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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Roman Comique + +Author: Paul Scarron + +Annotator: Victor Fournel + +Release Date: January 11, 2009 [EBook #27772] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN COMIQUE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + LE + ROMAN COMIQUE + +Paris. Imprimé par GUIRAUDET et JOUAUST, 338, rue S.-Honoré, avec les +caractères elzeviriens de P. JANNET. + + + + + LE + ROMAN COMIQUE + + PAR SCARRON + + NOUVELLE ÉDITION + Revue, annotée et précédée d'une Introduction + PAR + M. VICTOR FOURNEL + + TOME I + + + + A PARIS + Chez P. JANNET, Libraire. + + MDCCCLVII + + + + + + INTRODUCTION. + +Du roman comique, satirique et bourgeois, au XVIIe siècle, et en +particulier du Roman comique de Scarron. + +Le Roman comique de Scarron n'est pas une tentative isolée au XVIIe +siècle: il se rattache à une série d'ouvrages peu connus et qui +mériteroient de l'être davantage. En publiant dans la Bibliothèque +elzevirienne le chef-d'oeuvre du burlesque cul-de-jatte, l'occasion me +paroît donc propice pour étudier rapidement les oeuvres d'un genre +analogue qui présentent, à des degrés divers, ce caractère familier, +satirique ou plaisant, qu'on n'est point habitué à rencontrer dans les +romans de cette époque. + +I. + +D'où vient que ceux-là même qui recherchent avec passion les coins les +plus pittoresques et les plus inexplorés du grand domaine des lettres +ont si complétement négligé ce chapitre aussi neuf que curieux de +l'histoire littéraire du XVIIe siècle, ou qu'ils ont à peine daigné +jeter quelques phrases sur cette longue série d'oeuvres originales, +comme on jette machinalement une pelletée de terre sur un mort? Et +pourtant il y a là une veine puissante et vive du vieil esprit françois, +passant à la dérobée à travers l'époque régulière et correcte de Louis +XIV, pour relier le XVIe siècle au XVIIIe, l'âge de Rabelais, de +Verville et de Desperriers, à l'âge de Voltaire, de Diderot et de Restif +de la Bretonne;--dernier reste de la verve capricieuse et fantasque des +fabliaux et joyeux devis, alliance de l'élément gaulois à l'influence +espagnole, alors dans toute sa force; protestation du bon sens narquois, +de l'esprit positif et railleur, non seulement contre les subtilités, +les raffinements, l'héroïsme guindé et menteur des Cyrus, des Grand +Scipion, des Astrée et des Polexandre, contre le langage faux et les +faux sentiments des pastorales, mais aussi contre les allures +solennelles et disciplinées, contre la dignité un peu gourmée, +quelquefois même légèrement pédantesque, de la littérature officielle. +Le besoin de la réalité, l'amour du détail, se révoltent également +contre ce caractère impersonnel qui va dominant de plus en plus dans les +écrits, à mesure qu'on avance vers la fin du siècle. Il y a là enfin la +préparation et même l'avénement, sous une forme encore indécise et +souvent maladroite, du roman moderne,--non seulement du roman de +dimension modeste et de la nouvelle, au lieu de ces interminables +épopées qui remplissoient dix et vingt volumes; non seulement du roman +réaliste, comme on dit dans le jargon d'aujourd'hui,--mais du roman de +moeurs et d'observation, choses dont MM. d'Urfé, Scudéry et la +Calprenède ne paroissent pas s'être beaucoup plus inquiétés que leurs +pâles comparses, MM. Pélissery, de Vaumorière, d'Audiguier, e tutti +quanti. + +La plupart des écrivains à qui l'on doit les oeuvres que nous allons +passer en revue étoient des esprits nets et vifs, mordants et familiers, +ennemis de toute emphase, de toute morgue, de tous grands airs, et, par +haine d'un excès, se jetant parfois dans l'excès opposé. Libres penseurs +en littérature, sauf quelques exceptions, dans la mesure de leur époque +et de leur caractère,--marchant à part, en dehors des salons et des +coteries, ils joignoient presque tous à cette indépendance littéraire +une hardiesse d'opinions plus ou moins grande dans la philosophie, la +morale et la religion. Beaucoup d'entre eux se rattachoient à cette +société de libertins qui faisoient fi du décorum et de l'étiquette et +s'oublioient volontiers au cabaret dans d'agréables débauches, côte à +côte avec Desbarreaux, Guillaume Colletet, ou ce gros Saint-Amant et ce +joyeux et insouciant Chapelle. + +Don Quichotte avoit paru en 1617, et avoit été traduit presque +immédiatement en françois. Au delà des Pyrénées, le triomphe du +quévédisme et l'avènement du roman picaresque (dont le nom--de picaro, +gueux, vaurien--indique assez la nature) venoient de transformer la +littérature. Lazarille de Tormes, Marc Obregon, Guzman d'Alfarache, Don +Pablos de Ségovie, l'Aventurier Buscon, sans parler du Décaméron +castillan, le comte Lucanor,--toute cette vivante et puissante +glorification de la misère, cette familière et railleuse épopée du +vagabondage, s'étoient succédé en peu de temps, et n'étoient point +restés inconnus en France, grâce au courant qui entraînoit les esprits +par delà les monts, depuis la Ligue et les princesses de la maison +d'Autriche. L'influence de Cervantes, de Hurtado de Mendoza, de Quevedo, +de don Juan Manuel, est visible pour les plus aveugles, aussi bien que +celle de Gongora et du cavalier Marin, dans presque toutes les branches +de notre littérature, de 1600 à 1650 surtout; elle est principalement +visible dans les principaux romans bourgeois, satiriques et comiques. +Bien plus, on peut dire que l'Astrée même avoit entr'ouvert la porte par +où devoient passer les romans destinés à le combattre et à le +discréditer peu à peu: car, non seulement à côté de l'idéal représenté +par Céladon et sa bergère il avoit mis en contraste l'amour ordinaire et +commun dans Hylas et Galatée, mais encore ce même Hylas étoit chargé +d'égayer l'ouvrage par ses plaisanteries, à la façon des satyres dans +les pastorales, de sorte que d'Urfé avoit songé au côté railleur et +comique comme au côté positif et réel. + +Du reste, pendant les premières années du XVIIe siècle, il y a déjà +comme un courant de réalité dans l'air, par un naturel esprit de +réaction contre les tendances opposées qui commençoient à se manifester, +et qui devoient régner principalement de 1650 à 1680. On trouve dans G. +Colletet, dans Théophile, dans les poésies détachées de Saint-Amant, et +même dans son Moïse sauvé, comme plus tard dans la Pucelle de Chapelain, +une manie de description minutieuse dont s'est moqué Boileau, et qui ne +recule même pas toujours devant les détails où la familiarité devient +triviale, et la trivialité grotesque et repoussante. + +Mais, sans nous arrêter à ces considérations incidentes, qui ne rentrent +qu'indirectement dans notre cadre, nous allons ouvrir la marche par deux +ouvrages qui, malgré la date de leur publication, semblent se rattacher +plutôt à l'époque précédente. Je parle du Baron de Fæneste, qui, au +fond, est du XVIe siècle par la vie de son auteur, Agrippa d'Aubigné, +aussi bien que par son style et toute sa physionomie, et des Satires +d'Euphormion, écrites par Jean Barclay dans l'idiome des savans et des +beaux esprits de la renaissance, dans cet idiome alors universel qui +faisoit d'Erasme, de Scaliger et de Bembo, malgré la différence des +nationalités, autant de compatriotes réunis par la communauté du +langage. + +Le Baron de Fæneste (1617-1620) est une satire plutôt qu'un roman, un +pamphlet dialogué plutôt qu'un récit. Ce n'est point là une fantaisie +sans réalité extérieure, née simplement de la libre imagination de +l'auteur: d'Aubigné dit lui-même qu'il a voulu se récréer par la +description de son siècle, mot qui met un abîme entre cet ouvrage et les +romans héroïques d'alors, où l'on pensoit tout au plus à glisser +quelques portraits auxquels le lecteur curieux pût appliquer des clefs +plus ou moins exactes, et à reproduire la physionomie de certains salons +et de certains réduits que n'avoit jamais éclairés un rayon de vérité et +de naturel. + +Sauf l'adjonction, dans la quatrième partie, du sieur de Beaujeu, et, +dans les autres, de quelques masques subalternes et passagers, tels que +les deux théologiens burlesques Mathé et Clochard, tout se passe entre +trois personnages, le baron de Fæneste, dont le nom grec ([Greek: +phainestai]) indique suffisamment le naturel vantard, fanfaron, +glorieux, brûlant de paroître, et sacrifiant tout aux beaux dehors,--le +seigneur Enay ([Greek: einai]), qui, par contraste, ne vise qu'au solide +et à la vertu réelle,--enfin le valet du baron, type remarquable et +pittoresque, qu'on retrouvera, sous des transformations diverses, dans +les comédies du temps, et que d'Aubigné a amené avec bonheur dans la +trame de son pamphlet, pour varier, en l'égayant, l'antithèse un peu +monotone qui en fait le fond. Mais soyons juste: le baron, un aîné des +Mascarilles et des marquis de Molière, suffiroit bien à lui seul pour +dérider l'intrigue. C'est un personnage gonflé d'outrecuidance et de +sottise orgueilleuse, qui rentre dans l'immortelle série de ces capitans +matamores dont j'ai essayé ailleurs d'esquisser rapidement l'histoire +sur notre théâtre; la triple influence de la Gascogne, son pays natal, +de l'Espagne et de l'Italie, ses pays d'adoption, en ont fait un héros +couard, hâbleur, orgueilleux, et néanmoins prodigue de ces formules +obséquieusement emphatiques de la politesse la plus exagérée, que la +patrie des Médicis avoit mises à la mode en France. + +Il ne falloit pas s'attendre que l'auteur de la Confession de Sancy, et +peut-être,--hypothèse toutefois peu probable,--du Divorce satirique, +abdiquât dans le Baron de Fæneste ce naturel frondeur qui en faisoit +parfois un si fâcheux personnage, même pour son compère Henri IV. Il y +attaque, en vrai huguenot qui s'est nourri de l'Apologie pour Hérodote, +les gens d'église et les prédicateurs, sans ménager aux courtisans des +satires où l'on trouve comme un avant-goût de Saint-Simon. Les manies et +les engoûments de l'époque, entre autres la rage des duels et les +croyances superstitieuses, quoique d'Aubigné fût un spadassin déterminé +et qu'il crût à la sorcellerie, n'y sont pas plus épargnés, et, d'un +bout à l'autre, on y sent passer un souffle de libéralisme qui, sur bien +des points, devance le siècle de l'auteur, et touche de fort près aux +idées modernes. + +L'Euphormion de Barclay[1], qui, du moins, ressemble à un vrai roman +pour la forme, est un ouvrage d'un genre tout différent; s'il montre +quelques velléités de satire, il n'a presque rien de commun, sauf dans +certains détails accessoires où l'écrivain paroît s'être inspiré de ses +souvenirs, avec la peinture réelle de la société d'alors, avec +l'observation vraie et la fidèle reproduction des moeurs, et il se +maintient, presque partout, dans des généralités qui font de ses +passages les plus virulents un recueil de diatribes fort anodines et +fort inoffensives, où la plaisanterie tourne sans cesse à +l'amplification et l'épigramme à l'homélie. Toute la satire se borne à +peu près à des discours contre les procès, les médecins, les courtisans, +les sorciers, etc., à des réflexions morales peu piquantes, à des +déclamations vagues et sans but: c'est, avant tout, l'oeuvre d'un +rhéteur. Quoi qu'il en soit, cet ouvrage, bien certainement inspiré par +les romans espagnols, où, en haine des grandes épopées chevaleresques, +on racontoit les aventures de quelque héros du commun, est d'une tout +autre famille que les oeuvres de Gomberville et de madame de Scudéry. Ce +n'est pas que le style y ait beaucoup plus de simplicité et de naturel; +mais du moins, malgré ses périphrases, sa froideur et son emphase un peu +fatigante, il nous introduit souvent dans les intérieurs domestiques, et +jusqu'à un certain point dans les détails familiers ou plaisants de la +vie commune. On comprendra mieux la différence que je veux signaler, si +l'on songe qu'Euphormion, au lieu d'être un héros grec ou romain, est un +esclave qui raconte lui-même les malheurs de son existence vagabonde et +méprisée, alternant dans son récit les tableaux d'orgies et d'émeutes, +les combats de voleurs, les épisodes burlesques, les scènes +d'alchimistes, de sorcières, de laquais, de sergents, d'archers. À +travers cette succession de péripéties, le merveilleux apparoît et +reparoît sans cesse; l'Ane d'or, que Barclay devoit avoir relu bien des +fois, a prêté aux Satires d'Euphormion un reflet de son réalisme +fantastique. L'allégorie, trop souvent obscure, domine surtout dans la +seconde partie, où l'on croit voir percer les allusions contemporaines à +travers le voile d'une mythologie d'emprunt: aussi les clefs, fort +diverses toutefois, n'ont-elles pas plus manqué à cet ouvrage qu'elles +ne manquèrent plus tard à celui de La Bruyère. + +[Note 1: La 1re partie avoit paru à Londres en 1602.] + +C'est encore, par quelques points, une physionomie du XVIe siècle, que +celle de Théophile de Viau, qui nous a laissé des Fragments d'histoire +comique, où se retrouve, affoiblie, il est vrai, et dans des proportions +beaucoup plus modestes, la verve gauloise des cyniques railleurs de +cette époque. Théophile a trouvé moyen d'encadrer dans ces quelques +chapitres inachevés et trop tôt interrompus les principaux types de +comédie d'alors: le débauché, le libertin, l'Italien, l'Allemand, le +pédant surtout, dont il a laissé dans la personne de Sidias, +l'involontaire gracioso de son roman, un modèle qui devoit rester comme +le prototype du genre, et dont se souviendront surtout Cyrano et +Molière. Toutefois ces fragments, malgré les excellents tableaux dont +ils sont parsemés, me semblent écrits d'un style un peu lent, et les +réflexions littéraires, les digressions philosophiques et morales, +viennent trop souvent retarder la marche de l'intrigue. + +Mais nous voici arrivés à une étape importante de notre excursion, à +l'homme dont les oeuvres doivent nous fournir, sinon les pages les plus +remarquables, du moins les plus nombreuses, et peut-être les plus +originales, après celles de Cyrano, qui n'a été donné à personne de +surpasser en ce point. Je veux parler de Charles Sorel. La vraye +histoire comique de Francion, qu'il publia en 1622, l'année même où +paroissoient le deuxième volume de l'Astrée et la Cythérée de +Gomberville, est un essai tenté par un homme d'esprit, dans le but, +ainsi qu'il le dit lui-même, de ressusciter le roman +rabelaisien,--l'idéal du genre à ses yeux,--et de l'opposer aux +compositions tristement langoureuses qui commençoient à envahir la +littérature. + +Francion est un roman de moeurs, mais c'est aussi un roman d'intrigue, +influencé par la littérature espagnole, vers la fin surtout. Sorel, qui +connoissoit le goût du siècle, savoit que l'observation pure n'auroit +pas chance de succès, et ce fut pour n'avoir pas pris les mêmes +précautions que Furetière échoua plus tard. Cet ouvrage est un vrai +roman picaresque; le héros, Francion (qui est, sinon pour les aventures, +du moins pour les idées et le caractère--on le reconnoît à divers +traits--l'incarnation de Sorel), personnage d'humeur vagabonde et peu +scrupuleuse, sorte de Gil Blas anticipé, sert de trait d'union entre les +diverses scènes et les tableaux détachés dont se compose l'ouvrage, et +qui se succèdent, sans former un tout, comme dans une lanterne magique. +Il n'y faut pas chercher un plan plus solidement conçu; mais ce qu'il +faut y chercher, c'est la satire littéraire et morale, c'est l'épigramme +se mêlant à la comédie, et le trait de moeurs coudoyant l'anecdote +historique. Pour qui veut l'étudier de près, Francion est +particulièrement utile à l'histoire intime du temps, à celle des modes +et des ridicules, aussi bien qu'à celle des usages et de l'opinion. Il +va du Pont-Neuf aux boutiques des libraires, de l'intérieur des châteaux +à celui des colléges: charlatans, rose-croix, opérateurs, courtisans et +courtisanes, voleurs, bravi, pédants, écoliers, hommes de loi, fripons, +débauchés de toutes les espèces, défilent tour à tour sous nos yeux; et +il faut bien avouer que c'est là un monde étrange, dont les moeurs +soulèvent plus d'une fois, à juste titre, les nausées du lecteur +délicat. + +Le plus souvent c'est avec des aventures réelles, avec des anecdotes et +des personnages historiques, que Sorel a composé son roman. Ainsi, pour +en donner quelques exemples, on trouve au 10e livre l'aventure des trois +Sallustes, c'est-à-dire celle des trois Racan, que Tallemant des Réaux +et Ménage ont mise en récit et Boisrobert en comédie; ailleurs (5e +livre) il a présenté Boisrobert lui-même avec son effronterie et ses +procédés ingénieux pour s'enrichir aux dépens des seigneurs, dans le +personnage du joueur de luth Mélibée. Le pédant Hortensius, avec sa +fatuité naïve et son orgueil béat qui le font bafouer sans qu'il s'en +doute, qui ne parle que par hyperboles recherchées, par images et +comparaisons exquises, par doctes antithèses, n'est autre que Balzac. +Celui-ci est Racan, celui-là Porchères L'Augier, etc. Bien des +épigrammes aussi qui paroissent d'abord frapper dans le vide se laissent +deviner à mesure qu'on les regarde de plus près et qu'on les rapproche +du témoignage des contemporains. Dans le 5e livre en particulier, le +plus curieux de tous au point de vue littéraire, il suffit, pour donner +une valeur historique à bien des traits détachés, de les comparer aux +satires de Boileau, au Poëte crotté de Saint-Amant, aux comédies de +Molière; ces rapprochements faciles éclairent les tableaux de Sorel, et +ceux-ci complètent à leur tour les renseignements qu'on rencontre +ailleurs. Ainsi l'on trouvera dans ce livre de piquants et véridiques +détails sur la puérilité des discussions littéraires de l'époque, sur la +pauvreté, la servilité, la cupidité des poètes; leurs moyens de capter +la réputation, les flatteuses préfaces ou les vers louangeurs qu'ils se +commandoient les uns aux autres, ou qu'ils composoient eux-mêmes en leur +propre honneur sous le nom d'un ami, leur prédilection ou plutôt leur +manie pour le genre épistolaire, leur haine contre certains mots; leurs +projets de réforme de l'orthographe, où ils veulent retrancher les +lettres superflues, absolument comme les révolutionnaires de l'ABC, dont +M. Erdan est le porte-étendard; leur libertinage, leur vie de cabaret; +les stances qu'ils composent pour les musiciens de la Samaritaine et les +chantres du Pont-Neuf, etc., etc. Il n'existe pas, que je sache, de clef +proprement dite pour Francion; mais les auteurs contemporains, en +particulier Tallemant, peuvent y suppléer jusqu'à un certain point. + +Quoique Sorel n'ait certes pas fait preuve dans cet ouvrage d'un talent +extraordinaire, que son style soit presque toujours lent, pâteux, +embarrassé, et qu'il sache rarement tirer un parti complet d'une +situation heureuse ou d'une donnée comique; quoiqu'il manque, en un mot, +sinon d'esprit, du moins de verdeur, de vivacité et d'éclat, on trouve +néanmoins dans Francion bien des germes qui ne demandoient qu'à mûrir, +bien des mots et des choses que de plus illustres n'ont pas dédaigné +d'en tirer depuis. Il est évident pour moi que Molière avoit lu et relu +Francion et qu'il y a puisé largement. Je noterai quelques unes de ces +imitations, qui ne sont pas les seules, mais qui suffiront à mon but. Au +troisième livre, dans une curieuse description de la vie de collége, +Sorel fait citer à Hortensius, aussi avare que pédant, la sentence de +Cicéron, dont Harpagon fera plus tard son profit, «qu'il ne faut manger +que pour vivre, non pas vivre pour manger». Ailleurs (11e livre, p. 628) +on retrouve dans une phrase un peu crue: «Ce n'est pas imiter un homme +que de péter ou tousser comme lui», l'original des fameux vers: + + Quand sur une personne on prétend se régler, + C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler; + Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle, + Monsieur, que de tousser et de cracher comme elle. + +Thomas Diaforus m'a bien l'air d'avoir volé à Francion, dans une de ses +harangues à sa maîtresse Nays, sa belle comparaison du souci qui se +tourne toujours vers le soleil; seulement il a changé le souci en un +héliotrope. Enfin, pour me borner là, la cérémonie du mamamouchi est +plus qu'indiquée dans le 11e livre de Francion, où on feint d'élire roi +de Pologne Hortensius, qui prend la chose au sérieux, se prête à tous +les détails de la cérémonie, et développe fort au long les extravagants +projets de réforme qu'il se propose de mettre à exécution pendant son +règne. Avant l'Histoire comique de Cyrano, Sorel a prêté à Hortensius le +plan d'un voyage dans la lune, et il a émis quelques unes des plus +étranges idées qu'on rencontre dans les oeuvres du mousquetaire +périgourdin. + +Si ces rapprochements ne prouvent pas toujours une imitation réelle, ils +montrent du moins qu'il ne faut dédaigner ni ce livre ni son auteur. + +Je passe par dessus une infinité d'autres, dont Voltaire lui-même +m'auroit fourni quelques uns des plus curieux, et j'arrive à un dernier, +qu'on ne s'attendroit pas, j'en suis sûr, à rencontrer ici. Francion, +devenu charlatan, s'avise d'un moyen ingénieux pour découvrir les femmes +qui ont violé la fidélité conjugale (10e livre): il déclare que les +maris trompés doivent être, le lendemain, métamorphosés en chiens; l'un +d'eux, au point du jour, feint d'aboyer comme un gros dogue, et sa +moitié, effrayée et tremblante, lui fait sa confession. Or on peut se +rappeler avoir vu au Vaudeville, il y a quatre ou cinq ans, une petite +comédie, intitulée, je crois, la Dame de Pique, qui reposoit absolument +sur la même donnée et sur des développemens tout à fait analogues, avec +quelques différences secondaires de détail. Ce ne sont donc pas +seulement les érudits qui lisent et qui étudient Francion. + +Ce livre eut un succès prodigieux: on le réimprima soixante fois dans le +courant du siècle, on le traduisit ou on l'imita dans presque toutes les +langues; Gillet de la Tessonnerie en tira une comédie du même titre. +Néanmoins Sorel, qui l'avoit publié sous le nom de Moulinet du Parc, ne +voulut jamais en avouer franchement la paternité, sans doute à cause des +gravelures innombrables et souvent dégoûtantes qu'il renferme, et dont +son titre officiel d'historiographe lui faisoit un devoir de rougir. Un +fait singulier et un contraste bizarre, c'est que, même dans son +ouvrage, il mêle à ses saletés les réflexions les plus morales et les +plus édifiantes, et que souvent il tâche, après coup, de déduire d'une +page obscène, comme pour s'excuser, de sages et vertueuses conclusions. +Il respecte toujours la religion proprement dite, même quand il outrage +le plus les moeurs, et, dans une grande débauche qui dépasse de bien +loin l'orgie de Couture, l'un des conviés voulant commencer un conte +gras sur un prêtre, il lui fait imposer silence avec indignation, et +s'emporte contre Erasme, Rabelais, Marot, la Reine de Navarre, qui ont +mis le clergé en scène dans leurs contes licencieux, tandis qu'il a eu +un grand soin de n'y pas toucher dans Francion. + +Ce désaveu, dont pourtant il prit soin quelquefois d'atténuer la portée, +laissa le champ libre à la tourbe des auteurs de bonne volonté trop +pauvres pour créer un ouvrage de leur propre fonds, et, son succès +aidant, ce roman fut considéré comme une sorte de canevas commun sur +lequel chacun pouvoit broder à sa guise. La première édition n'avoit que +sept livres; Sorel en ajouta cinq à la seconde, et d'autres se +chargèrent d'y coudre qui une page scandaleuse, qui une anecdote +satirique; de sorte que Francion se trouva bientôt être le fils anonyme +de plusieurs pères[2]. + +[Note 2: À cause de cette diversité des éditions, je crois devoir +prévenir que j'ai fait mon travail sur celle de Rouen, 1660, qui +renferme, du reste, le texte ordinaire.] + +Déjà, dans cet ouvrage, Sorel avoit montré son aversion pour les romans +à la mode, et il avoit aussi décoché quelques traits contre les poètes, +les rangeant parmi les bouffons et déclarant que «c'est un grand +avantage pour la poésie que d'être fou». Ce n'étoit là qu'un foible +prélude: il alloit maintenant porter les coups définitifs. Après avoir +réagi indirectement contre le genre reçu et consacré, il alloit +l'attaquer droit au coeur et le charger à fond de train, avec plus ou +moins de bonheur, mais avec une fougue et une audace incontestables. + +Depuis Francion, le succès de l'Astrée et des Bergeries avoit été +croissant. Sorel s'en indignoit et pestoit en silence contre le mauvais +goût du public. Enfin la patience lui échappe; voyez sa préface: «Je ne +puis plus souffrir, dit-il, qu'il y ait des hommes si sots que de croire +que, par leurs romans, leurs poésies et leurs autres ouvrages inutiles, +ils méritent d'être au rang des beaux esprits: il y a tant de qualités à +acquérir avant que d'en venir là, que, quand ils seroient tous fondus +ensemble, on n'en pourroit pas faire un personnage aussi parfait qu'ils +se croient être chacun.» Le réquisitoire continue sur ce ton cavalier et +exaspéré. Sorel en vient même aux gros mots contre les écrivains du +jour; on sent que c'est un homme à bout de longanimité et qui brûle de +faire prompte et complète justice. En conséquence, il prend sa plume de +paladin pourfendeur, et il écrit le Berger extravagant, où parmi des +fantaisies amoureuses, l'on voit les impertinences des romans et de la +poésie[3]. Poètes et romanciers, tenez-vous fermes: car voici venir un +rude adversaire, armé de pied en cap, et traînant à sa suite la +cavalerie légère de la raillerie et la pesante artillerie de +l'érudition! + +[Note 3: Quelques éditions de ce livre furent données sous le nom de +l'Antiroman, qui en marquoit nettement le but.] + +Le Berger extravagant (1627) est une évidente imitation de Don +Quichotte. Lysis est devenu fou par la lecture des romans et des +pastorales, et son innocente folie consiste à prendre au sérieux toutes +les inventions des poètes, à interpréter littéralement toutes les +fictions de la mythologie, à vouloir reproduire et retrouver dans la +réalité les rêves de l'âge d'or et les fantaisies de la fable. Le plan, +est conçu, on le voit, de manière à présenter en action une satire +continuelle du genre d'ouvrage auquel en vouloit l'auteur;--satire +multiple, minutieuse, qui s'en prend à la fois au côté littéraire et à +l'influence morale,--s'éparpillant en d'interminables longueurs et ne +reculant pas même devant la caricature et la bouffonnerie burlesque. +Cette satire se produit presque toujours sous la forme de l'antithèse, +soit entre le lyrisme de Lysis et le bon sens positif du bourgeois +Anselme, soit entre l'amour mystique du pauvre homme et la vulgarité de +sa bien aimée Catherine, vraie Dulcinée du Toboso; soit entre sa folie +poétique et la sottise triviale de son valet Carmelin, une doublure de +Sancho. C'est surtout l'Astrée qui est en cause; mais du reste Ch. Sorel +ne ménage personne, et, une fois dans la mêlée, il frappe comme un +sourd, à droite et à gauche, toujours fort, souvent juste, avec le bon +sens rude et mordant; mais un peu grossier, d'un homme positif, qui ne +se paie pas des mots poétiques et des phrases à la mode. + +Ce livre est l'oeuvre d'un esprit qui a horreur des banalités +romanesques, des oripeaux consacrés, des lieux communs de style et +d'invention. Sorel attaque en mathématicien les fictions les plus +souriantes, les dépeçant une à une et en prouvant l'absurdité à tous les +points de vue. Je pourrois citer plus d'un point de détail, où il se +rencontre non seulement avec Furetière, mais avec Molière et Boileau. +Malheureusement ce beau zèle, légitime dans son principe, n'est pas +toujours juste dans l'extrême rigueur de ses impitoyables conclusions; +il a ses écarts et ses entraînements; il faut plaindre un esprit qui va +jusqu'à envelopper la poésie elle-même dans la ruine du roman, qui la +condamne sous les accusations de fausseté et d'invraisemblance, qui la +poursuit sous toutes ses formes avec la bouffonnerie sacrilége d'un +iconoclaste, et qui la chasse honteusement de sa république, sans même +la couronner de fleurs. Qu'eût dit Boileau s'il eût entendu le verdict +de Sorel contre Homère, dans lequel il devance la Motte en le dépassant? +Même lorsqu'on reconnoît la justesse et la vivacité de son esprit, on +est contraint d'avouer que cet esprit est presque toujours étroit, +chagrin, exclusif et prosaïque. Le Berger extravagant est un recueil de +taquineries vétilleuses en trois volumes, dirigées contre la lignée tout +entière des romanciers et des poètes. Et pourtant Sorel, lui aussi, +avoit sacrifié à la muse du roman et à celle de la poésie. + +Le lecteur curieux pourra se donner une idée à peu près exacte des +qualités et des défauts de l'auteur en lisant quelques pages détachées +du cinquième livre. Lysis, qui s'est fait berger, comme don Quichotte +s'est fait chevalier errant, tombe dans le creux d'un vieux saule en +voulant reprendre son chapeau, qui s'est accroché aux branches, et son +cerveau, malade de ses récentes lectures, lui persuade aussitôt qu'il +est changé en arbre. On ne peut parvenir à le convaincre du contraire; +il s'obstine à rester dans le tronc, et prouve doctement, non sans +indignation, aux profanes qui le contredisent,--par exemples +catégoriques tirés des Métamorphoses d'Ovide, de l'Endymion de Gombauld +et de tous les «bons auteurs», qu'il n'y a rien là d'impossible, ni même +d'invraisemblable. Il est assez difficile de lui répondre, car ses +démonstrations sont toujours appuyées sur les ouvrages les plus +accrédités et reçus avec le plus de respect. Rien de bouffon comme la +manière dont on s'y prend pour le déterminer à manger et à boire, sous +le prétexte de l'arroser,--les nécessités humaines de plus bas étage +auxquelles, malgré sa qualité d'arbre et de demi-dieu, il se trouve +obligé de satisfaire;--ce qui fournit à Sorel une ample matière de +plaisanteries peu ragoûtantes, dont il ne manque pas d'abuser;--les +cérémonies mythologiques auxquelles le convient à la clarté de la lune +de feintes Hamadryades qui sont forcées de lui citer Desportes pour lui +prouver qu'il peut sortir de son tronc;--ses aventures nocturnes avec le +dieu Morin, la collation des arbres qui mangent du pâté, le cyprès qui +joue du violon, et au milieu de tout cela les savantes et poétiques +réflexions de Lysis. Mais à la longue toutes ces inventions, qui avoient +réjoui d'abord, et où l'on trouvoit à bon droit de l'esprit, de +l'imagination, une certaine verve,--finissent par paroître et par être +réellement puériles, forcées, monotones, invraisemblables. Une folie +poussée à ce point,--quoique Sorel ait eu le bon esprit de donner à +Lysis, comme Cervantes à don Quichotte, des accès lucides, mais trop +rares et trop effacés, et quoique cette folie soit la condamnation du +prétendu bon sens des poètes et des romanciers,--a peu de chose qui +puisse nous intéresser longtemps. L'auteur semble ne s'en être pas +aperçu, et l'on diroit souvent qu'il ne songe qu'à accumuler des +mystifications sans but réel; il ne sait pas s'arrêter à temps, et gâte +ses plaisanteries à force de les vouloir épuiser. + +Chaque livre est suivi de longues remarques où Sorel commente lui-même +son oeuvre en détail avec autant et plus même de respect et de +conviction que s'il s'agissoit de l'Iliade. Cela n'étonnera aucun de +ceux qui auront lu ces cavalières préfaces où il parle de lui et de ses +écrits sur le ton d'une confiance si fanfaronne et d'une si naïve +outrecuidance. Dans ces remarques il revient, en son propre nom, sur les +hommes et les ouvrages dont il a parlé, sur les idées qu'il a émises, +pour les appuyer et les compléter à son aise; et, chemin faisant, il +trouve moyen de déployer une érudition littéraire des plus étendues, +sinon des plus discrètes et des mieux dirigées, qui témoigne d'une +immense lecture. Le Berger extravagant est, pour ainsi dire, une vraie +encyclopédie, où toutes les oeuvres de la littérature pastorale, +romanesque et poétique, de l'antiquité et des temps modernes, de la +France et des nations étrangères, comparoissent les unes après les +autres par devant le tribunal souverain de ce Minos inflexible, qui les +juge et les condamne sans se laisser émouvoir à l'éloquence ni aux +grâces des coupables. + +Avec tous ces défauts, le Berger extravagant fut une oeuvre salutaire et +qui porta coup. Il contribua certainement à la chute de la pastorale, +qui, surtout après le succès de l'Astrée, avoit envahi les livres et le +théâtre. Déjà compromise par l'abus qu'on en avoit fait, par l'absence +d'un caractère bien déterminé qui la séparât nettement du drame et de la +comédie, elle fut enfin tuée par le ridicule. On avoit vu Des Yveteaux, +dans sa maison de la rue des Marais, tout enguirlandée de lacs d'amour, +se promener une houlette à la main, couvert de rubans, côte à côte avec +sa bergère,--et transformer son jardin en pastiche de l'Arcadie. N'y +avoit-il pas là de quoi justifier l'idée qui fait la base du livre de +Sorel, et le berger Lysis ne semble-t-il point la parodie légitime du +berger Vauquelin? Quoi qu'il en soit, la pastorale mourut pour ne +ressusciter que plus tard,--mais sous une autre forme et sans remonter +sur le théâtre,--avec Segrais et madame Deshoulières; seulement Molière, +qui a recueilli toutes les traditions théâtrales, même celles de +l'opéra, du ballet et de la tragi-comédie, s'y essaya en passant pour +varier les amusements de la cour, ce qui ne l'empêcha pas de s'en moquer +dans le Malade imaginaire. + +Je ne relèverai pas, faute d'espace, tous les emprunts qu'on a faits au +Berger extravagant[4]: ils sont plus nombreux encore que pour Francion, +et Molière, en particulier, s'en est souvenu plus d'une fois, sans +parler de La Fontaine et de Scarron. Je me bornerai à dire que, sans +avoir obtenu autant de succès que Francion, il en eut assez pour mettre +en mouvement le servile troupeau des imitateurs. Du Verdier calqua sur +ce patron son Chevalier hypocondriaque, et Clerville son Gascon +extravagant. Mais l'imitation la plus sérieuse et la plus remarquable +fut celle de Thomas Corneille, qui, toujours à la piste du goût et de la +mode du moment, fit de l'ouvrage de Sorel sa comédie en vers des Bergers +extravagants, où il a transporté les personnages et les aventures les +plus saillantes du roman, sans rien ou presque rien y ajouter du sien. + +[Note 4: J'en ai noté un des plus curieux dans l'Athenæum de 1855, +p. 565.] + +Et pourtant Ch. Sorel est oublié aujourd'hui! Ne nous hâtons pas de +crier à l'injustice; ce n'est qu'un écrivain à l'état d'embryon; ses +livres ne sont guère que des ébauches inégales, qui n'ont rien de +complet et d'harmonieux, et qui auroient besoin d'être dégrossies par +une main plus habile; ils valent plus par le but et l'intention que par +la réalité, et c'est précisément ce but excentrique, cette intention +originale, qui les rendent dignes d'examen. Il y a là une curiosité +littéraire dont l'étude ne peut manquer d'être piquante pour les simples +amateurs et utile pour les érudits,--rien de plus. + +Théophile, au début de ses Fragmens d'histoire comique, s'étoit déjà +moqué du jargon des romans; Scarron le parodiera de même, comme Sorel et +Furetière. En 1626, un auteur inconnu, Fancan, publia aussi un opuscule, +le Tombeau des romans, où il plaide tour à tour le pour et le contre, +et, dans cette dernière partie, il s'en prend surtout aux romans de +chevalerie, et parmi les modernes, à l'Astrée[5] et à l'Argenis. On voit +que les idées de révolte avoient déjà commencé à se répandre avant +Molière et Boileau. Plus tard, au dix-huitième siècle, le père Bougeant, +qui ne manquoit point d'esprit, devoit reprendre la même thèse et la +traiter à sa manière en son Voyage merveilleux du prince Fan-Feredin +dans le pays de Romancie. + +[Note 5: Citons encore, parmi les attaques les plus vives dirigées +contre l'Astrée, au plus fort de sa faveur, celle qu'on lit dans le Don +Quixote gascon (Jeux de l'inconnu). L'auteur va jusqu'à ranger ce roman +parmi les livres «que les hommes accorts et capables rejettent comme +excréments, avortons de l'esprit... où il n'y a ni invention, ni +locution, ni disposition, etc.»] + +Mais, pour ne pas sortir de l'époque que nous avons choisie, le Berger +extravagant, imitation de Don Quichotte, comme nous l'avons dit, donna +lui-même naissance à plusieurs imitations, parmi lesquelles il faut +distinguer le Gascon extravagant de Clerville, sujet qu'avoit déjà +illustré d'Aubigné dans l'ouvrage que nous avons examiné plus haut, et +le Chevalier hypocondriaque de du Verdier, qui, après avoir jeté bon +nombre de romans dans le moule banal, se laissa entraîner par le succès +de Sorel à railler ce qu'il avoit adoré jusque alors. Le Chevalier +hypocondriaque, dont la lecture n'a rien de particulièrement récréatif, +surtout à la longue, tend tout au plus à attaquer la dangereuse +influence des livres de chevalerie sur les cerveaux foibles, sans +chercher directement à démontrer l'ineptie de leurs inventions, leurs +contradictions et leurs invraisemblances; par là, comme par d'autres +points de détail, il serre de fort près Don Quichotte et pousse parfois +jusqu'au plagiat ce qui chez Sorel n'avoit été qu'une imitation +originale et discrète. Ce n'est pas une satire littéraire, pas même, à +proprement parler, une satire morale, mais un roman comique où domine la +fantaisie, et dont le côté plaisant repose surtout sur l'intrigue et les +situations, comme dans l'Etourdi de Molière et les comédies espagnoles. +Malgré son but satirique et ses traits contre les romans, le Chevalier +hypocondriaque, par une contradiction qui est assez commune dans les +ouvrages du même genre, ressemble, pour le plan et les procédés, au +premier roman venu de l'époque. + +En plusieurs passages de son livre, du Verdier prend plaisir à accabler +les villageois d'expressions méprisantes. On voit, en effet, que la +plupart des écrivains d'alors professoient pour les bourgeois, et à plus +forte raison pour les paysans, un dédain superbe, dont les traces ne +sont pas rares dans leurs oeuvres, quand ils daignent faire mention de +ces petits personnages. Sans parler ici de la fameuse lettre de madame +de Sévigné et des passages non moins fameux de La Bruyère, Furetière, et +surtout Sorel, deux petits bourgeois pourtant, et deux esprits qui +paroissent peu faits pour se laisser prendre à cette morgue +aristocratique, nous en offriroient de nombreux exemples. Il sembloit +qu'aux yeux des gens de lettres,--qui en étoient venus à partager les +manières de voir des gentilshommes et des courtisans, leurs +Mécènes,--les paysans fussent des espèces d'animaux mal léchés, et qu'il +fût permis d'assommer sans scrupule ces coquins, comme les nomme du +Verdier, en les laissant se guérir comme ils peuvent des coups qu'ils +ont reçus. + +Un mot des autres ouvrages de Sorel qui se rattachent à la même +catégorie. Polyandre, histoire comique (1648), beaucoup moins libre que +celle de Francion, renferme, a-t-il dit lui-même, «les aventures de cinq +ou six personnes de Paris qu'on appelle des originaux... Il y a l'homme +adroit, le poète grotesque, l'alchimiste trompeur, le parasite, le fils +de partisan, l'amoureux universel.» La Description de l'île de +Portraiture est une satire de la mode des portraits, qui s'étoit +répandue depuis quelque temps dans les lettres. Sous forme de voyage, +Sorel y étudie tour à tour, d'une manière assez mordante, les peintres +héroïques, les peintres comiques et burlesques, les peintres satiriques, +les peintres amoureux, etc.; il raille leurs défauts ou leurs ridicules, +et n'épargne pas davantage les prétentions de ceux qui se font peindre. +L'intrigue est fort légère, mais le récit ne manque ni de vivacité ni +d'intérêt. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que l'auteur place +dans la bouche de son guide un grand éloge des portraits que Scudéry +frère et soeur ont semés dans leurs romans, en particulier dans Cyrus et +Clélie, qu'il a si vertement attaqués ailleurs. Sorel est peut-être +aussi l'auteur des Aventures satiriques de Florinde, habitant de la +basse région de la Lune (1625), dirigées «contre la malice insupportable +des esprits de ce siècle.» (Préface.) + +Mettons côte à côte avec cet ouvrage la Relation du royaume de +Coquetterie, par l'abbé d'Aubignac, le pédantesque auteur de cet Art +poétique draconien qui régenta long-temps le théâtre[6]. Le début de ce +livret satirique, évidente imitation du Voyage de Tendre, comme la +Relation du siége de Beauté, fourmille de personnifications abstraites, +et nous rencontrons, dès les premiers pas, les châteaux d'Oisiveté et de +Libertinage, la place de Cajolerie, la plaine des Agréments, le gué de +l'Occasion, etc. Mais cette géographie métaphysique fait bientôt place à +quelque chose de plus vif et de plus piquant; les romans y sont +critiqués, surtout au point de vue moral; la galanterie raffinée du jour +y est criblée d'épigrammes; les diverses catégories de coquettes qui +peuplent l'empire de la mode,--Admirables, Précieuses, Ravissantes, +Mignonnes, Évaporées, que sais-je encore?--défilent successivement sous +nos yeux, et les petits soins, les petits manéges, les petits caprices, +de cette bizarre et changeante république, sont étudiés avec une verve +parfois ingénieuse, quoiqu'elle n'égale point celle de Ch. Sorel. + +[Note 6: L'abbé d'Aubignac est aussi l'auteur d'un autre roman +allégorique, mais fort peu satirique, Macarize, ou la Reine des îles +Fortunées.] + +Mais, pour en finir avec ce dernier, dont l'abbé d'Aubignac nous a +écartés un moment sans nous en éloigner tout à fait, j'ajouterai que, +dans ses Nouvelles françoises, il a tracé les aventures de personnages +de la condition médiocre en un style qui, à ce qu'il assure du moins, +est approprié au sujet. C'est toujours, on le voit, les mêmes tendances +bourgeoises et réalistes: il n'a guère sacrifié aux faux dieux que dans +l'Orphize de Chryzante; mais il étoit si jeune et le roman est si court +en regard de l'Astrée! Enfin citons, pour ne rien omettre, quoique cet +ouvrage ne rentre que fort incidemment dans notre sujet, la Relation de +ce qui s'est passé au royaume de Sophie, depuis les troubles excités par +la rhétorique et l'éloquence, composée pour faire suite à l'Histoire des +derniers troubles arrivés au royaume de l'Eloquence[7], de Furetière. +Ces sortes d'allégories, le plus souvent mêlées de satires, qui nous +paroissent d'un genre un peu froid aujourd'hui, étoient alors en grande +faveur. On avoit créé une espèce de géographie symbolique, qui dressoit +la carte des sentimens et des opinions, des vices et des ridicules, des +systèmes et des partis[8]. Les plus connus parmi ces ouvrages, avec +celui que nous venons de nommer, furent la Carte du royaume des +Précieuses, attribuée au comte de Maulevrier, la Carte du royaume +d'Amour, attribuée à Tristan; la Carte de la cour[9], le Parnasse +réformé et la Guerre des auteurs, de Gueret; plus tard, vers la fin du +siècle, l'Histoire poétique de la nouvelle guerre entre les anciens et +les modernes, de Callières; auxquels on peut joindre la Relation du pays +de Jansénie, par Louis Fontaines; la Carte des pays d'Icarie et +d'Utopie, etc. + +[Note 7: Dans plusieurs endroits de cette Nouvelle allégorique, +Furetière préludoit déjà à ses futures attaques contre le roman +officiel.] + +[Note 8: Ces allégories se retrouvent souvent disséminées dans +divers ouvrages de l'époque. Il n'est presque pas d'auteur qui n'ait +fait la sienne; une des plus curieuses de ce genre est la topographie +des régions habitées par le bon goût, tracée par Sénecé dans sa Lettre +de Clément Marot. On remarquera que Sénecé dit que le pays habité par le +bon goût se nomme les Plaines allégoriques.] + +[Note 9: Réimprimée par M. Paulin Pâris sous le titre de: le Pays +des Braquesidraques, à la fin du 4e volume de Tallemant des Réaux, et +par M. Boiteau, sous le titre de Carte du pays de Braquerie, à la fin de +l'Histoire amoureuse des Gaules, édition Jannet.] + +La longue suite des ouvrages de Sorel nous a entraînés loin; il faut +maintenant remonter jusqu'en 1624, pour retrouver le Roman satirique de +J. de Lannel, quoique, en vérité, il mérite à peine de nous arrêter en +chemin. L'ouvrage n'a guère de satirique que le titre, mais on doit +tenir compte à l'auteur de l'intention: car c'est déjà quelque chose +d'avoir songé à composer un roman satirique qui peignît les moeurs et +combattît les vices contemporains, à cette date où l'on n'écrivoit que +des romans pastoraux ou chevaleresques, sans réalité ni vraisemblance. +Cette concession faite, il faut reconnoître que c'est chose déplorable +et risible à la fois de voir comme le pauvre homme s'y est pris pour +conduire son idée à bonne fin. + +Il déclare, dans la préface, qu'il a voulu «représenter le dérèglement +des passions humaines sous des noms supposés», et, pour cela, il n'a +rien trouvé de mieux que de copier maladroitement et à profusion,--comme +s'il eût craint d'en laisser un seul de côté,--les procédés les plus +banals et les plus outrés de toutes les intrigues romanesques, en +exagérant, avec une bonne foi désespérante, chaque défaut et chaque +ridicule. Dans l'intrigue, qui est niaise et prolixe, ce ne sont que +duels et grands coups d'épées, amours, enlèvements, pleurs abondants et +longs récits épisodiques. Dans le style, pâle décalque de la +phraséologie usuelle, ce ne sont que flammes et feux, soupirs, mains qui +arrachent les coeurs sans faire mal, etc. Quant aux personnages, ils se +nomment Boittantual, Ennemidor, Gardenfort, Argentuare, +Regnault-Chanfort; dispensez-moi du reste. + +Où donc est la satire là-dedans? Elle est dans certains discours moraux, +j'allois dire dans certains sermons, que l'auteur prête parfois à ses +personnages; dans les réflexions générales jetées de page en page sous +forme d'épiphonèmes; dans les épigrammes, presque toujours fort anodines +et même fort puériles, où triomphe le génie observateur de l'écrivain, +et qu'il n'avoit certes pas besoin de défendre, comme il l'a fait, +contre tout soupçon de personnalités offensantes. Cependant, de loin en +loin, surnagent quelques satires indirectes d'une saveur un peu plus +relevée, quelques remarques justes, principalement sur les femmes, +exprimées avec assez de bonheur. Mais ces débris sont noyés in gurgite +vasto, et il faut les pêcher patiemment en eau trouble: il semble +vraiment, à voir toutes ces observations vagues, qui ressortent en +caractères italiques dans le texte du récit, pour mieux frapper les yeux +les plus inattentifs, que de Lannel se fût surtout proposé de faire un +recueil de fades épigrammes, sans sel et sans pointes, une anthologie de +réflexions banales sur toute matière indifféremment, sur la beauté, les +passions, la dissimulation, les arts, les lettres, le duel, +l'irréligion, l'athéisme, etc., etc.; quelque chose, en un mot, dans le +goût «des quatrains de Pibrac ou des doctes tablettes du conseiller +Mathieu». + +Il ne faut rien moins que le nom suivant pour nous consoler de tant de +platitude, rien moins que Cyrano de Bergerac avec ses Histoires comiques +de la Lune et du Soleil, pour nous faire oublier de Lannel et son +prétendu roman satirique. Les Histoires comiques de Cyrano, quoique +n'appartenant point au monde réel, puisqu'elles se déroulent tout +entières dans le capricieux domaine de l'imagination, dans le pays des +chimères, dans l'espace illimité où règnent le fantastique et le +merveilleux, rentrent pourtant dans notre étude par leur côté satirique +et bouffon, sans parler des points de détail qui les rattachent aux +récits familiers et bourgeois: je ne pouvois donc me dispenser de les +énumérer à leur rang. + +Cette forme de voyages imaginaires a souvent été employé par les auteurs +satiriques, à qui elle fournit un cadre commode et fait à souhait. Le +XVIIe siècle, outre ceux que nous avons déjà rencontrés, en offre divers +autres exemples, parmi lesquels je me borne à citer ici, pour ne point +tomber dans des répétitions fatigantes, l'Histoire des Sevarambes +(1677-1679), utopie philosophique, aux idées hardies, aux vues avancées, +quelquefois même téméraires, qui fut proscrite dans presque toute +l'Europe pour la coupable audace de ses allusions. + +La chronologie est féconde en contrastes. L'année même où paroissoit +l'Histoire comique de la Lune, l'abbé de Pure, sous le pseudonyme de +Gelasire, publioit le premier volume d'un roman bien différent, si même +on peut donner le nom de roman à la Prétieuse ou le Mystère des ruelles. +Rien qui soit en effet plus complétement le contre-pied des oeuvres de +Cyrano que cette satire languissante, pâteuse, prolixe, dans les +dernières parties surtout, que l'abbé écrivit pour se venger des +ruelles, dont il avoit été d'abord un des fidèles les plus dévots et les +plus assidus. Cette rapsodie en quatre volumes, qui n'est pourtant pas à +dédaigner pour l'histoire littéraire de l'époque, parcequ'on y découvre, +en les déblayant des puérilités inouïes qui les cachent d'abord, un +assez grand nombre de traits curieux et de révélations piquantes +relatives à la société des précieuses, à leur langage émaillé de +néologismes, dont plusieurs ont pris racine et se sont acclimatés parmi +nous, à leurs sentiments dans les questions d'art et de morale, à leurs +discussions subtiles, par exemple, pour ou contre le mariage, sur +l'avantage de l'absence en amour, etc.;--à leur métaphysique +quintessenciée, dont l'échantillon le plus intéressant est une apologie +de la laideur en amour, faite en vers assez bien tournés, et accompagnée +d'une histoire concluante à l'appui;--à la haute opinion qu'elles +avoient d'elles-mêmes, et à bien d'autres particularités encore; cette +rapsodie, ai-je dit, n'est, au fond, qu'une série de dialogues raffinés +et d'interminables conversations. Le roman, absent du reste de +l'ouvrage, s'est réfugié dans les histoires incidentes, parfois assez +scabreuses, même pour des oreilles moins chastes que ne dévoient l'être, +ce semble, celles de ces divines et incomparables personnes. De Pure a +eu soin aussi de multiplier les vers, les lettres, les portraits, +suivant la mode d'alors: car, bien qu'il ait semé son ouvrage +d'épigrammes, directes et indirectes, contre le genre en vogue, il +tâchoit néanmoins de s'en rapprocher, n'étant point un esprit assez +vigoureux pour s'affranchir de cette routine à laquelle ne savoient pas +toujours se dérober les plus indépendants eux-mêmes. Pourtant, dans les +premières pages du quatrième volume, il a prêté à l'une des précieuses, +Eulalie, une dissertation assez judicieuse sur un nouveau genre de +romans à tenter. Sans attaquer précisément le genre reçu, elle +désireroit néanmoins quelque chose de différent, par exemple des romans +basés tout entiers sur les développements de l'amour, au lieu de ceux où +la curiosité et l'inquiétude sont les principaux aliments de l'intérêt. +Elle y proscriroit l'uniformité de la marche suivie, les coups d'épée, +l'introduction parasite et envahissante des éléments extérieurs. La +conversation se continue long-temps sur ce projet de réforme, mais elle +finit par une protestation de l'assemblée contre le retranchement des +grandes actions et des exploits héroïques et contre les tendances +bourgeoises. + +Outre bien d'autres défauts, dont j'ai déjà effleuré quelques uns, la +Prétieuse en a deux qui suffiroient pour en faire une oeuvre manquée, +même aux yeux des juges les plus indulgents. Loin d'avoir la netteté de +toute bonne critique, ce livre est, au contraire, d'une obscurité rare, +et le sens en reste trop souvent caché; la pensée de l'auteur s'y +confond si bien, la plupart du temps, avec celle des personnages, qu'on +ne peut toujours les démêler sans embarras. Un autre défaut, plus grave +encore peut-être, c'est qu'il appartient corps et âme au genre ennuyeux: +si ce sont bien là les conversations des précieuses, et tout nous porte +à le croire, il falloit que ces dames y missent beaucoup de candeur et +de bonne volonté pour s'en amuser comme elles le faisoient. + +De Pure a poursuivi la même tâche satirique contre les précieuses, dans +une comédie introuvable, jouée sur le théâtre italien. On peut aussi +rapprocher de son ouvrage la pièce de Somaize, les Véritables +Précieuses, et le tableau qu'a tracé de la même société, dans ses +Portraits, la grande Mademoiselle, un an avant la comédie de Molière. + +C'est encore une satire qui, suivant moi, n'est guère plus claire et +plus amusante, mais qui a le mérite d'être plus courte, que cette +Histoire de la princesse de Paphlagonie, écrite vers la même époque, en +un moment de velléité littéraire, par mademoiselle de Montpensier. Il +lui prit un jour fantaisie de railler, sous des noms supposés, quelques +dames de la cour, et, pour arriver à ses fins, elle eut recours à la +forme du roman,--sinon dans le style, plus simple et moins emphatique, +quoiqu'il reproduise toutes les expressions consacrées,--du moins dans +la fable et l'invention, farcies de tous les ingrédients habituels +recommandés par la recette. Elle y perce surtout de ses flèches +mademoiselle Vandy et madame de Sablé, la comtesse de Fiesque, et sa +favorite, madame de Fontenac. Mais cet ouvrage, où manquent +l'observation générale et l'invention, n'a d'intérêt que par la clef, +qui lui donne la valeur d'un document historique[10]. Pris en soi, ce +n'est qu'un récit embrouillé, diffus, sans but et sans méthode, écrit +lourdement, mais non sans prétention. Mademoiselle de Montpensier fut +moins heureuse encore dans la Relation de l'Ile imaginaire, dont on lui +attribue la composition, bien qu'elle porte la signature de Segrais[11], +qui servit également de prête-nom à madame de Lafayette. Au moins y +avoit-il quelques peintures de moeurs dans le précédent ouvrage, tandis +que celui-ci, à la fois fort court et assez insignifiant, est écrit sans +gaîté, sans netteté et sans vraisemblance, malgré l'excellent modèle +qu'elle avoit dans un épisode de Don Quichotte. On y trouve tout au plus +quelque mérite de style. Je n'ai pu guère démêler, pour toute intention +satirique, que certains traits timides décochés contre Nervèze, qui +étoit alors, avec Des Escuteaux, son compère, le bouc émissaire de la +littérature. + +[Note 10: V. la clef complète dans le Segraisiana.] + +[Note 11: Segrais a composé aussi, comme on sait, un volume de +Nouvelles françoises. Dans le préambule, tout en traçant l'éloge des +romans en vogue, il fait quelques réserves, au point de vue de la +vraisemblance et de la réalité, contre leurs imitateurs, n'osant sans +doute les attaquer directement eux-mêmes. Il fait remarquer qu'il seroit +plus naturel de prendre des aventures françoises et des héros françois. +C'est peu de chose, mais c'est quelque chose.] + +Joignons-y encore l'Heure du berger, demi-roman comique ou roman +demi-comique, par C. Le Petit, livre burlesque et quelque peu +licencieux, plein de galimatias et de mauvais goût, ne manquant pas +toutefois d'un certain esprit qui en fait supporter la lecture; la +Prison sans chagrin, histoire comique du temps, mais histoire fade, +longue et sans intérêt; les Aventures tragi-comiques du chevalier de la +Gaillardise, par le sieur de Préfontaine. + +Enfin nous voici,--il étoit temps,--sortis du fatras des infiniment +petits (j'en demande pardon aux admirateurs du talent de la grande +Mademoiselle), et arrivés à deux livres d'une plus haute valeur, les +premiers sans contredit de ceux que nous étudions, par le nom de ceux +qui les firent et par leur mérite propre: je veux parler, on le devine, +du Roman comique de Scarron et du Roman bourgeois de Furetière. + +Le titre du Roman bourgeois (1666) indique assez son but. Furetière, +intime ami de Boileau, s'est proposé de peindre, en spirituel et mordant +satirique, les moeurs de la bourgeoisie d'alors. Il a voulu faire un +roman réaliste[12], sans tomber, sinon en de rares accès d'humeur +bouffonne, dans la charge et la caricature. Prenant cinq ou six types +marqués, le procureur et la procureuse, l'avocat, le plaideur[13], la +fille bourgeoise et coquette, l'homme de lettres, etc., il les a rangés +et mis en jeu dans un cadre peu varié, comme l'étoit d'ailleurs celui de +presque tous les romans contemporains, qui cachoient une grande +monotonie et une excessive pauvreté d'intrigue sous leur complication +apparente. Tous ces personnages ont des noms (Pancrace, Javotte, +Nicodème, Vollichon, Jean Bedout, Philippote, et non Mandane, +Polexandre, Artamène, etc.), des caractères, des façons de parler et +d'agir, qui sont aux antipodes de ces dignes romans dont la lecture +charmoit à un si haut point madame de Sévigné. Rien d'héroïque dans ce +monde terre à terre, pas de grands sentiments ni de belles paroles dans +ces prosaïques chevaliers du pot-au-feu. Au lieu de placer la scène dans +un temple ou dans un palais d'Assyrie, Furetière nous transporte, dès le +début, sur la place Maubert: nous sommes avertis. Le Roman bourgeois est +une satire en action, une continuelle épigramme, où l'allusion perce à +chaque instant le tissu du récit, où la critique ingénieuse et sensée +voyage côte à côte avec la parodie, mais une parodie de bon ton et de +bon goût, qui laisse place à l'observation. Furetière n'idéalise pas les +moeurs qu'il retrace, il les étudie à fond et dans des classes +entières,--non plus seulement à l'extérieur, sous leur côté original et +individuel. Ses procureurs et ses bourgeois sont des masques effrayants +de vérité: nous avons tous rencontré ce Vollichon, fieffé ladre, +fesse-mathieu, fort en gueule comme la Dorine de Molière, grand diseur +de proverbes et quolibets, qu'on séduit en faisant sa partie de boules, +et en ayant bien soin de perdre la dernière, la belle; vieux gueux qui +ne se fait nul scrupule d'occuper, sous divers noms, pour deux ou trois +parties à la fois; au demeurant bon enfant, surtout lorsqu'il est en +joyeuse humeur, et méditant de devenir honnête homme dans sa vieillesse, +depuis qu'il a remarqué que d'ordinaire cela rapporte davantage;--ce +prédicateur poli, jeune abbé de bonne famille, très bien frisé, qui +parle un peu gras pour avoir un langage plus mignard, et qui veut qu'on +juge de l'excellence de ses sermons par le nombre des chaises louées à +l'avance;--cette demoiselle Javotte, petite personne dont la beauté, +splendidement insignifiante, égale la niaiserie, ou, si l'on veut, +l'ingénuité, qui emprunte un laquais et des diamants pour quêter avec +plus d'éclat à l'église, et met tout son orgueil à surpasser la collecte +de ses rivales;--ce Nicodème, galant avocat toujours vêtu à la dernière +mode, qui tourne un madrigal comme M. Prud'homme et abuse d'un poireau +placé au bas du visage pour y étaler une mouche assassine;--et ce +Villeflatin, digne confrère du grand Vollichon, qui, sans avertir +personne, tire si admirablement parti d'une imprudente promesse de +mariage, afin d'en extorquer de solides dommages-intérêts;--et ce brave +Jean Bedout, et cette petite sucrée de Lucrèce, et cette pimbêche de +Collantine, et cet infortuné Charroselles, le plus à plaindre des hommes +de lettres. Tout le monde a son paquet dans ces railleries aussi +spirituelles qu'impitoyables: les académies de beaux esprits, les +ruelles, et surtout les ruelles bourgeoises, les poètes, et même les +marquis. La satire littéraire s'y mêle sans cesse à la satire morale, et +le récit fait souvent place aux malignes remarques de l'auteur et aux +digressions, trop fréquentes et trop détournées peut-être, où il aime à +égarer sa verve narquoise. Mais cet ouvrage est plutôt un pamphlet qu'un +roman, parceque toutes ces observations ne sont pas mises en relief par +une action suffisamment nouée, que le développement de l'intrigue et des +caractères se fait dans un plan trop artificiel, et qu'il faudroit à +toutes ces aventures un lien plus réel et plus fort pour les unir dans +un ensemble harmonieux. + +[Note 12: «Je vous raconteray sincèrement et avec fidélité plusieurs +historiettes et galanteries arrivées entre des personnes ny héros ny +héroïnes..., mais qui seront de ces bonnes gens de médiocre condition, +qui vont tout doucement leur grand chemin, dont les uns seront beaux et +les autres laids, les uns sages et les autres sots; et ceux-cy ont bien +la mine de composer le plus grand nombre.»] + +[Note 13: C'est surtout à ces types qu'il s'est attaché; toute la +gent chicanière est fustigée par lui avec une verve impitoyable. +Furetière, ancien avocat et fils de procureur, nourri dans le sérail de +la chicane, en connaissoit les détours: on n'est jamais trahi que par +les siens. Évidemment la tradition qui lui attribue une large part de +conseils dans la composition des Plaideurs doit être vraie: il avoit +profondément étudié la question, et Racine, qui donna sa comédie plus de +deux ans après, put trouver en germe quelques uns de ses types et +quelques unes de ses scènes dans le roman de son ami. Il est même +probable, d'après les dates, qu'ils travailloient ensemble à ces deux +ouvrages, et qu'ils mirent plus d'une fois leurs idées et leurs +observations en commun, dans les cabarets du Mouton blanc ou de la Croix +de Lorraine.] + +À peu près vers le même temps où l'ouvrage de Furetière ouvroit en +quelque sorte la voie au roman d'observation, les autres branches de la +littérature se trouvoient entraînées par un mouvement analogue, et +quittaient les caprices de la fantaisie et de l'intrigue fondées sur +l'imagination pure pour le domaine de l'étude des moeurs et de l'analyse +du coeur humain: la tragédie, avec Racine, passoit de la Thébaïde et +d'Alexandre à Andromaque; Molière, après avoir fait l'Etourdi, qui +correspondoit assez bien aux imbroglios des vieux romans, composoit +alors Tartufe et George Dandin. Le roman proprement dit, lui-même, en +dehors de la série à part que nous étudions, franchissoit l'immense +espace qui sépare l'Astrée, Clélie et Polexandre, de Zaïde et de la +Princesse de Clèves. N'étoit-ce pas là comme un pressentiment de La +Rochefoucauld, et surtout de La Bruyère, qui alloient bientôt venir? + +À côté du Roman comique, évidemment inspiré à Scarron par les romans +picaresques de l'Espagne, avec lesquels il étoit très familier, on doit +citer quelques unes de ses Nouvelles tragi-comiques, puisées à la même +source. Bien que la plupart des personnages principaux appartiennent aux +classes élevées, ce n'en sont pas moins des récits bourgeois, par les +personnages subalternes et par les moeurs qui s'y trouvent retracés. +L'intrigue y domine sans doute, mais les peintures de caractère et +l'observation n'y manquent pas: il me suffira de citer le pingre don +Marcos, dans le Châtiment de l'avarice, dont la lésinerie est peinte de +main de maître, et, dans l'Hypocrite, ce passage admirable de vérité et +de profondeur dont Molière devoit faire la plus belle scène de son +Tartufe (III, 6). + +Il ne nous reste plus maintenant que des ouvrages dont l'intérêt pâlit à +côté de ceux-là. C'est d'abord la Fausse Clélie de Subligny (1670), +recueil d'histoires françoises, galantes et comiques, que se racontent +les uns aux autres les personnages du roman, et dont les héros sont +presque tous des gens de qualité, mais passant par des aventures +familières et plaisantes. Quant à l'héroïne, c'est une fille que la +lecture de la Clélie a rendue folle, et qui se prend elle-même pour +cette Romaine illustre. La physionomie de l'ouvrage, depuis les noms +jusqu'aux lieux successifs de la scène, est tout à fait moderne, +contrairement aux usages reçus, et l'on y surprend parfois des +railleries et des protestations contre les romans romanesques.--C'est +ensuite le Louis d'or politique et galant (1695), par Ysarn, un des +littérateurs qui hantoient les samedis de mademoiselle de Scudéry, +«garçon bien fait, dit Tallemant, qui a bien de l'esprit, et qui fait +joliment les vers»,--sorte de petit roman satirique, dont le cadre, +souvent remanié depuis, offre quelque analogie avec celui du Diable +boiteux de Le Sage. Mais l'auteur, malgré quelques passages assez +piquants et quelques protestations qui ne manquent pas de hardiesse +contre les voies suivies par Louis XIV en politique et en religion, n'a +pas su remplir dignement son sujet; le lecteur perd bientôt l'espérance +que les premières pages lui avoient fait concevoir, et, au lieu d'un +roman de moeurs et d'observations satiriques, il n'a guère qu'un mince +recueil d'anecdotes sans grande portée et de discussions peu +intéressantes. + +Il faut réunir à la Fausse Clélie et aux Nouvelles tragi-comiques +quelques autres oeuvres qui s'en rapprochent, surtout les Nouvelles de +d'Ouville, frère du bouffon Boisrobert, et le Gage touché, histoires +galantes et comiques, des dernières années du siècle, attribuées à Le +Noble. Ce volume est un recueil de récits bourgeois, qui souvent ne sont +pas sans ressemblance avec ceux de Boccace et de la reine de Navarre, +dont l'auteur a même calqué le plan, comme La Fontaine en avoit imité la +libre et joyeuse allure dans ses Contes. Les uns sont conçus dans la +manière espagnole; les autres sont simplement de petits romans +d'intrigue, avec une pointe de réalisme. Le Noble choisit, avec une +prédilection marquée, ses sujets et ses personnages, dans les classes +les plus humbles: ce ne sont que jardiniers, tailleurs, donneurs d'eau +bénite, laquais, sages-femmes, etc., qu'il fait agir et parler suivant +leur condition. J'ai retrouvé dans ces pages l'original du fameux drame +populaire de Mercier, la Brouette du vinaigrier. Les caricatures ne sont +pas rares non plus dans le Gage touché, qui se heurte même parfois au +burlesque, et l'ouvrage, qui avoit débuté par des peintures plus exactes +du monde réel, tombe de plus en plus vers la fin dans le romanesque et +l'invraisemblance. + +Mais, que le Gage touché soit ou non de Le Noble, il y a dans ses +oeuvres un certain nombre de nouvelles qui doivent rentrer dans cette +étude: telles sont (rangées sous le titre commun de Les Aventures +provinciales), le Voyage de Falaize, nouvelle divertissante; l'Avare +généreux, nouvelle galante, entremêlée de plusieurs autres; la Fausse +comtesse d'Isamberg; sans compter beaucoup d'histoires analogues qui +font partie de ses Promenades. Tout cela est assez vif, preste, comique, +de couleur moderne et françoise, souvent bourgeoise et familière. On y +trouve de l'observation, mais un peu superficielle et rarement +satirique. + +Ajoutons encore à cette liste, que je voudrois faire la plus complète +possible, tout en avouant bien haut qu'elle ne peut l'être en aucune +façon, quelques autres productions d'un genre mitoyen, qui se +rattachent, par certains points de contact, à la même catégorie, sans y +rentrer directement. Tels sont le Barbon et la Défaite du paladin +Javerzac, pièces satiriques de Balzac, qui, par la forme et le ton, sont +presque de petits romans; le Mamurra de Ménage; quelques unes des pages +échappées à la plume trop facile de du Souhait et de Le Pays; un assez +grand nombre de facéties; plusieurs morceaux qu'on peut découvrir dans +les recueils du temps, en particulier dans celui de la Maison des jeux +(par exemple: les Amours de Vénus, la Relation grotesque, burlesque, +comique et macaronique, des amours et transformations de Vertumne); dans +les recueils d'OEuvres galantes et d'OEuvres diverses; dans celui des +Pièces en prose les plus agréables de ce temps (par exemple l'Histoire +du poète Sibus, etc.); quelques Nouvelles ou Histoires de Rosset, qui, +du reste, avoit traduit Don Quichotte; quelques contes de la Fontaine, +d'Hamilton et de Sénecé; enfin toute une série de romans +historico-satiriques, ou, si l'on aime mieux, de satires +historico-romanesques, relatives surtout aux amours des grands +personnages, et fort licencieuses pour la plupart, livrets sortis des +officines de Hollande pour être débités sous le manteau, et que je ne +puis passer en revue, parceque cet examen, un peu en dehors de mon +sujet, m'entraîneroit beaucoup trop loin. + +J'ai bien envie d'y réunir le Page disgracié de Tristan l'Hermite, +curieuse et romanesque autobiographie. Il me paroît fort probable, en +effet, que l'auteur de Marianne ne s'est pas fait faute de glisser +quelques particularités de son invention dans ces pittoresques mémoires; +et ce qui me pousseroit à le croire volontiers, c'est que le récit a +l'air arrangé à souhait pour toutes les exigences du roman, et que le +titre même semble renfermer un aveu implicite de l'auteur (Le page +disgracié, où l'on voit de vifs caractères d'hommes de tous tempéramens +et de toutes professions). Du reste, s'il n'eût voulu que faire le +simple récit de ses aventures, fort variées et fort intéressantes par +elles-mêmes, je l'avoue, qui l'empêchoit de mettre partout les noms +propres, au lieu d'employer ces déguisements et ces détours qui donnent +à l'ouvrage, quoi qu'on en ait, toute la physionomie d'un roman? Aussi +est-ce de ce nom que l'appelle, dans sa Bibliothèque françoise, Ch. +Sorel, qui le range parmi «les romans divertissans». Or les scènes de la +vie commune et vulgaire, racontées dans le style qu'elles demandent, se +succèdent de fort près dans ces confessions; on y rencontre même parfois +des portraits grotesques et des tableaux de genre tout empreints du +vieil esprit gaulois, qui ressemblent aussi peu aux tableaux ordinaires +des romans d'alors qu'une toile de David Téniers à une de Lebrun. + +Enfin, se récrieroit-on beaucoup si j'introduisois à la suite de tous +ces noms un nom qu'on ne s'attend peut-être pas à trouver en cette +compagnie, celui de Charles Perrault, qui, du reste, dans ses +Parallèles, et dans toute la part qu'il prit à la querelle des anciens +et des modernes, avoit montré les idées d'un véritable novateur +littéraire? Les Contes de fées sont du fantastique et du merveilleux, +sans doute; mais il arrive souvent que ce fantastique et ce merveilleux +tiennent à la réalité familière comme à l'intention comique et satirique +par les détails: c'est ce qui étoit déjà arrivé aux fables milésiennes +chez les anciens, et chez les modernes aux voyages comiques de Cyrano +dans la lune et le soleil; ce fut ce qui arriva également à Perrault. +Quiconque a lu le Petit Poucet, la Barbe-Bleue, le Petit Chaperon rouge +et Peau d'Âne, c'est-à-dire quiconque a dépassé l'âge de sept ans, se +rappelle ces tableaux d'intérieur bourgeois ou populaires, ces scènes de +bûcherons, de forêts, de fermes, de villages, qui s'y trouvent mêlés, et +font de ces gracieux contes de petits romans familiers, d'allure naïve +et simple. + +Ainsi, pour nous résumer en quelques lignes, le caractère commun à la +plupart des oeuvres que nous venons d'étudier est un caractère de +protestation, directe ou indirecte, réfléchie ou spontanée, sérieuse ou +plaisante, contre la dignité solennelle du genre à la mode, contre la +subtilité, l'emphase, l'exagération des idées, des sentiments et des +personnages. Elles se tiennent plus près de la terre, ne dédaignent +point les menus détails et les peintures vulgaires, entrent dans la voie +d'une observation plus vraie des moeurs et du coeur de l'homme; en un +mot, au lieu de se lancer dans un monde factice et monotone, toujours +jeté au moule de l'Astrée et des Bergeries, elles étudient le monde +extérieur, surtout le monde d'en bas, pour en faire le portrait ou la +satire. Tous ces ouvrages, presque sans exception, semblent vouloir +aussi protester par la licence des détails et la crudité de l'expression +contre la galanterie précieuse et raffinée, la langueur discrète et un +peu prude, la quintessence de platonisme, mise en vogue par d'Urfé: +c'est comme un ressouvenir du siècle précédent conservé en toute sa +verdeur par ces esprits rebelles, qui s'effraient de voir la littérature +s'assouplir sous la discipline, la langue se décolorer et pâlir, la +libre et forte sève des joyeux conteurs d'autrefois s'effacer devant un +jargon, prétentieux, affadi, éviré. Lieux, héros, aventures, tout y +change de nature et de ton; le style lui-même s'assortit au fond du +roman: moins régulier souvent et moins correct, il a, du moins dans les +meilleures de ces oeuvres, plus d'originalité, de verve pittoresque; il +abonde à la fois en hardiesses heureuses et en trop fréquentes +négligences. Bien plus, presque tous ces romans offrent les mêmes +singularités de détail et une physionomie toute semblable jusque dans +les moindres traits: c'est ainsi que l'on y retrouve fort souvent la +préface cavalière, poussant la vanité et le dédain du public jusqu'à +l'outrecuidance et foudroyant ceux qui auront le front de ne pas trouver +leur ouvrage admirable; mais c'est un ridicule que Scudéry et La +Calprenède partagent avec de Lannel, Sorel, de Pure et Subligny, et qui +nous semble avoir été emprunté à la littérature espagnole, alors dans +toute son influence, surtout à Montemayor, Montalvan et Alarcon. Enfin, +par un hasard étrange, un très grand nombre d'entre eux sont restés +également inachevés: cette fatalité est commune aux Histoires comiques +de Théophile et de Cyrano, au Polyandre de Sorel, au Roman bourgeois, au +Roman comique, à la Fausse Clélie, etc. + +D'ailleurs, indépendamment du mérite propre et de l'intérêt littéraire +qui les recommandent si puissamment aux érudits et aux simples curieux, +ces oeuvres, dont beaucoup ont à peu près l'attrait de l'inédit et de +l'inconnu, méritent encore d'être lues et relues, comme d'inépuisables +mines de renseignements sur les moeurs et les usages de l'époque, sur +les opinions qui s'y reflètent avec plus de vivacité et d'exactitude, et +pour ainsi dire avec plus d'abandon familier, qu'elles ne pouvoient le +faire dans des romans grecs et assyriens, où la convention laissoit si +peu de place à l'observation véritable. Comme les romans héroïques, et +beaucoup plus qu'eux, les romans comiques et satiriques ont presque tous +une clef, dont la connoissance complète, si elle étoit possible et si la +plupart du temps on n'étoit réduit sur ce point à des conjectures qui +n'ont rien de certain, ajouteroit beaucoup à leur intérêt et à leur +utilité. Mais, en outre, ils sont, pour qui sait les comprendre, une +histoire intime du XVIIe siècle: auteurs, courtisans, villageois, +cabaretiers, soldats, marquis, procureurs, petits héros de bourgeoisie, +etc., tout cela y parle et y agit comme dans le théâtre de Molière. Ce +sont d'ailleurs presque autant de comédies que ces ouvrages: il n'y +manque que le dialogue, et, sans compter les très nombreux emprunts à +l'aide desquels nos comiques, et principalement le plus grand de tous, +se sont enrichis à leurs dépens, on pourrait y retrouver la plupart des +types de la vieille comédie françoise, de ces masques glorieux illustrés +par Larivey, Grevin, Jodelle, Scarron, Tristan, Rotrou, Corneille, et +qui cédèrent la place aux caractères, après avoir jeté un dernier et +faible éclat dans quelques pièces de Molière lui-même. C'est ainsi qu'on +peut étudier le matamore dans le Baron de Fæneste, le pédant sous ses +diverses faces dans l'Histoire comique de Théophile, le Francion de +Sorel, etc.; la femme d'intrigue dans Francion, le valet bouffon dans le +Carmelin du Berger extravagant, etc. + +II. + +Dans cette longue série de romans comiques et familiers du XVIIe siècle, +le plus important, sans contredit, le meilleur, comme le plus répandu, +est l'ouvrage de Scarron[14]. On connoît ce rieur de bonne foi, ce +stoïcien d'un nouveau genre, plus fort que celui qui disoit: «Douleur, +tu n'es pas un mal», car sa gaîté sembloit dire à toute heure du jour: +«Douleur, tu es un plaisir!» Malgré le dédain des critiques de son +temps, son nom vit encore aujourd'hui, et ses oeuvres mêmes sont loin +d'être mortes; elles ont été conservées par cette bonne humeur +naturelle, cette naïveté et cette étonnante puissance du rire qui +rachètent chez lui de si nombreux et de si grossiers défauts. Mais, +indépendamment de ces qualités qui forment l'essence même de son génie, +cet homme, qui sembloit si peu fait, sinon pour la justesse, du moins +pour la sobriété, la convenance et la mesure de l'observation, a mérité, +par son Roman comique, d'être compté parmi ceux qui ont le mieux vu et +le mieux peint un coin de la société d'alors. On l'a surnommé l'Homère +de la Fronde: on auroit pu le surnommer, à non moins juste titre, +l'Homère des Ragotins et des troupes de comédiens nomades. Son nom est +resté inséparable du sujet. + +[Note 14: Ou Scaron, comme son nom se trouve souvent écrit à cette +époque, en particulier dans les anciens registres manuscrits du Mans, +contemporains de son séjour en cette ville. Ce n'est que plus tard que +l'orthographe actuelle a prévalu.] + +En écrivant le Roman comique, Scarron a eu le bon esprit, dont il faut +lui savoir d'autant plus de gré que cela lui est rarement arrivé, de +faire choix d'un sujet qui lui permît d'être en même temps vrai et +burlesque, de se livrer à son irrésistible penchant pour la bouffonnerie +sans sortir de la nature et sans blesser le goût. Vienne en cette +matière, faite à souhait, sa verve plaisante, féconde en traits badins, +en trivialités grotesques et en vives caricatures! Loin d'être déplacée +et condamnable aux yeux des bons esprits, elle se trouvera, cette fois, +en rapport si complet avec les personnages et le fond même du sujet, que +souvent l'auteur ne seroit pas vrai s'il n'étoit pas burlesque. Le livre +n'est bouffon que parceque les personnages sont bouffons et doivent +l'être. Scarron lui-même a marqué nettement la différence tranchée qui +sépare son oeuvre des romans ordinaires de son siècle en qualifiant de +très véritables et très peu héroïques (liv. I, ch. 12) les aventures +qu'il raconte. Très véritables, dans le sens littéral et rigoureux du +mot, je n'en sais rien; cela pourrait bien être, au moins pour +l'ensemble des faits, car nous retrouverons les origines historiques de +quelques uns de ses épisodes et de plusieurs de ses types; mais, quoi +qu'il en soit, très véritables certainement dans le sens littéraire, +c'est-à-dire très vraisemblables, prises dans la réalité telle qu'elle +est, non dans ce monde de convention où s'agite habituellement +l'imagination des romanciers. Très peu héroïques, cela est évident, et +ni d'Urfé, ni Gomberville, ni mademoiselle de Scudéry, n'eussent trouvé +leur compte dans cette absence presque totale de beaux sentiments, +d'illustres catastrophes et de glorieux coups d'épée. Aussi étoit-ce là +précisément ce qui devoit alors faire condamner cet ouvrage par quelques +faux délicats. «Le Roman comique de Scarron, dit Segrais, n'a pas un +objet relevé; je le lui ai dit à lui-même. Il s'amuse à critiquer les +actions de quelques comédiens: cela est trop bas.» Il n'est plus +nécessaire aujourd'hui de réfuter méthodiquement cette accusation. Je ne +sache pas qu'on ait jamais sérieusement reproché à Molière d'avoir mis +en scène ses Pierrot et ses Lubin, ses Martine et ses Frosine, côte à +côte avec les marquis ridicules et les bourgeois raisonneurs, non plus +qu'à Le Sage de nous introduire, avec Gil Blas, dans la caverne des +voleurs et au milieu des antichambres où trônent messieurs les laquais. +Ce que Molière, Regnard, Dancourt, etc., ont pu faire dans leurs +comédies, Scarron avoit incontestablement le droit de le faire aussi +dans son roman, qui est une vraie comédie. Le titre le dit: Roman +comique, et le titre ne ment pas. Toutes les classes, tous les degrés de +la société, sont du domaine de l'observation, dans les limites que le +goût réclame et que l'art enseigne; mais Segrais, façonné aux fadeurs +timides de la pastorale de cour, devoit s'effaroucher de la hardiesse +familière de ces peintures, comme Louis XIV des magots de Téniers. + +Grâce à cet heureux choix, heureusement exploité, le comique sort des +entrailles du sujet, sans efforts, j'ajouterai même sans burlesque +proprement dit, quoique j'aie plus haut employé cette expression à +défaut d'autre plus exacte. En effet, l'essence du burlesque consiste, à +rigoureusement parler, dans le contraste entre l'élévation du sujet et +la trivialité du style, ce qui n'est point ici le cas. Le rire arrive +naturellement et sans grimace; Scarron ne cherche pas à s'égayer aux +dépens de la réalité des peintures, rarement même aux dépens de la +convenance et d'une certaine bienséance relative. Un grand nombre des +réflexions qu'il intercale dans son récit, sous une forme plaisante et +sans la moindre prétention, renferment des traits d'observation +ingénieux et justes. Du reste, comme par un désir instinctif de s'élever +une fois au moins jusqu'à la dignité de l'art, il a su, sans choquer en +rien le naturel et la vraisemblance, sans la moindre apparence d'emphase +romanesque ou de contraste systématique, mais au contraire en une mesure +discrète et même délicate, introduire dans l'intrigue des parties un peu +plus sérieuses, qui relèvent heureusement ce que le reste pourroit avoir +de trop exclusivement bouffon. Dès l'abord, le comédien Destin, malgré +la singularité de son accoutrement, nous prévient en sa faveur par la +richesse de sa mine; bientôt mademoiselle de l'Étoile accroît cette +première impression, sans parler de la figure un peu plus effacée de +Léandre. Ce sont là trois rôles qui gardent presque toujours la dignité +des honnêtes gens, tout en se déridant parfois, comme il sied en si +plaisante compagnie. En outre, Scarron--on ne s'en douteroit guère--a +mis du sentiment et de l'émotion en certaines pages, par exemple en +plusieurs endroits de l'histoire du Destin, racontée par lui-même, et +dans le passage où la Caverne exprime sa douleur, lors de l'enlèvement +de sa fille Angélique, qu'elle croit déshonorée. Puisque j'ai commencé à +indiquer les côtés sérieux de cette oeuvre, j'ajouterai qu'on ne sait +pas assez généralement que de graves questions s'y trouvent soulevées en +passant, et résolues autant que le permettoit la nature du livre. On y +rencontre, entre autres, la théorie du drame moderne posée en face de la +tragédie aristotélique, et l'auteur en démontre, en quelques lignes, la +légitimité, la nécessité même (I, 21). Le même chapitre renferme aussi +des aperçus justes et fins, qui ne manquoient pas alors de nouveauté, ni +une certaine hardiesse littéraire, sur une réforme à introduire dans le +roman. Quelques unes de ses conversations et quelques uns de ses +épisodes ont aussi des échappées où l'on trouve plus de sens pratique et +plus de raison qu'on ne s'aviseroit d'en demander à ce déterminé +bouffon. Scarron a eu une fois cette bonne fortune de pouvoir révéler +complétement les qualités de son esprit dans une occasion propice et +sous leur jour le plus favorable, et, le bonheur du sujet aidant, il est +même arrivé que cet écrivain, dont le vice ordinaire est la vulgarité de +sentiment et l'incurable prosaïsme, s'est élevé, en quelques pages de +son monument, au-dessus de ce défaut essentiel, qui sembloit +complétement inséparable de toutes ses créations. + +Le côté burlesque domine tellement dans Scarron qu'il a éclipsé tous les +autres. Il est juste de remettre ceux-ci en lumière. On trouve dans ses +oeuvres mêlées quelques pièces écrites d'un ton noble, qui, je l'avoue, +ne sont pas toujours les meilleures. Son épitaphe est un petit +chef-d'oeuvre de grâce, de tristesse voilée et doucement souriante. +D'autres morceaux offrent de la délicatesse et du sentiment autant que +de l'esprit; tels sont, par exemple, l'épigramme: + + Je vous ai prise pour une autre, etc. + +la chanson: + + Philis, vous vous plaignez, etc. + +les Stances à la reine: + + Scarron, par la grâce de Dieu, etc. + +Quelquefois ses drames, soulevés par le souffle du génie castillan, +s'élèvent et même atteignent un moment de fiers accents qu'on croiroit +échappés à un poète de race cornélienne, non pas, bien entendu, des plus +près du maître (Voyez Jodelet, ou le Maître valet, V, 4), et il en est +ainsi en quelques unes des nouvelles intercalées dans le Roman comique, +par exemple: À trompeur trompeur et demi, où son style a pris de la +fermeté et de l'élévation. L'auteur du Virgile travesti, de cette +débauche d'esprit dont le Poussin parle avec mépris dans une de ses +lettres, commandoit des tableaux à ce même Poussin, qui nous l'apprend +lui-même en un autre passage de sa correspondance[15]. Il est donc +permis de dire qu'il avoit le sentiment du beau. + +[Note 15: «J'ai trouvé la disposition d'un sujet bachique pour M. +Scarron. Si les turbulences de Paris ne lui font point changer +d'opinion, je commencerai cette année à le mettre en bon état.» (7 +février 1649.) Et le 29 mai 1650: «Je pourrai envoyer en même temps à M. +l'abbé Scarron son tableau du Ravissement de saint Paul.» C'est +indubitablement Paul Scarron, dont le Poussin parle plusieurs autres +fois encore, et avec qui il étoit en relation, notre auteur l'ayant +rencontré dans son voyage à Rome, vers 1634. Il en avait déjà parlé +auparavant. Ainsi il écrit (12 janvier 1648) que Scarron lui a envoyé +son Typhon, et il ajoute: «Je voudrois bien que l'envie qui lui est +venue lui fût passée, et qu'il ne goûtât pas plus ma peinture que je ne +goûte son burlesque.» On voit que le doute n'est pas possible.] + +J'ai dit que le livre de Scarron est une comédie: on y retrouve les +types et les caractères de la scène, et des types supérieurement tracés, +dans une intrigue un peu décousue et qui forme, pour ainsi dire, ce +qu'on nomme en style technique une pièce à tiroirs, comme il en avertit +lui-même le lecteur (I, 12). Voici d'abord Ragotin, petit bourgeois +hargneux, querelleur, enthousiaste, bel esprit et esprit fort, très +chevaleresque, très galant et très empressé près des dames, ardent à se +poser en champion, mais malheureux en querelle comme en amour, +personnage ridicule au physique aussi bien qu'au moral, et sur lequel, +si l'on me permet ce rapprochement peu classique, sembleroit avoir été +calqué le type populaire de M. Mayeux. Voici La Rancune, ce fripon +misanthrope, crevant de vanité et d'envie, et néanmoins exerçant +toujours une sorte d'ascendant incontesté par la supériorité de son +imperturbable sang-froid. La Rappinière, qui est aussi dessiné de main +de maître, surtout dans les premières pages, ne me paroît pourtant point +à la hauteur des précédents, parce qu'il ne se soutient pas dans le +caractère où nous l'a d'abord montré l'auteur. Scarron commence par le +présenter comme le rieur de la ville du Mans, et nous ne le voyons plus +guère ensuite que comme un coquin pendable, riant peu et faisant des +méchancetés peu plaisantes. Le poète Roquebrune, avec sa physionomie +gasconne et ses naïves prétentions de mâche-laurier, n'est point +inférieur, quoique relégué sur le second plan. Il n'est pas jusqu'aux +rôles tout à fait accessoires et secondaires, et que l'auteur n'a fait +qu'esquisser en courant sans y revenir, dont les portraits ne nous +arrêtent au passage. Que dites-vous, par exemple, de cette grosse +sensuelle qui porte le nom caractéristique de madame Bouvillon? du curé +de Domfront, dont la mésaventure est décrite avec une vérité +pittoresque? et de ce grand et flegmatique la Baguenodière, si +curieusement dessiné en deux traits de plume[16]? + +[Note 16: Les érudits me pardonneront-ils de rappeler, à propos de +ce personnage, le nom bien connu du mousquetaire Porthos, géant +taciturne comme la Baguenodière, et présentant, comme lui, les mêmes +caractères de force, de bravoure et de simplicité d'esprit? Je sais bien +que M. A. Dumas a été mis sur la voie par le type primitif, tel qu'il +est simplement esquissé dans les Mémoires de d'Artagnan, de Sandras de +Courtilz, et surtout par la figure historique de M. de Besmond; mais +seroit-il impossible qu'il se fût souvenu aussi de la Baguenodière de +Scarron, lui qui s'est souvenu de tant de choses?] + +Tout cela est, certes, autre chose que du burlesque: c'est du comique, +sinon très profond et très fin, au moins en général très vrai, plein de +vivacité, de verve et de vie, et ne dépassant point les bornes. Il est +fâcheux que cette comédie soit quelque peu gâtée par certaines scènes où +se retrouve trop le grotesque auteur du Typhon. Mais, quoi! Scarron ne +pouvoit entièrement cesser d'être Scarron, et, même dans ses meilleurs +moments, il ne faut pas lui demander les délicatesses du goût. Ainsi, on +retrancheroit volontiers du Roman comique l'aventure du pot de chambre, +pour parler son langage, et quelques plaisanteries qui ne paroissent +avoir d'autre but que d'exciter le rire pour le seul plaisir du rire: +tels sont, par exemple, le trait de cet avare qui pousse la lésine +jusqu'à vouloir se nourrir lui-même, ainsi que toute sa famille, du lait +de sa femme (I, 13); l'apparition fantastique du lévrier pendant le +récit de La Caverne (II, 3), etc. Ne lui en veuillons pas non plus +d'avoir, indépendamment de ces moyens bouffons, employé souvent dans le +Roman comique les mêmes procédés que dans le Virgile travesti, le Typhon +et ses autres vers burlesques, pour exciter le rire, c'est-à-dire +l'intervention fréquente et inattendue de la personnalité de l'auteur se +montrant tout à coup derrière ses personnages et à travers l'action,--le +mélange de quelque réflexion comique cousue à quelque passage d'un ton +plus élevé,--d'une remarque ironiquement naïve aux images les plus +poétiques, de la solennité grotesque à la trivialité, etc. Ce sont là +les ressources ordinaires du genre, dont il a usé largement sans doute, +mais cette fois sans abus. + +Scarron a donné à la plupart de ses personnages des noms allégoriques et +expressifs, qui ressemblent à des sobriquets ridicules: le Destin, la +Rancune, la Caverne, la Rappinière, madame Bouvillon. Si on vouloit le +lui reprocher comme une puérilité de mauvais goût, il serait facile de +le justifier d'une accusation qu'encourraient avec lui Racine (le +Chicaneau des Plaideurs), Molière, dans ses farces et même dans ses +grandes comédies (le Trissotin des Femmes savantes, l'huissier Loyal du +Tartufe, etc.). Cet usage, originaire d'Italie, et assez répandu dans la +littérature espagnole imitée par Scarron, et même dans Don Quichotte, +est général dans les romans comiques. Du reste, pour ses noms de +comédiens, Scarron n'a fait que se conformer à une coutume reçue et +suivie dans la réalité au théâtre; pour ses personnages manceaux, il +s'est également conformé aux habitudes locales et aux traditions de +grosses plaisanteries qui avoient cours dans le Maine, où le goût de la +raillerie à tout propos et des sobriquets ridicules a toujours été +répandu. «Les noms des personnes transmis par nos vieilles chartes, nous +écrit M. Anjubault, bibliothécaire du Mans: Maluscanis, Malamusca, +Sanguinator, Bibe Duas, Frigida Coquina, ne sont pas moins caustiques +que ceux qu'a inventés Scarron[17].» + +[Note 17: Scarron, comme on sait, avoit habité le pays où se passe +la scène de son roman assez long-temps pour se pénétrer de ses moeurs, +de son esprit, de ses usages. Renouard prétend qu'il étoit au Mans dès +1657. Cette opinion est peu suivie; mais ce qui sembleroit la confirmer, +c'est un passage de l'Épithalame du comte de Tessé, par notre auteur: + + A Verny, maison bien bâtie, + Un jour, en bonne compagnie, + Je mangeai d'un fort grand saumon, etc. + +Le château de Vernie, à 23 kilomètres du Mans, appartenoit au comte de +Tessé, qui s'étoit marié en 1638. Il est probable que l'épithalame est +de la même année ou à peu près, ce qui prouveroit que dès lors au moins +Scarron étoit sur les lieux. Ses épîtres à madame de Hautefort +démontrent qu'il y étoit encore en 1641 et 1643. C'est à cette dernière +date que sa protectrice lui fait obtenir un bénéfice, qui ne lui est +point accordé, comme presque tout le monde l'a dit, par M. de Lavardin, +évêque du Mans, car le prédécesseur de M. de Lavardin sur ce siége +épiscopal ne mourut que cinq ans après, le 1er mai 1648; mais il n'en +est pas moins vrai qu'à cette date de 1643 l'abbé de Lavardin n'étoit +pas étranger au Maine, qu'il visitoit souvent. «De quelle nature étoit +ce bénéfice et comment en jouit-il? La question est difficile à +éclaircir pour qui ne connoît point à fond la discipline cléricale et +les subterfuges propres à l'éluder. Scarron, n'ayant jamais eu d'un +ecclésiastique que l'habit, se sera peut-être servi d'un prête-nom pour +la possession de sa prébende, comme il l'appelle. Quoi qu'il en soit, au +mois de mars 1646, il habitoit une des maisons canoniales, contrairement +aux statuts. Le chanoine Le Comte, qui devoit l'occuper en personne, +s'excuse de ses retards devant le chapitre, et déclare, le 25 mai +suivant, qu'il n'a pu aller habiter sa maison dans le délai prescrit, +parceque M. Scarron, en partant, y a laissé son valet malade, mais qu'il +y couchera la nuit prochaine.» (Lettre de M. Anjubault.) Scarron +demeuroit au Mans, place Saint-Michel, 1. La maison subsiste encore, et +une rue de la ville porte son nom. Le musée communal possède 27 tableaux +sur toile, d'environ un mètre carré de superficie, de peinture fort +médiocre, quoique de composition assez bonne, oeuvre d'un artiste dont +on ignore le nom (on dit qu'il s'appeloit Coulon ou Coulomme), et +représentant des sujets tirés du Roman comique. Il subsiste quelques +dépendances du château de Vernie, entre autres un pavillon qu'on +appeloit et qu'on appelle encore parfois le Pavillon du Roman comique, +et qui renfermoit les tableaux dont nous venons de parler.] + +D'autres pourroient reprocher à notre auteur d'avoir un peu trop +multiplié les infortunes de Ragotin, qui sont souvent de la nature la +moins relevée; mais ces infortunes, qui vont de pair avec celles des +héros burlesques de tous les autres romans du même genre[18], rentrent +tout à fait dans le rôle du personnage, et servent à en mieux marquer le +caractère, à en compléter la peinture; il est fâcheux seulement qu'au +moins en un endroit Scarron ait dépassé la limite du rire et poussé la +plaisanterie jusqu'à la cruauté, quand il nous montre Ragotin renversant +sur lui les ruches et tout couvert de piqûres. + +[Note 18: Cf. L'Hortensius de Francion, le Lysis du Berger +extravagant, le Nicodème du Roman bourgeois, etc.] + +Ces farces, d'ailleurs, ces grêles de coups et ces avalanches de +taloches, qui pourraient sembler revenir trop souvent, trouvent, aussi +bien que les noms ridiculement expressifs dont nous venons de parler, +leur justification dans les moeurs et coutumes des Manceaux +d'alors,--car Dieu me garde de médire des Manceaux d'aujourd'hui! D'une +part, la jovialité, le gros rire, l'amour du plaisir, les bons tours de +tout genre; de l'autre, les querelles et batailles continuelles, étoient +leur fort. Nous voyons la police locale obligée d'intervenir souvent +dans l'un et l'autre cas. Ainsi, «un chanoine, ayant représenté une +farce scandaleuse le jour de Pâques, est puni par le chapitre, qui fait +jurer à ses confrères de ne plus fréquenter les cabarets ni les +brelans.--Dans la cathédrale, on donne permission, pendant l'office de +la Pentecôte, de jeter du haut de la voûte une colombe et des fleurs; +mais on défend de lancer de l'eau et des poulets. Sur la place du +Cloître, devant la maison même de Scarron, il faut certains jours +laisser à sec la coupe de la fontaine, afin d'éviter les insolences que +se permettent les valets, etc... Lisez sur une carte de Jaillot ou de +Cassini les noms anciens des localités, et recherchez-en le sens à +l'aide d'un lexique roman, de toutes parts vous trouverez des souvenirs +de plaisir, de faits licencieux ou turbulents... Quant aux distributions +de coups de raquettes, de soufflets et de claques, Scarron ne les a que +médiocrement exagérées.» Partout les disputes se terminent le plus +souvent par des voies de fait. «Les archives du Mans sont pleines de +récits concernant des églises, des cimetières et d'autres lieux +consacrés, qui ont été déclarés pollus par suite de coups d'épée ou +d'arquebuse qui s'y sont donnés et reçus. Dans les assemblées publiques, +au milieu même des cortéges officiels, il n'étoit pas rare de voir +surgir de violents débats au sujet des préséances. Un honnête avocat du +Mans, dont j'ai les Mémoires du temps même de Scarron, raconte comme un +fait qui n'a rien de très étonnant que, se promenant un jour sur la +place des Jacobins avec deux demoiselles, dont l'une étoit sa maîtresse, +un chanoine se permit de relever la coiffe de l'une d'elles. «Je fus +obligé de lui donner un soufflet», dit l'avocat. C'étoit, à ce qu'il +paroît, le plus juste prix. Le valet d'une certaine dame noble se crut +obligé d'intervenir et de prendre aux cheveux le galant défenseur, qui +fut littéralement traîné sur la place. Hâtons-nous de dire que le +chanoine fut puni par ses supérieurs et que le valet alla en +prison.--Les grands seigneurs du pays inventoient ou importoient, la +plupart, des exemples de ce genre, avec les développements et les +variantes proportionnés à leur moyens. Les Lavardin[19] n'étoient pas +les moins industrieux, ou du moins ils se mettoient peu en peine de +changer cet état de choses[20] (V. Tallemant des Réaux).» Aussi les +statuts contra rixantes sont-ils sans cesse renouvelés. Du reste, on +sait quel rôle les coups de bâton, par exemple, jouoient alors dans les +relations de la vie sociale. + +[Note 19: Amis et protecteurs de Scarron.] + +[Note 20: Lettre de M. Anjubault.] + +Un critique a reproché à Scarron, comme un des plus graves défauts du +Roman comique, d'y avoir fait preuve d'une observation trop générale, +dont la plupart des traits, ne portant pas avec eux un cachet +particulier de vérité locale, pourroient aussi bien s'appliquer au Paris +du temps qu'à la province. Rien que parce qui précède, on voit combien +ce reproche est peu fondé. On peut dire que les moeurs dont il s'est +fait le peintre ont le caractère essentiellement provincial, par +contraste avec Molière, qui est le peintre des moeurs de Paris. La +province, et le Mans en particulier, qui étoit alors à trois journées de +marche environ de la capitale, offroit par là même plus de caractères +tranchés, de types originaux et indigènes, qu'aujourd'hui. + +Comme beaucoup des oeuvres que j'ai passées en revue dans la première +partie de cette Notice, le Roman comique tombe par endroits dans la +satire; il ne fuit pas l'épigramme et la parodie, même littéraire, qui +se trahissent dès les premières lignes. J'ai relevé dans mes notes +plusieurs traits malins de l'auteur--beaucoup moins nombreux toutefois +que dans le Roman bourgeois de Furetière, et surtout dans le Berger +extravagant de Sorel--contre les invraisemblances et les ridicules des +romans chevaleresques ou héroïques. Mais, outre ces épigrammes de +détail, il y en a une plus générale répandue dans tout le corps de +l'ouvrage et qui en fait l'essence même. Plusieurs des personnages du +Roman comique semblent conçus et tracés dans un système de parodie: La +Rancune est le traître, le Ganelon du livre; Ragotin est la charge du +héros galant et valeureux, du chevaleresque servant des dames; les +grands coups d'épée sont remplacés par de grands coups de pieds et de +poing, etc. + +Mais voyez la contradiction! Tout cela n'empêche pas l'auteur de tomber, +comme la plupart de ses confrères, dans deux ou trois des défauts les +plus habituels aux romans dont il se moque: car, sans parler de quelques +longues conversations, il a intercalé dans son roman quatre nouvelles et +l'histoire de Destin, qui s'interrompt et se reprend à plusieurs +reprises. Ces récits, trop nombreux, sont amenés brusquement, sans lien, +sans préparation, sans rentrer en rien dans l'ouvrage; en outre, ils ont +le tort de se ressembler presque tous par le fond, et quelques uns +d'exiger une attention très soutenue, si l'on veut ne se point +embrouiller dans cette intrigue enchevêtrée et un peu confuse[21]. +Toutes ces histoires, qui ne sont même pas des épisodes, pouvoient +d'autant mieux se retrancher, au moins en partie, que le roman +proprement dit, assez court par lui-même, ne comportoit pas de si longs +et de si nombreux hors-d'oeuvre, tout à fait en disproportion avec +l'ouvrage, dont ils ralentissent la marche. C'est là que s'est réfugié +l'élément romanesque, bien que l'écrivain comique s'y trahisse toujours +à quelques phrases, sous ce fouillis d'aventures et ces étranges +imbroglios à l'espagnole, qui les font ressembler à des tragi-comédies +de Rotrou, de Scudéry ou de Boisrobert. + +[Note 21: Voir surtout, dans l'histoire de Destin, l'endroit où il +s'agit de l'enlèvement de mademoiselle de Saldagne par Verville.] + +Du reste, une considération à laquelle Scarron n'a sans doute pas +expressément songé peut servir à justifier ce mélange de l'intrigue à +l'observation, fait dans une mesure, avec une convenance et un bonheur +plus ou moins contestables. D'une part, la vie de salon au XVIIe siècle, +l'usage des réunions et des coteries avoient dû naturellement amener +l'emploi et accréditer l'usage de ces continuels récits, comme celui des +longues conversations; de l'autre, on étoit encore trop près des grands +romans romanesques pour se plaire aux romans d'observation pure et +simple, débarrassés des fracas d'une intrigue curieuse et embrouillée; +il falloit faire passer l'étude de moeurs sous le couvert de ces +aventures auxquelles on avoit habitué les lecteurs. C'est ce que ne fit +pas Furetière dans le Roman bourgeois: aussi ce dernier ouvrage, malgré +le nom, l'esprit et la malignité de l'auteur, eut-il peu de succès, +tandis que le Roman comique de Scarron en eut beaucoup. Il est vrai +qu'on peut encore indiquer une autre raison peut-être de cette +différence de succès. Le roman de Furetière s'est astreint à observer +simplement la vie privée et les moeurs bourgeoises de la famille; il a +voulu se renfermer dans le côté intime et domestique, se donnant tort +ainsi, non pas, je suis loin de le dire, aux yeux de la postérité, mais +aux yeux des lecteurs du jour, curieux d'émotions plus vives, de sujets +moins connus, de tableaux plus variés. Scarron, au contraire, comme +l'auteur de Francion, quoiqu'à un moindre degré, s'en tint surtout à ce +côté des moeurs qui prêtoit le plus à l'aventure, au burlesque, à la +parodie; son observation court les tripots, les auberges, les théâtres, +les grandes routes, au lieu de demeurer au coin du foyer. Tout en +restant juste et vraie, elle est plus en dehors, par la nature même du +sujet. + +Quant au style du Roman comique, il est vif et d'une rapidité +singulière; il va sans appuyer, mais en marquant d'un mot +caractéristique les hommes et les choses qu'il veut peindre. Ce style ne +respire pas, tant il a hâte de courir au but, bien autrement net et +précis que celui des romans de mademoiselle de Scudéry. Malgré ses +négligences et ses incorrections, il a plus de prestesse, moins de +lourdeur et d'embarras dans les tournures. La langue de Scarron est +remarquable par le naturel, le trait, la rapidité, la clarté même en +général, sans avoir une force ou une élévation que ne comportoient ni le +genre choisi, ni le talent de l'auteur; elle est en progrès sur celle de +beaucoup de contemporains, du moins parmi les romanciers. Pour mieux en +apprécier le mérite, il ne faut pas oublier que le Roman comique[22] +précéda les Provinciales, dont la première ne parut qu'en 1656. Tout +cela explique son légitime succès. Au reste, chaque production de +Scarron étoit fort recherchée, à cause de sa bonne humeur[23], et, après +la parodie des poètes dans ses vers burlesques, on devoit être curieux +de voir la parodie des romanciers dans ce livre. Généralement, et c'est +là un éloge qu'il ne faut pas omettre en parlant de Scarron et d'un +roman comique, il n'a pas cherché à être plaisant aux dépens de la +décence, et, sauf en d'assez rares endroits, son ouvrage est +relativement écrit sur un ton convenable. La seconde partie surtout, +composée après son mariage[24], se ressent, tout le monde l'a remarqué, +de l'heureuse influence de madame Scarron. Il faut se garder pourtant +d'exagérer la portée de cette remarque, car c'est dans cette seconde +partie que se trouve l'épisode de madame Bouvillon; mais on y trouve +moins de trivialités grotesques, de plaisanteries peu ragoûtantes, et +même le style est meilleur et renferme moins de termes anciens et +passés. En effet, au témoignage de plusieurs contemporains, en +particulier de Segrais (Mém. anecd., II, p. 84, 85), sa femme lui +servoit à la fois de secrétaire et de critique, et son influence est +visible aussi dans les poésies de Scarron venues après son mariage. + +[Note 22: La première partie est de 1651; la deuxième ne parut qu'en +1657, mais le privilége est de 1654.] + +[Note 23: Voir le Burlesque malade, ou les Colporteurs affligés, +etc. Paris, Loyson, 1660.] + +[Note 24: Scarron épousa Françoise d'Aubigné, non en 1650 ou 1651, +comme beaucoup l'ont dit, mais en 1652. Cette date me paroît solidement +établie par une note de M. Walckenaër (Mémoires de madame de Sévigné, 2, +p. 447).] + +Suivant Ménage, l'ami de l'auteur, le Roman comique, est le seul de ses +ouvrages qui passera à la postérité; le savant homme va jusqu'à lui +appliquer solennellement, trop solennellement, le vers de Catulle: + + Canescet seculis innumerabilibus. + +Boileau lui-même, le sévère, l'irréconciliable ennemi du burlesque et du +mauvais goût, qui gourmandoit si vertement Racine de sa foiblesse quand +il le surprenoit à lire Scarron, exceptoit, dit-on, le Roman comique de +son anathème. Les hommes les plus graves et les plus éloignés, par état +comme par esprit, de si frivole matière, le lisoient également, par +exemple Fléchier, comme on le voit par un passage de ses Grands-Jours, +où il compare à la troupe de Scarron une bande de méchants comédiens qui +viennent jouer à Clermont pendant les assises[25]. Le public en masse ne +fit que ratifier l'impression de ces amis devant lesquels il essayoit +son ouvrage, comme il disoit lui-même, et qui en rioient de tout leur +coeur. Le Maine, surtout, préparé à cette lecture par ses moeurs et ses +goûts particuliers, ainsi que nous l'avons vu, accueillit avec +empressement le Roman comique comme une continuation perfectionnée des +vieux et libres conteurs qu'il aimoit, d'Eutrapel, de Bonaventure Des +Periers, qu'on lisoit beaucoup au Mans, et surtout de son Conte +d'Alsinois (Nicolas Denisot). Il est malheureux seulement que +l'inachèvement de l'ouvrage nous empêche de prononcer un jugement +définitif, en ne nous permettant pas de pouvoir bien apprécier +l'ensemble des aventures, leur rapport harmonieux, leur but final et la +façon dont elles se dénouent, sans parler de l'intérêt de curiosité qui +demeure en suspens: «On auroit su, dit Sorel, s'il n'auroit pu empêcher +que son principal héros ne fût pendu à Pontoise, comme il avoit +accoutumé de le dire.» (Bibl. fr., p. 199). + +[Note 25: Il est vrai que Fléchier n'étoit alors qu'un petit abbé, +de moeurs peu sévères, ce semble, et un simple précepteur, et que, dans +cette comparaison même, il montre qu'il a lu son auteur bien vite et +n'en a pas conservé un souvenir très net, car il prend la Rappinière +pour un acteur, et du Destin il fait M. l'Étoile.] + +Entre toutes les questions que soulève le Roman comique, celle de ses +origines est une des plus importantes et des plus négligées. On savoit +bien que l'ouvrage montroit de loin en loin, surtout dans ses nouvelles +épisodiques, les traces de cette littérature espagnole où l'on puisoit +si largement à cette époque, Scarron tout le premier; mais jusqu'à quel +point avoit-il imité ou traduit, soit dans ses nouvelles, soit dans le +reste de l'oeuvre? Qu'avoit-il pris et où avoit-il pris? Quelle étoit sa +part d'invention et d'originalité dans l'ensemble comme dans les +détails? Toutes questions qu'on laissoit sans les résoudre, et qui +pourtant devraient être résolues aussi nettement que possible en tête +d'une édition sérieuse du Roman comique. + +Et d'abord, le chef-d'oeuvre de Scarron est-il imité dans son plan et sa +conception générale, et notre auteur est-il redevable à d'autres de +l'idée-mère de son livre?--À notre avis, le sujet est bien à lui. +Peut-être, quoique le souvenir ne s'en soit pas conservé dans le Maine, +lui a-t-il été inspiré par des aventures réelles[26], sur lesquelles a +brodé, comme sur un thème choisi à souhait, son imagination aventureuse +et riante; peut-être avoit-il rencontré, pendant ses voyages et son +séjour au Mans, cette troupe d'acteurs nomades immortalisée par lui? +Probablement même tous ces types, si vrais et si plaisants, lui avoient +été fournis par des originaux en chair et en os, dont on peut encore +aujourd'hui retrouver quelques uns dans l'histoire;--ce qui suffiroit à +prouver la personnalité de son inspiration et à écarter l'hypothèse d'un +travail d'imitation étrangère, comme celui qu'il a fait dans ses +comédies. Ainsi le petit Ragotin n'est autre que René Denisot, avocat du +roi au présidial du Mans, mort en 1707, comme nous l'apprennent les +chroniqueurs du pays, entre autres Lepaige, dans son Dictionnaire du +Maine. Le marquis d'Orsé, dont il est parlé en termes si magnifiques au +chapitre 17 de la seconde partie, paroît être le comte de Tessé, avec +qui Scarron s'étoit trouvé en rapports excellents, et dont la +physionomie répond bien au portrait tracé par notre auteur. Suivant une +clef manuscrite trouvée par M. Paul Lacroix dans les papiers non +catalogués de l'Arsenal, et que nous donnons sous toutes réserves[27], +la Rappinière seroit M. de la Rousselière, lieutenant du prévôt du +Mans;--le grand la Baguenodière, le fils de M. Pilon, avocat au +Mans;--Roquebrune, M. de Moutières, bailli de Touvoy, juridiction de M. +l'évêque du Mans;--enfin Mme Bouvillon seroit Mme Bautru, femme d'un +trésorier de France à Alençon, morte en mars 1709, mère de Mme Bailly, +femme de M. Bailly, maître des comptes à Paris, et grand-mère de M. le +président Bailly. Scarron, pendant qu'il jouissoit de son bénéfice au +Mans, avoit eu probablement des démêlés avec toutes ces personnes, et il +s'en vengea en les mettant dans son roman. Placé dans une position +équivoque, aimant à railler les provinciaux, peu endurants de leur +nature, il n'est pas étonnant qu'il se soit fait des ennemis et qu'il +ait voulu s'en venger à sa manière. Il a introduit également dans son +oeuvre, sans déguisement, un certain nombre de personnages historiques, +locaux et contemporains, qui, il est vrai, n'y jouent pas un rôle +proprement dit et n'y sont mentionnés qu'en passant, mais qui sont, pour +ainsi dire, autant de liens rattachant son roman à la réalité[28]: ici +c'est le sénéchal du Maine, baron des Essards; là, ce sont les Portail, +famille célèbre dans la magistrature[29], etc. + +[Note 26: Par exemple, le Segraisiana nous indique le nom du +personnage dont une aventure a inspiré à Scarron l'idée du chap. 6 de la +IIe partie: M. de Riandé, receveur des décimes.] + +[Note 27: Nous en garantissons d'autant moins l'authenticité, que +nous en ignorons l'origine, et que, du reste, les traditions locales +sont muettes là-dessus. M. Anjubault, en particulier, n'a pu nous +transmettre aucun éclaircissement sur ce point.] + +[Note 28: Scarron, comme plusieurs de nos romanciers modernes, et en +particulier Balzac, semble vouloir prendre ainsi ses précautions pour +mieux faire croire à la réalité de ces très véridiques aventures, tantôt +par certaines formes de phrase, tantôt en se mêlant lui-même au récit, +tantôt en y faisant intervenir des faits historiques en dehors de ceux +du roman.] + +[Note 29: On peut aussi retrouver à peu près sûrement quelques uns +des personnages que Scarron avoit en vue à l'aide des pièces et des +archives locales. Ainsi il met en scène le curé de Domfront; or le curé +de Domfront étoit alors Michel Gomboust, fils du sieur de La Tousche. Il +est peu probable que Scarron, qui s'arrête assez longuement à cette +charge bouffonne, ait employé une désignation si claire et si +compromettante d'une manière vague, sans intention et au hasard, surtout +dans un roman de moeurs d'une action contemporaine et d'une donnée +satirique autant que comique, dont il devoit penser qu'on rechercheroit +aussitôt la clef. Que son portrait soit fidèle, qu'il n'ait point cédé +au plaisir de la caricature ou à l'attrait de quelque vengeance +burlesque, c'est une autre affaire, et je suis loin de vouloir jurer de +son innocence. L'abbesse d'Estival, qu'il introduit plus loin avec son +directeur Giflot, étoit alors Claire Nau, qui gouverna la maison +d'Estival en Charnie de 1627 à 1660. Le prévôt du Mans, qui avoit épousé +une Portail (II, 16), doit être Daniel Neveu, prévôt provincial du +Maine, qui épousa Marie Portail en 1626.] + +Il n'y a rien là, évidemment, que de françois par le caractère, rien que +d'original et de simple et franche venue. Je sais bien qu'on a prononcé, +à propos du Roman comique, le titre d'un ouvrage d'Augustin Rojas de +Villandrado, El viage entretenido, vrai Roman comique espagnol, roulant, +lui aussi, sur les troupes ambulantes de comédiens, racontant leurs +tournées en province et leurs aventures, les suivant de stations en +stations, nous les montrant dans leur intérieur, dans leurs habitudes +intimes, peignant leurs moeurs, leur misère et leurs vices. L'auteur de +ce livre curieux, qui n'a jamais été traduit en françois, homme expert, +chevalier du miracle, comme on l'appeloit, caustique, insouciant, +aventureux, vieilli lui-même sur les planches, étoit bien celui qu'il +falloit pour écrire cette histoire. Le Voyage amusant (ou plutôt le +Voyage où l'on s'amuse) de Rojas parut pour la première fois en 1603. +Tout ouvrage espagnol étoit alors connu aussitôt, lu et exploité avec +une promptitude extraordinaire, de ce côté des Pyrénées; quelquefois +même, on en a des exemples, traduit sur un manuscrit avant d'avoir été +imprimé en Espagne. Il est donc probable que Scarron connoissoit le +livre de Rojas, et il est très possible aussi que ce livre lui ait +inspiré l'idée de son roman; mais, en vérité, c'est tout ce que l'on +peut admettre, et, si l'imitation a eu lieu, elle est tellement libre, +elle a si bien dévié de son point de départ pour entrer dans une voie +tout à fait personnelle et sui generis, que le Roman comique est tout au +plus un pendant, et n'a rien d'un calque ni d'une copie. Il se rencontre +pourtant avec l'ouvrage de son devancier en quelques légers points de +détail que j'ai notés au passage; mais ce sont de ces rencontres vagues +que devoit forcément amener la ressemblance générale du sujet, et qui +disparoissent dans la diversité du style, du plan et de l'intrigue. Le +Roman comique, en effet, bien supérieur en somme au Voyage amusant, est +surtout écrit sur un ton complétement différent de ce dernier livre, que +M. Damas Hinard a pu prendre pour base principale d'un travail fort +sérieux sur le vieux théâtre de la Péninsule[30]. + +[Note 30: Moniteur de 1853.] + +Quant aux quatre nouvelles espagnoles intercalées par Scarron dans le +corps de son roman, suivant l'usage de l'époque, c'est autre chose. Là, +l'imitation, la traduction même, étaient tellement flagrantes à la +simple lecture et si peu déguisées[31] que le doute ne sembloit guère +permis; seulement, dans une littérature aussi luxuriante et aussi peu +connue que la littérature espagnole, les recherches devoient être +naturellement longues et pénibles, et c'est pour cela sans doute que +personne ne les avoit faites jusqu'à présent, ou que personne du moins +n'y avoit réussi. Le récit circonstancié de mes propres excursions +intéresseroit peu les lecteurs; aussi me bornerai-je à en constater le +résultat. + +[Note 31: Scarron va même jusqu'à dire, avant l'Amante invisible: +«Je m'en vais vous conter une histoire tirée d'un livre espagnol qu'on +m'a envoyé de Paris», et avant le Juge de sa propre cause (Rom. com., +II, 14): «Il lut... une historiette qu'il avoit traduite de l'espagnol, +que vous allez lire dans le suivant chapitre.» Mais il est vrai que ces +seules paroles ne seroient point une preuve: car, à la rigueur, elles +pourroient n'être qu'une petite supercherie destinée à mettre ses +nouvelles sous la protection de la vogue. Au chapitre 21 de la première +partie, il montre assez, sous forme d'une conversation, combien il +prisoit les nouvelles espagnoles et combien il s'en étoit occupé.] + +À force de fouiller dans l'inextricable et touffue végétation du théâtre +espagnol, j'étois parvenu, aidé par quelques indications bienveillantes, +à retrouver dans Lope de Vega, dans Calderon, dans Moreto, dans Tirso de +Molina, les premières traces et les premiers germes, à ce qu'il me +sembloit, des nouvelles du Roman comique, et j'allois me résoudre à +croire que Scarron, faisant des frais d'invention assez larges, avoit +transformé les pièces en récits, ce qui avoit souvent lieu alors, quand +M. de Puibusque me signala, dans un livre rare de don Alonso Castillo +Solorzano,--los Alivios de Cassandra (les Délassements de Cassandre), +Barcelone, 1640, in-12,--un récit dont le titre, me disoit-il, +ressembloit exactement à celui de la seconde nouvelle du Roman comique: +À trompeur trompeur et demi, puisque ce récit étoit intitulé: A un +engaño otro mayor. + +Los Alivios de Cassandra, espèce de décaméron imité des Auroras de +Diana, de don Pedro Castro y Anaya, et peut-être aussi du Para todos +(Pour tous) de Montalvan, contiennent cinq nouvelles et une comédie. +L'auteur, poète, historien, et surtout romancier distingué dans le genre +enjoué et picaresque, a fait d'autres ouvrages, de valeur et de succès +divers. Ses Alivios ont été traduits en 1683 et 1685 par Vanel (les +Divertissements de Cassandre et de Diane, ou les Nouvelles de Castillo +et de Taleyro). En jetant les yeux sur ce livre, qu'avoit bien voulu +mettre à ma disposition le savant auteur de l'Histoire comparée des +littératures espagnole et française, je vis que ce n'étoit pas seulement +le titre qui se ressembloit des deux parts, mais le récit complet, et +que Scarron s'étoit à peu près borné à le mettre en françois, sans même +se donner la peine de changer les noms des personnages. Ce n'est pas +tout. Quelle ne fut point ma surprise de découvrir, dans le reste du +même volume, les originaux de deux autres nouvelles du Roman comique, +traduits par Scarron avec aussi peu de gêne, et à peu près aussi +littéralement! Il est évident qu'en 1646, époque vers laquelle, selon +toute probabilité, il commença la composition de son Roman comique, il +avoit entre les mains ce livre récent, qui lui avoit plu, et qu'il avoit +trouvé commode d'en détacher les trois premières nouvelles pour les +faire raconter à ses personnages, au lieu d'en inventer lui-même ou de +les réunir dans un recueil à part. + +Maintenant procédons par ordre, et avec un peu plus de détails. L'Amante +invisible (Rom. com., I, 9) est simplement traduite, avec intercalation +de quelques phrases burlesques, de la troisième nouvelle des Alivios de +Cassandra, intitulée: Los Efectos que haze Amor. Que le sujet de cette +nouvelle soit ou ne soit pas de Solorzano lui-même, je n'ai point à m'en +préoccuper ici. Quoique la littérature espagnole compte à bon droit +parmi les plus originales de l'Europe, il n'en est pas moins vrai que +Solorzano, et beaucoup de ses contemporains, Cervantes, Salas +Barbadillo, Juan de Timoneda, Tirso de Molina, etc., avoient largement +puisé dans les productions de l'Italie. Mais il me suffit d'avoir +retrouvé l'origine immédiate, sans vouloir remonter à l'origine +primitive: la question des sources premières en littérature est encore +plus incertaine et plus obscure que celle des sources du Nil.--Il est +possible, probable même, que le théâtre espagnol, qui a touché à tous +les sujets, et à qui celui-là devoit particulièrement plaire, l'ait +également traité. Du reste, Calderon a fait la Dama duende (1629), +imitée par Douville sous le titre analogue de l'Esprit follet +(1642)[32], où on trouve, il faut l'avouer, fort peu de ressemblance, +sauf en un ou deux points de minime importance, avec la nouvelle de +Scarron[33]. Calderon a fait également, en 1635, el Galan fantasma; +Lope, la Discreta enamorada; enfin, Tirso de Molina, la Celosa de si +misma, dont les titres sont en rapport avec celui de l'Amante invisible. + +[Note 32: Pièce qui a été elle-même imitée par Hauteroche sous le +même titre.] + +[Note 33: Remarquons que d'Ouville a traduit de Solorzano la Garduna +de Sevilla (la Fouine de Séville, 1661). Il connaissoit donc cet auteur, +et, par conséquent, il est possible que, dans son Esprit follet, il ait +un peu songé aussi à la troisième nouvelle des Alivios.] + +À trompeur trompeur et demi (I, 22) n'est autre chose, comme je l'ai dit +plus haut, que la deuxième nouvelle du même livre. Mais je dois +mentionner, en outre, comme ayant pu influer aussi, quoique de beaucoup +plus loin, sur Scarron, quelques pièces de théâtre: Trampa adelante[34], +de Moreto, à qui notre auteur a également emprunté el Marques de +Cigarral, pour en faire Don Japhet d'Arménie; Cautela contra cautela, de +Tirso de Molina, et Fineza contra fineza, de Calderon. + +[Note 34: Mais il faudroit que cette pièce, qui, je crois, a été +imprimée seulement en 1654, eût couru manuscrite plusieurs années avant +sa publication.] + +Les Deux Frères rivaux (II, 19) constituent un sujet qu'on trouve +souvent traité dans notre théâtre de la première partie du XVIIe siècle, +époque où nos auteurs prenoient à pleines mains dans la littérature +espagnole; et par cela seul sa filiation se trouvoit clairement +désignée. Beys a donné en 1637 Céline, ou les Frères rivaux, tragédie; +Chevreau, en 1641, les Véritables Frères rivaux, dont le sujet à quelque +analogie générale avec celui de Scarron; Scudéri, en 1644, Arminius, ou +les Frères ennemis, etc. La nouvelle de Scarron est la traduction libre, +mais où la plupart des noms sont restés les mêmes, du premier récit des +Alivios de Cassandra, intitulé: La Confusion de una noche. Ceux qui ont +lu le récit de notre auteur comprendront, en se rappelant la confusion +qui se fait entre les deux frères, la nuit, dans le jardin de don +Manuel, père de leur commune amante, comment la nouvelle espagnole peut +porter cette étiquette, si différente de celle de la nouvelle françoise +qui en est tirée. N'oublions pas non plus que Moreto a donné au théâtre +la Confusion de un jardino, dont le titre indique aussi une certaine +ressemblance de sujet. Enfin on trouve dans un recueil de Novelas +morales de don Diego Agreda y Vargas el Hermano indiscreto, ou, comme +dit Baudouin, dans sa traduction (1621), le Frère indiscret, ou les +Malheurs de la jalousie; mais la ressemblance s'arrête à peu près là, +malgré quelques personnages du même nom. + +Reste le Juge de sa propre cause (II, 14), qui, cette fois, n'est pas +tiré du livre de Solorzano. Au premier coup d'oeil, même avant de +l'avoir lu, l'origine espagnole n'en sauroit être douteuse pour qui se +rappelle le Médecin de son Honneur, le Geôlier de soi-même, et tous ces +titres par rapprochements et par antithèses que cette littérature +affectionne. Lope de Vega a fait el Juez en su causa (V. Las comedias +del famoso, etc., in-4, dern. vol., Bibl. imp.)[35]; mais la source +immédiate de la nouvelle de Scarron doit être cherchée ailleurs: c'est +le 9e récit des Novelas exemplares y amorosas, sorte de décaméron dû à +la plume de dona Maria de Zayas (Barcelone, Joseph Giralt; l'approbation +est de juin 1634): el Juez de su causa. Scarron a fait plus qu'imiter un +modèle; sauf quelques interversions et quelques légers changements, +portant soit sur les noms, soit sur les détails, qu'il modifie au goût +du pays et de l'époque, il s'est borné à traduire, et souvent avec la +plus complète exactitude. + +[Note 35: Je trouve aussi, parmi les pièces de Calderon, El gran +principe de Fez, dont plusieurs personnages portent les mêmes noms que +ceux de Scarron, et dont l'action se passe au Maroc, comme dans la +première partie du Juge de sa propre cause et dans beaucoup d'autres +drames espagnols.] + +Voilà ce que Scarron a pris à l'Espagne dans son Roman comique; tout +cela, je crois, sauf le Voyage amusant, n'avoit encore été signalé nulle +part. On y pourroit joindre peut-être quelques courts passages, quelques +réflexions, où l'on retrouve tantôt une phrase du Nouvel an dramatique +de Lope, tantôt un ressouvenir de Don Quichotte[36], dont il parle +plusieurs fois, du reste, dans son Roman, et dont les épisodes de la +première partie surtout semblent l'avoir inspiré, etc. Encore ces +endroits, fort rares en dehors des quatre nouvelles épisodiques, +sont-ils plutôt, j'en suis convaincu, de brèves rencontres inspirées par +une certaine analogie de situation que des imitations réelles. C'est, +d'ailleurs, fort peu de chose dans l'ensemble du livre, et le Roman +comique proprement dit est bien une composition originale, dont on n'est +pas en droit de ravir la gloire à Scarron. + +[Note 36: Les titres de plusieurs chapitres, en particulier, +semblent calqués sur ceux de Cervantes. Tels sont ceux-ci, par exemple: +«Qui ne contient pas grand chose,--Qui contient ce que vous verrez si +vous prenez la peine de le lire,--Des moins divertissants du présent +volume, etc.»] + +Un certain nombre d'écrivains ont succombé à la tentation de reprendre +l'oeuvre interrompue de Scarron et de l'achever. De là plusieurs Suites +du Roman comique, dont il est nécessaire que nous disions quelques mots. +La première est celle que l'on désigne partout, dans les catalogues, +dans les histoires de la littérature, dans les biographies, sous le nom +d'A. Offray. Il y a là une erreur que nous devons relever en passant. En +lisant la dédicace, on y trouve cette phrase, qui, avec un peu +d'attention, eût dû suffire pour avertir de la méprise: «Mais, Monsieur, +après avoir agréé mon présent, ne jugerez-vous pas favorablement de mon +auteur, et le croirez-vous sans mérite? Ses expressions sont naturelles, +son style aisé; il étale partout un fond d'agrément qui lui tient lieu +de force, etc.» Cela est parfaitement clair, il me semble, et je +m'étonne qu'aucun des éditeurs précédents n'y ait fait attention. Le nom +d'A. Offray, qu'on lit au bas de cette dédicace, n'est pas celui de +l'auteur, mais du libraire, comme il arrivoit souvent alors. Ce +libraire, peu connu, et que j'eusse peut-être cherché longtemps encore +sans grands résultats si M. Péricaud aîné ne m'avoit mis sur la voie par +une indication précise, est bien certainement Antoine Offray, qui édita +à Lyon, en 1661, le Sésostris de Françoise Pascal, in-12; en 1664, le +Vieillard amoureux ou l'Heureuse feinte, pièce comique de la même; la +Vie de Calvin, par Bolsec; la Vie de Labadie, par François Mauduict +(petit in-8), qu'il a dédié (on voit qu'il avoit l'habitude des +dédicaces) à Messieurs de la Propagation de la foi. Il demeuroit au +Change. Il faut donc qu'on se décide à lui reprendre la gloire d'une +composition qui n'est pas à lui, pour la reporter à un anonyme qui +restera probablement inconnu; et peut-être, au fond, cette question de +paternité littéraire ne mérite-t-elle pas, dans l'espèce, de susciter de +bien grandes recherches. Ce n'est pas que cette suite soit absolument +sans valeur; elle est faite avec quelque verve et quelque esprit, et +l'auteur y a assez bien saisi le genre de Scarron; mais, en tâchant de +la mettre en harmonie avec le reste de l'ouvrage et de se conformer au +génie de son modèle, dont il est loin d'avoir la naturelle bonne humeur, +il s'est rangé parmi les imitateurs les plus serviles, et s'est +volontairement privé du libre usage de sa force de création. Il se +traîne à la remorque de Scarron, répète et reprend ses inventions, y +coud péniblement les siennes, et tombe souvent dans de bien plates et +bien maladroites plaisanteries. Son style surtout, qui contient des +phrases d'un enchevêtrement incroyable, est beaucoup plus lourd, plus +vieux et plus embarrassé. + +Cette troisième partie, dont on ne connoît pas l'auteur, présente les +mêmes obscurités quant à sa première édition. Une phrase de l'Avis au +lecteur sembleroit faire entendre qu'elle remonte à trois ans environ +après la mort de Scarron, qui eut lieu en 1660[37]; mais cette phrase +est vague et peut s'expliquer aussi bien d'une autre manière. M. Brunet +n'a découvert aucune trace d'une édition plus ancienne que celle qui se +trouve dans le volume imprimé chez Wolfgang (Amsterd., 1680); mais il +est évident, d'après le nom du libraire A. Offray, qui est Lyonnois, et +la dédicace à M. Boullioud, écuyer et conseiller du roi en la +sénéchaussée et siége présidial de Lyon, qu'il a dû en paroître une +autre édition auparavant dans cette dernière ville. Or le catalogue +manuscrit de l'ancienne bibliothèque de Saint-Vincent, au Mans, par le +savant dom de Gennes, porte la mention suivante: «Le Roman comique (par +M. Scarron), troisième et dernière partie; Lyon, 1678, 1 vol. in-12.» +Selon toute probabilité, ce doit être là cette première édition, qui, +par malheur, n'est pas venue entre les mains du bibliothécaire actuel, +mais qu'il seroit possible, sans doute, de retrouver à Lyon. Avant cette +date de 1678, le Roman comique de Scarron est toujours annoncé dans les +catalogues en deux parties ou en deux volumes, ou au moins rien n'y fait +supposer dès lors une troisième partie, une suite quelconque, et il +seroit assez étonnant qu'on l'eût toujours négligée à cette époque, +surtout si elle avoit suivi de si près l'ouvrage de notre auteur. + +[Note 37: Voici cette phrase: «Au reste, j'ai attendu longtemps à la +donner au public, sur l'avis que l'on m'avoit donné qu'un homme d'un +mérite fort particulier y avoit travaillé sur les Mémoires de +l'auteur.... mais, après trois années sans en avoir rien vu paroître, +j'ai hasardé le mien.»] + +Il faut citer maintenant la suite de Preschac ou Prêchac (car il a écrit +son nom des deux manières), fécond auteur de romans à titres étranges et +cavaliers, tels que l'Héroïne mousquetaire, qui rentre dans notre cadre +par la couleur bourgeoise, familière et comique de quelques pages; le +Beau Polonais, le Bâtard de Navarre, etc. Prêchac a imité assez bien, et +non sans esprit, le genre de Scarron; mais, au lieu de s'appliquer à +poursuivre et à soutenir ses caractères, il s'est rejeté de préférence +sur les petits côtés de l'oeuvre, sur les plaisanteries et les farces +vulgaires. La première édition connue de cette suite est celle de Paris, +Cl. Barbin, 1679, in-12 (catal. de la Bibl. imp.). + +Ce sont là les deux principales suites et les plus célèbres, mais il y +en a plusieurs autres encore. Telle est la Suite et conclusion du Roman +comique, par M. D. L. (Amsterd., et se trouve à Rouen, chez Le Boucher +fils, et à Paris, chez Pillot, 1771; mais nous ne sommes pas sûr que ce +soit là la première édition). Cette conclusion, dont on peut voir +l'analyse au deuxième volume de la Bibliothèque universelle des romans, +est d'un genre tout à fait différent. L'avertissement prévient que, sans +vouloir imiter le style ni la manière de Scarron, «on a suivi simplement +l'histoire de Destin et de mademoiselle de l'Étoile, comme celle des +deux personnages qui intéressent le plus». Et en effet cette conclusion, +d'une rare inintelligence, a trouvé le moyen de transformer l'oeuvre de +notre auteur en un vrai roman romanesque, bien sérieux, bien fade et +bien ennuyeux. + +En ces derniers temps, M. Louis Barré a donné dans une édition populaire +(chez Bry, 1849) une suite et conclusion fort courte, et n'ayant d'autre +but que de dénouer tous les fils entrecroisés, d'amener à terme tous les +éléments de péripéties et de reconnaissances finales préparés par +Scarron dans les deux premières parties. Enfin, peut-être faut-il +joindre encore à tous ces noms celui de de La Croix[38], auteur de la +Guerre comique, ou la Défense de l'Escole des femmes, spirituelle et +judicieuse comédie en un acte, prose et vers, 1664, ou plutôt dialogue +en 5 disputes. Le bibliophile Jacob, en mentionnant cette pièce dans le +catalogue Soleinne (fin du premier volume), dit qu'il promettoit de +mettre sous presse une troisième partie du Roman comique, mais qu'on ne +sait s'il a tenu parole. + +[Note 38: Suivant les uns, c'est C. S. Lacroix, avocat au Parlement, +auteur de la Climène (1628), de l'Inconstance punie (1630); suivant +d'autres, c'est un certain Pierre de Lacroix, sur lequel on a peu de +renseignements.] + +D'autres oeuvres portent le même titre, mais dans un sens plus général, +et sans se rattacher directement à l'ouvrage de Scarron. Tel est, par +exemple, le Supplément au Roman comique, ou Mémoires pour servir à la +vie de Jean Monnet, ci-devant directeur de l'Opéra-Comique à Paris, +etc., écrits par lui-même, 1773, Londres; in-12. + +Le Roman comique n'a pas inspiré seulement des suites. En 1684, La +Fontaine et Champmeslé ont fait Ragotin, ou le Roman comique, comédie en +5 actes, en vers, jouée sous le nom de ce dernier, et qui n'eut pas +beaucoup de succès. Ils ont tâché d'y réunir les mots, les traits, les +événements les plus remarquables du livre de Scarron, en ajoutant +quelquefois à l'intrigue, et quelquefois aussi en bouleversant l'ordre +des incidents, en échangeant dans certaines parties les rôles de deux ou +trois personnages. La pièce est intéressante et habilement versifiée, +mais elle contient de trop longs récits; il a fallu trop y accumuler les +incidents comiques pour les faire tenir dans les cinq actes, et elle +manque un peu de verve comique, surtout quand on vient de lire notre +auteur. + +En 1733, Le Tellier d'Orvilliers publia à Paris, chez Christophe David, +le Roman comique mis en vers. C'étoit une étrange idée. Il avoit d'abord +fait paroître quelques fragments dans le Mercure de décembre 1730, de +janvier et février 1731, et il fut encouragé à poursuivre. Ses vers +octosyllabiques suivent le texte original d'aussi près que possible, et +cette extrême exactitude, ce frivole tour de force, est son plus grand +mérite, si mérite il y a. Quelques passages sont rendus avec bonheur, +mais on aimera toujours mieux les lire dans la prose de Scarron que dans +les vers de Le Tellier. + +Il est inutile de poursuivre cette énumération dans ses moindres +détails. Ce que j'ai dit suffit pour donner une idée de l'influence qu'a +exercée le Roman comique et des travaux divers qu'il a suscités. + +Nous n'entrerons pas dans la bibliographie du Roman comique, qui n'en +finiroit pas. La première partie parut pour la première fois en 1651, +chez Toussaint Quinet (le privilége est du 20 août 1650); la deuxième +chez Guillaume de Luynes, (Quinet étant mort dans l'intervalle), en 1657 +seulement, quoique le privilége soit du 18 décembre 1654. Cette première +édition est fort rare; la bibliothèque de l'Arsenal, seule à Paris, +possède la première édition de la première partie. Aussi est-elle restée +inconnue à la plupart des éditeurs modernes, si bien même que fort peu +de critiques ou de biographes semblent en avoir connu la date exacte, +et, avant d'avoir eu les priviléges entre les mains, je n'avois pu en +rencontrer nulle part une indication précise. Cette extrême rareté a +entraîné des conséquences plus ou moins graves, par exemple des +différences assez importantes dans certains passages entre la première +édition et les éditions postérieures. + +Nous avons cru devoir joindre aux deux parties de Scarron la suite dite +d'A. Offray, parceque cette suite, beaucoup plus répandue que les +autres, en est venue aujourd'hui à faire corps, pour ainsi dire, avec le +Roman comique, auquel elle est réunie, et qu'elle complète, dans presque +toutes les éditions. C'est encore elle qui mérite le mieux cet honneur. +Du reste, cette troisième partie, où l'auteur a abandonné, jusque dans +les nouvelles intercalées, les traditions espagnoles de Scarron, abonde +en allusions, en documents, en renseignements de toute sorte sur le bon +vieux temps, et c'est surtout pour cela, plus que pour sa valeur +littéraire, que je l'ai annotée aussi soigneusement que le livre de +notre auteur. + +Si le lecteur trouve quelquefois les notes bien nombreuses, bien graves, +bien minutieuses, pour un ouvrage de cette nature, qu'il ne se presse +pas trop de me condamner. Il y a deux espèces de commentaires: celui qui +s'attache aux chefs-d'oeuvre pour en faire ressortir les qualités et les +défauts; celui qui s'attache surtout aux anciens livres pour en +débrouiller les allusions, éclairer et compléter le texte par des +rapprochements historiques et littéraires, s'en servir, en un mot, comme +d'un thème, à faire connoître les moeurs, les usages, les ouvrages, +etc., oubliés: c'est ce commentaire qui est particulier à la +Bibliothèque elzevirienne, et c'étoit le seul qui pût convenir au Roman +comique. Telle remarque qui paroîtra peut-être d'une utilité fort +contestable en elle-même peut servir de point d'appui ou de repère à +d'autres plus importantes. Tout s'enchaîne dans l'érudition, et c'est +pour cela que rien n'y est petit: car les petites choses, erreurs ou +découvertes, y conduisent à de plus grandes. J'ai cru devoir, à propos +du vieux théâtre, entrer brièvement dans certains détails, que les +érudits trouveront parfois inutiles pour être trop connus; mais je l'ai +fait, d'abord parceque le Roman comique s'adresse à un public plus +étendu et moins au courant de ces particularités, ensuite parceque cet +ouvrage, par sa nature même, appeloit presque nécessairement tous ces +détails: c'est l'épopée bouffonne des comédiens, et tout ce qui tient +aux comédiens doit, à l'occasion, y trouver naturellement sa place, plus +et mieux qu'ailleurs. + +En finissant, je dois remercier les diverses personnes qui m'ont aidé de +leurs bienveillants conseils dans une tâche d'autant plus difficile que, +n'ayant pas été précédé, je restois sans guide,--et surtout M. +Anjubault, bibliothécaire du Mans, qui a mis son érudition à mon service +avec une parfaite obligeance: c'est de lui que je tiens une bonne partie +des renseignements locaux que j'ai donnés dans mes notes, et je suis +heureux de lui en témoigner ici ma reconnoissance. + +VICTOR FOURNEL. + + + + + LE + ROMAN COMIQUE + DE + Mr SCARRON + + PREMIÈRE PARTIE + + + + + +AU COADJUTEUR[39] + +C'EST TOUT DIRE. + +OUI, MONSEIGNEUR, + +Votre nom seul porte avec soi tous les titres et tous les eloges que +l'on peut donner aux personnes les plus illustres de notre siècle. Il +fera passer mon livre pour bon, quelque mechant qu'il puisse être; et +ceux mêmes qui trouveront que je le pouvois mieux faire seront +contraints d'avouer que je ne le pouvois mieux dedier[40]. Quand +l'honneur que vous me faites de m'aimer, que vous m'avez temoigné par +tant de bontés et tant de visites, ne porteroit pas mon inclination à +rechercher soigneusement les moyens de vous plaire, elle s'y porteroit +d'elle-même. Aussi vous ai-je destiné mon roman dès le temps que j'eus +l'honneur de vous en lire le commencement, qui ne vous deplut pas[41]. +C'est ce qui m'a donné courage de l'achever plus que toute autre chose, +et ce qui m'empêche de rougir en vous faisant un si mauvais present. Si +vous le recevez pour plus qu'il ne vaut, ou si la moindre partie vous en +plaît, je ne me changerois pas au plus dispos homme de France. Mais, +Monseigneur, je n'oserois espérer que vous le lisiez; ce seroit trop de +temps perdu à une personne qui l'employe si utilement que vous faites et +qui a bien autre chose à faire. Je serai assez recompensé de mon livre +si vous daignez seulement le recevoir, et si vous croyez sur ma parole, +puisque c'est tout ce qui me reste[42], que je suis de toute mon ame, + + Monseigneur, + Votre très humble, très obeissant et très obligé serviteur, + SCARRON. + +[Note 39: Paul de Gondi, cardinal de Retz, un des nombreux amis et +protecteurs de Scarron, qu'il étoit venu voir bien des fois dans sa +petite maison pour causer familièrement avec lui (V. plus bas, et +Lettres de Scarron), et avec qui il s'étoit lié plus intimement encore +dans leur guerre commune contre Mazarin.] + +[Note 40: Tout le monde ne sera pas de cet avis. Quoique le Roman +comique fût l'ouvrage d'un bénéficier, il semble d'abord étrange que +cette première partie ait été dédiée au coadjuteur d'un archevêque; mais +celui-ci n'y regardoit pas de si près, ni Scarron non plus. Du reste, +vers la même époque, et ce n'est pas le seul exemple, le Recueil des +poésies choisies, de Sercy, malgré plusieurs pièces plus que légères, +paroissoit sous la dédicace de l'abbé de Saint-Germain Beaupré, aumônier +du roi.] + +[Note 41: Nous savons par Segrais (Mém. anecd.) que Scarron avoit +coutume d'essayer son Roman comique, comme il disoit, en le lisant à ses +visiteurs, et qu'il auguroit bien de son succès futur en voyant qu'il +faisoit rire de si habiles gens.] + +[Note 42: Le Segraisiana dit qu'il n'avoit d'autre mouvement libre +que celui de la langue et de la main; mais lui-même fait bien voir par +plusieurs passages de ses oeuvres que ses mains ne lui obéissoient pas +toujours (Épîtres à la comtesse de Fiesque, à Pélisson; Seconde légende +de Bourbon). Scarron revient sans cesse sur son infirmité, pour mieux +exciter la compassion de ses protecteurs. On sait qu'il en a tracé +lui-même, dans son épître à Sarrazin, et surtout dans l'avis précédant +sa Relation véritable sur la mort de Voiture, un tableau plein de verve, +qu'il est curieux de comparer à celui qu'en a laissé Cyrano de Bergerac, +son ennemi intime, dans ses lettres contre les Frondeurs, et surtout +contre Ronscar.] + + + + + +AU LECTEUR SCANDALISÉ + +Des fautes d'impression qui sont dans mon livre. + +Je ne te donne point d'autre errata de mon livre que mon livre lui-même, +qui est tout plein de fautes[43]. L'imprimeur y a moins failli que moi, +qui ai la mauvaise coûtume de ne faire bien souvent ce que je donne à +imprimer que la veille du jour que l'on l'imprime[44]; tellement, +qu'ayant encore dans la tête ce qu'il y a peu de temps que j'ai composé, +je relis les feuilles que l'on m'apporte à corriger à peu près de la +même façon que je recitois, au collége, la leçon que je n'avois pas eu +le temps d'apprendre: je veux dire, parcourant des yeux quelques lignes +et passant par dessus ce que je n'avois pas encore oublié. Si tu es en +peine de sçavoir pourquoi je me presse tant, c'est ce que je ne te veux +pas dire; et si tu ne te soucies pas de le sçavoir, je me soucie encore +moins de te l'apprendre. Ceux qui sçavent discerner le bon et le mauvais +de ce qu'ils lisent reconnoîtront bientôt les fautes que je n'aurai pas +eté capable de faire, et ceux qui n'entendent pas ce qu'ils lisent ne +remarqueront pas que j'aurai failli. Voilà, Lecteur benevole ou +malevole, tout ce que j'ai à te dire. Si mon livre te plaît assez pour +te faire souhaiter de le voir plus correct, achètes-en assez pour le +faire imprimer une seconde fois, et je te promets que tu le verras revu, +augmenté et corrigé[45]. + +[Note 43: Le règlement donné aux libraires en 1649 se plaint fort +vivement de l'incorrection habituelle des livres publiés à Paris. Tous +ceux qui ont eu occasion de parcourir des éditions de cette époque +reconnoîtront que la plainte est fondée.] + +[Note 44: C'est le mot de Trissotin: + + ........................Vous saurez + Que je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire. + +Au reste, les mots de ce genre sont communs parmi les auteurs d'alors. +Voiture disoit d'une de ses pièces dont on lui avoit demandé copie que +c'étoient les seuls vers qu'il eût écrits deux fois.] + +[Note 45: Scarron n'a pas tenu sa promesse. Quoique cette première +partie ait été réimprimée avant sa mort, elle n'a été, non plus que la +seconde, ni corrigée ni augmentée par l'auteur.] + + + + + LE + ROMAN COMIQUE + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Une troupe de comediens arrive dans la ville du Mans. + +Le soleil avoit achevé plus de la moitié de sa course, et son char, +ayant attrapé le penchant du monde, rouloit plus vite qu'il ne vouloit. +Si ses chevaux eussent voulu profiter de la pente du chemin, ils eussent +achevé ce qui restoit du jour en moins d'un demi-quart d'heure, mais, au +lieu de tirer de toute leur force, ils ne s'amusoient qu'à faire des +courbettes, respirant un air marin qui les faisoit hannir et les +avertissoit que la mer etoit proche, où l'on dit que leur maître se +couche toutes les nuits[46]. Pour parler plus humainement et plus +intelligiblement, il etoit entre cinq et six, quand une charrette entra +dans les halles du Mans[47]. Cette charrette etoit attelée de quatre +boeufs fort maigres, conduits par une jument poulinière, dont le poulain +alloit et venoit à l'entour de la charrette, comme un petit fou qu'il +etoit. La charrette etoit pleine de coffres, de malles et de gros +paquets de toiles peintes qui faisoient comme une pyramide, au haut de +laquelle paroissoit une demoiselle, habillée moitié ville, moitié +campagne. Un jeune homme, aussi pauvre d'habits que riche de mine, +marchoit à côté de la charrette; il avoit une grande emplâtre sur le +visage, qui lui couvroit un oeil et la moitié de la joue[48], et portoit +un grand fusil sur son epaule, dont il avoit assassiné plusieurs pies, +geais et corneilles, qui lui faisoient comme une bandoulière, au bas de +laquelle pendoient par les pieds une poule et un oison, qui avoient bien +la mine d'avoir eté pris à la petite guerre. Au lieu de chapeau il +n'avoit qu'un bonnet de nuit, entortillé de jarretières de différentes +couleurs; et cet habillement de tête etoit une manière de turban qui +n'étoit encore qu'ebauché et auquel on n'avoit pas encore donné la +dernière main. Son pourpoint etoit une casaque de grisette[49], ceinte +avec une courroie, laquelle lui servoit aussi à soutenir une epée qui +etoit si longue qu'on ne s'en pouvoit aider adroitement sans +fourchette[50]. Il portoit des chausses troussées à bas d'attache[51], +comme celle des comediens quand ils représentent un heros de +l'antiquité[52], et il avoit, au lieu de souliers, des brodequins à +l'antique, que les boues avoient gâtés jusqu'à la cheville du pied. + +[Note 46: Cette entrée en matière, ironiquement emphatique, comme +celle du Roman bourgeois de Furetière, est évidemment la parodie des +exordes pompeux qu'on mettoit aux grands romans de l'époque; peut-être +même Scarron a-t-il eu particulièrement en vue le début de la Clélie, de +mademoiselle de Scudéry, et de la Cithérée, de Gomberville. La seconde +partie commence aussi d'une façon tout à fait analogue. Voyez également +le début de l'Heure du Berger par C. Le Petit, 1662, in-12; de la Prison +sans chagrin, histoire comiq. du temps, 1669, in-12, et dans le Gage +touché de Lenoble (2e journée), les premières lignes de la Rencontre +ridicule, qui semblent des ressouvenirs ou des imitations évidentes de +ce passage.] + +[Note 47: Ces halles, en bois, construites en 1568, sur le côté +S.-E. de la place des Halles, à laquelle elles donnèrent son nom, furent +détruites en 1826, après la construction d'une nouvelle halle en +pierres.] + +[Note 48: Ce genre de déguisement étoit fort en usage à cette +époque. Voy. les comédies de Regnard. Les Mém. de P. Lenet (coll. +Petitot, t. 53, p. 140), racontent que Henri IV s'y prit de cette façon +pour n'être pas reconnu dans une visite d'amour. Bussy se déguisa aussi +de la sorte dans son voyage en Bourgogne, pendant la Fronde (Mém., éd. +in-12, t. 1, p. 199-201). La plupart des Mémoires du temps sont remplis +d'exemples analogues.] + +[Note 49: Petite étoffe grise, d'où est venu le mot de grisette, +pour désigner d'abord les femmes ainsi vêtues, puis, par extension, +celles de basse condition.] + +[Note 50: Scarron veut parler ici d'un bâton terminé par un fer +fourchu, comme ceux dont on se servoit pour soutenir les mousquets quand +on vouloit ajuster.] + +[Note 51: On appeloit bas d'attache des bas qu'on attachoit au haut +des chausses avec des rubans ou des aiguillettes.] + +[Note 52: Sorel, dans la Maison des jeux (Sercy, 1642, p. 453 et +suiv.), donne de curieux détails sur les accoutrements que revêtoient de +méchants comédiens, de Paris même, pour représenter les héros de +l'antiquité. «Apollon et Hercule y paroissoient en chausses et en +pourpoint.» etc. Dans la parodie de la Cléopâtre de La Chapelle, au 4e +acte du Ragotin, de La Fontaine et Champmeslé, on lit: + + En quel état ici paroissez-vous, hélas! + Une reine d'Égypte en habit d'Espagnole! + On va vous prendre ainsi pour Jeanneton la folle. + (IV, 2.) + +Un curieux passage du Spectateur anglais (1er volume) montre qu'il en +étoit encore de même un peu plus tard sur le théâtre françois: «Les +bergers y sont tout couverts de broderies... J'y ai vu deux fleuves en +bas rouges, et Alphée, au lieu d'avoir la tête couverte de joncs, conter +fleurettes avec une belle perruque blonde et un plumet... Dans +l'Enlèvement de Proserpine, Pluton étoit équipé à la françoise.» La +scène espagnole n'étoit pas plus avancée. Dans son Nouvel art +dramatique, Lope dit que c'est une honte d'y voir un Turc portant une +collerette à l'européenne, et un Romain en haut de chausses.] + +Un vieillard, vetu plus regulierement, quoique très mal, marchoit à côté +de lui. Il portoit sur ses epaules une basse de viole, et, parcequ'il se +courboit un peu en marchant, on l'eût pris de loin pour une grosse +tortue qui marchoit sur les jambes de derrière. Quelque critique +murmurera de la comparaison à cause du peu de proportion qu'il y a d'une +tortue à un homme; mais j'entends parler des grandes tortues qui se +trouvent dans les Indes, et de plus je m'en sers de ma seule autorité. + +Retournons à notre caravane. Elle passa devant le tripot de la +Biche[53], à la porte duquel etoient assemblés quantité des plus gros +bourgeois de la ville. La nouveauté de l'attirail et le bruit de la +canaille qui s'etoit assemblée à l'entour de la charrette furent cause +que tous ces honorables bourguemestres jetèrent les yeux sur nos +inconnus. Un lieutenant de prévôt, entr'autres, nommé La Rappinière[54], +les vint accoster et leur demanda avec une autorité de magistrat quels +gens ils etoient. Le jeune homme dont je vous viens de parler prit la +parole, et, sans mettre les mains au turban (parceque de l'une il tenoit +son fusil, et de l'autre la garde de son epée, de peur qu'elle ne lui +battît les jambes), lui dit qu'ils etoient François de naissance, +comediens de profession; que son nom de théâtre[55] étoit le Destin, +celui de son vieil camarade, la Rancune, et celui de la demoiselle qui +etoit juchée comme une poule au haut de leur bagage, la Caverne. Ce nom +bizarre fit rire quelques uns de la compagnie, sur quoi le jeune +comedien ajouta que le nom de Caverne ne devoit pas sembler plus etrange +à des hommes d'esprit que ceux de la Montagne, la Valée, la Roze ou +l'Epine. + +[Note 53: On appeloit tripots des lieux disposés pour le jeu de +paume. Furetière prétend dans son Dictionnaire que ce mot vient de +tripudia, parceque les baladins et sauteurs, comme les comédiens, +avoient coutume de louer les vastes et hautes salles des tripots pour +leurs représentations. Il y avoit à Paris des théâtres établis dans des +jeux de paume de la rue de Seine, de la Vieille rue du Temple, de la rue +Bourg-l'Abbé, etc., et le 4 mars 1622 intervint une sentence défendant à +tous les paumiers de louer leurs salles à aucune troupe de comédiens +pour y représenter. L'hôtel de la Biche, qu'on a vu jusqu'à ces derniers +temps sur le côté méridional de la place des Halles, au Mans, a été +détruit il y a une douzaine d'années.] + +[Note 54: Suivant la clef manuscrite, citée dans la Notice, La +Rappinière seroit M. de la Rousselière, lieutenant du prévot du Mans.] + +[Note 55: Les comédiens prenoient presque toujours un nom de guerre +en montant sur la scène. Poquelin, en changeant son nom contre celui de +Molière, n'avoit fait que suivre l'exemple donné par les comédiens +italiens et par ceux de l'hôtel de Bourgogne. Quelques uns même avoient +deux noms de théâtre: Ainsi Hugues Guéru s'appeloit Fléchelles dans les +pièces nobles et Gautier-Garguille dans la farce; Legrand se nommoit +Belleville, ou Turlupin, etc. Ils portoient souvent, comme les comédiens +de Scarron, des noms expressifs, qui pouvoient leur venir soit d'un +sobriquet pur et simple, soit de la nature de leurs rôles habituels. +C'est ainsi qu'il y avoit Gros-Guillaume, Bellerose, Beausoleil, le +Capitan Matamore, etc.] + +La conversation finit par quelques coups de poings et jurements de Dieu +que l'on entendit au devant de la charrette: c'etoit le valet du tripot +qui avoit battu le charretier sans dire gare, parceque ses boeufs et sa +jument usoient trop librement d'un amas de foin qui etoit devant la +porte. On apaisa la noise, et la maîtresse du tripot, qui aimoit la +comedie plus que sermon ni vêpres, par une generosité inouïe en une +maîtresse de tripot, permit au charretier de faire manger ses bêtes tout +leur saoul. Il accepta l'offre qu'elle lui fit, et, ce pendant que ses +bêtes mangèrent, l'auteur se reposa quelque temps et se mit à songer à +ce qu'il diroit dans le second chapitre. + + + + +CHAPITRE II. + +Quel homme etoit le sieur de la Rappinière. + +Le sieur de la Rappinière etoit lors le rieur de la ville du Mans: il +n'y a point de petite ville qui n'ait son rieur; la ville de Paris n'en +a pas pour un, elle en a dans chaque quartier, et moi-même, qui vous +parle, je l'aurois été du mien si j'avois voulu; mais il y a long-temps, +comme tout le monde sait, que j'ai renoncé à toutes les vanités du +monde[56]. Pour revenir au sieur de la Rappinière, il renoua bientôt la +conversation que les coups de poing avoient interrompue, et demanda au +jeune comedien si leur troupe n'etoit composée que de mademoiselle de la +Caverne, de monsieur de la Rancune et de lui. «Notre troupe est aussi +complète que celle du prince d'Orange ou de Son Altesse d'Epernon[57], +lui répondit-il; mais, par une disgrâce qui nous est arrivée à Tours, où +notre etourdi de Portier a tué un des fuseliers de l'intendant de la +province[58], nous avons eté contraints de nous sauver, un pied chaussé +et l'autre nu, en l'equipage que vous nous voyez.--Ces fuseliers de M. +l'intendant en ont fait autant à la Flèche, dit la Rappinière.--Que le +feu saint Antoine[59] les arde! dit la tripotière; ils sont cause que +nous n'aurons pas la comedie.--Il ne tiendroit pas à nous, repondit le +vieux comedien, si nous avions les clefs de nos coffres pour avoir nos +habits, et nous divertirions quatre ou cinq jours messieurs de la ville +devant que de gagner Alençon, où le reste de la troupe a le +rendez-vous.» + +[Note 56: Scarron fait probablement allusion ici à sa cruelle +infirmité. En 1651, date de l'impression de cette première partie, il y +avoit plus de 12 ans qu'il en étoit atteint, car lui-même a déterminé +clairement cette époque dans plusieurs pièces de vers (À l'infante +Descars, À madame de Hautefort, À M. le Prince, au début du Typhon.) +Mais il se flatte en disant qu'il avoit renoncé à toutes les vanités du +monde, car, malgré son mal, il étoit toujours le rieur en titre de son +quartier.] + +[Note 57: Guillaume de Nassau, prince d'Orange, à qui Scarron dédia +un peu plus tard sa comédie de l'Héritier ridicule, et dont il déplora +la mort dans des stances d'un plus haut style que d'ordinaire, lui avoit +fait un présent, comme en porte témoignage un long remercîment de +celui-ci (1651). La mention qu'il en fait dans cet endroit est peut-être +un nouvel acte de courtisan. Du reste, nous verrons dans ce roman même +(3e part., 8e ch.) que les comédiens françois alloient représenter +jusqu'en Hollande. Plusieurs princes étrangers, entre autres l'électeur +de Bavière, les ducs de Savoie, de Brunswick et de Lunebourg, avoient +ainsi des troupes d'acteurs françois à leur service (Voy. Chappuzeau, +Théâtre fr., 1674, in-12). Quant à Son Altesse d'Epernon, son orgueil et +sa magnificence bien connue peuvent servir à appuyer ce que Scarron, par +la bouche de Destin, dit ici de sa troupe comique; c'est évidemment +celle dont Molière étoit directeur, qui, quelques années avant de passer +à Lyon, en 1653, et d'aller trouver à Pézenas le prince de Conti, avoit +été accueillie avec faveur à Bordeaux par le duc d'Epernon (Mém. sur +madame de Sévigné, par Walcken., t. I, p. 492).] + +[Note 58: Il arrivoit souvent alors des désordres et des accidents +du même genre, à la comédie, faute d'une surveillance et d'une +organisation suffisantes. Il est encore question plus loin de troubles +analogues (2e part., ch. 5). Guéret, dans le Parnasse réformé, fait dire +à La Serre qu'on tua quatre portiers du théâtre la première fois que son +Thomas Morus fut joué. On peut voir dans Chappuzeau (Théâtre français) +combien le poste de portier de comédie étoit périlleux: «Les portiers +sont commis, dit-il, pour empêcher les désordres qui pourroient +survenir, et, pour cette fonction, avant les défenses étroites du roi +d'entrer sans payer (9 janv. 1673), on faisoit choix d'un brave, etc.» +Beaucoup de personnes vouloient s'attribuer le droit de ne pas payer en +entrant, et c'étoient des rixes continuelles. On lit souvent dans le +Registre de La Grange des frais de pansement pour portiers blessés +(Taschereau, Histoire de la troupe de Molière, dans le journal l'Ordre, +24 janv, 1850).] + +[Note 59: Le feu Saint-Antoine, nommé aussi feu infernal, ou mal des +ardents, étoit une espèce de lèpre brûlante et épidémique semblable à +une flamme intérieure. Son nom de Feu Saint-Antoine lui vient de ce que +les reliques de saint Antoine, lors de leur translation de la Palestine, +au moyen âge, avoient guéri plusieurs personnes atteintes de ce mal.] + +La reponse du comedien fit ouvrir les oreilles à tout le monde. La +Rappinière offrit une vieille robe de sa femme à la Caverne, et la +tripotière deux ou trois paires d'habits qu'elle avoit en gage, à Destin +et à la Rancune. «Mais, ajouta quelqu'un de la compagnie, vous n'êtes +que trois.--J'ai joué une pièce moi seul, dit la Rancune, et ai fait en +même temps le roi, la reine et l'ambassadeur. Je parlois en fausset +quand je faisois la reine; je parlois du nez pour l'ambassadeur, et me +tournois vers ma couronne, que je posois sur une chaise; et, pour le +roi, je reprenois mon siége, ma couronne et ma gravité, et grossissois +un peu ma voix; et qu'ainsi ne soit, si vous voulez contenter notre +charretier et payer notre depense en l'hôtellerie, fournissez vos +habits, et nous jouerons devant que la nuit vienne, ou bien nous irons +boire, avec votre permission, et nous reposer, car nous avons fait une +grande journée. + +Le parti plut à la compagnie, et le diable de la Rappinière, qui +s'avisoit toujours de quelque malice, dit qu'il ne falloit point +d'autres habits que ceux de deux jeunes hommes de la ville qui jouoient +une partie dans le tripot, et que mademoiselle de la Caverne, en son +habit ordinaire, pourroit passer pour tout ce que l'on voudroit en une +comedie. Aussitôt dit, aussitôt fait; en moins d'un demi-quart d'heure +les comédiens eurent bu chacun deux ou trois coups, furent travestis, et +l'assemblée, qui s'etoit grossie, ayant pris place en une chambre haute, +on vit, derrière un drap sale que l'on leva, le comedien Destin couché +sur un matelas, un corbillon[60] dans la tête, qui lui servoit de +couronne, se frottant un peu les yeux comme un homme qui s'eveille, et +recitant du ton de Mondory le rôle d'Herode, qui commence par: + + Fantôme injurieux, qui trouble mon repos[61], + +[Note 60: C'est-à-dire le petit panier d'osier où on présentoit les +balles dans le jeu de paume.] + +[Note 61: C'est le début de la Marianne, de Tristan l'Hermite, pièce +qui parut en même temps que le Cid, dont elle balança le succès. Elle +fut représentée par la troupe du Marais, dont Mondory étoit le chef. Le +rôle d'Hérode étoit le triomphe de cet excellent comédien, un peu +emphatique, mais plein de force, de passion et d'intelligence; il le +jouoit avec tant d'ardeur et d'énergie, qu'un jour il fut surpris d'une +attaque d'apoplexie pendant la représentation, et qu'il resta dès lors +paralytique d'une partie du corps; mais il n'en mourut pas, quoi qu'en +aient dit Gueret, Bayle, et quelques autres. «Quand Mondory jouoit la +Marianne, de Tristan, dit le père Rapin, le peuple n'en sortoit jamais +que resveur et pensif, faisant reflexion à ce qu'il venoit de voir, et +penetré à mesme temps d'un grand plaisir (Réflexions sur la Poét. +XXIX).] + +L'emplâtre qui lui couvroit la moitié du visage ne l'empêcha point de +faire voir qu'il etoit excellent comedien. Mademoiselle de la Caverne +fit des merveilles dans les rôles de Marianne et de Salomé; la Rancune +satisfit tout le monde dans les autres[62] rôles de la pièce, et elle +s'en alloit être conduite à bonne fin quand le diable, qui ne dort +jamais, s'en mêla, et fit finir la tragedie non pas par la mort de +Marianne et par les desespoirs d'Hérode, mais par mille coups de poing, +autant de soufflets, un nombre effroyable de coups de pieds, des +juremens qui ne se peuvent compter, et ensuite une belle information que +fit faire le sieur de la Rappiniere, le plus expert de tous les hommes +en pareille matière. + +[Note 62: Marianne est la femme et Salomé la soeur d'Hérode; elles +paroissent ensemble sur la scène (II, 2). En dehors de ces rôles et de +celui d'Hérode, il en restoit plus de dix, moins importants pour la +plupart, que La Rancune devoit remplir à lui seul.] + + + + +CHAPITRE III. + +Le deplorable succès[63] qu'eut la comedie. + +Dans toutes les villes subalternes du royaume il y a d'ordinaire un +tripot où s'assemblent tous les jours les faineans de la ville, les uns +pour jouer, les autres pour regarder ceux qui jouent. C'est là que l'on +rime richement en Dieu[64], que l'on epargne fort peu le prochain, et +que les absens sont assassinés à coups de langue; on n'y fait quartier à +personne, tout le monde y vit de Turc à Maure, et chacun y est reçu pour +railler, selon le talent qu'il en a eu du Seigneur. C'est en un de ces +tripots là, si je m'en souviens, que j'ai laissé trois personnes +comiques, recitant la Marianne devant une honorable compagnie à laquelle +presidoit le sieur de la Rappinière. Au même temps qu'Herode et Marianne +s'entredisoient leurs verités[65], les deux jeunes hommes de qui l'on +avoit pris si librement les habits entrèrent dans la chambre en +caleçons, et chacun sa raquette à la main; ils avoient negligé de se +faire frotter[66], pour venir entendre la comedie. Leurs habits, que +portoient Herode et Pherore, leur frappèrent bientôt la vue; le plus +colère des deux, s'adressant au valet du tripot: «Fils de chienne! lui +dit-il, pourquoi as-tu donné mon habit à ce bateleur?» Le pauvre valet, +qui le connoissoit pour un grand brutal, lui dit en toute humilité que +ce n'etoit pas lui. «Et qui donc, barbe de cocu?» ajouta-t-il. Le pauvre +valet n'osoit en accuser la Rappinière en sa présence; mais lui, qui +etoit le plus insolent de tous les hommes, lui dit en se levant de sa +chaise: «C'est moi; qu'en voulez-vous dire?--Que vous êtes un sot», +repartit l'autre, en lui dechargeant un demesuré coup de sa raquette sur +les oreilles. La Rappinière fut si surpris d'être prevenu d'un coup, lui +qui avoit accoutumé d'en user ainsi, qu'il demeura comme immobile, ou +d'admiration, ou parcequ'il n'etoit pas encore assez en colère et qu'il +lui en falloit beaucoup pour se resoudre à se battre, ne fût-ce qu'à +coups de poings, et peut-être que la chose en fût demeurée là, si son +valet, qui avoit plus de colère que lui, ne se fût jeté sur l'agresseur, +en lui donnant un coup de poing avec toutes ses circonstances dans le +beau milieu du visage, ensuite une grande quantité d'autres où ils +purent aller. La Rappinière le prit en queue et se mit à travailler sur +lui en coups de poings comme un homme qui a eté offensé le premier. Un +parent de son adversaire prit la Rappinière de la même façon; ce parent +fut investi par un ami de la Rappinière pour faire diversion; celui-ci +le fut d'un autre, et celui-là d'un autre. Enfin tout le monde prit +parti dans la chambre; l'un juroit, l'autre injurioit, tous +s'entrebattoient; la tripotière, qui voyoit rompre ses meubles, +emplissoit l'air de cris pitoyables. Vraisemblablement ils devoient tous +perir par coups d'escabeaux, de pieds et de poings, si quelques uns des +magistrats de la ville qui se promenoient sous les halles avec le +senechal du Maine[67], des Essarts, ne fussent accourus à la rumeur. +Quelques uns furent d'avis de jeter deux ou trois seaux d'eau sur les +combattans, et le remède eût peut-être réussi; mais ils se separèrent de +lassitude, outre que deux pères capucins, qui se jetèrent par charité +dans le champ de bataille, mirent non pas une paix bien affermie entre +les combattans, mais firent accorder quelques trèves pendant lesquelles +on put negocier, sans prejudice des informations qui se firent de part +et d'autre. Le comedien Destin fit des prouesses à coups de poings dont +on parle encore dans la ville du Mans, suivant ce qu'en ont raconté les +deux jouvenceaux auteurs de la querelle, avec lesquels il eut +particulierement affaire, et qu'il pensa rouer de coups, outre quantité +d'autres du parti contraire qu'il mit hors de combat du premier coup. Il +perdit son emplâtre durant la mêlée, et l'on remarqua qu'il avoit le +visage aussi beau que la taille riche. Les museaux sanglans furent lavés +d'eau fraîche, les collets dechirés furent changés, on appliqua quelques +cataplasmes, et même l'on fit quelques points d'aiguille. Les meubles +furent aussi remis en leur place, non pas du tout si entiers qu'alors +qu'on les derangea. Enfin, un moment après, il ne resta plus rien du +combat que beaucoup d'animosité, qui paroissoit sur le visage des uns et +des autres. + +[Note 63: Dans le sens du latin successus: issue, résultat.] + +[Note 64: On se rappelle le vers de Gresset: + + Vous la rima fort richement en tain. + (Vert-Vert, ch. 4.) + +Il avoit déjà dit avant: + + Les bateliers juroient, + Rimoient en Dieu. + (Ch. 3.)] + +[Note 65: Acte 3, sc. 3 et 4.] + +[Note 66: «Les joueurs de paume se font frotter par les marqueurs +pour se nettoyer quand ils ont sué.» (Dict. de Furetière.)] + +[Note 67: Voir le Dict. de Furetière pour les diverses fonctions du +sénéchal. Le sénéchal du Maine étoit alors Tanneguy Lombelon, baron des +Essarts, chaud partisan des frondeurs et du parlement, qui avoit +succédé, en 1638, à J. B. L. de Beaumanoir, baron de Lavardin. Le +gouverneur de la ville étoit M. de Tresmes.] + +Les pauvres comediens sortirent long-temps après avec la Rappinière, qui +verbalisa le dernier. Comme ils passoient du tripot sous les Halles, ils +furent investis par sept ou huit braves, l'epée à la main. La +Rappinière, selon sa coutume, eut grand'peur et pensa bien avoir quelque +chose de pis, si Destin ne se fût genereusement jeté au devant d'un coup +d'epée qui lui alloit passer au travers du corps; il ne put pourtant si +bien le parer qu'il ne reçût une legère blessure dans le bras. Il mit +l'epée à la main en même temps, et en moins de rien fit voler à terre +deux epées, ouvrit deux ou trois têtes, donna force coups sur les +oreilles, et deconfit si bien messieurs de l'embuscade que tous les +assistans avouèrent qu'ils n'avoient jamais vu un si vaillant homme. +Cette partie ainsi avortée avoit eté dressée à la Rappinière par deux +petits nobles, dont l'un avoit epousé la soeur de celui qui commença le +combat par un grand coup de raquette, et vraisemblablement la Rappinière +etoit gâté sans le vaillant defenseur que Dieu lui suscita en notre +vaillant comedien. Le bienfait trouva place en son coeur de roche, et +sans vouloir permettre que ces pauvres restes d'une troupe delabrée +allassent loger en une hôtellerie, il les emmena chez lui, où le +charretier dechargea le bagage comique et s'en retourna en son village. + + + + +CHAPITRE IV. + +Dans lequel on continue à parler du sieur la Rappinière, et de ce qui +arriva la nuit en sa maison. + +Mademoiselle de la Rappinière[68] reçut la compagnie avec grande +civilité, comme elle etoit la femme du monde qui se soumettoit le plus +facilement. Elle n'etoit pas laide, quoique si maigre et si sèche +qu'elle n'avoit jamais mouché de chandelle avec les doigts que le feu +n'y prît. J'en pourrois dire cent choses rares, que je laisse de peur +d'être trop long. En moins de rien les deux dames furent si grandes +camarades qu'elles s'entre-appellèrent ma chère et ma fidèle. La +Rappinière, qui avoit de la mauvaise gloire autant que barbier de la +ville, dit en entrant qu'on allât à la cuisine et à l'office faire hâter +le souper. C'etoit une pure rodomontade: outre son vieil valet, qui +pansoit même ses chevaux, il n'y avoit dans le logis qu'une jeune +servante et une vieille boiteuse, qui avoit du mal comme un chien. Sa +vanité fut punie par une grande confusion qui lui arriva. Il mangeoit +d'ordinaire au cabaret aux depens des sots, sa femme et son train si +reglé etoient reduits au potage aux choux, selon la coutume du pays[69]. +Voulant paroître devant ses hôtes et les regaler, il pensa couler par +derrière son dos quelque monnoie à son valet pour aller querir de quoi +souper. Par la faute du valet ou du maître, l'argent tomba sur la chaise +où il etoit assis, et puis de la chaise en bas. La Rappinière en devint +tout violet, sa femme en rougit, le valet en jura, la Caverne en +souffrit, la Rancune n'y prit peut-être pas garde, et pour Destin, je +n'ai pas bien su l'effet que cela fit sur son esprit; l'argent fut +ramassé, et en attendant le souper on fit conversation. La Rappinière +demanda au Destin pourquoi il se deguisoit le visage d'un emplâtre; il +lui dit qu'il en avoit bien du sujet, et que, se voyant travesti par +accident, il avoit voulu ôter ainsi la connoissance de son visage à +quelques ennemis qu'il avoit. + +[Note 68: On sait que le nom de Madame étoit réservé aux personnes +de condition noble. Le de placé devant un nom n'étoit point, à beaucoup +près, un signe infaillible de noblesse véritable, jouissant des droits +et des exemptions accordés à cet état; il étoit souvent usurpé, souvent +employé par politesse, à l'égard des personnes qu'on vouloit honorer, ou +qui étoient élevées, par leur position, au dessus des bourgeois +ordinaires. Ainsi Jean de La Fontaine, malgré son de, étoit si peu noble +qu'en 1669 il fut condamné à une amende de 3,000 fr. pour usurpation +d'un titre qui ne lui appartenoit pas.] + +[Note 69: Il paroît que c'est là aujourd'hui encore le mets favori +et le fonds des repas du paysan manceau (Pesche, Dict. de la Sarthe, t. +3, p. 48).] + +Enfin le souper vint, bon ou mauvais. La Rappinière but tant qu'il +s'enivra; la Rancune s'en donna aussi jusques aux gardes; Destin soupa +fort sobrement en honnête homme, la Caverne en comedienne affamée, et +mademoiselle de la Rappinière en femme qui veut profiter de l'occasion, +c'est-à-dire tant qu'elle en fut devoyée. Tandis que les valets +mangèrent et que l'on dressa les lits, la Rappinière les accabla de cent +contes pleins de vanité. Destin coucha seul en une petite chambre, la +Caverne avec la fille de chambre dans un cabinet, et la Rancune avec le +valet je ne sais où. Ils avoient tous envie de dormir, les uns de +lassitude, les autres d'avoir trop soupé, et cependant ils ne dormirent +guères, tant il est vrai qu'il n'y a rien de certain en ce monde. Après +le premier sommeil, mademoiselle de la Rappinière eut envie d'aller où +les rois ne peuvent aller qu'en personne. Son mary se reveilla bientôt +après; quoiqu'il fût bien soûl, il sentit bien qu'il etoit tout seul. Il +appela sa femme; on ne lui repondit point. Avoir quelque soupçon, se +mettre en colère, se lever de furie, ce ne fut qu'une même chose. À la +sortie de sa chambre, il entendit marcher devant lui; il suivit quelque +temps le bruit qu'il entendoit. Au milieu d'une petite galerie qui +conduisoit à la chambre de Destin, il se trouva si près de ce qu'il +suivoit qu'il crut lui marcher sur les talons; il pensa se jeter sur sa +femme et la saisit en criant: «Ah! putain!» Ses mains ne trouvèrent +rien, et, ses pieds rencontrant quelque chose, il donna du nez en terre +et se sentit enfoncer dans l'estomac quelque chose de pointu. Il cria +effroyablement: «Au meurtre! on m'a poignardé!» sans quitter sa femme, +qu'il pensoit tenir par les cheveux et qui se debattoit sous lui. À ses +cris, ses injures et ses juremens, toute la maison fut en rumeur et tout +le monde vint à son aide en même temps: la servante avec une chandelle, +la Rancune et le valet en chemises sales, la Caverne en jupe fort +mechante, le Destin l'epée à la main, et mademoiselle la Rappinière +toute la dernière, qui fut bien etonnée, aussi bien que les autres, de +trouver son mari tout furieux luttant contre une chèvre qui allaitoit +dans la maison les petits d'une chienne qui etoit morte. Jamais homme ne +fut plus confus que la Rappinière. Sa femme, qui se douta bien de la +pensée qu'il avoit eue, lui demanda s'il etoit fou. Il repondit, sans +sçavoir quasi ce qu'il disoit, qu'il avoit pris la chèvre pour un +voleur; le Destin devina ce qui en etoit; chacun regagna son lit et crut +ce qu'il voulut de l'aventure, et la chèvre fut renfermée avec ses +petits chiens. + + + + +CHAPITRE V. + +Qui ne contient pas grand'chose. + +Le comedien la Rancune, un des principaux heros de notre roman, car il +n'y en aura pas pour un dans ce livre-ci, et, puisqu'il n'y a rien de +plus parfait qu'un heros de livre[70], demi-douzaine de heros ou +soi-disant tels feront plus d'honneur au mien qu'un seul, qui seroit +peut-être celui dont on parleroit le moins, comme il n'y a qu'heur et +malheur en ce monde. La Rancune donc etoit de ces misanthropes qui +haïssent tout le monde et qui ne s'aiment pas eux-mêmes, et j'ai su de +beaucoup de personnes qu'on ne l'avoit jamais vu rire. Il avoit assez +d'esprit et faisoit assez bien de mechans vers[71]; d'ailleurs homme +d'honneur en aucune façon, malicieux comme un vieil singe et envieux +comme un chien. Il trouvoit à redire en tous ceux de sa profession: +Belleroze etoit trop affecté, Mondory trop rude, Floridor trop +froid[72], et ainsi des autres; et je crois qu'il eût aisement laissé +conclure qu'il avoit eté le seul comedien sans defaut, et cependant il +n'etoit plus souffert dans la troupe qu'à cause qu'il avoit vieilli dans +le metier. Au temps qu'on etoit reduit aux pièces de Hardy, il jouoit en +fausset et sous le masque les rôles de nourrice[73]; depuis qu'on +commença à mieux faire la comedie, il etoit le surveillant du portier, +jouoit les rôles de confidens, ambassadeurs et recors, quand il falloit +accompagner un roi, assassiner quelqu'un ou donner bataille; il chantoit +une mechante taille aux trios, et se farinoit à la farce[74]. Sur ces +beaux talens-là il avoit fondé une vanité insupportable, laquelle etoit +jointe à une raillerie continuelle, une medisance qui ne s'epuisoit +point et une humeur querelleuse qui etoit pourtant soutenue par quelque +valeur. Tout cela le faisoit craindre à ses compagnons; avec le seul +Destin il etoit doux comme un agneau et se montroit raisonnable autant +que son naturel le pouvoit permettre. On a voulu dire qu'il en avoit été +battu; mais ce bruit-là n'a pas duré long-temps, non plus que celui de +l'amour qu'il avoit pour le bien d'autrui jusqu'à s'en saisir +furtivement: avec tout cela le meilleur homme du monde[75]. Je vous ai +dit, ce me semble, qu'il coucha avec le valet de la Rappinière, qui +s'appeloit Doguin. Soit que le lit où il coucha ne fût pas trop bon ou +que Doguin ne fût pas bon coucheur, il ne put dormir toute la nuit. Il +se leva dès le point du jour (aussi bien que Doguin, qui fut appelé par +son maître), et, passant devant la chambre de la Rappinière, lui alla +donner le bon jour. La Rappinière reçut son compliment avec un faste de +prevôt provincial et ne lui rendit pas la dixième partie des civilités +qu'il en reçut; mais, comme les comediens jouent toutes sortes de +personnages, il ne s'en emut guères. La Rappinière lui fit cent +questions sur la comedie, et de fil en aiguille (il me semble que ce +proverbe est ici fort bien appliqué) lui demanda depuis quand ils +avoient le Destin dans leur troupe, et ajouta qu'il etoit excellent +comedien. «Ce qui reluit n'est pas or, repartit la Rancune. Du temps que +je jouois les premiers rôles, il n'eût joué que les pages; comment +sçauroit-il un metier qu'il n'a jamais appris? Il y a fort peu de temps +qu'il est dans la comedie: on ne devient pas comedien comme un +champignon. Parcequ'il est jeune, il plaît; si vous le connoissiez comme +moi, vous en rabattriez plus de la moitié. Au reste, il fait l'entendu +comme s'il etoit sorti de la côte de saint Louis[76], et cependant il ne +decouvre point qui il est ni d'où il est, non plus qu'une belle Cloris +qui l'accompagne, qu'il appelle sa soeur, et Dieu veuille qu'elle le +soit! Tel que je suis, je lui ai sauvé la vie dans Paris aux depens de +deux bons coups d'epée, et il en a eté si meconnoissant qu'au lieu de me +faire porter chez un chirurgien, il passa la nuit à chercher dans les +boues je ne sçais quel bijou de diamans d'Alençon[77] qu'il disoit lui +avoir eté pris par ceux qui nous attaquèrent.» La Rappinière demanda à +la Rancune comment ce malheur-là lui etoit arrivé. «Ce fut le jour des +Rois, sur le Pont-Neuf», repondit la Rancune. Ces dernières paroles +troublèrent extremement la Rappinière et son valet Doguin; ils pâlirent +et rougirent l'un et l'autre, et la Rappinière changea de discours si +vite et avec un si grand desordre d'esprit que la Rancune s'en etonna. +Le bourreau de la ville et quelques archers, qui entrèrent dans la +chambre, rompirent la conversation et firent grand plaisir à la Rancune, +qui sentoit bien que ce qu'il avoit dit avoit frappé la Rappinière en +quelque endroit bien tendre, sans pouvoir deviner la part qu'il y +pouvoit prendre. + +[Note 70: Scarron revient encore plus loin sur cette remarque en +disant fort justement que ces héros imaginaires «sont quelquefois +incommodes à force d'être trop honnêtes gens». C'est là un reproche que +les écrivains satiriques faisoient souvent aux romans d'alors.] + +[Note 71: Cette phrase, qui est, pour ainsi dire, passée en +proverbe, se retrouve à peu près textuellement dans la Satire des +satires de Boursault: + + Je fais passablement de mechantes paroles, + +dit le marquis, et le chevalier lui répond: + + Tu fais de mechants vers admirablement bien. + (Sc. 3.)] + +[Note 72: Nous avons déjà parlé de Mondory (V. page 16), dont +Tallemant dit, ce qui fait comprendre le reproche de la Rancune, qu'il +«etoit plus propre à faire un heros qu'un amoureux». Pierre le Messier, +dit Belleroze, étoit un acteur de l'hôtel de Bourgogne, remarquable dans +les rôles tragiques, bien que La Rancune le jugeât trop affecté, et que +madame de Montbazon lui trouvât l'air trop fade (Mém. du card. de Retz). +Tallemant s'exprime à peu près de même, le traitant de «comédien fardé, +qui regardoit où il jetteroit son chapeau, de peur de gâter ses plumes». +Floridor étoit un comédien de la même troupe, qui avoit pourtant +commencé par faire partie de celle du Marais. Son vrai nom étoit Josias +de Soulas, sieur de Prinefosse. Il étoit fort aimé du public; le roi le +favorisoit, et Molière lui fit la grâce de ne pas le nommer parmi les +acteurs de l'hôtel de Bourgogne qu'il critique dans l'Impromptu de +Versailles. On peut voir le splendide éloge qu'en a fait de Visé, dans +sa critique de la Sophonisbe de P. Corneille, où il le nomme «le plus +grand comédien du monde». Néanmoins, le satirique Tallemant, à l'endroit +même où il parle de Mondory et de Bellerose (Éd. Monmerqué, in-8, t. 6), +se rapproche encore du sentiment de la Rancune: «C'est, dit-il, un +médiocre comedien, quoi que le monde en veuille dire. Il est toujours +pâle.»] + +[Note 73: Le manque d'actrices sur les anciens théâtres étoit cause +qu'on avoit dû les remplacer par des acteurs dans certains rôles de +femmes, comme ceux de nourrices et de soubrettes; ces derniers rôles, du +reste, étoient presque toujours si licencieux que des hommes seuls +pouvoient s'en charger. Dès lors le masque et la voix de fausset étoient +nécessaires. On nous a conservé les noms de quelques comédiens qui +s'étoient rendus particulièrement célèbres dans ce genre, entre autres +d'Alizon, qui jouoit à l'hôtel de Bourgogne dans la première moitié du +XVIIe siècle. Personne n'ignore que ce fut P. Corneille qui, dans la +Galerie du Palais, fit disparoître la nourrice du théâtre en la +remplaçant par la suivante. Dès lors l'acteur se borna à certains rôles +de vieilles et de ridicules, tels que celui de la comtesse +d'Escarbagnas. Cet usage ne cessa entièrement au théâtre qu'après la +retraite de Hubert (avril 1685), qui avoit rempli avec beaucoup de +succès plusieurs de ces rôles de femmes.] + +[Note 74: C'étoit une habitude répandue parmi les acteurs qui +jouoient la farce: ainsi Gros-Guillaume, Jean-Farine, Jodelet, et tous +ceux qui avoient le visage naturellement mobile et comique, +s'enfarinoient; mais quelques uns, comme Guillot-Gorju, +Gautier-Garguille et Turlupin, préféroient se couvrir d'un masque (Hist. +du Théât. franç., des frères Parfait); on sait, par le témoignage de +Villiers (Vengeance des marquis), que Molière fit comme ces derniers, en +jouant d'abord le rôle de Mascarille des Précieuses ridicules.] + +[Note 75: C'est le: au demeurant, le meilleur fils du monde, de +Clément Marot.] + +[Note 76: Molière a fait dire de même à madame Jourdain: «Est-ce que +nous sommes, nous autres, de la côte de saint Louis?» (Bourg. gent., +act. 3, sc. 12.) C'étoit une façon de parler fort usitée alors, et dont +on devine facilement le sens.] + +[Note 77: On appeloit diamants d'Alençon de faux diamants qu'on +recueilloit aux environs de cette ville, dans un terrain plein d'un +sable fort luisant et de pierres grises et très dures. Quelques uns de +ces diamants atteignoient la grosseur d'un oeuf, et ils étoient parfois +aussi nets et aussi brillants que des diamants véritables. (Dict. de +Furetière.)] + +Cependant le pauvre Destin, qui avoit eté si bien sur le tapis, etoit +bien en peine: la Rancune le trouva avec mademoiselle de la Caverne, +bien empêché à faire avouer à un vieil tailleur qu'il avoit mal ouï et +encore plus mal travaillé. Le sujet de leur differend etoit qu'en +dechargeant le bagage comique, le Destin avoit trouvé deux pourpoints et +un haut-de-chausses fort usés, qu'il les avoit donnés à ce vieil +tailleur pour en tirer une manière d'habit plus à la mode que les +chausses de page[78] qu'il portoit, et que le tailleur, au lieu +d'employer un des pourpoints pour raccommoder l'autre et le haut de +chausses aussi, par une faute de jugement indigne d'un homme qui avoit +raccommodé des vieilles hardes toute sa vie, avoit rhabillé les deux +pourpoints des meilleurs morceaux du haut-de-chausses; tellement que le +pauvre Destin, avec tant de pourpoints et si peu de hauts-de-chausses, +se trouvoit reduit à garder la chambre ou à faire courir les enfans +après lui, comme il avoit fait dejà avec son habit comique. La +liberalité de la Rappinière repara la faute du tailleur, qui profita des +deux pourpoints rhabillés, et le Destin fut regalé de l'habit d'un +voleur qu'il avoit fait rouer depuis peu. Le bourreau, qui s'y trouva +present, et qui avoit laissé cet habit en garde à la servante de la +Rappinière, dit fort insolemment que l'habit etoit à lui; mais la +Rappinière le menaça de lui faire perdre sa charge. L'habit se trouva +assez juste pour le Destin, qui sortit avec la Rappinière et la Rancune. +Ils dînèrent en un cabaret aux depens d'un bourgeois qui avoit à faire +de la Rappinière. Mademoiselle de la Caverne s'amusa à savonner son +collet sale et tint compagnie à son hôtesse. Le même jour, Doguin fut +rencontré par un des jeunes hommes qu'il avoit battus le jour de devant +dans le tripot, et revint au logis avec deux bons coups d'epée et force +coups de bâton; et, à cause qu'il etoit bien blessé, la Rancune, après +avoir soupé, alla coucher dans une hôtellerie voisine, fort lassé +d'avoir couru toute la ville, accompagnant, avec son camarade Destin, le +sieur de la Rappinière, qui vouloit avoir raison de son valet assassiné. + +[Note 78: Les chausses de page, appelées aussi grègues, trousses, ou +culottes, étoient des espèces de hauts-de-chausses d'ancienne mode, +serrés et plissés, et qui, abandonnés depuis le siècle précédent, +étoient réservés seulement aux pages.] + + + + +CHAPITRE VI. + + L'aventure du pot de chambre; la mauvaise nuit que la + Rancune donna à l'hôtellerie; l'arrivée d'une partie de la + troupe; mort de Doguin, et autres choses memorables. + +La Rancune entra dans l'hôtellerie un peu plus que demi-ivre. La +servante de la Rappinière, qui le conduisoit, dit à l'hôtesse qu'on lui +dressât un lit. «Voici le reste de notre ecu[79], dit l'hôtesse; si nous +n'avions point d'autre pratique que celle-là, notre louage seroit mal +payé.--Taisez-vous, sotte, dit son mari; monsieur de la Rappinière nous +fait trop d'honneur. Que l'on dresse un lit à ce gentilhomme.--Voire qui +en auroit, dit l'hôtesse; il ne m'en restoit qu'un que je viens de +donner à un marchand du bas Maine.» Le marchand entra là-dessus, et, +ayant appris le sujet de la contestation, offrit la moitié de son lit à +la Rancune, soit qu'il eût à faire à la Rappinière, ou qu'il fût +obligeant de son naturel. La Rancune l'en remercia autant que sa +secheresse de civilité le put permettre. Le marchand soupa, l'hôte lui +tint compagnie, et la Rancune ne se fit pas prier deux fois pour faire +le troisième et se mettre à boire sur nouveaux frais. Ils parlèrent des +impôts, pestèrent contre les maltôtiers[80], reglèrent l'Etat, et se +reglèrent si peu eux-mêmes, et l'hôte tout le premier, qu'il tira sa +bourse de sa pochette et demanda à compter, ne se souvenant plus qu'il +etoit chez lui. Sa femme et sa servante l'en traînèrent par les epaules +dans sa chambre, et le mirent sur un lit tout habillé. La Rancune dit au +marchand qu'il etoit affligé d'une difficulté d'urine et qu'il etoit +bien fâché d'être contraint de l'incommoder; à quoi le marchand lui +repondit qu'une nuit etoit bientôt passée. Le lit n'avoit point de +ruelle et joignoit la muraille; la Rancune s'y jetta le premier, et, le +marchand s'y etant mis après en la bonne place, la Rancune lui demanda +le pot de chambre. «Et qu'en voulez-vous faire? dit le marchand.--Le +mettre auprès de moi, de peur de vous incommoder», dit la Rancune. Le +marchand lui repondit qu'il lui donnerait quand il en auroit à faire, et +la Rancune n'y consentit qu'à peine, lui protestant qu'il etoit au +desespoir de l'incommoder. Le marchand s'endormit sans lui repondre, et +à peine commença-t-il à dormir de toute sa force que le malicieux +comedien, qui etoit homme à s'eborgner pour faire perdre un oeil à un +autre, tira le pauvre marchand par le bras, en lui criant: «Monsieur! +ho! Monsieur!» Le marchand, tout endormi, lui demanda en bâillant: «Que +vous plaît-il?--Donnez-moi un peu le pot de chambre», dit la Rancune. Le +pauvre marchand se pencha hors du lit, et, prenant le pot de chambre, le +mit entre les mains de la Rancune, qui se mit en devoir de pisser, et, +après avoir fait cent efforts ou fait semblant de les faire, juré cent +fois entre ses dents et s'être bien plaint de son mal, il rendit le pot +de chambre au marchand sans avoir pissé une seule goutte. Le marchand le +remit à terre, et dit, ouvrant la bouche aussi grande qu'un four à force +de bâiller: «Vraiment, Monsieur, je vous plains bien», et se rendormit +tout aussitôt. La Rancune le laissa embarquer bien avant dans le +sommeil, et, quand il le vit ronfler comme s'il n'eût fait autre chose +toute sa vie, le perfide l'eveilla encore et lui demanda le pot de +chambre aussi mechamment que la première fois. Le marchand le lui mit +entre les mains aussi bonnement qu'il avoit dejà fait, et la Rancune le +porta à l'endroit par où l'on pisse, avec aussi peu d'envie de pisser +que de laisser dormir le marchand. Il cria encore plus fort qu'il +n'avoit fait et fut deux fois plus long-temps à ne point pisser, +conjurant le marchand de ne prendre plus la peine de lui donner le pot +de chambre, et ajoutant que ce n'etoit pas la raison et qu'il le +prendrait bien. Le pauvre marchand, qui eût lors donné tout son bien +pour dormir son soûl, lui repondit, toujours en bâillant, qu'il en usât +comme il lui plairoit, et remit le pot de chambre en sa place. Ils se +donnèrent le bon soir fort civilement, et le pauvre marchand eût parié +tout son bien qu'il alloit faire le plus beau somme qu'il eût fait de sa +vie. La Rancune, qui sçavoit bien ce qui en devoit arriver, le laissa +dormir de plus belle; et, sans faire conscience d'eveiller un homme qui +dormoit si bien, il lui alla mettre le coude dans le creux de l'estomac, +l'accablant de tout son corps et avançant l'autre bras hors du lit, +comme on fait quand on veut amasser quelque chose qui est à terre. Le +malheureux marchand, se sentant étouffer et ecraser la poitrine, +s'eveilla en sursaut! criant horriblement: «Hé! morbleu! Monsieur, vous +me tuez!» La Rancune, d'une voix aussi douce et posée que celle du +marchand avoit eté vehemente, lui repondit: «Je vous demande pardon, je +voulois prendre le pot de chambre.--Ah! vertubleu, s'écria l'autre, +j'aime bien mieux vous le donner et ne dormir de toute la nuit. Vous +m'avez fait un mal dont je me sentirai toute ma vie.» La Rancune ne lui +repondit rien, et se mit à pisser si largement et si roide que le bruit +seul du pot de chambre eût pu reveiller le marchand. Il emplit le pot de +chambre, benissant le Seigneur avec une hypocrisie de scelerat. Le +pauvre marchand le felicitoit le mieux qu'il pouvoit de sa copieuse +ejaculation d'urine, qui lui faisoit esperer un sommeil qui ne seroit +plus interrompu, quand le maudit la Rancune, faisant semblant de vouloir +remettre le pot de chambre à terre, lui laissa tomber et le pot de +chambre et tout ce qui etoit dedans sur le visage, sur la barbe et sur +l'estomac, en criant en hypocrite: «Hé! Monsieur, je vous demande +pardon.» Le marchand ne repondit rien à sa civilité; car, aussitôt qu'il +se sentit noyer de pissat, il se leva, hurlant comme un homme furieux et +demandant de la chandelle. La Rancune, avec une froideur capable de +faire renier un theatin, lui disoit: «Voilà Un grand malheur!» Le +marchand continua ses cris: l'hôte, l'hôtesse, les servantes et les +valets y vinrent. Le marchand leur dit qu'on l'avoit fait coucher avec +un diable, et pria qu'on lui fît du feu autre part. On lui demanda ce +qu'il avoit; il ne repondit rien, tant il etoit en colère, prit ses +habits et ses hardes, et s'alla secher dans la cuisine, où il passa le +reste de la nuit sur un banc, le long du feu. L'hôte demanda à la +Rancune ce qu'il lui avoit foit. Il lui dit, feignant une grande +ingenuité: «Je ne sçais de quoi il se peut plaindre. Il s'est eveillé et +m'a reveillé, criant au meurtre: il faut qu'il ait fait quelque mauvais +songe ou qu'il soit fou; et, de plus, il a pissé au lit.» L'hôtesse y +porta la main et dit qu'il etoit vrai, que son matelas etoit tout percé, +et jura son grand Dieu qu'il le paieroit[81]. Ils donnèrent le bonsoir à +la Rancune, qui dormit toute la nuit aussi paisiblement qu'auroit fait +un homme de bien, et se recompensa de celle qu'il avoit mal passée chez +la Rappinière. Il se leva pourtant plus matin qu'il ne pensoit, parceque +la servante de la Rappinière le vint querir à la hâte pour venir voir +Doguin, qui se mouroit et qui demandoit à le voir devant que de mourir. +Il y courut, bien en peine de sçavoir ce que lui vouloit un homme qui se +mouroit et qui ne le connoissoit que du jour precedent. Mais la servante +s'etoit trompée; ayant ouï demander le comedien au pauvre moribond, elle +avoit pris la Rancune pour le Destin, qui venoit d'entrer dans la +chambre de Doguin quand la Rancune arriva, et qui s'y etoit enfermé, +ayant appris du prêtre qui l'avoit confessé que le blessé avoit quelque +chose à lui dire qu'il lui importoit de sçavoir. Il n'y fut pas plus +d'un demi-quart d'heure que la Rappinière revint de la ville, où il +etoit allé dès la pointe du jour pour quelques affaires. Il apprit en +arrivant que son valet se mouroit, qu'on ne lui pouvoit arrêter le sang +parcequ'il avoit un gros vaisseau coupé, et qu'il avoit demandé à voir +le comedien Destin devant que de mourir. «Et l'a-t-il vu?» demanda tout +emu la Rappinière. On lui repondit qu'ils etoient enfermés ensemble. Il +fut frappé de ces paroles comme d'un coup de massue, et s'en courut tout +transporté frapper à la porte de la chambre où Doguin se mouroit, au +même temps que le Destin l'ouvroit pour avertir que l'on vînt secourir +le malade qui venoit de tomber en foiblesse. La Rappinière lui demanda, +tout troublé, ce que lui vouloit son fou de valet. «Je crois qu'il rêve, +repondit froidement le Destin, car il m'a demandé cent fois pardon, et +je ne pense pas qu'il m'ait jamais offensé; mais qu'on prenne garde à +lui, car il se meurt.» On s'approcha du lit de Doguin sur le point qu'il +rendoit le dernier soupir, dont la Rappinière parut plus gai que triste. +Ceux qui le connoissoient crurent que c'etoit à cause qu'il devoit les +gages à son valet. Le seul Destin sçavoit bien ce qu'il en devoit +croire. + +[Note 79: «Se dit de ceux qui surviennent en une compagnie, et qu'on +n'attendoit pas.» (Leroux, Dict. comiq.)] + +[Note 80: Les plaintes, les imprécations de toute sorte, contre les +maltôtiers et les partisans, qui se livroient souvent à des exactions et +à des friponneries dont ils avoient à répondre devant les chambres de +justice, remplissent les écrits de l'époque et les chansons manuscrites. +V. La Chasse aux larrons, de J. Bourgoing, in-8; les Satires de +Courval-Sonnet et de Gacon; beaucoup de Mazarinades; La Bruyère, Des +biens de fortune, etc., etc.--Maltôte vient de malè tolta (tollir mal), +et signifioit rigoureusement une imposition faite sans nécessité, sans +droit et sans fondement; on appliquoit souvent ce terme aux subsides +onéreux et extraordinaires, et même, par abus, le peuple l'étendoit à +toute imposition nouvelle. Les maltôtiers étoient les financiers qui se +chargeoient d'établir et de faire marcher les maltôtes.] + +[Note 81: Segrais nous apprend que ce fut M. de Riandé, receveur des +décimes, personnage fort goutteux, qui «donna occasion» à Scarron de +raconter cette sale aventure du pot de chambre. (Mém. anecd.)] + +Là-dessus deux hommes entrèrent dans le logis qui furent reconnus par +notre comedien pour être de ses camarades, desquels nous parlerons plus +amplement au suivant chapitre. + + + + +CHAPITRE VII. + +L'aventure des brancards. + +Le plus jeune des comediens qui entrèrent chez la Rappinière etoit valet +de Destin. Il apprit de lui que le reste de la troupe etoit arrivé, à la +reserve de mademoiselle de l'Etoile, qui s'etoit demis un pied à trois +lieues du Mans. «Qui vous a fait venir ici, et qui vous a dit que nous y +etions? lui demanda le Destin.--La peste, qui etoit à Alençon, nous a +empêchés d'y aller et nous a arrêtés à Bonnestable[82], repondit l'autre +comedien, qui s'appeloit l'Olive, et quelques habitans de cette ville +que nous avons trouvés nous ont dit que vous avez joué ici, que vous +vous etiez battu et que vous aviez eté blessé. Mademoiselle de l'Etoile +en est fort en peine, et vous prie de lui envoyer un brancard[83].» Le +maître de l'hôtellerie voisine, qui etoit venu là au bruit de la mort de +Doguin, dit qu'il y avoit un brancard chez lui, et, pourvu qu'on le +payât bien, qu'il seroit en etat de partir sur le midi, porté par deux +bons chevaux. Les comediens arretèrent le brancard à un ecu, et des +chambres dans l'hôtellerie pour la troupe comique. La Rappinière se +chargea d'obtenir du lieutenant general permission de jouer, et, sur le +midi, le Destin et ses camarades prirent le chemin de Bonnestable. Il +faisoit un grand chaud. La Rancune dormoit dans le brancard; l'Olive +etoit monté sur le cheval de derrière, et un valet de l'hôte conduisoit +celui de devant; le Destin alloit de son pied, un fusil sur l'epaule, et +son valet lui contoit ce qui leur etoit arrivé depuis le Château du +Loir[84] jusqu'à un village auprès de Bonnestable, où mademoiselle de +l'Etoile s'etoit demis un pied en descendant de cheval, quand deux +hommes bien montés, et qui se cachèrent le nez de leur manteau en +passant auprès de Destin, s'approchèrent du brancard du côté qu'il etoit +decouvert, et, n'y trouvant qu'un vieil homme qui dormoit, le mieux +monté de ces deux inconnus dit à l'autre: «Je crois que tous les diables +sont aujourd'hui dechaînés contre moi et se sont deguisés en brancards +pour me faire enrager.» Cela dit, il poussa son cheval à travers les +champs, et son camarade le suivit. L'Olive appela le Destin, qui etoit +un peu eloigné, et lui conta l'aventure, en laquelle il ne put rien +comprendre et dont il ne se mit pas beaucoup en peine. + +[Note 82: Petite ville du Maine, sur la Dive, avec une forêt +considérable.] + +[Note 83: Un brancard étoit une sorte de lit portatif, destiné +surtout à voiturer les malades. Il étoit fait en forme de grande +civière, avec des cerceaux en berceau, qu'on pouvoit garnir au besoin de +matelas et de couvertures, et il étoit porté, comme une litière, sur des +mulets ou des chevaux.] + +[Note 84: Petite ville du Maine, à onze lieues environ du Mans.] + +À un quart de lieue de là, le conducteur du brancard, que l'ardeur du +soleil avoit assoupi, alla planter le brancard dans un bourbier, où la +Rancune pensa se repandre. Les chevaux y brisèrent leurs harnois, et il +les en fallut tirer par le cou et par la queue, après qu'on les eut +detelés. Ils ramassèrent les debris du naufrage et gagnèrent le prochain +village le mieux qu'ils purent. L'equipage du brancard avoit grand +besoin de reparation. Tandis qu'on y travailla, la Rancune, l'Olive et +le valet de Destin burent un coup à la porte d'une hôtellerie qui se +trouva dans le village. Là-dessus il arriva un autre brancard, conduit +par deux hommes de pied, qui s'arrêta aussi devant l'hôtellerie. À peine +fut-il arrivé qu'il en parut un autre, qui venoit cent pas après du même +côté. «Je crois que tous les brancards de la province se sont ici donné +rendez-vous pour une affaire d'importance ou pour un chapitre general, +dit la Rancune, et je suis d'avis qu'ils commencent leur conference, car +il n'y a pas apparence qu'il en arrive davantage.--En voici pourtant un +qui n'en quittera pas sa part», dit l'hôtesse. Et, en effet, ils en +virent un quatrième qui venoit du côté du Mans. Cela les fit rire de bon +courage, excepté la Rancune, qui ne rioit jamais, comme je vous ai déjà +dit. Le dernier brancard s'arrêta avec les autres. Jamais on ne vit tant +de brancards ensemble. «Si les chercheurs de brancards que nous avons +trouvés tantôt etoient ici, ils auraient contentement, dit le conducteur +du premier venu.--J'en ai trouvé aussi», dit le second. Celui des +comediens dit la même chose, et le dernier venu ajouta qu'il en avoit +pensé être battu. «Et pourquoi? lui demanda le Destin.--À cause, lui +repondit-il, qu'ils en vouloient à une demoiselle qui s'etoit demis un +pied et que nous avons menée au Mans. Je n'ai jamais vu des gens si +colères; ils se prenoient à moi de ce qu'ils n'avoient pas trouvé ce +qu'ils cherchoient.» Cela fit ouvrir les oreilles aux comediens, et, en +deux ou trois interrogations qu'ils firent au brancardier, ils sçurent +que la femme du seigneur du village où mademoiselle de l'Etoile s'etoit +blessée lui avoit rendu visite, et l'avoit fait conduire au Mans avec +grand soin. + +La conversation dura encore quelque temps entre les brancards, et ils +sçurent les uns des autres qu'ils avoient eté reconnus en chemin par les +mêmes hommes que les comediens avoient vus. Le premier brancard portoit +le curé de Domfront, qui venoit des eaux de Bellesme[85] et passoit au +Mans pour faire faire une consultation de medecins sur sa maladie; le +second portoit un gentilhomme blessé qui revenoit de l'armée. Les +brancards se separèrent. Celui des comediens et celui du curé de +Domfront retournèrent au Mans de compagnie, et les autres où ils avoient +à aller. Le curé malade descendit en la même hôtellerie des comediens, +qui etoit la sienne. Nous le laisserons reposer dans sa chambre, et +verrons, dans le suivant chapitre, ce qui se passoit en celle des +comediens. + +[Note 85: Petite ville du Perche, à trois lieues sud de Mortagne, +qui possède des eaux minérales.] + + + + +CHAPITRE VIII. + + Dans lequel on verra plusieurs choses necessaires à sçavoir + pour l'intelligence du present livre. + +La troupe comique etoit composée de Destin, de l'Olive et de la Rancune, +qui avoient chacun un valet pretendant à devenir un jour comedien en +chef. Parmi ces valets, il y en avoit quelques uns qui recitoient dejà +sans rougir et sans se defaire[86]. Celui de Destin, entre autres, +faisoit assez bien, entendoit assez ce qu'il disoit et avoit de +l'esprit. Mademoiselle de l'Etoile et la fille de mademoiselle de la +Caverne recitoient les premiers rôles; la Caverne representoit les +reines et les mères et jouoit à la farce[87]. Ils avoient de plus un +poète, ou plutôt un auteur, car toutes les boutiques d'epiciers du +royaume etoient pleines de ses oeuvres[88], tant en vers qu'en prose. Ce +bel esprit s'etoit donné à la troupe quasi malgré elle, et, parcequ'il +ne partageoit point et mangeoit quelque argent avec les comediens, on +lui donnoit les derniers rôles, dont il s'acquittoit très mal[89]. On +voyoit bien qu'il etoit amoureux de l'une des deux comediennes; mais il +etoit si discret, quoiqu'un peu fou, qu'on n'avoit pu decouvrir encore +laquelle des deux il devoit suborner sous esperance de l'immortalité. Il +menaçoit les comediens de quantité de pièces, mais il leur avoit fait +grâce jusqu'à l'heure; on savoit seulement par conjecture qu'il en +faisoit une intitulée Martin Luther, dont on avoit trouvé un cahier, +qu'il avoit pourtant desavoué, quoiqu'il fût de son ecriture[90]. + +[Note 86: C'est-à-dire sans se déconcerter, sans perdre contenance.] + +[Note 87: Cette réunion de rôles si divers joués par un même acteur +étoit alors fort commune, même parmi les plus célèbres comédiens. Ainsi, +pour ne citer qu'eux, les farceurs Gautier-Garguille et Turlupin étoient +également distingués dans la tragédie. (V. plus haut, note 2 de la page +11, ch. I.)] + +[Note 88: On retrouvera souvent cette plaisanterie chez Boileau +quand il parle de ces auteurs, + + Dont les vers en paquet se vendent à la livre, + +et qu'on voit + + Suivre chez l'épicier Neuf-Germain et La Serre, etc. + (Sat. 9.)] + +[Note 89: Il n'étoit pas rare alors de voir des poètes à la solde +des troupes comiques. Ils les suivoient dans leurs excursions, soit pour +les fournir de pièces ou pour modifier les comédies du répertoire +suivant les désirs des acteurs et les besoins du moment, soit pour +diriger les représentations. Ce fut ainsi que Hardy fit ses six cents +pièces, et Tristan l'Hermite nous a raconté, dans sa curieuse +autobiographie, la façon cavalière dont messieurs les comédiens +traitoient leur poète ordinaire pour la moindre peccadille, ne fût-ce +que pour avoir refusé de jouer à la boule avec eux pendant qu'il +composoit des vers. Quelques uns de ces poètes étoient en même temps +acteurs, comme Molière le fut plus tard. Les troupes ambulantes +d'Espagne avoient aussi leur poète, et il y en a un dans le Voyage +amusant de Rojas de Villandrado, ce Roman comique espagnol.] + +[Note 90: Suivant la clef manuscrite citée dans notre notice, +l'original du portrait du poète Roquebrune auroit été M. de Moutières, +bailli de Touvoy (juridiction de Mgr l'évêque du Mans).] + +Quand nos comediens arrivèrent, la chambre des comediennes etoit dejà +pleine des plus echauffés godelureaux de la ville, dont quelques uns +etoient dejà refroidis du maigre accueil qu'on leur avoit fait. Ils +parloient tous ensemble de la comedie, des bons vers, des auteurs et des +romans: jamais on n'ouït plus de bruit en une chambre, à moins que de +s'y quereller. Le poète, sur tous les autres, environné de deux ou trois +qui devoient être les beaux esprits de la ville, se tuoit de leur dire +qu'il avoit vu Corneille, qu'il avoit fait la debauche avec Saint-Amant +et Beys, et qu'il avoit perdu un bon ami en feu Rotrou[91]. Mademoiselle +de la Caverne et mademoiselle Angelique, sa fille, arrangeoient leurs +hardes avec une aussi grande tranquillité que s'il n'y eût eu personne +dans la chambre. Les mains d'Angelique etoient quelquefois serrées ou +baisées, car les provinciaux sont fort endemenés et patineurs[92]; mais +un coup de pied dans l'os des jambes, un soufflet ou un coup de dent, +selon qu'il etoit à propos, la delivroient bientôt de ces galans à toute +outrance. Ce n'est pas qu'elle fût devergondée, mais son humeur enjouée +et libre l'empêchoit d'observer beaucoup de ceremonies; d'ailleurs elle +avoit de l'esprit et etoit très honnête fille. Mademoiselle de l'Etoile +etoit d'une humeur toute contraire: il n'y avoit pas au monde une fille +plus modeste et d'une humeur plus douce; et elle fut lors si +complaisante qu'elle n'eut pas la force de chasser tous ces gracieuseux +hors de sa chambre, quoiqu'elle souffrît beaucoup au pied qu'elle +s'etoit demis, et qu'elle eût grand besoin d'être en repos. Elle etoit +tout habillée sur un lit, environnée de quatre ou cinq des plus +doucereux, etourdie de quantité d'equivoques qu'on appelle pointes dans +les provinces[93], et souriant bien souvent à des choses qui ne lui +plaisoient guère. Mais c'est une des grandes incommodités du metier, +laquelle, jointe à celle d'être obligé de pleurer et de rire lorsque +l'on a envie de faire toute autre chose, diminue beaucoup le plaisir +qu'ont les comediens d'être quelquefois empereurs et imperatrices, et +être appelés beaux comme le jour quand il s'en faut plus de la moitié, +et jeune beauté, bien qu'ils aient vieilli sur le theâtre et que leurs +cheveux et leurs dents fassent une partie de leurs hardes. Il y a bien +d'autres choses à dire sur ce sujet; mais il faut les menager et les +placer en divers endroits de mon livre pour diversifier. + +[Note 91: On connoît Saint-Amant et Rotrou. Charles Beys +(1610-1659), poète, auteur de quelques comédies, entre autres de +l'Hôpital des fous, maître et ami de Scarron, qui a fait des vers pour +mettre en tête de ses ouvrages, est moins connu. Loret, d'accord avec +notre auteur sur les dispositions de Beys pour la débauche, nous dit, +dans sa Muse historique (4 octobre 1659), qu'il faisoit gloire, + + De bien manger et de bien boire, + +et il ajoute: + + Beys, qui n'eut jamais vaillant un jacobus, + Courtisa Bacchus et Phoebus, + Et leurs lois, voulut toujours suivre. + Bacchus en usa mal, Phoebus en usa bien; + Mais en ce divers sort Beys ne perdit rien: + Si l'un l'a fait mourir, l'autre l'a fait revivre.] + +[Note 92: Endémenés, lubriques, à peu près le même sens que +patineurs. Voir, si l'on en est curieux, pour la justification de cette +dernière épithète, Dict. de Furetière, art. Patin, et Dict. de Bayle, +art. Le Pays, note 7. C'est un terme que Scarron aime; il y revient +encore plus loin (ch. 10), ainsi que dans deux vers bien connus de +l'Épître chagrine à M. d'Albret, qu'on a souvent attribués au chevalier +de Boufflers.] + +[Note 93: Scarron, qui n'étoit pas toujours fort sévère sur le choix +de ses bouffonneries, n'aimoit pourtant pas les pointes, bien qu'elles +fussent grandement à la mode dans la première moitié du XVIIe siècle, +surtout parmi les écrivains burlesques. Aussi Cyrano, le classique du +genre, lui reproche-t-il d'en être «venu à ce point de bestialité..... +que de bannir les pointes de la composition des ouvrages.» (Lettre +contre Ronscar.)] + +Revenons à la pauvre mademoiselle de l'Etoile, obsedée de provinciaux, +la plus incommode nation du monde, tous grands parleurs, quelques uns +très impertinens, et entre lesquels il s'en trouvoit de nouvellement +sortis du collège. Il y avoit entre autres un petit homme veuf, avocat +de profession, qui avoit une petite charge dans une petite juridiction +voisine. Depuis la mort de sa petite femme, il avoit menacé les femmes +de la ville de se remarier et le clergé de la province de se faire +prêtre, et même de se faire prelat à beaux sermons comptans. C'etoit le +plus grand petit fou qui ait couru les champs depuis Roland[94]. Il +avoit etudié toute sa vie, et, quoique l'étude aille à la connoissance +de la verité, il etoit menteur comme un valet, presomptueux et opiniâtre +comme un pedant[95], et assez mauvais poète pour être etouffé s'il y +avoit de la police dans le royaume[96]. Quand le Destin et ses +compagnons entrèrent dans la chambre, il s'offrit de leur dire, sans +leur donner le temps de se reconnoître, une pièce de sa façon intitulée: +Les faits et les gestes de Charlemagne, en vingt-quatre journées[97]. +Cela fit dresser les cheveux en la tête à tous les assistans, et le +Destin, qui conserva un peu de jugement dans l'epouvante generale où la +proposition avoit mis la compagnie, lui dit en souriant qu'il n'y avoit +pas apparence de lui donner audience devant le souper. «Eh bien! ce +dit-il, je m'en vais vous conter une histoire tirée d'un livre +espagnol[98] qu'on m'a envoyé de Paris, dont je veux faire une pièce +dans les règles.» On changea de discours deux ou trois fois pour se +garantir d'une histoire que l'on croyoit devoir être une imitation de +Peau-d'Ane[99]; mais le petit homme ne se rebuta point, et, à force de +recommencer son histoire autant de fois que l'on l'interrompoit, il se +fit donner audience, dont on ne se repentit point, parceque l'histoire +se trouva assez bonne et dementit la mauvaise opinion que l'on avoit de +tout ce qui venoit de Ragotin (c'etoit le nom du godenot[100]). Vous +allez voir cette histoire dans le suivant chapitre, non telle que la +conta Ragotin, mais comme je la pourrai conter d'après un des auditeurs +qui me l'a apprise. Ce n'est donc pas Ragotin qui parle, c'est moi. + +[Note 94: Allusion aux folies de Roland, dans le poème de +l'Arioste.] + +[Note 95: Voilà un trait bien inoffensif, si on le compare à +beaucoup d'autres, de la haine particulière de l'époque contre le +pédant. C'étoit un des types favoris de la vieille comédie et du roman +satirique au XVIIe siècle, où on l'avoit en horreur, comme plus tard le +bourgeois. Larivey, Cyrano, Rotrou, Molière, Scarron lui-même (dans les +Boutades du capitan Matamore), etc., l'ont mis en scène, avec une verve +impitoyable, sous les traits d'un personnage sale, laid, avare, ridicule +de tout point. Qu'on se souvienne aussi du Sidias de Théophile dans les +Fragments d'une histoire comique, de l'Hortensius du Francion de Sorel, +du Barbon de Balzac et du Mamurra de Ménage, qui s'attaque autant au +pédant qu'au parasite dans la personne de Montmaur. Les précieuses +elles-mêmes, ces pédantes du beau sexe, faisoient voeu de haïr les +pédants, et, un peu plus tard, Richelet introduisoit cette définition +dans son dictionnaire: «Pédant, mot qui vient du grec et qui est +injurieux... De tous les animaux domestiques à deux pieds qu'on appelle +vulgairement pédans, du Clérat est le plus misérable et le plus +cancre.»] + +[Note 96: Cf. les vers de Boileau sur les oeuvres des méchants +poètes: + + Ils ont bien ennuyé le roi, toute la cour, + Sans que le moindre édit ait, pour punir leur crime, + Retranché les auteurs ou supprimé la rime. + (Sat. 9.)] + +[Note 97: Ne seroit-ce point là une épigramme indirecte contre +quelques immenses pièces de théâtre du temps, par exemple, les Chastes +et loyales amours de Théagène et Chariclée, par Hardy, en huit poèmes +dramatiques (1601), et d'autres un peu moins longues, mais d'une belle +taille encore? Après la mort de Gustave-Adolphe, on joua en Espagne +(1633), devant le roi et la reine, un drame sur ce sujet (la Mort du roi +de Suède), dont la représentation dura douze jours (Gaz. de Fr. du 12 +février 1633).] + +[Note 98: Effectivement, la nouvelle qui suit est tirée des Alivios +de Cassandra de Solorzano; c'est la traduction du troisième récit de ce +livre: los Efectos que haze amor, (V. notre notice.)] + +[Note 99: Il ne s'agit point ici, bien entendu, du conte de +Perrault, qui ne parut pour la première fois qu'en 1694. M. Walckenaër, +dans ses Lettr. sur l'orig. de la féerie et des contes de fées attribués +à Perrault (1826, in-12), a démontré clairement que la légende de Peau +d'Ane étoit d'une origine beaucoup plus ancienne, et qu'elle étoit fort +populaire déjà,--sans qu'on puisse la retrouver expressément dans aucun +écrit,--avant que Perrault l'eût empruntée aux récits des nourrices pour +la rédiger à sa manière, d'abord en vers, puis en prose. Beaucoup +d'auteurs, du reste, ont parlé de Peau-d'Ane bien avant 1694: le +cardinal de Retz dans ses Mémoires, Boileau dans sa Dissertation sur +Joconde (1669), Molière dans le Malade imaginaire (act. 2, sc. 1.), La +Fontaine dans le Pouvoir des Fables, Scarron non seulement dans le Roman +comique, mais dans son Virgile travesti (liv. 2), Perrault lui-même dans +son Parallèle des anciens et des modernes (1688). Quelques uns ont cru +qu'il s'agissoit de la 130e nouvelle de Bonaventure des Périers; mais il +suffit d'avoir jeté un coup d'oeil sur ce conte, aussi court +qu'insignifiant, pour s'assurer qu'il n'a pu avoir cette popularité et +que ce n'est pas de là que Perrault a tiré le sien.] + +[Note 100: Ragotin est évidemment un diminutif de ragot, qui +signifioit un petit homme, mal bâti, gros, court et membru. Il y a eu +aussi à Paris, sous Louis XII et François Ier, un mendiant bouffon du +nom de Ragot. On trouve encore dans Tallemant le mot ragoter, dans le +sens de gronder avec mauvaise humeur (Histor. de Niert). Quant au mot +godenot, il désignoit au propre un petit morceau de bois ayant la figure +d'un marmouzet, et dont se servoient les joueurs de gobelets pour amuser +le menu peuple, et au figuré les personnages mal dégrossis et d'un +physique ridicule (Dict. com. de Leroux). Les chroniqueurs manceaux nous +apprennent que René Denisot, avocat du roi au présidial du Mans, qui +mourut en 1707, servit de modèle à Scarron pour le type de Ragotin +(Almanach manç., 1767; Lepaige, Dict. du Mans).] + + + + +CHAPITRE IX. + +Histoire de l'amante invisible. + +Dom Carlos d'Aragon etoit un jeune gentilhomme de la maison dont il +portoit le nom. Il fit des merveilles de sa personne dans les spectacles +publics que le vice-roi de Naples donna au peuple aux noces de Philippe +second, troisième ou quatrième, car je ne sais pas lequel. Le lendemain +d'une course de bague dont il avoit emporté l'honneur, le vice-roi +permit aux dames d'aller par la ville deguisées et de porter des masques +à la françoise[101], pour la commodité des étrangères que ces +rejouissances avoient attirées dans la ville. Ce jour-là, dom Carlos +s'habilla le mieux qu'il put, et se trouva avec quantité d'autres tyrans +des coeurs dans l'eglise de la galanterie[102]. On profane les eglises +en ce pays-là aussi bien qu'au nôtre, et le temple de Dieu sert de +rendez-vous aux godelureaux et aux coquettes, à la honte de ceux qui ont +la maudite ambition d'achalander leurs eglises et de s'ôter la pratique +les uns aux autres. On y devroit donner ordre et etablir des +chasse-godelureaux et des chasse-coquettes dans les eglises, comme des +chasse-chiens et des chasse-chiennes[103]. On dira ici de quoi je me +mêle. Vraiment, on en verra bien d'autres! Sache le sot qui s'en +scandalise que tout homme est sot en ce bas monde aussi bien que +menteur[104], les uns plus, les autres moins, et moi, qui vous parle, +peut-être plus sot que les autres, quoique j'aie plus de franchise à +l'avouer, et que, mon livre n'étant qu'un ramas de sottises, j'espère +que chaque sot y trouvera un petit caractère de ce qu'il est, s'il n'est +trop aveuglé de l'amour-propre. Dom Carlos donc, pour reprendre mon +conte, etoit dans une eglise avec quantité d'autres gentilshommes +italiens et espagnols, qui se miroient dans leurs belles plumes comme +des paons, lorsque trois dames masquées l'accostèrent au milieu de tous +ces Cupidons dechaînés, l'une desquelles lui dit ceci ou quelque chose +qui en approche: «Seigneur dom Carlos, il y a une dame en cette ville à +qui vous êtes bien obligé. Dans tous les combats de barrière[105] et +toutes les courses de bague, elle vous a souhaité d'en emporter +l'honneur, comme vous avez fait.--Ce que je trouve de plus avantageux en +ce que vous me dites, repondit dom Carlos, c'est que je l'apprends de +vous, qui paroissez une dame de merite, et je vous avoue que, si j'eusse +esperé que quelque dame se fût declarée pour moi, j'aurois apporté plus +de soin que je n'ai fait à meriter son approbation.» La dame inconnue +lui dit qu'il n'avoit rien oublié de tout ce qui le pouvoit faire +paroître un des plus adroits hommes du monde, mais qu'il avoit fait voir +par ses livrées de noir et de blanc qu'il n'etoit point amoureux[106]. +«Je n'ai jamais bien su ce que signifioient les couleurs, repondit dom +Carlos; mais je sais bien que c'est moins par insensibilité que je +n'aime point que par la connoissance que j'ai que je ne merite pas +d'être aimé.» Ils se dirent encore cent belles choses que je ne vous +dirai point, parceque je ne les sçais pas[107], et que je n'ai garde de +vous en composer d'autres, de peur de faire tort à dom Carlos et à la +dame inconnue, qui avoient bien plus d'esprit que je n'en ai, comme j'ai +sçu depuis peu d'un honnête Napolitain qui les a connus l'un et l'autre. +Tant y a que la dame masquée declara à dom Carlos que c'etoit elle qui +avoit eu inclination pour lui. Il demanda à la voir; elle lui dit qu'il +n'en etoit pas encore là, qu'elle en chercheroit les occasions, et que, +pour lui temoigner qu'elle ne craignoit point de se trouver avec lui +seul à seul, elle lui donnoit un gage. En disant cela, elle découvrit à +l'Espagnol la plus belle main du monde et lui presenta une bague qu'il +reçut, si surpris de l'aventure qu'il oublia quasi à lui faire la +reverence lorsqu'elle le quitta. Les autres gentilshommes, qui s'etoient +éloignés de lui par discretion, s'en approchèrent. Il leur conta ce qui +lui etoit arrivé et leur montra la bague, qui etoit d'un prix assez +considerable. Chacun dit là-dessus ce qu'il en croyoit, et dom Carlos +demeura aussi piqué de la dame inconnue que s'il l'eût vue au visage, +tant l'esprit a de pouvoir sur ceux qui en ont. + +[Note 101: Il étoit alors d'usage, en France, que les femmes de +condition portassent un masque de velours noir lorsqu'elles sortoient à +pied (V. la Promenade du Cours, 1630, in-12, p. 12), et parfois même les +bourgeoises en portoient aussi pour jouer aux grandes dames.] + +[Note 102: Sera-ce exagérer la portée des paroles de Scarron que de +voir ici un petit trait décoché en passant contre le roman allégorique +et contre ces rencontres amoureuses dans les temples, qui remplissent +les romans de l'époque? «Nos galands.., quoyque d'ordinaire ils ayent +assez de peine à estre devots..., ne laisseront pas de frequenter les +eglises... Comme c'est aux dames que l'on desire plaire le plus..., il +faut chercher l'endroit où elles se rangent.» (Loix de la galanterie.) +On voit par là, comme par ce qu'ajoute Scarron, que cet usage des romans +étoit fondé sur un fait de la vie réelle. La traduction d'une lettre +italienne..., contenant une critique agréable de Paris, du même temps, à +peu près, vient encore à l'appui: «Le peuple fréquente les églises avec +piété. Il n'y a que les nobles et les grands qui y viennent pour se +divertir, pour parler et se faire l'amour.» V. aussi Furet., le Rom. +bourg., p. 31 et 32, éd. Jannet.] + +[Note 103: On appeloit chasse-chien, et quelquefois chasse-coquin, +le suisse ou bedeau, considéré dans l'exercice particulier des fonctions +suffisamment déterminées par ce titre: «J'ay esté sans reproche +marguillier, j'ay esté beguiau, j'ay esté portofrande, j'ay esté +chasse-chien», dit Gareau, énumérant la série des honneurs de ce genre +par lesquels il a passé. (Cyrano de Bergerac, le Pédant joué, acte. 2, +sc. 2.)] + +[Note 104: Allusion probable à l'Omnis homo mendax de l'Écriture.] + +[Note 105: C'est-à-dire ceux qui ont lieu dans une enceinte fermée +de barrières, comme pour les combats de taureaux, les tournois, les +courses de bague, etc.] + +[Note 106: Dans les tournois et les carrousels, les chevaliers +exprimoient leurs pensées et leurs sentiments par le moyen de livrées, +de chiffres, d'armoiries ou de devises. On lit dans le père Ménestrier, +qui a donné la signification des diverses couleurs en usage: «Le noir +signifioit la douleur, le désespoir, etc.; le blanc signifioit la +pureté, la sincérité, l'innocence et l'indifférence, la simplicité, la +candeur, etc.» (Traité des carrousels et tournois.)] + +[Note 107: Épigramme indirecte contre l'invraisemblance des romans, +dont les auteurs semblent toujours connoître, on ne sait comment, les +particularités les plus intimes de la vie de leurs héros. Déjà à la fin +du ch. 8, Scarron avoit dit quelque chose d'approchant par l'intention: +«Vous allez voir cette histoire, non telle que la conta Ragotin, mais +comme je la pourrai conter d'après un des auditeurs, qui me l'a apprise, +etc.» V. encore, un peu plus loin, même chap., et beaucoup d'autres +endroits. On retrouve quelques traits de satire analogues dans le Roman +bourgeois de Furetière, celui-ci, par exemple: «Par malheur pour cette +histoire, Lucrèce n'avoit point de confidente, ni le marquis d'escuyer, +à qui ils répétassent en propres termes leurs plus secrettes +conversations. C'est une chose qui n'a jamais manqué aux heros et aux +heroïnes. Le moyen, sans cela, d'ecrire leurs aventures et d'en faire de +gros volumes! Le moyen qu'on pust sçavoir tous leurs entretiens, leurs +plus secrettes pensées! qu'on pust avoir coppie de tous leurs vers et +des billets doux qui se sont envoyez, et toutes les autres choses +necessaires pour bastir une intrigue!» Et plus loin: «Par malheur, on ne +sçait rien de tout cela, parceque la chose se passa en secret.» (Édit. +elzevir., p. 80 et 85.) Subligny s'exprime à peu près de même, dans la +Fausse Clélie (édit. 1679, in-12, p. 222), à propos des lettres écrites +par les héros des romans, et le Père Bougeant, dans son Voyage du prince +Fan-Férédin au pays de Romancie, raille également les romanciers qui +rapportent d'un bout à l'autre les entretiens de leurs personnages, +comme s'ils en avoient pris copie à la façon des greffiers. + +On lit aussi dans les Mémoires de Grammont, par Hamilton, ch. 13: «A +Dieu ne plaise que cela nous regarde, nous qui faisons profession de ne +coucher dans ces mémoires que ce que nous tenons de celui même dont nous +écrivons les faits et les dits! Qui jamais, excepté l'écuyer Féraulas, a +pu tenir compte des pensées, des soupirs et du nombre d'exclamations que +son illustre maître faisoit partout?»] + +Il fut bien huit jours sans avoir des nouvelles de la dame, et je n'ai +jamais su s'il s'en inquieta bien fort. Cependant il alloit tous les +jours se divertir chez un capitaine d'infanterie, où plusieurs hommes de +condition s'assembloient souvent pour jouer. Un soir qu'il n'avoit point +joué et qu'il se retiroit de meilleure heure qu'il n'avoit accoutumé, il +fut appelé par son nom d'une chambre basse d'une grande maison. Il +s'approcha de la fenêtre, qui etoit grillée, et reconnut à la voix que +c'etoit son amante invisible, qui lui dit d'abord: «Approchez-vous, dom +Carlos; je vous attends ici pour vider le differend que nous avons +ensemble.--Vous n'êtes qu'une fanfaronne, lui dit dom Carlos; vous +defiez avec insolence et vous vous cachez huit jours pour ne paroître +qu'à une fenêtre grillée.--Nous nous verrons de plus près quand il en +sera temps, lui dit-elle. Ce n'est point faute de coeur que j'ai différé +de me trouver avec vous; j'ai voulu vous connoître devant que de me +laisser voir. Vous sçavez que dans les combats assignés il se faut +battre avec armes pareilles: si votre coeur n'etoit pas aussi libre que +le mien, vous vous battriez avec avantage; et c'est pour cela que j'ai +voulu m'informer de vous.--Et qu'avez-vous appris de moi? lui dit dom +Carlos.--Que nous sommes assez l'un pour l'autre», repondit la dame +invisible. Dom Carlos lui dit que la chose n'etoit pas egale: «Car, +ajouta-t-il, vous me voyez et sçavez qui je suis; et moi, je ne vous +vois point et ne sçais qui vous êtes. Quel jugement pensez-vous que je +puisse faire du soin que vous apportez à vous cacher? On ne se cache +guère quand on n'a que de bons desseins, et on peut aisement tromper une +personne qui ne se tient pas sur ses gardes; mais on ne la trompe pas +deux fois. Si vous vous servez de moi pour donner de la jalousie à un +autre, je vous avertis que je n'y suis pas propre, et que vous ne devez +pas vous servir de moi à autre chose qu'à vous aimer.--Avez-vous assez +fait de jugemens temeraires? lui dit l'invisible.--Ils ne sont pas sans +apparence, repondit dom Carlos.--Sçachez, lui dit-elle, que je suis très +véritable, que vous me reconnoîtrez telle dans tous les procedés que +nous aurons ensemble, et que je veux que vous le soyez aussi.--Cela est +juste, lui dit dom Carlos; mais il est juste aussi que je vous voie et +que je sçache qui vous êtes.--Vous le sçaurez bientôt, lui dit +l'invisible; et cependant esperez sans impatience: c'est par là que vous +pouvez meriter ce que vous pretendez de moi, qui vous assure (afin que +votre galanterie ne soit pas sans fondement et sans espoir de +recompense) que je vous egale en condition; que j'ai assez de bien pour +vous faire vivre avec autant d'eclat que le plus grand prince du +royaume; que je suis jeune, que je suis plus belle que laide; et, pour +de l'esprit, vous en avez trop pour n'avoir pas decouvert si j'en ai ou +non.» Elle se retira en achevant ces paroles, laissant dom Carlos la +bouche ouverte et prêt à repondre, si surpris de la brusque declaration, +si amoureux d'une personne qu'il ne voyoit point, et si embarrassé de ce +procedé etrange et qui pouvoit aller à quelque tromperie, que, sans +sortir d'une place, il fut un grand quart d'heure à faire divers +jugemens sur une aventure si extraordinaire. Il sçavoit bien qu'il y +avoit plusieurs princesses et dames de condition dans Naples; mais il +sçavoit bien aussi qu'il y avoit force courtisanes affamées, fort âpres +après les etrangers, grandes friponnes, et d'autant plus dangereuses +qu'elles etoient belles[108]. Je ne vous dirai point exactement s'il +avoit soupé et s'il se coucha sans manger, comme font quelques faiseurs +de romans, qui règlent toutes les heures du jour de leurs heros, les +font lever de bon matin, conter leur histoire jusqu'à l'heure du dîner, +dîner fort legerement, et après dîner reprendre leur histoire ou +s'enfoncer dans un bois pour y parler tout seuls, si ce n'est quand ils +ont quelque chose à dire aux arbres et aux rochers; à l'heure du souper, +se trouver à point nommé dans le lieu où l'on mange, où ils soupirent et +rêvent au lieu de manger[109], et puis s'en vont faire des châteaux en +Espagne sur quelque terrasse qui regarde la mer, tandis qu'un ecuyer +revèle[110] que son maître est un tel, fils d'un roi tel, et qu'il n'y a +pas un meilleur prince au monde, et qu'encore qu'il soit pour lors le +plus beau des mortels, qu'il etoit encore toute autre chose devant que +l'amour l'eût defiguré[111]. + +[Note 108: Cette ville, qui, depuis les expéditions d'Italie, avoit +donné son nom au mal de Naples, passoit en effet pour un réceptacle de +courtisanes. Beaucoup des écrits du temps en portent témoignage.] + +[Note 109: Sorel raille de même ce dédain des choses positives et +cet oubli des réalités vulgaires de la vie dans les romans héroïques +(Berg. extrav., liv. 10). Il parle aussi, un peu plus loin, de la +facilité avec laquelle les romanciers font vivre leurs héros, sans un +sou, en terre étrangère (liv. 11); et Cervantes avoit déjà fait le même +reproche aux romans de chevalerie dans Don Quichotte (t. I, l. 3). On +lit dans la première lettre de mademoiselle de Montpensier à madame de +Motteville, où elle lui explique le plan d'une colonie qu'elle voudroit +fonder pour vivre suivant le code de l'Astrée: «Je ne désapprouverois +pas qu'on tirât les vaches, ni que l'on fît des fromages et des gâteaux, +puisqu'il faut manger, et que je ne prétends pas que le plan de notre +vie soit fabuleux, comme il est en ces romans où l'on observe un jeûne +perpétuel et une si sévère abstinence.»] + +[Note 110: Cf. dans Boileau (Héros de rom.). «Cyrus: Eh! de grâce, +généreux Pluton, souffrez que j'aille entendre l'histoire d'Aglatidas et +d'Amestris, qu'on me va conter... Cependant, voici le fidèle Féraulas +(son écuyer), que je vous laisse, qui vous instruira positivement de +l'histoire de ma vie et de l'impossibilité de mon bonheur.» + +Hamilton se moqua aussi, à plusieurs reprises, de cet usage, dans les +Mém. de Grammont (ch. 3, p. 15, et ch. 13, p. 320, édit. Paulin.)] + +[Note 111: «Tous les hommes y sont faits à peindre, dit Sénecé en +parlant des romans; on ne peut rien concevoir d'égal à leur bon air ni à +leur mine relevée.» (Lett. de Clém. Marot.) Cette même raillerie revient +souvent dans Don Quichotte.] + +Pour revenir à mon histoire, dom Carlos se trouva le lendemain à son +poste. L'invisible etoit dejà au sien. Elle lui demanda s'il n'avoit pas +eté bien embarrassé de la conversation passée, et s'il n'etoit pas vrai +qu'il avoit douté de tout ce qu'elle avoit dit. Dom Carlos, sans +repondre à sa demande, la pria de lui dire quel danger il y avoit pour +elle à ne se montrer point, puisque les choses etoient egales de part et +d'autre, et que leur galanterie ne se proposoit qu'une fin qui seroit +approuvée de tout le monde. «Le danger y est tout entier, comme vous +sçaurez avec le temps, lui dit l'invisible. Contentez-vous, encore un +coup, que je suis veritable, et que, dans la relation que je vous ai +faite de moi-même, j'ai eté très modeste.» Dom Carlos ne la pressa pas +davantage. + +Leur conversation dura encore quelque temps; ils s'entredonnèrent de +l'amour encore plus qu'ils n'avoient fait, et se separèrent avec +promesse, de part et d'autre, de se trouver tous les jours à +l'assignation. + +Le jour d'après il y eut un grand bal chez le vice-roi. Dom Carlos +espera d'y reconnoître son invisible, et tâcha cependant d'apprendre à +qui etoit la maison où l'on lui donnoit de si favorables audiences. Il +apprit des voisins que la maison etoit à une vieille dame fort retirée, +veuve d'un capitaine espagnol, et qu'elle n'avoit ni filles, ni nièces. +Il demanda à la voir; elle lui fit dire que, depuis la mort de son mari, +elle ne voyoit personne, ce qui l'embarrassa encore davantage. Dom +Carlos se trouva le soir chez le vice-roi, où vous pouvez penser que +l'assemblée fut fort belle. Il observa exactement toutes les dames de +l'assemblée qui pouvoient être son inconnue; il fit conversation avec +celles qu'il put joindre, et n'y trouva pas ce qu'il cherchoit; enfin il +se tint à la fille d'un marquis de je ne sais quel marquisat, car c'est +la chose du monde dont je voudrois le moins jurer, en un temps où tout +le monde se marquise de soi-même, je veux dire de son chef[112]. Elle +etoit jeune et belle, et avoit bien quelque chose du ton de voix de +celle qu'il cherchoit; mais, à la longue, il trouva si peu de rapport +entre son esprit et celui de son invisible qu'il se repentit d'avoir en +si peu de temps assez avancé ses affaires auprès de cette belle personne +pour pouvoir croire, sans se flatter, qu'il n'etoit pas mal avec elle. +Ils dansèrent souvent ensemble, et le bal etant fini, avec peu de +satisfaction de dom Carlos, il se separa de sa captive, qu'il laissa +toute glorieuse d'avoir occupé seule, et en une si belle assemblée, un +cavalier qui etoit envié de tous les hommes et estimé de toutes les +femmes. À la sortie du bal, il s'en alla à la hâte en son logis prendre +des armes, et de son logis à sa fatale grille, qui n'en etoit pas +beaucoup eloignée. Sa dame, qui y etoit dejà, lui demanda des nouvelles +du bal, encore qu'elle y eût eté. Il lui dit ingenûment qu'il avoit +dansé plusieurs fois avec une fort belle personne, et qu'il l'avoit +entretenue tant que le bal avoit duré. Elle lui fit là-dessus plusieurs +questions qui decouvrirent assez qu'elle etoit jalouse. Dom Carlos, de +son côté, lui fit connoître qu'il avoit quelque scrupule de ce qu'elle +ne s'etoit point trouvée au bal, et que cela le faisoit douter de sa +condition. Elle s'en aperçut, et, pour lui remettre l'esprit en repos, +jamais elle ne fut si charmante, et elle le favorisa autant que l'on le +peut en une conversation qui se fait au travers d'une grille, jusqu'à +lui promettre qu'elle lui seroit bientôt visible. Ils se separerent +là-dessus, lui fort en doute s'il la devoit croire, et elle un peu +jalouse de la belle personne qu'il avoit entretenue tant que le bal +avoit duré. + +[Note 112: Scarron dit encore plus loin, en parlant du baron de +Sigognac: «Au temps où nous sommes, il seroit pour le moins un marquis.» +(L. 2, ch. 3.) Cette usurpation des titres étoit un effet que devoit +naturellement produire l'influence exagérée de la cour et des grands +seigneurs sous Louis XIV, ainsi que la haine professée par les +écrivains, comme par les courtisans, contre les bourgeois, surtout à +partir de 1650. Il est vrai que cette haine et ces attaques avoient pour +cause, la plupart du temps, les envahissements continuels de la +bourgeoisie. C'étoit surtout la Fronde qui avoit ouvert la voie à son +ambition: plusieurs bourgeois étoient arrivés au pouvoir; beaucoup +s'étoient trouvés en rapport avec les nobles, qu'ils avoient vus de près +dans la grande salle du Palais, qu'ils avoient secondés à Paris et à +Bordeaux. Ils avoient été éblouis autant de leurs défauts brillants que +de leurs brillantes qualités, et ils en étoient venus à désirer les +titres, et, par suite, à les prendre quelquefois, pour n'être pas +rejetés en dehors de ce monde qui les charmoit. Ce n'étoit plus alors +cette bourgeoisie rogue et ennemie de la noblesse du temps de la Ligue +et de Richelieu. Aussi les écrivains de cette époque sont-ils pleins de +témoignages analogues à celui de Scarron. Je ne parle pas de +mademoiselle de Gournay, qui remonte aux premières années du siècle; +mais Saint-Amant, par exemple, s'exprime en ces termes (1658): «Si je ne +me suis pu résoudre jusqu'à présent à me monsieuriser moy-mesme dans les +titres de tous mes ouvrages, je te prie de croire que ce n'est point par +une modestie affectée, ou injurieuse à ceux qui en ont usé de la sorte +dans les leurs, et que, quand on m'aura bien prouvé que j'ay mal fait, +je ne me monsieuriseray pas seulement, mais, pour reparer ma faute, je +me messiriseray et me chevalieriseray à tour de bras, pour le moins avec +autant de raison que la pluspart de nos galands d'aujourd'huy en ont à +prendre la qualité ou de comte ou de marquis. (Avis au lecteur précédant +la Généreuse, édit. Jannet, 2e vol. p. 355.) Le Pays raille également +ces marquis sans marquisats dans la préface de ses Amitiez, amours, +amourettes (1664). Et Molière, dans l'École des Femmes (1662): + + De la plupart des gens c'est la démangeaison. + Je sais un paysan qu'on appeloit Gros-Pierre + Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre, + Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux, + Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux. + (Acte I, sc. 1.) + +Il a encore ridiculisé la même manie dans le Bourgeois gentilhomme et +dans George Dandin. Ne peut-on dire aussi que La Fontaine, qui pourtant +n'étoit pas lui-même tout à fait irréprochable (V. plus haut notre note, +ch. 4, p. 21), pensoit à la même chose en écrivant ses fables de la +Grenouille qui veut se faire aussi grosse qu'un boeuf, et du Geai paré +des plumes du paon? Bussy-Rabutin fit également une chanson contre les +faux nobles, et Claveret une comédie, l'Écuyer, ou les Faux nobles mis +au billon (1665), dont il faut lire la dédicace aux vrais nobles. Mais +les épigrammes ne suffirent pas: on fut obligé de sévir contre les faux +nobles.] + +Le lendemain, dom Carlos, étant allé ouïr la messe en je ne sais quelle +église, présenta de l'eau benite à deux dames masquées qui en vouloient +prendre en même temps que lui. La mieux vêtue de ces deux dames lui dit +qu'elle ne recevoit point de civilité d'une personne à qui elle vouloit +faire un eclaircissement. «Si vous n'êtes point trop pressée, lui dit +dom Carlos, vous pouvez vous satisfaire tout à l'heure.--Suivez-moi donc +dans la prochaine chapelle», lui repondit la dame inconnue. Elle s'y en +alla la première, et dom Carlos la suivit, fort en doute si c'etoit sa +dame, quoiqu'il la vît de même taille, parcequ'il trouvoit quelque +différence en leurs voix, celle-ci parlant un peu gras. Voici ce qu'elle +lui dit après s'être enfermée avec lui dans la chapelle. «Toute la ville +de Naples, seigneur dom Carlos, est pleine de la haute reputation que +vous y avez acquise depuis le peu de temps que vous y êtes, et vous y +passez pour un des plus honnêtes hommes du monde. On trouve seulement +etrange que vous ne vous soyez point aperçu qu'il y a en cette ville des +dames de condition et de merite qui ont pour vous une estime +particulière. Elles vous l'ont temoignée autant que la bienseance le +peut permettre, et, bien qu'elles souhaitent ardemment de vous le faire +croire, elles aiment pourtant mieux que vous ne l'ayez pas reconnu par +insensibilité que si vous le dissimuliez par indifference. Il y en a une +entre autres, de ma connoissance, qui vous estime assez pour vous +avertir, au peril de tout ce qu'on en pourra dire, que vos aventures de +nuit sont decouvertes; que vous vous engagez imprudemment à aimer ce que +vous ne connoissez point, et, puisque votre maîtresse se cache, qu'il +faut qu'elle ait honte de vous aimer ou peur de n'être pas assez +aimable. Je ne doute point que votre amour de contemplation n'ait pour +objet une dame de grande qualité et de beaucoup d'esprit, et qu'il ne se +soit figuré une maîtresse tout adorable; mais, seigneur dom Carlos, ne +croyez pas votre imagination aux depens de votre jugement. Defiez-vous +d'une personne qui se cache, et ne vous engagez pas plus avant dans ces +conversations, nocturnes. Mais pourquoi me deguiser davantage? C'est moi +qui suis jalouse de votre fantôme, qui trouve mauvais que vous lui +parliez, et, puisque je me suis declarée, qui vais si bien lui rompre +tous ses desseins que j'emporterai sur elle une victoire que j'ai droit +de lui disputer, puisque je ne lui suis point inferieure, ni en beauté, +ni en richesses, ni en qualité, ni en tout ce qui rend une personne +aimable. Profitez de l'avis si vous êtes sage.» Elle s'en alla en disant +ces dernières paroles, sans donner le temps à dom Carlos de lui +repondre. Il la voulut suivre, mais il trouva à la porte de l'eglise un +homme de condition qui l'engagea en une conversation qui dura assez +long-temps et dont il ne se put defendre. Il rêva le reste du jour à +cette aventure, et soupçonna d'abord la demoiselle du bal d'être la +dernière dame masquée qui lui etoit apparue; mais, songeant qu'elle lui +avoit fait voir beaucoup d'esprit, et se souvenant que l'autre n'en +avoit guère, il ne sut plus ce qu'il en devoit croire, et souhaita quasi +de n'être point engagé avec son obscure maîtresse, pour se donner tout +entier à celle qui venoit de le quitter. Mais enfin, venant à considerer +qu'elle ne lui etoit pas plus connue que son invisible, de qui l'esprit +l'avoit charmé dans les conversations qu'il avoit eues avec elle, il ne +balança point dans le parti qu'il devoit prendre, et ne se mit pas +beaucoup en peine des menaces qu'on lui avoit faites, n'étant pas homme +à être poussé par là. + +Ce jour-là même il ne manqua pas de se trouver à sa grille à l'heure +accoutumée, et il ne manqua pas aussi, au fort de la conversation qu'il +eut avec son invisible, d'être saisi par quatre hommes masqués, assez +forts pour le desarmer et le porter quasi à force de bras dans un +carrosse qui les attendoit au bout de la rue. Je laisse à juger au +lecteur les injures qu'il leur dit et les reproches qu'il leur fit de +l'avoir pris à leur avantage. Il essaya même de les gagner par +promesses; mais, au lieu de les persuader, il ne les obligea qu'à +prendre un peu plus garde à lui et à lui ôter tout à fait l'esperance de +pouvoir s'aider de son courage et de sa force. Cependant le carrosse +alloit toujours au grand trot de quatre chevaux. Il sortit de la ville, +et, au bout d'une heure, il entra dans une superbe maison, dont l'on +tenoit la porte ouverte pour le recevoir. Les quatre mascarades +descendirent du carrosse avec dom Carlos, le tenant par dessous les bras +comme un ambassadeur introduit à saluer le Grand Seigneur. On le monta +jusqu'au premier etage avec la même ceremonie, et là, deux demoiselles +masquées le vinrent recevoir à la porte d'une grande salle, chacune un +flambeau à la main. Les hommes masqués le laissèrent en liberté et se +retirèrent, après lui avoir fait une profonde reverence. Il y a +apparence qu'ils ne lui laissèrent ni pistolet ni epée, et qu'il ne les +remercia pas de la peine qu'ils avoient prise à le bien garder. Ce n'est +pas qu'il ne fût fort civil, mais on peut bien pardonner un manquement +de civilité à un homme surpris. Je ne vous dirai point si les flambeaux +que tenoient les demoiselles etoient d'argent: c'est pour le moins; ils +étoient plutôt de vermeil doré ciselé, et la salle etoit la plus +magnifique du monde, et, si vous voulez, aussi bien meublée que quelques +appartemens de nos romans, comme le vaisseau de Zelmatide dans le +Polexandre, le palais d'Ibrahim dans l'Illustre Bassa, ou la chambre où +le roi d'Assyrie reçut Mandane dans le Cyrus[113], qui est sans doute, +aussi bien que les autres que j'ai nommés, le livre du monde le mieux +meublé. Representez-vous donc si notre Espagnol ne fut pas bien etonné, +dans ce superbe appartement, avec deux demoiselles masquées qui ne +parloient point et qui le conduisirent dans une chambre voisine, encore +mieux meublée que la salle, où elles le laissèrent tout seul. S'il eût +eté de l'humeur de don Quichotte, il eût trouvé là de quoi s'en donner +jusqu'aux gardes[114], et il se fût cru pour le moins Esplandian ou +Amadis[115]. Mais notre Espagnol ne s'en emut non plus que s'il eût eté +en son hôtellerie ou auberge. Il est vrai qu'il regretta beaucoup son +invisible, et que, songeant continuellement en elle, il trouva cette +belle chambre plus triste qu'une prison, que l'on ne trouve jamais belle +que par dehors. Il crut facilement qu'on ne lui vouloit point de mal où +l'on l'avoit si bien logé, et ne douta point que la dame qui lui avoit +parlé le jour d'auparavant dans l'eglise ne fût la magicienne de tous +ces enchantemens. Il admira en lui-même l'humeur des femmes et combien +tôt elles executent leurs resolutions, et il se resolut aussi de son +côté à attendre patiemment la fin de l'aventure et de garder fidelité à +sa maîtresse de la grille, quelques promesses et quelques menaces qu'on +lui pût faire. À quelque temps de là, des officiers masqués et fort bien +vêtus vinrent mettre le couvert, et l'on servit ensuite le souper. + +[Note 113: Le roi d'Assyrie est, dans le Grand Cyrus, le rival +d'Artamène à l'amour de Mandane. Zelmatide, un des principaux +personnages du Polexandre de Gomberville et l'ami du héros de ce roman, +est le successeur des Incas, le fils et l'héritier du grand Guina-Capa: +on conçoit, dès lors, qu'il devoit avoir un vaisseau meublé conformément +à son rang et aux magnifiques traditions de ses prédécesseurs. Mais +mademoiselle de Scudéry n'est pas en reste avec Gomberville: on peut +voir dans l'Illustre Bassa (3e l.) la longue et opulente Description du +palais d'Ibrahim, que celui-ci montre en détail à son ami Docria. Rien +n'y a été épargné: + + Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales.] + +[Note 114: Cette expression, qui s'emploie ordinairement pour «boire +et manger son saoul, s'en donner à tirelarigot» (Dict. com. de Leroux), +sens dans lequel Scarron s'en est servi plus haut (ch. 4), signifie ici +s'en faire accroire, s'enivrer d'imaginations vaniteuses.] + +[Note 115: Esplandian est le fils qu'Amadis de Gaule a eu en secret +de la jeune princesse Oriane, fille du roi Lisuart, et, comme son père, +c'est la terreur des géants et des chevaliers félons. V. Amadis de +Gaule.] + +Tout en fut magnifique; la musique et les cassolettes n'y furent pas +oubliées, et notre dom Carlos, outre les sens de l'odorat et de l'ouïe, +contenta aussi celui du goût, plus que je n'aurois pensé en l'etat où il +etoit: je veux dire qu'il soupa fort bien. Mais que ne peut un grand +courage? J'oubliois à vous dire que je crois qu'il se lava la bouche, +car j'ai sçu qu'il avoit grand soin de ses dents. La musique dura encore +quelque temps après le souper, et, tout le monde s'etant retiré, dom +Carlos se promena long-temps, rêvant à tous ces enchantemens, ou à autre +chose. Deux demoiselles masquées et un nain masqué, après avoir dressé +une superbe toilette, le vinrent deshabiller, sans savoir de lui s'il +avoit envie de se coucher. Il se soumit à tout ce que l'on voulut. Les +demoiselles firent la couverture et se retirèrent; le nain le dechaussa +ou debotta, et puis le deshabilla. Dom Carlos se mit au lit, et tout +cela sans que l'on proferât la moindre parole de part et d'autre. Il +dormit assez bien pour un amoureux. Les oiseaux d'une volière le +reveillèrent au point du jour. Le nain masqué se presenta pour le +servir, et lui fit prendre le plus beau linge du monde, le mieux blanchi +et le plus parfumé. Ne disons point, si vous voulez, ce qu'il fit +jusqu'au dîner, qui valut bien le souper, et allons jusqu'à la rupture +du silence que l'on avoit gardé jusques à l'heure. Ce fut une demoiselle +masquée qui le rompit, en lui demandant s'il auroit agreable de voir la +maîtresse du palais enchanté. Il dit qu'elle seroit la bien venue. Elle +entra bientôt après, suivie de quatre demoiselles fort richement vêtues. + + Telle n'est point la Cytherée + Quand, d'un nouveau feu s'allumant, + Elle sort pompeuse et parée + Pour la conquête d'un amant. + +Jamais notre Espagnol n'avoit vu une personne de meilleure mine que +cette Urgande la deconnue[116]. Il en fut si ravi et si etonné en même +temps, que toutes les reverences et les pas qu'il fit, en lui donnant la +main, jusqu'à une chambre prochaine, où elle le fit entrer, furent +autant de bronchades. Tout ce qu'il avoit vu de beau dans la salle et +dans la chambre dont je vous ai dejà parlé n'etoit rien à comparaison de +ce qu'il trouva en celle-ci, et tout cela recevoit encore du lustre de +la dame masquée. Ils passèrent sur le plus riche estrade que l'on ait +jamais vu depuis qu'il y a des estrades au monde. L'Espagnol y fut mis +en un fauteuil, en depit qu'il en eût, et, la dame s'etant assise sur je +ne sais combien de riches carreaux, vis-à-vis de lui, elle lui fit +entendre une voix aussi douce qu'un clavecin, en lui disant à peu près +ce que je vais vous dire: + +«Je ne doute point, seigneur dom Carlos, que vous ne soyez fort surpris +de tout ce qui vous est arrivé depuis hier en ma maison, et si cela n'a +pas fait grand effet sur vous, au moins aurez-vous vu par là que je sais +tenir ma parole, et, par ce que j'ai dejà fait, vous aurez pu juger de +tout ce que je suis capable de faire. Peut-être que ma rivale, par ses +artifices et par le bonheur de vous avoir attaqué la première, s'est +dejà rendue maîtresse absolue de la place que je lui dispute en votre +coeur; mais une femme ne se rebute pas du premier coup, et si ma +fortune, qui n'est pas à mepriser, et tout ce que l'on peut posseder +avec moi, ne vous peuvent persuader de m'aimer, j'aurai la satisfaction +de ne m'être point cachée par honte ou par finesse, et d'avoir mieux +aimé me faire mepriser par mes defauts que me faire aimer par mes +artifices.» En disant ces dernières paroles elle se demasqua, et fit +voir à don Carlos les cieux ouverts, ou, si vous voulez, le ciel en +petit: la plus belle tête du monde, soutenue par un corps de la plus +riche taille qu'il eût jamais admirée; enfin, tout cela joint ensemble, +une personne toute divine. À la fraîcheur de son visage on ne lui eût +pas donné plus de seize ans; mais, à je ne sais quel air galant et +majestueux tout ensemble que les jeunes personnes n'ont pas encore, on +connoissoit qu'elle pouvoit être en sa vingtième année. Dom Carlos fut +quelque temps sans lui repondre, se fâchant quasi contre sa dame +invisible qui l'empêchoit de se donner tout entier à la plus belle +personne qu'il eût jamais vue, et hesitant en ce qu'il devoit dire et en +ce qu'il devoit faire. Enfin, après un combat interieur, qui dura assez +long-temps pour mettre en peine la dame du palais enchanté, il prit une +forte resolution de ne lui point cacher ce qu'il avoit dans l'ame, et ce +fut sans doute une des plus belles actions qu'il eût jamais faites. +Voici la reponse qu'il lui fit, que plusieurs personnes ont trouvée bien +crue: «Je ne vous puis nier, Madame, que je ne fusse trop heureux de +vous plaire, si je le pouvois être assez pour vous pouvoir aimer. Je +vois bien que je quitte la plus belle personne du monde pour une autre +qui ne l'est peut-être que dans mon imagination. Mais, Madame, +m'auriez-vous trouvé digne de votre affection si vous m'aviez cru +capable d'être infidèle? Et pourrois-je être fidèle si je vous pouvois +aimer? Plaignez-moi donc, Madame, sans me blâmer, ou plutôt, +plaignons-nous ensemble, vous de ne pouvoir obtenir ce que vous desirez, +et moi de ne voir point ce que j'aime.» Il dit cela d'un air si triste +que la dame put aisement remarquer qu'il parloit selon ses veritables +sentimens. Elle n'oublia rien de ce qui le pouvoit persuader; il fut +sourd à ses prières et ne fut point touché de ses larmes. Elle revint à +la charge plusieurs fois: à bien attaqué bien defendu. Enfin, elle en +vint aux injures et aux reproches, et lui dit: + + Tout ce que fait dire la rage + Quand elle est maîtresse des sens[117], + +et le laissa là, non pas pour reverdir[118], mais pour maudire cent fois +son malheur, qui ne lui venoit que de trop de bonnes fortunes. + +[Note 116: Urgande la déconnue est, avec la fée Morgain, la dame du +Lac, les enchanteurs Medwin et Archalaüs, un des principaux personnages +magiques de l'Amadis.] + +[Note 117: Ces vers étoient, pour ainsi dire, passés en proverbe, et +se citoient souvent. «Mademoiselle de ***, dit Voiture, a écrit à son +déloyal tout ce que fait dire la rage, etc.» (Corresp. avec Costar, +bill. 14.) Plus loin, Scarron emploie encore de la même manière une +variante de ces vers, en remplaçant la rage par l'amour, dans la +nouvelle intitulée: Les Deux frères rivaux (IIe p., ch. 19).»] + +[Note 118: On disoit proverbialement: Planter un homme pour +reverdir, quand on le laissoit là et qu'on ne venoit point le retrouver. +On conçoit que cette locution prêtât à des plaisanteries et à des +équivoques comme celle de Scarron. Sorel, dans son Berger extravagant, +fait dire par Carmelin à Lysis, qui lui conseille de se métamorphoser en +arbre, en se fourrant dans un grand trou creusé exprès et en se faisant +arroser: «Pensez-vous qu'il me seroit beau voir planter là pour +reverdir?» Et il s'applaudit de cette équivoque comme d'une application +fort ingénieuse du mot reçu.] + +Une demoiselle lui vint dire, un peu après, qu'il avoit la liberté de +s'aller promener dans le jardin. Il traversa tous ces beaux appartemens +sans trouver personne jusqu'à l'escalier, au bas duquel il vit dix +hommes masqués qui gardoient la porte, armés de pertuisanes et de +carabines. Comme il traversoit la cour pour s'aller promener dans ce +jardin, qui etoit aussi beau que le reste de la maison, un de ces +archers de la garde passa à côté de lui sans le regarder, et lui dit, +comme ayant peur d'être ouï, qu'un vieil gentilhomme l'avoit chargé +d'une lettre pour lui, et qu'il avoit promis de la lui donner en main +propre, quoiqu'il y allât de la vie s'il etoit decouvert, mais qu'un +present de vingt pistoles et la promesse d'autant lui avoit fait tout +hasarder. Dom Carlos lui promit d'être secret, et entra vitement dans le +jardin pour lire cette lettre: + +Depuis que je vous ai perdu, vous avez pu juger de la peine où je suis +par celle où vous devez être, si vous m'aimez autant que je vous aime. +Enfin, je me trouve un peu consolée depuis que j'ai découvert le lieu où +vous êtes. C'est la princesse Porcia qui vous a enlevé; elle ne +considère rien quand il va de se contenter, et vous n'êtes pas le +premier Renaud de cette dangereuse Armide. Mais je romprai tous ses +enchantemens et vous tirerai bientôt d'entre ses bras pour vous donner +entre les miens ce que vous meritez, si vous êtes aussi constant que je +le souhaite. + + La Dame Invisible. + +Dom Carlos fut si ravi d'apprendre des nouvelles de sa dame, dont il +etoit veritablement amoureux, qu'il baisa cent fois la lettre, et revint +trouver, à la porte du jardin, celui qui la lui avoit donnée, pour le +recompenser d'un diamant qu'il avoit au doigt. Il se promena encore +quelque temps dans le jardin, ne se pouvant assez etonner de cette +princesse Porcia, dont il avoit souvent ouï parler comme d'une jeune +dame fort riche, et pour être de l'une des meilleures maisons du +royaume; et, comme il etoit fort vertueux, il conçut une telle aversion +pour elle, qu'il resolut, au peril de la vie, de faire tout ce qu'il +pourroit pour se tirer hors de sa prison. Au sortir du jardin il trouva +une demoiselle demasquée, car on ne se masquoit plus dans le palais, qui +lui venoit demander s'il auroit agreable que sa maîtresse mangeât ce +jour-là avec lui. Je vous laisse à penser s'il dit qu'elle seroit la +bienvenue. On servit quelque temps après pour souper ou pour dîner, car +je ne me souviens plus lequel ce doit être. Porcia y parut plus belle, +je vous ai tantôt dit que la Citherée, il n'y a point d'inconvenient de +dire ici, pour diversifier, plus belle que le jour ou que l'aurore. Elle +fut toute charmante tandis qu'ils furent à table, et fit paroître tant +d'esprit à l'Espagnol, qu'il eut un secret deplaisir de voir en une dame +de si grande condition tant d'excellentes qualités si mal employées. Il +se contraignit le mieux qu'il put pour paroître de belle humeur, +quoiqu'il songeât continuellement en son inconnue et qu'il brûlât d'un +violent desir de se revoir à sa grille. Aussitôt que l'on eut desservi, +on les laissa seuls; et, dom Carlos ne parlant point, ou par respect, ou +pour obliger la dame de parler la première, elle rompit le silence en +ces termes: «Je ne sais si je dois esperer quelque chose de la gaîté que +je pense avoir remarquée sur votre visage, et si le mien, que je vous ai +fait voir, ne vous a point semblé assez beau pour vous faire douter si +celui que l'on vous cache est plus capable de vous donner de l'amour. Je +n'ai point deguisé ce que je vous ai voulu donner, parce-que je n'ai +point voulu que vous vous pussiez repentir de l'avoir reçu, et, +quoiqu'une personne accoutumée à recevoir des prières se puisse aisément +offenser d'un refus, je n'aurai aucun ressentiment de celui que j'ai +dejà reçu de vous, pourvu que vous le repariez en me donnant ce que je +crois mieux meriter que votre Invisible. Faites-moi donc savoir votre +dernière resolution, afin que, si elle n'est pas à mon avantage, je +cherche dans la mienne des raisons assez fortes pour combattre celles +que je pense avoir eues de vous aimer.» Don Carlos attendit quelque +temps qu'elle reprît la parole, et, voyant qu'elle ne parloit plus, et +que, les yeux baissés contre terre, elle attendoit l'arrêt qu'il alloit +prononcer, il suivit la resolution qu'il avoit dejà prise de lui parler +franchement et de lui ôter toute sorte d'esperance qu'il pût jamais être +à elle. Voici comme il s'y prit: «Madame, devant que de repondre à ce +que vous voulez savoir de moi, il faut qu'avec la même franchise que +vous voulez que je parle, vous me decouvriez sincèrement vos sentimens +sur ce que je vais vous dire. Si vous aviez obligé une personne à vous +aimer, ajouta-t-il, et que, par toutes les faveurs que peut accorder une +dame sans faire tort à sa vertu, vous l'eussiez obligé à vous jurer une +fidelité inviolable, ne le tiendriez-vous pas pour le plus lâche et le +plus traître de tous les hommes s'il manquoit à ce qu'il vous auroit +promis? et ne serois-je pas ce lâche et ce traître, si je quittois pour +vous une personne qui doit croire que je l'aime?» Il alloit mettre +quantité de beaux arguments en forme pour la convaincre, mais elle ne +lui en donna pas le temps; elle se leva brusquement, en lui disant +qu'elle voyoit bien où il en vouloit venir; qu'elle ne pouvoit +s'empêcher d'admirer sa constance, quoiqu'elle fût si contraire à son +repos; qu'elle le remettoit en liberté, et que, s'il la vouloit obliger, +il attendroit que la nuit fût venue pour s'en retourner de la même façon +qu'il etoit venu. Elle tint son mouchoir devant ses yeux tandis qu'elle +parla, comme pour cacher ses larmes, et laissa l'Espagnol un peu +interdit, et pourtant si ravi de joie de se voir en liberté, qu'il n'eût +pu la cacher quand il eût eté le plus grand hypocrite du monde; et je +crois que, si la dame y eût pris garde, elle n'eût pu s'empêcher de le +quereller. Je ne sais si la nuit fut longue à venir, car, comme je vous +ai dejà dit, je ne prends plus la peine de remarquer ni le temps, ni les +heures. Vous saurez seulement qu'elle vint, et qu'il se mit en un +carrosse fermé, qui le laissa en son logis après un assez long chemin. +Comme il etoit le meilleur maître du monde, ses valets pensèrent mourir +de joie quand ils le virent et l'étouffer à force de l'embrasser. Mais +ils n'en jouirent pas long-temps; il prit des armes, et, accompagné de +deux des siens qui n'etoient pas gens à se laisser battre, il alla bien +vite à sa grille, et si vite, que ceux qui l'accompagnoient eurent bien +de la peine à le suivre. Il n'eut pas plus tôt fait le signal accoutumé, +que sa deïté invisible se communiqua à lui. Ils se dirent mille choses +si tendres que j'en ai les larmes aux yeux toutes les fois que j'y +pense. Enfin l'Invisible lui dit qu'elle venoit de recevoir un deplaisir +sensible dans la maison où elle etoit; qu'elle avoit envoyé querir un +carrosse pour en sortir; et, parcequ'il seroit long-temps à venir et que +le sien pourrait être plus tôt prêt, qu'elle le prioit de l'envoyer +querir pour la mener en un lieu où elle ne lui cacheroit plus son +visage. L'Espagnol ne se fit pas dire la chose deux fois; il courut +comme un fou à ses gens, qu'il avoit laissés au bout de la rue, et +envoya querir son carrosse. Le carrosse venu, l'Invisible tint sa parole +et se mit dedans avec lui. Elle conduisit le carrosse elle-même, +enseignant au cocher le chemin qu'il devoit prendre, et le fit arrêter +auprès d'une grande maison, dans laquelle il entra à la lueur de +plusieurs flambeaux, qui furent allumés à leur arrivée. Le cavalier +monta avec la dame par un grand escalier dans une salle haute, où il ne +fut pas sans inquietude, voyant qu'elle ne se demasquoit point encore. +Enfin, plusieurs demoiselles richement parées les etant venus recevoir, +chacune un flambeau à la main, l'Invisible ne le fut plus, et, ôtant son +masque, fit voir à dom Carlos que la dame de la grille et la princesse +Porcia n'etoient qu'une même personne. Je ne vous representerai point +l'agreable surprise de dom Carlos. La belle Neapolitaine lui dit qu'elle +l'avoit enlevé une seconde fois pour savoir sa dernière resolution; que +la dame de la grille lui avoit cedé les pretentions qu'elle avoit sur +lui, et ajouta ensuite cent choses aussi galantes que spirituelles. Dom +Carlos se jeta à ses pieds, embrassa ses genoux, et lui pensa manger les +mains à force de les baiser, s'exemptant par là de lui dire toutes les +impertinences que l'on dit quand on est trop aise. Après que ses +premiers transports furent passés, il se servit de tout son esprit et de +toute sa cajolerie pour exagerer l'agreable caprice de sa maîtresse, et +s'en acquitta en des façons de parler si avantageuses pour elle, qu'elle +en fut encore plus assurée de ne s'être point trompée en son choix. Elle +lui dit qu'elle ne s'etoit pas voulu fier à une autre personne qu'à +elle-même d'une chose sans laquelle elle n'eût jamais pu l'aimer, et +qu'elle ne se fût jamais donnée à un homme moins constant que lui. +Là-dessus les parents de la princesse Porcia, ayant eté avertis de son +dessein, arrivèrent. Comme elle etoit une des plus considerées personnes +du royaume et dom Carlos homme de condition, on n'avoit pas eu +grand'peine à avoir dispense de l'archevêque pour leur mariage. Ils +furent mariés la même nuit par le curé de la paroisse, qui etoit un bon +prêtre et grand predicateur, et, cela etant, il ne faut pas demander +s'il fit une belle exhortation. On dit qu'ils se levèrent bien tard le +lendemain, ce que je n'ai pas grand'peine à croire. La nouvelle en fut +bientôt divulguée, dont le vice-roi, qui etoit proche parent de dom +Carlos, fut si aise, que les rejouissances publiques recommencèrent dans +Naples, où l'on parle encore de dom Carlos d'Aragon et de son amante +invisible. + + + + +CHAPITRE X. + +Comment Ragotin eut un coup de busc sur les doigts. + +L'histoire de Ragotin fut suivie de l'applaudissement de tout le monde. +Il en devint aussi fier que si elle eût eté de son invention; et, cela +ajouté à son orgueil naturel, il commença à traiter les comediens de +haut en bas, et, s'approchant des comediennes, leur prit les mains sans +leur consentement, voulut un peu patiner, galanterie provinciale qui +tient plus du satyre que de l'honnête homme. Mademoiselle de l'Etoile se +contenta de retirer ses mains blanches d'entre les siennes, crasseuses +et velues, et sa compagne, mademoiselle Angelique, lui dechargea un +grand coup de busc sur les doigts. Il les quitta sans rien dire, tout +rouge de depit et de honte, et rejoignit la compagnie, où chacun parloit +de toute sa force sans entendre ce que disoient les autres. Ragotin en +fit taire la plus grande partie, tant il haussa sa voix pour leur +demander ce qu'ils disoient de son histoire. Un jeune homme, dont j'ai +oublié le nom, lui repondit qu'elle n'étoit pas à lui plutôt qu'à un +autre, puisqu'il l'avoit prise dans un livre; et, en disant cela, il en +fit voir un qui sortoit à demi hors de la pochette de Ragotin, et s'en +saisit brusquement. Ragotin lui egratigna toutes les mains pour le +ravoir; mais, malgré Ragotin, il le mit entre les mains d'un autre, que +Ragotin saisit aussi vainement que le premier, le livre ayant dejà +convolé en troisième main. Il passa de la même façon en cinq ou six +mains différentes, auxquelles Ragotin ne put atteindre, parcequ'il etoit +le plus petit de la compagnie. Enfin, s'etant allongé cinq ou six fois +fort inutilement, ayant dechiré autant de manchettes et egratigné autant +de mains, et le livre se promenant toujours dans la moyenne region de la +chambre, le pauvre Ragotin, qui vit que tout le monde s'eclatoit de rire +à ses depens, se jeta tout furieux sur le premier auteur de sa +confusion, et lui donna quelques coups de poing dans le ventre et dans +les cuisses, ne pouvant pas aller plus haut. Les mains de l'autre, qui +avoient l'avantage du lieu, tombèrent à plomb cinq ou six fois sur le +haut de sa tête, et si pesamment qu'elle entra dans son chapeau jusques +au menton, dont le pauvre petit homme eut le siège de la raison si +ebranlé qu'il ne savoit plus où il en etoit. Pour dernier accablement, +son adversaire, en le quittant, lui donna un coup de pied au haut de la +tête qui le fit aller choir sur le cul, aux pieds des comediennes, après +une retrogradation fort precipitée. Representez-vous, je vous prie, +quelle doit être la fureur d'un petit homme, plus glorieux lui seul que +tous les barbiers du royaume[119], en un temps où il se faisoit tout +blanc de son epée[120], c'est-à-dire de son histoire, et devant des +comediennes dont il vouloit devenir amoureux: car, comme vous verrez +tantôt, il ignoroit encore laquelle lui touchoit le plus au coeur. En +verité, son petit corps, tombé sur le cul, temoigna si bien la fureur de +son ame par les divers mouvemens de ses bras et de ses jambes, qu'encore +que l'on ne pût voir son visage, à cause que sa tête etoit emboîtée dans +son chapeau, tous ceux de la compagnie jugèrent à propos de se joindre +ensemble et de faire comme une barrière entre Ragotin et celui qui +l'avoit offensé, que l'on fit sauver, tandis que les charitables +comediennes relevèrent le petit homme, qui hurloit cependant comme un +taureau dans son chapeau, parcequ'il lui bouchoit les yeux et la bouche +et lui empêchoit la respiration. La difficulté fut de le lui ôter. Il +etoit en forme de pot de beurre, et, l'entrée en etant plus etroite que +le ventre, Dieu sait si une tête qui y etoit entrée de force, et dont le +nez etoit très grand, en pouvoit sortir comme elle y etoit entrée! Ce +malheur-là fut cause d'un grand bien, car vraisemblablement il etoit au +plus haut point de sa colère, qui eût sans doute produit un effet digne +d'elle, si son chapeau, qui le suffoquoit, ne l'eût fait songer à sa +conservation plutôt qu'à la destruction d'un autre. Il ne pria point +qu'on le secourût, car il ne pouvoit parler; mais, quand on vit qu'il +portoit vainement ses mains tremblantes à sa tête pour se la mettre en +liberté, et qu'il frappoit des pieds contre le plancher, de rage qu'il +avoit de se rompre inutilement les ongles, on ne songea plus qu'à le +secourir. Les premiers efforts que l'on fit pour le decoiffer furent si +violens qu'il crut qu'on lui vouloit arracher la tête. Enfin, n'en +pouvant plus, il fit signe avec les doigts que l'on coupât son +habillement de tête avec des ciseaux. Mademoiselle de la Caverne detacha +ceux de sa ceinture, et la Rancune, qui fut l'operateur de cette belle +cure, après avoir fait semblant de faire l'incision vis-à-vis du visage +(ce qui ne lui fit pas une petite peur), fendit le feutre par derrière +la tête depuis le bas jusqu'en haut. Aussitôt que l'on eut donné l'air à +son visage, toute la compagnie s'eclata de rire de le voir aussi bouffi +que s'il eût eté prêt à crever, pour la quantité d'esprits qui lui +etoient montés au visage, et, de plus, de ce qu'il avoit le nez ecorché. +La chose en fût pourtant demeurée là, si un mechant railleur ne lui eût +dit qu'il falloit faire rentraire son chapeau. Cet avis hors de saison +ralluma si bien sa colère, qui n'etoit pas tout à fait eteinte, qu'il +saisit un des chenets de la cheminée, et, faisant semblant de le jeter +au travers de toute la troupe, causa une telle frayeur aux plus hardis, +que chacun tâcha de gagner la porte pour eviter le coup de chenet; +tellement qu'ils se pressèrent si fort qu'il n'y en eut qu'un qui put +sortir, encore fut-ce en tombant, ses jambes eperonnées s'etant +embarrassées dans celles des autres. Ragotin se mit à rire à son tour, +ce qui rassura tout le monde. On lui rendit son livre, et les comediens +lui prêtèrent un vieil chapeau. Il s'emporta furieusement contre celui +qui l'avoit si maltraité; mais, comme il etoit plus vain que vindicatif, +il dit aux comediens, comme s'il leur eût promis quelque chose de rare, +qu'il vouloit faire une comedie de son histoire, et que, de la façon +qu'il la traiteroit, il etoit assuré d'aller d'un seul saut où les +autres poètes n'etoient parvenus que par degrés. Le Destin lui dit que +l'histoire qu'il avoit contée etoit fort agreable, mais qu'elle n'etoit +pas bonne pour le theâtre. «Je crois que vous me l'apprendrez! dit +Ragotin; ma mère etoit filleule du poète Garnier[121], et moi, qui vous +parle, j'ai encore chez moi son ecritoire.» Le Destin lui dit que le +poète Garnier lui-même n'en viendroit pas à son honneur. «Et qu'y +trouvez-vous de si difficile? lui demanda Ragotin.--Que l'on n'en peut +faire une comedie dans les règles, sans beaucoup de fautes contre la +bienseance et contre le jugement, repondit le Destin.--Un homme comme +moi peut faire des règles quand il voudra[122], dit Ragotin. Considerez, +je vous prie, ajouta-t-il, si ce ne seroit pas une chose nouvelle et +magnifique tout ensemble de voir un grand portail d'eglise au milieu +d'un theâtre devant lequel une vingtaine de cavaliers, tant plus que +moins, avec autant de demoiselles, feroient mille galanteries. Cela +raviroit tout le monde. Je suis de votre avis, continua-t-il, qu'il ne +faut rien faire contre la bienseance ou les bonnes moeurs, et c'est pour +cela que je ne voudrois pas faire parler mes acteurs au dedans de +l'eglise.» Le Destin l'interrompit pour lui demander où ils pourroient +trouver tant de cavaliers et tant de dames. «Et comment fait-on dans les +collèges, où l'on donne des batailles? dit Ragotin. J'ai joué à La +Flèche[123] la déroute du Pont-de-Cé[124], ajouta-t-il; plus de cent +soldats du parti de la reine-mère parurent sur le theâtre, sans ceux de +l'armée du roi, qui etoient encore en plus grand nombre; et il me +souvient qu'à cause d'une grande pluie qui troubla la fête, on disoit +que toutes les plumes de la noblesse du pays, que l'on avoit empruntées, +n'en releveroient jamais.» Destin, qui prenoit plaisir à lui faire dire +des choses si judicieuses, lui repartit que les collèges avoient assez +d'ecoliers pour cela, et, pour eux, qu'ils n'etoient que sept ou huit +quand leur troupe etoit bien forte. La Rancune, qui ne valoit rien, +comme vous savez, se mit du côté de Ragotin pour aider à le jouer, et +dit à son camarade qu'il n'etoit pas de son avis; qu'il etoit plus vieil +comédien que lui; qu'un portail d'eglise seroit la plus belle decoration +de theâtre que l'on eût jamais vue, et, pour la quantité necessaire de +cavaliers et de dames, qu'on en loueroit une partie, et l'autre seroit +faite de carton. Ce bel expedient de carton de la Rancune fit rire toute +la compagnie; Ragotin en rit aussi et jura qu'il le sçavoit bien, mais +qu'il ne l'avoit pas voulu dire. «Et le carrosse, ajouta-t-il, quelle +nouveauté seroit-ce en une comedie! J'ai fait autrefois le chien de +Tobie[125], et je le fis si bien que toute l'assistance en fut ravie. +Et, pour moi, continua-t-il, si l'on doit juger des choses par l'effet +qu'elles font dans l'esprit, toutes les fois que j'ai vu jouer Pyrame et +Thisbé, je n'ai pas été tant touché de la mort de Pyrame qu'effrayé du +lion[126].» La Rancune appuya les raisons de Ragotin par d'autres aussi +ridicules, et se mit par là si bien en son esprit, que Ragotin l'emmena +souper avec lui. Tous les autres importuns laissèrent aussi les +comediens en liberté, qui avoient plus envie de souper que d'entretenir +les faineans de la ville. + +[Note 119: Nous avons déjà vu plus haut (ch. 4): «La Rappinière, qui +avoit de la mauvaise gloire autant que barbier de la ville.» «Les +barbiers ne sont pas les gens du monde les moins susceptibles de +vanité», lit-on dans Gil-Blas (l. 2, ch. 7). On disoit, en façon de +proverbe: «Glorieux comme un barbier.» Les barbiers, on le sait, +remplissoient alors les fonctions de chirurgiens (ce ne fut qu'en +décembre 1637 que la branche spéciale des barbiers perruquiers fut +distraite de celle des barbiers chirurgiens). Or, les chirurgiens +passoient pour gens fort glorieux, et l'on trouve des traces de cette +accusation dans plus d'un livret satirique de l'époque: «Que ne dirai-je +pas des chirurgiens, lit-on dans les Caquets de l'Accouchée, qui donnent +des offices de contrôleurs, ou semblables, qui valent quinze à seize mil +francs, à leurs fils? Et quant à leurs filles, il ne leur manque que le +masque que l'on ne les prenne pour damoiselles.» (3e journ., p. 105, éd. +Jannet.) Quoique l'origine du proverbe dont il s'agit ici remonte à une +antiquité beaucoup plus reculée, il pourroit se faire néanmoins que ces +prétentions des chirurgiens n'aient pas été sans influence sur cette +façon de parler, et qu'elles aient contribué à l'affermir et à la +répandre de plus en plus.] + +[Note 120: Où il étoit tout fier, tout glorieux. Cette phrase étoit +fort usitée alors; on en peut voir le sens dans les Dictionnaires de +Leroux et de Furetière.] + +[Note 121: Robert Garnier (1545-1601), poète tragique, étoit +lieutenant général criminel au siège présidial et sénéchaussée du Maine; +il etoit né dans cette province, à La Ferté-Bernard, et il mourut au +Mans.] + +[Note 122: Cette réponse en rappelle une qu'on attribue à Malherbe, +dont elle semble même la parodie.] + +[Note 123: Le collége de La Flèche, bâti sous Henri IV (1603) +d'après les dons du monarque, étoit un des plus célèbres parmi ceux que +les jésuites possédoient en France. Il étoit devenu bien vite +florissant; les étrangers, jusqu'aux Indiens, Tartares et Chinois, y +affluoient, et, vers le milieu du XVIIe siècle, il contenoit, sans +compter ceux-ci, plus de 1,000 écoliers françois et 120 jésuites. +Brumoy, Porée, Ducerceau, etc., y professèrent successivement. Or, les +révérends Pères avoient coutume de faire, à certains jours, jouer la +comédie à leurs élèves sur un théâtre intérieur. Cet usage commença +surtout à l'époque de la jeunesse de Racine par des tragédies latines et +chrétiennes (V. Loret, 7 et 21 août 1655). Le plus souvent, les +représentations se composoient de pièces écrites par les jésuites +eux-mêmes, comme furent plus tard celles du P. Ducerceau et du P. Porée. +Ce n'étoient pas seulement les jésuites, mais quelquefois aussi d'autres +congrégations religieuses, qui se livroient à ces passe-temps +dramatiques. (V. Richecourt, trag.-com., 5 a., v., représentée par les +pensionnaires des R. P. bénédictins de Saint-Nicolas, 1628.) On sait, du +reste, que la plupart des pièces de notre vieux théâtre furent +représentées dans des colléges; ainsi l'Achille de Nicolas Filleul, au +collége d'Harcourt, en 1563; la Trésorière, la Mort de César et les +Esbahis de Grevin, au collége de Beauvais, en 1558 et 1560; la Cléopâtre +et l'Eugène de Jodelle au collége de Boncourt, en 1552. Jean Behourt, +principal du collége des Bons-Enfants, à Rouen, fit aussi, vers la fin +du XVIe siècle, jouer par ses élèves trois pièces françoises de sa +composition. Cet usage avoit laissé des traces au siècle suivant. On +peut voir dans Francion (l. 4, vers le commencement) le récit burlesque +d'une représentation de ce genre au collége de Lisieux. (Cf. aussi +Chappuzeau, Le théâtre franç., l. 1, ch. 8.) Le Ratio studiorum +autorisoit ces représentations à certaines conditions, qui n'étoient pas +toutes strictement observées.] + +[Note 124: Dans la guerre civile qui suivit la mort de Concini, et +qui fut soulevée par le mécontentement des grands et de la reine-mère +contre le favori Albert de Luynes, les troupes de Marie de Médicis +furent mises en pleine déroute au Pont-de-Cé, près d'Angers (1620). On +peut voir sur cette drôlerie, comme on surnomma alors la débandade du +Pont-de-Cé, de curieux détails dans le Baron de Fæneste (l. 4, ch. 2).] + +[Note 125: Peut-être dans la pièce de Thobie, tragi-comédie en 5 +actes, sans distinction de scènes, de J. Ouyn (1606), où l'on voit, en +effet, le chien au cinquième acte: «Anne, mère de Thobie, sort du logis +et avise venir le chien, qui estoit party quand et son fils.»] + +[Note 126: Dans Pyrame et Thisbé, tragédie de Théophile (1617), le +lion apparoît à la fin de l'acte 4, où Thisbé s'écrie en le voyant: + + Hélas! qu'ay-je apperceu? Dieux! l'effroyable beste! + Un lion affamé qui cherche ici sa quête. + +Ne diroit-on pas, à ce passage, que Scarron avoit vu la fameuse scène du +Songe d'une nuit d'été, où Lanavette, Lecoing, Vilbrequin et les autres +se préparent à représenter Pyrame et Thisbé, en prenant leurs +précautions pour que la mort de Pyrame et les rugissements du lion +n'effraient pas trop les dames.] + + + + +CHAPITRE XI. + +Qui contient ce que vous verrez si vous prenez la peine de le lire. + +Ragotin mena la Rancune dans un cabaret, où il se fit donner tout ce +qu'il y avoit de meilleur. On a cru qu'il ne le mena pas chez lui, à +cause que son ordinaire n'etoit pas trop bon; mais je n'en dirai rien de +peur de faire des jugements temeraires, et je n'ai point voulu +approfondir l'affaire, parcequ'elle n'en vaut pas la peine et que j'ai +des choses à ecrire qui sont bien d'une autre consequence. La Rancune, +qui etoit homme de grand discernement et qui connoissoit d'abord son +monde, ne vit pas plus tôt servir deux perdrix et un chapon pour deux +personnes, qu'il se douta que Ragotin ne le traitoit pas si bien pour +son seul merite, ou pour le payer de la complaisance qu'il avoit eue +pour lui en soutenant que son histoire etoit un beau sujet de theâtre, +mais qu'il avoit quelque autre dessein. Il se prepara donc à ouïr +quelque nouvelle extravagance de Ragotin, qui ne decouvrit pas d'abord +ce qu'il avoit dans l'ame, et continua à parler de son histoire. Il +recita force vers satiriques qu'il avoit faits contre la plupart de ses +voisins, contre des cocus qu'il ne nommoit point et contre des femmes; +il chanta des chansons à boire et lui montra quantité d'anagrammes: car +d'ordinaire les rimailleurs, par de semblables productions de leur +esprit mal fait, commencent à incommoder les honnêtes gens[127]. La +Rancune acheva de le gâter; il exagera tout ce qu'il ouït en levant les +yeux au ciel; il jura comme un homme qui perd qu'il n'avoit jamais rien +ouï de plus beau, et fit même semblant de s'en arracher les cheveux, +tant il etoit transporté. Il lui disoit de temps en temps: «Vous êtes +bien malheureux, et nous aussi, que vous ne vous donniez tout entier au +theâtre: dans deux ans on ne parleroit non plus de Corneille que l'on +fait à cette heure de Hardy. Je ne sais que c'est que de flatter, +ajouta-t-il; mais, pour vous donner courage, il faut que je vous avoue +qu'en vous voyant j'ai bien connu que vous etiez un grand poète, et vous +pouvez savoir de mes camarades ce que je leur en ai dit. Je ne m'y +trompe guère: je sens un poète de demi-lieue loin; aussi, d'abord que je +vous ai vu, vous ai-je connu comme si je vous avois nourri. «Ragotin +avaloit cela doux comme lait, conjointement avec plusieurs verres de +vin, qui l'enivroient encore plus que les louanges de la Rancune, qui, +de son côté, mangeoit et buvoit d'une grande force, s'ecriant de temps +en temps: «Au nom de Dieu, Monsieur Ragotin, faites profiter le talent; +encore un coup, vous êtes un méchant homme de ne vous enrichir pas, et +nous aussi. Je brouille un peu du papier aussi bien que les autres; +mais, si je faisois des vers aussi bons la moitié que ceux que vous me +venez de lire, je ne serois pas reduit à tirer le diable par la queue et +je vivrois de mes rentes aussi bien que Mondory[128]. Travaillez donc, +Monsieur Ragotin, travaillez; et, si dès cet hiver nous ne jetons de la +poudre aux yeux de messieurs de l'hotel de Bourgogne et du Marais, je +veux ne monter jamais sur le theâtre que je ne me rompe un bras ou une +jambe; après cela je n'ai plus rien à dire, et buvons.» Il tint sa +parole, et, ayant donné double charge à un verre, il porta la santé de +monsieur Ragotin à monsieur Ragotin même, qui lui fit raison et renvia +de la santé des comediennes, qu'il but tête nue et avec un si grand +transport qu'en remettant son verre sur la table il en rompit la patte +sans s'en aviser, tellement qu'il tâcha deux ou trois fois de le +redresser, pensant l'avoir mis lui-même sur le côté. Enfin il le jeta +par dessus sa tête et tira la Rancune par le bras, afin qu'il y prît +garde, pour ne perdre pas la reputation d'avoir cassé un verre. Il fut +un peu attristé de ce que la Rancune n'en rit point; mais, comme je vous +ai dejà dit, il etoit plutôt animal envieux qu'animal risible. La +Rancune lui demanda ce qu'il disoit de leurs comediennes; le petit homme +rougit sans lui repondre, et, la Rancune lui demandant encore la même +chose, enfin, begayant, rougissant et s'exprimant très mal, il fit +entendre à la Rancune qu'une des comediennes lui plaisoit infiniment. +«Et laquelle?» lui dit la Rancune. Le petit homme etoit si troublé d'en +avoir tant dit qu'il repondit: «Je ne sais.--Ni moi aussi,» dit la +Rancune. Cela le troubla encore davantage et lui fit ajouter, tout +interdit: «C'est... c'est...» Il repeta quatre ou cinq fois le même mot, +dont le comedien s'impatientant, lui dit: «Vous avez raison, c'est une +fort belle fille.» Cela acheva de le defaire. Il ne put jamais dire +celle à qui il en vouloit; et peut-être qu'il n'en savoit rien encore, +et qu'il avoit moins d'amour que de vice. Enfin, la Rancune lui nommant +mademoiselle de l'Etoile, il dit que c'etoit elle dont il etoit +amoureux. Et pour moi, je crois que, s'il lui eût nommé Angelique ou sa +mère la Caverne, qu'il eût oublié le coup de busc de l'une et l'âge de +l'autre, et se seroit donné corps et âme à celle que la Rancune lui +auroit nommée, tant le bouquin avoit la conscience troublée. Le comedien +lui fit boire un grand verre de vin qui lui fit passer une partie de sa +confusion, et en but un autre de son coté, après lequel il lui dit, +parlant bas par mystère et regardant par toute la chambre, quoiqu'il n'y +eût personne: «Vous n'êtes pas blessé à mort et vous vous êtes adressé à +un homme qui vous peut guerir, pourvu que vous le vouliez croire et que +vous soyez secret. Ce n'est pas que vous n'entrepreniez une chose bien +difficile: mademoiselle de l'Etoile est une tigresse et son frère Destin +un lion; mais elle ne voit pas toujours des hommes qui vous ressemblent, +et je sçais bien ce que je sçais faire. Achevons notre vin et demain il +sera jour.» Un verre de vin bu de part et d'autre interrompit quelque +temps la conversation. Ragotin reprit la parole le premier et conta +toutes ses perfections et ses richesses; dit à la Rancune qu'il avoit un +neveu commis d'un financier; que ce neveu avoit fait grande amitié avec +le partisan la Raillière[129] durant le temps qu'il avoit eté au Mans +pour etablir une maltôte, et voulut faire esperer à la Rancune de lui +faire donner une pension pareille à celle des comediens du roi[130], par +le credit de ce neveu; il lui dit encore que, s'il avoit des parens qui +eussent des enfans, il leur feroit donner des benefices, parceque sa +nièce avoit epousé le frère d'une femme qui etoit entretenue du maître +d'hotel d'un abbé de la province qui avoit de bons benefices à sa +collation[131]. + +[Note 127: Les anagrammes, cultivées dans l'antiquité par Lycophron, +et mises surtout en honneur au XVIe siècle par Daurat, furent en grande +vogue au XVIIe siècle. Jacques de Champ-Repus faisoit, en 1609, une +Éclogue enrichie de 30 anagrammes sur cet illustre nom, Marguerite de +Valois, Rouen, J. Petit. Jean Douet (Tallemant, Historiette de La Leu) a +fait aussi des volumes entiers d'anagrammes vers le milieu du XVIIe +siècle. On peut voir dans le Chevreana que c'étoit là une vraie +profession pour certaines gens. Le P. Pierre de Saint-Louis passa toute +sa vie à en composer; il en avoit fait sur les noms des papes, des +souverains, des généraux de l'ordre auquel il appartenoit, des saints et +de beaucoup d'autres encore: il croyoit, dit-on, trouver la destinée des +hommes dans leurs noms par ce moyen singulier, et il n'étoit pas le +premier, comme on peut s'en convaincre en lisant la 3e partie de la +Cabale. L'hôtel Rambouillet cultivoit le même genre, et l'on connoît les +trois belles anagrammes (Arthénice, Eracinthe et Carinthée) composées +par Racan et Malherbe, avec le nom de leurs maîtresses, qui se nommoient +Catherine. C'étoit quelquefois une bonne spéculation: car, un nommé +Billon ayant présenté à Louis XIII, lors de son entrée dans la ville +d'Aix, 500 anagrammes qu'il avoit faites sur son nom, le roi, enchanté, +lui octroya une grosse pension, reversible sur la tête de ses enfants. +On faisoit même des ballets en anagrammes. Du reste, les autres petits +genres littéraires n'étoient guère moins cultivés alors: avec Dulot +régnoient les bouts-rimés; Neuf-Germain s'étoit consacré aux vers rimant +sur chaque syllabe du nom des destinataires; Chabrol et beaucoup +d'autres cultivoient les acrostiches, Montmaur les énigmes, charades et +logogriphes, etc. Il y avoit encore les échos, les madrigaux, les +devises, et mille autres sottises laborieuses, comme dit Sénecé dans une +de ses épigrammes (p. 277, éd. Jannet). «Vous verrez courir de ma façon, +dans les belles ruelles de Paris, 200 chansons, autant de sonnets, 400 +épigrammes et plus de 1,000 madrigaux, sans compter les énigmes et les +portraits», dit Mascarille (Pr. rid., sc. 10). «Nous tenons, dit +Colletet: + + Que tous ces renverseurs de noms + Ont la cervelle renversée. + +Huet se plaignoit de ce goût exagéré pour les brimborions de la +littérature. «Une ode, dit-il, nous ennuie par sa longueur; à peine +peut-on souffrir un sonnet. Notre génie se borne à l'étendue du +madrigal. Nous sommes dans le siècle des colifichets. Toute notre +industrie ne va qu'à faire de fort grandes petites choses.» (Huetiana, +XIX.) On trouve des traits analogues dans une foule de satires et de +romans comiques du temps. (V. aussi Saint-Amant, le Poète crotté, t. I, +p. 220, éd. Jannet.)] + +[Note 128: Mondory reçut, en 1637, une pension de 2,000 livres de +Richelieu, après avoir joué, ou plutôt après avoir essayé de jouer le +principal rôle de l'Aveugle de Smyrne, tragi-comédie des cinq auteurs. +J'ai dit après avoir essayé: car, retiré du théâtre depuis quelque temps +à cause de sa paralysie, il ne put dépasser le deuxième acte. Plusieurs +grands seigneurs imitèrent la générosité du cardinal, en lui donnant +également des pensions, de sorte qu'il jouit jusqu'à sa mort de 8 à +10,000 livres de rente. De pareilles fortunes n'étoient pas rares, même +parmi les saltimbanques et charlatans d'alors. Ainsi Tabarin, devenu +fort riche, se retira dans une terre, où il excita la jalousie des +nobles ses voisins. Suivant Grimarest, Scaramouche avoit aussi amassé 10 +à 12,000 livres de rentes. «Ils ont tiré des Parisiens, lit-on, au sujet +des farceurs, dans l'Anti-Caquet de l'Accouchée, en pièces de cinq sols +et huit sols... plus de trente mil livres, dont ils ont profité.» (Éd. +Jannet, p. 250-252.)] + +[Note 129: Le mot partisan signifioit «un financier, un homme qui +fait des traitez, des partis avec le roy, qui prend ses revenus à ferme, +le recouvrement des impôts, etc.» (Dictionnaire de Furetière.) Scarron +devint lui-même plus tard une espèce de partisan, quand il prit à ferme +l'entreprise des déchargeurs. La Raillière étoit un célèbre partisan de +l'époque, qui avoit affermé la taxe établie sur les aisés, et l'un de +ceux qui avoient le plus excité de haines par leurs malversations. Il «a +esté fermier des aides, dit le Catalogue des partisans (1649), avec le +nommé de Moussea, où ils ont volé les rentiers de l'Hôtel-de-Ville par +les presens et corruptions qu'ils ont faits... Et outre, ledit La +Raillière, avec le nommé Vanel, dit Trecourt, qui sont à present +fermiers des entrées, ont fait le traité de quinze cent mil livres de +rente sur lesdites entrées... Pour raison de quoy ils ont taxé, sous le +titre d'aysé, qui bon leur a semblé, et sous de faux rooles ont exigé +lesdites taxes avec des violences horribles en cette ville de Paris et +en la campagne.» La Raillière fut arrêté et emprisonné à la Bastille en +1649. Le 1er volume du Recueil des Mazarinades, d'où j'extrais les +lignes précédentes, renferme encore plusieurs pièces relatives à ce +personnage: «L'Adieu du sieur Catalan, envoyé de Saint-Germain, au sieur +de la Rallière dans la Bastille.--La Response de la Rallière à l'Adieu +de Catelan, son associé, ou l'Abrégé de la vie de ces deux infames +ministres et autheurs des principaux brigandages, volleries et +extorsions de la France.--Les Entretiens de Bonneau, de Catelan et de la +Raillière, etc. Peut-être, par l'établissement d'une maltôte,--mot pris +en mauvaise part, et qui par là même ne dut figurer ni dans les +prospectus du spéculateur, ni dans les actes officiels,--Scarron +entend-il simplement l'établissement d'une loterie ou banque, opération +financière dont l'usage étoit fort répandu au XVIIe siècle. M. Anjubault +veut bien nous communiquer les extraits suivants des registres de +l'hôtel-de-ville du Mans, les seuls, dit-il, qui puissent se rapporter à +ce passage de Scarron: «Consentement du corps de ville à l'exposition +d'une blanque, à condition qu'il assistera un officier dudit corps de +ville à l'inventaire de la marchandise et distribution des billets +d'icelle, et que la boîte soit apportée en la chambre de ville chaque +soir.» (Fin de 1629, ou commencement de 1630).--«Sera signifié au +procureur du roi de la sénéchaussée et de la prévôté l'opposition que +forme le corps de ville à l'établissement d'une blanque. (Fin de 1635 ou +commencement de 1636.)] + +[Note 130: Les comédiens de la troupe royale, ou de +l'Hôtel-de-Bourgogne, nommés le plus souvent les grands comédiens du +roi. Les frères Parfait disent des acteurs de cette troupe «qu'ils +obtinrent les premiers le titre de comédiens du roi, avec une pension de +12,000 livres.» (T. 3, p. 249.) Les comédiens du Marais portoient aussi +ce titre. Du reste, ceux de l'Hôtel-de-Bourgogne n'étoient pas les seuls +à qui fût réservé le privilége de la pension, car Monsieur, frère du +roi, avoit promis 300 livres de traitement annuel à chaque acteur de la +troupe de Molière, qui s'étoit mise sous le patronage de son nom; mais +ce ne fut qu'une promesse.] + +[Note 131: On connoît le vers de Racine dans les Plaideurs: + + Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire. + (II, 9.) + +Les titres de faveur de Ragotin sont d'un genre tout à fait analogue à +ceux que fait valoir l'Intimé.] + +Tandis que Ragotin contoit ses prouesses, la Rancune, qui s'etoit alteré +à force de boire, ne faisoit autre chose qu'emplir les deux verres, qui +etoient vidés en même temps, Ragotin n'osant rien refuser de la main +d'un homme qui lui devoit faire tant de bien. Enfin, à force d'avaler, +ils s'emplirent. La Rancune n'en fut que plus serieux, selon sa coutume, +et Ragotin en fut si hebeté et si pesant qu'il se pencha sur la table et +s'y endormit. La Rancune appela une servante pour se faire dresser un +lit, parcequ'on etoit couché à son hôtellerie. La servante lui dit qu'il +n'y auroit point de danger d'en dresser deux, et qu'en l'etat où etoit +M. Ragotin il n'avoit pas besoin d'être veillé. Il ne veilloit pas +cependant, et jamais on n'a mieux dormi ni ronflé. On mit des draps à +deux lits, de trois qui etoient dans la chambre, sans qu'il s'éveillât; +il dit cent injures à la servante et menaça de la battre quand elle +l'avertit que son lit etoit prêt. Enfin, la Rancune l'ayant tourné dans +sa chaise devers le feu, que l'on avoit allumé pour chauffer les draps, +il ouvrit les yeux et se laissa deshabiller sans rien dire. On le monta +sur son lit le mieux que l'on put, et la Rancune se mit dans le sien +après avoir fermé la porte. À une heure de là, Ragotin se leva et sortit +hors de son lit, je n'ai pas bien su pourquoi. Il s'egara si bien dans +la chambre qu'après en avoir renversé tous les meubles et s'être +renversé lui-même plusieurs fois sans pouvoir trouver son lit, enfin il +trouva celui de la Rancune, et l'eveilla en le decouvrant. La Rancune +lui demanda ce qu'il cherchoit. «Je cherche mon lit, dit Ragotin.--Il +est à la main gauche du mien», dit la Rancune. Le petit ivrogne prit à +la droite, et s'alla fourrer entre la couverture et la paillasse du +troisième, qui n'avoit ni matelas ni lit de plume, où il acheva de +dormir fort paisiblement. La Rancune s'habilla devant que Ragotin fût +eveillé. Il demanda au petit ivrogne si c'etoit par mortification qu'il +avoit quitté son lit pour dormir sur une paillasse. Ragotin soutint +qu'il ne s'etoit point levé, et qu'assurement il revenoit des esprits +dans la chambre. Il eut querelle avec le cabaretier, qui prit le parti +de sa maison et le menaça de le mettre en justice pour l'avoir decriée. +Mais il n'y a que trop long-temps que je vous ennuie de la debauche de +Ragotin: retournons à l'hôtellerie des comediens. + + + + +CHAPITRE XII. + +Combat de nuit. + +Je suis trop homme d'honneur pour n'avertir pas le lecteur benevole que, +s'il est scandalisé de toutes les badineries qu'il a vues jusqu'ici dans +le present livre, il fera fort bien de n'en lire pas davantage: car, en +conscience, il n'y verra pas d'autre chose[132], quand le livre seroit +aussi gros que le Cyrus; et si, par ce qu'il a dejà vu, il a de la peine +à se douter de ce qu'il verra, peut-être que j'en suis logé là aussi +bien que lui, qu'un chapitre attire l'autre, et que je fais dans mon +livre comme ceux qui mettent la bride sur le col de leurs chevaux et les +laissent aller sur leur bonne foi. Peut-être aussi que j'ai un dessein +arreté, et que, sans emplir mon livre d'exemples à imiter, par des +peintures d'actions et de choses tantôt ridicules, tantôt blâmables, +j'instruirai en divertissant[133] de la même façon qu'un ivrogne donne +de l'aversion pour son vice, et peut quelquefois donner du plaisir par +les impertinences que lui fait faire son ivrognerie. + +[Note 132: Scarron fait toujours bon marché de ses oeuvres et de son +talent; il en parle sans cesse de cette façon détachée et cavalière. Il +dit plus haut, mais, il est vrai, dans un sens différent, quoique sur un +ton analogue, que son livre n'est qu'un amas de sottises; et, dans son +Ode à M. Maynard (Rec. de 1651): + + Moi qui suis un demi-poète, + Qui ne travaille qu'en sornette... + Helas! je n'ai pour toute Muse + Qu'une malheureuse camuse, etc. + +Il parle à peu près de même dans une de ses épîtres (1643), dans la +dédicace du 5e liv. de son Virgile travesti, à Deslandes-Payen, etc. +C'étoit là, du reste, une des nécessités du genre qu'il avoit adopté.] + +[Note 133: C'est le ridendo castigat mores de Santeuil.] + +Finissons la moralité et reprenons nos comediens, que nous avons laissés +dans l'hôtellerie. Aussitôt que leur chambre fut debarrassée et que +Ragotin eut emmené la Rancune, le portier, qu'ils avoient laissé à +Tours, entra dans l'hôtellerie, conduisant un cheval chargé de bagage. +Il se mit à table avec eux, et, par sa relation et par ce qu'ils +apprirent les uns des autres, on sut de quelle façon l'intendant de la +province ne leur avoit pu faire de mal, ayant lui-même bien eu de la +peine à se retirer des mains du peuple, lui et ses fuzeliers. Le Destin +conta à ses camarades de quelle façon il s'etoit sauvé avec son habit à +la turque, dont il pensoit representer le Soliman de Mairet[134], et +qu'ayant appris que la peste etoit à Alençon, il etoit venu au Mans avec +la Caverne et la Rancune, en l'equipage que l'on a pu voir dans le +commencement de ces très veritables et très peu heroïques aventures. +Mademoiselle de l'Etoile leur apprit aussi les assistances qu'elle avoit +reçues d'une dame de Tours dont le nom n'est pas venu à ma connoissance, +et comme par son moyen elle avait eté conduite jusqu'à un village proche +de Bonnestable, où elle s'etoit demis un pied en tombant de cheval. Elle +ajouta qu'ayant appris que la troupe etoit au Mans, elle s'y etoit fait +porter dans la litière de la dame du village, qui la lui avoit +liberalement prêtée. + +[Note 134: Jean de Mairet (1604-1686) est un des plus célèbres +tragiques de notre vieux théâtre, et sa Silvie (1621) passa long-temps +pour un chef-d'oeuvre. La pièce dont il est ici question, jouée en 1630 +et imprimée seulement en 1639, est intitulée: Le grand et dernier +Soliman, ou la Mort de Mustapha.] + +Après le souper, le Destin seul demeura dans la chambre des dames. La +Caverne l'aimoit comme son propre fils; mademoiselle de l'Etoile ne lui +etoit pas moins chère, et Angelique, sa fille et son unique heritière, +aimoit le Destin et l'Etoile comme son frère et sa soeur. Elle ne savoit +pas encore au vrai ce qu'ils etoient et pourquoi ils faisoient la +comedie; mais elle avoit bien reconnu, quoiqu'ils s'appelassent mon +frère et ma soeur, qu'ils etoient plus grands amis que proches parents; +que le Destin vivoit avec l'Etoile dans le plus grand respect du monde; +qu'elle etoit fort sage, et que, si le Destin avoit bien de l'esprit et +faisoit voir qu'il avoit eté bien elevé, mademoiselle de l'Etoile +paroissoit plutôt fille de condition qu'une comedienne de campagne. Si +le Destin et l'Etoile etoient aimés de la Caverne et de sa fille, ils +s'en rendoient dignes par une amitié reciproque qu'ils avoient pour +elles, et ils n'y avoient pas beaucoup de peine, puisqu'elles meritoient +d'être aimées autant que comediennes de France, quoique, par malheur +plutôt que faute de merite, elles n'eussent jamais eu l'honneur de +monter sur le theâtre de l'hôtel de Bourgogne ou du Marais, qui sont +l'un et l'autre le non plus ultra des comediens[135]. Ceux qui +n'entendront pas ces trois petits mots latins (à qui je n'ai pu refuser +place ici, tant ils se sont presentés à propos) se les feront expliquer, +s'il leur plaît. Pour finir la digression, le Destin et l'Etoile ne se +cachèrent point des deux comediennes pour se caresser après une longue +absence. Ils s'exprimèrent le mieux qu'ils purent les inquietudes qu'ils +avoient eues l'un pour l'autre. Le Destin apprit à mademoiselle de +l'Etoile qu'il croyoit avoir vu, la dernière fois qu'ils avoient +representé à Tours, leur ancien persecuteur; qu'il l'avoit discerné dans +la foule de leurs auditeurs, quoiqu'il se cachât le visage de son +manteau, et que, pour cette raison là, il s'etoit mis un emplâtre sur le +visage à la sortie de Tours, pour se rendre meconnoissable à son ennemi, +ne se trouvant pas alors en etat de s'en defendre s'il en etoit attaqué +la force à la main. Il lui apprit ensuite le grand nombre de brancards +qu'ils avoient trouvés en allant au devant d'elle, et qu'il se trompoit +fort si leur même ennemi n'etoit un homme inconnu qui avoit exactement +visité les brancards, comme l'on a pu voir dans le septième chapitre. +Tandis que le Destin parloit, la pauvre l'Etoile ne put s'empêcher de +repandre quelques larmes. Destin en fut extremement touché, et, après +l'avoir consolée le mieux qu'il put, il ajouta que, si elle vouloit lui +permettre d'apporter autant de soin à chercher leur ennemi commun qu'il +en avoit eu jusque alors à l'eviter, elle se verrait bientot delivrée de +ses persecutions, ou qu'il y perdroit la vie. Ces dernières paroles +l'affligèrent encore davantage. Le Destin n'eut pas l'esprit assez fort +pour ne s'affliger pas aussi, et la Caverne et sa fille, très pitoyables +de leur naturel, s'affligèrent par complaisance ou par contagion, et je +crois même qu'elles en pleurèrent. Je ne sçais si le Destin pleura, mais +je sçais bien que les comediennes et lui furent assez long-temps à ne se +rien dire, et cependant pleura qui voulut. Enfin la Caverne finit la +pause que les larmes avoient fait faire, et reprocha à Destin et à +l'Etoile que, depuis le temps qu'ils etoient ensemble, ils avoient pu +reconnoître jusqu'à quel point elle etoit de leurs amies, et toutefois +qu'ils avoient eu si peu de confiance en elle et en sa fille qu'elles +ignoroient encore leur veritable condition; et elle ajouta qu'elle avoit +eté assez persecutée en sa vie pour conseiller des malheureux tels +qu'ils paroissoient être. À quoi Destin repondit que ce n'etoit point +par defiance qu'ils ne s'etoient pas encore decouverts à elle, mais +qu'il avoit cru que le recit de leurs malheurs ne pouvoit être que fort +ennuyeux. Il lui offrit après cela de l'en entretenir quand elle +voudroit, et quand elle auroit quelque temps à perdre. La Caverne ne +differa pas davantage de satisfaire sa curiosité, et sa fille, qui +souhaitoit ardemment la même chose, s'etant assise auprès d'elle sur le +lit de l'Etoile, le Destin alloit commencer son histoire, quand ils +entendirent une grande rumeur dans la chambre voisine. Destin prêta +l'oreille quelque temps, mais le bruit et la noise, au lieu de cesser, +augmentèrent, et même l'on cria: Au meurtre! à l'aide! on m'assassine! +Le Destin, en trois sauts, fut hors de la chambre, aux depens de son +pourpoint, que lui dechirèrent la Caverne et sa fille en voulant le +retenir. Il entra dans la chambre d'où venoit la rumeur, où il ne vit +goutte, et où les coups de poings, les soufflets, et plusieurs voix +confuses d'hommes et de femmes qui s'entrebattoient, mêlées au bruit +sourd de plusieurs pieds nus qui trepignoient dans la chambre, faisoient +une rumeur epouvantable. Il s'alla mêler parmi les combattans +imprudemment, et reçut d'abord un coup de poing d'un côté et un soufflet +de l'autre. Cela lui changea la bonne intention qu'il avoit de separer +ses lutins en un violent desir de se venger: il se mit à jouer des +mains, et fit un moulinet de ses deux bras, qui maltraita plus d'une +mâchoire, comme il parut depuis à ses mains sanglantes. La mêlée dura +encore assez long-temps pour lui faire recevoir une vingtaine de coups +et en donner deux fois autant. Au plus fort du combat, il se sentit +mordre au gras de la jambe; il y porta ses mains, et, rencontrant +quelque chose de pelu, il crut être mordu d'un chien; mais la Caverne et +sa fille, qui parurent à la porte de la chambre avec de la lumière, +comme le feu Saint-Elme après une tempête[136], virent Destin, et lui +firent voir qu'il etoit au milieu de sept personnes en chemise, qui se +defaisoient l'un l'autre très cruellement, et qui se decramponnèrent +d'elles-mêmes aussitôt que la lumière parut. Le calme ne fut pas de +longue durée: l'hôte, qui etoit un de ces sept penitens blancs[137], se +reprit avec le Poète; l'Olive, qui en etoit aussi, fut attaqué par le +valet de l'hôte, autre penitent. Le Destin les voulut separer; mais +l'hôtesse, qui etoit la bête qui l'avoit mordu, et qu'il avoit prise +pour un chien, à cause qu'elle avoit la tête nue et les cheveux courts, +lui sauta aux yeux, assistée de deux servantes, aussi nues et aussi +decoiffées qu'elle. Les cris recommencèrent; les soufflets et les coups +de poing sonnèrent de plus belle, et la mêlée s'echauffa encore plus +qu'elle n'avoit fait. Enfin, plusieurs personnes qui s'etoient eveillées +à ce bruit entrèrent dans le champ de bataille, deprirent les combattans +les uns d'avec les autres, et furent cause de la seconde suspension +d'armes. Il fut question de sçavoir la cause de la querelle, et quel +etoit le differend qui avoit assemblé sept personnes nues en une même +chambre. L'Olive, qui paroissoit le moins emu, dit que le Poète etoit +sorti de la chambre et qu'il l'avoit vu revenir plus vite que le pas, +suivi de l'hôte, qui le vouloit battre; que la femme de l'hôte avoit +suivi son mari, et s'etoit jetée sur le Poète; que, les ayant voulu +separer, un valet et deux servantes, s'etoient jetés sur lui, et que la +lumière qui s'etoit eteinte là dessus etoit cause que l'on s'etoit battu +plus long-temps que l'on n'eût fait. Ce fut au Poète à plaider sa cause: +il dit qu'il avoit fait les deux plus belles stances que l'on eût jamais +ouïes depuis que l'on en fait, et que, de peur de les perdre, il avoit +eté demander de la chandelle aux servantes de l'hôtellerie, qui +s'etoient moquées de lui; que l'hôte l'avoit appelé danseur de corde, et +que, pour ne demeurer pas sans repartie, il l'avoit appelé cocu. Il +n'eut pas plus tôt lâché le mot, que l'hôte, qui etoit en mesure, lui +appliqua un soufflet. On eût dit qu'ils etoient concertés ensemble: car, +tout aussitôt que le soufflet fut donné, la femme de l'hôte, son valet +et ses servantes, se jetèrent sur les comediens, qui les reçurent à +beaux coups de poings. Cette dernière rencontre fut plus rude et dura +plus long-temps que les autres. Le Destin, s'etant acharné sur une +grosse servante qu'il avoit troussée, lui donna plus de cent claques sur +les fesses; l'Olive, qui vit que cela faisoit rire la compagnie, en fit +autant à une autre. L'hôte etoit occupé par le Poète, et l'hôtesse, qui +etoit la plus furieuse, avoit eté saisie par quelques uns des +spectateurs, dont elle se mit en si grande colère, qu'elle cria: «Aux +voleurs!» Ses cris eveillèrent la Rappinière, qui logeoit vis-à-vis de +l'hôtellerie. Il en fit ouvrir les portes, et ne croyant pas, selon le +bruit qu'il avoit entendu, qu'il n'y eût pour le moins sept ou huit +personnes sur le carreau, il fit cesser les coups au nom du roi, et, +ayant appris la cause de tout le desordre, il exhorta le Poète de ne +faire plus de vers la nuit, et pensa battre l'hôte et l'hôtesse, +parcequ'ils chantèrent cent injures aux pauvres comediens, les appelant +bateleurs et baladins, et jurant de les faire deloger le lendemain; mais +la Rappinière, à qui l'hôte devoit de l'argent, le menaça de le faire +executer, et par cette menace lui ferma la bouche. La Rappinière s'en +retourna chez lui; les autres s'en retournèrent dans leurs chambres, et +Destin dans celle des comediennes, où la Caverne le pria de ne differer +pas davantage de lui apprendre ses aventures et celles de sa soeur. Il +leur dit qu'il ne demandoit pas mieux, et commença son histoire de la +façon que vous allez voir dans le suivant chapitre. + +[Note 135: Le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, sis rue Mauconseil, +avoit été acheté en 1548 par les confrères de la Passion à Jean Rouvet, +«marchand bourgeois de Paris». C'étoit alors, d'après les termes de +l'acte de vente, «une mazure contenant 17 toises de long sur 16 de +large», faisant partie de l'ancien hôtel de Bourgogne. Il passa, vers +1588, des mains des confrères à une nouvelle troupe. Quant au théâtre du +Marais, il avoit été fondé en 1600 par une troupe de comédiens de +province dans l'hôtel d'Argent, au coin de la rue de la Poterie, près de +la Grève, d'où il fut transféré en 1620 au haut de la vieille rue du +Temple. On toléra leur établissement moyennant une redevance d'un écu +tournois par représentation qu'ils devoient payer aux confrères. Ces +deux théâtres étoient les mieux montés en bons acteurs et en bonnes +pièces, et les plus suivis du public. (V., pour plus amples détails, les +Antiquités de Sauval, Chappuzeau, le Théâtre françois, liv. III; les +frères Parfait, t. 3.)] + +[Note 136: Le feu Saint-Elme, qu'on nomme aussi quelquefois feu +Saint-Germain, ou feu Saint-Anselme, est une sorte de flamme volante qui +apparoît autour des mâts et des cordages d'un vaisseau, après une +tempête. C'est un mauvais présage, dit-on, quand il n'y en a qu'un, et +un présage favorable quand on en voit plusieurs.] + +[Note 137: Ce nom désigne une confrérie de gens séculiers qui +s'assembloient à certains jours pour faire, suivant un ancien usage +partagé par d'autres confréries, par exemple celle des capucins noirs, +des processions, pieds nus et la face couverte d'un linge. Il y avoit +des pénitents blancs à Avignon, à Lyon, etc., et il y en eut aussi à +Paris.] + + + + +CHAPITRE XIII. + +Plus long que le précédent. + +Histoire de Destin et de mademoiselle de l'Etoile. + +Je suis né dans un village auprès de Paris. Je vous ferais bien croire, +si je voulois, que je suis d'une maison très illustre, comme il est fort +aisé à ceux que l'on ne connoît point; mais j'ai trop de sincerité pour +nier la bassesse de ma naissance. Mon père etoit des premiers et des +plus accommodés de son village. Je lui ai ouï dire qu'il etoit né pauvre +gentilhomme, et qu'il avoit eté à la guerre en sa jeunesse, où, n'ayant +gagné que des coups, il s'etoit fait ecuyer ou meneur d'une dame de +Paris assez riche[138], et qu'ayant amassé quelque chose avec elle, +parcequ'il etoit aussi maître d'hotel et faisoit la depense, +c'est-à-dire ferroit peut-être la mule, il s'etoit marié avec une +vieille demoiselle de la maison, qui etoit morte quelque temps après et +l'avoit fait son heritier. Il se lassa bientôt d'être veuf, et, n'etant +guère moins las de servir, il epousa en secondes noces une femme des +champs qui fournissoit de pain la maison de sa maîtresse; et c'est de ce +dernier mariage que je suis sorti. Mon père s'appeloit Garigues; je n'ai +jamais su de quel pays il etoit; et, pour le nom de ma mère, il ne fait +rien à mon histoire: il suffit qu'elle etoit plus avare que mon père et +mon père plus avare qu'elle, et l'un et l'autre de conscience assez +large. Mon père a l'honneur d'avoir le premier retenu son haleine en se +faisant prendre la mesure d'un habit, afin qu'il y entrât moins +d'étoffe[139]. Je vous pourrois bien apprendre cent autres traits de +lesine qui lui ont acquis à bon titre la reputation d'être homme +d'esprit et d'invention; mais, de peur de vous ennuyer, je me +contenterai de vous en conter deux très difficiles à croire et neanmoins +très veritables. Il avoit ramassé quantité de blé pour le vendre bien +cher durant une année mauvaise. L'abondance ayant eté universelle et le +blé etant amendé, il fut si possedé de desespoir et si abandonné de Dieu +qu'il se voulut pendre. Une de ses voisines, qui se trouva dans la +chambre quand il y entra pour ce noble dessein, et qui s'etoit cachée de +peur d'être vue, je ne sais pas bien pourquoi, fut fort etonnée quand +elle le vit pendu à un chevron de sa chambre. Elle courut à lui, criant: +«Au secours!» coupa la corde, et, à l'aide de ma mère, qui arriva +là-dessus, la lui ôta du cou. Elles se repentirent peut-être d'avoir +fait une bonne action, car il les battit l'une et l'autre comme plâtre, +et fit payer à cette pauvre femme la corde qu'elle avoit coupée, en lui +retenant quelque argent qu'il lui devoit. L'autre prouesse n'est pas +moins etrange. Cette même année que la cherté fut si grande que les +vieilles gens du village ne se souviennent pas d'en avoir vu une plus +grande, il avoit regret à tout ce qu'il mangeoit; et, sa femme etant +accouchée d'un garçon, il se mit en la tête qu'elle avoit assez de lait +pour nourrir son fils et pour le nourrir lui-même aussi, et espera que, +tetant sa femme, il epargnerait du pain et se nourriroit d'un aliment +aisé à digerer[140]. Ma mère avoit moins d'esprit que lui et n'avoit pas +moins d'avarice, tellement qu'elle n'inventoit pas les choses comme mon +père; mais, les ayant une fois conçues, elle les executoit encore plus +exactement que lui. Elle tâcha donc de nourrir de son lait son fils et +son mari en même temps, et hasarda aussi de s'en nourrir soi-même avec +tant d'opiniâtreté que le petit innocent mourut martyr de pure faim, et +mon père et ma mère furent si affoiblis, et ensuite si affamés, qu'ils +mangèrent trop et eurent chacun une longue maladie. Ma mère devint +grosse de moi quelque temps après, et, ayant accouché heureusement d'une +très malheureuse creature, mon père alla à Paris pour prier sa maîtresse +de tenir son fils avec un honnête ecclesiastique qui se tenoit dans son +village, où il avoit un benefice. Comme il s'en retournoit la nuit pour +eviter la chaleur du jour, et qu'il passoit par une grande rue du +faubourg dont la plupart des maisons se bâtissoient encore, il aperçut +de loin, aux rayons de la lune, quelque chose de brillant qui traversoit +la rue. Il ne se mit pas beaucoup en peine de ce que c'etoit; mais, +ayant entendu quelques gemissemens, comme d'une personne qui souffre, au +même lieu où ce qu'il avoit vu de loin s'etoit derobé à sa vue, il entra +hardiment dans un grand bâtiment qui n'etoit pas encore achevé, où il +trouva une femme assise contre terre. Le lieu où elle etoit recevoit +assez de clarté de la lune pour faire discerner à mon père qu'elle etoit +fort jeune et fort bien vêtue, et c'etoit ce qui avoit brillé de loin à +ses yeux, son habit etant de toile d'argent[141]. Vous ne devez point +douter que mon père, qui etoit assez hardi de son naturel, ne fût moins +surpris que cette jeune demoiselle; mais elle etoit en un etat où il ne +lui pouvoit rien arriver de pis que ce qu'elle avoit. C'est ce qui la +rendit assez hardie pour parler la première, et pour dire à mon père +que, s'il etoit chretien, il eût pitié d'elle; qu'elle etoit prête +d'accoucher; que, se sentant pressée de son mal et ne voyant point +revenir une servante qui lui etoit allée querir une sage-femme affidée, +elle s'etoit sauvée heureusement de sa maison sans avoir eveillé +personne, sa servante ayant laissé la porte ouverte pour pouvoir rentrer +sans faire de bruit. À peine achevoit-elle sa courte relation qu'elle +accoucha heureusement d'un enfant que mon père reçut dans son manteau. +Il fit la sage-femme le mieux qu'il put, et cette jeune fille le conjura +d'emporter vitement la petite creature, d'en avoir soin, et de ne +manquer pas, à deux jours de là, d'aller voir un vieil homme d'eglise, +qu'elle lui nomma, qui lui donneroit de l'argent et tous les ordres +necessaires pour la nourriture de son enfant. À ce mot d'argent, mon +père, qui avoit l'âme avare, voulut deployer son eloquence d'ecuyer; +mais elle ne lui en donna pas le temps: elle lui mit entre les mains une +bague pour servir d'enseigne au prêtre qu'il devoit aller trouver de sa +part, lui fit envelopper son enfant dans son mouchoir de cou et le fit +partir avec grande precipitation, quelque résistance qu'il fît pour ne +l'abandonner pas en l'etat où elle etoit. Je veux croire qu'elle eut +bien de la peine à regagner son logis. Pour mon père, il s'en retourna à +son village, mit l'enfant entre les mains de sa femme, et ne manqua pas, +deux jours après, d'aller trouver le vieil prêtre et de lui montrer la +bague. Il apprit de lui que la mère de l'enfant etoit une fille de fort +bonne maison et fort riche; qu'elle l'avoit eu d'un seigneur ecossois +qui etoit allé en Irlande lever des troupes pour le service du roi[142], +et que ce seigneur etranger lui avoit promis mariage. Ce prêtre lui dit, +de plus, qu'à cause de son accouchement precipité, elle s'etoit trouvée +malade jusqu'à faire douter de sa vie, et qu'en cette extremité elle +avoit tout declaré à son père et à sa mère, qui l'avoient consolée au +lieu de s'emporter contre elle, parcequ'elle etoit leur fille unique; +que la chose etoit ignorée dans le logis; et ensuite il assura mon père +que, pourvu qu'il eût soin de l'enfant et qu'il fût secret, sa fortune +etoit faite. Là-dessus, il lui donna cinquante ecus et un petit paquet +de toutes les hardes necessaires à un enfant. Mon père s'en retourna en +son village, après avoir bien dîné avec le prêtre. Je fus mis en +nourrice, et l'etranger fut mis en la place du fils de la maison. À un +mois de là, le seigneur ecossois revint, et, ayant trouvé sa maîtresse +en un si mauvais etat qu'elle n'avoit plus guère à vivre, il l'epousa un +jour devant qu'elle mourût, et ainsi fut aussitôt veuf que marié. Il +vint deux ou trois jours après en notre village, avec le père et la mère +de sa femme. Les pleurs recommencèrent, et on pensa etouffer l'enfant à +force de le baiser. Mon père eut sujet de se louer de la liberalité du +seigneur ecossois, et les parens de l'enfant ne l'oublièrent pas. Ils +s'en retournèrent à Paris fort satisfaits du soin que mon père et ma +mère avoient de leur fils, qu'ils ne voulurent point faire venir à Paris +encore, parceque le mariage etoit tenu secret pour des raisons que je +n'ai pas sues. + +[Note 138: Les dames de haute condition avoient des meneurs pour les +aider à marcher en leur donnant la main. On appeloit particulièrement +écuyer ou écuyer de main celui qui remplissoit cette charge près des +princesses ou des plus grandes dames.] + +[Note 139: Il y a un trait analogue, mais moins plaisant parcequ'il +est plus forcé, dans l'Aulularia. Plaute dit de son avare qu'en allant +se coucher il mettoit une bourse devant sa bouche pour ne pas perdre de +son haleine en dormant. On trouve ici une variante dans plusieurs +éditions, entre autres dans celle de Pierre Mortier, d'Amsterdam. Au +lieu de cette phrase, on y lit: «Mon père a l'honneur d'avoir inventé le +morceau de chair attaché à une corde qui tient à l'anse du pot, pour le +retirer quand il a assez bouilli, afin qu'il serve plusieurs fois à +faire du potage.» Il semble que cette curieuse variante ait été inspirée +par la manière dont on avoit représenté Scarron dans plusieurs de ses +prétendus portraits, et sur laquelle il s'est égayé lui-même: «Les +autres (disent) que mon chapeau tient à une corde qui passe dans une +poulie, et que je le hausse et baisse pour saluer ceux qui me +visitent.»] + +[Note 140: Ce passage semble burlesquement imité de deux anecdotes +célèbres, racontées primitivement en quelques lignes par Valère Maxime +(liv. 5, ch. 4), et souvent répétées depuis:--l'une, d'une jeune fille +grecque nourrissant son père de son lait;--l'autre, d'une femme romaine +nourrissant sa mère de la même manière.] + +[Note 141: Personne n'ignore,--ne fût-ce que pour l'avoir vu au +théâtre, dans les comédies du XVIIe siècle,--que non seulement les +dames, mais aussi les hommes de condition, portoient des habits de +brocard, ou, comme on disoit alors, de brocat d'or ou d'argent, et +quelquefois d'or et d'argent. «L'Italie, dit le Nouveau règlement sur +les marchandises (1634), nous envoie et apporte une infinité de diverses +sortes de draps de soye, comme toilles d'or et d'argent.» (Éd. Fournier, +Var. hist. et littér., t. 3, p. 112.) Madame de Nouveau, «la plus grande +folle de France en braverie», regardoit, à ce que nous apprend +Tallemant, une jupe de toile d'or avec quatre grandes dentelles comme +une de ses petites jupes. (Histor. de Villarceaux.)] + +[Note 142: Il y eut souvent des troupes écossoises et irlandoises au +service de France. Charles VII créa une compagnie de gens d'armes +écossois, en souvenir du secours que Jean Stuart, comte de Boncan, et +Douglas, lui avoient prêté, avec 7,000 hommes de leurs compatriotes, à +la bataille de Baugé; et cette compagnie subsista sous les règnes +suivants avec des priviléges extraordinaires; mais peu à peu elle ne fut +plus guère écossoise que de nom. Les régiments d'Écosse et d'Irlande +figurent jusqu'au dernier jour de la monarchie parmi les corps +étrangers; ils rendireut de grands services sous Louis XIII surtout, et +aussi sous Louis XIV. (V. Hist. des troupes étrang. au service de +France, de Fieffé, t. 1, ch. 2, p. 142, et p. 169-179.) Plusieurs +généraux d'origine irlandoise ont laissé un nom glorieux dans notre +histoire, par exemple le comte Dillon et le duc de Berwick.] + +Aussitôt que je pus marcher, mon père me retira en sa maison pour tenir +compagnie au petit comte des Glaris (c'est ainsi que l'on l'appela du +nom de son père). L'antipathie que l'on dit avoir eté entre Jacob et +Esaü, dès le ventre de leur mère, ne peut avoir eté plus grande que +celle qui se trouva entre le jeune comte et moi. Mon père et ma mère +l'aimoient tendrement, et avoient de l'aversion pour moi, quoique je +donnasse autant d'esperance d'être un honnête homme que Glaris en +donnoit peu. Il n'y avoit rien que de très commun en lui; pour moi, je +paroissois être ce que je n'étois pas, et bien moins le fils de Garigues +que celui d'un comte. Et si je ne me trouve enfin qu'un malheureux +comedien, c'est sans doute que la fortune s'est voulu venger de la +nature, qui avoit voulu faire quelque chose de moi sans son +consentement, ou, si vous voulez, que la nature prend quelquefois +plaisir à favoriser ceux que la fortune a pris en aversion. + +Je passerai toute l'enfance de deux petits paysans (car Glaris l'etoit +d'inclination plus que moi), et aussi bien nos plus belles aventures ne +furent que force coups de poing. En toutes les querelles que nous avions +ensemble, j'avois toujours de l'avantage, si ce n'est lorsque mon père +et ma mère se mettoient de la partie; ce qu'ils faisoient si souvent et +avec tant de passion que mon parrain, qui s'appeloit monsieur de +Saint-Sauveur, s'en scandalisa et me demanda à mon père. Il lui fit un +don de moi avec grand'joie, et ma mère eut encore moins de regret que +lui à me perdre de vue. Me voilà donc chez mon parrain, bien vêtu, bien +nourri, fort caressé et point battu. Il n'epargna rien à me faire +apprendre à lire et à ecrire; et sitôt que je fus assez avancé pour +apprendre le latin, il obtint du seigneur du village, qui etoit un fort +honnête gentilhomme et fort riche, que j'etudierois avec deux fils qu'il +avoit, sous un homme savant qu'il avoit fait venir de Paris et à qui il +donnoit de bons gages. Ce gentilhomme, qui s'appeloit le baron d'Arques, +faisoit elever ses enfans avec grand soin. L'aîné avoit nom Saint-Far, +assez bien fait de sa personne, mais brutal sans remède, s'il y en eut +jamais au monde; et le cadet, en recompense, outre qu'il etoit mieux +fait que son frère, avoit la vivacité de l'esprit et la grandeur de +l'âme egales à la beauté du corps. Enfin, je ne crois pas que l'on +puisse voir un garçon donner de plus grandes esperances de devenir un +fort honnête homme qu'en donnoit en ce temps-là ce jeune gentilhomme, +qui s'appeloit Verville. Il m'honora de son amitié, et moi je l'aimois +comme un frère et le respectois toujours comme un maître. Pour +Saint-Far, il n'etoit capable que des passions mauvaises, et je ne puis +mieux vous exprimer les sentimens qu'il avoit dans l'âme pour son frère +et pour moi qu'en vous disant qu'il n'aimoit pas son frère plus que moi, +qui lui etois fort indifferent, et qu'il ne me haïssoit pas plus que son +frère, qu'il n'aimoit guère. Ses divertissemens etoient differens des +nôtres. Il n'aimoit que la chasse et haïssoit fort l'etude; Verville +n'alloit que rarement à la chasse et prenoit grand plaisir à etudier, en +quoi nous avions ensemble une conformité merveilleuse aussi bien qu'en +toute autre chose, et je puis dire que, pour m'accommoder à son humeur, +je n'avois pas besoin de beaucoup de complaisance et n'avois qu'à suivre +mon inclination. + +Le baron d'Arques avoit une bibliothèque de romans fort ample. Notre +precepteur, qui n'en avoit jamais lu dans le pays latin[143], qui nous +en avoit d'abord defendu la lecture, et qui les avoit cent fois blâmés +devant le baron d'Arques pour les lui rendre aussi odieux qu'il les +trouvoit divertissans, en devint lui-même si feru, qu'après avoir devoré +les vieux et les modernes, il avoua que la lecture des bons romans +instruisoit en divertissant, et qu'il ne les croyoit pas moins propres à +donner de beaux sentimens aux jeunes gens que la lecture de +Plutarque[144]. Il nous porta donc à les lire autant qu'il nous en avoit +detournés, et nous proposa d'abord de lire les modernes; mais ils +n'etoient pas encore selon notre goût, et jusqu'à l'âge de quinze ans +nous nous plaisions bien plus à lire les Amadis de Gaule[145] que les +Astrées et les autres beaux romans que l'on a faits depuis, par lesquels +les François ont fait voir, aussi bien que par mille autres choses, que, +s'ils n'inventent pas tant que les autres nations, ils perfectionnent +davantage[146]. Nous donnions donc à la lecture des romans la plus +grande partie du temps que nous avions pour nous divertir. Pour +Saint-Far, il nous appeloit les liseurs, et s'en alloit à la chasse ou +battre les paysans, à quoi il reussissoit admirablement bien. +L'inclination que j'avois à bien faire m'acquit la bienveillance du +baron d'Arques, et il m'aima autant que si j'eusse eté son proche +parent. Il ne voulut point que je quittasse ses enfans quand il les +envoya à l'Academie[147]; et ainsi j'y fus mis avec eux, plutôt comme un +camarade que comme un valet. Nous y apprîmes nos exercices; on nous en +tira au bout de deux ans, et, à la sortie de l'Academie, un homme de +condition, parent du baron d'Arques, faisant des troupes pour les +Venitiens, Saint-Far et Verville persuadèrent si bien leur père, qu'il +les laissa aller à Venise avec son parent. Le bon gentilhomme voulut que +je les accompagnasse encore, et monsieur de Saint-Sauveur, mon parrain, +qui m'aimoit extrêmement, me donna liberalement une lettre de change +assez considerable, pour m'en servir si j'en avois besoin et pour n'être +pas à charge à ceux que j'avois l'honneur d'accompagner. Nous prîmes le +plus long chemin, pour voir Rome et les autres belles villes d'Italie, +dans chacune desquelles nous fîmes quelque sejour, hormis dans celles +dont les Espagnols sont les maîtres[148]. Dans Rome, je tombai malade, +et les deux frères poursuivirent leur voyage, celui qui les menoit ne +pouvant laisser echapper l'occasion des galères du pape qui alloient +joindre l'armée des Venitiens au passage des Dardanelles, où elle +attendoit celle des Turcs[149]. Verville eut tous les regrets du monde +de me quitter, et moi je pensai desesperer d'être separé de lui en un +temps où j'aurois pu par mes services me rendre digne de l'amitié qu'il +me portoit. Pour Saint-Far, je crois qu'il me quitta comme s'il ne m'eût +jamais vu, et je ne songeois en lui qu'à cause qu'il etoit frère de +Verville, qui me laissa en se separant de moi le plus d'argent qu'il +put; je ne sais pas si ce fut du consentement de son frère. + +[Note 143: Le quartier latin, alors comme aujourd'hui, étoit le +centre des colléges et le séjour des savants. Les libraires de ce +quartier ne publioient généralement que des ouvrages d'érudition ou de +nature sérieuse. «Il ne faut qu'aller à la rue Saint-Jacques, dit Sorel +en parlant des pédants en us, l'on y verra leurs oeuvres, et l'on y +apprendra qui ils sont.» (Francion, liv. 3.)] + +[Note 144: C'étoit aussi l'opinion de Huet, le savant évêque +d'Avranches (Voy. De l'orig. des rom.) et de plusieurs autres prélats du +temps.] + +[Note 145: L'Amadis de Gaule, long-temps en honneur comme le type +des romans chevaleresques, et dont la réputation avoit à peine été +effleurée au XVIe siècle par La Noue (6e Disc.), par Brantôme (Dam. +gal., t. 7, p. 330) et quelques autres, avoit été détrôné par +l'apparition des ouvrages de d'Urfé et de Mlle de Scudéry, bien qu'il se +rattachât en plusieurs points (la galanterie raffinée, la valeur +extraordinaire et les exploits des héros) à la Clélie, et surtout à +l'Astrée, auxquels il a servi en quelque sorte de transition après les +épopées de la Table ronde. En 1632, Du Verdier en fit une espèce de +parodie dans son Chevalier hypocondriaque, qui est une imitation à la +fois de Don Quichotte et du Berger extravagant de Sorel. Pourtant il ne +faudroit pas croire que l'Amadis eût dès lors perdu toute considération; +il inspira, durant la Fronde, plus d'un trait chevaleresque. On le +lisoit, avec les romans du jour, dans la petite société de Mme de La +Fayette, et plusieurs passages des lettres de Mme de Sévigné, comme les +Mémoires de Mme de Motteville, témoignent assez qu'il étoit loin d'être +entièrement dédaigné. Cervantès lui-même, quoiqu'il semble avoir surtout +dirigé Don Quichotte contre cet ouvrage, le fait épargner par le curé et +le barbier dans leur auto-da-fé de la bibliothèque du chevalier, comme +le meilleur et le modèle des romans du même genre.] + +[Note 146: Ce respect persistant pour l'Astrée, long-temps après son +apparition, même de la part des auteurs comiques et satiriques qui +professent peu de goût pour les romans héroïques et pastoraux, est une +chose remarquable. Sorel lui-même, dans son Berger extravagant, qui est +pourtant dirigé en particulier contre le livre de d'Urfé, en attaquant +tous les autres sans distinction, conserve toujours certains égards pour +cet ouvrage, et il prend soin, dans ses Remarques (sur le 1er liv., sur +le 2e liv., etc.), d'atténuer les railleries qu'il en a faites dans le +cours de son roman, comme s'il étoit effrayé de son audace. Du reste, +dans sa Bibl. franç., il le comble de louanges, et le traite d'ouvrage +très exquis. Tristan, dans le Page disgracié, sorte d'autobiographie +romanesque, qui se rapproche souvent du roman familier et comique, +professe une grande admiration pour l'Astrée (1er vol., p. 232). +Furetière est plus sévère quand il en parle dans son Roman bourgeois, où +il va jusqu'à l'accuser de corrompre les moeurs, reproche qui a quelque +chose d'analogue à celui que lui fait Guéret dans le Parnasse réformé +(p. 136). Huet, qui traite l'Astrée d'incomparable, et dit que cet +ouvrage, «le plus ingénieux et le plus poli qui eût jamais paru en ce +genre, a terni la gloire que la Grèce, l'Italie et l'Espagne s'y étoient +acquise», reconnoît qu'il est «un peu licencieux».] + +[Note 147: Académie s'entend ici «des maisons, des écuries où la +noblesse apprend à monter à cheval, et les autres exercices qui lui +conviennent». (Dict. de Fur.) Les gentilshommes y entroient souvent au +sortir du collége pour achever leur éducation.] + +[Note 148: Ils étoient alors maîtres en Italie des villes du royaume +de Naples.] + +[Note 149: Le pape figura comme allié des Vénitiens dans leur guerre +contre les Turcs, qui dura sans interruption de 1640 à 1667, et dont le +principal théâtre fut Candie.] + +Me voilà donc malade dans Rome, sans autre connoissance que celle de mon +hôte, qui etoit un apothicaire flamand, et de qui je reçus toutes les +assistances imaginables durant ma maladie. Il n'etoit pas ignorant de la +medecine, et (autant que je suis capable d'en juger) je l'y trouvois +plus entendu que le medecin italien qui me venoit voir. Enfin je gueris +et repris assez de mes forces pour visiter les lieux remarquables de +Rome, où les etrangers trouvent amplement de quoi satisfaire à leur +curiosité. Je me plaisois extrêmement à visiter les Vignes. (C'est ainsi +que l'on appelle plusieurs jardins plus beaux que le Luxembourg ou les +Tuileries. Les cardinaux et autres personnes de condition les font +entretenir avec grand soin, plutôt par vanité que par plaisir qu'ils y +prennent, n'y allant jamais, au moins fort rarement.) Un jour que je me +promenois dans une des plus belles, je vis au detour d'une allée deux +femmes assez bien vêtues, que deux jeunes François avoient arrêtées et +ne vouloient pas laisser passer outre, que la plus jeune ne levât un +voile qui lui couvroit le visage. Un de ces François, qui paroissoit +être le maître de l'autre, fut même assez insolent pour lui decouvrir le +visage par force, cependant que celle qui n'etoit point voilée etoit +retenue par son valet. Je ne consultai point ce que j'avois à faire; je +dis d'abord à ces incivils que je ne souffrirois point la violence +qu'ils vouloient faire à ces femmes. Ils se trouvèrent assez étonnés et +l'un et l'autre, me voyant parler avec assez de resolution pour les +embarrasser, quand ils auroient eu leurs epées comme j'avois la mienne. +Les deux femmes se rangèrent auprès de moi, et ce jeune François, +preferant le deplaisir d'un affront à celui de se faire battre, me dit +en se separant: «Monsieur le brave, nous nous verrons autre part où les +epées ne seront pas toutes d'un côté.» Je lui repondis que je ne me +cacherois pas; son valet le suivit, et je demeurai avec ces deux femmes. +Celle qui n'etoit point voilée paroissoit avoir quelque trente-cinq ans. +Elle me remercia en françois qui ne tenoit rien de l'italien, et me dit +entre autres choses que, si tous ceux de ma nation me ressembloient, les +femmes italiennes ne feroient point de difficulté de vivre à la +françoise. Après cela, comme pour me recompenser du service que je lui +avois rendu, elle ajouta qu'ayant empêché que l'on ne vît sa fille +malgré elle, il etoit juste que je la visse de son bon gré. «Levez donc +votre voile, Leonore, afin que monsieur sçache que nous ne sommes pas +tout à fait indignes de l'honneur qu'il nous a fait de nous proteger.» +Elle n'eut pas plutôt achevé de parler que sa fille leva son voile, ou +plutôt m'eblouit. Je n'ai jamais rien vu de plus beau. Elle leva deux ou +trois fois les yeux sur moi comme à la derobée, et, rencontrant toujours +les miens, il lui monta au visage un rouge qui la fit plus belle qu'un +ange. Je vis bien que la mère l'aimoit extrêmement, car elle me parut +participer au plaisir que je prenois à regarder sa fille. Comme je +n'etois pas accoutumé à pareilles rencontres, et que les jeunes gens se +defont aisement en compagnie, je ne leur fis que de fort mauvais +compliments quand elles s'en allèrent, et je leur donnai peut-être +mauvaise opinion de mon esprit. Je me voulus mal de ne leur avoir pas +demandé leur demeure et de ne m'être pas offert à les y conduire; mais +il n'y avoit plus d'apparence de courir après. Je voulus m'enquerir du +concierge s'il les connoissoit. Nous fûmes longtemps sans nous entendre, +parce qu'il ne savoit pas mieux le françois que moi l'italien. Enfin, +plutôt par signes qu'autrement, il me fit savoir qu'elles lui étoient +inconnues, ou bien il ne voulut pas m'avouer qu'il les connoissoit. Je +m'en retournai chez mon apothicaire flamand tout autre que je n'en etois +sorti, c'est-à-dire fort amoureux et fort en peine de savoir si cette +belle Leonore etoit courtisane ou honnête fille, et si elle avoit autant +d'esprit que sa mère m'avoit temoigné d'en avoir. Je m'abandonnai à la +rêverie, et me flattai de mille belles espérances qui me divertirent un +peu de temps, et m'inquietèrent beaucoup après que j'en eus consideré +l'impossibilité. Après avoir fait mille desseins inutiles, je m'arrêtai +à celui de les chercher exactement, ne pouvant m'imaginer qu'elles +pussent être long-temps invisibles, en une ville si peu peuplée que Rome +et à un homme si amoureux que moi. Dès le jour même je cherchai partout +où je crus les pouvoir trouver, et m'en revins au logis plus las et plus +chagrin que je n'en etois parti. Le lendemain je cherchai encore avec +plus de soin, et je ne fis que me lasser et m'inquieter davantage. De la +façon que j'observois les jalousies et les fenêtres, et de l'impetuosité +avec laquelle je courois après toutes les femmes qui avoient quelque +rapport avec ma Leonore, on me prit cent fois dans les rues et dans les +eglises pour le plus fou de tous les François qui ont le plus contribué +dans Rome à decréditer leur nation. Je ne sais comment je pus reprendre +mes forces en un temps où j'étois une vraie âme damnée[150]. Je me +gueris pourtant le corps parfaitement, tandis que mon esprit demeura +malade, et si partagé entre l'honneur, qui m'appeloit en Candie, et +l'amour, qui me retenoit à Rome, que je doutai quelquefois si j'obéirois +aux lettres que je recevois souvent de Verville, qui me conjuroit par +notre amitié de l'aller trouver, sans se servir du droit qu'il avoit de +me commander. Enfin, ne pouvant avoir nouvelles de mes inconnues, +quelque diligence que j'y apportasse, je payai mon hôte et preparai mon +petit equipage pour partir. + +[Note 150: Expression reçue dans le sens de misérable, comme ici, et +souvent aussi dans le sens de scelérat.] + +La veille de mon départ, le seigneur Stephano Vanbergue (c'est ainsi que +s'appeloit mon hôte) me dit qu'il me vouloit donner à dîner chez une de +ses amies, et me faire avouer qu'il ne l'avoit pas mal choisie pour un +Flamand, ajoutant qu'il ne m'y avoit pas voulu mener qu'à la veille de +mon depart, parcequ'il en etoit un peu jaloux. Je lui promis d'y aller, +par complaisance plutôt qu'autrement, et nous y allâmes à l'heure de +dîner. Le logis où nous entrâmes n'avoit ni la mine ni les meubles de +celui de la maîtresse d'un apothicaire. Nous traversâmes une salle bien +meublée, au sortir de laquelle j'entrai le premier dans une chambre fort +magnifique, où je fus reçu par Leonore et par sa mère. Vous pouvez vous +imaginer combien cette surprise me fut agreable. La mère de cette belle +fille se presenta à moi pour être saluée à la françoise, et je vous +avoue qu'elle me baisa plutôt que je ne la baisai. J'etois si interdit +que je ne voyois goutte et que je n'entendis rien du compliment qu'elle +me fit. Enfin l'esprit et la vue me revinrent, et je vis Leonore plus +belle et plus charmante que je ne l'avois encore vue; mais je n'eus pas +l'assurance de la saluer. Je reconnus ma faute aussitôt que je l'eus +faite, et, sans songer à la reparer, la honte fit monter autant de rouge +à mon visage que la pudeur avoit fait monter d'incarnat en celui de +Leonore. Sa mère me dit que, devant que je partisse, elle avoit voulu me +remercier du soin que j'avois eu de chercher sa demeure, et ce qu'elle +me dit augmenta encore davantage ma confusion. Elle me traîna dans une +ruelle, parée à la françoise[151], où sa fille ne nous accompagna point, +me trouvant sans doute trop sot pour en valoir la peine. Elle demeura +avec le seigneur Stephano, tandis que je faisois auprès de sa mère mon +vrai personnage, c'est-à-dire le paysan. Elle eut la bonté de fournir à +la conversation toute seule et s'en acquitta avec beaucoup d'esprit, +quoiqu'il n'y ait rien de si difficile que d'en faire paroître avec une +personne qui n'en a point. Pour moi, je n'en eus jamais moins qu'en +cette rencontre, et si elle ne s'ennuya pas alors, elle ne s'est jamais +ennuyée avec personne. Elle me dit, après plusieurs choses auxquelles à +peine repondis-je oui et non, qu'elle etoit Françoise de naissance et +que je sçaurois du seigneur Stephano les raisons qui la retenoient dans +Rome. Il fallut aller dîner et me traîner encore dans la salle comme on +avoit fait dans la ruelle, car j'etois si troublé que je ne sçavois pas +marcher. Je fus toujours le même stupide devant et après le dîner, +durant lequel je ne fis rien avec assurance que regarder incessamment +Leonore. Je crois qu'elle en fut importunée, et que, pour me punir, elle +eut toujours les yeux baissés. Si la mère n'eût toujours parlé, le dîner +se fût passé à la chartreuse; mais elle discourut avec le seigneur +Stephano des affaires de Rome, au moins je me l'imagine, car je ne +donnai pas assez d'attention à ce qu'elle dit pour en pouvoir parler +avec certitude. Enfin on sortit de table, pour le soulagement de tout le +monde, excepté de moi, qui empirois à vue d'oeil. Quand il fallut s'en +aller, elles me dirent cent choses obligeantes, à quoi je ne repondis +que ce que l'on met à la fin des lettres. Ce que je fis en sortant de +plus que je n'avois fait en arrivant, c'est que je baisai Leonore et que +je m'achevai de perdre. Stephano n'eut pas le credit de tirer une parole +de moi en tout le temps que nous mîmes à retourner en son logis. Je +m'enfermai dans ma chambre, où je me jetai sur mon lit sans quitter mon +manteau ni mon epée. Là je fis reflexion sur tout ce qui m'etoit arrivé. +Leonore se presenta à mon imagination plus belle qu'elle n'avoit fait à +ma vue. Je me ressouvins du peu d'esprit que j'avois temoigné devant la +mère et la fille, et, toutes les fois que cela me venoit dans l'esprit, +la honte me mettoit le visage tout en feu. Je souhaitai d'être riche; je +m'affligeai de ma basse naissance; je me forgeai cent belles aventures +avantageuses à ma fortune et à mon amour. Enfin, ne songeant plus qu'à +chercher un honnête pretexte de ne m'en aller pas et n'en trouvant aucun +qui me contentât, je fus assez desesperé pour souhaiter de retomber +malade, à quoi je n'etois dejà que trop disposé. Je lui voulus ecrire; +mais tout ce que j'ecrivis ne me satisfit point et je remis dans mes +poches le commencement d'une lettre que je n'aurois peut-être osé +envoyer quand je l'aurois achevée. Après m'être bien tourmenté, ne +pouvant plus rien faire que songer à Leonore, je voulus revoir le jardin +où elle m'apparut la première fois, pour m'abandonner tout entier à ma +passion, et je fis aussi dessein de repasser encore devant son logis. Ce +jardin etoit en un lieu des plus ecartés de la ville, au milieu de +plusieurs vieux bâtimens inhabitables. Comme je passois, en rêvant, sous +les ruines d'un portique, j'entendis marcher derrière moi, et en même +temps je me sentis donner un coup d'epée au dessous des reins. Je me +tournai brusquement, mettant l'epée à la main, et, me trouvant en tête +le valet du jeune François dont je vous ai tantôt parlé, je pensois bien +lui rendre pour le moins le coup qu'il m'avoit donné en trahison; mais, +comme je le poussois assez loin sans le pouvoir joindre, parcequ'il +lâchoit le pied en parant, son maître sortit d'entre les ruines du +portique, et, m'attaquant par derrière, me donna un grand coup sur la +tête et un autre dans la cuisse qui me fit tomber. Il n'y avoit pas +apparence que j'echappasse de leurs mains, ayant eté surpris de la +sorte; mais, comme en une mauvaise action on ne conserve pas toujours +beaucoup de jugement, le valet blessa le maître à la main droite; et en +même-temps deux pères minimes de la Trinité du Mont[152] qui passoient +auprès de là, et qui virent de loin qu'on m'assassinoit, etant accourus +à mon secours, mes assassins se sauvèrent, et me laissèrent blessé de +trois coups d'epée. Ces bons religieux etoient François, pour mon grand +bonheur, car, en un lieu si ecarté, un Italien qui m'auroit vu en si +mauvais etat se seroit eloigné de moi plutôt que de me secourir, de peur +qu'etant trouvé en me rendant ce bon office, on ne le soupçonnât d'être +lui-même mon assassin. Tandis que l'un de ces deux charitables religieux +me confessa, l'autre courut en mon logis avertir mon hôte de ma +disgrâce. Il vint aussitôt à moi, et me fit porter demi mort dans mon +lit. Avec tant de blessures et tant d'amour, je ne fus pas longtemps +sans avoir une fièvre très violente. On desespera de ma vie, et je n'en +esperai pas mieux que les autres. + +[Note 151: On entendoit par ruelles «des alcôves et des lieux parés, +où les dames reçoivent leurs visites, soit dans le lit, soit sur des +siéges.» (Dict. de Furetière.) C'étoit proprement le large espace qu'on +laissoit de chaque côté du lit pour les visiteurs.] + +[Note 152: Couvent sis sur le mont Pincio, et dominant la piazza di +Spagna.] + +Cependant l'amour de Leonore ne me quittoit point; au contraire, il +augmentoit toujours à mesure que mes forces diminuèrent. Ne pouvant donc +plus supporter un fardeau si pesant sans m'en decharger, ni me resoudre +à mourir sans faire savoir à Leonore que je n'aurois voulu vivre que +pour elle, je demandai une plume et de l'encre. On crut que je rêvois; +mais je le fis avec une si grande instance, et je protestai si bien que +l'on me mettroit au desespoir si l'on me refusoit ce que je demandois, +que le seigneur Stephano, qui avoit bien reconnu ma passion et qui etoit +assez clairvoyant pour se douter à peu près de mon dessein, me fit +donner tout ce qu'il me falloit pour ecrire, et, comme s'il eût su mon +intention, il demeura seul dans ma chambre. Je relus les papiers que +j'avois ecrits un peu auparavant, pour me servir des pensées que j'avois +dejà eues sur le même sujet. Enfin voici ce que j'ecrivis à Leonore: + + Aussitôt que je vous vis, je ne pus m'empêcher de vous + aimer; ma raison ne s'y opposa point: elle me dit aussi bien + que mes yeux que vous etiez la plus aimable personne du + monde, au lieu de me representer que je n'etois pas digne de + vous aimer; mais elle n'eût fait qu'irriter mon mal par des + remèdes inutiles, et, après m'avoir fait faire quelque + résistance, il auroit toujours fallu céder à la necessité de + vous aimer, que vous imposez à tous ceux qui vous voient. Je + vous ai donc aimée, belle Leonore, et d'une amour si + respectueuse que vous ne m'en devez pas haïr, bien que j'aie + la hardiesse de vous la decouvrir. Mais le moyen de mourir + pour vous et de ne s'en glorifier pas? et quelle peine + pouvez-vous avoir à me pardonner un crime que vous aurez si + peu de temps à me reprocher? Il est vrai que vous avoir pour + la cause de sa mort est une recompense qui ne se peut + meriter que par un grand nombre de services, et vous avez + peut-être regret de m'avoir fait ce bien-là sans y penser. + Ne me le plaignez point, aimable Leonore, puisque vous ne me + le pouvez plus faire perdre et que c'est la seule faveur que + j'aie jamais reçue de la Fortune, laquelle ne pourra jamais + s'acquitter de ce qu'elle doit à votre merite qu'en vous + donnant des adorateurs autant au dessus de moi que toutes + les beautés du monde sont au dessous de la vôtre. Je ne suis + donc pas assez vain pour esperer que le moindre sentiment de + pitié..... + +Je ne pus achever ma lettre: tout d'un coup les forces me manquèrent et +la plume me tomba de la main, mon corps ne pouvant suivre mon esprit, +qui alloit si vîte; sans cela ce long commencement de lettre que je +viens de vous reciter n'auroit été que la moindre partie de la mienne, +tant la fièvre et l'amour m'avoient echauffé l'imagination. Je demeurai +long-temps evanoui sans donner aucun signe de vie; le seigneur Stephano, +qui s'en aperçut, ouvrit la porte de la chambre pour envoyer querir un +prêtre. Au même temps, Leonore et sa mère me vinrent voir: elles avoient +appris que j'avois eté assassiné, et parcequ'elles crurent que cela ne +m'etoit arrivé que pour les avoir voulu servir, et ainsi qu'elles +etoient la cause innocente de ma mort, elles n'avoient point fait +difficulté de me venir voir en l'etat où j'etois. Mon evanouissement +dura si long-temps qu'elles s'en allèrent devant que je fusse revenu à +moi, fort affligées, à ce que l'on pût juger, et dans la croyance que je +n'en reviendrois pas. Elles lurent ce que j'avois ecrit; et la mère, +plus curieuse que la fille, lut aussi les papiers que j'avois laissés +sur mon lit, entre lesquels il y avoit une lettre de mon père, Garigues. +Je fus longtemps entre la mort et la vie; mais enfin la jeunesse fut la +plus forte. En quinze jours je fus hors de danger, et au bout de cinq ou +six semaines je commençois à marcher par la chambre. Mon hôte me disoit +souvent des nouvelles de Leonore; il m'apprit la charitable visite que +sa mère et elle m'avoient rendue, dont j'eus une extrême joie; et, si je +fus un peu en peine de ce qu'on avoit lu la lettre de mon père, je fus +d'ailleurs fort satisfait de ce que la mienne avoit été lue aussi. Je ne +pouvois parler d'autre chose que de Leonore toutes les fois que je me +trouvois seul avec Stephano. Un jour, me souvenant que la mère de +Leonore m'avoit dit qu'il me pourroit apprendre qui elle etoit et ce qui +la retenoit dans Rome, je le priai de me faire part de ce qu'il en +savoit. Il me dit qu'elle s'appeloit mademoiselle de la Boissière; +qu'elle etoit venue à Rome avec la femme de l'ambassadeur de France; +qu'un homme de condition, proche parent de l'ambassadeur, etoit devenu +amoureux d'elle; qu'elle ne l'avoit pas haï, et que d'un mariage +clandestin il en avoit eu cette belle Leonore. Il m'apprit de plus que +ce seigneur en avoit eté brouillé avec toute la maison de l'ambassadeur; +que cela l'avoit obligé de quitter Rome et d'aller demeurer quelque +temps à Venise avec cette mademoiselle de la Boissière, pour laisser +passer le temps de l'ambassade; que, l'ayant ramenée dans Rome, il lui +avoit meublé une maison et donné tous les ordres necessaires pour la +faire vivre en personne de condition tandis qu'il seroit en France, où +son père le faisoit revenir et où il n'avoit osé mener sa maîtresse, ou, +si vous voulez, sa femme, sçachant bien que son mariage ne seroit +approuvé de personne. Je vous avoue que je ne pus m'empêcher de +souhaiter quelquefois que ma Leonore ne fût pas fille legitime d'un +homme de condition, afin que le defaut de sa naissance eût plus de +rapport avec la bassesse de la mienne; mais je me repentois bientôt +d'une pensée si criminelle, et lui souhaitois une fortune aussi +avantageuse qu'elle la meritoit, quoique cette dernière pensée me causât +un desespoir etrange: car, l'aimant plus que ma vie, je prevoyois bien +que je ne pourrois jamais être heureux sans la posseder, ni la posseder +sans la rendre malheureuse. + +Lorsque j'achevois de me guerir, et que d'un si grand mal il ne me +restoit que beaucoup de pâleur sur le visage, causée par la grande +quantité de sang que j'avois perdu, mes jeunes maîtres revinrent de +l'armée des Venitiens, la peste, qui infectoit tout le Levant, ne leur +ayant pas permis d'y exercer plus long-temps leur courage. Verville +m'aimoit encore, comme il m'a toujours aimé, et Saint-Far ne me +temoignoit point encore qu'il me haït comme il a fait depuis. Je leur +fis le recit de tout ce qui m'etoit arrivé, à la reserve de l'amour que +j'avois pour Leonore. Ils temoignèrent une extrême envie de la +connoître, et je la leur augmentai en leur exagerant le merite de la +mère et de la fille. Il ne faut jamais louer la personne que l'on aime +devant ceux qui peuvent l'aimer aussi, puisque l'amour entre dans l'âme +aussi bien par les oreilles que par les yeux. C'est un emportement qui a +souvent bien fait du mal à ceux qui s'y sont laissé aller, et vous allez +voir si j'en puis parler par experience. Saint-Far me demandoit tous les +jours quand je le menerois chez mademoiselle de la Boissière. Un jour +qu'il me pressoit plus qu'il n'avoit jamais fait, je lui dis que je ne +sçavois pas si elle l'auroit agreable, parcequ'elle vivoit fort retirée. +«Je vois bien que vous êtes amoureux de sa fille», me repartit-il; et, +ajoutant qu'il iroit bien la voir sans moi, il me rompit si rudement en +visière, et je parus si etonné, qu'il ne douta plus de ce que peut-être +il ne soupçonnoit pas encore. Il me fit ensuite cent mauvaises +railleries, et me mit en un tel desordre que Verville en eut pitié. Il +me tira d'auprès de ce brutal et me mena au Cours, où je fus extrêmement +triste, quelque peine que prît Verville à me divertir par une bonté +extraordinaire à une personne de son âge et d'une condition si eloignée +de la mienne. Cependant son brutal de frère travailloit à sa +satisfaction, ou plutôt à ma ruine. Il s'en alla chez mademoiselle de la +Boissière, où l'on le prit d'abord pour moi, parcequ'il avoit avec lui +le valet de mon hôte, qui m'y avoit accompagné plusieurs fois; et je +crois que sans cela on ne l'y auroit pas reçu. Mademoiselle de la +Boissière fut fort surprise de voir un homme inconnu. Elle dit à +Saint-Far que, ne le connoissant point, elle ne savoit à quoi attribuer +l'honneur qu'il lui faisoit de la visiter. Saint-Far lui dit sans +marchander qu'il etoit le maître d'un jeune garçon qui avoit eté assez +heureux pour avoir eté blessé en lui rendant un petit service. Ayant +debuté par une nouvelle qui ne plut ni à la mère ni à la fille, comme +j'ai sçu depuis, et ces deux spirituelles personnes ne se souciant pas +beaucoup de hasarder la reputation de leur esprit avec un homme qui leur +avoit d'abord fait voir qu'il n'en avoit guère, le brutal se divertit +fort peu avec elles, et elles s'ennuyèrent beaucoup avec lui. Ce qui le +pensa faire enrager, c'est qu'il n'eut pas seulement la satisfaction de +voir Leonore au visage, quelque instante prière qu'il lui fit de lever +le voile qu'elle portoit d'ordinaire, comme font à Rome les filles de +condition qui ne sont pas encore mariées. Enfin ce galant homme s'ennuya +de les ennuyer; il les delivra de sa fâcheuse visite, et s'en retourna +chez le seigneur Stephano, remportant fort peu davantage du mauvais +office qu'il m'avoit rendu. Depuis ce temps-là, comme les brutaux sont +fort portés à vouloir du mal à ceux à qui ils en ont fait, il eut pour +moi des mepris si insupportables et me desobligea si souvent que j'eusse +cent fois perdu le respect que je devois à sa condition, si Verville, +par des bontés continuelles, ne m'eût aidé à souffrir les brutalités de +son frère. Je ne sçavois point encore le mal qu'il m'avoit fait, quoique +j'en ressentisse souvent les effets. Je trouvois bien mademoiselle de la +Boissière plus froide qu'elle n'etoit au commencement de notre +connoissance; mais, etant egalement civile, je ne remarquois point que +je lui fusse à charge. Pour Leonore, elle me paroissoit fort rêveuse +devant sa mère, et, quand elle n'en etoit pas observée, il me sembloit +qu'elle en avoit le visage moins triste et que j'en recevois des regards +plus favorables. + +Le Destin contoit ainsi son histoire, et les comediennes l'ecoutoient +attentivement, sans temoigner qu'elles eussent envie de dormir, lorsque +deux heures après minuit sonnèrent. Mademoiselle de la Caverne fit +souvenir le Destin qu'il devoit le lendemain tenir compagnie à la +Rappinière jusqu'à une maison qu'il avoit à deux ou trois lieues de la +ville, où il avoit promis de leur donner le plaisir de la chasse. Le +Destin prit donc congé des comediennes et se retira dans sa chambre, où +il y a apparence qu'il se coucha. Les comediennes firent la même chose, +et ce qui restoit de la nuit se passa fort paisiblement dans +l'hôtellerie, le poète, par bonheur, n'ayant point enfanté de nouvelles +stances. + + + + +CHAPITRE XIV. + +Enlevement du curé de Domfront. + +Ceux qui auront eu assez de temps à perdre pour l'avoir employé à lire +les chapitres precedents doivent sçavoir, s'ils ne l'ont oublié, que le +curé de Domfront etoit dans l'un des brancards qui se trouvèrent quatre +de compagnie dans un petit village, par une rencontre qui ne s'etoit +peut-être jamais faite. Mais, comme tout le monde sait, quatre brancards +se peuvent plutôt rencontrer ensemble que quatre montagnes. Ce curé +donc, qui s'etoit logé dans la même hôtellerie de nos comediens, fit +consulter sa gravelle par les medecins du Mans, qui lui dirent en latin +fort elegant qu'il avoit la gravelle (ce que le pauvre homme ne savoit +que trop), et, ayant aussi achevé d'autres affaires qui ne sont pas +venues à ma connoissance, il partit de l'hôtellerie sur les neuf heures +du matin pour retourner à la conduite de ses ouailles. Une jeune nièce +qu'il avoit, habillée en demoiselle[153], soit qu'elle le fût ou non, se +mit au devant du brancard, aux pieds du bonhomme, qui etoit gros et +court. Un paysan, nommé Guillaume, conduisoit par la bride le cheval de +devant, par l'ordre exprès du curé, de peur que ce cheval ne mît le pied +en faute; et le valet du curé, nommé Jullian, avoit soin de faire aller +le cheval de derrière, qui etoit si retif que Jullian etoit souvent +contraint de le pousser par le cul. Le pot de chambre du curé, qui etoit +de cuivre jaune, reluisant comme de l'or parcequ'il avoit été ecuré dans +l'hôtellerie, etoit attaché au côté droit du brancard, ce qui le rendoit +bien plus recommandable que le gauche, qui n'etoit paré que d'un chapeau +dans un étui de carte[154], que le curé avoit retiré du messager de +Paris pour un gentilhomme de ses amis qui avoit sa maison auprès de +Domfront. + +[Note 153: C'est-à-dire en femme de condition. «Ah! qu'une femme +demoiselle est une étrange affaire!» dit G. Dandin (act. 1, sc. 1).] + +[Note 154: De carte, c'est-à-dire de petit carton, ou de plusieurs +feuilles de papier collées ensemble. Ordinairement les étuis de carte +étoient pour les manchons et autres objets semblables, et l'on en +faisoit de bois pour les chapeaux.] + +À une lieue et demie de la ville, comme le brancard alloit son petit +train dans un chemin creux revêtu de haies plus fortes que des +murailles, trois cavaliers, soutenus de deux fantassins, arrêtèrent le +venerable brancard. L'un d'eux, qui paroissoit être le chef de ces +coureurs de grands chemins, dit d'une voix effroyable: «Par la mort! le +premier qui soufflera, je le tue!» et presenta la bouche de son pistolet +à deux doigts près des yeux du paysan Guillaume, qui conduisoit le +brancard. Un autre en fit autant à Jullian, et un des hommes de pied +coucha en joue la nièce du curé, qui cependant dormoit dans son brancard +fort paisiblement, et ainsi fut exempté de l'effroyable peur qui saisit +son petit train pacifique. Ces vilains hommes firent marcher le brancard +plus vite que les mechans chevaux qui le portoient n'en avoient envie. +Jamais le silence n'a eté mieux observé dans une action si violente. La +nièce du curé etoit plus morte que vive; Guillaume et Jullian pleuroient +sans oser ouvrir la bouche, à cause de l'effroyable vision des armes à +feu, et le curé dormoit toujours, comme je vous ai dejà dit. Un des +cavaliers se detacha du gros au galop et prit le devant. Cependant le +brancard gagna un bois, à l'entrée duquel le cheval de devant, qui +mouroit peut-être de peur aussi bien que celui qui le menoit, ou par +belle malice, ou parceque l'on le faisoit aller plus vite qu'il ne lui +etoit permis par sa nature pesante et endormie, ce pauvre cheval donc +mit le pied dans une ornière et broncha si rudement que monsieur le curé +s'en eveilla, et sa nièce tomba du brancard sur la maigre croupe de la +haridelle. Le bonhomme appela Jullian, qui n'osa lui répondre; il appela +sa nièce, qui n'avoit garde d'ouvrir la bouche; le paysan eut le coeur +aussi dur que les autres, et le curé se mit en colère tout de bon. On a +voulu dire qu'il jura Dieu, mais je ne puis croire cela d'un curé du +Bas-Maine. La nièce du curé s'etoit relevée de dessus la croupe du +cheval, et avoit repris sa place sans oser regarder son oncle, et le +cheval, s'etant relevé vigoureusement, marchoit plus fort qu'il n'avoit +jamais fait, nonobstant le bruit du curé, qui crioit de sa voix de +lutrin: «Arrête, arrête!» Ses cris redoublés excitoient le cheval et le +faisoient aller encore plus vite, et cela faisoit crier le curé encore +plus fort. Il appeloit tantôt Jullian, tantôt Guillaume, et plus souvent +que les autres sa nièce, au nom de laquelle il joignoit souvent +l'epithète de double carogne. Elle eût pourtant bien parlé si elle eût +voulu, car celui qui lui faisoit garder le silence si exactement etoit +allé joindre les gens de cheval, qui avoient pris le devant et qui +etoient eloignés du brancard de quarante ou cinquante pas; mais la peur +de la carabine la rendoit insensible aux injures de son oncle, qui se +mit enfin à hurler et à crier à l'aide et au meurtre, voyant qu'on lui +desobeissoit si opiniâtrement. Là-dessus, les deux cavaliers qui avoient +pris le devant, et que le fantassin avoit fait revenir sur leurs pas, +rejoignirent le brancard et le firent arrêter. L'un d'eux dit +effroyablement à Guillaume: «Qui est le fou qui crie là-dedans?--Helas! +Monsieur, vous le sçavez mieux que moi», repondit le pauvre Guillaume. +Le cavalier lui donna du bout de son pistolet dans les dents, et, le +presentant à la nièce, lui commanda de se demasquer et de lui dire qui +elle etoit. Le curé, qui voyoit de son brancard tout ce qui se passoit, +et qui avoit un procès avec un gentilhomme de ses voisins nommé de +Laune[155], crut que c'etoit lui qui le vouloit assassiner. Il se mit +donc à crier: «Monsieur de Laune, si vous me tuez, je vous cite devant +Dieu. Je suis sacré prêtre indigne, et vous serez excommunié comme un +loup-garou[156].» Cependant sa pauvre nièce se demasquoit, et faisoit +voir au cavalier un visage effrayé qui lui etoit inconnu. Cela fit un +effet à quoi l'on ne s'attendoit point. Cet homme colère lâcha son +pistolet dans le ventre du cheval qui portoit le devant du brancard, et +d'un autre pistolet qu'il avoit à l'arçon de sa selle donna droit dans +la tête d'un de ses hommes de pied en disant: «Voilà comme il faut +traiter ceux qui donnent de faux avis.» Ce fut alors que la frayeur +redoubla au curé et à son train: il demanda confession; Jullian et +Guillaume se mirent à genoux, et la nièce du curé se rangea auprès de +son oncle. Mais ceux qui leur faisoient tant de peur les avoient dejà +quittés, et s'etoient eloignés d'eux autant que leurs chevaux avoient pu +courir, leur laissant en depôt celui qui avoit eté tué d'un coup de +pistolet. Jullian et Guillaume se levèrent en tremblant, et dirent au +curé et à sa nièce que les gendarmes s'en etoient allés. Il fallut +deteler le cheval de derrière, afin que le brancard ne penchât pas tant +sur le devant, et Guillaume fut envoyé en un bourg prochain pour trouver +un autre cheval. Le curé ne sçavoit que penser de ce qui lui etoit +arrivé; il ne pouvoit deviner pourquoi on l'avoit enlevé, pourquoi on +l'avoit quitté sans le voler, et pourquoi ce cavalier avoit tué un des +siens mêmes, dont le curé n'etoit pas si scandalisé que de son pauvre +cheval tué, qui vraisemblablement n'avoit jamais rien eu à demêler avec +cet etrange homme. Il concluoit toujours que c'etoit de Laune qui +l'avoit voulu assassiner, et qu'il en auroit la raison. Sa nièce lui +soutenoit que ce n'etoit point de Laune, qu'elle connoissoit bien; mais +le curé vouloit que ce fût lui, pour lui faire un bon grand procès +criminel, se fiant peut-être aux temoins à gages[157] qu'il esperoit de +trouver à Goron[158], où il avoit des parens. + +[Note 155: De Laune est un nom assez commun dans le pays, et il +appartient à une ancienne famille du Maine. On trouve, vers 1670, un +chanoine de ce nom au Mans, et il y a encore aujourd'hui la forge de +l'Aune sur la rivière d'Orthe, dans les communes de Douillet et de +Montreuil.] + +[Note 156: Un loup-garou étoit proprement un homme ou une femme +métamorphosé en loup par sorcellerie. On croyoit encore aux loups-garous +au XVIIe siècle. Bodin, Boguet, Delancre, en rapportent des histoires +qui se sont passées de leur temps. En 1615, J. de Nynauld publia un +traité complet de la Lycanthropie. Vers la fin du XVIe siècle, Claude, +prieur de Laval, dans le Maine, avoit mis au jour des Dialogues sur le +même sujet. Les loups-garous passoient surtout pour fort communs dans le +Poitou, province assez voisine du Maine.] + +[Note 157: Les témoins du Maine, pays processif par excellence, +n'étoient pas en bonne réputation, et c'est à leur mauvaise renommée que +Racine fait allusion dans les Plaideurs: + + DANDIN. + + Pourquoi les récuser? + + L'INTIMÉ. + + Monsieur, ils sont du Maine. + + DANDIN. + + Il est vrai que du Mans il en vient par douzaine. + (Acte 3, sc. 3.)] + +[Note 158: Bourg à cinq lieues N.-O. de Mayenne.] + +Comme ils contestoient là-dessus, Jullian, qui vit paroître de loin +quelque cavalerie, s'enfuit tant qu'il put. La nièce du curé, qui vit +fuir Jullian, crut qu'il en avoit du sujet et s'enfuit aussi, ce qui fit +perdre au curé la tramontane, ne sçachant plus ce qu'il devoit penser de +tant d'evenemens extraordinaires; enfin, il vit aussi la cavalerie que +Jullian avoit vue, et, qui pis est, il vit qu'elle venoit droit à lui. +Cette troupe etoit composée de neuf ou dix chevaux, au milieu de +laquelle il y avoit un homme lié et garrotté sur un mechant cheval et +defait comme ceux qu'on mène pendre. Le curé se mit à prier Dieu et se +recommanda de bon coeur à sa toute bonté, sans oublier le cheval qui lui +restoit; mais il fut bien etonné et rassuré tout ensemble quand il +reconnut la Rappinière et quelques uns de ses archers. La Rappinière lui +demanda ce qu'il faisoit là, et si c'etoit lui qui avoit tué l'homme +qu'il voyoit roide mort auprès du corps d'un cheval. Le curé lui conta +ce qui lui etoit arrivé, et conclut encore que c'etoit de Laune qui +l'avoit voulu assassiner: de quoi la Rappinière verbalisa amplement. Un +des archers courut au prochain village pour faire enlever le corps mort, +et revint avec la nièce du curé et Jullian, qui s'etoient rassurés et +qui avoient rencontré Guillaume ramenant un cheval pour le brancard. Le +curé s'en retourna à Domfront sans aucune mauvaise rencontre, où, tant +qu'il vivra, il contera son enlèvement[159]. Le cheval mort fut mangé +des loups ou des mâtins; le corps de celui qui avoit eté tué fut enterré +je ne sais où, et la Rappinière, le Destin, la Rancune et l'Olive, les +archers et le prisonnier, s'en retournèrent au Mans. Et voilà le succès +de la chasse de la Rappinière et des comediens, qui prirent un homme au +lieu de prendre un lièvre. + +[Note 159: Le curé de Domfront, pendant le séjour de Scarron au +Mans, étoit, nous apprend Michel Gomboust, fils de M. de La Tousche, que +notre auteur peut avoir connu. Il est possible que, placé dans une +situation équivoque par la possession irrégulière de son bénéfice, +Scarron ait eu maille à partir avec lui, comme avec quelques autres +ecclésiastiques, et qu'il ait voulu s'en venger à sa manière en le +faisant figurer dans une scène burlesque.] + + + + +CHAPITRE XV. + +Arrivée d'un operateur[160] dans l'hôtellerie. Suite de l'histoire de +Destin et de l'Etoile. + +[Note 160: Les opérateurs étoient des médecins empiriques qui +couroient la France pour débiter leurs drogues, en se faisant souvent +accompagner d'acteurs chargés d'attirer le public autour d'eux. Voy. +Rom. com., 3e partie, ch. 4 et 13. Ainsi Tabarin étoit associé de +Mondor, fameux opérateur qui vendoit du baume sur la place Dauphine; +Bruscambille fut long-temps acteur de Jean Farine, un des plus célèbres +opérateurs du temps, et Guillot-Gorju fit aussi le même métier avant +d'entrer à l'hôtel de Bourgogne. On peut voir dans la Maison des jeux, +l. 1. p. 121 et suiv. (Sercy, 1642), d'intéressants détails sur un +merveilleux opérateur du temps.] + +SERENADE. + +Il vous souviendra, s'il vous plaît, que, dans le precedent chapitre, +l'un de ceux qui avoient enlevé le curé de Domfront avoit quitté ses +compagnons etoit allé au galop je ne sais où. Comme il pressoit +extremement son cheval dans un chemin fort creux et fort etroit, il vit +de loin quelques gens de cheval qui venoient à lui. Il voulut retourner +sur ses pas pour les eviter et tourna son cheval si court et avec tant +de precipitation, qu'il se cabra et se renversa sur son maître. La +Rappinière et sa troupe (car c'etoient ceux qu'il avoit vus) trouvèrent +fort etrange qu'un homme qui venoit à eux si vite eût voulu s'en +retourner de la même façon; cela donna quelque soupçon à la Rappinière, +qui de son naturel en etoit fort susceptible, outre que sa charge +l'obligeoit à croire plutôt le mal que le bien; son soupçon s'augmenta +beaucoup quand, etant auprès de cet homme, qui avoit une jambe sous son +cheval, il vit qu'il ne paroissoit pas tant effrayé de sa chute que de +ce qu'il en avoit des temoins. Comme il ne hasardoit rien en augmentant +sa peur, et qu'il sçavoit faire sa charge mieux que prevôt du royaume, +il lui dit en l'approchant: «Vous voilà donc pris, homme de bien; ah! je +vous mettrai en lieu d'où vous ne tomberez pas si lourdement.» Ces +paroles etourdirent le malheureux bien plus que n'avoit fait sa chute, +et la Rappinière et les siens remarquèrent sur son visage de si grandes +marques d'une conscience bourrelée que tout autre moins entreprenant que +lui n'eût point balancé à l'arrêter. Il commanda donc à ses archers de +lui aider à se relever et le fit lier et garotter sur son cheval. La +rencontre qu'il fit un peu après du curé de Domfront dans le désordre +que vous avez vu, auprès d'un homme mort et d'un cheval tué d'un coup de +pistolet, lui assurèrent[161] qu'il ne s'etoit pas mepris, à quoi +contribua beaucoup la frayeur du prisonnier, qui augmenta visiblement à +son arrivée. Le Destin le regardoit plus attentivement que les autres, +pensant le reconnoître, et ne pouvant se remettre en mémoire où il +l'avoit vu; il travailla en vain sa réminiscence durant le chemin, il ne +put y retrouver ce qu'il cherchoit. Enfin, ils arrivèrent au Mans, où la +Rappinière fit emprisonner le prétendu criminel; et les comédiens, qui +devoient commencer le lendemain à représenter, se retirèrent en leur +hôtellerie pour donner ordre à leurs affaires. Ils se réconcilièrent +avec l'hôte, et le poète, qui etoit liberal comme un poète, voulut payer +le souper. Ragotin, qui se trouva dans l'hôtellerie et qui ne s'en +pouvoit eloigner depuis qu'il etoit amoureux de l'Etoile, en fut convié +par le poète, qui fut assez fou pour y convier aussi tous ceux qui +avoient été spectateurs de la bataille qui s'etoit donnée la nuit +précédente en chemise entre les comédiens et la famille de l'hôte. + +[Note 161: Il faudroit lire assura. Mais je trouve cette faute dans +l'édition originale, et je ne crois pas devoir la corriger: c'est une +conséquence naturelle de la rapidité avec laquelle travailloit Scarron.] + +Un peu devant le souper, la bonne compagnie qui etoit déjà dans +l'hôtellerie augmenta d'un operateur et de son train, qui etoit composé +de sa femme, d'une vieille servante maure, d'un singe[162] et de deux +valets. La Rancune le connoissoit il y avoit long-temps; ils se firent +force caresses, et le poète, qui faisoit aisement connoissance, ne +quitta point l'operateur et sa femme qu'à force de compliments pompeux, +et qui ne disoient pourtant pas grand chose, s'il ne leur eût fait +promettre qu'ils lui feroient l'honneur de souper avec lui[163]. On +soupa; il ne s'y passa rien de remarquable; on y but beaucoup et on n'y +mangea pas moins. Ragotin y reput ses yeux du visage de l'Etoile, ce qui +l'enivra autant que le vin qu'il avala, et il parla fort peu durant le +souper, quoique le poète lui donnât une belle matière à contester, +blâmant tout net les vers de Theophile, dont Ragotin etoit grand +admirateur[164]. Les comédiennes firent quelque temps conversation avec +la femme de l'operateur, qui etoit Espagnole et n'etoit pas desagreable. +Elles se retirèrent ensuite dans leur chambre, où le Destin les +conduisit pour achever son histoire, que la Caverne et sa fille +mouroient d'impatience d'entendre. L'Etoile cependant se mit à etudier +son rôle, et le Destin, ayant pris une chaise auprès d'un lit où la +Caverne et sa fille s'assirent, reprit son histoire en cette sorte: + +[Note 162: Comme aujourd'hui, les charlatans et saltimbanques +aimoient à s'entourer d'un attirail bizarre, destiné à capter +l'attention du populaire. Le singe, en particulier, étoit recherché pour +cet usage. On connoît le fameux singe de Brioché, Fagotin, dont a parlé +La Fontaine, et que Cyrano, dit-on, tua d'un coup d'épée. Voy. Éd. +Fournier, Variét. hist., P. Jannet, t. 1, p. 277, etc. Il étoit d'usage +aussi que les opérateurs eussent avec eux un Marocain, nègre vrai ou +faux, plus souvent faux que vrai, qui remplissoit les fonctions de valet +et leur servoit à attirer la foule.] + +[Note 163: On peut voir dans l'Histoire de Barry, de Filandre et +d'Alison (1704, in-12), les relations intimes qui existoient alors entre +les comédiens et les opérateurs, et la familiarité dans laquelle ils +vivoient ensemble, comme gens de métier analogue.] + +[Note 164: «Dans ma jeunesse, dit Saint-Evremont, on admiroit +Théophile, malgré ses irrégularités et ses négligences.... Je l'ai vu +décrié depuis par tous les versificateurs» (Quelques observations sur le +goût et le discernement des François). Cette remarque est d'accord avec +le passage de Scarron; seulement, il est naturel que Ragotin admire +beaucoup ce poète, en sa double qualité de provincial arriéré et +d'esprit fort.] + +Vous m'avez vu jusques ici fort amoureux et bien en peine de l'effet que +ma lettre auroit fait dans l'esprit de Leonore et de sa mère; vous +m'allez voir encore plus amoureux et le plus desesperé de tous les +hommes. J'allois voir tous les jours mademoiselle de la Boissière et sa +fille, si aveuglé de ma passion que je ne remarquois point la froideur +que l'on avoit pour moi, et considerois encore moins que mes trop +frequentes visites pouvoient leur être à la fin incommodes. Mademoiselle +de la Boissière s'en trouvoit fort importunée depuis que Saint-Far lui +avoit appris qui j'etois; mais elle ne pouvoit civilement me defendre sa +maison après ce qui m'etoit arrivé pour elle. Pour sa fille, à ce que je +puis juger par ce qu'elle a fait depuis, je lui faisois pitié, et elle +ne suivoit pas en cela les sentimens de sa mère, qui ne la perdoit +jamais de vue, afin que je ne pusse me trouver en particulier avec elle. +Mais, pour vous dire le vrai, quand cette belle fille eût voulu me +traiter moins froidement que sa mère, elle n'eût osé l'entreprendre +devant elle. Ainsi je souffrois comme une âme damnée, et mes frequentes +visites ne me servoient qu'à me rendre plus odieux à ceux à qui je +voulois plaire. Un jour que mademoiselle de la Boissière reçut des +lettres de France qui l'obligeoient à sortir, aussitôt qu'elle les eût +lues elle envoya louer un carrosse et chercher le seigneur Stephano pour +s'en faire accompagner, n'osant pas aller seule depuis la fâcheuse +rencontre où je l'avois servie. J'etois plus prêt et plus propre à lui +servir d'ecuyer que celui qu'elle envoyoit chercher; mais elle ne +vouloit pas recevoir le moindre service d'une personne dont elle se +vouloit defaire. Par bonheur Stephano ne se trouva point, et elle fut +contrainte de temoigner devant moi la peine où elle etoit de n'avoir +personne pour la mener, afin que je m'y offrisse, ce que je fis avec +autant de joie qu'elle avoit de depit d'être reduite de me mener avec +elle. Je la menai chez un cardinal qui etoit lors protecteur de +France[165], et qui lui donna heureusement audience aussitôt qu'elle la +lui eut fait demander. Il falloit que son affaire fût d'importance et +qu'elle ne fût pas sans difficulté, car elle fut long-temps à lui parler +en particulier dans une espèce de grotte, ou plutôt une fontaine +couverte, qui etoit au milieu d'un fort beau jardin. Cependant tous ceux +qui avoient suivi ce cardinal se promenoient dans les endroits du jardin +qui leur plaisoient le plus. + +[Note 165: Tous les pays avoient à la cour de Rome des cardinaux +protecteurs, c'est-à-dire chargés d'y représenter leurs intérêts +spirituels.] + +Me voilà donc dans une grande allée d'orangers, seul avec la belle +Leonore, comme j'avois tant souhaité de fois, et pourtant encore moins +hardi que je n'avois jamais eté. Je ne sais si elle s'en aperçut et si +ce fut par bonté qu'elle parla la première: «Ma mère, me dit-elle, aura +bien du sujet de quereller le seigneur Stephano de nous avoir +aujourd'hui manqué et d'être cause que nous vous donnons tant de +peine.--Et moi je lui serai bien obligé, lui repondis-je, de m'avoir +procuré, sans y penser, la plus grande felicité dont je jouirai +jamais.--Je vous ai assez d'obligation, repartit-elle, pour prendre part +à tout ce qui vous est avantageux: dites-moi donc, je vous prie, la +felicité qu'il vous a procurée, si c'est une chose qu'une fille puisse +sçavoir, afin que je m'en rejouisse.--J'aurois peur, lui dis-je, que +vous ne la fissiez cesser?--Moi! reprit-elle. Je ne fus jamais envieuse, +et, quand je le serois pour tout autre, je ne le serois jamais pour une +personne qui a mis sa vie en hasard pour moi.--Vous ne le feriez pas par +envie, lui repondis-je.--Et par quel autre motif m'opposerois-je à votre +felicité? reprit-elle.--Par mepris, lui dis-je.--Vous me mettez bien en +peine, ajouta-t-elle, si vous ne m'apprenez ce que je mepriserois, et de +quelle façon le mepris que je ferois de quelque chose vous la rendroit +moins agreable?--Il m'est bien aisé de m'expliquer, lui repondis-je, +mais je ne sais si vous voudriez bien m'entendre.--Ne me le dites donc +point, me dit-elle: car, quand on doute si on voudra bien entendre une +chose, c'est signe qu'elle n'est pas intelligible ou qu'elle peut +deplaire.» Je vous avoue que je me suis etonné cent fois comment je lui +pouvois repondre, songeant bien moins à ce qu'elle me disoit qu'à sa +mère, qui pouvoit revenir et me faire perdre l'occasion de lui parler de +mon amour. Enfin je m'enhardis, et, sans employer plus de temps en une +conversation qui ne me conduisoit pas assez vite où je voulois aller, je +lui dis, sans repondre à ses dernières paroles, qu'il y avoit long-temps +que je cherchois l'occasion de lui parler pour lui confirmer ce que +j'avois pris la hardiesse de lui ecrire, et que je ne me serois jamais +hasardé à cela si je n'avois sçu qu'elle avoit lu ma lettre. Je lui +redis ensuite une grande partie de ce que je lui avois ecrit, et ajoutai +qu'etant prêt de partir pour la guerre que le pape faisoit à quelques +princes d'Italie[166], et etant resolu d'y mourir, puisque je n'etois +pas digne de vivre pour elle, je la priois de m'apprendre les sentimens +qu'elle auroit eus pour moi si ma fortune eût eu plus de rapport avec la +hardiesse que j'avois eue de l'aimer. Elle m'avoua en rougissant que ma +mort ne lui seroit pas indifferente. «Et si vous êtes homme à faire +quelque chose pour vos amis, ajouta-t-elle, conservez-nous en un qui +nous a eté si utile; ou du moins, si vous êtes si pressé de mourir par +une raison plus forte que celle que vous me venez de dire, differez +votre mort jusques à tant que nous soyons revenus en France, où je dois +bientôt retourner avec ma mère.» Je la pressai de me dire plus +clairement les sentimens qu'elle avoit pour moi. Mais sa mère se trouva +lors si près de nous qu'elle n'eût pu me repondre quand elle l'eût +voulu. Mademoiselle de la Boissière me fit une mine assez froide, à +cause peut-être que j'avois eu le temps d'entretenir Leonore en +particulier, et cette belle fille même me parut en être un peu en peine. +Cela fut cause que je n'osai être que fort peu de temps chez elles. Je +les quittai le plus content du monde, et tirant des consequences fort +avantageuses à mon amour de la reponse de Leonore. + +[Note 166: Cette guerre n'étoit en réalité qu'une lutte entre les +Farnèse, représentés par Odoardo Farnèse, prince de Parme, et les +Barberini, représentés par Urbain VIII. Lorsque le pape eut essayé +d'attaquer Parme et Plaisance (1641), les princes italiens rassemblèrent +une armée dans le Modenois pour arrêter ses envahissements. Après des +péripéties diverses, la paix se fit par la médiation de la France.] + +Le lendemain, je ne manquai pas de les aller voir, suivant ma coutume. +On me dit qu'elles etoient sorties, et on me dit la même chose trois +jours de suite que j'y retournai sans me rebuter. Enfin le seigneur +Stephano me conseilla de n'y aller plus, parceque mademoiselle de la +Boissière ne permettroit pas que je visse sa fille, ajoutant qu'il me +croyoit trop raisonnable pour m'aller faire donner un refus. Il m'apprit +la cause de ma disgrace: la mère de Leonore l'avoit trouvée qui +m'ecrivoit une lettre, et, après l'avoit fort maltraitée, elle avoit +donné ordre à ses gens de me dire qu'elles n'y etoient pas, toutes les +fois que je les viendrois voir. Ce fut alors que j'appris le mauvais +office que m'avoit rendu Saint-Far, et que depuis ce temps-là mes +visites avoient fort importuné la mère. Pour la fille, Stephano m'assura +de sa part que mon merite lui eût fait oublier ma fortune si sa mère eût +été aussi peu interessée qu'elle. + +Je ne vous dirai point le desespoir où me mirent ces fâcheuses +nouvelles; je m'affligeai autant que si on m'eût refusé Leonore +injustement, quoique je n'eusse jamais esperé de la posseder; je +m'emportai contre Saint-Far, et je songeai même a me battre contre lui; +mais enfin, me remettant devant les yeux ce que je devois à son père et +à son frère, je n'eus recours qu'à mes larmes. Je pleurai comme un +enfant, et je m'ennuyai partout où je ne fus pas seul. Il fallut partir +sans voir Leonore. Nous fîmes une campagne dans l'armée du pape, où je +fis tout ce que je pus pour me faire tuer. La fortune me fut contraire +en cela comme elle avoit toujours eté en autres choses. Je ne pus +trouver la mort que je cherchois, et j'acquis quelque reputation que je +ne cherchois point, et qui m'auroit satisfait en un autre temps; mais, +pour lors, rien ne me pouvoit satisfaire que le souvenir de Leonore. +Verville et Saint-Far furent obligés de retourner en France, où le baron +d'Arques les reçut en père idolâtre de ses enfans. Ma mère me reçut fort +froidement; pour mon père, il se tenoit à Paris chez le comte de Glaris, +qui l'avoit choisi pour être le gouverneur de son fils. Le baron +d'Arques, qui avoit sçu ce que j'avois fait dans la guerre d'Italie, où +même j'avois sauvé la vie à Verville, voulut que je fusse à lui en +qualité de gentilhomme. Il me permit d'aller voir mon père à Paris, qui +me reçut encore plus mal que n'avoit fait sa femme. Un autre homme de sa +condition, qui eût eu un fils aussi bien fait que moi, l'eût presenté au +comte Ecossois; mais mon père me tira hors de son logis avec +empressement, comme s'il eût eu peur que je l'eusse deshonoré. Il me +reprocha cent fois, durant le chemin que nous fîmes ensemble, que +j'etois trop brave, que j'avois la mine d'être glorieux et que j'aurois +mieux fait d'apprendre un metier que d'être un traîneur d'epée. Vous +pouvez penser que ces discours-là n'etoient guère agreables à un jeune +homme qui avoit eté bien elevé, qui s'etoit mis en quelque reputation à +la guerre, et enfin qui avoit osé aimer une fort belle fille, et même +lui decouvrir sa passion. Je vous avoue que les sentimens de respect et +d'amitié que l'on doit avoir pour un père n'empêchèrent point que je ne +le regardasse comme un très fâcheux vieillard. Il me promena dans deux +ou trois rues, me caressant de la sorte que je vous viens de dire, et +puis me quitta tout d'un coup, me defendant expressement de le revenir +voir. Je n'eus pas grand'peine à me resoudre de lui obéir. Je le quittai +et m'en allai voir M. de Saint-Sauveur, qui me reçut en père. Il fut +fort indigné de la brutalité du mien, et me promit de ne me point +abandonner. Le baron d'Arques eut des affaires qui l'obligèrent d'aller +demeurer à Paris. Il se logea à l'extremité du faubourg Saint-Germain, +en une fort belle maison que l'on avoit bâtie depuis peu avec beaucoup +d'autres qui ont rendu ce faubourg-là aussi beau que la ville[167]. + +[Note 167: Ce fut surtout dans la première moitié du XVIIe siècle, +sous Louis XIII et Louis XIV, que l'emplacement du Pré-aux-Clercs se +recouvrit peu à peu de constructions monumentales, et que le faubourg +Saint-Germain se trouva construit comme par enchantement. «On a +commencé, dit Sauval, à y bâtir en 1630; et quoique, depuis, tant Louis +XIII que Louis XIV aient souvent fait défense de passer certaines +limites, on ne laisse pas néanmoins d'avancer toujours... Tous les jours +on y entreprend de grands logis et beaux.» (Antiq., l. 8.) Corneille +lui-même va nous servir de témoin: + + Paris voit tous les jours de ces métamorphoses; + Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses: + Toute une ville entière, avec pompe bâtie, + Semble d'un vieux fossé par miracle sortie, + Et nous fait présumer, à ses superbes toits, + Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois. + (Menteur, II, 5.) + +Voir aussi le début de l'Esprit follet de d'Ouville (1642). Ce ne fut +que vers 1620 qu'on commença à bâtir le quai Malaquais, sur une partie +du terrain occupé jadis par le palais, ou plutôt par les jardins de la +reine Marguerite, première femme de Henri IV. Jusque là, en sortant de +la porte de Nesle, située à peu près où est maintenant l'Institut, on +entroit en pleine campagne, dans le Pré-aux-Clercs. Cet emplacement, où +se voyoient à peine quelques rues, composées de maisons éparses que +séparoient des prés et des jardins, fut peu à peu sillonné par les rues +Jacob, des Saints-Pères, du Bac, de l'Université, de Verneuil, etc.] + +Saint-Far et Verville faisoient leur cour, alloient au Cours[168] ou en +visite, et faisoient tout ce que font les jeunes gens de leur condition +en cette grande ville, qui fait passer pour campagnards les habitans des +autres villes du royaume. Pour moi, quand je ne les accompagnois point, +je m'allois exercer dans toutes les salles des tireurs d'armes, ou bien +j'allois à la comedie, ce qui est cause, peut-être, de ce que je suis +passable comedien. + +[Note 168: Le mot Cours signifioit alors un «lieu qui sert de +rendez-vous au beau monde pour la promenade» (Dictionn. de Furetière). +Quand on l'employoit sans autre désignation, pour Paris, il indiquoit le +plus célèbre de tous: le Cours-la-Reine, ouvert sous la régence de Marie +de Médicis, en 1628, date des Lettres patentes, au lieu où il est encore +aujourd'hui, et qui fut bien vite adopté par la mode. V. Le Maire, Paris +ancien et moderne, t. 3, p. 386. Le Cours hors la porte Saint-Antoine +partageoit avec le Cours-la-Reine les préférences du beau monde. «Les +vrais galands seront curieux de dresser un almanach où ils verront..... +quand commence le Cours hors la porte Saint-Antoine, et quand c'est que +celuy de la Reyne-Mère a la vogue.» (Lois de la galant.)] + +Un jour Verville me tira en particulier, et me decouvrit qu'il etoit +devenu fort amoureux d'une demoiselle qui demeuroit dans la même rue. Il +m'apprit qu'elle avoit un frère nommé Saldagne, qui etoit aussi jaloux +d'elle et d'une autre soeur qu'elle avoit que s'il eût eté leur mari, et +il me dit de plus qu'il avoit fait assez de progrès auprès d'elle pour +l'avoir persuadée de lui donner, la nuit suivante, entrée dans son +jardin, qui repondoit par une porte de derrière à la campagne, comme +celui du baron d'Arques. Après m'avoir fait cette confidence, il me pria +de l'y accompagner, et de faire tout ce que je pourrois pour me mettre +aux bonnes grâces de la fille qu'elle devoit avoir avec elle. Je ne +pouvois refuser à l'amitié que m'avoit toujours temoignée Verville de +faire tout ce qu'il vouloit. Nous sortîmes par la porte de derrière de +notre jardin sur les dix heures du soir, et fûmes reçus dans celui où +l'on nous attendoit par la maîtresse et la suivante. La pauvre +mademoiselle de Saldagne trembloit comme la feuille et n'osoit parler; +Verville n'etoit guère plus assuré; la suivante ne disoit mot, et moi, +qui n'etois là que pour accompagner Verville, je ne parlois point et +n'en avois pas envie. Enfin, Verville s'evertua et mena sa maîtresse +dans une allée couverte, après avoir bien recommandé à la suivante et à +moi de faire bon guet; ce que nous fîmes avec tant d'attention, que nous +nous promenâmes assez longtemps sans nous dire la moindre parole l'un à +l'autre. Au bout d'une allée, nous nous rencontrâmes avec les jeunes +amans. Verville me demanda assez haut si j'avois bien entretenu madame +Madelon. Je lui repondis que je ne croyois pas qu'elle eût sujet de s'en +plaindre. «Non assurément, dit aussitôt la soubrette, car il ne m'a +encore rien dit.» Verville s'en mit à rire et assura cette Madelon que +je valois bien la peine que l'on fît conversation avec moi, quoique je +fusse fort melancolique. Mademoiselle de Saldagne prit la parole, et dit +que sa femme de chambre n'etoit pas aussi une fille à mepriser. Et là +dessus, ces amans bienheureux nous quittèrent, nous recommandant de bien +prendre garde que l'on ne les surprît point. Je me preparai alors à +m'ennuyer beaucoup avec une servante qui m'alloit demander sans doute +combien je gagnois de gages, quelles servantes je connoissois dans le +quartier, si je savois des chansons nouvelles, et si j'avois bien des +profits avec mon maître. Je m'attendois après cela d'apprendre tous les +secrets de la maison de Saldagne, et tous les defauts tant de lui que de +ses soeurs, car peu de suivans se rencontrent ensemble sans se dire tout +ce qu'ils sçavent de leur maître, et sans trouver à redire au peu de +soin qu'ils ont de faire leur fortune et celle de leurs gens; mais je +fus bien etonné de me voir en conversation avec une servante qui me dit +d'abord: «Je te conjure, esprit muet, de me confesser si tu es valet, +et, si tu es valet, par quelle vertu admirable tu t'es empêché jusqu'à +cette heure de me dire du mal de ton maître.» Ces paroles si +extraordinaires en la bouche d'une femme de chambre me surprirent; je +lui demandai de quelle autorité elle se mêloit de m'exorciser. «Je vois +bien, me dit-elle, que tu es un esprit opiniâtre, et qu'il faut que je +redouble mes conjurations. Dis-moi donc, esprit rebelle, par la +puissance que Dieu m'a donnée sur les valets suffisans et glorieux, +dis-moi qui tu es.--Je suis un pauvre garçon, lui repondis-je, qui +voudrois bien être endormi dans mon lit.--Je vois bien, repartit-elle, +que j'aurai bien de la peine à te connoître; au moins ai-je dejà +decouvert que tu n'es guères galant: car, ajouta-t-elle, ne me devois-tu +pas parler le premier, me dire cent douceurs, me vouloir prendre la +main, te faire donner deux ou trois soufflets, autant de coups de pied, +te faire bien egratigner, enfin t'en retourner chez toi comme un homme à +bonne fortune[169]?--Il y a des filles dans Paris, interrompis-je, dont +je serois ravi de porter les marques; mais il y en a aussi que je ne +voudrois pas seulement envisager, de peur d'avoir de mauvais songes.--Tu +veux dire, reprit-elle, que je suis peut-être laide. Hé! monsieur le +difficile, ne sais-tu pas bien que la nuit tous les chats sont gris?--Je +ne veux rien faire la nuit, lui repondis-je, dont je me puisse repentir +le jour.--Et si je suis belle! me dit-elle.--Je ne vous aurois pas porté +assez de respect, lui dis-je; outre qu'avec l'esprit que vous me faites +paroître, vous meriteriez d'être servie et galantisée par les +formes.--Et servirois-tu bien une fille de merite par les formes? me +demanda-t-elle.--Mieux qu'homme du monde, lui dis-je, pourvu que je +l'aimasse.--Que t'importe? ajouta-t-elle, pourvu que tu en fusses +aimé.--Il faut que l'un et l'autre se rencontre dans une galanterie où +je m'embarquerois, lui repartis-je.--Vraiment, dit-elle, si je dois +juger du maître par le valet, ma maîtresse a bien choisi en monsieur de +Verville, et la servante pour qui tu te radoucirois auroit grand sujet +de faire l'importante.--Ce n'est pas assez de m'ouïr parler, lui dis-je, +il faut aussi me voir.--Je crois, repartit-elle, qu'il ne faut ni l'un +ni l'autre.» + +[Note 169: Scarron a tracé lui-même, plus d'une fois, des scènes de +ce genre dans ses comédies, où il va du moins jusqu'aux injures, s'il ne +va pas jusqu'aux coups. Voyez, par exemple, l'Héritier ridicule (II, 3, +et V, 5).] + +Notre conversation ne put durer davantage, car M. de Saldagne heurtoit à +grands coups à la porte de la rue, que l'on ne se hâtoit point d'ouvrir, +par l'ordre de sa soeur, qui vouloit avoir le temps de gagner sa +chambre. La demoiselle et la femme de chambre se retirèrent si troublées +et avec tant de precipitation, qu'elles ne nous dirent pas adieu en nous +mettant hors du jardin. Verville voulut que je l'accompagnasse en sa +chambre aussitôt que nous fûmes arrivés au logis. Jamais je ne vis un +homme plus amoureux et plus satisfait; il m'exagera l'esprit de sa +maîtresse et me dit qu'il n'auroit point l'esprit content que je ne +l'eusse vue. Enfin il me tint toute la nuit à me redire cent fois les +mêmes choses, et je ne pus m'aller coucher qu'alors que le point du jour +commença de paroître. Pour moi, j'etois fort etonné d'avoir trouvé une +servante de si bonne conversation, et je vous avoue que j'eus quelque +envie de sçavoir si elle etoit belle, quoique le souvenir de ma Leonore +me donnât une extrême indifference pour toutes les belles filles que je +voyois tous les jours dans Paris. Nous dormîmes, Verville et moi, +jusqu'à midi. Il ecrivit, aussitôt qu'il fut eveillé, à mademoiselle de +Saldagne, et envoya sa lettre par son valet, qui en avoit dejà porté +d'autres, et qui avoit correspondance avec sa femme de chambre. Ce valet +etoit Bas-Breton, d'une figure fort desagreable et d'un esprit qui +l'etoit encore plus. Il me vint en l'esprit, quand je le vis partir, +que, si la fille que j'avois entretenue le voyoit vilain comme il etoit +et parloit un moment à lui, qu'assurement elle ne le soupçonneroit point +d'être celui qui avoit accompagné Verville. Ce gros sot s'acquitta assez +bien de sa commission, pour un sot. Il trouva mademoiselle de Saldagne +avec sa soeur aînée, qui s'appeloit mademoiselle de Lery, à qui elle +avoit fait confidence de l'amour que Verville avoit pour elle. Comme il +attendoit sa reponse, M. de Saldagne fut ouï chanter sur le degré; il +venoit à la chambre de ses soeurs, qui cachèrent à la hâte notre Breton +dans une garde-robe. Le frère ne fut pas long-temps avec ses soeurs, et +le Breton fut tiré de sa cachette. Mademoiselle de Saldagne s'enferma +dans un petit cabinet pour faire reponse à Verville, et mademoiselle de +Lery fit conversation avec le Breton, qui sans doute ne la divertit +guère. Sa soeur, qui avoit achevé sa lettre, la delivra de notre +lourdaut, le renvoyant à son maître avec un billet par lequel elle lui +promettoit de l'attendre à la même heure, dans le même jardin. Aussitôt +que la nuit fut venue, vous pouvez penser que Verville se tint prêt pour +aller à l'assignation qu'on lui avoit donnée. Nous fûmes introduits dans +le jardin, et je me vis en tête la même personne que j'avois entretenue +et que j'avois trouvée si spirituelle. Elle me la parut encore plus +qu'elle n'avoit fait, et je vous avoue que le son de sa voix, et la +façon dont elle disoit les choses, me firent souhaiter qu'elle fût +belle. Cependant elle ne pouvoit croire que je fusse le Bas-Breton +qu'elle avoit vu, ni comprendre pourquoi j'avois plus d'esprit la nuit +que le jour: car, le Breton nous ayant conté que l'arrivée de Saldagne +dans la chambre de ses soeurs lui avoit fait grand' peur, je m'en fis +honneur devant cette spirituelle servante, en lui protestant que je +n'avois pas tant eu de peur pour moi que pour mademoiselle de Saldagne. +Cela lui ôta tout le doute qu'elle pouvoit avoir que je ne fusse pas le +valet de Verville, et je remarquai que, depuis cela, elle commença à me +tenir de vrais discours de servante. Elle m'apprit que ce monsieur de +Saldagne etoit un terrible homme, et que, s'etant trouvé fort jeune sans +père ni mère, avec beaucoup de bien et peu de parens, il exerçoit une +grande tyrannie sur ses soeurs pour les obliger à se faire religieuses, +les traitant non pas seulement en père injuste, mais en mari jaloux et +insupportable. Je lui allois parler à mon tour du baron d'Arques et de +ses enfans, quand la porte du jardin, que nous n'avions point fermée, +s'ouvrit, et nous vîmes entrer M. de Saldagne, suivi de deux laquais, +dont l'un lui portoit un flambeau. Il revenoit d'un logis qui etoit au +bout de la rue, dans la même ligne du sien et du nôtre, où l'on jouoit +tous les jours, et où Saint-Far alloit souvent se divertir. Ils y +avoient joué ce jour-là l'un et l'autre, et Saldagne, ayant perdu son +argent de bonne heure, etoit rentré dans son logis par la porte de +derrière, contre sa coutume, et, l'ayant trouvée ouverte, nous avoit +surpris, comme je vous viens de dire. Nous etions alors tous quatre dans +une allée couverte, ce qui nous donna moyen de nous derober à la vue de +Saldagne et de ses gens. La demoiselle demeura dans le jardin sous +pretexte de prendre le frais, et, pour rendre la chose plus +vraisemblable, elle se mit à chanter, sans en avoir grande envie, comme +vous pouvez penser. Cependant Verville, ayant escaladé la muraille par +une treille, s'etoit jeté de l'autre côté; mais un troisième laquais de +Saldagne, qui n'etoit pas encore entré, le vit sauter, et ne manqua pas +de venir dire à son maître qu'il venoit de voir sauter un homme de la +muraille du jardin dans la rue. En même temps on m'ouït tomber dans le +jardin fort rudement, la même treille par laquelle s'etoit sauvé +Verville s'etant malheureusement rompue sous moi. Le bruit de ma chute, +joint au rapport du laquais, emut tous ceux qui etoient dans le jardin. +Saldagne courut au bruit qu'il avoit entendu, suivi de ses trois +laquais, et, voyant un homme l'epée à la main (car aussitôt que je fus +relevé je m'etois mis en etat de me defendre), il m'attaqua à la tête +des siens. Je lui fis bientôt voir que je n'etois pas aisé à battre. Le +laquais qui portoit le flambeau s'avança plus que les autres; cela me +donna moyen de voir Saldagne au visage, que je reconnus pour le même +François qui m'avoit autrefois voulu assassiner dans Rome pour l'avoir +empêché de faire une violence à Leonore, comme je vous ai tantôt dit. Il +me reconnut aussi, et, ne doutant point que je ne fusse venu là pour lui +rendre la pareille, il me cria que je ne lui echapperois pas cette +fois-là. Il redoubla ses efforts, et alors je me trouvai fort pressé, +outre que je m'etois quasi rompu une jambe en tombant. Je gagnai en +lâchant le pied un cabinet dans lequel j'avois vu entrer la maîtresse de +Verville fort eplorée. Elle ne sortit point de ce cabinet, quoique je +m'y retirasse, soit qu'elle n'en eût pas le temps ou que la peur la +rendît immobile. Pour moi, je me sentis augmenter le courage quand je +vis que je ne pouvois être attaqué que par la porte du cabinet, qui +etoit assez etroite. Je blessai Saldagne en une main et le plus +opiniâtre de ses laquais en un bras, ce qui me fit donner un peu de +relâche. Je n'esperois pas pourtant en echapper, m'attendant qu'à la fin +on me tueroit à coups de pistolets, quand je leur aurois bien donné de +la peine à coups d'épée. Mais Verville vint à mon secours. Il ne s'etoit +point voulu retirer dans son logis sans moi, et, ayant ouï la rumeur et +le bruit des epées, il etoit venu me tirer du peril où il m'avoit mis, +ou le partager avec moi. Saldagne, avec qui il avoit dejà fait +connoissance, crut qu'il le venoit secourir comme son ami et son voisin; +il s'en tint fort obligé, et lui dit, en l'abordant: «Vous voyez, +Monsieur, comme je suis assassiné dans mon logis!» Verville, qui connut +sa pensée, lui repondit sans hesiter qu'il etoit son serviteur contre +tout autre, mais qu'il n'etoit là qu'en l'intention de me servir contre +qui que ce fût. Saldagne, enragé de s'être trompé, lui dit en jurant +qu'il viendroit bien à bout lui seul de deux traîtres, et, en même +temps, chargea Verville de furie, qui le reçut vigoureusement. Je sortis +de mon cabinet pour aller joindre mon ami, et, surprenant le laquais qui +portoit le flambeau, je ne le voulus pas tuer; je me contentai de lui +donner un estramaçon sur la tête qui l'effraya si fort qu'il s'enfuit +hors du jardin, bien avant dans la campagne, criant: «Aux voleurs!» Les +autres laquais s'enfuirent aussi. Pour ce qui est de Saldagne, au même +temps que la lumière du flambeau nous manqua, je le vis tomber dans une +palissade, soit que Verville l'eût blessé ou par un autre accident. Nous +ne jugeâmes pas à propos de le relever, mais bien de nous retirer bien +vite. La soeur de Saldagne que j'avois vue dans le cabinet, et qui +savoit bien que son frère etoit homme à lui faire de grandes violences, +en sortit alors et vint nous prier, parlant bas et fondant toute en +larmes, de l'emmener avec nous. Verville fut ravi d'avoir sa maîtresse +en sa puissance. Nous trouvâmes la porte de notre jardin entr'ouverte +comme nous l'avions laissée, et nous ne la fermâmes point, pour n'avoir +pas la peine de l'ouvrir si nous étions obligés de sortir. + +Il y avoit dans notre jardin une salle basse, peinte et fort enjolivée, +où l'on mangeoit en eté et qui étoit detachée du reste de la maison. Mes +jeunes maîtres et moi y faisions quelquefois des armes, et, comme +c'etoit le lieu le plus agreable de la maison, le baron d'Arques, ses +enfans et moi, en avions chacun une clef, afin que les valets n'y +entrassent point et que les livres et les meubles qui y etoient fussent +en sûreté. Ce fut là où nous mîmes notre demoiselle, qui ne pouvoit se +consoler. Je lui dis que nous allions songer à sa sûreté et à la nôtre, +et que nous reviendrions à elle dans un moment. Verville fut un gros +quart d'heure à reveiller son valet breton, qui avoit fait la debauche. +Aussitôt qu'il nous eut allumé de la chandelle, nous songeâmes quelque +temps à ce que nous ferions de la soeur de Saldagne; enfin nous +resolûmes de la mettre dans ma chambre, qui etoit au haut du logis et +qui n'etoit frequentée que de mon valet et de moi. Nous retournâmes à la +salle du jardin avec de la lumière. Verville fit un grand cri en y +entrant, ce qui me surprit fort. Je n'eus pas le temps de lui demander +ce qu'il avoit, car j'ouïs parler à la porte de la salle, que quelqu'un +ouvrit à l'instant que j'eteignois ma chandelle. Verville demanda: «Qui +va là?» Son frère Saint-Far nous repondit: «C'est moi. Que diable +faites-vous ici sans chandelle à l'heure qu'il est?--Je m'entretenois +avec Garigues, parceque je ne puis dormir, lui repondit Verville.--Et +moi, dit Saint-Far, je ne puis dormir aussi, et viens occuper la salle à +mon tour; je vous prie de m'y laisser tout seul.» Nous ne nous fîmes pas +prier deux fois. Je fis sortir notre demoiselle le plus adroitement que +je pus, m'etant mis entre elle et Saint-Far, qui entroit en même-temps. +Je la menai dans ma chambre, sans qu'elle cessât de se desesperer, et +revins trouver Verville dans la sienne, où son valet ralluma de la +chandelle. Verville me dit, avec un visage affligé, qu'il falloit +necessairement qu'il retournât chez Saldagne. «Et qu'en voulez-vous +faire? lui dis-je; l'achever?--Ha, mon pauvre Garigues! s'écria-t-il, je +suis le plus malheureux homme du monde si je ne tire mademoiselle de +Saldagne d'entre les mains de son frère.--Et y est-elle encore, puis +qu'elle est dans ma chambre? lui repondis-je.--Plût à Dieu que cela fût, +me dit-il en soupirant.--Je crois que vous rêvez, lui repartis-je.--Je +ne rêve point, reprit-il; nous avons pris la soeur aînée de mademoiselle +de Saldagne pour elle.--Quoi! lui dis-je aussitôt, n'etiez-vous pas +ensemble dans le jardin?--Il n'y a rien de plus assuré, me +dit-il.--Pourquoi voulez-vous donc vous aller faire assommer chez son +frère? lui repondis-je, puisque la soeur que vous demandez est dans ma +chambre.--Ha! Garigues, s'ecria-t-il encore, je sais bien ce que j'ai +vu.--Et moi aussi, lui dis-je, et, pour vous montrer que je ne me trompe +point, venez voir mademoiselle de Saldagne.» Il me dit que j'etois fou, +et me suivit le plus affligé homme du monde. Mais mon etonnement ne fut +pas moindre que son affliction quand je vis dans ma chambre une +demoiselle que je n'avois jamais vue, et qui n'etoit point celle que +j'avois amenée. Verville en fut aussi etonné que moi, mais, en +recompense, le plus satisfait homme du monde, car il se trouvoit avec +mademoiselle de Saldagne. Il m'avoua que c'etoit lui qui s'étoit trompé; +mais je ne pouvois lui repondre, ne pouvant comprendre par quel +enchantement une demoiselle que j'avois toujours accompagnée s'etoit +transformée en une autre, à venir de la salle du jardin à ma chambre. Je +regardois attentivement la maîtresse de Verville, qui n'etoit point +assûrement celle que nous avions tirée de chez Saldagne, et qui même ne +lui ressembloit pas. Verville me voyant si eperdu: «Qu'as-tu donc? me +dit-il. Je te confesse encore une fois que je me suis trompé.--Je le +suis plus que vous si mademoiselle de Saldagne est entrée céans avec +nous, lui repondis-je.--Et avec qui donc? reprit-il.--Je ne sçais, lui +dis-je, ni qui le peut sçavoir, que mademoiselle même.--Je ne sçais pas +aussi avec qui je suis venue, si ce n'est avec monsieur, nous dit alors +mademoiselle de Saldagne, parlant de moi: car, continua-t-elle, ce n'est +pas monsieur de Verville qui m'a tirée de chez mon frère; c'est un homme +qui est entré chez nous un moment après que vous en êtes sorti. Je ne +sais pas si les plaintes de mon frère en furent cause, ou si nos +laquais, qui entrèrent en même-temps que lui, l'avoient averti de ce qui +s'etoit passé. Il fit porter mon frère dans sa chambre, et, ma femme de +chambre m'etant venue apprendre ce que je vous viens de dire, et qu'elle +avoit remarqué que cet homme etoit de la connoissance de mon frère et de +nos voisins, je l'allai attendre dans le jardin, où je le conjurai de me +mener chez lui jusqu'au lendemain, que je me ferois mener chez une dame +de mes amies, pour laisser passer la furie de mon frère, que je lui +avouai avoir tous les sujets du monde de redouter. Cet homme m'offrit +assez civilement de me conduire partout où je voudrois, et me promit de +me proteger contre mon frère, même au peril de sa vie. C'est sous sa +conduite que je suis venue en ce logis, où Verville, que j'ai bien connu +à la voix, a parlé à ce même homme; en suite de quoi on m'a mise dans la +chambre où vous me voyez.» + +Ce que nous dit Mademoiselle de Saldagne ne m'eclaircit pas entièrement; +mais au moins aida-t-elle beaucoup à me faire deviner à peu près de +quelle façon la chose etoit arrivée. Pour Verville, il avoit eté si +attentif à considerer sa maîtresse, qu'il ne l'avoit eté que fort peu à +tout ce qu'elle nous dit. Il se mit à lui dire cent douceurs, sans se +mettre beaucoup en peine de sçavoir par quelle voie elle etoit venue +dans ma chambre. Je pris de la lumière, et, les laissant ensemble, je +retournai dans la salle du jardin, pour parler à Saint-Far, quand bien +il me devroit dire quelque chose de desobligeant, selon sa coutume. Mais +je fus bien etonné de trouver, au lieu de lui, la même demoiselle que je +savois très certainement avoir amenée de chez Saldagne. Ce qui augmenta +mon etonnement, ce fut de la voir tout en desordre, comme une personne à +qui on a fait une violence: sa coiffure etoit toute defaite, et le +mouchoir qui lui couvroit la gorge etoit sanglant en quelques endroits, +aussi bien que son visage. + +«Verville, me dit-elle aussitôt qu'elle me vit paroître, ne m'approche +point, si ce n'est pour me tuer; tu feras bien mieux que d'entreprendre +une seconde violence. Si j'ai eu assez de force pour me defendre de la +première, Dieu m'en donnera encore assez pour t'arracher les yeux, si je +ne puis t'ôter la vie. C'est donc là, ajouta-t-elle en pleurant, cet +amour violent que tu disois avoir pour ma soeur? Oh! que la complaisance +que j'ai eue pour ses folies me coûte bon, et, quand on ne fait pas ce +qu'on doit, qu'il est bien juste de souffrir les maux que l'on craint le +plus! Mais que delibères-tu? me dit-elle encore, me voyant tout etonné. +As-tu quelque remords de ta mauvaise action? Si cela est, je l'oublierai +de bon coeur: tu es jeune, et j'ai eté trop imprudente de me fier en la +discretion d'un homme de ton âge. Remets-moi donc chez mon frère, je +t'en conjure; tout violent qu'il est, je le crains moins que toi, qui +n'es qu'un brutal, ou plutôt un ennemi mortel de notre maison; qui n'as +pu être satisfait d'une fille seduite et d'un gentilhomme assassiné, si +tu n'y ajoutois un plus grand crime.» + +En achevant ces paroles, qu'elle prononça avec beaucoup de vehemence, +elle se mit à pleurer avec tant de violence que je n'ai jamais vu une +affliction pareille. Je vous avoue que ce fut là où j'achevai de perdre +le peu d'esprit que j'avois conservé en une si grande confusion; et si +elle n'eût cessé de parler d'elle-même, je n'eusse jamais osé +l'interrompre, de la façon que j'etois etonné et de l'autorité avec +laquelle elle m'avoit fait tous ces reproches. «Mademoiselle, lui +repondis-je, non seulement je ne suis point Verville, mais aussi j'ose +vous assurer qu'il n'est point capable d'une mauvaise action comme celle +dont vous vous plaignez.--Quoi! reprit-elle, tu n'es point Verville? Je +ne t'ai point vu aux mains avec mon frère? Un gentilhomme n'est point +venu à ton secours, et tu ne m'as point conduite ceans à ma prière, où +tu m'as voulu faire une violence indigne de toi et de moi?» Elle ne put +me rien dire davantage, tant la douleur la suffoquoit. Pour moi, je ne +fus jamais en plus grande peine, ne pouvant comprendre comme elle +connoissoit Verville et ne le connoissoit point. Je lui dis que la +violence qu'on lui avoit faite m'etoit inconnue, et, puisqu'elle etoit +soeur de M. de Saldagne, que je la menerois, si elle vouloit, où etoit +sa soeur. Comme j'achevois de parler, je vis entrer dans la salle +Verville et mademoiselle de Saldagne, qui vouloit absolument qu'on la +ramenât chez son frère. Je ne sais pas d'où lui etoit venue une si +dangereuse fantaisie. Les deux soeurs s'embrassèrent aussitôt qu'elles +se virent, et se remirent à pleurer à l'envi l'une de l'autre. Verville +les pria instamment de retourner dans ma chambre, leur représentant la +difficulté qu'il y auroit de faire ouvrir chez Monsieur de Saldagne, la +maison etant alarmée comme elle etoit, outre le péril qu'il y avoit pour +elles entre les mains d'un brutal; que dans son logis elles ne pouvoient +être decouvertes; que le jour alloit bientôt paroître, et que, selon les +nouvelles que l'on auroit de Saldagne, on aviseroit à ce que l'on auroit +à faire. Verville n'eut pas grand'peine à les faire condescendre à ce +qu'il voulut, ces pauvres demoiselles se trouvant toutes rassurées de se +voir ensemble. Nous montâmes en ma chambre, où, après avoir bien examiné +les etranges succès qui nous mettoient en peine, nous crûmes, avec +autant de certitude que si nous l'eussions vu, que la violence que l'on +avoit faite à mademoiselle de Lery venoit infailliblement de Saint-Far, +ne sachant que trop, Verville et moi, qu'il etoit encore capable de +quelque chose de pire. Nous ne nous trompions point en nos conjectures: +Saint-Far avoit joué dans la même maison où Saldagne avoit perdu son +argent, et, passant devant son jardin un moment après le desordre que +nous y avions fait, il s'etoit rencontré avec les laquais de Saldagne, +qui lui avoient fait le recit de ce qui etoit arrivé à leur maître, +qu'ils assuroient avoir eté assassiné par sept ou huit voleurs, pour +excuser la lâcheté qu'ils avoient faite en l'abandonnant. Saint-Far se +crut obligé de lui aller offrir son service comme à son voisin, et ne le +quitta point qu'il ne l'eût fait porter dans sa chambre, au sortir de +laquelle mademoiselle de Saldagne l'avoit prié de la mettre à couvert +des violences de son frère, et etoit venue avec lui, comme avoit fait sa +soeur avec nous. Il avoit donc voulu la mettre dans la salle du jardin, +où nous etions, comme je vous ai dit; et parcequ'il n'avoit pas moins de +peur que nous vissions sa demoiselle que nous en avions qu'il ne vît la +nôtre, et que par hasard les deux soeurs se trouvèrent l'une auprès de +l'autre quand il entra et quand nous sortîmes, je trouvai sous ma main +la sienne, au même temps qu'il se trompa de la même façon avec la nôtre, +et ainsi les demoiselles furent troquées, ce qui fut d'autant plus +faisable que j'avois eteint la lumière et qu'elles etoient vêtues l'une +comme l'autre, et si eperdues, aussi bien que nous, qu'elles ne savoient +ce qu'elles faisoient. Aussitôt que nous l'eûmes laissé dans la salle, +se voyant seul avec une fort belle fille, et ayant bien plus d'instinct +que de raison, ou, pour parler de lui comme il merite, etant la +brutalité même, il avoit voulu profiter de l'occasion, sans considerer +ce qui en pourroit arriver, et qu'il faisoit un outrage irreparable à +une fille de condition qui s'etoit mise entre ses bras comme dans un +asile. Sa brutalité fut punie comme elle meritoit: mademoiselle de Lery +se defendit en lionne, le mordit, l'egratigna et le mit tout en sang. À +tout cela il ne fit autre chose que s'aller coucher, et s'endormir aussi +tranquillement que s'il n'eût pas fait l'action du monde la plus +deraisonnable. + +Vous êtes peut-être en peine de savoir comment mademoiselle de Lery se +trouvoit dans le jardin quand son frère nous y surprit; elle qui n'y +etoit point venue comme avoit fait sa soeur. C'est ce qui m'embarrassoit +aussi bien que vous; mais j'appris de l'une et de l'autre que +mademoiselle de Lery avoit accompagné sa soeur dans le jardin pour ne se +fier pas à la discretion d'une servante, et c'etoit elle que j'avois +entretenue sous le nom de Madelon. Je ne m'etonnai donc plus si j'avois +trouvé tant d'esprit en une femme de chambre, et mademoiselle de Lery +m'avoua qu'après avoir fait conversation avec moi dans le jardin et +m'avoir trouvé plus spirituel que ne l'est d'ordinaire un valet, celui +de Verville, qui lui avoit fait voir qu'il n'avoit guère d'esprit, et +qu'elle prenoit encore le lendemain pour moi, l'avoit extrêmement +etonnée. Depuis ce temps-là, nous eûmes l'un pour l'autre quelque chose +de plus que de l'estime, et j'ose dire qu'elle etoit pour le moins aussi +aise que moi de ce que nous nous pouvions aimer avec plus d'egalité et +de proportion que si l'un de nous deux eût eté valet ou servante. + +Le jour parut que nous etions encore ensemble. Nous laissâmes nos +demoiselles dans ma chambre, où elles s'endormirent si elles voulurent, +et nous allâmes songer, Verville et moi, à ce que nous avions à faire. +Pour moi, qui n'etois pas amoureux comme Verville, je mourois d'envie de +dormir; mais il n'y avoit pas apparence d'abandonner mon ami dans un si +grand accablement d'affaires. J'avois un laquais aussi avisé que le +valet de chambre de Verville etoit maladroit; je l'instruisis autant que +je pus, et l'envoyai decouvrir ce qui se passoit chez Saldagne. Il +s'acquitta de sa commission avec esprit, et nous rapporta que les gens +de Saldagne disoient que des voleurs l'avoient fort blessé, et que l'on +ne parloit non plus de ses soeurs que si jamais il n'en eût eu, soit +qu'il ne se souciât point d'elles, ou qu'il eût défendu à ses gens d'en +parler, pour etouffer le bruit d'une chose qui lui etoit si +desavantageuse. «Je vois bien qu'il y aura ici du duel, me dit alors +Verville.--Et peut-être de l'assassinat», lui repondis-je; et là-dessus +je lui appris que Saldagne etoit le même qui m'avoit voulu assassiner +dans Rome; que nous nous etions reconnus l'un l'autre, et j'ajoutai que, +s'il croyoit que ce fût moi qui eût attenté sur sa vie, comme il y avoit +grande apparence, qu'assurement il ne soupçonnoit rien encore de +l'intelligence que ses soeurs avoient avec nous. J'allai rendre compte à +ces pauvres filles de ce que nous avions appris, et cependant Verville +alla trouver Saint-Far pour decouvrir ses sentiments et si nous avions +bien deviné. Il trouva qu'il avoit le visage fort egratigné; mais, +quelque question que Verville lui pût faire, il n'en put tirer autre +chose, sinon que, revenant de jouer, il avoit trouvé la porte du jardin +de Saldagne ouverte, sa maison en rumeur et lui fort blessé entre les +bras de ses gens, qui le portoient dans sa chambre. «Voilà un grand +accident, lui dit Verville, et ses soeurs en seront bien affligées: ce +sont de fort belles filles; je veux leur aller rendre visite.--Que +m'importe?» lui répondit ce brutal, qui se mit ensuite à siffler, sans +plus rien repondre à son frère pour tout ce qu'il lui put dire. Verville +le quitta et revint dans ma chambre, où j'employois toute mon eloquence +pour consoler nos belles affligées. Elles se desesperoient et +n'attendoient que des violences extrêmes de l'etrange humeur de leur +frère, qui etoit sans doute l'homme du monde le plus esclave de ses +passions. Mon laquais leur alla querir à manger dans le prochain +cabaret[170], ce qu'il continua de faire quinze jours durant que nous +les tînmes cachées dans ma chambre, où par bonheur elles ne furent point +decouvertes, parcequ'elle etoit au haut du logis et eloignée des autres. +Elles n'eussent point eu de repugnance à se mettre dans quelque maison +religieuse; mais, à cause de l'aventure fâcheuse qui leur etoit arrivée, +elles avoient grand sujet de craindre de ne sortir pas d'un couvent +quand elles voudroient, après s'y être renfermées d'elles-mêmes. + +[Note 170: On donnoit à manger aussi bien qu'à boire dans les +cabarets, tandis qu'on ne donnoit qu'à boire dans les tavernes, débits +de plus bas étage.] + +Cependant, les blessures de Saldagne se guerissoient, et Saint-Far, que +nous observions, l'alloit visiter tous les jours. Verville ne bougeoit +de ma chambre, à quoi on ne prenoit pas garde dans le logis, ayant +accoutumé d'y passer souvent les jours entiers à lire ou à s'entretenir +avec moi. Son amour augmentoit tous les jours pour mademoiselle de +Saldagne, et elle l'aimoit autant qu'elle en etoit aimée. Je ne +deplaisois pas à sa soeur aînée, et elle ne m'etoit pas indifferente. Ce +n'est pas que la passion que j'avois pour Leonore fût diminuée; mais je +n'esperois plus rien de ce côté-là, et, quand je l'aurois pu posseder, +j'aurais fait conscience de la rendre malheureuse. + +Un jour Verville reçut un billet de Saldagne, qui le vouloit voir l'epée +à la main, et qui l'attendoit avec un de ses amis dans la plaine de +Grenelle[171]. Par le même billet Verville etoit prié de ne se servir +point d'un autre que de moi, ce qui me donna quelque soupçon que +peut-être il nous vouloit prendre tous deux d'un coup de filet. Ce +soupçon etoit assez bien fondé, ayant dejà experimenté ce qu'il savoit +faire; mais Verville ne s'y voulut pas arrêter, ayant resolu de lui +donner toutes sortes de satisfactions, et d'offrir même d'epouser sa +soeur. Il envoya querir un carrosse de louage, quoiqu'il y en eût trois +dans le logis. Nous allâmes où Saldagne nous attendoit, et où Verville +fut bien etonné de trouver son frère qui servoit son ennemi. Nous +n'oubliâmes ni soumissions ni prières pour faire passer les choses par +accommodement; il fallut absolument se battre avec les deux moins +raisonnables hommes du monde. Je voulus protester à Saint-Far que +j'etois au desespoir de tirer l'epée contre lui, et je ne repondis +qu'avec des soumissions et des paroles respectueuses à toutes les choses +outrageantes dont il exerça ma patience. Enfin, il me dit brutalement +que je lui avois toujours deplu, et que, pour regagner ses bonnes +grâces, il falloit que je reçusse de lui deux ou trois coups d'epée. En +disant cela, il vint à moi de furie. Je ne fis que parer quelque temps, +resolu d'essayer d'en venir aux prises au peril de quelques blessures. +Dieu favorisa ma bonne intention, il tomba à mes pieds. Je le laissai +relever, et cela l'anima encore davantage contre moi. Enfin, m'ayant +blessé legèrement à une epaule, il me cria, comme auroit fait un +laquais, que j'en tenois, avec un emportement si insolent que ma +patience se lassa. Je le pressai, et, l'ayant mis en desordre, je passai +si heureusement sur lui que je pus lui saisir la garde de son epée. «Cet +homme que vous haïssez tant, lui dis-je alors, vous donnera neanmoins la +vie.» Il fit cent efforts hors de saison sans jamais vouloir parler, +comme un brutal qu'il etoit, quoique je lui representasse que nous +devions aller separer son frère et Saldagne, qui se rouloient l'un sur +l'autre; mais je vis bien qu'il falloit agir autrement avec lui. Je ne +l'epargnai plus, et je pensai lui rompre la main d'un grand effort que +je fis en lui arrachant son epée, que je jetai assez loin de lui. Je +courus aussitôt au secours de Verville, qui etoit aux prises avec son +homme. En les approchant, je vis de loin des gens de cheval qui venoient +à nous. Saldagne fut desarmé, et en même temps je me sentis donner un +coup d'epée par derrière. C'etoit le genereux Saint-Far qui se servoit +si lâchement de l'epée que je lui avois laissée. Je ne fus plus maître +de mon ressentiment: je lui en portai un qui lui fit une grande +blessure. Le baron d'Arques, qui survint à l'heure même et qui vit que +je blessois son fils, m'en voulut d'autant plus de mal qu'il m'avoit +toujours voulu beaucoup de bien. Il poussa son cheval sur moi et me +donna un coup d'epée sur la tête. Ceux qui etoient venus avec lui +fondirent sur moi à son exemple. Je me demêlai assez heureusement de +tant d'ennemis; mais il eût fallu ceder au nombre si Verville, le plus +genereux ami du monde, ne se fût mis entre eux et moi au peril de sa +vie. Il donna un grand estramaçon sur les oreilles de son valet, qui me +pressoit plus que les autres, pour se faire de fête. Je presentai mon +epée par la garde au baron d'Arques: cela ne le flechit point. Il +m'appela coquin, ingrat, et me dit toutes les injures qui lui vinrent à +la bouche, jusqu'à me menacer de me faire pendre. Je repondis avec +beaucoup de fierté que, tout coquin et tout ingrat que j'etois, j'avois +donné la vie à son fils, et que je ne l'avois blessé qu'après en avoir +eté frappé en trahison. Verville soutint à son père que je n'avois pas +tort; mais il dit toujours qu'il ne me vouloit jamais voir. Saldagne +monta avec le baron d'Arques dans le carrosse où l'on avoit mis +Saint-Far; et Verville, qui ne me voulut point quitter, me reçut dans +l'autre auprès de lui. Il me fit descendre dans l'hôtel d'un de nos +princes, où il avoit des amis, et se retira chez son père. M. de +Saint-Sauveur m'envoya la nuit même un carrosse, et me reçut en son +logis secretement, où il eut soin de moi comme si j'eusse eté son fils. +Verville me vint voir le lendemain, et me conta que son père avoit eté +averti de notre combat par les soeurs de Saldagne, qu'il avoit trouvées +dans ma chambre. Il me dit ensuite avec grande joie que l'affaire +s'accommoderoit par un double mariage, aussitôt que son frère seroit +gueri, qui n'etoit pas blessé en un lieu dangereux; qu'il ne tiendroit +qu'à moi que je ne fusse bien avec Saldagne, et, pour son père, qu'il +n'etoit plus en colère et etoit bien fâché de m'avoir maltraité. Il +souhaita ensuite que je fusse bientôt gueri pour avoir part à tant de +rejouissance; mais je lui repondis que je ne pouvois plus demeurer dans +un pays où l'on pouvoit me reprocher ma basse naissance, comme avoit +fait son père[172], et que je quitterois bientôt le royaume pour me +faire tuer à la guerre, ou pour m'elever à une fortune proportionnée aux +sentiments d'honneur que son exemple m'avoit donnés. Je veux croire que +ma resolution l'affligea; mais un homme amoureux n'est pas long-temps +occupé par une autre passion que l'amour. + +[Note 171: C'étoit un des rendez-vous favoris des bretteurs, avec la +porte Saint-Honoré, le boulevard de la porte Saint-Antoine, le pré du +Marché-aux-Chevaux, et la place Royale, qu'il ne faut pas oublier, car +il étoit presque devenu de mode parmi les gentilshommes de la choisir +pour y vider leurs querelles d'honneur. On se battoit parfois en pleine +rue et dans les passages les plus fréquentés. Nous pourrions citer, par +exemple, le duel, si ce mot est juste, de Chalais et du comte de +Pontgibault dans la rue Croix-des-Petits-Champs, ou, selon Tallemant, +sur le Pont-Neuf; celui de Darquy et de Baronville sur ce même pont, +etc.] + +[Note 172: En l'appelant coquin, car ce mot se trouve souvent +employé à cette époque pour désigner injurieusement les petites gens, +les hommes de naissance vile, faisant partie, comme on disoit, de la +canaille. N'est-ce point en ce sens que Cyrano de Bergerac a dit: +«L'ingratitude est un vice de coquin dont la noblesse est incapable +(Lett. cont. les frond.)», et qu'ailleurs il fait dire au Sommeil: +«J'élève aussi, quand il me plaît, un coquin sur le trône.» (Énigme.) Le +P. Garasse, dans sa Doctrine curieuse, s'attache à faire voir que tous +les libertins et hérésiarques sont coquins et bélitres d'extraction. +Scarron lui-même a dit ailleurs: + + Je suis pauvre par le courroux + Qu'a contre moi dame Fortune... + Tant il est vrai que le Destin + En me faisant fit un coquin. + (Étrennes à Mlle Descars.) + +Ce mot a pu venir de coquus, pour désigner les gueux, en tant que +hantant les cuisines. Voyez, d'ailleurs, la ressemblance de queux et de +gueux.] + +Le Destin continuoit ainsi son histoire, quand on ouït tirer dans la rue +un coup d'arquebuse, et tout aussitôt jouer des orgues. Cet instrument, +qui peut-être n'avoit point encore eté ouï à la porte d'une hôtellerie, +fit courir aux fenêtres tous ceux que le coup d'arquebuse avoit +eveillés. On continuoit toujours de jouer des orgues, et ceux qui s'y +connoissoient remarquèrent même que l'organiste jouoit un chant +d'eglise. Personne ne pouvoit rien comprendre en cette devote serenade, +qui pourtant n'etoit pas encore bien reconnue pour telle; mais on n'en +douta plus quand on ouït deux mechantes voix dont l'une chantoit le +dessus et l'autre râloit une basse. Ces deux voix de lutrin se +joignirent aux orgues, et firent un concert à faire hurler tous les +chiens du pays; ils chantèrent: + + Allons de nos voix et de nos luths d'ivoire + Ravir les esprits, + +(On peut voir cette chanson, au moins en partie, dans la Coméd. de +chans., IV, sc. 3. Ancien Th. franç., édit. Jannet, t. 9, p. 195). + +et le reste de la chanson. Après que cet air suranné fut mal chanté, on +ouït la voix de quelqu'un qui parloit bas, le plus haut qu'il pouvoit, +en reprochant aux chantres qu'ils chantoient toujours une même chose; +les pauvres gens repondirent qu'ils ne savoient pas ce qu'on vouloit +qu'ils chantassent. «Chantez ce que vous voudrez, repondit à demi-haut +la même personne; il faut chanter, puisqu'on vous paie bien!» Après cet +arrêt definitif les orgues changèrent de ton, et on ouït un bel +Exaudiat[173], qui fut chanté fort devotement. Personne des auditeurs +n'avoit encore osé parler, de peur d'interrompre la musique, quand la +Rancune, qui ne se fut pas tu en une pareille occasion pour tous les +biens du monde, cria tout haut: «On fait donc ici le service divin dans +les rues?» Quelqu'un des ecoutans prit la parole et dit que l'on pouvoit +proprement appeler cela chanter tenèbres; un autre ajouta que c'etoit +une procession de nuit. Enfin, tous les facetieux de l'hôtellerie se +rejouirent sur la musique sans que pas un d'eux pût deviner celui qui la +donnoit, et, encore moins, à qui ni pourquoi. Cependant l'Exaudiat +avançoit toujours chemin, lorsque dix ou douze chiens, qui suivoient une +chienne de mauvaise vie, vinrent, à la suite de leur maîtresse, se mêler +parmi les jambes des musiciens; et, comme plusieurs rivaux ensemble ne +sont pas long-temps d'accord, après avoir grondé et juré quelque temps +les uns contre les autres, enfin, tout d'un coup, ils se pillèrent avec +tant d'animosité et de furie que les musiciens craignirent pour leurs +jambes et gagnèrent au pied, laissant leurs orgues à la discretion des +chiens. Ces amans immoderés n'en usèrent pas bien: ils renversèrent une +table à treteaux qui soutenoit la machine harmonieuse, et je ne voudrois +pas jurer que quelques uns de ces maudits chiens ne levassent la jambe +et ne pissassent contre les orgues renversées, ces animaux etant fort +diuretiques de leur nature, principalement quand quelque chienne de leur +connoissance a envie de proceder à la multiplication de son espèce. Le +concert etant ainsi deconcerté, l'hôte fit ouvrir la porte de +l'hôtellerie et voulut mettre à couvert le buffet d'orgues, la table et +les treteaux. Comme ses valets et lui s'occupoient à cette oeuvre +charitable, l'organiste revint à ses orgues, accompagné de trois +personnes, entre lesquelles il y avoit une femme et un homme qui se +cachoit le nez de son manteau. Cet homme etoit le veritable Ragotin, qui +avoit voulu donner une serenade à mademoiselle de l'Etoile, et s'etoit +adressé pour cela à un petit châtré, organiste d'une église[174]. Ce fut +ce monstre, ni homme ni femme, qui chanta le dessus et qui joua des +orgues, que sa servante avoit apportées; un enfant de choeur qui avoit +dejà mué chanta la basse; et tout cela pour le prix et somme de deux +testons[175], tant il faisoit dejà cher vivre dans ce bon pays du Maine. +Aussitôt que l'hôte eut reconnu les auteurs de la serenade, il dit, +assez haut pour être entendu de tous ceux qui etoient aux fenêtres de +l'hôtellerie: «C'est donc vous, Monsieur Ragotin, qui venez chanter +vêpres à ma porte; vous feriez bien mieux de dormir et de laisser dormir +mes hôtes!» Ragotin lui repondit qu'il le prenoit pour un autre; mais ce +fut d'une façon à faire croire encore davantage ce qu'il feignoit de +vouloir nier. Cependant l'organiste, qui trouva ses orgues rompues et +qui etoit fort colère, comme sont tous les animaux imberbes, dit à +Ragotin, en jurant, qu'il les lui falloit payer. Ragotin lui repondit +qu'il se moquoit de cela. «Ce n'est pourtant pas moquerie, repartit le +châtré, je veux être payé!» L'hôte et ses valets donnèrent leurs voix +pour lui; mais Ragotin leur apprit, comme à des ignorans, que cela ne se +pratiquoit point en serenade, et, cela dit, s'en alla tout fier de sa +galanterie. La musique chargea les orgues sur le dos de la servante du +châtré, qui se retira en son logis de fort mauvaise humeur, la table sur +l'epaule et suivi de l'enfant de choeur, qui portoit les deux treteaux. +L'hôtellerie fut refermée; le Destin donna le bonsoir aux comediennes, +et remit la fin de son histoire à la première occasion. + +[Note 173: Psaume XIX.] + +[Note 174: On sait que l'usage, venu d'Italie, d'employer des +castrats comme chanteurs et musiciens, se répandit dans les autres +contrées, et dura même long-temps en France. On connoît Berthod +l'incommodé, qui faisoit partie de la musique du roi. (V. Tallemant, +historiette de Bertaut.) C'étoient de semblables incommodés qui +chantoient dans les opéras que faisoit jouer Mazarin.] + +[Note 175: Un teston est une ancienne monnoie, remontant au règne de +Louis XII, qui valoit d'abord quinze sous six deniers, et qui subit de +grandes variations dans sa valeur. Il fut supprimé par Henri III. Son +nom venoit de la tête du roi qu'il portoit sur une de ses faces.] + + + + +CHAPITRE XVI. + +L'ouverture du theâtre, et autres choses qui ne sont pas de moindre +consequence. + +Le lendemain, les comediens s'assemblèrent dès le matin en une des +chambres qu'ils occupoient dans l'hôtellerie, pour repeter la comedie +qui se devoit representer après-dîner. La Rancune, à qui Ragotin avoit +dejà fait confidence de la serenade, et qui avoit fait semblant d'avoir +de la peine à le croire, avertit ses compagnons que le petit homme ne +manqueroit pas de venir bientôt recueillir les louanges de sa galanterie +raffinée, et ajouta que, toutes les fois qu'il en voudrait parler, il +falloit en detourner le discours malicieusement. Ragotin entra dans la +chambre en même temps, et, après avoir salué les comediens en general, +il voulut parler de sa serenade à mademoiselle de l'Etoile, qui fut +alors pour lui une etoile errante: car elle changea de place sans lui +repondre, autant de fois qu'il lui demanda à quelle heure elle s'etoit +couchée et comment elle avoit passé la nuit. Il la quitta pour +mademoiselle Angelique, qui, au lieu de lui parler, ne fit qu'etudier +son rôle. Il s'adressa à la Caverne, qui ne le regarda seulement pas. +Tous les comediens, l'un après l'autre, suivirent exactement l'ordre +qu'avoit donné la Rancune, et ne repondirent point à ce que leur dit +Ragotin, ou changèrent de discours autant de fois qu'il voulut parler de +la nuit precedente. Enfin, pressé de sa vanité et ne pouvant laisser +languir sa reputation davantage, il dit tout haut, parlant à tout le +monde: «Voulez-vous que je vous avoue une verité?--Vous en userez comme +il vous plaira, repondit quelqu'un.--C'est moi, ajouta-t-il, qui vous ai +donné cette nuit une serenade.--On les donne donc en ce pays avec des +orgues? lui dit le Destin. Et à qui la donniez-vous? N'est-ce point, +continua-t-il, à la belle dame qui fit battre tant d'honnêtes chiens +ensemble?--Il n'en faut pas douter, dit l'Olive: car ces animaux de +nature mordante n'eussent pas troublé une musique si harmonieuse à moins +que d'être rivaux, et même jaloux, de monsieur Ragotin.» Un autre de la +compagnie prit la parole et dit qu'il ne doutoit point qu'il ne fût bien +avec sa maîtresse et qu'il ne l'aimât à bonne intention, puisqu'il y +alloit si ouvertement. Enfin tous ceux qui etoient dans la chambre +poussèrent à bout Ragotin sur la serenade, à la reserve de la Rancune, +qui lui fit grâce, ayant eté honoré de l'honneur de sa confidence; et il +y a apparence que cette belle raillerie de chien eût épuisé tous ceux +qui etoient dans la chambre, si le poète, qui en son espèce etoit aussi +sot et aussi vain que Ragotin, et qui de toutes les choses tiroit +matière de contenter sa vanité, n'eût rompu les chiens en disant du ton +d'un homme de condition, ou plutôt qui le fait à fausses enseignes: «À +propos de serenade, il me souvient qu'à mes noces on m'en donna une +quinze jours de suite, qui etoit composée de plus de cent sortes +d'instruments. Elle courut par tout le Marais; les plus galantes dames +de la place Royale[176] l'adoptèrent; plusieurs galants s'en firent +honneur, et elle donna même de la jalousie à un homme de condition, qui +fit charger par ses gens ceux qui me la donnoient. Mais ils n'y +trouvèrent par leur compte, car ils etoient tous de mon pays, braves +gens s'il en est au monde, et dont la plus grande partie avoient eté +officiers dans un regiment que je mis sur pied quand les communes de nos +quartiers[177] se soulevèrent. La Rancune, qui avoit contraint son +naturel moqueur en faveur de Ragotin, n'eut pas la même bonté pour le +poète, qu'il persecutoit continuellement. Il prit donc la parole et dit +au nourrisson des Muses: «Votre serenade, de la façon que vous nous la +representez, etoit plutôt un charivari dont un homme de condition fut +importuné, et envoya la canaille de sa maison pour le faire taire ou +pour le chasser plus loin. Ce qui me le fait croire encore davantage, +c'est que votre femme est morte de vieillesse, et six mois après votre +hymenée, pour parler en vos termes.--Elle mourut pourtant du mal de +mère, dit le poète.--Dites plutôt de grand'mère, d'aïeule ou de +bisaïeule, repondit la Rancune. Dès le regne d'Henry quatrième, la mère +ne lui faisoit plus de mal, ajouta-t-il; et, pour vous montrer que j'en +sais plus de nouvelles que vous-même, quoique vous nous la prôniez si +souvent, je vous veux apprendre une chose d'elle qui n'est jamais venue +à votre connoissance: Dans la cour de la reine Marguerite...[178]» Ce +beau commencement d'histoire attira auprès de la Rancune tous ceux qui +etoient dans la chambre, qui savoient bien qu'il avoit des memoires +contre tout le genre humain. Le poète, qui le redoutoit extrêmement, +l'interrompit en lui disant: «Je gage cent pistoles que non.» Ce defi de +gager fait si à propos fit rire toute la compagnie et le fit sortir hors +de la chambre. C'etoit toujours ainsi par des gageures de sommes +considerables que le pauvre homme defendoit ses hyperboles quotidiennes, +qui pouvoient bien monter chaque semaine à la somme de mille ou douze +cents impertinences, sans y comprendre les menteries. La Rancune etoit +le contrôleur general tant de ses actions que de ses paroles, et +l'ascendant qu'il avoit sur lui etoit si grand que je l'ose comparer à +celui du genie d'Auguste sur celui d'Antoine, cela s'entend prix pour +prix, et sans faire comparaison de deux comediens de campagne à deux +Romains de ce calibre-là. La Rancune ayant donc commencé son conte, et +en ayant eté interrompu par le poète, comme je vous ai dit, chacun, le +pria instamment de l'achever; mais il s'en excusa, promettant de leur +conter une autre fois la vie du poète tout entière, et que celle de sa +femme y seroit comprise. + +[Note 176: Sous la régence d'Anne d'Autriche, la place Royale et le +Marais étoient le centre où se réunissoit, comme de concert, cette +société épicurienne de grands seigneurs et de grandes dames qui a laissé +tant de traces dans les mémoires du temps, et dont Saint-Évremont a +célébré le souvenir dans son Épître à Ninon. Il s'y tenoit des +assemblées auxquelles Marion Delorme et Ninon de Lenclos, les deux plus +galantes dames du quartier, donnoient naturellement le ton. Aussi un +proverbe, rapporté par Saint-Simon, disoit-il: «Henri IV avec son peuple +sur le Pont-Neuf; Louis XIII avec les gens de qualité à la place +Royale.» Du reste, les dames galantes devoient y être attirées par le +voisinage des financiers, qui logeoient alors en grand nombre au Marais. +(V. Catal. des partisans, t. 1, p. 113 du Rec. des Mazarinades.) +«Mesdames de Rohan et les autres galantes de la place, dit Tallemant, ne +craignoient rien tant que madame Pilon, bien loin qu'elle les servît en +leurs amourettes.» (Hist. de madame Pilon.) Le Marais, voisin de la +place où logeoit Scarron, étoit considéré comme un pays de Cocagne, +comme l'île des plaisirs et des ris. Aussi Louis XIII, reprochant à +Cinq-Mars sa paresse, lui disoit-il «que ce vice n'étoit bon qu'à ceux +du Marais, où il avoit été nourri, qui étoient surtout adonnés à leurs +plaisirs, et que, s'il vouloit continuer cette vie, il falloit qu'il y +retournât». (Lett. de Louis XIII à Richel., 4 janv. 1641.) Dans son +Adieu au Marais et à la Place-Royale, Scarron s'exprime ainsi: + + Adieu, beau quartier favori, + Des honnestes gens tant chéri, + Adieu, belle place où n'habite + Que mainte personne d'élite, etc. + +Parmi les hauts et illustres personnages dont il nous a laissé la liste +dans cette pièce, et qui donnoient son principal lustre à cette place et +aux alentours, on peut citer MM. de Villequier de Courcy, le prince de +Gourné, le prince de Guemenée, Sarrazin, La Ménardière, etc.; mais ce +sont surtout les dames qu'il énumère complaisamment:--La princesse de +Guéménée, la duchesse de Rohan et sa fille, les marquises de Piennes et +de Grimault; mesdames de Bassompierre, de Blerancourt, de Maugiron, de +Martel, de Choisy, de Boisdauphine, de Gourné; les comtesses de Belin, +du Lude, de La Suze;--sans parler de Ninon et de Marion.] + +[Note 177: Des bords de la Garonne. Roquebrune est Gascon, comme on +a pu s'en apercevoir déjà à sa confiance en lui-même et à ses hâbleries; +Scarron, d'ailleurs, le dit plus loin (l. 1, ch. 19).] + +[Note 178: La première femme de Henri IV.] + +Il fut question de repeter la comedie qu'on devoit jouer le jour même +dans un tripot voisin. Il n'arriva rien de remarquable pendant la +repetition. On joua après dîner et on joua fort bien. Mademoiselle de +l'Etoile y ravit tout le monde par sa beauté; Angelique eut des +partisans pour elle, et l'une et l'autre s'acquitta de son personnage à +la satisfaction de tout le monde; le Destin et ses camarades firent +aussi des merveilles, et ceux de l'assistance qui avoient souvent ouï la +comedie dans Paris avouèrent que les comediens du roi n'eussent pas +mieux representé. Ragotin ratifia en sa tête la donation qu'il avoit +faite de son corps et de son âme à mademoiselle de l'Etoile, passée par +devant la Rancune, qui lui promettoit tous les jours de la faire +accepter à la comedienne. Sans cette promesse, le desespoir eût bientôt +fait un beau grand sujet d'histoire tragique d'un méchant petit avocat. +Je ne dirai point si les comediens plurent autant aux dames du Mans que +les comediennes avoient fait aux hommes, quand j'en saurois quelque +chose je n'en dirais rien; mais, parceque l'homme le plus sage n'est pas +quelquefois maître de sa langue, je finirai le present chapitre, pour +m'ôter tout sujet de tentation. + + + + +CHAPITRE XVII. + +Le mauvais succès qu'eut la civilité de Ragotin. + +Aussitôt que Destin eut quitté sa vieille broderie et repris son habit +de tous les jours, la Rappinière le mena aux prisons de la ville, à +cause que l'homme qu'ils avoient pris le jour que le curé de Domfront +fut enlevé demandoit à lui parler. Cependant les comediennes s'en +retournèrent en leur hôtellerie avec un grand cortége de Manceaux. +Ragotin, s'etant trouvé auprès de mademoiselle de la Caverne dans le +temps qu'elle sortoit du jeu de paume, où l'on avoit joué, lui presenta +la main pour la ramener, quoiqu'il eût mieux aimé rendre ce service-là à +sa chère l'Etoile. Il en fit autant à mademoiselle Angelique, tellement +qu'il se trouva ecuyer à droit[179] et à gauche. Cette double civilité +fut cause d'une incommodité triple, car la Caverne, qui avoit le haut de +la rue, comme de raison, etoit pressée par Ragotin, afin qu'Angelique ne +marchât point dans le ruisseau. De plus, le petit homme, qui ne leur +venoit qu'à la ceinture, tiroit si fort leurs mains en bas, qu'elles +avaient bien de la peine à s'empêcher de tomber sur lui. Ce qui les +incommodoit encore davantage, c'est qu'il se retournoit à tout moment +pour regarder mademoiselle de l'Etoile, qu'il entendoit parler derrière +lui à deux godelureaux qui la ramenoient malgré elle. Les pauvres +comediennes essayèrent souvent de se deprendre les mains, mais il tint +toujours si ferme qu'elles eussent autant aimé avoir les osselets[180]. +Elles le prièrent cent fois de ne prendre pas tant de peine; il leur +repondit seulement: «Serviteur, serviteur» (c'etoit son compliment +ordinaire), et leur serra les mains encore plus fort. Il fallut donc +prendre patience jusqu'à l'escalier de leur chambre, où elles esperèrent +d'être remises en liberté; mais Ragotin n'etoit pas homme à cela. En +disant toujours: «Serviteur, serviteur», à tout ce qu'elles lui purent +dire, il essaya premièrement de monter de front avec les deux +comediennes, ce qui s'etant trouvé impossible parceque l'escalier etoit +trop etroit, la Caverne se mit le dos contre la muraille, et monta la +première, tirant après soi Ragotin, qui tiroit après soi Angelique, qui +ne tiroit rien et qui rioit comme une folle. Pour nouvelle incommodité, +à quatre ou cinq degrés de leur chambre, ils trouvèrent un valet de +l'hôte chargé d'un sac d'avoine d'une pesanteur excessive, qui leur dit +à grand'peine, tant il etoit accablé de son fardeau, qu'ils eussent à +descendre, parcequ'il ne pouvoit remonter, chargé comme il etoit. +Ragotin voulut repliquer; le valet jura tout net qu'il laisseroit tomber +son sac sur eux. Ils defirent donc avec precipitation ce qu'ils avoient +fait fort posément, sans que Ragotin voulût encore quitter les mains des +comediennes. Le valet chargé d'avoine les pressoit etrangement, ce qui +fut cause que Ragotin fit un faux pas, qui ne l'eût pas pourtant fait +tomber, se tenant comme il faisoit aux mains des comediennes; mais il +s'attira sur le corps la Caverne, laquelle le soutenoit davantage que sa +fille, à cause de l'avantage du lieu. Elle tomba donc sur lui, et lui +marcha sur l'estomac et sur le ventre, se donnant de la tête contre +celle de sa fille si rudement qu'elles en tombèrent et l'une et l'autre. +Le valet, qui crut que tant de monde ne se releveroit pas si tôt, et qui +ne pouvoit plus supporter la pesanteur de son sac d'avoine, le dechargea +enfin sur les degrés, jurant comme un valet d'hôtellerie. Le sac se +delia ou se rompit par malheur. L'hôte y arriva, qui pensa enrager +contre son valet; le valet enrageoit contre les comediennes, les +comediennes enrageoient contre Ragotin, qui enrageoit plus que pas un de +ceux qui enragèrent, parceque mademoiselle de l'Etoile, qui arriva en +même temps, fut encore temoin de cette disgrâce, presque aussi fâcheuse +que celle du chapeau que l'on lui avoit coupé avec des ciseaux quelques +jours auparavant. La Caverne jura son grand serment que Ragotin ne la +mènerait jamais, et montra à mademoiselle de l'Etoile ses mains, qui +etoient toutes meurtries. L'Etoile lui dit que Dieu l'avoit punie de lui +avoir ravi M. Ragotin, qui l'avoit retenue devant la comedie pour la +ramener, et ajouta qu'elle etoit bien aise de ce qui etoit arrivé au +petit homme, puisqu'il lui avoit manqué de parole. Il n'entendit rien de +tout cela, car l'hôte parloit de lui faire payer le dechet de son +avoine, ayant déjà, pour le même sujet, voulu battre son valet, qui +appela Ragotin avocat de causes perdues. Angelique lui fit la guerre à +son tour, et lui reprocha qu'elle avoit eté son pis-aller. Enfin, la +fortune fit bien voir jusque là qu'elle ne prenoit encore nulle part +dans les promesses que la Rancune avoit faites à Ragotin de le rendre le +plus heureux amant de tout le pays du Maine, à y comprendre même le +Perche et Laval. L'avoine fut ramassée, et les comediennes montèrent +dans leur chambre l'une après l'autre, sans qu'il leur arrivât aucun +malheur. Ragotin ne les y suivit point, et je n'ai pas bien sçu où il +alla. L'heure du souper vint: on soupa dans l'hôtellerie; chacun prit +parti après le souper, et le Destin s'enferma avec les comediennes pour +continuer son histoire. + +[Note 179: Se disoit alors pour droite: + + ............On prend la tabatière; + Soudain, à gauche, à droit, par devant, par derrière, etc. + + (Le Festin de Pierre, de Th. Corneille, acte I, sc. 1.) + +Il se trouve même dans Boileau: + + Les voyageurs sans guide assez souvent s'égarent, + L'un à droit, l'autre à gauche..... + (Sat. 4.)] + +[Note 180: Donner les osselets à quelqu'un, c'étoit lui mettre au +pouce ou au poignet un noeud coulant, qu'on serroit à l'aide d'un os de +pied de mouton. On employoit surtout les osselets avec les prisonniers, +pour les obliger à suivre ceux qui les conduisoient.] + + + + +CHAPITRE XVIII. + +Suite de l'histoire de Destin et de l'Etoile. + +J'ai fait le precedent chapitre un peu court; peut-être que celui-ci +sera plus long; je n'en suis pourtant pas bien assuré: nous allons voir. +Le Destin se mit en sa place accoutumée et reprit son histoire en cette +sorte: Je m'en vais vous achever le plus succinctement que je pourrai +une vie qui ne vous a dejà ennuyées que trop long-temps. Verville +m'etant venu voir, comme je vous ai dit, et n'ayant pu me persuader de +retourner chez son père, il me quitta fort affligé de ma resolution, à +ce qu'il me parut, et s'en retourna chez lui, où quelque temps après il +se maria avec mademoiselle de Saldagne, et Saint-Far en fit autant avec +mademoiselle de Lery. Elle etoit aussi spirituelle que Saint-Far l'etoit +peu, et j'ai bien de la peine à m'imaginer comment deux esprits si +disproportionnés se seront accordés ensemble. Cependant je me gueris +entierement, et le genereux monsieur de Saint-Sauveur, ayant approuvé la +resolution que j'avois prise de m'en aller hors du royaume, me donna de +l'argent pour mon voyage, et Verville, qui ne m'oublia point pour s'être +marié, me fit present d'un bon cheval et de cent pistoles. Je pris le +chemin de Lyon pour retourner en Italie, à dessein de repasser par Rome, +et, après y avoir vu ma Leonore pour la dernière fois, de m'aller faire +tuer en Candie[181], pour n'être pas long-temps malheureux. À Nevers, je +logeai dans une hôtellerie qui etoit proche de la rivière. Etant arrivé +de bonne heure et ne sçachant à quoi me divertir en attendant le souper, +j'allai me promener sur un grand pont de pierre qui traverse la rivière +de Loire. Deux femmes s'y promenoient aussi, dont l'une, qui paroissoit +être malade, s'appuyoit sur l'autre, ayant bien de la peine à marcher. +Je les saluai, sans les regarder, en passant auprès d'elles, et me +promenai quelque temps sur le pont, songeant à ma malheureuse fortune et +plus souvent à mon amour. J'etois assez bien vêtu, comme il est +necessaire de l'être à ceux de qui la condition ne peut faire excuser un +mechant habit. Quand je repassai auprès de ces femmes, j'entendis dire à +demi-haut: «Pour moi, je croirois que ce fût lui s'il n'etoit point +mort.» Je ne sçais pourquoi je tournai la tête, n'ayant pas sujet de +prendre ces paroles-là pour moi. On ne les avoit pourtant pas dites pour +un autre. Je vis mademoiselle de la Boissière, le visage fort pâle et +defait, qui s'appuyoit sur sa fille Leonore. J'allai droit à elles avec +plus d'assurance que je n'eusse fait dans Rome, m'etant beaucoup formé +le corps et l'esprit durant le temps que j'avois demeuré à Paris. Je les +trouvai si surprises et si effrayées, que je crois qu'elles se fussent +mises en fuite si mademoiselle de la Boissière eût pu courir. Cela me +surprit aussi. Je leur demandai par quelle heureuse rencontre je me +trouvois avec les personnes du monde qui m'etoient les plus chères. +Elles se rassurèrent à mes paroles. Mademoiselle de la Boissière me dit +que je ne devois point trouver etrange si elles me regardoient avec +quelque sorte d'etonnement; que le seigneur Stefano leur avoit fait voir +des lettres de l'un des gentilshommes que j'accompagnois dans Rome, par +lesquelles on lui mandoit que j'avois eté tué durant la guerre de +Parme[182], et ajouta qu'elle etoit ravie de ce qu'une nouvelle qui +l'avoit si fort affligée ne se trouvoit pas veritable. Je lui repondis +que la mort n'etoit pas le plus grand malheur qui me pouvoit arriver, et +que je m'en allois à Venise faire courir le même bruit avec plus de +verité. Elles s'attristèrent de ma resolution, et la mère me fit alors +des caresses extraordinaires dont je ne pouvois deviner la cause. Enfin, +j'appris d'elle-même ce qui la rendoit si civile. Je pouvois encore lui +rendre service, et l'etat où elle se trouvoit ne lui permettoit pas de +me mepriser et de me faire mauvais visage, comme elle avoit fait dans +Rome. Il leur etoit arrivé un malheur assez grand pour les mettre en +peine. Ayant fait argent de tous leurs meubles, qui etoient fort beaux +et en quantité, elles etoient parties de Rome avec une servante +françoise qui les servoit il y avoit long-temps, et le seigneur Stefano +leur avoit donné son valet, qui etoit Flamand comme lui et qui vouloit +retourner en son pays. Ce valet et cette servante s'aimoient à dessein +de se marier ensemble, et leur amour n'etoit connu de personne. +Mademoiselle de la Boissière, etant arrivée à Rouane, se mit sur la +rivière. A Nevers, elle se trouva si mal qu'elle ne put passer outre. +Durant sa maladie, elle fut assez difficile à servir, et sa servante +s'en acquitta fort mal, contre sa coutume. Un matin, le valet et la +servante ne se trouvèrent plus, et, ce qui fut de plus fâcheux, l'argent +de la pauvre demoiselle disparut aussi. Le deplaisir qu'elle en eut +augmenta sa maladie, et elle fut contrainte de s'arrêter à Nevers pour +attendre des nouvelles de Paris, d'où elle esperoit recevoir de quoi +continuer son voyage. Mademoiselle de la Boissière m'apprit en peu de +mots cette fâcheuse aventure. Je les ramenai en leur hôtellerie, qui +etoit aussi la mienne, et, après avoir eté quelque temps avec elles, je +me retirai en ma chambre pour les laisser souper. Pour moi, je ne +mangeai point, et je crus avoir eté à table cinq ou six heures pour le +moins. Je les allai voir aussitôt qu'elles m'eurent fait dire que j'y +serois le bien venu. Je trouvai la mère dans son lit, et la fille me +parut avec un visage aussi triste que je l'avois trouvée gaie un moment +auparavant. Sa mère etoit encore plus triste qu'elle, et je le devins +aussi. Nous fûmes quelque temps à nous regarder sans rien dire. Enfin, +mademoiselle de la Boissière me montra des lettres qu'elle avoit reçues +de Paris, qui la rendoient, sa fille et elle, les plus affligées +personnes du monde. Elle m'apprit le sujet de son affliction avec une si +grande effusion de larmes, et sa fille, que je vis pleurer aussi fort +que sa mère, me toucha tellement, que je ne crus pas leur temoigner +assez bien mon ressentiment, quoique je leur offrisse tout ce qui +dependoit de moi, d'une façon à ne les point faire douter de ma +franchise. «Je ne sais pas encore ce qui vous afflige si fort, leur +dis-je; mais, s'il ne faut que ma vie pour diminuer la peine où je vous +vois, vous pouvez vous mettre l'esprit en repos. Dites-moi donc, Madame, +ce qu'il faut que je fasse. J'ai de l'argent si vous en manquez, j'ai du +courage si vous avez des ennemis, et je ne pretends de tous les services +que je vous offre que la satisfaction de vous avoir servie.» Mon visage +et mes paroles leur firent si bien voir ce que j'avois dans l'ame, que +leur grande affliction se modera un peu. Mademoiselle de la Boissière me +lut une lettre par laquelle une femme de ses amies lui mandoit qu'une +personne qu'elle ne nommoit point, et que je m'aperçus bien être le père +de Leonore, avoit eu commandement de se retirer de la cour et qu'il s'en +étoit allé en Hollande. Ainsi la pauvre demoiselle se trouvoit dans un +pays inconnu, sans argent et sans esperance d'en avoir. Je lui offris de +nouveau ce que j'en avois, qui pouvoit monter à cinq cens ecus, et lui +dis que je la conduirois en Hollande et au bout du monde, si elle y +vouloit aller. Enfin, je l'assurai qu'elle avoit retrouvé en moi une +personne qui la serviroit comme un valet et de qui elle seroit aimée et +respectée comme d'un fils. Je rougis extrêmement en prononçant le mot de +fils; mais je n'etois plus cet homme odieux à qui l'on avoit refusé la +porte dans Rome et pour qui Leonore n'étoit pas visible, et mademoiselle +de la Boissière n'etoit plus pour moi une mère sevère. A toutes les +offres que je lui fis elle me repondit toujours que Leonore me seroit +fort obligée. Tout se passoit au nom de Leonore, et vous eussiez dit que +sa mère n'etoit plus qu'une suivante qui parloit pour sa maîtresse: tant +il est vrai que la plupart du monde ne considère les personnes que selon +qu'elles leur sont utiles. + +[Note 181: Dans la guerre que Venise, assistée du pape, y soutenoit +contre les Turcs. Voir notre note plus haut, I. 1, ch. 13.] + +[Note 182: Voir plus haut notre note (1re partie, chapitre 15).] + +Je les laissai fort consolées, et me retirai en ma chambre le plus +satisfait homme du monde. Je passai la nuit fort agreablement, quoiqu'en +veillant, ce qui me retint au lit assez tard, n'ayant commencé à dormir +qu'à la pointe du jour. Leonore me parut ce jour-là habillée avec plus +de soin qu'elle n'étoit le jour de devant, et elle put bien remarquer +que je ne m'etois pas negligé. Je la menai à la messe sans sa mère, qui +etoit encore trop foible. Nous dînâmes ensemble, et depuis ce temps-là +nous ne fûmes plus qu'une même famille. Mademoiselle de la Boissière me +temoignoit beaucoup de reconnoissance des services que je lui rendois, +et me protestoit souvent qu'elle n'en mourroit pas ingrate. Je vendis +mon cheval, et, aussitôt que la malade fut assez forte, nous prîmes une +cabane[183] et baissâmes jusqu'à Orleans. Durant le temps que nous fûmes +sur l'eau, je jouis de la conversation de Leonore, sans qu'une si grande +felicité fût troublée par sa mère. Je trouvai des lumières dans l'esprit +de cette belle fille aussi brillantes que celles de ses yeux, et le +mien, dont peut-être elle avoit pu douter dans Rome, ne lui deplut pas +alors. Que vous dirai-je davantage? elle vint à m'aimer autant que je +l'aimois, et vous avez bien pu reconnoître depuis le temps que vous nous +voyez l'un et l'autre, que cette amour reciproque n'est point encore +diminuée. + +[Note 183: Ce mot désigne ici un bateau à fond plat et couvert, dont +on se servoit principalement sur la Loire. (Dict. de Furetière.)] + +«Quoi! interrompit Angelique, mademoiselle de l'Etoile est donc +Leonore?--Et qui donc?» lui repondit le Destin. Mademoiselle de l'Etoile +prit la parole, et dit que sa compagne avoit raison de douter qu'elle +fût cette Leonore dont le Destin avoit fait une beauté de roman. «Ce +n'est point par cette raison-là, repartit Angelique, mais c'est à cause +que l'on a toujours de la peine à croire une chose que l'on a beaucoup +désirée.» Mademoiselle de la Caverne dit qu'elle n'en avoit point douté, +et ne voulut pas que ce discours allât plus avant, afin que le Destin +poursuivît son histoire, qu'il reprit de cette sorte. + +Nous arrivâmes à Orleans, où notre entrée fut si plaisante que je vous +en veux apprendre les particularités. Un tas de faquins qui attendent +sur le port ceux qui viennent par eau, pour porter leurs hardes, se +jetèrent à la foule dans notre cabane. Ils se presentèrent plus de +trente à se charger de deux ou trois petits paquets que le moins fort +d'entre eux eût pu porter sous ses bras. Si j'eusse eté seul, je n'eusse +pas peut-être eté assez sage pour ne m'emporter point contre ces +insolens. Huit d'entre eux saisirent une petite cassette qui ne pesoit +pas vingt livres, et ayant fait semblant d'avoir bien de la peine à la +lever de terre, enfin ils la haussèrent au milieu d'eux, par dessus +leurs têtes, chacun ne la soutenant que du bout du doigt. Toute la +canaille qui etoit sur le port se mit à rire, et nous fûmes contraints +d'en faire autant. J'etois pourtant tout rouge de honte d'avoir à +traverser toute une ville avec tant d'appareil, car le reste de nos +hardes, qu'un seul homme pouvoit porter, en occupa une vingtaine, et mes +seuls pistolets furent portés par quatre hommes. Nous entrâmes dans la +ville dans l'ordre que je vais vous dire: huit grands pendards ivres, ou +qui le devoient être, portoient au milieu d'eux une petite cassette, +comme je vous ai dejà dit. Mes pistolets suivoient l'un après l'autre, +chacun porté par deux hommes. Mademoiselle de la Boissière, qui +enrageoit aussi bien que moi, alloit immédiatement après. Elle etoit +assise dans une grande chaise de paille, soutenue sur deux grands bâtons +de batelier, et portée par quatre hommes[184] qui se relayoient les uns +les autres, et qui lui disoient cent sottises en la portant. Le reste de +nos bardes suivoit, qui etoit composé d'une petite valise et d'un paquet +couvert de toile, que sept ou huit de ces coquins se jetoient l'un à +l'autre durant le chemin, comme quand on joue au pot cassé.[B] Je +conduisois la queue du triomphe, tenant Leonore par la main, qui rioit +si fort qu'il falloit malgré moi que je prisse plaisir à cette +friponnerie. Durant notre marche, les passans s'arrêtoient dans les rues +pour nous considerer, et le bruit que l'on y faisoit à cause de nous +attiroit tout le monde aux fenêtres. + +[Note B: Rabelais mentionne parmi les jeux de Gargantua le casse-pot +(Garg., I, 22). Voici la note de Le Duchat sur ce passage: «Au pot +cassé, dit Mathurin Cordier, ch. 38, nº 26, de son De corrupt. serm. +emend. On pend au plancher, avec une corde, un vieux pot de terre, puis +on bande les yeux à tous ceux de la compagnie, lesquels, en cet état, +vont tour à tour, un bâton à la main, tâcher d'atteindre le pot, au +hasard que les éclats en volent sur eux, ce qui cause un tintamarre où +il y a toujours du danger. Scarron, ch. 18 de la 1re partie de son Roman +comique, parle d'une autre manière de jouer au pot cassé.» +Effectivement, le jeu auquel notre auteur fait ici allusion seroit +plutôt une espèce de palet, un de ces jeux où les enfants se +divertissent à lancer des tessons de pots les uns contre les autres. +C'est, d'ailleurs, ce que semblent indiquer les termes de Mathurin +Cordier à l'endroit mentionné: «Ludamus ollâ pertusâ. Certemus ruptis +fictilibus.»] + +[Note 184: On reconnoît ici la chaise à porteurs, travestie en +caricature. La chaise à porteurs, qui étoit, avec le brancard pour les +malades et les vieillards, la litière, la vinaigrette, etc., sans parler +des coches et carrosses pour les voyageurs, un des moyens de locomotion +les plus répandus et celui qu'avoient adopté les gens du bel air, fut +d'abord découvert, et Sauval nous apprend (Antiq., t. i, p. 192) que +c'étoit la reine Marguerite qui en avoit introduit l'usage. +Montbrun-Souscarrière rapporta d'Angleterre la mode des chaises +couvertes, suivant Tallemant et le Ménagiana, et en 1649 il en obtint le +privilége pour 40 ans, avec madame de Cavoye.] + +Enfin nous arrivâmes au faubourg qui est du côté de Paris, suivis de +force canaille, et nous logeâmes à l'enseigne des Empereurs. Je fis +entrer mes dames dans une salle basse, et menaçai ensuite ces coquins si +serieusement qu'ils furent trop aises de recevoir fort peu de chose que +je leur donnai, l'hôte et l'hôtesse les ayant querellés. Mademoiselle de +la Boissière, que la joie de n'être plus sans argent avoit guérie plutôt +qu'autre chose, se trouva assez forte pour aller en carrosse. Nous +arrêtâmes trois places dans celui qui partoit le lendemain, et en deux +jours nous arrivâmes heureusement à Paris. En descendant à la maison des +coches, je fis connoissance avec la Rancune, qui etoit venu d'Orleans +aussi bien que nous, dans un coche qui accompagna notre carrosse. Il +ouït que je demandois où etoit l'hôtellerie des coches de Calais: il me +dit qu'il y alloit à l'heure même, et que, si nous n'avions point de +logis arrêté, qu'il nous meneroit loger, si nous voulions, chez une +femme de sa connoissance, qui logeoit en chambre garnie, où nous serions +fort commodément. Nous le crûmes, et nous nous en trouvâmes fort bien. +Cette femme etoit veuve d'un homme qui avoit eté, toute sa vie, tantôt +portier, et tantôt decorateur d'une troupe de comediens[185], et même +avoit tâché autrefois de reciter, et n'y avoit pas reussi. Ayant amassé +quelque chose en servant les comediens, il s'etoit mêlé de loger en +chambre garnie et de prendre des pensionnaires, et par-là s'etoit mis à +son aise. Nous louâmes deux chambres assez commodes. Mademoiselle de la +Boissière fut confirmée dans les mauvaises nouvelles qu'elle avoit eues +du père de Leonore, et en apprit d'autres qu'elle nous cacha, qui +l'affligèrent assez pour la faire retomber malade. Cela nous fit +differer quelque temps notre voyage de Hollande, où elle avoit resolu +que je la conduirois, et la Rancune, qui alloit y joindre une troupe de +comediens[186], voulut bien nous attendre après que je lui eus promis de +le defrayer. + +[Note 185: Nous avons déjà dit quelles étoient les fonctions du +portier de comédie; pour celles du décorateur, on peut consulter le +Théâtre français de Chappuzeau, liv. 3.] + +[Note 186: Sans doute la troupe du prince d'Orange, dont il est +question dans le premier chapitre de ce roman.] + +Mademoiselle de la Boissière etoit souvent visitée par une de ses amies, +qui avoit servi en même temps qu'elle la femme de l'ambassadeur de Rome +en qualité de femme de chambre, et qui avoit même eté sa confidente +pendant le temps qu'elle fut aimée du père de Leonore. C'etoit d'elle +qu'elle avoit appris l'eloignement de son pretendu mari, et nous en +reçûmes plusieurs bons offices pendant le temps que nous fûmes à Paris. +Je ne sortois que le moins souvent que je pouvois, de peur d'être vu de +quelqu'un de ma connoissance, et je n'avois pas grand'peine à garder le +logis, puisque j'etois avec Leonore, et que, par les soins que je +rendois à sa mère, je me mettois toujours de mieux en mieux en son +esprit. À la persuasion de cette femme dont je vous viens de parler, +nous allâmes un jour nous promener à Saint-Cloud pour faire prendre +l'air à notre malade. Notre hôtesse fut de la partie et la Rancune +aussi. Nous prîmes un bateau. Nous nous promenâmes dans les plus beaux +jardins, et, après avoir fait collation, la Rancune conduisit notre +petite troupe vers notre bateau, tandis que je demeurai à compter dans +un cabaret avec une hôtesse fort déraisonnable[187], qui me retint plus +long-temps que je ne pensois. Je sortis d'entre ses mains au meilleur +marché que je pus, et m'en retournai rejoindre ma compagnie. Mais je fus +bien etonné de voir notre bateau fort avant dans la rivière, qui +ramenoit mes gens à Paris sans moi et sans me laisser même un petit +laquais qui portoit mon epée et mon manteau[188]. Comme j'etois sur le +bord de l'eau, bien en peine de sçavoir pourquoi on ne m'avoit pas +attendu, j'ouïs une grande rumeur dans une cabane; et, m'en etant +approché, je vis deux ou trois gentilshommes, ou qui avoient la mine de +l'être, qui vouloient battre un batelier parcequ'il refusoit d'aller +après notre bateau. J'entrai à tout hasard dans cette cabane dans le +temps qu'elle quittoit le bord, le batelier ayant eu peur d'être battu. +Mais, si j'avois eté en peine de ce que ma compagnie m'avoit laissé à +Saint-Cloud, je ne fus pas moins embarrassé de voir que celui qui +faisoit cette violence etoit le même Saldagne à qui j'avois tant de +sujet de vouloir du mal. Dans le moment que je le reconnus, il passa du +bout du bateau où il etoit à celui où j'etois, fort empêché de ma +contenance. Je lui cachai mon visage le mieux que je pus; mais, me +trouvant si près de lui qu'il etoit impossible qu'il ne me reconnût, et, +me trouvant sans epée, je pris la resolution la plus desesperée du +monde, dont la haine seule ne m'eût pas rendu capable si la jalousie ne +s'y fût mêlée. Je le saisis au corps dans l'instant qu'il me +reconnoissoit et me jetai dans la rivière avec lui. Il ne put se prendre +à moi, soit que ses gants l'en empêchassent[189], ou parcequ'il fut +surpris. Jamais homme ne fut plus près de se noyer que lui. La plupart +des bateaux allèrent à son secours, chacun croyant que nous etions +tombés dans l'eau par quelque accident, et Saldagne seul sçachant de +quelle façon la chose etoit arrivée, et n'etant pas en etat de s'en +plaindre sitôt ou de faire courir après moi. Je regagnai donc le bord +sans beaucoup de peine, n'ayant qu'un petit habit qui ne m'empêcha point +de nager; et, l'affaire valant bien la peine d'aller vite, je fus fort +eloigné de Saint-Cloud devant que Saldagne fût pêché. Si on eut bien de +la peine à le sauver, je pense qu'on n'en eut pas moins à le croire +lorsqu'il declara de quelle façon je m'etois hasardé pour le perdre, car +je ne vois pas pourquoi il en auroit fait un secret. Je fis un grand +tour pour regagner Paris, où je n'entrai que de nuit, sans avoir eu +besoin de me faire secher, le soleil et l'exercice violent que j'avois +fait en courant n'ayant laissé que fort peu d'humidité dans mes habits. +Enfin, je me revis avec ma chère Leonore, que je trouvai veritablement +affligée. La Rancune et notre hôtesse eurent une extrême joie de me +voir, aussi bien que mademoiselle de la Boissière, qui, pour mieux faire +croire que j'etois son fils à la Rancune et à notre hôtesse, avoit bien +fait de la mère affligée. Elle me fit des excuses en particulier de ce +que l'on ne m'avoit pas attendu, et m'avoua que la peur qu'elle avoit +eue de Saldagne l'avoit empêchée de songer en moi, outre qu'à la reserve +de la Rancune, le reste de notre troupe n'eût fait que m'embarrasser si +j'eusse eu prise avec Saldagne. J'appris alors qu'au sortir de +l'hôtellerie ou du cabaret où nous avions mangé, ce galant homme les +avoit suivis jusqu'au bateau; qu'il avoit prié fort incivilement Leonore +de se demasquer, et que, sa mère l'ayant reconnu pour le même homme qui +avoit attenté la même chose dans Rome, elle avoit regagné son bateau +fort effrayée, et l'avoit fait avancer dans la rivière sans m'attendre. +Saldagne cependant avoit eté joint par deux hommes de même trempe, et, +après avoir quelque temps tenu conseil sur le bord de l'eau, il etoit +entré avec eux dans le bateau, où je le trouvai menaçant le batelier +pour le faire aller après Leonore. Cette aventure fut cause que je +sortis encore moins que je n'avois fait. Mademoiselle de la Boissière +devint malade quelque temps après, la melancolie y contribuant beaucoup, +et cela fut cause que nous passâmes à Paris une partie de l'hiver. Nous +fûmes avertis qu'un prelat italien, qui revenoit d'Espagne, passoit en +Flandre par Peronne. La Rancune eut assez de credit pour nous faire +comprendre dans son passeport en qualité de comediens[190]. Un jour que +nous allâmes chez ce prelat italien, qui etoit logé dans la rue de +Seine, nous soupâmes par complaisance, dans le faubourg Saint-Germain, +avec des comediens de la connoissance de la Rancune[191]. Comme nous +passions, lui et moi, sur le Pont-Neuf, bien avant dans la nuit, nous +fûmes attaqués par cinq ou six tire-laine[192]. Je me defendis le mieux +que je pus, et, pour la Rancune, je vous avoue qu'il fit tout ce qu'un +homme de coeur pouvoit faire, et me sauva même la vie. Cela n'empêcha +pas que je ne fusse saisi par ces voleurs, mon epée m'étant +malheureusement tombée. La Rancune, qui se demêla vaillamment d'entre +eux, en fut quitte pour un mechant manteau. Pour moi, j'y perdis tout, à +la reserve de mon habit; et, ce qui me pensa desesperer, ils me prirent +une boîte de portrait dans laquelle celui du père de Leonore etoit en +email[193], et dont mademoiselle de la Boissière m'avoit prié de vendre +les diamans. Je retrouvai la Rancune chez un chirurgien au bout du +Pont-Neuf; il etoit blessé au bras et au visage, et moi je l'etois fort +legerement à la tête. Mademoiselle de la Boissière s'affligea fort de la +perte de son portrait; mais l'esperance d'en revoir bientôt l'original +la consola. Enfin, nous partîmes de Paris pour Peronne; de Peronne, nous +allâmes à Bruxelles, et de Bruxelles à La Haye. + +[Note 187: Saint-Cloud, lieu de rendez-vous favori des promeneurs, +étoit renommé pour ses cabarets, et rempli de maisons de bouteilles, où +les gens du bon ton alloient faire la débauche. Le plus célèbre étoit +celui de la Duryer (V. son Hist. dans Tallemant). La plupart de ces +cabarets étoient chers, en raison du beau monde qui les fréquentoit.] + +[Note 188: Le petit laquais étoit de rigueur, comme aujourd'hui le +groom microscopique, pour toute personne qui se respectoit. On en trouve +la preuve dans une foule de comédies et de romans comiques du temps. +Aussi la comtesse d'Escarbagnas, qui s'étoit formée à Paris, +n'avoit-elle pas négligé ce point important (V. la Comt. d'Escarb., sc. +5 et 6). Mais, par la suite, les femmes changèrent de mode, et, vers la +fin du XVIIe siècle, elles se mirent sur le pied d'avoir, au contraire, +un grand laquais.] + +[Note 189: À cette époque, les gants étoient quelquefois surchargés +de franges et de broderies qui les rendoient aussi incommodes que +brillants: + + Encor cela est-il peu prisé si l'on n'a + Le satin verd aux gants ou velours incarna, + Ou bien de franges d'or une paire bordée + Qui porte sur le bras une demi-coudée. + + (Le Satyr. de la court [Variétés histor. et littér., Janne + t. 3], 1624.)] + +[Note 190: Il n'y avoit alors rien d'impossible ni de contraire aux +usages reçus à ce que des comédiens fussent compris dans la suite d'un +prélat. V. plus loin notre note, 3e part., chap. 8.] + +[Note 191: Beaucoup de comédiens logeoient dans le faubourg +Saint-Germain, à cause du voisinage d'un des principaux théâtres de +Paris, sis vis-à-vis la rue Guénégaud, à peu près à l'endroit que +recouvre maintenant le passage du Pont-Neuf, et transféré de là, par la +suite, dans la rue des Fossés-Saint-Germain. Les tavernes et cabarets, +où l'on pouvoit boire ou manger à tout prix, étoient en très grand +nombre autour des théâtres; en particulier, aux alentours de celui-ci, +il y avoit l'hôtel d'Anjou, rue Dauphine, où l'on dînoit à bon marché; +l'hôtel de France, rue Guénégaud, où l'on dînoit à 40 sous, etc.] + +[Note 192: Voleurs, ainsi nommés de ce qu'ils tiroient de dessus les +épaules des passants leurs manteaux et vêtements de laine. C'est à une +étymologie analogue qu'il faut rapporter, par exemple, le nom de la rue +Tirechappe. Le Pont-Neuf étoit, pendant la nuit, le rendez-vous de +prédilection de ces hardis filous, grisons et rougets, comme, pendant le +jour, des charlatans, chanteurs et bateleurs, parcequ'il étoit aussi le +rendez-vous des oisifs et le lieu de passage le plus fréquenté de Paris. +Les voleurs n'avoient même pas attendu qu'on eût achevé de le bâtir pour +en faire un lieu de repaire fort dangereux, comme d'Aubigné nous +l'apprend dans un passage de la Confession de Sancy; mais à peine eut-il +été terminé que ce fut bien pis, et que les coupeurs de bourse en firent +le théâtre habituel de leurs exploits, en concurrence avec les +industriels, qui leur cédoient la place à la tombée de la nuit. De +grands seigneurs même, à l'exemple du prince Henri et de Falstaff, dans +le Henri IV de Shakespeare, trouvoient quelquefois plaisant de se +métamorphoser en filous, sous la conduite ou d'après l'exemple de Gaston +d'Orléans, comme l'attestent les témoignages de Sandras de Courtilz, de +Sorel, dans Francion (2e liv.), etc. Ceux-là étoient les tire-soie. +Comment la police eût-elle pu y mettre ordre, elle qui, en 1634, ne +disposoit encore que de 240 archers pour faire le guet, moitié le jour +et moitié la nuit, dans une ville sans réverbères; et qui d'ailleurs, +jusqu'au traité des Pyrénées, exerça ses fonctions avec si peu de +vigilance? V. Hist. du Pont-Neuf, par Éd. Fournier (Rev. fr., 1 et 10 +octobre 1855).] + +[Note 193: La peinture sur émail, telle qu'elle se pratique +aujourd'hui, étoit nouvelle alors. Ce fut vers 1632 que Jean Toutin, +orfèvre de Châteaudun, parvint à faire des émaux de belles couleurs +opaques, portraits et sujets historiques. Il eut pour disciple Gribelin, +qui perfectionna ses procédés. Puis vinrent dans le même siècle +l'orfèvre Dubié, qui logeoit aux galeries du Louvre; Morlière +(d'Orléans), qui travailloit à Blois; et, à Blois encore, Robert +Vauquier et Pierre Chartier; enfin, Petitot et Bordier. C'étoit +probablement dans ce nouveau genre qu'avoit été fait le portrait de Mlle +de La Boissière.] + +Le père de Leonore en etoit parti quinze jours auparavant pour aller en +Angleterre, où il etoit allé servir le roi[194] contre les +parlementaires. La mère de Leonore en fut si affligée qu'elle en tomba +malade et en mourut. Elle me vit en mourant aussi affligé que si j'eusse +eté son fils. Elle me recommanda sa fille, et me fit promettre que je ne +l'abandonnerois point et que je ferois ce que je pourrois pour trouver +son père et la lui remettre entre les mains. À quelque temps de là, je +fus volé par un François de tout ce qui me restoit d'argent, et la +necessité où je me trouvai avec Leonore fut telle, que nous prîmes parti +dans votre troupe, qui nous reçut par l'entremise de la Rancune. Vous +sçavez le reste de mes aventures; elles ont eté, depuis ce temps-là, +communes avec les vôtres jusques à Tours, où je pense avoir vu encore le +diable de Saldagne; et, si je ne me trompe, je ne serai pas long-temps +en ce pays sans le trouver, ce que je crains moins pour moi que pour +Leonore, qui seroit abandonnée d'un serviteur fidèle si elle me perdoit, +ou si quelque malheur me separoit d'avec elle. + +[Note 194: Charles I. On se souvient que le père de Léonore étoit un +seigneur écossois.] + +Le Destin finit ainsi son histoire, et, après avoir consolé quelque +temps mademoiselle de l'Etoile, que le souvenir de ses malheurs faisoit +alors autant pleurer que si elle n'eût fait que commencer d'être +malheureuse, il prit congé des comediennes et s'alla coucher. + + + + +CHAPITRE XIX. + +Quelques reflexions qui ne sont pas hors de propos. Nouvelle disgrâce de +Ragotin, et autres choses que vous lirez, s'il vous plaît. + +L'amour, qui fait tout entreprendre aux jeunes et tout oublier aux +vieux, qui a eté cause de la guerre de Troie[195] et de tant d'autres +dont je ne veux pas prendre la peine de me ressouvenir, voulut alors +faire voir, dans la ville du Mans, qu'il n'est pas moins redoutable dans +une mechante hôtellerie qu'en quelque autre lieu que ce soit. Il ne se +contenta donc pas de Ragotin, amoureux à perdre l'appetit: il inspira +cent mille desirs dereglés à la Rappinière, qui en etoit fort +susceptible, et rendit Roquebrune amoureux de la femme de l'operateur, +ajoutant à sa vanité, bravoure[196] et poesie, une quatrième folie, ou +plutôt lui faisant faire une double infidelité, car il avoit parlé +d'amour long-temps auparavant à l'Etoile et à Angelique, qui lui avoient +conseillé l'une et l'autre de ne prendre pas la peine de les aimer. Mais +tout cela n'est rien auprès de ce que je vais vous dire. Il triompha +aussi de l'insensibilité et de la misanthropie de la Rancune, qui devint +amoureux de l'operatrice; et ainsi le poète Roquebrune, pour ses pechés +et pour l'expiation des livres reprouvés qu'il avoit mis en lumière, eut +pour rival le plus mechant homme du monde. Cette operatrice avoit nom +dona Inezilla del Prado, native de Malaga, et son mari, ou soi-disant +tel, le seigneur Ferdinando Ferdinandi, gentilhomme venitien, natif de +Caen en Normandie[197]. Il y eut encore dans la même hôtellerie d'autres +personnes atteintes du même mal, aussi dangereusement pour le moins que +ceux dont je viens de vous reveler le secret; mais nous vous les ferons +connoître en temps et lieu. La Rappinière étoit devenu amoureux de +mademoiselle de l'Etoile en lui voyant representer Chimène, et avoit +fait dessein en même temps de decouvrir son mal à la Rancune, qu'il +jugeoit capable de tout faire pour de l'argent. Le divin Roquebrune +s'etoit imaginé la conquête d'une Espagnole digne de son courage. Pour +la Rancune, je ne sçais pas bien par quels charmes cette etrangère put +rendre capable d'aimer un homme qui haïssoit tout le monde. Ce vieil +comedien, devenu âme damnée devant le temps, je veux dire amoureux +devant sa mort, etoit encore au lit quand Ragotin, pressé de son amour +comme d'un mal de ventre, le vint trouver pour le prier de songer à son +affaire et d'avoir pitié de lui. La Rancune lui promit que le jour ne se +passeroit pas qu'il ne lui eût rendu un service signalé auprès de sa +maîtresse. La Rappinière entra en même temps dans la chambre de la +Rancune, qui achevoit de s'habiller, et, l'ayant tiré à part, lui avoua +son infirmité, et lui dit que, s'il le pouvoit mettre aux bonnes grâces +de mademoiselle de l'Etoile, il n'y avoit rien en sa puissance qu'il ne +pût esperer de lui, jusqu'à une charge d'archer et une sienne nièce en +mariage, qui seroit son héritière parce qu'il n'avoit point d'enfans. Le +fourbe la Rancune lui promit encore plus qu'il n'avoit fait à Ragotin, +dont cet avant-coureur du bourreau ne conçut pas de petites esperances. +Roquebrune vint aussi consulter l'oracle. Il etoit le plus incorrigible +presomptueux qui soit jamais venu des bords de la Garonne, et il s'etoit +imaginé que l'on croyoit tout ce qu'il disoit de sa bonne maison, +richesse, poesie et valeur: si bien qu'il ne s'offensoit point des +persecutions et des rompemens de visière que lui faisoit continuellement +la Rancune. Il croyoit que ce qu'il en faisoit n'etoit que pour allonger +la conversation, outre qu'il entendoit la raillerie mieux qu'homme du +monde, et la souffroit en philosophe chretien, quand même elle alloit au +solide. Il se croyoit donc admiré de tous les comediens, voire de la +Rancune, qui avoit assez d'experience pour n'admirer guère de choses, et +qui, bien loin d'avoir bonne opinion de ce mâche-laurier, s'etoit +instruit amplement de ce qu'il etoit, pour sçavoir si les evêques et +grands seigneurs de son pays, qu'il alleguoit à tous momens comme ses +parens, etoient veritablement des branches d'un arbre genealogique que +ce fou d'alliances et d'armoiries, aussi bien que de beaucoup d'autres +choses, avoit fait faire en vieil parchemin. Il fut bien fâché de +trouver la Rancune en compagnie, quoique cela le dût embarrasser moins +qu'un autre, ayant la mauvaise coutume de parler toujours aux oreilles +des personnes et de faire secret de tout, et fort souvent de rien[198]. +Il tira donc la Rancune en particulier, et n'en fit point à deux fois +pour lui dire qu'il etoit bien en peine de sçavoir si la femme de +l'operateur avoit beaucoup de l'esprit, parcequ'il avoit aimé des femmes +de toutes les nations, excepté des Espagnoles, et si elle valoit la +peine qu'il s'y amusât; qu'il ne seroit pas plus pauvre quand il lui +auroit fait un present des cent pistoles qu'il offroit de gager à toutes +rencontres, ce qui lui arrivoit aussi souvent que de parler de sa bonne +maison. La Rancune lui dit qu'il ne connoissoit pas assez la dona +Inezilla pour lui repondre de son esprit; qu'il s'etoit trouvé souvent +avec son mari dans les meilleures villes du royaume, où il vendoit le +mithridate[199], et que, pour s'informer de ce qu'il desiroit sçavoir, +il n'y avoit qu'à faire conversation avec elle, puisqu'elle parloit +françois passablement. Roquebrune lui voulut confier sa genealogie en +parchemin, pour faire valoir à l'Espagnole la splendeur de sa race; mais +la Rancune lui dit que cela etoit meilleur à faire un chevalier de Malte +qu'à se faire aimer. Roquebrune, là-dessus, fit l'action d'un homme qui +compte de l'argent en sa main, et dit à la Rancune: «Vous sçavez bien +quel homme je suis.--Oui, oui, lui repondit la Rancune, je sçais bien +quel homme vous êtes et quel homme vous serez toute votre vie.» Le poète +s'en retourna comme il etoit venu, et la Rancune, son rival et son +confident tout ensemble, se rapprocha de la Rappinière et de Ragotin, +qui etoient rivaux aussi sans le sçavoir. Pour le vieil la Rancune, +outre que l'on hait facilement ceux qui ont pretention sur ce que l'on +destine pour soi, et que naturellement il haïssoit tout le monde, il +avoit de plus toujours eu grande aversion pour le poète, qui sans doute +ne la fit point cesser par cette confidence. La Rancune fit donc dessein +à l'heure même de lui faire tous les plus mechans tours qu'il pourroit, +à quoi son esprit de singe etoit fort propre. Pour ne perdre point de +temps, il commença dès le jour même, par une insigne mechanceté, à lui +emprunter de l'argent, dont il se fit habiller depuis les pieds jusqu'à +la tête, et se donna du linge. Il avoit eté malpropre toute sa vie; mais +l'amour, qui fait de plus grands miracles, le rendit soigneux de sa +personne sur la fin de ses jours. Il prit du linge blanc plus souvent +qu'il n'appartenoit à un vieil comedien de campagne[200], et commença de +se teindre et raser le poil si souvent et avec tant de soin, que ses +camarades s'en aperçurent. + +[Note 195: + + Amour, tu perdis Troie + +a dit plus tard La Fontaine, dans les Deux Coqs (liv. 7, f. 12).] + +[Note 196: Bravoure est mis ici pour braverie, dans le sens de +mauvaise gloire, recherche dans la parure, etc.] + +[Note 197: Ch. Sorel introduit de même dans Francion un opérateur +qui se fait passer pour Italien, quoiqu'il soit Normand (liv. 10). +C'étoit une imposture assez en usage parmi les charlatans, pour se +donner plus de prestige auprès du populaire. Du reste, suivant Calepin +et le Dictionnaire de Furetière, ceux-ci venoient originairement +d'Italie, et, toujours suivant eux, le nom même de charlatan dérivoit, +par l'italien ceretano, de celui de Coeretum, bourg proche de Spolète, +d'où étoient sortis les premiers de ces opérateurs qui eussent couru les +villes de France. Un des plus célèbres étoit Caretti, dont parle La +Bruyère (De quelques usages) sous le nom de Carro-Carri: «L'émulation de +cet homme, dit-il, a peuplé le monde de noms en O et en I, noms +vénérables qui en imposent aux malades et aux maladies.» On voit que ce +passage et le nom créé par La Bruyère s'appliquent parfaitement ici.] + +[Note 198: Théodote... s'approche de vous, et il vous dit à +l'oreille: «Voilà un beau temps, voilà un grand dégel.» (Car. de La +Bruyère, De la cour.)] + +[Note 199: C'étoit une composition qui servoit de remède ou de +préservatif contre les poisons. Est-il besoin d'ajouter que le nom de +cet antidote, dont on peut voir la recette dans les vieux livres de +pharmacie, vient de Mithridate, le grand roi de Pont? On étendoit +souvent ce terme à toutes les drogues vendues par les opérateurs et les +charlatans.] + +[Note 200: Mettre souvent du linge blanc étoit en effet un luxe peu +usité alors, même parmi des personnes de plus haute condition que la +Rancune. Dans son Epître à madame de Hautefort (1651), Scarron dit des +demoiselles les plus distinguées du Mans, + + Que sur elles blanche chemise + N'est point que de mois en mois mise, + Et qu'elles prennent seulement + Le linge blanc pour l'ornement. + +Il semble que la propreté ne fût pas la vertu dominante de la belle +société, non plus que du peuple, au XVIIe siècle. Tallemant dit de +plusieurs des plus hauts personnages du temps, comme un grand éloge, +qu'ils étoient fort propres. Il dit de madame de Sablé: «Elle est +toujours sur son lit, faite comme quatre oeufs, et le lit est propre +comme la dame.» «L'on peut, lit-on dans une pièce curieuse qui s'adresse +aux dandys de 1644, aller quelquefois chez les baigneurs, pour avoir le +corps net, et tous les jours l'on prendra la peine de se laver les mains +avec le pain d'amende. Il faut aussi se faire laver le visage presque +aussi souvent» (Lois de la galanterie). V. les Stances de Voiture à une +demoiselle qui avoit les manches de sa chemise retroussées et sales.] + +Ce jour-là, les comediens avoient eté retenus pour representer une +comedie chez un des plus riches bourgeois de la ville, qui faisoit un +grand festin et donnoit le bal aux noces d'une demoiselle de ses +parentes dont il etoit tuteur. L'assemblée se faisoit dans une maison +des plus belles du pays, qu'il avoit quelque part à une lieue de la +ville, je n'ai pas bien sçu de quel côté. Le decorateur des comediens et +un menuisier y etoient allés dès le matin pour dresser un théâtre. Toute +la troupe s'y en alla en deux carrosses, et partit du Mans sur les deux +heures du matin, pour arriver à l'heure du dîner où ils devoient jouer +la comedie. L'Espagnole dona Inezilla fut de la partie, aux prières des +comediennes et de la Rancune. Ragotin, qui en fut averti, alla attendre +le carrosse en une hôtellerie qui etoit au bout du faubourg, et attacha +un beau cheval qu'il avoit emprunté aux grilles d'une salle basse qui +repondoit sur la rue. A peine se mettoit-il à table pour dîner qu'on +l'avertit que les carrosses approchoient. Il vola à son cheval sur les +ailes de son amour, une grande epée à son côté et une carabine en +bandoulière. Il n'a jamais voulu declarer pourquoi il alloit à une noce +avec une si grande munition d'armes offensives, et la Rancune même, son +cher confident, ne l'a pu sçavoir. Quand il eut detaché la bride de son +cheval, les carrosses se trouvèrent si près de lui qu'il n'eut pas le +temps de chercher de l'avantage pour s'eriger en petit saint George. +Comme il n'etoit pas fort bon ecuyer et qu'il ne s'etoit pas preparé à +montrer sa disposition devant tant de monde, il s'en acquitta de fort +mauvaise grâce, le cheval etant aussi haut de jambes qu'il en etoit +court. Il se guinda pourtant vaillamment sur l'etrier, et porta la jambe +droite de l'autre côté de la selle; mais les sangles, qui etoient un peu +lâches, nuisirent beaucoup au petit homme: car la selle tourna sur le +cheval quand il pensa monter dessus. Tout alloit pourtant assez bien +jusque là; mais la maudite carabine qu'il portoit en bandoulière et qui +lui pendoit au col comme un collier, s'etoit mise malheureusement entre +ses jambes sans qu'il s'en aperçût, tellement qu'il s'en falloit +beaucoup que son cul ne touchât au siège de la selle, qui n'etoit pas +fort rase, et que la carabine traversoit depuis le pommeau jusqu'à la +croupière. Ainsi il ne se trouva pas à son aise et ne put pas seulement +toucher les etriers du bout des pieds. Là-dessus, les eperons qui +armoient ses jambes courtes se firent sentir au cheval en un endroit où +jamais eperon n'avoit touché. Cela le fit partir plus gaîment qu'il +n'etoit necessaire à un petit homme qui ne posoit que sur une carabine. +Il serra les jambes; le cheval leva le derrière, et Ragotin, suivant la +pente naturelle des corps pesans, se trouva sur le col du cheval et s'y +froissa le nez, le cheval ayant levé la tête pour une furieuse saccade +que l'imprudent lui donna; mais, pensant reparer sa faute, il lui rendit +la bride. Le cheval en sauta, ce qui fit franchir au cul du patient +toute l'etendue de la selle et le mit sur la croupe, toujours la +carabine entre les jambes. Le cheval, qui n'etoit pas accoutumé d'y +porter quelque chose, fit une croupade[201] qui remit Ragotin en selle. +Le mechant ecuyer resserra les jambes, et le cheval releva le cul encore +plus fort, et alors le malheureux se trouva le pommeau entre les fesses, +où nous le laisserons comme sur un pivot pour nous reposer un peu: car, +sur mon honneur, cette description m'a plus coûté que tout le reste du +livre, et encore n'en suis-je pas trop bien satisfait. + +[Note 201: «Terme de manége. C'est un saut plus relevé que la +courbette, et qui tient le devant et le derrière du cheval en une égale +hauteur, en sorte qu'il trousse ses jambes de derrière sous le ventre, +sans allonger ni montrer ses fers.» (Dict. de Fur.)] + + + + +CHAPITRE XX, + +le plus court du present livre. + +Suite du trebuchement de Ragotin, et quelque chose de semblable qui +arriva, à Roquebrune. + +Nous avons laissé Ragotin assis sur le pommeau d'une selle, fort empêché +de sa contenance et fort en peine de ce qui arriveroit de lui. Je ne +crois pas que defunt Phaeton, de malheureuse memoire, ait eté plus +empêché après les quatre chevaux fougueux de son père[202], que le fut +alors notre petit avocat sur un cheval doux comme un âne; et s'il ne lui +en coûta pas la vie, comme à ce fameux temeraire, il s'en faut prendre à +la Fortune, sur les caprices de laquelle j'aurois un beau champ pour +m'etendre, si je n'etois obligé, en conscience, de le tirer vitement du +peril où il se trouve: car nous en aurons beaucoup à faire tandis que +notre troupe comique sera dans la ville du Mans. + +[Note 202: Voy. Métamorphoses d'Ovide, liv. 2, f. 1]. + +Aussitôt que l'infortuné Ragotin ne se sentit qu'un pommeau de selle +entre les deux parties de son corps qui etoient les plus charnues, et +sur lesquelles il avoit accoutumé de s'asseoir, comme font tous les +autres animaux raisonnables; je veux dire qu'aussitôt qu'il se sentit +n'être assis que sur fort peu de chose, il quitta la bride en homme de +jugement et se prit aux crins du cheval, qui se mit aussitôt à courre. +Là-dessus la carabine tira. Ragotin crut en avoir au travers du corps; +son cheval crut la même chose, et broncha si rudement que Ragotin en +perdit le pommeau qui lui servoit de siége, tellement qu'il pendit +quelque temps aux crins du cheval, un pied accroché par son eperon à la +selle, et l'autre pied et le reste du corps attendant le décrochement de +ce pied accroché pour donner en terre, de compagnie avec la carabine, +l'epée et le baudrier, et la bandoulière. Enfin le pied se decrocha, ses +mains lâchèrent le crin, et il fallut tomber, ce qu'il fit bien plus +adroitement qu'il n'avoit monté. Tout cela se passa à la vue des +carrosses, qui s'etoient arrêtés pour le secourir, ou plutôt pour en +avoir le plaisir. Il pesta contre le cheval, qui ne branla pas depuis sa +chute; et, pour le consoler, on le reçut dans l'un des carrosses en la +place du poète, qui fut bien aise d'être à cheval pour galantiser à la +portière où etoit Inezille. Ragotin lui resigna l'epée et l'arme à feu, +qu'il se mit sur le corps d'une façon toute martiale. Il allongea les +etriers, ajusta la bride, et se prit sans doute mieux que Ragotin à +monter sur sa bête. Mais il y avoit quelque sort jeté sur ce +malencontreux animal: la selle, mal sanglée, tourna comme à Ragotin, et, +ce qui attachoit ses chausses s'etant rompu, le cheval l'emporta quelque +temps un pied dans l'etrier, l'autre servant de cinquième jambe au +cheval, et les parties de derrière du citoyen de Parnasse fort exposées +aux yeux des assistans, ses chausses lui etant tombées sur les jarrets. +L'accident de Ragotin n'avoit fait rire personne, à cause de la peur +qu'on avoit eue qu'il ne se blessât; mais celui de Roquebrune fut +accompagné de grands eclats de risée que l'on fit dans les carrosses. +Les cochers en arrêtèrent leurs chevaux pour rire leur soûl, et tous les +spectateurs firent une grande huée après Roquebrune, au bruit de +laquelle il se sauva dans une maison, laissant le cheval sur sa bonne +foi[203]. Mais il en usa mal, car il s'en retourna vers la ville. +Ragotin, qui eut peur d'avoir à le payer, se fit descendre de carrosse +et alla après; et le poète, qui avoit recouvert ses posterieures, rentra +dans un des carrosses, fort embarrassé et embarrassant les autres de +l'equipage de guerre de Ragotin, qui eut encore cette troisième disgrâce +devant sa maîtresse, par où nous finirons le vingtième chapitre. + +[Note 203: Expression proverbiale qu'on appliquoit particulièrement +aux chevaux, pour dire qu'on les laissoit en liberté d'aller où ils +voudroient.] + + + + +CHAPITRE XXI, + +qui peut-être ne sera pas trouvé fort divertissant. + +Les comediens furent fort bien reçus du maître de la maison, qui etoit +honnête homme et des plus considerés du pays. On leur donna deux +chambres pour mettre leurs hardes et pour se preparer en liberté à la +comedie, qui fut remise à la nuit. On les fit aussi dîner en +particulier, et, après dîner, ceux qui voulurent se promener eurent à +choisir d'un grand bois et d'un beau jardin. Un jeune conseiller du +parlement de Rennes, proche parent du maître de la maison, accosta nos +comediens et s'arrêta à faire conversation avec eux, ayant reconnu que +le Destin avoit de l'esprit et que les comediennes, outre qu'elles +etoient fort belles, etoient capables de dire autre chose que des vers +appris par coeur. On parla des choses dont l'on parle d'ordinaire avec +des comediens, de pièces de théâtre et de ceux qui les font[204]. Ce +jeune conseiller dit entre autres choses que les sujets connus dont on +pouvoit faire des pièces regulières avoient tous eté mis en oeuvre, que +l'histoire etoit epuisée, et que l'on seroit reduit à la fin à se +dispenser de la règle des vingt-quatre heures; que le peuple et la plus +grande partie du monde ne sçavoient point à quoi étoient bonnes les +règles sevères du théâtre; que l'on prenoit plus de plaisir à voir +representer les choses qu'à ouïr des recits; et, cela etant, que l'on +pourroit faire des pièces qui seraient fort bien reçues, sans tomber +dans les extravagances des Espagnols et sans se gehenner par la rigueur +des règles d'Aristote[205]. De la comedie on vint à parler des romans. +Le conseiller dit qu'il n'y avoit rien de plus divertissant que quelques +romans modernes; que les François seuls en savoient faire de bons, et +que les Espagnols avoient le secret de faire de petites histoires, +qu'ils appellent Nouvelles, qui sont bien plus à notre usage et plus +selon la portée de l'humanité que ces heros imaginaires de l'antiquité, +qui sont quelquefois incommodes à force d'être trop honnêtes gens; +enfin, que les exemples imitables etoient pour le moins d'aussi grande +utilité que ceux que l'on avoit presque peine à concevoir; et il conclut +que, si l'on faisoit des nouvelles en françois aussi bien faites que +quelques unes de celles de Michel de Cervantes[206], elles auroient +cours autant que les romans heroïques[207]. Roquebrune ne fut pas de cet +avis. Il dit fort absolument qu'il n'y avoit point de plaisir à lire des +romans s'ils n'etoient composés d'aventures de princes, et encore de +grands princes, et que, par cette raison-là, l'Astrée ne lui avoit plu +qu'en quelques endroits[208]. «Et dans quelles histoires trouveroit-on +assez de rois et d'empereurs pour vous faire des romans nouveaux? lui +repartit le conseiller.--Il en faudroit faire, dit Roquebrune, comme +dans les romans tout à fait fabuleux et qui n'ont aucun fondement dans +l'histoire.--Je vois bien, repartit le conseiller, que le livre de Dom +Quichotte n'est pas trop bien avec vous.--- C'est le plus sot livre que +j'aie jamais vu, reprit Roquebrune, quoiqu'il plaise à quantité de gens +d'esprit.--Prenez garde, dit le Destin, qu'il ne vous deplaise par votre +faute plutôt que par la sienne». Roquebrune n'eût pas manqué de repartie +s'il eût ouï ce qu'avoit dit le Destin; mais il etoit occupé à conter +ses prouesses à quelques dames qui s'etoient approchées des comediennes, +auxquelles il ne promettoit pas moins que de faire un roman en cinq +parties, chacune de dix volumes, qui effaceroit les Cassandres, +Cleopâtre, Polexandre et Cyrus[209], quoique ce dernier ait le surnom de +Grand, aussi bien que le fils de Pepin. + +[Note 204: Cette courte discussion sur les pièces de théâtre et les +romans n'est-elle point un ressouvenir de Cervantes, qui a également mis +dans son Don Quichotte des entretiens fort remarquables entre le +chanoine et don Quichotte, et entre le curé et le barbier, sur le roman +chevaleresque et les pièces de théâtre (IIe part.)?] + +[Note 205: Cela, du reste, avoit déjà été fait ou tenté avec plus ou +moins de bonheur, et pas aussi rarement qu'on le croit; mais, au moment +où écrivoit Scarron, ces règles étoient dans toute leur puissance, +quoiqu'elles ne l'aient jamais beaucoup gêné lui-même. Dans notre vieux +théâtre, il n'étoit guère question des unités de temps et de lieu, qu'on +s'est long-temps obstiné à regarder comme des règles imposées par +Aristote. En 1597, Pierre de Laudun d'Aigaliers, dans sa Poétique, +argumente en forme contre les vingt-quatre heures, et F. Ogier fait de +même, en 1628, dans la préface du Tyr et Sidon de Schelandre. En 1625, +Mairet, en tête de Silvanire, ne plaidoit que fort timidement encore +pour les deux unités, se bornant à en prouver la convenance, sans +vouloir en imposer la domination absolue. Lui-même attachoit si peu +d'importance réelle à ce demi-manifeste, qu'il fut loin de les observer +toujours. Mais, un jour, Chapelain, le grand arbitre du goût, se +plaignant devant Richelieu des difficultés que la règle des vingt-quatre +heures avoit à s'établir, on décida, sous l'inspiration du cardinal, +tyran dans les lettres comme dans la politique, qu'elle auroit désormais +force de loi. On a dit et répété,--de sorte que cette assertion est +devenue un lieu commun littéraire,--que la Sophonisbe de Mairet (1629) +est la première où elle fut observée; mais, en y regardant de près, on +arrive à concevoir au moins quelques doutes, et, pour l'unité de lieu, +elle n'y est certainement pas encore. Il seroit plus juste de substituer +à la Sophonisbe l'Amour tyrannique de Scudéry. Ces lois arbitraires +furent assez long-temps à s'établir, même après la décision de +Richelieu, comme on peut le voir, pour l'unité de lieu, par plusieurs +pièces de Rotrou, par le Ravissement de Proserpine, de Claveret (1639), +le Jugement de Pâris, de Sallebray (1639), etc.;--pour l'unité de temps, +par les batailles en forme que lui livrèrent Claveret, dans son Traité +de la disposition du poème dramatique; Durval, dans la préface de sa +Panthée (1638), etc. En outre, on peut facilement trouver dans notre +ancien théâtre des exemples nombreux de toutes les formes du drame +moderne alliées à toutes les licences anti-aristotéliques. Nous +renvoyons le lecteur curieux d'étudier cette question à un travail +étendu que nous publierons prochainement sur les Origines du drame +moderne V. aussi Rom. com., 3e part., ch. 13, à la fin.] + +[Note 206: Les Nouvelles de Cervantes avoient été traduites et +publiées pour la première fois probablement en 1615 (le privilége est de +novembre 1614),--les six premières par Rosset, et les six autres par +d'Audiguier. Pour donner une idée de la vogue des romans espagnols et de +la rapidité avec laquelle on les traduisoit pour satisfaire à l'avide +curiosité des lecteurs françois, j'ajouterai que la première édition +espagnole de Persilès et Sigismonde est de 1617, et que le privilége +pour la traduction françoise est de la même année.] + +[Note 207: C'est ce que Scarron lui-même a essayé, et souvent avec +succès, dans les histoires tirées de l'espagnol qu'il fait raconter aux +personnages de son roman, et dans ses Nouvelles tragi-comiques, qu'il +avoit peut-être composées ou traduites avec l'intention de les encadrer +également dans un récit de plus longue haleine. On voit que ce genre de +travail n'étoit pas seulement chez Scarron le résultat d'un goût naturel +et instinctif, mais aussi celui de la réflexion. D'autres écrivains, au +XVIIe siècle, ont également essayé, avec plus ou moins de succès, de +remplacer le roman héroïque par la nouvelle bourgeoise et familière (V. +notre Notice en tête du volume).] + +[Note 208: Contrairement, en effet, aux Cyrus, aux Polexandre, etc., +l'Astrée retraçoit surtout des aventures de bergers: de sorte qu'à la +rigueur il se rattachoit en quelque point, par le sujet, sinon par le +ton, au roman familier et bourgeois. Il est vrai qu'en réalité les +bergers qu'il met en scène n'étoient point de ces bergers nécessiteux +«qui, pour gagner leur vie, conduisent les troupeaux aux pâturages», +mais plutôt de vrais gentilshommes, qui n'avoient pris cette condition +«que pour vivre plus doucement et sans contrainte.» (Préface de +l'Astrée.) Il y a aussi des chevaliers, des hommes du monde, des +princesses sous la figure de nymphes, comme Lindamor, Bélisard, +Galathée.] + +[Note 209: Cassandre et Cléopâtre sont des romans de La Calprenède, +dont le premier a 10 volumes in-8, et le second 12 tomes en 23 volumes. +C'est de la Cléopâtre que madame de Sévigné écrivoit à madame de +Grignan, le 5 juillet 1671, qu'elle s'y laissoit «prendre comme à de la +glu», et que cette lecture l'entraînoit «comme une petite fille.» Le +Cyrus de Mlle de Scudéry ne dépassait pas dix in-octavo. Le Polexandre +de Gomberville est le moins long. Scarron s'est déjà moqué de la +longueur de ces romans, et Boileau a fait de même, dans son dialogue des +Héros de romans.] + +Cependant le conseiller disoit à Destin et aux comediennes qu'il avoit +essayé de faire des nouvelles à l'imitation des Espagnols, et qu'il leur +en vouloit communiquer quelques unes. Inezilla prit la parole, et dit en +françois qui tenoit plus du gascon que de l'espagnol, que son premier +mari avoit eu la reputation de bien ecrire dans la cour d'Espagne; qu'il +avoit composé quantité de nouvelles qui y avoient eté bien reçues, et +qu'elle en avoit encore d'ecrites à la main qui reussiroient en françois +si elles etoient bien traduites. Le conseiller etoit fort curieux de +cette sorte de livres; il temoigna à l'Espagnole qu'elle lui feroit un +extrême plaisir de lui en donner la lecture, ce qu'elle lui accorda fort +civilement. «Et même, ajouta-t-elle, je pense en sçavoir autant que +personne du monde; et, comme quelques femmes de notre nation se mêlent +d'en faire, et des vers aussi[210], j'ai voulu l'essayer comme les +autres, et je vous en puis montrer quelques unes de ma façon.» +Roquebrune s'offrit temerairement, selon sa coutume, à les mettre en +françois. Inezilla, qui etoit peut-être la plus deliée Espagnole qui +jamais ait passé les Pyrenées pour venir en France, lui repondit que ce +n'etoit pas assez de bien sçavoir le françois, qu'il falloit sçavoir +egalement l'espagnol, et qu'elle ne feroit point difficulté de lui +donner de ses nouvelles à traduire quand elle sçauroit assez de françois +pour juger s'il en etoit capable. La Rancune, qui n'avoit point encore +parlé, dit qu'il n'en falloit point douter, puisqu'il avoit eté +correcteur d'imprimerie. Il n'eut pas plutôt lâché la parole qu'il se +ressouvint que Roquebrune lui avoit prêté de l'argent. Il ne le poussa +donc point selon sa coutume, le voyant dejà tout defait de ce qu'il +avoit dit, et avouant avec grande confusion qu'il avoit veritablement +corrigé quelque temps, chez les imprimeurs[211], mais que ce n'avoit eté +que ses propres ouvrages. Mademoiselle de l'Etoile dit alors à la dona +Inezilla que, puisqu'elle sçavoit tant d'historiettes, elle +l'importuneroit souvent de lui en conter. L'Espagnole s'y offrit à +l'heure même. On la prit au mot; tous ceux de la compagnie se mirent à +l'entour d'elle, et alors elle commença une histoire, non pas du tout +dans les termes que vous l'allez lire dans le suivant chapitre, mais +pourtant assez intelligiblement pour faire voir qu'elle avoit bien de +l'esprit en espagnol, puisqu'elle en faisoit beaucoup paroître en une +langue dont elle ne sçavoit pas les beautés. + +[Note 210: Il n'y a pas beaucoup de ces femmes dont l'histoire +littéraire ait conservé les noms. Voici les plus célèbres qui eussent +paru jusqu'à cette époque: Mariana de Carbajal y Saavedra avoit publié, +en 1633, huit Nouvelles amusantes; Maria de Zayas donna au public, en +1637 et 1647, deux recueils, dont l'un intitulé Contes, et l'autre Bals +(Saraos). Pour la poésie, les seuls noms à peu près qu'on puisse +indiquer, après celui de sainte Thérèse, sont ceux de Narvaëz et de dona +Christovalina, qu'on trouve citées dans les Fleurs des plus fameux +poètes de l'Espagne (1605), par P. Espinosa. Ajoutons-y deux +Portugaises: Violante del Cielo, qui publia ses Rimes en 1646, et +Bernarda Ferreira, auteur de l'Espagne délivrée, sorte de poème épique, +dont la première partie avoit paru en 1618.] + +[Note 211: On ne voit pas trop, en somme, ce que cet aveu avoit +d'humiliant. Roquebrune auroit pu penser, pour se consoler, que +Lascaris, Etienne Dolet, Juste-Lipse, Erasme, Mélanchton, Scaliger, et +d'autres non moins célèbres, avoient fait ce métier avant lui; mais +c'étoit là une ressource à laquelle avoient souvent recours, pour vivre, +les pauvres écrivains et les poètes crottés. «Pour le jour, lit-on dans +l'Histoire du poète Sibus, il le passoit ou à porter ses ouvrages au +tiers et au quart, ou à corriger les fautes dans une imprimerie.» (Rec. +en prose de Sercy, 2e vol.) C'est pour cela que le glorieux Roquebrune +est honteux de la révélation de la Rancune.] + + + + +CHAPITRE XXII. + +A trompeur trompeur et demi[212]. + +Une jeune dame de Tolède, nommée Victoria, de l'ancienne maison de +Portocarrero[213], s'etoit retirée en une maison qu'elle avoit sur les +bords du Tage, à demi-lieue de Tolède, en l'absence de son frère, qui +etoit capitaine de cavalerie dans les Pays-Bas. Elle etoit demeurée +veuve, à l'âge de dix-sept ans, d'un vieil gentilhomme qui s'etoit +enrichi aux Indes[214], et qui, s'etant perdu en mer six mois après son +mariage, avoit laissé beaucoup de bien à sa femme. Cette belle veuve, +depuis la mort de son mari, s'etoit retirée auprès de son frère, et y +avoit vecu d'une façon si approuvée de tout le monde, qu'à l'âge de +vingt ans les mères la proposoient à leurs filles comme un exemple, les +maris à leurs femmes, et les galans à leurs desirs, comme une conquête +digne de leur merite. Mais, si sa vie retirée avoit refroidi l'amour de +plusieurs, elle avoit, d'un autre côté, augmenté l'estime que tout le +monde avoit pour elle. Elle goûtoit en liberté les plaisirs de la +campagne dans cette maison des champs, quand, un matin, ses bergers lui +amenèrent deux hommes qu'ils avoient trouvés dépouillés de tous leurs +habits et attachés à des arbres où ils avoient passé la nuit. On leur +avoit donné à chacun une mechante cape de berger pour se couvrir, et ce +fut en ce bel equipage-là qu'ils parurent devant la belle Victoria. La +pauvreté de leur habit ne lui cacha point la riche mine du plus jeune, +qui lui fit un compliment en honnête homme, et lui dit qu'il etoit un +gentilhomme de Cordoue appelé dom Lopez de Gongora; qu'il venoit de +Seville, et qu'allant à Madrid pour des affaires d'importance et s'etant +amusé à jouer à une demi-journée de Tolède, où il avoit dîné le jour +auparavant, que la nuit l'avoit surpris; qu'il s'etoit endormi, et son +valet aussi, en attendant un muletier qui etoit demeuré derrière, et que +des voleurs, l'ayant trouvé comme il dormoit, l'avoient lié à un arbre, +et son valet aussi, après les avoir depouillés jusqu'à la chemise. +Victoria ne douta point de la verité de ses paroles: sa bonne mine +parloit en sa faveur, et il y avoit toujours de la generosité à secourir +un etranger reduit à une si fâcheuse necessité. Il se rencontra +heureusement que, parmi les hardes que son frère lui avoit laissées en +garde, il y avoit quelques habits: car les Espagnols ne quittent point +leurs vieux habits pour jamais quand ils en prennent de neufs[215]. On +choisit le plus beau et le mieux fait à la taille du maître, et le valet +fut aussi revêtu de ce que l'on put trouver sur-le-champ de plus propre +pour lui. L'heure du dîner etant venue, cet etranger, que Victoria fit +manger à sa table, parut à ses yeux si bien fait et l'entretint avec +tant d'esprit, qu'elle crut que l'assistance qu'elle lui rendoit ne +pouvoit jamais être mieux employée. Ils furent ensemble le reste du +jour, et se plurent tellement l'un à l'autre que la nuit même ils en +dormirent moins qu'ils n'avoient accoutumé. L'etranger voulut envoyer +son valet à Madrid querir de l'argent et faire faire des habits, ou du +moins il en fit semblant; la belle veuve ne le voulut pas permettre, et +lui en promit pour achever son voyage. Il lui parla d'amour dès le jour +même, et elle l'ecouta favorablement. Enfin, en quinze jours, la +commodité du lieu, le merite egal en ces deux jeunes personnes, quantité +de sermens d'un côté, trop de franchise et de credulité de l'autre, une +promesse de mariage offerte et la foi reciproquement donnée en presence +d'un vieil ecuyer et d'une suivante de Victoria, lui firent faire une +faute dont jamais on ne l'eût crue capable, et mirent ce bienheureux +etranger en possession de la plus belle dame de Tolède. Huit jours +durant, ce ne fut que feu et flammes entre les jeunes amans. Il fallut +se separer: ce ne furent que larmes. Victoria eût eu droit de le +retenir; mais, l'etranger lui ayant fait valoir qu'il laissoit perdre +une affaire de grande importance pour l'amour d'elle, lui protestant que +le gain qu'il avoit fait de son coeur lui faisoit negliger celui d'un +procès qu'il avoit à Madrid, et même ses pretentions de la Cour, elle +fut la première à hâter son départ, ne l'aimant pas assez aveuglement +pour preferer le plaisir d'être avec lui à son avancement. Elle fit +faire des habits à Tolède pour lui et pour son valet, et lui donna de +l'argent autant qu'il en voulut. Il partit pour Madrid monté sur une +bonne mule, et son valet sur une autre, la pauvre dame veritablement +accablée de douleur quand il partit, et lui, s'il ne fut pas beaucoup +affligé, le contrefaisant avec la plus grande hypocrisie du monde. Le +jour même qu'il partit, une servante, faisant la chambre où il avoit +couché, trouva une boîte de portrait enveloppée dans une lettre. Elle +porta le tout à sa maîtresse, qui vit dans la boîte un visage +parfaitement beau et fort jeune, et lut dans la lettre ces paroles, ou +d'autres qui voulaient dire la même chose: + +[Note 212: Traduit de la deuxième nouvelle des Alivios de Cassandra, +de don Alonzo Castillo Solorzano, intitulée: A un engano otro mayor. V. +notre Notice.] + +[Note 213: La maison de Portocarrero, une des plus considérables +d'Espagne, s'étoit divisée en plusieurs branches importantes, sur +lesquelles on peut consulter le Dict. généal. de La Chesnaie des Bois, +et le Nobiliario genealogico de Espana de Haro (2e vol.).] + +[Note 214: C'est-à-dire en Amérique, car on sait que, lorsque +Christophe Colomb découvrit ce continent, il le prit d'abord pour une +prolongation des Indes, et que l'usage subsista long-temps de confondre +ces deux noms. Scarron, ici, a probablement en vue le Mexique ou le +Pérou, qui étoient des possessions espagnoles.] + +[Note 215: A cause, probablement, de l'habitude où sont beaucoup de +peuples méridionaux, les Italiens aussi bien que les Espagnols, de +garder long-temps leurs domestiques et de ne s'en point séparer, même +quand l'âge les a rendus impropres au service, ce qui leur fournit un +usage tout prêt pour leurs vieux habits.] + + Monsieur mon cousin, + + Je vous envoie le portrait de la belle Elvire de Silva. + Quand vous la verrez, vous la trouverez encore plus belle + que le peintre ne l'a sçu faire. Dom Pedro de Silva, son + père, vous attend avec impatience. Les articles de votre + mariage sont tels que vous les avez souhaités, et ils vous + sont fort avantageux, à ce qu'il me semble. Tout cela vaut + bien la peine que vous hâtiez votre voyage. + + De Madrid, ce, etc. + + Dom Antoine de Ribera. + +La lettre s'adressoit à Fernand de Ribera, à Seville. Representez-vous, +je vous prie, l'etonnement de Victoria à la lecture d'une telle lettre, +qui, selon toutes les apparences du monde, ne pouvoit être ecrite à un +autre qu'à son Lopez de Gongora. Elle voyoit, mais trop tard, que cet +etranger qu'elle avoit si fort obligé, et si vite, lui avoit deguisé son +nom; et, par ce deguisement-là, elle devoit être toute assurée de son +infidelité. La beauté de la dame du portrait ne la devoit pas moins +mettre en peine, et ce mariage dont les articles etoient dejà passés +achevoit de la desesperer. Jamais personne ne s'affligea tant; ses +soupirs la pensèrent suffoquer, et elle pleura jusqu'à s'en faire mal à +la tête. «Miserable que je suis! disoit-elle quelquefois en elle-même, +et quelquefois aussi devant son vieil ecuyer et sa suivante, qui avoient +eté temoins de son mariage; ai-je eté si long-temps sage pour faire une +faute irreparable! et devois-je refuser tant de personnes de condition +de ma connoissance qui se fussent estimés heureux de me posseder, pour +me donner à un inconnu, qui se moque peut-être de moi après m'avoir +rendue malheureuse pour toute ma vie! Que dira-t-on dans Tolède, et que +dira-t-on dans toute l'Espagne? Un jeune homme lâche et trompeur +sera-t-il discret? Devois-je lui temoigner que je l'aimois devant que de +sçavoir si j'en etois aimée? M'auroit-il caché son nom s'il avoit eté +sincère, et dois-je esperer, après cela, qu'il cache les avantages qu'il +a sur moi? Que ne fera point mon frère contre moi, après ce que j'ai +fait moi-même? et de quoi lui sert l'honneur qu'il acquiert en Flandre, +tandis que je le deshonore en Espagne? Non, non, Victoria, il faut tout +entreprendre, puisque nous avons tout oublié; mais, devant que d'en +venir à la vengeance et aux derniers remèdes, il faut, essayer de gagner +par adresse ce que nous avons mal conservé par imprudence. Il sera +toujours assez à temps de se perdre quand il n'y aura plus rien à +esperer.» + +Victoria avoit l'esprit bien fort, d'être capable de prendre sitôt une +bonne resolution dans une si mauvaise affaire. Son vieil ecuyer et sa +suivante la voulurent conseiller. Elle leur dit qu'elle sçavoit bien +tout ce qu'on lui pouvoit dire, mais qu'il n'etoit plus question que +d'agir. Dès le jour même, un chariot et une charrette furent chargés de +meubles et de tapisseries, et Victoria, faisant courir le bruit parmi +ses domestiques qu'il falloit qu'elle allât à la cour pour les affaires +pressantes de son frère, elle monta en carrosse avec son ecuyer et sa +suivante, prit le chemin de Madrid et se fit suivre par son bagage. +Aussitôt qu'elle y fut arrivée, elle s'informa du logis de dom Pedro de +Silva, et, l'ayant appris, elle en loua un dans le même quartier. Son +vieil ecuyer avoit nom Rodrigue Santillane; il avoit eté nourri jeune +par le père de Victoria, et il aimoit sa maîtresse comme si elle eût eté +sa fille. Ayant force habitudes dans Madrid, où il avoit passé sa +jeunesse, il sçut en peu de temps que la fille de dom Pedro de Silva se +marioit à un gentilhomme de Seville, qu'on appeloit Fernand de Ribera; +qu'un de ses cousins, de même nom que lui, avoit fait ce mariage, et que +dom Pedro songeoit dejà aux personnes qu'il mettroit auprès de sa fille. +Dès le lendemain, Rodrigue Santillane, honnêtement vêtu, Victoria, +habillée en veuve de mediocre condition, et Beatris, sa suivante, +faisant le personnage de sa belle-mère, femme de Rodrigue, allèrent chez +dom Pedro et demandèrent à lui parler. Dom Pedro les reçut fort +civilement, et Rodrigue lui dit avec beaucoup d'assurance, qu'il etoit +un pauvre gentilhomme des montagnes de Tolède; qu'il avoit eu une fille +unique de sa première femme, qui etoit Victoria, dont le mari etoit mort +depuis peu à Seville où il demeuroit; et que, voyant sa fille veuve avec +peu de bien, il l'avoit amenée à la cour pour lui chercher condition; +qu'ayant ouï parler de lui et de sa fille qu'il etoit prêt de marier, il +avoit cru lui faire plaisir en lui venant offrir une jeune veuve très +propre à servir de duegna à la nouvelle mariée, et ajouta que le merite +de sa fille le rendoit hardi à la lui offrir, et qu'il en seroit pour le +moins aussi satisfait qu'il l'avoit pu être de sa bonne mine. Devant que +d'aller plus avant, il faut que j'apprenne à ceux qui ne le sçavent pas +que les dames en Espagne ont des duegnas auprès d'elles, et ces duegnas +sont à peu près la même chose que les gouvernantes ou dames d'honneur +que nous voyons auprès des femmes de grand condition. Il faut que je +dise encore que ces duegnas ou duègnes sont animaux rigides et fâcheux, +aussi redoutés pour le moins que des belles-mères[216]. Rodrigue joua si +bien son personnage, et Victoria, belle comme elle etoit, parut, en son +habit simple, si agreable et de si bon augure aux yeux de dom Pedro de +Silva, qu'il la retint à l'heure même pour sa fille. Il offrit même à +Rodrigue et à sa femme place dans sa maison. Rodrigue s'en excusa, et +lui dit qu'il avoit quelques raisons pour ne recevoir pas l'honneur +qu'il lui vouloit faire; mais que, logeant dans le même quartier, il +seroit prêt à lui rendre service toutes les fois qu'il le voudroit +employer. + +[Note 216: Cette boutade satirique a une signification particulière +sous la plume de Scarron, qui n'avoit pas eu à se louer de sa propre +belle-mère, Françoise de Plaix, dans ses rapports de famille, pas plus +que dans ses affaires d'intérêt: V. Factum, ou Requête, ou tout ce qu'il +vous plaira, en tête de la 3e part. de ses vers burlesques. Aussi ne +l'a-t-il point ménagée. Les traits contre les belles-mères abondent dans +ses oeuvres. + + Elle fit, et n'y gagna guère, + Des plaintes dont le seul récit, + A ce que sa servante a dit, + Toucheroit une belle-mère, + +dit-il dans son ode burlesque sur Léandre et Héro. Il a également semé +les allusions dans une foule d'autres pièces, (A. M. du Laurant, +Recommandat.--Impréc. contre celui qui a pris son Juvén., etc.)] + +Voilà donc Victoria dans la maison de dom Pedro, fort aimée de lui et de +sa fille Elvire, et fort enviée de tous les valets. Dom Antoine de +Ribera, qui avoit fait le mariage de son infidèle cousin avec la fille +de dom Pedro de Silva, lui venoit souvent dire que son cousin etoit en +chemin et qu'il lui avoit ecrit en partant de Seville; et cependant ce +cousin ne venoit point. Cela le mettoit bien en peine. Dom Pedro et sa +fille ne sçavoient qu'en penser, et Victoria y prenoit encore plus de +part. Dom Fernand n'avoit garde de venir si vite: le jour même qu'il +partit de chez Victoria, Dieu le punit de sa perfidie. En arrivant à +Illescas, un chien qui sortit d'une maison à l'improviste fit peur à son +mulet, qui lui froissa une jambe contre une muraille et le jeta par +terre. Dom Fernand se demit une cuisse, et se trouva si mal de sa chute +qu'il ne put passer outre. Il fut sept ou huit jours entre les mains des +medecins et chirurgiens du pays, qui n'etoient pas des meilleurs, et, +son mal devenant tous les jours plus dangereux, il fit sçavoir à son +cousin son infortune, et le pria de lui envoyer un brancard. A cette +nouvelle, on s'affligea de sa chute et on se rejouit de ce que l'on +sçavoit enfin ce qu'il etoit devenu. Victoria, qui l'aimoit encore, en +fut fort inquietée. Don Antoine envoya querir don Fernand. Il fut amené +à Madrid, où, tandis que l'on fit des habits pour lui et pour son train, +qui fut fort magnifique (car il etoit aîné de sa maison et fort riche), +les chirurgiens de Madrid, plus habiles que ceux d'Illescas, le +guerirent parfaitement. Dom Pedro de Silva et sa fille Elvire furent +avertis du jour, que dom Antoine de Ribera leur devoit amener son cousin +dom Fernand. Il y a apparence que la jeune Elvire ne se negligea pas et +que Victoria ne fut pas sans emotion. Elle vit entrer son infidèle paré +comme un nouveau marié, et, s'il lui avoit plu mal vêtu et mal en ordre, +elle le trouva l'homme du monde de la meilleure mine en ses habits de +noces. Dom Pedro n'en fut pas moins satisfait, et sa fille eût eté bien +difficile si elle y eût trouvé quelque chose à redire. Tous les +domestiques regardèrent le serviteur de leur jeune maîtresse de toute la +grandeur de leurs yeux, et tout le monde de la maison en eut le coeur +epanoui, à la reserve de Victoria, qui sans doute l'eut bien serré. Dom +Fernand fut charmé de la beauté d'Elvire, et avoua à son cousin qu'elle +etoit encore plus belle que son portrait. Il lui fit ses premiers +complimens en homme d'esprit, et, parlant à elle et à son père, +s'abstint le plus qu'il put de toutes les sottises que dit ordinairement +à un beau-père et à une maîtresse un homme qui demande à se marier. Dom +Pedro de Silva s'enferma dans un cabinet avec les deux cousins et avec +un homme d'affaires pour ajouter quelque chose qui manquoit aux +articles. Cependant Elvire demeura dans la chambre environnée de toutes +ses femmes, qui se rejouissoient devant elle de la bonne mine de son +serviteur. La seule Victoria demeura froide et serieuse dans les +emportemens des autres. Elvire le remarqua et la tira à part pour lui +dire qu'elle s'etonnoit de ce qu'elle ne lui disoit rien de l'heureux +choix que son père avoit fait d'un gendre qui paroissoit avoir tant de +merite, et ajouta qu'au moins par flatterie ou par civilité elle lui en +devoit dire quelque chose. «Madame, lui dit Victoria, ce qui paroît de +votre serviteur est si fort à son avantage qu'il n'est point necessaire +de vous le louer. Ma froideur, que vous avez remarquée, ne vient point +d'indifference; et je serois indigne des bontés que vous avez pour moi, +si je ne prenois part en tout ce qui vous touche. Je me serois donc +rejouie de votre mariage, aussi bien que les autres, si je connoissois +moins celui qui doit être votre mari. Le mien etoit de Seville, et sa +maison n'etoit pas eloignée de celle du père de votre serviteur. Il est +de bonne maison, il est riche, il est bien fait, et je veux croire qu'il +a de l'esprit; enfin, il est digne de vous. Mais vous meritez +l'affection toute entière d'un homme, et il ne vous peut donner ce qu'il +n'a pas. Je m'empêcherois bien de vous dire des choses qui peuvent vous +deplaire; mais, je ne m'acquitterois pas de tout ce que je vous dois si +je ne vous decouvrois tout ce que je sçais de dom Fernand, en une +affaire d'où depend le bonheur ou le malheur de votre vie.» Elvire fut +fort etonnée de ce que lui dit sa gouvernante; elle la pria de ne +differer pas davantage à lui eclaircir les doutes qu'elle lui avoit mis +dans l'esprit. Victoria lui dit que cela ne se pouvoit dire devant ses +servantes, ni en peu de paroles. Elvire feignit d'avoir affaire en sa +chambre, où Victoria lui dit, aussitôt qu'elle se vit seule avec elle, +que Fernand de Ribera etoit amoureux à Seville d'une Lucrèce de +Monsalve, demoiselle fort aimable, quoique fort pauvre; qu'il en avoit +trois enfans sous promesse de mariage; que, du vivant du père de Ribera, +la chose avoit eté tenue secrète, et qu'après sa mort, Lucrèce lui ayant +demandé l'accomplissement de sa promesse, il s'etoit extrêmement +refroidi; qu'elle avoit remis cette affaire entre les mains de deux +gentilshommes de ses parens; que cela avoit fait grand eclat dans +Seville, et que dom Fernand s'en etoit absenté quelque temps, par le +conseil de ses amis, pour eviter les parens de cette Lucrèce, qui le +cherchoient partout pour le tuer. Elle ajouta que l'affaire etoit en cet +etat-là quand elle quitta Seville, il y avoit un mois, et que le bruit +couroit en même temps que dom Fernand alloit se marier à Madrid. Elvire +ne put s'empêcher de lui demander si cette Lucrèce etoit fort belle. +Victoria lui dit qu'il ne lui manquoit que du bien, et la laissa fort +rêveuse et faisant dessein d'informer promptement son père de ce qu'elle +venoit d'apprendre. On la vint appeler en même temps pour revenir +trouver son serviteur, qui avoit achevé avec son père ce qui les avoit +fait retirer en particulier. Elvire s'y en alla, et cependant Victoria +demeura dans l'antichambre, où elle vit entrer ce même valet qui +accompagnoit son infidèle quand elle le reçut si genereusement en sa +maison auprès de Tolède. Ce valet apportoit à son maître un paquet de +lettres qu'on lui avoit donné à la poste de Seville. Il ne put +reconnoître Victoria, que la coiffure de veuve avoit fort deguisée. Il +la pria de le faire parler à son maître pour lui donner ses lettres. +Elle lui dit qu'il ne lui pourroit parler de long-temps, mais que, s'il +lui vouloit confier son paquet, elle iroit le lui porter quand on +pourroit parler à lui. Le valet n'en fit point de difficulté, et, lui +ayant mis son paquet entre les mains, s'en retourna où il avoit affaire. +Victoria, qui n'avoit rien à negliger, monta dans sa chambre, ouvrit le +paquet, et, en moins de rien, le referma, y ajoutant une lettre qu'elle +ecrivit à la hate. Cependant les deux cousins achevèrent leur visite. +Elvire vit le paquet de dom Fernand entre les mains de sa gouvernante, +et lui demanda ce que c'etoit. Victoria lui dit indifferemment que le +valet de dom Fernand le lui avoit donné pour le rendre à son maître, et +qu'elle alloit envoyer après, parcequ'elle ne s'etoit point trouvée +quand il etoit sorti. Elvire lui dit qu'il n'y avoit point de danger de +l'ouvrir, et que l'on y trouveroit peut-être quelque chose de l'affaire +qu'elle lui avoit apprise. Victoria, qui ne demandoit pas autre chose, +l'ouvrit encore une fois. Elvire en regarda toutes les lettres, et ne +manqua pas de s'arrêter sur celle qu'elle vit ecrite en lettre de femme +qui s'adressoit à Fernand de Ribera à Madrid. Voici ce qu'elle y lut: + + Votre absence et la nouvelle que j'ai apprise que l'on vous + marioit à la cour vous feront bientôt perdre une personne + qui vous aime plus que sa vie, si vous ne venez bientôt la + desabuser, et accomplir ce que vous ne pouvez differer ou + lui refuser sans une froideur ou une trahison manifeste. Si + ce que l'on dit de vous est veritable, et si vous ne songez + plus que vous ne faites en moi et en nos enfans, au moins + devriez-vous songer à votre vie, que mes cousins sçauront + bien vous faire perdre quand vous me reduirez à les en + prier, puisqu'ils ne vous la laissent qu'à ma prière. + + De Seville + + LUCRÈCE DE MONSALVE. + +Elvire ne douta plus de tout ce que lui avoit dit sa gouvernante, après +la lecture de cette lettre. Elle la fit voir à son père, qui ne put +assez s'etonner qu'un gentilhomme de condition fût assez lâche pour +manquer de fidelité à une demoiselle qui le valoit bien et de qui il +avoit eu des enfans. A l'heure même il alla s'en informer plus amplement +d'un gentilhomme de Seville de ses grands amis, par lequel il avoit dejà +eté instruit du bien et des affaires de dom Fernand. A peine fut-il +sorti que dom Fernand vint demander ses lettres, suivi de son valet, qui +lui avoit dit que la gouvernante de sa maîtresse s'etoit chargée de les +lui rendre. Il trouva Elvire dans la salle, et lui dit qu'encore que +deux visites lui fussent pardonnables dans les termes où il etoit avec +elle, qu'il ne venoit pas tant pour la voir que pour demander ses +lettres, que son valet avoit laissées à sa gouvernante. Elvire lui +repondit qu'elle les lui avoit prises, qu'elle avoit eu la curiosité +d'ouvrir le paquet, ne doutant point qu'un homme de son âge n'eût +quelque attachement de galanterie dans une grande ville comme Seville, +et que si sa curiosité ne l'avoit pas beaucoup satisfaite, qu'elle lui +avoit appris, en recompense, que ceux qui se marioient ensemble devant +que de se connoître hasardoient beaucoup. Elle ajouta ensuite qu'elle ne +vouloit pas lui retarder davantage le plaisir de lire ses lettres, les +lui remit entre les mains, et, lui faisant la reverence, le quitta sans +attendre reponse. Dom Fernand demeura fort etonné de ce qu'il entendit +dire à sa maîtresse. Il lut la lettre supposée, et vit bien que l'on +vouloit troubler son mariage par une fourbe. Il s'adressa à Victoria, +qui etoit demeurée dans la salle, et lui dit, sans s'arrêter beaucoup à +son visage, que quelque rival ou quelque personne malicieuse avoit +supposé la lettre qu'il venoit de lire. «Moi une femme dans Seville! +s'ecrioit-il tout etonné; moi des enfans! Ah! si ce n'est la plus +impudente imposture du monde, je veux qu'on me coupe la tête!» Victoria +lui dit qu'il pouvoit bien être innocent, mais que sa maîtresse ne +pouvoit moins faire que de s'en eclaircir, et que très assurement le +mariage ne passeroit pas outre que dom Pedro ne fût assuré par un +gentilhomme de Seville de ses amis, qu'il etoit allé chercher exprès, +que ce pretendu intrigue fût supposé[217]. «C'est ce que je souhaite, +lui repondit dom Fernand, et, s'il y a seulement dans Seville une dame +qui ait nom Lucrèce de Monsalve, je veux ne passer jamais pour un homme +d'honneur! Et je vous prie, continua-t-il, si vous êtes bien dans +l'esprit d'Elvire, comme je n'en doute pas, de me l'avouer, afin que je +vous conjure de me rendre de bons offices auprès d'elle.--Je crois, sans +vanité, lui repondit Victoria, qu'elle ne fera pas pour un autre ce +qu'elle m'aura refusé; mais je connois aussi son humeur: on ne l'apaise +pas aisement quand elle se croit desobligée; et, comme toute l'esperance +de ma fortune n'est fondée que sur la bonne volonté qu'elle a pour moi, +je n'irai pas lui manquer de complaisance pour en avoir trop pour vous, +et hasarder de me mettre mal auprès d'elle en tâchant de lui ôter la +mauvaise opinion qu'elle a de votre sincerité. Je suis pauvre, +ajouta-t-elle, et c'est à moi beaucoup perdre que de ne gagner pas. Si +ce qu'elle m'a promis pour me remarier m'alloit manquer, je serois veuve +toute ma vie, quoique, jeune comme je suis, je puisse encore plaire à +quelque honnête homme. Mais on dit bien vrai, que sans argent...» Elle +alloit enfiler un long prône de gouvernante, car pour la bien +contrefaire il falloit parler beaucoup; mais dom Fernand lui dit en +l'interrompant: «Rendez-moi le service que je vous demande, et je vous +mettrai en etat de vous pouvoir passer des recompenses de votre +maîtresse; et, pour vous montrer, ajouta-t-il, que je vous veux donner +autre chose que des paroles, donnez-moi du papier et de l'encre, et je +vous ferai une promesse de ce que vous voudrez.--Jesus! Monsieur, lui +dit la fausse gouvernante, la parole d'un honnête homme suffit; mais, +pour vous plaire, je m'en vais querir ce que vous demandez.» Elle revint +avec ce qu'il falloit pour faire une promesse de plus de cent millions +d'or, et dom Fernand fut si galant homme, ou plutôt il avoit la +possession d'Elvire tellement à coeur, qu'il lui ecrivit son nom en +blanc, dans une feuille de papier, pour l'obliger par cette confiance à +le servir de bonne façon. Voilà Victoria sur les nues; elle promit des +merveilles à dom Fernand, et lui dit qu'elle vouloit être la plus +malheureuse du monde si elle n'alloit travailler en cette affaire comme +pour elle-même, et elle ne mentoit pas. Dom Fernand la quitta rempli +d'esperance, et Rodrigue Santillane, son ecuyer, qui passoit pour son +père, l'etant venu voir pour apprendre ce qu'elle avoit avancé pour son +dessein, elle lui en rendit compte et lui montra le blanc signé, dont il +loua Dieu avec elle, et lui fit remarquer que tout sembloit contribuer à +sa satisfaction. Pour ne point perdre de temps, il s'en retourna à son +logis, que Victoria avoit loué auprès de celui de dom Pedro, comme je +vous ai dejà dit; et là il ecrivit au dessus du seing de dom Fernand, +une promesse de mariage, attestée de temoins et datée du temps que +Victoria reçut cet infidèle dans sa maison des champs. Il ecrivoit aussi +bien qu'homme qui fût en Espagne, et avoit si bien etudié la lettre de +dom Fernand sur des vers qu'il avoit ecrits de sa main et qu'il avoit +laissés à Victoria, que dom Fernand même s'y fût trompé. + +[Note 217: On faisoit quelquefois ce mot du masculin au XVIIe +siècle. (V. le Dict. de Furetière.)] + +Dom Pedro de Silva ne trouva point le gentilhomme qu'il etoit allé +chercher pour s'informer du mariage de dom Fernand; il lui laissa un +billet en son logis et revint au sien, où, le soir même, Elvire ouvrit +son coeur à sa gouvernante, et lui assura qu'elle desobeiroit plutôt à +son père que d'epouser jamais dom Fernand, lui avouant de plus qu'elle +etoit engagée d'affection avec un Diego de Maradas il y avoit +long-temps; qu'elle avoit assez deferé à son père en forçant son +inclination pour lui plaire, et, puisque Dieu avoit permis que la +mauvaise foi de dom Fernand fût decouverte, qu'elle croyoit, en le +refusant, obeir à la volonté divine, qui sembloit lui destiner un autre +epoux. Vous devez croire que Victoria fortifia Elvire dans ses bonnes +resolutions, et ne lui parla pas alors selon l'intention de dom Fernand. +«Dom Diègue de Maradas, lui dit alors Elvire, est mal satisfait de moi à +cause que je l'ai quitté pour obeir à mon père; mais, aussitôt que je le +favoriserai seulement d'un regard, je suis assurée de le faire revenir, +quand il seroit aussi eloigné de moi que dom Fernand l'est presentement +de sa Lucrèce.--Ecrivez-lui, mademoiselle, lui dit Victoria, et je +m'offre à lui porter votre lettre.» Elvire fut ravie de voir sa +gouvernante si favorable à ses desseins; elle fit mettre les chevaux au +carrosse pour Victoria, qui monta dedans avec un beau poulet pour dom +Diego, et, s'etant fait descendre chez son père Santillane, renvoya le +carrosse de sa maîtresse, disant au cocher qu'elle iroit bien à pied où +elle vouloit aller. Le bon Santillane lui fit voir la promesse de +mariage qu'il avoit faite, et elle ecrivit aussitôt deux billets: l'un à +Diego de Maradas, et l'autre à Pedro de Silva, père de sa maîtresse. Par +ces billets, signés Victoria Portocarrero, elle leur enseignoit son +logis et les prioit de la venir trouver pour une affaire qui leur etoit +de grande importance. Tandis que l'on porta ces billets à ceux à qui ils +etoient adressés, Victoria quitta son habit simple de veuve, s'habilla +richement, fit paroître ses cheveux, que l'on m'a assuré avoir eté des +plus beaux, et se coiffa en dame fort galante. Dom Diègue de Maradas la +vint trouver un moment après, pour sçavoir ce que lui vouloit une dame +dont il n'avoit jamais ouï parler. Elle le reçut fort civilement, et à +peine avoit-il pris un siége auprès d'elle qu'on lui vint dire que Pedro +de Silva demandoit à la voir. Elle pria dom Diègue de se cacher dans son +alcôve, en l'assurant qu'il lui importoit extrêmement d'entendre la +conversation qu'elle alloit avoir avec dom Pedro. Il fit sans resistance +ce que voulut une dame si belle et de si bonne mine, et dom Pedro fut +introduit dans la chambre de Victoria, qu'il ne put reconnoître, tant sa +coiffure, differente de celle qu'elle portoit chez lui, et la richesse +de ses habits, avoient augmenté sa bonne mine et changé l'air de son +visage. Elle fit asseoir dom Pedro en un lieu d'où dom Diègue pouvoit +entendre tout ce qu'elle lui disoit, et lui parla en ces termes: «Je +crois, Monsieur, que je dois vous apprendre d'abord qui je suis, pour ne +vous laisser pas plus long-temps dans l'impatience où vous devez être de +le sçavoir. Je suis de Tolède, de la maison de Porto-Carrero; j'ai eté +mariée à seize ans, et me suis trouvée veuve six mois après mon mariage. +Mon père portoit la croix de saint Jacques, et mon frère est de l'ordre +de Calatrava.» Dom Pedro l'interrompit pour lui dire que son père avoit +eté de ses intimes amis. «Ce que vous m'apprenez là me rejouit +extrêmement, lui repondit Victoria, car j'aurai besoin de beaucoup +d'amis dans l'affaire dont j'ai à vous parler.» Elle apprit ensuite à +dom Pedro ce qui lui étoit arrivé avec dom Fernand, et lui mit entre les +mains la promesse qu'avoit contrefaite Santillane. Aussitôt qu'il l'eût +lue, elle reprit la parole et lui dit: «Vous sçavez, Monsieur, à quoi +l'honneur oblige une personne de ma condition: quand la justice ne +seroit pas de mon côté, mes parens et mes amis ont beaucoup de crédit et +sont assez intéressés dans mon affaire pour la porter au plus loin +qu'elle puisse aller. J'ai cru, Monsieur, que je devois vous avertir de +mes pretentions, afin que vous ne passiez pas outre dans le mariage de +mademoiselle votre fille; elle merite mieux qu'un homme infidèle, et je +vous crois trop sage pour vous opiniâtrer à lui donner un mari qu'on lui +pourroit disputer.--Quand il seroit un grand d'Espagne, répondit dom +Pedro, je n'en voudrois point s'il etoit injuste: non seulement il +n'epousera point ma fille, mais encore je lui defendrai ma maison; et +pour vous, Madame, je vous offre ce que j'ai de credit et d'amis. +J'avois déjà eté averti qu'il etoit homme à prendre son plaisir partout +où il le trouve, et même de le chercher aux depens de sa reputation. +Etant de cette humeur-là, quand bien il ne seroit pas à vous, il ne +seroit jamais à ma fille, laquelle, s'il plaît à Dieu! ne manquera point +de mari dans la cour d'Espagne.» + +Dom Pedro ne demeura pas davantage avec Victoria, voyant qu'elle n'avoit +rien davantage à lui dire, et Victoria fit sortir dom Diègue de derrière +son alcôve, d'où il avoit ouï toute la conversation qu'elle avoit eue +avec le père de sa maîtresse. Elle ne lui fit donc point une seconde +relation de son histoire; elle lui donna la lettre d'Elvire, qui le +ravit d'aise; et, parcequ'il eût pu être en peine de sçavoir par quelle +voie elle etoit venue entre ses mains, elle lui fit confidence de sa +metamorphose en duègne, sçachant bien qu'il avoit autant d'interêt +qu'elle à tenir la chose secrète. Dom Diègue, devant que de quitter +Victoria, ecrivit à sa maîtresse une lettre où la joie de voir ses +esperances ressuscitées faisoit bien juger du deplaisir qu'il avoit eu +quand il les avoit crues perdues. Il se separa de la belle veuve, qui +prit aussitôt son habit de gouvernante et s'en retourna chez dom Pedro. + +Cependant dom Fernand de Ribera etoit allé chez sa maîtresse et y avoit +mené son cousin dom Antoine, pour tâcher de raccommoder ce qu'avoit gâté +la lettre contrefaite par Victoria. Dom Pedro les trouva avec sa fille, +qui etoit bien empêchée à leur repondre, quand, pour la justification de +dom Fernand, ils ne demandoient pas mieux que l'on s'informât dans +Seville même s'il y avoit jamais eu une Lucrèce de Monsalve. Ils +redirent devant dom Pedro tout ce qui pouvoit servir à la decharge de +dom Fernand, à quoi il repondit que si l'attachement avec la dame de +Seville etoit une fourbe, qu'il etoit aisé de la detruire; mais qu'il +venoit de voir une dame de Tolède, nommée Victoria Porto-Carrero, à qui +dom Fernand avoit promis mariage, et à qui il devoit encore davantage, +pour en avoir eté genereusement assisté sans en être connu; qu'il ne le +pouvoit nier, puisqu'il lui avoit donné une promesse ecrite de sa main; +et ajouta qu'un gentilhomme d'honneur ne devoit point songer à se marier +à Madrid l'etant dejà dans Tolède. En achevant ces paroles, il fit voir +aux deux cousins, la promesse de mariage en bonne forme. Dom Antoine +reconnut l'ecriture de son cousin, et dom Fernand, qui s'y trompoit +lui-même, quoiqu'il sçût bien qu'il ne l'avoit jamais ecrite, devint +l'homme du monde le plus confus. Le père et la mère se retirèrent après +les avoir salués assez froidement. Dom Antoine querella son cousin de +l'avoir employé dans une affaire tandis qu'il songeoit à une autre. Ils +remontèrent dans leur carrosse, où dom Antoine, ayant fait avouer à dom +Fernand son mechant procedé avec Victoria, lui reprocha cent fois la +noirceur de son action et lui representa les fâcheuses suites qu'elle +pouvoit avoir. Il lui dit qu'il ne falloit plus songer à se marier, non +seulement dans Madrid, mais dans toute l'Espagne, et qu'il seroit bien +heureux d'en être quitte pour epouser Victoria sans qu'il lui en coûtât +du sang ou peut-être la vie, le frère de Victoria n'etant pas un homme à +se contenter d'une simple satisfaction dans une affaire d'honneur. Ce +fut à dom Fernand à se taire, tandis que son cousin lui fit tant de +reproches. Sa conscience le convainquoit suffisamment d'avoir trompé et +trahi une personne qui l'avoit obligé, et cette promesse le faisoit +devenir fou, ne pouvant comprendre par quel enchantement on la lui avoit +fait ecrire. + +Victoria, etant revenue chez dom Pedro en son habit de veuve, donna la +lettre de dom Diègue à Elvire, laquelle lui conta que les deux cousins +etoient venus pour se justifier; mais qu'il y avoit bien autre chose à +reprocher à dom Fernand que ses amours avec la dame de Seville. Elle lui +apprit ensuite ce qu'elle sçavoit mieux qu'elle, dont elle fit bien +l'etonnée, detestant cent fois la mechante action de dom Fernand. Ce +jour-là même, Elvire fut priée d'aller voir representer une comedie chez +une de ses parentes. Victoria, qui ne songeoit qu'à son affaire, espera +que, si Elvire la vouloit croire, cette comedie ne seroit pas inutile à +ses desseins. Elle dit à sa jeune maîtresse que, si elle se vouloit voir +avec dom Diègue, il n'y avoit rien de si aisé; que la maison de son père +Santillane etoit le lieu le plus commode du monde pour cette entrevue, +et que, la comedie ne commençant qu'à minuit, elle pouvoit partir de +bonne heure et avoir vu dom Diègue sans arriver trop tard chez sa +parente. Elvire, qui aimoit veritablement dom Diègue, et qui ne s'etoit +laissée aller à epouser dom Fernand que par la deference qu'elle avoit +aux volontés de son père, n'eut point de repugnance à ce que lui proposa +Victoria. Elles montèrent en carrosse aussitôt que dom Pedro fut couché, +et allèrent descendre au logis que Victoria avoit loué. Santillane, +comme maître de la maison, en fit les honneurs, secondé de Beatris, qui +jouoit le personnage de sa femme, belle-mère de Victoria. Elvire ecrivit +un billet à dom Diègue, qui lui fut porté à l'heure même, et Victoria, +en particulier, en fit un à dom Fernand au nom d'Elvire, par lequel elle +lui mandoit qu'il ne tiendroit qu'à lui que leur mariage ne s'achevât; +qu'elle y etoit engagée par son merite, et qu'elle ne vouloit point se +rendre malheureuse pour être trop complaisante à la mauvaise humeur de +son père. Par le même billet, elle lui donnoit des enseignes si +remarquables pour trouver sa maison qu'il etoit impossible de la +manquer. Ce second billet partit quelque temps après celui qu'Elvire +avoit ecrit à dom Diègue. Victoria en fit un troisième, que Santillane +porta lui-même à Pedro de Silva, par lequel elle lui donnoit avis, en +gouvernante de bien et d'honneur, que sa fille, au lieu d'aller à la +comedie, s'etoit absolument fait mener à la maison où logeoit son père; +qu'elle avoit envoyé querir dom Fernand pour l'epouser, et que, sçachant +bien qu'il n'y consentiroit jamais, elle avoit cru l'en devoir avertir +pour lui temoigner qu'il ne s'etoit point trompé dans la bonne opinion +qu'il avoit eue d'elle en la choisissant pour gouvernante d'Elvire. +Santillane, de plus, avertit dom Pedro de ne venir point sans un +alguazil, que nous appelons à Paris un commissaire. Dom Pedro, qui etoit +dejà couché, se fit habiller à la hâte, l'homme du monde le plus en +colère. Cependant qu'il s'habillera et qu'il enverra querir un +commissaire, retournons voir ce qui se passe chez Victoria. + +Par une heureuse rencontre, les billets furent reçus par les deux +amoureux. Dom Diègue, qui avoit reçu le sien le premier, arriva aussi le +premier à l'assignation. Victoria le reçut et le mit dans une chambre +avec Elvire. Je ne m'amuserai point à vous dire les caresses que ces +jeunes amans se firent. Dom Fernand, qui frappe à la porte, ne m'en +donne pas le temps. Victoria lui alla ouvrir elle-même, après lui avoir +bien fait valoir le service qu'elle lui rendoit, dont l'amoureux +gentilhomme lui fit cent remerciments, lui promettant encore davantage +qu'il ne lui avoit donné. Elle le mena dans une chambre, où elle le pria +d'attendre Elvire, qui alloit arriver, et l'enferma sans lui laisser de +la lumière, lui disant que sa maîtresse le vouloit ainsi et qu'ils +n'auroient pas eté un moment ensemble qu'elle ne se rendît visible; mais +qu'il falloit donner cela à la pudeur d'une jeune fille de condition, +laquelle, dans une action si hardie, auroit peine à s'accoutumer d'abord +à la vue de celui même pour l'amour de qui elle la faisoit. Cela fait, +Victoria, le plus diligemment qu'il lui fut possible, se fit extrêmement +leste[218], et s'ajusta autant que le peu de temps qu'elle avoit le put +permettre. Elle entra dans la chambre où etoit Dom Fernand, qui n'eut +pas la moindre défiance qu'elle ne fût Elvire, n'etant pas moins jeune +qu'elle et ayant sur elle des habits et des parfums à la mode +d'Espagne[219], qui eussent fait passer la moindre servante pour une +personne de condition. Là-dessus Dom Pedro, le commissaire et Santillane +arrivent. Ils entrent dans la chambre où etoit Elvire avec son +serviteur. Les jeunes amans furent extrêmement surpris. Dom Pedro, dans +les premiers mouvements de sa colère, en fut si aveuglé qu'il pensa +donner de son epée à celui qu'il croyoit être Dom Fernand. Le +commissaire, qui avoit reconnu Dom Diègue, lui cria, en lui arrêtant le +bras, qu'il prît bien garde à ce qu'il faisoit, et que ce n'etoit pas +Fernand de Ribera qui etoit avec sa fille, mais Dom Diègue de Maradas, +homme d'aussi grande condition et aussi riche que lui. Dom Pedro en usa +en homme sage et releva lui-même sa fille, qui s'etoit jetée à genoux, +devant lui. Il considera que, s'il lui donnoit de la peine en s'opposant +à son mariage, il s'en donneroit aussi, et qu'il ne lui auroit pas +trouvé un meilleur parti, quand il l'auroit choisi lui-même. Santillane +pria Dom Pedro, le commissaire et tous ceux qui etoient dans la chambre, +de le suivre, et les mena dans celle où Dom Fernand etoit enfermé avec +Victoria. On la fit ouvrir au nom du Roi. Dom Fernand l'ayant ouverte et +voyant Dom Pedro accompagné d'un commissaire, il leur dit avec beaucoup +d'assurance qu'il etoit avec sa femme Elvire de Silva. Dom Pedro lui +repondit qu'il se trompoit, que sa fille etoit mariée à un autre. «Et +pour vous, ajouta-t-il, vous ne pouvez plus desavouer que Victoria +Porto-Carrero ne soit votre femme.» Victoria se fit alors connoître à +son infidèle, qui se trouva le plus confus homme du monde. Elle lui +reprocha son ingratitude; à quoi il n'eut rien à repondre, et encore +moins au commissaire, qui lui dit qu'il ne pouvoit pas faire autrement +que de le mener en prison. Enfin le remords de sa conscience, la peur +d'aller en prison, les exhortations de Dom Pedro, qui lui parla en homme +d'honneur, les larmes de Victoria, sa beauté, qui n'etoit pas moindre +que celle d'Elvire, et, plus que toute autre chose, un reste de +generosité, qui s'etoit conservée dans l'ame de Dom Fernand malgré +toutes les debauches et les emportements de sa jeunesse, le forcèrent de +se rendre à la raison et au merite de Victoria. Il l'embrassa avec +tendresse; elle pensa s'evanouir entre ses bras, et il y a apparence que +les baisers de Dom Fernand ne servirent pas peu à l'en empêcher. Dom +Pedro, Dom Diegue et Elvire prirent part au bonheur de Victoria, et +Santillane et Beatris en pensèrent mourir de joie. Dom Pedro donna force +louanges à Dom Fernand d'avoir si bien reparé sa faute. Les deux jeunes +dames s'embrassèrent avec autant de temoignages d'amitié que si elles +eussent baisé leurs amans. Dom Diègue de Maradas fit cent protestations +d'obéissance à son beau-père, ou du moins qui le devoit bientôt être. +Dom Pedro, devant que de s'en retourner chez lui avec sa fille, prit +parole des uns et des autres que le lendemain ils viendroient tous dîner +chez lui, où quinze jours durant il vouloit que la rejouissance fît +oublier les inquietudes que l'on avoit souffertes. Le commissaire en fut +instamment prié; il promit de s'y trouver. Dom Pedro le ramena chez lui, +et Dom Fernand demeura avec Victoria, qui eut alors autant de sujet de +se rejouir qu'elle en avoit eu de s'affliger. + +[Note 218: «Leste, qui est brave, en bon état et en bon équipage +pour paroître» (Dict. de Furetière),--bien vêtu, pimpant.] + +[Note 219: Les parfums à la mode d'Espagne étoient renommés pour +leur finesse et leur suavité. Ils formoient une des branches les plus +importantes de la composition des essences, même en dehors de l'Espagne. +V. le Parfumeur françois de Simon Barbe; Lyon, 1693, pet. in-12. +Tallemant nous apprend (Histor. de Bullion) que le chancelier portoit +toujours au conseil des gants d'Espagne, c'est-à-dire imprégnés des +parfums d'Espagne. Ces gants étoient un des cadeaux les plus galants +qu'on pût faire à une dame. Les bouquetières espagnoles étoient à la +mode. «Il tenoit, dit C. Le Petit, une bouquetière espagnole à gage, +pour lui faire tous les jours des bouquets de jasmin pour son beau nez.» +(L'Heure du berger, 1662, p. 84.)] + + + + +CHAPITRE XXIII. + +Malheur imprévu qui fut cause qu'on ne joua point la comedie. + +Inezilla conta son histoire avec une grâce merveilleuse. Roquebrune en +fut si satisfait qu'il lui prit la main et la lui baisa par force. Elle +lui dit en espagnol que l'on souffroit tout des grands seigneurs et des +fous, de quoi la Rancune lui sçut fort bon gré en son ame. Le visage de +cette Espagnole commençoit à se passer; mais on y voyoit encore de beaux +restes; et, quand elle eût eté moins belle, son esprit l'eût rendue +preferable à une plus jeune. Tous ceux qui avoient ouï son histoire +demeurèrent d'accord qu'elle l'avoit rendue agreable en une langue +qu'elle ne sçavoit pas encore, et dans laquelle elle etoit contrainte de +mêler quelquefois de l'italien et de l'espagnol pour se bien faire +entendre. L'Etoile lui dit qu'au lieu de lui faire des excuses de +l'avoir tant fait parler, elle attendoit des remercîmens d'elle, pour +lui avoir donné moyen de faire voir qu'elle avoir beaucoup d'esprit. Le +reste de l'après-dîner se passa en conversation; le jardin fut plein de +dames et des plus honnêtes gens de la ville jusqu'à l'heure du souper. +On soupa à la mode du Mans, c'est-à-dire que l'on fit fort bonne +chère[220], et tout le monde prit place pour entendre la comedie. Mais +mademoiselle de la Caverne et sa fille ne s'y trouvèrent point. On les +envoya chercher; on fut une demi-heure sans en avoir de nouvelle. Enfin +on ouït une grande rumeur hors de la salle, et presque en même temps on +y vit entrer la pauvre la Caverne, echevelée, le visage meurtri et +sanglant, et criant comme une femme furieuse que l'on avoit enlevé sa +fille. A cause des sanglots qui la suffoquoient, elle avoit tant de +peine à parler qu'on en eut beaucoup à apprendre d'elle que des hommes +qu'elle ne connoissoit point etoient entrés dans le jardin par une porte +de derrière, comme elle repetoit son role avec sa fille; que l'un d'eux +l'avoit saisie, auquel elle avoit pensé arracher les yeux, voyant que +deux autres emmenoient sa fille; que cet homme l'avoit mise en l'etat où +l'on la voyoit, et s'etoit remis à cheval, et ses compagnons aussi, dont +l'un tenoit sa fille devant lui. Elle dit encore qu'elle les avoit +suivis long-temps criant aux voleurs; mais que, n'etant ouïe de +personne, elle etoit revenue demander du secours. En achevant de parler, +elle se mit si fort à pleurer qu'elle fit pitié à tout le monde. Toute +l'assemblée s'en emut. Le Destin monta sur un cheval sur lequel Ragotin +venoit d'arriver du Mans (je ne sçais pas au vrai si c'etoit le même qui +l'avoit dejà jeté par terre). Plusieurs jeunes hommes de la compagnie +montèrent sur les premiers chevaux qu'ils trouvèrent, et coururent après +le Destin, qui etoit dejà bien loin. La Rancune et l'Olive allèrent à +pied, après ceux qui alloient à cheval. Roquebrune demeura avec l'Etoile +et Inezille, qui consoloient la Caverne le mieux qu'elles pouvoient. On +a trouvé à redire de ce qu'il ne suivit pas ses compagnons. Quelques uns +ont cru que c'etoit par poltronnerie, et d'autres, plus indulgens, ont +trouvé qu'il n'avoit pas mal fait de demeurer auprès des dames. +Cependant on fut reduit dans la compagnie à danser aux chansons, le +maître de la maison n'ayant point fait venir de violons, à cause de la +comedie. La pauvre Caverne se trouva si mal qu'elle se coucha dans un +des lits de la chambre où etoient leurs hardes. L'Etoile en eut soin +comme si elle eût eté sa mère, et Inezille se montra fort officieuse. La +malade pria qu'on la laissât seule, et Roquebrune mena les deux dames +dans la salle où etoit la compagnie. + +[Note 220: Scarron semble parler ici d'après son expérience et ses +souvenirs personnels. Il déclare également plus loin que le Maine +«abonde en personnes ventrues». Avant d'aller prendre possession de son +bénéfice, en 1646, ou même plus tôt, il avoit déjà résidé au Mans, chez +le comte de Tessé, chez son amie et protectrice, mademoiselle +d'Hautefort, et dans ses poésies il mentionne ce séjour comme un +souvenir délicieux (1re légende de Bourbon). Il y avoit sans doute fait +plus d'une fois la débauche. En outre, mademoiselle d'Hautefort et sa +soeur, mademoiselle Descars, recevoient souvent de leurs terres du Maine +des chapons excellents, dont il avoit sa part--car on le connoissoit +fort gourmand, et doué d'un excellent estomac,--et dont il avoit, sans +doute, le souvenir présent à l'esprit en écrivant cette phrase. V. son +Epître à l'infante Descars, au sujet d'un pâté de six perdrix et deux +chapons qu'elle lui avoit envoyés. Son continuateur est du même avis que +lui, car il dit de Ragotin et de la Rancune: «Ils déjeunèrent à la mode +du Mans, c'est-à-dire fort bien.» (3e. part., ch. 2.) La gourmandise fut +regardée de tout temps comme un des péchés favoris des Manceaux, et il +faut convenir que tout dans leur contrée, gibier nombreux, basses-cours +renommées, fruits de toute espèce, contribuoit à la favoriser. Costar, +qui résidoit au Mans, étoit recherché autant pour la réputation de ses +bons dîners que pour celle de son esprit et de sa politesse. L'évêque du +Mans, Philibert-Emmanuel de Lavardin, étoit également renommé pour les +délices de sa table.] + +A peine y avoient-elles pris place qu'une des servantes de la maison +vint dire à l'Etoile que la Caverne la demandoit. Elle dit au poète et à +l'Espagnole qu'elle alloit revenir, et alla trouver sa compagne. Il y a +apparence que, si Roquebrune fut habile homme, il profita de l'occasion, +et representa ses necessités à l'agreable Inezille. Cependant, aussitôt +que la Caverne vit l'Etoile, elle la pria de fermer la porte de la +chambre, et de s'approcher de son lit. Aussitôt qu'elle la vit auprès +d'elle, la première chose qu'elle fit, ce fut de pleurer, comme si elle +n'eût fait que commencer, et de lui prendre les mains, qu'elle lui +mouilla de ses larmes, pleurant et sanglotant de la plus pitoyable façon +du monde. L'Etoile la voulut consoler en lui faisant esperer que sa +fille seroit bientôt trouvée, puisque tant de gens etoient allés après +les ravisseurs. «Je voudrois qu'elle n'en revînt jamais, lui repondit la +Caverne, en pleurant encore plus fort; je voudrois qu'elle n'en revînt +jamais, repeta-t-elle, et que je n'eusse qu'à la regretter; mais il faut +que je la blâme, il faut que je la haïsse et que je me repente de +l'avoir mise au monde. Tenez, dit-elle, donnant un papier à l'Etoile, +voyez l'honnête compagne que vous aviez, et lisez dans cette lettre +l'arrêt de ma mort et l'infamie de ma fille.» La Caverne se remit à +pleurer, et l'Etoile lut ce que vous allez lire, si vous en voulez +prendre la peine. + + Vous ne devez point douter de tout ce que je vous ai dit de + ma bonne maison et de mon bien, puisqu'il n'y a pas + apparence que je trompe par une imposture une personne à qui + je ne puis me rendre recommandable que par ma sincerité. + C'est par là, belle Angelique, que je vous puis meriter. Ne + differez donc point de me promettre ce que je vous demande, + puis que vous n'aurez à me le donner qu'alors que vous ne + pourrez plus douter de ce que je suis. + +Aussitôt qu'elle eut achevé de lire cette lettre, la Caverne lui demanda +si elle en connoissoit l'ecriture: «Comme la mienne propre, lui dit +l'Etoile: c'est de Leandre, le valet de mon frère, qui ecrit tous nos +roles.--C'est le traître qui me fera mourir, lui repondit la pauvre +comedienne. Voyez s'il ne s'y prend pas bien, ajouta-t-elle encore, en +mettant une autre lettre du même Leandre, entre les mains de l'Etoile.» +La voici mot pour mot: + + Il ne tiendra qu'à vous de me rendre heureux, si vous êtes + encore dans la resolution où vous etiez il y a deux jours. + Ce fermier de mon père qui me prête de l'argent m'a envoyé + cent pistoles et deux bons chevaux: c'est plus qu'il ne nous + faut pour passer en Angleterre, d'où je me trompe fort si un + père qui aime son fils unique plus que sa vie ne condescend + à tout ce qu'il voudra pour le faire bientôt revenir. + +«Eh bien! que dites-vous de votre compagne et de votre valet, de cette +fille que j'avois si bien elevée et de ce jeune homme dont nous +admirions tous l'esprit et la sagesse? Ce qui m'etonne le plus, c'est +qu'on ne les a jamais vus parler ensemble et que l'humeur enjouée de ma +fille ne l'eût jamais fait soupçonner de pouvoir devenir amoureuse; et +cependant elle l'est, ma chère l'Etoile, et si eperdûment qu'il y a +plutôt de la furie que de l'amour. Je l'ai tantôt surprise qui ecrivoit +à son Leandre en des façons de parler si passionnées que je ne pourrois +le croire si je ne l'avois vu. Vous ne l'avez jamais ouïe parler +serieusement. Ha! vraiment, elle parle bien un autre langage dans ses +lettres, et, si je n'avois dechiré celle que je lui ai prise, vous +m'avoueriez qu'à l'âge de seize ans elle en sçait autant que celles qui +ont vieilli dans la coquetterie. Je l'avois menée dans ce petit bois où +elle a eté enlevée pour lui reprocher, sans temoins, qu'elle me +recompensoit mal de toutes les peines que j'ai souffertes pour elle. Je +vous les apprendrai, ajouta-t-elle, et vous verrez si jamais fille a eté +plus obligée à aimer sa mère.» L'Estoile ne sçavoit que repondre à de si +justes plaintes, et puis il etoit bon de laisser un peu prendre cours à +une si grande affliction. «Mais, reprit la Caverne, s'il aimoit tant ma +fille, pourquoi assassiner sa mère[221]? Car celui de ses compagnons qui +m'a saisie m'a cruellement battue, et s'est même acharné sur moi +long-temps après que je ne lui faisois plus de resistance; et, si ce +malheureux garçon est si riche, pourquoi enlève-t-il ma fille comme un +voleur?» + +[Note 221: On a déjà vu deux ou trois fois le mot assassiner employé +par Scarron dans une acception un peu plus large que celle qu'il a +aujourd'hui, où il ne s'entend que des meurtres accomplis et suivis de +mort. Ici il est pris en un sens plus faible encore qu'auparavant, comme +on le voit par la phrase suivante. Au XVIIe siècle, en effet, cette +expression s'appliquoit aussi bien aux simples tentatives d'assassinat, +et même à toute espèce d'attentat d'un genre analogue. On disoit, par +exemple, d'un homme moulu de coups de bâton, qu'il avoit été assassiné. +C'est ainsi que Malherbe parle de ses assassins, dans ses Lettres à +Peiresc (Lettre du 4 octobre 1627).] + +La Caverne fut encore long-temps à se plaindre, l'Estoile la consolant +le mieux qu'elle pouvoit. Le maître de la maison vint voir comment elle +se portoit, et pour lui dire qu'il y avoit un carrosse prêt, si elle +vouloit retourner au Mans. La Caverne le pria de trouver bon qu'elle +passât la nuit en sa maison, ce qu'il lui accorda de bon coeur. L'Etoile +demeura pour lui tenir compagnie, et quelques dames du Mans reçurent +dans leur carrosse Inezille, qui ne voulut pas être si long-temps +eloignée de son mari. Roquebrune, qui n'osa honnêtement quitter les +comediennes, en fut bien fâché; mais on n'a pas en ce monde tout ce que +l'on désire. + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. + + + + + LE + ROMAN COMIQUE + DE + Mr SCARRON + + + DEUXIÈME PARTIE + + + + +A MADAME LA SURINTENDANTE[222]. + + MADAME, + +Si vous êtes de l'humeur de monsieur le surintendant, qui ne prend pas +plaisir à être loué, je vous fais mal ma cour en vous dediant un livre. +On n'en dedie point sans louer[223], et, sans même vous dedier de livre, +on ne peut parler de vous qu'on ne vous loue. Les personnes qui, comme +vous, servent d'exemple au public, doivent souffrir les louanges de tout +le monde, parce qu'on les leur doit. Il leur est même permis de se +louer, parce qu'elles ne font rien que de louable; qu'elles doivent être +aussi equitables pour elles-mêmes que pour les autres, et qu'on +pardonneroit plutôt de n'être pas quelquefois modeste que de n'être pas +toujours veritable. De mon naturel, sans avoir bien examiné si je suis +juge competent de la reputation d'autrui, bonne ou mauvaise, j'exerce de +tout temps une justice bien sevère sur tout ce qui merite de l'estime ou +du blâme. Je punis une sottise bien averée, c'est-à-dire je la taille en +pièces d'une rude manière; mais aussi je recompense magnifiquement le +merite où je le trouve[224]; je ne me lasse point d'en parler avec +beaucoup de chaleur, et je me crois par là aussi bon ami, quoique +inutile, que grand ennemi, quoique peu à craindre. C'est donc tout ce +que vous pourriez faire, avec tout le pouvoir que vous avez sur moi, que +de m'empêcher de vous donner des louanges autant que je le puis, si ce +n'est autant que vous en meritez. Vous êtes belle sans être coquette; +vous êtes jeune sans être imprudente, et vous avez beaucoup d'esprit +sans ambition de le faire paroître. Vous êtes vertueuse sans rudesse, +pieuse sans ostentation, riche sans orgueil, et de bonne maison sans +mauvaise gloire[225]. Vous avez pour mari un des plus illustres hommes +du siècle, dont les honneurs et les emplois ne recompensent pas encore +assez la vertu; qui est estimé de tout le monde et n'est haï de +personne, et qui de tout temps a eu l'ame si grande qu'il ne s'est servi +de son bien qu'à en faire comme s'il ne s'etoit reservé que l'esperance. +Enfin, Madame, vous êtes parfaitement heureuse, et ce n'est pas la +moindre de toutes les louanges qu'on vous peut donner, puisque le +bonheur est un bien que le ciel ne donne pas toujours à ceux à qui, +comme à vous, il a donné tous les autres. Après vous avoir dit à +vous-même ce que tout le monde en dit, il faut que je m'acquitte d'une +obligation particulière que je vous ai, et que je vous remercie de +l'honneur que vous m'avez fait de me venir voir. Je proteste, Madame, +que je ne l'oublierai jamais, et, quoique je reçoive souvent de +pareilles faveurs de plusieurs personnes de condition de l'un et de +l'autre sexe[226], que je n'ai jamais reçu de visite qui m'ait eté si +agreable que la votre; aussi suis-je plus que personne du monde, + + Madame, + + Votre très humble et très obeissant serviteur, + + SCARRON. + +[Note 222: «Cette madame Fouquet étoit soeur de Castille, père du +père de madame de Guise; il s'appeloit Montjeu, étoit trésorier de +l'épargne, et sa mère étoit fille du célèbre président Jeannin +(Saint-Simon, ch. 150). Le surintendant Fouquet, «non moins surintendant +des belles-lettres que des finances (Corn.)», Mécène en titre des +écrivains, avec qui Scarron étoit déjà entièrement lié lorsqu'il n'étoit +que procureur général, lui avoit fait une pension de 1600 livres pour +remplacer celle de 500 écus qu'il recevoit de la reine, et que lui avoit +retirée définitivement le cardinal après sa Mazarinade. Scarron lui-même +nous a laissé le témoignage de ces actes de munificence dans les +premières stances de Léandre et Héro, ode burlesque, et dans sa Lettre +à ***. Madame Scarron se lia très intimement avec la surintendante, et +devint toute puissante auprès d'elle peu de temps après son mariage: +l'amitié de Mme Fouquet et celle de Pélisson ne furent pas inutiles à +Scarron pour lui attirer de nouveaux témoignages de générosité de la +part du surintendant.] + +[Note 223: Surtout à l'époque de Scarron, où l'art des dédicaces +étoit devenu une industrie organisée de façon à rapporter le plus +possible à l'auteur. V. Notes de l'art. Rangouze, Dict. de Bayle. Le +grand Corneille n'a-t-il pas comparé à Auguste le financier Montauron? +Ch. Sorel, dans l'Avertissement qui termine le premier volume de sa +Science universelle, et dans Francion (ch. 11); Mademoiselle de Scudéry, +dans ses Conversations sur divers sujets (t. 1); l'auteur anonyme de +l'Histoire du poète Sibus (Rec. en prose de Sercy, t. 2); Furetière, en +traçant, dans le Roman bourgeois, le modèle d'une épître dédicatoire au +bourreau;--Scarron lui-même, en beaucoup d'endroits, entre autres dans +l'Ode à Guillaume de Nassau, prince d'Orange, et dans la Dédicace de ses +oeuvres burlesques à sa chienne Guillemette, qu'il écrivit sans +doute,--il semble le faire entendre,--après un mécompte comme il en +éprouva plus d'une fois, ont attaqué et raillé cet usage.] + +[Note 224: Scarron se flatte comme il flattoit les autres; il fait +sans doute allusion,--quand il parle de la magnifique récompense qu'il +accorde au mérite,--à ses dédicaces et à ses nombreuses pièces de vers, +où fourmillent les flatteries pour tout le monde;--quand il parle de la +rude manière dont il taille en pièces tout ce qui mérite du blâme, à sa +Mazarinade, à sa Baronade, etc. Il étoit extrêmement redouté pour son +humeur satirique; Tallemant raconte que Chapelain réunissoit deux +personnes pour leur envoyer un exemplaire de sa Pucelle; «mais, +ajoute-t-il, à ceux qu'il craignoit, à des pestes, il leur en a donné un +tout entier, comme à Scarron, à Boileau, à Furetière et autres» (Histor. +de Chapel.). Du reste, bien ou mal exercée, cette justice étoit du goût +des lecteurs, et l'empressement du public à acheter toutes les feuilles +volantes signées du nom de Scarron pouvoit lui donner une assez grande +portée. C'étoit en 1654, date du privilége de cette seconde partie, et +en 1655, que Scaron publioit sa gazette burlesque, la Muse de la Cour, +hebdomadaire et anonyme. V. Le burlesque malade, ou les Colporteurs +affligez des nouvelles de la griève et perilleuse maladie de M. +Scaron... Dialogue des deux compères gazetiers, Paris, 1660.] + +[Note 225: Madame Fouquet méritoit en effet ces éloges: c'étoit une +femme de beaucoup de sagesse et de piété, et elle le montra bien par la +vie exemplaire qu'elle mena dans la retraite après la disgrâce de son +mari.] + +[Note 226: Les logis qu'habita successivement Scarron, rue des +Douze-Portes, au Marais, puis rue de la Tixeranderie, où il étoit venu +s'établir récemment après une courte excursion dans la rue des +Saints-Pères, étoient le rendez-vous et le centre de réunion non +seulement de beaucoup de littérateurs, mais d'une foule de hauts +personnages, comme le cardinal de Retz, et les petits-maîtres qui furent +les héros de la Fronde, le maréchal d'Albret, le duc de Vivonne, le +commandeur de Souvré, les comtes de Selles, du Lude et de Villarceaux, +D'Elbène, Mata, Grammont, Châtillon, le marquis de la Sablière. +Quelquefois même de grandes dames ne dédaignoient pas de se montrer chez +le cul-de-jatte, telles que madame de la Sablière, la marquise de +Sévigné, la comtesse de La Suze, la duchesse de Lesdiguières; mais il +faut avouer qu'il y recevoit surtout soit des femmes de réputation +équivoque, comme Marion Delorme et Ninon, soit des femmes auteurs, comme +mademoiselle de Scudéry et madame Deshoulières.] + + + + + LE + ROMAN COMIQUE + + SECONDE PARTIE + + + + +CHAPITRE PREMIER, + +Qui ne sert que d'introduction aux autres. + +Le soleil donnoit à plomb sur nos antipodes et ne prêtoit à sa soeur +qu'autant de lumière qu'il lui en falloit pour se conduire dans une nuit +fort obscure. Le silence regnoit sur toute la terre, si ce n'etoit dans +les lieux où se rencontroient des grillons, des hiboux et des donneurs +de serenades. Enfin tout dormoit dans la nature, ou du moins tout devoit +dormir, à la reserve de quelques poètes qui avoient dans la tête des +vers difficiles à tourner, de quelques malheureux amans, de ceux qu'on +appelle âmes damnées, et de tous les animaux, tant raisonnables que +brutes, qui cette nuit-là avoient quelque chose à faire. Il n'est pas +necessaire de vous dire que le Destin etoit de ceux qui ne dormoient +pas, non plus que les ravisseurs de mademoiselle Angelique, qu'il +poursuivoit autant que pouvoit galoper un cheval à qui les nuages +deroboient souvent la foible clarté de la lune. Il aimoit tendrement +mademoiselle de la Caverne, parce qu'elle etoit fort aimable et qu'il +etoit assuré d'en être aimé, et sa fille ne lui etoit pas moins chere; +outre que mademoiselle de l'Etoile, ayant de necessité à faire la +comedie, n'eût pu trouver en toutes les caravanes des comediens de +campagne deux comediennes qui eussent plus de vertus que ces deux-là. Ce +n'est pas à dire qu'il n'y en ait de la profession qui n'en manquent +point; mais dans l'opinion du monde, qui se trompe peut-être, elles en +sont moins chargées que de vieille broderie et de fard. + +Notre genereux comedien couroit donc après ces ravisseurs, plus fort et +avec plus d'animosité que les Lapithes ne coururent après les +Centaures[227]. Il suivit d'abord une longue allée sur laquelle +repondoit la porte du jardin par où Angelique avoit eté enlevée, et, +après avoir galopé quelque temps, il enfila au hasard un chemin creux +comme le sont la plupart de ceux du Maine[228]. Ce chemin etoit plein +d'ornières et de pierres, et, bien qu'il fît clair de lune, l'obscurité +y etoit si grande que le Destin ne pouvoit faire aller son cheval plus +vite que le pas. Il maudissoit interieurement un si mechant chemin, +quand il se sentit sauter en croupe quelque homme ou quelque diable, qui +lui passa les bras à l'entour du col. Le Destin eut grand'peur, et son +cheval en fut si fort effrayé qu'il l'eût jeté par terre si le fantôme +qui l'avoit investi, et qui le tenoit embrassé, ne l'eût affermi dans la +selle. Son cheval s'emporta comme un cheval qui avoit peur, et le Destin +le hâta à coups d'eperons sans savoir ce qu'il faisoit, fort mal +satisfait de sentir deux bras nus à l'entour de son col et contre sa +joue un visage froid qui souffloit à reprises à la cadence du galop du +cheval. La carrière fut longue, parce que ce chemin n'etoit pas court. +Enfin, à l'entrée d'une lande, le cheval modera sa course impetueuse et +le Destin sa peur, car on s'accoutume à la longue aux maux les plus +insupportables. La lune luisoit alors assez pour lui faire voir qu'il +avoit un grand homme nu en croupe et un vilain visage auprès du sien. Il +ne lui demanda point qui il etoit (je ne sais si ce fut par discretion). +Il fit toujours continuer le galop à son cheval, qui etoit fort +essoufflé; et, lorsqu'il l'esperoit le moins, le chevaucheur croupier se +laissa tomber à terre et se mit à rire. Le Destin repoussa son cheval de +plus belle, et, regardant derrière lui, il vit son fantôme qui couroit à +toutes jambes vers le lieu d'où il etoit venu. Il a avoué depuis que +l'on ne peut avoir plus de peur qu'il en eut. A cent pas de là il trouva +un grand chemin qui le conduisit dans un hameau, dont il trouva tous les +chiens eveillés, ce qui lui fit croire que ceux qu'il suivoit pouvoient +y avoir passé. Pour s'en eclaircir, il fit ce qu'il put pour eveiller +les habitans endormis de trois ou quatre maisons qui etoient sur le +chemin. Il n'en put avoir audience et fut querellé de leurs chiens. +Enfin, ayant ouï crier des enfants dans la dernière maison qu'il trouva, +il en fit ouvrir la porte à force de menaces, et apprit d'une femme en +chemise, qui ne lui parla qu'en tremblant, que les gendarmes avoient +passé par leur village il n'y avoit pas longtemps, et qu'ils emmenoient +avec eux une femme qui pleuroit bien fort et qu'ils avoient bien de la +peine à faire taire. Il conta à la même femme la rencontre qu'il avoit +faite de l'homme nu, et elle lui apprit que c'etoit un paysan de leur +village qui etoit devenu fou et qui couroit les champs. Ce que cette +femme lui dit de ces gens de cheval qui avoient passé par son hameau lui +donna courage de passer outre et lui fit hâter le train de sa bête. Je +ne vous dirai point combien de fois elle broncha et eut peur de son +ombre. Il suffit que vous sachiez qu'il s'egara dans un bois, et que, +tantôt ne voyant goutte et tantôt etant eclairé de la lune, il trouva le +jour auprès d'une metairie, où il jugea à propos de faire repaître son +cheval, et où nous le laisserons. + +[Note 227: Lors du combat qui troubla les noces de Pirithoüs et +d'Hippodamie.] + +[Note 228: V. Dict. du Maine de Lepaige, t. 2, p. 28.] + + + + +CHAPITRE II. + +Des bottes. + +Cependant que le Destin couroit a tâtons après ceux qui avoient enlevé +Angelique, la Rancune et l'Olive, qui n'avoient pas si à coeur que lui +cet enlevement, ne coururent pas si vite que lui après les ravisseurs, +outre qu'ils etoient à pied. Ils n'allèrent donc pas loin, et, ayant +trouvé dans le prochain bourg une hôtellerie qui n'etoit pas encore +fermée, ils y demandèrent à coucher. On les mit dans une chambre où +etoit dejà couché un hôte, noble ou roturier, qui y avoit soupé, et qui, +ayant à faire diligence pour des affaires qui ne sont pas venues à ma +connoissance, faisoit etat de partir à la pointe du jour. L'arrivée des +comediens ne servit pas au dessein qu'il avoit d'être à cheval de bonne +heure: car il en fut eveillé, et peut-être en pesta-t-il en son ame; +mais la presence de deux hommes d'assez bonne mine fut possible cause +qu'il n'en temoigna rien. La Rancune, qui etoit d'une accostante +manière, lui fit d'abord des excuses de ce qu'ils troubloient son repos, +et lui demanda ensuite d'où il venoit. Il lui dit qu'il venoit d'Anjou +et qu'il s'en alloit en Normandie pour une affaire pressée. La Rancune, +en se deshabillant et pendant qu'on chauffoit des draps, continuoit ses +questions; mais comme elles n'etoient utiles ni à l'un ni à l'autre, et +que le pauvre homme qu'on avoit eveillé n'y trouvoit pas son compte, il +le pria de le laisser dormir. La Rancune lui en fit des excuses fort +cordiales, et en même temps, l'amour-propre lui faisant oublier celui du +prochain, il fit dessein de s'approprier une paire de bottes neuves +qu'un garçon de l'hôtellerie venoit de rapporter dans la chambre après +les avoir nettoyées[229]. L'Olive, qui n'avoit alors autre envie que de +bien dormir, se jeta dans le lit, et la Rancune demeura auprès du feu, +non tant pour voir la fin du fagot qu'on avoit allumé que pour contenter +la noble ambition d'avoir une paire de bottes neuves aux depens +d'autrui. Quand il crut l'homme qu'il alloit voler bien et dûment +endormi, il prit ses bottes, qui etoient au pied de son lit, et, les +ayant chaussées à cru, sans oublier de s'attacher les eperons, s'alla +mettre, ainsi botté et eperonné qu'il etoit, auprès de l'Olive. Il faut +croire qu'il se tint sur le bord du lit, de peur que ses jambes armées +ne touchassent aux jambes nues de son camarade, qui ne se fût pas tu +d'une si nouvelle façon de se mettre entre deux draps, et ainsi auroit +pu faire avorter son entreprise. + +[Note 229: Rojas, dans son Viage entretenido, raconte des +escroqueries semblables de ses deux compagnons les comédiens ambulants +Rios et Solano, qui essaient de voler les tapisseries d'une auberge, se +sauvent avec la recette, etc. Les Chroniques du Maine--et ce ne sont pas +les seules--nous apprennent que les troupes d'acteurs nomades de bas +étage, qui parcouroient sans cesse les villes et les bourgades, avoient +souvent des démêlés avec la police.] + +Le reste de la nuit se passa assez paisiblement. La Rancune dormit, ou +en fit le semblant. Les coqs chantèrent, le jour vint, et l'homme qui +couchoit dans la chambre de nos comediens se fit allumer du feu et +s'habilla. Il fut question de se botter: une servante lui presenta les +vieilles bottes de la Rancune, qu'il rebuta rudement; on lui soutint +qu'elles etoient à lui; il se mit en colère et fit une rumeur +diabolique. L'hôte monta dans la chambre et lui jura, foi de maître +cabaretier, qu'il n'y avoit point d'autres bottes que les siennes non +seulement dans la maison, mais aussi dans le village, le curé même +n'allant jamais à cheval[230]. Là-dessus, il lui voulut parler des +bonnes qualités de son curé, et lui conter de quelle façon il avoit eu +sa cure, et depuis quand il la possedoit. Le babil de l'hôte acheva de +lui faire perdre patience. La Rancune et l'Olive, qui s'etoient eveillés +au bruit, prirent connoissance de l'affaire, et la Rancune exagera +l'enormité du cas et dit à l'hôte que cela etoit bien vilain. «Je me +soucie d'une paire de bottes neuves comme d'une savate, disoit le pauvre +debotté à la Rancune; mais il y va d'une affaire de grande importance +pour un homme de condition à qui j'aimerois moins avoir manqué qu'à mon +propre père, et, si je trouvois les plus mechantes bottes du monde à +vendre, j'en donnerais plus qu'on ne m'en demanderoit.» La Rancune, qui +s'etoit mis le corps hors du lit, haussoit les epaules de temps en temps +et ne lui repondoit rien, se repaissant les yeux de l'hôte et de la +servante, qui cherchoient inutilement les bottes, et du malheureux qui +les avoit perdues, qui cependant maudissoit sa vie et meditoit peut-être +quelque chose de funeste, quand la Rancune, par une generosité sans +exemple et qui ne lui etoit pas ordinaire, dit tout haut, en s'enfonçant +dans son lit, comme un homme qui meurt d'envie de dormir: «Morbleu! +Monsieur, ne faites plus tant de bruit pour vos bottes, et prenez les +miennes, mais à condition que vous nous laisserez dormir, comme vous +voulûtes hier que j'en fisse autant.» Le malheureux, qui ne l'etoit plus +puisqu'il retrouvoit des bottes, eut peine à croire ce qu'il entendoit; +il fit un grand galimatias de mauvais remercîment, d'un ton de voix si +passionné que la Rancune eut peur qu'à la fin il ne le vînt embrasser +dans son lit. Il s'ecria donc en colère, et jurant doctement: «Eh! +morbleu! Monsieur, que vous êtes fâcheux, et quand vous perdez vos +bottes, et quand vous remerciez ceux qui vous en donnent! Au nom de +Dieu, prenez les miennes encore un coup, et je ne vous demande autre +chose sinon que vous nous laissiez dormir, ou bien rendez-moi mes bottes +et faites tant de bruit que vous voudrez.» Il ouvroit la bouche pour +repliquer, quand la Rancune s'ecria: «Ah! mon Dieu! que je dorme ou que +mes bottes me demeurent!» Le maître du logis, à qui une façon de parler +si absolue avoit donné beaucoup de respect pour la Rancune, poussa hors +de la chambre son hôte, qui n'en eût pas demeuré là, tant il avoit de +ressentiment[231] d'une paire de bottes si genereusement donnée. Il +fallut pourtant sortir de la chambre et s'aller botter dans la cuisine, +et lors la Rancune se laissa aller au sommeil plus tranquillement qu'il +n'avoit fait la nuit, sa faculté de dormir n'etant plus combattue du +desir de voler des bottes et de la crainte d'être pris sur le fait. Pour +l'Olive, qui avoit mieux employé la nuit que lui, il se leva de grand +matin, et, s'etant fait tirer du vin, s'amusa à boire, n'ayant rien de +meilleur à faire. + +[Note 230: Les bottes ne servoient proprement que pour cet usage. Le +mot botte, dit Furetière, «signifie une chaussure de cuir dont on se +sert quand on monte à cheval, tant pour y être plus ferme que pour se +garantir des injures du temps.» (Dict.) V. encore Roman comique, l. 2, +ch. 6. L'auteur des Loix de la galanterie mentionne comme une étrange +nouveauté, dont il se moque, «que la mode est venue d'être botté, si +l'on veut, six mois durant, sans monter à cheval». C'étoit là le grand +ton depuis assez long-temps déjà, mais seulement dans la haute +compagnie, et surtout à Paris. Cf. le Satyrique de la Court (Variétés +hist. et litt., de M. Ed. Fournier, chez Jannet, t. 3, p. 250, 251); La +grande propriété des bottes sans cheval (Id., t. 6, p. 29); et ce que +dit Tallemant de cet usage, dans l'Histor. de M. d'Aumont. Les bottes +étoient un des ornements les plus recherchés par ceux qui vouloient +paroître, et on en étoit venu à être botté et éperonné même pour aller à +pied. V. Baron de Fæneste, l. 1, ch. 2, p. 15, édit. Jannet; la Mode qui +court à présent, 1613, in-12, p. 12; le Francion de Sorel, l. 10, p. 601 +et suiv., éd. 1660.] + +[Note 231: Ce mot veut dire ici reconnoissance, signification qu'il +a souvent au XVIIe siècle, et même dans Racine: + + Tandis qu'autour de moi votre cour assemblée + Retentit des bienfaits dont vous m'avez comblée, + Est-il juste, seigneur, que seul, en ce moment, + Je demeure sans voix et sans ressentiment! + +V. aussi l'Epître dédicat. d'Offray en tête de la troisième partie.] + +La Rancune dormit jusqu'à onze heures. Comme il s'habilloit, Ragotin +entra dans la chambre; il avoit le matin visité les comediennes, et, +mademoiselle de l'Etoile lui ayant reproché qu'elle ne le croyoit guère +de ses amis, puisqu'il n'etoit pas de ceux qui couroient après sa +compagne, il lui promit de ne retourner point dans le Mans qu'il n'en +eût appris des nouvelles; mais, n'ayant pu trouver de cheval ni à louer +ni à emprunter, il n'eût pu tenir sa promesse si son meunier ne lui eût +prêté son mulet, sur lequel il monta sans bottes, et arriva, comme je +vous viens de dire, dans le bourg où avoient couché les deux comediens. +La Rancune avoit l'esprit fort present; il ne vit pas plutôt Ragotin en +souliers qu'il crut que le hasard lui fournissoit un beau moyen de +cacher son larcin, dont il n'etoit pas peu en peine. Il lui dit donc +d'abord qu'il le prioit de lui prêter ses souliers et de vouloir prendre +ses bottes, qui le blessoient à un pied à cause qu'elles etoient neuves. +Ragotin prit le parti avec grande joie: car, en chevauchant son mulet, +un ardillon qui avoit percé son bas, lui avoit fait regretter de n'être +pas botté. + +Il fut question de dîner. Ragotin paya pour les comediens et pour son +mulet. Depuis son trebuchement, quand la carabine tira entre ses jambes, +il fit serment de ne monter jamais sur un animal chevauchable sans +prendre toutes ses sûretés. Il prit donc avantage pour monter sur sa +bête; mais, avec toute sa précaution, il eut bien de la peine à se +placer dans le bas du mulet. Son esprit vif ne lui permettoit pas d'être +judicieux, et il avoit inconsiderement relevé les bottes de la Rancune, +qui lui venoient jusqu'à la ceinture, et lui empêchoient de plier son +petit jarret, qui n'etoit pas le plus vigoureux de la province. Enfin +donc, Ragotin sur son mulet et les comediens à pied suivirent le premier +chemin qu'ils trouvèrent, et, chemin faisant, Ragotin decouvroit aux +comediens le dessein qu'il avoit de faire la comedie avec eux, leur +protestant qu'encore qu'il fût assuré d'être bientôt le meilleur +comedien de France, il ne pretendoit tirer aucun profit de son metier, +qu'il vouloit le faire seulement par curiosité, et pour faire voir qu'il +etoit né à tout ce qu'il vouloit entreprendre. La Rancune et l'Olive le +fortifièrent dans sa noble envie, et, à force de le louer et de lui +donner courage, le mirent en si belle humeur qu'il se prit à reciter de +dessus son mulet des vers de Pyrame et Thisbé du poète Theophile[232]. +Quelques paysans, qui accompagnoient une charrette chargée et qui +faisoient le même chemin, crurent qu'il prêchoit la parole de Dieu, le +voyant declamer là comme un forcené. Tandis qu'il recita, ils eurent +toujours la tête nue et le respectèrent comme un predicateur de grands +chemins. + +[Note 232: V. plus haut, page 82, note 2; page 137, note 3.] + + + + +CHAPITRE III. + +L'Histoire de la Caverne. + +Les deux comediennes que nous avons laissées dans la maison où Angelique +avoit eté enlevée n'avoient pas dormi davantage que le Destin. +Mademoiselle de l'Etoile s'etoit mise dans le même lit que la Caverne, +pour ne la laisser pas seule avec son desespoir, et pour tâcher de lui +persuader de ne s'affliger pas tant qu'elle faisoit. Enfin, jugeant +qu'une affliction si juste ne manquoit pas de raisons pour se defendre, +elle ne les combattit plus avec les siennes; mais, pour faire diversion, +elle se mit à se plaindre de sa mauvaise fortune aussi fort que sa +compagne faisoit de la sienne, et ainsi l'engagea adroitement à lui +conter ses aventures, d'autant plus aisement que la Caverne ne pouvoit +souffrir alors que quelqu'un se dît plus malheureux qu'elle. Elle +s'essuya donc les larmes qui lui mouilloient le visage en grande +abondance, et, soupirant une bonne fois pour n'avoir pas si tôt à y +retourner, elle commença ainsi son histoire: + +Je suis née comedienne, fille d'un comedien, à qui je n'ai jamais ouï +dire qu'il eût des parens d'autre profession que de la sienne. Ma mère +etoit fille d'un marchand de Marseille, qui la donna à mon père en +mariage pour le recompenser d'avoir exposé sa vie pour sauver la sienne +qu'avoit attaquée à son avantage un officier des galères, aussi amoureux +de ma mère qu'il en etoit haï. Ce fut une bonne fortune pour mon père: +car on lui donna, sans qu'il la demandât, une femme jeune, belle et plus +riche qu'un comedien de campagne ne la pouvoit esperer. Son beau-père +fit ce qu'il put pour lui faire quitter sa profession, lui proposant et +plus d'honneur et plus de profit dans celle de marchand; mais ma mère, +qui etoit charmée de la comedie, empêcha mon père de la quitter. Il +n'avoit point de repugnance à suivre l'avis que lui donnoit le père de +sa femme, sçachant mieux qu'elle que la vie comique n'est pas si +heureuse qu'elle le paroît. Mon père sortit de Marseille un peu après +ses noces, emmena ma mère faire sa première campagne, qui en avoit plus +grande impatience que lui, et en fit en peu de temps une excellente +comedienne. Elle fut grosse dès la première année de son mariage, et +accoucha de moi derrière le théâtre. J'eus un frère un an après, que +j'aimois beaucoup et qui m'aimoit aussi. Notre troupe etoit composée de +notre famille et de trois comediens, dont l'un etoit marié avec une +comedienne qui jouoit les seconds rôles. Nous passions un jour de fête +par un bourg de Perigort, et ma mère, l'autre comedienne et moi etions +sur la charrette qui portoit notre bagage, et nos hommes nous +escortoient à pied, quand notre petite caravane fut attaquée par sept ou +huit vilains hommes, si ivres qu'ayant fait dessein de tirer en l'air un +coup d'arquebuze pour nous faire peur, j'en fus toute couverte de +dragées, et ma mère en fut blessée au bras. Ils saisirent mon père et +deux de ses camarades, devant qu'ils se pussent mettre en defense, et +les batirent cruellement. Mon frère et le plus jeune de nos comediens +s'enfuirent, et depuis ce temps-là je n'ai pas ouï parler de mon frère. +Les habitans du bourg se joignirent à ceux qui nous faisoient une si +grande violence, et firent retourner notre charrette sur ses pas. Ils +marchoient fièrement et à la hâte, comme des gens qui ont fait un grand +butin et le veulent mettre en sûreté, et ils faisoient un bruit à ne +s'entendre pas les uns les autres. Après une heure de chemin, ils nous +firent entrer dans un château, où, aussitôt que nous fûmes entrés, nous +ouïmes plusieurs personnes crier avec grande joie que les Bohemiens +etoient pris. Nous reconnûmes par là qu'on nous prenoit pour ce que nous +n'etions pas, et cela nous donna quelque consolation. La jument qui +traînoit notre charrette tomba morte de lassitude, ayant eté trop +pressée et trop battue. La comedienne à qui elle etoit, et qui la louoit +à la troupe, en fit des cris aussi pitoyables que si elle eût vu mourir +son mari. Ma mère en même temps s'evanouit de la douleur qu'elle sentoit +en son bras, et les cris que je fis pour elle furent encore plus grands +que ceux que la comedienne avoit faits pour la jument. Le bruit que nous +faisions, et que faisoient les brutaux et les ivrognes qui nous avoient +amenés, fit sortir d'une salle basse le seigneur du château, suivi de +quatre ou cinq casaques ou manteaux rouges de fort mauvaise mine[233]. +Il demanda d'abord où etoient les voleurs de Bohemiens, et nous fit +grand'peur. Mais, ne voyant entre nous que des personnes blondes[234], +il demanda à mon père qui il etoit, et n'eut pas plutôt appris que nous +etions de malheureux comediens, qu'avec une impetuosité qui nous +surprit, et jurant de la plus furieuse façon que j'aie jamais ouï jurer, +il chargea à grands coups d'epée ceux qui nous avoient pris, qui +disparurent en un moment, les uns blessés, les autres fort effrayés. Il +fit delier mon père et ses compagnons, commanda qu'on menât les femmes +dans une chambre et qu'on mît nos hardes en lieu sûr. Des servantes se +presentèrent pour nous servir, et dressèrent un lit à ma mère, qui se +trouvoit fort mal de la blessure de son bras. Un homme qui avoit la mine +d'un maître d'hôtel nous vint faire des excuses de la part de son maître +de ce qui s'etoit passé. Il nous dit que les coquins qui s'etoient si +malheureusement mépris avoient eté chassés, la plupart battus ou +estropiés; que l'on alloit envoyer querir un chirurgien dans le prochain +bourg pour panser le bras de ma mère, et nous demanda instamment si l'on +ne nous avoit rien pris, nous conseillant de faire visiter nos hardes +pour sçavoir s'il y manquoit quelque chose. + +[Note 233: La casaque rouge étoit l'uniforme des archers.] + +[Note 234: Les Bohémiens ont la peau cuivrée et les cheveux noirs. +Tallemant raconte dans une note (Histor. de Saint-Germain Beaupré) que +madame Perrochel, une fois, chez madame de Rohan, voyant des portraits, +demanda de qui ils étoient. «Des princesses de Bohême, lui +dit-on.--Jésus! vous m'étonnez, répondit-elle: ils sont blancs comme +neige.» Elle croyoit qu'il s'agissoit de Bohémiennes. Il parle en +plusieurs autres endroits de leurs cheveux noirs comme d'un caractère +bien connu de cette race. (Histor. de d'Alincourt, de M. du Bellay, roi +d'Yvetot.)] + +A l'heure du souper on nous apporta à manger dans notre chambre; le +chirurgien qu'on avoit envoyé chercher arriva; ma mère fut pansée et se +coucha avec une violente fièvre. Le jour suivant, le seigneur du château +fit venir devant lui les comediens. Il s'informa de la santé de ma mère, +et dit qu'il ne vouloit pas la laisser sortir de chez lui qu'elle ne fût +guerie. Il eut la bonté de faire chercher dans les lieux d'alentour mon +frère et le jeune comedien qui s'etoient sauvés; ils ne se trouvèrent +point, et cela augmenta la fièvre de ma mère. On fit venir d'une petite +ville prochaine un medecin et un chirurgien plus experimenté que celui +qui l'avoit pansée la première fois. Et enfin les bons traitemens qu'on +nous fit nous firent bientôt oublier la violence qu'on nous avoit faite. + +Ce gentilhomme chez qui nous etions etoit fort riche, plus craint +qu'aimé dans tout le pays, violent dans toutes ses actions comme un +gouverneur de place frontière[235], et qui avoit la reputation d'être +vaillant autant qu'on le pouvoit être. Il s'appeloit le baron de +Sigognac. Au temps où nous sommes, il seroit pour le moins un marquis, +et en ce temps-là il etoit un vrai tyran de Perigord. Une compagnie de +bohemiens qui avoient logé sur ses terres avoient volé les chevaux d'un +haras qu'il avoit à une lieue de son château[236], et ses gens, qu'il +avoit envoyés après, s'etoient mepris à nos depens, comme je vous ai +dejà dit. Ma mère se guérit parfaitement, et mon père et ses camarades, +pour se montrer reconnoissans, autant que de pauvres comediens pouvoient +le faire, du bon traitement qu'on leur avoit fait, offrirent de jouer la +comedie dans le château tant que le baron de Sigognac l'auroit agreable. +Un grand page, âgé pour le moins de vingt-quatre ans, qui devoit être +sans doute le doyen des pages du royaume, et une manière de gentilhomme +suivant, apprirent les rôles de mon frère et du comedien qui s'etoit +enfui avec lui. Le bruit se repandit dans le pays qu'une troupe de +comediens devoient representer une comedie chez le baron de Sigognac. +Force noblesse perigourdine y fut conviée; et, lorsque le page sçut son +rôle, qui lui fut si difficile à apprendre qu'on fut contraint d'en +couper et de le reduire à deux vers, nous representâmes Roger et +Bradamante, du poète Garnier[237]. L'assemblée etoit fort belle, la +salle bien eclairée, le theâtre fort commode et la decoration accommodée +au sujet. Nous nous efforçâmes tous de bien faire, et nous y reussîmes. +Ma mère parût belle comme un ange, armée en amazone, et sortant d'une +maladie qui l'avoit un peu pâlie, son teint eclata plus que toutes les +lumières dont la salle etoit eclairée. Quelque grand sujet que j'aie +d'être fort triste, je ne puis songer à ce jour-là que je ne rie de la +plaisante façon dont le grand page s'acquitta de son rôle. Il ne faut +pas que ma mauvaise humeur vous cache une chose si plaisante; peut-être +que vous ne la trouverez pas telle, mais je vous assure qu'elle fit bien +rire toute la compagnie et que j'en ai bien ri depuis, soit qu'il y eût +veritablement de quoi en rire, ou que je sois de celles qui rient de peu +de chose. Il jouoit le page du vieil duc Aymon, et n'avoit que deux vers +à reciter en toute la pièce: c'est alors que ce vieillard s'emporte +terriblement contre sa fille Bradamante de ce qu'elle ne veut point +epouser le fils de l'empereur[238], etant amoureuse de Roger. Le page +dit à son maître: + + Monsieur, rentrons dedans, je crains que vous tombiez; + Vous n'êtes pas trop bien assuré sur vos pieds. + +Ce grand sot de page, encore que son rôle fût aisé à retenir, ne laissa +pas de le corrompre, et dit de fort mauvaise grâce et tremblant comme un +criminel: + + Monsieur, rentrons dedans, je crains que vous tombiez, + Vous n'êtes pas trop bien assuré sur vos jambes[239]. + +[Note 235: La Relation des grands jours d'Auvergne, de Fléchier, +nous montre quelles étoient les violences, les exactions, les tyrannies, +des gentilshommes et gouverneurs, même dans les provinces centrales, +comme l'Auvergne; il en devoit être ainsi à bien plus forte raison dans +les provinces frontières, dont la situation donnoit plus de sécurité aux +coupables, en cas de recherche. V., dans Tallemant, l'Histor. de +Saint-Germain Beaupré, gouverneur de la Marche; du duc de Brézé, +gouverneur de Brouage; du maréchal de la Meilleraye, gouverneur de +Nantes, etc., etc.; et ce qu'il raconte, dans celle de M. d'Alincourt, +de la mode despotique de certains gouverneurs de frontières. Ailleurs: +«Ce fut alors, dit-il de Courtenan, gouverneur de Mantes, qu'il fit le +petit tyran avec autant d'impunité que si c'eût été dans le Bigorre.» +(Histor. de Courtenan.)] + +[Note 236: On peut voir dans les Recherches de Pasquier le récit de +la première apparition des Bohémiens aux portes de Paris, en 1427. Ils +reparurent au XVIe siècle, plus nombreux que jamais, et furent condamnés +au bannissement par les États de Blois en 1560. Au XVIIe siècle, leurs +apparitions furent plus rares et leurs bandes moins nombreuses; mais ils +continuèrent à signaler leur passage par des vols et des escroqueries, +malgré un nouvel arrêt contre eux, prononcé, par le Parlement de Paris +en 1612.] + +[Note 237: Le vrai titre de la pièce est Bradamante, tragi-comédie, +(1582): elle présente, en certaines scènes, comme le drame moderne, +l'alliance du comique au sérieux (V. acte 2, sc. 2). Ce sujet étoit un +de ceux que traitoient le plus souvent et le plus volontiers nos vieux +poètes tragiques, comme l'attestent encore la Rodomontade de Méliglosse, +la Mort de Roger et la Mort de Bradamante, par un anonyme (1622); la +Bradamante de La Calprenède (1636), etc. On n'avoit pas eu beaucoup à +retrancher au rôle du page La Roque pour le réduire à deux vers, car il +n'en a que quatre ou cinq dans l'original; mais il avoit fallu plus +d'industrie pour faire jouer par six comédiens une pièce qui renferme +douze rôles d'hommes, sans parler des ambassadeurs.] + +[Note 238: Léon, fils de l'empereur de Byzance (acte 2, sc. 2).] + +[Note 239: Les Mémoires de la princesse Palatine citent un exemple +de distraction analogue, et encore plus plaisante, de la pari d'un +acteur jouant, dans le Médecin malgré lui, le rôle de Géronte (Lettre du +8 mars 1701). Il seroit facile de réunir bon nombre d'autres anecdotes +du même genre, plus ou moins authentiques.] + +Cette mauvaise rime surprit tout le monde. Le comedien qui faisoit le +personnage d'Aymon s'en eclata de rire et ne put plus representer un +vieillard en colère. Toute l'assistance n'en rit pas moins; et pour moi, +qui avois la tête passée dans l'ouverture de la tapisserie pour voir le +monde et pour me faire voir, je pensai me laisser choir à force de rire. +Le maître de la maison, qui etoit de ces melancoliques qui ne rient que +rarement et ne rient pas pour peu de chose, trouva tant de quoi rire +dans le defaut de memoire de son page et dans sa mauvaise manière de +reciter des vers qu'il pensa crever à force de se contraindre à garder +un peu de gravité; mais enfin il falloit rire aussi fort que les autres, +et ses gens nous avouèrent qu'ils ne lui en avoient jamais vu tant +faire. Et, comme il s'etoit acquis une grande autorité dans le pays, il +n'y eut personne de la compagnie qui ne rit autant ou plus que lui, ou +par complaisance ou de bon courage. + +«J'ai grand'peur, ajouta alors la Caverne, d'avoir fait ici comme ceux +qui disent: «Je m'en vais vous faire un conte qui vous fera mourir de +rire», et qui ne tiennent pas leur parole: car j'avoue que je vous ai +fait trop de fête de celui de mon page.--Non, lui repondit l'Etoile, je +l'ai trouvé tel que vous me l'aviez fait esperer. Il est bien vrai que +la chose peut avoir paru plus plaisante à ceux qui la virent qu'elle ne +le sera à ceux à qui on en fera le recit, la mauvaise action du page +servant beaucoup à la rendre telle, outre que le temps, le lieu et la +pente naturelle que nous avons à nous laisser aller au rire des autres +peuvent lui avoir donné des avantages qu'elle n'a pu avoir depuis.» + +La Caverne ne fit pas davantage d'excuses pour son conte, et, reprenant +son histoire où elle l'avoit laissée: Après, continua-t-elle, que les +acteurs et les auditeurs eurent ri de toutes les forces de leur faculté +risible, le baron de Sigognac voulut que son page reparût sur le theatre +pour y reparer sa faute, ou plutôt pour faire rire encore la compagnie; +mais le page, le plus grand brutal que j'aie jamais vu, n'en voulut rien +faire, quelque commandement que lui fît un des plus rudes maîtres du +monde. Il prit la chose comme il etoit capable de la prendre, +c'est-à-dire fort mal; et son deplaisir, qui ne devoit être que très +leger, s'il eût eté raisonnable, nous causa depuis le plus grand malheur +qui nous pouvoit arriver. Notre comedie eut l'applaudissement de toute +l'assemblée. La farce divertit encore plus que la comedie, comme il +arrive d'ordinaire partout ailleurs hors de Paris[240]. Le baron de +Sigognac et les autres gentilshommes ses voisins y prirent tant de +plaisir qu'ils eurent envie de nous voir jouer encore; chaque +gentilhomme se cotisa pour les comediens, selon qu'il eut l'ame +liberale; le baron se cotisa le premier pour montrer l'exemple aux +autres, et la comedie fut annoncée pour la premiere fête. Nous jouâmes +un mois durant devant cette noblesse perigourdine, regalés à l'envi des +hommes et des femmes, et même la troupe en profita de quelques habits +demi-usés. Le baron nous faisoit manger à sa table; ses gens nous +servoient avec empressement et nous disoient souvent qu'ils nous etoient +obligés de la bonne humeur de leur maître, qu'ils trouvoient tout changé +depuis que la comedie l'avoit humanisé. Le page seul nous regardoit +comme ceux qui l'avoient perdu d'honneur, et le vers qu'il avoit +corrompu et que tout le monde de la maison, jusqu'au moindre marmiton, +lui recitoit à toute heure, lui etoit, toutes les fois qu'il en etoit +persecuté, un cruel coup de poignard, dont enfin il resolut de se venger +sur quelqu'un de notre troupe. Un jour que le baron de Sigognac avoit +fait une assemblée de ses voisins et de ses paysans pour delivrer ses +bois d'une grande quantité de loups qui s'y etoient adonnés, et dont le +pays etoit fort incommodé, mon père et ses camarades y portèrent chacun +une arquebuse, comme firent aussi tous les domestiques du baron. Le +mechant page en fut aussi, et, croyant avoir trouvé l'occasion qu'il +cherchoit d'executer le mauvais dessein qu'il avoit contre nous, il ne +vit pas plutôt mon père et ses camarades separés des autres, qui +rechargeoient leurs arquebuses et s'entrefournissoient l'un à l'autre de +la poudre et du plomb, qu'il leur tira la sienne de derriere un arbre et +perça mon malheureux père de deux balles. Ses compagnons, bien empêchés +à le soutenir, ne songèrent point d'abord à courir après cet assassin, +qui s'enfuit et depuis quitta le pays. A deux jours de là, mon père +mourut de sa blessure. Ma mère en pensa mourir de deplaisir, en retomba +malade, et j'en fus affligée autant qu'une fille de mon âge le pouvoit +être. La maladie de ma mère tirant en longueur, les comediens et les +comediennes de notre troupe prirent congé du baron de Sigognac et +allèrent quelque part ailleurs chercher à se remettre dans une autre +troupe. Ma mère fut malade plus de deux mois, et enfin elle se guerit, +après avoir reçu du baron de Sigognac des marques de generosité et de +bonté qui ne s'accordoient pas avec la reputation qu'il avoit dans le +pays d'être le plus grand tyran qui se soit jamais fait craindre dans un +pays où la plupart des gentilshommes se mêlent de l'être. Ses valets, +qui l'avoient toujours vu sans humanité et sans civilité, etoient +etonnés de le voir vivre avec nous de la manière la plus obligeante du +monde. On eût pu croire qu'il etoit amoureux de ma mère; mais il ne +parloit presque point à elle et n'entroit jamais dans notre chambre, où +il nous faisoit servir à manger depuis la mort de mon père. Il est bien +vrai qu'il envoyoit souvent sçavoir de ses nouvelles. On ne laissa pas +d'en medire dans le pays, ce que nous sçûmes depuis. Mais ma mère, ne +pouvant demeurer plus longtemps avec bienseance dans le château d'un +homme de cette condition-là, avoit dejà songé à en sortir et avoit fait +dessein de se retirer à Marseille chez son père. Elle le fit donc +sçavoir au baron de Sigognac, le remercia de tous les bienfaits que nous +en avions reçus, et le pria d'ajouter à toutes les obligations qu'elle +lui avoit dejà celle de lui faire avoir des montures pour elle et pour +moi jusqu'à je ne sçais quelle ville, et une charrette pour porter notre +petit bagage, qu'elle vouloit tâcher de vendre au premier marchand +qu'elle trouveroit, si peu qu'on lui en voulût donner. Le baron parut +fort surpris du dessein de ma mère, et elle ne fut pas peu surprise de +n'avoir pu tirer de lui ni un consentement ni un refus. + +[Note 240: L'usage étoit, à l'époque où se passe l'histoire de la +Caverne, d'accompagner les grandes pièces d'une farce pour varier +l'amusement; cette coutume se perdit un peu plus tard, au moins à Paris. +«Aujourd'hui la farce est comme abolie», dit Scarron lui-même (2e part., +ch. 8). Quand Molière vint s'établir à Paris avec sa troupe, en 1658, +l'hôtel de Bourgogne y avoit complétement renoncé, et ce fut lui qui la +rétablit d'abord devant le roi, puis pour le public. (Grimarest, Vie de +Molière.--Préf. des oeuv. de Molière, éd. 1682.) Mais cet usage subsista +encore quelque temps en province, où, d'ailleurs, la plupart des acteurs +réussissoient beaucoup mieux dans la farce que dans la comédie, comme +ceux que Fléchier vit à Clermont pendant les grands jours, «qui +estropioient Corneille, dit-il, mais qui représentoient assez bien le +burlesque.»] + +Le jour d'après, le curé d'une des paroisses dont il etoit seigneur nous +vint voir dans notre chambre. Il etoit accompagné de sa nièce, une bonne +et agreable fille avec qui j'avois fait une grande connoissance. Nous +laissâmes son oncle et ma mère ensemble et allâmes nous promener dans le +jardin du château. Le curé fut long-temps en conversation avec ma mère +et ne la quitta qu'à l'heure du souper. Je la trouvai fort rêveuse; je +lui demandai deux ou trois fois ce qu'elle avoit, sans qu'elle me +repondît. Je la vis pleurer, et je me mis à pleurer aussi. Enfin, après +m'avoir fait fermer la porte de la chambre, elle me dit, pleurant encore +plus fort qu'elle n'avoit fait, que ce curé lui avoit appris que le +baron de Sigognac etoit eperdument amoureux d'elle, et lui avoit de plus +assuré qu'il l'estimoit si fort qu'il n'avoit jamais osé lui dire ou lui +faire dire qu'il l'aimât qu'en même temps il ne lui offrît de l'epouser. +En achevant de parler, ses soupirs et ses sanglots la pensèrent +suffoquer. Je lui demandai encore une fois ce qu'elle avoit. «Quoi! ma +fille! me dit-elle, ne vous en ai-je pas assez dit, pour vous faire voir +que je suis la plus malheureuse personne du monde?» Je lui dis que ce +n'etoit pas un si grand malheur à une comedienne que de devenir femme de +condition. «Ha! pauvre petite, me dit-elle, que tu parles bien comme une +jeune fille sans experience! S'il trompe ce bon curé pour me tromper, +ajouta-t-elle; s'il n'a pas dessein de m'epouser comme il me le veut +faire accroire, quelles violences ne dois-je pas craindre d'un homme +tout à fait esclave de ses passions! S'il veut veritablement m'epouser +et que j'y consente, quelle misère dans le monde approchera de la mienne +quand sa fantaisie sera passée, et combien pourra-t-il me haïr s'il se +repent un jour de m'avoir aimée! Non, non, ma fille, la bonne fortune ne +me vient pas chercher comme tu penses; mais un effroyable malheur, après +m'avoir ôté un mari qui m'aimoit et que j'aimois, m'en veut donner un +par force qui peut-être me haïra et m'obligera à le haïr.» Son +affliction, que je trouvois sans raison, augmenta si fort sa violence +qu'elle pensa etouffer pendant que je lui aidai à se deshabiller. Je la +consolois du mieux que je pouvois, et je me servois contre son deplaisir +de toutes les raisons dont une fille de mon âge etoit capable, +n'oubliant pas à lui dire que la manière obligeante et respectueuse dont +le moins caressant de tous les hommes avoit toujours vecu avec nous me +sembloit de bon presage, et surtout le peu de hardiesse qu'il avoit eue +à declarer sa passion à une femme d'une profession qui n'inspire pas +toujours le respect. Ma mère me laissa dire tout ce que je voulus, se +mit au lit fort affligée et s'y affligea toute la nuit au lieu de +dormir. Je voulus resister au sommeil; mais il fallut se rendre, et je +dormis autant qu'elle dormit peu. Elle se leva de bonne heure, et quand +je m'eveillai je la trouvai habillée et assez tranquille. J'etois bien +en peine de sçavoir quelle résolution elle avoit prise: car, pour vous +dire la verité, je flattois mon imagination de la future grandeur où +j'esperois de voir arriver ma mère si le baron de Sigognac parloit selon +ses veritables sentimens, et si ma mère pouvoit reduire les siens à lui +accorder ce qu'il vouloit obtenir d'elle. La pensée d'ouïr appeler ma +mère madame la baronne occupoit agreablement mon esprit, et l'ambition +s'emparoit peu à peu de ma jeune tête. + +La Caverne contoit ainsi son histoire, et l'Etoile l'ecoutoit +attentivement, quand elles ouïrent marcher dans leur chambre, ce qui +leur sembla d'autant plus etrange qu'elles se souvenoient fort bien +d'avoir fermé leur porte au verrou. Cependant elles entendoient toujours +marcher. Elles demandèrent qui etoit là. On ne leur repondit rien, et un +moment après la Caverne vit au pied du lit, qui n'etoit point fermé, la +figure d'une personne qu'elle ouït soupirer, et qui, s'appuyant sur le +pied du lit, lui pressa les pieds. Elle se leva à demi pour voir de plus +près ce qui commençoit à lui faire peur, et, resolue à lui parler, elle +avança la tête dans la chambre, et ne vit plus rien. La moindre +compagnie donne quelquefois de l'assurance, mais quelquefois aussi la +peur ne diminue pas pour être partagée. La Caverne s'effraya de n'avoir +rien vu, et l'Etoile s'effraya de ce que la Caverne s'effrayoit. Elles +s'enfoncèrent dans leur lit, se couvrirent la tête de leur couverture et +se serrèrent l'une contre l'autre, ayant grand'peur, et ne s'osant +presque parler. Enfin la Caverne dit à l'Etoile que sa pauvre fille +etoit morte et que c'etoit son âme qui etoit venue soupirer auprès +d'elle. L'Etoile alloit peut-être lui repondre, quand elles entendirent +encore marcher dans la chambre. L'Etoile s'enfonça encore plus avant +dans le lit qu'elle n'avoit fait, et la Caverne, devenue plus hardie par +la pensée qu'elle avoit que c'etoit l'ame de sa fille, se leva encore +sur son lit comme elle avoit fait, et, voyant encore paroître la même +figure qui soupiroit encore et s'appuyoit sur ses pieds, elle avança la +main et en toucha une fort velue qui lui fit faire un cri effroyable et +la fit tomber sur le lit à la renverse. Dans le même temps elles ouïrent +aboyer dans leur chambre, comme quand un chien a peur la nuit de ce +qu'il rencontre. La Caverne fut encore assez hardie pour regarder ce que +c'etoit, et alors elle vit un grand levrier qui aboyoit contre elle. +Elle le menaça d'une voix forte, et il s'enfuit en aboyant vers un coin +de la chambre, où il disparut. La courageuse comedienne sortit hors du +lit, et, à la clarté de la lune qui perçoit les fenetres, elle +decouvrit, au coin de la chambre où le fantôme levrier avoit disparu, +une petite porte d'un petit escalier derobé. Il lui fut aisé de juger +que c'etoit un levrier de la maison qui etoit entré par là dans leur +chambre. Il avoit eu envie de se coucher sur leur lit, et, ne l'osant +faire sans le consentement de ceux qui y etoient couchés, avoit soupiré +en chien, et s'etoit appuyé des jambes de devant sur le lit, qui etoit +haut sur les siennes, comme sont tous les lits à l'antique, et s'etoit +caché dessous quand la Caverne avança la tête dans la chambre la +première fois. Elle n'ôta pas d'abord à l'Etoile la croyance qu'elle +avoit que c'etoit un esprit, et fut long-temps à lui faire comprendre +que c'etoit un levrier. Tout affligée qu'elle etoit, elle railla sa +compagne de sa poltronnerie, et remit la fin de son histoire à quelque +autre temps que le sommeil ne leur seroit pas si necessaire qu'il leur +etoit alors. La pointe du jour commençoit à paroître; elles +s'endormirent, et se levèrent sur les dix heures, qu'on les vint avertir +que le carrosse qui les devoit mener au Mans etoit prêt de partir quand +elles voudroient. + + + + +CHAPITRE IV. + +Le Destin trouve Leandre. + +Le Destin cependant alloit de village en village, s'informant de ce +qu'il cherchoit et n'en apprenant aucunes nouvelles. Il battit un grand +pays, et ne s'arrêta point que sur les deux ou trois heures, que sa faim +et la lassitude de son cheval le firent retourner dans un gros bourg +qu'il venoit de quitter. Il y trouva une assez bonne hôtellerie, parce +qu'elle etoit sur le grand chemin, et n'oublia pas de s'informer si on +n'avoit point ouï parler d'une troupe de gens de cheval qui enlevoient +une femme. «Il y a un gentilhomme là-haut qui vous en peut dire des +nouvelles, dit le chirurgien du village, qui se trouva là; je crois, +ajouta-t-il, qu'il a eu quelques demêlés avec eux et en a eté maltraité. +Je lui viens d'appliquer un cataplasme anodin et resolutif sur une +tumeur livide qu'il a sur les vertèbres du col, et je lui ai pansé une +grande plaie qu'on lui a faite à l'occiput. Je l'ai voulu saigner, parce +qu'il a le corps tout couvert de contusions, mais il n'a pas voulu; il +en a pourtant bien besoin. Il faut qu'il ait fait quelque lourde chute +et qu'il ait eté excedé de coups.» Ce chirurgien de village prenoit tant +de plaisir à debiter les termes de son art qu'encore que le Destin l'eût +quitté et qu'il ne fût ecouté de personne, il continua longtemps le +discours qu'il avoit commencé[241], jusqu'à tant que l'on le vint querir +pour saigner une femme qui se mouroit d'une apoplexie. + +[Note 241: Molière n'est pas le seul ni le premier qui se soit moqué +des médecins d'alors. Indépendamment de Boileau, et de La Fontaine, +Scarron, dans ce passage et dans plusieurs autres (V. l. 1, ch. 14, p. +128; l. 2, ch. 9); Barclay, dans Euphormion; Cyrano de Bergerac dans sa +Lettre contre les médecins, etc., l'ont fait presque dans les mêmes +termes que Molière. On peut voir ce qu'en dit La Bruyère (De quelques +usages). Cf. aussi l'Ombre de Molière, comédie de Brécourt, 1674, etc., +etc. Les médecins se discréditoient eux-mêmes par leurs querelles et +leurs discussions, et, en se traitant entre eux de charlatans et +d'imposteurs, ils apprenoient aux autres à les traiter de même. V. +Lettres de Gui-Patin.] + +Cependant le Destin montoit dans la chambre de celui dont le chirurgien +lui avoit parlé. Il y trouva un jeune homme bien vêtu, qui avoit la tête +bandée, et qui s'etoit couché sur un lit pour reposer. Le Destin lui +voulut faire des excuses de ce qu'il etoit entré dans sa chambre devant +que d'avoir sceu s'il l'auroit agreable: mais il fut bien surpris quand, +aux premières paroles de son compliment, l'autre se leva de son lit et +le vint embrasser, se faisant connoître à lui pour son valet Leandre, +qui l'avoit quitté depuis quatre ou cinq jours sans prendre congé de +lui, et que la Caverne croyoit être le ravisseur de sa fille. Le Destin +ne sçavoit de quelle façon il lui devoit parler, le voyant bien vêtu et +de fort bonne mine. Pendant qu'il le considera, Leandre eut le temps de +se rassurer, car il avoit paru d'abord fort interdit. «J'ai beaucoup de +confusion, dit-il au Destin, de n'avoir pas eu pour vous toute la +sincerité que je devois avoir, vous estimant comme je fais; mais vous +excuserez un jeune homme sans experience, qui, devant que de vous bien +connoître, vous croyoit fait comme le sont d'ordinaire ceux de votre +profession, et qui n'osoit pas vous confier un secret d'où depend tout +le bonheur de sa vie.» Le Destin lui dit qu'il ne pouvoit sçavoir que de +lui-même en quoi il lui avoit manqué de sincerité. «J'ai bien d'autres +choses à vous apprendre, si peut-être vous ne les sçavez dejà, lui +repondit Leandre; mais auparavant il faut que je sçache ce qui vous +amène ici.» Le Destin lui conta de quelle façon Angelique avoit été +enlevée; il lui dit qu'il couroit après ses ravisseurs, et qu'il avoit +appris, en entrant dans l'hôtellerie, qu'il les avoit trouvés et lui en +pourroit apprendre des nouvelles. «Il est vrai que je les ai trouvés, +lui repondit Leandre en soupirant, et que j'ai fait contre eux ce qu'un +homme seul pouvoit faire contre plusieurs; mais, mon epée s'etant rompue +dans le corps du premier que j'ai blessé, je n'ai pu rien faire pour le +service de mademoiselle Angelique, ni mourir en la servant, comme +j'etois resolu à l'un ou à l'autre evenement. Ils m'ont mis en l'etat où +vous me voyez. J'ai été etourdi du coup d'estramaçon que j'ai reçu sur +la tête; ils m'ont cru mort, et ont passé outre à grand hâte. Voilà tout +ce que je sçais de mademoiselle Angelique. J'attends ici un valet qui +vous en apprendra davantage: il les a suivis de loin, après m'avoir aidé +à reprendre mon cheval, qu'ils m'ont peut-être laissé à cause qu'il ne +valoit pas grand chose.» Le Destin lui demanda pourquoi il l'avoit +quitté sans l'en avertir, d'où il venoit et qui il etoit, ne doutant +plus qu'il ne lui eût caché son nom et sa condition. Leandre lui avoua +qu'il en etoit quelque chose, et, s'etant recouché à cause que les coups +qu'il avoit reçus lui faisoient beaucoup de douleur, le Destin s'assit +sur le pied du lit, et Leandre lui dit ce que vous allez lire dans le +suivant chapitre. + + + + +CHAPITRE V. + +Histoire de Leandre. + +Je suis un gentilhomme d'une maison assez connue dans la province. +J'espère un jour d'avoir pour le moins douze mille livres de rente, +pourvu que mon père meure: car, encore qu'il y ait quatre-vingts ans +qu'il fait enrager tous ceux qui dependent de lui ou qui ont affaire à +lui, il se porte si bien qu'il y a plus à craindre pour moi qu'il ne +meure jamais qu'à esperer que je lui succède un jour en trois fort +belles terres qui sont tout son bien. Il me veut faire conseiller au +Parlement de Bretagne contre mon inclination, et c'est pour cela qu'il +m'a fait etudier de bonne heure. J'etois ecolier à la Flèche quand votre +troupe y vint representer. Je vis mademoiselle Angelique, et j'en devins +tellement amoureux que je ne pus plus faire autre chose que de l'aimer. +Je fis bien davantage, j'eus l'assurance de lui dire que je l'aimois; +elle ne s'en offensa point; je lui écrivis, elle reçut ma lettre et ne +m'en fit pas plus mauvais visage. Depuis ce temps-là une maladie qui fit +garder la chambre à mademoiselle de la Caverne, pendant que vous fûtes à +la Flèche, facilita beaucoup les conversations que sa fille et moi eûmes +ensemble. Elle les auroit sans doute empêchées, trop sevère comme elle +est pour être d'une profession qui semble dispenser du scrupule et de la +severité ceux qui la suivent. Depuis que je devins amoureux de sa fille, +je n'allai plus au collége et ne manquai pas un jour d'aller à la +comedie. Les pères jesuites me voulurent remettre dans mon devoir; mais +je ne voulus plus obeir à de si mal-plaisans maîtres, après avoir choisi +la plus charmante maîtresse du monde. Votre valet fut tué à la porte de +la comedie par des ecoliers bretons, qui firent cette année-là beaucoup +de desordre à la Flèche, parce qu'ils y etoient en grand nombre et que +le vin y fut à bon marché[242]. Cela fut cause en partie que vous +quittâtes la Flèche pour aller à Angers. Je ne dis point adieu à +mademoiselle Angélique, sa mère ne la perdant point de vue. Tout ce que +je pus faire, ce fut de paroître devant elle, en la voyant partir, le +desespoir peint sur le visage et les yeux mouillés de larmes. Un regard +triste qu'elle me jeta me pensa faire mourir. Je m'enfermai dans ma +chambre; je pleurai le reste du jour et toute la nuit; et, dès le matin, +changeant mon habit en celui de mon valet, qui etoit de ma taille, je le +laissai à la Flèche pour prendre mon equipage d'ecolier et lui laissai +une lettre pour un fermier de mon père qui me donne de l'argent quand je +lui en demande, avec ordre de me venir trouver à Angers. J'en pris le +chemin après vous et vous attrapai à Duretail[243], où plusieurs +personnes de condition qui y couroient le cerf vous arrêtèrent sept ou +huit jours. Je vous offris mon service, et vous me prîtes pour votre +valet, soit que vous fussiez incommodé de n'en avoir point, ou que ma +mine et mon visage, qui peut-être ne vous deplurent pas, vous +obligeassent à me prendre. Mes cheveux, que j'avois fait couper fort +courts, me rendirent meconnaissable à ceux qui m'avoient vu souvent +auprès de mademoiselle Angelique, outre que le mechant habit de mon +valet que j'avois pris pour me deguiser me rendoient bien different de +ce que je paraissois avec le mien, qui etoit plus beau que ne l'est +d'ordinaire celui d'un ecolier. Je fus d'abord reconnu de mademoiselle +Angelique, qui m'avoua depuis qu'elle n'avoit point douté que la passion +que j'avois pour elle ne fût très violente, puisque je quittois tout +pour la suivre. Elle fut assez genereuse pour m'en vouloir dissuader et +pour me faire retrouver ma raison, qu'elle voyoit bien que j'avois +perdue. Elle me fit long-temps eprouver des rigueurs qui eussent +refroidi un moins amoureux que moi. Mais enfin, à force de l'aimer, je +l'engageai à m'aimer autant que je l'aimois. Comme vous avez l'ame d'une +personne de condition qui l'auroit fort belle, vous reconnûtes bientôt +que je n'avois pas celle d'un valet. Je gagnai vos bonnes graces, je me +mis bien dans l'esprit de tous les messieurs de votre troupe, et même je +ne fus pas haï de la Rancune, qui passe parmi vous pour n'aimer personne +et pour haïr tout le monde. + +[Note 242: On peut lire dans une foule d'écrivains du temps le récit +des prouesses en ce genre de messieurs les écoliers. Sorel, dans +Francion (liv. 4, etc.), nous parle au long et au large de leur +turbulence, et Tristan nous raconte, dans le Page disgracié, une lutte +terrible aux environs de Bordeaux entre les écoliers de la ville et des +paysans, dont vingt ou vingt-cinq restèrent morts sur le carreau, sans +compter les blessés (ch. 38 et 39). Souvent même ils se faisoient +tire-laines pendant la nuit, quoiqu'il ne faille pas croire aveuglément +à tout ce qu'on en rapporte: car, dit l'auteur des Caquets de +l'accouchée, «une infinité de vagabonds et de courreurs..., pillent, +voilent, destroussent..., et, qui pis est, ils empruntent le nom des +escoliers et font semblant d'estre de leur cabale» (p. 70, éd. Foumier, +chez Jannet).--Quoi qu'il en soit, les armes offensives, et en +particulier les épées et les pistolets, furent sévèrement interdites aux +écoliers par le règlement général pour la police de Paris du 30 mars +1635, qui avoit déjà été précédé d'autres ordonnances particulières dans +le même sens en 1604, 1619, 1621 et 1623. On prit contre eux de +nouvelles mesures encore plus rigoureuses, qui montrent combien ils +étoient dangereux pour la sûreté publique: ainsi il leur fut fait +défense, sous peine de la prison, de vaguer par les rues passé cinq +heures du soir en hiver et neuf heures en été.] + +[Note 243: Petite ville d'Anjou, à quatre lieues d'Angers et à deux +et demie de La Flèche.] + +Je ne perdrai point le temps à vous redire tout ce que deux jeunes +personnes qui s'entr'aiment se sont pu dire toutes les fois qu'elles se +sont trouvées ensemble, vous le sçavez assez par vous-même; je vous +dirai seulement que mademoiselle de la Caverne, se doutant de notre +intelligence, ou plutôt n'en doutant plus, defendit à sa fille de me +parler; que sa fille ne lui obeït pas, et que, l'ayant surprise qui +m'ecrivoit, elle la traita si cruellement, et en public et en +particulier, que je n'eus pas depuis grande peine à la faire resoudre de +se laisser enlever. Je ne crains point de vous l'avouer, vous +connoissant genereux autant qu'on le peut être, et amoureux pour le +moins autant que moi. Le Destin rougit à ces dernières paroles de +Leandre, qui continua son discours et dit au Destin qu'il n'avoit quitté +la compagnie que pour s'aller mettre en etat d'executer son dessein; +qu'un fermier de son père lui avoit promis de lui donner de l'argent, et +qu'il esperoit encore d'en recevoir à Saint-Malo du fils d'un marchand +de qui l'amitié lui etoit assurée, et qui etoit depuis peu maître de son +bien par la mort de ses parents. Il ajouta que par le moyen de son ami +il esperoit de passer facilement en Angleterre, et là de faire sa paix +avec son père sans exposer à sa colère mademoiselle Angelique, contre +laquelle, vraisemblablement, aussi bien que contre sa mère, il auroit +exercé toutes sortes d'actes d'hostilité, avec tout l'avantage qu'un +homme riche et de condition peut avoir sur deux pauvres comediennes. Le +Destin fit avouer à Leandre qu'à cause de sa jeunesse et de sa condition +son père n'auroit pas manqué d'accuser de rapt mademoiselle de la +Caverne; il ne tâcha point de lui faire oublier son amour, sçachant bien +que les personnes qui aiment ne sont pas capables de croire d'autres +conseils que ceux de leur passion et sont plus à plaindre qu'à blâmer; +mais il desapprouva fort le dessein qu'il avoit de se sauver en +Angleterre, et lui representa ce qu'on pourroit s'imaginer de deux +jeunes personnes ensemble qui seroient dans un pays etranger, les +fatigues et les hasards d'un voyage par mer, la difficulté de recouvrer +de l'argent s'il leur arrivoit d'en manquer, et enfin les entreprises +que feroient faire sur eux et la beauté de mademoiselle Angelique et la +jeunesse de l'un et de l'autre. Leandre ne defendit point une mauvaise +cause; il demanda encore une fois pardon au Destin de s'être si +long-temps caché de lui, et le Destin lui promit qu'il se serviroit de +tout le pouvoir qu'il croyoit avoir sur l'esprit de mademoiselle de la +Caverne pour le lui rendre favorable. Il lui dit encore que, s'il etoit +tout à fait resolu à n'avoir jamais d'autre femme que mademoiselle +Angelique, il ne devoit point quitter la troupe. Il lui representa que +cependant son père pouvoit mourir, ou sa passion se ralentir, ou +peut-être se passer. Leandre s'ecria là-dessus que cela n'arriveroit +jamais. «Eh bien donc! dit le Destin, de peur que cela n'arrive à votre +maîtresse, ne la perdez point de vue, faites la comedie avec nous; vous +n'êtes pas le seul qui la ferez et qui pourriez faire quelque chose de +meilleur. Ecrivez à votre père, faites-lui croire que vous êtes à la +guerre, et tâchez d'en tirer de l'argent[244]. Cependant je vivrai avec +vous comme avec un frère, et tâcherai par là de vous faire oublier les +mauvais traitements que vous pouvez avoir reçus de moi tandis que je +n'ai pas connu ce que vous étiez.» Leandre se fût jeté à ses pieds si la +douleur que les coups qu'il avoit reçus lui faisoient sentir par tout +son corps lui eût permis de le faire. Il le remercia au moins en des +termes si obligeans, et lui fit des protestations d'amitié si tendres, +qu'il en fut aimé dès ce temps-là autant qu'un honnête homme le peut +être d'un autre. Ils parlèrent ensuite de chercher mademoiselle +Angelique; mais une grande rumeur qu'ils entendirent interrompit leur +conversation et fit descendre le Destin dans la cuisine de l'hôtellerie, +où il se passoit ce que vous allez voir dans le suivant chapitre. + +[Note 244: C'étoient là des expédients reçus même dans la bonne +société, et dont on ne songeoit pas à se scandaliser beaucoup, comme le +prouvent les Historiettes de Tallemant et les comédies de Molière.] + + + + +CHAPITRE VI. + +Combat à coups de poings. Mort de l'hôte et autres choses memorables. + +Deux hommes, l'un vêtu de noir comme un magister de village, et l'autre +de gris, qui avoit bien la mine d'un sergent[245], se tenoient aux +cheveux et à la barbe et s'entredonnoient de temps en temps des coups de +poings d'une très cruelle manière. L'un et l'autre etoient ce que leurs +habits et leur mine vouloient qu'ils fussent. Le vêtu de noir, magister +de village, etoit frère du curé, et le vêtu de gris, sergent du même +village, etoit frère de l'hôte. Cet hôte etoit alors dans une chambre à +côté de la cuisine prêt à rendre l'ame, d'une fièvre chaude qui lui +avoit si fort troublé l'esprit qu'il s'etoit cassé la tête contre une +muraille; et sa blessure, jointe à sa fièvre, l'avoit mis si bas +qu'alors que sa frenesie le quitta, il se vit contraint de quitter la +vie, qu'il regrettoit peut-être moins que son argent mal acquis. Il +avoit porté les armes long-temps, et etoit enfin revenu dans son village +chargé d'ans et de si peu de probité qu'on pouvoit dire qu'il en avoit +encore moins que d'argent, quoiqu'il fût extrêmement pauvre. Mais, comme +les femmes se prennent souvent par où elles devroient moins se laisser +prendre, ses cheveux de drille[246] plus longs que ceux des autres +paysans du village, ses sermens à la soldate, une plume herissée qu'il +mettoit les fêtes[247], quand il ne pleuvoit point, et une epée rouillée +qui lui battoit de vieilles bottes, encore qu'il n'eût point de cheval, +tout cela donna dans la vue d'une vieille veuve qui tenoit hôtellerie. +Elle avoit eté recherchée par les plus riches fermiers du pays, non tant +pour sa beauté que pour le bien qu'elle avoit amassé avec son defunt +mari à vendre bien cher et à faire mauvaise mesure de vin et d'avoine. +Elle avoit constamment resisté à tous ses pretendans; mais enfin un +vieil soldat avoit triomphé d'une vieille hôtesse. Le visage de cette +nymphe tavernière etoit le plus petit, et son ventre etoit le plus grand +du Maine, quoique cette province abonde en personnes ventrues. Je laisse +aux naturalistes le soin d'en chercher la raison, aussi bien que de la +graisse des chapons du pays. Pour revenir à cette grosse petite femme, +qu'il me semble que je vois toutes les fois que j'y songe, elle se maria +avec son soldat sans en parler à ses parens, et, après avoir achevé de +vieillir avec lui et bien souffert aussi, elle eut le plaisir de le voir +mourir la tête cassée, ce qu'elle attribuoit à un juste jugement de +Dieu, parcequ'il avoit souvent joué à casser la sienne. Quand le Destin +entra dans la cuisine de l'hôtellerie, cette hôtesse et sa servante +aidoient au vieil curé du bourg à separer les combattans, qui s'etoient +cramponnés comme deux vaisseaux; mais les menaces du Destin et +l'autorité avec laquelle il parla achevèrent ce que les exhortations du +bon pasteur n'avoient pu faire, et les deux mortels ennemis se +separèrent crachant la moitié de leurs dents sanglantes, saignant du +nez, et le menton et la tête pelés. Le curé etoit honnête homme et +sçavoit bien son monde. Il remercia le Destin fort civilement, et le +Destin, pour lui faire plaisir, fit embrasser en bonne amitié ceux qui +un moment auparavant ne s'embrassoient que pour s'etrangler. Pendant +l'accommodement, l'hôte acheva son obscure destinée, sans en avertir ses +amis; tellement qu'on trouva qu'il n'y avoit plus qu'à l'ensevelir, +quand on entra dans sa chambre après que la paix fut conclue. Le curé +fit des prières sur le mort, et les fit bonnes, car il les fit courtes. +Son vicaire le vint relayer, et cependant la veuve s'avisa de hurler, et +le fit avec beaucoup d'ostentation et de vanité. Le frère du mort fit +semblant d'être triste ou le fut veritablement, et les valets et +servantes s'en acquittèrent presque aussi bien que lui. Le curé suivit +le Destin dans sa chambre, lui faisant des offres de service. Il en fit +autant à Leandre, et ils le retinrent à manger avec eux. Le Destin, qui +n'avoit pas mangé de tout le jour et avoit fait beaucoup d'exercice, +mangea très avidement. Leandre se reput d'amoureuses pensées plus que de +viandes, et le curé parla plus qu'il ne mangea; il leur fit cent contes +plaisans de l'avarice du defunt, et leur apprit les plaisans differens +que cette passion dominante lui avoit fait avoir, tant avec sa femme +qu'avec ses voisins. Il leur fit le recit entre autres d'un voyage qu'il +avoit fait à Laval avec sa femme, au retour duquel, le cheval qui les +portoit tous deux s'etant déferré de deux pieds, et, qui pis est, les +fers s'etant perdus, il laissa sa femme tenant son cheval par la bride +au pied d'un arbre, et retourna jusqu'à Laval, cherchant exactement ses +fers partout où il crut avoir passé; mais il perdit sa peine, tandis que +sa femme pensa perdre patience à l'attendre: car il etoit retourné sur +ses pas de deux grandes lieues, et elle commençoit d'en être en peine +quand elle le vit revenir les pieds nus, tenant ses bottes et ses +chausses dans ses mains. Elle s'etonna fort de cette nouveauté; mais +elle n'osa lui en demander la raison, tant, à force d'obeir à la guerre, +il s'etoit rendu capable de bien commander dans sa maison. Elle n'osa +pas même repartir, quand il la fit dechausser aussi, ni lui en demander +le sujet. Elle se douta seulement que ce pouvoit être par devotion. Il +fit prendre à sa femme son cheval par la bride, marchant derrière pour +le hâter, et ainsi l'homme et la femme sans chaussure, et le cheval +déferré de deux pieds, après avoir bien souffert, gagnèrent la maison +bien avant dans la nuit, les uns et les autres fort las, et l'hôte et +l'hôtesse ayant les pieds si ecorchés qu'ils furent près de quinze jours +sans pouvoir presque marcher. Jamais il ne se sceut si bon gré de +quelque autre chose qu'il eût faite; et, quand il y songeoit, il disoit +en riant à sa femme que, s'ils ne se fussent dechaussés en revenant de +Laval, ils en eussent eu pour deux paires de souliers, outre deux fers +d'un cheval. Le Destin et Leandre ne s'emurent pas beaucoup du conte que +le curé leur donnoit pour bon, soit qu'ils ne le trouvassent pas si +plaisant qu'il leur avoit dit, ou qu'ils ne fussent pas alors en humeur +de rire. Le curé, qui etoit grand parleur, n'en voulut pas demeurer là, +et, s'adressant au Destin, lui dit que ce qu'il venoit d'entendre ne +valoit pas ce qu'il avoit encore à lui dire de la belle manière dont le +defunt s'etoit preparé à la mort. «Il y a quatre ou cinq jours, +ajouta-t-il, qu'il sçait bien qu'il n'en peut échapper. Il ne s'est +jamais plus tourmenté de son menage; il a eu regret à tous les oeufs +frais qu'il a mangés pendant sa maladie. Il a voulu sçavoir à quoi +monteroit son enterrement, et même l'a voulu marchander avec moi le jour +que je l'ai confessé[248]. Enfin, pour achever comme il avoit commencé, +deux heures devant que de mourir, il ordonna devant moi à sa femme de +l'ensevelir dans un certain vieil drap de sa connoissance qui avoit plus +de cent trous. Sa femme lui representa qu'il y seroit fort mal enseveli; +il s'opiniâtra à n'en vouloir point d'autre. Sa femme ne pouvoit y +consentir, et, parcequ'elle le voyoit en etat de ne la pouvoir battre, +elle soutint son opinion plus vigoureusement qu'elle n'avoit jamais fait +avec lui, sans pourtant sortir du respect qu'une honnête femme doit à un +mari, fâcheux ou non. Elle lui demanda enfin comment il pourroit +paroître dans la vallée de Josaphat, un mechant drap tout troué sur les +épaules, et en quel equipage il pensoit ressusciter. Le malade s'en mit +en colère, et, jurant comme il avoit accoutumé en sa santé: «Eh morbleu! +vilaine, s'ecria-t-il, je ne veux point ressusciter.» J'eus autant de +peine à m'empêcher de rire qu'à lui faire comprendre qu'il avoit offensé +Dieu, se mettant en colère, et plus encore par ce qu'il avoit dit à sa +femme, qui etoit en quelque façon une impiété. Il en fit un acte de +contrition tel quel, et encore lui fallut-il donner parole qu'il ne +seroit point enseveli dans un autre drap que celui qu'il avoit choisi. +Mon frère, qui s'etoit eclaté de rire quand il avoit renoncé si +hautement et si clairement à sa resurrection, ne pouvoit s'empêcher d'en +rire encore toutes les fois qu'il y songeoit. Le frère du defunt s'en +etoit formalisé, et, de paroles en paroles, mon frère et lui, tous deux +aussi brutaux l'un que l'autre, s'etoient entre-harpés après s'être +donné mille coups de poings, et se battroient peut-être encore si on ne +les avoit separés. Le curé acheva ainsi sa relation, adressant sa parole +au Destin, parceque Leandre ne lui donnoit pas grande attention. Il prit +congé des comediens, après leur avoir encore offert son service, et le +Destin tâcha de consoler l'affligé Leandre, lui donnant les meilleures +esperances dont il se put aviser. Tout brisé qu'etoit le pauvre garçon, +il regardoit de temps en temps par la fenêtre pour voir si son valet ne +venoit point, comme s'il en eût dû venir plus tôt. Mais, quand on attend +quelqu'un avec impatience, les plus sages sont assez sots pour regarder +souvent du côté qu'il doit venir. Et je finirai par là mon sixième +chapitre. + +[Note 245: Le sergent correspondoit à peu près à l'huissier +d'aujourd'hui: c'étoit un officier subalterne de la justice, chargé de +faire exécuter ses ordres, en employant, au besoin, l'aide des recors. +Les sergents n'avoient guère meilleure réputation que les prévôts et +autres officiers de justice.] + +[Note 246: C'est-à-dire de coureur, vaurien, vagabond. Ce terme +s'est conservé jusqu'à nos jours dans le langage populaire.] + +[Note 247: On peut voir par les estampes du temps combien cette mode +étoit répandue, en dehors même des cavaliers et des fanfarons, à qui +cette habitude avoit acquis le surnom de Plumets (Dict. de Fur.). Les +gens du bel air portoient de longues plumes blanches sur leurs chapeaux. +«Voudriez-vous, faquins, dit Mascarille à ses porteurs, que j'exposasse +l'embonpoint de mes plumes aux inclémences de la saison pluvieuse?» +(Précieuses ridic., sc. 8.) La Fontaine raille aussi ce plumail et ces +aigrettes, dans le Combat des rats et des belettes (liv. 4, fab. 6).--V. +également Somaize, Procès des Précieuses (1660), p. 51; Récit de la +farce des Précieuses, Anvers, 1660, in-12, p. 19, et les couplets de La +Sablière: + + Votre audace est sans seconde, etc. + +Cet ornement étoit interdit aux bourgeois.] + +[Note 248: + + ....Tu règles jusqu'au convoi, + Jusqu'aux frais de tes funérailles, + Dans la peur qu'à ta mort on ne gagne avec toi, + +dit Chevreau dans sa fable Le Renard et le Dragon, imitée de Phèdre +(Chevriana). «L'avare dépense plus, mort, en un jour, qu'il ne faisoit +vivant en dix années.» (La Bruyère, Des biens de fortune.) On peut +encore voir plusieurs traits d'avarice analogues à celui que Scarron +prête à l'hôte dans l'Harpagoniana de Cousin d'Avallon, p. 25, 66, 87 +(1801, in-18). L'avarice est un des ridicules que les écrivains du XVIIe +siècle ont traité le plus souvent et le plus volontiers, et Scarron +lui-même, qui y avoit déjà touché dans sa 1re partie (ch. 13), y est +revenu plus au long dans le Châtiment de l'avarice, une de ses +meilleures nouvelles tragi-comiques. Les satires et les comédies de ce +temps, Boileau comme Molière, Cyrano de Bergerac comme Larochefoucault +et comme Guy Patin, sans parler des recueils de pièces détachées (V. +Commentaire sur la lésine, t. 3 du Recueil pen rose de Sercy), s'y +étendent complaisamment, ainsi que tous les romans comiques, satiriques +et bourgeois d'alors. Qu'il me suffise de citer Ch. Sorel dans Francion +(l. 3 et 8); le marquis d'Argentuare, du Roman satirique de Lannel; le +procureur Vollichon, du Roman bourgeois de Furetière; Tristan, avec +l'Avare libéral de son Page disgracié (p. 86); le Noble, avec son Avare +généreux, etc. C'est que, malgré la prodigalité des brillants courtisans +de Versailles, l'avarice paroît avoir été un vice très répandu au XVIIe +siècle. (V. surtout Tallemant, passim.)] + + + + +CHAPITRE VII. + +Terreur panique de Ragotin, suivie de disgrâces. Aventure du corps mort. +Orage de coups de poings et autres accidens surprenans dignes d'avoir +place en cette veritable histoire. + +Leandre regardoit donc par la fenêtre de sa chambre du côté qu'il +attendoit son valet, quand, tournant la tête de l'autre côté, il vit +arriver le petit Ragotin, botté jusqu'à la ceinture, monté sur un petit +mulet, et ayant à ses étriers, comme deux estafiers[249], la Rancune +d'un côté et l'Olive de l'autre. Ils avoient appris de village en +village des nouvelles du Destin, et, à force de l'avoir suivi, l'avoient +enfin trouvé. Le Destin descendit en bas au devant d'eux et les fit +monter dans la chambre. Ils ne reconnurent point d'abord le jeune +Leandre, qui avoit changé de mine aussi bien que d'habit. Afin qu'on ne +le connût pas pour ce qu'il etoit, le Destin lui commanda d'aller faire +apprêter le souper avec la même autorité dont il avoit coutume de lui +parler; et les comediens, qui le reconnurent par là, ne lui eurent pas +plutôt dit qu'il etoit bien brave que le Destin repondit pour lui et +leur dit qu'un oncle riche qu'il avoit au bas Maine l'avoit equipé de +pied en cap comme ils le voyoient, et même lui avoit donné de l'argent +pour l'obliger à quitter la comedie, ce qu'il n'avoit pas voulu faire, +et ainsi l'avoit laissé sans lui dire adieu. Le Destin et les autres +s'entredemandèrent des nouvelles de leur quête et ne s'en dirent point. +Ragotin assura le Destin qu'il avoit laissé les comediennes en bonne +santé, quoique fort affligées de l'enlevement de mademoiselle Angelique. +La nuit vint; on soupa, et les nouveaux venus burent autant que les +autres burent peu. Ragotin se mit en bonne humeur, défia tout le monde à +boire, comme un fanfaron de taverne qu'il etoit, fit le plaisant et +chanta des chansons en depit de tout le monde; mais, n'etant pas +secondé, et le beau-frere de l'hôtesse ayant representé à la compagnie +que ce n'etoit pas bien fait de faire la debauche[250] auprès d'un mort, +Ragotin en fit moins de bruit et en but plus de vin. + +[Note 249: Un estafier étoit un grand valet de pied qui suivoit un +homme à cheval.] + +[Note 250: Le mot débauche n'avoit pas, au XVIIe siècle, un sens +aussi fort qu'aujourd'hui, et même il ne se prenoit pas toujours dans +une mauvaise signification; c'est un de ces mots nombreux dont la valeur +s'est modifiée en chemin. Quelquefois on le prenoit simplement dans le +sens du comessatio des Latins, ou de ce que nous appelons familièrement +un extra. C'est ainsi que nous lisons dans une lettre de Boileau à +Racine (1687), à propos du verre de quinquina que Monseigneur avoit bu +après déjeuner chez la princesse de Conti, sans être malade: «J'ai été +fort frappé de l'agréable débauche de Monseigneur.»] + +On se coucha: le Destin et Leandre dans la chambre qu'ils avoient dejà +occupée, Ragotin, la Rancune et l'Olive dans une petite chambre qui +etoit auprès de la cuisine et à côté de celle où etoit le corps du +defunt, qu'on n'avoit pas encore commencé d'ensevelir. L'hôtesse coucha +dans une chambre haute, qui etoit voisine de celle où couchoient le +Destin et Leandre, et elle s'y mit pour n'avoir pas devant les yeux +l'objet funeste d'un mari mort et pour recevoir les consolations de ses +amies, qui la vinrent visiter en grand nombre: car elle etoit une des +plus grosses dames du bourg, et y avoit toujours eté autant aimée de +tout le monde que son mari y avoit toujours eté haï. Le silence regnoit +dans l'hôtellerie; les chiens y dormoient, puisqu'ils n'aboyoient point; +tous les autres animaux y dormoient aussi, ou le devoient faire; et +cette tranquillité-là duroit encore entre deux et trois heures du matin, +quand tout à coup Ragotin se mit à crier de toute sa force que la +Rancune etoit mort. Tout d'un temps il eveilla l'Olive, alla faire lever +le Destin et Leandre et les fit descendre dans sa chambre pour venir +pleurer, ou du moins voir la Rancune, qui venoit de mourir subitement à +son côté, à ce qu'il disoit. Le Destin et Leandre le suivirent, et la +première chose qu'ils virent en entrant dans la chambre, ce fut la +Rancune qui se promenoit dans la chambre en homme qui se porte bien, +quoi que cela soit assez difficile après une mort subite. Ragotin, qui +entroit le premier, ne l'eut pas plutôt aperçu qu'il se retira en +arrière comme s'il eût eté prêt de marcher sur un serpent ou de mettre +le pied dans un trou. Il fit un grand cri, devint pâle comme un mort et +heurta si rudement le Destin et Leandre, lorsqu'il se jeta hors de la +chambre à corps perdu, qu'il s'en fallut bien peu qu'il ne les portât +par terre. Cependant que sa peur le fait fuir jusque dans le jardin de +l'hôtellerie, où il hasarde de se morfondre, le Destin et Leandre +demandent à la Rancune des particularités de sa mort; la Rancune leur +dit qu'il n'en sçavoit pas tant que Ragotin, et ajouta qu'il n'etoit pas +sage[251]. L'Olive cependant rioit comme un fol, la Rancune demeuroit +froid sans parler, selon sa coutume, et l'Olive et lui ne se declaroient +pas davantage. Leandre alla après Ragotin et le trouva caché derrière un +arbre, tremblant de peur plus que de froid, quoiqu'il fût en chemise. Il +avoit l'imagination si pleine de la Rancune mort qu'il prit d'abord +Leandre pour son fantôme et pensa s'enfuir quand il s'approcha de lui. +Là-dessus le Destin arriva, qui lui parut aussi un autre fantôme; ils +n'en purent tirer la moindre parole, quelque chose qu'ils lui pussent +dire, et enfin ils le prirent sous les bras pour le remener dans sa +chambre. Mais, dans le temps qu ils alloient sortir du jardin, la +Rancune s'etant presenté pour y entrer, Ragotin se defit de ceux qui le +tenoient et s'alla jeter, regardant derrière lui d'un oeil egaré, dans +une grosse touffe de rosiers où il s'embarrassa depuis les pieds jusqu'à +la tête, et ne s'en put tirer assez vite pour s'empêcher d'être joint +par la Rancune, qui l'appela cent fois fol et lui dit qu'il le falloit +enchaîner. Ils le tirèrent à trois hors de la touffe de rosiers où il +s'etoit fourré. La Rancune lui donna une claque sur la peau nue, pour +lui faire voir qu'il n'etoit pas mort, et enfin le petit homme effrayé +fut remené dans sa chambre et remis dans son lit. Mais à peine y fut-il +qu'une clameur de voix feminines qu'ils entendirent dans la chambre +voisine leur donna à deviner ce que ce pouvoit être. Ce n'etoient point +les plaintes d'une femme affligée, c'etoient des cris effroyables de +plusieurs femmes ensemble comme quand elles ont peur. Le Destin y alla +et trouva quatre ou cinq femmes avec l'hôtesse, qui cherchoient sous les +lits, regardoient dans la cheminée et paroissoient fort effrayées. Il +leur demanda ce qu'elles avoient, et l'hôtesse, moitié hurlant, moitié +parlant, lui dit qu'elle ne sçavoit ce qu'etoit devenu le corps de son +pauvre mari. En achevant de parler, elle se mit à hurler, et les autres +femmes, comme de concert, lui repondirent en choeur, et toutes ensemble +firent un bruit si grand et si lamentable que tout ce qu'il y avoit de +gens dans l'hôtellerie entra dans la chambre, et ce qu'il y avoit de +voisins et de passans entra dans l'hôtellerie. + +[Note 251: «N'être pas sage» est un euphémisme qui s'employoit +fréquemment alors pour «être fou.»--«Bref, on dit que vous n'estes pas +sage.» (Responce du sieur Hydaspe au sieur de Balzac, 1624.)] + +Dans ce temps-là, un maître chat s'etoit saisi d'un pigeon qu'une +servante avoit laissé demi-lardé sur la table de la cuisine, et, se +sauvant avec sa proie dans la chambre de Ragotin, s'etoit caché sous le +lit où il avoit couché avec la Rancune. La servante le suivit un bâton +de fagot à la main, et, regardant sous le lit pour voir ce qu'etoit +devenu son pigeon, elle se mit à crier tant qu'elle put qu'elle avoit +trouvé son maître, et le repeta si souvent que l'hôtesse et les autres +femmes vinrent à elle. La servante sauta au col de sa maîtresse, lui +disant qu'elle avoit trouvé son maître, avec un si grand transport de +joie que la pauvre veuve eut peur que son mari ne fût ressuscité: car on +remarqua qu'elle devint pâle comme un criminel qu'on juge. Enfin la +servante les fit regarder sous le lit, où ils aperçurent le corps mort +dont ils etoient tant en peine. La difficulté ne fut pas si grande à le +tirer de là, quoiqu'il fût bien pesant, qu'à sçavoir qui l'y avoit mis. +On le rapporta dans la chambre, où l'on commença de l'ensevelir. Les +comediens se retirèrent dans celle où avoit couché le Destin, qui ne +pouvoit rien comprendre dans ces bizarres accidens. Pour Leandre, il +n'avoit dans la tête que sa chère Angelique, ce qui le rendoit aussi +rêveur que Ragotin etoit fâché de ce que la Rancune n'etoit pas mort, +dont les railleries l'avoient si fort mortifié qu'il ne parloit plus, +contre sa coutume de parler incessamment et de se mêler en toutes sortes +de conversations à propos ou non. La Rancune et l'Olive s'etoient si peu +etonnés et de la terreur panique de Ragotin et de la transmigration d'un +corps mort d'une chambre à l'autre sans aucun secours humain, au moins +dont on eût connaissance, que le Destin se douta qu'il avoient grande +part dans le prodige. Cependant l'affaire s'eclaircissoit dans la +cuisine de l'hôtellerie: un valet de charrue revenu des champs pour +dîner, ayant ouï conter à une servante avec grande frayeur que le corps +de son maître s'etoit levé de lui-même et avoit marché, lui dit qu'en +passant par la cuisine à la pointe du jour, il avoit vu deux hommes en +chemise qui le portoient sur leurs epaules dans la chambre où l'on +l'avoit trouvé. Le frère du mort ouït ce que disoit le valet et trouva +l'action fort mauvaise. La veuve le sçut aussitôt, et ses amies aussi; +les uns et les autres s'en scandalisèrent bien fort, et conclurent tous +d'une voix qu'il falloit que ces hommes-là fussent des sorciers qui +vouloient faire quelque mechanceté de ce corps mort[252]. + +[Note 252: Les cadavres servoient à divers usages dans les pratiques +de sorcellerie. Suivant quelques uns, ils étoient magnétiques et +jouissoient des propriétés de l'aimant ou de la boussole. Mais c'étoit +surtout dans les superstitions de l'anthropomancie et de la nécromancie +qu'on en faisoit usage. Les Thessaliens arrosoient un cadavre de sang +chaud pour en recevoir des oracles sur l'avenir. Les Syriens vénéroient +et consultoient des têtes d'enfants coupées. Ménélas, suivant +Hérodote,--Héliogabale, et aussi, dit-on, Julien l'Apostat, +recherchoient leur destinée dans les entrailles fumantes de malheureux +qu'ils faisoient égorger, etc. On croyoit encore, dans le peuple, que +les sorciers du temps n'avoient point laissé perdre les anciens usages. +V. plus loin une note de la 3e partie, ch. 8.] + +Dans le temps que l'on jugeoit si mal de la Rancune, il entra dans la +cuisine pour faire porter à dejeuner dans leur chambre. Le frère du +defunt lui demanda pourquoi il avoit porté le corps de son frère dans sa +chambre; la Rancune, bien loin de lui repondre, ne le regarda pas +seulement. La veuve lui fit la même question; il eut la même +indifference pour elle, ce que la bonne dame n'eut pas pour lui. Elle +lui sauta aux yeux, furieuse comme une lionne à qui on a ravi ses petits +(j'ai peur que la comparaison ne soit ici trop magnifique). Son +beau-frère donna un coup de poing à la Rancune; les amies de l'hôtesse +ne l'epargnèrent pas; les servantes s'en mêlèrent, les valets aussi. +Mais il n'y avoit pas place en un homme seul pour tant de frappeurs, et +ils s'entrenuisoient les uns aux autres. La Rancune seul contre +plusieurs, et par consequent plusieurs contre lui, ne s'etonna point du +nombre de ses ennemis, et, faisant de necessité vertu, commença à jouer +des bras de toute la force que Dieu lui avoit donnée, laissant le reste +au hazard. Jamais combat inegal ne fut plus disputé. Mais aussi la +Rancune, conservant son jugement dans le peril, se servoit de son +adresse aussi bien que de sa force, menageoit ses coups et les faisoit +profiter le plus qu'il pouvoit. Il donna tel soufflet qui, ne donnant +pas à plomb sur la première joue qu'il rencontroit, et ne faisant que +glisser, s'il faut ainsi dire, alloit jusqu'à la seconde, même troisième +joue, parcequ'il donnoit la plupart de ses coups en faisant la +demi-pirouette, et tel soufflet tira trois sons differens de trois +differentes mâchoires. Au bruit des combattans, l'Olive descendit dans +la cuisine, et à peine eut-il le temps de discerner son compagnon +d'entre tous ceux qui se battoient qu'il se vit battre, et même plus que +lui, de qui la vigoureuse resistance commençoit à se faire craindre. +Deux ou trois donc des plus maltraités par la Rancune se jetèrent sur +l'Olive, peut-être pour se racquitter; le bruit en augmenta, et en même +temps l'hôtesse reçut un coup de poing dans son petit oeil qui lui fit +voir cent mille chandelles (c'est un nombre certain pour un incertain) +et la mit hors de combat. Elle hurla plus fort et plus franchement +qu'elle n'avoit fait à la mort de son mari. Ses hurlemens attirèrent les +voisins dans la maison, et firent descendre dans la cuisine le Destin et +Leandre. Quoi qu'ils y vinssent avec un esprit de pacification, on leur +fit d'abord la guerre sans la leur declarer; les coups de poings ne leur +manquèrent pas, et ils n'en laissèrent point manquer ceux qui leur en +donnèrent. L'hôtesse, ses amies et ses servantes crioient aux voleurs et +n'etoient plus que les spectatrices du combat: les unes, les yeux +pochés; les autres, le nez sanglant; les autres, les mâchoires brisées, +et toutes decoiffées. Les voisins avoient pris parti pour la voisine +contre ceux qu'elle appeloit voleurs. Il faudroit une meilleure plume +que la mienne pour bien representer les beaux coups de poings qui s'y +donnèrent. Enfin, l'animosité et la fureur se rendant maîtresses des uns +et des autres, on commençoit à se saisir des broches et des meubles qui +se peuvent jeter à la tête, quand le curé entra dans la cuisine et tâcha +de faire cesser le combat. En verité, quelque respect que l'on eût pour +lui, il eût bien eu de la peine à separer les combattans, si leur +lassitude ne s'en fût mêlée. Tous actes d'hostilité cessèrent donc de +part et d'autre, et non pas le bruit: car, chacun voulant parler le +premier, et les femmes plus que les hommes, avec leurs voix de fausset, +le pauvre bonhomme fut contraint de se boucher les oreilles et de gagner +la porte; cela fit taire les plus tumultueux. Il entra dans le champ de +bataille, et le frère de l'hôte, ayant pris la parole par son ordre, lui +fit des plaintes du corps mort transporté d'une chambre à l'autre. Il +eût exageré la mechante action plus qu'il ne fit s'il eût eu moins de +sang à cracher qu'il n'en avoit, outre celui qui sortoit de son nez, +qu'il ne pouvoit arrêter. La Rancune et l'Olive avouèrent ce qu'on leur +imputoit, et protestèrent qu'ils ne l'avoient pas fait à mauvaise +intention, mais seulement pour faire peur à un de leurs camarades, comme +ils avoient fait. Le curé les en blâma fort, et leur fit comprendre la +consequence d'une telle entreprise, qui passoit la raillerie; et, comme +il etoit homme d'esprit et avoit grand credit parmi ses paroissiens, il +n'eut pas grand'peine à pacifier le differend, et qui plus y mit plus y +perdit. Mais la Discorde aux crins de couleuvres[253] n'avoit pas encore +fait dans cette maison-là tout ce qu'elle avoit envie d'y faire. On ouït +dans la chambre haute des hurlemens non guère differens de ceux que fait +un pourceau qu'on egorge, et celui qui les faisoit n'etoit autre que le +petit Ragotin. Le curé, les comediens et plusieurs autres coururent à +lui et le trouvèrent tout le corps, à la reserve de la tête, enfoncé +dans un grand coffre de bois qui servoit à serrer le linge de +l'hôtellerie, et, ce qui etoit de plus fâcheux pour le pauvre encoffré, +le dessus du coffre, fort pesant et massif, etoit tombé sur ses jambes +et les pressoit d'une manière fort douloureuse à voir. Une puissante +servante, qui n'etoit pas loin du coffre quand ils entrèrent, et qui +leur paroissoit fort emue, fut soupçonnée d'avoir si mal placé Ragotin. +Il etoit vrai, et elle en etoit toute fière, si bien que, s'occupant à +faire un des lits de la chambre, elle ne daigna pas regarder de quelle +façon on tiroit Ragotin du coffre, ni même repondre à ceux qui lui +demandèrent d'où venoit le bruit qu'on avoit entendu. Cependant le +demi-homme fut tiré de sa chausse-trape, et ne fut pas plutôt sur ses +pieds qu'il courut à une epée. On l'empêcha de la prendre; mais on ne +put l'empêcher de joindre la grande servante, qu'il ne put aussi +empêcher qu'elle ne lui donnât un si grand coup sur la tête que tout le +vaste siége de son etroite raison en fut ebranlé. Il en fit trois pas en +arrière; mais c'eût eté reculer pour mieux sauter, si l'Olive ne l'eût +retenu par ses chausses comme il s'alloit elancer comme un serpent +contre sa redoutable ennemie. L'effort qu'il fit, quoique vain, fut fort +violent: la ceinture de ses chausses s'en rompit, et le silence aussi de +l'assistance, qui se mit à rire. Le curé en oublia sa gravité, et le +frère de l'hôte de faire le triste. Le seul Ragotin n'avoit pas envie de +rire, et sa colère s'etoit tournée contre l'Olive, qui, s'en sentant +injurié, le prit tout brandi[254], comme l'on dit à Paris, le jeta sur +le lit que faisoit la servante, et là, d'une force d'Hercule, il acheva +de faire tomber ses chausses, dont la ceinture etoit dejà rompue, et, +haussant et baissant les mains dru et menu sur ses cuisses et sur les +lieux voisins, en moins de rien les rendit rouges comme de l'ecarlate. +Le hasardeux Ragotin se precipita courageusement du lit en bas, mais un +coup si hardi n'eut pas le succès qu'il meritoit: son pied entra dans un +pot de chambre que l'on avoit laissé dans la ruelle du lit pour son +grand malheur, et y entra si avant que, ne l'en pouvant retirer à l'aide +de son autre pied, il n'osa sortir de la ruelle du lit où il etoit, de +peur de divertir davantage la compagnie et d'attirer sur soi la +raillerie, qu'il entendoit moins que personne du monde. Chacun +s'etonnoit fort de le voir si tranquille après avoir eté si emu; la +Rancune se douta que ce n'etoit pas sans cause; il le fit sortir de la +ruelle du lit moitié bon gré, moitié par force, et lors tout le monde +vit où etoit l'enclouure, et personne ne se put empêcher de rire en +voyant le pied de metal que s'etoit fait le petit homme. Nous le +laisserons foulant l'etain d'un pied superbe, pour aller recevoir un +train qui entra au même temps dans l'hôtellerie. + +[Note 253: C'est le Discordia, vipereum crinem vittis innexa +cruentis, de Virgile, traduit en langue burlesque.] + +[Note 254: C'est-à-dire malgré lui, de vive force.] + + + + +CHAPITRE VIII. + +Ce qui arriva du pied de Ragotin. + +Si Ragotin eût pu de son chef et sans l'aide de ses amis se depoter le +pied, je veux dire le tirer hors du mechant pot de chambre où il etoit +si malheureusement entré, sa colère eût pour le moins duré le reste du +jour; mais il fut contraint de rabattre quelque chose de son orgueil +naturel et de filer doux, priant humblement le Destin et la Rancune de +travailler à la liberté de son pied droit ou gauche, je n'ai pas su +lequel. Il ne s'adressa pas à l'Olive, à cause de ce qui s'etoit passé +entre eux; mais l'Olive vint à son secours sans se faire prier, et ses +deux camarades et lui firent ce qu'ils purent pour le soulager. Les +efforts que le petit homme avoit faits pour tirer son pied hors du pot +l'avoient enflé, et ceux que faisoient le Destin et l'Olive l'enfloient +encore davantage. La Rancune y avoit d'abord mis la main, mais si +maladroitement, ou plutôt si malicieusement, que Ragotin crut qu'il le +vouloit estropier à perpétuité; il l'avoit prié instamment de ne s'en +mêler plus; il pria les autres de la même chose, se coucha sur un lit en +attendant qu'on lui eût fait venir un serrurier pour lui limer le pot de +chambre sur le pied. Le reste du jour se passa assez pacifiquement dans +l'hôtellerie, et assez tristement entre le Destin et Leandre: l'un fort +en peine de son valet, qui ne revenoit point lui apprendre des nouvelles +de sa maîtresse, comme il lui avoit promis, et l'autre ne se pouvant +réjouir eloigné de sa chère mademoiselle de l'Etoile, outre qu'il +prenoit part à l'enlèvement de mademoiselle Angelique, et que Leandre +lui faisoit pitié, sur le visage duquel il voyoit toutes les marques +d'une extrême affliction. La Rancune et l'Olive prirent bientôt parti +avec quelques habitans du bourg qui jouoient à la boule, et Ragotin, +après avoir fait travailler à son pied, dormit le reste du jour, soit +qu'il en eût envie, ou qu'il fût bien aise de ne paroître pas en public, +après les mauvaises affaires qui lui etoient arrivées. Le corps de +l'hôte fut porté à sa dernière demeure, et l'hôtesse, nonobstant les +belles pensées de la mort que lui devoit avoir données celle de son +mari, ne laissa pas de faire payer en Arabe deux Anglois qui alloient de +Bretagne à Paris. + +Le soleil venoit de se coucher quand le Destin et Léandre, qui ne +pouvoient quitter la fenêtre de leur chambre, virent arriver dans +l'hôtellerie un carrosse à quatre chevaux, suivi de trois hommes de +cheval et de quatre ou cinq laquais. Une servante les vint prier de +vouloir ceder leur chambre au train qui venoit d'arriver, et ainsi +Ragotin fut obligé de se faire voir, quoiqu'il eût envie de garder la +chambre, et suivit le Destin et Leandre dans celle où, le jour +precédent, il avoit cru avoir vu mort la Rancune. Le Destin fut reconnu +dans la cuisine de l'hôtellerie par un des messieurs du carrosse, ce +même conseiller du parlement de Rennes avec qui il avoit fait +connaissance pendant les noces qui furent si malheureuses à la pauvre la +Caverne. Ce senateur breton demanda au Destin des nouvelles d'Angelique, +et lui temoigna d'avoir du deplaisir de ce qu'elle n'etoit point +retrouvée. Il se nommoit La Garouffière, ce qui me fait croire qu'il +etoit plutôt angevin que breton, car on ne voit pas plus de noms +bas-bretons commencer par Ker que l'on en voit d'angevins terminer en +ière, de normands en ville, de picards en cour, et des peuples voisins +de la Garonne en ac. Pour revenir à M. de la Garouffière, il avoit de +l'esprit, comme je vous ai dejà dit, et ne se croyoit point homme de +province en nulle manière, venant d'ordinaire, hors de son semestre, +manger quelque argent dans les auberges de Paris, et prenant le deuil +quand la Cour le prenoit, ce qui, bien verifié et enregistré, devroit +être une lettre non pas de noblesse tout à fait, mais de +non-bourgeoisie, si j'ose ainsi parler. De plus, il etoit bel esprit, +par la raison que tout le monde presque se pique d'être sensible aux +divertissemens de l'esprit, tant ceux qui les connoissent que les +ignorants presomptueux ou brutaux qui jugent temerairement des vers et +de la prose, encore qu'ils croient qu'il y a du deshonneur à bien +ecrire, et qu'ils reprocheroient, en cas de besoin, à un homme, qu'il +fait des livres[255], comme ils lui reprocheroient qu'il fait de la +fausse monnoie[256]. Les comédiens s'en trouvent bien. Ils en sont +caressés davantage dans les villes où ils representent: car, etant les +perroquets ou sansonnets des poètes, et même quelques uns d'entr'eux, +qui sont nés avec de l'esprit, se mêlant quelquefois de faire des +comedies, ou de leur propre fonds, ou de parties empruntées[257], il y a +quelque sorte d'ambition à les connoître ou à les hanter. De nos jours +on a rendu en quelque façon justice à leur profession, et on les estime +plus que l'on ne faisoit autrefois[258]. Aussi est-il vrai qu'en la +comedie le peuple trouve un divertissement des plus innocents, et qui +peut à la fois peut instruire et plaire. Elle est aujourd'hui purgée, au +moins à Paris, de tout ce qu'elle avoit de licencieux[259]. Il seroit à +souhaiter qu'elle le fût aussi des filous, des pages et des laquais, et +autres ordures du genre humain[260], que la facilité de prendre des +manteaux y attire encore plus que ne faisoient autrefois les mauvaises +plaisanteries des farceurs; mais aujourd'hui la farce est comme +abolie[261], et j'ose dire qu'il y a des compagnies particulières où +l'on rit de bon coeur des équivoques basses et sales qu'on y débite, +desquelles on se scandaliseroit dans les premières loges de l'hôtel de +Bourgogne. + +[Note 255: Même au temps de la plus grande faveur des beaux esprits, +les auteurs, au XVIIe siècle, étoient considérés comme des personnages +subalternes et traités comme tels; il en étoit encore ainsi à l'époque +où écrit Scarron; ce ne fut que plus tard que la condition des écrivains +se releva un peu, mais non complétement. Ce discrédit devoit être le +plus souvent imputé aux auteurs eux-mêmes, qui vivoient sans dignité +littéraire, et se plioient, vis-à-vis des grands seigneurs, à une sorte +de domesticité commode et salariée. Ducs et marquis étoient fort +ignorants pour la plupart. «Du latin! s'écrioit le commandeur de Jars; +de mon temps, d'homme d'honneur, le latin eût déshonoré un gentilhomme» +(Saint-Evrem., lettre à M. D***.) Suivant le chevalier de Méré, il n'y +avoit que les docteurs qui connussent le latin et le grec. M. de +Montbazon, qui n'avoit «rien à mespris comme un homme sçavant», n'étoit +nullement une exception. V. l'Onozandre, satire de Bautru. Néanmoins ces +messieurs prétendoient juger les oeuvres d'esprit, et souvent même +faisoient de petits vers galants, où ils cherchoient à attraper l'air de +cour, tout en s'excusant de déroger ainsi. Le mot de Mascarille: «Cela +est au dessous de ma condition, mais je le fais seulement pour donner à +gagner aux libraires, qui me persécutent» (Pr. rid., 10), avoit plus +d'un pendant historique, ne fût-ce que dans les préfaces de M. de +Scudéry. «On s'étonnera peut-être qu'un homme de ma naissance et de ma +profession se soit donné le loisir de s'attacher à cet ouvrage», +écrivoit en 1668 le marquis de Villennes, en tête des Elégies choisies +des Amours d'Ovide. Souvent même la plus grande préoccupation des gens +de lettres étoit de faire croire qu'ils écrivoient par délassement, sans +vouloir, à aucun prix, passer pour auteurs de profession. V. Gueret, +Parn. réf., p. 65.] + +[Note 256: La fabrication de la fausse monnoie étoit un crime fort +commun à cette epoque, et l'on voyoit même des gentilshommes s'en rendre +coupables, témoin le marquis de Pomenars. D'après Tallemant, M. +d'Angoulême, et le surintendant des finances de la Vieuville, ainsi que +la Montarbault, Saint-Aunais, etc., s'en occupoient également: cette +accusation revient très souvent dans ses historiettes.] + +[Note 257: Cela n'etoit pas rare, soit alors, soit un peu plus tard, +sans parler des farceurs dont les drôleries ont eté imprimées: je +citerai, par exemple, Zach. Jac. Montfleury, à qui Cyrano reproche +précisément que sa tragédie «est la corneille d'Esope», et qu'elle est +«tirée de l'Aminte, du Pastor fido, de Guarini, du cavalier Marin et de +cent autres». (Lett. cont. un gros homme); puis Chevalier, Legrand, +Baron, Brecourt, Dorimon, Hauteroche, Villiers, la Thuillerie, Rosimond, +la Thorillière, Poisson, Champmeslé, Dancourt, enfin Molière. «La +plupart d'entre eux, dit Chappuzeau en parlant des comédiens, sont aussi +auteurs.... Dans la seule troupe royale il y en a cinq dont les ouvrages +sont bien reçus.» (Le th. fr., l. 2, 9.)] + +[Note 258: Grâce à la renaissance du théâtre, qui venoit de s'élever +à une hauteur nouvelle, surtout avec Corneille; grâce aux excellents +acteurs qui honoroient la scène par leur jeu et même par leurs ouvrages; +grâce au goût de Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV pour les +représentations dramatiques; grâce enfin à l'organisation meilleure et +plus stable des comédiens. V. Chappuzeau, Le th. fr., p. 139-185; Mém. +de Mme de Sév., par Walck., t. 2,. p. 180-2. Aussi Floridor, sieur de +Prinefosse, ne crut-il pas, en montant sur le théâtre, déshonorer son +titre d'écuyer, qu'il accoloit fièrement à son titre d'acteur, et le roi +vouloit bien ne pas le juger déchu par cela même qu'il étoit comédien. +La Thorillière et Beauchâteau étoient gentilshommes; les actrices La +Mothe, La Chassaigne et Beaumenard étoient demoiselles. Enfin en 1669 +alloit venir un arrêt du conseil, précédé d'un autre dans le même sens, +en 1641, portant qu'on ne déroge pas en s'attachant au théâtre.] + +[Note 259: On n'a qu'à parcourir, dans les frères Parfait, pour s'en +convaincre, la liste des pièces de cette époque, où l'on ne trouvera +presque plus rien qui rappelle la licence du vieux théâtre de Hardy et +de Larivey, du Tyr et Sidon de Schelandre, des Corrivaux, de Pierre +Troterel, de l'Impuissance de Véronneau, du Pédant joué, de Cyrano de +Bergerac, et même des premières pièces de Rotrou, quoique celui-ci se +vantât d'avoir rendu la muse si modeste que «d'une profane il en avoit +fait une religieuse». (Ep. dédic. de la Bague de l'oubli.) Dans les +premières années du siècle, les pièces de l'hôtel de Bourgogne en +particulier étoient encore si licencieuses que le P. Garasse, dans sa +Doctrine curieuse, a pu reprocher aux beaux esprits de fréquenter ce +théâtre, comme il leur reproche de fréquenter la Pomme de Pin et les +mauvais lieux. «Mais, dit Saint-Evremont, en parlant de la licence des +anciens auteurs, depuis que Voiture.. eut évité cette basse manière avec +assez d'exactitude, le théâtre même n'a plus souffert que ses auteurs +aient écrit une parole trop libre.» (T. 9, p. 58.) On trouve partout des +témoignages analogues: + + Quoi! fais-je une action trop libre et trop hardie, + Si je me plais parfois à voir la comedie, + Qu'on a mise à tel point, pour en pouvoir jouir, + Que la plus chaste oreille aujourd'hui peut l'ouïr? + +dit Angélique, I, 6, dans l'Esprit folletde d'Ouville (1642). Ce qui +n'empêcha pas qu'en 1653 et 1654, Quinault, dans ses Rivales, La +Fontaine, dans son Eunuque, etc., n'aient encore hasardédes passages +fort licencieux; mais, à cette époque, cela devient une exception, +tandis qu'il n'en étoit pas ainsi auparavant. V. Hist. de Corneille, de +Taschereau, éd. Jannet, p. 16 et suiv. Seulement, il faut convenir que +ce n'est pas Scarron lui-même qui a beaucoup contribué à cette épuration +de la comédie.] + +[Note 260: Le parterre de la comédie, où les spectateurs se tenoient +debout et souvent entassés les uns sur les autres, étoit par la même le +rendez-vous des filous--qui pouvoient d'autant mieux y prendre des +manteaux que les vestiaires n'étoient pas encore établis--ainsi que des +pages et laquais, qui trouvoient amplement matière à y exercer leur +turbulence naturelle, et à qui on fut obligé, en 1635, de ne plus +permettre d'entrer avec leurs épées. L'épée fut même complétement +interdite aux laquais à partir de 1654, à la suite d'une échauffourée +dans laquelle plusieurs d'entre eux avoient tué un capitaine aux +gardes:--car ils ne se contentoient pas de se faire «guetteurs d'un +coing de ruë» (Anticaquet de l'accouchée, éd. Jannet, p. 257), ils +alloient parfois jusqu'à l'assassinat. Qu'on ne s'étonne pas de voir +Scarron ranger les pages entre les filoux et les laquais, au nombre des +ordures du genre humain: de tous les témoignages du temps, aucun ne le +contredit sur ce point. V. Francion; le Page disgracié, de Tristan, +passim. Ils avoient droit d'entrer gratuitement avec les grands +seigneurs. V. Scarron, Dédic. à Guillemette. Rojas, dans son Viage +entretenido, raconte également les troubles qu'occasionnoient au théâtre +les pages, laquais, etc.] + +[Note 261: La plupart des principaux farceurs, Bruscambille, +Turlupin, Gros-Guillaume, Gautier-Garguille, Guillot-Gorju, etc., +étoient morts ou avoient disparu de la scène, en sorte que la farce +proprement dite, telle qu'ils l'avoient créée et fait fleurir, avoit +quitté avec eux l'hôtel de Bourgogne, dont ils étoient le principal +appui au commencement du XVIIe siècle. Grimarest, dans sa Vie de +Molière, et La Grange, dans la préface des Oeuvres de Molière, éd. 1682, +témoignent que, lorsque celui-ci joua le Docteur amoureux devant le roi +(1658), l'usage des petites comédies étoit perdu depuis long-temps. +C'étoit par une espèce de tradition empruntée à leur prédécesseurs, les +Enfants sans soucy, que les acteurs de l'hôtel de Bourgogne s'étoient +d'abord spécialement consacrés à la farce. V. plus haut, p. 276, note +1.] + +Finissons la digression. Monsieur de la Garouffière fut ravi de trouver +le Destin dans l'hôtellerie, et lui fit promettre de souper avec la +compagnie du carrosse, qui etoit composée du nouveau marié du Mans et de +la nouvelle mariée, qu'il menoit en son pays de Laval; de madame sa +mère, j'entends du marié, d'un gentilhomme de la province, d'un avocat +du conseil et de monsieur de la Garouffière, tous parens les uns des +autres et que le Destin avoit vus à la noce où mademoiselle Angelique +avoit eté enlevée. Ajoutez à tous ceux que je viens de nommer une +servante ou femme de chambre, et vous trouverez que le carrosse qui les +portoit etoit bien plein, outre que madame Bouvillon[262], c'est ainsi +que s'appeloit la mère du marié, etoit une des plus grosses femmes de +France, quoique des plus courtes, et l'on m'a assuré qu'elle portoit +d'ordinaire sur elle, bon an mal an, trente quintaux de chair, sans les +autres matières pesantes ou solides qui entrent dans la composition d'un +corps humain. Après ce que je viens de vous dire, vous n'aurez pas peine +à croire qu'elle etoit très succulente, comme sont toutes les femmes +ragottes. + +[Note 262: Suivant une clef manuscrite, Scarron auroit voulu +railler, sous le nom de madame Bouvillon, une madame Bautru, femme d'un +trésorier de France à Alençon, morte en mars 1709. Elle étoit mère de +madame Bailly, femme de M. Bailly, maître des comptes à Paris, et +grand'mère de M. le président Bailly. V. la notice.] + +On servit à souper. Le Destin y parut avec sa bonne mine, qui ne le +quittoit point, et qui n'etoit point alterée alors par du linge sale, +Leandre luy en ayant prêté du blanc. Il parla peu, selon sa coutume, et, +quand il eût parlé autant que les autres, qui parlèrent beaucoup, il +n'eût peut-être pas tant dit de choses inutiles qu'ils en dirent. La +Garouffière lui servit de tout ce qu'il y avoit de meilleur sur la +table; madame Bouvillon en fit de même à l'envi de la Garouffière, avec +si peu de discretion, que tous les plats de la table se trouvèrent vides +en un moment, et l'assiette du Destin si pleine d'ailes et de cuisses de +poulets que je me suis souvent etonné depuis comment on avoit pu faire +par hazard une si haute pyramide de viande sur si peu de base qu'est le +cul d'une assiette. La Garouffière n'y prenoit pas garde, tant il etoit +attentivement occupé à parler de vers au Destin et à lui donner bonne +opinion de son esprit. Madame Bouvillon, qui avoit aussi son dessein, +continuoit toujours ses bons offices au comedien, et, ne trouvant plus +de poulets à couper, fut reduite à lui servir des tranches de gigot de +mouton. Il ne sçavoit où les mettre, et en tenoit une en chacune de ses +mains pour leur trouver place quelque part, quand le gentilhomme, qui ne +s'en voulut pas taire au prejudice de son appetit, demanda au Destin, en +souriant, s'il mangeroit bien tout ce qui etoit sur son assiette. Le +Destin y jeta les yeux et fut bien etonné d'y voir presque au niveau de +son menton la pile de poulets depecés dont la Garouffière et la +Bouvillon avoient erigé un trophée à son merite. Il en rougit et ne put +s'empêcher d'en rire; la Bouvillon en fut defaite; la Garouffière en rit +bien fort, et donna si bien le branle à toute la compagnie qu'elle en +eclata à quatre ou cinq reprises. Les valets reprirent où leurs maîtres +avoient quitté et rirent à leur tour. Ce que la jeune mariée trouva si +plaisant, que, s'ebouffant[263] de rire en commençant de boire, elle +couvrit le visage de sa belle-mère et celui de son mari de la plus +grande partie de ce qui etoit dans son verre, et distribua le reste sur +la table et sur les habits de ceux qui y etoient assis. On recommença à +rire, et la Bouvillon fut la seule qui n'en rit point, mais qui rougit +beaucoup et regarda d'un oeil courroucé sa pauvre bru, ce qui rabattit +un peu sa joie. Enfin on acheva de rire, parceque l'on ne peut pas rire +toujours, on s'essuya les yeux, la Bouvillon et son fils s'essuyèrent le +vin qui leur degouttoit des yeux et du visage, et la jeune mariée leur +en fit des excuses, ayant encore bien de la peine à s'empêcher de rire. +Le Destin mit son assiette au milieu de la table et chacun y prit ce qui +lui appartenoit. On ne put parler d'autre chose tant que le souper dura, +et la raillerie, bonne ou mauvaise, en fut poussée bien loin, quoique le +sérieux dont s'arma mal à propos madame Bouvillon troublât, en quelque +façon, la gaité de la compagnie. + +[Note 263: Et non s'étouffant ou s'epouffant, comme mettent la +plupart des éditions. S'ebouffer de rire se disoit dans le style +burlesque et familier pour éclater de rire: + + Ne manque donc pas de les dire, + Dit Mome; s'ébouffant de rire. + (Typhon, ch. 2.)] + +Aussitôt qu'on eut desservi, les dames se retirèrent dans leur chambre; +l'avocat et le gentilhomme se firent donner des cartes et jouèrent au +piquet. La Garouffière et le Destin, qui n'etoient pas de ceux qui ne +sçavent que faire quand ils ne jouent point, s'entretinrent ensemble +fort spirituellement, et firent peut-être une des plus belles +conversations qui se soit jamais faite dans une hôtellerie du bas Maine. +La Garouffière parla à dessein de tout ce qu'il croyoit devoir être le +plus caché à un comédien, de qui l'esprit a ordinairement de plus +etroites limites que la memoire, et le Destin en discourut comme un +homme fort eclairé et qui sçavoit bien son monde. Entr'autres choses, il +fit avec tout le discernement imaginable la distinction des femmes qui +ont beaucoup d'esprit et qui ne le font paroître que quand elles ont à +s'en servir d'avec celles qui ne s'en servent que pour le faire +paroître[264], et de celles qui envient aux mauvais plaisans leurs +qualités de drôles et de bons compagnons, qui rient des allusions et +equivoques licencieuses, qui en font elles-mêmes, et, pour tout dire, +qui sont des rieuses de quartier, d'avec celles qui font la plus aimable +partie du beau monde et qui sont de la bonne cabale[265]. Il parla aussi +des femmes qui sçavent aussi bien ecrire que les hommes qui s'en mêlent, +et quand elles ne donnent point au public les productions de leur +esprit, qui ne le font que par modestie[266]. La Garouffière, qui etoit +fort honnête homme et qui se connoissoit bien en honnêtes gens, ne +pouvoit comprendre comment un comedien de campagne pouvoit avoir une si +parfaite connoissance de la veritable honnêteté[267]. Cependant qu'il +admire en soi-même, et que l'avocat et le gentilhomme, qui ne jouoient +plus parcequ'ils s'étoient querellés sur une carte tournée, bâilloient +frequemment de trop grande envie de dormir, on leur vint dresser trois +lits dans la chambre où ils avoient soupé, et le Destin se retira dans +celle de ses camarades, où il coucha avec Leandre. + +[Note 264: Scarron fait probablement allusion ici à la +surintendante, à qui cette seconde partie est dédiée, et à qui il a dit +dans son épître liminaire: «Vous avez beaucoup d'esprit, sans ambition +de le faire paroître.»] + +[Note 265: De la bonne société.] + +[Note 266: Cette modestie dont parle Scarron se remarque en effet +dans plusieurs femmes célèbres du temps, qui donnèrent au public les +productions de leur esprit, mais sans les signer de leurs noms et sous +le couvert de tel ou tel écrivain de profession. Telles furent +mademoiselle de Scudéry, madame de La Fayette, mademoiselle de +Montpensier, etc. Mais étoit-ce bien modestie de la part de la grande +Mademoiselle?] + +[Note 267: Bussy, qui devoit s'y connoître, a donné, dans une de ses +lettres à Corbinelli (6 mars 1679), une définition de ce qu'on entendoit +au XVIIe siècle par ce mot d'honnête homme, qui se rencontre si souvent +dans le Roman comique: «L'honnête homme, dit-il, est un homme poli et +qui sçait vivre.» Mais il faut bien saisir la signification et l'étendue +du mot poli, qui comprenoit l'instruction, l'éducation, d'un homme fait +aux belles manières et à la bonne société, en un mot l'humanitas et +l'urbanitas des Latins. Cf. La Bruyère, Des jugements, et les Loix de la +galanterie, dont l'auteur définit l'honnête homme «un vrai galant».] + + + + +CHAPITRE IX. + +Autre disgrace de Ragotin. + +La Rancune et Ragotin couchèrent ensemble; pour l'Olive, il passa une +partie de la nuit à recoudre son habit, qui s'étoit decousu en plusieurs +endroits quand il s'etoit harpé avec le colère Ragotin. Ceux qui ont +connu particulierement ce petit Manceau ont remarqué que toutes les fois +qu'il avoit à se gourmer contre quelqu'un, ce qui lui arrivoit souvent, +il avoit toujours decousu ou dechiré les habits de son ennemi, en tout +ou en partie. C'etoit son coup sûr, et qui eût eu à faire contre lui à +coups de poings en combat assigné, eût pu defendre son habit comme on +defend le visage en faisant des armes. La Rancune lui demanda, en se +couchant, s'il se trouvoit mal, parcequ'il avoit fort mauvais visage; +Ragotin lui dit qu'il ne s'etoit jamais mieux porté. Ils ne furent pas +long-temps à s'endormir, et bien en prit à Ragotin de ce que la Rancune +respecta la bonne compagnie qui etoit arrivée dans l'hôtellerie et n'en +voulut pas troubler le repos; sans cela le petit homme eût mal passé la +nuit. L'Olive cependant travailloit à son habit, et après y avoir fait +tout ce qu'il y avoit à faire, il prit les habits de Ragotin, et aussi +adroitement qu'auroit fait un tailleur il en etrecit le pourpoint et les +chausses, et les remit en leur place, et ayant passé la plus grande +partie de la nuit à coudre et à decoudre, se coucha dans le lit où +dormoient Ragotin et la Rancune. + +On se leva de bonne heure, comme on fait toujours dans les hôtelleries, +où le bruit commence avec le jour. La Rancune dit encore à Ragotin qu'il +avoit mauvais visage; l'Olive lui dit la même chose. Il commença de le +croire, et, trouvant en même temps son habit trop etroit de plus de +quatre doigts, il ne douta plus qu'il n'eût enflé d'autant dans le peu +de temps qu'il avoit dormi, et s'effraya fort d'une enflure si +subite[268]. La Rancune et l'Olive lui exageroient toujours son mauvais +visage, et le Destin et Leandre, qu'ils avoient avertis de la tromperie, +lui dirent aussi qu'il etoit fort changé. Le pauvre Ragotin en avoit la +larme à l'oeil; le Destin ne put s'empêcher d'en sourire, dont il se +fâcha bien fort. Il alla dans la cuisine de l'hôtellerie, où tout le +monde lui dit ce que lui avoient dit les comediens, même les gens du +carrosse, qui, ayant une grande traite à faire, s'etoient levés de bonne +heure. Ils firent dejeuner les comediens avec eux, et tout le monde but +à la santé de Ragotin malade, qui, au lieu de leur en faire civilité, +s'en alla grondant contre eux et fort desolé chez le chirurgien du +bourg, à qui il rendit compte de son enflure. Le chirurgien discourut de +la cause et de l'effet de son mal, qu'il connoissoit aussi peu que +l'algèbre, et lui parla un quart d'heure durant en termes de son art, +qui n'etoient non plus à propos au sujet que s'il lui eût parlé du +prêtre Jean[269]. Ragotin s'en impatienta, et lui demanda, jurant Dieu +admirablement bien pour un petit homme, s'il n'avoit autre chose à lui +dire. Le chirurgien vouloit encore raisonner; Ragotin le voulut battre, +et l'eût fait s'il ne se fût humilié devant ce colère malade, à qui il +tira trois palettes de sang et lui ventouza les épaules, vaille que +vaille. La cure venoit d'être achevée quand Leandre vint dire à Ragotin +que, s'il lui vouloit promettre de ne se fâcher point, il lui +apprendroit une mechanceté qu'on lui avoit faite. Il promit plus que +Leandre ne voulut, et jura sur sa damnation eternelle de tenir tout ce +qu'il promettoit. Leandre dit qu'il vouloit avoir des temoins de son +serment, et le remena dans l'hôtellerie, où, en la presence de tout ce +qu'il y avoit de maîtres et de valets, il le fit jurer de nouveau, et +lui apprit qu'on lui avoit etreci ses habits. Ragotin d'abord en rougit +de honte, et puis, pâlissant de colère, il alloit enfreindre son +horrible serment, quand sept ou huit personnes se mirent à lui faire des +remontrances à la fois, avec tant de vehemence, que, bien qu'il jurât de +toute sa force, on n'en entendit rien. Il cessa de parler, mais les +autres ne cessèrent pas de lui crier aux oreilles, et le firent si +long-temps que le pauvre homme en pensa perdre l'ouïe. Enfin, il s'en +tira mieux qu'on ne pensoit, et se mit à chanter de toute sa force les +premières chansons qui lui vinrent à la bouche, ce qui changea le grand +bruit de voix confuses en de grands eclats de risées, qui passèrent des +maîtres aux valets, et du lieu où se passa l'action dans tous les +endroits de l'hôtellerie, où differents sujets attiroient differentes +personnes. + +[Note 268: Tallemant nous apprend qu'une des malices favorites de la +marquise de Rambouillet envers les habitués de son hôtel étoit de leur +jouer le même tour que l'Olive et la Rancune jouent ici à Ragotin. On +étrécit une nuit tous les pourpoints du comte de Guiche; puis, le +lendemain, on lui fit croire qu'il étoit enflé pour avoir trop mangé de +champignons la veille au soir, et, comme Ragotin, il crut à une maladie +sérieuse, jusqu'à ce qu'on lui eût découvert la vérité. (Histor. de la +marq. de Rambouillet.) C'étoit peut-être aux traditions du lieu que +Scarron avoit emprunté cette plaisanterie, souvent répétée depuis, et +que Paul de Kock s'est bien gardé de négliger dans ses romans.] + +[Note 269: La tradition du Prêtre Jean, c'est-à-dire d'un souverain +de l'extrémité de l'Orient qui réunissoit l'autorité du sacerdoce à +celle de l'empire, commença à se répandre vers 1145, et s'accrédita +bientôt sans la moindre contestation. Depuis lors, les allusions au +Prêtre Jean, dont le nom étoit pour ainsi dire passé en proverbe, +fourmillent dans notre littérature, surtout dans les écrivains comiques +et satiriques. V. les Nouvelles de la terre de Prestre Jehan, avec le +Préliminaire, à la suite de la Nouvelle fabrique des excellens traits de +verité, édit. Jannet.] + +Tandis que le bruit de tant de personnes qui rioient ensemble diminue +peu à peu et se perd dans l'air, de la façon à peu près que fait la voix +des echos, le chronologiste fidèle finira le present chapitre sous le +bon plaisir du lecteur benevole ou malevole, ou tel que le ciel l'aura +fait naître. + + + + +CHAPITRE X. + +Comment madame Bouvillon ne put resister à une tentation et eut une +bosse au front. + +Le carrosse, qui avoit à faire une grande journée, fut prêt de bonne +heure. Les sept personnes qui l'emplissoient à bonne mesure s'y +entassèrent; il partit, et à dix pas de l'hôtellerie l'essieu se rompit +par le milieu. Le cocher en maudit sa vie; on le gronda comme s'il eût +eté responsable de la durée d'un essieu. Il se fallut tirer du carrosse +un à un et reprendre le chemin de l'hôtellerie. Les habitans du carrosse +echoué furent fort embarrassés quand on leur dit qu'en tout le pays il +n'y avoit point de charron plus près que celui d'un gros bourg à trois +lieues de là. Ils tinrent conseil et ils ne resolurent rien, voyant bien +que leur carrosse ne seroit pas en etat de rouler que le jour suivant. +La Bouvillon, qui s'etoit conservé une grande autorité sur son fils, +parceque tout le bien de la maison venoit d'elle, lui commanda de monter +sur un des chevaux qui portoient les valets de chambre, et de faire +monter sa femme sur l'autre, pour aller rendre visite à un vieil oncle +qu'elle avoit, curé du même bourg où on etoit allé chercher un charron. +Le seigneur de ce bourg etoit parent du conseiller et connu de l'avocat +et du gentilhomme. Il leur prit envie de l'aller voir de compagnie. +L'hôtesse leur fit trouver des montures en les louant un peu cher, et +ainsi la Bouvillon, seule de sa troupe, demeura dans l'hôtellerie, se +trouvant un peu fatiguée ou feignant de l'être, outre que sa taille +ronde ne lui permettoit pas de monter même sur un âne, quand on en +auroit pu trouver d'assez forts pour la porter. Elle envoya sa servante +au Destin le prier de venir dîner avec elle, et en attendant le dîner se +recoiffa, frisa et poudra, se mit un tablier et un peignoir à dentelle, +et d'un collet de point de Gênes de son fils[270] se fit une cornette. +Elle tira d'une cassette une des jupes de noce de sa bru et s'en para; +enfin elle se transforma en une petite nymphe replette. Le Destin eût +bien voulu dîner en liberté avec ses camarades; mais comment eût-il +refusé sa très humble servante madame Bouvillon, qui l'envoya querir +pour dîner aussitôt que l'on eût servi? Le Destin fut surpris de la voir +si gaillardement vêtue. Elle le reçut d'un visage riant, lui prit les +mains pour les faire laver, et les lui serra d'une manière qui vouloit +dire quelque chose. Il songeoit moins à dîner qu'au sujet pourquoi il en +avoit eté prié; mais la Bouvillon lui reprocha si souvent qu'il ne +mangeoit point qu'il ne s'en put defendre. Il ne sçavoit que lui dire, +outre qu'il parloit peu de son naturel. Pour la Bouvillon, elle n'etoit +que trop ingenieuse à trouver matière de parler. Quand une personne qui +parle beaucoup se rencontre tête à tête avec une autre qui ne parle +guère et qui ne lui repond pas, elle en parle davantage: car, jugeant +d'autrui par soi-même et voyant qu'on n'a point reparti à ce qu'elle a +avancé comme elle auroit fait en pareille occasion, elle croit que ce +qu'elle a dit n'a pas assez plu à son indifferent auditeur; elle veut +reparer sa faute par ce qu'elle dira, qui vaut le plus souvent encore +moins que ce qu'elle a dejà dit, et ne deparle point tant qu'on a de +l'attention pour elle. On s'en peut separer; mais, parcequ'il se trouve +de ces infatigables parleurs qui continuent de parler seuls quand ils +s'en sont mis en humeur en compagnie, je crois que le mieux que l'on +puisse faire avec eux, c'est de parler autant et plus qu'eux, s'il se +peut. Car tout le monde ensemble ne retiendra pas un grand parleur +auprès d'un autre qui lui aura rompu le dé et le voudra faire auditeur +par force. J'appuie cette reflexion-là sur plusieurs experiences, et +même je ne sçais si je ne suis point de ceux que je blâme. Pour la +non-pareille Bouvillon, elle etoit la plus grande diseuse de rien qui +ait jamais eté; et non seulement elle parloit seule, mais aussi elle se +repondoit. La taciturnité du Destin lui faisant beau jeu, et ayant +dessein de lui plaire, elle battit un grand pays. Elle lui conta tout ce +qui se passoit dans la ville de Laval, où elle faisoit sa demeure, lui +en fit l'histoire scandaleuse, et ne dechira point de particulier ou de +famille entière qu'elle ne tirât du mal qu'elle en disoit matière de +dire du bien d'elle, protestant à chaque defaut qu'elle remarquoit en +son prochain que, pour elle, encore qu'elle eût plusieurs defauts, elle +n'avoit pas celui dont elle parloit. Le Destin en fut fort mortifié au +commencement et ne lui repondoit point; mais enfin il se crut obligé de +sourire de temps en temps et de dire quelquefois ou: «Cela est fort +plaisant», ou: «Cela est fort etrange»; et le plus souvent il dit l'un +et l'autre fort mal à propos. + +[Note 270: La vogue des dentelles d'Italie,--point de Gênes, point +de Venise, point de Raguse,--commencée vers la fin du XVIe siècle, se +prolongea jusqu'à la fin du XVIIe. «On portoit en ce temps-là, dit +Saint-Simon en parlant de l'année 1640, force points de Gênes, qui +étoient extrêmement chers. C'étoit la grande parure et la parure de tout +âge.» Les choses en vinrent si loin qu'on fut obligé de refréner ce luxe +par l'édit du 27 novembre 1660. V. Molière, Ecole des Maris, act. 2, sc. +9, et la Revolte des passemens, dans le 1er vol. des Var. hist. et +litt., chez M. Jannet. Le collet de point de Gênes que portoit le fils +de madame Bouvillon étoit sans doute un «de ces grands collets jusqu'au +nombril pendants» dont parle Sganarelle.] + +On desservit quand le Destin cessa de manger. Madame Bouvillon le fit +asseoir auprès d'elle sur le pied d'un lit, et sa servante, qui laissa +sortir celles de l'hôtellerie les premières, en sortant de la chambre +tira la porte après elle. La Bouvillon, qui crut peut-être que le Destin +y avoit pris garde, lui dit: «Voyez un peu cette etourdie qui a fermé la +porte sur nous!--Je l'irai ouvrir s'il vous plaît, lui repondit le +Destin.--Je ne dis pas cela, repondit la Bouvillon en l'arrêtant; mais +vous sçavez bien que deux personnes seules enfermées ensemble, comme ils +peuvent faire ce qu'il leur plaira, on en peut aussi croire ce que l'on +voudra.--Ce n'est pas des personnes qui vous ressemblent que l'on fait +des jugemens temeraires, lui repartit le Destin.--Je ne dis pas cela, +dit la Bouvillon; mais on ne peut avoir trop de precaution contre la +medisance.--Il faut qu'elle ait quelque fondement, lui repartit le +Destin, et pour ce qui est de vous et de moi, l'on sçait bien le peu de +proportion qu'il y a entre un pauvre comedien et une femme de votre +condition. Vous plaît-il donc, continua-t-il, que j'aille ouvrir la +porte?--Je ne dis pas cela[271], dit la Bouvillon en l'allant fermer au +verrou: car, ajouta-t-elle, peut-être qu'on ne prendra pas garde si elle +est fermée ou non, et, fermée pour fermée, il vaut mieux qu'elle ne se +puisse ouvrir que de notre consentement.» L'ayant fait comme elle +l'avoit dit, elle approcha du Destin son gros visage fort enflammé et +ses petits yeux fort etincelans, et lui donna bien à penser de quelle +façon il se tireroit à son honneur de la bataille que vraisemblablement +elle lui alloit presenter. La grosse sensuelle ôta son mouchoir de col +et etala aux yeux du Destin (qui n'y prenoit pas grand plaisir) dix +livres de tetons pour le moins, c'est à dire la troisième partie de son +sein, le reste etant distribué à poids egal sous ses deux aisselles. Sa +mauvaise intention la faisant rougir (car elles rougissent aussi, les +devergondées), sa gorge n'avoit pas moins de rouge que son visage, et +l'un et l'autre ensemble auroient été pris de loin pour un tapabor[272] +d'écarlate. Le Destin rougissoit aussi, mais de pudeur, au lieu que la +Bouvillon, qui n'en avoit plus, rougissoit je vous laisse à penser de +quoi. Elle s'ecria qu'elle avoit quelque petite bête dans le dos, et, se +remuant en son harnois, comme quand on y sent quelque demangeaison, elle +pria le Destin d'y fourrer la main. Le pauvre garçon le fit en +tremblant, et cependant la Bouvillon, lui tâtant les flancs au defaut du +pourpoint, lui demanda s'il n'etoit point chatouilleux. Il falloit +combattre ou se rendre, quand Ragotin se fit ouïr de l'autre côté de la +porte, frappant des pieds et des mains comme s'il l'eût voulu rompre et +criant au Destin qu'il ouvrît promptement. Le Destin tira sa main du dos +suant de la Bouvillon pour aller ouvrir à Ragotin, qui faisoit toujours +un bruit de diable; et voulant passer entre elle et la table assez +adroitement pour ne la pas toucher, il rencontra du pied quelque chose +qui le fit broncher et se choqua la tête contre un banc assez rudement +pour en être quelque temps etourdi. La Bouvillon cependant, ayant repris +son mouchoir à la hâte, alla ouvrir à l'impetueux Ragotin, qui en même +temps, poussant la porte de l'autre côté de toute sa force, la fit +donner si rudement contre le visage de la pauvre dame qu'elle en eut le +nez ecaché et de plus une bosse au front grosse comme le poing. Elle +cria qu'elle etoit morte. Le petit etourdi ne lui en fit pas la moindre +excuse, et, sautant et repetant: «Mademoiselle Angelique est trouvée, +mademoiselle Angelique est ici», pensa mettre en colère le Destin, qui +appeloit tant qu'il pouvoit la servante de la Bouvillon au secours de sa +maîtresse et n'en pouvoit être entendu, à cause du bruit de Ragotin. +Cette servante enfin apporta de l'eau et une serviette blanche. Le +Destin et elle reparèrent le mieux qu'ils purent le dommage que la porte +trop rudement poussée avoit fait à la pauvre dame. Quelque impatience +qu'eût le Destin de sçavoir si Ragotin disoit vrai, il ne suivit point +son impetuosité, et ne quitta point la Bouvillon que son visage ne fût +lavé et essuyé et la bosse de son front bandée, non sans appeler souvent +Ragotin etourdi, qui pour tout cela ne laissa pas de le tirailler pour +le faire venir où il avoit envie de le conduire. + +[Note 271: Est-ce à Mme Bouvillon qu'Alceste auroit emprunté la +répétition de son fameux «Je ne dis pas cela?»] + +[Note 272: Espèce de bonnet à l'angloise, qui servoit pour le jour +et la nuit, et dont on abattoit les bords pour se garantir le visage. +(Dict. de Leroux et de Furetière.) Scarron, dans le Virgile travesti +(liv. 8), cite les tapabors parmi les seize espèces de couvre-chefs +qu'il énumère. + +Ce mot de tapabor, comme celui de tabar (manteau), venoit probablement +de l'espagnol tapar (courir), en provençal tapa. V. Rev. fr., nouv. +série, no 78, p. 367, art. de M. Th. Bernard.] + + + + +CHAPITRE XI. + +Des moins divertissans du present volume. + +Il etoit vrai que mademoiselle Angelique venoit d'arriver, conduite par +le valet de Leandre. Ce valet eut assez d'esprit pour ne donner point à +connoître que Leandre fût son maître, et mademoiselle Angelique fit +l'etonnée de le voir si bien vêtu, et fit par adresse ce que la Rancune +et l'Olive avoient fait tout de bon. Leandre demandoit à mademoiselle +Angelique et à son valet, qu'il faisoit passer pour un de ses amis, où +et comment il l'avoit trouvée, lorsque Ragotin entra, menant le Destin +comme en triomphe, ou plutôt le traînant après soi, parcequ'il n'alloit +pas assez vite au gré de son esprit chaud. Le Destin et Angelique +s'embrassèrent avec de grands temoignages d'amitié, et avec cette +tendresse que ressentent les personnes qui s'aiment quand, après une +longue absence, ou quand n'esperant plus de se revoir, elles se trouvent +ensemble par une rencontre inopinée. Leandre et elle ne se caressèrent +que de leurs yeux, qui se dirent bien des choses, si peu qu'ils se +regardèrent, remettant le reste à la première entrevue particulière. + +Cependant le valet de Leandre commença sa narration, et dit à son +maître, comme s'il eût parlé à son ami, qu'après qu'il l'eut quitté pour +suivre les ravisseurs d'Angelique, comme il l'en avoit prié, il ne les +avoit perdus de vue qu'à la couchée, et le lendemain jusqu'à un bois, à +l'entrée duquel il avoit eté etonné d'y trouver mademoiselle Angelique +seule, à pied et fort eplorée. Et il ajouta que, lui ayant dit qu'il +etoit ami de Leandre et que c'etoit à sa prière qu'il la suivoit, elle +s'etoit fort consolée et l'avoit conjuré de la conduire au Mans ou de la +mener auprès de Leandre, s'il sçavoit où le trouver. «C'est, +continua-t-il, à mademoiselle à vous dire pourquoi ceux qui l'enlevoient +l'ont ainsi abandonnée: car je ne lui en ai osé parler, la voyant si +affligée pendant le chemin que nous avons fait ensemble que j'ai eu +souvent peur que ses sanglots ne la suffoquassent.» + +Les moins curieux de la compagnie eurent grande impatience d'apprendre +de mademoiselle Angelique une aventure qui leur sembloit si etrange. Car +que pouvoit-on se figurer d'une fille enlevée avec tant de violence, et +rendue ou bien abandonnée si facilement, et sans que les ravisseurs y +fussent forcés? Mademoiselle Angelique pria qu'on fît en sorte qu'elle +se pût coucher; mais, l'hôtellerie etant pleine, le bon curé lui fit +donner une chambre chez sa soeur[273], qui logeoit dans la maison +voisine, et qui etoit veuve d'un des plus riches fermiers du pays. +Angelique n'avoit pas si grand besoin de dormir que de se reposer; c'est +pourquoi le Destin et Leandre l'allèrent trouver aussitôt qu'ils sçurent +qu'elle etoit dans son lit. Encore qu'elle fût bien aise que le Destin +fût confident de son amour, elle ne le pouvoit regarder sans rougir. Le +Destin eut pitié de sa confusion, et, pour l'occuper à autre chose qu'à +se defaire, la pria de leur conter ce que le valet de Leandre ne leur +avoit pu dire; ce qu'elle fit en cette sorte: + +[Note 273: Pour la justification de ces bons rapports que Scarron +établit entre des comédiens et des gens d'église, on peut consulter +Chappuzeau (Le théât. fr., liv. 3, 5): leur assiduité (des acteurs) aux +exercices pieux. De même les acteurs nomades que nous montre Rojas dans +le Voyage amusant, au milieu de leur vie peu réglée, sont dévots, +assistent à la messe et font partie de confréries pieuses. V. aussi plus +loin une de nos notes, 3e part, du Rom. com., ch. 6.] + +«Vous vous pouvez bien figurer quelle fut la surprise de ma mère et la +mienne, lorsque, nous promenant dans le parc de la maison où nous +etions, nous en vîmes ouvrir une petite porte qui donnoit dans la +campagne, et entrer par là cinq ou six hommes qui se saisirent de moi, +sans presque regarder ma mère, et m'emportèrent demi-morte de frayeur +jusque auprès de leurs chevaux. Ma mère, que vous sçavez être une des +plus resolues femmes du monde, se jeta toute furieuse sur le premier +qu'elle trouva, et le mit en si pitoyable etat que, ne pouvant se tirer +de ses mains, il fut contraint d'appeler ses compagnons à son aide. +Celui qui le secourut, et qui fut assez lâche pour battre ma mère; comme +je l'en ouïs vanter par le chemin, etoit l'auteur de l'entreprise. Il ne +s'approcha point de moi tant que la nuit dura, pendant laquelle nous +marchâmes comme des gens qui fuient et que l'on suit. Si nous eussions +passé par des lieux habités, mes cris etoient capables de les faire +arrêter; mais ils se detournèrent autant qu'ils purent de tous les +villages qu'ils trouvèrent, à la reserve d'un hameau, dont je reveillai +tous les habitans par mes cris. Le jour vint; mon ravisseur s'approcha +de moi, et ne m'eut pas sitôt regardée au visage que, faisant un grand +cri, il assembla ses compagnons et tint avec eux un conseil qui dura à +mon avis près d'une demi-heure. Mon ravisseur me paroissoit aussi enragé +que j'etois affligée. Il juroit à faire peur à tous ceux qui +l'entendoient, et querella presque tous ses camarades. Enfin leur +conseil tumultueux finit, et je ne sçais ce qu'on y avoit resolu. On se +remit à marcher, et je commençai à n'être plus traitée si +respectueusement que je l'avois eté. Ils me querelloient toutes les fois +qu'ils m'entendoient plaindre, et faisoient des imprecations contre moi, +comme si je leur eusse fait bien du mal. Ils m'avoient enlevée comme +vous avez vu avec un habit de theâtre, et, pour le cacher, ils m'avoient +couverte d'une de leurs casaques. Ils trouvèrent un homme sur le chemin, +de qui ils s'informèrent de quelque chose. Je fus bien etonnée de voir +que c'etoit Leandre, et je crois qu'il fut bien surpris de me +reconnoître, ce qu'il fit aussitôt que mon habit, que je decouvris +exprès et qui lui etoit fort connu, lui frappa la vue en même temps +qu'il me vit au visage. Il vous aura dit ce qu'il fit. Pour moi, voyant +tant d'epées tirées sur Leandre, je m'evanouis entre les mains de celui +qui me tenoit embrassée sur son cheval, et, quand je revins de mon +evanouissement, je vis que nous marchions, et ne vis plus Leandre. Mes +cris en redoublèrent, et mes ravisseurs, dont il y en avoit un de +blessé, prirent leur chemin à travers les champs et s'arrêtèrent hier +dans un village, où ils couchèrent comme des gens de guerre. Ce matin, à +l'entrée d'un bois, ils ont rencontré un homme qui conduisoit une +demoiselle à cheval. Ils l'ont demasquée, l'ont reconnue, et, avec toute +la joie que font paroître ceux qui trouvent ce qu'ils cherchent, l'ont +emmenée, après avoir donné quelques coups à celui qui la conduisoit. +Cette demoiselle faisoit des cris autant que j'en avois fait, et il me +sembloit que sa voix ne m'etoit pas inconnue. Nous n'avions pas avancé +cinquante pas dans le bois que celui que je vous ai dit paroître le +maître des autres s'approcha de l'homme qui me tenoit, et lui dit +parlant de moi: «Fais mettre pied à terre à cette crieuse.» Il fut obéi; +ils me laissèrent, se derobèrent à ma vue, et je me trouvai seule et à +pied. L'effroi que j'eus de me voir seule eût eté capable de me faire +mourir, si monsieur, qui m'a conduite ici, et qui nous suivoit de loin, +comme il vous a dit, ne m'eût trouvée. Vous savez tout le reste; mais, +continua-t-elle, adressant la parole au Destin, je crois vous devoir +dire que la demoiselle qu'ils m'ont ainsi preferée ressemble à votre +soeur ma compagne, a même son de voix, et que je ne sçais qu'en croire: +car l'homme qui etoit avec elle ressemble au valet que vous avez pris +depuis que Leandre vous a quitté, et je ne puis m'ôter de l'esprit que +ce ne soit lui-même.--Que me dites-vous là! dit alors le Destin, fort +inquiet.--Ce que je pense, lui repondit Angelique. On peut, +continua-t-elle, se tromper à la ressemblance des personnes, mais j'ai +grand'peur de ne m'être pas trompée.--J'en ai grand'peur aussi, repartit +le Destin, le visage tout changé, et je crois avoir un ennemi dans la +province de qui je dois tout craindre. Mais qui auroit mis à l'entrée de +ce bois ma soeur, que Ragotin quitta hier au Mans? Je vais prier +quelqu'un de mes camarades d'y aller en diligence, et je l'attendrai ici +pour determiner ce que j'aurai à faire selon les nouvelles qu'il +m'apprendra.» + +Comme il achevoit ces paroles, il s'ouït appeler dans la rue; il regarda +par la fenêtre, et vit M. de la Garouffière qui etoit revenu de sa +visite et qui lui dit qu'il avoit une importante affaire à lui +communiquer. Il l'alla trouver et laissa Leandre et Angelique ensemble, +qui eurent ainsi la liberté de se caresser après une fâcheuse absence et +de se faire part des sentimens qu'ils avoient eus l'un pour l'autre. Je +crois qu'il y eût eu bien du plaisir à les entendre, mais il vaut mieux +pour eux que leur entrevue ait eté secrète. Cependant le Destin +demandoit à la Garouffière ce qu'il desiroit de lui. «Connoissez-vous un +gentilhomme nommé Verville et est-il de vos amis? lui dit la +Garouffière.--C'est la personne du monde à qui je suis le plus obligé et +que j'honore le plus, et je crois n'en être pas haï, dit le Destin.--Je +le crois, repartit la Garouffière; je l'ai vu aujourd'hui chez le +gentilhomme que j'etois allé voir; en dînant on a parlé de vous, et +Verville depuis n'a pu parler d'autre chose: il m'a fait cent questions +sur vous dont je ne l'ai pu satisfaire, et, sans la parole que je lui ai +donnée que je vous enverrois le trouver, ce qu'il ne doute point que +vous ne fassiez, il seroit venu ici, quoiqu'il ait des affaires où il +est.» + +Le Destin le remercia des bonnes nouvelles qu'il lui apprenoit, et, +s'etant informé du lieu où il trouveroit Verville, se resolut d'y aller, +esperant d'apprendre de lui des nouvelles de son ennemi Saldagne, qu'il +ne doutoit point être l'auteur de l'enlevement d'Angelique, et qu'il +n'eût aussi entre ses mains sa chère l'Etoile, s'il etoit vrai que ce +fût elle qu'Angelique pensoit avoir reconnue. Il pria ses camarades de +retourner au Mans rejouir la Caverne des nouvelles de sa fille +retrouvée, et leur fit promettre de lui renvoyer un homme exprès, ou que +quelqu'un d'eux reviendroit lui-même lui dire en quel etat seroit +mademoiselle de l'Etoile. Il s'informa de la Garouffière du chemin qu'il +devoit prendre et du nom du bourg où il devoit trouver Verville; il fit +promettre au curé que sa soeur auroit soin d'Angelique jusqu'à tant +qu'on la vînt querir du Mans, prit le cheval de Leandre et arriva devers +le soir dans le bourg qu'il cherchoit. Il ne jugea pas à propos d'aller +chercher lui-même Verville, de peur que Saldagne, qu'il croyoit dans le +pays, ne se rencontrât avec lui quand il l'aborderoit. Il descendit donc +dans une mechante hôtellerie, d'où il envoya un petit garçon dire à M. +de Verville que le gentilhomme qu'il avoit souhaité de voir le +demandoit. Verville le vint trouver, se jeta à son col et le tint +long-temps embrassé sans lui pouvoir parler, de trop de tendresse. + +Laissons-les s'entrecaresser comme deux personnes qui s'aiment beaucoup +et qui se rencontrent après avoir cru qu'elles ne se verroient jamais, +et passons au suivant chapitre. + + + + +CHAPITRE XII. + +Qui divertira peut-être aussi peu que le precedent. + +Verville et le Destin se rendirent compte de tout ce qu'ils ignoroient +des affaires de l'un et de l'autre. Verville lui dit des merveilles de +la brutalité de son frère Saint-Far et de la vertu de sa femme à la +souffrir; il exagera la felicité dont il jouissoit en possedant la +sienne, et lui apprit des nouvelles du baron d'Arques et de M. de +Saint-Sauveur. Le Destin lui conta toutes ses aventures sans lui rien +cacher, et Verville lui avoua que Saldagne etoit dans le pays, toujours +un fort malhonnête homme et fort dangereux, et lui promit, si +mademoiselle de l'Etoile etoit entre ses mains, de faire tout son +possible pour le decouvrir, et de servir le Destin et de sa personne et +de tous ses amis en tout ce qu'il en auroit affaire pour la delivrer. +«Il n'a point d'autre retraite dans le pays, lui dit Verville, que chez +mon père et chez je ne sçais quel gentilhomme qui ne vaut pas mieux que +lui, et qui n'est pas maître en sa maison, etant cadet des cadets. Il +faut qu'il nous revienne voir s'il demeure dans la province; mon père et +nous le souffrons à cause de l'alliance; Saint-Far ne l'aime plus, +quelque rapport qu'il y ait entre eux. Je suis donc d'avis que vous +veniez demain avec moi; je sçais où je vous mettrai; vous n'y serez vu +que de ceux que vous voudrez voir, et cependant je ferai observer +Saldagne, et on l'eclairera de si près qu'il ne fera rien que nous ne le +sçachions.» Le Destin trouva beaucoup de raison dans le conseil que lui +donnoit son ami, et resolut de le suivre. Verville retourna souper avec +le seigneur du bourg, vieil homme, son parent, et dont il pensoit +heriter, et le Destin mangea ce qu'il trouva dans son hôtellerie et se +coucha de bonne heure pour ne faire pas attendre Verville, qui faisoit +etat de partir de grand matin pour retourner chez son père. + +Ils partirent à l'heure arrêtée, et, durant trois lieues qu'ils firent +ensemble, s'entr'apprirent plusieurs particularités qu'ils n'avoient pas +eu le temps de se dire. Verville mit le Destin chez un valet qu'il avoit +marié dans le bourg, et qui y avoit une petite maison fort commode, à +cinq cents pas du château du baron d'Arques. Il donna ordre qu'il y fût +secretement, et lui promit de le revenir trouver bientôt. Il n'y avoit +pas plus de deux heures que Verville l'avoit quitté quand il le vint +retrouver, et lui dit en l'abordant qu'il avoit bien des choses à lui +dire. Le Destin pâlit et s'affligea par avance, et Verville, par avance, +lui fit esperer un remède au malheur qu'il lui alloit apprendre. «En +mettant pied à terre, lui dit-il, j'ai trouvé Saldagne, que l'on portoit +à quatre dans une chambre basse. Son cheval s'est abattu sous lui à une +lieue d'ici et l'a tout brisé; il m'a dit qu'il avoit à me parler, et +m'a prié de le venir trouver dans sa chambre aussitôt qu'un chirurgien +qui etoit present auroit vu sa jambe, qui est fort foulée de sa chute. +Lorsque nous avons eté seuls: «Il faut, m'a-t-il dit, que je vous revèle +toujours mes fautes, encore que vous soyez le moins indulgent de mes +censeurs et que votre sagesse fasse toujours peur à ma folie. Ensuite de +cela il m'a avoué qu'il avoit enlevé une comedienne[274] dont il avoit +eté toute sa vie amoureux, et qu'il me conteroit des particularités de +cet enlevement qui me surprendroient. Il m'a dit que ce gentilhomme que +je vous ai dit être de ses amis ne lui avoit pu trouver de retraite en +toute la province, et avoit eté obligé de le quitter et d'emmener avec +lui les hommes qu'il lui avoit fournis pour le servir dans son +entreprise, à cause qu'un de ses frères, qui se mêloit de faire des +convois de faux sel, etoit guetté par les archers des gabelles et avoit +besoin de ses amis pour se mettre à couvert. Tellement, m'a-t-il dit, +que, n'osant paroître dans la moindre ville, à cause que mon affaire a +fait grand bruit, je suis venu ici avec ma proie. J'ai prié ma soeur, +votre femme, de la retirer dans son appartement, loin de la vue du baron +d'Arques, dont je redoute la severité, et je vous conjure, puisque je ne +la puis garder ceans, et que je n'ai que deux valets, les plus sots du +monde, de me prêter le vôtre pour la conduire avec les miens jusqu'en la +terre que j'ai en Bretagne, où je me ferai porter aussitôt que je +pourrai monter à cheval. Il m'a demandé si je ne lui pourrois point +donner quelques hommes, outre mon valet: car, tout étourdi qu'il est, il +voit bien qu'il est bien difficile à trois hommes de mener loin une +fille enlevée sans son consentement. Pour moi, je lui ai fait la chose +fort aisée, ce qu'il a cru bientôt, comme les fous espèrent facilement. +Ses valets ne vous connaissent point, le mien est fort habile et m'est +fort fidèle. Je lui ferai dire à Saldagne qu'il aura avec lui un homme +de resolution de ses amis, ce sera vous; votre maîtresse en sera +avertie, et cette nuit, qu'ils font etat de faire grande traite à la +clarté de la lune, elle se feindra malade au premier village. Il faudra +s'arrêter; mon valet tâchera d'enivrer les hommes de Saldagne, ce qui +est fort aisé; il vous facilitera les moyens de vous sauver avec la +demoiselle, et, faisant accroire aux deux ivrognes que vous êtes dejà +allé après, il les menera par un chemin contraire au vôtre.» + +[Note 274: Il y a beaucoup d'enlèvements soit dans le Roman comique +proprement dit, soit dans les histoires subsidiaires qui y sont +intercalées. On aimeroît à voir dans les premiers une satire ou une +parodie comme Sorel en a fait en passant dans Le Berger extravagant +(liv. II), s'ils n'étoient racontés si sérieusement; mais il faut +simplement y voir une influence des romans héroïques à laquelle n'ont +pas su se dérober Scarron et son continuateur. Dans le Cyrus, Mandane +est enlevée quatre fois, et par quatre amoureux différents, ou même huit +fois, suivant Boileau. Aussi Minos s'écrie-t-il: «Voilà une beauté qui a +passé par bien des mains!» (Hér. de rom.). Et, dans Le Parnasse réformé, +Guéret, se ressouvenant de cet abus des enlèvements, prononce cet arrêt: +«Déclarons que nous ne reconnoissons pas pour héroïnes toutes les femmes +qui auront eté enlevées plus d'une fois.» (Art. 19.) Sarrazin a fait une +ballade pour chanter la mode des enlèvements par amour. Il faut dire que +les chroniqueurs du XVIIe siècle justifient sur ce point les romanciers +du reproche d'invraisemblance.] + +Le Destin trouva beaucoup de vraisemblance en ce que lui proposa +Verville, dont le valet, qu'il avoit envoyé querir, entra à l'heure même +dans la chambre. Ils concertèrent ensemble ce qu'ils avoient à faire. +Verville fut enfermé le reste du jour avec le Destin, ayant peine à le +quitter après une si longue absence, qui possible devoit être bientôt +suivie d'une autre plus longue encore. Il est vrai que le Destin espera +de voir Verville à Bourbon, où il devoit aller, et où le Destin lui +promit de faire aller sa troupe. + +La nuit vint. Le Destin se trouva au lieu assigné avec le valet de +Verville; les deux valets de Saldagne n'y manquèrent pas, et Verville +lui-même leur mit entre les mains mademoiselle de l'Etoile. Figurez-vous +la joie de deux jeunes amans, qui s'aimoient autant qu'on se peut aimer, +et la violence qu'ils se firent à ne se parler point. A demi-lieue de +là, l'Etoile commença de se plaindre; on l'exhorta d'avoir courage +jusqu'à un bourg distant de deux lieues, où l'on lui fit esperer qu'elle +se reposeroit. Elle feignit que son mal augmentoit toujours. Le valet de +Verville et le Destin en faisoient fort les empêchés pour preparer les +valets de Saldagne à ne trouver pas etrange que l'on s'arrêtât si près +du lieu d'où ils etoient partis. Enfin on arriva dans le bourg, et on +demanda à loger dans l'hôtellerie, qui heureusement se trouva pleine +d'hôtes et de buveurs. Mademoiselle de l'Etoile fit encore mieux la +malade à la chandelle qu'elle ne l'avoit fait dans l'obscurité. Elle se +coucha tout habillée et pria qu'on la laissât reposer seulement une +heure, et dit qu'après cela elle croyoit pouvoir monter à cheval. Les +valets de Saldagne, de francs ivrognes, laissèrent tout faire au valet +de Verville, qui etoit chargé des ordres de leur maître, et +s'attachèrent bientôt à quatre ou cinq paysans, ivrognes aussi grands +qu'eux. Les uns et les autres se mirent à boire sans songer à tout le +reste du monde. Le valet de Verville de temps en temps buvoit un coup +avec eux pour les mettre en train, et, sous prétexte d'aller voir +comment se portoit la malade pour partir le plus tôt qu'elle le +pourroit, il l'alla faire remonter à cheval, et le Destin aussi, qu'il +informa du chemin qu'il devoit prendre. Il retourna à ses buveurs, leur +dit qu'il avoit trouvé leur demoiselle endormie, et que c'etoit signe +qu'elle seroit bientôt en etat de monter à cheval. Il leur dit aussi que +le Destin s'etoit jeté sur un lit, et puis se mit à boire et à porter +des santés aux deux valets de Saldagne, qui avoient dejà la leur fort +endommagée. Ils burent avec excès, s'enivrèrent de même et ne purent +jamais se lever de table. On les porta dans une grange, car ils eussent +gâté les lits où on les eût couchés. Le valet de Verville fit l'ivrogne, +et, ayant dormi jusqu'au jour, reveilla brusquement les valets de +Saldagne, leur disant d'un visage fort affligé que leur demoiselle +s'etoit sauvée, qu'il avoit fait partir après son camarade, et qu'il +falloit monter à cheval et se separer pour ne la manquer pas. Il fut +plus d'une heure à leur faire comprendre ce qu'il leur disoit, et je +crois que leur ivresse dura plus de huit jours. Comme toute l'hôtellerie +s'etoit enivrée cette nuit-là, jusqu'à l'hôtesse et aux servantes, on ne +songea seulement pas à s'informer ce qu'etoient devenus le Destin et sa +demoiselle, et même je crois que l'on ne se souvint non plus d'eux que +si on ne les eût jamais vus. + +Cependant que tant de gens cuvent leur vin, que le valet de Verville +fait l'inquieté et presse les valets de Saldagne de partir, et que ces +deux ivrognes ne s'en hâtent pas davantage, le Destin gagne pays avec sa +chère mademoiselle de l'Etoile, ravi de joie de l'avoir retrouvée et ne +doutant point que le valet de Verville n'eût fait prendre à ceux de +Saldagne un chemin contraire au sien. La lune etoit alors fort claire, +et ils etoient dans un grand chemin aisé à suivre et qui les conduisoit +à un village où nous les allons faire arriver dans le suivant chapitre. + + + + +CHAPITRE XIII. + +Mechante action du sieur de la Rappinière. + +Le Destin avoit grande impatience de sçavoir de sa chère l'Etoile par +quelle aventure elle s'etoit trouvée dans le bois où Saldagne l'avoit +prise, mais il avoit encore plus grande peur d'être suivi. Il ne songea +donc qu'à piquer sa bête, qui n'etoit pas fort bonne, et à presser de la +voix et d'une houssine qu'il rompit à un arbre le cheval de l'Etoile, +qui etoit une puissante haquenée[275]. Enfin, les deux jeunes amans se +rassurèrent, et, s'étant dit quelques douces tendresses (car il y avoit +lieu d'en dire après ce qui venoit d'arriver; et, pour moi, je n'en +doute point, quoique je n'en sçache rien de particulier); après donc +s'être bien attendri le coeur l'un à l'autre, l'Etoile fit sçavoir au +Destin tous les bons offices qu'elle avoit rendus à la Caverne: «Et je +crains bien, lui dit-elle, que son affliction ne la fasse malade, car je +n'en vis jamais une pareille. Pour moi, mon cher frère, vous pouvez bien +penser que j'eus autant besoin de consolation qu'elle, depuis que votre +valet, m'ayant amené un cheval de votre part, m'apprit que vous aviez +trouvé les ravisseurs d'Angelique et que vous en aviez eté fort +blessé.--Moi blessé! interrompit le Destin; je ne l'ai point eté ni en +danger de l'être, et je ne vous ai point envoyé de cheval: il y a +quelque mystère ici que je ne comprends point. Je me suis aussi tantôt +etonné de ce que vous m'avez si souvent demandé comment je me portois et +si je n'etois point incommodé d'aller si vite.--Vous me rejouissez et +m'affligez tout ensemble, lui dit l'Etoile; vos blessures m'avoient +donné une terrible inquietude, et ce que vous me venez de dire me fait +croire que votre valet a eté gagné par nos ennemis pour quelque mauvais +dessein qu'on a contre nous.--Il a plutôt eté gagné par quelqu'un qui +est trop de nos amis, lui dit le Destin. Je n'ai point d'ennemi que +Saldagne, mais ce ne peut être lui qui ait fait agir mon traître de +valet, puisque je sçais qu'il l'a battu quand il vous a trouvée.--Et +comment le sçavez-vous? lui demanda l'Etoile, car je ne me souviens pas +de vous en avoir rien dit.--Vous le sçaurez aussitôt que vous m'aurez +appris de quelle façon on vous a tirée dû Mans.--Je ne vous en puis +apprendre autre chose que ce que je vous viens de dire, reprit l'Etoile. +Le jour d'après que nous fûmes revenues au Mans, la Caverne et moi, +votre valet m'amena un cheval de votre part, et me dit, faisant fort +l'affligé, que vous aviez eté blessé par les ravissurs d'Angelique et +que vous me priiez de vous aller trouver. Je montai à cheval dès l'heure +même, encore qu'il fût bien tard; je couchai à cinq lieues du Mans, en +un lieu dont je ne sçais pas le nom, et le lendemain, à l'entrée d'un +bois, je me trouvai arrêtée par des personnes que je ne connoissois +point. Je vis battre votre valet et j'en fus fort touchée. Je vis jeter +fort rudement une femme de dessus un cheval, et je reconnus que c'etoit +ma compagne; mais le pitoyable état où je me trouvois et l'inquietude +que j'avois pour vous m'empêchèrent de songer davantage à elle. On me +mit en sa place, et on marcha jusqu'au soir; après avoir fait beaucoup +de chemin, le plus souvent au travers des champs, nous arrivâmes bien +avant dans la nuit auprès d'une gentilhommière[276], où je remarquai +qu'on ne nous voulut pas recevoir. Ce fut là que je reconnus Saldagne, +et sa vue acheva de me desesperer. Nous marchâmes encore long-temps, et +enfin on me fit entrer comme en cachette dans la maison d'où vous m'avez +heureusement tirée.» + +[Note 275: On sait qu'on appeloit haquenée un cheval qui alloit +l'amble.] + +[Note 276: Maison de campagne d'un gentilhomme.] + +L'Etoile achevoit la relation de ses aventures quand le jour commença de +paroître. Ils se trouvèrent alors dans le grand chemin du Mans, et +pressèrent leurs bêtes plus fort qu'ils n'avoient fait encore, pour +gagner un bourg qu'ils voyoient devant eux. Le Destin souhaitoit +ardemment d'attraper son valet, pour decouvrir de quel ennemi, outre le +mechant Saldagne, ils avoient à se garder dans le pays; mais il n'y +avoit pas grande apparence qu'après le mechant tour qu'il lui avoit +fait, il se remît en lieu où il le pût trouver. Il apprenoit à sa chère +l'Etoile tout ce qu'il sçavoit de sa compagne Angelique, quand un homme +etendu de son long auprès d'une haie fit si grand'peur à leurs chevaux +que celui du Destin se deroba presque de dessous lui et celui de +mademoiselle de l'Etoile la jeta par terre. Le Destin, effrayé de sa +chute, l'alla relever aussi vite que le lui put permettre son cheval, +qui reculoit toujours ronflant, soufflant et bronchant comme un cheval +effarouché qu'il etoit. La demoiselle n'etoit point blessée; les chevaux +se rassurèrent, et le Destin alla voir si l'homme gisant etoit mort ou +endormi. On peut dire qu'il etoit l'un et l'autre, puisqu'il etoit si +ivre qu'encore qu'il ronflât bien fort, marque assurée qu'il etoit en +vie, le Destin eût bien de la peine à l'eveiller. Enfin, à force d'être +tiraillé, il ouvrit les yeux et se decouvrit au Destin pour être son +même valet qu'il avoit si grande envie de trouver. Le coquin, tout ivre +qu'il etoit, reconnut bientôt son maître, et se troubla si fort en le +voyant que le Destin ne douta plus de la trahison qu'il lui avoit faite, +dont il ne l'avoit encore que soupçonné. Il lui demanda pourquoi il +avoit dit à mademoiselle de l'Etoile qu'il etoit blessé; pourquoi il +l'avoit fait sortir du Mans; où il l'avoit voulu mener; qui lui avoit +donné un cheval. Mais il n'en put tirer la moindre parole, soit qu'il +fût trop ivre, ou qu'il le contrefît plus qu'il ne l'etoit. Le Destin se +mit en colère, lui donna quelques coups de plat d'epée, et, lui ayant +lié les mains du licol de son cheval, se servit de celui du cheval de +mademoiselle de l'Etoile pour mener en lesse le criminel. Il coupa une +branche d'arbre dont il se fit un bâton de taille considerable pour s'en +servir en temps et lieu, quand son valet refuseroit de marcher de bonne +grace. Il aida à sa demoiselle à monter à cheval; il monta sur le sien +et continua son chemin, son prisonnier à son côté en guise de limier. + +Le bourg qu'avoit vu le Destin etoit le même d'où il etoit parti deux +jours devant et où il avoit laissé monsieur de la Garouffière et sa +compagnie, qui y etoit encore, à cause que madame Bouvillon avoit eté +malade d'un furieux colera morbus[277]. Quand le Destin y arriva, il n'y +trouva plus la Rancune, l'Olive et Ragotin, qui etoient retournés au +Mans. Pour Leandre, il ne quitta point sa chère Angelique. Je ne vous +dirai point de quelle façon elle reçut mademoiselle de l'Etoile. + +[Note 277: Ces mots colera morbus se prenoient quelquefois alors +comme synonyme de colique violente.] + +On peut aisement se figurer les caresses que se devoient faire deux +filles qui s'aimoient beaucoup, et même après les dangers où elles +s'etoient trouvées. Le Destin informa monsieur de la Garouffière du +succès de son voyage, et, après l'avoir quelque temps entretenu en +particulier, on fit entrer dans une chambre de l'hôtellerie le valet du +Destin. Là il fut interrogé de nouveau, et, sur ce qu'il voulut encore +faire le muet, on fit apporter un fusil pour lui serrer les pouces. A +l'aspect de la machine, il se mit à genoux, pleura bien fort, demanda +pardon à son maître et lui avoua que la Rappinière lui avoit fait faire +tout ce qu'il avoit fait et lui avoit promis en recompense de le prendre +à son service. On sçut aussi de lui que la Rappinière etoit en une +maison à deux lieues de là, qu'il avoit usurpée sur une pauvre veuve. Le +Destin parla encore en particulier à monsieur de la Garouffière, qui +envoya en même temps un laquais dire à la Rappinière qu'il le vînt +trouver pour une affaire de consequence. Ce conseiller de Rennes avoit +grand pouvoir sur ce prevôt du Mans. Il l'avoit empêché d'être roué en +Bretagne et l'avoit toujours protegé dans toutes les affaires +criminelles qu'il avoit eues. Ce n'est pas qu'il ne le connût pour un +grand scelerat, mais la femme de la Rappinière etoit un peu sa parente. +Le laquais qu'on avoit envoyé à la Rappinière le trouva prêt à monter à +cheval pour aller au Mans. Aussitôt qu'il eut appris que monsieur de la +Garouffière le demandoit, il partit pour le venir trouver. Cependant la +Garouffière, qui pretendoit fort au bel esprit, s'etoit fait apporter un +portefeuille, d'où il tira des vers de toutes les façons, tant bons que +mauvais. Il les lut au Destin, et ensuite une historiette qu'il avoit +traduite de l'espagnol, que vous allez lire dans le suivant chapitre. + +FIN DU CHAPITRE XIII ET DU TOME PREMIER. + + + + + + + LE + ROMAN COMIQUE + PAR SCARRON + + NOUVELLE ÉDITION + Revue, annotée et précédée d'une Introduction + PAR + M. VICTOR FOURNEL + + TOME II + + + + A PARIS + Chez P. JANNET, Libraire + + MDCCCLVII + +Paris, imprimé par GUIRAUDET et JOUAUST, 338, rue S.-Honoré, avec les +caractères elzeviriens de P. JANNET. + + + + +CHAPITRE XIV. + +Le juge de sa propre cause[278]. + +Ce fut en Afrique, entre des rochers voisins de la mer, et qui ne sont +eloignés de la grande ville de Fez que d'une heure de chemin, que le +prince Mulei, fils du roi de Maroc, se trouva seul et à la nuit, après +s'être egaré à la chasse. Le ciel etoit sans le moindre nuage, la mer +etoit calme, et la lune et les etoiles la rendoient toute brillante; +enfin, il faisoit une de ces belles nuits des pays chauds qui sont plus +agreables que les plus beaux jours de nos regions froides. Le prince +maure, galopant le long du rivage, se divertissoit à regarder la lune et +les étoiles, qui paroissoient sur la surface de la mer comme dans un +miroir, quand des cris pitoyables percèrent ses oreilles et lui +donnèrent la curiosité d'aller jusqu'au lieu d'où il croyoit qu'ils +pouvoient partir. Il y poussa son cheval, qui sera si l'on veut un +barbe, et trouva entre des rochers une femme qui se defendoit, autant +que ses forces le pouvoient permettre, contre un homme qui s'efforçoit +de lui lier les mains, tandis qu'une autre femme tâchoit de lui fermer +la bouche d'un linge. L'arrivée du jeune prince empêcha ceux qui +faisoient cette violence de la continuer, et donna quelque relâche à +celle qu'ils traitoient si mal. Mulei lui demanda ce qu'elle avoit à +crier, et aux autres ce qu'ils lui vouloient faire; mais, au lieu de lui +repondre, cet homme alla à lui le cimeterre à la main, et lui en porta +un coup qui l'eût dangereusement blessé s'il ne l'eût evité par la +vitesse de son cheval. «Mechant, lui cria Mulei, oses-tu t'attaquer au +prince de Fez!--Je t'ai bien reconnu pour tel, lui repondit le Maure; +mais c'est à cause que tu es mon prince et que tu me peux punir qu'il +faut que j'aie ta vie ou que je perde la mienne.» + +[Note 278: Traduit du neuvième récit des Novelas exemplares y +amorosas de dona Maria de Zayas. Le titre seul de cette nouvelle indique +suffisamment son origine. On connoît, dans la littérature espagnole, le +Geôlier de soi-même, de Caldéron; le Médecin de son honneur et le +Peintre de son déshonneur, du même; le Vengeur de son injure, de Moreto; +sans parler du Fils de soi-même, de Lope, et bien d'autres pièces +portant des titres analogues. Lope de Vega a fait un drame intitulé: El +juez en su causa. (V. notre notice.)] + +En achevant ces paroles, il se lança contre Mulei avec tant de furie que +le prince, tout vaillant qu'il etoit, fut reduit à songer moins à +attaquer qu'à se defendre d'un si dangereux ennemi. Les deux femmes +cependant etoient aux mains, et celle qui un moment auparavant se +croyoit perdue empêchoit l'autre de s'enfuir, comme si elle n'eût point +douté que son defenseur n'emportât la victoire. Le desespoir augmente le +courage, et en donne même quelquefois à ceux qui en ont le moins. +Quoique la valeur du prince fût incomparablement plus grande que celle +de son ennemi et fût soutenue d'une vigueur et d'une adresse qui +n'etoient pas communes, la punition que meritoit le crime du Maure lui +fit tout hasarder et lui donna tant de courage et de force que la +victoire demeura long-temps douteuse entre le prince et lui; mais le +ciel, qui protège d'ordinaire ceux qu'il elève au dessus des autres, fit +heureusement passer les gens du prince assez près de là pour ouïr le +bruit des combattans et les cris des deux femmes. Ils y coururent et +reconnurent leur maître dans le temps qu'ayant choqué celui qu'ils +virent les armes à la main contre lui, il l'avoit porté par terre, où il +ne le voulut pas tuer, le reservant à une punition exemplaire. Il +defendit à ses gens de lui faire autre chose que de l'attacher à la +queue d'un cheval, de façon qu'il ne pût rien entreprendre contre +soi-même ni contre les autres. Deux cavaliers portèrent les deux femmes +en croupe, et en cet equipage-là Mulei et sa troupe arrivèrent à Fez à +l'heure que le jour commençoit de paroître. + +Ce jeune prince commandoit dans Fez aussi absolument que s'il en eût +dejà eté roi. Il fit venir devant lui le Maure, qui s'appeloit Amet, et +qui etoit fils d'un des plus riches habitans de Fez. Les deux femmes ne +furent connues de personne à cause que les Maures, les plus jaloux de +tous les hommes, ont un extrême soin de cacher aux yeux de tout le monde +leurs femmes et leurs esclaves. La femme que le prince avoit secourue le +surprit, et toute sa cour aussi, par sa beauté, plus grande que quelque +autre qui fût en Afrique, et par un air majestueux, que ne put cacher +aux yeux de ceux qui l'admirèrent un mechant habit d'esclave. L'autre +femme etoit vêtue comme le sont les femmes du pays qui ont quelque +qualité, et pouvoit passer pour belle, quoiqu'elle le fût moins que +l'autre; mais, quand elle auroit pu entrer en concurrence de beauté avec +elle, la pâleur que la crainte faisoit paroître sur son visage diminuoit +autant ce qu'elle y avoit de beau que celui de la première recevoit +d'avantage d'un beau rouge qu'une honnête pudeur y faisoit eclater. Le +Maure parut devant Mulei avec la contenance d'un criminel, et tint +toujours les yeux attachés contre terre. Mulei lui commanda de confesser +lui-même, son crime s'il ne vouloit mourir dans les tourmens. «Je sais +bien ceux qu'on me prepare et que j'ai merités, repondit-il fièrement, +et, s'il y avoit quelque avantage pour moi à ne rien avouer, il n'y a +point de tourmens qui me le fissent faire; mais je ne puis eviter la +mort, puisque je te l'ai voulu donner, et je veux bien que tu sçaches +que la rage que j'ai de ne t'avoir pas tué me tourmente davantage que ne +fera tout ce que tes bourreaux pourront inventer contre moi. Ces +Espagnoles, ajouta-t-il, ont eté mes esclaves: l'une a su prendre un bon +parti et s'accommoder à la fortune, se mariant avec mon frère Zaïde; +l'autre n'a jamais voulu changer de religion ni me savoir bon gré de +l'amour que j'avois pour elle.» Il ne voulut pas parler davantage, +quelque menace qu'on lui pût faire. Mulei le fit jeter dans un cachot, +chargé de fers; la renegate, femme de Zaïde, fut mise en une prison +séparée; la belle esclave fut conduite chez un Maure nommé Zulema, homme +de condition, Espagnol d'origine, qui avoit abandonné l'Espagne pour +n'avoir pu se resoudre à se faire chretien. Il etoit de l'illustre +maison de Zegris, autrefois si renommée dans Grenade[279], et sa femme, +Zoraïde, qui etoit de la même maison, avoit la reputation d'être la plus +belle femme de Fez, et aussi spirituelle que belle. Elle fut d'abord +charmée de la beauté de l'esclave chretienne, et le fut aussi de son +esprit dès les premières conversations qu'elle eut avec elle. Si cette +belle chretienne eût eté capable de consolation, elle en eût trouvé dans +les caresses de Zoraïde; mais, comme si elle eût evité tout ce qui +pouvoit soulager sa douleur, elle ne se plaisoit qu'à être seule, pour +pouvoir s'affliger davantage, et, quand elle etoit avec Zoraïde, elle se +faisoit une extrême violence pour retenir devant elle ses soupirs et ses +larmes. Le prince Mulei avoit une extrême envie d'apprendre ses +aventures; il l'avoit fait connoître à Zulema, et, comme il ne lui +cachoit rien, il lui avoit aussi avoué qu'il se sentoit porté à aimer la +belle chrétienne et qu'il le lui auroit dejà fait sçavoir si la grande +affliction qu'elle faisoit paroître ne lui eût fait craindre d'avoir un +rival inconnu en Espagne, qui, tout eloigné qu'il eût eté, l'eût pu +empêcher d'être heureux, même en un pays où il etoit absolu. Zulema +donna bon ordre à sa femme d'apprendre de la chretienne les +particularités de sa vie, et par quel accident elle etoit devenue +esclave d'Amet. Zoraïde en avoit autant d'envie que le prince, et n'eut +pas grande peine à y faire resoudre l'esclave espagnole, qui crut ne +devoir rien refuser à une personne qui lui donnoit tant de marques +d'amitié et de tendresse. Elle dit à Zoraïde qu'elle contenteroit sa +curiosité quand elle voudroit, mais que, n'ayant que des malheurs à lui +apprendre, elle craignoit de lui faire un recit fort ennuyeux. «Vous +verrez bien qu'il ne me le sera pas, lui repondit Zoraïde, par +l'attention que j'aurai à l'ecouter; et, par la part que j'y prendrai, +vous connoîtrez que vous ne pouvez en confier le secret à personne qui +vous aime plus que moi.» Elle l'embrassa en achevant ces paroles, la +conjurant de ne differer pas plus long-temps à lui donner la +satisfaction qu'elle lui demandoit. Elles etoient seules, et la belle +esclave, après avoir essuyé les larmes que le souvenir de ses malheurs +lui faisoit repandre, elle en commença le recit, comme vous l'allez +lire. + +[Note 279: Zegris est le nom plus ou moins défiguré d'une prétendue +famille, originaire d'Afrique, qui, avec celle des Abencerrages, auroit +joué un grand rôle dans Grenade. Les Abencerrages et les Zegris figurent +pour la première fois dans un roman chevaleresque de Ginez Pérès de +Hita. D'après une tradition qui paroît plus romanesque qu'historique, +ces deux maisons rivales auroient été tour-à-tour maîtresses de +l'Alhambra et de l'Albaycin, les deux principales forteresses de +Grenade, s'y seroient livré les assauts les plus terribles, et auroient +hâte, par leurs divisions, la chute de la ville et du royaume +(1480-92).] + +Je m'appelle Sophie; je suis Espagnole, née à Valence et elevée avec +tout le soin que des personnes riches et de qualité, comme etoient mon +père et ma mère, devoient avoir d'une fille qui etoit le premier fruit +de leur mariage, et qui dès son bas âge paroissoit digne de leur plus +tendre affection. J'eus un frère plus jeune que moi d'une année; il +etoit aimable autant qu'on le pouvoit être, il m'aima autant que je +l'aimai, et notre amitié mutuelle alla jusqu'au point que, lorsque nous +n'etions pas ensemble, on remarquoit sur nos visages une tristesse et +une inquietude que les plus agreables divertissemens des personnes de +notre âge ne pouvoient dissiper. On n'osa donc plus nous séparer; nous +apprîmes ensemble tout ce qu'on enseigne aux enfans de bonne maison de +l'un et de l'autre sexe, et ainsi il arriva qu'au grand etonnement de +tout le monde, je n'etois pas moins adroite que lui dans tous les +exercices violens d'un cavalier, et qu'il reussissoit egalement bien +dans tout ce que les filles de condition sçavent le mieux faire. Une +education si extraordinaire fit souhaiter à un gentilhomme des amis de +mon père que ses enfans fussent elevés avec nous; il en fit la +proposition à mes parens, qui y consentirent, et le voisinage des +maisons facilita le dessein des uns et des autres. Ce gentilhomme +egaloit mon père en bien et ne lui cedoit pas en noblesse; il n'avoit +aussi qu'un fils et qu'une fille, à peu près de l'âge de mon frère et de +moi, et l'on ne doutoit point dans Valence que les deux maisons ne +s'unissent un jour par un double mariage. Dom Carlos et Lucie (c'etoit +le nom du frère et de la soeur) etoient egalement aimables: mon frère +aimoit Lucie et en etoit aimé, dom Carlos m'aimoit et je l'aimois aussi. +Nos parens le sçavoient bien, et, loin d'y trouver à redire, ils +n'eussent pas differé de nous marier ensemble si nous eussions eté moins +jeunes que nous etions. Mais l'etat heureux de nos amours innocentes fut +troublé par la mort de mon aimable frère: une fièvre violente l'emporta +en huit jours, et ce fut là le premier de mes malheurs. Lucie en fut si +touchée qu'on ne put jamais l'empêcher de se rendre religieuse; j'en fus +malade à la mort, et dom Carlos le fut assez pour faire craindre à son +père de se voir sans enfans, tant la perte de mon frère, qu'il aimoit, +le peril où j'etois et la resolution de sa soeur, lui furent sensibles. +Enfin la jeunesse nous guerit, et le temps modera notre affliction. + +Le père de dom Carlos mourut à quelque temps de là, et laissa son fils +fort riche et sans dettes. Sa richesse lui fournit de quoi satisfaire +son humeur magnifique. Les galanteries qu'il inventa pour me plaire +flattèrent ma vanité, rendirent son amour publique et augmentèrent la +mienne. Dom Carlos etoit souvent aux pieds de mes parens, pour les +conjurer de ne differer pas davantage de le rendre heureux en lui +donnant leur fille. Il continuoit cependant ses depenses et ses +galanteries. Mon père eut peur que son bien n'en diminuât à la fin, et +c'est ce qui le fit resoudre à me marier avec lui. Il fit donc esperer à +dom Carlos qu'il seroit bientôt son gendre, et dom Carlos m'en fit +paroître une joie si extraordinaire qu'elle m'eût pu persuader qu'il +m'aimoit plus que sa vie, quand je n'en aurois pas eté aussi assurée que +je l'etois. Il me donna le bal, et toute la ville en fut priée. Pour son +malheur et pour le mien, il s'y trouva un comte napolitain[280] que des +affaires d'importance avoient amené en Espagne. Il me trouva assez belle +pour devenir amoureux de moi, et pour me demander en mariage à mon père, +après avoir eté informé du rang qu'il tenoit dans le royaume de Valence. +Mon père se laissa eblouir au bien et à la qualité de cet etranger; il +lui promit tout ce qu'il lui demanda, et dès le jour même il declara à +dom Carlos qu'il n'avoit rien plus à pretendre en sa fille, me defendit +de recevoir ses visites, et me commanda en même temps de considerer le +comte italien comme un homme qui me devoit epouser au retour d'un voyage +qu'il alloit faire à Madrid. Je dissimulai mon deplaisir devant mon +père; mais, quand je fus seule, dom Carlos se representa à mon souvenir +comme le plus aimable homme du monde. Je fis reflexion sur tout ce que +le comte italien avoit de desagreable; je conçus une furieuse aversion +pour lui, et je sentis que j'aimois dom Carlos plus que je n'eusse +jamais cru l'aimer, et qu'il m'etoit egalement impossible de vivre sans +lui et d'être heureuse avec son rival. J'eus recours à mes larmes, mais +c'etoit un foible remède pour un mal comme le mien. Dom Carlos entra +là-dessus dans ma chambre, sans m'en demander la permission, comme il +avoit accoutumé. Il me trouva fondant en pleurs, et il ne put retenir +les siens, quelque dessein qu'il eût fait de me cacher ce qu'il avoit +dans l'ame, jusqu'à tant qu'il eût reconnu les véritables sentimens de +la mienne. Il se jeta à mes pieds, me prenant les mains, et qu'il +mouilla de ses larmes: + +[Note 280: On n'ignore pas qu'à cette époque l'Espagne étoit +maîtresse du royaume de Naples, et que, par conséquent, les deux pays +entretenoient des relations fréquentes.] + +«Sophie, me dit-il, je vous perds donc, et un etranger, qui à peine vous +est connu, sera plus heureux que moi parcequ'il aura eté plus riche. Il +vous possedera, Sophie, et vous y consentez! vous que j'ai tant aimée, +qui m'avez voulu faire croire que vous m'aimiez, et qui m'etiez promise +par un père! mais, helas! un père injuste, un père interessé, et qui m'a +manqué de parole! Si vous etiez, continua-t-il, un bien qui se pût +mettre à prix, c'est ma seule fidelité qui vous pouvoit acquerir, et +c'est par elle que vous seriez encore à moi plutôt qu'à personne du +monde, si vous vous souveniez de celle que vous m'avez promise. Mais, +s'ecria-t-il, croyez-vous qu'un homme qui a eu assez de courage pour +elever ses desirs jusqu'à vous n'en ait pas assez pour se venger de +celui que vous lui preferez, et trouverez-vous etrange qu'un malheureux +qui a tout perdu entreprenne toutes choses? Ah! si vous voulez que je +perisse seul, il vivra, ce rival bienheureux, puisqu'il a pu vous +plaire, et que vous le protegez; mais dom Carlos, qui vous est odieux, +et que vous avez abandonné à son desespoir, mourra d'une mort assez +cruelle pour assouvir la haine que vous avez pour lui.» + +«Dom Carlos, lui repondis-je, vous joignez-vous à un père injuste et à +un homme que je ne puis aimer pour me persecuter, et m'imputez-vous +comme un crime particulier un malheur qui nous est commun? Plaignez-moi +au lieu de m'accuser, et songez aux moyens de me conserver pour vous +plutôt que de me faire des reproches. Je pourrois vous en faire de plus +justes, et vous faire avouer que vous ne m'avez jamais assez aimée, +puisque vous ne m'avez jamais assez connue. Mais nous n'avons point de +temps à perdre en paroles inutiles. Je vous suivrai partout où vous me +menerez; je vous permets de tout entreprendre, et vous promets de tout +oser pour ne me separer jamais de vous.» + +Dom Carlos fut si consolé de mes paroles que sa joie le transporta aussi +fort qu'avoit fait sa douleur. Il me demanda pardon de m'avoir accusée +de l'injustice qu'il croyoit qu'on lui faisoit, et, m'ayant fait +comprendre qu'à moins que de me laisser enlever, il m'etoit impossible +de n'obéir pas à mon père, je consentis à tout ce qu'il me proposa, et +je lui promis que, la nuit du jour suivant, je me tiendrois prête à le +suivre partout où il voudroit me mener. + +Tout est facile à un amant. Dom Carlos en un jour donna ordre à ses +affaires, fit provision d'argent et d'une barque de Barcelone[281] qui +devoit se mettre à la voile à telle heure qu'il voudroit. Cependant +j'avois pris sur moi toutes mes pierreries et tout ce que je pus +assembler d'argent; et, pour une jeune personne, j'avois su si bien +dissimuler le dessein que j'avois que l'on ne s'en douta point. Je ne +fus donc pas observée, et je pus sortir la nuit par la porte d'un +jardin, où je trouvai Claudio, un page qui etoit cher à Carlos, +parcequ'il chantoit aussi bien qu'il avoit la voix belle, et faisoit +paroître dans sa manière de parler et dans toutes ses actions plus +d'esprit, de bon sens et de politesse que l'âge et la condition d'un +page n'en doivent ordinairement avoir. Il me dit que son maître l'avoit +envoyé au devant de moi pour me conduire où l'attendoit une barque, et +qu'il n'avoit pu me venir prendre lui-même pour des raisons que je +sçaurois de lui. Un esclave de dom Carlos qui m'etoit fort connu nous +vint joindre. Nous sortîmes de la ville sans peine, parle bon ordre +qu'on y avoit donné, et nous ne marchâmes pas long-temps sans voir un +vaisseau à la rade et une chaloupe qui nous attendoit au bord de la mer. +On me dit que mon cher dom Carlos viendroit bientôt, et que je n'avois +cependant qu'à passer dans le vaisseau. L'esclave me porta dans la +chaloupe, et plusieurs hommes que j'avois vus sur le rivage, et que +j'avois pris pour des matelots, firent aussi entrer dans la chaloupe +Claudio, qui me sembla comme s'en defendre et faire quelques efforts +pour n'y entrer pas. Cela augmenta la peine que me donnoit dejà +l'absence de dom Carlos. Je le demandai à l'esclave, qui me dit +fierement qu'il n'y avoit plus de Carlos pour moi. Dans le même temps +j'ouïs Claudio criant les hauts cris, et qui disoit en pleurant à +l'esclave: «Traître Amet! est-ce là ce que tu m'avois promis, de m'ôter +une rivale et de me laisser avec mon amant?--Imprudente Claudia, lui +repondit l'esclave, est-on obligé de tenir sa parole à un traître, et +ai-je dû esperer qu'une personne qui manque de fidelité à son maître +m'en gardât assez pour n'avertir pas les gardes de la côte de courir +après moi et de m'ôter Sophie, que j'aime plus que moi-même?» Ces +paroles, dites à une femme que je croyois un homme, et dans lesquelles +je ne pouvois rien comprendre, me causèrent un si furieux deplaisir, que +je tombai comme morte entre les bras du perfide Maure, qui ne m'avoit +point quittée. Ma pâmoison fut longue, et, lorsque j'en fus revenue, je +me trouvai dans une chambre du vaisseau, qui etoit dejà bien avant en +mer. + +[Note 281: Barcelone, un des principaux ports d'Espagne, renommée +pour ses barques, étoit célèbre dans les fastes de la navigation. C'est +là que, vers le milieu du XVIe siècle, à l'époque où se passe cette +histoire, Blasco de Garay fit, dit-on, le premier essai d'un bateau à +vapeur, sous les yeux de Charles-Quint.] + +Figurez-vous quel dut être mon desespoir, me voyant sans dom Carlos et +avec des ennemis de ma loi, car je reconnus que j'etois au pouvoir des +Maures, que l'esclave Amet avoit toute sorte d'autorité sur eux, et que +son frère Zaïde etoit le maître du vaisseau. Cet insolent ne me vit pas +plutôt en etat d'entendre ce qu'il me diroit, qu'il me declara en peu de +paroles qu'il y avoit long-temps qu'il etoit amoureux de moi, et que sa +passion l'avoit forcé à m'enlever et à me mener à Fez, où il ne +tiendroit qu'à moi que je ne fusse aussi heureuse que j'aurois eté en +Espagne, comme il ne tiendroit pas à lui que je n'eusse point à y +regretter dom Carlos. Je me jetai sur lui, nonobstant la foiblesse que +m'avoit laissée ma pâmoison, et avec une adresse vigoureuse à quoi il ne +s'attendoit pas, et que j'avois acquise par mon education, comme je vous +ai dejà dit, je lui tirai le cimeterre du fourreau, et je m'allois +venger de sa perfidie, si son frère Zaïde ne m'eût saisi le bras assez à +temps pour lui sauver la vie. On me desarma facilement, car, ayant +manqué mon coup, je ne fis point de vains efforts contre un si grand +nombre d'ennemis. Amet, à qui ma resolution avoit fait peur, fit sortir +tout le monde de la chambre où l'on m'avoit mise et me laissa dans un +desespoir tel que vous vous le pouvez figurer, après le cruel changement +qui venoit d'arriver en ma fortune. Je passai la nuit à m'affliger, et +le jour qui la suivit ne donna pas le moindre relâche à mon affliction. +Le temps, qui adoucit souvent de pareils deplaisirs, ne fit aucun effet +sur les miens, et au second jour de notre navigation j'etois encore plus +affligée que je ne la fus la sinistre nuit que je perdis, avec ma +liberté, l'esperance de revoir dom Carlos et d'avoir jamais un moment de +repos le reste de ma vie. Amet m'avoit trouvée si terrible toutes les +fois qu'il avoit osé paroître devant moi, qu'il ne s'y presentoit plus. +On m'apportoit de temps en temps à manger, que je refusois avec une +opiniâtreté qui fit craindre au Maure de m'avoir enlevée inutilement. + +Cependant le vaisseau avoit passé le detroit et n'etoit pas loin de la +côte de Fez quand Claudio entra dans ma chambre. Aussitôt que je le vis: +«Mechant! qui m'as trahie, lui dis-je, que t'avois-je fait pour me +rendre la plus malheureuse personne du monde, et pour m'ôter dom +Carlos?--Vous en étiez trop aimée, me repondit-il, et, puisque je +l'aimois aussi bien que vous, je n'ai pas fait un grand crime d'avoir +voulu eloigner de lui une rivale. Mais si je vous ai trahie, Amet m'a +trahie aussi, et j'en serois peut être aussi affligée que vous, si je ne +trouvois quelque consolation à n'être pas seule miserable.--Explique-moi +ces enigmes, lui dis-je, et m'apprends qui tu es, afin que je sçache si +j'ai en toi un ennemi ou une ennemie.--Sophie, me dit-il alors, je suis +d'un même sexe que vous, et comme vous j'ai eté amoureuse de dom Carlos; +mais si nous avons brûlé d'un même feu, ce n'a pas eté avec un même +succès. Dom Carlos vous a toujours aimée et a toujours cru que vous +l'aimiez, et il ne m'a jamais aimée, et n'a même jamais dû croire que je +pusse l'aimer, ne m'ayant jamais connue pour ce que j'etois. Je suis de +Valence comme vous, et je ne suis point née avec si peu de noblesse et +de bien, que dom Carlos, m'ayant epousée, n'eût pu être à couvert des +reproches que l'on fait à ceux qui se mesallient. Mais l'amour qu'il +avoit pour vous l'occupoit tout entier, et il n'avoit des yeux que pour +vous seule. Ce n'est pas que les miens ne fissent ce qu'ils pouvoient +pour exempter ma bouche de la confession honteuse de ma foiblesse. +J'allois partout où je le croyois trouver; je me plaçois où il me +pouvoit voir, et je faisois pour lui toutes les diligences qu'il eût dû +faire pour moi, s'il m'eût aimée comme je l'aimois. Je disposois de mon +bien et de moi-même, etant demeurée sans parens dès mon bas âge, et l'on +me proposoit souvent des partis sortables; mais l'esperance que j'avois +toujours eue d'engager enfin dom Carlos à m'aimer m'avoit empêchée d'y +entendre. Au lieu de me rebuter de la mauvaise destinée de mon amour, +comme auroit fait toute autre personne qui eût eu comme moi assez de +qualités aimables pour n'être pas meprisée, je m'excitois à l'amour de +dom Carlos par la difficulté que je trouvois à m'en faire aimer. Enfin, +pour n'avoir pas à me reprocher d'avoir negligé la moindre chose qui pût +servir à mon dessein, je me fis couper les cheveux, et m'etant deguisée +en homme, je me fis presenter à dom Carlos par un domestique qui avoit +vieilli dans ma maison et qui se disoit mon père, pauvre gentilhomme des +montagnes de Tolède[282]. Mon visage et ma mine, qui ne deplurent pas à +votre amant, le disposèrent d'abord à me prendre. Il ne me reconnut +point, encore qu'il m'eût vue tant de fois, et il fut bientôt aussi +persuadé de mon esprit que satisfait de la beauté de ma voix, de ma +methode de chanter et de mon adresse à jouer de tous les instrumens de +musique dont les personnes de condition peuvent se divertir sans +honte[283]. Il crut avoir trouvé en moi des qualités qui ne se trouvent +pas d'ordinaire en des pages, et je lui donnai tant de preuves de +fidelité et de discretion, qu'il me traita bien plus en confident qu'en +domestique. Vous sçavez mieux que personne du monde si je m'en fais +accroire dans ce que je vous viens de dire à mon avantage. Vous-même +m'avez cent fois louée à dom Carlos en ma presence, et m'avez rendu de +bons offices auprès de lui; mais j'enrageois de les devoir à une rivale, +et dans le temps qu'ils me rendoient plus agreable à dom Carlos, ils +vous rendoient plus haïssable à la malheureuse Claudia (car c'est ainsi +que l'on m'appelle). Votre mariage cependant s'avançoit, et mes +esperances reculoient; il fut conclu, et elles se perdirent. Le comte +italien qui devint en ce temps-là amoureux de vous, et dont la qualité +et le bien donnèrent autant dans les yeux de votre père que sa mauvaise +mine et ses defauts vous donnèrent d'aversion pour lui, me fit du moins +avoir le plaisir de vous voir troublée dans les vôtres, et mon âme alors +se flatta de ces esperances folles que les changemens font toujours +avoir aux malheureux. Enfin votre père prefera l'etranger, que vous +n'aimiez pas, à dom Carlos, que vous aimiez. Je vis celui qui me rendoit +malheureuse malheureux à son tour, et une rivale que je haïssois encore +plus malheureuse que moi, puisque je ne perdois rien en un homme qui +n'avoit jamais eté à moi, que vous perdiez dom Carlos, qui etoit tout à +vous, et que cette perte, quelque grande qu'elle fût, vous etoit +peut-être encore un moindre malheur que d'avoir pour votre tyran eternel +un homme que vous ne pouviez aimer. Mais ma prosperité, ou, pour mieux +dire, mon esperance, ne fut pas longue. J'appris de dom Carlos que vous +vous etiez resolue à le suivre, et je fus même employée à donner les +ordres necessaires au dessein qu'il avoit de vous emmener à Barcelone, +et, de là, de passer en France ou en Italie. Toute la force que j'avois +eue jusque alors à souffrir ma mauvaise fortune m'abandonna après un +coup si rude, et qui me surprit d'autant plus que je n'avois jamais +craint un pareil malheur. J'en fus affligée jusqu'à en être malade, et +malade jusqu'à en garder le lit. Un jour que je me plaignois à moi-même +de ma triste destinée, et que la croyance de n'être ouïe de personne me +faisoit parler aussi haut que si j'eusse parlé à quelque confident de +mon amour, je vis paroître devant moi le Maure Amet, qui m'avoit +ecoutée, et qui, après que le trouble où il m'avoit mise fut passé, me +dit ces paroles: «Je te connois, Claudia, et dès le temps que tu n'avois +point encore deguisé ton sexe pour servir de page à dom Carlos; et si je +ne t'ai jamais fait sçavoir que je te connusse, c'est que j'avois un +dessein aussi bien que toi. Je te viens d'ouïr prendre des resolutions +desesperées: tu veux te decouvrir à ton maître pour une jeune fille qui +meurt d'amour pour lui et qui n'espère plus d'en être aimée, et puis tu +te veux tuer à ses yeux pour meriter au moins des regrets de celui de +qui tu n'as pu gagner l'amour. Pauvre fille! que vas-tu faire, en te +tuant, que d'assurer davantage à Sophie la possession de dom Carlos? +J'ai bien un meilleur conseil à te donner, si tu es capable de le +prendre. Ote ton amant à ta rivale: le moyen en est aisé si tu me veux +croire, et, quoiqu'il demande beaucoup de resolution, il ne t'est pas +besoin d'en avoir davantage que celle que tu as eue à t'habiller en +homme et à hasarder ton honneur pour contenter ton amour. Ecoute-moi +donc avec attention, continua le Maure; je te vais reveler un secret que +je n'ai jamais decouvert à personne, et si le dessein que je te vais +proposer ne te plaît pas, il dependra de toi de ne le pas suivre. Je +suis de Fez, homme de qualité en mon pays; mon malheur me fit esclave de +dom Carlos, et la beauté de Sophie me fit le sien. Je t'ai dit en peu de +paroles bien des choses. Tu crois ton mal sans remède, parce que ton +amant enlève sa maîtresse et s'en va avec elle à Barcelone. C'est ton +bonheur et le mien, si tu te sais servir de l'occasion. J'ai traité de +ma rançon, et l'ai payée. Une galiotte[284] d'Afrique m'attend à la +rade, assez près du lieu où dom Carlos en fait tenir une toute prête +pour l'exécution de son dessein. Il l'a differé d'un jour; prévenons-le +avec autant de diligence que d'adresse. Va dire à Sophie, de la part de +ton maître, qu'elle se tienne prête à partir cette nuit à l'heure que tu +la viendras querir, amène la dans mon vaisseau; je l'emmenerai en +Afrique, et tu demeureras à Valence, seule à posséder ton amant, qui +peut-être t'auroit aimée aussitôt que Sophie, s'il avoit su que tu +l'aimasses.» + +[Note 282: Nous avons déjà trouvé plus haut une invention analogue, +dans la nouvelle intitulée: A trompeur trompeur et demi.] + +[Note 283: En Espagne, comme en France, il y avoit certains +instruments de musique exclusivement réservés aux personnes de basse +condition, et dont l'usage auroit en quelque façon déshonoré un +gentilhomme: chez nous, par exemple, le violon étoit de ce nombre; il +étoit réservé aux laquais, et souvent même ils avoient charge expresse +d'en jouer pour divertir leurs maîtres: «Les violons se sont rendus si +communs,--dit Mlle de Montpensier dans sa première lettre à Mme de +Motteville,--que, sans avoir beaucoup de domestiques, chacun en ayant +quelques-uns auxquels il auroit fait apprendre, il y auroit moyen de +faire une fort bonne bande.» Dans le Grondeur de Brueys et Palaprat, +Grichard dit à son valet L'Olive: «Je t'ai défendu cent fois de râcler +de ton maudit violon.» (I, 6.) Tallemant raconte que Montbrun +Souscarrière avoit des valets de chambre chargés spécialement de lui +jouer de cet instrument. On sait que c'étoit parmi les pages et les +valets de pied de Mademoiselle que Lully avoit pris les premières +teintures et donné les premières révélations de son talent sur le +violon. Le célèbre Beaujoyeux (Baltazirini) étoit de même un des valets +de chambre de Catherine de Médicis. De là l'expression de violon pour +désigner un sot, un pied-plat: + + Ho! vraiment, messire Apollon, + Vous êtes un bon violon. + (Scarr., Poés.) + +Il en étoit de même de la viole, instrument que Scarron nous montre sur +le dos du comédien La Rancune, au premier chapitre du Roman comique. Le +hautbois, le fifre, le tabourin, la musette, le cistre et la guitare +étoient encore des instruments réservés aux gens de basse condition, par +exemple aux bohémiens et aux farceurs: «Pour ce qu'elle a accoustumé de +servir aux basteleurs, elle ne se peut tenir de mesdire», dit le Luth, +en parlant de la Guitare, dans la Dispute du Luth et de la Guitare. +(Maison des jeux, 3e part.) Au contraire, l'épinette, «la reine de tous +les instruments de musique»; le luth, qui étoit en fort grande faveur, +quoiqu'il servît aux débauchés dans leurs orgies et leurs sérénades; le +théorbe, qui l'avoit remplacé, le clavecin, etc., étoient réservés aux +personnes de condition. V. cette même pièce et la première lettre de +Mademoiselle à madame de Motteville.] + +[Note 284: Petite galère fort légère et propre pour aller en course. +(Dict. de Furetière.)] + +A ces dernières paroles de Claudia, je fus si pressée de ma juste +douleur, qu'en faisant un grand soupir je m'evanouis encore, sans donner +le moindre signe de vie. Les cris que fit Claudia, qui se repentoit +peut-être lors de m'avoir rendue malheureuse sans cesser de l'être, +attirèrent Amet et son frère dans la chambre du vaisseau où j'etois. On +me fit tous les remèdes qu'on me put faire; je revins à moi, et j'ouïs +Claudia qui reprochoit encore au Maure la trahison qu'il nous avoit +faite. «Chien infidèle, lui disoit-elle, pourquoi m'as-tu conseillé de +reduire cette belle fille au deplorable etat où tu la vois, si tu ne me +voulois pas laisser auprès de mon amant? Et pourquoi m'as-tu fait faire +à un homme qui me fut si cher une trahison qui me nuit autant qu'à lui? +Comment oses-tu dire que tu es de noble naissance dans ton pays, si tu +es le plus traître et le plus lâche de tous les hommes?--Tais-toi, +folle, lui répondit Amet; ne me reproche point un crime dont tu es +complice. Je t'ai déjà dit que qui a pu trahir un maître comme toi +meritoit bien d'être trahie, et que, t'emmenant avec moi, j'assurois ma +vie et peut-être celle de Sophie, puisqu'elle pourrait mourir de +douleur, quand elle sçauroit que tu serois demeurée avec dom Carlos.» + +Le bruit que firent en même temps les matelots qui étoient prêts +d'entrer dans le port de la ville de Salé[285], et l'artillerie du +vaisseau, à laquelle repondit celle du port, interrompirent les +reproches que se faisoient Amet et Claudia et me delivrèrent pour un +temps de la vue de ces deux personnes odieuses. On se debarqua; on nous +couvrit les visages d'un voile, à Claudia et à moi, et nous fûmes logées +avec le perfide Amet chez un Maure de ses parens. Dès le jour suivant on +nous fit monter dans un chariot couvert, et prendre le chemin de Fez, +où, si Amet y fut reçu de son père avec beaucoup de joie, j'y entrai la +plus affligée et la plus désespérée personne du monde. Pour Claudia, +elle eut bientôt pris parti, renonçant au christianisme et epousant +Zaïde, le frère de l'infidèle Amet. Cette mechante personne n'oublia +aucun artifice pour me persuader de changer aussi de religion et +d'epouser Amet, comme elle avoit fait Zaïde, et elle devint la plus +cruelle de mes tyrans, lorsque, après avoir en vain essayé de me gagner +par toute sorte de promesses, de bons traitemens et de caresses, Amet et +tous les siens exercèrent sur moi toute la barbarie dont ils etoient +capables. J'avois tous les jours à exercer ma constance contre tant +d'ennemis, et j'etois plus forte à souffrir mes peines que je ne le +souhaitois, quand je commençai à croire que Claudia se repentoit d'être +mechante. En public, elle me persécutoit apparemment avec plus +d'animosité que les autres, et en particulier elle me rendoit +quelquefois de bons offices, qui me la faisoient considérer comme une +personne qui eût pu être vertueuse, si elle eût été élevée à la vertu. +Un jour que toutes les autres femmes de la maison etoient allées aux +bains publics, comme c'est la coutume de vous autres mahometans, elle me +vint trouver où j'etois, ayant le visage composé à la tristesse, et me +parla en ces termes: + +[Note 285: Salé, à l'embouchure de la rivière de Baragray, étoit +jadis le siège d'une petite république de pirates. L'entrée de son port +est fermée par une barre de sable qui ne laisse passer que les vaisseaux +de petite dimension.] + +«Belle Sophie! quelque sujet que j'aie eu autrefois de vous haïr, ma +haine a cessé en perdant l'espoir de posséder jamais celui qui ne +m'aimoit pas assez, à cause qu'il vous aimoit trop. Je me reproche sans +cesse de vous avoir rendue malheureuse et d'avoir abandonné mon Dieu +pour la crainte des hommes. Le moindre de ces remords seroit capable de +me faire entreprendre les choses du monde les plus difficiles à mon +sexe. Je ne puis plus vivre loin de l'Espagne et de toute terre +chretienne avec des infidèles, entre lesquels je sais bien qu'il est +impossible que je trouve mon salut, ni pendant ma vie, ni après ma mort. +Vous pouvez juger de mon veritable repentir par le secret que je vous +confie, qui vous rend maîtresse de ma vie et qui vous donne moyen de +vous venger de tous les maux que j'ai été forcée de vous faire. J'ai +gagné cinquante esclaves chretiens, la plupart Espagnols et tous gens +capables d'une grande entreprise. Avec l'argent que je leur ai +secrètement donné, ils se sont assurés d'une barque capable de nous +porter en Espagne, si Dieu-favorise un si bon dessein. Il ne tiendra +qu'à vous de suivre ma fortune, de vous sauver si je me sauve, ou, +perissant avec moi, de vous tirer d'entre les mains de vos cruels +ennemis et de finir une vie aussi malheureuse qu'est la vôtre. +Determinez-vous donc, Sophie, et tandis que nous ne pouvons être +soupçonnées d'aucun dessein, delibérons sans perdre de temps sur la plus +importante action de votre vie et de la mienne.» + +Je me jetai aux pieds de Claudia, et, jugeant d'elle par moi-même, je ne +doutai point de la sincerité de ses paroles. Je la remerciai de toutes +les forces de mon expression et de toutes celles de mon âme; je +ressentis la grâce que je croyois qu'elle me vouloit faire. Nous prîmes +jour pour notre fuite vers un lieu du rivage de la mer où elle me dit +que des rochers tenoient notre petit vaisseau à couvert. Ce jour, que je +croyois bienheureux, arriva. Nous sortîmes heureusement et de la maison +et de la ville. J'admirois la bonté du ciel, dans la facilité que nous +trouvions à faire reussir notre dessein, et j'en benissois Dieu sans +cesse. Mais la fin de mes maux n'etoit pas si proche que je pensois. +Claudia n'agissoit que par l'ordre du perfide Amet, et, encore plus +perfide que lui, elle ne me conduisoit en un lieu écarté et la nuit que +pour m'abandonner à la violence du Maure, qui n'eût rien osé +entreprendre contre ma pudicité dans la maison de son père, quoique +mahometan, moralement homme de bien. Je suivois innocemment celle qui me +menoit perdre, et je ne pensois pas pouvoir jamais être assez +reconnoissante envers elle de la liberté que j'esperois bientôt avoir +par son moyen. Je ne me lassois point de l'en remercier ni de marcher +bien vite dans des chemins rudes, environnés de rochers, où elle me +disoit que ses gens l'attendoient, quand j'ouïs du bruit derrière moi, +et, tournant la tête, j'aperçus Amet le cimeterre à la main. «Infâmes +esclaves, s'écria-t-il, c'est donc ainsi que l'on se derobe à son +maître?» Je n'eus pas le temps de lui repondre; Claudia me saisit les +bras par derrière, et Amet, laissant tomber son cimeterre, se joignit à +la renégate, et tous deux ensemble firent ce qu'ils purent pour me lier +les mains avec des cordes dont ils s'etoient pourvus pour cet effet. +Ayant plus de vigueur et d'adresse que les femmes n'en ont d'ordinaire, +je resistai longtemps aux efforts de ces deux mechantes personnes; mais +à la longue je me sentis affoiblir, et, me defiant de mes forces, je +n'avois presque plus recours qu'à mes cris, qui pouvoient attirer +quelque passant en ce lieu solitaire, ou plutôt je n'esperois plus rien, +quand le prince Mulei survint lorsque je l'esperois le moins. Vous avez +sçu de quelle façon il me sauva l'honneur, et je puis dire la vie, +puisque je serais assurement morte de douleur si le detestable Amet eût +contenté sa brutalité.» + +Sophie acheva ainsi le récit de ses aventures, et l'aimable Zoraïde +l'exhorta d'espérer de la generosité du prince les moyens de retourner +en Espagne, et dès le jour même elle apprit à son mari tout ce qu'elle a +voit appris de Sophie, dont il alla informer Mulei. Encore que tout ce +qu'on lui conta de la fortune de la belle chretienne ne flattât point la +passion qu'il avoit pour elle, il fut pourtant bien aise, vertueux comme +il etoit, d'en avoir eu connaissance et d'apprendre qu'elle etoit +engagée d'affection en son pays, afin de n'avoir point à tenter une +action blâmable par l'espérance d'y trouver de la facilité. Il estima la +vertu de Sophie, et fut porté par la sienne à tâcher de la rendre moins +malheureuse qu'elle n'etoit. Il lui fit dire par Zoraïde qu'il la +renverroit en Espagne quand elle le voudroit, et, depuis qu'il en eut +pris la résolution, il s'empêcha de la voir, se defiant de sa propre +vertu et de la beauté de cette aimable personne. Elle n'etoit pas peu +empêchée à prendre ses sûretés pour son retour: le trajet etoit long +jusqu'en Espagne, dont les marchands ne trafiquoient point à Fez[286]; +et quand elle eût pu trouver un vaisseau chrétien, belle et jeune comme +elle etoit, elle pouvoit trouver entre les hommes de sa loi ce qu'elle +avoit eu peur de trouver entre des Maures. La probité ne se rencontre +guère sur un vaisseau; la bonne foi n'y est guère mieux gardée qu'à la +guerre, et, en quelque lieu que la beauté et l'innocence se trouvent les +plus foibles, l'audace des mechans se sert de son avantage et se porte +facilement à tout entreprendre. Zoraïde conseilla à Sophie de s'habiller +en homme, puisque sa taille, avantageuse plus que celle des autres +femmes, facilitoit ce deguisement. Elle lui dit que c'etoit l'avis de +Mulei, qui ne trouvoit personne dans Fez à qui il la pût sûrement +confier, et elle lui dit aussi qu'il avoit eu la bonté de pourvoir à la +bienséance de son sexe, lui donnant une compagne de sa croyance, et +travestie comme elle, et qu'elle seroit ainsi garantie de l'inquietude +qu'elle pourroit avoir de se voir seule dans un vaisseau entre des +soldats et des matelots. Ce prince maure avoit acheté d'un corsaire une +prise qu'il avoit faite sur mer[287]: c'étoit d'un vaisseau du +gouverneur d'Oran, qui portoit la famille entière d'un gentilhomme +espagnol, que par animosité ce gouverneur envoyoit prisonnier en +Espagne[288]. Mulei avait su que ce chrétien étoit un des plus grands +chasseurs du monde, et, comme la chasse étoit la plus forte passion de +ce jeune prince, il avoit voulu l'avoir pour esclave, et, afin de le +mieux conserver, ne l'avoit point voulu separer de sa femme, de son fils +et de sa fille. En deux ans qu'il vécut dans Fez au service de Mulei, il +apprit à ce prince à tirer parfaitement de l'arquebuse sur toute sorte +de gibier qui court sur la terre ou qui s'elève dans l'air, et plusieurs +chasses inconnues aux Maures. Il avoit par là si bien merité les bonnes +grâces du prince et s'etoit rendu si nécessaire à son divertissement, +qu'il n'avoit jamais voulu consentir à sa rançon, et par toutes sortes +de bienfaits avoit tâché de lui faire oublier l'Espagne. Mais le regret +de n'être pas en sa patrie et de n'avoir plus d'espérance d'y retourner +lui avoit causé une melancolie qui finit bientôt par sa mort, et sa +femme n'avoit pas vécu long-temps après son mari. Mulei se sentoit du +remords de n'avoir pas remis en liberté, quand ils la lui avoient +demandée, des personnes qui l'avoient merité par leurs services, et il +voulut, autant qu'il le pouvoit, reparer envers leurs enfans le tort +qu'il croyoit leur avoir fait. La fille s'appeloit Dorothée, etoit de +l'âge de Sophie, belle, et avoit de l'esprit; son frère n'avoit pas plus +de quinze ans et s'appeloit Sanche. Mulei les choisit l'un et l'autre +pour tenir compagnie à Sophie, et se servit de cette occasion-là pour +les envoyer ensemble en Espagne. On tint l'affaire secrète; on fit faire +des habits d'homme à l'espagnole pour les deux demoiselles et pour le +petit Sanche. Mulei fit paroître sa magnificence dans la quantité de +pierreries qu'il donna à Sophie; il fit aussi à Dorothée de beaux +presens, qui, joints à tous ceux que son père avoit déjà reçus de la +liberalité du prince, la rendirent riche pour le reste de sa vie. + +[Note 286: A cause de l'hostilité qui devoit régner naturellement +entre les Espagnols et les fils des Maures expulsés d'Espagne, lesquels +s'étoient réfugiés dans cette ville.] + +[Note 287: C'est vers cette époque, à peu près, que les Barbaresques +avoient commencé à faire la traite des blancs; la rapide extension de ce +fléau fut même une des principales causes de l'expédition de +Charles-Quint contre Tunis.] + +[Note 288: L'Espagne possédoit alors en Afrique Oran, Tanger et +plusieurs autres places par exemple Tlemcen et le royaume dont cette +ville étoit la capitale, qu'elle eut quelque temps en sa domination au +commencement du XVIe siècle. Oran, construite par les Maures chassés +d'Espagne, avoit été prise par les Espagnols en 1509, mais fut reprise +par les Maures en 1708, pour leur echapper encore en 1732.] + +Charles-Quint, en ce temps-là, faisoit la guerre en Afrique et avoit +assiegé la ville de Tunis[289]. Il avoit envoyé un ambassadeur à Mulei +pour traiter de la rançon de quelques Espagnols de qualité qui avoient +fait naufrage à la côte de Maroc. Ce fut à cet ambassadeur que Mulei +recommanda Sophie sous le nom de dom Fernand, gentilhomme de qualité qui +ne vouloit pas être connu par son nom véritable, et Dorothée et son +frère passoient pour être de son train, l'un en qualité de gentilhomme +et l'autre de page. Sophie et Zoraïde ne se purent quitter sans regret, +et il y eut bien des larmes versées de part et d'autre. Zoraïde donna à +la belle chretienne un rang de perles si riche, qu'elle ne l'eût point +reçu si cette aimable Maure et son mari Zulema, qui n'aimoit pas moins +Sophie que faisoit sa femme, ne lui eussent fait connoître qu'elle ne +pouvoit davantage les desobliger qu'en refusant ce gage de leur amitié. +Zoraïde fit promettre à Sophie de lui faire sçavoir de temps en temps de +ses nouvelles par la voie de Tanger, d'Oran ou des autres places que +l'empereur possedoit en Afrique. + +[Note 289: Le dey de Tunis étoit alors le fameux Barberousse, amiral +de Soliman, qui ravageoit la mer par ses pirateries. Charles-Quint, pour +le vaincre à coup sûr, transporta en Afrique trente mille hommes sur +cinq cents vaisseaux, et se mit à leur tête. Le fort de la Goulette fut +enlevé d'assaut, Tunis se rendit, et Muley-Hassan fut rétabli sur le +trône (1535). + +Après sa victoire, Charles-Quint délivra de l'esclavage et fit ramener à +ses frais dans leur patrie environ vingt mille chrétiens.] + +L'ambassadeur chretien s'embarqua à Salé, emmenant avec lui Sophie, +qu'il faut desormais appeler dom Fernand; il joignit l'armée de +l'empereur, qui etoit encore devant Tunis. Notre Espagnole deguisée lui +fut presentée comme un gentilhomme d'Andalousie qui avoit eté long-temps +esclave du prince de Fez. Elle n'avoit pas assez de sujet d'aimer sa vie +pour craindre de la hasarder à la guerre, et, voulant passer pour un +cavalier, elle n'eût pu avec honneur n'aller pas souvent au combat, +comme faisoient tant de vaillans hommes dont l'armée de l'empereur etoit +pleine. Elle se mit donc entre les volontaires, ne perdit pas une +occasion de se signaler, et le fit avec tant d'eclat que l'empereur ouït +parler du faux dom Fernand. Elle fut assez heureuse pour se trouver +auprès de lui lorsque, dans l'ardeur d'un combat dont les chretiens +eurent tout le desavantage, il donna dans une embuscade de Maures, fut +abandonné des siens et environné des infidèles, et il y a apparence +qu'il eût eté tué, son cheval l'ayant dejà eté sous lui, si notre +amazone ne l'eût remonté sur le sien, et, secondant sa vaillance par des +efforts difficiles à croire, n'eût donné aux chretiens le temps de se +reconnoître et de venir degager ce vaillant empereur. Une si belle +action ne fut pas sans recompense. L'empereur donna à l'inconnu dom +Fernand une commanderie de grand revenu[290], et le regiment de +cavalerie d'un seigneur espagnol qui avoit eté tué au dernier combat; il +lui fit donner aussi tout l'equipage d'un homme de qualité, et depuis ce +temps-là il n'y eut personne dans l'armée qui fut plus estimé et plus +consideré que cette vaillante fille. Toutes les actions d'un homme lui +etoient si naturelles, son visage etoit si beau et la faisoit paroître +si jeune, sa vaillance etoit si admirable en une si grande jeunesse et +son esprit etoit si charmant, qu'il n'y avoit pas une personne de +qualité ou de commandement dans les troupes de l'empereur qui ne +recherchât son amitié. Il ne faut donc pas s'etonner si, tout le monde +parlant pour elle, et plus encore ses belles actions, elle fut en peu de +temps en faveur auprès de son maître. + +[Note 290: Une commanderie étoit une espèce de bénéfice ou revenu +attaché aux ordres militaires de chevalerie, et qu'on conféroit à ceux +des chevaliers qui s'étoient distingués.] + +Dans ce temps là, de nouvelles troupes arrivèrent d'Espagne sur les +vaisseaux qui apportoient de l'argent et des munitions pour l'armée. +L'empereur les voulut voir sous les armes, accompagné de ses principaux +chefs, desquels etoit notre guerrière. Entre ces soldats nouveaux venus, +elle crut avoir vu dom Carlos, et elle ne s'etoit pas trompée. Elle en +fut inquiète le reste du jour, le fit chercher dans le quartier de ces +nouvelles troupes, et on ne le trouva pas, parce qu'il avoit changé de +nom. Elle n'en dormit point toute la nuit, se leva aussi tôt que le +soleil et alla chercher elle-même ce cher amant qui lui avoit tant fait +verser de larmes. Elle le trouva et n'en fut point reconnue, ayant +changé de taille parce qu'elle avoit crû, et de visage parce que le +soleil d'Afrique avoit changé la couleur du sien. Elle feignit de le +prendre pour un autre de sa connoissance, et lui demanda des nouvelles +de Seville et d'une personne qu'elle lui nomma du premier nom qui lui +vint dans l'esprit. Dom Carlos lui dit qu'elle se meprenoit, qu'il +n'avoit jamais eté à Seville, et qu'il étoit de Valence. «Vous +ressemblez extrêmement à une personne qui m'etoit fort chère, lui dit +Sophie, et, à cause de cette ressemblance, je veux bien être de vos +amis, si vous n'avez point de repugnance à devenir des miens.--La même +raison, lui repondit dom Carlos, qui vous oblige à m'offrir votre +amitié, vous auroit déjà acquis la mienne si elle etoit du prix de la +vôtre. Vous ressemblez à une personne que j'ai longtemps aimée; vous +avez son visage et sa voix, mais vous n'êtes pas de son sexe, et +assurément, ajouta-t-il en faisant un grand soupir, vous n'êtes pas de +son humeur.» Sophie ne put s'empêcher de rougir à ces dernières paroles +de dom Carlos; à quoi il ne prit pas garde, à cause peut-être que ses +yeux, qui commençoient à se mouiller de larmes, ne purent voir les +changements du visage de Sophie. Elle en fut emue, et, ne pouvant plus +cacher cette emotion, elle pria dom Carlos de la venir voir en sa tente, +où elle l'alloit attendre, et le quitta après lui avoir appris son +quartier, et qu'on l'appeloit dans l'armée le mestre de camp[291] dom +Fernand. A ce nom là, dom Carlos eut peur de ne lui avoir pas fait assez +d'honneur. Il avoit déjà su à quel point il etoit estimé de l'empereur, +et que, tout inconnu qu'il etoit, il partageoit la faveur de son maître +avec les premiers de la cour. Il n'eut pas grande peine à trouver son +quartier et sa tente, qui n'etoient ignorés de personne, et il en fut +reçu autant bien qu'un simple cavalier le pouvoit être d'un des +principaux officiers du camp. Il reconnut encore le visage de Sophie +dans celui de dom Fernand, en fut encore plus etonné qu'il ne l'avoit +eté, et il le fut encore davantage du son de sa voix, qui lui entroit +dans l'âme et y renouveloit le souvenir de la personne du monde qu'il +avoit le plus aimée. Sophie, inconnue à son amant, le fit manger avec +lui, et, après le repas, ayant fait retirer les domestiques et donné +ordre de n'être visitée de personne, se fit redire encore une fois par +ce cavalier qu'il etoit de Valence, et ensuite se fit conter ce qu'elle +savoit aussi bien que lui de leurs aventures communes, jusqu'au jour +qu'il avoit fait dessein de l'enlever. + +[Note 291: Un mestre de camp étoit le chef d'un régiment de +cavalerie.] + +«Croiriez-vous, lui dit dom Carlos, qu'une fille de condition qui avoit +tant reçu de preuves de mon amour et qui m'en avoit tant donné de la +sienne fut sans fidélité et sans honneur, eut l'adresse de me cacher de +si grands défauts, et fut si aveuglée dans son choix qu'elle me preféra +un jeune page que j'avois, qui l'enleva un jour devant celui que j'avois +choisi pour l'enlever?--Mais en êtes-vous bien assuré? lui dit Sophie. +Le hasard est maître de toutes choses, et prend souvent plaisir à +confondre nos raisonnements par des succès les moins attendus. Votre +maîtresse peut avoir été forcée à se séparer de vous, et est peut-être +plus malheureuse que coupable.--Plût à Dieu, lui répondit dom Carlos, +que j'eusse pu douter de sa faute! Toutes les pertes et les malheurs +qu'elle m'a causés ne m'auroient pas eté difficiles à souffrir, et même +je ne me croirois pas malheureux si je pouvois croire qu'elle me fût +encore fidèle; mais elle ne l'est qu'au perfide Claudio, et n'a jamais +feint d'aimer le malheureux dom Carlos que pour le perdre.--Il paroît +par ce que vous dites, lui repartit Sophie, que vous ne l'avez guère +aimée, de l'accuser ainsi sans l'entendre, et de la publier encore plus +méchante que legère.--Et peut-on l'être davantage, s'ecria dom Carlos, +que l'a eté cette imprudente fille, lorsque, pour ne faire pas +soupçonner son page de son enlèvement, elle laissa dans sa chambre, la +nuit même qu'elle disparut de chez son père, une lettre qui est de la +dernière malice, et qui m'a rendu trop miserable pour n'être pas +demeurée dans mon souvenir. Je vous la veux faire entendre, et vous +faire juger par là de quelle dissimulation cette jeune fille etoit +capable. + +LETTRE. + + Vous n'avez pas dû me defendre d'aimer dom Carlos, après me + l'avoir donné. Un merite aussi grand que le sien ne me + pouvoit donner que beaucoup d'amour, et quand l'esprit d'une + jeune personne en est prevenu, l'interêt n'y peut trouver de + place. Je m'enfuis donc avec celui que vous avez trouvé bon + que j'aimasse dès ma jeunesse, et sans qui il me seroit + autant impossible de vivre que de ne mourir pas mille fois + le jour avec un etranger que je ne pourrois aimer, quand il + seroit encore plus riche qu'il n'est pas. Notre faute, si + c'en est une, merite votre pardon; si vous nous l'accordez, + nous reviendrons le recevoir plus vite que nous n'avons fui + l'injuste violence que vous nous vouliez faire. + + SOPHIE. + +--Vous vous pouvez figurer, poursuivit dom Carlos, l'extrême douleur que +sentirent les parents de Sophie quand ils eurent lu cette lettre. Ils +esperèrent que je serois encore avec leur fille caché dans Valence, ou +que je n'en serois pas loin. Ils tinrent leur perte secrète à tout le +monde, hormis au vice-roi, qui etoit leur parent, et à peine le jour +commençoit-il de paroître que la justice entra dans ma chambre et me +trouva endormi. Je fus surpris d'une telle visite autant que j'avois +sujet de l'être, et quand, après qu'on m'eut demandé où etoit Sophie, je +demandai aussi où elle etoit, mes parties s'en irritèrent et me firent +conduire en prison avec une extrême violence. Je fus interrogé et je ne +pus rien dire pour ma defense contre la lettre de Sophie. Il paroissoit +par là que je l'avois voulu enlever; mais il paroissoit encore plus que +mon page avoit disparu en même temps qu'elle. Les parents de Sophie la +faisoient chercher, et mes amis, de leur côté, faisoient toutes sortes +de diligences pour découvrir où ce page l'avoit emmenée. C'étoit le seul +moyen de faire voir mon innocence; mais on ne put jamais apprendre des +nouvelles de ces amants fugitifs, et mes ennemis m'accusèrent alors de +la mort de l'un et de l'autre. Enfin l'injustice, appuyée de la force, +l'emporta sur l'innocence opprimée; je fus averti que je serois bientôt +jugé, et que je le serois à mort. Je n'esperai pas que le ciel fît un +miracle en ma faveur, et je voulus donc hasarder ma delivrance par un +coup de desespoir. Je me joignis à des bandolliers[292], prisonniers +comme moi et tous gens de résolution. Nous forçâmes les portes de notre +prison, et, favorisés de nos amis, nous eûmes plus tôt gagné les +montagnes les plus proches de Valence que le vice-roi n'en pût être +averti. Nous fûmes longtemps maîtres de la campagne. L'infidélité de +Sophie, la persécution de ses parents, tout ce que je croyois que le +vice-roi avoit fait d'injuste contre moi, et enfin la perte de mon bien +me mirent dans un tel desespoir que je hasardai ma vie dans toutes les +rencontres où mes camarades et moi trouvâmes de la résistance, et je +m'acquis par là une telle réputation parmi eux qu'ils voulurent que je +fusse leur chef. Je le fus avec tant de succès que notre troupe devint +redoutable aux royaumes d'Aragon et de Valence, et que nous eûmes +l'insolence de mettre ces pays à contribution. Je vous fais ici une +confidence bien délicate, ajouta dom Carlos; mais l'honneur que vous me +faites et mon inclination me donnent tellement à vous que je veux bien +vous faire maître de ma vie, vous en revélant des secrets si dangereux. +Enfin, poursuivit-il, je me lassai d'être méchant; je me dérobai de mes +camarades, qui ne s'y attendoient pas, et je pris le chemin de +Barcelone, où je fus reçu simple cavalier dans les recrues qui +s'embarquoient pour l'Afrique, et qui ont joint depuis peu l'armée. Je +n'ai pas sujet d'aimer la vie, et, après m'être mal servi de la mienne, +je ne la puis mieux employer que contre les ennemis de ma loi et pour +votre service, puisque la bonté que vous avez pour moi m'a causé la +seule joie dont mon âme ait eté capable depuis que la plus ingrate fille +du monde m'a rendu le plus malheureux de tous les hommes.» + +[Note 292: Vagabonds, voleurs de campagnes qui font leurs +expéditions par troupes et avec des armes à feu. (Dict. de Furetière.) +Le mot bandoulier a précédé bandit, et venoit, comme lui, des bandes que +formoient les voleurs.] + +Sophie inconnue prit le parti de Sophie injustement accusée, et n'oublia +rien pour persuader à son amant de ne point faire de mauvais jugements +de sa maîtresse avant que d'être mieux informé de sa faute. Elle dit au +malheureux cavalier qu'elle prenoit grande part dans ses infortunes, +qu'elle voudroit de bon coeur les adoucir, et pour lui en donner des +marques plus effectives que des paroles, qu'elle le prioit de vouloir +être à elle, et que, lorsque l'occasion s'en presenteroit, elle +emploieroit auprès de l'empereur son credit et celui de tous ses amis +pour le delivrer de la persecution des parents de Sophie et du vice-roi +de Valence. Dom Carlos ne se rendit jamais à tout ce que le faux dom +Fernand lui put dire pour la justification de Sophie; mais il se rendit +à la fin aux offres qu'il lui fit de sa table et de sa maison. Dès le +jour même cette fidèle amante parla au mestre de camp de dom Carlos et +lui fit trouver bon que ce cavalier, qu'elle lui dit être son parent, +prît parti avec lui; je veux dire avec elle. + +Voilà notre amant infortuné au service de sa maîtresse, qu'il croyoit +morte ou infidèle. Il se voit, dès le commencement de sa servitude, tout +à fait bien avec celui qu'il croit son maître, et est en peine lui-même +de savoir comment il a pu faire en si peu de temps pour s'en faire tant +aimer. Il est à la fois son intendant, son secretaire, son gentilhomme +et son confident. Les autres domestiques n'ont guère moins de respect +pour lui que pour dom Fernand, et il seroit sans doute heureux, se +connoissant aimé d'un maître qui lui paroît tout aimable, et qu'un +secret instinct le force d'aimer, si Sophie perdue, si Sophie infidèle +ne lui revenoit sans cesse à la pensée et ne lui causoit une tristesse +que les caresses d'un si cher maître et sa fortune rendue meilleure ne +pouvoient vaincre. Quelque tendresse que Sophie eût pour lui, elle etoit +bien aise de le voir affligé, ne doutant point qu'elle ne fût la cause +de son affliction. Elle lui parloit si souvent de Sophie, et justifioit +quelquefois avec tant d'emportement et même de colère et d'aigreur celle +que dom Carlos n'accusoit pas moins que d'avoir manqué à sa fidelité et +à son honneur, qu'enfin il vint à croire que ce dom Fernand, qui le +mettoit toujours sur le même sujet, avoit peut-être eté autrefois +amoureux de Sophie, et peut-être l'etoit encore. + +La guerre d'Afrique s'acheva de la façon qu'on le voit dans l'histoire. +L'empereur la fit depuis en Allemagne, en Italie, en Flandres et en +divers lieux. Notre guerrière, sous le nom de dom Fernand, augmenta sa +reputation de vaillant et experimenté capitaine par plusieurs actions de +valeur et de conduite[293], quoique la dernière de ces qualités-là ne se +rencontre que rarement en une personne aussi jeune que le sexe de cette +vaillante fille la faisoit paroître. + +[Note 293: Conduite signifie ici prudence, esprit de suite, sens +qu'il a très souvent au XVIIe siècle, par exemple dans Bossuet.] + +L'empereur fut obligé d'aller en Flandres[294] et de demander au roi de +France passage par ses Etats. Le grand roi qui regnoit alors[295] voulut +surpasser en generosité et en franchise un mortel ennemi qui l'avoit +toujours surmonté en bonne fortune et n'en avoit pas toujours bien usé. +Charles-Quint fut reçu dans Paris comme s'il eût eté roi de France. Le +beau dom Fernand fut du petit nombre des personnes de qualité qui +l'accompagnèrent, et si son maître eût fait un plus long sejour dans la +Cour du monde la plus galante, cette belle Espagnole, prise pour un +homme, eût donné de l'amour à beaucoup de dames françoises, et de la +jalousie aux plus accomplis de nos courtisans. + +[Note 294: Pour réprimer la révolte des Gantois, qui ne vouloient +point payer les impôts votés par les états.] + +[Note 295: François Ier.] + +Cependant le vice-roi de Valence mourut en Espagne. Dom Fernand espera +assez de son merite et de l'affection que lui portoit son maître pour +lui oser demander une si importante charge, et il l'obtint sans qu'elle +lui fût enviée. Il fit savoir le plus tôt qu'il put le bon succès de sa +pretention à dom Carlos, et lui fit esperer qu'aussitôt qu'il auroit +pris possession de sa vice-royauté de Valence, il feroit sa paix avec +les parens de Sophie, obtiendroit sa grâce de l'empereur pour avoir eté +chef de bandolliers, et même essaieroit de le remettre dans la +possession de son bien, sans cesser de lui en faire dans toutes les +occasions qui s'en presenteroient. Dom Carlos eût pu recevoir quelque +consolation de toutes ces belles promesses, si le malheur de son amour +lui eût permis d'être consolable. + +L'empereur arriva en Espagne et alla droit à Madrid, et dom Fernand alla +prendre possession de son gouvernement. Dès le jour qui suivit celui de +son entrée dans Valence, les parens de Sophie presentèrent requête +contre dom Carlos, qui faisoit auprès du vice-roi la charge d'intendant +de sa maison et de secretaire de ses commandemens. Le vice-roi promit de +leur rendre justice et à dom Carlos de protéger son innocence. On fit de +nouvelles informations contre lui; l'on fit ouïr des temoins une seconde +fois, et enfin les parens de Sophie, animés par le regret qu'ils avoient +de la perte de leur fille, et par un desir de vengeance qu'ils croyoient +legitime, pressèrent si fort l'affaire, qu'en cinq ou six jours elle fut +en etat d'être jugée. Ils demandèrent au vice-roi que l'accusé entrât en +prison. Il leur donna sa parole qu'il ne sortiroit pas de son hôtel, et +leur marqua un jour pour le juger. La veille de ce jour fatal, qui +tenoit en suspens toute la ville de Valence, dom Carlos demanda une +audience particulière au vice-roi, qui la lui accorda. Il se jeta à ses +pieds et lui dit ces paroles: «C'est demain, monseigneur, que vous devez +faire connoître à tout le monde que je suis innocent. Quoique les +temoins que j'ai fait ouïr me dechargent entièrement du crime dont on +m'accuse, je viens encore jurer à Votre Altesse, comme si j'etois devant +Dieu, que non seulement je n'ai pas enlevé Sophie, mais que le jour +devant celui qu'elle fut enlevée, je ne la vis point; je n'eus point de +ses nouvelles, et n'en ai pas eu depuis. Il est bien vrai que je la +devois enlever; mais un malheur qui jusqu'ici m'est inconnu la fit +disparoître, ou pour ma perte ou pour la sienne.--C'est assez, dom +Carlos, lui dit le vice-roi, va dormir en repos. Je suis ton maître et +ton ami, et mieux informé de ton innocence que tu ne penses; et quand +j'en pourrois douter, je serois obligé à n'être pas exact à m'en +eclaircir, puisque tu es dans ma maison, et de ma maison, et que tu n'es +venu ici avec moi que sous la promesse que je t'ai faite de te +proteger.» + +Dom Carlos remercia un si obligeant maître de tout ce qu'il eut +d'éloquence. Il s'alla coucher, et l'impatience qu'il eut de se voir +bientôt absous ne lui permit pas de dormir. Il se leva aussitôt que le +jour parut, et, propre et paré plus qu'à l'ordinaire, se trouva au lever +de son maître. Mais je me trompe, il n'entra dans sa chambre qu'après +qu'il fut habillé; car depuis que Sophie avoit deguisé son sexe, la +seule Dorothée, deguisée comme elle, et la confidente de son +deguisement, couchoit dans sa chambre et lut rendoit tous les services +qui, rendus par un autre, lui eussent pu donner connoissance de ce +qu'elle vouloit tenir si caché. Dom Carlos entra donc dans la chambre du +vice-roi quand Dorothée l'eut ouverte à tout le monde, et le vice-roi ne +le vit pas plus tôt qu'il lui reprocha qu'il s'etoit levé bien matin +pour un homme accusé qui se vouloit faire croire innocent, et lui dit +qu'une personne qui ne dormoit point devoit sentir sa conscience +chargée. Dom Carlos lui repondit, un peu troublé, que la crainte d'être +convaincu ne l'avoit pas tant empêché de dormir que l'esperance de se +voir bientôt à couvert des poursuites de ses ennemis par la bonne +justice que lui rendroit Son Altesse. «Mais vous êtes bien paré et bien +galant, lui dit encore le vice-roi, et je vous trouve bien tranquille le +jour que l'on doit deliberer sur votre vie. Je ne sais plus ce que je +dois croire du crime dont on vous accuse. Toutes les fois que nous nous +entretenons de Sophie, vous en parlez avec moins de chaleur et plus +d'indifference que moi: on ne m'accuse pourtant pas comme vous d'en +avoir eté aimé et de l'avoir tuée, et possible le jeune Claudio aussi, +sur qui vous voulez faire tomber l'accusation de son enlevement. Vous me +dites que vous l'avez aimée, continua le vice-roi, et vous vivez après +l'avoir perdue, et vous n'oubliez rien pour vous voir absous et en +repos, vous qui devriez haïr la vie et tout ce qui vous la pourroit +faire aimer. Ah! inconstant dom Carlos! il faut bien qu'une autre amour +vous ait fait oublier celle que vous deviez conserver à Sophie perdue, +si vous l'aviez veritablement aimée, quand elle etoit toute à vous et +osoit tout faire pour vous.» Dom Carlos, demi-mort à ces paroles du +vice-roi, voulut y repondre; mais il ne le lui permit pas. «Taisez-vous, +lui dit-il d'un visage sevère, et reservez votre éloquence pour vos +juges; car pour moi je n'en serai pas surpris, et je n'irai pas pour un +de mes domestiques donner à l'empereur mauvaise opinion de mon equité. +Et cependant, ajouta le vice-roi, se tournant vers le capitaine de ses +gardes, que l'on s'assure de lui: qui a rompu sa prison peut bien +manquer à la parole qu'il m'a donnée de ne chercher point son impunité +dans sa fuite. On ôta aussitôt l'epée à dom Carlos, qui fit grand'pitié +à tous ceux qui le virent environné de gardes, pâle et defait, et qui +avoit bien de la peine à retenir ses larmes. + +Cependant que le pauvre gentilhomme se repent de ne s'être pas assez +defié de l'esprit changeant des grands seigneurs[296], les juges qui le +devoient juger entrèrent dans la chambre et prirent leurs places, après +que le vice-roi eut pris la sienne. Le comte italien, qui etoit encore à +Valence, et le père et la mère de Sophie, parurent et produisirent leurs +temoins contre l'accusé, qui etoit si desesperé de son procès, qu'il +n'avoit pas quasi le courage de repondre. On lui fit reconnoître les +lettres qu'il avoit autrefois ecrites à Sophie; on lui confronta les +voisins et les domestiques de la maison de Sophie, et enfin on produisit +contre lui la lettre qu'elle avoit laissée dans sa chambre le jour que +l'on pretendoit qu'il l'avoit enlevée. L'accusé fit ouïr ses +domestiques, qui temoignèrent d'avoir vu coucher leur maître; mais il +pouvoit s'être levé après avoir fait semblant de s'endormir. Il juroit +bien qu'il n'avoit pas enlevé Sophie et representoit aux juges qu'il ne +l'auroit pas enlevée pour se separer d'elle; mais on ne l'accusoit pas +moins que de l'avoir tuée et le page aussi, le confident de son amour. +Il ne restoit plus qu'à le juger, et il alloit être condamné tout d'une +voix, quand le vice-roi le fit approcher et lui dit: «Malheureux dom +Carlos! tu peux bien croire, après toutes les marques d'affection que je +t'ai données, que, si je t'eusse soupçonné, d'être coupable du crime +dont on t'accuse, je ne t'aurois pas amené à Valence. Il m'est +impossible de ne te condamner pas, si je ne veux commencer l'exercice de +ma charge par une injustice, et tu peux juger du deplaisir que j'ai de +ton malheur par les larmes qui m'en viennent aux yeux. On pourroit +rechercher d'accorder tes parties, si elles etoient de moindre qualité, +ou moins animées à ta perte. Enfin, si Sophie ne paroît elle-même pour +te justifier, tu n'as qu'à te preparer à bien mourir.» Carlos, desesperé +de son salut, se jeta aux pieds du vice-roi et lui dit: «Vous vous +souvenez bien, Monseigneur, qu'en Afrique et dès le temps que j'eus +l'honneur d'entrer au service de Votre Altesse, et toutes les fois +qu'elle m'a engagé au récit ennuyeux de mes infortunes, que je les lui +ai toujours contées d'une même manière, et elle doit croire qu'en ce +pays-là, et partout ailleurs, je n'aurois pas avoué à un maître qui me +faisoit l'honneur de m'aimer ce qu'ici j'aurois dû nier devant un juge. +J'ai toujours dit la vérité à Votre Altesse comme à mon Dieu, et je lui +dis encore que j'aimai, que j'adorai Sophie.--Dis que tu l'abhorres, +ingrat! interrompit le vice-roi, surprenant tout le monde.--Je l'adore, +reprit dom Carlos, fort étonné de ce que le vice-roi venoit de dire. Je +lui ai promis de l'épouser, continua-t-il, et je suis convenu avec elle +de l'emmener à Barcelone. Mais si je l'ai enlevée, si je sais où elle se +cache, je veux qu'on me fasse mourir de la mort la plus cruelle. Je ne +puis l'éviter; mais je mourrai innocent, si ce n'est mériter la mort que +d'avoir aimé plus que ma vie une fille inconstante et perfide.--Mais, +s'écria le vice-roi, le visage furieux, que sont devenus cette fille et +ton page? Ont-ils monté au ciel? sont-ils cachés sous terre?--Le page +etoit galant, lui repondit dom Carlos, elle etoit belle; il etoit homme, +elle etoit femme.--Ah! traître! lui dit le vice-roi, que tu découvres +bien ici tes lâches soupçons et le peu d'estime que tu as eu pour la +malheureuse Sophie! Maudite soit la femme qui se laisse aller aux +promesses des hommes et s'en fait mepriser par sa trop facile croyance! +Ni Sophie n'etoit point une femme de vertu commune, mechant! ni ton page +Claudio un homme. Sophie etoit une fille constante, et ton page une +fille perdue, amoureuse de toi et qui t'a volé Sophie, qu'elle +trahissoit comme une rivale. Je suis Sophie, injuste amant, amant +ingrat! Je suis Sophie, qui ai souffert des maux incroyables pour un +homme qui ne méritoit pas d'être aimé et qui m'a cru capable de la +dernière infamie.» + +[Note 296: Scarron pouvoit parler ici d'après sa propre expérience. +Peut-être songeoit-il alors à Mazarin, dont le changement à son égard +étoit, du reste, parfaitement justifié. Mais, sans nous occuper de +Mazarin, combien de fois n'avoit-il pas vu de belles paroles et de +belles protestations d'amitié de la part des grands seigneurs se changer +en indifférence, dès qu'il avoit fallu en venir au fait! Ses oeuvres +sont remplies de plaintes sur ce sujet. V. en particulier sa deuxième +Requête à la reine, recueil de 1648; Remerciements au prince d'Orange, +1651; les premières strophes de Héro et Léandre, etc.] + +Sophie n'en put pas dire davantage. Son père, qui la reconnut, la prit +entre ses bras; sa mère se pâma d'un côté, et dom Carlos de l'autre. +Sophie se debarrassa des bras de son père pour courir aux deux personnes +evanouies, qui reprirent leurs esprits tandis qu'elle douta à qui des +deux elle courroit. Sa mère lui mouilla le visage de larmes; elle +mouilla de larmes le visage de sa mère; elle embrassa, avec toute la +tendresse imaginable, son cher Dom Carlos, qui pensa en evanouir encore. +Il tint pourtant bon pour ce coup, et, n'osant pas encore baiser Sophie +de toute sa force, se recompensa sur ses mains, qu'il baisa mille fois +l'une après l'autre. Sophie pouvoit à peine suffire à toutes les +embrassades et à tous les complimens qu'on lui fit. Le comte italien, en +faisant le sien comme les autres, lui voulut parler des pretentions +qu'il avoit sur elle, comme lui ayant eté promise par son père et par sa +mère. Dom Carlos, qui l'ouït, en quitta une des mains de Sophie, qu'il +baisoit alors avidement, et, portant la sienne à son epée, qu'on lui +venoit de rendre, se mit en une posture qui fit peur à tout le monde, +et, jurant à faire abimer la ville de Valence, fit bien connoître que +toutes les puissances humaines ne lui oteroient pas Sophie, si elle-même +ne lui defendoit de songer davantage en elle; mais elle declara qu'elle +n'auroit jamais d'autre mari que son cher dom Carlos, et conjura son +père et sa mère de le trouver bon, ou de se resoudre à la voir enfermer +dans un couvent pour toute sa vie. Ses parens lui laissèrent la liberté +de choisir tel mari qu'elle voudrait, et le comte italien, dès le jour +même, prit la poste pour l'Italie ou pour tout autre pays où il voulut +aller. Sophie conta toutes ses aventures, qui furent admirées de tout le +monde. Un courrier alla porter la nouvelle de cette grande merveille à +l'empereur, qui conserva à dom Carlos, après qu'il auroit epousé Sophie, +la vice-royauté de Valence et tous les bienfaits que cette vaillante +fille avoit merités sous le nom de dom Fernand, et donna à ce +bienheureux amant une principauté dont ses descendans jouissent encore. +La ville de Valence fit la dépense des noces avec toute sorte de +magnificence, et Dorothée, qui reprit ses habits de femme en même temps +que Sophie, fut mariée en même temps qu'elle avec un cavalier proche +parent de dom Carlos. + + + + +CHAPITRE XV. + +Effronterie du sieur de la Rappinière. + +Le conseiller de Rennes achevoit de lire sa nouvelle, quand la +Rappinière arriva dans l'hôtellerie. Il entra en étourdi dans la chambre +où on lui avoit dit qu'etoit M. de la Garouffière; mais son visage +epanoui se changea visiblement quand il vit le Destin dans un coin de la +chambre, et son valet qui etoit aussi defait et effrayé qu'un criminel +que l'on juge. La Garouffière ferma la porte de la chambre par dedans, +et ensuite demanda au brave la Rappinière s'il ne devinoit pas bien +pourquoi il l'avoit envoyé querir. «N'est-ce pas à cause d'une +comedienne dont j'ai voulu avoir ma part? repondit en riant le +scelerat.--Comment, votre part! lui dit la Garouffière, prenant un +visage serieux: sont-ce là les discours d'un juge comme vous êtes, et +avez-vous jamais fait pendre un si mechant homme que vous?» La +Rappinière continua de tourner la chose en raillerie et de la vouloir +faire passer pour un tour de bon compagnon; mais le senateur le prit +toujours d'un ton si sevère, qu'enfin il avoua son mauvais dessein, et +en fit de mauvaises excuses au Destin, qui avoit eu besoin de toute sa +sagesse pour ne se pas faire raison d'un homme qui l'avoit voulu +offenser si cruellement, après lui être obligé de la vie, comme l'on a +pu voir au commencement de ces aventures comiques. Mais il avoit encore +à demêler avec cet inique prevôt une autre affaire qui lui etoit de +grande importance et qu'il avoit communiquée à M. de la Garouffière, qui +lui avoit promis de lui faire avoir raison de ce mechant homme. + +Quelque peine que j'aie prise à bien etudier la Rappinière, je n'ai +jamais pu decouvrir s'il etoit moins mechant envers Dieu qu'envers les +hommes, et moins injuste envers son prochain que vicieux en sa +personne[297]. Je sais seulement avec certitude que jamais homme n'a eu +tant de vices ensemble et en plus eminent degré. Il avoua qu'il avoit eu +envie d'enlever mademoiselle de l'Etoile aussi hardiment que s'il fût +vanté d'une bonne action, et il dit effrontement au conseiller et au +comedien que jamais il n'avoit moins douté du succès d'une pareille +entreprise: «car, continua-t-il, se tournant vers le Destin, j'avois +gagné votre valet, votre soeur avoit donné dans le panneau, et, pensant +vous venir trouver où je lui avois fait dire que vous etiez blessé, elle +n'etoit pas à deux lieues de la maison où je l'attendois quand je ne +sais qui diable l'a otée à ce grand sot qui me l'amenoit, et qui m'a +perdu un bon cheval, après s'être bien fait battre. «Le Destin palissoit +de colère, et quelquefois aussi rougissoit de honte de voir de quel +front ce scélérat lui osoit parler à lui-même de l'offense qu'il lui +avoit voulu faire, comme s'il lui eût conté une chose indifferente. La +Garouffière s'en scandalisoit aussi et n'avoit pas une moindre +indignation contre un si dangereux homme. «Je ne sais pas, lui dit-il, +comment vous osez nous apprendre si franchement les circonstances d'une +mauvaise action pour laquelle M. le Destin vous auroit donné cent coups, +si je ne l'en eusse empêché. Mais je vous avertis qu'il le pourra bien +faire encore, si vous ne lui restituez une boîte de diamans que vous lui +avez autrefois volée dans Paris dans le temps que vous y tiriez la +laine. Doguin, votre complice alors et depuis votre valet, lui a avoué +en mourant que vous l'aviez encore; et moi je vous déclare que, si vous +faites la moindre difficulté de la rendre, vous m'avez pour aussi +dangereux ennemi que je vous ai eté utile protecteur.» + +[Note 297: Scarron n'a pas commis la moindre invraisemblance en +prêtant tous ces crimes à une personne qui a pour charge de réprimer les +crimes d'autrui. La police étoit souvent faite avec la négligence la +plus coupable, et pendant assez longtemps elle avoit presque abandonné +le soin de la surveillance publique. Ce ne fut guère qu'après +l'apaisement des troubles de la Fronde, et même après la conclusion du +traité des Pyrénées, que le roi put enfin s'occuper de la réorganiser +sur de meilleures bases. V. Correspondance administrative de Louis XIV, +t. 2, p. 605, etc.; Traité de la police de de La Mare, 1705, in-fol., I. +1, tit. 8, ch. 3. Bien plus, à cette négligence se joignit parfois la +connivence avec les filous. Le lieutenant-criminel Tardieu, dont Boileau +a immortalisé la sordide avarice, fut un de ceux qui prêtèrent le plus à +cette accusation, même après la réorganisation de la police; et l'on +sait que, lorsqu'il fut assassiné, en 1665, on alloit informer contre +lui à cause de ses malversations. (Not. de Brossette, sur les v. 308 et +337 de la sat. X de Boielau) «Il a mérité d'être pendu deux ou trois +mille fois, dit Tallemant: il n'y a pas un plus grand voleur au monde.» +(Histor. de Ferrier, sa fille, et Tardieu.) Vavasseur, le commissaire du +Marais, faisoit sous main cause commune avec les filles de sa +juridiction. Malherbe parle, dans ses Lettres (26 juin 1610), d'un +prévôt de Pithiviers qui s'étrangla dans sa prison, où il étoit enfermé +comme coupable de complicité dans l'assassinat de Henri IV, de magie et +de fausse monnoie. Sur les malversations de toutes sortes des gens de +police et des officiers de justice, on peut voir les Caquets de +l'accouchée, 1re journ., p. 37, 1er janv., et surtout les Grands jours +d'Auvergne, de Fléchier, où l'on trouvera plusieurs exemples du même +genre. Les choses en étoient venues au point qu'on lit dans le +Procès-verbal des confér. tenues pour l'exam. des articl. proposés pour +la composit. de l'ordonn. crimin. de 1670, sur l'art. XII: «M. le +premier président a dit que l'intention qu'on avoit, lorsqu'on a +institué les prévôts des maréchaux, étoit bonne; mais que... la plupart +de ces officiers sont plus à craindre que les voleurs mêmes, et qu'on a +reproché aux Grands jours de Clermont que toutes les affaires +criminelles les plus atroces avoient été éludées et couvertes par les +mauvaises procédures des prévôts des maréchaux. L'on a fait le procès a +plusieurs officiers de la maréchaussée, mais on a été persuadé +d'ailleurs qu'il n'y en avoit pas un seul dont la conduite fût +innocente.»] + +La Rappinière fut foudroyé de ce discours, à quoi il ne s'attendoit pas. +Son audace à nier absolument une mechanceté qu'il avoit faite lui manqua +au besoin. Il avoua en begayant, comme un homme qui se trouble, qu'il +avoit cette boîte au Mans, et promit de la rendre avec des sermens +execrables qu'on ne lui demandoit point, tant on faisoit peu de cas de +tous ceux qu'il eût pu faire. Ce fut peut-être là une des plus ingénues +actions qu'il fit de sa vie, et encore n'etoit-elle pas nette; car il +est bien vrai qu'il rendit la boîte comme il l'avoit promis, mais il +n'etoit pas vrai qu'elle fût au Mans, puisqu'il l'avoit sur lui à +l'heure même, à dessein d'en faire un present à Mademoiselle de +l'Etoile, en cas qu'elle n'eût pas voulu se donner à lui pour peu de +chose. C'est ce qu'il confessa en particulier à M. de la Garouffière, +dont il voulut par là regagner les bonnes grâces, lui mettant entre les +mains cette boîte de portrait pour en disposer comme il lui plairoit. +Elle etoit composée de cinq diamans d'un prix considerable. Le père de +mademoiselle de l'Etoile y etoit peint en email, et le visage de cette +belle fille avoit tant de rapport à ce portrait, que cela seul pouvoit +suffire pour la faire reconnoître à son père. Le Destin ne savoit +comment remercier assez M. de la Garouffière quand il lui donna la boîte +de diamans. Il se voyoit exempté par là d'avoir à se la faire rendre par +force de la Rappinière, qui ne savoit rien moins que de restituer, et +qui eût pu se prevaloir contre un pauvre comedien de sa charge de +prevôt, qui est un dangereux baton entre les mains d'un mechant homme. +Quand cette boîte fut otée au Destin, il en avoit eu un deplaisir très +grand, qui s'augmenta encore par celui qu'en eut la mère de l'Etoile, +qui gardoit cherement ce bijou comme un gage de l'amitié de son mari. On +peut donc aisément se figurer qu'il eut une extrême joie de l'avoir +recouvrée. Il alla en faire part à l'Etoile, qu'il trouva chez la soeur +du curé du bourg, en la compagnie d'Angelique et de Leandre. Ils +deliberèrent ensemble de leur retour au Mans, qui fut resolu pour le +lendemain. M. de la Garouffière leur offrit un carrosse, qu'ils ne +voulurent pas prendre. Les comédiens et les comédiennes soupèrent avec +M. de la Garouffière et sa compagnie. On se coucha de bonne heure dans +l'hotellerie, et, dès la pointe du jour, le Destin et Leandre, chacun sa +maîtresse en croupe, prirent le chemin du Mans, où Ragotin, la Rancune +et l'Olive etoient déjà retournés. M. de la Garouffière fit cent offres +de services au Destin; pour la Bouvillon, elle fit la malade plus +qu'elle ne l'etoit, pour ne point recevoir l'adieu du comedien, dont +elle n'etoit pas satisfaite. + + + + +CHAPITRE XVI. + +Disgrace de Ragotin. + +Les deux comediens qui retournèrent au Mans avec Ragotin furent +detournés du droit chemin par le petit homme, qui les voulut traiter +dans une petite maison de campagne, qui etoit proportionnée à sa +petitesse. Quoiqu'un fidèle et exact historien soit obligé à +particulariser les accidens importans de son histoire, et les lieux où +ils se sont passés, je ne vous dirai pas au juste en quel endroit de +notre hemisphère etoit la maisonnette où Ragotin mena ses confrères +futurs, que j'appelle ainsi parcequ'il n'etoit pas encore reçu dans +l'ordre vagabond des comediens de campagne. Je vous dirai donc seulement +que la maison etoit au deçà du Gange, et n'etoit pas loin de +Silléle-Guillaume[298]. Quand il y arriva, il la trouva occupée par une +compagnie de bohemiens, qui, au grand deplaisir de son fermier, s'y +etoient arretés sous pretexte que la femme du capitaine avoit eté +pressée d'accoucher, ou plutôt par la facilité que ces voleurs +espererent de trouver à manger impunement des volailles d'une metairie +ecartée du grand chemin. D'abord Ragotin se fâcha en petit homme fort +colère, menaça les bohemiens du prevôt du Mans, dont il se dit allié, à +cause qu'il avoit epousé une Portail[299], et là dessus il fit un long +discours pour apprendre aux auditeurs de quelle façon les Portails +etoient parens des Ragotins, sans que son long discours apportât aucun +temperament à sa colère immoderée, et l'empechât de jurer +scandaleusement. Il les menaça aussi du lieutenant de prevôt la +Rappinière, au nom duquel tout genou flechissoit; mais le capitaine +boheme le fit enrager à force de lui parler civilement, et fut assez +effronté pour le louer de sa bonne mine, qui sentoit son homme de +qualité, et qui ne le faisoit pas peu repentir d'être entré par +ignorance dans son château (c'est ainsi que le scelerat appeloit sa +maisonnette, qui n'etoit fermée que de haies). Il ajouta encore que la +dame en mal d'enfant seroit bientôt delivrée du sien, et que la petite +troupe delogeroit après avoir payé à son fermier ce qu'il leur avoit +fourni pour eux et pour leurs bêtes: Ragotin se mouroit de depit de ne +pouvoir trouver à quereller avec un homme qui lui rioit au nez et lui +faisoit mille reverences; mais ce flegme du bohemien alloit enfin +echauffer la bile de Ragotin, quand la Rancune et le frère du capitaine +se reconnurent pour avoir eté autrefois grands camarades, et cette +reconnoissance fit grand bien à Ragotin, qui s'alloit sans doute engager +en une mauvaise affaire, pour l'avoir prise d'un ton trop haut. La +Rancune le pria donc de s'apaiser, ce qu'il avoit grande envie de faire, +et ce qu'il eût fait de lui-même si son orgueil naturel eût pu y +consentir. + +[Note 298: Petite ville à 7 lieues N.-O. du Mans. Scarron introduit +volontiers la scène aux alentours de cette ville; c'est peut-être à +cause de ses rapports fréquents avec la famille des Lavardin: Sillé +étoit fort près des paroisses dont les Lavardin étoient seigneurs. M. +Anjubault croit aussi que deux petites métairies dépendantes du bénéfice +de Scarron s'y trouvoient situées.] + +[Note 299: Daniel Neveu, prévôt provincial du Maine, dont le fils, +Daniel II, occupa également cette charge, épousa, en 1626, Marie +Portail. V. Lepaige, art. Neuvillette. C'est là probablement le prévôt +dont parle Scarron et dont La Rappinière étoit lieutenant. Ce nom de +Portail est celui d'une famille célèbre dans la magistrature, et +originaire du Mans. M. Anjubault nous apprend qu'en 1595 Antoine Portail +étoit procureur du roi au Mans, et qu'on retrouve encore ce nom dans la +même ville en 1670; plusieurs membres de la même famille et du même nom +ont rempli les charges d'avocat général, de premier président et de +président à mortier du Parlement de Paris.] + +Dans ce même temps la dame bohemienne accoucha d'un garçon. La joie en +fut grande dans la petite troupe, et le capitaine pria à souper les +comediens et Ragotin, qui avoit dejà fait tuer des poulets pour en faire +une fricassée. On se mit à table. Les bohemiens avoient des perdrix et +des lievres qu'ils avoient pris à la chasse, et deux poulets d'Inde et +autant de cochons de lait qu'ils avoient volés. Ils avoient aussi un +jambon et des langues de boeuf, et on y entama un pâté de lièvre dont la +croûte même fut mangée par quatre ou cinq bohemillons qui servirent à +table. Ajoutez à cela la fricassée de six poulets de Ragotin, et vous +avouerez que l'on n'y fit pas mauvaise chair. Les convives, outre les +comediens, etoient au nombre de neuf, tous bons danseurs et encore +meilleurs larrons. On commença des santés par celle du Roi et de +messieurs les Princes, et on but en general celle de tous les bons +seigneurs qui recevoient dans leurs villages les petites troupes. Le +capitaine pria les comediens de boire à la memoire de defunt Charles +Dodo, oncle de la dame accouchée, et qui fut pendu pendant le siege de +La Rochelle par la trahison du capitaine la Grave. On fit de grandes +imprecations contre ce capitaine faux frère et contre tous les prevôts, +et on fit une grande dissipation du vin de Ragotin, dont la vertu fut +telle que la debauche fut sans noise, et que chacun des conviés, sans +même en excepter le misanthrope la Rancune, fit des protestations +d'amitié à son voisin, le baisa de tendresse et lui mouilla le visage de +larmes. Ragotin fit tout à fait bien les honneurs de sa maison, et but +comme une eponge. Après avoir bu toute la nuit, ils devoient +vraisemblablement se coucher quand le soleil se leva; mais ce même vin +qui les avoit rendus si tranquilles buveurs leur inspira à tous en même +temps un esprit de separation, si j'ose ainsi dire. La caravane fit ses +paquets, non sans y comprendre quelques guenilles du fermier de Ragotin, +et le joli seigneur monta sur son mulet, et, aussi serieux qu'il avoit +eté emporté pendant le repas, prit le chemin du Mans, sans se mettre en +peine si la Rancune et l'Olive le suivoient, et n'ayant de l'attention +qu'à sucer une pipe à tabac qui etoit vide il y avoit plus d'une heure. +Il n'eut pas fait demi-lieue, toujours suçant sa pipe vide qui ne lui +rendoit aucune fumée, que celles du vin lui etourdirent tout à coup la +tête. Il tomba de son mulet, qui retourna avec beaucoup de prudence à la +metairie d'où il etoit parti, et pour Ragotin, après quelques +soulevemens de son estomac trop chargé, qui fit ensuite parfaitement son +devoir, il s'endormit au milieu du chemin. Il n'y avoit pas long-temps +qu'il dormoit, ronflant comme une pedale d'orgue, quand un homme nu, +comme on peint notre premier père, mais effroyablement barbu, sale et +crasseux, s'approcha de lui et se mit à le deshabiller. Cet homme +sauvage fit de grands efforts pour ôter à Ragotin les bottes neuves que +dans une hôtellerie la Rancune s'etoit appropriées par la supposition +des siennes, de la manière que je vous l'ai conté en quelque endroit de +cette veritable histoire, et tous ces efforts, qui eussent eveillé +Ragotin s'il n'eût pas eté mort ivre (comme on dit), et qui l'eussent +fait crier comme un homme que l'on tire à quatre chevaux, ne firent +autre effet que de le traîner à ecorche-cul la longueur de sept ou huit +pas. Un couteau en tomba de la poche du beau dormeur; ce vilain homme +s'en saisit, et comme s'il eût voulu ecorcher Ragotin, il lui fendit sur +la peau sa chemise, ses bottes, et tout ce qu'il eut de la peine à lui +ôter de dessus le corps, et, ayant fait un paquet de toutes les hardes +de l'ivrogne depouillé, l'emporta, fuyant comme un loup avec sa proie. + +Nous laisserons courir avec son butin cet homme, qui etoit le même fou +qui avoit autrefois fait si grand peur au Destin quand il commença la +quête de mademoiselle Angelique, et ne quitterons point Ragotin, qui ne +veille pas et qui a grand besoin d'être reveillé. Son corps nu, exposé +au soleil, fut bientôt couvert et piqué de mouches et de moucherons de +differentes espèces, dont pourtant il ne fut point eveillé; mais il le +fut quelque temps après par une troupe de paysans qui conduisoient une +charrette. Le corps nu de Ragotin ne leur donna pas plutôt dans la vue +qu'ils s'ecrièrent: Le voilà! et s'approchant de lui, faisant le moins +de bruit qu'ils purent, comme s'ils eussent eu peur de l'eveiller, ils +s'assurèrent de ses pieds et de ses mains, qu'ils lièrent avec de +grosses cordes, et, l'ayant ainsi garrotté, le portèrent dans leur +charrette, qu'ils firent aussitôt partir avec autant de hâte qu'en a un +galant qui enlève une maîtresse contre son gré et celui de ses parens. +Ragotin etoit si ivre que toutes les violences qu'on lui fit ne le +purent eveiller, non plus que les rudes cahots de la charrette, que ces +paysans faisoient aller fort vite et avec tant de precipitation qu'elle +versa en un mauvais pas plein d'eau et de boue, et Ragotin par +consequent versa aussi. La fraîcheur du lieu où il tomba, dont le fond +avoit quelques pierres ou quelque chose d'aussi dur, et le rude branle +de sa chute, l'eveillèrent, et l'etat surprenant où il se trouva +l'etonna furieusement. Il se voyoit lié pieds et mains et tombé dans la +boue, il se sentoit la tête toute etourdie de son ivresse et de sa +chute, et ne savoit que juger de trois ou quatre, paysans qui le +relevoient, et d'autant d'autres qui relevoient une charrette. Il etoit +si effrayé de son aventure, que même il ne parla pas en un si beau sujet +de parler, lui qui etoit grand parleur de son naturel, et un moment +après il n'eût pu parler à personne quand il l'eût voulu: car les +paysans, ayant tenu ensemble un conseil secret, delièrent le pauvre +petit homme des pieds seulement, et, au lieu de lui en dire la raison ou +de lui en faire quelque civilité, observant entre eux un grand silence, +tournèrent la charrette du côté qu'elle etoit venue, et s'en +retournèrent avec autant de precipitation qu'ils en avoient eu à venir +là. + +Le lecteur discret est possible en peine de sçavoir ce que les paysans +vouloient à Ragotin, et pourquoi ils ne lui firent rien. L'affaire est +assurément difficile à deviner, et ne se peut sçavoir à moins que d'être +revelée. Et pour moi, quelque peine que j'y aie prise, et après y avoir +employé tous mes amis, je ne l'ai sçu depuis peu de temps que par +hasard, et lorsque je l'esperois le moins, de la façon que je vous le +vais dire. Un prêtre du bas Maine, un peu fou melancolique, qu'un procès +avoit fait venir à Paris, en attendant que son procès fût en etat d'être +jugé voulut faire imprimer quelques pensées creuses qu'il avoit eues sur +l'Apocalypse. Il etoit si fecond en chimères et si amoureux des +dernières productions de son esprit, qu'il en haïssoit les vieilles, et +ainsi pensa faire enrager un imprimeur, à qui il faisoit vingt fois +refaire une même feuille. Il fut obligé par là d'en changer souvent, et +enfin il s'etoit adressé à celui qui a imprimé le present livre[300], +chez qui il lut une fois quelques feuilles[301] qui partoient de cette +même aventure que je vous raconte. Ce bon prêtre en avoit plus de +connaissance que moi, ayant sçu des mêmes paysans qui enlevèrent Ragotin +de la façon que je vous ai dit le motif de leur entreprise, que je +n'avois pu sçavoir. Il connut donc d'abord où l'histoire etoit +defectueuse, et, en ayant donné connoissance à mon imprimeur, qui en fut +fort etonné, car il avoit cru comme beaucoup d'autres que mon roman +etoit un livre fait à plaisir, il ne se fit pas beaucoup prier par +l'imprimeur pour me venir voir. Lors j'appris du veritable Manceau que +les paysans qui lièrent Ragotin endormi etoient les proches parens du +pauvre fou qui couroit les champs, que le Destin avoit rencontré de +nuit, et qui avoit depouillé Ragotin en plein jour. Ils avoient fait +dessein d'enfermer leur parent, avoient souvent essayé de le faire, et +avoient souvent eté bien battus par le fou, qui etoit un fort et +puissant homme. Quelques personnes du village, qui avoient vu de loin +reluire au soleil le corps de Ragotin, le prirent pour le fou endormi, +et, n'en ayant osé approcher de peur d'être battues, elles en avoient +averti ces paysans, qui vinrent avec toutes les précautions que vous +avez vues, prirent Ragotin sans le reconnoître, et, l'ayant reconnu pour +n'être pas celui qu'ils cherchoient, le laissèrent les mains liées, afin +qu'il ne pût rien entreprendre contre eux. Les Memoires que j'eus de ce +prêtre me donnèrent beaucoup de joie, et j'avoue qu'il me rendit un +grand service; mais je ne lui en rendis pas un petit en lui conseillant +en ami de ne pas faire imprimer son livre, plein de visions ridicules. + +[Note 300: Le libraire qui avoit imprimé on fait imprimer la +première partie du Romant comique étoit Toussaint Quinet (au Palais, +sous la montée de la cour des Aydes), bien connu par le mot de Scarron +sur les revenus de son marquisat de Quinet, et que notre auteur fait +volontiers intervenir dans ses oeuvres, en s'égayant quelquefois sur son +compte. V. Aux vermiss. Dédic. de ses oeuvr. burlesq. à Guillemette, +etc.] + +[Note 301: Les boutiques des libraires servoient souvent alors de +centres de réunions où se tenoient des espèces d'assemblées littéraires, +et où même les auteurs lisoient leurs oeuvres. Ainsi, dans le Berger +extravagant (l. 3), Sorel fait lire à Montenor son Banquet des dieux +chez un libraire. On peut surtout trouver des renseignements fort +curieux sur cette coutume, et un piquant tableau de ces assemblées, dans +le 5e livre de Francion, du même.] + +Quelqu'un m'accusera peut-être d'avoir conté ici une particularité fort +inutile; quelque autre m'en louera de beaucoup de sincérité. Retournons +à Ragotin, le corps crotté et meurtri, la bouche sèche, la tête pesante +et les mains liées derrière le dos. Il se leva le mieux qu'il put, et +ayant porté sa vue de part et d'autre, le plus loin qu'elle se put +etendre, sans voir ni maisons ni hommes, il prit le premier chemin battu +qu'il trouva, bandant tous les ressorts de son esprit[302] pour +connoître quelque chose en son aventure. Ayant les mains liées comme il +avoit, il recevoit une furieuse incommodité de quelques moucherons +opiniâtres qui s'attachoient par malheur aux parties de son corps où ses +mains garrottées ne pouvoient aller, et l'obligeoient quelquefois à se +coucher par terre pour s'en délivrer en les écrasant, ou en leur faisant +quitter prise. Enfin il attrapa un chemin creux, revêtu de haies et +plein d'eau, et ce chemin alloit au gué d'une petite rivière. Il s'en +rejouit, faisant etat de se laver le corps, qu'il avoit plein de boue; +mais en approchant du gué, il vit un carrosse versé, d'où le cocher et +un paysan tiroient, par les exhortations d'un venerable homme d'eglise, +cinq ou six religieuses fort mouillées. C'etoit la vieille abbesse +d'Estival[303], qui revenoit du Mans, où une affaire importante l'avoit +fait aller, et qui, par la faute de son cocher, avoit fait naufrage. +L'abbesse et les religieuses, tirées du carrosse, aperçurent de loin la +figure nue de Ragotin qui venoit droit à elles, dont elles furent fort +scandalisées, et encore plus qu'elles le père Gifflot, directeur discret +de l'abbaye. Il fit tourner vitement le dos aux bonnes mères, de peur +d'irregularité, et cria de toute sa force à Ragotin qu'il n'approchât +pas de plus près. Ragotin poussa toujours en avant, et commença +d'enfiler une longue planche qui etoit là pour la commodité des gens de +pied, et le père Gifflot vint au devant de lui, suivi du cocher et du +paysan, et douta d'abord s'il le devoit exorciser, tant il trouvoit sa +figure diabolique. Enfin il lui demanda qui il etoit, d'où il venoit, +pourquoi il etoit nu, pourquoi il avoit les mains liées, et lui fit +toutes ces questions-là avec beaucoup d'eloquence, et ajoutant à ses +paroles le ton de la voix et l'action des mains. Ragotin lui repondit +incivilement. «Qu'en avez-vous à faire?» Et voulant passer outre sur la +planche, il poussa si rudement le reverend père Gifflot qu'il le fit +choir dans l'eau. Le bon prêtre entraîna avec lui le cocher et le +paysan, et Ragotin trouva leur manière de tomber dans l'eau si +divertissante qu'il en eclata de rire. Il continua son chemin vers les +religieuses, qui, le voile baissé, lui tournèrent le dos en haie, toutes +le visage tourné vers la campagne. Ragotin eut beaucoup d'indifference +pour les visages des religieuses, et passoit outre, pensant en être +quitte, ce que ne pensoit pas le père Gifflot. Il suivit Ragotin, +secondé du paysan et du cocher, qui, le plus en colère des trois, et +dejà de mauvaise humeur à cause que madame l'abbesse l'avoit grondé, se +detacha du gros, joignit Ragotin, et à grands coups de fouet se vengea +sur la peau d'autrui de l'eau qui avoit mouillé la sienne. Ragotin +n'attendit pas une seconde decharge; il s'enfuit comme un chien qu'on +fouette, et le cocher, qui n'etoit pas satisfait d'un seul coup de +fouet, le hâta d'aller de plusieurs autres, qui tous tirèrent le sang de +la peau du fustigé. Le père Gifflot, quoique essoufflé d'avoir couru, ne +se lassoit pas de crier: «Fouettez, fouettez!» de toute sa force, et le +cocher, de toute la sienne, redoubloit ses coups sur Ragotin, et +commençoit à s'y plaire, quand un moulin se presenta au pauvre homme +comme un asile. Il y courut ayant toujours son bourreau à ses trousses, +et, trouvant la porte d'une basse-cour ouverte, y entra et y fut reçu +d'abord par un mâtin qui le prit aux fesses. Il en jeta des cris +douloureux et gagna un jardin ouvert avec tant de precipitation, qu'il +renversa six ruches de mouches à miel qui y etoient posées à l'entrée, +et ce fut là le comble de ses infortunes[304]. Ces petits elephans +ailés, pourvus de proboscides et armés d'aiguillons, s'acharnèrent sur +ce petit corps nu, qui n'avoit point de mains pour se defendre, et le +blessèrent d'une horrible manière. Il en cria si haut que le chien qui +le mordoit s'enfuit de la peur qu'il en eut, ou plutôt des mouches. Le +cocher impitoyable fit comme le chien, et le pere Gifflot, à qui la +colère avoit fait oublier pour un temps la charité, se repentit d'avoir +eté trop vindicatif, et alla lui-même hâter le meunier et ses gens, qui +à son gré venoient trop lentement au secours d'un homme qu'on +assassinoit dans leur jardin. Le meunier retira Ragotin d'entre les +glaives pointus et venimeux de ces ennemis volans, et quoiqu'il fût +enragé de la chute de ses ruches, il ne laissa pas d'avoir pitié du +miserable. Il lui demanda où diable il se venoit fourrer nu et les mains +liées entre des paniers à mouches; mais quand Ragotin eût voulu lui +repondre, il ne l'eût pu dans l'extrême douleur qu'il sentoit par tout +son corps. Un petit ours nouveau-né, qui n'a point encore eté leché de +sa mère, est plus formé en sa figure oursine que ne le fut Ragotin en sa +figure humaine, après que les piqûres des mouches l'eurent enflé depuis +les pieds jusqu'à la tête. La femme du meunier, pitoyable comme une +femme, lui fit dresser un lit et le fit coucher. Le père Gifflot, le +cocher et le paysan retournèrent à l'abbesse d'Estival et à ses +religieuses, qui se rembarquèrent dans leur carrosse, et, escortées du +reverend père Gifflot monté sur une jument, continuèrent leur chemin. Il +se trouva que le moulin etoit à l'elu[305] du Rignon[306] ou à son +gendre Bagottière (je n'ai pas bien sçu lequel). Ce du Rignon etoit +parent de Ragotin, qui, s'etant fait connoître au meunier et à sa femme, +en fut servi avec beaucoup de soin et pansé heureusement jusqu'à son +entière convalescence par le chirurgien d'un bourg voisin. Aussitôt +qu'il put marcher, il retourna au Mans, où la joie de savoir que la +Rancune et l'Olive avoient trouvé son mulet et l'avoient ramené avec eux +lui fit oublier la chute de la charrette, les coups de fouet du cocher, +les morsures du chien et les piqûres des mouches. + +[Note 302: Cette tournure de phrase se trouve en propres termes dans +les Hist. comiq. de Cyrano de Bergerac.] + +[Note 303: Il s'agit ici de l'abbaye d'Estival en Charnie, à 8 +lieues du Mans, fondée en 1109 par Raoul II de Beaumont, vicomte du +Mans, et qu'il ne faut pas confondre avec celle d'Estival-lez-le-Mans, +fondée par saint Bertrand. L'abbesse d'Estival-en-Charnie étoit alors, +comme nous l'apprend M. Anjubault, Claire Nau, qui conserva cette +dignité de 1627 à 1660. Claire Nau étoit élève de l'abbaye du +Pont-aux-Dames, de l'ordre de Cîteaux, renommée surtout pour sa grande +régularité, qu'elle aura tenu, sans doute, à transporter dans la maison +d'Estival. C'est là peut-être ce qui a pu suggérer à Scarron la +plaisanterie qu'on lit quelques lignes plus loin: «Il fit tourner +vitement le dos aux bonnes mères, de peur d'irregularité.»] + +[Note 304: Cette succession d'infortunes burlesques ne fait-elle pas +songer à celles de Nicodème, dans le Roman bourgeois de Furetière, quand +il se heurte rudement contre le front de Javotte, casse une porcelaine +en voulant se retirer, glisse sur le parquet, se rattrape à un miroir +qu'il fait tomber, et brise avec la porte un théorbe qui étoit contre la +muraille? (P. 98 de l'édit. Jannet.) C'est là un des lieux communs +auxquels a le plus souvent recours le roman comique et familier de cette +époque.] + +[Note 305: Un élu étoit un officier royal subalterne, qui +connoissoit en première instance de l'assiette des tailles, aides, +subsides, et des différends qui y étoient relatifs. (Dict. de +Furetière.)] + +[Note 306: On trouve au Mans, en 1620, un François de l'Epinay, +sieur du Bignon, élu, membre du conseil de l'hôtel de ville. Il +suffiroit d'un tout petit trait de plume à la premiere lettre pour en +faire notre personnage.] + + + + +CHAPITRE XVII. + +Ce qui se passa entre le petit Ragotin et le grand Baguenodière. + +Le Destin et l'Etoile, Leandre et Angelique, deux couples de beaux et +parfaits amans, arrivèrent dans la capitale du Maine sans faire de +mauvaise rencontre. Le Destin remit Angelique dans les bonnes grâces de +sa mère, à qui il sçut si bien faire valoir le merite, la condition et +l'amour de Leandre, que la bonne Caverne commença d'approuver la passion +que ce jeune garçon et sa fille avoient l'un pour l'autre autant qu'elle +s'y etoit opposée. La pauvre troupe n'avoit pas encore bien fait ses +affaires dans la ville du Mans; mais un homme de condition qui aimoit +fort la comedie supplea à l'humeur chiche des Manceaux[307]. Il avoit la +plus grande partie de son bien dans le Maine, avoit pris une maison dans +le Mans et y attiroit souvent des personnes de condition de ses amis, +tant courtisans que provinciaux, et même quelques beaux esprits de +Paris, entre lesquels il se trouvoit des poètes du premier ordre, et +enfin il étoit une manière de Mecenas moderne. Il aimoit passionnément +la comedie et tous ceux qui s'en mêloient, et c'est ce qui attiroit tous +les ans dans la capitale du Maine les meilleures troupes de comediens du +royaume[308]. Ce seigneur que je vous dis arriva au Mans dans le temps +que nos pauvres comediens en vouloient sortir, mal satisfaits de +l'auditoire manceau. Il les pria d'y demeurer encore quinze jours pour +l'amour de lui, et pour les y obliger leur donna cent pistoles, et leur +en promit autant quand ils s'en iroient. Il etoit bien aise de donner le +divertissement de la comedie à plusieurs personnes de qualité, de l'un +et de l'autre sexe, qui arrivèrent au Mans dans le même temps et qui y +devoient faire sejour à sa prière. Ce seigneur, que j'appellerai le +marquis d'Orsé[309], etoit grand chasseur et avoit fait venir au Mans +son équipage de chasse, qui etoit des plus beaux qui fût en France. Les +landes et les forêts du Maine font un des plus agreables pays de chasse +qui se puisse trouver dans tout le reste de la France, soit pour le +cerf, soit pour le lièvre, et en ce temps-là la ville du Mans se trouva +pleine de chasseurs, que le bruit de cette grande fête y attira, la +plupart avec leurs femmes, qui furent ravies de voir des dames de la +cour pour en pouvoir parler le reste de leurs jours auprès de leur feu. +Ce n'est pas une petite ambition aux provinciaux que de pouvoir dire +quelquefois qu'ils ont vu en tel lieu et en tel temps des gens de la +cour, dont ils prononcent toujours le nom tout sec, comme par exemple: +Je perdis mon argent contre Roquelaure,--Crequi a tant +gagné,--Coaquin[310] court le cerf en Touraine. Et si on leur laisse +quelquefois entamer un discours de politique ou de guerre, ils ne +deparlent pas (si j'ose ainsi dire) tant qu'ils aient epuisé la matière +autant qu'ils en sont capables. + +[Note 307: Scarron fait encore allusion à cette avarice dont il +accuse les Manceaux dans son Epistre à Madame d'Hautefort (1651), où il +dit, en parlant des coquettes du Mans: + + Elles portent panne et velours, + Mais ce n'est pas à tous les jours, + Mais seulement aux bonnes fêtes... + Parlerai-je de leur chaussure + Si haute, et qui si longtemps dure, + Car leurs souliers, quoique dorés, + Ont l'honneur d'être un peu ferrés; + Que sur elles blanche chemise + N'est point que de mois en mois mise, etc. + +Les Manceaux avoient généralement, au 17e siècle, une assez mauvaise +réputation. Ecoutez Regnard: + + Crispin, roux et Manceau, vient d'épouser Julie; + Il est du genre humain et l'opprobre et la lie; + On trouveroit encore à quelque vieux pilier + Son dernier habit vert pendu chez le fripier, etc. + (Satire contre les maris.) + +Cette avarice, du reste, s'allie bien avec le goût prononcé pour la +chicane dont on les accusoit. (V. notre note, 3e part., ch. 5.)] + +[Note 308: Ce goût prononcé pour la comédie étoit répandu parmi les +hautes classes, surtout vers l'époque de la Fronde. Aussi les grands +personnages se faisoient-ils souvent suivre, comme la cour elle-même, de +leurs troupes comiques, dans leurs voyages. Loret nous apprend (Muse +hist., IV, p. 94 et 95; V. p. 19 et 24) qu'il n'y avoit pas alors de +grande fête, ni même de grand repas, sans une représentation théâtrale.] + +[Note 309: M. Anjubault croit qu'il est probablement question ici du +comte de Tessé, allié à la famille des Lavardin en 1638: «Les membres de +ces puissantes familles, nous écrit-il, ont occupé les premiers rangs +dans le Maine. Ils avoient au Mans l'hôtel de Tessé, qui vient d'être +remplacé par le nouveau palais épiscopal. Scarron eut des rapports avec +ces personnages... Il est certain qu'ils le traitèrent bien, qu'il les +divertit, et qu'ils prirent plaisir à garder sous leurs yeux un souvenir +de sa facétieuse imagination.» C'étoit, en effet, au château de Vernie, +appartenant au comte de Tessé, que figuroit, avant la révolution, la +série de 27 tableaux tirés du Roman comique, aujourd'hui au musée +communal. Scarron a fait l'épithalame du comte de Tessé.] + +[Note 310: Jean-Baptiste Gaston, duc de Roquelaure, pair de France, +maître de la garde-robe du roi, fameux par ses saillies, étoit grand +joueur et fort heureux au jeu. V. son historiette dans Tallemant. +Charles, duc de Créqui, pair de France, premier gentilhomme de la +chambre du roi, l'un des courtisans les plus assidus de Louis XIV, étoit +également connu comme un beau joueur. Coaquin, dont on trouve souvent le +nom écrit, à cette époque, de la même maniére, est probablement le +marquis de Coëtquen, gouverneur de Saint-Malo, dont il est question dans +Saint-Simon et les Lettres de Mme de Sévigné.--Je ne sais si c'est la +même famille que celle-ci nomme Coaquin, comme Scarron, dans la +généalogie de la maison de Sévigné adressée à Bussy (lettre du 4 déc. +1668).] + +Finissons la digression. Le Mans donc se trouva plein de noblesse, +grosse et menue. Les hôtelleries furent pleines d'hôtes, et la plupart +des gros bourgeois qui logèrent des personnes de qualité ou des nobles +campagnards de leurs amis salirent en peu de temps tous leurs draps fins +et leur linge damassé. Les comediens ouvrirent leur theâtre en humeur de +bien faire, comme des comediens payés par avance. Le bourgeois du Mans +se rechauffa pour la comedie. Les dames de la ville et de la province +etoient ravies d'y voir tous les jours des dames de la cour, de qui +elles apprirent à se bien habiller, au moins mieux qu'elles ne +faisoient, au grand profit de leurs tailleurs, à qui elles donnèrent à +reformer quantité de vieilles robes. Le bal se donnoit tous les soirs, +où de très mechans danseurs dansèrent de très mauvaises courantes[311], +et où plusieurs jeunes gens de la ville dansèrent en bas de drap +d'Hollande ou d'Usseau et en souliers cirés[312]. Nos comediens furent +souvent appelés pour jouer en visite. L'Etoile et Angelique donnèrent de +l'amour aux cavaliers et de l'envie aux dames. Inezille, qui dansa la +sarabande[313], à la prière des comediens, se fit admirer: Roquebrune en +pensa mourir de repletion d'amour, tant le sien augmenta tout à coup, et +Ragotin avoua à la Rancune que, s'il differoit plus longtemps à le +mettre bien dans l'esprit de l'Etoile, la France alloit être sans +Ragotin. La Rancune lui donna de bonnes esperances, et, pour lui +temoigner l'estime particulière qu'il faisoit de lui, le pria de lui +prêter pour vingt cinq ou trente francs de monnoie. Ragotin pâlit à +cette prière incivile, se repentit de ce qu'il lui venoit de dire, et +renonça quasi à son amour. Mais enfin, en enrageant tout vif, il fit la +somme en toutes sortes d'espèces, qu'il tira de differens boursons, et +la donna fort tristement à la Rancune, qui lui promit que dès le jour +d'après il entendroit parler de lui. + +[Note 311: La courante, rangée par nos pères parmi les danses basses +ou danses nobles, devoit son nom aux nombreux mouvements d'allée et de +venue dont elle étoit remplie, sans pourtant jamais sortir de cette +gravité quelque peu majestueuse qui la faisoit préférer par Louis XIV à +toutes les autres danses.] + +[Note 312: Le drap de Hollande et le drap d'Usseau (ainsi nommé d'un +village de Languedoc, près Carcassonne, où il étoit manufacturé) étoient +des draps relativement communs. Du reste, tout homme de qualité et de +bel air portoit des bas de soie: + + On le montre du doigt..... + Ainsi qu'un qui voudroit, en la salle d'un grand, + Avec un bas de drap tenir le premier rang, + Ou bien qui oseroit, avec un bas d'estame, + En quelque bal public caresser une dame, + Car il faut maintenant, qui veut se faire voir, + Aux jambes aussi bien qu'ailleurs la soye avoir. + (Le Satyr. de la Court, 3e vol. Var. hist. et littér., éd. + Jannet.) + +Avec les bas de drap, on laissoit aussi aux provinciaux les souliers +cirés; les courtisans et gentilshommes portoient des souliers en castor, +en maroquin ou en cuir dit de Roussi, qui, au lieu de se cirer, +s'éclaircissoient avec des jaunes d'oeuf. On lit dans le Récit en prose +et en vers de la farce des Précieuses (Paris, 1660), où est décrit +l'accoutrement à la dernière mode du marquis de Mascarille: «Ses +souliers étoient si couverts de rubans qu'il ne m'est pas possible de +vous dire s'ils étoient de Roussi, de vache d'Angleterre ou de +maroquin.» V. aussi le Banq. des Muses, d'Auvray, p. 191.] + +[Note 313: La sarabande étoit venue d'Espagne, comme quelques autres +danses du temps, entre autres la pavanne; il étoit donc naturel qu'on la +fît danser par Inézille, Espagnole d'origine. Des Yveteaux, s'il faut en +croire le récit de Saint-Evremont, se fit jouer une sarabande par sa +bergère à son lit de mort, pour que son âme passât allegramente. Segrais +ne désigne pas la sarabande; mais peu importe. On la dansoit à la cour, +de même que la courante (V. Bonnet, Hist. gén. de la danse), et l'on +sait que Richelieu, suivant les Mémoires de Brienne, en exécuta une +devant la reine, croyant par-là conquérir ses bonnes grâces. Beaucoup de +poètes du temps, et en particulier Scarron, ont publié dans leurs +oeuvres des vers pour courantes et sarabandes.] + +Ce jour-là on joua le Dom Japhet, ouvrage de theâtre aussi enjoué que +celui qui l'a fait a sujet de l'être peu[314]. L'auditoire fut nombreux; +la pièce fut bien representée, et tout le monde fut satisfait, à la +reserve du desastreux Ragotin. Il vint tard à la comedie, et, pour la +punition de ses pechés, il se plaça derrière un gentilhomme provincial à +large echine et couvert d'une grosse casaque qui grossissoit beaucoup sa +figure. Il etoit d'une taille si haute au dessus des plus grandes, +qu'encore qu'il fût assis, Ragotin, qui n'etoit separé de lui que d'un +rang de siéges, crut qu'il etoit debout et lui cria incessamment qu'il +s'assît comme les autres, ne pouvant croire qu'un homme assis ne dût pas +avoir sa tête au niveau de toutes celles de la compagnie. Ce +gentilhomme, qui se nommoit la Baguenodière[315], ignora longtemps que +Ragotin parlât à lui. Enfin Ragotin l'appela Monsieur à la plume verte, +et comme veritablement il en avoit une bien touffue, bien sale et peu +fine, il tourna la tête et vit le petit impatient, qui lui dit assez +rudement qu'il s'assît. La Baguenodière en fut si peu emu, qu'il se +retourna vers le theâtre comme si de rien n'eût eté. Ragotin lui recria +encore qu'il s'assît. Il tourna encore la tête devers lui, le regarda, +et se retourna vers le theâtre. Ragotin recria; Baguenodière tourna la +tête pour la troisième fois, pour la troisième fois regarda son homme, +et, pour la troisième fois, se retourna vers le theâtre. Tant que dura +la comedie, Ragotin lui cria de même force qu'il s'assît, et la +Baguenodière le regarda toujours d'un même flegme, capable de faire +enrager tout le genre humain. On eût pu comparer la Baguenodière à un +grand dogue et Ragotin à un roquet qui aboie après lui, sans que le +dogue en fasse autre chose que d'aller pisser contre une muraille. Enfin +tout le monde prit garde à ce qui se passoit entre le plus grand homme +et le plus petit de la compagnie, et tout le monde commença d'en rire +dans le temps que Ragotin commença d'en jurer d'impatience, sans que la +Baguenodière fit autre chose que de le regarder froidement. Ce +Baguenodière etoit le plus grand homme et le plus grand brutal du monde. +Il demanda avec sa froideur accoutumée à deux gentilshommes qui etoient +auprès de lui de quoi ils rioient; ils lui dirent ingenument que c'etoit +de lui et de Ragotin, et pensoient bien par là le congratuler plutôt que +lui deplaire. Ils lui deplurent pourtant, et un Vous êtes de bons sots, +que la Baguenodière d'un visage refrogné leur lâcha assez mal à propos, +leur apprit qu'il prenoit mal la chose et les obligea à lui repartir +chacun pour sa part d'un grand soufflet. La Baguenodière ne put d'abord +que les pousser des coudes à droite et à gauche, ses mains etant +embarrassées dans sa casaque, et, devant qu'il les eût libres, les +gentilshommes, qui etoient frères et fort actifs de leur naturel, lui +purent donner demi-douzaine de soufflets, dont les intervalles furent +par hasard si bien compassés, que ceux qui les ouïrent sans les voir +donner crurent que quelqu'un avoit frappé six fois des mains l'une +contre l'autre à égaux intervalles. Enfin la Baguenodière tira ses mains +de dessous sa lourde casaque; mais, pressé comme il etoit des deux +frères, qui le gourmoient comme des lions, ses longs bras n'eurent pas +leurs mouvemens libres. Il se voulut reculer et il tomba à la renverse +sur un homme qui etoit derrière lui, et le renversa lui et son siége sur +le malheureux Ragotin, qui fut renversé sur un autre, qui fut aussi +renversé sur un autre, et ainsi de même jusqu'où finissoient les siéges, +dont une file entière fut renversée comme des quilles. Le bruit des +tombans, des dames foulées, des belles qui avoient peur, des enfans qui +crioient, des gens qui parloient, de ceux qui rioient, de ceux qui se +plaignoient et de ceux qui battoient des mains, fit une rumeur +infernale. Jamais un aussi petit sujet ne causa de plus grands accidens, +et ce qu'il y eut de merveilleux, c'est qu'il n'y eut pas une epée +tirée, quoique le principal demêlé fût entre des personnes qui en +portoient, et qu'il y en eût plus de cent dans la compagnie. Mais ce qui +fut encore plus merveilleux, c'est que la Baguenodière se gourma et fut +gourmé sans s'émouvoir non plus que de l'affaire du monde la plus +indifferente, et de plus on remarqua que de toute l'après-dînée il +n'avoit pas ouvert la bouche que pour dire les quatre malheureux mots +qui lui attirèrent cette grêle de souffletades, et ne l'ouvrit pas +jusqu'au soir, tant ce grand homme avoit flegme et une taciturnité +proportionnée à sa taille. + +[Note 314: Don Japhet d'Arménie, comédie de Scarron, représentée +pour la première fois en 1652, imprimée en 1653, avoit eu un fort grand +succès, et avoit disputé la vogue à Nicomède. On a remarqué sans doute +la réflexion que Scarron ajoute, après avoir nommé sa pièce. C'est un +des rares endroits où la douleur semble prendre le dessus sur la bonne +humeur et la force d'âme du patient, et elle se manifeste simplement, +sans la moindre affectation. On peut rapprocher cette phrase de son +épitaphe, et surtout de cette lettre à Marigny, où il écrit: «Je vous +jure, mon cher amy, que, s'il m'étoit permis de me supprimer moi-même, +qu'il y a longtemps que je me serois empoisonné.» De même, dans une de +ses requêtes à la reine (1651), il dit de lui: + + Souffrant beaucoup, dormant bien peu, + Et pourtant faisant par courage + Bonne mine à fort mauvais jeu.] + +[Note 315: Suivant une clef manuscrite, l'original du type de la +Baguenodière auroit été le fils de M. Pilon, avocat au Mans.] + +Ce hideux chaos de tant de personnes et de siéges mêlés les uns dans les +autres fut longtemps à se debrouiller. Tandis que l'on y travailloit et +que les plus charitables se mettoient entre la Baguenodière et ses deux +ennemis, on entendoit des hurlemens effroyables qui sortoient comme de +dessous terre. Qui pouvoit-ce être que Ragotin? En verité, quand la +fortune a commencé de persecuter un miserable, elle le persecute +toujours. Le siége du pauvre petit etoit justement posé sur l'ais qui +couvre l'egoût du tripot. Cet egoût est toujours au milieu, +immediatement sous la corde[316]. Il sert à recevoir l'eau de la pluie, +et l'ais qui le couvre se lève comme un dessus de boîte. Comme les ans +viennent à bout de toutes choses[317], l'ais de ce tripot où se faisoit +la comedie etoit fort pourri et s'etoit rompu sous Ragotin, quand un +homme honnêtement pesant l'accabla de son corps et de son siége. Cet +homme fourra une jambe dans le trou où Ragotin etoit tout entier; cette +jambe etoit bottée et l'eperon en piquoit Ragotin à la gorge, ce qui lui +faisoit faire ces furieux hurlemens qu'on ne pouvoit deviner. + +[Note 316: On tendoit une corde au milieu des jeux de paume, pour +servir «à marquer les fautes qu'on faisoit en mettant dessous» (Dict. de +Fur.), c'est-à-dire en envoyant la balle au-dessous de la corde. V. Le +jeu roy. de la paume, dans la Maison académiq., 1659, in-12.] + +[Note 317: Cette phrase de Scarron rappelle le vers de son sonnet +burlesque sur son pourpoint troué: + + Il n'est point de ciment que le temps ne dissoude, + +Et celui de Saint-Amant, dans le Poète crotté: + + «Mais qu'est-ce que le temps ne lime?»] + +Quelqu'un donna la main à cet homme, et dans le temps que sa jambe +engagée dans le trou changea de place, Ragotin lui mordit le pied si +serré, que cet homme crut être mordu d'un serpent et fit un cri qui fit +tressaillir celui qui le secouroit, qui de peur en lâcha prise. Enfin il +se reconnut, redonna la main à son homme, qui ne crioit plus parce que +Ragotin ne le mordoit plus, et tous deux ensemble deterrèrent le petit +homme, qui ne vit pas plus tôt la lumière du jour, que, menaçant tout le +monde de la tête et des yeux et principalement ceux qu'il vit rire en le +regardant, il se fourra dans la presse de ceux qui sortoient, meditant +quelque chose de bien glorieux pour lui et bien funeste pour la +Baguenodière. Je n'ai pas sçu de quelle façon la Baguenodière fut +accommodé avec les deux frères; tant y a qu'il le fut, du moins n'ai-je +pas ouï dire qu'ils se soient depuis rien fait les uns aux autres. Et +voilà ce qui troubla en quelque façon la première representation que +firent nos comediens devant l'illustre compagnie qui se trouvoit lors +dans la ville du Mans. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +Qui n'a pas besoin de titre. + +On representa le jour suivant le Nicomède de l'inimitable M. de +Corneille[318]. Cette comedie[319] est admirable, à mon jugement, et +celle de cet excellent poète de theâtre en laquelle il a plus mis du +sien et a plus fait paroître la fecondité et la grandeur de son genie, +donnant à tous les acteurs des caractères fiers, tous differens les uns +des autres. La representation n'en fut point troublée, et ce fut +peut-être à cause que Ragotin ne s'y trouva pas. Il ne se passoit guère +de jour qu'il ne s'attirât quelque affaire, à quoi sa mauvaise gloire et +son esprit violent et presomptueux contribuoient autant que sa mauvaise +fortune, qui jusqu'alors ne lui avoit point fait de quartier. Le petit +homme avoit passé l'après-dînée dans la chambre du mari d'Inezille, +l'operateur Ferdinando Ferdinandi, Normand, se disant Venitien, comme je +vous ai déjà dit, medecin spagyrique[320] de profession, et, pour dire +franchement ce qu'il etoit, grand charlatan, et encore plus grand +fourbe. La Rancune, pour se donner quelque relâche des importunités que +lui faisoit sans cesse Ragotin, à qui il avoit promis de le faire aimer +de mademoiselle de l'Etoille, lui avoit fait accroire que l'operateur +etoit un grand magicien, qui pouvoit faire courir en chemise, après un +homme, la femme du monde la plus sage; mais qu'il ne faisoit de +semblables merveilles que pour ses amis particuliers dont il connoissoit +la discretion, à cause qu'il s'étoit mal trouvé d'avoir fait agir son +art pour des plus grands seigneurs de l'Europe. Il conseilla à Ragotin +de mettre tout en usage pour gagner ses bonnes grâces, ce qu'il lui +assura ne lui devoir pas être difficile, l'opérateur étant homme +d'esprit, qui devenoit aisément amoureux de ceux qui en avoient, et qui, +quand une fois il aimoit quelqu'un, n'avoit plus rien de reservé pour +lui. Il n'y a qu'à louer ou à respecter un homme glorieux, on lui fait +faire ce que l'on veut. Il n'en est pas de même d'un homme patient, il +n'est pas aisé à gouverner, et l'expérience apprend qu'une personne +humble, et qui a le pouvoir sur soi de remercier quand on l'a refusée, +vient plutôt à bout de ce qu'elle entreprend que celle qui s'offense +d'un refus. La Rancune persuada à Ragotin ce qu'il voulut, et Ragotin, +dès l'heure même, alla persuader à l'operateur qu'il étoit un grand +magicien. Je ne vous redirai point ce qu'il lui dit; il suffit que +l'operateur, qui avoit été averti par la Rancune, joua bien son +personnage et nia qu'il fût magicien d'une manière à faire croire qu'il +l'étoit. Ragotin passa l'après-dînée auprès de lui, qui avoit un matras +sur le feu pour quelque operation chimique, et pour ce jour-là n'en put +rien tirer d'affirmatif, dont l'impatient Manceau passa une nuit fort +mauvaise. Le jour suivant, il entra dans la chambre de l'opérateur, qui +etoit encore dans le lit. Inezille le trouva fort mauvais; car elle +n'etoit plus d'âge à sortir de son lit fraîche comme une rose, et elle +avoit besoin tous les matins d'être longtemps enfermée en particulier, +devant que d'être en etat de paroître en public. Elle se coula donc dans +un petit cabinet, suivie de sa servante Morisque, qui lui porta toutes +ses munitions d'amour[321], et cependant Ragotin remit le sieur +Ferdinandi sur la magie, et le sieur Ferdinandi s'ouvrit plus qu'il +n'avoit fait, mais sans lui vouloir rien promettre. Ragotin lui voulut +donner des marques de sa largesse. Il fit fort bien apprêter le dîner, +et y convia les comediens et les comediennes. Je ne vous dirai point les +particularités du repas; vous sçaurez seulement qu'on s'y rejouit +beaucoup et qu'on y mangea de grande force. Après dîner, Inezille fut +priée par le Destin et les comediennes de leur dire quelque historiette +espagnole de celles qu'elle composoit ou traduisoit tous les jours, à +l'aide du divin[322] Roquebrune, qui lui avoit juré par Apollon et les +neuf Soeurs qu'il lui apprendroit dans six mois toutes les grâces et les +finesses de notre langue. Inezille ne se fit point prier, et, tandis que +Ragotin fit la cour au magicien Ferdinandi, elle lut d'un ton de voix +charmant la Nouvelle que vous allez lire dans le suivant chapitre. + +[Note 318: À cette époque, la réputation de Corneille avoit +entièrement, et depuis long-temps, triomphé des premières attaques, et +le public ne se souvenoit plus des critiques de l'Académie, de Mairet, +de Scudéry et de Claveret. Corneille n'étoit plus alors que l'admirable, +l'inimitable et l'incomparable; son nom ne paroissoit guère sans être +escorté de ces épithètes, qui sembloient en être devenues partie +intégrante. V. encore Rom. com., III, 8. On peut lire, dans la +Prétieuse, ou le mystère des ruelles, de l'abbé de Pure, un curieux +éloge du même poète, qui vient à l'appui de notre remarque. (I, p. +357).] + +[Note 319: Ce nom de comédie s'appliquoit, même encore long-temps +après Corneille, comme un terme générique, aux pièces de théâtre, sans +en excepter les tragédies proprement dites. On le trouve en ce sens dans +Mme de Sévigné: «Les comédies de Corneille, dit le P. Bouhours, ont un +caractère romain et je ne sais quoi d'héroïque; les comédies de Racine +ont quelque chose de fort touchant, etc.» Du reste, quoique Nicomède ait +porté dès son origine le titre de tragédie, le ton général et le +caractère de cette pièce, qui ne renferme pas de catastrophe tragique, +sont plutôt d'une comédie héroïque que d'une tragédie: on sait, sans +parler du rôle de Prusias, que celui du héros principal n'est autre +chose que le caractère du railleur mis en scène. Aussi, quand on reprit +Nicomède pour la première fois, après plus de quatre-vingts ans +d'interruption, en 1756, les acteurs ne lui donnèrent d'abord que le +titre de tragi-comédie. Du reste, Scarron se trouve ici d'accord, +probablement sans s'en douter, pour le nom qu'il donne à cette pièce, +avec les principes exposés par Corneille lui-même dans son Epître +dédicatoire de don Sanche d'Aragon, où, expliquant pourquoi il a +intitulé cet ouvrage comédie héroïque, il en prend occasion de +développer ce qui fait, suivant lui, la base essentielle et la +différence constitutive de la tragédie et de la comédie.] + +[Note 320: Epithète savante et prétentieuse, tirée de deux mots +grecs ([Greek: span ageirein]), dont s'affubloient les médecins +chimiques qui n'étoient pas de la Faculté, à l'encontre des médecins +galéniques. + + Le trop lent galénique, + Le chimique trop prompt, l'impudent spagirique, + Auront chacun leur dupe, et, par divers chemins, + Feront expérience aux frais des corps humains. + (Sénecé, Les trav. d'Apollon, sat.)] + +[Note 321: Voir, sur ces medicamenta faciei, dont usoient les dames +du 17e siècle autant que celles du nôtre, un endroit du Roman satyrique +de Jean de Lannel, 1624 (l. II, p. 194 et suiv.).--V. aussi, dans +Scarron, l'Héritier ridicule (V. 1), un passage qui semble fait exprès +pour cette note: + + Blanc, perles, coques d'oeufs, lard et pieds de mouton, + Baume, lait virginal, et cent mille autres drogues, + De testes sans cheveux, aussi razes que gogues, + Font des miroirs d'amour, de qui les faux appas + Estallent des beautez qu'ils ne possèdent pas. + On les peut appeler visages de moquette: + Un tiers de leur personne est dessous la toilette, + L'autre dans les patins; le pire est dans le lit; + +et Molière, Préc. rid., IV, sans parler de quelques ouvrages plus +autorisés sur la matière, tels que le Parfumeur françois, de Simon +Barbe, 1693, etc.] + +[Note 322: On prodiguoit alors cette épithète aux poètes, surtout +dans les madrigaux, odes et sonnets qu'on leur adressoit pour être +insérés en tête de leurs oeuvres. Le duc de Saint-Aignan, flatté d'avoir +été nommé dans la Légende de Bourbon, traita Scarron lui-même de divin +dans une épître en vers. Ailleurs Mlle Descars lui parle de sa divine +plume. (Oeuvr. de Scarr., rec. de 1648.)] + + + + +CHAPITRE XIX. + +Les deux Frères rivaux[323]. + +Dorothée et Feliciane de Montsalve etoient les deux plus aimables filles +de Seville, et, quand elles ne l'eussent pas été, leur bien et leur +condition les eussent fait rechercher de tous les cavaliers qui avoient +envie de se bien marier. Dom Manuel, leur père, ne s'etoit point encore +declaré en faveur de personne, et Dorothée, sa fille, qui, comme aînée, +devoit être mariée devant sa soeur, avoit comme elle si bien menagé ses +regards et ses actions, que le plus presomptueux de ses pretendans avoit +encore à douter si ses promesses amoureuses en etoient bien ou mal +reçues. Cependant ces belles filles n'alloient point à la messe sans un +cortége d'amans bien parés; elles ne prenoient point d'eau benite que +plusieurs mains, belles ou laides, ne leur en offrissent à la fois; +leurs beaux yeux ne se pouvoient lever de dessus leurs livres de prières +qu'ils ne se trouvassent le centre de je ne sais combien de regards +immoderés, et elles ne faisoient pas un pas dans l'eglise qu'elles +n'eussent des reverences à rendre. Mais si leur merite leur causoit tant +de fatigues dans les lieux publics et dans les eglises, il leur attiroit +souvent devant les fenêtres de la maison de leur père des divertissemens +qui leur rendoient supportable la sevère clôture à quoi les obligeoient +leur sexe et la coutume de la nation. Il ne se passoit guère de nuit +qu'elles ne fussent regalées de quelque musique, et l'on couroit fort +souvent la bague devant leurs fenêtres, qui donnoient sur une place +publique. + +[Note 323: Traduite librement de la première nouvelle des Alivios de +Cassandra, intitulée: La confusion de una noche. V. notre notice en tête +du volume.] + +Un jour, entre autres, un etranger s'y fit admirer par son adresse sur +tous les cavaliers de la ville, et fut remarqué pour un homme +parfaitement bien fait par les deux belles soeurs. Plusieurs cavaliers +de Seville, qui l'avoient connu en Flandre, où il avoit commandé un +regiment de cavalerie, le convièrent de courir la bague avec eux; ce +qu'il fit habillé à la soldate. À quelques jours de là, on fit dans +Seville la ceremonie de sacrer un evêque. L'etranger, qui se faisoit +appeler dom Sanche de Sylva, se trouva dans l'eglise où se faisoit la +ceremonie, avec les plus galans de Seville, et les belles soeurs de +Monsalve s'y trouvèrent aussi, entre plusieurs dames deguisées comme +elles à la mode de Seville, avec une mante de grosse etoffe et un petit +chappeau couvert de plumes sur la tête. Dom Sanche se trouva par hasard +entre les deux belles soeurs et une dame, qu'il accosta, mais qui le +pria civilement de ne parler point à elle et de laisser libre la place +qu'il occupoit à une personne qu'elle attendoit. Dom Sanche lui obéit, +et, s'approchant de Dorothée de Montsalve, qui étoit plus près de lui +que sa soeur et qui avoit vu ce qui s'étoit passé entre cette dame et +lui: «J'avois espéré, lui dit-il, qu'etant etranger, la dame à qui j'ai +voulu parler ne me refuseroit pas sa conversation; mais elle m'a puni +d'avoir cru trop temerairement que la mienne n'etoit pas à mepriser. Je +vous supplie, continua-t-il, de n'avoir pas tant de rigueur qu'elle pour +un etranger qu'elle vient de maltraiter, et, pour la gloire des dames de +Seville, de lui donner sujet de se louer de leur bonté.--Vous m'en +donnez un bien grand de vous traiter aussi mal qu'a fait cette dame, lui +repondit Dorothée, puisque vous n'avez recours à moi qu'à son refus; +mais, afin que vous n'ayez pas à vous plaindre des dames de mon pays, je +veux bien ne parler qu'avec vous tant que durera la ceremonie, et par là +vous jugerez que je n'ai point donné ici de rendez-vous à +personne.--C'est de quoi je suis etonné, faite comme vous êtes, lui dit +dom Sanche, et il faut que vous soyez bien à craindre ou que les galans +de cette ville soient bien timides, ou plutôt que celui dont j'occupe le +poste soit absent.--Et pensez-vous, lui dit Dorothée, que je sçache si +peu comment il faut aimer qu'en l'absence d'un galant je ne m'empêchasse +pas bien d'aller en une assemblée où je le trouverois à redire? Ne +faites pas une autre fois un si mauvais jugement d'une personne que vous +ne connoissez pas.--Vous connoîtriez bien, répliqua dom Sanche, que je +juge de vous plus avantageusement que vous ne pensez, si vous me +permettiez de vous servir autant que mon inclination m'y porte.--Nos +premiers mouvemens ne sont pas toujours bons à suivre, lui dit Dorothée, +et de plus il se trouve une grande difficulté dans ce que vous me +proposez.--Il n'y en a point que je ne surmonte pour meriter d'être à +vous, lui repartit dom Sanche.--Ce n'est pas un dessein de peu de jours, +lui repondit Dorothée; vous ne songez peut-être pas que vous ne faites +que passer par Seville, et peut-être ne sçavez-vous pas aussi que je ne +trouverois pas bon qu'on ne m'aimât qu'en passant.--Accordez-moi +seulement ce que je vous demande, lui dit-il, et je vous promets que je +serai dans Seville toute ma vie.--Ce que vous me dites là est bien +galant, repartit Dorothée, et je m'etonne fort qu'un homme qui sçait +dire de pareilles choses n'ait point encore ici choisi de dame à qui il +pût debiter sa galanterie. N'est-ce point qu'il ne croit point qu'elles +en valent la peine?--C'est plutôt qu'il se defie de ses forces, lui dit +dom Sanche.--Repondez-moi precisément à ce que je vous demande, lui dit +Dorothée, et m'apprenez confidemment celle de nos dames qui auroit le +pouvoir de vous arrêter dans Seville.--Je vous ai dejà dit que vous m'y +arrêteriez si vous vouliez, lui repondit dom Sanche.--Vous ne m'avez +jamais vue, lui dit Dorothée; declarez-vous donc sur quelque autre.--Je +vous avouerai donc, puisque vous me l'ordonnez, lui dit dom Sanche, que, +si Dorothée de Montsalve avoit autant d'esprit que vous, je croirois un +homme heureux dont elle estimeroit le merite et souffriroit les +soins.--Il se trouve dans Seville plusieurs dames qui l'egalent et même +qui la surpassent, lui dit Dorothée; mais, ajouta-t-elle, n'avez-vous +point ouï dire qu'entre ses galans il s'en trouvât quelqu'un qu'elle +favorisât plus que les autres?--Comme je me suis vu fort eloigné de la +meriter, lui dit dom Sanche, je ne me suis pas beaucoup mis en peine de +m'informer de ce que vous dites.--Pourquoi ne la meriteriez-vous pas +aussitôt qu'un autre? lui demanda Dorothée. Le caprice des dames est +quelquefois étrange, et souvent le premier abord d'un nouveau venu fait +plus de progrès que plusieurs années de service des galans qui sont tous +les jours devant leurs yeux.--Vous vous defaites de moi adroitement, dit +dom Sanche, en me donnant courage d'en aimer une autre que vous, et je +vois bien par là que vous ne considéreriez guère les services d'un +nouveau galant, au prejudice de celui avec qui il y a longtemps que vous +êtes engagée.--Ne vous mettez pas cela dans l'esprit, lui repondit +Dorothée, et croyez plutôt que je ne suis pas assez facile à persuader +par une simple cajolerie pour croire la vôtre l'effet d'une inclination +naissante, et même ne m'ayant jamais vue.--S'il ne manque que cela à la +declaration d'amour que je vous fais pour la rendre recevable, repartit +dom Sanche, ne vous cachez pas davantage à un étranger qui est déjà +charmé de votre esprit.--Le vôtre ne le seroit pas de mon visage, lui +repondit Dorothée.--Ah! vous ne pouvez être que fort belle, repliqua dom +Sanche, puisque vous avouez si franchement que vous ne l'êtes pas, et je +ne doute plus à cette heure que vous ne vous vouliez défaire de moi +parceque je vous ennuie, ou que toutes les places de votre coeur ne +soient dejà prises. Il n'est donc pas juste, ajouta-t-il, que la bonté +que vous avez eue à me souffrir se lasse davantage, et je ne veux pas +vous laisser croire que je n'aie eu dessein que de passer mon temps, +lorsque je vous offrois tout celui de ma vie.--Pour vous témoigner, lui +dit Dorothée, que je ne veux pas avoir perdu celui que j'ai employé à +m'entretenir avec vous, je serai bien aise de ne m'en separer point que +je ne sache qui vous êtes.--Je ne puis faillir en vous obeissant. Sachez +donc, aimable inconnue, lui dit-il, que je porte le nom de Sylva, qui +est celui de ma mère; que mon père est gouverneur de Quito dans le +Perou, que je suis dans Seville par son ordre, et que j'ai passé toute +ma vie en Flandre, où j'ai merité des plus beaux emplois de l'armée et +une commanderie de Sainte-Jacques. Voilà en peu de paroles ce que je +suis, continua-t-il, et il ne tiendra desormais qu'à vous que je ne vous +puisse faire sçavoir, en un lieu moins public, ce que je veux être toute +ma vie.--Ce sera le plus tôt que je pourrai, lui dit Dorothée, et +cependant, sans vous mettre en peine de me connoître davantage, si vous +ne voulez vous mettre en danger de ne me connoître jamais, +contentez-vous de savoir que je suis de qualité et que mon visage ne +fait pas peur.» + +Dom Sanche la quitta, lui faisant une profonde reverence, et alla +joindre un grand nombre de galans à louer qui s'entretenoient ensemble. +Quelques dames tristes, de celles qui sont toujours en peine de la +conduite des autres et fort en repos de la leur, qui se font +d'elles-mêmes arbitres du mal et du bien, quoiqu'on puisse faire des +gageures sur leur vertu comme sur tout ce qui n'est pas bien averé, et +qui croient qu'avec un peu de rudesse brutale et de grimace devote elles +ont de l'honneur à revendre, quoique l'enjoûment de leur jeunesse ait +eté plus scandaleux que le chagrin de leurs rides n'a eté de bon +exemple, ces dames donc, le plus souvent de connoissance très courte, +diront ici que mademoiselle Dorothée est pour le moins une etourdie, non +seulement d'avoir si brusquement fait de si grandes avances à un homme +qu'elle ne connoissoit que de vue, mais aussi d'avoir souffert qu'on lui +parlât d'amour, et que, si une fille sur qui elles auroient du pouvoir +en avoit fait autant, elle ne seroit pas un quart d'heure dans le monde. +Mais que les ignorantes sachent que chaque pays a ses coutumes +particulières, et que, si en France les femmes, et même les filles, qui +vont partout sur leur bonne foi, s'offensent, ou du moins le doivent +faire, de la moindre declaration d'amour, qu'en Espagne, où elles sont +resserrées comme des religieuses, on ne les offense point de leur dire +qu'on les aime, quand celui qui le leur diroit n'auroit pas de quoi se +faire aimer. Elles font bien davantage: ce sont toujours presque les +dames qui font les premières avances, et qui sont les premières prises, +parcequ'elles sont les dernières à être vues des galans qu'elles voient +tous les jours dans les églises, dans le cours, et de leurs balcons et +jalousies[324]. + +[Note 324: C'est du moins ainsi que les choses se passent presque +toujours dans les romans, nouvelles et drames espagnols ou imités de +l'espagnol.] + +Dorothée fit confidence à sa soeur Feliciane de la conversation qu'elle +avoit eue avec dom Sanche, et lui avoua que cet etranger lui plaisoit +davantage que tous les cavaliers de Seville; et sa soeur approuva fort +le dessein qu'elle avoit fait sur sa liberté. Les deux belles soeurs +moralisèrent longtemps sur les priviléges avantageux qu'avoient les +hommes par dessus les femmes, qui n'etoient presque jamais mariées qu'au +choix de leurs parens, qui n'etoit pas toujours à leur gré, au lieu que +les hommes se pouvoient choisir des femmes aimables. «Pour moi, disoit +Dorothée à sa soeur, je suis bien assurée que l'amour ne me fera jamais +rien faire contre mon devoir; mais je suis aussi bien resolue de ne me +marier jamais avec un homme qui ne possedera pas lui seul tout ce que +j'aurois à chercher en plusieurs autres, et j'aime bien mieux passer ma +vie dans un couvent qu'avec un mari que je ne pourrois pas aimer.» +Feliciane dit à sa soeur qu'elle avoit pris cette resolution-là aussi +bien qu'elle, et elles s'y fortifièrent l'une l'autre par tous les +raisonnemens que leurs beaux esprits leur fournirent sur ce sujet. + +Dorothée trouvoit de la difficulté à tenir à dom Sanche la parole +qu'elle lui avoit donnée de se faire connoître à lui, et elle en +temoignoit à sa soeur beaucoup d'inquietude; mais Feliciane, qui etoit +heureuse à trouver des expediens, fit souvenir à sa soeur qu'une dame de +leurs parentes, et de plus de leurs intimes amies (car toutes les +parentes n'en sont pas)[325], la serviroit de tout son coeur dans une +affaire où il y alloit de son repos. «Vous sçavez bien, lui disoit cette +bonne soeur, la plus commode du monde, que Marine, qui nous a servies si +long-temps, est mariée à un chirurgien qui loue de notre parente une +petite maison jointe à la sienne, et que les deux maisons ont une entrée +l'une dans l'autre. Elles sont dans un quartier eloigné, et quand on +remarqueroit que nous irions visiter notre parente plus souvent que nous +n'aurions jamais fait, on ne prendra pas garde que ce dom Sanche entre +chez un chirurgien, outre qu'il y peut entrer de nuit et deguisé.» + +[Note 325: Nouvelle allusion probablement à sa belle-mère, et sans +doute aussi à ses soeurs et à son frère du second lit, Madeleine, Claude +et Nicolas Scarron, dont il eut beaucoup à se plaindre, et contre qui il +fut obligé de plaider. V. factum ou requête, etc.] + +Cependant que Dorothée dresse à l'aide de sa soeur le plan de son +intrigue amoureuse, qu'elle dispose sa parente à la servir et instruit +Marine de ce qu'elle a à faire, dom Sanche songe en son inconnue, ne +sçait si elle lui a promis de lui faire sçavoir de ses nouvelles pour se +moquer de lui, et la voit tous les jours sans la connoître, ou dans les +églises, ou à son balcon, recevant les adorations de ses galans, qui +sont tous de la connoissance de dom Sanche, et les plus grands amis +qu'il ait dans Seville. Il s'habilloit un matin, songeant à son +inconnue, quand on lui vint dire qu'une femme voilée le demandoit. On la +fit entrer, et il en reçut le billet que vous allez lire: + +BILLET. + +Je vous aurois plus tôt fait sçavoir de mes nouvelles si je l'avois pu. +Si l'envie que vous avez eue de me connoître vous dure encore, +trouvez-vous, au commencement de la nuit, où celle qui vous a donné mon +billet vous dira, et d'où elle vous conduira où je vous attendrai. + +Vous pouvez vous figurer la joie qu'il eut. Il embrassa avec emportement +la bienheureuse ambassadrice, et lui donna une chaîne d'or, qu'elle prit +après quelque petite ceremonie. Elle lui donna heure au commencement de +la nuit en un lieu ecarté, qu'elle lui marqua, où il se devoit rendre +sans suite, et prit congé de lui, le laissant l'homme du monde le plus +aise et le plus impatient. Enfin la nuit vint: il se trouva à +l'assignation embelli et parfumé, où l'attendoit l'ambassadrice du +matin. Il fut introduit par elle dans une petite maison de mauvaise +mine, et ensuite en un fort bel appartement, où il trouva trois dames, +toutes le visage couvert d'un voile. Il reconnut son inconnue à sa +taille, et lui fit d'abord des plaintes de ce qu'elle, ne levoit pas son +voile. Elle ne fit point de façons, et sa soeur et elle se decouvrirent +au bienheureux dom Sanche pour les belles dames de Montsalve. «Vous +voyez, lui dit Dorothée en ôtant son voile, que je disois la verité +quand je vous assurois qu'un etranger obtenoit quelquefois en un moment +ce que des galans qu'on voyoit tous les jours ne meritoient pas en +plusieurs années; et vous seriez, ajouta-t-elle, le plus ingrat de tous +les hommes si vous n'estimiez pas la faveur que je vous fais, ou si vous +en faisiez des jugemens à mon desavantage.--J'estimerai toujours tout ce +qui me viendra de vous comme s'il me venoit du Ciel, lui dit le +passionné dom Sanche, et vous verrez bien par le soin que j'aurai à me +conserver le bien que vous me ferez que, si jamais je le perds, ce sera +plutôt par mon malheur que par ma faute. + + Ils se dirent en peu de temps + Tout ce que l'amour nous fait dire + Quand il est maître de nos sens. + +La maîtresse du logis et Feliciane, qui sçavoient bien vivre, s'etoient +eloignées d'une honnête distance de nos deux amans, et ainsi ils eurent +toute la commodité qu'il leur falloit pour s'entredonner de l'amour +encore plus qu'ils n'en avoient, quoiqu'ils en eussent dejà beaucoup, et +prirent jour pour s'en donner, s'il se pouvoit, encore davantage. +Dorothée promit à dom Sanche de faire ce qu'elle pourroit pour se voir +souvent avec lui; il l'en remercia le plus spirituellement qu'il put; +les deux autres dames se mêlèrent en même temps dans leur conversation, +et Marine les fit souvenir de se separer quand il en fut temps. Dorothée +en fut triste, dom Sanche en changea de visage; mais il fallut pourtant +se dire adieu. Le brave cavalier ecrivit dès le jour suivant à sa belle +dame, qui lui fit une reponse telle qu'il la pouvoit souhaiter. Je ne +vous ferai point voir ici de leurs billets amoureux, car il n'en est +point tombé entre mes mains. Ils se virent souvent dans le même lieu et +de la même façon qu'ils s'etoient vus la première fois, et vinrent à +s'aimer si fort, que, sans repandre leur sang comme Pirame et Tisbé, ils +ne leur en durent guère en tendresse impetueuse. + +On dit que l'amour, le feu et l'argent ne se peuvent long-temps cacher. +Dorothée, qui avoit son galant etranger dans la tête, n'en pouvoit +parler petitement, et elle le mettoit si haut au dessus de tous les +gentilshommes de Seville, que quelques dames qui avoient leurs interêts +cachés aussi bien qu'elle, et qui l'entendoient incessamment parler de +dom Sanche et l'elever au mepris de ce qu'elles aimoient, y prirent +garde et s'en piquèrent. Feliciane l'avoit souvent avertie en +particulier d'en parler avec plus de retenue, et cent fois, en +compagnie, quand elle la voyoit se laisser emporter au plaisir qu'elle +prenoit de parler de son galant, lui avoit marché sur les pieds jusqu'à +lui faire mal. Un cavalier amoureux de Dorothée en fut averti par une +dame de ses intimes amies, et n'eut point de peine à croire que Dorothée +aimoit dom Sanche, parcequ'il se souvint que depuis que cet etranger +etoit dans Séville, les esclaves de cette belle fille, desquels il etoit +le plus enchaîné, n'en avoient pas reçu le moindre petit regard +favorable. Ce rival de dom Sanche etoit riche, de bonne maison, et etoit +agreable de dom Manuel, qui ne pressoit pourtant pas sa fille de +l'epouser, à cause que toutes les fois qu'il lui en parloit elle le +conjuroit de ne la marier pas si jeune. Ce cavalier (je me viens de +souvenir qu'il s'appeloit dom Diègue) voulut s'assurer davantage de ce +qu'il ne faisoit encore que soupçonner. Il avoit un valet de chambre de +ceux qu'on appelle braves garçons, qui ont d'aussi beau linge que leurs +maîtres ou qui portent le leur, qui font les modes entre les autres +valets, et qui en sont autant enviés qu'estimés des servantes. Ce valet +se nommoit Gusman, et, ayant eu du ciel une demi-teinture de poesie, +faisoit la plupart des romances de Seville[326], ce qui est à Paris des +chansons de Pont-Neuf[327]; il les chantoit sur sa guitare, et ne les +chantoit pas toutes unies et sans y faire de la broderie des lèvres ou +de la langue. Il dansoit la sarabande, n'etoit jamais sans castagnettes, +avoit eu envie d'être comedien, et faisoit entrer dans la composition de +son merite quelque bravoure, mais, pour vous dire les choses comme elles +sont, un peu filoutière. Tous ces beaux talens, joints à quelque +éloquence de memoire que lui avoit communiquée celle de son maître, +l'avoient rendu sans contredit le blanc[328] (si je l'ose ainsi dire) de +tous les desirs amoureux des servantes qui se croyoient aimables[329]. +Dom Diègue lui commanda de se radoucir, pour Isabelle, jeune fille qui +servoit les dames de Montsalve. Il obeit à son maître. Isabelle s'en +aperçut, et se crut heureuse d'être aimée de Gusman, qu'elle aima en peu +de temps, et qui, de son côté, vint aussi à l'aimer et à continuer tout +de bon ce qu'il n'avoit commencé que pour obeir à son maître. Si Gusman +eveilloit la convoitise des servantes de la plus grande ambition, +Isabelle etoit un parti avantageux pour le valet d'Espagne qui eût eu +les pensées les plus hautes. Elle etoit aimée de ses maîtresses, qui +etoient fort liberales, et avoit quelque bien à attendre de son père, +qui etoit un honnête artisan. Gusman songea donc serieusement à être son +mari; elle l'agrea pour tel; ils se donnèrent mutuellement la foi de +mariage, et vecurent depuis ensemble comme s'ils eussent eté mariés. +Isabelle avoit bien du deplaisir de ce que Marine, la femme du +chirurgien chez qui Dorothée et dom Sanche se voyoient secrètement, et +qui avoit servi sa maîtresse devant elle, etoit encore sa confidente +dans une affaire de cette nature, où la liberalité d'un amant se faisoit +toujours paroître. Elle avoit eu connoissance de la chaîne d'or que dom +Sanche avoit donnée à Marine, de plusieurs autres presens qu'il lui +avoit faits, et s'imaginoit qu'elle en avoit reçu bien d'autres. Elle en +haïssoit Marine à mort, et c'est ce qui m'a fait croire que la belle +fille etoit un peu interessée. Il ne faut donc pas s'etonner si, à la +première prière que lui fit Gusman de lui avouer s'il etoit vrai que +Dorothée aimât quelqu'un, elle fit part du secret de sa maîtresse à un +homme à qui elle s'etoit donnée tout entière. Elle lui apprit tout ce +qu'elle savoit de l'intrigue de nos jeunes amans, et exagera long-temps +la bonne fortune de Marine, que dom Sanche enrichissoit, et ensuite +pesta contre elle d'emporter ainsi des profits qui etoient mieux dus à +une servante de la maison. Gusman la pria de l'avertir du jour que +Dorothée se trouveroit avec son galant. Elle le fit, et il ne manqua pas +d'en avertir son maître, à qui il apprit tout ce qu'il avoit appris de +la peu fidèle Isabelle. + +[Note 326: L'Andalousie, et en particulier Séville, sa capitale, +furent de tout temps, dans la réalité comme dans les romans et la +poésie, l'asile favori de la bohème espagnole, des vagabonds et joueurs +de guitare. Ce n'est pas sans raison que Beaumarchais en a fait le +séjour de son Figaro, et que la même ville est restée le lieu privilégié +des sérénades dans toutes les romances. Il y avoit surtout le faubourg +Triana, qui, à peu près comme notre Pont-Neuf, étoit le centre de +réunion de ces personnages, le quartier-général de leurs tours, de leurs +exercices de toutes sortes et de leurs vols. Dans la Nouvelle de +Cervantes intitulée: Rinconet et Cortadille, qui «contient toutes les +ruzes et les subtilitez des plus fins et des plus madrez coupeurs de +bourses» (trad. de Rosset), le lieu de la scène est à Séville. Cette +nouvelle peut même nous donner une idée de ce que Scarron appelle les +romances de Séville (qu'il compare d'ailleurs aux chansons du Pont-Neuf; +voir la note suiv.), par les chants populaires que Cervantes fait +exécuter à ses voleurs et à ses vagabonds, s'accompagnant, l'un d'un +balai de palme verte en guise de violon, l'autre d'un patin sur lequel +il frappe comme sur un tambour, un autre encore de fragments de plats +qui lui servent de castagnettes.] + +[Note 327: Les écrivains comiques et satyriques du temps, Sorel, +Cyrano, Scarron, d'Assoucy, Boileau, Saint-Amant, Naudé dans le +Mascurat, Tallemant, etc., etc., font souvent allusion aux chantres et +poètes du Pont-Neuf, les hôtes quotidiens du Cheval de bronze. Dès le +matin, on entendoit retentir les refrains, parmi les cris des marchands +de libelles et de poésies, qui en étoient quelquefois les auteurs +eux-mêmes. «Contraint par la nécessité, lit-on dans l'Histoire du poète +Sibus (recueil en prose de Sercy, 2e v.), il alla encore sur le +Pont-Neuf chanter quelques chansons qu'il avoit faites.» Maillet, le +poète crotté, y heurtoit maître Guillaume, et le comte de Permission y +coudoyoit le Savoyard. Celui-ci (de son vrai nom Philippot) étoit le +plus célèbre de tous, et il chantoit, en bouffonnant et en se faisant +accompagner de jeunes garçons, tantôt des chansons burlesques de Gautier +Garguille, tantôt des siennes propres, qu'on a recueillies dans un +volume curieux. D'Assoucy, dans ses Aventures (p. 247 et suiv.), donne +d'intéressants détails sur ce personnage. V. également Dict. de Bayle, +édit., 1741, t. 2, p. 249 N.C. La muse du Pont-Neuf embouchoit aussi +quelquefois la trompette pour célébrer à sa manière les événements +nationaux. Les mots chansons du Pont-Neuf étoient passés en proverbe, +pour désigner, dit Furetière, «les chansons communes qui se chantent +parmi le peuple, avec grande facilité et sans art.» On dit encore +aujourd'hui: un pont-neuf.] + +[Note 328: C'est-à-dire le but, la cible.] + +[Note 329: C'est là le type du valet des romans picaresques, tel +qu'on le retrouve aussi dans quelques pages de Francion, dans Gil-Blas +et le Mariage de Figaro. Les Crispins et les Frontins de notre comédie +classique ont également plusieurs traits de cette physionomie, comme +aussi le Mascarille de Molière: «J'ai un certain valet... qui passe, au +sentiment de beaucoup de gens, pour une manière de bel-esprit, etc.» +(Préc. rid. I.)] + +Dom Diègue, habillé en pauvre, se posta aupres de la porte du logis de +Marine la nuit que lui marqua son valet, y vit entrer son rival, et, à +quelque temps de là, arrêter un carrosse devant la maison de la parente +de Dorothée, d'où cette belle fille et sa soeur descendirent, laissant +dom Diègue dans la rage que vous pouvez vous imaginer. Il fit dessein, +dès lors, de se delivrer d'un si redoutable rival en l'ôtant du monde, +s'assura d'assassins de louage, attendit dom Sanche plusieurs nuits de +suite, et enfin le trouva et l'attaqua, secondé de deux braves bien +armés aussi bien que lui. Dom Sanche, de son côté, etoit en etat de se +bien defendre, et, outre le poignard et l'epée, avoit deux pistolets à +sa ceinture. Il se defendit d'abord comme un lion, et connut bien que +ses ennemis en vouloient à sa vie et etoient couverts à l'epreuve des +coups d'epée. Dom Diègue le pressoit plus que les autres, qui +n'agissoient qu'au prix de l'argent qu'ils en avoient reçu. Il lâcha +quelque temps le pied devant ses ennemis pour tirer le bruit du combat +loin de la maison où etoit sa Dorothée; mais enfin, craignant de se +faire tuer à force d'être discret, et se voyant trop pressé de dom +Diègue, il lui tira un de ses pistolets et l'etendit par terre demi-mort +et demandant un prêtre à haute voix. Au bruit du coup de pistolet les +braves disparurent. Dom Sanche se sauva chez lui, et les voisins +sortirent dans la rue et trouvèrent dom Diègue, qu'ils reconnurent, +tirant à sa fin, et qui accusa dom Sanche de sa mort. Notre cavalier en +fut averti par ses amis, qui lui dirent que, quand la justice ne le +chercheroit pas, les parens de dom Diègue ne laisseroient pas la mort de +leur parent impunie, et tâcheroient assurément de le tuer, en quelque +lieu qu'ils le trouvassent. Il se retira donc dans un couvent, d'où il +fit savoir de ses nouvelles à Dorothée, et donna ordre à ses affaires +pour pouvoir sortir de Seville quand il le pourroit faire sûrement. + +La justice cependant fit ses diligences, chercha dom Sanche et ne le +trouva point. Après que la première ardeur des poursuites fut passée, et +que tout le monde fut persuadé qu'il s'etoit sauvé, Dorothée et sa +soeur, sous un pretexte de devotion, se firent mener par leur parente +dans le couvent où s'etoit retiré dom Sanche, et là, par l'entremise +d'un bon père, les deux amans se virent dans une chapelle, se promirent +une fidelité à toutes epreuves, et se separèrent avec tant de regret, et +se dirent des choses si pitoyables, que sa soeur, sa parente et le bon +religieux, qui en furent temoins, en pleurèrent, et en ont toujours +pleuré depuis toutes les fois qu'ils y ont songé. Il sortit deguisé de +Seville, et laissa, devant que de partir, des lettres au facteur de son +père, pour les lui faire tenir aux Indes. Par ces lettres, il lui +faisoit savoir l'accident qui l'obligeoit à s'absenter de Seville, et +qu'il se retiroit à Naples. Il y arriva heureusement, et fut bien venu +auprès du vice-roi, à qui il avoit l'honneur d'appartenir. Quoiqu'il en +reçût toutes sortes de faveurs, il s'ennuya dans la ville de Naples +pendant une année entière, puisqu'il n'avoit point de nouvelles de +Dorothée. + +Le vice-roi arma six galères qu'il envoya en course contre le Turc. Le +courage de dom Sanche ne lui laissa pas negliger une si belle occasion +de l'exercer, et celui qui commandoit ces galères le reçut dans la +sienne et le logea dans la chambre de poupe, ravi d'avoir avec lui un +homme de sa condition et de son merite. Les six galères de Naples en +trouvèrent huit turques presque à la vue de Messine et n'hesitèrent +point à les attaquer. Après un long combat, les chretiens prirent trois +galères ennemies et en coulèrent deux à fond. La patronne des galères +chretiennes s'étoit attachée à celle des Turcs, qui, pour être mieux +armée que les autres, avoit fait aussi plus de resistance. La mer +cependant etoit devenue grosse, et l'orage s'etoit augmenté si +furieusement, qu'enfin les chretiens et les Turcs songèrent moins à +s'entrenuire qu'à se garantir de l'orage. On deprit donc de part et +d'autre les crampons de fer dont les galères avoient eté accrochées, et +la patronne turque s'eloigna de la chretienne dans le temps que le trop +hardi dom Sanche s'etoit jeté dedans et n'avoit été suivi de personne. +Quand il se vit lui seul au pouvoir des ennemis, il prefera la mort à +l'esclavage, et, au hasard de tout ce qui en pourroit arriver, se lança +dans la mer, esperant en quelque façon, comme il etoit grand nageur, de +gagner à la nage les galères chretiennes; mais le mauvais temps empêcha +qu'il n'en fût aperçu, quoique le general chretien, qui avoit été temoin +de l'action de dom Sanche, et qui se desesperoit de sa perte, qu'il +croyoit inevitable, fît revirer sa galère du côté qu'il s'etoit jeté +dans la mer. Dom Sanche cependant fendoit les vagues de toute la force +de ses bras, et après avoir nagé quelque temps vers la terre, où le vent +et la marée le portoient, il trouva heureusement une planche des galères +turques que le canon avoit brisées, et se servit utilement de ce +secours, venu à propos, qu'il crut que le ciel lui avoit envoyé. Il n'y +avoit pas plus d'une lieue et demie du lieu où le combat s'etoit fait +jusqu'à la côte de Sicile, et dom Sanche y aborda plus vite qu'il ne +l'esperoit, aidé comme il etoit du vent et de la marée. Il prit terre +sans se blesser contre le rivage, et après avoir remercié Dieu de +l'avoir tiré d'un peril si evident, il alla plus avant en terre, autant +que sa lassitude le put permettre, et d'une eminence qu'il monta aperçut +un hameau habité de pêcheurs, qu'il trouva les plus charitables du +monde. Les efforts qu'il avoit faits pendant le combat, qui l'avoient +fort echauffé, et ceux qu'il avoit faits dans la mer, et le froid qu'il +y avoit souffert et ensuite dans ses habits mouillés, lui causèrent une +violente fièvre qui lui fit longtemps garder le lit; mais enfin il +guerit sans y faire autre chose que de vivre de regime. Pendant sa +maladie, il fit dessein de laisser tout le monde dans la croyance qu'on +devoit avoir de sa mort, pour n'avoir plus tant à se garder de ses +ennemis les parens de dom Diègue, et pour eprouver la fidelité de +Dorothée. + +Il avoit fait grande amitié en Flandre avec un marquis sicilien, de la +maison de Montalte, qui s'appeloit Fabio. Il donna ordre à un pêcheur de +s'informer s'il etoit à Messine, où il savoit qu'il demeuroit, et ayant +sçu qu'il y etoit, il y alla en habit de pêcheur, et entra la nuit chez +ce marquis, qui l'avoit pleuré avec tous ceux qui avoient été affligés +de sa perte. Le marquis Fabio fut ravi de retrouver un ami qu'il avoit +cru perdu. Dom Sanche lui apprit de quelle façon il s'etoit sauvé, et +lui conta son aventure de Seville, sans lui cacher la violente passion +qu'il avoit pour Dorothée. Le marquis sicilien s'offrit d'aller en +Espagne, et même d'enlever Dorothée, si elle y consentoit, et de +l'amener en Sicile. Dom Sanche ne voulut pas recevoir de son ami de si +perilleuses marques d'amitié; mais il eut une extrême joie de ce qu'il +vouloit bien l'accompagner en Espagne. Sanchez, valet de dom Sanche, +avoit été si affligé de la perte de son maître, que, quand les galères +de Naples vinrent se rafraîchir à Messine, il entra dans un couvent pour +y passer le reste de ses jours. Le marquis Fabio l'envoya demander au +superieur, qui l'avoit reçu à la recommandation de ce seigneur sicilien, +et qui ne lui avoit pas encore donné l'habit de religieux. Sanchez pensa +mourir de joie quand il revit son cher maître, et ne songea plus à +retourner dans son couvent. Dom Sanche l'envoya en Espagne preparer ses +voies et pour lui faire savoir des nouvelles de Dorothée, qui cependant +avoit cru avec tout le monde que dom Sanche etoit mort. Le bruit en alla +jusqu'aux Indes; le père de dom Sanche en mourut de regret et laissa à +un autre fils qu'il avoit quatre cent mille ecus de bien, à condition +d'en donner la moitié à son frère si la nouvelle de sa mort se trouvoit +fausse. Le frère de dom Sanche se nommoit dom Juan de Peralte, du nom de +son père. Il s'embarqua pour l'Espagne, avec tout son argent, et arriva +à Seville un an après l'accident qui y etoit arrivé à dom Sanche. Ayant +un nom different du sien, il lui fut aisé de cacher qu'il fût son frère, +ce qu'il lui etoit important de tenir secret, à cause du long sejour que +ses affaires l'obligèrent de faire dans une ville où son frère avoit des +ennemis. Il vit Dorothée et en devint amoureux comme son frère; mais il +n'en fut pas aimé comme lui. Cette belle fille affligée ne pouvoit rien +aimer après son cher dom Sanche: tout ce que dom Juan de Peralte faisoit +pour lui plaire l'importunoit, et elle refusoit tous les jours les +meilleurs partis de Seville, que son père, dom Manuel, lui proposoit. + +Dans ce temps-là, Sanchez arriva à Seville, et, suivant les ordres que +lui avoit donnés son maître, il voulut s'informer de la conduite de +Dorothée. Il sçut du bruit de la ville qu'un cavalier fort riche, venu +depuis peu des Indes, en etoit amoureux et faisoit pour elle toutes les +galanteries d'un amant bien raffiné. Il l'ecrivit à son maître et lui +fit le mal plus grand qu'il n'etoit, et son maître se l'imagina encore +plus grand que son valet ne le lui avoit fait. Le marquis Fabio et dom +Sanche s'embarquèrent à Messine sur les galères d'Espagne qui y +retournoient, et arrivèrent heureusement à Saint-Lucar, où ils prirent +la poste jusqu'à Seville. Ils y entrèrent de nuit et descendirent dans +le logis que Sanchez leur avoit arrêté. Ils gardèrent la chambre le +lendemain, et la nuit dom Sanche et le marquis Fabio allèrent faire la +ronde dans le quartier de dom Manuel. Ils ouïrent accorder des +instrumens sous les fenêtres de Dorothée, et ensuite une excellente +musique, après laquelle une voix seule, accompagnée d'un theorbe, se +plaignit long-temps des rigueurs d'une tigresse deguisée en ange. Dom +Sanche fut tenté de charger Messieurs de la serenade; mais le marquis +Fabio l'en empêcha, lui representant que c'etoit tout ce qu'il pourroit +faire si Dorothée avoit paru à son balcon pour obliger son rival, ou si +les paroles de l'air qu'on avoit chanté etoient des remercîmens de +faveurs reçues plutôt que des plaintes d'un amant qui n'etoit pas +content. La serenade se retira peut-être assez mal satisfaite, et dom +Sanche et le marquis Fabio se retirèrent aussi. + +Cependant Dorothée commençoit à se trouver importunée de l'amour du +cavalier indien. Son père dom Manuel avoit une extrême passion de la +voir mariée, et elle ne doutoit point que, si cet Indien, dom Juan de +Peralte, riche et de bonne maison comme il etoit, s'offroit à lui pour +son gendre, il ne fût preferé à tous les autres, et elle plus pressée de +son père qu'elle n'avoit encore eté. Le jour qui suivit la serenade dont +le marquis Fabio et dom Sanche avoient eu leur part, Dorothée s'en +entretint avec sa soeur et lui dit qu'elle ne pouvoit plus souffrir les +galanteries de l'Indien, et qu'elle trouvoit étrange qu'il les fît si +publiques devant que d'avoir fait parler à son père. «C'est un procedé +que je n'ai jamais approuvé, lui dit Feliciane, et, si j'etois en votre +place, je le traiterois si mal la première fois que l'occasion s'en +presenteroit, qu'il seroit bientôt desabusé de l'esperance qu'il a de +vous plaire. Pour moi, il ne m'a jamais plu, ajouta-t-elle; il n'a point +ce bon air qu'on ne prend qu'à la Cour[330], et la grande depense qu'il +fait dans Seville n'a rien de poli et rien qui ne sente son etranger.» +Elle s'efforça ensuite de faire une fort desagreable peinture de dom +Juan de Peralte, ne se souvenant pas qu'au commencement qu'il parut dans +Seville elle avoit avoué à sa soeur qu'il ne lui deplaisoit pas, et que +toutes les fois qu'elle avoit eu à en parler elle l'avoit fait en le +louant avec quelque sorte d'emportement. Dorothée, remarquant sa soeur +si changée, ou qui feignoit de l'être, dans les sentimens qu'elle avoit +eus autrefois pour ce cavalier, la soupçonna d'avoir de l'inclination +pour lui, autant qu'elle lui vouloit faire croire de n'en avoir point, +et pour s'en eclaircir elle lui dit qu'elle n'etoit point offensée des +galanteries de dom Juan par l'aversion qu'elle eût pour sa personne, et +qu'au contraire, lui trouvant dans le visage quelque air de celui de dom +Sanche, il auroit été plus capable de lui plaire qu'aucun autre cavalier +de Seville, outre qu'elle savoit bien qu'etant riche et de bonne maison +il obtiendroit aisément le consentement de son père. «Mais, +ajouta-t-elle, je ne puis rien aimer après dom Sanche, et, puisque je +n'ai pu être sa femme, je ne la serai jamais d'un autre, et je passerai +le reste de mes jours dans un couvent.--Quand vous ne seriez pas encore +bien resolue à un si etrange dessein, lui dit Feliciane, vous ne pouvez +m'affliger davantage que de me le dire.--N'en doutez point, ma soeur, +lui repondit Dorothée; vous serez bientôt le plus riche parti de +Seville, et c'est ce qui me faisoit avoir envie de voir dom Juan pour +lui persuader d'avoir pour vous les sentimens d'amour qu'il a pour moi, +après l'avoir desabusé de l'esperance qu'il a que je puisse jamais +consentir à l'épouser; mais je ne le verrai que pour le prier de ne +m'importuner plus de ses galanteries, puisque je vois que vous avez tant +d'aversion pour lui. Et en verité, continua-t-elle, j'en ai du +deplaisir: car je ne vois personne dans Seville avec qui vous puissiez +être aussi bien mariée que vous le seriez avec lui.--Il m'est plus +indifferent que haïssable, lui dit Feliciane, et si je vous ai dit qu'il +me deplaisoit, ç'a été plutôt par quelque complaisance que j'ai voulu +avoir pour vous, que par une veritable aversion que j'eusse pour +lui.--Avouez plutôt, ma chère soeur, lui repondit Dorothée, que vous ne +me parlez pas ingenuement, et quand vous m'avez temoigné peu d'estime +pour dom Juan, que vous ne vous êtes pas souvenue que vous me l'avez +quelquefois extrêmement loué, ou que vous avez plutôt craint qu'il ne me +plût trop, que decouvert qu'il ne vous plaisoit guère.» + +[Note 330: On reconnoît là, appliquée à la cour d'Espagne, l'opinion +commune à toute la bonne cabale et à la plupart des écrivains courtisans +du XVIIe siècle. Ce n'étoit pas seulement Mascarille qui tenoit «que, +hors de Paris, il n'y avoit point de salut pour les honnêtes gens.» +(Préc. rid., sc. 10.) Bussy-Rabutin a dit de même que partout ailleurs +qu'à Versailles on devient ridicule.] + +Feliciane rougit à ces dernières paroles de Dorothée et se defit +extrêmement. Elle lui dit, l'esprit fort troublé, quantité de choses mal +arrangées, qui la defendirent moins qu'elles ne la convainquirent de ce +que l'accusoit sa soeur, et enfin elle lui confessa qu'elle aimoit dom +Juan. Dorothée ne desapprouva pas son amour, et lui promit de la servir +de tout son pouvoir. Dès le jour même, Isabelle, qui avoit rompu tout +commerce avec son Gusman depuis l'accident arrivé à dom Sanche, eut +ordre de Dorothée d'aller trouver dom Juan, de lui porter la clef d'une +porte du jardin de dom Manuel, et de lui dire que Dorothée et sa soeur +l'y attendroient, et qu'il se rendît à l'assignation à minuit, quand +leur père seroit couché. Isabelle, qui avoit été gagnée de dom Juan, et +qui avoit fait ce qu'elle avoit pu pour le mettre bien dans l'esprit de +sa maîtresse, sans y avoir reussi, fut fort surprise de la voir si +changée et fort aise de porter une bonne nouvelle à une personne à qui +elle n'en avoit encore porté que de mauvaises, et de qui elle avoit dejà +reçu beaucoup de presens. Elle vola chez ce cavalier, qui eût eu peine à +croire sa bonne fortune, sans la fatale clef du jardin qu'elle lui remit +entre les mains. Il mit dans les siennes une petite bourse de +senteur[331], pleine de cinquante pistoles, dont elle eut pour le moins +autant de joie qu'elle venoit de lui en donner. + +[Note 331: C'est-à-dire une bourse parfumée, remplie de senteurs. On +disoit, dans le même sens et de la même manière: des peaux, des gants de +senteur.] + +Le hasard voulut que, la même nuit que dom Juan devoit avoir entrée dans +le jardin du père de Dorothée, dom Sanche, accompagné de son ami le +marquis, vint encore faire la ronde à l'entour du logis de cette belle +fille pour s'assurer davantage des desseins de son rival. Le marquis et +lui etoient sur les onze heures dans la rue de Dorothée, quand quatre +hommes bien armés s'arrêtèrent auprès d'eux. L'amant jaloux crut que +c'etoit son rival; il s'approcha de ces hommes et leur dit que le poste +qu'ils occupoient lui etoit commode pour un dessein qu'il avoit, et +qu'il les prioit de le lui céder. «Nous le ferions par civilité, lui +repondirent les autres, si le même poste que vous nous demandez n'etoit +absolument nécessaire à un dessein que nous avons aussi, et qui sera +executé assez tôt pour ne retarder pas longtemps l'exécution du vôtre.» +La colère de dom Sanche etoit dejà au plus haut point où elle pouvoit +aller: mettre donc l'epée à la main et charger ces hommes, qu'il +trouvoit incivils, fut presque la même chose. Cette attaque imprevue de +dom Sanche les surprit et les mit en desordre, et le marquis les +chargeant d'aussi grande vigueur qu'avoit fait son ami, ils se +defendirent mal et furent poussés plus vite que le pas jusqu'au bout de +la rue. Là dom Sanche reçut une legère blessure dans un bras, et perça +celui qui l'avoit blessé d'un si grand coup qu'il fut longtemps à +retirer son épée du corps de son ennemi, et crut l'avoir tué. Le +marquis, cependant, s'etoit opiniâtré à poursuivre les autres, qui +fuirent devant lui de toute leur force aussitôt qu'ils virent tomber +leur camarade. Dom Sanche vit à l'un des deux bouts de la rue des gens +avec de la lumière qui venoient au bruit du combat; il eut peur que ce +ne fût la justice, et c'etoit elle. Il se retira en diligence dans la +rue où le combat avoit commencé, et de cette rue dans une autre, au +milieu de laquelle il trouva tête pour tête un vieux cavalier qui +s'eclairoit d'une lanterne, et qui avoit mis l'epée à la main au bruit +que faisoit dom Sanche, qui venoit à lui en courant. Ce vieux cavalier +etoit dom Manuel, qui revenoit de jouer chez un de ses voisins, comme il +faisoit tous les soirs, et alloit entrer chez lui par la porte de son +jardin, qui etoit proche du lieu où le trouva dom Sanche. Il cria à +notre amoureux cavalier: «Qui va là?--Un homme, lui repondit dom Sanche, +à qui il importe de passer vite si vous ne l'en empêchez.--Peut-être, +lui dit dom Manuel, vous est-il arrivé quelque accident qui vous oblige +à chercher un asile; ma maison, qui n'est pas eloignée, vous en peut +servir.--Il est vrai, lui repondit dom Sanche, que je suis en peine de +me cacher à la justice, qui peut-être me cherche, et puisque vous êtes +assez généreux pour offrir votre maison à un etranger, il vous fie son +salut en toute assurance, et vous promet de n'oublier jamais la grâce +que vous lui faites, et de ne s'en servir qu'autant de temps qu'il lui +est nécessaire pour laisser passer outre ceux qui le cherchent.» Dom +Manuel, là dessus, ouvrit sa porte d'une clef qu'il avoit sur lui, et, +ayant fait entrer dom Sanche dans son jardin, le mit dans un bois de +lauriers en attendant qu'il iroit donner ordre à le cacher mieux dans sa +maison sans qu'il fût vu de personne. + +Il n'y avoit pas longtemps que dom Sanche etoit caché entre ces +lauriers, quand il vit venir à lui une femme qui lui dit en +l'approchant: «Venez, mon cavalier, ma maîtresse Dorothée vous attend.» +A ce nom-là, dom Sanche pensa qu'il pouvoit bien être dans la maison de +sa maîtresse, et que le vieux cavalier etoit son père. Il soupçonna +Dorothée d'avoir donné assignation dans le même lieu à son rival, et +suivit Isabelle plus tourmenté de sa jalousie que de la peur de la +justice. Cependant dom Juan vint à l'heure qu'on lui avoit donnée, +ouvrit la porte du jardin de dom Manuel avec la clef qu'Isabelle lui +avoit donnée, et se cacha dans les mêmes lauriers d'où dom Sanche venoit +de sortir. Un moment après, il vit venir un homme droit à lui; il se mit +en état de se defendre s'il etoit attaqué, et fut bien surpris quand il +reconnut cet homme pour dom Manuel, qui lui dit qu'il le suivît et qu'il +l'alloit mettre en un lieu où il n'auroit pas à craindre d'être pris. +Dom Juan conjectura des paroles de dom Manuel qu'il pouvoit avoir fait +sauver dans son jardin quelque homme poursuivi de la justice. Il ne put +faire autre chose que de le suivre, en le remerciant du plaisir qu'il +lui faisoit, et l'on peut croire qu'il ne fut pas moins troublé du peril +qu'il couroit que fâché de l'obstacle qui faisoit manquer son amoureux +dessein. Don Manuel le conduisit dans sa chambre, et l'y laissa pour +s'aller faire dresser un lit dans une autre. + +Laissons-le dans la peine où il doit être, et reprenons son frère dom +Sanche de Sylva. Isabelle le conduisit dans une chambre basse, qui +donnoit sur le jardin, où Dorothée et Feliciane attendoient dom Juan de +Peralte, l'une comme un amant à qui elle a grande envie de plaire, +l'autre pour lui declarer qu'elle ne peut l'aimer, et qu'il feroit mieux +de tâcher de plaire à sa soeur. Dom Sanche entra donc où etoient les +deux belles soeurs, qui furent bien surprises de le voir. Dorothée en +demeura sans sentiment, comme une personne morte, et si sa soeur ne +l'eût soutenue et ne l'eût mise dans une chaise, elle seroit tombée de +sa hauteur. Dom Sanche demeura immobile; Isabelle pensa mourir de peur +et crut que dom Sanche mort leur apparoissoit pour venger le tort que +lui faisoit sa maîtresse. Feliciane, quoique fort effrayée de voir dom +Sanche ressuscité, etoit encore plus en peine de l'accident de sa soeur, +qui reprit enfin ses esprits, et alors dom Sanche lui dit ces paroles: +«Si le bruit qui a couru de ma mort, ingrate Dorothée, n'excusoit en +quelque façon votre inconstance, le desespoir qu'elle me cause ne me +laisseroit pas assez de vie pour vous en faire des reproches. J'ai voulu +faire croire à tout le monde que j'etois mort pour être oublié de mes +ennemis, et non pas de vous, qui m'avez promis de n'aimer jamais que +moi, et qui avez si tôt manqué à votre promesse. Je me pourrois venger, +et faire tant de bruit par mes cris et par mes plaintes que votre père +s'en eveilleroit et trouveroit l'amant que vous cachez dans sa maison; +mais, insensé que je suis, j'ai peur encore de vous deplaire, et je +m'afflige davantage de ce que je ne dois plus vous aimer, que de ce que +vous en aimez un autre. Jouissez, belle infidèle, jouissez de votre cher +amant; ne craignez plus rien dans vos nouvelles amours: je vous +delivrerai bientôt d'un homme qui vous pourroit reprocher toute votre +vie que vous l'avez trahi lorsqu'il exposoit sa vie pour vous venir +revoir.» + +Dom Sanche voulut s'en aller après ces paroles; mais Dorothée l'arrêta, +et alloit tâcher de se justifier, quand Isabelle lui dit, fort effrayée, +que dom Manuel la suivoit. Dom Sanche n'eut que le temps de se mettre +derrière la porte. Le vieillard fit une reprimande à ses filles de ce +qu'elles n'etoient pas encore couchées, et, cependant qu'il eut le dos +tourné vers la porte de la chambre, dom Sanche en sortit, et, gagnant le +jardin, s'alla remettre dans le même bois de lauriers où il s'etoit dejà +mis, et où, preparant son courage à tout ce qui lui pourroit arriver, il +attendit une occasion de sortir quand elle se presenteroit. Dom Manuel +etoit entré dans la chambre de ses filles pour y prendre de la lumière +et pour aller de là ouvrir la porte de son jardin aux officiers de la +justice, qui y frappoient pour la faire ouvrir, parcequ'on leur avoit +dit que dom Manuel avoit retiré dans sa maison un homme qui pouvoit être +de ceux qui venoient de se battre dans la rue. Dom Manuel ne fit point +de difficulté de les laisser chercher dans sa maison, croyant bien +qu'ils ne feroient pas ouvrir sa chambre, et que le cavalier qu'ils +cherchoient y etoit enfermé. Dom Sanche, voyant qu'il ne pouvoit eviter +d'être trouvé par le grand nombre de sergens qui s'etoient repandus par +le jardin, sortit du bois de lauriers où il etoit, et, s'approchant de +dom Manuel, qui etoit fort surpris de le voir, lui dit à l'oreille qu'un +cavalier d'honneur gardoit sa parole et n'abandonnoit jamais une +personne qu'il avoit prise en sa protection. Dom Manuel pria le prevôt, +qui etoit son ami, de lui laisser dom Sanche en sa garde, ce qui lui fut +aisement accordé, et à cause de sa qualité, et parceque le blessé ne +l'etoit pas dangereusement. La justice se retira, et dom Manuel ayant +reconnu, par les mêmes discours qu'il avoit tenus à dom Sanche quand il +le trouva et que ce cavalier lui redit, que c'etoit veritablement celui +qu'il avoit reçu dans son jardin, ne douta point que l'autre ne fût +quelque galant introduit dans sa maison par ses filles ou par Isabelle. +Pour s'en eclaircir, il fit entrer dom Sanche de Sylva dans une chambre, +et le pria d'y demeurer jusqu'à ce qu'il le vînt trouver. Il alla dans +celle où il avoit laissé dom Juan de Peralte, à qui il feignit que son +valet etoit entré en même temps que les officiers de la justice, et +qu'il demandoit à parler à lui. Dom Juan savoit bien que son valet de +chambre etoit fort malade et peu en etat de le venir trouver, outre +qu'il ne l'eût pas fait sans son ordre quand il eût su où il etoit, ce +qu'il ignoroit. Il fut donc fort troublé de ce que lui dit dom Manuel, à +qui, à tout hasard, il repondit que son valet n'avoit qu'à l'aller +attendre dans son logis. Dom Manuel le reconnut alors pour ce jeune +gentilhomme indien qui faisoit tant de bruit dans Seville, et, etant +bien informé de sa qualité et de son bien, resolut de ne le laisser +point sortir de sa maison qu'il n'eût epousé celle de ses filles avec +qui il auroit le moindre commerce. Il s'entretint quelque temps avec lui +pour s'eclaircir davantage des doutes dont il avoit l'esprit agité. +Isabelle, du pas de la porte, les vit parlant ensemble et l'alla dire à +sa maîtresse. Dom Manuel entrevit Isabelle et crut qu'elle venoit de +faire quelque message à dom Juan de la part de sa fille. Il le quitta +pour courir après elle dans le temps que le flambeau qui eclairoit la +chambre acheva de brûler et s'eteignit de lui-même. + +Cependant que le vieillard ne trouve pas Isabelle où il la cherche, +cette fille apprend à Dorothée et à Feliciane que dom Sanche etoit dans +la chambre de leur père, et qu'elle les avoit vus parler ensemble. Les +deux soeurs y coururent sur sa parole. Dorothée ne craignoit point de +trouver son cher dom Sanche avec son père, resolue qu'elle etoit de lui +confesser qu'elle l'aimoit et qu'elle en avoit eté aimée, et de lui dire +à quelle intention elle avoit donné assignation à dom Juan. Elle entra +donc dans la chambre, qui etoit sans lumière, et s'etant rencontrée avec +dom Juan dans le temps qu'il en sortoit, elle le prit pour dom Sanche, +l'arrêta par le bras, et lui parla en cette sorte: «Pourquoi me fuis-tu, +cruel dom Sanche, et pourquoi n'as-tu pas voulu entendre ce que j'aurois +pu repondre aux injustes reproches que tu m'as faits? J'avoue que tu ne +m'en pourrois faire d'assez grands si j'etois aussi coupable que tu as +en quelque façon sujet de le croire; mais tu sçais bien qu'il y a des +choses fausses qui ont quelquefois plus d'apparence de verité que la +verité même, et qu'elle se decouvre toujours avec le temps; donne-moi +donc celui de te la faire voir en debrouillant la confusion où ton +malheur et le mien, et peut-être celui de plusieurs autres, nous vient +de mettre. Aide-moi à me justifier, et ne hasarde pas d'être injuste +pour être trop precipité à me condamner devant que de m'avoir +convaincue. Tu peux avoir ouï dire qu'un cavalier m'aime, mais as-tu ouï +dire que je l'aime aussi? Tu peux l'avoir trouvé ici, car il est vrai +que je l'y ai fait venir; mais quand tu sçauras à quel dessein je l'ai +fait, je suis assurée que tu auras un cruel remords de m'avoir offensée +lorsque je te donne la plus grande marque de fidelité que je te puis +donner. Que n'est-il en ta presence, ce cavalier dont l'amour +m'importune? Tu connoîtrois par ce que je lui dirois si jamais il a pu +dire qu'il m'aimât, et si j'ai jamais voulu lire les lettres qu'il m'a +ecrites. Mais mon malheur, qui me l'a toujours fait voir quand sa vue +m'a pu nuire, m'empêche de le voir quand il me pourroit servir à te +desabuser.» + +Dom Juan eut la patience de laisser parler Dorothée sans l'interrompre, +pour en apprendre encore davantage qu'elle ne lui en devoit decouvrir. +Enfin, il alloit peut-être la quereller, quand dom Sanche, qui cherchoit +de chambre en chambre le chemin du jardin, qu'il avoit manqué, et qui +ouït la voix de Dorothée qui parloit à dom Juan, s'approcha d'elle avec +le moindre bruit qu'il put et fut pourtant ouï de dom Juan et des deux +soeurs. Dans ce même temps dom Manuel entra dans la même chambre avec de +la lumière, que portoient devant lui quelques uns de ses domestiques. +Les deux rivaux se virent et furent vus se regardant fierement l'un +l'autre, la main sur la garde de leurs epées. Dom Manuel se mit au +milieu d'eux et commanda à sa fille d'en choisir un pour mari, afin +qu'il se battît contre l'autre. Dom Juan prit la parole et dit que, pour +lui, il cedoit toutes ses pretentions, s'il en pouvoit avoir, au +cavalier qu'il voyoit devant lui. Dom Sanche dit la même chose et ajouta +que, puisque dom Juan avoit eté introduit chez dom Manuel par sa fille, +il y avoit apparence qu'elle l'aimoit et en etoit aimée; que, pour lui, +il mourroit mille fois plutôt que de se marier avec le moindre scrupule. +Dorothée se jeta aux pieds de son père et le conjura de l'entendre. Elle +lui conta tout ce qui s'etoit passé entre elle et dom Sanche de Sylva +devant qu'il eût tué dom Diègue pour l'amour d'elle. Elle lui apprit que +dom Juan de Peralte etoit ensuite devenu amoureux d'elle, le dessein +qu'elle avoit eu de le desabuser et de lui proposer de demander sa soeur +en mariage, et elle conclut que, si elle ne pouvoit persuader son +innocence à dom Sanche, elle vouloit dès le jour suivant entrer dans un +couvent pour n'en sortir jamais. Par sa relation les deux frères se +reconnurent: dom Sanche se raccommoda avec Dorothée, qu'il demanda en +mariage à dom Manuel; dom Juan lui demanda aussi Feliciane, et dom +Manuel les reçut pour ses gendres avec une satisfaction qui ne se peut +exprimer. + +Aussitôt que le jour parut, dom Sanche envoya querir le marquis Fabio, +qui vint prendre part en la joie de son ami. On tint l'affaire secrète +jusqu'à tant que dom Manuel et le marquis eurent disposé un cousin, +heritier de dom Diègue, à oublier la mort de son parent et à +s'accommoder avec dom Sanche. Pendant la negociation, le marquis Fabio +devint amoureux de la soeur de ce cavalier et la lui demanda en mariage. +Il reçut avec beaucoup de joie une proposition si avantageuse à sa +soeur, et dès lors se laissa aller à tout ce qu'on lui proposa en faveur +de dom Sanche. Les trois mariages se firent en un même jour; tout y alla +bien de part et d'autre, et même longtemps, ce qui est à considerer. + + + + +CHAPITRE XX. + +De quelle façon le sommeil de Ragotin fut interrompu. + +L'agreable Inezille acheva de lire sa nouvelle et fit regretter à tous, +ses auditeurs de ce qu'elle n'etoit pas plus longue. Tandis qu'elle la +lut, Ragotin, qui, au lieu de l'ecouter, s'etoit mis à entretenir son +mari sur le sujet de la magie, s'endormit dans une chaise basse où il +etoit, ce que l'operateur fit aussi. Le sommeil de Ragotin n'etoit pas +tout à fait volontaire, et s'il eût pu resister aux vapeurs des viandes +qu'il avoit mangées en grande quantité, il eut été attentif par +bienséance à la lecture de la nouvelle d'Inezille. Il ne dormoit donc +pas de toute sa force, laissant souvent aller sa tête jusqu'à ses +genoux, et la relevant, tantôt demi endormi, et tantôt se reveillant en +sursaut, comme on fait plus souvent qu'ailleurs au sermon, quand on s'y +ennuie. + +Il y avoit un belier dans l'hôtellerie, à qui la canaille qui va et +vient d'ordinaire en de semblables maisons avoit accoutumé de presenter +la tête, les mains devant, contre lesquelles le belier prenoit sa +course, et choquoit rudement de la sienne, je veux dire de sa tête, +comme tous les beliers font de leur naturel. Cet animal alloit sur sa +bonne foi par toute l'hôtellerie, et entroit même dans les chambres, où +l'on lui donnoit souvent à manger. Il etoit dans celle de l'operateur +dans le temps qu'Inezille lisoit sa nouvelle. Il aperçut Ragotin à qui +le chapeau etoit tombé de la tête, et qui, comme je vous ai dejà dit, la +haussoit et baissoit souvent. Il crut que c'etoit un champion qui se +presentoit à lui pour exercer sa valeur contre la sienne. Il recula +quatre ou cinq pas en arrière, comme l'on fait pour mieux sauter, et +partant comme un cheval dans une carrière, alla heurter de sa tête armée +de cornes celle de Ragotin, qui etoit chauve par en haut. Il la lui +auroit cassée comme un pot de terre, de la force qu'il la choqua: mais, +par bonheur pour Ragotin, il la prit dans le temps qu'il la haussoit, et +ainsi ne fit que lui froisser superficiellement le visage. L'action du +belier surprit tellement ceux qui la virent qu'ils en demeurèrent comme +en extase, sans toutefois oublier d'en rire; si bien que le belier, +qu'on faisoit toujours choquer plus d'une fois, put sans empêchement +reprendre autant de champ qu'il lui en falloit pour une seconde course, +et vint inconsiderement donner dans les genoux de Ragotin, dans le temps +que, tout etourdi du choc du belier et le visage ecorché et sanglant en +plusieurs endroits, il avoit porté ses mains à ses yeux, qui lui +faisoient grand mal, ayant eté egalement foulés l'un et l'autre chacun +de sa corne en particulier, parce-que celles du belier etoient entre +elles à la même distance qu'etoient entre eux les yeux du malheureux +Ragotin. Cette seconde attaque du belier les lui fit ouvrir, et il n'eut +pas plutôt reconnu l'auteur de son dommage, qu'en la colère où il etoit +il frappa de sa main fermée le belier par la tête, et se fit grand mal +contre ses cornes. Il en enragea beaucoup, et encore plus d'ouïr rire +toute l'assistance, qu'il querella en general, et sortit de la chambre +en furie. Il sortoit aussi de l'hôtellerie, mais l'hôte l'arrêta pour +compter, ce qui lui fut peut-être aussi fâcheux que les coups de cornes +du belier. + +FIN DE LA SECONDE PARTIE. + + + + + LE + ROMAN COMIQUE + DE + Mr SCARRON + + + + + TROISIÈME PARTIE. + + + +A MONSIEUR + +MONSIEUR BOULLIOUD + +Ecuyer et Conseiller du Roi en la senechaussée et siége presidial de +Lyon[332]. + +MONSIEUR, + +Je ne sçais si c'est vous donner une grande marque de mon respect que de +vous interesser dans le bon ou dans le mauvais accueil que le public +pourra faire à cet ouvrage. Comme je ne vous offre rien du mien, je ne +devrois pas pretendre que vous me sçussiez gré de mon present, et, +puisqu'il n'est peut-être pas digne de vous, il est encore à craindre +que vous n'ayez point pour lui toute l'indulgence que j'oserai m'en +promettre. En effet, Monsieur, vous pourriez bien vous faire le juge +d'une chose dont je ne vous fais que le protecteur, et desavouer le +dessein de celui qui vous la presente, si vous ne trouvez pas qu'elle +merite votre approbation. Je l'expose beaucoup en l'exposant aux yeux +d'un homme aussi sage et aussi eclairé que vous, et toute la bonne +opinion que j'en ai conçue ne me persuade pas que vous en deveniez plus +favorable à un Roman comique. Car enfin ce n'est pas dans ces sortes de +livres que l'on recherche le solide ou le delicat; il semble qu'ils ne +tiennent ordinairement ni de l'un ni de l'autre, et tout l'avantage que +l'on se propose dans leur lecture, c'est d'y perdre assez agreablement +quelques momens et de s'y delasser l'esprit d'une occupation ou plus +importante ou plus serieuse. Ainsi, comme le vôtre ne s'attache qu'à ce +qui a de la force ou de l'elevation, ne vous surprendrai-je point +lorsque je vous demanderai votre aveu pour cette production d'un esprit +enjoué, et que je l'autoriserai de votre nom pour la rendre +recommandable? Non, Monsieur, il ne faut pas que vous condamniez d'abord +ma liberté, ou (pour mieux dire) que vous desapprouviez ce temoignage +public de ma reconnoissance; je vous ai de si singulières obligations et +je suis à vous en tant de manières, qu'il me falloit satisfaire à tous +ces devoirs, et joindre à mon ressentiment des marques de la fidèle +passion que je vous ai vouée. Ce n'etoit pas repondre tout-à-fait à vos +bontés que d'en conserver un juste souvenir; elles exigeoient de moi +quelque chose de plus particulier, et je n'ai pas cru, enfin, pouvoir +les reconnoître par une plus forte preuve de mon respect, dans +l'impuissance où je me vois de les reconnoître autant que j'y suis +sensible. Aussi osai-je me flatter que vous la recevrez de fort bonne +grâce et qu'elle achèvera de vous persuader que l'on ne peut pas vous +honorer avec plus de zèle ni avec une plus parfaite deference. Mais, +Monsieur, après avoir agrée mon present, ne jugerez-vous pas +favorablement de mon auteur, et le croirez-vous sans merite, puisque je +ne doute presque plus que vous ne l'estimiez? Ses expressions sont +naturelles, son style est aisé, ses aventures ne sont point mal +imaginées, et, pour s'accommoder à son sujet, il etale partout un tour +d'agrement qui lui tient lieu de force et de delicatesse. En un mot, il +vient de fournir une carrière qu'un illustre de notre temps avoit +laissée imparfaite, et il a fouillé jusque dans ses cendres, pour y +reprendre son genie et pour nous le redonner après sa mort. C'est de la +sorte que l'on peut parler des deux premiers volumes du Roman comique, +et c'est dans ce troisième que M. Scarron revivra tout entier, ou du +moins par la meilleure partie de lui-même. Il est peu de gens qui ne +sçachent que cet homme eut un talent merveilleux pour tourner toutes +choses au plaisant, et qu'il s'est rendu inimitable dans cette +ingenieuse et charmante manière d'ecrire. Elle a eté reçue avec +applaudissement de tout le monde; les esprits forts, qui s'offensent de +tout ce qui semble opposé à une vertu sevère, n'ont pu s'empêcher de la +goûter, et les moins raisonnables ont eté forcés de l'approuver malgré +leur caprice[333]. Si bien que vous me permettrez, Monsieur, d'esperer +un heureux succès dans mon dessein, et de croire non seulement que ma +liberté ne vous deplaira pas, mais même que vous appuierez avec joie la +suite d'un ouvrage dont la reputation est si bien etablie. Après tout, +ne sera-ce pas votre interêt plutôt que le mien? et depuis que de mes +mains elle sera passée dans les vôtres, pourrez-vous la regarder que +comme une chose qui est absolument à vous? Aussi n'aura-t-elle point de +meilleur titre pour s'autoriser ou pour se produire avec avantage. Un +magistrat d'un caractère tout à fait singulier, et qui, dans un âge si +peu avancé, possède des lumières et des qualités que l'on admire, fera +sa plus grande recommandation, et son aveu lui procurera celui de tous +les esprits raisonnables. Mais, puisqu'elle peut servir à votre gloire +et qu'elle publiera à son tour les bontés et le merite de son +protecteur, souffrez qu'elle soit aujourd'hui un hommage que je vous +rends et un temoignage eclatant de la respectueuse passion avec laquelle +je me dois dire, + + Monsieur, + + Votre très humble, très obeissant et très obligé serviteur, + + A. OFFRAY. + +[Note 332: C'est peut-être Guillaume Bollioud (sic), qui succéda à +son père Pierre Bollioud dans les charges d'auditeur de camp, de +conseiller au parlement de Dombes et au présidial de Lyon, et qui fut +également échevin en 1678 et 1679. Ces fonctions étoient pour ainsi dire +héréditaires dans la famille. V. Pernety, Lyonn. dign. de mém. Cependant +voici ce que m'écrit M. Péricaud aîné: «Je viens de recevoir de M. +Belin, magistrat à Lyon, une lettre où se trouve le passage suivant: +«Lettres de provisions du conseiller du roi à la Cour des Monnoies de +Lyon, données à Paris, le 12 décembre 1720, à Jean-François Boullioud de +Chanzieu, (Chanzieu, fief situé sur la paroisse d'Oullins, limitrophe de +Saint-Genis-Laval), avocat, en remplacement de Claude Boullioud de +Festans, son père, entré en fonctions le 22 mars 1706.» Un de mes amis +possède la Suite d'Offray, Amst. 1705. On a ajouté â la main, sur la +dédicace: «Bouilloud de Chanzieu, de Saint-Genis-Laval.» On trouve +encore d'autres traces historiques de cette famille à Lyon.--En 1649, il +y avoit un Pierre Scarron qui portoit le même titre de conseiller en la +sénéchaussée et siége présidial de Lyon, et qui étoit en même temps +aumônier du roi, chanoine et sacristain en l'église de Saint-Paul. Ce +Pierre Scarron devoit être de la famille de notre auteur, laquelle étoit +venue s'établir à Lyon, attirée par l'industrie de la ville, puis étoit +allée se fixer à Paris, mais en conservant des liaisons avec Lyon et les +Lyonnois.] + +[Note 333: Boileau,--un de ces esprits forts dont parle +Offray,--quoiqu'il condamnât sévèrement le genre adopté par Scarron, ne +laissoit pas de se relâcher de sa rigueur en faveur du Roman comique. +L'auteur de la Pompe funébre de M. Scarron (Paris, Ribou, 1660) fait +prononcer l'éloge de l'écrivain burlesque, en guise de réparation +d'honneur, par le poète satirique, et il lui fait dire que le défunt a +été le plus galant et le plus agréable homme de son siècle.] + +AVIS AU LECTEUR. + +Lecteur, qui que tu sois, qui verras cette troisième partie du Roman +comique paroître au jour après la mort de l'incomparable Monsieur +Scarron, auteur des deux premières, ne t'etonne pas si un genie beaucoup +au dessous du sien a entrepris ce qu'il n'a pu achever. Il avoit promis +de te le faire voir revu, corrigé et augmenté[334], mais la mort le +prevint dans ce dessein et l'empêcha de continuer les histoires du +Destin et de Leandre, non plus que celle de la Caverne, qu'il fait +paroître au Mans sans dire de quelle manière elle et sa mère sortirent +du château du baron de Sigognac, et c'est sur quoi tu seras eclairci +dans cette troisième partie. Je ne doute point que l'on ne m'accuse de +temerité d'avoir voulu en quelque sorte donner la perfection à l'ouvrage +d'un si grand homme, mais sçache que pour peu d'esprit que l'on ait, on +peut bien inventer des histoires fabuleuses telles que sont celles qu'il +nous a données dans les deux premières parties de ce roman. J'avoue +franchement que ce que tu y verras n'est pas de sa force, et qu'il ne +repond pas ni au sujet ni à l'expression de son discours; mais sçache du +moins que tu y pourras satisfaire ta curiosité, si tu en as assez pour +desirer une conclusion au dernier ouvrage d'un esprit si agreable et si +ingenieux. Au reste j'ai attendu longtemps à la donner au public, sur +l'avis que l'on m'avoit donné qu'un homme d'un merite fort particulier y +avoit travaillé sur les Mémoires de l'auteur: s'il l'eût entrepris, il +auroit sans doute beaucoup mieux reussi que moi; mais, après trois +années d'attente sans en avoir rien vu paroître, j'ai hasardé le mien, +nonobstant la censure des critiques. Je te le donne donc, tout +defectueux qu'il est, afin que, quand tu n'auras rien de meilleur à +faire, tu prennes la peine de le lire. + +[Note 334: Dans l'avis au lecteur scandalisé des fautes +d'impression, qui précède la 1re partie.] + + + + + LE + ROMAN COMIQUE + + + + TROISIÈME PARTIE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Qui fait l'ouverture de cette troisième partie. + +Vous avez vu en la seconde partie de ce roman le petit Ragotin, le +visage tout sanglant du coup que le belier lui avoit donné quand il +dormoit assis sur une chaise basse dans la chambre des comediens, d'où +il etoit sorti si fort en colère que l'on ne croyoit point qu'il y +retournât jamais; mais il etoit trop piqué de mademoiselle de l'Etoile, +et il avoit trop d'envie de sçavoir le succès de la magie de +l'operateur, ce qui l'obligea (après s'être lavé la face) à retourner +sur ses pas, pour voir quel effet auroit la promesse del signore +Ferdinando Ferdinandi, qu'il crut avoir trouvé en la personne d'un +avocat qu'il rencontra et qui alloit au palais. Il etoit si etourdi du +coup du belier, et avoit l'esprit si troublé de celui que l'Etoile lui +avoit donné au coeur sans y penser, qu'il se persuada facilement que cet +avocat etoit l'operateur; aussi il l'aborda fort civilement et lui tint +ce discours: «Monsieur, je suis ravi d'une si heureuse rencontre; je la +cherchois avec tant d'impatience que je m'en allois exprès à votre logis +pour apprendre de vous l'arrêt de ma vie ou de ma mort. Je ne doute pas +que vous n'ayez employé tout ce que votre science magique vous a pu +suggerer pour me rendre le plus fortuné de tous les hommes; aussi ne +serai-je pas ingrat à le reconnoître. Dites-moi donc si cette +miraculeuse Etoile me departira de ses benignes influences?» L'avocat, +qui n'entendoit rien en tout ce beau discours, non plus que de +raillerie, l'interrompit aussitôt, et lui dit fort brusquement: +«Monsieur Ragotin, s'il etoit un peu plus tard, je croirois que vous +êtes ivre[335]; mais il faut que vous soyez fou tout à fait. Eh! à qui +pensez-vous parler? Que diable m'allez-vous dire de magie et d'influence +des astres? Je ne suis ni sorcier ni astrologue; eh quoi! ne me +connoissez-vous pas?--Ah! monsieur, repartit Ragotin, que vous êtes +cruel! vous êtes si bien informé de mon mal, et vous m'en refusez le +remède! Ah! je...» Il alloit poursuivre, quand l'avocat le laissa là en +lui disant: «Vous êtes un grand extravagant pour un petit homme; adieu!» +Ragotin le vouloit suivre, mais il s'aperçut de sa méprise, dont il fut +bien honteux; aussi il ne s'en vanta pas, et vous ne la liriez pas ici, +si je ne l'avois apprise de l'avocat même, qui s'en divertit bien avec +ses amis. + +[Note 335: D'un bout à l'autre du Roman comique, le petit avocat +Ragotin nous est présenté comme un ivrogne fieffé, et en cela il ne +dérogeoit pas aux habitudes de la plupart des avocats et hommes de loi +d'alors. V. l'Adieu du plaideur à son argent (Var. histor. de Fournier, +éd. Jannet, t. 2, p. 205), et aussi un passage des Grands jours tenus à +Paris (id., t. 1, p. 196).] + +Ce petit fou continua son chemin, et alla au logis des comediens, où il +ne fut pas plutôt entré qu'il ouït la proposition que la Caverne et le +Destin faisoient de quitter la ville du Mans et de chercher quelque +autre poste, ce qui le demonta si fort qu'il pensa tomber de son haut, +et dont la chute n'eût pas eté perilleuse (quand cet accident lui fût +arrivé) à cause de la modification[336] de son individu; mais ce qui +l'acheva tout à fait, ce fut la resolution qui fut prise de dire adieu +le lendemain à la bonne ville du Mans, c'est-à-dire à ses habitans, et +notamment à ceux qui avoient eté leurs fidèles auditeurs, et de prendre +la route d'Alençon à l'ordinaire[337], sur l'assurance qu'ils avoient +eue que le bruit de peste qui avoit couru etoit faux. J'ai dit à +l'ordinaire, car cette sorte de gens (comme beaucoup d'autres) ont leur +cours limité, comme celui du soleil dans le Zodiaque. En ce pays-là ils +viennent de Tours à Angers, d'Angers à la Flèche, de la Flèche au Mans, +du Mans à Alençon, d'Alençon à Argentan ou à Laval, selon la route +qu'ils prennent de Paris ou de Bretagne; quoi qu'il en soit, cela ne +fait guère à notre roman. Cette deliberation ayant eté prise unanimement +par les comediens et comediennes, ils se resolurent de representer le +lendemain quelque excellente pièce, pour laisser bonne bouche à +l'auditoire manceau. Le sujet n'en est pas venu à ma connoissance. Ce +qui les obligea de quitter si promptement, ce fut que le marquis d'Orsé +(qui avoit obligé la troupe à continuer la comedie) fut pressé de s'en +aller en Cour; tellement que, n'ayant plus de bienfaiteur, et +l'auditoire du Mans diminuant tous les jours, ils se disposèrent à en +sortir. Ragotin voulut s'ingerer d'y former une opposition, apportant +beaucoup de mauvaises raisons, dont il etoit toujours pourvu, auxquelles +l'on ne fit nulle consideration, ce qui fâcha fort le petit homme, +lequel les pria de lui faire au moins la grâce de ne sortir point de la +province du Maine, ce qui etoit très facile, en prenant le jeu de paume +qui est au faubourg de Mont-Fort, lequel en depend, tant au spirituel +qu'au temporel, et que de là ils pourroient aller à Laval (qui est aussi +du Maine), d'où ils se rendroient facilement en Bretagne, suivant la +promesse qu'ils en avoient faite à monsieur de la Garouffière; mais le +Destin lui rompit les chiens en disant que ce ne seroit point le moyen +de faire affaires, car, ce mechant tripot etant, comme il est, fort +eloigné de la ville et au deçà de la rivière, la belle compagnie ne s'y +rendroit que rarement, à cause de la longueur du chemin; que le grand +jeu de paume du marché aux moutons etoit environné de toutes les +meilleures maisons d'Alençon, et au milieu de la ville; que c'etoit là +où il se falloit placer, et payer plutôt quelque chose de plus que de ce +malotru tripot de Mont-Fort, le bon marché duquel etoit une des plus +fortes raisons de Ragotin; ce qui fut deliberé d'un commun accord, et +qu'il falloit donner ordre d'avoir une charrette pour le bagage et des +chevaux pour les demoiselles. La charge en fut donnée à Leandre, parce +qu'il avoit beaucoup d'intrigues dans le Mans, où il n'est pas difficile +à un honnête homme de faire en peu de temps des connoissances. + +[Note 336: C'est-à-dire de la manière d'être.] + +[Note 337: On lit dans Chappuzeau, au sujet des acteurs de province: +«Leurs troupes, pour la plupart, changent souvent, et presque tous les +carêmes. Elles ont si peu de fermeté que, dès qu'il s'en est fait une, +elle parle de se désunir.» (III, 13.)] + +Le lendemain l'on representa la comedie, tragedie pastorale, ou +tragicomedie, car je ne sais laquelle, mais qui eut pourtant le succès +que vous pouvez penser. Les comediennes furent admirées de tout le +monde. Le Destin y réussit à merveille, surtout au compliment duquel il +accompagna leur adieu[338]: car il temoigna tant de reconnoissance, +qu'il exprima avec tant de douceur et de tendresse, qui furent suivies +de tant de grands remerciments, qu'il charma toute la compagnie. L'on +m'a dit que plusieurs personnes en pleurèrent, principalement des jeunes +demoiselles qui avoient le coeur tendre. Ragotin en devint si immobile, +que tout le monde etoit dejà sorti qu'il demeuroit toujours dans sa +chaise, où il auroit peut-être encore demeuré, si le marqueur du +tripot[339] ne l'eût averti qu'il n'y avoit plus personne, ce qu'il eut +bien de la peine à lui faire comprendre. Il se leva enfin, et s'en alla +dans sa maison, où il prit la resolution d'aller trouver les comediens +de bon matin, pour leur decouvrir ce qu'il avoit sur le coeur et dont il +s'en etoit expliqué à la Rancune et à l'Olive. + +[Note 338: Le Destin étoit l'orateur de la troupe, car c'étoit là +une charge officielle. V. Chapp., Le Th. fr., l. 3, 49, Fonct. de +l'orat.] + +[Note 339: On entendoit par marqueur le «valet du jeu de paume qui +marque les chasses et qui compte le jeu des joueurs, qui les sert, qui +les frotte.» (Dict. de Furet.)] + + + + +CHAPITRE II. + +Où vous verrez le dessein de Ragotin. + +Les crieurs d'eau-de-vie n'avoient pas encore reveillé ceux qui +dormoient d'un profond sommeil[340] (qui est souvent interrompu par +cette canaille, qui est, à mon avis, la plus importune engeance qui soit +dans la république humaine) que Ragotin etoit dejà habillé, à dessein +d'aller proposer à la troupe comique celui qu'il avoit fait d'y être +admis. Il s'en alla donc au logis des comediens et comediennes, qui +n'etoient pas encore levés ni levées, ni même eveillés ni eveillées. Il +eut la discretion de les laisser reposer; mais il entra dans la chambre +où l'Olive etoit couché avec la Rancune, lequel il pria de se lever, +pour faire une promenade jusques à la Couture[341], qui est une très +belle abbaye située au faubourg qui porte le même nom, et qu'après ils +iroient déjeuner à la grande Etoile d'or, où il l'avoit fait apprêter. +La Rancune, qui etoit du nombre de ceux qui aiment les repues franches, +fut aussitôt habillé que la proposition en fut faite; ce qui ne vous +sera pas difficile à croire, si vous considerez que ces gens-là sont si +accoutumes à s'habiller et deshabiller derrière les tentes[342] du +theâtre, sur tout quand il faut qu'un seul acteur represente deux +personnages, que cela est aussitôt fait que dit. Ragotin donc, avec la +Rancune, s'acheminèrent à l'abbaye de la Couture; il est à croire qu'ils +entrèrent dans l'église, où ils firent courte prière, car Ragotin avoit +bien d'autres choses en tête. Il n'en dit pourtant rien à la Rancune +pendant le cours du chemin, jugeant bien qu'il eût trop retardé le +déjeuner, que la Rancune aimoit beaucoup mieux que tous ses compliments. +Ils entrèrent dans le logis, où le petit homme commença à crier de ce +que l'on n'avoit encore apporté les petits pâtés qu'il avoit commandés; +à quoi l'hôtesse (sans se bouger de dessus le siége où elle etoit) lui +repartit: «Vraiement, monsieur Ragotin, je ne suis pas devine, pour +sçavoir l'heure que vous deviez venir ici; à présent que vous y êtes, +les pâtés y seront bientôt. Passez à la salle où l'on a mis la nappe; il +y a un jambon, donnez dessus en attendant le reste.» Elle dit cela d'un +ton si gravement cabaretique, que la Rancune jugea qu'elle avoit raison, +et, s'adressant à Ragotin, lui dit: «Monsieur, passons deçà et buvons un +coup en attendant.» Ce qui fut fait. Ils se mirent à table, qui fut un +peu de temps après couverte, et ils dejeunèrent à la mode du Mans, c'est +à dire fort bien; ils burent de même, et se le portèrent à la santé de +plusieurs personnes. Vous jugez bien, mon lecteur, que celle de l'Etoile +ne fut pas oubliée: le petit Ragotin la but une douzaine de fois, tantôt +sans bouger de sa place, tantôt debout et le chapeau à la main; mais la +dernière fois il la but à genoux et tête nue, comme s'il eût fait amende +honorable à la porte de quelque église. Ce fut alors qu'il supplia très +instamment la Rancune de lui tenir la parole qu'il lui avoit donnée, +d'être son guide et son protecteur en une entreprise si difficile, telle +qu'etoit la conquête de mademoiselle de l'Etoile. Sur quoi la Rancune +lui repondit à demi en colère, ou feignant de l'être: «Sçachez, monsieur +Ragotin, que je suis homme qui ne m'embarque point sans biscuit, +c'est-à-dire que je n'entreprends jamais rien que je ne sois assuré d'y +reussir: soyez le de la bonne volonté que j'ai de vous servir utilement. +Je vous le dis encore, j'en sais les moyens, que je mettrai en usage +quand il sera temps. Mais je vois un grand obstacle à votre dessein, qui +est notre depart; et je ne vois point de jour pour vous, si ce n'est en +executant ce que je vous ai dejà dit une autre fois, de vous resoudre à +faire la comedie avec nous. Vous y avez toutes les dispositions +imaginables; vous avez grande mine, le ton de voix agréable, le langage +fort bon et la mémoire encore meilleure; vous ne ressentez point du tout +le provincial[343], il semble que vous ayez passé toute votre vie à la +Cour: vous en avez si fort l'air, que vous le sentez d'un quart de +lieue. Vous n'aurez pas représenté une douzaine de fois que vous +jetterez de la poussière aux yeux de nos jeunes godelureaux, qui font +tant les entendus et qui seront obligés à vous céder les premiers rôles, +et après cela laissez-moi faire; car pour le present (je vous l'ai dejà +dit) nous avons à faire à une etrange tête; il faut se menager avec elle +avec beaucoup d'adresse. Je sçais bien qu'il ne vous en manque pas, mais +un peu d'avis ne gâte pas les choses. D'ailleurs raisonnons un peu: si +vous faisiez connoître votre dessein amoureux avec celui d'entrer dans +la troupe, ce serait le moyen de vous faire refuser; il faut donc cacher +votre jeu.» + +[Note 340: Les crieurs d'eau-de-vie parcouroient les rues avant +l'aube pour annoncer leur marchandise: «Elle amenoit pour tesmoins de +cecy,--lisons-nous dans les Amours de Vertumne,--quelques crieurs +d'eau-de-vie qui l'avoient trouvé en cet estat, lorsqu'ils avoient +commencé d'aller par les rues, estant ceux qui sortoient le plus matin.» +(Maison des jeux, 3e part.) Tallemant raconte que le baron de Clinchamp, +à ce qu'on disoit, appeloit le matin un crieur d'eau-de-vie, qu'il +forçoit, le pistolet à la main, de lui allumer un fagot pour se lever +(Historiette de Clinchamp), et on lit une chose pareille dans la +nouvelle d'Oudin intitulée: le Chevalier d'industrie.] + +[Note 341: C'étoit une abbaye de bénédictins, fondée en 595, par +saint Bertrand, évêque du Mans, et qui avoit droit de haute, moyenne et +basse justice.] + +[Note 342: C'est-à-dire les tapisseries, les tentures.] + +[Note 343: Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on se moque des provinciaux +et que ce titre est regardé comme une espèce d'injure. Il devoit en être +naturellement ainsi en un temps où Versailles et la cour étoient toute +la France. On peut lire dans la Précieuse de l'abbé de Pure (2e v., p. +119-134) un portrait du provincial assez vivement touché. Molière a +repris un sujet analogue dans Monsieur de Pourceaugnac et la Comtesse +d'Escarbagnas: «Me prenez-vous pour une provinciale, madame!» dit la +comtesse à Julie (VII). Le Chevræana dit que les provinciaux sont les +singes de la cour, et ne paroissent jamais plus bêtes que quand ils sont +travestis en hommes. Tallemant a beaucoup de traits à leur adresse. «Les +provinciaux et les sots, écrit La Bruyère, sont toujours prêts à se +fâcher... Il ne faut jamais hasarder la plaisanterie, même la plus douce +et la plus permise, qu'avec des gens polis ou qui ont de l'esprit.» (De +la société et de la cour.) Il y a aussi quelques épigrammes contre eux +dans les vers de Boileau: «M. Tiercelin est gentil, dit-il dans une +lettre à Costar, mais il est provincial.» Ce qui rappelle la phrase de +Mademoiselle, dans ses Mémoires, en parlant de deux femmes de Lyon: +«Elles sont bien faites et spirituelles, pour femmes de province»; et le +vers de Regnard: «Elle a de fort beaux yeux, pour des yeux de province.» +Chapelle et Bachaumont se sont également moqués des provinciaux en plus +d'un endroit de leur voyage, et, par exemple, en parlant des précieuses +de Montpellier; de même Fléchier, dans ses Grands jours d'Auvergne. +Scarron y est revenu à plusieurs reprises dans son livre, entre autres, +I, 8, et II, 17.] + +Le petit bout d'homme avoit eté si attentif au discours de la Rancune, +qu'il en etoit tout à fait extasié, s'imaginant de tenir dejà (comme +l'on dit) le loup par les oreilles, quand, se reveillant comme d'un +profond sommeil, il se leva de table et passa de l'autre côté pour +embrasser la Rancune, qu'il remercia en même temps et supplia de +continuer, lui protestant qu'il ne l'avoit convié à dejeuner que pour +lui declarer le dessein qu'il avoit de suivre son sentiment touchant la +comedie, à quoi il etoit tellement resolu qu'il n'y avoit personne au +monde qui l'en pût divertir; qu'il ne falloit que le faire sçavoir à la +troupe et en obtenir la faveur de l'association, ce qu'il desiroit faire +à la même heure. Ils comptèrent avec l'hôtesse; Ragotin paya, et, etant +sortis, ils prirent le chemin du logis des comediens, qui n'etoit pas +fort eloigné de celui où ils avoient dejeuné. Ils trouvèrent les +demoiselles habillées; mais comme la Rancune eut ouvert le discours du +dessein de Ragotin de faire la comedie, il en fut interrompu par +l'arrivée d'un des fermiers du père de Leandre, qu'il lui envoyoit pour +l'avertir qu'il étoit malade à la mort, et qu'il desiroit de le voir +devant que de lui payer le tribut que tous les hommes lui doivent, ce +qui obligea tous ceux de la troupe à conferer ensemble pour deliberer +sur un evènement si inopiné. Leandre tira Angelique à part et lui dit +que le temps etoit venu pour vivre heureux, si elle avoit la bonté d'y +contribuer; à quoi elle repondit qu'il ne tiendroit jamais à elle, et +toutes les choses que vous verrez au chapitre suivant. + + + + +CHAPITRE III. + +Dessein de Leandre.--Harangue et reception de Ragotin à la troupe +comique. + +Les jesuites de la Flèche n'ayant rien pu gagner sur l'esprit de Leandre +pour lui faire continuer ses etudes, et voyant son assiduité à la +comedie, jugèrent aussitôt qu'il etoit amoureux de quelqu'une des +comediennes; en quoi ils furent confirmés quand, après le depart de la +troupe, ils apprirent qu'il l'avoit suivie à Angers. Ils ne manquèrent +pas d'en avertir son père par un messager exprès, et qui arriva en même +temps que la lettre de Leandre lui fut rendue, par laquelle il lui +marquoit qu'il alloit à la guerre et lui demandoit de l'argent, comme il +l'avoit concerté avec le Destin quand il lui decouvrit sa qualité dans +l'hôtellerie où il etoit blessé. Son père, reconnoissant la fourbe, se +mit en une furieuse colère, qui, jointe à une extrême vieillesse, lui +causa une maladie qui fut assez longue, mais qui se termina pourtant par +la mort, de laquelle se voyant proche, il commanda à un de ses fermiers +de chercher son fils pour l'obliger de se retirer auprès de lui, lui +disant qu'il le pourroit trouver en s'enquerant où il y avoit des +comediens (ce que le fermier sçavoit assez, car c'etoit celui qui lui +fournissoit de l'argent après qu'il eut quitté le college); aussi, ayant +apris qu'il y en avoit une troupe au Mans, il s'y achemina, et y trouva +Leandre, comme vous avez vu au precedent chapitre. Ragotin fut prié par +tous ceux de la troupe de les laisser conferer un moment sur le sujet du +fermier nouvellement arrivé; ce qu'il fit, se retirant dans une autre +chambre, où il demeura avec l'impatience qu'on peut s'imaginer. Aussitôt +qu'il fut sorti, Leandre fit entrer le fermier de son père, lequel leur +declara l'etat où il etoit et le desir qu'il avoit de voir son fils +devant que de mourir. Leandre demanda congé pour y satisfaire, ce que +tous ceux de la troupe jugèrent très raisonnable. Ce fut alors que le +Destin declara le secret qu'il avoit tenu caché jusque alors touchant la +qualité de Leandre, ce qu'il n'avoit appris qu'après le ravissement de +mademoiselle Angelique (comme vous avez vu en la seconde partie de cette +veritable histoire), ajoutant qu'ils avoient bien pu s'apercevoir qu'il +n'agissoit pas avec lui, depuis qu'il l'avoit appris, comme il faisoit +auparavant, puisque même il avoit pris un autre valet; que si +quelquefois il etoit contraint de lui parler en maître, c'etoit pour ne +le decouvrir pas; mais qu'à present il n'etoit plus temps de le celer, +tant pour desabuser mademoiselle de la Caverne, qui n'avoit pu ôter de +son esprit que Leandre ne fût complice de l'enlèvement de sa fille, ou +peut-être l'auteur, que pour l'assurer de l'amour sincère qu'il lui +portoit et pour laquelle il s'etoit reduit à lui servir de valet, ce +qu'il auroit continué s'il n'eût eté obligé de lui declarer le secret, +lorsqu'il le trouva dans l'hôtellerie, quand il alloit à la quête de +mademoiselle Angelique. Et tant s'en faut qu'il fût consentant à son +enlèvement, qu'ayant trouvé les ravisseurs, il avoit hasardé sa vie pour +la secourir; mais qu'il n'avoit pu resister à tant de gens, qui +l'avoient furieusement blessé et laissé pour mort sur la place. Tous +ceux de la troupe lui demandèrent pardon de ce qu'ils ne l'avoient pas +traité selon sa qualité, mais qu'ils etoient excusables, puisqu'ils n'en +avoient pas la connoissance. Mademoiselle de l'Etoile ajouta qu'elle +avoit remarqué beaucoup d'esprit et de merite en sa personne, ce qui +l'avoit fait longtemps soupçonner quelque chose, en quoi elle avoit eté +comme confirmée depuis son retour, à cela joint les lettres que la +Caverne lui avoit fait voir; mais que pourtant elle ne savoit quel +jugement en faire, le voyant si soumis au service de son frère; mais +qu'à présent il n'y avoit pas lieu de douter de sa qualité. Alors la +Caverne prit la parole, et, s'adressant à Leandre, lui dit: «Vraiment, +monsieur, après avoir connu, en quelque façon, votre condition par le +contenu des lettres que vous ecriviez à ma fille, j'avois toujours un +juste sujet de me défier de vous, n'y ayant point d'apparence que +l'amour que vous dites avoir pour elle fût legitime, comme le dessein +que vous aviez formé de la mener en Angleterre me le temoigne assez. Et +en effet, monsieur, quelle apparence qu'un seigneur si relevé, comme +vous esperez d'être après la mort de monsieur votre père, voulût songer +à epouser une pauvre comedienne de campagne? Je loue Dieu que le temps +est venu que vous pourrez vivre content dans la possession de ces belles +terres qu'il vous laisse, et moi hors de l'inquiétude qu'à la fin vous +ne me jouassiez quelque mauvais tour.» + +Leandre, qui s'etoit fort impatienté en écoutant ce discours de la +Caverne, lui repondit: «Tout ce que vous dites, mademoiselle, que je +suis sur le point de posseder, ne sauroit me rendre heureux, si je ne +suis assuré en même temps de la possession de mademoiselle Angelique, +votre fille; sans elle je renonce à tous les biens que la nature, ou +plutôt la mort de mon père, me donne, et je vous declare que je ne m'en +vais recueillir sa succession qu'à dessein de revenir aussitôt pour +accomplir la promesse que je fais devant cette honorable compagnie de +n'avoir jamais pour femme autre que mademoiselle Angelique, votre fille, +pourvu qu'il vous plaise me la donner et qu'elle y consente, comme je +vous en supplie très humblement toutes deux. Et ne vous imaginez pas que +je la veuille emmener chez moi, c'est à quoi je ne pense point du tout: +j'ai trouvé tant de charme en la vie comique que je ne m'en sçaurois +distraire, et non plus que de me separer de tant d'honnêtes gens qui +composent cette illustre troupe.» Après cette franche declaration, les +comediens et comediennes, parlant tous ensemble, lui dirent qu'ils lui +avoient de grandes obligations de tant de bonté, et que mademoiselle de +la Caverne et sa fille seroient bien delicates si elles ne lui donnoient +la satisfaction qu'il pretendoit. Angelique ne repondit que comme une +fille qui dependoit de la volonté de sa mère, laquelle finit la +conversation en disant à Leandre que, si à son retour il etoit dans les +mêmes sentimens, il pouvoit tout esperer. Ensuite il y eut de grands +embrassemens et quelques larmes jetées, les uns par un motif de joie et +les autres par la tendresse, qui fait ordinairement pleurer ceux qui en +sont si susceptibles qu'ils ne sçauroient s'en empêcher quand ils voient +ou entendent dire quelque chose de tendre. + +Après tous ces beaux complimens, il fut conclu que Leandre s'en iroit le +lendemain, et qu'il prendroit un des chevaux que l'on avoit loués; mais +il dit qu'il monteroit celui de son fermier, qui se serviroit du sien, +qui le porteroit assez bien chez lui. «Nous ne prenons pas garde, dit le +Destin, que M. Ragotin s'impatiente; il le faut faire entrer. Mais, à +propos, n'y a-t-il personne qui sçache quelque chose de son dessein?» La +Rancune, qui avoit demeuré sans parler, ouvrit la bouche pour dire qu'il +le sçavoit, et que le matin il lui avoit donné à dîner pour lui declarer +qu'il desiroit de s'associer à la troupe et faire la comedie, sans +prétendre de lui être à charge, d'autant qu'il avoit assez de bien, +qu'il aimoit autant le depenser en voyant le monde que de demeurer au +Mans, à quoi il l'avoit fort persuadé. Aussitôt Roquebrune s'avança pour +dire poetiquement qu'il n'etoit pas d'avis qu'on le reçût, en etant des +poetes comme des femmes: quand il y en a deux dans une maison, il y en a +une de trop; que deux poètes dans une troupe y pourroient exciter des +tempêtes dont la source viendroit des contrariétés du Parnasse; +d'ailleurs, que la taille de Ragotin etoit si defectueuse, qu'au lieu +d'apporter de l'ornement au theâtre il en seroit deshonoré. «Et puis, +quel personnage pourra-t-il faire? Il n'est pas capable des premiers +rôles: M. le Destin s'y opposeroit, et l'Olive pour les seconds; il ne +sçauroit representer un roi, non plus qu'une confidente, car il auroit +aussi mauvaise mine sous le masque qu'à visage découvert; et partant je +conclus qu'il ne soit pas reçu.--Et moi, repartit la Rancune, je +soutiens qu'on le doit recevoir, et qu'il sera fort propre pour +representer un nain[344], quand il en sera besoin, ou quelque monstre, +comme celui de l'Andromède[345]: cela sera plus naturel que d'en faire +d'artificiels. Et quant à la declamation, je puis vous assurer que ce +sera un autre Orphée qui attirera tout le monde après lui. Dernièrement, +quand nous cherchions mademoiselle Angelique, l'Olive et moi, nous le +rencontrâmes monté sur un mulet semblable à lui, c'est-à-dire petit. +Comme nous marchions, il se mit à déclamer des vers de Pyrame avec tant +d'emphase, que des passans qui conduisoient des ânes s'approchèrent du +mulet et l'ecoutèrent avec tant d'attention qu'ils ôtèrent leurs +chapeaux de leurs têtes pour le mieux ouïr, et le suivirent jusques au +logis où nous nous arrêtâmes pour boire un coup. Si donc il a été +capable d'attirer l'attention de ces âniers, jugez ce que ne feront pas +ceux qui sont capables de faire le discernement des belles choses.» + +[Note 344: Dans les comédies, ou plutôt dans les farces, il y avoit +souvent des rôles de nains ou de godenots,--celui du zani, par +exemple.--Les nains étoient alors fort à la mode. Mademoiselle avoit une +naine célèbre. (Loret, 4, p. 22.) La reine Anne d'Autriche en avoit reçu +une de l'infante Claire-Eugénie. V. Tallem., Nains, naines.--Journal de +Richelieu.] + +[Note 345: Tragédie à machines, ou plutôt opéra, de P. Corneille +(1650), qui eut un très grand succès, et dans lequel, au lieu de mettre +l'événement principal en récit, il l'avoit mis en action, en montrant +(III, 3) Persée combattant le monstre qui devoit dévorer Andromède. Le +titre de l'édition de 1651, in-8, Rouen, porte: «...contenant... la +description des monstres et des machines, et les paroles qui se chantent +en musique.» C'est donc véritablement le premier opéra françois, puisque +la pastorale d'Issy, de Perrin et de Cambert, qu'on cite ordinairement +comme le premier, n'est que de 1659.] + +Cette saillie fit rire tous ceux qui l'avoient entendue, et l'on fut +d'avis de faire entrer Ragotin pour l'entendre lui-même. On l'appela, il +vint, il entra, et, après avoir fait une douzaine de reverences, il +commença sa harangue en cette sorte: «Illustres personnages, auguste +senat du Parnasse (il s'imaginoit sans doute d'être dans le barreau du +presidial du Mans, où il n'étoit guère entré depuis qu'il y avoit été +reçu avocat, ou dans l'Academie des Puristes)[346], l'on dit en commun +proverbe que les mauvaises compagnies corrompent les bonnes moeurs, et, +par un contraire, les bonnes dissipent les mauvaises et rendent les +personnes semblables à ceux qui les composent.» Cet exorde si bien +debité fit croire aux comediennes qu'il alloit faire un sermon, car +elles tournèrent la tête et eurent beaucoup de peine à s'empêcher de +rire. Quelque critique glosera peut-être sur ce mot de sermon; mais +pourquoi Ragotin n'eût-il pas été capable d'une telle sottise, puisqu'il +avoit bien fait chanter des chants d'eglise en serenade avec des orgues? +Mais il continua: «Je me trouve si destitué de vertus, que je desire +m'associer à votre illustre troupe pour en apprendre et pour m'y +façonner, car vous êtes les interprètes des Muses, les echos vivans de +leurs chers nourrissons, et vos merites sont si connus à toute la France +que l'on vous admire jusques au-delà des poles. Pour vous, +mesdemoiselles, vous charmez tous ceux qui vous considèrent, et l'on ne +sçauroit ouïr l'harmonie de vos belles voix sans être ravi en +admiration: aussi, beaux anges en chair et en os, tous les plus doctes +poètes ont rempli leurs vers de vos louanges; les Alexandre et les Cesar +n'ont jamais egalé la valeur de M. le Destin et des autres heros de +cette illustre troupe. Il ne faut donc pas vous etonner si je desire +avec tant de passion d'en accroître le nombre, ce qui vous sera facile +si vous me faites l'honneur de m'y recevoir, vous protestant, au reste, +de ne vous être point à charge, ni pretendre de participer aux emolumens +du theâtre, mais seulement vous être très-humble et très-obeissant +serviteur.» On le pria de sortir pour un moment, afin que l'on pût +resoudre sur le sujet de sa harangue et y proceder avec les formes. Il +sortit, et l'on commençoit d'opiner quand le poète se jeta à la +traverse, pour former une seconde opposition. Mais il fut relancé par la +Rancune, qui l'eût encore mieux poussé, s'il n'eût regardé son habit +neuf, qu'il avoit acheté de l'argent qu'il lui avoit prêté. Enfin, il +fut conclu qu'il seroit reçu pour être le divertissement de la +compagnie. On l'appela, et quand il fut entré, le Destin prononça en sa +faveur. L'on fit les ceremonies accoutumées: il fut ecrit sur le +registre, prêta le serment de fidelité; l'on lui donna le mot avec +lequel tous les comediens se reconnoissent[347], et il soupa ce soir-là +avec toute la caravane. + +[Note 346: L'auteur veut sans doute désigner par là l'Académie +françoise, qui se distinguoit, en effet, par le purisme exagéré de +beaucoup de ses membres. V. la Requête du dictionn. de Ménage et la +comédie des Académist. de Saint-Evremont. On peut consulter aussi le +Rôle des présentat. faites aux grands jours de l'éloq. fr., de Sorel. +(Var. hist. et litt., chez Jannet, 1er vol.)] + +[Note 347: Cette espèce de franc-maçonnerie mystérieuse à laquelle +il est fait ici allusion existoit réellement entre les comédiens +d'alors, et elle semble avoir eu pour signe de reconnoissance un argot +semblable dans sa substance, sinon de tous points, à celui que parloient +les voleurs, et qui s'étoit continué jusqu'à la fin du siècle suivant. +«A cette époque (c'est-à-dire à époque de la jeunesse de mademoiselle +Clairon), lisons-nous dans les Mémoires de mademoiselle Dumesnil, les +comédiens en avoient encore un (argot) comme les voleurs.» Et l'auteur +en cite des exemples: «Cette dialecte, si je puis m'exprimer ainsi, +continue-t-elle, étoit très abondante; elle comprenoit à peu près tout +ce qui peut se dire en françois. Préville la jargonnoit encore à +merveille.» (Edit. in-8, note de la p. 222.) Or, à ce que nous apprend +M. Ed. Fournier, du temps de Préville, et à côté de lui, vivoit un très +vieux comédien qui avoit joué avec Molière et qui relioit en quelque +sorte sa troupe aux traditions du XVIIe siècle. C'étoit lui qui pouvoit +avoir appris au célèbre acteur, dont l'apprentissage, du reste, s'étoit +fait assez longtemps en province, cet argot qu'il parloit si bien.] + + + + +CHAPITRE IV. + +Départ de Leandre et de la troupe comique pour aller à Alençon. Disgrâce +de Ragotin. + +Après le souper, il n'y eut personne qui ne felicitât Ragotin de +l'honneur qu'on lui avoit fait de le recevoir dans la troupe, de quoi il +s'enfla si fort que son pourpoint s'en ouvrit en deux endroits. +Cependant Leandre prit occasion d'entretenir sa chère Angelique, à +laquelle il reitera le dessein qu'il avoit fait de l'epouser; mais il le +dit avec tant de douceurs, qu'elle ne lui repondit que des yeux, d'où +elle laissa couler quelques larmes. Je ne sçais si ce fut de joie des +belles promesses de Leandre, ou de tristesse de son depart; quoi qu'il +en soit, ils se firent beaucoup de caresses, la Caverne n'y apportant +plus d'obstacle. La nuit etant dejà fort avancée, il fallut se retirer. +Leandre prit congé de toute la compagnie et s'en alla coucher. Le +lendemain il se leva de bon matin, partit avec le fermier de son père, +et fit tant par ses journées qu'il arriva en la maison de son père, qui +etoit malade, lequel lui temoigna d'être bien aise de sa venue, et, +selon que ses forces le lui permirent, lui exprima la douleur que lui +avoit causée son absence, et lui dit ensuite qu'il avoit bien de la joie +de le revoir pour lui donner sa dernière benediction, et avec elle tous +ses biens, nonobstant l'affliction qu'il avoit eue de sa mauvaise +conduite, mais qu'il croyoit qu'il en useroit mieux à l'avenir. Nous +apprendrons la suite à son retour. + +Les comediens et comediennes etant habillés et habillées, chacun amassa +ses nippes, l'on remplit les coffres, l'on fit les balles du bagage +comique, et l'on prepara tout pour partir. Il manquoit un cheval pour +une des demoiselles, parce que l'un de ceux qui les avoient loués +s'etoit dedit; l'on prioit l'Olive d'en chercher un autre, quand Ragotin +entra, lequel, ayant ouï cette proposition, dit qu'il n'en etoit pas +besoin, parce qu'il en avoit un pour porter mademoiselle de l'Etoile ou +Angelique en croupe, attendu qu'à son avis l'on ne pourroit pas aller en +un jour à Alençon, y ayant dix grandes lieues du Mans; qu'en y mettant +deux jours, comme nécessairement il le falloit, son cheval ne seroit pas +trop fatigué de porter deux personnes. Mais l'Etoile, l'interrompant, +lui dit qu'elle ne pourroit pas se tenir en croupe; ce qui affligea fort +le petit homme, qui fut un peu consolé quand Angelique dit que si feroit +bien elle. Ils dejeunèrent tous, et l'opérateur et sa femme furent de la +partie; mais pendant que l'on apprêtoit le dejeuner, Ragotin prit +l'occasion pour parler au seigneur Ferdinandi, auquel il fit la même +harangue qu'il avoit faite à l'avocat dont nous avons parlé, quand il le +prenoit pour lui, à laquelle il repondit qu'il n'avoit rien oublié à +mettre tous les secrets de la magie en pratique, mais sans aucun effet; +ce qui l'obligeoit à croire que l'Etoile etoit plus grande magicienne +que lui n'etoit magicien, qu'elle avoit des charmes beaucoup plus +puissans que les siens, et que c'étoit une dangereuse personne, qu'il +avoit grand sujet de craindre. Ragotin vouloit repartir; mais on les +pressa de laver les mains et de se mettre à table, ce qu'ils firent +tous. Après le dejeuner, Inezille temoigna à tous ceux de la troupe, et +principalement aux demoiselles, le deplaisir qu'elle et son mari avoient +d'un si prompt départ, leur protestant qu'ils eussent bien desiré de les +suivre à Alençon pour avoir l'honneur de leur conversation plus +longtemps, mais qu'ils seroient obligés de monter en theatre pour +debiter leurs drogues, et par conséquent faire des farces; que, cela +etant public et ne coûtant rien, le monde y va plus facilement qu'à la +comedie, où il faut bailler de l'argent, et qu'ainsi au lieu de les +servir ils leur pourroient nuire, et que, pour l'eviter, ils avoient +resolu de monter au Mans après leur depart. Alors ils s'embrassèrent les +uns les autres et se dirent mille douceurs. Les demoiselles pleurèrent, +et enfin tous se firent de grands complimens, à la reserve du poète, +qui, en d'autres occasions, eût parlé plus que quatre, et en celle-ci il +demeura muet, la separation d'Inezille lui ayant eté un si furieux coup +de foudre, qu'il ne le put jamais parer, nonobstant qu'il s'estimât tout +couvert des lauriers du Parnasse[348]. + +[Note 348: Le laurier, comme on sait, passoit chez les anciens pour +garantir de la foudre.] + +La charrette etant chargée et prête à partir, la Caverne y prit place au +même endroit que vous avez vu au commencement de ce roman. L'Etoile +monta sur un cheval que le Destin conduisoit, et Angelique se mit +derrière Ragotin, qui avoit pris avantage[349], en montant à cheval, +pour éviter un second accident de sa carabine, qu'il n'avoit pourtant +pas oubliée, car il l'avoit pendue à sa bandoulière; tous les autres +allèrent à pied, au même ordre que quand ils arrivèrent au Mans. Quand +ils furent dans un petit bois qui est au bout du pavé, environ une lieue +de la ville, un cerf, qui etoit poursuivi[350] par les gens de monsieur +le marquis de Lavardin[351], leur traversa le chemin et fit peur au +cheval de Ragotin, qui alloit devant, ce qui lui fit quitter l'etrier et +mettre à même temps la main à sa carabine; mais comme il le fit avec +precipitation, le talon se trouva justement sous son aisselle, et comme +il avoit la main à la detente, le coup partit, et parce qu'il l'avoit +beaucoup chargée, et à balle, elle repoussa si furieusement qu'elle le +renversa par terre; et en tombant, le bout de la carabine donna contre +les reins d'Angelique qui tomba aussi, mais sans se faire aucun mal, car +elle se trouva sur ses pieds. Pour Ragotin, il donna de la tête contre +la souche d'un vieil arbre pourri qui etoit environ un pied hors de +terre, qui lui fit une assez grosse bosse au dessus de la tempe; l'on y +mit une pièce d'argent et on lui banda la tête avec un mouchoir, ce qui +excita de grands éclats de rire à tous ceux de la troupe, ce qu'ils +n'eussent peut-être pas fait s'il y eût eu un plus grand mal; encore ne +sçait-on, car il est bien difficile de s'en empêcher en de pareilles +occasions; aussi ils s'en regalèrent comme il faut, ce qui pensa faire +enrager le petit homme, lequel fut remonté sur son cheval, et +semblablement Angelique, qui ne lui permit pas de recharger sa carabine, +comme il le vouloit faire; et l'on continua de marcher jusqu'à la +Guerche[352], où l'on fit repaître la charrette, c'est-à-dire les quatre +chevaux qui y etoient attelés, et les deux autres porteurs. Tous les +comediens goûtèrent; pour les demoiselles, elles se mirent sur un lit, +tant pour se reposer que pour considerer les hommes, qui buvoient à qui +mieux mieux, et surtout la Rancune et Ragotin (à qui l'on avoit debandé +la tête, à laquelle la pièce d'argent avoit repercuté la contusion), qui +se le portoient à une santé qu'ils s'imaginoient que personne +n'entendoit, ce qui obligea Angelique de crier à Ragotin: «Monsieur, +prenez garde à vous, et songez à bien conduire votre voiture», ce qui +demonta un peu le petit avocat encomedienné, lequel fit aussitôt +cessation d'armes, ou plutôt de verres, avec la Rancune. + +[Note 349: C'est-à-dire qui avoit pris ses précautions, qui s'étoit +aidé, en montant sur une pierre ou en se faisant donner la main par +quelqu'un pour se mettre en selle.] + +[Note 350: Le divertissement de courre le cerf étoit un des plus à +la mode, surtout à la cour et parmi les grands seigneurs; il se +pratiquoit souvent avec pompe et en grand appareil. Les lettres de la +princesse Palatine sont remplies du recit de ces chasses, et Molière +s'est moqué de la passion de certains gentilshommes pour ce +divertissement, dans ses Fâcheux (II, 7). Cette chasse étoit quelquefois +dangereuse, et le cerf poursuivi ne se bornoit pas toujours, comme ici, +à effrayer un cheval et à faire tomber un cavalier, témoin les comtes de +Saint-Hérem et de Melun, qui furent tués par deux de ces bêtes aux +abois.] + +[Note 351: «Il y a dans le Maine, près Montoire, un lieu appelé +Lavardin, qui a donné son nom à une très illustre famille du Vendômois.» +(Ménagiana.) Il y avoit encore, à cinq lieues du Mans, un autre +Lavardin, dont les seigneurs avoient pour surnom de Beaumanoir. L'évêque +du Mans Charles de Lavardin, comme son neveu Philibert-Emmanuel (né au +château de Malicorne), également évêque du Mans, étoit de cette derniere +maison, à laquelle appartenoit aussi le marquis de Lavardin, lieutenant +du roi dans le Maine.] + +[Note 352: A deux lieues et demie du Mans, sur la Sarthe.] + +L'on paya l'hôtesse, l'on remonta à cheval et la caravane comique +marcha. Le temps etoit beau et le chemin de même, ce qui fut cause +qu'ils arrivèrent de bonne heure à un bourg qu'on appelle Vivain[353]. +Ils descendirent au Coq-Hardi, qui est le meilleur logis; mais l'hôtesse +(qui n'etoit pas la plus agreable du pays du Maine) fit quelque +difficulté de les recevoir, disant qu'elle avoit beaucoup de monde, +entre autres un receveur des tailles de la province et un autre receveur +des epices[354] du presidial du Mans, avec quatre ou cinq marchands de +toile. La Rancune, qui songea aussitôt à faire quelque tour de son +metier, lui dit qu'ils ne demandoient qu'une chambre pour les +demoiselles, et que pour les hommes, ils se coucheroient comme que ce +fût, et qu'une nuit etoit bientôt passée; ce qui adoucit un peu la +fierté de la dame cabaretière. Ils entrèrent donc, et l'on ne dechargea +point la charrette: car il y avoit dans la basse-cour une remise de +carrosse où on la mit, et on la ferma à clef; et l'on donna une chambre +aux comediennes, où tous ceux de la troupe soupèrent, et quelque temps +après les demoiselles se couchèrent dans deux lits qu'il y avoit, +savoir, l'Etoile dans un et la Caverne et sa fille Angelique dans +l'autre. Vous jugez bien qu'elles ne manquèrent pas à fermer la porte, +aussi bien que les deux receveurs, qui se retirèrent aussi dans une +autre chambre, où ils firent porter leurs valises, qui etoient pleines +d'argent, sur lequel la Rancune ne put pas mettre la main, car ils se +precautionnèrent bien; mais les marchands payèrent pour eux. Ce mechant +homme eut assez de prevoyance pour être logé dans la même chambre où ils +avoient fait porter leurs balles. Il y avoit trois lits, dont les +marchands en occupoient deux, et l'Olive et la Rancune l'autre, lequel +ne dormit point; mais quand il connut que les autres dormoient ou +devoient dormir, il se leva doucement pour faire son coup, qui fut +interrompu par un des marchands auquel il étoit survenu un mal de ventre +avec une envie de le decharger, ce qui l'obligea à se lever et la +Rancune à regagner le lit. Cependant le marchand, qui logeoit +ordinairement dans ce logis et qui en sçavoit toutes les issues, alla +par la porte qui conduisoit à une petite galerie au bout de laquelle +etoient les lieux communs (ce qu'il fit pour ne donner pas mauvaise +odeur aux venerables comediens). Quand il se fut vidé, il retourna au +bout de la galerie; mais, au lieu de prendre le chemin qui conduisoit à +la chambre d'où il etoit parti, il prit de l'autre côté et descendit +dans la chambre où les receveurs etoient couchés (car les deux chambres +et les montées etoient disposées de la sorte). Il s'approcha du premier +lit qu'il rencontra, croyant que ce fût le sien, et une voix à lui +inconnue lui demanda: «Qui est là?» Il passa sans rien dire à l'autre +lit, où on lui dit de même, mais d'un ton plus elevé et en criant: +«L'hôte, de la chandelle! il y a quelqu'un dans notre chambre!» L'hôte +fit lever une servante; mais devant qu'elle fût en etat de comprendre +qu'il falloit de la lumière, le marchand eut loisir de remonter et de +descendre par où il etoit allé. La Rancune, qui entendoit tout ce debat +(car il n'y avoit qu'une simple cloison d'ais entre les deux chambres) +ne perdit pas temps, mais denoua habilement les cordes de deux balles, +dans chacune desquelles il prit deux pièces de toile, et renoua les +cordes, comme si personne n'y eût touché, car il sçavoit le secret, qui +n'est connu que de ceux du metier, non plus que leur numero et leurs +chiffres. Il en vouloit attaquer une autre, quand le marchand entra +dedans la chambre, et, y ayant ouï marcher, dit: «Qui est là?» La +Rancune, qui ne manquoit point de repartie (après avoir fourré les +quatre pièces de toile dans le lit), dit que l'on avoit oublié à mettre +un pot de chambre, et qu'il cherchoit la fenêtre pour pisser. Le +marchand, qui n'etoit pas encore recouché, lui dit: «Attendez, monsieur, +je la vais ouvrir, car je sçais mieux où elle est que vous.» Il l'ouvrit +et se remit au lit. La Rancune s'approcha de la fenêtre, par laquelle il +pissa aussi copieusement que quand il arrosa un marchand du bas Maine +avec lequel il etoit couché dans un cabaret de la ville du Mans, comme +vous avez vu dans le sixième chapitre de la première partie de ce roman; +après quoi il se retourna coucher sans fermer la fenêtre. Le marchand +lui cria qu'il ne devoit pas l'avoir laissée ouverte, et l'autre lui +cria encore plus haut qu'il la fermât s'il vouloit; que pour lui, il +n'eût pas pu retrouver son lit dans l'obscurité, ce qui n'etoit pas +quand elle etoit ouverte, parce que la lune luisoit bien fort dans la +chambre. Le marchand, apprehendant qu'il ne lui voulût faire une +querelle d'Allemand[355], se leva sans lui repartir, ferma la fenêtre et +se remit au lit, où il ne dormoit pas, dont bien lui prit, car sa balle +n'eût pas eu meilleur marché que les deux autres. + +[Note 353: A une demi-lieue N. E. de Beaumont-le-Vicomte.] + +[Note 354: «Epices aujourd'hui se dit au Palais des salaires que les +juges se taxent en argent, au bas des jugements, pour leur peine d'avoir +travaillé au rapport et à la visitation des procès par écrit.» (Dict. de +Fur.) L'abus des épices en étoit venu au point que Saint-Amant, à propos +de l'incendie du Palais en 1618, put dire, dans une épigramme bien +connue et souvent citée: + + ... Dame Justice, + Pour avoir mangé trop d'épice + Se mit tout le palais en feu.] + +[Note 355: La réputation des Allemands avoit été fort compromise +chez nous par celle des reîtres et des lansquenets; et les guerres +récemment soutenues contre eux, en donnant lieu à un grand débordement +de chansons satiriques, avoient encore contribué à rendre leur nom +synonyme de soudard, de grossier et brutal personnage. L'épithète +d'Allemand renfermoit, en France, une injure analogue à celle de Génois +chez les Espagnols. Théophile, dans son Fragm. d'une hist. com., parle +de la stupidité et de l'ivrognerie des Allemands, qu'il traite de gros +bouffetripes. «Voilà, dit Garasse dans sa Doctrine curieuse (VI, 10), le +but auquel visent les axiomes des beaux esprits... faire le saut de +l'Allemand, du lit à la table et de la table au lit.» Leur esprit +n'étoit pas en plus haute estime que leur caractère: «Gretzer a bien de +l'esprit pour un Allemand», disoit le cardinal Du Perron, et le P. +Bouhours, qui rapporte cette parole, met en question, dans ses Entret. +d'Ariste et d'Eugène (sur le bel esprit), si un Allemand peut être bel +esprit. On lit dans le Chevræana, qui, du reste, entreprend la défense +de cette nation: «Les François disent: C'est un Allemand, pour exprimer +un homme pesant, brutal.» Plus tard, Grimm écrivoit encore: «Je crois +avoir vu le temps où un Allemand donnant quelques symptômes d'esprit +étoit regardé comme un prodige.» On comprend maintenant la portée de +cette expression proverbiale: faire une querelle d'Allemand.] + +Cependant l'hôte et l'hôtesse crioient à la chambrière d'allumer vite de +la chandelle. Elle s'en mettoit en devoir; mais comme il arrive +ordinairement que plus l'on s'empresse moins l'on avance, aussi cette +miserable servante souffla les charbons plus d'une heure sans la pouvoir +allumer. L'hôte et l'hôtesse lui disoient mille maledictions, et les +receveurs crioient toujours plus fort: «De la chandelle!» Enfin, quand +elle fut allumée, l'hôte et l'hôtesse et la servante montèrent à leur +chambre, où n'ayant trouvé personne, ils leur dirent qu'ils avoient +grand tort de mettre ainsi tous ceux du logis en alarme. Eux soutenoient +toujours d'avoir vu et ouï un homme et de lui avoir parlé. L'hôte passa +de l'autre côté et demanda aux comediens et aux marchands si quelqu'un +d'eux etoit sorti. Ils dirent tous que non, «à la reserve de monsieur, +dit un des marchands, parlant de la Rancune, qui s'est levé pour pisser +par la fenêtre, car l'on n'a point donné de pot de chambre.» L'hôte cria +fort la servante de ce manquement, et alla retrouver les receveurs, +auxquels il dit qu'il falloit qu'ils eussent fait quelque mauvais songe, +car personne n'avoit bougé; et après leur avoir dit qu'ils dormissent +bien, et qu'il n'etoit pas encore jour, ils se retirèrent. Sitôt qu'il +fut venu, je veux dire le jour, la Rancune se leva et demanda la clef de +la remise, où il entra pour cacher les quatre pièces de toile qu'il +avoit derobées, et qu'il mit dans une des balles de la charrette. + + + + +CHAPITRE V. + +Ce qui arriva aux comediens entre Vivain et Alençon. Autre disgrace de +Ragotin. + +Tous les heros et heroïnes de la troupe comique partirent de bon matin +et prirent le grand chemin d'Alençon et arrivèrent heureusement au +Bourg-le-Roi[356], que le vulgaire appelle le Boulerey, où ils dînèrent +et se reposèrent quelque temps, pendant lequel on mit en avant si l'on +passeroit par Arsonnay, qui est un village à une lieue d'Alençon, ou si +l'on prendroit de l'autre côté pour éviter Barrée, qui est un chemin où +pendant les plus grandes chaleurs de l'été il y a de la boue où les +chevaux enfoncent jusqu'aux sangles. L'on consulta là-dessus le +charretier, lequel assura qu'il passeroit partout, ses quatre chevaux +etant les meilleurs de tous les attelages du Mans; d'ailleurs, qu'il n'y +avoit qu'environ cinq cents pas de mauvais chemin, et que celui des +communes de Saint-Pater, où il faudroit passer, n'étoit guère plus beau +et beaucoup plus long; qu'il n'y auroit que les chevaux et la charrette +qui entreroient dans la boue, parce que les gens de pied passeroient +dans les champs, quittes pour ajamber certaines fascines qui ferment les +terres afin que les chevaux n'y puissent pas entrer: on les appelle en +ce pays-là des éthaliers. Ils enfilèrent donc ce chemin-là. Mademoiselle +de l'Etoile dit qu'on l'avertît quand l'on en seroit près, parce qu'elle +aimoit mieux aller à pied en beau chemin, qu'à cheval dans la boue. +Angelique en dit autant, et semblablement la Caverne, qui apprehenda que +la charrette ne versât. Quand ils furent sur le point d'entrer dans ce +mauvais chemin, Angelique descendit de la croupe du cheval de Ragotin. +Le Destin fit mettre pied à terre à l'Etoile, et l'on aida à la Caverne +à descendre de la charrette. Roquebrune monta sur le cheval de l'Etoile +et suivit Ragotin, qui alloit après la charrette. Quand ils furent au +plus boueux du chemin et à un lieu où il n'y avoit d'espace que pour la +charrette, quoique le chemin fût fort large, ils firent rencontre d'une +vingtaine de chevaux de voiture, que cinq ou six paysans conduisoient, +qui se mirent à crier au charretier de reculer. Le charretier leur +crioit encore plus fort: «Reculez vous-mêmes, vous le ferez plus +aisement que moi.» De detourner ni à droit ni à gauche, cela ne se +pouvoit nullement, car de chaque côté il n'y avoit que des fondrières +insondables. Les voituriers, voulant faire les mauvais, s'avancèrent si +brusquement contre la charrette, en criant si fort, que les chevaux en +prirent tant de peur qu'ils en rompirent leurs traits et se jetèrent +dans les fondrières; le timonier se detourna tant soit peu sur la +gauche, ce qui fit avancer la roue du même côté, qui, pour ne trouver +point de ferme, fit verser la charrette. Ragotin, tout bouffi d'orgueil +et de colère, crioit comme un demoniaque contre les voituriers, croyant +pouvoir passer au côté droit, où il sembloit y avoir du vide: car il +vouloit joindre les voituriers, qu'il menaçoit de sa carabine pour les +faire reculer. Il s'avança donc; mais son cheval s'embourba si fort, que +tout ce qu'il put faire, ce fut de desetriver promptement et desarçonner +à même temps et de mettre pied à terre; mais il enfonça jusqu'aux +aisselles, et s'il n'eût pas étendu les bras il fût enfoncé jusqu'au +menton. Cet accident si imprevu fit arrêter tous ceux qui passoient dans +les champs, pour penser à y remedier. Le poète, qui avoit toujours bravé +la fortune, s'arrêta doucement et fit reculer son cheval jusqu'à ce +qu'il eût trouvé le sec. Les voituriers, voyant tant d'hommes qui +avoient tous chacun un fusil sur l'épaule et une epée au côté, +reculèrent sans bruit, de peur d'être battus, et prirent un autre +chemin. + +[Note 356: A huit lieues N.-E. du Mans; ainsi nommé d'un château +qu'y fit bâtir, vers 1099, Guillaume Le Roux, pour tenir les Manceaux en +respect et se ménager une entrée facile dans la province.] + +Cependant il fallut songer à remedier à tout ce desordre, et l'on dit +qu'il falloit commencer par M. Ragotin et par son cheval, car ils +etoient tous deux en grand peril. L'Olive et la Rancune furent les +premiers qui s'en mirent en devoir; mais, quand ils s'en voulurent +approcher, ils enfoncèrent jusqu'aux cuisses, et ils auroient encore +enfoncé s'ils eussent avancé davantage, tellement qu'après avoir sondé +en plusieurs endroits sans y trouver du ferme, la Rancune, qui avoit +toujours des expediens d'un homme de son naturel, dit sans rire qu'il +n'y avoit point d'autre remède pour sortir M. Ragotin du danger où il +etoit, que de prendre la corde de la charrette (qu'aussi bien il la +falloit decharger) et la lui attacher au cou et le faire tirer par les +chevaux, qui s'etoient remis dans le grand chemin. Cette proposition fit +rire tous ceux de la compagnie, mais non pas Ragotin, qui en eut autant +de peur comme quand la Rancune lui vouloit couper son chapeau sur le +visage, quand il l'avoit enfoncé dedans. Mais le charretier, qui s'etoit +hasardé pour relever les chevaux, le fit encore pour Ragotin: il +s'approcha de lui, et à diverses reprises le sortit et le conduisit dans +le champ où etoient les comediennes, qui ne purent s'empêcher de rire, +le voyant en si bel equipage; elles s'en contraignirent pourtant tant +qu'elles purent. Cependant le charretier retourna à son cheval, qui, +etant assez vigoureux, sortit avec un peu d'aide et alla trouver les +autres; en suite de quoi l'Olive et la Rancune, et le même charretier, +qui etoient déjà tous gâtés de la boue, dechargèrent la charrette, la +remuèrent et la rechargèrent. Elle fut aussitôt reattelée, et les +chevaux la sortirent de ce mauvais pas. Ragotin remonta sur son cheval +avec peine, car le harnois etoit tout rompu; mais Angelique ne voulut +pas se remettre derrière lui, pour ne gâter ses habits. La Caverne dit +qu'elle iroit bien à pied, ce que fit aussi l'Etoile, que le Destin +continua de conduire jusqu'aux Chênes-Verts, qui est le premier logis +que l'on trouve en venant du Mans au faubourg de Mont-Fort, où ils +s'arrêtèrent, n'osant pas entrer dans la ville dans un si étrange +désordre. + +Après que ceux qui avoient travaillé eurent bu, ils employèrent le reste +du jour à faire secher leurs habits, après en avoir pris d'autres dans +les coffres que l'on avoit dechargés: car ils en avoient eu chacun en +present de la noblesse mancelle[357]. Les comediennes soupèrent +legèrement, à cause de la lassitude du chemin qu'elles avoient été +contraintes de faire à pied, ce qui les obligea aussi à se coucher de +bonne heure. + +[Note 357: Ces sortes de présents étoient admis chez les acteurs, et +s'acceptoient sans honte. Molière fit, à ce que raconter Grimarest, +cadeau à l'un de ses anciens camarades, le comédien Mondorge, de 24 +pistoles et d'un habit magnifique, et il avoit auparavant agi de la même +manière envers Baron, encore enfant, mais déjà acteur dans la troupe de +la Raisin. On lit dans le Ragotin de La Fontaine: + + La Baguenaudière. ...Que dites-vous de mon habit de chasse? + La Rancune. Qu'il est beau pour jouer un baron de la Crasse. + La Baguenaudière. Je vous en fais présent, etc. + Cet habit est pour toi; fais m'en venir à bout. + (II,4.) + +Et dans les Visionnaires de Desmarets: + + Ces vers valent cent francs, à vingt francs le couplet: + Allez, je vous promets un habit tout complet. + +dit-on au poète. Chappuzeau (l. III, ch. 18, du Théâtre franç.) donne de +curieux détails sur les dépenses extraordinaires que les comédiens +devoient faire pour leurs habits, tant à la ville qu'au théâtre, «étant +obligés de paroître souvent à la cour, et de voir à toute heure des +personnes de qualité.» Il nous apprend aussi, au même endroit, qu'en +certaines circonstances les gentilshommes de la chambre avoient ordre de +contribuer aux frais de ces habits.] + +Les comediens ne se couchèrent qu'après avoir bien soupé. Les uns et les +autres etoient à leur premier sommeil, environ les onze heures, quand +une troupe de cavaliers frappèrent à la porte de l'hôtellerie. L'hôte +repondit que son logis etoit plein, et d'ailleurs qu'il etoit heure +indue. Ils recommencèrent à frapper plus fort, en menaçant d'enfoncer la +porte. Le Destin, qui avoit toujours Saldagne en tête, crut que c'etoit +lui qui venoit à force ouverte pour enlever l'Etoile; mais, ayant +regardé par la fenêtre, il aperçut, à la faveur de la clarté de la lune, +un homme qui avoit les mains liées par derrière; ce qu'ayant dit fort +bas à ses compagnons, qui etoient tous aussi bien que lui en etat de le +bien recevoir, Ragotin dit assez haut que c'etoit M. de la Rappinière +qui avoit pris quelque voleur, car il en etoit à la quête. Ils furent +confirmés en cette opinion quand ils ouïrent faire commandement à l'hôte +d'ouvrir de par le Roi. «Mais pourquoi diable (dit la Rancune) ne +l'a-t-il mené au Mans, ou à Beaumont-le-Vicomte, ou, au pis aller, à +Fresnay[358]? car, encore que ce faubourg soit du Maine, il n'y a point +de prisons; il faut qu'il y ait là du mystère!» L'hôte fut contraint +d'ouvrir à la Rappinière, qui entra avec dix archers, lesquels menoient +un homme attaché, comme je vous viens de dire, et qui ne faisoit que +rire, surtout quand il regardoit la Rappinière, ce qu'il faisoit +fixement, contre l'ordinaire des criminels; et c'est la première raison +pourquoi il ne le mena pas au Mans. + +[Note 358: Petite ville du Maine, sur la Sarthe, à six lieues S.-O. +de Mamers.] + +Or vous sçaurez que, la Rappinière ayant appris que l'on avoit fait +plusieurs voleries et pillé quelques maisons champêtres, il se mit en +devoir de chercher les malfaiteurs. Comme lui et ses archers +approchoient de la forêt de Persaine, ils virent un homme qui en +sortoit; mais quand il aperçut cette troupe d'hommes à cheval, il reprit +le chemin du bois, ce qui fit juger à la Rappinière que ce pouvoit en +être un. Il piqua si fort et ses gens aussi, qu'ils attrapèrent cet +homme, qui ne repondit qu'en termes confus aux interrogats que la +Rappinière lui fit, mais qui ne parut point de l'être; au contraire, il +se mit à rire et à regarder fixement la Rappinière, lequel tant plus il +le consideroit, tant plus il s'imaginoit de l'avoir vu autrefois, et il +ne se trompoit pas; mais du temps qu'ils s'etoient vus, l'on portoit les +cheveux courts et de grandes barbes[359], et cet homme-là avoit la +chevelure fort longue et point de barbe, et d'ailleurs les habits +differents; tout cela lui en ôtoit la connoissance. Il le fit neanmoins +attacher à un banc de la table de la cuisine qui etoit à dossier à +l'antique, et le laissa en la garde de deux archers, et s'en alla +coucher après avoir fait un peu de collation. + +[Note 359: Tallemant dit de même en parlant du grand-père du marquis +de Rambouillet: «On portoit la barbe longuette en ce temps-là et les +cheveux courts.» (Hist. du marq. de Ramb.) C'étoit la mode encore sous +le règne de Henri IV, comme on peut le voir par les gravures et les +portraits du temps. François 1er avoit commencé à mettre en faveur les +cheveux courts et la barbe longue, pour cacher, dit-on, une blessure +qu'il avoit reçue au bas de la joue. Cette mode se transforma peu à peu +sous les règnes suivants, les cheveux s'allongeant et la barbe se +rétrécissant par degrés. Sous Henri IV on portoit les cheveux plus longs +que sous François 1er, mais courts encore, surtout relativement à +l'immense chevelure et à la non moins immense perruque qui alloient les +remplacer sous Louis XIII et Louis XIV. Quant à la barbe, qui alloit +bientôt devenir la maigre royale que chacun sait, elle gardoit encore +quelque chose de son ancienne prestance; elle prenoit dessus et dessous +le menton, pour descendre en s'effilant en pointe. Aussi Bassompierre, +en sortant de la Bastille, s'étonnoit-il de ne plus retrouver les barbes +de son temps. «Louis XIII, dit Dulaure, monta imberbe sur le trône de +son glorieux père. Les courtisans, voyant leur jeune roi sans barbe, +trouvèrent la leur trop longue: ils la réduisirent bientôt, etc.» +(Pogonologie, p. 37.) V., dans Tallemant, Historiette de Louis XIII, la +chanson: + + Hélas! ma pauvre barbe. + Qu'est-ce qui t'a faite ainsi? + C'est le grand roi Louis + Treizième de ce nom, + Qui toute a ébarbé sa maison, etc. + +Le même Louis XIII portoit d'abord les cheveux courts dans sa première +jeunesse, comme le prouve une médaille frappée à cette époque, mais +bientôt il laissa croître sa chevelure, qu'il ne tarda pas à porter dans +toute sa longueur.] + +Le lendemain, le Destin se leva le premier, et, en passant par la +cuisine, il vit les archers endormis sur une mechante paillasse, et un +homme attaché à un des bancs de la table, lequel lui fit signe de +s'approcher, ce qu'il fit; mais il fut fort etonné quand le prisonnier +lui dit: «Vous souvient-il quand vous fûtes attaqué à Paris sur le +Pont-Neuf, où vous fûtes volé, et principalement d'une boîte de +portrait? J'etois alors avec le sieur de la Rappinière, qui etoit notre +capitaine. Ce fut lui qui me fit avancer pour vous attaquer; vous sçavez +tout ce qui se passa. J'ai appris que vous avez tout sçu de Doguin à +l'heure de sa mort, et que la Rappinière vous a rendu votre boîte. Vous +avez une belle occasion de vous venger de lui, car, s'il me mène au +Mans, comme il fera peut-être, j'y serai pendu sans doute; mais il ne +tiendra qu'à vous qu'il ne soit de la danse: il ne faudra que joindre +votre deposition à la mienne, et puis vous sçavez comme va la justice du +Mans[360].» Le Destin le quitta, et attendit que la Rappinière fût levé. +Ce fut pour lors qu'il temoigna bien qu'il n'etoit pas vindicatif, car +il l'avertit du dessein du criminel, en lui disant tout ce qu'il avoit +dit de lui, et ensuite lui conseilla de s'en retourner et de laisser ce +miserable. Il vouloit attendre que les comediennes fussent levées pour +leur donner le bon jour; mais le Destin lui dit franchement que l'Etoile +ne le pourroit pas voir sans s'emporter furieusement contre lui avec +justice; il lui dit de plus que, si le vice-bailli d'Alençon (qui est le +prevôt de ce bailliage-là) sçavoit tout ce manége, il le viendroit +prendre. Il le crut, fit detacher le prisonnier, qu'il laissa en +liberté, monta à cheval avec ses archers, et s'en alla sans payer +l'hôtesse (ce qui lui etoit assez ordinaire) et sans remercier le +Destin, tant il etoit troublé. + +[Note 360: La justice du Mans devoit sans doute avoir acquis une +grande habileté et une promptitude remarquable, grâce à l'exercice que +lui donnoit l'esprit processif et litigieux des Manceaux. On sait, en +effet, qu'ils ont été renommés de tout temps, non moins que les +Normands, pour leurs habitudes chicanières. Boileau les associe à +ceux-ci dans ses Satires (XII, 341) et ses Epîtres (II, 31); il y +revient encore dans le Lutrin (I, 31). De même Racine dans les Plaideurs +(III, 3), Dufresnoy dans la Réconciliation normande (IV, 3), etc., ont +fait allusion à leur goût bien connu pour les procès. «Un Manceau vaut +un Normand et demi», dit le proverbe.] + +Après son depart, le Destin appela Roquebrune, l'Olive et le Décorateur, +qu'il mena dans la ville, et allèrent directement au grand jeu de paume, +où ils trouvèrent six gentilshommes qui jouoient partie. Il demanda le +maître du tripot, et ceux qui etoient dans la galerie, ayant connu que +c'étoient des comediens, dirent aux joueurs que c'etoient des comediens, +et qu'il y en avoit un qui avoit fort bonne mine. Les joueurs achevèrent +leur partie et montèrent dans une chambre pour se faire frotter, tandis +que le Destin traitoit avec le maître du jeu de paume. Ces gentilhommes, +etant descendus à demi vêtus, saluèrent le Destin et lui demandèrent +toutes les particularités de la troupe, de quel nombre de personnes elle +etoit composée, s'il y avoit de bons acteurs, s'ils avoient de beaux +habits, et si les femmes etoient belles. Le Destin repondit sur tous ces +chefs; en suite de quoi ces gentilshommes lui offrirent service, et +prièrent le maître de les accommoder, ajoutant que, s'ils avoient +patience qu'ils fussent tout à fait habillés, qu'ils boiroient ensemble; +ce que le Destin accepta pour faire des amis en cas que Saldagne le +cherchât encore, car il en avoit toujours de l'apprehension. + +Cependant il convint du prix pour le louage dû tripot, et ensuite le +Decorateur alla chercher un menuisier pour bâtir le theâtre suivant le +modèle qu'il lui bailla; et les joueurs etant habillés, le Destin +s'approcha d'eux de si bonne grâce, et avec sa grande mine leur fit +paroître tant d'esprit, qu'ils conçurent de l'amitié pour lui. Ils lui +demandèrent où la troupe etoit logée, et lui leur ayant repondu qu'elle +etoit aux Chênes-Verts en Mont-Fort, ils lui dirent: «Allons boire dans +un logis qui sera votre fait; nous voulons vous aider à faire le +marché.» Ils y allèrent, furent d'accord du prix pour trois chambres, et +y dejeunèrent très bien. Vous pouvez bien croire que leur entretien ne +fut que de vers et de pièces de theâtre, en suite de quoi ils firent +grande amitié, et allèrent avec lui voir les comediennes, qui etoient +sur le point de dîner, ce qui fut cause que ces gentilshommes ne +demeurèrent pas longtemps avec elles. Ils les entretinrent pourtant +agreablement pendant le peu de temps qu'ils y furent; ils leur offrirent +service et protection, car c'etoient des principaux de la ville. Après +le dîner l'on fit porter le bagage comique à la Coupe-d'Or, qui etoit le +logis que le Destin avoit retenu, et quand le theâtre fut en etat, ils +commencèrent à representer. + +Nous les laisserons dans cet exercice, dans lequel ils firent tous voir +qu'ils n'etoient pas apprentis, et retournerons voir ce que fait +Saldagne depuis sa chute. + + + + +CHAPITRE VI. + +Mort de Saldagne. + +Vous avez vu dans le douzième chapitre de la seconde partie de ce Roman +comme Saldagne etoit demeuré dans un lit, malade de sa chute, dans la +maison du baron d'Arques, à l'appartement de Verville, et ses valets si +ivres dans une hôtellerie d'un bourg distant de deux lieues de la dite +maison, que celui de Verville eut bien de la peine à leur faire +comprendre que la demoiselle s'etoit sauvée, et que l'autre homme que +son maître leur avoit donné la suivoit avec l'autre cheval. Après qu'ils +se furent bien frotté les yeux, et bâillé chacun trois ou quatre fois, +et allongé les bras en s'etirant, ils se mirent en devoir de la +chercher. Ce valet leur fit prendre un chemin par lequel il sçavoit bien +qu'ils ne la trouveroient pas, suivant l'ordre que son maître lui en +avoit donné; aussi ils roulèrent trois jours, au bout desquels ils s'en +retournèrent trouver Saldagne, qui n'etoit pas encore gueri de sa chute, +ni même en etat de quitter le lit, auquel ils dirent que la fille +s'etoit sauvée, mais que l'homme que M. de Verville leur avoit baillé la +suivoit à cheval. Saldagne pensa enrager à la reception de cette +nouvelle, et bien prit à ses valets qu'il etoit au lit et attaché par +une jambe, car s'il eût eté debout, ou s'il eût pu se lever, ils +n'eussent pas seulement essuyé des paroles, comme ils firent, mais il +les auroit roués de coups de bâton, car il pesta si furieusement contre +eux, leur disant toutes les injures imaginables, et se mit si fort en +colère, que son mal augmenta et la fièvre le reprit, en sorte que, quand +le chirurgien vint pour le panser, il apprehenda que la gangrène ne se +mît à sa jambe, tant elle etoit enflammée, et même il y avoit quelque +lividité, ce qui l'obligea d'aller trouver Verville, auquel il conta cet +accident, lequel se douta bien de ce qui l'avoit causé, et qui alla +aussitôt voir Saldagne, pour lui demander la cause de son alteration, ce +qu'il savoit assez, car il avoit eté averti par son valet de tout le +succès de l'affaire; et, l'ayant appris de lui-même, il lui redoubla sa +douleur en lui disant que c'etoit lui qui avoit tramé cette pièce pour +lui eviter la plus mauvaise affaire qui lui pût jamais arriver: «Car, +lui dit-il, vous voyez bien que personne n'a voulu retirer cette fille, +et je vous declare que, si j'ai souffert que ma femme, votre soeur, +l'ait logée ceans, ce n'a eté qu'à dessein de la remettre entre les +mains de son frère et de ses amis. Dites-moi un peu, que seriez-vous +devenu si l'on avoit fait des informations contre vous pour un rapt, qui +est un crime capital et que l'on ne pardonne point[361]? Vous croyez +peut-être que la bassesse de sa naissance et la profession qu'elle fait +vous auroient excusé de cette licence, et en cela vous vous flattez, car +apprenez qu'elle est fille de gentilhomme et de demoiselle, et qu'au +bout vous n'y auriez pas trouvé votre compte. Et après tout, quand les +moyens de la justice auroient manqué, sçachez qu'elle a un frère qui +s'en seroit vengé; car c'est un homme qui a du coeur, et vous l'avez +eprouvé en plusieurs rencontres, ce qui vous devroit obliger à avoir de +l'estime pour lui, plutôt que de le persecuter comme vous faites. + +[Note 361: Quelquefois pourtant, surtout quand ces violences étoient +exercées par des personnages puissants contre des femmes de classe +inférieure. (Mém. de Chavagnac, 1699, in-12, p. 100.) Il y a, à cette +époque, bien des faits historiques qui peuvent servir d'excuse et de +justification au grand nombre de rapts, de violences, de meurtres, qu'on +trouve dans le Roman comique, et à la facilité avec laquelle la justice +passe par-dessus. Qu'il me suffise de citer, outre l'enlèvement, par le +père du comte de Chavagnac, de la veuve d'un sieur de Montbrun, celui de +madame de Miramion, dans le bois de Boulogne, aux portes mêmes de Paris, +et son audacieuse séquestration par Bussy au château de Launay, près de +Sens, crime qui, malgré un commencement de poursuites, finit par rester +impuni. (V. Mém. de Bussy, éd. Amst,, 1731, p. 160 et suiv.) Il y avoit +là un reste des habitudes féodales et une dernière trace de l'ancien +respect pour le droit du plus fort et la légitimité de l'épée. C'est +surtout dans Brantôme qu'on peut lire le récit des attentats les plus +fréquents et les plus audacieux commis sur les personnes les plus +illustres, sans que la justice intervînt pour les punir. Ces violences +sembloient admises par les moeurs. Les Mémoires contemporains et les +Historiettes de Tallemant des Réaux pourroient nous fournir à l'appui +plus d'un trait, que leurs narrateurs racontent comme une chose toute +simple, et que nous serions loin de trouver tels aujourd'hui. Vouloit-on +se défaire de Jacques de Lafin, qui avoit révélé au roi le complot du +maréchal de Biron, et de Concini, on les assassinoit en plein jour, sur +un pont, sans qu'on songeât à poursuivre les meurtriers. Saint-Germain +Beaupré faisoit assassiner par son laquais, dans la rue Saint-Antoine, +un gentilhomme nommé Villepréau. D'Harcourt et d'Hocquincourt +proposoient à Anne d'Autriche de la défaire ainsi de Condé. Le chevalier +de Guise ne faisoit pas plus de cérémonies pour passer son épée au +travers du corps, en pleine rue Saint-Honoré, au vieux baron de Luz, à +peu près comme son frère aîné avoit fait pour Saint-Paul; et ce crime +non seulement demeuroit impuni, mais valoit au meurtrier les plus +chaleureuses félicitations des plus grands personnages. (Lett. de Malh., +1er févr. 1613.) On peut lire les Grands jours d'Auvergne pour avoir une +idée des actes incroyables que se permettoient les gentilshommes +d'alors. La justice, dans ces cas-là, ne demandoit pas mieux que de +faire comme nous le dit l'auteur (ch. 6) à propos de la mort de +Saldagne: «Personne ne se plaignant, d'ailleurs que ceux qui pouvoient +être soupçonnés étoient des principaux gentilshommes de la ville, cela +demeura dans le silence.» Bossuet lui-même, parlant de ceux qui +offroient à Charles II d'assassiner Cromwell, se borne à dire: «Sa +grande âme a dédaigné ces moyens trop bas; il a cru qu'en quelque état +que fussent les rois, il étoit de leur majesté de n'agir que par les +lois ou par les armes.» V. Orais. fun. de la reine d'Anglet., vers la +fin.] + +Il est temps de cesser ces vaines poursuites, où vous pourriez à la fin +succomber, car vous sçavez bien que le desespoir fait tout hasarder; il +vaut donc mieux pour vous le laisser en paix.» + +Ce discours, qui devoit obliger Saldagne à rentrer en lui-même, ne +servit qu'à lui redoubler sa rage et à lui faire prendre d'etranges +resolutions, qu'il dissimula en presence de Verville, et qu'il tâcha +depuis à executer. Il se depêcha de guerir, et sitôt qu'il fut en etat +de pouvoir monter à cheval il prit congé de Verville, et à même temps il +prit le chemin du Mans, où il croyoit trouver la troupe; mais ayant +appris qu'elle en etoit partie pour aller à Alençon, il se resolut d'y +aller. Il passa par Vivain, où il fit repaître ses gens et trois +coupe-jarrets qu'il avoit pris avec lui[362]. Quand il entra au logis du +Coq-Hardi, où il mit pied à terre, il entendit une grande rumeur: +c'etoient les marchands de toile, qui, etant allés au marché à Beaumont, +s'etoient aperçus du larcin que leur avoit fait la Rancune, et etoient +revenus s'en plaindre à l'hôtesse, qui, en criant bien fort, leur +soutenoit qu'elle n'en etoit pas responsable, puisqu'ils ne lui avoient +pas baillé leurs balles à garder, mais les avoient fait porter dans +leurs chambres; et les marchands repliquoient: «Cela est vrai; mais que +diable aviez-vous affaire d'y mettre coucher ces bateleurs? car, sans +doute, c'est eux qui nous ont volés.--Mais, repartit l'hôtesse, +trouvâtes-vous vos balles crevées, ou les cordes defaites?--Non, +disoient les marchands; et c'est ce qui nous etonne, car elles etoient +nouées comme si nous-mêmes l'eussions fait!--Or, allez vous promener!» +dit l'hôtesse. Les marchands vouloient repliquer, quand Saldagne jura +qu'il les battroit s'ils menoient plus de bruit. Ces pauvres marchands, +voyant tant de gens, et de si mauvaise mine, furent contraints de faire +silence, et attendirent leur depart pour recommencer leur dispute avec +l'hôtesse. + +[Note 362: On voit dans la Relation des grands jours d'Auvergne et +dans beaucoup de tragi-comédies du temps que c'étoit l'usage des +gentilshommes de recourir à des spadassins qu'ils payoient pour leurs +guet-apens. Ce n'étoit pas seulement pour les assassinats qu'ils en +agissoient ainsi, mais pour leurs distributions de coups de bâton et +leurs menues vengeances. Le duc d'Epernon, non content de ses laquais, +avoit ses donneurs d'étrivières gagés.] + +Après que Saldagne et ses gens et ses chevaux eurent repu, il prit la +route d'Alençon, où il arriva fort tard. Il ne dormit point de toute la +nuit, qu'il employa à penser aux moyens de se venger sur le Destin de +l'affront qu'il lui avoit fait de lui avoir ravi sa proie; et comme il +etoit fort brutal, il ne prit que des resolutions brutales. Le lendemain +il alla à la comedie avec ses compagnons, qu'il fit passer devant, et +paya pour quatre. Ils n'etoient connus de personne: ainsi il leur fut +facile de passer pour etrangers. Pour lui, il entra le visage couvert de +son manteau et la tête enfoncée dans son chapeau, comme un homme qui ne +veut pas être connu. Il s'assit et assista à la comedie, où il s'ennuya +autant que les autres y eurent de satisfaction, car tous admirèrent +l'Etoile, qui representa ce jour-là la Cleopâtre de la pompeuse tragedie +du grand Pompée, de l'inimitable Corneille. Quand elle fut finie, +Saldagne et ses gens demeurèrent dans le jeu de paume, resolus d'y +attaquer le Destin. Mais cette troupe avoit si fort gagné les bonnes +grâces de toute la noblesse et de tous les honnêtes bourgeois d'Alençon, +que ceux et celles qui la composoient n'alloient point au theâtre ni ne +s'en retournoient point à leur logis qu'avec grand cortège. + +Ce jour-là une jeune dame veuve fort galante, qu'on appeloit madame de +Villefleur, convia les comediennes à souper (ce que Saldagne put +facilement entendre). Elles s'en excusèrent civilement, mais, voyant +qu'elle persistoit de si bonne grâce à les en prier, elles lui promirent +d'y aller. Ensuite elles se retirèrent, mais très bien accompagnées, et +notamment de ces gentilshommes qui jouoient à la paume quand le Destin +vint pour louer le tripot, et d'un grand nombre d'autres; ce qui rompit +le mauvais dessein de Saldagne, qui n'osa éclater devant tant d'honnêtes +gens, avec lesquels il n'eût pas trouvé son compte. Mais il s'avisa de +la plus insigne méchanceté que l'on puisse imaginer, qui fut d'enlever +l'Etoile quand elle sortiroit de chez madame de Villefleur, et de tuer +tous ceux qui voudroient s'y opposer, à la faveur de la nuit. Les trois +comediennes y allèrent souper et passer la veillée. Or, comme je vous ai +dejà dit, cette dame étoit jeune et fort galante, ce qui attiroit à sa +maison toute la belle compagnie, qui augmenta ce soir-là à cause des +comediennes. Or Saldagne s'etoit imaginé d'enlever l'Etoile avec autant +de facilité que quand il l'avoit ravie lorsque le valet du Destin la +conduisoit, suivant la maudite invention de la Rappinière. Il prit donc +un fort cheval, qu'il fit tenir par un de ses laquais, lequel il posta à +la porte de la maison de ladite dame de Villefleur, qui etoit située +dans une petite rue proche du Palais, croyant qu'il lui seroit facile de +faire sortir l'Etoile sous quelque prétexte, et la monter promptement +sur le cheval, avec l'aide de ses trois hommes, qui battoient +l'estrade[363] dans la grande place, pour la mener après où il lui +plairoit. Enfin il se repaissoit de ses vaines chimères et tenoit dejà +la proie en imagination; mais il arriva qu'un homme d'eglise (qui +n'etoit pas de ceux qui font scrupule de tout et bien souvent de rien, +car il frequentoit les honorables compagnies et aimoit si fort la +comedie qu'il faisoit connoissance avec tous les comediens qui venoient +à Alençon[364], et l'avoit fait fort etroitement avec ceux de notre +illustre troupe[365]) alloit veiller ce soir-là chez madame de +Villefleur, et ayant aperçu un laquais (qu'il ne connoissoit point, non +plus que la livrée qu'il portoit) tenant un cheval par la bride, et +l'ayant enquis à qui il etoit et ce qu'il faisoit là, et si son maître +etoit dans la maison, et ayant trouvé beaucoup d'obscurité en ses +reponses, il monta à la salle où etoit la compagnie, à laquelle il +raconta ce qu'il avoit vu, et qu'il avoit ouï marcher des personnes à +l'entrée de la petite rue. Le Destin, qui avoit observé cet homme qui se +cachoit le visage de son manteau, et qui avoit toujours l'imagination +frappée de Saldagne, ne douta point que ce ne fût lui; pourtant il n'en +avoit rien dit à personne, mais il avoit mené tous ses compagnons chez +madame de Villefleur, pour faire escorte aux demoiselles qui y +veilloient. Mais ayant appris de la bouche de l'ecclésiastique ce que +vous venez d'ouïr, il fut confirmé dans la croyance que c'etoit Saldagne +qui vouloit hasarder un second enlèvement de sa chère l'Etoile. L'on +consulta ce que l'on devoit faire, et l'on conclut que l'on attendroit +l'evenement, et que, si personne ne paroissoit devant l'heure de la +retraite l'on sortiroit avec toute la précaution que l'on peut prendre +en pareilles occasions. Mais l'on ne demeura pas longtemps qu'un homme +inconnu entra et demanda mademoiselle de l'Etoile, à laquelle il dit +qu'une demoiselle de ses amies lui vouloit dire un mot à la rue, et +qu'elle la prioit de descendre pour un moment. L'on jugea alors que +c'etoit par ce moyen que Saldagne vouloit reussir à son dessein, ce qui +obligea tous ceux de la compagnie à se mettre en état de le bien +recevoir. L'on ne trouva pas bon qu'aucune des comediennes descendît, +mais l'on fit avancer une des femmes de chambre de madame de Villefleur, +que Saldagne saisit aussitôt, croyant que ce fût l'Etoile[366]. Mais il +fut bien etonné quand il se trouva investi d'un grand nombre d'hommes +armés, car il en etoit passé une partie par une porte qui est sur la +grande place, et les autres par la porte ordinaire. Mais comme il +n'avoit du jugement qu'autant qu'un brutal en peut avoir, et sans +considerer si ses gens etoient joints à lui, il tira un coup de pistolet +dont un des comediens fut blessé legèrement, mais qui fut suivi d'une +demi-douzaine qu'on dechargea sur lui. Ses gens, qui ouïrent le bruit, +au lieu de s'approcher pour le secourir, firent comme font ordinairement +ces canailles que l'on emploie pour assassiner quelqu'un, qui s'enfuient +quand ils trouvent de la resistance; autant en firent les compagnons de +Saldagne, qui etoit tombé, car il avoit un coup de pistolet à la tête et +deux dans le corps. L'on apporta de la lumière pour le regarder, mais +personne ne le connut que les comediens et comediennes, qui assurèrent +que c'etoit Saldagne. On le crut mort, quoiqu'il ne le fût pas, ce qui +fut cause que l'on aida à son laquais à le mettre de travers sur son +cheval; il le mena à son logis, où on lui reconnut encore quelque signe +de vie, ce qui obligea l'hôte à le faire panser; mais ce fut +inutilement, car il mourut le lendemain. + +[Note 363: C'est-à-dire qui se tenoient aux aguets et alloient à la +découverte.] + +[Note 364: Cela n'étoit pas alors fort rare ni extraordinaire. +Racine, dans l'Abrégé de l'histoire de Port-Royal (1re partie), rapporte +un mot du fameux partisan Jean de Werth (prisonnier de 1638 à 1642), qui +s'étonnoit de voir en France les saints en prison et les évêques à la +comédie. Renaudot nous apprend de même que les ecclésiastiques, aussi +bien que les hommes du monde, assistèrent en foule à l'Andromède de +Corneille (Gaz. de France, 1650). L'abbé de Marolles raconte, dans ses +Mémoires, que les cardinaux, le nonce apostolique et les prélats les +plus pieux assistoient aux ballets de la cour (Neuvième discours sur les +ballets); qu'on y préparoit des places pour les abbés, les confesseurs +et les aumôniers de Richelieu, et qu'après la représentation de Mirame, +on vit l'évêque de Chartres, Valançay, «le maréchal de camp comique», +descendre de dessus le théâtre pour présenter la collation à la reine. +Ce fut le même prélat qui fut l'ordonnateur du ballet de la Félicité, à +l'hôtel de Richelieu. Cospéan lui-même, le saint évêque de Lisieux, ne +reculoit pas devant ce divertissement profane, et le cardinal de Retz +rapporte dans ses Mémoires qu'il accepta un jour, sans la moindre +difficulté, la proposition que lui firent mesdames de Choisy et de +Vendôme de lui donner la comédie dans la maison de l'archevêque de +Paris, à Saint-Cloud. Fléchier raconte, dans la Relation des grands +jours d'Auvergne, que, sous l'épiscopat de Joachim d'Estaing, à +Clermont, on voyoit, après le sermon ou l'office, les chanoines «courir +aux comédies avec des dames». Lui-même déclare qu'il n'est pas ennemi +juré de ces divertissements. D'après Tallemant, la femme du lieutenant +criminel Tardieu se fit un jour conduire par l'évêque de Rennes à +l'hôtel de Bourgogne, pour y voir l'Oedipe de Corneille. Quand deux +cardinaux, Richelieu et Mazarin, favorisoient particulièrement ce genre +de spectacle, les évêques mondains et les abbés beaux esprits, comme il +n'en manquoit pas, devoient se croire suffisamment autorisés à les +fréquenter.] + +[Note 365: Plusieurs troupes comiques se donnoient ainsi le nom +d'illustres. Le théâtre sur lequel Molière commença à jouer, sous la +direction des Béjart (1645), s'intituloit l'illustre théâtre.] + +[Note 366: On lit une anecdote historique tout à fait analogue dans +les Lettres de Malherbe à Peiresc (4 juillet 1614).] + +Son corps fut porté en son pays, où il fut reçu par ses soeurs et leurs +maris. Elles le pleurèrent par contenance, mais dans leur coeur elles +furent très aises de sa mort; et j'oserois croire que madame de +Saint-Far eût bien voulu que son brutal de mari eût eu un pareil sort, +et il le devoit avoir à cause de la sympathie; pourtant je ne voudrois +pas faire de jugement temeraire. La justice se mit en devoir de faire +quelques formalités; mais n'ayant trouvé personne et personne ne se +plaignant, d'ailleurs que ceux qui pouvoient être soupçonnés etoient des +principaux gentilshommes de la ville, cela demeura dans le silence. Les +comediennes furent conduites à leur logis, où elles apprirent le +lendemain la mort de Saldagne, dont elles se rejouirent fort, etant +alors en assurance; car partout elles n'avoient que des amis, et partout +ce seul ennemi, car il les suivoit partout. + + + + +CHAPITRE VII. + +Suite de l'histoire de la Caverne. + +Le Destin avec l'Olive allèrent le lendemain chez le prêtre, que l'on +appeloit M. le prieur[367] de Saint-Louis (qui est un titre, plutôt +honorable que lucratif, d'une petite eglise qui est située dans une île +que fait la rivière de Sarthe entre les ponts d'Alençon), pour le +remercier de ce que par son moyen ils avoient évité le plus grand +malheur qui leur pût jamais arriver, et qui ensuite les avoit mis dans +un parfait repos, puisqu'ils n'avoient plus rien à craindre après la +mort funeste du miserable Saldagne, qui continuoit toujours à les +troubler. Vous ne devez pas vous etonner si les comediens et comediennes +de cette troupe avoient reçu le bienfait d'un prêtre, puisque vous avez +pu voir dans les aventures comiques de cette illustre histoire les bons +offices que trois ou quatre curés leur avoient rendus dans le logis où +l'on se battoit la nuit, et le soin qu'ils avoient eu de loger et garder +Angelique après qu'elle fut retrouvée, et autres que vous avez pu +remarquer et que vous verrez encore à la suite. Ce prieur, qui n'avoit +fait que simplement connoissance avec eux, fit alors une fort etroite +amitié, en sorte qu'ils se visitèrent depuis et mangèrent souvent +ensemble. Or, un jour que M. de Saint-Louis etoit dans la chambre des +comediennes (c'étoit un vendredi, que l'on ne representoit pas[368]) le +Destin et l'Etoile prièrent la Caverne d'achever son histoire. Elle eut +un peu de peine à s'y resoudre, mais enfin elle toussa trois ou quatre +fois et cracha bien autant; l'on dit qu'elle se moucha aussi et se mit +en etat de parler, quand M. de Saint-Louis voulut sortir, croyant qu'il +y eût quelque secret mystère qu'elle n'eût pas voulu que tout le monde +eût entendu; mais il fut arrêté par tous ceux de la troupe, qui +l'assurèrent qu'ils seroient très aises qu'il apprît leurs aventures. +«Et j'ose croire, dit l'Etoile (qui avoit l'esprit fort eclairé), que +vous n'êtes pas venu jusqu'à l'âge où vous êtes sans en avoir eprouvé +quelques-unes; car vous n'avez pas la mine d'avoir toujours porté la +soutane.» Ces paroles demontèrent un peu le prieur, qui leur avoua +franchement que ses aventures ne rempliroient pas mal une partie de +roman, au lieu des histoires fabuleuses que l'on y met le plus souvent. +L'Etoile lui repartit qu'elle jugeoit bien qu'elles etoient dignes +d'être ouïes, et l'engageaà les raconter à la première requisition qui +lui en seroit faite; ce qu'il promit fort agreablement. Alors la Caverne +reprit son histoire en cette sorte: + +[Note 367: Il y avoit des prieurés de diverses sortes: par exemple +les prieurés simples, qui n'obligeoient qu'à la récitation du bréviaire, +et les prieurés conventuels, qu'on ne pouvoit posséder sans être +prêtre.] + +[Note 368: Les troupes de Paris, au contraire, représentoient +toujours le vendredi, sauf dans les temps de relâche nécessaire. Du +reste, aucune troupe ne jouoit tous les jours; on ne représentoit, à +Paris, que trois fois la semaine: les vendredi, dimanche et mardi, sans +parler des jours de fêtes non solennelles qui se rencontroient en +dehors. (Chappuz., 2e, l., 15.)] + +«Le levrier qui nous fit peur interrompit ce que vous allez apprendre. +La proposition que le baron de Sigognac fit faire à ma mère (par le bon +curé) de l'épouser la rendit aussi affligée que j'en etois joyeuse, +comme je vous ai dejà dit; et ce qui augmentoit son affliction, c'etoit +de ne savoir par quel moyen sortir de son château: de le faire seules, +nous n'eussions pu aller guère loin qu'il ne nous eût fait suivre et +reprendre, et ensuite peut-être maltraiter. D'ailleurs c'etoit hasarder +à perdre nos nippes, qui etoient le seul moyen qui nous restoit pour +subsister; mais le bonheur nous en fournit un tout à fait plausible. Ce +baron, qui avoit toujours eté un homme farouche et sans humanité, ayant +passé de l'excès de l'insensibilité brutale à la plus belle de toutes +les passions, qui est l'amour, qu'il n'avoit jamais ressentie, ce fut +avec tant de violence, qu'il en fut malade, et malade à la mort. Au +commencement de sa maladie, ma mère s'entremit de le servir; mais son +mal augmentoit toutes les fois qu'elle approchoit de son lit, ce qu'elle +ayant aperçu, comme elle etoit femme d'esprit, elle dit à ses +domestiques qu'elle et sa fille leur etoient plutôt des sujets +d'empêchemens que necessaires, et partant qu'elle les prioit de leur +procurer des montures pour nous porter et une charrette pour le bagage. +Ils eurent un peu de peine à s'y resoudre; mais le curé survenant et +ayant reconnu que monsieur le baron etoit en rêverie[369], se mit en +devoir d'en chercher. Enfin il trouva ce qui nous etoit necessaire. + +[Note 369: Dans le délire.] + +«Le lendemain nous fîmes charger notre equipage, et après avoir pris +congé des domestiques, et principalement de cet obligeant curé, nous +allâmes coucher à une petite ville de Perigord dont je n'ai pas retenu +le nom; mais je sçais bien que c'etoit celle où l'on alla querir un +chirurgien pour panser ma mère, qui avoit eté blessée quand les gens du +baron de Sigognac nous prirent pour les bohemiens. Nous descendîmes dans +un logis où l'on nous prit aussitôt pour ce que nous etions, car une +chambrière dit assez haut: «Courage! l'on fera la comedie, puisque voici +l'autre partie de la troupe arrivée.» Ce qui nous fit connoître qu'il y +avoit là déjà quelque débris de caravane comique, dont nous fûmes très +aises, parce que nous pourrions faire troupe et ainsi gagner notre vie. +Nous ne nous trompâmes point, car le lendemain (après que nous eûmes +congédié la charrette et les chevaux) deux comediens, qui avoient appris +notre arrivée, nous vinrent voir, et nous apprirent qu'un de leurs +compagnons avec sa femme les avoit quittés, et que, si nous voulions +nous joindre à eux, nous pourrions faire affaires. Ma mère, qui etoit +encore fort belle, accepta l'offre qu'ils nous firent, et l'on fut +d'accord qu'elle auroit les premiers rôles, et l'autre femme qui etoit +restée les seconds, et moi je ferois ce que l'on voudroit, car je +n'avois pas plus de treize ou quatorze ans. + +Nous representâmes environ quinze jours, cette ville-là n'etant pas +capable de nous entretenir davantage de temps. D'ailleurs, ma mère +pressa d'en sortir et de nous eloigner de ce pays-là, de crainte que ce +baron, etant gueri, ne nous cherchât et ne nous fît quelque insulte. +Nous fîmes environ quarante lieues sans nous arrêter, et, à la première +ville où nous representâmes, le maître de la troupe, que l'on appeloit +Bellefleur[370], parla de mariage à ma mère; mais elle le remercia et le +conjura à même temps de ne prendre pas la peine d'être son galant, parce +qu'elle etoit dejà avancée en âge et qu'elle avoit resolu de ne se +remarier jamais. Bellefleur, ayant appris une si ferme resolution, ne +lui en parla plus depuis. + +[Note 370: Les noms de ce genre, tirés du règne végétal, étoient +fort communs parmi les comédiens; on connoît, par exemple, Bellerose et +mademoiselle Bellerose, Floridor, mademoiselle La Fleur, plus tard +Fleuri, sans parler de Des OEillets, etc.] + +«Nous roulâmes trois ou quatre années avec succès. Je devins grande, et +ma mère si valétudinaire qu'elle ne pouvoit plus representer. Comme +j'avois exercé avec la satisfaction des auditeurs et l'approbation de la +troupe, je fus subrôgée en sa place. Bellefleur, qui ne l'avoit pu avoir +en mariage, me demanda à elle pour être sa femme; mais elle ne lui +repondit pas selon son desir, car elle eût bien voulu trouver quelque +occasion pour se retirer à Marseille. Mais etant tombée malade à Troyes +en Champagne, et apprehendant de me laisser seule, elle me communiqua le +dessein de Bellefleur. La necessité presente m'obligea de l'accepter. +D'ailleurs c'etoit un fort honnête homme; il est vrai qu'il eût pu être +mon père. Ma mère eut donc la satisfaction de me voir mariée et de +mourir quelques jours après. J'en fus affligée autant qu'une fille le +peut être; mais comme le temps guérit tout, nous reprîmes notre +exercice, et quelque temps après je devins grosse. Celui de mon +accouchement etant venu, je mis au monde cette fille que vous voyez, +Angelique, qui m'a tant coûté de larmes, et qui m'en fera bien verser, +si je demeure encore quelque temps en ce monde.» + +Comme elle alloit poursuivre, le Destin l'interrompit, lui disant +qu'elle ne pouvoit esperer à l'avenir que toute sorte de satisfaction, +puisqu'un seigneur tel qu'etoit Leandre la vouloit pour femme. L'on dit +en commun proverbe que lupus in fabula[371] (excusez ces trois mots de +latin, assez faciles à entendre); aussi, comme la Caverne alloit achever +son histoire, Leandre entra, et salua tous ceux de la compagnie. Il +etoit vêtu de noir et suivi de trois laquais aussi vêtus de noir, ce qui +donna assez à connoître que son père etoit mort. Le prieur de +Saint-Louis sortit et s'en alla, et je finis ici ce chapitre. + +[Note 371: Proverbe latin, qu'on trouve dans Plaute (Stich. IV, I, +v. 71), Térence (Adelph. IV, I, v. 21), Cicéron (lettres à Attic., I. +XIII, lett. 33), etc. Il s'employoit dans l'origine pour désigner un +interlocuteur qui forçoit les autres à se taire, en survenant dans une +conversation, semblable au loup, qui, selon la croyance des anciens, +rendoit muet l'homme qui le rencontroit d'abord. V. Virg., 9e égl., v. +53: Lupi Moerin videre priores. C'étoit là son sens primitif, mais il +s'étendit peu à peu jusqu'à une signification analogue à celle de notre +proverbe populaire: Quand on parle du loup, etc.] + + + + +CHAPITRE VIII. + +Fin de l'histoire de la Caverne. + +Après que Leandre eut fait toutes les ceremonies de son arrivée, le +Destin lui dit qu'il se falloit consoler de la mort de son père, et se +féliciter des grands biens qu'il lui avoit laissés. Leandre le remercia +du premier, avouant que pour la mort de son père, il y avoit longtemps +qu'il l'attendoit avec impatience[372]. «Toutefois, leur dit-il, il ne +seroit pas seant que je parusse sur le theâtre si tôt et si près de mon +pays natal; il faut donc, s'il vous plaît, que je demeure dans la troupe +sans representer jusqu'à ce que nous soyons eloignés d'ici.» Cette +proposition fut approuvée de tous; en suite de quoi l'Etoile lui dit: +«Monsieur, vous agreerez donc que je vous demande vos titres, et comme +il vous plaît que nous vous appelions à present.» Sur quoi Leandre lui +repondit: «Le titre de mon père etoit le baron de Rochepierre, lequel je +pourrais porter; mais je ne veux point que l'on m'appelle autrement que +Leandre, nom sous lequel j'ai eté si heureux que d'agreer à ma chère +Angelique. C'est donc ce nom-là que je veux porter jusques à la mort, +tant pour cette raison que pour vous faire voir que je veux executer +ponctuellement la resolution que je pris à mon départ et que je +communiquai à tous ceux de la troupe.» En suite de cette declaration, +les embrassades redoublèrent, beaucoup de soupirs furent poussés, +quelques larmes coulèrent des plus beaux yeux, et tous approuvèrent la +resolution de Leandre, lequel, s'etant approché d'Angelique, lui conta +mille douceurs, auxquelles elle repondit avec tant d'esprit que Leandre +en fut d'autant plus confirmé en sa resolution. Je vous aurois +volontiers fait le recit de leur entretien et de la manière qu'il se +passa, mais je ne suis pas amoureux comme ils etoient. + +[Note 372: L'aveu est au moins singulier, et l'auteur le donne comme +une chose toute simple, voulant sans doute par là imiter Scarron, qui, +dans les deux premières parties, mentionne les vices et les actes les +moins excusables de ses personnages, sans avoir l'air de les blâmer, et +se conformer au ton d'un roman comique et réaliste, qui doit prendre les +moeurs telles qu'elles sont, sans vouloir moraliser ni sermonner hors de +propos et à contresens. C'est là une observation qu'on peut faire dans +la plupart des romans comiques et familiers du temps, dont les auteurs, +peu sensibles aux délicatesses du sentiment, semblent en général remplis +d'indulgence pour tout ce qui n'est pas ridicule, mais simplement +malhonnête. C'est ainsi que Sorel, dans Francion (l. VIII), a l'air de +trouver fort joli le bon tour par lequel son héros assoupit un +créancier, puis lui prend ses créances dans sa poche et les brûle; que +Tristan, dans le Page disgracié, laisse en paiement, dans une auberge, +une meute de chiens qui ne lui appartient pas, et traite la chose comme +une simple plaisanterie (ch. 30). Ce caractère se retrouve dans les +pièces de Dancourt et de Regnard, comme dans le Gil-Blas de Le Sage; et, +du reste, il est commun aux romans picaresques et aux comédies de tous +les temps et de tous les pays. Personne n'ignore que le comte de +Grammont, et bien d'autres, trichoient au jeu, sans perdre pour cela +beaucoup de consideration, aux yeux mêmes des plus honnêtes gens (V. +Tallemant, historiette de Beaulieu Picart, au début), et que l'honnête +Gourville, si estimé de ses contemporains, enleva un jour un riche +directeur des postes, pour lui faire racheter sa liberté à beaux deniers +comptants.] + +Leandre leur dit de plus qu'il avoit donné ordre à toutes ses affaires, +qu'il avoit mis des fermiers dans toutes ses terres, et qu'il leur avoit +tait avancer chacun six mois, ce qui pouvoit monter à six mille livres, +qu'il avoit apportées afin que la troupe ne manquât de rien. A ce +discours, grands remerciements. Alors Ragotin (qui n'avoit point paru en +tout ce que nous avons dit en ces deux derniers chapitres) s'avança pour +dire que puisque M. Leandre ne vouloit pas representer en ce pays, qu'on +pouvoit bien lui bailler ses rôles et qu'il s'en acquitteroit comme il +faut. Mais Roquebrune (qui etoit son antipode) dit que cela lui +appartenoit bien mieux qu'à un petit bout de flambeau. Cette epithète +fit rire toute la compagnie; en suite de quoi le Destin dit que l'on y +aviseroit, et qu'en attendant la Caverne pourroit achever son histoire, +et qu'il seroit bon d'envoyer querir le prieur de Saint-Louis, afin +qu'il en ouît la fin comme il avoit fait la suite, et afin que plus +facilement il nous debitât la sienne. Mais la Caverne repondit qu'il +n'etoit pas necessaire, parce qu'en deux mots elle auroit achevé. On lui +donna audience, et elle continua ainsi: + +«Je suis demeurée au temps de mon accouchement d'Angelique; je vous ai +dit aussi que deux comediens nous vinrent trouver pour nous persuader de +faire troupe avec eux; mais je ne vous ai pas dit que c'etoient l'Olive +et un autre qui nous quitta depuis, en la place duquel nous reçûmes +notre poète. Mais me voici au lieu de mes plus sensibles malheurs. Un +jour que nous allions representer la comedie du Menteur, de +l'incomparable M. Corneille, dans une ville de Flandre où nous etions +alors, un laquais d'une dame, qui avoit charge de garder sa chaise, la +quitta pour aller ivrogner, et aussitôt une autre dame prit la place. +Quand celle à qui elle appartenoit vint pour s'y asseoir et la trouva +prise, elle dit civilement à celle qui l'occupoit que c'étoit là sa +chaise et qu'elle la prioit de la lui laisser; l'autre repondit que si +cette chaise etoit sienne qu'elle la pourroit prendre, mais qu'elle ne +bougeroit pas de cette place-là. Les paroles augmentèrent, et des +paroles l'on en vint aux mains. Les dames se tiroient les unes les +autres, ce qui auroit été peu, mais les hommes s'en mêlèrent; les parens +de chaque parti en formèrent un chacun; l'on crioit, l'on se poussoit, +et nous regardions le jeu par les ouvertures des tentes du théâtre. Mon +mari, qui devoit faire le personnage de Dorante, avoit son epée au côté; +quand il en vit une vingtaine de tirées hors du fourreau, il ne +marchanda point, il sauta du theâtre en bas et se jeta dans la mêlée, +ayant aussi l'epée à la main, tâchant d'apaiser le tumulte, quand +quelqu'un de l'un des partis (le prenant sans doute pour être du +contraire au sien) lui porta un grand coup d'epée que mon mari ne put +parer; car s'il s'en fût aperçu, il lui eût bien baillé le change, car +il etoit fort adroit aux armes. Ce coup lui perça le coeur; il tomba, et +tout le monde s'enfuit. Je me jetai en bas du theâtre et m'approchai de +mon mari, que je trouvai sans vie. Angelique (qui pouvoit avoir alors +treize ou quatorze ans) se joignit à moi avec tous ceux de la troupe. +Notre recours fut à verser des larmes, mais inutilement. Je fis enterrer +le corps de mon mari après qu'il eut été visité par la justice, qui me +demanda si je me voulois faire partie, à quoi je repondis que je n'en +avois pas le moyen. Nous sortîmes de la ville, et la necessité nous +contraignit de representer pour gagner notre vie, bien que notre troupe +ne fût guère bonne, le principal acteur nous manquant. D'ailleurs +j'etois si affligée que je n'avois pas le courage d'etudier mes rôles; +mais Angelique, qui se faisoit grande, suppléa à mon defaut. Enfin nous +etions dans une ville de Hollande où vous nous vîntes trouver, vous, +monsieur le Destin, mademoiselle votre soeur et la Rancune; vous vous +offrîtes de representer avec nous, et nous fûmes ravis de vous recevoir +et d'avoir le bonheur de votre compagnie. Le reste de mes aventures a +eté commun entre nous, comme vous ne sçavez que trop, au moins depuis +Tours, où notre portier tua un des fusiliers de l'intendant, jusques en +cette ville d'Alençon.» + +La Caverne finit ainsi son histoire, en versant beaucoup de larmes, ce +que fit l'Etoile en l'embrassant et la consolant du mieux qu'elle put de +ces malheurs, qui veritablement n'etoient pas mediocres; mais elle lui +dit qu'elle avoit sujet de se consoler, attendu l'alliance de Leandre. +La Caverne sanglotoit si fort qu'elle ne put lui repartir, non plus que +moi continuer ce chapitre. + + + + +CHAPITRE IX. + +La Rancune desabuse Ragotin sur le sujet de l'Etoile, et l'arrivée d'un +carrosse plein de noblesse, et autres aventures de Ragotin. + +La comedie alloit toujours avant, et l'on representoit tous les jours +avec grande satisfaction de l'auditoire, qui etoit toujours beau et fort +nombreux; il n'y arrivoit aucun desordre, parce que Ragotin tenoit son +rang derrière la scène, lequel n'etoit pourtant pas content de ce qu'on +ne lui donnoit point de rôle, et dont il grondoit souvent; mais on lui +donnoit esperance que, quand il seroit temps, on le feroit representer. +Il s'en plaignoit presque tous les jours à la Rancune, en qui il avoit +une grande confiance, quoique ce fût le plus mefiable de tous les +hommes. Mais comme il l'en pressoit une fois extraordinairement, la +Rancune lui dit: «Monsieur Ragotin, ne vous ennuyez pas encore, car +apprenez qu'il y a grande différence du barreau au theâtre: si l'on n'y +est bien hardi, l'on s'interrompt facilement; et puis la declamation des +vers est plus difficile que vous ne pensez. Il faut observer la +ponctuation des periodes et ne pas faire paroître que ce soit de la +poésie, mais les prononcer comme si c'etoit de la prose; et il ne faut +pas les chanter ni s'arrêter à la moitié ni à la fin des vers, comme +fait le vulgaire, ce qui a très mauvaise grâce; et il y faut être bien +assuré; en un mot, il les faut animer par l'action[373]. Croyez-moi +donc, attendez encore quelque temps, et, pour vous accoutumer au +theâtre, representez sous le masque à la farce: vous y pourrez faire le +second zani[374]. Nous avons un habit qui vous sera propre (c'etoit +celui d'un petit garçon qui faisoit quelquefois ce personnage-là, et que +l'on appeloit Godenot); il en faut parler à M. le Destin et à +mademoiselle de l'Etoile»; ce qu'ils firent le jour même, et fut arrêté +que le lendemain Ragotin feroit ce personnage-là. Il fut instruit par la +Rancune (qui, comme vous avez vu au premier tome de ce roman, +s'enfarinoit à la farce) de ce qu'il devoit dire. + +[Note 373: Voilà des préceptes aussi sensés que ceux que donne +Hamlet aux comédiens. La Rancune recommande la déclamation telle qu'elle +a prévalu aujourd'hui, et non telle qu'elle régnoit encore au +commencement de ce siècle, avec Talma, sur notre théâtre. Molière fait à +peu près les mêmes recommandations dans l'Impromptu de Versailles, en se +moquant de la manière ampoulée de l'acteur Montfleury (I, 1), et dans +les Préc. rid. (X). «Les autres (comédiens), dit Mascarille, sont des +ignorants, qui récitent comme l'on parle; ils ne savent pas faire +ronfler les vers et s'arrêter au bel endroit.» Cervantes, dans une de +ses comédies (Pedro de Urdemalas, jorn. 3), met en scène un directeur et +un comédien qui veut être engagé, et il fait répondre par celui-ci aux +interrogations de l'autre qu'un bon acteur ne doit pas déclamer. Rojas +nous apprend que les comédiens espagnols de cette époque déclamoient +jusque dans la conversation familière. Les acteurs qui jouoient les +pièces de Montchrestien, de Garnier, de Hardy, de Mairet, etc., avoient +besoin d'une déclamation emphatique pour faire valoir leurs médiocres +pièces et en racheter les défauts: ce ne fut guère qu'à partir de +Corneille qu'on commença à raisonner un rôle et à le jouer avec naturel +et vérité. V. Grimarest, Vie de Mol.] + +[Note 374: Le rôle de zani,--mot qui en italien veut dire +bouffon,--étoit celui d'un intrigant spirituel, d'un fourbe tantôt valet +et tantôt aventurier, d'un Scapin, en un mot. C'étoit un des types de la +comédie italienne. Trivelin et Briguelle remplirent successivement, au +XVIIe siècle, le rôle du primo zani dans la troupe du Petit-Bourbon; +celui du second zani étoit rempli par des acteurs moins célèbres. On +disoit quelquefois faire le zani, pour faire le bouffon.] + +Le sujet de celle qu'ils jouèrent fut une intrigue amoureuse que la +Rancune demêloit en faveur du Destin. Comme il se preparoit à exécuter +ce négoce, Ragotin parut sur la scène, auquel la Rancune demanda en ces +termes: «Petit garçon, mon petit Godenot, où vas-tu si empressé?» Puis +s'adressant à la compagnie (après lui avoir passé la main sous le menton +et trouvé sa barbe): «Messieurs, j'avois toujours cru que ce que dit +Ovide de la métamorphose des fourmis en pygmées[375] (auxquels les grues +font la guerre) etoit une fable; mais à present je change de sentiment, +car sans doute en voici un de la race, ou bien ce petit homme, +ressuscité, pour lequel l'on a fait (il y a environ sept ou huit cents +ans) une chanson que je suis resolu de vous dire; ecoutez bien: + +CHANSON. + + Mon pere m'a donné mari. + Qu'est-ce que d'un homme si petit? + Il n'est pas plus grand qu'un fourmi. + Hé! qu'est ce? qu'est-ce? qu'est-ce? qu'est-ce? + + Qu'est-ce que d'un homme, + S'il n'est, s'il n'est homme? + Qu'est-ce que d'un homme si petit[376]? + +[Note 375: L. VII, fable 25, des Métamorphoses.] + +A chaque vers la Rancune tournoit et retournoit le pauvre Ragotin et +faisoit des postures qui faisoient bien rire la compagnie. L'on n'a pas +mis le reste de la chanson, comme chose superflue à notre roman. + +[Note 376: Cette chanson, effectivement fort ancienne dans les +provinces, faisoit partie d'une série de chants satiriques dirigés +contre les maris, et qui étoient chantés les jours de noces. Les +variations sur ce thème sont fort nombreuses; on peut en voir une plus +longue dans la Comédie des chansons, III, 1. Elle s'est perpétuée, à peu +près telle que la cite l'auteur, jusqu'à nos jours; les petites filles, +en dansant aux Tuileries ou dans le jardin du Palais-Royal, chantent +encore la ronde suivante, qui n'est qu'une variante brodée sur le texte +original: + + Mon père m'a donné un mari. + Mon Dieu! quel homme! + Quel petit homme! + Mon père m'a donné un mari; + Mon Dieu! quel homme! qu'il est petit! + + D'une feuille on fit son habit. + Mon Dieu! etc.] + +Après que la Rancune eut achevé sa chanson, il montra Ragotin et dit: +«Le voici ressuscité», et en disant cela il denoua le cordon avec lequel +son masque etoit attaché, de sorte qu'il parut à visage decouvert, non +pas sans rougir de honte et de colère tout ensemble. Il fit pourtant de +necessité vertu, et pour se venger il dit à la Rancune qu'il etoit un +franc ignorant d'avoir terminé tous les vers de sa chanson en i, comme +cribli, trouvi, etc., et que c'etoit très mal parlé, qu'il falloit dire +trouva ou trouvai. Mais la Rancune lui repartit: «C'est vous, Monsieur, +qui êtes un grand ignorant, pour un petit homme, car vous n'avez pas +compris ce que j'ai dit, que c'etoit une chanson si vieille que, si l'on +faisoit un rôle de toutes les chansons que l'on a faites en France +depuis que l'on y fait des chansons, ma chanson seroit en chef. +D'ailleurs ne voyez-vous pas que c'est l'idiome de cette province de +Normandie où cette chanson a eté faite, et qui n'est pas si mal à propos +comme vous vous imaginez? Car, puisque, selon ce fameux Savoyard M. de +Vaugelas, qui a reformé la langue française, l'on ne sauroit donner de +raison pourquoi l'on prononce certains termes, et qu'il n'y a que +l'usage qui les fait approuver[377], ceux du temps que l'on fit cette +chanson etoient en usage; et, comme ce qui est le plus ancien est +toujours le meilleur, ma chanson doit passer, puisqu'elle est la plus +ancienne. Je vous demande, Monsieur Ragotin, pourquoi est-ce que, +puisque l'on dit de quelqu'un «il monta à cheval et il entra en sa +maison», que l'on ne dit pas il descenda et il sorta, mais il descendit +et il sortit? Il s'ensuit donc que l'on peut dire il entrit et il +montit, et ainsi de tous les termes semblables. Or, puisqu'il n'y a que +l'usage qui leur donne le cours, c'est aussi l'usage qui fait passer ma +chanson.» + +[Note 377: Vaugelas, ce Savoyard (il étoit né à Bourg-en-Bresse, +appartenant, avant 1600, à la Savoie) qui réforma la langue françoise, +comme le dit l'auteur, non sans qu'il y ait, ce semble, une nuance +d'ironie dans ce rapprochement (ironie qui, du reste, ne prouveroit +rien, car la Savoie a produit plusieurs autres écrivains,--dont +quelques-uns comptent parmi les premiers de notre langue, par exemple +saint François de Sales, Saint-Réal, Ducis, Michaud et les frères de +Maistre), préconise partout, et même à satiété, la toute-puissance et +les droits de l'usage, dans ses Remarques sur la langue françoise. Il +lui arrive continuellement de parler comme il fait dans les lignes +suivantes, après avoir cité des locutions qui semblent fautives et sont +pourtant reçues: «On pourroit en rendre quelque raison, mais il seroit +superflu, puisqu'il est constant que l'usage fait parler ainsi, et qu'il +fait plusieurs choses sans raison et même contre la raison, auxquelles +néanmoins il faut obéir en matière de langage.» Du reste, les remarques +de la Rancune présentent, sous une forme plaisante, une critique +sérieuse.] + +Comme Ragotin vouloit repartir, le Destin entra sur la scène, se +plaignant de la longueur de son valet la Rancune, et, l'ayant trouvé en +differend avec Ragotin, il leur demanda le sujet de leur dispute, qu'il +ne put jamais apprendre: car ils se mirent à parler tous à la fois, et +si haut qu'il s'impatienta et poussa Ragotin contre la Rancune, qui le +lui renvoya de même, en telle sorte qu'ils le ballotèrent longtemps d'un +bout du theâtre à l'autre, jusqu'à ce que Ragotin tomba sur les mains et +marcha ainsi jusques aux tentes du theâtre, sous lesquelles il passa. +Tous les auditeurs se levèrent pour voir cette badinerie, et sortirent +de leurs places, protestant aux comediens que cette saillie valoit mieux +que leur farce, qu'aussi bien ils n'auroient pu achever, car les +demoiselles et les autres acteurs, qui regardoient par les ouvertures +des tentes du theâtre, rioient si fort qu'il leur eût eté impossible. + +Nonobstant cette boutade, Ragotin persécutoit sans cesse la Rancune de +le mettre aux bonnes grâces de l'Etoile, et pour ce sujet il lui donnoit +souvent des repas, ce qui ne deplaisoit pas à la Rancune, qui tenoit +toujours le bec en l'eau au petit homme; mais, comme il etoit frappé +d'un même trait, il n'osoit parler à cette belle ni pour lui ni pour +Ragotin, lequel le pressa une fois si fort qu'il fut obligé de lui dire: +«Monsieur Ragotin, cette Etoile est sans doute de la nature de celles du +ciel que les astrologues appellent errantes: car, aussitôt que je lui +ouvre le discours de votre passion, elle me laisse sans me repondre; +mais comment me repondroit-elle, puisqu'elle ne m'ecoute pas? Mais je +crois avoir decouvert le sujet qui la rend de si difficile abord; ceci +vous surprendra sans doute, mais il faut être preparé à tout evenement. +Ce monsieur le Destin, qu'elle appelle son frère, ne lui est rien moins +que cela; je les surpris il y a quelques jours se faisant des caresses +fort éloignées d'un frère et d'une soeur, ce qui m'a depuis fait +conjecturer que c'etoit plutôt son galant; et je suis le plus trompé du +monde si, quand Leandre et Angelique se marieront, ils n'en font de +même. Sans cela, elle seroit bien degoûtée de mepriser votre recherche, +vous qui êtes un homme de qualité et de merite, sans compter la bonne +mine. Je vous dis ceci afin que vous tâchiez à chasser de votre coeur +cette passion, puisqu'elle ne peut servir qu'à vous tourmenter comme un +damné.» Le petit poète et avocat fut si assommé de ce discours qu'il +quitta la Rancune en branlant la tête et en disant sept ou huit fois, à +son ordinaire: «Serviteur, serviteur, etc.» + +Ensuite Ragotin s'avisa d'aller faire un voyage à Beaumont-le-Vicomte, +petite ville distante d'environ cinq lieues d'Alençon, et où l'on tient +un beau marché tous les lundis de chaque semaine; il voulut choisir ce +jour-là pour y aller, ce qu'il fit sçavoir à tous ceux de la troupe, +leur disant que c'etoit pour retirer quelque somme d'argent qu'un des +marchands de cette ville-là lui devoit, ce que tous trouvèrent bon, +«Mais, lui dit la Rancune, comment pensez-vous faire? car votre cheval +est encloué, il ne pourra pas vous porter.--Il n'importe (dit Ragotin); +j'en prendrai un de louage, et si je n'en puis trouver j'irai bien à +pied, il n'y a pas si loin; je profiterai de la compagnie de quelqu'un +des marchands de cette ville, qui y vont presque tous de la sorte.» Il +en chercha un partout sans en pouvoir trouver; ce qui l'obligea à +demander à un marchand de toiles, voisin de leur logis, s'il iroit lundi +prochain au marché à Beaumont; et, ayant appris que c'etoit sa +resolution, il le pria d'agréer qu'il l'accompagnât, ce que le marchand +accepta, à condition qu'ils partiroient aussitôt que la lune seroit +levée, qui etoit environ une heure après minuit, ce qui fut executé. + +Or, un peu devant qu'ils se missent en chemin, il etoit parti un pauvre +cloutier, lequel avoit accoutumé de suivre les marchés pour debiter ses +clous et des fers de cheval, quand il les avoit faits, et qu'il portoit +sur son dos dans une besace. Ce cloutier etant en chemin, et n'entendant +ni ne voyant personne devant ni derrière lui, jugea qu'il etoit encore +trop tôt pour partir. D'ailleurs une certaine frayeur le saisit quand il +pensa qu'il lui falloit passer tout proche des fourches patibulaires, où +il y avoit alors un grand nombre de pendus[378]; ce qui l'obligea à +s'écarter un peu du chemin et se coucher sur une petite motte de terre, +où etoit une haie, en attendant que quelqu'un passât, et où il +s'endormit. Quelque peu de temps après, le marchand et Ragotin +passèrent; il alloient au petit pas et ne disoient mot, car Ragotin +revoit au discours que lui avoit fait la Rancune. Comme ils furent +proche du gibet, Ragotin dit qu'il falloit compter les pendus; à quoi le +marchand s'accorda par complaisance. Ils avancèrent jusqu'au milieu des +piliers pour compter, et aussitôt ils aperçurent qu'il en etoit tombé un +qui etoit fort sec. Ragotin, qui avoit toujours des pensées dignes de +son bel esprit, dit au marchand qu'il lui aidât à le relever, et qu'il +le vouloit appuyer tout droit contre un des piliers, ce qu'ils firent +facilement avec un bâton: car, comme j'ai dit, il etoit roide et fort +sec; et, après avoir vu qu'il y en avoit quatorze de pendus, sans celui +qu'ils avoient relevé, ils continuèrent leur chemin. Ils n'avoient pas +fait vingt pas quand Ragotin arrêta le marchand pour lui dire qu'il +falloit appeler ce mort, pour voir s'il voudroit venir avec eux, et se +mit à crier bien fort: «Holà ho! veux-tu venir avec nous?» Le cloutier, +qui ne dormoit pas ferme, se leva aussitôt de son poste, et, en se +levant, cria aussi bien fort: «J'y vais, j'y vais, attendez-moi», et se +mit à les suivre. Alors le marchand et Ragotin, croyant que ce fût +effectivement le pendu, se mirent à courir bien fort; et le cloutier se +mit aussi à courir, en criant toujours plus fort: «Attendez-moi!» Et, +comme il couroit, les fers et les clous qu'il portoit faisoient un grand +bruit, ce qui redoubla la peur de Ragotin et du marchand: car ils +crurent pour lors que c'etoit véritablement le mort qu'ils avoient +relevé, ou l'ombre de quelque autre, qui traînoit des chaînes (car le +vulgaire croit qu'il n'apparoît jamais de spectre qui n'en traîne après +soi); ce qui les mit en état de ne plus fuir, un tremblement les ayant +saisis, en telle sorte que, leurs jambes ne les pouvant plus soutenir, +ils furent contraints de se coucher par terre, où le cloutier les +trouva, et qui fit deloger la peur de leur coeur par un bonjour qu'il +leur donna, ajoutant qu'ils l'avoient bien fait courir. Ils eurent de la +peine à se rassurer; mais, après avoir reconnu le cloutier, ils se +levèrent et continuèrent heureusement leur chemin jusqu'à Beaumont, où +Ragotin fit ce qu'il y avoit à faire, et le lendemain s'en retourna à +Alençon. Il trouva tous ceux de la troupe qui sortoient de table, +auxquels il raconta son aventure, qui les pensa faire mourir de rire. +Les demoiselles en faisoient de si grands eclats qu'on les entendoit de +l'autre bout de la rue, et qui furent interrompus par l'arrivée d'un +carrosse rempli de noblesse campagnarde. C'etoit un gentilhomme qu'on +appeloit M. de la Fresnaye. Il marioit sa fille unique, et il venoit +prier les comediens de representer chez lui le jour de ses noces. Cette +fille, qui n'etoit pas des plus spirituelles du monde, leur dit qu'elle +desiroit que l'on jouât la Silvie de Mairet. Les comediennes se +contraignirent beaucoup pour ne rire pas, et lui dirent qu'il falloit +donc leur en procurer une, car ils ne l'avoient plus[379]. La demoiselle +repondit qu'elle leur en bailleroit une, ajoutant qu'elle avoit toutes +les Pastorales: celles de Racan, la Belle Pêcheuse, le Contraire en +Amour, Ploncidon, le Mercier[380], et un grand nombre d'autres dont je +n'ai pas retenu les titres. «Car, disoit-elle, cela est propre à ceux +qui, comme nous, demeurent dans des maisons aux champs; et d'ailleurs +les habits ne coûtent guère: il ne se faut point mettre en peine d'en +avoir de somptueux, comme quand il faut representer la mort de Pompée, +le Cinna, Heraclius ou la Rodogune. Et puis les vers des Pastorales ne +sont pas si ampoulés comme ceux des poèmes graves; et ce genre pastoral +est plus conforme à la simplicité de nos premiers parents, qui n'etoient +habillés que de feuilles de figuier, même après leur peché[381]». Son +père et sa mère ecoutoient ce discours avec admiration, s'imaginant que +les plus excellents orateurs du royaume n'auroient sçu debiter de si +riches pensées, ni en termes si relevés. + +[Note 378: On laissoit les pendus accrochés en permanence aux +fourches patibulaires. Cet usage donna lieu à une anecdote assez +plaisante, racontée par Tallemant: «Les habitants de Saint-Maixent, en +Poitou, quand le feu roi y passa, dit-il, mirent une belle chemise +blanche à un pendu qui etoit à leurs justices, à cause que c'etoit sur +le chemin.» (Histor., naïvet. et bons mots, t. 10, p. 186.)] + +[Note 379: La Silvie, tragi-comédie pastorale (1621). Il y avoit +longtemps que Mairet et ses oeuvres, en particulier la Silvie, qui +pourtant avoit eu un succès extraordinaire et qui avoit été «tant +récitée, dit Fontenelle dans l'Histoire du théâtre françois, par nos +pères et nos mères à la bavette», étoient privés des honneurs du +théâtre; la demande de cette fille sentoit sa provinciale arriérée, ce +qui fait rire les comédiennes. On a pu voir, par divers endroits du +Roman comique, que même les acteurs de province étoient au courant des +oeuvres du jour, puisque Scarron leur fait jouer Nicomède, qui étoit de +1652, et Don Japhet, de 1653; on peut remarquer, en outre, que Corneille +fait presqu'à lui seul les frais de leurs représentations en dehors de +la farce: car ils donnent successivement ou ils parlent de donner le +Menteur, Pompée, Nicomède, Andromède, et les pièces que cite la +demoiselle, un peu plus loin, sont toutes des pièces de Corneille.] + +[Note 380: Les Bergeries de Racan (1625). Quant aux quatre autres +pastorales dont les noms suivent, il n'en est que deux dont, après les +plus minutieuses et les plus longues recherches dans les répertoires les +plus complets, j'aie retrouvé les titres, ou à peu près. Le Mercier est +évidemment le Mercier inventif, pastorale en 5 actes, en vers, publiée à +Troyes, chez Oudot (1632, in-12), pièce bizarre et fort libre. Le +Contraire en amour ne peut être que les Amours contraires de du Ryer, +pastorale en 3 actes, en vers (1610), à moins que ce ne soit Philine, ou +l'Amour contraire, autre pastorale de la Morelle (5 a., vers 1630). Je +n'ai pu trouver la moindre trace de Ploncidon, non plus que de la Belle +pêcheuse (il y a la Belle plaideuse, tragic. de Boisrobert; les Pêcheurs +illustres, de Marcassus, et autres pièces dont le titre se rapproche +plus ou moins de celui que donne notre auteur, mais pas de Belle +pêcheuse). Du reste, la façon dont sont tronqués ou dénaturés les deux +autres titres indique assez que l'auteur les a donnés à peu près, sans +vérifier, et qu'il a bien pu dénaturer ceux-ci de même; peut-être a-t-il +désigné les pièces par le nom d'un de leurs principaux personnages, ou +par toute autre circonstance qui lui revenoit à l'esprit.] + +[Note 381: Il est à croire que nos vieux auteurs dramatiques, Hardy, +Racan, Mairet, etc., partageoient l'opinion de mademoiselle de la +Fresnaye, car les pastorales abondent au théâtre à la fin du XVIe et au +commencement du XVIIe siècle, où l'Astrée, si souvent mis à contribution +pour la scène, leur avoit donné une vogue extraordinaire. Mais elles +finirent par se perdre dans la tragédie ou la comédie, dont elles +n'etoient pas séparées par des frontières assez nettement tranchées. En +outre, le ridicule les tua. On peut voir, dans le Berger extravagant de +Sorel (1627), et dans la pastorale burlesque qu'en a extraite Thomas +Corneille, combien ce genre étoit venu à être décrié par ses fadeurs et +son absence de toute vérité. Dès lors la pastorale mourut, pour renaître +un peu plus tard, mais en dehors du théâtre, avec Segrais et madame +Deshoulières; néanmoins Molière, qui a recueilli, sans en négliger +aucune, toutes les traditions théâtrales, a fait quelques pastorales, +qui sont loin d'être des chefs-d'oeuvre.] + +Les comediens demandèrent du temps pour se preparer, et on leur donna +huit jours. La compagnie s'en alla après avoir dîné, quand le prieur de +Saint-Louis entra. L'Etoile lui dit qu'il avoit bien fait de venir, car +il avoit ôté la peine à l'Olive de l'aller querir, pour s'acquitter de +sa promesse, à quoi il ne lui falloit guère de persuasion, puisqu'il +venoit pour ce sujet. Les comediennes s'assirent sur un lit et les +comediens dans des chaises. L'on ferma la porte, avec commandement au +portier de dire qu'il n'y avoit personne, s'il fût survenu quelqu'un. +L'on fit silence, et le prieur debuta comme vous allez voir au suivant +chapitre, si vous prenez la peine de le lire. + + + + +CHAPITRE X. + +Histoire du prieur de Saint-Louis et l'arrivée de M. de Verville. + +Le commencement de cette histoire ne peut vous être qu'ennuyeux, +puisqu'il est genealogique; mais cet exorde est, ce me semble, +necessaire pour une plus parfaite intelligence de ce que vous y +entendrez. Je ne veux point deguiser ma condition, puisque je suis dans +ma patrie; peut-être qu'ailleurs j'aurois pu passer pour autre que je ne +suis, bien que je ne l'aie jamais fait. J'ai toujours été fort sincère +en ce point-là. Je suis donc natif de cette ville: les femmes de mes +deux grands-pères etoient demoiselles, et il y avoit du de à leur +surnom. Mais, comme vous sçavez que les fils aînés emportent presque +tout le bien et qu'il en reste fort peu pour les autres garçons et pour +les filles (suivant l'ordre du Coutumier[382] de cette province), on les +loge comme l'on peut, ou en les mettant en l'ordre ecclesiastique ou +religieux, ou en les mariant à des personnes de moindre condition, +pourvu qu'ils soient honnêtes gens et qu'ils aient du bien, suivant le +proverbe qui court en ce pays: «Plus de profit et moins d'honneur», +proverbe qui depuis longtemps a passé les limites de cette province et +s'est repandu par tout le royaume[383]. Aussi mes grand'mères furent +mariées à de riches marchands, l'un de draps de laine et l'autre de +toiles. Le père de mon père avoit quatre fils, dont mon père n'etoit pas +l'aîné. Celui de ma mère avoit deux fils et deux filles, dont elle en +etoit une. Elle fut mariée au second fils de ce marchand drapier, lequel +avoit quitté le commerce pour s'adonner à la chicane: ce qui est cause +que je n'ai pas eu tant de bien que j'eusse pu avoir. Mon père, qui +avoit beaucoup gagné au commerce et qui avoit epousé en premières noces +une femme fort riche qui mourut sans enfans, etoit dejà fort avancé en +âge quand il epousa ma mère, qui consentit à ce mariage plutôt par +obeissance que par inclination: aussi il y avoit plutôt de l'aversion de +son côté que de l'amour; ce qui fut sans doute la cause qu'ils +demeurèrent treize ans mariés et quasi hors d'esperance d'avoir des +enfans; mais enfin ma mère devint enceinte. Quand le terme fut venu de +produire son fruit, ce fut avec une peine extrême, car elle demeura +quatre jours au mal de l'enfantement; à la fin elle accoucha de moi sur +le soir du quatrième jour. Mon père, qui avoit eté occupé pendant ce +temps-là à faire condamner un homme à être pendu (parce qu'il avoit tué +un sien frère) et quatorze faux temoins au fouet[384], fut ravi de joie +quand les femmes qu'il avoit laissées dans sa maison pour secourir ma +mère le félicitèrent de la naissance de son fils. Il les regala du mieux +qu'il put, et en enivra quelques-unes, auxquelles il fit boire du vin +blanc en guise de cidre poiré: lui-même me l'a raconté plusieurs fois. + +[Note 382: Le Coutumier étoit le recueil des coutumes et usages qui +régissoient une contrée; on appeloit pays coutumier celui où la coutume +avoit force de loi, par opposition au pays de droit écrit, qui étoit +soumis au droit romain.] + +[Note 383: Ces mésalliances intéressées étoient, en effet, fort +communes. Si George Dandin avoit épousé mademoiselle de Sotenville pour +son titre, celle-ci l'avoit épousé pour son argent. Les filles des +partisans et financiers, par exemple, étoient fort recherchées, même par +les plus hauts personnages; ainsi, celle de la Raillière, dont il est +question dans le Roman comique, épousa le comte de Saint-Aignan, de la +maison d'Amboise; celle de Feydeau épousa le comte de Lude, gouverneur +de Gaston, duc d'Orléans. Mademoiselle de Chemeraut se maria au fils +d'un paysan enrichi qui avoit quatre millions. «Le bien est depuis +longtemps ce que l'on considère le plus en fait de mariage», dit plus +loin l'auteur de cette 3e partie. + +Mademoiselle de Gournay, dans son Traité de la néantise de la commune +vaillance de ce temps et du peu de prix de la qualité de la noblesse, +écrit: «Ceux mesmes de qui la noblesse est franche à leur mode du costé +des pères sont presque tous meslez à ceste condition citoyenne qu'ils +appellent roturière, par les mères, femmes ou maris d'eux, ou leurs +proches, ou sont... prêts de s'y mesler, rebuttans fort et ferme les +alliances de leur ordre, si les richesses y sont plus courtes de dix +escus... Et faut noter en passant que bien souvent ils désirent en vain +ces affinitez, estans eux-mesmes fort peu desirez par elles.»] + +[Note 384: On employoit souvent le fouet dans la pénalité de +l'ancienne jurisprudence; ce n'est qu'à partir de 1789 que ce genre de +châtiment a été légalement aboli. Le faux témoignage n'étoit pas +toujours puni du fouet, mais tantôt par la loi du talion, tantôt par des +peines arbitraires qui allèrent plus d'une fois jusqu'à la mort.] + +Je fus baptisé deux jours après ma naissance; le nom que l'on m'imposa +ne fait rien à mon histoire. J'eus pour parrain un seigneur de place +fort riche, dont mon père etoit voisin, lequel ayant appris de madame sa +femme la grossesse de ma mère, après un si long temps de mariage, comme +j'ai dit, il lui demanda son fruit pour le presenter au baptême: ce qui +lui fut accordé fort agreablement. Comme ma mère n'avoit que moi, elle +m'eleva avec grand soin, et un peu trop delicatement pour un enfant de +ma condition. Quand je fus un peu grand, je fis paroître que je ne +serois pas sot, ce qui me fit aimer de tous ceux de qui j'etois connu, +et principalement de mon parrain, lequel n'avoit qu'une fille unique +mariée à un gentilhomme parent de ma mère. Elle avoit deux fils, un plus +âgé d'un an que moi, et l'autre moins âgé d'un an, mais qui etoient +aussi brutaux que je faisois paroître d'esprit; ce qui obligeoit mon +parrain à m'envoyer querir quand il avoit quelque illustre compagnie, +car c'etoit un homme splendide et qui traitoit tous les princes et +grands seigneurs qui passoient par cette ville. Il me faisoit chanter, +danser et caqueter pour les divertir, et j'etois toujours assez bien +vêtu pour avoir entrée partout. J'aurois fait fortune avec lui, si la +mort ne me l'eût ravi trop tôt, à un voyage qu'il fit à Paris. Je ne +ressentis point alors cette mort comme j'ai fait depuis. Ma mère me fit +etudier, et je profitois beaucoup; mais, quand elle aperçut que j'avois +de l'inclination à être d'église, elle me retira du collège et me jeta +dans le monde, où je pensai me perdre, nonobstant le voeu qu'elle avoit +fait à Dieu de lui consacrer le fruit qu'elle produiroit s'il lui +accordoit la prière qu'elle lui faisoit de lui en donner. Elle etoit +tout au contraire des autres mères, qui ôtent à leurs enfans les moyens +de se debaucher: car elle me bailloit (tous les dimanches et fêtes) de +l'argent pour jouer et aller au cabaret. Neanmoins, comme j'avois le +naturel bon, je ne faisois point d'excès, et tout se terrminoit à me +rejouir avec mes voisins. J'avois fait grande amitié avec un jeune +garçon âgé de quelques années plus que moi, fils d'un officier de la +reine mère du roi Louis treizième, de glorieuse memoire, lequel avoit +aussi deux filles. Il faisoit sa residence dans une maison située dans +ce beau parc, lequel (comme vous pouvez sçavoir) a eté autrefois le lieu +de delices des anciens ducs d'Alençon. Cette maison lui avoit eté +donnée, avec un grand enclos, par la reine sa maîtresse, qui jouissoit +alors en apanage de ce duché. Nous passions agreablement le temps dans +ce parc, mais comme des enfans, sans penser à ce qui arriva depuis. Cet +officier de la reine, que l'on appeloit M. du Fresne, avoit un frère +aussi officier dans la maison du roi, lequel lui demanda son fils, ce +que du Fresne n'osa refuser. Devant que de partir pour la cour il me +vint dire adieu, et j'avoue que ce fut la première douleur que je +ressentis en ma vie. Nous pleurâmes bien fort en nous separant; mais je +pleurai bien davantage quand, trois mois après son depart, sa mère +m'apprit la nouvelle de sa mort. Je ressentis cette affliction autant +que j'en etois capable, et je m'en allai le pleurer avec ses soeurs, qui +en étoient sensiblement touchées. Mais, comme le temps modère tout, +quand ce triste souvenir fut un peu passé, mademoiselle du Fresne vint +un jour prier ma mère d'agréer que j'allasse donner quelques exemples +d'ecriture à sa jeune fille, que l'on appeloit mademoiselle du Lys, pour +la discerner de son aînée, qui portoit le nom de la maison. «D'autant, +lui dit-elle, que l'ecrivain qui l'enseignoit s'en est allé»; ajoutant +qu'il y en avoit beaucoup d'autres, mais qu'ils ne vouloient pas aller +montrer en ville, et que sa fille n'etoit pas de condition à rouler les +ecoles. Elle s'excusa fort de cette liberté; mais elle dit qu'avec les +amis l'on en use facilement. Elle ajouta que cela pourroit se terminer à +quelque chose de plus important, sous-entendant notre mariage, qu'elles +conclurent depuis secretement entre elles. Ma mère ne m'eut pas plutôt +proposé cet emploi que l'après-dînée j'y allai, ressentant dejà quelque +secrète cause qui me faisoit agir, sans y faire pourtant guère de +reflexion. Mais je n'eus pas demeuré huit jours en la pratique de cet +exercice que la du Lys, qui etoit la plus jolie des deux filles, se +rendit fort familière avec moi, et souvent par raillerie m'appeloit mon +petit maître. Ce fut pour lors que je commençai à ressentir quelque +chose dans mon coeur, qu'il avoit ignoré jusque alors, et il en fut de +même de la du Lys. Nous etions inséparables, et nous n'avions point de +plus grande satisfaction que quand on nous laissoit seuls, ce qui +arrivoit assez souvent. Ce commerce dura environ six mois, sans que nous +nous parlassions de ce qui nous possedoit; mais nos yeux en disoient +assez. Je voulus un jour essayer à faire des vers à sa louange, pour +voir si elle les recevroit agreablement; mais, comme je n'en avois point +encore composé, je ne pus pas y reussir. Je commençois à lire les bons +romans et les bons poètes, ayant laissé les Melusines,[385] +Robert-le-Diable, les Quatre fils Aymon, la Belle Maguelonne, Jean de +Paris, etc., qui sont les romans des enfans. Or, en lisant les oeuvres +de Marot, j'y trouvai un triolet qui convenoit merveilleusement bien à +mon dessein. Je le transcrivis mot à mot. Voici comme il y avoit: + + Votre bouche petite et belle, + Est si agréable entretien, + Qui parfois son maître m'appelle, + Et l'alliance j'en retiens: + Car ce m'est honneur et grand bien; + Mais, quand vous me prîtes pour maître, + Que ne disiez-vous aussi bien: + Votre maîtresse je veux être.[386] + +[Note 385: Le roman de Mélusine (vers 1478) a pour auteur Jean +d'Arras (Voy. édit. Jannet). On lit: les Mélusines, parce que les +diverses éditions de ce roman célèbre diffèrent considérablement entre +elles. La Vie du terrible Robert le Diable, qui est aujourd'hui encore +un des livres les plus populaires de la bibliothèque du colportage, +remonte à la fin du XVe siècle (1496). Les Quatre fils Aymon ont pour +auteur Huon de Villeneuve: c'est une espèce d'épopée de la Table ronde. +L'Histoire de Pierre de Provence et de la belle Maguelonne, dont +l'auteur est inconnu, et la 1re édition sans date, mais à peu près de +1490, a de l'intérêt dans sa naïveté: il en existe, dit-on, divers +manuscrits antérieurs à cette époque, en vers et prose. Quant à Jean de +Paris, c'est un roman plein de verve gauloise et de patriotisme +narquois, qui remonte aux premières années du XVIe siècle, et dont +l'auteur est inconnu. (Voy. édit. Jannet.)] + +[Note 386: Ces vers, dans Marot, sont adressés à Jeanne d'Albret, +princesse de Navarre, son amie et son disciple en poésie (éd. Rapilly, +t. 2, p. 484). La pièce est rangée parmi les épigrammes. Je ne sais +pourquoi l'auteur donne ce nom à cette petite pièce, sinon peut-être +parce qu'elle est composée de huit vers. On sait aussi que Boileau dit +de Marot qu'il tourna des triolets, quoiqu'il n'y en ait pas un seul +dans ses oeuvres. Mais ce mot de triolet se prenoit quelquefois dans des +sens très étendus; ainsi, je trouve dans les pièces manuscrites de Fr. +Colletet: Athanatus converti, triolet tragi-grotesque, ou Fantaisie +récréative pour servir d'entr'acte à la tragédie du Triomphe de Clovis.] + +Je lui donnai ces vers, qu'elle lut avec joie, comme je connus sur son +visage; après quoi elle les mit dans son sein, d'où elle les laissa +tomber un moment après, et qui furent relevés par sa soeur aînée sans +qu'elle s'en aperçût, et dont elle fut avertie par un petit laquais. +Elle les lui demanda, et, voyant qu'elle faisoit quelque difficulté de +les lui rendre, elle se mit furieusement en colère et s'en plaignit à sa +mère, qui commanda à sa fille de les lui bailler, ce qu'elle fit. Ce +procedé me donna de bonnes esperances, quoique ma condition me rebutât. + +Or, pendant que nous passions ainsi agreablement le temps, mon père et +ma mère, qui etoient fort avancés en âge, deliberèrent de me marier, et +ils m'en firent un jour la proposition. Ma mère decouvrit à mon père le +projet qu'elle avoit fait avec mademoiselle du Fresne, comme je vous ai +dit; mais, comme c'etoit un homme fort interessé, il lui repondit que +cette fille-là etoit d'une condition trop relevée pour moi, et, +d'ailleurs, qu'elle avoit trop peu de bien, nonobstant quoi elle +voudroit trop trancher de la dame. Comme j'etois fils unique, et que mon +père etoit fort riche selon sa condition, et semblablement un mien +oncle, qui n'avoit point d'enfans, et duquel il n'y avoit que moi qui en +pût être heritier, selon la coutume de Normandie, plusieurs familles me +regardoient comme un objet digne de leur alliance, et même l'on me fit +porter trois ou quatre enfans au baptême avec des filles des meilleures +maisons de notre voisinage (qui est ordinairement par où l'on commence +pour reussir aux mariages); mais je n'avois dans la pensée que ma chère +du Lys. J'en etois neanmoins si persecuté de tous mes parens que je pris +resolution de m'en aller à la guerre, quoique je n'eusse que seize ou +dix-sept ans. L'on fit des levées en cette ville pour aller en Danemark +sous la conduite de M. le comte de Montgommeri. Je me fis enroler +secretement avec trois cadets, mes voisins, et nous partîmes de même en +fort bon equipage; mon père et ma mère en furent fort affligés, et ma +mère en pensa mourir de douleur. Je ne pus sçavoir alors quel effet ce +depart inopiné fit sur l'esprit de la du Lys, car je ne lui en dis rien +du tout; mais je l'ai sçu depuis par elle-même. Nous nous embarquâmes au +Havre-de-Grâce et voguâmes assez heureusement jusqu'à ce que nous +fussions près du Sund; mais alors il se leva la plus furieuse tempête +que l'on ait jamais vue sur la mer océane; nos vaisseaux furent jetés +par la tourmente en divers endroits, et celui de M. de Montgommeri, dans +lequel j'etois, vint aborder heureusement à l'embouchure de la Tamise, +par laquelle nous montâmes, à l'aide du reflux, jusqu'à Londres, +capitale d'Angleterre, où nous sejournâmes environ six semaines, pendant +lequel temps j'eus le loisir de voir une partie des raretés de cette +superbe ville, et l'illustre cour de son roi, qui etoit alors Charles +Stuart, premier du nom. M. de Montgommeri s'en retourna dans sa maison +de Pont-Orson, en Basse-Normandie, où je ne voulus pas le suivre. Je le +suppliai de me permettre de prendre la route de Paris, ce qu'il fit. Je +m'embarquai dans un vaisseau qui alloit à Rouen, où j'arrivai +heureusement, et de là je me mis sur un bateau qui me remonta jusqu'à +Paris, où je trouvai un mien parent fort proche, qui etoit ciergier du +Roi. Je le priai que par son moyen je pusse entrer au régiment des +gardes; il s'y employa et fut mon repondant, car en ce temps-là il en +falloit avoir pour y être reçu, ce que je fus en la compagnie de M. de +la Rauderie. Mon parent me bailla de quoi me remettre en equipage (car +en ce voyage de mer j'avois gâté mes habits) et de l'argent, ce qui me +faisoit faire paroli[387] à une trentaine de cadets de grande +maison[388], qui portoient tous le mousquet aussi bien que moi. + +[Note 387: Aller de pair, faire tête, égaler. (Dict. com. de +Leroux.)] + +[Note 388: Le régiment des gardes étoit la ressource ordinaire des +cadets de grandes familles qui ne se faisoient point d'église. De là +l'expression fréquente: un cadet aux gardes.] + +En ce temps-là les princes et grands seigneurs de France se soulevèrent +contre le roi, et même Mgr le duc d'Orléans, son frère; mais Sa Majesté, +par l'adresse ordinaire du grand cardinal de Richelieu, rompit leurs +mauvais desseins, ce qui obligea Sa Majesté de faire un voyage en +Bretagne avec une puissante armée[389]. Nous arrivâmes à Nantes, où l'on +fit la première execution des rebelles sur la personne du comte de +Chalais, qui y eut la tête tranchée[390]; ce qui donna de la terreur à +tous les autres, qui moyennèrent leurs paix avec le roi, lequel s'en +retourna à Paris. Il passa par la ville du Mans, où mon père me vint +trouver, tout vieux qu'il etoit (car il avoit eté averti par mon cousin, +ce ciergier du Roi, que j'etois au régiment des gardes); il me demanda à +mon capitaine, lequel lui accorda mon congé. Nous nous en revînmes en +cette ville, où mes parens resolurent que, pour m'arrêter, il me falloit +lier avec une femme; celle d'un chirurgien voisin d'une mienne cousine +germaine fit venir pendant le carême (sous pretexte d'ouïr les +prédications) la fille d'un lieutenant de bailli[391] d'un bourg distant +de trois lieues d'ici. Ma cousine me vint querir à notre maison pour me +la faire voir; mais, après une heure de conversation que j'eus avec elle +dans la maison de madite cousine, où elle etoit venue, elle se retira, +et alors l'on me dit que c'etoit une maîtresse pour moi; à quoi je +repondis froidement qu'elle ne m'agréoit pas. Ce n'est pas qu'elle ne +fût assez belle et riche, mais toutes les beautés me sembloient laides +en comparaison de ma chère du Lys, qui seule occupoit toutes mes +pensées. J'avois un oncle, frère de ma mère, homme de justice, et que je +craignois beaucoup, lequel s'en vint un soir à notre maison, et, après +m'avoir fort bravé sur le mepris que j'avois temoigné faire de cette +fille, me dit qu'il falloit me resoudre à l'aller voir chez elle aux +prochaines fêtes de Pâques, et qu'il y avoit des personnes qui valoient +plus que moi qui se tiendroient bien honorées de cette alliance. Je ne +repondis ni oui ni non; mais, les fêtes suivantes, il fallut y aller +avec ma cousine, cette chirurgienne et un sien fils. Nous fûmes +agreablement reçus, et l'on nous regala trois jours durant. L'on nous +mena aussi à toutes les metairies de ce lieutenant, dans toutes +lesquelles il y avoit festin. Nous fûmes aussi à un gros bourg, distant +d'une lieue de cette maison, voir le curé du lieu, qui etoit frère de la +mère de cette fille, lequel nous fit un fort gracieux accueil. Enfin +nous nous en retournâmes comme nous etions venus, c'est-à-dire, pour ce +qui me regardoit, aussi peu amoureux que devant. Il fut pourtant resolu +que dans une quinzaine de jours on parleroit à fond de ce mariage. Le +terme etant expiré, j'y retournai avec trois de mes cousins germains, +deux avocats et un procureur en ce presidial; mais, par bonheur, on ne +conclut rien, et l'affaire fut remise aux fêtes de mai prochaines. Mais +le proverbe est bien veritable, que l'homme propose et Dieu dispose, car +ma mère tomba malade quelques jours devant lesdites fêtes et mon père +quatre jours après; l'une et l'autre maladie se terminèrent par la mort. +Celle de ma mère arriva un mardi, et celle de mon père le jeudi de la +même semaine, et je fus aussi fort malade; mais je me levai pour aller +voir cet oncle sevère, qui etoit aussi fort malade, et qui mourut quinze +jours après. A quelque temps de là, l'on me reparla de cette fille du +lieutenant que j'etois allé voir; mais je n'y voulus pas entendre, car +je n'avois plus de parens qui eussent droit de me commander; d'ailleurs +que mon coeur etoit toujours dans ce parc, où je me promenois +ordinairement, mais bien plus souvent en imagination. + +[Note 389: V., sur tous ces événements, l'Histoire de France sous +Louis XIII, par Bazin, t. 2, année 1626. Le roi avoit d'abord passé par +Blois, et le cardinal le rejoignit à Nantes, où il alloit ouvrir les +Etats de Bretagne.] + +[Note 390: Chalais, le membre le plus important du parti de +l'aversion, fut condamné à mort, malgré l'humilité de ses aveux et de +son repentir, par arrêt du 18 août 1626.] + +[Note 391: Les baillis étoient des officiers chargés de rendre la +justice dans un certain ressort. Cette fonction passa peu à peu aux +mains de leurs lieutenants. «Le bailli, dit Furetière dans son +Dictionnaire, est aujourd'hui dépouillé de toute sa fonctîon, et toute +l'autorité de cette charge a été transférée à son lieutenant.»] + +Un matin, que je ne croyois pas qu'il y eût encore personne de levé dans +la maison du sieur Dufresne, je passai devant, et je fus bien etonné +quand j'ouïs la du Lys qui chantoit, sur son balcon, cette vieille +chanson qui a pour reprise: «Que n'est-il auprès de moi, celui que mon +coeur aime!» Ce qui m'obligea à m'approcher d'elle et à lui faire une +profonde reverence, que j'accompagnai de telles ou semblables paroles: +«Je souhaiterois de tout mon coeur, mademoiselle, que vous eussiez la +satisfaction que vous desirez, et je voudrois y pouvoir contribuer: ce +seroit avec la même passion que j'ai toujours été votre très humble +serviteur.» Elle me rendit bien mon salut, mais elle ne me repondit pas, +et, continuant à chanter, elle changea la reprise de la chanson en ces +paroles: «Le voici auprès de moi celui que mon coeur aime.» Je ne +demeurai pas court, car je m'etois un peu ouvert à la guerre et à la +cour, et, quoique le procedé fût capable de me demonter, je lui dis: +«J'aurai sujet de le croire si vous me faites ouvrir la porte.» A même +temps elle appela le petit laquais dont j'ai dejà parlé, auquel elle +commanda de me l'ouvrir, ce qu'il fit. J'entrai, et je fus reçu avec +tous les temoignages de bienveillance du père, de la mère et de la soeur +aînée, mais encore plus de la du Lys. La mère me demanda pourquoi +j'etois si sauvage et que je ne les visitois pas si souvent que j'avois +accoutumé, qu'il ne falloit pas que le deuil de mes parens m'en +empêchât, et qu'il falloit se divertir comme auparavant; en un mot, que +je serois toujours le bienvenu dans leur maison. Ma reponse ne fut que +pour faire paroître mon peu de merite, en disant quelque peu de paroles +aussi mal rangées que celles que je vous debite. Mais enfin tout se +termina à un dejeuner de laitage, qui est en ce pays un grand regal, +comme vous savez.--«Et qui n'est pas desagreable, repondit l'Etoile; +mais poursuivez.»--Quand je pris congé pour sortir, la mère me demanda +si je ne m'incommoderois point d'accompagner elle et ses filles chez un +vieux gentilhomme, leur parent, qui demeuroit à deux lieues d'ici. Je +lui repondis qu'elle me faisoit tort de me le demander, et qu'un +commandement absolu m'eût eté plus agreable. Le voyage fut conclu au +lendemain. La mère monta un petit mulet, qui etoit dans la maison; la +fille aînée monta le cheval de son père, et je portois en croupe sur le +mien, qui etoit fort, ma chère du Lys; je vous laisse à penser quel fut +notre entretien le long du chemin, car, pour moi, je ne m'en souviens +plus. Tout ce que je vous puis dire, c'est que nous nous separâmes, la +du Lis et moi, fort amoureux; depuis ce temps-là mes visites furent fort +frequentes, ce qui dura tout le long de l'eté et de l'automne. De vous +dire tout ce qui se passa, je vous serois trop ennuyeux; seulement vous +dirai-je que nous nous derobions souvent de la compagnie et nous allions +demeurer seuls à l'ombrage de ce bois de haute futaie, et toujours sur +le bord de la belle petite rivière qui passe au milieu, où nous avions +la satisfaction d'ouïr le ramage des oiseaux, qu'ils accordoient au doux +murmure de l'eau, parmi lequel nous mêlions mille douceurs que nous nous +disions, et nous nous faisions ensuite autant d'innocentes caresses. Ce +fut là où nous prîmes resolution de nous bien divertir le carnaval +prochain. + +Un jour que j'etois occupé à faire faire du cidre à un pressoir du +faubourg de la Barre, qui est tout joignant le parc, la du Lys m'y vint +trouver; à son abord je connus qu'elle avoit quelque chose sur le coeur, +en quoi je ne me trompais pas; car, après qu'elle m'eut un peu raillé +sur l'equipage où j'etois, elle me tira à part et me dit que le +gentilhomme dont la fille etoit chez M. de Planche-Panète, son +beau-frère, en avoit amené un autre, qu'il pretendoit lui faire donner +pour mari, et qu'ils etoient à la maison, dont elle s'etoit derobée pour +m'en avertir. «Ce n'est pas, ajouta-t-elle, que je favorise jamais sa +recherche et que je consente à quoi que ce soit, mais j'aimerois mieux +que tu trouvasses quelque moyen de le renvoyer que s'il venoit de moi.» +Je lui dis alors: «Va-t-en, et lui fais bonne mine, pour ne rien +alterer; mais sçache qu'il ne sera pas ici demain à midi.» Elle s'en +alla plus joyeuse, attendant l'evenement. Cependant je quittai tout et +abandonnai mon cidre à la discretion des valets, et m'en allai à ma +maison, où je pris du linge et un autre habit, et m'en allai chercher +mes camarades: car vous devez sçavoir que nous etions une quinzaine de +jeunes hommes qui avions tous chacun notre maîtresse, et tellement unis, +que qui en offensoit un avoit offensé tous les autres; et nous etions +tous resolus que, si quelque etranger venoit pour nous les ravir, de le +mettre en etat de n'y reussir jamais[392]. Je leur proposai ce que vous +venez d'ouïr, et aussitôt tous conclurent qu'il falloit aller trouver ce +galant (qui etoit un gentilhomme de la plus petite noblesse du bas +Maine) et l'obliger à s'en retourner comme il etoit venu. Nous allâmes +donc à son logis, où il soupoit avec l'autre gentilhomme son conducteur. +Nous ne marchandâmes point à lui dire qu'il se pouvoit bien retirer, et +qu'il n'y avoit rien à gagner pour lui en ce pays. Alors le conducteur +repartit que nous ne sçavions pas leur dessein, et que, quand nous le +sçaurions, nous n'y avions aucun interêt. Alors je m'avançai, et, +mettant la main sur la garde de mon epée, je lui dis: «Si ai bien moi, +j'y en ai, et, si vous ne le quittez, je vous mettrai en etat de n'en +faire plus.» L'un d'eux repartit que la partie n'etoit pas egale, et +que, si j'etois seul, je ne parlerois pas ainsi. Alors je lui dis: «Vous +êtes deux, et je sors avec celui-ci», en prenant un de mes camarades, +«suivez-nous». Ils s'en mirent en devoir; mais l'hôte et un sien fils +les en empêchèrent, et leur firent connoître que le meilleur pour eux +etoit de se retirer, et qu'il ne faisoit pas bon de se frotter avec +nous. Ils profitèrent de l'avis, et l'on n'en ouït plus parler depuis. +Le lendemain j'allai voir la du Lys, à laquelle je racontai l'action que +j'avois faite, dont elle fut très contente et m'en remercia en des +termes fort obligeans. + +[Note 392: Sorel parle de même, dans Francion, d'une société de +bravi formée entre jeunes gens pour redresser les torts, châtier les +fats et les insolents, etc., sans préjudice de la débauche à laquelle +ils se livroient en commun. (7e liv.)] + +L'hiver approchoit, les veillées etoient fort longues, et nous les +passions à jouer à des petits jeux d'esprit[393]; ce qui etant souvent +reiteré ennuya; ce qui me fit resoudre à lui donner le bal. J'en +conferai avec elle, et elle s'y accorda. J'en demandai la permission à +M. du Fresne, son père, et il me la donna. Le dimanche suivant nous +dansâmes, et continuâmes plusieurs fois; mais il y avoit toujours une si +grande foule de monde, que la du Lys me conseilla de ne faire plus +danser, mais de penser à quelque autre divertissement. Il fut donc +resolu d'etudier une comedie, ce qui fut executé.» + +[Note 393: Par exemple, au jeu des proverbes, aux jeux de +conversation, des éléments, des compliments ou flatteries, des +mathematiques, et autres dont on peut voir la description dans la Maison +des jeux, 1642, in-8.] + +L'Etoile l'interrompit en lui disant: «Puisque vous en êtes à la +comedie, dites-moi si cette histoire est encore guère longue, car il se +fait tard, et l'heure du souper approche.--Ha! dit le prieur, il y en a +encore deux fois autant pour le moins.» L'on jugea donc qu'il la falloit +remettre à une autre fois, pour donner le temps aux acteurs d'etudier +leurs rôles; et, quand ce n'eût pas eté pour ces raisons, il eût fallu +cesser à cause de l'arrivée de M. de Verville, qui entra dans la chambre +facilement, car le portier s'etoit endormi. Sa venue surprit bien fort +toute la compagnie. Il fit de grandes caresses à tous les comediens et +comediennes, et principalement au Destin, qu'il embrassa à diverses +reprises, et leur dit le sujet de son voyage, comme vous verrez au +chapitre suivant, qui est fort court. + + + + +CHAPITRE XI. + +Resolution des mariages du Destin avec l'Etoile, et de Leandre avec +Angelique. + +Le prieur de Saint-Louis voulut prendre congé, mais le Destin l'arrêta, +lui disant que dans peu de temps il faudroit souper, et qu'il tiendroit +compagnie à monsieur de Verville, qu'il pria de leur faire l'honneur de +souper avec eux. L'on demanda à l'hôtesse si elle avoit quelque chose +d'extraordinaire; elle dit que oui. L'on mit du linge blanc, et l'on +servit quelque temps après. L'on fit bonne chère, l'on but à la santé de +plusieurs personnes et l'on parla beaucoup. Après le dessert, le Destin +demanda à Verville le sujet de son voyage en ces quartiers, et il lui +repondit que ce n'etoit pas la mort de son beau-frère Saldagne, que ses +soeurs ne plaignoient guère non plus que lui; mais qu'ayant une affaire +d'importance à Rennes, en Bretagne, il s'etoit detourné exprès pour +avoir le bien de les voir, dont il fut grandement remercié; ensuite il +fut informé du mauvais dessein de Saldagne et du succès, et enfin de +tout ce que vous avez vu au sixième chapitre. Verville plia les epaules +en disant qu'il avoit trouvé ce qu'il cherchoit avec trop de soin. Après +souper, Verville fit connoissance avec le prieur, duquel tous ceux de la +troupe dirent beaucoup de bien, et, après avoir un peu veillé, il se +retira. Alors Verville tira le Destin à part et lui demanda pourquoi +Leandre étoit vêtu de noir et pourquoi tant de laquais vêtus de même. Il +lui en apprit le sujet, et le dessein qu'il avoit fait d'epouser +Angelique. «Et vous, dit Verville, quand vous marierez-vous? Il est, ce +me semble temps de faire connoître au monde qui vous êtes, ce qui ne se +peut que par un mariage»; ajoutant que s'il n'etoit pressé, qu'il +demeureroit pour assister à l'un et à l'autre. Le Destin dit qu'il +falloit sçavoir le sentiment de l'Etoile; ils l'appelèrent et lui +proposèrent le mariage, à quoi elle repondit qu'elle suivroit toujours +le sentiment de ses amis. Enfin il fut conclu que, quand Verville auroit +mis fin aux affaires qu'il avoit à Rennes, qui seroit dans une quinzaine +de jours au plus tard, qu'il repasseroit par Alençon, et que l'on +executeroit la proposition. Il en fut autant conclu entre eux et la +Caverne, pour Leandre et Angelique. + +Verville donna le bonsoir à la compagnie et se retira à son logis. Le +lendemain il partit pour la Bretagne, et il arriva à Rennes, où il alla +voir monsieur de la Garouffière, lequel, après les complimens +accoutumés, lui dit qu'il y avoit dans la ville une troupe de comediens, +l'un desquels avoit beaucoup de traits du visage de la Caverne: ce qui +l'obligea d'aller le lendemain à la comedie, où ayant vu le personnage, +il fut tout persuadé que c'etoit son parent (je dis de la Caverne). +Après la comedie il l'aborda, et s'enquit de lui d'où il etoit, s'il y +avoit longtemps qu'il etoit dans la troupe et par quels moyens il y +etoit venu; il repondit sur tous les chefs en sorte qu'il fut facile à +Verville de connoître qu'il etoit le frère de la Caverne, qui s'etoit +perdu quand son père fut tué en Perigord par le page du baron de +Sigognac, ce qu'il avoua franchement, en ajoutant qu'il n'avoit jamais +pu sçavoir ce que sa soeur etoit devenue. Lors Verville lui apprit +qu'elle etoit dans une troupe de comediens qui etoit à Alençon; qu'elle +avoit eu beaucoup de disgrâces, mais qu'elle avoit sujet d'en être +consolée, parce qu'elle avoit une très belle fille qu'un seigneur de +douze mille livres de rentes etoit sur le point d'epouser, et qu'il +faisoit la comedie avec eux et qu'à son retour il assisteroit au +mariage, et qu'il ne tiendroit qu'à lui de s'y trouver, pour rejouir sa +soeur, qui etoit fort en peine de lui, n'en ayant eu aucunes nouvelles +depuis sa fuite. Non-seulement le comedien accepta cette offre, mais il +supplia instamment monsieur de Verville de souffrir qu'il l'accompagnât, +ce qu'il agréa. Cependant il mit ordre à ses affaires, que nous lui +laisserons negocier, et retournerons à Alençon. + +Le prieur de Saint-Louis alla, le même jour que partit Verville, trouver +les comediens et comediennes, pour leur dire que monseigneur l'evêque de +Sées l'avoit envoyé querir pour lui communiquer quelque affaire +d'importance, et qu'il etoit bien marri de ne se pouvoir acquitter de sa +promesse; mais qu'il n'y avoit rien de perdu; que cependant qu'il seroit +à Sées, ils iroient à la Fresnaye, representer Silvie aux noces de la +fille du seigneur du lieu, et qu'à leur retour et au sien, il achèveroit +ce qu'il avoit commencé. Il s'en alla, et les comediens se disposèrent à +partir. + + + + +CHAPITRE XII. + +Ce qui arriva au voyage de la Fresnaye; autre disgrâce de Ragotin. + +La veille de la noce l'on envoya un carrosse et des chevaux de selle aux +comediens. Les comediennes s'y placèrent dedans avec le Destin, Leandre +et l'Olive; les autres montèrent les chevaux, et Ragotin le sien, qu'il +avoit encore, pour n'avoir pu le vendre, et qui etoit gueri de son +enclouure. Il voulut persuader à l'Etoile ou à Angelique de se mettre en +croupe derrière lui, disant qu'elles seroient plus à leur aise que dans +le carrosse, qui ebranle beaucoup les personnes; mais ni l'une ni +l'autre n'en voulurent rien faire. Pour aller d'Alençon à la Fresnaye il +faut passer une partie de la forêt de Persaine, qui est au pays du +Maine. Ils n'eurent pas fait mille pas dans cette forêt que Ragotin, qui +alloit devant, cria au cocher d'arrêter, «parce, dit-il, qu'il voyoit +une troupe d'hommes à cheval». L'on ne trouva pas bon d'arrêter, mais de +se tenir chacun sur ses gardes. Quand ils furent près de ces cavaliers, +Ragotin dit que c'etoit la Rappinière avec ses archers. L'Etoile pâlit; +mais le Destin, qui s'en aperçut, l'assura en lui disant qu'il n'oseroit +leur faire insulte en la presence de ses archers et des domestiques de +monsieur de la Fresnaye, et si près de sa maison. La Rappinière connut +bien que c'etoit la troupe comique; aussi il s'approcha du carrosse avec +son effronterie ordinaire et salua les comediennes, auxquelles il fit +d'assez mauvais complimens, à quoi elles repondirent avec une froideur +capable de demonter un moins effronté que ce levrier de bourreau; lequel +leur dit qu'il cherchoit des brigands qui avoient volé des marchands du +côté de Balon[394], et qu'on lui avoit dit qu'ils avoient pris cette +route. Comme il entretenoit la compagnie, le cheval d'un de ses archers, +qui etoit fougueux, sauta sur le col du cheval de Ragotin, auquel il fit +si grand'peur qu'il recula et enfonça dans une touffe d'arbres, dont il +y en avoit quelques-uns dont les branches etoient sèches, l'une +desquelles se trouva sous le pourpoint de Ragotin et qui lui piqua le +dos, en sorte qu'il y demeura pendu: car, voulant se degager de parmi +ces arbres, il avoit donné des deux talons à son cheval, qui avoit passé +et l'avoit laissé ainsi en l'air, criant comme un petit fou qu'il etoit: +«Je suis mort, l'on m'a donné un coup d'epée dans les reins[395].» + +[Note 394: Petite ville du Maine, sur l'Orne, à 4 lieues et demie du +Mans.] + +[Note 395: Cette plaisanterie paroît imitée d'un passage de +l'Euphormion de Barclay, où César, l'un des personnages, se croit mort, +comme Ragotin, parce que, comme lui, à peu près, il a été piqué par une +épine à la fesse. (1re part., ch. 30.)] + +L'on rioit si fort de le voir en cette posture que l'on ne songeoit à +rien moins qu'à le secourir. L'on crioit bien aux laquais de le +dependre; mais il s'enfuyoient d'un autre côté en riant. Cependant son +cheval gagnoit toujours pays, sans se laisser prendre. Enfin, après +avoir bien ri, le cocher, qui etoit un grand et fort garçon, descendit +de dessus son siége et s'approcha de Ragotin, le souleva et le dependit. +On le visita et on lui fit accroire qu'il etoit fort blessé, mais qu'on +ne pouvoit le panser que l'on ne fût au village, où il y avoit un fort +bon chirurgien; en attendant, on lui appliqua quelques feuilles fraîches +pour le soulager. On le plaça dans le carrosse, dont l'Olive sortit, +tandis que les laquais passèrent au travers du bois pour gagner le +devant du cheval, qui ne vouloit pas se laisser prendre, et qui fut +pourtant pris, et l'Olive monta dessus. La Rappinière continua son +chemin, et la troupe arriva au château, d'où l'on envoya querir le +chirurgien, auquel l'on donna le mot. Il fit semblant de sonder la plaie +imaginaire de Ragotin, que l'on avoit fait mettre dans le lit. Il le +pansa de même qu'il l'avoit sondé, après lui avoir dit que son coup +etoit favorable, et que deux doigts plus à côté il n'y avoit plus de +Ragotin. Il lui ordonna le regime ordinaire et le laissa reposer. Ce +petit bout d'homme avoit l'imagination si frappée de tout ce qu'on lui +avoit dit qu'il crut toujours d'être fort blessé. Il ne se leva point +pour voir le bal qui fut tenu le soir après souper: car l'on avoit fait +venir la grande bande de violons du Mans, celle d'Alençon etant à une +autre noce, à Argentan. L'on dansa à la mode du pays, et les comediens +et comediennes dansèrent à la mode de la cour. Le Destin et l'Etoile +dansèrent la sarabande, avec l'admiration de toute la compagnie, qui +etoit composée de la noblesse campagnarde et des plus gros manans du +village. + +Le lendemain l'on joua la pastorale que l'épousée avoit demandée; +Ragotin s'y fit porter en chaise avec son bonnet de nuit. Ensuite l'on +fit bonne chère, et le lendemain, après avoir bien dejeûné, l'on paya et +remercia la troupe. Le carrosse et les chevaux furent prêts, et l'on +tâcha à desabuser Ragotin de sa pretendue blessure; mais on ne lui put +jamais persuader le contraire, car il disoit toujours qu'il sentoit bien +son mal. On le mit dans le carrosse, et toute la troupe arriva +heureusement à Alençon. Le lendemain on ne representa point, car les +comediennes se voulurent reposer. Cependant le prieur de Saint-Louis +etoit de retour de son voyage de Sées. Il alla voir la troupe, et +l'Etoile lui dit qu'il ne trouveroit point d'occasion plus favorable +pour achever son histoire; il ne s'en fit point prier, et il poursuivit +comme vous allez voir au suivant chapitre. + + + + +CHAPITRE XIII. + +Suite et fin de l'histoire du prieur de Saint-Louis. + +Si le commencement de cette histoire (où vous n'avez vu que de la joie +et des contentemens) vous a eté ennuyeux, ce que vous allez ouïr le sera +bien davantage, puisque vous n'y verrez que des revers de la fortune, +des douleurs et des desespoirs qui suivront les plaisirs et les +satisfactions où vous me verrez encore, mais pour fort peu de temps. +Pour donc reprendre au même lieu où je finis le recit, après que mes +camarades et moi eûmes appris nos rôles et exercé plusieurs fois, un +jour de dimanche au soir nous representâmes notre pièce dans la maison +du sieur du Fresne, ce qui fit un grand bruit dans le voisinage; quoique +nous eussions pris tous les soins de faire tenir les portes du parc bien +fermées, nous fûmes accablés de tant de monde, qui avoit passé le +château ou escaladé les murailles, que nous eûmes toutes les peines +imaginables à gagner le theâtre, que nous avions fait dresser dans une +salle de mediocre grandeur; aussi il resta les deux tiers du monde +dehors. Pour obliger ces gens-là à se retirer, nous leur fîmes promesse +que le dimanche suivant nous la representerions dans la ville et dans +une plus grande salle. Nous fîmes passablement bien pour des apprentis, +excepté un de nos acteurs qui faisoit le personnage du secretaire du roi +Darius (la mort de ce monarque etoit le sujet de notre pièce[396]): car +il n'avoit que huit vers à dire, ce qu'il faisoit assez bien entre nous; +mais, quand il fallut representer tout à bon, il le fallut pousser sur +la scène par force, et ainsi il fut obligé de parler, mais si mal que +nous eûmes beaucoup de peine à faire cesser les éclats de rire. + +[Note 396: Il s'agit probablement de La Mort de Daire, tragédie de +Hardy (1619), où Masoee, qui peut passer en effet pour le secrétaire de +Darius, a non pas huit vers, mais dix en tout à prononcer, dans la 1re +scène du 2e acte.] + +La tragedie etant finie, je commençai le bal avec la du Lys, et qui dura +jusqu'à minuit. Nous prîmes goût à cet exercice, et sans en rien dire à +personne nous etudiâmes une autre pièce. Cependant je ne desistois point +de mes visites ordinaires. Or, un jour que nous etions assis auprès du +feu, il arriva un jeune homme auquel l'on y fit prendre place; après un +quart d'heure d'entretien, il sortit de sa poche une boîte dans laquelle +il y avoit un portrait de cire en relief, très bien fait, qu'il dit être +celui de sa maîtresse. Après que toutes les demoiselles l'eurent vu et +dit qu'elle etoit fort belle, je le pris à mon tour, et, en le +considerant avec attention, je m'imaginai qu'il ressembloit à la du Lys, +et que ce galant-là avoit quelque pensée pour elle. Je ne marchandai +point à jeter cette boîte dans le feu, où la petite statue se fondit +bientôt: car, quand il se mit en devoir de l'en tirer, je l'arrêtai et +le menaçai de le jeter par la fenêtre. M. du Fresne (qui m'aimoit autant +alors comme il m'a haï depuis) jura qu'il lui feroit sauter l'escalier, +ce qui obligea ce malheureux à sortir confusement. Je le suivis sans que +personne de la compagnie m'en pût empêcher, et je lui dis que, s'il +avoit quelque chose sur le coeur, que nous avions chacun une epée et que +nous etions en beau lieu pour se satisfaire; mais il n'en eut pas le +courage. Or le dimanche suivant nous jouâmes la même tragedie que nous +avions dejà representée, mais dans la salle d'un de nos voisins qui +etoit assez grande, et par ce moyen nous eûmes quinze jours pour étudier +l'autre pièce. Je m'avisai de l'accompagner de quelques entrées de +ballet[397], et je fis choix de six de mes camarades qui dansoient le +mieux, et je fis le septième. Le sujet du ballet etoit les bergers et +les bergères soumis à l'Amour: car à la première entrée paroissoit un +Cupidon, et aux autres des bergers et des bergères, tous vêtus de blanc, +et leurs habits tout parsemés de noeuds de petit ruban bleu, qui etoit +la couleur de la du Lys, et que j'ai aussi toujours portée depuis; il +est vrai que j'y ai ajouté la feuille[398] morte, pour les raisons que +je vous dirai à la fin de cette histoire. Ces bergers et bergères +faisoient deux à deux chacun une entrée, et, quand ils paroissoient tous +ensemble, ils formoient les lettres du nom de la du Lys, et l'amour +decochoit une flèche à chaque berger et jetoit des flammes de feu aux +bergères, et tous en signe de soumission flechissoient le genou. J'avois +composé quelques vers sur le sujet du ballet, que nous recitâmes; mais +la longueur du temps me les a fait oublier, et, quand je m'en +souviendrois encore, je n'aurois garde de vous les dire, car je suis +assuré qu'ils ne vous agréeroient pas, à présent que la poësie françoise +est au plus haut degré où elle puisse monter. Comme nous avions tenu la +chose secrète, il nous fut facile de n'avoir que de nos amis +particuliers, qui insensiblement et sans que l'on s'en aperçût entrèrent +dans le parc, où nous representâmes à notre aise les Amours d'Angelique +et de Sacripant, roi de Circassie, sujet tiré de l'Arioste[399]; ensuite +nous dansâmes notre ballet. + +[Note 397: Le ballet, que Benserade devoit élever à un si haut point +de gloire, et que Molière même ne dédaigna pas de cultiver, étoit déjà, +à cette époque, en grande faveur. V. le Mercure du temps et les Mémoires +de Marolles, passim. En 1630, le fameux ballet préparé par le comte de +Soissons pour le retour de Louis XIII à Paris mit la cour et la ville en +émoi et préoccupa les esprits plus encore que le procès du maréchal de +Marillac. Les ballets de Maître Galimathias, des Goutteux (1630), du +Monde, de la Prospérité des armes de France, du Triomphe de la beauté +(1640), etc., n'excitoient guère moins l'attention publique. Déjà, même +sous Henri IV, il y avoit eu à la cour plus de 80 ballets.] + +[Note 398: On peut consulter le Jeu du galant (Maison des jeux, 3e +p.) pour la signification attachée alors à la couleur des rubans. Voici +d'abord pour le bleu: «Doriclas, commençant, dit qu'il choisissoit le +bleu à cause qu'etant une couleur attribuée au ciel, elle temoignoit que +l'on ne vouloit avoir que des affections celestes.» Quant à la couleur +feuille morte, elle signifioit la mort de l'espérance, ou au moins d'une +espérance.] + +[Note 399: Encore un sujet emprunté au Roland furieux, qui étoit +alors mis à contribution par le théâtre presque autant que l'Astrée. Je +serois assez porté à croire que l'auteur a commis une erreur dans la +désignation de cette pièce, car l'Arioste nous montre bien Sacripant +amoureux d'Angélique, mais non Angélique amoureuse de Sacripant; +d'ailleurs, je ne connois pas, dans notre ancien théâtre, de pièce +intitulée ainsi. Il y en a deux, l'une publiée à Troyes, chez Noël +Laudereau, l'autre probablement de Ch. Bauter, dit Méliglosse, publiée +chez Oudot (1614), qui portent ce titre: Tragédie françoise des amours +d'Angelique et de Medor, avec les furies de Rolland et la mort de +Sacripant, etc. Peut-être l'auteur a-t-il fait une confusion +involontaire.] + +Je voulus commencer le bal à l'ordinaire, mais M. du Fresne ne le voulut +pas permettre, disant que nous etions assez fatigués de la comedie et du +ballet; il nous donna congé et nous nous retirâmes. Nous resolûmes de +rendre cette comedie publique et de la representer dans la ville, ce que +nous fîmes le dimanche gras, dans la salle de mon parrain, et en plein +jour. La du Lys me dit que, si je commençois le bal, que ce fût avec une +fille de notre voisinage qui etoit vêtue de taffetas bleu tout de même +qu'elle, ce que je fis. Mais il s'eleva un murmure sourd dans la +compagnie, et il y en eut qui dirent assez haut: «Il se trompe, il se +manque», ce qui excita le rire à la du Lys et à moi; de quoi la fille +s'etant aperçue, me dit: «Ces gens ont raison, car vous avez pris l'une +pour l'autre.» Je lui repondis succinctement: «Pardonnez-moi, je sçais +fort bien ce que je fais.» Le soir je me masquai avec trois de mes +camarades, et je portois le flambeau, croyant que par ce moyen je ne +serois pas connu[400], et nous allâmes dans le parc. Quand nous fûmes +entrés dans la maison, la du Lys regarda attentivement les trois +masques, et, ayant reconnu que je n'y etois pas, elle s'approcha de moi +à la porte où je m'etois arrêté avec le flambeau, et, me prenant par la +main, me dit ces obligeantes paroles: «Deguise-toi de toutes les façons +que tu pourras t'imaginer, je te connoîtrai toujours facilement.» Après +avoir eteint le flambeau, je m'approchai de la table, sur laquelle nous +posâmes nos boîtes de dragées et jetâmes les dés. La du Lys me demanda à +qui j'en voulois, et je lui fis signe que c'etoit à elle; elle me +repliqua qu'est-ce que je voulois qu'elle mît au jeu, et je lui montrai +un noeud de ruban que l'on appelle à present galant[401], et un bracelet +de corail qu'elle avoit au bras gauche. Sa mère ne vouloit pas qu'elle +le hasardât; mais elle eclata de rire, en disant qu'elle n'apprehendoit +pas de me le laisser. Nous jouâmes et je gagnai, et je lui fis un +present de mes dragées. Autant en firent mes compagnons avec la fille +aînée et d'autres demoiselles qui y etoient venues passer la veillée. +Après quoi nous prîmes congé. Mais, comme nous allions sortir, la du Lys +s'approcha de moi, et mit la main aux cordons qui tenoient mon masque +attaché, qu'elle denoua promptement, en disant: «Est-ce ainsi que l'on +fait de s'en aller si vite?» Je fus un peu honteux, mais pourtant bien +aise d'avoir un si beau pretexte de l'entretenir. Les autres se +demasquèrent aussi, et nous passâmes la veillée fort agreablement. Le +dernier soir du carnaval je lui donnai le bal avec la petite bande de +violons, la grande etant employée pour la noblesse. Pendant le carême il +fallut faire trève de divertissemens pour vaquer à la piété, et je vous +puis assurer que nous ne manquions pas un sermon, la du Lys et moi. Nous +passions les autres heures du jour en visites continuelles et en +promenades, ou à ouïr chanter les filles de la ville sur le derrière du +château, où il y a un excellent echo, où elles provoquoient cette nymphe +imaginaire à leur repondre[402]. + +[Note 400: Ce ne fut que peu d'années avant la composition de cette +3e partie que la cour commença à répandre la mode des mascarades. V. +Mém. de madem. de Montp., coll. Petitot, XLII, p. 408, et une note de +Walckenaër, Mém. de Madame de Sévigné, II, p. 481.] + +[Note 401: On appeloit galants des rubans noués, servant à orner les +habits ou la tête tant des hommes que des femmes: «Il y a de certaines +petites choses qui coûtent peu, et neanmoins parent extrêmement un +homme,... comme par exemple d'avoir un beau ruban d'or et d'argent au +chapeau, quelquefois entremeslé de soie de quelque belle couleur, et +d'avoir aussi au devant des chausses sept ou huit des plus beaux rubans +satinés et des couleurs les plus eclatantes qui se voient.... Pour +montrer que toutes ces manières de rubans contribuent beaucoup à faire +parestre la galanterie d'un homme, ils ont emporté le nom de galands, +par preference sur toute autre chose.» (Loix de la galant.) On peut voir +aussi, dans la Maison des jeux, la pièce suivante, intitulée: le Jeu du +galand, et dans le Recueil en prose de Sercy (1642), t. 1er, l'Origine +et le progrès des rubans. Les galants qui ornoient la toilette des +femmes prenoient différents noms, suivant la place qu'ils occupoient: on +les appeloit le mignon, le badin, l'assassin des dames, etc.] + +[Note 402: Voilà un ressouvenir de ces échos qui avoient fait les +délices des cours de François Ier et de Henri II. V. un curieux écho +dans les oeuvres de Joach. du Bellay, et dont les pastorales avoient +tellement mis l'usage à la mode qu'on les retrouve parfois jusque dans +les romans comiques et satiriques, bien que ceux-ci tournent en ridicule +la plupart des inventions de la pastorale, comme du roman héroïque et +chevaleresque. Ainsi Sorel, dans Le Berger extravagant, manifeste +lui-même un certain foible pour les échos. (Remarq. sur le 1er l.) +Boileau se moque de cet usage, à plusieurs reprises, dans les Héros de +roman.] + +Les fêtes de Pâques approchoient, quand un jour mademoiselle du Fresne, +la fille, me dit en riant: «Me meneras-tu à Saint-Pater[403]?» C'est une +petite paroisse qui est à un quart de lieue du faubourg de Montfort, où +l'on va en devotion le lundi de Pâques, après dîner, et c'est là aussi +où l'on voit tous les galans et galantes. Je lui repondis qu'il ne +tiendroit qu'à elle. Le jour venu, comme je me disposois à les aller +prendre, au sortir de ma maison je rencontrai un mien voisin, jeune +homme fort riche, lequel me demanda où j'allois si empressé. Je lui dis +que j'allois au Parc querir les demoiselles du Fresne pour les +accompagner à Saint-Pater. Alors il me repondit que je pouvois bien +rentrer, car il sçavoit de bonne part que leur mère avoit dit qu'elle ne +vouloit pas que ses filles y allassent avec moi. Ce discours m'assomma +si fort que je ne pus lui rien repliquer; mais je rentrai dans ma +maison, où etant, je me mis à penser d'où pouvoit venir un si prompt +changement; après y avoir bien rêvé, je n'en trouvai autre sujet que mon +peu de merite et ma condition. Pourtant je ne pus m'empêcher de declamer +contre leur procédé, de m'avoir souffert tandis que je les avois +diverties par des bals, ballets, comedies et serenades, car je leur en +donnois souvent, en toutes lesquelles choses j'avois fait de grandes +depenses, et qu'à present l'on me rebutoit. La colère où j'etois me fis +resoudre d'aller à l'assemblée avec quelques-uns de mes voisins, ce que +je fis. Cependant l'on m'attendoit au Parc, et, quand le temps fut passé +que je devois m'y rendre, la du Lys et sa soeur, avec quelques autres +demoiselles du voisinage, y allèrent. Après avoir fait leur devotion +dans l'eglise, elles se placèrent sur la muraille du cimetière, au +devant d'un ormeau qui leur donnoit de l'ombrage. Je passai devant +elles, mais d'assez loin, et la du Fresne me fit signe d'approcher, et +je fis semblant de ne les pas voir. Ceux qui etoient avec moi m'en +avertirent et je feignis de ne l'entendre pas et passai outre, leur +disant: «Allons faire collation au logis des Quatre-Vents»; ce que nous +fîmes. + +[Note 403: Ou plutôt Saint-Paterne, qui est le vrai nom. V. Dict. de +Pesche.] + +Je ne fus pas plustôt retourné chez moi qu'une femme veuve (qui etoit +notre confidente) me vint trouver et me demanda fort brusquement quel +sujet m'avoit obligé de fuir l'honneur d'accompagner les demoiselles du +Fresne à Saint-Pater; que la du Lis en etoit outrée de colère au dernier +point, et ajouta que je pensasse à reparer cette faute. Je fus fort +surpris de ce discours, et, après lui avoir fait le recit de ce que je +vous viens de dire, je l'accompagnai à la porte du Parc, où elles +etoient. Je la laissai faire mes excuses, car j'etois si troublé que je +n'aurois pu leur dire que de mauvaises raisons. Alors la mère, +s'adressant à moi, me dit que je ne devois pas être si credule; que +c'etoit quelqu'un qui vouloit troubler notre contentement, et que je +fusse assuré que je serois toujours le bienvenu dans leur maison, où +nous allâmes. J'eus l'honneur de donner la main à la du Lys, qui +m'assura qu'elle avoit eu bien de l'inquietude, surtout quand j'avois +feint de ne pas voir le signe que sa soeur m'avoit fait. Je lui demandai +pardon et lui fis de mauvaises excuses, tant j'etois transporté d'amour +et de colère. Je me voulois venger de ce jeune homme; mais elle me +commanda de n'en pas parler seulement, ajoutant que je devois être +content d'experimenter le contraire de ce qu'il m'avoit dit. Je lui +obéis, comme je fis toujours depuis. + +Nous passions le temps le plus doucement qu'on puisse imaginer, et nous +eprouvions par de véritables effets ce que l'on dit que le mouvement des +yeux est le langage des amans; car nous l'avions si familier, que nous +nous faisions entendre tout ce que nous voulions. Un dimanche au soir, +au sortir de Vêpres, nous nous dîmes, avec ce langage muet, qu'il +falloit aller après souper nous promener sur la rivière et n'avoir que +telles personnes que nous designâmes. J'envoyai aussitôt retenir un +bateau. A l'heure dite, je me transportai, avec ceux qui devoient être +de la promenade, à la porte du Parc, où les demoiselles nous +attendoient; mais trois jeunes hommes, qui n'etoient pas de notre +cabale, s'arrêtèrent avec elles. Elles firent bien tout ce qu'elles +purent pour s'en defaire; mais eux s'en etant aperçus, ils +s'opiniâtrèrent à demeurer, ce qui fut cause que quand nous abordâmes la +porte du Parc, nous passâmes outre sans nous y arrêter, et nous nous +contentâmes de leur faire signe de nous suivre, et nous les allâmes +attendre au bateau. Mais quand nous aperçûmes ces fâcheux avec elles, +nous avançâmes sur l'eau et allâmes aborder à un autre lieu, proche +d'une des portes de la ville, où nous rencontrâmes le sieur du Fresne, +lequel me demanda où j'avais laissé ses filles. Je ne pensai pas bien à +ce que je lui devois repondre, mais lui dis franchement que je n'avois +pas eu l'honneur de les voir ce soir-là. Après nous avoir donné le bon +soir, il prit le chemin du Parc, à la porte duquel il trouva ses filles, +auxquelles il demanda d'où elles venoient et avec qui. La du Lys lui +repondit: «Nous venons de nous promener avec un tel», et me nomma. Alors +son père lui accompagna un: «Vous en avez menti», d'un soufflet, +ajoutant que si j'eusse eté avec elles (quand même il auroit eté plus +tard) il ne s'en fût pas mis en peine. Le lendemain, cette veuve dont je +vous ai dejà parlé me vint trouver pour me dire ce qui s'etoit passé le +soir précédent, et que la du Lys en etoit fort en colère, non pas tant +du soufflet comme de ce que je ne l'avois pas attendue, parce qu'au +bateau son intention etoit de se defaire accortement de ces fâcheux. Je +m'excusai du mieux que je pus, et je passai quatre jours sans l'aller +voir. Mais un jour qu'elle et sa soeur et quelques demoiselles etoient +assises sur un banc de boutique, dans la rue la plus prochaine de la +porte de la ville par laquelle j'allois sortir pour aller au faubourg, +je passai devant elles en levant un peu le chapeau, mais sans les +regarder ni leur rien dire. Les autres demoiselles leur demandèrent ce +que vouloit dire ce procédé, qui paroissoit incivil. La du Lys ne +repondit rien; mais sa soeur aînée dit qu'elle en ignoroit la cause et +qu'il la falloit sçavoir de lui-même: «Et pour ne le pas manquer, +allons, dit-elle, nous poster un peu plus près de la porte, au-delà de +cette petite rue par où il nous pourroit éviter»; ce qu'elles firent. +Comme je repassois devant elles, cette bonne soeur se leva de sa place +et me prit par mon manteau, en me disant: «Depuis quand, monsieur le +glorieux, fuyez-vous l'honneur de voir votre maîtresse?» et à même temps +me fit asseoir auprès d'elle. Mais quand je la voulus caresser et lui +dire quelques douceurs, elle fut toujours muette et me rebuta +furieusement. Je demeurai là quelque peu de temps bien entrepris[404], +après quoi je les accompagnai jusqu'à la porte du Parc, d'où je me +retirai, resolu de n'y aller plus. Je demeurai donc encore quelques +jours sans y aller, et qui me furent autant de siècles; mais un matin +j'eus une rencontre de mademoiselle du Fresne la mère, laquelle m'arrêta +et me demanda pourquoi l'on ne me voyoit plus. Je lui repondis que +c'etoit la mauvaise humeur de sa cadette. Elle me repliqua qu'elle +vouloit faire notre accord, et que je l'allasse attendre à la maison. +J'en mourais d'impatience et je fus ravi de cette ouverture. J'y allai +donc, et comme je montois à la chambre, la du Lys, qui m'avoit aperçu, +en descendit si brusquement que je ne la pus jamais arrêter. J'y entrai +et je trouvai sa soeur, qui se mit à sourire, à laquelle je dis le +procedé de sa cadette, et elle m'assura que tout cela n'etoit que feinte +et qu'elle avoit regardé plus de cent fois par la fenêtre pour voir si +je paroîtrois, et qu'elle en temoignoit une grande inquietude; qu'elle +etoit sans doute dans le jardin, où je pouvois aller. Je descendis +l'escalier et m'approchai de la porte du jardin, que je trouvai fermée +par dedans. Je la priai plusieurs fois de l'ouvrir, ce qu'elle ne voulut +point faire. Sa soeur, qui l'entendoit du haut de l'escalier, descendit +et me la vint ouvrir, car elle en sçavoit le secret. J'entrai, et la du +Lys se mit à fuir; mais je la poursuivis si bien, que je la pris par une +des manches de son corps de jupe, et je l'assis sur un siege de gazon où +je me mis aussi. Je lui fis mes excuses du mieux qu'il me fut possible; +mais elle me parut toujours plus sevère. Enfin, après plusieurs +contestations, je lui dis que ma passion ne souffroit point de +mediocrité et qu'elle me porteroit à quelque desespoir, de quoi elle se +repentiroit après, ce qui ne la rendit pas plus exorable. Alors je tirai +mon epée du fourreau et la lui presentai, la suppliant de me la plonger +dans le corps, lui disant qu'il m'etoit impossible de vivre privé de +l'honneur de ses bonnes grâces; elle se leva pour s'enfuir, en me +repondant qu'elle n'avoit jamais tué personne, et que, quand elle en +auroit quelque pensée, elle ne commenceroit pas par moi. Je l'arrêtai en +la suppliant de me permettre de l'executer moi-même, et elle me repondit +froidement qu'elle ne m'en empêcheroit pas. Alors j'appuyai la pointe de +mon epée contre ma poitrine, et me mis en posture pour me jeter dessus, +ce qui la fit pâlir, et à même temps elle donna un coup de pied contre +la garde de l'epée, qu'elle fit tomber à terre, m'assurant que cette +action l'avoit beaucoup troublée, et me disant que je ne lui fisse plus +voir de tels spectacles. Je lui repliquai: «Je vous obeirai, pourvu que +vous ne me soyez plus si cruelle»; ce qu'elle me promit. Ensuite nous +nous caressâmes si amoureusement, que j'eusse bien souhaité d'avoir tous +les jours une querelle avec elle pour l'appointer[405] avec tant de +douceur. Comme nous etions dans ces transports, sa mère entra dans le +jardin, et nous dit qu'elle seroit bien venue plus tôt, mais qu'elle +avoit bien jugé que nous n'avions pas besoin de son entremise pour nous +accorder. + +[Note 404: Perclus, impotent, paralytique, au propre; et, par +conséquent, tout interdit, au figuré.] + +[Note 405: L'arranger, la terminer, terme tiré du langage +juridique.] + +Or, un jour que nous nous promenions dans une des allées du parc, le +sieur du Fresne, sa femme, la du Lys et moi, qui allions après eux et +qui ne pensions qu'à nous entretenir, cette bonne mère se tourna vers +nous et nous dit qu'elle plaidoit bien notre cause. Elle le put dire +sans que son mari l'entendît, car il etoit fort sourd; nous la +remerciâmes plutôt d'action que de parole. Un peu de temps après, M. du +Fresne me tira à part et me decouvrit le dessein que lui et sa femme +avoient formé de me donner leur plus jeune fille en mariage, devant +qu'il partît pour aller en cour servir son quartier[406], et qu'il ne +falloit plus faire de depenses en serenades ni autrement pour ce sujet. +Je ne lui fis que des remerciemens confus: car j'etois si transporté de +joie d'un bonheur si inopiné et qui faisoit le comble de ma felicité, +que je ne savois ce que je disois. Il me souvient bien que je lui dis +que je n'eusse pas eté si temeraire que de la lui demander, attendu mon +peu de merite et l'inegalité des conditions; à quoi il me repondit que +pour du merite, il en avoit assez reconnu en moi, et que pour la +condition j'avois de quoi suppléer à ce defaut, sous-entendant du bien. +Je ne sçais ce que je lui repliquai, mais je sçais bien qu'il me convia +à souper, après quoi il fut conclu que le dimanche suivant nous +assemblerions nos parents pour faire les fiançailles. Il me dit aussi +quel dot[407] il pouvoit donner à sa fille; mais à cela je repondis que +je ne lui demandois que la personne et que j'avois assez de bien pour +elle et pour moi. J'etois le plus content homme du monde, et la du Lys +aussi contente, ce que nous connûmes dans la conversation que nous eûmes +ce soir-là, et qui fut la plus agreable que l'on puisse imaginer. Mais +ce plaisir ne dura guères; car l'avant-veille du jour que nous devions +nous fiancer, nous etions, la du Lys et moi, assis sur l'herbe, quand +nous aperçûmes de loin un conseiller du presidial[408], proche parent du +sieur du Fresne, lequel lui venoit rendre visite. Nous en conçûmes une +même pensée, elle et moi, et nous nous en affligeâmes sans savoir au +vrai ce que nous apprehendions; ce que l'evènement ne nous fit que trop +connoître: car le lendemain, comme j'allois prendre l'heure de +l'assemblée, je fus furieusement surpris quand je trouvai, à la porte de +la basse-cour, la du Lys qui pleuroit. Je lui dis quelque chose et elle +ne me repondit rien. J'entrai plus avant, et je trouvai sa soeur au même +etat. Je lui demandai que vouloient dire tant de pleurs, et elle me +repondit, en redoublant ses sanglots, que je ne le sçaurois que trop. Je +montois à la chambre quand la mère en sortoit, laquelle passa sans me +rien dire, car les larmes, les sanglots et les soupirs la suffoquoient +si fort, que tout ce qu'elle put faire, ce fut de me regarder +pitoyablement et dire: «Ha! pauvre garçon!» Je ne comprenois rien en un +si prompt changement; mais mon coeur me presageoit tous les malheurs que +j'ai ressentis depuis. Je me resolus d'en apprendre le sujet, et je +montai à la chambre, où je trouvai M. du Fresne assis dans une chaise, +lequel me dit fort brusquement qu'il avoit changé d'avis et qu'il ne +vouloit pas marier sa cadette devant son aînée; que quand il la +marieroit, ce ne seroit qu'après le retour de son voyage de la cour. Je +lui repondis sur ces deux chefs: au premier, que sa fille aînée n'avoit +aucune repugnance que sa soeur fût mariée la première, pourvu que ce fût +avec moi, parce qu'elle m'avoit toujours aimé comme un frère; que pour +un autre elle s'y seroit opposée (je vous puis assurer qu'elle m'en +avoit fait la protestation plusieurs fois); et sur le second, que +j'attendrois aussi bien dix ans que les trois mois qu'il seroit à la +cour. Mais il me dit tout net que je ne pensasse plus au mariage de sa +fille. Ce discours si surprenant et prononcé du ton que je vous viens de +dire me jeta dans un si horrible desespoir que je sortis sans lui +repliquer et sans rien dire aux demoiselles, qui ne me purent rien dire +aussi. + +[Note 406: Il y avoit, à la cour, des gentilshommes ordinaires et +des gentilshommes de quartier, c'est-à-dire qui venoient y remplir, +durant trois mois, les devoirs de leur charge.] + +[Note 407: Dot étoit du masculin dans la vieille langue. V. Nicot, +Trésor de la langue franç. On a déjà pu remarquer que l'auteur de cette +3e partie écrit d'un style plus ancien que Scarron.] + +[Note 408: On entendoit par présidial un tribunal établi dans les +villes considérables pour y prononcer sur les appellations des juges +subalternes, dans les causes de médiocre importance. (Dict. de Fur.)] + +Je m'en allai à ma maison, resolu de me donner la mort; mais comme je +tirois mon epée à dessein de me la plonger dans le corps, cette veuve +confidente entra chez moi et empêcha l'execution de ce mortel dessein, +en me disant de la part de la du Lys que je ne m'affligeasse point, +qu'il falloit avoir patience, et qu'en pareilles affaires il arrivoit +toujours du trouble; mais que j'avois un grand avantage d'avoir sa mère +et sa soeur aînée pour moi, et elle plus que tous, qui etoit la +principale partie; qu'elles avoient resolu que quand son père seroit +parti, qui seriit dans huit ou dix jours, que je pourrois continuer mes +visites, et que le temps etoit un grand operateur. Ce discours etoit +fort obligeant, mais je n'en pus point être consolé; aussi je +m'abandonnai à la plus noire melancolie que l'on puisse imaginer, et qui +me jeta enfin dans un si furieux desespoir que je me resolus de +consulter les demons. Quelques jours devant le depart de M. du Fresne, +je m'en allai à demi-lieue de cette ville, dans un lieu où il y a un +bois, taillis de fort grande etendue, dans lequel la croyance du +vulgaire est qu'il y habite de mauvais esprits, d'autant que ç'a eté +autrefois la demeure de certaines fées (qui etoient sans doute de +fameuses magiciennes)[409]. Je m'enfonce dans le bois, appelant et +invoquant ces esprits, et les suppliant de me secourir en l'extrême +affliction où j'etois; mais après avoir bien crié, je ne vis ni n'ouïs +que des oiseaux qui par leur ramage sembloient me temoigner qu'ils +etoient touchés de mes malheurs. Je retournai à ma maison, où je me mis +au lit, atteint d'une si etrange frenesie, que l'on ne croyoit pas que +j'en pusse rechapper, car j'en fus jusques à perdre la parole. La du Lys +fut malade à même temps et de la même manière que moi; ce qui m'a obligé +depuis de croire à la sympathie: car comme nos maladies procedoient +d'une même cause, elles produisoient aussi en nous de semblables effets; +ce que nous apprenions par le medecin et l'apothicaire, qui etoient les +mêmes qui nous servoient; pour les chirurgiens, nous avions chacun le +nôtre en particulier. Je gueris un peu plus tôt qu'elle, et je m'en +allai, ou, pour mieux dire, je me traînai à sa maison, où je la trouvai +dans le lit (son père etoit parti pour la cour). Sa joie ne fut pas +mediocre, comme la suite me le fit connoître: car, après avoir demeuré +environ une heure avec elle, il me sembla qu'elle n'avoit plus de mal; +ce qui m'obligea à la presser de se lever, ce qu'elle fit pour me +satisfaire. Mais si tôt qu'elle fut hors du lit elle evanouit entre mes +bras. Je fus bien marri de l'en avoir pressée, car nous eûmes beaucoup +de peine à la remettre. Quand elle fut revenue de son evanouissement, +nous la remîmes dans le lit, où je la laissai pour lui donner moyen de +reposer, ce qu'elle n'eût peut-être pas fait en ma presence. + +[Note 409: On a dejà rencontré, dans le Roman comique, d'assez +nombreuses traces des croyances superstitieuses d'alors, qu'avoient +partagées, du reste, au dernier siècle surtout, et au commencement du +XVIIe, les plus graves et les plus savants esprits, Postel, Bacon, de +Thou, Porta, d'Aubigné, Bodin, Malherbe (V. ses Lettres), Fléchier (V. +sa Relat. des grands jours), Richelieu, l'abbé Arnauld, etc. La +Démonomanie de Bodin, et d'autres livres alors plus récents, tels que le +Discours des sorciers, de Boguet (Paris, 1603); le Discours et histoire +des spectres, de P. Le Loyer (1605); l'Incrédulité et mécréance du +sortilège, et le Tableau de l'inconstance des mauvais anges et démons, +de Delancre (1612), sont les monuments les plus complets comme les plus +terribles de ces superstitions. On croyoit à la sorcellerie, à +l'astrologie, comme à l'alchimie et au pouvoir mystérieux des Rosecroix; +après Gauric, Agrippa, Cardan, Paracelse et le grand Nostradamus, +étoient venus d'autres sorciers non moins célèbres, qui vécurent plus ou +moins avant dans le XVIIe siècle,--César (de son vrai nom Jean du +Chastel), Cosme Ruggieri (V. Var. histor., édit. Jannet, I, 25), +Palma-Cayet (mort en 1610), le fameux astrologue J. B. Morin, Marie +Boudin, l'abbé Brigalier, sur lequel Segrais a donné de curieux détails +dans ses Mémoires anecdot. (t. 2, p. 35 et suiv.), les prophètes et +astrologues célèbres Mauregard, Jean Petit, et Belot, le curé de +Mi-Monts. Ces comédies tournoient souvent au tragique, et c'est la +meilleure preuve de la ténacité avec laquelle cette superstition étoit +enracinée dans les esprits. Il n'y avoit pas encore bien longtemps que +le peuple de Calais avoit voulu jeter d'Assoucy à la mer comme sorcier, +si du moins nous pouvons l'en croire lui-même; et les supplices récents +des prêtres Louis Gaufridy et Urbain Grandier, du médecin Poirot, de +quatre sorciers espagnols brûlés à Bordeaux en 1610, d'Adrien Bouchard +et de Gargan, de Didyme, l'une des trois possédées de Flandres, de la +femme Cathin (1640), sans parler de bien d'autres, prouvoient assez que +les magistrats eux-mêmes partageoient sur ce point les croyances du +peuple. En 1670 encore, le Parlement de Rouen supplioit Louis XIV de ne +rien changer à la jurisprudence reçue dans les tribunaux en matière de +sorcellerie; ce ne fut qu'en 1672 que le roi fit défense d'admettre les +accusations de ce genre, ce qui n'empêcha pas qu'il n'y eût en 1682 un +nouvel édit pour la punition des maléfices. Les forêts, en particulier, +étoient la demeure privilégiée des sorciers et le domaine des légendes +extraordinaires: c'est dans un bois enchanté, séjour des fées et de +l'enchanteur Merlin, que Jeanne d'Arc eut ses visions; c'est là aussi +que Cyrano place l'apparition de Corneille Agrippa (Lettres sur les +sorc.). Le Tasse, en créant la forêt magique de sa Jérusalem, n'a fait +que donner un corps splendide aux imaginations populaires. La magie joue +un grand rôle dans les pastorales et les romans héroïques du XVIIe +siècle; les romans comiques ou satiriques l'emploient aussi, parfois +sérieusement, comme l'Euphormion de Barclay, souvent dans une intention +de raillerie et de parodie, comme les Histoires comiques de Cyrano, le +Francion et le Berger extravagant de Sorel, et le Roman comique. V., par +exemple, plus haut, l'anecdote des pendus, IIIe part., ch. 9.] + +Nous guerîmes entièrement, et nous passâmes agréablement le temps, tout +celui que son père demeura à la cour. Mais quand il fut revenu, il fut +averti par quelques ennemis secrets que j'avois toujours frequenté dans +sa maison et pratiqué familièrement sa fille, à laquelle il fit de +rigoureuses défenses de me voir, et se fâcha fort contre sa femme et sa +fille aînée de ce qu'elles avoient favorisé nos entrevues; ce que +j'appris par notre confidente, ensemble la resolution qu'elles avoient +prise de me voir toujours, et par quels moyens. Le premier fut que je +prenois garde quand cet injuste père venoit à la ville, car aussitôt +j'allois dans sa maison, où je demeurois jusqu'à son retour, que nous +connoissions facilement à sa manière de frapper à la porte, et aussitôt +je me cachois derrière une pièce de tapisserie, et, quand il entroit, un +valet ou une servante, ou quelquefois une de ses filles lui ôtoit son +manteau, et je sortois facilement sans qu'il le pût ouïr, car, comme je +vous ai dejà dit, il etoit fort sourd, et en sortant la du Lys +m'accompagnoit toujours jusqu'à la porte de la basse-cour. Ce moyen fut +découvert, et nous eûmes recours au jardin de notre confidente, dans +lequel je me rendois par un autre de nos voisins, ce qui dura assez, +mais à la fin il fut encore découvert. Nous nous servîmes ensuite des +églises, tantôt l'une, tantôt l'autre; ce qui fut encore connu, +tellement que nous n'avions plus que le hasard, quand nous pouvions nous +rencontrer dans quelques-unes des allées du parc; mais il falloit user +de grande précaution. Un jour que j'y avois demeuré assez longtemps avec +la du Lys (car nous nous etions entretenus à fond de nos communs +malheurs et avions pris de fortes résolutions de les surmonter), je la +voulus accompagner jusqu'à la porte de la basse-cour, où etant, nous +aperçûmes de loin son père qui venoit de la ville et tout droit à nous. +De fuir, il n'y avoit lieu, car il nous avoit vus. Elle me dit alors de +faire quelque invention pour nous excuser; mais je lui repondis qu'elle +avoit l'esprit plus present et plus subtil que moi, et qu'elle y pensât. +Cependant il arriva, et, comme il commençoit à se fâcher, elle lui dit +que j'avois appris qu'il avoit apporté des bagues et autres joailleries +(car il employoit ses gages en orfevrerie pour y faire quelque profit, +etant aussi avare qu'il etoit sourd), et que je venois pour voir s'il +voudroit m'accommoder de quelques-unes pour donner à une fille du Mans à +laquelle je me mariois. Il le crut facilement: nous montâmes, et il me +montra ses bagues. J'en choisis deux, un petit diamant et une rose +d'opale. Nous fûmes d'accord du prix, que je lui payai à l'heure même. +Cet expedient me facilita la continuation de mes visites; mais quand il +vit que je ne me hâtois point d'aller au Mans, il en parla à sa jeune +fille, comme se doutant de quelque fourbe, et elle me conseilla d'y +faire un voyage, ce que je fis. Cette ville-là est une des plus +agreables du royaume, et où il y a du plus beau monde et du mieux +civilisé, et où les filles y sont les plus accortes et les plus +spirituelles[410], comme vous sçavez fort bien; aussi j'y fis en peu de +temps de grandes connoissansances. J'etois logé au logis des +Chênes-Verts, où etoit aussi logé un operateur qui debitoit ses drogues +en public sur le theâtre, en attendant l'issue d'un projet qu'il avoit +fait de dresser une troupe de comediens. Il avoit déjà avec lui des +personnes de qualité, entr'autres le fils d'un comte que je ne nomme pas +par discretion, un jeune avocat du Mans qui avoit déjà eté en troupe, +sans compter un sien frère et un autre vieux comedien qui s'enfarinoit à +la farce, et il attendoit une jeune fille de la ville de Laval qui lui +avoit promis de se derober de la maison de son père et de le venir +trouver. Je fis connoissance avec lui, et un jour, faute de meilleur +entretien, je lui fis succinctement le recit de mes malheurs; en suite +de quoi il me persuada de prendre parti dans sa troupe, et que ce seroit +le moyen de me faire oublier mes disgrâces. J'y consentis volontiers, et +si la fille fût venue, j'aurois certainement suivi; mais les parens en +furent avertis, ils prirent garde à elle, ce qui fut la cause que le +dessein ne reussit pas, ce qui m'obligea à m'en revenir. Mais l'amour me +fournit une invention pour pratiquer encore la du Lys sans soupçon, qui +fut de mener avec moi cet avocat dont je vous viens de parler, et un +autre jeune homme de ma connoissance, auxquels je decouvris mon dessein, +et qui furent ravis de me servir en cette occasion. Ils parurent en +cette ville sous le titre l'un de frère et l'autre de cousin germain +d'une maîtresse imaginaire. Je les menai chez le sieur du Fresne, que +j'avois prié de me traiter de parent, ce qu'il fit. Il ne manqua pas +aussi à leur dire mille biens de moi, les assurant qu'ils ne pouvoient +pas mieux loger leur parente, et ensuite nous donna à souper. L'on but à +la santé de ma maîtresse, et la du Lys en fit raison. Après qu'ils +eurent demeuré cinq ou six jours en cette ville, ils s'en retournèrent +au Mans. J'avois toujours libre accès chez le sieur du Fresne, lequel me +disoit sans cesse que je tardois trop à aller au Mans achever mon +mariage, ce qui me fit apprehender que la feinte ne fût à la fin +découverte et qu'il ne me chassât encore une fois honteusement de sa +maison; ce qui me fit prendre la plus cruelle resolution qu'un homme +desesperé puisse jamais avoir, qui fut de tuer la du Lys, de peur qu'un +autre n'en fût possesseur. Je m'armai d'un poignard et l'allai trouver, +la priant de venir avec moi faire une promenade, ce qu'elle m'accorda. +Je la menai insensiblement dans un lieu fort écarté des allées du parc, +où il y avoit des broussailles; ce fut là où je lui découvris le cruel +dessein que le desespoir de la posseder m'avoit fait concevoir, tirant à +même temps le poignard de ma poche. Elle me regarda si tendrement et me +dit tant de douceurs, qu'elle accompagna de protestations de constance +et de belles promesses, qu'il lui fut facile de me desarmer. Elle saisit +mon poignard, que je ne pus retenir, et le jeta au travers des +broussailles, et me dit qu'elle s'en vouloit aller et qu'elle ne se +trouveroit plus seule avec moi. Elle me vouloit dire que je n'avois pas +sujet d'en user ainsi, quand je l'interrompis pour la prier de se +trouver le lendemain chez notre confidente, où je me tendrais, et que là +nous prendrions les dernières resolutions. Nous nous y rencontrâmes à +l'heure dite. Je la saluai et nous pleurâmes nos communes misères, et, +après de longs discours, elle me conseilla d'aller à Paris, me +protestant qu'elle ne consentiroit jamais à aucun mariage, et quand je +demeurerois dix ans qu'elle m'attendroit. Je lui fis des promesses +reciproques, que j'ai mieux tenues qu'elle n'a fait. Comme je voulois +prendre congé d'elle (ce qui ne fut pas sans verser beaucoup de larmes), +elle fut d'avis que sa mère et sa soeur fussent de la confidence. Cette +veuve les alla querir, et je demeurai seul avec la du Lys. Ce fut alors +que nous nous ouvrîmes nos coeurs mieux que nous n'avions jamais fait; +et elle en vint jusques à me dire que si je la voulois enlever elle y +consentiroit volontiers et me suivroit partout, et que, si l'on venoit +après nous et que l'on nous attrapât, elle feindroit d'être enceinte. +Mais mon amour étoit si pur que je ne voulus jamais mettre son honneur +en compromis, laissant l'evénement à la conduite du sort. Sa mère et sa +soeur arrivèrent et nous leur declarâmes nos resolutions, ce qui fit +redoubler les pleurs et les embrassemens. Enfin je pris congé d'elles +pour aller à Paris. Devant que de partir j'écrivis une lettre à la du +Lys, des termes de laquelle je ne me sçaurois souvenir; mais vous pouvez +bien vous imaginer que j'y avois mis tout ce que je m'etois figuré de +tendre pour leur donner de la compassion. Aussi notre confidente, qui +porta la lettre, m'assura qu'après la lecture de cette lettre la mère et +les deux filles avoient eté si affligées de douleur que la du Lys +n'avoit pas eu le courage de me faire reponse. + +[Note 410: Ce n'étoit pas là l'opinion de Scarron, au moins quand il +alla prendre possession de son bénéfice. Qu'on voie en quels termes +irrévérencieux il traite les habitants du lieu: + + Parleray-je des jouvenceaux... + Ayant tous canon trop plissé, + Rond de botte trop compassé, + Souliers trop longs, grègue trop large, + Chapeaux à trop petite marge...? + Parleray-je des damoiselles, + Aux très redoutables aisselles? etc. + +Et ailleurs (rondeau redoublé à mademoiselle Descart, recueil de 1648), +il dit: + + Le Mans seroit un séjour, bien hideux + Sans votre soeur, sans vous, sans votre frère. + +Mais ce ne sont là que des boutades; Scarron, à ses premiers voyages, +avoit mieux parlé du Mans. Du reste, c'étoit en effet une ville où il y +avoit alors du beau monde, et du monde civilisé: ainsi le gouverneur, M. +de Tresmes, le baron de Lavardin, lieutenant du roi, le baron des +Essarts, sénéchal, l'archidiacre Costar et Louis Pauquet, les Portail, +les Denisot, les Levayer, la famille des Tessé et des Beaumanoir, +l'évêque M. de Lavardin, mademoiselle de Hautefort, qui faisoit sans +doute, de temps à autre, des excursions au Mans, de son château sis dans +le Maine, etc. La préciosité s'étoit répandue au Mans et dans la +province, et, à en croire le Procès des pretieuses, de Somaize, c'étoit +un des pays où le langage quintessencié des ruelles avoit le plus pris +racine. V. Somaize, Bibl. elzev., t. 2, p. 59, 68, etc. On conçoit donc +qu'il pût y avoir beaucoup de filles accortes et spirituelles.] + +J'ai supprimé beaucoup d'aventures, qui nous arrivèrent pendant le cours +de nos amours (pour n'abuser pas de votre patience), comme les jalousies +que la du Lys conçut contre moi pour une demoiselle sa cousine germaine +qui l'etoit venue voir, et qui demeura trois mois dans la maison; la +même chose pour la fille de ce gentilhomme qui avoit amené ce galant que +je fis en aller, non plus que plusieurs querelles que j'eus à démêler, +et des combats en des rencontres de nuit, où je fus blessé par deux fois +au bras et à la cuisse. Je finis donc ici la digression, pour vous dire +que je partis pour Paris, où j'arrivai heureusement et où je demeurai +environ une année. Mais ne pouvant pas y subsister comme je faisois en +cette ville, tant à cause de la cherté des vivres[411] que pour avoir +fort diminué mes biens à la recherche de la du Lys, pour laquelle +j'avois fait de grandes dépenses, comme vous avez pu apprendre de ce que +je vous ai dit, je me mis en condition en qualité de secretaire d'un +secretaire de la chambre du roi[412], lequel avoit épousé la veuve d'un +autre secretaire aussi du roi. Je n'y eus pas demeuré huit jours que +cette dame usa avec moi d'une familiarité extraordinaire, à laquelle je +ne fis point pour lors de reflexion; mais elle continua si ouvertement +que quelques-uns des domestiques s'en aperçurent, comme vous allez voir. + +[Note 411: C'est peut-être une allusion à l'horrible famine qui, par +suite des guerres civiles et des troubles de la Fronde, désola Paris +entre 1649 et 1655. La cherté des vivres augmentoit dans une progression +si rapide que le setier de froment, fixé à 13 livres le 2 janvier 1649, +étoit à 30 le 9 et à 60 au commencement de mars. Malgré toutes les +précautions prises, la famine devint bientôt intolérable. En 1652, le +pain se vendoit 10 sous la livre; les pauvres mangeoient de la chair de +cheval, des boyaux de bêtes mortes, etc. V. Moreau, Bibliogr. des +Mazar., no 1408, le Franc bourg.--Rec. des relations contenant ce qui +s'est fait pour l'assistance des pauvres, de 1650 à 1654, etc.] + +[Note 412: On sait qu'on appeloit chambre du roi, ou simplement la +chambre, l'ensemble des officiers et des meubles de la maison royale.] + +Un jour qu'elle m'avoit donné une commission pour faire dans la ville, +elle me dit de prendre le carrosse, dans lequel je montai seul, et je +dis au cocher de me mener par le Marais du Temple, tandis que son mari +alloit par la ville à cheval, suivi d'un seul laquais: car elle lui +avoit persuadé qu'il feroit mieux ses affaires de la sorte que de +traîner un carrosse, qui est toujours embarrassant. Quand je fus dans +une longue rue où il n'y avoit que des portes cochères, et par +conséquent l'on n'y voyoit guère de monde, le cocher arrêta le carrosse +et en descendit. Je lui criai pourquoi il arrêtoit. Il s'approcha de la +portière et me pria de l'écouter, ce que je fis. Alors il me demanda si +je n'avois point pris garde au procédé de madame sur mon sujet; à quoi +je lui répondis que non, et qu'est-ce qu'il vouloit dire. Il me répondit +alors que je ne connoissois pas ma fortune, et, qu'il y avoit beaucoup +de personnes à Paris qui eussent bien voulu en avoir une semblable. Je +ne raisonnai guère avec lui; mais je lui commandai de remonter sur son +siége et me conduire à la rue Saint-Honoré. Je ne laissai pas de rêver +profondément à ce qu'il m'avoit dit, et quand je fus de retour à la +maison j'observai plus exactement les actions de cette dame, dont +quelques-unes me confirmèrent en la croyance de ce que m'avoit dit le +cocher. + +Un jour que j'avois acheté de la toile et de la dentelle pour des +collets que j'avois baillés à faire à ses filles de service, comme elles +y travailloient, elle leur demanda pour qui etoient ces collets. Elles +repondirent que c'etoit pour moi, et alors elle leur dit qu'elles les +achevassent, mais que pour la dentelle, elle la vouloit mettre. Un jour +qu'elle l'attachoit, j'entrai dans sa chambre, et elle me dit qu'elle +travailloit pour moi, dont je fus si confus que je ne fis que des +remerciemens de même. Mais un matin que j'ecrivois dans ma chambre, qui +n'etoit pas eloignée de la sienne, elle me fit appeler par un laquais, +et quand j'en approchai j'entendis qu'elle crioit furieusement contre sa +demoiselle suivante et contre sa femme de chambre; elle disait: «Ces +chiennes, ces vilaines, ne sçauroient rien faire adroit! Sortez de ma +chambre.» Comme elles en sortoient, j'y entrai, et elle continua à +declamer contre elles, et me dit de fermer la porte et de lui aider à +s'habiller; et aussitôt elle me dit de prendre sa chemise qui étoit sur +la toilette et de la lui donner, et à même temps elle depouilla celle +qu'elle avoit et s'exposa à ma vue toute nue, dont j'eus une si grande +honte que je lui dis que je ferois encore plus mal que ces filles, +qu'elle devoit faire revenir, à quoi elle fut obligée par l'arrivée de +son mari. Je ne doutai donc plus de son intention; mais comme j'etois +jeune et timide, j'apprehendai quelque sinistre accident: car, +quoiqu'elle fût dejà avancée en âge, elle avoit pourtant encore des +beaux restes; ce qui me fit resoudre à demander mon congé, ce que je fis +un soir après que l'on eut servi le souper. Alors, sans me rien +repondre, son mari se retira à sa chambre, et elle tourna sa chaise du +côté du feu, disant au maître d'hôtel de remporter la viande. Je +descendis pour souper avec lui. Comme nous etions à table, une sienne +nièce, âgée d'environ douze ans, descendit, et, s'adressant à moi, me +dit que madame sa tante l'envoyoit pour sçavoir si j'avois bien le +courage de souper, elle ne soupant point. Je ne me souviens pas bien de +ce que je lui repondis; mais je sçais bien que la dame se mit au lit et +qu'elle fut extremement malade. Le lendemain, de grand matin, elle me +fit appeler pour donner ordre d'avoir des medecins; comme j'approchai de +son lit, elle me donna la main et me dit ouvertement que j'etois la +cause de son mal, ce qui fit redoubler mon apprehension, en sorte que le +même jour je me mis dans des troupes qu'on faisoit à Paris pour le duc +de Mantoue[413], et je partis sans en rien dire à personne. Notre +capitaine ne vint pas avec nous, laissant la conduite de sa compagnie à +son lieutenant, qui etoit un franc voleur, aussi bien que les deux +sergens: car ils brûloient presque tous les logemens et nous faisoient +souffrir; aussi ils furent pris par le prevôt de Troye en Champagne, +lequel les y fit pendre[414], excepté l'un des sergens, qui se trouva +frère d'un des valets de chambre de monseigneur le duc d'Orleans, lequel +le sauva. Nous demeurâmes sans chef, et les soldats, d'un commun accord, +firent election de ma personne pour commander la compagnie, qui etoit +composée de quatre-vingts soldats. J'en pris la conduite avec autant +d'autorité que si j'en eusse eté le capitaine en chef. Je passai en +revue et tirai la montre[415], que je distribuai, aussi bien que les +armes, que je pris à Sainte-Reine en Bourgogne[416]. Enfin nous filâmes +jusqu'à Embrun, en Dauphiné, où notre capitaine nous vint trouver, dans +l'apprehension qu'il n'y avoit pas un soldat à sa compagnie. Mais quand +il apprit ce qui s'etoit passé, et que je lui en fis paroître +soixante-huit (car j'en avois perdu douze dans la marche) il me caressa +fort et me donna son drapeau et sa table. + +[Note 413: A qui les Espagnols et le duc de Savoie vouloient enlever +le duché de Montferrat]. + +[Note 414: Ces vols et ces abus étoient choses continuelles, dont se +rendoient fréquemment coupables les plus bas comme les plus hauts +officiers de l'armée. Ainsi le maréchal de Marillac fut mis en jugement +(1630) et exécuté à raison des malversations de ce genre «par lui +commises dans sa charge de général d'armée en Champagne.» Tallemant +raconte qu'un nommé du Bois, qui commandoit les chevau-légers du prince +de Conti, avoit énormément volé, également en Champagne, et qu'il fut +quitte pour rendre la moitié de ce qu'il avoit pris. (Historiette de +Sarrazin.) «Partout où les armées ont passé, écrit un peu plus tard +Vincent de Paul à l'évêque de Dax, elles y ont commis les sacriléges, +les vols et les impiétés que votre diocèse a soufferts; et non seulement +dans la Guienne et le Périgord, mais aussi en Saintonge, Poitou, +Bourgogne, Champagne et Picardie, et en beaucoup d'autres.» Les pillages +et dévastations des troupes produisoient des effets d'autant plus +terribles que la plupart de ces provinces, surtout la Picardie et la +Champagne, étoient alors dans une horrible misère.] + +[Note 415: Ce mot se dit de la solde qu'on paie aux soldats dans les +revues. (Dict. de Fur.).] + +[Note 416: Sainte-Reine ou Alise est un bourg, avec eaux minérales, +à une lieue de Flavigny.] + +L'armée, qui etoit la plus belle qui fût jamais sortie de France, eut le +mauvais succès que vous avez pu sçavoir; ce qui arriva par la mauvaise +intelligence des generaux[417]. Après son debris je m'arrêtai à +Grenoble, pour laisser passer la fureur des paysans de Bourgogne et de +Champagne, qui tuoient tous les fugitifs, et le massacre en fut si grand +que la peste se mit si furieusement dans ces deux provinces, qu'elle +s'epandit par tout le royaume[418]. Après que j'eus demeuré quelque +temps à Grenoble, où je fis de grandes connoissances, je resolus de me +retirer dans cette ville, ma patrie. Mais en passant par des lieux +ecartés du grand chemin, pour la raison que j'ai dite, j'arrivai à un +petit bourg appelé Saint-Patrice, où le fils puîné de la dame du lieu, +qui etoit veuve, faisoit une compagnie de fantassins pour le siége de +Montauban[419]. Je me mis avec lui, et il reconnut quelque chose sur mon +visage qui n'etoit pas rebutant. Après m'avoir demandé d'où j'etois, et +que je lui eus dit franchement la verité, il me pria de prendre le soin +de conduire un sien frère, jeune garçon, chevalier de Malte, auquel il +avoit donné son enseigne, ce que j'acceptai volontiers. Nous partîmes +pour aller à Noves, en Provence, qui etoit le lieu d'assemblée du +regiment, mais nous n'y eûmes pas demeuré trois jours que le maître +d'hôtel de ce capitaine le vola et s'enfuit. Il donna ordre qu'il fût +suivi, mais en vain; ce fut alors qu'il me pria de prendre les clefs de +ses coffres, que je ne gardai guères, car il fut deputé du corps du +regiment pour aller trouver le grand cardinal de Richelieu, lequel +conduisoit l'armée pour le siége de Montauban et autres villes rebelles +de Guyenne et Languedoc. Il me mena avec lui, et nous trouvâmes Son +Eminence dans la ville d'Albi; nous la suivîmes jusqu'à cette ville +rebelle, qui ne le fut plus à l'arrivée de ce grand homme, car elle se +rendit, comme vous avez pu sçavoir. Nous eûmes pendant ce voyage un +grand nombre d'aventures que je ne vous dis point, pour ne vous être pas +ennuyeux, ce que j'ai peut-être dejà trop eté.» + +[Note 417: Cette armée, qui étoit sous les ordres du marquis +d'Uxelles, fut complétement battue, malgré l'avantage du nombre, par les +troupes du duc de Savoie, à l'affaire de Saint-Pierre, dans le marquisat +de Saluces (1628). Sur la mauvaise intelligence qui régnoit entre les +chefs et les directeurs de l'entreprise, on peut voir, outre les +histoires spéciales, les Mémoires de l'abbé Marolles (édit. d'Amst., +1755, t. I, p. 146 et 7).] + +[Note 418: Les paysans étoient irrités des ravages qu'avoit faits +l'armée sur la route, des pillages des soldats, des concussions des +généraux. La peste dont il s'agit ici fut, en plusieurs endroits, +l'occasion d'un nouveau soulèvement contre les réformés, qu'on soupçonna +«de propager l'infection au moyen d'un onguent appliqué sur les portes +des maisons; on en avoit massacré plusieurs dans les rues, et les +magistrats eux-mêmes s'étoient vus forcés de faire exécuter +juridiquement quelques malheureux désignés par le cri général comme +engraisseurs de portes et infecteurs publics.» (Bazin, Histoire de +France sous Louis XIII.)] + +[Note 419: La principale place qui restât aux réformés en France, +après la prise de La Rochelle, et la dernière qui se soumit; ce ne fut +qu'en 1629 qu'elle se rendit définitivement.] + +Alors l'Etoile lui dit que ce seroit les priver d'un agreable +divertissement s'il ne continuoit jusqu'à la fin. Il poursuivit donc +ainsi: + +«Je fis des grandes connoissances dans la maison de cet illustre +cardinal, et principalement avec les pages, dont il y en avoit dix-huit +de Normandie, et qui me faisoient de grandes caresses, aussi bien que +les autres domestiques de sa maison. Quand la ville fut rendue, notre +regiment fut licencié, et nous nous en revînmes à Saint-Patrice. La dame +du lieu avoit un procès contre son fils aîné, et se preparoit pour aller +le poursuivre à Grenoble. Quand nous arrivâmes, je fus prié de +l'accompagner; à quoi j'eus un peu de repugnance, car je voulois me +retirer, comme je vous ai dit; mais je me laissai gagner, dont je ne me +repentis pas, car, quand nous fûmes arrivés à Grenoble, où je sollicitai +fortement le procès, le roi Louis treizième, de glorieuse memoire, y +passa pour aller en Italie[420], et j'eus l'honneur de voir à sa suite +les plus grands seigneurs de ce pays[421], et entre autres le gouverneur +de cette ville, lequel connoissoit fort M. de Saint-Patrice, auquel il +me recommanda, et, après m'avoir offert de l'argent, lui dit qui +j'etois, ce qui l'obligea à faire plus d'estime de moi qu'il n'avoit pas +fait, bien que je n'eusse pas sujet de me plaindre. Je vis encore cinq +jeunes hommes de cette ville qui etoient au regiment des gardes, trois +desquels etoient gentilshommes, et auxquels j'avois l'honneur +d'appartenir; je les traitai du mieux qu'il me fut possible, et à la +maison et au cabaret. Un jour que nous venions de déjeuner d'un logis du +faubourg de Saint-Laurent, qui est au delà du pont, nous nous arrêtâmes +dessus pour voir passer des bateaux, et alors un d'eux me dit qu'il +s'etonnoit fort que je ne leur demandasse point de nouvelles de la du +Lys. Je leur dis que je n'avois osé de peur de trop apprendre. Ils me +repartirent que j'avois bien fait, et que je devois l'oublier, +puisqu'elle ne m'avoit pas tenu parole. Je pensai mourir à cette +nouvelle; mais enfin il fallut tout sçavoir. Ils m'apprirent donc +qu'aussitôt que l'on eut appris mon depart pour l'Italie, qu'on l'avoit +mariée à un jeune homme qu'ils me nommèrent, et qui etoit celui de tous +ceux qui y pouvoient pretendre pour qui j'avois le plus d'aversion. +Alors j'eclatai, et dis contre elle tout ce que la colère me suggera. Je +l'appelai tigresse, felonne, perfide, traîtresse; qu'elle n'eût pas osé +se marier me sçachant si près, etant bien assurée que je la serois allé +poignarder avec son mari, jusques dedans son lit. Après, je sortis de ma +poche une bourse d'argent et de soie bleue, à petit point, qu'elle +m'avoit donnée, dans laquelle je conservois le bracelet et le ruban que +je lui avois gagné. Je mis une pierre dedans et la jetai avec violence +dans la rivière, en disant: «Ainsi se puisse effacer de ma memoire celle +à qui ont appartenu ces choses, de même qu'elles s'enfuiront au gré des +ondes!» Ces messieurs furent etonnés de mon procedé, et me protestèrent +qu'ils etoient bien marris de me l'avoir dit, mais qu'ils croyoient que +je l'eusse sçu d'ailleurs. Ils ajoutèrent, pour me consoler, qu'elle +avoit eté forcée à se marier, et qu'elle avoit bien fait paroître +l'aversion qu'elle avoit pour son mari: car elle n'avoit fait que +languir depuis son mariage, et etoit morte quelque temps après. Ce +discours redoubla mon deplaisir et me donna à même temps quelque espèce +de consolation. Je pris congé de ces messieurs et me retirai à la +maison, mais si changé que mademoiselle de Saint-Patrice, fille de cette +bonne dame, s'en aperçut. Elle me demanda ce que j'avois, à quoi je ne +repondis rien; mais elle me pressa si fort que je lui dis succinctement +mes aventures et la nouvelle que je venois d'apprendre. Elle fut touchée +de ma douleur, comme je le connus par les larmes qu'elle versa. Elle le +fit sçavoir à sa mère et à ses frères, qui me temoignèrent de participer +à mes deplaisirs, mais qu'il falloit se consoler et prendre patience. + +[Note 420: Il y passa en février 1629, pour diriger la guerre de la +succession de Mantoue et de Montferrat, légués par le dernier duc à un +prince françois, le duc de Nevers, et que les Espagnols, secondés des +Savoyards, ne vouloient pas céder.] + +[Note 421: Malgré les fatigues et la longueur du siége de La +Rochelle, un grand nombre de seigneurs avoient tenu à honneur +d'accompagner le roi dans cette nouvelle expédition: les maréchaux de +Bassompierre, de Schomberg, de Créqui; le chevalier de Valançay; les +ducs de Longueville et de La Trémouille; les comtes d'Harcourt, de +Soissons, de Moret; les marquis de La Meilleraye, de Brézé, de La +Valette, etc.] + +Le procès de la mère et du fils termina par un accord, et nous nous en +retournâmes. Ce fut alors que je commençai à penser à une retraite. La +maison où j'etois etoit assez puissante pour me faire trouver de bons +partis, et l'on m'en proposa plusieurs; mais je ne pus jamais me +resoudre au mariage. Je repris le premier dessein que j'avois eu +autrefois, de me rendre capucin, et j'en demandai l'habit; mais il y +survint tant d'obstacles, dont la deduction ne vous seroit qu'ennuyeuse, +que je cessai cette poursuite. + +En ce temps-là, le roi commanda l'arrière-ban de la noblesse du Dauphiné +pour aller à Casal[422]. M. de Saint-Patrice me pria de faire encore ce +voyage-là avec lui, ce que je ne pus honorablement refuser. Nous +partîmes, et nous y arrivâmes. + +[Note 422: Casal, ville du Montferrat, étoit occupée par les troupes +du marquis de Spinola, et la citadelle par les François, sous les ordres +du comte de Toiras. L'armée françoise marcha sur cette place, guidée par +les maréchaux de La Force, de Schomberg et de Marillac (1630). V. Bazin, +Hist. de Louis XIII, t. 3, p. 87 et suiv.] + +Vous sçavez ce qu'il en réussit. Le siége fut levé, la ville rendue et +la paix faite par l'entremise de Mazarin[423]. Ce fut le premier degré +par où il monta au cardinalat, et à cette prodigieuse fortune qu'il a +eue ensuite du gouvernement de la France. Nous nous en retournâmes à +Saint-Patrice, où je persistai toujours à me rendre religieux. Mais la +divine Providence en disposoit autrement. Un jour M. de Saint-Patrice me +dit, voyant ma resolution, qu'il me conseilloit de me faire prêtre +seculier; mais j'apprehendai de n'avoir pas assez de capacité, et il me +repartit qu'il y en avoit de moindres. Je m'y resolus, et je pris les +ordres sur un patrimoine, que madame sa mère me donna, de cent livres de +rente, qu'elle m'assigna sur le plus liquide de son revenu. Je dis ma +première messe dans l'eglise de la paroisse, et ladite dame en usa comme +si j'eusse été son propre enfant; car elle traita splendidement une +trentaine de prêtres qui s'y trouvèrent et plusieurs gentilshommes du +voisinage. J'etois dans une maison trop puissante pour manquer de +benefices; aussi six mois après j'eus un prieuré assez considerable, +avec deux autres petits benefices. Quelques années après j'eus un gros +prieuré et une fort bonne cure: car j'avois pris grande peine à etudier, +et je m'etois rendu jusqu'au point de monter en chaire avec succès, +devant les beaux auditoires et en presence même de prelats. Je menageai +mes revenus et amassai une notable somme d'argent, avec laquelle je me +retirai dans cette ville, où vous me voyez maintenant ravi du bonheur de +la connoissance d'une si charmante compagnie et d'avoir eté assez +heureux de lui rendre quelque petit service.» + +[Note 423: Mazarin étoit alors «un officier de guerre au service du +pape, que le nonce de Sa Sainteté avoit employé d'abord pour porter ses +paroles de médiation, et qui, un an durant, n'avoit cessé de courir d'un +camp à l'autre, accrédité partout comme courtier de propositions et +messager de réponses.» (Bazin, Hist. de France sous Louis XIII.) Au +moment où les deux armées alloient se heurter, on le vit sortir des +retranchements, agitant un mouchoir blanc au bout d'un bâton; il venoit +apporter au maréchal de Schomberg les conditions auxquelles les +Espagnols consentoient à quitter la ville.] + +L'Etoile prit la parole, disant: «Mais le plus grand que vous sçauriez +nous avoir jamais rendu...» Elle vouloit continuer, quand Ragotin se +leva pour dire qu'il vouloit faire une comedie de cette histoire, et +qu'il n'y auroit rien de plus beau que la decoration du theâtre: un beau +parc avec son grand bois et une rivière; pour le sujet, des amans, des +combats, et une première messe. Tout le monde se mit à rire, et +Roquebrune, qui le contrarioit toujours, lui dit: «Vous n'y entendez +rien; vous ne sçauriez mettre cette pièce dans les règles, d'autant +qu'il faudroit changer la scène et demeurer trois ou quatre ans dessus.» +Alors le prieur leur dit: «Messieurs, ne disputez point pour ce sujet, +j'y ai donné ordre il y a longtemps. Vous savez que M. du Hardi n'a +jamais observé cette rigide règle des vingt-quatre heures, non plus que +quelques-uns de nos poètes modernes, comme l'auteur de +Saint-Eustache[424], etc.; et M. Corneille ne s'y seroit pas attaché, +sans la censure que M. Scudery voulut faire du Cid[425]: aussi tous les +honnêtes gens appellent ces manquements de belles fautes. J'en ai donc +composé une comedie que j'ai intitulée: La Fidélité conservée après +l'esperance perdue; et depuis j'ai pris pour devise un arbre depouillé +de sa parure verte[426], et où il ne reste que quelques feuilles mortes +(qui est la raison pourquoi j'ai ajouté cette couleur à la bleue), avec +un petit chien barbet au pied et ces paroles pour âme de la devise: +«Privé d'espoir, je suis fidèle.» Cette pièce roule les theâtres il y a +fort longtemps.--Le titre en est aussi à propos que vos couleurs et +votre devise, dit l'Etoile, car votre maîtresse vous à trompé, et vous +lui avez toujours gardé la fidelité, n'en ayant point voulu epouser +d'autre.» + +[Note 424: Probablement Baro, qui fit, vers 1639, une tragédie de +Saint Eustache, imprimée seulement en 1659. Il dit lui-même, dans son +avertissement: «Cher lecteur, je ne te donne pas ce poème comme une +pièce de théâtre où toutes les règles soient observées, le sujet ne s'y +pouvant accommoder.» Desfontaines fit aussi un Martyre de saint Eustache +(1642), qui n'est pas plus régulier que la pièce de Baro. V. la note 1 +de la page 211, 1er vol.] + +[Note 425: Les premières pièces de Corneille, sauf quelques-unes, +telles que Clitandre et La Suivante, sont fort peu dans les règles, +comme il l'avoue lui-même dans ses examens, et violent surtout celle des +vingt-quatre heures. Pour Mélite, il doit s'être passé, dit-il, huit ou +quinze jours entre le 1er et le second acte, et autant entre le 2e et le +3e. La Veuve se prolonge pendant cinq jours consécutifs. L'Illusion +comique a l'unité de lieu, mais non celle de temps, etc. Quant au Cid, +Scudéry ne lui reprocha pas précisément, dans ses Observations, d'avoir +enfreint cette règle, comme on pourroit le comprendre d'après la phrase +de notre auteur, mais d'avoir enfermé «plusieurs années dans ses +vingt-quatre heures», en accumulant, contre toute vraisemblance et tout +naturel, les accidents de l'action, pour les faire tenir dans les bornes +légales.] + +[Note 426: Personne n'ignore que la couleur verte est le symbole de +l'espérance. C'etoit la nuance préférée des amants. «Il n'y a aucune +couleur qui leur (aux galants) soit si propre que le vert, témoin la +façon de parler proverbiale, qui dit: Un vert galant.» (Le jeu du gal.)] + +La conversation finit par l'arrivée de M. de Verville et de M. de la +Garouffière. Et je finis aussi ce chapitre, qui, sans doute, a eté bien +ennuyeux, tant pour sa longueur que pour son sujet. + + + + +CHAPITRE XIV. + +Retour de Verville, accompagné de M. de la Garouffière; mariage des +comediens et comediennes, et autres aventures de Ragotin. + +Tous ceux de la troupe furent etonnés de voir M. de la Garouffière; pour +Verville, il etoit attendu avec impatience, principalement de ceux et +celles qui se devoient marier. Ils lui demandèrent quels bons +affaires[427] il avoit en cette ville, et il leur repondit qu'il n'en +avoit aucuns, mais que, M. de Verville lui ayant communiqué quelque +chose d'importance, il avoit eté ravi de trouver une occasion si +favorable pour les revoir encore une fois, et leur offrit la +continuation de ses services. Verville lui fit signe qu'il n'en falloit +parler qu'en secret, et, pour lui en rompre les discours, il lui +presenta le prieur de Saint-Louis, avec lequel il avoit fait grande +amitié, lui disant que c'etoit un fort galant homme. Alors l'Etoile leur +dit qu'il venoit d'achever une histoire aussi agreable que l'on en pût +ouïr. Ces deux messieurs témoignèrent avoir du regret de n'être venus +plus tôt pour avoir eu la satisfaction de l'entendre. Alors Verville +passa dans une autre chambre, où le Destin le suivit, et, après y avoir +demeuré quelques momens, ils appelèrent l'Etoile et Angelique, et +ensuite Leandre et la Caverne, que M. de la Garouffière suivit. Quand +ils furent assemblés, Verville leur dit qu'etant à Rennes il avoit +communiqué au sieur de la Garouffière le dessein qu'ils avoient fait de +se marier, et qu'il devoit repasser par Alençon pour être de la noce, et +qu'il avoit temoigné vouloir être de la partie. Il en fût très +humblement remercié, et on lui temoigna de même l'obligation qu'on lui +avoit d'avoir voulu prendre cette peine. «Mais à propos, dit M. de +Verville, il faudroit faire monter cet honnête homme qui est en bas»; ce +que l'on fit. Quand il fut entré, la Caverne le regarda fixement, et la +force du sang fit un si merveilleux effet en elle qu'elle s'attendrit et +pleura sans en sçavoir la cause. On lui demanda si elle connoissoit cet +homme-là, et elle repondit qu'elle ne croyoit pas de l'avoir jamais vu. +On lui dit de le regarder avec attention, ce qu'elle fit, et pour lors +elle trouva sur son visage tant de traits du sien qu'elle s'ecria: +«Seroit-ce point mon frère?» Alors il s'approcha d'elle et l'embrassa, +l'assurant que c'etoit lui-même, que le malheur avoit eloigné si +longtemps de sa presence. Il salua sa nièce et tous ceux de la +compagnie, et assista à la conference secrète, où il fut conclu que l'on +celebreroit les deux mariages, sçavoir: du Destin avec l'Etoile et de +Leandre avec Angelique. Toute la difficulté consistoit à sçavoir quel +prêtre les epouseroit; alors le prieur de Saint-Louis (que l'on avoit +aussi appelé à la conference) leur dit qu'il se chargeoit de cela et +qu'il en parleroit aux curés des deux paroisses de la ville et à celui +du faubourg de Montfort; que, s'ils en faisoient quelque difficulté, il +retourneroit à Sées et qu'il en obtiendroit la permission du seigneur +evêque; que, s'il ne vouloit pas la lui accorder, il iroit trouver +monseigneur l'evêque du Mans, de qui il avoit l'honneur d'être connu, +d'autant que sa petite eglise etoit de sa juridiction, et qu'il ne +croyoit pas d'en être refusé. Il fut donc prié de prendre ce soin-là. +Cependant l'on fit secretement venir un notaire et l'on passa les +contrats de mariage. Je ne vous en dis point les clauses (car cette +particularité n'est pas venue à ma connoissance), oui bien qu'ils se +marièrent. MM. de Verville, de la Garouffière et de Saint-Louis furent +les temoins. Ce dernier alla parler aux curés, mais aucun d'eux ne +voulut les epouser, alleguant beaucoup de raisons que le prieur ne put +surmonter, parce qu'il n'en etoit peut-être pas capable, ce qui le fit +resoudre d'aller à Sées. Il prit le cheval de Leandre et un de ses +laquais, et alla trouver le seigneur evêque, lequel repugna un peu lui +accorder sa requête; mais le prieur lui remontra que ces gens-là +n'etoient veritablement de nulle paroisse, car ils etoient aujourd'hui +dans un lieu et demain dans un autre; que pourtant l'on ne pouvoit pas +les mettre au rang des vagabonds et gens sans aveu (qui etoit la plus +forte raison sur laquelle les curés avoient fondé leur refus), car ils +avoient bonne permission du roi et avoient leur menage, et par +consequent etoient censés sujets des evêques dans le diocèse desquels +ils se trouvoient lors de leur residence en quelque ville; que ceux pour +qui il demandoit la dispense etoient dans celle d'Alençon, où il avoit +juridiction, tant sur eux que sur les autres habitans, et que partant il +les pouvoit dispenser, comme il l'en supplioit très humblement, parce +que d'ailleurs ils etoient fort honnêtes gens. L'evêque donna les mains +et pouvoir au prieur de les epouser en quelle eglise qu'il voudroit; il +vouloit appeler son secretaire pour faire la dispense en forme, mais le +prieur lui dit qu'un mot de sa main suffisoit, ce que le bon seigneur +fit aussi agreablement qu'il lui donna à souper. + +[Note 427: Affaire étoit quelquefois du masculin alors. Dans le Rôle +des présentations faites aux grands jours de l'éloquence françoise, de +Sorel, nous lisons: «S'est presenté un novice en poésie, requérant... +qu'il plaise à la compagnie déclarer quel genre sont les mots navire et +affaire.»] + +Le lendemain il s'en retourna à Alençon, où il trouva les fiancés qui +preparoient tout ce qui etoit necessaire pour les noces. Les autres +comediens (qui n'avoient point eté du secret) ne sçavoient que penser de +tant d'appareil, et Ragotin en etoit le plus en peine. Ce qui les +obligeoit à tenir la chose ainsi secrète n'etoit que ce que vous avez +appris du Destin: car, pour Leandre et Angelique, cela etoit connu de +tous, et aussi la crainte de ne réussir pas à la dispense. Mais, quand +ils en furent assurés, l'on rendit la chose publique, et l'on recita les +contrats de mariage devant tous, et l'on prit jour pour epouser. Ce fut +un furieux coup de foudre pour le pauvre Ragotin, auquel la Rancune dit +tout bas: «Ne vous l'avois-je pas bien dit? Je m'en etois toujours +defié.» Le pauvre petit homme entra en la plus profonde melancolie que +l'on puisse imaginer, laquelle le precipita dans un furieux desespoir, +comme vous apprendrez au dernier chapitre de ce roman. Il devint si +troublé que, passant devant la grande eglise de Notre-Dame un jour de +fête que l'on carillonnoit, il tomba dans l'erreur de la plupart des +gens du vulgaire, qui croient que les cloches disent tout ce qu'ils +s'imaginent. Il s'arrêta pour les ecouter, et il se persuada facilement +qu'elles disoient: + + Ragotin, ce matin, + A bu tant de pots de vin, + Qu'il branle, qu'il branle. + +Il entra en une si furieuse colère contre le campanier qu'il cria tout +haut: «Tu as menti! je n'ai pas bu aujourd'hui extraordinairement! Je ne +me serois pas fâché si tu leur faisois dire: + + Le mutin de Destin + A ravi à Ragotin + L'Etoile, l'Etoile[428], +*/ +car j'aurois eu la consolation de voir les choses inanimées temoigner +avoir du ressentiment de ma douleur; mais de m'appeler ivrogne! ha! tu +la payeras!» Et aussitôt il enfonça son chapeau, et entra dans l'eglise +par une des portes où il y a un degré en vis par lequel il monta à +l'orgue. Quand il vit que cette montée n'alloit pas au clocher, il la +suivit jusqu'au plus haut, où il trouva une porte fort basse, par +laquelle il entra, et suivit sous le toit des chapelles, sous lequel il +faut que ceux qui y passent se baissent; mais lui y trouva un plancher +fort elevé. Il chemina jusqu'au bout, où il trouva une porte qui va au +clocher, où il monta. Quand il fut au lieu où les cloches sont pendues, +il trouva le campanier qui carillonnoit toujours, et qui ne regardoit +point derrière lui. Alors il se mit à lui crier des injures, l'appelant +insolent, impertinent, sot, brutal, maroufle, etc.; mais le bruit des +cloches l'empêchoit de l'entendre. Ragotin s'imagina qu'il le meprisoit, +ce qui le fit impatienter et s'approcher de lui, et à même temps lui +baillier un grand coup de poing sur le dos. Le campanier, se sentant +frappé, se tourna, et, voyant Ragotin, lui dit: «Hé! petit escargot! qui +diable t'a mené ici pour me frapper?» Ragotin se mit en devoir de lui en +dire le sujet et de lui faire ses plaintes; mais le campanier, qui +n'entendoit point de raillerie, sans le vouloir ecouter, le prit par un +bras, et à même temps lui bailla un coup de pied au cul, qui le fit +culbuter le long d'un petit degré de bois jusques sur le plancher d'où +l'on sonne les cloches à branle. Il tomba si rudement, la tête la +première, qu'il donna du visage contre une des boîtes par où l'on passe +les cordes, et se mit tout en sang. Il pesta comme un petit demon, et +descendit promptement; il passa au travers de l'eglise, d'où il alla +trouver le lieutenant criminel pour se plaindre à lui de l'excès que le +campanier avoit commis en sa personne. Ce magistrat, le voyant ainsi +sanglant, crut facilement ce qu'il disoit; mais après en avoir appris le +sujet, il ne put s'empêcher de rire, et connut bien que le petit homme +avoit le cerveau mal timbré. Pourtant, pour le contenter, il lui dit +qu'il feroit justice et envoya un laquais dire au campanier qu'il le +vînt trouver. Quand il fut venu, il lui demanda pourquoi il faisoit +injurier cet honnête homme par ses cloches? A quoi il lui repondit qu'il +ne le connoissoit point et qu'il carillonoit à son ordinaire: + + Orléans, Beaugenci, + Notre-Dame de Cleri, + Vendôme, Vendôme; + +mais qu'ayant eté frappé de lui et injurié, il l'avoit poussé, et +qu'ayant rencontré le haut de l'escalier, il en etoit tombé. Le +lieutenant criminel lui dit: «Une autre fois soyez plus avisé», et à +Ragotin: «Soyez plus sage et ne croyez pas votre imagination touchant le +son des cloches.» Ragotin s'en retourna à la maison, où il ne se vanta +pas de son accident. Mais les comediens, voyant son visage ecorché en +trois ou quatre endroits, lui en demandèrent la raison, ce qu'il ne +voulut pas dire; mais ils l'apprirent par la voix commune, car cette +disgrâce avoit eclaté, et dont ils rirent bien fort, aussi bien que MM. +de Verville et de La Garouffière. + +[Note 428: Ce passage semble un ressouvenir de Rabelais et des +paroles que les cloches de Varennes prononcent aux oreilles de Panurge: +«Marie-toy, marie-toy; marie, marie; si tu te maries, maries, maries, +très bien t'en trouveras, veras, veras.» (Pantag., III, 26.) On raconte +semblable chose de Withington, qui entendit les cloches lui prédire +qu'il seroit maire de Londres.] + +A propos de la chanson des cloches, M. Ed. Fournier veut bien nous +communiquer la note suivante, extraite d'un grand travail qu'il prépare +sur nos airs et chansons populaires: + +«Cette chanson, que les cloches chantent seules aujourd'hui, est une +chanson historique. Elle date du temps où Charles VII n'avoit pour tout +royaume qu'un petit coin de la France. On n'en connoît qu'un seul +couplet, encore fut-on longtemps à n'en savoir que les derniers mots. +C'est Brazier qui le retrouva. Le voici, tel qu'il le donne dans sa +notice sur les sociétés chantantes, qui se trouve à la fin de son +Histoire des petits théâtres de Paris, 1838, in-12, t. 2, p. 192: + + Mes amis, que reste-t-il + A ce dauphin si gentil? + Orléans, Beaugency, + Notre-Dame de Cléry, + Vendôme, Vendôme. + +«Mon ami Adolphe Duchalais, qui s'occupoit d'une histoire de Beaugency, +sa ville natale, ayant eu connoissance de ce couplet, alla voir Brazier +pour savoir où il l'avoit trouvé. «Je le tiens de ma nourrice, qui étoit +de votre pays, lui répondit le chansonnier; elle me l'a tant chanté, en +me berçant, que je ne l'ai jamais oublié.» Duchalais n'eut plus de cesse +qu'il n'eût consulté toutes les paysannes des environs de Beaugency, et +il en découvrit enfin qui savoient le fameux couplet. M. Philipon de la +Madeleine avoit fait la même trouvaille; aussi, parlant de la détresse +de Charles VII dans son livre de l'Orléanois, p. 213, il cite la chanson +en note, en l'accompagnant de ces lignes: «Le souvenir de ses malheurs +et de l'affection du peuple se retrouve dans ce couplet, avec lequel nos +paysannes des hameaux de Villemarceaux et de Cravant bercent et +endorment leurs enfants.» L'air est resté; c'est, comme vous savez, +celui du Carillon de Vendôme.» + +Le jour des epousailles des comediennes etant venu, le prieur de +Saint-Louis leur dit qu'il avoit fait choix de son eglise pour les +epouser. Ils y allèrent à petit bruit, et il benit les mariages après +avoir fait une très belle exhortation aux mariés, lesquels se retirèrent +à leur logis, où ils dînèrent. Après quoi l'on demanda à quoi l'on +passeroit le temps jusqu'au souper. La comedie, les ballets et les bals +leur etoient si ordinaires, que l'on trouva bon de faire le recit de +quelque histoire. Verville dit qu'il n'en sçavoit point. Si Ragotin +n'eût pas eté dans sa noire melancolie, il se fût sans doute offert à en +debiter quelqu'une; mais il etoit muet. L'on dit à la Rancune de +raconter celle du poète Roquebrune, puisqu'il l'avoit promis quand +l'occasion s'en presenteroit, et qu'il n'en pourroit jamais trouver de +plus belle, la compagnie etant beaucoup plus illustre que quand il la +vouloit commencer. Mais il repondit qu'il avoit quelque chose dans +l'esprit qui le troubloit, et que, quand il l'auroit assez libre, qu'il +ne vouloit pas rendre ce mauvais office au poète de faire son eloge, +dans lequel il faudroit comprendre sa maison, et qu'il etoit trop de ses +amis pour debiter une juste satire. Roquebrune pensa troubler la fête, +mais le respect qu'il eut pour les etrangers qui etoient dans la +compagnie calma tout cet orage. En suite de quoi M. de la Garouffière +dit qu'il sçavoit beaucoup d'aventures dont il avoit eté temoin +oculaire. On le pria d'en faire le recit; ce qu'il fit, comme vous +verrez au chapitre suivant. + + + + +CHAPITRE XV. + +Histoire des deux jalouses. + +Les divisions qui mirent la maîtresse ville du monde au rang des plus +malheureuses furent une semence qui s'epandit partout l'univers, et en +un temps où les hommes ne doivent avoir qu'une âme, comme au berceau de +l'eglise, puisqu'ils avoient l'honneur d'être les membres de ce sacré +corps. Mais elles ne laissèrent pas d'eclore celles des Guelfes et des +Gibelins, et, quelques années après, celles des Capelets et des +Montesches. Ces divisions, qui ne devoient point sortir de l'Italie, où +elles avoient eu leur origine, ne laissèrent pas de se dilater par tout +le monde, et notre France n'en a pas eté exempte; et il semble même que +c'est dans son sein où la pomme de discorde a plus fait eclater ses +funestes effets; ce qu'elle fait encore à present, car il n'y a ville, +bourg ni village où il n'y ait divers partis, d'où il arrive tous les +jours de sinistres accidens. Mon père, qui etoit conseiller au Parlement +de Rennes, et qui m'avoit destiné pour être, comme je suis, son +successeur, me mit au collége pour m'en rendre capable; mais, comme +j'etois dans ma patrie, il s'aperçut que je ne profitois pas, ce qui le +fit resoudre à m'envoyer à La Flèche (où est, comme vous sçavez, le plus +fameux college que les Jesuites aient dans ce royaume de France). Ce fut +dans cette petite ville-là où arriva ce que je vous vais apprendre, et +au même temps que j'y faisois mes etudes. + +Il y avoit deux gentilshommes, qui etoient les plus qualifiés de la +ville, dejà avancés en âge, sans être pourtant mariés, comme il arrive +souvent aux personnes de condition, ce que l'on dit en proverbe: «Entre +qui nous veut et que nous ne voulons pas, nous demeurons sans nous +marier.» A la fin tous deux se marièrent. L'un, qu'on appeloit M. de +Fons-Blanche, prit une fille de Châteaudun, laquelle etoit de fort +petite noblesse, mais fort riche. L'autre, qu'on appeloit M. du Lac, +epousa une demoiselle de la ville de Chartres, qui n'etoit pas riche, +mais qui etoit très belle, et d'une si illustre maison qu'elle +appartenoit à des ducs et pairs et à des marechaux de France. Ces deux +gentilshommes, qui pouvoient partager la ville, furent toujours de fort +bonne intelligence; mais elle ne dura guère après leurs mariages: car +leurs deux femmes commencèrent à se regarder d'un oeil jaloux, l'une se +tenant fière de son extraction et l'autre de ses grands biens. Madame de +Fons-Blanche n'etoit pas belle de visage; mais elle avoit grand'mine, +bonne grâce et etoit fort propre; elle avoit beaucoup d'esprit et etoit +fort obligeante. Madame du Lac etoit très belle, comme j'ai dit, mais +sans grâce; elle avoit de l'esprit infiniment, mais si mal tourné que +c'etoit une artificieuse et dangereuse personne. Ces deux dames etoient +de l'humeur de la plupart des femmes de ce temps, qui ne croiroient pas +être du grand monde si elles n'avoient chacune une douzaine de +galans[429]; aussi elles faisoient tous leurs efforts et employoient +tous leurs soins pour faire des conquêtes, à quoi la du Lac reussissoit +beaucoup mieux que la Fons-Blanche: car elle tenoit sous son empire +toute la jeunesse de la ville et du voisinage; s'entend des personnes +très qualifiées, car elle n'en souffroit point d'autres. Mais cette +affectation causa des murmures sourds, qui eclatèrent enfin ouvertement +en medisance, sans que pour cela elle discontinuât de sa manière d'agir; +au contraire, il semble que ce lui fût un sujet pour prendre plus de +soin à faire des nouveaux galans. La Fons-Blanche n'etoit pas du tout si +soigneuse d'en avertir, et elle en avoit pourtant quelques-uns qu'elle +retenoit avec adresse, entre lesquels etoit un jeune gentilhomme très +bien fait, dont l'esprit correspondoit au sien, et qui etoit un des +braves du temps. Celui-là en etoit le plus favori: aussi son assiduité +causa des soupçons, et la medisance eclata hautement. + +[Note 429: Ce n'est pas là une exagération aussi grande qu'on +pourroit croire. Pour s'en convaincre, il suffit d'ouvrir Tallemant des +Réaux, les Mémoires du chevalier de Grammont, et surtout l'Histoire +amoureuse des Gaules, de Bussy-Rabutin.] + +Ce fut là la source de la rupture entre ces deux dames: car auparavant +elles se visitoient civilement, mais, comme j'ai dit, toujours avec une +jalouse envie. La du Lac commença à medire de la Fons-Blanche, fit epier +ses actions et fit mille pieces artificieuses pour la perdre de +reputation, notamment sur le sujet de ce gentilhomme, que l'on appeloit +M. du Val-Rocher; ce qui vint aux oreilles de la Fons-Blanche, qui ne +demeura pas muette: car elle disoit par raillerie que, si elle avoit des +galans, ce n'etoit pas par douzaines comme la du Lac, qui faisoit +toujours de nouvelles impostures. L'autre, en se defendant, lui bailloit +le change, si bien qu'elles vivoient comme deux demons. Quelques +personnes charitables essayèrent à les mettre d'accord; mais ce fut +inutilement, car elles ne les purent jamais obliger à se voir. La du +Lac, qui ne pensoit à autre chose qu'à causer du deplaisir à la +Fons-Blanche, crut que le plus sensible qu'elle pourroit lui faire +ressentir, ce seroit de lui ôter le plus favori de ses galans, ce du +Val-Rocher. Elle fit dire à M. de Fons-Blanche, par des gens qui lui +etoient affidés, que quand il etoit hors de sa maison (ce qui arrivoit +souvent, car il etoit continuellement à la chasse ou en visite chez des +gentilshommes voisins de la ville), que le du Val-Rocher couchoit avec +sa femme, et que des gens dignes de foi l'avoient vu sortir de son lit, +où elle etoit. M. de Fons-Blanche, qui n'en avoit jamais eu aucun +soupçon, fit quelque réflexion à ce discours, et ensuite fit connoître à +sa femme qu'elle l'obligeroit si elle faisoit cesser les visites du +Val-Rocher. Elle repliqua tant de choses et le paya de si fortes raisons +qu'il ne s'y opiniâtra pas, la laissant dans la liberté d'agir comme +auparavant. La du Lac, voyant que cette invention n'avoit pas eu l'effet +qu'elle desiroit, trouva moyen de parler à du Val-Rocher. Elle etoit +belle et accorte, qui sont deux fortes machines pour gagner la +forteresse d'un coeur le mieux muni; aussi, encore qu'il eût de grands +attachemens à la Fons-Blanche, la du Lac rompit tous ces liens et lui +donna des chaînes bien plus fortes; ce qui causa une sensible douleur à +la Fons-Blanche (surtout quand elle apprit que du Val-Rocher parloit +d'elle en des termes fort insolens), laquelle augmenta par la mort de +son mari, qui arriva quelques mois après. Elle en porta le deuil fort +austerement; mais la jalousie la surmonta et fut la plus forte. Il n'y +avoit que quinze jours que l'on avoit enterré son mari qu'elle pratiqua +une entrevue secrète avec du Val-Rocher. Je n'ai pas sçu quel fut leur +entretien, mais l'evenement le fit assez connoître, car une douzaine de +jours après leur mariage fut publié, quoi qu'ils l'eussent contracté +fort secretement, et ainsi dans moins d'un mois elle eut deux maris, +l'un qui mourut en l'espace de ce temps-là, et l'autre vivant. Voilà, ce +me semble, le plus violent effet de jalousie qu'on puisse imaginer, car +elle oublia la bienséance du veuvage et ne se soucia pas de tous les +insolens discours que du Val-Rocher avoit faits d'elle à la persuasion +de la du Lac; ce qui justifie assez ce que l'on dit, qu'une femme +hasarde tout quand il s'agit de se venger, mais vous le verrez encore +mieux par ce que je vous vais dire. La du Lac pensa enrager quand elle +apprit cette nouvelle, mais elle dissimula son ressentiment tant qu'elle +put, et qu'elle fut pourtant sur le point de faire eclater, ayant fait +dessein de le faire assassiner en un voyage qu'il devoit faire en +Bretagne; dont il fut averti par des personnes à qui elle s'en etoit +decouverte, ce qui l'obligea à se bien precautionner. D'ailleurs elle +considera que ce seroit mettre ses plus chers amis en grand hasard, ce +qui la fit penser à un moyen le plus etrange que la jalousie puisse +susciter, qui fut de brouiller son mari avec du Val-Rocher par ses +pernicieux artifices. Aussi ils se querellèrent furieusement plusieurs +fois, et en furent jusqu'au point de se battre en duel, à quoi la du Lac +poussa son mari (qui n'etoit pas des plus adroits du monde), jugeant +bien qu'il ne dureroit guère à du Val-Rocher, lequel, comme j'ai dit, +etoit un des braves du temps, se figurant qu'après la mort de son mari +elle le pourroit encore ôter à la Fons-Blanche, de laquelle elle se +pourroit facilement defaire ou par poison ou par le mauvais traitement +qu'elle lui feroit donner. Mais il en arriva tout autrement qu'elle +n'avoit projeté: car du Val-Rocher, se fiant en son adresse, meprisa du +Lac (qui au commencement se tenoit sur la defensive), ne croyant pas +qu'il osât lui porter; et ainsi il se negligeoit, en sorte que du Lac, +le voyant un peu hors de garde, lui porta si justement qu'il lui mit son +epée au travers du corps et le laissa sans vie, et s'en alla à sa +maison, où il trouva sa femme, à laquelle il raconta l'action, dont elle +fut bien etonnée et marrie tout ensemble de cet evenement si inopiné. Il +s'enfuit secretement et s'en alla dans la maison d'un des parens de sa +femme, lesquels, comme j'ai dit, etoient des grands et puissants +seigneurs, qui travaillèrent à obtenir sa grâce du roi. La Fons-Blanche +fut fort etonnée quand on lui annonça la mort de son mari, et qu'on lui +dit qu'il ne falloit pas s'amuser à verser d'inutiles larmes, mais qu'il +falloit le faire enterrer secretement, pour eviter que la justice n'y +mît pas la main, ce qui fut fait; et ainsi elle fut veuve en moins de +six semaines. + +Cependant du Lac eut sa grâce, qui fut enterinée au Parlement de Paris, +nonobstant toutes les oppositions de la veuve du mort, qui vouloit faire +passer l'action pour un assassinat; ce qui la fit resoudre à la plus +étrange resolution qui puisse jamais entrer dans l'esprit d'une femme +irritée. Elle s'arma d'un poignard, et, passant une fois par devant du +Lac, qui se promenoit à la place avec quelques-uns de ses amis, elle +l'attaqua si furieusement et si inopinement qu'elle lui ôta le moyen de +se mettre en defense, et lui donna à même temps deux coups de poignard +dans le corps, dont il mourut trois jours après. Sa femme la fit +poursuivre et mettre en prison. On lui fit son procès, et la plupart des +juges opinèrent à la mort, à quoi elle fut condamnée. Mais l'execution +en fut retardée, car elle declara qu'elle étoit grosse, et, ce qui est à +remarquer, c'est qu'elle ne sçavoit duquel de ses deux maris. Elle +demeura donc prisonnière. Mais, comme c'etoit une personne fort +delicate, l'air renfermé et puant de la Conciergerie, avec les autres +incommodités que l'on y souffre, lui causèrent une maladie et sa +delivrance avant le terme, et ensuite sa mort; neanmoins le fruit eut +baptême, et après avoir vecu quelques heures il mourut aussi. La du Lac +fut touchée de Dieu; elle rentra en soi-même, fit reflexion sur tant de +sinistres accidens dont elle etoit cause, mit ordre aux affaires de sa +maison, et entra dans un monastère de religieuses reformées de l'ordre +de Saint-Benoît, au lieu d'Almenesche[430], au diocèse de Sées. Elle +voulut s'éloigner de sa patrie pour vivre avec plus de quietude et faire +plus facilement penitence de tant de maux qu'elle avoit causés. Elle est +encore dans ce monastère, où elle vit dans une grande austerité, si elle +n'est morte depuis quelques mois. + +[Note 430: Bourg à 2 lieues S.-E. d'Argentan.] + +Les comediens et comediennes ecoutoient encore, quoique M. de la +Garouffière ne dît plus mot, quand Roquebrune s'avanca pour dire à son +ordinaire que c'etoit là un beau sujet pour un poème grave, et qu'il en +vouloit composer une excellente tragedie, qu'il mettroit facilement dans +les règles d'un poème dramatique. L'on ne repondit pas à sa proposition; +mais tous admirèrent le caprice des femmes quand elles sont frappées de +jalousie, et comme elles se portent aux dernières extrémités. Ensuite de +quoi l'on discuta si c'etoit une passion; mais les sçavans conclurent +que c'etoit la destruction de la plus belle de toutes les passions, qui +est l'amour. Il y avoit encore beaucoup de temps jusqu'au souper, et +tous trouvèrent bon d'aller faire une promenade dans le parc, où etant +ils s'assirent sur l'herbe. Lors le Destin dit qu'il n'y avoit rien de +plus agreable que le recit des histoires. Leandre (qui n'avoit point +entré dans la belle conversation[431] depuis qu'il etoit dans la troupe, +y ayant toujours paru en qualité de valet) prit la parole, disant que, +puisque l'on avoit fini par le caprice des femmes, si la compagnie +agréoit, qu'il feroit le recit de ceux d'une fille qui ne demeuroit pas +loin d'une de ses maisons. Il en fut prié de tous, et, après avoir +toussé cinq ou six fois, il debuta comme vous allez voir. + +[Note 431: C'est-à-dire dans la conversation raffinée, subtile et +galante. C'étoient là des façons de parler mises à la mode par l'hôtel +Rambouillet, et dont nous avons déjà vu plusieurs traces dans cet +ouvrage, par exemple l'illustre troupe, la bonne cabale, etc.] + + + + +CHAPITRE XVI. + +Histoire de la capricieuse amante. + +Il y avoit dans une petite ville de Bretagne qu'on appelle Vitré un +vieux gentilhomme, lequel avoit longtemps demeuré marié avec une très +vertueuse demoiselle sans avoir des enfans. Entre plusieurs domestiques +qui le servoient étoient un maître d'hôtel et une gouvernante, par les +mains desquels passoit tout le revenu de la maison. Ces deux +personnages, qui faisoient comme font la plupart des valets et servantes +(c'est-à-dire l'amour), se promirent mariage et tirèrent si bien chacun +de son côté que le bon vieux gentilhomme et sa femme moururent fort +incommodés, et les deux domestiques vecurent fort riches et mariés. +Quelques années après il arriva une si mauvaise affaire à ce maître +d'hôtel qu'il fut obligé de s'enfuir, et, pour être en assurance, +d'entrer dans une compagnie de cavalerie et de laisser sa femme seule et +sans enfans, laquelle ayant attendu environ deux ans sans avoir aucune +de ses nouvelles, elle fit courir le bruit de sa mort et en porta le +deuil. Quand il fut un peu passé, elle fut recherchée en mariage de +plusieurs personnes, entre lesquels se presenta un riche marchand, +lequel l'epousa, et au bout de l'année elle accoucha d'une fille, +laquelle pouvoit avoir quatre ans quand le premier mari de sa mère +arriva à la maison. De vous dire quels furent les plus etonnés des deux +maris ou de la femme, c'est ce que l'on ne peut sçavoir; mais, comme la +mauvaise affaire du premier subsistoit toujours, ce qui l'obligeoit à se +tenir caché, et d'ailleurs voyant une fille de l'autre mari, il se +contenta de quelque somme d'argent qu'on lui donna, et ceda librement sa +femme au second mari, sans lui donner aucun trouble. Il est vrai qu'il +venoit de temps en temps et toujours fort secretement querir de quoi +subsister, ce qu'on ne lui refusoit point. + +Cependant la fille (que l'on appeloit Marguerite) se faisoit grande, et +avoit plus de bonne grâce que de beauté, et de l'esprit assez pour une +personne de sa condition. Mais, comme vous sçavez que le bien est depuis +longtemps ce que l'on considere le plus en fait de mariage, elle ne +manquoit pas de galans, entre lesquels etoit le fils d'un riche +marchand, qui ne vivoit pas comme tel, mais en demi-gentilhomme, car il +frequentoit les plus honorables compagnies, où il ne manquoit pas de +trouver sa Marguerite, qui y etoit reçue à cause de sa richesse. Ce +jeune homme (que l'on appeloit le sieur de Saint-Germain) avoit bonne +mine, et tant de coeur qu'il etoit souvent employé en des duels, qui en +ce temps-là etoient fort frequents[432]. Il dansoit de bonne grâce, et +jouoit dans les grandes compagnies, et etoit toujours bien vêtu. Dans +tant de rencontres qu'il eut avec cette fille, il ne manqua pas à lui +offrir ses services et à lui temoigner sa passion et le desir qu'il +avoit de la rechercher en mariage; à quoi elle ne repugna point, et même +lui permit de la voir chez elle; ce qu'il fit avec l'agrement de son +père et de sa mère, qui favorisoient sa recherche de tout leur pouvoir. +Mais, au temps qu'il se disposoit pour la leur demander en mariage, il +ne le voulut pas faire sans son consentement, croyant qu'elle n'y +apporteroit aucun obstacle; mais il fut fort etonné quand elle le rebuta +si furieusement de parole et d'action qu'il s'en alla le plus confus +homme du monde. + +[Note 432: Cette histoire, comme on peut le voir à l'une des pages +suivantes, se passe à l'époque du siége de La Rochelle, c'est-à-dire en +1627. A cette époque, les duels, en effet, étoient des plus fréquents, +et souvent pour des motifs tout aussi futiles que celui qui est +mentionné plus loin; on se battoit pour un oui, pour un non, pour rien +du tout. Il y avoit encore de ces raffinés d'honneur qui avoient surtout +fleuri sous le règne de Henri IV, «gens, dit d'Aubigné, qui se vattent +pour un clin d'uil, si on ne les salue que par acquit, pour une fredur, +si le manteau d'un autre touche le lur, si on crache à quatre pieds +d'ux..., sur un rapport, vien qu'il se troube faux.» (Le Bar. de Fæn., +éd. Jannet, I, 9.) Cela étoit devenu une affaire de mode et de bon ton, +tellement que les laquais même, dit Sauval, se portoient sur le pré. On +sait avec quelle rigueur Richelieu fut obligé de sévir contre ce cruel +et frénétique divertissement, et comment il punit Bouteville de lui +avoir désobéi. La fureur des duels étoit telle, d'après Savaron, qu'en +vingt ans huit mille lettres de grâce avoient été octroyées à des gens +qui avoient tué leurs adversaires en champ-clos (Traité contre les +duels, 1612). «Un gentilhomme, dit Sorel, n'estoit point prisé s'il ne +s'estoit battu en duel.» (Franc., VII.) Et quelques pages plus loin il +revient encore sur cet engouement des combats singuliers. Louis XIV +lui-même avoit eu velléité d'envoyer un cartel à l'empereur Léopold. +(Lettres de Pellisson.) V. aussi ce que dit de la même manie le cavalier +Marin dans sa Lettre sur les moeurs parisiennes. C'étoit un dernier +reste des usages de la chevalerie, entretenu par l'habitude des guerres +civiles.] + +Il laissa passer quelques jours sans la voir, croyant de pouvoir +etouffer cette passion; mais elle avoit pris de trop profondes racines, +ce qui l'obligea à retourner la voir. Il ne fut pas plutôt entré dans la +maison qu'elle en sortit et alla se mettre en une compagnie de filles du +voisinage, où il la suivit, après avoir fait des plaintes au père et à +la mère du mauvais traitement que lui faisoit leur fille, sans lui en +avoir donné aucun sujet; de quoi ils temoignèrent être marris, et lui +promirent de la rendre plus sociable. Mais comme elle etoit fille +unique, ils n'osèrent lui contredire, ni la presser sur cette +matière-là, se contentant de lui remontrer doucement le tort qu'elle +avoit de traiter ce jeune homme avec tant de rigueur, après avoir +temoigné de l'aimer. A tout cela elle ne repondoit rien, et continuoit +dans sa mauvaise humeur: car, quand il vouloit approcher d'elle, elle +changeoit de place; et il la suivoit, mais elle le fuyoit toujours, en +sorte qu'un jour il fut obligé, pour l'arrêter, de la prendre par la +manche de son corps de jupe, dont elle cria, lui disant qu'il avoit +froissé ses bouts de manche, et que s'il y retournoit, qu'elle lui +donneroit un soufflet, et qu'il feroit beaucoup mieux de la laisser. +Enfin, tant plus il s'empressoit pour l'accoster, plus elle faisoit de +diligence pour le fuir; et quand on alloit à la promenade, elle aimoit +mieux aller seule que de lui donner la main. Si elle etoit dans un bal +et qu'il la voulût prendre pour la faire danser, elle lui faisoit +affront, disant qu'elle se trouvoit mal, et à même temps elle dansoit +avec un autre. Elle en vint jusqu'à lui susciter des querelles, et elle +fut cause que par quatre fois il se porta sur le pré, d'où il sortit +toujours glorieusement, ce qui la faisoit enrager, au moins en +apparence. Tous ces mauvais traitemens n'etoient que jeter de l'huile +sur la braise, car il en etoit toujours plus transporté et ne relâchoit +point du tout de ses visites. Un jour il crut que sa perseverance +l'avoit un peu adoucie, car elle se laissa approcher de lui et ecouta +attentivement les plaintes qu'il lui fit de son injuste procedé, en +telles ou semblables paroles: «Pourquoi fuyez-vous celui qui ne sçauroit +vivre sans vous? Si je n'ai pas assez de merite pour être souffert de +vous, au moins considerez l'excès de mon amour et la patience que j'ai à +endurer toutes les indignités dont vous usez envers moi, qui ne respire +qu'à vous faire paroître à quel point je suis à vous.--Eh bien! lui +repondit-elle, vous ne me le sçauriez mieux persuader qu'en vous +eloignant de moi; et, parceque vous ne le pourriez pas faire si vous +demeuriez en cette ville, s'il est vrai, comme vous dites, que j'aie +quelque pouvoir sur vous, je vous ordonne de prendre parti dans les +troupes qu'on lève; quand vous aurez fait quelques campagnes, peut-être +me trouverez-vous plus flexible à vos desirs. Ce peu d'esperance que je +vous donne vous y doit obliger; sinon, perdez-la tout à fait.» Alors +elle tira une bague de son doigt, la lui presenta en lui disant: «Gardez +cette bague, qui vous fera souvenir de moi, et je vous defends de me +venir dire adieu; en un mot ne me voyez plus.» Elle souffrit qu'il la +saluât d'un baiser, et le laissa, passant dans une autre chambre, dont +elle ferma la porte. + +Ce miserable amant prit congé du père et de la mère, qui ne purent +contenir leurs larmes et qui l'assurèrent de lui être toujours +favorables pour ce qu'il souhaitoit. Le lendemain il se mit dans une +compagnie de cavalerie qu'on levoit pour le siége de La Rochelle. Comme +elle lui avoit defendu de la plus voir, il n'osa pas l'entreprendre; +mais, la nuit devant le jour de son depart, il lui donna des serenades, +à la fin desquelles il chanta cette complainte, qu'il accorda aux +tristes et doux accens de son luth, en cette sorte: + + Iris, maîtresse inexorable, + Sans amour et sans amitié, + Helas! n'auras-tu point pitié + D'un si fidèle amant que tu rends miserable? + + Seras-tu toujours inflexible? + Ton coeur sera-t-il de rocher? + Ne le pourrai-je point toucher? + Ne sera-t-il jamais à mon amour sensible? + + Je t'obéis, fille cruelle; + Je te dis le dernier adieu; + Jamais, dedans ce triste lieu, + Tu ne verras de moi que mon coeur trop fidèle. + + Lorsque mon corps sera sans ame, + Quelque mien ami l'ouvrira, + Et mon coeur il en sortira + Pour t'en faire un present où tu verras ma flamme. + +Cette capricieuse fille s'etoit levée et avoit ouvert le volet d'une +fenêtre, n'ayant laissé que la vitre, au travers de laquelle elle se fit +ouïr, faisant un si grand eclat de rire que cela acheva de desesperer le +pauvre Saint-Germain, lequel voulut dire quelque chose; mais elle +referma le volet en disant tout haut: «Tenez votre promesse pour votre +profit»; ce qui l'obligea à se retirer. Il partit quelques jours après +avec la compagnie, qui se rendit au camp de La Rochelle, là où, comme +vous avez pu sçavoir, le siége fut fort opiniâtre, le roi à l'attaquer +et les assiegés à se defendre. Mais enfin il fallut se rendre à la +discretion d'un monarque auquel les vents et les elemens rendoient +obeissance. + +Après que la ville fut rendue, on licencia plusieurs troupes, du nombre +desquelles fut la compagnie où etoit Saint-Germain, lequel s'en retourna +à Vitré, où il ne fut pas plutôt qu'il alla voir sa rigoureuse +Marguerite, laquelle souffrit d'en être saluée; mais ce ne fut que pour +lui dire que son retour etoit bien prompt, et qu'elle n'etoit pas encore +disposée à le souffrir, et qu'elle le prioit de ne la point voir. Il lui +repondit ces tristes paroles: «Il faut avouer que vous êtes une +dangereuse personne, et que vous ne desirez que la mort du plus fidèle +amant qui soit au monde: car vous m'avez par quatre fois procuré des +moyens d'eprouver sa rigueur, quoique glorieusement, mais qui eût +pourtant eté pour moi très funeste. Je la suis allé chercher là où des +plus malheureux que moi l'ont fatalement trouvée, sans que je l'aie +jamais pu rencontrer; mais, puisque vous la desirez avec tant d'ardeur, +je la chercherai en tant de lieux qu'à la fin elle sera obligée de me +satisfaire pour vous contenter; mais peut-être ne pourrez-vous pas vous +empêcher de vous repentir de me l'avoir causée, car elle sera d'un genre +si etrange que vous en serez touchée de pitié. Adieu donc, la plus +cruelle qui soit dans l'univers.» Il se leva et la vouloit laisser, +quand elle l'arrêta pour lui dire qu'elle ne souhaitoit du tout point sa +mort, et que, si elle lui avoit procuré des combats, ce n'avoit eté que +pour avoir des preuves certaines de sa valeur, et afin qu'il fût plus +digne de la posseder; mais qu'elle n'etoit pas encore en etat de +souffrir sa recherche; que peut-être le temps la pourroit adoucir. Et +elle le laissa sans lui en dire davantage. Ce peu d'esperance l'obligea +à user d'un moyen qui pensa tout gâter, qui fut de lui donner de la +jalousie. Il raisonnoit en lui-même que, puisqu'elle avoit encore +quelque bonne volonté pour lui, elle ne manqueroit pas d'en prendre s'il +lui en donnoit le sujet. Il avoit un camarade qui avoit une maîtresse +dont il etoit autant cheri que lui etoit maltraité de la sienne. Il le +pria de souffrir qu'il accostât cette bonne maîtresse, et que lui +pratiquât la sienne pour voir quelle mine elle tiendroit. Son camarade +ne voulut pas lui accorder sans en avoir averti sa maîtresse, laquelle y +consentit. La première conversation qu'ils eurent ensemble (car ces deux +filles n'etoient guère l'une sans l'autre), ces deux amans firent +echange: car Saint-Germain approcha de la maîtresse de son camarade, +lequel accosta cette fière Marguerite, laquelle le souffrit fort +agréablement. Mais, quand elle vit que les autres rioient, elle +s'imagina que ce changement etoit concerté, de quoi elle entra en de si +furieux transports qu'elle dit tout ce qu'une amante irritée peut dire +en cas pareil. Elle fut outrée à tel point qu'elle laissa la compagnie +en versant beaucoup de larmes; ce qui fit que cette obligeante maîtresse +alla auprès d'elle et lui remontra le tort qu'elle avoit d'en user de la +sorte; qu'elle ne pouvoit esperer plus de bonheur que la recherche d'un +si honnête homme et si passionné pour elle, et que sa politique etoit +tout à fait extraordinaire et inusitée entre des amans; qu'elle pouvoit +bien voir de quelle manière elle en usoit avec le sien; qu'elle +apprehendoit si fort de le desobliger qu'elle ne lui avoit jamais donné +aucun sujet de se rebuter. Tout cela ne fit aucun effet sur l'esprit de +cette bizarre Marguerite, ce qui jeta le malheureux Saint-Germain dans +un si furieux desespoir qu'il ne chercha depuis que des occasions de +faire paroître à cette cruelle la violence de son amour par quelque +sinistre mort, comme il la pensa trouver: car, un soir que lui et sept +de ses camarades sortoient d'un cabaret ayant tous l'epée au côté, ils +firent rencontre de quatre gentilshommes dont il y en avoit un qui etoit +capitaine de cavalerie, lesquels leur voulurent disputer le haut du pavé +dans une rue etroite où ils passoient; mais ils furent contraints de +ceder, en disant que leur nombre seroit bientôt egal, et du même pas +allèrent prendre quatre ou cinq autres gentilshommes, lesquels se mirent +à chercher ceux qui les avoient fait quitter le haut du pavé, et qu'ils +rencontrèrent dans la Grande-Rue. Comme Saint-Germain s'etoit le plus +avancé dans la dispute, il avoit eté remarqué par ce capitaine à son +chapeau bordé d'argent, qui brilloit dans l'obscurité; aussi, dès qu'il +l'eut remarqué, il s'adressa à lui en lui donnant un coup de coutelas +sur la tête qui lui coupa son chapeau et une partie du crâne. Ils +crurent qu'il etoit mort et qu'ils etoient assez vengés, ce qui les fit +retirer, et les compagnons de Saint-Germain songèrent moins à aller +après ces braves qu'à le relever. Il etoit sans pouls et sans mouvement, +ce qui les obligea à l'emporter à sa maison, où il fut visité par les +chirurgiens, qui lui trouvèrent encore de la vie. Ils le pansèrent, +remirent le crâne et mirent le premier appareil. + +La première dispute avoit causé de la rumeur dans le voisinage; mais ce +coup fatal y en apporta bien davantage. Tous les voisins se levèrent, et +chacun en parloit diversement, mais tous concluoient que Saint-Germain +etoit mort. Le bruit en alla jusques à la maison de cette cruelle +Marguerite, laquelle se leva aussitôt du lit et s'en alla en deshabillé +chez son galant, qu'elle trouva en l'etat où je viens de vous le +representer. Quand elle vit la mort peinte sur son visage, elle tomba +evanouie, en telle sorte que l'on eut peine à la faire revenir. Quand +elle fut remise, tous ceux du voisinage l'accusèrent de ce desastre, et +lui representèrent que, si elle l'eût souffert auprès d'elle, elle +auroit evité cet accident. Alors elle se mit à arracher ses cheveux et à +faire des actions d'une personne touchée de douleur. Ensuite elle le +servit avec une telle assiduité (tout le temps qu'il fut hors de +connoissance) qu'elle ne se depouilla ni coucha pendant ce temps-là, et +ne permit pas à ses propres soeurs de lui rendre aucun service. Quand il +commença à connoître, l'on jugea que sa presence lui seroit plus +prejudiciable qu'utile, pour les raisons que vous pouvez entendre. Enfin +il guerit, et, quand il fut en parfaite convalescence, on le maria avec +sa Marguerite, au grand contentement des parens, et beaucoup plus des +mariés. + +Après que Leandre eut fini son histoire, ils retournèrent à la ville, où +etant ils soupèrent, et, après avoir un peu veillé, l'on coucha les +epousés. + +Ces mariages avoient eté faits à petit bruit, ce qui fut cause qu'ils +n'eurent point de visites ce jour-là, ni le lendemain; mais deux jours +après ils en furent tellement accablés qu'ils avoient peine à trouver +quelques momens de relâche pour etudier leurs rôles: car tout le beau +monde les vint feliciter, et durant huit jours ils reçurent des visites. +Après la fête passée, ils continuèrent leur exercice avec plus de +quietude, excepté Ragotin, lequel se precipita dans l'abîme du +desespoir, comme vous allez voir dans ce dernier chapitre. + + + + +CHAPITRE XVII. + +Desespoir de Ragotin et fin du Roman comique. + +La Rancune, se voyant hors d'esperance de reussir en l'amour qu'il +portoit à l'Etoile, aussi bien que Ragotin, se leva de bonne heure et +alla trouver le petit homme, qu'il trouva aussi levé et qui ecrivoit, +lequel lui dit qu'il faisoit sa propre epitaphe. «Eh quoi! dit la +Rancune, l'on n'en fait que pour les morts, et vous êtes encore en vie! +Et ce que je trouve le plus etrange, c'est que vous-même la +faites!--Oui, dit Ragotin, et je vous la veux faire voir.» + +Il ouvrit le papier, qu'il avoit plié, et lui fit lire ces vers: + + Ci gît le pauvre Ragotin, + Lequel fut amoureux d'une très belle Etoile + Que lui enleva le Destin, + Ce qui lui fit faire promptement voile + En l'autre monde, où il sera + Autant de temps qu'il durera. + Pour elle il fit la comedie + Qu'il achève aujourd'hui par la fin de sa vie. + +«Voilà qui est magnifique, dit la Rancune, mais vous n'aurez pas la +satisfaction de la voir dessus votre sepulture: car l'on dit que les +morts ne voient ni n'entendent rien.--Ha! dit Ragotin, que vous êtes en +partie cause de mon desastre! car vous me donniez toujours de grandes +esperances de flechir cette belle, et vous sçaviez bien tout le secret.» +Alors la Rancune lui jura serieusement qu'il n'en sçavoit rien +positivement, mais qu'il s'en doutoit, comme il lui avoit dit, quand il +lui conseilloit d'etouffer cette passion, lui remontrant que c'etoit la +plus fière fille du monde. «Et il semble (ajouta-t-il) que la profession +qu'elle fait doive licencier les femmes et les filles de cet orgueil, +qui est ordinaire à celles d'autres condition. Mais il faut avouer qu'en +toutes les caravanes de comediens l'on n'en trouvera point une si +retenue et qui ait tant de vertu; et elle a mis Angelique à ce pli-là, +car de son naturel elle a une autre pente, et son enjouement le temoigne +assez. Mais enfin il faut que je vous decouvre une chose que je vous ai +tenue cachée jusqu'à present: c'est que j'etois aussi amoureux d'elle +que vous, et je ne sçais qui seroit l'homme qui, après l'avoir pratiquée +comme j'ai fait, s'en seroit pu empêcher. Mais, comme je me vois hors +d'esperance aussi bien que vous, je suis resolu de quitter la troupe, +d'autant qu'on y a reçu le frère de la Caverne. C'est un homme qui ne +sçauroit faire d'autres personnages que ceux que je représente, et ainsi +l'on me congediera sans doute; mais je ne veux pas attendre cela, je les +veux prevenir et m'en aller à Rennes trouver la troupe qui y est, où je +serai assurement reçu, puisqu'il y manque un acteur.» Alors Ragotin lui +dit: «Puisque vous etiez frappé d'un même trait, vous n'aviez garde de +parler pour moi à l'Etoile.» Mais la Rancune jura comme un demon qu'il +etoit homme d'honneur et qu'il n'avoit pas laissé de lui en faire des +ouvertures; mais, comme il lui avoit dejà dit, elle n'avoit jamais voulu +ecouter. «Eh bien! dit Ragotin, vous avez resolu de quitter la troupe, +et moi aussi. Mais je veux bien faire un plus grand abandonnement, car +je veux quitter tout à fait le monde.» La Rancune ne fit point de +reflexion sur son epitaphe, qu'il lui avoit baillée; il crut seulement +qu'il avoit fait resolution d'entrer dans un couvent, ce qui fut cause +qu'il ne prit point garde à lui, ni n'en avertit personne que le poète, +auquel il en bailla une copie. + +Quand Ragotin fut seul, il songea au moyen qu'il pourroit tenir pour +sortir du monde. Il prit un pistolet, qu'il chargea, et y mit deux +balles pour s'en donner dans la tête; mais il jugea que cela feroit trop +de bruit. Ensuite il mit la pointe de son épée contre sa poitrine, dont +la piqûre lui fit mal, ce qui l'empêcha de l'enfoncer. Enfin il +descendit à l'ecurie cependant que les valets dejeunoient. Il prit des +cordes qui etoient attachées au bât d'un cheval de voiture et en +accommoda une au râtelier et la mit autour de son cou; mais, quand il +voulut se laisser aller, il n'en eut pas le courage et attendit que +quelqu'un entrât. Il y arriva un cavalier etranger, et alors il se +laissa aller, tenant toujours un pied sur le bord de la crèche. +Pourtant, s'il y fût demeuré long-temps, il se seroit enfin etranglé. Le +valet d'etable, qui etoit descendu pour prendre le cheval du cavalier, +voyant Ragotin ainsi pendu, le crut mort, et cria si fort que tous ceux +du logis descendirent. On lui ôta la corde du cou et on le fit revenir, +ce qui fut assez facile. On lui demanda quel sujet il avoit de prendre +une si etrange resolution; mais il ne le voulut pas dire. Alors la +Rancune tira à part mademoiselle de l'Etoile (que je pourrois appeler +mademoiselle du Destin, mais, etant si près de la fin de ce roman, je ne +suis point d'avis de lui changer de nom), à laquelle il decouvrit tout +le mystère, de quoi elle fut fort etonnée. Mais elle le fut bien +davantage quand ce mechant homme fut assez temeraire pour lui dire qu'il +etoit aux mêmes termes, mais qu'il ne prenoit pas une si sanglante +resolution, se contentant de demander son congé. A tout cela elle ne +repondit pas une parole, et le laissa. + +Quelque peu de temps après, Ragotin declara à la troupe le dessein qu'il +avoit d'accompagner le lendemain M. de Verville et de se retirer au +Mans. Cette circonstance fit que tous y consentirent; ce qu'ils +n'eussent pas fait s'il eût voulu s'en aller seul, attendu ce qui etoit +arrivé. Ils partirent le lendemain de bon matin, après que monsieur de +Verville eut fait mille protestations de continuation d'amitié aux +comediens et comediennes, et principalement au Destin, qu'il embrassa, +lui temoignant la joie qu'il avoit de voir l'accomplissement de ses +desirs. Ragotin fit un grand discours en forme de compliment, mais si +confus que je ne le mets point ici. Quand ils furent au point de partir, +Verville demanda si les chevaux avoient bu; le valet d'etable repondit +qu'il etoit trop matin, et qu'ils les pourroient faire boire en passant +la rivière. Ils montèrent à cheval après avoir pris congé de M. de la +Garouffière, lequel s'etoit aussi disposé à partir, et qui fut +civilement remercié par les nouveaux mariés de la peine qu'il s'etoit +donnée de venir de si loin pour honorer leurs noces de sa presence. +Après cent protestations de services reciproques, il monta à cheval, et +la Rancune le suivit, lequel, nonobstant son insensibilité, ne put pas +empêcher le cours de ses larmes, qui attirèrent celles du Destin, se +ressouvenant (nonobstant le naturel farouche de la Rancune) des services +qu'il lui avoit rendus, et principalement à Paris sur le Pont-Neuf, +lorsqu'il y fut attaqué et volé par la Rappinière. Quand Verville et +Ragotin eurent passé les ponts, ils descendirent à la rivière pour faire +boire leurs chevaux; Ragotin s'avança par un endroit où il y avoit une +rive taillée, où son cheval broncha si rudement, que le petit bout +d'homme perdit les etriers et sauta par dessus la tête du cheval dans la +rivière, qui etoit fort profonde en cet endroit-là. Il ne sçavoit pas +nager, et, quand il l'auroit sçu, l'embarras de sa carabine, de son epée +et de son manteau l'auroient fait demeurer au fond, comme il fit. Un des +valets de Verville etoit allé prendre le cheval de Ragotin, qui etoit +sorti de l'eau, et un autre se depouilla promptement et se jeta dans la +rivière au lieu où il etoit tombé; mais il le trouva mort. L'on appela +du monde, et on le sortit. Cependant Verville envoya avertir les +comediens de ce malheur, et à même temps son cheval. Tous y accoururent, +et, après avoir plaint son sort, ils le firent enterrer dans le +cimetière d'une chapelle de sainte Catherine, qui n'est guère eloignée +de la rivière. + +Cet evenement funeste verifie bien le proverbe commun: Qui a pendre n'a +pas noyer. Ragotin n'avoit pas le premier, puisqu'il ne put s'etrangler; +mais il avoit le second, puisqu'il fut effectivement noyé. + +Ainsi finit ce petit bout d'avocat comique, dont les aventures, +disgrâces, accidens, et la funeste mort, seront dans la memoire des +habitans du Mans et d'Alençon, aussi bien que les faits heroïques de +ceux qui composoient cette illustre troupe. Roquebrune, voyant le corps +mort de Ragotin, dit qu'il falloit changer deux vers à son epitaphe, +dont la Rancune lui avoit baillé une copie, comme je vous ai dejà dit, +et qu'il falloit la mettre comme il s'ensuit: + + Ci gît le pauvre Ragotin, + Lequel fut amoureux d'une très belle Etoile + Que lui enleva le Destin, + Ce qui lui fit faire promptement voile + En l'autre monde sans bateau; + Pourtant il y alla par eau. + Pour elle il fit la comedie + Qu'il achève aujourd'hui par la fin de sa vie. + +Les comediens et comediennes s'en retournèrent à leur logis, et +continuèrent leur exercice avec l'admiration ordinaire. + +FIN DU TOME SECOND. + + + + + + TABLE DES MATIÈRES +du +ROMAN COMIQUE + + TOME Ier. + + INTRODUCTION.--Du roman comique, satirique et bourgeois, au XVIIe + siècle, et en particulier du Roman comique de Scarron. + + PREMIÈRE PARTIE. + + Au coadjuteur, c'est tout dire. + Au lecteur scandalisé des fautes d'impression qui sont dans mon + livre. + + CHAPITRE Ier.--Une troupe de comediens arrive dans la ville du + Mans. + + CHAP. II.--Quel homme etoit le sieur de la Rappinière. + + CHAP. III.--Le déplorable sucées qu'eut la comédie. + + CHAP. IV.--Dans lequel on continue à parler du sieur la Rappinière, + et de ce qui arriva la nuit en sa maison. + + CHAP. V.--Qui ne contient pas grand'chose. + + CHAP. VI.--L'aventure du pot de chambre; la mauvaise nuit que la + Rancune donna à l'hôtellerie; l'arrivée d'une partie de la troupe; + mort de Doguin, et autres choses mémorables. + + CHAP. VII.--L'aventure des brancards. + + CHAP. VIII.--Dans lequel on verra plusieurs choses necessaires à + savoir pour l'intelligence du présent livre. + + CHAP. IX.--Histoire de l'amante invisible. + + CHAP. X.--Comment Ragotin eut un coup de busc sur les doigts. + + CHAP. XI.--Qui contient ce que vous verrez si vous prenez la peine + de le lire. + + CHAP. XII.--Combat de nuit. + + CHAP. XIII.--Plus long que le precedent. Histoire de Destin et de + mademoiselle de l'Etoile. + + CHAP. XIV.--Enlevement du curé de Domfront. + + CHAP. XV.--Arrivée d'un operateur dans l'hôtellerie; suite de + l'histoire de Destin et de l'Etoile; serenade. + + CHAP. XVI.--L'ouverture du theâtre, et autres choses qui ne sont + pas de moindre consequence. + + CHAP. XVII.--Le mauvais succès qu'eut la civilité de Ragotin. + + CHAP. XVIII.--Suite dé l'histoire de Destin et de l'Etoile. + + CHAP. XIX.--Quelques reflexions qui ne sont pas hors de propos; + nouvelle disgrâce de Ragotin, et autres choses, que vous lirez + s'il vous plaît. + + CHAP. XX.--Le plus court du present livre. Suite du trebuchement de + Ragotin, et quelque chose de semblable qui arriva à Roquebrune. + + CHAP. XXI.--Qui peut-être ne sera pas trouvé fort divertissant. + + CHAP. XXII.--A trompeur trompeur et demi. + + CHAP. XXIII.--Malheur imprevu qui fut cause qu'on ne joua point la + comédie. + + SECONDE PARTIE. + + CHAP. Ier.--Qui ne sert que d'introduction aux autres. + + CHAP. II.--Des bottes. + + CHAP. III.--L'histoire de la Caverne. + + CHAP. IV.--Le Destin trouve Leandre. + + CHAP. V.--Histoire de Leandre. + + CHAP. VI.--Combat à coups de poings; mort de l'hôte, et autres + choses memorables. + + CHAP. VII.--Terreur panique de Ragotin, suivie de disgrâces; + aventure du corps mort; orage de coups de poings, et autres + accidens surprenans dignes d'avoir place en cette véritable + histoire. + + CHAP. VIII.--Ce qui arriva du pied de Ragotin. + + CHAP. IX.--Autre disgrâce de Ragotin. + + CHAP. X.--Comment madame Bouvillon ne put resister à une tentation + et eut une bosse au front. + + CHAP. XI.--Des moins divertissans du présent volume. + + CHAP. XII.--Qui divertira peut-être aussi peu que le precedent. + + CHAP. XIII.--Mechante action du sieur de la Rappinière. + + TOME II. + + CHAP. XIV.--Le juge de sa propre cause. + + CHAP. XV.--Effronterie du sieur de la Rappinière. + + CHAP. XVI.--Disgrâce de Ragotin. + + CHAP. XVII.--Ce qui se passa entre le petit Ragotin et le grand + Baguenodière. + + CHAP. XVIII.--Qui n'a pas besoin de titre. + + CHAP. XIX.--Les deux frères rivaux. + + CHAP. XX--De quelle façon le sommeil de Ragotin fut interrompu. + + TROISIÈME PARTIE. + + CHAP. Ier.--Qui fait l'ouverture de cette troisième partie. + + CHAP. II.--Où vous verrez le dessein de Ragotin. + + CHAP. III.--Dessein de Leandre, harangue et reception de Ragotin à + la troupe comique. + + CHAP. IV.--Départ de Leandre et de la troupe comique pour aller à + Alençon; disgrâce de Ragotin. + + CHAP. V.--Ce qui arriva aux comédiens entre Vivain et Alençon; + autre disgrâce de Ragotin. + + CHAP. VI.--Mort de Saldagne. + + CHAP. VII.--Suite de l'histoire de la Caverne. + + CHAP. VIII.--Fin de l'histoire de la Caverne. + + CHAP. IX.--La Rancune desabuse Ragotin sur le sujet de l'Etoile, et + l'arrivée d'un carrosse plein de noblesse, et autres aventures de + Ragotin. + + CHAP. X.--Histoire du prieur de Saint-Louis et l'arrivée de M. de + Verville. + + CHAP. XI.--Resolution des mariages du Destin avec l'Etoile et de + Leandre avec Angelique. + + CHAP. XII.--Ce qui arriva au voyage de la Fresnaye; autre disgrâce + de Ragotin. + + CHAP. XIII.--Suite et fin de l'histoire du prieur de Saint-Louis. + + CHAP. XIV.--Retour de Verville, accompagné de M. de la Garouffière; + mariage des comédiens et comédiennes; autre disgrâce de Ragotin. + + CHAP. XV.--Histoire des deux jalouses. + + CHAP. XVI.--Histoire de l'amante capricieuse. + + CHAP. XVII.--Désespoir de Ragotin et fin du Roman comique. + + + FIN DE LA TABLE. + + + + + CATALOGUE + DE LA + BIBLIOTHÈQUE + ELZEVIRIENNE + Et des autres ouvrages + DU FONDS DE P. JANNET + + A PARIS + Chez P. Jannet, Libraire + Rue de Richelieu, 15 + + Juin 1857 + + TABLE DES MATIÈRES. + + Avertissement. + Théologie. + Morale. + Beaux-Arts. + Belles-Lettres: + I Linguistique. + II Poésie. + III Théâtre. + IV Romans. + V Contes et Nouvelles. + VI Facéties. + VII Polygraphes et Mélanges. + Histoire: + I Voyages. + II Histoire de France (Collection générale de Chroniques et + Mémoires). + III Histoire étrangère. + Ouvrages de différents formats. + La Propriété littéraire et artistique, Courrier de la librairie. + Manuel de l'amateur d'estampes. + Recueil de Maurepas. + La Muse historique de Loret. + Library of old authors. + +Tous les volumes de la Bibliothèque elzevirienne se vendent reliés en +percaline, non rognés et non coupés, sans augmentation de prix. + +Il a été tiré de chaque volume quelques exemplaires sur papier fort, qui +se vendent le double du prix des exemplaires ordinaires. + + + +AVERTISSEMENT (Août 1856). + +Au mois de septembre 1852, je fis imprimer un prospectus dans lequel je +disais: + +«Pour un très grand nombre de personnes--et de personnes instruites--la +littérature française se compose des ouvrages d'une vingtaine d'auteurs +du XVIIe siècle et du XVIIIe; la poésie française commence avec Boileau, +le théâtre avec Corneille, le roman avec Le Sage. Tout ce qui est +antérieur est dédaigné comme produit d'une époque barbare..... + +«En fixant ainsi au milieu du dix-septième siècle l'origine de notre +littérature, on supprime précisément ce qu'elle a de spontané, de +vraiment national. A partir de cette époque, en effet, nos écrivains, +familiarisés avec les lettres grecques et latines, ne songent plus qu'à +imiter les modèles d'Athènes et de Rome, et l'on voit tomber dans un +oubli profond tout ce qui constitue notre littérature du moyen âge, si +riche et si variée, ces légendes naïves, ces épopées chevaleresques, ces +mystères, et, enfin, ces poésies légères ou satiriques, ces contes, ces +facéties, partie d'autant plus importante de notre littérature qu'elle +représente plus essentiellement le côté saillant de l'esprit national. + +«Si ces richesses littéraires sont généralement ignorées, ce n'est pas, +il faut être juste, qu'on n'ait rien fait pour les tirer de l'oubli: +quelques écrivains de la fin du siècle dernier y ont travaillé avec plus +de bonne volonté que de bonheur. Plus tard, d'importantes publications +ont eu lieu; mais il s'en faut que la mine soit épuisée. Ajoutons que la +plupart des ouvrages du moyen âge publiés dans ces derniers temps ont +été tirés à petit nombre, se vendent fort cher, et ne sont pas +réellement à la portée du vrai public. + +«Aujourd'hui cependant l'élan est donné. Le public veut connaître cette +époque ignorée et si long-temps calomniée, le moyen âge.» + +Ce prospectus annonçait une Revue mensuelle qui devait paraître à partir +du mois de janvier 1853, et reproduire les principaux monuments de la +littérature du moyen âge. Mais je ne tardai pas à abandonner le projet +de cette publication périodique. Je pensai qu'il valait mieux publier +chaque ouvrage séparément, en volumes d'un format commode, dignes de +tous par leur exécution matérielle, à la portée de tous par la modicité +de leur prix. Le plan de la Bibliothèque elzevirienne était trouvé, du +moins quant à la partie matérielle. Au point de vue littéraire, il +fallait le compléter. Il ne s'agissait plus exclusivement du moyen âge: +avec ma nouvelle combinaison, il devenait possible d'étendre +considérablement mon cadre, et de reproduire une foule d'ouvrages +postérieurs au moyen âge, mais précieux pour l'étude des moeurs, de la +littérature et de l'histoire; de placer dans un nouveau jour, au moyen +de travaux consciencieux, les chefs-d'oeuvre de notre littérature +classique. + +Je me mis immédiatement à l'oeuvre. En donnant à ma collection le titre +de Bibliothèque elzevirienne, je m'imposais des obligations difficiles à +remplir. Les petits volumes sortis des presses des Elzevier sont +imprimés avec une perfection qui fera toujours l'admiration des +connaisseurs. La netteté des caractères, l'élégance des ornements, la +qualité du papier, tout concourt à faire de ces volumes des livres +admirables. La typographie a fait d'immenses progrès depuis deux siècles +sous le rapport des moyens d'exécution; mais quant aux résultats, il +n'en est pas de même. Les plus beaux livres de notre époque sont +imprimés dans un format peu commode, sur du papier très blanc, brillant, +glacé, satiné, mais brûlé, cassant et d'une qualité déplorable, avec des +caractères mal proportionnés et difficiles à lire. Rien de tout cela ne +pouvait me convenir. Je n'eus pas grand'peine à trouver le format: c'est +celui des Elzevier un peu agrandi, avec cette différence que la feuille +est tirée in-16, ce qui donne des volumes plus réguliers que l'in-12 des +Elzevier. Le papier, il fallut le faire fabriquer, car on ne fait plus +guère de papier de fil; le filigrane, qui reproduit mon nom, prouve la +destination de celui que j'emploie. Quant aux caractères, je fis faire +des fontes de ceux qui me parurent les plus convenables, en attendant +qu'il me fût possible d'employer ceux que je devais faire graver. Les +ornements furent copiés par M. Le Maire, un graveur habile, sur ceux +dont se servaient les Elzevier. Les imprimeurs se prêtèrent à des +modifications qui assuraient la régularité du tirage. Tout cela prit +beaucoup de temps, et les neuf premiers volumes de la Bibliothèque +elzevirienne furent mis en vente seulement au mois d'août 1853. + +Ma collection fut accueillie avec faveur. Le public se chargea de +prouver qu'elle répondait à un besoin. La critique se montra d'une +extrême bienveillance. Bref, le succès de la Bibliothèque elzevirienne +fut assuré dès l'apparition des premiers volumes, et depuis il ne s'est +pas démenti. + +Je n'ai pas voulu jusqu'ici donner un catalogue détaillé des ouvrages +qui doivent composer la Bibliothèque elzevirienne. Je craignais de +fournir des indications utiles à des concurrents peu scrupuleux. C'est +un fait malheureusement trop connu que, lorsqu'une nouvelle combinaison +de librairie réussit, chacun se croit autorisé à marcher dans la voie de +l'inventeur. Mais, pour moi, le danger s'amoindrit chaque jour: le +nombre des volumes déjà publiés et des volumes prêts à paraître, le +matériel dont je dispose, l'affection des érudits qui veulent bien +concourir à l'accroissement de ma collection, et, enfin, la +bienveillance du public, tout tend à me rassurer contre les résultats +d'une concurrence déloyale. Aussi je n'hésite plus à donner le plan de +la Bibliothèque elzevirienne, plan qui n'est pas absolument définitif, +mais qui, s'il n'annonce pas tous les volumes que je dois publier, n'en +comprend guère sur lesquels il n'ait déjà été fait pour mon compte des +travaux préparatoires, et qui ne doivent voir le jour dans un délai plus +ou moins rapproché. + + P. JANNET. + + + + + CATALOGUE[433] + + THÉOLOGIE[434] + +[Note 433: Les ouvrages déjà publiés sont désignés par un +astérisque*. Ceux dont le titre n'est pas précédé de ce signe sont sous +presse ou en préparation.] + +[Note 434: La partie religieuse de ce catalogue est encore fort +incomplète, mais elle ne tardera pas à recevoir d'assez grands +développements.] + +Légendes en prose, du XIIIe siècle, recueillies et annotées par M. L. +MOLAND. 2 vol. 10 fr. + +Légendes en vers, recueillies et annotées par MM. CH. D'HÉRICAULT et L. +Moland. 2 Vol. 10 fr. + +* L'Internelle Consolation, première version françoise de l'Imitation de +Jesus-Christ. Nouvelle édition, publiée par MM. L. Moland et Ch. +d'Héricault. 1 vol. 5 fr. + +Les Pensées de Pascal. Edition de M. Prosper Faugère. 2 vol. 10 fr. + +Les Provinciales de Pascal. Edition de M. Prosper Faugère. 2 vol. 10 fr. + + MORALE. + +Les Essais de Michel de Montaigne. Edition revue et annotée par M. le Dr +J.-F. Payen. 4 vol. 20 fr. + +La Sagesse, de Charron, 1 vol. 5 fr. + +* Réflexions, Sentences et Maximes morales de La Rochefoucauld. Nouvelle +édition, conforme à celle de 1678, et à laquelle on a joint les +Annotations d'un contemporain sur chaque maxime, les variantes des +premières éditions et des notes nouvelles, par G. Duplessis. Préface par +Sainte-Beuve. 1 vol. 5 fr. + + Les Annotations d'un contemporain sur les Maximes de La + Rochefoucauld ont été attribuées à Mme de La Fayette. Elles + paraissent ici pour la première fois. Quelques unes + seulement avaient été publiées par Aimé Martin. + +* Les Caractères de Théophraste, traduits du grec, avec les Caractères +ou les moeurs de ce siècle, par La Bruyère. Nouvelle édition, +collationnée sur les éditions données par l'auteur, avec toutes les +variantes, une lettre inédite de La Bruyère et des notes littéraires et +historiques, par Adrien Destailleur. 2 volumes. 10 fr. + + Cette édition est le fruit de plusieurs années de travail. + M. Destailleur s'est attaché à reproduire toutes les + variantes des éditions données par l'auteur. Il a indiqué + avec soin les passages des moralistes anciens et modernes + qui se sont rencontrés avec La Bruyère. Il a fait assez pour + que M. S. de Sacy ait pu dire: «Voilà enfin un La Bruyère + auquel il ne manque rien.» + +OEuvres complètes de Vauvenargues. + +Le livre du chevalier de la Tour Landry pour l'enseignement de ses +filles; publié d'après les manuscrits de Paris et de Londres, par M. +Anatole de Montaiglon, membre résidant de la Société des Antiquaires de +France. 5 fr. + + Ce livre, oeuvre d'un gentilhomme du XIVe siècle, contient + de précieux renseignements sur les moeurs du moyen âge. Les + sentiments du chevalier sur l'éducation des filles, déduits + avec une naïveté, une liberté d'expressions qui paraissent + étranges aux lecteurs de notre époque, sont appuyés du récit + d'aventures empruntées à la Bible, aux chroniques et aux + souvenirs personnels du chevalier de la Tour, récits souvent + piquants et toujours gracieux, qui assignent à son livre une + place distinguée parmi les oeuvres des conteurs français. + + BEAUX-ARTS. + +* Memoires pour servir à l'Histoire de l'Academie royale de peinture et +de sculpture, depuis 1648 jusqu'en 1664, publiés pour la première fois, +d'après le manuscrit de la Bibliothèque Impériale, par M. Anatole de +Montaiglon, volumes. 8 fr. + + Epuisé. + +* Le livre des peintres et graveurs, par Michel de Marolles, abbé de +Villeloin. Nouvelle édition, revue par M. Georges Duplessis. 1 vol. 3 +fr. + + Epuisé. + + BELLES-LETTRES. + +I. LINGUISTIQUE. + +Recueil des Grammairiens français du XVIe siècle, avec introduction et +notes par M. Guessard. 3 volumes. 15 fr. + +II. POÉSIE. + +1. Poétique. + +Recueil d'anciens traités de poétique française, avec introduction et +notes par M. Servois. 2 vol. 10 fr. + +2. Poèmes chevaleresques. + +* Gerard de Rossillon, chanson de geste publiée en provençal et en +français, d'après les manuscrits de Paris et de Londres, par M. +Francisque-Michel. 1 vol. 5 fr. + +* Floire et Blanceflor, poèmes du XIIIe siècle, publiés d'après les +manuscrits, avec une Introduction, des Notes et un Glossaire, par M. +Edelestand du Méril. 1 vol. 5 fr. + +Le Roman de la Rose ou de Guillaume de Dôle, en vers, du XIIIe siècle, +publié pour la première fois d'après le manuscrit unique du Vatican, par +M. Gustave Servois. 1 vol. 5 fr. + +3. Poésies de différents genres. + +Recueil général des Fabliaux et Contes des poètes françois, revus sur +les manuscrits et annotés par M. A. de Montaiglon. + + Ce Recueil formera quatre volumes à 5 fr. + +* Le Dolopathos, recueil de contes en vers, du XIIe siècle, par Herbers, +publié d'après les manuscrits par MM. Ch. Brunet et A. de Montaiglon. 1 +vol. 5 fr. + +Poésies du Roi de Navarre. 2 vol. 10 fr. + +Poésies de Marie de France. 2 vol. 10 fr. + +OEuvres complètes de Rutebeuf. 2 vol. 10 fr. + +Le Roman de la Rose, par Guillaume de Lorris et Jean de Meung. 2 vol. 10 +fr. + +* Chansons, ballades et rondeaux de Jehannot de Lescurel, poète françois +du XIVe siècle, publiés d'après le manuscrit unique par M. A. de +Montaiglon. 1 vol. 2 fr. + + Dans sa préface, l'éditeur s'est attaché à faire ressortir + l'importance de ces poésies, d'ailleurs très remarquables, + comme spécimen de la langue du XIVe siècle, «langue plus + claire, plus intelligible, plus voisine de notre langue + actuelle que celle de bien des oeuvres postérieures». + +Poésies de Jean Froissart. 2 vol. 10 fr. + +Poésies de Christine de Pisan. 2 vol. 10 fr. + +Poésies d'Eustache Deschamps. 2 vol. 10 fr. + +Poésies d'Alain Chartier. 1 vol. 5 fr. + +Poésies de Charles d'Orléans. 1 vol. 5 fr. + +OEuvres complètes de François Villon. Nouvelle édition, revue, corrigée +et mise en ordre, avec des notes historiques et littéraires, par P. +L.-Jacob, bibliophile, 1 vol. 5 fr. + +* Recueil de poésies françoises des XVe et XVIe siècles, morales, +facétieuses, historiques, réunies et annotées par M. A. de Montaiglon. +Tomes I à V. Chaque volume: 5 fr. + + Dans ce recueil figureront les pièces anonymes piquantes et + devenues rares, les oeuvres de poètes qui n'ont laissé que + peu de vers, les pièces les plus remarquables d'écrivains + féconds, mais qu'on ne peut réimprimer en entier. + +Le premier volume contient: + +1. Le Debat de l'homme et de la femme (par frère Guillaume Alexis). + +2. Le Monologue des Nouveaulx Sotz de la joyeuse Bende. + +3. Les Tenèbres de Mariage. + +4. Les Ditz de maistre Aliborum, qui de tout se mesle. + +5. S'ensuit le mistère de la saincte Lerme, comment elle fut apportée de +Constantinople à Vendosme. + +6. Les Regretz de messire Barthelemy d'Alvienne, et la Chançon de la +defense des Venitiens. + +7. La Patenostre des Verollez. + +8. Varlet à louer à tout faire (par Christophe de Bordeaux, Parisien). + +9. Chambrière à louer à tout faire (par le même). + +10. S'ensuyvent les Regretz et Complainte de Nicolas Clereau, avec la +mort d'iceluy (par Gilles Corrozet). + +11. Dyalogue d'ung Tavernier et d'un Pyon, en françoys et en latin. + +12. Le Pater noster des Angloys. + +13. Le Doctrinal des nouveaux mariés. + +14. La piteuse desolation du monastère des Cordeliers de Maulx, mis à +feu et bruslé. + +15. Discours joyeux des Friponniers et Friponnières, ensemble la +Confrairie desdits Friponniers et les Pardons de ladite Confrairie. + +16. La vraye medecine qui guarit de tous maux et de plusieurs autres. + +17. La medecine de maistre Grimache, avec plusieurs receptes et remèdes +contre plusieurs et diverses maladies, toutes vrayes et approuvées. + +18. La grande et triumphante monstre et bastillon de six mille Picardz, +faicte à Amiens, à l'honneur et louenge de nostre sire le Roy, le XX +juing mil cinq cens XXXV. + +19. La Replicque des Normands contre la Chanson des Picardz. + +20. Les Contenances de table. + +21. Le Testament de Martin Leuther. + +22. Sermon joyeulx de la vie Saint Ongnon, comment Nabuzardan, le +maistre cuisinier, le fit martirer, avec les miracles qu'il faict chacun +jour. + +23. Les Commandements de Dieu et du Dyable. + +24. La Complaincte du nouveau marié, avec le Dit de chascun, lequel +marié se complainct des extenciles qui luy fault avoir à son mesnaige, +et est en manière de chanson, avec la Loyauté des hommes. + +25. De la Nativité de Monseigneur le Duc, filz premier de Monseigneur le +Dauphin. + +26. Sermon joyeulx d'un Ramonneur de cheminées. + +27. Eglogue sur le retour de Bacchus, en laquelle sont introduits deux +vignerons, assavoir: Colinot de Beaulne et Jaquinot d'Orleans, composé +par Calvi de la Fontaine. + +28. Les Ditz des bestes et aussy des oiseaulx. + +29. La legende et description du Bonnet carré, avec les proprietez, +composition et vertus d'icelluy. + +30. Le Discours du trespas de Vert Janet. + +31. Le Blason des Basquines et Vertugalles. + +32. Les Souhaitz du monde. + +Le second volume contient: + +33. Sermon nouveau et fort joyeulx auquel est contenu tous les maulx que +l'homme a en mariage. Nouvellement composé à Paris. + +34. Le Doctrinal des filles à marier. + +35. Nuptiaux virelays du mariage du roy d'Escosse et de madame +Magdeleine, première fille de France, ensemble une ballade de +l'apparition des trois deesses, avec le Blazon de la cosse en laquelle a +tousjours germiné la belle fleur de lys. Faict par Jean Leblond, sieur +de Branville. + +36. La Loyaulté des femmes, avec les Neuf preux de gourmandise et aussi +une bonne recepte pour guerir les yvrongnes. + +37. Les moyens d'eviter merencolie, soy conduire et enrichir en tous +estatz par l'ordonnance de Raison, composé nouvellement par Dadouville. + +38. Le Courroux de la Mort contre les Angloys, donnant proesse et +couraige aux François. + +39. La Pronostication des anciens laboureurs. + +40. Les sept marchans de Naples, c'est assavoir: l'adventurier, le +religieux, l'escolier, l'aveugle, le villageois, le marchant et le +bragart. + +41. S'ensuit le Sermon fort joyeux de saint Raisin. + +42. La Complainte de Nostre-Dame, tenant son chier filz entre ses bras, +descendu de la croix. + +43. Les droits nouveaulx establis sur les femmes. + +44. S'ensuyt le Doctrinal des bons serviteurs. + +45. S'ensuyt ung Sermon fort joyeulx pour l'entrée de table. + +46. La Complaincte de Monsieur le Cul contre les inventeurs des +vertugalles. + +47. La Prinse de Pavie par Monsieur d'Anguien, accompaigné du duc +d'Urbin et plusieurs capitaines envoyez par le Pape. + +48. La Boutique des usuriers, avec le recouvrement et abondance des +vins, composé par M. Claude Mermet, notaire de Sainct-Rambert en Savoye, +1574. + +49. Bigorne qui mange tous les hommes qui font le commandement de leurs +femmes.--Note sur Bigorne et sur Chicheface. + +50. La Remembrance de la Mort. + +51. Le Blason des barbes de maintenant, chose très joyeuse et +recreative. + +52. La Reformation des tavernes et destruction de Gormandise, en forme +de dialogue. + +53. La Plaincte du Commun contre les boulengers et ces brouillons +taverniers ou cabaretiers et autres, avec la Desesperance des usuriers. + +54. La Doctrine du père au fils. + +55. Monologue nouveau et fort joyeulx de la Chambrière desproveue du mal +d'amours. + +56. La Folye des Angloys, composée par Me L. D. + +57. Apologie des Chambrières qui ont perdu leur mariage à la blancque. + +58. L'Heur et guain d'une Chambrière qui a mis son mariage à la blanque +pour soy marier, repliquant à celles qui y ont le leur perdu. + +59. Le Banquet des chambrières fait aux Estuves le jeudy gras, 1541. + +60. Prosa cleri parisiensis ad ducem de Mena, post cædem regis Henrici +III.--Prose du clergé de Paris addressée au duc de Mayne après le +meurtre du roy Henry III. traduite en françois par Pierre Pighenat, curé +de Saint-Nicollas-des-Champs, 1589. + +61. Le Debat de la Vigne et du Laboureur. + +62. La Vie de saint Harenc, glorieux martir, et comment il fut pesché en +la mer et porté à Dieppe. + +Le tome III contient: + +63. Sermon joyeulx d'ung fiancé qui emprunte ung pain sur la fournée à +rabattre sur le temps advenir. + +64. Le monologue des sots joyeulx de la nouvelle bande, la declaration +du preparatif de leur festin, mis en lumière par le seigneur du Rouge et +Noir, adressant à tous joyeux sotz et aultres. + +65. Epistre envoyée par feu Henry, roy d'Angleterre, à Henry, son fils, +huytiesme de ce nom, à presant regnant audict royaulme (1512). + +66. Le danger de se marier, par lequel on peut cognoistre les perils qui +en peuvent advenir, tesmoins ceux qui ont esté les premiers trompez. + +67. Le grant testament de Taste-Vin, roy des pions. + +68. Le debat et procès de Nature et de Jeunesse, à deux personnages, +c'est assavoir Jeunesse, Nature. Avec les joyeulx commandemens de la +table et plusieurs nouveaulx ditiés. + +69. Les Omonimes, satire des moeurs corrompues de ce siècle, par Antoine +du Verdier, homme d'armes de la compagnie de monsieur le seneschal de +Lyon (1572). + +70. L'art de rhetorique pour rimer en plusieurs sortes de rimes. + +71. La resolution de Ny Trop Tost Ny Trop Tard Marié. + +72. Les souhaitz des hommes. + +73. Les souhaitz des femmes. + +74. La voye de paradis, avec aucunes louanges de Nostre-Dame. + +76. Le jaloux qui bat sa femme. + +76. Les secrets et loix de mariage, par Jehan Divry. + +77. Le songe doré de la Pucelle. + +78. Les presomptions des femmes mondaines. + +79. La deploration des trois Estatz de France sur l'entreprise des +Anglois et Suisses, par Pierre Vachot (1513). + +80. Sermon joyeux de la patience des femmes obstinées contre leurs +marys, fort joyeux et recreatif à toutes gens. + +81. L'epistre du Chevalier gris à la très noble et très superillustre +princesse et très sacrée vierge Marie, fille et mère du très grant et +très souverain monarche universel Jesus de Nazareth. + +82. Deploration et complaincte de la mère Cardine de Paris, cy-devant +gouvernante du Huleu, sur l'abolition d'iceluy. + +83. L'Enfer de la mère Cardine. + +Le tome IV contient: + +84. La complainte douloureuse du Nouveau Marié. + +85. La fontaine d'Amours et sa description. Nouvellement imprimé. + +86. La singerie des huguenots, marmots et guenons de la nouvelle +derrision Theodobezienne, contenant leurs arrests et sentences par +jugement de raison naturelle. Composée par Me Artus Desiré (1574). + +87. La doctrine des princes et des servans en court. + +88. Pronostication generalle pour quatre cens quatre vingt-dix-neuf ans, +calculée sur Paris et autres lieux de mesme longitude. Imprimée +nouvellement à Paris, mille cinq cens soixante et un. + +89. L'Aigle qui a fait la poule devant le Coq à Landrecy. Imprimé à +Lyon, chez le Prince, près Nostre-Dame de Confort (par Claude Chapuis, +1543). + +90. La deffaicte des faulx monnoyeurs, par Dadonville. + +91. Les estrennes des filles de Paris, par Jean Divry. + +92. Le sermon de l'Endouille. + +93. La deploration de la cité de Genefve sur le faict des heretiques qui +l'ont tiranniquement opprimée. + +94. Le debat du Vin et de l'Eau (par Pierre Jamec). + +95. La venue et resurrection de Bon-Temps, avec le bannissement de +Chière-Saison. A Lyon, par Grand Jean Pierre, près Nostre Dame de +Confort. + +96. Les moyens très utiles et necessaires pour rendre le monde paisible +et faire revenir le Bon-Temps. + +97. Le debat de la Dame et de l'Escuyer (par maître Henri Baude). + +98. Epistre envoiée de Paradis au très chrestien roy de France François +premier du nom, de par les empereurs Pepin et Charlemagne, ses +magnifiques predecesseurs, et presentée audit seigneur par le Chevallier +Transfiguré, porteur d'icelle (1515). + +99. Le testament d'un amoureux qui mourut par amour. Ensemble son +epitaphe, composé nouvellement. + +100. Le De profundis des amoureux. + +101. La fuitte des Bourguignons devant la ville de Bourg en Bresse, le +quinziesme d'octobre mil cinq cens cinquante sept, regnant Henry roy de +France, second du nom (1557). + +102. Le triomphe de très haulte et puissante dame Verolle, royne du Puy +d'Amours, nouvellement composé par l'inventeur des menus plaisirs +honnestes. Lyon, François Juste, 1539. + +103. Le pourpoinct fermant à boutons. + +104. Description de la prinse de Calais et de Guynes, composée par forme +et stile de procès par M. G. de M... A Paris, chez Barbe Regnault. + +105. Hymne à la louange de Monseigneur le duc de Guyse, par Jean de +Amelin. A Paris, en la boutique de Federic Morel, 1558. + +106. Epitaphe de la ville de Calais, faicte par Anthoine Fauquel, natif +de la ville d'Amiens, plus une chanson sur la prinse dudict Calais (par +Jacques Pierre, dit Château-Gaillard). A Paris, par Jean Caveiller, +1558. + +107. Le discours du testament de la prinse de la ville de Guynes, +composé par maistre Anthoine Fauquel, prebstre, natif de la ville et +cité d'Amiens. A Paris, à l'imprimerie d'Olivier de Harsy, 1558. + +108. Ballade sur la mode des haulx bonnets. + +Le tome V contient: + +109. Le Debat de la Demoiselle et de la Bourgoise, nouvellement imprimé +à Paris, très bon et joïeulx. + +110. La Complainte de France. Imprimé nouvellement. 1568. + +111. Ode sacrée de l'Eglise françoyse sur les misères de ces troubles +huictiesmes depuis vingt-cinq ans en ça. Imprimée nouvellement. 1586. + +112. Les trois Mors et les trois Vifz, avec la Complaincte de la +Damoyselle. + +113. Le Caquet des bonnes Chamberières, declairant aulcunes finesses +dont elles usent envers leurs maistres et maistresses. Imprimé par le +commandement de leur secretaire maistre Pierre Babillet, avec la manière +pour connoistre de quel boys se chauffe Amour. + +114. La presentation de mes seigneurs les Enfants de France, faicte par +très haulte princesse madame Alienor, royne de France, avec +l'accomplissement de la paix et proufitz de mariage. Avec privilége +(1530). + +115. La Complainte du commun peuple à l'encontre des boulangers qui font +du petit pain et des taverniers qui brouillent le bon vin, lesquelz +seront damnez au grant diable s'ilz ne s'amendent. Avec la louange de +tous ceux qui vivent bien et la chanson des brouilleurs de vin. A Paris, +pour Nicolas le Heudier, rue Saint Jacques, près le collége de +Marmontier. + +116. Le Dict des pays, avec les Conditions des femmes et plusieurs +autres belles balades. + +117. La Complainte de Venise (1508). + +118. L'Amant despourveu de son esperit, escripvant à sa mye, voulant +parler le courtisan, avec la reponse de la dame. On les vend à Paris en +la rue Neufve Notre-Dame, à l'ansaigne Sainct Nicolas. + +119. Le grand regret et complainte du preux et vaillant capitaine Ragot, +très scientifique en l'art de parfaicte belistrerie (avec une note +historique de l'éditeur sur Ragot). + +120. Le testament de Jehan Ragot. + +121. Dialogue plaisant et recreatif entremeslé de plusieurs discours +plaisans et facetieux en forme de coq à l'asne. + +122. Le rousier des Dames, sive le Pelerin d'amours, nouvellement +composé par Messire Bertrand Desmarins de Masan. + +123. Les Ditz et ventes d'amours. + +124. La Prognostication des prognostications, non seulement de ceste +presente année M.D.XXXVII, mais aussi des aultres à venir, voire de +toutes celles qui sont passées, composée par maistre Sarcomoros, natif +de Tartarie, et secretaire du très illustre et très puissant roy de +Cathai, serf de vertus. M.D.XXXVII. + +125. Deploration sur le trespas de très noble princesse Madame +Magdelaine de France, royne d'Escoce. Au Palais, par Gilles Corrozet et +Jehan André, libraires. Avec privilége (1537). + +126. La Deploration de Robin (1556). + +127. Le debat de deux Damoyselles, l'une nommée la Noire et l'autre la +Tannée. + +128. La grant malice des Femmes. + +129. Les Merveilles du monde selon le temps qui court, une ballade +Francisque, et une aultre ballade de l'esperance des Hennoyers. + +Le tome VI est sous presse. + +OEuvres de Jehan Regnier. 1 vol. 5 fr. + +Le Livre de Matheolus et le Rebours de Matheolus. 2 vol. 10 fr. + +Poésies de Martial de Paris dit d'Auvergne. 1 vol. 5 fr. + +* OEuvres de Guillaume Coquillart, revues et annotées par M. Charles +d'Héricault. 2 volumes. 10 fr. + +Poésies de Guillaume Cretin, 1 vol. 5 fr. + +OEuvres complètes de Pierre Gringore, avec des notes par MM. Anatole de +Montaiglon et Charles d'Héricault. 4 vol. 20 fr. + +* OEuvres complètes de Roger de Collerye. Edition revue et annotée par +M. Charles d'Héricault. 1 vol. 5 fr. + +* Poésies de Bonaventure des Periers, suivies du Cymbalum mundi, revues +sur les éditions originales et annotées par M. Louis Lacour, 1 vol. 5 +fr. + + Voyez Page 35 de Ce Catalogue. + +OEuvres de Clément Marot, de Jean Marot et de Michel Marot, avec +variantes et notes par M. Georges Guiffrey. 4 vol. 20 fr. + +Poesies d'Etienne Dolet. 1 vol. 5 fr. + +OEuvres complètes de Marguerite D'Angoulême, reine de Navarre. 2 vol. 10 +fr. + + Voy. page 35 de ce catalogue. + +Poésies de François Ier. 1 vol. 5 fr. + +OEuvres de Jacques Tahureau. 2 vol. 10 fr. + +OEuvres de Mellin de Saint-Gelais, avec un commentaire inédit de Bernard +de la Monnoye. 2 vol. 10 fr. + +OEuvres de Joachim du Bellay, revues et annotées par M. J. Boulmier. 2 +vol. 10 fr. + +Poésies d'Olivier de Magny. 2 vol. 10 fr. + +OEuvres de Louise Labé. 1 vol. 5 fr. + +Poésies de Jacques Grevin. 2 vol. 10 fr. + +Poésies de Jacques Pelletier, du Mans. 2 volumes. 10 fr. + +Poésies de Remy Belleau. 2 vol. 10 fr. + +Poésies d'Amadis Jamyn. 2 vol. 10 fr. + +* OEuvres complètes de Ronsard, avec variantes et notes par M. Prosper +Blanchemain. Chaque volume. 5 fr. + + L'édition formera six volumes à 5 fr. Les tomes I et II sont + en vente. + +OEuvres de J.A. de Baïf. 2 vol. 10 fr. + +OEuvres de Philippe Desportes. 2 vol. 10 fr. + +OEuvres de Vauquelin de la Fresnaye. 2 vol. 10 fr. + +OEuvres de Bertaut. 2 vol. 10 fr. + +* OEuvres de Mathurin Regnier, avec les commentaires revus et corrigés, +précédées de l'Histoire de la Satire en France, pour servir de discours +préliminaire, par M. Viollet le Duc. 1 vol. 5 fr. + + Le travail de M. Viollet Le Duc, publié pour la première + fois en 1822, a été revu et modifié par lui pour la nouvelle + édition. L'Histoire de la satire a reçu des additions. + +* Les Tragiques, de Théodore-Agrippa d'Aubigné. Edition annotée par M. +Ludovic Lalanne. 1 vol. 5 fr. + +* OEuvres complètes de Théophile, revues et annotées par M. Alleaume. 2 +vol. 10 fr. + +OEuvres complètes de Malherbe. 2 vol. 10 fr. + +OEuvres de Maynard. 1 vol. 5 fr. + +Poésies de Sarazin. 1 vol. 5 fr. + +* OEuvres complètes de Saint-Amant, revues et annotées par Ch. L. Livet. +2 vol. 10 fr. + + Cette édition est le résultat d'un travail de plusieurs + années. M. Livet a réuni dans ces deux volumes tous les + ouvrages de Saint-Amant, imprimés et inédits. De nombreuses + notes expliquent les allusions, éclaircissent les passages + difficiles, et font connaître les nombreux personnages + nommés dans ces oeuvres. + +Poésies de maître Adam Billaut. 2 vol. 10 fr + +* OEuvres complètes de Racan, revues et annotées par M. Tenant de +Latour. 2 vol. 10 fr. + +Poésies du chevalier de Cailly. 1 vol. 5 fr. + +* Extrait abrégé des vieux Memoriaux de l'abbaye de +Saint-Aubin-des-Boys, en Bretagne. 1 vol. 2 fr. + + Epuisé. + +* OEuvres de Chapelle et de Bachaumont. Nouvelle édition, revue et +corrigée sur les meilleurs textes, notamment sur l'édition de 1732, +précédée d'une notice par M. Tenant De Latour. 1 vol. 4 fr. + +Poésies de Furetière. 1 vol. 5 fr. + +OEuvres de Segrais. 2 vol. 10 fr. + +OEuvres complètes de La Fontaine, revues et annotées par M. +Marty-Laveaux. Tome II (Contes et nouvelles). 5 fr. + + L'édition formera quatre volumes. + +OEuvres de Boileau, commentées par les collaborateurs de la Bibliothèque +Elzevirienne. + +* OEuvres choisies de Senecé, revues sur les diverses éditions et sur +les manuscrits originaux, par M. E. Chasles et P. A. Cap. 1 vol. 5 fr. + +* OEuvres posthumes de Senecé, publiées d'après les manuscrits +autographes, par M. Emile Chasles et P. A. Cap. 1 vol. 5 fr. + +La Fleur des Chansons, d'après les livres manuscrits et imprimés. + +Recueil des Noels composés dans les divers idiomes de la France, par M. +Albert de la Fizelière. 3 vol. 15 fr. + + III. THÉATRE. + +Recueil de pièces relatives à l'histoire du théâtre en France, 1 vol. 5 +fr. + +* Ancien théâtre françois, ou Collection des ouvrages dramatiques les +plus remarquables depuis les mystères jusqu'à Corneille, publié avec des +notices et éclaircissements. 10 volumes. Chaque vol. 5 fr. + +Les trois premiers volumes sont la reproduction d'un recueil unique, +conservé au Musée Britannique, à Londres, contenant 64 pièces, dont +voici les titres: + +Tome I. + +1. Le Conseil du Nouveau marié, à deux personnages, c'est assavoir: le +Mary et le Docteur. + +2. Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse, du Nouveau marié qui ne +peult fournir à l'appoinctement de sa femme, à quatre personnages, c'est +assavoir: le Nouveau Marié, la Femme, la Mère et le Père. + +3. Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse, de l'Obstination des +femmes, à deux personnaiges, c'est assavoir: le Mari et la Femme. + +4. Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse, du Cuvier, à troys +personnages, c'est assavoir: Jaquinot, sa Femme et la Mère de sa femme. + +5. Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse, à troys personnages, +c'est assavoir: Jolyet, la Femme et le Père. + +6. Farce nouvelle, à cinq personnaiges, des Femmes qui font refondre +leurs maris, c'est assavoir: Thibault, Collart, Jennette, Pernette et le +Fondeur. + +7. Farce nouvelle et fort joyeuse du Pect, à quatre personnages, c'est +assavoir: Hubert, la Femme, le Juge et le Procureur. + +8. Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse, des Femmes qui demandent +les arrerages de leurs maris, et les font obliger par nisi, à cinq +personnages, c'est assavoir: le Mary, la Dame, la Chambrière et le +Voysin. + +9. Farce nouvelle d'ung Mary jaloux qui veult esprouver sa femme, à +quatre personnages, c'est assavoir: Colinet, la Tante, le Mary et sa +Femme. + +10. Farce moralisée, à quatre personnaiges, c'est assavoir: deux Hommes +et leurs deux Femmes, dont l'une a malle teste et l'autre est tendre du +cul. + +11. Farce nouvelle et fort joyeuse, à quatre personnages, c'est +assavoir: le Mary, la Femme, le Badin qui se loue et l'Amoureux. + +12. Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse, de Pernet qui va au vin, +à troys personnaiges, c'est assavoir: Pernet, sa Femme et l'Amoureux. + +13. Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse, d'un Amoureux, à quatre +personnages, c'est assavoir: l'Homme, la Femme, l'Amoureux et le +Médecin. + +14. Colin qui loue et despite Dieu, en ung moment à cause de sa femme, à +troys personnages, c'est assavoir: Colin, sa Femme et l'Amant. + +15. Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse, à quatre personnaiges, +c'est assavoir: le Gentilhomme, Lison, Naudet, la Damoyselle. + +16. Farce nouvelle à troys personnages, c'est assavoir: le Badin, la +Femme et la Chambrière. + +17. Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse, de Jeninot qui fist un +roy de son chat, par faulte d'autre compagnon, en criant: Le roy boit! +et monta sur sa maistresse pour la mener à la messe, à troys +personnaiges, c'est assavoir: le Mary, la Femme et Jeninot. + +18. Farce nouvelle de frère Guillebert, très bonne et fort joyeuse, à +quatre personnages, c'est assavoir: Frère Guillebert, l'Homme vieil, sa +Femme jeune, la Commère. + +19. Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse, de Guillerme qui mangea +les figues du curé, à quatre personnaiges, c'est assavoir: le Curé, +Guillerme, le Voysin et sa Femme. + +20. Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse, de Jenin filz de rien, à +quatre personnaiges, c'est assavoir: la Mère et Jenin, son fils, le +Prestre et ung Devin. + +21. La Confession Margot, à deux personnaiges, c'est assavoir: le Curé +et Margot. + +22. Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse, de George le Veau, à +quatre personnaiges, c'est assavoir: George le Veau, sa Femme, le Curé +et son Clerc. + +TOME II. + +23. Sermon joyeux de bien boire, à deux personnaiges, c'est assavoir: le +Prescheur et le Cuysinier. + +24. Farce nouvelle, très bonne et très joyeuse, de la Résurrection de +Jenin-Landore, à quatre personnaiges, c'est assavoir: Jenin, sa Femme, +le Curé et le Clerc. + +25. Farce nouvelle, fort joyeuse, du Pont aux Asgnes, à quatre +personnages, c'est assavoir: Le Mary, la Femme, Messire Domine de et le +Boscheron. + +26. Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse, à troys personnages, +d'un Pardonneur, d'un Triacleur et d'une Tavernière, c'est assavoir: le +Triacleur, le Pardonneur et la Tavernière. + +27. Farce nouvelle du Pasté et de la Tarte, à quatre personnaiges, c'est +assavoir: deux Coquins, le Paticier et sa Femme. + +28. Farce nouvelle de Mahuet, badin, natif de Baignolet, qui va à Paris +au marché pour vendre ses oeufz et sa cresme, et ne les veult donner +sinon au pris du marché, et est à quatre personnages, c'est assavoir: +Mahuet, sa Mère, Gaultier et la Femme. + +29. Farce nouvelle et fort joyeuse des Femmes qui font escurer leurs +chaulderons et deffendent que on ne mette la pièce auprès du trou, à +troys personnages, c'est assavoir: la première Femme, la seconde et le +Maignen. + +30. Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse, à troys personnages, +d'un Chauldronnier, c'est assavoir: l'Homme, la Femme et le +Chauldronnier. + +31. Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse, à trois personnaiges, +c'est assavoir: le Chauldronnier, le Savetier et le Tavernier. + +32. Farce joyeuse, très bonne et recreative pour rire, du Savetier, à +troys personnaiges, c'est assavoir: Audin, savetier; Audette, sa Femme, +et le Curé. + +33. Farce nouvelle d'ung Savetier nommé Calbain, fort joyeuse, lequel se +maria à une savetière, à troys personnaiges, c'est assavoir: Calbain, la +Femme et le Galland. + +34. Farce nouvelle, à quatre personnaiges, c'est assavoir: le +Cousturier, Esopet, le Gentilhomme et la Chambrière. + +35. Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse, à trois personnaiges, +c'est assavoir: Maistre Mimin le Gouteux, son varlet Richard le Pelé, +sourd, et le Chaussetier. + +36. Farce nouvelle d'ung Ramoneur de cheminées, fort joyeuse, à quatre +personnaiges, c'est assavoir: le Ramoneur, le Varlet, la Femme et la +Voysine. + +37. Sermon joyeux et de grande value + A tous les foulx qui sont dessoubz la nue, + Pour leur monstrer à saiges devenir, + Moyennant ce que, le temps advenir, + Tous sotz tiendront mon conseil et doctrine, + Puis congnoistront clerement, sans urine, + Que le monde pour sages les tiendra + Quand ils auront de quoy: notez cela. + +38. Sottie nouvelle, à six personnaiges, c'est assavoir: le Roy des +Sotz, Triboulet, Mitouflet, Sottinet, Coquibus, Guippelin. + +39. Sottie nouvelle, à cinq personnages, des Trompeurs, c'est assavoir: +Sottie, Teste Verte, Fine Mine, Chascun et le Temps. + +40. Farce nouvelle, très bonne, de Folle Bobance, à quatre personnaiges, +c'est assavoir: Folle Bobance, le premier Fol, gentilhomme; le second +Fol, marchant, et le tiers Fol, laboureux. + +41. Farce joyeuse, très bonne, à deux personnaiges, du Gaudisseur qui se +vante de ses faictz, et ung Sot qui lui respond au contraire, c'est +assavoir: le Gaudisseur et le Sot. + +42. Farce nouvelle, très bonne et fort recreative pour rire, des cris de +Paris, à troys personnaiges, c'est assavoir: le premier Gallant, le +second Gallant et le Sot. + +43. Farce nouvelle du Franc Archier de Baignolet. + +44. Farce joyeuse de Maistre Mimin, à six personnaiges, c'est assavoir: +le Maistre d'escolle; Maistre Mimin, estudiant; Raulet, son père; +Lubine, sa mère; Raoul Machue, et la Bru Maistre Mimin. + +45. Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse, à troys personnaiges, de +Pernet qui va à l'escolle, c'est assavoir: Pernet, la Mère, le Maistre. + +46. Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse, à troys personnaiges, +c'est assavoir: la Mère, le Filz et l'Examinateur. + +47. Farce nouvelle de Colin, filz de Thevot le Maire, qui vient de +Naples et amène ung Turc prisonnier, à quatre personnaiges, c'est +assavoir: Thevot le Mère, Colin son filz, la Femme, le Pelerin. + +48. Farce nouvelle, à trois personnaiges, c'est assavoir: Tout Mesnaige, +Besogne faicte, la Chamberière qui est malade de plusieurs maladies, +comme vous verrez ci dedans, et le Fol qui faict du médecin pour la +guarir. + +49. Le Debat de la Nourrice et de la Chamberière, à troys personnaiges, +c'est assavoir: la Nourrisse, la Chamberière, Johannes. + +50. Farce nouvelle des Chamberières qui vont à la messe de cinq heures +pour avoir de l'eaue beniste, à quatre personnaiges, c'est assavoir: +Domine Johannes, Troussetaqueue, la Nourrice et Saupiquet. + +TOME III. + +51. Moralité nouvelle des Enfans de Maintenant, qui sont des escoliers +de Jabien, qui leur monstre à jouer aux cartes et aux dez et entretenir +Luxures, dont l'ung vient à Honte, et de Honte à Desespoir, et de +Desespoir au gibet de Perdition, et l'aultre se convertist à bien faire. +Et est à treize personnages, c'est assavoir: le Fol, Maintenant, +Mignotte, Bon Advis, Instruction, Finet, premier enfant; Malduict, +second enfant; Discipline, Jabien, Luxure, Honte, Desespoir, Perdition. + +52. Moralité nouvelle, contenant + Comment Envie, au temps de Maintenant, + Fait que les Frères que Bon Amour assemble + Sont ennemys et ont discord ensemble, + Dont les parens souffrent maint desplaisir, + Au lieu d'avoir de leurs enfans plaisir. + Mais à la fin Remort de conscience, + Vueillant user de son art et science, + Les fait renger en paix et union + Et tout leur temps vivre en communion. + +A neuf personnaiges, c'est assavoir: le Preco, le Père, la Mère, le +premier Filz, le second Filz, le tiers Filz, Amour fraternel, Envie, et +Remort de conscience. + +53. Moralité nouvelle d'ung Empereur qui tua son nepveu qui avoit prins +une fille à force; et comment, ledict Empereur estant au lict de la +mort, la sainte Hostie luy fut apportée miraculeusement. Et est à dix +personnaiges, c'est assavoir: l'Empereur, le Chappelain, le Duc, le +Conte, le Nepveu de l'Empereur, l'Escuyer, Bertaut et Guillot, +serviteurs du Nepveu; la Fille violée, la Mère de la Fille, avec la +sainte Hostie qui se présenta à l'Empereur. + +54. Moralité ou histoire rommaine d'une Femme qui avoit voulu trahir la +cité de Romme, et comment sa Fille la nourrit six sepmaines de son lait +en prison, à cinq personnaiges, c'est assavoir: Oracius, Valerius, le +Sergent, la Mère et la Fille. + +55. Farce nouvelle, fort joyeuse et morale, à quatre personnaiges, c'est +assavoir: Bien Mondain, Honneur spirituel, Pouvoir Temporel et la Femme. + +56. Farce nouvelle, très bonne, morale et fort joyeuse, à troys +personnaiges, c'est assavoir: Tout, Rien et Chascun. + +57. Bergerie nouvelle, fort joyeuse et morale, de Mieulx que devant, à +quatre personnaiges, c'est assavoir: Mieulx que devant, Plats Pays, +Peuple pensif et la Bergière. + +58. Farce nouvelle moralisée des Gens Nouveaulx qui mangent le monde et +le logent de mal en pire, à quatre personnaiges, c'est assavoir: le +premier Nouveau, le second Nouveau, le tiers Nouveau et le Monde. + +59. Farce nouvelle, à cinq personnaiges, c'est assavoir: Marchandise et +Mestier, Pou d'Acquest, le Temps qui court et Grosse Despense. + +60. La vie et l'histoire du Maulvais Riche, à traize personnaiges, c'est +assavoir: le Maulvais Riche, la Femme du Maulvais Riche, le Ladre, le +Prescheur, Trotemenu, Tripet, cuisinier; Dieu le Père, Raphaël, Abraham, +Lucifer, Sathan, Rahouart, Agrappart. + +61. Farce nouvelle des Cinq Sens de l'Homme, moralisée et fort joyeuse +pour rire et recréative, et est à sept personnaiges, c'est assavoir: +l'Homme, la Bouche, les Mains, les Yeulx, les Piedz, l'Ouye et le Cul. + +62. Débat du Corps et de l'Ame. + +63. Moralité nouvelle, très bonne et très excellente, de Charité, ou est +demontré les maulx qui viennent aujourd'huy au Monde par faulte de +Charité, à douze personnaiges: le Monde, Charité, Jeunesse, Vieillesse, +Tricherie, le Pouvre, le Religieux, la Mort, le Riche Avaricieux et son +Varlet, le Bon Riche vertueux et le Fol. + +64. Le Chevalier qui donna sa Femme au Dyable, à dix personnaiges, c'est +assavoir: Dieu le Père, Nostre Dame, Gabriel, Raphael, le Chevalier, sa +Femme, Amaury, escuyer; Anthenor, escuyer; le Pipeur et le Dyable. + +Le tome IV contient les oeuvres dramatiques d'Etienne Jodelle; les +Esbahis, de Jacques Grevin; la Reconnue, de Remy Belleau.--Les tomes V +et VI contiennent les huit premières comédies de Pierre de Larivey. La +dernière pièce fait partie du tome VII, qui contient en outre les +Contens, par Odet de Tournebu; les Neapolitaines, par François +d'Amboise; les Déguisez, par Jean Godard; la nouvelle Tragi-comique du +Capitaine Lasphrise.--Le tome VIII contient Tyr et Sidon, par Jean de +Schelandre; les Corrivaux, par Pierre Troterel, sieur d'Aves; +l'Impuissance, par Veronneau; Alizon, par L. C. Discret.--Le tome IX +contient la Comédie des proverbes, la Comédie de chansons, la Comédie +des comédies, la Comédie des comédiens, de Gougenot, le Galimatias de +Deroziers-Beaulieu.--Le tome X et dernier contient un Glossaire. + +Recueil général des farces qui ne font point partie de l'Ancien theâtre +français, publié d'après les manuscrits et les imprimés par M. A. de +Montaiglon. 5 vol. 25 fr. + +Mystère de la Passion, par Arnoul Gréban, publié d'après les manuscrits +par MM. C. d'Héricault et L. Moland. 3 vol. l5 fr. + +*Les Comédies de Pierre de Larivey, Champenois, 2 vol. 20 fr. + + Ces deux volumes contiennent les neuf comédies de Pierre de + Larivey. C'est un tirage à part, à cent exemplaires, avec + titre particulier, des tomes V et VI et de partie du tome + VII de l'Ancien théâtre françois. + +* Histoire de la vie et des ouvrages de Corneille, par M. J. Taschereau. +1 vol. 5 fr. + + Introduction aux OEuvres complètes de Pierre Corneille. + +OEuvres complètes de Pierre Corneille, publiées d'après le système +orthographique de l'auteur et annotées par M. J. Taschereau. 6 vol. 30 +fr. + + Le tome Ier paraîtra incessamment. + +OEuvres complètes de Molière, revues et annotées par M. J. Taschereau. 4 +vol. 20 fr. + +OEuvres complètes de Jean Racine, revues et annotées par M. Emile +Chasles. 2 vol. 10 fr. + +Theâtre historique, ou Recueil de pièces anciennes relatives à +l'histoire de France, avec des notes. 2 vol. 10 fr. + + IV. ROMANS. + +* Melusine, par Jehan d'Arras; nouvelle édition, publiée d'après +l'édition originale de Genève, 1478, in-fol., par M. Ch. Brunet. 1 vol. +5 fr. + +* Le Roman de Jehan de Paris, publié d'après les premières éditions, et +précédé d'une notice par M. Emile Mabille. 1 vol. 3 fr. + +* Le Roman bourgeois, ouvrage comique, par Antoine Furetière. Nouvelle +édition, avec des notes historiques et littéraires par M. Edouard +Fournier, précédée d'une Notice par M. Ch. Asselineau. 1 Vol. 5 fr. + + Le Roman bourgeois, décrié au XVIIe siècle par les ennemis + de l'auteur, mal réimprimé au XVIIIe, était à peine connu au + XIXe. L'édition publiée par MM. Asselineau et Fournier a + révélé à nos contemporains un des livres les plus sensés, + les plus amusants, les mieux écrits, du siècle de Louis XIV, + le plus précieux peut-être pour l'étude des moeurs + bourgeoises et littéraires à cette époque. + +* Le Roman comique, par Scarron, revu et annoté par M. Victor Fournel. 2 +vol. 10 fr. + +* Histoire amoureuse des Gaules, par Bussy-Rabutin, revue et annotée par +M. Paul Boiteau, suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, +recueillis et annotés par M. C.-l. Livet. 3 vol. 15 fr. + + Deux volumes sont en vente. + +* Six mois de la vie d'un jeune homme (1797), par Viollet le Duc. 1 vol. +4 fr. + +Les Aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même, traduites +de l'espagnol, sur le manuscrit inédit, par Charles Navarin. 1 vol. 3 +fr. + + A tort ou à raison, on regarde généralement cet ouvrage + comme un livre apocryphe, un pastiche, une imitation des + romans de Le Sage et des contes de Voltaire. Ajoutons qu'on + déclare l'imitation très heureuse; partant, le livre d'une + lecture agréable et facile, écrit avec beaucoup d'esprit et + de talent. + + V. CONTES ET NOUVELLES. + +* Hitopadésa, ou l'Instruction utile, recueil d'apologues et de contes, +traduit du sanscrit, avec des notes historiques et littéraires et un +Appendice contenant l'indication des sources et des imitations, par M. +Ed. Lancereau, membre de la Société Asiatique. 1 vol. 5 fr. + + On trouve dans ce volume beaucoup de fables et de contes qui + ont passé dans les littératures modernes, particulièrement + dans la nôtre. + +* Nouvelles françoises en prose, du XIIIe siècle, avec Notices et notes +par MM. Moland et Ch. d'Héricault. 1 vol. 5 fr. + +Nouvelles françoises en prose, du XIVe siècle, publiées par les mêmes. 1 +vol. 5 fr. + +Nouvelles françoises en prose, du XVe siècle, publiées par les mêmes. 1 +vol. 5 fr. + +* Le Livre du chevalier de la Tour Landry, pour l'enseignement de ses +filles, publié par M. A. de Montaiglon. 1 vol. 5 fr. + + Voyez page 9 de ce catalogue. + +Le Violier des histoires romaines, ancienne traduction françoise des +Gesta Romanorum. 2 volumes. 10 fr. + +* Les Cent nouvelles nouvelles, publiées d'après le seul manuscrit +connu, avec introduction et notes par M. Thomas Wright, membre +correspondant de l'Institut de France. 2 vol. 10 fr. + +Recueil de petits contes latins, tirés des manuscrits et annotés par M. +Thomas Wright, 1 vol. 5 fr. + +* Morlini novellæ, fabulæ et Comoedia. Editio tertia, emendata et aucta. +1 vol. 5 fr. + + Ouvrage peu connu, par suite de l'extrême rareté des + éditions précédentes, et précieux pour l'histoire des contes + et des fables. La Comédie a trait à l'expédition envoyée par + Louis XII à la conquête du royaume de Naples. + +Les Contes de Pogge, Florentin. Traduction française du XVe siècle, 1 +vol. 5 fr. + +Les nouvelles recreations et joyeux devis de Bonaventure Des Periers, +revus sur les éditions originales et annotées par M. Louis Lacour, 1 +vol. 5 fr. + + Tome II des Oeuvres. Voy. page 35. + +L'Heptameron de la reine de Navarre. 2 volumes. 10 fr. + + Voy. page 35 de ce catalogue. + +Propos rustiques, Baliverneries, contes et discours d'Eutrapel, par Noel +du Faïl, sieur de la Hérissaye. 2 vol. 10 fr. + +Les Serées de Guillaume Bouchet. 3 vol. 15 fr. + +Le Decameron de Boccace, traduction d'Antoine Le Maçon. 2 vol. 10 fr. + +* Les facetieuses nuits du seigneur Straparole, traduites par Jean +Louveau et Pierre de Larivey. 2 vol. 10 fr. + +La Philosophie fabuleuse, par Pierre de Larivey, édition revue et +annotée par M. Ed. Lancereau. 1 vol. 5 fr. + + VI. FACÉTIES. + +* Morlini novellæ, fabulæ et comoedia. Editio tertia, emendata et aucta. +1 vol. 5 fr. + + Voy. page 31 de ce catalogue. + +* Les quinze Joyes de mariage. 2e édition, de la Bibliothèque +elzevirienne, conforme au manuscrit de la Bibliothèque publique de +Rouen, avec les variantes des anciennes éditions et des notes. 1 vol. 3 +fr. + + Cet ouvrage si remarquable, qu'on attribue à l'auteur du + Petit Jehan de Saintré, Antoine de la Sale, a toujours eu de + nombreux admirateurs, au nombre desquels se trouvent + Rabelais et Molière. Il a été imprimé plusieurs fois; + l'éditeur a reconnu l'existence de quatre textes différents, + tous plus ou moins tronqués. En s'aidant des anciennes + éditions et du manuscrit de la Bibliothèque publique de + Rouen, il est parvenu à rétablir le texte tel qu'il a dû + sortir de la plume de l'auteur. Les variantes recueillies à + la fin du volume justifient pleinement ce travail, et les + notes placées au bas des pages rendent l'intelligence du + texte facile aux personnes même les moins versées dans la + connaissance de notre littérature du moyen âge. + +* Les Evangiles des Quenouilles. Nouvelle édition, revue sur les +éditions anciennes et les manuscrits, avec Préface, Glossaire et Table +analytique. 1 vol. 3 fr. + + «Ceci n'est pas seulement un livre amusant: c'est encore un + des livres les plus précieux pour l'histoire des moeurs, des + opinions et des préjugés... C'est le répertoire le plus + curieux des croyances, des erreurs et des préjugés répandus + au moyen âge parmi le peuple.» (Extrait de la Préface.) + +* La Nouvelle Fabrique des excellens traits de vérité, par Philippe +d'Alcripe, sieur de Neri en Verbos. Nouvelle édition, augmentée des +Nouvelles de la terre de Prestre Jehan. 1 volume. 4 fr. + + Cet ouvrage, de la fin du XVIe siècle, est le type et la + source de ces nombreuses histoires où l'exagération joue un + si grand rôle. De ce volume viennent en droite ligne les + Facetieux devis et plaisans contes du sieur du Moulinet, les + histoires, de M. de Crac et de sa famille, et les célèbres + Aventures du baron de Münchhausen. En somme, c'est un livre + fort amusant, et qui fait connaître un des côtés de l'esprit + railleur de nos pères. + +Oeuvres de Rabelais, seule édition conforme aux derniers textes revus +par l'auteur, avec les variantes des anciennes éditions, des notes et un +Glossaire. 2 vol. 10 fr. + +Les Contes de Pogge, florentin, traduction française du XVe siècle. 1 +vol. 5 fr. + + Voy. page 31 de ce catalogue. + +Les Bigarrures et touches du seigneur des Accords, avec les contes du +sieur Gaulard et les Escraignes dijonnoises. 2 vol. 10 fr. + +Tabarin, 2 vol. 10 fr. + +Bruscambille. 2 vol. 10 fr. + +* Recueil general des Caquets de l'Accouchée. Nouvelle édition, revue +sur les pièces originales et annotée par M. Edouard Fournier, avec une +Introduction par M. Le Roux de Lincy. 1 vol. 5 fr. + + Dans cet ouvrage, les moeurs, les usages, les abus du + premier quart du XVIIe siècle, sont passés en revue avec + autant de liberté que de malice. Grâce aux notes dont cette + édition est accompagnée, ce livre facétieux sera désormais + un de ceux que l'on consultera avec le plus de fruit sur + l'histoire du temps. + +* Le Dictionnaire des Pretieuses, par le sieur de Somaize. Nouvelle +édition, augmentée de divers opuscules du même auteur relatifs aux +Précieuses, et d'une clef historique et anecdotique par M. C. L. Livet. +2 vol. 10 fr. + + VII. POLYGRAPHES ET MÉLANGES. + +Oeuvres complètes de Pierre de Bourdeilles abbé de Branthome, et d'André +de Bourdeilles, son frère aîné, publiées pour la première fois selon le +plan de l'auteur, augmentées de nombreux fragments inédits, et annotées +par M. Prosper Mérimée, de l'Académie française, et M. Louis Lacour, +archiviste paléographe. + +OEuvres complètes de Marguerite d'Angoulême, reine de Navarre. 4 vol. 20 +fr. + + OEuvres diverses, 2 vol.--Heptameron, 2 vol. + +OEuvres françaises de Bonaventure Des Periers, revues sur les éditions +originales et annotées par M. Louis Lacour. 2 vol. 10 fr. + + Tome I: Poésies, Cymbalum Mundi, Opuscules.--Tome II: + Nouvelles Recreations et joyeux devis. + +OEuvres complètes de la Fontaine, revues et annotées par M. +Marty-Laveaux. 4 volumes. 20 fr. + + Le tome I contiendra les Fables, le tome II les Contes, les + tomes III et IV le Théâtre et les autres oeuvres. + +Croniques des Samedis de Mlle de Scudéry, recueillies par Conrart, +annotées par Pellisson-Fontanier, et publiées par M. F. Feuillet de +Conches. 1 vol. 5 fr. + +* Variétés historiques et littéraires, recueil de pièces volantes rares +et curieuses, en prose et en vers, avec des notes par M. Edouard +Fournier. Tomes I à VII. Le volume, 5 fr. + + Le 1er volume contient: + + 1. Ensuit une remonstrance touchant la garde de la librairie + du Roy, par Jean Gosselin, garde d'icelle librairie. + + 2. Le Diogène françois, ou Les facétieux discours dn vray + anti-dotour comique blaisois. + + 3. Histoires espouvautables de deux magiciens qui ont esté + estranglez par le diable, dans Paris, la semaine saincte. + + 4. Discours faict au parlement de Dijon sur la presentation + des Lettres d'abolition obtenues par Helène Gillet, + condamnée à mort pour avoir celé sa grossesse et sou fruict. + + 5. Histoire veritable de la conversion et repentance d'une + courtisane venitienne. + + 6. Les singeries des femmes de ce temps descouvertes, et + particulièrement d'aucunes bourgeoises de Paris. + + 7. La Chasse et l'Amour, à Lysidor. + + 8. Dialogue fort plaisant et recreatif de deux marchands: + l'un est de Paris et l'autre de Pontoise, sur ce que le + Parisien l'avoit appelé Normand. + + 9. Discours prodigieux et espouvantable de trois Espaignols + et une Espagnolle, magiciens et sorciers, qui se faisoient + porter par les diables de ville en ville. + + 10. Histoire admirable et declin pitoyable advenu en la + personne d'un favory de la cour d'Espagne. + + 11. Examen sur l'inconnue et nouvelle caballe des frèyes de + la Rozée-Croix. + + 12. Role des présentations faictes au Grand Jour de + l'Eloquence françoise. + + 13. Recit veritable du grand combat arrivé sur mer, aux + Indes Occidentales, entre la flotte espagnole et les navires + hollandois, conduits par l'amiral Lhermite, devant la ville + de Lyma, en l'année 1624. + + 14. Discours veritable de l'armée du très vertueux et + illustre Charles, duc de Savoye et prince de Piedmont, + contre la ville de Genève. + + 15. Histoire miraculeuse et admirable de la contesse de + Hornoc, flamande, estranglée par le diable, dans la ville + d'Anvers, pour n'avoir trouvé son rabat bien godronné, le 15 + avril 1616. + + 16. Discours au vray des troubles naguères advenus au + royaume d'Arragon. + + 17. Recit naïf et veritable du cruel assassinat et horrible + massacre commis le 26 aoust 1652, par la Compagnie des + frippiers de la Tonnellerie, en la personne de Jean + Bourgeois. + + 18. Les Grands Jours tenus à Paris par M. Muet, lieutenant + du petit criminel. + + 19. La révolte des Passemens. + + 20. Ordonnance pour le faict de la police et reglement du + camp. + + 21. Combat de Cyrano de Bergerac avec le singe de Brioché, + au bout du Pont-Neuf. + + 22. La prinse et deffaicte du capitaine Guillery. + + 23. Le bruit qui court de l'Espousée. + + 24. La conference des servantes de la ville de Paris. + + 25. Le triomphe admirable observé en l'aliance de Betheleem + Gabor, prince de Transilvanie, avec la princesse Catherine + de Brandebourg. + + 26. La descouverture du style impudique des courtisannes de + Normandie à celles de Paris, envoyée pour estrennes, de + l'invention d'une courtisanne angloise. + + 27. La Rubrique et fallace du monde. + + 28. Plaidoyers plaisans dans une cause burlesque. + + 29. Les merveilles et les excellences du Salmigondis de + l'aloyau, avec les Confitures renversées. + + Le second volume contient: + + 1. Mémoire sur l'état de l'Académie françoise, remis à Louis + XIV vers l'an 1696. + + 2. Le Miroir de contentement, baillé pour estrenne à tous + les gens mariez. + + 3. Le Patissier de Madrigal en Espagne, estimé estre Dom + Carles, fils du roy Philippe. + + 4. Discours sur l'apparition et faits pretendus de + l'effroyable Tasteur, dédié à mesdames les poissonnières, + harengères, fruitières et autres qui se lèvent le matin + d'auprès de leurs maris, par l'Angoulevent. + + 5. La Destruction du nouveau moulin à barbe. + + 6. Dissertation sur la véritable origine des moulins à + barbe. + + 7. Les cruels et horribles tormens de Balthazar Gerard, + Bourguignon, vray martyr, souffertz en l'execution de sa + glorieuse et memorable mort, pour avoir tué Guillaume de + Nassau, prince d'Orenge. + + 8. Histoire des insignes faussetez et suppositions de + Francesco Fava, medecin italien. + + 9. Histoire veritable et divertissante de la naissance de + mie Margot et de ses aventures. + + 10. Le caquet des poissonnières sur le departement du roy et + de la cour. + + 11. La Moustache des filous arrachée, par le sieur du + Laurens. + + 12. Accident merveilleux et espouvautable du desastre arrivé + le 7 mars 1618 d'un feu inremediable lequel a bruslé et + consommé tout le Palais de Paris. + + 13. Ordonnances generales d'amour. + + 14. L'Adieu du plaideur à son argent. + + 15. Rencontre et naufrage de trois astrologues judiciaires, + Mauregard, J. Petit et P. Larivey, nouvellement arrivez en + l'autre monde. + + 16. Discours de l'inondation arrivée au fauxbourg + S.-Marcel-lez-Paris, par la rivière de Bièvre, 1625. + + 17. La Permission aux servantes de coucher avec leurs + maistres, ensemble l'Arrést de la part de leurs maistresses. + + 18. La muse infortunée contre les froids amis du temps. + + 19. Remonstrance aux nouveaux mariez et mariées et ceux qui + desirent de l'estre, ensemble pour cognoistre les humeurs + des femmes. + + 20. Le Tocsin des filles d'amour. + + 21. Plaisant galimatias d'un Gascon et d'un Provençal, + nommez Jacques Chagrin et Ruffin Allegret. + + 22. Particularitez de la conspiration et la mort du + chevalier de Rohan, de la marquise de Villars, de Van den + Ende, etc. + + 23. Cartels de deux Gascons et leurs rodomontades, avec la + dissection de leur humeur espagnole. + + 24. Le hazard de la blanque renversé et la consolation des + marchands forains. + + 25. Sermon du cordelier aux soldats, ensemble la responce + des soldats au cordelier. + + 26. L'ouverture des jours gras, ou l'entretien du carnaval. + + 27. Histoire véritable du combat et duel assigné entre deux + demoiselles sur la querelle de leurs amours. + + 28. L'innocence d'amour, à Lysandre. + + Le tome III contient: + + 1. Placet des amans au roy contre les voleurs de nuit et les + filoux. + + 2. Reponse des filoux (par Mlle de Scudery). + + 3. Recit veritable de l'attentat fait sur le precieux corps + de N.-S. Jesus-Christ entre les mains du prestre disant la + messe, le 24 mai 1649, en l'église de Sannois. + + 4. Histoire prodigieuse du fantome cavalier solliciteur qui + s'est battu en duel le 27 janvier 1615, près Paris. + + 5. La chasse au vieil grognard de l'antiquité. 1622. + + 6. L'Onophage, ou le mangeur d'asne, histoire veritable d'un + procureur qui a mangé un asne. + + 7. Les Regrets des filles de joie de Paris sur le subject de + leur bannissement. + + 8. Histoire joyeuse et plaisante de M. de Basseville et + d'une jeune demoiselle, fille du ministre de St-Lo, laquelle + fut prise et emportée subtilement de la maison de la maison + de son père. + + 9. L'ordre du combat de deux gentilshommes faict en la ville + de Moulins, accordé par le roy nostre sire. + + 10. La Response des servantes aux langues calomnieuses qui + ont frollé sur l'ance du panier ce caresme; avec + l'advertissement des servantes bien mariées et mal pourveues + à celles qui sont à marier, et prendre bien garde à eux + avant que de leur mettre en mesnage. + + 11. Nouveau reglement general sur toutes sortes de + marchandises et manufactures qui sont utiles et necessaires + dans ce royaume, par de la Gomberdière. + + 12. Le Trebuchement de l'ivrongne, par G. Colletet. + + 13. Lettres nouvelles contenant le privilége et l'auctorité + d'avoir deux femmes. + + 14. Règles, Statuts et Ordonnances de la caballe des filous + reformez appuis huict jours dans Paris, ensemble leur + police, estat, gouvernement, et le moyen de les cognoistre + d'une lieue loing sans lunettes. + + i5. Privilège des Enfans Sans-Souci, qui donne lettre + patente à madame la comtesse de Gosier Sallé... pour aller + et venir par sous les vignobles de France. + + i6. La Rencontre merveilleuse de Piedaigrette avec maistre + Guillaume revenant des Champs-Elizée, avec la genealogique + des coquilberts. + + 17. Le Ballieux des ordures du monde. + + 18. Discours veritable des visions advenues au premier et + second jour d'aoust 1589 à la personne de l'empereur des + Turcs, sultan Amurat, en la ville de Constantinople, avec + les protestations qu'il a fait pour la manutention du + christianisme. + + 19. Le Pasquil du rencontre des cocus à Fontainebleau. + + 20. Exemplaire punition du violement et assassinat commis + par François de La Motte, lieutenant du sieur de Montestruc, + en la garnison de Metz en Lorraine, à la fille d'un + bourgeois de ladite ville, et executé à Paris le 5 décembre + 1607. + + 21. Le Satyrique de la cour, 1624. + + 22. Les Estranges tromperies de quelques charlatans + nouvellement arrivez à Paris, descouvertes aux despens d'un + plaideur, par C. F. Duppé. + + 23. La Pièce de cabinet, dédiée aux poètes du temps (par E. + Carneau). + + 24. Priviléges et reglemens de l'Archiconfrérie vulgairement + dite des Cervelles emouquées ou des Ratiers. + + 26. Advis de Guillaume de la Porte, hotteux ès halles de la + ville de Paris. + + 26. Les Misères de la femme mariée, où se peuvent voir les + peines et tourmens qu'elle reçoit durant sa vie, mis en + forme de stances par Mme Liebault. + + 27. Les Priviléges et fidelitez des Chastrez, ensemble la + responce aux griefs proposez en l'arrest donné contre eux au + profit des femmes. + + 28. Le Pont-Neuf frondé. + + 29. La Tromperie faicte à un marchand par son apprenty, + lequel coucha avec sa femme, qui avoit peur de nuict, et de + ce qui en advint, avec le testament du martyr amoureux. + + 30. Legat testamentaire du prince des Sots à M. C. + d'Acreigne, Tullois, pour avoir descrit la défaite de deux + mille hommes de pied, avec la prise de vingt-cinq enseignes, + par Monseigneur le duc de Guyse. + + 31. Oraison funèbre de Caresme prenant, composée par le + serviteur du roy des Melons andardois. + + Le tome IV contient: + + 1. Brief discours de la reformation des mariages. + + 2. Les jeux de la cour. + + 3. Songe. + + 4. Le tableau des ambitieux de la cour, nouvellement tracé + par maistre Guillaume à son retour de l'autre monde. + + 5. Lettre d'ecorniflerie et declaration de ceux qui n'en + doivent jouir. + + 6. L'estrange ruse d'un filou habillé en femme, ayant duppé + un jeune homme d'assez bon lieu soubs apparence de mariage. + + 7. Le passe-port des bons beuveurs. + + 8. Factum du procez d'entre messire Jean et dame Renée. + + 9. Le purgatoire des hommes mariez, avec les peines et les + tourmentz qu'ils endurent incessamment au subject de la + malice et mechanceté des femmes. + + 10. Mémoire touchant la seigneurie du Pré-aux-Clercs, + appartenant à l'Université de Paris, pour servir + d'instruction à ceux qui doivent entrer dans les charges de + l'Université. + + 11. Histoire horrible et effroyable d'un homme plus + qu'enragé qui a esgorgé et mangé sept enfans dans la ville + de Chaalons en Champagne. Ensemble l'execution memorable qui + s'en est ensuivie. + + 12. L'entrée de Gaultier Garguille en l'autre monde, poème + satyrique. + + i3. Les estrennes du Gros Guillaume à Perrine, presentées + aux dames de Paris et aux amateurs de la vertu. + + 14. La lettre consolatoire escripte par le general de la + compagnie des Crocheteurs de France à ses confrères, sur son + restablissement au dessus de la Samaritaine du Pont-Neuf, + narratifve des causes de son absence et voyages pendant + icelle. + + 15. Les plaisantes ephemerides et pronostications très + certaines pour six années. + + 16. Epitaphe du petit chien Lyco-phagos, par Courtault, son + conculinaire et successeur en charge d'office, à toutes les + legions des chiens academiques, par Vincent Denis + Perigordien. + + 17. La grande cruauté et tirannie exercée par Mustapha, + nouvellement empereur de Turquie, à l'endroit des + ambassadeurs chrestiens, tant de France, d'Espaigne et + d'Angleterre. Ensemble tout ce qui s'est passé au tourment + par luy exercé à l'endroit de son nepveu, lui ayant fait + crever les yeux. + + 18. Le different des Chapons et des Coqs touchant l'alliance + des Poulles, avec la conclusion d'yceux. + + 19. Recit en vers et en prose de la farce des Precieuses. + + 20. Histoire miraculeuse de trois soldats punis divinement + pour les forfaits, violences, irreverences et indignités par + eux commises avec blasphèmes execrables contre l'image de + monsieur saint Antoine, à Soulcy, près Chastillon-sur-Seine, + le 21e jour de juin dernier passé (1576). + + 21. Le fantastique repentir des mal mariez. + + 22. Le grand procez de la querelle des femmes du faux-bourg + Saint-Germain avec les filles du faux-bourg de Montmartre, + sur l'arrivée du regiment des Gardes. Avec l'arrest des + commères du faux-bourg Saint-Marceau intervenu en ladicte + cause. + + 23. Les contre-veritez de la court, avec le dragon à trois + testes. + + 24. Le coq-à-l'asne, ou le pot aux roses, adressé aux + financiers. + + 25. Traduction d'une lettre envoyée à la reine d'Angleterre + par son ambassadeur, surprise près le Mouy par la garnison + du Havre de Grâce, 15 juin 1590. + + 26. Remonstrance aux femmes et filles de la France. Extrait + du prophète Esaye, au chapitre III de ses propheties. + + 27. Histoire veritable du combat et duel assigné entre deux + demoiselles sur la querelle de leurs amours. + + 28. L'Innocence d'amour, à Lysandre. + + Le tome V contient: + + i. Les Triolets du temps. 1649. + + 2. Discours sur la mort du chapelier. + + 3. Reglement d'accord sur la preference des savetiers + cordonniers. + + 4. L'OEuf de Pasques ou pascal, à M. le lieutenant civil, + par Jacques de Fonteny. + + 5. Catechisme des Courtisans, ou les Questions de la cour, + et autres galanteries. + + 6. Exil de Mardy-Gras. + + 7. Ordre à tenir pour la visite des pauvres honteux. + + 8. L'Anatomie d'un Nez à la mode, dedié aux bons beuveurs. + + 9. Extrait de l'inventaire qui s'est trouvé dans les coffres + de M. le chevalier de Guise, par Mlle d'Entraigne, et mis en + lumière par M. de Bassompierre. + + 10. Les nouvelles admirables lesquelles ont envoyées les + patrons des gallées qui ont esté transportées du vent en + plusieurs et divers pays et ysles de la mer, et + principalement ès parties des Yndes. + + 11. Le Gan de Jan Godard, Parisien. + + 12. Discours de deux marchants fripiers et de deux + tailleurs, avec les propos qu'ils ont tenus touchant leur + estat. + + 13. Discours admirable d'un magicien de la ville de Moulins + qui avoit un demon dans une phiole, condamné d'estre bruslé + tout vif par arrest de la Cour de Parlement. + + 14. Vraye Pronostication de Me Gonin pour les mal-mariez, + plates-bourses et morfondus, et leur repentir. + + 15. La misère des apprentis imprimeurs, appliquée par le + detail à chaque fonction de ce pénible estat. + + 16. Arrest de la Cour de Parlement qui fait deffenses à tous + pastissiers et boulangers de fabriquer ni vendre, à + l'occasion de la feste des Rois aucuns gasteaux. + + 17. La Maltote des Cuisinières, ou la Manière de bien ferrer + la mule. + + 18. Cas merveilleux d'un bastelier de Londres, lequel, sous + ombre de passer les passans outre la rivière de Thames, les + estrangloit. + + 19. Les de Relais, ou le Purgatoire des bouchers, poulayers, + paticiers, cuisiniers, joueurs d'instrumens, comiques et + autres gens de mesme farine. + + 20. Discours de la mort de très haute et très illustre + princesse madame Marie Stuard, royne d'Escosse. + + 21. L'Onozandre, ou le Grossier, satyre. + + 22. Le Conseil tenu en une assemblée des dames et + bourgeoises de Paris. + + 23. Vengeance des femmes contre les hommes. + + 24. Ballet nouvellement dansé à Fontaine-Bleau par les dames + d'amour Ensemble leurs complaintes adressées aux courtisanes + de Venus à Paris. + + 25. Satyre contre l'indecence des questeuses. + + 26. Les contens et mescontens sur le sujet du temps. + + 27. Vers pour Monseigneur le Dauphin au sujet d'une aventure + arrivée entre lui et le petit Brancas. + + 28. La Vraye Pierre philosophale, ou le moyen de devenir + riche à bon conte. + + Le tome VIe contient: + + 1. Les estranges et desplorables accidens arrivez en divers + endroits sur la rivière de Loire et lieux circonvoisins par + l'effroyable desbordement des eaux et l'espouvantable + tempeste des vents, le 19 et 20 janvier 1633. Ensemble les + miracles qui sont arrivez à des personnes de qualité et + autres qui ont esté sauvées de ces perilleux dangers. + + 2. Le feu royal, faict par le sieur Jumeau, arquebusier + ordinaire de Sa Majesté. + + 3. Histoire veritable du prix excessif des vivres de la + Rochelle pendant le siège. + + 4. La grande proprieté des bottes sans cheval en tout temps, + nouvellement descouverte, avec leurs appartenances, dans le + grand magazin des esprits curieux. + + 5. Les estrennes de Herpinot, presentées aux dames de Paris, + desdiez aux amateurs de la vertu, par C. D. P., comedien + françois. + + 6. Harangue de Turlupin le souffreteux, 1615. + + 7. Sommaire traicté du revenu et despence des finances de + France, ensemble les pensions de nosseigneurs et dames de la + Cour, escrit par Nicolas Remond, secretaire d'Estat. + + 8. Quatrains au roy sur la façon des harquebuses et + pistolets, enseignans le moyen de recognoistre la bonté et + le vice de toutes sortes d'armes à feu et les conserver en + leur lustre et bonté, par François Poumerol, arquebusier. + + 9. Zest-Pouf, historiette du temps. + + 10. Catechisme des Normands. + + 11. Edit du roy portant suppression des charges de + capitaines des levrettes de la chambre du roy. + + 12. Histoire veritable de la mutinerie, tumulte et sedition + faite par les prestres Sainct-Medard contre les fidèles, le + samedy XXVIIe jour de decembre 1561. + + 13. Les choses horribles contenues en une lettre envoyée à + Henry de Valois par un enfant de Paris le vingt-huitième de + janvier 1589. + + 14. Le Cochon mitré, dialogue. + + 15. Stances sur le retranchement des festes, en 1666. + + 16. Le Pont-Breton des procureurs. + + 17. La plaisante nouvelle apportée sur tout ce qui se passe + en la guerre de Piedmont, avec la harangue du capitaine + Picotin faicte au duc de Savoye sur le mescontentement des + soldats françois. + + 18. Le Carquois satyrique. + + 19. L'estrange et veritable accident arrivé en la ville de + Tours, où la royne couroit grand danger de sa vie sans le + marquis de Rouillac et de M. de Vignolles, le vendredy + vingt-neufviesme janvier 1616. + + 20. Arrest notable donné au profit des femmes contre + l'impuissance des maris, avec le plaidoyé et conclusion de + Messieurs les gens du roy. + + 2i. Satyre sur la barbe de M. le president Molé. + + 22. Recit veritable de l'execution faite du capitaine + Carrefour, general des voleurs de France, rompu vif à Dijon + le 12e jour de decembre 1622. + + 23. Brief dialogue, exemplaire et recreatif, entre le vray + soldat et le marchand françois, faisant mention du temps qui + court. + + 24. La musique de la taverne et les propheties du cabaret, + ensemble le Mepris des Muses. + + Le tome VII contient: + + 1. Manifeste et prédictions des plus véritables affaires qui + se doibvent passer en France cette année 1620, par le sieur + de La Bourdanière. + + 2. La faiseuse de mouches. + + 3. Les plaisantes ruses et cabales de trois bourgeoises de + Paris. + + 4. L'Archi-Sot, écho satyrique. + + 5. Sur les revenus des Pasteurs. + + 6. La Requeste présentée à Nosseigneurs du Parlement... pour + la diminution d'une demie année des loyers des maisons, + chambres et boutiques (19 juin 1652). + + 7. Reproches du capitaine Guillery faits aux carabins, + picoreurs et pillards de l'armée de messieurs les Princes. + + 8. Manifeste de Pierre du Jardin, capitaine de la Garde, + prisonnier en la Conciergerie du Palais. + + 9. Histoire du poète Sibus. + + 10. Discours sur les causes de l'extresme cherté qui est + aujourd'hui en France (1586). + + 11. Le May de Paris. + + 12. Le pot aux rozes decouvert du plaisant voyage fait par + quelques curieux au bois de Vincennes, à dessein de voir + Jean de Werth. + + 13. Edict du Roy pour contenir les serviteurs et servantes + en leurs devoirs. + + 14. Discours de la deffaicte qu'a faict M. le duc de Joyeuse + et le sieur de Laverdin contre les ennemis du Roy à La Motte + Sainct-Eloy. + + 15. Lettre de Calvin, apportée des enfers par l'esprit du + sieur Groyer, aux pasteurs du petit Troupeau. + + 16. Discours de la prinse du capitaine Chapeau et du + capitaine la Callande, ensemble l'exécution qui en a esté + faicte à Montargy. + + 17. Sur l'enlèvement des reliques de saint Fiacre, apportées + de la ville de Meaux pour la guérison du derrière du C. de + R. + + 18. Institution de l'Ordre des Chevaliers de la Joye, établi + à Mézières. + + 19. La grande division arrivée ces derniers jours entre les + femmes et les filles de Montpellier. + + 20. Discours de la fuyte des impositeurs italiens. + + 21. Les ceremonies faites dans la nouvelle chapelle du + chasteau de Bissestre le 25 aoust 1634. + + 22. Discours nouveau de la grande science des femmes, trouvé + dans un des sabots de maistre Guillaume. + + 23. Les amours du Compas et de la Règle, et ceux du Soleil + et de l'Ombre. + + 24. Ennuis des paysans champestres. + + 25. Le plaisir de la noblesse, sur la preuve certaine et + profict des estauffes et soyes..., par B. de Laffémas. + + 26. Conspiration faite en Picardie (1576). + + 27. La nouvelle defaitte des Croquans en Quercy, par M. le + mareschal de Themines. + + 28. Les vertus et propriétés des Mignons. + + 29. Passage du cardinal de Richelieu à Viviers. + + 30. Le vray Discours des grandes processions qui se font + depuis les frontières de l'Allemagne jusques à la France + (1584). + + 31. Le Canard qui mange cinq de ses frères et qui est mangé + à son tour par un colonel. + + HISTOIRE. + +I. VOYAGES. + +* Histoire notable de la Floride, contenant les trois voyages faits en +icelle par certains capitaines et pilotes françois, descrits par le +capitaine Laudonnière; à laquelle a été ajousté un Quatriesme voyage, +fait par le capitaine Gourgues. 1 volume. 5 fr. + + Epuisé. + +Mémoires des Voyages du sieur Demarez, revus sur le seul exemplaire +connu de l'édition originale, et annotés par M. Charles Navarin. 1 vol. +4 fr. + +* Relation des trois ambassades du comte de Carlisle, de la part de +Charles II, vers Alexey Michailowitz, czar de Moscovie, Charles, roy de +Suède, et Frederic III, roy de Danemarck. Nouvelle édition, avec +préface, notes et glossaire par le prince Augustin Galitzin. 1 volume. 5 +fr. + +II. HISTOIRE DE FRANCE. + +Collection générale de Chroniques et Mémoires relatifs à l'histoire de +France. 200 vol. + + Cette collection comprendra les ouvrages qui font partie des + diverses collections publiées jusqu'à ce jour, et plusieurs + autres imprimés ou inédits. Chaque ouvrage, revu sur les + manuscrits et les éditions anciennes, accompagné de notes et + d'une table des matières, se vendra séparément. Il n'y aura + ni faux-titre, ni indication quelconque qui puisse obliger + les amateurs à prendre les volumes dont ils n'auraient pas + besoin. Les ouvrages divers ne seront rattachés entr'eux que + par le plan de la collection et la Table générale des + matières. + + De cette collection feront partie: + +* Les Aventures du baron de Fæneste, par Théodore-Agrippa d'Aubigné. +Edition revue et annotée par M. Prosper Mérimée, de l'Académie +françoise. 1 vol. 5 fr. + +Mémoires de la Reine Marguerite, suivis des Anecdotes tirées de la +bouche de M. du Vair. Notes par M. Ludovic Lalanne. 1 vol. 5 fr. + +* Mémoires de Henri de Campion, suivis d'un choix des Lettres +d'Alexandre de Campion. Notes par M. C. Moreau. 1 vol. 5 fr. + +* Les Courriers de la Fronde en vers burlesques, par Saint-Julien, +annotés par M. C. Moreau. 2 vol. 10 fr. + +* Mémoires et Journal du marquis d'Argenson, ministre des Affaires +Etrangères sous Louis XV, annotés par M. le marquis d'Argenson. Tomes I +et II. Le volume à 5 fr. + + L'ouvrage formera 5 volumes. + +* Mémoires de la Marquise de Courcelles, écrits par elle-même, précédés +d'une Notice et accompagnés de notes par M. Paul Pougin. 1 vol. 4 fr. + +* Mémoires de Madame de la Guette. Edition revue et annotée par M. C. +Moreau. 1 vol. 5 fr. + +Souvenirs de madame de Caylus. l vol. + +Mémoires de l'abbé de Choisy, suivis de l'Histoire de la Comtesse des +Barres, avec préface et notes par M. Gustave Desnoiresterres. 1 vol. 5 +fr. + +OEuvres complètes de Branthome. + + Voyez page 34 de ce catalogue. + +Chroniques des Samedis de Mlle de Scudéry, recueillies par Conrart, +annotées par Pellisson-Fontanier, et publiées par M. F. Feuillet de +Conches. 1 vol. 5 fr. + +III. HISTOIRE ÉTRANGÈRE. + +* Histoire notable de la Floride. l vol. 5 fr. + + Voyez page 46 de ce catalogue. + +* Relation des trois ambassades du comte de Carlisle. 1 vol. 5 fr. + + Voyez page 46 de ce catalogue. + +* Histoire du Pérou, traduite de l'espagnol sur le manuscrit inédit du +P. Anello Oliva, par M. H. Ternaux-Compans. 1 vol. 3 fr. + + + + + OUVRAGES DE DIFFÉRENTS FORMATS + Qui font partie du Fonds de P. JANNET. + +Bibliographie lyonnaise du xve siècle, par M. A. Péricaud aîné. Nouv. +édit. Lyon, imprimerie de Louis Perrin, + + 1851, in-8. 1re partie. 7 50 + 2e partie. 4 » + 3e partie. 2 » + +Catalogue de la bibliothèque lyonnaise de M. Coste, rédigé et mis en +ordre par Aimé Vingtrinier, son bibliothécaire. Lyon, 1853, 2 vol. gr. +in-8. (18,641 articles.) 12» + +Catalogue des livres imprimés, manuscrits, estampes, dessins et cartes à +jouer composant la bibliothèque de M. C. Leber, avec des notes par le +collecteur. Tome IV, contenant le supplément et la table des auteurs et +des livres anonymes. Paris, 1852, in-8, avec 6 grav. 8» + + Grand papier, fig. col. 25 » + Grand papier vélin, fig. col. 30 » + +Choix de fables de La Fontaine, traduites en vers basques par J.-B. +Archu. La Reole, 1848, in-8. 7 50 + +Chronique et hystoire faicte et composee par reverend pere en Dieu +Turpin, contenant les prouesses et faiciz darmes advenuz en son temps du +tres magnanime Roy Charlemaigne et de son nepveu Raouland. (Paris, +1835,) in-4 goth. à 2 col., avec lettres initiales fleuries et +tourneures. 20» + + Pap. de Hollande. 25 » + +Dialogue (Le) du fol et du sage. (Paris, 1833,) pet. in-8 goth. 9» + + Pap. de Holl. (à 10 exempl.). 12 » + Pap. de Chine (à 4 exempl.). 15 » + +Dialogue facetieux d'un gentilhomme françois se compiaignant de l'amour, +et d'un berger qui, le trouvant dans un bocage, le reconforta, parlant à +luy en son patois. Le tout fort plaisant. Metz, 1671 (1847), in-16 +oblong. 9» + +Dictionnaire pour l'intelligence des auteurs classiques grecs et latins, +tant sacrés que profanes, par Fr. Sabbathier. Paris, 1818, in-8. (Tome +37e et dernier.) 6» + +Dit (Le) de Menage, pièce en vers du XIVe siècle, publié, pour la +première fois par M. G.-S. Trebutien. (Paris, 1835,) in-8 goth. 2 50 + + Pap. de Holl. 4 » + +Dit (Un) d'aventures, pièce burlesque et satirique du XIIIe siècle, +publiée pour la première fois par M. G.-S. Trebutien. (Paris, 1855.) +in-8 goth. 2 50 + +Essai synthétique sur l'origine et la formation des langues (par +Copineau). Paris, 1774, in-8. 4» + +Histoire des campagnes d'Annibal en Italie pendant la deuxième guerre +punique, suivie d'un abrégé de la tactique des Romains et des Grecs, par +Fréd. Guillaume, général de brigade. Milan, de l'impr. royale, 1812, 3 +vol. gr. in-4 et atlas de 49 planches gr. in-fol. 20» + +Histoire du Mexique, par don Alvaro Tezozomoc, trad. sur un manuscrit +inédit par H. Ternaux-Campans. Paris, 1853, 2 vol. in-8. 15» + +Lai d'Ignaurès, en vers, du XIIe siècle, par Renaut, suivi des lais de +Melion et du Trot, en vers, du XIIIe siècle, publiés pour la première +fois par MM. Monmerqué et Francisque Michel. Paris, 1832, gr. in-8, pap. +vél., avec deux fac-simile color. 9» + + Pap. de Holl. 15 » + Pap. de Chine. 15 » + +Lettre d'un gentilhomme portugais à un de ses amis de Lisbonne sur +l'exécution d'Anne Boleyn, publiée par M. Francisque Michel. Paris, +1832, br. in-8, pap. vélin. 3» + +Manuel du libraire et de l'amateur de livres, par M. Jacq.-Ch. Brunet, +quatrième édition originale. Paris, 1842-1844, 5 vol. in-8 à deux +colonnes. 200» + +Moralité de la rendition de Joseph, filz du patriarche Jacob; comment +ses frères, esmeuz par envye, s'assemblèrent pour le faire mourir... +Paris, 1835, in-4 goth. format d'agenda, pap. de Holl. 36» + +Moralité de Mundus, Caro, Demonia, à cinq personnages.--Farce des deux +savetiers, à trois personnages. Paris, Silvestre, 1838, in-4 goth. +format d'agenda. 12» + +Moralité nouvelle du mauvais riche et du ladre, à douze personnages. +Paris, 1833, petit in-8 goth. 9» + + Pap. de Holl. (à 10 exempl.). 12 » + Pap. de Chine (à 4 exempl.). 15 » + +Moralité très singulière et très bonne des blasphémateurs du nom de +Dieu. (Paris, 1831), pet. in-4 goth. format d'agenda, pap. de Holl. 36» + +Mystère de saint Crespin et de saint Crespinien, publié pour la première +fois par L. Dessalles et P. Chabaille. Paris, 1836, gr. in-8 orné d'un +fac-simile. 14» + + Pap. de Holl. (fac-simile sur Vélin). 30 » + Pap. de Chine. 30 » + +Payen (Dr J. F.)--- Publications relatives à Montaigne. + +1º Notice bibliographique sur Montaigne. Paris, 1837, in-8. (Epuisée.) + +2º Documents inédits ou peu connus sur Montaigne. Paris, 1847, in-8, +portrait, fac-simile. (Epuisés.) + +3º Nouveaux documents inédits ou peu connus sur Montaigne. 1850, in-8, +fac-simile. 3 fr. + +4º De Christophe Kormart et de son analyse sur les Essais de Montaigne. +Paris, 1849, in-8. (Epuisé.) + +5º Documents inédits sur Montaigne, no 3.--Éphémérides, Lettres, et +autres Pièces autographes et inédites de Montaigne et de sa fille +Eléonore. Paris, Jannet, 1855, in-8, fac-simile. 3 fr. + +6º Recherches sur Montaigne, documents inédits, no 4.--Examen de la Vie +publique de Montaigne, par M. Grün.--Lettres et remontrances +nouvelles.--Bourgeoisie romaine.--Habitation et tombeau à +Bordeaux.--Vues, plans, cachets, fac-simile.--R. Sebon. Paris, 1856, +in-8. 5 fr. + +Poésies françoises de J.-G. Alione (d'Asti), composées de 1494 à 1520, +avec une notice biographique et bibliographique par M. J.-C. Brunet. +Paris, 1836, pet. in-8 goth. orné d'un fac-simile. 15 » + +Proverbes basques, recueillis (et publiés avec une traduction française +par Arnauld Oihénart. Bordeaux, 1847, in-8.) 10» + +Recueil de réimpressions d'opuscules rares ou curieux relatifs à +l'histoire des beaux-arts en France, publié par les soins de MM. T. +Arnauldet, Paul Chéron, Anatole de Montaiglon. In 8, papier de Hollande. +(Tirage à 100 exemplaires.) + + I. Ludovicus Henricvs Lomenius, Briennæ comes, de + pinacotheca sua. 1 50 + + II. Vie de François Chauveau, graveur, et de ses deux fils, + Evrard, peintre, et René, sculpteur, par J.-M. Papillon. 3 50 + +Relation des principaux événements de la vie de Salvaing de Boissieu, +premier président en la chambre des comptes de Dauphiné, suivie d'une +critique de sa généalogie et précédée d'une Notice historique, par +Alfred de Terrebasse. Lyon, impr. de Louis Perrin, 1850, in-8, fig. 7 » + +Roman de Mahomet, en vers, du XIIIe siècle, par Alex. du Pont, et livre +de la loi au Sarrazin, en prose, du XIVe siècle, par Raymond Lulle; +publiés pour la première fois et accompagnés de notes par MM. Reinaud et +Francisque Michel. Paris, 1831, gr. in-8 pap. vél., avec deux fac-simile +coloriés. 12 » + +Roman de la Violette ou de Gérard de Nevers, en vers, du XIIIe siècle, +par Gibert de Montreuil, publié pour la première fois par M. Francisque +Michel. Paris, 1834, gr. in-8 pap. vél. avec trois fac-simile et six +gravures entourées d'arabesques et tirées sur papier de Chine. 36 » + + Pap. de Chine. 60 » + +Roman (Le) de Robert le Diable, en vers, du XIIIe siècle, publié pour la +première fois par G.-S. Trébutien. Paris, 1837, pet. in-4 goth. à deux +col., avec lettres tourneures et grav. en bois. 20» + + Pap. de Holl. 30 » + Pap. de Chine. 36 » + +Roman du Saint-Graal, publié pour la première fois par Francisque +Michel. Bordeaux, 1841, in-12. 4» + +Table des auteurs et des prix d'adjudication des livres composant la +bibliothèque de M. le comte de La B*** (La Bédoyère). Gr. in-8, pap. +vél. 2 50 + +Table des prix d'adjudication des livres composant la bibliothèque de M. +L*** (Libri). Paris, 1847, in-8. 1 50 + +Table des prix d'adjudication des livres de M.I.m.d.R. (du Roure). +Paris, 1848, in-8. 1 25 + +Trésor des origines, ou Dictionnaire grammatical raisonné de la langue +française, par Ch. Pougens. Paris, imprimerie royale, 1819, in-4. 6» + +Manuel-Annuaire de l'imprimerie, de la librairie et de la presse, par F. +Grimont, avocat, s. Chef du bureau de la librairie au Ministère de +l'intérieur. In-12. 4» + + Sous presse le Manuel pour 1857, complément de la 1re + édition, avec tables analytiques de toutes les matières + contenues dans les deux volumes. + + + + + LA PROPRIÉTÉ LITTÉRAIRE ET ARTISTIQUE + + COURRIER DE LA LIRRAIRIE + +Ce Journal paraît tous les samedis. Il contient les documents officiels +concernant l'imprimerie, la librairie, et tout ce qui s'y rattache,--une +Chronique judiciaire,--le Catalogue, d'après les documents officiels, +des livres, cartes, estampes, oeuvres de musique, etc., imprimés en +France.--A titre de prime, les abonnés reçoivent: 1º le Catalogue +général de la librairie française au XIXe siècle, par M. Paul Chéron, +ouvrage exclusivement imprimé pour eux, et qui ne sera pas mis dans le +commerce; 2º un bon de vingt francs de livres à prendre dans la +Bibliothèque Elzevirienne, à leur choix.--Prix de l'abonnement pour un +an: Paris, 20 fr.; départements, 22 fr.; Etranger, 20 fr., et le port en +sus.--Bureaux, à Paris, rue de Richelieu, 15; à Leipzig, chez T. O. +Weigel; à Londres, chez John Russell Smith.--Rédacteur en chef, P. +Boiteau. Propriétaire-Gérant, P. Jannet. + + + + + MANUEL + DE + L'AMATEUR D'ESTAMPES + PAR M. CH. LE BLANC + OUVRAGE DESTINÉ A FAIRE SUITE AU + Manuel du Libraire et de l'Amateur de Livres + PAR M. J.-CH. BRUNET + +Conditions de la Publication. + +Le Manuel de l'Amateur d'Estampes sera publié en 16 livraisons, +composées chacune de dix feuilles, ou 160 pages gr. in-8, à deux +colonnes, imprimées sur papier vergé, avec monogrammes intercalés dans +le texte. Le prix de chaque livr. est fixé à 4 fr. 50 c.; il est tiré +quelques exempl. sur papier vélin au prix de huit francs la livraison. + +LES 8 PREMIÈRES LIVRAISONS (A-Melar) SONT EN VENTE + +Ces livraisons forment deux volumes, la moitié de l'ouvrage. + +La 9e livraison paraîtra le 15 juin 1857, les suivantes dans un délai +rapproché. + + + + + RECUEIL + DE + CHANSONS, SATIRES, ÉPIGRAMMES +Et autres poésies relatives à l'histoire des XVIe, XVIIe et XVIIIe +siècles: CONNU SOUS LE NOM DE RECUEIL DE MAUREPAS. + + PUBLIÉ PAR M. ANATOLE DE MONTAIGLON + Ancien Elève de l'Ecole des Chartes + Membre résidant de la Société des Antiquaires de France. + +Le Recueil de Maurepas sera publié en six forts volumes grand in-8o à 2 +colonnes, imprimés sur beau papier vergé, en caractères neufs. Il +paraîtra un volume tous les deux mois. Le prix est fixé à 25 fr. par +volume, ou 150 fr. pour l'ouvrage complet. Chaque volume sera payé au +moment de la livraison. Il ne sera tiré que 300 exemplaires. La +souscription sera close prochainement, et le prix sera augmenté pour les +personnes qui n'auront pas souscrit. + + + + + LA MUSE HISTORIQUE + ou + RECUEIL DES LETTRES EN VERS + CONTENANT LES NOUVELLES DU TEMPS, ÉCRITES A SON ALTESSE + MADEMOISELLE DE LONGUEVILLE, DEPUIS DUCHESSE DE NEMOURS + (1650--1665) + + Par. J. LORET. + +Nouv. édition, revue sur les manuscrits et sur les éditions originales +et augmentée d'une table générale des matières, par ED. V. de La Pelouze +et J. Ravenel. + +Les Lettres en vers de Loret sont assurément un des ouvrages les plus +curieux à consulter, une des sources les plus abondantes en précieux +renseignements auxquelles il soit possible de puiser, pour quiconque +veut étudier avec soin l'histoire politique ou littéraire de la France +pendant la période de temps qu'embrasse cette gazette rimée. Pour seize +années de la vie du grand siècle, on y trouve, en effet, outre la +relation de tous les actes importants de la minorité et des premiers +jours du règne de Louis XIV, le récit détaillé de ces mille petits faits +divers qui préparent, qui expliquent les grands événements; qui ont +passé presque inaperçus des contemporains eux-mêmes, et dont les plus +pénibles et les plus minutieuses recherches n'amèneraient pas toujours +l'historien à saisir la trace ailleurs. Là, toutefois, ne se borne pas +le mérite de la Muse historique. Un certain attrait nous pousse tous, +plus ou moins, à rechercher les particularités intimes de la vie des +personnages que l'histoire fait poser devant nous; cette curiosité est, +ici, très amplement satisfaite. Bruits de la ville, nouvelles de la +cour, entrées princières, fêtes publiques, festins royaux, +représentations théâtrales, bals et ballets, mystères de la ruelle et +parfois de l'alcôve, Loret tient note de tout, révèle tout, décrit tout +en vers abondants et faciles, spirituels et naïfs, burlesques mais +pleins de bon sens, libres mais non effrontés, empreints toujours d'un +profond respect pour la vérité. + +Ces qualités, aujourd'hui bien reconnues, et le haut prix qu'atteignent +dans les ventes publiques les exemplaires même imparfaits de la Muse +historique, nous ont décidé à réimprimer ce livre. Les éditeurs, +indépendamment de ce qu'il leur a été possible de se procurer des +lettres originales imprimées, ont fort utilement consulté deux +manuscrits des bibliothèques impériale et de l'Arsenal. Un troisième, +inappréciable volume relié aux armes de Fouquet et de la comtesse de +Verrue, auxquels il a successivement appartenu, a été mis à leur +disposition avec la plus gracieuse obligeance par son possesseur actuel, +M. Grangier de la Marinière, le zélé bibliophile. Ces diverses +communications, la dernière surtout, ont permis de faire disparaître +presque entièrement les voiles souvent bien épais que, lors de +l'impression de sa gazette, Loret a jetés, par prudence, sur un grand +nombre de figures de son musée historique. + +Rien n'a été négligé, sous le rapport des soins littéraires, pour que +cette nouvelle édition soit digne des amateurs auxquels elle est +destinée. L'exécution matérielle sera dirigée de manière à satisfaire +les plus difficiles. + +L'ouvrage, sous presse, se composera de 4 forts volumes grand in-8 à 2 +colonnes.--Prix de chaque volume: 15 fr. + + + + + LIBRARY OF OLD AUTHORS. + +M. John Russel Smith, libraire à Londres, publie une collection destinée +à prendre en Angleterre la place occupée en France par la Bibliothèque +elzevirienne. Plusieurs ouvrages sont en vente ou sous presse. Tous les +volumes sont imprimés uniformément et avec soin, avec des fleurons et +lettres ornées, reliés en percaline, et se vendent à des prix modérés. +Voici la liste des premières publications. + +En vente: + +The Dramatic and Poetical Works of John Marston. Now first collected and +edited by J. O. Halliwell. 3 vols. cart. en toile. 22 50 + +The Vision and Creed of Piers Ploughman. Edited by Thomas Wright; a new +edition, revised, with additions to the Notes and Glossary. 2 vols. +cart. 15» + +John Selden's Table Talk. A new and improved Edition, by S. W. Singer, 1 +vol. 7 50 + +Francis Quarle's Enchiridion. 1 vol. cart. 4 50 + +Increase Mather's Remarkable Providences of the Earlier Days of American +Colonization. With Introductory Preface by George Offor. Portrait. 7 50 + +The Poetical Works of William Drummond of Hawthornden. Edited by W. B. +Turnbull. Portrait. 7 50 + +George Wither's Hymns and Songs of the Church. 7 50 + +The Miscellanies of John Aubrey, F.R.S. 6» + +The Miscellaneous Works of Sir Thomas Overbury, 1 vol. 7 50 + +The Poetical Works of the Rev. Robert Southwell. 1 v. 6» + +The Iliads and the Odysseys of Homer, translated by George Chapman. 2 +vol. 18» + +Sous presse: + +The Journal of a Barrister of the name of Manningham, for the years +1600, 1601 and 1602; containing Anecdotes of Shakespeare, Ben Johnson, +Marston, Spenser, Sir W. Raleigh, Sir John Davys, etc. Edited from the +ms. in the British Museum, by Thomas Wright. + +The Rev. Joseph Spence's Anecdotes of Books and Men, about the time of +Pope and Swift. A new Edition by S. W. Singer. + +The Prose Works of Geoffrey Chaucer, including the Translation of +Boethius, the Testament of Love, and the Treatise on the Astrolabe. +Edited by T. Wright. + +King James' Treatise on Demonology. With Notes. + +The Poems, Letters and Plays of Sir John Suckling. + +Thomas Carew's Poems and Masque. + +Dépôt à Paris, chez P. Jannet, éditeur de la Bibliothèque Elzevirenne, +rue Richelieu, 15. + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Roman Comique, by Paul Scarron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN COMIQUE *** + +***** This file should be named 27772-8.txt or 27772-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/7/7/27772/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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