns de ces trésors. +D'Iberville envoya M. Lesueur, son parent, +pour aller prendre possession d'une mine de +cuivre dans la rivière Verte, au nord-ouest du +Sault-St.-Antoine. Cette exploitation trop reculée +dans l'intérieur fut bientôt abandonnée. +Quant aux prétendues mines d'or et d'argent qui +firent tant de bruit, mais beaucoup plus en Europe +qu'en Amérique, elles se dissipèrent comme +les illusions qu'elles avaient fait naître; non qu'il +n'existe pas de ces mines dans ces contrées, +mais on ne les avait pas encore découvertes. +Nous ne dirons donc rien de ces expéditions, +qui, ayant été inspirées par un espoir qui était +devenu une croyance, finissaient le plus souvent +par la honte et la ruine. Tels furent surtout +les divers essais tentés par un Portugais fugitif +nommé Antoine, échappé des mines du Nouveau +Mexique, et que l'on employa quelque +temps à fouiller inutilement le sol de la Louisiane. +Ils n'eurent d'autre fruit que de conduire +les Français de proche en proche jusqu'à la +source des affluens du Mississipi dans le voisinage +des Montagnes-Rocheuses. L'on remonta +ainsi la rivière Rouge, l'Arkansas et +le Missouri, à la poursuite de richesses qui +fuyaient toujours comme les mirages du désert.</p> + +<p>En 1701, M. d'Iberville commença un établissement +sur la rivière de la Mobile, et M. +de Bienville, son frère, devenu chef-résident +de la colonie par la mort de M. de Sauvole, +car il paraît que d'Iberville en resta toujours +gouverneur général, retira les habitans des +sables arides de Biloxi pour les y transporter. +Cette rivière n'est navigable que pour des +pirogues, et le sol qu'elle baigne n'est propice +qu'à la culture du tabac; mais «suivant le +système d'alors, qui était de fixer la colonie +hors du fleuve», on voulait se rapprocher de +l'île Dauphine ou du Massacre tout vis-à-vis, +dans laquelle se trouvait le seul port de ces +parages qui offrît les avantages de Biloxi quant +à la proximité des Espagnols, des Iles et de +l'Europe, quoiqu'elle fût d'ailleurs désolée et +stérile; la Mobile devint bientôt le chef-lieu des +Français.</p> + +<p>A son quatrième voyage à la Louisiane +l'année suivante, d'Iberville y fit construire +des magasins et des casernes; petit à petit la colonie +se peupla sous l'influence de ce premier +fondateur, qui eut toujours sur elle une grande +autorité jusqu'à sa mort arrivée en 1706. D'Iberville +expira avec la réputation d'un des +plus braves et des plus habiles officiers de la +marine française. Né en Canada d'un ancien +colon normand, M. Lemoine, il avait commencé +à servir son pays dès son jeune âge. Il +avait fait l'apprentissage des armes dans nos +guerres contre les Sauvages et contre les Anglais, +dure école où les deux premières qualités +requises étaient une force de corps infatigable +et une intrépidité à toute épreuve, l'officier +comme le soldat devant être capable de faire +des marches prodigieuses avec rapidité, par des +pays incultes et dans toutes les saisons, de pourvoir +à sa nourriture par la chasse, de manier +le fusil comme la hache, l'aviron comme l'épée; +devant ne pas craindre une balle perfide au +détour d'un bois, d'attaquer corps à corps +son ennemi embusqué, ou d'enlever souvent un +fort par une brusque escalade et sans artillerie. +D'Iberville excellait dans cette guerre difficile +et meurtrière. Il était non moins distingué-comme +marin, et s'il fût né en France, il serait +sans doute parvenu aux premiers grades. Il +livra une foule de combats sur mer, et quelquefois +contre des forces bien supérieures, et il +resta toujours victorieux. Il ravagea deux +fois la partie anglaise de Terreneuve et prit sa +capitale; il enleva Pemaquid, conquit la baie +d'Hudson, fonda la Louisiane, et termina à un +âge peu avancé sa carrière devant la Havane +en 1706, en servant glorieusement sa patrie +comme chef d'escadre (Dupratz). Depuis 3 +ou 4 ans qu'il avait eu la fièvre jaune sa santé +avait toujours été chancelante. Les colonies, +dit Bancroft, et la marine française perdirent +en lui un héros digne de leurs regrets. C'était +un fort bel homme que la nature avait doué des +qualités nécessaires pour la guerre d'Amérique. +Le marquis de Denonville qui avait su apprécier +ses talens, l'avait recommandé à la cour. Louis +XIV, qui aimait déjà sa noblesse naissante du +Canada, le fit de capitaine de frégate capitaine +de vaisseau en 1702<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a> +<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>. «Sa mort fut une perte +pour la Louisiane, car il est à présumer que +s'il eût vécu plus longtemps, la colonie eût +fait des progrès considérables; mais cet illustre +marin dont l'autorité était grande, étant +mort, un longtemps s'écoula nécessairement +avant qu'un nouveau gouverneur arrivât de +France.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" +name="footnote50"></a><b>Note 50:<a href="#footnotetag50"> +(retour) </a> <i>Gazette de France du 15 juillet</i> 1702: <i>Notes historiques</i>: +manuscrits de M. A. Berthelot.</b></blockquote> + +<p>Deux ans après la mort de d'Iberville, M. Diron +d'Artaguette vint à la Louisiane en qualité +de commissaire-ordonnateur, charge qui correspondait +dans les colonies naissantes à celle +d'intendant dans les établissemens plus avancés, +et qui tenait du civil et du militaire. Ce nouveau +fonctionnaire travailla avec peu de succès +à mettre les habitans en état de cultiver les +terres, le sol et le climat y mettant obstacle. +Cependant l'on avait en Europe la plus grande +idée de la Louisiane, et comme on voyait que +la France s'opiniâtrait à la soutenir au milieu +d'une guerre désastreuse, l'on conjectura +qu'elle en tirait des secours prodigieux, et l'île +Dauphine attira, dès lors pour comble de malheurs, +l'attention des corsaires qui la ravagèrent +en 1711; ils causèrent des dommages +au roi et aux particuliers pour 80,000 francs. +Cependant ce commissaire ne vit point les défauts +du système adopté par la cour, ou il ne +jugea pas à propos de les signaler.</p> + +<p>«Une colonie, dit Raynal, fondée sur de si +mauvaises bases, ne pouvait prospérer. La mort +de d'Iberville acheva d'éteindre le peu d'espoir +qui restait aux plus crédules. On voyait +la France trop occupée d'une guerre malheureuse +pour en pouvoir attendre des secours. +Les habitans se croyaient à la veille d'un abandon +total; et ceux qui se flattaient de pouvoir +trouver ailleurs un asile, s'empressaient de +l'aller chercher. Il ne restait que vingt-huit +familles, plus misérables les unes que les autres, +lorsqu'on vit avec surprise Crozat demander +en 1712 et obtenir pour seize ans le commerce +exclusif de la Louisiane.» Mais avant d'entrer +dans une nouvelle phase de l'histoire de cette +contrée, nous allons reprendre où nous l'avons +laissée celle du Canada que la guerre de la +succession d'Espagne vint troubler avant qu'il +eût à peine goûté le repos dont il avait tant de +besoin, après la lutte acharnée qu'il venait de +soutenir contre les colonies anglaises et contre +les cinq nations.</p> +<a name="l6c2" id="l6c2"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<h3>TRAITÉ D'UTRECHT.</h3> + +<h3>1701-1713.</h3> + +<p><b> +Une colonie canadienne s'établit au Détroit, malgré les Anglais +et une partie des Indigènes.--Paix de quatre ans.--Guerre +de la succession d'Espagne.--La France malheureuse +en Europe l'est moins en Amérique.--Importance du traité de +Montréal; ses suites heureuses pour le Canada.--Neutralité de +l'ouest; les hostilités se renferment dans les provinces maritimes.--Faiblesse +de l'Acadie.--Affaires des Sauvages occidentaux; +M. de Vaudreuil réussit à maintenir la paix parmi +les tribus de ces contrées.--Ravages commis dans la Nouvelle-Angleterre +par les Français et les Abénaquis.--Destruction +de Deerfield et d'Haverhill (1708).--Remontrances de +M. Schuyler à M. de Vaudreuil au sujet des cruautés commises +par nos bandes; réponse de ce dernier.--Le colonel +Church ravage l'Acadie (1704).--Le colonel March assiége deux +fois Port-Royal et est repoussé (1707).--Terreneuve: premières +hostilités; M. de Subercase échoue devant les forts de +St.-Jean (1705).--M. de St.-Ovide surprend avec 170 hommes +en 1709 la ville de St.-Jean défendue par près de 1000 hommes +et 48 bouches à feu et s'en empare.--Continuation des hostilités +à Terreneuve.--Instances des colonies anglaises auprès de +leur métropole pour l'engager à s'emparer du Canada.--Celle-ci +promet une flotte en 1709 et 1710, et la flotte ne vient pas.--Le +colonel Nicholson prend Port-Royal; diverses interprétations +données à l'acte de capitulation; la guerre continue en Acadie; +elle cesse.--Attachement des Acadiens pour la France.--Troisième +projet contre Québec; plus de 16 mille hommes vont +attaquer le Canada par le St.-Laurent et par le lac Champlain; +les Iroquois reprennent les armes.--Désastre de la flotte de l'amiral +Walker aux Sept-Iles; les ennemis se retirent.--Consternation +dans les colonies anglaises.--Massacre des Outagamis +qui avaient conspiré contre les Français.--Rétablissement de +Michilimackinac.--Suspension des hostilités dans les deux +mondes.--Traité d'Utrecht; la France cède l'Acadie, Terreneuve +et la baie d'Hudson à la Grande-Bretagne.--Grandeur et +humiliation de Louis XIV; décadence de la monarchie.--Le +système colonial français. +</b></p> + +<p>Hennepin avait dit: «Ceux qui auront le +bonheur de posséder un jour les terres de cet +agréable et fertile pays, auront de l'obligation +aux voyageurs qui leur en ont frayé le chemin, +et qui ont traversé le lac Erié pendant cent +lieues d'une navigation inconnue.» Il y avait +vingt-deux ans que ces paroles avaient été prononcées, +lorsque M. de la Motte Cadillac arriva +au Détroit avec 100 Canadiens et un missionnaire +dans le mois de juin 1700, pour y +former un établissement. Les colons furent +enchantés de la beauté du pays et de la douceur +du climat. En effet la nature s'est plu à +répandre ses charmes dans cette contrée délicieuse. +Un terrain légèrement ondulé, des +prairies verdoyantes, des forêts de chêne, +d'érable, de platane et d'acacia, des rivières +d'une limpidité remarquable, et au milieu desquelles +les îles semblent avoir été jetées comme +par la main de l'art pour plaire aux yeux, tel +est le tableau qui s'offrit à leurs regards lorsqu'ils +entrèrent dans cette terre découverte +par leurs pères. C'est aujourd'hui le plus ancien +établissement de l'Etat du Michigan, et la +plupart des fermes y sont entre les mains des +Canadiens français ou de leurs descendans. +Des pâturages couverts de troupeaux, des +prairies, des guérets chargés de moissons, des +métairies, des résidences magnifiques, y frappent +partout les regards du voyageur.</p> + +<p>La ville du Détroit qui a subi depuis sa fondation +toutes les vicissitudes des villes de frontière, +et qui a été successivement possédée par +plusieurs maîtres, renferme maintenant une population +de 22,000 âmes. Fondée par les Français, +elle est tombée sous la domination anglaise +en 1760, et a été cédée par celle-ci à l'Union +américaine à la suite de la guerre de 1812. +Elle a conservé, malgré tous ces changemens, +le caractère de son origine, et la langue française +y est toujours en usage. Comme toutes les +cités fondées par le grand peuple d'où sortent +ses habitans, et qui a jalonné l'Amérique des +monumens de son génie, le Détroit est destiné +à devenir un lieu considérable à cause de +sa situation entre le lac Huron et le lac Erié.</p> + +<p>Son établissement éprouva de l'opposition de +la part des Indigènes et surtout des Anglais, +qui voyaient avec une jalousie, que le temps +ne faisait qu'accroître, leurs éternels rivaux +s'asseoir sur les rives des lacs, comme s'ils ne +les avaient pas eu découverts et possédés depuis +longtemps. Ce poste devait enlever à +Michilimackinac toute son importance, et relier +le Canada à la Louisiane à la colonisation de laquelle +on travaillait alors, et où les Canadiens +venaient, comme au Détroit, de commencer +un établissement. Mais à peine avait-on jeté +les premiers fondemens de la nouvelle ville +qu'il fallut encore courir aux armes.</p> + +<p>Il y avait quatre ans seulement que le Canada +était en paix; c'était bien peu pour réparer les +maux d'une longue guerre, qui avait retardé +l'accroissement de la colonie, arrêté le commerce +et les défrichemens, fait périr beaucoup +de monde et causé l'abandon de quantité d'habitations +(Documens de Paris). Dans ces quatre +années on avait fondé la Louisiane et le Détroit, +et signé l'important traité de Montréal avec +les Indiens. Les protocoles inutiles ouverts +en Europe pour l'ajustement des limites de +l'Acadie n'avaient occupé que le cabinet de +Versailles; les autorités coloniales n'avaient +pas eu à s'en occuper. Les Canadiens croyaient +jouir d'un long repos, lorsque la mort de +Charles II roi d'Espagne, sans enfans, arrivée +en 1700, ralluma la guerre dans les deux +mondes. La possession de son vaste héritage +ayant préoccupé fortement et avec raison la +politique, plusieurs traités secrets avaient été +conclus entre les différentes puissances européennes +dès son vivant, pour partager ses dépouilles. +Les Espagnols qu'on n'avait pas +consultés, semblaient devoir subir la loi de l'étranger +comme s'ils eussent été des vaincus. +On alla jusqu'à démembrer la monarchie par un +premier traité en 1699; plus tard l'on en disposa +une seconde fois de la même manière en +faisant un nouveau partage. Cette conduite, +outre qu'elle blessait l'honneur de ce peuple +fier et jaloux de son indépendance, violait ses +droits et ses intérêts les plus chers. Menacé +par tant de prétendans avides, le conseil d'Etat +d'Espagne fut d'avis de préférer la maison de +France, qui d'ailleurs avait pour elle les droits +du sang, parceque la puissance de Louis XIV +semblait une garantie pour l'intégrité de la +monarchie. En conséquence, le roi moribond +légua par testament tous ses Etats au duc +d'Anjou, le second fils du dauphin et petit-fils +du monarque français.</p> + +<p>L'Europe vit avec étonnement un Bourbon +monter sur le trône espagnol. Cet événement +trompait toutes les ambitions, et telle fut la +surprise qu'aucune nation ne songea d'abord à +élever la voix pour protester, excepté l'empereur +d'Autriche qui prit les armes afin de conserver +un sceptre qui échappait de sa maison. +La France ne pouvait éviter la lutte, soit +qu'elle eût refusé d'accepter le testament, soit +qu'elle s'en fût tenu au dernier traité. Ainsi +elle se trouvait entraînée malgré elle dans une +guerre qui fut la seule juste peut-être entreprise +par Louis XIV, et cependant la seule +funeste dans son long et glorieux règne.</p> + +<p>Les autres cabinets, qui n'avaient besoin que +d'un prétexte, se liguèrent avec l'empereur pour +détacher de la monarchie espagnole les Etats +qu'elle avait en Italie, dans le but de rétablir +l'équilibre européen. Ce motif tout puissant +pour Guillaume III, n'aurait pas été regardé +par ses sujets tout-à-fait du même oeil après +sa mort qui arriva en 1702, sans une démarche +du roi de France, qui insulta au dernier point +la nation anglaise, en ce qu'elle parut une intervention +dans ses affaires intérieures, objet +sur lequel la jalousie d'un peuple libre est toujours +très grande. Jacques II étant décédé, +Louis XIV donna le titre de roi d'Angleterre +à son fils, après être convenu du contraire avec +son conseil. Les prières et les larmes de la +veuve de Jacques appuyées par madame de +Maintenon, firent changer la détermination +qu'il avait prise. Cette dernière avait acquis +sur le vieux monarque un empire qui fut plus +d'une fois fatal au royaume.</p> + +<p>«Le roi de France, disait la ville de +Londres à ses représentans, se donne un vice-roi +en conférant le titre de notre souverain à +un prétendu prince de Galles: notre condition +serait bien malheureuse, si nous devions être +gouvernés au gré d'un prince qui a employé le +fer, le feu et les galères pour détruire les protestans +de ses Etats; aurait-il plus d'humanité +pour nous que pour ses sujets.» Le parlement +passa un acte d'<i>atteinder</i> pour déclarer le prétendu +roi Jacques coupable de haute trahison.</p> + +<p>Telles furent les causes des nouvelles hostilités; +elles étaient parfaitement étrangères aux +intérêts de l'Amérique; mais elles n'en armèrent +pas moins encore une fois les colons les +uns contre les autres et les Indiens.</p> + +<p>Cependant cette guerre fut bien moins +meurtrière dans le Nouveau-Monde que celle +de 1688; et tandis que le génie de Marlborough +immortalise le règne de la reine Anne par des +victoires, l'Angleterre voit presque toutes ses +entreprises se terminer en Amérique par des +défaites ou des désastres. Mais la faiblesse du +Canada qui n'avait encore alors qu'une population +de 18,000 âmes, en y comprenant même +l'Acadie, à opposer aux 262,000 des colonies +anglaises<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> +<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>, ne permettait point d'entreprendre +rien de sérieux contre elles; l'argent manquait +comme les hommes. En vain d'Iberville demanda-t-il (1701) +1000 Canadiens et 400 soldats +pour prendre Boston et New-York, qu'il +voulait attaquer l'hiver par la rivière Chaudière, +on fut incapable de subvenir aux frais +de cette expédition (Documens de Paris). +Dans une pareille situation, l'on ne doit pas +être surpris si les succès des Français n'avaient +aucun résultat durable, s'ils étaient incapables +de garder leurs conquêtes, tandis que l'ennemi +retenait les siennes même en dépit de ses +revers. Le Massachusetts, l'Acadie et Terreneuve +furent les théâtres des hostilités. Cette +dernière île acquérait tous les jours une plus +grande importance, et l'Angleterre, devenue +plus forte sur mer que la France, songea sérieusement +alors à s'emparer de toute l'entrée +du bassin du St.-Laurent, base de la puissance +de la dernière nation dans cette partie du +monde. En minant cette base petit à petit, la +partie supérieure de l'édifice devait crouler +au premier choc. Les points exposés aux +coups de la marine britannique devinrent ainsi +les côtés faibles du grand système colonial de +Colbert.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" +name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> +(retour) </a> +<pre> + Humphreys: <i>Hist. Account</i>. + + Nouvelle-Angleterre. Maryland 25,000 âmes +Massachusetts 70,000 âmes Jerseys 15,000 " +Connecticut 30,000 " Pennsylvanie 20,000 " +Rhode-Island 10,000 " Virginie 40,000 " +New-Hampshire 10,000 " Caroline du Nord 5,000 " + -------- Caroline du Sud 7,000 " + 120,000 " -------- +Colonies centrales et 142,000 + méridionales. 120,000 +Nouvelle-York 30,000 " -------- + Total 262,000 +</pre> +</blockquote> + +<p>Pour compenser cette faiblesse du côté de +l'Atlantique, l'on travaillait à se fortifier dans +l'intérieur, afin que la Nouvelle-France fût +comme ces places de guerre que l'art a rendues +redoutables au dedans tandis que le dehors +semble solliciter l'ennemi à avancer. Le traité +de Montréal et l'établissement du Détroit furent +dictés par cette sage politique. Nos historiens +n'ont pas assez senti la haute portée de ces +grandes mesures de préservation territoriale; +ils n'ont pas prévu non plus l'influence immense +que la conclusion du traité auquel nous venons +de faire allusion, allait donner aux Français +sur toutes les nations indigènes, traité en effet +qui établissait une espèce de droit public +pour elles, et dont le premier fruit fut de paralyser +complètement l'action des colonies +anglaises dans la présente guerre. Car on ne +doit pas attribuer les résultats des traités d'Utrecht +et de 1763 à l'élévation du drapeau français +sur les Apalaches; mais bien aux victoires +de Marlborough et de la marine anglaise. La +politique française avait élevé en quelques jours +des barrières en Amérique qu'il fallut un demi +siècle à l'Angleterre pour renverser, et qui ne +l'auraient jamais été si la France eût eu seulement +en 1755 les vaisseaux et les habiles officiers +qui assurèrent le triomphe de la révolution +américaine vingt ans après.</p> + +<p>Cependant le traité de Montréal assurait la +neutralité des Iroquois; et rien ne pouvait +être plus utile à la colonie dans ce moment +(1702-3) qu'elle était en proie aux ravages +d'une épidémie cruelle (la petite vérole), épidémie +qui reparut treize ans plus tard, que +d'être en paix avec eux. M. de Callières +venait de leur envoyer plusieurs missionnaires +qui se répandirent dans leurs cantons +pour les disposer au christianisme, dissiper +leurs préjugés contre les Français, avertir +le Canada de toutes leurs démarches, travailler +à les gagner ou à se faire des amis parmi eux, +et enfin déconcerter les intrigues des Anglais +peu redoutables de ce côté lorsqu'ils n'avaient +pas pour eux les cantons. Cette dernière +mission n'était pas moins nécessaire; car à la +première nouvelle de la guerre, la Nouvelle-York +avait commencé à les solliciter vivement +de renvoyer les missionnaires; mais quoiqu'elle +réussît à ébranler quelques chefs, et à +étendre, par leur canal, ses intrigues jusque +parmi les nations occidentales, tous ces peuples +restèrent fidèles au traité.</p> + +<p>Ainsi le gouverneur étant assez rassuré du +côté du couchant, écrivit à la cour pour +demander seulement quelques recrues, après +avoir ordonné de mettre Québec en bon état de +défense. Toute sa sollicitude se portait alors +sur les provinces du golfe, l'Acadie et Terreneuve, +qui n'étaient pas dans une situation si +favorable, exposées qu'elles étaient sans défense, +comme de coutume, aux insultes de +l'ennemi, et n'ayant pas assez d'habitans pour +faire une résistance sérieuse. Il était d'autant +plus inquiet sur leur sort, que le bruit courait +qu'elles allaient être attaquées par des forces +considérables. Mais dans le temps que ces +craintes étaient les plus vives, il apprit que les +hostilités des Anglais s'étaient bornées à la +prise de quelques navires pêcheurs le long des +côtes, et qu'il était fortement question à Paris +d'acheminer sur l'Acadie une émigration assez +nombreuse pour défendre cette province et +en assurer la possession à la France. L'épuisement +de la métropole et les revers de Louis +XIV vinrent empêcher cependant l'exécution +de ce projet; ce qui fut un malheur pour tout +le monde, pour la France à laquelle cette province +fut ensuite enlevée; pour les Acadiens +qui furent déportés et dispersés en divers pays; +pour l'Angleterre qui se déshonora par cet +acte cruel, commis au préjudice d'un peuple +dont la faiblesse même aurait dû servir d'égide. +Mais dans le moment, M. de Callières crut la +péninsule acadienne sauvée, et il ne se préoccupait +plus que de la colonie qu'il avait sous son +commandement immédiat, lorsqu'il tomba malade +et mourut le 26 mai, 1703, regretté de +tout un pays qu'il servait avec diligence et +talent depuis plus de vingt années. C'était un +ancien officier au régiment de Navarre. Il +avait été nommé au gouvernement de Montréal +sur la présentation du séminaire de St.-Sulpice +revêtu de ce droit comme seigneur de l'île, et +en remplacement, en 1684, de M. Perrot, qui +perdit cette charge par sa violence, comme il +se priva plus tard de l'administration de l'Acadie +par sa cupidité. M. de Callières avait succédé +en qualité de second fonctionnaire militaire +du pays, à M. le comte de Frontenac, et +son administration dura quatre ans et demi. +Ayant fait du Canada sa patrie adoptive, il contribua +beaucoup par ses actes et probablement +par ses conseils, à amener la métropole à reposer +cette confiance dans les colons, qui est si +rarement accordée aujourd'hui malgré les assurances +du contraire sans cesse répétées, +mais répétées derrière un rempart de bayonnettes<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a> +<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" +name="footnote52"></a><b>Note 52:<a href="#footnotetag52"> +(retour) </a> Les 20 millions d'habitans de l'Union américaine ont moins +de troupes pour les garder que les 1200 mille du Canada.</b></blockquote> + +<p>Le marquis de Vaudreuil, gouverneur de +Montréal, fut choisi à la demande de toute la +colonie, pour tenir les rênes de la Nouvelle-France. +Ce ne fut pas néanmoins sans quelque +répugnance, car en 1706 le ministre tout en +le blâmant de montrer trop de faiblesse pour +des parens auxquels il laissait faire la traite +contre les ordonnances, lui écrivit que le roi +avait eu de la peine à se résoudre à le nommer +à cette haute charge, parceque son épouse +était du pays. L'on verra faire plus tard les +mêmes remarques à l'occasion de son fils. +Etait-ce jalousie métropolitaine, ou bien la condition +de gouvernant est-elle incompatible avec +celle de colon?</p> + +<p>Cependant la cour de Versailles, ayant bien +vite senti l'impolitique, l'imprudence de ce +système de soupçonneuse exclusion, semblait +alors suivre une conduite contraire à +celle de Londres; car, tandis que celle-ci cherchait +à soustraire aux colonies une partie de +leurs libertés, et leur ôtait le droit d'élire leurs +gouverneurs, la France se faisait comme une +règle de nommer à ces fonctions des hommes +nés dans ces provinces lointaines, ou qui s'y +étaient familiarisés par une longue résidence; +le même esprit la guidait pour remplir les +autres emplois. L'Angleterre essayait, elle, +du système qu'elle suit aujourd'hui; elle choisissait +des gouverneurs étrangers au pays et +les changeait souvent. Outre la raison d'état +de ne pas laisser l'autorité royale trop longtemps +dans les mains d'un sujet qui est loin +de l'oeil de son maître, ces changemens fréquens +paraissent, ce nous semble, une conséquence +du régime qu'elle avait introduit dans +ses possessions d'outre-mer. Reconnaissant à +tous ses nationaux les mêmes droits, et cependant +reniant l'exercice d'une partie de ces droits à +ceux d'entre eux qui habitent des contrées +lointaines, elle dut se trouver engagée dans une +lutte compromettante, en ce que les maximes +invoquées contre elle sont les maximes mêmes +sur lesquelles reposent les fondemens de sa +propre liberté. Les gouverneurs, chargés de faire +valoir ces prétentions inconstitutionnelles, mais +inévitables, perdant bien vite leur popularité, il +devenait nécessaire et politique de les changer +souvent.</p> + +<p>La confédération iroquoise était alors à +l'apogée de sa gloire. Elle voyait les Anglais +et les Français briguer son alliance et ramper +pour ainsi dire à ses pieds. Cela ne devait-il +pas satisfaire son orgueil, et flatter sa barbare +ambition. Elle se crut l'arbitre des deux +peuples; et l'un de ses chefs, mécontent de la +guerre qui venait d'éclater, disait avec une +fierté naïve: «Il faut que les Européens aient +l'esprit bien mal fait; ils font la paix entre eux +et un rien leur fait reprendre la hache; nous, +quand nous avons fait un traité, il nous faut +des raisons puissantes pour le rompre.» Ces +paroles orgueilleuses et qui renferment un +reproche, faisaient connaître assez cependant +à M. de Vaudreuil, que les Iroquois respecteraient +le traité de Montréal au moins pour le +présent. Fidèles à leur ancienne politique, ils +voulaient jouer le rôle de médiateurs, et ce +dernier, qui avait pénétré leur dessein, en avait +informé le roi, qui lui fit répondre que, si l'on +était assuré de faire la guerre avec succès, +sans encourir de trop grandes dépenses, il +fallait rejeter les proposition de l'ambitieuse +confédération de comprendre les Anglais dans +la neutralité; sinon qu'on pouvait ménager +cette neutralité pour l'Amérique, mais sans +passer par la médiation des seuls Iroquois.</p> + +<p>L'on se retrancha donc dans la partie occidentale +du Canada sur la défensive. Les ordres +de Paris portaient que, comme on était trop +faible pour attaquer les colonies anglaises, il +fallait mettre toute sa politique à maintenir nos +alliés en paix ensemble et à conserver sur eux +toute notre influence, double tâche qui exigeait +beaucoup de dextérité et une grande prudence. +M. de Vaudreuil possédait ces qualités; il +connaissait surtout parfaitement le caractère +des Indiens: un air de froide réserve de sa +part dans certaines circonstances qu'il savait +choisir, lui ramenait quelquefois des tribus +prêtes à l'abandonner.</p> + +<p>Rassuré du côté des cinq cantons, il tourna +aussitôt les regards vers les contrées occidentales, +où les Hurons paraissaient pencher vers +les Anglais, et où les Outaouais et les Miâmis +voulaient guerroyer contre la confédération iroquoise, +dont ils attaquèrent même quelques uns +des guerriers près de Catarocoui (Kingston). +La paix fut un moment en danger; les Indiens +du Détroit avaient envoyé des députés à +Albany; le colonel Schuyler, l'homme le plus +actif du parti de la guerre dans la Nouvelle-York, +et l'ennemi le plus invétéré qu'eussent +les Français, employait toute son influence, et +compromettait même sa fortune, pour rompre +l'alliance qui existait entre eux et les Iroquois; +il allait aussi, sans les Abénaquis, gagner une +partie des Iroquois chrétiens du Sault-St.-Louis +et de la Montagne. Il avait réussi +encore par ses intrigues qu'il étendait de tous +côtés, à engager en 1704 quelques Sauvages à +mettre le feu au Détroit et à disperser les colons. +Tout annonçait enfin une crise, un soulèvement +général. Mais une fois que M. de Vaudreuil +eût en ses mains les fils de toutes ces +menées, il sut en peu de temps les démêler, +se rendre maître de la trame, et après des négociations +multipliées et conduites avec la plus +grande adresse, non seulement conjurer l'orage, +mais armer encore les Iroquois chrétiens +qui avaient été prêts à l'abandonner, contre +ceux qui les avaient soulevés, contre les Anglais +eux-mêmes.</p> + +<p>Cependant cette multitude de tribus barbares +à passions vives, mobiles et farouches, +toujours armées, toujours désirant la guerre, +étaient encore plus difficiles à maintenir en +repos lorsque la France et l'Angleterre avaient +les armes à la main, que lorsqu'elles étaient +en paix. Il était donc presqu'impossible au +marquis de Vaudreuil d'espérer une longue +tranquillité dans l'Ouest. En effet à peine +venait-il d'en réconcilier les peuples que des +difficultés s'élevèrent tout-à-coup (1706) entre +les Outaouais et les Miâmis par la faute de M. +de la Motte Cadillac, commandant au Détroit, +et qui manquèrent d'allumer la guerre entre la +première de ces deux nations et les Français, +ce qui aurait probablement mis les armes aux +mains des cinq cantons. Les Miâmis tuèrent +quelques Outaouais. La nation outaouaise +demanda vengeance à M. de Cadillac, qui +répondit qu'il allait faire informer. Partant +quelques jours après pour Québec, il leur dit +que tant qu'ils verraient sa femme au milieu +d'eux, ils pouvaient demeurer tranquilles; mais +que si elle partait il ne répondait pas de ce qui +pourrait arriver. Ces paroles énigmatiques +leur parurent une menace; ils crurent qu'on +voulait les punir pour avoir attaqué les Iroquois +à Catarocoui. Les paroles et la conduite +de l'enseigne Bourgmont, qui vint remplacer +temporairement M. de Tonti, lieutenant de +M. de Cadillac, ne firent que les confirmer dans +leur supposition; et lorsqu'il leur proposa de +marcher contre les Sioux avec les Hurons, ils +crurent qu'il voulait les attirer dans un piège +pour les massacrer. Une circonstance fortuite +qui arriva pendant l'audience les éloigna encore +davantage des Français.</p> + +<p>Le chien de l'enseigne ayant mordu un de ces +Sauvages à la jambe, et celui-ci l'ayant battu, +Bourgmont se jeta sur l'Outaouais et le frappa +avec tant de fureur qu'il en mourut. Cette violence +atroce mit le comble à leur désespoir. +Ils dissimulèrent cependant et firent mine de +partir; mais ils revinrent aussitôt sur leurs +pas, attaquèrent des Miâmis et les poursuivirent +jusqu'au fort, qui fut obligé de tirer sur +eux pour les éloigner. Quantité de naturels +furent tués des deux côtés avec quelques +Français et un missionnaire, le P. Constantin.</p> + +<p>La nouvelle de cet événement jeta M. de +Vaudreuil dans le plus grand embarras, embarras +qui fut encore augmenté par la députation +que les Iroquois lui envoyèrent pour le +prier d'abandonner à leur vengeance ces Outaouais +perfides. Il commença par repousser +la demande des cantons, à laquelle toutes +sortes de raisons s'opposaient. Il exigea ensuite +des ambassadeurs outaouais envoyés +auprès de lui pour expliquer leur conduite, +qu'ils lui remissent les coupables auxquels M. de +Cadillac, de retour au Détroit, eut l'imprudence, +par une fausse pitié, de faire grâce contrairement +à l'opinion du gouverneur, qui voulait +qu'on les abandonnât à la justice de leur nation. +Les Miâmis, à qui l'on avait promis de les +faire mourir et qui voulaient leurs têtes, outrés +de ce que leur vengeance restait sans satisfaction, +accusèrent de trahison ce commandant, et +tuèrent quelques Français qu'il y avait dans +leur bourgade. M. de Cadillac se disposait à +aller punir ces assassinats lorsqu'il apprit que +les Hurons et les Iroquois s'étaient entendus +pour faire main basse sur tous ses compatriotes +qui se trouvaient dans la contrée. Force lui +fut de dissimuler, et même de faire une paix +avec les Miâmis qui, méprisant sa faiblesse, +n'en observèrent point les conditions. Mais +cette paix avait rompu le complot des Indiens, +et dès qu'il vit les Miâmis seuls, il marcha +contre eux avec quatre cents hommes pour +venger et leur premier crime et les violations +du traité qui les avait soustraits à sa colère. +Ces barbares ayant été battus et forcés dans +leurs retranchemens, se soumirent sans condition +à la clémence du vainqueur (Gazette de +France 1707).</p> + +<p>Tandis que le gouverneur tenait ainsi avec +une main souple et expérimentée les rênes de +ces nombreuses tribus de l'Ouest, qui comme +des chevaux indomptés, étaient toujours prêtes, +dans leur folle ardeur, à se jeter les unes sur +les autres, il ne perdait pas de vue les Abénaquis +que la Nouvelle-Angleterre cherchait à +lui détacher. Pour contrecarrer ces intrigues +lorsqu'elles allaient trop loin, il fallait quelquefois +jeter ces Sauvages dans une guerre, chose +après laquelle ils soupiraient sans cesse. C'était +un recours extrême, il faut l'avouer; mais, +la sûreté, l'existence même de la population +française justifiait cette mesure; il y avait là +une raison suprême qui faisait taire toutes les +autres.</p> + +<p>Des relations s'étant secrètement établies entre +Boston et certains Abénaquis, M. de Vaudreuil +forma pour les rompre une bande de cette +nation sous les ordres de M. de Beaubassin, à +laquelle il joignit quelques Français, et la lança +du côté de Boston (1703). Cette horde ravagea +tout depuis Casco jusqu'à Wells. «Les +Sauvages, dit Bancroft, divisés par bandes, +assaillirent avec les Français toutes les places +fortifiées et toutes les maisons de cette région +à la fois, n'épargnant, selon les paroles du +fidèle chroniqueur, ni les cheveux blancs de +la vieillesse, ni les cris de l'enfant sur le sein +de sa mère. La cruauté devint un art, et les +honneurs récompensèrent l'auteur des tortures +les plus raffinées. Il semblait qu'à la porte de +chaque habitation un Sauvage caché épiât sa +proie. Que de personnes furent ainsi soudainement +massacrées ou traînées en captivité. Si +des hommes armés, las de leurs attaques, pénétraient +dans les retraites de ces barbares insaisissables, +ils ne trouvaient que des solitudes. +La mort planait sur les frontières». L'excès +des maux donna un moment d'énergie à ces +malheureux. Ils attaquèrent les Abénaquis à +leur tour dans l'automne et ne leur accordèrent +aucune merci. Dans leur juste exaspération +ils massacraient tous ceux qui tombaient +entre leurs mains. Ils se vengeaient à la +fois et de la cruauté des Indiens et de la +trahison dont ils prétendaient avoir été les +victimes; en effet les chefs de cette nation leur +avaient juré, dans une conférence tenue quelques +semaines auparavant, que la paix durerait +aussi longtemps, pour nous servir de leur +langage figuré, que le soleil roulerait sur leurs +têtes. Cependant, se voyant pressés de fort +près, ils firent demander des secours au marquis +de Vaudreuil, qui leur envoya dans l'hiver +M. Hertel de Rouville, officier réformé, avec +environ 350 hommes dont 150 Sauvages. Cette +bande prenant au travers des bois à la raquette, +traversa les Alléghanys et tomba dans la dernière +nuit de février sur Deerfield défendu par +une palissade de 20 acres de circuit. Dans cette +enceinte même se trouvaient encore plusieurs +maisons entourées d'une ceinture de pieux. +Mais il y avait quatre pieds de neige sur la +terre et le vent en avait amoncelé des bancs +jusqu'à la hauteur des palissades; de sorte que +les assaillans avec leurs raquettes aux pieds, +entrèrent dans la place comme si elle n'avait +été protégée par aucun obstacle. Les habitans +furent tués ou pris et la bourgade incendiée. +La plus grande partie des prisonniers +fut emmenée en Canada, où dans toutes les +guerres l'on traitait toujours bien ces malheureux +captifs. Bon nombre entre les enfans et +les jeunes gens, car quelque fois des villages entiers +suivaient les vainqueurs, étaient recueillis, +élevés avec tendresse par leurs parens d'adoption; +et ils finissaient par embrasser le catholicisme +et se fixer dans le pays où ils avaient +été jetés par le sort des armes. L'on accordait +à ces Anglais, devenus Français, des lettres +de <i>naturalité</i>. Les archives canadiennes en +renferment qui contiennent des pages entières +de noms<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> +<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" +name="footnote53"></a><b>Note 53:<a href="#footnotetag53"> +(retour) </a> Régistres du Conseil supérieur.</b></blockquote> + +<p>En 1708 une nouvelle expédition contre la +Nouvelle-Angleterre fut résolue dans un grand +conseil, tenu à Montréal, de tous les chefs des +Sauvages chrétiens. Plus de cent Canadiens +devaient s'y joindre, commandés par MM. de +St.-Ours, des Chaillons et Hertel de Rouville. +Mais la plupart des Indiens refusèrent ensuite +de marcher; deux cents hommes seulement +se mirent en route, remontèrent la +rivière St.-François, passèrent les Alléghanys +par les Montagnes-Blanches, et descendirent +dans le pays ennemi en se rapprochant +du lac Nikissipique pour donner la main aux +Abénaquis, qui ne se trouvèrent pas cependant +au rendez-vous qu'ils avaient donné en +cet endroit. Trompés par ces naturels qui +devaient fournir une partie des forces pour +attaquer la ville de Portsmouth, sur le bord de +la mer, ils résolurent de tomber sur Haverhill, +bourg palissadé baigné par les eaux du Merrimac, +à 400 ou 500 milles de Québec. On venait +d'y envoyer des renforts, et on y était sur +l'éveil. Rouville ne pouvant plus compter sur +une surprise, passa la nuit avec sa bande dans +la forêt voisine. Le lendemain matin ayant +rangé ses gens en bataille, il exhorta ceux qui +pourraient avoir quelque différend ensemble à +se réconcilier. Ils s'agenouillèrent ensuite au +pied des arbres qui les dérobaient aux regards +de l'ennemi, puis il marchèrent à l'attaque du +fort. Après une vive opposition ils l'enlevèrent +l'épée et la hache à la main. Tout fut +saccagé. Le bruit du combat ayant répandu +l'alarme au loin, la campagne se couvrit bientôt +de fantassins et de cavaliers qui cernèrent les +envahisseurs. Il fallut se battre à l'arme +blanche, la victoire, longtemps douteuse, resta +enfin aux Canadiens. Hertel de Chambly et +Verchères, deux jeunes officiers de grande +espérance, furent tués. En peignant ces +scènes de carnage n'oublions point les traits de +l'humanité si souvent sacrifiée dans ces cruelles +guerres. Parmi les prisonniers se trouvait +la fille du principal habitant de Haverhill. Ne +pouvant supporter les fatigues d'une longue +marche, elle aurait succombé sans un jeune +volontaire, M. Dupuy de Québec, qui la porta +une bonne partie du chemin et conserva ainsi +ses jours.</p> + +<p>Ces attaques répandaient le désespoir dans +les établissemens américains. M. Schuyler fit +au nom des colonies anglaises les remontrances +les plus vives à M. de Vaudreuil à ce sujet. +«Je n'ai pu me dispenser, disait-il, de croire +qu'il était de mon devoir envers Dieu et mon +prochain de prévenir, s'il était possible, ces +cruautés barbares, qui n'ont été que trop +souvent exercées sur les malheureux peuples». +Mais en même temps qu'il élevait la voix au +nom de l'humanité contre les excès de ces +guerriers farouches, il intriguait lui-même +auprès des cantons et des alliés des +Français, pour les engager à reprendre les +armes; c'est-à-dire à faire la répétition des +scènes dont il se plaignait. Aussi un auteur +remarque-t-il avec raison, «que Schuyler +était assez instruit de ce qui s'était passé +depuis cinquante ans dans cette partie de l'Amérique, +pour savoir que c'étaient les Anglais +qui nous avaient réduits à la dure nécessité de +laisser agir nos Sauvages comme ils le faisaient +dans la Nouvelle-Angleterre. Il ne pouvait +ignorer les horreurs auxquelles s'étaient portés +les Iroquois à leur instigation pendant la dernière guerre; +qu'à Boston même les Français +et les Abénaquis qu'on y retenait prisonniers, +étaient traités avec une inhumanité peu inférieure +à cette barbarie, dont il se plaignait si +amèrement, que les Anglais avaient plus d'une +fois violé le droit des gens et les capitulations +signées dans les meilleures formes, tandis que +les prisonniers de cette nation ne recevaient +que de bons traitemens de notre part et de +celle de nos alliés.»</p> + +<p>Nous avons dit que le fort de la guerre +se porta sur les provinces voisines du golfe, +M. de Brouillan, gouverneur de Plaisance, +avait remplacé en Acadie le chevalier de Villebon +mort au mois de juillet 1700. Il avait +reçu ordre d'augmenter les fortifications de la +Hève, et d'y encourager le commerce en +empêchant, autant que possible, les Anglais de +pêcher sur les côtes. Ne pouvant espérer de +secours du dehors, il fit alliance avec les +corsaires, qui firent de la Hève leur lieu de +refuge. Les affaires y prirent aussitôt un +grand accroissement, et l'argent y afflua de +toutes parts; ce qui lui permit de récompenser +les Indiens qui faisaient des courses dans la +Nouvelle-Angleterre, pour venger les dégâts +que les vaisseaux de celle-ci commettaient à +leur tour sur les côtes acadiennes.</p> + +<p>En 1704 le gouvernement de Boston, voulant +user de représailles pour le massacre de +Deerfield, chargea le colonel Church d'attaquer +l'Acadie. Cet officier que le récit des ravages +des Français avait rempli d'indignation, quoique +déjà avancé en âge était venu à cheval de 70 +milles, pour offrir ses services au gouverneur, +M. Dudley. Il mit à la voile avec trois vaisseaux +de guerre, dont un de 48 canons, 14 +transports et 36 berges, portant 550 soldats. +Il commença d'abord par tomber sur les établissemens +des rivières Penobscot et Passamaquoddy, +mettant tout à feu et à sang. Il cingla +ensuite vers Port-Royal dont il fut repoussé +par une poignée d'hommes. Il chercha +après cela à surprendre les Mines et échoua +également. Il dirigea alors sa course vers la +rivière d'Ipiguit où il continua ses dévastations. +Delà il se jeta sur Beaubassin; mais les +habitans, prévenus de son approche, l'empêchèrent +de faire beaucoup de mal. Cette expédition +qui l'occupa tout l'été, ne lui produisit +pas d'autre avantage qu'une cinquantaine de +prisonniers de tout âge et de tout sexe. En +effet que pouvait-il y avoir à piller chez les +pauvres Acadiens? Mais il avait dévoilé la +faiblesse de cette colonie. La facilité avec +laquelle ses côtes avaient été insultées, engagea +les Anglais à en tenter la conquête trois +ans après. Mille hommes furent levés dans le +New-Hampshire, le Massachusetts et Rhode-Island, +et le 17 mai 1707, deux régimens +sous les ordres du colonel March, arrivèrent à +Port-Royal sur 23 transports convoyés par +deux vaisseaux de guerre.</p> + +<p>M. de Subercase y avait succédé à M. de +Brouillan mort l'année précédente. Cet officier +arrivait de Terreneuve où il s'était distingué dans +la guerre de cette île. L'ennemi avait fait ses +préparatifs avec tant de secret et de diligence +qu'il fut surpris en quelque sorte dans sa capitale, +dont les murailles tombaient en ruines. +Pour donner le temps de les réparer, il disputa +le terrain pied à pied aux ennemis, qui avaient +débarqué 1500 hommes du côté du fort et 500 +du côté de la rivière. Après deux ou trois +jours de tâtonnement ils investirent la place et +ouvrirent la tranchée. Un détachement de +400 hommes qu'ils avaient fait pour tuer des +bestiaux dans la campagne, fut abordé par le +baron de St.-Castin à la tête d'un corps d'habitans +et de Sauvages et mis en déroute. Le +sixième jour du siége on aperçut beaucoup +de mouvement dans la tranchée; ce qui fit +soupçonner que les assiégeans formaient quelque +dessein pour la nuit suivante. En effet, +vers les 10 heures du soir, un bruit sourd +causé par des masses d'hommes en mouvement, +annonça l'approche des colonnes d'attaque, le +plus profond silence régnait dans la ville et sur +les remparts. Dès qu'elles furent à portée, l'on +ouvrit tout à coup sur elles un feu d'artillerie +et de mousqueterie si bien nourri qu'elles +reculèrent et cherchèrent un abri contre les +balles dans les ravines voisines, dans lesquelles +ces troupes restèrent tapies la journée du lendemain +après s'y être retranchées. Le baron de +St.-Castin et 60 Canadiens arrivés quelques +heures avant les Anglais, furent d'un grand +secours, et ce fut à eux, dit-on, que Port-Royal +fut principalement redevable de sa conservation.</p> + +<p>Le surlendemain de l'assaut, l'ennemi leva +le siége. L'on ne doutait point à Boston du +succès de l'entreprise, et on y avait même fait +d'avance des réjouissances publiques. La +nouvelle de la retraite de l'armée y causa la +plus vive indignation; et le colonel March qui +était resté avec la flotte à Kaskébé, n'osant +paraître devant ses concitoyens, reçut ordre de +ne laisser débarquer personne et d'attendre des +directions ultérieures. Il fut résolu de venger +cet échec sur le champ. Trois vaisseaux et 5 +à 600 hommes furent ajoutés à l'escadre de +March, et, ainsi renforcé, dès le 28 août il +reparut devant Port-Royal. La surprise et la +consternation y furent au comble parmi les +habitans, qui regardèrent comme une témérité +de vouloir se défendre contre des forces si +supérieures. M. de Subercase seul ne désespéra +point; et son assurance releva le courage +des troupes; après le premier moment +de torpeur passé, chacun ne songea plus +qu'à remplir fidèlement son devoir. Les +ennemis attendirent au lendemain pour opérer +leur débarquement; et c'est ce qui sauva la +place, car on eut le temps d'appeler les +hommes de la campagne.</p> + +<p>Les Anglais descendirent à terre du côté de +la rivière opposé à la ville, et s'y fortifièrent. +Des partis que M. de Subercase y avait détachés +pour les surveiller, les empêchèrent de s'éloigner +de leur camp que les bombes les obligèrent +bientôt d'évacuer. Dans une marche ils tombèrent +au nombre de 14 à 1500 dans une ambuscade +que leur avait tendue le baron de St.-Castin +avec 150 hommes, et qui détermina +leur retraite vers le second camp retranché +qu'ils avaient formé. Le corps du chef des +Abénaquis fut porté à 420 hommes, dont le +gouverneur prit lui-même le commandement, +pour charger l'ennemi dès qu'il voudrait s'embarquer, +dessein que paraissait indiquer le +mouvement des chaloupes de la flotte. Mais +un des officiers, M. de Laboularderie, brûlant +de combattre, commença prématurément +l'attaque avec 80 hommes environ. Il emporta +d'assaut un premier retranchement. Animé +par ce succès, il sauta dans le second, où il fut +blessé de deux coups de sabre. Le combat +ainsi engagé il fallut le continuer. MM. de St.-Castin +et Saillant arrivèrent pour soutenir +Laboularderie. L'on se battit corps à corps, +à coup de hache et de crosse de fusil. L'ennemi +fut repoussé plus de cinq cents verges +vers ses embarcations. Honteux de fuir +devant si peu de monde, il revint sur ses pas; +mais le détachement de Laboularderie le +chargea de nouveau avec tant de vigueur qu'il +le força de se rembarquer précipitamment.</p> + +<p>Le jour même une partie de la flotte leva +l'ancre et le lendemain le reste s'éloigna. Les +Anglais avaient éprouvé de grandes pertes tant +par les combats que par les maladies. Le +mauvais succès de cette expédition dispendieuse, +dont ils attendaient les plus grands +résultats, causa un mécontentement général +dans tout le Massachusetts; elle augmenta +beaucoup la dette publique et blessa l'amour +propre national. La perte des Français dans +les deux siéges fut de très peu de chose.</p> + +<p>Cependant tandis que l'Acadie et la Nouvelle-Angleterre +voyaient les bayonnettes et la +hache de guerre se promener sanglantes et +hautes sur leur territoire à la clarté des +incendies, les régions de Terreneuve étaient +en proie aux mêmes calamités.</p> + +<p>A la première rupture de la paix, les Anglais +avaient fait comme en Acadie des dégâts considérables +sur les côtes de la partie française +de l'île. Ce ne fut qu'en 1703 que l'on pût +commencer à y prendre sa revanche. D'abord +l'on attaqua et l'on prit d'assaut en plein jour le +Forillon, poste assez important où quelques +navires furent incendiés. Dans l'hiver on +continua les ravages, et l'on fit subir de grandes +pertes au commerce de l'ennemi; mais ce n'était +là que les préludes d'attaques plus sérieuses. +M. de Subercase qui y avait +remplacé M. de Brouillan, passé au gouvernement +de l'Acadie, avait repris, avec l'agrément +de la cour, le plan de M. d'Iberville de +mettre toute l'île sous la domination française; +et pour lui en faciliter l'exécution, le roi lui +avait permis de prendre cent Canadiens et +douze officiers commandés par M. de Beaucourt, +qui débarquèrent à Terreneuve dans +l'automne. Il se trouva à la tête de 450 +hommes, soldats, Canadiens, flibustiers et Sauvages, +tous gens déterminés et accoutumés à +faire des marches d'hiver. Il se mit en campagne +le 15 février 1705, et se dirigea vers St.-Jean. +Le 26, cette troupe intrépide était à +Rebou, à quelques lieues de cette ville, ayant +traversé quatre rivières rapides au milieu des +glaces qu'elles charriaient, et souffert cruellement +du froid. Les habitans, effrayés en +voyant paraître des guerriers que les obstacles +avaient rendus plus farouches, tombèrent à genoux +dans la neige devant eux et demandèrent +quartier. Après avoir pris deux jours de repos +à Rebou, M. de Subercase se remit en +chemin; mais cette halte, nécessitée par les +fatigues de la marche, avait donné le temps à +St.-Jean de recevoir des nouvelles de son approche; +de sorte que quand il se présenta devant +la ville, elle s'était mise en état de défense. +Néanmoins il ordonna l'attaque; elle +fut faite avec vigueur; mais les deux forts qui +la protégeaient se défendirent avec tant de courage +et firent un feu si vif de mortier et de +canon, que l'on fut obligé de se retirer; mais +ce ne fut qu'après avoir mis le feu à la ville<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> +<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>. +Les français se rejetèrent sur la campagne +qu'ils ravagèrent au loin. En revenant ils +brûlèrent le bourg du Forillon, épargné l'année +précédente. Montigny avec une partie +des Canadiens et des Sauvages réduisit tous les +établissemens de la côte en cendre, et la terreur +était si grande parmi les pauvres habitans, +qu'il n'avait que la peine de recueillir les +prisonniers. Il ne resta plus aux Anglais à +Terreneuve que l'île de la Carbonnière et les +forts de St.-Jean, que l'on n'avait pu prendre. +Cette irruption néanmoins n'avait été qu'un +orage. Le calme revenu, les flots débordés se +retirèrent, on enleva les débris qu'ils avaient +faits, et tout rentra dans l'ordre accoutumé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" +name="footnote54"></a><b>Note 54:<a href="#footnotetag54"> +(retour) </a> <i>American Annals</i>: Humphrey.</b></blockquote> + +<p>Mais trois ans étaient à peine écoulés +depuis l'expédition de M. de Subercase, que +M. de St.-Ovide, lieutenant de Plaisance, dont +M. de Costa Bella était alors gouverneur, +proposa à ce dernier de faire une nouvelle tentative +sur St.-Jean, entrepôt général des Anglais +dans l'île, offrant de l'entreprendre à ses dépens. +Il rassembla environ 170 hommes parmi lesquels +il y avait des Canadiens et des soldats, et +s'étant mis en marche sur la neige le 14 décembre, +il arriva dans la nuit du 1er janvier +1709 à quelque distance de St.-Jean qu'il alla +reconnaître à la faveur de la clarté de la lune. +Après cet examen, il fit ses préparatifs pour +donner l'assaut, et l'on se remit en marche en s'excitant +les uns les autres. On fut près d'échouer +par la trahison des guides. M. de St.-Ovide +qui était en tête fut découvert à trois cents +pas des premières palissades, d'où on lui tira +des coups de fusil; il continua cependant toujours +d'avancer, et pénétra ainsi jusqu'à un chemin +couvert qu'on avait oublié de fermer; on +s'y précipita aux cris de vive le roi! L'on +traversa le fossé malgré le feu de deux forts +qui blessa dix hommes. On planta deux +échelles contre les remparts qui avaient vingt +pieds de haut; St.-Ovide monta le premier +suivi de six hommes dont trois furent grièvement +blessés derrière lui. Au même instant, +une autre colonne atteignait aussi le sommet +du rempart sur un autre point, et s'élançait +dans la place conduite par MM. Despensens, +Renaud, du Plessis, la Chesnaye, d'Argenteuil, +d'Aillebout et Johannis, tous Canadiens. L'on +s'empara du corps de garde et de la maison +du gouverneur, qui fut fait prisonnier après +avoir reçu trois blessures. Le pont-levis fut +baissé et le reste des assaillans entra. Ce +n'est qu'alors que l'ennemi déposa les armes.</p> + +<p>Ainsi en moins d'une demi-heure, l'on prit +deux forts qui auraient pu arrêter une armée +entière; car ils étaient armés de 48 canons et +mortiers, et défendus par plus de quatre-vingts +soldats et huit cents miliciens bien retranchés<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> +<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>, +mais la porte souterraine par où ceux-ci +devaient passer, se trouva si bien fermée qu'on +ne put l'enfoncer assez vite. Il restait un +troisième fort à l'entrée du port, gardé par +une compagnie de soldats et muni de vivres +pour plusieurs mois, de canons, de mortiers et +de casemates à l'épreuve des bombes; il se +rendit néanmoins au bout de 24 heures.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" +name="footnote55"></a><b>Note 55:<a href="#footnotetag55"> +(retour) </a> <i>Lettres du major Lloyd datées octobre et novembre</i> 1708, +c'est-à-dire deux ou trois mois avant le siége et consignées +dans un registre manuscrit qui a appartenu à M. Pawnall, et +qui se trouve maintenant dans les archives provinciales. Ce +régistre est composé principalement d'extraits des procès verbaux +du <i>Board of Colonies and plantations</i>. On y lit ce qui +suit sur la situation de St.-Jean alors.--«The garrison was +in as good a condition as he desired; the company (80 men +besides the officers) was complete; there were near 800 of the +inhabitants under the covert of the fort; and all things were in +as good posture, etc. Captain Moody and others say that there +were 48 pieces of cannon, mortars etc, and a great quantity of +ammunition of war».</b></blockquote> + +<p>M. de St. Ovide écrivit immédiatement en +France et au gouverneur, M. de Costa Bella, +pour annoncer sa conquête, mais ce procédé +mécontenta ce dernier qui fut blessé de ce que +son lieutenant eût écrit directement à la cour +en même temps qu'à lui-même; il l'en blâma, +et lui envoya une frégate pour transporter +les munitions de guerre, les prisonniers +et l'artillerie de St.-Jean à Plaisance, et il lui +enjoignit de s'embarquer lui-même pour revenir, +après avoir détruit les fortifications. Le roi +qui avait d'abord approuvé la détermination de +M. de Costa Bella partagea ensuite le sentiment +de St.-Ovide, qui voulait que l'on gardât +St.-Jean, mais il était trop tard.</p> + +<p>L'île de Carbonnière était le seul poste ennemi +qu'on n'eût pas encore enlevé à Terreneuve. +M. de Costa Bella ne recevant point de +France les secours qu'on lui avait promis pour +en faire la conquête, organisa l'année suivante +deux détachemens, qui se mirent en marche +l'un par terre et l'autre dans trois chaloupes, +le tout sous les ordres d'un habitant de Plaisance, +nommé Gaspard Bertrand. Ils arrivèrent +à la baie de la Trinité dans le voisinage +de la Carbonnière sans avoir été découverts. +Ils y trouvèrent une frégate de 30 pièces de +canon et de cent trente hommes d'équipage, +appelée <i>The Valor</i> qui avait convoyé une flotte +de vaisseaux marchands. Bertrand en la +voyant ne put étouffer son désir de corsaire, il +résolut d'en tenter l'abordage; trois chaloupes, +portant chacune vingt-cinq hommes, s'y dirigèrent +rapidement à force de rames en plein +jour. Bertrand le premier sauta sur le pont. +Dans un instant le capitaine anglais fut tué, tous +les officiers furent mis hors de combat et l'équipage +rejeté entre les deux ponts, où il se défendit +avec beaucoup de courage. C'est alors que +fut tué l'intrépide Bertrand; sa mort fit chanceler +sa bande; mais un de ses lieutenans prit +sa place et l'on se rendit maître enfin du vaisseau. +Au même instant deux corsaires, l'un +de 22 canons et l'autre de 18, ayant été +informés de ce qui se passait, arrivèrent +à pleines voiles, et chacun prenant un côté ils +se mirent à canonner la frégate que les Français +venaient de prendre. Mais les vainqueurs +refusèrent de commencer un second combat, et +leur chef fut obligé de faire couper les câbles +et de profiter du vent pour sortir de la baie; +ce qu'il fit sans être poursuivi.</p> + +<p>Cependant le détachement venu par terre +voyant cela, se jeta sur les habitations, les pilla +et retourna à Plaisance chargé de butin. L'île +de la Carbonnière, protégée par sa situation reculée, +fut sauvée une fois encore.</p> + +<p>Ainsi les Français se promenaient en vainqueurs +d'un bout à l'autre de l'île, depuis presque +le commencement de la guerre; mais la petitesse +de leur nombre les empêchait de garder le +pays conquis. Il ne leur restait que la gloire +d'avoir déployé un courage admirable et empêché +peut-être l'ennemi de venir les attaquer +chez eux. Il n'est guère permis de douter +que si la France avait été maîtresse des mers, +toute l'île ne fût passée sous sa domination; +mais l'on verra que tant d'actes de valeur et +tant d'effusion de sang devinrent inutiles, et +que le sort des colons de Terreneuve se décidait +sur un autre champ de bataille, où la +fortune devenue contraire se plaisait à accabler +la France.</p> + +<p>Cependant les colonies anglo-américaines se +sentaient humiliées des échecs répétés qu'elles +avaient déjà éprouvés dans cette guerre, et du +rôle qu'elles y jouaient. Terreneuve dévastée, +le Massachusetts toujours repoussé de l'Acadie, +la Nouvelle-York et les provinces centrales cernées +par les Canadiens et leurs nombreux alliés +et n'osant remuer de peur d'exciter l'ardeur +guerrière de tant de peuples, c'était là une situation +qui blessait leur intérêt et leur orgueil, et +elles désiraient vivement en sortir. La conquête +de toute la Nouvelle-France était à leurs yeux +l'unique moyen d'en prévenir pour jamais le +retour, et de parvenir à cette supériorité qui +leur assurerait tous les avantages de l'Amérique +et de la paix; elles ne cessaient point de +faire des représentations à la métropole dans +ce sens. L'assemblée de la Nouvelle-York +présenta une adresse à la reine Anne en 1709 +dans laquelle on trouve ces mots: «Nous ne +pouvons penser sans les plus grandes appréhensions +au danger qui menacera avec le temps +les sujets de sa Majesté dans cette contrée; +car si les Français, après s'être attaché graduellement +les nombreuses nations indigènes +qui les habitent, tombaient sur les colonies de +votre Majesté, il serait presqu'impossible à toutes +les forces que la Grande-Bretagne pourrait +y envoyer, de les vaincre ou de les réduire». +Le moment paraissait propice d'enlever à la +France ses possessions d'outre-mer; après +une suite de revers inouïs, elle était tombée +dans un état complet de prostration; ses ressources +étaient épuisées, son crédit était anéanti, +le rigoureux hiver de 1709 achevait de +désespérer la nation, en proie déjà à la famine. +L'Angleterre profita de ce moment pour se +rendre aux voeux de ses colonies et tenter la +conquête du Canada; et pendant que Louis +XIV sollicitait la paix avec de vives instances, +elle donnait des ordres pour s'assurer d'une +des dépouilles du grand roi.</p> + +<p>Le colonel Vetch paraît avoir été le premier +auteur de cette nouvelle entreprise. Quelques +années auparavant (1705), le gouverneur du +Massachusetts, M. Dudley, l'avait envoyé avec +M. Livingston à Québec, pour régler l'échange +des prisonniers et pour proposer à M. de +Vaudreuil un traité entre la Nouvelle-Angleterre +et la Nouvelle-France. Celui-ci crut que +le gouverneur du Massachusetts ne voulait que +gagner du temps. Cependant il lui répondit +en lui transmettant un autre projet de traité de +neutralité et de commerce qui ne fut pas +accueilli sans doute, car ces ouvertures ne +furent pas poussées plus loin. Au reste le projet +même de M. de Vaudreuil ne fut pas +goûté par la cour, qui voulait qu'il ne donnât +lieu à aucun négoce entre les colons des +deux nations, et qu'il fût général à toutes les +colonies en Amérique (Documens de Paris). +Peut-être, si les deux parties avaient eu plus +de confiance l'une dans l'autre, ce projet tout +humanitaire aurait-il pu s'exécuter, et dès lors +bien des calamités et des malheurs auraient été +prévenus. Quoi qu'il en soit, à la faveur de +cette mission diplomatique plusieurs émissaires +anglais s'étaient glissés dans la colonie, et +avaient étudié ses forces et ses moyens de +défense, ce qui attira des reproches au gouverneur +canadien; Vetch lui-même sonda le +St.-Laurent en remontant jusqu'à la capitale<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a> +<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>, +et il proposa ensuite au ministère anglais le +vieux projet de conquérir le Canada par une +double attaque par mer et par terre; le succès +ne lui paraissait pas douteux. En effet le pays, +qui n'avait reçu aucun secours de France +depuis le commencement des hostilités, était +peu en état de résister. Cinq régimens de +ligne auxquels devaient se joindre douze cents +hommes du Massachusetts et du Rhode-Island, +devaient opérer par le fleuve contre Québec, +et deux mille miliciens et autant de Sauvages +contre Montréal par le lac Champlain. Le +colonel Schuyler venait aussi de réussir à +rompre le traité qui existait entre les Français +et la confédération, et à engager quatre des +cinq cantons à entonner le chant de guerre et à +prendre part à la campagne qui promettait +d'être aussi profitable que glorieuse. Toutes +les colonies anglaises s'y portèrent avec enthousiasme; +«la joie, dit un de leurs historiens, +animait la contenance de tout le monde; il n'y +avait personne qui ne crût que la conquête du +Canada ne fût achevée avant l'automne». On ne +comptait pour rien les sacrifices, et c'est à cette +occasion que le Connecticut, la Nouvelle-York +et le Nouveau-Jersey, dont le trésor était vide, +fabriquèrent pour la première fois du papier-monnaie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" +name="footnote56"></a><b>Note 56:<a href="#footnotetag56"> +(retour) </a> Smith: <i>History of New-York</i></b></blockquote> + +<p>L'armée de terre se réunit sur les bords du +lac Champlain dans le mois de juillet (1709), +sous les ordres du gouverneur Nicholson; elle +se mit aussitôt à construire des forts, des blockhaus, +des magasins, et une grande quantité de +bateaux et de canots pour le transport des +troupes et du matériel sur le lac. Jamais le +Canada n'avait encore vu de si grands déploiemens +de forces pour sa conquête. En faisant +l'énumération de leurs soldats et de leurs vaisseaux, +les ennemis se croyaient capables de +s'emparer non seulement de cette province, +mais encore de l'Acadie et de Terreneuve +(Hutchinson).</p> + +<p>Tandis que les Anglais étaient dans la joie +et faisaient des rêves de triomphe, les Canadiens +inquiets et silencieux se préparaient à +faire tête à l'orage. Le marquis de Vaudreuil +donnait des ordres pour armer Québec et pour +que les troupes et les milices se tinssent prêtes +à marcher au premier signal. Il monta lui-même +à Montréal dans le mois de janvier, et +envoya faire diverses reconnaissances vers le lac +Champlain, afin d'être informé des mouvemens +de l'ennemi. Une partie de l'été se passa +ainsi dans l'attente des Anglais qui ne paraissaient +pas.</p> + +<p>Cependant lord Sunderland, le secrétaire +d'Etat, avait écrit à Boston de se tenir prêts, +que les troupes de renfort étaient sur le point +de s'embarquer pour l'Amérique. L'on +s'était empressé de se rendre à ces ordres, +croyant à tout instant de voir arriver la flotte +de la métropole; mais elle n'arrivait pas. On +se perdait en conjectures, le temps s'écoulait +néanmoins, bientôt des murmures trahirent les +craintes des colons, qui accusèrent l'Angleterre; +les maladies éclatèrent dans l'armée campée +sur le lac Champlain. Peu accoutumée à la +discipline, elle se lassa bien vite de la contrainte +et de la sujétion militaire. L'assemblée de la +Nouvelle-York trouvant la saison trop avancée +pour entrer en Canada, présenta une adresse +au gouverneur, au commencement de l'automne, +pour rappeler les milices dans leurs +foyers. Peu de temps après, l'on apprit la +prise du général Stanhope avec cinq mille +Anglais à Brihuega, et la défaite de Stahremberg, +le lendemain par le duc de Vendôme à +Villa-Viciosa en Portugal. Ces revers inattendus +avaient obligé la cour de Londres d'envoyer +les troupes destinées contre Québec au secours +des alliés dans la péninsule. Ainsi la +victoire de Villa-Viciosa eut le double avantage +de consolider le trône de Philippe V et de +sauver le Canada.</p> + +<p>Ce qu'on rapporte de l'empoisonnement de l'armée +de Nicholson par les Iroquois paraît dénué +de tout fondement. Ni Smith, ni Hutchinson, +ni aucun historien américain ne parlent de +cette circonstance; et deux ans après, les +guerriers de ces tribus se joignirent encore +aux Anglais. Il est probable que l'astuce iroquoise +a donné naissance à ce rapport dans un +but politique. Ces barbares craignaient et +haïssaient également leurs deux puissans voisins; +mais ils étaient divisés à leur égard, ou +plutôt ils voulaient ménager l'un et l'autre sans +laisser percer leurs motifs. En conséquence +une partie de la confédération, comme les +Onnontagués, tenait pour les Français, et +l'autre pour leurs ennemis. La même tactique +fut adoptée l'année suivante. Dans l'hiver les +Onnontagués et les Agniers envoyèrent une +députation en Canada. L'on n'était pas en état +de repousser avec dédain les excuses de ces +belliqueux supplians. Le gouverneur tout en +les menaçant de lâcher ses alliés contre eux, +reçut leurs ambassadeurs de manière à les +laisser partir satisfaits de leur accueil. Un +échange de prisonniers entre le Canada et la +Nouvelle-York fut à peu près tout le résultat +de ces professions pacifiques.</p> + +<p>Tandis que les cantons voyageaient ainsi d'un +camp à l'autre, faisant des assurances trompeuses +aux deux partis, le colonel Nicholson +était passé en Angleterre pour presser la métropole +de reprendre son projet, ce que le cabinet +de Windsor lui avait promis de faire au +printemps. Mais il fut encore trompé, et pour +des causes que l'on ne connaît pas; aucune +flotte ne fut envoyée par la Grande-Bretagne. +Le colonel Nicholson, qui était revenu de +Londres avec une galiote à bombes et cinq +frégates, dont quatre de 60 canons, portant un +régiment anglais de marine, ayant vainement +attendu jusqu'à l'automne les secours de l'Europe, +se décida, de concert avec les gouvernemens +coloniaux, à entreprendre seul la conquête +de l'Acadie<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> +<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>. Il fut en conséquence rejoint +par 30 vaisseaux ou transports, et quatre ou +cinq bataillons de troupes provinciales formant +3400 hommes sans compter les officiers et les +matelots. Il fit voile le 18 septembre de Boston, +et arriva devant Port-Royal six jours +après. Les Anglais débarquèrent sans rencontrer +d'opposition.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" +name="footnote57"></a><b>Note 57:<a href="#footnotetag57"> +(retour) </a> Quelques auteurs disent qu'il devait faire cette conquête +seul, et qu'ensuite les forces de la Grande-Bretagne seraient +envoyées pour prendre Québec.</b></blockquote> + +<p>M. de Subercase n'avait pu trouver, comme +on l'a déjà dit, d'autre moyen, pour se maintenir +à Port-Royal, que de s'allier avec les flibustiers, +qui éloignaient l'ennemi par leurs courses, +entretenaient l'abondance dans la ville et lui +fournissaient de quoi faire de riches présens +aux Indiens. Mais ces corsaires l'abandonnèrent +au moment où il avait le plus besoin de +leurs secours. Il voyait depuis longtemps l'orage +qui se formait contre lui. Deux fois il +avait repoussé l'ennemi avec une poignée de +braves; mais depuis cette époque glorieuse +pour sa réputation, un changement inexplicable +s'était opéré en lui. On aurait dit qu'il +désirait maintenant, comme pour se venger de +l'oubli dans lequel on l'avait laissé, la perte de +l'Acadie. Il avait reçu quelques recrues de +France et des secours de Québec, peu considérables +il est vrai, mais qui auraient pu lui +être très utiles; il les renvoya au moment du +plus grand péril, n'ayant pu s'accorder avec +leurs officiers, qui firent de grandes plaintes +contre lui. La retraite de ces renforts, la mauvaise +disposition des habitans à son égard, son +inaction lors de l'apparition de l'ennemi, tout cela +coïncidant avec le départ des flibustiers, s'est +tourné en preuve contre ce gouverneur; et, +malgré sa justification auprès de ses supérieurs, +il n'a jamais pu reconquérir la confiance +de ses compatriotes, dont plusieurs n'ont point +cessé de le regarder comme un traître.</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, il n'avait pas deux cents +hommes de garnison, lorsque le colonel Nicholson +arriva devant Port-Royal avec des +forces dont l'immense disproportion était un +hommage éclatant rendu à ses talens et +à sa bravoure. Il se laissa bombarder au +milieu des murmures et de la désertion de ses +gens jusqu'au 2 octobre, qu'il capitula. La +garnison, épuisée de faim, sortit de la ville au +nombre de 156 soldats avec les honneurs de +la guerre. Nicholson, voyant défiler ce petit +nombre d'hommes au visage pâle et amaigri, +et que la disette lui aurait livrés à discrétion, +regretta de s'être trop pressé de signer la capitulation: +dès le lendemain il fut obligé de leur +faire distribuer des vivres. Les soldats et les +habitans, au nombre de 481, furent transportés +à la Rochelle. M. de Subercase, ne pouvant +emporter les mortiers et les canons réservés +par un article du traité, les vendit aux Anglais +7499 livres, pour payer les dettes qu'il +avait contractées au nom de son gouvernement. +L'histoire doit dire, en justification de ce gouverneur, +qu'il semble vraiment impossible +qu'avec moins de 200 soldats minés par +une longue famine, il pût, même s'il eût +gardé les secours qu'on lui avait envoyés, lutter +heureusement contre une flotte de 36 voiles et +4 mille hommes de débarquement. Le sort de +l'Acadie était inévitable.</p> + +<p>Les vainqueurs changèrent le nom de Port-Royal +en celui d'Annapolis, en l'honneur de la +reine Anne. Cette ville pouvait avoir alors une +demi-lieue d'étendue en tout sens; mais les +maisons, très-éloignées les unes des autres, +n'étaient que de mauvaises huttes avec des +cheminées en terre; l'église ressemblait plus à +une grange qu'à un temple<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a> +<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>. Telle était la +capitale de l'Acadie, titre qu'Halifax, alors +simple pêcherie connue sous le nom de Chibouctou, +lui a dérobé depuis. Il y avait encore +deux établissemens dans cette province, les +Mines et Beaubassin. Il sortait beaucoup de +blé du premier, situé au milieu d'un sol très-fertile +et défendu contre la mer par des digues +que l'industrie avait élevées à force de travaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" +name="footnote58"></a><b>Note 58:<a href="#footnotetag58"> +(retour) </a> Etat de l'Acadie en 1710 tel que décrit par un Français à un +Jésuite: <i>The travels of several missionaries of the society of +Jesus, etc.</i></b></blockquote> + +<p>L'expédition de l'Acadie coûta £23,000 à +la Nouvelle-Angleterre, que le parlement impérial +lui remboursa. Le colonel Vetch fut +nommé gouverneur du pays et laissé à Port-Royal +avec 450 hommes. Cependant il n'était +question dans le traité que du fort lui-même +et du territoire qui était à la portée de son +canon; M. Nicholson prétendit qu'il embrassait +toute la province, M. de Subercase, Port-Royal +seulement. L'un et l'autre envoyèrent +des députés au marquis de Vaudreuil. Le +député anglais, le colonel Livingston, se plaignit +en outre à ce gouverneur des cruautés +qu'exerçaient les alliés des Français, et le menaça, +s'ils continuaient leurs hostilités contre les +sujets de l'Angleterre, de faire exécuter les +principaux habitans de l'Acadie. Le marquis +de Vaudreuil répondit qu'il n'était pas responsable +des actes des Indiens; que les Anglais +ne devaient imputer la guerre qu'à ceux qui +avaient refusé la neutralité entre les deux couronnes<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> +<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>, +et que s'ils mettaient leur menace à +exécution, il userait de représailles sur les prisonniers +qu'il avait en sa possession. MM. +Rouville et Dupuy furent chargés de porter +cette réponse à Boston, avec ordre d'observer +le pays, dans le cas où il serait nécessaire d'y +porter la guerre. Il nomma en même temps +le baron de St.-Castin son lieutenant en Acadie, +avec mission d'y maintenir le reste des habitans +dans l'obéissance à la France; ce qui +indique qu'il considérait que la capitulation +n'embrassait que Port-Royal. Au reste le +traité d'Utrecht devait mettre fin à cette contestation. +Il fit dire l'hiver suivant aux missionnaires +de redoubler de zèle pour conserver +l'attachement des Sauvages et des Acadiens. +La conduite sévère et tyrannique du colonel +Vetch, en les irritant, ne faisait que seconder +cette politique. L'infatigable St.-Castin continuait +les hostilités de son fort de Pentagoët. +Un détachement de 40 Indiens qu'il avait +envoyé en course, tailla en pièces un corps +d'Anglais beaucoup plus nombreux que lui, +et qui avait été chargé de brûler dans la +campagne les maisons de ceux qui refusaient +de se soumettre aux vainqueurs de Port-Royal. +Cette bande, ayant été rejointe par plusieurs +Canadiens et Français, alla investir Port-Royal +même, dont la garnison était très affaiblie +par les maladies<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> +<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>. A cette nouvelle le +marquis d'Alognies, commandant des troupes +à Québec, reçut ordre de partir sur le champ +avec 12 officiers et 200 hommes choisis; mais +l'arrivée de l'amiral Walker et d'une flotte +anglaise dans le fleuve St.-Laurent, fit contremander +ce détachement, qui aurait probablement +remis Port-Royal sous la domination +française<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a> +<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" +name="footnote59"></a><b>Note 59:<a href="#footnotetag59"> +(retour) </a> D'où l'on doit conclure que c'est la Nouvelle-Angleterre +qui a refusé le traité de neutralité et de commerce entre les +deux colonies, proposé par M. de Vaudreuil: voir plus haut.</b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" +name="footnote60"></a><b>Note 60:<a href="#footnotetag60"> +(retour) </a> D'après le rapport des déserteurs plus des deux tiers étaient +morts ou désertés. Voir la dépêche (traduction) interceptée de +M. l'Hermite à M. de Pontchartrain du 22 juillet 1711, dans +l'Appendice du Journal de l'expédition de l'amiral Walker.</b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" +name="footnote61"></a><b>Note 61:<a href="#footnotetag61"> +(retour) </a> Ibid.</b></blockquote> + +<p>La plus grande partie des Acadiens se soumit +alors au joug des Anglais, qui, suivant +leur usage, envoyèrent des troupes pour incendier +les habitations de ceux qui tenaient encore +pour la France. Un de ces partis, composé d'une +soixantaine de soldats, fut encore surpris par +les Sauvages; tout fut tué ou pris, il n'échappa +qu'un seul homme. Le théâtre de ce combat +se nomme aujourd'hui l'Anse du Sang. Ce +succès fit prendre de nouveau les armes à 500 +Acadiens, qui, avec tous les Sauvages qu'ils +purent rencontrer, se tinrent prêts à reprendre +Port-Royal dès que le gouverneur de Plaisance +leur aurait envoyé, pour les commander, +M. l'Hermite dans l'habileté et le courage +duquel ils avaient la plus grande confiance. +Mais ce gouverneur les ayant fait informer qu'il +avait besoin de tout son monde, et qu'il était +incapable de laisser aller un seul officier, ils +abandonnèrent leur entreprise et se dispersèrent. +La perte de l'Acadie fut très sensible +à la France, malgré son état d'abaissement. +M. de Pontchartrain, ministre de la marine, +écrivit à M. de Beauharnais, intendant de la +Rochelle et de Rochefort: «Je vous ai fait +assez connaître combien il est important de +reprendre ce poste (Port-Royal), avant que +les ennemis y soient solidement établis. La +conservation de toute l'Amérique septentrionale +et le commerce des pêches le demandent +également: ce sont deux objets qui me touchent +vivement, et je ne puis trop les exciter +(le gouverneur général et l'intendant de la N.-France) +à les envisager avec les mêmes yeux». +Le ministre aurait voulu que M. de Vaudreuil +se chargeât de reprendre Port-Royal avec les +milices canadiennes et le peu de troupes dont +il pouvait disposer; celui-ci de son côté demandait +seulement deux vaisseaux avec ce +qu'ils pourraient porter d'hommes et de munitions. +Tout faible qu'était ce secours, il ne +fut pas possible de le lui envoyer. M. de Vaudreuil +cependant, qui sentait toute l'importance +de Port-Royal, allait y détacher, comme +on vient de le dire, le marquis d'Alognies, +lorsque l'arrivée de l'amiral Walker dans le +fleuve, fit donner un contre-ordre. En vain +M. de Pontchartrain voulut-il former en +France une société de marchands assez puissante +pour remettre l'Acadie sous la domination +du roi, et y former des établissemens solides, +personne ne goûta une entreprise dont les +avantages ne paraissaient certains que pour +l'Etat. Alors les habitans de cette province, +abandonnés à eux-mêmes et sans espérance de +secours, n'eurent plus d'autre alternative que +de se soumettre entièrement, afin de sauver des +récoltes qui constituaient toute leur subsistance +pour l'année; mais ces fidèles et malheureux +Acadiens, si dignes d'un meilleur sort, firent +dire secrètement à M. de Vaudreuil que le +roi n'aurait jamais de sujets plus dévoués qu'eux, +paroles qui auraient dû soulever la France +d'une extrémité jusqu'à l'autre pour la défense +de ce noble esprit de nationalité qui fait la véritable +grandeur des peuples.</p> + +<p>Après la prise de Port-Royal, le colonel +Nicholson était retourné à Londres pour la +deux ou troisième fois, toujours pour solliciter +la métropole d'entreprendre la conquête du Canada, +qui était le grand boulevard des Français +dans l'Amérique continentale. Le colonel +Schuyler y avait été envoyé l'année précédente, +par la Nouvelle-York, dans la même vue de +représenter au gouvernement la nécessité absolue +de faire cette conquête. Cinq chefs +iroquois l'accompagnaient. Dans un discours +prononcé devant la reine Anne, ils l'assurèrent +de leur fidélité, et demandèrent son secours +pour subjuguer leur ennemi commun, le +Français. La Grande-Bretagne pensa qu'il +ne serait pas prudent de se refuser à une entreprise +demandée avec tant d'ardeur et tant +de persistance; prévoyait-elle alors que les +Français, priés à leur tour par eux, aideraient +ces supplians importuns à la chasser plus tard, +elle aussi, du Nouveau-Monde? M. St.-John, +depuis vicomte de Bolingbroke, homme qui +avait plus d'imagination que d'esprit, plus de +brillant que de solide, était alors ministre. +Non seulement il promit des forces suffisantes +pour faire la conquête du Canada, mais il s'intéressa +à cette entreprise comme s'il en avait +été le premier auteur; il se vantait d'en avoir +formé le plan; des préparatifs proportionnés +à la grandeur du projet furent ordonnés, +et le chevalier Hovenden Walker arriva à +Boston le 25 juin (1711) avec une flotte portant +un bataillon de soldats de marine et sept régimens +de vétérans tirés de l'armée du duc +de Marlborough, sous les ordres du général +Hill, frère de madame Masham, qui avait remplacé +la duchesse de Marlborough comme favorite +de la reine Anne. Lorsque M. St.-John +apprit l'arrivée de la flotte à Boston, il +écrivit avec triomphe au duc d'Orrery: «vous +pouvez être assuré que nous sommes maîtres +à l'heure qu'il est de toute l'Amérique septentrionale.» +La nouvelle de cette arrivée attendue +depuis si long temps et avec tant d'impatience, +se répandit rapidement dans toutes les +colonies anglaises, où elle fut reçue avec +des transports d'ivresse; l'assemblée de la +Nouvelle-York vota une adresse de remercîment +à la reine, et envoya une députation pour +féliciter le colonel Nicholson sur le succès de +sa mission. Elles mirent dans un mois deux +armées sur pied, complètement équipées et +approvisionnées<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a> +<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" +name="footnote62"></a><b>Note 62:<a href="#footnotetag62"> +(retour) </a> M. de Costa Bella avait, sur l'ordre de la cour, envoyé +vainement M. de la Ronde à Boston pour tâcher de dissuader +les habitans de fournir de nouveaux secours à la flotte anglaise +destinée à agir contre le Canada. Il fallait que M. de Pontchartrain +fût dans une grande ignorance des sentimens de ces +habitans. <i>Lettre interceptée (traduction) de M. de Costa +Bella à M. de Pontchartrain du</i> 23 <i>juillet</i> 1711, <i>laquelle se +trouve dans l'Appendice de la défense de l'amiral Walker</i>.</b> + +<pre> + Forces du Canada en 1709. + +Montréal 1200 hommes de 15 à 20 ans, +Trois-Rivières 400 h. +Québec 2200 h. +Troupes 350 h. +Matelots des navires 200 h. +Sauvages 500 h. + ---- + Total 4850. +</pre> + +<b><i>Documens de Paris.</i></b></blockquote> + +<p>Deux régimens de troupes provinciales se +joignirent aux réguliers du général Hill, ce +qui porta son armée à 6463 fantassins munis +d'un train considérable d'artillerie et de +toutes sortes d'appareils de guerre. La flotte +composée de 88 vaisseaux et transports<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a> +<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>, mit +à la voile le 30 juillet. Quelque temps après +le colonel Nicholson s'avança à Albany avec +quatre mille hommes et environ six cents Iroquois, +afin de pénétrer en Canada par le lac +Champlain; c'était le plan d'invasion de 1690. +Rendu sur les bords du lac St.-Sacrement, il +s'arrêta pour attendre l'arrivée de l'amiral +Walker devant Québec. Ce pays semblait +perdu sans ressource. Aux quinze ou seize +mille soldats et matelots qui marchaient contre +lui, il avait à peine cinq mille hommes capables +de porter les armes à opposer; la providence +le sauva.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" +name="footnote63"></a><b>Note 63:<a href="#footnotetag63"> +(retour) </a> Voir la liste des vaisseaux de guerre dans l'Appendice du +<i>Journal of the Canada Expedition</i> par l'amiral Walker. Les Annales +américaines se trompent en disant 68.</b></blockquote> + +<p>La prise de Port-Royal avait fait une sensation +pénible et profonde en Canada, non pas à +cause de la chute de ce poste, qui était réellement +de peu de chose en lui-même; mais à +cause de la faiblesse ou de l'apathie que montrait +la France, et de la détermination où les +colonies anglo-américaines paraissaient être de +faire tous les sacrifices pour renverser sa puissance +dans ce continent. Cependant lorsque +les Canadiens virent, d'un côté, une flotte ennemie +entrer dans leur fleuve, et, de l'autre, +une armée s'avancer sur le lac Champlain, +ils ne s'abandonnèrent pas à des pensées d'abattement; +ils songèrent qu'ils avaient eux-mêmes +envahi plus d'une fois le pays de ceux +qui venaient les attaquer à leur tour, qu'ils les +avaient vu fuir devant eux dans la Nouvelle-York +et dans la Nouvelle-Angleterre, à +Terreneuve et dans la baie d'Hudson. Leur +ancienne énergie reprit son empire, et à la voix +du gouverneur tout le monde courut aux +armes.</p> + +<p>D'abord M. de Vaudreuil, pour en imposer +aux Iroquois qui menaçaient la partie supérieure +du pays, manda les Indiens occidentaux, +qui descendirent au nombre de quatre à cinq +cents avec MM. de St.-Pierre et Tonti et quelques +Canadiens. En même temps voulant toujours +les ménager, il envoyait le baron de +Longueuil et MM. Joncaire et la Chauvignerie +dans les cantons pour y contrecarrer l'effet des +intrigues de Schuyler et les engager à observer +la neutralité. Les Iroquois ne purent cacher que +la plus grande partie de la confédération penchait +pour les Anglais, moins gagnée encore +par les présens qu'ils en avaient reçus, que persuadée +que le Canada ne pouvait humainement +éviter d'être accablé sous les efforts de +l'ennemi, en voyant les vastes préparatifs qui se +faisaient de toutes parts.</p> + +<p>Cependant toute la population jusqu'aux +femmes montrait en Canada la résolution +d'opposer une vive résistance. L'on apprit de +plusieurs sources à la fois le départ de la flotte +anglaise de Boston. Le marquis de Vaudreuil +donna un grand festin à Montréal à environ +huit cents Sauvages alliés, qui levèrent la +hache et entonnèrent le chant de guerre au +nom d'Ononthio. Le gouverneur descendit +ensuite à Québec, où il fut suivi parles Abénaquis +qui s'étaient établis à St.-François et à +Bécancourt, au commencement de la guerre, +afin d'opposer une digue aux irruptions des +Iroquois. Il trouva cette ville en état de soutenir +un long siège. Il y avait plus de 100 +pièces de canon en batterie. Les rives du +fleuve au-dessous de Québec étaient si bien +gardées, que l'ennemi n'aurait pu y opérer de +débarquement dans les lieux habités sans livrer +un combat dans une position désavantageuse. +Chacun avait son poste marqué, où il devait se +rendre à l'apparition de la flotte. On attendait +l'ennemi avec anxiété, mais avec cette +anxiété d'hommes qui ont résolu de faire leur +devoir et qui savent que de leur courage +dépend le salut de leur patrie. Enfin un habitant +vint annoncer un soir du mois de septembre +qu'il avait vu 90 ou 96 voiles dans le +bas du fleuve.</p> + +<p>C'était l'amiral Walker qui remontait le St.-Laurent. +Il s'avançait moins comme un capitaine +qui entreprend une campagne difficile, +que comme un conquérant qui n'a plus qu'à +aviser au soin de ses glorieux trophées et des +guerriers qui les lui ont fait obtenir. L'attaque +de Québec n'était pour rien dans ses préoccupations; +cette ville, suivant lui, ne songerait +certainement pas à se défendre, lorsqu'elle le +verrait paraître. Il n'était occupé que des +moyens démettre dans ce climat rigoureux, sa +flotte en hivernage dans le port de la ville conquise. +Après avoir roulé plusieurs plans dans +sa tête soucieuse, il s'arrêta à celui-ci; il +ferait dégréer ses vaisseaux et débarquer tout +ce qu'ils portaient, jusqu'à leurs mâts; ensuite +il les ferait monter à sec sur le rivage, hors de +l'atteinte des glaces, à l'aide de chameaux et +autres puissans appareils; évidemment cet +expédient paraissait infaillible, mais il était prématuré. +L'inquiétude de l'amiral venait de ce +qu'il croyait que le fleuve se congelait jusqu'au +fond. L'on sait que le St.-Laurent a près de +cent pieds de profondeur dans le port de Québec; +mais on peut être physicien médiocre et excellent +homme de mer.</p> + +<p>Les élémens vinrent le tirer rudement de ces +préoccupations oiseuses. Un gros vent de sud-est +s'éleva avec une brume épaisse qui enveloppa +sa flotte et empêcha de rien voir; les +pilotes ne purent plus se reconnaître. Un +ancien navigateur canadien, retenu prisonnier +à bord du vaisseau amiral, avertit de ne pas +courir trop au nord. On refusa de l'écouter. +On était dans la nuit du 22 août: le vent augmentait +toujours. Deux heures après cet +avertissement, l'on se trouva au milieu d'îles et +de rescifs dans le danger le plus imminent, et +personne ne s'en doutait. Un officier de l'armée +de terre étant par hasard sur le pont de +l'Edgar, aperçut tout-à-coup des brisans sur +sa droite, il courut en informer l'amiral, qui +ne voulut pas le croire, pensant que c'était +l'effet de la peur. Le même officier redescendit +une seconde fois, et le pria instamment +de venir, que l'on voyait des écueils de tous +côtés. «Sur ces importunités répétées, et +entendant plus de bruit et de mouvement qu'à +l'ordinaire, dit l'amiral, je passai ma robe de +chambre et mes pantoufles, et je montai sur +le pont. En effet, j'y trouvai tout le monde +dans une frayeur et dans une confusion étrange». +La direction des vaisseaux fut immédiatement +changée; mais huit transports se brisèrent sur +l'île aux oeufs, l'une des Sept-Iles, et près de neuf +cents hommes périrent sur les dix-sept cents +officiers et soldats qu'ils portaient. On reconnut +ensuite parmi les noyés, rejetés sur la plage +par les vagues, deux compagnies entières des +gardes de la reine, et plusieurs familles écossaises +qui venaient pour s'établir dans le pays. L'on +trouva aussi parmi d'autres objets, un grand +nombre d'exemplaires imprimés d'un manifeste +adressé aux habitans du Canada, et que Charlevoix +rapporte tout au long. Dans cette pièce +singulière, le général Hill déclare les Canadiens +sujets anglais en vertu de la découverte de +l'Amérique septentrionale par Cabot, et que la +France n'a possédé le pays qu'à titre de fief +relevant de l'Angleterre!</p> + +<p>Après ce désastre, Walker retourna sur +ses pas et alla jeter l'ancre dans la baie des Espagnols +au Cap-Breton. Comme la traversée +de Boston avait été extrêmement longue, et +qu'il ne restait plus de vivres sur la flotte que +pour dix semaines, il fut décidé à l'unanimité, +dans un conseil de guerre, d'abandonner l'entreprise +sur Québec, et sur Plaisance qui devait +être attaqué ensuite, et de s'en retourner chacun +dans son pays, savoir, les Américains à +Boston et les Anglais en Europe. En conséquence +de cette résolution, la flotte cingla +vers Portsmouth, où pour comble de malheur +le vaisseau amiral, l'Edgar, de 70 +canons, sauta et entraîna dans sa destruction +quatre cents hommes, outre un grand +nombre de personnes qui étaient venues à bord +pour visiter leurs amis. Ces malheurs ne s'arrêtèrent +pas là; le Feversham de 36 carrons +et 3 transports qui suivaient la flotte, se perdirent +aussi dans les parages du fleuve ou du +golfe St.-Laurent<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a> +<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" +name="footnote64"></a><b>Note 64:<a href="#footnotetag64"> +(retour) </a> That the ministry, after my return to Britain, were sensible +how desesperate the navigation was in those seas; and yet +that they were as industrious to conceal it, appears not only by +the author of the <i>Post-Man</i> being found fault with for giving +an account thereof in his paper, but also that the Gazette mentioned +nothing of the loss of the Feversham and three store ships +laden with provisions following us to Quebec; which accident +may furnish matter for some not frivolous speculations. Introduction +p. 24. L'amiral Walker de retour de sa malheureuse +expédition, fut mis à la retraite et son nom fut biffé de la +liste des officiers généraux de la marine.</b></blockquote> + +<p>La nouvelle de la retraite des Anglais ayant +été apportée à Québec par des pêcheurs de +Gaspé, le gouverneur renvoya M. de Ramsay +à Montréal avec six cents hommes; il y monta +lui-même bientôt après avec un pareil nombre +de soldats, et forma avec le corps de troupes +resté sous les ordres du baron de Longueuil +pour garder le haut de la colonie, une armée +de trois mille fusils. Il lui fit prendre position +auprès de Chambly, afin de livrer bataille au +colonel Nicholson s'il débouchait par le lac Champlain. +Mais le commandant américain ayant +appris les malheurs de la flotte, s'était hâté de +décamper; et ses troupes découragées avaient +repris, pour la seconde fois depuis deux ans, le +chemin de leurs provinces sans avoir brûlé +une cartouche. Alors les craintes du Canada +passèrent dans les colonies anglaises; la +frayeur s'empara aussitôt de leurs frontières; +Albany fut dans la consternation; on s'empressa +de faire réparer les forts avancés, et +une partie de la milice resta sous les armes. +Ainsi elles n'avaient fait tant de dépenses +que pour se voir, à la fin de la guerre, accablées +de dettes et réduites à défendre leurs propres +foyers.</p> + +<p>Cependant tandis que l'Angleterre dirigeait +son épée droit au coeur de la puissance française +dans ce continent, sa politique avait +armé contre elle, par le moyen des Iroquois, +une nation brave, indomptable et féroce, les Outagamis, +vulgairement nommés les Renards; ils +habitaient à l'ouest du lac Michigan. Ils +avaient promis de brûler le fort du Détroit, et +de massacrer tous les Français qui se trouveraient +dans ces contrées. Les Kikapous et les +Mascontins étaient entrés dans le complot. M. +Dubuisson, qui commandait au Détroit, sut ce +complot d'un Outagami chrétien; il appela sur +le champ les Hurons et les Outaouais ses alliés +auprès de lui: «Nous voici autour de toi, dirent +ces braves, tu nous as retirés du feu des Outagamis +il y a douze lunes, nous venons exposer +notre vie pour ton service; nous mourrons +avec plaisir pour notre libérateur. La seule +grâce que nous te demandons, c'est que tu +prennes soin de nos femmes et de nos enfans si +nous succombons, et que tu mettes un peu +d'herbe sur nos corps afin qu'ils reposent en +paix».</p> + +<p>Dubuisson marcha avec les Canadiens et ses +alliés contre les Outagamis; il dut les assiéger +dans leur fort; ils firent une défense désespérée, +et n'ayant pu obtenir de capitulation, ils +s'échappèrent pendant une nuit orageuse; mais +on les atteignit à quatre lieues de là, et on en +fit un carnage affreux; tous les prisonniers +furent massacrés. La perte s'éleva du côté +des vaincus à plus de deux mille personnes, +tant hommes que femmes et enfans. On n'avait +pas encore vu une pareille tuerie chez les Indiens. +Ce résultat ôta tout espoir aux Anglais de +s'élever au moins pour le moment dans +l'Ouest sur les ruines de leurs rivaux. Il était +d'une importance vitale de les empêcher de +prendre pied dans cette partie du continent; car +s'ils devenaient maîtres de ce point, la communication +entre le Canada et la vallée du Mississipi +se trouvait coupée, et ces deux vastes provinces +tombaient d'elles-mêmes comme les +branches d'un arbre qu'on sépare de leur tronc.</p> + +<p>Vers la même époque le gouverneur général +fit rétablir le fort Michilimackinac abandonné depuis +quelques années, et ajusta tous les sujets de +mécontentement qui existaient entre les Français +et les peuples septentrionaux et occidentaux, +ou entre ces divers peuples eux-mêmes. +Il savait profiter avec une rare intelligence des +intérêts des uns et des autres pour paralyser +les efforts des colonies anglaises qui travaillaient +à les détacher de la France; et c'était plus +avec des raisons qu'il faisait triompher sa politique, +qu'avec les forces dont il pouvait disposer. +Une seule imprudence aurait pu soulever la +confédération iroquoise au commencement de +la guerre. Par une attitude digne, il conserva +le respect de tous les peuples indigènes; par +son calme et sa prudence, il leur dissimula sa +faiblesse.</p> + +<p>Un instant en 1712, le bruit se répandit que +l'Angleterre armait encore une flotte pour +assiéger Québec; cette nouvelle qui se trouva +fausse, ne servit qu'à prouver le dévouement +des habitans de cette capitale. Le commerce, +toujours si généreux et si patriotique, avança +cinquante mille écus au gouverneur pour augmenter +les fortifications de la ville. C'était une +somme très considérable pour le temps. Mais +le sort des colonies françaises s'était décidé sur +un autre champ de bataille. La guerre en +Europe touchait à sa fin. Dès le commencement +de 1711 un agent secret de Londres avait +été envoyé à Paris. L'année suivante une suspension +d'armes qui s'étendait aux colonies fut +signée entre la France et l'Angleterre.</p> + +<p>Cette révolution dans les affaires avait été +amenée d'abord par la disgrace de la favorite de +la reine Anne, la duchesse de Marlborough qui +entraîna les whigs dans sa chute; et ensuite par +la mort de l'empereur Joseph II, qui eut pour +successeur celui qui disputait le trône d'Espagne +au duc d'Anjou. Les alliés furent peu portés +après cet événement à combattre pour donner +une nouvelle couronne à celui qui était déjà +assez puissant avec celle de l'empire.</p> + +<p>Malgré la retraite des Anglais, le prince +Eugène, qui commandait les Autrichiens, était +encore supérieur de 20,000 hommes à l'armée +française; et les conférences d'Utrecht ne rassuraient +point la France épuisée et qui avait +perdu tout espoir; elle n'osait plus croire au +succès. Louis XIV, courbé vers la tombe et +voyant périr presque toute sa famille en peu de +temps, fit preuve en cette circonstance d'une +grandeur d'âme qui l'élève beaucoup plus dans +l'estime des hommes que la fierté qu'il déploya +dans ses jours prospères<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a> +<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>. Il annonça qu'en +cas de nouveau malheur, il convoquerait toute +la noblesse de son royaume, qu'il la conduirait +à l'ennemi malgré son âge de soixante-et-quatorze +ans, et qu'il périrait à la tête. Cette résolution +n'était pas une menace vaine: on a vu +ce que peut un peuple qui combat pour son +existence, en France sous Charles VII et en +1793; en Allemagne, en 1813, et plusieurs fois +en Amérique depuis 1775.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" +name="footnote65"></a><b>Note 65:<a href="#footnotetag65"> +(retour) </a> Ce fut le sort de Louis XIV, de voir périr en France toute +sa famille par des morts prématurées, sa femme à 45 ans, son +fils unique à 50; et un an après que nous eûmes perdu son +fils, nous vîmes son petit fils le Dauphin, duc de Bourgogne, la +Dauphine sa femme, leur fils aîné le duc de Bretagne, portés à +Saint-Denis au même tombeau, au mois d'avril 1712; tandis +que le dernier de leurs enfans, monté depuis sur le trône, était +dans son berceau, aux portes de la mort. Le duc de Berri, frère +du duc de Bourgogne, les suivit deux ans après; et sa fille, +dans le même tems passa du berceau au cercueil.</b> + +<p><b>«Ce temps de désolation laissa dans les coeurs une impression si +profonde, que, dans la minorité de Louis XV, j'ai vu plusieurs +personnes qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant +des larmes. Louis XIV dévorait sa douleur en public: +il se laissa voir à l'ordinaire; mais en secret les ressentimens +de tant de malheurs le pénétraient et lui donnaient +des convulsions. Il éprouvait toutes ces pertes domestiques à +la suite d'une guerre malheureuse, avant qu'il fût assuré de la +paix, et dans un tems où la misère désolait le royaume. On ne +le vit pas succomber un moment à ses afflictions.»</b></p> + +<p><b>Voltaire: <i>Siècle de Louis</i> XIV.</b></blockquote> + +<p>Ce monarque aurait dû pour sa gloire mourir +avec le siècle dans lequel il était né; le suivant +devait être fatal à lui et à tous les siens. En +effet, dès le début, cet âge est marqué par le +naufrage de la gloire de ce prince, qui fut longtems +le premier de la terre; et la fin est à jamais +mémorable par la chute d'un trône qu'il +avait entouré d'un pouvoir absolu, et par la +mort violente ou la dispersion de toute sa famille.</p> + +<p>Les revers de la guerre de la succession +d'Espagne et le traité d'Utrecht, ont précipité +la chute de la puissance française en Amérique, +quoique cette chute ait été produite par d'autres +causes, comme on l'a dit plus d'une fois +ailleurs.</p> + +<p>Par le traité fameux auquel nous venons de +faire allusion, et qui fut signé le 11 avril 1713, +Louis XIV céda à l'Angleterre la baie d'Hudson, +l'île de Terreneuve et l'Acadie, c'est-à-dire +tous les pays situés sur le littoral de la +mer Atlantique, sur laquelle il ne resta plus +à la France que l'embouchure du St.-Laurent +et celle du Mississipi dans la baie du Mexique; +elle se réserva seulement le droit de faire +sécher le poisson sur une partie de l'île de +Terreneuve. On peut juger, dit Raynal, combien +ces sacrifices marquaient son abaissement, +et combien il en dut coûter à sa fierté de céder +trois possessions qui formaient avec le Canada, +l'immense pays connu sous le nom glorieux +de Nouvelle-France.</p> + +<p>Les historiens français nous ont laissé un +tableau fidèle de cette époque célèbre, et des +causes de la grandeur et des revers de Louis +XIV. Pendant près de quarante ans, il avait +dominé l'Europe conjurée après l'avoir vaincue +dans trois guerres longues et sanglantes. Cette +période avait été illustrée par de grands génies +en tous genres, et par les plus grands capitaines +que les modernes eussent encore vus.</p> + +<p>«L'Europe, dit un historien célèbre, s'était +armée contre lui, et il avait résisté, il avait +grandi encore. Alors il se laissa donner le +nom de grand. Le duc de La Feuillade alla +plus loin. Il entretint un luminaire devant +sa statue, comme devant un autel. On croit +lire l'histoire des empereurs romains.</p> + +<p>«La brillante littérature de cette époque n'est +autre chose qu'un hymne à la royauté. La +voix qui couvre les autres est celle de Bossuet. +C'est ainsi que Bossuet lui-même, dans son +discours sur <i>l'Histoire Universelle</i>, représente +les rois d'Egypte loués par le prêtre dans les +temples en présence des dieux. La première +époque du grand règne, celle de Descartes, de +Port-Royal, de Pascal et de Corneille, n'avait +pas présenté cette unanimité; la littérature y +était animée encore d'une verve plus rude et +plus libre. Au moment où nous sommes parvenus, +Molière vient de mourir en (1673), +Racine a donné Phèdre (1677), La Fontaine +publie les six derniers livres de ses Fables +(1678), madame de Sévigné écrit ses Lettres, +Bossuet médite la connaissance de Dieu et de +soi-même, et prépare le discours sur l'Histoire +Universelle (1681). L'abbé de Fénélon, +jeune encore, simple directeur d'un couvent de +filles, vit sous le patronage de Bossuet, qui le +croit son disciple. Bossuet mène le choeur +triomphal du grand siècle, en pleine sécurité +du passé et de l'avenir, entre le jansénisme +éclipsé et le quiétisme imminent, entre le sombre +Pascal et le mystique Fénélon. Cependant +le cartésianisme est poussé à ses conséquences +les plus formidables; Mallebranche fait rentrer +l'intelligence humaine en Dieu, et tout-à-l'heure +dans cette Hollande protestante en lutte +avec la France catholique, va s'ouvrir pour +l'absorption commun du catholicisme, du protestantisme, +de la liberté, de la morale de Dieu +et du monde, le gouffre sans fond de Spinosa». +La première dans le domaine de l'esprit, la +France ouvrit aussi les portes du 18e siècle, +comme la première dans celui du courage; +elle allait couronner ses triomphes en +faisant monter un de ses princes sur le trône +d'Espagne. Mais elle n'avait plus pour diriger +ses efforts qu'un vieux roi sur son déclin et une +femme qu'il avait épousée pour dissiper la +tristesse d'une vie dont il avait épuisé toutes les +jouissances. Les hommes illustres qui l'avaient +couverte de tant de gloire, n'existaient plus. +Les esprits perspicaces voyaient avec inquiétude +le pays entrer dans une nouvelle guerre. +Louis XIV, devenu dévot sur ses vieux jours, +vivait retiré, ne connaissait plus si bien les +hommes; dans sa solitude les choses ne lui parurent +plus sous leur véritable aspect. Madame +de Maintenon n'avait point non plus le +génie qu'il faut pour manier le sceptre d'un +royaume tel que celui de France dans un temps +d'orages. Et elle fit la faute de nommer +Chamillard, sa créature, pour être premier +ministre, homme qui malgré son honnêteté +était fort au-dessous de cette vaste tâche<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a> +<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" +name="footnote66"></a><b>Note 66:<a href="#footnotetag66"> +(retour) </a> «Chamillard était dirigé par madame de Maintenon, dit +quelqu'un, madame de Maintenon par Babbien, sa vieille servante».</b></blockquote> + +<p>Dès lors les généraux furent mal choisis et +durent souvent leur nomination à la faveur; +la discipline militaire tomba dans un relâchement +funeste, et les opérations des armées furent +dirigées par le roi et Chamillard du fond du +cabinet de madame de Maintenon. Tout se +ressentit de ce système malheureux; la France +fut ainsi conduite en quelques années du comble +de la gloire au bord de l'abîme.</p> + +<p>Le traité d'Utrecht qui blessa si profondément +l'amour propre des Français, porta le +premier coup à leur système colonial. A la fin +du ministère de Colbert, leurs possessions en +Amérique s'étendaient depuis la baie d'Hudson +jusqu'au Mexique, en suivant les vallées du +St.-Laurent et du Mississipi, et renfermaient +dans leurs limites cinq des plus grands lacs, ou +plutôt cinq des plus grandes mers intérieures, +et deux des plus grands fleuves du monde.</p> + +<p>Par le traité d'Utrecht ils perdirent de vastes +territoires, moins précieux encore par leur fertilité +que par l'importance de leurs côtes +maritimes. Ils se trouvèrent dans le nord du +nouveau continent tout à coup éloignés, exclus +en quelque sorte de l'Atlantique. Les colonies +américaines ont contribué beaucoup à briser +le réseau immense que la France avait jeté +autour d'elles. On assure que leurs coups ne se +dirigeaient pas alors exclusivement contre cette +nation, qu'elles confondaient déjà dans le secret +de leur pensée la métropole française et la +métropole anglaise, et qu'elles les regardaient +l'une et l'autre comme deux ennemies naturelles +et irréconciliables de la cause américaine. Si +c'était là l'objet de leur conduite, on doit +avouer que ces colonies montraient à la fois +une prévoyance profonde, et une grande puissance +de dissimulation<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a> +<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>. Trop faibles pour +marcher ouvertement et au grand jour, et pour +surmonter de force les entraves qui devaient +nécessairement les arrêter, à chaque pas, elles +cheminaient vers leur but par des routes cachées; +le système colonial de l'Europe mettait un +obstacle insurmontable à leur indépendance. +«Les colons anglais, dit Bancroft, +n'étaient pas simplement les colons de l'Angleterre, +ils formaient partie d'un immense système +colonial que tous les pays commerciaux +de l'Europe avaient contribué à former, et qui +enserrait dans ses bras puissans toutes les parties +du globe. La question de l'indépendance +n'aurait pas été une lutte particulière avec +l'Angleterre, mais une révolution dans le commerce +et dans la politique du monde, dans les +fortunes actuelles et encore plus dans l'avenir +des sociétés. Il n'y avait pas encore d'union +entre les établissemens qui hérissaient le bord de +l'Atlantique, et une seule nation en Europe aurait, +à cette époque, toléré, mais pas une n'aurait +favorisé, une insurrection. L'Espagne, la +Belgique espagnole, la Hollande et l'Autriche +étaient alors alliées à l'Angleterre contre la +France, qui, par la centralisation de sa puissance +et par des plans d'agrandissement territorial +habilement conçus, excitaient l'inquiétude +de ces nations, qui craignaient de la voir parvenir +à la monarchie universelle. Lorsque +l'Autriche et la Belgique auraient abandonné +leur guerre héréditaire contre la France, lorsque +l'Espagne et la Hollande, favorisées par la +neutralité armée du Portugal, de la Suède, du +Danemark, de la Prusse et de la Russie, se réuniraient +à la France pour réprimer l'ambition +commerciale de l'Angleterre, alors, mais pas +avant, l'indépendance américaine devenait possible.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" +name="footnote67"></a><b>Note 67:<a href="#footnotetag67"> +(retour) </a> Ramsay, auteur d'une <i>Histoire de la révolution américaine</i>, +attribue cet événement au changement de politique de la Grande-Bretagne, +qui commença à faire peser en 1764, une dure oppression +sur ses colonies. Quelques uns pensent, dit-il, que la +révolution a été excitée par la France; d'autres que les colons, +une fois délivrés du dangereux voisinage de cette nation, ne +songèrent plus qu'à obtenir leur indépendance; mais, suivant +lui, l'égoïsme du coeur humain est suffisant pour expliquer les +motifs de la conduite des colons et de la métropole, sans recourir +à ces opinions.</b></blockquote> + +<p>Ces raisons expliqueraient, suivant le même +auteur, les motifs de l'ardeur que les colonies +anglaises mettaient dans les guerres contre la +France; elles voulaient rompre le système qui +enchaînaient les colons au joug de l'Europe; +et l'Europe, trompée par de faux calculs, aveuglée +par des jalousies et des rivalités funestes, +travaillait elle-même à l'accomplissement de +leur projet. Tels sont les profonds calculs +que l'on prête aux pères de l'indépendance +américaine. Probablement que l'on a exagéré +la clairvoyance des vieilles colonies. Nous ne +pensons pas, nous, qu'elles eussent déjà à cette +époque pressenti si clairement leur avenir. +Une espèce d'heureux instinct, comme une inspiration +du génie, éclairait leur politique, à laquelle +d'ailleurs la liberté était un sûr flambeau, +et les conduisait comme par une pente naturelle +là où elles devaient aboutir. Mais l'on doit +être très sobre dans les jugemens que l'on +porte sur les motifs de conduite des peuples à +leur berceau. «Rien n'est plus commun, dit +Michaud dans son bel ouvrage de l'Histoire +des Croisades, que d'attribuer à des siècles +reculés les combinaisons d'une profonde politique. +Si l'on en croyait certains écrivains, +c'est à l'enfance des sociétés qu'appartiendrait +l'expérience<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a> +<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>. Les colonies anglaises étaient +dans cette voie où la providence met les peuples +auxquels elle prépare une grande destinée. +Le traité d'Utrecht, en satisfaisant une partie +de leurs désirs, augmentait leurs espérances +futures. Aussi jetèrent-elles un cri de triomphe +lorsqu'elles virent tomber les trois plus +anciennes branches de l'arbre colonial français. +Cet arbre resta comme un tronc mutilé par la +foudre; mais on verra que ce tronc vigoureux, +enfoui dans les neiges du Canada, était encore +capable de lutter contre de rudes tempêtes +et d'obtenir de belles victoires.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" +name="footnote68"></a><b>Note 68:<a href="#footnotetag68"> +(retour) </a> Il rappelle à ce sujet l'opinion de Montesquieu: «Transporter +dans les siècles reculés toutes les idées du siècle où l'on +vit, c'est des sources de l'erreur celle qui est la plus féconde. +A ces gens qui veulent rendre modernes tous les siècles anciens, +je dirai ce que les prêtres d'Egypte dirent à Solon: <i>O Athéniens! +vous n'êtes que des enfans</i>.»</b></blockquote> +<a name="l6c3" id="l6c3"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE III.</h3> + +<h3>COLONISATION DU CAP-BRETON.</h3> + +<h3>1713-1744.</h3> + +<p><b> +Motifs qui engagent le gouvernement à établir le Cap-Breton.--Description +de cette île à laquelle on donne le nom d'Ile-Royale.--La +nouvelle colonie excite la jalousie des Anglais.--Projet +de l'intendant, M. Raudot, et de son fils pour en faire l'entrepôt +général de la Nouvelle-France, en 1706.--Fondation de +Louisbourg par M. de Costa Bella.--Comment la France se propose +de peupler l'île.--La principale industrie des habitans est +la pêche.--Commerce qu'ils font.--M. de St.-Ovide remplace M. +de Costa Bella.--Les habitans de l'Acadie, maltraités par leurs +gouverneurs et travaillés par les intrigues des Français, menacent +d'émigrer à l'Ile-Royale.--Le comte de St.-Pierre forme +une compagnie à Paris en 1719, pour établir l'île St.-Jean voisine +du Cap-Breton; le roi concède en outre à cette compagnie les +îles Miscou et de la Magdeleine. L'entreprise échoue par les +divisions des associés. +</b></p> + +<p>Le traité d'Utrecht arracha des mains débiles +et mourantes de Louis XIV les portes du +Canada, l'Acadie et l'île de Terreneuve. De +ce traité trop fameux date le déclin de la monarchie +française, qui marcha dès lors précipitamment +vers l'abîme de 1792. La nation humiliée +parut cependant vouloir faire un dernier +effort, pour reprendre en Amérique la position +avantageuse qu'elle venait de perdre, et elle +projeta un système colonial plus vaste encore +que celui qui existait avant la guerre, et dont +l'heureuse terminaison de la découverte du Mississipi, +favorisa l'exécution. En cela le peuple +français montrait qu'il n'avait rien perdu lui-même +de son esprit d'entreprise ni de son +énergie; mais le gouvernement n'avait plus la +force ni les moyens de le protéger suffisamment +dans une pareille oeuvre. D'ailleurs les circonstances +étaient telles qu'il fallait tout sacrifier +à l'existence du gouvernement et de la dynastie. +Louis XIV n'avait-il pas, par le traité +d'Utrecht, acheté le trône d'Espagne pour sa +famille au prix de plusieurs de ses colonies, +c'est-à-dire, en violant l'intégrité du royaume?</p> + +<p>La perte des deux provinces du golfe St.-Laurent, +laissait le Canada exposé du côté de +l'Océan aux attaques de la puissance qui le touchait +déjà du côté de la terre; de sorte qu'en +cas d'hostilités celle-ci pouvait empêcher tout +secours extérieur d'y parvenir, et le séparer +ainsi de sa métropole. Il était donc +essentiel tant sous le point de vue défensif, que +pour conserver nos pêcheries et avoir un lieu +de relâche dans ces parages orageux, de changer +une situation si compromettante pour la +domination française dans cette partie du +monde. Il nous restait encore dans ces lieux, +entre autres îles, celle du Cap-Breton, située +entre l'Acadie et Terreneuve les deux provinces +cédées. Cette île qu'on avait méprisée jusqu'alors, +et que l'on était bien aise aujourd'hui de +trouver, quoiqu'elle fût très exposée, pouvait +devenir comme une double épine dans le flanc +des nouvelles acquisitions anglaises qu'elle +séparait en deux. On planta le drapeau français +sur ses rives désertes, on commença à y +édifier des fortifications considérables et qui +annonçaient la volonté de protéger efficacement +l'entrée de la vallée du St.-Laurent. Ces travaux +et l'importance que le Cap-Breton prit +tout à coup en France, attirèrent l'attention de sa +rivale. L'Angleterre qui avait cru, en s'emparant +de l'Acadie et de toute l'île de Terreneuve, +porter un coup mortel à la Nouvelle-France, +vit avec surprise envelopper entièrement +ses colonies, et s'élever depuis les +côtes du Cap-Breton jusqu'aux sables de Biloxi, +une ceinture de forts dont les canons menaçaient +tous les points de leurs vastes frontières. +Cette attitude inattendue lui inspira un étonnement +mêlé de crainte. Maîtresse des deux +plus grands fleuves de l'Amérique septentrionale, +fleuves qui lui assuraient la plus grande partie de +la traite avec les Sauvages, régnant sur deux +vallées fertiles de mille à douze cents lieues de +développement, dans lesquelles l'on trouve les +productions de tous les climats, la France pouvait +acquérir en peu d'années assez de force +pour y être inexpugnable. La jalousie de la +Grande-Bretagne et la politique prévoyante de +ses colonies, qui, dans leur anticipation d'indépendance +future, ne désiraient que de voir s'affaiblir +le lien d'intérêt commun qui unissait les +métropoles ensemble lorsqu'il s'agissait de +tenir les colons dans la sujétion, se promirent bien +chacune avec ses motifs à elle propres, de réunir, +à la première rupture, leurs efforts contre +le nouveau poste français du Cap-Breton. Ce +poste s'était ainsi suscité, par le fait de sa création, +dès en naissant, un ennemi redoutable. La cour +de Versailles avait prévu cette hostilité, et ses +plans pour y faire face étaient excellens; mais +la langueur dans laquelle le monarque du Parc +aux Cerfs laissait tomber sa puissance au milieu +des débauches, ne permit point de les mettre +complètement à exécution: la décrépitude fut +la cause des désastres dont cette île devint le +théâtre avant de passer aux mains de l'étranger.</p> + +<p>Le Cap-Breton, situé au midi de l'île de +Terreneuve, dont il est séparé par une des +bouches du golfe St.-Laurent de 15 à 16 lieues +de large, a, au sud, le détroit de Canseau d'une +lieue de traverse à la péninsule acadienne; et +à l'ouest l'île St.-Jean (ou du Prince-Edouard). +Sa longueur n'est pas tout à fait de 50 lieues. +Sa figure à peu près triangulaire est fort irrégulière +cependant, et le pays est tellement +entrecoupé de lacs et de rivières que les deux +parties principales ne tiennent ensemble que +par un isthme d'environ 800 verges, qui sépare +le port de Toulouse où est situé St.-Pierre, +de plusieurs lacs assez considérables dont le +plus grand s'appelle Le Bras d'Or. Ces lacs +se déchargent au nord-est dans la mer.</p> + +<p>Le climat y ressemble à celui de Québec, +excepté que le froid y est moins vif à cause du +voisinage de l'Océan. Quoique les brumes et +les brouillards y soient fréquens, l'air n'y est +pas malsain. Elle était couverte de chênes, +de pins, d'érables, de planes, de cèdres, de +trembles, &c., tous bois propres à la construction. +Son sol est susceptible de toutes les +productions du bas St.-Laurent, et les montagnes +y ayant leur pente au sud, peuvent être +cultivées jusqu'à leur sommet. La chasse et +la pêche y étaient très abondantes. Elle renferme +des mines de charbon de terre et de +plâtre, dont une partie amoncelée par bancs au-dessus +du sol, était en conséquence plus facile à +exploiter que celle qu'il faut aller chercher, +comme aujourd'hui, dans les entrailles de la +terre.</p> + +<p>Il y a un grand nombre d'excellens ports, +tous situés du côté de la pleine mer. Les plus +beaux sont celui de Ste.-Anne, celui de Louisbourg +qui a près de quatre lieues de tour, et dans +lequel on entre par un passage de moins de quatre +cents verges formé par deux petites îles, et indiqué +à la navigation par le cap Lorembec, +dont on aperçoit la cime à douze lieues de +distance; celui de Miray situé au nord de +de l'île Scatari et que les gros vaisseaux peuvent +remonter six lieues; et enfin celui des Espagnols, +aujourd'hui Sidney, qui a une entrée +d'environ mille pas de largeur, et qui allant +toujours eu s'élargissant se partage, au bout +d'une lieue, en deux bras de trois lieues de longueur +assez profonds pour faire de très +bons havres.</p> + +<p>L'île du Cap-Breton n'avait été fréquentée +jusque dans les dernières années, l'été, que par +quelques pêcheurs qui y faisaient sécher leur +poisson, et, l'hiver, que par des habitans de +l'Acadie qui y passaient pour faire la traite des +pelleteries avec les Indiens. Vers 1706 elle +attira l'attention de M. Raudot, intendant +de la Nouvelle-France, qui envoya conjointement +avec son fils, au ministère un mémoire +relatif à son établissement. Ce mémoire fort +circonstancié nous donne une opinion très favorable +des connaissances de cet administrateur; +et il est fâcheux que la direction du commerce +canadien n'ait pas toujours été dans des mains +aussi expérimentées. Mais il est vrai aurait-il été +possible à un seul homme de neutraliser, pour le +Canada, les effets de la politique européenne +de la France; c'est-à-dire, d'empêcher que +celle-ci en voulant maintenir sa supériorité sur +terre, ne la perdît sur mer, ce qui entraînait la +ruine de ses colonies.</p> + +<p>L'intendant avait imaginé un nouveau plan +pour le commerce de l'Amérique du Nord, +dans lequel le Cap-Breton devait jouer un grand +rôle en devenant l'entrepôt général de cette +partie du monde. L'idée en était neuve et ingénieuse; +mais elle était mise au jour dans le +moment le moins favorable pour être bien +accueillie. Néanmoins elle ne fut pas entièrement +perdue comme on le verra plus tard.</p> + +<p>Après s'être étendu sur les motifs qu'on +avait eus d'établir le Canada et sur le commerce +des pelleteries, le seul dont on se fût +sérieusement occupé jusqu'alors, et auquel on +avait tout sacrifié, ces deux administrateurs +disaient que le temps était arrivé de donner +une nouvelle base au négoce de la Nouvelle-France; +que la traite des fourrures devenait +de jour en jour moins profitable et cesserait +tôt ou tard, que d'ailleurs elle répandait des +habitudes vicieuses et vagabondes parmi la population, +qui négligeait la culture des terres +pour un gain trompeur. Ils faisaient ensuite +une comparaison à ce sujet entre la conduite +des Américains et la nôtre. Ceux-là, répétaient-ils, +sans s'amuser à voyager si loin de +chez eux comme nous, cultivent leurs terres, +établissent des manufactures, des verreries, +ouvrent de mines, construisent des navires et +n'ont jamais regardé les pelleteries que comme +un accessoire. Nous devons les imiter et nous +livrer à un commerce plus avantageux et plus +durable. Comme eux encourageons l'exportation +des viandes salées, des bois de toutes +sortes, du goudron, du brai, des huiles, du +poisson, du chanvre, du lin, du fer, du cuivre, +&c. A mesure que le chiffre des exportations +s'élèvera, celui des importations suivra une +marche ascendante proportionnelle; tout le +monde sera occupé, les denrées et les marchandises +seront abondantes, et par conséquent à +meilleur marché; cette activité attirera l'émigration, +augmentera les défrichemens, développera +la pêche et la navigation, et répandra +enfin une vie nouvelle dans tous les établissemens +de cette contrée aujourd'hui si languissante. +Ils démontraient par un raisonnement +parfaitement conforme aux meilleurs principes +de l'économie politique moderne, les avantages +qui résulteraient de cet état de choses +pour la France elle-même; car qu'on ne dise +pas, ajoutaient-ils, que si le Cap-Breton tire du +Canada une partie de ses denrées que la France +peut lui fournir, c'est autant de défalqué du commerce +du royaume; celui-là achètera d'autant +plus de marchandises françaises qu'il vendra de +produits, et plus les manufactures de France +emploieront de bras, plus sa population augmentera +et plus elle consommera de productions +agricoles. Ils terminaient ce long document +par insister avec force sur la nécessité de +coloniser le Cap-Breton, de faire un dépôt +général dans cette île qui se trouvait entre la +mère-patrie et l'Acadie, Terreneuve et le Canada, +et au centre des pêcheries. Cette île +pourrait fournir de son cru, à la première, des +morues, des huiles, du charbon de terre, du +plâtre, des bois de construction, etc.; aux autres, +des marchandises entreposées venant de France, +qu'elle échangerait contre les denrées de ces +diverses provinces. Il y a plus, observaient-ils +encore, ce n'est pas seulement en augmentant +la consommation des marchandises en Canada +que l'établissement projeté serait utile au +royaume, on pourrait aussi faire passer des +vins, des eaux de vie, des toiles, du ruban, des +taffetas, etc., aux colonies anglaises qui sont +très peuplées et qui en achèteraient beaucoup, +quand même ce négoce ne serait pas permis. +En un mot M. Raudot voulait faire du Cap-Breton +dans les limites des possessions françaises, +ce que la Grande-Bretagne est aujourd'hui +pour le monde, le centre du commerce. +Si nous établissions maintenant un chemin de +fer entre Halifax et l'extrémité supérieure du +Canada, le projet de M. Raudot avec la variante +cependant d'Halifax au lieu de Louisbourg, +serait bien près de sa réalisation puisque +la différence entre les deux entreprises ne +tiendrait qu'à celle des circonstances diverses +du transport entre ces deux époques. En 1706 +l'entrepôt avait besoin de voies liquides pour +recevoir et expédier dans toutes les directions +les productions et les marchandises. Aujourd'hui +un entrepôt peut être placé aussi bien au +centre d'un continent qu'au sein d'une mer, +parce que l'on peut sur terre faire rayonner +des chemins de fer tout aussi bien que des vaisseaux +sur l'Atlantique, et que la vapeur franchit +les espaces même avec plus de rapidité sur le +premier que sur le dernier élément. Ce projet, M. +Raudot voulait en confier l'exécution, non à une +compagnie toujours égoïste et sacrifiant sans +cesse l'avenir au présent, mais au gouvernement +qu'il priait de s'en charger, entrant dans les détails +les plus minutieux pour lui en démontrer les +facilités; mais la guerre que la France soutenait +alors contre l'Europe entière et qui occupait +toute l'énergie et toutes les forces du royaume, +absorbant une partie de sa jeunesse et le trop-plein +de la population, ne lui laissait ni le temps +ni les moyens de penser à une pareille entreprise. +Après la guerre cependant, les choses +ayant subi des altérations profondes, la réalisation +de ce projet devint non seulement utile, +mais d'une absolue nécessité.</p> + +<p>L'on commença par changer le nom du +Cap-Breton pour lui donner celui d'Ile-Royale, +qu'il n'a conservé que durant le temps qu'il +est resté entre les mains des Français. L'on +choisit ensuite pour quartier général le Havre +à l'Anglais dont le nom fut aussi remplacé par +celui de Louisbourg. Ce port situé au milieu +d'un terrain stérile, ne pouvait être fortifié +qu'à grands frais, parce qu'il fallait tirer les +matériaux de fort loin. Bien des gens auraient +préféré le port Ste.-Anne qui est plus spacieux, +très facile à rendre presqu'imprenable, +et entouré d'un pays abondant en marbre et en +bois de commerce. M. de Costa Bella, qui +venait de perdre son gouvernement de Plaisance +cédé aux Anglais, fut chargé de commencer +la nouvelle colonie et de jeter les fondemens +de Louisbourg.</p> + +<p>La France comptait moins sur l'émigration +sortie de son sein pour peupler l'île et la ville +qu'elle voulait fonder, que sur ses anciens sujets +de l'Acadie et de Terreneuve. Elle crut que +leur antipathie pour leurs nouveaux maîtres +les engagerait à venir s'y établir; elle les y +invita même ainsi que les Abénaquis, comme +s'il eût été raisonnable d'espérer que des colons +feraient plus de sacrifices pour augmenter la +puissance de leur ancienne mère-patrie que +cette mère-patrie elle-même. Les gouverneurs +anglais, aveuglés par leurs préjugés religieux +et nationaux, avaient d'abord mécontenté, +par de mauvais traitemens, les Acadiens, qui, +dans leur désespoir, menacèrent d'émigrer. +Mais lorsque ces gouverneurs virent la France +former un nouvel établissement à côté d'eux, +ils se hâtèrent de changer de conduite et de +rassurer les colons qui allaient les abandonner. +C'est ainsi que la Grande-Bretagne se conduisit +envers les habitans du Canada en 1774. Voyant +ses anciennes colonies prendre les armes contre +elle, elle s'empressa de leur assurer l'usage de +leur langue et de leurs institutions nationales, +pour les empêcher de joindre les rebelles et +les engager à défendre sa cause. Plus +tard cependant, lorsqu'elle crut n'avoir plus +besoin d'eux, elle les sacrifia; et en cela elle +ne fit que répéter ce qu'elle avait déjà fait à +l'égard des malheureux Acadiens. Telle est +la justice de la politique entre les mains de +laquelle les colons, plus que tous autres, ne +sont que des jouets, une marchandise.</p> + +<p>Les Acadiens rassurés, comme on l'a dit, par +les paroles des gouverneurs anglais, ne purent +se résoudre à abandonner leurs terres sur +lesquelles ils jouissaient d'une douce aisance, +et se transmettaient depuis longtemps de +père en fils les moeurs pures et patriarcales +de leurs ancêtres. Il ne s'en trouva qu'un +petit nombre qui voulût émigrer, les uns parce +qu'ils ne pouvaient s'habituer au nouveau +joug, les autres parce qu'ils avaient peu de +chose à perdre en s'en allant; ils vinrent de +Terreneuve et de l'Acadie s'établir à Louisbourg +et en d'autres endroits de l'île, où ils formèrent +de petits villages sans ordre et dispersés +sur le rivage, chacun choisissant le terrain +qui lui convenait pour la culture ou la pêche.</p> + +<p>La ville de Louisbourg bâtie en bois sur une +langue de terre qui s'avance dans la mer, atteignit +une demi-lieue de longueur dans sa +plus grande prospérité. Les rares maisons de +pierre qu'on y voyait appartenaient au gouvernement. +On y construisit des cales, c'est-à-dire +des jetées, qui s'étendant au loin dans le +port, servaient pour charger et décharger les +navires. Comme le principal objet du gouvernement +en prenant possession de l'Ile-Royale, +était de s'y rendre inexpugnable, il commença +à fortifier Louisbourg en 1720; il y dépensa +des sommes énormes et qui dépassèrent +trente millions. Il pensa que ce n'était pas +trop pour protéger les pêcheries, pour assurer +la communication de la France avec le Canada, +pour ouvrir en temps de guerre un asile aux +vaisseaux venant des Indes occidentales.</p> + +<p>La principale industrie des habitans consistait +dans la pêche. La traite des fourrures qui +s'y faisait avec quelques Sauvages Micmacs était +de peu de chose. Cependant le grand nombre +d'ouvriers employés d'abord par le gouvernement, +pour exécuter ses vastes travaux, et ensuite +l'activité de la pêche portèrent graduellement +la population de cette colonie à 4000 âmes. +Cette population était employée sur la fin au +commerce de la morue sèche. Les habitans +les moins aisés, suivant Raynal, y employaient +deux cents chaloupes et les plus riches cinquante +goëlettes de trente à cinquante tonneaux. +Les chaloupes ne quittaient jamais les côtes de +plus de quatre ou cinq lieues; les goëlettes +allaient jusque sur le grand banc de Terreneuve +et dans l'automne portaient elles-mêmes +leurs précieuses cargaisons en France ou dans +les îles de l'archipel du Mexique. Dans le +fait l'Ile-Royale n'était qu'une grande pêcherie; +et sa population, composée en hiver des +pêcheurs fixes, faisait plus que doubler en été +par l'arrivée de ceux de l'Europe, qui s'éparpillaient +sur les grèves pour faire sécher leur +poisson. Elle recevait sa subsistance de la France +ou des Antilles. Elle tirait de la première des +vivres, des boissons, des vêtemens et jusqu'à +ses meubles; elle faisait ses retours en envoyant +de la morue dans une partie des vaisseaux +qui lui apportaient ces marchandises, le +reste allant faire la pêche pour se former une +cargaison. Elle expédiait pour les Iles vingt +ou vingt-cinq bâtimens de 70 à 140 tonneaux +chargés de morue, de madriers, de planches, +de merrain, de charbon de terre, de saumon, +de maquereau salé, et enfin d'huile de poisson; +elle en rapportait du sucre, du café, des rums +et des sirops. Elle parvint à créer chez elle +un petit commerce d'échange, d'importation et +d'exportation. Ne pouvant consommer ce +qu'elle recevait de France et des Iles, elle en +cédait une partie au Canada et une autre +plus considérable à la Nouvelle-Angleterre, +qui venait les chercher dans ses navires et +apportait en paiement des fruits, des légumes, +des bois, des briques, des bestiaux, et par +contrebande, des farines et même de la morue.</p> + +<p>Malgré cette apparente prospérité, la plus +grande partie des habitans languissait dans la +misère. La pêche comme les manufactures +pour un riche qu'elle fait, retient des milliers +d'hommes dans l'indigence. L'expérience nous +a démontré depuis longtemps que les industries +qui emploient un grand nombre de +bras, ont toutes le même inconvénient, la pauvreté +excessive des artisans qu'elles occupent. +Outre cette cause à laquelle on doit attribuer +une partie de la misère des colons de l'Ile-Royale, +les circonstances dans lesquelles ils étaient +venus s'y établir étaient de nature à augmenter +encore le mal; fuyant le joug étranger en +Acadie et à Terreneuve, ils avaient tout sacrifié +pour venir vivre et mourir sous le drapeau +de la France, qui ne faisait pas tout ce qu'elle +aurait dû faire pour protéger une population +qui lui montrait tant de dévouement. Ils arrivèrent +dénués de tout dans l'île. Dans l'impuissance, +dit l'historien que nous avons cité +plus haut, de se pourvoir d'ustensiles et des +premiers moyens de pêches, ils les avaient empruntés +à un intérêt excessif. Ceux même qui +n'avaient pas eu besoin d'abord de ces avances, +ne tardèrent pas à subir la dure loi des emprunts. +La cherté du sel et des vivres, les +pêches malheureuses les y réduisirent peu à +peu. Des secours qu'il fallait payer vingt à +vingt-cinq pour cent par année, les ruinèrent +sans ressource.</p> + +<p>Telle est à chaque instant la position relative +de l'indigent qui sollicite des secours, et du citoyen +opulent qui ne les accorde qu'à des +conditions si dures, qu'elles deviennent en peu +de temps fatales à l'emprunteur et au créancier; +à l'emprunteur, à qui l'emploi du secours +ne peut autant rendre qu'il lui a coûté; au créancier, +qui finit par n'être plus payé d'un débiteur +que son usure ne tarde pas à rendre insolvable. +Il est difficile de trouver un remède +à cet inconvénient, car enfin il faut que le prêteur +ait ses sûretés, et que l'intérêt de la +somme prêtée soit d'autant plus grand que les +sûretés sont moindres.</p> + +<p>Le fondateur du Cap-Breton fut remplacé +par M. de St.-Ovide. En 1720, l'Angleterre +nomma pour gouverneur de l'Acadie et de +Terreneuve, M. Philippe Richard, qui fut bien +étonné en arrivant dans son gouvernement de +trouver les anciens habitans français en possession +de leur langue, de leur religion et de +leurs lois, et en communication journalière +avec l'Ile-Royale comme s'ils eussent encore +été soumis à la couronne de France; il voulut +prendre sur le champ des mesures pour +leur anglification en masse, croyant que les +choses avaient assez changé pour lui permettre +d'exécuter ce projet sans danger. Il commença +d'abord par leur interdire tout commerce avec +l'Ile-Royale; il leur fit ensuite signifier qu'il +leur donnait quatre mois pour prêter le serment +d'allégeance. M. de St.-Ovide était informé de +tout ce qui se passait; il se hâta de faire avertir +les habitans que s'ils consentaient à ce qu'on +exigeait d'eux, qu'on les priverait bientôt de la +liberté de professer leur religion, et que leurs +enfans abandonneraient celle de leurs pères; +que les Anglais les traiteraient comme des esclaves; +que leur esprit d'exclusion et leur antipathie +naturelle contre les Français, les tiendraient +toujours séparés d'eux, que les Huguenots, +quoique unis à ce peuple par les liens de la +religion, en étaient la preuve.</p> + +<p>Les Acadiens n'avaient pas attendu cependant +ces suggestions de leurs anciens compatriotes, +pour répondre à M. Richard; ils lui +représentèrent qu'ils étaient restés dans le pays +à la condition qu'ils y jouiraient de leurs +usages et de leurs institutions tel qu'ils l'entendraient; +que sans cela ils se seraient retirés +soit en Canada soit à l'Ile-Royale comme le +leur permettait le traité d'Utrecht, après avoir +vendu leurs terres; que la crainte de perdre +une population si industrieuse et de dépeupler +le pays, avait engagé le gouvernement britannique +à acquiescer à leur demande; que leur +demeure dans le pays avait été d'un grand +avantage pour les Anglais eux-mêmes en ce +que c'était à leur considération que les Sauvages, +leurs fidèles alliés, les laissaient, eux les +Anglais en repos, ce qui était vrai. Ils +laissèrent entrevoir aussi à l'imprudent gouverneur +que s'il persistait à mettre son projet +à exécution de les forcer de prêter le serment +de fidélité, ou de leur ôter leurs pasteurs, il +pourrait bien exciter une insurrection qui +deviendrait formidable par l'union aux insurgés +de tous les Indigènes jusqu'à la rivière Kénébec. +Au reste M. de St.-Ovide avait déjà +pris des mesures pour faire passer les Acadiens +dans l'île St.-Jean, que l'on se proposait +alors d'établir. Force fut donc à M. Richard +d'abandonner ses projets d'anglification. Le +cabinet de Londres ne fit cependant que les +ajourner, et l'orage ne se dissipa au-dessus de +la tête des malheureux Acadiens que pour +éclater plus tard avec une fureur redoublée et +afin de mieux compléter leur naufrage.</p> + +<p>Nous avons dit que le gouvernement français +avait formé le projet d'établir l'île St.-Jean. +Cette île en forme d'arc de vingt-deux +lieues de long sur une plus ou moins de largeur, +et qui est située dans le voisinage du +Cap-Breton, dont elle peut être considérée +comme une annexe, lui aurait été en effet +d'une grande utilité. Elle possède un sol fertile, +des pâturages excellens. Jusqu'à la pacification +d'Utrecht elle avait été oubliée comme +l'Ile-Royale. En 1719 il se forma une compagnie +avec le double projet de la défricher et +d'y établir de grandes pêcheries. C'était à +l'époque du fameux système de Law, et il était +plus facile de trouver des fonds que de leur +conserver la valeur factice que l'engouement +des spéculateurs y avait momentanément attachée. +Le comte de St.-Pierre, premier écuyer +de la duchesse d'Orléans, se mit à la tête de +l'entreprise, et le roi lui concéda alors l'île en +question avec celle de Miscou, et l'année suivante +les îles de la Magdeleine. Malheureusement +l'intérêt qui avait réuni les associés les divisa, tous +les intéressés voulurent avoir part à la régie, +et la plupart n'avait pas la moindre expérience +de ces entreprises; on ne doit pas en conséquence +être surpris si tout échoua. L'île +retomba dans l'oubli d'où on l'avait momentanément +tiré jusque vers 1749, que les Acadiens, +fuyant le joug anglais, commencèrent à s'y +établir.</p> +<a name="l7" id="l7"></a> +<br> + +<h2>LIVRE VII.</h2> +<a name="l7c1" id="l7c1"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE I.</h3> + +<h3>SYSTÈME DE LAW.--CONSPIRATION DES +NATCHÉS.</h3> + +<h3>1712-1731.</h3> + +<p><b> +La Louisiane, ses habitans et ses limites.--M. Crozat en +prend possession en vertu de la cession du roi.--M. de la Motte +Cadillac, gouverneur; M. Duclos, commissaire-ordonnateur.--Conseil +supérieur établi; introduction de la coutume de Paris.--M. +Crozat veut ouvrir des relations commerciales avec le +Mexique; voyages de M. Juchereau de St.-Denis à ce sujet; il +échoue.--On fait la traite des pelleteries avec les Indigènes, +dont une portion embrasse le parti des Anglais de la Virginie.--Les +Natchés conspirent contre les Français et sont punis.--Désenchantement +de M. Crozat touchant la Louisiane; cette province +décline rapidement sous son monopole; il la rend (1717) +au roi, qui la concède à la compagnie d'Occident rétablie par +Law.--Système de ce fameux financier.--M. de l'Espinay succède +à M. de la Motte Cadillac, et M. Hubert à M. Duclos. +M. de Bienville remplace bientôt après M. de l'Espinay.--La +Nouvelle-Orléans est fondée par M. de Bienville (1717).--Nouvelle +organisation de la colonie; moyens que l'on prend +pour la peupler.--Terrible famine parmi les colons accumulés à +Biloxi.--Divers établissemens des Français.--Guerre avec +l'Espagne.--Hostilités en Amérique: Pensacola, île +Dauphine.--Paix.--Louis XV récompense les officiers de la +Louisiane.--Traité +avec les Chicachas et les Natchés.--Ouragan du 12 septembre +(1722).--Missionnaires.--Chute du système de Law.--La +Louisiane passe à la compagnie des Indes.--Mauvaise direction +de cette compagnie.--M. Perrier, gouverneur.--Les +Indiens forment le projet de détruire les Français; massacre aux +Natchés; le complot n'est exécuté que partiellement.--Guerre +à mort faite aux Natchés; ils sont anéantis, 1731. +</b></p> + +<p>Les premiers colons de la Louisiane furent +des Canadiens. Ce petit peuple qui habitait +l'extrémité septentrionale du Nouveau-Monde, +sans avoir eu presque le temps de s'asseoir sur +la terre qu'il avait défrichée, courrait déjà à +l'aventure vers des contrées nouvelles; ses +enfans jalonnaient les rives du St.-Laurent et +du Mississipi dans un espace de près de douze +cents lieues! Une partie disputait les bords +glacés de la baie d'Hudson aux traitans anglais, +tandis qu'une autre guerroyait avec les Espagnols +presque sous le ciel brûlant des tropiques. +La puissance française dans l'Amérique +continentale semblait reposer sur eux. +Ils se multipliaient pour faire face au nord et +sud. Partout pleins de dévouement et de bonne +volonté, ils manient aussi bien l'aviron du traitant-voyageur, +que la hache du défricheur, que +le fusil du soldat. Ce tableau des Canadiens a +quelque chose de neuf et de dramatique; on +aime à voir ce mouvement continuel qui les +entraîne dans toutes les directions au milieu +des forêts et des nombreuses tribus sauvages +qui les regardent passer avec étonnement. Ils +furent dans le Nouveau-Monde comme ces +tirailleurs qui s'éparpillent dans un combat en +avant d'une colonne dont ils annoncent la charge. +Cependant ce tableau si pittoresque, ce système +d'enlever ainsi les Canadiens à des occupations +sédentaires et agricoles pour en faire +comme des précurseurs, des pionniers de la +civilisation, était-il favorable au même degré +aux intérêts de leur pays, à eux-mêmes? +C'est là une question qui détruit bien vite le +prestige qui nous faisait illusion, en nous +amenant à juger les choses à leur juste valeur. +Mais notre objet n'est pas ici d'en poursuivre la +solution. Au nom de leur roi, les Canadiens +obéissaient sans calculer ni les sacrifices, ni les +conséquences, et l'on peut se demander s'il +n'est pas arrivé jusqu'à ce jour, que ce zèle ait +eu des suites funestes pour eux. Quoiqu'il en +soit, nous verrons dans le cours de ce chapitre +que c'est aux Canadiens principalement que la +France dut la conservation de la Louisiane, +comme c'était à eux qu'elle devait celle du +Canada depuis un quart de siècle.</p> + +<p>En même temps qu'elle fortifiait le Cap-Breton, +elle s'occupait de l'établissement de la +Louisiane, dont elle réclamait pour territoire +du côté du sud et de l'ouest jusqu'à la rivière +Del Norte, et de là en suivant les hauteurs qui +séparent cette rivière de la rivière Rouge jusqu'aux +Montagnes-Rocheuses, au golfe de Californie +et à la mer Pacifique<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a> +<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>; du côté de +l'est toutes les terres dont les eaux tombent +dans le Mississipi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" +name="footnote69"></a><b>Note 69:<a href="#footnotetag69"> +(retour) </a> Carte publiée par l'Académie française.</b></blockquote> + +<p>La Mobile ne conserva guère plus longtemps +que Biloxi le titre de chef-lieu. Les +désavantages propres à cette localité la firent +abandonner pour l'île Dauphine, ou du Massacre, +ainsi nommée à cause des ossemens humains, +restes sans doute d'une nation détruite, +qu'on y trouva ensevelis sous le sol. Cette +île très basse est couverte d'un sable blanc +cristallin si brûlant que rien n'y pousse. L'on +se sent saisi à son aspect d'une profonde tristesse. +Ce qui la fit rechercher d'abord c'est +le port qu'elle possédait; mais elle le perdit +peu de temps après que l'on s'y fut établi; un +coup de mer en ferma l'entrée.</p> + +<p>Le gouvernement absorbé tout entier par la +guerre de la succession d'Espagne, ne put +prendre entre ses mains la colonisation de cette +province. Il se déchargea de cette tâche, dont +il avait le succès fort à coeur, sur l'énergie +particulière et les efforts des hommes entreprenans. +Il existait alors à Paris un négociant +habile qui avait acquis une vaste fortune dans +le commerce maritime, et qui avait rendu des +services signalés au royaume en important une +grande quantité de matières d'or et d'argent +dans un temps où l'on en avait très besoin. Le +roi l'avait nommé conseiller-secrétaire de la +maison et couronne de France au département +des finances. Ce marchand était M. Crozat. +Il lui abandonna en 1712, pour 16 ans, le privilége +exclusif du commerce de la Louisiane, et +en pleine propriété l'exploitation des mines de +cette contrée; c'était agir contrairement à l'esprit +du mémoire de M. Raudot, dont nous avons +parlé dans le dernier chapitre. M. Crozat qui +n'avait attribué qu'à un système vicieux le peu +de succès qu'on y avait fait jusqu'alors, se mit +en frais d'utiliser incessamment sa gigantesque +Concession. </p> + +<p>Louis XIV nomma M. de la Motte Cadillac +gouverneur en remplacement de M. de +Muys, mort en se rendant en Amérique. M. +Duclos eut la charge de commissaire-ordonnateur +à la place de M. d'Artaguette rentré en +France, et un conseil supérieur fut établi pour +trois ans, composé de ces deux fonctionnaires +et d'un greffier avec pouvoir de s'adjoindre des +membres. Ce conseil était un tribunal général +pour les affaires civiles et criminelles grandes +ou petites. Il devait procéder suivant la coutume +de Paris dont les lois furent seules reconnues +dans ce pays comme elles l'étaient déjà +en Canada. Cette organisation purement despotique, +puisque l'administration militaire, civile +et judiciaire se trouvait réunie dans les mêmes +mains, ne fait qu'ajouter un exemple de plus à +ce que nous avons dit, que les colonies françaises +furent toutes soumises à leur naissance +à un régime militaire absolu.</p> + +<p>M. de la Motte Cadillac débarqua à la Louisiane +en 1713. Afin de l'intéresser à son commerce, +M. Crozat se l'était associé. La nouvelle +colonie devint plus que jamais une exploitation +mercantile. Le gouverneur dirigea +toute son attention vers le commerce. Il +trouva en arrivant que les colons languissaient +plutôt qu'ils ne vivaient dans un des plus excellens +pays du monde, faute d'avances et faute +de débouchés pour leurs denrées. Après avoir +jeté les yeux autour de lui, il chercha à ouvrir +des relations commerciales avec ses voisins; il +s'arrêta d'abord aux Espagnols. Il envoya +un navire chargé de marchandises à Vera-Cruz. +Le vice-roi du Mexique, fidèle aux maximes +exclusives de son temps et de son pays, défendit +le débarquement de ces marchandises et +ordonna au vaisseau de s'éloigner. Malgré +le résultat de cette première tentative, M. de Cadillac +ne se découragea pas, et résolut d'en faire +une seconde par terre. Il choisit pour cela M. +Juchereau de St.-Denis, un des voyageurs canadiens +les plus intrépides, et qui était à la Louisiane +depuis 14 ans.</p> + +<p>Cet employé fit deux voyages dans le Mexique +(Le page Dupratz), qui furent remplis +d'incidens et d'aventures galantes et romanesques. +Il ne fut de retour de son second +voyage qu'en avril 1719, n'ayant pas eu plus de +succès que dans le premier.</p> + +<p>Tandis que le gouverneur cherchait ainsi +à s'ouvrir des débouchés dans le Mexique, +il avait envoyé faire la traite chez les Natchés +et les autres nations du Mississipi, où ses +agens trouvèrent des Anglais de la Virginie, +pour lesquels les Chicachas allaient devenir de +nouveaux Iroquois. La même lutte sourde +qui existait dans le nord allait se répéter dans +le sud, et partager entre les deux peuples rivaux +les Indigènes. Bientôt en effet, l'on vit +d'un côté plusieurs tribus, ayant à leur tête les +Alibamons et les Chactas, tomber sur la Caroline +et y commettre des ravages; et, de l'autre, +les Natchés tramer la destruction des Français, +qui ne furent sauvés que par la promptitude et +la vigueur avec lesquelles le gouverneur sut agir. +A cette occasion, les barbares se virent condamnés +par M. de Bienville, qui commandait +l'expédition contre eux, à élever de leurs propres +mains, au milieu de leur principal village, +un fort pour ceux-mêmes qu'ils voulaient anéantir. +C'était la première humiliation que subissait +leur grand chef, qui prétendait descendre du +soleil et qui en portait le nom avec orgueil. +Ce fort, aujourd'hui Natchez, situé sur le +Mississipi, couronnait un cap de 200 pieds +d'élévation; il fut appelé Rosalie du nom de +madame de Pontchartrain, dont le mari, ministre +d'état, protégeait la famille des Lemoine +d'où sortait Bienville. C'est l'année suivante +(1715) que M. du Tisné jeta les fondemens de +Natchitoches, ville maintenant florissante.</p> + +<p>Cependant les grandes espérances que M. +Crozat avait conçues relativement à la Louisiane, +s'étaient dissipées peu à peu; il y avait +à peine quatre ans qu'il avait cette province +entre les mains, et déjà le commerce en était +détruit. Le monopole de ce grand fermier +avait frappé tout de mort. Avant sa concession +il s'y faisait encore quelques affaires. Les +habitans de la Mobile et de l'île Dauphine +exportaient des provisions, des bois, des +pelleteries chez les Espagnols de Pensacola, +dans les îles de la Martinique et de St.-Domingue +et en France, et ils recevaient en +échange les denrées et les marchandises dont +ils avaient besoin pour leur consommation ou +leur trafic avec les Indiens. M. Crozat n'y +eut pas plutôt fait reconnaître son privilége que +cette industrie naissante s'éteignit. L'arbre +ne recevant plus de lumière et de chaleur que +du caprice d'un homme assis dans un comptoir +de Paris, se dessécha rapidement et il +mourut. Les vaisseaux des Iles ne parurent +plus; il fut défendu d'aller à Pensacola d'où +provenait tout le numéraire de la colonie, et +de vendre à d'autres qu'aux agens de M. Crozat, +qui donnèrent les prix qu'ils voulurent. +Celui des pelleteries fut fixé si bas que cette +marchandise fut toute portée, par les chasseurs, +en Canada ou dans les colonies anglaises. Le +concessionnaire, à l'aspect de la décadence de +la colonie, n'en voulut pas voir la cause là où +elle était; il adressa à diverses reprises +de vaines représentations au gouvernement +qui ne les écouta pas. Enfin épuisé par les +grandes avances qu'il avait faites pour les nombreux +établissemens formés en diverses parties +du pays, et trompé dans son attente d'ouvrir +par terre et par mer des communications avec +le Mexique pour y verser ses marchandises et +en tirer des métaux, dégoûté aussi d'un privilége +plus onéreux que profitable, il le remit au +roi, qui le concéda de suite à la compagnie +d'Occident, dont le succès étonna d'abord toutes +les nations.</p> + +<p>Un aventurier écossais, Jean Law, homme +plein d'imagination et d'audace, cherchant avec +avidité l'occasion d'attirer sur lui l'attention de +l'Europe par quelque grand projet, trouva dans +la situation financière de la France, un moyen +de parvenir au but qu'il désirait d'atteindre. +Ayant fait une étude de l'économie politique +dont Turgot et Smith devaient plus tard faire +une science, il se présenta à Paris comme le +sauveur de la nation et le restaurateur de ses +finances délabrées. Quel remède inattendu +a-t-il trouvé pour combler l'abîme de la dette +nationale, qui devient de jour en jour plus incommensurable +malgré tous les efforts que l'on +fait pour le fermer? Le papier monnaie et +les mines imaginaires de la Louisiane. Le +pays même que Crozat vient de rejeter avec +dégoût, après y avoir perdu des sommes considérables, +est la panacée qui doit produire +une aussi grande merveille.</p> + +<p>Il n'y a que l'état déplorable de la France +qui ait pu entraîner le peuple, le roi et ses +ministres dans ces illusions vers lesquelles ils +se portèrent avec une ardeur qui se communiqua +à d'autres pays.</p> + +<p>«Ponce de Léon n'eut pas plutôt abordé à +la Floride en 1512, qu'il se répandit dans l'ancien +et le nouveau-monde que cette région +était remplie de métaux. Ils ne furent découverts +ni par François de Cordoue, ni par Velasquez +de Ayllon, ni par Philippe de Narvaez, +ni par Ferdinand de Soto, quoique ces +hommes entreprenans les eussent cherchés +pendant trente ans avec des fatigues incroyables. +L'Espagne avait enfin renoncé à ses espérances; +elle n'avait même laissé aucun monument +de ses entreprises; et cependant il +était resté vaguement dans l'opinion des peuples +que ces contrées renfermaient des trésors +immenses. Personne ne désignait le lieu +précis où ces richesses pouvaient être; mais +cette ignorance même servait d'encouragement +à l'exagération. Si l'enthousiasme se refroidissait +par intervalle, ce n'était que pour occuper +plus vivement les esprits quelque temps +après. Cette disposition générale à une crédulité +avide, pouvait devenir un merveilleux +instrument dans des mains habiles».</p> + +<p>Law sut mettre ces vagues croyances à +profit. Ce financier avait commencé ses opérations +en établissant avec la permission du +régent en 1716 une banque avec un capital de +1200 actions de mille écus chacune. La nouvelle +institution dans ces sages limites, augmenta +le crédit et fit un grand bien, car elle +pouvait faire face à ses obligations facilement; +mais on avait toujours les yeux tournés vers la +Louisiane, et c'est là où l'on devait trouver l'or +pour payer les dettes de l'Etat. En 1717 la +compagnie d'Occident fut rétablie par Law; +on lui céda immédiatement la Louisiane et on +l'unit à la banque; on donna encore à cette association +la ferme du tabac et le commerce du +Sénégal. Dans la supposition du succès, elle +devait dégénérer en un affreux monopole. +Mais à cette époque on était incapable de juger +des avantages ou des désavantages de ces +grandes opérations; et à venir encore jusqu'à +nos jours, les opinions des hommes les plus +éclairés sont opposées et contradictoires sur la +matière.</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, les actions de la compagnie +d'Occident se payaient en billets d'Etat que +l'on prenait au pair quoiqu'ils ne valussent que +cinquante pour cent dans le commerce. Dans +un instant le capital de 100 millions fut rempli; +chacun s'empressait de porter un papier décrié, +croyant le voir bientôt racheté en bel or de la +Louisiane. Les créanciers de l'Etat qui entrevoyaient +leur ruine dans l'abaissement graduel +des finances, se prirent à cette spéculation, +comme à leur seul moyen de salut. Les +riches entraînés par le désir d'augmenter leur +fortune, s'y lancèrent avec des rêves dont +Law avait soin de nourrir la cupide extravagance. +«Le Mississipi devint un centre où +toutes les espérances, toutes les combinaisons +se réunissaient. Bientôt des hommes riches, +puissans, et qui pour la plupart passaient pour +éclairés, ne se contentèrent pas de participer +au gain général du monopole, ils voulurent +avoir des propriétés particulières dans une +région qui passait pour le meilleur pays du +monde. Pour l'exploitation de ces domaines, +il fallait des bras: la France, la Suisse et +l'Allemagne fournirent avec abondance des +cultivateurs, qui, après avoir travaillé trois ans +gratuitement pour celui qui aurait fait les frais +de leur transportation, devaient devenir citoyens, +posséder eux-mêmes des terres et les +défricher.»</p> + +<p>Cependant le gouverneur et le commissaire-ordonnateur +de la Louisiane avaient été changés. +M. de la Motte Cadillac avait eu pour +successeur M. de l'Espinay, et M. Duclos M. +Hubert; mais quelque temps après, M. de +Bienville fut nommé commandant général de +toute la Louisiane. Les Français occupaient +alors Biloxi, l'île Dauphine, la Mobile, Natchez +et Natchitoches sur la Rivière-Rouge. Ils +avaient aussi commencé des établissemens sur +plusieurs autres points du pays. Biloxi était +redevenu chef-lieu. Le port de l'île Dauphine +avait été abandonné pour l'Ile aux Vaisseaux. +L'obstination que l'on mettait à demeurer sur +une côte stérile, pour ne pas s'éloigner de la +mer, démontre que le but de la colonisation +de cette contrée avait été jusque là tout +commercial. Enfin l'on commença à croire +que les bords du Mississipi présentaient +de plus grands avantages pour la situation +d'une capitale. On résolut d'aller chercher +un asile sur la rive gauche de ce fleuve, +dans un endroit que M. de Bienville avait déjà +remarqué à 30 lieues de l'Océan. Ce gouverneur +avec quelques pauvres charpentiers et +faux-sauniers y jeta, en 1717, les fondemens +d'une ville qui est aujourd'hui l'une des plus +populeuses et des plus riches du Nouveau-Monde. +Il la nomma Nouvelle-Orléans en +l'honneur du duc d'Orléans, régent du royaume. +La Louisiane avait eu pour fondateur un Canadien +illustre dans nos annales, la capitale de +ce beau pays allait devoir son existence également +à un de nos compatriotes. M. de Pailloux +fut nommé gouverneur de la nouvelle +ville, où arriva l'année suivante un vaisseau +qui avait été agréablement trompé en trouvant +16 pieds d'eau dans l'endroit le moins profond +du Mississipi. L'on ne croyait pas que ce +fleuve fut navigable si haut pour les gros navires. +On transféra seulement en 1722 le +gouvernement à la Nouvelle-Orléans. On ne +pouvait se résoudre dans cette province à +perdre la mer de vue, tandis qu'en Canada l'on +cherchait au contraire à s'en éloigner en s'élevant +toujours sur le St.-Laurent pour suivre la +traite des pelleteries dans les forêts.</p> + +<p>La compagnie d'Occident n'avait pas été +plus tôt en possession de la Louisiane qu'elle +avait travaillé à organiser un nouveau gouvernement, +et à former un système d'émigration +propre à assurer le rapide établissement de cette +province, et surtout l'exploitation des mines +abondantes dont le métal précieux devait payer +la dette nationale, ce chancre qui dévorait la +France et minait déjà le trône si fier de sa +royale et antique dynastie.</p> + +<p>Dans la nouvelle organisation M. de Bienville +fut nommé gouverneur général et directeur +de la compagnie en Amérique; M. de +Pailloux, major-général; M. Dugué de Boisbriand, +autre Canadien, commandant aux Illinois, +et M. Diron, frère de l'ancien commissaire-ordonnateur, +inspecteur-général des +troupes.</p> + +<p>La Louisiane avait été cédée à la compagnie +en 1717; dès le printemps suivant huit cents +colons sur trois vaisseaux quittaient la Rochelle +pour cette contrée. Il y avait parmi eux plusieurs +gentilshommes et anciens officiers, au +nombre desquels était M. Lepage Dupratz qui +a laissé d'intéressans mémoires sur cette +époque pleine d'intérêt. Cette émigration +se dispersa sur différens points. Les gentilshommes +étaient partis avec l'espoir d'obtenir +de vastes seigneuries en concession, +et d'introduire dans la nouvelle province une +hiérarchie nobiliaire comme il en naissait alors +une en Canada. Law lui-même voulut donner +l'exemple. Il obtint une terre de quatre +lieues en carré, à Arkansas, qui fut érigée en +duché; et il fit ramasser quinze cents hommes, +tant Allemands que Provençaux pour la peupler; +il devait encore y envoyer 6000 Allemands +du Palatinat; mais c'est dans ce moment +même (1720) que croula sa puissance éphémère +avec l'échafaudage de ses projets gigantesques +qui laissèrent sur la France les ruines +de la fortune publique et particulière. Le +contrecoup de cette grande chute financière, +qui n'avait encore rien eu de pareil chez les +modernes, ébranla profondément la jeune colonie, +et l'exposa aux désastres les plus déplorables. +Des colons rassemblés à grands frais +plus de mille furent perdus avant l'embarquement +à Lorient. «Les vaisseaux +qui portaient le reste de ces émigrans ne firent +voile des ports de France qu'en 1721, un an +après la disgrace du ministre; et il ne put +donner lui-même aucune attention à ce débris +de sa fortune. La concession fut transportée +à la compagnie». Cette compagnie ne donna +point l'ordre de cesser d'acheminer les colons +vers l'Amérique. Une fois en route ces malheureux +ne pouvaient arrêter, et la chute du +système les laissait sans moyens. On les entassait +sans soin et sans choix dans des navires +et on les jetait sur la plage de Biloxi, d'où ils +étaient transportés dans les différens lieux de +leur destination. En 1721, les colons furent +plus nombreux que jamais; on les embarquait +en France avec une imprévoyance singulière. +L'on n'avait pas à Biloxi assez d'embarcations +pour suffire à les monter sur le Mississipi. +Il y eut encombrement de population, les provisions +manquèrent et la disette apparut avec +toutes ses horreurs; on n'eut plus pour vivre que +les huîtres que l'on péchait sur le bord de la +mer. Plus de cinq cents personnes moururent +de faim, dont deux cents de la concession de +Law. L'ennui et le chagrin en conduisirent +aussi plusieurs au tombeau. La mésintelligence, +la désunion, suite ordinaire des malheurs +publics, se mit dans la colonie; l'on forma +des complots, et l'on vit une compagnie de +troupes Suisses qui avait reçu ordre de se +rendre à la Nouvelle-Orléans, passer, officiers +en tête, à la Caroline<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a> +<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" +name="footnote70"></a><b>Note 70:<a href="#footnotetag70"> +(retour) </a> Charlevoix: Journal historique.</b></blockquote> + +<p>Ce sont ces désastres qui engagèrent enfin à +abandonner Biloxi, cette rive funeste, et la +Nouvelle-Orléans devint définitivement la capitale +de la Louisiane.</p> + +<p>Il ne faut pas croire néanmoins que tant +d'efforts, quoique mal dirigés, fussent sans fruit. +Nombre d'établissemens furent commencés, +réussirent et sont aujourd'hui des places considérables. +Sans doute l'on eût pu faire mieux, +beaucoup mieux; mais Raynal exagère singulièrement +le mal. Une colonisation forte, permanente, +puissante, se fait graduellement, se +consolide par ses propres efforts et la jouissance +d'une certaine liberté. Ne fût-il mort personne +à Biloxi, les émigrans eussent-ils tous +été des cultivateurs laborieux, intelligens, persévérans, +et l'on sait que ces qualités manquaient +à beaucoup d'entre eux, encore le succès +prodigieux qu'on attendait ne se serait pas +réalisé: on a vu jusqu'à quel degré on avait +élevé les espérances de la France. Les mines +du Mississipi devaient payer la dette nationale, +et la Louisiane elle-même devait relever +son commerce et former un empire français. +On fut cruellement trompé sur tous ces +points. Ce désappointement amer causa une +sensation si profonde, resta tellement empreint +dans les esprits, que longtemps après il influençait +encore la plume irritable de l'historien +des deux Indes, et que le sage Barbé-Marbois +ne put au bout d'un siècle échapper totalement +à l'impression qu'il avait laissée dans sa patrie. +Ces espérances qu'on avait formées s'appuyaient +sur une base chimérique, le système de Law, +sur lequel il convient maintenant de rapporter +les jugemens qu'on a prononcés.</p> + +<p>«Dans leur appréciation, les uns comme M. +Barbé-Marbois, disent que Law après avoir +persuadé aux gens crédules que la monnaie de +papier peut, avec avantage tenir lieu des espèces +métalliques, tira de ce faux principe les +conséquences les plus extravagantes. Elles +furent adoptées par l'ignorance et la cupidité, +et peut-être par Law lui-même, car il portait +de l'élévation et de la franchise jusque dans +ses erreurs.</p> + +<p>«Les hommes éclairés résistèrent cependant, +et beaucoup de membres du parlement de +Paris opposaient à ses impostures les leçons +de l'expérience. Vaine sagesse! Jean Law +parvint à persuader au public que la valeur de +ses actions était garantie par des richesses inépuisables +que recélaient des mines voisines du +Mississipi. Ces chimères appelées du nom de +système de Law, ne différaient pas beaucoup +de celles qu'on s'est efforcé de nos jours de reproduire +sous le nom de Crédit. Quelques-uns +ont prétendu que tant d'opérations injustes, +tant de violations des engagemens les plus solennels, +étaient le résultat d'un dessein profondément +médité, et que le régent n'y avait consenti +que pour libérer l'Etat d'une dette dont +le poids était devenu insupportable. Nous ne +pouvons adopter cette explication. Il est plus +probable qu'après être entré dans une voie pernicieuse, +ce prince et son conseil furent conduits +de faute en faute à pallier un mal par un mal +plus grand et à tromper le public en se faisant +illusion à eux-mêmes. Si au contraire ils +avaient agi par suite d'une mesure préméditée, +il y aurait encore plus de honte dans cet artifice +que dans la franche iniquité du Directoire +de France, quand en 1797 il réduisit au tiers +la dette publique».</p> + +<p>D'autres ayant Say à leur tête, attribuent le +naufrage du système à une autre cause. «Les +gouvernemens qui ont mis en circulation, dit +ce grand économiste, des papiers-monnaies, +les ont toujours présentés comme des billets de +confiance, de purs effets de commerce, qu'ils +affectaient de regarder comme des signes représentatifs +d'une matière pourvue de valeur +intrinsèque. Tels étaient les billets de la banque +formée, en 1716, par l'Ecossais Law, sous +l'autorité du régent. Ces billets étaient ainsi +conçus:</p> + +<p><i>La banque promet de payer au porteur à vue.... +livres, en monnaie de même poids et au même +titre que la monnaie de ce jour, valeur reçue, à +Paris, etc.</i></p> + +<p>La banque, qui n'était encore qu'une entreprise +particulière, payait régulièrement ses +billets chaque fois qu'ils lui étaient présentés. +Ils n'étaient point encore un papier-monnaie. +Les choses continuèrent sur ce pied jusqu'en +1719 et tout alla bien<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a> +<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>. A cette époque, le +roi, ou plutôt le régent remboursa les actionnaires, +prit l'établissement entre ses mains, +l'appela banque royale, et les billets s'exprimèrent +ainsi:</p> + +<p>«<i>La banque promet de payer au porteur à vue... +livres</i>, EN ESPÈCES D'ARGENT, <i>valeur reçue à +Paris etc</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" +name="footnote71"></a><b>Note 71:<a href="#footnotetag71"> +(retour) </a> Voyez dans Dutot, volume II, page 200, quels furent les +très bons effets du système dans ses commencemens.</b></blockquote> + +<p>«Ce changement, léger en apparence, était +fondamental. Les premiers billets stipulaient +une quantité fixe d'argent, celle qu'on connaissait +au moment de la date sous la dénomination +d'une livre. Les seconds ne stipulant que +des <i>livres</i>, admettaient toutes les variations +qu'il plairait au pouvoir arbitraire d'introduire +dans la forme et la matière de ce qu'il appellerait +toujours du nom de <i>livres</i>. On nomma +cela rendre le papier-monnaie <i>fixe</i>: c'était au +contraire en faire une monnaie infiniment plus +susceptible de variations, et qui varia bien +déplorablement. Law s'opposa avec force à +ce changement: les principes furent obligés +de céder au pouvoir, et les fautes du pouvoir, +lorsqu'on en sentit les fatales conséquences, +furent attribuées à la fausseté des principes.»</p> + +<p>Telles sont les opinions d'un homme d'état +et d'un économiste célèbre. L'un et l'autre, +trop exclusifs dans leurs idées, n'ont peut-être +pas dit toute la vérité. Say, ne faisant aucune +attention aux entreprises étrangères à la banque +de Law, semble attribuer uniquement sa +catastrophe à l'altération des monnaies. Marbois +partant d'un autre principe, l'impute à la +base chimérique donnée à cette banque, en la +faisant dépendre du succès des compagnies +orientale et occidentale rétablies ou formées par +le financier étranger. Ne pourrions nous pas +dire plutôt que le système de Law était prématuré +pour la France; et qu'il ne pouvait convenir +qu'à une nation très commerçante et qui +fût déjà familière avec les opérations financières +et le jeu du crédit public. Or l'on sait que les +Français en général ne l'étaient pas alors. +C'était là la grande faute du système qui commença +à éclairer la France, dit Voltaire, en la +bouleversant. Avant lui, «il n'y avait que +quelques négocians qui eussent des idées nettes +de tout ce qui concerne les espèces, leur valeur +réelle, leur valeur numéraire, leur circulation, +le change avec l'étranger, le crédit +public; ces objets occupèrent la régence et le +parlement.</p> + +<p>«Adrien de Noailles duc et pair, et depuis +maréchal de France, était chef du conseil des +finances..... Au commencement de ce ministère +l'Etat avait à payer 900 millions d'arrérages; +et les revenus du roi ne produisaient +pas 69 millions à 30 francs le marc. Le duc +de Noailles eut recours en 1716 à l'établissement +d'une chambre de justice contre les financiers. +On rechercha les fortunes de 4410 +personnes, et le total de leurs taxes fut environ +de 219 millions 400 mille livres; mais de cette +somme immense, il ne rentra que 70 millions +dans les coffres du roi. Il fallait d'autres ressources».</p> + +<p>On s'adressa au commerce. Il était peu +considérable comparativement parlant; les +guerres l'avaient ruiné, on voulut le faire grandir +tout-à-coup en formant un crédit factice, +comme si le commerce était fondé sur le crédit +et non le crédit sur le commerce. On oublia +qu'il manquait à la France un capital réel, +l'esprit d'entreprise et d'industrie. Law avait +senti le vice de la situation, et c'est pour cela +qu'il faisait de si grands efforts pour augmenter +le négoce du royaume en activant l'établissement +des possessions d'outre-mer. Mais les +ressources dont il jetait ainsi la semence allaient +venir trop tard à son secours; d'ailleurs dans +son ardeur fiévreuse, il s'en était laissé imposer +sur les avantages que présentait, par exemple, +le Nouveau-Monde. Il crut ou feignit de +croire que la Louisiane renfermait des richesses +métalliques inépuisables et capables de suppléer +à tous les besoins. Il se trompa. On a pu +voir ce qu'était cette contrée et ce que l'on +pouvait attendre d'elle. Force fut donc à Law, +faute d'un Pérou, faute de marchandises, faute +d'industrie, faute enfin d'autres valeurs réelles, +d'asseoir son papier-monnaie sur le numéraire +seulement qu'il y avait en France. Ce papier +il fallut l'augmenter, on altéra les espèces, en +leur donnant aussi à elles une valeur factice; +de là la ruine du système; cette opération absurde +amena une banqueroute. L'on s'aperçut +alors que, relativement à la Louisiane du +moins, le système était fondé sur une chimère.</p> + +<p>Après cette catastrophe la compagnie d'Occident, +cessionnaire de tous les droits de +Law, n'en conserva pas moins la possession +du pays, qu'elle continua de gouverner et d'exploiter +comme un monopole. Ce système +avait déjà coûté 25 millions. «Les administrateurs +de la compagnie qui faisait ces énormes +avances, avaient la folle prétention de former +dans la capitale de la France le plan des entreprises +qui convenaient à ce nouveau monde. +De leur hôtel, on arrangeait, on façonnait, on +dirigeait chaque habitant de la Louisiane avec +les gênes et les entraves qu'on jugeait bien ou +mal favorables au monopole. Pour en cacher +les calamités on violait, on interceptait la correspondance +avec la France. «Les morts et +les vivans, disait Lepage Dupratz, sont également +à ménager pour ceux qui écrivent les +histoires modernes, et la vérité que l'on connaît +est d'une délicatesse à exprimer qui fait +tomber la plume des mains de ceux qui l'aiment». +Quant à l'établissement du pays par l'émigration +des classes agricoles de France, le régime +féodal y mettait obstacle. Les nobles et le +clergé, possesseurs du sol et du gouvernement, +n'avaient garde de favoriser l'éloignement des +cultivateurs, et d'acheminer les vassaux dont +ils tiraient toute leur fortune sur le Nouveau-Monde. +Aussi très peu de paysans français +ont-ils quitté le champ paternel pour venir en +Amérique à aucune époque. En un mot, rien +en France au commencement du dernier +siècle n'était capable de donner une forte impulsion +à la colonisation.</p> + +<p>Malgré ces entraves, malgré toutes ces +fautes et les malheurs qui en furent la suite, +néanmoins l'on fit encore plus qu'on n'aurait pu +l'espérer, et les établissemens formés en différens +endroits de la Louisiane, assurèrent la +possession de cette province à la France. +L'hostilité de l'Espagne, les armes des Sauvages +et la jalousie des colonies anglaises +ne purent lui arracher un pays qu'elle conserva +encore longtemps après avoir perdu le Canada.</p> + +<p>Outre les cinq ou six principaux établissemens +formés par les Français dont on a parlé +ailleurs, l'on en avait encore commencé +d'autres aux Yasous, au Baton-Rouge, aux +Bayagoulas, aux Ecores-Blancs, à la Pointe +coupée, à la Rivière-Noire, aux Paska-Ogoulas +et jusque vers les Illinois. C'était occuper le +pays sur une grande échelle; et toutes ces +diverses plantations se maintinrent et finirent la +plupart par prospérer.</p> + +<p>Pendant que Law était tout rempli de ses +opérations financières, des événemens survenus +en Europe avaient mis les armes aux mains de +deux nations qui semblaient devoir être des +alliés inséparables, depuis le traité des Pyrénées, +la France et l'Espagne. Albéroni fut le +principal auteur de cette levée de boucliers +funeste pour le pays qu'il servait et pour lui-même.</p> + +<p>Albéroni, observe un auteur moderne, avait +les projets les plus ambitieux et les plus vastes; +autrefois prêtre obscur dans l'Etat de Parme, +espion et flatteur du duc de Vendôme, qu'il +suivit en Espagne, il était parvenu de cette +vile condition à la plus haute fortune; il était +cardinal et ministre absolu du faible Philippe +V, qu'il gouvernait de concert avec la reine, +et voulait relever la puissance espagnole pour +accroître la sienne; il semblait enfin aspirer à +jouer le rôle d'un Richelieu. L'Angleterre, +la France, l'Empire et la Hollande conclurent +à Londres (2 août 1718), un nouveau traité qui +reçut le nom de quadruple alliance. L'empereur +y renonça pour lui-même et pour ses +successeurs, à toute prétention à la couronne +d'Espagne, à condition que Philippe V lui restituerait +la Sicile et remettrait la Sardaigne au +duc de Savoie. On somma le roi d'Espagne +d'accéder à ce traité dans le délai de trois +mois; mais Albéroni conspirait alors avec la +duchesse du Maine contre le régent, et reçut +cette proposition avec une hauteur insolente. +Tout était préparé pour le succès de son projet: +des troupes espagnoles devaient être jetées +en Languedoc et en Bretagne, où existaient +déjà des germes de révolte; on s'emparerait +du régent, qu'on renfermerait dans une forteresse; +on convoquerait les Etats-Généraux; +on obtiendrait l'annulation des traités de Londres +et de La Haye; on ferait déclarer le duc +d'Orléans déchu de son droit de succession à la +couronne, et la régence serait déférée à Philippe +V, qui se trouverait alors sur les premiers +degrés d'un trône auquel il tenait bien +plus qu'à la couronne que son aïeul Louis XIV +avait placée sur sa tête. Le prince de Cellamare, +ambassadeur d'Espagne, était l'agent +accrédité de cette conspiration, dans laquelle la +duchesse du Maine avait entraîné quelques +grands seigneurs et beaucoup d'intrigans subalternes. +Tout le secret de l'affaire fut découvert +dans les papiers d'un abbé Porto-Carréro, +qu'on arrêta sur la route d'Espagne, où +il se rendait pour prendre les derniers ordres +d'Albéroni.</p> + +<p>Le régent dès qu'il fut instruit du complot +montra la plus grande vigueur. Il fit arrêter +l'ambassadeur de Philippe V, et punir les complices +de la duchesse du Maine. Il déclara +ensuite la guerre à l'Espagne qui eut la France +et l'Angleterre sur les bras, l'Angleterre +comme signataire du traité de la quadruple +alliance et parce qu'Albéroni avait cherché à y +ranimer le parti du prétendant, le prince +Charles, auquel il avait offert des secours. Les +Espagnols furent partout malheureux; ils +furent battus sur mer par les Anglais, et +sur terre par les troupes françaises qui +envahirent leur pays, conduites par le maréchal +de Berwick. Ils reçurent aussi des +échecs en Amérique où M. de Sérigny fut +envoyé avec trois vaisseaux pour s'emparer de +Pensacola que l'on trouvait trop rapproché de +la Louisiane, et que d'ailleurs l'on convoitait +depuis longtemps, parceque c'est le seul port +qu'il y ait sur toute cette côte depuis le Mississipi +jusqu'au canal de Bahama. Don Jean +Pierre Matamoras y commandait. Attaquée +du coté de la terre par 700 Canadiens, Français +et Sauvages, sous les ordres de M. de Chateauguay, +et du côté de la mer par M. de Sérigny, la +place se rendit (1719) après quelque résistance, +et la garnison et une partie des habitans +furent embarquées sur deux navires français +pour la Havane. Mais ces deux navires étant +tombés en route au milieu d'une flotte espagnole, +furent enlevés et ils entrèrent comme +prises là où ils croyaient paraître en vainqueurs.</p> + +<p>La nouvelle de la reddition de Pensacola fit +une grande sensation dans la Nouvelle-Espagne +et le Mexique. Le vice-roi, le marquis de +Valero, mit en mouvement toutes les forces +de terre et de mer dont il pouvait disposer, +et dès le mois de juin don Alphonse Carrascosa +entra dans la baie sur laquelle cette ville est +bâtie avec 12 bâtimens, 3 frégates et 9 balandres +portant 850 hommes de débarquement. +A la vue des Espagnols, une partie de la garnison +composée de déserteurs, de faux-sauniers +et autres gens de cette espèce, passa à l'ennemi; +le reste, après s'être à peine défendu, força M. +de Chateauguay à se rendre. La plupart de +ces misérables entrèrent immédiatement au +service espagnol, et les autres furent jetés par +Carrascosa, pieds et poings liés à fond de cale +des vaisseaux. Il rétablit ensuite Don Matamoras +dans son gouvernement et lui laissa une +garnison suffisante.</p> + +<p>Après cette victoire, le vice-roi espagnol +décida de chasser les Français de tout le golfe +du Mexique, et Don Carnejo fut chargé de +cette tâche avec son escadre à laquelle devaient +se rallier tous les vaisseaux de sa nation qu'il +rencontrerait. Carrascosa de son côté +tourna ses voiles vers l'île Dauphine et la Mobile +qu'il croyait prendre sans beaucoup de +difficultés; mais tous ces projets des Espagnols +finirent malheureusement. D'abord un détachement +des troupes de Carrascosa fut défait +par M. de Vilinville à la Mobile, ce qui l'obligea +d'abandonner l'attaque de cette place; +ensuite il fut repoussé lui-même à Guillory, ilot +de l'île Dauphine autour de laquelle il roda +pendant quatorze jours comme un vautour qui +épie sa proie. Le brave Sérigny déjoua tous +ses mouvemens, quoiqu'il eût pourtant avec lui +moins de 200 Canadiens et le même nombre +de Sauvages sur lesquels il put compter, le +reste de ses forces se composant de soldats +mal disposés dont il se défiait plus que des +ennemis mêmes.</p> + +<p>Leurs attaques ayant été repoussées, les +Espagnols durent s'attendre, suivant l'usage de +la guerre, à se voir assaillis à leur tour. En +effet, le comte de Champmêlin arriva avec +une escadre française pour reprendre Pensacola. +M. de Bienville fut chargé d'investir la +place par terre avec ses Canadiens et ses Sauvages, +tandis que le comte de Champmêlin lui-même +l'attaquerait par mer. Ce projet fut +exécuté avec promptitude et vigueur. Carrascosa +avait embossé sa flotte à l'entrée du port +et hérissé le rivage de canons; après deux +heures et demie de combat, tous les vaisseaux +espagnols amenèrent leurs pavillons; et le lendemain, +Bienville ayant continué une fusillade +fort vive toute la nuit avec Pensacola, cette +ville se rendit pour prévenir un assaut. On fit +de 12 à 15 cents prisonniers, parmi lesquels se +trouvaient un grand nombre d'officiers. On +démantela une partie des fortifications et on +laissa quelques hommes seulement dans le +reste.</p> + +<p>Ce fut après cette campagne que le roi crut +devoir récompenser les officiers canadiens qui +commandaient à la Louisiane depuis sa fondation, +et aux efforts desquels il devait la conservation +de cette colonie, qui était leur ouvrage; +car les colons européens, concessionnaires et +autres, périssant de faim ou dégoûtés du pays, +désertaient par centaines, surtout les soldats, +et se réfugiaient dans les colonies anglaises. +Cela alla si loin que le gouverneur de la Caroline +crut de son devoir d'en informer M. de +Bienville. Le pays se vidait avec autant de +rapidité qu'il s'était rempli. Les principaux +d'entre les Canadiens étaient MM. de Bienville, +de Sérigny, de St.-Denis, de Vilinville +et de Chateauguay, «Les colons les plus +prospères, dit Bancroft, c'étaient les vigoureux +émigrans du Canada qui n'avaient guère apporté +avec eux que leur bâton et les vêtemens grossiers +qui les couvraient». Le gouvernement +français n'avait pas en effet de sujets plus utiles +et plus affectionnés. Renommés par leurs +moeurs paisibles et la douceur de leur caractère +dans la paix, ils formaient dans la guerre une +milice aussi dévouée qu'elle était redoutable. +Louis XV nomma M. de Sérigny capitaine de +vaisseau, récompense qui était bien due à sa +valeur, à ses talens et au zèle avec lequel il +avait servi l'Etat depuis son enfance, n'ayant +jamais monté à aucun grade dans la marine +qu'après s'être distingué par quelqu'action +remarquable ou par quelque service important. +M. de St.-Denis reçut un brevet de capitaine +et la croix de St.-Louis. M. de Chateauguay +fut nommé au commandement de St.-Louis de +la Mobile. Cependant la guerre tirait à sa fin. +Excitée par un ministre ambitieux, sans motifs +raisonnables qui pussent la justifier, elle n'apporta, +comme on l'a déjà dit, que des désastres +à l'Espagne. La paix signée le 17 février 1720, +mit fin à cette querelle de famille. Albéroni +disgracié, fut reconduit en Italie, escorté par +des troupes françaises, et y acheva sa vie dans +l'obscurité, après s'être un instant bercé de +l'espoir de changer la face du monde. L'on +déposa les armes en Amérique comme en Europe, +et le port de Pensacola, pour lequel on +se battait depuis trois ans, fut rendu aux Espagnols.</p> + +<p>La paix avec cette nation fut suivie de près +par celle avec les Chicachas et les Natchés, +qui avaient profité de la guerre pour commettre +des hostilités contre la Louisiane. Ces heureux +événemens, successivement annoncés, allaient +enfin laisser respirer le pays qui ne demandait +que du repos, quand un ouragan terrible qui +éclata le 12 septembre 1722, y répandit partout +la désolation. La mer gonflée par l'impétuosité +du vent, franchit ses limites et déborda +dans la campagne renversant tout sur son passage. +La Nouvelle-Orléans et Biloxi furent +presque renversés de fond en comble, et les +infortunés habitans durent recommencer la +construction de ces villes comme pour la première +fois.</p> + +<p>Jusqu'à cette époque, le gouvernement ne +s'était point occupé du soin des âmes dans la +Louisiane. Le pieux Charlevoix qui arrivait +de cette contrée, appela en 1723 l'attention de +la cour sur cette mission. Les intérêts de la +religion et de la politique, les idées traditionnelles, +le système suivi dans la Nouvelle-France, +tout devait recommander ce sujet +important au bon accueil du gouvernement. +«Nous avons vu, observe cet historien, que le +salut des Sauvages fut toujours le principal +objet que se proposèrent nos rois partout où ils +étendirent leur domination dans le Nouveau-Monde, +et l'expérience de près de deux siècles +nous avait fait comprendre que le moyen le +plus sûr de nous attacher les naturels du pays, +était de les gagner à Jésus-Christ. On ne pouvait +ignorer d'ailleurs qu'indépendamment +même du fruit que les ouvriers évangéliques +pouvaient faire parmi eux, la seule présence +d'un homme respectable par son caractère, +qui entende leur langue, qui puisse observer +leurs démarches, et qui sache en gagnant la +confiance de quelques uns se faire instruire de +leurs desseins, vaut souvent mieux qu'une garnison; +on peut du moins y suppléer, et donner +le temps aux gouverneurs de prendre des +mesures pour déconcerter leurs intrigues». +Cette dernière raison fut sans doute d'un plus +grand poids que la première auprès du voluptueux +régent et de la plupart des membres de +la compagnie des Indes, à cette époque d'indifférence +et d'incrédulité. Des Capucins et des +Jésuites furent envoyés pour évangéliser les +Indigènes, surtout pour les disposer favorablement +envers les Français.</p> + +<p>L'an 1726 fut le dernier de l'administration +de M. de Bienville, administration rendue si +difficile et si orageuse par le vice du système +de M. Crozat, et par la chute mémorable de +celui de Law. Les désastres qui en furent la +suite n'empêchèrent pas néanmoins les Français +de se maintenir dans le pays et de triompher +dans la guerre avec les Espagnols. Lorsque +M. Perrier, lieutenant de vaisseau, arriva +au mois d'octobre pour remplacer M. de Bienville, +qui passa en France, il trouva la Louisiane +assez tranquille au dehors, bonheur acquis +après des luttes de toute espèce et dont elle +devait s'empresser de jouir, car il se formait +déjà dans le silence des forêts et les conciliabules +secrets des barbares un orage beaucoup +plus menaçant que tous ceux qu'elle avait eu +à traverser jusqu'à ce jour, et qui devait l'ébranler +profondément sur sa base encore si +fragile.</p> + +<p>La Compagnie d'Occident avait fait place à la +compagnie des Indes, créée en 1723, et dont +le duc d'Orléans s'était fait déclarer gouverneur. +«Le privilège embrassait l'Asie, l'Afrique +et l'Amérique. On voit dans les délibérations +de cette association, composée dé +grands seigneurs et de marchands, paraître +tour à tour l'Inde, la Chine, les comptoirs du +Sénégal, de la Barbarie, les Antilles et le Canada. +La Louisiane y tient un rang principal. +L'utilité publique, autant que la grandeur et la +gloire du monarque, avait fait accueillir, sous +Louis XIV, les premiers projets de la fondation +d'une colonie puissante. Mais dans l'exécution, +rien n'avait répondu à cette intention: +la nouvelle compagnie se montra encore moins +habile que celle qui l'avait précédée. On +cherche en vain dans ses actes les traces du +grand dessein colonial formé par le gouvernement. +On trouve presqu'à chaque page des +nombreux registres qui contiennent les délibérations +de l'association, des tarifs du prix assigné +au tabac, au café et à toutes les denrées +soumises au privilège. Ce sont des discours +prononcés en assemblée générale pour exposer +l'état florissant des affaires de la compagnie, et +on finit presque toujours par proposer des emprunts +qui seront garantis par un fonds d'amortissement. +Mais l'amortissement était illusoire; +les dettes s'accumulèrent au point que les intérêts +ne purent être payés, même en engageant +les capitaux. Des bilans, des faillites, des +litiges, et une multitude de documens, prouvent +que les opérations, ruineuses pour le +commerce, ne furent profitables qu'à un petit +nombre d'associés.</p> + +<p>«Rien d'utile et de bon ne pouvait en effet +résulter d'un tel gouvernement. Une circonstance +prise parmi une foule d'autres, fera juger +jusqu'où purent être portés les abus.</p> + +<p>«Le gouverneur et l'intendant de la Louisiane étaient, +par leurs fonctions, comme interposés +entre la compagnie et les habitans pour +modérer les prétentions réciproques et empêcher +l'oppression. Mais ces magistrats étaient +nommés par les sociétaires eux-mêmes. On +lit dans les actes, <i>que pour attacher aux intérêts +de la compagnie le gouverneur et l'intendant, il +leur est assigné des gratifications annuelles et des +remises sur les envois de denrées en France</i>. Les +suites de ce régime furent funestes à la Louisiane +sans enrichir les actionnaires».</p> + +<p>C'est pendant que toutes ces transactions occupaient +la compagnie des Indes, transactions qui +avaient leur contrecoup dans la colonie, que +les nations indigènes depuis l'Ohio jusqu'à la +mer, formèrent le complot de massacrer les +Français. Il fallait peu d'efforts pour faire +prendre les armes aux Sauvages contre les +Européens, qu'ils regardaient comme des étrangers +incommodes et exigeans, ou des envahisseurs +dangereux. C'étaient pour eux des +ennemis qui, parlant au nom de l'autel et de +la civilisation, prétendaient avoir droit à leur +pays, et les traitaient sérieusement de rebelles +s'ils osaient le défendre. D'abord ces +Européens se conduisirent bien envers les naturels +qui les reçurent à bras ouverts; mais à +mesure qu'ils augmentaient en nombre, qu'ils +se fortifiaient au milieu d'eux, leur langage +devenait plus impératif; ils commencèrent +bientôt à vouloir exercer une suprématie malgré +les protestations des Indiens. Il en fut de +même partout où ils s'établirent en Amérique, +c'est-à-dire là où ils ne furent pas obligés +de s'emparer du sol les armes à la main. +Les Français, grâce à la franchise de +leur caractère, furent toujours bien accueillis +et en général toujours aimés des Sauvages. Ils +ne trouvèrent d'ennemis déclarés que dans les +Iroquois et les Chicachas, qui ne voulurent +voir en eux que les alliés des nations avec lesquelles +ils étaient eux-mêmes en guerre. Les +Français en effet avaient constamment pour +politique d'embrasser la cause des tribus au milieu +desquelles ils venaient s'établir.</p> + +<p>On sait avec quelle jalousie les colonies anglaises +les voyaient s'étendre le long du St.-Laurent +et sur le bords des grands lacs. Elles en +ressentirent encore bien davantage lorsqu'elles +les virent prendre possession de l'immense +vallée du Mississipi. Les Chicachas se présentèrent +ici, comme les Iroquois l'avaient +fait sur le St.-Laurent, pour servir leurs vues. +Les Anglais qui les visitaient se mirent par +leurs propos à leur inspirer des sentimens de +défiance et de haine contre les Français; ils +les peignirent comme des traitans avides, et +des voisins ambitieux, qui les dépouilleraient +tôt ou tard de leur territoire. Petit à petit +la crainte et la colère se glissèrent dans le +coeur de ces Sauvages naturellement altiers +et farouches, et ils résolurent de se défaire +une bonne fois d'étrangers, qui semblaient justifier +en effet une partie de ces rapports en +augmentant tous les ans le nombre de leurs +établissemens, de manière qu'il n'allait bientôt +plus rester une seule bourgade indienne dans +la Louisiane. Pour l'exécution d'un pareil +dessein, il fallait un secret inviolable, une dissimulation +profonde, beaucoup de prudence et +l'alliance d'un grand nombre de tribus, afin +que les victimes fussent frappées dans tous les +lieux à la fois par la nation même au sein de +laquelle elles pourraient se trouver. Plusieurs +années furent employées pour mûrir et étendre +le complot. Les Chicachas, qui en étaient les +premiers auteurs, conduisaient toute la trame. +Ils n'y avaient point fait entrer ceux qui étaient +attachés aux Européens comme les Illinois, les +Arkansas, et les Tonicas. Toutes les autres +tribus l'avaient embrassé, soit volontairement, +soit après y avoir été entraînées; chacune +devait faire main basse sur l'ennemi commun +dans sa localité, et toutes devaient frapper le +même jour et à la même heure depuis une extrémité +du pays jusqu'à l'autre.</p> + +<p>Les Français, ignorant ce qui se passait, ne +songeaient qu'à jouir de la tranquillité profonde +qui les environnait. Les tribus qui formaient +partie du complot redoublaient pour eux les +témoignages d'attachement, afin d'augmenter +leur confiance et leur sécurité. Les Natchés +leur répétaient sans cesse qu'ils n'avaient point +d'alliés plus fidèles; les autres nations en faisaient +autant, c'était un concert d'assurances +d'amitié et de dévouement. Bercés par ces +protestations perfides, ils dormaient sur un +abîme. Heureusement, la cupidité des Natchés +et l'ambition d'une partie des Chactas, +une des plus nombreuses nations de ce continent, +et qui voulaient tirer parti de cette catastrophe, +trahirent une trame si bien ourdie, +et la dévoilèrent avant qu'elle eût pu s'exécuter +complètement.</p> + +<p>Comme on l'a dit, le jour et l'heure du massacre +des Français avaient été pris. La hache +devait se lever sur eux à la fois dans tous les +lieux où il en respirerait un. Leur plus grand +établissement était chez les Natchés. M. de +Chepar y commandait. Quoique cet officier +se fût brouillé avec les naturels, ceux-ci feignaient +avec cette dissimulation dont ils ont +poussé l'art si loin, d'être ses plus fidèles +amis; ils en persuadèrent si bien ce commandant, +que, sur des bruits sourds qui se répandirent +qu'il se formait quelque complot, +il fit mettre aux fers sept habitans qui avaient +demandé à s'armer pour éviter toute surprise; +il porta de plus, par une étrange fatalité, la confiance +jusqu'à recevoir soixante Indiens dans le +fort et jusqu'à permettre à un grand nombre +d'autres de se loger chez les colons et même +dans sa propre maison. On ne voudrait pas +croire à une pareille conduite, si Charlevoix ne +nous l'attestait, tant elle est contraire à celle que +les Français avaient pour règle constante de +tenir avec les Sauvages.</p> + +<p>Les conspirateurs se préparaient sans bruit, +et, sous divers prétextes, venaient prendre les +postes qui leur avaient été assignés au milieu +des établissemens français. Pendant que l'on +attendait le jour de l'exécution, des bateaux +arrivèrent aux Natchés chargés de marchandises +pour la garnison de ce poste, pour celle +des Yasous ainsi que pour les habitans. L'avidité +des barbares fut excitée, leurs yeux +s'allumèrent à la vue de ces richesses; leur +amour du pillage n'y put tenir. Oubliant que +leur démarche allait compromettre le massacre +général, ils résolurent de frapper sur le champ, +afin de s'emparer de la cargaison des bateaux +avant sa distribution. Pour s'armer ils prétextèrent +une chasse voulant présenter, disaient-ils, +au commandant du gibier pour fêter les +hôtes qui venaient de lui arriver; ils achetèrent +des fusils et des munitions des habitans +et, le 28 novembre 1729, ils se répandirent de +grand matin dans toutes les demeures en publiant +qu'ils partaient pour la chasse, et en +ayant soin d'être partout plus nombreux que +les Français. Pour pousser le déguisement +jusqu'au bout, ils entonnèrent un chant en +l'honneur de M. de Chepar et de ses hôtes. +Lorsqu'ils eurent fini, il se fit un moment de +silence; alors trois coups de fusil retentirent +successivement devant la porte de ce commandant. +C'était le signal du massacre. Les +Sauvages fondirent partout sur les Français, +qui, surpris sans armes et dispersés; au milieu +de leurs assassins, ne purent opposer aucune +résistance; ils ne se défendirent qu'en deux +endroits. M. de la Loire des Ursins, commis +principal de la compagnie des Indes, attaqué à +peu de distance de chez lui, tua quatre hommes +de sa main avant de succomber. A son comptoir +huit hommes qu'il y avait laissés, eurent +aussi le temps de prendre leurs armes; ils se +défendirent fort longtemps, mais ayant perdu +six des leurs, les survivans réussirent à s'échapper; +les Natchés eurent huit de tués dans cette +attaque. Ainsi leurs pertes se bornèrent à +une douzaine de guerriers tant leurs mesures +avaient été bien prises. En moins d'un instant +deux cents Français périrent dans cette boucherie, +il ne s'en sauva qu'une vingtaine avec +quelques nègres la plupart blessés; 150 enfans +60 femmes et presqu'autant de noirs furent faits +prisonniers.</p> + +<p>Pendant le massacre, le Soleil ou chef des +Natchés, était assis sous le hangard à tabac de +la compagnie des Indes, attendant tranquillement +la fin de cette terrible tragédie. On lui +apporta d'abord la tête de M. de Chepar, qui +fut placée devant lui, puis celles des principaux +Français qu'il fit ranger autour de la première; +les autres furent mises en piles. Les corps +restèrent sans sépulture et devinrent la proie +des chiens et des vautours; les Sauvages ouvrirent +le sein des femmes enceintes et égorgèrent +presque toutes celles qui avaient des +enfans en bas âge, parcequ'elles les importunaient +par leurs cris et leurs pleurs; les autres +jetées en esclavage furent exposées à toute la +brutalité de ces barbares couverts du sang de +leurs pères, de leurs maris ou de leurs enfans. +On leur dit que la même chose s'était passée +dans toute la Louisiane, où il n'y avait plus un +seul de leurs compatriotes, et que les Anglais +allaient venir prendre leur place.</p> + +<p>Tel fut le massacre du 28 novembre des +Français. Raynal raconte différemment la cause +qui fit avancer cette catastrophe, mais sa version +quoique plus romantique semble par cela +même moins probable. D'ailleurs le témoignage +de l'historien de la Nouvelle-France +mérite ici le plus grand poids. Contemporain +de ces événemens dont il venait de visiter lui-même +le théâtre, et ami du ministère qui a +dû lui donner communication de toutes les +pièces qui avaient rapport à ce sujet, il a été +plus qu'un autre en état d'écrire la vérité.</p> + +<p>La nouvelle de ce désastre répandit la terreur +dans toute la Louisiane. Le gouverneur, +M. Perrier, en fut instruit le 2 décembre à la +Nouvelle-Orléans. Il fit partir sur le champ +un officier pour avertir les habitans, sur +les deux rives du Mississipi, de se mettre +en garde, et en même temps pour observer les +petites nations éparpillées sur les bords de +ce fleuve.</p> + +<p>Les Chactas, qui n'étaient entrés dans le +complot que pour profiter du dénoûment, ne +bougèrent point. Les Natchés ignoraient la +haine que cette nation ambitieuse leur portait. +Ils ne savaient pas qu'elle méditait depuis +longtemps leur destruction ou leur asservissement, +et que ce n'avait été que la crainte des +Français qui l'avait arrêtée quelques années +auparavant. Avec une politique astucieuse +mais profonde, les habiles Chactas les encouragèrent +dans leur coupable projet, afin de les +mettre aux prises avec les Européens. Ils +avaient jugé que ceux-ci les appelleraient à eux, +et qu'alors ils pourraient se défaire facilement +de cette nation. L'événement justifia leur +calcul.</p> + +<p>M. Perrier ne pénétra pas d'abord cette +politique ténébreuse, et quand il l'aurait fait, +cela ne l'aurait pas empêché de se servir des +armes des Chactas pour venger l'assassinat des +siens. La plupart des autres tribus qui +avaient pris part au complot, voyant le secret +éventé et les colons sur leurs gardes, ne remuèrent +point. Celles qui se compromirent +par des voies de fait, payèrent cher leur faute. +Les Yasous, qui avaient, au début de l'insurrection, +surpris le fort qui était au milieu d'eux et +égorgé les dix-sept Français qui s'y trouvaient, +furent exterminés. Les Corrois et les Tioux +subirent le même sort. Les Arkansas, puissante +nation de tout temps fort attachée aux +Français, étaient tombés sur les premiers et en +avaient fait un grand massacre; ils poursuivirent +aussi les Tioux avec tant d'acharnement +qu'ils les tuèrent jusqu'au dernier. Ces +événemens, la réunion d'une armée aux Tonicas +et les retranchemens qu'on faisait partout +autour des concessions, tranquilisèrent un peu +les colons, dont la frayeur avait été si grande, +que M. Perrier s'était vu obligé de faire détruire +par des nègres une trentaine de Chaouachas +qui demeuraient au-dessous de la Nouvelle-Orléans, +et dont la présence faisait trembler +cette ville!</p> + +<p>M. de Perrier fit ceindre la Nouvelle-Orléans +d'un fossé auquel il ajouta quelques petits +ouvrages de campagne; il fit monter au Tonicas +deux vaisseaux de la compagnie, puis il +forma pour attaquer les Natchés, une petite armée +dont il donna le commandement au major +Loubois, n'osant point encore quitter lui-même la +capitale, parceque le peuple avait quelques appréhensions +sur la fidélité des noirs. Toutes +ces mesures firent rentrer dans les intérêts des +Français, les petites nations du Mississipi, qui +s'en étaient détachées. Dès lors l'on put +compter sur des alliés nombreux; l'on n'avait +jamais douté de l'affection des Illinois, des Arkansas, +des Offagoulas et des Tonicas, et l'on +était sûr maintenant des Natchitoches qui n'avaient +point inquiété M. de St.-Denis, et des +Chactas tout en armes contre les Natchés. La +Louisiane était sauvée.</p> + +<p>Cette nouvelle attitude dans les affaires était +due à l'énergie de M. Perrier. «Il ne pouvait +opposer à la foule d'ennemis qui le menaçaient +de toutes parts que quelques pallissades +à demi-pourries, et qu'un petit nombre de vagabonds +mal armés, et sans discipline; il montra +de l'assurance et cette audace lui tint lieu de +forces. Les Sauvages ne le crurent pas seulement +en état de se défendre, mais encore de +les attaquer».</p> + +<p>Ce gouverneur écrivait au ministère le 18 +mars 1730: «Ne jugez pas de mes forces par +le parti que j'ai pris d'attaquer nos ennemis; la +nécessité m'y a contraint. Je voyais la consternation +partout et la peur augmenter tous les +jours. Dans cet état j'ai caché le nombre de +nos ennemis et fait croire que la conspiration +générale est une chimère, et une invention des +Natchés pour nous empêcher d'agir contre +eux. Si j'avais été le maître de prendre le +parti le plus prudent, je me serais tenu sur la +défensive et aurais attendu des forces de France +pour qu'on ne pût pas me reprocher d'avoir +sacrifié 200 Français de 5 à 600 que je pouvais +avoir pour le bas du fleuve. L'événement a +fait voir que ce n'est pas toujours le parti le +plus prudent qu'il faut prendre. Nous étions +dans un cas, où il fallait des remèdes violens, +et tâcher au moins de faire peur si nous ne +pouvions pas faire de mal».</p> + +<p>Loubois était aux Tonicas avec sa petite +armée destinée à agir contre l'insurrection. +La mauvaise composition de ses troupes qui +servaient par force et ne subissaient qu'avec +peine le joug de la discipline, apporta dans ses +mouvemens une lenteur qui était d'un mauvais +augure. M. Lesueur arrivant à la tête de +800 Chactas, ne le trouvant point aux Natchés, +attaqua seul ces Sauvages et remporta sur eux +une victoire complète. Il délivra plus de 200 +Français ou nègres. L'ennemi battu se retira +dans ses places fortifiées devant lesquelles Loubois +n'arriva que le 8 février (1730), et campa +autour du Temple du Soleil. Le siége fut mis +devant deux forts qu'on attaqua avec du canon, +mais avec tant de mollesse, que le temps de +leur reddition parut très éloigné. Les Chactas, +fatigués d'une campagne qui durait déjà depuis +trop longtemps à leur gré, menacèrent de lever +leur camp et de se retirer. On ne pouvait +rien entreprendre sans ces Indiens qui, sentant +qu'on avait besoin d'eux, affectaient une grande +indépendance. Il fallut donc accepter les conditions +qu'offraient les assiégés, et se contenter de +l'offre qu'ils faisaient de rendre tous les prisonniers +qu'ils avaient en leur possession. Dans +toute la colonie cette conclusion de la campagne +fut regardée comme un échec, et le gouverneur +sévèrement blâmé. M. Perrier écrivit +à la cour pour se justifier, que les habitans +commandés par MM. d'Arembourg et de Laye +avaient montré beaucoup de bravoure et de +bonne volonté, mais que les soldats s'étaient +fort mal conduits. Les assiégés étaient réduits +à la dernière extrémité; deux jours de plus et +on les aurait eus la corde au cou; mais on se +voyait toujours au moment d'être abandonné +par les Chactas, et leur départ aurait exposé +les Français à recevoir un échec et à voir +brûler leurs femmes, leurs enfans et leurs esclaves +comme les en menaçaient les barbares. +Les Chicachas qui tenaient toujours les fils de +la trame, et qui avaient voulu engager les +Arkansas et nos autres alliés à entrer dans +la conspiration générale, ne levaient point +le voile qui les cachait encore; ils se contentaient +de faire agir secrètement leur influence. +Les Chactas, quoique sollicités vivement par +les Anglais, qui accompagnèrent leurs démarches +de riches présens, de se détacher des +colons de la Louisiane, refusèrent d'abandonner +la cause de ces derniers, et ils jurèrent une fidélité +inviolable à M. Perrier, qui s'était rendu à la +Mobile pour s'aboucher avec eux et contrecarrer +l'effet de ces intrigues. Les secours qui +venaient d'arriver de France avaient contribué +beaucoup à raffermir et à rendre plus humbles +ces barbares, qui se regardaient déjà avec quelque +espèce de raison comme les protecteurs +de la colonie.</p> + +<p>Cependant la retraite de M. de Loubois avait +élevé l'orgueil des Natchés; ils montraient une +hauteur choquante. Il était aisé de voir qu'il +faudrait bientôt mettre un frein à leur ardeur +belliqueuse. Comme à tous les Indiens, un +succès ou un demi-succès leur faisait concevoir +les plus folles espérances; parceque leurs forteresses +n'avaient pas été prises, ils croyaient +faire fuir les Français devant eux comme une +faible tribu. Cette erreur fut la cause de leur +perte; les hostilités qu'ils commirent leur attirèrent +sur les bras une guerre mortelle. +Le gouverneur avait formé avec les renforts +qu'il avait reçus et les milices, un corps d'environ +600 hommes, qui s'assembla dans le mois +de décembre (1730) à Boyagoulas. Il partit +de là deux jours après, et remonta le Mississipi +sur des berges pour aller attaquer l'ennemi sur +la rivière Noire, qui se décharge dans la rivière +Rouge à dix lieues de son embouchure. A la +nouvelle des préparatifs des Français, la division +se mit parmi les malheureux Natchés, et +elle entraîna la ruine de la nation entière. Au +lieu de réunir leurs guerriers ils les dispersèrent; +une partie alla chez les Chicachas, une +autre resta aux environs de leur ancienne +bourgade. Quelques uns se retirèrent chez +les Ouatchitas, un plus grand nombre errait +dans le pays par bandes, ou se tenait à quelques +journées du fort qui renfermait le gros de la +nation, le Soleil et les autres principaux chefs, +et devant lequel les Français vinrent asseoir +leur camp. Intimidés par les seuls apprêts +des assiégeans, ils demandèrent à ouvrir des +conférences. Perrier retint prisonniers les +chefs qu'on lui avait députés pour parlementer, +et surtout le Soleil, qu'il força d'envoyer un +ordre aux siens de sortir de leur fort sans +armes. Les Natchés refusèrent d'abord d'obéir +à leur prince privé de sa liberté; mais une partie +ayant obtempéré ensuite à ses ordres; le +reste, voyant tout perdu, ne songea plus qu'à +guetter l'occasion d'échapper aux assiégeans, +ce à quoi ils réussirent. Ils profitèrent d'une +nuit tempêtueuse pour sortir du fort avec les +femmes et les enfans, et ils se dérobèrent à la +poursuite des Français.</p> + +<p>L'anéantissement de ces barbares n'était pas +encore complet. Il restait à atteindre et à détruire +tous les corps isolés dont nous avons +parlé toute l'heure, lesquels pouvaient former +une force d'à peu près quatre cents fusils. Lesueur +s'adressa au gouverneur pour avoir la +permission de les poursuivre, promettant de +lui en rendre bon compte. Il fut refusé. M. +Perrier n'avait pas dans les Canadiens toute la +confiance que la plupart méritaient, et élevé +dans un service où la discipline et la subordination +sont au plus haut point, il ne pouvait +comprendre qu'on puisse exécuter rien de +considérable avec des milices qui ne reconnaissent +d'autre règle que l'activité et une +grande bravoure. Il aurait sans doute pensé +autrement, s'il eût fait réflexion qu'il faut plier +les règles suivant la manière de combattre de +ses ennemis. Les mêmes préjugés s'étaient +élevés dans l'esprit de Montcalm et de la plupart +des officiers français dans la guerre de +1755, et cependant ce furent ces mêmes Canadiens +qui sauvèrent dans les plaines d'Abraham +les troupes réglées d'une complète destruction.</p> + +<p>Perrier de retour à la Nouvelle-Orléans, envoya +en esclavage à St.-Domingue tous les +Natchés qu'il ramenait prisonniers, avec leur +grand chef, le Soleil, dont la famille les gouvernait +depuis un temps immémorial et qui mourut +quelques mois après au cap Français. Cette +conduite irrita profondément les restes de cette +nation orgueilleuse et cruelle, à qui la haine et +le désespoir donnèrent une valeur qu'on ne leur +avait point encore connue. Ils se jetèrent sur +les Français avec fureur; mais ce désespoir ne +fit qu'honorer leur chute et révéler du moins +un noble coeur. Ils ne purent lutter longtemps +contre leurs vainqueurs, et presque toutes leurs +bandes furent détruites. St.-Denis leur fit essuyer +la plus grande défaite qu'ils eussent +éprouvée depuis leur déroute par Lesueur. +Tous les Chefs y périrent. Après tant de +pertes ils disparurent comme nation. Ceux qui +avaient échappé à la servitude ou au feu, se +réfugièrent chez les Chicachas auxquels ils léguèrent +leur haine et leur vengeance.</p> +<a name="l7c2" id="l7c2"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<h3>LIMITES.</h3> + +<h3>1715-1744.</h3> + +<p><b>Etat du Canada: commerce, finances, justice, éducation, +divisions paroissiales, population, défenses.--Plan de M. de Vaudreuil +pour l'accroissement du pays.--Délimitation des frontières +entres les colonies françaises et les colonies anglaises.--Perversion +du droit public dans le Nouveau-Monde au sujet du territoire.--Rivalité +de la France et de la Grande-Bretagne.--Différends +relatifs aux limites de leurs possessions.--Frontière de l'Est +ou de l'Acadie.--Territoire des Abénaquis.--Les Américains +veulent s'en emparer.--Assassinat du P. Rasle.--Le P. Aubry +propose une ligne tirée de Beaubassin à la source de l'Hudson.--Frontière +de l'Ouest.--Principes différens invoqués par les deux +nations; elles établissent des forts sur les territoires réclamés par +chacune d'elles réciproquement.--Lutte d'empiétemens; prétentions +des colonies anglaises; elles veulent accaparer la traite des Indiens.--Plan +de M. Burnet.--Le commerce est défendu avec le +Canada.--Etablissement de Niagara par les Française et d'Oswégo +par les Anglais.--Plaintes mutuelles qu'ils s'adressent.--Fort +St.-Frédéric élevé par M. de la Corne sur le lac Champlain; +la contestation dure jusqu'à la guerre de 1744.--Progrès du +Canada.--Emigration; perte du vaisseau le Chameau.--Mort de +M. de Vaudreuil (1725); qualités de ce gouverneur.--M. de +Beauharnais lui succède.--M. Dupuy, intendant.--Son caractère.--M. +de St.-Vallier second évêque de Québec meurt; difficultés +qui s'élèvent relativement à son siége, portées devant le +Conseil supérieur.--Le clergé récuse le pouvoir civil.--Le gouverneur +se rallie au parti clérical.--Il veut interdire le conseil, +qui repousse ses prétentions.--Il donne des lettres de cachet +pour exiler deux membres.--L'intendant fait défense d'obéir à +ces lettres.--Décision du roi.--Le cardinal de Fleury premier +ministre.--M. Dupuy est rappelé.--Conduite humiliante du +Conseil.--Mutations diverses du siége épiscopal jusqu'à l'élévation +de M. de Pontbriant.--Soulèvement des Outagamis (1728); +expédition des Canadiens; les Sauvages se soumettent.--Voyages +de découverte vers la mer Pacifique; celui de M. de +la Vérandrye en 1738; celui de MM. Legardeur de St.-Pierre +et Marin quelques années après; peu de succès de ces entreprises.--Apparences +de guerre; M. de Beauharnais se prépare +aux hostilités.</b></p> + +<p>Nous revenons au Canada dont nous reprenons +l'histoire en 1715. Après une guerre de +vingt-cinq ans, qui n'avait été interrompue que +par quatre ou cinq années de paix, les Canadiens +avaient suspendu à leurs chaumières les +armes qu'ils avaient honorées par leur courage +dans la défense de leur patrie, et ils avaient repris +paisiblement leurs travaux champêtres abandonnés +déjà tant de fois. Beaucoup d'hommes +étaient morts au combat ou de maladie, sous +les drapeaux. Un plus grand nombre encore +avaient été acheminés sur les différens postes +dans les grands lacs et la vallée du Mississipi, +d'où ils ne revinrent jamais. Cependant malgré +ces pertes et les troubles de cette longue +époque, et quoique l'émigration de France fût +presque nulle, le chiffre des habitans n'avait +pas cessé de s'élever. Lorsque la paix fut rétablie, +il dut donc augmenter encore plus rapidement. +En effet, sous la main douce et sage +de M. de Vaudreuil, le pays fit en tout, et par +ses seuls efforts, des progrès considérables. +Ce gouverneur, qui revint en 1716 de France, +où il avait passé deux ans, et qui apporta dans +la colonie la nouvelle de la mort de Louis XIV +et l'ordre de proclamer son successeur, s'appliqua +avec vigilance à guérir les maux que la +guerre avait faits. Conduisant avec un esprit +non moins attentif les négociations avec les +Iroquois, comme on l'a vu ailleurs, non seulement +il désarmait ces barbares, mais il les +détachait tout à fait des Anglais, en achevant +de les persuader que leur intérêt était au +moins de rester neutres dans les grandes luttes +des blancs qui les entouraient. C'était assurer +la tranquillité des Canadiens, qui purent dès +lors se livrer entièrement à l'agriculture et au +commerce, libres de toutes les distractions qui +avaient jusqu'ici continuellement troublé leurs +entreprises. A aucune autre époque, excepté +sous l'intendance de M. Talon, le commerce +ne fut l'objet de tant de sollicitude de la part de +l'autorité, que pendant les dernières années de +l'administration de M. de Vaudreuil. Cette importante +matière occupa presque constamment +ce gouverneur. Si les décrets qui furent promulgués +à cette occasion, sont fortement empreints +des idées du temps, et de cet esprit +exclusif qui a caractérisé la politique des métropoles, +ils annoncent toujours qu'on s'en +occupait.</p> + +<p>Un des grands embarras qui paralysaient alors +le gouvernement canadien, c'était le désordre +des finances si étroitement liées dans tous les +pays au négoce. Les questions les plus difficiles +à régler sont peut-être les questions +d'argent, aux temps surtout où le crédit est +détruit. Aujourd'hui les besoins du luxe et +des améliorations sont si grands, si pressans, +que les capitalistes courent d'eux-mêmes au +devant des emprunteurs pour leur fournir des +fonds qui ne leur seront peut-être jamais remboursés; +ils ne demandent que la garantie du +paiement de l'intérêt; et l'adresse des financiers +consiste à trouver le secret d'en payer +un qui soit le plus bas possible. A l'époque à +laquelle nous sommes parvenus, il n'en était +pas ainsi; les capitaux étaient craintifs et +exigeans, le crédit public continuellement +ébranlé, était presque nul, surtout en France. +De là les difficultés qu'y rencontrait l'Etat +depuis quelques années, et qui précipitèrent la +révolution de 89. Le Canada souffrait encore +plus que le reste du royaume de cette +pauvreté humiliante. Détenteur d'une monnaie +de cartes que la métropole, sa débitrice, était +incapable de racheter, il dut sacrifier la moitié +de sa créance pour avoir l'autre, ne pouvant +attendre. L'ajustement de cette affaire prit +plusieurs années; elle fut une des questions +dans la discussion desquelles la dignité du +gouverneur comme représentant du roi, eut le +plus à souffrir.</p> + +<p>La chose dont le Canada avait le plus de besoin +après le règlement du cours monétaire, c'était +l'amélioration de l'organisation intérieure +rendue nécessaire par l'accroissement du pays. +Les lois demandaient une révision, le code +criminel surtout qui admettait encore l'application +de la question. Heureusement pour +l'honneur de nos tribunaux, ils eurent rarement +recours à cette pratique en usage encore alors +dans presque toutes les contrées de l'Europe, +pratique qui déshonore l'humanité et la raison. +Elle existait cependant dans notre code, on pouvait +s'en prévaloir, et on le fit jusque dans les +dernières années de la domination française<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a> +<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>. +L'agriculture, l'éducation étaient des objets +non moins dignes de l'attention d'un homme +d'état éclairé; mais ils furent presque constamment +négligés. M. de Vaudreuil, on doit lui +rendre cette justice, s'occupa un moment de +l'éducation, et il établit en 1722 huit maîtres +d'école en différens endroits du pays. Nous +n'avons pas voulu passer sous silence le seul +acte de ce genre émané de l'autorité publique +que l'on trouve dans les deux premiers siècles +de notre histoire. Quant aux autres objets +que nous venons d'indiquer, sauf le commerce, +quoiqu'ils eussent besoin de modifications et de +perfectionnemens, on ne s'en occupa point. +L'immobilité est chère au despotisme. La défense +du pays dut aussi préoccuper l'esprit du +gouverneur. Les fortifications de Québec, +commencées par MM. de Beaucourt et Levasseur, +et ensuite discontinuées parceque les +plans en étaient vicieux, furent reprises en 1720 +sur ceux de M. Chaussegros de Léry, ingénieur, +approuvés par le bureau de la guerre. Deux +ans après il fut résolu de ceindre Montréal +d'un mur de pierre avec bastions, la palissade +qui l'entourait tombant en ruine. L'état des +finances du royaume obligea de faire supporter +une partie de cette dépense par les habitans +et les seigneurs de la ville.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" +name="footnote72"></a><b>Note 72:<a href="#footnotetag72"> +(retour) </a> Procédures judiciaires déposées aux archives provinciales. +Entre autres cas, nous avons remarqué ceux d'Antoine Hallé et +du nommé Gaulet, accusés de vol en 1730, et celui de Pierre +Beaudouin dit Cumberland, soldat de la compagnie de Lacorne, +accusé d'avoir mis le feu aux Trois-Rivières en 1752. Ce dernier +fut déshabillé et mis dans des brodequins, espèce de torture +qui consistait à comprimer les jambes. Le nombre des questions +à faire était fixé, et à chacune d'elles le supplice augmenté. +M. Faribault s'occupe à recueillir quelques unes de ces procédures, +et à les mettre en ordre pour les conserver. Rien ne +sera plus propre à l'étude de la jurisprudence criminelle sous le +régime français, que ces pièces authentiques. Elles révéleront +à un homme de loi les qualités bonnes ou mauvaises de cette +jurisprudence. Si le volume des écritures est un signe de sa +bonté, on peut dire vraiment que le droit criminel qui régissait +nos ancêtres était un des plus parfaits.</b></blockquote> + +<p>M. de Vaudreuil, après avoir terminé les +négociations avec les cantons, et l'affaire du +papier-monnaie dont nous parlerons plus en +détail ailleurs, fit faire une nouvelle division +paroissiale de la partie établie du pays, qui était +déjà, comme l'on sait, partagée en trois gouvernemens: +Québec, Trois-Rivières et Montréal.</p> + +<p>On la divisa en quatre-vingt deux paroisses, +dont 48 sur la rive gauche du St.-Laurent et +le reste sur la rive droite. La baie St.-Paul et +Kamouraska étaient les deux dernières à l'est, +l'Ile-du-Pads et Chateauguay à l'ouest. Cette +importante entreprise fut consommée en 1722 +par un arrêt du conseil d'état enregistré à +Québec.</p> + +<p>Une autre mesure qui se rattachait à la division +territoriale, était la confection d'un recensement. +Depuis longtemps il n'en avait pas +été fait de complet et d'exact. L'on comptait, +d'après un dénombrement exécuté en 1679, +10,000 âmes dans toute la Nouvelle-France, +dont 500 seulement en Acadie; et 22,000 arpens +de terre en culture<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a> +<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>. Huit ans plus +tard, cette population n'avait subi qu'une augmentation +de 2,300 âmes. M. de Vaudreuil +voulant réparer cet oubli, ordonna d'en faire +un tous les ans avec autant de précision que +possible pendant quelques années<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a> +<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>. L'on trouva +par celui de 1721, 25,000 habitans en Canada, +dont 7,000 à Québec et 3,000 à Montréal, +62,000 arpens de terre en labour et 12,000 en +prairies. Le rendement de ces 62,000 arpens +de terre atteignait un chiffre considérable; il +fut dans l'année précitée de 282,700 minots de +blé, de 7,200 de maïs, 57,400 de pois, 64,000 +d'avoine, 4,500 d'orge; de 48,000 livres de +tabac, 54,600 de lin et 2,100 de chanvre, en +tout 416,000 minots de grain ou 6-2/3 minots par +arpent, outre 1-2/3 livre de tabac, lin ou chanvre. +Les animaux étaient portés à 59,000 têtes, dont +5,600 chevaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" +name="footnote73"></a><b>Note 73:<a href="#footnotetag73"> +(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" +name="footnote74"></a><b>Note 74:<a href="#footnotetag74"> +(retour) </a> L'on trouvera le résumé de ceux de 1719, 20 et 21 dans +<a href="#aa">l'Appendice (A).</a></b></blockquote> + +<p>L'on voit par ce dénombrement que près de +la moitié de la population habitait les villes, +signe que l'agriculture était fort négligée. Le +total des habitans faisait naître aussi, par son +faible chiffre, de pénibles réflexions. Le gouverneur +qui prévoyait tous les dangers du voisinage +des provinces américaines, dont la force +numérique devenait de plus en plus redoutable, +appelait sans cesse l'attention de la France sur +ce fait qu'elle ne devait plus se dissimuler. Dès +1714, il écrivait à M. de Pontchartrain: «Le Canada +n'a actuellement que 4,484 habitans en état +de porter les armes depuis l'âge de quatorze +ans jusqu'à soixante, et les vingt-huit compagnies +des troupes de la marine que le roi y +entretient, ne font en tout que six cent vingt-huit +soldats. Ce peu de monde est répandu +dans une étendue de cent lieues. Les colonies +anglaises ont soixante mille hommes en état de +porter les armes, et on ne peut douter qu'à la +première rupture, elles ne fassent un grand +effort pour s'emparer du Canada, si l'on fait +réflexion qu'à l'article XXII des instructions +données par la ville de Londres à ses députés +au prochain parlement, il est dit qu'ils demanderont +aux ministres du gouvernement précédent, +pourquoi ils ont laissé à la France le +Canada et l'île du Cap-Breton?» Dans son +désir de voir augmenter la province, il proposa +inutilement d'en faire une colonie pénale.</p> + +<p>Le voluptueux Louis XV, qui cherchait dans +les plaisirs à s'étourdir sur les malheurs de la +nation, répondit aux remontrances de Vaudreuil +en faisant quelques efforts qui cessèrent bientôt +tout-à-fait; il envoya à peine quelques émigrans, +et les fortifications entreprises aux deux +principales villes du pays, restèrent incomplètes +au point que Montcalm, 30 ans après, +n'osa se retirer derrière celles de Québec avec +son armée, quoiqu'elles eussent encore été augmentées. +En 1728 le gouverneur proposa de +bâtir une citadelle dans cette capitale; on se +contenta de lui répondre: «Les Canadiens n'aiment +pas à combattre renfermés; d'ailleurs +l'Etat n'est pas capable de faire cette dépense, +et il serait difficile d'assiéger Québec dans les +formes et de s'en rendre maître» (Documens +de Paris).</p> + +<p>Cependant un sujet qui dominait tous les +autres, et qui devait être tôt ou tard une cause +de guerre, inquiétait beaucoup le gouvernement; +ce sujet était la question des frontières +du côté des possessions britanniques. La cour +de Versailles y revenait fréquemment et avec +une préoccupation marquée. Elle avait d'immenses +contrées à défendre, qui se trouvaient +encore sans habitans; et les questions de +limites, on le sait, si elles traînent en longueur, +s'embrouillent de plus en plus. Le langage des +Anglais s'élevait tous les jours avec le chiffre +de leur population coloniale. Leur politique, +comme celle de tous les gouvernemens, ne +comptaient qu'avec les obstacles: la justice +entre les nations est une chose arbitraire qui +procède de l'expédience, de l'intérêt, ou de la +force; ses règles n'ont d'autorité qu'autant que +la jalousie des divers peuples les uns contre les +autres veille au maintien de l'équilibre de leur +puissance respective; elle a pour base enfin la +crainte ou le glaive.</p> + +<p>La grandeur des projets de Louis XIV sur +l'Amérique, avait, comme ceux qu'il avait +formés sur l'Europe, effrayé l'Angleterre, qui +chercha à les faire avorter, ou à se les approprier +s'il était possible. Elle disputa aux Français +leur territoire, elle leur disputa la traite +des pelleteries, elle leur disputa aussi l'alliance +des Indiens. La période qui s'est écoulée de +1715 à 1744, si elle n'est pas encore une +époque de guerre ouverte, est un temps de +lutte politique et commerciale très vive, à laquelle +des intérêts de jour en jour plus impérieux, +ne laissent point voir de terme. Dans les +premières années de l'établissement de l'Amérique, +les questions de frontières et de rivalité +mercantile n'avaient pas encore surgi; on ne +connaissait pas toute l'étendue des pays dont on +prenait possession, il ne s'y faisait pas encore de +commerce. Mais au bout d'un siècle et demi, +les établissemens français, anglais, espagnols +avaient fait assez de progrès pour se toucher +sur plusieurs points, et pour avoir besoin de +l'alliance ou des dépouilles des Indigènes, afin +de faire triompher les prétentions nouvelles +qu'ils annonçaient chaque jour. Les lois internationales, +violées dès l'origine dans ce continent +par les Européens, y étaient partout méconnues +et sans force. Après que le pape se fut arrogé +le droit de donner aux chrétiens les terres des +infidèles, tout frein fut rompu; car quel +respect pouvait-on avoir en effet pour un principe +qu'on avait enfreint, en mettant le pied +dans le Nouveau-Monde, en s'emparant de +gré ou de force d'un sol qui était déjà possédé +par de nombreuses nations. Aussi l'Amérique +du Nord présenta-t-elle bientôt le +spectacle qu'offrit l'Europe dans la première +moitié de l'ère chrétienne; et une guerre sans +cesse renaissante s'alluma entre les Européens +pour la possession du sol.</p> + +<p>Ils montrèrent une grande répugnance à se +lier par un droit quelconque, en reconnaissant +certains principes qui dussent servir de guide +dans la délimitation de leurs territoires respectifs; +mais ils ne purent éviter d'en avouer +quelques uns, car la raison humaine a besoin +de suivre certaines règles même dans ses plus +grands écarts. Quoique ces principes fussent +peu nombreux et même peu stricts, on voulut +encore souvent s'en affranchir. Après avoir reconnu +que la simple découverte donnait le droit +de propriété, ensuite que la prise de possession +ajoutée à la découverte, était nécessaire +pour conférer ce droit, on s'arrêta à ceci, +que la possession actuelle d'un territoire, auparavant +inoccupé, investissait seule du droit +de propriété. L'Angleterre et la France adoptèrent +à peu près cette interprétation, soit par +des déclarations, soit par des actes. Partant +de là il sera facile d'apprécier les différends +élevés entre les deux nations relativement aux +frontières de leurs colonies, lorsqu'il n'y aura +que l'application du principe à faire. Quant +aux difficultés provenant de l'interprétation +différente donnée à des traités spéciaux, comme +dans le cas des limites de l'Acadie, la manière +la plus sûre de parvenir à la vérité sera d'exposer +simplement les faits.</p> + +<p>Après le traité d'Utrecht l'Angleterre garda +l'Acadie sans en faire reconnaître les limites, +et ne réclama point les établissemens formés le +long de la baie de Fondy, depuis la rivière de +Kénébec jusqu'à la Péninsule. Les Français +restèrent en possession de la rivière St.-Jean +et s'y fortifièrent; ils continuèrent d'occuper +de même la côte des Etchemins jusqu'au fleuve +St.-Laurent sans être troublés dans leur possession. +Telle fut quant à eux la conduite +de la Grande-Bretagne; mais à l'égard des +Abénaquis, elle en suivit une autre, et la +Nouvelle-Angleterre n'eut pas plus tôt reçu le +traité qu'elle en fit part à ces Sauvages, en leur +disant que la province cédée, c'est-à-dire l'Acadie, +s'étendait jusqu'à sa propre frontière. +Et pour les accoutumer en même temps à voir +des Américains et les détacher des missionnaires +français, elle leur en envoya un de sa +façon et de sa croyance. Le ministre protestant +s'établit à l'embouchure de la rivière Kénébec, +où il commença son oeuvre en se moquant +des pratiques catholiques.</p> + +<p>Le P. Rasle, Jésuite, qui gouvernait cette +mission depuis un grand nombre d'années, n'eut +pas plus tôt appris ce qui se passait, qu'il résolut +de venger les injures faites à son Eglise. Il +commença une guerre de plume avec le ministre +à laquelle, bien entendu, les Abénaquis +ne comprirent rien. Le protestant tomba dans +la vieille ornière des injures et des accusations +d'idolâtrie, ce qui était au moins une maladresse +en présence de Sauvages; le Jésuite l'emporta +et son adversaire fut obligé de retourner à +Boston. Les Anglais se rejetèrent alors sur le +commerce qui leur était toujours si favorable, +et, moyennant des avantages qu'ils promirent, +ils obtinrent la permission d'établir des comptoirs +sur la rivière Kénébec. Bientôt les bords +de cette rivière se couvrirent de forts et de +maisons; ce qui excita les craintes des Indigènes. +Ceux-ci questionnèrent leurs nouveaux +hôtes, qui se crurent assez forts pour lever +le masque, et répondirent que la France +leur avait cédé le pays. S'apercevant trop tard +qu'ils étaient joués, les Sauvages, refoulant +pour le moment leur colère dans leur coeur, +envoyèrent sans délai une députation à Québec +pour savoir de M. de Vaudreuil si cela était +fondé. Ce gouverneur leur fit dire que le +traité d'Utrecht ne faisait aucune mention de +leur territoire. Ils résolurent dès lors d'en +chasser les nouveaux venus les armes à la +main. C'est à cette occasion qu'apprenant les +prétentions émises par la Grande-Bretagne, +la France proposa en 1718 ou 19, d'abandonner +le règlement de cette question à des commissaires, +ce qui fut accepté; mais les commissaires +ne firent rien.</p> + +<p>Cependant les Anglais avaient des doutes sur +les dispositions des Abénaquis, qui leur faisaient +des menaces (Jeffery), et ils crurent qu'il y +aurait plus de sûreté pour eux s'ils avaient des +otages entre leurs mains; ils employèrent, pour +s'en procurer, divers moyens qui passèrent +pour des trahisons et les rendirent odieux aux +Sauvages, qui commencèrent à murmurer. Le +gouverneur de la Nouvelle-Angleterre, craignant +un soulèvement, leur fit demander une +conférence pour terminer leurs difficultés à +l'amiable. Les Abénaquis y consentirent; +mais le gouverneur n'y vint point; ce qui +blessa profondément ces hommes susceptibles +et fiers. Ils auraient pris les armes sans le +P. de la Chasse, supérieur général des missions +dans ces quartiers, et le P. Rasle, qui les +engagèrent à écrire à Boston pour demander +les otages qu'on leur avait surpris, et pour +sommer les Anglais de sortir du pays dans +deux mois. Cette lettre étant restée sans +réponse, le marquis de Vaudreuil eut besoin +de toute son influence pour les empêcher de +commencer les hostilités: cela se passait en +1721.</p> + +<p>Cependant les Américains attribuaient l'antipathie +des naturels aux discours des Jésuites. +On sait qu'ils portaient une haine profonde +à ces missionnaires qu'ils voyaient comme +des fantômes attachés dans les forêts aux pas +des Indiens, pour leur souffler à l'oreille la +guerre contre eux, et l'horreur de leur nom. +Ils crurent que le P. Rasle était l'auteur de ce +qui ne devait être attribué qu'à leur ambition; +et tandis que ce Jésuite employait toute son +influence pour empêcher les Abénaquis de les +attaquer, ils mettaient sa tête à prix et envoyaient +vainement 200 hommes pour le saisir +dans le village indien où il faisait ordinairement +sa résidence. Ils furent plus heureux +à l'égard du baron de St.-Castin, chef des +Abénaquis et fils de l'ancien officier du régiment +de Carignan, qui s'était aussi, lui, attiré +leur vengeance. Il demeurait sur le bord de +la mer. Un vaisseau bien connu parut un +jour sur la côte; il y monta comme il faisait +quelquefois pour visiter le capitaine; mais dès +qu'il fut à bord il fut déclaré prisonnier et conduit +à Boston (janvier 1721), où on le traita +comme un criminel. Il y fut retenu plusieurs +mois, malgré les réclamations de M. de +Vaudreuil. Ayant été enfin élargi, il passa en +France peu de temps après pour recueillir +l'héritage de son père dans le Béarn; il ne revint +point en Amérique.</p> + +<p>Ces actes qui portaient une grave atteinte à +l'indépendance des Abénaquis, avaient comblé +la mesure. La guerre fut chantée dans toutes +les bourgades. Ils incendièrent tous les établissemens +des Anglais de la rivière Kénébec +sans cependant faire de mal aux personnes. +Ceux-ci qui attribuaient aux conseils du P. +Rasle tout ce que ces Indiens faisaient, formèrent +un nouveau projet pour s'emparer de lui +mort ou vif. Sachant l'attachement que ses néophites +lui portaient, ils envoyèrent en 1724 onze +cents hommes pour le prendre et pour détruire +Narantsouak, grande bourgade qu'il avait +formée autour de sa chapelle. Cerner le village +entouré d'épaisses broussailles, l'enlever et le +livrer aux flammes fut l'affaire d'un instant. +Au premier bruit le vieux missionnaire était +sorti de sa demeure. Les assaillans jetèrent +un grand cri en l'apercevant et le couchèrent +en joue. Il tomba sous une grêle +de balles avec 7 Indiens qui voulurent lui faire +un rempart de leurs corps. Les vainqueurs +épuisèrent ensuite leur vengeance sur son +cadavre. Ayant exécuté leur assassinat, car +une expédition entreprise pour tuer un missionnaire +n'est pas une expédition de guerre, +ils se retirèrent avec précipitation. Les Sauvages +rentrèrent aussitôt dans leur village, et +leur premier soin, tandis que les femmes cherchaient +des herbes et des plantes pour +panser les blessés, fut de pleurer sur le corps +de leur infortuné missionnaire.</p> + +<p>«Ils le trouvèrent percé de mille coups, la +chevelure et les yeux remplis de boue, les os +des jambes fracassés, et tous les membres mutilés +d'une manière barbare. Voilà, s'écrie +Charlevoix, de quelle manière fut traité un +prêtre dans sa mission au pied d'une croix, par +ces mêmes hommes qui exagéraient si fort en +toute occasion les inhumanités prétendues de +nos Sauvages qu'on n'a jamais vu s'acharner +ainsi sur les cadavres de leurs ennemis». Après +que ces néophites eurent lavé et baisé plusieurs +fois les restes d'un homme qu'ils chérissaient, +ils l'inhumèrent à l'endroit même où était l'autel +avant que l'église fût brûlée.</p> + +<p>La guerre, après cette surprise, continua +avec vigueur et presque toujours à l'avantage +des Abénaquis, quoiqu'ils ne fussent pas aidés +des Français. M. de Vaudreuil ne pouvant +leur donner de secours, n'empêchait pas cependant +les tribus sauvages de le faire, en leur +démontrant que les Anglais plus nombreux +étaient plus à craindre que les Français, qui +au contraire contribuaient par leur seule présence, +malgré leur petit nombre, à la conservation +de l'indépendance des nations indigènes<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a> +<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" +name="footnote75"></a><b>Note 75:<a href="#footnotetag75"> +(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote> + +<p>En 1725, ce gouverneur étant à Montréal y +vit arriver quatre députés du Massachusetts et +de la Nouvelle-York, MM. Dudley, Taxter, Atkinson +et Schuyler, pour traiter de la paix avec +les Abénaquis, dont plusieurs chefs se trouvaient +alors dans cette ville. Après avoir +remis une réponse vague à M. de Vaudreuil, +qui avait demandé satisfaction de la mort du P. +Rasle, les envoyés cherchèrent à entrer secrètement +en négociation avec les Indiens; +mais ces derniers, inspirés par le gouverneur, +repoussèrent cette proposition, et voulurent que +l'on s'assemblât chez lui.</p> + +<p>L'on y tint plusieurs conférences dans lesquelles +furent discutées la question des limites +et celle des indemnités. L'ultimatum des Sauvages +fut qu'ils conserveraient tout le territoire +à partir d'une lieue de Saco à aller jusqu'à Port-Royal, +et que la mort du P. Rasle et les dommages +faits pendant la guerre seraient couverts +par des présens.</p> + +<p>Les Français, en mettant en oubli dans cette +occasion leurs prétentions sur les terres baignées +par les eaux de la baie de Fondy, ne +faisaient que reconnaître l'indépendance des +Abénaquis, comme ils avaient fait celle des +Iroquois. L'on remarquera ici, que les Européens +dans leurs négociations relatives au +territoire des Sauvages, n'ont jamais tenu +compte de ces peuples, tandis que leurs agens +les regardaient souvent, comme dans le cas +actuel, comme des nations libres et indépendantes.</p> + +<p>Il était facile de prévoir, cependant, que les +agens des colonies anglaises, si toutefois ils +étaient autorisés à traiter de la paix, n'accepteraient +point de pareilles propositions. Aussi +se contentèrent-ils de répondre qu'ils feraient +leur rapport à Boston. Ils se plaignirent +ensuite du secours que l'on avait fourni aux +Abénaquis contre la foi des traités, dont ils réclamèrent +l'exécution, et demandèrent les prisonniers +de leur nation qu'il y avait en Canada. +Ils faisaient probablement allusion à la part +qu'avaient prise aux hostilités les Indiens domiciliés +dans cette province, comme les Hurons +de Lorette.</p> + +<p>Les Français qui redoutaient le rétablissement +de la paix et le rapprochement des deux +peuples, virent avec plaisir la rupture des conférences; +mais elles n'avaient été réellement +qu'ajournées, car deux ans après, en 1727, un +traité fut conclu entre les parties belligérantes +à Kaskébé. Lorsque la nouvelle en parvint à +Paris, le ministre en exprima son regret, sentant +tout le danger que courrait désormais le +Canada s'il était attaqué du côté de la mer. Il +écrivit qu'à tout prix les missionnaires conservassent +l'attachement des Abénaquis<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a> +<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>. Trop +d'intérêts leur dictaient d'ailleurs cette politique +pour qu'ils ne la suivissent pas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" +name="footnote76"></a><b>Note 76:<a href="#footnotetag76"> +(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote> + +<p>Quant à la délimitation de cette frontière +que le P. Aubry avait proposé de fixer en +tirant une ligne de Beaubassin à la source de +la rivière Hudson, il paraît qu'il n'en fut plus +question jusqu'après la guerre de 1744. Ce +missionnaire canadien, illustré par la plume de +Chateaubriand et le pinceau de Girodet dans un +tableau remarquable, était en 1618 dans cette +contrée. Il écrivait que l'Acadie se bornait +à la péninsule, et que si on abandonnait les +Sauvages, les Anglais étendraient leurs frontières +jusqu'à la hauteur des terres près de +Québec et de Montréal. L'humble prédicateur +avait prévu les prétentions du cabinet de +Londres 30 ans avant leur énonciation. La +faute du gouvernement français fut de n'avoir +pas distingué, par une ligne de division, chacune +de ses provinces. Il n'y avait pas de limites +tracées et connues entre l'Acadie et le Canada, +et les autorités canadiennes comme celles de +l'Acadie avaient fréquemment fait acte de juridiction +pour les mêmes terres<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a> +<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" +name="footnote77"></a><b>Note 77:<a href="#footnotetag77"> +(retour) </a> Charlevoix était de la même opinion, car dans une lettre +qu'il écrivit à la duchesse de Lesdiguières lorsqu'il voyageait +en Canada huit ans après le traité d'Utrecht, il s'exprime +ainsi. «Les Abénaquis ou Canibas voisins de la +Nouvelle-Angleterre ont pour plus proches voisins les Etchemins +ou Malécites, aux environs de la rivière de Pentagoët, et +plus à l'est sont les Micmacs ou Souriquois, dont le pays propre +est l'Acadie, la suite de la côte du Golfe St.-Laurent jusqu'à +Gaspé» etc.</b></blockquote> + +<p>Tel fut l'état des choses du côté de l'Acadie +jusqu'au traité d'Aix-la-Chapelle. Les Français +établis sur la rivière St.-Jean, le long de +la côte des Etchemins, et depuis cette côte +jusqu'au fleuve St.-Laurent, ceux mêmes qui +habitaient les Mines, le voisinage de l'isthme +et les autres pays les plus proches de celui qui +avait été cédé à la Grande-Bretagne, ne s'aperçurent +d'aucun changement dans leur état +ou dans leurs possessions. Les Anglais ne tentèrent +ni de les chasser du pays, ni de les obliger +à prêter serment de fidélité au roi d'Angleterre.</p> + +<p>Les vues et les prétentions des deux peuples +n'étaient pas moins opposées touchant la délimitation +de leurs frontières au sud-ouest de la +vallée du St.-Laurent, et à l'est de celle du +Mississipi. Mais ici la question se simplifiait. +La France avait posé pour principe que les +vallées découvertes et occupées par elle lui appartenaient +avec toutes les terres arrosées par +les eaux qui y tombaient; ainsi elle réclama en +vertu de ce principe le pays des Iroquois jusqu'à +ce qu'elle l'eût abandonné par une stipulation +expresse; ainsi elle prit possession de +l'Ohio non seulement par droit de découverte, +mais aussi parce que cette rivière se jetait +dans le Mississipi. L'Angleterre, plus lente +à pénétrer dans l'intérieur du continent que +sa rivale, et qui s'y était laissé fort devancer +par elle, refusa d'admettre cette base +dans ses négociations pour des raisons faciles +à apprécier. A défaut de principe, elle se rejeta, +pour justifier dans la suite ses envahissemens, +sur le motif de la sûreté nationale, et, suivant +l'accusation consacrée, sur l'ambition de la +France, qui la menaçait toujours ainsi qu'elle +se plaisait à le dire à ses peuples.</p> + +<p>Pourtant le gouvernement français depuis +l'ouverture du 18e siècle jusqu'à la révolution, +était comme ces vieillards dont le génie, a survécu +à la force. Les grandes conceptions de +Richelieu, de Colbert et de Louis XIV, relativement +aux colonies, se conservaient en France; +elles éclairaient ses hommes d'état, qui tâchaient +de les suivre; mais leurs efforts échouaient +devant le vice des institutions sociales, +qui étouffait à la fois l'énergie et la liberté, l'industrie +et l'émigration. Voyant que l'entreprise +particulière ne réussissait pas pour peupler +la Nouvelle-France, la cour donna à la +colonisation en Canada un caractère presque +militaire; mais ce n'était pas tant comme +moyen de coloniser le pays plus rapidement, +que comme précaution pour défendre le territoire +qu'on possédait déjà. Beauséjour, Niagara, +le fort Duquesne furent ainsi des colonies purement +militaires. Mais la ruine des finances et +la caducité du gouvernement ne permirent +point de suivre ce système sur une grande +échelle. Peut-être eût-il été préférable dès le +commencement d'avoir choisi la colonisation +militaire, puisque Louis XIV avait rendu la +nation plus guerrière que commerciale; ou +encore mieux les deux colonisations civile et +militaire comme on le fit un moment du temps +de Talon.</p> + +<p>Par le traité d'Utrecht, la France avait cédé à +la Grande-Bretagne les droits qu'elle prétendait +avoir au territoire de la confédération iroquoise. +C'était une cession plus imaginaire +que réelle pour l'Angleterre, car les cinq cantons +n'avaient jamais cessé de se regarder +comme peuples libres et indépendans; et si +elle persistait à vouloir les soumettre à +sa souveraineté, elle s'en faisait des ennemis +irréconciliables. Le gouvernement français +les reconnut de suite en refusant de négocier +avec eux par l'intermédiaire de la Nouvelle-York. +On a vu plus haut comment M. de +Vaudreuil avait conclu un traité de paix directement +avec la confédération, qui refusait de +reconnaître la suprématie britannique, comme +elle avait toujours fait celle de la France.</p> + +<p>Cependant cette dernière se maintenait dans +le haut de la vallée du St.-Laurent et dans le +bassin du Mississipi par la traite qu'elle faisait +et par l'alliance qu'elle avait contractée avec +les tribus indiennes. L'Angleterre travaillait +ouvertement ou en secret depuis longtemps à +lui enlever l'une et l'autre. Aucun moyen ne +fut plus efficace pour cela que celui qui fut +adopté par la Nouvelle-York en 1720, sur la +recommandation de son gouverneur, M. Barnet, +et qui consistait à prohiber tout commerce +avec le Canada. «Les Français, écrivait M. +Hunter, gouverneur de la province anglaise, au +Bureau du commerce à Londres, les Français ont +des forts et des établissemens sur plusieurs points +du Mississipi et des lacs, et ils réclament ces +contrées et le commerce qui s'y fait comme +leur appartenant; si ces établissemens augmentent +et continuent de prospérer, l'existence +même des plantations anglaises sera menacée.... +je ne sache pas sur quoi ils fondent leur droit, +et je ne vois de moyen de parer au mal que je +viens de signaler, qu'en leur persuadant de l'abandonner. +Ce qu'il y aurait ensuite de mieux +à faire, ce serait d'étendre nos frontières et +d'augmenter le nombre de nos soldats»<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a> +<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" +name="footnote78"></a><b>Note 78:<a href="#footnotetag78"> +(retour) </a> Lettre du 9 juillet 1718: <i>Documens de Londres</i>.</b></blockquote> + +<p>Jamais homme d'état ne s'est exprimé avec +plus de franchise. Ne se croyant pas obligé +de voiler son langage, il dit les choses telles +qu'elles sont. Il ne cherche point à s'autoriser +de titres chimériques pour établir un droit de +priorité en faveur de sa patrie; il se contente +de mentionner ses motifs qui sont tout d'intérêt: +l'intérêt est sa règle, car de droit, même +celui de possession, même celui de premier occupant +qui dans le cas actuel est le meilleur, il +n'en reconnaît pas.</p> + +<p>M. de Vaudreuil suivait d'un oeil jaloux tous +les actes de ses voisins. Il vit toute la portée +de la recommandation de M. Burnet, et du statut +législatif qui avait été passé pour lui donner +force de loi. Immédiatement il se mit en frais +d'en contrecarrer les funestes conséquences. +M. de la Joncaire reçut l'ordre (1721) d'établir +un poste à Niagara, du côté du sud, afin +d'empêcher les Anglais de s'introduire sur les +lacs, ou d'attirer le commerce de ces contrées +à Albany. C'était un homme intelligent et qui +possédait à un haut degré cette éloquence +figurée qui charment tant les Sauvages. Il +obtint sans difficulté des Tsonnonthouans, par +qui il avait été adopté et qui le chérissaient +comme un de leurs compatriotes, la permission +d'ouvrir un comptoir dans leur pays. Une +députation envoyée auprès des Onnontagués, +et composée du baron de Longueuil, du marquis +de Cavagnal, fils du gouverneur, et de deux +autres personnes, obtenait, de son côté, l'assentiment +de ce canton au nouvel établissement. +Aussitôt que la nouvelle en parvint à Albany, +M. Burnet écrivit au gouverneur canadien pour +protester contre cette violation du traité d'Utrecht; +celui-ci répondit que Niagara avait +toujours appartenu à la couronne de France. +Burnet, ne pouvant obtenir d'autre satisfaction, +et ne voulant pas commettre lui-même d'hostilité, +s'adressa aux Iroquois pour les engager +à expulser les Français par la force. Il attachait +avec raison une grande importance à ce +poste, qu'il regardait comme funeste à sa +politique, lº parce qu'il protégeait la communication +du Canada avec le Mississipi par +l'Ohio, communication qu'il voulait interrompre +au moyen de ses alliés; et 2º. parce +que, si les Français y mettaient une garnison +assez forte, ils seraient maîtres du passage du +lac Ontario; et qu'au contraire si le fort était +démoli, les Sauvages occidentaux dépendraient +des Anglais<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a> +<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>. Burnet se plaignit vivement +à tous les cantons, dont il mit quatre dans ses +intérêts; mais il ne put engager les Tsonnonthouans, +ni à renvoyer Joncaire, ni à lui permettre +à lui-même de s'établir dans leur +pays. Alors il résolut d'ouvrir un comptoir sur +cette frontière, et il choisit l'entrée de la +rivière Oswégo à mi-chemin entre Niagara et +le fort de Frontenac, vers lequel le poste de +Joncaire devait acheminer la traite (1721)<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a> +<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" +name="footnote79"></a><b>Note 79:<a href="#footnotetag79"> +(retour) </a> «I will do my endeavours écrit M. Burnet au Bureau du +commerce, in the spring without committing hostility, to get +our Indians to demolish it. This place is of great consequence +for two reasons, 1st. because it keeps the communication between +Canada and Mississipi by the river Ohio open, which else our +Indians would be able to intercept at pleasure, and 2d. if it +should be made a fort with soldiers enough in it, it will keep +our Indians from going over the narrow part of the lake Ontario +by this only pass of the Indians without leave of the French, so +that if it were demolished the far Indians would depend on us»</b>. + +<p><b><i>Documens de Londres</i>.</b></p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" +name="footnote80"></a><b>Note 80:<a href="#footnotetag80"> +(retour) </a> Documens de Paris.--Journal historique de Charlevoix.</b></blockquote> + +<p>Les deux nations étaient décidées de se +maintenir dans les positions qu'elles avaient +ainsi prises. Louis XV écrivait de sa main sur +un mémoire: «Le poste de Niagara est de +la dernière importance pour conserver le commerce +des pays d'en haut». Il ordonna de bâtir +un fort en pierre sur l'emplacement même de +celui que M. Denonville y avait élevé autrefois, +il rendit libre la traite de l'eau de vie aux +Sauvages, comme elle l'était chez les Anglais, +et rétablit la vente des congés qui furent fixés +à 250 livres (1725). En même temps M. de +Beauharnais reçut instruction d'empêcher +aucun étranger de pénétrer sur le territoire +français, soit pour commercer, soit pour étudier +le pays; il fut défendu aux Anglais de rester +plus de deux jours à Montréal. Il y en avait +beaucoup d'établis dans cette ville, ouvriers, +marchands et autres. Il paraît que leur grand +nombre avait excité les soupçons du gouvernement<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a> +<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" +name="footnote81"></a><b>Note 81:<a href="#footnotetag81"> +(retour) </a> Lettre de M. Dupuy, intendant 1727.</b></blockquote> + +<p>Le duc de New-Castle, ministre secrétaire +d'état, se plaignit en vain à la cour de Versailles +de l'établissement de Niagara, que l'Angleterre +regardait comme un empiétement sur +le territoire cédé par le traité d'Utrecht. M. +Burnet écrivit aussi de nouveau à M. de Vaudreuil +dans ce sens une lettre qui fut remise au +baron de Longueuil, gouverneur par intérim +après la mort du dernier, par M. Livingston +alors en Canada ostensiblement pour son +éducation, mais probablement chargé de +quelque mission secrète.</p> + +<p>Ne recevant aucune réponse favorable, le +gouverneur de la Nouvelle-York commença à +se fortifier à Oswégo; et il répondit à la sommation +que M. de Beauharnais lui fit porter +en 1727 de se retirer de ce poste, en y envoyant +une forte garnison pour le défendre en +cas d'attaque. Oswégo possédait une double +importance pour les Anglais; il était nécessaire +à leur projet de s'emparer de la traite +des pelleteries, et il protégeait les établissemens +que leurs colons formaient entre l'Hudson +et le lac Ontario.</p> + +<p>Ces difficultés et ces empiétemens amenaient +l'un après l'autre des représailles. Voyant +qu'il ne pouvait déloger Burnet du poste qu'il +occupait sur le lac, M. de Beauharnais tourna +sa position et vint élever un fort vers la tête +du lac Champlain, à la pointe à la Chevelure +(Crown Point). Ce lac, comme l'on sait, qui +se décharge dans le St.-Laurent par la rivière +Richelieu, tire ses eaux du plateau où prend sa +source la rivière Hudson qui va se jeter du +côté opposé dans la mer, à New-York. Entouré +de montagnes vers le haut, ses rives s'abaissent +graduellement à mesure qu'on approche +de St.-Jean, bourg situé à son extrémité inférieure. +M. de la Corne, officier canadien distingué, +appela le premier l'attention sur l'importance +d'occuper ce lac, qui donnait entrée +dans le coeur de la Nouvelle-York. En effet, +de la Pointe à la Chevelure on menaçait à la +fois non seulement Oswégo et Albany, mais +encore du côté de l'orient la Nouvelle-Angleterre. +Aussi n'eut-elle pas plus tôt appris la +résolution des Français, que la législature de +cette dernière contrée vota une somme d'argent +pour envoyer, conjointement avec la Nouvelle-York, +une ambassade en Canada, afin de +l'engager à abandonner cette position. En +même temps elle pressa la première province +d'exciter l'opposition des cinq nations. Mais +ses démarches n'eurent aucune suite, et les Français, +malgré les réclamations et les menaces, y +construisirent le fort St.-Frédéric, ouvrage à +machicoulis, et le gardèrent jusqu'à la fin de la +guerre commencée en 1755. C'est ainsi que +dans une lutte d'un nouveau genre, lutte d'empiétemens, +lutte de sommations et de contre-sommations, +les deux premières monarchies de +l'Europe se disputaient pacifiquement, pour se +les disputer ensuite les armes à la main, quelques +lambeaux de forêts où déjà germaient +sous leurs pas le républicanisme et l'indépendance.</p> + +<p>Ces transactions, graves par les suites qu'elles +devaient avoir, se passaient entre 1716 et 1744. +Cependant, à la faveur de la paix, le Canada +faisait des progrès, lents peut-être si l'on veut, +parce qu'ils n'étaient dus qu'à l'accroissement +naturel de la population, mais constans et assurés, +malgré les ravages d'une épidémie, +la petite vérole, fléau qu'on n'avait pas encore +appris à dompter, et qui décima à plusieurs reprises +la population blanche et indigène. Les +défrichemens s'étendaient de tous côtés, les +campagnes surtout se peuplaient, les habitans, +reposés de leurs anciens combats, avaient +pris goût à des occupations paisibles et plus +avantageuses pour eux et pour le pays.</p> + +<p>L'émigration laissée à elle même, avait aussi +repris son cours, mais elle suffisait à peine pour +combler le vide que laissaient ceux qui périssaient +dans les longues et dangereuses pérégrinations +qu'ils entreprenaient pour la traite +des pelleteries. En 1725 cependant on voulut +la ranimer. Il y eut une espèce de flux dans +le cours émigrant. Le Chameau, vaisseau du +roi, partit de France chargé d'hommes pour +le Canada. Il portait M. de Chazel qui +venait remplacer M. Begon, comme intendant, +M. de Louvigny nommé au gouvernement des +Trois-Rivières, et plusieurs officiers, ecclésiastiques +et marchands. Cette émigration +précieuse moins par le nombre que par les lumières +et les capitaux qu'elle apportait, devait +donner un nouvel élan au pays; mais malheureusement +elle ne devait point parvenir à sa +destination. Une horrible tempête surprit +le Chameau à la hauteur de Louisbourg, +à l'entrée du golfe St.-Laurent, et le jeta, au +milieu de la nuit, sur les rescifs de l'île encore +sauvage du Cap-Breton, où il se brisa. Personne +ne fut sauvé. Le lendemain la côte parut +jonché de cadavres et de marchandises. La +nouvelle de cet affreux désastre fit une douloureuse +sensation dans toute la Nouvelle-France, +qui ressentit longtemps cette perte. Lorsqu'elle +était encore à la déplorer, elle en fit +une autre, qui ne lui fut pas moins sensible, +dans la personne de M. de Vaudreuil, qui expira +le 10 octobre (1725) après avoir gouverné +le Canada pendant 21 ans avec sagesse et l'approbation +du peuple, dont il fut sincèrement +regretté. Son administration ne fut troublée +par aucune de ces querelles qui ont si +souvent agité la colonie et divisé les grands +fonctionnaires publics et le clergé; et elle +fut constamment signalée par des événemens +heureux, dus en grande partie à sa +vigilance, à sa fermeté, à sa bonne conduite, +et aussi au succès qui accompagnait +presque toutes ses entreprises; car la chance +entre pour beaucoup dans les événemens +humains. Il eut pour successeur le marquis +de Beauharnais, qui avait déjà été intendant +à Québec après M. de Champigny. +Nommé en 1705 à la direction des classes de la +marine en France, il était capitaine de vaisseau +lorsqu'il fut choisi par Louis XV pour administrer +le gouvernement de l'importante colonie +du Canada, où il n'arriva qu'en 1726, et +dont les rênes lui furent remises par le baron +de Longueuil qui les tenait depuis la mort du +dernier gouverneur.</p> + +<p>L'intendant Begon, que M. de Chazel venait +relever, eut pour successeur M. Dupuy, +maître des requêtes, ancien avocat général au +conseil du roi, et fidèle disciple de l'esprit et +des doctrines des parlemens de France. Il ne +fut pas plutôt entré en fonctions, qu'il voulut +augmenter l'importance du conseil supérieur +dans l'opinion publique, inspirer à ses membres +les sentimens d'un haut respect pour leur +charge, et raffermir en eux cette indépendance +de caractère qui sied si bien à une magistrature +intègre, et qui a fait regarder les parlemens +français comme les protecteurs, les défenseurs +nés du peuple.</p> + +<p>Jaloux des droits de la magistrature, esclave +de la règle, le nouvel intendant ne fut pas longtemps +dans le pays sans se voir aux prises avec +plusieurs des autorités publiques, accoutumées +à jouir d'une assez grande latitude dans leurs +actes, et à exercer leurs pouvoirs plus suivant +l'équité ou la convenance que suivant +l'expression rigide de la lettre. Le premier +différend grave qui s'éleva ainsi, naquit d'une +circonstance fortuite, la mort de l'évêque +de Québec, M. de St.-Vallier, qui avait succédé +en 1680 à M. de Laval, forcé à la retraite +par son grand âge et ses infirmités. Cette +longue querelle que nos historiens ont ignorée, +car aucun d'eux n'en fait mention<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a> +<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>, souleva le +clergé et le gouverneur contre le conseil dirigé +par M. Dupuy. En général le gouverneur et +l'intendant étaient opposés l'un à l'autre; c'étaient +deux rivaux attachés ensemble par la +politique royale pour s'observer, se contenir, +se juger; si l'un était plus élevé en rang, l'autre +possédait plus de pouvoir, si le premier avait +pour courtisans les hommes d'épée, l'autre +avait les hommes de robe et les administrateurs +subalternes; mais ce système en rassurant +la jalousie du trône, devait désunir à +jamais ces deux grands fonctionnaires, mal que +rien ne pouvait compenser. Jusqu'à présent +l'intendant s'est rangé du côté du parti clérical; +aujourd'hui M. Dupuy occupe la position du +gouverneur qui s'est rallié au clergé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" +name="footnote82"></a><b>Note 82:<a href="#footnotetag82"> +(retour) </a> J'en ai trouvé tous les détails dans les régistres du conseil +supérieur, et dans une pièce consignée dans <a href="#ab">l'Appendice (B)</a> de +ce volume, découverte par M. Faribault dans les archives provinciales. +Les limites précises des pouvoirs du gouverneur et +de l'intendant qu'on a eu tant de peine à fixer, sont indiquées +avec clarté dans plusieurs documents de ce grand procès.</b></blockquote> + +<p>L'évêque de Québec mourut en décembre +1727, pendant l'absence de M. de Mornay, +son coadjuteur depuis 1713. M. de Lotbinière, +archidiacre, se préparait à faire les obsèques +du prélat, en sa qualité de grand vicaire, lorsque +le chapitre prétendit que ses fonctions +avaient cessé comme tel par le décès de l'évêque; +que le siége épiscopal était vacant, et +que c'était à lui, le chapitre, à régler tout ce +qui avait rapport à l'inhumation du pontife et à +l'élection de son successeur.</p> + +<p>L'archidiacre repoussa cette prétention; et +sur le refus que l'on fit d'obtempérer aux ordres +qu'il donnait en sa qualité de grand vicaire, il +fit assigner devant le conseil supérieur, c'est-à-dire +devant l'autorité civile, le chapitre pour répondre +de sa rébellion. Le chapitre se contenta +de déclarer avec dédain qu'il ne reconnaissait +aucun juge en Canada capable de prendre connaissance +des motifs du différend élevé entre +lui et le plaignant, qu'il ne pouvait être traduit +que devant l'official du diocèse, et qu'il en appelait +au roi en son conseil d'état. C'était l'ancienne +prétention cléricale de récuser les tribunaux +civils ordinaires. M. Dupuy la traita +de monstrueuse, le conseil supérieur tenant, +disait-il, en ce pays la place des parlemens +français, qu'il fallait reconnaître avant de pouvoir +en appeler à la couronne. Des scènes de +scandale suivirent ces premières altercations. +Le chapitre se rendit tumultueusement, à la +tête d'une foule de peuple, à l'Hôpital-Général, +à l'entrée de la campagne, où était déposé le +corps de l'évêque, auprès duquel il avait défendu +aux fidèles d'aller prier; il se précipita +avec fracas dans la chapelle, manda devant +lui la supérieure du monastère, la suspendit +de ses fonctions et mit le couvent en interdit, +afin d'empêcher sans doute la cérémonie des +obsèques. Tout cela dénotait peu de respect +pour la mémoire du chef du clergé que l'on +venait de perdre, et rappelait aux plaisans +quelques unes des scènes du Lutrin.</p> + +<p>Cependant le conseil supérieur rendait son +arrêt (janvier 1728) sur la vacance du siége +épiscopal, qu'il déclara rempli attendu l'existence +de M. de Mornay, coadjuteur et successeur +désigné du dernier évêque, lequel avait +même en cette qualité gouverné les missions +de la Louisiane. Le chapitre se trouvait par là +privé de faire aucun acte de juridiction diocésaine. +Il avait bien bravé le conseil lors de +l'inhumation, à présent que l'on était à l'important +de l'affaire, il ne balança pas à se mettre +en pleine insurrection contre lui. En conséquence, +M. de Tonnancourt, chanoine de la +cathédrale, monta en chaire le jour de l'Epiphanie +avec un mandement contre l'intervention +du pouvoir civil, qu'il lut aux fidèles, avec +ordre à tous les curés de le publier au prône de +leurs paroisses respectives. L'intendant fit informer +immédiatement contre le chanoine audacieux. +Toute la rivalité jalouse qui existait en +France entre le clergé et les parlemens toujours +quelque peu libéraux et jansénistes, se manifesta +dans cette dispute, qui du reste n'eût intéressé +que la chronique religieuse et les légistes canoniques, +si, à cette phase de son progrès, le gouverneur +ne fût intervenu tout à coup pour interrompre +le cours des tribunaux. M. de Beauharnais +alla beaucoup plus loin que M. de +Frontenac dans cette intervention dangereuse. +Il se déclara le champion du chapitre. Il se +rendit le 8 mars au conseil supérieur avec son +secrétaire par lequel il fit lire une ordonnance +interdisant à ce corps toute procédure ultérieure +dans l'affaire du clergé, et cassant les +arrêts qui avaient déjà été rendus. Il voulut +aussi imposer silence au procureur général. +Cette haute cour tint en cette circonstance +grave, une conduite pleine de dignité. Elle +ordonna d'abord au secrétaire du gouverneur +de se retirer, parcequ'il ne faisait pas partie +du conseil; elle protesta ensuite contre l'insulte +faite à la justice; et, par une déclaration +motivée en présence du gouverneur lui-même, +dans laquelle elle qualifia ses prétentions de +téméraires autant que nouvelles dans la colonie, +elle résolut de porter ses plaintes au roi de +l'atteinte faite à l'indépendance et à l'autorité +des tribunaux.</p> + +<p>Le gouverneur sortit irrité. Il fit publier à +la tête des troupes et des milices des villes et +des campagnes, son ordonnance d'interdiction +avec défense de recevoir les arrêts du conseil +supérieur sans son ordre exprès. Le conseil +répondit par une contre-ordonnance du 27 +mars (1728) dans laquelle on trouve ces mots: +«Les peuples savent bien et depuis longtemps +que ceux qui ont ici l'autorité du prince pour +les gouverner, ne peuvent en aucun cas se +traverser en leurs desseins; et que dans les +occasions où ils sont en diversité de sentimens +pour les choses qu'ils ordonnent en commun, +l'exécution provisoire du projet différemment +conçu, dépend du district dans lequel il doit +s'exécuter; de sorte que si le conseil supérieur +a des vues différentes d'un gouverneur général +en chose qui regarde la justice, c'est ce que le +conseil ordonne qui doit avoir son exécution; +et de même s'il y a diversité de sentiment +entre le gouverneur général et l'intendant sur +des choses qui les regardent en commun, les +vues du gouverneur général prévaudront si ce +sont choses purement confiées à ses soins, telle +qu'est la guerre et la discipline militaire hors +de laquelle, étant défendu au gouverneur général +de faire aucune ordonnance telle qu'elle +soit, il ne peut jamais faire seul qu'une ordonnance +militaire. Les ordonnances de l'intendant +doivent de même s'exécuter par provision, +quand ce dont il s'agit est dans l'étendue de +ses pouvoirs, qui sont la justice, la police et les +finances, sauf à rendre compte au roi de part +et d'autre chacun en son particulier, des vues +différentes qu'ils auront eues, à l'effet que le +roi les confirme ou les réforme à son gré. +Telle est l'économie du gouvernement du +Canada<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a> +<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" +name="footnote83"></a><b>Note 83:<a href="#footnotetag83"> +(retour) </a> «Le gouverneur et lieutenant général dans le Canada n'a +aucune autorité sur les cas d'amirauté, et nulle direction sur les +officiers qui rendent la justice».--Règlement de 1684 signé +du roi et du grand Colbert, et un grand nombre d'autres règlemens +rendus depuis dans le même sens.</b></blockquote> + +<p>Le conseil maintint la position qu'il avait +prise, et sévit contre les rebelles. Quelques +uns de ses membres cependant furent gagnés +ou intimidés par M. de Beauharnais; et l'un +d'eux, le nommé Crespin, après avoir voté +avec ses collègues, refusa de remplir certaines +fonctions qu'ils lui avaient déférées temporairement +dans la conduite du grand procès qui les +occupait. On l'interdit. Cela se passait le 6 +avril. Le 30 mars les troupes avaient été appelées +une seconde fois sous les armes, et les officiers +avaient déchiré à coups d'épée les nouveaux +arrêts et les nouvelles ordonnances du +conseil. Le gouverneur était résolu d'aller aux +dernières extrémités. Les prisons furent forcées +et tous les décrétés par justice du tribunal +furent élargis et reçus au château St.-Louis. +Les officiers qui osèrent désapprouver cette +conduite furent mis aux arrêts. Non encore +content, M. de Beauharnais, qui était à Montréal, +adressa le 13 mai une lettre de cachet à +son lieutenant à Québec, pour exiler les deux +conseillers les plus opiniâtres, l'un M. Gaillard, +à Beaupré, et l'autre M. d'Artigny à Beaumont. +Ce coup d'état, qui était heureusement +un fait inouï dans le pays, y fit une grande sensation. +Jusqu'alors le cours de la justice avait +été rarement interrompu, du moins avec cet +éclat qui nous rappelle une triste époque, l'interdiction +des deux juges canadiens de Québec +en 1838. Le gouverneur voulait rendre le +conseil incompétent en le réduisant à moins de +cinq membres actifs, nombre nécessaire pour +rendre les arrêts. L'intendant publia aussitôt +une autre ordonnance (29 mai) en sa qualité +de président et de seul chargé de le convoquer, +pour enjoindre à tous ses membres de +rester à leur poste, sous peine de désobéissance, +et de ne tenir aucun compte de l'ordre +illégal du gouverneur.</p> + +<p>Le conseil se trouva ainsi en opposition à +ce dernier et à la majorité du clergé. Les +Récollets inclinant ordinairement pour le pouvoir +civil, se rangèrent cette fois avec l'autorité +militaire et ecclésiastique. Les Jésuites, +contre leur usage, se tinrent, à ce qu'il paraît, +à l'écart et observèrent une prudente réserve. +Le roi avait été saisi de l'affaire dès le commencement, +et l'on sut bientôt à quoi s'en tenir +sur la conduite que suivrait le ministère. Ce +qui se passait alors en France était d'ailleurs +un avertissement suffisant pour les plus clairvoyans.</p> + +<p>Le cardinal de Fleury avait remplacé le +cardinal Dubois à la tête des affaires. Par +une espèce d'ironie l'immoral Louis XV ne +voulait être servi que par des cardinaux. +Le nouveau ministre tâchait d'apaiser les +troubles religieux qui agitaient le royaume à +l'occasion de la bulle <i>unigenitus</i>. Cette bulle +proclamait l'infaillibilité du pape; et le cardinal +avait promis de se vouer à sa défense pour +obtenir le chapeau. «Comme prêtre, dit un +auteur, il oublia qu'il se devait à la France et +non à la cour de Rome; il se fit juge opiniâtre +des consciences, quand il ne fallait être que +conciliateur. Il avait des vues bornées, peu +de génie, beaucoup d'égoïsme; il craignait les +Jésuites et les servait afin de ne pas les avoir +pour ennemis».</p> + +<p>Le concile provincial d'Embrun tenu en +1727, ayant condamné l'évêque de Senez, +accusé d'avoir attaqué la fameuse bulle, le +parlement et le barreau s'élevèrent contre le +jugement, le parlement qui bravait alors la +cour de Rome, en refusant la légende de Grégoire +XII béatifié à la sollicitation des Jésuites, +et qui s'élevait devant le cardinal comme l'opposant +de ses vues. On conçoit quelle amertume +cette conduite laissait dans le coeur du +ministre, et dans quelle disposition d'esprit il +reçut la nouvelle des démêlés entre le chapitre +et le conseil supérieur de Québec, image +du parlement de Paris. La querelle canadienne +se confondit à ses yeux avec la querelle +française. M. Dupuy fut immédiatement rappelé, +et l'ordre envoyé, dès le 1 juin 1728, au +conseil supérieur de lever les saisies du temporel +des chanoines et curé de la cathédrale, +qu'il avait ordonnées dans le cours des procédures.</p> + +<p>Il y eut alors dans ce conseil un revirement +d'opinion peu honorable pour ses lumières ou +pour son indépendance. M. d'Artigny et M. +Gaillard, s'étant présentés pour y prendre +place comme à l'ordinaire, furent informés +par M. Delino, qui le présidait en l'absence +de son chef disgracié, qu'il avait été décidé +qu'ils ne pourraient être admis jusqu'à ce +que le roi se fût prononcé au sujet de la +lettre de cachet du marquis de Beauharnais +du 13 mai. Cette suspension dura jusqu'à l'arrivée +du nouvel intendant, M. Hocquart, +l'année suivante<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a> +<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" +name="footnote84"></a><b>Note 84:<a href="#footnotetag84"> +(retour) </a> <i>Registres de l'intendant. Registres du conseil supérieur.</i></b></blockquote> + +<p>Tel fut le dénoûment de ce différend, dans lequel +le conseil finit par jouer un rôle servile qui +ne caractérise que trop souvent les autorités +coloniales. M. Dupuy avait, aux premiers avis, +remis sa charge afin de ne point partager la +honte de ces rétractations.</p> + +<p>Quant à l'élection de l'évêque, la position +prise par l'autorité civile fut maintenue, puisque +M. de Mornay succéda à M. de St.-Vallier en +vertu de son droit de second dignitaire du +diocèse. Cependant il ne vint point en Canada. +M. Dosquet, nommé évêque de Samos, arrivé +avec M. Hocquart en 1729, y fit les fonctions +de pontife comme coadjuteur jusqu'en 1735, +époque de la résignation de M. de Mornay et +de la sienne. M. de Pourroy de l'Auberivières +fut choisi pour remplir le siége vacant; +mais il mourut en arrivant à Québec en 1739. +Enfin il eut pour successeur M. Dubreuil de +Pontbriant, le premier Canadien qui ait porté +la mitre. Sa nomination interrompit ces mutations +fréquentes de la première charge ecclésiastique +du pays.</p> + +<p>Depuis 14 ans aucune expédition militaire +n'avait appelé les Canadiens sous les drapeaux. +C'était une chose inouïe dans nos annales. Mais +tout à coup, en 1728, le bruit du tambour retentit +sur les places publiques, et annonça aux +habitans qu'il se passait quelque chose d'inaccoutumé +parmi les peuplades de l'Occident. On +sut bientôt en effet que c'était une des nations +du Michigan qui avait pris les armes, les Outagamis. +On demandait seulement quelques hommes +de bonne volonté, qui se présentèrent. Cette +expédition, quoique composée d'un petit nombre +de guerriers, avait, comme la plupart de celles +où s'étaient déjà distingués les Canadiens, quelque +chose de vaste qui frappait l'imagination du +soldat par l'immense distance et la solitude des +pays à parcourir. Elle se mit en route pour le +pays des Outagamis, nation farouche et cruelle. +C'étaient les Iroquois, c'étaient surtout les +colonies américaines brûlant de s'emparer +du Détroit, qui l'avaient armée au commencement +du siècle contre les Canadiens, qui +la connaissaient à peine. «Ce peuple aussi +brave que l'Iroquois, moins politique, beaucoup +plus féroce, qu'il n'a jamais été possible, ni de +dompter, ni d'apprivoiser, et qui semblable à +ces insectes, qui paraissent avoir autant d'âmes +que de parties de leurs corps, renaissent pour +ainsi dire après leur défaite», ce peuple se +trouvait partout, et était devenu l'objet de la +haine de toutes les nations de ce continent. Depuis +vingt-cinq ans les Outagamis ou Renards +interrompaient le commerce, et rendaient les +chemins presqu'impraticables à plus de cinq +cents lieues à la ronde. Ils avaient presque +tous été détruits dans la guerre de 1712, par +M. Dubuisson. Le peu qui avait échappé +au massacre, rôdait continuellement dans le +voisinage des postes français. Ils infestaient +par leurs brigandages et leurs meurtres, non +seulement les rives du lac Michigan, mais +encore toutes les routes qui conduisaient du Canada +à la Louisiane, entravant par là gravement +le commerce. Une seconde expédition +entreprise contre eux deux ans après, par +ordre de M. de Vaudreuil, et conduite par M. +de Louvigny, lieutenant du roi à Québec, n'avait +fait que les arrêter pendant un temps. +Elle s'était terminée par un traité que ce commandant +signa avec eux, suivant ses instructions, +et par lequel il les obligea à céder leur +pays à la France. Mais cela n'empêcha pas +ces Sauvages de reprendre bientôt leurs anciennes +habitudes de pillage, et de commettre +des hostilités partout où ils se trouvaient. Ils +engagèrent même plusieurs autres tribus à +suivre leur exemple. M. de Beauharnais +poussé à bout jura de les exterminer. Mais +comment saisir des hommes nomades, qui n'ont +point d'asile fixe, et qui s'échappent et disparaissent +dans des régions inconnues sans qu'on +puisse suivre leur trace?</p> + +<p>C'est ce que l'on essaya. 450 Canadiens et 7 +à 8 cents Sauvages, commandés par M. de Ligneris, +entrèrent sur leur territoire. Une portion +de cette petite armée s'était mise en route, +au commencement de juin, de Montréal. Elle +avait remonté la rivière des Outaouais en canot, +avait traversé le lac Nipissing, pénétré, par la +rivière aux Français, dans le lac Huron, et +traversé ce lac après y avoir été rejointe par le +reste des Indiens. Arrivée à Michilimackinac +le 1 août, elle débarquait enfin le 14 à Chicago, +au fond du Michigan, après deux mois et neuf +jours de marche.</p> + +<p>Les premiers ennemis qu'elle eût à combattre, +furent les Malhomines ou Folles-Avoines, +ainsi nommés parcequ'ils se nourrissaient +d'une espèce de riz qui croît en abondance +dans les plaines marécageuses situées +au sud du lac Supérieur. Le lendemain cette +tribu, que les Outagamis avaient entraînée dans +leur alliance, se présenta rangée en bataille +sur le rivage pour s'opposer au débarquement +des Français. Mais à peine leurs canots +eurent-ils touché la terre, que les Canadiens et +leurs alliés saisissant leurs haches et leurs fusils, +s'élancèrent vers les Malhomines avec de +grands cris. La mêlée fut vive mais courte, +Salle et de Perrot, avait néanmoins l'expérience +des voyages, et l'on pouvait espérer un +résultat satisfaisant. Il partit en 1738 avec +ordre de prendre possession des pays qu'il découvrirait, +pour le roi, et d'examiner attentivement +quels avantages l'on pourrait retirer d'une +communication entre le Canada ou la Louisiane +et l'océan Pacifique. Le gouvernement +avait l'intention de prolonger la ligne des postes +de traite jusque sur cette mer. Les regards +des Européens sans cesse tournés vers l'Occident, +semblaient chercher cette terre promise +qui avait embrasé le génie de Colomb, ce +ciel mystérieux, et qui fuit toujours, vers lequel +comme une puissance magique pousse continuellement +la civilisation.</p> + +<p>M. de la Vérandrye passa par le lac Supérieur, +longea le pied du lac Winnipeg, et remontant +ensuite la rivière des Assiniboils, s'avança +vers les Montagnes-Rocheuses qu'il n'atteignit +pas cependant, s'étant trouvé mêlé dans une +guerre avec les naturels dans laquelle il perdit +une partie de ses gens, ce qui l'obligea d'abandonner +son entreprise. Ce voyageur raconta +ensuite au savant suédois, Kalm, qui +visitait le Canada en 1749, qu'il trouva dans les +contrées les plus reculées qu'il avait parcourues, +et qu'il estimait être à 900 lieues de +Montréal, de grosses colonnes de pierre d'un +seul bloc, quelquefois appuyées les unes contre +les autres, et d'autres fois superposées comme +celles d'un mur; que ces pierres n'avaient pu +être disposées ainsi que de main d'homme, +et qu'une d'elles était surmontée par une autre +fort petite n'ayant qu'un pied de long sur +quatre ou cinq pouces de large, portant sur +deux faces des caractères inconnus. Cette +petite pierre fut envoyée au secrétaire d'état, +à Paris. Plusieurs des Jésuites qui +l'avaient vue en Canada, assurèrent à Kalm +que les lettres qui y étaient gravées, ressemblaient +parfaitement à celles des Tartares. Les +Sauvages ignoraient par qui ces blocs avaient +été apportés là, et disaient qu'on les y voyait +depuis un temps immémorial. L'origine tartare +des caractères paraît très probable à Kalm; +elle semblerait en effet confirmer l'hypothèse +d'une émigration asiatique, de qui serait descendue +au moins une partie des tribus sauvages +de l'Amérique.</p> + +<p>L'on donna au pays découvert par M. de la +Vérandrye, le nom de «Pays de la mer de +l'Ouest», parce que l'on crut n'être pas bien +éloigné de cette mer; et on y établit une chaîne +de petits postes pour contenir les Indigènes et +faire la traite des pelleteries. Le plus reculé +fut d'abord celui de la Reine, à 100 lieues à +l'ouest du lac Winnipeg sur la rivière des Assiniboils; +on en construisit ensuite trois autres +en gagnant toujours le couchant; le dernier +prit le nom de Paskoyac, de la rivière +sur laquelle il était assis.</p> + +<p>Sous l'administration de M. de la Jonquière, +une nouvelle expédition fut mise sur pied +pour la même fin. L'intendant Bigot était +alors en Canada; il forma, pour faire la traite +en même temps que des découvertes, une +société composée du gouverneur et de lui-même, +de MM. Breard, contrôleur de la marine, +Legardeur de St.-Pierre, officier plein +de bravoure et fort aimé des Indiens, et de Marin, +capitaine décrié par sa cruauté, mais redouté +de ces peuples. Ces deux derniers furent chargés +de l'oeuvre double de l'association. Marin +devait remonter le Missouri jusqu'à sa source, et +de là suivre le cours de la première rivière sur +laquelle il tomberait, qui irait se jeter dans +l'Océan. St.-Pierre passant par le poste de la +Reine, devait aller le rejoindre sur le bord de cette +mer à une certaine latitude. Mais tout cela +était subordonné à la spéculation pour laquelle +on s'était associé, c'est-à-dire que les voyageurs +interrompraient l'expédition dès qu'ils +auraient amassé assez de pelleteries. Ils ne +furent pas loin, et ils revinrent chargés d'une +riche moisson. Les associés firent un profit +énorme. M. Smith fait monter la part seule +du gouverneur à la somme prodigieuse de +300,000 francs. La France ne retira rien de +cette expédition, dont l'Etat fit tous les frais.</p> + +<p>Cependant l'attitude que prenaient les colonies +françaises et anglaises devenait de plus en +menaçante, et la tournure des affaires en Europe +annonçait une rupture prochaine entre +les deux nations. La question des frontières, +tenue en suspens par l'impossibilité de concilier +les prétentions avancées de part et d'autre +laissait depuis longtemps les colons dans l'attente +des hostilités. Dès 1735, M. Raensalaer, +patron ou seigneur d'Albany, sous prétexte +de voyager pour son amusement, et dans +la prévision de la reprise des armes, vint en +Canada, et informa secrètement le gouverneur +que dans les dernières guerres, l'on avait ménagé +leur pays, et que M. de Vaudreuil avait +recommandé à ses alliés de n'y pas faire de +courses; que la Nouvelle-York avait fait la +même chose de son côté, et qu'elle était encore +disposée à en user de même.</p> + +<p>En 1740 la guerre était devenue encore plus +probable. M. de Beauharnais avait, sur les +ordres de la cour, fait mettre les forts de +Chambly, St.-Frédéric et Niagara en état de +défense. Il travaillait aussi depuis longtemps à +resserrer davantage les liens qui unissaient les +Sauvages aux Français. Il tint à cet effet de +longues conférences avec eux (1741), dans lesquelles +il put s'assurer, que, s'ils n'étaient pas +tous très attachés à notre cause, la puissance +croissante de nos voisins, excitait leur inquiétude +et leur jalousie. L'on faisait bien de ménager, +de rechercher même ces peuples qui, +d'après un dénombrement fait en 1736, de +toutes leurs tribus depuis les Abénaquis jusqu'aux +Mobiles, comptaient 15,675 guerriers.</p> +<a name="l8" id="l8"></a> + +<h2>LIVRE VIII.</h2> +<br> + +<a name="l8c1" id="l8c1"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE 1.</h3> + +<h3>COMMERCE.</h3> + +<h3>1608-1744.</h3> + +<p><b> +De l'Amérique et de ses destinées.--But des colonies qui y +ont été établies.--Le génie commerçant est le grand trait caractéristique +des populations du Nouveau-Monde.--Commerce +canadien: effet destructeur des guerres sur lui.--Il s'accroît cependant +avec l'augmentation de la population.--Son origine: +pêche de la morue.--Traite des pelleteries de tout temps principale +branche du commerce de la Nouvelle-France.--Elle est +abandonnée au monopole de particuliers ou de compagnies jusqu'en +1731, qu'elle tombe entre les mains du roi pour passer en +celles des fermiers.--Nature, profits, grandeur, conséquences de +ce négoce; son utilité politique.--Rivalité des colonies anglaises; +moyens que prend M. Burnet, gouverneur de la Nouvelle-York, +pour enlever la traite aux Français.--Lois de 1720 et de 1727.--Autres +branches de commerce: pêcheries, combien elles sont +négligées.--Bois d'exportation.--Construction des vaisseaux.--Agriculture; +céréales et autres produits agricoles.--Jin-seng.--Exploitation +des mines.--Chiffre des exportations et des importations.--Québec, +entrepôt général.--Manufactures: introduction +des métiers pour la fabrication des toiles et des draps destinés +à la consommation intérieure.--Salines.--Etablissement +des postes et messageries (1745).--Transport maritime.--Taxation: +droits de douane imposés fort lard et très modérés.--Systèmes +monétaires introduits dans le pays; changemens fréquens +qu'ils subissent et perturbations qu'ils causent.--Numéraire, +papier-monnaie: cartes, ordonnances; leur dépréciation.--Faillite +du trésor, le papier est liquidé avec perte de 5/8 pour +les colons en 1720.--Observations générales.--Le Canadien +plus militaire que marchand.--Le trafic est permis aux fonctionnaires +publics; affreux abus qui en résultent.--Lois de commerce.--Etablissement +du siège de l'Amirauté en 1717; et +d'une bourse à Québec et à Montréal.--Syndic des marchands.--Le +gouvernement défavorable à l'introduction de l'esclavage +au Canada. +</b></p> + +<p>La découverte du Nouveau-Monde est un +des événemens qui ont exercé l'influence la +plus salutaire sur la destinée des Européens<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a> +<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>, et +la plus funeste sur celle des nombreuses nations +indiennes qui peuplaient les forêts de l'Amérique. +L'amour de l'indépendance, inné parmi +ces tribus nomades, et leur intrépidité ont +retardé et retardent encore à peine leur ruine +d'un jour: elles tombent au contact de la civilisation +en même temps que les bois mystérieux +qui leur servent de retraites. Bientôt, +pour nous servir des paroles poétiques de Lamennais, +elles auront disparu, sans laisser plus +de trace que les brises qui passent sur les +savanes et que les flots poussés par une force +invisible entre les bancs de corail. En moins +de trois siècles elles ont disparu d'une grande +partie du continent Ce n'est pas ici le lieu de +rechercher les causes de cet anéantissement de +tant de peuples dans un si court espace de +temps que l'imagination en est étonnée. Nous dirons +seulement que l'introduction des Européens +dans le Nouveau-Monde a donné un nouvel +essor aux progrès de la civilisation. Elle a +marqué cette ère incomparable, où un immense +et fertile continent s'est trouvé tout-à-coup +livré au génie des populations chrétiennes, au +génie d'une immigration qui, foulant aux pieds +les dépouilles sociales des temps passés, a +voulu inaugurer une arche d'alliance nouvelle, +une société sans priviléges et sans exclusion. +Le monde n'avait encore rien vu de semblable. +Cette nouvelle organisation doit-elle atteindre +les dernières limites de la perfectibilité humaine? +On le croirait si les passions des +hommes n'étaient partout les mêmes, si l'amour +des richesses surtout n'envahissait +toutes les pensées, n'était devenu, comme +celui des armes au moyen âge, la première +idole de l'Amérique. Rien n'y entrave les +lumières, ni vieux préjugés, ni vieilles doctrines, +ni institutions antiques. La place du +beau et du bon est vide. Les siècles passés +n'ont laissé ni ruines, ni décombres, que la +hache du défricheur n'ait abattues ou ne puisse +niveler.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" +name="footnote85"></a><b>Note 85:<a href="#footnotetag85"> +(retour) </a> «The discovery of America was, in this way, of as much +advantage to Europe, as the introduction of foreign commerce +would be to China. It opened a large market for the produce of +European industry, and constantly provided a new employment +for that stock which this industry accumulated». Brougham: +<i>Colonial policy of the European powers</i>.</b></blockquote> + +<p>L'établissement de ce continent opéra une +révolution surtout dans le commerce, qui embrasse +tout aujourd'hui, et qui du rang le plus +humble tend continuellement à occuper la première +place de la société, et à y exercer la +plus grande influence. Les armes, la mitre +ont tour à tour exercé leur domination sur le +monde, le commerce prend déjà leur place. Il +règne, il doit régner en roi sur toute l'Amérique; +son génie précipitera de gré ou de force sous son +joug les contrées dont l'industrie sera trop lente +à se réveiller. C'est donc aux peuples et aux +gouvernemens à se préparer pour fournir une +carrière qui doit les mener à la puissance. +L'industrie a établi son trône dans cette portion +du globe, qui remplit déjà d'étonnement ou de +crainte les vieilles nations guerrières et aristocratiques +de l'Europe.</p> + +<p>Mais avant de parvenir à ce degré de grandeur +auquel ce continent est destiné, mais qu'il +ne doit atteindre qu'après avoir acquis les +moyens de satisfaire à toutes ses exigences, et +de posséder la liberté dont il a besoin, il a dû +payer tribut et soumission aux métropoles qui +l'ont peuplé. Il a dû comme l'enfant reconnaître +leur autorité jusqu'à ce qu'il fût adulte, +jusqu'à ce qu'il fût homme fait, c'est la +la loi de la nature. C'est à ce titre +et pour l'indemniser de sa protection, que l'enfant +travaille pour son père. Aussi l'Europe a +dit par la bouche de Montesquieu: «Les colonies +qu'on a formées au delà de l'Océan sont +sous un genre de dépendance dont on ne trouve +que peu d'exemples dans les colonies anciennes, +soit que celles d'aujourd'hui relèvent de l'Etat +même, ou de quelque compagnie commerçante +établie dans cet Etat.</p> + +<p>«L'objet de ces colonies est de faire le commerce +à de meilleures conditions qu'on ne le +fait avec les peuples voisins, avec lesquels tous +les avantages sont réciproques. On a établi +que la métropole seule pourrait négocier dans +la colonie; et cela avec grande raison, parce +que le but de l'établissement a été l'extension +du commerce, non la fondation d'une ville ou +d'un nouvel empire.</p> + +<p>«Ainsi c'est encore une loi fondamentale de +l'Europe, que tout commerce avec une colonie +étrangère est regardé comme un pur monopole +punissable par les lois du pays: et il ne faut pas +juger de cela par les lois et les exemples des +anciens peuples<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a> +<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a> qui n'y sont guère applicables.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" +name="footnote86"></a><b>Note 86:<a href="#footnotetag86"> +(retour) </a> Excepté les Carthaginois, comme on voit par le traité qui +termina la première guerre punique.</b></blockquote> + +<p>«Il est encore reçu que le commerce établi +entre ces métropoles n'entraîne point une permission +pour les colonies qui restent toujours +en état de prohibition».</p> + +<p>En vain la Nouvelle-Angleterre et la Virginie +diront-elles: nous ne fûmes point fondées +par des spéculateurs européens, mais par des +hommes libres qui vinrent se réfugier dans les +forêts du Nouveau-Monde pour se soustraire +aux persécutions de leur mère-patrie, par des +hommes libres qui vinrent y cacher leurs lois +et leurs autels, l'Europe répondra: la colonie +est soumise au pouvoir suprême de la métropole.</p> + +<p>En vain le Canada dira-t-il, j'ai un pacte qui +fut conquis après six ans d'une lutte acharnée, +et scellé avec le plus pur sang de mes enfans, +un pacte qui me garantit l'usage de ma religion +et de ma propriété, c'est-à-dire de ma +langue, de mes biens et des lois qui les régissent, +l'Europe répondra: la colonie est soumise +au pouvoir suprême de la métropole.</p> + +<p>Le traité d'Utrecht fut suivi d'une longue +période de paix presque sans exemple dans les +annales du Canada. Depuis son établissement +cette colonie avait presque toujours eu les +armes à la main, pour repousser tantôt les Anglais, +tantôt les Indiens, qui venaient tour à +tour lui disputer un héritage couvert de ses +sueurs et de son sang. Cette guerre semblait devenir +plus vive à mesure qu'elle se prolongeait. +Mais il vient un temps où les forces et l'énergie +comme les passions s'usent et s'épuisent. +Les parties belligérantes plus affaiblies encore +en Amérique qu'en Europe, mirent enfin un +terme à cette lutte, et les colons depuis si +longtemps victimes de la politique de l'ancien +monde, et de quelques hommes ambitieux du +nouveau, purent goûter sans alarmes les fruits +de leur industrie; et continuer sans interruption +à développer leurs établissemens.</p> + +<p>L'on aurait tort de croire avec quelques auteurs +que l'espace qui s'écoula de 1713 à la +guerre de 1744 fut nul pour l'histoire. Aucune +époque, comme nous l'avons déjà dit, ne fut +plus remarquable par les progrès du commerce +et de la population, malgré la décadence et les +embarras financiers de la mère-patrie, qui réagirent +sur toutes ses colonies et retardèrent +leur accroissement d'une manière fâcheuse. +Par sa seule énergie, le Canada triompha des +désavantages de sa situation dont le plus grave +était son interdiction aux vaisseaux et aux +marchandises étrangers. Mais il était encore +trop faiblement peuplé pour sentir tout ce que +cette tyrannie avait d'oppressif. Les colonies +anglaises supportaient en silence le même joug, +mais elles songeaient, elles alors, aux moyens +de s'y soustraire.</p> + +<p>D'un autre côté, la traite des pelleteries et +les guerres continuelles avaient fait perdre à +une partie des Canadiens le goût de la paix. +Peuple chasseur et guerrier, il méprisait trop +l'agriculture, les arts et le commerce; la considération +et les honneurs ne pouvaient s'acquérir +à ses yeux, que dans les combats et +dans les entreprises hasardeuses et semées de +dangers. Il fallait donc une longue tranquillité +pour changer ces préjugés et ces habitudes. +Une troisième cause d'appauvrissement pour +lui, c'était l'émigration. Les colonies fondées +sur les lacs et dans la Louisiane avaient été +commencées par des Canadiens. Ce qui arrivait de France, +comme on l'a observé ailleurs, +était loin de combler le vide qu'ils laissaient en +s'éloignant de leur patrie. Néanmoins ces +obstacles furent graduellement surmontés, et +la population qui était en 1719 de 22,000 âmes +s'était élevée en 1744 à près de 50,000 âmes, et +les exportations qui ne passaient pas cent mille +écus (Raynal) montèrent en 1749 à 1400 mille +francs.</p> + +<p>Les Français furent probablement les premiers +qui dotèrent l'Europe de la pêche de la +morue, source inépuisable de richesses, par la +découverte des bancs de Terreneuve; ils lui +léguèrent de plus une nouvelle industrie dans +la traite des pelleteries, dont les avantages cependant +ont été plus d'une fois mis en question +à cause de ses conséquences démoralisatrices.</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, ce commerce fut établi +par les pêcheurs qui s'approchant des côtes du +Canada et de l'Acadie, commencèrent avec les +Indigènes un trafic qui leur rapporta des bénéfices +considérables. Petit à petit on lia des +relations plus intimes avec eux; plus tard on +voulut avoir un pied à terre dans le continent +même que l'on s'était contenté jusque là de +côtoyer, et l'on y éleva des comptoirs pour la +traite. Alors des spéculateurs riches et influens +en demandèrent le monopole exclusif, à +la condition d'y porter des colons pour établir +ces contrées nouvelles, dont l'on pressentait +vaguement l'avenir; ils l'obtinrent, et ainsi fut +introduite la domination française sur une portion +considérable du Nouveau-Monde.</p> + +<p>L'on sait par quelles mains le monopole dont +il s'agit a successivement passé en commençant +par M. Chauvin, au début du 17e siècle. Placée +spécialement sous la protection de ce +monopole, la traite des pelleteries fut regardée +dans tous les temps comme la branche +la plus importante du commerce canadien. +Aussi commencerons-nous par elle le tableau +qui va suivre. Comme nous venons de le dire, +c'est M. Chauvin qui exerça le premier le monopole +de la traite d'une manière régulière et +systématique. Il paraît que longtemps avant +lui, ce privilège avait été accordé à plusieurs +personnes, et que même Jacques Cartier l'avait +obtenu, mais rien ne constate positivement +que le reste des Français s'y soient soumis; +on est plutôt porté à croire le contraire; +car l'on sait que long temps encore après Henri +IV, les traitans et les pêcheurs jouissaient +d'une grande liberté dans les parages de ce +continent, et qu'au temps de Champlain les villes +repoussaient avec énergie, surtout la Rochelle, +ce monopole, dont le commandeur de Chaste, +M. de Monts, les de Caën jouirent les uns après +les autres jusqu'en 1327. Alors se forma la +compagnie des cent associés, à laquelle furent +cédées à perpétuité la Nouvelle-France et la +Floride. Outre les conditions ayant trait à la +politique et à la colonisation dont nous avons +parlé en son lieu, le roi lui accorda, pour toujours, +le trafic des cuirs, peaux et pelleteries, +et pour 15 ans, tout autre commerce par terre +et par mer, à la réserve de la pêche de la +morue et de la baleine qui resta libre à tous les +Français, et de la traite des pelleteries que les +habitans des pays cédés, purent faire avec les +Indigènes, pourvu qu'ils vendissent les castors +à ses facteurs, à raison d'un prix fixe. Il fut +aussi stipulé que toutes les marchandises manufacturées +dans la colonie seraient exemptées +des droits en France pendant 15 ans.</p> + +<p>Cette compagnie si fameuse, qui avait eu +Richelieu pour son chef, n'ayant rempli aucune +de ses obligations relativement à la colonisation, +et ayant été entraînée dans des dépenses +qui dépassaient ses revenus, avait restreint +graduellement le cercle de ses affaires, +de sorte qu'elle fût obligée en 1663, ou 36 ans +après sa création, de se dissoudre et de remettre +ses possessions au roi.</p> + +<p>Dès l'année suivante, il s'en forma une +nouvelle qui prit le nom de compagnie des +Indes occidentales. Cette association subsista +jusqu'en 1674. Elle eut en concession toutes +les colonies françaises des Iles et du continent +de l'Amérique, et toute la côte d'Afrique depuis +le Cap-Vert jusqu'au Cap de Bonne-Espérance, +avec le privilége exclusif du commerce, +la pêche exceptée, pendant 40 ans, et la +jouissance des droits et priviléges qui avaient +été accordés aux cent associés. Le roi lui +accorda en outre une prime de 40 livres par +tonneau, sur les marchandises exportées de +France dans les colonies ou des colonies en +France. Les marchandises dont les droits +avaient été payés à l'entrée, pouvaient être réexportées +par elle à l'étranger en franchise. +Elle n'avait pas non plus de droits à payer sur +les vivres, munitions de guerre et autres objets +nécessaires à l'armement de ses vaisseaux.</p> + +<p>Le commerce d'importation et d'exportation +se trouva ainsi de nouveau arraché des mains +des colons pour être livré exclusivement à la +nouvelle compagnie. Les cent associés avaient +joui du même monopole; mais ils avaient été +forcés en 1645 de l'abolir, et de signer un traité +avec le député des habitans de la Nouvelle-France, +par lequel ils leur abandonnaient la +traite des pelleteries à la condition qu'ils acquitteraient +la liste civile et militaire et toutes +les autres dépenses de l'administration. Le +nouveau privilége, plus exclusif encore que +celui de 1627, souleva une opposition générale. +En très peu de temps les marchandises n'eurent +plus de prix; le conseil souverain fut obligé +d'établir un tarif que rendit inutile la sagacité +mercantile. La compagnie et ceux qui avaient +encore d'anciennes marchandises, refusèrent +de les vendre aux taux fixés par l'autorité, et +elles disparurent du marché. Il était nécessaire +de faire cesser au plus tôt un état de +choses qui assujettissait les habitans à une +gêne affreuse en les ruinant. En effet deux +ans après (1666) la compagnie, sur le rapport +de Colbert au roi, rendit libre et le commerce +avec la mère-patrie et la traite des fourrures. +Mais pour s'indemniser de la subvention des +juges du pays, qui fut portée à sa charge, et qui +se montait à 48,950 livres, elle se réserva le +droit du quart sur le castor, du dixième sur les +orignaux et la traite de Tadoussac, ce que les +habitans acceptèrent sans murmurer, et le roi +confirma avec satisfaction.</p> + +<p>Cette compagnie, malgré les vastes domaines +livrés à son exploitation, ne prospéra point. +Soit que ces opérations fussent conduites sans +prévoyance et sans économie, ou, ce qui est +plus probable, que les colonies qu'on lui abandonnait +ne fussent pas assez avancées pour alimenter +un grand commerce, elle se trouva +bientôt grevée d'une dette énorme. Elle employait +plus de 100 navires. Elle devait en +1674, 3 millions 523 mille livres; cette dette +avait été en partie occasionnée par la guerre +qu'elle avait eue à soutenir contre les Anglais. +Le capital versé s'élevait à un million 297 +mille livres; en sorte que la caisse se trouvait +débitrice pour 4 millions 820 mille livres. +L'actif de la compagnie ne dépassait pas un +million 47 mille livres. Sur les suggestions de +Colbert, Louis XIV remboursa aux actionnaires +leur mise, se chargea du paiement des 3 +millions 523 mille livres, supprima la société, +et rendit le commerce de l'Amérique libre à +tous les Français, excepté celui du castor.</p> + +<p>Le droit du quart sur les castors et du +dixième sur les orignaux fut maintenu, et passa +entre les mains du gouvernement qui l'afferma +immédiatement à M. Oudiette. Il fut défendu +de porter le castor ailleurs qu'à ses comptoirs +dans la colonie, au prix fixé par l'autorité. Ce +prix fut d'abord de 4 francs 10 sous, la livre; +maie il devint bientôt nécessaire de diviser +cette marchandise en 1re. 2de. et 3me. qualités, +ou en castor gras, demi gras, et sec, et +de modifier le tarif en conséquence. Le fermier +payait les pelleteries que lui apportaient +les habitans en marchandises; et comme il n'y +avait que lui qui pouvait acheter le castor, qui +formait alors la branche la plus importante du +commerce général, ce même commerce se +trouvait à sa merci; il pouvait le maîtriser à +son gré. Aussi vit-on graduellement baisser +le prix des fourrures chez les Sauvages et +hausser celui des articles que les Français leur +donnaient en retour, tandis que dans les colonies +anglaises, où ce trafic était libre, les prix +suivaient une marche contraire.</p> + +<p>M. Oudiette obtint encore la ferme des +droits sur les vins, eaux-de-vie et tabacs, qui +étaient alors de dix pour cent. Plusieurs particuliers +prétendaient en être exempts, on ne +dit pas pour quels motifs; mais ils furent +bientôt obligés de se soumettre à l'ordre du +roi avec le reste du pays, qui ne songea point +sans doute à disputer au souverain la prérogative +de le taxer.</p> + +<p>Cette ferme exista sans modification jusqu'en +1700, le tarif du castor et des marchandises +non énumérées ici, subissant les variations plus +ou moins bien mal entendues que l'intérêt du +fermier parvenait à faire agréer au gouvernement. +Mais à cette époque les Canadiens ne +pouvant plus supporter la tyrannie de ce marchand, +envoyèrent des députés en France +pour y exposer les abus du système et demander +un remède. M. de Pontchartrain, ministre, +imagina une société qui embrasserait tous les +habitans de la colonie. Par ce moyen on +satisferait tous les mécontens en les absorbant. +Mais le principe vicieux subsistait toujours, car +on ne rétablissait pas la concurrence entre les +citoyens pour exciter l'émulation et l'industrie; +l'avantage de la liberté de commerce n'appartiendra +donc encore qu'aux colonies anglaises +toujours rivales du Canada.</p> + +<p>Cependant l'on mit le projet à exécution. +D'abord Louis XIV permit déporter librement +tant en France qu'à l'étranger le castor provenant +des traites faites en Amérique. Ensuite +M. Roddes, devenu après M. Oudiette +adjudicataire de la ferme des pelleteries, la +remit à M. Pacaud, l'un des députés de la +colonie, qui s'obligea en cette qualité de payer +70,000 livres de rente annuelle, et de composer +une société pour l'exploitation de cette ferme, +dont tous les Canadiens, marchands et autres, feraient +partie. Une assemblée générale fut convoquée +par le gouverneur et l'intendant, +et une grande association mercantile se forma +sons le nom de compagnie du Canada. Les +plus petites actions étaient de 50 livres de +France. Tout marchand fut tenu d'y entrer à +peine d'être déchu de la faculté de commercer. +Les seigneurs de paroisse purent en devenir +membres avec leurs habitans. La compagnie +de la baie du Nord (baie d'Hudson) formée quelque +temps auparavant, se fondit dans la nouvelle +association, qui eut la traite exclusive du +castor, et qui obtint aussi que le commerce de +cette pelleterie serait sévèrement prohibé +avec la Nouvelle-York. Cette nouvelle organisation +fut suivie d'un changement de tarif +pour le castor, dont le prix baissait continuellement +en France avec la qualité de celui qu'on +y envoyait.</p> + +<p>La compagnie du Canada fut un essai infructueux, +qui ne profita ni aux habitans ni au +commerce. En 1706 ses dettes se montaient +déjà à près de 2 millions (1,812,000) de francs; +elle fut forcée de se dissoudre, et de céder ses +droits et priviléges à MM. Aubert et Cie. +(Aubert Neret et Gayot) qui s'obligèrent de +payer les créanciers. La colonie conserva la +liberté de la traite du castor dans l'intérieur; +mais elle fut obligée de porter cette pelleterie +aux comptoirs des nouveaux cessionnaires qui +eurent seuls le droit de l'exporter en +France.</p> + +<p>La compagnie d'Occident formée en 1717, +succéda au privilége expirant de M. Aubert +et de ses associés, et en 1723 la compagnie +des Indes à cette première, qui s'était élevée et +qui s'écroula avec la fortune et le système +de Law. Elle le conserva pour la Louisiane +et le pays des Illinois, jusqu'à la fin de +1731. A cette époque ces deux contrées rentrèrent +sous le régime royal, et y demeurèrent +jusqu'à la fin de la domination française.</p> + +<p>Ce privilège n'avait pas toujours embrassé +cependant les découvertes qu'on avait faites +d'abord sur les lacs et ensuite dans la vallée +du Mississipi, car on a pu voir que la Salle, par +exemple, en avait obtenu la concession en 1675 +avec le fort de Frontenac. Plus tard néanmoins +toute la Nouvelle-France et toute la +Louisiane furent soumises au même monopole +jusqu'après la construction du fort anglais Oswégo. +Alors la Nouvelle-York faisant une +rude concurrence aux comptoirs de Frontenac, +Toronto et Niagara, l'on craignit les suites des +liaisons que la traite établirait entre les Sauvages +et les Anglais. Le roi, pour y parer, prit +ces postes entre ses mains, et réussit à retenir +la plus grande partie du commerce du lac Ontario +en payant les pelleteries plus cher; +mais ce système avait tous les vices d'un trafic +conduit par un gouvernement. Privé de l'oeil +immédiat du maître et abandonné à des militaires, +il entraîna des dépenses immenses et +ne rendit aucun profit. Les avances furent +faites presqu'en pure perte<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a> +<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" +name="footnote87"></a><b>Note 87:<a href="#footnotetag87"> +(retour) </a> Raynal. Régistre de l'intendant.</b></blockquote> + +<p>Il est difficile d'établir avec précision la valeur +annuelle des exportations des pelleteries. +Elles étaient en 1667, suivant l'auteur du Mémoire +sur l'état du Canada, de 550,000 francs. +Elles ont ensuite graduellement augmenté jusqu'au +chiffre de 2 millions. D'après un calcul +basé sur les droits payés par cette marchandise +en 1754 et 1755, fait par ordre du général +Murray<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a> +<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>, elles seraient tombées dans la première +de ces deux années au chiffre de 1,547, +885 livres, et dans la seconde à celui de 1,265, +650 livres. Mais on ajoute que les régistres de +douane d'où l'on avait tiré ces renseignemens, +étaient très confus et irréguliers, et que les +traitans les plus intelligens étaient d'opinion, +qu'année commune le montant des fourrures +exportées atteignait près de 3 millions et demi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" +name="footnote88"></a><b>Note 88:<a href="#footnotetag88"> +(retour) </a> <i>Governor Murray's general Report on the ancient government +and actual state of the province of Quebec in</i> 1762.</b></blockquote> + +<p>D'abord la traite se fit aux entrepôts de la +compagnie où les Sauvages eux-mêmes, qui +arrivaient à certaines époques de l'année, portaient +leurs pelleteries. Après Tadoussac, +après Québec, après les Trois-Rivières, Montréal +attira seul toutes les fourrures. «On les +voyait arriver au mois de juin sur des canots +d'écorce d'arbres. Le nombre des Sauvages +qui les apportaient n'y manqua pas de grossir +à mesure que le nom français s'étendit au loin. +Le récit de l'accueil qu'on leur avait fait, la vue +de ce qu'ils avaient reçu en échange de leurs +marchandises, tout augmentait le concours. +Jamais ils ne revenaient vendre leurs pelleteries +sans conduire avec eux une nouvelle nation. +C'est ainsi que l'on vit se former une espèce +de foire où se rendaient tous les peuples de ce +vaste continent».</p> + +<p>Les Sauvages en arrivant se campaient près +de la ville, s'élevaient des tentes, rangeaient +leurs canots et débarquaient leurs fourrures. +Après avoir eu audience publique du gouverneur, +ils les portaient au comptoir de la compagnie +ou chez les marchands de la ville qui +avaient le privilége de les acheter pour les +revendre ensuite à cette société. Les Sauvages +étaient payés en écarlatine, vermillon, +couteaux, poudre, fusils, etc. Les autres +en marchandises, ou en récépissés ou reçus qui +avaient cours de monnaie dans la colonie, et +qui étaient rachetés par des lettres de change +à termes que les agens de la compagnie tiraient +sur son caissier à Paris. Cela dura +tant que les Français n'eurent point de +concurrens; mais bientôt des antagonistes +dangereux et pleins d'activité s'élevèrent â +côté d'eux et leur enlevèrent une partie de +la traite. Les Anglais se bornèrent d'abord au +pays des Iroquois, mais les cinq cantons furent +bientôt épuisés de pelleteries, et il fallut en +trouver ailleurs. Ces Sauvages furent dans les +commencemens leurs coureurs de bois, puis +ils marchèrent eux-mêmes à leur suite et se +répandirent de tous côtés, et de tous côtés on +accourut à eux. Ils se trouvèrent en communication +avec toutes les nations établies sur +les rives du St.-Laurent depuis sa source, et +sur celles de ses nombreux tributaires. «Ce +peuple avait des avantages infinis pour obtenir +des préférences sur le Français son rival. Sa +navigation était plus facile, et dès-lors ses +marchandises s'offraient à meilleur marché. +Il fabriquait seul les grosses étoffes qui convenaient +le mieux au goût des Sauvages. Le +commerce du castor était libre chez lui, tandis +que chez les Français il était, et fut toujours +asservi à la tyrannie du monopole. C'est avec +cette liberté, cette facilité qu'il intercepta la +plus grande partie des marchandises qui faisaient +la célébrité de Montréal.</p> + +<p>«Alors s'étendit sur les Français du Canada +un usage qu'ils avaient d'abord resserré dans +des bornes assez étroites. La passion de courir +les bois, qui fut celle des premiers colons, avait +été sagement restreinte aux limites du territoire +de la colonie. Seulement on accordait +chaque année à vingt-cinq personnes la permission +de franchir ces bornes pour aller faire +le commerce chez les Sauvages. L'ascendant +que prenait la Nouvelle-York rendit ces congés +beaucoup plus fréquens. C'étaient des +espèces de priviléges exclusifs qu'on exerçait +par soi-même ou par d'autres. Ils duraient un +an ou même au-delà. On les vendait et le +produit en était distribué, par le gouverneur +de la colonie, aux officiers ou à leurs veuves et +à leurs enfans, aux hôpitaux ou aux missionnaires, +à ceux qui s'étaient signalés par une +belle action ou par une entreprise utile, quelquefois +enfin aux créatures du commandant +lui-même, qui vendait les permissions. L'argent +qu'il ne donnait pas ou qu'il voulait bien +ne pas garder, était versé dans les caisses publiques; +mais il ne devait compte à personne +de cette administration.</p> + +<p>«Elle eut des suites funestes. Plusieurs de +ceux qui faisaient la traite se fixaient parmi les +Sauvages pour se soustraire aux associés dont +ils avaient négocié les marchandises. Un plus +grand nombre encore allaient s'établir chez les +Anglais, où les profits étaient plus considérables. +Sur des lacs immenses, souvent agités +de violentes tempêtes; parmi des cascades +qui rendent si dangereuse la navigation des +fleuves les plus larges du monde entier; sous +le poids des canots, des vivres, des marchandises +qu'il fallait voiturer sur les épaules dans +les portages, où la rapidité, le peu de profondeur +des eaux obligent de quitter les rivières +pour aller par terre; à travers tant de +dangers et de fatigues on perdait beaucoup de +monde. Il en périssait dans les neiges ou dans +les glaces; par la faim ou par le fer de l'ennemi. +Ceux qui rentraient dans la colonie avec +un bénéfice de six ou sept pour cent, ne lui +devenaient pas toujours plus utiles, soit parcequ'ils +s'y livraient aux plus grands excès, soit +parceque leur exemple inspirait le dégoût des +travaux assidus. Leurs fortunes subitement +amassées, disparaissaient aussi vite: semblables +à ces montagnes mouvantes qu'un tourbillon de +vent élève et détruit tout-à-coup dans les +plaines sablonneuses de l'Afrique. La plupart +de ces coureurs, épuisés par les fatigues excessives +de leur avarice, par les débauches d'une +vie errante et libertine, traînaient dans l'indigence +et dans l'opprobre une vieillesse prématurée» +(Raynal).</p> + +<p>Ces congés qui étaient transportables tombèrent +aussitôt dans le commerce. Donnant +permission d'importer jusqu'à la charge de plusieurs +canots de pelleteries, ils se revendaient +ordinairement six cents écus. Six hommes +partaient avec mille écus de marchandises qu'on +leur avait fait payer quinze pour cent de plus +que le cours du marché, et revenaient avec 4 +canots chargés de castors valant 8 mille écus. +Après avoir déduit 600 écus pour le congé, +1000 pour les marchandises 2560 pour le prêt +à la grosse aventure ou 40 pour cent sur les +6400 restant que le marchand chargeait pour +ses avances, le résidu appartenait aux coureurs +de bois. Le marchand revendait ensuite le +castor au bureau de la compagnie à 25 pour +cent de profit. Il est inutile de dire qu'avec +un pareil système et de pareils bénéfices, l'on +devait finir par rebuter les Sauvages qui en +étaient les victimes, et perdre entièrement un +commerce où le vendeur primitif voyait sa marchandise +rapporter après qu'elle était sortie de +ses mains, 700 pour cent de profit sans qu'elle +eût changé d'état.</p> + +<p>Le monopole de la traite se bornait au castor +en s'étendant quelquefois à l'orignal depuis +1666. A partir de cette année, toutes les autres +pelleteries dont le commerce était considérable, +restèrent libres ou soumises momentanément, +comme les produits agricoles et les marchandises, +à des lois et des règlemens coloniaux si +vagues et si éphémères qu'il règne dans leur +histoire beaucoup d'obscurité. Les actes publics +et les jugemens des tribunaux renferment +nombre de décrets sur cette matière, desquels +l'on peut conclure que le marchand canadien +refusa toujours de se soumettre au joug que +voulait lui imposer l'autorité locale. Il n'a +supporté patiemment dans tous les temps que +son exclusion du commerce étranger et le monopole +de l'exportation du castor en France. +Sur tout le reste, il est resté dans la jouissance +d'une grande liberté.</p> + +<p>A venir jusqu'au traité de 1713, la plus +grande partie de la traite de l'Amérique septentrionale +était entre les mains des Français. +Par ce traité ils perdirent entièrement celle +de la baie d'Hudson; et la Nouvelle-York qui, +depuis le chevalier Andros, cherchait à leur +enlever aussi celle de l'Ouest sans beaucoup de +succès, vit tout-à-coup ses efforts couronnés +des plus heureux résultats.</p> + +<p>Nous avons déjà rapporté ailleurs comment +M. Burnet, qui connaissait de quel immense +avantage serait pour la Grande-Bretagne la +possession de ce commerce, travailla à fermer +aux Canadiens les contrées de l'Ouest, et comment +M. de Beauharnais l'avait prévenu. +Voyons maintenant quel fut l'effet des moyens +qu'il employa pour parvenir à ce grand but, +qui fut constamment l'objet de sa sollicitude. +Tout semblait favoriser la Nouvelle-York, +situation géographique plus rapprochée, population +plus nombreuse et plus commerçante, +marchandises plus modiques. Ces trois avantages +étaient de la dernière importance, et le +Canada ne se voyait aucun moyen de les contrebalancer. +Le prix des marchandises était +beaucoup plus élevé en France qu'en Angleterre +de même que le fret et l'assurance maritime. +La différence était encore plus grande +dans les colonies. Aussi se faisait-il un commerce +très étendu de contrebande entre Montréal +et Albany. Non seulement on tirait de +cette dernière ville les tissus de laine que l'on +ne manufacturait pas en France, mais on +importait ouvertement de là tous les ans une +quantité considérable d'autres marchandises +qui ne servaient point au négoce avec les Sauvages. +Dans une seule année le Canada reçut +900 pièces d'écarlatine pour la traite, outre des +mousselines, des indiennes, des tavelles, du +vermillon, etc. Que faisait alors l'industrie française? +Que faisait la compagnie des Indes? +Elle en introduisait annuellement une douzaine +de cents pièces qu'elle tirait elle même de l'Angleterre; +et elle défendait à tout autre négociant +d'en importer en Canada<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a> +<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>. De sorte +que le manufacturier français était pour cet +article comme exclus de nos marchés. Le +traitant anglais pouvait, dans cet état de choses, +vendre aux Indiens, comme il le faisait +aussi, moitié moins cher que le traitant français, +faire le double de profit, et cependant payer +encore le castor trois chelings sterling la livre +tandis que ce dernier n'en pouvait donner que +deux francs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" +name="footnote89"></a><b>Note 89:<a href="#footnotetag89"> +(retour) </a> <i>Mémoire sur la traite de la Province de New-York inséré +dans l'histoire des cinq nations du Canada, par</i> C. Colden.</b></blockquote> + +<p>Quand M. Burnet prit les rênes de la Nouvelle-York, +il vit du premier coup d'oeil qu'en +en fermant l'entrée aux Canadiens il rendrait +leur situation encore plus mauvaise, en les privant +des objets qui leur étaient absolument +nécessaires pour leur négoce, et en leur enlevant +un marché pour leurs pelleteries, Albany où ils +vendaient le castor le double de ce que le payait +la compagnie des Indes. En 1720, un acte fut +passé par la législature, par forme d'essai, prohibant +pour trois ans tout commerce avec le +Canada; et en 1727, on s'empressa de le +rendre permanent. L'effet en fut aussi +prompt que fatal pour ce pays. Les tissus de +laine qui s'étaient vendus jusque là £ 13 2 6 la +pièce, à Montréal, montèrent aussitôt à £25.</p> + +<p>Burnet, marchant toujours vers son but, fit +ouvrir à Oswégo, sur la rive méridionale +du lac Ontario, un comptoir pour attirer les +Indiens; c'était le complément nécessaire de +l'acte législatif de 1720. Les traitans français +ne purent plus dès lors continuer la concurrence, +et le roi, quelques années après, fut +obligé de prendre entre ses mains les postes +de Frontenac, Toronto et Niagara, et de +donner les marchandises à perte pour conserver +avec la traite des pelleteries l'alliance des +Indigènes; car la traite était encore plus essentielle +pour la sûreté des possessions françaises +et le succès de leur politique que pour +leur prospérité commerciale.</p> + +<p>C'est en 1727, pendant que la Nouvelle-York +excluait le Canada de ses marchés, que +le roi de France donnait un édit semblable pour +ses colonies. Depuis bien des années, il recommandait +de défendre sévèrement toute +relation entre elles et l'étranger, et depuis +la dernière guerre surtout ses ordres étaient +devenus plus fréquens et plus impératifs.<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a> +<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a> +Rien ne prouve mieux combien les intérêts les +plus chers des colonies sont quelquefois sacrifiés +à cette législation qui courbe sous le même +niveau et le Canada et l'Archipel du Mexique, +et l'Amérique et l'Asie, sans tenir compte de la +différence des circonstances et du mal fait aux +uns ou aux autres, pourvu que le résultat général +réponde au calcul de la métropole.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" +name="footnote90"></a><b>Note 90:<a href="#footnotetag90"> +(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote> + +<p>Presque tous les autres postes de traite +devinrent dès lors privilégiés; c'est-à-dire +que ceux qui les obtenaient y faisaient la traite +exclusivement. Ces postes se donnaient, se +vendaient ou s'affermaient, et dans ces trois +cas le commerce souffrait également de +leur régie; ils étaient loués communément +pour trois ans, et le fermier ou possesseur +voulait dans ce court espace de temps faire une +fortune rapide et considérable; le moyen qu'il +employait pour y réussir était de vendre le +plus cher possible les marchandises qu'il y +portait, et d'acheter de même les pelleteries +au plus bas prix, dut-il tromper les Sauvages +après les avoir enivrés. En 1754, +on avait dans le poste de la mer d'Ouest une +peau de castor pour quatre grains de poivre, +et on a retiré jusqu'à huit cents francs d'une +livre de vermillon! Voilà comment se conduisait +la traite dans les dernières années du régime +français. Il paraissait évident à tout le monde +que ce commerce allait être complètement et +rapidement frappé de mort, si on ne réussissait à +rejeter les colons anglais en dehors des vallées du +St.-Laurent et du Mississipi; et déjà même il était +trop tard, dans l'opinion de bien des gens, pour +entreprendre cette tâche; ils disaient que +l'on aurait dû avoir élevé des digues avant le +débordement. Personne néanmoins ne soupçonnait +alors que la partie que la France et la +Grande-Bretagne jouaient ensemble sur ce +continent fût si près de sa fin qu'elle l'était déjà.</p> + +<p>Nous nous sommes étendu sur la traite des +pelleteries, parce que des motifs de politique +et de sécurité nationale s'y trouvaient étroitement +liés; c'était l'objet, l'agent actif qui +perpétuait l'alliance avec les Indigènes, dont +nous avons plus d'une fois signalé les avantages +et même la nécessité. Elle méritait donc une +grande place. Quant aux autres branches du +négoce qui ont été cultivées dans ce pays, +il ne sera pas nécessaire de nous y arrêter +si longtemps, mais nous n'en oublierons aucune +un peu importante, car le commerce +ne peut nous être indifférent; il forme avec +l'agriculture la grande occupation de toutes +les classes des populations américaines, depuis +le citoyen le plus opulent jusqu'au citoyen le +plus humble.</p> + +<p>Après la traite des fourrures venait la pêche. +Celle de la morue et de la baleine resta presque +toute entière entre les mains des Européens; +de tout temps peu de Canadiens s'y livrèrent. +Ceux-ci s'adonnèrent plus spécialement à celle +du loup-marin et du marsouin qui fournissaient +d'excellentes huiles pour les manufactures et +l'éclairage; sept ou huit loup-marins donnaient +une barrique d'huile; les peaux servaient à différens +usages. Cette pêche se faisait dans le fleuve +et le golfe St.-Laurent et sur la côte du Labrador, +où le gouvernement affermait à des particuliers +pour un certain nombre d'années des +portions de grève, des îles ou des côtes<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a> +<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>. +Il fut établi jusqu'à 14 pêches au marsouin en +bas de Québec en 1722 (Documens de Paris). +L'on exportait dans les dernières années une +grande quantité d'huile en France, ainsi que des +salaisons de harengs et d'autres poissons. Les +bois auraient dû former aussi un objet fort +considérable, mais ce commerce ne prit jamais +un grand développement, et quoique la +construction des navires fût encouragée par +le roi, on n'en faisait qu'un petit nombre. +Louis XV offrit une gratification de 500 +francs par vaisseau de 200 tonneaux; 150 +francs par bateau de 30 à 60 tonneaux, vendus +en France ou dans les Iles (Documens de Paris), +et il fit établir des ateliers de construction +à Québec, garnis des ouvriers nécessaires +pour bâtir des bâtimens pour sa marine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" +name="footnote91"></a><b>Note 91:<a href="#footnotetag91"> +(retour) </a> Il afferma la baie des Esquimaux à la veuve Fournel en +1749, le Labrador à M. d'Aillebout en 1753.</b></blockquote> + +<p>L'on reprochait aux navires canadiens de +coûter beaucoup plus que ceux qui étaient faits +en France, et de durer moins longtemps, attendu +que le chêne dont on se servait était tiré +des lieux bas et humides, et qu'après avoir été +coupé l'hiver, on le mettait l'été suivant à +l'eau pour le descendre à Québec, pratique +qui en altérait la bonté. Quoiqu'il en soit, +la construction était tellement négligée, que, +suivant un rapport fait au ministre, les Anglais +fournissaient une partie des bâtimens +employés même à la navigation intérieure du +pays, non pas parce que leur bois était meilleur, +ou leurs bâtimens mieux construits, mais +parce qu'ils les donnaient à meilleur marché. +Talon avait vainement introduit la culture +des chanvres et ouvert des chantiers pour la +préparation des bois de construction. On ne +sait, dit Raynal, par quelle fatalité tant de +richesses furent longtemps négligées ou méprisées.</p> + +<p>La cupidité chez les uns et une fatale insouciance +chez les autres font tomber aujourd'hui +encore dans les mêmes fautes. On ne fabrique +ni toiles, ni goudron, et nos bois, par +un mauvais choix et une mauvaise préparation +surtout le chêne, ont de la peine à supporter +la concurrence avec ceux de la Baltique sur +les marchés de notre métropole, même avec +les droits qui les protègent.</p> + +<p>L'exploitation des mines de fer ne fut commencée +aux Trois-Rivières que vers 1737. Elle fut +d'abord dirigée d'une manière peu judicieuse. En +1739 les nouveaux fermiers étendirent et perfectionnèrent +les travaux, et produisirent assez +de ce métal, plus précieux que l'or, pour la +consommation intérieure. Il en fut même +exporté quelques échantillons qui furent trouvés +d'une qualité supérieure. Cette forge est +encore en opération.</p> + +<p>Dès le temps de Cartier les rives du lac +Supérieur étaient célèbres parmi les nations +indigènes pour leurs mines de cuivre. Les +Sauvages en montrèrent des morceaux à ce +voyageur. Les rapports des Français qui découvrirent +ce lac confirmèrent ensuite ceux +des Sauvages. En 1738, le roi envoya deux +mineurs allemands nommés Forster pour ouvrir +celle de Chagouïa-mi-gong<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a> +<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>. Cette entreprise +fut ensuite abandonnée. Les lettres du +roi qui adressent ces deux étrangers à l'intendant +du Canada, contiennent des recommandations +singulières sur la manière dont ils doivent +être traités. Après les pelleteries, après le +poisson et les huiles, les céréales formaient l'article +d'exportation le plus important; il l'était +plus que le bois. Une partie était consommée +dans le pays même par les troupes et +l'autre exportée. Il en sortait dans les bonnes +années environ 80,000 minots en farines et en +biscuits<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a> +<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>. Le Canada en produisit en 1734 +738,000 minots, outre 5,000 de maïs, 63,000 +de pois, et 3,400 d'orge. La population était +alors de 37,000 habitans<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a> +<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" +name="footnote92"></a><b>Note 92:<a href="#footnotetag92"> +(retour) </a> Régistre de l'intendant.</b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" +name="footnote93"></a><b>Note 93:<a href="#footnotetag93"> +(retour) </a> Mémoire attribué à M. Hocquart: <i>Collection de la Société +littéraire et historique de Québec</i>.</b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" +name="footnote94"></a><b>Note 94:<a href="#footnotetag94"> +(retour) </a> Recensement: Documens de Paris.</b></blockquote> + +<p>Une plante célèbre découverte par le Jésuite +Lafitau dans nos forêts en 1718, vint +enrichir un instant le pays d'un nouvel objet +d'exportation. Le jin-seng que les Chinois +tiraient à grands frais du nord de l'Asie, fut +porté des bords du St.-Laurent à Canton. Il +fut trouvé excellent et vendu très cher; de +sorte que bientôt une livre qui ne valait à +Québec que 2 francs y monta jusqu'à vingt-cinq. +Il en fut exporté en 1752 pour 500 mille +francs. Le haut prix que cette racine avait +atteint excita une aveugle cupidité. On la +cueillit au mois de mai au lieu du mois de septembre, +et on la fit sécher au four au lieu de la +faire sécher lentement et à l'ombre; elle ne +valut plus rien aux yeux des Chinois, qui cessèrent +d'en acheter. Ainsi un commerce qui +promettait de devenir une source de richesse, +tomba et s'éteignit complètement en peu d'années.</p> + +<p>Québec était le grand entrepôt du Canada.</p> + +<p>Il envoyait annuellement 5 ou 6 bâtimens à la +pêche du loup-marin, et à peu près un pareil +nombre dans les Iles et à Louisbourg chargés +de farine, lesquels revenaient avec des cargaisons +de charbon, de rum, de mêlasse, de café et de +sucre. Il recevait de France une trentaine de +navires formant environ 9,000 tonneaux.</p> + +<p>Dans les temps les plus florissans, les exportations +du Canada ne dépassèrent pas 2,000,000 +livres en pelleteries, dont 800,000 en castor, 250,000 +livres en huile de loup-marin et de marsouin; +une pareille somme en farine ou pois, et 150,000 +livres en bois de toutes les espèces. Ces +objets pouvaient former chaque année 2,650,000 +livres. Si l'on ajoute à cela une somme +de 600,000 livres pour les divers autres produits +et le jin-seng au moment de sa plus +grande vogue, on aura un total de 3 millions +250 mille livres.</p> + +<p>L'auteur des «Considérations sur l'état du +Canada pendant la guerre de 1755»<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a> +<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>, évaluait +alors le montant des exportations à environ 2 +millions et demi, et celui des importations à +huit millions de vente<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a> +<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>. Comment cet immense +déficit entre l'importation et l'exportation +était-il comblé? Par les dépenses que le +roi faisait dans la colonie, et qui ont été de +tout temps nécessaires pour rétablir la balance +du commerce. Elles augmentaient prodigieusement +dans les temps de guerre, d'où il +s'ensuit qu'avant celle des Sept ans, les importations +avaient dû rester bien au-dessous de la +somme de huit-millions. Ainsi on peut les +fixer en trouvant le chiffre des dépenses annuelles +du gouvernement, et comme l'on sait +qu'en 1749, ces dépenses n'excédèrent pas 1 +million 700 mille livres, l'importation de cette +année dut être d'environ 4 millions 200 mille +livres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" +name="footnote95"></a><b>Note 95:<a href="#footnotetag95"> +(retour) </a> <i>Collection de la Société littéraire et historique</i>.</b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" +name="footnote96"></a><b>Note 96:<a href="#footnotetag96"> +(retour) </a> L'histoire de M. Smith contient un état <a href="#ac">(V. appendice C.)</a> +des exportations et des importations de ce pays dont les chiffres +diffèrent essentiellement de ceux de l'auteur des Considérations.</b></blockquote> + +<p>L'importation se composait de vins, d'eaux-de-vie, +d'épiceries, de marchandises sèches de +toute espèce dont une bonne partie de luxe, +car le luxe était grand en Canada comparativement +à sa richesse, de quincailleries, de poteries, +de verreries, etc., etc.</p> + +<p>Il ne faut pas croire néanmoins que cette +augmentation rapide de l'importation fût profitable +aux négocians. Le temps qu'elle a +signalé fut celui d'une dépression générale et de +la ruine d'un grand nombre parmi eux. Le roi +faisait venir une partie des marchandises nécessaires +pour le service militaire, et le reste était +acheté à Québec et à Montréal. Mais ces +achats ne se faisaient pas en droiture chez le +négociant ou par soumission au rabais. Les +fonctionnaires qui avaient l'administration des +fournitures et la comptabilité, s'étaient secrètement +associés ensemble, comme nous le +dirons ailleurs, et spéculaient sur le roi et sur +le commerce. Sachant d'avance ce que le +service demandait, «la grande compagnie», +c'est ainsi que l'on nommait cette société +occulte, faisait ses achats avant que le public +eût connaissance des besoins de ce service; et +comme ces achats étaient considérables, elle +payait souvent 15 à 20 au-dessous du cours, et +ensuite après avoir accaparé les marchandises, +elle les revendait au roi à 25, 80, et jusqu'à +150 pour cent de profit.</p> + +<p>Il est facile de concevoir par ce qui précède +que le commerce Canadien étant peu étendu, +ses ressources à peine utilisées, le manque de +récoltes, les irruptions des Sauvages, les +guerres devaient le jeter continuellement dans +des perturbations profondes et rendre le +prix des marchandises excessif. C'est ce qui +engagea la France, malgré la répugnance +naturelle des métropoles à permettre l'établissement +des manufactures dans leurs colonies, +à autoriser en Canada la fabrique des toiles et +des étoffes grossières, par une lettre (1716) +dont on ne doit pas omettre de donner ici la +substance d'après Charlevoix, lettre qui tout +en déclarant avec franchise qu'il ne doit pas y +avoir de manufactures en Amérique, parcequ'elles +nuiraient à celles de France, permettait +d'en établir quelques unes pour le soulagement +des pauvres.</p> + +<p>Le ministre écrivit donc que le roi était charmé +d'apprendre que ses sujets du Canada reconnussent +enfin la faute qu'ils avaient faite, en +s'attachant au seul commerce des pelleteries, +et qu'ils s'adonnassent sérieusement à la culture +de leurs terres, particulièrement à y +semer du chanvre et du lin: que Sa Majesté +espérait qu'ils parviendraient bientôt à construire +des vaisseaux à meilleur marché qu'en +France, et à faire de bons établissemens pour +la pêche: qu'on ne pouvait trop les y exciter, +ni leur en faciliter les moyens; mais qu'il ne +convenait pas au royaume que les manufactures +fussent en Amérique, parceque cela ne se +pouvait pas permettre, sans causer quelque +préjudice à celles de France, que néanmoins +elle ne défendait pas absolument qu'il ne s'y +en établit quelques unes pour le soulagement +des pauvres.</p> + +<p>En peu de temps il se monta des métiers pour +les étoffes de fil et de laine dans toutes les +chaumières et jusque dans le manoir du seigneur; +et depuis cette époque la population des +campagnes a eu en abondance des vêtemens +propres à ses travaux et à toutes les saisons. +L'usage s'en est conservé et s'en répand aujourd'hui +jusque dans les établissemens anglais.</p> + +<p>C'est vers 1746, pendant les hostilités avec la +Grande-Bretagne, que la rareté de cet article +fit songer à fabriquer du sel en Canada. La +guerre y avait déjà fait naître plusieurs industries +utiles. Le gouvernement chargea M. +Perthuis d'établir des salines à Kamouraska; +mais cette entreprise, qui aurait pu être si avantageuse +pour les pêcheries de Terreneuve et +du golfe St.-Laurent, ne fut point continuée; +on ne sait au juste à quelle époque elle tomba. +Il paraît qu'on avait déjà fait du sel autrefois +dans le pays et que l'on avait très bien réussi<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a> +<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" +name="footnote97"></a><b>Note 97:<a href="#footnotetag97"> +(retour) </a> M. Denis, a French gentleman, says that «excellent salt has +formerly been made in Canada, even as good as that of Brouage, +but that after the experiment had been made, the salt pits dug +for that purpose had been filled up to the great prejudice and +discredit of the colony.» <i>Natural & civil History of the French +Dominions in North & South America</i>.</b></blockquote> + +<p>L'année précédente (janvier 1745) avait été +témoin d'une grande et utile amélioration, l'introduction +des postes et des messageries pour +le transport des lettres et des voyageurs. M. +Begon, intendant, accorda à M. Lanouillier le +privilége de les tenir pendant 20 années entre +Québec et Montréal, lui imposant en même +temps un tarif de charges gradué sur les distances. +Le pays n'avait pas encore eu d'institutions +postales, il n'a pas cessé d'en jouir +depuis.</p> + +<p>Nous avons dit que Québec était l'entrepôt +général du commerce. Les Normands étant +les premiers qui aient établi ce commerce en +fondant la colonie, les embarquemens s'étaient +faits d'abord au Havre-de-Grace ou à Dieppe. +Dans la suite la Rochelle se substitua graduellement +à ces ports, et avant la fin du siècle, +elle fournissait déjà toutes les marchandises +nécessaires à la consommation du pays et à la +traite avec les Indiens. Il venait aussi des +vaisseaux de Bordeaux et de Bayonne avec des +vins, des eaux-de-vie et du tabac.</p> + +<p>Une partie de ces vaisseaux prenaient en +retour des chargemens de pelleteries, de grains +et de bois. Quelques uns allaient au Cap-Breton +prendre du charbon de terre pour la +Martinique et la Guadeloupe, où il s'en consommait +beaucoup dans les raffineries de sucre. +Les autres s'en retournaient sur lest en France +ou seulement aux Iles du golfe St.-Laurent, +où ils se chargeaient de morue à Plaisance ou +dans les autres pêcheries de ces parages. +Plusieurs marchands de Québec étaient déjà +assez riches du temps de la Hontan pour avoir +plusieurs vaisseaux sur la mer.</p> + +<p>Il était d'usage alors de ne partir de l'Europe +pour l'Amérique qu'à la fin d'avril ou au commencement +de mai. Dès que les marchandises +étaient débarquées à Québec, les marchands +des autres villes arrivaient en foule pour faire +leurs achats, qui étaient embarqués sur des +barges et dirigés vers les Trois-Rivières et +Montréal. S'ils payaient en pelleteries, on leur +vendait à meilleur marché que s'ils soldaient en +argent ou en lettres de changes, parce qu'il y +avait un profit considérable à faire sur cet +article en France. Une partie des achats se +payait ordinairement en cette marchandise, que +le détailleur recevait des habitans ou des Sauvages. +Montréal et les Trois-Rivières dépendaient +de Québec, dont les marchands avaient +sur ces places un grand nombre de magasins +conduits par des associés ou des commis. Les +habitans venaient faire leurs emplettes dans les +villes deux fois par année; et telles étaient +alors la lenteur et la difficulté des communications, +que les marchandises se sont vendues +longtemps jusqu'à 50 pour cent de plus à Montréal +qu'à Québec.</p> + +<p>A l'exception des vins et des eaux-de-vie qui +payaient déjà un droit de 10 pour cent, et du +tabac du Brésil grevé de 5 sous par livre; +aucun autre article ne fut imposé par la +France en Canada avant la quatrième guerre +avec les Anglais, c'est-à-dire en 1748. Alors +Louis XV établit par un édit un tarif général +qui frappa d'un droit de 3 pour cent toutes les +marchandises entrantes ou sortantes. Il y fut +fait cependant des exceptions importantes en faveur +de l'agriculture, de la pêche et du commerce +des bois. Ainsi le blé, la farine, le biscuit, +les pois, les fèves, le maïs, l'avoine, les légumes, le +boeuf et le lard salés, les graisses, le beurre, etc., +furent laissés libres à la sortie; les denrées et +marchandises nécessaires à la traite et à la pêche +dans le fleuve St.-Laurent, à l'entrée et à la sortie; +les cordages et le sel à l'entrée; les chevaux, +les vaisseaux construits en Canada, le bardeau, +le bois de chêne pour la construction des +navires, les mâtures, le merrain, les planches +et les madriers de toute espèce, le chanvre et +le hareng salé, à la sortie. Ces exceptions +étaient comme l'on voit très étendues et toutes +dans l'intérêt de l'agriculture et des industries +mentionnées plus haut. Sur les représentations +des habitans, le roi décida encore +que ce tarif n'aurait d'effet qu'après la guerre.</p> + +<p>Ainsi de 1666 aux dernières années de la +domination française en Amérique, les marchandises +et les produits agricoles ne payèrent aucun +droit d'entrée et de sortie ni en Canada, ni en +France, excepté les vins, eaux-de-vie, guildives +et le tabac du Brésil. Les restrictions +du commerce canadien étaient seulement relatives +aux rapports avec l'étranger toujours +sévèrement défendus, et à la traite du castor; +encore l'exclusion touchant celle-ci n'était-elle +que pour l'exportation en France, car dans la +colonie le marchand pouvait acheter cette pelleterie +du Sauvage pour la revendre ensuite, au +taux fixé par le gouvernement, au comptoir de +la compagnie.</p> + +<p>Après 1753, époque de la mise en force de +la loi d'impôt dont l'on vient de parler, la guildive +paya 24 livres la barrique, le vin 12, les +eaux-de-vie 24 la velte. Il paraît que le tarif +pour les marchandises sèches n'était pas exact, +et que certains articles payaient plus et d'autres +moins, proportion gardée avec les 3 pour cent +qu'on avait voulu imposer.</p> + +<p>Les droits d'entrée et de sortie produisaient +dans les temps ordinaires environ 300 mille +livres<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a> +<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>. La disposition de la loi de l'impôt +relative à l'obligation de payer les droits au +comptant, gêna le marchand sans avantage pour +la chose publique; elle porta un grave préjudice +au commerce. Dans ce pays où l'on est +obligé à cause de l'hiver de faire de grands +amas de marchandises qui restent invendues +sur les tablettes une partie de l'année, cette +loi était plus qu'injudicieuse; elle le greva d'une +nouvelle charge que le consommateur dût +payer, car l'on sait que la marchandise supporte +non seulement les frais qu'elle occasionne, +mais encore la demeure ou l'intérêt de +l'argent qu'elle coûte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" +name="footnote98"></a><b>Note 98:<a href="#footnotetag98"> +(retour) </a> Considérations sur l'état du Canada.</b></blockquote> + +<p>Le numéraire, ce nerf du trafic, manquait +presque totalement dans les commencemens de +la colonie. Le peu qui y était apporté par les +émigrans ou autres, en ressortait presqu'aussitôt, +parce que le pays produisait peu et n'exportait +encore rien. Les changemens fréquens que +l'on fit plus tard dans le cours de l'argent, +n'eurent d'autre effet que de faire languir le commerce +qui naissait à peine. L'on sait qu'il n'y +a aucune question sur laquelle il soit plus facile +de se tromper, que sur la question des monnaies. +Le besoin s'en faisait vivement sentir dans les +îles françaises du golfe du Mexique. La compagnie +des Indes occidentales obtint la permission +du roi d'y faire passer en 1670 pour 100 +mille francs de petites espèces marquées à un +coin particulier; et deux ans après il fut +ordonné que cette monnaie ainsi que celle de +France, aurait cours dans toutes les possessions +françaises du Nouveau-Monde en y ajoutant +un quart en sus. Malgré cette addition de +25 pour cent qui était, il est vrai, loin d'être +exorbitante pour couvrir la différence du change +entre Paris et Québec, à cette époque où le +Canada exportait encore si peu, les espèces ne +cherchèrent qu'à sortir du pays. C'est le commerce +et non le souverain qui règle la valeur +de l'argent; le prix des marchandises monte ou +baisse avec elle. L'expédient ne répondit +point aux avantages qu'on s'en était promis. +Le gouvernement eut alors recours à un papier +qu'il substitua aux espèces, pour payer les +troupes et les dépenses publiques. Ce fut là +une décision des plus funestes pour notre commerce +en ce qu'elle le priva d'un numéraire +dont il avait besoin. Les premières émissions +se firent après 1689. Le papier +conserva son crédit quelques années, et les +marchands le préféraient aux espèces sonnantes; +mais le trésor, dans les embarras de +la guerre de la succession d'Espagne, n'ayant +pu payer les lettres de change tirées sur lui +par la colonie, ce papier tomba dans le discrédit +et troubla profondément toutes les affaires. +Les habitans, réduits au désespoir, firent dire +au roi qu'ils consentiraient volontiers à en perdre +une moitié si Sa Majesté voulait bien leur faire +payer l'autre. Ce papier ne fut liquidé qu'en +1720 et avec perte de cinq huitièmes. Louis +XV, se vit condamné à traiter avec ses pauvres +sujets canadiens comme un spéculateur malheureux; +car c'était une véritable banqueroute, +pronostic obscur de celle de 1758, qui devait +peser si lourdement sur ce pays, et de cette +autre si fameuse, celle qui compléta le grand +naufrage de la monarchie en 1793.</p> + +<p>La monnaie de carte fut abolie en 1717, et le +numéraire circula seul avec sa valeur intrinsèque +et sans augmentation de quart. L'on +tombait d'un extrême dans l'autre; car le +numéraire étant frappé en France, le coût et +les risques du transport de cette monnaie, etc., +devaient nécessairement en augmenter la valeur; +cependant le mal était moins grand qu'en +le fixant trop haut; il dut prendre sa place +dans l'échelle comme une marchandise, et tel +qu'il doit être considéré dans un bon système +monétaire.</p> + +<p>L'usage exclusif de l'argent ne dura pas +longtemps. Le commerce demanda le premier +le rétablissement du papier-monnaie plus facile +de transport que les espèces. L'on revint aux +cartes avec les mêmes multiples et les mêmes +divisions. Ces cartes portaient l'empreinte des +armes de France et de Navarre, et étaient +signées par le gouverneur, l'intendant et le +contrôleur; il y en avait de 1, 3, 6, 12 et 24 +livres; de 7, 10 et 15 sous, et même de 6 +deniers; leurs valeurs réunies n'excédaient +pas un million. «Lorsque cette somme ne +suffisait pas, dit Raynal, pour les besoins publics, +on y suppléait par des ordonnances +signées du seul intendant, première faute; et +non limitées pour le nombre, abus encore plus +criant. Les moindres étaient de 20 sous, et +les plus considérables de cent livres. Ces +différens papiers circulaient dans la colonie; +ils y remplissaient les fonctions d'argent +jusqu'au mois d'octobre. C'était la saison la +plus reculée où les vaisseaux dussent partir du +Canada. Alors on convertissait tous ces +papiers en lettres de change qui devaient être +acquittées en France par le gouvernement. +Mais la quantité s'en était tellement accrue, +qu'en 1743 le trésor du prince n'y pouvait plus +suffire, et qu'il fallut en éloigner le paiement. +Une guerre malheureuse qui survint deux ans +après en grossit le nombre, au point qu'elles +furent décriées. Bientôt les marchandises +montèrent hors de prix, et comme à raison +des dépenses énormes de la guerre, le grand +consommateur était le roi, ce fut lui seul qui +supporta le discrédit du papier et le préjudice +de la cherté. Le ministère, en 1659, fut forcé +de suspendre le paiement des lettres de change +jusqu'à ce qu'on en eût démêlé la source et la +valeur réelle. La masse en était effrayante.</p> + +<p>«Les dépenses annuelles du gouvernement +pour le Canada, qui ne passaient pas 400 mille +francs en 1729, et qui, avant 1749, ne s'étaient +jamais élevées au-dessus de dix-sept cents mille +livres, n'eurent plus de bornes après cette +époque.» Mais n'anticipons pas sur l'ordre du +temps.</p> + +<p>Dans ce système monétaire, le Canada +n'était détenteur d'aucune sécurité réelle. La +monnaie est ordinairement un signe qui représente +une valeur réelle et qui a lui-même une +valeur intrinsèque. En Canada elle était le +signe du signe. On n'y voyait d'espèces que +celles qu'apportaient les troupes et les officiers +des vaisseaux, ou la contrebande avec les colonies +anglaises; et elles étaient aussitôt enlevées +pour faire de la vaisselle, être renfermées +dans les coffres ou envoyées dans les Iles. +La monnaie de cartes était préférée aux ordonnances +parce que la valeur des premières +était toujours payée toute entière en lettres de +change avant les secondes, de sorte que si les +dépenses du gouvernement excédaient le montant +de l'exercice de la colonie, l'excédant était +soldé en ordonnances retirées ensuite par ces +cartes pour lesquelles il ne pouvait sortir néanmoins +de lettres de change que l'année suivante; +on appelait cela faire la réduction. «Dans +le courant de 1754, au lieu de faire une réduction +qui eut été trop forte, on délivra des lettres +de change pour la valeur entière des papiers +portés au trésor, mais payables seulement, partie +en 1754, partie en 1755 et partie en 1756. +Alors les cartes furent confondues avec les ordonnances; +on ne donna pas pour leur valeur +des lettres de change à plus court terme. Il +est même à présumer qu'on a cherché à anéantir +cette monnaie, le trésorier ne s'en servant +plus dans les paiemens. Cette opération +qui n'occasionnait qu'environ 6 pour cent de +différence sur les paiemens ordinaires, fit augmenter +les marchandises de 15 à 20 pour cent +et la main d'oeuvre à proportion.</p> + +<p>«Les espèces, poursuit l'auteur que nous +citons ici, qui sont venues avec les troupes +de France, ont produit un mauvais effet. Le +roi en a perdu une partie dans les vaisseaux le +Lys et l'Alcide; elles ont décrédité le papier; +la guerre n'était pas encore déclarée lorsqu'elles +parurent en Canada, et on croyait avec +raison que les lettres de change continueraient +à être tirées pour le terme de trois ans; les +négocians donnèrent donc leurs marchandises +à 16 et 20 pour cent meilleur marché en espèces; +on trouvait sept francs de papier pour +un écu de six francs. Dès que la déclaration +de la guerre a été publiée, cet avantage a diminué; +les négocians n'ont pas osé faire des retours +en espèces; il en a passé quelques parties +à Gaspé; le reste est entre les mains de gens +qui ne font point de remises en France; ils +aiment mieux perdre quelque chose, et le garder +dans leurs coffres en effets plus réels que +des cartes et des ordonnances; en conséquence +ces papiers ont circulé presque seuls dans le +commerce; ils ont été portés au trésor, et ont +augmenté les lettres de change qu'on a tirées» +sur le gouvernement à Paris.</p> + +<p>Tel fut le commerce canadien sous le règne +français, assujetti d'un côté aux entraves dérivant +de la dépendance coloniale et jouissant de +l'autre de la plus grande liberté, exclu des +marchés étrangers et affranchi en général de +tout droit et de toute taxe avec la mère patrie, +enfin déclaré libre et permis à tout le monde, +et soumis en plusieurs circonstances à toutes +sortes de vexations et de monopoles. Si le +commerce et l'industrie eussent fleuri en +France, si les vaisseaux de cette nation eussent +couvert les mers comme ceux de la Grande-Bretagne, +nul doute qu'avec la liberté dont +jouissait le marchand canadien, et qui était +large pour le temps, il ne fût parvenu à une +grande prospérité. Mais que pouvait faire le +Canada, exclu du commerce étranger, avec +une métropole presque sans marine et sans +industrie, et dont le gouvernement était en +pleine décadence. Que pouvait faire le Canada, +malgré la liberté dont on voulait le faire jouir? +Ne pouvant atteindre à une honnête prospérité, +ni trouver dans ses efforts une récompense légitime +et honorable, il tourna les yeux vers une +carrière où le génie martial des Français +s'élance toujours avec joie, vers une carrière +où l'honneur est toujours au delà du danger, et +non le bonnet vert de la banqueroute mercantile. +Le Canadien, inspiré par son gouvernement +trop pauvre pour le faire protéger par +l'armée régulière, prit le fusil, devint soldat +et contracta ce goût pour les armes qui +nuisit tant dans la suite au développement et +au progrès du pays. Ou eut beau déclarer +que le commerce était libre et permis à tout le +monde, que les chefs ne sauraient être trop +attentifs à favoriser tous les établissemens qui +peuvent concourir à son bien et à son avantage<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a> +<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>, +peu de personnes s'y livraient, et il languissait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" +name="footnote99"></a><b>Note 99:<a href="#footnotetag99"> +(retour) </a> Instructions des rois aux gouverneurs.</b></blockquote> + +<p>Il est une autre pratique tenant à l'organisation +du gouvernement de la colonie, qui lui fut +aussi très préjudiciable par l'excès qu'on en fit. +C'était la permission donnée aux employés +publics, quelquefois du plus haut rang, et aux +magistrats de faire le commerce même avec +le roi dont ils étaient les serviteurs, afin de +se refaire de l'insuffisance reconnue de leurs +appointemens<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a> +<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>. La plupart des gouverneurs +généraux et particuliers participèrent aux +profits de la traite<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a> +<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>. Tout le monde commerçait, +les religieux comme les militaires, comme +les laïcs. Le Séminaire trafiquait avec la Nouvelle-York +et avait un vaisseau en mer. (Dépêche +de M. de Beauharnais 1741. Mémoire +du Séminaire). Les Jésuites tenaient comptoir +ouvert au Sault-St.-Louis sous le nom de deux +demoiselles Desauniers. (Lettre de M. Bigot +au ministre 1750). Cet usage avait pris naissance +avec la colonie, fondée par une compagnie +de marchands, et gouvernée longtemps +par des marchands qui conduisaient à la fois les +affaires publiques et leur négoce. Il fut malheureusement +toléré jusqu'aux derniers jours +du régime français, et ouvrit la porte aux plus +funestes et aux plus criminels abus, qui atteignirent +leur dernier terme dans la guerre de +1755. Ces employés, l'intendant Bigot à leur +tête, parvinrent à cette époque de crise, où +le temps ne permettait point de porter un +remède aux maux de l'intérieur, à accaparer +toute la fourniture du roi, qui s'éleva jusqu'à +plus de 15 millions à la fin de la guerre<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a> +<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>. Par +un système d'association habilement ménagé, +ils achetaient ou vendaient, comme nous l'avons +exposé tout à l'heure, tout ce que le gouvernement +voulait vendre ou acheter. Agissant +eux-mêmes pour le roi, il est facile de concevoir +que les articles du marchand qui n'était +pas dans leur alliance, n'étaient jamais admis. +La liberté et la concurrence si nécessaires à +l'activité du commerce furent détruites, ainsi +que l'équilibre des prix que l'association dont il +s'agit fit monter à un degré exorbitant, malgré +l'abondance des denrées et des marchandises, +au point que cette cherté factice devint une +cause de disette réelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" +name="footnote100"></a><b>Note 100:<a href="#footnotetag100"> +(retour) </a> Affaires du Canada: Mémoires de Bigot.</b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" +name="footnote101"></a><b>Note 101:<a href="#footnotetag101"> +(retour) </a> Document de Paris.</b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" +name="footnote102"></a><b>Note 102:<a href="#footnotetag102"> +(retour) </a> «Si on calculait toutes les marchandises qui sont achetées +à Québec, à Montréal et dans les forts pour le compte du roi, on +trouverait peut-être le double de ce qu'il en est entré dans la +colonie». <i>Dépêche de M. Bigot au ministre</i> 1759.</b></blockquote> + +<p>Le vice du système ne s'était pas encore +manifesté d'une manière si hideuse; mais il +avait dû produire dans tous les temps un grand +mal, et causer un découragement fatal au négociant +industrieux qui ne pouvait lutter avec des +hommes placés dans de meilleures conditions +que lui. Cela n'est pas une exagération, «car, +selon le Mémoire de Bigot accusé dans l'affaire +du Canada, c'est le roi qui faisait les plus +grandes consommations dans les colonies; et +par conséquent, c'est vis-à-vis de lui principalement +qu'on pouvait faire un commerce +d'une certaine importance, et qui pût en le +rendant florissant, y attirer des Européens.» +C'est ce qu'écrivait l'intendant au ministre dans +sa lettre du 1 novembre 1752. «Le Canada +est de toutes les colonies celle où l'on fait le +commerce le plus solide. Il n'est cependant +fondé pour la plus grande partie que sur les +dépenses immenses que le roi y fait».</p> + +<p>Un pareil système devait, surtout aux +époques de guerre, ruiner par les accaparemens +tous les marchands qui n'étaient pas dans +le monopole; et si ce résultat n'arriva que +dans la guerre de la conquête, c'est que l'honneur +et l'intégrité avaient en général régné +jusque là parmi les fonctionnaires publics.</p> + +<p>Le commerce canadien, excepté la traite +des pelleteries et le système monétaire, fut +l'objet de peu de lois et de règlemens faits pour +en favoriser ou en régler le développement +d'une manière particulière et spéciale à venir +jusqu'au 18e. siècle. A cette époque on commença +à législater sur cette matière. Outre +les lois qui concernent la liberté du trafic dont +nous avons parlé plus haut, et les arrêts du +conseil supérieur et de l'intendant qui avaient +plus immédiatement rapport à sa police ou à +des cas particuliers, d'autres lois ont été promulguées +en différens temps dont l'on doit dire +quelque chose par l'influence qu'elles ont dû +exercer.</p> + +<p>La première est le règlement relatif aux +siéges d'amirauté qui furent établis dans toutes +les colonies françaises en 1717.</p> + +<p>Cette institution fut revêtue de deux caractères, +l'un judiciaire et l'autre administratif, +que se partagent aujourd'hui la cour de l'amirauté +et la douane. Comme tribunal, la connaissance +de toutes les causes maritimes qui +durent être jugées suivant l'ordonnance de +1681 et les autres règlemens en vigueur touchant +la marine, lui fut déférée. Comme administration, +elle eut la visite des vaisseaux arrivans +ou partans, et le pouvoir exclusif de +donner des congés à tous ceux qui faisaient +voile pour la France, pour les autres colonies +ou pour quelque port de l'intérieur. Ces congés +étaient des passavans, et chaque vaisseau +était tenu d'en prendre un à son départ et de +le faire enregistrer au greffe de l'amirauté. +Les bâtimens employés au cabotage de +la province, n'étaient obligés que d'en prendre +un par an. Il fallait en outre le consentement +du gouverneur aux congés pour la pêche ou +pour les navires qui menaient des passagers +en France.</p> + +<p>La seconde fut l'arrêt de la même année qui +établit une bourse à Québec et une autre à +Montréal, et permit aux négocians de s'y assembler +tous les jours afin de traiter de leurs affaires +mercantiles. Cela était demandé depuis +longtemps par le commerce, auquel l'on accorda +aussi la nomination d'un agent ou syndic +pour exposer, lorsqu'il le jugerait convenable, +ses voeux ou pour défendre ses intérêts auprès +du gouvernement.</p> + +<p>Cet agent commercial remplaça probablement +le syndic des habitations, dont l'on n'entendait +plus parler, et dont les fonctions étaient +peut-être déjà tombées en désuétude.</p> + +<p>Quant aux lois de commerce proprement +dites, il y eut cela de singulier qu'il n'en fut promulgué +aucune d'une manière formelle. Les +tribunaux suivirent l'ordonnance du commerce +ou le code Michaud<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a> +<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>, qui était la loi générale +du royaume, ainsi que les y autorisaient les +décrets qui les constituaient. Le Canada n'a +vu jusqu'à ce jour inaugurer dans son sein par +l'autorité législative locale, aucun code commercial +particulier. A défaut de lois à cet +égard, l'ordonnance du commerce fut introduite +en vertu d'une disposition générale de +l'édit de création du conseil souverain en 1663; +et cette ordonnance devint par le fait et la coutume +loi du pays. Le code anglais a été introduit +de la même manière par un décret de la +métropole.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" +name="footnote103"></a><b>Note 103:<a href="#footnotetag103"> +(retour) </a> J. F. Perrault:--<i>Extraits ou précédens de la Prévôté de +Québec, 1824.</i></b></blockquote> + +<p>Nous ne croyons pas devoir omettre de mentionner +ici une décision du gouvernement français +qui lui fait le plus grand honneur. C'est +celle relative à l'exclusion des esclaves du +Canada, cette colonie que Louis XIV aimait +par dessus toutes les autres à cause du caractère +belliqueux de ses habitans, qu'il voulait +former à l'image de la France, couvrir d'une +brave noblesse et d'une population vraiment +nationale, catholique, française, sans mélange +de race. Dès 1688, il fut proposé d'y introduire +des nègres. Cette proposition ne rencontra +aucun appui dans le ministère, qui se contenta +de répondre qu'il craignait que le changement +de climat ne les fît périr, et que le projet +serait dès lors inutile<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a> +<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>. C'était assez pour +faire échouer une entreprise qui aurait greffé +sur notre société la grande et terrible plaie qui +paralyse la force d'une portion si considérable +de l'Union américaine, l'esclavage, cette plaie +inconnue sous notre ciel du Nord qui, s'il est +souvent voilé par les nuages de la tempête, ne +voit du moins lever vers lui que des fronts +libres aux jours de sa sérénité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" +name="footnote104"></a><b>Note 104:<a href="#footnotetag104"> +(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote> +<a name="l8c2" id="l8c2"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<h3>LOUISBOURG.</h3> + +<h3>1744-1748.</h3> + +<p><b>Coalition en Europe contre Marie-Thérèse pour lui ôter l'empire +(1740.)--Le maréchal de Belle-Isle y fait entrer la +France.--L'Angleterre +se déclare pour l'impératrice en 1744.--Hostilités +en Amérique.--Ombrage que Louisbourg cause aux colonies +américaines.--Théâtre de la guerre dans ce continent.--Les deux +métropoles, trop engagées en Europe, laissent les colons à leurs +propres forces.--Population du Cap-Breton; fortifications et garnison +de Louisbourg.--Expédition du commandant Duvivier à +Canseau et vers Port-Royal.--Déprédations des corsaires.--Insurrection +de la garnison de Louisbourg.--La Nouvelle-Angleterre, +sur la proposition de M. Shirley, en profite pour attaquer cette +forteresse.--Le Colonel Pepperrell s'embarque avec 4,000 hommes, +et va y mettre le siège par terre tandis que le commodore Warren +en bloque le port.--Le commandant français rend la place.--Joie +générale dans les colonies anglaises; sensation que fait +cette conquête.--La population de Louisbourg est transportée +en France.--Projet d'invasion du Canada qui se prépare à +tenir tête à l'orage.--Escadre du duc d'Anville pour reprendre +Louisbourg et attaquer les colonies anglaises (1746); elle est +dispersée par une tempête.--Une partie atteint Chibouctou +(Halifax) avec une épidémie à bord.--Mortalité effrayante parmi +les soldats et les matelots.--Mort du duc d'Anville.--M. +d'Estournelle qui lui succède se perce de son épée.--M. +de la Jonquière persiste à attaquer Port-Royal; une nouvelle +tempête disperse les débris de la flotte.--Frayeur et armement +des colonies américaines.--M. de Ramsay assiège Port-Royal.--Les +Canadiens défont le colonel Noble au Grand-Pré, +Mines.--Ils retournent dans leur pays.--Les frontières anglaises +sont attaquées, les forts Massachusetts et Bridgman surpris et +Saratoga brûlé; fuite de la population.--Nouveaux armemens +de la France; elle perd les combats navals du Cap-Finistère +et de Belle-Isle.--Marine anglaise et française.--Faute du +cardinal Fleury d'avoir laissé dépérir la marine en France.--Le +comte de la Galissonnière gouverneur du Canada.--Cessation +des hostilités; traité d'Aix-la-Chapelle (1748).--Suppression +de l'insurrection des Miâmis.--Paix générale.</b></p> + +<p>L'abaissement de la maison d'Autriche est +un des grands actes de la politique de Richelieu. +Quoiqu'il eût bien diminué sa puissance, +il y en avait en France qui désiraient la faire +tomber encore plus bas. Tel était le maréchal +de Belle-Isle qui exerçait une grande influence +sur la cour de Versailles, lors de l'avènement +de Marie-Thérèse à la couronne de son père, +l'empereur Charles VI. A peine cette femme +illustre et si digne de l'être, eut-elle pris possession +de son héritage, qu'une foule de prétendans, +comme l'électeur de Saxe, l'électeur de +Bavière, le roi d'Espagne, le roi de Prusse le +grand Frédéric, le roi de Sardaigne, se levèrent +pour réclamer à divers titres les immenses +domaines de l'Autriche. Le maréchal +de Belle-Isle entraîna la France, malgré l'opposition +du premier ministre, le cardinal de +Fleury, dans la coalition contre Marie-Thérèse +pour soutenir les prétentions de l'électeur de +Bavière, qui aurait été beaucoup plus formidable +qu'elle s'il eût pu réussir à la dépouiller de +ses vastes possessions. L'on sait quel cri de +patriotisme et d'enthousiasme sortit du sein +des états de la Hongrie lorsque cette princesse +se présenta avec son fils dans les bras au milieu +de leur auguste assemblée, et invoqua leur +secours par ces paroles pleines de détresse: +«Je viens remettre entre vos mains la fille et le +fils de vos rois». Mourons pour notre reine! +s'écrièrent les nobles Hongrois en élevant +leurs épées vers le ciel.</p> + +<p>L'Angleterre qui avait d'abord gardé la neutralité, +ne tarda pas à se déclarer, lorsqu'elle +vit la fermeté avec laquelle l'impératrice faisait +tête à l'orage, et elle jeta son épée à côté de +la sienne dans la balance. C'était commencer +les hostilités contre la France, et allumer la +guerre en Amérique, où les colonies anglaises +brûlaient toujours du désir de s'emparer du +Canada.</p> + +<p>Ces colonies montraient déjà, comme nous +l'avons dit ailleurs, une ambition qui aurait pu +faire présager à un oeil clairvoyant ce qu'elles +voudraient être dans l'avenir; une inquiétude +républicaine mais qu'elles dissimulaient soigneusement, +semblait les tourmenter aussi. +Cela n'échappa pas tout-à-fait dans le temps à +la sagacité de la Grande-Bretagne. Le parti +puritain qui avait autrefois gouverné l'ancienne +Angleterre avait transporté son esprit de domination +dans la nouvelle. Le génie de ces +colons semblait prendre de la grandeur lorsqu'ils +considéraient les immenses et belles contrées +qu'ils avaient en partage, et il n'est guère +permis de douter après ce que nous avons déjà +vu jusqu'à ce jour, que les Etats-Unis voudront +remplir toute leur destinée.</p> + +<p>En Canada, l'on s'attendait depuis longtemps +à la guerre. Les forts avancés avaient été +réparés et armés, les garnisons de St.-Frédéric +et de Niagara augmentées et Québec mis +autant que possible en état de défense. Des +mesures furent prises également pour chasser +tous les Anglais de l'Ohio, où ils commençaient à +se montrer; et M. Guillet avait été chargé de +rassembler les Sauvages du Nord pour tenter +une entreprise qui aurait eu sans doute du +retentissement si elle eût pu réussir, mais que +l'on ne pouvait guère se flatter d'accomplir, la +conquête de la baie d'Hudson.</p> + +<p>Du reste le fort de la guerre devait se porter +sur le Cap-Breton et la péninsule acadienne. +Le cardinal Fleury, qui détestait la guerre, +laissa le Canada à ses propres forces. La +Nouvelle-York, de son côté, redoutait plus les +hostilités qu'elle ne les désirait. L'on se rappelle +la visite du <i>patron</i> d'Albany, M. Ransallaer, +en Canada et la proposition secrète qu'il +fit au gouverneur d'une neutralité entre les +deux pays. L'on ne devait donc pas s'attendre +à une guerre bien vive sur le St.-Laurent et les +lacs, du moins pour le présent. D'ailleurs le +premier poste à prendre par les Canadiens sur +cette frontière était celui d'Oswégo, et M. de +Beauharnais n'osait pas le faire, d'abord parce +que la colonie était trop faible et trop dépourvue +de tout pour aller attaquer l'ennemi chez +lui, et en second lieu, parcequ'il craignait +l'opposition des Iroquois<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a> +<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" +name="footnote105"></a><b>Note 105:<a href="#footnotetag105"> +(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote> + +<p>Cependant les difficultés entre les deux nations +au sujet des frontières, avaient fait croire +qu'à la première rupture elles se porteraient +de grands coups en Amérique, et qu'un +dénouement tel serait donné à la question des +limites, qu'elle serait mise en repos pour longtemps. +Néanmoins ni l'Angleterre ni la France, +trop occupées probablement en Europe, ne +songèrent à établir un champ de bataille dans +le Nouveau-Monde. Ce furent les colons eux-mêmes +qui se chargèrent de remplir cette +portion du grand drame, et qui sans attendre +d'ordres de l'Europe se mirent en mouvement.</p> + +<p>Le Canada était peu garni de soldats; il +n'y en avait pas mille pour défendre tous les +postes depuis le lac Erié jusqu'au golfe St.-Laurent; +mais Louisbourg, comme clef des +possessions françaises du côté de la mer, avait +une garnison de 7 à 8 cents hommes.</p> + +<p>Ce boulevard devait protéger aussi la navigation +et le commerce. Sa situation entre le +golfe St.-Laurent, les bancs et l'île de Terreneuve +et l'Acadie, était des plus favorables +ayant la vue sur toutes ces terres et sur toutes +ces mers. Les pieds baignés par les flots de +de l'Océan, il était ceint d'un rempart en pierre +de 30 à 36 pieds de hauteur et d'un fossé de 80 +pieds de large. Il était en outre défendu par +deux bastions, deux demi-bastions, et trois +batteries de six mortiers et percées d'embrasures +pour 148 pièces de canons. Sur l'île à +l'entrée du port, vis-à-vis de la tour de la +Lanterne, on avait établi une batterie à fleur +d'eau de 30 pièces de canon de 28, et au fond +de la baie, en face de son entrée, à un gros +quart de lieue de la ville, une autre, la batterie +royale, de 30 canons: savoir 28 de 42 livres +de balles et 2 de 18. Cette batterie commandait +le fond de la baie, la ville et la mer. L'on +communiquait de la ville à la campagne par la +porte de l'Ouest, et un pont-levis défendu par +une batterie circulaire de 16 canons de 24. +L'on travaillait depuis vingt-cinq ans à ces ouvrages, +qui étaient défectueux sous le rapport de +la solidité, parceque le sable de la mer dont on +était forcé de se servir, ne convenait nullement +à la maçonnerie; et Louisbourg passait pour +la place la plus forte de l'Amérique; on le +disait imprenable quoique les fortifications n'en +fussent pas achevées. Mais il en était de ces +fortifications comme de bien d'autres dans ce +continent, qui ont une grande réputation au loin; +mais qui perdent leur redoutable prestige dès +qu'elles sont attaquées. Québec avait un grand +nom et Montcalm n'osa pas attendre l'ennemi +dans ses murs. D'ailleurs le gouverneur, le +comte de Raymond, avait fait ouvrir le chemin +de Miré qui conduisait au port de Toulouse +dans une autre partie de l'île. Ce chemin, +avantageux pour le commerce, avait, du côté +de la campagne, affaibli la force naturelle de +la place, protégée jusque là par les marais +et les aspérités du sol; mais cette voie en +en rendant l'accès facile permettait d'approcher +jusqu'au pied des murailles. A la +faveur de sa renommée, cette forteresse servait +de retraite assurée aux vaisseaux canadiens +qui allaient aux Iles, et protégeait une nuée de +corsaires qui s'abattaient sur le commerce des +Américains et ruinaient leurs pêches dans les +temps d'hostilités. Les colonies anglaises +voyaient donc avec une espèce de terreur ces +sombres murailles de Louisbourg dont les tours +s'élevaient au-dessus des mers du Nord +comme des géans menaçans.</p> + +<p>La population du Cap-Breton était presque +toute réunie à Louisbourg. Il n'y avait que +quelques centaines d'habitans dispersés sur les +côtes à de grandes distances les uns des +autres. On en trouvait moins de 200 de cette +ville à Toulouse, où un pareil nombre à peu près +étaient concentrés et s'occupaient de culture, +alimentaient la capitale de denrées, élevaient +des animaux et construisaient des bateaux +et des goëlettes; une centaine habitaient +les îles rocheuses et arides de Madame, quelques +autres s'étaient répandus sur la côte à l'Indienne, +à la baie des Espagnols (Sidney), au +port Dauphin ainsi qu'en plusieurs autres endroits +de l'île.</p> + +<p>Le gouvernement du Cap-Breton et de St.-Jean +était entièrement modelé sur celui du +Canada. Le commandant, comme celui de la +Louisiane, était subordonné au gouverneur +général de la Nouvelle-France résidant à +Québec; mais vu l'éloignement des lieux, ces +agens secondaires étaient généralement indépendans +de leur principal. Dans ces petites +colonies, l'autorité et les fonctions de l'intendant +étaient aussi déférées à un commissaire-ordonnateur, +fonctionnaire qui a laissé après +lui en Amérique une réputation peu enviable.</p> + +<p>Au temps de la guerre de 1744 M. Duquesnel +était gouverneur du Cap-Breton, et M. +Bigot commissaire-ordonnateur. L'on connaît +peu de chose sur le premier; à peine son +nom est-il parvenu jusqu'à nous. Le second +faisait alors au Cap-Breton, loin de l'oeil de +ses maîtres, cet apprentissage d'opérations +commerciales dont les suites ont été si fatales +à toute la Nouvelle-France. On entretenait +dans l'île 8 compagnies françaises de 70 +hommes et 150 Suisses du régiment de Karrer, +en tout 700 hommes quand les compagnies +étaient complètes. On en détachait une compagnie +pour l'île St.-Jean, une autre pour la batterie +royale, et on faisait de petits détachemens +pour garder plusieurs autres points de la côte; le +reste formait la garnison de Louisbourg. C'étaient +là toutes les forces dont l'on pouvait disposer +pour garder l'entrée de la vallée du St.-Laurent.</p> + +<p>Les colonies anglaises n'étaient guère mieux +pourvues de troupes que celles de la Nouvelle-France; +mais il n'y avait point de comparaison +entre le chiffre de leurs habitans et le chiffre +de ceux de ce dernier pays. Confiantes dans +leurs forces, elles montraient moins d'empressement +que les Français pour courir aux +armes. Aussi ceux-ci avaient toujours l'avantage +du premier coup, car ils savaient qu'ils +devaient suppléer par la rapidité à ce qui leur +manquait en force réelle.</p> + +<p>L'on reçut à Louisbourg la nouvelle de la +déclaration de la guerre plusieurs jours avant +Boston. Les marchands armèrent sur le +champ de nombreux corsaires, qui firent des +conquêtes précieuses qui les enrichirent. Bigot +possédait pour sa part plusieurs de ces vaisseaux, +les uns tout seul, les autres en participation +avec des particuliers. Le commerce +américain fut désolé par ces courses et fit des +pertes considérables.</p> + +<p>Le gouverneur, M. Duquesnel, qui connaissait +l'état de l'Acadie, que l'Angleterre abandonnait, +comme avait fait la France, à elle-même, +résolut d'en profiter. Il n'y avait que +80 hommes de garnison à Annapolis, et les +fortifications étaient tellement tombées en +ruines que les bestiaux montaient pour paître +par les fossés sur les remparts écroulés. Le +commandant Duvivier fut chargé de former un +détachement de 8 à 900 hommes tant soldats +que miliciens, de s'embarquer sur quelques +petits bâtimens qui furent mis à sa disposition, +et de tomber sur l'Acadie.</p> + +<p>Le premier poste qu'il attaqua fut Canseau, +situé à l'extrémité sud du détroit de ce nom. +Il s'en rendit maître après avoir fait prisonniers +les habitans et la garnison composée de 4 compagnies +incomplètes de troupes, et le brûla. De là il +se mit en marche, mais avec lenteur, pour Annapolis +avec une soixantaine de soldats et 700 miliciens +et Sauvages. Rendu aux Mines il s'arrêta +subitement sans que l'on sût trop pourquoi, +puis ensuite il se retira vers le Canada après +avoir fait sommer inutilement Annapolis de se +rendre. Cet officier a été blâmé de n'avoir pas +marché avec rapidité sur cette ville pour l'attaquer +tandis qu'elle était encore dans sa première +surprise. Les principales familles s'étaient +déjà enfuies à Boston avec leurs effets les plus +précieux, et il paraît que dans le premier moment, +elle n'aurait pu résister à un assaut. Il +y aurait trouvé le P. Laloutre qui l'investissait +avec 300 Indiens du Cap de Sable et de St.-Jean, +accourus pour l'aider à faire cette conquête. +Mais ce délai ayant donné le temps +aux assiégés de recevoir des renforts, les Sauvages +furent obligés de se retirer.</p> + +<p>Cependant les corsaires, après avoir désolé la +marine marchande anglaise, infestaient maintenant +les côtes de Terreneuve, incommodaient +les petites colonies qui y étaient dispersées, et +menaçaient même Plaisance malgré ses fortifications +et ses troupes. La nouvelle de l'irruption +des Français en Acadie et des déprédations +de leurs corsaires à Terreneuve arriva +presqu'en même temps à Boston que celle de +la rupture de la paix. Toutes les colonies +furent dans l'alarme pour leurs frontières. +Elles levèrent immédiatement des troupes pour +garder leurs postes avancés du côté du Canada +ou en augmenter les garnisons; et le Massachusetts +fit à lui seul élever une chaîne de +forts de la rivière Connecticut aux limites +de la Nouvelle-York. Mais tandis qu'elles +s'empressaient de prendre les mesures de +sûreté que semblait commander la première +attitude de leurs ennemis, il se passait à Louisbourg, +dans le sein même du boulevard des +Français, un événement qui les tranquillisa +d'abord un peu, et qui ensuite leur donna probablement +l'idée de venir attaquer cette forteresse. +Cet événement qui aurait été grave +dans tout autre temps, et qui l'était doublement +dans les circonstances actuelles, est l'insurrection +de la garnison qui éclata dans les derniers +jours d'octobre 1744.</p> + +<p>Cette garnison, faute d'ouvriers, était chargée +de l'achèvement des fortifications. Dans les +derniers temps, il paraît qu'on négligeait de +payer le surplus de solde que ces travaux +valaient aux soldats. Ils se plaignirent d'abord; +ils murmurèrent ensuite, sans qu'on en fît +aucun cas. Alors ils résolurent de se faire +justice à eux-mêmes, et ils éclatèrent en révolte +ouverte.</p> + +<p>La compagnie Suisse donna le signal. Ils +s'élurent des officiers, s'emparèrent des casernes, +établirent des corps-de-gardes, posèrent +des sentinelles aux magasins du roi et chez le +commissaire-ordonnateur Bigot, auquel ils +demandèrent la caisse militaire sans oser la +prendre néanmoins, et ils firent des plaintes +très vives contre leurs officiers qu'ils accusaient +de leur retenir une partie de leur salaire, de +leurs habillemens et de leur subsistance. Ce +fonctionnaire les fit satisfaire de suite sur une +partie de ces points, et tout l'hiver il employa la +même tactique quand les insurgés devenaient +trop menaçans. Depuis plus de six mois la +garnison était ainsi en pleine rébellion lorsque +l'ennemi se présenta devant la place.</p> + +<p>Le bruit de ce qui se passait à Louisbourg +s'était, comme on doit le supposer, répandu +rapidement jusque dans la Nouvelle-Angleterre. +Le gouverneur du Massachusetts, M. Shirley, +crut que l'on ne devait pas perdre une si belle +occasion d'attaquer un poste qui portait tant de +préjudice, causait des craintes sérieuses et d'où +venaient de sortir encore les troupes qui avaient +brûlé Canseau, et les corsaires qui faisaient +tous les jours essuyer de grandes pertes à +leur commerce. Il écrivit dans l'automne à +Londres pour proposer au gouvernement d'attaquer +Louisbourg dès le petit printemps +et avant qu'il eût reçu des secours, ou du +moins de seconder les colons qui se chargeraient +eux-mêmes de l'entreprise. Il représenta +au ministère que ce poste était, en temps +guerre, un repaire de pirates qui désolaient +les pêcheries et interrompaient le commerce; +que la Nouvelle-Ecosse serait toujours en +danger tant que cette forteresse appartiendrait +aux Français, et que si cette province tombait +entre leurs mains l'on aurait six ou huit +mille ennemis de plus à combattre; que pour +toutes ces raisons il était de la plus haute +importance de prendre Louisbourg. Il ajouta +qu'en prenant ce boulevard l'on porterait un +coup mortel aux pêcheries françaises, que +le Cap-Breton était, comme on le savait, la +clef du Canada et protégeait la pêche de la +morue qui employait par an plus de 500 petits +vaisseaux de Bayonne, de St.-Jean-de-Luz, du +Havre-de-Grace et d'autres villes; que c'était +une école de matelots, et que cette pêche +jointe à celle pour la production des huiles, +faisait travailler dix mille hommes et circuler +dix millions. Dans le mois de janvier 1745 +sans attendre de réponse de Londres, M. Shirley +informa les membres de la législature qu'il +avait une communication à leur faire, mais qu'il +exigeait auparavant le secret sous le sceau du +serment. Après avoir pris cette précaution, il +leur transmit par message la proposition d'attaquer +Louisbourg. Elle étonna les membres +de la législature, et l'entreprise parut si hasardeuse +qu'elle fut d'abord rejetée. Mais Shirley +ne se découragea pas. Ayant gagné quelques +uns de ces membres, la mesure fut reprise et +après de longues discussions passa à la majorité +d'une voix. Immédiatement Shirley écrivit +à toutes les colonies du Nord pour leur +demander de l'aide en hommes et en argent, et +pour les engager à mettre un embargo sur +leurs ports afin que rien ne pût transpirer du +projet. Une partie seulement de ces colonies +répondit à son appel. Mais en peu de +temps on eut levé et équipé plus de 4,000 +hommes, qui s'embarquèrent sous les ordres +d'un négociant nommé Pepperrell, et firent +voile pour le Cap-Breton où ils furent arrêtés +trois semaines par les glaces qui entouraient +l'île. Le commodore Warren envoyé d'Angleterre +avec quatre vaisseaux de guerre pour +bloquer Louisbourg du côté de la mer, les +rallia à Canseau et contribua puissamment au +succès de l'entreprise.</p> + +<p>L'armée débarqua au Chapeau-Rouge, et +marcha de suite sur la place à laquelle elle +annonça son arrivée devant les murailles par +de grands cris. Profitant de la première surprise, +le colonel Vaughan alla incendier dans +la nuit même, de l'autre côté de la baie, les +magasins du roi remplis de boissons et d'objets +de marine. L'officier qui commandait la +batterie royale près de là, soupçonnant quelque +trahison, l'abandonna et se retira sur le champ +dans la ville, premier effet de la méfiance qu'avait +dû faire naître dans les officiers l'état de +révolte de leurs troupes. La garnison était +alors composée d'environ 600 soldats et de 800 +habitans qui s'étaient armés à la hâte.</p> + +<p>A la première alarme le général Duchambon, +commandant, fit rassembler les troupes et les +harangua; il en appela à leurs sentimens, et +leur représenta que l'arrivée des ennemis leur +offrait une occasion favorable de faire oublier +le passé et de montrer qu'ils étaient encore +bons Français. Ces paroles ranimèrent leur +patriotisme, et ces gens qui n'étaient qu'outrés +contre les injustices de leurs supérieurs, +reconnurent leur faute et rentrèrent aussitôt +dans le devoir, sacrifiant leur ressentiment au +bien de la patrie. Malheureusement les officiers +refusèrent toujours de croire à la sincérité +de leurs dispositions, et cette méfiance +avait déjà eu et eut encore les plus funestes +résultats comme on va le voir tout à l'heure.</p> + +<p>Quoique l'ennemi eût débarqué et se fût +approché de la ville sans opposition, à la faveur +de la surprise, son succès n'aurait été rien +moins qu'assuré si le général français eût +fondu sur lui pendant qu'il formait son camp +et qu'il commençait à ouvrir ses tranchées. +En effet de simples milices, rassemblées avec +précipitation, commandées par des marchands +n'ayant aucun principe militaire, auraient été +déconcertées par des attaques régulières et +vigoureuses; elles n'auraient pu résister à la +bayonnette; un premier échec les aurait découragées. +Mais on s'obstina à croire que la +garnison ne demandait à faire des sorties que pour +déserter; et ses propres chefs la tinrent comme +prisonnière jusqu'à ce qu'une si mauvaise défense +eût réduit la ville à capituler le 16 juin, +après avoir perdu 200 hommes. L'île entière +suivit le sort de Louisbourg son unique boulevard, +et la garnison et les habitans au nombre +de 2,000 furent transportés à Brest où l'on fut +étonné un jour de voir débarquer tout-à-coup +une colonie entière de Français que des vaisseaux +anglais laissèrent sur le rivage. Warren +qui fermait l'entrée du port avec sa flotte venait +de prendre un vaisseau de 64 canons portant 560 +hommes qui étaient envoyés pour relever la garnison. +Si ce renfort eût pu y pénétrer, Louisbourg +était sauvé. Les Américains qui savent +allier le flegme avec la ruse, laissèrent flotter +encore plusieurs jours le drapeau blanc sur les +remparts; et par ce moyen plusieurs vaisseaux +français richement chargés, trompés par ce +signe, vinrent se jeter au milieu des ennemis.</p> + +<p>Le succès de l'expédition de Louisbourg, qui +n'avait coûté presqu'aucune perte, surprit +en Amérique et en Europe, et en effet il devait +surprendre. Pour ceux qui ignoraient +ce qui s'était passé dans la garnison française, +comment croire que le plan de réduire +une forteresse régulière «formé par +un avocat, exécuté par un marchand à la tête +d'un corps d'artisans et de laboureurs», eût +pu réussir; et pourtant c'est ce qui venait +d'avoir lieu. L'orgueil européen en fut blessé, +et «quoique cette conquête mît la Grande-Bretagne +en état d'acheter la paix, elle excita +sa jalousie contre les colonies qui l'avaient +faite»<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a> +<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>. Nous verrons dans la prochaine +guerre que les exploits des Canadiens excitèrent +de même l'envie des Français et jusqu'à +celle du général Montcalm, et que cette faiblesse +contribua chez ce commandant à le +dégoûter d'une lutte au succès de laquelle il fit +la faute grave de ne pas croire dès le commencement, +et celle encore plus grande de +répandre cette idée parmi les troupes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" +name="footnote106"></a><b>Note 106:<a href="#footnotetag106"> +(retour) </a> <i>American Annals.</i></b></blockquote> + +<p>Tandis que les vainqueurs se félicitaient, et +attribuaient eux-mêmes dans leur étonnement +le succès qu'ils venaient de remporter au secours +d'une providence dont la main avait paru +manifestement dans tout le cours de l'entreprise, +la nouvelle de la prise de Louisbourg +parvint en France et tempéra la joie qu'y +causaient la célèbre victoire de Fontenoy et +la conquête de l'Italie autrichienne. A +Londres la perte de cette bataille et le débarquement +du prétendant, le prince Edouard, en +Ecosse ne permirent guère non plus d'exalter +la conquête américaine. En Canada la sensation +fut profonde, car l'on croyait que l'attaque +de Louisbourg n'était que le prélude à celle de +Québec. M. de Beauharnais ne resta pas en +conséquence oisif. Il présida à Montréal une +assemblée de six cents Indiens de diverses +nations, parmi lesquels il y avait des Iroquois, +et qui montrèrent tous les meilleures dispositions +pour la France. Il fit descendre à +Québec une partie des milices et des Sauvages, +et activa l'achèvement des fortifications de la +ville auxquelles on travaillait déjà depuis si +longtemps. L'enceinte fut refaite en maçonnerie.</p> + +<p>En même temps ce gouverneur écrivait en +France pour presser le ministère de reprendre +Louisbourg et l'Acadie, leur assurant que +2,500 hommes suffiraient pour faire la conquête +de cette dernière province. Il fallait à tout +prix se remparer de ces deux possessions; +c'était le passage du golfe qui était interrompu, +«les Anglais, observait-il dans une dépêche, +tiennent toujours la même conduite, ils veulent +occuper tous les passages et ils les occupent en +effet». Pour la défense du Canada, écrivait +encore M. de Beauharnais, envoyez-moi des +munitions et des armes, je compte sur la valeur +des Canadiens et des Sauvages. En effet la +prise de Louisbourg par les milices de la Nouvelle-Angleterre +avait piqué l'amour-propre +des premiers qui brûlaient de se mesurer avec +les Américains.</p> + +<p>Mais là où la conquête anglaise fit l'impression +la plus pénible, ce fut dans la Nouvelle-Ecosse +même, parmi les populations acadiennes +abandonnées des Français et regardées avec +défiance par les Anglais. Le pressentiment +du malheur qui devait leur arriver plus tard les +inquiétait déjà. Ils venaient de voir la population +du Cap-Breton déportée toute entière en +France. Ils craignaient une plus grande infortune, +celle d'être enlevés et dispersés en différens +exils. Ils firent demander au gouverneur +à Québec si on n'aurait pas de terres à leur +donner en Canada; et celui-ci fut réduit à +éluder cette question d'un peuple qui méritait +à un si haut degré la bienveillance de la +France.</p> + +<p>Les vives instances de M. de Beauharnais +ne restèrent pas cependant sans effet. Le gouvernement +résolut de mettre sans retard ses +recommandations à exécution; et M. de Maurepas +dirigea les préparatifs d'un armement +comme la France n'en avait pas encore mis sur +pied pour l'Amérique. Le secret de sa destination +fut caché avec le plus grand soin. Le +duc d'Anville, homme de mer dans le courage +et l'habileté duquel on avait la plus grande +confiance, fut choisi pour le commander. Il +était de la maison de la Rochefoucault, et il +savait allier à la bravoure cette politesse et cette +douceur de moeurs que les Français seuls conservant +dans la rudesse attachée au service +maritime (Voltaire). Bigot, dont le nom +devait être associé à tous les malheurs des +Français dans ce continent, fut nommé intendant +de la flotte, par son protecteur le ministre +de la marine. Jamais entreprise n'avait été +combinée avec tant de sagesse et de prudence; +tous les événemens possibles semblaient avoir +été prévus. La flotte consistait en 11 vaisseaux +de ligne et 30 autres plus petits bâtimens et +transports, portant 3,000 hommes de débarquement +sous les ordres de M. de Pommeril, +maréchal de camp, et qui devaient être renforcés +par 600 Canadiens et autant de Sauvages. Les +Canadiens s'embarquèrent à Québec dans les +premiers jours de juin<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a> +<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" +name="footnote107"></a><b>Note 107:<a href="#footnotetag107"> +(retour) </a> <i>Documens de Paris.</i></b></blockquote> + +<p>Il n'y avait rien en Amérique de capable +de résister à cette force. Le duc d'Anville +avait ordre de reprendre et de manteler Louisbourg, +d'enlever Annapolis et d'y laisser garnison; +de détruire Boston, de ravager les côtes +de la Nouvelle-Angleterre, et enfin d'aller +inquiéter les colonies à sucre britanniques dans +le golfe mexicain. Le succès n'aurait pas été +douteux sans une fatalité qui s'attachait à +toutes les entreprises françaises, même à +celles qui semblaient les mieux combinées +pour amener un résultat définitif. Lorsqu'elles +étaient au-dessus des efforts des hommes, +elles venaient périr sous les coups des élémens. +Le tableau de la fin de cette expédition +présente les traits les plus sombres et les plus +tragiques de l'histoire. Chibouctou (Halifax) +en Acadie est le lieu où la flotte avait rendez-vous. +La traversée calculée à six semaines +fut de plus de cent jours. Mais enfin on était +à la vue du port et chacun commençait à se +livrer à ses espérances et à oublier les fatigues +d'une longue traversée, lorsqu'une tempête +furieuse surprend les vaisseaux et les disperse; +une partie est obligée de relâcher dans les +Antilles, une autre en France; quelques transports +périssent sur l'île de Sable et le reste, +battu par les vents durant dix jours, ne peut +pénétrer qu'avec peine au port qu'il avait été +si près de toucher avant la tempête, et où il entre +maintenant avec une épidémie qui vient d'éclater +avec une violence extrême à bord, causée +par le long séjour de compactes agrégations +d'hommes dans les entreponts. L'on se hâta +de débarquer les malades et d'établir des hôpitaux +à terre. Les vivres avaient été entièrement consommées, +et il fallut en envoyer chercher à +de grandes distances. M. de Conflans qui +avait été détaché de la flotte avec trois vaisseaux +de ligne et une frégate pour convoyer des bâtimens +marchands qui s'en allaient aux Iles, +et qui avait ordre de rallier M. d'Anville à la +hauteur des côtes de l'Acadie, ne s'y trouva +point. Cet officier du reste peu habile avait +suivi ses instructions; mais après avoir croisé +quelque temps dans les eaux de la péninsule, ne +voyant point arriver le duc d'Anville, il avait +pris le parti de retourner en France. De sorte +que déjà avant d'avoir vu l'ennemi, l'expédition +avait perdu une grande partie de ses forces. +Mais la maladie était encore plus funeste pour +elle que les élémens. La mort emportait les soldats +et les matelots par centaines, par milliers. +Peut-on rien imaginer de plus lugubre que +cette flotte enchaînée à la plage par la peste; +que ces soldats et ces équipages encombrant +d'immenses baraques érigées à la hâte sur des +côtes incultes, inhabitées et silencieuses comme +des tombeaux, en face de l'immense océan qui +gémissait à leurs pieds et qui les séparait de +leur patrie vers laquelle ils tournaient en vain +leurs regards expirans. Un sombre désespoir +s'était emparé de tout le monde. La contagion +se communiqua aux fidèles Abénaquis qui +étaient venus pour joindre leurs armes à celles +des Français, et en fit périr le tiers. Ce fléau +remplit d'effroi les ennemis eux-mêmes, qui se +tinrent au loin dans un moment où ils auraient +pu anéantir sans effort l'expédition française. +L'amiral Townshend regardait avec terreur du +Cap-Breton où il était avec son escadre, les +ravages qui désolaient ses malheureux adversaires.</p> + +<p>Cependant les lettres interceptées annonçant +l'arrivée d'une flotte anglaise, avait nécessité +la tenue d'un conseil de guerre, où les opinions +furent partagées sur ce qu'il y avait à faire. +Le duc d'Anville dont le caractère altier se +révoltait sous le poids d'aussi grands malheurs, +mourut presque subitement. M. d'Estournelle +qui le remplaça dans le commandement, convoqua +un nouveau conseil et proposa d'abandonner +l'entreprise et de retourner en France. +Cette proposition fut repoussée surtout par M. +de la Jonquière, troisième en grade sur la +flotte. Le nouveau commandant tomba alors +dans une agitation extrême, la fièvre s'empara +de lui, et dans son délire il se perça de son épée. +Ces scènes tragiques ne rappellent-elles pas +les désastres de la retraite des Grecs après la +prise de Troie.</p> + +<p>L'on était rendu au 22 octobre et il y avait +42 jours que l'on était à Chibouctou, pendant +lesquels il était mort 1,100 hommes et 2,400 +«depuis le départ de l'escadre de France. Sur +200 malades qui furent mis alors sur un navire +un seul survécut et débarqua en France malgré +les plus grands soins dont ils furent +tous entourés! Cependant rien ne pouvait +abattre la détermination des officiers français; +malgré tous ces désastres, et quoiqu'il ne +restât plus que quatre vaisseaux de guerre, on +résolut encore d'aller assiéger Port-Royal ou +Annapolis. On remit à la voile; mais une +nouvelle tempête éclata sur ce débris de la +flotte devant le Cap de Sable, et l'obligea de +faire route pour la France. M. de Maurepas, +en apprenant tant d'infortunes, fit cette simple +et noble réponse: «Quand les élémens commandent, +ils peuvent bien diminuer la gloire +des chefs; mais ils ne diminuent ni leurs travaux +ni leur mérite».</p> + +<p>Nous avons dit que 600 Canadiens et autant +de Sauvages devaient se joindre aux troupes +que portait la flotte du duc d'Anville; et que +les premiers étaient partis de Québec sur 7 +bâtimens pour l'Acadie. Ce renfort, commandé +par M. de Ramsay, débarqua à Beaubassin +dans la baie de Fondy, et fut très bien accueilli +par les habitans qu'il avait mission d'empêcher +de communiquer avec Port-Royal. Toute la +population acadienne flottait entre l'espérance +et la crainte. Elle disait que si les projets des +Français ne réussissaient pas, elle serait perdue, +parcequ'elle avait refusé de prendre les armes +pour ses maîtres. Aussi reçut-elle la nouvelle +de l'arrivée du duc d'Anville avec de grandes +démonstrations de joie, car elle se croyait +sauvée, joie funeste qu'elle devait pleurer en +larmes de sang dans un cruel exil et dans une +dispersion plus cruelle encore! M. de Ramsay, +après avoir attendu longtemps en vain l'expédition +française aux Mines, se disposait à revenir +en Canada, sur les ordres de M. de Beauharnais, +pour s'opposer aux projets que les grands +préparatifs des ennemis annonçaient contre cette +province, et il s'était déjà mis en route lorsqu'il +fut rattrapé par un envoyé du duc d'Anville, +qui le fit revenir sur ses pas avec 400 Canadiens; +et bientôt après il s'approcha avec ce +petit corps de Port-Royal qu'il bloqua par +terre quoique la garnison y fût de 6 à 700 +hommes, en attendant la flotte qui portait les +troupes aux quelles il devait se joindre pour +faire la conquête de l'Acadie. Nous avons vu +pourquoi elle ne vint pas.</p> + +<p>Cependant le détachement de M. de Ramsay +en Acadie et l'arrivée du duc d'Anville à Chibouctou, +éloignèrent la guerre des frontières +du Canada, qui avait été sérieusement menacé. +La prise de Louisbourg avait rempli les +habitans de la Nouvelle-Angleterre d'une +humeur toute martiale; ils ne tarissaient pas +sur leur conquête comme des soldats encore +peu accoutumés à la victoire. Tandis que les +esprits étaient pleins d'enthousiasme, M. +Shirley proposa d'exécuter le vaste projet qu'il +avait conçu déjà depuis longtemps, et qui +n'était rien moins que de chasser les Français de +toute l'Amérique continentale. Ce projet n'était +pas aussi difficile qu'il le paraissait au premier +abord, vu la supériorité du nombre des Anglais +sur mer et sur terre dans ce continent. Ce +gouverneur après s'être consulté avec le chevalier +Peter Warren et le général Pepperrell +qui venait de recevoir les honneurs de la chevalerie +pour son exploit à Louisbourg, en +écrivit au ministère. Malgré les graves préoccupations +de celui-ci causées par la présence +du Prétendant au milieu de la Grande-Bretagne, +le duc de New-Castle, secrétaire d'état, adressa +une circulaire à tous les gouverneurs des colonies +américaines pour leur enjoindre de lever +autant d'hommes qu'il serait possible et de les +tenir prêts à marcher au premier ordre. Le +plan du cabinet de St.-James, c'était toujours +l'ancien projet d'attaquer le Canada par terre +et par mer simultanément. Le vice-amiral +Warren devait faire voile d'Europe avec un +corps de troupes commandé par le général St.-Clair, +prendre en passant à Louisbourg les +milices de la Nouvelle-Angleterre et aller +mettre le siége devant Québec. Les levées de +la Nouvelle-York et des autres colonies devaient +se rassembler à Albany et marcher sur le fort +St.-Frédéric et Montréal. Les colonies +devaient fournir 5,000 hommes, et elles en +votèrent plus de 8,000 tant leur ardeur +était grande; mais ni flotte ni armée ne vinrent +d'Angleterre, et l'on se vit forcé d'ajourner +une entreprise qui était devenue depuis longtemps +une pensée fixe chez nos voisins. Cependant +pour ne pas perdre entièrement le +fruit des dépenses qu'ils avaient faites, ils voulurent +enlever le fort St.-Frédéric, sur le lac +Champlain, et M. Clinton, gouverneur de la +Nouvelle-York, avait réussi à engager les +cinq cantons à prendre les armes, lorsque l'on +apprît que M. de Ramsay était à Beaubassin, +et que les Acadiens, travaillés par ses intrigues, +menaçaient de se soulever. Aussitôt l'expédition +de St.-Frédéric fut abandonnée, et les +troupes furent dirigées vers l'Acadie pour +couvrir Annapolis, dont la reddition aurait +entraîné la perte de la province.</p> + +<p>Mais à peine ces troupes étaient-elles en +route qu'une nouvelle d'une nature infiniment +plus grave se répandit comme un éclair dans +toutes les possessions anglaises et y sema +l'alarme et la consternation. C'était celle +de l'apparition de la flotte du duc d'Anville +sur les côtes de l'Acadie; elle fut connue +à Boston le 20 septembre. Le peuple, qui +dans son triomphe croyait déjà tenir tout le +Canada, passa subitement de l'exaltation à +l'épouvante; car l'armement des Français +paraissait trop formidable pour avoir seulement +Louisbourg et l'Acadie pour objet, et l'on +devina facilement contre qui allaient être +dirigés ses coups, et que les assaillans allaient +devenir les assaillis. En peu de jours 6,400 +hommes de milices accoururent de l'intérieur +du pays au secours de Boston, et 6,000 autres +devaient se tenir prêts dans le Connecticut à y +marcher au premier ordre. Le gouverneur +fut investi de pouvoirs illimités pour fortifier le +havre de cette ville et renforcer les ouvrages +de la citadelle, dont l'on fit une des plus fortes +que les Anglais possédassent sur le bord de la +mer en Amérique. La plus grande activité +régnait partout pour repousser l'invasion; mais, +comme l'on a vu, il n'était pas besoin de tant +de préparatifs ni de tant d'efforts. «Les +exemples d'une protection aussi remarquable +sont rares, s'écrie un puritain dans sa reconnaissance. +Si l'ennemi eût réussi dans son projet, +il est impossible de dire jusqu'à quel point les +colonies américaines eussent été dévastées, à +quel état de misère elles eussent été réduites. +Lorsque l'homme est l'instrument dont le ciel +se sert pour détourner une calamité publique, +on doit encore y voir la main du Dieu; mais +ici ce n'est pas au pouvoir humain qu'on doit +d'y avoir échappé. Si les philosophes attribuent +cet événement extraordinaire à un hasard +aveugle, à une nécessité fatale, les chrétiens +l'attribueront certainement à la volonté d'un +Dieu tout puissant».</p> + +<p>Pendant ce temps-là M. de Ramsay, qui était +toujours à Annapolis, où il avait fait une centaine +de prisonniers, reprit, à la nouvelle de la +seconde dispersion de la flotte française, le chemin +de Beaubassin afin d'y établir ses quartiers +d'hiver, la saison étant trop avancée pour retourner +en Canada la même année. M. Shirley, +inquiet de le voir si proche de la capitale acadienne, +y envoya un nouveau corps de troupes du +Massachusetts, pour renforcer la garnison qui +avait déjà été augmentée de trois compagnies de +volontaires. Le gouverneur d'Annapolis, M. +Mascarène, demandait 1000 hommes pour +déloger les Français; mais une partie seulement, +environ 500, sous les ordres du colonel +Noble, avait pu lui être fournie et avait +été prendre position au Grand-Pré dans les +Mines, à quelque distance de Beaubassin où +était M. de Ramsay. Les deux corps se trouvaient +en présence l'un de l'autre, mais séparés +par la baie de Fondy. Au milieu de l'hiver les +officiers canadiens proposèrent à leur commandant, +qui ne put les refuser, d'aller surprendre +le colonel Noble dans ses quartiers. A cet +effet il mit 300 Canadiens et Sauvages sous les +ordres de M. Coulon. Pour atteindre l'ennemi +il fallait faire le tour du fond de la baie, ce +qui portait la distance à parcourir au milieu +des neiges et des bois à près de soixante +lieues. Le détachement se mit en marche en +raquettes, et arriva exténué de fatigue devant +les cantonnemens anglais dans le mois de février +1747. Le 11 au matin, après avoir pris un +moment de repos, il tomba avec une extrême +vigueur sur l'ennemi, qui, surpris d'abord, fit +ensuite la plus grande résistance. Le feu se +prolongea jusqu'à 3 heures de l'après-midi +avec vivacité. Le colonel Noble fut tué et +plus du tiers de ses hommes mis hors de combat, +le reste, ne pouvant fuir à cause de +la profondeur de la neige, s'était réfugié au +nombre de 300 dans une grande maison fortifiée +où il obtint, par sa belle défense, une capitulation +honorable. Cet exploit fit un grand bruit à +Boston, et on le regarda en Angleterre comme +un des plus hardis que l'on pût entreprendre, +et dont le résultat était de nature à abattre un +peu l'orgueil des vainqueurs de Louisbourg<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a> +<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" +name="footnote108"></a><b>Note 108:<a href="#footnotetag108"> +(retour) </a> <i>Gazette de Londres. Documens de Paris. +Chalmers Annals. Affaires du Canada.</i></b></blockquote> + +<p>Les Canadiens cependant, manquant de vivres, +ne purent pousser plus loin leur avantage, et +ils furent même obligés de rentrer dans leur +pays dès que la saison le permit, comme ils +avaient projeté de le faire l'automne précédent.</p> + +<p>L'échec du Grand-Pré n'était pas le seul +qu'éprouvaient nos voisins depuis le commencement +des hostilités. Leurs frontières étaient +continuellement dévastées par les bandes qui s'y +succédaient l'une à l'autre avec une prodigieuse +activité depuis l'automne de 1745, et quelquefois +il y en avait plusieurs en même temps +sur pied. Mais au loin l'éclat de la conquête +du Cap-Breton avait jeté dans l'ombre toutes +ces petites expéditions, qui à la longue devaient +harasser cependant beaucoup l'ennemi. On +en comptait jusqu'à 27 depuis le commencement +de la guerre, c'est-à-dire depuis trois +ans. Le fort Massachusetts situé à cinq lieues +au-dessus de celui de St.-Frédéric, avait été +enlevé par capitulation par M. Rigaud de Vaudreuil +à la tête de 700 Canadiens et Sauvages, +qui avaient ensuite ravagé 15 lieues de pays et +répandu la terreur dans la Nouvelle-Angleterre. +M. de la Corne de St.-Luc avait attaqué +le fort Clinton et complètement défait un +détachement ennemi qu'il avait précipité à coups +de hache dans une rivière. Saratoga avait été +pris et la population massacrée. Le fort +Bridgman, attaqué par M. de Léry, était aussi +tombé en son pouvoir. Les frontières de Boston +à Albany n'étaient plus tenables, les forts +avancés furent évacués et la population alla +chercher une retraite dans l'intérieur des +villes<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a> +<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>; n'osant elle-même faire ce genre de +guerre, elle ne put réussir qu'à engager quelques +Agniers à faire des irruptions insignifiantes +dans le gouvernement de Montréal. Tel était +l'état des choses en Amérique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" +name="footnote109"></a><b>Note 109:<a href="#footnotetag109"> +(retour) </a> <i>Documens de Paris.</i></b></blockquote> + +<p>A Paris le ministère français ne fut pas découragé +par les désastres de la flotte du duc +d'Anville; et malgré l'immense infériorité +numérique de la marine française comparée à +la marine de la Grande-Bretagne, il résolut +non seulement de reprendre l'expédition que +les élémens et le fléau d'une contagion avaient +interrompu d'une manière si funeste l'année +précédente, mais encore d'envoyer un armement +dans les Indes pour soutenir les succès +que M. de la Bourdonnaie venait d'y remporter, +en battant l'amiral Peyton et en enlevant +Madras sur la côte du Coromandel. En conséquence +deux escadres furent équipées à +Brest et à Rochefort; celle du Canada, la plus +considérable des deux, fut mise sous les ordres +de l'amiral de la Jonquière, qui s'était opposé +l'année précédente au retour des débris de la +flotte du duc d'Anville avant d'avoir pris Port-Royal, +et sur qui était retombé le commandement +après la mort de M. d'Estournelle; celle +des Indes eut pour commandant M. de St.-George. +Les deux escadres réunies formaient +six vaisseaux de haut bord, six frégates et +quatre navires armés en flute par la compagnie +des Indes; elles convoyaient une trentaine de +bâtimens chargés de troupes, de provisions et +de marchandises; elles devaient aller quelque +temps de conserve.</p> + +<p>L'Angleterre n'avait pas eu plus tôt connaissance +du dessein des Français, qu'elle avait +résolu de le faire échouer; et à cet effet elle +avait chargé les amiraux Anson et Warren +avec dix-sept vaisseaux d'intercepter les deux +escadres françaises et de les détruire s'il était +possible. Ils partirent de Portsmouth et les +rencontrèrent le 3 mai à la hauteur du Cap-Finistère +en Espagne. Aussitôt M. de la Jonquière +ordonna aux vaisseaux de ligne de +ralentir leur marche et de se ranger en bataille, +et aux convois de forcer de voile vers leur destination +sous la protection des frégates. Ainsi +les Français osèrent opposer leurs six vaisseaux +aux dix-sept des Anglais; ils ne pouvaient +guère espérer de vaincre, ils voulaient seulement +gagner du temps en arrêtant l'ennemi.</p> + +<p>Le combat s'engagea et continua avec un +acharnement égal. Anson et Warren manoeuvraient +pour envelopper leur ennemi, et la +Jonquière pour les déjouer; mais à la fin il ne +put empêcher ses vaisseaux d'être cernés; et, +accablés sous le nombre, ils furent obligés l'un +après l'autre d'amener leur pavillon. La perte +des Français fut de 700 hommes. Ce fut une +affaire où les vaincus s'illustrèrent autant que +les vainqueurs. Anson envoya immédiatement +à la poursuite des convois une partie de ses +forces qui enlevèrent neuf voiles. L'on conduisit +à Londres 22 charriots chargés de l'or, +de l'argent et des effets pris sur la flotte, dont la +défaite priva la Nouvelle-France d'un puissant +secours. Le marquis de la Jonquière avait +montré beaucoup de talent dans le combat. Le +capitaine du vaisseau anglais le Windsor s'exprimait +ainsi dans sa lettre sur cette bataille: +Je n'ai jamais vu une meilleure conduite que celle +du commandant français, et pour dire la vérité, +tous les officiers de cette nation ont montré un +grand courage; aucun d'eux ne s'est rendu que +quand il leur a été absolument impossible de manoeuvrer. +En effet, jamais à aucune époque la +marine française n'eut des officiers plus braves; +ils faisaient partout des prodiges de valeur qui +étaient souvent couronnés de succès; et lorsqu'ils +succombaient c'était sous le nombre.</p> + +<p>Aussi un historien anglais fait-il la remarque +que dans cette guerre l'Angleterre dut plus +ses victoires maritimes au nombre de ses +vaisseaux qu'à son courage.</p> + +<p>Il semblait, dit Voltaire, que les Anglais +dussent faire de plus grandes entreprises maritimes. +Ils avaient alors six vaisseaux de 100 +pièces de canons, treize de 90, quinze de 80, +vingt-six de 70, trente-trois de 60. Il y en +avait trente-sept de 50 à 54; et au-dessous de +cette forme, depuis les frégates de 40 canons +jusqu'aux moindres, on en comptait jusqu'à +115. Ils avaient encore quatorze galiotes à +bombes, et six brûlots. C'était en tout deux +cent soixante-et-trois vaisseaux de guerre, indépendamment +des corsaires et des vaisseaux +de transport. Cette marine avait le fond de +quarante mille matelots. Jamais aucune nation +n'avait eu de pareilles forces. Tous ces vaisseaux +ne pouvaient être armés à la fois, il s'en +fallait beaucoup. Le nombre des soldats était +trop disproportionné; mais enfin en 1746 et +1747, les Anglais avaient à la fois une flotte +dans les mers d'Ecosse et d'Irlande, une à +Spithead, une aux Indes orientales, une vers +la Jamaïque, une à Antigua, et ils en armaient +de nouvelles selon le besoin.</p> + +<p>Il fallut que la France résistât pendant toute +la guerre, n'ayant en tout qu'environ trente-cinq +vaisseaux de roi à opposer à cette puissance +formidable. Il devenait plus difficile de +jour en jour de soutenir les colonies. Si on ne +leur envoyait pas de gros convois, elles demeuraient +sans secours à la merci des flottes anglaises. +Si les convois partaient ou de France +ou des Iles, ils couraient risque étant escortés +d'être pris avec leurs escortes.</p> + +<p>Après la bataille sous le Cap-Finistère, il ne +restait plus aux Français sur l'Atlantique que +sept vaisseaux de guerre. Ils furent donnés à +M. de l'Estanduère pour escorter les flottes +marchandes aux Iles de l'Amérique, et furent +rencontrés près de Belle-Isle par l'amiral +Hawke qui avait 14 vaisseaux. Le combat, +comme au Cap-Finistère, fut long et sanglant, +mais les guerriers français étaient réduits par +un gouvernement caduc et imprévoyant à ne +plus combattre que pour l'honneur. Deux +vaisseaux seulement sortirent de cette nouvelle +lutte et rentrèrent à Brest comme des +monceaux flottans de ruines, le Tonnant et +l'Intrépide; mais un convoi de 250 voiles avait +été sauvé. Le premier était monté par l'amiral +lui-même; le second, par un Canadien +le comte de Vaudreuil. Ce combat est célèbre +dans les annales de la marine française +pour la résistance qu'offrit le Tonnant, attaqué +quelque temps par la ligne entière des Anglais: +fatigués de leurs efforts, ceux-ci le considérant +comme une proie qui ne pouvait les fuir, le +laissent respirer un moment; mais trompés +dans leur attente, ils recommencent un combat +aussi inutile que le premier. Il parvient à +leur échapper remorqué par l'Intrépide qui avait +soutenu une pareille lutte, qui était venu partager +ses dangers, et qui eut également part à +sa gloire (Anquetil). L'amiral anglais fut accusé +devant une cour martiale pour n'en avoir +pas fait la conquête. Dans ces temps-là, la +Grande-Bretagne, piquée de l'audace de ses +ennemis, faisait passer ses amiraux par les +armes s'ils montraient la moindre faiblesse.</p> + +<p>La France ne resta plus alors qu'avec deux +vaisseaux de guerre. «L'on reconnut dans +toute son étendue la faute du cardinal de Fleury +d'avoir négligé la marine, indispensable pour +les peuples qui veulent avoir des colonies. Cette +faute était difficile à réparer. Elle était, comme +l'événement l'a prouvé, irréparable pour la +France. La marine est un art et un grand +art, qui demande une longue expérience». +L'Angleterre le savait et elle ne donna pas le +temps à son ancienne rivale de rétablir la +sienne, elle attaqua le reste de ses possessions +continentales de l'Amérique et s'en empara. +La perte du Canada est imputable à cette +erreur, qui priva la mère-patrie des moyens de +secourir cette colonie quand elle eut besoin de +son aide.</p> + +<p>Le marquis de la Jonquière devait relever +M. de Beauharnais dans le gouvernement de la +Nouvelle-France; sa commission était datée +de 1746, et il avait ordre après la campagne +du duc d'Anville, de se rendre à Québec. +Fait prisonnier à la bataille du Cap-Finistère, +il eut pour remplaçant, durant sa captivité, le +comte de la Galissonnière; et en 1748 le roi +donna pour successeur à M. Hocquart, intendant, +M. Bigot, l'ancien commissaire-ordonnateur +de Louisbourg, étendant en même +temps sa juridiction sur toute la Nouvelle-France +et sur toute la Louisiane.</p> + +<p>Cependant si la France était malheureuse +sur mer, elle obtenait de grands triomphes sur +le continent de l'Europe. Les victoires du +maréchal de Saxe, qui venait encore de gagner +la fameuse bataille de Laufeld sur le duc de +Cumberland (1747), avaient enfin déterminé les +alliés à faire la paix, désirée vivement par tous +les peuples las de cette sanglante lutte. Dès +le milieu de l'été (1747) le duc de New-Castle +avait envoyé aux colonies anglaises les ordres +du roi de licencier toutes leurs troupes, levées +d'abord pour envahir le Canada, retenues ensuite +pour s'opposer à l'invasion du duc d'Anville, +et enfin renvoyées dans leurs cantons +respectifs par la cessation des hostilités. En +Canada néanmoins on ne croyait pas devoir +sitôt poser les armes; et l'annonce de l'envoi +d'un armement considérable sous le commandement +de M. de la Jonquière, faisait croire +que l'issue de la guerre était encore éloignée. +L'on s'attendait même que l'ennemi allait +renouveler cette année son projet d'invasion, +et les habitans des côtes avaient reçu ordre, +par précaution, de se retirer à son approche, et +ceux de l'île d'Orléans d'évacuer cette île. En +même temps, sur le bruit qui s'était répandu +que le fort St.-Frédéric allait être attaqué, on +avait levé plusieurs centaines d'hommes pour +le secourir. Du reste les partis qui allaient en +guerre se succédaient de manière à ce qu'il y +en eût toujours sur les terres des ennemis. +Mais sur la fin de l'été les nouvelles apportées +d'Europe par le comte de la Galissonnière, qui +arriva en septembre pour prendre les rènes de +l'administration, et le désarmement des colonies +américaines ne laissèrent guère de doute +que la paix était prochaine. Elle fut en effet +signée à Aix-la-Chapelle en 1748. Le marquis +de St.-Sévérin, l'un des plénipotentiaires français, +avait déclaré qu'il venait accomplir les +paroles de son maître, «qui voulait faire la +paix non en marchand mais en roi», paroles +qui, dans la bouche de Louis XV, renfermaient +moins de grandeur que d'imprévoyance et de +légèreté. Il ne fit rien pour lui et fit tout pour +ses alliés. Il laissa avec une indifférence regrettable +la question des frontières entre les +colonies des deux nations en Amérique sans +solution, se contentant de stipuler qu'elle serait +réglée par des commissaires. On avait fait +une faute de ne pas préciser celles de l'Acadie +en 1712 et 1713, on en fit une encore bien plus +grande en 1748, en abandonnant cette question +aux chances d'un litige dangereux, car les +Anglais ne faisaient que gagner à cette temporisation. +La destruction de la marine française +dans la guerre qui venait de finir, augmentait +leurs espérances, et leur désir de les voir se +réaliser, c'est-à-dire de se voir bientôt maîtres +de toute l'Amérique septentrionale. Aussi le +traité d'Aix-la-Chapelle, l'un des plus déplorables, +dit un auteur, que la diplomatie française +ait jamais acceptés, n'inspira aucune +confiance et ne procura qu'une paix armée. +Le Cap-Breton fut rendu à la France en retour +de Madras, pris aux Indes par M. de la Bourdonnaie, +et des conquêtes des Français dans +les pays bas. Ainsi tout se trouva placé en +Amérique sur le même pied qu'avant la guerre, +excepté que Louis XV n'avait plus de marine +pour y protéger ses possessions.</p> + +<p>En même temps que l'on recevait d'Europe +la nouvelle de la suspension des hostilités entre +les puissances belligérantes, laquelle s'étendait +aux deux mondes, l'on apprenait aussi des +grands lacs le rétablissement de la tranquillité +qui avait été momentanément troublée par une +conspiration des Miâmis.</p> + +<p>Pendant longtemps les Sauvages accueillirent +les Européens comme des amis et des protecteurs; +ils recherchaient leur alliance avec +empressement pour obtenir le puissant secours +de leurs bras contre leurs ennemis. Mais le +prodigieux développement de ces étrangers +leur inspira ensuite des soupçons et même de +l'épouvante. Dès lors ils cherchèrent à s'en +isoler, à garder la neutralité, ou même à les +détruire s'il était possible. Depuis quelques +années il se disaient tout bas «la peau rouge ne +doit pas se détruire entre elle, laissons faire la +peau blanche l'une contre l'autre<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a> +<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>.» Cependant +il y en avait parmi eux de plus impatiens, de +plus vifs les uns que les autres. Les Miâmis +étaient de ce nombre; ils formèrent en 1747 +le complot de détruire tous les habitans du +Détroit. L'on remarquait en même temps +une agitation sourde dans toutes les nations +des lacs, au point qu'il devint nécessaire de +renforcer la garnison de Michilimackinac. Les +Miâmis devaient courir aux armes une des +fêtes de la Pentecôte. Heureusement une +vieille femme fort attachée aux Français vint +découvrir toute la trame au commandant du +Détroit M. de Longueuil, qui prit immédiatement +des mesures pour la faire avorter; elles +suffirent pour en imposer aux barbares. Il ne +fut tué que quelques Français isolés. L'on +prit le fort des Miâmis dont ils avaient eux-mêmes +brûlé une partie avant de fuir, et le secours +qui arriva peu après du bas St.-Laurent, +acheva de les intimider. Ils n'osèrent plus +remuer et la Nouvelle-France se trouva ainsi +en paix sur toutes ses frontières.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" +name="footnote110"></a><b>Note 110:<a href="#footnotetag110"> +(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote> +<a name="l8c3" id="l8c3"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE III.</h3> + +<h3>COMMISSION DES FRONTIÈRES.</h3> + +<h3>1748-1755.</h3> + +<p><b>La paix d'Aix-la-Chapelle n'est qu'une trève.--L'Angleterre +profite de la ruine de la marine française pour étendre les +frontières de ses possessions en Amérique.--M. de la Galissonnière, +gouverneur du Canada.--Ses plans pour empêcher +les Anglais de s'étendre, adoptés par la cour.--Prétentions de +ces derniers.--Droit de découverte et de possession des Français.--Politique +de M. de la Galissonnière, la meilleure quant aux +limites.--Emigration des Acadiens; part qu'y prend ce gouverneur.--Il +ordonne de bâtir ou relever plusieurs forts dans +l'Ouest; garnison au Détroit, fondation d'Ogdensburgh (1749).--Le +marquis de la Jonquière remplace M. de la Galissonnière.--Projet +que ce dernier propose à la cour pour peupler le Canada.--Appréciation +de la politique de son prédécesseur par M. +de la Jonquière; le ministre lui enjoint de la suivre.--Le chevalier +de la Corne et le major Lawrence s'avancent vers l'isthme +de l'Acadie et s'y fortifient; forts Beauséjour et Gaspareaux; +Lawrence et des Mines.--Lord Albemarle, ambassadeur britannique +à Paris, se plaint des empiétemens des Français (1750); +réponse de M. de. Puyzieulx.--La France se plaint à son tour +des hostilités des Anglais sur mer.--Etablissement des Acadiens +dans l'île St.-Jean; leur triste situation.--Fondation +d'Halifax (1749).--Une commission est nommée pour régler la +question des limites: MM. de la Galissonnière et de Silhouette +pour la France; MM. Shirley et Mildmay pour la Grande-Bretagne.--Convention +préliminaire: tout restera dans le +Statu quo jusqu'au jugement définitif.--Conférences à Paris; +l'Angleterre réclame toute la rive méridionale du St.-Laurent +depuis le golfe jusqu'à Québec; la France maintient que l'Acadie +suivant ses anciennes limites, se borne au territoire qui est +à l'est d'une ligne tirée dans la péninsule de l'entrée de la baie +de Fondy au cap Canseau.--Notes raisonnées à l'appui de ces +prétentions diverses.--Les deux parties ne se cèdent rien.--Affaire +de l'Ohio; intrigues des Anglais parmi les naturels de +cette contrée et des Français dans les cinq cantons.--Traitans +de la Virginie arrêtés et envoyés en France.--Les deux nations +envoyent des troupes sur l'Ohio et s'y fortifient.--Le +gouverneur fait défense aux Demoiselles Desauniers de faire la +traite du castor au Sault-St.-Louis; difficulté que cela lui suscite +avec les Jésuites, qui se plaignent de sa conduite à la cour, +de la part qu'il prend lui et son secrétaire au commerce et de son +népotisme.--Il dédaigne de se justifier.--Il tombe malade et +meurt à Québec en 1752.--Son origine, sa vie, son caractère.--Le +marquis Duquesne lui succède.--Affaire de l'Ohio continuée.--Le +colonel Washington marche pour attaquer le fort +Duquesne.--Mort de Jumonville.--Défaite de Washington par +M. de Villiers au fort de la Nécessité (1754).--Plan des Anglais +pour l'invasion du Canada; assemblée des gouverneurs coloniaux +à Albany.--Le général Braddock est envoyé par la Grande-Bretagne +en Amérique avec des troupes.--Le baron Dieskau +débarque à Québec avec 4 bataillons (1755).--Négociations +des deux cours aux sujet de l'Ohio.--Note du duc de Mirepoix +du 15 janvier 1755; réponse du cabinet de Londres.--Nouvelles +propositions des ministres français; l'Angleterre élève +ses demandes.--Prise du Lys et de l'Alcide par l'amiral Boscawen.--La +France déclare la guerre à l'Angleterre.</b></p> + +<p>La paix d'Aix-la-Chapelle ne fut qu'une +trève; à peine les hostilités cessèrent-elles +un moment en Amérique. Les colonies anglaises +avaient suivi avec le plus vif intérêt +surtout la lutte sur l'Océan, et elles avaient vu +détruire avec une joie indicible les derniers +débris de la flotte française dans le combat de +Belle-Isle, où elle brilla d'un dernier éclat. En +effet la marine de la France détruite, qu'allaient +devenir ses possessions d'outre-mer, ce grand, +ce beau système colonial, oeuvre de génie, qui +lui assurait une si vaste portion de l'Amérique, +et qui lui coûtait moins peut-être que les +caprices des maîtresses de ses souverains.</p> + +<p>Profitant de cette circonstance heureuse +pour elles, les colonies américaines voulurent +reculer leurs frontières au loin. Il se forma +une société composée d'hommes influens de la +Grande-Bretagne et des colonies, pour occuper +la vallée de l'Ohio, dans laquelle elle obtint en +1749 une concession de 600,000 âcres de terre. +Ce n'était pas la première fois que l'on enviait +cette fertile et délicieuse contrée. Dès 1716, +M. Spotswood, gouverneur de la Virginie, +avait proposé d'y acheter des Indigènes un territoire, +et de former une association pour y +faire la traite; mais le cabinet de Versailles s'y +étant opposé, le projet avait été abandonné<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a> +<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>. +Dans le même temps les journaux de Londres +annonçaient de nouveaux établissemens, et il +était question de porter jusqu'au fleuve St.-Laurent +ceux que l'on devait former du côté +de l'Acadie, et l'on ne donnait aucunes bornes +à d'autres que l'on projetait du côté de la baie +d'Hudson<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a> +<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>. L'agitation qui régnait à cet +égard ne faisait que confirmer les Français +dans leurs appréhensions d'un grand mouvement +agresseur de la part de leurs voisins; +elles étaient d'autant plus vives ces craintes +qu'ils se voyaient moins de moyens pour résister.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" +name="footnote111"></a><b>Note 111:<a href="#footnotetag111"> +(retour) </a> Universal History, vol. 40.</b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" +name="footnote112"></a><b>Note 112:<a href="#footnotetag112"> +(retour) </a> Mémoire, &c. par M. de Choiseul.</b></blockquote> + +<p>M. de la Galissonnière les partageait entièrement. +C'était un homme de mer distingué, et +qui devait plus tard se rendre célèbre par sa +victoire devant l'île de Minorque sur l'amiral +Byng. Il était actif, éclairé, et il donnait à +l'étude des sciences le temps que ne demandaient +pas ses fonctions publiques. Il ne gouverna le +Canada que deux ans, mais il donna une forte +impulsion à l'administration et de bons conseils +à la cour qui, s'ils avaient été suivis, eussent +peut-être conservé à la France cette belle colonie. +En prenant les rênes du gouvernement, +il travailla à se procurer des renseignemens +exacts sur les pays qu'il avait à administrer; +il s'étudia à en connaître le sol, le climat, les +productions, la population, le commerce et les +ressources. Persuadé que la paix ne pourrait +tarder à se faire, il avait dès la première année +porté son attention sur la question des frontières +qu'il n'était pas possible de laisser plus +longtemps indécise. Il promena longtemps +ses regards sur la vaste étendue des limites des +possessions françaises; il en étudia minutieusement +les points forts et faibles; il sonda les +projets de ses voisins, et il finit par se convaincre +que l'isthme qui joint la péninsule acadienne +au continent, à l'est, et les Apalaches à +l'ouest, étaient les deux seuls boulevards de +l'Amérique française; que si l'on perdait l'un, +les Anglais débordaient jusqu'au St.-Laurent +et séparaient le Canada de la mer; que si l'on +abandonnait l'autre, ils se répandaient jusqu'aux +grands lacs et à la vallée du Mississipi, isolaient +le Canada de ce fleuve, lui enlevaient l'alliance +des Indiens et restreignaient les bornes de ce +pays au pied du lac Ontario. Ce résultat était +inévitable d'après le développement qu'avaient +pris leurs établissemens, et d'après le génie +ambitieux qu'on leur connaissait. Le passé +était là pour donner sa sanction à la justesse +de ce jugement.</p> + +<p>On a beaucoup blâmé la France de la position +qu'elle osa prendre dans cette circonstance; +elle a été même accusée par les +siens d'ambition et de vivacité. Voltaire va +jusqu'à dire qu'une pareille dispute, élevée +entre de simples commerçans, aurait été apaisée +en deux heures par des arbitres; mais +qu'entre des couronnes il suffit de l'ambition et +de l'humeur d'un simple commissaire pour +bouleverser vingt états, comme si la possession +d'un territoire assez spacieux pour former trois +ou quatre empires comme la France, comme +si l'avenir de ces magnifiques contrées, couvertes +aujourd'hui de millions d'habitans, avait +à peine mérité l'attention du cabinet de Versailles. +Par cela seul que la Grande-Bretagne +montrait tant de persistance, ne devait-on pas +être au moins sur ses gardes.</p> + +<p>Le mouvement que l'on se donnait en Angleterre +et dans ses colonies, l'éclat des préparatifs +que l'on faisait, et l'importance des projets +qu'ils annonçaient, tout cela était de nature à +exciter l'attention du Canada et de la cour. +Ce fut dans le premier pays comme le plus +intéressé, où l'inquiétude était la plus sérieuse.</p> + +<p>Jusqu'alors le cabinet de St.-James s'était +abstenu de formuler ses prétentions d'une manière +définie et précise; il ne les avait fait +connaître que par son action négative pour +ainsi parler, c'est-à-dire qu'il n'en avançait directement +aucune lui-même, mais il contestait +celles des Français comme on l'a vu lorsque +ceux-ci voulurent s'établir à Niagara et à la +Pointe à la Chevelure et continuer leur séjour +au milieu des Abénaquis après le traité d'Utrecht; +et encore, dans ce dernier cas, tandis +qu'il déclarait à ces Sauvages que tout le pays +appartenait à la Grande-Bretagne depuis la +Nouvelle-Angleterre jusqu'au golfe St.-Laurent, +il gardait le silence vis-à-vis de la France +sur cette prétention qu'il devait cependant +faire valoir plus tard<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a> +<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>. Du côté de l'ouest son +silence avait été encore plus expressif, ou plutôt +il avait reconnu la nullité de son droit en +refusant de sanctionner la formation d'une compagnie +de l'Ohio en 1716. Mais aujourd'hui +les choses sont changées. Le traité d'Utrecht +lui donne l'Acadie; il annonce que cette province +s'étend d'une part depuis la rivière Kénébec +jusqu'à la mer, et de l'autre depuis +la baie de Fondy jusqu'au St.-Laurent<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a> +<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>. +Il maintient que le territoire entre la +rivière Kénébec et celle de Penobscot +en se prolongeant en arrière jusqu'à Québec et +au St.-Laurent, lui avait toujours appartenu, et +que les véritables bornes de la Nouvelle-Ecosse +ou de l'Acadie, suivant ses anciennes limites, +sont l°. une ligne droite tirée de l'embouchure +de la rivière Penobscot au fleuve St.-Laurent; +2°. ce fleuve et le golfe St.-Laurent +jusqu'à l'Océan au sud-ouest du Cap Breton; +3°. l'Océan de ce point à l'embouchure +du Penobscot. Il va plus loin; il dit même +que le fleuve St.-Laurent est la borne la plus +naturelle et la plus véritable entre les possessions +des deux peuples.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" +name="footnote113"></a><b>Note 113:<a href="#footnotetag113"> +(retour) </a> Il est singulier que le Conseil Privé recevait du Bureau +des colonies et plantations en 1713 et par conséquent avant le +traité précité, un rapport dans lequel on disait «que le Cap-Breton +avait toujours fait partie de l'Acadie, et que la Nouvelle-Ecosse +comprenait toute l'Acadie bornée par la rivière Ste.-Croix, +le St.-Laurent et la mer». Régistres d'extraits des +procès-verbaux du <i>Board of colonies and plantations etc.</i> déjà +cités dans ce vol.</b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" +name="footnote114"></a><b>Note 114:<a href="#footnotetag114"> +(retour) </a> Mémoire des Commissaires, &c., sur +les limites de l'Acadie.</b></blockquote> + +<p>Le pays ainsi réclamé en dehors de la péninsule +acadienne avait plus de trois fois l'étendue +de la Nouvelle-Ecosse, et commandaient +le golfe et l'embouchure du St.-Laurent. C'était +la porte du Canada, et la seule par où +l'on pouvait y entrer de l'Océan en hiver, c'est-à-dire +pendant 5 mois de l'année.</p> + +<p>Le territoire que l'Angleterre disputait aux +Français au-delà des Apalaches était encore +beaucoup plus précieux pour l'avenir. Le +bassin de l'Ohio seul jusqu'à sa décharge +dans le Mississipi, n'a pas moins de deux cents +lieues de longueur; mais ce n'en était là qu'une +faible partie; l'étendue réclamée n'était pas +définie; elle n'avait et ne pouvait avoir à +proprement dire aucune limite, c'était un droit +occulte, qui devait entraîner avec lui la possession +des immenses contrées représentées sur +les cartes entre les lacs Ontario, Erié, Huron +et Michigan, le haut Mississipi et les Alléghanys, +et qui forment maintenant les Etats de la +Nouvelle-York, de la Pennsylvanie, de l'Ohio, +du Kentucky, de l'Indiana, de l'Illinois et les +territoires qui sont de chaque côté du lac +Michigan, et entre les lacs Erié et Huron +et le fleuve Mississipi. Le Canada se serait +trouvé séparé de la Louisiane par de +longues distances, et complètement mutilé. +Des murs de Québec et de Montréal on aurait +pu voir flotter le drapeau britannique sur la +rive droite du St.-Laurent. De pareils sacrifices +équivalaient, dans notre opinion, à une +cession tacite de la Nouvelle-France.</p> + +<p>En présence de ces prétentions annoncées à +la possession de pays découverts par les Français, +et formant partie intégrante des territoires +occupés par eux depuis un siècle et demi, +qu'avait à faire M. de la Galissonnière, sinon +de maintenir les droits de sa patrie? Certainement +ce n'était pas à lui à les abandonner. +Tous les mouvemens qu'il ordonna sur nos +frontières lui auraient donc été dictés par la +nécessité de sa situation, s'il n'avait pas été +été convaincu d'ailleurs lui même de leur à +propos. Mais il y a plus. L'article 9 du traité +d'Aix-la-Chapelle stipulait positivement que +toutes choses seraient remises dans le même +état qu'elles étaient avant la guerre, et la Grande-Bretagne +avait envoyé deux otages à Versailles +pour répondre de la remise de Louisbourg +dans l'île du Cap-Breton. Or la France +avait toujours occupé le pays jusqu'à l'isthme +de la péninsule acadienne. L'érection du fort +St.-Jean et la possession du Cap-Breton immédiatement +après le traité d'Utrecht étaient des +actes publics, éclatans, de cette occupation dont +la légitimité semblait avoir été reconnue par le +silence que la cour de Londres avait gardé +jusqu'après le traité qui venait de mettre fin à +la guerre; car ce ne fut qu'alors que le gouverneur +de la Nouvelle-Ecosse, le colonel +Mascarène, voulût forcer les habitans de la +rivière St.-Jean à prêter serment de fidélité à +l'Angleterre et s'approprier leur pays<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a> +<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" +name="footnote115"></a><b>Note 115:<a href="#footnotetag115"> +(retour) </a> Mémoire du duc de Choiseul, ministre de +France.--Mémoire anonyme sur les affaires du Canada.</b></blockquote> + +<p>Après ce que l'on vient de dire, M. de la +Galissonnière n'ayant point de discrétion à +exercer, devait prendre des mesures pour la +conservation des droits de son pays, et c'est ce +qu'il fit; il y envoya des troupes et il donna ses +ordres pour repousser même par la force les +Anglais s'ils tentaient de sortir de la péninsule +et de s'étendre sur le continent; et il écrivit à +M. Mascarène à la fois pour se plaindre de +sa conduite à l'égard des habitans de St.-Jean, +et pour l'engager à faire cesser les hostilités +qui avaient continué contre les Abénaquis, +quoique ceux-ci eussent mis bas les +armes dès que le traité d'Aix-la-Chapelle avait +été connu. Ces plaintes donnèrent lieu à une +suite de lettres assez vives que s'écrivirent +mutuellement le marquis de la Jonquière et +M. Cornwallis, qui avaient remplacé, le premier +le comte de la Galissonnière, et le second M. +Mascarène, en 1749.</p> + +<p>Cependant jusque là le gouvernement français +était manifestement dans son droit. Mais +M. de la Galissonnière avait formé un projet +qu'il communiqua à la cour et qu'il réussit à lui +faire adopter, qui ne pouvait être en aucune +manière justifiable. Ce projet était d'engager +les Acadiens à abandonner en masse la péninsule +pour venir s'établir sur la rive septentrionale +de la baie de Fondy. Le but en ceci était +d'abord de couvrir la frontière du Canada de +ce côté par une population dense et bien affectionnée, +et ensuite de réunir toute la population +française sous le même drapeau. L'exécution +d'un semblable dessein en tout temps aurait été +chose difficile, mais dans l'état actuel des relations +entre la France et l'Angleterre, elle avait +le caractère d'un acte déloyal; c'était prêcher +la désertion aux sujets d'une puissance amie; +car quoique pour des motifs religieux les Acadiens +refusassent de prêter le serment du test, +et se donnassent pour des neutres, ils n'en étaient +pas moins aux yeux des signataires du traité +d'Utrecht des sujets britanniques. Néanmoins +la cour affecta à ce projet une somme assez considérable, +et les missionnaires français répandus +parmi les Acadiens, blessés dans leurs sentimens +religieux par la soumission à un gouvernement +protestant, et dans leur amour propre national +par leur sujétion à un joug étranger, se prêtèrent +volontiers aux voeux de leur ancienne +patrie, en quoi ils furent aussi trop bien secondés +par les Acadiens eux-mêmes, entre lesquels +et leurs vainqueurs aucune sympathie ne pouvait +s'établir. Les deux plus puissans motifs +qui agissent sur les hommes, la religion et la +nationalité, secondaient donc les vues de M. de +la Galissonnière. Le P. Germain à Port-Royal +et l'abbé de Laloutre à Beaubassin sont +ceux qui entrèrent le plus avant dans ce projet, +et qui firent les plus grands efforts pour engager +les Acadiens à abandonner leur fortune +qui consistait dans leurs fermes, et, ce qui devait +être encore plus sensible pour eux, la terre qui +les avait vu naître et où reposaient les cendres +de leurs pères. Cette émigration commença +en 1748.</p> + +<p>Tandis que le gouverneur travaillait ainsi +dans l'est à élever une barrière dans l'isthme +de la Péninsule pour arrêter les Anglais, il ne +mettait pas moins d'activité à leur fermer l'entrée +de la vallée de l'Ohio dans l'ouest. Visitée +par la Salle en 1679, cette vallée fut comprise +dans les lettres patentes de 1712, pour +l'établissement de la Louisiane, et elle avait +toujours été fréquentée depuis pour passer de +cette province en Canada. Les traitans anglais +commençant à s'y montrer, M. de la Galissonnière +y envoya en 1748 M. Céleron de Bienville +avec 300 hommes pour en expulser tous +les traitans de cette nation qui pourraient s'y +trouver, et pour en prendre possession d'une +manière solennelle en plantant des poteaux et +en enterrant des plaques de plomb aux armes +de France en différens endroits, après en +avoir dressé procès verbal en présence des tribus +du pays, lesquelles ne virent pas ces formalités +s'accomplir sans inquiétude et sans mécontentement. +Les plus hardies ne cachèrent +même pas leurs sentimens à cet égard. M. +Céleron<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a> +<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a> écrivit aussi au gouverneur de la +Pennsylvanie pour l'informer de sa mission et +le prier de donner des ordres pour qu'à l'avenir +les habitans de la province n'allassent pas +commercer au delà des monts Apalaches, où il +avait l'expresse injonction de les arrêter et de +confisquer leurs marchandises s'ils y faisaient +la traite. En même temps M. de la Galissonnière +était en correspondance active avec les +gouverneurs de la Nouvelle-Ecosse, de Boston +et de New-York, MM. Mascarène, Shirley +et Clinton; il envoyait une garnison au Détroit, +il faisait relever le fort de la baie des Puans, +démantelé par M. de Ligneris lors de son expédition +contre les Outagamis, il faisait bâtir un +autre fort au milieu des Sioux, un en pierre à +Toronto et celui de la Présentation, aujourd'hui +Ogdensburgh, sur la rive droite du St.-Laurent +entre Montréal et Frontenac, afin +d'être plus à portée des Iroquois qu'il voulait +gagner entièrement à la France. La milice +n'avait pas échappé non plus à son attention, et +dès son arrivée dans le pays, il avait envoyé le +chevalier Péan pour en faire la revue paroisse +par paroisse, et pour en lever des rôles exacts; +elle pouvait former alors une force de 12,000 +hommes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" +name="footnote116"></a><b>Note 116:<a href="#footnotetag116"> +(retour) </a> Documens de Londres.</b></blockquote> + +<p>C'est au milieu de ces importantes occupations, +et des efforts qu'il faisait pour donner quelqu'espèce +de solidité aux frontières du Canada, +qu'il vit arriver à la fin du mois d'août 1749, le +marquis de la Jonquière, qui venait pour le relever +en vertu de sa première commission. Cet amiral +avait été nommé gouverneur du Canada au temps +de l'expédition du duc d'Anville, mais ayant ensuite +été fait prisonnier au combat naval du Cap-Finistère, +il n'avait recouvré la liberté qu'à la +paix. M. de la Galissonnière lui communiqua tous +les renseignemens qu'il avait pu recueillir sur le +Canada; il lui dévoila ses plans et ses vues; il +lui fit part enfin avec une noble et patriotique +franchise de tout ce qu'il croyait nécessaire +pour la sûreté et la conservation de ce +pays, auquel, de retour en France, il ne cessa +point de s'intéresser avec le même zèle et la +même vigilance. Il proposa au ministère en +arrivant à Paris d'y envoyer 10,000 paysans, pour +peupler les bords des lacs et le haut du St.-Laurent +et du Mississipi. A la fin de 1750, il lui adressa +encore un long mémoire dans lequel il prédit +que si le Canada ne prenait pas l'Acadie au +commencement de la première guerre qui +éclaterait, cette dernière province ferait tomber +Louisbourg. Il recommandait de détruire +Oswégo, d'empêcher les Anglais, dont il développa +les desseins, de s'établir sur l'Ohio, +même par la force; et déclara que tout +devait être fait pour augmenter et fortifier +le Canada et la Louisiane, surtout pour établir +solidement les environs du fort St.-Frédéric +et les postes de Niagara, du Détroit et +des Illinois<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a> +<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" +name="footnote117"></a><b>Note 117:<a href="#footnotetag117"> +(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote> + +<p>Ces plans de M. de la Galissonnière parurent +très hardis à son successeur, qui attendait peut-être +peu de chose de l'énergie du gouvernement, +et qui en conséquence ne crut pas devoir les +suivre tous, particulièrement ceux qui avaient +rapport à l'Acadie, de peur de porter ombrage +à l'Angleterre, vu surtout que des commissaires +venaient d'être nommés pour régler les +différends qui existaient entre les deux nations. +Sa prudence fut taxée à Paris de timidité, et +l'ordre lui fit transmis de garder les pays dont +la France avait toujours été en possession. Le +chevalier de la Corne qui commandait sur cette +frontière, fut chargé de choisir un endroit en +decà de la péninsule pour s'y fortifier et recevoir +les Acadiens. Il choisit d'abord Chédiac +sur le golfe St.-Laurent; mais il l'abandonna +ensuite parcequ'il était trop éloigné, et il vint +prendre position à Chipodi entre la baie Verte +et la baie de Chignectou. M. Cornwallis, +nouveau gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, +prétendant que son gouvernement embrassait +non seulement la péninsule, mais encore +l'isthme et la côte septentrionale de la baie de +Fondy avec St.-Jean, envoya le major Lawrence +au printemps de 1750 avec 400 hommes +pour en déloger les Français et les Sauvages. +Il ordonna en même temps d'intercepter les +vaisseaux qui leur apportaient des vivres de +Québec, à eux et aux Acadiens réfugiés. +A son approche les habitans de Beaubassin, +encouragés par leur missionnaire, mirent eux-mêmes +le feu à leur village et se retirèrent +derrière la rivière qui se jette dans la baie +de Chignectou, avec leurs femmes et leurs +enfans et ce qu'ils purent emporter de leurs +effets.<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a> +<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a> C'était un spectacle noble et cruel +tout à la fois. Jamais on n'avait vu encore +des colons montrer un pareil dévouement à +une métropole regrettée. Le chevalier de la +Corne s'avança avec des forces, et planta le +drapeau français sur la rive droite de cette +rivière, déclarant au major Lawrence qu'il +avait ordre de lui en défendre le passage +jusqu'à ce que la question des limites fût décidée. +Alors le commandant anglais se retira à +Beaubassin, sur les ruines fumantes duquel il +éleva un fort qui reçut son nom; il en fit aussi +bâtir un autre aux Mines. Les Français firent +construire de leur côté le fort de Beauséjour +sur la baie de Fondy, et celui de Gaspareaux dans +la baie Verte sur le golfe St.-Laurent; on fortifia +également la rivière St.-Jean, et l'on resta +ainsi en position l'arme au bras en attendant le +résultat des conférences des commissaires à +Paris.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" +name="footnote118"></a><b>Note 118:<a href="#footnotetag118"> +(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote> + +<p>En ce temps là lord Albemarle était ambassadeur +auprès de la cour de France. Par +ordre du cabinet de Londres, il écrivit le 20 +mars 1750 au marquis de Puyzieulx pour se +plaindre des empiétemens des Français en +Acadie. Ce dernier répondit le 31 du même +mois, que Chipodi était sur le territoire du +Canada comme St.-Jean, et que la France en +avait toujours été en possession; que les habitans +ayant été menacés par les Anglais, M. de +la Jonquière, n'ayant encore reçu aucun +ordre de sa cour, avait cru devoir envoyer +des forces pour les protéger. Le 7 juillet, +le même ambassadeur représenta encore +au marquis de Puyzieulx, que les Français +avaient pris possession de toute cette +partie de la Nouvelle-Ecosse depuis la rivière +Chignectou jusqu'à celle de St.-Jean; qu'ils +avaient brûlé Beaubassin, en avaient organisé les +habitans en compagnies après leur avoir donné +des armes; que le chevalier de la Corne s'était +ainsi formé un corps de 2,500 hommes y compris +ses soldats, et que cet officier et le P. Laloutre +avaient fait, tantôt des promesses, tantôt +des menaces d'un massacre général, aux habitans +de l'Acadie pour les persuader d'abandonner +leur pays. Il protesta ensuite que le gouverneur +Cornwallis n'avait jamais fait ni eu +dessein de faire d'établissement hors des limites +de la péninsule, et il terminait par demander que +la conduite de M. de la Jonquière fut désavouée, +que ses troupes se retirassent, et que les dommages +qu'elles avaient faits fussent réparée. +Sur ces accusations graves, l'ordre fut donné +d'écrire sans délai pour demander au gouverneur +du Canada, des informations précises +sur ce qui s'y était passé. «S'il y avait des +Français, écrivit M. Rouillé, qui se fussent +rendus coupables des excès qui font l'objet de +ces plaintes, ils mériteraient punition et le roi +en ferait un exemple». Au mois de septembre +un mémoire en réponse aux plaintes de +l'Angleterre fut remis à lord Albemarle, dans +lequel on donnait la relation des mouvemens du +major Lawrence et du chevalier de la Corne +et de leur entrevue, relation qui est en substance +à peu près semblable à ce qu'on a rapporté +plus haut. Le 5 janvier 1751, ce fut le +tour du cabinet de Versailles de se plaindre; il représenta +que les vaisseaux de guerre britanniques +avaient pris jusque dans le fond du golfe +St.-Laurent des navires français, surtout ceux qui +portaient des vivres pour les troupes qui étaient +stationnées le long de la baie de Fondy. La +cour de Londres ne donna, dit le duc de Choiseul, +aucune satisfaction. Alors le marquis de +la Jonquière se crut en droit d'user de représailles, +et il fit arrêter à l'Ile-Royale trois ou +quatre bâtimens anglais qui furent confisqués.</p> + +<p>Cependant plus de 3000 Acadiens avaient +déjà émigré de l'Acadie dans l'île St.-Jean; +dont l'établissement avait été abandonné depuis +l'insuccès de M. de St.-Pierre, et sur la terre +ferme le long de la baie de Fondy. Le manque +de récolte et les casualités de la guerre laissèrent +tous ces malheureux en proie à une +disette qui régna sans discontinuation jusqu'à +la chute du Canada. L'immigration d'ailleurs +des Acadiens ne cessait presque point. L'arrivée +à Chibouctou d'environ 3,800 colons de la +Grande-Bretagne, qui fondèrent la ville d'Halifax +en 1749, semblait les avoir confirmés dans +leur détermination; ils se dirigeaient sur +Québec, sur Madawaska, et sur tous les lieux +qu'on voulait bien leur indiquer, pourvu qu'ils +ne fussent pas sous la domination de l'Angleterre. +Celle-ci dont cette fuite extraordinaire +accusait la modération et la justice, en éprouva +un profond ressentiment, dont les Acadiens qui +étaient restés dans la péninsule se ressentirent, +et qui influa beaucoup sur ses dispositions à la +guerre. Tels étaient les événemens insignifians +en apparence, qui fournirent des prétextes +pour faire reprendre les armes dans les deux +mondes.</p> + +<p>Tant de difficultés avaient induit les deux +cours à nommer sans délai la commission à +laquelle faisait allusion le traité d'Aix-la-Chapelle, +et qui fut saisie de la question des limites. +C'est la France qui avait pris l'initiative. Le +bruit des préparatifs que l'on faisait en Angleterre, +et les débats qui avaient eu lieu dans le +Parlement au sujet d'un plan proposé par M. +Obbs touchant la traite de la baie d'Hudson, +dans lequel il paraissait vouloir étendre les +frontières très avant dans le Canada, avaient +éveillé ses craintes; la cour de Versailles fit +remettre par son chargé d'affaires, M. Durand, +à celle de Londres, au mois de juin 1749, un +mémoire dans lequel elle exposait ses droits +aux territoires en dispute, et proposait de nommer +des commissaires pour régler à l'amiable +les limites des colonies respectives. Cette proposition +fut acceptée<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a> +<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a> dans le mois de juillet +suivant, et les commissaires nommés, savoir: +MM. Shirley et Mildmay de la part de l'Angleterre, +et le comte de la Galissonnière et M. +de Silhouette de la part de la France, s'assemblèrent +à Paris. M. Shirley comme M. de la +Galissonnière avait été gouverneur en Amérique. +Outre les limites de l'Acadie, ces commissaires +avaient encore d'autres intérêts à régler +concernant les îles Caraïbes, de Ste.-Lucie, +la Dominique, St.-Vincent et Tabago, +dont les deux nations se disputaient la propriété.</p> + +<p>Une des principales conventions qui accompagnèrent +la création de cette commission, fut +que rien ne serait innové dans les pays sur le +sort desquels elle devait prononcer<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a> +<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>. Les +mouvemens du chevalier de la Corne et du +major Lawrence, la construction des forts +qu'ils avaient ordonnée dans l'isthme de l'Acadie, +tout cela fut regardé par les deux +cours comme des violations des conventions dont +on vient de parler; elles s'étaient demandées +réciproquement des explications, des éclaircissemens, +qu'elles s'étaient fournis avec empressement, +en protestant chaque fois de leur +désir sincère de conserver la paix, et en +s'assurant qu'elles allaient envoyer des ordres +à leurs gouverneurs respectifs de ne rien entreprendre, +et de faire cesser toute espèce +d'hostilités.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" +name="footnote119"></a><b>Note 119:<a href="#footnotetag119"> +(retour) </a> Mémoire de la cour britannique du 24 juillet 1749.</b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" +name="footnote120"></a><b>Note 120:<a href="#footnotetag120"> +(retour) </a> Mémoire de M. de Choiseul contenant le précis des faits avec +leurs pièces justificatives pour servir de réponse aux observations +envoyies par les ministres d'Angleterre, dans les cours de l'Europe.</b></blockquote> + +<p>Par l'article 12 du traité d'Utrecht, la +France avait cédé à l'Angleterre la Nouvelle-Ecosse +ou Acadie, suivant ses anciennes limites, +comme aussi la ville de Port-Royal. Or la difficulté +entre les deux nations était de déterminer +ces limites qui ne l'avaient jamais été.</p> + +<p>Dans le mémoire que les commissaires britanniques +remirent à ceux du roi de France le +21 septembre 1750, ils réclamèrent comme les +véritables bornes de l'Acadie: «Sur l'ouest du +côté de la Nouvelle-Angleterre, par la rivière +de Penobscot, autrement dite Pentagoët; +c'est-à-dire en commençant par son embouchure, +et de là en tirant une ligne droite du +côté du nord jusqu'à la rivière St.-Laurent, ou +la grande rivière du Canada: au nord par la +dite rivière St.-Laurent, le long du bord du +sud jusqu'au cap Rosiers, situé à son entrée; à +l'est par le grand golfe de St.-Laurent, depuis le +dit cap Rosiers du côté du sud-est, par les îles +de Bocalaos ou Cap-Breton laissant ces îles à +la droite, et le golfe de St.-Laurent et Terreneuve +avec les îles y appartenantes, à la gauche, +jusqu'au cap ou promontoire nommé Cap-Breton; +et au sud par le grand océan Atlantique, +en tirant du côté du sud-ouest depuis le dit +Cap-Breton par cap Sable, y comprenant l'île +du même nom, à l'entour du fond de la baie de +Fondy qui monte du côté de l'est dans le pays +jusqu'à l'embouchure de la dite rivière de Penobscot +ou Pentagoët»<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a> +<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" +name="footnote121"></a><b>Note 121:<a href="#footnotetag121"> +(retour) </a> <i>Mémoires des Commissaires de Sa Majesté très chrétienne et +de ceux de Sa Majesté britannique sur les possessions et les droits +respectifs des deux couronnes en Amérique.</i></b></blockquote> + +<p>Et ils ajoutèrent: «D'autant qu'à diverses +fois, pendant la possession de la dite Acadie +par la couronne de France, on a de sa part +tâché d'étendre ses limites du côté de l'ouest +jusqu'à la rivière de Kinibeki prétendant que +les terres ou territoires situés entre les dites +rivières de Penobscot et Kinibeki, faisaient +partie de la dite Acadie, et comme tels y +appartenaient, lesquelles dites terres ou territoires +appartenaient pour lors et appartiennent +présentement à la couronne de la Grande-Bretagne: +or les susdits commissaires déclarent +que toutes les terres et territoires situés +entre les dites rivières de Penobscot et Kinibeki, +et qui sont bornés du côté du nord par la +dite rivière St.-Laurent, appartiennent à la +couronne de la Grande-Bretagne, tant par +ancien droit qu'en vertu du dit traité d'Utrecht».</p> + +<p>Dans le mémoire que les commissaires français +remirent le même jour aux commissaires +britanniques, en échange de celui qu'ils en +en avaient reçu, il était déclaré «iº. Qu'Annapolis +n'était pas comprise dans les anciennes +limites de l'Acadie; ce qui était conforme +d'ailleurs aux plus anciennes descriptions +du pays, et par conséquent l'ancienne Acadie +ne renfermait qu'une partie de la péninsule de +ce nom. 2º. Que l'île de Canseau se trouvant +située dans une des embouchures du golfe St.-Laurent, +l'Angleterre pouvait se rappeler les +plaintes portées depuis longtemps de la part du +roi, concernant l'invasion violente de cette île +en 1718 dans le sein de la paix, par le sieur +Smart, capitaine de l'Ecureuil, navire de +guerre anglais; sur lesquelles plaintes il y +avait eu des commissaires nommés, et rien de +décidé; mais il était à observer, que quelque +temps après la cour d'Angleterre avait accordé +des indemnités pour les effets enlevés par le dit +navire. 3º. Que les limites entre la Nouvelle-France +et la Nouvelle-Angleterre n'avaient dû +subir aucun changement, et devaient être +aujourd'hui telles qu'elles étaient avant le traité +d'Utrecht, qui n'avait rien changé à cet égard».</p> + +<p>Cette déclaration n'ayant pas paru assez +précise aux commissaires anglais, on leur dit, +le 16 novembre, que «l'ancienne Acadie commençait +à l'extrémité de la baie française +depuis le cap Ste.-Marie, ou le cap Fourchu; +qu'elle s'étendait le long des côtes, et qu'elle +se terminait au Cap Canseau».</p> + +<p>Ainsi tandis que d'une part, la Grande-Bretagne +réclamait tout le territoire situé entre le fleuve +et le golfe St.-Laurent, l'Atlantique et une ligne +tirée de la rivière Kénébec à ce fleuve, en suivant +la parallèle du nord, la France de l'autre, ne lui +laissait pas même la péninsule acadienne entière; +elle en réclamait le côté situé sur la baie de +Fondy, sauf la ville de Port-Royal cédée nommément +par le traité. Si l'on jette un moment +les yeux sur une carte géographique, l'on verra +que les prétentions des deux peuples étaient +des plus opposées. Outre la Nouvelle-Ecosse actuelle, +les contrées que demandait l'Angleterre +forment aujourd'hui la plus grande partie de +l'Etat du Maine, tout le Nouveau-Brunswick et +une portion considérable du Bas-Canada. Après +l'énoncé de ces prétentions et s'être suffisamment +pressenti, l'on dut conserver peu d'espoir +d'un ajustement amical. Aucune des parties ne +paraissait disposée à rien céder, et en effet l'on +ne voit point qu'aucun compromis ait été offert. +Cependant les deux parties contendantes procédèrent +à énumérer les titres sur lesquels elles +appuyaient leurs réclamations. Cela fut l'objet +de deux autres mémoires très volumineux, le +premier par les commissaires de Sa Majesté britannique +en date du 11 janvier 1751, le second par +les commissaires de Sa Majesté très chrétienne +en date du 4 octobre suivant, en réponse à celui +qu'on vient de mentionner et à un autre du 21 +septembre précédent. L'on fouilla dans l'histoire +de l'Acadie et du Canada jusqu'à leur +origine, l'on cita une foule de documens, l'on +apporta de nombreuses preuves de part et +d'autre; chacun défendit sa cause avec adresse et +habileté, mais on ne put se convaincre; chaque +cabinet resta à peu près dans la position qu'il +avait prise d'abord, et il ne résulta de la commission +des limites que trois volumes in quarto +de mémoires, pièces justificatives, etc., pour +embrouiller les questions qu'elle était chargée +de régler, sans retarder un moment la guerre +lorsque la Grande-Bretagne fut prête.</p> + +<p>Les commissaires britanniques commencèrent +leurs observations par dire qu'ils étaient +heureux de pouvoir appuyer leur demande, +non seulement de plusieurs déclarations et +actes d'Etat, mais de la possession uniforme +de la France pendant plusieurs années avant +et après le traité de Breda; qu'ils n'allégueraient +aucun fait qui ne fût authentique, ni +aucune preuve qui ne fût concluante. Alors +ils entrèrent en matière, développant ces +preuves les unes après les autres. Le premier +document qu'ils citèrent fut la commission +de M. de Charnisé, nommé en 1647 gouverneur +«des pays, territoires, côtes et confins +de l'Acadie, à commencer dès le bord de +la grande rivière St.-Laurent, tant du long de +la côte de la mer et des îles adjacentes, qu'en +dedans de la terre ferme, et en icelle étendue, +tant et si avant que faire se pourra jusqu'aux +Virgines» ou possessions anglaises. Ils passèrent +ensuite à une lettre du comte d'Estrades, +ambassadeur de Louis XIV, dans laquelle +il se plaignait (1662) que la France +jouissait paisiblement de l'Acadie, lorsqu'Olivier +Cromwell envoya faire une descente avec +quatre vaisseaux dans la rivière St.-Jean, lesquels +prirent après cela les forts de l'Acadie, +nommant Pentagoët la première place de cette +province au sud; et à une autre lettre où +(1664) il parle de restitution de l'Acadie depuis +Pentagoët jusqu'au Cap-Breton. Le traité de +Breda (1667) fut ensuite invoqué comme l'argument +le plus convaincant. Le roi d'Angleterre, +conformément à l'article X de ce traité, +avait signé un acte de cession de tout le pays +de l'Acadie dont Sa Majesté très-chrétienne +avait autrefois joui, dans lequel les noms des +forts et habitations de Pentagoët, St.-Jean, +Port-Royal, Hève et Cap de Sable, avaient été +insérés à la demande de M. de Ruvigny. Ils +indiquèrent encore un mémoire de MM. de +Barillon et de Bonrepaus de 1687, dans lequel +il était dit que Pentagoët est situé en Acadie; +une lettre de M. de Villebon, gouverneur de +cette province de 1698; les propositions que fit +l'ambassadeur de France en 1700, portant ces +mots «que les limites de la Nouvelle-France du +côté de l'Acadie s'étendent jusqu'à la rivière +Kénébec;» enfin la commission de M. de Subercase +nommé en 1710 gouverneur de l'Acadie, +du Cap-Breton, îles et terres adjacentes +depuis le cap des Rosiers du fleuve St.-Laurent, +jusqu'à l'ouverture de la rivière Kénébec.</p> + +<p>Après avoir ainsi exposé longuement toutes +leurs preuves, qu'ils déclarèrent n'être pas de +nature à pouvoir être contestées, et qu'elles +démontraient que la couronne de France, lorsqu'elle +avait été en possession de l'Acadie, avait +toujours demandé et possédé comme tel tout +le territoire renfermé dans les limites énoncées +dans leur mémoire du 21 septembre, MM. +Shirley et Mildmay dirent qu'ils pourraient +tranquillement s'en tenir à la demande de sa +Majesté; mais qu'afin de mettre cette demande +sous un jour encore plus clair, ils allaient expliquer +ce qu'on entendait par Nouvelle-Ecosse, et +pourquoi ce nom avait été inséré dans le traité. +Alors ils citent les documens dans lesquels +sont désignées les limites du pays portant ce +nom. Le premier, sont les lettres patentes +par lesquelles Jacques I céda, en 1621, au +chevalier Guillaume Alexander toutes les +terres réclamées par l'Angleterre aujourd'hui +comme formant l'Acadie, et auxquelles fut +donné alors pour la première fois le nom de +Nouvelle-Ecosse. Les autres sont une commission +du roi de France à Etienne de la +Tour de 1651; un ordre d'Olivier Cromwell +de 1656; le traité d'Utrecht dans lequel le +pays en question est appelé Nouvelle-Ecosse +autrement dite l'Acadie; et ils maintiennent que +ces faits sont une pleine réponse à l'assertion +des commissaires de sa Majesté très-chrétienne, +que la Nouvelle-Ecosse est un mot en +l'air; et pour preuve que les noms Acadie et +Nouvelle-Ecosse veulent dire la même chose, +ils ajoutent, que comme dans la négociation +qui précéda le traité d'Utrecht, la cour de la +Grande-Bretagne demandait ce pays par le +nom de la Nouvelle-Ecosse; et la cour de +France dans ses écrits, l'appelait par celui de +l'Acadie, quoiqu'elles entendissent toutes les +deux le même territoire; et comme de fait, il +avait quelquefois appelé par l'un, puis par +l'autre de ces noms, et souvent par les deux +simultanément, il fut convenu, pour prévenir +toutes difficultés, d'insérer dans le traité les +deux appellations de Nouvelle-Ecosse et d'Acadie; +et que c'est ainsi que le territoire, qui +avait toujours été désigné par l'un ou l'autre de +ces noms, avait été cédé à la Grande-Bretagne.</p> + +<p>Voilà pour ce qui regardait l'Acadie. Quant +au territoire situé entre les rivières Penobscot +et Kénébec borné au nord par le St.-Laurent, ils +déclarèrent que la cour de Londres avait toujours +maintenu ses droits sur ce pays comme +faisant partie de la Nouvelle-Angleterre; ce +que prouvaient un grand nombre de titres, et +notamment une lettre du comte d'Estrades, +qui dit que Pentagoët est la première place de +l'Acadie du côté de la province anglaise. La +réfutation du mémoire de M. Durand, chargé +d'affaires de France à Londres, occupa ensuite +les commissaires britanniques. Dans cette nouvelle +tâche ils répétèrent, en y ajoutant quelques +aperçus nouveaux, les argumens dont ils avaient +déjà fait usage, et qu'il est inutile de revoir ici; +puis ils terminèrent leurs observations par inviter +les commissaires de la cour de Versailles +à exposer particulièrement les limites qu'ils +regardaient comme les véritables bornes de +l'Acadie ou Nouvelle-Ecosse, et de produire +leurs raisons à l'appui.</p> + +<p>MM. de la Galissonnière et de Silhouette ne +répondirent que le 4 octobre suivant par un +mémoire extrêmement volumineux, précédé +d'une introduction, et divisé en 20 articles. +Dans cette pièce, ils commencent par citer +textuellement les articles XII et XIII du traité +d'Utrecht, et observent, qu'on n'a point vu +depuis près de quarante ans qui se sont écoulés +depuis la signature de ce traité, que la cour +britannique, malgré plus d'une circonstance +favorable, ait formé des prétentions pareilles à +celles qu'elle élève aujourd'hui, quoique ç'eût +été naturellement le temps de faire valoir les +réclamations qui auraient été fondées en droit +et en raison.</p> + +<p>Ne pourrait-on pas soupçonner sans injustice, +poursuivent-ils, que l'on a formé quelque nouveau +projet en Angleterre, qui ne tend à rien +moins qu'à préparer les moyens d'envahir le +Canada en entier, à la première occasion favorable?</p> + +<p>Rien en effet ne serait plus facile, si l'on +cédait, comme le proposent les commissaires +de Sa Majesté britannique, l'un des côtés de +l'embouchure du fleuve St.-Laurent et toute +la rive méridionale de ce fleuve jusque vis-à-vis +de Québec.</p> + +<p>Mais le traité d'Utrecht, disent-ils, ne peut +autoriser d'aussi vastes prétentions, et c'est +pour cela que le cabinet de Londres est obligé +de chercher des preuves étrangères à l'état de +la question. Afin de mettre les choses dans +leur véritable jour, ils vont faire l'historique de +la fondation de la Nouvelle-France, et s'étendre +dans de longs détails sur ce que l'on entend par +Acadie et Nouvelle-Ecosse, et sur l'inexactitude +des inductions que les commissaires anglais +ont tirées des anciens traités touchant les contrées +qui ont porté les noms Acadie, Etchemins +ou<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a> +<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a> Norembègue, Gaspésie, etc. En +effet tout le raisonnement de ces commissaires +s'appuie, dans leur opinion, sur la commission +du gouverneur M. de Charnisé, sur les lettres +du comte d'Estrades, sur le traité de Breda, +et les lettres et commissions des gouverneurs +Villebon et Subercase, sur les lettres patentes +d'érection de la Nouvelle-Ecosse, la commission +de la Tour, un ordre de Cromwell et enfin +sur le traité d'Utrecht. Quant à la commission +de Charnisé, disent-ils, il y eut abus de mots +et de confiance, il surprit l'ignorance du gouvernement, +car il se fit donner sous le nom +d'Acadie, l'administration des pays connus +avant et après lui sous ceux d'Etchemins, +Acadie et Gaspésie. Que de plus pour faire +voir la confusion qui régnait alors au sujet de +la situation des pays en Amérique, et que le +témoignage du comte d'Estrades, invoqué à plusieurs +reprises par les commissaires britanniques, +ne peut être d'aucun poids, il suffit de +mentionner qu'il étendait les limites de l'Acadie +de manière à embrasser la Nouvelle-York. +Venant ensuite au traité de Breda, MM. de la +Galissonnière et de Silhouette maintiennent que +l'Angleterre n'a pas cédé, mais restitué l'Acadie +par ce traité, et que si elle avait prétendu +à la paix d'Utrecht tout ce qu'elle avait +restitué à la France par le traité de Breda, +elle n'aurait pas manqué, au lieu de ces expressions, +selon ses anciennes limites, d'insérer ces +termes, selon le traité de Breda; ce qui en aurait +assuré l'exacte ressemblance. Mais même +alors ce traité ne remplirait pas à beaucoup +près l'étendue de ses demandes, puisque le +gouvernement de M. Denis, qui s'étendait +depuis le cap Canseau jusqu'au cap des Rosiers, +près de l'embouchure du fleuve St.-Laurent, +n'a point fait partie de la restitution stipulée +par le traité de Breda, et que les Anglais prétendent +aujourd'hui que non seulement cette +partie de la Nouvelle-France, mais encore la +continuation de ses côtes et de la rive méridionale +du fleuve St.-Laurent, jusqu'à Québec, +doit leur appartenir en vertu du traité d'Utrecht.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" +name="footnote122"></a><b>Note 122:<a href="#footnotetag122"> +(retour) </a> <i>Commissions de Rasilli, Charnisé et +la Tour.</i></b></blockquote> + +<p>Quant au mémoire d'un ambassadeur de +France de 1686, qui dit que les côtes de l'Acadie +s'étendent de l'île Percée jusqu'à la rivière +St.-George; à la lettre de M. Villebon qui porte +les bornes de son gouvernement de l'Acadie jusqu'à +la rivière Kénébec, etc., etc., on répond que +toutes ces pièces sont postérieures au traitée de +Breda, qu'alors l'abus de donner le nom d'Acadie +à la baie Française était assez fréquent, mais +qu'elles ne peuvent s'appliquer aux anciennes limites. +Ainsi rien de fixe au sujet de la définition +des limites de l'Acadie dans les actes publics +cités par les commissaires anglais. Au contraire +toutes ces preuves sont différentes ou +contradictoires.</p> + +<p>Les raisons que l'on tire des lettres patentes +d'érection de la Nouvelle-Ecosse, sont dans leur +opinion, encore plus faciles à détruire. La France +n'a point fait à l'Angleterre une double cession; +l'une de la Nouvelle-Ecosse, l'autre de l'Acadie, +mais purement et simplement la cession d'un seul +et même pays, qui depuis le traité d'Utrecht +s'appelle la Nouvelle-Ecosse, et qui auparavant +ne renfermait que l'Acadie suivant ses anciennes +limites.</p> + +<p>La France, en effet, n'a jamais possédé +aucune colonie en Amérique sous le nom de +la Nouvelle-Ecosse, dénomination qui n'existait +pas, au moins pour elle. Vouloir imposer +à son gré des dénominations aux possessions +des autres puissances, prétendre que ces noms +nouveaux ne sont point de vains noms, qu'ils +ont quelque réalité, bâtir sur cette illusion des +droits et un système de propriété, ce serait aller +contre toutes les notions reçues, contre toutes +les lois et tous les usages des nations. Comment +peut-on prétendre que ce que les Français +possédaient sous le nom d'Acadie et de Nouvelle-France, +ait pu former une colonie étrangère +sous le nom de Nouvelle-Ecosse.</p> + +<p>Au reste les ordres de Cromwell ne pourraient +affecter les limites des possessions françaises, +et la Nouvelle-Ecosse du traité d'Utrecht +est exactement définie par ce traité +même, c'est l'Acadie, «suivant ses anciennes +limites», avec «ses appartenances et ses +dépendances».</p> + +<p>Les commissaires français remarquent encore +que les commissaires anglais pour déterminer +des limites anciennes, ont eu recours à des +cartes modernes; mais la plupart même des +cartes modernes, et toutes les anciennes, restreignent +l'Acadie dans la péninsule, ou dans +une partie seulement de la péninsule, et ils +citent à leur appui une foule d'autorités.</p> + +<p>On insiste particulièrement, continuent M. +de la Galissonnière et son collègue, sur le traité +d'Utrecht, parce que c'est incontestablement ce +traité qui, dans cette occasion fait la loi des +deux puissances; c'est par où l'on a terminé +ce mémoire. C'est le seul titre en vertu duquel +l'Angleterre possède l'Acadie; et de tous les +titres c'est un des plus décisifs contre les prétentions +de la Grande-Bretagne.</p> + +<p>Ce traité exclut formellement Port-Royal +de l'Acadie.</p> + +<p>Il décrit la situation des côtes de cette province +du nord-est au sud-ouest, ce qui les +borne à Canseau d'un part, et de l'autre à la +hauteur de la baie Française.</p> + +<p>Il exclut toute prétention des Anglais dans +le golfe St.-Laurent, excepté sur l'île de Terreneuve +et les îles adjacentes.</p> + +<p>En un mot il cède aux Anglais toute l'Acadie, +mais il ne leur cède, ni le pays des Etchemins, +ni la baie Française, excepté Port-Royal, +ni la grande baie du St.-Laurent, ni la +partie méridionale du Canada.</p> + +<p>Ensuite ils procèdent à établir quelles étaient +les anciennes limites de l'Acadie. Il semble, +disent-ils, que la véritable et ancienne Acadie ne +peut être que cette partie de l'Amérique à laquelle +le nom en a été donné exclusivement à +toute autre.</p> + +<p>S'il y a un pays en Amérique qui ait été +connu sous la dénomination d'Acadie, et qui +jamais n'en ait eu d'autre, ce pays est nécessairement +distinct et différent de ceux qui ont +eu, qui ont conservé, et qui conservent encore +des dénominations différentes.</p> + +<p>Ce principe paraît si clair et si évident par +lui-même qu'on ne suppose point qu'il puisse +être contesté; et c'est d'après ce principe +qu'on déterminera l'étendue de l'ancienne Acadie. +Ils déployent alors une foule de titres et +d'actes publics pour prouver que ce que l'Angleterre +réclame portait anciennement les +noms de Etchemins ou Norembègue, baie +Française, Acadie, Grande Baie du St.-Laurent, +Gaspésie, etc., et que dans un mémoire +adressé au roi en 1685, l'intendant du Canada, +M. de Meules, disait que les terres du Canada +commencent au Cap-Breton. Ils ajoutent à +ces preuves les témoignages de nombreux +auteurs, et entre autres des géographes Halley, +Salmon, Homan, etc.; des historiens Jean de +Laët, Denis, Champlain et Lescarbot, dont le +concours forme un corps de preuves, suivant +eux, qu'il est impossible de contredire, et en présence +desquelles c'est sans doute par une pareille +inadvertance que les commissaires anglais ont +avancé au paragraphe LXXVI, que la rivière +St.-Laurent est la borne la plus naturelle +et la plus véritable entre les possessions des +Français et celles des Anglais, et qu'elle a toujours +été appuyée comme telle par la France +même, jusqu'au traité d'Utrecht. Halley +écrit (1718) que l'Acadie est la partie du sud-est +de la Nouvelle-Ecosse, Salmon (1739) dit +la même chose. M. Denis, gouverneur d'une +partie du Canada, mentionne positivement dans +sa description des côtes de l'Amérique septentrionale, +que l'Acadie commence au sortir de +la baie Française ou de Fondy, à l'Ile-Longue, +et qu'elle finit à Canseau. Il appelle la côte +des Etchemins celle qui va de la rivière St.-Jean +au sud, et la baie Française la côte qui va +de cette rivière à l'Ile-Longue en faisant le +tour de la baie de Fondy. Champlain assigne les +mêmes limites à l'Acadie, quoique d'une manière +moins précise. Lescarbot met Port-Royal +dans la Nouvelle-France ou Canada, nom +tant célébré en Europe, dit-il, et qui est proprement +l'appellation de l'une et de l'autre rive de +cette grande rivière.</p> + +<p>Les commissaires français terminent toutes +leurs observations en disant qu'on est en droit +de conclure, que la prétention de l'Angleterre +sur les anciennes limites de l'Acadie, est fondée +sur de fausses notions des premiers établissemens +des deux nations en Amérique, sur le +préjugé insoutenable que la France n'a anciennement +possédé l'Acadie qu'en vertu des cessions +et des dons qui lui auraient été faits par +l'Angleterre; sur l'illusion qui fait supposer +antérieurement au traité d'Utrecht une colonie +française existante en Amérique sous le nom +de Nouvelle-Ecosse; sur la confusion des +anciennes limites de l'Acadie, avec le dernier +état de cette province; sur la fausse application +de quelques titres qui prouvent ce qui n'est pas +contesté, et qui ne prouvent rien de ce qu'il +fallait prouver; sur l'idée d'assimiler ce qui ne +se ressemble point, une cession et une restitution; +enfin sur une interprétation du traité +d'Utrecht dont on ne s'était pas avisé depuis +quarante ans que ce traité a été conclu; interprétation +purement arbitraire, et contredite +par des pièces authentiques et par celles-mêmes +que l'Angleterre produit: en un mot, le système +des commissaires de Sa Majesté britannique ne +se concilie ni avec les anciens titres, ni avec la +lettre, non plus qu'avec l'esprit du traité d'Utrecht.</p> + +<p>Ainsi furent attaquées et défendues les prétentions +avancées par les deux cours relativement +aux limites de l'Acadie. Ces prétentions +étaient des plus opposées, et la France qui avait +demandé le renvoi aux commissaires, dut s'appercevoir +que la Grande-Bretagne ne voulait +pas la paix, et que ce n'était que par temporisation +qu'elle avait agréé la nomination d'une +commission. En demandant la rive droite +du St.-Laurent de la mer à Québec et même +jusqu'à la source de ce fleuve, c'était la guerre; +elle savait bien aussi que la France ferait les +plus grands sacrifices pour l'éviter, et c'est +pourquoi elle fit des propositions que la cour +de Versailles ne pouvait adopter sans se déshonorer. +Le cabinet de Londres ne céda rien de +son ultimatum, et la commission qui négociait +depuis trois ans à Paris, continua encore deux +ans ses controverses tantôt animées tantôt languissantes +sans en venir à aucun résultat.</p> + +<p>Cependant si les mouvemens qui menaçaient +la paix avaient cessé du côté de l'Acadie pendant +les négociations des commissaires, il n'en +était pas ainsi dans la vallée de l'Ohio; et tandis +que l'on croyait que la guerre, s'il y en avait une, +surgirait de la question des limites de la première +province, elle était commencée, contre les +prévisions de l'Europe, par les Virginiens au +milieu des forêts qui séparaient le Canada et la +Louisiane.</p> + +<p>M. de la Jonquière gouvernait la Nouvelle-France. +Il suivait, d'après les ordres de sa +cour, le plan que M. de la Galissonnière avait +tracé, qui était d'empêcher les Anglais de +pénétrer sur le territoire de l'Ohio. Malgré +les sommations qui leur avaient été faites de la +part de la France, la Pennsylvanie et le Maryland +continuaient de donner des passeports à +leurs traitans pour aller au delà des Apalaches, +où ils excitaient les Indiens contre les Français, +et leur distribuaient des armes, des munitions +et des présens. Trois y furent arrêtés en +1750 et envoyés en France comme prisonniers. +Par représailles les Anglais saisirent un pareil +nombre de Français et les emmenèrent au sud +des Apalaches. Cependant la fermentation qui +allait croissante parmi les Indigènes agités par +toutes ces intrigues, obligeait le Canada, ou du +moins lui fournissait le prétexte de faire marcher +des troupes afin de les contenir.</p> + +<p>Tandis que ces barbares étaient ainsi en +proie aux inspirations haineuses des Américains, +les cinq cantons prêtaient l'oreille à +celles des Français, qui s'étaient encore rapprochés +d'eux en s'établissant à la Présentation +ainsi que nous l'avons rapporté ailleurs. +L'abbé Piquet, que M. Hocquart appelle l'<i>Apôtre +des Iroquois</i> et les Anglais le <i>Jésuite de +l'Ouest</i>, jouissait d'une grande influence sur +ces tribus. M. de la Joncaire, celui qui avait +établi le poste de Niagara, fut chargé d'aller +résider au milieu d'elles. Le but des Anglais +était d'engager les naturels de l'Ohio à en +chasser les Français, et celui de ces derniers +d'engager les Iroquois à garder la neutralité en +cas de guerre, car ils ne pouvaient prétendre +leur faire prendre les armes contre leurs anciens +alliés.</p> + +<p>Ainsi tout ce qui se passait en Amérique et +en Europe entre les deux couronnes, ne laissait +que peu d'espérance d'une heureuse issue de +leurs difficultés. Il se publiait déjà des écrits en +Angleterre dans lesquels on disait qu'il fallait +s'emparer des colonies de la France avant +qu'elle eût relevé sa marine. Dès ce temps-là +(1751), et sur ses représentations, M. de la Jonquière +recevait quantité de munitions de guerre, +une augmentation des compagnies de marine, +des recrues pour remplacer les vieux soldats, +etc. Il faisait renforcer la garnison du Détroit, +et envoyait M. de Villiers relever M. Raymond +qui commandait dans les régions des +lacs, et qui écrivait que les nations méridionales +se déclaraient pour les Anglais et que tout +était dans le plus grand désordre.</p> + +<p>Cependant M. de la Jonquière touchait au +terme de sa carrière, qu'il acheva au milieu de +pitoyables querelles avec les Jésuites. Il paraît +que depuis quelques années ces pères faisaient +secrètement la traite dans leur mission du +Sault-St.-Louis, sous le nom de deux demoiselles +Desauniers, et qu'ils envoyaient leur castor à +Albany, par contrebande. Cet exemple était +imité par d'autres; et le directeur de la compagnie +des Indes se plaignait de cette violation +des lois, contraire à son privilége, depuis +longtemps sans succès. A la fin M. de la Jonquière, +pressé d'intervenir, voulut y mettre +ordre et fit défendre aux demoiselles Desauniers +de continuer leur trafic. Celles-ci refusèrent +d'obéir; les Jésuites montrèrent leur +concession qui leur donnait le droit de faire la +traite; ils soulevèrent les Sauvages. Le P. +Tournois était le plus animé dans cette dispute. +Le gouverneur, sur l'ordre du roi, le fit passer +en France avec les deux entremetteuses, les +demoiselles Desauniers<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a> +<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" +name="footnote123"></a><b>Note 123:<a href="#footnotetag123"> +(retour) </a> Un pareil ordre avait déjà été obtenu en 1745, mais il était +resté sans exécution. <i>Mémoire pour Messire François Bigot, etc. +Mémoires sur les affaires du Canada de 1749 à 1760.</i></b></blockquote> + +<p>Mais il ne fut pas longtemps sans éprouver +le ressentiment de l'ordre puissant qu'il avait +offensé. On écrivit contre lui aux ministres, +on l'accusa de s'être emparé du commerce des +pays d'en haut, chose qu'il pouvait faire, la +cour en ayant donné le droit aux gouverneurs, +mais qu'il n'était pas convenable sans doute +d'exercer; on dit aussi qu'il faisait tyranniser +les marchands par son secrétaire auquel il +avait donné le commerce exclusif de l'eau-de-vie +pour les Indiens; que les meilleurs postes +étaient pour ceux qui entraient en société avec +lui ou avec ses favoris, etc. Les trafiquans +qui n'auraient pas osé prendre l'initiative, firent +écho à ces accusations. Tant de plaintes lui +attirèrent les reproches de la cour. Dans sa réponse +il en méprisa assez le sujet et il eut assez +d'orgueil pour n'en pas parler, tandis qu'il +fit un pompeux détail de ses services, et qu'il +parut insinuer que l'Etat lui était encore redevable, +malgré les honneurs et les richesses dont +il en avait été comblé. Il terminait sa lettre +par demander son rappel; mais intérieurement +accablé de chagrin, ses blessures se rouvrirent +et il expira à Québec le 17 mai 1752, âgé de +67 ans. Il fut enterré dans l'église des Récollets +à côté de MM. de Frontenac et de Vaudreuil, +deux de ses prédécesseurs.</p> + +<p>Il était né dans la terre de la Jonquière en +Languedoc en 1686, d'une famille originaire de +la Catalogne. Il avait combattu en Espagne +dans la guerre de la succession, avait assisté à +la réduction des Cévennes, et à la défense de +Toulon assiégé par le duc de Savoie. Il avait +aussi accompagné Duguay-Trouin à Rio-Janeiro, +et pris part au combat de l'amiral de +Court contre l'amiral Matthews en 1744. C'était +un homme grand, bien fait, d'un air imposant, +et d'un courage intrépide; mais il était, dit-on, +peu instruit et il ternit ses grandes actions par +un défaut qu'on pardonne rarement à un +homme public, l'avarice. Il avait amassé des +sommes immenses dans ses voyages; il pouvait +mépriser le commerce en Canada, et il ne le +fit pas; c'est ce qui empoisonna les dernières +années de sa vie. Il fit venir plusieurs de ses +neveux de France pour les enrichir, et n'ayant +pu faire nommer l'un d'eux, un capitaine De +Bonne de Miselle, adjudant général, il lui concéda +une seigneurie et lui accorda la traite +exclusive du Sault-Ste.-Marie. Quoiqu'il fût +riche de plusieurs millions, le marquis de la +Jonquière se refusa pour ainsi dire le nécessaire +jusqu'à sa mort. On rapporte que dans +sa dernière maladie des bougies ayant été +placées près de son lit, il les fit ôter et remplacer +par des chandelles de suif, disant «qu'elles +coûtaient moins cher et éclairaient aussi bien». +Malgré ce défaut, la France perdit beaucoup +en le perdant; c'était un de ses marins les plus +habiles, et qui était doué de cette constance +indomptable à la guerre d'autant plus précieuse +pour la France, qu'elle luttait alors avec des +forces inégales sur l'Océan. Le baron de +Longueuil administra pour la seconde fois par +intérim, la colonie jusqu'à l'arrivée du marquis +Duquesne de Menneville en août 1752. Ce nouveau +gouverneur, recommandé au roi par M. de +la Galissonnière, était capitaine de vaisseau et +de la maison du fameux amiral de Louis XIV. +Ses ordres portaient de suivre en tout la conduite +de ses prédécesseurs, c'est-à-dire d'empêcher +les Anglais et de passer les Apalaches +et de sortir de la péninsule acadienne, où ils +avaient déjà 15 à 16 hommes de troupes.</p> + +<p><a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a> +<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>La guerre devenait de plus en plus imminente. +La milice canadienne fut organisée +et exercée; on augmenta les fortifications de +Beauséjour; on achemina des troupes sur l'Ohio, +où M. Bigot voulait que l'on envoyât +2,000 hommes, bâtit trois forts et plusieurs +magasins d'entrepôt<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a> +<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>, précautions qu'il jugeait +nécessaires pour s'assurer la possession de cette +contrée. Ces troupes se mirent en route en +1753 sous les ordres de M. Péan. Les Anglais +en faisaient autant de leur côté. Les Indigènes +sollicités par les deux partis ne savaient +que faire; ils étaient surpris, troublés de voir +arriver de toutes parts des soldats, de l'artillerie, +des munitions de toute espèce, au milieu +de leurs forêts jusque-là silencieuses. Les +forts de la Presqu'Isle et Machaux s'élevèrent +successivement du lac Erié en gagnant la +rivière Ohio. M. Legardeur de St.-Pierre +qui y commandait, fut notifié de se retirer par +le gouverneur anglais de la Virginie, qui acheminait +alors des troupes sur les Apalaches. +M. de Contrecoeur qui avait remplacé M. de +St.-Pierre, s'avança à son tour avec 5 ou 6 +cents hommes, faisant évacuer devant lui, et +après sommation, un petit fort occupé par le +capitaine Trent; et rendu sur le bord de +l'Ohio, il y éleva le fort Duquesne en 1754 +(Pittsburg). En même temps l'ordre était +donné à tous les commandans français dans ces +contrées de s'assurer des Sauvages par des +présens; des détachemens de troupes étaient +stationnés aux forts de Machault et de la Presqu'Isle +entre le fort Duquesne et le Détroit; +des vaisseaux étaient mis sur les chantiers +des lacs Erié et Ontario pour le service des +transports, et le gouverneur de la Louisiane +était informé de tout ce qui se passait, et recevait +instruction d'engager les Indiens de son +gouvernement à se joindre aux forces qui étaient +sur l'Ohio. M. de Contrecoeur apprenant qu'un +corps considérable de troupes anglaises marchait +à lui sous le commandement du colonel +Washington, chargea M. de Jumonville d'aller +à sa rencontre, et de le sommer de se retirer, +attendu qu'il était sur le territoire français. Cet +officier partit avec une escorte de 30 hommes; +il avait reçu ordre de se tenir sur ses gardes de +peur de surprise, tout étant en confusion dans +la contrée, où les Indigènes ne parlaient que de +guerre; il choisissait en conséquence ses campemens +de nuit avec précaution. Le 17 mai +(1754) au soir il s'était retiré dans un vallon profond +et obscur, lorsque des Sauvages qui rôdaient +le découvrirent et en informèrent le colonel +Washington, qui arrivait dans le voisinage avec +ses troupes. Celui-ci marcha toute la nuit +pour le cerner, et le lendemain au point du +jour il l'attaqua avec précipitation marchant +comme à une surprise à la tête de son détachement. +Jumonville fut tué avec neuf hommes +de sa suite. Les Français prétendent que ce +député fît signe qu'il était porteur d'une lettre +de son commandant; que le feu cessa et que ce +ne fut qu'après que l'on eût commencé la lecture +de la sommation que les assaillans se remirent +à tirer. Washington affirme qu'il était à la +tête de la marche, et qu'aussitôt que les Français +le virent, ils coururent à leurs armes sans +appeler, ce qu'il aurait dû entendre s'ils l'avaient +fait. Il est probable qu'il y a du vrai +dans les deux versions; l'attaque fut si précipitée +qu'il dût s'ensuivre une confusion qui ne +permit pas de rien démêler; mais s'il n'y a +pas eu d'assassinat, on se demandera toujours +pourquoi Washington avec des forces si supérieures +à celles de Jumonville, montra une +si grande ardeur pour le surprendre au point +du jour comme si c'eût été un ennemi fort à +craindre? Ce n'était point certainement avec +30 hommes qu'il était en état d'accepter le +combat. Quoiqu'il en soit, cet événement +n'amena pas la guerre, car déjà elle était résolue, +mais il la précipita. Washington continua +son chemin et alla construire le fort palissade +de la Nécessité sur la rivière Monongahéla qui +se jette dans l'Ohio, où il attendait de nouvelles +troupes pour aller attaquer le fort Duquesne, +lorsqu'il fut attaqué lui-même. M. de Contrecoeur +en apprenant la mort tragique de Jumonville +résolut de le venger. Il donna 600 Canadiens +et 100 Sauvages<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a> +<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a> à M. de Villiers, +frère de la victime, pour aller attaquer dans son +nouveau fort, Washington, lequel voyant arriver +les Français, sortit dans la plaine avec 400 +hommes qu'il rangea en bataille, pour les recevoir; +mais ses soldats n'attendirent pas la première +décharge des assaillans, ils se replièrent +aussitôt sous leurs retranchemens garnis de 9 +pièces de canon. Le feu fut très vif de part et +d'autre; mais les Canadiens combattaient avec +tant d'ardeur qu'ils éteignirent le feu des +batteries. La fusillade dura jusqu'au soir, que +les assiégés capitulèrent afin d'éviter un +assaut. Ils avaient perdu 58 hommes, et les +vainqueurs 73. Ceux-ci rasèrent le fort et se +retirèrent. Tels sont les humbles exploits par +lesquels le futur conquérant des libertés américaines +commença sa carrière; la guerre parut +maintenant inévitable, quoique l'on parlât encore +de paix. La victoire que M. de Villiers +venait d'obtenir, fut le premier acte de ce grand +drame de 29 ans, dans lequel la puissance française +et anglaise devait subir de si terribles +échecs en Amérique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" +name="footnote124"></a><b>Note 124:<a href="#footnotetag124"> +(retour) </a> <i>Mémoire sur les affaires du Canada, etc.</i></b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" +name="footnote125"></a><b>Note 125:<a href="#footnotetag125"> +(retour) </a> Lettre au ministre du 26 octobre 1752.</b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" +name="footnote126"></a><b>Note 126:<a href="#footnotetag126"> +(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote> + +<p>Cependant que faisait la commission des +frontières à Paris? Tandis «que toutes les +colonies anglaises, dit le duc de Choiseul, se +mettaient en mouvement pour exécuter le +plan de l'invasion générale du Canada, formé et +arrêté à Londres, les commissaires britanniques +ne paraissaient s'occuper que du soin +de concourir avec ceux du roi à un plan de +conciliation». Mais le duc de Choiseul et +les autres membres du ministère français, ne +pouvaient être encore les dupes de cette politique. +Ils avaient remarqué la persistance des +Anglais à vouloir pénétrer dans la vallée de +l'Ohio, et c'est en conséquence de cette persistance +et de l'agitation observée parmi les +Indiens, qu'ils avaient eux-mêmes ordonné +en 1742 et 3, d'y faire passer des forces et +d'établir des forts formant chaîne du lac Erié +à cette rivière, et en 1754 de rejeter le colonel +Washington au-delà des Apalaches. La +Grande-Bretagne ne laissait plus à ce qu'il +semblait ses commissaires à Paris que pour conserver +les apparences aux yeux de l'Europe et +du gouvernement français, dont la décrépitude +ne permettait guère que de faibles efforts pour +résister à l'orage qui se formait. Le plus grand +sujet d'anxiété pour le cabinet de Versailles +c'étaient les finances. Le trésor était vide. +Depuis déjà plusieurs années il murmurait sans +cesse contre les dépenses du Canada. Lorsqu'il +fallût faire des préparatifs de guerre, il +éclata en plaintes ouvertes; chaque vaisseau +apportait des reproches amers à l'intendant, +sur l'excès des dépenses; mais peu ou point +de soldats pour défendre la colonie. Et pourtant +la nouvelle de la mort de Jumonville et de +la capitulation de Washington faisait la plus +grande sensation en Europe. Le peuple français +exclus alors par la nature de son gouvernement +des affaires publiques, et qu'on berçait +de l'espoir de la conservation de la paix, dut +aussi se désabuser. Il fallait faire la guerre. +L'Angleterre avait formé ses plans d'invasion +comme on l'a vu depuis longtemps; et c'est en +conséquence des ordres qu'elle avait envoyés +l'année précédente (1753) aux gouverneurs de +toutes ses colonies, afin de les exhorter à agir +de concert pour leur commune et mutuelle +défense, qu'ils s'assemblèrent en convention au +nombre de 7, le 14 juin (1754), à Albany. Dans +cette réunion, on signa un traité de paix avec +les Iroquois, et l'on dressa un projet d'union +fédérale pour que les avis, les trésors et les +forces des diverses provinces fussent employés +dans une juste proportion contre l'ennemi +commun. Le gouvernement de la confédération +dans laquelle entraient toutes les colonies, +devait être administré par un président nommé +par la couronne, et par un grand conseil choisi +par les diverses assemblées coloniales. Le +président était investi de toute l'autorité exécutive, +et le pouvoir législatif lui était déféré +concurremment avec le conseil. Les pouvoirs +de ce nouveau gouvernement devaient +être de faire la paix et la guerre avec les Sauvages, +de lever des troupes, fortifier les villes, +imposer des taxes sous l'approbation du roi, +nommer les officiers civils et militaires, etc. Un +si beau projet fut rejeté pourtant par toutes les +parties, mais pour des motifs différens; par +les colonies parcequ'il donnait trop d'autorité +au président, et par la couronne parcequ'il +en donnait trop au représentans du peuple. +Comme on l'a observé ailleurs, les guerres +avec le Canada tendaient continuellement à +réunir les provinces anglaises ensemble, et +à en accoutumer insensiblement les peuples +à regarder le gouvernement fédéral comme +le meilleur pour tous. Le projet de la convention +des gouverneurs ayant été rejeté, il +fut résolu, faute d'un pouvoir central suffisant, +de faire la guerre avec les troupes régulières +de la métropole, auxquelles les troupes coloniales +serviraient d'auxiliaires; et en même +temps les colons votèrent des hommes et des +subsides, aidés du gouvernement impérial, qui +fit mettre de grosses sommes à leur disposition, +et nomma le colonel Braddock, officier qui avait +servi avec distinction sous le duc de Cumberland +qui l'aimait, pour leur général en chef. +Les instructions qu'il reçut avant son départ +pour le Nouveau-Monde, contenaient le plan des +opérations qui devaient être entreprises contre +le Canada<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a> +<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>. Une expédition devait mettre la +vallée de l'Ohio sous la puissance britannique +après en avoir chassé les Français. Les forts +St.-Frédéric, sur le lac Champlain, Niagara, +au pied du lac Erié, et Beauséjour dans l'isthme +de l'Acadie, devaient être aussi attaqués l'un +après l'autre ou simultanément, selon les circonstances. +Les colonies avaient ordre d'armer +les milices et d'incorporer plusieurs régimens. +Les troupes régulières rassemblées +en Irlande, s'embarquèrent avec le général +en chef dans le printemps de 1754, sur une +escadre commandée par l'amiral Keppel, +chargé de seconder sur mer les efforts que l'on +allait bientôt faire sur terre. Le général +Braddock tint en arrivant une conférence en +Virginie avec tous les gouverneurs de province, +et là il fut arrêté qu'il marcherait lui-même +avec les troupes britanniques pour prendre le +fort Duquesne; que le gouverneur Shirley +attaquerait le fort Niagara avec les troupes +provinciales; qu'un autre corps, tiré des provinces +du nord et commandé par le colonel +Johnson, tomberait sur le fort St.-Frédéric, et +que le colonel Monckton avec les milices du +Massachusetts prendrait Beauséjour et Gaspareaux. +On ne songea plus qu'à surprendre le +Canada en en hâtant l'invasion.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" +name="footnote127"></a><b>Note 127:<a href="#footnotetag127"> +(retour) </a> Instructions du général Braddock du 25 mars 1754. Lettre +du colonel Napier écrite par ordre du duc de Cumberland au +général Braddock le 25 mars 1754.</b></blockquote> + +<p>Cependant le gouvernement français n'était +pas resté inactif en présence de tous ces préparatifs +de l'Angleterre où, depuis longtemps, le +langage des journaux et les discours prononcés +dans les chambres, lui faisaient connaître l'opinion +publique, puissante alors comme aujourd'hui sur +le ministère de cette nation. Il rassembla une +flotte à Brest sous le commandement du +comte Dubois de la Motthe, et y fit embarquer +6 bataillons de vieilles troupes formant 3,000 +hommes<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a> +<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>, dont deux pour Louisbourg et +quatre pour le Canada. Le baron Dieskau, +maréchal de camp, qui s'était distingué sous le +maréchal de Saxe, les commandait. Il avait +pour colonel d'infanterie M. de Rostaing, et +pour aide-major le chevalier de Montreuil. Le +marquis Duquesne demanda son rappel pour +rentrer dans le service de la marine. Son +départ ne causa aucun regret, quoiqu'il eût +conduit assez heureusement les affaires publiques, +et pourvu avec sagesse à tous les +besoins de la colonie; son caractère altier et +hautain l'avait empêché de devenir populaire. +Il eut pour successeur le marquis de Vaudreuil +de Cavagnac, gouverneur de la Louisiane, qui +débarqua à Québec au commencement de l'été, +suivi quelques jours après de l'intendant Bigot, +qui venait de donner à Paris des éclaircissemens +sur la situation des finances du Canada. +Le gouverneur, troisième fils de celui qui avait +succédé à M. de Callières au commencement +du siècle, fut reçu avec des démonstrations de +joie par les Canadiens qui le désiraient, qui l'avaient +fait demander au roi, et qui accoururent +pour voir leur compatriote, espérant qu'il allait +faire succéder aux temps malheureux qu'on +avait passés jusqu'alors, ces jours fortunés que +leur rappelait le gouvernement de son père.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" +name="footnote128"></a><b>Note 128:<a href="#footnotetag128"> +(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote> + +<p>La flotte anglaise qui portait le général Braddock +et ses troupes, partie au commencement +de janvier 1755 de Cork, arriva à Williamsburgh +en Virginie le 20 février. L'amiral +Dubois de la Motthe ne fit voile de Brest qu'à +la fin d'avril, ou trois mois après Braddock, +avec les renforts, munitions et matériel de +guerre destinés pour le Canada. Ici il est +nécessaire de noter les dates. Le gouvernement +de Londres résolut de faire intercepter +cette escadre, et l'amiral Boscawen, chargé de +l'entreprise, fit voile de Plymouth le 27 avril.</p> + +<p>Dans le temps même où ces mouvemens +avaient lieu, la diplomatie chercha à se ressaisir +d'une affaire qui devait être évidemment +décidée à coups de canon. Le 15 janvier +(1752) l'ambassadeur français, M. le duc de +Mirepoix, remit une note à la cour de Londres +proposant de défendre toute hostilité entre +les deux nations; que les choses, quant au +territoire de l'Ohio, fussent mises dans l'état +où elles étaient avant la dernière guerre; +«que les prétentions respectives sur ce terrain, +fussent à l'amiable déférées à la commission, +et que pour dissiper toute impression d'inquiétude, +Sa Majesté britannique voulût bien +s'expliquer ouvertement sur la destination et +les motifs de l'armement qui s'était fait en Irlande».</p> + +<p>Le cabinet de Londres répondit le 22 du +même mois en demandant que la possession du +territoire de l'Ohio, ainsi que de tous autres, fût, +au préalable, remise dans le même état où elle +était avant le traité d'Utrecht, ce qui était avancer +de nouvelles prétentions et reculer du traité +d'Aix-la-Chapelle au traité d'Utrecht; et que +pour ce qui était de l'armement, la défense de ses +droits et de ses possessions, était le seul but de +celui qui avait été envoyé en Amérique, et que +ce n'était pas pour offenser quelque puissance +que ce pût être, ni rien faire qui pût donner +atteinte à la paix générale. Le duc de Mirepoix +remit une réplique le 6 février proposant, +1º. que les deux rois ordonnassent aux gouverneurs +respectifs de s'abstenir de toute voie +de fait et de toute nouvelle entreprise. 2º. +Que les choses fussent remises dans l'état où +elles étaient ou devaient être avant la dernière +guerre dans toute l'étendue de l'Amérique septentrionale, +conformément à l'article IX du +traité d'Aix-la-Chapelle. 3º. Que conformément +à l'article XVIII du même traité, Sa +Majesté britannique fit instruire la commission +établie à Paris de ses prétentions, et des fondemens +sur lesquels elles étaient appuyées.</p> + +<p>Dans la suite la France modifia encore ses +propositions, et consentit à prendre pour règle +provisionnelle l'état où se trouvèrent les choses +après le traité d'Utrecht, et que les deux nations +évacueraient tout le pays situé entre l'Ohio +et les Apalaches. C'était revenir sur ses +pas et acquiescer à la proposition du ministère +anglais du 22 janvier; elle n'avait aucun +doute que ces conditions ne fussent acceptées, +d'autant plus que le cabinet de Londres +venait d'assurer à M. de Mirepoix que +les armemens faits en Irlande, et la flotte +qui en était partie, avaient principalement +pour objet de maintenir la subordination et le +bon ordre dans les colonies anglaises. Mais +ce cabinet, à l'aspect de la nouvelle attitude de +la France, mit en avant de nouvelles prétentions +comme s'il avait craint la paix, et le 7 mars il +fit remettre un nouveau projet de convention +par lequel il était stipulé, 1º. Que l'on démolirait +non seulement les forts situés entre les +monts Apalaches et l'Ohio, mais que l'on +détruirait encore tous les établissemens situés +entre l'Ohio et la rivière Ouabache ou de St.-Jérome; +2º. Que l'on raserait aussi les forts +de Niagara et le fort Frédéric sur le lac +Champlain; et qu'à l'égard des lacs Ontario, +Erié et Champlain, ils n'appartiendraient à +personne, mais seraient également fréquentés +par les sujets de l'une et l'autre couronne, qui +y pourraient librement commercer; 3º. Que +l'on accorderait définitivement à l'Angleterre, +non seulement la partie contentieuse de la +presqu'île au nord de l'Acadie, mais encore +un espace de vingt lieues du sud au nord, dans +tout le pays qui s'étend depuis la rivière de +Pentagoët jusqu'au golfe St.-Laurent; 4º. +Enfin, que toute la rive méridionale de la +rivière St.-Laurent serait déclarée n'appartenir +à personne et demeurerait inhabitée.</p> + +<p>A ces conditions, Sa Majesté britannique +voulait bien confier aux Commissaires des deux +nations la décision du surplus de ses prétentions. +C'était une véritable déclaration de +guerre, car la cour de Versailles ne pouvait +accepter ces conditions, qui équivalaient à la +perte du Canada, et qui l'auraient déshonorée aux +yeux du monde entier. Aussi les accueillit-elle +par un refus absolu<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a> +<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>. Les négociations se +prolongèrent, nourries par de nouvelles propositions, +jusqu'au mois de juillet, chaque partie +protestant qu'elle agissait avec candeur et confiance, +et les ministres de la Grande-Bretagne, +sur l'inquiétude causée par la destination de +la flotte de l'amiral Boscawen, assurant ceux +de la France que certainement les Anglais ne +commenceraient pas. Le duc de New-Castle, +le comte de Granville et le chevalier Robinson +dirent positivement à l'ambassadeur français qu'il +était faux que cet amiral eût des ordres offensifs. +Le gouverneur du Canada, qui s'était +embarqué sur un des vaisseaux de l'escadre +de M. de la Motthe, avait de son côté +ordre du roi de n'en venir à une guerre ouverte +que quand les Anglais auraient effectivement +commis des hostilités caractérisées<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a> +<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" +name="footnote129"></a><b>Note 129:<a href="#footnotetag129"> +(retour) </a> Le ministre écrivit alors au gouverneur du Canada: +«Quoiqu'il en soit, Sa Majesté est très résolue de soutenir ses +droits et ses possessions contre des prétentions si excessives et +si injustes; et quelque soit son amour pour le paix, elle ne fera +pour la conserver que les sacrifices qui pourront se concilier +avec la dignité de la couronne et la protection qu'elle doit à ses +sujets» (<i>Documens de Paris</i>). La cour était de bonne foi dans +ces paroles.</b></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" +name="footnote130"></a><b>Note 130:<a href="#footnotetag130"> +(retour) </a> Documens de Paris.</b></blockquote> + +<p>Cependant l'amiral Boscawen, parti le 27 +avril d'Angleterre, arrivait sur les bancs de +Terreneuve avec ses onze vaisseaux à peu près +dans le même temps que la flotte française de +M. de la Motthe, sans pouvoir la rencontrer; +mais quelques-uns des vaisseaux de cette flotte +s'en étant séparés depuis plusieurs jours, tombèrent +au milieu de l'escadre anglaise, qui enleva +le Lys et l'Alcide, sur lesquels se trouvaient plusieurs +officiers du génie, et huit compagnies de +troupes formant partie des 3,000 hommes envoyés +en Amérique. M. de Choiseul rapporte +que M. Hocquart qui commandait l'Alcide, se +trouvant à portée de la voix du Dunkerque de +60 canons, fit crier en Anglais: <i>Sommes-nous en +paix ou en guerre?</i> On lui répondit nous n'entendons +point; on répéta la même question en Français, +même réponse. M. Hocquart la fit lui-même; +le capitaine anglais répondit par deux +fois la paix, la paix. D'autres questions s'échangeaient +encore lorsque le Dunkerque lâcha +sa bordée à demi-portée de pistolet ses canons +tous chargés à deux boulets et mitrailles. +Bientôt l'Alcide et le Lys furent cernés par +les vaisseaux de Boscawen et forcés de se +rendre après avoir perdu beaucoup de monde, +et entre autres officiers, le colonel de Rostaing. +«War, dit M. Haliburton, though not formally +declared, was, by this event, actually commenced; +but by not complying with the usual +ceremonies, the administration exposed themselves +to the censures of several neutral powers +of Europe, and fixed the imputation of fraud +and freebooting on the beginning of the war». +Immédiatement après, trois cents bâtimens marchands, +qui, sur la foi de la paix, parcouraient +les mers avec sécurité, furent enlevés comme +l'eussent été par des forbans des navires sans +défense. Cette perte fut immense pour la +France, qui, forcée à une guerre maritime, se +vit ainsi privée de l'expérience irréparable de +cinq à six mille matelots.</p> + +<p>La nouvelle de la prise du Lys et de l'Alcide +arriva à Londres le 15 juillet. Le duc de Mirepoix +eut immédiatement une entrevue avec les +ministres anglais, qui attribuèrent ces hostilités +à un mal-entendu, et qui lui dirent que cet événement +ne devait point rompre la négociation. +La France, accoutumée à compter avec l'Europe, +se voyait ainsi par la faiblesse de son gouvernement, +traitée comme une nation du second +ou du troisième ordre. La cour de Versailles, +ne pouvant plus se faire illusion, rappela son +ambassadeur et la guerre fut déclarée à la +Grande-Bretagne.</p> + +<p>FIN DU SECOND VOLUME.</p> + +<br> +<h3>APPENDICE.</h3> + +<a name="aa" id="aa"></a> +<br> + +<h3>(A)</h3> + +<p>On ne se proposait d'abord de donner les Etats +de population ou Recensemens du Canada, que de deux +ou trois années différentes; mais on a pensé que le lecteur +aimerait à voir tous ceux que M. Brodhead a apportés dans +sa Collection des documens de Paris, jusqu'en 1734. Les +renseignemens statistiques qu'ils renferment et qui sont condensés +dans un cadre fort étroit, sont si précieux qu'on a cru +faire plaisir au public en les mettant ici.</p> + +<p>Estat abrégé du contenu au Rolle des familles de la +colonie de la Nouvelle-France.</p> + +<pre> + <b>1666.</b> + + Québec. 555 + Beaupré. 678 + Beauport. 172 + Isle d'Orléans. 471 + St.-Jean, St.-François, et St.-Michel. 156 + Sillery. 217 + Nostre Dame-des-Anges, et 118 + Rivière de St.-Charles. + Coste de Lauzon. 6 + Montréal. 584 + Trois-Rivières. 461 + + Total. 3,418 +</pre> + +<p>Estat du nombre des hommes capables de +porter les armes, depuis 16 ans jusques +à 50. 1,344</p> + +<p>Il y a sans doute quelques omissions dans le rolle des +familles, qui seront réformées durant l'hiver de la présente +année 1666.</p> + +<p class="mid">(Signé,)</p> + +<p class="rig">TALON.</p><br><br> + +<p>Estat en abrégé du contenu au rolle des familles de la +Nouvelle-France.</p> + +<pre> + + <b>1667.</b> + + Familles. 749 + Total des personnes qui les composent. 4,312 + Hommes capables de porter les armes. 1,566 + Garçons en état d'être mariés. 84 + Filles qui passent 14 ans. 55 + +DÉNOMBREMENT DES TERRES EN CULTURE ET DES BESTIAUX. + +Terres en culture, arpens. 11,174 +Bestes à corne. 2,136 + + + <b>1668.</b> + + Familles. 1,139 + Total des personnes qui les composent. 5,870 + Hommes capables de porter les armes. 2,000 + Arpens de terres découvertes. 15,642 + Bestes à cornes. 3,400 + Minots de grains. 130,978 + +Les 412 soldats qui se sont habitués cette année au +dit pays, non plus que les 300 des 4 compagnies restées au +Canada, ne sont pas compris dans le présent rolle.</pre> + +<p class="mid">RECENSEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.</p> + +<pre> + <b>1679.</b> + + Personnes. 9400} + (sans y comprendre) en Acadie. 615} 9,915 + Arpens de terre en culture. 21,900 + Bestes à cornes. 6,983 + Chevaux. 145 + Brebis et moutons. 719 + Chèvres. 33 + Anes. 12 + Fusils. 1,840 + Pistolets. 159 + + <b>1680.</b> + +Baptisés, 404 enfans, savoir: 193 garçons et 211 filles. + +Décédées, 85 personnes de tous âges. Conséquemment le +nombre des personnes devrait être augmenté de 319. Ainsi +la colonie devrait être de 9,719, sans comprendre les 515 +de l'Acadie. Il y a eu 66 mariages. + +Sauvages qui sont habitués parmi nous: 960 personnes; +hommes, femmes et enfans. +</pre> + +<p class="mid">RECENSEMENT.</p> + + + +<pre> + <b>1719.</b> + Eglises. 77 + Presbytères. 52 + Maisons du Roi. 2 + Prêtres du Séminaire. 18 + Jésuites. 16 + Récollets. 12 + Religieuses de l'Hôtel-Dieu. 106 + Religieuses Ursulines. 50 + Religieuses de l'Hôpital-Général. 12 + Soeurs de la Congrégation. 68 + Curés. 51 + Hommes audessus de 50 ans. 1,241 + " audessous de 50 ans. 2,575 + Garçons audessus de 15 ans, 2,388 + " audessous de 15 ans, 4,978 + Femmes et veuves. 3,557 + Filles audessus de 15 ans. 2,461 + " audessous de 15 ans, 4,997 + ______ + Total des âmes. 22,530 + + Moulins à blé. 76 + " à scie. 19 + Terres en valeur, arpens. 63,032 + Prairies. " 8,018 + Blé français, minots. 234,566 + Blé d'Inde, " 6,487 + Pois. " 46,408 + Avoine. " 50,416 + Lin, livres. 45,970 + Chanvre, " 5,080 + Chevaux. 4,024 + Bestes à cornes. 18,241 + Moutons. 8,435 + Cochons. 14,418 + Armes à feu. 3,726 + Epées. 792 + Fait et arrêté le 20 avril 1720. + + (Signé,) + L. A. de Bourbon, et le + Maréchal d'Estrées. + Par le Conseil, + (Signé,) + Lachapelle. +</pre> + +<p class="mid">RECENSEMENT, 20 OCTOBRE.</p> + +<pre> + <b>1720.</b> + + Maisons du Roi et forts. 5 + Eglises. 88 + Presbytères. 59 + Prêtres des Missions Etrangères 31} + Curés et Missionnaires. 69} + Jésuites. 24} 331 + Récollets. 32} + Religieuses. 175} + Hommes audessus de 50 ans. 1,274 + " audessous de 50 ans. 3,020 + " absens. 315 + Femmes et veuves 3,782 + Garçons audessus de 15 ans. 2,677 + " audessous de 15 ans. 5,052 + Filles audessus de 15 ans. 2,734 + " audessous de 15 ans. 5,249 + ______ + Total des âmes. 24,434 + + Moulins à blé. 82 + " à scie. 28 + Terres en valeur, arpens. 61,357 + Prairies. " 10,132 + Blé français, minots. 134,439 + Blé d'Inde. " 4,159 + Pois. " 55,331 + Avoine. " 72,053 + Lin. livres. 67,264 + Chanvre. " 1,418 + Chevaux. 5,270 + Bestes à cornes. 24,866 + Moutons. 12,175 + Cochons. 17,944 + Armes à feu. 4,632 + Epées. 915. +</pre> + + +<p class="mid">RECENSEMENT DE LA COLONIE.</p> +<pre> + <b>1721.</b> + + Maisons Royales. 6 + Prêtres du Séminaire. 31 + Jésuites. 24 + Récollets. 32 + Religieuses de l'Hôtel-Dieu. 111 + " Ursulines. 79 + " de l'Hôpital-Général. 23 + Soeurs de la Congrégation. 76 + Frères Hospitaliers. 6 + Eglises. 86 + Presbytères. 61 + Curés ou Missionnaires. 59 + Moulins à blé. 90 + " à scie. 30 + Familles. 4,183 + + Hommes audessus de 50 ans. 1,314} + " audessous de 50 ans. 2,857} + " absens. 282} + Femmes et veuves. 4,107} + Garçons audessus de 15 ans. 3,361} 24,511 + " audessous de 15 ans. 3,970} + Filles audessus de 15 ans. 3,351} + " audessous de 15 ans. 5,269} + + Terres en valeur, arpens. 62,145 + Prairies. 12,203 + Blé français, minots. 292,700 + " d'Inde. " 7,205 + Pois. 57,400 + Avoine. 64,035 + Orge. 4,585 + Tabac, livres. 48,038 + Lin. " 54,650 + Chanvre. " 2,100 + Chevaux. 5,603 + Bestes à cornes. 23,388 + Moutons. 13,823 + Cochons. 16,250 + Armes à feu. 5,263 + Epées. 923 + Pêches dans l'étendue de la + paroisse de la baie Saint-Paul. 7 + +Pris dans les pêches ci-dessus: 160 marsouins, qui ont +produit barriques d'huile, 125--chaque barrique de 100 +livres. + +N. B.--Faute de barriques suffisamment, plus de moitié +de la graisse a diminué sur la grève. + +Total de toutes les pêches établies en 1721. 14 + " " " " en 1722. 7 +</pre> + +<pre> + + RECENSEMENT FAIT EN LA NOUVELLE-FRANCE EN + + <b>1734.</b> + + Eglises. 102 + Curés et Missionnaires. 83 + Presbytères. 76 + Prêtres et Chanoines. 32 + Jésuites. 18 + Récollets. 27 + Religieuses de l'Hôtel-Dieu. 97 + Ursulines. 80 + Religieuses de l'Hôpital-Général, + et Frères Charrons. 31 + Soeurs de la Congrégation. 96 + Moulins à blé. 118 + " à scie. 52 + Familles. 6,422 + + Hommes audessus de 50 ans. 1,718} + " audessous de 50 ans. 4,588} + " absens. 430} + Femmes et veuves. 6,593} 37,252 + Garçons audessus de 15 ans. 3,805} + " audessous de 15 ans. 8,342} + Filles audessus de 15 ans. 3,654} + " audessous de 15 ans. 8,122} + + Terres en valeur, arpens. 163,111 + Prairies. " 17,657 + Blé français, minots. 737,892 + "d'Inde. " 5,223 + Pois. 63,549 + Avoine. 163,988 + Orge. 3,462 + Tabac, livres. 166,055 + Lin. " 92,245 + Chanvre. " 2,221 + Chevaux. 5,056 + Bestes à cornes. 33,179 + Moutons. 19,815 + Cochons. 23,646 + Armes à feu. 6,619 + Epées. 784 + +N. B.--Ce recensement a été fait avec toute l'exactitude possible; et on +le croit le plus exact qui ait été envoyé jusques ici. +</pre> + +<a name="ab" id="ab"></a> +<br> + + +<h3>(B)</h3> + +<p>ORDONNANCE de M. Dupuy, intendant, portant +défense aux membres du conseil supérieur, aux juges, greffiers +et autres officiers de la justice, de s'absenter du service du +roi, et d'obtempérer aux lettres de cachet du gouverneur, +sous peine d'interdiction.</p> + +<p>Claude Thomas Dupuy, chevalier, conseiller du roy en ses +conseils d'état et privé, maître des requêtes ordinaire de son +hôtel, intendant de justice, police et finances en toute la Nouvelle-France, +isles et terres adjacentes en dépendantes.</p> + +<p>Le sieur Gaillard et le sieur d'Artigny, conseillers au conseil +supérieur de Québec, nous ayant apporté aujourd'huy neuf +heures du matin, chacun un papier qui leur a été adressé par +Monsieur le Mis. de Beauharnois, étant gouverneur général +de présent à Montréal, lequel papier ils ont reçu de la main +du sieur Le Verrier, lieutenant de roy commandant à Québec +en l'absence du gouverneur général, nous l'avons fait transcrire +de mot à mot en notre présente ordonnance ainsi qu'il en +suit:</p> + +<p class="mid"><b> +DE PAR LE ROY.</b></p> + +<p>Charles Mis. de Beauharnois, chevalier de l'ordre militaire +de St.-Louis, gouverneur et lieutenant général +pour le roy en toute la Nouvelle-France. Il est ordonné +au sieur Gaillard, conseiller au conseil supérieur de Québec, +d'en partir aussitost notre présent ordre reçu pour se rendre à +Beaupré, où il demeurera jusqu'à nouvel ordre, sous peine de +désobéissance; et au sieur d'Artigny de se retirer à Beaumont. +Fait à Montréal ce XIII may mil sept cent vingt-huit.</p> + +<p class="rig">(Signé) BEAUHARNOIS,</p><br><br> + +<p>Et plus bas par Monseigneur,</p> + +<p class="rig">(Signé) DEMONCEAUX,</p><br><br> + +<p>Et à costé est le cachet des armes de mon dit sieur Beauharnois. +</p> + +<p>Ces deux écrits, partis d'une autorité tout à fait illégitime et +impuissante au fait de ce qui y est ordonné, ne doivent être +considérez par tout bon sujet du roy, que comme une nouvelle +entreprise de monsieur le Mis. de Beauharnois contre le +service et l'autorité de Sa Majesté, et une suite de l'ordre que +mon dit sieur de Beauharnois apporta luy même au conseil le +huit mars dernier, par lequel, affectant le ton de souverain, il +prétendit interdire le conseil supérieur, casser ses arrests, et +imposer silence au procureur général du roy; prétentions +aussi téméraires qu'elles ont paru nouvelles à toute la colonie. +Mais comme le conseil en a porté ses plaintes au roy en +conséquence et conformément à la déclaration qu'en fit le +conseil supérieur à mon dit sieur de Beauharnois en personne, +par son arrest du même jour, huit mars, prononcé en la présence +de mon dit sieur de Beauharnois, le conseil suppliant Sa +Majesté qu'il luy plaise, en vengeant l'insulte faite à son +conseil supérieur, assurer sa propre autorité contre les efforts +que l'on fait icy journellement pour soulever les peuples et les +dégager de l'obéissance à la justice, cette nouvelle tentative +ne sera regardée que comme une vengeance sur les officiers +de ce conseil supérieur, et un déplaisir du peu de succès que +le gouverneur général a eu de son ordonnance du huit, dont il +a desjà donné assés d'autres marques de ressentiment, mais +qu'on a osé porter contre le roy même, telle qu'est la publication +qu'on a fait faire de la dite ordonnance à la teste des +troupes, avec des cris de vive le Roy et Beauharnois, la rebellion +de là garnison du trente mars, déchirant avec les épées les +arrests du conseil supérieur et les ordonnances de Sa Majesté, +le bris des prisons royalles et l'enlèvement des prisonniers du +neuf avril suivant, et en dernier lieu l'azile ouvert le six de ce +présent mois au château St.-Louis, logement du gouverneur, à +tous les décrétés par justice et prisonniers échappés des prisons +de Sa Majesté; pendant que contre les ordonnances de la +guerre on tient cruellement et ignominieusement en prison des +officiers des troupes, en leur imputant pour toute faute d'avoir +désapprouvé des procédés aussi odieux.</p> + +<p>Et comme en répandant de toutes parts dans la colonie, +jusques dans les mains des ouvriers, des copies de ses provisions, +quoy qu'elles fussent suffisamment connues et registrées +au conseil supérieur, pour exercer l'autorité et les pouvoirs que +le roy luy a donnés ainsi que l'ont fait ses prédécesseurs, sans +une pareille communication au peuple, laquelle n'est faite +aujourd'huy que pour surprendre le peuple, et sans excéder de +la part des précédens gouverneurs les bornes de leurs pouvoirs, +monsieur le marquis de Beauharnois entend tirer les droits qu'il +veut exercer sur les membres du conseil et autres officiers de la +justice, de ce qu'il est dit dans ses provisions de gouverneur qu'il +a le commandement sur tous les états de la colonie, dans l'énumération +desquels états sont compris les conseillers du conseil +supérieur et les ecclésiastiques; et attendu que pour ce qui +nous regarde, il a plû au roy, par les provisions dont il nous a +honoré, d'ordonner pareillement aux officiers du conseil supérieur, +à tous les justiciers, autres officiers et sujets du roy, de +nous entendre et de nous obéir, il est d'autant plus indubitable +que cela nous donne sur les conseillers du conseil supérieur et +sur tous les autres sujets du roy, un pouvoir au moins absolument +égal à celuy que pourrait prétendre mon dit sieur marquis +de Beauharnois; que par le règlement de 1684: signé Louis +et plus bas, Colbert, donné sur quelques prétentions du gouverneur +général, il a été réglé et ordonné par le roy que les gouverneurs +généraux n'avaient aucune direction sur les officiers +de la justice, ainsi qu'il a été encore décidé depuis par nombre +de règlemens et ordres du roy aussi formels que ce premier, et +que par un arrest du conseil d'état du roy rendu en faveur de +Mr. Talon, lors intendant en Canada, le roy veut et ordonne +que tout ce que l'intendant ordonnera soit exécuté par provision +nonobstant toute opposition, appellation et empêchement +quelconque; et que par nos provisions particulières +conformes à cet arrest, le roy s'en est encore expliqué en ces +termes: <i>Nous vous donnons le pouvoir et faculté de juger +souverainement seul en matière civile et de tout ordonner ainsi +que vous verrez être juste et à propos pour notre service, validant +vos jugemens, règlemens et ordonnances comme s'ils +étoient émanés de nos cours supérieures, comme aussi de vous +trouver aux conseils de guerre, ouïr les plaintes qui vous seront +faites par nos peuples des dits pays, par les gens de guerre +et tous autres sur tous excès, torts, et violences, leur rendre +bonne et briève justice, informer de toutes entreprises pratiques +et menées faites contre notre service, procéder contre les coupables +de tous crimes de quelque qualité et condition qu'ils +soient, leur faire et parfaire leur procès jusqu'à jugement +définitif et exécution d'icelui inclusivement.</i></p> + +<p>Et ce qui fait que la préférence et l'exécution provisionnelle +et provisoire deüe à ce que nous ordonnerons à l'occasion +des sieurs Gaillard et d'Artigny et autres magistrats, juges et +officiers de justice, y est aujourd'hui plus nécessaire que jamais, +c'est qu'il s'agist du service instant de sa majesté, et de +l'exercise de la justice deüe à son peuple, qui ne peut être +retardée ny suspendüe que par le roy même, et qui le seroit +totalement, n'y ayant plus au conseil que les sieurs Gaillard et +d'Artigny avec les sieurs Hazeur, Guillemin, le sieur de Lotbinière +étant obligé de s'abstenir dans les affaires criminelles, +et même pour le présent dans les affaires ecclésiastiques, où il +s'agiroit de ses droits avec le chapitre, le sieur Lanouillier +étant allé à Montréal pour les affaires du roy, les sieurs Macart +et St.-Simon n'y venant plus que rarement à cause de leur +grand âge, et les autres, qui ne sont pas icy desnommez, ayant +volontairement ou par terreur abandonné leur compagnie pour +suivre le party de monsieur le Mis. de Beauharnois, ce qui +n'est nullement permis, les compagnies ne devant pas se +diviser au préjudice du roy, à qui chacun doit son service en +sa compagnie, jusqu'à ce qu'il ait remis ses provisions, ou +qu'elles luy soient ôtées par le roy même, et ce qui réduisant +le conseil à cinq personnes seulement nous compris, et à moins +si aucune de ces cinq personnes cessoit de s'y trouver, ôteroit +tout moyen de rendre la justice au peuple, et de veiller aux +droits et à l'autorité du roy, qui est le point où l'on vouloit +atteindre, et l'extrémité où depuis près de deux ans on a +travaillé à réduire tout le corps de la justice dans la Nouvelle-France, +et en particulier le conseil supérieur, au +grand préjudice du roy et de son peuple, et d'autant plus +encore qu'il est à propos d'avertir le peuple que les pouvoirs +que Mr. le gouverneur général peut avoir par ses provisions +sur les conseillers du conseil supérieur, sur les ecclésiastiques +et sur les autres états de la colonie qui n'ont point de rapport à +l'ordre militaire, ne sont que des pouvoirs relatifs à la commission +quand il agist dans l'étendüe de son district, n'ayant pas +plus celuy d'exiler un conseiller, de l'empêcher de rendre la +justice, et un juge inférieur, d'exercer ses fonctions, qu'il +en auroit d'envoyer un prêtre au séminaire, d'empêcher +un prêtre de dire la messe et de confesser; mais que comme +il pourroit bien empêcher qu'on ne sonnât l'Angelus à midy, +où que l'on sonnât la cloche des Recollets à minuit, s'il entendoit +dire qu'au son de cette cloche il y eût quelque signal +donné par l'ennemy, il pourroit bien encore commander à un +conseiller ou à un juge quelque chose pour la deffense de la +ville en cas d'attaque ou autre occasion pressante et de son +exercice particulier, ou autres exemples de cette nature.</p> + +<p>Veu les dits deux ordres de mon dit sieur le Mis. de Beauharnois, +l'un envoyé au sieur Gaillard et l'autre au sieur d'Artigny, +sans que nous sçachions s'il n'en a point encore été envoyé +de pareil à quelqu'autre des conseillers du conseil supérieur. +Nous, en vertu du pouvoir à nous donné, et en conséquence +de la qualité dont le roy nous a honoré de premier +président du conseil supérieur, seul en droit d'assembler et de +convoquer le dit conseil, et ayant seul en cette qualité la +police tant intérieure qu'extérieure de la compagnie, Ordonnons +au sieur Gaillard et au sieur d'Artigny et à tous autres conseillers +au conseil supérieur, de la part du roy et sous peine d'être +réputé désobéissant aux ordres de Sa majesté, et au serment +par eux prêté au roy en son conseil, de ne se point départir de +son service peur quelque prétexte et par quelque ordre que ce +soit, leur ordonnons de rester à Québec, et leur faisons deffense +d'en désemparer jusqu'à ce qu'il ait plu à sa majesté ordonner +de la satisfaction qu'il voudra bien accorder au conseil supérieur, +tant de l'insulte qui luy a desjà été faite, que de celle +qu'il vient encore de recevoir en la personne de ses conseillers; +Ordonnons pareillement à tous juges tant des justices royalles +que des seigneurs, à tous greffiers du conseil supérieur et +autres, à tous huissiers et autres officiers de la justice, de se +conformer à la présente ordonnance, et leur enjoignons de +l'observer sous peine de désobéissance au roy et d'interdiction +de leurs charges et offices. Mandons, etc. Fait en notre +hôtel à Québec le vingt neuf may mil sept cent vingt huit.</p> + +<pre> + + Dupuy. + +Le Sceau Par Monseigneur + + Hiché, +</pre> + +<p>Signifié de l'ordre de monseigneur l'Intendant, à monsieur +Boisseau, greffier de la prévosté de cette ville; et en parlant à sa +personne par moy huissier au conseil supérieur, ce jourd'huy +quatre juin mil sept cent vingt huit.</p> + +<p class="rig">Chetinau de Rousel.</p> + +<br><br> + +<a name="ac" id="ac"></a> +<h3>(C)</h3> + +<p>Etat du montant des importations et des exportations +annuelles du Canada entre les années 1749 et 1755 +inclusivement.</p> + +<pre> +Années. + +1749 { Importations. 5,682,090 Livres. + { Exportations. 1,414,900 + + Différence... 4,267,190 + +1750 { Importations. 5,154,861 + { Exportations. 1,337,000 + + Différence... 3,817,861 + +1751 { Importations. 4,439,490 + { Exportations. 1,515,932 + + Différence... 2,923,558 + +1752 { Importations. 6,047,820 + { Exportations. 1,554,400 + + Différence... 4,493,420 + +1753 { Importations. 5,195,733 + { Exportations. 1,706,130 + + Différence... 3,489,603 + +1754 { Importations. 5,147,621 + { Exportations. 1,576,616 + + Différence... 3,571,005 + +Arrivages--Vaisseaux venant de France 32 + " " des Iles 10 + " " de Louisbourg + et de l'Acadie. 11 + __ + 53 +1755 { Importations. 5,203,272 + { Exportations. 1,515,730 + + Différence... 3,687,542 +</pre> +<br> + +<h3>SOMMAIRES.</h3> + +<p><a href="#l5">LIVRE V.</a></p> + +<p><a href="#l5c1">CHAP. I.</a>--<i>Colonies Anglaises</i>.--1690.</p> + +<p>Objet de ce chapitre.--Les persécutions politiques et religieuses +fondent et peuplent les colonies anglaises, qui deviennent +en peu de temps très puissantes.--Caractère anglais dérivant de +la fusion des races normande et saxonne. Institutions libres +importées dans le Nouveau-Monde, fruit des progrès de l'époque.--La +Virginie et la Nouvelle-Angleterre.--Colonie de +Jamestown (1607).--Colonie de New-Plymouth et gouvernement +qu'elle se donne (1620).--Immensité de l'émigration.--L'Angleterre +s'en alarme.--La bonne politique prévaut dans +ses conseils, et elle laisse continuer l'émigration.--New-Plymouth +passe entre les mains du roi par la dissolution de la compagnie.--Commission +des plantations établie; opposition qu'elle suscita +dans les colonies; elle s'éteint sans rien faire.--Etablissement du +Maryland (1632) et de plusieurs autres colonies.--Leurs diverses +formes de gouvernement: gouvernemens à charte, gouvernemens +royaux, gouvernemens de propriétaires.--Confédération +de la Nouvelle-Angleterre.--Sa quasi-indépendance de la métropole.--Population +et territoire des établissemens anglais en +1690.--Ils jouissent de la liberté du commerce.--Jalousie de +l'Angleterre: actes du parlement impérial, et notamment l'acte +de navigation passés pour restreindre cette liberté.--Opposition +générale des colonies; doctrines du Massachusetts à ce sujet.--M. +Randolph envoyé par l'Angleterre pour faire exécuter ses lois +de commerce; elle le nomme percepteur général des douanes.--Négoce +étendu que faisaient déjà les colons.--Les rapports et les +calomnies de Randolph servent de prétextes pour révoquer les +chartes de la Nouvelle-Angleterre.--Ressemblance de caractère +entre Randolph et lord Sydenham.--Révolution de +1690.--Gouvernement.--Lois.--Education.--Industrie.--Difference entre +le colon d'alors et le colon d'aujourd'hui, le colon français et le +colon anglais.</p> + +<p><a href="#l5c2">CHAP. II.</a>--Le Siège de Québec--1689-1695.</p> + +<p>Ligue d'Augsbourg formée contre Louis XIV.--L'Angleterre +s'y joint en 1689, et la guerre, recommencée entre elle et la +France, est portée dans leurs colonies.--Disproportion de forces +de ces dernières.--Plan d'hostilités des Français.--Projet de +conquête de la Nouvelle-York; il est abandonné après un commencement +d'exécution.--Triste état du Canada et de l'Acadie.--Vigueur +du gouvernement de M. de Frontenac.--Premières +hostilités: M. d'Iberville enlève 2 vaisseaux anglais dans la +baie d'Hudson.--Prise de Pemaquid par les Abénaquis.--Sac +de Schenectady.--Destruction de Salmon Falls (Sementels).--Le +fort Casco est pris et rasé.--Les Indiens occidentaux, prêts +à se détacher de la France, renouvellent leur alliance avec elle +au premier bruit de ses succès.--Irruptions des cantons, qui +refusent de faire la paix.--Patience et courage des Canadiens.--Les +Anglais projetent la conquête de la Nouvelle-France.--Etat +de l'Acadie depuis 1667.--L'Amiral Phipps prend Port-Royal; +il assiége Québec (1690) et est repoussé.--Retraite du général +Winthrop, qui s'était avancé jusqu'au lac St.-Sacrement +(George) pour attaquer le Canada par l'ouest, tandis que l'Amiral +Phipps l'attaquerait par l'est.--Désastre de la flotte de +ce dernier.--Humiliation des colonies anglaises.--Misère profonde +dans les colonies des deux nations.--Les Iroquois et les +Abénaquis continuent leurs déprédations.--Le major Schuyler +surprend le camp de la Prairie de la Magdeleine (1691), et est +défait par M. de Varennes.--Nouveau projet pour la conquête +de Québec formé par l'Angleterre.--La défaite des troupes de +l'expédition à la Martinique, et ensuite la fièvre jaune qui les +décime sur la flotte de l'amiral Wheeler, font manquer l'entreprise.--Expéditions +françaises dans les cantons (1693 et 1696); +les bourgades des Onnontagués et des Onneyouths sont incendiées.--Les +Miâmis font aussi essuyer de grandes pertes aux Iroquois.--Le +Canada plus tranquille, après avoir repoussé partout +ses ennemis, se prépare à aller porter à son tour la guerre chez +eux.--L'état comparativement heureux dans lequel il se trouve, +est dû à l'énergie et aux sages mesures du comte de Frontenac.--Intrigues +de ses ennemis contre lui en France.</p> + +<p><a href="#l5c3">CHAP. III.</a>--<i>Terreneuve et Baie d'Hudson</i>.--1696-1701.</p> + +<p>Continuation de la guerre: les Français reprennent l'offensive.--La +conquête de Pemaquid et de la partie anglaise de +Terreneuve et de la baie d'Hudson, est résolue.--M. d'Iberville +défait trois vaisseaux ennemis et prend Pemaquid.--Terreneuve: +sa description; premiers établissemens français; leur histoire.--Le +gouverneur, M. de Brouillan, et M. d'Iberville réunissent +leurs forces pour agir contre les Anglais.--Brouilles entre +ces deux chefs; ils se raccommodent.--Ils prennent St.-Jean, +capitale anglaise de l'île, et ravagent les autres établissemens.--Héroïque +campagne d'hiver des Canadiens.--Baie d'Hudson; +son histoire.--Départ de M. d'Iberville; dangers que son escadre +court dans les glaces; beau combat naval qu'il livre; il se +bat seul contre trois et remporte la victoire.--Un naufrage.--La +baie d'Hudson est conquise.--Situation avantageuse de la Nouvelle-France.--La +cour projette la conquête de Boston et de +New-York.--M. de Nesmond part de France avec une flotte +considérable; la longueur de sa traversée fait abandonner l'entreprise.--Consternation +des colonies anglaises.--Fin de la +guerre: paix de Riswick (1797).--Difficultés entre les deux +gouvernemens au sujet des frontières de leurs colonies.--M. de +Frontenac refuse de négocier avec les cantons iroquois par l'intermédiaire +de lord Bellomont.--Mort de M. de Frontenac; +son portrait.--M. de Callières lui succède.--Paix de Montréal +avec toutes les tribus indiennes, confirmée solennellement en +1701.--Discours du célèbre chef Le Rat; sa mort, impression +profonde qu'elle laisse dans l'esprit des Sauvages; génie et caractère +de cet Indien.--Ses funérailles.</p> + +<p><a href="#l6">LIVRE VI.</a></p> + +<p><a href="#l6c1">CHAP. I.</a>--<i>Etablissement de la Louisiane</i>.--1683-1712.</p> + +<p>De la Louisiane.--Louis XIV met plusieurs vaisseaux à la +disposition de la Salle, pour aller y fonder un établissement.--Départ +de ce voyageur; ses difficultés avec le commandant de +la flottille, M. de Beaujeu.--L'on passe devant les bouches du +Mississipi sans les apercevoir, et l'on parvient jusqu'à la baie de +Matagorda (ou St.-Bernard), dans le pays que l'on nomme aujourd'hui +le Texas.--La Salle y débarque sa colonie et y bâtit +le fort St.-Louis.--Conséquences désastreuses de ses divisions +avec M. de Beaujeu, qui s'en retourne en Europe.--La Salle +entreprend plusieurs expéditions inutiles pour trouver le Mississipi.--Grand +nombre de ses compagnons y périssent.--Il +part avec une partie de ceux qui lui restent pour les Illinois, +afin de faire demander des secours en France.--Il est assassiné.--Sanglans +démêlés entre ses meurtriers; horreur profonde que +ces scènes causent aux Sauvages.--Joutel et six de ses compagnons +parviennent aux Illinois.--Les colons laissés au Texas, +sont surpris par les Indigènes et tués ou emmenés en captivité.--Guerre +de 1689 et paix de Riswick.--D'Iberville reprend +l'entreprise de la Salle en 1698, et porte une première colonie +canadienne à la Louisiane l'année suivante; établissement de +Biloxi (1698).--Apparition des Anglais dans le Mississipi.--Les +Huguenots demandent à s'y établir et sont refusés.--Services +rendus par eux à l'Union américaine.--M. de Sauvole +lieutenant gouverneur.--Sages recommandations du fondateur +de la Louisiane touchant le commerce de cette contrée.--Mines +d'or et d'argent, illusions dont on se berce à ce sujet.--Transplantation +des colons de Biloxi dans la baie de la Mobile (1701). +--M. de Bienville remplace M. de Sauvole.--La Mobile fait +des progrès.--Mort de M. d'Iberville; caractère et exploits de +ce guerrier.--M. Diron d'Artaguette commissaire-ordonnateur +(1708).--La colonie languit.--La Louisiane est cédée à M. +Crozat en 1712, pour 16 ans.</p> + +<p><a href="#l6c2">CHAP. II.</a>--<i>Traité d'Utrecht</i>.--1701-1713.</p> + +<p>Une colonie canadienne s'établit au Détroit, malgré les Anglais +et une partie des Indigènes.--Paix de quatre ans.--Guerre +de la succession d'Espagne.--La France, malheureuse +en Europe, l'est moins en Amérique.--Importance du traité de +Montréal; ses suites heureuses pour le Canada.--Neutralité de +l'Ouest; les hostilités se renferment dans les provinces maritimes.--Faiblesse +de l'Acadie.--Affaires des Sauvages occidentaux; +M. de Vaudreuil réussit à maintenir la paix parmi +les tribus de ces contrées.--Ravages commis dans la Nouvelle-Angleterre +par les Français et les Abénaquis.--Destruction +de Deerfield et d'Haverhill (1708).--Remontrances de +M. Schuyler à M. de Vaudreuil au sujet des cruautés commises +par nos bandes; réponse de ce dernier.--Le colonel +Church ravage l'Acadie (1704).--Le colonel March assiége +deux fois Port-Royal et est repoussé (1707).--Terreneuve: premières +hostilités; M. de Subercase échoue devant les forts de +St.-Jean (1705).--M. de St.-Ovide surprend avec 170 hommes, +en 1709, la ville de St.-Jean défendue par près de 1000 hommes +et 48 bouches à feu, et s'en empare.--Continuation des hostilités +à Terreneuve.--Instances des colonies anglaises auprès de +leur métropole pour l'engager à s'emparer du Canada.--Celle-ci +promet une flotte en 1709 et 1710, et la flotte ne vient pas.--Le +colonel Nicholson prend Port-Royal; diverses interprétations +données à l'acte de capitulation; la guerre continue en Acadie; +elle cesse.--Attachement des Acadiens pour la France.--Troisième +projet contre Québec; plus de 16 mille hommes vont +attaquer le Canada par le St.-Laurent et par le lac Champlain; +les Iroquois reprennent les armes.--Désastres de la flotte de +l'amiral Walker aux Sept-Iles; les ennemis se retirent.--Consternation +dans les colonies anglaises.--Massacre des Outagamis, +qui avaient conspiré contre les Français.--Rétablissement de +Michilimackinac.--Suspension des hostilités dans les deux +mondes.--Traité d'Utrecht; la France cède l'Acadie, Terreneuve +et la baie d'Hudson à la Grande-Bretagne.--Grandeur et +humiliation de Louis XIV; décadence de la monarchie.--Le +système colonial français.</p> + +<p><a href="#l6c3">CHAP. III.</a>--<i>Colonisation du Cap-Breton</i>.--1713-1744.</p> + +<p>Motifs qui engagent le gouvernement à établir le Cap-Breton.--Description +de cette île à laquelle on donne le nom d'Ile-Royale.--La +nouvelle colonie excite la jalousie des Anglais.--Projet +de l'intendant, M. Raudot, et de son fils pour en faire +l'entrepôt général de la Nouvelle-France, en 1706.--Fondation +de Louisbourg par M. de Costa Bella.--Comment la France se +propose de peupler l'île.--La principale industrie des habitans est +la pêche.--Commerce qu'ils font.--M. de St.-Ovide remplace +M. de Costa Bella.--Les habitans de l'Acadie, maltraités par +leurs gouverneurs et travaillés par les intrigues des Français, menacent +d'émigrer à l'Ile-Royale.--Le comte de St.-Pierre forme +une compagnie à Paris, en 1719, pour établir l'île St.-Jean, voisine +du Cap-Breton; le roi concède en outre à cette compagnie les +îles Miscou et de la Magdeleine.--L'entreprise échoue par les +divisions des associés.</p> + +<p><a href="#l7">LIVRE VII.</a></p> + +<p><a href="#l7c1">CHAP. I.</a>--<i>Système de Law.--Conspiration des Natchés</i>.</p> + +<p>1712-1731.</p> + +<p>La Louisiane, ses habitans et ses limites.--M. Crozat en +prend possession en vertu de la cession du roi.--M. de la Motte +Cadillac, gouverneur; M. Duclos, commissaire-ordonnateur.--Conseil +supérieur établi; introduction de la coutume de Paris.--M. +Crozat veut ouvrir des relations commerciales avec le +Mexique; voyages de M. Juchereau de St.-Denis à ce sujet; il +échoue.--On fait la traite des pelleteries avec les Indigènes, +dont une portion embrasse le parti des Anglais de la Virginie.--Les +Natchés conspirent contre les Français et sont punis.--Désenchantement +de M. Crozat touchant la Louisiane; cette province +décline rapidement sous son monopole; il la rend (1717) +au roi, qui la concède à la compagnie d'Occident rétablie par +Law.--Système de ce fameux financier.--M. de l'Espinay succède +à M. de la Motte Cadillac, et M. Hubert à M. Duclos.--M. +de Bienville remplace bientôt après M. de l'Espinay.--La +Nouvelle-Orléans est fondée par M. de Bienville (1717).--Nouvelle +organisation de la colonie; moyens que l'on prend +pour la peupler.--Terrible famine parmi les colons accumulés à +Biloxi.--Divers établissemens des Français.--Guerre avec +l'Espagne.--Hostilités en Amérique: Pensacola, île Dauphine.--Paix.--Louis +XIV récompense les officiers de la Louisiane.--Traité +avec les Chicachas et les Natchés.--Ouragan du 12 septembre +(1722).--Missionnaires.--Chute du système de Law.--La +Louisiane passe à la compagnie des Indes.--Mauvaise direction +de cette compagnie.--M. Perrier, gouverneur.--Les +Indiens forment le projet de détruire les Français; massacre aux +Natchés; le complot n'est exécuté que partiellement.--Guerre +à mort faite aux Natchés; ils sont anéantis, 1731.</p> + +<p><a href="#l7c2">CHAP. II.</a>--<i>Limites</i>.--1715-1744.</p> + +<p>Etat du Canada: commerce, finances, justice, éducation, +divisions paroissiales, population, défenses.--Plan de M. de Vaudreuil +pour l'accroissement du pays.--Délimitation des frontières +entre les colonies françaises et les colonies anglaises.--Perversion +du droit public dans le Nouveau-Monde au sujet du territoire.--Rivalité +de la France et de la Grande-Bretagne.--Différends +relatifs aux limites de leurs possessions.--Frontière de +l'Est ou de l'Acadie.--Territoire des Abénaquis.--Les Américains +veulent s'en emparer.--Assassinat du P. Rasle.--Le P. Aubry +propose une ligne tirée de Beaubassin à la source de l'Hudson.--Frontière +de l'Ouest.--Principes différens invoqués par les deux +nations; elles établissent des forts sur les territoires réclamés par +chacune d'elle réciproquement.--Lutte d'empiétemens; prétentions +des colonies anglaises; elles veulent accaparer la traite des +Indiens.--Plan de M. Burnet.--Le commerce est défendu avec le +Canada.--Etablissement de Niagara par les Français, et d'Oswégo +par les Anglais.--Plaintes mutuelles qu'ils s'adressent.--Fort +St.-Frédéric élevé par M. de la Corne sur le lac Champlain; +la contestation dure jusqu'à la guerre de 1744.--Progrès du +Canada.--Emigration; perte du vaisseau le Chameau.--Mort de +M. de Vaudreuil (1725); qualités de ce gouverneur.--M. de +Beauharnais lui succède.--M. Dupuy, intendant.--Son caractère.--M. +de St.-Vallier second évêque de Québec meurt; difficultés +qui s'élèvent relativement à son siége, portées devant le +Conseil supérieur.--Le clergé récuse le pouvoir civil.--Le gouverneur +se rallie au parti clérical.--Il veut interdire le conseil, +qui repousse ses prétentions.--Il donne des lettres de cachet +pour exiler deux membres.--L'intendant fait défense d'obéir à +ces lettres.--Décision du roi.--Le cardinal de Fleury premier +ministre.--M. Dupuy est rappelé.--Conduite humiliante du +Conseil.--Mutations diverses du siége épiscopal jusqu'à l'élévation +de M. de Pontbriant.--Soulèvement des Outagamis (1728) +expédition des Canadiens; les Sauvages se soumettent.--Voyages +de découverte vers la mer Pacifique; celui de M. de +la Vérandrye en 1738; celui de MM. Legardeur de St.-Pierre +et Marin quelques années après; peu de succès de ces entreprises.--Apparences +de guerre; M. de Beauharnais se prépare +aux hostilités.</p> + +<p><a href="#l8">LIVRE VIII.</a></p> + +<p><a href="#l8c1">CHAP. I.</a>--<i>Commerce</i>.--1608-1744.</p> + +<p>De l'Amérique et de ses destinées.--But des colonies qui y +ont été établies.--Le génie commerçant est le grand trait caractéristique +des populations du Nouveau-Monde.--Commerce +canadien: effet destructeur des guerres sur lui.--Il s'accroît cependant +avec l'augmentation de la population.--Son origine: +pêche de la morue.--Traite des pelleteries de tout temps principale +branche du commerce de la Nouvelle-France.--Elle est +abandonnée au monopole de particuliers ou de compagnies jusqu'en +1731, qu'elle tombe entre les mains du roi pour passer en +celles des fermiers.--Nature, profits, grandeur, conséquences de +ce négoce; son utilité politique.--Rivalité des colonies anglaises; +moyens que prend M. Burnet, gouverneur de la Nouvelle-York, +pour enlever la traite aux Français.--Lois de 1720 et de 1727.--Autres +branches de commerce: pêcheries, combien elles sont +négligées.--Bois d'exportation.--Construction des vaisseaux.--Agriculture; +céréales et autres produits agricoles.--Jin-seng.--Exploitation +des mines.--Chiffre des exportations et des importations.--Québec, +entrepôt général.--Manufactures: introduction +des métiers pour la fabrication des toiles et des draps destinés +à la consommation intérieure.--Salines.--Etablissement +des postes et messageries (1745).--Transport maritime.--Taxation: +droits de douane imposés fort tard et très modérés.--Systèmes +monétaires introduits dans le pays; changemens fréquens +qu'ils subissent et perturbations qu'ils causent.--Numéraire, +papier-monnaie: cartes, ordonnances; leur dépréciation.--Faillite +du trésor, le papier est liquidé avec perte de (5/8) pour +les colons en 1720.--Observations générales.--Le Canadien +plus militaire que marchand.--Le trafic est permis aux fonctionnaires +publics; affreux abus qui en résultent.--Lois de commerce.--Etablissement +du siége de l'Amirauté en 1717; et +d'une bourse à Québec et à Montréal.--Syndic des marchands.--Le +gouvernement défavorable à l'introduction de l'esclavage +au Canada.</p> + +<p><a href="#l8c2">CHAP. II.</a>--<i>Louisbourg</i>.--1744-1748.</p> + +<p>Coalition en Europe contre Marie-Thérèse pour lui ôter l'empire +(1740).--Le maréchal de Belle-Isle y fait entrer la +France.--L'Angleterre +se déclare pour l'impératrice en 1744.--Hostilités +en Amérique.--Ombrage que Louisbourg cause aux colonies +américaines.--Théâtre de la guerre dans ce continent.--Les deux +métropoles, trop engagées en Europe, laissent les colons à leurs +propres forces.--Population du Cap-Breton; fortifications et garnison +de Louisbourg.--Expédition du commandant Duvivier à +Canseau et vers Port-Royal.--Déprédations des corsaires.--Insurrection +de la garnison de Louisbourg.--La Nouvelle-Angleterre, +sur la proposition de M. Shirley, en profite pour attaquer cette +forteresse.--Le Colonel Pepperrell s'embarque avec 4,000 hommes, +et va y mettre le siége par terre, tandis que le commodore Warren +en bloque le port.--Le commandant français rend la place.--Joie +générale dans les colonies anglaises; sensation que fait +cette conquête.--La population de Louisbourg est transportée +en France.--Projet d'invasion du Canada, qui se prépare à +tenir tête à l'orage.--Escadre du duc d'Anville pour reprendre +Louisbourg et attaquer les colonies anglaises (1746); elle est +dispersée par une tempête.--Une partie atteint Chibouctou +(Halifax) avec une épidémie à bord.--Mortalité effrayante parmi +les soldats et les matelots.--Mort du duc d'Anville.--M. +d'Estournelle, qui lui succède, se perce de son épée.--M. +de la Jonquière persiste à attaquer Port-Royal; une nouvelle +tempête disperse les débris de la flotte.--Frayeur et armement +des colonies américaines.--M. de Ramsay assiège Port-Royal.--Les +Canadiens défont le colonel Noble au Grand-Pré, +Mines.--Ils retournent dans leur pays.--Les frontières anglaises +sont attaquées, les forts Massachusetts et Bridgman surpris et +Saratoga brûlé; fuite de la population.--Nouveaux armemens +de la France; elle perd les combats navals du Cap-Finistère +et de Belle-Isle.--Marine anglaise et française.--Faute du +cardinal Fleury d'avoir laissé dépérir la marine en France.--Le +comte de la Galissonnière gouverneur du Canada.--Cessation +des hostilités; traité d'Aix-la-Chapelle (1748).--Suppression +de l'insurrection des Miâmis.--Paix générale.</p> + +<p><a href="#l8c3">CHAP. III.</a>--<i>Commission des Frontières</i>.--1748-1755.</p> + +<p>La paix d'Aix-la-Chapelle n'est qu'une trêve.--L'Angleterre +profite de la ruine de la marine française pour étendre les +frontières de ses possessions en Amérique.--M. de la Galissonnière, +gouverneur du Canada.--Ses plans pour empêcher +les Anglais de s'étendre, adoptés par la cour.--Prétentions de +ces derniers.--Droit de découverte et de possession des Français.--Politique +de M. de la Galissonnière, la meilleure quant aux +limites.--Emigration des Acadiens; part qu'y prend ce gouverneur.--Il +ordonne de bâtir ou relever plusieurs forts dans +l'Ouest; garnison au Détroit, fondation d'Ogdensburgh (1749).--Le +marquis de la Jonquière remplace M. de la Galissonnière.--Projet +que ce dernier propose à la cour pour peupler le Canada.--Appréciation +de la politique de son prédécesseur par M. +de la Jonquière; le ministre lui enjoint de la suivre.--Le chevalier +de la Corne et le major Lawrence s'avancent vers l'isthme +de l'Acadie et s'y fortifient; forts Beauséjour et Gaspareaux; +Lawrence et des Mines.--Lord Albemarle, ambassadeur britannique +à Paris, se plaint des empiétemens des Français (1750); +réponse de M. de Puyzieulx.--La France se plaint à son tour +des hostilités des Anglais sur mer.--Etablissement des Acadiens +dans l'île St.-Jean; leur triste situation.--Fondation +d'Halifax (1749).--Une commission est nommée pour régler la +question des limites: MM. de la Galissonnière et de Silhouette +pour la France; MM. Shirley et Mildmay pour la Grande-Bretagne.--Convention +préliminaire: tout restera dans le +Statu quo jusqu'au jugement définitif.--Conférences à Paris; +l'Angleterre réclame toute la rive méridionale du St.-Laurent +depuis le golfe jusqu'à Québec; la France maintient que l'Acadie, +suivant ses anciennes limites, se borne au territoire qui est +à l'est d'une ligne tirée dans la péninsule de l'entrée de la baie +de Fondy au cap Canseau.--Notes raisonnées à l'appui de ces +prétentions diverses.--Les deux parties ne se cèdent rien.--Affaire +de l'Ohio; intrigues des Anglais parmi les naturels de +cette contrée, et des Français dans les cinq cantons.--Traitans +de la Virginie arrêtés et envoyés en France.--Les deux nations +envoyent des troupes sur l'Ohio et s'y fortifient.--Le +gouverneur fait défense aux Demoiselles Desauniers de faire la +traite du castor au Sault-St.-Louis; difficulté que cela lui suscite +avec les Jésuites, qui se plaignent de sa conduite à la cour, +de la part qu'il prend, lui et son secrétaire, au commerce, et de son +népotisme.--Il dédaigne de se justifier.--Il tombe malade et +meurt à Québec en 1752.--Son origine, sa vie, son caractère.--Le +marquis Duquesne lui succède.--Affaire de l'Ohio continuée.--Le +colonel Washington marche pour attaquer le fort +Duquesne.--Mort de Jumonville.--Défaite de Washington par +M. de Villiers au fort de la Nécessité (1754).--Plan des Anglais +pour l'invasion du Canada; assemblée des gouverneurs coloniaux +à Albany.--Le général Braddock est envoyé par la Grande-Bretagne +en Amérique avec des troupes.--Le baron Dieskau +débarque à Québec avec 4 bataillons (1755).--Négociations +des deux cours au sujet de l'Ohio.--Note du duc de Mirepoix +du 15 janvier 1755; réponse du cabinet de Londres.--Nouvelles +propositions des ministres français; l'Angleterre élève +ses demandes.--Prise du Lys et de l'Alcide par l'amiral Boscawen.--La +France déclare la guerre à l'Angleterre.</p> + +<p>FIN DES SOMMAIRES.</p> + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Canada depuis sa +découverte jusqu'à nos jours. Tome II, by François-Xavier Garneau (1809-1866) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CANADA, TOME--2 *** + +***** This file should be named 27132-h.htm or 27132-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/1/3/27132/ + +Produced by Rénald Lévesque and the Online Distributed +Proofreading Canada Team at http://www.pgdpcanada.net (This +book was created from images provided by Bibliothèque et +Archives nationales du Québec.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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