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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Sonnets + Volume 8 + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: November 7, 2008 [EBook #27191] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SONNETS *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<br><br> + +<pre> + Note du transcripteur. + + =============================================== + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES. + + Volume 8 + La vie et la mort du roi Richard III + Le roi Henri VIII.--<b>Titus Andronicus</b> + + POEMES ET SONNETS: + Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce + La plainte d'une amante + Le Pèlerin amoureux.--Sonnets. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + ================================================= +</pre> + +<br><br> + + +<h1>SONNETS</h1> +<br> + +<h2>I</h2> + +<p>Nous désirons voir les créatures les plus belles se multiplier +afin que la rose de la beauté ne meure jamais, et qu'au moment +où les plus avancées tombent sous les coups du Temps, +leurs tendres héritières puissent relever leur mémoire; mais +toi, tu es fiancée à tes propres yeux et à leur éclat, tu nourris +la flamme de ton flambeau d'une huile intérieure, tu produis +la famine là où règne l'abondance, tu es ta propre ennemie, +tu es trop cruelle envers toi-même. Toi qui fais maintenant +le nouvel ornement du monde, toi qui annonces seule le glorieux +printemps, tu enterres dans son bouton ta satisfaction; +douce avare, tu gaspilles par ta lésinerie. Aie compassion du +monde, sans quoi, vorace que tu es, tu te joindras au tombeau +pour dévorer ce qui est dû au monde.</p> + +<h2>II</h2> + +<p>Lorsque quarante hivers assiégeront ton front et creuseront +de profondes tranchées dans le champ de ta beauté, la fière +livrée de ta jeunesse, si fort admirée maintenant, ne sera +plus qu'un vêtement déguenillé dont on ne fera plus de cas; +lorsqu'on te demandera alors ce qu'est devenue toute ta +beauté, où réside le trésor des jours de ta vigueur, ce serait +une honte insigne et une flatterie inutile de répondre qu'elle +vit encore dans tes yeux creusés et enfoncés; ne serait-ce pas +un usage plus honorable de ta beauté que de pouvoir répondre: +«Mon bel enfant que voilà peut faire mon compte et +me servir d'excuse;» tu prouverais ainsi que sa beauté t'appartient +par succession! ce serait ressusciter dans ta vieillesse +et voir ton sang bouillir encore lorsque tu le sentirais glacé +dans tes veines.</p> + +<h2>III</h2> + +<p>Regarde-toi dans ton miroir et dis au visage que tu y +verras, qu'il est temps pour ce visage d'en former un autre; +si tu ne pourvois pas maintenant à le réparer plus tard, tu +trompes le monde, tu laisses une mère sans bénédiction; car +où est la belle dont le sein stérile dédaigne la culture du laboureur? +où est l'homme assez fou pour servir de tombeau à +son amour-propre pour arrêter la postérité? Tu es le miroir +de ta mère, en te voyant elle retrouve le bel avril de son printemps; +de même à travers les fenêtres de ta vieillesse, tu +reverras ton âge d'or au mépris des rides. Mais si tu vis pour +qu'on oublie, meurs fille, et ton image meurt avec toi.</p> + +<h2>IV</h2> + +<p>Beauté prodigue, pourquoi dépenses-tu à ton profit l'héritage +de tes charmes? Les legs de la nature ne donnent rien; +elle prête, et comme elle est fraîche, elle prête à ceux qui +sont libres. Belle avare, pourquoi abuses-tu des largesses +qu'elle t'a faites pour les donner à d'autres? usurière sans +profits, comment emploies-tu une somme si immense sans +venir à bout de vivre? Tu n'as commerce qu'avec toi-même, +tu te trompes donc toi-même? Eh quoi! lorsque la nature t'appellera +à rendre l'esprit, quels comptes satisfaisants pourras-tu +laisser derrière toi? Ta beauté inutile sera enterrée avec toi; +si tu l'avais employée, elle vivrait pour être ton exécuteur +testamentaire.</p> + +<h2>V</h2> + +<p>Les heures qui, par leur doux travail, ont créé ce beau +regard qui attire tous les yeux, joueront envers lui le rôle de +tyrans et détruiront ces perfections adorables, car le temps +ne s'arrête jamais, il mène l'été jusqu'à l'hiver odieux, et là +le confond: la sève est arrêtée par la gelée, les feuilles vertes +sont tombées, les beautés sont couvertes de neige, la stérilité +règne partout; alors si l'essence de l'été ne demeurait pas captive +comme un prisonnier liquide dans des murs de verre, +les effets de la beauté disparaîtraient avec la beauté, elle +n'existerait plus et il n'en resterait aucun souvenir; mais les +fleurs distillées, lors même que l'hiver les atteint, ne perdent +que leur éclat extérieur, leur essence subsiste dans toute +sa douceur.</p> + +<h2>VI</h2> + +<p>Ne laisse donc pas la main rugueuse de l'hiver défigurer en +toi l'été avant que tu sois distillée; parfume quelque flacon, +emplis quelque lieu du trésor de la beauté avant de te suicider. +Ce n'est pas une usure défendue que de faire des prêts +qui rendent heureux ceux qui payent volontiers leurs dettes, +c'est à toi d'enfanter un autre toi-même; dix fois heureuse si +tu en enfantes dix pour un, toi-même tu serais dix fois plus +heureuse que tu ne l'es si dix enfants nés de toi te reproduisaient +dix fois; que te ferait alors la mort si tu t'en allais en te survivant +dans ta postérité? Ne sois pas obstinée, tu es infiniment +trop belle pour servir de conquête à la mort et pour faire des +vers tes héritiers.</p> + +<h2>VII</h2> + +<p>Regarde lorsque le soleil glorieux lève à l'orient sa tête enflammée, +tous les yeux qu'il éclaire rendent hommage à sa +lumière qui apparaît et honorent de leurs regards sa majesté +sacrée; lorsqu'il a gravi la pente escarpée des cieux comme un +jeune homme robuste arrivé à l'âge mûr, les regards des +mortels adorent encore sa beauté; mais lorsque, parvenu au +faîte, son char fatigué quitte lentement le jour, comme un +vieillard affaibli, les yeux, fidèles jusqu'alors, se détournent +de son humble sentier et se portent ailleurs; de même toi +qui t'avances maintenant dans ton midi, tu mourras sans qu'on +prenne garde à toi, à moins que tu n'aies un fils.</p> + +<h2>VIII</h2> + +<p>Toi dont la voix est une musique, pourquoi écoutes-tu tristement +la musique? les douceurs ne font pas la guerre aux +douceurs, la joie prend plaisir à la joie. Pourquoi aimes-tu +ce que tu ne reçois pas volontiers? ou pourquoi reçois-tu avec +plaisir ce qui te déplaît? si le véritable accord de sons harmonieux, +mariés par une heureuse union, blesse ton oreille, ils +ne font que te reprendre doucement, toi qui confonds dans ton +chant solitaire les parties que tu devrais entonner. Vois comme +les cordes doucement unies ensemble se frappent mutuellement +dans une harmonie réciproque, comme un père, un enfant et +une heureuse mère qui chantent ensemble le même air délicieux, +et dont le chant sans paroles multiples et cependant me +semble te dire ceci: «Toi qui es seule, tu seras comme si tu +n'étais pas!»</p> + +<h2>IX</h2> + +<p>Est-ce par crainte de mouiller tes yeux des larmes d'une +veuve que tu te consumes dans une vie solitaire? Ah! s'il +t'arrive de mourir sans enfants, le monde te pleurera comme +une femme sans époux, le monde sera ta veuve, se lamentera +de ce que tu n'as laissé après toi aucune image qui te rappelle, +lorsque chaque veuve peut conserver en son particulier +le portrait de son mari dans son coeur en regardant les +yeux de ses enfants. Vois ce qu'un prodigue dépense dans ce +monde qui ne fait que changer de place, car le monde en jouit +pourtant; mais la beauté prodiguée a un but en ce monde, et +si on la garde sans s'en servir, celui qui la possède la détruit. +Ce coeur qui peut commettre sur lui-même un meurtre aussi +honteux ne respire point d'amour pour les autres.</p> + +<h2>X</h2> + +<p>Fi donc! avoue que tu ne portes d'amour à personne, puisque +tu es si imprévoyante pour toi-même. Admets, si tu veux, +que tu es aimée de bien des gens; mais il est évident que tu +n'aimes personne, puisque tu es animée d'une haine si meurtrière, +que tu n'hésites pas à conspirer contre toi-même, et +que tu cherches à ruiner cette belle demeure que tu devrais +tendre par-dessus tout à conserver. O change d'idée, afin que +je puisse changer d'opinion! La haine sera-t-elle mieux logée que +l'aimable amour? Sois, comme ta personne, bonne et gracieuse, +montre-toi du moins compatissante envers toi-même. +Crée une image de ton visage, pour l'amour de moi, afin que +la beauté puisse survivre chez toi ou dans les tiens.</p> + +<h2>XI</h2> + +<p>A mesure que tu décroîtras, tu gagneras chez lui des tiers, +que tu perdras, et tu pourras tenir pour tien ce jeune sang que +tu auras donné dans toute sa jeunesse, lorsque la jeunesse te +quittera. Là est la sagesse, la beauté, la postérité; loin de là, la +folie, la vieillesse et la décadence glacée; si tous agissaient de +même, le monde serait bientôt fini, et en soixante ans on aurait +le dernier mot de l'espèce humaine. Que ceux que la nature +n'a pas faits pour conserver la race, ceux qui ont les traits durs, +grossiers, et irréguliers, meurent stériles. Regarde ceux qu'elle +a le mieux doués; elle t'a donné plus encore; tu dois libéralement +user de ce don libéral, elle t'a taillée pour lui servir de +sceau, elle veut que tu laisses des empreintes de ta personne +et que tu ne laisses pas périr cet exemplaire.</p> + +<h2>XII</h2> + +<p>Quand je regarde l'horloge qui indique les heures, et que je +vois le jour brillant disparaître dans la nuit hideuse; quand je +vois la violette perdre sa fraîcheur, et des cheveux noirs argentés +de lignes blanches; quand je contemple de grands arbres +dépouillés de feuilles, eux qui jadis défendaient les troupeaux +contre la chaleur; quand je vois toute la verdure recueillie en +gerbes, et emportée sur des brancards avec une barbe blanche +et hérissée, alors je me demande ce que deviendra ta beauté, +puisque toi aussi tu dois tomber parmi les dépouilles du temps, +puisque les charmes et la beauté renoncent à eux-mêmes et +meurent dès qu'ils en voient d'autres grandir, et que rien ne +peut résister à la faux du Temps, si ce n'est la postérité qui le +bravera lorsqu'il te retranchera de la terre.</p> + +<h2>XIII</h2> + +<p>O si vous étiez vous-même! Mais, bien-aimée, vous n'êtes à +vous que tant que vous vivrez ici-bas. Vous devriez vous préparer +à cette fin qui vous menace, et donner à quelque autre votre +douce ressemblance. Alors cette beauté que vous tenez à bail +ne connaîtrait point de terme; alors vous resteriez vous-même, +après votre décès, lorsque votre belle postérité reproduirait +votre belle image. Qui pourrait laisser une si noble demeure +tomber en ruine, lorsque les soins pourraient la maintenir en +honneur malgré les orages et les vents des jours d'hiver, +malgré la rage stérile des frimas éternels de la mort? Oh! personne! +sinon de mauvais administrateurs. Mon cher amour, +vous savez que vous avez eu un père, que votre fils en dise +autant.</p> + +<h2>XIV</h2> + +<p>Ce n'est pas aux étoiles que j'emprunte ma manière de voir, +et cependant je crois que j'entends l'astronomie, non pour prédire +la bonne ou la mauvaise chance, les pestes, les famines, +ou les incidents de la saison; je ne sais pas non plus prévoir +la fortune à un moment près, fixer pour chaque minute le tonnerre, +la pluie ou le vent, ou dire si les princes se porteront +bien par des prédictions que je lis dans le ciel, mais je trouve +ma science dans tes yeux, et je lis dans les étoiles fixes avec +assez d'art pour prédire que la beauté et la fidélité poursuivront +ensemble si tu veux bien te prêter à faire souche, sinon je prophétise +que ta fin sera la sentence et l'arrêt de la beauté et de +la fidélité.</p> + +<h2>XV</h2> + +<p>Quand je considère comment tout ce qui grandit ne conserve +la perfection qu'un instant; que ce vaste monde ne présente +que des spectacles sur lesquels les étoiles exercent en +secret leur influence; quand je vois que les hommes se multiplient +comme les plantes, sont nourris et desséchés par le +même ciel, qu'ils s'enorgueillissent de leur séve de jeunesse, +décroissent quand ils sont arrivés au faîte, et disparaissent du +souvenir avec leur éclat, alors l'idée de cette courte durée vous +fait apparaître à mes yeux dans toute la richesse de votre jeunesse, +je vois le temps prodigue discuter avec le déclin pour +changer en une sombre nuit le jour de votre jeunesse, et faisant +la guerre au temps par amour pour vous, je vous greffe +de nouveau, à mesure qu'il vous enlève quelque chose.</p> + +<h2>XVI</h2> + +<p>Mais pourquoi ne faites-vous pas une guerre plus sanglante +à ce tyran sanguinaire, le Temps? et pourquoi ne vous fortifiez-vous +pas contre le déclin par des moyens plus heureux que +des vers stériles? Vous êtes maintenant au faîte des jours +heureux, bien des jardins vierges encore, et qui ne sont pas +plantés, porteraient avec une vertueuse joie vos fleurs vivantes, +bien plus ressemblantes que votre portrait en peinture. Alors +les traits de la vie répareraient la vie, ce que ni le crayon du +temps, ni ma plume son élève ne peuvent faire pour vous, ni +comme valeur intime, ni comme beauté extérieure, ils vous +feraient vivre aux yeux des hommes; là vous donnant, vous vous +conservez vous-même, et vous vivrez, dans un portrait retracé +par votre adorable talent.</p> + +<h2>XVII</h2> + +<p>Qui croirait mes vers dans l'avenir, s'ils étaient pleins de +tout ce que vous méritez? Cependant le ciel le sait, ce n'est +qu'une tombe qui cache votre vie et ne laisse voir que la moitié +de vos charmes. Si je pouvais retracer la beauté de vos +yeux, et énumérer toutes vos grâces dans des vers nouveaux, +les siècles à venir diraient: Le poëte en a menti; ces +traits célestes n'ont jamais touché à un visage terrestre. C'est +ainsi que mes papiers, jaunis par le temps, seraient méprisés +comme des vieillards plus bavards que véridiques, et on traiterait +votre juste éloge de fureur poétique, on dirait que c'est +le mètre exagéré d'une vieille chanson. Mais s'il vivait dans ce +temps-là quelque enfant à vous, vous vivriez deux fois, en sa +personne et dans mes vers.</p> + +<h2>XVIII</h2> + +<p>Te comparerai-je à un jour d'été? tu es plus charmante et +plus tempérée; dans leur violence les vents font tomber les +bourgeons chéris de mai, et le bail de l'été est trop court, l'oeil +du ciel brille quelquefois avec trop d'éclat; souvent son teint +doré est brouillé, et toute beauté perd une fois sa beauté, dépouillée +par le hasard ou par le cours inconstant de la nature; +mais ton éternel été ne se flétrira point, tu ne perdras point la +beauté que tu possèdes; la mort ne se vantera pas de te voir +errer dans ses ombres, lorsque tu vivras dans tous les temps +par des vers immortels; tant que les hommes respireront, +tant que les yeux pourront voir, autant vivra ceci, autant ceci te +donnera vie.</p> + +<h2>XIX</h2> + +<p>Temps dévorant, émousse les griffes du lion, et que la terre +dévore elle-même sa douce postérité, arrache les dents acérées +des mâchoires du tigre féroce, brûle dans son sang le phénix à +longue vie, apporte-nous dans ton vol des saisons heureuses et +des saisons funestes. Temps aux pieds rapides, fais ce que tu +voudras dans le vaste univers, et pour ses charmes fragiles, je +ne t'interdis qu'un crime odieux, que tes heures ne sillonnent +pas le beau front de mon ami, n'y trace point de lignes avec +ton antique plume, laisse-le dans ton cours subsister tout +entier pour servir de modèle de beauté aux races futures. +Néanmoins fais du pis que tu voudras, vieux Temps: en dépit +de tes outrages, mon ami vivra toujours jeune dans mes vers.</p> + +<h2>XX</h2> + +<p>Tu as un visage de femme, peint de la main de la nature, toi +le maître et la maîtresse de ma passion; tu as le coeur tendre +d'une femme, mais tu ne connais pas les inconstances auxquelles +la perfidie des femmes est sujette; tu as les yeux plus +brillants qu'elles, mais tu ne les roules pas faussement comme +elles, tes regards voient l'objet sur lequel ils se portent; tu as +le teint d'un homme, toutes les nuances sont à ta disposition +pour attirer les yeux des hommes et pour surprendre les âmes +des femmes. Tu avais d'abord été créé pour être une femme, +mais la nature en te façonnant est tombée dans la rêverie, et +par ses additions elle m'a privée de toi en ajoutant quelque +chose qui ne m'était bon à rien. Mais puisqu'elle t'a destiné +à la satisfaction des femmes, que ton amour m'appartienne +et qu'elles usent de ton amour comme d'un trésor.</p> + +<h2>XXI</h2> + +<p>Il n'en est pas de moi comme de cette muse animée à versifier +par une beauté fardée, qui emprunte au ciel même ses +ornements, et qui compare toutes les beautés à sa belle, accumulant +les similitudes les plus ambitieuses, le soleil et la +lune, les riches joyaux de la terre et de la mer, les premières +fleurs du mois d'avril et tout ce que les airs du ciel renferment +de rare dans leur vaste sein. Pour moi qui suis sincère en +amour, permettez-moi d'écrire sincèrement, et puis, croyez-moi, +celle que j'aime est aussi belle qu'aucun enfant des +hommes, bien qu'elle ne soit pas aussi éclatante que ces +flambeaux d'or fixés dans les cieux; que ceux qui aiment à +parler par ouï-dire en disent davantage, je ne veux pas vanter +ma marchandise, puisque je n'ai pas l'intention de la vendre.</p> + +<h2>XXII</h2> + +<p>Mon miroir ne me persuadera pas que je suis vieux, tant +que la jeunesse et toi serez du même âge; mais lorsque j'apercevrai +chez toi les rides du temps, alors j'attendrai la mort +pour expier ma vie, car toute cette beauté qui te pare n'est +que le vêtement charmant de mon coeur qui vit dans ton sein, +comme le tien en moi. Comment donc pourrais-je être plus +âgé que toi? C'est pourquoi, mon amour, prends soin de toi +comme je prends soin de moi-même; non pour moi, mais pour +toi, puisque je porte ton coeur, que je garderai tendrement +comme une bonne nourrice garde son enfant du mal. Ne +compte pas sur ton coeur; si le mien expire, tu m'as donné le +tien, mais non pour le reprendre.</p> + +<h2>XXIII</h2> + +<p>Comme un pauvre acteur sur la scène qui, dans son effroi, +oublie son rôle, ou comme un animal furieux qui, plein de +rage, affaiblit son propre coeur par l'excès de sa force, ainsi +moi, par manque de confiance, j'oublie d'accomplir toute la +cérémonie des rites de l'amour, et surchargé du fardeau de la +force de mon amour, l'énergie de mon amour semble décroître. +Oh! que mes lèvres servent d'éloquence et d'avocats +muets à mon coeur qui te parle, ils plaident mon amour et +réclament ma récompense mieux que cette langue qui en a +souvent dit bien davantage. Oh! apprends à lire ce qu'a écrit +un amour silencieux, c'est un apanage de l'intelligence de +l'amour que d'entendre avec les yeux.</p> + +<h2>XXIV</h2> + +<p>Mes yeux m'ont servi de peintre et ont retracé l'usage de +ta beauté sur la table de mon coeur; mon corps est le cadre +qui contient ce portrait, et la perspective est le plus grand art +du peintre; mais il faut que vous jugiez du talent à travers le +peintre, pour trouver votre fidèle image là où elle repose suspendue +dans le magasin de mon coeur; les fenêtres en sont +vitrées de tes yeux. Vois quels services les yeux ont rendu aux +yeux. Mes yeux ont retracé ta personne, et les tiens servent de +fenêtre à mon sein; le soleil prend plaisir à regarder au travers +pour te contempler à son aise, mais il manque aux yeux +un secret pour compléter leur art, ils ne retracent que ce +qu'ils voient, ils ne connaissent pas le coeur.</p> + +<h2>XXV</h2> + +<p>Que ceux qui sont en faveur auprès de leurs étoiles se parent +d'honneurs publics et de titres orgueilleux; pour moi à qui +la fortune refuse de semblables triomphes, je trouve une joie +inespérée dans ce que j'honore le plus. Les favoris des grands +princes étendent leurs pétales au soleil comme le tournesol; +leur orgueil reste enfoui dans leur sein, car un froncement de +sourcil les fait périr dans toute leur gloire. Le guerrier qui a +lutté toute sa vie, célèbre par son courage, n'a qu'à perdre une +fois la partie après un millier de victoires, il est effacé du livre +de l'honneur, et on oublie tout ce qu'il avait gagné; tandis que +moi, je suis heureux, j'aime et je suis aimé, là où je ne puis +changer et où l'on ne changera pas pour moi.</p> + +<h2>XXVI</h2> + +<p>Maître de mon amour, ton mérite ayant fortement uni ma +fidélité à ton allégeance, je t'envoie cette ambassade écrite pour +te témoigner ma fidélité, non pour faire montre de mon esprit. +Une fidélité si grande qu'un esprit aussi pauvre que le mien +peut faire croire sans valeur, faute de mots pour la dépeindre, +si je n'avais l'espoir que quelque bonne pensée à toi, dans le +fond de ton âme, donnera ce qui manque à ma nudité, jusqu'à +ce que toutes les étoiles qui guident les hommes dans leur marche +luisent sur moi gracieusement et, d'un visage favorable, +revêtissent mon affection déguenillée d'un vêtement convenable, +pour me rendre digne de ta précieuse tendresse. Alors +j'oserai me vanter de l'amour que je te porte, jusque-là je +n'ose pas montrer mon visage là où tu pourrais me mettre à +l'épreuve.</p> + +<h2>XXVII</h2> + +<p>Épuisé de fatigue, je me hâte d'aller chercher mon lit, doux +repos des membres lassés par la marche; mais voici que ma +tête commence un voyage, pour faire travailler mon esprit, +maintenant que le travail du corps est achevé; alors toutes +mes pensées m'emportent bien loin du lieu où je me trouve, +pour entreprendre avec ardeur un pèlerinage vers toi, elles +tiennent ouvertes mes paupières qui retombent, et je contemple +cette obscurité que voient les aveugles; seulement la vue +imaginaire de mon âme présente ton ombre à mes yeux sans +regard, et, comme un joyau apparaissant à travers une nuit +obscure, elle embellit la nuit sombre et rajeunit son vieux +visage. C'est ainsi que mon corps le jour, et la nuit mon esprit +ne trouvent point de repos, grâce à toi, grâce à moi.</p> + +<h2>XXVIII</h2> + +<p>Comment donc puis-je me conserver dans un état satisfaisant, +lorsque je suis privé des bienfaits du repos? lorsque la +nuit ne soulage pas le poids du jour, mais que le jour est opprimé +par la nuit et la nuit par le jour? Lorsque tous deux, bien +qu'ennemis de leurs règnes respectifs, joignent les mains pour +me torturer, l'un par la fatigue, l'autre par ses plaintes, de +l'éloignement où je travaille, éloigné surtout de toi. Pour lui +plaire, je dis au jour: Que tu es brillant, et que tu lui fais +honneur quand les nuages couvrent le ciel; je flatte de même +la nuit au teint sombre en lui disant que lorsque les étoiles +étincelantes ne scintillent pas, tu dores la soirée, mais le jour +allonge tous les jours mes peines, et toutes les nuits la nuit me +fait paraître plus pénible la longueur de mes souffrances.</p> + +<h2>XXIX</h2> + +<p>Dans ma disgrâce auprès de la fortune et aux yeux des +hommes, lorsque je déplore tout seul mon abandon, et que +j'assiège de mes cris inutiles un ciel qui m'est sourd, lorsque +je me contemple, et que je maudis mon sort, lorsqu'il m'arrive +de souhaiter les riches espérances de l'un, les traits de +celui ci, les amis de celui-là, lorsque je désire l'habileté de cet +homme et la portée de cet autre, jouissant le moins possible +de ce que je possède le plus, tout en méprisant presque moi-même +de pareilles pensées, il m'arrive de songer à toi, et alors +ma situation, semblable à l'alouette qui s'élance au point du +jour d'une terre morne, va chanter des cantiques aux portes du +ciel, car le doux souvenir de ton amour m'apporte tant de +richesse, que je dédaigne alors de changer de place avec les +rois.</p> + +<h2>XXX</h2> + +<p>Lorsque dans mes séances de réflexions silencieuses et +douces je rappelle le souvenir des choses passées, je soupire +à la pensée des choses que j'ai cherchées et que j'ai manquées, +et je déplore de nouveau, à propos des malheurs passés, le +précieux temps que j'ai perdu. C'est alors qu'il m'arrive de +noyer des yeux qui ne sont pas habitués à couler, au souvenir +d'amis bien chers cachés dans la nuit éternelle de la mort; +c'est alors que je pleure de nouveau les douleurs dès longtemps +effacées de l'affection, et que je déplore la disparition de tant +de choses évanouies. C'est alors que je puis regretter des chagrins +passés en énumérant lentement malheur après malheur +dans la triste liste des gémissements qui m'ont déjà arraché +tant de larmes; mais s'il m'arrive de penser à toi, dans ce +moment-là, chère amie, toutes mes pertes sont réparées, tous +mes chagrins sont finis.</p> + +<h2>XXXI</h2> + +<p>Ton coeur m'est cher au nom de tous les coeurs qui m'ont +manqué et que j'ai crus morts; là règnent l'amour et tous les +tendres dons de l'amour, et tous ces amis que je croyais enterrés. +Combien de saintes et tristes larmes le pieux amour +n'a-t-il pas dérobées à mes yeux au nom des morts qui m'apparaissent +maintenant comme des êtres qui ont changé de +place et qui se sont tous réfugiés en toi! Tu es le tombeau où +réside l'amour enseveli, tout paré des trophées de ceux que +j'ai aimés et qui t'ont tous donné la part qu'ils possédaient en +moi; ce que je leur devais à tous t'appartient maintenant à toi +seul, je retrouve en toi leurs images que j'aimais, et toi qui +les représentes tous, tu me possèdes tout entier.</p> + +<h2>XXXII</h2> + +<p>Si tu survis à la carrière qui me suffira, lorsque l'avare +mort couvrira mes ossements de poussière, s'il t'arrive par +hasard de relire encore une fois les pauvres et rudes vers de +ton amant défunt, compare-les avec les progrès du temps, et +lors même que toutes les plumes les auraient surpassés, conserve-les +à cause de mon amour, non à cause de leurs rimes, +que la valeur d'hommes plus heureux a dépassées. Accorde +seulement cette pensée affectueuse, «si la muse de mon ami +avait grandi avec les progrès de ce temps, son amour eût enfanté +des choses plus précieuses que celles-ci, pour marcher +d'un même accord dans un meilleur équipage, mais puisqu'il +est mort, et qu'il se trouve de meilleurs poëtes que lui, je les +lirai en l'honneur de leur style, et lui en l'honneur de son +amour.»</p> + +<h2>XXXIII</h2> + +<p>J'ai vu bien des fois un soleil éclatant flatter, le matin, d'un +oeil dominateur le sommet des montagnes, baiser de ses lèvres +dorées les vertes prairies, dorer les pâles ruisseaux par une +céleste alchimie, permettant parfois aux plus vils nuages de +passer avec leurs impures exhalaisons sur son divin visage, et +de cacher ses traits au monde éperdu, tandis qu'il descendait +vers l'occident dans cette disgrâce; de même j'ai vu un matin +mon soleil briller de bonne heure sur mon front avec un éclat +triomphant; mais hélas! ô malheur! il ne m'a appartenu +qu'une heure, les nuages qui passaient me l'ont caché maintenant. +Mais mon amour ne voit là dedans aucune cause de +dédain, les soleils de ce monde peuvent être voilés, puisque le +soleil du ciel est bien voilé.</p> + +<h2>XXXIV</h2> + +<p>Pourquoi m'as-tu promis une si belle journée et m'as-tu +fait sortir sans mon manteau, pour permettre ensuite à de vils +nuages de me rejoindre par le chemin, et de cacher ton éclat +sous leur épaisse fumée? Il ne me suffit pas que tu perces à +travers le nuage pour sécher la pluie sur mon visage battu par +l'orage, car personne ne peut bien parler d'un baume qui +guérit la plaie sans parer à l'ignominie; tes regrets ne remédient +pas à mon chagrin, tu te repens, mais la perte reste +mienne, la douleur de l'offenseur n'apporte qu'un faible soulagement +à celui qui porte la croix d'une grande injure. Ah! +mais les larmes que répand ton amour sont des perles, elles sont +précieuses et payent la rançon de toutes tes mauvaises actions.</p> + +<h2>XXXV</h2> + +<p>Ne te chagrine plus de ce que tu as fait, les roses ont des +épines et les fontaines argentées de la vase, les nuages et les +éclipses voilent le soleil et la lune, et des vers hideux dévorent +les plus beaux boutons. Tous les hommes commettent des +fautes, et moi-même j'en commets une ici, en autorisant tes +fautes par des comparaisons, en me corrompant moi-même, +en palliant tes torts, en excusant tes péchés plus que tes péchés +ne le rendent nécessaire, car j'apporte un sens à ta +faute sensuelle (ton adverse partie devient ton avocat), et je +commence contre moi-même un légitime plaidoyer; mon +amour et ma haine se font une guerre civile si acharnée que +je suis contraint de devenir complice de cet aimable voleur +qui me vole si méchamment.</p> + +<h2>XXXVI</h2> + +<p>Laisse-moi avouer que nous devons rester deux, bien que +notre amour indivisible ne soit qu'un, afin que je puisse porter +tout seul et sans ton secours les défauts qui me restent. Dans +nos deux amours, il n'y a qu'un seul respect, mais il y a dans +nos vies une humeur qui nous sépare, qui n'altère pas l'unique +effet de l'amour mais dérobe de douces heures aux joies +de l'amour. Je ne puis pas toujours te reconnaître, de peur que +les fautes que je pleure ne te fassent honte; tu ne peux pas +toujours m'honorer publiquement de tes bontés, de peur d'enlever +cet honneur à ton nom, mais ne le fais pas, je t'aime +de telle sorte que, puisque tu es à moi, ta bonne réputation +est mienne.</p> + +<h2>XXXVII</h2> + +<p>Comme un père décrépit prend plaisir à voir son enfant +animé et à lui voir accomplir les exploits de la jeunesse, de +même moi qui suis devenu infirme par les disgrâces acharnées +de la fortune, je tire toute ma consolation de tes mérites et de +ta fidélité, qu'il s'agisse de ta beauté, de ta naissance, de ta +richesse ou de ton esprit, de l'une de ces qualités, de toutes, +ou d'autres encore qui résident en toi et te font une couronne, +je greffe mon amour sur tes trésors, en sorte que je ne suis ni +infirme, ni pauvre, ni méprisé, tant que cette ombre me donne +une substance qui fait que ton abondance me suffit, et que je +vis d'une part de ta gloire. Vois, ce qu'il y a de mieux, je le +désire pour toi, mon voeu est exaucé, et je me suis dix fois +heureux!</p> + +<h2>XXXVIII</h2> + +<p>Comment ma muse peut-elle manquer de sujets d'invention, +tant que tu respires, toi qui te répands dans mes vers +comme une matière charmante; toi précieuse pour les éloges +des plumes vulgaires? Oh! rends-en grâces à toi-même s'il se +trouve en moi quelque chose qui soit digne de subsister devant +tes yeux; qui pourrait être assez muet pour ne pouvoir t'écrire +lorsque tu donnes toi-même le jour à l'imagination? Sois +la dixième muse, dix fois plus précieuse que ces neuf soeurs +d'autrefois, que les anciens invoquent, et que celui qui t'appellera +à son aide sache produire des vers immortels qui survivent +aux longues mémoires. Si ma muse légère plaît à quelqu'un +dans ce temps curieux, c'est à moi que revient la peine, +mais c'est à toi qu'appartient l'honneur.</p> + +<h2>XXXIX</h2> + +<p>Oh! comment pourrais-je convenablement chanter ton mérite, +puisque tu es la meilleure partie de moi-même? Qu'est-ce +que ma louange peut m'apporter à moi-même? et quand je +fais ton éloge, ne fais-je pas le mien? Pour cela, du moins, vivons +séparés et que notre cher amour perde son nom unique, +afin que, par cette séparation, je puisse te rendre ce qui t'est dû, +ce que tu mérites seule. O absence, quel tourment tu serais, +si tes amers loisirs ne me donnaient pas la douce permission +de passer mon temps dans des pensées d'amour qui trompent +si doucement et le temps et les pensées, et si tu ne m'apprenais +pas à faire deux d'un seul en louant ici celui qui demeure +loin d'ici!</p> + +<h2>XL</h2> + +<p>Prends toutes mes affections, mon amour; oui, prends-les +toutes; qu'auras-tu de plus que ce que tu avais déjà, mon +amour? Il ne me restait pas d'amour qu'on pût appeler +à vrai dire de l'amour; tout ce qui était à moi était à toi, avant +que tu eusses encore pris ceci de plus. Si tu reçois mon amour +pour mon amour, je ne puis pas te blâmer d'user de mon +amour; je te blâme seulement si tu te séduis toi-même par un +capricieux désir de ce que tu refuses. Je te pardonne tes larmes, +charmant volcan, bien que tu me dérobes toute ma pauvreté, +et cependant l'amour sait que c'est une plus grande +douleur de supporter le tort que nous fait l'amour, que les +injures bien connues de la haine; une grâce dangereuse dont +tous les torts semblent des vertus me tue par ses dédains, cependant +nous ne pouvons pas être ennemis.</p> + +<h2>XLI</h2> + +<p>Ces jolies fautes que commet la liberté, quand je suis parfois +absent de ton coeur, conviennent à ta beauté et à ton âge, +car la tentation te suit encore partout. Tu es aimable, tu es +doux, fait pour être conquis, tu es beau, tu es donc fait pour +être assiégé, et lorsqu'une femme vous recherche, quel est le +fils d'Ève assez discourtois pour la quitter avant qu'elle ait +prévalu? Hélas, tu pourrais pourtant me laisser ma place et +reprendre ta beauté et ton humeur errante qui t'entraînent, +dans leurs excès, jusqu'à t'obliger à manquer à une double +fidélité, à celle de la femme puisque sa beauté t'attire, à la +tienne, puisque ta beauté m'est infidèle.</p> + +<h2>XLII</h2> + +<p>Ce qui m'attriste, ce n'est pas qu'elle soit à toi, quoiqu'on +puisse dire que je l'aimais tendrement; ce qui est la principale +cause de mes gémissements, c'est que tu sois à elle, perte +d'amour qui me touche de plus près. +Chers coupables, voilà comment je vous excuse; tu l'aimes +parce que tu savais que je l'aimais, et elle, c'est pour l'amour +de moi qu'elle me fait ce tort de permettre à mon ami +de lui plaire. Si je te perds, ma perte est le gain de +mon amie; en la perdant mon ami a trouvé ce que j'avais +perdu, tous deux se retrouvent et je les perds tous les deux, +et c'est pour l'amour de moi qu'ils m'imposent tous deux cette +croix; mais voici ma joie, mon ami et moi nous ne sommes +qu'un, douce flatterie, alors c'est moi seul qu'elle aime.</p> + +<h2>XLIII</h2> + +<p>Lorsque mes yeux se ferment, c'est alors qu'ils voient le +mieux, car tout le jour ils voient des choses auxquelles ils ne +prennent pas garde; mais, lorsque je dors, je te vois en rêve. +Obscurément brillants, leur éclat se dirige vers l'obscurité, et +toi dont l'ombre illuminerait les ombres, comme la forme de +ton ombre serait un spectacle charmant dans le jour pur, +l'éclairant de ta lumière plus pure encore, puisque ton ombre +brille ainsi à des yeux fermés. Comme mes yeux seraient heureux, +dis-je, de te contempler, pendant la vie du jour, puisque +pendant la mort de la nuit ta belle ombre imparfaite apparaît à +travers un lourd sommeil à des yeux sans regards. Tous les +jours me sont des nuits, tant que je ne te vois pas, et les nuits +sont des jours éclatants, lorsque mes rêves te voient devant +moi.</p> + +<h2>XLIV</h2> + +<p>Si l'épaisse substance de ma chair n'était qu'esprit, la distance +injurieuse ne m'arrêterait plus en dépit de l'espace, j'arriverais +alors des lieux les plus reculés, là où tu te trouves. +Peu m'importerait alors, même lorsque mon pied poserait sur +le point de la terre le plus éloigné de toi, l'agile pensée peut +franchir les mers et la terre, aussi promptement qu'elle a conçu +le désir d'arriver dans un lieu. Mais hélas, pensée qui me tue, +je ne suis pas la pensée, je ne puis pas franchir d'innombrables +lieues lorsque tu es loin de moi, je suis fait au contraire +de tant de terre et d'eau que je suis obligé d'attendre en +gémissant le bon plaisir de la terre, ne recevant de ces éléments +pesants que des larmes amères, gages de la douleur de +tous deux.</p> + +<h2>XLV</h2> + +<p>Les deux autres éléments, l'air léger et le feu puissant, sont +toujours avec toi, où que je me puisse trouver; le premier est +ma pensée, le second est mon désir; toujours absents et toujours +présents, ils s'élancent d'un vol rapide, et lorsque ces +éléments plus prompts sont partis pour accomplir auprès de +toi une tendre ambassade d'amour, ma vie, composée de +quatre, accablée de mélancolie, retombe dans la mort, en n'en +possédant plus que deux jusqu'à ce que les désirs de la vie reparaissent +avec ces messages rapides qui reviennent d'auprès +de toi, et qui, venant d'arriver tout à l'heure, m'ont assuré de +ta bonne santé et m'ont tout raconté; ceci dit, je me réjouis, +mais peu de temps satisfait, je te les renvoie, et voilà que je +redeviens triste.</p> + +<h2>XLVI</h2> + +<p>Mon coeur et mes yeux sont en lutte mortelle, pour partager +la conquête de ta vue: mes yeux voudraient refuser à mon +coeur la vue de ton portrait, mon coeur soutient que tu habites +en lui, retraite que des yeux de cristal n'ont jamais pénétrée, +mais les défendants repoussent cette prétention et disent que +c'est en eux que se réfléchit ta belle image. Pour décider cette +question on a appelé un jury de pensées, toutes habitantes du +coeur, et d'après leur sentence la part des yeux transparents, +ainsi que la part du pauvre, est fixée comme il suit: ce qui +est dû à mes yeux, c'est l'extérieur de ton être, et le droit de +mon coeur, c'est l'amour intérieur de ton coeur.</p> + +<h2>XLVII</h2> + +<p>Mon oeil et mon coeur se sont ligués, et l'un rend souvent +des services à l'autre, quand mon oeil est affamé de regards, +ou que mon coeur amorcé s'étouffe de soupirs, alors mon oeil +se régale du portrait de mon amour et invite mon coeur à ce +banquet en peinture; parfois c'est mon oeil qui est l'hôte de +mon coeur et qui prend part à ses pensées d'amour; ainsi +tantôt en peinture, tantôt grâce à mon amour, toi qui es absent, +tu es toujours présent auprès de moi, car tu ne peux pas +t'éloigner au delà de la portée de mes pensées, elles restent +avec moi, et sont avec toi: et si elles s'endorment, tout en face +de moi réveille mon coeur à la joie de mon coeur et de mes +yeux.</p> + +<h2>XLVIII</h2> + +<p>Quel soin j'ai pris quand je suis parti de mettre sous des +verrous fidèles les moindres bagatelles, afin qu'elles pussent +rester pour mon usage dans des retraites sûres et éprouvées à +l'abri de mains perfides! Mais toi, à côté de qui tous mes +joyaux sont des bagatelles, ma plus grande consolation devenue +mon plus grand chagrin, toi le meilleur et le plus cher, mon +unique souci, tu es resté en proie à tout voleur vulgaire. Je +ne t'ai enfermé dans aucun coffre, si ce n'est là où tu n'es pas, +bien que j'y sente ta présence, dans la douce enceinte de mon +coeur, d'où tu peux sortir, où tu peux rentrer à ton gré, et j'ai +peur qu'on ne vienne te dérober jusque-là, car la fatalité devient +voleuse quand il s'agit d'un butin aussi précieux.</p> + +<h2>XLIX</h2> + +<p>Prévoyant le temps, s'il vient jamais, où je te verrai jeter +un regard sévère sur mes défauts, quand ton affection aura fait +sa dernière addition, appelée à régler ses comptes par des +conseils prudents, songeant d'avance au temps où tu passeras +à côté de moi comme un étranger daignant à peine me saluer +de ce regard qui est un soleil pour moi, quand l'amour cruellement +changé trouvera des raisons d'une gravité durable, je +me fortifie d'avance par la connaissance de ce que je mérite, +et je lève la main contre moi-même pour défendre en ton nom +tes bonnes raisons. Tu as pour toi la force des lois si tu quittes +ton pauvre ami, puisque je n'ai point de cause à alléguer pour +ton affection.</p> + +<h2>L</h2> + +<p>Comme je voyage pesamment par les chemins, lorsque le +but auquel je tends, la fin de mon pénible voyage, enseigne à +ce bien-être et à ce repos à dire: «Voilà tant de lieues faites +pour t'éloigner de ton ami!» L'animal qui me porte, fatigué +de ma tristesse, avance lentement et porte avec peine ce fardeau +qui m'accable, comme si la pauvre bête savait par instinct +que son cavalier ne goûtait pas une rapidité qui l'éloignait +de toi; l'éperon sanglant que la colère enfonce quelquefois +dans sa peau ne peut le faire avancer; il y répond par un +gémissement douloureux qui m'est plus cruel que l'éperon à +ses flancs, car ce gémissement me remet en mémoire que le +chagrin est en avant et que j'ai laissé ma joie derrière moi.</p> + +<h2>LI</h2> + +<p>C'est ainsi que mon amour excuse la sentence criminelle de +mon pauvre coursier quand je m'éloigne de toi; pourquoi me +hâter quand je te quitte? jusqu'à mon retour il n'est pas besoin +de courir la poste. Mais quelle excuse trouvera alors la +pauvre bête, lorsque l'extrême vitesse me semblera pesante? +C'est alors que je jouerai des éperons, fussé-je monté sur le +vent; je ne m'apercevrai pas du mouvement en volant comme +si j'avais des ailes; c'est alors que nul cheval ne pourra tenir +tête à mes désirs, et le désir né d'un amour parfait et non +d'une chair pesante hennira dans sa course furieuse; mais par +amour, l'amour aura compassion de ma pauvre haridelle, +puisqu'elle s'est entêtée à marcher lentement quand je m'éloignai +de toi, je courrai vers toi et je la laisserai libre de s'en retourner.</p> + +<h2>LII</h2> + +<p>Je suis donc comme le riche qu'une bienheureuse clef +amène devant les trésors précieux qu'il enferme, ne voulant +pas les contempler à toute heure, de peur d'émousser la fine +pointe d'un plaisir rare. Voilà pourquoi les fêtes sont si précieuses +et si solennelles, c'est qu'elles viennent à de longs intervalles, +enchâssées dans la longue année, placées à de longues +distances comme des pierres précieuses ou comme les +joyaux les plus rares dans un collier. C'est ainsi que le temps +vous garde comme un coffre, ou comme une armoire cachée +derrière un rideau, pour rendre un certain instant spécialement +heureux en dévoilant de nouveau le sujet caché de son +orgueil. Béni soyez-vous, vous dont les mérites donnent lieu +de triompher quand on vous possède, de vous espérer quand +on est privé de votre présence.</p> + +<h2>LIII</h2> + +<p>Quelle est donc votre substance et de quoi êtes-vous fait +pour attirer à vous des millions d'ombres étrangères? Chacun +a une ombre qui lui appartient, et vous, à vous seul, vous +projetez toutes sortes d'ombres. Diane ou Adonis, son portrait +n'est qu'une mauvaise imitation du vôtre; revêt-on de tous +les artifices de la beauté la joue d'Hélène, vous voilà retracé +de nouveau dans un costume grec; parle-t-on printemps, ou +du temps où l'année foisonne, l'un paraît l'ombre de votre +beauté, l'autre semble parée des dons de votre libéralité, et +nous vous reconnaissons sous toutes ces formes adorables. +Vous avez quelque part à toutes les grâces extérieures, mais +vous ne ressemblez à personne et personne ne vous ressemble +pour la constance du coeur.</p> + +<h2>LIV</h2> + +<p>O combien la beauté semble plus belle sous les ornements +précieux qu'y ajoute la fidélité! La rose est charmante, mais +nous la trouvons plus charmante encore à cause de ce doux +parfum qui réside dans son sein. Les églantines ont des +nuances aussi vives que les pétales parfumées des roses, elles +sont entourées des mêmes épines et elles se balancent aussi +voluptueusement quand le souffle de l'été entr'ouvre leurs +boutons, mais leur beauté est toute leur valeur, elles meurent +sans qu'on les ait recherchées, elles se fanent sans avoir inspiré +de tendresse, elles meurent pour elles-mêmes. Il n'en +est pas ainsi des roses parfumées; leur suave mort engendre +des parfums délicieux; de même pour vous, aimable et beau +jeune homme, quand tous les charmes se flétriront, on distillera +votre fidélité dans les vers.</p> + +<h2>LV</h2> + +<p>Le marbre et les monuments dorés des pensées ne survivront +pas à cette poésie puissante; vous brillerez d'un plus vif +éclat dans ces vers que sous des pensées couvertes de poussière, +altérées par la négligence du temps. Lorsque la guerre +destructive renversera les statues, et que les bouleversements +déracineront les travaux de maçonnerie, ni l'épée de Mars ni +les flammes dévorantes de la guerre ne pourront brûler le monument +vivant de votre mémoire. Vous vous avancerez fièrement +en face de la mort et d'une inimitié oublieuse, votre +éloge trouvera encore une place même aux yeux de toute la +postérité qui usera le monde jusqu'à la dernière sentence. +Ainsi, jusqu'au jugement, jusqu'à ce que vous ressuscitiez +vous-même, vous vivrez ici, et vous habiterez dans les yeux +de ceux qui aiment.</p> + +<h2>LVI</h2> + +<p>Puissant amour, renouvelle tes jours, qu'on ne dise pas que +ton ardeur est moins vive que celle de l'appétit qui n'est +apaisé par la nourriture que pour un jour, et qui demain sera +aiguisé de nouveau avec toute son ancienne vigueur. Amour, +fais-en de même, qu'importe que tu aies satisfait aujourd'hui +tes yeux affamés, jusqu'à ce qu'ils se ferment de satisfaction, +recommence demain à regarder et ne tue pas l'âme de l'amour +par une constante langueur. Que ce triste intérieur soit +comme l'Océan qui sépare les côtes où deux fiancés viennent +tous les jours sur la rive afin de jouir davantage du retour de +leur amour quand il reviendra, ou bien, dès que c'est l'hiver +qui, plein de soucis, fait désirer trois fois plus le retour de +l'été et le rend plus précieux.</p> + +<h2>LVII</h2> + +<p>Je suis votre esclave: comment pourrais-je faire autrement +que de me plier à toute heure et à tout moment à vos désirs? +Je n'ai point de temps précieux à employer, point de services à +rendre que ceux que vous demandez. Je n'ose pas me plaindre +de l'éternité des heures pendant que je suis l'horloge, ma souveraine; +en vous attendant, je n'ose pas trouver que l'absence +est amère et cruelle, lorsque vous avez une fois dit adieu à +votre serviteur; je n'ose pas me demander, dans mes pensées +jalouses, où vous êtes, ni chercher à deviner vos affaires, mais +tristement, comme un esclave, je vous attends sans penser à +rien, si ce n'est que vous rendez heureux ceux auprès desquels +vous êtes; l'amour est si fou que tout ce que vous voulez faire, +quoi que vous puissiez faire, il n'y voit point de mal.</p> + +<h2>LVIII</h2> + +<p>A Dieu ne plaise, à Dieu qui, pour la première fois, m'a fait +votre esclave, que je prétende contrôler dans mes pensées le +temps de votre bon plaisir, ou vous demander compte de vos +heures, moi qui suis votre vassal tenu d'attendre votre loisir! O +que je souffre (moi qui suis à vos ordres) la prison et l'absence +que m'imposent votre liberté, et que ma patience soumise jusqu'à +la servitude supporte toutes les réprimandes sans vous +accuser de lui faire tort. Allez où il vous plaira, votre charte est +si puissante que vous pouvez de vous-même accorder des priviléges +à votre temps, faites ce que vous voudrez, c'est à vous +qu'il appartient de vous accorder le pardon de crimes commis +contre vous-même. Moi je n'ai qu'à attendre, bien que d'attendre +ainsi soit un enfer, et je ne blâme pas ce qui vous convient, +que ce soit bon ou mauvais.</p> + +<h2>LIX</h2> + +<p>S'il n'y a rien de nouveau, mais que ce qui est ait déjà existé +auparavant, comme nos cerveaux sont trompés lorsqu'ils sont +en travail d'invention et qu'ils enfantent tout de travers pour +la seconde fois un enfant qui a déjà vécu! O si l'histoire pouvait +jeter un coup d'oeil en arrière, seulement sur cinq cents +révolutions du soleil, et me montrer votre image dans quelque +livre antique depuis que l'esprit a pour la première fois été +reproduit par des caractères, afin que je pusse voir ce que le +vieux monde pourrait dire de cette merveille composite de +votre nature, et savoir si nous avons fait des progrès, s'ils valaient +mieux que nous, ou si les révolutions étaient les mêmes. +Ah! je suis bien sûr que les beaux esprits des temps passés +ont admiré et vanté des choses de moins de mérite.</p> + +<h2>LX</h2> + +<p>Comme les vagues s'avancent vers la plage couverte de cailloux, +de même nos minutes marchent à leur terme. Chacune +changeant de place avec celle qui la précède, toutes tendent +en avant dans leur travail successif; un enfant qui vient de +naître, une fois lancé dans la mer de lumière, rampe jusqu'à +la maturité, et une fois qu'il en est couronné, des éclipses +tortueuses luttent contre son éclat, et le temps, qui l'avait +donné, détruit bientôt ses dons. Le temps disperse la fleur de +la jeunesse, creuse ses parallèles sur le front de la beauté, se +nourrit des raretés de la fidèle nature, et tout ce qui subsiste +attend les coups de sa faux. Et cependant dans un temps qui +n'existe encore qu'en espérance, mes vers subsisteront, à l'éloge +de ton mérite, en dépit de sa main cruelle.</p> + +<h2>LXI</h2> + +<p>Est-il selon ton bon plaisir que ton image tienne mes pesantes +paupières ouvertes pendant de longues nuits? Veux-tu +que mon sommeil soit troublé pendant que des ombres qui te +ressemblent abusent mes regards? Est-ce ton esprit que tu envoies +si loin de toi, pour épier ce que je fais, pour découvrir +chez moi des heures oisives, des sujets de honte, raisons et +prétextes de ta jalousie! Oh non, ton amour est grand, mais +il n'est pas assez grand pour cela; c'est mon amour qui me +tient les yeux ouverts, c'est mon fidèle amour qui trouble mon +repos, pour faire sentinelle en ton honneur. C'est pour toi +que je veille, tandis que tu vis ailleurs, bien loin de moi, trop +près de bien d'autres.</p> + +<h2>LXII</h2> + +<p>Le péché d'amour-propre possède mes yeux, mon coeur, +tout en moi, et à ce péché il n'y a point de remède tant il est +profondément ancré dans mon coeur. Il me semble qu'il n'y a +point de visage si séduisant que le mien, point de taille si parfaite, +point de fidélité si précieuse, et je me définis à moi-même +mon propre mérite, comme surpassant tout autre de +tout point. Mais lorsque mon miroir me montre comment je +suis en réalité, battu par le temps et ridé par l'âge, je lis à rebours +tout mon amour-propre, tant il serait inique d'avoir de +l'amour-propre dans pareil visage. C'est toi qui es moi-même +et que je loue à ma place, colorant ma vieillesse de la beauté +de tes jeunes années.</p> + +<h2>LXIII</h2> + +<p>Prévoyant le temps où mon ami sera devenu ce que je suis +maintenant, lorsque la cruelle main du Temps l'aura usé et +écrasé, lorsque les heures en s'écoulant auront épuisé son +sang, et couvert son front de lignes et de rides, lorsque la matinée +de sa jeunesse en sera venue à la nuit déclinante de la +vieillesse, lorsque toutes ces beautés dont il est maintenant roi +s'évanouiront ou se seront évanouies à ses yeux en emportant +le trésor de son printemps, je le fortifie d'avance contre le +cruel couteau de l'âge destructeur, afin qu'il ne puisse enlever +de la mémoire la beauté de mon ami bien-aimé, quel que soit +son pouvoir sur sa vie. Sa beauté subsistera encore dans ces +lignes noires, elles vivront et lui en elles dans toute leur fraîcheur.</p> + +<h2>LXIV</h2> + +<p>Lorsque je vois les monuments élevés dans les temps passés +par les riches et par les orgueilleux désignés par la main +brutale du Temps, quand je vois abattues des tours naguère +hautaines, et que l'airain éternel devient la proie de la rage +des hommes, quand je vois l'Océan avide remporter des avantages +sur le royaume de ses rives, et le jeune sol gagner sur +les flots de la mer, que je vois le gain naître des pertes, et les +pertes du gain, quand je vois tout ce changement dans la +grandeur, ou la grandeur elle-même en venir à déchoir, ces +ruines m'apprennent à réfléchir que le temps viendra et m'enlèvera +mon ami. Cette pensée est comme une mort qui ne +peut s'empêcher de pleurer tout en possédant celui qu'elle redoute +de perdre.</p> + +<h2>LXV</h2> + +<p>Puisque ni l'airain, ni la pierre, ni la terre, ni la mer sans +borne n'échappent à la puissance du funèbre destructeur, comment +la beauté se défendra-t-elle contre cette fureur, elle qui +n'a pas plus de force qu'une fleur? Comment l'haleine embaumée +de l'été résistera-t-elle au siége désastreux des jours +qui l'attaquent, puisque les rochers imprenables ne sont pas +assez forts, et que les portes d'acier ne sont pas assez robustes +pour échapper aux ravages du Temps? Oh! réflexion terrible! +où peut-on, hélas! cacher le joyau le plus précieux du Temps +pour éviter qu'il ne soit jeté dans le coffre du Temps? Quelle +main assez robuste pourrait retenir son pied agile? ou lui interdire +la destruction de la beauté? Personne, à moins que +ce miracle ne réussisse en faisant resplendir mon amour au +moyen de mon encre noire.</p> + +<h2>LXVI</h2> + +<p>Fatigué de tout ce que je vois, j'appelle la mort et le repos; +le mérite naît mendiant et le misérable néant est paré de +gaieté, et la foi la plus pure est indignement parjurée, l'honneur +doré est honteusement mal placé, la vertu des jeunes +filles est grossièrement déçue, la perfection du droit est injustement +déshonorée, et la force est paralysée par une puissance +boiteuse, la folie en guise de docteur gouverne la sagesse, la +simple vérité est à tort appelée sottise, le bien captif suit le +mal devenu le maître; fatigué de voir tout cela, je voudrais y +échapper; seulement en mourant, je laisserais mon amour +tout seul.</p> + +<h2>LXVII</h2> + +<p>Ah! pourquoi faut-il qu'il vive au milieu de la peste, et +qu'il honore l'impiété de sa présence avant que le péché en +prenne avantage pour se parer de sa société? Pourquoi le +fard imiterait-il ses joues, et emprunterait-il un éclat mort +à son teint vivant? Pourquoi la pauvre beauté chercherait-elle +partout des roses imaginaires, puisque les siennes sont vraies? +Pourquoi vivrait-elle maintenant que la nature a fait banqueroute, +et qu'elle n'a plus de sang qui puisse rougir à travers +des veines animées? Elle n'a plus maintenant d'autre trésor +que lui, et fière de tous les yeux, elle en vit uniquement. Elle +le conserve précieusement pour montrer comme elle était riche +autrefois, avant les derniers temps qui ont été si mauvais.</p> + +<h2>LXVIII</h2> + +<p>Ses joues sont comme la carte des joues passées, lorsque la +beauté vivait et mourait, ou encore comme les fleurs, avant +qu'on portât ces insignes bâtards de la beauté, avant qu'ils +osassent se fixer sur le front d'un vivant; avant qu'on eût +appris à raser les chevelures dorées des morts, ces dépouilles +auxquelles les sépulcres ont droit, pour vivre une seconde fois +sur une seconde tête, avant que les tresses d'une beauté morte +en eussent paré d'autres, on avait en lui les saints jours du +temps passé. C'est lui-même, sans ornement, sincère: il ne +se fait pas un été de la verdure d'autrui; il ne dépouille pas ce +qui est vieux pour orner de nouveau sa beauté, et la nature le +conserve comme un tableau pour montrer à ce faux art ce +qu'était autrefois la beauté.</p> + +<h2>LXIX</h2> + +<p>Il ne manque rien à tout ce que les yeux du monde voient +en toi que les pensées du coeur puissent améliorer; toutes les +langues qui sont la voix des âmes te rendent cette justice, ne +disant que la vérité, suivant l'usage des ennemis, lorsqu'ils font +des éloges. L'extérieur est couronné de louanges extérieures; +mais ces mêmes langues qui te rendent si bien ce qui t'est dû +affaiblissent ces éloges par d'autres accents en voyant plus loin +que ne montrent les yeux. On pénètre la beauté de ton esprit, +et ils la mesurent approximativement par tes oeuvres, en sorte +que leurs pensées avares, malgré la libéralité de leurs yeux, +joignent à la beauté de tes fleurs l'odeur désagréable des mauvaises +herbes; mais voilà pour quelle raison ton parfum ne répond +pas à ta beauté: tu pousses avec trop d'abondance.</p> + +<h2>LXX</h2> + +<p>Ce n'est pas ta faute si on te blâme. La beauté a toujours +servi de but à la calomnie. L'ornement de la perfection est le +soupçon, corbeau qui traverse l'air le plus pur des cieux. Ainsi +sois seulement vertueux; la calomnie ne fait que prouver ton +mérite recherché par le temps; car le chancre du vice s'attaque +toujours aux boutons les plus parfumés, et ton printemps se +présente dans toute sa fleur et toute sa pureté. Tu as traversé +les embûches de la jeunesse sans être assailli, ou en restant +vainqueur. Cependant cet éloge ne peut pas être assez à ton +honneur pour enchaîner l'envie qui grandit toujours. Si quelque +soupçon de mal ne voilait pas ton éclat, tu régnerais seul +sur tous les coeurs.</p> + +<h2>LXXI</h2> + +<p>Quand je serai mort, ne pleurez pas plus longtemps que +vous n'entendrez retentir le sombre glas funèbre, annonçant au +monde que j'ai quitté ce vilain monde pour aller vivre avec de +vilains vers. Si vous lisez ces vers, ne vous rappelez pas qui les +a écrits. Je vous aime tant, que je voudrais être banni de vos +chères pensées plutôt que de vous rendre triste en pensant à +moi. Ou bien, dis-je, si vous regardez ces vers quand je serai +peut-être mélangé à l'argile, ne répétez même pas mon pauvre +nom; mais laissez votre amour passer avec ma vie, de peur +que le sage monde, s'enquérant de vos gémissements, ne se +moque de vous à mon sujet quand je n'y serai plus.</p> + +<h2>LXXII</h2> + +<p>Oh! de peur que le monde ne prenne à tâche de vous faire +énumérer quel mérite je pouvais avoir pour que vous conserviez +de l'affection pour moi après ma mort, mon ami bien-aimé, +oubliez-moi tout à fait, car vous ne pourriez pas prouver +qu'il y eût en moi quelque chose digne de vous, à moins que +vous n'inventassiez quelque pieux mensonge, afin de faire pour +moi plus que mon propre mérite, en accumulant sur le pauvre +mort plus d'éloges que la vérité avare n'en voudrait accorder, +de peur que votre fidèle amour ne soit convaincu de fausseté en +parlant bien de moi par affection en dépit de la vérité; que +mon nom soit enterré avec mon corps et ne survive pas pour +vous faire honte, ainsi qu'à moi, car j'ai honte de ce que je +produis, et vous devriez avoir honte aussi d'aimer des choses +qui ne valent rien.</p> + +<h2>LXXIII</h2> + +<p>Tu vois en moi le temps de l'année où il ne reste sur les +branches qui tremblent de joie que des feuilles jaunies, en +petit nombre, point du tout peut-être, choeurs nus et délabrés +où chantaient naguère de gentils oiseaux. Tu vois en moi le +crépuscule de ce qui reste du jour lorsqu'il disparaît à l'occident +après le coucher du soleil, et que peu à peu la sombre +nuit, seconde édition de la mort, efface tout à fait pour tout +plonger dans le repos. Tu vois en moi les dernières lueurs de +ce qui reste d'un feu qui brûle au milieu des cendres de sa +jeunesse comme sur le lit de mort où il va expirer consumé +par ce qui le nourrissait naguère. Tu vois tout cela, et ton +amour, en devient plus ardent pour aimer ce que tu seras +obligé de quitter tout à l'heure.</p> + +<h2>LXXIV</h2> + +<p>Mais sois content, lorsque cette arrestation terrible contre +laquelle il n'y a point de garantie viendra à m'entraîner, ma +vie laissera dans ces lignes quelque intérêt, qui te restera en +souvenir de moi. Quand tu repasseras ceci, tu repasseras la +part de mon être qui t'était consacrée. La terre ne peut avoir +que la terre, qui lui appartient; mon âme est à toi, c'est ce +qu'il y a de meilleur en moi; tu n'auras donc perdu que le +rebut de ma vie, la proie des vers, par la mort de mon corps, +misérable conquête du couteau d'un scélérat, trop vile pour +en conserver la mémoire. Il ne vaut que par ce qu'il contient, +et ce qu'il contient, c'est ce qui te reste.</p> + +<h2>LXXV</h2> + +<p>Vous êtes à mes pensées ce que sont les aliments à la vie, +les douces averses à la terre, et pour vous posséder en paix je +soutiens un combat comme celui d'un avare avec sa richesse, +tantôt il en jouit fièrement, et d'autres fois il redoute l'âge +perfide qui lui dérobera son trésor; tantôt, je m'imagine qu'il +vaut mieux être avec vous tout seul, tantôt je préfère que le +monde soit témoin de ma satisfaction; parfois servi à souhait, +je me rassasie de votre vue, d'autres fois, j'ai faim et soif d'un +regard, ne possédant et ne recherchant d'autres plaisirs que +ceux que j'ai eus ou que je puis trouver en vous. C'est ainsi +que jour après jour, je languis ou j'abuse de mes joies, dévorant +tout d'un coup ou séparé de tout.</p> + +<h2>LXXVI</h2> + +<p>Pourquoi mes vers sont-ils si stériles en orgueil nouveau, si +loin de toute variation et de tout changement rapide? Pourquoi +avec le temps n'ai-je pas l'idée de jeter un regard de côté sur +les méthodes nouvelles et leurs arrangements étranges? Pourquoi +écrivé-je toujours de la même manière, restant toujours +le même, et revêtant mes inventions d'un habit si bien connu +que chaque mot dit presque mon nom, indique leur naissance +et d'où ils sont venus? Sachez, mon ami bien-aimé, que je parle +toujours de vous. Vous êtes avec l'amour mon éternel sujet; +ainsi, tout ce que je fais de mieux, c'est d'habiller d'anciennes +paroles, et de recommencer à dépenser ce que j'ai déjà dépensé, +car de même que le soleil est tous les jours nouveau et ancien, +de même mon amour répète toujours ce qu'il a déjà dit.</p> + +<h2>LXXVII</h2> + +<p>Ton miroir te montrera comment ta beauté se fane; ton cadran, +comment tes précieuses minutes s'envolent; les feuilles +blanches prendront l'empreinte de ton esprit, et tu peux goûter +la science de ce livre. Les rides que ton miroir te montrent +à bon droit rappelleront à ta mémoire les tombeaux ouverts; +d'après la fuite de l'ombre sur ton cadran, tu peux apprendre +la marche perfide du temps vers l'éternité. Ce que ta mémoire +ne peut conserver, vois, transmets-le à ces espaces déserts et +tu verras que ces enfants nourris, enfantés par ton cerveau te +feront faire une nouvelle expérience de ton esprit. Toutes les +fois que tu te livreras à ces occupations, tu en profiteras et tu +enrichiras ton livre.</p> + +<h2>LXXVIII</h2> + +<p>Je t'ai si souvent invoqué pour ma muse, et j'y ai trouvé +une si généreuse assistance pour mes vers, que toutes les +plumes étrangères ont adopté le même usage et dispensent +leur poésie sous tes auspices. Tes yeux qui ont appris aux +muets à chanter dans les airs, à la pesante ignorance à planer +dans les cieux, ont ajouté des plumes à l'aile du savant, et ont +octroyé à la bonne grâce une double majesté. Cependant sois +fier surtout de ce que je produis, l'influence en est tienne, +tout est né de toi, tu ne fais que perfectionner le style des ouvrages +d'autrui et ajouter tes grâces à l'art de l'écrivain; mais +je n'ai d'autre art que toi, et c'est toi qui élèves ma rude ignorance +jusqu'aux hauteurs de l'érudition.</p> + +<h2>LXXIX</h2> + +<p>Tant que j'invoquais seul ton secours, mes vers possédaient +seuls toute ta bonne grâce; mais maintenant ma suave harmonie +décline, ma muse malade cède la place à une autre. Je +t'accorde, mon amour, que tu es un trop aimable sujet pour +n'être pas digne du travail d'une plume plus éloquente; mais +tout ce que ton poëte invente sur ton compte, il te l'a dérobé +et te le rend de nouveau. Il te prête la vertu et c'est à ta conduite +qu'il a emprunté ce mot; il t'orne de beauté, et c'est sur +tes joues qu'il l'a trouvée; il ne peut t'accorder d'autres éloges +que ceux dont il trouve en toi la manière. Ne lui rends donc +pas grâces de ce qu'il te dit, puisque tu payes toi-même ce qu'il +te doit.</p> + +<h2>LXXX</h2> + +<p>Oh! comme je suis abattu quand je parle de vous, sachant +qu'un esprit supérieur au mien use de votre nom, dépense +toutes ses forces à le louer pour me lier la langue quand je +célèbre votre renommée! Mais puisque votre mérite, aussi +vaste que l'Océan, porte sur ses ondes la voile la plus modeste +comme la plus orgueilleuse, ma téméraire petite barque, bien +inférieure à la sienne, se montre audacieusement sur votre +large sein, vos bas-fonds me suffisent pour flatter tandis qu'il +vogue sur vos abîmes insondables; si je fais naufrage, je ne suis +qu'un bateau sans valeur; pour lui, sa mâture est élevée et sa +tournure est fière; s'il réussit et que j'échoue, ce qu'on peut +dire de pis, c'est que mon amour a fait ma perte.</p> + +<h2>LXXXI</h2> + +<p>Ou bien je vivrai pour faire votre épitaphe, ou vous survivrez +quand je pourrirai en terre; la mort ne peut enlever d'ici-bas +votre mémoire, bien qu'on puisse tout oublier sur mon +compte. Votre nom trouvera ici une vie immortelle, bien que +pour moi, une fois parti, je doive mourir pour le monde entier; +la terre n'a pour moi qu'un tombeau vulgaire, mais vous +resterez enseveli dans les regards des hommes. Mes vers vous +seront un monument que reliront des yeux non encore engendrés, +et des langues à venir répéteront vos mérites quand tous +ceux qui respirent en ce monde seront morts. Vous vivrez +encore, tant ma plume a de vertu, là où la vie respire surtout, +c'est-à-dire dans la bouche des hommes.</p> + +<h2>LXXXII</h2> + +<p>Je le veux bien, tu n'avais pas épousé ma muse, par conséquent +tu peux sans infidélité, jeter un coup d'oeil sur les +phrases de dédicace qu'emploient les auteurs pour célébrer +leur noble sujet, homme de tous les livres. Tu es aussi parfait +en connaissances que par ton teint, ton mérite a des limites +au delà de mes éloges, et tu es par conséquent obligé de chercher +de nouveau quelque empreinte plus récente des progrès de +nos jours. Fais-le, mon bien-aimé, mais lorsqu'ils auront imaginé +tous les traits ampoulés que peut prêter la rhétorique, tu +n'en resteras pas moins fidèlement représenté dans les paroles +simples et vraies de ton véridique ami, leurs peintures grossières +sont bonnes lorsque les originaux manquent de sang +pour colorer leurs joues, pour toi, c'est abuser que d'en user.</p> + +<h2>LXXXIII</h2> + +<p>Je n'ai jamais vu que vous eussiez besoin d'être fardé, c'est +pourquoi je n'ai point ajouté de fard à votre beauté. Je me suis +aperçu ou j'ai cru m'apercevoir que vous étiez au-dessous de +l'offre stérile de la dette d'un poëte, c'est pourquoi j'ai dormi +en parlant de vous, afin que vous pussiez montrer, puisque vous +êtes en vie, combien une plume vulgaire peut, en parlant du +mérite, rester en dessous du mérite qui fleurit en vous. Vous +m'imputez ce silence à péché, et ce sera ma gloire d'être resté +muet, car je ne fais pas tort à votre beauté en gardant le silence, +tandis que d'autres ouvrent une tombe en voulant donner +la vie; il y a plus de vie dans l'un de vos beaux yeux que +vos deux poëtes n'en peuvent imaginer à votre louange.</p> + +<h2>LXXXIV</h2> + +<p>Qui est-ce qui en dit davantage? qui est-ce qui pourrait en +dire davantage que ce grand éloge: vous seul êtes vous? Dans +quelles régions réside le trésor qui pourrait montrer où vécut +votre égal? La plume qui ne sait pas prêter quelque éclat à son +sujet est bien misérablement pauvre, mais celui qui parle de +vous, s'il peut dire que vous êtes vous-même, prête ainsi de la +dignité à son récit, en se contentant de copier ce qui est écrit +en vous, sans gâter ce que la nature a rendu si visible; et cette +copie fera honneur à son esprit et vaudra partout à son style +des éloges. Vous ajoutez une malédiction à toutes vos beautés +et à tous vos dons, vous aimez à être loué, ce qui ne vaut rien +pour votre louange.</p> + +<h2>LXXXV</h2> + +<p>Ma muse a la langue liée; mais, par décence, elle reste en +repos, tandis que des commentaires, à votre honneur, soigneusement +compilés, sont conservés en lettres d'or dans des +phrases revues par toutes les muses. Je médite de bonnes pensées, +pendant que d'autres écrivent de bonnes paroles, et, +comme un chantre illettré, je réponds «Amen!» à toutes les +hymnes que produit cet habile esprit, sous une forme soignée +avec une plume raffinée. En vous entendant vanter, je dis +«c'est bien cela, c'est vrai;» et à tous ces éloges j'ajoute +quelque chose de plus, mais c'est, dans mes pensées, là où +l'amour pour vous tient son rang comme par le passé, en dépit +des paroles qui viennent les dernières; faites donc cas des +autres pour leur éloquence et paroles, faites cas de moi pour +mes pensées muettes, qui ne parlent qu'en actions.</p> + +<h2>LXXXVI</h2> + +<p>Est-ce l'élan impétueux de ces grands vers, lancés à pleines +voiles, pour arriver jusqu'à une prise trop précieuse, jusqu'à +vous, qui a renfoncé dans mon cerveau les pensées que j'y +avais mûries, leur donnant pour tombeau le sein où elles avaient +grandi? Était-ce son esprit, instruit par les esprits à écrire +au-dessus de la portée des mortels, qui m'a frappé de mort? +Non, ce n'est ni lui, ni les compères qui lui prêtent la nuit +leur concours qui ont glacé mes vers. Ce n'est ni lui, ni cet +esprit affable et familier qui, toutes les nuits, le rassasie +d'intelligence, qui peuvent se vanter de m'avoir imposé silence, +je n'ai souffert d'aucune terreur venue de là. Mais, lorsque +vous lui avez prêté votre concours pour perfectionner ses vers, +mon sujet m'a manqué, les miens en ont été affaiblis.</p> + +<h2>LXXXVII</h2> + +<p>Adieu! tu es trop précieux pour que je te possède, et il est +probable que tu sais ta valeur. La charte de ton mérite t'assure +ta liberté, mes droits sur toi ont tous un terme; car quelle +prise ai-je sur toi, si ce n'est ce que tu m'as donné? En quoi +ai-je mérité une si grande richesse? Je ne possède point de +droit à ce beau présent, en sorte que voilà mon privilége qui +m'échappe. Tu t'es donné, sans savoir ce que tu valais, ou +bien en te méprenant sur moi à qui tu le donnerais; ainsi ton +grand don né d'une méprise rentre entre tes mains, sur plus +mûr jugement. Je t'ai possédé ainsi comme un rêve nous +flatte, j'ai été roi en dormant; en me réveillant, il n'en est +plus question.</p> + +<h2>LXXXVIII</h2> + +<p>Quand tu seras disposé à me traiter légèrement et à donner +mon mérite en butte au mépris, je combattrai pour toi contre +moi-même, et je prouverai que tu es vertueux, tout en étant +parjure. Comme je connais mieux que personne mes propres +faiblesses, je ferai valoir en ton nom une histoire de défauts +cachés qui me fera tort, et toi en me perdant tu acquerras une +grande gloire, ce à quoi je gagnerai aussi, puisque attachant +sur toi toutes mes tendres pensées le mal que je me ferai, s'il +t'est avantageux, il aura pour moi un double avantage. Tel est +mon amour pour toi, je t'appartiens si complétement que je +veux porter tous les torts pour soutenir ton droit.</p> + +<h2>LXXXIX</h2> + +<p>Dis que tu m'as abandonné pour quelque défaut, et je m'étendrai +sur cette offense, parle de mon infirmité, et je me +mettrai tout de suite à boiter, je ne me défendrai point contre +tes raisons. Mon amour, tu ne peux pas me traiter aussi mal +que je me traiterai moi-même, en assignant une raison au +changement que tu désirais; sachant tes volontés, je couperai +court à nos relations, je me donnerai l'air d'un étranger, je +m'absenterai de tes promenades, ma langue ne prononcera +plus ton nom chéri, de peur de lui faire tort et de le profaner +en parlant peut-être de notre ancienne amitié. A cause de toi, +je me jure inimitié à moi-même, car je ne puis pas aimer +celui que tu détestes.</p> + +<h2>XC</h2> + +<p>Maintenant déteste-moi si tu veux, maintenant si tu dois +me détester un peu, pendant que le monde est disposé à contrarier +mes désirs, fais alliance avec la fortune ennemie, fais-moi +plier, et n'arrive pas en arrière-garde comme dernière perte. +Ah! quand mon coeur aura échappé à cette douleur, ne viens +pas sur les derrières d'un malheureux vaincu; ne donne pas +un lendemain pluvieux à une nuit agitée, pour faire tienne +une ruine décidée. Si tu me veux quitter, ne me quitte pas +le dernier, quand tous les autres petits chagrins m'auront +porté leur coup, mais viens au début, afin que je goûte dès +l'abord les dernières extrémités de la puissance de la fortune; +alors d'autres séries de douleurs, qui me semblent maintenant +des douleurs, ne seront plus rien auprès de ta perte.</p> + +<h2>XCI</h2> + +<p>Les uns se font gloire de leur naissance, les autres de leur +habileté; d'autres de leur richesse, d'autres de leur force corporelle; +d'autres encore de leurs vêtements, quoique la nouvelle +coupe soit peu heureuse; d'autres enfin de leurs faucons +ou de leurs lévriers, ou de leur cheval; et chaque caprice a son +plaisir spécial, qui l'enchante plus que tout le reste; mais ces +détails ne me touchent guère; je mets tous mes biens en un +seul. Ton amour vaut mieux pour moi qu'une haute naissance; +pour moi, il est plus riche que la richesse, plus glorieux +que les vêtements précieux, plus charmant que ne le +sont des faucons ou des chevaux. En te possédant, je me vante +de posséder l'orgueil de tous les hommes. Malheureux en +ceci seulement, c'est que tu peux m'enlever tout cela, et me +rendre parfaitement misérable.</p> + +<h2>XCII</h2> + +<p>Mais fais tout ce que tu pourras pour te dérober à moi, +jusqu'au terme de ma vie je suis assuré de te posséder, et la +vie ne durera pas pour moi plus que ton amour, car elle dépend +de cet amour. Je n'ai donc pas à craindre la pire des +souffrances, puisque ma vie doit finir avec la moindre. Je sais +qu'un état meilleur que celui qui dépend de ton caprice m'est +réservé. Tu ne saurais me troubler par ton esprit inconstant, +puisque ma vie repose sur ta révolte. Oh! quel bonheur est le +mien, heureux d'avoir ton amour, heureux de mourir! Mais +qu'y a-t-il d'assez complétement beau pour ne pas craindre +une souillure? Tu peux me trahir, sans que j'en sache rien.</p> + +<h2>XCIII</h2> + +<p>Je vivrai donc ainsi, supposant que tu es fidèle, comme un +mari trompé. Le visage de l'amour pourra me sembler toujours +le même, quoiqu'il soit changé de nouveau; tes regards seront +pour moi, ton coeur sera ailleurs: car la haine ne peut vivre +dans tes yeux, de sorte que je ne pourrai apercevoir ton changement +à mon égard. Souvent l'histoire d'un coeur faux est +écrite dans un regard, dans une moue, dans un air sombre, +dans des rides bizarres; mais en te créant le ciel a voulu que +le doux amour demeurât à jamais sur ton visage; quels que +soient tes pensées ou les mouvements de ton coeur, tes yeux +ne parlent jamais que de douceur. Combien ta beauté devient +semblable à la pomme d'Ève, si ta douce vertu ne répond pas +à l'apparence!</p> + +<h2>XCIV</h2> + +<p>Ceux qui ont le pouvoir de faire du mal et qui ne veulent +pas faire ce dont ils semblent le plus capables, qui émeuvent +les autres et restent eux-mêmes comme un bloc de marbre, +indifférents, glacés, et lents à la tentation, héritent avec +justice des grâces du Ciel et savent épargner les richesses de +la nature; ils sont maîtres et seigneurs de leurs visages, les +autres ne sont que les intendants de leur mérite. La fleur de +l'été est douce pour l'été, quoique pour elle-même elle ne +fasse que vivre et mourir; mais si cette fleur devient une vile +infection, la plus vile mauvaise herbe la surpasse en dignité; +car les plus douces choses deviennent parfois les plus amères; +les lis qui empestent ont une bien plus mauvaise odeur que les +mauvaises herbes.</p> + +<h2>XCV</h2> + +<p>Combien tu rends aimable et douce la honte qui souille, +comme un ver au coeur d'une rose odorante, la beauté de ton +nom à peine entr'ouvert! Oh! dans quelles douceurs ne sais-tu +pas enfermer tes péchés! Cette langue qui raconte l'histoire de +ta vie, en faisant sur tes plaisirs des commentaires licencieux, +ne peut en quelque sorte te blâmer qu'en te louant; en prononçant +ton nom, on donne de l'attrait à de fâcheux rapports. +Oh! quelle demeure ont les vices qui t'ont choisie pour leur +habitation! Toi dont le voile de la beauté couvre tous les défauts, +et transforme en charmes tout ce que les yeux peuvent +apercevoir. Sache faire usage, mon cher coeur, de cet immense +privilége; le couteau le mieux affilé s'émousse lorsqu'on ne +sait pas s'en servir.</p> + +<h2>XCVI</h2> + +<p>Les uns disent que ton défaut, c'est la jeunesse, les autres +que c'est le libertinage; d'autres disent que ton charme, c'est +la jeunesse, et la douce gaieté; tous aiment plus ou moins ta +grâce et tes défauts; tu changes en grâces les défauts qui +t'appartiennent. De même que sur le doigt d'une reine assise sur +son trône, on trouve du prix au bijou le moins précieux; de +même les erreurs qui sont tiennes se transforment en vérités, +et passent pour des choses vraies. Combien d'agneaux le loup +cruel pourrait séduire, s'il pouvait prendre l'apparence d'un +agneau! Combien tu pourrais entraîner de ceux qui te contemplent, +si tu voulais user de tout ton pouvoir! Mais n'en +fais rien; je t'aime de telle sorte, qu'étant à moi, ta bonne +renommée est mienne!</p> + +<h2>XCVII</h2> + +<p>Ah! que mon absence loin de toi, charme de l'année qui +s'écoule, a ressemblé à un hiver! Quel frimas j'ai ressenti! +Combien j'ai vu de jours sombres! Partout la nudité du vieux +décembre! Et pourtant, ces jours où j'étais loin de toi étaient +des jours d'été; l'automne enfantait, pleine de riches trésors +portant le pesant fardeau du printemps, comme le sein d'une +veuve après la mort de son époux. Et cependant cette abondante +postérité ne m'apparaissait que comme une espérance +d'orphelins, et un fruit sans père; mais l'été et ses plaisirs +t'accompagnent; si tu t'éloignes, les oiseaux eux-mêmes sont +muets; ou, s'ils chantent, c'est avec un accent si triste, que +les femelles pâlissent et redoutent l'approche de l'hiver.</p> + +<h2>XCVIII</h2> + +<p>J'ai été loin de vous au printemps, lorsqu'Avril à l'orgueilleux +bariolage, revêtu de tous ses atours, répandait sur toute +chose un bel esprit de jeunesse, que le pesant Saturne riait et +sautait avec lui. Et cependant ni le chant des oiseaux, ni le +doux parfum des fleurs à l'odeur et aux nuances variées, n'ont +pu me faire chanter un refrain d'été, ni les cueillir du fier +sein où elles croissaient. Je n'ai pas admiré la blancheur des +lis; ni loué le sombre vermillon de la rose; tout cela n'était +que des douceurs, des joies figurées, copiées sur vous, vous +modèle de toutes les beautés. Je me croyais encore en hiver, +et vous absente, je jouais avec tout cela comme avec votre +ombre.</p> + +<h2>XCIX</h2> + +<p>Et je grondais ainsi la précoce violette. Charmante voleuse, +où as-tu dérobé ton doux parfum, si ce n'est au souffle de mon +amour? Tu as trop vivement coloré dans ses veines l'orgueil +qui rougit ta douce joue. Je reprochais au lis d'avoir emprunté +ta main, et aux boutons de marjolaine d'avoir volé tes cheveux; +les roses tremblaient sur les épines, l'une rouge de +honte, l'autre blanche de désespoir; une troisième, ni rouge +ni blanche, avait pris un peu des deux autres, et à son larcin +elle avait ajouté ton souffle embaumé; mais pour la punir, +dans l'orgueil de toute sa beauté, une chenille envieuse la +dévorait. J'ai vu beaucoup d'autres fleurs, mais je n'en ai pas +vu une seule qui ne t'eût dérobé son parfum ou sa couleur.</p> + +<h2>C</h2> + +<p>Où donc es-tu, muse, toi qui oublies si longtemps de parler, +de ce qui te donne toute ta puissance? Dépenses-tu ta vigueur +pour quelque sujet indigne, et diminues-tu ta force, en la +prêtant à quelque chant frivole et vil? Reviens, muse oublieuse, +et répare bien vite par de doux accents un passé si +mal employé; chante pour l'oreille qui estime tes vers et qui +donne à ta plume du talent et de la puissance. Lève-toi, muse +oisive, et regarde si le Temps a gravé quelque ride sur le doux +visage de mon bien-aimé. S'il y en a une seule, fais la satire +de la décadence, fais mépriser partout les ravages du temps. +Donne à mon amour une renommée plus prompte que le +Temps n'use la vie; tu pourras ainsi arrêter sa faux et son +couteau recourbé.</p> + +<h2>CI</h2> + +<p>O muse vagabonde, comment te feras-tu pardonner de négliger +ainsi la vérité retrempée dans la beauté? La vérité et la +beauté dépendent toutes deux de mon amour, et tu fais comme +elles; tu trouves là ta dignité. Réponds, muse, ne diras-tu +pas par hasard: «La vérité n'a pas besoin qu'une autre couleur +s'ajoute à sa couleur, la beauté n'a pas besoin d'un crayon +pour faire ressortir la vérité de la beauté, ce qui est parfait +l'est plus encore, lorsqu'on ne le mélange pas?» Parce que +la louange n'est pas nécessaire, veux-tu rester muette? n'excuse +pas ainsi ton silence; car il dépend de toi de le faire +survivre à une tombe toute dorée, et de lui assurer les éloges +des siècles à venir. Remplis donc ton office, ô muse. Je t'apprendrai +comment il faut le faire vivre dans la postérité tel +qu'il apparaît aujourd'hui.</p> + +<h2>CII</h2> + +<p>Mon amour est plus fort, quoique plus faible en apparence; +je n'aime pas moins, quoique je paraisse moins aimer. C'est un +amour vénal, que celui dont la bouche va partout publiant la +riche valeur; notre amour était jeune, et encore dans son +printemps, quand j'avais coutume de le célébrer dans mes +vers; semblable à Philomèle qui chante au plus fort de l'été, +et fait taire son chalumeau quand les jours prennent de la +maturité. Non que l'été soit moins agréable aujourd'hui que +lorsque ses hymnes mélancoliques faisaient faire silence à la +nuit; mais tous les rameaux sont chargés d'une musique +plaintive, et les plaisirs qui deviennent communs perdent leur +charme précieux. Comme elle, je me tais parfois, car je ne +voudrais pas vous importuner de mes chants.</p> + +<h2>CIII</h2> + +<p>Hélas! quelle pauvreté montre ma muse, quand elle a un +tel sujet pour déployer son orgueil! La vérité toute nue a +plus de valeur que lorsque tous mes éloges viennent s'y ajouter. +Oh! ne me blâmez pas si je ne puis plus écrire! Regardez +dans votre miroir, et vous y verrez un visage qui vient détruire +toutes mes grossières inventions, qui ôte tout prix à mes vers, +et me couvre de honte. Ne serait-il donc pas criminel, en voulant +corriger, de gâter ce qui était auparavant beau? Car mes +vers tendent uniquement à dire vos charmes et vos mérites; +et votre miroir, quand vous le regardez, vous montre plus, +bien plus que ne sauraient dire mes vers.</p> + +<h2>CIV</h2> + +<p>Pour moi, mon bel ami, vous ne serez jamais vieux, car votre +beauté me paraît être aujourd'hui telle que je la vis quand +je vous contemplai pour la première fois. Le froid de trois hivers +a fait tomber des forêts l'orgueil de trois étés; j'ai vu dans +le cours des saisons trois beaux printemps se transformer en +automnes jaunissantes; trois fois les parfums d'avril ont été +consumés par les chaleurs de juin, depuis que je vous ai vu +pour la première fois dans votre fraîcheur, vous qui êtes encore +vert. Ah! pourtant la beauté, comme l'aiguille d'un +cadran, se dérobe peu à peu, sans qu'on voie sa marche, de +même votre teint charmant, que je crois voir toujours le +même, ne reste pas immobile, et mes yeux peuvent me tromper. +Entends donc ceci, ô toi, âge encore à naître; avant que +vous fussiez né, l'été de la beauté était mort.</p> + +<h2>CV</h2> + +<p>Qu'on n'appelle pas mon amour une idolâtrie! Qu'on ne +dise pas que mon bien-aimé est une idole, puisque tous mes +chants et toutes mes louanges doivent à jamais le célébrer, lui +et toujours lui. Mon ami est bon aujourd'hui, bon demain, +toujours constant dans une perfection merveilleuse: ainsi +mes vers, réduits à chanter la constance, n'expriment qu'une +seule chose, et renoncent à toute variété. Beau, bon et fidèle, +voilà tout mon sujet. Beau, bon et fidèle, en empruntant +d'autres expressions et je dépense tout ce que j'ai d'invention +à opérer ce changement, à mettre en un seul trois thèmes, +qui me donnent une marge inouïe. On a souvent vu séparées, +la beauté, la bonté et la fidélité, mais jusqu'à ce jour, elles +ne s'étaient jamais réunies en une seule personne.</p> + +<h2>CVI</h2> + +<p>Quand je vois, dans les chroniques du temps passé, des descriptions +des plus belles personnes, et de beaux vieux vers en +l'honneur de dames qui sont mortes et de charmants seigneurs; +alors, dans le blason des perfections de la beauté, de la main, +du pied, de la lèvre, de l'oeil, du front, je vois que les plumes +antiques ont voulu exprimer la beauté que vous possédez aujourd'hui. +Toutes leurs louanges ne sont que des prophéties +de notre temps, elles vous annoncent toutes; si ce n'était qu'ils +vous ont contemplée avec des yeux prophétiques, ils n'auraient +pas eu assez de talent pour chanter vos mérites. Car nous, qui +voyons maintenant le temps présent, nous avons des yeux +pour admirer, mais nos langues sont inhabiles à vous célébrer.</p> + +<h2>CVII</h2> + +<p>Ni mes propres craintes, ni l'âme prophétique du vaste +univers qui rêve aux choses à venir, ne peuvent assigner une +durée à mon fidèle amour, ni le regarder comme exposé à une +condamnation fatale. La lune mortelle a supporté son éclipse, +et les tristes augures se rient de leurs propres présages. Les +incertitudes sont maintenant parfaitement certaines et la paix +proclame d'éternelles branches d'olivier. Mon amie est resplendissante +de la rosée de ce temps embaumé, et la mort +s'incline devant moi, puisqu'en dépit d'elle je vivrai dans ces +pauvres vers, tandis qu'elle insulte à des tribus stupides et +muettes. Et toi, tu trouveras ici un monument à ta louange, +lorsque les cimiers et les tombeaux de bronze des tyrans auront +disparu.</p> + +<h2>CVIII</h2> + +<p>Qu'y a-t-il dans le cerveau que l'encre puisse retracer, et +que mon fidèle coeur n'ait pas dépeint pour toi? Quoi de nouveau +à dire, quoi de nouveau à enregistrer, pour exprimer +mon amour ou ton mérite accompli? Rien, cher enfant; mais +cependant, il faut que je redise chaque jour la même chose, +comme de saintes prières. Je ne trouve vieux rien de vieux; +tu es à moi, je suis à toi, comme le jour où pour la première +fois j'ai célébré ton nom charmant. L'amour éternel dans la +nouvelle enveloppe de l'amour ne craint ni la poussière ni les +outrages du temps; il ne laisse point de place à des rides nécessaires, +l'antiquité lui appartient à tout jamais, et il trouve +la première invention de l'amour là où le temps et les formes +extérieures voudraient faire croire que l'amour est mort.</p> + +<h2>CIX</h2> + +<p>Oh! ne dites jamais que je n'étais pas fidèle, lors même que +mon absence semblerait pouvoir faire douter de ma flamme. +Il me serait aussi facile de me quitter moi-même, que de m'éloigner +de mon âme qui repose dans ton sein. C'est la demeure +de mon amour: si j'ai erré au loin comme ceux qui +voyagent, je reviens enfin, au jour dit, et toujours le même, +et j'apporte moi-même de l'eau pour laver ma souillure. Bien +que toutes les erreurs qui assiégent tous les hommes aient +régné en moi, ne crois jamais que mon coeur ait pu être assez +honteusement souillé pour ne compter pour rien tous les mérites. +Je ne vois rien dans ce vaste univers, rien que toi, ma +rose; tu es mon tout.</p> + +<h2>CX</h2> + +<p>Hélas! il est vrai, j'ai erré çà et là et j'ai pris l'habit d'un +paillasse au vu de tous; j'ai blessé mes propres sentiments, +fait peu de cas de ce qu'il y a de plus précieux; et j'ai fait de +vieux crimes avec des affections nouvelles. Il est trop vrai que +j'ai contemplé la vérité d'un oeil oblique et mécontent; mais, +à tout prendre, ces écarts ont donné à mon coeur une jeunesse +nouvelle, et mes tristes essais m'ont prouvé que tu valais +mieux que tout le reste. Maintenant tout est terminé; +possède ce qui n'aura pas de terme. Je n'aiguiserai plus jamais +mon appétit dans de nouvelles épreuves, pour juger une +plus ancienne amie, un Dieu d'amour, qui est désormais tout +pour moi. Accueille-moi donc favorablement, toi qui es mon +ciel, et reçois-moi sur ton sein si pur et si tendre.</p> + +<h2>CXI</h2> + +<p>Oh! par amour pour moi, blâmez la Fortune, cette déesse +coupable de mes mauvaises actions, qui n'a pourvu à mon +existence qu'en me forçant de faire appel au public, qui engendre +les moeurs publiques. C'est pour cela que mon nom +reçoit une flétrissure, et que ma nature porte presque l'empreinte +de son travail, comme la main du teinturier; plaignez-moi +donc, et souhaitez que je pusse me renouveler. Patient +docile, je boirai des potions de vinaigre; je ne trouverai amère +aucune amertume si elle peut combattre ma terrible maladie; +j'accepterai tout châtiment qui pourra me corriger. Plaignez-moi +donc, cher ami, et je vous assure que votre pitié suffira +pour me guérir.</p> + +<h2>CXII</h2> + +<p>Votre amour et votre pitié effacent la marque que le scandale +vulgaire a imprimée sur mon front. Que m'importe qu'on +dise du bien ou du mal de moi, pourvu que vous abritiez mes +défauts, et que vous approuviez mes qualités. Vous êtes pour +moi l'univers entier, et je dois m'efforcer de recueillir de +votre bouche soit le blâme soit la louange. Personne d'autre +n'est rien pour moi, je ne me soucie de personne; que la destinée +ou le jugement du monde me traite bien ou mal. Je jette dans +un si profond abîme tout souci des autres voix, que la langue +de ma vipère ne peut plus ni critiquer ni flatter. Voyez comment +je me console de l'oubli: Vous êtes si profondément +établie dans mon âme, que tout le reste du monde me paraît +mort.</p> + +<h2>CXIII</h2> + +<p>Depuis que je vous ai quittée, mon oeil est dans mon coeur, +et ce qui me conduit à travers le monde n'accomplit qu'à +demi ses fonctions, et est à moitié aveugle; il a l'air de voir, +mais en réalité, il est absent; car il ne transmet à mon coeur +aucune forme d'oiseau ni de fleur, dont il s'empare; l'esprit +n'a point de part à sa rapide perception, et ne retient pas par +lui-même ce qu'il saisit: car s'il voit le spectacle le plus affreux +ou le plus charmant, la plus douce physionomie, ou la +créature la plus difforme, une montagne ou l'Océan, le jour +ou la nuit, un corbeau ou une colombe, il les revêt de votre +forme. Incapable de plus, absorbé en vous, mon esprit trop +fidèle me fait mentir.</p> + +<h2>CXIV</h2> + +<p>Peut-être mon coeur, rempli de votre image, accepte-t-il +cette flatterie, qui est le fléau des souverains? Ou bien dirai-je +que mon oeil dit vrai, et que votre amour lui a enseigné ce +miracle d'alchimie? Il transforme des monstres et des objets +odieux en chérubins qui ressemblent à votre charmante personne, +faisant de tout ce qui est mauvais un tout parfait, dès +que les objets sont soumis à ses rayons. Oh! j'avais raison au +début; mon oeil est un flatteur, et mon grand coeur l'accepte +royalement. Mon oeil sait bien ce qui charme son goût, et il +prépare la coupe pour son palais. S'il est empoisonné, le mal +n'est pas grand, puisque mon oeil l'aime, et commence tout +le premier.</p> + +<h2>CXV</h2> + +<p>Les vers que j'ai écrits jadis en ont menti; surtout ceux +qui ont dit que je ne pouvais pas vous aimer plus tendrement; +et cependant je ne concevais pas alors comment ma flamme +alors si vive pourrait encore devenir plus ardente. Je songeais +au temps, dont les innombrables accidents viennent annuler +les voeux, et changer les décrets des rois, altèrent la sainte +beauté, émoussent les désirs les plus vifs, et font changer +d'objet aux esprits les plus puissants; hélas, puisque je craignais +la tyrannie du temps, ne pouvais-je pas dire alors: +«Maintenant je vous aime mieux que jamais?» J'étais certain +de l'incertitude des choses, je couronnais le présent, je +doutais du reste. L'amour est un enfant; n'aurais-je donc pu +le dire, et promettre une entière croissance à qui croît aujourd'hui?</p> + +<h2>CXVI</h2> + +<p>Je n'admets point d'obstacles qui puissent entraver le +mariage de coeurs fidèles. Ce n'est pas de l'amour qu'un +amour qui change quand il trouve du changement, ou qui +succombe et s'éloigne quand on s'éloigne de lui. Oh! non! c'est +un fanal inébranlable qui contemple les tempêtes, sans jamais +se laisser émouvoir par elles; c'est une étoile pour toutes les +barques errantes; on ignore sa valeur, bien qu'on puisse +mesurer la hauteur où il se trouve. L'amour n'est pas le jouet +du temps, quoiqu'il frappe de sa faucille recourbée les lèvres et +les joues vermeilles; l'amour ne change pas avec les heures +et les semaines rapides, mais il dure jusqu'au dernier jour. +Si c'est une erreur, et qu'on puisse me le prouver, je n'ai +jamais écrit, et nul homme n'a jamais aimé.</p> + +<h2>CXVII</h2> + +<p>Accusez-moi en disant que j'ai gaspillé tout ce dont j'aurais +dû récompenser votre rare mérite; que j'ai oublié de faire +appel à votre précieux amour, auquel me rattachent tous les +jours tant de liens; que j'ai souvent vécu parmi des coeurs +inconnus et négligé vos droits si chèrement achetés; que j'ai +laissé le vent enfler toutes les voiles qui pouvaient me transporter +bien loin de vous. Notez tous mes caprices et toutes +mes erreurs; accumulez vos reproches fondés sur des preuves +véritables; regardez-moi d'un oeil courroucé, mais ne me tuez +pas dans votre haine qui s'éveille, puisque je dis, pour me défendre, +que j'ai cherché à mettre à l'épreuve la constance et +la vertu de votre amour.</p> + +<h2>CXVIII</h2> + +<p>De même que pour aiguiser notre appétit, nous approchons +de notre palais des boissons acides; de même que pour prévenir +des maladies encore à naître, nous sommes malades pour +éviter la maladie, quand nous nous purgeons; de même, moi +qui étais tout plein de votre inaltérable douceur, j'ai voulu +me nourrir de sauces amères, et las de mon bien-être, j'ai +trouvé une sorte de plaisir à être malade, avant que cela fût +vraiment nécessaire. C'est ainsi que ma politique amoureuse, +en voulant prévenir des maux qui n'existaient pas, a créé des +maux certains, et amené le trouble dans une santé qui, fatiguée +du bien, avait voulu être guérie par le mal. Mais par là +j'ai appris, et je tiens la leçon pour bonne, que les drogues +empoisonnent celui qui avait pu se lasser de vous.</p> + +<h2>CXIX</h2> + +<p>Ah! combien j'ai bu de boissons faites de larmes de sirènes, +distillées dans des alambics aussi effroyables que l'enfer: +j'ai craint en espérant, et j'ai espéré en craignant, perdant +toujours quand je me croyais près de gagner! Quelles déplorables +erreurs a commises mon coeur, tandis qu'il se croyait +plus heureux qu'il ne l'avait jamais été! Combien mes yeux +ont erré loin de leur sphère, dans la folie de cette fièvre insensée! +O bénéfice du mal! je comprends aujourd'hui que ce +qu'il y a de meilleur est rendu meilleur encore par le mal; +et l'amour détruit, lorsqu'il se relève, devient plus beau, +plus fort, plus grand qu'au premier abord. Je reviens suffisamment +châtié, et je gagne à ma souffrance trois fois plus +que je n'ai perdu.</p> + +<h2>CXX</h2> + +<p>Je suis bien aise aujourd'hui que vous ayez été jadis si +froide à mon égard, et il faut que je me courbe sous le poids +de ma faute, en souvenir du chagrin que je ressentis alors, à +moins que mes nerfs ne soient d'airain ou d'acier martelé. +Car si ma froideur vous a autant fait souffrir que j'ai souffert +jadis de la vôtre, vous avez dû passer votre temps en enfer. +Et moi, tyran que je suis, je n'ai pas songé à peser ce que +m'avait autrefois coûté votre crime. Oh! si votre nuit de douleur +m'avait rappelé combien le vrai chagrin déchire le coeur, et +si je vous avais offert, comme vous me l'offrîtes alors, l'humble +onguent qui guérit les coeurs blessés! mais votre faute d'autrefois +m'est un gage. La mienne paye la rançon de la vôtre, +et la vôtre doit payer ma rançon.</p> + +<h2>CXXI</h2> + +<p>Il vaut mieux être vil que d'être estimé vil, si, lorsqu'on ne +l'est pas, on vous reproche de l'être; le plaisir le plus légitime +est condamné quand il est jugé, non sur notre sentiment, mais +sur celui des autres. Car pourquoi les regards traîtres et faux +des autres viendraient-ils troubler mon sang généreux? Ou +pourquoi y a-t-il, autour de mes faiblesses, des espions plus +faibles encore qu'elles, et qui trouvent mal ce que je crois +bien? Non, je suis ce que je suis, et ceux qui mesurent mes +fautes me prêtent leurs propres erreurs: je puis être droit, +quoiqu'ils soient eux-mêmes de travers: il ne faut pas envisager +mes actes par leurs méchantes pensées; à moins qu'ils +ne soutiennent ce mal général, que tous les hommes sont +mauvais, et qu'ils triomphent dans leur perversité.</p> + +<h2>CXXII</h2> + +<p>Les tablettes que tu m'as données, sont gravées dans mon +esprit avec un souvenir durable qui subsistera bien au delà du +temps présent, de ce rang insignifiant, et jusqu'à l'éternité: +ou du moins aussi longtemps que la nature laissera subsister +mon esprit et mon coeur, jusqu'à ce qu'ils abandonnent au +triste oubli leur part de toi, ton souvenir ne pourra jamais +s'effacer. Ces pauvres tablettes n'en sauraient contenir autant, +et je n'ai pas besoin de porter en compte ton précieux amour; +aussi ai-je eu l'audace de les donner à d'autres, pour me confier +à des tablettes plus capables de le recevoir: garder un +objet destiné à me faire souvenir de toi, ce serait faire entendre +que je pourrais t'oublier.</p> + +<h2>CXXIII</h2> + +<p>Non! Tu ne pourras te vanter, oh! temps, de ce que je +change: les pyramides construites avec un art nouveau, n'ont +pour moi rien de nouveau, ni de singulier: elles ne sont +qu'une autre forme d'un ancien spectacle. Le temps est court +pour nous, aussi nous admirons ce que tu nous présentes d'ancien; +et nous préférons croire que cela est né suivant notre +fantaisie plutôt que de croire que nous l'avons déjà entendu +raconter. Je te porte un défi à toi dans tes annales; le présent ni +passé n'ont rien qui me surprennent; car tes récits mentent +comme ce que nous voyons nous-mêmes: ta constante précipitation +grandit ou diminue les objets; voici ce dont je fais +voeu, et ce qui durera à jamais, c'est que je serai fidèle, en dépit +de ta faux et de toi.</p> + +<h2>CXXIV</h2> + +<p>Si mon précieux amour n'était que l'enfant de la grandeur, +la Fortune pourrait renier cet enfant bâtard, aussi sujet à +l'amour ou à la haine du Temps que de l'ivraie cueillie au milieu +de l'ivraie, ou des fleurs parmi d'autres fleurs. Mais non, +il a grandi loin des accidents du sort; il ne souffre pas au +milieu d'une pompe souriante, il ne succombe pas aux coups +du sombre mécontentement, selon que la mode l'y invite; il +ne craint pas la politique, cette hérétique qui fait son oeuvre +dans un bail d'heures rapides, mais il reste debout, suprême +politique, qui ne grandit pas avec la chaleur, et que ne sauraient +noyer les orages. J'en prends à témoin ces fous du +temps, qui meurent pour le bien, après avoir vécu pour le +crime.</p> + +<h2>CXXV</h2> + +<p>Que m'importerait de porter le dais, d'honorer dans la +forme ce qui est extérieur, ou de construire pour l'éternité de +vastes bases, qui seraient moins durables que les ruines ou +le néant? N'ai-je pas vu tout perdre à ceux qui ne songeaient +qu'aux biens et aux faveurs de ce monde, qui leur rendaient +les plus grands hommages, et perdaient la simple saveur en +cherchant des mélanges plus précieux? Pauvres ouvriers, qui +se consumaient en regards! Non; je veux être obséquieux +dans ton coeur, reçois mon oblation, elle est pauvre mais libre; +nulle autre ne veut s'y mêler; elle ne connaît pas l'art, mais +rends-la mutuelle; je me donne seulement à toi. Loin de +moi, dénonciateur suborné! plus tu l'attaques, et plus l'âme +fidèle échappe à ton pouvoir!</p> + +<h2>CXXVI</h2> + +<p>O toi, aimable enfant, qui tiens en ton pouvoir le miroir +capricieux du Temps, et l'heure, sa faucille! Toi qui as grandi +en décroissant, et qui nous montres tes adorateurs en train de +se flétrir, tandis que tu grandis, ô charmante créature. Si la +nature, souveraine maîtresse de ce qui périt tandis que tu +avances, veut encore te retenir, elle te garde afin de déshonorer +le Temps par son habileté, et de tuer les tristes minutes. +Cependant crains-la, ô toi, favori de son caprice; elle peut retenir, +mais non conserver son trésor; il faut finir par entendre +son appel; elle ne se tait que pour te rendre.</p> + +<h2>CXXVII</h2> + +<p>Jadis ce qui était noir ne passait pas pour blanc, ou, +lorsqu'on le jugeait tel, il ne portait pas le nom de beauté, +mais maintenant le noir est l'héritier successif de la beauté, +et la beauté est outragée par une honte bâtarde; car depuis +que la main a pris le pouvoir de la nature, pour embellir la +laideur du faux attrait de l'art, la charmante beauté n'a plus +de nom, ni d'heure sacrée, elle est profanée, lorsqu'elle n'est +pas dans la disgrâce. Aussi les yeux de ma maîtresse sont-ils +d'un noir de corbeau, ses yeux si beaux; et ils ont air de pleurer +sur celles qui, n'étant pas nées avec le teint blanc, ne manquent +d'aucun attrait, et insultent la créature par leur charme mensonger, +mais lorsqu'ils pleurent, le chagrin leur va si bien que +tout le monde dit que ta beauté devrait revêtir cet aspect.</p> + +<h2>CXXVIII</h2> + +<p>Combien, lorsque tu joues, toi qui es ma musique, une douce +musique sur ce bois béni que font résonner tes doigts charmants, +lorsque tu fais doucement obéir cette harmonie vibrante +qui étonne mon oreille, combien souvent j'envie ces +marteaux qui s'élancent pour baiser la tendre paume de ta +main, tandis que mes pauvres lèvres, qui devraient recueillir +cette récolte, rougissent à tes côtés de la hardiesse de ce bois? +Pour être ainsi caressées, elles changeraient volontiers de +place et de sort avec ces petits morceaux de bois sautillants +sur lesquels tes doigts se promènent avec une douce élégance, +rendant un bois mort plus heureux que des lèvres vivantes. +Puisque ces impertinents marteaux ont un pareil bonheur, +donne-leur tes doigts, et donne-moi tes lèvres à embrasser.</p> + +<h2>CXXIX</h2> + +<p>La luxure est la dépense de l'âme dans un abîme de honte, +et jusqu'à ce qu'elle soit satisfaite, la luxure est parjure, +meurtrière, sanguinaire, digne de blâme, sauvage, excessive, +grossière, cruelle, et digne d'inspirer la méfiance dès qu'elle est +satisfaite, on la méprise: on la poursuit au delà de toute raison, +et dès qu'on en a joui, on la hait au delà de toute raison, +comme une amorce placée à dessein pour rendre fou celui +qui s'y laissera prendre. On la poursuit avec folie, et la possession +vous rend fou, avant, pendant et après, elle est +extrême. Dans l'avenir elle semble un bien suprême, dans le +passé, elle n'est qu'une souffrance; d'avance, on la regarde +comme une joie future, mais après, ce n'est plus qu'un rêve: +tout le monde sait cela; et cependant personne ne sait comment +éviter le ciel qui conduit les hommes dans cet enfer.</p> + +<h2>CXXX</h2> + +<p>Les yeux de ma maîtresse ne sont rien auprès du soleil, le +corail est bien plus vermeil que ne sont ses lèvres; si la neige +est blanche, ses seins sont noirs; si les cheveux sont en fil de +fer, elle a sur la tête des fils de fer noir. J'ai vu des roses panachées, +blanches et rouges, mais je ne vois pas sur ses joues +de semblables roses, et il y a des parfums encore plus charmants +que le souffle qui s'exhale des lèvres de ma maîtresse. +J'aime à l'entendre parler, et cependant je sais bien que la +musique a un son bien plus agréable; j'avoue que je n'ai jamais +vu marcher une déesse; ma maîtresse, quand elle marche, +foule le sol; et cependant, de par le ciel, je crois que mon +amie est aussi précieuse que toutes celles qu'on accable de +comparaisons menteuses.</p> + +<h2>CXXXI</h2> + +<p>Tu es aussi tyrannique, telle que tu es, que celles dont les +charmes les rendent fièrement cruelles. Car tu sais bien que +pour mon coeur tendre et fidèle tu es le plus beau et le plus +précieux des bijoux. Cependant, de bonne foi, il en est qui +disent que ton visage n'est pas de nature à faire gémir l'amour. +Je n'ose pas dire qu'ils se trompent, quoique je me le jure à +moi-même dans la solitude. Et pour être sûr que je n'ai pas +tort de le jurer, je gémis mille fois, mais en pensant à ton visage, +quand je me repose sur ton sein, je déclare qu'à mon +avis ton teint brun est plus blanc que tout au monde. Tu n'as +de noir que tes actions, et c'est là, je pense, ce qui fait naître +ces calomnies.</p> + +<h2>CXXXII</h2> + +<p>J'aime tes yeux, et ceux qui connaissent ton coeur me tourmentent +de leur dédain, en faisant semblant de me plaindre: +ils se sont vêtus de noir, et ils pleurent tendrement en contemplant +ma douleur avec une charmante cruauté. Véritablement +le soleil du matin qui brille dans le ciel ne pare pas +même les joues grises de l'orient, et l'étoile qui se montre le +soir, n'orne pas plus le sombre occident que ces deux yeux en +deuil ne parent ton visage: Oh, si ton coeur pouvait donc aussi +pleurer sur moi, puisque le deuil te va si bien, et si ta pitié +pouvait s'étendre sur tout! Alors, je jurerais que la beauté elle-même +est noire et que toutes celles qui n'ont pas ton teint +sont laides.</p> + +<h2>CXXXIII</h2> + +<p>Malheur à ce coeur qui fait gémir mon coeur, par la profonde +blessure qu'il fait à mon ami et à moi! N'est-ce pas +assez de me torturer, sans qu'il faille encore réduire à l'esclavage +mon plus cher ami? Ton cruel regard m'a enlevé à moi-même, +et tu as encore plus complétement absorbé celui qui +me tient le plus près au coeur; je suis abandonné par lui, par +moi-même et par toi; triple tourment que d'être ainsi persécuté. +Emprisonne mon coeur dans la forteresse de ton coeur +d'acier, mais que mon pauvre coeur serve d'otage pour le coeur +de mon ami; si tu me gardes, que mon coeur soit sa sentinelle; +tu ne pourras pas user de rigueur dans ma prison; et +pourtant si, car je suis tellement absorbé en toi, que moi et +tout ce qui est en moi, nous t'appartenons par force.</p> + +<h2>CXXXIV</h2> + +<p>Maintenant j'ai avoué qu'il est à toi, et je me suis moi-même +engagé selon ton bon plaisir; je me livre à toi, afin que tu +délivres cet autre moi, qui sera ma consolation. Mais tu ne +le veux pas, et lui, il ne veut pas être libre, car tu es prudente, +et il est bon! Il a appris à écrire pour moi, sous ce joug +qui le lie avec tout autant de puissance. Tu veux prendre la +garantie de ta beauté, comme un vrai usurier, qui sait se servir +de tout; et tu implores un ami, devenu débiteur par amour +pour moi; je le perds pour m'en être servi sans générosité. Je +l'ai perdu; nous sommes, lui et moi, en ton pouvoir; il paye la +somme totale, et cependant je ne suis pas libre.</p> + +<h2>CXXXV<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a></h2> + +<p>Quel que puisse être le désir, tu as ta volonté, la volonté +d'acquérir et de posséder à satiété; je sais trop bien qui te +contrarie, en venant ainsi ajouter à ta douce volonté. Ne veux-tu +pas, toi dont la volonté est vaste et spacieuse, consentir une +fois à cacher ma volonté dans la tienne? La volonté sera-t-elle +toujours bien accueillie chez les autres, et toujours repoussée +chez moi? La mer, qui n'est que de l'eau, reçoit pourtant la +pluie, qui ajoute aux trésors de son abondance; daigne donc, +toi qui es riche en volonté, ajouter à ta volonté une mienne +volonté pour rendre ta volonté plus vaste encore. Ne tue pas +des suppliants dans ta cruelle beauté. Ne pense qu'à un seul, à +moi qui suis Will.</p> + +<blockquote class="footnote"><b><a id="footnote1" +name="footnote1">Note 1:</a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> Les deux sonnets qui se succèdent ici, CXXXV et CXXXVI, +sont presque incompréhensibles en français, parce qu'ils se composent +d'une série de jeux de mots sur <i>will</i>, volonté; <i>will</i>, sera, +et <i>Will</i>, abrégé de William, nom de baptême de Shakspeare.</b></blockquote> + +<h2>CXXXVI</h2> + +<p>Si ton âme te reproche ma présence, jure à ton âme aveugle +que j'étais ton <i>Will</i> (ta volonté), et ton âme sait bien que la +volonté y est admise. Remplis, en cela du moins, par amour, +ma requête amoureuse. <i>Will</i> comblera le trésor de ton amour; +oui, comble-le de volontés, et que la mienne en soit une, nous +prouvons facilement que parmi des choses innombrables, une +seule chose ne compte pour rien. Laisse-moi donc passer +inaperçu dans la quantité, quoique je veuille compter dans le +nombre de tes biens. Ne me compte pour rien, pourvu que tu +comptes ce rien qui est moi, comme quelque chose qui t'est +agréable. Aime seulement mon nom, et aime-le toujours: +Alors tu m'aimeras, car mon nom est <i>Will</i>.</p> + +<h2>CXXXVII</h2> + +<p>O toi, Amour, fou aveugle, que fais-tu à mes yeux? ils regardent, +et ne voient pas ce qu'ils voient; ils savent ce que c'est +que la beauté, ils voient où elle réside, et cependant ils +prennent ce qu'il y a de pire pour ce qu'il y a de meilleur. Si +les yeux, pervertis par des regards trop partiaux, sont ancrés à +la baie où voyagent tous les humains, pourquoi as-tu forgé des +hameçons, avec la fausseté des regards, pour m'enlever mon +bon jugement? Pourquoi mon coeur regarderait-il comme un +domaine séparé ce qu'il sait être la propriété commune de tout +l'univers? Ou, pourquoi mes yeux, qui voient tout cela, ne +disent-ils pas que c'est un crime de mettre la belle vérité sur +un aussi laid visage? Mon coeur et mes yeux ont commis des +erreurs à l'égard de ce qui est bien et véritable, et maintenant +ils appartiennent à cette triste fausseté..</p> + +<h2>CXXXVIII</h2> + +<p>Quand ma maîtresse jure qu'elle n'est que vérité, je la +crois, quoique je sache qu'elle ment; afin qu'elle me prenne +pour un jeune adolescent encore ignorant des fausses subtilités +du monde. De même je crois à tort qu'elle me croit jeune, +bien qu'elle sache que mes beaux jours sont loin; je me fie +simplement à sa langue trompeuse. Ainsi des deux côtés nous +supprimons la simple vérité. Mais pourquoi ne dirait-elle pas +qu'elle n'est pas véridique? Et pourquoi ne dirais-je pas que +je suis vieux? Oh! l'amour fait bien mieux de prétendre à une +entière vérité, et le vieillard amoureux n'aime pas qu'on parle +de son âge. Je lui mens, et elle me ment, et nos mensonges +viennent nous flatter dans nos défauts..</p> + +<h2>CXXXIX</h2> + +<p>Oh! ne me demande pas de justifier le mal que la cruauté +fait à mon coeur. Ne me blesse pas avec tes yeux, mais avec ta +langue use avec pouvoir de ton pouvoir, et ne me tue pas par +la ruse. Dis-moi que tu aimes ailleurs, mais en ma présence, +ô mon cher coeur, garde-toi de porter ailleurs tes yeux. Quel +besoin as tu de me blesser par la ruse, quand ta force est trop +grande pour que je puisse tenter d'y résister? Laisse-moi +t'excuser: cela, mon amour sait bien, que ses charmants regards +ont été mes ennemis; aussi détourna-t-elle mes ennemis +de mon visage, afin qu'ils portent ailleurs leurs ravages. Mais +ne le fais plus, et puisque je suis presque mort, achève-moi de +tes regards, et délivre-moi de mes souffrances..</p> + +<h2>CXL</h2> + +<p>Sois aussi prudente que tu es cruelle; n'accable pas de trop +de dédain ma patience qui a la langue liée, de peur que la +douleur ne m'inspire pas des paroles pour exprimer ma souffrance +que nul ne plaint. Si je pouvais t'enseigner la sagesse, +cela vaudrait mieux que me dire que tu m'aimes, ô! mon amour, +quand bien même je ne pourrais t'enseigner à les aimer, de +même que les malades, lorsqu'ils sont près d'expirer, s'entendent +toujours dire par les médecins qu'ils vont mieux. Car si +je tombais dans le désespoir, je pourrais perdre la raison, et +dans ma folie, je pourrais mal parler de toi. Et ce monde pervers +est devenu si mauvais que des oreilles insensées pourraient +bien croire des calomnies insensées. Afin que cela ne +m'arrive pas, et que tu ne sois pas trahie, regarde devant toi, +lors même que ton coeur orgueilleux se répandrait au loin..</p> + +<h2>CXLI</h2> + +<p>A vrai dire, je ne t'aime pas avec mes yeux, car ils remarquent +en toi une foule d'erreurs; mais c'est mon coeur qui +aime ce qu'ils méprisent, et qui se laisse charmer en dépit +d'eux. Mes oreilles ne sont pas non plus charmées du son de +ta voix: le tendre toucher, facile à s'émouvoir ni le goût, ni +l'odorat ne m'inspirent le désir de trouver en toi seule mon +plaisir; mais ni mes cinq facultés, ni mes cinq sens ne peuvent +dissuader mon faible coeur de te servir, et j'abandonne la +figure d'un homme pour être l'esclave et le malheureux vassal +de ton coeur orgueilleux. Mais mon fléau devient mon profit, +puisque celle qui me fait pécher est aussi celle qui me fait +souffrir.</p> + +<h2>CXLII</h2> + +<p>L'amour est mon péché, et ta chère vertu, c'est la haine, la +haine de mon péché, fondée sur un amour criminel. Oh! compare +seulement ton état avec le mien, et tu verras qu'il ne +mérite pas de reproches; ou s'il en mérite, qu'ils ne sortent +pas de tes lèvres; elles ont profané leurs ornements vermeils, +et scellé des promesses mensongères aussi souvent que les +miennes, elles ont aussi souvent dérobé le bien d'autrui. Qu'il +me soit permis de t'aimer, comme tu aimes ceux que tes yeux +appellent autant que les miens t'importunent. Fais naître la +pitié dans ton coeur, afin que, lorsqu'elle y croîtra, ta pitié +puisse mériter d'inspirer la pitié. Si tu cherches à avoir ce que +tu caches, puisses-tu être contredite par ton propre exemple.</p> + +<h2>CXLIII</h2> + +<p>De même qu'une bonne ménagère qui a perdu une bête de +la gent emplumée se met à courir pour la rattraper, et met +par terre son enfant, pour courir à toutes jambes après l'animal +qu'elle aurait voulu conserver, tandis que son enfant négligé +s'élance après elle, et pleure en voulant attraper celle qui ne +songe qu'à poursuivre l'objet qui fuit devant elle, sans se soucier +du chagrin de son pauvre enfant; de même tu cours après +ce qui t'échappe, tandis que moi, ton pauvre enfant, je te +poursuis de loin; mais si tu parviens à attraper l'objet de tes +désirs, reviens à moi, joue le rôle d'une mère, embrasse-moi, +sois bonne; je prierai pour que tu fasses ta volonté (<i>thy Will</i>), +si tu daignes revenir pour apaiser mes bruyants sanglots.</p> + +<h2>CXLIV</h2> + +<p>J'ai deux amours, l'un tout consolation, l'autre tout désespoir, +qui me tentent comme deux esprits. Mon bon ange est +un homme au beau visage, et au teint blanc, mon mauvais +ange, une femme, mal peinte. Pour m'entraîner plus vite en +enfer, mon démon femelle cherche à éloigner de moi mon bon +ange, et voudrait faire de mon saint un démon, en séduisant +sa pureté par son orgueil infernal. Mon ange est-il devenu un +démon? J'en ai peur, mais je ne puis pas le dire positivement, +tous deux viennent de moi, tous deux sont unis; je soupçonne +qu'un ange est dans l'enfer de l'autre. Mais je vivrai toujours +dans le doute, jusqu'à ce que mon mauvais démon ait chassé +mon bon ange.</p> + +<h2>CXLV</h2> + +<p>Ces lèvres qu'a formées la propre main de l'amour ont murmuré +un son qui disait «je déteste,» à moi qui languissais +d'amour pour elle; mais, quand elle a vu mon état lamentable, +la pitié est aussitôt née dans son coeur; elle a réprimandé +cette langue qui, toujours si douce, ne savait condamner que +doucement; elle lui a appris à murmurer de nouveau «je +déteste,» mais en y ajoutant une conclusion aussi charmante +que le jour, si beau lorsqu'il remplace la nuit qui est chassée +comme un démon du ciel en enfer; elle a dit dans sa cruauté +«je déteste» et elle a sauvé ma vie en ajoutant «non pas +vous.»</p> + +<h2>CXLVI</h2> + +<p>Pauvre âme, centre de mon argile pécheresse, trompée par +ces puissances rebelles qui t'environnent, pourquoi languis-tu +et souffres-tu dans la détresse, tandis que tu pares si pompeusement +tes murs extérieurs? Pourquoi tant dépenser, quand +ton bail est si court, dans une maison qui s'écroule? Les vers +qui hériteront de tes excès, mangeront-ils ton fardeau? Est-ce +là le but de ton corps? O mon âme, vis de la détresse de ton +serviteur, laisse-le languir pour augmenter tes trésors; achète +les biens divins en vendant des heures de rebut: nourris-toi +en dedans, ne sois plus riche en dehors; tu te nourriras ainsi +aux dépens de la mort, qui se nourrit aux dépens des hommes, +et la mort, une fois morte, il n'y aura plus à mourir.</p> + +<h2>CXLVII</h2> + +<p>Mon amour est comme une fièvre, qui désire ardemment +ce qui entretient plus longtemps la maladie; il se nourrit de +ce qui fait durer le mal, pour complaire à son appétit inégal et +maladif. Ma raison, qui est le médecin de mon amour, furieuse +qu'on n'observe pas ses prescriptions, m'a abandonné, +et dans mon désespoir je veux un bien qui est la mort, et que +la médecine avait défendu. Je ne puis plus guérir, la raison +n'y peut rien, et ma folie a franchi toutes les bornes; mes +pensées et mes discours sont ceux d'un insensé, ils s'écartent +follement de la vérité, car j'ai juré que tu étais blanche, et j'ai +cru que tu étais resplendissante, toi qui es aussi noire que +l'enfer, et aussi obscure que la nuit.</p> + +<h2>CXLVIII</h2> + +<p>Hélas! Quels yeux l'amour a mis dans ma tête, ils n'ont +aucun rapport avec des yeux véritables! Ou bien, s'ils en ont, +où s'est donc enfui mon jugement qui censure faussement ce +que mes yeux voient vraiment? Si l'objet qui charme mes +yeux menteurs est beau, pourquoi donc le monde soutient-il +le contraire? Si cet objet n'est pas beau, l'amour prouve bien +alors que l'oeil de l'Amour ne voit pas aussi juste que celui +des autres hommes. Oh! non, et comment cela se pourrait-il? +Comment l'oeil de l'Amour pourrait-il bien voir, lui qui est +tellement lassé de veilles et de larmes? Il n'y a donc rien de +surprenant à ce que mes yeux commettent des erreurs; le +soleil lui-même ne voit pas, tant que le ciel ne s'est pas éclairci. +O toi, Amour rusé! tu cherches à m'aveugler par des larmes, +de peur que des yeux clairvoyants ne puissent découvrir tes +vilains défauts.</p> + +<h2>CXLIX</h2> + +<p>Peux-tu dire, ô cruelle, que je ne t'aime pas, lorsque je +prends parti avec toi contre moi-même? Est-ce que je ne pense +pas à toi, quand par excès d'amour, pour toi qui me tyrannises, +j'oublie que je suis moi-même. Si tu détestes quelqu'un, +est-ce que je l'appelle mon ami? Si tu es courroucée, est-ce +que je fais des courbettes à l'objet de ton courroux? Et même +quand tu es irritée contre moi, est-ce que je ne me châtie pas +moi-même par des plaintes continuelles? Quel mérite est-ce +que je trouve en moi, qui me pousse à mépriser ton service, +quand toutes mes meilleures qualités adorent tes défauts, et +ne font qu'obéir au mouvement de tes yeux? Mais, mon +amour, continue à haïr, car maintenant je connais ton sentiment; +tu aimes ceux qui peuvent voir, et moi, je suis aveugle.</p> + +<h2>CL</h2> + +<p>Oh! qui t'a donné ce pouvoir merveilleux par lequel tu gouvernes +mon coeur, à force de défauts? Comment peux-tu faire +mentir mes yeux, et me faire jurer que ce qui est brillant ne +pare pas le jour? Comment peux-tu tellement orner ce qui est +mal que dans tes actions les plus coupables, il se trouve toujours +une force et une habileté qui font qu'à mes yeux tes +plus grands défauts valent mieux que les plus belles qualités? +Qui t'a appris à me contraindre de t'aimer davantage? Plus +j'apprends et plus je vois de justes motifs de te haïr. Oh! quoique +j'aime ce que les autres abhorrent, auprès des autres tu +ne devrais pas abhorrer ma condition: si ton indignité a fait +naître en moi l'amour, je suis d'autant plus digne d'être aimé +par toi.</p> + +<h2>CLI</h2> + +<p>L'amour est trop jeune pour savoir ce que c'est que la conscience; +et cependant qui ne sait que la conscience est née de +l'amour? Ainsi, belle trompeuse, ne me reproche pas mes +fautes, de peur que ta charmante personne n'ait à s'en reconnaître +coupable. Car si tu me trahis, je trahis ce qu'il y a +de plus noble en moi par la trahison de mon corps grossier. +Mon âme dit à mon corps qu'il peut triompher dans son +amour: la chair ne demande pas d'autre raison, elle bondit à +ton nom, et le désigne comme le prix de son triomphe. Fier +de cette fierté, mon corps se contente d'être bon, pauvre +esclave, de t'appuyer dans la vie, de succomber si tu succombes. +Ne crois pas que ce soit par défaut de conscience +que j'appelle mon amour, celle dont le précieux amour me +relève ou me jette à terre.</p> + +<h2>CLII</h2> + +<p>En t'aimant, tu sais que je suis parjure, mais tu es doublement +parjure, toi qui me jures de m'aimer; en fait, tu as +manqué à tes voeux, tu as décliné ta foi nouvelle en jurant de +nouveau de haïr après avoir aimé de nouveau. Mais pourquoi +est-ce que je t'accuse d'avoir manqué deux fois à tes serments, +moi qui ai manqué vingt fois aux miens? Je suis plus parjure +que toi; car tous mes voeux sont des serments de te maltraiter, et +j'ai perdu toute ma loyale foi en toi; car j'ai tant de fois +juré que tu étais vraiment bonne, tendre, fidèle, et contente +pour t'éclairer, j'ai voulu être aveugle, ou j'ai fait dire à mes +yeux qu'ils voyaient le contraire de la vérité: j'ai juré que tu +étais blanche et belle; quel parjure de proférer, contre toute +vérité, un si odieux mensonge!</p> + +<h2>CLIII</h2> + +<p>Cupidon posa sa torche, et s'endormit. Une des filles de +Diane en sut profiter, et plongea vivement ce brandon +d'amour dans la source glacée d'une vallée de ce pays: cette +fontaine emprunta au feu sacré de l'amour une chaleur perpétuelle +et constante: elle devint un bain que les hommes regardent +encore comme un remède souverain contre des maladies +singulières. Mais la torche de l'amour vient se rallumer aux +yeux de ma maîtresse; l'enfant voulut essayer d'en toucher mon +coeur et moi, déjà malade, je voulais essayer des bains, et je +me rendis en ce lieu, triste et souffrant, mais je n'y ai pas +trouvé la guérison: le bain qui peut me guérir est là où Cupidon +est venu chercher de nouvelles flammes, dans les yeux de +ma maîtresse.</p> + +<h2>CLIV</h2> + +<p>Un jour, le petit dieu d'amour, s'étant endormi, posa à ses +côtés sa torche qui enflamme les coeurs: une foule de nymphes +qui avaient juré de rester chastes et pures vinrent errer +dans ces lieux: mais la plus belle de toutes prit dans sa main +virginale ce feu qui avait embrasé tant de milliers de coeurs +fidèles: et le général du désir ardent fut désarmé pendant son +sommeil par la main d'une vierge: elle éteignit la torche dans +une onde glacée qui fut réchauffée à tout jamais par le feu de +l'amour, et devint un remède salutaire pour les gens malades; +mais moi, qui suis sous l'empire de ma maîtresse, j'y suis +venu chercher la guérison, et maintenant j'éprouve que le feu +de l'amour réchauffe l'eau, mais que l'eau ne refroidit pas +l'amour.</p> + +<p>FIN.</p> + + +<br><br> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Sonnets, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SONNETS *** + +***** This file should be named 27191-h.htm or 27191-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/1/9/27191/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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