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+The Project Gutenberg EBook of Le dernier chevalier, by Paul H. C. Féval
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le dernier chevalier
+
+Author: Paul H. C. Féval
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+Release Date: January 14, 2009 [EBook #27806]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DERNIER CHEVALIER ***
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+Produced by Rénald Lévesque, Jean-Adrien Brothier and the
+Online Distributed Proofreading Canada Team at
+http://www.pgdpcanada.net ((This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr))
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+
+LE DERNIER CHEVALIER
+
+
+
+
+ PAUL FÉVAL
+
+ LE DERNIER
+ CHEVALIER
+
+SEULE ÉDITION REVUE ET CORRIGÉE
+
+
+ ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
+
+PARIS--22, RUE HUYGHENS, 22--PARIS
+
+
+
+
+LE DERNIER CHEVALIER
+
+
+
+
+I
+
+M. JOSEPH ET M. NICOLAS
+
+
+Le roi était malade un peu; Mme la marquise de Pompadour avait «ses
+vapeurs», cette migraine du XVIIIe siècle dont on s'est tant moqué et
+que nous avons remplacée par la névralgie, les médecins, pour leur
+commerce, étant obligés, comme les tailleurs, de trouver sans cesse des
+noms nouveaux aux vieilles choses. Sans cela, à quoi leur servirait le
+grec de cuisine qui les gonfle?
+
+M. le maréchal de Richelieu, toujours jeune, malgré ses 62 ans bien
+sonnés, se trouvait incommodé légèrement d'un rhume de cerveau, gagné
+l'année précédente dans le Hanovre, lors de la signature du traité de
+Kloster-Seven, qui sauva l'Angleterre, rétablit les affaires de la
+Prusse et commença la ruine de la France. Quel joli homme c'était, ce
+maréchal! Et que d'esprit il avait! M. de Voltaire, qui ne l'aimait pas
+tous les jours, disait de lui:
+
+«C'est de la quintessence de Français!» Bon M. de Voltaire! Il ne
+flattait jamais que nos ennemis.
+
+Si vous me demandez comment le rhume de cerveau du maréchal durait
+depuis tant de mois, je vous répondrai par ce qui se chantait dans
+Paris:
+
+ Armand acheta sa pelisse,
+ (Dieu vous bénisse!)
+ Avec l'argent
+ De Cumberland...
+
+Et encore:
+
+ Armand, pour payer le maçon,
+ Godille frétille, pompon,
+ Se fût trouvé bien pauvre,
+ Pompon, frétillon,
+ Sans la pêche de ce poisson
+ Qu'il prit dans le Hanovre...
+
+Vous le connaissez bien, le délicieux coin de rue qui sourit sur notre
+boulevard, et qui porte encore le nom de «Pavillon de Hanovre». Ce nom
+fut la seule vengeance de la France contre le général d'armée philosophe
+qui, vainqueur et tenant le sort de l'Europe dans sa main frivole, avait
+pris la plume au lieu de l'épée et signé un reçu au lieu de livrer une
+bataille.
+
+Mais que d'esprit et quel joli homme! Le pavillon de Hanovre coûta deux
+millions. La France en «faillit crever», selon l'expression un peu crue
+de l'abbé Terray; mais Armand, le cher Armand vécut jusqu'à cent ans,
+toujours galant, toujours guilleret, de plus en plus philosophe et, pour
+employer son style troubadour, «n'ayant pas encore renoncé à plaire». Il
+était né coiffé. Il mourut la veille même de la révolution, qui l'aurait
+gêné dans ses habitudes, et Beaumarchais dit de lui ce mot, qui ne fut
+pas trouvé cruel: «Fleur de décrépitude!»
+
+Mais ce n'était pas seulement ce pauvre roi Louis XV, Jeanne-Antoinette
+Poisson, marquise de Pompadour et Armand du Plessis, le maréchal duc de
+Richelieu qui ne battaient que d'une aile, le dauphin, père de Louis
+XVI, veillait, malade qu'il était déjà lui-même, auprès du berceau de
+son troisième fils, le comte d'Artois, depuis Charles X, condamné par
+les médecins. Sa femme, Marie-Josèphe de Saxe, ne devinait certes pas
+encore les angoisses de son prochain veuvage ni les soupçons sinistres
+qui devaient entourer sa propre agonie; mais elle avait la crainte
+instinctive, j'allais dire le pressentiment du poison, car elle fit
+visiter en secret le comte d'Artois par la Breuille, médecin de Mme
+Adélaïde, pour s'assurer qu'il n'était pas empoisonné.
+
+M. de Bernis faisait ses malles de premier ministre partant, supplanté
+qu'il était par son protégé, M. de Choiseul-Stainville, partisan de la
+guerre à outrance, destiné à conclure une désastreuse paix. M. de Bernis
+savait chanter le champagne et l'amour; ses oeuvres éclaboussent
+souvent sa robe. Quoiqu'il prît sa retraite le sourire aux lèvres, vous
+ne pouvez pas le supposer content.
+
+Les parlements, corps respectables, grondaient, remontraient,
+résistaient, travaillant de tout leur coeur à la révolution qui allait
+leur couper la tête; les philosophes donnaient des coups d'épingle à
+l'immensité de Dieu; les poètes faisaient de lamentables tragédies ou de
+petits vers honteux; Voltaire, qui, par le miracle de la bêtise humaine,
+est resté l'idole des «patriotes», déchirait sa patrie dans les billets
+doux qu'il écrivait au Prussien et crachait sur la religion avant de lui
+demander grâce par devant notaire; le clergé lui-même se compromettait
+çà et là par son relâchement ou par sa rigueur; la compagnie de Jésus,
+sapée par Judas franc-maçon ou janséniste, tremblait sur la base énorme
+de sa puissance; le commerce était ruiné par la piraterie anglaise; la
+cour s'ennuyait, rassasiée de plaisirs; les campagnes avaient faim, et
+la ville... Mon Dieu, la ville trouvait moyen de s'amuser.
+
+Ah! certes oui, la ville s'amusait, la ville venait d'apprendre la
+désastreuse défaite de Rosbach, et la ville fredonnait, avec tout
+l'esprit de l'univers qu'elle avait déjà et qu'elle pense avoir gardé,
+des couplets détestables où le brave Soubise était bafoué de main de
+maître:
+
+ Soubise dit, la lanterne à la main:
+ «J'ai beau chercher, où donc est mon armée?
+ Elle était là, pourtant, hier matin,
+ S'est-elle donc en allée en fumée?
+ Je l'ai perdue et suis un étourdi;
+ Mais attendons au grand jour, à midi...
+ Que vois-je? ô ciel! ah! mon âme est ravie,
+ Prodige heureux! la voilà! la voilà!...
+ Mais, ventrebleu! qui donc avons-nous là?
+ Je me trompais, c'est l'armée ennemie!»
+
+Il y avait du vrai là-dedans: Soubise s'était laissé surprendre. Le
+grand Frédéric, méritant, cette fois, les caresses de Voltaire, venait
+de donner la mesure éclatante de son génie. Acculé comme un sanglier aux
+abois, cerné par une meute de cent dix mille soldats, il s'était rué
+avec ses hommes de fer, au nombre de trente mille seulement, mais bardés
+de pied en cap dans cette armure enchantée qu'on nomme la discipline,
+sur le quartier français-bavarois où la discipline manquait.
+
+Là ils étaient plus de soixante mille, mais de races différentes,
+méprisant la science d'obéir et se fiant à leur multitude.
+
+Le sanglier passa, laissant sur sa route rouge dix mille décousus. En
+une seule journée, le vaincu, le perdu, l'écrasé qui larmoyait dans sa
+correspondance avec Voltaire sur son prochain suicide, se redressa au
+faîte de la puissance, et l'Europe, retournée de pile à face, se
+prosterna devant lui.
+
+Et Paris se tordit de rire en s'égosillant de chanter, pendant que la
+France maigrissait, maigrissait, affamée et humiliée.
+
+C'est bien bon de chanter et de rire! L'Angleterre, qui chante peu, et
+qui ne rit jamais, prenait à nos dépens un superbe embonpoint. C'était
+pour elle que Frédéric avait du génie. Elle fourrait dans ses poches
+profondes nos flottes de guerre et de commerce, nos comptoirs et nos
+colonies, que nous abandonnions à leur sort avec gaieté. Nous perdions
+l'Inde, faute d'y envoyer des secours; nous faisions mieux, nous
+martyrisions ceux qui avaient voulu conquérir ces merveilleux climats au
+profit de la France. La Bourdonnaye et Dupleix mouraient chez nous de
+honte et de misère, en attendant que la dure vaillance de
+Lally-Tollendal fût récompensée par la main du bourreau.
+
+Et Montcalm, l'héroïque, implorait vainement les quelques hommes et les
+quelques écus qui nous auraient assuré le Canada, cette France nouvelle,
+peuplée de Français-et-demi, où le «vertueux» Washington préludait à sa
+carrière, incontestablement belle, par l'assassinat d'un gentilhomme
+français qui était dit-on, un peu parent de M. le marquis de la
+Fayette[1].
+
+Tout cela n'empêche pas M. le duc de Choiseul de passer, dans une
+certaine école, pour un habile ministre; il y eut même des gens qui le
+comparèrent au cardinal de Richelieu; sans doute parce qu'il eut
+l'honneur de miner pierre à pierre le monument politique érigé par le
+grand homme d'État et de chasser les jésuites, qui nous avaient conquis
+une bonne part de ce qu'il nous perdait.
+
+Et au fait, M. de Choiseul avait des qualités: il sut garder, étant au
+pouvoir, la pension que lui payait l'Autriche; il sut épouser une femme
+dix fois millionnaire, qui se trouva être une sainte femme par-dessus le
+marché; il sut flatter Mme de Pompadour, qui pouvait le servir, et
+persécuter les jésuites, qui devaient la combattre, caresser les
+philosophes qui montaient, tourner le dos au clergé qui baissait; il sut
+enfin s'en aller presque noblement (quand tout fut ruiné de fond en
+comble), en refusant de saluer la nouvelle favorite, lui qui avait vécu
+de l'ancienne.
+
+Pauvre temps, petits hommes, chansons, épigrammes, encyclopédies,
+madrigaux, athéisme, égoïsme, mauvais calme, sommeil d'ivrogne.
+
+Sur l'Océan aussi, dit-on, les hautes vagues s'aplatissent avant la
+tempête. Que venaient faire les âmes chevaleresques en ces jours
+engourdis? On ne s'étonne pas que Duclos ait appelé le marquis de
+Montcalm «un anachronisme,» et que l'abbé de Bernis, devenu cardinal,
+ait dit de Dupleix: «Il gênait tout le monde.» Il y a des époques si
+viles que l'héroïsme y fait tache.
+
+Un certain soir du mois de décembre, en l'année 1759, l'inspecteur de
+police Marais fit descente à l'auberge des Trois-Marchands, située rue
+Tiquetonne, au quartier de Montorgueil, et tenue par Madeleine Homayras,
+veuve d'un sergent juré de la ville.
+
+Il se peut que vous n'ayez jamais ouï parler de ce Marais; mais c'était
+un homme d'importance, et M. de Sartines, le nouveau lieutenant général,
+l'employait de préférence à tous autres dans les circonstances les plus
+délicates, soit qu'il fût question de dénicher les pamphlétaires assez
+osés pour se moquer de la «princesse de Neuchâtel» (Mme de Pompadour
+avait souhaité passionnément ce titre), soit qu'il fallût faire la
+chasse aux menus scandales pour égayer l'ennui incurable du roi.
+
+De nos jours, l'office de ce Marais est tenu par des fonctionnaires
+privés qu'on nomme des _reporters_. Leur emploi consiste à désennuyer
+non plus un vieux roi, mais un vieux peuple.
+
+Cinq heures avaient sonné depuis un peu de temps déjà à la chapelle du
+Saint-Sauveur, ouverte rue du Petit-Lion, et il faisait nuit noire.
+C'était l'année suivante seulement que M. de Sartines devait installer
+définitivement les lanternes municipales qui portèrent un instant son
+nom avant de s'appeler réverbères. La rue Tiquetonne, étroite et
+encaissée, avait encore quelques passants; mais ils devenaient de plus
+en plus rares à mesure que, l'une après l'autre, les boutiques
+pauvrement éclairées allaient se fermant.
+
+Sans comparaison, le lumignon le plus beau qui fût dans toute la rue
+était l'enseigne même des Trois-Marchands, lanterne carrée, de couleur
+jaune, où se détachaient en noir trois silhouettes fort bien découpées,
+représentant les trois Mages, rangés en ligne et se tenant par la main.
+La veuve Homayras, qui penchait vers la philosophie, parce qu'elle ne
+savait pas ce que c'était, n'avait point voulu de ces superstitions.
+D'ailleurs à quoi bon flatter les Mages? On n'en voit jamais à
+l'auberge, tandis que le commerce est la meilleure de toutes les
+clientèles. Donc, sans rien changer au tableau, la veuve en avait
+corrigé la légende, et les Trois-Mages étaient devenus les
+Trois-Marchands.
+
+--Comment vous en va, ma belle Madeleine? dit l'inspecteur en entrant
+dans le réduit propret et même cossu où la veuve Homayras tenait ses
+comptes. Je passais devant votre porte par hasard, et j'ai pensé: Si
+j'entrais souhaiter un petit bonsoir à ma commère?
+
+--Bonne idée, M. Marais, repartit Madeleine, forte gaillarde de 35 à 40
+ans, haute en couleurs et qui avait dû avoir pour elle toute seule, dans
+son temps, trois ou quatre portions de «beauté du diable;» justement, je
+songeais à vous, moi aussi.
+
+--Vraiment?
+
+--Vraiment tout à fait!... En voulez-vous?
+
+Madeleine avait auprès d'elle sur son petit bureau un verre profond et
+large, avec une bouteille entamée qui contenait le vermillon de ses
+grosses joues, sous forme de vin d'Arbois. Elle emplit le verre et
+l'offrit à M. Marais, en ajoutant, non sans coquetterie:
+
+--Si toutefois ça ne vous arrête pas de boire après moi, M.
+l'inspecteur.
+
+--M'arrêter! s'écria galamment M. Marais. Vous êtes fraîche comme la
+pêche, ma commère, et quoique je n'aie pas soif du tout, j'accepte avec
+plaisir, rien que pour mettre mon nez dans votre verre... À votre
+santé... Et pourquoi songiez-vous à moi, je vous prie?
+
+La veuve le regarda boire d'un air espiègle qui ne lui allait point
+encore trop mal. Au lieu de répondre, elle dit:
+
+--C'est comme moi, je n'aime pas le vin, non, mais ça m'est recommandé
+pour mon estomac.
+
+--Je vous demandais pourquoi vous pensiez à moi.
+
+Elle emplit le verre et le vida d'un trait, comme si elle en eût versé
+le contenu dans une cuvette.
+
+--Parce qu'il y a ici M. Joseph, répondit-elle enfin.
+
+--Ah! fit Marais: Joseph qui?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Et après?
+
+La femme Homayras hésita.
+
+--Est-ce tout? reprit Marais.
+
+--Non... Je ne voudrais pas lui faire du mal, voyez-vous...
+
+--À M. Joseph? Il vous est donc suspect?
+
+--Non... Mais il a l'air d'un prince des fois qu'il y a, ce bonhomme-là!
+
+--Il est riche?
+
+--Ah! mais non!
+
+--Que fait-il?
+
+--Rien... C'est-à-dire... il rage!
+
+--Oh! oh! contre qui?
+
+--Contre les Anglais.
+
+--Eh bien! ma commère, je n'y vois point d'inconvénient.
+
+--Et contre la compagnie...
+
+--Bravo! Les Pères ne sont pas bien dans nos papiers, depuis M. de
+Choiseul.
+
+--Ce n'est pas contre la compagnie de Jésus. Il parle de Madras, de
+Pondichéry, de Bombay...
+
+--La Compagnie des Indes alors? Depuis M. de Choiseul, nous nous en
+moquons comme du Canada, Madeleine! Qui fréquente-t-il?
+
+--Personne.
+
+--En ce cas-là, il ne peut pas être bien dangereux.
+
+--Savoir!
+
+La femme Homayras hésita encore. L'inspecteur, prenant la bouteille à
+son tour, emplit le verre lui-même.
+
+--Une gorgée pour votre estomac, Madeleine dit-il.
+
+Madeleine repoussa le verre et pensa tout haut pour la seconde fois:
+
+--Je ne voudrais pas lui faire du mal, c'est bien sûr. J'ai dit qu'il ne
+recevait personne, mais ce n'est pas le mot tout à fait. Il vient
+quelqu'un le voir.
+
+--Qui ça?
+
+--Un jeune homme.
+
+--Souvent?
+
+--Tous les jours.
+
+--À quelle heure?
+
+--Dès le matin.
+
+--Il reste longtemps?
+
+--Jusqu'au soir.
+
+--Que font-ils, tous les deux?
+
+--L'un dicte, l'autre écrit.
+
+--C'est le jeune homme qui écrit?
+
+--Et c'est M. Joseph qui dicte.
+
+--Comment s'appelle-t-il, le jeune homme?
+
+--M. Nicolas.
+
+--Nicolas tout court aussi?
+
+--Aussi, oui, Nicolas tout court.
+
+--Tiens! tiens! fit Marais: c'est drôle... M. Joseph! M. Nicolas! M.
+Joseph qui a l'air d'un prince et qui loge aux Trois-Marchands!...
+
+--Eh bien! eh bien! s'écria Madeleine. La maison n'est-elle pas tenue
+sur un assez bon pied pour cela!
+
+Il y avait une pointe d'aigreur là-dedans. M. Marais s'empressa de
+s'excuser, disant:
+
+--Si fait, peste! si fait!... Mais le Nicolas, de quoi a-t-il l'air?
+
+--Ah! c'est différent, répondit Madeleine, celui-là a l'air d'un roi.
+
+[Note 1: Washington, alors major au service de l'Angleterre, fit
+tirer _en pleine paix_ sur M. de Jumonville de Villiers, qui avait l'épée
+au fourreau et portait en outre le drapeau parlementaire. La première
+épithète appliquée au nom du très illustre libérateur des États-Unis par
+les gazettes européennes fut celle-ci: _Coquin_. Le fait est contesté
+(en Amérique).]
+
+
+
+
+II
+
+ARRIVÉE DE L'INCONNUE
+
+
+M. Marais était un petit homme de 40 ans, frais, propre, grassouillet:
+un joli inspecteur, bien peigné, bien couvert et que vous auriez presque
+pris pour un financier, tant il avait d'agréables manières. Aussi Mme la
+marquise de Pompadour avait-elle la bonté de l'admettre assez
+fréquemment à son petit lever, chacun savait cela, pour renouveler sa
+provision d'anecdotes.
+
+Les journaux «bien informés» n'existaient pas encore, puisque c'est à
+peine si Beaumarchais, leur père, commençait, tout au fond de ses
+tracasseries, la première esquisse de son arlequin-perruquier, maraud
+joyeux, mais sinistre, mêlant un peu de bien avec beaucoup de mal,
+beaucoup d'esprit avec énormément de corruption, faisant mousser du même
+coup de blaireau, son courage, sa lâcheté, ses convoitises, son bon
+coeur, ses cruautés, son orgueil et sa bassesse, qui devait ravaler si
+étrangement le niveau de nos moeurs, assassiner la vie privée et crotter
+jusqu'à l'échine la robe nuptiale de la classe moyenne en France.
+
+Les journaux bien informés n'existant pas, ce pauvre beau roi Louis XV,
+qui en eût été le plus fidèle abonné, se fournissait où il pouvait: chez
+la marquise et chez M. de Sartines, qui se fournissaient tous les deux
+chez Marais.
+
+Marais, en définitive, était donc un luron de qualité. Il jouissait de
+la considération _sui generis_ dévolue à ceux qui regardent dans les
+maisons par les trous de serrure. Les curieux d'un côté, de l'autre les
+poltrons de scandale se cotisaient pour lui faire une aisance. Il
+portait des bagues aux doigts, et prenait du tabac d'Espagne dans une
+boîte d'or.
+
+Avec cela, pas méchant. Il avait bien tué, çà et là, quelques familles,
+mais c'était pour gagner sa vie.
+
+La veuve du sergent Homayras ne s'était pas approchée impunément d'un si
+attrayant personnage, et, quoique rien dans la conduite de M. Marais
+n'eût dépassé jamais les bornes de la cordialité permise entre gens de
+bonne humeur, elle nourrissait le secret espoir de s'élever, un jour
+venant, jusqu'à la dignité d'_observatrice_.
+
+--D'un roi, répéta-t-elle, oui, M. Marais, je ne m'en dédis pas, il a
+l'air d'un roi, et, soit dit sans perdre le respect, le nôtre, de roi,
+donnerait gros, puisque notre argent ne lui coûte rien, pour avoir la
+mine de M. Nicolas, et le sang qu'il a sous la peau, et le feu qu'il a
+dans les yeux, et son jarret, vertugodiche! Et sa figure, et sa
+tournure, et tout!
+
+--Tubieu! dit l'inspecteur en riant, comme vous vous enflammez,
+Madeleine!
+
+--Voulez-vous les voir, M. Joseph et lui? demanda la veuve. Ils sont
+ensemble dans la chambre qui a un _oeil_.
+
+Un instant la curiosité professionnelle de M. Marais avait été éveillée,
+mais c'était déjà passé. Il fit sauter hors de son gousset une montre
+épaisse et large et la consulta avec ostentation.
+
+--Mon aimable commère dit-il en se levant, l'_oeil_ aura tort pour
+aujourd'hui, et je vais, bien à regret, priver les miens du bonheur de
+contempler les vôtres.
+
+--Ah! fit Madeleine, comme c'est joliment dégoisé!
+
+--Voici déjà six heures sonnées, continua l'inspecteur, et je n'ai pas
+encore glané la moindre historiette. Si, au lieu de votre prince Joseph
+et de votre roi Nicolas, il y avait seulement une bergère dans la
+chambre qui a un _oeil_...
+
+--Pour ça non! s'écria la veuve: depuis que M. Joseph est chez moi, pas
+une seule dame n'a passé le seuil de sa porte!
+
+--On demande M. Joseph, cria la voix d'une servante au bas de
+l'escalier.
+
+--Faites monter! ordonna la veuve.
+
+Et elle ajouta:
+
+--C'est drôle. Nicolas n'est pourtant pas ressorti, et hormis M.
+Nicolas, jamais personne ne vient chez M. Joseph.
+
+M. Marais avait pris sa canne et son chapeau; il se disposait à sortir.
+On entendit un pas léger qui montait l'escalier. Madeleine se mit à
+rire.
+
+--Tiens! tiens! fit-elle, il y a un commencement à tout; on dirait que
+ça sent la jeunesse!
+
+M. Marais, en homme de cour qu'il était, se penchait justement pour lui
+baiser la main avant de prendre congé. Il se retourna en sursaut. Une
+voix douce disait sur le palier:
+
+--Quelqu'un voudrait-il bien m'indiquer l'appartement de M. Joseph?
+
+La porte, en même temps, s'entrouvrit, laissant voir une femme, vêtue
+de noir et coiffée «à la créole», d'un voile de dentelle très riche et
+très épais, disposé de façon à lui couvrir entièrement le visage.
+
+--Tubieu! grommela Marais, nous avions un prince et un roi, voici la
+reine! Et moi qui ne demandais qu'une bergère!
+
+--Ne pouvez-vous vous adresser à une servante?... avait commencé
+Madeleine, qui aimait assez à faire la dame, surtout en présence d'un
+homme du bel air tel que M. l'inspecteur.
+
+Mais elle n'alla pas seulement jusqu'à la moitié de sa phrase. Elle fit
+une profonde révérence, accompagnée d'un «À votre service,
+Mademoiselle,» et sortit précipitamment pour conduire elle-même la
+nouvelle venue jusqu'à l'appartement de son locataire.
+
+Quand elle revint, elle trouva M. Marais immobile à la même place. La
+figure du chasseur d'aventures avait une si singulière expression que la
+veuve lui demanda:
+
+--Vous l'avez reconnue? je m'en doutais!
+
+--Reconnue! répéta Marais: je la connais donc?
+
+--Dame! fit Madeleine, est-ce que je sais, moi? à vous voir là planté
+comme un mai...
+
+--C'est la surprise.
+
+--Surprise de quoi?
+
+--Tant de noblesse! balbutia Marais, tant de beauté!...
+
+--Vous avez donc pu voir sous son voile, vous?
+
+--Ma foi, non, répondit l'inspecteur, qui se remettait; mais il y a des
+choses qui passent à travers les voiles.
+
+--Ça, c'est vrai, dit Madeleine.
+
+--Dites-moi bien vite qui elle est.
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Comment! vous aviez pourtant débuté par de la rudesse...
+
+--Et j'ai eu le bec cousu, c'est encore vrai.
+
+--Et vous avez fait une révérence...
+
+--Comme pour un évêque, je ne dis pas non!
+
+--Et vous l'avez appelée «Mademoiselle...»
+
+--Quand vous parleriez pendant une heure! Il y a des choses qui se
+voient à travers les voiles: vous l'avez dit vous-même.
+
+--C'est vrai, murmura l'inspecteur à son tour.
+
+Au lieu de se retirer, il déposa de nouveau son chapeau sur un meuble,
+puis sa canne dans un coin et reprit d'un ton digne:
+
+--Ma chère Madame Homayras, je vous prie de m'ouvrir l'_oeil_ de la
+chambre, là-bas, pour service public.
+
+Assurément la veuve avait fait de son mieux pour en arriver là, et
+pourtant elle n'obéit point tout de suite.
+
+--Est-il vrai, demanda-t-elle, qu'on va tirer un feu d'artifice au
+Pont-Tournant, pour la petite victoire de M. d'Aché, qui a brûlé quatre
+frégates anglaises?
+
+--Au Bengale? On le dit, répliqua Marais. Pondichéry est ravitaillé...
+
+--Ça ne serait pas beaucoup la peine, continua la veuve, de montrer de
+la complaisance aux amis qu'on a dans le gouvernement, s'ils ne vous
+retournaient pas de temps en temps vos politesses.
+
+--Vous avez envie de voir les fusées?
+
+--Oui, mais pas avec le peuple.
+
+--C'est naturel. Je vous apporterai deux billets verts pour le
+boulingrin de la Petite-Provence.
+
+--Pourquoi pas des billets bleus pour la terrasse du bord de l'eau?
+
+--Ce sont les places du beau monde.
+
+--Eh bien! fit la veuve, si vous me preniez sous le bras, vous, M.
+Marais, qui êtes quelqu'un de conséquence, je suppose que nous ne
+salirions pas les banquettes du beau monde à nous deux!
+
+--Certes, certes, ma commère; mais qui veillerait au bien du roi, si
+j'allais ainsi promener les dames à l'heure de la besogne? Vous aurez
+des billets bleus à fleurs de lis jaunes. C'est dit, mais je ne vous
+accompagnerai pas... Voyons! faisons vite!
+
+Il se dirigea vers une petite porte qui n'était point celle où
+l'inconnue voilée venait de se montrer; mais Madeleine l'arrêta encore.
+
+--Assurez-moi dit-elle, qu'il n'arrivera point malheur à M. Joseph, en
+suite de tout ceci.
+
+--Comment! s'écria Marais, malheur? Pourquoi? Voici déjà deux ans que
+Robert-François Damiens a été roué en place de Grève, et je n'ai pas ouï
+dire qu'il ait laissé derrière lui des complices.
+
+--A-t-on idée de me parler de Damiens à propos de ce brave homme-là! fit
+la veuve. C'est la douceur même! S'il avait une mouche à tuer, il
+sonnerait la chambrière. J'entendais tout bonnement qu'un chacun peut se
+trouver dans l'embarras, pas vrai, M. Marais, avoir des dettes...
+
+--Bien! bien! C'est un banqueroutier?
+
+--Je ne dis pas cela...
+
+--Mais vous le pensez... Qu'il soit ce qu'il voudra, ce n'est pas lui
+qui m'occupe, mais bien la ravissante inconnue. J'ai un flair étonnant
+pour ces choses-là, voyez-vous: je parierais que nous sommes sur la
+piste d'une bonne aventure. Donc, découplons les chiens, et en chasse,
+ma commère!
+
+Il savait le chemin, car il passa le premier. La porte donnait accès sur
+un couloir étroit et assez long, à l'extrémité duquel s'ouvrait une
+toute petite chambre qui prenait jour sur le corridor. La veuve et
+l'inspecteur y entrèrent sans bruit, et le carreau dormant qui laissait
+passer un peu de lumière fut aveuglé à l'aide d'un rideau dont la chute
+suffit à produire une complète obscurité.
+
+Dans cette nuit, on entendit un bruit à peine perceptible et pareil au
+grinchement d'un guichet qui s'ouvre.
+
+Aussitôt une lueur vague apparut, désignant dans la muraille, à quatre
+pieds du sol, un disque qui avait à peu près le diamètre et l'apparence
+d'une écumoire, percée d'une multitude de trous brillants.
+
+C'était l'_oeil_ de Madeleine Homayras qui venait de s'ouvrir.
+
+À trois pas, cela faisait l'effet d'une petite lune luisant discrètement
+dans le noir. M. Marais s'en approcha sur la pointe du pied, gaiement et
+souriant d'avance au succès de sa chasse; mais à peine son regard eût-il
+passé au travers du tamis, qu'il se rejeta en arrière avec effroi,
+balbutiant d'une voix altérée:
+
+--Venez donc ici, ma commère! Je vois trente-six chandelles, moi! on
+dirait qu'ils ont fait la fin au bonhomme!
+
+La veuve, qui était restée auprès de la porte, ne fit qu'un saut jusqu'à
+la muraille, pendant que ce cri s'étouffait dans sa gorge:
+
+--M. le gouverneur assassiné! chez moi! aux Trois-Marchands! ce serait
+pour en perdre la tête!
+
+Elle repoussa l'inspecteur stupéfait, qui tremblait vraiment, pour tout
+de bon, et regarda à son tour dans la chambre voisine.
+
+
+
+
+III
+
+L'OEIL DE POLICE
+
+
+La chose appelée _oeil de police_ par les gens du métier et aussi
+_regard_, n'est pas du tout une invention moderne On en trouve des
+traces assez nombreuses dans l'antiquité, où l'espionnage se pratiquait
+honorablement aussi bien dans les monarchies que dans les républiques.
+En fait d'ombrageuses défiances, pourtant, les républiques ont
+généralement remporté les premiers prix.
+
+À Sparte, c'étaient de simples trous, à cause de l'austérité qui régnait
+dans cette patrie du vice rogue et tout hérissé de stoïque vanité. Ils y
+servaient surtout à surveiller les études des jeunes voleurs exercés aux
+frais de l'État. Les vénérables docteurs ès filouterie, lumière de
+l'université lacédémonienne, éprouvaient ainsi la capacité des aspirants
+au baccalauréat, distribuant des diplômes aux mains les mieux crochues
+et notant d'infamie les paresseux que la puberté avait surpris ne
+sachant pas encore dégonfler les poches de leurs concitoyens.
+
+À Syracuse, au contraire, c'étaient de magnifiques palais où la science
+architecturale déployait toutes ses ressources pour allonger la vue des
+observateurs, en multipliant la puissance de leur ouïe. L'_oeil_ de
+Denys l'ancien, qu'il appelait son oreille, est resté illustre. Il avait
+la forme d'un lit. Grâce aux merveilleux efforts de la science, déjà
+maîtresse de l'optique et de l'acoustique, quiconque s'étendait sur ce
+lit entendait tout ce qu'on disait, voyait tout ce qu'on faisait dans la
+superbe Ortygie.
+
+Au moyen-âge, il y avait la république de Venise dont chaque maison
+avait cent yeux comme Argus, et le plus grand de nos poètes nous a
+appris qu'à Padoue, autre république, «on marchait _dans_ les murs.»
+Ceci est le comble. Rien ne peut être rêvé de plus parfait pour
+l'observation que ces chemins de ronde pratiqués dans l'épaisseur des
+murailles; aussi j'ai presque honte d'en revenir à la pauvre écumoire de
+Madeleine Homayras.
+
+C'était l'enfance ou plutôt la décadence complète de l'art. Aucune
+république ancienne ou moderne n'aurait voulu de cette misérable
+installation, mise en usage dans les hôtelleries de Paris, selon
+Peuchet, durant les premiers troubles de la Fronde et dont M. d'Argenson
+avait multiplié les spécimens. Peuchet en donne la description dans ses
+mémoires, B. Saint-Edme aussi, et lors de la démolition du quartier
+sordide où les magasins du Louvre étalent maintenant leurs
+magnificences, tout Paris vint en procession visiter l'_oeil de police_
+du cabaret-garni du Cygne de la Croix, situé rue Pierre-Lescot, derrière
+le Château d'eau du Palais-Royal.
+
+Quelle que fût sa forme ou sa dimension, tout _oeil de police_ était
+construit d'après ce principe, qu'étant donné deux pièces contiguës,
+l'une sombre et l'autre éclairée, l'intérieur de la première échappe à
+la vue de la seconde, tandis que tout regard partant de la première est
+maître des moindres détails de sa voisine.
+
+La contiguïté des deux pièces n'est même pas indispensable, quand on se
+sert de miroirs obliques; mais à l'ordinaire, dans les auberges, on n'y
+mettait point tant de façons, et l'_oeil_ de la rue Pierre-Lescot, que
+j'ai vu et touché, consistait tout uniment en un trou carré, masqué, du
+côté de la chambre obscure, par une planchette, peinte ou plutôt
+souillée dans le ton exact de la muraille.
+
+Immédiatement au-dessus de la planchette du côté de la chambre éclairée,
+se trouvait un rayon de sapin, soutenu par deux consoles du même bois;
+le tout, vieux et vermoulu, encadrait et dissimulait très-suffisamment
+le _regard_ à travers lequel, malgré la poussière accumulée, on voyait
+comme s'il n'y eût pas eu de cloison.
+
+Il en était ainsi dans la chambre noire de la veuve Homayras. Son
+_écumoire_, placée là peut-être en d'autres temps, dans un but
+d'espionnage politique, ne servait plus qu'à la cueillette des nouvelles
+à la main; et encore fallait-il que ce bon M. Marais fût bien au
+dépourvu pour venir chercher ses prétentaines dans un quartier si
+démodé.
+
+Son flair de limier ne l'avait pas trompé tout à fait: il y avait bien
+là une aventure; mais, au lieu d'une comédie à l'eau de rose, il tombait
+au plein d'un gros drame où il y avait des larmes et du sang.
+
+Voici, en effet ce qu'il vit, et ce que vit Madeleine, inquiète à juste
+titre pour la bonne renommée de son garni:
+
+Au milieu de la chambre voisine, éclairée par deux bougies et où
+brillait en outre un feu ardent qui remplissait la cheminée, se trouvait
+une table, couverte de papiers en désordre. Par-dessus les papiers, une
+carte géographique de très grandes dimensions, dessinée et coloriée à la
+main, était étendue. Elle couvrait presque tout le carré de la table et
+se déroulait jusqu'à terre, de sorte que l'un de ses angles
+disparaissait sous le corps d'un homme de 60 ans à peu près, tout
+sanglant et gisant sur le carreau entre le foyer et la table.
+
+Elle était enluminée si violemment, cette carte, et tracée en traits si
+distincts, que le regard de Marais et aussi celui de la veuve allaient à
+elle, bon gré, mal gré, en dépit du cadavre taché de rouge qui en
+froissait un des coins. Et, tout en restant fascinés par le tragique
+spectacle inopinément offert à leurs yeux, ils étaient contraints de
+lire ces mots, tranchants comme si on les eût écrits avec du feu
+liquide: _Carte des conquêtes de la France_... et ce nom, qui flamboyait
+autour d'une tache pourpre, en forme d'étoile: MADRAS.
+
+L'homme ne bougeait plus. Il était couché sur le dos, les jambes
+écartées, la tête renversée dans la forêt de ses cheveux touffus et
+grisonnants; mais, loin d'avoir la pâleur de la mort, sa figure, frappée
+à revers par les chauds reflets du foyer, semblait écarlate.
+L'immobilité suprême avait évidemment saisi ses traits dans les
+contractions d'une puissante colère. Ils étaient beaux, énergiques
+surtout, malgré les sillons convulsifs, creusés autour de la bouche par
+un courroux terrible ou une poignante douleur.
+
+Auprès de lui, un couteau, tout mouillé de rouge, jouait avec la flamme
+de l'âtre comme un long rubis affilé que la langue du feu aurait léché.
+Au-delà du couteau, une main, si crûment blanche qu'on l'eût dite
+taillée dans l'albâtre, se tendait immobile, mais crispée et souillée
+d'une large maculature de sang, vers l'arme qu'elle touchait presque.
+
+Cette main, merveilleusement belle, tenait, par un bras demi-nu et de
+proportions exquises, au buste gracieux d'une jeune fille, vêtue de
+noir et bien plus pâle que le prétendu mort. L'inspecteur et la veuve
+n'avaient pas de peine à la reconnaître pour celle qui était venue, tout
+à l'heure, demander M. Joseph. À la vérité, ils n'avaient point vu alors
+son visage, mais le costume et la tournure suffisaient à lever tous les
+doutes.
+
+Vous vous souvenez que M. Marais, comme un poète qu'il était (tous les
+policiers le sont un peu), avait dit que la beauté de cette jeune fille
+perçait son voile. Le fait est que cette beauté éblouissait. Il y avait
+un rayonnement extraordinaire dans la blancheur lactée de son teint,
+contrastant avec la soie riche et lourde de ses admirables cheveux
+noirs. Le type oriental éclatait en elle dans toute sa splendeur et
+quoique la frange recourbée de ses cils, brillantés par les larmes, mît
+dans l'ombre le regard de ses longs yeux, on devinait, on voyait presque
+l'éclair profond qui venait de s'éteindre dans le jais azuré de sa
+prunelle.
+
+Elle avait un front d'enfant, mais de reine, tout radieux de virginal
+despotisme, sur lequel la nuit même de l'angoisse qui l'avait terrassée
+aujourd'hui ne pouvait éteindre la lumière des joies d'hier. Ainsi reste
+aux tempes de ceux que la foudre précipita du trône cette trace,
+blessure ou auréole, qui inspire un religieux amour aux âmes généreuses
+et d'où naît ce sentiment, qui fait rire notre siècle: la dévotion au
+malheur.
+
+Son âge paraissait être vingt ans: vingt ans de sourires, noyés dans une
+heure de mortelle souffrance, et, je vous le dis, cela parlait: le
+bonheur passé aussi bien que le malheur présent. Sur ses lèvres
+décolorées, une fraîcheur s'obstinait, reflet vague et doux, parfum et
+caresse. Jamais celui qui l'aimait n'avait pu l'admirer plus belle, car
+la fleur est surtout fleur quand elle se penche...
+
+Elle gisait, elle aussi, renversée: selon l'apparence, elle avait dû
+tomber de son haut. Sa tête, qui avait une légère plaie, d'où sortait
+une gouttelette de sang, s'appuyait contre le sol, et ses longs cheveux
+ruisselaient jusqu'à baigner le flanc du vieillard.
+
+Il y avait un troisième personnage qu'on voyait de profil et qui était
+agenouillé entre eux deux. C'était un jeune homme portant le costume
+militaire et les insignes d'officier: celui-là même dont Madeleine avait
+dit qu'il avait l'air d'un roi.
+
+Ce n'était qu'une façon de parler, car les rois, au XVIIIe siècle, ne
+portaient guère sous leur perruque poudrée le caractère de mâle vigueur
+qui distinguait notre beau soldat. Louis XV, à la vérité, avait été un
+superbe roi de cire, mais il ne restait rien de lui: toute sa vie, le
+grand Frédéric avait été «laid comme un pou», selon l'expression trop
+précise du marquis d'Argens; les rois d'Angleterre ne comptaient déjà
+plus: têtes grosses et rouges d'employés bien payés; les rois d'Espagne,
+joues bilieuses et creuses, ressemblaient tous à d'ambulantes coliques,
+et Marie-Thérèse, le seul beau roi de l'époque, avait des jupes.
+
+Il aurait fallu remonter jusqu'à Henri IV pour trouver un porte-couronne
+à la mine gaillarde, vaillante et encore, ce vrai Français et ce vrai
+roi, dernière idole des peuples, qui battait si dur et qui riait si
+bien, était venu au monde, dit-on, avec la barbe grise.
+
+Si donc _M. Nicolas_, puisque tel était le nom du jeune officier, avait
+l'air d'un roi, au dire de Madeleine, c'est tout bonnement que
+Madeleine, sans trop le vouloir ni le savoir, rendait hommage à la
+royauté: pour elle, la vigoureuse jeunesse de ce soldat épandait le
+prestige de sérénité, de vaillance, de bonté qu'on cherche si souvent
+en vain chez les rois, et que les esprits simples, les femmes, les
+enfants, dans ces temps où il y avait encore des rois, prêtaient
+naturellement aux rois jusqu'à preuve du contraire.
+
+Notre jeune officier appuyait une de ses mains contre la poitrine de M.
+Joseph, à la place du coeur; mais en même temps, il se penchait vers la
+jeune fille, et tout en lui disait que son esprit, sa pensée, son âme,
+inclinaient là irrésistiblement.
+
+Dans ce qu'on voyait de ses traits, dans le langage muet de tout son
+être, il y avait une profonde désolation qui pouvait se traduire et se
+partager ainsi: dévouement, respect et compassion pour le vieillard,
+amour sans bornes pour la noble et gracieuse enfant que la vie semblait
+avoir abandonnée.
+
+Que s'était-il passé en ce lieu, entre ces trois personnages groupés
+ainsi comme au cinquième acte d'une tragédie? Madeleine, dans le premier
+moment de son effroi, venait de s'échapper à appeler le vieux Joseph «M.
+le gouverneur».
+
+Gouverneur de quoi?
+
+Malgré les excellents rapports établis entre elle et l'inspecteur de
+police, vous vous doutez bien que Madeleine n'avait pas, pour lui,
+retourné le fond de son sac.
+
+Ce qu'elle avait caché, nous allons vous le dire.
+
+
+
+
+IV
+
+JEANNE, JEANNETTE ET JEANNETON
+
+
+Certain soir de novembre, environ deux semaines en çà, un carrosse de
+louage s'était arrêté dans la rue Tiquetonne, à la porte des
+Trois-Marchands. M. Joseph en descendit, malade et ayant peine à se
+soutenir. Il avait avec lui un vieux domestique au teint cuivré, qui ne
+parlait pas bien le français et qui portait un singulier costume dont la
+principale pièce consistait en un châle-cachemire, drapé sur une chemise
+de laine et cachant la ceinture d'un large pantalon de toile indienne.
+
+Ce valet avait nom Saëb et se nourrissait de riz cuit à l'eau, qu'il
+assaisonnait lui-même avec une poudre très violemment aromatique qui
+ressemblait à du poivre blanc. Son maître vivait de l'air du temps, ne
+recevait jamais personne et sortait régulièrement après la brune tombée,
+pour rentrer fort tard dans la nuit.
+
+Une fois, la valetaille de l'auberge ramassa un chiffon tombé de la
+poche de M. Joseph; c'était un fragment de lettre, commençant par ces
+mots: «Monsieur le gouverneur...» On en fit des gorges chaudes à la
+cuisine, et le nom de M. le gouverneur lui resta.
+
+Au bout de huit jours, Saëb s'en alla et ne revint plus.
+
+Le lendemain, M. Nicolas se présenta. Saëb n'était plus là pour monter
+la garde à la porte de son maître. M. Nicolas, le beau capitaine,
+s'adressa à une servante qui ne résista point à sa grande mine ni
+surtout au louis d'or qui lui fut mis dans la main. Madeleine gronda la
+servante, mais elle courut s'installer dans sa chambre noire pour voir
+au moins comment «M. le gouverneur» allait recevoir l'intrus.
+
+Ce n'était peut-être pas la première fois que Madeleine ouvrait son
+_oeil_, mais jusqu'alors elle avait vu peu de chose et n'avait rien
+entendu, sinon les plaintes du malade et le baragouin de Saëb, qui
+n'avait pas l'air d'un domestique commode. Ce jour-là, sa curiosité fit
+une ample récolte.
+
+M. Joseph était couché tout habillé sur son lit, la tête tournée vers la
+ruelle. Au bruit que fit le nouvel arrivant en entrant, il ne se
+retourna point, mais il dit avec une colère dolente:
+
+--Ne pourra-t-on me laisser mourir en repos?
+
+--Non certes, M. le marquis, répondit le jeune officier; je vous engage
+ma parole qu'on ne vous laissera pas mourir!
+
+Le bonhomme Joseph était donc non seulement gouverneur, mais encore
+marquis.
+
+Il se retourna vivement. Il avait sans doute reconnu la voix qui
+parlait. Jamais Madeleine ne l'aurait cru capable de sauter hors de sa
+couche aussi lestement qu'il le fit. Ce fut un bond de jeune homme, il
+se trouva sur ses pieds, la tête haute, les bras tendus avec un bon
+sourire aux lèvres, pour dire presque gaiement:
+
+--Tiens! c'est toi, chevalier! Bonjour.
+
+De sorte que Madeleine Homayras sut encore, dès ce premier moment, que
+M. Nicolas était un chevalier.
+
+Il se jeta dans les bras de M. Joseph, et tous deux échangèrent une
+cordiale embrassade. Vous eussiez dit un père et un fils qui se
+retrouvent après une longue séparation. Le bonhomme disait, et il avait
+des larmes plein les yeux:
+
+--Ah! garçon! garçon! que je suis content de te revoir! Saëb m'a planté
+là! c'est un coquin, comme tous les Bengalis; j'étais tout seul, dans
+cette auberge, et les Anglais ont des centaines d'émissaires à Paris,
+qui me cherchent pour m'assassiner!
+
+--Eh bien! répliqua gaillardement Nicolas, ils n'ont qu'à essayer, ils
+trouveront à qui parler, me voici!
+
+--C'est vrai, garçon, te voilà! Embrasse encore et serre-moi comme il
+faut; il me semble que tu me redonnes de la jeunesse et de la vie.
+
+--Bon et cher ami! murmura le beau soldat, qui faisait de son mieux pour
+ne pas montrer toute son émotion. Je voudrais, en effet, vous donner ma
+vie et ma jeunesse.
+
+--Comment va Jeanne? demanda tout à coup le bonhomme.
+
+--Mme la marquise, répondit Nicolas, est fort inquiète et très
+mécontente.
+
+--Mécontente, garçon? Mécontente! ne dirait-on pas que je suis un
+écolier et que je buissonne? _By Jove!_ c'est là le vrai malheur!
+L'histoire dira de ma femme et de moi que j'avais des jupons pour ne pas
+aller jambes nues, parce qu'elle portait les culottes!
+
+Il essaya de rire; mais un tremblement le prit, pendant que sa face,
+très colorée, devenait pâle tout à coup.
+
+--Bon! dit Nicolas, au lieu de s'attendrir à ces signes de détresse,
+voilà nos diables de nerfs qui arrivent! Vous m'avez raconté que votre
+médecin ordinaire, là-bas, le docteur Siddons, vous accusait d'être
+nerveux comme un tigre...
+
+--Comme un chat, chevalier, plutôt! comme un pauvre matou! Les tigres
+sont plus forts que les lions, et moi, je ne tiens pas sur mes jambes.
+J'ai été tigre, c'est vrai, j'ai été lion... Que Dieu juge ceux qui
+m'ont réduit à l'état où je suis!... Ah! ah! chevalier, nous étions trop
+grands! Il ne faut monter si haut que cela. Dans les forêts où règne la
+loi de nature, les arbres géants étouffent le petit bois, et n'est-ce
+pas justice? mais dans le monde, c'est le petit bois qui attaque les
+géants par le pied; ce sont les broussailles qui mangent les futaies, et
+les héros disparaissent submergés par le flot des lâches, des
+impuissants et des jaloux. Ils appellent cela l'égalité, les droits de
+l'homme, la philosophie, et, pendant qu'ils travaillent, comme Tarquin,
+à couper toute tête qui dépasse le niveau, Tarquin, tombé en enfance,
+tend son propre cou à la faucille. Tout s'abaisse, tout diminue, tout
+sommeille, tout meurt. Je ne connais plus rien de vivant, sinon cette
+conspiration aveugle, mais immense, où les petits et les grands, les
+peuples et les rois, les nobles, les magistrats, les pamphlétaires et
+les ministres, les ignorants et les savants complotent ensemble à leur
+insu la culbute de l'humanité.. Comment va Jeannette?
+
+--Mme de Bussy, répliqua le chevalier, attend des lettres du général qui
+combat vaillamment dans le Dekkan, mais qui souffre de la mauvaise
+volonté croissante de M. de Lally.
+
+--Un brave, pourtant, ce Lally, murmura M. Joseph, qui brusquement se
+mit à parcourir la chambre à grands pas. Mme de Pompadour l'a trié entre
+mille pour ruiner l'Inde! Un brave! un très brave! ignorance complète
+du pays et des moeurs, orgueil repoussant, entêtement idiot! Brave,
+brave, brave, mais étroit, mais ombrageux, mais jaloux, mais
+inflexible... Si ce gros duc, M. de Choiseul, avait voulu, sans flotte,
+sans argent, sans soldats réguliers, il aurait gardé l'Inde à la France,
+rien qu'en nommant notre Bussy vice-roi!
+
+M. Joseph s'arrêta devant le chevalier, qui l'écoutait avec déférence et
+qui dit:
+
+--M. de Bussy supporte l'effort des Anglais depuis trois ans d'une façon
+héroïque, et tout homme de guerre doit avouer que sa résistance tient du
+miracle, mais...
+
+--Mais quoi? demanda le vieillard, qui rougit de colère: vas-tu
+abandonner mon gendre, toi aussi?
+
+--Non, répliqua le chevalier; je voulais dire seulement que M. de Bussy
+n'est qu'un soldat: un bras fort, un coeur intrépide, digne en tout
+d'être le gendre et le serviteur de Joseph Dupleix qui est la tête, et
+il n'y a pas d'autre vice-roi possible pour l'Inde que Joseph Dupleix en
+personne!
+
+Les yeux du bonhomme brillèrent et il sembla à Madeleine qu'elle ne
+l'avait jamais vu avant ce moment-là. Il se redressa si haut que son
+front dépassait celui de M. Nicolas, qui avait pourtant belle taille.
+
+--Ah! pensa Madeleine, est-ce que ce serait vraiment lui?
+
+Et elle ajouta en elle-même:
+
+--Si on pouvait mettre dans les gazettes qu'il est aux Trois-Marchands
+et qu'on peut l'y voir pour dix sous, je gagnerais du coup de belles
+rentes!
+
+En ce moment, le bonhomme pirouettait sur ses talons et levait les
+épaules en riant avec bruit.
+
+--Vice-roi, répéta-t-il. _By Jove!_ garçon, tu nous la bailles belle!
+J'ai donné à la France un pays grand comme toute l'Europe, et tu veux
+qu'on me récompense! Tu es fou! Ce que le roi me doit ne tiendrait pas,
+en écus de six livres, dans cette maison, qui est large et longue
+pourtant, et tu ne veux pas que ce petit Choiseul qui ruine le roi soit
+mon persécuteur!... Mais quand même cette sangsue de Pompadour mettrait
+en gage ses pierreries volées, on ne pourrait pas me payer, garçon!
+Aussi les Anglais ne me détestent pas moitié si bien que nos soubrettes
+marquisées et nos frontins de cour. Bussy, et moi, moi et Bussy nous
+avons eu cette imagination extravagante de servir, d'agrandir,
+d'enrichir notre patrie, au siècle de M. de Richelieu, au siècle de M.
+d'Aiguillon, au siècle de l'abbé Terray, au siècle de ses six sultanes,
+des douze cents philosophes et des deux mille quatre cents Choiseul! Il
+fallait travailler pour l'Autriche, les Choisillons m'auraient comblé;
+il fallait travailler pour la Russie ou pour la Prusse, les philosophes
+m'auraient doré tout vif! mais pour la France! fi donc!... Écoute! la
+France est comme le Grand Turc; elle a toujours son sérail de coquines
+avec des eunuques autour; elle étrangle ceux qui combattent loyalement
+pour elle: cela l'amuse... Et le jour viendra où quelqu'un de ses
+domestiques, moins bête que les autres, au lieu de se laisser étrangler
+par elle, l'étranglera. Et devant celui-là, si elle n'en meurt pas, la
+France s'aplatira... Je ne le verrai pas, je suis trop vieux et trop
+étranglé moi-même; mais toi, si tu vis seulement jusqu'à cinquante ans,
+tu assisteras à tout ce carnaval que la botte d'un caporal terminera en
+écrasant la nuque de la France! Et, par Jupiter! comment disent les
+Anglais, ce sera bien fait! Vive ce caporal... jusqu'à ce qu'il soit
+broyé lui-même! Écoute encore: j'ai péché! C'est ma faute, c'est ma
+faute, c'est ma très grande faute! J'aurais dû servir la France malgré
+elle! Est-ce qu'il est permis de céder, quand on est homme, aux
+caprices des petits enfants ou aux défaillances des vieillards? J'étais
+le maître, il fallait agir en maître; ma femme le voulait, ma femme dont
+le petit doigt est plus grand que toute ma misérable personne. Ma femme
+tenait dans sa main cette vaste et opulente contrée, l'Inde, qu'elle
+avait charmée. J'ai vu ma femme, cette héroïne, ou plutôt ce héros, cet
+homme d'État, ce diplomate, je l'ai vue portée en triomphe par tout un
+peuple sur un trône d'or, un vrai trône de vrai or, pendant que des
+milliers et des milliers d'adorateurs s'agenouillaient sur son passage,
+en criant: «Vive la déesse Jeanne!» Ce n'était pas tout à fait déesse
+qu'ils disaient dans leur langue d'Orient, mais c'était bien plus que
+princesse, et ma bien-aimée Jeanne souriait, vivante statue de la
+France, le front étoilé de saphir; belle, oh! belle comme la Patrie
+victorieuse, pendant que ses jeunes esclaves agitaient autour d'elle
+l'air embaumé du pays des roses avec leurs grands éventails tout
+ruisselants de perles fines, et que le féerique soleil de Mysore
+allumait les plis de son écharpe, semée de diamants, comme la gloire des
+étoiles resplendit au ciel... Comment va notre petite Jeanneton?
+
+Si Madeleine Homayras eût conservé jusqu'alors l'ombre d'un doute
+touchant la personnalité de son locataire, cette troisième question
+aurait achevé de l'éclairer. Jeanne, Jeannette et Jeanneton, «les trois
+Jeanne» étaient, en effet, le côté populaire de nos grandeurs et de nos
+décadences dans l'Inde: Jeanne, Mme la marquise Dupleix, la fameuse
+«princesse Jeanne»; Jeannette, sa fille, «la générale», qui avait épousé
+le vaillant et malheureux Bussy, après avoir refusé la main du Grand
+Mogol; Jeanneton enfin, la belle des belles, fille orpheline de la soeur
+de Dupleix et du comte de Vandes, un instant nabab souverain de
+Masulipatam et des Cinq-Provinces.
+
+On disait que des trois Jeanne, la dernière, «Jeanneton Dupleix,» comme
+on appelait souvent Mlle de Vandes à cause de sa mère, était la plus
+chèrement aimée de l'ancien gouverneur général, son oncle et son père
+adoptif.
+
+Nous vous parlons ici de choses bien oubliées; mais à l'époque où se
+passe notre histoire, ces noms étaient dans toutes les bouches; ils
+avaient étourdi, ils avaient ébloui Paris avant de lui faire compassion.
+Les aventures de la princesse Jeanne surtout avaient couru autant et
+plus que les contes de Perrault, et lors de son arrivée en France, la
+foule avait dételé les chevaux de son carrosse pour la traîner en
+triomphe, comme un corps saint.
+
+Parmi mes lecteurs, ceux qui ont le malheur d'avoir des souvenirs datant
+de plus de vingt ans, pourraient retrouver au fond de leur mémoire un
+nom contemporain qui eut, dans des proportions infiniment moindres, le
+lustre mystérieux et romanesque du nom de Dupleix. Pendant un moment, en
+effet, Paris connut et célébra avec enthousiasme ce jeune gentilhomme
+qui jouait et perdait si brillamment sa vie pour nous donner les champs
+d'or de la Sonora. On ne se souvient plus beaucoup aujourd'hui de
+Raousset-Boulbon, le silence s'est fait sur sa tombe, comme il se fait,
+hélas! autour de tous ceux qui meurent pour nous trop loin de nous; mais
+au commencement du second empire, combien de jeunes coeurs palpitèrent
+au récit de ses chevaleresques efforts!
+
+Ainsi en est-il deux ou trois fois par siècle chez nous, qui sommes, à
+ce qu'on dit, le plus généreux peuple du monde. Tous ceux qui essayèrent
+de nous faire grands au delà de la mer finirent dans le délaissement et
+dorment dans l'oubli, depuis l'héroïque Mantbars apportant les Indes
+espagnoles à Louis XIV jusqu'à ce cher Raousset-Boulbon qui tomba de nos
+jours, assassiné par la couardise mexicaine, en invoquant vainement le
+nom de la France.
+
+Le pouvoir change de mains; les tribuns escamotent le sceptre des rois,
+les empereurs mettent la langue des tribuns dans leurs poches, rien ne
+dure, excepté notre ingratitude pleine de gaieté et notre spirituel
+parti pris de rire au nez de nos martyrs.
+
+L'Angleterre a fait son immense fortune en ramassant ce qui tombait des
+mains de nos conquérants désavoués que nous nommons volontiers des
+_aventuriers_ pour excuser le crime de notre abandon. Mais, de bonne
+foi, était-ce bien un aventurier, ce Joseph Dupleix, qui, revêtu d'une
+dignité officielle, se rendit maître, au nom de la France, des plus
+opulentes contrées de l'univers, qui livra et gagna, avec des soldats
+réguliers français, nombre de batailles rangées, qui institua des rois,
+qui gouverna des peuples, qui refusa d'usurper la souveraine puissance
+avec le titre d'empereur et qui ébranla la puissance anglaise jusqu'au
+plus profond de ses assises?
+
+Remplacez Louis XV par un roi, M. de Choiseul par un ministre moins
+pensionné de l'étranger; extirpez ce vénéneux champignon, la Pompadour:
+l'empire des mers changeait de mains, l'Inde était française au lieu
+d'être anglaise, et ce bonhomme Joseph devenait un géant dans l'histoire
+du monde!
+
+L'opinion populaire comprenait vaguement cela; elle voit très souvent
+juste quand elle n'est pas empoisonnée par les furieuses convoitises de
+ses meneurs. Il y avait chez la veuve Homayras un instinct de respect
+pour son locataire, dont elle avait deviné le nom. Elle lui voulait du
+bien. Aussi l'avons-nous vue garder une demi-discrétion vis-à-vis de M.
+Marais, l'inspecteur de police, qui la dominait pourtant deux fois par
+l'attrait de sa personne et par sa position officielle. Elle lui avait,
+à la vérité, proposé le libre exercice de son observatoire, mais
+c'était, comme nous le verrons, dans de bonnes intentions, et elle
+n'avait rien dit de ce qu'elle savait, quoiqu'elle sût beaucoup.
+
+Remettons-nous avec elle aux écoutes, le soir de l'arrivée du chevalier
+Nicolas.
+
+À la dernière question de M. Joseph coupant si brusquement l'éloge
+dithyrambique de la princesse Jeanne pour demander des nouvelles de
+Jeanneton, le chevalier Nicolas, qui jusqu'alors avait écouté avec une
+religieuse déférence, rougit tout à coup, comme une jeune fille, et
+Madeleine se dit:
+
+--Bon! celui-là est un amoureux! Pas bête! car les Dupleix, malgré tout,
+ont peut-être apporté de là-bas des roupies plein leurs malles!
+
+M. Nicolas, cependant, répondait à la question de son vieil ami,
+concernant Jeanneton:
+
+--C'est sur l'ordre de Mlle de Vandes que j'ai quitté mon régiment avec
+un congé. Elle n'y pouvait plus tenir de l'envie qu'elle avait de savoir
+où vous en êtes de vos affaires. Elle a pour vous, qui êtes plus que son
+père, un véritable culte.
+
+--Chère Jeanneton! murmura le bonhomme. Son coeur est encore plus beau
+que son visage... Mais comment te donne-t-elle des ordres, garçon? Je
+suppose que toi, plein de bon sens, comme tu es, et d'honnêteté, et de
+fierté, car je ne connais pas de coeur mieux placé que le tien, tu n'as
+pas la folie d'élever tes voeux jusqu'à ma nièce?
+
+--Ah! se dit Madeleine: l'orgueil! C'est dur à tuer... je m'intéresse à
+ces tourtereaux-là, moi!
+
+Et ses yeux, friands d'attendrissement, se mouillèrent comme si elle eut
+assisté à la représentation d'une tragédie bourgeoise du bon Nivelle de
+la Chaussée, ancêtre humide de tous nos mélodrames à mouchoirs.
+
+Nicolas, au contraire, sourit et répliqua:
+
+--Nous voilà bien! Mes affaires de coeur sont en aussi piteux état d'un
+côté que de l'autre. Je ne sais pas comment mes parents ont appris,
+là-bas, au Vigan, que mon régiment a ses quartiers aux environs de votre
+ermitage du pays de Gueldre, mais ils m'écrivent lettres sur lettres
+pour me dire de me garder de vous et de la belle des belles...
+
+--Auraient-ils honte? s'écria le bonhomme en se redressant.
+
+--Honte! répéta le chevalier Nicolas; non certes; mais ils ont peur,
+sachant que Dupleix est trop grand pour certaines petites gens, et que
+M. mon cousin de Choiseul, notamment, ne le tient pas en fort amicale
+odeur, à cause des Anglais, que M. mon cousin ménage.
+
+--C'est vrai, pensa tout haut Dupleix, tu es petit cousin du ministre,
+toi!
+
+--La peste! se disait de son côté Madeleine: en voici un qui ne se
+mouche pas du pied! Je vais me tenir sur son passage quand il s'en ira,
+pour le saluer de la belle manière! Un cousin du ministre!
+
+--Quant à l'audace que j'aurais eue, poursuivit le chevalier, d'élever
+mes pensées jusqu'à Jeanne de Vandes, votre nièce, je ne dis ni oui ni
+non, mon respectable ami. Les pensées d'un chacun vont où elles veulent,
+et les chiens regardent bien les évêques!
+
+--Bravo! pensa Madeleine: c'est un vrai coeur que ce grand garçon-là!
+
+Joseph Dupleix lui-même n'avait point l'air trop mécontent de cette
+réponse à la fois badine et franche, prononcée avec douceur, mais
+ponctuée d'un regard loyal et droit.
+
+--Ah! fit-il, ne te fâche pas, garçon; j'ai grimpé si haut, un jour, en
+ma vie, que je ne peux pas me déshabituer de faire la roue, tout déplumé
+que je suis. Y a-t-il longtemps que tu as quitté le Cloître?
+
+Le Cloître (Kloster) était le nom de la résidence très modeste où
+Dupleix avait abrité sa famille, loin de Paris, au début de son
+interminable procès contre la Compagnie des Indes. Il y a quantité de
+lieux ainsi nommés en Allemagne, surtout dans les districts catholiques
+qui avoisinent les Pays-Bas. Nous connaissons déjà Kloster-Seven, où M.
+de Richelieu cueillit les fleurs sculptées de son pavillon de Hanovre.
+Le Kloster de la famille Dupleix, appelé Kloster-camp, quoique la petite
+ville de ce nom en fût éloignée de plus d'une lieue, devait acquérir une
+célébrité d'un genre bien différent, non point à cause de Dupleix
+lui-même, mais grâce à son jeune compagnon, en qui vous avez déjà deviné
+notre _dernier chevalier_.
+
+Celui-ci répondit:
+
+--Voici deux longues semaines que j'ai quitté la Gueldre, avec une
+permission de douze jours seulement, et j'ai passé tout ce temps-là à
+courir d'auberge en auberge pour vous découvrir. J'ai cru que je ne vous
+trouverais jamais!
+
+--Garçon, dit Dupleix en souriant tristement, les vieux cerfs qui n'ont
+plus de jarret apprennent la science de ruser. J'espère que, pendant ces
+quinze jours, tu as rendu plus d'une fois tes devoirs à M. le duc de
+Choiseul; on le dit fort enclin à pousser ceux de sa famille.
+
+--Oui, répondit le chevalier, on le dit et, dès cet automne, MM. les
+officiers d'Auvergne-infanterie m'appelaient colonel pour se moquer de
+moi.
+
+--Colonel d'abord, général ensuite... Ton père et ta mère n'ont pas
+tort, Nicolas, c'est moi qui suis un vieux fou. Certes, tu ferais un
+mauvais marché en épousant notre pauvre Jeanneton, qui est la fille
+d'adoption d'un homme en disgrâce: aussi, je te prie de n'y plus songer,
+mon ami; je t'en prie sérieusement... Combien de fois as-tu été voir le
+ministre?
+
+--Pas une seule fois.
+
+Dupleix lui tendit la main; mais il secoua la tête en murmurant:
+
+--Parmi les animaux que Noé conserva dans l'arche, je n'ai jamais ouï
+mentionner celui qu'on nomme le désintéressement: tu es un homme d'avant
+le déluge... Et pourquoi Jeanneton a-t-elle eu l'idée de t'envoyer vers
+moi?
+
+--Pour que vous donniez signe de vie, d'abord, et ensuite...
+
+--Ensuite?
+
+--Vous n'allez pas vous fâcher?
+
+--Peut-être... Seriez-vous déjà d'accord tous les deux? Venais-tu me
+demander sa main?
+
+--Pas tout à fait...
+
+--Comment! malgré l'insultante répugnance de tes parents?
+
+--Ce sont de bonnes gens, monsieur le marquis, et qui m'aiment bien,
+mais je vous ai dit: «Pas tout à fait.» Mlle de Vandes sait que je vous
+admire comme l'un des plus grands citoyens que notre France ait produits
+et que je vous aime avec la respectueuse tendresse d'un fils; elle m'a
+dit: «Les hostilités sont suspendues, ici sur la frontière; mon oncle
+est tout seul là-bas, et puisqu'il se cache de nous, c'est qu'il doit
+tenter quelque suprême bataille. Allez vers lui. Vous êtes brave, vous
+êtes prudent...»
+
+--Elle ne te fait pas de méchants compliments, sais-tu, chevalier, notre
+Jeanneton! _By Jove!_ elle a raison! Ce que c'est que l'âge, Nicolas!
+j'ai vécu entre vous deux pendant plus de six mois et je ne me suis
+aperçu de rien! Quand le corps de ton jeune maréchal M. de Castries
+arriva de Lorraine pour couvrir le bas Rhin et que le régiment
+d'Auvergne prit ses cantonnements dans mon parc, je fermai mes portes.
+Notre deuil n'avait rien à faire avec la gaieté de ces brillants et
+joyeux officiers français qui riaient sous nos grands arbres du matin au
+soir en attendant la fête de la bataille. Jeanne, mon admirable femme, a
+beau être forte comme une Romaine, elle regrette un peu son diadème de
+princesse, tout en pleurant sur l'abaissement de la France en ces pays
+d'outre-mer où nous avions fait, elle surtout, la France si glorieuse!
+Jeannette, Mme de Bussy, se concentre dans sa douleur et suit par la
+pensée le héros malheureux que Dieu lui a donné pour époux. Le brave
+Bussy donne peu de ses nouvelles; il a trop souvent l'épée à la main
+pour trouver le loisir de prendre la plume. Le rêve de Jeannette serait
+de le rejoindre et de partager sa vie de périls. Lui ne veut pas. Dans
+sa dernière lettre, il disait: «Je n'ai plus de place pour toi,
+bien-aimée, je couche avec la mort...»
+
+--Que Dieu le veille! murmura le chevalier: celui-là est un saint!
+
+Et Madeleine Homayras elle-même, de l'autre côté de la cloison, sentait
+battre son coeur.
+
+--Ma Jeanneton aussi, poursuivit Dupleix, qui domptait à grand'peine sa
+douloureuse émotion, avait perdu les sourires de son âge. Elle est l'âme
+de notre famille, et quand nous souffrons, c'est dans son cher petit
+coeur que vont toutes nos larmes. Ah! certes non, notre pauvre maison
+n'était pas bonne pour MM. les officiers; et les soldats disaient,
+jouant sur le nom de mon ermitage: «Ce n'est pas un cloître, ici, c'est
+un tombeau!» L'idée me vint pourtant d'aller trouver ton colonel, M. de
+Soleyrac, parce que mon secrétaire était tombé malade et que je n'avais
+plus personne pour écrire, sous ma dictée, les requêtes et mémoires
+nécessités par mon procès. Je lui demandai s'il voulait bien me prêter
+une belle main de sergent pour remplacer mon copiste... Ah! vive Dieu!
+c'est un galant homme! Il me parla de Madras et sollicita la permission
+de baiser la joue d'un héros... Ce furent ses propres paroles... Ah!
+vive Dieu! vive Dieu! mes paupières se mouillèrent et ce ne fut pas ma
+faute. J'ai été maltraité par les paperassiers, c'est vrai, à partir du
+ministre jusqu'au dernier maraud portant sa plume derrière l'oreille,
+mais les mains qui tiennent l'épée ont toujours cherché la mienne, et
+qu'elles soient bénies ces miséricordieuses et vaillantes mains de nos
+soldats! Elles refont sans cesse l'honneur de la France, à mesure que
+les rats de l'écritoire nous trahissent et nous déshonorent!
+
+Madeleine approuva du bonnet et lampa un verre de vin d'Arbois dans son
+coin, tant elle trouvait cela juste et bien dit. Nicolas écoutait, comme
+s'il eût entendu pour la première fois cette histoire qui était pourtant
+la sienne propre.
+
+--Au lieu du sergent que je voulais, continua Dupleix, ce fut toi qui
+vins, le lendemain, peut-être le soir même.
+
+--Le soir, dit Nicolas. Je n'aurais pas pu attendre au lendemain!
+
+--Et maintenant que j'y pense, mon drôle, tu avais déjà ton idée.
+
+--Parbleu! fit le chevalier.
+
+--Parbleu! répéta Madeleine enchantée.
+
+--Depuis que le monde est monde, reprit Dupleix presque gaiement, on ne
+vit jamais un si bon secrétaire que toi, chevalier! Ecriture médiocre,
+mais lisible et rapide. Toujours prêt, à toute heure! complaisant comme
+un fauteuil! discret aux heures de tristesse, gaillard et attisant les
+pauvres petits moments de joie que la bonté de la Providence laisse de
+temps en temps aux désespérés, trouvant le mot propre quand il manque,
+aidant la mémoire qui s'en va... car, Dieu me pardonne, tu connaissais
+d'avance mes faits et gestes mieux que moi-même!
+
+--Je vous aimais, M. le marquis, voilà tout, dit simplement Nicolas, et
+votre merveilleuse histoire avait été l'admiration de ma jeunesse.
+
+--Et puis, ajouta Dupleix, il paraît que tu admirais encore une autre
+personne au Cloître...
+
+--Comme de juste! fit Madeleine. Parole d'honneur, ça m'amuse!
+
+Le chevalier prit la main du bonhomme et la baisa.
+
+Madeleine dit en se servant à boire:
+
+--C'est sûr que ce mariage-là s'arrangerait sans les parents du Vigan,
+et tout irait comme une lettre à la poste!
+
+--Au bout de 48 heures, reprit encore Dupleix, nous étions une paire
+d'amis, nous deux, toi et moi; au bout de quatre jours, je te tutoyais
+comme si je t'avais fait faire ta première communion. La semaine n'était
+pas passée que ma femme te traitait en fils...
+
+--Chère et noble amie! murmura Nicolas.
+
+--Tout marchait donc supérieurement, quand je reçus une lettre
+confidentielle de mon procureur à Paris qui m'annonçait que la
+compagnie, voyant avec inquiétude la bonne situation de mes affaires,
+avait eu l'idée de m'intenter une action reconventionnelle, comme ils
+disent. Sais-tu ce que c'est?
+
+--Non, répondit Nicolas, mais je m'en doute un peu.
+
+--Eh bien! voilà: tu réclames dix pistoles à un camarade, n'est-ce pas;
+il ne nie point la dette, parce que tu as des témoins, mais il te
+répond: «Vos dix pistoles étaient fausses. Pour les avoir mises en
+circulation, j'ai été arrêté, emprisonné, traîné en jugement, condamné,
+juché au pilori, marqué et même pendu! En conséquence, j'adresse requête
+pour qu'il plaise à la cour de vous contraindre par les voies de droit,
+et ce par corps, à me payer cent louis de dommages-intérêts, et aux
+frais, qui sont de quatre cents écus.»
+
+--C'est pourtant ça, dit Madeleine, la justice!
+
+--Mais, objecta le chevalier, Madras, Chandernagor, Bombay, le Carnatic
+et le Dekkan, ce n'était pas de la fausse monnaie, cela!
+
+--_Quod erat probandum_, mon gars: c'est ce qu'il s'agit de démontrer.
+La compagnie a le bras long, le ministère a les poches larges... je ne
+dis pas cela pour ton vénéré cousin, au moins: M. de Choiseul est
+l'austérité même; mais il lui faut redorer chaque matin un pied ou une
+aile de cette vieille idole, Mme de Pompadour, et cela coûte cher...
+Bref, tu peux comprendre qu'avec les treize millions qu'elle me doit,
+sans compter les intérêts, la Compagnie a de quoi multiplier les petits
+cadeaux qui entretiennent l'amitié entre elle et la cour... Asseois-toi
+là.
+
+Il montrait une petite table couverte de papiers.
+
+Le chevalier obéit aussitôt.
+
+--Ho! infanterie! commanda Dupleix.
+
+C'était le _garde à vous!_ de 1759. Le chevalier prit la plume.
+
+--Portez armes!
+
+Le chevalier trempa sa plume dans l'encre et la tint en arrêt à un
+demi-pouce d'une feuille de papier blanc. Dupleix dicta:
+
+«Au Roi...»
+
+Mais, se ravisant aussitôt, il demanda:
+
+--Mon fils, es-tu bien sûr que les hostilités ne sont pas reprises à la
+frontière?
+
+--Très sûr, Dieu merci! sans cela, je serais un déserteur!
+
+--Qui commande en chef, là-bas, maintenant? M. de Contades?
+
+--M. le maréchal de Broglie.
+
+--Ils changent de maréchaux comme de chemises!... Écris donc:
+
+«À M. le comte de Restaud de Soleyrac, colonel commandant le régiment
+d'Auvergne-infanterie, en ses quartiers de Klostercamp, près Rheinberg
+(Gueldre).
+
+«Monsieur le comte...»
+
+Il s'interrompit ici pour ajouter.
+
+--Garçon, arrange cela toi-même; c'est moi qui signe, et M. mon ami de
+Soleyrac ne me refusera certes point. Il s'agit de t'obtenir quinze
+jours de congé en plus pour que nous ayons le temps de dresser deux
+mémoires qui doivent être de purs chefs-d'oeuvre: un pour le roi, qui ne
+le lira pas, l'autre pour le ministre, qui le jettera au panier...
+
+--Savoir! fit Nicolas.
+
+--Ah! ah! s'écria le bonhomme, dont l'oeil étincela tout à coup. Voilà
+une idée qui a été bien longtemps à te venir!
+
+--Quelle idée? demanda le chevalier.
+
+--L'idée de donner un coup d'épaule à ton vieil ami, garçon; l'idée de
+prendre une poignée de ses papiers dans ta poche et d'aller à l'hôtel de
+Choiseul, dire à ce petit Stainville... à Monseigneur le duc, pour
+parler mieux:
+
+«Je vous apporte un écrit qui vous épargnera une grande honte: cousin,
+lisez cela. Je l'exige!»
+
+Le chevalier secoua la tête en souriant avec tristesse.
+
+--Je ferai ce que vous voudrez, dit-il, mais...
+
+--Mais tu penses qu'on te poussera à la porte, à moins qu'on ne te lance
+par la fenêtre. Cela se pourrait bien, garçon. M. de Choiseul porte haut
+avec ceux qui ne lui font pas peur. Si tu étais seulement un cousin
+autrichien ou un neveu anglais... Mais rédigeons d'abord le mémoire, et
+nous y réfléchirons au meilleur moyen de le présenter. Y es-tu?
+
+--Avant de commencer, un mot encore: je te permets d'aimer ma Jeanneton,
+de l'adorer, de le lui dire. Je te permets de lui écrire, pour lui
+annoncer que tu m'as trouvé en bonne santé, et que je travaille, et que
+je combats... Mais je te défends de divulguer le secret de ma demeure...
+Embrasse-les pour moi, garçon, ma Jeanne, ma Jeannette, ma Jeanneton
+chérie, dis-leur que je vis avec elles et par elles au fond de mon
+coeur, que je pense à elles cent fois, mille fois chaque jour, et que,
+la nuit, je les revois en rêve... mais qu'il me faut ma solitude, encore
+une semaine ou deux, parce que je joue ma dernière partie, et que, cette
+fois, il s'agit de vaincre ou de mourir!
+
+
+
+
+V
+
+LES MÉMOIRES DU BONHOMME JOSEPH
+
+
+À dater de ce jour, comme Madeleine Homayras l'avait dit à son compère
+M. Marais, le chevalier Nicolas vint frapper chaque matin à la porte de
+M. Joseph. Il ne se retirait que le soir, un peu avant l'heure où
+Dupleix sortait lui-même pour aller nul ne savait où.
+
+Leur journée entière à tous les deux se passait à écrire sans trêve ni
+relâche.
+
+Si Madeleine avait voulu, elle aurait pu raconter, par le menu, les
+étranges péripéties qui avaient marqué la carrière de l'ancien
+gouverneur de l'Inde, créé marquis par le roi Louis XV, et qui avait vu
+vingt mille colons et cinq cent mille indigènes pressés autour de son
+char triomphal, en cette grande fête universelle où l'Inde entière
+célébra son investiture comme grand-cordon de l'ordre de Saint-Louis.
+
+Madeleine avait entendu dicter deux fois, une fois pour le roi, une fois
+pour le ministre, l'épopée de la guerre indienne, les fatales
+dissensions soulevées entre le gouverneur de Bourbon, le malheureux Mahé
+de la Bourdonnais et Dupleix, son rival un instant vainqueur, les
+mauvais vouloirs, les tracasseries, les petitesses, les infamies, on
+peut le dire, accumulées par les employés de la Compagnie et les agents
+du gouvernement sur les pas de ce pauvre vaillant lutteur qui défendait
+la France contre les Français, bien plus encore que contre l'étranger,
+et qui, abandonné systématiquement par ceux de son propre pays, se
+créait des ressources parmi les Indiens eux-mêmes, et improvisait, et
+faisait sortir de terre, en quelque sorte, des soldats sauvages
+combattant pour la France malgré la France, battant les Anglais, qui
+étaient soutenus par le mauvais vouloir inouï des Français, et
+conquérant un monde, lui tout seul, avec sa femme et son gendre, en
+dépit de ceux-là mêmes, aveugles ou traîtres, à qui sa splendide
+conquête devait profiter!
+
+Madeleine avait écouté la kyrielle des méfaits attribués à cette
+puissance occulte, routinière et funeste, mais éternelle, qu'on appelait
+déjà LES BUREAUX, nom terrible qui sonne comme un glas chaque fois qu'il
+est question de nos désastres, entrave vivante qui, partout et toujours,
+a jeté son incapacité ou ses convoitises entre les jambes de nos
+soldats.
+
+Madeleine savait que nous n'avions pas été vaincus par l'Anglais, mais
+qu'une armée de commis nous avait surpris vainqueurs et sourdement
+assassinés; souris de ministères, rats de comptoirs et de boudoirs,
+sauterelles d'antichambre, mouches de cabinet, vermine d'État,
+commissaires, émissaires, caudataires, contrôleurs, enjôleurs,
+endormeurs, intendants, traitants, dévorants, brouillons, cotillons,
+frelons, courtiers, banqueroutiers, besaciers, neveux de celui-ci,
+protégés de celle-là, maris de ces dames, frères de ces demoiselles,
+gens qui ont su se rendre aimables--ou insupportables (on arrive par les
+deux bouts), importuns, virtuoses de la platitude, mendiants à
+escopettes, miauleurs à épinettes, complaisants, menaçants, ceux sur qui
+l'on marche, ceux qui vous marchent dessus, les gracieux, les fâcheux,
+les pleurards, les vantards... Ouf! on joue sa vie comme les plongeurs
+quand on se risque dans les phrases de ce genre! Et notez qu'il n'y
+avait pas encore de députés! qu'on ignorait le citoyen représentant de
+Va-t-en-Ville, de Chouilloux-les-Navets ou de la Cantaloupe, plaçant,
+casant, poussant les petits de SES ÉLECTEURS! Songez que notre pays en
+retard n'avait qu'un seul roi, au lieu des mille ou douze cents
+souverains qui font maintenant son bonheur et sa gloire,--et calculez,
+si vous l'osez, à quel degré d'éblouissement ce soleil qui étonne
+l'Europe, L'ADMINISTRATION FRANÇAISE, pourra parvenir dans un
+demi-siècle, quand nous aurons, grâce au progrès, vingt mille empereurs
+seulement, ayant chacun, au bas mot, cinquante sous-chefs à pourvoir de
+prébendes nationales!
+
+Du temps de Madeleine Homayras, il n'y avait encore d'attablés autour du
+gâteau de la France que les invités de Mme de Pompadour et les familiers
+du clan Choiseul. Cela suffisait amplement à l'enfance de l'art, et
+Madeleine n'en demandait pas davantage. À force d'entendre dicter son
+locataire, elle avait fini par comprendre ce mystérieux mécanisme, tout
+encombré de chocs, de frottements, de coudes inutiles, qui constituait
+le jeu de notre politique d'abandon et changeait les victoires en
+désastres. Je ne peux pas affirmer qu'elle eût pour ces crimes
+d'ignorance, de paresse, d'égoïsme et d'insouciance de bien énergiques
+réprobations, car elle pratiquait, en sa qualité d'aubergiste, la
+religion du «chacun pour soi», mais elle plaignait du moins, malgré
+elle, cette angoisse dont elle n'avait eu jusqu'alors aucune idée: le
+martyre de l'homme qui sert sa patrie seul, sans aide, envers et contre
+tous ceux que la patrie solde pour être officiellement desservie.
+
+Elle voyait avec un étonnement profond la ligue de tous les petits
+intérêts, âpres et implacables, ameutés contre le grand intérêt
+français. Elle n'avait point voulu croire d'abord, tant cette maladie de
+notre pays lui semblait invraisemblable et impossible; mais l'évidence
+la saisissait, et du fond de sa chambre noire, elle faisait, à elle
+toute seule, la révolution de 89, trente ans par avance.
+
+Et certes, elle ne se doutait guère que ce bruyant remue-ménage de la
+révolution, si profond en apparence, tuerait des hommes et bifferait des
+mots en quantité, mais laisserait subsister les choses. Elle n'était pas
+sorcière, la bonne Madeleine; elle ne pouvait pas voir de si loin les
+soldats de la grande république, victimes des marchands et des commis,
+aller le ventre vide et les pieds nus; elle ne pouvait deviner les
+fortunes scandaleuses des _fournisseurs_ de l'avenir, ni la
+multiplication extravagante des rouages administratifs, ni la
+_centralisation_, monstre obèse et aveugle, ni les orgies du brigandage
+munitionnaire, que Napoléon Ier devait arrêter un instant en écrasant
+quelques sangsues sous le talon de sa botte, mais qui allaient bientôt
+s'étaler au soleil insolemment, et grandir et s'épanouir jusqu'à cette
+énorme _fantasia_ marchande, carmagnole de tromperies, de frelatages, de
+concussions et de trahisons qui marqua nos récents malheurs d'un
+stigmate de honte, et sur laquelle la pudeur contemporaine a jeté son
+voile pour essayer au moins de dissimuler à l'histoire l'ignoble
+carnaval des usuriers ivres titubant dans le sang de la France égorgée!
+
+Il ne s'agissait encore, au temps de Madeleine, que de nos colonies. Les
+vautours ne s'acharnaient que sur un de nos membres, coupé loin du
+coeur; mais il y avait dans la dictée de Dupleix des éclairs
+prophétiques; le patriotisme ardent de ce malheureux homme s'unissait à
+ses colères et déchirait toutes brumes au-devant de ses regards.
+
+«Je demande pardon à Dieu, écrivait-il au roi, d'avoir combattu M. de la
+Bourdonnais: en le frappant, j'ai tiré sur mes propres troupes:
+j'entends sur celles de Votre Majesté. J'ignorais en ce temps-là qu'il
+eût reçu une dépêche de votre conseil, disant textuellement: «Ne gardez
+aucune conquête dans l'Inde.»
+
+«Le premier dissentiment entre M. de la Bourdonnais et moi est venu de
+ce qu'il voulait rendre Madras, ce trésor inestimable, et que, moi, je
+voulais le garder à mon pays. Il ne faisait en cela qu'obéir à l'ordre
+de vos ministres, qui lui avaient écrit: «Ne gardez aucune conquête dans
+l'Inde!» Sire, le conseil d'Angleterre écrit à ses représentants:
+«Gardez toutes vos conquêtes dans l'Inde, et ajoutez-y celles des
+Français». Et l'Angleterre grandit toujours, toujours, et... que Dieu
+ait pitié de la France, Sire!
+
+«Des calomniateurs ont prêté un mot à votre Majesté, qui aurait dit,
+selon eux: «Les choses dureront toujours bien autant que moi». Les
+choses vont vite, Sire. M. de la Bourdonnais est mort, voilà six ans
+déjà, ruiné, presque déshonoré; moi, je mourrai bientôt plus que ruiné,
+déshonoré tout à fait, si votre Majesté ne me rend pas enfin justice.
+Cela n'est rien: deux hommes à la mer, comme disent les matelots; mais
+je vois venir le déshonneur et la ruine de la France même.
+
+«Sire, la Prusse ne nous aime pas, et elle est forte; les Anglais nous
+détestent, et ils sont forts; les philosophes, ennemis de la royauté, ne
+sont rien par eux-mêmes, mais ils ont pour soutiens vos parlements,
+votre noblesse, une partie même de votre clergé; ils vont devenir forts
+contre Dieu et contre vous. Une caste naît qui s'appelle la bourgeoisie
+et qui a de longues dents; un inconnu va naître qui s'appellera le
+peuple...
+
+«Dieu, qui protège la France, nous avait donné l'Inde comme une grande
+richesse pour assouvir les appétits et une grande force pour les
+dompter. Nous avons répudié la richesse et rejeté la force loin de nous,
+comme si quelque fatalité nous enchaînait à notre pénurie et à notre
+faiblesse. Sire, ce n'est pas votre Majesté qui a voulu cela. Le roi est
+la France. En voulant cela, votre Majesté se serait frappée
+elle-même...»
+
+Ceci est, à de très faibles différences près, le texte même de la
+fameuse _Supplique au Roi_ qui ne parvint jamais que jusqu'à
+l'antichambre de Mme de Pompadour. Dans son _mémoire_ à M. le duc de
+Choiseul, Dupleix disait:
+
+«Nos malheurs dans les Indes étant principalement l'oeuvre des ministres
+qui ont tenu avant vous, monseigneur, les rênes de l'État, il m'est
+permis de les exposer ici avec liberté et franchise: rien de ce que
+contient cette requête ne s'appliquant à votre personne illustre et
+respectée.
+
+«Il y avait dans ces lointaines contrées et dès le principe, deux
+pouvoirs en présence: celui de l'État, représenté par M. de la
+Bourdonnais, et celui de la Compagnie, qui avait mis ses intérêts entre
+mes mains; j'étais directeur général des comptoirs et gouverneur de
+Pondichéry. M. de la Bourdonnais portait le titre de gouverneur de
+Bourbon.
+
+«Madras était tombé au pouvoir de nos armes, et je m'étais aussitôt
+enfermé avec mes cipayes dans cette splendide cité, coeur des
+possessions anglaises en deçà du Gange, plus grande que Paris, presque
+aussi peuplée et vingt fois plus riche, quand j'appris que M. le
+gouverneur de Bourbon, qui tenait la mer avec son escadre, traitait
+ouvertement de la reddition de la place avec l'ennemi deux fois battu et
+incapable de tout effort pour la reprendre. Ignorant qu'il avait reçu
+des ordres de la cour, je lui fis savoir que je me refusais à toute
+capitulation, et j'ordonnai d'arrêter l'embarquement de l'indemnité et
+du butin qui était déjà commencé, M. de la Bourdonnais me répondit qu'il
+allait canonner le fort Saint-Georges. Je ripostai par écrit: «Nos
+pièces sont chargées.»
+
+«Ce fut mon unique tort, et M. de Bernis me donna raison, contre toute
+justice, je dois le dire, puisque le gouverneur de Bourbon avait obéi à
+des ordres formels. Je fus récompensé. Il paya son obéissance par la
+perte de sa charge, de sa liberté, de sa fortune, puis de sa vie. Son
+dernier soupir a été une malédiction contre moi qui l'aimais et qui
+l'admirais.
+
+«Tel est le point de départ: un déni de justice qui me fut en somme
+favorable, mais que je devais cruellement expier. La Compagnie,
+enchérissant sur le ministre, m'envoya ses actions de grâces en se
+félicitant du «reflet qui lui venait de ma gloire», et à l'occasion du
+cordon de Saint-Louis que la bonté du roi me décernait, elle faisait
+frapper une médaille d'or en mon honneur à la Monnaie de Paris: _Duplex
+gloria Dupleix, decus duplex consilio et armis_, avec cet exergue:
+_Duplicavit magnitudinem patriæ_, et cette légende _Gallia nova et
+divitiore reperta_...
+
+«En même temps, le général Braddock me faisait tenir, de la part du
+cabinet de Londres, l'offre d'un empire indépendant, reconnu par
+l'Angleterre, ou d'une vice-royauté héréditaire, à mon choix.
+
+«Je répondis à Braddock: «Je suis Français», comme j'avais répondu à
+l'empereur du Mogol sollicitant la main de ma fille: «Ma fille épousera
+un Français», et je soumis au roi d'abord, ensuite à la Compagnie, le
+plan de mon grand projet, qui organisait, en effet, une nouvelle France
+dans l'Inde. Dois-je vous rappeler, monseigneur, l'enthousiasme
+universel qui accueillit ce projet à la fois si vaste et si simple?
+
+«Mon pays n'a pas eu ce qu'il fallait de patience pour accomplir ce
+projet: ma pensée est tombée à terre, mais quelqu'un l'a ramassée. Le
+cabinet de Londres, qui ne laisse rien perdre, s'en est saisi, l'a
+traduite en anglais, mettant partout le mot Angleterre à la place du mot
+France, et à l'heure où je vous écris du fond de mon malheur, ma pensée,
+réalisée contre moi, c'est-à-dire contre vous, a fait déjà de
+l'Angleterre la reine de l'Inde, avant de la couronner reine du
+monde!...
+
+«J'avais, en ce temps-là, deux aides qui consentaient à me servir par la
+fidèle affection qu'ils me portaient, mais qui avaient la taille d'être
+mes maîtres: Jeanne Dupleix, ma femme, à qui on a tant reproché de
+s'être laissé appeler la princesse Jeanne, et M. de Bussy-Castelnau, qui
+devait épouser notre chère fille: celui dont je disais dans mon rapport
+de 1752: «Rien n'est grand comme ce Bussy!» et ce n'était pas trop dire.
+
+«Avec Bussy et ma glorieuse Jeanne, j'aurais conquis l'Inde en trois
+ans, de fond en comble, du nord au midi et de l'ouest à l'est, si je ne
+m'étais pas embarrassé d'obéir aux misérables instructions qui
+arrivaient de Versailles (avant, bien entendu, que vous eussiez pris,
+monseigneur, les rênes du pouvoir).
+
+«Dans mon projet, l'Inde devait tirer tout de l'Inde, après les premiers
+frais et les premiers efforts nécessités par la mise en train du
+système. Avec moi, l'Inde avait son armée d'Indiens, sa flotte de
+navires indiens, ses revenus fournis par l'Inde. Était-ce là une utopie?
+Non, car l'Inde anglaise a suivi mon programme de point en point, et la
+voilà qui dévore les derniers restes d l'Inde française, malgré la
+suprême résistance de M. Lally: belle, mais inutile.
+
+«Et cette résistance même, quel est son côté actif, puissant, presque
+miraculeux? D'où nous vint encore l'écho de ces dernières victoires
+imprévues, j'allais dire impossibles? Du Dekkan. Qui donc combat dans le
+Dekkan? Bussy. Avec quelles troupes? Avec les régiments cipayes, levés
+par moi; avec les Indiens francisés: avec les soldats créés par ma
+pensée!...
+
+«Je n'ai pas de répugnance à l'avouer, ce que j'appelle ma pensée
+appartenait surtout à Jeanne, marquise Dupleix, ma femme. Elle avait sur
+moi cet immense avantage d'être née dans le pays, d'en savoir par coeur
+le fort et le faible et d'en posséder admirablement les divers idiomes.
+Bien plus, son esprit de créole, si délié, si actif sous son apparence
+indolente, son coup d'oeil perçant comme une divination, découvrait de
+loin et démêlait les fils d'araignée des intrigues orientales, qui vont
+sans cesse se brouillant, se cassant et se renouant. Elle voyait à
+l'avance se former et grossir ces tempêtes sans nuages dont l'explosion
+me surprenait toujours, même quand on me l'avait prédite.
+
+«Là-bas, tout est en dehors de nos poids et de nos mesures: un grain de
+sable peut éclater comme un volcan; j'ai vu des inondations de sang qui
+noyaient des troupeaux d'hommes et des armées d'éléphants, produites par
+la piqûre d'une épine de rose. Jeanne savait jouer avec les vertus
+bizarres de ces peuples, avec leurs vices inouïs, avec leurs forces et
+leurs délicatesses sauvages et le raffinement de leurs barbaries; elle
+connaissait à fond leurs religions, leurs schismes, les monstrueuses
+ténèbres de leurs philosophies, les lueurs qui resplendissent tout à
+coup dans la nuit de leurs sciences; rien ne lui était étranger; elle se
+trouvait chez elle au milieu de ces extravagances magnifiques et
+baroques qui étonnent même les vieux colons; elle admettait tout, elle
+ne reculait devant rien, et, marchant d'un pas sûr dans les
+inextricables sentiers d'une politique subtile mais grossière, souriante
+mais féroce, allait tournant ou brisant toute résistance, éludant ou
+ruinant tout obstacle à son but passionnément visé: la fortune de la
+France!
+
+«Malheureusement la France fermait son coeur et ses yeux; l'Angleterre
+seule était là pour nous regarder faire, de sorte que nous n'avons
+instruit que nos ennemis. Et rien qu'en nous imitant nos ennemis sont
+devenus nos maîtres.
+
+«Il est vrai de dire que là-bas les deux pays sont représentés surtout
+par leurs marchands. C'est compagnie contre compagnie. Mais les
+marchands anglais voient loin et grand, tandis que les marchands
+français voient petit et court. Les uns ont la patience de la force, les
+autres sont comme les enfants qui, ayant mis un noyau en terre,
+reviennent le lendemain au jardin pour voir si leur cerisier, levé,
+poussé et fleuri dans la nuit, a déjà des cerises mûres.
+
+«C'est une chance heureuse pour l'Angleterre que d'être menée par ses
+marchands, qui sont des hommes; chaque fois que la France se laissera
+conduire par les tiens, qui sont de vieux bambins, elle sera trahie ou
+vendue.
+
+«Ce furent les marchands anglais qui inventèrent notre vainqueur Bob
+Clives, un tout jeune homme, enfoui dans l'obscurité des comptoirs de
+Bombay; ils devinèrent en lui le grand homme de guerre et le firent en
+deux mois de temps soldat, enseigne, capitaine, puis général[2]. Clives
+avait regardé attentivement le travail politique de Jeanne et le procédé
+stratégique de Bussy-Castelnau. Il imita l'un et l'autre, péniblement
+d'abord et sans résultat, mais loin de se décourager, il s'obstina, et
+la semence leva, et la moisson monta. Il y eut deux Indes. L'Inde alliée
+à l'Angleterre se rua contre l'Inde amie de la France. La grande guerre
+commença...»
+
+Ici Dupleix débrouillait avec une lumineuse sûreté de mémoire l'écheveau
+des batailles, des révolutions, des égorgements, enroulé, noué, tordu et
+retordu autour des successions contestées du soud'habar du Dekkan et du
+fameux nabab du Carnatic. En quelques pages, il éclairait les
+fantastiques ténèbres de cette épopée où des héros aux noms sauvages,
+plus nombreux que ceux de l'Iliade et plus terribles, s'entrehachaient
+autour de l'éléphant blanc, monture du vieux Myrza-Jung, qui, à l'âge de
+cent-dix ans, mirait encore la balle de son mousquet, enguirlandé de
+perles et tout étincelant d'or, en plein coeur de ses ennemis, à cent
+yards de distance. Myrza combattait pour les Anglais; un biscaïen
+français le jeta mort en bas de sa tour d'ivoire; Murzapha-Jung, son
+rival, fut proclamé nabab du Carnatic, puis soud'habar du Dekkan, et le
+Grand Mogol, seigneur suzerain de l'Inde entière, fit acte de vasselage
+vis-à-vis de la compagnie française, qui se trouva ainsi reconnue comme
+étant la reine du roi des rois.
+
+Triste reine, et qui ne demandait qu'à faire argent comptant des
+couronnes! Ces victoires n'augmentaient pas sensiblement le tant pour
+cent des actionnaires. Dans les bureaux de Paris, on accusa sourdement
+Dupleix de n'être pas un homme _pratique_. (Je n'oserais pas affirmer
+que ce mot anglais practical fût déjà importé chez nous, mais l'idée
+qu'il exprime est contemporaine de la naissance du premier marchand.) Le
+fonds social de la Compagnie, disait-on, n'était destiné à payer ni la
+gloire ni même la puissance de la France.
+
+C'est vrai, à la rigueur, et ces gens-là n'avaient qu'un tort, c'était
+de ne pas comprendre que la gloire et la puissance de la France allaient
+tout naturellement, dans un temps donné, décupler leurs capitaux.
+
+À la nouvelle du premier échec subi par Bussy, la jalousie et la
+malveillance générale, longtemps contenues, firent explosion. Un des
+administrateurs de la compagnie, M. Godeheu, obligé personnel de
+Dupleix, partit de Lorient en grand appareil. Il arriva à Pondichéry au
+moment où les affaires de la France, un instant en péril, semblaient
+prendre décidément une tournure favorable; mais il avait ses pouvoirs en
+règle, et il dit brutalement à son ancien patron: «Vous n'êtes plus rien
+ici, et je suis tout.»
+
+À de certaines heures de sa vie, Dupleix vous aurait lancé ce Godeheu
+par la fenêtre comme on descend une botte de foin du grenier; c'eût été
+facile, et je suppose que ce Godeheu lui-même eût été plus contrarié que
+surpris d'une pareille exécution.
+
+Mais Dupleix, qui avait terrassé le grand Myrza-Jung et pris au collet
+Mahé de la Bourdonnais, recula devant ce Godeheu.
+
+Lui qui avait une armée superbe, une popularité sans égale, un prestige
+que rien ne peut dire; lui le mari de la princesse Jeanne, devant qui
+l'Inde entière était à genoux, le beau-père de Bussy, qui enchaînait la
+victoire; lui le fort, le soudain, l'audacieux, l'indomptable; lui
+Dupleix! écouta ce Godeheu sans mot dire et lui obéit docilement.
+
+Aux observations de sa femme et de son gendre qui lui conseillaient la
+résistance, il répondit:
+
+--Si je ne vais pas en France, le roi ne saura jamais ce qu'il a à
+perdre et à gagner ici.
+
+On prétend que Jeanne Dupleix s'écria dans son étonnement irrité:
+
+--Joseph! Joseph, mon mari, malheureux les lions qui perdent leurs
+griffes à vieillir! Ils meurent en cage!
+
+Dupleix ne voulut entendre à rien. Il rêvait, pour son retour en France,
+des triomphes inouïs et se croyait certain d'obtenir les plus éclatantes
+réparations.
+
+Et en effet, les événements, au premier abord, semblèrent lui donner
+raison. Lors de son arrivée, la curiosité publique, qu'il avait tant et
+si souvent émue, le fêta bruyamment. La foule se portait partout sur son
+passage et criait: «Vive Dupleix!» Il avait grand air, et sa figure
+épanouie faisait bien dans une ovation. Un noueur de cadogans fit
+fortune en inventant les bourses à la Dupleix. On porta des écharpes à
+la princesse Jeanne. La compagnie fut caricaturée, sifflée, bafouée et
+il n'y eut pas de gorges chaudes qu'on ne fît sur ce Godeheu.
+
+Ce n'est pas tout: le roi eut fantaisie de voir ce «bon M. Dupleix,»
+comme il voulait bien l'appeler. Le roi était charmant, quand il n'avait
+pas ses «langueurs noires». Il dit à ce bon M. Dupleix les choses les
+plus aimables et lui demanda obligeamment des détails sur les moeurs des
+éléphants. Mme Pompadour alla plus loin, elle accepta de lui diverses
+curiosités de prix et le tâta sur la question de savoir s'il y avait
+aussi des tabourets _d'honneur_ à la cour du Grand Mogol.
+
+En cas de destitution, elle n'aurait peut-être pas dédaigné une place de
+Grande Mogolesse.
+
+Enfin, M. le contrôleur général Hérault de Séchelles, qui donnait son
+nom à des îles et qui inventait tous les matins un petit impôt avant son
+déjeuner, le reçut si bien, mais si bien, que Dupleix lui fit cadeau
+d'un diamant brut de dix mille écus. En rentrant, ce jour-là, il dit à
+Mme Dupleix, qui ne partageait pas du tout ses illusions: «La France est
+à nous, qu'avons-nous à faire de l'Inde?»
+
+Le lendemain, les gazetiers, racontant l'histoire du diamant brut,
+citaient le mot du contrôleur général qui avait dit, une fois les talons
+de Dupleix tournés: «C'est un malotru, il a fait l'économie de la
+taille!»
+
+Le surlendemain, on s'aperçut qu'il y avait des rides au coin des yeux
+de la princesse Jeanne. Un mauvais plaisant la baptisa _Princesse
+Olive_, à cause de son teint, qui avait reçu de trop près les baisers du
+soleil, au temps où elle travaillait pour nous sous l'ardent ciel de
+Golconde. À l'Opéra, je ne sais qui fit courir le bruit que ses diamants
+étaient faux. Et tout à coup, toutes les personnes qui s'y connaissaient
+un peu trouvèrent qu'en définitive le héros Dupleix, avec sa grosse
+figure réjouie, avait l'air d'un tabellion de village.
+
+Godeheu était vengé. Au bout d'un mois, Dupleix gisait à cent pieds sous
+terre.
+
+[Note 2: Puis gouverneur du Bengale, puis pair d'Angleterre pour le
+royaume d'Irlande. Mais les marchands, quoi qu'en pût dire Dupleix, sont
+les mêmes partout. Ceux d'Angleterre se conduisirent plus tard vis-à-vis
+de Clives comme ceux de France à l'égard de Dupleix. Robert Clives,
+écrasé sous l'ingratitude publique, se donna la mort en 1774.]
+
+
+
+
+VI
+
+JEANNETON
+
+
+Nous en aurions fini avec le mémoire adressé à M. de Choiseul par Joseph
+Dupleix si nous ne trouvions dans les dernières pages de sa dictée des
+détails concernant sa vie intime à Klostercamp, et aussi quelques
+paroles jetant à l'avance une triste lumière sur le tragique et muet
+tableau que Madeleine et l'inspecteur Marais contemplaient avec tant de
+surprise à travers l'oeil de police de l'auberge des Trois-Marchands.
+
+Le dernier paragraphe du mémoire était ainsi conçu: «Il m'est arrivé,
+Monseigneur, de parler avec mépris et dureté des malheureux qui, portant
+sur eux-mêmes une main criminelle, cherchent dans le suprême sommeil un
+remède à d'intolérables souffrances. Je n'ai point modifié, au fond de
+ma misère, le jugement que je portais aux jours de mon bonheur. Se
+donner la mort est le crime de la faiblesse. Mais, tout en condamnant,
+j'ai le coeur plein d'une ardente pitié; car je sens par moi-même que la
+force des hommes courageux a des bornes. Il vient une heure où le coeur
+s'affaisse et où la pensée s'égare. Nul n'est à l'abri du vertige...
+Jamais je ne me frapperai moi-même, Monsieur le duc, du moins tant que
+ma tête sera saine. Si donc il arrivait qu'on trouvât mon corps mort
+dans mon taudis, et que je fusse accusé par ma propre main, tenant
+encore l'arme sanglante, c'est que la folie m'aurait pris.--Or, mon
+testament est fait et déposé. Le monde saurait les noms de ceux qui
+devraient être responsables de ce meurtre, et l'histoire dirait avec
+certitude: «Joseph Dupleix n'est pas coupable de sa propre mort. On lui
+a broyé la tête et le coeur: Joseph Dupleix a été assassiné par ceux qui
+l'ont rendu fou».
+
+Ceci n'avait pas été écrit par le chevalier Nicolas. C'était la main de
+Dupleix lui-même qui avait tracé ces lignes, et, par conséquent,
+Madeleine Homayras n'en pouvait avoir connaissance.
+
+Auparavant, se trouvait le récit des suprêmes efforts de Bussy-Castelnau
+dans le Dekkan et le détail des mille entraves que le nouveau directeur
+Godeheu avait mises à la liquidation des affaires privées de Jeanne
+Dupleix dans le gouvernement de Pondichéry, où elle possédait plusieurs
+factoreries. L'action judiciaire au moyen de laquelle la compagnie des
+Indes repoussait les réclamations de son ancien chef était aussi
+exposée, et la frivolité décevante des arguments qui en formaient la
+base ressortait avec une telle vigueur, qu'on se demandait, en écoutant
+cette éloquente et courte plaidoirie, comment il s'était trouvé des
+hommes pour mettre en avant ces effrontées fadaises et des juges pour y
+donner attention.
+
+Remarquez que c'était l'heure des mémoires. Les mémoires commençaient à
+parler haut; ils étaient attentivement écoutés, non pas toujours par
+ceux qui les devaient lire, mais par le public curieux. Parmi les juges
+de Dupleix se trouvait peut-être ce conseiller Goëzman que l'immortelle
+dialectique déployée par Beaumarchais dans ses mémoires et sa malice
+impitoyable devaient clouer déshonoré et mort à la porte du parlement
+Maupeou.
+
+«J'ai voulu établir devant vous, Monseigneur, disait Dupleix en achevant
+l'exposé de son procès, ce fait: que j'ai payé mon dévouement par la
+perte de ma fortune et qu'on cherche à m'enlever l'honneur par surcroît.
+Me laissera-t-on la vie? J'en doute: ce serait contre toutes les règles
+de l'ingratitude humaine.
+
+«Voici déjà longtemps que cette situation est la mienne. J'ai fatigué
+tout le monde de mes réclamations, qui étaient justes, il est vrai, mais
+n'en paraissaient que plus importunes. On me connaît dans les
+antichambres des ministères: je ressemble à ce pauvre capitaine de
+vaisseau Jacques Cassard qui avait sauvé la France du fléau de famine,
+sous M. le cardinal de Fleury, et qui réclamait cinq millions, prix de
+onze navires chargés de blé amenés par lui dans le port de Marseille au
+plus fort de la disette. Je le vis une fois dans ma jeunesse, et jamais
+je ne l'oublierai. Les valets de bureau se le poussaient de l'un à
+l'autre en l'appelant «le bonhomme Jacques» et attachaient des lambeaux
+de requêtes aux basques de son vieil habit... Seulement, un jour, M.
+Duguay-Trouin, le glorieux vainqueur de Rio-Janeiro, lieutenant général
+des galères du roi, reconnut le bonhomme Jacques, comme il passait dans
+l'antichambre, et le pressa dans ses bras en disant: «Voilà le plus
+grand homme de mer qui soit au monde!»
+
+«Et il força la porte du cardinal! Et le cardinal eut honte!
+
+«Mais il y a longtemps que M. Duguay est mort, et dans les antichambres,
+moi, «le bonhomme Joseph», je n'ai jamais rencontré personne pour avoir
+pitié de mon supplice...
+
+«Je me cache; c'est le mieux que puisse faire un misérable à qui on doit
+non pas cinq millions, mais treize, et qui n'a pas de quoi payer la
+politesse des gens de livrée. Je vous supplie, Monseigneur, de ne pas
+dire à ces marauds que je me plains d'eux, car ils sont les plus forts,
+et ils se vengeraient...
+
+«Voilà des années que ma famille et moi nous avons quitté Paris. Mme la
+marquise Dupleix avait acheté un petit bien en Bretagne, auprès de la
+ville de Lorient, dont toutes les cloches sonnèrent lors de notre retour
+en France, et dont le peuple jonchait alors les rues de feuilles et de
+fleurs sous les pas des chevaux de notre carrosse. La compagnie est
+maîtresse à Lorient. Il lui en coûta peu pour nous faire insulter par
+ses chiourmes. Nous fûmes obligés de nous enfuir.
+
+«Et nous allâmes tout d'une traite, à travers la France entière,
+jusqu'au pays allemand, où nous étions du moins inconnus, ce qui nous
+mettait à l'abri de cette bête monstrueuse qu'on nomme l'ingratitude.
+
+«Comme nous n'avions pas fait de bien aux gens de cette contrée, qui
+donc aurait eu l'idée de nous y faire du mal? L'homme n'est pas méchant
+au fond: il ne hait, par nature, que son bienfaiteur.
+
+«Dans ce coin de la Gueldre qui semble un rond-point, placé au centre de
+toutes les avenues militaires, un _théâtre_, pour employer la nouvelle
+expression consacrée, où doivent aboutir forcément, de Hollande, de
+France, de Prusse, d'Autriche et même d'Angleterre, à travers la mer,
+tous les comédiens armés qui jouent cette farce lamentable qu'on nomme
+la guerre, dans ce coin, dis-je, incessamment exposé, menacé, désolé,
+ravagé par les vainqueurs et les vaincus, broyé sous les pieds des
+chevaux et des hommes, et brûlé, et mangé comme si toutes les
+sauterelles de l'Égypte y avaient passé, la terre est à bon marché, et
+les maisons ne coûtent rien. Nous n'aurions pas eu de quoi acheter une
+chaumière aux environs de Paris; mais ici, nous eûmes presque un
+château, avec un parc ombreux, vaste et tranquille.
+
+«Et savez-vous, Monsieur le duc? de même que les valets nous détestent,
+nous autres, les gens comme Jacques Cassard et moi, de même les soldats
+nous aiment. Le grand Duguay-Trouin prit dans ses bras les haillons du
+bonhomme Jacques; l'asile du bonhomme Joseph fut respecté par M. de
+Contades comme par M. de Clermont, d'un côté; de l'autre, par le prince
+Ferdinand de Brunswick et les lieutenants du roi Frédéric. Français,
+Frisons, Flamands, Prussiens, Bavarois, Saxons, s'arrêtèrent devant mon
+mur, disant: «Ici demeure Dupleix».
+
+«... Au bruit du canon, je puis le dire, je travaillais là-bas à mes
+défenses et mémoires. Est-il un vrai malheur pour qui possède le
+dévouement de trois anges? J'ai ma femme, ma fille et ma nièce, les
+trois Jeanne, «Jeanne, Jeannette et Jeanneton,» comme disait Paris au
+temps de ma popularité, et depuis quelques semaines, aux soins de ma
+femme et de mes chers enfants venait se joindre l'amitié d'un noble
+jeune homme qui a l'honneur de vous appartenir par les liens de la
+parenté et qui, dans les loisirs que lui laissait le service du roi, ne
+dédaignait pas d'écrire sous la dictée du proscrit...
+
+«Les choses étaient de la sorte, quand je reçus en ma maison de
+Klostercamp deux lettres qu'on me fit tenir à l'insu de ma famille.
+L'une venait de l'Inde; elle était de Bussy-Castelnau, mon vaillant et
+bien-aimé gendre, qui s'acharne là-bas à son métier de victorieux
+martyr. Elle m'annonçait divers avantages remportés par lui sur les
+troupes de Clives, et, ce qui est beaucoup plus important, elle
+constatait le travail profond qui s'opère en notre faveur parmi les
+populations hindoues, chez lesquelles le nom anglais est de plus en plus
+abhorré. Les Afghans tout seuls nous fourniraient une armée capable
+d'écraser la puissance anglaise en Orient. La lettre ajoutait qu'il
+fallait faire un dernier effort et m'avisait du départ de _l'Atalante_,
+goëlette française, où lui, Bussy-Castelnau, avait chargé, à destination
+de moi, mes suprêmes ressources: cent mille écus en argent et environ
+six cent mille livres, valeur en marchandises, au total près d'un
+million, destiné à acheter des armes pour la grande levée des Afghans.
+
+«La seconde lettre était de M. de la C..., mon ancien chancelier en mon
+gouvernement de Pondichéry, homme fidèle, intelligent, que j'avais
+laissé à Paris, lors de mon départ, pour y garder un oeil ouvert sur les
+affaires courantes. Elle contenait plusieurs nouvelles: d'abord le
+départ de M. Godeheu, mon successeur, quittant l'Inde pour revenir à
+Paris donner des explications à la compagnie; ensuite l'annonce d'un
+certain revirement dans l'opinion publique concernant les agissements de
+cette même compagnie à mon égard, ce qui amenait l'opportunité (au sens
+de M. de la C...), la complète opportunité d'un voyage de moi à Paris,
+tant au point de vue de mes procès qu'au point de vue des démarches
+personnelles à faire auprès du gouvernement du roi.
+
+«Je suis venu et je suis descendu _incognito_ en une pauvre hôtellerie,
+à cause de plusieurs prises de corps et jugements obtenus contre moi par
+mes anciens associés, qui ont eu la cruauté d'acquérir les titres de mes
+créanciers personnels et de les rendre exécutoires, retenant ainsi
+d'une main mon argent, qui payerait mille fois tous mes créanciers, et
+faisant de l'autre tout ce qu'il faut pour me bâillonner et enchaîner.
+Je ne puis sortir que la nuit. Une seule fois, je me suis risqué dehors
+à l'heure de vos audiences pour solliciter l'honneur d'être admis auprès
+de vous. J'ai attendu depuis neuf heures du matin jusqu'à cinq heures du
+soir dans l'antichambre de votre hôtel et je n'ai point eu l'honneur
+d'être admis.
+
+«... Désormais, j'attends, redoublant de précautions, l'arrivée de mon
+navire _l'Atalante_, qui doit m'apporter les moyens de recouvrer ma
+liberté en payant quelques misérables dettes dont le total ne s'élève
+pas à vingt mille livres, et les fonds nécessaires pour réaliser le
+désir de M. de Bussy. Je sors chaque soir. Grâce à l'aide de M. de la
+C... tous nos achats sont prêts, fusils, canons et munitions, payables,
+partie comptant, partie à terme, de sorte que mon gendre aura des armes
+pour plus de trois millions.
+
+«D'un autre côté, mon procès prend une favorable tournure; j'ai pu faire
+entendre la voix de la vérité à quelques-uns de mes juges, et la
+Providence m'a envoyé un auxiliaire qui, s'il ne peut pas ouvrir pour
+moi la porte de votre cabinet, Monseigneur, pourra du moins porter
+jusqu'à votre oreille même la voix de mon innocence et mes équitables
+réclamations...»
+
+Cette dernière ligne était d'aujourd'hui même. Dupleix venait d'y
+ajouter de sa main les quelques paroles tristement prophétiques qui
+faisaient allusion à la possibilité d'une mort violente.
+
+Je n'ai pas dit _volontaire_, car Dupleix avait protesté d'avance contre
+l'accusation de suicide, en donnant à entendre que la folie rôdait
+autour de son désespoir.
+
+L'encre de sa phrase n'était pas encore séchée quand la belle inconnue
+qui avait excité naguère à un si haut degré la curiosité de M. Marais et
+de Madeleine, entra dans la chambre du bonhomme Joseph, occupé à plier
+son mémoire et disant au chevalier déjà levé pour prendre congé:
+
+--Ce soir même, entends-tu, Nicolas, mon ami, ce soir, j'irai trouver M.
+de la C..., qui attendait pour aujourd'hui un message de Bretagne.
+Quelque chose me dit que la chance tourne en notre faveur. Tu n'es pas
+philosophe, toi, tu crois tout uniment au bon Dieu et tu as peut-être
+raison. Moi, du temps que j'étais heureux, M. de Voltaire m'a fait rire
+parfois de bon coeur avec les coups de patte qu'il donne à _l'Infâme_.
+Pourquoi les gens de Dieu ont-ils moins d'esprit que ceux du diable?
+
+--Ma foi, répondit Nicolas, je n'en sais rien. Je n'ai pas le temps de
+lire beaucoup, pas plus les livres de Dieu que ceux du diable. Je prie
+notre Père qui est dans les cieux, aussi naturellement que je respire ou
+que j'aime. Je lui demande mon pain quotidien pour qu'il me le donne, et
+Mme ma chère mère m'a souvent dit que ce n'était pas seulement le pain
+fait de froment, tel qu'il vient de chez le boulanger, ou de son, comme
+MM. les fournisseurs le pétrissent pour l'armée, mais le bon pain du
+contentement de mon âme, mon espoir, ma patience, qui veut toujours me
+glisser entre les doigts, le brin d'humilité dont j'ai besoin pour
+n'être pas mangé tout vif par mon orgueil, et par-dessus tout mon
+courage, mon pauvre courage de soldat, que je sens toujours défaillir en
+moi quand le canon gronde au loin, mais qui se relève tout seul à mesure
+que le canon approche. Vous entendez, marquis, tout seul, c'est-à-dire
+sans que je m'en mêle; mais un autre y prend garde pour moi, et c'est là
+le meilleur pain quotidien que Dieu m'ait donné. On faisait courir au
+régiment la copie écrite à la main d'une plaisanterie rimée de ce même
+M. de Voltaire qui a nom _La Pucelle_. J'ai lu cela comme bien d'autres.
+Il y en avait qui riaient, d'autres qui disaient que c'était la plus
+lâche des infamies; moi, j'ai dormi dessus sans pouvoir l'achever. Cela
+me grinçait à l'oreille comme un violon d'aveugle. S'il a plus d'esprit
+que le bon Dieu, celui-là, grand bien lui fasse; moi j'aime mieux, pour
+ma part, et nos soldats aussi, l'esprit qui anime Jeanne d'Arc que
+l'esprit qui l'outrage. Bon pour les Prussiens, cet esprit-là! Il est de
+son comme le pain de nos traitants!
+
+--Sais-tu à quoi je pense, chevalier? demanda brusquement Dupleix.
+
+--Je sais, M. le marquis, répondit bonnement Nicolas, que vous n'écoutez
+guère mon sermon.
+
+--C'est vrai. Que me fait Jeanne d'Arc? Voilà longtemps que ma petite
+Jeanneton, si pieuse, m'aurait converti si mon heure était venue. Que me
+fait Voltaire? C'est l'homme le plus heureux du siècle; il conspue la
+France, et la France recueille son crachat pour en faire des reliques.
+Voilà où il montre son esprit! Il a deviné, ce diable d'homme, que pour
+être adoré de la France, il fallait la bafouer. Ministres, poètes,
+pensionnés de la Prusse, ils battent tous monnaie avec cette bonne
+idée-là... Chevalier, je pense à moi.
+
+--Bien vous faites, M. le marquis.
+
+--Je pense qu'à l'heure où nous sommes, la nouvelle de l'arrivée de
+l'_Atalante_ en rade de Lorient doit m'attendre chez M. de la C...
+
+--De tout mon coeur, je le souhaite.
+
+--Je te crois: tu m'aimes un petit peu pour moi, beaucoup pour
+Jeanneton... Ah! si elle était ici, entre nous deux, tu ne me
+refuserais pas le service que je vais te demander.
+
+--Jamais je ne vous refuserai aucun service, M. le marquis.
+
+--Est-ce bien vrai, cela, chevalier? Tu m'as témoigné tant de
+répugnances quand je t'ai sondé plus d'une fois à cet égard...
+
+Nicolas rougit, mais il sourit.
+
+--Je vous l'ai dit, murmura-t-il, quand le canon est loin, je tremble!
+
+--Mais tu redeviens brave quand il approche... Tu m'as deviné,
+chevalier, je pensais à l'hôtel de Choiseul, qui te fait, je ne l'ignore
+pas, bien autrement peur que le canon. Je me disais, pendant que tu
+bavardais sur le bon Dieu et sur Jeanne d'Arc, dont je ne me moque pas,
+moi, puisque j'ai combattu comme elle et que Lui m'a prouvé au moins
+deux fois son existence en m'élevant très haut, et en me précipitant
+très bas, je pensais qu'il y a des jours marqués où tout arrive à la
+fois, et qu'il faut profiter de ces jours. Bien souvent, ils n'ont pas
+de lendemain. Je pensais que, ce soir, au moment même où je vais
+m'assurer chez mon ami de la C... que notre argent et nos marchandises
+sont à bon port, tu pourrais, toi, chevalier, mon ami bien plus cher,
+entrer à l'hôtel de Choiseul seul tout encombré de tes cousins grands et
+petits...
+
+--Et présenter votre mémoire? interrompit Nicolas, qui secoua la tête
+tristement.
+
+--Oui, dit Dupleix en le couvrant de ce regard fixe comme en ont les
+fous et ceux qui sont tourmentés par un passionné désir: présenter mon
+mémoire, mais non point par intermédiaire, non point en le remettant à
+quelque petit marquis de Choiseul-ceci ou à quelque petit comte de
+Choiseul-cela, à quelque Grammont, à quelque Croizat, à quelque
+Stainville. Je ne veux ni d'un Choiseul-Romanet, ni d'un
+Choiseul-Beaupré, ni d'un Choiseul de la Beaume, entends-moi bien, ni
+des Choiseul-Praslin non plus, ni des Choiseul-Lorges, ni des
+Choiseul-Clésia. Ils sont cinq cents, ils viennent d'Autriche,
+d'Espagne, d'Italie, ils viennent de partout. Ils sont archevêques,
+cardinaux, lieutenants généraux, gouverneurs, surintendants, abbés
+mitrés, brigadiers, maréchaux de camp, colonels, ambassadeurs, ils sont
+tout, même abbesses et chanoinesses, il y en a qui sont duchesses et qui
+pendent au même clou que la Pompadour! C'est une bande, c'est une armée,
+c'est un vol d'oiseaux Choiseul au bec crochu, tous vautours, tous
+philosophes, même les archevêques, tous austères, tous vertueux, gens
+d'esprit, gens de savoir, gens de faim, gens de soif, coeurs bien
+placés, grands estomacs, aimant la patrie jusqu'à la manger! Je ne veux
+ni les cousins, ni les oncles, ni les cousins des oncles, ni les neveux
+des cousins, ni les pages de ces dames, ni les perruquiers de ces
+messieurs: je veux le seul Choiseul, le grand Choiseul, l'énorme, le
+puissant, l'insatiable, qui est au-dessus des autres Choiseul comme le
+soleil surpasse les astres, qui domine tous les Grammont, tous les
+Croizat, tous les Lorges, tous les du Plessis, et les Praslin, et les
+Gouffier, et les Stainville et leurs alliances, et leurs croisements, et
+leurs produits, sang, demi-sang, métis, mulâtres, quarterons, depuis le
+Choiseul pur, sans mélange d'aucune sorte, jusqu'à ces Choiseul qui ne
+contiennent qu'une goutte de Choiseul, lavée et perdue dans les 37
+palettes de leur sang, mais qui n'en sont pas moins, à cause de cette
+seule larme, supérieurs en appétit au restant de l'humanité. Je veux
+Choiseul-Lama, Choiseul-Mogol, Étienne-François de Choiseul, mon maître,
+mon bourreau, aplati comme un tapis sous le pied de la favorite, mais
+haut, plus haut qu'une montagne et pesant de ses deux talons sur le
+coeur de la France! C'est celui-là que je veux, entends-moi bien,
+celui-là et non pas un autre; c'est à celui-là que tu remettras mon
+mémoire, dans sa propre et illustre main, si les florins de
+Marie-Thérèse d'Autriche y laissent une petite place... Le feras-tu? Je
+te le demande en mon nom et aussi, et surtout au nom de Jeanne de
+Vandes, que tu aimes et qui m'aime!
+
+Il s'arrêta, tremblant de colère et de désir. Le chevalier répondit
+doucement:
+
+--Monsieur le marquis, vous avez beaucoup de haine. Je ne connais pas
+encore à fond les hommes, mais je sais que la haine a ce mystérieux
+pouvoir d'aller, de frapper, de rebondir et de revenir à celui qui en a
+décoché le trait.
+
+--Ainsi en est-il, répliqua le vieillard amèrement, et ma haine n'est
+que le ricochet de la haine de ce méchant homme qui, au moment même où
+il poignarde la France dans l'Inde, répond au généreux Montcalm mendiant
+un sac d'écus et un régiment pour la France canadienne expirante, ces
+paroles ironiques que l'histoire lui clouera au dos comme un écriteau de
+parricide: «Je suis bien fâché de vous mander que vous ne recevrez point
+de troupes de renfort; outre qu'elles augmenteraient votre disette de
+vivres, leur envoi engagerait le cabinet de Londres à renforcer son
+armée»; ce qui revient à dire: «Ma sollicitude pour vous est si tendre
+que je me garderai bien de vous secourir!» M. de la Palisse, qui était
+un brave soldat et que l'erreur populaire a sacré roi des grotesques,
+n'a jamais proféré semblable pantalonnade... Oui, c'est vrai, chevalier,
+je hais M. le duc de Choiseul. On a écartelé Damiens, qui n'avait frappé
+que le roi; je voudrais tenailler le coeur de celui qui égorge la
+patrie!
+
+Il prit en main le cahier mis en ordre et ajouta:
+
+--Je vous prie, monsieur le chevalier, de me faire une réponse
+catégorique: voulez-vous, oui ou non, être mon messager auprès du
+ministre?
+
+Avant que Nicolas eût le temps de répliquer, la porte s'ouvrit
+brusquement, et la jeune fille voilée à qui Madeleine Homayras avait
+servi de guide entra.
+
+À la vue du chevalier, elle eut un de ces gestes involontaires qu'on
+traduit presque toujours par le mot surprise, mais qui expriment surtout
+la soudaine émotion.
+
+Malgré son voile, le vieillard et le jeune homme la reconnurent tous les
+deux du premier coup d'oeil, car un double cri s'échappa de leurs
+lèvres.
+
+--Mademoiselle de Vandes! dit le chevalier.
+
+--Jeanneton! s'écria Dupleix.
+
+La jeune fille ferma la porte derrière elle et s'élança, les bras
+ouverts, sur le sein de son oncle, qui dit, en la pressant contre son
+coeur:
+
+--Nous sommes sauvés, puisque te voilà, fillette! Tu vas mettre à la
+raison ton chevalier, qui est en train de me faire perdre la tête.
+
+
+
+
+VII
+
+POT AU LAIT
+
+
+Il y avait un respectueux amour dans les caresses que la nouvelle venue
+prodiguait à Joseph Dupleix. Elle n'avait accordé au chevalier qu'un
+regard; toute son attention appartenait au vieillard, qui, perdant bien
+vite sa passagère gaieté et, pris tout à coup d'inquiétudes, ajouta
+d'une voix changée:
+
+--Pourquoi es-tu ici? Y a-t-il un malheur? Jusqu'à présent, au milieu de
+toutes mes misères, ma famille a été épargnée. Parle vite: Jeanne est
+malade?... ou Jeannette? Laquelle des deux est morte?
+
+Il tremblait de tout son pauvre vieux corps. La jeune fille releva son
+voile, montrant cette pure et splendide beauté que nous avons décrite.
+
+--Rassurez-vous, mon bien aimé oncle, dit-elle, mon père, plutôt. Ma
+tante et ma cousine sont en bonne santé, grâce à Dieu.
+
+Dupleix respira, mais fut obligé de s'asseoir.
+
+--Nous sommes payés pour croire vite à l'infortune qui vient,
+murmura-t-il; chaque fois qu'il arrive du nouveau, je me courbe pour
+recevoir le coup de massue... Mais dis-lui donc au moins bonjour,
+fillette!
+
+Elle tendit aussitôt sa main, que le chevalier baisa respectueusement.
+
+--C'est cela! s'écria le vieillard en riant avec effort, car le mystère
+de la venue de sa nièce pesait toujours sur lui comme une menace,
+offrez-lui vos doigts d'albâtre, damoiselle, car il s'agit de séduire ce
+preux qui se fait tirer l'oreille pour affronter les horrifiques périls
+entassés dans le palais de certain enchanteur, maître absolu de notre
+vie et de notre mort... Mais voyons, chérie, quelles nouvelles
+apportes-tu? Et d'abord comment as-tu trouvé ma retraite?
+
+--Voici le coupable, répondit Jeanne de Vandes en retirant sa main au
+chevalier pour qu'elle ne fût pas dévorée tout à fait. Le chevalier a
+écrit là-bas... non pas à moi, certes, je suppose bien qu'il n'oserait;
+mais à Mme la marquise, ma tante, et nous avons su que vous logiez aux
+Trois-Marchands, rue Tiquetonne, chez une veuve qui tient à la police de
+fort près...
+
+--À la police! s'écria Dupleix, qui sauta sur son siège: Et c'est le
+chevalier qui vous a dit cela! Et il ne m'a même pas prévenu!
+
+--La lettre du chevalier nous disait, répliqua Mlle de Vandes, que, sous
+ce rapport-là, toutes les hôtelleries de Paris se ressemblent. Rien ne
+servait de vous inquiéter inutilement. Il veillait sur vous.
+
+--Ah! ah! fit le vieillard, souriant non sans amertume, alors vous vous
+entendiez tous les quatre, mon Nicolas et mes trois Jeanne? Quand je
+crois me soustraire à la chère tyrannie des unes, je tombe sous la
+tutelle de l'autre. Je suis surveillé, gardé, presque emmailloté, et dès
+que je veux faire un mouvement, je sens que j'ai une lisière... Et la
+police fait concurrence à ceux qui m'aiment pour me guetter. _By Jove!_
+je ne serais pas mieux cadenassé si j'étais prisonnier des Anglais!...
+Qui vous a conduite à Paris, ma fille? Le voyage est long de Wesel
+jusqu'ici.
+
+--Je suis venue avec Dorothy, mon père.
+
+--Avec une servante! avec une Indienne! En vérité, Mme la marquise et
+Mme de Bussy vous ont laissée partir sous l'escorte de cette pauvre
+Dorothy!...
+
+--Elles m'ont envoyée, cher oncle, interrompit Mlle de Vandes, parce
+qu'elles n'osaient venir elles-mêmes... Quoi que vous disiez, vous savez
+bien que vous êtes noire maître à tous, et même un maître ombrageux
+parfois qui fait trembler ses esclaves... il n'y a que moi pour n'avoir
+jamais peur de vous.
+
+Sa voix grave et douce entrait dans le coeur comme une caresse. Dupleix
+la serra contre sa poitrine. Il avait les yeux pleins de larmes.
+
+--Chérie! chérie! balbutia-t-il, ô mes pauvres enfants!... Voilà que tu
+me fais montrer ma faiblesse devant Nicolas!... Mais il m'a vu pleurer
+bien d'autres fois. C'est peut-être l'âge. Pour un rien, l'eau monte de
+mon coeur à mes yeux. Je vous aime toutes, ma fillette; vous êtes, à
+vous trois, l'adoré trésor qui me reste dans ma misère; mais c'est vrai,
+toi ma mignonne, ma fleur, toi, Jeanneton, qui dormais si malade sur mes
+genoux pendant la traversée, toi qui n'a plus ni ton père ni ta mère, je
+t'aime encore, si c'est possible, un peu mieux que les autres. Je ne
+sais pas si c'est une idée folle que j'avais, mais il me semblait, quand
+nous étions tous réunis, que les mauvaises nouvelles (et il en venait,
+mon Dieu!) ne me venaient jamais par toi. Je tremblais dès que je voyais
+une lettre dans la main de ma pauvre chère femme ou de Mme de Bussy.
+D'avance, je savais qu'il y avait là pour moi une mine de colères
+impuissantes, d'angoisses et de désespoirs... mais quand tu me montrais
+de loin, dans les allées du parc, un pli que joyeusement tu agitais,
+bien vrai, ce n'est pas une superstition, ma perle, j'étais sûr qu'un
+rayon allait luire dans ma nuit et qu'un souffle d'espérance, si faible
+qu'il fût, allait passer sur mon découragement. C'est toi qui me donnas
+le dernier message de Bussy qui m'annonçait le départ de l'_Atalante_,
+portant notre avenir, notre bonheur, notre vie. C'est encore toi qui me
+tendis le pli de notre ami de la C..., contenant la première nouvelle de
+la disgrâce de Godeheu... M'apportes-tu quelque chose, fillette chérie?
+
+Ainsi parlent les enfants. Et c'était pitié d'entendre le désir
+irraisonné de l'enfance et ses puériles terreurs trembler sous les
+paroles de ce malheureux homme qui avait été si fort, si ferme, et qui
+avait jadis commandé de si haut.
+
+--J'ai des lettres, répondit Mlle de Vandes après un court silence, car
+le serrement de son coeur arrêtait sa voix dans sa gorge.
+
+--Sont-elles bonnes? Dis... dis vite! j'aime mieux ne recevoir qu'un
+coup.
+
+--Celles dont je connais le contenu, répliqua encore la jeune fille, ne
+sont ni bonnes ni mauvaises.
+
+--Il y en a donc que ma femme n'a pas ouvertes?
+
+--Il y en a deux, oui.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elles portent toutes les deux sur l'enveloppe la même
+mention: _confidentiel_.
+
+--Je n'ai rien de caché pour Jeanne, balbutia Dupleix, et Jeanne le sait
+bien...
+
+Il avait baissé les yeux, et ses mains s'agitaient, mais il ne les
+ouvrait point, quoique Mlle de Vandes lui tendît un paquet de lettres
+parmi lesquelles il y en avait deux dont le cachet restait intact.
+
+Peut-être ne voyait-il point; peut-être aussi qu'au moment de savoir, il
+reculait volontairement tout au fond de ses épouvantes.
+
+--Mon père, dit la jeune fille, voici toute votre correspondance, reçue
+au Cloître, depuis que vous êtes parti.
+
+Dupleix releva sur elle son regard avec lenteur.
+
+--Bien vrai? murmura-t-il, tu ne connais pas le contenu de ces lettres?
+
+Et avant qu'elle eût répondu, il saisit le paquet d'un geste plein de
+fièvre.
+
+--Alors, dit-il, appelant de force un sourire à ses lèvres, ayons
+courage. Ce serait la première fois que tu m'apporterais le malheur!
+
+Sans trier, et comme si cela se fût fait de soi, il laissa choir à ses
+pieds tous les plis décachetés, ne gardant en main que les deux lettres
+dont la clôture était intacte. Il y en avait une qui venait de Paris,
+l'autre portait la marque de Londres. Dupleix les considéra longuement,
+l'une après l'autre.
+
+--Ces écritures-là, pensa-t-il tout haut, me sont inconnues... toutes
+les deux!
+
+Il s'assit parce que ses jambes défaillaient sous lui et de grosses
+gouttes de sueur vinrent à ses tempes.
+
+--Nicolas, dit-il, essoufflé comme s'il eût couru à perdre haleine,
+aide-moi. Vois quel débris je suis, je ne peux pas. Mon sort est là
+dedans, j'en suis sûr. J'ai tout au fond de moi une voix qui me le crie:
+C'est ma vie ou ma mort... Et avec quelle étrange folie l'espoir
+s'obstine dans le coeur des hommes! Romps un cachet, mon fils, celui de
+Londres... Non, non, celui de Paris!... Je fais un voeu... un voeu
+solennel; vous êtes témoins: je ne sais pas la partie que je joue,
+j'ignore l'enjeu que je puis perdre ou gagner, mais je sais que c'est
+mon va-tout, ma dernière mise. Si je gagne, j'irai m'agenouiller devant
+un prêtre, je confesserai mes péchés, et je vous donnerai ce qui reste
+de moi, Seigneur Dieu... Si je perds...
+
+Il n'acheva pas, parce que Mlle de Vandes, qui s'était approchée de lui
+doucement, mit son beau front comme un bâillon entre ses lèvres.
+
+--Père, dit-elle, n'ajoutez rien, offrez à Celui qui vous écoute le
+trésor de vos souffrances. Bénissez la divine main à l'heure même où
+elle vous frappe...
+
+--Tu sais donc qu'elle me frappe encore! s'écria le vieillard en se
+redressant soudain: cette impitoyable main! tu as menti! tu avais lu ces
+lettres!
+
+--Non, je vous affirme que non, mon bien-aimé père, mais je sais
+qu'au-delà des jours limités qui vous restent pour souffrir en cette
+vie, il est une récompense qui n'a point de bornes, et que cette
+récompense, supérieure à toutes choses, vous pouvez la mériter par une
+seule minute de fervent sacrifice...
+
+--Bon, bon! interrompit Dupleix, tout à coup refroidi. Nicolas me prêche
+aussi quelquefois, c'est toi qui l'auras éduqué, car il prêche moins
+bien que toi. Il y a temps pour tout. Tu es le plus joli capucin qui se
+puisse voir; mais nous sommes ici à la loterie; tourne la roue,
+chevalier, et tire mon numéro!
+
+Le cachet de la lettre qui était allée de Paris à Klostercamp sauta. Au
+moment où le vieillard la saisissait avec avidité, il en tomba un petit
+papier que Mlle de Vandes ramassa.
+
+--Ma grande carte! s'écria Dupleix, dont l'oeil étincelant avait
+parcouru d'un trait la dépêche. Étalez ma grande carte! Bussy! brave
+Bussy! grand Bussy! vainqueur des vainqueurs! Trois victoires! Trois
+miracles! Haïdérabad! Tolocol! Mundapour!
+
+Il s'élança vers la table où le chevalier venait de dérouler une carte
+de l'Inde et son doigt frissonnant pointa les trois villes reconquises
+par son gendre, ce brillant, cet incomparable soldat qui, malgré la
+Compagnie et malgré les agents payés par la France, passant par-dessus
+l'incapacité des uns, par dessus la trahison des autres, tracassé qu'il
+était par l'autorité commerciale, harcelé par l'autorité civile,
+contrecarré, il faut bien le dire, par l'autorité militaire elle-même,
+sans troupes régulières, sans argent, sans provisions, manquant de tout,
+y compris les munitions et les armes, tenait encore en échec dans le
+Dekkan par le prodige de son entêtement héroïque, la colossale puissance
+de l'Angleterre.
+
+Là aussi, comme dans le Canada, il eût suffi de quelques régiments et de
+quelques écus pour établir l'empire de la France à tout jamais. Ces
+peuples étaient si bien à nous que les Cipayes de Bussy, au lieu de se
+révolter dans les heures de famine, s'écriaient: «Donnez le riz au
+Français, nous nous contenterons de l'eau où il a cuit!»
+
+Mais M. de Choiseul, excellent ministre, loué par l'Encyclopédie,
+n'avait jamais assez de régiments pour toutes les batailles qu'il
+perdait à la frontière. Il avait besoin de tous nos écus pour solder les
+appointements de sa famille, faire des petits cadeaux aux philosophes,
+préparer la révolution, entretenir le bain d'or où pataugeait cette
+vieille Pompadour, sa protectrice, et payer les frais de la guerre
+contre les Jésuites.
+
+Ah! ce n'était pas un homme de loisir: il avait de l'ouvrage!
+
+Détournons les yeux, et regardons ailleurs, là où battait un coeur
+vraiment français. Aussi bien, nous éprouvons comme un religieux
+bonheur à répéter le nom d'un héros trop ignoré pendant sa vie et tout à
+fait oublié après sa mort.
+
+C'était quelque chose de splendide que ce suprême effort de
+Bussy-Castelnau, saisissant corps à corps le géant britannique, et le
+secouant, et le terrassant dans la convulsion de son agonie. Il avait
+soulevé les Gurjanas et les Mahrattes; il avait fait son trou comme un
+boulet de canon en traversant tout le Dekkan central et menaçait le
+coeur du Karnatic anglais, où la France avait conservé d'ardentes
+sympathies. D'un seul coup d'oeil large et rapide, Dupleix venait
+d'établir sur la carte la juste position de la partie.
+
+--Tout seul! s'écria-t-il. Grand ami! Vaillant ami! Bussy a fait cela
+tout seul! sans M. de Lally, malheureux homme! ou plutôt malgré M. de
+Lally. Il marche, il avance, il perce! Les populations le suivent! Et il
+y a soixante millions d'âmes, rien que dans le Dekkan! Comprenez-vous,
+maintenant, toi, Jeanneton, ma fille qui entends parler de guerre depuis
+ton berceau, comprenez-vous l'importance de la visite que je vais rendre
+à notre fidèle de la C...? L'_Atalante_! il nous faut l'_Atalante_! Et
+je gagerais qu'elle est arrivée! Avec ce que porte l'_Atalante_, Bussy
+armera trente mille, cinquante mille Mahrattes! Et vous ne savez pas
+comment s'allument les colères chez ces peuples de feu! C'est une
+traînée de poudre! Dans six mois, trois cent mille combattants peuvent
+rouler comme un torrent jusqu'au littoral et couvrir, et submerger les
+établissements anglais. Ne pensez pas que ce soit un rêve! nous l'avons
+fait déjà, nous pouvons recommencer et, cette fois, je jure bien que
+nous n'attendrons ni la permission des ministres ni celle de la favorite
+pour faire au roi ce prodigieux cadeau de tout un monde! La France sera
+plantée là résolument, solidement, et malheur à qui tenterait d'ébranler
+son drapeau! Mes enfants, je vais de ce pas chez M. de la C..., et
+demain, je commence mes achats, ou plutôt je les conclus, car tout est
+préparé... Pensez-vous que j'aie perdu mes soirées depuis un mois? Dans
+quinze jours, l'_Atalante_ peut reprendre la mer, escortant nos navires,
+chargés de la foudre!
+
+Il saisit son chapeau et le brandit en criant:
+
+--France! France! Regarde vers l'Occident, brave Bussy! La fortune
+t'arrive de France!
+
+--Mon oncle, dit Mlle de Vandes, voici un petit papier qui s'est échappé
+de la lettre.
+
+--Ne m'arrête pas, chérie, répliqua Dupleix, qui, pourtant, prit le
+papier et l'approcha de la lumière.
+
+Il était radieux et ajouta, avant de lire, sur un ton de véritable
+gaieté:
+
+--Je parie que la pensée du pot au lait de Perrette vous est venue à
+tous les deux. Je ne m'en fâche pas, mes enfants. C'est un gros pot au
+lait que l'_Atalante_, mais qui peut se fêler, c'est vrai, car il y a
+bien des récifs depuis les côtes du Bengale jusqu'à la rade de Lorient.
+
+Ses yeux se portèrent sur le petit papier, et il se mit à rire en
+haussant les épaules.
+
+--Que me fait cela? s'écria-t-il. Figurez-vous que ces nouvelles de
+Bussy me sont venues par la Compagnie même où j'ai conservé quelques
+intelligences? Et certes, la source n'est pas suspecte, car ils n'ont
+point coutume de chanter les louanges de ce pauvre Bussy dans les
+bureaux de la Compagnie... Voilà donc ce que c'est: l'employé qui me
+sert en cachette a pris la peine de glisser ce chiffon sous l'enveloppe
+pour me prévenir que les directeurs ont découvert mon adresse à Paris et
+qu'on va lancer contre moi la meute des recors... Il m'engage à changer
+d'hôtellerie: à quoi bon? J'aurai de quoi payer avec l'_Atalante_...
+Veux-tu m'accompagner, Jeanneton? Tu ne peux rester en tête-à-tête avec
+le chevalier, viens...
+
+--Et la seconde lettre? interrompit celui-ci.
+
+--La lettre d'Angleterre? s'écria Dupleix. Voilà qui m'est bien égal!...
+Donne tout de même.
+
+Il la prit et en rompit le cachet d'une main ferme.
+
+Mais dès que son regard fut tombé sur l'écriture, un flux de sang noir
+lui monta au front; puis, tout de suite après, il devint livide.
+
+Mlle de Vandes, effrayée, voulut s'approcher de lui, il la repoussa
+brutalement. Il riait. Son rire faisait pitié. Il dit d'une voix sèche
+et sifflante:
+
+--Le pot au lait!
+
+Puis en anglais:
+
+--_Captured Atalanta!_
+
+Puis il ouvrit le tiroir de sa table en ajoutant, avec une gaieté
+fanfaronne, mais navrante:
+
+--Cassé, le pot au lait!
+
+Et quelque chose brilla dans sa main. Ce fut rapide comme l'éclair. Il
+tomba sans pousser un cri, avec un coup de poignard au côté gauche de la
+poitrine.
+
+
+
+
+VIII
+
+COUP DE SANG
+
+
+_Captured Atalanta!_
+
+Ces deux mots anglais appartenaient au texte même de la lettre signée
+par l'agent de Joseph Dupleix, et qui ne contenait que trois lignes,
+disant: «L'_Atalante_ a été capturée le 30 novembre, du fait de
+Commodore Smith, par le travers du cap Saint-Vincent. Arrivée en rade de
+Plymouth, 4 décembre. Capitaine blessé, un homme tué.»
+
+«Cassé, le pot au lait!» Avant de s'ouvrir la poitrine d'un furieux coup
+de couteau, le conquérant de l'Inde ne prononça que cette seule parole,
+d'une voix si changée que le chevalier et Jeanne ne la reconnaissaient
+pas.
+
+Il ne poussa point de cri en tombant, nous l'avons dit. Rien ne
+s'échappa de sa poitrine avec son sang, sinon un ricanement sourd. Le
+poignard très petit était une arme excellente de fabrication anglaise,
+qui avait pénétré jusqu'au manche.
+
+Mlle de Vandes, une fois déjà repoussée, s'était précipitée de nouveau
+sur son oncle, un peu avant le coup donné. Il y avait eu une très
+courte lutte, si courte que le chevalier n'avait pu s'y mêler.
+
+À vrai dire, il ne savait pas ce qui se passait, et il ne devina qu'au
+moment où Mlle de Vandes, ayant arraché le couteau sanglant, le laissa
+aller sur le carreau avec horreur; il la vit regarder, d'un air
+consterné, sa main souillée de rouge, chanceler sur place et tomber à
+son tour auprès de son oncle.
+
+Alors seulement, l'angoisse le saisit à la gorge, car la prononciation
+anglaise défigure pour nous si absolument le mot _captured_ qu'il
+l'avait entendu sans lui appliquer aucun sens, et certes, cette autre
+exclamation presque gaie: «Cassé, le pot au lait!» ne pouvait
+pronostiquer pareille catastrophe.
+
+Le chevalier avait pour son vieil ami une profonde admiration et un
+attachement sans bornes, et ces deux sentiments se fortifiaient en lui
+de tout le grand amour qu'il portait à Mlle de Vandes. Il fut comme
+foudroyé et se jeta à corps perdu entre eux, essayant de soutenir d'une
+main la jeune fille dans sa chute et, de l'autre, cherchant le coeur du
+vieillard.
+
+Ce fut juste à cette minute que _l'oeil de police_ s'ouvrit, comme nous
+l'avons vu, pour donner passage aux regards curieux de l'inspecteur
+Marais et de sa commère, Madeleine Homayras. Leur première pensée alla
+vers un meurtre, à cause du sang qui était à la main de la belle
+inconnue; mais l'attitude du chevalier démentait par trop énergiquement
+cette supposition, et la carte de l'Inde, sautant aux yeux de M. Marais,
+lui révéla tout de suite la vérité.
+
+--Pourquoi diable ne m'avez-vous pas dit que c'était le vieux nabab?
+grommela-t-il avec mauvaise humeur. Si on n'est plus servi comme il
+faut, même par ses bonnes amies, le métier deviendra impossible!
+
+C'était la Compagnie qui, copiant les gazettes de Londres, donnait à
+Dupleix ce titre ironique de nabab.
+
+Madeleine, qui était femme et assez bonne âme au fond, répondit:
+
+--Monsieur Marais, ne pensez-vous point qu'il faudrait aller quérir un
+médecin... ou tout au moins M. le commissaire? Car voilà le pauvre homme
+défunt, et je suppose qu'il faudra arrêter la demoiselle.
+
+--Du tout, point, Madeleine, répliqua l'inspecteur. Vous ne connaissez
+pas les braves gens en peine d'affaires avec les bureaux, ma mie; ils
+deviennent enragés et se poignardent à tout bout de champ. J'en ai connu
+un qui suivait un règlement de comptes avec les commis du contrôle
+général. Dans la même semaine, il se pendit, se noya, et se jeta par la
+fenêtre de son logis, situé au quatrième étage...
+
+--Oh! Monsieur Marais! s'écria la veuve avec reproche, avez-vous bien le
+coeur de plaisanter ainsi quand il s'agit de vie et de mort?
+
+--Je ne plaisante nullement, ma commère. Si on mourait du mal des
+commis, Paris ne serait bientôt qu'un cimetière. Vous allez voir ce
+vieux fou de Dupleix se relever comme un chat...
+
+--Mais voilà son sang qui fait une mare!
+
+--Tenez! interrompit Marais, il a ouvert un oeil! Avec son petit
+couteau, il s'est sauvé lui-même d'une attaque d'apoplexie, voilà tout!
+
+Le fait est que le bonhomme Joseph se releva en ce moment sur le coude.
+
+--Le pot au lait... balbutia-t-il d'une voix épaisse.
+
+--Écoutez! fit Madeleine. Que dit-il?
+
+--Parbleu! grommela Marais, c'est tout simple, il bat la campagne... et
+voyez sa face pourpre! il n'était que temps pour lui de prendre le
+_baume d'acier_, comme disent les chirurgiens, et il l'a échappé
+belle!... Quant à mon homme qui se noya, qui se broya et qui se pendit
+dans la même huitaine, il se porte comme le Pont Neuf, et un chacun doit
+s'habituer à tout cela, quand il a besoin, pour son malheur, de
+Messieurs les gratte-papier du roi.
+
+Quoi que le lecteur en puisse penser, l'inspecteur Marais, dont nous
+sommes loin d'approuver le sang-froid stoïque en face d'un si triste
+tableau, ne se trompait point de beaucoup, et la petite notice de M. de
+la Conterie dit en propres termes que son parent et ami, Joseph Dupleix,
+fut sauvé d'un coup de sang par une veine qu'il s'ouvrit
+_accidentellement_ en apprenant la perte du navire chargé des débris de
+sa fortune.
+
+Il n'entre pas dans notre manière de voir de recommander cette
+médication à personne.
+
+Toujours est-il que Dupleix se trouva debout, entre les bras du
+chevalier, puis assis dans son fauteuil, bien avant que la pauvre
+Jeanneton eût repris ses sens, et qu'il chercha, et qu'il trouva
+lui-même parmi les menus objets qui encombraient son tiroir, un flacon
+de sels volatils pour le faire respirer à sa nièce.
+
+Pendant cela, Marais et sa commère continuaient de causer assez
+paisiblement dans la chambre noire. Madeleine avait expié le péché de sa
+discrétion passée en racontant tout ce qu'elle savait de son locataire,
+et l'inspecteur s'était montré frappé surtout de ce fait que le
+chevalier Nicolas était parent ou allié du ministre. Il le considérait
+désormais avec une attention respectueuse à travers l'écumoire.
+
+--Ils sont partis si nombreux dans cette famille-là, dit-il enfin, que
+personne ne peut se flatter de les connaître tous, et pourtant j'ai pris
+soin de mettre dans ma tête les signalements des principaux, au nombre
+d'un demi-cent, à peu près. Celui-ci, je ne l'avais pas encore vu, mais
+je déclare qu'il est joliment planté, de bonne mine et tout à fait
+tourné en homme de bien, comme tous ceux qui ont l'honneur d'appartenir
+à M. le duc. Désormais, je le reconnaîtrai, et je vais aller l'attendre
+à la porte de la rue pour le saluer, selon mon devoir... Mais ce doit
+être un petit, tout petit cousin, qui ne pend à M. le Duc que par un
+fil, ou du côté de Mme la duchesse.
+
+--Chut! fit Madeleine, voici M. le gouverneur qui parle!
+
+--Gouverneur de sa soupe, marmotta Marais, quand il l'a lampée!
+
+Joseph Dupleix ouvrait la bouche en effet pour dire:
+
+--Cassé... en miettes!
+
+--Quoi donc qui est cassé? demanda Madeleine.
+
+--Le pot au lait, donc! riposta l'inspecteur. Voilà son courrier à
+terre. Il aura reçu une méchante lettre sur la nuque!
+
+--Vrai, fit Madeleine révoltée, je vous croyais meilleur coeur que
+cela... Vous êtes donc aussi l'ennemi de ce pauvre homme!
+
+--Moi! s'écria Marais, l'ennemi du bonhomme Joseph! ah! par exemple!
+mais je l'adore! Rien ne me va comme ces revenants de chez les sauvages
+qui ont eu des bayadères, des éléphants et des pagodes! Seulement, vous
+savez, quand ils ont rendu trop de services, ils taquinent les bureaux
+du matin au soir. Ce sont mémoires, placets, requêtes, rôles, dires
+d'experts, réclamations, balances, comptes d'apothicaires...
+
+--Dame! voulut objecter Madeleine, si on leur doit, il faut les payer.
+
+--Ils vont, continua Marais, qui s'animait, ils viennent, ils crient,
+ils gênent, ils encombrent. On ne voit qu'eux: «J'ai fait ci, j'ai fait
+ça et encore l'autre! C'est moi qui vous ai donné le Canada, un beau
+pays plein de castors.--Mais nous n'en voulons pas de votre
+Canada!...--C'est égal, payez!»
+
+--J'ai ouï dire, murmura Madeleine, qu'il y aurait là-bas de quoi donner
+à manger à tous ceux qui meurent de faim à Paris et dans la province.
+
+--Ta! ta! ta! cancans de Jésuites! Vous ne les connaissez pas comme moi,
+ma bonne, ces braves qui sont les bienfaiteurs du roi! De l'argent, des
+soldats, des navires! Ils ont faim, ils ont soif! Ils portent dans leurs
+poches percées des villes et des empires «Toc! toc!--qui est là?--Un
+conquérant. Donnez un million pour Masulipatam, que les Anglais ont
+repris; donnez quinze cent mille livres pour Aurengabad, qui est aux
+Hindous, deux millions pour Bedjapour, Sakkar ou Ellightpour: des noms à
+jeter à la porte! donnez, donnez, donnez!» Et si le malheureux ministre
+ne dénoue pas assez vite les cordons de sa bourse, ils poussent des cris
+de chouette qui s'entendent jusqu'à Pontoise. Ils s'asseyent sur la
+borne, devant l'entrée du Ministère, ils ameutent les passants qui ne
+connaissent ni Bedjapour ni le Travancore, mais qui font chorus avec eux
+et qui hurlent: «Est-il possible que nous abandonnions le Travancore et
+Bedjapour!» Et la France entière se met à regretter Bedjapour, que nous
+n'avons jamais eu, et le Travancore, qui n'existe même pas, selon le
+dire de M. Chenu, huissier juré de la sortie privée, au petit Cabinet de
+Monseigneur... Ah! comme je comprends l'ennui de ces pauvres hidalgos
+qui tenaient les écritures d'État à la Cour d'Espagne, quand Christophe
+Colomb vint leur jeter dans les jambes la découverte de l'Amérique!
+
+--Voici la demoiselle qui se ranime, dit Madeleine. Vertucotillon! le
+beau brin de jeunesse!
+
+M. Marais n'avait pas besoin qu'on réveillât son attention. C'était un
+connaisseur. Il avait mis sa main en visière au-devant de ses yeux, et
+détaillait trait à trait l'admirable beauté de Mlle de Vandes, qui
+reprenait ses sens, soutenue par le chevalier.
+
+--Ô père! père! dit-elle, et ce fut sa première parole, empreinte d'un
+douloureux reproche: si j'avais été condamnée à rapporter de Paris la
+nouvelle d'un pareil malheur! Elles m'attendent toutes les deux, là-bas,
+au Cloître, votre femme et votre fille! Elles comptent les heures de mon
+absence...
+
+Elle s'interrompit pour demander avec anxiété:
+
+--La blessure est-elle dangereuse?
+
+--Je ne le crois pas, répondit le chevalier, mais il faudra vos soins,
+Jeanne, vous qui êtes habituée à secourir nos soldats blessés.
+
+Elle s'appuya sur le bras de Nicolas, et fit quelques pas chancelants
+vers le fauteuil où Dupleix, très calme, semblait reposer.
+
+--Tubieu! tubieu! fit M. Marais, on ne vit jamais tant de grâces! Je ne
+me souviens plus du nom de la jeune nymphe qui était dans l'île de
+Calypso...
+
+--Eucharis! s'écria Madeleine, je suis justement à lire _Télémaque_, qui
+est bien mignon pour un livre d'évêque... J'en pleure, pourtant, moi, à
+regarder ces pauvres gens-là!
+
+--Eucharis! s'écria Marais, la divine Eucharis! c'est cela! M. de
+Fénélon était un bon chrétien qui aimait les dieux de la fable et la
+philosophie... Savez-vous une chose, Madeleine? si la petite allait
+elle-même porter un placet au roi...
+
+--J'y pensais, interrompit la veuve: quelle pitié ce serait!
+
+--Sans compter, ajouta Marais, que Mme de Pompadour me logerait gratis
+au Fort-l'Évêque pour n'avoir pas fait bonne garde. Je n'ai pas perdu
+mon temps, ce soir, c'est certain.
+
+--Mais voyez donc! voyez! la voilà qui le panse avec autant d'adresse
+qu'un _frater_!
+
+Mlle de Vandes avait mis à nu, en effet, la plaie, qui semblait peu de
+chose, malgré la quantité du sang répandu, et posait le premier appareil
+d'une main évidemment exercée. Quand elle eut achevé, elle appuya ses
+lèvres sur le front du vieillard en un long et filial baiser.
+
+--Tu as raison, dit alors Dupleix, dont l'intelligence avait repris son
+assiette, j'ai mal agi, et je m'en repens; pardonne-moi pour toi et pour
+tous ceux qui m'aiment.
+
+Le mouchoir de Madeleine, déjà mouillé, épongea ses yeux pleins de
+larmes.
+
+--Ah! moi, d'abord dit-elle, je ne suis pas maîtresse de ma sensibilité:
+de voir un homme qui a refusé le Grand Mogol dans un état pareil, ça me
+fend l'âme!
+
+Dupleix continuait:
+
+--Je vous remercie tous les deux, mes enfants. Nicolas, ton métier de
+secrétaire, auprès de moi, est fini. On s'efforce tant que l'espoir vit;
+mais quand l'espoir est mort, à quoi bon se roidir? Tu vas aller chez M.
+de la C... lui annoncer que les Anglais ont achevé l'oeuvre de ma ruine
+et lui dire que tout est consommé. Fais-lui mes adieux. Demain, si mes
+forces le permettent, je partirai pour le Cloître avec cette chère
+enfant, et j'y attendrai la mort en me soumettant à la volonté de Dieu.
+
+--Bonne idée, fit Marais, et bon voyage!
+
+La veuve s'éloigna de lui dans un mouvement d'indignation; mais elle se
+rapprocha tout d'un coup, et ses yeux se séchèrent parce qu'il lui
+demandait:
+
+--Est-ce que sa note est payée ici?
+
+--Jarnicoton répondit-elle, je n'y pensais pas! Ça rend bête d'être trop
+sensible. Il redoit la quinzaine et deux jours de plus...
+
+--Ce qui fait bien une autre quinzaine, dit Marais, s'il est ici au
+demi-mois. Vous pouvez en être pour dix-huit ou vingt louis, avec la
+nourriture et le feu.
+
+Elle n'était pas riche, cette bonne femme Homayras. Dans le premier
+moment, le combat qui s'établit en elle fut si vif qu'elle rougit
+jusqu'à la racine de ses cheveux.
+
+--Le compte est fait murmura-t-elle, c'est trente-trois pistoles, sept
+livres et onze sols pour la quinzaine passée, et je dis que je
+n'aimerais pas perdre pareil denier. Mais si le pauvre malheureux
+monsieur se trouve à court...
+
+--Vous lui prêterez encore l'argent de son voyage, Madeleine, hé?
+demanda brusquement Marais.
+
+--Jour de Dieu! fit la veuve, je ferai à mon idée, entendez-vous, M.
+l'inspecteur, et je n'aurai pas recours à votre bourse pour cela!...
+Mais chut! la demoiselle parle! Et c'est comme une mélodie!
+
+Avant de se mettre aux écoutes, Marais lui prit la main qu'elle avait
+grasse et forte, et l'approcha de ses lèvres galamment, en disant, et
+cette fois sans ricaner:
+
+--Vous êtes un brave coeur, Madeleine!
+
+Ce n'était pas un méchant homme du tout, mais il en avait tant vu! Et
+chaque fois qu'un bon mouvement lui venait, il en éprouvait un peu de
+honte.
+
+--Mon bien-aimé père, disait cependant Jeanne de Vandes, vous ne serez
+point en état de voyager demain. Le chevalier va se rendre de ce pas
+chez votre médecin, car je ne veux point me fier au pansement que j'ai
+fait. Avec deux ou trois jours de repos, si vous pouvez chasser loin de
+vous les soucis qui vous accablent...
+
+--Ah! ma pauvre fillette, interrompit Dupleix, il n'y a plus de craintes
+quand il n'y a plus d'espérances. Les soucis viennent de s'envoler, et
+je me sens tranquille comme un saint de bois. Vous ne le croiriez pas,
+mes enfants, je suis content que ces détestables coquins, les Anglais,
+aient volé ma cargaison. Cela tranche la question nettement. Je suis
+tout au fond du fossé, et je m'y endors. _By Jove!_ c'est bon d'être en
+léthargie!... Va, chevalier, va, mon ami, non point chez le docteur, je
+n'ai pas besoin du docteur, va chez toi, tout uniment te coucher, je te
+souhaite la bonne nuit.
+
+Il ferma les yeux, en homme que l'entretien désormais importune. Mlle de
+Vandes et le chevalier échangèrent un regard.
+
+--En somme, dit M. Marais, ça finit tout bêtement. Il n'y a de curieux
+que le coup de couteau.
+
+--Ah! fit Madeleine, est-ce assez dur, les hommes en place! Moi, si
+j'avais le crédit dont vous jouissez dans le gouvernement et votre
+capacité, j'arrangerais cette histoire-là bien arrangée, avec les deux
+fiancés et le pauvre gouverneur, réduit par son infortune à se plonger
+un poignard dans le sein, et j'irais faire pleurer Mme de Pompadour, qui
+lui donnerait une pension...
+
+--Faire pleurer Mme de Pompadour! s'écria Marais: fameuse idée! on tire
+bien du feu des cailloux... Mais que font-ils donc là? Voici le Nicolas
+qui s'empare du mémoire. Tubieu! ma commère, ils ont la même idée que
+vous, on va jouer du mémoire!
+
+Profitant du moment où le vieillard avait les yeux fermés, le chevalier,
+après s'être concerté avec Mlle de Vandes, venait, en effet, de glisser
+le mémoire sous le revers de son frac.
+
+--C'est un coup d'épée dans l'eau, que je vais donner, dit-il. Chère
+Jeanne, pensez-vous que j'aurais attendu jusqu'à aujourd'hui si j'avais
+eu le moindre espoir? Mais il ne s'agit plus d'écouter mes doutes ou mes
+répugnances; après ce qui vient de se passer, et du moment que vous
+l'ordonnez, je n'hésite plus et vais tenter l'aventure.
+
+--Il va chez Mme de Pompadour, à cette heure-ci! demanda Madeleine.
+
+--Non pas, répliqua Marais, qui cherchait à tâtons sa canne et son
+chapeau: c'est beaucoup plus grave.
+
+--Où va-t-il donc?
+
+Mais Marais lui imposa silence par un «chut» impérieusement sifflé. Il
+regardait de tous ses yeux à l'écumoire.
+
+De l'autre côté de la cloison, le bonhomme Joseph avait relevé tout
+doucement ses paupières.
+
+--Nicolas, mon ami, dit-il d'une voix qu'il voulait faire indifférente,
+mais où toute sa passion vibrait malgré lui, il est bien entendu,
+n'est-ce pas, que je ne t'ai nullement poussé à cette démarche?
+
+--Ah! le vieux comédien! pensa tout haut Marais, il guettait tout à
+travers ses yeux fermés!
+
+--Mais quelle démarche? demanda Madeleine, désolée de ne point
+comprendre.
+
+--Je n'ai pas dit un traître mot, poursuivit Dupleix, qui ait pu te
+porter à l'entreprendre; mais du moment que tu as l'idée de parler au
+ministre...
+
+--Bon! fit Madeleine, on comprend, à la fin!
+
+--Il ne faut pas y aller, continua Dupleix, comme une corneille qui abat
+des noix. Quelle heure avons-nous?
+
+--Neuf heures, répondit Mlle de Vandes.
+
+--M. le duc, reprit Dupleix d'un ton posé et précis, est donc encore
+pour une demi-heure et même un peu plus avec Mme la duchesse de
+Grammont, sa respectée soeur.
+
+--Exact! fit Marais en _a parte_. Comme ils sont renseignés!
+
+--N'est-ce pas aujourd'hui mercredi? demanda Dupleix?
+
+--Si fait, mon oncle.
+
+--Un des trois _petits soirs_ de Mme de Grammont, mes enfants. Je dis
+tout cela pour toi, Nicolas. Dans ce monde-là, il faut regarder à ses
+pieds comme si on marchait sur des oeufs. Dix heures sonnant, la belle
+Béatrix de Choiseul-Stainville, ex-chanoinesse qui fait présentement le
+bonheur de M. le duc de Grammont, mais à distance, comme il arrive en ce
+siècle pour beaucoup d'époux trop bien assortis, va entrer dans son
+salon, où l'attendra M. l'ambassadeur d'Autriche. M. l'ambassadeur
+d'Espagne n'arrive qu'à dix heures et un quart, et jamais on ne laisse
+entrer, quand ils sont là, M. le baron d'Asfeldt, qui fait sourdement
+chez nous les affaires de la Prusse, du fond de ces grands vieux jardins
+de l'hôtel de Nantouillet, au Marais, où les tilleuls sont plus hauts
+que ceux des Tuileries et que la Vénitienne Rosalba Néroni a payés
+comptant en reichthalers de Potsdam. Pendant cela, Mme la duchesse de
+Choiseul, une vraie sainte, celle-là, s'occupe de bonnes oeuvres dans
+son oratoire avec l'abbé Croizat du Châtel, son neveu, et monseigneur
+Croizat de Caraman, évêque d'Andrinople, son oncle. Elle ne vaut rien
+pour la politique et va tout bêtement au ciel, comme une admirable
+chrétienne qu'elle est. À ce moment, dix heures juste, la grande
+antichambre s'ouvre pour les audiences privées de M. le duc, les petites
+audiences de M. de Praslin du Plessis, qui a sous lui le jeune Choiseul
+de Beaupré, frère de Mme l'abbesse de Glossinde, et le vicomte de
+Choiseul, ancien colonel de Chaulnes-infanterie, dont on va faire un
+sous-secrétaire d'État. Son frère, M. le baron de Choiseul, n'est plus
+là depuis la Toussaint, ayant passé ambassadeur en Sardaigne... Qui
+connais-tu là dedans, Nicolas?
+
+--Tout le monde et personne, répondit le chevalier. J'ai été admis à
+baiser la main de Mme de Grammont, et j'ai dîné à la table de Mme de
+Choiseul, à Chanteloup; mais c'est à M. le duc de Choiseul en personne
+que mon père m'avait présenté lors de mon premier voyage à Paris.
+
+--Cousinaient-ils tous deux, ton père et lui?
+
+--Oui, mais M. de Choiseul n'était pas encore ministre.
+
+Dupleix se leva sans secours, et, à voir l'animation de son visage,
+personne n'aurait pu se douter qu'il avait eu quatre pouces de fer dans
+la poitrine.
+
+--Quel homme! pensait Marais: il en sait sur le Ministère bien plus long
+que l'almanach du roi!
+
+--Mon bon père, s'écria Mlle de Vandes, pas d'imprudence, je vous en
+supplie.
+
+--Il n'était pas encore ministre! grommela Dupleix en se rasseyant
+docilement. Voyons, Nicolas, mon fils, cherche bien, retourne ta mémoire
+comme un gant: ne te rappelles-tu parmi tes anciens camarades aucun
+Choiseul, aucun demi-Choiseul? Quand ce ne serait qu'un quart de
+Choiseul!
+
+--Ma foi, dit le chevalier, j'ai fait la maraude dans le Hanovre avec
+un dragon d'Aubigné qui avait nom Choiseul et qui était fils de M. de la
+Beaume...
+
+--_By Jove!_ s'écria Dupleix, et tu ne le disais pas! Il n'y a point de
+petit Choiseul!
+
+Il atteignit précipitamment un carnet qui était dans la poche de côté de
+sa houppelande, et le feuilleta comme on consulte un vocabulaire.
+
+--De la Beaume dit-il (André-Victor de Choiseul), ancien capitaine
+d'Aubigné-dragon... c'est bien cela, hé?... sera poussé dans la marine,
+est, en attendant, aux _réponses_, service de M. de Choiseul-Praslin du
+Plessis, brun, caractère aimable, 27 ans et des dettes.
+
+De l'autre côté de la cloison, M. Marais s'était levé aussi dans un élan
+d'admiration.
+
+--Mais il a du talent, ce bonhomme-là! gronda-t-il; quoiqu'il ait
+conquis l'Inde, je l'aime tout plein, moi!
+
+--Bien vrai? demanda Madeleine.
+
+--Parole d'honneur!... Rangez-vous que je passe, ma commère.
+
+--Pour aller où?
+
+--Rue Sainte-Anne, parbleu! Pensez-vous que je vais laisser tomber ce
+Nicolas chez monseigneur comme un pavé, sans l'annoncer?
+
+--Vous l'empêcherez d'être reçu?
+
+--Au contraire.
+
+Il écarta la veuve lestement et prit la porte, au moment où le chevalier
+quittait de son côté la chambre de Dupleix en disant:
+
+--Je suis timide, c'est vrai, mais une fois devant l'ennemi, tout va
+bien. Je ne peux pas vous dire comment je ferai, mon respectable ami,
+mais quand le diable s'en mêlerait, je m'engage à pénétrer, ce soir
+même, jusqu'au ministre.
+
+--Si tu fais cela, chevalier... commença Dupleix.
+
+Mais le chevalier ne put entendre la fin de la phrase, car il s'était
+élancé dans l'escalier, après avoir effleuré du bout des lèvres la belle
+main de Mlle de Vandes, qui lui cria:
+
+--Merci; bon courage et bonne chance!
+
+
+
+
+IX
+
+UN ENNEMI DE LA SUPERSTITION
+
+
+Pendant que notre chevalier descendait les premières marches de
+l'escalier, Marais en franchissait déjà, quatre à quatre, la dernière
+volée. C'était un cerf que cet homme d'État, quand il voulait. À la
+porte de l'hôtellerie il trouva un gaillard de méchante mine qui se
+promenait les mains derrière le dos en bâillant mieux qu'une huître au
+soleil.
+
+--Phanor, lui dit-il d'un ton protecteur et plein d'autorité, soigne ta
+tenue; ce soir, tu vas t'approcher des grands de la terre. Rends-toi à
+la demeure de celle... tu sais? Les jeux, les ris, les grâces et la
+ceinture de Cypris!
+
+--Je sais, dit Phanor d'un ton bourru: la vieille Pompadour.
+
+--Imbécile! pour le plaisir de grogner, tu resteras toujours chien
+galeux... La vieille Pompadour, si tu veux; moi, je traduis: la reine
+des grâces et des fleurs. Tu toqueras à la petite entrée six coups
+discrets, trois, deux, un; tu demanderas madame Manon, qui a l'avantage
+de servir Mlle Babet, qui a l'honneur de peigner la divine chevelure de
+la divine Zéphise...
+
+--Et de la teindre aussi, gronda Phanor.
+
+--Et tu lui diras que ton patron est retenu pour une heure encore par le
+service du roi. Aujourd'hui, d'ailleurs, la chasse a été médiocre. J'ai
+recueilli seulement quelques faits d'ordre politique, ou plutôt...
+enfin, rien de piquant... Tout au plus le dénouement d'une aventure
+démodée. Mais tu ajouteras, retiens bien ceci, que j'ai vu par un trou
+de serrure une perle, un saphir, un éblouissement... J'en ferai moi-même
+le pastel à Mme la marquise. Va, bonhomme, et souviens-toi que le grand
+Frédéric a failli perdre sa couronne pour avoir dit comme toi «la
+vieille» en parlant de Zéphise.
+
+--Eh bien! répliqua l'incorrigible Phanor, moi, je dis: Que le diable
+l'emporte; votre Pompadour! et ses Manon, et ses Babet! Jamais rien pour
+boire dans cette cage! Toutes ces coquines-là sont plus avares que les
+honnêtes femmes! Mais, patience! le pauvre monde aura son tour!
+
+Comme il s'éloignait, M. Marais le retint sans façon par le paquet de
+cheveux mal démêlés qui se hérissaient dans un vieux ruban sur sa nuque.
+
+--Phanor dit-il, je tiens à toi, malgré tes défauts, parce que tu es un
+loup. Quand donc écouteras-tu mes conseils? Il n'y a rien de bête en ce
+monde comme de s'attaquer aux dieux, tant qu'ils sont dans l'Olympe. Si
+on les dégomme, à la bonne heure! Je crois comme toi qu'il arrivera un
+jour où les gens de la racaille seront dieux, et je désire vivre assez
+pour voir cela, étant curieux de ma nature. Les satrapes du ruisseau
+prendront la place des rois et les souillons minauderont avec les
+éventails volés des duchesses. Ces drôles et ces drôlesses répandront du
+sang, un peu ou beaucoup, au nom du peuple, qu'ils déshonoreront et qui
+n'en pourra mais. À part cela, rien de changé. Ceux qui ont faim
+aujourd'hui auront faim demain, parce qu'il y aura toujours bien six à
+huit mille chacals plus effrontés que les autres, qui mangeront, comme à
+l'ordinaire, tout le pain de la France. Et alors, veux-tu savoir ce qui
+adviendra de nous deux, Phanor, pauvre caniche? Tu aboieras stupidement
+contre les chacals, et moi je les servirai avec bonne humeur et
+fidélité, comme je fais pour le calife Almanzor et sa sultane Zéphise.
+Conclusion; nos émoluments respectifs resteront les mêmes: tu recevras,
+toi, ce qu'il faut pour grogner, moi, ce qu'on paye pour applaudir. En
+route et au galop!
+
+M. Marais lâcha le catogan de Phanor, qui partit en grondant et en
+grondant arriva.
+
+Ces pauvres diables-là dressent la table pour les goinfres de la
+Révolution, mais ils ne s'y assoient jamais.
+
+À l'instant où M. Marais atteignait l'extrémité de la rue Tiquetonne, un
+homme le dépassa, et il n'eut pas de peine à reconnaître par derrière le
+chevalier Nicolas, qui enfila la grande rue Montmartre au pas de course.
+
+--Il va bien! pensa Marais; mais ce n'est qu'un jarret de soldat, après
+tout.
+
+Au coin de la rue de la Jussienne, le chevalier tourna en redoublant de
+vitesse.
+
+--Tubieu! fit l'inspecteur, il a du nerf! Puisque nous allons tous les
+deux à l'hôtel de Choiseul, je vais savoir quel nom de famille il a, ce
+M. Nicolas... Mais il faut que j'arrive avant lui, pour prévenir Son
+Excellence du sujet de sa visite. M. le duc n'aime pas à être pris de
+court.
+
+Au lieu de perdre du terrain, le chevalier, cependant, faisait de si
+larges enjambées que la distance grandissait entre lui et l'inspecteur.
+Celui-ci se mit à courir et pensa, non sans mélancolie:
+
+--Marais, nous vieillissons! Voilà que nous sommes forcé de prendre le
+trot sur le pavé de Paris contre un capitaine d'infanterie.
+
+Mais il se remit au pas subitement, parce que le chevalier, distrait ou
+ne connaissant pas bien sa route, s'était lancé dans la rue du
+Coq-Héron. M. Marais respira et prit même le temps d'essuyer son front,
+où perlaient déjà quelques gouttes de sueur.
+
+--Cet amour-là ne peut pas savoir par coeur sa capitale! murmura-t-il.
+Nous gagnons cinq minutes par la ruelle Pagevin, et c'est plus qu'il ne
+nous en faut pour arriver premier.
+
+Cependant, loin de ralentir sa course, il n'en détala que mieux et
+parvint en rien de temps à la place des Victoires. De là, en trois
+sauts, il franchit la nouvelle rue des Petits-Champs et tourna l'angle
+de la rue Sainte-Anne.
+
+Comme toujours, il y avait de nombreux carrosses stationnant aux abords
+de l'hôtel de Choiseul, qui existe encore et dont l'entrée sur la rue de
+Grammont donne maintenant accès, tous les soirs, aux membres d'un cercle
+artistique bien connu, après avoir vu passer tant de belles dames,
+habituées d'un illustre magasin de nouveautés. Hélas! elles s'en vont
+toutes, les gloires de ce monde, et parmi ceux qui montent ou qui
+descendent la rue de Grammont, les gens songent plus encore aux
+magnifiques soieries débitées autrefois par la Maison Delille qu'aux
+douteux souvenirs laissés par le Ministère de M. de Choiseul.
+
+Marais souleva le marteau de la porte cochère, qui lui fut ouverte
+aussitôt; il entra dans la cour, où d'autres carrosses en grand nombre
+stationnaient formant un double rang. Le portier de l'hôtel, du côté de
+la rue Sainte-Anne, échangea avec lui un signe de tête familier et ne
+lui demanda point où il allait. Il était évidemment de la maison. M. le
+duc de Choiseul, qui venait de joindre à son titre de secrétaire d'État
+au département des relations étrangères celui de ministre la Guerre,
+gouvernait en outre par le fait toutes les affaires de l'intérieur.
+
+Marais se glissa entre les carrosses et gagna une petite porte latérale,
+située vers l'angle de la cour, à droite. Il entra sans frapper.
+L'huissier le poussa de côté, fort amicalement du reste, et du seuil
+cria au dehors à haute voix:
+
+--Le carrosse de M. le directeur général Godeheu!
+
+--Tiens, tiens! fit Marais en s'effaçant aussitôt humblement, comme ça
+se trouve!
+
+Un homme corpulent et portant d'autant plus haut la tête qu'il venait,
+selon toute probabilité, de l'incliner plus bas devant le ministre,
+traversa l'antichambre, qu'il emplit de la bonne odeur de tubéreuse dont
+étaient saturés ses rubans et ses dentelles.
+
+--Je n'oublierai jamais, dit-il à un petit Choiseul fort gentil qui
+l'accompagnait, la bonté, la grâce, la condescendance avec laquelle
+monseigneur a bien voulu m'accueillir, et je vous prie, cher vicomte, de
+vouloir bien en témoigner à M. le duc la vive, la très vive, l'ardente,
+devrais-je dire, la passionnée gratitude du plus dévoué de ses
+serviteurs.
+
+--Amen! pensa Marais. On le fait sortir par la petite porte, il a dû
+avoir la tête lavée à grande eau. C'est égal, il a un maître diamant au
+doigt et pour plus de vingt mille écus de point de Flandres!
+
+--Monsieur le directeur général, dit le petit vicomte, monseigneur
+apprécie votre mérite à sa valeur, et je vous prie de me regarder comme
+étant tout à vous.
+
+Sur quoi, il pirouetta, laissant le Godeheu la bouche ouverte.
+
+--Attrape! se dit Marais. Ça ferait plaisir au pauvre vieux Dupleix s'il
+voyait la triste mine de ce traitant.
+
+L'huissier fit à Godeheu un salut d'empereur et le mit dehors.
+
+Puis, se tournant vers Marais d'un air égrillard, il demanda:
+
+--Rien qu'une en passant, mais qu'elle soit jolie! Avons-nous du bonbon
+dans le sac aux histoires?
+
+--Il est plein, mon cher monsieur Chenu, répondit l'inspecteur. Je
+prends au hasard: Mme la comtesse de la F... S... a fait demander à M.
+le Curé de Saint-Jacques du Haut-Pas combien il prendrait pour donner
+l'enterrement de première classe à Champion.
+
+--Et qu'était-ce ce Champion?
+
+--Perroquet de son état, vert et jaune comme caractère et récitant par
+coeur tous les calembours de M. de Bièvre. M. d'Alembert lui avait
+enseigné la logique, et M. de Fontenelle, l'astronomie. Depuis son
+décès, la livrée de Mme la comtesse porte le grand deuil.
+
+--Et qu'a dit le Curé?
+
+--Un _Pater_ pour prier Dieu qu'il guérît la vieille dame du mal de
+folie.
+
+--C'est égal! fit l'huissier en se frottant les mains, tout ça creuse
+les affaires et la philosophie gagne. Dieu n'est pas dans de beaux
+draps, M. Marais, si les comtesses se mêlent de lui rire au nez, et nous
+verrons mieux encore que cela. Moi, d'abord, la superstition, je n'en
+veux pas!
+
+--Et vous avez bien raison, monsieur Chenu... La santé, du reste?
+
+L'huissier prit un air dolent.
+
+--Pas forte, monsieur Marais répondit-il; j'ai eu un coup de tristesse
+vendredi que nous avons dîné treize à table chez M. le Premier
+appariteur. Ça m'a laissé tout chose.
+
+--Tubieu! Je le crois bien! Il y a de quoi... Puis-je voir M. du
+Plessis-Praslin?
+
+--Lequel? ils sont quatre.
+
+--Le maître des requêtes.
+
+--Ils sont deux.
+
+--Le baron.
+
+--Quel joli jeune homme! Il va nous quitter pour monter à la seconde
+«attente» de Mme la duchesse de Grammont, et de là à être ambassadeur il
+n'y a qu'un saut de puce.
+
+--C'est tout au plus! un petit saut de petite puce, et à pieds joints...
+Mais qui tient l'emploi de M. le baron?
+
+--Fendu en deux, l'emploi, comme on fait pour les allumettes, quand on a
+de l'économie. M. le vicomte de Choiseul Romanet, dont le père est à la
+Bastille, tient le guichet, et M. le marquis de la Beaume «amuse» à la
+grande antichambre.
+
+--Ah! ah! fit Marais, M. de la Beaume! il faut que je lui parle sur
+l'heure.
+
+--Est-ce une affaire d'État? demanda l'huissier.
+
+--Pas tout à fait; c'est quelque chose dont M. le duc doit être instruit
+sans tarder.
+
+L'huissier s'assit sur une banquette et croisa son mollet, qu'il avait
+fort beau, sur son genou.
+
+--Alors, dit-il, nous avons le temps. Il y a ordre de laisser M. le duc
+tranquille; il est encore avec le Moscovite.
+
+--Quel Moscovite?
+
+--Celui qui avait quatre-vingts ans l'hiver dernier et qui est revenu
+cet automne âgé tout au plus de vingt-cinq printemps. Je donnerais dix
+pistoles pour savoir au juste si c'est lui-même ou son petit-fils.
+
+Marais avait pris tout à coup un air grave. Dans les yeux un peu naïfs
+de l'huissier, esprit fort, une curiosité d'enfant s'alluma.
+
+--Vous ne me répondez pas?... murmura-t-il.
+
+Marais garda le silence.
+
+--Vous avez ordre de vous taire, hé?
+
+--Le moins qu'on parle de cette affaire-là, prononça l'inspecteur à voix
+basse, le mieux c'est.
+
+--Est-ce donc vrai que M. de Charolais est mêlé là-dedans? Un prince du
+sang!... Qui ne dit mot, dit oui, vous savez?... Et l'histoire de la
+moelle toute chaude des trois pauvres petits garçons de la rue
+Sainte-Avoye qui servit à faire un onguent, est-ce vrai aussi? Et les
+bains rouges où l'on mettait les reliques du diacre Paris? Et le démon
+Rohault de Fécamp qui avait une cornette de femme?
+
+--Ne m'interrogez pas! dit solennellement l'inspecteur.
+
+--Palsambleu! s'écria l'huissier qui n'aimait pas la superstition, je me
+doutais bien que vous saviez tout! On étouffe ces histoires-là du mieux
+qu'on peut, et c'est fait sagement, car elles ne sont pas bonnes pour le
+vulgaire: mais je ne suis pas tout le monde, moi, M. Marais; grâce à
+Dieu, je sais ce que parler veut dire. Ma femme est la nièce propre du
+valet de chambre de M. le comte de Saint-Germain, qui avait deux ombres,
+la nuit, au clair de la lune, c'est bien connu, et la seconde avec une
+queue. On ne croit pas aux _oremus_ et aux possessions parce que ça n'a
+pas le sens commun et qu'on est de son temps; mais quant à nier qu'il y
+a de drôles de choses, pourquoi? Quand M. de Bernis fut dégoté, sa
+salière avait été renversée. J'en puis parler: c'est moi qui la
+relevai... et quand Houdaille de la petite entrée se noya dans la pièce
+d'eau des Suisses, il avait écoqué son oeuf par le mauvais bout... D'où
+ça vient? cherche! mais ça est, aussi sûr qu'il vaut mieux perdre ses
+arrhes au coche que d'y monter avec un prêtre... Et si vous voulez me
+conter par le menu, Marais, mon ami, ce que le démon Rohault dit à Sa
+Majesté dans le parc de Fontainebleau quand on l'y fit venir, pour
+purger Mme de Pompadour de tout l'âge qu'elle a de trop et la remettre
+battant neuve à 18 ans, au moyen de cette pâte qu'ils font avec la
+moelle des innocents, je vais vous mener à M. de la Beaume et même à M.
+le duc, malgré les consignes, et jusque chez Mme de Grammont, à votre
+volonté, coûte que coûte!
+
+La physionomie de l'inspecteur devenait de plus en plus grave.
+
+--M. Chenu, dit-il, en baissant la voix avec mystère, je n'aime pas
+parler de ces choses-là. Je ne crois pas en Dieu beaucoup plus que vous,
+puisque le bon sens s'y oppose; on finira par mettre en prison les
+superstitieux qui disent leurs patenôtres; mais avez-vous ouï mention de
+l'ancienne servante de M. de Maillebois qui demeure derrière les
+Petits-Pères et qui connaît le mot à dire pour faire sortir le
+serpent-mouche, caché dans le pied des goutteux? Elle a nom Margonne et
+a épousé le caporal aux gardes qui se change en chèvre, la nuit, devers
+les carrières de Bicêtre pour vendre aux demoiselles le Vert-Cotignac
+avec quoi une fille épouse qui elle veut, témoin la nièce bossue du
+gardien-juré des bêtes au jardin du roi qui est devenue ainsi la femme
+d'un maître des comptes? Ils ont trois enfants, dont le dernier est né
+avec du poil plein l'oreille. Quand M. de Sartines voulut nous envoyer
+avec des chiens à Bicêtre pour chasser cette fausse chèvre qui porte son
+uniforme de garde-française en paquet sanglé sous le ventre par une
+courroie, il eut une bête à mille pieds qui lui entra dans le nez et
+faillit le rendre enragé. Je vous dis ces secrets qu'on dissimule avec
+soin au public parce que vous êtes un homme éclairé, M. Chenu, ennemi de
+la superstition...
+
+--Ennemi mortel, M. Marais!... Est-ce que cette chèvre parle?
+
+--Allemand, oui: le caporal est de Berne en Suisse. Quant au démon
+Rohault, il est femme...
+
+--Femme! répéta Chenu, qui buvait ces fariboles avec une gloutonne
+avidité: jolie?
+
+--Non; elle est borgnesse d'un oeil par un coup de bouteille que lui
+donna M. Cartouche, son parrain...
+
+--Le vrai?
+
+--Certes bien, le grand M. Cartouche, et cela ne la met pas jeune,
+puisque cet homme célèbre fut roué en Grève voici plus de quarante ans.
+Aussi Sa Majesté, dès que la borgnesse parut, tomba roide en pâmoison.
+Elle lui mit sous le nez une odeur dans une coquille, et le roi éternua
+trois fois, en disant: «Dieu me bénisse!» Puis il ajouta, ayant repris
+sa belle humeur: «Voyons, Rohault, homme ou femme, ou diable, fais ton
+prix; combien demandes-tu d'argent et combien d'années peux-tu enlever
+d'un coup à Mme la marquise?» La borgnesse répondit...
+
+Mais ici M. Marais s'arrêta brusquement. La porte donnant au dehors
+était restée ouverte après la retraite de Godeheu, et l'inspecteur, qui
+n'avait pas cessé de garder l'oeil au guet, vit notre chevalier Nicolas
+un peu essoufflé, qui traversait la cour en toute hâte.
+
+--Eh bien! fît M. Chenu, l'huissier philosophe: après?
+
+--Comment nommez-vous ce jeune officier qui passe? demanda Marais, au
+lieu de répondre. C'est un parent de M. le duc.
+
+Chenu jeta vers la porte un regard superbement indifférent.
+
+--Cela? répliqua-t-il. C'est bien possible. Il en sort de terre: mais
+nous ne nous embarrassons de savoir leurs noms que le lendemain de leur
+entrée en place... Vous en étiez à ce que le démon Rohault, qui est
+borgnesse, répondit au roi.
+
+--Il faut que je parle à M. de la Beaume avant ce jeune homme, dit
+Marais péremptoirement...
+
+--Et vous allez me laisser ainsi le bec dans l'eau?... Ne craignez donc
+rien, la porte est défendue!
+
+Le chevalier Nicolas montait les marches du grand perron.
+
+--Plus un mot, déclara Marais, avant que j'aie vu M. de la Beaume!
+
+--Voilà un entêté! s'écria Chenu. Dites-moi au moins, car nous
+oublierions ce détail, si Sa Majesté savait que le démon Rohault était
+la nièce de Cartouche?
+
+--Vous le saurez tout à l'heure; mais maintenant, rien! Allons! debout!
+et gagnons l'officier de vitesse. Vous m'avez fait perdre déjà dix
+minutes pour le moins.
+
+M. Chenu se remit sur ses beaux mollets avec une répugnance manifeste.
+
+--Vous pourriez toujours bien parler un peu chemin faisant, dit-il. La
+nature humaine a besoin de croire à quelque chose, c'est clair, et,
+puisque la raison défend d'ajouter foi à toutes les momeries de la
+religion chrétienne, moi j'aime entendre les anecdotes où il y a un brin
+de surnaturel, ça relève l'âme. Il y a des faits dont on ne peut pas
+douter, n'est-ce pas? Le démon Rohault est plus connu que le loup blanc,
+et je suis bien aise de savoir qu'il est démonne et n'a qu'un oeil...
+Quel agréable état que le vôtre, M. Marais! on a tout de première
+main... Tenez! voici le cabinet de M. Roumanet, et le guichet de M. de
+Praslin-Lorges, et le salon où M. de Choiseul-Clésia fait attendre les
+dames.
+
+Ils suivaient un corridor qui revenait de l'aile gauche vers la partie
+centrale de l'hôtel. Ils arrivèrent ainsi au grand vestibule, donnant
+sur le perron, un peu après l'entrée du chevalier Nicolas, qui se tenait
+debout auprès de la table à tapis vert, entourée par la livrée.
+
+Il avait été répondu à sa demande conformément au pronostic de Chenu,
+que M. de la Beaume ne recevait point ce soir. Mais, sur son insistance,
+un laquais avait dû faire passer son nom au puissant jeune homme
+demi-héritier de M. le baron du Plessis-Praslin, et qui avait l'honneur
+d'amuser la grande antichambre.
+
+On attendait le retour du laquais.
+
+Marais et Chenu s'étaient arrêtés auprès de la porte latérale
+communiquant avec le corridor qu'ils venaient de longer.
+
+--Tiens! dit Chenu en voyant l'uniforme de Nicolas par derrière, c'est
+un Auvergne-infanterie, j'y ai un petit cousin de ma femme... Vous allez
+voir qu'on va lui répondre: «Revenez dans huit jours.»
+
+Juste à ce moment, la grande porte s'ouvrit à deux battants, et le
+laquais, debout sur le seuil, dit:
+
+--Audience de M. le marquis de Choiseul de la Beaume!
+
+Après quoi, il s'effaça pour laisser passer Nicolas, en ajoutant cette
+annonce à l'adresse de M. le marquis:
+
+--Le chevalier d'Assas, capitaine d'Auvergne-infanterie!
+
+
+
+
+X
+
+D'ASSAS!
+
+
+Ce nom d'Assas qui nous fait battre le coeur à un siècle de distance, ce
+nom si pur et si beau qui résonne au fond de nos âmes comme un cri de la
+patrie, ne produisit aucune espèce d'effet ni sur M. Marais, ni sur M.
+Chenu, ni sur les gens de service étalant leurs paresseuses livrées
+autour du tapis vert. On eût dit «M. Nicolas» tout court, que
+l'indifférence de tout le monde ne fût pas restée plus profonde.
+
+Seulement, Chenu, l'ennemi de la superstition, pensa:
+
+--C'est étonnant! on l'a reçu tout de même. Il y aura eu débâcle à la
+frontière.
+
+Et Marais se dit:
+
+--J'étais bien sûr que ce n'était qu'un petit cousin. D'Assas... connais
+pas!
+
+Il y eut pourtant un laquais qui dit:
+
+--Est-ce que ce n'est pas le nom du vieux gentilhomme de province qui
+est venu ici hier demander Mme la duchesse en se trompant d'antichambre?
+
+--Laquelle des deux duchesses?
+
+--Mme de Choiseul?
+
+Personne ne sut répondre. On n'avait point pris garde à cela.
+
+Et au fait, pourquoi ce nom du vieux gentilhomme serait-il resté dans
+les mémoires? C'était celui d'une famille noble, il est vrai, de bonne
+noblesse même, mais profondément obscure et qui vivait à deux cents
+lieues de Versailles dans une petite ville du bas Languedoc. La petite
+ville appelée le Vigan mirait ses deux ou trois cents maisons, dont cent
+étaient des mégisseries, dans la petite rivière d'Arre, à une quinzaine
+de lieues de Nîmes, et n'avait jamais produit que des tanneurs.
+
+Il y avait un d'Assas, cinquante ans en çà, sur la fin du règne de Louis
+XIV, qui avait eu maille à partir avec les protestants, fourmillant dans
+le pays, jusqu'au point de se faire assiéger par les calvinistes, dans
+son petit manoir étroit et fleuronné comme une poivrière. Il est vrai
+qu'un autre d'Assas combattait contre ce déterminé catholique dans les
+rangs des assiégeants, qui furent mis à la raison.
+
+L'enfance de notre «dernier chevalier» s'était passée dans ce petit
+castel. On sait qu'il était cadet de plusieurs frères et qu'il avait
+plusieurs soeurs. Ce serait tout, si la pension de mille livres acceptée
+avec reconnaissance par sa famille de longues années après sa mort, ne
+donnait à penser que c'était une maison très pauvre.
+
+Sur les frères et les soeurs on ne possède absolument aucun détail
+présentant quelque apparence d'authenticité. Quant à Nicolas lui-même,
+après avoir passé un temps très court à l'Académie de Nîmes, il entra
+par la porte la plus humble dans la carrière des armes.
+
+Il semble que sa destinée fut de croiser la route où marchent et tombent
+les martyrs de cette ardente et belle ambition qui combat non pas pour
+soi-même, mais pour la grandeur de la patrie. Des relations de famille
+et aussi de voisinage existaient entre les d'Assas et les Saint-Véran,
+hôtes du château de Candiac, près de Nîmes, qui fut le berceau de cet
+admirable soldat, le marquis de Montcalm, dont il a été parlé déjà dans
+ces pages à propos de l'effronté laisser-aller que M. le duc de Choiseul
+mit à abandonner les Français du Canada.
+
+Ce n'est point ici le lieu d'appuyer sur cette honte, la plus profonde
+peut-être parmi toutes celles que l'histoire amoncelle sur la mémoire du
+«grand ministre.» Nous l'effleurons seulement pour constater que notre
+Nicolas d'Assas, cornette au régiment d'Auvergne, dut faire partie, en
+qualité de capitaine, du contingent régulier que M. de Bernis envoyait
+au secours de nos frères canadiens.
+
+Il avait été désigné par Montcalm lui-même.
+
+On ne sait pas au juste s'il embarqua. Selon toute vraisemblance,
+l'avènement de M. de Choiseul coupa court à ces envois de troupes qui
+déplaisaient si fort à l'Angleterre.
+
+C'est ici que nous sommes bien forcés de laisser voir la pénurie de nos
+renseignements personnels. Mon camarade et ami Henri de la B... disait
+que d'Assas avait mérité l'amitié de M. le maréchal de Broglie et qu'il
+s'était distingué en toutes rencontres, principalement dans la campagne
+de Hanovre, commencée par M. d'Estrées, terminée par M. de Richelieu et
+dans laquelle ce fameux duc de Cumberland que les Écossais appelaient
+«la hache protestante» et «le boucher des Stuarts» fut si vertement
+humilié. D'Assas fut blessé l'année suivante au désastre de Rosbach.
+Dans mes souvenirs si lointains d'écolier, je ne démêle qu'un seul fait
+ayant physionomie d'anecdote, et encore n'est-ce point un fait de
+guerre.
+
+Nicolas se trouvait en quartier de convalescence, pour cette blessure ou
+une autre, dans la ville d'Arras, lors de l'avènement de M. de Choiseul,
+quand arriva le régiment de Guémenée, qu'on appelait aussi le
+_Contingent canadien_ et dont le nouveau ministre, inaugurant du premier
+coup sa lamentable politique, avait contremandé l'embarquement sur les
+deux vaisseaux de l'État le _Champlain_ et le _Tonnant_. Les canonniers
+de la Ferté, qui se reformaient à Arras et occupaient les deux casernes,
+donnèrent une fête au régiment de Guémenée, composé en majeure partie de
+recrues bretonnes et dont le colonel, M. de Malestroit de Bruc, avait la
+tête un peu hors du bonnet.
+
+Vous devez bien penser que nos Bretons ne nourrissaient pas une très
+grande vénération pour M. de Choiseul, qui venait de décapiter leur
+aventure. Pendant que les officiers festoyaient, les soldats avaient à
+discrétion cette bonne bière aigre du Nord, qui finit par monter au
+cerveau comme le vin quand elle ne donne pas la colique. À force de
+boire ce faro français, froid et lourd, les cerveaux, je ne sais
+comment, s'échauffèrent, et voilà que nos bas Bretons confectionnent un
+mannequin, l'habillent du pourpoint à brandebourgs affectionné par le
+ministre, et le promènent par les rues avec un étendard portant cette
+inscription: «à M. de Choiseul-Stainville, homme de confiance des
+Autrichiens, des Anglais, voire des Prussiens.»
+
+Il paraît que la ville d'Arras regrettait M. de Bernis, disgracié pour
+avoir voulu la paix, et n'aimait pas son successeur, qui devait si mal
+faire la guerre. Les bonnes gens du peuple se joignirent aux soldats,
+les canonniers s'en mêlèrent. Il y eut émeute bel et bien. Nicolas, qui
+se promenait le bras droit en écharpe, le bras gauche appuyé sur sa
+canne, rencontra le tumulte et voulut y mettre ordre. On se moqua de
+lui parce qu'il était tout blême et qu'il marchait courbé en deux.
+
+--Tron dé l'aër, disait ici mon camarade Henri, les _pigeons_ du Vigan
+roucoulent, si les bas Bretons baragouinent! Mon oncleu Nicolasse
+repiqua tout raideu comme un mât de cocagneu! Et tron de l'aër! et
+bagasseu de Marseilleu! le voilà monté sur uneu borneu, palabrant comme
+deux douzaineu de ceusseu qui prêcheu! mo'n bo'n, asse pas peur! il leur
+dit: «Vous êteu des pouleu! vous êtes des âneu! Le premier qui bougeu,
+le premier qui souffleu, je lui casseu ma canneu sur la nuqueu!
+Derrièreu le ministreu, tas de bêteu, il y a lou ré, et derrièreu lou
+ré, il y a la Franceu!»
+
+Et, ôtant tout à coup son bras blessé hors de son écharpe, il dégaîna,
+brandit son épée et cria sans plus patoiser:
+
+--Mes enfants, avant de vous en retourner chez vous, dites comme moi, si
+vous êtes Français: «Vive le roi! vive la France!»
+
+On le porta en triomphe, et l'émeute d'Arras fut finie.
+
+Mon camarade Henri savait mieux l'histoire des premières amours, des
+uniques amours, peut-on dire, du chevalier d'Assas. Il connaissait le
+Cloître pour avoir accompli, en famille, dans son enfance, un pélerinage
+au lieu, tout voisin du Cloître, où le héros fut frappé. Il était poète,
+et il faisait de ce coin de terre flamand une peinture dont je désespère
+absolument de retrouver le charme vague. Quand je regarde en arrière, je
+vois dans le lointain de ses paroles un grand étang. C'est ce qui
+ressort le mieux, parce que, sur les bords de cet étang, dans une vallée
+bordée d'aunes et qui menait au bois de bouleau, grimpant la pente de la
+petite colline, Jeanne de Vandes et le chevalier se rencontrèrent, seul
+à seule, pour la première fois.
+
+Jeanne avait déjà l'air d'une grande demoiselle, quoiqu'elle fût encore
+bien enfant. Elle revenait de visiter ses pauvres et tenait à la main le
+panier qui avait contenu le pot de soupe et la fiole de vin de France,
+destinés à la veuve d'un nommé Fritz Klein, bûcheron allemand. Cette
+pauvre femme se mourait de chagrin au milieu de cinq petits enfants
+affamés. Jeanne nourrissait tout ce monde-là sur sa propre bourse, qui
+n'était pas lourde; elle apprenait, en outre, aux aînés à lire et à
+écrire, tout en raccommodant leurs vêtements, car la mère ne pouvait plus
+coudre.
+
+L'allée d'aunes suivait le contour de l'étang jusqu'à un moulin, bâti
+sur de longs pilotis qui ressemblaient à des échasses. Il était gris
+avec des murs inclinés en dedans, comme ceux des redoutes, et sa toiture
+de planchettes peintes en rouge se voyait de très loin. Sa roue à
+palettes énormes était mise en mouvement par le filet d'eau qui
+alimentait l'étang et qui heureusement tombait de haut.
+
+Le moulin était une île qui communiquait avec la rive par un pont
+tremblant, lequel aboutissait à un sentier perdu dans les saules et au
+bout duquel était le Cloître. Mais c'était loin et haut. Il fallait
+passer un petit vallon plus bas que l'étang, où les oiseaux d'eau
+pullulaient l'hiver. On y entendait les halbrands cancaner au printemps
+comme si c'eût été un coin de basse-cour; mais ils étaient difficiles à
+approcher, parce que les roseaux de la Passion, avec leurs longs boudins
+de velours, croissaient dans la boue et que cette boue n'avait point de
+fond. Des hommes s'y étaient noyés.
+
+Puis la route remontait, tortueuse, entre deux rampes de roches, dont
+trois pendaient comme des bêtes fauves accoudées à leur agreste balcon
+et regardant attentivement les gens qui passaient.
+
+Puis elle débouchait, la route, sur un champ de choux violets, bombé en
+dos d'âne et redescendant d'un côté vers l'étang, pendant que l'autre
+gravissait la colline, au sommet de laquelle étaient trois bâtiments:
+deux vieux et un tout neuf.
+
+Le neuf était au milieu: une maison blanche, coiffée par derrière de
+panaches touffus appartenant à un magnifique bouquet de chênes.
+
+À droite, la maison qu'on appelait proprement le Cloître, montrait, en
+effet, une perspective d'arcades désemparées; à gauche, le «Prieuré»
+moins ruiné, s'adossait à un pan de muraille isolé qui gardait à son
+centre une longue fenêtre d'église, dont les nervures tréflées n'avaient
+pas perdu une seule de leurs pierres. Il n'y manquait que les vitraux.
+
+Le curé de Sainte-Gudule de Wezel, qui était un amateur d'anciennes
+choses, disait que cette fenêtre datait du XIVe siècle. Les Anglais du
+corps de Cumberland étaient venus en foule voir un chêne fort étonnant,
+qui était planté en dedans de la muraille, du côté du Prieuré, et dont
+la tige avait passé par la fenêtre, au temps de sa jeunesse, pour
+trouver le grand air: de sorte que sa couronne géante musait maintenant,
+hors de l'ogive, avec vue sur l'étang et la campagne.
+
+Ce chêne avait bien deux siècles. La cime redressée ombrageait le mur.
+Les Anglais avaient nettoyé des carrés sur son écorce pour y inscrire
+leurs noms avec le lieu de leur naissance, et Henri avait encore pu
+retrouver des témoignages lisibles de cette manie britannique, entre
+autres une inscription profondément tracée au feu et disant: 1756, 17th,
+_January, W. Jones, Devon, pr. to Fanny Bell.--Died_.
+
+Ce mot _Died_ était d'une autre main que le corps de la légende, et
+Henri de la B... traduisait le tout ainsi: «7 janvier 1756, W. Jones, du
+comté de Devon, promis à Fanny Bell»: ceci tracé par Jones lui-même.
+
+Et il pensait que le dernier mot _Died_, «mort» avait été ajouté après
+coup par un camarade, quand le pauvre Jones fut couché sous la terre de
+quelque champ d'escarmouche inconnu...
+
+C'était dans la maison blanche que demeurait Joseph Dupleix avec sa
+famille, et ce fut là que vint le chevalier Nicolas, envoyé par un
+colonel, M. de Soleyrac, pour servir bénévolement de secrétaire au héros
+de l'Inde. Le chevalier était très doux, comme tous les hommes très
+braves. Je ne sais pas s'il avait ce qu'on appelle de l'esprit, mais son
+coeur était vif et neuf. Fils du pays du soleil, facile à enflammer, il
+s'enthousiasma tout d'abord pour Dupleix lui-même, qui était aussi un
+homme du Midi, et surtout pour cette reine déchue, «la déesse Jeanne»,
+dont la beauté avait affolé cent millions d'âmes dans la patrie des
+diamants et des parfums. Elle était belle encore, admirablement
+éloquente, et supportait son malheur avec une résignation souveraine.
+
+Plus belle était cette veuve d'un vivant, celle que Dupleix appelait
+Jeannette et que l'immensité de la mer séparait du généreux soldat à qui
+elle avait donné sa main et son coeur, en un temps où l'avenir avait
+pour tous ceux qui suivaient la fortune de Dupleix de si radieuses
+promesses. Mme de Bussy-Castelnau ne laissait rien voir au dehors du
+deuil qu'elle portait dans son âme; mais le chevalier avait surpris
+parfois les larmes qui lentement coulaient sur la pâleur de sa joue,
+quand elle se croyait à l'abri des regards de ceux qu'elle aimait.
+
+On peut donc croire que Jeanneton, Mlle de Vandes, fut la dernière vers
+qui s'élança le coeur du chevalier: il l'avait vue petite fille; mais
+quand il l'aima, ce fut un grand amour.
+
+Je vous l'ai dit, il s'aperçut de cela dans l'allée d'aunes qui suivait
+le bord de l'étang au delà du moulin, haut sur jambes et les pieds dans
+l'eau comme un héron.
+
+Jeanneton, ce matin-là, revenait donc du logis de la pauvre veuve avec
+son panier au bras, et si vous saviez comme elle était jolie! Elle avait
+une robe de toile bise qui dessinait chastement les grâces de son buste,
+en laissant voir, relevée qu'elle était pour la marche, l'attache ronde
+et fine de ses pieds de fée. Autour de son sourire (car elle était
+encore gaie franchement, cette belle Jeanneton), ses cheveux bruns à
+reflets fauves, pleins de soleil et jouant avec le vent, flottaient sous
+son chapeau de paille, où les orphelins du bûcheron décédé avaient
+attaché à son insu une guirlandette d'anémones des bois, de celles qu'on
+appelle silvies, et de ces douces fleurs des prés mouillés, les «ne
+m'oubliez pas», qui sont du même bleu que le ciel.
+
+Nicolas venait du Cloître; il l'aperçut au coude du sentier, dans un
+rayon de jour qui passait à travers les aunes, épais comme une
+charmille, mais où le meunier avait taillé une fenêtre pour jeter sa
+ligne à brochets.
+
+Ce fut comme si jamais il ne l'avait vue. Il eut froid, et son coeur lui
+fit mal.
+
+Ne vous attendez pas à une histoire: Nicolas fut tout bonnement étonné,
+j'allais dire irrité, de ce frisson que ses veines ne connaissaient pas.
+Il voulut tourner sur la droite et gagner les bouleaux qui montaient
+dans la bruyère parmi les roches moussues, mais la fillette l'appela et
+lui dit:
+
+--La pauvre Lisela est bien plus malade qu'hier.
+
+C'était le nom de la veuve du coupeur de bois. Nicolas garda le silence
+gauchement, car il avait honte, un peu, de ne point connaître celle dont
+lui parlait Jeanneton.
+
+Et surtout, ne vous fâchez pas si je me répète, elle était jolie, jolie
+comme ce premier rêve qui passe, plus rapide que l'éclair, dans son
+nimbe de neige, et qu'on appelle ensuite, et qui ne revient plus.
+Nicolas éprouvait de la colère à sentir ses yeux se mouiller.
+
+--Les capitaines, demanda tout à coup Jeanneton, gagnent-ils beaucoup
+d'argent?
+
+--Non, répondit Nicolas, pas beaucoup.
+
+Il se mit à chercher d'autres paroles, et n'en trouva point. Il ne se
+souvenait point d'avoir été jamais dans un embarras si cruel.
+
+--C'est que, dit Jeanneton, la petite Greete n'a plus de robe, et
+Fritzau marche sans souliers.
+
+Nicolas s'écria:
+
+--Je veux bien donner une robe à la petite Greete et des souliers à
+Fritzau!
+
+Elle lui tendit sa main, qu'il osa toucher à peine: une belle main
+d'enfant, trop rose, où le réseau des veines était presque aussi bleu
+que les «ne m'oubliez pas».
+
+Oh! certes, jamais Nicolas ne devait l'oublier!
+
+--Tenez mon panier, reprit-elle.
+
+Et la voilà partie, lui laissant entre les mains sa corbeille de
+chèvrefeuille noir, qui était grande parce qu'elle portait à manger
+chaque jour pour toute la famille.
+
+Il y avait au revers de la pente un églantier rouge, où brillait la
+dernière rose. Jeanneton la cueillit, et aussitôt son rire d'or éclata
+pendant qu'elle disait:
+
+--La méchante! elle m'a piquée!
+
+Et, bondissant, elle revint vers Nicolas, qui ne savait comment tenir le
+panier.
+
+--Tenez, dit-elle, je vous aime bien. Voilà pour la robe de Greete et
+pour les souliers de mon Fritzau.
+
+Il prit la rose et baisa le bout des doigts, où il y avait une perle de
+corail.
+
+--Mon sang vous est resté aux lèvres, murmura Mlle de Vandes, qui pâlit
+légèrement.
+
+Et ils marchèrent côte à côte vers le moulin qui tournait en jetant à
+intervalles égaux ses deux notes mélancoliques. Ils ne disaient plus
+rien.
+
+Pour passer le pont tremblant, le chevalier voulut soutenir sa compagne;
+mais d'un saut de biche, elle gagna l'autre bord.
+
+--Vous ne savez pas, dit-elle, on m'a parlé de vous, ce matin.
+
+--De moi? fit Nicolas, qui donc?
+
+--La pauvre Lisela.
+
+--Est-ce qu'elle me connaît?
+
+--Du tout... mais je lui racontais que vous étiez si bon pour mon
+père!... Est-ce vrai que ceux qui sont pour quitter cette terre voient
+les choses de l'avenir?
+
+--On dit cela, répliqua le chevalier.
+
+--J'ai tant de peur, continua Jeanneton, que Lisela ne s'en aille en
+laissant tous les pauvres petits abandonnés!
+
+--Et que vous disait-elle de moi? demanda le chevalier.
+
+--Eh bien! répliqua Jeanneton après avoir hésité l'espace d'une
+demi-seconde, elle me disait que nous étions destinés à mourir jeunes,
+moi et vous...
+
+La cloche du déjeuner sonnait au Cloître. Ils rentrèrent. Quelques mois
+après, Nicolas écrivait une belle lettre au Vigan. La lettre annonçait à
+son père et à sa mère (les meilleures gens du monde) que le régiment
+d'Auvergne était toujours cantonné au pays de Gueldre.
+
+Il faut bien vous dire que la guerre ne se faisait pas alors comme
+aujourd'hui. Les généraux prenaient leur temps et buvaient la victoire
+ou la défaite à petites gorgées. On se tâtait le long des frontières.
+L'idée d'aller à Berlin ne serait venue à aucun général français, et le
+grand Frédéric lui-même aurait passé pour fou à ses propres yeux si la
+pensée de prendre Paris lui eût traversé la cervelle.
+
+La lettre de Nicolas ne contenait aucun récit de bataille en Europe;
+mais elle était toute bourrée de hauts faits indiens, et racontait
+l'épopée de Dupleix que Nicolas avait toute fraîche dans sa mémoire,
+puisqu'il venait de l'écrire sous la dictée de l'ancien gouverneur.
+Nicolas ajoutait qu'il avait le bonheur d'être admis familièrement dans
+la retraite du plus grand homme de ce siècle, et par une transition plus
+ou moins habile, arrivant à Mlle de Vandes, il demandait à son père et à
+sa mère l'autorisation de solliciter sa main. La lettre se terminait
+ainsi:
+
+«Je ne puis dire que j'aie l'espoir d'être accueilli, car je mesure la
+distance qui me sépare du conquérant de l'Inde. Mais Mlle de Vandes a
+daigné me permettre la démarche que je tente, et le bonheur de ma vie
+est attaché à cette union.»
+
+Courrier par courrier, c'est-à-dire au bout de deux mois, le chevalier
+reçut la réponse de sa famille, qui lui faisait savoir qu'elle était en
+bonne santé et témoignait l'espérance que «la présente» le trouvât de
+même. L'année n'avait pas été bonne pour les mûriers, et les vers à soie
+avaient eu malheureusement la jaunisse. Demi-récolte de vin et chute
+d'une cheminée du vieux manoir, qui avait tué, en tombant, le chat de la
+tante Olive. Fargeau, le valet des chiens, était mort de vieillesse, et
+l'on parlait du mariage de la deuxième fille de Peyroux, le fermier;
+mais quant à écouter les sottises et impertinences que lui, Nicolas,
+disait du Gange et de Pondichéry, du Pendjâb, de Visapour, des Cipayes
+et de la nièce de cet aventurier, Joseph Dupleix, marquis pour rire,
+banqueroutier, etc., etc., il pouvait bien (toujours lui, Nicolas) rayer
+cela de ses papiers.
+
+On n'allait pas, au Vigan, jusqu'à contester l'existence même de l'Inde,
+puisqu'il en était question dans les histoires de l'antiquité; mais on
+savait parfaitement à quoi s'en tenir sur toutes les tromperies,
+menteries et faridondaines des marchands et des voyageurs. Jamais
+personne au monde n'avait ouï parler de ce Bussy-Castelnau que Nicolas
+comparait à Alexandree le Grand. Pensait-il s'adresser à des béjaunes?
+Il lui était enjoint, sous peine de malédiction, de rompre toutes
+relations avec ce nid d'intrigants, de laisser sa demoiselle Jeanneton
+pour ce qu'elle était et de songer qu'il y avait là-bas au pays, une
+«pigeonne» bien mignonne, sa cousine Amillou, à la vérité un peu bossue,
+mais qui n'avait jamais couru le Bengale et qui l'attendait au pays.
+
+La lettre se terminait par des espoirs mystérieusement exprimés,
+relatifs à l'avènement de M. Choiseul-Stainville, à qui la mère tenait
+un peu par le Croizat de Caraman. Le père comptait entreprendre un
+voyage de Paris pour voir le cousin ministre et pousser les affaires.
+«Ce n'est pas, était-il dit, au moment où tu vas peut-être monter
+colonel, que tu as à t'embobiner dans une maison ruinée, qui est en
+procès avec ses associés et dont le chef a été savonné marquis depuis
+dix ans, tout au plus. Reste tranquille, et ne nous parle jamais de
+pareille mésalliance.»
+
+Nous avons pu voir que, de son côté, Joseph Dupleix, peut-être avec plus
+de raison, n'était pas un partisan très chaud de l'union de sa nièce
+avec le chevalier d'Assas. Les choses restèrent ainsi. Nicolas et
+Jeanneton s'aimaient et ne se le disaient point. À quoi bon? Ils avaient
+tous les deux le coeur grand et fidèle.
+
+Il arriva que Dupleix, au fond de sa retraite, fut repris, un jour,
+d'espérances ambitieuses. Il partit du Cloître comme on s'enfuit, avec
+un vieux valet indien qu'il avait, et les trois femmes dévouées à son
+malheur attendirent en vain de ses nouvelles. Le chevalier, quoiqu'il
+n'eût plus pour prétexte son métier de secrétaire honoraire, n'avait
+point discontinué ses visites. Il était, à vrai dire, la seule
+consolation de Mme de Bussy. Au bout de deux semaines, un soir, Mlle de
+Vandes lui dit tout haut devant sa tante et sa cousine:
+
+--Si nous avions un ami à qui il fût possible de faire le voyage de
+Paris, nous serions délivrées de nos inquiétudes.
+
+Ce jour-là même Nicolas demanda un congé à M. de Soleyrac, et le
+lendemain, il partit.
+
+Nous savons ce qui s'ensuivit, nous savons aussi qu'à trois semaines de
+distance, plusieurs lettres importantes ayant été reçues au Cloître,
+Jeanneton, seule valide entre les deux autres Jeannes malades, s'était
+mise en route à son tour, sous la garde d'une servante de confiance.
+
+Nous avons vu son arrivée à l'hôtellerie des Trois Marchands, nous
+connaissons le contenu des dépêches qu'elle apportait; nous savons enfin
+qu'en présence de la catastrophe amenée par ces désastreuses nouvelles
+Nicolas, prenant son courage à poignée, s'était déterminé à risquer une
+visite à son illustre allié le ministre.
+
+Il nous reste à dire qu'aussitôt après son entrée dans la grande
+antichambre où son ancien camarade des dragons d'Aubigné avait eu la
+condescendance de le faire admettre, à la profonde surprise de
+l'huissier Chenu et de toute la livrée, l'inspecteur Marais, au lieu
+d'achever l'histoire du démon Rohault, de Fécamp, qui était femme, et
+d'éclairer enfin la question de savoir ce que cette nièce de Cartouche
+dit à Sa Majesté dans la forêt de Fontainebleau, se rejeta vivement en
+arrière et rentra dans le corridor, entraînant l'huissier avec lui
+d'autorité.
+
+--Nous en étions, commença celui-ci, à reconnaître qu'il y a
+superstition et superstition. Moi, je prétends qu'une fourchette croisée
+sur un couteau de table...
+
+Mais il fut interrompu par Marais, qui dit d'un ton sec:
+
+--Si vous ne me faites pas pénétrer à l'instant même auprès de
+Monseigneur, mon cher M. Chenu, je vous laisse la responsabilité entière
+de ce qui en peut résulter. Voyez si vous voulez perdre votre place!
+
+
+
+
+XI
+
+BOUCHE EN COEUR
+
+
+M. le marquis de Choiseul de la Beaume, qui remplaçait je ne sais déjà
+plus quel autre petit Choiseul, était un joli garçon, bien tourné,
+magnifiquement couvert, heureux de vivre, d'être blanc, blond, rose et
+coiffé à miracle, heureux surtout d'être Choiseul, et trouvant certes,
+au milieu de la navrante détresse de la France, que tout était pour le
+mieux dans le meilleur des mondes. Il y a des heures pour être Choiseul;
+c'est tantôt une incomparable félicité, tantôt un désagrément suprême,
+et quand, à quelque temps de là, M. le duc, renvoyé un peu brutalement,
+il est vrai, s'en alla à Chanteloup, faire une opposition rancuneuse au
+roi, son bienfaiteur, il est probable que M. le marquis de la Beaume
+retourna à l'étrille d'Aubigné-cavalerie.
+
+Mais on n'en était pas là, et le dauphin, depuis Louis XVI, n'avait pas
+encore dit en tournant le dos à l'ancien ministre, après les événements
+funestes dont l'histoire n'a point éclairé le mystère: «Quand je vois
+cet homme-là, j'ai froid dans tout mon sang.»
+
+Quand Louis XVI parlait ainsi, sa pensée allait vers des faits qui ne
+furent jamais et jamais ne seront suffisamment éclairés: faits horribles
+auxquels nul n'a le droit de croire, en l'absence de témoignages
+certains. Je ne crois pas à ces faits, et je n'ai pas besoin d'y croire
+pour détester la mémoire de ce faux puritain, de ce philosophe important
+et impuissant, de ce douteur, de cet endormeur, de ce solennel _lâcheur_
+qui ruina notre crédit en Europe et hors de l'Europe sans perdre le
+sourire de sa suffisance goguenarde, qui prépara la révolution sans la
+souhaiter, et à qui l'Angleterre devrait une statue.
+
+En conscience, le petit marquis de la Beaume ne s'embarrassait guère de
+tout cela. Il était content et bon enfant; il voyait l'horizon clair, la
+France heureuse et l'univers bien sot de se plaindre, demi-couché qu'il
+était sur un joli sofa, dans un joli boudoir, devant un bon feu,
+pétillant et brillant comme ses yeux. Au moment où l'on annonçait le
+chevalier d'Assas, il se leva, ma foi! tant il avait de bonté dans
+l'âme, et vint jusqu'à la porte de son réduit, donnant sur la grande
+antichambre.
+
+--Palsanminette! dit-il les bras ouverts, en secouant les parfums de ses
+dentelles, Nicolas, sois le bienvenu! J'ai pensé à toi au moins deux
+fois depuis que je suis au pinacle, et je me demandais pourquoi tu ne
+venais point nous voir. En avons-nous assez mangé ensemble autrefois, de
+cette vache enragée! Ne sois pas timide avec moi, cousin; tu vois bien
+que je n'ai pas de morgue. Je suis haut placé, c'est vrai, mais je
+monterai plus haut encore. Ceux à qui la fortune est due n'en prennent
+point de vanité: c'est bon pour les bourgeois parvenus qui s'étonnent
+d'être quelque chose. Embrassons-nous.
+
+Et vraiment, il embrassa notre chevalier, qui pleurait presque de
+reconnaissance, et qui se sentit monter au coeur une large bouffée
+d'espoir. Aussi voulut-il battre le fer chaud et placer tout de suite un
+mot relatif à l'objet de sa visite; mais M. le marquis le prévint.
+
+--Tu sais, dit-il avec chaleur et en l'inondant des bonnes odeurs
+exquises qu'il répandait en abondance, comme si tout un parterre de
+fleurs se fût caché sous son jabot, tu peux me demander tout ce que tu
+voudras, ne te gêne point avec moi. M. le duc a deviné de quel bois je
+suis fait... Quel homme, Nicolas, pour aller d'un coup d'oeil jusqu'au
+fin fond des âmes! Un matin, il m'a regardé dans les yeux, et j'ai vu
+qu'il se disait: «Voici mon affaire: tournure, esprit bravoure, adresse,
+élégance... Vertucatiche! je ne donnerais pas ce petit cousin de la
+Beaume pour tout un régiment de Romanets et de Praslins, avec un
+quarteron de Stainvilles par-dessus le marché»... Et il m'a présenté au
+roi, qui avait la migraine et que j'ai fait rire avec une histoire de
+dragons où j'avais mis assez de poivre, pour saler la soupe de dix
+escadrons. Quel brave homme, ce roi! et qui bâille si bien!... Et nous
+sommes allés ensuite chez Mme de Pompadour, qui regarde les gens comme
+s'ils étaient des miroirs. Vrai! ses yeux semblent vous crier:
+«Dites-moi que je n'ai pas de rides». Jarnibredouille! je le lui ai dit,
+de bon coeur, quoiqu'elle en ait des écheveaux et des filets de quoi
+prendre tous les papillons des gazons de Versailles! Ne ris pas! Elle a
+dû être bien jolie du temps de ma grand'tante, et Mme de Grammont, qui
+est la peste, dit qu'en la rentoilant on en ferait encore un bon
+portrait de famille... Comment vas-tu?
+
+Ici M. le marquis reprit haleine, après avoir installé son hôte sur une
+chaise et s'être étendu lui-même de nouveau sur le sofa.
+
+--Mais, dit Nicolas, qui n'avait pas pu encore glisser une parole, je ne
+vais pas trop mal, comme tu vois.
+
+--Toujours capitaine! s'écria M. de la Beaume, impétueusement, et même
+tu as l'air un peu râpé, soit dit sans t'offenser. Ce doit être ta
+faute... Par où nous pends-tu, chevalier?
+
+--Tu dis?... interrogea d'Assas.
+
+--Je dis: Par quel bout nous pends-tu?
+
+--Mon père cousinait avec Mme Croizat du Châtel...
+
+--Tiens, à propos, il est venu ces jours derniers, ton bonhomme de père.
+Ce qu'il voulait, je n'en sais rien. Et toi? Vas-tu postuler pour les
+ambassades ou rester dans le militaire?
+
+--J'avoue, répondit d'Assas, que je ne me suis pas fait cette
+question-là.
+
+--Et quelles questions te fais-tu donc, Nicolas!
+
+--Je venais..., voulut dire le chevalier.
+
+--Je vois bien, interrompit obligeamment M. le marquis, qu'il faut te
+donner un peu le diapason; tu reviens de Pontoise et même de plus loin.
+La guerre a fait son temps, mon bon, la superstition aussi. Il n'y eut
+qu'un seul grand homme sous Louis XIV, c'est M. de Fénelon, à cause de
+_Télémaque_. Nous voulons fonder Salente à Paris, avec des financiers
+honnêtes, des avocats sobres de paroles, des prêtres tolérants, un Dieu
+qui entende la raison ainsi que le mot pour rire, des dames habillées à
+la grecque, des parlements incorruptibles et des philosophes surtout,
+des philosophes et encore des philosophes, qui monteront une inquisition
+pour brûler vifs les fanatiques,--mais tendrement, éloquemment et en
+tenant compte des nouvelles théories sur la liberté humaine! M.
+Jean-Jacques Rousseau a tout un plan, qui n'est pas bon, mais qui
+intéresse beaucoup à lire... Une fois Salente fondée, qu'est-ce que cela
+fait que nous ayons abandonné l'Inde, le Canada, les bords du
+Mississipi et autres gaudrioles, puisque Salente, c'est-à-dire la
+France, par sa force naturelle d'expansion, s'étendra comme une immense
+tache d'huile d'un pôle à l'autre? M. de Voltaire ne croit pas à cela;
+mais il a trop d'esprit et ne croit à rien, sinon à lui-même! On se
+débarrassera de lui en le faisant idole... Alors, tu veux tout uniment
+entrer dans nos bureaux?
+
+--Je n'ai pas dit cela...
+
+--Ventrebedaine! comment veux-tu qu'on te devine si tu ne parles point?
+M. le duc est occupé pour toute la soirée et n'aura garde de te
+recevoir; mais, quand le diable y serait, n'as-tu pas assez de moi? Je
+suis le bras droit de Monseigneur et son bras gauche aussi; je puis
+faire de toi tout ce que tu voudras être; demande, ne te gêne pas et
+dégoise franchement!
+
+--J'apportais un mémoire... commença le chevalier.
+
+--Mauvais, Nicolas, mauvais! c'est le vieux jeu! Plus de mémoires!...
+Mais aurais-tu donc un procès?
+
+--Non, pas moi! le mémoire est d'un autre...
+
+--Détestable, Nicolas, on ne s'embarrasse plus des autres... De qui
+est-il, ton mémoire?
+
+--D'un homme grand, d'un homme malheureux.
+
+--Tati, tata, paraphe et lanlaire! grand, malheureux, sans le sou,
+démoli... et vieux, je parie?
+
+--Et vieux, c'est vrai.
+
+--Et qui a dépensé son argent à travailler pour sa patrie?
+
+--C'est encore vrai.
+
+--Nicolas, mon fils, je te vois d'ici avec ta pierre au cou... Comment
+a-t-il nom, ton Bélisaire?
+
+--Joseph Dupleix.
+
+À ce nom, M. le marquis de la Beaume sauta sur ses pieds et se prit les
+flancs à deux mains pour ne pas mourir de rire.
+
+--C'est cela! s'écria-t-il, ah! comme c'est bien cela! Vertuminette! tu
+as mis dans le blanc du premier coup! Il n'y a qu'un Dupleix en tout
+l'univers, Dieu merci! Dupleix l'ennuyeux, Dupleix le fâcheux, Dupleix
+des éléphants et des tours, des plaidoyers, des mémoires et du Mogol,
+des plaintes, des récriminations et des cipayes, Dupleix enfin, Dupleix,
+et tu l'as pris sous ton bras!... Est-ce que tu n'avais pas voulu déjà
+autrefois t'embarquer pour le Canada, pour secourir ce Dupleix et demi
+qui s'appelle Montcalm?
+
+--Si fait, répondit d'Assas, et je m'en honore.
+
+--Grand bien te fasse! Écoute, moi, je ne t'en veux point pour cela. Il
+faut bien qu'il y ait des maladroits en ce monde: sans quoi, les routes
+ne seraient plus assez larges pour laisser passer les gens d'esprit;
+mais voici, pour ta gouverne, le vrai de la situation: nous ne voulons
+plus de colonies, parce que c'est une mine à contestations avec
+l'Angleterre. Nous lui laissons tout le tintouin de ces possessions
+lointaines qui obligent à entretenir des flottes, des marins, des
+soldats. Loin de porter aux extrémités de la terre ce que vous appelez
+la civilisation, nous désirons ramener l'Europe à l'état de nature en
+arrangeant un peu la sauvagerie: Salente enfin, mais Salente qui
+confiera à la marine anglaise le soin de faire circuler ses produits.
+Que dis-tu de cela? Plus de tracas, plus d'efforts; du vin doux, du miel
+et des roses, la France tranquillement aménagée à fonds perdu, et après
+nous, le déluge!
+
+Le chevalier n'eut pas la peine de répliquer à ce discours, car la porte
+qui communiquait avec les appartements s'ouvrit, et un valet dit sur le
+seuil:
+
+--Monseigneur attend M. le chevalier d'Assas.
+
+Le petit marquis, à cette annonce, tomba de son haut.
+
+--Comment! fit-il. Monseigneur! Es-tu bien sûr de ce que tu dis là,
+Germain?
+
+--Je suis sûr, répondit Germain, que M. le duc fait appeler M. le
+chevalier d'Assas, et si c'est lui à qui j'ai l'honneur de parler ici,
+je l'invite à me suivre.
+
+Il fit en même temps un respectueux salut à l'adresse de Nicolas.
+
+--C'est bien, Germain, c'est bien, dit précipitamment le marquis; mon
+très cher cousin d'Assas va se rendre aux ordres de M. le duc. Attends
+seulement deux secondes de l'autre côté de la porte.
+
+Germain disparut aussitôt.
+
+Le petit marquis se tourna alors vers d'Assas, et son joli minois avait
+pris une expression d'inquiétude au travers de laquelle perçait un
+sentiment de vénération jalouse.
+
+--Ah çà! Nicolas, dit-il en baissant la voix, tu t'es donc moqué de moi?
+ce n'est pas bien.
+
+--Pourquoi me serais-je moqué de toi?
+
+--Tu t'es fait annoncer d'avance chez Monseigneur... et moi qui croyais
+que tu avais besoin de moi!
+
+Le chevalier protesta de son innocence.
+
+--Mais alors, dit le marquis avec défiance, comment M. le duc saurait-il
+que tu es ici?
+
+--Je me le demande, répondit d'Assas.
+
+--En tout cas, reprit M. de la Beaume, qui lui serra chaleureusement les
+deux mains, j'espère que tu n'as pas à te plaindre de mon accueil!
+
+--Moi! par exemple! Tu t'es montré pour moi l'excellent camarade
+d'autrefois...
+
+--Bien, bien, Nicolas, je souhaite que tu sois sincère. Je te prie de
+ne point dire à M. le duc avec quelle liberté je me suis exprimé devant
+toi sur diverses matières. Ces sujets sont brûlants et un homme comme
+lui, passionné pour le bien de l'État, usant ses forces au service du
+roi... Enfin j'aurais pu exprimer autrement, c'est certain, toute
+l'admiration que m'inspirent son dévouement fidèle d'un côté, son
+patriotisme de l'autre. Depuis le cardinal de Richelieu (si tu es
+vraiment mon ami, tu n'oublieras pas que j'ai choisi ce terme de
+comparaison), depuis le cardinal, on n'avait pas vu pareil homme d'État.
+Et demande tout ce que tu voudras, tu sais, excepté ma place.
+
+Il ouvrit la porte derrière laquelle était Germain et pressa d'Assas sur
+son coeur en ajoutant:
+
+--Bonne chance, ami, cousin et camarade; on aura beau te combler, tu
+n'auras jamais tout ce que je te souhaite!
+
+Germain se mit à marcher à grands pas, traversant une enfilade de pièces
+somptueusement ornées, et le chevalier le suivit.
+
+Ils arrivèrent ainsi à une antichambre assez vaste, où quatre
+fonctionnaires qui vous avaient des poses de gentilshommes étaient
+debout.
+
+--Monseigneur a sonné deux fois, dit l'un de ces messieurs. Ai-je
+l'honneur de parler au chevalier d'Assas?
+
+Nicolas répondit affirmativement, et tout de suite une porte recouverte
+d'une épaisse draperie lui fut ouverte.
+
+On ne l'annonça point, cette fois. Il entra, et la porte retomba sans
+bruit derrière lui.
+
+Il se trouva dans une chambre très vaste, meublée avec une sorte
+d'austère coquetterie, où un homme de quarante ans à peu près, dodu,
+grassouillet, frais, rond, un peu vieillot, comme un amour de Boucher
+qu'on eût laissé prendre de l'âge, était assis devant un bureau de bois
+d'ébène et travaillait. En face de lui pendait à la muraille le portrait
+du cardinal de Richelieu, peint par Philippe de Champaigne: celui-là
+même qui avait appartenu à Louis XIII.
+
+Ce portrait, beaucoup trop grand pour le lieu, prenait toute la place et
+gênait deux autres cadres, dans l'un desquels le roi montrait sa jambe,
+tandis que dans l'autre, cette pauvre sainte reine Marie Leczinska,
+supérieurement habillée par Louis Tocqué, étalait son manteau de fleurs
+de lis sur une robe qui est estimée comme le chef-d'oeuvre du
+broché-rococo, et regardait la couronne de France en tâchant de sourire.
+
+Le cardinal, lui, du haut de son immense cadre, était bien obligé de
+regarder l'homme frais et bien en chair comme une poularde, dont Vanloo
+nous a laissé une si curieuse image; nez à la Roxelane, regard d'ingénue
+démissionnaire, bouche en coeur, menton de bourgeoise fondante que
+l'embonpoint commence à taquiner.
+
+Peut-être que ce terrible génie, le maître de Mazarin, s'étonnait un peu
+de se trouver là, en face de ce successeur de poche qui faisait de vains
+efforts pour donner des airs d'aigle à sa tête d'ortolan très
+intelligent.
+
+C'était le signe des temps: la grande politique française restait
+accrochée à un clou avec le souvenir de nos victoires, et, quoique
+morte, elle semblait énorme, pendant que la petite politique de commis
+et de grisette à qui l'Angleterre donnait des frissons vivait et trônait
+au ras de terre.
+
+L'une de ces politiques était représentée par un géant qui se dressait
+maigre et pâle, car il en coûte cher pour porter le poids du patriotisme
+et du génie; l'autre, Dieu merci, n'avait sur ses rondes épaules aucun
+fardeau pareil; elle se portait très bien et engraissait d'une livre à
+chaque soufflet de l'étranger que nous recevions sur les fossettes de
+ses joues.
+
+Mais je parle après plus de cent ans, et Vanloo peignait d'après le vif:
+si vous voulez bien comprendre l'homme et l'époque, lisez le portrait de
+Vanloo!
+
+Une fois que la porte du cabinet fut refermée, notre chevalier se trouva
+donc seul avec Étienne François de Choiseul-Stainville, duc de Choiseul,
+ministre des affaires étrangères et véritable roi de France, puisqu'il
+n'avait au-dessus de lui qu'Antoinette Poisson, marquise de Pompadour.
+Le potentat ne se retourna point. Il écrivait, et, au milieu du silence
+qui régnait, sa plume grattait le papier avec un petit bruit de souris
+qui grignote.
+
+Nicolas, debout et muet auprès du seuil, se mit à regarder les trois
+portraits qui sortaient vaguement de leurs cadres à la lueur des
+bougies. C'était la reine qui lui faisait face. On parlait peu de la
+reine, qui passait à bon droit pour une sainte, et que dire d'une sainte
+au XVIIIe siècle!
+
+Le jeu des lumières mettait une profonde tristesse derrière son sourire,
+tandis que ses yeux si bons allaient vers sa couronne doublée d'épines,
+et il y avait une tendresse d'enfant dans son regard, passant par dessus
+les fleurs de lis pour caresser le noble visage de ce roi, doux et beau,
+mais fatal, dont la jeunesse avait promis un héros et dont l'âge mûr,
+faisant faillite à toute glorieuse espérance, s'offrait au monde comme
+un exemple redoutable des profondeurs où l'homme vicieux peut salir son
+âme et ruiner son corps. Entre la chère et modeste femme, obstinée dans
+l'amour qu'elle portait à son mari, à son roi, et le malheureux prince
+que le poison de son éducation première putréfiait sur pied, comme s'il
+eût porté en lui toutes les infections de la Régence, le prêtre d'acier
+se dressait, le prêtre qui coupait les têtes des factieux, même quand
+elles se plantaient sur des épaules de princes: Richelieu! le plus grand
+Français de la monarchie; grand parce qu'il était inflexible, Français
+parce qu'il ne voulait personne entre la France et le roi...
+
+--Pourquoi, diable! demandait M. de Bernis, qui n'aimait pas beaucoup
+son successeur, pourquoi, diable! a-t-on mis ce grand vilain portrait
+chez Choiseul? S'il voulait à toute force un Richelieu, que ne
+prenait-il M. le Maréchal? Au moins, ils pourraient causer de leurs
+commerces!
+
+Quand le chevalier fut las de contempler le colosse, ses yeux
+redescendirent vers le petit homme, coiffé en bourse et bourré dans son
+fameux frac à brandebourgs, qui écrivait, qui écrivait toujours et
+d'abondance; car la lettre était pour sa fructueuse patronne,
+Marie-Thérèse d'Autriche.
+
+Tout a une fin, cependant; la plume de M. le duc grinça un dernier cri
+en fouettant vigoureusement son parafe, et il daigna se retourner vers
+son cousin par alliance, qui n'avait pas bronché depuis le temps.
+
+M. le duc avait l'oeil perçant et se vantait de parcourir le livre
+intérieur d'un homme d'un seul regard. Il parcourut donc notre Nicolas,
+à qui l'examen, selon l'apparence, ne fut pas défavorable.
+
+--Chevalier, lui dit, en effet, M. de Choiseul, je suis content de vous
+voir. Les parents de Mme la duchesse sont les miens et je les
+affectionne aussi sincèrement que les membres de ma propre maison. J'ai
+ouï parler de vous plusieurs fois, et M. de Soleyrac, qui nous approche
+un peu par les Beaupré, vous fait l'honneur de vous distinguer très
+particulièrement. Je suis étonné qu'étant à Paris déjà depuis plusieurs
+semaines, vous n'ayez point porté vos hommages à Mmes de Choiseul et de
+Grammont.
+
+--Je n'ai d'autre excuse, répondit le chevalier, que ma timidité de
+soldat et la crainte d'être importun.
+
+--Et aussi le manque de loisir, mon cousin d'Assas, dit le ministre, car
+je vous sais fort occupé.
+
+Le chevalier rougit.
+
+--Je vous prie de croire, continua M. de Choiseul, que mon intention n'a
+point été de vous reprocher vos visites quotidiennes et si longues à
+l'hôtellerie des Trois-Marchands. Je sais apprécier toutes les
+générosités du coeur et je me fais gloire des sentiments de
+bienveillance que m'inspira toujours un homme malheureux, rempli de
+bonnes intentions, qui a nui, c'est certain, dans une mesure assez
+considérable, aux intérêts de Sa Majesté; mais qui a cru bien faire et
+dont l'imprudente conduite a été peut-être trop sévèrement punie... non
+point par nous, chevalier, qui ne lui voulons que du bien, mais les
+événements dont nous ne sommes pas les maîtres. Vous avez compris que je
+fais allusion à votre protégé M. le marquis Dupleix.
+
+Nicolas salua sans répondre. Ce qui le faisait muet, c'était
+l'étonnement. Jamais il n'aurait cru que le ministre connaissait si bien
+ses affaires, et encore n'était-il pas au bout de ses surprises.
+
+--Quand vous désirez me voir, reprit, en effet, M. le duc, qui lui
+désigna enfin un siège d'un geste froid, mais bienveillant, vous n'avez
+pas du tout besoin de vous adresser à M. de la Beaume, ni de prendre
+tout autre circuit. Les parents de Madame la duchesse sont les miens et
+je les affectionne aussi sincèrement... Mais je crois vous l'avoir déjà
+dit. Vous pouvez, mon cher chevalier, me remettre le nouveau mémoire de
+M. Dupleix, qui est, je le suppose, écrit de votre main... Vous avez une
+fort belle écriture... Mais Sa Majesté compte sur vous pour tenir une
+épée et non pas une plume.
+
+--Monseigneur... balbutia Nicolas.
+
+--Ne prenez point ceci pour une récrimination, chevalier; vous avez, il
+est vrai, outre passé un peu le terme de votre congé, mais la campagne
+n'est pas ouverte, et je me chargerai volontiers de vous excuser auprès
+de vos chefs... Est-ce que vous n'avez pas sur vous ce mémoire?
+
+--Si fait, M. le duc, dit Nicolas qui s'était docilement assis, mais qui
+semblait être en vérité sur un paquet d'épines.
+
+--Donnez!
+
+Nicolas donna. M. le duc prit le mémoire, et sa «bouche en coeur», dont
+M. de Richelieu, son ennemi par les femmes, se moquait si plaisamment,
+eut un sourire imprégné de mansuétude, pendant qu'il demandait:
+
+--N'a-t-il pas une nièce?... j'entends ce brave M. Dupleix.
+
+--En effet, prononça tout bas le chevalier.
+
+M. le duc avait ouvert le cahier et le feuilletait négligemment.
+
+--Il aurait fait, ce bonhomme, dit-il en lisant çà et là une phrase, un
+remarquable avocat au parlement. Il a du feu et de l'éloquence; il sait
+donner à sa pensée des tours très vifs et pleins d'originalité... Ah!
+par exemple, voici qui est trop fort; il donnerait à entendre que le
+gouvernement du roi est d'accord avec la compagnie pour le persécuter...
+
+--Il se trompe, n'est-ce pas? s'écria d'Assas.
+
+--Absolument, répondit le ministre: il se trompe depuis le premier mot
+de son factum jusqu'au dernier. La compagnie nous gêne tout autant qu'il
+nous embarrassait lui-même... Comment vous conduiriez-vous, Monsieur
+mon cousin d'Assas, avec des gens qui vous combleraient de cadeaux dont
+vous ne sauriez que faire et qui, par dessus le marché, vous
+réclameraient sous main un prix extravagant pour ces présents que vous
+ne souhaitiez point? Telle est notre position vis-à-vis de nos amis les
+conquérants d'eldorados et de terres merveilleuses. Ils vont, ils
+vont... Et quand nous leur crions halte là! il nous appellent traîtres
+et larrons, ils nous opposent la conduite de l'Angleterre... Chevalier,
+si le hasard m'avait fait ministre du roi d'Angleterre, je me conduirais
+en conséquence. Les peuples ont des génies différents et des
+tempéraments qui ne se ressemblent point. Il y a des nations marchandes,
+d'autres qui ne le sont pas. Vous comprenez bien que je ne vais point
+vous faire un cours de géographie économique et historique. J'ai mes
+convictions, auxquelles j'obéis dans la mesure de mon intelligence et
+selon ma conscience. Ce qui enrichit les Anglais nous ruine, parce
+qu'ils sont calculateurs et patients, tandis que nous sommes pressés,
+inquiets et avides à la manière des enfants qui ne comptent jamais.
+Quand les Anglais arrivent quelque part, ils ouvrent une boutique; nous
+autres, nous bâtissons un petit fort et nous nous promenons tout autour
+en disant: «Nous sommes les maîtres céans!» Nos conquêtes d'outre-mer
+sont magnifiques sur le papier, mais en réalité la France n'a jamais
+conquis dans l'Inde, ni même au Canada, que le droit de se saigner aux
+quatre membres pour entretenir loin d'elle des bouches inutiles qui la
+calomnient en la dévorant. Nous ne voulons plus de cela, mon cousin:
+nous supprimons d'un coup les mendiants et les satrapes!
+
+Il referma le mémoire et le posa sur la table en ajoutant très
+froidement:
+
+--Vous comprenez que cette mesure ne peut être approuvée ni par les
+satrapes ni par les mendiants... À quoi pensez-vous, chevalier?
+
+--À Bussy-Castelnau, répondit d'Assas, qui avait les yeux baissés.
+
+--Une manière de roi Pélage, à ce qu'il paraît, qui change les pierres
+en soldats!
+
+--Le plus grand homme de guerre de notre époque, à mon sens, M. le duc,
+et dont l'histoire célébrera les merveilleux faits d'armes.
+
+--L'histoire! répéta le ministre entre haut et bas.
+
+Et toute cette ronde figure de bourgeoise entre deux âges s'éclaira
+d'une lueur sarcastique pendant que de sa bouche en coeur, cette parole
+tombait:
+
+--Athènes est morte, et Rome aussi: les nations ont leur agonie. Comment
+s'appellera le peuple nouveau qui lira dans cent ans les dernières pages
+de l'histoire de France?
+
+M. le duc n'inventait rien. C'était là une idée qui courait dans les
+ruelles philosophes où le deuil de la patrie était porté d'avance avec
+une étrange résignation. Ils se demandaient seulement, ces prophètes, si
+Paris serait moscovite ou prussien, et, prenant leurs mesures, ils
+brisaient déjà de pleins encensoirs sur les nez prussiens ou moscovites.
+
+Ah! M. le duc avait raison, c'était bien une agonie, et pour être
+revenue de si loin, il faut que la France soit forte providentiellement.
+Dieu a quelque chose encore, peut-être, à faire par nous: _Gesta Dei per
+Francos_...
+
+--J'avoue, reprit M. de Choiseul, que je serais assez curieux de savoir
+ce qu'elle dira de nous, l'histoire... Mais que nous voici loin,
+chevalier, de certaine commission que m'a donnée pour vous mon honoré
+parent, ou du moins allié, M. le comte d'Assas, votre bon père!
+
+--Mon père! s'écria Nicolas hors de garde.
+
+--Il a eu la bonté de nous venir voir et m'a chargé de vous dire qu'on
+se portait bien au Vigan. Je l'ai détourné de l'idée qu'il avait de
+solliciter une lettre de cachet pour vous loger à la Bastille.
+
+--À la Bastille! moi! balbutia Nicolas.
+
+--J'aurais dû vous dire cela dès l'abord; mais vous êtes un jeune homme
+d'agréable entretien, et nous avons causé, causé... Cette nièce de M.
+Dupleix est, selon mes informations, une très belle personne, dont la
+société ne laissait pas que de vous être précieuse, là-bas, sous
+Klostercamp, dans ce pays perdu. J'ai fait comprendre à mon cousin
+d'Assas que la Bastille jouissait de son reste et que nous n'étions plus
+au temps où l'on mettait les amoureux au cachot. Il a été un peu étonné.
+C'est un homme de décision. Il m'a déclaré qu'il vous casserait plutôt
+les deux bras et les deux jambes que de prêter les mains à votre entrée
+dans une famille qu'il qualifie d'ailleurs beaucoup trop sévèrement. Je
+crois l'avoir calmé. Il a été convenu entre nous que vous partiriez sans
+retard pour rejoindre votre corps, dont les quartiers vont être changés
+tout exprès pour vous éloigner de l'île d'Armide. Vous vous étonnerez
+que les affaires de l'État me laissent le temps de songer à de pareils
+détails; mais le bien qu'on fait est un délassement, loin d'être une
+fatigue. D'ailleurs, je suis aise de vous le dire une fois pour toutes,
+les parents de Mme la duchesse sont les miens, et je les affectionne
+aussi sincèrement que mes cousins du sang de Choiseul... Avez-vous
+quelque autre communication à me faire?
+
+--Je supplie Votre Excellence, s'écria Nicolas, je la supplie, à mains
+jointes, d'avoir égard au travail que je lui ai remis. La lecture
+attentive de ce mémoire...
+
+M. de Choiseul l'interrompit avec bonté et caressa de la main le cahier
+en disant:
+
+--L'écriture en est remarquablement régulière.
+
+--Veuillez ne pas vous irriter de ma hardiesse, Monseigneur, insista
+Nicolas, qui avait les mains jointes: vous avez là tous les éléments
+d'une réhabilitation éclatante, nécessaire; vous avez là les moyens de
+réparer une déplorable injustice...
+
+M. de Choiseul se leva; jamais sa bouche n'avait été plus en coeur.
+
+--J'aime, dit-il, ces vivacités d'expression chez les gens de votre âge.
+Un capitaine doit parler franc. Je suis enchanté de votre visite, et je
+vais écrire à l'excellent M. d'Assas, votre père, qu'il peut dormir
+tranquille.
+
+Il tendit, ma foi! à Nicolas, qui s'était, bien entendu, levé en même
+temps que lui, sa main, qu'il avait courte, potelée et munie de très
+belles bagues.
+
+--Au revoir donc, chevalier, dit-il, je vous promets de faire le
+nécessaire pour ce pauvre bon M. Dupleix. Mme la duchesse lui veut du
+bien, et chacun des désirs de Mme la duchesse est un ordre pour moi. Ne
+faites pas d'observations à la personne qui va vous prier de monter en
+chaise au sortir d'ici: c'est pour le service du roi.
+
+Il sourit, tourna le dos et se remit à son bureau, pendant que Nicolas
+gagnait la porte, après s'être respectueusement incliné.
+
+
+
+
+XII
+
+FIANÇAILLES
+
+
+«La personne» chargée de mettre Nicolas en chaise était cet excellent M.
+Marais, qui en agit, du reste, comme toujours, le plus décemment du
+monde. On conduisit Nicolas à son hôtellerie, où il eut dix minutes pour
+plier bagage. Défense d'aller aux Trois Marchands. Seulement M. Marais
+se chargea avec beaucoup d'obligeance d'une lettre pour Mlle de Vandes,
+lettre qui, à la vérité, s'égara en chemin.
+
+La vraie victime de ce petit coup d'État fut l'huissier Chenu, qui
+attendit en vain la fin de l'histoire du démon Robault de Fécamp, nièce
+de Cartouche, et ne sut point ce que cette créature extraordinaire avait
+pu dire à Sa Majesté dans la forêt de Fontainebleau.
+
+Au fond, nous n'avons aucunement dessein de blâmer M. le duc de Choiseul
+faisant accroc à la philosophie, abusant un peu de la force publique en
+faveur de l'autorité paternelle du vieux d'Assas: les philosophes n'ont
+jamais été à cela près, et leurs actes ne cadraient guère avec les
+sympathiques générosités de leurs écrits. Le chevalier, d'ailleurs,
+était en faute pour avoir outrepassé les limites de sa permission; il
+avait encouru un châtiment plus sévère que ce départ subitement forcé,
+suivi d'un voyage en chaise avec escorte.
+
+Nous voulons seulement faire remarquer que le «grand ministre» ne fut
+pas plus heureux dans cette mince entreprise qu'il ne l'était
+ordinairement quand il s'agissait de combinaisons plus importantes. Il
+était l'homme qui ne réussit jamais, et sa gloire est toute faite de
+déconvenues.
+
+Le chevalier rejoignit son corps, qui avait quitté ses quartiers sous
+Klostercamp pour reculer jusqu'au camp de Ruremonde, au confluent de la
+Meuse et de la Roër, où M. le maréchal de Contades venait de s'établir
+pour l'hiver. Il trouva là M. de Soleyrac, muni d'une lettre écrite par
+un sous-Choiseul quelconque, au nom de M. le duc, et toute pleine de
+bienveillantes paroles. Il était dit dans cette lettre: 1º que M. le duc
+songeait, le soir et le matin, au moyen d'avancer les affaires de M. de
+Soleyrac, qui lui tenaient au coeur presque autant que les siennes
+propres; 2º que, sauf les droits antérieurs et supérieurs de deux
+Praslin, d'un Romanet, d'un Beaupré, de trois La Beaume et de quelques
+autres Stainville, la première place de maréchal de camp serait, sans
+conteste, pour ledit M. de Soleyrac; 3º que le chevalier d'Assas devait
+être éclairé de près, dans son propre intérêt, les parents de Mme la
+duchesse étant ceux de M. le duc et logés aussi ayant de son coeur...
+nous savons le reste; 4º que M. de Soleyrac devait veiller spécialement
+à ce que ledit chevalier d'Assas ne fît aucune excursion hors de service
+dans le pays de Gueldre, vers ses anciens quartiers de Klostercamp.
+
+Assurément, de la part d'un personnage politique si haut placé et chargé
+de responsabilités si vastes, pareille préoccupation peut sembler
+bizarre, et le lecteur trouvera que c'était pousser un peu loin la
+complaisance envers les projets matrimoniaux du vieux d'Assas, mais il y
+avait autre chose. Les gens comme M. le duc, si accablés de besogne
+qu'ils soient, ont toujours le temps de n'aimer point les pauvres grands
+vaincus comme Joseph Dupleix et de le leur témoigner.
+
+Ce n'est pas méchanceté de leur part, c'est malaise de conscience.
+
+Mais il se trouva que M. de Soleyrac attendait le grade de maréchal de
+camp depuis trop longtemps, qu'il avait reçu trop de promesses, qu'il
+n'y comptait plus et qu'il était porté naturellement de sympathie pour
+les Montcalm, les Bussy, les Dupleix: pour tous ceux enfin qui ne
+plaisaient point à M. le duc.
+
+Ruremonde n'est pas bien loin de Klostercamp; M. de Soleyrac se fit une
+maligne joie de rendre visite à son ancien voisin du Cloître revenu de
+son expédition de Paris, aussi souvent que les circonstances le
+permettaient, et d'emmener toujours Nicolas, qui se trouvait ainsi ne
+point faire ses excursions _en dehors du service_.
+
+Il arriva en même temps que Joseph Dupleix apprit, peut-être par les
+soins de Nicolas, que le ministre tout puissant daignait apporter des
+obstacles à l'idylle matrimoniale nouée entre le même Nicolas et la
+belle Jeanneton de Vandes.
+
+Vous ne vous étonnerez pas si je vous dis que le bonhomme Joseph
+haïssait M. le duc du meilleur de son coeur. C'était la robuste rancune
+de l'homme fort contre l'obstacle qu'il juge vil et qui fit pourtant
+trébucher son élan. Aussitôt que Dupleix eut découvert la mauvaise
+volonté du ministre, il devint fanatique partisan de l'union qu'il avait
+d'abord repoussée.
+
+D'autre part, le vent qui soufflait du Vigan devint un peu plus
+favorable. Dans un héritage que fit le vieux M. d'Assas, se trouvèrent
+comprises deux douzaines d'actions de la compagnie qui ne valaient pas
+cher. Il s'informa. On lui dit que M. de Choiseul ruinait de parti pris
+les affaires de l'Inde et que les basses rancunes des directeurs de la
+compagnie ne l'aidaient que trop dans ce méfait; mais que si on laissait
+seulement agir ce diable à quatre de Dupleix, les deux douzaines de
+chiffons sans valeur deviendraient une superbe fortune.
+
+_Tron dé Tarascon!_ connaissez-vous les héritiers du Languedoc? Chacun
+d'eux vaut trois héritiers de Normandie. Le bon M. d'Assas, retourné de
+bout en bout, brûla ce qu'il avait adoré et adora ce qu'il avait brûlé.
+Dupleix prit des rayons dans ses rêves, et quand le chevalier lui
+écrivit une lettre respectueuse, mais ferme, pour réclamer son
+consentement au mariage, le brave gentilhomme répondit quatre pages sur
+grand papier, qui contenaient, entre autres choses raisonnables les
+sentences suivantes: «Tout ce qui reluit n'est pas or. Monseigneur mon
+cousin de Choiseul a eu la bonté de me faire beaucoup de promesses qu'il
+n'a point tenues, et après tout j'hésite à blâmer les pères Jésuites de
+n'avoir point voulu compromettre les sacrements avec cette Pompadour,
+notoirement impénitente, et qui pourrait bien être la femelle de Satan.
+On parle beaucoup de cela chez nous. Est-ce vrai que les pères, si on
+les chasse, emporteront avec eux dix-sept cents millions en lingots,
+reliques et perles fines, et qu'ils excommunieront le roi? Je serais
+bien aise aussi de savoir s'il est authentique que cette Pompadour ait
+mis en gage trois gros diamants de la couronne pour acheter de la
+fraîcheur. Mme ta mère penche vers la compagnie de Jésus: mais ton frère
+Philippe tient pour la philosophie, ayant appris par notre chirurgien
+qu'en disséquant les corps morts à la salle d'anatomie, on ne trouve
+jamais d'âme dedans. Moi, je ne suis pas entièrement fixé: M. mon père
+allait à la messe, et je fais de même, quoique notre curé ait le
+caractère bourru; mais pour ce qui est de l'âme, il dit que si on n'en
+trouve point dans les cadavres, c'est qu'elle a déménagé à temps pour
+s'en aller au ciel, dans le purgatoire ou en enfer, selon que le défunt
+a jugé bon de se conduire. À cela, je vois quelque apparence, puisque si
+l'âme était dans le cadavre, le cadavre, vivant comme toi et moi, ne
+souffrirait point les privautés des gâte-chair qui les dissèquent. Mais,
+d'autre part, comment les Pères peuvent-ils déménager dix-sept cents
+millions d'épargnes privées, quand moi qui suis de noblesse, j'ai tant
+de peine à nouer les deux bouts! Philippe dit qu'ils usent de maléfices
+et qu'ils ont trouvé derrière l'équateur, plus loin que l'Amérique, un
+pays plein de perroquets où les sauvages ne mangent pas d'ail et rendent
+de l'or. Je ne vais pas contre; mais vivre sans ail ne me paraît point
+naturel. Philippe a de l'instruction plus qu'il ne faut pour un
+gentilhomme, et il en abuse... De tout quoi, en passant, je t'ai voulu
+entretenir pour arriver à ton mariage, qui va sur des roulettes par le
+motif que feu ta cousine Anillou a décédé le mois passé, en son âge de
+22 ans et quatre mois, n'étant pas née viable pour plus longtemps, à
+cause de son infirmité, et a testé en ta faveur, selon la due forme,
+sous condition que tu ne l'oublieras point dans tes prières. Il n'y
+avait pas beaucoup à prendre d'ailleurs, ne t'inquiète point; Mme ta
+mère l'a dépensé vivement, avec l'espoir que tu as assez de ta paye, et
+qu'on te rembourserait sur les actions de la compagnie, quand M. le
+marquis Dupleix (à qui nos civilités, comme de juste) les aura fait
+remonter suffisamment; ce pourquoi, dans ton contrat, tu peux glisser
+une clause stipulant que ledit M. Dupleix nous fera payer les premiers.
+C'est un homme extraordinaire, et Mme la marquise Dupleix (à qui tous
+nos hommages, bien entendu) a de certains traits dans sa vie qui font
+penser à Jeanne d'Arc. Nous aurons du plaisir à les voir tous les deux.
+Quel pays, que cette Inde, mon ami! Si ce n'était pas si loin, on y
+ferait bien un voyage, car nous en sommes copropriétaires pour
+vingt-quatre parts, et victimes de toutes les lâchetés, bévues,
+maladresses, trahisons amoncelées en tas par je sais bien qui. Je ne
+suis déjà pas si sûr que nous soyons parents de ces Choiseul, et encore
+ce ne serait que par ma femme. On dit que Bouche-en-coeur branle dans le
+manche, entre ses trois ministères: s'il tombe, il n'a pas besoin de
+venir me chercher pour le relever. Vayadioux! sans ce prestolet, les
+actions vaudraient le triple!... Et Mme ta mère, aussi bien que moi,
+donne volontiers son consentement à ton mariage.»
+
+Le jour où cette remarquable lettre arriva au camp de Ruremonde, il y
+avait une grande nouvelle qui courait. M. le maréchal de Contades allait
+prendre le commandement des deux armées et marquer un sérieux mouvement
+d'offensive. On était au printemps de l'année 1760. Le 11 mai, Nicolas
+obtint la permission de se rendre tout seul à Klostercamp pour célébrer
+ses fiançailles et faire en même temps ses adieux, car il allait être
+pris pour plusieurs mois, les travaux de cette campagne devant durer,
+selon l'apparence, autant que la belle saison.
+
+Il y avait bien de la tristesse du Cloître quand le chevalier arriva,
+porteur de la bonne nouvelle. Depuis la blessure qu'il s'était faite
+chez la veuve Homayras, à l'auberge des Trois Marchands, Joseph Dupleix
+ne s'était jamais entièrement relevé; mais on peut dire qu'il souffrait
+surtout d'une autre blessure: la perte de ses espérances, qui allaient
+s'égrainant une à une comme les perles d'un collier dont le fil est
+rompu. Les dernières dépêches de l'Inde étaient lamentables. Bussy, beau
+comme un lion aux abois, se mourait de ses victoires, dont le stérile
+miracle épuisait ses ressources et décimait son armée. Lally lui-même
+n'avait plus que le sombre courage du désespoir. Il se croyait au comble
+du malheur, il se trompait; M. de Choiseul, plus implacable que les
+Anglais, lui réservait l'échafaud.
+
+Car ce fut lui, ce duc et pair, qui montra d'avance et le premier aux
+philosophes de 93 comment on coupe la tête aux martyrs!
+
+La marquise Dupleix languissait; Mme de Bussy, reléguée tout au fond de
+son deuil, vivait de larmes. Pour soutenir, pour relever et réchauffer
+tous ces désespoirs, il n'y avait que Jeanneton, enfiévrée de courage et
+prodiguant à ceux qu'elle aimait son corps et son coeur. Littéralement,
+le vieillard et les deux pauvres femmes n'avaient, pour éclairer leur
+nuit, que son cher et pur sourire.
+
+Ce fut une fête mélancolique que ces accordailles où le fiancé prenait
+en même temps congé pour aller au loin affronter les hasards de la
+guerre, et où la fiancée avait des pleurs sous le voile serein de sa
+résignation; mais ce fut une grande fête. On rompit l'anneau, selon la
+coutume des Flandres. Mme Dupleix mit au cou de Jeanneton une petite
+croix de diamants qui était une relique et dont la vue mouilla les yeux
+de son mari:
+
+--Tes premières pierreries, Jeanne! murmura-t-il: je n'étais pas encore
+riche quand je te les donnai, et ce sont les seules que tu aies
+gardées!
+
+Lui-même, il parut au dîner avec son grand cordon de l'ordre de
+Saint-Louis. Pour un moment, sa tête s'était redressée.
+
+Mais quand les deux jeunes gens lui demandèrent sa bénédiction, tout ce
+courage factice tomba, et il dit en un gémissement profond:
+
+--Mes enfants! oh! mes chers enfants, je n'ose pas vous souhaiter du
+bonheur. Il y a si longtemps que Dieu n'entend plus mes prières!
+
+Tout de suite après le repas, on se sépara. C'était l'heure fixée pour
+le départ du chevalier, dont la monture attendait dans la cour. Il n'y
+eut que Jeanneton pour le reconduire jusque-là. Dupleix et la marquise
+restaient auprès de Mme de Bussy, chez qui cette séparation avait
+éveillé de poignants souvenirs et qui s'était trouvée faible tout à
+coup.
+
+La soirée était belle. Nicolas, au lieu de se mettre en selle, passa la
+bride de son cheval à son bras et dit:
+
+--Jeanne, ma chère Jeanne, donnez-moi encore une minute.
+
+--Je vous conduirai, dit-elle, jusqu'au pont du moulin.
+
+Et ils descendirent la rampe rocheuse en se tenant par la main. Nicolas
+était obligé de tirer son cheval, qui avait peur de la pente et dont les
+fers glissaient sur les cailloux. Ils ne parlaient point, mais leurs
+coeurs étaient pleins à déborder.
+
+--Je ne vous ai jamais dit comme je vous aime, murmura le chevalier,
+dont la voix tremblait.
+
+--Je le sais, répondit-elle.
+
+Puis, regardant, au-dessus d'elle, la voûte semée d'étoiles:
+
+--Là, là-haut, ajouta-t-elle sans savoir peut-être qu'elle parlait,
+comme tout est calme, comme tout est beau!
+
+--Et voilà, Jeanne chérie, demanda Nicolas, qui ne songeait point au
+ciel, m'aimez-vous comme je vous aime?
+
+--J'irai avec vous, murmura-t-elle, encore un peu plus loin, car j'ai de
+la peine à vous quitter... Avez-vous vu comme ils souffrent chez nous?
+Mon Dieu, vous êtes ici comme partout. Ayez pitié de ceux qui n'ont plus
+d'espérance sur la terre!
+
+Elle se reprit à marcher d'elle-même. Quand le pas du cheval sonna sur
+les planches branlantes du pont, le meunier ouvrit son trou de guette et
+regarda:
+
+--Pour sûr, vous vous en allez donc tout de même, Monsieur le capitaine,
+dit-il, promis comme vous êtes à quelqu'une qui est un ange?
+
+--Je reviendrai, Bastian, répondit le chevalier.
+
+--Le plus tôt, le mieux, Monsieur le capitaine, et bonne bataille je
+vous souhaite!
+
+Toujours se tenant par la main, ils arrivèrent à l'allée des aunes, qui
+était noire, sauf les places où la lune, passant par les éclaircies
+rares, marquait des ronds éclatants de blancheur.
+
+L'étang, immobile comme une surface d'acier poli, mirait les dentelures
+de ses bords où ça et là un rayon montrait les pointes aiguës des iris,
+semblables à une moisson de glaives, et parmi lesquels des bruits se
+glissaient, voix discrètes de la nuit.
+
+Est-il un homme au monde ou une femme qui n'aient souvenir de cette
+heure silencieuse où s'entendent les battements des coeurs?
+
+Ils étaient beaux et grands dans leurs âmes, ces deux enfants qu'on
+venait de bénir pour le bonheur au milieu de si amères tristesses; et à
+travers l'ombre, Dieu les regardait aller, lui qui savait que leur
+destinée était souverainement choisie.
+
+Et, comme si elle eût pris conscience de cela, Jeanne de Vandes sentait
+dans ces ténèbres si douces quelque chose qui lui souriait. Ses yeux ne
+pouvaient se détacher de ces purs diamants du ciel qui brillaient à la
+fois au-dessus de sa tête et à ses pieds dans le miroir du petit lac.
+
+--On dit; murmura-t-elle, que chacun de nous ici-bas a la sienne.
+
+Elle parlait des étoiles.
+
+Vous connaissez bien ce refrain des fiancés que les vieillards appellent
+un radotage. Nicolas, le pauvre Nicolas, en dehors de ce radotage du
+coeur, n'aurait trouvé en lui-même ni une pensée, ni une parole, et il
+répétait:
+
+--Jeanne, ô Jeanne! ne voulez-vous donc jamais me dire que vous m'aimez?
+
+--Si cela est vrai, mon ami, poursuivit-elle au lieu de répondre, il
+doit y avoir, parmi ces vivantes étincelles qui sont aussi des âmes, il
+doit y avoir des étoiles, de chères étoiles où deux avenirs mariés se
+confondent...
+
+--Dites-moi seulement ce mot: ce seul mot...
+
+--À quoi bon?... Il n'y a qu'une étoile au ciel pour nous deux, mon
+fiancé. J'ai maintenant mon coeur dans votre coeur, et la bonté de Dieu
+a permis que vous soyez, après Lui, mon espoir et ma vie.
+
+D'elle-même elle lui tendit son front.
+
+C'était l'endroit où ils s'étaient parlé pour la première fois, ce jour
+que Jeanneton revendit de chez la veuve du bûcheron, Lisela, pour qui
+elle avait demandé l'aumône. Nicolas se pencha et ses lèvres
+effleurèrent ce front, pareil au lis des champs dont il est dit, dans le
+livre des livres, que toutes les richesses réunies de l'univers ne
+sauraient payer la splendide parure.
+
+Et ils allèrent encore, muets, cette fois, tous les deux. La route
+tourna et se mit à monter cette pente rapide où il y avait des bouleaux
+et des roches moussues dans la bruyère. En regardant derrière eux, ils
+pouvaient voir l'étang briller et les jambes noires du moulin qui
+plongeaient dans l'eau. De l'autre côté, au sommet de la colline, la
+maisonnette de Joseph Dupleix blanchissait entre les deux ruines
+sombres, et les grands arbres qui la dominaient s'inclinaient comme des
+saules pleurant sur un tombeau.
+
+--C'est là! dit tout à coup Jeanneton.
+
+Ils étaient en haut de la montée, dans une petite clairière, bordée d'un
+côté par les derniers bouleaux, de l'autre par une coupe de jeunes
+chênes formant un impénétrable fourré. À une cinquantaine de pas,
+adossée à la forêt, était une loge de bûcheron dont la toiture en chaume
+s'en allait par poignées et qui n'avait plus à son unique fenêtre qu'un
+débris de châssis. Entre la rampe et la loge, un chêne énorme étendait
+loin du tronc ses branches bossues, grosses et longues comme des arbres
+de soixante ans. Ces branches étaient sans verdure au milieu de la
+végétation exubérante qui renaissait de toutes parts.
+
+--L'arbre est mort à l'automne, dit Jeanneton, et la pauvre Lisela était
+déjà bien près de s'en aller aussi, quand les feuilles séchèrent.
+
+--C'est ici que demeurait votre protégée? demanda Nicolas. Vous
+redescendiez de chez elle quand je vous rencontrai au bord de l'eau...
+
+Et figurez-vous qu'il voyait, dans ses égoïstes souvenirs, la gracieuse
+fille cheminant sous les aunes avec son panier de chèvrefeuille au bras,
+et l'églantier, et la piqûre dont il avait gardé le sang aux lèvres.
+
+--Lisela redevint belle le jour où le bon Dieu exauça enfin sa prière,
+continua Mlle de Vandes. Elle avait tant demandé à mourir! Ma petite
+Greete, à qui vous aviez donné une robe, mon petit Fritz, celui pour qui
+je vous avais quêté des souliers, étaient partis et les autres aussi,
+tous, tous, pour que rien ne l'attachât à la terre. Elle me dit en
+souriant: «Me voilà qui m'en vais revoir mon mari Fritz... Mon Fritz
+aimait le grand vieux chêne qui vient de sécher. Après moi, il ne
+restera rien de ce qu'il aimait.»
+
+Jeanne s'assit au pied de l'arbre, lassée qu'elle était d'avoir monté.
+Nicolas se mit à genoux devant elle.
+
+--C'est là reprit-elle, juste à l'endroit où je suis, que Lisela était
+assise quand elle me dit: «Vous et ce grand jeune homme qui est
+capitaine, vous serez fiancés bientôt...»
+
+--Ce n'est pas cela que vous m'aviez rapporté Jeanne, interrompit le
+chevalier.
+
+--Oh! je sais bien! pouvais-je vous répéter de semblables paroles? Et
+puis, c'est bien vrai qu'elle ajouta: «Tous les deux, vous mourrez tout
+jeunes.» Souvent, elle annonçait ainsi les choses qui devaient
+arriver... Et elle devinait ce qu'on pensait: car bien des fois, quand
+je m'attristais en songeant à Greete, à Fritzau et aux autres qui
+devaient rester abandonnés après elle, elle disait avec son sourire qui
+faisait mal et était pourtant si doux: «Ne vous inquiétez pas,
+demoiselle, j'aurai encore ce grand deuil-là avant de finir. C'est moi
+qui partirai la dernière.» Et ce fut vrai, Greete rendit sa pauvre
+petite âme dans mes bras, le matin même du jour où Lisela s'éteignit, la
+main dans ma main... Et savez-vous pourquoi je disais tout à l'heure:
+«C'est là?»
+
+Elle était si pâle que le chevalier eut frayeur.
+
+--Jeanne! s'écria-t-il, pourquoi me parler de ces choses? Je n'en veux
+rien savoir! Je veux vivre pour vous qui êtes la meilleure et la plus
+belle!
+
+Elle lui serra le bras si fortement qu'il eut la parole coupée, et,
+montrant de son doigt tendu la lisière de la forêt, elle répéta en
+frissonnant:
+
+--C'est là!
+
+Puis sa tête charmante s'inclina sur sa poitrine.
+
+Le chevalier lui parla, elle ne répondit point.
+
+Au bout de quelques minutes, elle rouvrit les yeux et demanda, comme une
+personne qui s'éveille:
+
+--Qu'est-il donc arrivé?
+
+Puis, avant même que son fiancé pût répondre:
+
+--J'ai parlé, reprit-elle; quelque chose de plus fort que moi-même me
+poussait... Mon ami, je vous prie de me pardonner.
+
+--Jeanne, ma belle Jeanne, répondit le chevalier, je vous pardonnerai si
+je vous vois sourire.
+
+Elle sourit, en effet, et, comme Nicolas l'aidait à se relever, elle
+murmura:
+
+--Je suis une folle... Au revoir, ami, et que ce soit bientôt!
+
+--Jeanne, répondit le chevalier, qui à son tour parlait gravement, nous
+autres soldats, nous sommes visités souvent par la pensée de la mort.
+J'ai peur de la craindre aujourd'hui que j'ai l'âme si pleine de vous et
+de mon bonheur. Si elle vient, vous aurez après Dieu ma dernière pensée.
+Priez, ma chère Jeanne, priez que je la reçoive le front haut, l'épée à
+la main; priez surtout pour que mon sang versé profite à ma patrie!
+
+Il y eut deux soupirs dans le silence, et le chevalier sauta en selle.
+Les cailloux de la route qui tournait derrière la loge abandonnée,
+retentirent sous le galop du cheval.
+
+--Au revoir! cria-t-elle.
+
+--Au revoir! répondit dans la nuit une voix déjà lointaine.
+
+Elle resta un instant immobile; puis, allant avec peine, elle se mit en
+marche, mais non point dans la direction du Cloître.
+
+Ce fut vers la lisière du bois qu'elle alla.
+
+Ses mains, qui tremblaient violemment, écartèrent les branches, et son
+regard plongea à l'intérieur du taillis, derrière le grand chêne. Un
+rayon égaré se jouait parmi les feuilles, éclairant un espace libre au
+centre duquel se trouvait une souche; ce vide mesurait exactement la
+place de l'arbre coupé, dont la souche restait au ras de l'herbe, et
+dont la cime absente faisait trou dans la voûte de feuillage.
+
+Les genoux de Jeanne fléchirent, et, pour la troisième fois, elle
+répéta:
+
+--C'est là!
+
+Puis levant au ciel ses mains frissonnantes, elle balbutia cette prière
+qui montait du fond de son coeur:
+
+--Mon Dieu... Il l'a dit, exaucez-nous: s'il tombe, que ce soit le front
+haut, l'épée à la main et que son cher, que son beau sang soit versé
+pour la France.
+
+
+
+
+XIII
+
+SENTINELLES PERDUES
+
+
+Pendant cela, le chevalier d'Assas galopait vers Ruremonde pour
+rejoindre Auvergne-infanterie, qui devait être en train de plier
+bagages. Ce n'était pas un rêveur que ce hardi soldat; un nuage resta
+sur sa pensée, pourtant, pendant qu'il franchissait, au clair de la
+lune, la première lieue de son étape.
+
+Tout le long de la journée, dans cette maison du conquérant de l'Inde
+qui abritait une gloire déchue et tant d'espérances trompées, il avait
+respiré une atmosphère de découragement. Elle avait beau s'asseoir,
+cette demeure en apparence si riante, au devant d'un délicieux paysage,
+les tristesses du dedans transpiraient à travers ses blanches murailles
+et jetaient sur le dehors un brouillard de deuil.
+
+Nicolas ne pouvait manquer de le reconnaître, Jeanneton elle-même,
+autrefois si gaie, avait subi cette morne influence, et il y avait une
+détresse dans son sourire.
+
+En était-elle moins charmante? Oh! certes, non, et Nicolas ne l'avait
+jamais aimée si belle, mais l'extrême mélancolie de cette fête de ses
+fiançailles lui laissait un poids lourd sur le coeur.
+
+Dans ces pages nécessairement frivoles, écrites au courant de la
+fantaisie et qui disent la vérité dans le langage du roman, ce n'est
+point le lieu de séparer avec méthode l'ivraie du bon grain, ni de faire
+la part exacte des ambitions personnelles et des convoitises égoïstes
+qui avaient pu, comme un fâcheux alliage, ternir l'effort patriotique de
+Joseph Dupleix. Au fond du creuset où bout l'initiative humaine, n'y
+a-t-il pas toujours pour un peu cette scorie de la malédiction
+originelle?
+
+Nous ne pouvons donner ici que les lignes hautement apparentes des
+physionomies, telles que nous les revoyons à la distance d'un siècle:
+aussi avons-nous dit de Dupleix: «Celui-là combattait pour la France»,
+et de son bourreau, vainement défendu par l'école libérâtre: «Celui-ci
+n'était pas un Français».
+
+Ce jugement peut manquer de profondeur, mais il est candide et net comme
+la justice des enfants. Demandez aux enfants ce que fit M. le duc de
+Choiseul, ils vous répondront:--Il fit la guerre hors de propos, il fit
+la paix au plus mauvais moment, il perdit l'Inde, il brisa l'héroïque
+épée du Canada...
+
+--Mais n'éleva-t-il rien en revanche?
+
+--Si fait, un monument énorme: l'opulence de l'Angleterre, et un gibet
+où son nom reste pendu: l'échafaud de Lally.
+
+--Et que reste-t-il de lui?
+
+--Le gland philosophique, planté, arrosé, soigné, qui germa, perça,
+poussa et devint avec le temps un chêne dont cet autre menuisier en
+échafauds, le bon M. de Robespierre, tira toutes les planches de son
+terrible mobilier industriel!
+
+Le chevalier d'Assas jugeait comme les enfants, non point ceux qui sont
+capables de répondre comme nous venons de le faire, après avoir parcouru
+la rude histoire de nos glorieux malheurs et de nos hontes, qui, si Dieu
+le veut, seront fécondes, mais comme les enfants de 1760, qui avaient
+encore trente ans à attendre pour voir comment, avec beaucoup de
+fadaises emphatiques, battant comme un marteau l'enclume de la bêtise
+humaine, Jocrisse-tribun forge un outil capable d'assassiner les rois.
+
+Le chevalier d'Assas admirait Dupleix tout naïvement; il méprisait M. le
+duc de Choiseul. Il n'en était donc aucunement à regretter son alliance
+avec Dupleix, et l'eût-il regrettée, il aurait sauté à pieds joints
+par-dessus toute prudence ou toute répugnance pour aller où son coeur
+l'entraînait. Ce n'était rien de tout cela qui le préoccupait sur la
+route solitaire; c'était le présage: «Vous mourrez tous les deux tout
+jeunes...»
+
+Quant à lui, en vérité, il importait peu. Son métier était de vivre bras
+dessus, bras dessous avec la mort, mais Jeanne! Je ne vous ai pas dit
+tout ce qu'il y avait de bien aimé prestige dans le regard de ses longs
+yeux, dont l'azur sombre languissait sous la richesse de ses cils; je ne
+vous ai pas dit, car je n'aurais pas su le dire, l'harmonie exquise de
+ce visage de vierge, tout enrayonné d'or bruni, quand le vent des champs
+soulevait son opulente chevelure, lourde et brillante à l'oeil, douce au
+toucher comme la soie des écheveaux, au pays des mûriers. Je ne sais
+plus parler de ces choses, merveilles de la terre.
+
+Ah! je ne sais plus et je ne veux plus; mais le chevalier voulait et
+savait, lui dont la bonne âme était encore toute vibrante de jeunesse.
+Et vous devinez bien l'angoisse qui le poignait, ce pauvre chevalier, en
+voyant tout à coup, au lieu de ces rayons et de ces sourires, un pâle
+visage de morte...
+
+Car il le vit, et que de beauté encore dans ce navrant tableau!...
+
+Mais, bagadioux, cela ne dura point, je vous l'ai dit. Ce qui nous gêne,
+là-bas, au Vigan, ce n'est pas la langoureuse penseroserie des rimeurs
+de ballades. Cette pauvre Lisela n'avait pas la tête bien solide. Elle
+avait pleuré tout son bon sens, et ces Allemandes ne sont bonnes qu'à
+porter le diable en terre. Écoutez leurs refrains qui larmoient. Ah!
+l'ennuyeux peuple dont la poésie couche au cimetière et où la chanson
+soulève la pierre des tombeaux! Fi des tudesques gaietés, toujours
+drapées dans quelque suaire, et où l'on entend, sous l'uniforme des
+hussards, les ossements craquer!
+
+Dès la seconde heure du voyage, Nicolas avait laissé de côté ces
+lugubres choses pour revenir à des pensées plus riantes, et quand il
+passa sous les murs de Gueldre, il entonna une chanson de la langue des
+Félibres, dont tous les vers rimaient joyeusement en ou. Il ne songeait
+plus qu'à la campagne prochaine et à son mariage, qu'on célébrerait au
+retour.
+
+À moitié du chemin, entre Meurs et Ruremonde, comme il entrait dans les
+oseraies qui côtoient la Meuse, il fut arrêté par un «Qui vive?» C'était
+son régiment en marche pour la Westphalie et formant l'avant-garde du
+corps de M. de Castries, qui allait passer le Rhin à Wesel pour mettre
+le siège devant Munster.
+
+La chanson commencée dans la solitude, il l'acheva à la tête de sa
+compagnie, car une joie folle régnait parmi tous ces soldats, harassés
+de repos, et l'on ne parlait de rien moins que de marcher tout d'une
+traite jusqu'à Sans-Souci, pour voir le fameux moulin philosophique,
+tant célébré par nos confiseurs de vaudevilles.
+
+Bien entendu, nous ne raconterons point cette campagne brillante, mais
+inutile, qui réunit les deux armées françaises sous le commandement du
+maréchal de Broglie. Le grand Frédéric eut peur. Il jouait ici sa
+couronne à quitte ou double.
+
+Beau joueur qui dépensait sans compter les prodiges de son génie
+militaire, et qui trouvait encore le temps, entre deux batailles, l'une
+gagnée, l'autre perdue, de griffonner les plus détestables vers que
+jamais poète amateur ait perpétrés!
+
+Il reculait, malgré ses triomphes personnels. Un instant, acculé dans la
+Saxe, en face des Autrichiens vainqueurs, il put croire que tout était
+perdu en apprenant que Berlin avait ouvert ses portes à l'armée russe.
+Les Français, maîtres de tout la Westphalie, tenaient Minden et
+s'apprêtaient à franchir la ligne du Weser.
+
+Jamais, même avant le va-tout de Rosbach, Frédéric ne s'était trouvé
+dans des circonstances plus désespérées.
+
+Ce fut alors que le prince Ferdinand de Brunswick, pour venir en aide à
+son royal allié, tenta une diversion sur les derrières de l'armée
+française et mit le siège devant Wesel, en même temps que les Anglais
+annonçaient bruyamment une descente à Anvers.
+
+Des ordres arrivèrent de Paris. Le jour même où le corps de M. de
+Castries devait pénétrer en Prusse (Hanovre), en traversant le Weser,
+sur les ponts de bateaux entièrement achevés, M. de Broglie dessina un
+mouvement de retraite.
+
+Quatre régiments du corps de Castries, parmi lesquels se trouvait
+Auvergne, se mirent en marche sur Osnabruck, suivis par deux autres
+divisions échelonnées.
+
+Ceci avait lieu le 28 septembre 1760. Cinq mois s'étaient donc écoulés
+depuis l'entrée en campagne.
+
+Ai-je besoin de dire que les mélancoliques souvenirs de la journée des
+fiançailles étaient loin? On s'était bien battu, on s'était diverti
+davantage, car, en ce temps, la guerre avait des allures de partie de
+plaisir: quelque chose comme une grande chasse où le gibier se défendait
+et où les chiens étaient des hommes.
+
+Les fêtes, les escarmouches, les équipées et les batailles avaient
+effacé toutes ces impressions, qui n'avaient pas, du reste, beaucoup de
+profondeur, et Nicolas restait en face du sentiment unique dans sa vie:
+son grand amour heureux.
+
+Pas un seul instant, en effet, le commerce de lettres ne s'était ralenti
+entre lui et les habitants du Cloître, et la chère correspondance de
+Mlle de Vandes semblait témoigner d'un changement favorable dans la
+position morale des exilés. Les affaires s'amélioraient, on avait reçu
+du Dekkan des nouvelles moins désastreuses, et le jugement rendu dans le
+grand procès des treize millions semblait pronostiquer une issue
+heureuse.
+
+Les quatre régiments d'avant-garde restèrent huit jours à Osnabruck, par
+suite d'un contre-ordre, motivé sur le faux avis de la levée du siège de
+Wesel.
+
+--C'est dommage, dit M. de Soleyrac au chevalier: si nous avions tourné
+du côté de Gueldre, vous auriez pu pousser jusqu'au Cloître et
+surprendre nos amis en passant.
+
+Le huitième jour, la seconde division, commandée par M. de Castries en
+personne et qui contenait de la cavalerie, arriva à Osnabruck, d'où le
+régiment d'Auvergne partit le lendemain, tout seul, en se dirigeant sur
+Flotow.
+
+Ce n'était plus le chemin du pays de Gueldre. Les officiers et les
+soldats ne savaient plus où on les conduisait. À Flotow, ils apprirent
+que la cavalerie de M. de Castries fourrageait jusque vers Pyrmont, ce
+qui semblait indiquer une marche vers le sud.
+
+Les paysans allemands se moquaient et disaient que l'armée française
+avait perdu sa route.
+
+Ce fut à Flotow et à cette occasion qu'eut lieu le duel du baron de
+Glücker et de M. de Plélo, fils de ce diplomate breton qui était mort si
+glorieusement l'épée à la main, sous les murs de Dantzig, dans la guerre
+contre l'Autriche. Ce baron de Glücker était un Prussien facétieux, qui
+eut la bonne idée d'envoyer son valet au quartier français avec un
+caniche qui portait au cou cette mention: «Chien d'aveugle.»
+
+M. de Plélo, lui, vrai gars de Basse-Bretagne, servait comme simple
+volontaire, quoiqu'il eût déjà la moustache grise. Ce fut lui qui reçut
+le caniche par hasard, et le voilà fâché tout rouge. Il monta à cheval
+et s'en vint, galopant avec le caniche dans ses bras, jusqu'à la
+brasserie où M. de Glücker se vantait de sa farce en humant des torrents
+de bière.
+
+--Je rapporte Joseph, dit M. de Plélo.
+
+--Ce n'est pas Joseph qu'il s'appelle, repartit le baron de Glücker,
+mais bien Briskau.
+
+Plélo mit le caniche sur la table et, se penchant, il fit mine de
+s'entretenir avec lui à voix basse. Les Allemands riaient, pensant avoir
+affaire à un fou.
+
+--Que vous dit-il? demanda Glücker.
+
+--Meinherr, répliqua Plélo gravement, il n'en veut point démordre; il me
+dit: «Je suis Joseph, à telles enseignes que j'ai été livré par mon
+coquin de frère!»
+
+On se battit à cheval, dans la cour du cabaret. M. de Plélo eut une
+pistolade à bout portant au travers du front, mais la balle s'aplatit
+contre la coque de son crâne, et il mit son épée dans le ventre du
+Prussien.
+
+L'histoire ne dit pas ce que devint le caniche.
+
+Le dixième jour de ce mois d'octobre, une estafette arriva à Flotow sur
+un bidet blessé. L'homme ne voulut parler à personne, sinon à M. de
+Soleyrac; mais chacun put bien voir qu'il avait rencontré l'ennemi, car
+son bras gauche pendait, et il y avait du sang à sa jaquette déchirée.
+
+Le même jour, le régiment d'Auvergne, qui déjà dormait après avoir fait
+sa couchée comme à l'ordinaire, fut éveillé à onze heures de nuit et
+délogea sans tambour ni trompette. On s'arrêta au matin dans un bois aux
+environs de Ticklembourg, où chacun eut licence de dormir depuis le
+lever jusqu'au coucher du soleil. À la brune, on se remit en marche.
+
+Il en fut ainsi pendant trois jours consacrés au repos et pendant trois
+nuits où s'accomplissaient des étapes forcées. Le régiment avait un
+guide à cheval que nul ne connaissait. On suivait, la plupart du temps,
+des chemins de traverse.
+
+Au matin du 14 octobre, on arriva au bord d'une rivière. Personne ne
+savait au juste où l'on était, car on se cachait des gens du pays et il
+était sévèrement défendu soit de marauder, soit de s'informer. Ceux qui
+connaissaient l'Allemagne conjecturaient que la rivière était la Lippe
+et qu'on se trouvait aux environs de la petite ville de Halteren, située
+à quelques lieues seulement du Rhin.
+
+Ce matin-là, on ne s'arrêta point comme à l'ordinaire. Il faisait un
+brouillard des plus épais. La Lippe, qui était fort basse, fut traversée
+à gué, et chacun put s'apercevoir alors que le régiment était suivi par
+un convoi de prisonniers westphaliens, composé de tous les malheureux
+paysans qui avaient pu surprendre le secret de la marche.
+
+Une fois la Lippe franchie, on continua d'empaqueter à l'arrière-garde
+tous les pauvres diables que leur mauvais sort amenait sur le passage du
+régiment. Vers dix heures du matin, comme le brouillard se levait, on
+entra sous bois dans le grand parc appartenant au prince de
+Lippe-Oldenbourg, qui se trouve entre Halteren et Dorsten.
+
+Ce parc, admirable solitude, n'abritait communément sous son ombrage que
+le gibier de Son Altesse Sérénissime, mais il avait aujourd'hui d'autres
+habitants. L'armée entière de M. le maréchal-marquis de Castries était
+là, infanterie, cavalerie et artillerie, plus un demi-millier de
+prisonniers allemands glanés le long de la route.
+
+On peut dire que tous ceux qui avaient vu cette mystérieuse armée
+étaient pliés avec les bagages, et à chaque instant on en amenait
+d'autres, étonnés de voir tout ce monde.
+
+La nuit tomba vite avec la brume glacée des derniers jours d'automne,
+qui revenait. Entre six et sept heures du soir, M. de Soleyrac, qui
+avait été mandé par le maréchal, rejoignit sa troupe et ordonna
+incontinent le départ. Où allait-on? À l'attaque des lignes de Wesel,
+dont le siège, loin d'être levé, comme on l'avait dit, était poussé avec
+une terrible activité par Ferdinand de Brunswick en personne?
+
+Partout où il y a des hommes rassemblés, on trouve cette espèce
+particulière de bavards qui sait ou prétend savoir la fin des choses, et
+de nos jours, cette espèce, prodigieusement accrue, forme la majorité
+des populations. Au régiment d'Auvergne, on comptait deux ou trois
+hommes forts, qui connaissaient le plan de campagne bien mieux que le
+général en chef lui-même. Ceux-là disaient qu'Auvergne était envoyé en
+perdition, pour marquer un faux mouvement vers le sud, pendant que le
+gros de l'armée allait prendre la ligne à revers, en suivant le cours de
+la Lippe.
+
+Dans cette hypothèse, Auvergne devait bientôt rencontrer le Rhin, et
+l'événement sembla donner raison à cette opinion, car, vers onze heures
+de nuit, le peloton d'avant-garde se heurta à la rive du grand fleuve,
+qui roulait paisiblement ses basses eaux. On fit halte et le guide donna
+un son du cor, auquel il fut répondu sur la rive droite, qui était
+occupée par les Français depuis Dusseldorf jusqu'à Meurs.
+
+Au bout de quelques instants, on entendit un bruit de rames dans le
+brouillard, et M. de Plélo dit:
+
+--Voilà le bac!
+
+C'était une toute petite barque, et il eût fallu bien des voyages pour
+passer le régiment dans ce bateau-là; mais le nouveau venu s'entendit
+avec le guide, et Auvergne se remit en marche, eu remontant rapidement
+le fleuve. Au bout d'une heure, on commença d'ouïr un tapage confus, et
+ceux qui avaient quelque expérience de la guerre devinèrent qu'il y
+avait là des pontonniers en train de faire leur office.
+
+En effet, on aperçut bientôt dans le noir la tête d'un pont de bateaux
+qui était achevé, et sur lequel Auvergne passa fort à l'aise. Le bruit
+venait d'un autre pont beaucoup plus long, auquel on travaillait pour la
+cavalerie. Les stratégistes furent déroutés. C'était donc toute une
+armée qu'on attendait...
+
+Auvergne arriva à Meurs au point du jour et y prit son repos. Le
+lendemain, 15 octobre, Auvergne partit en plein jour, à deux heures de
+l'après-midi, mais le régiment n'était plus seul. Environ trois mille
+hommes de recrues se mirent en marche avec lui et deux autres
+détachements de vieilles troupes, appartenant, celles-là, à M. de
+Castries, emboîtèrent le pas entre Meurs et Kersel, car on avait l'air
+de s'en aller vers la Meuse hollandaise.
+
+La nuit vint que la troupe, augmentée d'un escadron de dragons, était à
+deux ou trois lieues nord-ouest de Gueldre, dans un pays boisé où le
+colonel de Soleyrac fit mine de prendre des dispositions pour
+bivouaquer. On devait être bien près d'une ville ou d'un gros bourg, car
+le vent apporta le son d'une horloge qui battait sept heures. On alluma
+le feu sans se gêner: on était en pays ami, et M. de Soleyrac, qui
+n'était pourtant pas causeur, fut entendu disant:
+
+--Demain, nous coucherons à Clèves.
+
+Les stratégistes, à tour de bras, pensèrent aussitôt que la campagne
+était finie et se donnèrent la consolation de maudire un peu M. de
+Choiseul, qui prenait ainsi plus de peine à reculer que les autres pour
+aller en avant, si bien qu'à toutes les fois qu'on tournait les talons,
+ce mot courait dans les rangs:
+
+--La poste est arrivée de Versailles!
+
+Cette fois, pourtant, ce n'était point le cas, et M. de Choiseul n'était
+pour rien dans l'affaire.
+
+Un peu avant huit heures, M. de Soleyrac manda Nicolas et lui dit:
+
+--Chevalier, vous ne dormirez point cette nuit. Êtes-vous dispos et en
+humeur de faire une demi-douzaine de lieues à travers champs?
+
+--J'en ferai plutôt deux douzaines si c'est pour retourner à l'ennemi,
+répliqua d'Assas.
+
+--Retourner n'est pas le mot, chevalier, reprit M. de Soleyrac, qui
+souriait: nous ne sommes point en déroute. Choisissez vingt gaillards
+résolus, bon pied, bon oeil, et tenez-vous prêt à partir.
+
+--Pour où?
+
+--Vous aurez un guide. Votre mission est de battre l'estrade. Nous
+sommes à deux de jeu avec le prince Ferdinand; il a douze mille hommes
+de ce côté-ci du Rhin, par l'indiscrétion de nos diables de prisonniers
+westphaliens, qui ont réussi, bon nombre d'entre eux du moins, à nous
+glisser entre les doigts, les uns dans le parc de Dorsten, les autres le
+long de la route...
+
+Il souriait plus fort; jamais Nicolas ne l'avait vu en plus belle
+humeur.
+
+--Aussi, murmura ce dernier, je me disais que les maillets de ces
+pontonniers, là-bas, faisaient terriblement du vacarme... Tout ce que
+nous faisons depuis Flotow n'est qu'un dégagé.
+
+--Il y a de ceci, il y a de cela. M. de Castries est un joli jeune
+homme! Et je connais le pays!
+
+--Dois-je obéir au guide?
+
+--Non pas!... Quand il vous quittera, car il vous quittera pour gagner
+l'autre moitié de son salaire, étant vendu deux fois et très cher, quand
+il vous quittera, vous ne tirerez point sur lui, vous ne lancerez
+personne à sa poursuite et vous vous arrêterez tout court comme il
+convient à un homme subitement égaré dans les bois qu'il sait être plein
+d'ennemis.
+
+--Alors, l'ennemi sera là, devant?
+
+--Ou derrière, je ne sais pas.
+
+--Entendons-nous bien: quel est précisément mon devoir?
+
+--Votre devoir, chevalier, répondit M. de Soleyrac, en reprenant, cette
+fois, son sérieux, est de rester où vous serez, sans avancer ni reculer;
+Auvergne tout entier sera derrière vous, jouant le même rôle que vous,
+s'allongeant, s'élargissant, se gonflant pour figurer l'armée dans cette
+nuit brumeuse qui sera noire comme l'encre sous bois, tandis que M. le
+maréchal passera à droite ou à gauche de l'embuscade, peut-être à droite
+et à gauche en même temps, à la faveur des ténèbres.
+
+--De sorte que les autres se battront pendant qu'on fera chez nous le
+pied de grue! dit Nicolas avec un mouvement de mauvaise humeur.
+
+--M. de Castries m'a dit, répliqua Soleyrac: «Si je connaissais un plus
+brave régiment qu'Auvergne, je le choisirais pour cette besogne-là.»
+Nous serons plantés comme un lumignon pour marquer l'endroit où les
+Allemands ont creusé leur chausse-trape.
+
+--Et rien à faire?
+
+--Qu'à attendre la mort... Mais ventrebleu! chevalier, comprenons-nous
+bien tous les deux: il y aurait un cas de trahison, c'est celui où
+quelqu'un d'entre nous se laisserait surprendre et assassiner sans crier
+gare! Auvergne va être, cette nuit, la sentinelle de la France, et vous
+serez la sentinelle d'Auvergne. Faut-il vous dire, comme M. le maréchal:
+«Si je connaissais un plus brave que vous, je l'aurais choisi?...»
+
+Nicolas saisit la main qui lui était tendue, et Soleyrac dit en lui
+donnant congé:
+
+--Bonne chance donc, chevalier, et souvenez-vous de ma dernière parole:
+_Sentinelle, prenez garde à vous!_
+
+
+
+
+XIV
+
+À MOI, AUVERGNE!...
+
+
+Au moment où le chevalier d'Assas se mettait en marche avec son
+détachement, on mangeait la soupe au bivouac, où chacun se promettait
+bien de dormir la grasse nuit. Deux ou trois maraudeurs endurcis qui
+s'étaient glissés à la picorée, malgré la sévérité de la consigne,
+venaient de rentrer, disant que la Meuse était là, sur la gauche, à
+moins d'une demi-lieue, et que le long de la Meuse, la cavalerie filait:
+des escadrons et des escadrons. Ils avaient entendu rouler de
+l'artillerie. Tout cela s'en allait vers le nord-ouest, et M. de Plélo
+avait dit:
+
+--C'est clair que nous rentrons chez nous, avec ce qu'il y a de poisson
+pris: maigre pêche! Messieurs, il faut vous résigner à planter vos
+choux!
+
+Et il se mit à chanter le pont-neuf à la mode depuis que le mauvais
+vouloir de M. de Choiseul contre les Jésuites était chose connue:
+
+ Capitaines en réforme
+ Et qu'on entend clabauder
+ Contre l'injustice énorme
+ Qui vient de vous échauder,
+ À tort chacun de vous crie:
+ D'autres sentent le roussi,
+ Puisqu'on publie
+ Que Jésus va perdre aussi
+ Sa Compagnie!
+
+Le guide donné au chevalier n'était point celui qui avait conduit le
+régiment à travers la Westphalie, de Flotow à Dorsten, et qui avait pris
+la clef des champs en même temps que les prisonniers. C'était un jeune
+Hessois, chevelu et barbu, à physionomie israélite, maigre, voûté, haut
+sur jambes, qui portait la houppelande à pélerine des riverains de la
+Roër. En quittant le camp, il prit un bon trot de courrier, et ne quitta
+plus cette allure pendant les trois mortelles heures que dura la marche.
+
+Au jugé, le détachement dut bien parcourir une distance de cinq à six
+lieues pendant cet espace de temps.
+
+Le chevalier avait tenu quartier à Ruremonde pendant plusieurs mois et
+aussi à Klostercamp; il n'était pas sans avoir fait nombre d'excursions
+dans ce pays de Gueldre; mais l'obscurité était si épaisse et le guide
+trouvait moyen de rester si constamment sous bois qu'on n'avait aucun
+moyen de reconnaître la route.
+
+Le chevalier, selon sa consigne, se bornait à suivre pas pour pas, et ne
+perdait jamais de vue son Hessois, gardant toujours devant lui, à trois
+enjambées de distance, la longue silhouette du drôle qui se dégingandait
+dans les ténèbres.
+
+Il n'avait pas l'air fatigué le moins du monde, tandis que Nicolas, si
+bien découplé qu'il fût, avait son uniforme baigné de sueur. Les soldats
+ne se gênaient pas pour gronder par derrière, et menaçaient de
+s'arrêter; c'était parmi eux un concert de malédictions.
+
+--Où nous mène-t-on de ce train? se demandaient-ils. Est-ce nous qui
+ouvrons la débandade?
+
+Le chevalier venait de consulter sa montre, qui marquait le quart après
+dix heures, quand le grand diable de Hessois se mit à courir tout à
+fait. On venait de descendre une rampe assez raide par un chemin creux;
+les talons du guide sonnèrent sur les planches d'un pont rustique. Dans
+ce fond, le brouillard était si dense que Nicolas ne voyait même pas
+l'eau sur laquelle passait le pont.
+
+Il avait l'oeil fixé en avant sur son fantôme de guide qu'il voyait
+surtout avec ses oreilles; mais la sensation qu'on éprouve en traversant
+des lieux connus, lors même qu'on a un bandeau sur la vue, était née en
+lui et le tenait depuis le haut de la rampe, et son regard faisait des
+efforts inouïs pour percer la nuit, quand les ténèbres s'épaissirent
+encore autour de lui parce qu'on entrait dans une allée d'arbres dont le
+feuillage persistait malgré la saison.
+
+Nicolas regardait à travers ce bandeau impénétrable comme s'il se fût
+attendu à reconnaître ce riant paysage: les aunes, l'étang, le moulin,
+et jusqu'à l'églantier en fleur où Jeanneton lui avait cueilli une rose.
+
+Mais tout était noyé dans le noir, même l'églantier qui devait avoir ses
+graines rouges d'automne à la place des petites roses du printemps:
+Nicolas ne vit rien, sinon des choses longues et blanches qui passaient
+à droite de lui.
+
+On allait si vite maintenant que la distance s'élargissait entre le
+chevalier et ses soldats, dont quelques-uns étaient encore de l'autre
+côté du pont.
+
+Quand je dis que les ombres blanches passaient, c'était l'illusion de la
+course. Elles étaient en réalité immobiles, et Nicolas le vit bien
+quand, tournant subitement à droite pour suivre un brusque mouvement du
+guide, il se trouva entouré par les troncs sveltes d'un plant de
+bouleaux.
+
+Vous savez, c'était la montée dont la pente se relevait au bord de
+l'étang, juste en face du Cloître, qui devait être caché là-haut dans la
+brume et où sans doute Jeanneton de Vandes dormait.
+
+Nicolas avait passé tout auprès d'elle, et c'est pour cela que son
+coeur, bien avant sa raison et ses yeux, s'était vaguement reconnu
+naguère.
+
+Le guide galopait en gravissant cette bruyère où les roches moussues
+moutonnaient, troupeau grisâtre, parmi les tiges argentées des bouleaux.
+
+Il n'avait plus sur ses talons que Nicolas; le détachement venait loin
+derrière.
+
+Nicolas se trouva tout à coup à l'entrée de cette clairière au milieu de
+laquelle le grand vieux chêne que le Fritz de Lisela aimait tant, se
+dressait. La brume était moins épaisse ici qu'au bord de l'étang.
+Nicolas n'eut besoin que d'un coup d'oeil pour reconnaître le géant mort
+au milieu de l'éclaircie.
+
+Et pour la première fois, il se dit avec certitude: «C'est là!»
+
+Les pensées ont leurs échos comme les voix; ce mot: «C'est là!», qui ne
+fut pas même prononcé, éveilla dans l'esprit du chevalier tout un monde
+de souvenirs.
+
+C'était, vous ne l'avez peut-être pas oublié, la dernière parole de
+cette belle et chère Jeanne de Vandes à l'heure de l'adieu, le soir des
+fiançailles, quand la tristesse avait débordé de son vaillant coeur et
+qu'elle s'était mise, comme malgré elle, à répéter les prédictions de la
+veuve du coupeur de bois.
+
+C'était là, en effet, qu'elle avait parlé, au pied même du chêne,
+désignant du doigt la coupe touffue qui bordait la clairière du côté
+nord, et disant, elle aussi: «C'est là!»
+
+Tout cela revenait au coeur de Nicolas. Peut-on dire qu'il oublia le
+présent pour le passé pendant une minute? Non, ce ne fut ni la moitié ni
+le quart d'une minute.
+
+Le tronc du chêne lui cachait le guide qu'il avait jusqu'alors si
+fidèlement suivi. Le temps de tourner le chêne, ni plus ni moins.
+Nicolas chercha le guide et ne le trouva plus.
+
+La clairière était déserte.
+
+Pendant que Nicolas fouillait l'alentour d'un regard inquiet, mais non
+point étonné, le bruit de la chute d'eau monta dans la nuit silencieuse,
+et tout de suite après, le refrain monotone du moulin en travail se fit
+ouïr.
+
+Entre ces deux faits, la disparition du guide et le travail du moulin,
+il n'existait assurément aucune connexion. Ils n'ont pas d'heures, les
+pauvres meuniers des petits courants, esclaves du filet d'eau qui les
+fait vivre. La roue de Bastian tournait quand l'eau venait, qu'il fît
+jour ou qu'il fît nuit, qu'on fût en paix ou en guerre.
+
+L'eau était venue, le blutoir de Bastian chantait.
+
+Et, souvenez-vous, il chantait aussi le soir où Mlle de Vandes avait
+dit: «C'est là!»
+
+Le chevalier, averti qu'il avait été d'avance par M. de Soleyrac,
+s'attendait à la disparition du Hessois; il n'eut donc point la pensée
+de l'appeler, encore moins celle de le poursuivre. On lui avait dit:
+«Quand le guide disparaîtra, vous serez près d'une embuscade.»
+L'embuscade devait être derrière le mur de feuillage qui fermait la
+clairière en avant de lui.
+
+Aucun bruit, à la vérité, aucun mouvement, si faible qu'il fût, ne
+dénonçait la présence des Allemands; mais ceux qui ont un peu couru le
+monde, le sac sur le dos, savent cela: il arrive parfois, dans les lits
+d'auberge, qu'une odeur subite et abhorrée dénonce tout à coup
+l'invasion de ces insectes dont le nom ne se peut écrire. Nicolas, qui
+aspirait l'air en dilatant ses narines, sentait le tedesco et flairait
+l'asino à plein nez.
+
+On lui avait dit: «Faites halte avec vos hommes.» Il fit halte, mais non
+point avec ses hommes, attardés au bas de la montée.
+
+On lui avait dit enfin que le régiment d'Auvergne tout entier le
+suivrait avec mission de s'étaler sous bois en long et en large, pour
+occuper l'affût des Silésiens de Brunswick, pendant que le gros de
+l'armée filerait sur Wesel; mais au train où le Hessois avait marché,
+Auvergne devait être loin, à moins qu'il ne fût venu en carrosse!
+
+Nicolas n'avait point à s'inquiéter de cela. Ses instructions étaient
+précises; il s'agissait de les exécuter à la lettre.
+
+Aussi, quand il commença d'entendre ses hommes fourrageant dans la
+bruyère, et se demandant les uns aux autres: «Par où diable ont-ils
+passé, le capitaine et son Hessois?», sa première idée fut de leur crier
+halte tout uniment, de l'endroit où il était, tant il lui semblait
+inutile de prendre des précautions vis-à-vis d'un ennemi déjà prévenu
+par le guide, qui sans doute, en ce moment, se vantait d'avoir amené les
+Français à la boucherie.
+
+Mais il se ravisa, songeant que plus il était certain d'être observé,
+mieux il avait à jouer son rôle, qui était de feindre au moins la
+prudence.
+
+Il se blottit donc contre le chêne, en homme qui a conscience de s'être
+trop avancé, et s'orientant d'après les voix des soldats, il risqua un
+pas vers eux, avec de grands airs de précaution.
+
+Nous disons bien _un pas_, car il n'en put faire deux.
+
+L'embuscade, en effet, ne l'attendait pas derrière le feuillage, comme
+il le supposait. L'embuscade l'enveloppait: il y était en plein.
+
+Comme par enchantement, tout autour de lui, la terre s'était hérissée de
+silhouettes sombres.
+
+Quand il voulut crier, une grosse main, plus imprégnée de tabac que
+l'intérieur d'un fourneau de pipe, écrasa le son sur ses lèvres.
+
+Le froid d'une lame toucha son cou, tandis qu'une pointe de baïonnette
+par derrière, le démangeait entre les deux épaules, à la hauteur du
+coeur.
+
+Par devant, une autre pointe, celle d'une épée, s'appuyait sur ce même
+coeur, qui eut un grand battement, car l'instant où il faut mourir est
+amer aussi pour les braves.
+
+Si cela n'était pas, que vaudrait l'héroïsme?
+
+Tout à l'entour, un murmure rauque et guttural courait, fait de rires
+qui prudemment s'étouffaient.
+
+Une haleine saturée de schiedam chauffa le visage du chevalier, et une
+voix qui coassait le français avec l'accent allemand, baragouina tout
+contre son oreille:
+
+--Un seul mouvement, et tu es mort!
+
+Le chevalier ne bougea pas. La révolte de sa chair n'avait été que d'une
+seconde. Il était maintenant immobile comme une pierre, et celui qui
+avait la main sur sa bouche put dire en allemand:
+
+--_Der Teufel!_ il n'a pas frissonné deux fois!
+
+L'officier qui tenait l'épée commanda tout bas:
+
+--Silence!
+
+On entendait le détachement français monter en riant et en causant.
+
+--Plat ventre! commanda encore l'officier allemand.
+
+Il n'y eut pour rester debout que ceux qui tenaient le chevalier en
+respect, et, comme ils étaient dans l'ombre portée par le tronc du
+chêne, la clairière sembla de nouveau déserte.
+
+Outre l'homme qui servait de bâillon, deux autres faisaient l'office de
+cordes, tenant Nicolas étroitement garotté dans leurs bras, par la
+ceinture et par les jarrets.
+
+--Les voilà! dit l'officier allemand, si bas que d'Assas eut peine à
+l'entendre à la longueur de l'épée: ils vont tomber tête première dans
+le traquenard!
+
+C'est à peine s'il y avait désormais une cinquantaine de pas entre
+l'embuscade et les Français; mais en ce moment, celui qui marchait le
+premier derrière lui, s'arrêta et dit:
+
+--Écoutez!
+
+Et ceux qui montaient derrière lui, s'arrêtèrent à leur tour.
+
+Dans le silence complet qui suivit, car les gens de Brunswick, craignant
+d'être découverts ou devinés, avaient cessé même de respirer, un murmure
+vaste et confus se fît entendre au loin, et là-bas, vers l'étang, le
+pont de bois résonna sous le pas régulier d'un corps en marche.
+
+--C'est le régiment! s'écria le Français qui avait parlé: le colonel
+était sur nos talons!
+
+Et en effet, la voix du colonel monta, disant:
+
+--Voyons, enfants! du coeur aux jambes! Vous n'avez rien à craindre tant
+que d'Assas n'a pas donné signe de vie! Est-ce que vous allez vous
+laisser dépasser?
+
+Plus loin que le pont, au sommet de la côte qui faisait face, il y eut
+ce fracas bien connu des cailloux broyés par les roues de l'artillerie.
+
+--Les canons! s'écria le soldat français qui s'était arrêté le premier.
+En avant, vous autres, ça ne plaisante plus! Si le colonel nous trouvait
+séparés du capitaine et du guide, notre affaire serait dans le sac!
+
+Et ils s'élancèrent, pendant que l'officier allemand, dont la voix
+tremblait de joie, murmurait:
+
+--C'est l'armée! toute l'armée! Les hommes, les canons, les chevaux,
+rien ne nous échappera!...
+
+Ce dernier mot fut cloué dans sa gorge par une pointe d'épée qui lui
+brisa les dents. À l'endroit où les trois Allemands, liens vivants,
+garrottaient naguère le chevalier, le chevalier était seul debout, le
+fer en main.
+
+Pendant cette minute, longue comme un siècle, où, cédant à la force, il
+était resté silencieux et immobile, il avait vécu toute sa vie. Lui
+aussi entendait les bruits qui venaient de près et de loin: le pas des
+hommes et les pas des chevaux, le bruit des affûts roulants qui
+écrasaient la pierre; il écoutait de son âme entière, il pensait de
+toute son intelligence, il rassemblait, il massait, comme on bourre la
+poudre dans un trou de mine, toutes les puissances et toutes les
+vaillances de sa splendide jeunesse.
+
+Ainsi devait être Samson, le juge d'Israël, au moment d'ébranler, non
+pas avec ses mains trop faibles, mais avec sa foi revenue, irrésistible
+comme le bras même de Dieu, le pilier, le géant de pierre qui soutenait
+la voûte du temple.
+
+Au fond du coeur de Nicolas d'Assas, naïf et grand, il y avait une voix
+qui disait, répétant la parole de son chef: «Ce serait trahison que de
+mourir sans crier gare.»
+
+Ainsi, pour bien mériter de la patrie, moins que cela, pour ne pas
+trahir la patrie, il ne suffisait pas ici de mourir. Il fallait, lui qui
+avait une main d'acier sur la bouche, lui qui se sentait étouffé par
+l'étreinte brutale de deux paires de bras, et qui avait les siens, ses
+bras, maintenus par des étaux vivants; lui qui avait, non pas la corde
+au cou, mais l'épée au coeur, la baïonnette dans les reins et aux flancs
+encore la baïonnette, il fallait qu'il parlât, secouant ainsi et
+soulevant dans un effort suprême un poids d'hommes plus lourd que le
+poids de marbre ébranlé par Samson, le fort devant le Seigneur!
+
+Nul ne saurait dire assurément ce qui fermenta de force, d'espoir, de
+craintes, de folies splendides et de magnanimes colères dans l'âme de ce
+soldat, car lui-même n'en put révéler le secret, puisque cette journée,
+commencée sur la terre, finit pour lui dans le ciel, aux pieds du Dieu
+qui sourit aux martyrs.
+
+On n'ose toucher, en vérité, au mystère de ce profond et fécond
+recueillement qui précède les actes d'héroïsmes. Le respect vous saisit,
+et l'admiration vous arrête... et pourtant au milieu de ces énergiques
+élans qui haussent tout à coup le front d'un homme, pour un moment, dont
+la mémoire est immortelle, au-dessus du niveau de l'humanité, on sent,
+malgré soi, souffler le vent de nos faiblesses et de nos tendresses.
+
+C'est le côté charmant du sublime.
+
+Qui pourrait le nier? dans cette minute si pleine, toute débordante de
+patriotisme, une chère image du passé. Oh! certes, elle vint avec la
+douce mélancolie de son sourire, la jeune fille, la blanche vision,
+Jeanne de Vandes, que le chevalier d'Assas aimait sous l'oeil de Dieu
+qui avait béni l'échange de leur foi; elle vint, radieux espoir d'hier,
+navrant regret d'aujourd'hui, et parmi tous ces bruits, il dut entendre
+la voix de sa fiancée murmurer la parole prophétique: «C'est là!...»
+
+Mais il fallait parler avant de mourir, et Nicolas d'Assas parla. Sa
+force, sa vaillance, sa jeunesse, concentrées violemment par le miracle
+de sa volonté, firent explosion et dans un effort désespéré il parvint à
+saisir son épée. Son bâillon qui était un Allemand tomba foudroyé; ses
+liens qui étaient des Allemands furent terrassés; Samson avait secoué
+son pilier, tout s'écroula, et d'Assas parla si haut que sa voix,
+vibrante comme l'appel d'un cor, descendit dans la vallée et gravit la
+montagne, portant ce cri que l'histoire répétera dans mille ans: À MOI,
+AUVERGNE, CE SONT LES ENNEMIS!
+
+Et, ayant acquis ainsi le droit de mourir, il fit le signe de la croix
+et mourut, criblé par vingt baïonnettes allemandes.
+
+Il y eut alors un grand silence, dans lequel fut entendu un autre cri,
+poussé par une autre agonie. La voix qui exprimait une déchirante
+douleur partait du fourré de jeunes chênes, de l'endroit vide qui était
+marqué par une souche, et où nous vîmes pour la dernière fois Jeanne de
+Vandes, le soir de l'adieu.
+
+La voix appartenait à une femme, et ceux qui l'entendirent, crurent
+comprendre qu'elle disait avec désespoir:
+
+--C'est là!...
+
+
+
+
+XV
+
+POUR LA FRANCE!
+
+
+Il était arrivé ceci:
+
+Bastian, le meunier du moulin planté sur pilotis, ayant entendu l'eau
+venir, s'était relevé vers dix heures, ce soir-là, pour ôter l'arrêt de
+sa roue.
+
+Il y avait longtemps qu'il attendait l'eau, ce Bastian, et il était tout
+joyeux à l'idée que ses meules allaient enfin travailler. Pendant qu'il
+martelait la cheville qui retenait la vanne, il entendit qu'on passait
+sur son pont et il courut à la fenêtre de guet. Il vit le dos du guide
+Hessois et le visage de celui qui suivait et qui portait un bel habit de
+capitaine.
+
+Bastian était comme tout le monde: il aimait Jeanne de Vandes, la douce
+providence du pays.
+
+Le voilà donc qui laisse sa vanne et qui grimpe au Cloître par le
+sentier rocheux, où il n'y avait plus personne, car nous savons que le
+détachement allait un train de poste, et tous les soldats qui
+composaient le détachement étaient déjà passés de l'autre côté du pont.
+Bastian frappa à la maisonnette, où tout le monde était couché, sauf
+Jeanne de Vandes.
+
+Elles s'endorment tard et s'éveillent matin, celles qui ont de
+l'inquiétude plein le coeur.
+
+--Demoiselle, lui dit Bastian, vous allez être contente. Quelqu'un que
+vous aimez bien et qui était parti est revenu.
+
+Jeanne ne demanda pas le nom de ce quelqu'un. Pour elle il n'y avait
+qu'un nom. Elle remercia Bastian, qui retourna à son ouvrage, et ce fut
+alors que le chevalier d'Assas entendit le moulin aller.
+
+Jeanne, cependant, était restée sur le seuil du Cloître à écouter et à
+songer. Elle se demandait pourquoi son fiancé avait passé devant la
+maison amie sans lever le marteau de la porte. Depuis plusieurs jours
+déjà, des maraudeurs de Brunswick sillonnaient la contrée, et de la
+chambre de Jeanne on entendait, quand le vent donnait, le canon du siège
+de Wesel. Il y avait des Allemands logés par force dans les maisons de
+Klostercamp. Joseph Dupleix, qui cherchait à se retirer dans Gueldre
+avec sa famille, avait armé ses serviteurs, et Jeanne, si libre
+d'ordinaire, n'avait plus permission de s'égarer dans ses promenades
+favorites. Elle aurait dû rentrer bien vite et refermer la porte avec
+soin. Pourquoi restait-elle?
+
+Certes rien ne l'y invitait. Le froid de cette nuit humide l'avait
+saisie sous ses vêtements légers. Pourquoi ne refermait-elle pas cette
+porte qu'on lui avait ordonné de ne point laisser ouverte?
+
+Et que cherchait son regard à travers ce mur de brume qu'il lui était
+impossible de percer?
+
+Peut-être qu'à ces questions Jeanne elle-même n'aurait point su
+répondre. Non seulement elle ne rentra point, mais nu-tête qu'elle était
+et à peine vêtue, elle traversa la cour du Cloître, dont elle franchit
+la petite grille en grelottant.
+
+On entendait encore le pas de Bastian dans le chemin qui descendait au
+pont de planches.
+
+Jeanne de Vandes ne referma pas plus la grille qu'elle n'avait refermé
+la porte. Elle se mit à presser le pas tout à coup, comme si elle eût
+voulu rejoindre le meunier.
+
+Puis, tout à coup encore, elle s'arrêta, et au lieu de prendre le
+sentier du moulin, elle tourna sur la gauche à travers champs.
+
+À dater de ce moment, vous eussiez dit une somnambule qui va malgré
+elle, marchant droit devant soi sans se presser ni ralentir le pas. Par
+la route qu'elle avait prise et qui menait à la bonde de l'étang, elle
+pouvait gagner l'autre rive sans passer le pont du moulin. La distance
+n'était pas plus longue; seulement ce chemin prenait l'allée des aunes à
+revers, la chaussée destinée à retenir les eaux se trouvant juste
+au-dessous de la petite coulée qui remontait à la loge de Lisela.
+
+Jeanne prit cette coulée au moment où les traînards du détachement
+d'Auvergne tournaient l'étang en sens contraire, et ce fut peut-être le
+bruit de leur marche qui l'empêcha de s'engager dans l'allée des aunes.
+
+Je dis peut-être, car il n'est pas possible de chercher dans les données
+de la raison humaine la réponse à cette question que nous posions tout à
+l'heure: «Où allait-elle?»
+
+Où allait-elle par cette nuit mouillée et glacée, elle qui n'osait plus
+sortir le jour pour cueillir les derniers rayons du bon soleil
+d'automne?
+
+Quelqu'un qui l'eût aperçue, glissant dans le noir avec sa robe blanche
+flottante, l'aurait prise pour une gracieuse vision.
+
+Cherchait-elle son fiancé dans cette campagne solitaire où il avait dû
+passer, selon le témoignage de Bastian, mais où, certes, il ne pouvait
+l'attendre? Voulait-elle revoir le lieu où s'étaient échangées les
+dernières paroles?
+
+À quoi bon scruter ce qui est insondable?
+
+Il est des heures où nous marchons conduits par l'invisible main que
+bien des gens appellent encore la Destinée, et que d'autres adorent, le
+front dans la poussière, en lui donnant son vrai nom, terrible et doux,
+qu'il faut prononcer à genoux.
+
+Elle allait où Dieu la menait, tout droit à la promesse faite au pied de
+l'autel, cette autre nuit qui avait vu le départ de son bien-aimé pour
+la guerre.
+
+Elle allait, la fiancée du héros, à la gloire de ses noces
+immortelles...
+
+Au haut de la coulée était l'ancienne loge du coupeur de bois, distante
+d'une cinquantaine de pas à peine de la clairière où se jouait, dans la
+nuit profonde, le drame muet dont nous avons vu le dénouement.
+
+À cet instant même, le chevalier d'Assas arrivait au pied du chêne mort
+et s'arrêtait, après avoir constaté la disparition du guide.
+
+Jeanne de Vandes, qui abordait la loge du côté opposé à la clairière,
+vit avec étonnement une lueur briller derrière les châssis désemparés de
+la masure. Il y avait là un hôte nouveau, qui remplaçait les anciens
+maîtres décédés.
+
+Ce ne fut pas pour jeter un regard curieux à l'intérieur de la loge que
+Jeanne s'en approcha. C'était son chemin. Quand elle passa tout contre
+le châssis elle distingua un homme portant le riche costume d'officier
+général prussien, assis sur le billot de Fritz, auprès de l'établi de
+Fritz, où était une lampe allumée. L'or qui chamarrait les habits de
+cet homme, contrastait d'une façon étrange avec la désolation de la
+misérable ruine.
+
+Il semblait attendre.
+
+Et en effet, au moment même où Jeanne regardait, un autre homme arriva
+par le derrière de la loge, c'est-à-dire du côté de la clairière: un
+paysan hessois, grand, long, voûté, dont l'étroit visage de juif
+disparaissait presque entre deux forêts de cheveux et de barbe.
+
+--Est-ce fait? demanda l'officier général en allemand.
+
+--C'est fait, répondit le Hessois; j'ai bien gagné mon salaire.
+
+Jeanne ne savait point ce dont il s'agissait; elle passa, et comme elle
+tournait la masure, un bruit d'argent remué vint jusqu'à son oreille.
+
+C'était le prix du sang.
+
+Le reste fut rapide, vague, terrible comme la mystérieuse horreur des
+rêves.
+
+Jeanne entra sous bois, et trouva au bout de quelques pas l'espace vide
+où était la souche. Elle s'y arrêta, comme si c'eût été vraiment là le
+terme de sa course, et s'assit sur le tronc coupé.
+
+Mais elle se releva aussitôt, parce qu'une voix sifflante, partant elle
+ne savait d'où, vint à son oreille. Cette voix chuchotait avec l'accent
+allemand ces mots que nous avons déjà entendus: «Un seul mouvement, et
+tu es mort.»
+
+Jeanne ne savait ni qui parlait ni à qui l'on parlait.
+
+En même temps, le grand murmure du lointain arriva: fantassins en
+marche, cavaliers dont le galop crépitait sur les pierres, lourds canons
+qui labouraient les routes.
+
+Et la voix des traînards français monta, disant: «C'est l'armée!»
+
+Et tout redevint muet dans la clairière, que Jeanne croyait entendre
+respirer.
+
+Et après un temps, le temps de grand recueillement, pris par Nicolas
+d'Assas pour rassembler tout ce que Dieu lui devait encore de vie dans
+un effort unique et sublime, Jeanne entendit ce cri puissant et beau
+comme la voix même de la France, le cri de Samson, le cri du dernier
+chevalier qui allait précipiter la voûte du ciel sur les philistins
+allemands.
+
+--C'est lui! fit-elle en retenant à deux mains son coeur qui s'élançait
+hors de sa poitrine, lui qui meurt! et C'EST LA! Mon Dieu, prenez nos
+âmes...
+
+Il y eut le bruit sourd et lâche des baïonnettes entrant dans la chair.
+Jeanne tomba assassinée par ces blessures qui lui déchiraient le coeur à
+travers le corps du chevalier d'Assas.
+
+Comme l'avait dit M. de Soleyrac, le Hessois avait gagné son argent des
+deux côtés. Mais la voix de d'Assas mourant fit éclater la foudre de
+toutes parts à la fois. Ce ne fut pas seulement Auvergne qui vint à son
+appel, ce fut la France.
+
+La forêt s'embrasa au feu de la mousqueterie, le canon parla, sonnant le
+glas qu'il fallait pour ces illustres funérailles, et l'embuscade
+allemande laissa, deux lieues durant, depuis le Cloître jusqu'à Burick,
+la sanglante traînée de ses cadavres.
+
+Cela s'appelle la bataille de Klostercamp. Le siège de Wesel fut levé,
+et Ferdinand de Brunswick fit retraite au delà du Rhin.
+
+On dit que les restes mutilés du dernier chevalier, portés hors de la
+mêlée qui s'était engagée d'abord furieusement dans la clairière, au
+pied du chêne où il était tombé, furent réfugiés sous bois, au delà des
+premiers arbres.
+
+Nous savons qu'en ce lieu gisait d'avance un autre corps admirablement
+beau sous ses voiles blancs, et qu'aucune tache de sang ne souillait,
+celui-là, car Jeanne de Vandes avait été frappée en dedans de son corps
+et pour ainsi dire dans son âme.
+
+Pour d'Assas, toutes les blessures qui saignent, pour Jeanne, cette
+autre blessure unique et plus profonde qui va chercher, pour la tarir,
+la source même de la vie.
+
+On dit que des secours inutiles arrivèrent du Cloître et que des
+flambeaux s'allumèrent, éclairant un vieillard et deux femmes, qui
+s'agenouillèrent, trouvant encore des larmes dans leurs yeux épuisés de
+pleurer. C'était Joseph Dupleix, Jeanne Dupleix et leur fille, Jeanne de
+Bussy.
+
+On dit qu'il y avait sur les lèvres de Mlle de Vandes un sourire, auquel
+le sourire du martyr répondait. Leurs têtes pâles, mariées sur le dur
+oreiller de la souche, s'environnaient d'une seule et même auréole.
+
+Le deuil était pour la terre; au ciel on célébrait leurs noces
+éternelles et la fête de leurs souhaits exaucés.
+
+Car le soldat avait demandé à Dieu de mourir pour sa patrie, l'épée à la
+main, le front haut, et la fiancée obéissante avait répété: «Seigneur,
+Seigneur, oui, le front haut, l'épée à la main, et que son cher sang
+coule pour la France!»
+
+
+FIN
+
+Impr. d'Éditions, 9, rue Édouard-Jacques, Paris.--6-26
+
+
+Chapitre page
+I M. JOSEPH ET M. NICOLAS 7
+II ARRIVÉE DE L'INCONNUE 17
+III L'OEIL DE POLICE 24
+IV JEANNE, JEANNETTE ET JEANNETON 31
+V LES MÉMOIRES DU BONHOMME JOSEPH 50
+VI JEANNETON 64
+VII POT AU LAIT 77
+VIII COUP DE SANG 87
+IX UN ENNEMI DE LA SUPERSTITION 102
+X D'ASSAS! 114
+XI BOUCHE EN COEUR 129
+XII FIANÇAILLES 146
+XIII SENTINELLES PERDUES 160
+XIV À MOI, AUVERGNE!... 173
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le dernier chevalier, by Paul H. C. Féval
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DERNIER CHEVALIER ***
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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