diff options
Diffstat (limited to '27808-8.txt')
| -rw-r--r-- | 27808-8.txt | 8614 |
1 files changed, 8614 insertions, 0 deletions
diff --git a/27808-8.txt b/27808-8.txt new file mode 100644 index 0000000..f98d4ae --- /dev/null +++ b/27808-8.txt @@ -0,0 +1,8614 @@ +The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Friederike Sophie Wilhelmine +(Margrave de Bayreuth). Vol. I, by Frédérique Sophie Wilhelmine + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires de Friederike Sophie Wilhelmine (Margrave de Bayreuth). Vol. I + Soeur de Frédéric le Grand (2 volumes) + +Author: Frédérique Sophie Wilhelmine + +Release Date: January 14, 2009 [EBook #27808] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE WILHELMINE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +MÉMOIRES +DE +FRÉDÉRIQUE SOPHIE WILHELMINE, +MARGRAVE DE BAREITH, +SOEUR DE +FRÉDÉRIC LE GRAND, + +DEPUIS +L'ANNÉE 1706 JUSQU'À 1742, + +ÉCRITS DE SA MAIN. + +TROISIÈME ÉDITION, CONTINUÉE JUSQU'A 1758 ET ORNÉE +DU PORTRAIT DE LA MARGRAVE. + + +TOME PREMIER. + +LEIPZIG. +H. BARSDORF. + +1889. + +[Illustration: FRÉDÉRIQUE SOPHIE WILHELMINE, MARGRAVE DE BAREITH.] + + + + +Préface. + +Un charme tout particulier plane autour des Mémoires tant renommés de la +Margrave de Bareith, les enveloppant de voiles mystérieux, tantôt +transparents, tantôt obscurcis, montrant néanmoins toujours +distinctement l'individualité de la femme auguste dans tout ce qu'elle +fait comme dans tout ce qu'elle ne fait pas. + +Quatre-vingts ans se sont écoulés depuis la première édition qui fut, +non pas lue, mais dévorée. Rien ne pouvait exciter un plus vif intérêt +que ce menu de scènes piquantes d'observations pétillantes, d'intrigues +incroyables, le tout écrit avec une sans-gêne inouïe. La princesse +n'épargnait rien et personne, ni père, ni mère, ni frères, ni soeurs +n'échappaient à sa critique mordante. Tout ce qu'elle voyait et +entendait était saisi pour être dépeint dans ses Mémoires ou comme un +portrait parlant ou comme une caricature, mais toujours sans aucune +considération de ce qu'on appelle les convenances et les égards. Nous +autres, enfants du XIXième siècle, tout imbus de ces préjugés de +convention, nous ne pouvons voir sans étonnement de quelle manière elle +arrange ses personnages sans aucune exception, les traitant tous avec la +dernière rigueur. + +Nous ne pouvons comprendre cette princesse de Prusse, choisissant les +expressions les plus fortes, les plus drastiques et décrivant les scènes +les plus intimes. Mais le XVIIIième siècle pensait et écrivait autrement +que le nôtre. Bien souvent alors le coeur s'échappait avec la langue, et +la plume suivait la main. Avec sa grande désinvolture de conception et +de raisonnement le siècle philosophique ne s'inquiétait pas long-temps +du: «qu'en dira-t-on?« + +On a bien souvent reproché à la Margrave--et le célèbre historien +Schlosser lui a jeté la première pierre--d'avoir de gaîté de coeur +compromis inutilement les siens. Nous aurions d'elle un portrait peu +ressemblant si nous acceptions ce jugement étroit parmi tous les autres +du même acabit. Il faut essayer de la connaître autrement, et elle se +révèle sous un jour tout différent dans ses lettres. + +La Margrave Wilhelmine entretenait une correspondance suivie avec les +plus illustres savants et les plus grands poètes de son temps. Il suffit +de nommer ici Frédéric le Grand et Voltaire. Dans ses lettres se trouve +bien souvent l'explication pour nombre de paroles dures contenues dans +ses Mémoires. C'est dans ses lettres qu'elle ouvre son soeur à son frère +et à son ami. On est ému du chagrin et des souffrances d'une princesse +qui, selon les personnages les plus distingués de ce temps, passe pour +la femme la plus spirituelle et la plus éminente du XVIIIième siècle. On +serait bien tenté de ne point lui reprocher son impiété en voyant que +son amertume et son aigreur trouvent leur explication dans les +souffrances physiques et psychiques qu'elle eut à subir. + +Aujourd'hui que l'on a puisé à tant de sources historiques, il serait +impossible de mettre au premier rang les Mémoires de la Margrave. Ils +sont sans grande portée pour la conception historique, et du reste on y +trouve plus d'une erreur. On ne peut nier cependant qu'il n'y ait +beaucoup de vrai et d'intéressant: aussi resteront-ils un tableau vivant +des moeurs et de la situation de l'Allemagne au XVIIIième siècle. + +Malheureusement le manuscrit original des Mémoires finit avec l'année +1742. La Margrave vécut jusqu'à 1758 et s'éteignit dans la même nuit et +à l'heure même où son frère était surpris près de Hochkirch. + +Cette nouvelle édition que nous présentons au public s'efforce à combler +cette lacune en dépeignant la vie de la Margrave jusqu'à sa mort d'après +des documents et des lettres de l'authenticité la plus indiscutable. + +En publiant cette nouvelle édition nous voulons contribuer de notre part +à présenter à un public toujours plus nombreux le portrait de la +princesse après en avoir enlevé le tâche d'impiété qui le défigurait. +Nous montrerons sous son vrai jour une femme pensant et agissant +vraiment en reine, grande dans son amour héroïque pour son frère vraie +dans son amitié. Espérons de voir disparaître de plus en plus l'opinion +qui la faisait regarder comme une femme sans coeur et sans âme. + +Leipzig, février 1888. + +B. + + + + +1706. + + +Frédéric Guillaume; roi de Prusse, alors prince royal, épousa l'année +1706 Sophie Dorothée d'Hannovre. Le roi Frédéric I. son père lui avoit +donné à choisir entre trois princesses qui étoient celle de Suède, soeur +de Charles XII., celle de Saxe-Zeitz, et celle d'Orange, nièce du prince +d'Anhalt. Celui-ci qui de tout temps avoit été tendrement chéri du +prince royal s'étoit fort flatté, que son choix tomberoit sur sa nièce. +Mais le coeur du prince royal étant épris des charmes de la princesse +d'Hannovre, il refusa ces trois partis et sut par ses prières et ses +intrigues obtenir le consentement du roi son père pour son mariage avec +elle. + +Il est juste, que je donne une idée du caractère des principales +personnes qui composoient la cour de Berlin, et surtout de celui du +prince royal. Ce prince, dont l'éducation avoit été confiée au comte +Dona, possède toutes les qualités qui doivent composer un grand homme. +Son génie est élevé et capable des plus grandes actions; il a la +conception aisée, beaucoup de jugement et d'application; son coeur est +naturellement bon, depuis sa tendre jeunesse il a toujours montré un +penchant décidé pour le militaire; c'étoit sa passion dominante, et il +l'a justifiée par l'ordre excellent, dans lequel il a mis son armée. Son +tempérament est vif et bouillant et l'a porté souvent à des violences; +qui lui ont causé depuis de cruels repentirs. Il préferoit la plupart du +temps la justice à la clémence. Son attachement excessif pour l'argent +lui a attiré le tître d'avare. On ne peut cependant lui reprocher ce +vice qu'a l'égard de sa personne et de sa famille. Car il combloit de +biens ses favoris et ceux qui le servoient avec attachement. + +Les fondations charitables et les églises qu'il a bâties sont une preuve +de sa piété. Sa dévotion alloit jusqu'à la bigoterie, il n'aimoit ni le +faste, ni le luxe. Il étoit soupçonneux, jaloux et souvent dissimulé. +Son gouverneur avoit pris soin de lui inspirer du mépris pour le sexe. +Il avoit si mauvaise opinion de toutes les femmes que ses préjugés +causèrent bien du chagrin à la P. R. dont il étoit jaloux à toute +outrance. + +Le prince d'Anhalt peut être compté parmi les plus grands capitaines de +ce siècle. Il joint à une expérience consommée dans les armes un génie +très propre pour les affaires. Son air brutal inspire de la crainte, et +sa physionomie ne dément pas son caractère. Son ambition démesurée le +porte à tous les crimes, pour parvenir à son but. Il est ami fidèle mais +ennemi irréconciliable, et vindicant à l'excès envers ceux qui ont le +malheur de l'offenser. Il est cruel et dissimulé, son esprit est cultivé +et très-agréable dans la conversation quand il le veut. Mr. de Grumkow +peut passer pour un des plus habiles ministres qui aient paru depuis +long-temps, c'est un homme très-poli, d'une conversation aisée et +spirituelle; avec un esprit cultivé, souple et insinuant il plaît +surtout par le talent de satiriser impitoyablement, faculté fort en +vogue dans le siècle où nous sommes. Il sait joindre le sérieux à +l'agréable. Tous ces beaux dehors renferment un coeur fourbe, intéressé +et traître. Sa conduite est des plus déréglées, tout son caractère n'est +qu'un tissu de vices, qui l'ont rendu l'horreur de tous les honnêtes +gens. + +Tels étoient les deux favoris du P.R. On juge bien qu'étant l'un et +l'autre d'intelligence et amis intimes, ils étoient très-capables de +corrompre le coeur d'un jeune prince et de bouleverser tout un état. +Leur projet de régner se voyoit dérouté par le mariage du P.R. Le prince +d'Anhalt ne pouvoit pardonner à la princesse royale la préférence qui +lui avoit été donnée sur sa nièce. Il craignoit qu'elle ne s'emparât du +coeur de son époux. Pour y mettre obstacle il essaya de semer de la +mésintelligence entre eux, et profitant du penchant que le P.R. avoit à +la jalousie, il tâcha de lui en inspirer pour son épouse. Cette pauvre +princesse souffroit des martyres par les emportemens du P.R. et quelques +preuves qu'elle pût lui donner de sa vertu, il n'y eut que la patience +qui pût le faire revenir des préjugés qu'on lui avoit donnés contre +elle. + +Cette princesse devint cependant enceinte et accoucha en 1707 d'un fils. +La joie que causa cette naissance, fut bientôt convertie en deuil, ce +prince étant mort un an après. Une seconde grossesse releva l'espoir de +tout le pays. La P.R. mit au monde le 3. Juillet 1709 une princesse qui +fut très-mal reçue, tout le monde désirant passionnément un prince. +Cette fille est ma petite figure. Je vis le jour dans le temps que les +rois de Danemarc et de Pologne étoient à Potsdam, pour y signer le +traité d'alliance contre Charles XII, roi de Suède, afin de pacifier les +troubles de Pologne. Ces deux monarques et le roi, mon grand-père, +furent mes parrains et assistèrent à mon baptême, qui se fit en grande +cérémonie et avec pompe et magnificence. On me nomma Frédérique Sophie +Wilhelmine. + +Le roi, mon grand-père, prit bientôt beaucoup de tendresse pour moi. A +un an et demi j'étois beaucoup plus avancée que les autres enfans, je +parlois assez distinctement et à deux ans je marchois seule. Les +singeries que je faisois divertissoient ce bon prince, qui s'amusoit +avec moi des journées entières. + +L'année suivante la P. R. accoucha encore d'un prince, qui lui fut aussi +enlevé. Une quatrième grossesse donna au mois de Janvier de l'année 1712 +la vie à un troisième prince, qui fut nommé Frédéric. Nous fûmes +confiés, mon frère et moi aux soins de Madame de Kamken, femme du +grand-maître de la garde-robe du roi, et son grand favori. Mais peu de +temps après la P. R. étant allée à Hannovre, pour voir l'électeur son +père, Madame de Kilmannseck connue depuis sous le nom de Milady +Arlington, lui recommanda une demoiselle qui lui servoit de compagnie, +pour avoir soin de mon éducation. Cette personne, nommée Letti, étoit +fille d'un moine Italien, qui s'étoit enfui de son couvent pour +s'établir en Hollande, où il avoit abjuré la foi catholique. Sa plume +lui fournissoit le nécessaire. Il est auteur de l'histoire de +Brandebourg, qui a été fort critiquée, et de la vie de Charles V. et de +Philippe II. + +Sa fille avoit gagné sa vie à corriger les gazettes. Elle avoit l'esprit +et le coeur Italien, c'est-à-dire très-vif, très souple et très noir. +Elle étoit intéressée, hautaine et emportée. Ses moeurs ne dementoient +pas son origine, sa coquetterie lui attiroit nombre d'amans qu'elle ne +laissoit pas languir. Ses manières étoient Hollandaises c'est-à-dire +très-grossières, mais elle savoit cacher ces défauts sous de si beaux +dehors, qu'elle charmoit tous ceux qui la voyoient. La P. R. en fut +éblouïe comme les autres et se détermina à la placer auprès de moi sur +le pied de Demoiselle, avec cette prérogative néanmoins, qu'elle me +suivroit partout et seroit admise à ma table. + +Le prince royal avoit accompagné son épouse à Hannovre. La princesse +électorale y étoit accouchée en 1707 d'un prince. Nos âges se convenant, +nos parens voulurent resserrer encore plus les noeuds de leur amitié en +nous destinant l'un pour l'autre. Mon petit amant commença même en ce +temps la à m'envoyer des presens, et il ne se passoit point de poste que +ces deux princesses ne s'entretinssent de l'union future de leurs +enfans. Il y avoit déjà quelque temps que le roi, mon grand père, se +trouvoit fort indisposé; on s'étoit flatté d'un temps à l'autre que sa +santé se remettroit, mais sa complexion extrêmement foible ne put +résister long-temps aux atteintes de l'étisie. Il rendit l'esprit au +mois de Février de l'année 1713. Lorsqu'on lui annonça la mort, il se +soumit avec fermeté et avec résignation aux décrets de la providence. +Sentant approcher sa fin, il prit congé du prince et de la P. R. et leur +recommanda le salut du pays et le bien de ses sujets. Il nous fit +appeler ensuite, mon frère et moi, et nous donna sa bénédiction à 8 +heures du soir. Sa mort suivit de près cette lugubre cérémonie. Il +expira le 25 regretté et pleuré généralement de tout le royaume. + +Le jour même de sa mort le roi Frédéric Guillaume son fils se fit donner +l'état de sa cour et la réforma entièrement, à condition que personne ne +s'éloigneroit avant l'enterrement du feu roi. Je passe sous silence la +magnificence de ces obsèques. Elles ne se firent que quelques mois +après. Tout changea de face à Berlin. Ceux que voulurent conserver les +bonnes grâces du nouveau roi, endossèrent le casque et la cuirasse: tout +devint militaire et il ne resta plus la moindre trace de l'ancienne +cour. Mr de Grumkow fut mis à la tête des affaires et le prince d'Anhalt +reçut le détail de l'armée. Ce furent ces deux personnages, qui +s'emparèrent de la confiance du jeune monarque, et qui lui aidèrent à +supporter le poids des affaires. Toute cette année ne se passa qu'à les +régler et à mettre ordre aux finances qui se trouvoient un peu dérangées +par les profusions immenses du feu roi. + +L'année suivante produisit un nouvel événement très-intéressant pour le +roi et la reine. Ce fut la mort de la reine Anne de la grande Bretagne. +L'électeur d'Hannovre devenu son héritier par l'exclusion du prétendant +ou plutôt du fils de Jaques II., passa en Angleterre pour y monter sur +le trône. Le prince électoral, son fils, l'y accompagna et prit le titre +de prince de Galles. Celui-ci laissa le prince son fils, nommé duc de +Glocestre, à Hannovre, ne voulant pas risquer de lui faire passer la mer +dans un âge si tendre. La reine, ma mère, accoucha dans le même temps +d'une princesse, laquelle fut nommée Frédérique Louise. + +Cependant mon frère étoit d'une constitution très-faible. Son humeur +taciturne et son peu de vivacité donnoient de justes craintes pour ses +jours. Ses maladies fréquentes commencèrent à relever les espérances du +prince d'Anhalt. Pour soutenir son crédit et en acquérir d'avantage, il +persuada au roi de me faire épouser son neveu. Ce prince étoit cousin +germain du roi. L'électeur Frédéric Guillaume, leur ayeul, avoit eu deux +femmes. De la princesse d'Orange qu'il épousa en premières noces il eut +Frédéric I. et deux princes qui moururent peu après leur naissance. + +La seconde épouse, princesse de Holstein-Glucksbourg, veuve du duc +Charles Louis de Lunebourg, lui donna cinq princes et trois princesses, +savoir Charles qui mourut empoisonné en Italie, par les ordres du roi +son frère, le prince Casimir, empoisonné de même par une princesse de +Holstein, qu'il avoit refusé d'épouser, les princes Philippe Albert et +Louis. Le premier de ces trois princes épousa une princesse d'Anhalt, +soeur de celui dont j'ai fait le portrait. Il eut d'elle deux fils et +une fille. Le Margrave Philippe étant mort, son fils aîné, le Margrave +de Schwed devint premier prince du sang et héritier présomptif de la +couronne, en cas d'extinction de la ligne royale. Dans ce dernier cas +tous les pays et les biens allodiaux me tomboient en partage. Le roi +n'ayant qu'un fils, le prince d'Anhalt, appuyé de Grumkow, lui fit +concevoir que sa politique exigeoit de lui qu'il me fît épouser son +cousin, le Margrave de Schwed. Ils lui représentèrent que la santé +délicate de mon frère ne permettoit pas qu'on fît grand fonds sur ses +jours, que la reine commençoit à devenir si replette, qu'il étoit à +craindre qu'elle n'eût plus d'enfans; que le roi devoit penser d'avance +à la conservation de ses états qui seroient démembrés, si je faisois un +autre parti, et enfin, que s'il avoit le malheur de perdre mon frère, +son gendre et son successeur lui tiendroient lieu de fils. + +Le roi se contenta pendant quelque temps de ne leur donner que des +réponses vagues, mais ils trouvèrent enfin moyen de l'entraîner dans des +parties de débauche, où, échauffé de vin, ils obtinrent de lui ce qu'ils +voulurent. Il fut même conclu que le Margrave de Schwed auroit +dorénavant les entrées chez moi, et qu'on tâcheroit par toutes sortes de +moyens de nous donner de l'inclination l'un pour l'autre. La Letti +gagnée par la clique d'Anhalt, ne cessoit de me parler du Margrave de +Schwed, et de le louer, ajoutant toujours qu'il deviendroit un grand roi +et que je serois bien heureuse, si je pouvois l'épouser. + +Ce prince né en 1700, étoit fort grand pour son âge. Son visage est +beau, mais sa physionomie n'est point revenante. Quoiqu'il n'eût que 15 +ans, son méchant caractère se manifestoit déjà, il étoit brutal et +cruel, il avoit des manières rudes et des inclinations basses. J'avois +une antipathie naturelle pour lui, et je tâchois de lui faire des +niches, et de l'épouvanter, car il étoit poltron. La Letti n'entendoit +pas raillerie là-dessus et me punissoit sévèrement. La reine qui +ignoroit le but des visites, que me faisoit ce prince, les souffroit +d'autant plus facilement que je recevois celles des autres princes du +sang et qu'elles étaient sans conséquence dans un âge aussi tendre que +le mien. Malgré tout ce qu'on avoit pu faire jusqu'alors, les deux +favoris n'avoient pu venir à bout de mettre la mésintelligence entre le +roi et la reine. Mais quoique le roi aimât passionnément cette +princesse, il ne pouvoit s'empêcher de la maltraiter et ne lui donnoit +aucune part dans les affaires. Il en agissoit ainsi parceque, disoit il, +il falloit tenir les femmes sous la férule, sans quoi elles dansoient +sur la tête de leurs maris. + +Elle ne fut pourtant pas long-temps sans apprendre le plan de mon +mariage. Le roi lui en fit la confidence; ce fut un coup de foudre pour +elle. Il est juste que je donne ici une idée de son caractère et de sa +personne. La reine n'a jamais été belle, ses traits sont marqués et il +n'y en a aucun de beau. Elle est blanche, ses cheveux sont d'un brun +foncé, sa taille a été une des plus belles du monde. Son port noble et +majestueux inspire du respect à tous ceux qui la voient; un grand usage +du monde et un esprit brillant semblent promettre plus de solidité +qu'elle n'en possède. Elle a le coeur bon, généreux et bienfaisant, elle +aime les beaux arts et les sciences, sans s'y être trop appliquée. +Chacun à ses défauts, elle n'en est pas exempte. Tout l'orgueil et la +hauteur de la maison d'Hannovre sont concentrés en sa personne. Son +ambition est excessive, elle est jalouse à l'excès, d'une humeur +soupçonneuse et vindicative, et ne pardonnant jamais à ceux dont elle +croit avoir été offensée. + +L'alliance qu'elle avoit projetée avec l'Angleterre par l'union de ses +enfans lui tenoit fort à coeur, se flattant de parvenir peu à peu à +gouverner le roi. Son autre point de vue étoit de se faire une forte +protection contre les persécutions du prince d'Anhalt et enfin d'obtenir +la tutelle de mon frère en cas que le roi vînt à manquer. Ce prince se +trouvoit souvent incommodé, et on avoit assuré la reine qu'il ne pouvoit +vivre long-temps. + +Ce fut environ en ce temps-là que le roi déclara la guerre aux Suédois. +Les troupes prussiennes commencèrent à marcher au mois de Mai en +Poméranie où elles se joignirent aux troupes Danoises et Saxonnes. On +ouvrit la campagne par la prise de la forte ville de Vismar. Toute +l'armée réunie au nombre de 36,000 hommes marcha ensuite vers Stralsund +pour en former le siège. La reine, ma mère, quoique derechef enceinte, +suivit le roi à cette expédition. Je ne ferai point le détail de cette +campagne, elle finit glorieusement pour le roi mon père, qui se rendit +maître d'une grande partie de la Poméranie Suédoise. On me confia +uniquement pendant l'absence de la reine aux soins de la Letti, et +Madame de Roukoul qui avoit élevé le roi fut chargée de l'éducation de +mon frère. La Letti se donna un soin infini pour me cultiver l'esprit, +elle m'apprit les principaux élémens de l'histoire et de la géographie, +et tâcha en même temps de me former les manières. La quantité de monde +que je voyois, contribuoit à me dégourdir, j'étois fort vive et chacun +se faisoit un plaisir de s'amuser avec moi. + +La reine fut charmée de ma petite figure à son retour. Les caresses +qu'elle me prodigua me causèrent une telle joie, que tout mon sang en +étant bouleversé, je pris une hémorragie, qui pensa m'envoyer à l'autre +monde. Ce ne fut que par un miracle que je réchappai de cet accident, +qui me tint quelques semaines au lit. Je ne fus pas plutôt rétablie, que +la reine voulut profiter de la prodigieuse facilité que j'avois à +apprendre; elle me donna plusieurs maîtres, entr'autres ce fameux la +Croze qui a été célèbre pour son savoir dans l'histoire, dans les +langues orientales et dans les antiquités sacrées et profanes. Les +maîtres qui se succédoient l'un à l'autre, m'occupoient tout le jour et +ne me laissoient que très-peu de temps pour mes récréations. + +La cour de Berlin, quoique les cavaliers, qui la composoient, fussent +presque tous militaires, étoit cependant très-nombreuse par l'affluence +des étrangers qui s'y trouvoient. La reine tenoit appartement tous les +soirs pendant l'absence du roi. Ce prince étoit la plupart du temps à +Potsdam, petite ville à quatre milles de Berlin. Il y vivoit plutôt en +gentilhomme qu'en roi, sa table étoit frugalement servie, il n'y avoit +que le nécessaire. Son occupation principale étoit de discipliner un +régiment qu'il avoit commencé à former pendant la vie de Frédéric I., et +qui étoit composé de colosses de 6 pieds de hauteur. Tous les souverains +de l'Europe s'empressoient à le recruter. On pouvoit nommer ce régiment +le canal des grâces, car il suffisoit de donner ou de procurer de grands +hommes au roi pour en obtenir tout ce qu'on souhaitoit. Il alloit +l'après-midi à la chasse et tenoit tabagie le soir avec ses généraux. + +Il y avoit en ce temps-là beaucoup d'officiers Suédois à Berlin, qui +avoient été faits prisonniers au siège de Stralsund. Un de ces +officiers, nommé Cron, s'étoit rendu fameux par son savoir dans +l'astrologie judiciaire. La reine fut curieuse de le voir. Il lui +pronostiqua, qu'elle accoucheroit d'une princesse. Il prédit à mon frère +qu'il deviendroit un des plus grands princes qui eussent jamais regné, +qu'il feroit de grandes acquisitions et qu'il mourroit Empereur. Ma main +ne se trouva pas si heureuse que celle de mon frère. Il l'examina +long-temps et branlant la tête il dit, que toute ma vie ne seroit qu'un +tissu de fatalités, que je serois recherchée par quatre têtes +couronnées, celles de Suède, d'Angleterre, de Russie et de Pologne, et +que cependant je n'épouserois jamais aucun de ces rois. Cette prédiction +s'accomplit comme nous le verrons dans la suite. + +Je ne puis m'empêcher de rapporter ici une aventure qui mettra le +lecteur au fait du caractère de Grumkow, et quoiqu'elle n'ait aucun +rapport avec les mémoires de ma vie elle ne laissera pas que d'amuser. +La reine avoit parmi ses Dames une demoiselle de Vagnitz qui étoit dans +ce temps-là sa favorite. La mère de cette fille étoit gouvernante de la +Margrave Albert, tante du roi. Madame de Vagnitz cachoit sous un dehors +de dévotion la conduite la plus scandaleuse son esprit d'intrigues la +portant à se prostituer, elle et ses filles, aux favoris du roi et à +ceux qui étoient mêlés dans les affaires; de façon qu'elle apprenoit par +leur moyen les secrets de l'état qu'elle vendoit aussitôt au comte de +Rottenbourg, ministre de France. + +Madame de Vagnitz pour parvenir à ses fins s'associa Mr. Kreutz, favori +du roi. Cet homme étoit fils d'un bailli. D'auditeur d'un régiment, il +étoit monté au grade de directeur des finances et de ministre d'état. +Son âme étoit aussi basse que sa naissance; c'étoit un assemblage de +tous les vices. Quoique son caractère fût très-ressemblant à celui de +Grumkow, ils étoient ennemis jurés étant réciproquement jaloux de leur +faveur. Kreutz avoit la bienveillance du roi par le soin qu'il s'étoit +donné d'accumuler les trésors de ce prince et d'augmenter ses revenus +aux dépens du pauvre peuple. Il fut charmé du projet de Madame de +Vagnitz; il étoit conforme à ses vues. En plaçant une maîtresse, il se +faisoit un soutien et par ce moyen il pouvoit parvenir à détruire la +faveur de Grumkow et à s'emparer seul de l'esprit du roi et des +affaires. Il se chargea d'instruire la future sultane des démarches, +qu'elle devoit faire, pour réussir. Diverses entrevues qu'il eut avec +elle lui inspirèrent une forte passion pour cette fille. Il étoit +puissamment riche. Les magnifiques présens, qu'il fit, désarmèrent +bientôt sa cruauté, elle se livre à lui sans perdre néanmoins de vue son +premier plan. Kreutz avoit des émissaires secrets autour du roi. Ces +malheureux tachoient par divers discours lâchés à propos de le dégoûter +de la reine. On lui vantoit même la beauté de la Vagnitz, et on ne +laissoit échapper aucune occasion de prôner le bonheur qu'il y auroit, +de posséder une si charmante personne. Grumkow qui avoit des espions +partout, n'ignora pas long-temps ces menées. Il vouloit bien que le roi +eût des maîtresses, mais il vouloit les lui donner. Il résolut donc de +rompre toute cette intrigue et de se servir des mêmes armes que Kreutz +vouloit employer contre lui pour le ruiner. La Vagnitz étoit belle comme +un ange, mais son esprit n'étoit qu'emprunté. Mal élevée, elle avoit le +coeur aussi mauvais que sa mère et y joignoit une hauteur insupportable. +Sa langue médisante déchiroit impitoyablement ceux qui avoient le +malheur de lui déplaire. + +On juge bien par là, qu'elle n'avoit guère d'amis. Grumkow l'ayant fait +épier, apprit qu'elle avoit de grandes conférences avec Kreutz et qu'il +sembloit qu'elles ne rouloient pas toujours sur des affaires d'état. +Pour s'en éclaircir tout-à-fait, il se servit d'un marmiton, auquel il +trouva l'esprit assez délié pour le personnage, qu'il devoit faire. Il +prit le temps que le roi et la reine étoient à Stralsund pour exécuter +son dessein. Une nuit que tout étoit enseveli dans le sommeil, il se fit +une rumeur épouvantable dans le palais. Tout le monde se réveille +croyant que c'étoit du feu, mais on fut bien surpris d'apprendre que +c'étoit un spectre qui causoit tout ce bruit. Les gardes placés devant +l'appartement de mon frère et devant le mien étoient à demi-morts de +peur et disoient avoir vu ce revenant passer et enfiler une galerie qui +menoit chez les Dames de la reine. L'officier de la garde redouble +d'abord les postes qui étoient devant nos chambres et alla visiter tout +le château lui-même, sans rien trouver. Cependant dès qu'il se fut +retiré l'esprit reparut et épouvanta si fort les gardes qu'on les trouva +évanouis. Ils disoient que c'étoit le grand diable que les sorciers +Suédois envoyoient pour tuer le prince royal. + +Le lendemain toute la ville fut en alarme, on craignit que ce ne fût +quelque trame des Suédois, qui avec l'assistance de cet esprit +pourroient bien mettre le feu au palais et tâcher de nous enlever, mon +frère et moi. On prit donc toutes les précautions nécessaires pour notre +sûreté et pour tâcher d'attraper le spectre. Ce ne fut que la troisième +nuit qu'on prit ce soi-disant diable. Grumkow par son crédit trouva +moyen de le faire examiner par ses créatures. Il en fit une badinerie +auprès du roi et fit changer la punition rigoureuse que ce prince +vouloit faire subir à ce malheureux en celle d'être trois jours de suite +sur l'âne de bois avec tout son attirail de revenant. Cependant Grumkow +apprit par le faux diable ce qu'il vouloit savoir, c'est-à-dire les +entrevues nocturnes de Kreutz et de la Vagnitz. Outre cela la femme de +chambre de cette Dame qu'il trouva moyen de gagner à force d'argent lui +rapporta, que sa maîtresse avoit déjà fait une fausse couche, et qu'elle +étoit actuellement enceinte. Il attendit le retour du roi à Berlin pour +lui faire part de cette histoire scandaleuse. + +Ce prince se mit dans une violente colère contre cette fille, il voulut +la faire chasser sur le champ de la cour mais la reine obtint à force de +prières qu'elle y restât encore quelque temps pour chercher un prétexte +de la congédier de bonne grâce. Le roi ne lui accorda qu'avec beaucoup +de peine ce répit, il exigea cependant de la reine qu'elle lui +signifieroit le même jour son congé. Il lui conta toutes les intrigues +de cette fille et les peines qu'elle s'étoit données pour devenir sa +maîtresse. La reine l'envoya chercher. Cette princesse avoit pour cette +créature un foible qu'elle ne pouvoit surmonter. Elle lui parla en +présence de Madame de Roukoul qui ne voulut pas la quitter dans l'état +où elle étoit, étant enceinte. Elle lui exposa l'ordre du roi et lui +répéta tout le discours de ce prince. Il faut vous soumettre aux +volontés du roi, ajouta-t-elle; j'accouche dans trois mois; si je donne +la naissance à un fils, la première chose que je ferai sera de demander +votre grâce. La Vagnitz bien loin de reconnoître les bontés de la reine, +avoit eu peine à entendre la fin de son discours. Elle lui déclara tout +net, qu'elle avoit de puissants soutiens qui sauroient la protéger. + +La reine voulut lui répliquer, mais cette fille entra dans une si +violente colère qu'elle fit mille imprécations contre la reine et contre +l'enfant qu'elle portoit. La rage qui la possédoit lui fit prendre les +convulsions. Madame de Roukoul emmena la reine qui étoit fort altérée; +cette princesse ne voulut point informer le roi de toute cette +conversation, espérant toujours pouvoir le radoucir, mais la Vagnitz +rompit elle-même ces bonnes dispositions. Elle fit afficher le lendemain +une pasquinade sanglante contre le roi et la reine. On en découvrit +bientôt l'auteur. Le roi n'entendant plus raillerie la fit chasser +ignominieusement de la cour. Sa mère la suivit de près. Grumkow +découvrit au roi les intrigues de cette Dame avec le ministre de France. +Elle fut heureuse d'en être quitte pour l'exil, et de n'être pas +enfermée pour le reste de ses jours dans une forteresse. Kreutz se +maintint dans sa faveur malgré toutes les peines que son antagoniste +s'étoit données pour le détruire. Pour la reine, elle se consola bientôt +de la perte de cette fille. Madame de Blaspil obtint sa place de +favorite auprès d'elle. La reine fut délivrée d'un fils peu de temps +après cette belle aventure. Sa naissance causa une joie générale, il fut +nommé Guillaume. Ce prince mourut en 1719 de la dyssenterie. La soeur du +Margrave de Schwed se maria aussi cette année avec le prince héréditaire +de Wurtemberg. Les caprices de cette princesse sont cause, que le duché +de Wurtemberg est tombé entre les mains des catholiques. + +Je finirai cette année par l'accomplissement d'une des prophéties que +l'officier Suédois m'avoit faites. Le comte Poniatofski arriva en ce +temps-là incognito à Berlin, il y étoit envoyé de la part de Charles +XIII, roi de Suède. Comme le comte avoit connu très-particulièrement le +grand maréchal de Printz dans le temps qu'ils étoient l'un et l'autre +ambassadeurs en Russie, il s'adressa à lui pour obtenir une audience +secrète du roi. Ce prince se rendit sur la brune chez Mr. de Printz qui +logeoit dans ce temps-là au château. Mr. de Poniatofski lui fit des +propositions très-avantageuses de la part de la cour de Suède, et il +conclut un traité avec ce prince, qu'on a toujours pris soin de tenir si +caché, que je n'ai pu en apprendre que deux articles. Le premier, que le +roi de Suède céderoit pour toujours la Poméranie suédoise au roi, et que +celui-ci lui payeroit une somme très-considérable pour l'en dédommager. +Le second article étoit la conclusion de mon mariage avec le monarque +Suédois, il étoit stipulé que je serois conduite en Suède à l'âge de +douze ans pour y être élevée. + +Je n'ai pu jusqu'à présent que raconter des faits qui ne me regardoient +pas personnellement. Je n'avois que huit ans. Mon âge trop tendre ne me +permettoit pas de prendre part à ce qui se passoit. J'étois occupée tous +les jours par mes maîtres et mon unique récréation étoit de voir mon +frère. Jamais tendresse n'a égalé la nôtre. Il avoit de l'esprit, son +humeur étoit sombre, il pensoit long temps avant que de répondre, mais +en récompense, il répondoit juste. Il n'apprenoit que +très-difficilement, et on s'attendoit, qu'il auroit avec le temps plus +de bon sens, que d'esprit. J'étois au contraire très-vive, j'avois la +réplique prompte et une mémoire angélique; le roi m'aimoit à la passion. +Il n'a jamais eu autant d'attention pour ses autres enfans, que pour +moi. Mon frère en revanche lui étoit odieux et ne paroissoit jamais à sa +vue, sans en être maltraité, ce qui lui inspira une crainte invincible +pour son père, et qu'il a conservée même jusqu'à l'âge de raison. + +Le roi et la reine firent un second voyage à Hannovre. Le roi de Suède +et celui de Prusse ayant mûrement réfléchi sur l'alliance, qui devoit +unir leurs maisons, avoient trouvé nos âges si disproportionnés qu'ils +résolurent de la rompre. Celui de Prusse se proposa de renouer celle qui +avoit déjà été sur le tapis avec le Duc du Glocestre. + +Le roi George I. d'Angleterre se prêta avec joie à ces desseins, mais il +souhaita qu'un double mariage pût resserrer encore plus étroitement les +noeuds de leur amitié, savoir celui de mon frère et de la princesse +Amélie, seconde soeur de ce duc. Cette double alliance fut conclue, au +grand contentement de la reine, qui l'avoit toujours souhaitée si +ardemment. Cette princesse nous porta les bagues de promesse, à mon +frère et à moi. J'entrai même en correspondance avec mon petit amant, et +en reçus plusieurs présens. Les intrigues du prince d'Anhalt et de +Grumkow continuoient toujours. La naissance de mon second frère n'avoit +fait que déranger leurs projets, sans les leur faire perdre de vue. Il +n'étoit pas temps de les faire éclater. + +La nouvelle alliance que le roi venoit de contracter avec l'Angleterre, +ne leur parut pas un grand obstacle à surmonter. Les intérêts des +maisons de Brandebourg et d'Hannovre ayant toujours été opposés, ils +s'attendoient bien que leur union ne seroit pas de durée. Ils +connoissoient à fond l'humeur du roi, qui se laissoit facilement animer, +et qui dans sa première passion ne gardoit point de mesures, et +n'agissoit pas selon la politique. Ils résolurent donc d'attendre +tranquillement jusqu'à ce qu'ils pussent trouver un incident conforme à +leurs vues. Ce fut en cette année qu'on découvrit une trame secrète, +qu'un nommé Clément avoit formée. Il fut accusé de crime de +Lèse-Majesté, d'avoir contrefait la signature de plusieurs grands +princes, et tâché de brouiller les diverses grandes puissances entre +elles. Ce Clément se trouvoit à la Haye, et avoit écrit plusieurs fois +au roi. Sa mauvaise conscience ne lui permettoit pas de sortir de cet +asile, et le roi n'avoit pu venir à bout de l'attirer dans son pays. Il +se servit enfin du ministère d'un ecclésiastique calviniste, nommé +Gablonski, pour se rendre maître de cet homme. Gablonski qui avoit +étudié avec lui, se rendit en Hollande, et sut si bien lui persuader la +bonne réception, et les honneurs que le roi vouloit lui faire, qu'il +l'engagea enfin à se rendre avec lui à Berlin. Aussitôt que Clément eut +mis le pied dans le pays de Clève, il fut arrêté. On a toujours cru, que +cet homme étoit de grande extraction; les uns le disoient fils naturel +du roi de Danemarc, et les autres du duc d'Orléans régent de France. La +grande ressemblance, qu'il avoit avec le dernier de ces princes, a fait +juger qu'il lui appartenoit. On commença son procès, dès qu'il fut +arrivé à Berlin. On prétend qu'il découvrit au roi toutes les intrigues +de Grumkow, et qu'il s'offrit à justifier son accusation par des lettres +de ce ministre, qu'il vouloit remettre à ce prince. Grumkow fut à deux +doigts de sa perte. Mais heureusement pour lui, Clément ne put produire +les lettres qu'il avoit promises: ainsi son accusation fut traitée de +calomnie. Les circonstances de son procès ont toujours été tenues si +secrètes, que je n'ai pu en apprendre que le peu de particularités, que +je viens d'écrire. + +Le procès dura six mois, au bout desquels on lui prononça sa sentence. +Elle portoit qu'il seroit trois fois tenaillé, et ensuite pendu. Il +entendit lire son arrêt avec une fermeté héroïque et sans changer de +visage. Le roi est maître, dit-il, de ma vie et de ma mort, je n'ai +point mérité cette dernière, j'ai fait ce que les ministres du roi font +tous les jours. Ils tâchent de duper et de tromper ceux des autres +puissances, et ne sont que d'honnêtes espions dans les cours. Si j'avois +été accrédité comme eux, je serois peut-être à présent sur le pinacle, +au lieu d'aller faire ma demeure au haut du gibet. + +Sa constance ne se démentit point jusqu'à son dernier soupir. On peut le +compter au nombre des grands génies, il avoit beaucoup de savoir, +possédoit plusieurs langues, et charmoit par son éloquence. Il la fit +valoir dans une harangue, qu'il fit au peuple. Comme elle a été +imprimée, je la passerai sous silence. Lemann, un de ses complices, fut +écartelé, ils eurent pour compagnon de malheur un troisième personnage, +qui fut puni pour un crime différent du leur. Il se nommoit Heidekamm, +et avoit été anobli sous le règne de Frédéric I. Il avoit dit et écrit, +que le roi n'étoit pas fils légitime. Il fut condamné à être fouetté par +les mains du bourreau, déclaré infâme, et enfermé à Spandau pour le +reste de ses jours. Pendant la détention de Clément, le roi tomba +dangereusement malade à Brandebourg d'une colique néphrétique, +accompagnée d'une grosse fièvre. Il dépêcha sur le champ une estafette à +Berlin, pour en informer la reine et la prier de venir le trouver. + +Cette princesse se mit aussitôt en chemin, et fit tant de diligence, +qu'elle arriva le soir à Brandebourg. Elle trouva le roi très-mal. Le +prince persuadé que sa mort étoit prochaine, étoit occupé à faire son +testament. Ceux auxquels il dictoit ses dernières volontés, étoient des +gens de probité et dont la fidélité étoit reconnue. Il y nommoit la +reine régente du royaume, pendant la minorité de mon frère, et +l'empereur et le roi d'Angleterre tuteurs du jeune prince. Il n'y +faisoit aucune mention de Grumkow ni du prince d'Anhalt, j'en ignore la +raison. Il leur avoit cependant dépêché une estaffette quelques heures +avant l'arrivée de la reine, pour leur ordonner de se rendre auprès de +lui. Je ne sais quel incident retarda leur départ. Le roi n'avoit point +signé son testament, il est à présumer qu'il les faisoit venir pour le +leur communiquer, et pour y insérer peut-être quelque article pour eux. +Il fut si piqué de leur retardement, et son mal augmenta si fort, qu'il +ne différa plus de le souscrire. La reine en reçut une copie et +l'original fut mis dans les archives à Berlin. L'acte ne fut pas plutôt +achevé, que ce prince commença à devenir plus tranquille, son +chirurgien-major Holtzendorff se servit à propos d'un remède fort en +vogue dans ce temps-là; c'étoit l'ipécacuanha. Cette drogue lui sauva la +vie, la fièvre et les douleurs qu'il enduroit diminuèrent +considérablement vers le matin, et donnèrent de grandes espérances de sa +convalescence. Ce fut le commencement de la fortune et de la faveur de +Holtzendorff, dont j'aurai lieu de parler dans la suite. + +Le prince d'Anhalt et son compagnon d'iniquités arrivèrent cependant +vers le matin. Le roi se trouva fort embarrassé avec eux, s'attendant +aux cruels reproches, qu'ils lui feroient de les avoir exclus de son +testament. Ne sachant comment se tirer d'intrigue, il exigea un serment +de la reine, des témoins et de ceux qui l'avoient dressé d'en ensevelir +le contenu dans un silence éternel. + +Malgré toutes les mesures du roi, les deux intéressés apprirent bientôt +ce qui venoit de se passer. Le mystère qu'on leur en faisoit les fit +juger de la vérité du fait; surtout étant avertis, que la copie de cette +pièce avoit été remise à la reine. Ce fut un coup assommant pour eux. Le +roi étoit mieux, mais non entièrement hors de danger. Ils n'osèrent lui +en parler, la moindre émotion pouvant lui coûter la vie. Mais leur +inquiétude cessa bientôt, son mal diminua si fort qu'il fut entièrement +rétabli au bout de huit jours. Dès qu'il fut en état de sortir, il +retourna à Berlin. De là il se rendit à Vousterhausen, où la reine le +suivit. Ce prince devenoit de jour en jour plus soupçonneux et défiant. +Depuis la découverte des intrigues de Clément il se faisoit rendre +toutes les lettres qui entroient et sortaient de B. et ne se couchoit +plus sans avoir son épée et une paire de pistolets chargés à côté de son +lit. Le prince d'Anhalt et Grumkow ne dormoient pas, l'affaire du +testament leur tenoit toujours fort à coeur, et ils n'avoient pas +renoncé à leurs anciens plans. (Le roi et mon frère étoient dans ce +temps-là d'une santé assez foible, et mon second frère étoit au +berceau.) Leur malignité leur offrit des moyens pour apprendre le +contenu de cette pièce intéressante, et pour la tirer peut-être des +mains de la reine, ne doutant point, que s'ils pouvoient y parvenir, ils +viendroient à bout de faire casser le testament, de brouiller totalement +le roi et la reine et d'accomplir leur desseins. Voici comme ils s'y +prirent. J'ai déjà parlé de Mdme. de Blaspil, favorite de la reine. +Cette dame pouvoit passer pour une beauté, un esprit enjoué et solide +relevoit les charmes de sa personne. Son coeur étoit noble et droit, +mais deux défauts essentiels qui par malheur sont ceux de la plupart du +sexe offusquoient ces belles qualités, elle étoit intriguante et +coquette. Un mari de soixante ans goutteux et désagréable étoit un +ragoût fort peu appétissant pour une jeune femme. Bien des gens +prétendoient même qu'elle avoit vécu avec lui comme l'impératrice +Pulchérie avec l'empereur Marcien. Le comte de Manteuffel, envoyé de +Saxe à la cour de Prusse, avoit trouvé moyen de toucher son coeur. Leur +commerce amoureux s'étoit traité jusqu'alors avec tant de secret que +jamais on n'avoit eu le moindre soupçon contre la vertu de cette dame. +Le comte fit un petit voyage à Dresde. Pour se dédommager de l'absence +de celle qu'il aimoit, il lui écrivoit toutes les postes et en recevoit +réponse. Cette fatale correspondance fut cause du malheur de Mdme. de +Blaspil, ses lettres et celles de son amant tombèrent entre les mains du +roi. + +Ce prince défiant soupçonna des intrigues d'état, et pour s'en +éclaircir, il les fit voir à Grumkow. Celui-ci plus habile dans le +langage d'amour que le roi, devina tout de suite la vérité. Il ne fit +semblant de rien, regardant cet incident comme le plus heureux, qui pût +lui arriver. Il étoit ami intime de Manteuffel, et très-bien dans +l'esprit du roi de Pologne. Ce prince avoit de grands ménagemens à +garder avec la cour de Berlin. Charles XII roi de Suède vivoit encore, +ce qui lui faisoit toujours appréhender de nouvelles révolutions en +Pologne, dont l'appui du roi mon père pouvoit le garantir. Grumkow lui +promit son ministère, et s'engagea d'entretenir toujours la bonne +harmonie entre les deux cours, s'il vouloit se prêter à ses vues et +donner des instructions là-dessus au comte Manteuffel. Le roi de Pologne +n'hésita pas d'y consentir, et renvoya ce ministre à Berlin. Grumkow +s'ouvrit à lui sur toute l'histoire du testament, il l'avertit même +qu'il étoit informé de son commerce amoureux avec Mdme. de Blaspil, et +que le service qu'on exigeoit de lui étoit d'engager cette dame à tirer +le testament du roi des mains de la reine. L'affaire étoit délicate, +Manteuffel connoissoit l'attachement qu'elle avoit pour cette princesse. +Cependant il hasarda de lui en parler. Mdme. de Blaspil eut bien de la +peine à se rendre à ses désirs, mais l'amour lui fit enfin oublier ce +qu'elle se devoit à elle-même et à sa maîtresse. Mdme. de Blaspil +aveuglée par les protestations d'attachement que Manteuffel disoit avoir +pour la reine, ne crut pas la chose de si grande conséquence, et +connoissant l'empire absolu qu'elle avoit sur le coeur de cette +princesse, elle joua tant de rôles différens, qu'elle vint enfin à bout +de lui persuader de lui confier cette fatale pièce, à condition +néanmoins qu'elle la lui rendroit après l'avoir lue. + +[**Passage supprimé par un éditeur, indiqué par deux lignes de tirets] + +la suivit ne fut pas moins fertile en événemens. Dès que le comte +Manteuffel se vit possesseur du testament du roi, il en tira une copie +qu'il remit à Grumkow. Les projets de ce ministre ne se trouvoient +remplis qu'à demi, l'original étoit son point de vue. Il ne désespéroit +pas qu'en s'y prenant avec adresse, il ne pût l'obtenir avec le temps. +La reine commençoit à prendre de l'ascendant sur l'esprit du roi. Elle +lui procuroit des recrues pour son régiment, et le roi d'Angleterre lui +témoignoit des attentions infinies. La manière froide avec laquelle le +roi avoit répondu aux instances que le prince d'Anhalt et Grumkow lui +avoient faites pour mon mariage avec le Margrave de Schwed, leur avoit +fait connoître que leur faveur tomboit. Plusieurs circonstances les +confirmoient dans cette pensée. Le roi ne se montroit plus que rarement +en public, il avoit une espèce d'hypocondrie, qui le rendoit +mélancolique, il ne voyoit que la reine et ses enfans, et dînoit en +particulier avec nous. Pour prévenir leur disgrâce, ils entreprirent de +diminuer le crédit de la reine. On peut remarquer par le portrait que +j'ai fait du roi, qu'il étoit facile de l'animer, et qu'un de ses +défauts principaux étoit son attachement pour l'argent. Grumkow voulut +profiter de ces foiblesses. Il fit part de son dessein à Mr. de Kamken, +ministre d'état. Mais cet honnête homme en fit avertir la reine. Cette +princesse aimoit le jeu, et y avoit fait des pertes considérables, ce +qui l'avoit engagée à emprunter secrètement un capital de 30,000 écus. +Le roi lui avoit fait présant depuis peu d'une paire de pendeloques de +brillants et percées, de très-grand prix. Elle ne les portoit que +rarement, les ayant plusieurs fois perdues. Grumkow qui avoit des +espions partout, fut bientôt informé du mauvais état de ses affaires, et +jugeant que la reine avoit engagé ces pendeloques pour avoir le capital +dont je viens de parler, il résolut d'en avertir le roi qu'il +connoissoit assez pour savoir d'avance qu'il en seroit vivement piqué. +La reine ne manqua pas de prévenir ce prince, et de lui faire voir ses +[**texte supprimé par un éditeur, indiqué par des tirets] accusations, +qu'on méditoit contre elle. Outrée du mauvais procédé de Grumkow, elle +supplia le roi de lui permettre d'en tirer satisfaction. Et sur la +réponse qu'il lui fit qu'on ne pouvoit punir personne sans preuve +suffisante, elle eut l'imprudance de lui avouer que c'étoit Mr. de +Kamken, qui lui avoit donné l'avis. Le roi l'envoya chercher sur le +champ. La façon gracieuse dont il le reçut, l'encouragea à soutenir ce +qu'il avoit avancé à la reine. Il y ajouta même plusieurs articles +très-graves contre Grumkow. Mais n'étant informé de ses projets, que par +des conversations qu'il avoit eues avec lui sans témoins, la négative de +l'autre prévalut, et celui-ci fut envoyé à Spandau. Cette forteresse qui +n'est qu'à 4 lieues de Berlin, fut bientôt après remplie d'illustres +prisonniers. Un nommé Trosqui, gentil-homme silésien, venoit d'être +arrêté. Cet homme avoit fait le métier d'espion au camp suédois, pendant +la campagne de Stralsund. Quoiqu'il eût utilement servi le roi, ce +prince ne pouvoit le souffrir, et conservoit une secrète défiance contre +lui. On l'accusoit d'avoir joué à Berlin le même rôle, qu'il avoit joué +au camp suédois. Ses papiers qui furent saisis, le prouvèrent en quelque +manière. Trosqui avoit infiniment d'esprit, et écrivoit très-joliment; +ces deux talens lui tenoient lieu de figure. Sa cassette contenoit +toutes les anecdotes amoureuses de la cour, dont il avoit fait une +satire très-mordante, et quantité de lettres qu'il avoit reçues de +plusieurs dames de Berlin, où le roi n'étoit pas ménagé. Celles de Mdme. +de Blaspil étoient très-fortes contre ce prince, qu'elle traitoit de +tyran et d'_horrible Scriblifax_. Grumkow, qui fut nommé pour examiner +ces papiers, saisit cette occasion pour perdre cette dame. Il lui avoit +confié une partie de ses projets, dans l'espérance de l'attirer à son +parti, et de se faire donner le testament du roi. Madame de Blaspil qui +avoit pénétré ses desseins, l'avoit amusé par de fausses promesses, pour +lui arracher ses secrets. N'ayant point de preuves suffisantes contre +lui, et le malheur de Kamken étant encore récent, elle n'osa les +découvrir au roi, jusqu'à ce qu'elle en pût produire de convainquantes. +Grumkow ayant fait lire au roi les lettres qu'elle avoit écrites à +Trosqui, et l'ayant fort prévenu contre elle, ce prince l'envoya +chercher et après lui avoir dit des choses très-dures il lui fit voir +ces fatales lettres. Elle ne se démonta point [**lignes manquantes dans +l'image] de sa main et que leur contenu étoit véritable, elle prit +occasion de lui reprocher tous ses défauts, ajoutant que malgré tout ce +qu'elle avoit écrit contre lui, elle lui étoit plus attachée que tout le +reste du monde, étant la seule qui eût la hardiesse de lui parler avec +franchise et sincérité. Son discours plein de force et d'esprit fit +impression sur le roi. Après avoir rêvé quelque temps, je vous pardonne, +lui dit-il, et je vous suis obligé de votre façon d'agir, vous m'avez +persuadé que vous êtes ma véritable amie, en me disant mes vérités; +oublions l'un et l'autre le passé, et soyons amis. Après quoi lui +donnant la main et la conduisant chez la reine, voici, dit-il, une +honnête femme, que j'estime infiniment. Madame de Blaspil cependant +n'étoit pas tranquille. Elle savoit toutes les circonstances de +l'horrible complot que Grumkow et le prince d'Anhalt tramoient contre le +roi et mon frère. Elle le voyoit sur le point d'éclore et ne savoit quel +parti prendre, trouvant un danger manifeste à parler ou à se taire. Mais +il est temps de dévoiler cet affreux mystère. Les vues des deux associés +d'iniquité ne tendoient qu'à mettre le Marg. de Schwed sur le trône et +de s'emparer entièrement du gouvernement. + +La santé du roi ainsi que celle du P. R. se raffermissoit de jour en +jour et dissipoit toutes les idées flatteuses qu'ils s'étoient faites +sur leur trépas prochain. Ils résolurent d'y remédier. La chose étoit +délicate, il n'y alloit pas de moins que de leur vie, et ils +n'attendoient qu'une occasion favorable pour exécuter leur infâme +dessein. Cette occasion se présenta telle qu'ils pouvoient la souhaiter. +Il y avoit depuis quelque temps une bande de danseurs de corde à Berlin, +qui jouoit des comédies allemandes sur un théâtre assez joli, dressé au +marché neuf. Le roi y prenoit beaucoup de plaisir, et ne manquoit jamais +d'y aller. Ils choisirent cet endroit pour en faire la scène de leur +détestable tragédie. Il s'agissoit d'y attirer mon frère afin de pouvoir +immoler ces deux victimes à leur abominable ambition. On devoit en même +temps mettre le feu au théâtre et au château pour détourner tout soupçon +d'eux et étrangler le roi et mon frère pendant le désordre que +l'incendie ne pouvoit manquer de causer: la maison où on jouoit n'étant +que de bois, n'ayant que des issues fort étroites et étant toujours +remplie de façon qu'on ne pouvoit s'y remuer; ce qui facilitoit leur +dessein. Leur parti étoit si fort qu'ils étoient sûrs de s'emparer de la +régence pendant l'absence du Marg. de Schwed qui étoit encore en Italie, +l'armée étant à la bienséance du prince d'Anhalt qui la commandoit, et +en étoit fort aimé. Il est à présumer que Manteuffel ayant horreur de +cette affreuse conspiration la découvrit à Mdme. de Blaspil, et lui +nomma le jour auquel elle étoit fixée. Je me ressouviens très-bien... + +[**Lignes manquantes dans l'image] + +Grumkow le pressèrent beaucoup de mener mon frère à la comédie sous +prétexte qu'il falloit dissiper son humeur sombre, et le distraire par +les plaisirs. C'étoit le mercredi. Le vendredi suivant étoit choisi pour +l'exécution de leur plan. Le roi trouvant leur raisonnement juste, y +acquiesça. Mdme. de Blaspil, qui étoit présente et qui savoit leur +dessein en frémit. Ne pouvant plus garder le silence, elle intimida la +reine, sans pourtant lui dire de quoi il s'agissoit et lui conseilla +d'empêcher à quelque prix que ce fût que mon frère ne suivît le roi. +Cette princesse connoissant le génie craintif de mon frère, lui donna +des peurs paniques du spectacle et l'épouvanta si fort, qu'il pleuroit +quand on en parloit. Le vendredi étant enfin arrivé, la reine après +m'avoir fait mille caresses m'ordonna d'amuser le roi, afin de lui faire +oublier l'heure fixée pour la comédie, ajoutant que si je ne réussissois +pas, et que le roi voulût prendre mon frère avec lui, je devois crier et +pleurer et l'arrêter s'il étoit possible. Pour me faire plus +d'impression, elle me dit qu'il y alloit de ma vie et de celle de mon +frère. Je jouai si bien mon personnage, qu'il étoit six heures et demie, +sans que le roi s'en fût aperçu. S'en souvenant tout d'un coup, il se +leva et prenoit déjà le chemin de la porte, tenant son fils par la main, +lorsque celui-ci commença à se débattre, et à pousser des cris +terribles. Le roi surpris tenta de le ramener par la douceur, mais +voyant qu'il n'y gagnoit rien et que ce pauvre enfant ne vouloit pas le +suivre, il voulut le battre. La reine s'y opposa, mais le roi, le +prenant sur ses bras, voulut l'emporter de force. Ce fut alors que je me +jetai à ses pieds, que j'embrassai en les arrosant de mes larmes. La +reine se mit au-devant de la porte, le suppliant de rester ce jour au +château. Le roi, étonné de cet étrange procédé, en voulut savoir la +cause. La reine ne savoit que lui répondre. Mais ce prince naturellement +soupçonneux, conjectura qu'il y avoit quelque conspiration contre lui. +Le procès de Trosqui n'étoit point fini: il s'imagina que cette affaire +donnoit lieu aux appréhensions de la reine. L'ayant donc extrêmement +pressée de lui dire de quoi il s'agissoit, elle se contenta, sans lui +nommer Mdme. de Blaspil, de lui répondre, qu'il y alloit de sa vie et de +celle de mon frère. Cette dame s'étant rendue le soir chez la reine, +jugea qu'après la scène qui venoit de se passer elle ne pouvoit plus se +taire. Elle lui découvrit donc tout le complot, la suppliant de lui +procurer le lendemain une audience secrète du roi. La reine n'eut pas de +peine à l'obtenir. Mdme. de Blaspil ayant découvert à ce prince toutes +les particularités dont elle étoit informée, le roi lui demanda, si elle +pourroit soutenir en face à Grumkow ce qu'elle venoit d'avancer, à quoi +ayant répondu que oui, ce ministre fut appelé. Il avoit pris ses +précautions de loin, et n'avoit pas sujet de craindre. Le fiscal général +Katch, homme d'obscure naissance, lui devoit sa fortune. Digne de la +protection de Grumkow, c'étoit la vive image du juge inique de +l'évangile. Il étoit craint et abhorré de tout les honnêtes gens. Outre +cela Grumkow avoit grand nombre de créatures dans la justice et dans les +dicastères. Il se présenta donc hardiment au roi qui lui fit part de la +déposition de Mdme. de Blaspil. Il protesta de son innocence s'écriant +qu'on ne pouvoit être ministre fidèle sans être exposé aux persécutions, +et qu'il paroissoit assez par les lettres de Madame de Blaspil à +Trosqui, que cette dame ne cherchoit qu'à intriguer et à brouiller la +cour. Il se jeta aux genoux du roi, le supplia de faire examiner cette +affaire à la rigueur et sans ménagement et s'offrit à prouver +authentiquement la fausseté des accusations. Le roi fit donc chercher +Katch comme Grumkow l'avoit prévu. Malgré toutes ses menées, ce dernier +se vit à deux doigts de sa perte. Katch sut la prévenir. Il avoit une +dextérité étonnante à dérouter les criminels qui avoient le malheur de +l'avoir pour juge. Des questions captieuses et des tours artificieux les +confondoient. Madame de Blaspil en fut la victime. Elle ne put donner +des preuves évidentes de ses accusations qui furent traitées de +calomnie. Katch voyant le roi dans une violente colère, lui proposa de +lui faire donner la question. Un reste d'égard pour son sexe et pour son +rang la sauvèrent de cette ignominie. Le roi se contenta de l'envoyer le +soir même à Spandau où Trosqui fut conduit quelques jours après. Cette +dame soutint ce revers avec une fermeté héroïque. On la traita au +commencement avec rigueur et dureté. Renfermée dans une chambre grillée, +humide, sans lit ni meubles, elle resta trois jours dans cet état, ne +recevant absolument que ce qu'il lui falloit pour vivre. Quoique la +reine fût enceinte, le roi ne la ménagea pas et lui annonça d'une façon +trés-désobligeante le malheur de sa favorite. Elle en fut si vivement +touchée, qu'elle fit craindre une fausse couche. Outre l'amitié qu'elle +avoit pour Madame des Blaspil, la considération du testament du roi qui +étoit resté entre les mains de cette dame, lui causoit de mortelles +alarmes. Un incident heureux la tira de peine. Le maréchal de Natzmer, +homme d'un mérite infini et d'une probité reconnue, reçut l'ordre de +mettre le scellé chez elle. La reine se servit du ministère de son +chapelain, nommé Boshart, pour faire savoir au maréchal l'inquiétude où +elle se trouvoit, et pour le conjurer de lui remettre le testament du +roi. Le chapelain lui détailla le danger que courroit cette princesse, +si on trouvoit cette pièce, et s'acquitta si bien de sa commission qu'il +l'engagea à satisfaire aux désirs de la reine; ce qui dérangea fort les +desseins de Grumkow. On ne trouva rien de suspect parmi les papiers de +Madame de Blaspil et on cessa de faire des poursuites ultérieures. + +J'ai appris toutes les particularités que je viens d'écrire de la reine +ma mère: elles ne sont connues que de très peu de personnes. La reine +avoit pris beaucoup de soin de les cacher, et mon frère depuis son +avènement à la couronne a fait brûler tous les actes du procès. Madame +de Blaspil fut élargie au bout d'un an et sa prison fut changée dans un +exil au pays de Clèves. Le roi la revit quelques années après, lui fit +beaucoup de politesses et lui pardonna le passé. Après la mort de ce +prince le roi mon frère, pour faire plaisir à la reine, la plaça comme +gouvernante auprès de mes deux soeurs cadettes et elle exerce cette +charge encore actuellement. Cependant toutes ces intrigues arrivées coup +sur coup à Berlin lassèrent enfin la patience du roi. Il avoit trop +d'esprit pour ne pas remarquer que le prince d'Anhalt et Grumkow n'en +étoient pas tout à fait innocents. Il voulut donc mettre fin une bonne +fois à toutes ces chipoteries et résolut de marier le Margrave de +Schwed. L'étroite alliance où il se trouvoit avec la Russie lui firent +jeter les yeux de ce côté-là. Mr. de Martenfeld, son envoyé à +Petersbourg, reçut ordre de demander la duchesse de Courlande (depuis +impératrice) en mariage pour ce prince. Le Czar se trouva très disposé à +entrer dans le vues du roi. Le Margrave de Schwed fut donc rappelé +d'Italie où il se trouvoit alors. Dès qu'il fut arrivé à Berlin, le roi +lui fit proposer cette alliance. Il lui fit concevoir combien elle étoit +avantageuse pour lui et combien elle étoit capable de contenter son +ambition. Mais ce prince qui se flattoit encore de m'épouser, refusa +tout net de se rendre aux désirs du roi. Comme il avoit 18 ans et qu'il +étoit majeur, le roi ne put le contraindre d'obéir, ainsi toute cette +affaire en resta là. J'ai oublié de faire mention dans l'année +précédente de l'arrivée du Czar Pierre le grand à Berlin. Cette anecdote +est assez curieuse pour mériter une place dans ces mémoires. Ce prince +qui se plaisoit beaucoup à voyager venoit de Hollande. Il avoit été +obligé de s'arrêter au pays de Clèves, la Czarine y ayant fait une +fausse couche. Comme il n'aimoit ni le monde, ni les cérémonies, il fit +prier le roi de le loger dans une maison de plaisance de la reine qui +étoit dans les faubourgs de Berlin. Cette princesse en fut fort fâchée, +elle avoit fait bâtir une très-jolie maison qu'elle avoit pris soin +d'orner magnifiquement. La galerie de porcelaine qu'on y voyoit étoit +superbe, aussi bien que toutes les chambres décorées de glaces, et comme +cette maison étoit un vrai bijou, elle en portoit le nom. Le jardin +étoit très-joli et bordé par la rivière, ce qui lui donnoit un grand +agrément. + +La reine pour prévenir les désordres que Mrs. les Russes avoient faits +dans tous les autres endroits où ils avoient demeuré, fit démeubler +toute la maison et en fit emporter ce qu'il y avoit de plus fragile. Le +Czar, son épouse et toute leur cour arrivèrent quelques jours après par +eau à Mon-bijou. Le roi et la reine les reçurent au bord de la rivière. +Le roi donne la main à la Czarine pour la conduire à terre. Dès que le +Czar fut débarqué, il tendit la main au roi et lui dit: je suis bien +aise de vous voir, mon frère Frédéric. Il s'approcha ensuite de la reine +qu'il voulut embrasser, mais elle le repoussa. La Czarine débuta par +baiser la main à la reine, ce qu'elle fit à plusieurs reprises. Elle lui +présenta ensuite le duc et la duchesse de Meklenbourg qui les avoient +accompagnés et 400 soi-disantes dames qui étoient à sa suite. C'etoient +pour la plupart des servantes Allemandes, qui faisoient les fonctions de +dames, de femmes de chambre, de cuisinières et de blanchisseuses. +Presque toutes ces créatures portoient chacune un enfant richement vêtu +sur les bras, et lorsqu'on leur demandoit, si c'etoient les leurs, elles +répondoient en faisant des Salamalecs à la Russienne le Czar m'a fait +l'honneur de me faire cet enfant. Le reine ne voulut pas saluer ces +créatures. La Czarine en revanche traita avec beaucoup de hauteur les +princesses du sang, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine, que le roi +obtint d'elle qu'elle les saluât. Je vis toute cette cour le lendemain +où le Czar et son épouse vinrent rendre visite à la reine. Cette +princesse les reçut aux grands appartemens du château, et alla au devant +d'eux jusqu'à la salle des gardes. La reine donna la main à la Czarine, +lui laissant la droite et la conduisit dans sa chambre d'audience. + +Le roi et le Czar les suivirent. Dès que ce prince me vit, il me +reconnut, m'ayant vue cinq ans auparavant. Il me prit entre ses bras et +m'écorcha tout le visage à force de me baiser. Je lui donnois des +soufflets et me débattois tant que je pouvois, lui disant que je ne +voulois point de ces familiarités et qu'il me déshonoroit. Il rit +beaucoup de cette idée et s'entretint long-temps avec moi. On m'avoit +fait ma leçon; je lui parlai de sa flotte et de ses conquêtes, ce qui le +charma si fort qu'il dit plusieurs fois à la Czarine que s'il pouvoit +avoir un enfant comme moi, il céderoit volontiers une de ses provinces. +La Czarine me fit aussi beaucoup de caresses. La reine et elle se +placèrent sous le dais, chacune dans un fauteuil, j'étois à côté de la +reine, et les princesses du sang vis-à-vis d'elle. + +La Czarine étoit petite et ramassée, fort basanée et n'avoit ni air ni +grâce. Il suffisoit de la voir pour deviner sa basse extraction. On +l'auroit prise à son affublement pour une comédienne allemande. Son +habit avoit été acheté à la friperie. Il étoit à l'antique et fort +chargé d'argent et de crasse. Le devant de son corps de jupe étoit orné +de pierreries. Le dessein en étoit singulier, c'était un aigle double +dont les plumes étaient garnies du plus petit carat et très-mal monté. +Elle avoit une douzaine d'ordres et autant de portraits de saints et de +reliques attachés tout le long du parement de son habit, de façon, que +lorsqu'elle marchoit on auroit cru entendre un mulet: tous ces ordres +qui se choquoient l'un l'autre faisant le même bruit. + +Le Czar en revanche étoit très-grand et assez bien fait, son visage +étoit beau, mais sa physionomie avoit quelque chose de si rude qu'il +faisoit peur. Il étoit vêtu à la matelote avec un habit tout uni. La +Czarine qui parloit très-mal allemand et qui n'entendoit pas bien ce que +la reine lui disoit, fit approcher sa folle, et s'entretint avec elle en +Russien. Cette pauvre créature étoit une princesse Galitzin et avoit été +réduite à faire ce métier là, pour sauver sa vie. Ayant été mêlée dans +une conspiration contre le Czar, on lui avoit donné deux fois le knouti. +Je ne sais ce qu'elle disoit à la Czarine, mais cette princesse faisoit +de grands éclats de rire. + +On se mit enfin à table où le Czar se plaça à côté de la reine. Il est +connu que ce prince avoit été empoisonné. Dans sa jeunesse le venin le +plus subtil lui étoit tombé sur les nerfs, ce qui étoit cause qu'il +prenoit très-souvent des espèces de convulsions, qu'il n'étoit pas en +état d'empêcher. Cet accident lui prit à table, il faisoit plusieurs +contorsions et comme il tenoit son couteau et qu'il en gesticuloit fort +près de la reine, cette princesse eut peur et voulut se lever à diverses +reprises. Le Czar la rassura, et la pria de se tranquilliser, parcequ'il +ne lui feroit aucun mal: il lui prit en même temps la main qu'il serra +avec tant de violence entre les siennes que la reine fut obligée de +crier miséricorde, ce qui le fit rire de bon coeur, lui disant qu'elle +avoit les os plus délicats que sa Catharine. On avoit tout préparé après +souper pour le bal, mais il s'évada dès qu'il se fut levé de table et +s'en retourna tout seul et à pied à Mon-bijou. On lui fit voir le jour +suivant tout ce qu'il y avoit de remarquable à Berlin, et entr'autres le +cabinet de médailles et de statues antiques. Il y en avoit une parmi ces +dernières, à ce qu'on m'a dit, qui représentoit une divinité païenne +dans une posture fort indécente: on se servoit du temps des anciens +Romains de ce simulacre pour parer les chambres nuptiales. On regardoit +cette pièce comme très-rare; elle passoit pour être une des plus belles +qu'il y ait. Le Czar l'admira beaucoup et ordonna à la Czarine de la +baiser. Elle voulut s'en défendre, il se fâcha et lui dit en allemand +corrompu: Kop ab, ce qui signifie: je vous ferai décapiter si vous ne +m'obéissez. La Czarine eut si peur qu'elle fit tout ce qu'il voulut. Il +demanda sans façon cette statue et plusieurs autres au roi qui ne put +les lui refuser. Il en fit de même d'un cabinet dont toute la boiserie +étoit d'ambre. Ce cabinet étoit unique dans son espèce et avoit coûté +des sommes immenses au roi Frédéric premier. Il eut le triste sort +d'être conduit à Petersbourg au grand regret de tout le monde. + +Cette cour barbare partit enfin deux jours après. La reine se rendit +d'abord à Mon-bijou. La désolation de Jérusalem y régnoit; je n'ai +jamais rien vu de pareil, tout y étoit tellement ruiné que la reine fut +obligée de faire rebâtir presque toute la maison. + +Mais j'en reviens à mon sujet dont il y a bien long-temps que je me suis +écartée. Mon frère étant entré depuis le mois de Janvier dans sa +septième année, le roi trouva à propos de l'ôter des mains de Madame de +Roukoul et de lui donner des gouverneurs. Les cabales recommencèrent à +ce sujet. La reine vouloit les choisir et les deux favoris prétendoient +y placer leurs créatures. Ils réussirent l'un et l'autre. La reine fit +agréer au roi le général, depuis maréchal, comte de Finkenstein, +très-honnête homme et qui étoit universellement estimé tant pour sa +probité que pour sa capacité dans le métier de la guerre, mais dont le +petit génie le rendoit incapable de bien élever un jeune prince. Il +étoit de ces gens qui s'imaginent avoir beaucoup d'esprit, qui veulent +faire les politiques, et qui font en un mot de grands raisonnemens, qui +n'aboutissent à rien. Il avoit épousé la soeur de Madame de Blaspil. +Cette dame pour son bonheur avoit plus d'esprit que lui et le gouvernoit +entièrement. Le prince d'Anhalt plaça le sous-gouverneur. Il se nommoit +Kalkstein, et étoit colonel d'un régiment d'infanterie. Ce choix fut +digne de celui qui l'avoit fait. Mr. de Kalkstein a un esprit +d'intrigue, il a étudié chez les jésuites et a très-bien profité de +leurs leçons, il affecte beaucoup de dévotion et même de bigoterie, il +ne parle que d'être honnête homme et a su éblouir bien des gens qui +l'ont cru tel. Son esprit est souple et insinuant, mais il cache sous +tous ces beaux dehors l'âme la plus noire. Par des détails sinistres +qu'il faisoit journellement des actions les plus innocentes de mon frère +il aigrissoit l'esprit du roi et l'animoit contre lui. + +Je le ferai paroître plus d'une fois sur la scène dans ces mémoires. +L'éducation de mon frère auroit été très-mauvaise en pareilles mains, si +un précepteur que le roi ajouta à ces deux mentors, n'y eut supléé. Il +étoit françois et se nommoit Du-hen. C'étoit un garçon d'esprit et de +mérite et qui avoit beaucoup de savoir. C'est à lui que mon frère a +obligation de ses connoissances et des bons principes qu'il eut tant que +ce pauvre garçon fut auprès de lui et conserva de l'ascendant sur son +esprit. + +Ainsi finit l'année 1718. Je passe à la suivante où je commençai à +entrer dans le monde et en même temps à essuyer ses traverses. Le roi +resta la plupart de l'hiver à Berlin, il y passoit son temps à aller +tous les soirs aux assemblées qui se donnoient en ville. La reine étoit +enfermée toute la journée dans la chambre de ce prince, qui le vouloit +ainsi, n'ayant pour toute compagnie que mon frère et moi. Nous soupions +avec elle et il n'y avoit que Madame Kamken, sa grande gouvernante et +Madame de Roukoul. La reine avoit amené la première de ces dames de +Hannovre, et quoiqu'elle eût un mérite distingué, cette princesse +n'avoit en elle aucune confiance. Elle étoit toujours dans une +mélancolie mortelle, et l'on craignoit même pour sa santé, d'autant +plus, qu'elle étoit enceinte. Elle accoucha cependant heureusement d'une +princesse qui fut nommée Sophie Dorothée. La triste vie qu'elle menoit, +contribuoit à cette mélancolie. Elle se trouvoit tout à fait isolée +depuis la perte qu'elle avoit faite de sa favorite. Elle avoit vainement +cherché quelqu'un qui pût succéder à sa faveur, mais quoiqu'elle eût +dans sa cour des dames de beaucoup de mérite, elle ne sentait aucun +penchant pour elles. Ce fut ce qui la força contre toute politique +d'avoir recours à moi, mais avant que de m'ouvrir son coeur, elle voulut +approfondir certains soupçons qu'elle avoit contre la Letti et quelques +rapports qu'on lui avoit faits. Un jour que j'étois auprès d'elle à la +caresser, elle se mit à badiner avec moi et me demanda, si je n'avois +pas envie de me marier bientôt. Je lui répondis que je ne pensois point +à cela et que j'étoit trop jeune. Mais s'il le falloit, me dit-elle, qui +choisiriez-vous; le Margrave de Schwed ou le duc de Glocestre? + +Quoique la Letti me dise toujours, lui repartis-je, que j'épouserai le +Marg. de Schwed, je ne puis le souffrir. Il n'aime qu'à faire du mal à +tout le monde, ainsi j'aimerois mieux le duc de Glocestre. Mais, me dit +la reine, d'où savez-vous que le Margrave est si méchant? De ma bonne +nourrice, lui dis-je. Elle me fit encore plusieurs questions pareilles +sur le compte de la Letti. Elle me demanda ensuite, s'il n'étoit pas +vrai qu'elle m'obligeoit à lui dire tout ce qui se passoit dans la +chambre du roi et dans la sienne. J'hésitai, ne sachant que répondre, +mais elle me tourna de tant de côtés que je le lui avouai enfin. La +peine qu'elle avoit eue à me faire avouer ce dernier article, lui donna +bonne opinion de ma discrétion. Elle commença par me faire de fausses +confidences, pour savoir si je les redirois, et voyant que je lui avois +gardé le secret, elle ne fit plus de difficulté de s'ouvrir à moi. Elle +me prit donc un jour en particulier. Je suis contente de vous, me +dit-elle, et comme je vois que vous commencez à devenir raisonnable je +veux vous traiter comme une grande personne et vous avoir toujours +autour de moi. Mais je ne veux plus absolument que vous serviez de +rapporteuse à la Letti; si elle vous demande ce qui se passe, dites-lui +que vous n'y avez pas fait attention. M'entendez vous? Me promettez-vous +de le faire? Je lui dis que oui. Si cela est, me dit-elle, je vous +donnerai ma confiance, mais il faut de la discrétion, et en revanche me +promettre de vous attacher uniquement à moi. Je lui fis toutes les +assurances possibles là-dessus. + +Ensuite elle me conta toutes les intrigues du prince d'Anhalt, la +disgrâce de Madame de Blaspil, et en un mot tout ce que j'ai écrit sur +ce sujet, ajoutant combien elle souhaitoit mon établissement en +Angleterre et combien je serois heureuse en épousant son neveu. Je me +mis à pleurer lorsqu'elle me dit que sa favorite étoit à Spandau. +J'avois beaucoup aimé cette dame et on m'avoit fait accroire qu'elle +étoit sur ses terres. Je fis fort ma cour à la reine par cette +sensibilité; elle me parla aussi au sujet de la Letti et me demanda s'il +n'étoit pas vrai qu'elle voyoit tous les jours le colonel Forcade et un +ecclésiastique réfugié françois, nommé Fourneret. Je lui répondis que +cela étoit ainsi. En savez-vous la raison, me dit-elle? C'est qu'elle +est gagnée par le prince d'Anhalt et qu'il se sert de ces deux créatures +pour intriguer avec elle. Je voulus prendre son parti, mais la reine +m'imposa silence. Toute jeune que j'étois, je fis bien des réflexions +sur tout ce que je venois d'apprendre. Quoique j'eusse pris le parti de +la Letti, je remarquai par plusieurs circonstances que ce que la reine +m'avoit dit étoit vrai. Je me trouvois fort embarrassée pour me tirer +d'affaire le soir, je craignois la Letti comme le feu, elle me battait +et me brutalisoit très-souvent. + +Dès que je fut dans ma chambre cette fille me demanda à son ordinaire +les nouvelles du jour. J'étois assise avec elle sur une estrade de deux +marches dans une embrasure de fenêtre. Je lui fis la réponse que la +reine m'avoit dictée. Elle ne s'en contenta pas et me fit tant de +questions, qu'elle me dérouta. Elle étoit trop raffinée pour ne pas +remarquer qu'on m'avoit fait ma leçon, et pour l'apprendre elle me fit +toutes les caresses imaginables. Mais voyant qu'elle ne gagnoit rien sur +moi par la douceur, elle se mit dans une rage épouvantable, me donna +plusieurs tapes sur le bras et me fit dégringoler l'estrade. Mon agilité +m'empêcha de me casser ou bras ou jambe; j'en fus quitte pour quelques +contusions. + +Cette scène fut répétée le lendemain, mais avec beaucoup plus de +violence; elle me jeta un chandelier à la tête qui faillit me tuer: tout +mon visage étoit en sang, mes cris firent accourir ma bonne Mermann qui +m'arracha des pattes de cette mégère, elle lui lava la tête d'importance +et la menaça d'avertir la reine de ce qui se passoit, si elle ne vouloit +en agir autrement avec moi. La Letti eut peur. Mon visage étoit en +capilotade et elle ne savoit comment se tirer d'intrigue, elle fit +grande profusion d'eau céphalique qu'on appliqua toute la nuit sur ma +pauvre figure et je fis accroire le lendemain à la reine que j'étois +tombée. + +Tout l'hiver se passa ainsi. Je n'eus plus un jour de repos, et mon +pauvre dos étoit régalé tous les jours. En revanche je m'insinuai si +bien auprès de la reine qu'elle n'avoit plus rien de caché pour moi. +Elle pria le roi de lui permettre de me prendre par tout avec elle. Le +roi y consentit avec plaisir et voulut aussi que mon frère le suivit. +Nous fîmes notre première sortie au mois de Juin que le roi et la reine +allèrent à Charlottenbourg, magnifique maison de plaisance proche de la +ville. La Letti ne fut point de ce voyage et Madame de Kamken fut +chargée de ma conduite. J'ai déjà dit que cette dame avoit un mérite +infini, mais quoiqu'elle eût toujours été dans le grand monde, elle n'en +avoit pas contracté les manières; elle pouvoit passer pour une bonne +campagnarde remplie de bon sens, mais sans esprit. Elle étoit fort +dévote et me faisoit prier Dieu pendant deux ou trois heures de suite, +ce qui m'ennuyoit beaucoup; après quoi je répétois mon catéchisme, et +apprenois des pseaumes par coeur, mais j'avois tant de distractions que +j'étois grondée tous les jours. + +Le roi célébra mon jour de naissance, me donna de très-beaux présens, et +il y eut bal le soir. J'entrai dans ma onzième année, mon esprit étoit +assez avancé pour mon âge, et je commençois à faire des réflexions. De +Charlottenbourg nous allâmes à Vousterhausen. La reine y reçut le même +soir de son arrivée une estafette de Berlin, par laquelle on lui mandoit +que mon second frère avoit pris la dyssenterie. Cette nouvelle causa +beaucoup d'alarmes. Le roi et la reine se seroient rendus en ville s'ils +n'avoient craint la contagion. Le lendemain une seconde estafette leur +annonça que ma soeur Frédérique étoit atteinte du même mal. Cette +maladie regnoit à Berlin comme une peste; la plupart des personnes en +mouroient le treizième jour. On barricadoit même les maisons où étoit la +dyssenterie, pour empêcher qu'elle ne se communiquât. La reine n'étoit +pas encore au bout de ses peines. Le roi tomba aussi quelques jours +après dangereusement malade des mêmes coliques qu'il avoit eues quelques +années auparavant à Brandebourg. + +Je n'ai jamais tant souffert que pendant le temps de son indisposition. +Les chaleurs étaient excessives et aussi fortes qu'elles peuvent l'être +en Italie. La chambre où le roi étoit couché, étoit toute fermée et il y +avoit un feu terrible. Toute jeune que j'étois, il falloit que j'y +restasse tout le jour; on m'avoit placée à côté de la cheminée, j'étois +comme une personne qui a la fièvre, chaude, et mon sang étoit dans un +tel mouvement que les yeux me sortoient presque de la tête. J'étois si +échauffée que je ne pouvois dormir. Le sabbat que je faisois la nuit +réveilloit Madame de Kamken. Celle-ci pour me tranquilliser, me donnoit +des pseaumes à apprendre, et lorsque je voulois lui représenter que ma +tête n'étoit pas assez rassise pour cela, elle me grondoit, et alloit +dire à la reine, que je n'avois point de crainte de Dieu. Autre +mercuriale que j'avois à essuyer. Je succombai enfin à toutes ces +fatigues et à tous ces désagrémens et tombai malade à mon tour de la +dyssenterie. Ma fidèle Mermann en avertit d'abord la reine qui n'en +voulut rien croire, et quoique je fusse déjà assez mal, elle me +contraignit de sortir, et ne voulut ajouter foi à ces avis que lorsque +je fus à l'extrémité. + +On me transporta mourante à Berlin. La Letti vint me recevoir au haut de +l'escalier. Ah Madame, me dit-elle, vous voilà. Souffrez-vous beaucoup? +Êtes-vous bien malade? Au moins il faut vous ménager, car votre frère +vient d'expirer ce matin, et je crois que votre soeur ne passera pas le +jour. Ces belles nouvelles m'affligèrent beaucoup, mais j'étois si +accablée que je n'y fus pas aussi sensible que je l'aurois été dans tout +autre temps. Je fus à l'extrémité pendant huit jours. Sur la fin du +neuvième mon mal commença à diminuer, mais je ne me rétablis que +très-lentement. Le roi et ma soeur se remirent plutôt que moi. Les +mauvaises façons de la Letti reculèrent ma guérison. Elle ne faisoit que +me maltraiter le jour et m'empêchoit de dormir la nuit, car elle +ronfloit comme un soldat. + +Cependant la reine revint à Berlin, et quoique je fusse encore fort +foible, elle me fit ordonner de sortir. Elle me fit très-bon accueil, +mais elle regarda à peine la Letti. Cette fille outrée de se voir +méprisée s'en vengeoit sur moi. Les coups de poing et de pied étoient +mon pain quotidien; il n'y avoit point d'invectives dont elle ne se +servît contre la reine, elle l'appeloit ordinairement la grande ânesse. +Tout le train de cette princesse avoit son sobriquet aussi bien qu'elle. +Madame de Kamken étoit la grosse vache, Mademoiselle de Sonsfeld la +sotte bête, et ainsi du reste. Telle étoit l'excellente morale qu'elle +m'apprenoit. Je me fâchois et me chagrinois si fort que la bile m'entra +enfin dans le sang, et que je pris la jaunisse huit jours après ma +sortie. Je la gardai deux mois et je ne me remis de cette maladie que +pour en reprendre une autre infiniment plus dangereuse. Elle commença +par une fièvre chaude qui devint deux jours après pourprée. J'etois dans +un délire continuel, et mon mal augmenta si fort le cinquième jour, que +l'on ne me donna plus que quelques heures à vivre. Le roi et la reine +firent céder le soin de leur conservation à leur tendresse pour moi. Ils +vinrent l'un et l'autre à minuit me visiter, et me trouvèrent sans +connoissance. On m'a dit depuis que rien n'égaloit leur désespoir. Ils +me donnèrent leur bénédiction en versant mille larmes et on ne les +arracha que par force d'auprès de mon lit. J'étois tombée dans une +espèce de léthargie. Les soins que l'on prit à m'en faire revenir et la +bonté de mon tempérament me rappelèrent à la vie, ma fièvre diminua vers +le matin et je fus hors de danger deux jours après. Plût au ciel qu'on +m'eût laissée quitter en paix le monde, j'aurois été bien heureuse. Mais +j'étois réservée à endurer un tissu de fatalités, comme le prophète +Suédois me l'avoit pronostiqué. Dès que je fus un peu en état de parler, +le roi vint chez moi. Il fut si charmé de me voir hors de péril, qu'il +m'ordonna de lui demander une grâce. Je veux vous faire plaisir, me +dit-il, je vous accorderai tout ce que vous voudrez. J'avois de +l'ambition, j'étois fâchée de me voir encore traitée comme un enfant, je +me déterminai d'abord et le suppliai de me traiter dorénavant comme une +grande personne et de me faire quitter la robe d'enfant. Il rit beaucoup +de mon idée. Eh bien, dit-il, vous serez satisfaite et je vous promets +que vous ne paroîtrez plus en robe. Je n'ai jamais eu de joie plus vive. +Je faillis à en prendre une rechute et on eut beaucoup de peine à +modérer mes premiers mouvemens. Qu'on est heureux dans cet âge. La +moindre bagatelle nous amuse et nous réjouit. Cependant le roi me tint +parole, et malgré les obstacles que la reine y mit il lui ordonna +absolument de me mettre en manteau. Je ne pus sortir de ma chambre que +l'année 1720. Je goûtois une félicité parfaite d'avoir quitté la robe +d'enfant. Je me mettois devant mon miroir à me contempler et je ne me +croyois pas indifférente avec mon nouvel habillement. J'étudiois tous +mes gestes et ma démarche pour avoir l'air d'une grande personne; en un +mot, j'étois très-contente de ma petite figure. Je descendis d'un air +triomphant chez la reine où je m'attendois à être très-bien reçue. J'y +étois venue comme un César et m'en retournai comme un Pompée. Du plus +loin que la reine me vit elle se mit à crier. Ah mon Dieu, comme elle +est faite, voilà en vérité une jolie petite figure, elle ressemble à une +naine comme deux gouttes d'eau. Je demeurai stupéfiée, ma petite vanité +se trouvoit bien rabattue, et le dépit m'en fit venir les larmes aux +yeux. Dans le fond la reine n'avoit pas tort si elle s'en étoit tenue à +cette petite pique qu'elle m'avoit donnée, mais elle me gronda +d'importance de m'être adressée au roi pour lui demander des grâces. +Elle me dit qu'elle ne vouloit point cela, qu'elle m'avoit ordonné de +m'attacher uniquement à elle, et que si jamais je m'adressois au roi +pour quoi que ce fût, elle me promettoit toute son indignation. Je +m'excusai le mieux que je pus et lui fis tant de soumissions qu'enfin +elle me pardonna. + +J'ai jusqu'à présent assez fait connoître le caractère emporté de la +Letti, mais je ne puis omettre d'en insérer une circonstance qui quoique +puérile en entraîna d'autres après elle. Il y avoit devant les fenêtres +de ma chambre une galerie découverte de bois qui faisoit la +communication des deux ailes du château. Cette galerie étoit toujours +remplie d'immondices, ce qui causoit une puanteur insupportable dans mes +appartemens. La négligence d'Eversmann, concierge du château, en étoit +cause. Cet homme étoit le favori du roi, qui avoit toujours le malheur +de n'en avoir que de malhonnêtes. Celui-ci étoit un vrai suppôt de +satan, qui ne se plaisoit qu'à faire du mal et qui étoit mêlé dans +toutes les cabales et intrigues qui se faisoient. La Letti l'avoit fait +prier plusieurs fois de faire nettoyer cette galerie sans qu'il s'en fût +mis en peine. La patience de cette fille lui échappa enfin, elle +l'envoya chercher un matin, et débuta par lui chanter pouille. Il lui +répliqua ils se disputèrent enfin tant et tant, qu'ils se seroient pris +tous deux par les oreilles, si heureusement pour eux Madame de Roukoul +ne fût survenue, qui les sépara. Eversmann jura de s'en venger, et en +trouva l'occasion dès le lendemain. Il dit au roi que la Letti ne +donnoit aucun soin à mon éducation, qu'elle étoit la maîtresse du +colonel Forcade et de Mr. Fourneret, avec lesquels elle étoit enfermée +tout le jour, que je n'apprenois plus rien et que pour prouver, que ce +qu'il disoit étoit vrai le roi n'avoit qu'à m'examiner. + +Le rapport d'Eversmann étoit vrai en tout point, mais la Letti étoit +innocente de ce qui regardoit le dernier article. J'avois été six mois +malade ce qui m'avoit fort reculée, et depuis que j'étois rétablie je +n'avois pu recommencer mes études, ayant toujours été chez la reine, où +je me rendois dès les dix heures du matin pour ne me retirer qu'à onze +du soir. Le roi qui voulut approfondir la vérité me fit un jour +plusieurs questions sur ma religion. Je me tirai fort bien d'affaire et +le satisfis sur tous les articles qu'il me demanda, mais il n'en fut pas +de même des dix commandemens qu'il voulut me faire réciter. Je +m'embrouillai et ne pus jamais les dire, ce qui le mit dans une si +violente colère que peu s'en fallut qu'il ne me donnât des coups. Mon +pauvre précepteur en paya les pots cassés. Dès le lendemain il fut +chassé. La Letti ne fut pas non plus épargnée. Le roi ordonna à la reine +de lui donner une bonne réprimande et de lui défendre sous peine de sa +disgrâce de ne plus voir d'hommes chez elle, pas même des +ecclésiastiques. La reine obéit avec joie et fut charmée de trouver ce +prétexte de la mortifier. Celle-ci s'excusa le mieux qu'elle put. Elle +se plaignit de moi, disant que je n'avois ni égard ni considération pour +elle, que je faisois le rebours de tout ce qu'elle me disoit, et que +n'étant presque plus autour de moi, elle ne pouvoit pas être responsable +de ma conduite. La reine me maltraita beaucoup et se servit +d'expressions si dures qu'elle me mit au désespoir. Toute jeune que +j'étois cela me fit beaucoup d'impression. Quoi! disois-je en moi-même, +un manque de mémoire mérite-t-il tant de reproches? J'ai désobéi à la +Letti, il est vrai, je n'ai plus voulu lui servir de rapporteuse, elle +n'a pu tirer de moi les secrets que la reine m'avoit confiés, j'ai obéi +en tout aux ordres de cette princesse, cependant elle m'en fait un crime +aujourd'hui. J'ai enduré tous les chagrins imaginables pour l'amour +d'elle, j'ai été meurtrie de coups et voilà la récompense qu'elle m'en +donne. + +Je maudissois un moment après ma bonté pour la Letti. Il ne tenoit qu'à +moi de me plaindre à la reine de ses mauvais traitemens et j'avoue que +je restai quelque temps en suspens si je trahirois la reine ou cette +fille. Mais ma bonté de coeur me fit surmonter ces pensées vindicatives, +et je résolus de me taire. Toute ma façon de vivre fut changée, mes +leçons commençoient à huit heures du matin, et duroient jusqu'à huit +heures du soir, je n'avois d'intervalle que les heures du dîner et du +souper qui se passoient encore en réprimandes, que la reine me faisoit. +Lorsque j'étois de retour dans ma chambre, la Letti recommençoit les +siennes. La rage où elle étoit, de n'oser voir personne chez elle, +retomboit sur moi. Il n'y avoit guère de jours, qu'elle n'exerçât la +force de ses redoutables poignets sur mon pauvre corps. Je pleurois +toute la nuit, j'étois dans un désespoir continuel, je n'avois pas un +moment de récréation, et je devenois toute hébétée. Ma vivacité avoit +disparu, et en un mot j'étois méconnoissable de corps et d'esprit. + +Je menai cette vie pendant six mois, au bout desquels nous allâmes à +Vousterhausen. + +Je commençois à y rentrer en faveur auprès de la reine, et par +conséquent d'avoir un peu plus de repos, elle me témoignoit même de la +confiance, et me faisoit part de toutes ses idées. Avant que de +retourner à Berlin, elle me dit un jour: je vous ai conté tous les +chagrins que j'ai eus jusqu'à présent, mais je ne vous ai fait connoître +que la moindre partie de ceux qui y ont donné lieu, je veux vous les +nommer et je vous défends, sous peine de la vie, de parler, ni d'avoir +aucun commerce avec ces gens là. Faites-leur la révérence, et c'est tout +ce qui leur faut. En même temps elle me nomma les trois quarts de Berlin +qui étoient, disoit-elle, ses ennemis, je ne veux pas non plus, +ajouta-t-elle, que vous me compromettiez. Si on vous demande d'où vient +que vous ne parliez pas à ces gens-là, répondez, que vous avez vos +raisons pour cela. + +J'obéis ponctuellement aux ordres de la reine, et m'attirai tout le +monde à dos. Cependant la Letti commençoit à s'ennuyer de la gêne où +elle vivoit. Les défenses du roi l'avoient mise hors d'état de continuer +ses intrigues d'amour et d'état, le crédit du prince d'Anhalt étoit fort +baissé, depuis l'aventure de la Blaspil, ce qui privoit cette fille des +gratifications qu'elle recevoit sans cesse de ce prince. Il ne faisoit +plus mention de mon mariage avec le Margrave de Schwed. Tout cela +engagea la Letti à s'adresser à sa protectrice, Milady Arlington, pour +la prier de s'intéresser en sa faveur auprès de la reine, et de lui +faire obtenir le titre de gouvernante auprès de moi, et les prérogatives +attachées à cette charge, la conjurant en cas de refus, de lui procurer +ce poste auprès des princesses d'Angleterre. + +Milady lui écrivit une lettre qu'elle put produire à la reine. Elle +contenoit de grandes promesses pour son établissement en Angleterre, +elle y faisoit une énumeration des bonnes qualités de la Letti, et la +plaignoit de ce qu'elles étoient si mal reconnues à Berlin, qu'elle +devoit demander des distinctions et des récompenses de ses soins pour +moi, et que si on les lui refusoit, elle lui conseilloit de demander son +congé et de se rendre dans un pays, où on savoit mieux rendre justice au +mérite. Tout ceci n'étoit qu'une feinte pour déterminer la reine à lui +accorder ce qu'elle demandoit. La Letti envoya la lettre de Milady à la +reine, elle y en joignoit une de sa main des plus impertinentes. Elle +vouloit, disoit-elle, être satisfaite ou avoir son congé. La reine se +trouva fort embarrassée, ayant des ménagemens à garder avec cette fille, +pour ne pas désobliger la protectrice qui l'avoit recommandée, et qui +étoit toute puissante sur l'esprit du roi d'Angleterre. Elle employa +donc plusieurs personnes pour la détourner de ce dessein, mais +inutilement. Elle m'en parla enfin aussi, et je fus dans la dernière +surprise, la Letti m'ayant fait un mystère de cette démarche. La reine +me questionna beaucoup sur ses manières d'agir avec moi. Je ne répondis +qu'en faisant ses éloges et suppliai pour l'amour de Dieu cette +princesse de ne point montrer la lettre de la Letti au roi comme elle en +avoit le dessein, jusqu'à ce que je lui eusse parlé. Si vous pouvez lui +faire changer de sentiment, me dit la reine, d'ici à demain j'y consens, +mais passé ce terme, il ne sera plus temps qu'elle se rétracte. Dès que +je fus dans ma chambre, j'en parlai à cette fille. Mes pleurs, mes +prières et les caresses que je lui fis, l'attendrirent, ou plutôt elle +fut bien aise de trouver un honnête prétexte de ce dédire. Elle écrivit +donc une seconde lettre à la reine, dans laquelle elle la supplioit de +ne point faire mention de la première au roi. + +Les choses en restèrent-là pour cette fois. La tendresse que je lui +avois fait voir dans cette occasion, me procura quinze jours de repos, +mais elle ne recula que pour mieux sauter. Je souffris avec elle pendant +six mois les martyres du purgatoire. Ma bonne Mermann qui me voyoit tous +les jours déchirer de coups, vouloit en avertir la reine, mais je l'en +empêchai toujours. Pour comble de méchanceté cette mégère me lava le +visage d'une certaine eau qu'elle avoit fait venir exprès d'Angleterre, +et qui étoit si forte, qu'elle rongeoit la peau. En moins de huit jours, +je devins toute couperosée, et mes yeux étoient rouges comme du sang. La +Mermann voyant l'effet terrible que cette eau m'avoit fait pour m'en +être lavée deux fois, prit la bouteille qu'elle jeta par la fenêtre sans +quoi mes yeux et mon teint auroient été ruinés pour jamais. + +Le commencement de l'année 1721 fut aussi malheureux pour moi que la +précédente. Mon martyre continuoit toujours. La Letti vouloit se venger +des refus que la reine lui avoit donnés, et comme elle étoit fermement +résolue de me quitter, elle vouloit me laisser quelques souvenirs qui me +fissent penser à elle. Je crois que si elle avoit pu me casser bras ou +jambe, elle l'auroit fait, mais la crainte d'être découverte l'en +empêcha. Elle faisoit donc ce qu'elle pouvoit pour me gâter le visage, +elle me donnoit des coups de poing sur le nez que j'en saignois quelque +fois comme un boeuf. + +Pendant ce temps une autre réponse à une seconde lettre qu'elle avoit +écrite à Milady d'Arlington arriva. Cette dame lui mandoit qu'elle +n'avoit qu'à venir en Angleterre, où elle lui offroit sa protection et +qu'elle se faisoit fort de lui procurer une pension. La Letti réitéra +donc la demande de son congé à la reine; la lettre qu'elle lui écrivit +étoit plus insolente que la première. Je vois bien, lui disoit-elle, que +V. M. n'est point d'humeur à m'accorder les prérogatives que je +prétends. Ma résolution est prise. Je la supplie de m'accorder ma +démission. Je vais quitter un pays barbare, où je n'ai trouvé ni esprit +ni bon sens, pour finir mes jours dans un climat heureux, où le mérite +est récompensé, et où le souverain ne s'attache pas à distinguer des +Gredins d'officiers, comme c'est l'usage ici, et à mépriser les gens +d'esprit. Madame de Roukoul étoit présente, lorsque la reine reçut cette +lettre. Cette princesse lui en fit part, elle ne se possédoit pas de +colère. Eh, mon Dieu, lui dit cette dame, laissez aller cette créature, +c'est le plus grand bonheur qui puisse arriver à la princesse. Cette +pauvre enfant souffre des martyres, et je crains qu'on ne vous la porte +un beau jour avec les reins cassés, car elle est battue comme plâtre, et +court risque d'être estropiée tous les jours. La Mermann pourra en +instruire V. M. mieux que personne. La reine surprise envoya donc +chercher ma bonne nourrice. Celle-ci lui confirma tout ce que Madame de +Roukoul venoit de lui dire, ajoutant qu'elle n'avoit osé l'en avertir +plutôt, la Letti l'ayant intimidée par le grand crédit, qu'elle s'étoit +vanté avoir auprès de la reine, et par les menaces qu'elle lui avoit +faites de la faire chasser. La reine ne balança donc plus de donner la +lettre en question au roi. Le prince en fut si outré qu'il auroit envoyé +dans son premier mouvement la Letti à Spandau, si la reine ne l'avoit +empêché. Cette princesse se trouvoit embarrassée sur le choix de la +personne à laquelle elle vouloit me confier; elle proposa cependant deux +dames au roi (j'ai toujours ignoré qui elles étoient), mais ce prince +les refusa l'une et l'autre, et nomma Mademoiselle de Sonsfeld pour +occuper ce poste. Je ne puis assez reconnoître ce bienfait de mon père. +Mademoiselle de Sonsfeld est d'une très-illustre maison alliée à tout ce +qu'il y a de grand dans l'empire, ses ayeux se sont distingués par leurs +services, et par les grandes charges qu'ils ont occupées. Une plume plus +élevée que la mienne ne pourroit qu'ébaucher foiblement son portrait. +Son caractère se fera connoître dans le cours de ces mémoires. Il peut +passer pour unique, c'est un composé de vertus et de sentimens, beaucoup +d'esprit, de fermeté, de générosité accompagnent en elle des manières +charmantes. Une politesse noble lui attire du respect et de la +confiance, elle joint à tous ces avantages une figure très-aimable +qu'elle a conservée jusqu'à un âge avancé. Elle avoit été dame d'honneur +auprès de la reine Charlotte, ma grand'mère, et possédoit la même charge +dans la maison de la reine, ma mère. N'ayant jamais voulu se marier, +elle avoit refusé des partis très-brillants. Elle avoit 40 ans +lorsqu'elle fut placée auprès de moi. Je l'aime et je la respecte comme +ma mère, elle est encore auprès de moi, et selon les apparences il n'y +aura que la mort qui nous séparera. + +La reine ne pouvoit la souffrir, elle disputa long-temps avec le roi, +mais enfin elle fut obligée de céder, ne pouvant lui alléguer des +raisons valables contre ce choix. Je fus informée de tout ceci par mon +frère, qui fut présent à cette conversation, la reine m'en ayant fait un +mystère. Elle fut fort étonnée en rentrant dans son appartement de me +trouver toute en larmes. Ah! ah! me dit-elle, je vois bien que votre +frère a jasé et que vous savez de quoi il est question. Vous êtes bien +sotte de vous affliger, n'êtes-vous pas encore rassasiée de coups. Je la +suppliai de vouloir révoquer la disgrâce de la Letti, mais elle me +répondit que je devois prendre mon parti, et que la chose n'étoit plus à +redresser. Mademoiselle de Sonsfeld qu'elle avoit envoyé chercher entra +dans ce moment, elle la prit d'une main et moi de l'autre, et nous +conduisit chez le roi. + +Ce prince lui dit beaucoup de choses obligeantes et lui annonça enfin +l'emploi qu'il vouloit lui donner. Elle répondit avec respect au roi, le +suppliant de la dispenser d'accepter cette charge, s'excusant sur son +incapacité. Le roi s'y prit de toutes les façons, et ce ne fut qu'à +force de menaces qu'elle accepta enfin ces offres, il lui donna un rang +et lui promit toutes sortes d'avantages, tant pour elle que pour sa +famille. Elle fut installée comme ma gouvernante le troisième jour des +fêtes de pâques. Je fus extrêmement touchée du malheur de la Letti, sa +démission lui fut donnée d'une façon bien rude. Le roi lui fit dire par +la reine que s'il avoit suivi son penchant, il l'auroit envoyée à +Spandau, qu'elle ne devoit plus avoir le courage de se montrer en sa +présence, et qu'il lui donnoit huit jours pour quitter la cour et sortir +de son pays. Je fit ce que je pus pour la consoler et pour lui témoigner +mon amitié. + +Je n'avois pas grand'chose en ce temps-là, cependant je lui donnai en +pierreries, bijoux et argenterie pour la valeur de cinq mille écus, sans +ce qu'elle reçut de la reine. Elle eut malgré cela la méchanceté de me +dépouiller généralement de tout, et le lendemain de son départ je +n'avois pas un habit à mettre, cette fille ayant tout emporté. La reine +fut obligée de me renipper de pied en cap. Je m'accoutumai bientôt à ma +nouvelle domination. Madame de Sonsfeld commença par étudier mon humeur +et mon caractère. Elle remarqua que j'étois d'une timidité extrême, je +tremblois quand elle étoit sérieuse, je n'avois pas le coeur de dire +deux mots de suite sans hésiter. Elle représenta à la reine qu'il +falloit tâcher de me dissiper et me traiter avec beaucoup de douceur +pour me rassurer; que j'étois fort docile et qu'avec le point d'honneur +elle me feroit faire ce qu'elle voudroit. La reine la laissa entièrement +maîtresse de mon éducation. Elle raisonnoit tous les jours avec moi de +choses indifférentes, et tâchoit de m'inspirer des sentimens, en prenant +occasion de ce qui ce passoit. Je m'appliquai à la lecture qui devint +bientôt mon occupation favorite. L'émulation qu'elle me donnoit me +faisoit prendre goût à mes autres études. J'apprenois l'Anglois, +l'Italien, l'histoire, la géographie, la philosophie et la musique. Je +fis des progrès étonnants en peu de temps. J'étois si acharnée à +apprendre qu'on étoit obligé de modérer ma trop grande avidité. Je +passai ainsi deux ans et comme je n'écris que les faits qui en vaillent +la peine, je passe à l'année 1722. Elle commença d'abord par de +nouvelles traverses pour moi. Mais comme dorénavant la cour d'Angleterre +aura une grande part dans ces mémoires, il est juste que j'en donne une +idée. Le roi de la grande Bretagne étoit un prince qui se piquoit +d'avoir des sentimens, mais par malheur pour lui il ne s'étoit jamais +appliqué à approfondir ce qu'il falloit pour cela. Bien des vertus +poussées à l'extrême deviennent des vices. Il étoit dans ce cas-là. Il +affectoit une fermeté qui dégéneroit en rudesse, une tranquillité qu'on +pouvoit appeler indolence. Sa générosité ne s'étendoit que sur ses +favoris et ses maîtresses, dont il se laissoit gouverner, le reste du +genre humain en étoit exclu. Depuis son avancement à la couronne il +étoit devenu d'une hauteur insupportable. Deux qualités le rendoient +estimable, c'étoit son équité et sa justice, il n'étoit point méchant et +se piquoit de constance envers ceux auxquels il vouloit du bien. Son +abord étoit froid, il parloit peu et n'aimoit qu'à entendre dire des +niaiseries. + +La comtesse Schoulenbourg, alors duchesse de Kendell et princesse +d'Eberstein, étoit sa maîtresse, ou plutôt il l'avoit épousée de la main +gauche. Elle étoit du nombre de ces personnes qui sont si bonnes, que +pour ainsi dire elles ne sont bonnes à rien. Elle n'avoit ni vices ni +vertus, et toute son étude ne consistoit qu'à conserver sa faveur et à +empêcher que quelque autre ne la débusquât. + +La princesse de Galles avoit infiniment d'esprit, beaucoup de savoir, de +lecture et une grande capacité pour les affaires. Elle s'attira tous les +coeurs au commencement de son arrivée en Angleterre. Ses manières +étaient gracieuses, elle étoit affable, mais elle n'eut pas le bonheur +de se conserver l'amour des peuples, et l'on trouva moyen d'approfondir +son caractère, qui ne répondoit pas à son extérieur. Elle étoit +impérieuse, fausse, et ambitieuse. On l'a toujours comparée à Agrippine, +elle auroit pu s'écrier comme cette impératrice: que tout périsse pourvu +que je régne. + +Le prince, son époux n'avait pas plus de génie que le roi son père, il +étoit vif, emporté, hautain et d'une avarice impardonnable. + +Milady d'Arlington qui tenoit le second rang, étoit fille naturelle de +feu l'électeur d'Hannovre et d'une comtesse de Platen. On peut dire +d'elle avec vérité qu'elle avoit de l'esprit comme un diable, car il +étoit entièrement tourné au mal. Elle étoit vicieuse, intrigante et +aussi ambitieuse que celles dont je viens de faire le portrait. Ces +trois femmes gouvernoient tour à tour le roi, quoiqu'elles vécussent en +grande mésintelligence entre elles. Leurs sentimens étoient réunis en un +point, qui étoit qu'elles ne vouloient pas que le jeune duc de Glocestre +épousât une princesse d'une grande maison, et qu'elles en souhaitoient +une, qui n'eût pas un grand génie, afin de rester les maîtresses du +gouvernement. + +Milady Arlington qui avoit ses vues particulières, dépêcha Mademoiselle +de Pelnitz à Berlin. Cette fille avoit été dame d'honneur et favorite de +la reine Charlotte, ma grand'-mère; elle s'étoit retirée à Hannovre +après la mort de cette princesse; où elle vivoit d'une pension que le +roi d'Angleterre lui avoit accordée. Son esprit étoit aussi mauvais que +celui de Milady, elle étoit aussi intrigante qu'elle, sa langue +venimeuse n'épargnoit personne; on ne lui remarquoit que trois petits +défauts, elle aimoit le jeu, les hommes et le vin. La reine, ma mère la +connoissoit depuis très-longtemps. Comme elle étoit informée que +Mademoiselle de Pelnitz avoit beaucoup de crédit à la cour d'Hannovre, +elle la reçut le mieux du monde. Me l'ayant ensuite présentée: voici une +de mes anciennes amies, me dit-elle, avec laquelle vous serez bien aise +de faire connoissance. Je la saluai et lui fis un compliment fort +obligeant sur ce que la reine venoit de dire. Elle me regarda quelque +temps depuis les pieds jusqu'à la tête, puis se tournant vers la reine, +ah mon Dieu! lui dit-elle, Madame, que la princesse a mauvais air, +quelle taille et quelle grâce pour une jeune personne, et comme la voilà +attifée! La reine fut un peu décontenancée de ce début, auquel elle ne +s'attendoit pas. Il est vrai, lui dit-elle, qu'elle pourroit avoir +meilleur air. Mais sa taille est droite et se dégagera quand elle aura +fini son cru. Si vous lui parlez cependant, vous verrez qu'elle n'est +pas tout à fait composée de matière. La Pelnitz commença donc à +s'entretenir avec moi, mais d'une façon ironique en me faisant des +questions qui auroient été bonnes pour un enfant de quatre ans. J'en fus +si piquée que je ne daignois plus lui répondre. Elle saisit cette +occasion pour insinuer à la reine que j'étois capricieuse et hautaine, +et que je l'avois regardée du haut en bas. Cela m'attira de très-aigres +réprimandes qui durèrent tant que cette fille fut à Berlin. Elle me +cherchoit noise sur tout. On parloit un jour de mémoire. La reine lui +dit que je l'avois angélique. La Pelnitz fit un sourire malin qui +signifioit que cela n'étoit pas. La reine fâchée lui proposa de me +mettre à l'épreuve pariant, que j'apprendrois 150 vers par coeur dans +une heure. Eh bien, dit la Pelnitz, qu'elle essaye un peu la mémoire +locale, et je veux bien gager qu'elle ne retiendra pas ce que je lui +écrirai. La reine voulut soutenir ce qu'elle avoit avancé et m'envoya +chercher. M'ayant tirée à part, elle me dit qu'elle me pardonneroit tout +le passé, si je lui faisois gagner sa gageure. Je ne savois ce que +c'étoit que la mémoire locale, n'en ayant jamais entendu parler. La +Pelnitz écrivit ce que je devois apprendre. C'étoient cinquante noms +baroques qu'elle avoit inventés et qui étoient tous numérotés, elle me +les lut deux fois me nommant toujours les numéros, après quoi je fus +obligée de les dire de suite par coeur. Je réussis très-bien à la +première épreuve, mais elle en voulut une seconde et me les demanda l'un +parmi l'autre, ne me nommant que le numéro. Je réussis encore à son +grand dépit. Je n'ai jamais fait un plus grand effort de mémoire, +cependant elle ne put se vaincre et ne daigna pas m'en applaudir. La +reine ne comprenoit rien à ce procédé et en étoit très-piquée +quoiqu'elle ne le témoignât pas. Mademoiselle de Pelnitz nous délivra +enfin de son insupportable critique et retourna à Hannovre. Peu après +son départ Mademoiselle de Brunow, soeur de Madame de Kamken, vint aussi +à Berlin. Elle avoit été dame d'honneur de l'électrice Sophie +d'Hannovre, ma bisayeule et elle faisoit encore son séjour à cette cour +où elle avoit une pension. C'étoit une bonne créature, mais sotte comme +un panier. Elle s'informa beaucoup de moi à sa soeur; comme cette dame +étoit fort de mes amies elle lui fit mes éloges plus que je ne le +méritois. La Brunow parut surprise du rapport de Madame de Kamken. Entre +soeurs, lui dit-elle, on peut parler plus librement que vous ne faites, +et ne pas cacher des choses qui sont publiques, car nous sommes fort +bien informés à Hannovre de ce qui regarde la princesse, nous savons +qu'elle est contre-faite, qu'elle est laide à faire peur, qu'elle est +méchante et hautaine, et qu'en un mot c'est un petit monstre qu'on +devroit souhaiter n'avoir jamais été au monde. Madame de Kamken se fâcha +et disputa très-vivement avec sa soeur, et pour la détromper de ses +préjuges, elle la mena chez la reine où j'étois. On eut bien de la peine +à lui persuader que c'étoit moi qu'elle voyoit. Mais on ne put la +convaincre que j'étois droite qu'en me faisant déshabiller en sa +présence. Plusieurs femmes de Hannovre furent envoyées à diverses +reprises à Berlin pour m'examiner. J'étois obligée de passer en revue +devant elles et de leur montrer mon dos pour leur prouver que je n'étois +pas bossue. J'enrageois de tout cela, et pour comble de malheur la reine +s'étoit entêtée de me rendre plus menue que je n'étois. Elle faisoit +serrer mon corps de jupe au point que j'en devenois toute noire et que +cela m'ôtoit la respiration. Les soins de Madame de Sonsfeld avoient +racommodé mon teint, j'étois assez passable, si la reine ne m'avoit +gâtée en me faisant serrer si fort. Toute cette année se passa ainsi. +Comme il n'y eut rien de fort intéressant je passe à l'année 1723. + +Le roi d'Angleterre arriva au printemps à Hannovre, la duchesse de +Kendell et Milady Arlington furent de sa suite, et la Letti y accompagna +la dernière de ces dames. Elle ne vivoit uniquement que de ses bonnes +grâces, et d'une pension qu'elle lui avoit fait obtenir du roi. Le roi, +mon père, qui n'avoit alors en vue que mon mariage avec le duc de +Glocestre, se rendit peu après l'arrivée de ce prince à Hannovre. Il y +fut reçu avec toutes les démonstrations de joie et de tendresse +imaginables, et retourna très-content de son séjour à Berlin. + +La reine partit peu-après son retour, chargée d'instructions secrètes +pour le roi son père, et de conclure une alliance offensive et défensive +entre ces deux monarques dont le sceau devoit être le mariage de mon +frère et le mien. Elle ne trouva point les heureuses dispositions dont +elle s'étoit flattée. Le roi d'Angleterre acquiesça à toutes les +propositions hors à celle de mon mariage, s'excusant sur ce qu'il ne +pouvoit entrer en aucun engagement sans avoir consulté les inclinations +du prince, son petit-fils, et sans savoir si nos humeurs et nos +caractères se conviendroient. La reine au désespoir et ne sachant +comment se tirer d'embarras, eut recours à la duchesse de Kendell. Elle +se plaignit amèrement à cette dame de la réponse du roi, et fit tous ses +efforts pour la mettre dans ses intérêts. À force de caresses et +d'instances elle parvint enfin à faire parler la duchesse. Elle avoua à +la reine que l'éloignement du roi pour mon mariage provenoit des +impressions malignes qu'on lui avoit données sur mon sujet; que la Letti +avoit fait un portrait de moi tel qu'il le falloit pour dégoûter tout +homme de se marier; qu'elle m'avoit dépeinte d'une laideur, et d'une +difformité extrême que les éloges qu'elle avoit faits de mon caractère +s'accordoient parfaitement avec ceux de ma figure; qu'elle m'avoit +représentée si méchante et si colérique, que cela me causoit le mal +caduc plusieurs fois par jour de pure rage. Jugez vous-même, Madame, +continuoit la duchesse, après de pareils rapports qui ont encore été +confirmés par Mademoiselle de Pelnitz, si le roi votre père peut +consentir à ce mariage. La reine qui ne pouvoit cacher son indignation, +lui conta tout le procédé de la Letti envers moi, et les raisons qu'elle +avoit eues de s'en défaire, elle lui allégua toutes les personnes qui +avoient été envoyées de Hannovre à Berlin, et s'en rapporta à leur +témoignage. Enfin on démontra si bien à la duchesse la fausseté de tous +ces bruits, qu'on la persuada entièrement du contraire. Cette dame, amie +intime de Milord Townshend, alors premier secrétaire d'état, résolut de +finir seule cette affaire afin qu'on lui en eût toute l'obligation. Mais +sentant bien qu'elle auroit beaucoup de peine à effacer de l'esprit du +roi les préjugés qu'on lui avoit inspirés contre moi, elle conseilla à +la reine de persuader à ce prince d'aller faire un tour à Berlin afin +qu'il pût se détromper par ses propres yeux des calomnies qu'on avoit +débitées sur mon compte. La reine sut si bien ménager l'esprit du roi, +et fut si bien secondée par la duchesse, qu'il se rendit à ses désirs, +et fixa son voyage pour le mois d'Octobre. Cette princesse retourna +triomphante à Berlin, et y fut reçue le mieux du monde par le roi son +époux. Il est inconcevable quelle joie la venue du roi d'Angleterre +causa par tout le pays, et quelle satisfaction le roi en ressentoit. Il +n'y eut que moi qui n'y participai pas, car j'étois maltraitée depuis le +matin jusqu'au soir. A tout ce que je faisois la reine ne manquoit pas +de dire: ces manières ne seront pas du goût de mon neveu, il faut vous +régler dès à présent à son humeur, car vos façons ne lui plairont pas. +Ces réprimandes que j'essuyois vingt fois par jour, ne flattoient guère +mon petit amour propre. J'ai eu de tout temps le malheur de faire +beaucoup de réflexions, je dis le malheur, car en effet on approfondit +quelquefois trop les choses et on en découvre de très-chagrinantes. Il +est bon de réfléchir sur soi-même. Mais on seroit beaucoup plus heureux +si on tâchoit d'écarter toute pensée fâcheuse. C'est un mal physique, +mais un bien moral, et quoique ce bien moral me soit quelquefois fort à +charge, je le trouve cependant utile pour le bien de la conduite. Mais +en me déchaînant contre le trop de réflexions, je sens que j'en fais, +qui n'appartiennent point au fil de mon histoire. Je reviens à celles +que je faisois sur le procédé de la reine. Qu'il est dur pour moi, +disois-je souvent à ma gouvernante, de me voir toujours reprendre d'une +façon si singulière par la reine. Je sens que j'ai des défauts, +j'ambitionne de m'en corriger, mais c'est par l'envie que j'ai +d'acquérir l'estime et l'approbation de tout le monde. Faut-il +m'encourager par d'autres motifs que par le point d'honneur, et pourquoi +me parler toujours du duc de Glocestre et des soins que je dois me +donner pour lui plaire un jour? Il me semble que je le vaux bien, et qui +sait s'il sera de mon goût, et si je pourrai vivre heureuse avec lui? +Pourquoi toutes ces avances avant le mariage? Je suis fille d'un roi, et +ce n'est pas un si grand honneur pour moi d'épouser ce prince. Je ne me +sens aucun penchant pour lui, et tout ce que la reine me dit +journellement me donne plus d'éloignement que d'empressement à +l'épouser. Madame de Sonsfeld ne savoit que me répondre. Mon +raisonnement étoit trop juste pour le condamner. J'étois naturellement +timide, et ces gronderies perpétuelles ne me donnoient pas de la +hardiesse. Elle fit des représentations à la reine, mais elles ne +servirent de rien. + +Il vint dans ce temps-là un des gentils-hommes du duc de Glocestre à +Berlin. La reine tenoit appartement, il lui fut présenté comme aussi à +moi. Il me fit un compliment très-obligeant de son maître; je rougis et +ne lui répondis que par une révérence. La reine qui étoit aux écoutes +fut très piquée de ce que je n'avois rien répondu au compliment du duc, +et me lava la tête d'importance, m'ordonnant sous peine de son +indignation de raccommoder cette faute le lendemain. Je me retirai toute +en larmes dans ma chambre; j'étois outrée contre la reine et contre le +duc. Je jurai que je ne l'épouserois jamais, que si l'on vouloit déjà me +mettre si fort sous sa férule avant le mariage, je comprenois bien que +je serois pire qu'une esclave après qu'il seroit contracté; que la reine +faisoit tout de sa tête, sans consulter mon coeur, et qu'enfin je +voulois aller me jeter à ses pieds et la supplier de ne pas me rendre +malheureuse en m'obligeant d'épouser un prince pour lequel je ne me +sentois aucune inclination, et avec lequel je voyois bien que je serois +malheureuse. Ma gouvernante eut bien de la peine à me tranquilliser et à +m'empêcher, de faire cette fausse démarche. Je fus obligée de +m'entretenir le lendemain avec le gentilhomme et de lui parler du duc, +ce que je fis de très-mauvaise grâce, et d'un air fort embarrassé. +Cependant l'arrivée du roi d'Angleterre approchoit. Nous nous rendîmes +le six Octobre à Charlottenbourg pour le recevoir. Le coeur me battoit +et j'étois dans des agitations cruelles. Ce prince y arriva le huit à +sept heures du soir. Le roi, la reine et toute la cour le reçurent dans +la cour du château, les appartements étant à rez de chaussée. Après +qu'il eut salué le roi et la reine, je lui fus présentée. Il m'embrassa +et se tournant vers la reine, il lui dit: votre fille est bien grande +pour son âge. Il lui donna la main et la conduisit dans son appartement +où tout le monde les suivit. Dès que j'y entrai, il prit une bougie et +me considéra depuis les pieds jusqu'à la tête. J'étois immobile comme +une statue et fort décontenancée. Tout cela se passa sans qu'il me dit +la moindre chose. Après qu'il m'eut ainsi passée en revue, il s'adressa +à mon frère qu'il caressa beaucoup, et avec lequel il s'amusa +long-temps. Je pris ce temps pour m'éloigner, la reine me fit signe de +la suivre, et passa dans une chambre prochaine, où elle se fit présenter +les Anglois et les Allemands de la suite du roi. Après leur avoir parlé +quelque temps, elle dit à ces messieurs qu'elle me laissoit avec eux +pour les entretenir et s'adressant aux Anglois, parlez anglois avec ma +fille, leur dit-elle, vous verrez qu'elle le parle très-bien. Je me +sentis beaucoup moins gênée dès que la reine fut éloignée, et reprenant +un peu de hardiesse, je liai coversation avec ces messieurs. Comme je +parlois leur langue aussi bien que ma langue maternelle, je me tirai +très-bien d'affaire, et tout le monde parut charmé de moi. Ils firent +mes éloges à la reine et lui dirent, que j'avois l'air anglois et que +j'étois faite pour être un jour leur souveraine. C'était dire beaucoup, +car cette nation se croit si fort au dessus des autres, qu'ils +s'imaginent faire une grande politesse, lorsqu'ils disent à quelqu'un, +qu'il a les manières angloises. Leur roi les avoit bien espagnoles, il +étoit d'une gravité extrême et ne disoit mot à personne. Il salua Madame +de Sonsfeld fort froidement, et lui demanda si j'étois toujours aussi +sérieuse, et si j'avois l'humeur mélancolique? «Rien moins, Sire, lui +répondit-elle, mais le respect qu'elle a pour votre Majesté, l'empêche +d'être aussi enjouée, qu'elle l'est sans cela», il branla la tête et ne +répondit rien. L'accueil qu'il m'avoit fait et ce que je venois +d'entendre, me donnèrent une telle crainte pour lui, que je n'eus jamais +le courage de lui parler. On se mit enfin à table, où le prince resta +toujours muet, peut-être avoit-il raison, peut-être avoit-il tort; mais +je crois pourtant; qu'il suivoit le proverbe qui dit, qu'il vaut mieux +se taire, que de mal parler. Il se trouva indisposé à la fin du repas. +La reine voulut lui persuader de quitter la table; ils complimentèrent +long-temps ensemble, mais enfin elle jeta sa serviette et se leva. Le +roi d'Angleterre commença à chanceler, celui de Prusse accourut pour le +soutenir, tout le monde s'empressa autour de lui, mais ce fut en vain, +il tomba sur les genoux, sa perruque d'un côté et son chapeau de +l'autre. On le coucha tout doucement à terre, où il resta une grosse +heure sans sentiment. Les soins qu'on prit de lui, firent enfin revenir +peu à peu ses esprits. Le roi et la reine se désoloient pendant ce +temps, et bien des gens ont cru, que cette attaque étoit un +avant-coureur d'apoplexie. Ils le prièrent instamment de se retirer, +mais il ne voulut pas et reconduisit la reine dans son appartement. Il +fut très-mal toute la nuit, ce qu'on n'apprit que sous main. Mais cela +ne l'empêcha pas de reparoître le lendemain. Tout le reste de son séjour +se passa en plaisirs et en fêtes. Il y eut tous les jours des +conférences secrètes entre les ministres d'Angleterre et ceux de Prusse. +Le résultat en fut enfin la conclusion du traité d'alliance, et du +double mariage, qui avoit été ébauché à Hannovre. La signature s'en fit +le douze du même mois. Le roi d'Angleterre partit le lendemain, et le +congé qu'il prit de toute sa famille, fut aussi froid que l'avoit été +son accueil. Le roi et la reine dévoient retourner, pour lui rendre +visite au Ghoer, maison de chasse proche de Hannovre. + +Il y avoit déjà près de sept mois que cette princesse se trouvoit fort +incommodée, ses maux étoient si singuliers, que les médecins ne savoient +qu'augurer de son état. Son corps s'enfloit prodigieusement tous les +matins, et cette enflure passoit vers le soir. La faculté avoit été +quelque temps en suspens, si c'était une grossesse, mais elle avoit jugé +en dernier ressort que cette indisposition provenoit d'une autre cause, +qui est très-incommode, mais nullement dangereuse. + +Le voyage du roi pour le Ghoer étoit fixé pour le huit Novembre; il +devoit partir de grand matin, et nous prîmes tous congé de lui. Mais la +reine y mit empêchement. Elle tomba malade la nuit d'une violente +colique, mais elle dissimula son mal, tant qu'elle put, pour ne point +réveiller le roi. S'étant cependant aperçue par certaines circonstances +qu'elle étoit en travail d'enfant, elle appela au secours. On n'eut pas +le temps d'envoyer chercher une sage-femme ni un médecin, et elle +accoucha heureusement d'une princesse sans autre secours que celui du +roi et d'une femme de chambre. Il n'y avoit ni langes ni berceau, et la +confusion régnoit partout. Le roi me fit appeler à quatre heures après +minuit. Je ne l'ai jamais vu de si bonne humeur, il crevoit de rire en +pensant à l'office qu'il avoit rendu à la reine. Le duc de Glocestre, +mon frère, la princesse Amélie d'Angleterre et moi nous fûmes nommés +parrains et marraines de l'enfant; je le tins l'après-midi sur les +fonts, et ma soeur fut nommée Anne Amélie. + +Le roi partit le lendemain. Comme ce prince voyageoit très-vite, il +arriva le soir au Ghoer où on étoit dans de grandes inquiétudes, le roi +d'Angleterre l'ayant déjà attendu le jour précédent. Il fut fort surpris +en apprenant ce qui avoit causé le retardement du roi. Grumkow étoit de +la suite de ce prince. Il s'étoit brouillé depuis quelque temps avec le +prince d'Anhalt, et tâchoit de se raccommoder avec le roi d'Angleterre, +mais comme il vouloit que toutes les affaires passassent par ses mains, +et que la reine y mettoit obstacle, il ne manqua pas de profiter des +circonstances, pour semer de nouveau la dissension entre le roi et cette +princesse. J'ai déjà dit que ce prince étoit d'une jalousie extrême. +Grumkow le prit par son foible, et par quelques discours vagues et +adroits il lui fit naître des idées très-injurieuses à la vertu de son +épouse. Il retourna au bout de quinze jours à Berlin comme un furieux. +Il nous fit très-bon accueil, mais ne voulut point voir la reine. Il +traversa sa chambre à coucher pour aller souper sans lui rien dire. La +reine et nous tous étions dans des inquiétudes cruelles à cause de ce +procédé; elle lui parla enfin et lui témoigna dans les termes les plus +tendres le chagrin qu'elle avoit de sa façon d'agir. Il ne lui répondit +que par des injures et en lui faisant des reproches de sa prétendue +infidélité, et si Madame de Kamken ne l'eût éloigné, son emportement +l'auroit peut-être porté à des violences très-fâcheuses. Il fit +assembler le jour suivant les médecins, le chirurgien-major de son +régiment Holtzendorff, et Madame de Kamken, pour examiner la conduite de +la reine. Tous prirent vivement le parti de cette princesse. Sa +gouvernante le traita même fort durement, et lui montra l'injustice de +ses soupçons. En effet la vertu de la reine étoit sans reproche, et la +médisance la plus noire n'a pu trouver à y redire. Le roi rentra en +lui-même, il demanda pardon à cette princesse avec bien des larmes qui +montroient la bonté de son coeur, et la paix fut rétablie. J'ai parlé de +la brouillerie des deux favoris. Comme elle éclata l'année 1724, il est +juste que j'en donne ici le détail. Depuis la chute de Madame de Blaspil +et la bonne intelligence des cours d'Angleterre et de Prusse, le prince +d'Anhalt étoit fort déchu de sa faveur, il passoit sa vie à Dessau, et +ne venoit que rarement à Berlin. Le roi avoit pourtant toujours de +grandes attentions pour lui et le ménageoit à cause de son savoir +militaire. Grumkow en revanche s'étoit conservé dans sa faveur, et ce +ministre étoit chargé des affaires étrangères et de celles du pays. + +Le prince avoit été parrain d'une de ses filles et lui avoit promis une +dot de cinq mille écus. Cette fille devant se marier, son père lui +écrivit pour le sommer de sa promesse. Le prince très-mécontent de la +conduite de Grumkow qui n'avoit plus de ménagemens pour lui, et qui +s'étoit seul emparé de l'esprit du roi, nia fortement cette promesse. +Grumkow lui répondit, l'autre répliqua; ils en vinrent enfin à se +reprocher mutuellement toutes leurs friponneries, et leur correspondance +devint si injurieuse, que le prince d'Anhalt résolut de décider sa +querelle par le sort des armes. Avec le mérite que Grumkow possédoit au +suprême degré il passoit pour un poltron fieffé. Il avoit donné des +preuves de sa valeur à la bataille de Malplaquet, où il resta dans un +fossé pendant tout le temps de l'action. Il se distingua aussi beaucoup +à Stralsund, et se démit une jambe au commencement de la campagne, ce +qui l'empêcha de pouvoir aller à la tranchée. Il avoit le même malheur +qu'eut un certain roi de France, de ne pouvoir voir une épée nue sans +tomber en foiblesse, mais excepté tout cela c'étoit un très-brave +général. Le prince lui envoya un cartel. Grumkow tremblant de courage, +et s'armant de la religion et des loix établies, répondit, qu'il ne se +battroit point, que les duels étoient défendus par les loix divines et +humaines et qu'il ne se trouvoit point d'humeur à en être le +transgresseur. Ce ne fut pas tout, il voulut encore mériter la couronne +du ciel, en souffrant patiemment les injures. Il fit toutes les avances +à son antagoniste, mais il ne s'attira que de plus en plus son mépris, +et celui-ci resta inexorable. Cette affaire parvint enfin aux oreilles +du roi, qui employa tous ses efforts pour les rapatrier, mais vainement, +le prince d'Anhalt ne voulant point se laisser fléchir. Il fut donc +résolu qu'ils décideroient leur différend en présence de deux seconds. +Celui que le prince choisit, étoit un certain colonel Corf au service de +Hesse, et le général comte de Sekendorff, au service de l'Empereur fut +celui de Grumkow. Ces deux derniers étoient amis intimes. La chronique +scandaleuse disoit qu'ils avoient été dans leur jeunesse de moitié au +jeu, où ils avoient fait un profit considérable. Quoiqu'il en soit, +Sekendorff étoit le portrait vivant de Grumkow, à cela près qu'il +affectoit plus de christianisme que lui et qu'il étoit brave comme son +épée. Rien n'étoit si risible que les lettres que ce général écrivoit à +Grumkow, pour lui inspirer du courage. Cependant le roi voulut encore +s'en mêler. + +Il convoqua au commencement de l'année 1725 un conseil de guerre à +Berlin, composé de tous les généraux et colonels commandants de son +armée. La reine avoit la plupart des généraux à sa disposition. Les +belles promesses que Grumkow lui fit, de rester fermement attaché à son +parti, l'éblouirent; elle fit pencher la balance de son côté, sans quoi +il auroit couru risque d'être cassé. Il en fut quitte pour quelques +jours d'arrêts, ce qui fut une espèce de satisfaction que le roi donna +au prince d'Anhalt. Dès qu'il fut relâché, le roi lui fit conseiller +sous main de vider son différend. Le champ de bataille étoit proche de +Berlin; les deux combattans s'y rendirent, suivis de leurs seconds. Le +prince tira son épée en disant quelques injures à son adversaire. +Grumkow ne lui répondit qu'en se jetant à ses pieds qu'il embrassa en +lui demandant pardon et le priant de lui rendre ses bonnes grâces. Le +prince d'Anhalt pour toute réplique lui tourna le dos. Depuis ce +temps-là ils ont toujours été ennemis jurés, et leurs animosités n'ont +cessé que par leur vie. Le prince s'est tout-à-fait changé depuis à son +avantage, bien des gens ont rejeté la plupart de ses méchantes actions +sur les détestables conseils de Grumkow. On pourroit dire de lui, comme +du cardinal de Richelieu: il a fait trop de mal pour en dire du bien, il +a fait trop de bien pour en dire du mal. + +Le roi d'Angleterre repassa cette année la mer pour se rendre en +Allemagne. Le roi mon père ne manqua pas d'aller le voir; il se flattoit +de pouvoir mettre fin à mon mariage. La reine l'ayant déjà si bien servi +fut chargée de cette commission. Elle se rendit donc à Hannovre, où elle +fut reçue à bras ouverts. Elle trouva le roi, son père, par rapport à +l'alliance des deux maisons dans les mêmes dispositions, où il avoit été +les années précédentes. Il lui parla même en des termes remplis de +tendresse pour moi, mais il lui représenta que deux obstacles +s'opposoient à ses désirs. Le premier, qu'il ne pouvoit nous marier sans +en avoir fait la proposition à son parlement, le second étoit notre +jeunesse, car je n'avois que 16 ans et le duc en avoit 18. Mais pour +adoucir toutes ces difficultés, il l'assura qu'il disposeroit tout de +manière qu'il pût faire célébrer notre mariage la première fois qu'il +retourneroit en Allemagne. La reine se flatta toujours d'obtenir +davantage, elle n'avoit jamais été si bien avec le roi, son père, +qu'elle l'étoit alors, il sembloit même avoir pour elle une tendresse +infinie, et il est sûr qu'il avoit toutes sortes d'attentions pour cette +princesse. Elle demanda une prolongation de permission au roi, son +époux, se faisant fort, lui mandoit-elle, de réussir dans ses desseins. +Le roi la lui accorda et lui permit même de rester à Hannovre aussi +long-temps que les affaires l'exigeroient. J'étois pendant ce temps-là à +Berlin dans une faveur extrême auprès du roi, je passois toutes les +après-midis à l'entretenir et il venoit souper dans mon appartement. Il +me témoignoit même de la confiance et me parloit souvent d'affaires. +Pour me distinguer davantage, il ordonna que l'on vînt me faire la cour +tout comme à la reine. Les gouvernantes de mes soeurs me furent +subordonnées, et eurent ordre de ne pas faire un pas sans ma volonté. Je +n'abusai point des grâces du roi; j'avois autant de solidité, toute +jeune que j'étois, que j'en puis avoir maintenant, et j'aurois pu avoir +soin de l'éducation de mes soeurs. Mais je me rendis justice, et vis +bien que cela ne me convenoit pas, je ne voulus pas non plus tenir +appartement et me contentai de faire prier quelques dames tous les +jours. + +Il y avoit déjà six mois que j'étois tourmentée de cruels maux de tête, +ils étoient si violents, que j'en tombois souvent en foiblesse. Malgré +cela je n'osois jamais rester dans ma chambre, la reine ne le voulant +point. Cette princesse qui étoit d'un tempérament fort robuste ne savoit +ce que c'étoit que d'être malade, elle étoit en cela d'une dureté +extrême, et lorsque j'étois quelquefois mourante, il falloit pourtant +être de bonne humeur, sans quoi elle se mettoit dans de terribles +colères contre moi. La veille de son retour je pris une espèce de fièvre +chaude avec des transports au cerveau et des douleurs si violentes dans +la tête, qu'on m'entendoit crier dans la place du château. Six personnes +étoient obligées de me tenir jour et nuit, pour m'empêcher de me tuer. +Madame de Sonsfeld dépêcha d'abord des estafettes au roi et à la reine, +pour les informer de mon état. Cette princesse arriva le soir, elle fut +bien alarmée de me trouver si mal. Les médecins désespéroient déjà de ma +vie, un abcés qui me creva le troisième jour dans la tête me sauva; +heureusement pour moi, les humeurs prirent leur issue par l'oreille, +sans quoi je n'aurois pu en réchapper. Le roi se rendit deux jours après +à Berlin, et vint d'abord me voir. Le pitoyable état où il me trouva, +l'attendrit si fort qu'il en versa des larmes. Il n'alla point chez la +reine, et fit barricader toutes les communications de son appartement et +de celui de cette princesse. La raison de ce procédé provenoit de la +colère où il étoit de ce qu'elle l'avoit amusé par de fausses promesses. +Il avoit si fort compté sur son crédit, sur l'esprit du roi +d'Angleterre, qu'il avoit cru que mon mariage se feroit encore cette +année. Il s'imagina qu'elle n'en avoit agi ainsi que pour prolonger son +séjour à Hannovre. Cette brouillerie dura six semaines, au bout +desquelles le raccommodement se fit. Je me remis fort lentement pendant +ce temps, et je fus obligée de garder deux mois la chambre. + +La reine ma mère est très-jalouse de son petit naturel. Les distinctions +infinies que le roi me faisoit, l'indisposoient contre moi, elle étoit +outre cela animée par une de ses dames, fille de la comtesse de Fink que +je nommerai dorénavant la comtesse Amélie pour la distinguer de sa mère. +Cette fille avoit lié une intrigue à l'insu de ses parens avec le +ministre de Prusse à la cour d'Angleterre, il se nommoit Wallerot. +C'étoit un vrai fat, d'une figure ragotine, et qui n'avoit avancé les +affaires de Prusse que par ses bouffonneries. Elle s'étoit promise +secrètement avec cet homme, et son plan étoit de devenir ma gouvernante +et de me suivre en Angleterre. Pour le faire réussir elle avoit employé +tous les efforts pour s'insinuer auprès du duc de Glocestre, et lui +avoit fait accroire qu'elle étoit ma favorite, ce qui lui avoit attiré +beaucoup de politesses de la part du duc. Mais il falloit encore se +défaire de ma gouvernante, et pour y parvenir elle ne cessoit d'animer +la reine contre elle et moi. + +Cette fille étoit la toute puissante sur l'esprit de cette princesse, et +profitoit de ses foiblesses pour parvenir à son but. J'étois maltraitée +tous les jours, et la reine ne cessoit de me reprocher les grâces que le +roi avoit pour moi. Je n'osois plus le caresser qu'en tremblant et sans +craindre d'être accablée de duretés; il en étoit de même de mon frère. +Il suffisoit que le roi lui ordonnât une chose pour qu'elle la lui +défendît. Nous ne savions quelquefois à quel saint nous vouer, étant +entre l'arbre et l'écorce. Cependant comme nous avions l'un et l'autre +plus de tendresse pour la reine, nous nous réglâmes sur ses volontés. Ce +fut la source de tous nos malheurs, comme on le verra par la suite de +ces mémoires. Le coeur me saignoit cependant de n'oser plus témoigner la +vivacité de mes sentiments au roi; je l'aimois passionnément et il +m'avoit témoigné mille bontés depuis que j'étois au monde, mais devant +vivre avec la reine il falloit me régler sur elle. Cette princesse +accoucha au commencement de l'année 1726 d'un prince qui fut nommé +Henri. Nous nous rendîmes, dès qu'elle fut rétablie, à Potsdam, petite +ville proche de Berlin. Mon frère ne fut point du voyage; le roi ne +pouvoit le souffrir, voyant qu'il ne vouloit pas se soumettre à ses +volontés. Il ne cessoit de le gronder, et son animosité devenoit si +invétérée, que tous les bien-intentionnés conseillèrent à la reine, de +lui faire faire des soumissions, ce qu'elle n'avoit pas voulu permettre +jusqu'alors; cela donna lieu à une scène assez risible. + +Cette princesse me donna commission d'écrire plusieurs choses de +contrebande à mon frère, et de lui faire la minute d'une lettre qu'il +devoit écrire au roi. J'étois assise entre deux cabinets des Indes, à +écrire ces lettres, lorsque j'entendis venir le roi, un paravent qui +étoit placé devant la porte, me donna le temps de fourrer mes papiers +derrière un de ces cabinets. Madame Sonsfeld prit les plumes, et voyant +déjà approcher le roi, je mis le cornet dans ma poche et je le tins +soigneusement; de crainte qu'il ne renversât. Après avoir dit quelques +mots à la reine, il se tourna tout d'un coup du côté de ces cabinets. +Ils sont bien beaux, lui dit-il, ils étoient à feu ma mère qui en +faisoit grand cas; en même temps il s'en approcha pour les ouvrir. La +serrure étoit gâtée, il tiroit la clef tant qu'il pouvoit, et je +m'attendois à tout moment à voir paroître mes lettres. La reine me tira +de cette appréhension, pour me rejeter dans une autre. Elle avoit un +très-beau petit chien de Bologne, j'en avois un aussi, ces deux animaux +étoient dans la chambre. Décidez, dit-elle au roi, de notre différend, +ma fille dit, que son chien est plus beau que le mien, et je soutiens le +contraire. Il se mit à rire, et me demanda si j'aimois beaucoup le mien? +De tout mon coeur, lui répondis-je, car il a beaucoup d'esprit et un +très-bon caractère; ma réplique le divertit, il m'embrassa plusieurs +fois de suite, ce qui m'obligea de me dessaisir de mon encrier. La +liqueur noire se répandit aussitôt sur tout mon habit, et commençoit à +découler dans la chambre; je n'osois bouger de ma place, de crainte, que +le roi ne s'en aperçût. J'étois à demi-morte de peur. Il me tira +d'embarras en s'en allant; j'étois trempée d'encre jusqu'à la chemise; +j'eus besoin de lessive, et nous rîmes bien de toute cette aventure. Le +roi se raccommoda cependant avec mon frère, qui vint nous joindre à +Potsdam. C'étoit le plus aimable prince qu'on pût voir, il étoit beau et +bienfait, son esprit étoit supérieur pour son âge, et il possédoit +toutes les qualités qui peuvent composer un prince parfait. Mais me +voici arrivée à un détail plus sérieux, et à la source de tous les +malheurs que ce cher frère et moi avons endurés. + +L'Empereur avoit formé dès l'année 1717 une compagnie des Indes à +Ostende, ville et port de mer aux pays-bas. Le négoce n'avoit commencé +qu'avec deux vaisseaux, et le succès en avoit été si heureux, malgré les +obstacles des Hollandois, que cela engagea ce prince, à leur donner le +privilège de négocier en Afrique et aux Indes orientales pour trente +ans, excluant tous ses autres sujets de ce trafic. Comme le commerce est +une des choses, qui contribuent le plus à rendre un état florissant, +l'Empereur avoit fait en 1725 un traité secret avec l'Espagne, par +lequel il s'engageoit à faire avoir Gibraltar et Port Mahon aux +Espagnols. La Russie y accéda depuis. Les puissances maritimes ne furent +pas long-temps sans s'apercevoir des menées secrètes de la cour de +Vienne; et pour s'opposer aux vues ambitieuses de la maison d'Autriche, +qui ne tendoient pas à moins qu'à ruiner leur commerce, qui fait la +principale force de leurs états, elles conclurent une alliance entre +elles, où la France, le Danemark, la Suède et la Prusse accédèrent +depuis, et c'est le même, qui fut signé à Charlottenbourg, et dont j'ai +déjà fait mention. L'Empereur jugeant bien, qu'il ne pourroit se +soutenir contre une ligue aussi formidable, fut obligé de prendre +d'autres mesures, et de tâcher de la désunir. Le général Sekendorff lui +parut un personnage très-propre pour l'exécution de ses desseins à la +cour de Prusse. On a déjà vu que ce ministre étoit étroitement lié +d'amitié avec Grumkow; il connoissoit le caractère intéressé et +ambitieux de ce dernier, et ne douta pas de l'engager dans les intérêts +de l'Empereur. Il commença par lui écrire et tâcher de pénétrer ses +sentiments, il lui fit même quelques ouvertures sur les conjonctures où +se trouvoit son souverain. Cette correspondance avoit commencé dès +l'année précédente, et les lettres de Sekendorff avoient été +accompagnées de très-beaux présens, et de très-grandes promesses. Le +coeur vénal de Grumkow se rendit bientôt à de si grands avantages. Les +circonstances le favorisoient dans son dessein. L'union des cours de +Prusse et de Hannovre commençoit à se refroidir. Le roi mon père étoit +très-piqué du retardement de mon mariage, d'autres sujets de plaintes se +joignoient à celui-là. Ce prince ne se plaisoit qu'à augmenter son +gigantesque régiment. Les officiers chargés des enrôlements prenoient de +gré ou de force les grands hommes qu'ils trouvoient sur les territoires +étrangers. + +La reine avoit obtenu du roi son père, que l'électorat de Hannovre en +fourniroit une certaine quantité tous les ans. Le ministère hannovrien, +peut-être gagné par les anti-prussiens, dont Milady Arlington étoit le +chef, négligea d'exécuter les ordres du roi d'Angleterre. La reine fit +faire plusieurs fois des remonstrances là-dessus, mais ils ne la +payèrent que de quelques mauvaises excuses. Le roi se trouva +très-offensé du peu d'attention qu'on lui marquoit, et Grumkow ne manqua +pas de l'animer si fort, que pour se venger il ordonna à ses officiers +d'enlever dans le pays de Hannovre tous ceux qu'ils trouveroient d'une +taille propre à être rangés dans son régiment. Cette violence fit un +bruit épouvantable. Le roi d'Angleterre demanda satisfaction et +prétendit, qu'on relachât ses sujets: celui de Prusse s'opiniâtra à les +garder, ce qui fit naître une mésintelligence entre les deux cours qui +dégénéra peu après en haine ouverte. La situation des affaires étoit +donc telle que Sekendorff pouvoit le désirer à son arrivée à Berlin. Les +soins que Grumkow s'étoit données de longue main à préparer l'esprit du +roi lui facilitèrent sa négociation. Il fut fort bien reçu de ce prince +qui l'avoit connu particulièrement, lorsqu'il étoit encore au service de +Saxe, et l'avoit toujours fort estimé. Une suite nombreuse de Heiduks ou +plutôt de géans qu'il présenta au roi de la part de l'Empereur, lui +attira un surcroît de bon accueil, et le compliment qu'il lui fit de la +part de son maître acheva de le charmer. Comme l'Empereur, lui dit-il, +ne cherche qu'à faire plaisir en toute occasion à votre Majesté, il lui +accorde les enrôlemens en Hongrie, et il a déjà donné ordre qu'on +cherche tous les grands hommes de ses états pour les lui offrir. Ce +procédé obligeant si différent de celui du roi son beau-père le toucha, +mais ne fit que l'ébranler. Sekendorff jugea bien qu'il falloit du temps +pour le détacher de la grande alliance. Il tâcha de s'insinuer peu-à-peu +dans l'esprit de ce prince, et connoissant son foible, il ne manqua pas +de l'attirer par là dans ses filets. Il lui donnoit presque tous le +jours des festins magnifiques où il n'admettoit que les créatures qu'il +s'étoit faites et celles de Grumkow. On ne manquoit jamais de tourner la +conversation sur les conjonctures présentes de l'Europe, et de plaider +d'une façon artificieuse la cause de l'Empereur. Enfin au milieu du vin +et de la bonne chère, le roi se laissa entraîner à renoncer à quelques +uns des engagemens qu'il avoit pris avec l'Angleterre, et à se lier avec +la maison d'Autriche. Il promit à cette dernière de ne point faire agir +contre elle les troupes qu'il devoit fournir à l'Angleterre en vertu +d'un des articles du traité de Hannovre. Cette promesse fut tenue fort +secrète. Le roi n'étoit point encore intentionné alors de rompre la +grande alliance, se flattant toujours de pouvoir faire réussir mon +mariage. Ce ne fut qu'à la fin de l'année suivante que je vais +commencer, qu'il leva le masque. La reine étoit dans le dernier +désespoir de voir le train que prenoient les affaires, elle en souffroit +personnellement. Le roi la maltraitoit et lui reprochoit sans cesse le +retardement de mon mariage, il parloit en termes injurieux du roi son +beau-père et tâchoit de la chagriner en toute occasion. + +La crédit de Sekendorff s'augmentoit de jour en jour. Il prenoit un si +grand ascendant sur l'esprit du roi qu'il disposoit de toutes les +charges. Les pistoles d'Espagne avoient mis dans ses intérêts la plupart +des domestiques et des généraux qui étoient autour de ce prince, de +façon qu'il étoit informé de toutes ses démarches. Le double mariage +conclu avec l'Angleterre étant un obstacle très-fâcheux pour ses vues, +il résolut de le lever en mettant la désunion dans la famille. Il se +servit pour cela de ses émissaires secrets; mille faux rapports qu'on +faisoit tous les jours au roi sur le compte de mon frère et sur le mien +l'indisposoient si fort contre nous qu'il nous maltraitoit et nous +faisoit souffrir des martyres. On lui dépeignoit mon frère comme un +prince ambitieux et intrigant, qui lui souhaitoit la mort pour être +bientôt souverain; on l'assuroit qu'il n'aimoit point le militaire, et +qu'il disoit hautement que lorsqu'il seroit le maître il renverroit les +troupes; on le faisoit passer pour prodigue et dépensier, et enfin on +lui donnoit un caractère si opposé à celui du roi qu'il étoit bien +naturel que ce prince le prît en aversion. On ne me ménageoit pas +davantage, j'étois, disoit-on, d'une hauteur insupportable, intrigante +et impérieuse; je servois de conseil à mon frère et je tenois des +discours très-peu respectueux sur le compte du roi. Comme ce prince +souhaitoit fort l'établissement de toutes ses filles, Sekendorff +s'insinua encore de ce côté-là auprès de lui, et engagea le Margrave +d'Anspach, jeune prince de 17 ans, de se rendre à Berlin, pour voir ma +soeur puînée. Ce prince étoit très-aimable dans ce temps-là et +promettoit beaucoup. Ma soeur étoit belle comme un ange, mais elle avoit +un petit génie et des caprices terribles. Elle avoit pris ma place dans +la faveur du roi qui la gâtoit. Les cruels chagrins qu'elle a essuyés +après son mariage l'ont corrigée de ses défauts. La jeunesse des deux +parties empêcha que le mariage ne pût se faire alors, et il ne fut +célébré que deux ans après comme je le dirai dans son lieu. La reine +s'étoit toujours flattée que l'arrivée du roi d'Angleterre, qui devoit +repasser cette année en Allemagne, rétabliroit l'union entre les deux +cours, mais un événement imprévu ruina toutes ses espérances, car elle +reçut la triste nouvelle de la mort de ce prince. Il étoit parti en +parfaite santé d'Angleterre et avoit très-bien supporté, contre sa +coutume, le trajet sur mer. Il se trouva mal proche d'Osnabruck. Tous +les secours qu'on put lui donner furent inutiles, il expira au bout de +24 heures d'une attaque d'apoplexie entre les bras du duc de York son +frère. + +Cette perte plongea la reine dans la douleur la plus amère. Le roi même +en parut touché. Malgré tous les propos qu'il avoit tenus contre le roi +de la grande Bretagne, il l'avoit toujours considéré comme un père, et +même il le craignoit. Ce prince avoit eu soin de lui dans son enfance et +dans le temps que le roi Frédéric I. s'étoit réfugié à Hannovre pour se +garantir des persécutions de l'électrice Dorothée sa belle-mère. Leurs +regrets furent encore augmentés lorsqu'ils apprirent peu de temps après +que ce monarque avoit eu dessein de mettre fin à mon mariage, et qu'il +avoit résolu d'en faire la cérémonie à Hannovre. Le prince son fils fut +proclamé roi de la grande Bretagne, et le duc de Glocestre prit le titre +de prince de Galles. Cependant les fréquentes débauches que Sekendorff +faisoit faire au roi, lui ruinoient la santé; il commençoit à devenir +valétudinaire; l'hypocondrie dont il étoit fort tourmenté le rendoit +d'une humeur mélancolique. Mr. Franke, fameux piétiste, et fondateur de +la maison des orphelins dans l'université de Halle, ne contribuoit pas +peu à l'augmenter. Cet ecclésiastique se plaisoit à lui faire des +scrupules de conscience des choses les plus innocentes. Il condamnoit +tous les plaisirs qu'il trouvoit damnables, même la chasse et la +musique. On ne devoit parler d'autre chose que de la parole de Dieu; +tout autre discours étoit défendu. C'étoit toujours lui qui faisoit le +beau parleur à table où il faisoit l'office de lecteur, comme dans les +réfectoires. Le roi nous faisoit un sermon tous les après-midis, son +valet de chambre entonnoit un cantique, que nous chantions tous; il +falloit écouter ce sermon avec autant d'attention, que si c'étoit celui +d'un apôtre. L'envie de rire nous prenoit à mon frère et à moi, et +souvent nous éclations. Soudain on nous chargeoit de tous les anathèmes +de l'église, qu'il falloit essuyer, d'un air contrit et pénitent, que +nous avions bien de la peine à affecter. En un mot, ce chien de Franke +nous faisoit vivre comme les religieux de la Trappe. Cet excès de +bigoterie fit venir à ce prince des pensées encore plus singulières. Il +résolut d'abdiquer la couronne en faveur de mon frère. Il vouloit, +disoit-il, se réserver dix mille écus par an, et se retirer avec la +reine et ses filles à Vousterhausen. Là, ajouta-t-il, je prierai Dieu et +j'aurai soin de l'économie de la campagne, pendant que ma femme et mes +filles auront soin du ménage. Vous êtes adroite, me disoit-il, je vous +donnerai l'inspection du linge que vous coudrez, et de la lessive. +Frédérique, qui est avare, sera gardienne de toutes les provisions. +Charlotte ira au marché acheter les vivres, et ma femme aura soin de mes +petits enfants et de la cuisine. Il commença même à travailler à une +instruction pour mon frère et à faire plusieurs démarches, qui +alarmèrent très-vivement Grumkow et Sekendorff. Ils employèrent en vain +toute leur rhétorique, pour dissiper ces idées funestes, mais voyant +bien que tout le plan du roi n'étoit qu'un effet de son tempérament, et +craignant, que s'ils ne tâchoient d'y mettre fin, ce prince ne pût bien +exécuter son dessein, ils résolurent de tâcher de le dissiper. + +La cour de Saxe ayant été de tout temps très-étroitement liée avec celle +d'Autriche, ils tournèrent leurs vues de ce côté-là, et se proposèrent +de lui persuader d'aller à Dresde. Une idée ordinairement en entraîne +une autre; celle-ci leur fit naître celle de me marier avec le roi +Auguste de Pologne. + +Ce prince avoit 49 ans dans ce temps-là. Il a toujours été très-renommé +pour sa galanterie; il avoit de grandes qualités, mais elles étoient +offusquées par des défauts considérables. Un trop grand attachement aux +plaisirs lui faisoit négliger le bonheur de ses peuples et de son état, +et son penchant pour la boisson l'entraînoit à commettre des indignités +dans son ivresse, qui seront à jamais une tache à sa mémoire. + +Sekendorff avoit été dans sa jeunesse au service de Saxe, et j'ai déjà +dit plus haut, que Grumkow étoit très-bien dans l'esprit de ce roi. Ils +s'adressèrent l'un et l'autre au comte de Flemming, favori de ce prince, +pour tâcher d'entamer une négociation sur ce sujet. Le comte de Flemming +possédoit un mérite supérieur; il avoit été très-souvent à Berlin, et me +connoissoit très-particulièrement. Il fut charmé des ouvertures de ces +ministres et tâcha de sonder l'esprit du roi de Pologne sur ce sujet. Ce +prince parut assez porté à cette alliance, et dépêcha le comte à Berlin, +pour inviter celui de Prusse à venir passer le carnaval à Dresde. +Grumkow et son Pilade firent part au roi de leurs desseins. Ce prince +charmé de trouver un si bel établissement pour moi, consentit avec joie +à leurs désirs; il rendit une réponse très-obligeante au Maréchal +Flemming et partit vers le milieu de Janvier de l'année 1728 pour se +rendre à Dresde. + +Mon frère fut au désespoir de ne pas être de ce voyage. Il devoit rester +à Potsdam pendant l'absence du roi, ce qui ne l'accommodoit point. Il me +fit part de son chagrin et comme je ne pensois qu'à lui faire plaisir, +je lui promis de tâcher de faire en sorte qu'il pût suivre le roi. Nous +retournâmes à Berlin, où la reine tint appartement comme à son +ordinaire. J'y vis Mr. de Summ, Ministre de Saxe, que je connoissois +très-particulièrement et qui étoit fort dans les intérêts de mon frère. +Je lui fis des compliments de sa part et lui appris le regret qu'il +avoit, de n'avoir pas été invité à Dresde. Si vous voulez lui faire +plaisir, continuai-je, faites en sorte que le roi de Pologne engage +celui de Prusse à le faire venir. Summ dépêcha aussitôt une estafette à +sa cour, pour en informer le roi son maître, qui ne manqua pas de +persuader au roi mon père de faire venir mon frère. Celui-ci reçut ordre +de partir, ce qu'il fit avec beaucoup de joie. La réception qu'on fit au +roi, fut digne des deux monarques. Comme celui de Prusse n'aimoit pas +les cérémonies, on se régla entièrement selon son génie. Ce prince avoit +demandé à être logé chez le comte Vakerbart pour lequel il avoit +beaucoup d'estime. La maison de ce général étoit superbe, le roi y +trouva un appartement royal. Malheureusement la seconde nuit après son +arrivée le feu y prit, et l'embrasement fut si subit et si violent qu'on +eut toutes les peines du monde à sauver ce prince. Tout ce beau palais +fut réduit en cendres. Cette perte auroit été très-considérable pour le +comte de Vakerbart, si le roi de Pologne n'y avoit suppléé, mais il lui +fit présent de la maison de Pirna, qui étoit bien plus magnifique que +l'autre, et dont les meubles étoient d'une somptuosité infinie. + +La cour de ce prince étoit pour lors la plus brillante d'Allemagne. La +magnificence y étoit poussée jusqu'à l'excès, tous les plaisirs y +regnoient; on pouvoit l'appeler avec raison l'île de Cythère: les femmes +y étoient très-aimables et les courtisans très-polis. Le roi entretenoit +une espèce de sérail des plus belles femmes de son pays. Lorsqu'il +mourut, on calcula qu'il avoit eu trois cent cinquante quatre enfants de +ses maîtresses. Toute sa cour se régloit sur son exemple, on n'y +respiroit que la mollesse, et Bachus und Vénus y étoient les deux +divinités à la mode. Le roi n'y fut pas long-temps sans oublier sa +dévotion, les débauches de la table et le vin de Hongrie le remirent +bientôt de bonne humeur. Les manières obligeantes du roi de Pologne lui +firent lier une étroite amitié avec ce prince. Grumkow qui ne s'oublioit +pas dans les plaisirs, voulut profiter de ces bonnes dispositions, pour +le mettre dans le goût des maîtresses, il fit part de son dessein au roi +de Pologne, qui se chargea de l'exécution. + +Un soir, qu'on avoit sacrifié à Bacchus, le roi de Pologne conduisit +insensiblement le roi dans une chambre très-richement ornée, et dont +tous les meubles et l'ordonnance étoient d'un goût exquis. Ce prince, +charmé de ce qu'il voyoit, s'arrêta pour en contempler toutes les +beautés, lorsque tout à coup on leva une tapisserie, qui lui procura un +spectacle des plus nouveaux. C'étoit une fille dans l'état de nos +premiers pères, nonchalamment couchée sur un lit de repos. Cette +créature étoit plus belle qu'on ne dépeint Vénus et les Grâces; elle +offroit à la vue un corps d'ivoire, plus blanc que la neige et mieux +formé que celui de la belle statue de la Vénus de Medécis, qui est à +Florence. Le cabinet qui enfermoit ce trésor étoit illuminé de tant de +bougies, que leur clarté éblouissoit, et donnoit un nouvel éclat à la +beauté de cette déesse. Les auteurs de cette comédie ne doutèrent point +que cet objet ne fît impression sur le coeur du roi, mais il en fut tout +autrement. À peine ce prince eut-il jeté les yeux sur cette belle, qu'il +se tourna avec indignation, et voyant mon frère derrière lui, il le +poussa très-rudement hors de la chambre, et en sortit immédiatement +après, très-fâché de la pièce, qu'on avoit voulu lui faire. Il en parla +le soir même en termes très-forts à Grumkow, et lui déclara nettement, +que si on renouveloit ces scènes, il partiroit sur-le-champ. Il en fut +autrement de mon frère. Malgré les soins du roi, il avoit eu tout le +temps de contempler la Vénus du cabinet, qui ne lui imprima pas tant +d'horreur, qu'elle en avoit causé à son père. Il l'obtint d'une façon +assez singulière du roi de Pologne. + +Mon frère étoit devenu passionnément amoureux de la comtesse Orzelska, +qui étoit tout ensemble fille naturelle et maîtresse du roi de Pologne. +Sa mère, étoit une marchande françoise de Varsovie. Cette fille devoit +sa fortune au comte Rodofski, son frère, dont elle avoit été maîtresse, +et qui l'avoit fait connoître au roi de Pologne, son père, qui, comme je +l'ai déjà dit, avoit tant d'enfans, qu'il ne pouvoit avoir soin de tous. +Cependant il fut si touché des charmes de la Orzelska, qu'il la reconnut +d'abord pour sa fille; il l'aimoit avec une passion excessive. Les +empressements de mon frère pour cette dame lui inspirèrent une cruelle +jalousie. Pour rompre cette intrigue, il lui fit offrir la belle Formera +à condition qu'il abandonneroit la Orzelska. Mon frère lui fit promettre +ce qu'il voulut, pour être mis en possession de cette beauté, qui fut sa +première maîtresse. + +Cependant le roi n'oublia pas le but de son voyage. Il conclut un traité +secret avec le roi Auguste, dont voici à-peu-près les articles. Le roi +de Prusse s'engageoit à fournir un certain nombre de troupes à celui de +Pologne, pour forcer les Polonois de rendre la couronne héréditaire dans +la maison électorale de Saxe. Il me promettoit en mariage à ce prince, +et lui prêtoit quatre millions d'écus, outre ma dot qui devoit être +très-considérable. En revanche le roi de Pologne lui donnoit pour +hypothèque des quatre millions la Lusace. Il m'assuroit un douaire sur +cette province de deux cent mille écus, avec la permission de résider +après sa mort où je voudrois. Je devois avoir l'exercice libre de ma +religion à Dresde, où on devoit m'accommoder une chapelle, pour y +célébrer le culte divin, et enfin, tous ces articles dévoient être +signés et confirmés par le prince électoral de Saxe. Comme le roi, mon +père, avoit invité celui de Pologne à se rendre à Berlin, pour assister +à la revue de ses troupes, la signature du traité fut remise jusqu'à ce +temps-là. Ce prince avoit demandé du temps, pour préparer l'esprit de +son fils et pour le persuader à la démarche, qu'on prétendoit de lui. Le +roi partit donc très-content de Dresde, aussi bien que mon frère; ils ne +cessoient l'un et l'autre de nous faire les éloges du roi de Pologne et +de sa cour. + +Pendant que toutes ces choses se passoient, je souffrois cruellement à +Berlin des persécutions de la comtesse Amélie. Elle ne cessoit d'animer +la reine contre moi. Cette princesse me maltraitait perpétuellement; je +supportois son procédé injuste avec respect, mais celui de sa favorite +me mettoit quelquefois dans une rage terrible. Cette fille me traitoit +avec un air de hauteur, qui m'étoit insupportable, et quoiqu'elle n'eût +que deux ans de plus que moi, elle vouloit se mettre sur le pied de me +gouverner. Malgré tout le dépit que j'avois contre elle, j'étois obligée +de me contraindre et de lui faire bon visage, ce qui m'étoit plus cruel +que la mort. Car j'abhorre la fausseté, et ma sincérité a été souvent +cause de bien des chagrins, que j'ai essuyés. Cependant c'est un défaut, +dont je ne prétends pas me corriger. J'ai pour principe qu'il faut +toujours marcher droit, et que l'on ne peut s'attirer de chagrin quand +on n'a rien à se reprocher. Un nouveau monstre commençoit à s'élever sur +le pied de favorite, et partageoit la faveur de la reine avec la +comtesse Amélie. C'étoit une des femmes de chambre de cette princesse; +elle se nommoit Ramen, et c'étoit la même, qui accoucha la reine à +l'improviste, lorsqu'elle fut délivrée de ma soeur Amélie. Cette femme +étoit veuve, ou pour mieux dire, elle suivoit l'exemple de la +Samaritaine, et elle avoit autant de maris qu'il y a de mois dans +l'année. Sa fausse dévotion, sa charité affectée pour les pauvres, et +enfin le soin qu'elle avoit pris de colorer son libertinage, avoient +engagé Mdme. de Blaspil de la recommander à la reine. Elle commença à +s'insinuer dans son esprit par son adresse à faire plusieurs ouvrages +qui l'amusoient; mais elle ne parvint à ce haut point de faveur où elle +étoit alors, que par les rapports qu'elle faisoit à la reine sur le +compte du roi. Cette princesse avoit une confiance aveugle en cette +femme, à laquelle elle faisoit part de ses affaires et de ses pensées +les plus secrètes. Deux rivales de gloire ne pouvoient s'accorder +long-temps ensemble. La comtesse Amélie et la Ramen étoient ennemies +jurées; mais comme elles se craignoient l'une l'autre, elles cachoient +leur animosité. + +Peu après le retour du roi de Dresde, le maréchal comte de Flemming, +accompagné de la princesse Ratziville, son épouse, arriva à Berlin, avec +le caractère d'Envoyé extraordinaire du roi de Pologne. La princesse +étoit une jeune personne sans éducation, mais fort vive et naïve, sans +être belle elle avoit de l'agrément. Le roi la distingua fort et ordonna +à la reine d'en faire de même. Elle s'attacha beaucoup à moi; son mari +qui me connoissoit depuis mon enfance, étoit fort de mes amis. Comme il +étoit déjà âgé, la reine lui avoit permis de venir chez moi, quand il le +vouloit; il profita très-assidûment de son privilège, et venoit passer +toutes les matinées chez moi avec son épouse, qui s'empressoit beaucoup +autour de moi. J'étois très-mal attifée. La reine me faisoit coëffer et +habiller, comme l'avoit été ma vieille grand'-mère dans sa jeunesse. La +comtesse de Flemming lui représenta, que la cour de Saxe se moqueroit de +moi, si elle me voyoit ainsi bâtie. Elle me fit ajuster à la nouvelle +mode, et tout le monde disoit, que je n'étois pas connoissable, étant +beaucoup plus jolie, que je ne l'avois été. Ma taille commençoit à se +dégager et devenoit plus menue, ce qui me donnoit meilleur air. La +comtesse disoit mille fois par jour à la reine, qu'il falloit que je +devinsse sa souveraine. Comme cette princesse, ni moi n'étions point +informées du traité de Dresde, nous prenions ces propos pour des +badineries. Le comte s'arrêta deux mois à Berlin, et vint prendre congé +de moi la veille de son départ, après bien des assurances réitérées +qu'il me fit de son respect. J'espère, me dit-il, que je pourrai bientôt +donner à votre Altesse royale des preuves de l'attachement inviolable +que j'ai pour vous, et vous rendre aussi heureuse que vous le méritez. +Je compte avoir dans peu l'honneur de vous revoir avec le roi mon +maître. Je n'entendis point le sens de ce discours, et je crus +bonnement, qu'il vouloit travailler à mon mariage avec le prince de +Galles. Je lui fis une réponse fort obligeante, après quoi il se retira. + +Nous partîmes peu de jours après pour Potsdam. Ce voyage m'auroit fort +déplu en tout autre temps, mais je fus charmée pour cette fois de +m'éloigner de Berlin. Je me flattois de regagner les bonnes grâces de la +reine, car on l'avoit au point indisposée contre moi qu'elle ne pouvoit +plus me souffrir. Les affaires d'Angleterre étoient dans une espèce de +repos. La reine intriguoit perpétuellement pour effectuer mon mariage, +sans rien avancer, et on l'amusoit par de belles paroles. Tout cela la +mettoit de mauvaise humeur contre moi, car elle disoit, que si j'avois +été mieux élevée, je serois déjà mariée. J'espérois que je dissiperois +toutes ces pensées dans l'absence de la comtesse Amélie, qui les lui +suggéroit, mais je me trompois. Son esprit étoit tellement aigri contre +moi, que mon sort ne fut pas meilleur à Potsdam, qu'il ne l'avoit été à +Berlin. La reine fut même sur le point de se plaindre au roi de ma +gouvernante et de moi, et de prier ce prince, de charger quelqu'autre +personne de ma conduite, mais la crainte la retint. Elle connoissoit +l'estime particulière, que le roi avoit pour Mdme. de Sonsfeld, ce qui +lui fit appréhender, qu'elle ne réussît pas dans ses desseins. Le comte +de Fink même, à qui elle en parla, la dissuada fort de faire cette +démarche. Ce général n'étoit point informé des vues ambitieuses de sa +fille, et d'ailleurs il étoit trop honnête homme pour les approuver. Il +parla très-fortement à la reine sur mon compte et sur celui de Mdme. de +Sonsfeld, et lui fit tant de remontrances sur la dureté de son procédé +envers elle et envers moi, qu'elle rentra en elle-même. Elle me parla +même l'après-midi, et me dit tous les griefs qu'elle avoit contre moi. +C'étoit, me disoit-elle, la confiance que j'avois en ma gouvernante, +qu'elle n'approuvoit pas; elle étoit outre cela fâchée, que je suivois +aveuglément les conseils de cette dame, et enfin mille choses pareilles. +Je me jetois à ses pieds et lui dis, que la connoissance que j'avois du +caractère de Mdme. de Sonsfeld, ne me permettoit pas d'avoir rien de +caché pour elle, que je lui confiois tous mes secrets particuliers, mais +que je ne lui parlois jamais de ceux des autres, et que cette même +connoissance que j'avois de son mérite, m'engageoit à suivre ses +conseils, étant persuadée, qu'elle ne m'en donneroit que de bons; que +d'ailleurs je ne suivois en cela que les ordres que la reine m'avoit +donnés. Je la suppliois de rendre justice à Mdme. de Sonsfeld et de ne +pas me réduire au désespoir, en renonçant aux bontés, qu'elle m'avoit +toujours témoignées. La reine fut un peu décontenancée de ma réponse, +elle chercha toutes sortes de mauvais prétextes, pour trouver des sujets +de plainte contre moi. Je lui fis beaucoup de soumissions, et enfin nous +fîmes la paix. Je fus deux jours après plus en grâce que jamais, et +Mdme. de Sonsfeld qu'elle avoit pris à tâche de chagriner, fut mieux +traitée. J'aurois été dans une tranquillité parfaite, si mon frère +n'avoit troublé mon repos. Depuis son retour de Dresde il tomboit dans +une noire mélancolie. Le changement de son humeur rejaillissoit sur sa +santé; il maigrissoit à vue d'oeil et prenoit de fréquentes foiblesses, +qui faisoient craindre, qu'il ne devînt étique. La reine et moi, nous +faisions ce que nous pouvions pour le dissiper. Je l'aimois +passionnément, et lorsque je lui demandois, quel étoit le sujet de son +chagrin, il me répondoit toujours, que c'étoit les mauvais traitemens du +roi. Je tâchois de le consoler de mon mieux, mais j'y perdois mes +peines. Son mal augmenta si fort, que l'on fut enfin obligé d'en +informer le roi. Ce prince chargea son chirurgien-major, de veiller à sa +santé et d'examiner son mal. Le rapport que cet homme lui fit de l'état +de mon frère, l'alarma beaucoup. Il lui dit, qu'il se trouvoit fort mal, +qu'il avoit une espèce de fièvre lente, qui dégénereroit en étisie, s'il +ne se ménageoit pas et s'il ne mettoit pas dans le remède. Le roi avoit +le coeur naturellement bon, quoique Grumkow lui eût inspiré beaucoup +d'antipathie contre ce pauvre prince, et malgré les justes sujets de +plaintes, qu'il croyoit avoir contre lui, la voix de la nature se fit +sentir. Il se reprocha d'être cause par les chagrins qu'il lui avoit +donnés, de la triste situation où il se trouvoit. Il tâcha de réparer le +passé en l'accablant de caresses et de bontés; mais tout cela +n'effectuoit rien, et l'on étoit-bien éloigné de deviner la cause de son +mal. On découvrit enfin, que sa maladie n'étoit causée que par l'amour. +Il avoit pris du goût pour les débauches, depuis qu'il avoit été à +Dresde. La gêne où il vivoit l'empêchoit de s'y livrer, et son +tempérament ne pouvoit supporter cette privation. Plusieurs personnes +bien intentionnées en avertirent le roi et lui conseillèrent de le +marier, sans quoi il couroit risque de mourir ou de tomber dans des +débauches, qui lui ruineroient la santé. Ce prince répondit là-dessus en +présence de quelques jeunes officiers, qu'il feroit présent de cent +ducats à celui qui viendroit lui donner la nouvelle, que son fils avoit +un vilain mal. Les caresses et les bontés qu'il lui avoit témoignées, +firent place aux réprimandes et aux rebuffades. Le comte Fink et Mr. de +Kalkstein reçurent ordre de veiller plus que jamais à sa conduite. Je +n'ai appris toutes ces circonstances que long-temps après. + +La mort du roi d'Angleterre avoit achevé de détacher entièrement le roi +de la grande alliance. Il conclut enfin un traité avec l'Empereur, la +Russie et la Saxe. Il s'engageoit aussi bien que les deux dernières de +ces puissances, à fournir dix mille hommes à l'Empereur lorsqu'il en +auroit besoin. L'Empereur s'engageoit en revanche de lui garantir les +pays de Berg et de Guilliers. La reine se consumoit de chagrin, de voir +échouer tous ses plans; elle ne pouvoit cacher le ressentiment qu'elle +en avoit; il tomboit tout entier sur Sekendorff et Grumkow. Le roi +parloit souvent à table de son traité avec l'Empereur, et ne manquoit +jamais d'apostropher le roi d'Angleterre; ces invectives s'adressoient +toujours à la reine. Cette princesse les rendoit sur-le-champ à +Sekendorff; sa vivacité l'empêchoit de garder des mesures. Elle traitait +ce ministre d'une façon très-dure et très-injurieuse, lui rappelant +quelquefois des vérités sur sa conduite passée qui n'étoient pas bonnes +à dire. Sekendorff crevoit de rage, mais il recevoit tout cela avec une +feinte modération, ce qui charmoit fort le roi. Le diable cependant n'y +perdoit rien, et il savoit se venger autrement qu'en paroles. + +L'arrivée du roi de Pologne approchant, nous retournâmes à Berlin au +commencement de Mai. La reine y trouva des lettres de Hannovre, par +lesquelles on l'avertissoit, que le prince de Galles avoit résolu de se +rendre incognito à Berlin, voulant profiter du tumulte et de la +confusion, qui y regneroient pendant le séjour du roi de Pologne, pour +me voir. Cette nouvelle causa une joie inconcevable à cette princesse; +elle m'en fit aussitôt part. Comme je n'étois pas toujours de son avis, +je n'en ressentis pas tant de satisfaction. J'ai toujours été un peu +philosophe, l'ambition n'est pas mon défaut; je préfère le bonheur et le +repos de la vie à toutes les grandeurs; toute gêne et toute contrainte +m'est odieuse; j'aime le monde et les plaisirs, mais je haïs la +dissipation. Mon caractère, tel que je viens de le décrire, ne convenoit +point à la cour pour laquelle la reine me destinoit, je le sentois bien +moi-même, et cela me faisoit craindre d'y être établie. L'arrivée de +plusieurs dames et cavaliers de Hannovre fit croire à la reine, que le +prince de Galles étoit parmi eux. Il n'y avoit ni âne ni mulet, qu'elle +ne prît pour son neveu; elle juroit même l'avoir vu à Mon-bijou dans la +foule. Mais une seconde lettre qu'elle reçut de Hannovre, la tira de son +erreur. Elle apprit que tout ce bruit n'avoit été causé que par quelques +badinages, que le prince de Galles avoit faits le soir étant à table, et +qui avoient fait juger, qu'il se rendroit à Berlin. + +Le roi de Pologne y arriva enfin le 29. Mai. Il rendit d'abord visite à +la reine. Cette princesse le reçut à la porte de sa troisième +anti-chambre. Le roi de Pologne lui donna la main et la conduisit dans +sa chambre d'audience, où nous lui fûmes présentées. Ce prince âgé alors +de cinquante ans, avoit le port et la physionomie majestueuse, un air +affable et poli accompagnoit toutes ses actions. Il étoit fort cassé +pour son âge, les terribles débauches qu'il avoit faites, lui avoient +causé un accident au pied droit, qui l'empêchoit de marcher et d'être +long-temps debout. La gangrène y avoit déjà été, et on ne lui avoit +sauvé le pied qu'en lui coupant deux orteils. La plaie étoit toujours +ouverte et il souffroit prodigieusement. La reine lui offrit d'abord de +s'asseoir, ce qu'il ne voulut de long-temps pas faire, mais enfin, à +force de prières, il se plaça sur un tabouret. La reine en prit un autre +et s'assit vis-à-vis de lui. Comme nous restâmes debout, il nous fit +beaucoup d'excuses à mes soeurs et à moi sur son impolitesse. Il me +considéra fort attentivement et nous dit à chacune quelque chose +d'obligeant. Il quitta la reine après une heure de conversation. Elle +voulut le reconduire, mais il ne voulut jamais le souffrir. Le prince +royal de Pologne vint rendre peu après ses devoirs à la reine. Ce prince +est grand et fort replet, son visage est régulièrement beau, mais il n'a +rien de prévenant. Un air embarrassé accompagne toutes ses actions, et +pour cacher son embarras, il a recours à un rire forcé très-désagréable. +Il parle peu et ne possède pas le don d'être affable et obligeant comme +le roi son père. On peut même l'accuser d'inattention et de grossièreté; +ces dehors peu avantageux renferment cependant de grandes qualités, qui +n'ont paru au jour, que depuis que ce prince est devenu roi de Pologne. +Il se pique d'être véritablement honnête homme, et toute son attention +ne tend qu'à rendre ses peuples heureux. Ceux qui encourent sa disgrâce +pourroient se compter au nombre des fortunés, s'ils étoient en d'autres +pays. Bien loin de leur faire le moindre tort, il les gratifie de +très-fortes pensions, il n'a jamais abandonné ceux en qui il avoit placé +son affection. Sa vie est très-réglée, on ne peut lui reprocher aucun +vice, et la bonne intelligence, dans laquelle il vit avec son épouse, +mérite d'être louée. Cette princesse étoit d'une laideur extrême et +n'avoit rien qui pût la dédommager de sa figure peu avantageuse. Il ne +s'arrêta pas long-temps chez la reine. Après cette visite nous rentrâmes +dans notre néant et passâmes notre soirée comme à l'ordinaire dans le +jeûne et la retraite. Je dis le jeûne, car à peine avions-nous de quoi +nous rassasier. Mais renvoyons à un autre endroit le détail de notre +genre de vie. + +Le roi et le prince de Pologne soupèrent chacun en particulier. Le +lendemain, dimanche, nous nous rendîmes tous après le sermon dans les +grands appartemens du château. La reine s'avança d'un côté de la +galerie, accompagnée de ses filles, des princesses du sang et de sa +cour, pendant que les deux rois y entroient de l'autre. Je n'ai jamais +vu de plus beau coup d'oeil. Toutes les dames de la ville étoient +rangées en haie le long de cette galerie, parées magnifiquement. Le roi, +le prince de Pologne et leur suite, qui consistoit en trois cents grands +de leur cour, tant Polonois que Saxons, étoient superbement vêtus. On +voyoit un contraste entre ces derniers et les Prussiens. Ceux-ci, +n'avoient que leur uniforme, leur singularité fixoit la vue. Leurs +habits sont si courts, qu'ils n'auroient pu servir de feuilles de +figuiers à nos premiers pères, et si étroits, qu'ils n'osoient se +remuer, de crainte de les déchirer. Leurs culottes d'été sont de toile +blanche, de même que leurs guêtres, sans lesquelles ils n'osent jamais +paroître. Leurs cheveux sont poudrés, mais sans frisure, et tortillés, +par derrière, avec un ruban. Le roi lui-même étoit ainsi vêtu. Après les +premiers complimens on présenta tous ces étrangers à la reine et ensuite +à moi. Le prince Jean Adolph de Weissenfeld, lieutenant-général de Saxe, +fut le premier avec qui nous fîmes connoissance. Plusieurs autres le +suivoient. Tels étoient le comte de Saxe et le comte Rudofski, tous deux +fils naturels du roi; Mr. de Libski, depuis primat et archevêque de +Cracovie; les comtes Manteuffel, Lagnasko et Brûle, favoris du roi; le +comte Solkofski, favori du prince électoral, et tant d'autres de la +première distinction, auxquels je ne m'arrêterai point. Le comte de +Flemming n'étoit pas de la suite. Il étoit mort à Vienne, il y avoit +trois semaines, regretté généralement de tout le monde. On dîna en +cérémonie; la table étoit longue; le roi de Pologne et la reine, ma +mère, étoient assis à un bout, le roi, mon père, étoit placé à côté de +celui de Pologne, le prince électoral auprès de lui; ensuite venoient +les princes du sang et les étrangers; j'étois à côté de la reine, ma +soeur auprès de moi et les princesses du sang étoient toutes assises +selon leur rang. On but force santés, on parla peu et on s'ennuya +beaucoup. Après le dîner chacun se retira chez soi. Le soir il y eut +grand appartement chez la reine. Les comtesses Orzelska et Bilinska, +filles naturelles du roi de Pologne, y vinrent aussi bien que Mdme. +Potge, très-fameuse pour son libertinage. La première, comme je l'ai +déjà dit, étoit maîtresse de son père, chose qui fait horreur. Sans être +une beauté régulière, elle avoit beaucoup d'agrément; sa taille étoit +parfaite et elle possédoit un certain, je ne sais quoi, qui prévenoit +pour elle. Son coeur n'étoit point épris pour son amant suranné, elle +aimoit son frère, le comte Rudofski. Celui-ci étoit fils d'une Turque, +qui avoit été femme de chambre de la comtesse Koenigsmark, mère du comte +de Saxe. La Orzelska étoit d'une magnificence extrême et surtout en +pierreries le roi lui ayant fait présent de celles de la feue reine son +épouse. Les Polonois qui m'avoient été présentés le matin, furent fort +surpris de m'entendre nommer leurs noms barbares, et de voir que je les +reconnoissois. Ils étoient enchantés des politesses que je leur faisois +et disoient hautement, qu'il falloit que je devinsse leur reine. Le +lendemain il y eut grande revue. Les deux rois dînèrent ensemble en +particulier et nous ne parûmes point en public. Le jour suivant il y eut +une illumination en ville, où nous eûmes la permission d'aller; je n'ai +rien vu de plus beau. Toutes les maisons des principales rues de la +ville étoient ornées de devises, et si éclairées de lampions, que les +yeux en étoient éblouis. Deux jours après il y eut bal dans les grands +appartemens; on tira aux billets, et le roi de Pologne me tomba en +partage. Celui d'après il y eut une grande fête à Mon-bijou. Toute +l'orangerie y étoit illuminée, ce qui faisoit un fort joli effet. Les +fêtes ne cessèrent à Berlin que pour recommencer à Charlottenbourg; il y +en eut plusieurs de très-magnifiques. Je n'en profitois que peu. La +mauvaise opinion que le roi, mon père, avoit du sexe, étoit cause qu'il +nous tenoit dans une sujétion terrible, et que la reine avoit besoin de +grands ménagemens par rapport à sa jalousie. Le jour du départ du roi de +Pologne les deux rois tinrent ce qu'on appeloit table de confiance. On +la nomme ainsi parcequ'on n'y admet qu'une compagnie choisie d'amis. +Cette table est construite de façon qu'on peut la faire descendre avec +des poulies. On n'a pas besoin de domestiques; des espèces de tambours, +placés à côté des conviés, en tiennent lieu. On écrit ce dont on a +besoin et on fait descendre ces tambours, qui en remontant rapportent ce +qu'on a demandé. Le repas y dura depuis une heure jusqu'à dix heures du +soir. On y sacrifia à Bacchus et les deux rois se ressentoient de son +jus divin. Ils ne firent trêve à la table que pour se rendre chez la +reine. On y joua une couple d'heures, j'étois de la partie du roi de +Pologne et de la reine. Ce prince me dit beaucoup de choses obligeantes +et trichoit pour me faire gagner. Après le jeu il prit congé de nous et +alla continuer ses libations au Dieu de la vigne. Il partit le même +soir, comme je viens de le dire. Le duc de Weissenfeld s'étoit fort +empressé auprès de moi pendant son séjour à Berlin. J'avois attribué ses +attentions à de simples effets de sa politesse, et ne me serois jamais +imaginée, qu'il osât lever les yeux jusqu'à moi et se mettre en tête de +m'épouser. Il étoit cadet d'une maison qui, quoique très-ancienne, n'est +point comptée parmi les illustres d'Allemagne; et quoique mon coeur fût +exempt d'ambition, il l'étoit aussi de bassesse, ce qui m'ôtoit toute +idée des véritables sentimens du duc. J'étois cependant dans l'erreur, +comme on le verra par la suite. + +Je n'ai point fait mention de mon frère, depuis notre départ de Potsdam. +Sa santé commençoit à se remettre, mais il affectoit d'être plus malade +qu'il ne l'étoit, pour se dispenser de la table de cérémonie, qui devoit +se donner à Berlin, ne voulant point céder le pas au prince électoral de +Saxe, ce que le roi auroit infailliblement exigé de lui. Il arriva le +lundi suivant. La joie qu'il eut de revoir la Orzelska et le bon accueil +qu'elle lui fit dans les visites secrètes, qu'il lui rendit, achevèrent +de le guérir entièrement. Cependant le roi mon père, partit pour se +rendre en Prusse; il laissa mon frère à Potsdam, avec permission, de +venir deux fois par semaine faire sa cour à la reine. Nous nous +divertîmes parfaitement bien pendant ce temps. La cour étoit brillante +par la quantité d'étrangers qui y venoient. Outre cela le roi de Pologne +envoya les plus habiles de ses virtuoses à la reine, tels que le fameux +Weis, qui excelle si fort sur le luth, qu'il n'a jamais eu son pareil, +et que ceux qui viendront après lui, n'auront que la gloire de l'imiter; +Bufardin, rénommé pour sa belle embouchure sur la flûte traversière, et +Quantz, joueur du même instrument, grand compositeur, et dont le goût et +l'art exquis ont trouvé le moyen de mettre sa flûte de niveau aux plus +belles voix. Pendant que nous coulions nos jours dans les plaisirs +tranquilles, le roi de Pologne, étoit occupé à persuader à son fils de +signer les articles du traité qui regardoit mon mariage; mais quelques +instances qu'il pût lui faire, ce prince refusa constamment de le +souscrire. Celui de Prusse, ne trouvant donc plus de sûreté aux +avantages qui y étoient stipulés pour lui et pour moi, annula tout ce +qui avoit été réglé là-dessus et rompit mon mariage. La reine et moi +nous n'apprîmes tout ceci que long-temps après. Elle fut charmée que +cette négociation eût échoué; elle ne cessoit d'intriguer avec les +envoyés de France et d'Angleterre. Ceux-ci lui faisoient part de toutes +leurs démarches, et comme elle payoit des espions autour du roi, elle +les avertissoit à son tour de tous les rapports qu'ils lui faisoient. +Mais le roi lui rendoit le réciproque; il avoit à sa disposition la +Ramen, femme de chambre et favorite de cette princesse. La reine n'avoit +rien de caché pour cette créature, elle lui confioit tous les soirs ses +plus secrètes pensées et toutes les démarches qu'elle avoit faites +pendant le jour. Cette malheureuse ne manquoit pas d'en faire avertir le +roi par l'indigne Eversmann et par le misérable Hollzendorff, nouveau +monstre, possesseur de la faveur. Elle étoit même liée avec Sekendorff, +ce que j'appris par ma fidèle Mermann, qui la voyoit tous les jours +entrer sur la brune dans la maison où ce ministre logeoit. Le comte de +Rottenbourg, envoyé de France, s'étoit aperçu depuis long-temps qu'il y +avoit des traîtres qui informoient Sekendorff de tous ses plans; il mit +tant de monde en campagne, qu'il découvrit toutes les menées de la +Ramen. Il en auroit informé la reine, si le ministre d'Angleterre, Mr. +Bourguai, et celui de Danemark, nommé Leuvener, ne l'en eussent empêché; +ils étoient tous trois dans une fureur terrible de se voir ainsi joués. +Le comte de Rottenbourg m'en parla un jour d'une manière bien piquante; +la reine, me dit-il, a rompu toutes nos mesures; nous sommes tous +convenus de ne lui confier plus rien, mais nous nous adresserons à vous, +Madame, nous sommes persuadés de votre discrétion, et vous nous donnerez +autant de lumières qu'elle. Non Mr., lui répondis-je, ne me faites +jamais, je vous prie, de pareilles confidences, je suis très-fachée +quand la reine m'en fait, je voudrois ignorer toutes ces affaires là, +elles ne sont pas de mon ressort, et je ne me mêle que de ce qui me +regarde. Elles tendent pourtant à votre bonheur, Madame, reprit le +comte, à celui du prince, votre frère, et de toute la nation. Je veux le +croire, lui dis-je, mais jusqu'à présent je ne m'embarrasse point du +futur, j'ai le bonheur d'avoir une ambition bornée, et j'ai des idées +là-dessus peut être très-différentes de celles des autres; je me défis +de cette manière des importunités de ce ministre. Cependant le roi étoit +cruellement piqué de toutes ces intrigues de la reine, mais malgré son +humeur violente il dissimula son mécontentement. D'un autre côté Grumkow +et Sekendorff n'étoient pas peu embarrassés par la rupture de mon +mariage avec le roi de Pologne. Il falloit de toute nécessité, pour +accomplir leur plan, me chercher un établissement. Ils jugeoient bien, +que tant que je ne serois pas mariée, le roi n'entreroit point +entièrement dans leurs vues. Ce prince souhaitoit toujours m'unir avec +le prince de Galles, et ménageoit encore en quelque façon le roi +d'Angleterre; ils travaillèrent donc ensemble à former un nouveau plan. + +Le roi revint dans ces entrefaites de Prusse, et nous le suivîmes six +semaines après à Vousterhausen. Nous avions eu trop de plaisir à Berlin, +pour en jouir long-temps, et du paradis, où nous avions été, nous +tombâmes au purgatoire; il commença à se manifester quelques jours après +notre arrivée dans ce terrible endroit. Le roi s'entretint tête-à-tête +avec la reine, nous ayant renvoyées, ma soeur et moi, dans une chambre +prochaine. Quoique la porte fût fermée, j'entendis bientôt à la façon +dont ils se parloient, qu'ils avoient une violente dispute ensemble; +j'entendois même souvent prononcer mon nom, ce qui m'alarma beaucoup. +Cette conversation dura une heure et demie, au bout de laquelle le roi +sortit d'un air furieux. J'entrai d'abord dans la chambre de la reine; +je la trouvai toute en larmes. Dès qu'elle me vit, elle m'embrassa et me +tint long-temps serrée entre ses bras, sans proférer une parole. Je suis +dans le dernier désespoir, me dit-elle, on veut vous marier, et le roi +est allé chercher le plus fichu parti, qu'il soit possible de trouver. +Il prétend vous faire épouser le duc de Weissenfeld, un misérable cadet, +qui ne vit que des grâces du roi de Pologne; non, j'en mourrai de +chagrin, si vous avez la bassesse d'y consentir. Il me sembloit rêver +tout ce que j'entendois, tant ce que la reine me disoit me paroissoit +étrange. Je voulus la rassurer, en lui représentant, que ce ne pouvoit +être le tout de bon du roi, et que j'étois fermement persuadée, qu'il ne +lui avoit tenu tous ces propos que pour l'inquiéter. Mais mon Dieu, me +dit-elle, le duc sera dans quelques jours au plus tard ici, pour se +promettre avec vous; il faut de la fermeté, je vous soutiendrai de tout +mon pouvoir, pourvu que vous me secondiez. Je lui promis bien saintement +de suivre ses volontés, bien résolue, de ne point épouser celui qu'on me +destinoit. J'avoue, que je traitois tout cela de bagatelle, mais je +changeois d'avis dès le soir même, la reine ayant reçu des lettres de +Berlin, qui lui confirmoient ces belles nouvelles. Je passois la nuit la +plus cruelle du monde; je ne m'en figurois que trop les suites +fâcheuses, et prévoyois la mésintelligence qui alloit s'introduire dans +la famille. Mon frère qui étoit ennemi juré de Sekendorff et de Grumkow, +et qui étoit tout-à-fait porté pour l'Angleterre, me parla +très-fortement sur ce sujet. Vous nous perdez tous, me disoit-il, si +vous faites ce ridicule mariage; je vois bien, que nous en aurons tous +beaucoup de chagrin, mais il vaut mieux tout endurer que de tomber au +pouvoir de ses ennemis; nous n'avons d'autre soutien que l'Angleterre, +et si votre mariage se rompt avec le prince de Galles, nous serons tous +abîmés. La reine me parloit de la même façon, aussi bien que ma +gouvernante, mais je n'avois pas besoin de toutes leurs exhortations, et +la raison me dictoit assez ce que j'avois à faire. L'aimable époux, +qu'on me destinoit, arriva le 27. de Septembre au soir. Le roi vint +aussitôt avertir la reine de sa venue, et lui ordonna de le recevoir +comme un prince qui devoit devenir son gendre, ayant résolu de me +promettre incessamment avec lui. Cet avis occasionna une nouvelle +dispute, qui se termina sans faire changer de sentiment aux deux partis. +Le lendemain, dimanche au matin, nous allâmes à l'église; le duc ne +cessa de me regarder tant qu'elle dura. J'étois dans une altération +terrible. Depuis que cette affaire étoit sur le tapis, je n'avois eu de +repos ni nuit ni jour. Dès que nous fûmes de retour de l'église, le roi +présenta le duc à la reine. Elle ne lui dit pas un mot et lui tourna le +dos; je m'étois esquivée pour éviter son abord. Je ne pus manger la +moindre chose, et le changement de mon visage, joint à la mauvaise +contenance que j'avois, faisoit assez connoître ce qui se passoit dans +mon coeur. La reine essuya encore l'après-midi une terrible scène avec +le roi. Dès qu'elle fut seule, elle fit appeler le comte Fink, mon frère +et ma gouvernante, pour délibérer avec eux sur ce qu'elle avoit à faire. +Le duc de Weissenfeld était connu pour un prince de mérite, mais qui ne +possédoit pas un grand génie; tous furent d'avis, que la reine lui fît +parler. Le comte de Fink se chargea de cette commission. Il représenta +de la reine au duc, qu'elle ne donneroit jamais les mains à son mariage, +que j'avois une aversion insurmontable pour lui; qu'il mettroit +infailliblement la zizanie dans la famille, en s'opiniâtrant dans son +dessein; que la reine étoit résolue de lui faire toutes sortes +d'avanies, s'il y persistoit, mais qu'elle étoit persuadée, qu'il ne la +porteroit pas à de pareilles extrémités; qu'elle ne doutoit point, qu'en +homme il ne se désistât de ses poursuites plutôt que de me rendre +malheureuse, et qu'en ce cas il n'y avoit rien, qu'elle ne fît pour lui +prouver son estime et sa reconnoissance. Le duc pria le comte Fink de +répondre à la reine: qu'il ne pouvoit nier, qu'il ne fût fort épris de +mes charmes, qu'il n'auroit cependant jamais osé aspirer à prétendre au +bonheur de m'épouser, si on ne lui en avoit donné des espérances +certaines; mais que, voyant qu'elle et moi lui étions contraires, il +seroit le premier à dissuader le roi de son projet, et que la reine +pouvoit se tranquilliser entièrement sur son sujet. En effet il tint sa +parole, et fit dire au roi à peu près les mêmes choses qu'il avoit dites +au comte de Fink, avec cette différence, qu'il fit prier ce prince, +qu'en cas que les espérances qui lui restoient encore de faire réussir +mon mariage avec le prince de Galles, vinssent à s'évanouir, il se +flattoit que le roi lui donneroit la préférence sur tous les autres +partis qui pourroient s'offrir pour moi, aux têtes couronnées près. Le +roi, fort surpris du procédé du duc, se rendit un moment après chez la +reine, il voulut la persuader en vain de donner les mains à mon +établissement; leur querelle se ranima. La reine pleura, cria, et pria +enfin tant et tant ce prince, qu'il consentit à ne pas passer outre pour +cette fois, à condition cependant, qu'elle écriroit à la reine +d'Angleterre pour lui demander une déclaration positive touchant mon +mariage avec le prince de Galles. S'ils me donnent une réponse +favorable, lui dit le roi, je romps pour jamais tout autre engagement +que celui que j'ai pris avec eux; mais en revanche, s'ils ne +s'expliquent pas d'une façon catégorique, ils peuvent compter que je ne +serai plus leur dupe, ils trouveront à qui parler, et je prétends alors +être le maître de donner ma fille à qui il me plaira. Ne comptez pas, +Madame, en ce cas, que vos pleurs et vos cris m'empêcheront de suivre ma +tête, je vous laisse le soin de persuader votre frère et votre +belle-soeur, ce seront eux qui décideront de notre différend. La reine +lui répondit, qu'elle étoit prête à écrire en Angleterre, et qu'elle ne +doutoit point, que le roi et la reine sa soeur ne se prêtassent à ses +désirs. C'est ce que nous verrons, dit le roi; je vous le répète encore, +point de grâce pour Mlle. votre fille si on ne satisfait, et pour votre +malgouverné de fils, ne vous attendez pas que je lui fasse jamais +épouser une princesse d'Angleterre. Je ne veux point d'une belle-fille +qui se donne des airs et qui remplisse ma cour d'intrigues, comme vous +le faites; votre fils n'est qu'un morveux, à qui je ferai donner les +étrivières plutôt que de le marier; il m'est en horreur, mais je saurai +le ranger (c'étoit l'expression ordinaire du roi). Le diable m'emporte, +s'il ne change à son avantage, je le traiterai d'une façon à laquelle il +ne s'attend pas. Il ajouta encore plusieurs injures contre mon frère et +moi, après quoi il s'en alla. Dès qu'il fut parti, la reine réfléchit à +la démarche qu'elle alloit faire. Nous n'en augurâmes tous rien de bon, +nous doutant bien que le roi d'Angleterre ne consentiroit jamais à faire +mon mariage sans celui de mon frère. Comme la reine aimoit à se flatter, +elle se fâcha contre nous des obstacles que nous lui faisions entrevoir, +et sur ce que je lui représentai la triste situation où elle et moi +serions, si la réponse d'Angleterre n'étoit pas conforme à ses désirs. +Elle s'emporta contre moi et me dit, qu'elle voyoit bien que j'étois +déjà intimidée et résolue d'épouser le gros Jean Adolf mais qu'elle +aimeroit mieux me voir morte que mariée avec lui, qu'elle me donneroit +mille fois sa malédiction, si j'étois capable de m'oublier à ce point, +et que, si elle pouvoit s'imaginer que j'en eusse la moindre intention, +elle m'étrangleroit de ses propres mains. Cependant elle envoya chercher +le comte Fink, pour le consulter. Ce général lui fit les mêmes +représentations que moi. Elle commença à s'alarmer, et après avoir rêvé +quelque temps, il me vient une idée, nous dit-elle tout-à-coup, que je +regarde comme infaillible pour nous tirer d'embarras, mais c'est à mon +fils à la faire réussir; il faut qu'il écrive à la reine, ma soeur, et +lui promette authentiquement d'épouser sa fille, à condition qu'elle +fasse réussir le mariage du prince de Galles avec sa soeur; c'est la +seule voie de la faire consentir à ce que nous souhaitons. Mon frère +entra justement dans ce moment. Elle lui en fit la proposition; il ne +balança pas à consentir. Nous gardions tous un morne silence, et je +désapprouvois fort cette démarche que je prévoyois être fatale, mais je +ne pus la détourner. La reine pressa mon frère d'écrire sa lettre +sur-le-champ. Elle y joignit la sienne et les fit partir l'une et +l'autre par un courrier, que Mr. du Bourguai, ministre d'Angleterre, +dépêcha secrètement. Elle fit une autre lettre, qu'elle montra au roi et +qui fut mise à la poste. Le duc de Weissenfeld nous délivra aussi de son +importune présence, ce qui nous donna le temps de respirer, mais ne nous +ôta pas nos inquiétudes. + +Le roi étoit obsédé de Sekendorff et de Grumkow; ils faisoient de +fréquentes débauches ensemble. Un jour qu'ils étoient en train de boire, +on fit apporter un grand gobelet, fait en forme de mortier, dont le roi +de Pologne avoit fait présent à celui de Prusse. Ce mortier étoit d'un +travail gravé, d'argent doré, et contenoit un autre gobelet de vermeil; +il étoit fermé par une bombe d'or et enrichi de pierreries. On vidoit +ces deux vases plusieurs fois à la ronde; dans la chaleur du vin mon +frère s'avisa de sauter sur le roi et de l'embrasser à plusieurs +reprises. Sekendorff voulut l'en empêcher, mais il le repoussa rudement, +continua à caresser son père, l'assurant, qu'il l'aimoit tendrement, +qu'il étoit persuadé de la bonté de son coeur et qu'il n'attribuoit la +disgrâce dont il l'accabloit tous les jours, qu'aux mauvais conseils de +certaines gens, qui cherchoient à profiter de la discorde, qu'ils +mettoient dans la famille; qu'il vouloit aimer, respecter le roi, et lui +être soumis tant qu'il vivroit. Cette saillie plut beaucoup au roi, et +procura quelque soulagement à mon frère pendant une quinzaine de jours. +Mais les orages succédèrent à ce petit calme. Le roi recommença à le +maltraiter de la façon la plus cruelle. Ce pauvre prince n'avoit pas la +moindre récréation; la musique, la lecture, les sciences et les beaux +arts étoient autant de crimes qui lui étoient défendus. Personne n'osoit +lui parler; à peine osoit-il venir chez la reine, et il menoit la plus +triste vie du monde. Malgré les défenses du roi il s'appliquoit aux +sciences et y faisoit de grands progrès. Mais cet abandon, dans lequel +il vivoit, le fit tomber dans le libertinage. Ses gouverneurs n'osant le +suivre, il s'y livroit entièrement. Un des pages du roi, nommé Keith, +étoit le ministre de ses débauches. Ce jeune homme avoit si bien trouvé +le moyen de s'insinuer auprès de lui, qu'il l'aimoit passionnément et +lui donnoit son entière confiance. J'ignorois ses dérèglemens, mais je +m'étois aperçue des familiarités qu'il avoit avec ce page, et je lui en +fis plusieurs fois des reproches, lui représentant, que ces façons ne +convenoient pas à son caractère. Mais il s'excusoit toujours, en me +disant, que ce garçon étant son rapporteur, il avoit sujet de la +ménager, s'épargnant quelquefois beaucoup de chagrin par les avis qu'il +en recevoit. Cependant ma propre personne ne laissoit pas de m'inquiéter +aussi, mon sort alloit être décidé. La reine par ses beaux discours +augmentoit la répugnance que j'avois toujours eue pour le prince de +Galles. Le portrait qu'elle m'en faisoit journellement, n'étoit point de +mon goût. C'est un prince, me disoit-elle, qui a un bon coeur, mais un +fort petit génie; il est plutôt laid que beau, et même il est un peu +contrefait. Pourvu que vous ayez la complaisance pour lui, de souffrir +ses débauches, vous le gouvernerez entièrement et vous pourrez devenir +plus roi que lui, lorsque son père sera mort. Voyez un peu quel rôle +vous jouerez, ce sera vous qui déciderez du bien ou du mal de l'Europe +et qui donnerez la loi à la nation. La reine, en me parlant ainsi, ne +connoissoit pas mes véritables sentimens. Un époux tel qu'elle me +dépeignoit le prince, son neveu, auroit été de sa convenance. Mais les +principes que je m'étois formés sur le mariage, étoient fort différents +des siens. Je prétendois, qu'une bonne union devoit être fondée sur une +estime et une considération réciproque; je voulois que la tendresse +mutuelle en fût la base et que toutes mes complaisances et mes +attentions n'en fussent que les suites. Rien ne nous paroît difficile +pour ceux que nous aimons; mais peut-on aimer sans retour? la vraie +tendresse ne souffre point de partage. Un homme qui a des maîtresses, +s'y attache et à mesure que son amour augmente, pour elles, il diminue +pour celle qui en devroit être le légitime objet. Quelle opinion et +quels égards peut-on avoir pour un homme qui se laisse gouverner +totalement et qui néglige le bien de ses affaires et de son pays, pour +se livrer à ses plaisirs déréglés. Je me souhaitois un vrai ami, auquel +je pusse donner toute ma confiance et mon coeur; pour lequel je fusse +prévenue d'estime et d'inclination, qui pût faire ma félicité et dont je +pusse faire le bonheur. Je prévoyois bien que le prince de Galles +n'étoit pas mon fait, ne possédant pas toutes les qualités que +j'exigeois. D'un autre côté le duc de Weissenfeld l'étoit encore moins. +Outre la disproportion qu'il y avoit entre nous deux, son âge ne +convenoit point au mien, j'avois dix-neuf ans, et il en avoit +quarante-trois. Sa figure étoit plutôt désagréable que prévenante; il +étoit petit et excessivement gros; il avoit du monde, mais il étoit fort +brutal dans son particulier et avec cela fort débauché. Que l'on juge de +l'état de mon triste coeur! Il n'y avoit que ma gouvernante, qui fût +informée de mes véritables sentimens, et dans le sein de laquelle il +m'étoit permis de les répandre. + +La reine acheva de nous abîmer par ses hauteurs. Grumkow avoit acheté +une très-belle maison à Berlin de l'argent qu'il avoit tiré de +l'Empereur. Il avoit trouvé le moyen de l'orner et de la meubler aux +dépens de toutes les têtes couronnées. Le feu roi d'Angleterre et +l'Impératrice de Russie y avoient fourni. Il pria la reine de lui donner +son portrait, lequel, disoit-il, feroit le plus grand lustre de sa +maison. La reine le lui accorda sans peine. Elle se faisoit justement +peindre dans ce temps-là par le fameux Pesne, très-renommé pour sa +grande habilité dans cet art, et ce portrait étoit destiné pour la reine +de Danemarc. Comme il n'y avoit que la tête d'achevée, lorsqu'elle +partit pour Vousterhausen, elle ordonna au peintre, d'en tirer une copie +pour Grumkow, ne donnant des originaux qu'aux princesses. Ce ministre en +vint un jour remercier la reine, et lui témoigna la joie qu'il avoit de +posséder une pièce si parfaite. C'est le chef-d'oeuvre de Pesne, +continua-t-il, et on ne peut rien voir de plus ressemblant et de mieux +travaillé. La reine me dit tout bas: j'espère qu'on aura fait un +quiproquo, et qu'on lui aura donné l'original pour la copie!» et en même +temps elle le lui demanda tout haut. «Comme le roi, lui répondit-il, m'a +fait la grâce de me donner son portrait en original, il est bien juste +que j'aie le portrait de votre Majesté égal avec le sien; je l'ai envoyé +chercher de chez le peintre, c'est une pièce achevée.» «Et par quel +ordre? lui répliqua la reine, car je n'honore aucun particulier d'un +original, et je ne prétends pas vous distinguer des autres.» Elle voulut +lui tourner le dos, en lui disant ces dernières paroles, mais il +l'arrêta en la conjurant de lui laisser le portrait. Elle le lui refusa +d'une manière très-désobligeante, et lui dit force piquanteries en se +retirant. Dès que le roi fut à la chasse, elle conta toute cette scène +au comte de Fink. Celui-ci charmé de pouvoir jouer un tour à Grumkow, +contre lequel il avoit une pique particulière, anima la reine à lui +faire ressentir l'impertinence de son procédé. Il fut donc résolu, que +dès qu'elle seroit de retour à Berlin, elle enverroit plusieurs de ses +domestiques chez Grumkow, pour lui redemander son portrait, et lui dire +en même temps, qu'elle ne le lui donneroit ni en original ni en copie, +jusqu'à ce qu'il changeât de conduite à son égard, et apprit à lui +rendre le respect qui lui étoit dû comme à sa souveraine. Dès le +lendemain cette belle résolution fut mise en exécution. Nous retournâmes +ce jour en ville et aussitôt que la reine y fut arrivée, elle s'empressa +de donner ses ordres là-dessus, de crainte, d'y trouver de l'obstacle +par les représentations qu'on lui feroit. Grumkow qui peut-être avoit +déjà été averti par la Ramen du dessein de la reine, reçut la harangue +que le valet de chambre de cette princesse lui fit d'un air ironique. +«Vous pouvez, lui dit-il, reprendre le portrait de la reine, je possède +ceux de tant d'autres grands princes, que je puis me consoler d'être +privé du sien.» Il ne manqua pas cependant d'informer le roi de l'avanie +qu'il venoit d'essuyer, et d'y donner le tour le plus malin; ni lui ni +toute sa famille ne mirent plus le pied chez la reine. Il en parloit +d'une façon peu mesurée et sa langue venimeuse déploya toute sa +rhétorique à tourner en ridicule cette princesse, trop heureuse encore +s'il s'en étoit tenu là, mais il s'en vengea peu après par des effets, +comme nous le verrons dans la suite. Les bien intentionnés s'entremirent +pour appaiser cette affaire. Grumkow fit valoir au roi le respect qu'il +avoit pour tout ce qui lui appartenoit, en faisant des espèces d'excuses +à la reine, auxquelles elle répondit obligeamment, ce qui mit en +apparence fin à leurs divisions. + +La réponse d'Angleterre tardant à venir, la reine commença à s'en +inquiéter. Elle avoit tous les jours des conférences avec Mr. du +Bourguai, qui la plupart du temps n'aboutissoient à rien. Enfin, au bout +de quatre semaines, ces lettres tant désirées arrivèrent. Voici le +contenu de celle que la reine d'Angleterre écrivit pour être montrée au +roi. «Le roi, mon époux, disoit-elle, est très-disposé à resserrer les +noeuds de l'alliance, que le feu roi, son père, a contractés avec celui +de Prusse, et de donner les mains au double mariage de ses enfans, mais +il ne peut rien dire de positif avant que d'avoir proposé cette affaire +au parlement.» Cela s'appeloit biaiser et donner une réponse vague. +L'autre lettre ne contenoit rien de plus réel, ce n'étoient que des +exhortations à la reine de soutenir avec fermeté les persécutions du +roi, par rapport à mon mariage avec le duc de Weissenfeld; que ce parti +étoit trop peu redoutable pour s'en alarmer si fort, et que ce ne +pouvoit être qu'une feinte du roi. Celle qui étoit pour mon frère étoit +à peu près dans les mêmes termes. Jamais la tête de Méduse n'a causé +tant d'effroi que la lecture de ces lettres en donna à la reine; elle se +seroit résolue de les passer sous silence et de récrire une seconde fois +en Angleterre, pour tâcher d'en obtenir de plus favorables, si Mr. du +Bourguai n'étoit venu l'avertir, qu'il étoit chargé des mêmes +commissions pour le roi. La reine parla très-fortement à ce ministre, et +lui témoigna le mécontentement qu'elle avoit du procédé de sa cour à son +égard; elle le chargea d'assurer le roi, son frère, que s'il ne +changeoit d'avis, tout seroit perdu. Le roi arriva quelques jours après. +Dès qu'il entra dans la chambre, il lui demanda, si la réponse étoit +venue? «Oui, lui dit la reine, en payant d'effronterie, elle est telle +que vous la désirez!» et en même temps elle lui donna la lettre. Le roi +la prit, la lut et la lui rendit d'un air fâché. «Je vois bien, lui +dit-il, qu'on prétend encore me tromper, mais je n'en serai pas la +dupe.» Il sortit d'abord et alla trouver Grumkow, qui étoit dans son +anti-chambre. Il s'entretint deux bonnes heures avec ce ministre, après +quoi il repassa dans la chambre où nous étions, avec une physionomie +gaie et ouverte. Il ne fit mention de rien et fit très-bon accueil à la +reine. Cette princesse se laissa éblouir par les caresses du roi et +s'imagina, que tout alloit le mieux du monde. Mais je n'en fus pas la +dupe; je connoissois ce prince, et sa dissimulation me faisoit plus +craindre que ses emportemens. Il ne s'arrêta que quelques jours à Berlin +et retourna à Potsdam. + +L'année 1729 commença d'abord par une nouvelle époque. Mr. de la Motte, +officier au service de Hannovre, arriva secrètement à Berlin et alla se +loger chez Mr. de Sastot, chambellan de la reine, son proche parent. «Je +suis chargé, lui dit-il, de commissions de la dernière importance, mais +qui exigent un secret infini, et qui m'obligent de tenir mon séjour +caché; je suis chargé d'une lettre pour le roi, mais il m'est +expressément ordonné de la lui faire tenir en main propre, je ne me suis +adressé à personne ici, et n'y ai point de connaissance. Je me flatte +donc, que comme mon ancien ami et en qualité de parent, vous me tirerez +d'embarras et ferez parvenir mes dépêches au roi.» Ce commencement de +confidence inspira de la curiosité à Sastot; il pressa fort la Motte de +lui apprendre le sujet de son voyage. Après beaucoup de résistance de la +part de ce dernier, il apprit enfin, qu'il étoit envoyé du prince de +Galles, pour avertir le roi, que ce prince avoit résolu de s'esquiver +secrètement de Hannovre à l'insu du roi, son père, et de se rendre à +Berlin pour m'épouser. «Vous voyez bien, lui dit la Motte, que toute la +réussite de ce projet ne dépend que du secret. Cependant comme on ne m'a +pas défendu d'en informer la reine, je vous laisse le soin de l'en +instruire, si vous la croyez assez discrète pour cela.» Sastot lui +répondit, que pour ne rien risquer, il mettroit Mdme. de Sonsfeld de la +confidence, et la consulteroit sur ce qu'il auroit à faire. J'étois +justement tombée malade quelques jours auparavant d'une grosse fièvre de +rhume. Sastot trouva Mdme. de Sonsfeld chez la reine, occupée à lui +faire le rapport de l'état de ma santé. Dès qu'il put lui parler, il ne +manqua pas de lui faire part de l'arrivée de la Motte et des nouvelles +qu'il lui avoit apprises, la priant de lui conseiller s'il falloit le +dire à la reine. Sastot et Mdme. de Sonsfeld n'ignoroient ni l'un ni +l'autre que cette princesse n'avoit rien de caché pour la Ramen, et que +par conséquent Sekendorff ne manqueroit pas d'être d'abord averti de ce +qui se passoit. Mais enfin, après une mûre délibération ils résolurent +de lui en faire la confidence. On ne sauroit s'imaginer quelle joie +cette nouvelle causa à la reine. Elle ne put la cacher ni à la comtesse +de Fink ni à Mdme. de Sonsfeld. L'une et l'autre l'exhortèrent à la +discrétion, et lui firent entrevoir les conséquences fâcheuses qui +pourroient arriver si ce projet venoit à transpirer. Elle leur promit +tout au monde, et se tournant vers ma gouvernante, «allez, lui dit-elle, +préparer ma fille à apprendre cette nouvelle, j'irai demain chez elle, +pour lui parler moi-même, mais surtout faites en sorte qu'elle soit +bientôt en état de sortir.» Madame de Sonsfeld se rendit d'abord chez +moi. «Je ne sais, me dit-elle, ce qu'a Sastot, il est comme un fou, il +chante, il danse, et cela de joie, dit-il, d'une bonne nouvelle qu'il a +reçue et qu'il lui est défendu de divulguer.» Je ne fis point réflexion +à cela, et comme je ne lui répondois rien: «je suis pourtant curieuse, +continua-t-elle, de savoir ce que ce pourroit être, car il dit, Madame, +que cela vous regarde.» «Hélas! lui dis-je, quelle bonne nouvelle +pourroit m'arriver dans la situation où je suis, et d'où Sastot +pourroit-il en recevoir?» «De Hannovre, me dit-elle, et peut-être du +prince de Galles lui-même.» Je ne vois pas de si grand bonheur à cela, +lui répliquai-je, vous connoissez assez mes sentimens sur ce sujet.» Il +est vrai, Madame, me répondit-elle, mais je crains fort que Dieu ne vous +punisse des mépris que vous avez pour un prince qui se sacrifie pour +vous jusqu'au point d'encourir la disgrâce du roi, son père, et +peut-être se brouiller avec toute sa famille, pour venir vous épouser. +Quel parti êtes-vous donc résolue de prendre? Il n'y a point à opter; +aimez-vous mieux le duc de Weissenfeld ou le Margrave de Schwed, ou +voulez-vous rester à reverdir? En verité, Madame, vous me percez le +coeur, et dans le fond vous ne savez ce que vous voulez.» Je me mis à +rire de son emportement, ne m'attendant pas, que ce qu'elle venoit de me +dire fût si sûr.» La reine a sans doute encore reçu des lettres +pareilles à celles qu'elle eut, il y a six mois, et c'est sans doute, +lui dis-je, la cause des grands raisonnements que vous me faites.» «Non, +point du tout,» reprit-elle, et en même temps elle me fit un récit de +l'envoi de la Motte. Pour le coup je vis bien que l'affaire étoit +sérieuse, et l'envie de rire me passa pour faire place à un sombre +chagrin, qui ne raccommoda pas ma santé. La reine vint le lendemain chez +moi. Après m'avoir embrassée plusieurs fois avec toutes les marques de +la plus vive tendresse, elle me réitéra tout ce que Madame de Sonsfeld +m'avoit dit la veille; «vous serez donc enfin heureuse, quelle joie pour +moi!» Pendant tout ce temps je lui baisai les mains que j'arrosois de +mes larmes sans lui rien répondre. «Mais vous pleurez, continua-t-elle, +qu'avez-vous?» Je me fis une conscience de diminuer sa satisfaction. «La +seule pensée de vous quitter, Madame, lui dis-je, m'afflige plus que +toutes les couronnes de la terre ne me causeroient de plaisir.» Ma +réponse l'attendrit, elle me fit mille caresses; après quoi elle se +retira. Il y eut ce soir-là appartement chez la reine. Le mauvais génie +de cette princesse y mena Mr. du Bourguai, ministre d'Angleterre. Cet +envoyé lui fit part, comme à son ordinaire, des lettres qu'il avoit +reçues de sa cour, il entra insensiblement en matière avec la reine, +qui, oubliant toutes les promesses qu'elle avoit faites, lui conta le +dessein du prince de Galles. Mr. du Bourguai en parut surpris et lui +demanda si tout-cela étoit bien sûr! «Si sûr, lui dit-elle, que la Motte +est dépêché ici de sa part, et qu'il a déjà informé le roi de l'affaire +en question.» Du Bourguai levant alors les épaules: «Que je suis +malheureux, lui dit-il, Madame, Votre Majesté vient de me faire une +confidence, qu'elle auroit dû me cacher autant qu'à Sekendorff. Mon +Dieu! que je suis à plaindre, puisque je me vois obligé d'envoyer dès ce +soir un courrier en Angleterre, pour en avertir le roi mon maître, qui +ne manquera pas de déranger les projets du prince, son fils, mais je ne +puis en agir autrement.» On peut aisément se figurer la frayeur de la +reine. Elle employa tous ses efforts pour détourner du Bourguai de son +dessein, mais ce ministre fut inexorable, et se retira sur-le-champ. La +reine resta dans une consternation et un désespoir terrible. Pour comble +de malheur elle s'étoit aussi confiée à la Ramen. Sekendorff, qui avoit +été instruit de tout par cette femme, s'étoit rendu à Potsdam, pour +prévenir le roi et l'empêcher de ne point donner de réponse. La comtesse +de Fink me conta toutes ces choses le jour suivant. La mine étoit +éventée, ainsi il n'y avoit plus rien à faire qu'à empêcher, que +l'imprudence de la reine ne parvînt aux oreilles du roi. Ce prince se +rendit huit jours après à Berlin. Malgré toutes les insinuations de +Sekendorff, il fit venir Mr. de la Motte, auquel il fit un accueil des +plus obligeants et lui témoigna l'impatience qu'il avoit de voir le +prince de Galles. Il lui donna une lettre pour ce prince et le pressa de +partir le plutôt qu'il pourroit, pour accélérer sa venue. Mais les +choses avoient bien changé de face. Les délais du roi et les imprudences +de la reine donnèrent le temps au courrier de du Bourguai d'arriver en +Angleterre. Comme il étoit adressé à la secrétairerie d'état, on pressa +et obligea le roi de la grande Bretagne d'en dépêcher un autre à +Hannovre, pour donner ordre au prince de Galles, de se rendre +incontinent en Angleterre. Ce courrier arriva un moment avant le départ +du prince. Comme il étoit adressé au ministère, il n'eut plus d'autre +parti à prendre que celui de l'obéissance, et se vit forcé de se mettre +d'abord en chemin, pendant que le roi et la reine l'attendoient à Berlin +avec un empressement et une joie sans égale. Cette joie se changea +bientôt en tristesse par l'arrivée d'une estafette, qui leur porta la +nouvelle de son subit départ pour l'Angleterre. + +Mais il est temps de dévoiler tout ce mystère. La nation Angloise +souhaitoit passionnément la présence du prince de Galles dans son futur +royaume. Ils avoient pressé plusieurs fois très-fortement le roi sur ce +sujet, sans en obtenir de résolution favorable. Ce prince ne vouloit +point faire venir son fils en Angleterre, prévoyant que son arrivée y +causeroit des partis, qui ne pourroient manquer de devenir +préjudiciables à son autorité. Cependant il jugea bien, qu'il ne seroit +pas en état de différer encore long-temps à contenter la nation. Il +écrivit donc secrètement à son fils, de se rendre à Berlin et de +m'épouser, lui défendant néanmoins de ne le point compromettre dans +cette démarche. C'étoit trouver un honnête prétexte de se brouiller avec +le prince de Galles et de le laisser à Hannovre, sans que la nation pût +s'en plaindre. L'indiscrétion de la reine et l'arrivée du courrier de du +Bourguai rompirent tout ce plan et obligèrent le roi de se rendre aux +voeux de la nation. Le pauvre la Motte en fut le sacrifice; il fut +enfermé pendant deux ans dans la forteresse de Hamlen et ensuite cassé. +Mais le roi, mon père, le prit à son service après son élargissement, où +il commande encore actuellement un régiment. Toutes ces choses ne firent +qu'empirer notre sort. Le roi fut plus piqué que jamais contre le roi, +son beau-frère, et résolut dès lors de ne plus rien ménager, si l'on ne +le satisfaisoit par mon mariage. + +Nous le suivîmes peu de temps après à Potsdam, où il tomba malade d'une +violente attaque de goutte aux deux pieds. Cette maladie, jointe au +dépit qu'il avoit de voir ses espérances évanouies, le rendoit d'une +humeur insupportable. Les peines du purgatoire ne pouvoient égaler +celles que nous endurions. Nous étions obligés de nous trouver à neuf +heures du matin dans sa chambre, nous y dînions et n'osions en sortir, +pour quelque raison que ce fût. Tout le jour ne se passoit qu'en +invectives contre mon frère et contre moi. Le roi ne m'appeloit plus que +la canaille Angloise, et mon frère étoit nommé le coquin de Fritz. Il +nous forçoit de manger et de boire des choses, pour lesquelles nous +avions de l'aversion, ou qui étoient contraires à notre tempérament, ce +qui nous obligeoit quelquefois de rendre en sa présence tout ce que nous +avions dans le corps. Chaque jour étoit marqué par quelque événement +sinistre, et on ne pouvoit lever les yeux sans voir quelques malheureux +tourmentés d'une ou d'autre façon. L'impatience du roi ne lui permettoit +pas de rester au lit, il se faisoit mettre sur une chaise à rouleaux et +se faisoit ainsi traîner par tout le château. Ses deux bras étoient +appuyés sur des béquilles, qui le soutenoient. Nous suivions toujours ce +char de triomphe comme de pauvres captifs, qui vont subir leur sentence. +Ce pauvre prince souffroit beaucoup, et une bile noire, qui s'étoit +épanchée dans son sang, étoit cause de ses mauvaises humeurs. + +Il nous renvoya un matin, que nous entrions pour lui faire la cour. +Allez-vous en, dit-il d'un air emporté à la reine, avec tous vos maudits +enfans, je veux rester seul. La reine voulut répliquer, mais il lui +imposa silence, et ordonna qu'on servit le dîner dans la chambre de +cette princesse. La reine en étoit inquiète, et nous en étions charmés, +car nous devenions maigres comme des haridelles, mon frère et moi, à +force d'inanition. Mais à peine nous étions-nous mis à table, qu'un des +valets de chambre du roi accourut tout essouflé en lui criant: venez, au +nom de Dieu, au plus vite, Madame, car le roi veut s'étrangler. La reine +y courut aussitôt toute effrayée. Elle trouva le roi qui s'étoit passé +une corde autour du cou, et qui alloit étouffer, si elle n'étoit venue à +son secours. Il avoit des transports au cerveau et beaucoup de chaleur, +qui diminua cependant vers le soir, où il se trouva un peu mieux. Nous +en avions tous une joie extrême, dans l'espérance que son humeur se +radouciroit, mais il en fut autrement. Il conta le midi à table à la +reine, qu'il avoit reçu des lettres d'Anspach, qui lui marquoient, que +le jeune Margrave comptoit être au mois de Mai à Berlin, pour y épouser +ma soeur, et qu'il enverroit Mr. de Bremer, son gouverneur, pour lui +porter la bague de promesse. Il demanda à ma soeur, si cela lui faisoit +plaisir et comment elle régleroit son ménage, lorsqu'elle seroit mariée? +Ma soeur s'étoit mise sur le pied de lui dire tout ce qu'elle pensoit, +et même des vérités, sans qu'il le trouvât mauvais. Elle lui répondit +donc avec sa franchise ordinaire, qu'elle auroit une bonne table +délicatement servie, et ajouta-t-elle, qui sera meilleure que la vôtre, +et si j'ai des enfans, je ne les maltraiterai pas comme vous et ne les +forcerai pas à manger ce qui leur répugne. Qu'entendez vous par là, lui +répondit le roi, que manque-t-il à ma table? Il y manque, lui dit-elle, +qu'on ne peut s'y rassasier, et que le peu qu'il y a, ne consiste qu'en +gros légumes que nous ne pouvons pas supporter. Le roi avoit déjà +commencé à se facher de sa première réponse, cette dernière acheva de le +mettre en fureur, mais toute sa colère tomba sur mon frère et sur moi. +Il jeta d'abord une assiette à la tête de mon frère, qui esquiva le +coup; il m'en fit voler une autre que j'évitai de même. Une grêle +d'injures suivirent ces premières hostilités. Il s'emporta contre la +reine, lui reprochant la mauvaise éducation qu'elle donnoit à ses +enfans; et s'adressant à mon frère, vous devriez maudire votre mère, lui +dit-il, c'est elle qui est cause, que vous êtes un malgouverné. J'avois +un précepteur qui étoit un honnête homme, je me souviens toujours d'une +histoire, qu'il m'a contée dans ma jeunesse. Il y avoit, me disoit-il, +un homme à Carthage, qui avoit été condamné à mort pour plusieurs +crimes, qu'il avoit commis. Il demanda à parler à sa mère dans le temps +qu'on le menoit au supplice. On la fit venir. Il s'approcha d'elle comme +pour lui parler bas, et lui emporta un morceau de l'oreille avec ses +dents. Je vous traite ainsi, dit-il à sa mère, pour vous faire servir +d'exemple à tous les parens, qui n'ont pas soin d'élever leurs enfans +dans la pratique de la vertu. Faites en l'application! continua-t-il, en +s'adressant toujours à mon frère, et voyant qu'il ne répondoit rien, il +recommença à nous invectiver jusqu'à ce qu'il fut hors d'état de parler +davantage. Nous nous levâmes de table, et comme nous étions obligés de +passer à côté de lui, il me déchargea un grand coup de sa béquille, que +j'évitai heureusement, sans quoi il m'auroit assommée. Il me poursuivit +encore quelque temps dans son char, mais ceux qui le traînoient me +donnèrent le temps de m'évader dans la chambre de la reine, qui en étoit +fort éloignée. J'y arrivai à demi-morte de frayeur et si tremblante, que +je me laissai tomber sur une chaise, ne pouvant plus me soutenir. La +reine m'avoit suivie, elle fit ce qu'elle put pour me consoler, et pour +me persuader de retourner chez le roi. Les assiettes et les béquilles +m'avoient fait si peur, que j'eus bien de la peine à m'y résoudre. Nous +repassâmes pourtant dans l'appartement de ce prince, que nous trouvâmes +s'entretenant tranquillement avec ses officiers. Je n'y fus pas +long-temps, je me trouvai mal, et fus obligée de retourner chez la +reine, où je tombai deux fois en foiblesse. J'y restai quelque temps. La +femme de chambre de cette princesse, me regardant attentivement, me dit: +eh mon Dieu Madame! qu'avez-vous? vous êtes faite que c'est horrible. Je +n'en sais rien, lui dis-je, mais je suis bien malade. Elle m'apporta un +miroir, et je fus fort surprise de me trouver tout le visage et la +poitrine remplie de taches rouges; j'attribuai cela à l'altération que +j'avois eue et n'y fis point de réflexion. Mais dès que je rentrai dans +la chambre du roi, cette ébullition rentroit et je retombai en +défaillance. La cause en étoit, qu'il falloit traverser toute une +enfilade de chambres où il n'y avoit point de feu et où il faisoit un +froid terrible. Je pris la nuit une grosse fièvre et me trouvai le +lendemain si mal que je fis faire mes excuses à la reine de ne pouvoir +sortir. Elle me fit dire, que morte ou vive je devois me rendre chez +elle. Je lui fis répondre, que j'avois une ébullition de sang et que +c'étoit impossible. Le même ordre me fut réitéré encore de sa part. On +me traîna donc à quatre dans son appartement, où je tombai d'une +foiblesse dans l'autre, et on me conduisit de même chez le roi. Ma soeur +me voyant si mal, et me croyant sur le point d'expirer, en avertit ce +prince qui n'avoit pas pris garde à moi. Qu'avez-vous, me dit-il, vous +êtes bien changée, mais je vous guérirai bientôt! En même temps il me +fit donner un grand gobelet, rempli de vieux vin du Rhin extrêmement +fort, qu'il me força de boire bon gré mal gré. A peine l'eus-je avalé, +que ma fièvre augmenta et que je commençai à rêver. La reine vit bien, +qu'il falloit me renvoyer; on me porta donc dans ma chambre, où on me +mit au lit toute coiffée, m'ayant été ordonné expressément, de +reparoître le soir. Mais je n'y fus pas long-temps sans sentir un +terrible redoublement. Le médecin Stahl, qu'on avoit envoyé chercher, +prit ma maladie pour une fièvre chaude et me donna plusieurs remèdes +très-contraires au mal que j'avois. Je restai tout ce jour et le suivant +dans un délire continuel. Dès que je rentrai dans mon bon sens, je me +préparai à la mort. Dans ces courts intervalles je la désirois avec +ardeur, et lorsque je voyois Madame de Sonsfeld et ma bonne Mermann à +côté de mon lit, qui pleuroient, je tâchois de les consoler, en leur +disant, que j'étois détachée du monde, et que j'allois trouver le repos +dont personne n'étoit plus en état de me priver. Je suis cause, leur +disois-je, de tous les chagrins de la reine et de mon frère. Si je dois +mourir, dites au roi, que je l'ai toujours aimé et respecté, que je n'ai +rien à me reprocher envers lui, qu'ainsi j'espère qu'il me donnera sa +bénédiction avant ma mort. Dites-lui, que je le supplie d'en agir mieux +avec la reine et avec mon frère, et d'ensevelir toute désunion et +animosité contre eux dans mon tombeau. C'est la seule chose que je +souhaite, et la seule qui m'inquiète dans l'état où je suis. Je restai +deux fois vingt-quatre heures entre la vie et la mort, au bout +desquelles la petite vérole se manifesta. Le roi ne s'étoit pas informé +de mes nouvelles depuis tout le temps que j'avois été incommodée. Dès +qu'on lui eut appris que j'avois la petite vérole, il m'envoya son +chirurgien Holtzendorff, pour voir ce qui en étoit. Ce brutal me dit +cent duretés de la part du roi et y en ajouta encore. J'étois si mal que +je n'y fis aucune attention. Il confirma cependant ce prince dans le +rapport qu'on lui avoit fait de ma santé. La crainte qu'il eut, que ma +soeur ne prît cette maladie contagieuse, lui fit prendre toutes les +précautions imaginables pour l'empêcher, mais d'une manière bien dure +pour moi. Je fus aussitôt traitée comme une prisonnière d'état; on mit +le scellé sur toutes les avenues qui menoient à ma chambre, et on ne +laissa qu'une seule issue pour y entrer. Défense expresse fut faite à la +reine et à tous ses domestiques de venir chez moi, aussi bien qu'à mon +frère. Je restai seule avec ma gouvernante et la pauvre Mermann, qui +étoit enceinte, et qui malgré cela me servoit nuit et jour avec un zèle +et un attachement sans égal. J'étois couchée dans une chambre où il +faisoit un froid épouvantable. Le bouillon qu'on me donnoit n'étoit que +de l'eau et du sel, et lorsqu'on en faisoit demander d'autre on +répondoit, que le roi avoit dit, qu'il étoit assez bon pour moi. Quand +je m'assoupissois un peu vers le matin, le bruit du tambour me +réveilloit en sursaut mais le roi auroit mieux aimé me laisser crever +que de le faire cesser. Pour comble de malheur la Mermann tomba malade. +Comme tous les accidens qu'elle prit lui présageoient une fausse couche, +on fut obligé de la faire transporter à Berlin, et de faire venir ma +seconde femme de chambre, qui s'enivrant tous les jours, n'étoit pas en +état de me soigner. Mon frère, qui avoit déjà eu la petite vérole, ne +m'abandonna pas; il venoit deux fois par jour à la dérobée me rendre +visite. La reine n'osant me voir faisoit sous main demander à tout +moment de mes nouvelles. Je fus pendant neuf jours en grand danger, tous +les symptômes de mon mal étoient mortels, et tous ceux qui me voyoient +jugeoient que si j'en réchappois je serois cruellement défigurée. Mais +ma carrière n'étoit point encore finie, et j'étois réservée pour endurer +toutes les adversités qu'on verra dans la suite de ces mémoires. La +petite vérole me revint par trois fois, dès qu'elle étoit séchée elle +recommençoit de nouveau. Malgré cela je n'en fus point marquée et ma +peau en devint beaucoup meilleure qu'elle n'avoit été. + +Cependant Mr. de Bremer arriva à Potsdam de la part du Margrave +d'Ansbach. Il remit la bague de promesse à ma soeur, ce qui se fit sans +la moindre cérémonie. Le roi étoit aussi entièrement rétabli de sa +goutte, et le rétablissement de sa santé avoit chassé sa mauvaise +humeur. Il n'y avoit plus que moi qui en fusse l'objet. Holtzendorff +venoit me voir de temps en temps de la part de ce prince, mais ce +n'étoit jamais que pour me dire des choses désagréables de sa part. Il +tâchoit toujours d'embellir les complimens dont il étoit chargé, par les +termes les plus mortifians. Cet homme étoit la créature de Sekendorff et +si grand favori du roi, que tout le monde ployoit les genoux devant lui. +Il ne se servoit de son crédit que pour faire des malheureux, et n'avois +pas seulement le mérite d'être habile dans son art. Le roi en agissoit +un peu mieux envers mon frère par l'instigation de Sekendorff et de +Grumkow, qui manioient entièrement l'esprit de ce prince. Les subites +révolutions qu'ils avoient expérimentées des sentimens du roi, les +tenoient toujours dans la crainte. Ils appréhendoient avec raison, que +le roi d'Angleterre ne se déterminât enfin au double mariage, et qu'en +ce cas tout leur plan ne fût renversé. Ils n'ignoroient pas les menées +de la reine, qui intriguoit perpétuellement avec cette cour, et ils +étoient informés de la lettre que mon frère avoit écrite à celle +d'Angleterre. Ils formèrent enfin le plus détestable de tous les +projets, pour empêcher tout raccommodement avec le Monarque Anglois. Ce +projet consistoit, à mettre entièrement la désunion dans la maison de +Prusse et d'obliger mon frère, à force de mauvais traitemens du roi, de +prendre quelque résolution violente, qui pût donner prise sur lui et sur +moi. Le comte de Fink étoit un obstacle à leur dessein. Mon frère avoit +de la considération pour lui, et son caractère de gouverneur lui donnoit +sur son élève une certaine autorité, qui pouvoit l'empêcher de faire des +démarches préjudiciables à ses intérêts. Ils représentèrent donc au roi, +que mon frère, ayant 18 ans passés, n'avoit plus besoin de Mentor, et +qu'en lui ôtant le comte de Finck, il mettroit fin à toutes les +intrigues de la reine, dont il étoit le ministre. Le roi goûta leurs +raisons. Les deux gouverneurs furent congédiés très-honorablement, ils +gardèrent l'un et l'autre de grosses pensions et retournèrent vaquer à +leurs emplois militaires. On donna en récompense deux officiers de +compagnie à mon frère. L'un étoit le colonel de Rocho, très-honnête +homme, mais d'un fort petit génie, l'autre le major de Kaiserling, fort +honnête homme aussi, mais grand étourdi et bavard, qui faisoit le bel +esprit et n'étoit qu'une bibliothèque renversée. Mon frère leur vouloit +assez de bien, mais Kaiserling, étant plus jeune et fort débauché, fut +par conséquent le plus goûté. Ce cher frère venoit passer toutes les +après-midis chez moi, nous lisions, écrivions ensemble et nous nous +occupions à nous cultiver l'esprit. J'avoue que nos écritures rouloient +souvent sur des satires, où le prochain n'étoit pas épargné. Je me +souviens qu'en lisant le roman comique de Scarron, nous en fîmes une +assez plaisante application sur la clique impériale. Nous nommions +Grumkow la Rancune, Sekendorff la Rapinière, le Margrave de Schwed +Saldagne, et le roi Ragotin. J'avoue que j'étois très-coupable de perdre +ainsi le respect que je devois au roi, mais je n'ai pas dessein de +m'épargner, et je ne prétends nullement me faire grâce. Quelques sujets +de plaintes que les enfans puissent avoir contre leur parens, ils ne +doivent jamais oublier ce qui leur est dû. Je me suis souvent reproché +depuis les égaremens de ma jeunesse en ce point, mais la reine, au lieu +de nous censurer, nous encourageoit par son approbation à continuer ces +belles satires. Mdme. de Kamken, sa gouvernante, n'y étoit pas épargnée, +quoique nous estimassions fort cette dame, nous ne pouvions nous +empêcher de saisir son ridicule et de nous en divertir. Comme elle étoit +fort replète et d'une figure semblable à celle de Mdme. Bouvillon nous +la nommions ainsi. Nous en badinâmes plusieurs fois en sa présence, ce +qui lui donna la curiosité de savoir qui étoit cette fameuse Mdme. +Bouvillon, dont on parloit tant. Mon frère lui fit accroire, que c'étoit +la Camerera mayor de la reine d'Espagne. A notre retour à Berlin, un +jour qu'il y avoit appartement, et qu'on y parloit de la cour d'Espagne, +elle s'avisa de dire, que les Camerera mayor étoient toutes de la +famille des Bouvillons. On lui fit des éclats de rire au nez, et je crus +que j'en étoufferois pour ma part. Elle vit bien qu'elle avoit dit une +sottise, et s'informa auprès de sa fille, qui avoit beaucoup de lecture, +ce que ce pouvoit être. Celle-ci lui dévoila le mystère. Elle fut +très-fâchée contre moi, sentant bien que je l'avois turlupinée; et j'eus +beaucoup de peine à faire ma paix avec elle. Un caractère satirique est +très-peu estimable; on s'accoutume insensiblement à ce vice et à la fin +on n'épargne ni ami ni ennemi. Il n'y a rien de si aisé que de se saisir +du ridicule, chacun a le sien. Il est divertissant, je l'avoue, +d'entendre turlupiner spirituellement une personne qui nous est +indifférente mais il est en même temps dur de penser, que peut-être on +subira le même sort. Que nous sommes aveugles, nous autres hommes, nous +brocardons sur les défauts d'autrui, pendant que nous ne faisons aucune +réflexion sur les nôtres. Je me suis entièrement défaite de ce vice, et +je ne suis plus caustique que sur le compte des gens qui ont un mauvais +caractère, et qui méritent par le venin de leur langue, qu'on leur rende +la pareille. Mais j'en reviens à mon sujet. + +Le temps de l'arrivée du Margrave d'Ansbach approchant, et ce prince +n'ayant pas eu encore la petite vérole, le roi et la reine jugèrent à +propos de me faire retourner à Berlin. Mais avant que de partir j'allai +chez le roi. Il me reçut à son ordinaire, c'est à dire très-mal, et me +dit les choses du monde les plus dures. La reine, craignant qu'il ne +poussât son mauvais procédé plus loin, abrégea ma visite et me ramena +elle-même dans ma chambre. Je me rendis le lendemain à Berlin, où je +trouvai la comtesse Amélie promise avec Mr. de Vierek, Ministre d'état. +Mr. de Vallenrot, son ancien amant, étoit mort. Il y avoit quelque temps +qu'on lui avoit appris cette nouvelle un jour, qu'il y avoit appartement +chez la reine. Comme elle n'avoit pas seulement été informée de sa +maladie, elle fut si saisie de cette mort subite, qu'elle tomba en +défaillance en présence de toute la cour, ce qui découvrit l'intrigue +qu'elle avoit eue avec lui. Cette aventure avoit fort diminué son crédit +auprès de la reine, qui ne fut pas fâchée de se défaire d'elle. +Cependant le roi et la reine arrivèrent peu de jours après moi à Berlin. +Les noces de ma soeur y furent célébrées en cérémonie, et elle partit +quinze jours après son mariage. Je sortis donc de ma solitude et suivis +quelque temps après la reine à Vousterhausen. Les disputes pour mon +mariage s'y renouvelèrent. Ce n'étoit tout le jour que querelle et +dissension. Le roi nous laissoit mourir de faim, mon frère et moi. Ce +prince faisoit l'office d'écuyer tranchant il servoit tout le monde hors +mon frère et moi et quand par hazard il restoit quelque chose dans un +plat, il crachoit dedans pour nous empêcher d'en manger. Nous ne vivions +l'un et l'autre que de café et de cerises sèches, ce qui me gâta +totalement l'estomac. En revanche, je me nourrissois d'injures et +d'invectives, car j'étois apostrophée toute la journée de tous les +tîtres imaginables, et devant tout le monde. La colère du roi alla même +si loin, qu'il nous chassa, mon frère et moi, avec l'ordre formel de ne +paroître en sa présence qu'aux heures du repas. La reine nous faisoit +venir secrètement, pendant que ce prince étoit à la chasse. Elle avoit +des espions de tout côté en campagne, qui venoient l'avertir dès qu'on +le voyoit paroître de loin, afin qu'elle put avoir le temps de nous +renvoyer. La négligence de ces gens fut cause, que le roi pensa nous +surprendre chez elle. Il n'y avoit qu'une issue dans la chambre de cette +princesse, et il arriva si subitement, qu'il ne nous fut plus possible +de l'éviter. La peur nous donna de la résolution. Mon frère se cacha +dans une niche, où étoit une certaine commodité, et pour moi, je me +fourrai sous le lit de la reine, qui étoit si bas que je n'y pouvois +tenir et que j'étois dans une posture fort incommode. Nous étions à +peine retirés dans ces beaux gîtes que le roi entra. Comme il étoit fort +fatigué de la chasse, il se mit à dormir et son sommeil dura deux +heures. J'étouffois sous ce lit et ne pouvois m'empêcher de sortir +quelquefois ma tête pour respirer. Si quelqu'un avoit pu être spectateur +de cette scène, il y auroit eu de quoi rire. Elle finit enfin. Le roi +s'en alla et nous sortîmes au plus vite de nos tanières, en suppliant la +reine, de ne nous plus exposer à de pareilles comédies. On trouvera +peut-être étrange, que nous n'ayons fait aucune démarche pour nous +raccommoder avec le roi. J'en parlai plusieurs fois à la reine, mais +elle ne le voulut absolument pas, disant, que le roi me répondroit, que +si je voulois obtenir ses grâces, je devois épouser ou le duc de +Weissenfeld ou le Margrave de Schwed, ce qui ne pouvoit qu'empirer les +choses, par l'embarras où je serois, de ne pouvoir le satisfaire. Ces +raisons étant bonnes, j'étois obligée de m'y soumettre. + +Quelques jours de bon temps succédèrent à tous nos désastres. Le roi se +rendit à Libnow, petite ville Saxonne, pour y avoir une entrevue avec le +roi de Pologne. Ce fut là que Grumkow et Sekendorff, appuyés de ce +prince, tirèrent une promesse de mariage dans toutes les formes du roi, +mon père, pour le duc de Weissenfeld, auquel je fus solemnellement +engagée. Le roi de Pologne promit de lui faire quelques avantages, et +celui de Prusse jugea, qu'avec cinquante mille écus de rentes je +pourrois vivre très-honorablement avec lui. Il s'arrêta en chemin à Dam, +petit bourg appartenant au duc et qui étoit son apanage, où il fut +traité splendidement en vin d'Hongrie, ce qui ne manqua pas d'augmenter +l'amitié que le roi avoit pour lui. Cependant ce prince tint toutes ses +manigances si secrètes, que nous n'en fûmes informés que quelque temps +après. + +Les mauvais traitemens recommencèrent à son retour, il ne voyoit plus +mon frère sans le menacer de sa canne. Celui-ci me disoit tous les +jours, qu'il endureroit tout du roi hors les coups, et que s'il en +venoit jamais à des extrémités avec lui, il sauroit s'en affranchir par +la fuite. Le page Keith avoit été fait officier dans un régiment qui +étoit en quartier au pays de Clèves. J'avois eu une grande joie de son +départ, dans l'espérance, que mon frère mèneroit une vie plus réglée, +mais il en fut tout autrement. Un second favori, beaucoup plus +dangereux, succéda à celui-ci. C'étoit un jeune homme, +capitaine-lieutenant dans les gens-d'armes, nommé Katt. Il étoit +petit-fils du Maréchal comte de Wartensleben. Le général Katt, son père, +l'ayant destiné pour la robe, l'avoit fait étudier, et ensuite voyager. +Mais comme il n'y avoit de grâce à espérer que pour ceux qui étoient +dans le militaire, il s'y vit placé contre son attente. Il continuoit de +s'appliquer aux études; il avoit de l'esprit, de la lecture et du monde; +la bonne compagnie, qu'il continuoit à hanter, lui avoit fait contracter +des manières polies, pour lors assez rares à Berlin; sa figure étoit +plutôt désagréable que revenante; deux sourcils noirs lui couvroient +presque les yeux; son regard avoit quelque chose de funeste, qui lui +présageoit son sort; une peau basanée et gravée de petite vérole +augmentoit sa laideur; il faisoit l'esprit fort et poussoit le +libertinage à l'excès; beaucoup d'ambition et d'étourderie +accompagnoient ce vice. Un tel favori étoit bien éloigné de ramener mon +frère de ses égaremens. Je ne fus informée de cette nouvelle amitié qu'à +mon retour de Berlin, où nous nous rendîmes peu de jours après celui du +roi de Libnow. Nous y vécûmes un bout de temps assez tranquillement, +lorsqu'un nouvel événement vint troubler notre repos. + +La reine reçut une lettre de mon frère, qui lui fut rendue secrètement +par un de ses domestiques. Cette lettre m'a fait une si forte +impression, que j'en mettrai le contenu ici à peu près tel qu'il étoit. + +«Je suis dans le dernier désespoir. Ce que j'avois toujours appréhendé +vient enfin de m'arriver. Le roi a entièrement oublié que je suis son +fils et m'a traité comme le dernier de tous les hommes. J'entrai ce +matin dans sa chambre, comme à mon ordinaire; dès qu'il m'a vu il m'a +sauté au collet en me battant avec sa canne de la façon du monde la plus +cruelle. Je tâchois en vain de me défendre, il étoit dans un si terrible +emportement, qu'il ne se possédoit plus, et ce n'a été qu'à force de +lassitude qu'il a fini. Je suis poussé à bout, j'ai trop d'honneur pour +endurer de pareils traitemens, et je suis résolu d'y mettre fin d'une ou +d'autre manière.» + +La lecture de cette lettre nous plongea, la reine et moi, dans la plus +vive douleur, mais elle me causa beaucoup plus d'inquiétude qu'à cette +princesse. Je comprenois mieux le sens du dernier article qu'elle, et +jugeois bien que la résolution dont mon frère parloit, de mettre fin +d'une ou d'autre manière à ses maux, consistoit dans la fuite. Je pris +occasion du chagrin où je voyois que la reine étoit plongée, pour lui +représenter, qu'elle devoit se désister de mon mariage. Je lui fis +concevoir, que le roi d'Angleterre n'étoit point d'humeur à me faire +épouser son fils; que s'il en avoit eu l'intention, il en auroit agi +différemment; que cependant, l'esprit du roi, mon père, s'aigrissoit de +plus en plus contre elle, contre son fils et contre moi; qu'ayant fait +et premier pas à maltraiter mon frère, les mauvais procédés envers lui +et envers moi ne feroient qu'augmenter, et porteroient peut-être ce +dernier à des extrémités qui pourroient lui être très-funestes; que +j'avouois, que je serois la plus malheureuse personne du monde, si +j'étois contrainte à épouser le duc de Weissenfeld, mais que je +prévoyois bien, qu'il falloit qu'il y en eût un de nous de sacrifié à la +haine de Sekendorff et de Grumkow, et que j'aimois mieux que ce fût moi +que mon frère; qu'enfin je ne voyois que ce seul moyen, pour remettre la +paix dans la famille. La reine se mit dans une violente colère contre +moi. Voulez-vous me percer le coeur, me dit-elle, et me faire mourir de +douleur, ne m'en parlez plus de votre vie, et soyez persuadée, que si +vous êtes capable de faire une pareille lâcheté, je vous donnerai ma +malédiction, vous renierai pour ma fille et ne souffrirai jamais plus +que vous vous montriez en ma présence. Elle me dit ces dernières paroles +avec tant d'altération, que j'en fus effrayée. Elle étoit enceinte, ce +qui augmentoit mes peines. Je tâchois de la radoucir, en l'assurant, que +je ne ferois jamais rien qui pût lui causer le moindre chagrin. + +Mlle. de Bulow, première fille d'honneur de la reine, avoit repris dans +sa faveur la place de la comtesse Amélie, qui s'étoit mariée peu après +ma soeur. Cette fille étoit bonne et serviable, elle ne faisoit du tort +à personne, mais elle étoit intrigante et indiscrète. La reine se +servoit d'elle pour apprendre et faire savoir tout ce qui se passoit à +Mr. du Bourguai et à Mr. Kniphausen, premier Ministre du cabinet. Ce +dernier, homme d'esprit et très-versé dans les affaires, étoit ennemi +juré de Grumkow et par conséquent de la clique Angloise. La reine lui +fit communiquer la lettre de mon frère et lui demanda conseil sur les +démarches qu'elle pourroit faire, pour prévenir les violences du roi. +Kniphausen étoit informé par la Bulow de toutes les menées de la Ramen; +il savoit que cette femme étoit étroitement liée avec Eversmann, +très-grand favori du roi; il n'ignoroit pas que la principale cause de +nos maux étoit la confiance que la reine avoit en cette créature, qui +animoit le roi, par les rapports qu'elle et son compagnon lui faisoient, +vrais ou faux, contre mon frère et moi. Il jugea donc, qu'il falloit +gagner ces deux personnages à quelque prix que ce fût. Il ne fit mention +que d'Eversmann à la reine, trouvant trop dangereux de lui nommer la +Ramen, et il conseilla à cette princesse, de tâcher de le mettre dans +ses intérêts, en lui procurant une somme d'argent capable de le tenter, +de la part du roi d'Angleterre. La reine goûta cet avis et en parla à +Mr. du Bourguai. Après bien des difficultés ce Ministre lui fit remettre +500 écus, pendant qu'a la réquisition de Mr. Kniphausen il en fit +toucher autant secrètement à la Ramen. L'un et l'autre promirent monts +et merveilles, mais dès qu'ils eurent reçu l'argent, ils avertirent le +roi de toute cette manigance, et amusèrent la reine et Mr. du Bourguai +par de fausses confidences. Ce procédé de la reine acheva de pousser ce +prince à bout; il se crut trahi puisqu'elle vouloit déjà commencer à +corrompre ses domestiques, et nous verrons les effets de son +ressentiment dans l'année 1730, que je vais commencer. + +Le roi se rendit à Berlin, pour y passer les fêtes de noël. Il fut de +très-bonne humeur pendant tout le séjour qu'il y fit, et quoiqu'il ne +nous fît pas bon accueil à mon frère et à moi, il épargna du moins les +injures. Nous avions trouvé moyen de radoucir ce dernier, et nous étions +tous dans une sécurité parfaite, les bonnes manières du roi nous ôtant +tout soupçon. Mais qui peut approfondir les replis du coeur humain? + +Ce prince repartit pour Potsdam. Quelques jours après le comte Fink +reçut une lettre de sa part avec un ordre séparé, de n'en faire +l'ouverture qu'en présence du Maréchal de Borck et de Grumkow. Il lui +étoit en même temps défendu, sous peine de la vie de ne point faire +mention à personne ni de l'une ni de l'autre. Les deux Ministres que je +viens de nommer, en avoient reçu un pareil, dans lequel il leur étoit +enjoint, de se rendre chez le comte Fink. Dès qu'ils furent assemblés +ils firent la lecture de cette lettre, laquelle en renfermoit une à la +reine. Voici le contenue de celle qui étoit adressée au comte de Fink. + +«Des que Borck et Grumkow se seront rendus chez vous, vous irez tous +trois chez ma femme. Vous lui direz de ma part, que je n'ignore aucune +de ses intrigues, qu'elles me déplaisent et que j'en suis las, que je ne +prétends plus être le jouet de sa famille, qui m'a traité indignement, +qu'une fois pour toutes je veux marier ma fille Wilhelmine. Mais que +pour dernière grâce je lui permets d'écrire encore une fois en +Angleterre et de demander au roi une déclaration formelle sur le mariage +de ma fille. Dites-lui, qu'en cas que la réponse qu'elle recevra, ne +soit pas selon mes désirs, je prétends absolument l'unir avec le duc de +Weissenfeld ou avec le Margrave de Schwed; que je lui laisserai le choix +de ces deux partis, qu'elle doit m'engager sa parole d'honneur, de ne +plus s'opposer à mes volontés, et que si elle continue à me chagriner +par ses refus, je romprai pour jamais avec elle et la reléguerai elle et +son indigne fille que je renierai, à Orangebourg, où elle pourra pleurer +son obstination. Faites votre devoir en fidèles serviteurs et tâchez de +la déterminer à suivre mes volontés, je vous en tiendrai compte. Mais au +cas du contraire je saurai faire tomber mon ressentiment de votre +conduite sur vous et sur vos familles.» + +Je suis votre affectionné roi, + +Guillaume. + +Ils se rendirent d'abord chez la reine. Elle ne s'attendoit à rien moins +qu'à cette visite. J'étois chez elle lorsqu'on vint l'avertir, que ces +trois Mrs. demandoient à lui parler de la part du roi. Je lui dis +d'avance que je prévoyois que cela me regardoit. Elle haussa les épaules +et me répondit: n'importe, il faut de la fermeté, et ce n'est pas ce qui +m'embarrasse. En même temps elle passa dans sa chambre d'audience, où +étoient ces Messieurs. Le comte de Fink lui exposa leur commission et +lui présenta la lettre du roi. Après qu'elle l'eut lue, Grumkow prit la +parole et voulut lui démontrer par un grand discours de politique, que +l'intérêt et l'honneur du roi exigeoient, qu'elle se rendit à ses désirs +en cas que la réponse d'Angleterre ne fût pas conforme à ses souhaits, +et suivant l'exemple du diable, lorsqu'il voulut tenter notre Seigneur, +il prétendoit la réduire par l'écriture sainte; en lui alléguant des +passages convenables au sujet dont il s'agissoit. Il lui représenta +ensuite, que les pères avoient plus de droit sur leurs enfans que les +mères, et que lorsque les parens ne se trouvoient pas d'accord, les +enfans devoient obéir préférablement au père; que ces derniers étoient +maîtres de les forcer à se marier contre leur gré, et qu'enfin la reine +auroit tout le tort de son côté, si elle ne se rendoit à ces raisons. +Cette princesse refusa ce dernier article, en lui opposant l'exemple de +Béthuel, qui répondit à la proposition de mariage que le serviteur +d'Abraham lui fit pour son maître Isaac: faites chercher la fille et +demandez-lui son sentiment. Je n'ignore point la soumission que les +femmes doivent avoir pour leurs maris, ajouta-t-elle, mais ceux-ci ne +doivent en prétendre que des choses justes et raisonnables. Le procédé +du roi ne s'accorde point avec cette vertu. Il prétend violenter les +inclinations de ma fille et la rendre malheureuse pour le reste de ses +jours, en lui donnant un brutal débauché, et cadet de famille, qui n'est +que général du roi de Pologne, sans pays et sans avoir de quoi soutenir +son caractère et son rang. Quel bien un tel mariage peut-il procurer à +l'état? aucun! Tout au contraire, le roi se verra obligé d'entretenir +éternellement ce gendre qui lui sera toujours à charge. J'écrirai en +Angleterre selon les ordres du roi, mais quand même la réponse n'en +seroit pas favorable, je ne donnerai jamais mon consentement au mariage +que vous venez de me proposer, et j'aimerois mille fois mieux voir ma +fille au tombeau que malheureuse. Là s'arrêtant tout d'un coup elle dit, +qu'elle se trouvoit mal et ajouta, qu'on devroit avoir plus de +ménagement pour elle dans l'état où elle se trouvoit. Cependant je n'en +accuse point le roi, continua-t-elle en regardant Grumkow, je sais à qui +je suis redevable de ses mauvais traitemens. En proférant ces dernières +paroles elle sortit, lui lançant un regard qui lui marquoit assez +combien elle étoit piquée contre lui. Elle rentra dans sa chambre fort +altérée. Dès que nous y fûmes seules, elle me conta toute cette +conversation et me montra la lettre du roi. Les expressions en étoient +si fortes et si dures que je la passerai sous silence. Nous versâmes un +torrent de larmes en la relisant. Elle jugeoit bien qu'elle ne pouvoit +plus faire que peu de fond sur l'Angleterre, mais que du moins elle +gagneroit du temps jusqu'au retour de la réponse, qu'elle devoit en +recevoir. Elle résolut cependant d'employer tous ses efforts pour en +tirer une favorable. Elle me chargea donc d'écrire à mon frère, de lui +mander tout ce qui se passoit, et de lui faire la minute d'une seconde +lettre, qu'il devoit écrire à la reine d'Angleterre. Voici le contenu de +cette lettre que je fis bien malgré moi. + +Madame ma soeur et tante! + +Quoique j'aie déjà eu l'honneur d'écrire à votre Majesté, et de lui +expliquer la triste situation où je me trouve aussi bien que ma soeur, +la réponse peu favorable qu'elle m'a donnée, ne m'a point découragé. Je +ne saurois m'imaginer qu'une princesse dont les vertus et le mérite font +l'admiration universelle, puisse laisser sans secours une soeur qui lui +est tendrement attachée, en refusant de souscrire au mariage de ma soeur +et du prince de Galles, qui cependant a été arrêté si solemnellement par +le traité d'Hannovre. J'ai déjà donné ma parole d'honneur à votre +Majesté, de n'épouser jamais que la princesse Amélie, sa fille, je lui +réitère encore cette promesse en cas qu'elle veuille donner son +consentement au mariage de ma soeur. Nous sommes tout réduits à l'état +du monde le plus fâcheux, et tout sera perdu si elle balance encore à +nous donner une réponse favorable. Je me trouverois alors libre de +toutes les promesses que je viens de lui faire, et obligé de suivre les +volontés du roi, mon père, en prenant tel parti qu'il me proposera. Mais +je suis convaincu, que je n'ai rien à craindre de ce côté-là, et que +votre Majesté fera de mûres réflexions sur ce que je viens de lui +mander, étant etc. + +Mon frère ne balança point à copier cette lettre. La reine en écrivit +deux, dont l'une fut montrée au roi et l'autre contenoit un détail de ce +qui venoit de se passer, et de toutes les raisons les plus fortes qui +pussent porter la cour d'Angleterre à se rendre aux désirs du roi. +Toutes ces lettres partirent par un courrier, le roi l'ayant exigé +ainsi, afin de recevoir plus tôt la réponse; il avoit même calculé, +qu'en cas de vent contraire le courrier pouvoit être en trois semaines +de retour. Il y avoit déjà dix jours de passé, et les inquiétudes de la +reine alloient en augmentant à mesure que le temps s'écouloit. Comme +personne ne présageoit rien de bon des résolutions d'Angleterre, et +qu'on l'avertissoit de tout côté, que le roi se porteroit aux dernières +extrémités si elle tardoit trop à venir, elle examina sérieusement ce +qu'elle devoit faire pour détourner tout événement fâcheux. La comtesse +de Fink, Mdme. de Sonsfeld et moi passâmes toute une après-midi dans son +cabinet, pour chercher des expédiens. Nous conclûmes enfin unanimement +qu'elle affecteroit d'être malade; mais le moyen de le faire accroire au +roi? Si la méchante Ramen étoit informée de cette ruse, on ne faisoit +qu'empirer les choses au lieu de les adoucir. Nous n'osions découvrir à +la reine toutes les horreurs que nous savions de cette femme, car elle +en étoit si fort éprise, qu'elle auroit été capable de le lui redire. +Cependant il n'y avoit d'autre parti à prendre que celui-là. Il n'étoit +pas probable qu'on voulût inquiéter la reine malade et enceinte, et du +moins on donnoit le temps au courrier de revenir. Nous nous en tînmes +donc à cet avis, mais nous lui fîmes comprendre nettement, que si elle +ne gardoit le secret, tout cela ne serviroit qu'à rendre notre condition +plus fâcheuse. La comtesse de Fink lui représenta même, qu'elle avoit +des traîtres parmi ses domestiques, qui rapportoient tout au roi et à +Sekendorff; qu'elle étoit informée, qu'on avoit su dans la maison de ce +dernier des conversations qu'elle et la reine avoient eues secrètement, +et qui n'avoient pu être divulguées que par des gens qui avoient écouté +aux portes. Elle loua sans affectation plusieurs des domestiques de +cette princesse et effecta de ne point parler de la Ramen, et ajouta +encore: tel qui vous paroît le plus attaché, Madame, est peut-être +celui-là même qui vous trahit. Nous remarquâmes bien par le trouble de +la reine, qu'elle avoit très-bien compris ce qu'on avoit voulu lui dire, +mais elle n'en fît pas semblant, et nous promit un secret inviolable. +Nous remîmes jusqu'au lendemain au soir à jouer la comédie. La reine +commença par se plaindre le matin, et pour faire plus d'éclat, elle +affecta de tomber en défaillance. Le soir à table nous composâmes si +bien nos actions et nos visages, que tout le monde y fut attrappé, même +la Ramen. Cette princesse resta le jour suivant au lit, et fit toutes +les simagrées pour faire accroire qu'elle étoit bien mal. J'avertis mon +frère, par son ordre, de ce qui se passoit, pour prévenir toutes les +inquiétudes qu'il pouvoit avoir de cette feinte maladie. Mon esprit +n'étoit rien moins que tranquille; malgré l'éloignement que j'avois pour +le prince de Galles, je voyois bien qu'entre trois maux, dont on me +menaçoit, c'étoit sans contredit le plus petit, et je me voyois forcée +par la malignité de mon étoile de souhaiter ce que j'aurois redouté en +tout autre temps. La reine se levoit vers le soir, et soupoit avec nous +dans sa chambre de lit, mais c'étoit le médecin qui lui faisoit faire +cet effort par les instigations qu'on lui donnoit; cet homme étoit +entièrement dans les intérêts de la reine. Cinq jours se passèrent +ainsi. Mais soit que la Ramen eût découvert la ruse ou que la reine la +lui eût confiée, la crise recommença. Une nouvelle ambassade, composée +des mêmes personnages qui lui avoient parlé la première fois, lui fut +envoyée de la part du roi le 25. de Janvier, jour que je n'oublierai +jamais. La commission, dont ces messieurs furent chargés, fut beaucoup +plus forte que la précédente, et la lettre du roi, dont elle étoit +accompagnée, étoit si terrible, qu'elle faisoit paroître douce celle +qu'elle en avoit reçue çi-devant. + +Le roi, lui dirent-ils, ne veut plus absolument entendre parler +d'alliance avec l'Angleterre. Toutes réponses qui en pourront venir, lui +sont entièrement indifférentes, et ne changeront rien au projet qu'il a +fait, de marier la princesse, sa fille, avec le duc de Weissenfeld ou +avec le Margrave de Schwed. Il prétend absolument qu'on lui obéisse, et +fera même tomber son ressentiment sur votre Majesté, s'il trouve de la +résistance à ses volontés. Il vous déclare, Madame, qu'il se séparera de +vous, vous reléguera à votre douaire, enfermera Mdme. la princesse dans +une forteresse et déshéritera le prince royal; qu'après avoir mûrement +réfléchi, il a trouvé la désobéissance de sa famille d'un très-dangereux +exemple pour ses sujets, puisqu'au lieu de les animer par votre modèle à +la soumission, vous faites le contraire. Il s'est donc proposé de faire +un acte de justice dans sa propre maison, pour empêcher les mauvaises +suites que votre manque de respect pourroit produire. La reine ne +répondit qu'en très-peu de mots: vous pouvez répondre au roi, qu'il ne +me fera jamais consentir à rendre ma fille malheureuse, et que tant que +j'aurai un souffle de vie, je ne souffrirai point qu'elle prenne ni l'un +ni l'autre des partis proposés. Ils voulurent répliquer, mais la reine +les pria de la laisser en repos, puisqu'ils ne tireroient point d'autre +résolution d'elle. Dès le lendemain elle se remit au lit, contrefaisant +la malade. + +La réponse d'Angleterre arriva enfin. C'étoit toujours la même chanson. +La reine, ma tante, mandoit, que le roi, son époux, étoit très-disposé à +m'unir avec son fils, pourvu que le mariage de mon frère avec sa fille +se fit en même temps. La lettre, qui étoit adressé à mon frère, ne +consistoit que dans de simples complimens. La reine, ma mère, fut +vivement piquée de ce procédé, elle me fit d'abord part de ces belles +nouvelles. Le chagrin qu'elle en ressentoit, nous fit tout craindre pour +sa santé. Elle ne put pourtant se dispenser d'envoyer la lettre, qu'elle +venoit de recevoir, au roi. Elle y en joignit une de sa main, qui étoit +écrite dans les termes le plus touchans. Le roi fut averti tout de suite +par la Ramen du contenu de ces lettres et les renvoya à la reine sans +les avoir lues. Eversmann en fut le porteur. Il vint le soir chez cette +princesse, et lui conta, que le roi étoit dans une violente colère +contre elle et contre moi; qu'il avoit juré plusieurs fois, qu'il se +porteroit à toutes les extrémités imaginables pour nous réduire, si nous +ne nous rendions de bonne grâce à ses volontés; qu'il étoit d'une humeur +épouvantable dont tout le monde se ressentoit, et surtout mon frère +qu'il avoit traité de la façon du monde la plus barbare, l'ayant mis +tout en sang à force de coups, et l'ayant traîné par les cheveux par +toute la chambre. Je n'étois point présente à cette narration. Après que +ce malheureux eut assez joui du mortel chagrin que son rapport causoit à +la reine, il vint me trouver. Jusqu'à quand, me dit-il, prétendez-vous +entretenir la désunion dans la famille et vous attirer la colère de +votre père? Je vous conseille en ami, de vous soumettre à ses volontés, +sans quoi vous n'avez qu'à vous attendre aux plus terribles scènes. Il +n'y a point de temps à perdre, donnez-moi une lettre pour le roi et +mettez vous au dessus de toutes les crieries de la reine. Je ne vous +parle pas ainsi de moi-même, mais par ordre. Qu'on se mette à ma place +et qu'on juge de ce qui se passoit dans mon coeur, de me voir si +indignement traitée par ce faquin. Je fus mille fois sur le point de lui +répondre comme il le méritoit, mais je prévis que je ne ferois qu'aigrir +les choses. Je me contentai de lui dire, d'un air fort froid, que je +connoissois trop bien le bon coeur du roi, pour croire qu'il voulût me +rendre malheureuse, que j'étois au désespoir d'avoir encouru sa +disgrâce, que j'étois prête à faire toutes les soumissions imaginables +pour regagner sa bienveillance, n'ayant jamais manqué au respect et à la +tendresse, qu'une fille devoit avoir pour son père. Je lui tournai le +dos, en finissant ces dernières paroles, et m'assis fort émue à un bout +de la chambre. Mais la scène n'étoit pas finie, il s'adressa encore à +Madame de Sonsfeld. Le roi, lui dit-il, vous fait ordonner, de persuader +à la princesse d'épouser le duc de Weissenfeld, il vous fait dire, qu'en +cas qu'elle ne puisse se résoudre en sa faveur, il lui laisse la +liberté, de prendre le Margrave de Schwed; que si vous croyez devoir +obéir aux ordres de la reine préférablement aux siens, il saura vous +montrer qu'il est votre souverain, et vous enverra à Spandau où vous +serez au pain et à l'eau. Ce n'est pas tout. Votre famille portera aussi +le faix de sa colère, il la rendra malheureuse, au lieu qu'elle sera +comblée de grâces, si vous vous rangez à votre devoir. + +Le roi m'a chargée, lui répondit cette dame, de l'éducation de la +princesse. Je n'ai accepté cet emploi qu'avec mille larmes, et +uniquement pour obéir aux ordres du roi. Il ne m'appartient pas de lui +donner conseil ni de me mêler de son mariage, je ne lui parlerai ni pour +ni contre les deux partis que le roi lui fait proposer. J'invoquerai le +ciel pour qu'il lui inspire ce qui sera le plus convenable. Je me +soumets après cela à tout ce qu'il plaira au roi de faire de ma famille +et de moi. Tout cela est bel et bon, reprit Eversmann, mais vous verrez +ce qui arrivera et ce que vous gagnerez tous par votre obstination. Le +roi a pris des résolutions violentes. Il ne donne que trois jours à la +princesse pour se déterminer. Si au bout de ce temps elle ne fléchit, il +la fera conduire à Vousterhausen où les princes en question se +trouveront. Il contraindra la fille d'en choisir un et si elle ne veut +le faire de bonne grâce, on l'enfermera avec le duc de Weissenfeld; +après quoi elle sera encore trop heureuse de l'épouser. + +Mdme. de Kamken qui étoit présente et qui jusqu'alors avoit gardé le +silence, ne put se contenir plus long-temps. Elle chanta pouille à +Eversmann, lui reprochant qu'il mentoit, et qu'il avoit inventé ce qu'il +venoit de dire. Son zèle l'emporta même à censurer le roi. L'autre lui +soutint de son côté d'un ton moqueur, que les effets prouveroient +bientôt ce qu'il avoit avancé. Mais, lui dit enfin Mdme. de Kamken, n'y +a-t-il donc dans le monde d'autre parti convenable à la princesse, que +les deux qu'on propose? Si la reine, lui répondit-il, en peut trouver de +meilleur, à l'exclusion du prince de Galles, peut-être que le roi +entrera en composition avec elle, quoiqu'il souhaite passionnément avoir +le duc pour gendre. + +La reine qui nous fit tous appeler, mit fin à cette impertinente +conversation. La comtesse de Fink étoit assise au chevet de son lit et +tâchoit de la tranquilliser. Elle remarqua d'abord à nos physionomies, +que nous avions quelque chose. Nous lui contâmes tout l'entretien, que +nous venions d'avoir, et elle nous fit part de celui qu'elle avoit eu. +Nous consultâmes long-temps ensemble sur ce qu'il y avoit à faire dans +des conjonctures si critiques. Mdme. de Kamken donna un avis, qui fut +suivi. Elle conseilla à la reine, de faire venir le lendemain le +Maréchal de Borck, homme d'une probité et d'une droiture infinie, et de +lui demander ses lumières sur la situation où elle se trouvoit. Ce +conseil fut exécuté. La reine exposa au Maréchal tout ce qui s'étoit +passé la veille, ajoutant: je vous demande votre avis comme à un ami, +parlez moi sans détour et selon votre conscience. «Je suis au +désespoir», lui répondit le Maréchal, «de voir la désunion qui règne +dans la famille royale et les cruels chagrins que votre Majesté endure. +Il n'y avoit que le roi d'Angleterre qui pût y mettre fin; mais ses +réponses, étant toujours les mêmes, je vois bien, qu'il ne faut plus se +flatter de ce côté-là. Ce que Eversmann vous a dit hier, Madame, des +violences que le roi machine contre la princesse, ne me paroît pas +tout-à-fait sans fondement. J'ai appris hier au soir, que le Margrave de +Schwed est ici incognito, un de mes domestiques l'a vu. La curiosité m'a +porté à m'informer sous main, si cela étoit vrai. On m'a rapporté, qu'il +y a trois jours qu'il est en cette ville logé dans une petite maison à +la ville neuve, d'où il ne sort que le soir sur la brune, pour n'être +pas connu. J'ai reçu aujourd'hui des lettres de Dresde, que je puis +montrer à votre Majesté, dans lesquelles on me mande, que le duc de +Weissenfeld en étoit parti secrètement, pour se rendre à une petite +ville à quelques milles de Vousterhausen. Votre Majesté connoît l'humeur +du roi; quand on est parvenu à l'animer à un certain point, il ne se +possède plus, et ses emportemens le portent à des excès très-fâcheux. +Ils sont d'autant plus à craindre présentement, qu'étant toujours obsédé +pas des gens mal intentionnés, on ne lui donne pas le temps de rentrer +en lui-même. Bien loin de l'aigrir par des refus il faut tâcher de +gagner du temps et de parer ses premières violences, en choisissant un +troisième parti pour la princesse. Votre Majesté ne risque rien en le +faisant, Sekendorff et Grumkow sont trop portés pour le duc de +Weissenfeld, pour souffrir que la princesse en épouse un autre. Grumkow +a ses vues particulières, il veut entièrement débusquer le prince +d'Anhalt, et substituer le duc en sa place. Le roi se laissera appaiser +par cette condescendance, et vous donnera le temps Madame, de faire +encore une tentative en Angleterre.» La reine parut contente de cet +avis, et après avoir consulté quelque temps sur le parti qu'on +proposeroit au roi, le choix tomba sur le prince héréditaire de +Brandebourg-Culmbach. Le Maréchal se chargea de faire avertir le roi +sous main de ce changement. En tout cas, dit-il à la reine, si toutes +ces mesures ne servent de rien, votre Majesté aura du moins la +satisfaction, de voir la princesse sa fille bien établie. On dit mille +biens du prince de Bareith, il est d'un âge proportionné à celui de la +princesse, et sera possesseur, après la mort de son père, d'un très-beau +pays. La reine approuva fort le raisonnement du Maréchal, est s'y +conforma entièrement. + +Le roi arriva deux jours après à Berlin. Il se rendit d'abord chez la +reine. La rage et la colère étoient peintes dans ses yeux, je n'y étois +point. La reine, contrefaisant toujours la malade, étoit au lit. La +fureur et l'emportement du roi furent extrêmes, il lui dit toutes les +invectives et les injures qui lui tombèrent dans l'esprit. Elle laissa +passer ce premier mouvement et voulut l'attendrir, en lui disant les +choses les plus tendres et les plus touchantes. Tout cela ne l'appaisa +point: choisissez, lui dit-il, entre les deux partis, que je vous ai +fait proposer; si vous voulez pourtant me faire plaisir, vous vous +déterminerez pour le duc. «Le ciel m'en préserve, s'écria la reine.» Eh +bien, continua-t-il, il m'importe peu de votre consentement, je m'en +vais aller chez la Margrave Philippe (cette princesse étoit mère du +Margrave de Schwed) pour régler le mariage de votre indigne fille et +faire avec elle les arrangemens pour les noces. + +Il sortit tout de suite de la chambre et se rendit chez la Margrave. +Après les premiers complimens il lui apprit le sujet de sa visite, et +lui ordonna d'assurer le prince, son fils, de sa part, que malgré toutes +les oppositions de la reine, il le rendroit maître de ma personne. Il +chargea aussi cette princesse de l'appareil des noces, qui devoient se +faire dans huit jours. La Margrave avoit senti une joie infinie au +commencement du discours du roi, mais la fin la fit changer de +sentiment. «Je reconnois comme je le dois la grâce que votre Majesté +fait à mon fils, de le choisir pour son gendre; je sens tout le prix du +bonheur, qu'Elle lui destine, et les avantages qui en résulteroient pour +lui et pour moi. Ce fils m'est plus cher que ma vie, et il n'y à rien +que je ne fasse pour le rendre heureux, mais Sire, je serois au +désespoir que ce fût contre le gré de la reine et de la princesse. Je ne +puis donner mon consentement à ce mariage, qui rendroit cette dernière +malheureuse, par l'antipathie qu'elle marque avoir pour lui, et si mon +fils étoit assez lâche, pour vouloir l'épouser contre sa volonté, je +serois la première à blâmer sa conduite, et ne le regarderois plus que +comme un mal-honnête homme.» Aimez-vous donc mieux, répliqua le roi, +qu'elle épouse le duc de Weissenfeld? «Quelle épouse qui elle voudra, +pourvu que ni mon fils ni moi ne soyons les instrumens de son malheur.» + +Le roi ne pouvant réduire la fermeté de cette princesse, se retira. Je +fus informée le soir même de toutes ces circonstances par un billet que +la Margrave me fit tenir secrètement, me priant, d'en informer la reine. +J'étois remplie d'admiration et de reconnoissance d'un procédé si +généreux. Je lui exprimai ces sentimens dans la réponse que je fis à son +billet, et je n'oublierai jamais les obligations que je lui ai. +Cependant les agitations continuelles de mon esprit rejaillissoient sur +mon corps, je maigrissois à vue d'oeil. L'on a vu ci-devant, que j'étois +fort replète, j'étois si fort diminuée, que ma taille n'avoit qu'une +demi-aune de contour. Je n'avois point encore paru devant le roi, la +reine ne voulant pas m'exposer à être traitée comme mon frère. Celui-ci +étoit dans un désespoir inconcevable. Ses peines m'étoient plus +sensibles que les miennes, et je me serois sacrifiée volontiers pour +l'en délivrer. J'allois toutes les après-midis chez la reine aux heures +que le roi étoit occupé ailleurs. Elle avoit fait pratiquer un +labyrinthe dans sa chambre, qui ne consistoit qu'en paravents, rangés de +manière que je pouvois éviter le roi, en cas qu'il entrât fortuitement, +sans en être apperçue. La méchante Ramen, qui ne dormoit non plus que le +diable, voulut se donner la comédie à mes dépens, et dérangea cet asyle +sans que j'y prisse garde. Le roi vint nous surprendre; je voulus me +sauver, mais je me trouvai malheureusement embarrassée parmi ces maudits +paravents, dont plusieurs se renversèrent, ce qui m'empêcha de sortir. +Ce prince, m'ayant vue, étoit à mes trousses et tâchoit de me saisir, +pour me battre. Ne pouvant plus l'éviter, je me jetai derrière ma +gouvernante. Le roi la poussa tant et tant, qu'elle se vit obligée de +reculer, mais l'ayant recognée contre la cheminée, il fallut s'arrêter; +j'étois toujours derrière de Mdme. de Sonsfeld et me trouvai entre le +feu et les coups. Il appuya sa tête sur l'épaule de cette dernière, +m'accablant d'injures et s'efforçant de m'attraper par la coiffure; +j'étois à terre à demi grillée. Cette scène auroit pris une fin +tragique, si elle avoit continué, mes habits commençoient déjà à brûler. +Le roi fatigué de crier et de se démener, y mit fin et s'en alla. Mdme. +de Sonsfeld, quoique effrayée montra sa fermeté dans cette occasion, +elle resta tout le temps plantée devant moi, comme un piquet, regardant +fixement ce prince. Le roi fut plus furieux le jour suivant qu'il ne +l'avoit encore été. La pauvre reine fut traitée de Turc à More; il la +menaça de nous rouer de coups, mon frère et moi, en sa présence, et de +m'envoyer incessamment à Spandau. Elle avoit encore différé de lui +parler du prince de Bareith, dans l'espérance de pouvoir l'appaiser. +Mais voyant que la colère de ce prince étoit à son plus haut période, +elle ne balança plus à suivre les avis du Maréchal de Borck. «Soyons +raisonnables tous deux, lui dit-elle, je consens que vous rompiez le +mariage de ma fille avec le prince de Galles, puisque vous dites, que +votre tranquillité en dépend, mais en revanche ne me parlez plus des +partis odieux que vous voulez lui donner. Cherchez-lui un établissement +convenable et un époux avec lequel elle puisse vivre heureuse; bien loin +de m'opposer alors à vos volontés, je serai la première à y travailler.» +Le roi se radoucit d'abord, et après avoir rêvé quelque temps, votre +expédient n'est pas mauvais, lui répondit-il, mais je ne connois point +de partis mieux assortis pour ma fille que ceux que je vous ai nommés, +si vous pouvez m'en proposer d'autres j'en serai d'accord. La reine lui +nomma le prince héréditaire de Bareith. «J'en suis content, dit le roi, +mais il n'y a qu'une petite difficulté, dont je veux bien vous avertir, +c'est que je ne lui donnerai ni dot ni trousseau, et que je n'assisterai +point à ses noces, puisqu'elle préférera vos volontés aux miennes. Si +elle s'étoit mariée selon mon gré, je l'aurois avantagée plus que mes +autres enfans, c'est à elle de voir à qui elle voudra obéir de nous +deux.» Vous me réduisez au désespoir, s'écria la reine, je fais tout au +monde pour vous satisfaire, et vous n'êtes pas content, vous voulez me +donner la mort et me mettre au tombeau. A la bonne heure, ma fille +pourra épouser votre cher duc de Weissenfeld, sans que j'y mette +obstacle, mais je lui donne ma malédiction, si elle le prend de mon +vivant. «Eh bien, Madame, vous serez satisfaite, dit le roi, j'écrirai +demain au Margrave de Bareith, touchant cette affaire, et vous ferai +voir la lettre. Vous pouvez en parler à votre indigne fille; je lui +laisse le temps de se déterminer jusqu'à demain sur le parti qu'elle +voudra prendre.» Dès que le roi fut retiré, la reine m'envoya chercher. +Elle m'embrassa avec des transports de joie, auxquels je ne comprenois +rien. Tout va à souhait, me dit-elle, ma chère fille, je triomphe de mes +ennemis, il n'est plus question, du gros Adolphe, ni du Margrave de +Schwed, vous aurez le prince de Bareith, et c'est de ma main que vous le +recevrez. En même temps elle me fit un récit de toute la conversation +qu'elle venoit d'avoir avec le roi. La conclusion ne m'en fut guère +agréable, je demeurai toute interdite, ne sachant que lui répondre. «Eh +bien, n'êtes-vous pas bien satisfaite des soins que j'ai pris pour +vous?» Je lui répondis, que je reconnoissois comme je le devois toutes +les grâces qu'elle avoit pour moi, mais que je la suppliois de me donner +du temps, pour penser à ce que j'avois à faire. «Comment, reprit-elle, +du temps? J'ai cru que la chose se décidoit d'elle-même, et que vous +vous rangeriez à ma volonté?» Je ne balancerois pas à le faire, si le +roi n'y mettoit des obstacles insurmontables. Votre Majesté ne peut +prétendre de moi, que je sois mariée sans l'aveu du roi et sans les +formalités requises. Quelle idée cela donneroit-il au public, et que +pourroit-on penser de moi, si je sortois de la maison, paternelle d'une +façon aussi indigne que le roi le prétend. Je ne puis faire autre chose +dans les circonstances où je me trouve, que de répondre au roi, que je +suis prête à épouser un des trois princes en question, pourvu que votre +Majesté et lui s'accordent sur le choix. Mais je ne me déterminerai +point avant que les sentimens de mon père et de ma mère ne soient +réunis. «Prenez donc le grand Turc ou le grand Mogol, me dit la reine, +et suivez votre caprice, je ne me serois pas attirée tant de chagrins, +si je vous avois mieux connue. Suivez les ordres du roi, cela dépend de +vous, je ne me mettrai plus en peine de ce qui vous regarde, et +épargnez-moi, je vous prie, le chagrin de votre odieuse présence, car je +ne saurais plus la supporter.» Je voulus répliquer, mais elle m'imposa +silence et m'ordonna de me retirer. Je sortis toute en larmes. Mdme. de +Sonsfeld fut appelée ensuite. La reine lui fit des plaintes très-aigres +contre moi, et lui ordonna de me persuader à lui obéir. Je veux +absolument, lui dit-elle, qu'elle épouse le prince de Bareith; ce +mariage me fait tout autant de plaisir que celui d'Angleterre, je ne +veux pas en avoir le démenti, et ma fille peut compter que je ne lui +pardonnerai jamais si elle fait des difficultés. Mdme. de Sonsfeld lui +fit les mêmes représentations que moi et lui répondit hardiment, qu'elle +ne se permettroit point de me conseiller là-dessus; ce qui fâcha +beaucoup la reine. Mon frère qui avoit été présent à toute cette +conversation, vint me joindre et voulut me persuader d'obéir à la reine. +Sa patience étoit poussée à bout, le roi continuoit toujours à le +maltraiter, et les lenteurs de l'Angleterre commençoient à le lasser; je +crois même que son parti étoit pris dès lors de s'évader. Malgré les +bonnes raisons que je lui donnai pour justifier mes refus, il se mit en +colère et me dit des choses très-dures, ce qui acheva de me mettre au +désespoir. Tous ceux que je consultois sur ma conduite l'approuvoient, +et m'encourageoient à rester ferme, m'assurant, que c'étoit l'unique +moyen de me raccommoder avec le roi, qui se laisseroit fléchir et se +rendroit plus aisement aux désirs de la reine. Mlle. de Bulow, me voyant +toute éplorée et hors de moi-même du procédé de mon frère, tâchoit de me +consoler, elle m'assura même avoir un moyen sûr d'appaiser la reine, +qu'elle vouloit lui donner le temps de se tranquilliser et laisser +passer son premier emportement, et qu'elle me répondoit, que dès qu'elle +lui auroit parlé, elle penseroit tout autrement qu'elle ne faisoit. Le +lendemain au matin le roi montra à cette princesse la lettre qu'il +venoit d'écrire au Margrave de Bareith. Elle étoit conçue en termes +très-obligeants. Après l'avoir lue, il répéta à la reine, d'un ton +rempli de colère, tout ce qu'il lui avoit dit la veille, c'est-à-dire, +qu'il ne vouloit point être présent à mes noces ni me donner de dot. La +reine se soumit à tout cela et il sortit en disant, qu'il alloit envoyer +la lettre. C'étoit en effet son intention, mais Sekendorff et Grumkow, +qui n'y trouvoient pas leur compte, l'en empêchèrent. La reine en fut +informée secrètement le soir même par le Maréchal de Borck. Mlle. de +Bulow trouva enfin moyen de lui parler. Elle lui dit, que Mr. du +Bourguai et Mr. de Kniphausen après une mûre délibération avoient enfin +résolu, que vu l'extrémité où se trouvoient les affaires, il falloit +tenter un dernier effort en Angleterre, en y dépêchent le chapelain +anglois qui m'enseignoit cette langue; que Mr. du Bourguai le chargeroit +de lettres très-touchantes sur notre situation pour le ministère; que +cet homme, me voyant tous les jours, pourroit leur faire le portrait de +ma personne et de mon caractère et les mettre au fait du déplorable état +où nous étions réduits. La reine approuva fort cet arrangement. Elle +écrivit par cette voie à la reine d'Angleterre, elle lui faisoit des +plaintes amères de ses lenteurs et lui reprochoit le peu d'amitié +qu'elle lui témoignoit. Le chapelain partit avec ces dépêches, comblé de +présens de la reine. Il pleura à chaudes larmes en prenant congé de moi; +il me dit, en me saluant à l'angloise, qu'il renieroit toute sa nation, +si elle ne faisoit son devoir en cette occasion. + +Cependant le roi sembloit adouci, il en agissoit assez bien avec la +reine, ne faisant plus mention de rien. La condition de mon frère et la +mienne n'en étoient pas meilleures, je n'osois me montrer devant lui. +Mon pauvre frère, qui ne pouvoit se dispenser d'être autour de sa +personne, essuyoit journellement des coups de poing et de canne. Il +étoit dans un désespoir affreux, et je souffrois plus que lui, de le +voir traiter ainsi. + +Cependant le roi résolut d'aller faire un tour à Dresde, pour s'aboucher +avec le roi de Pologne. Son départ étoit fixé au 18. de Février. J'avois +déjà pris congé de mon frère chez la reine, et m'étant retirée j'étois +prête à me mettre au lit, lorsque je vis entrer un jeune homme, habillé +fort magnifiquement à la françoise. Je fis un grand cri, ne sachant qui +c'étoit, et me cachai derrière un paravent. Mdme. de Sonsfeld, aussi +effrayée que moi, sortit d'abord pour savoir qui étoit assez hardi pour +oser venir à une heure si indue. Mais je la vis rentrer un moment après +avec ce cavalier, qui rioit de bon coeur et que je reconnus pour mon +frère. Cet habillement le changeoit si fort, qu'il ne sembloit pas être +la même personne. Il étoit de la meilleure humeur du monde. «Je viens +encore une fois vous dire adieu, ma chère soeur, me dit-il, et comme je +connois l'amitié que vous avez pour moi, je ne veux point vous faire un +mystère de mes desseins. Je pars pour ne plus revenir, je ne saurois +endurer les avanies qu'on me fait, ma patience est poussée à bout. +L'occasion est favorable pour m'affranchir d'un joug odieux; je +m'esquiverai de Dresde et passerai en Angleterre, et je ne doute point +que je ne vous tire d'ici, dès que j'y serai arrivé. Ainsi je vous prie +de vous tranquilliser, nous nous reverrons bientôt dans des lieux où la +joie succédera à nos larmes, et où nous pourrons jouir de l'agrément de +nous voir en paix et libres de toute persécution.» + +Je restai immobile, mais revenant de ma première surprise, je lui fis +les représentations les plus fortes sur la démarche qu'il vouloit faire. +Je lui en remontrai l'impossibilité et les suites affreuses qu'elle +entraîneroit, et voyant qu'il restoit ferme dans sa résolution, je me +jetai à ses pieds que j'arrosai de mes larmes. Mdme. de Sonsfeld, qui +étoit présente, joignit ses prières aux miennes. Nous lui fîmes enfin si +bien concevoir que son projet étoit chimérique, qu'il me donna sa parole +d'honneur de ne le point exécuter. + +Quelque jours après le départ du roi, la reine tomba dangereusement +malade, un accident subit la mit à deux doigts du tombeau. Ses +souffrances étoient infinies et malgré sa fermeté, la force des douleurs +lui faisoit jeter les hauts cris. Comme son mal ne s'étoit augmenté que +par degrés, le roi fut de retour à Potsdam quelques jours avant qu'il +fût parvenu à son dernier période. Mdme. de Kamken et le sieur Stahl, +premier médecin de ce prince, l'avoient informé de l'état de la reine; +on lui fit même savoir, qu'elle étoit en danger de vie et qu'elle +couroit risque de subir une opération fort dangereuse pour elle et son +enfant, si elle n'amendoit bientôt. La Ramen, appuyée de Sekendorff, +démentit ces rapports et fit assurer le roi, que la reine n'étoit point +malade, et que toutes les simagrées qu'elle faisoit n'étoient qu'un jeu +joué. Je ne quittois point le chevet de cette princesse. + +L'indifférence que le roi lui témoignoit, augmentoit ses souffrances. +Elles devinrent enfin si violentes, qu'on dépêcha une estafette au roi, +pour le supplier de venir, s'il vouloit encore la trouver en vie. Il se +rendit donc à Berlin, malgré toutes les peines que Sekendorff se donna +pour l'en détourner. Il mena Holtzendorff avec lui, pour être informé au +juste si la maladie étoit effective. Mais dès qu'il eut jeté les yeux +sur elle, tous ses soupçons se dissipèrent et firent place à la plus +amère douleur. Son désespoir augmenta par le rapport de son chirurgien, +il fondoit en larmes et disoit à tous ceux qui étoient autour de lui, +qu'il ne survivroit pas à la reine, si elle lui étoit enlevée. Les +discours touchants qu'elle lui adressa, achevoient de le désespérer. Il +lui demanda mille fois pardon, en présence de toutes ses dames, des +chagrins, qu'il lui avoit causés, et lui fit assez voir, que son coeur y +avoit eu moins de part que les indignes gens qui l'avoient animé contre +elle. La reine prit ce temps pour le conjurer d'en agir mieux avec mon +frère et avec moi. Raccommodez-vous, lui dit-elle, avec ces deux enfans, +et laissez-moi la consolation en mourant de revoir la paix rétablie dans +la famille. Il me fit appeler. Je me jetai à ses pieds et lui dis tout +ce que je crus le plus propre à l'émouvoir, et à l'attendrir en ma +faveur. Mes sanglots me coupoient la parole, et tous ceux qui étoient +présens pleuroient à chaudes larmes. Il me releva enfin et m'embrassa, +paroissant lui-même touché de mon état. Mon frère vint ensuite. Il lui +dit simplement, qu'il lui pardonnoit tout le passé en considération de +sa mère; qu'il devoit changer de conduit et se régler désormais selon +ses volontés, et qu'en ce cas il pouvoit compter sur son amour paternel. +Cette bonne union rétablie dans la famille réjouit si fort la reine, +qu'au bout de trois jours elle fut hors de danger. Le roi, étant hors +d'inquiétude pour elle, reprit toute sa haine contre mon frère et moi. +Mais craignant pour la santé de son épouse, qui étoit encore fort +chancelante, il nous faisoit bon visage en sa présence et nous +maltraitoit dès que nous étions hors de sa chambre. + +Mon frère commençoit même de recevoir ses caresses accoutumées de coup +de canne et de poing. Nous cachions nos souffrances à la reine. Mon +frère s'impatientoit de plus en plus, et me disoit tous les jours, qu'il +étoit résolu de s'enfuir et qu'il n'en attendoit que l'occasion. Son +esprit étoit si aigri, qu'il n'écoutoit plus mes exhortations et +s'emportait même souvent contre moi. Un jour, que j'employois tous mes +efforts pour l'appaiser, il me dit: vous me prêchez toujours la +patience, mais vous ne voulez jamais vous mettre en ma place: je suis le +plus malheureux des hommes, environné depuis le matin jusqu'au soir +d'espions, qui donnent des interprétations malignes à toutes mes paroles +et actions; on me défend les récréations les plus innocentes: je n'ose +lire, la musique m'est interdite, et je ne jouis de ces plaisirs qu'à la +dérobée et en tremblant. Mais ce qui a achevé de me désespérer est +l'aventure qui m'est arrivée en dernier lieu à Potsdam, que je n'ai +point voulu dire à la reine pour ne pas l'inquiéter. Comme j'entrai le +matin dans la chambre du roi, il me saisit d'abord par les cheveux et me +jeta par terre où, après avoir exercé la vigueur de ses bras sur mon +pauvre corps, il me traîna, malgré toute ma résistance, à une fenêtre +prochaine; il prétendit faire l'office des muets du sérail, car prenant +la corde qui attachoit le rideau, il me la passa autour du cou. J'avois +eu par bonheur pour moi le temps de me relever, je lui saisis les deux +mains et me mis à crier. Un valet de chambre vint aussitôt à mon +secours, et m'arracha de ses mains. Je suis journellement exposé aux +mêmes dangers, et mes maux sont si désespérés, qu'il n'y a que de +violens remèdes qui puissent y mettre fin. Katt est dans mes intérêts, +il m'est attaché et me suivra au bout du monde, si je le veux; Keith me +joindra aussi. Ce sont ces deux personnages qui faciliteront ma fuite et +avec lesquels je dispose tout pour cela. Je n'en parlerai point à la +reine, elle ne manqueroit pas de le dire à la Ramen, ce qui me perdroit. +Je vous avertirai secrètement de tout ce qui se passera, et je trouverai +le moyen de vous faire rendre sûrement mes lettres. Qu'on juge de ma +douleur à ce triste récit! La situation de mon frère étoit si déplorable +que je ne pouvois désapprouver ses résolutions, mais j'en prévoyois des +suites affreuses. Son plan étoit si mal imaginé, et les personnes qui en +étoient informées, si étourdies et si peu propres pour conduire une +affaire de cette conséquence, qu'elle ne pouvoit qu'échouer. Je +remontrai tout cela à mon frère, mais il étoit si entêté de ses projets, +qu'il n'ajouta point de foi à ce que je lui disois, et tout ce que je +pus obtenir de lui fut, qu'il en remettroit l'exécution jusqu'à ce que +l'on eût reçu les réponses aux lettres qui avoient été envoyées en +Angleterre par le chapelain Anglois. La reine se rétablissant cependant +peu à peu, le roi retourna à Potsdam. Ces lettres arrivèrent quelques +jours après son départ. Le chapelain étoit heureusement débarqué dans sa +patrie, où il s'étoit acquitté de ses commissions, et avoit exposé notre +situation au ministère anglois. Le portrait avantageux qu'il avoit fait +de mon frère et de moi, avoit prévenu toute la nation en notre faveur. +Il avoit même obtenu une audience du prince de Galles, qui lui avoit +témoigné tout l'empressement imaginable pour m'épouser, et avoit même +fait déclarer au roi, son père, qu'il ne s'uniroit jamais à d'autre qu'à +moi. Le ministère avoit fortement appuyé les sollicitations du prince, +et toute la nation avoit tant murmuré contre les lenteurs du roi, qu'il +s'étoit enfin résolu de nommer le chevalier Hotham son envoyé +extraordinaire à Berlin. Ce chevalier devoit partir incessamment pour +prendre son poste. Cette nouvelle causa une joie extrême à la reine; +elle calma aussi un peu les inquiétudes que me causoit mon frère, auquel +je ne manquai pas d'en faire part. Je profitois de ce moment de calme +pour faire mes dévotions. Je trouvai le dimanche au sortir de l'église +Mr. de Katt, qui m'attendoit au bas de l'escalier du château; il vint me +rendre fort imprudemment une lettre de mon frère. La chambre de la Ramen +étoit vis-à-vis de l'escalier, sa porte étoit ouverte, et elle étoit +assise de façon qu'elle pouvoit voir tout ce qui se passoit. Je viens de +Potsdam, me dit Katt, j'y ai passé trois jours incognito pour voir le +prince royal, il m'a chargé de cette lettre, avec ordre de la rendre en +main propre à V. A. R. Elle est de conséquence, et il vous prie, Madame, +de ne la point montrer à la reine. Je pris la lettre sans lui rien +répondre et j'enfilai l'escalier comme un éclair, très-fâchée de +l'étourderie qui venoit de se commettre. Après avoir épanché ma bile +contre Katt avec ma gouvernante, sur l'embarras où il venoit de me +jeter, je l'ouvris et j'y trouvai ces mots: + +«Je suis au désespoir, la tyrannie du roi ne va qu'en augmentant, ma +constance est à bout. Vous vous flattez, mais vainement, que l'arrivée +du chevalier Hotham mettra fin à nos maux. La reine gâte toutes nos +affaires par son aveugle confiance pour la Ramen. Le roi est déjà +informé, par le canal de cette femme, des nouvelles qui sont arrivées, +et de toutes les mesures que l'on prend, ce qui l'aigrit toujours +davantage; je voudrois que cette carogne fût pendue au plus haut gibet, +elle est cause de notre malheur. On ne devroit plus faire part à la +reine des nouvelles qui arriveront, sa foiblesse est impardonnable pour +cette infâme créature. Le roi retournera mardi à Berlin; c'est encore un +mystère. Adieu ma chère soeur, je suis tout à vous.» + +Je ne doutai point que la reine ne fût déjà informée par la Ramen, que +j'avois reçu des lettres. Je ne pouvois la lui montrer, et ne savois +quel prétexte prendre pour l'éviter. Je donnai enfin le mot à la +Mermann, et lui ordonnai de ne point m'envoyer cette lettre, quand même +je lui enverrois trente messagers pour la chercher; qu'elle devoit dire, +après avoir fait semblant de la bien chercher, qu'il falloit que je +l'eusse brûlée par mégarde avec quelqu'autre papier, que j'avois jetée +au feu. Pour lui épargner un mensonge, j'en fis un sacrifice à Vulcain. +Heureusement la Ramen n'en fit point mention, ce qui me tira de peine. +On verra par la suite combien cette étourderie de Katt me causa de +chagrins. + +Cependant Mr. Hotham arriva le deux de Mai à Berlin. L'extrême foiblesse +de la reine l'empêchoit encore de quitter le lit. Mr. Hotham ne voulut +jamais lui faire part des commissions dont il étoit chargé, +quelqu'instance qu'elle lui fit faire pour les savoir. Il demanda +d'abord audience au roi. Ce prince lui donna rendez-vous à +Charlottenbourg. La reine, curieuse de savoir ce qui s'y passeroit, y +envoya quelques-uns de ses domestiques travestis, pour tâcher de +découvrir quel train prenoient les affaires. Mr. Hotham après avoir +témoigné au roi les sentimens d'amitié que le roi d'Angleterre lui +continuoit toujours, lui dit, qu'il étoit chargé de me demander en +mariage pour le prince de Galles, et que pour resserrer d'autant mieux +l'union des deux maisons, il ne doutoit point que le roi ne consentît à +celui de mon frère avec la princesse Amélie, que cependant le roi son +maître seroit content que mon mariage se fît le premier, et qu'il +dépendroit de celui de Prusse de fixer celui de mon frère, quand il le +voudroit. + +Cette ouverture causa beaucoup de joie au roi. Il y répondit de la +manière du monde la plus obligeante. Le dîner mit fin à cette +conversation. On remarqua d'abord un air de contentement répandu sur le +visage du roi. Le repas se passa dans la joie, Bacchus y présida comme +de coutume. Le roi, dans l'excès de sa bonne humeur, prit un grand verre +et porta tout haut à Mr. Hotham la santé de son gendre, le prince de +Galles et la mienne. Ce peu de mots firent un effet bien différent sur +les conviés, Grumkow et Sekendorff en furent étourdis, pendant que les +clients de la reine et les autres envoyés en triomphoient. Ils tinrent +cependant une conduite égale; tous se levèrent de table pour le +féliciter; ce prince étoit si rempli de joie, qu'il en versoit des +larmes. Après le repas, Mr. Hotham s'approchant du roi le supplia, de ne +point divulguer les propositions qu'il lui avoit faites par rapport à +mon mariage, avant qu'il ne lui eût accordé une seconde audience. Le roi +fut un peu surpris du secret qu'on lui imposoit, on remarqua même +quelques signes de chagrin sur son visage. Sekendorff et Grumkow, +accablés de la scène dont ils avoient été témoins, s'en retournèrent à +Berlin, bien penauds, voyant tous leurs projets ruinés. Cependant les +domestiques de la reine vinrent lui annoncer ces nouvelles. + +J'étois tranquillement dans ma chambre occupée à mon ouvrage et à faire +lire. Les dames de la reine, suivies d'une cohue des domestiques, +m'interrompirent, et mettant un genou en terre me crièrent aux oreilles, +qu'ils venoient saluer la princesse de Galles. Je crus bonnement que ces +gens étoient devenus fous, ils ne cessoient de m'étourdir, leur +satisfaction étant si grande, qu'ils ne savoient ce qu'ils faisoient. +Ils parloient tous à la fois, pleuroient, rioient, sautoient, +m'embrassoient. Enfin, lorsque cette comédie eut duré quelque temps, ils +me racontèrent ce que je viens d'écrire. J'en fus si peu émue, que je +leur dis, en continuant toujours mon ouvrage: n'est ce que cela? ce qui +les surprit beaucoup. Quelque temps après mes soeurs et plusieurs dames +vinrent aussi me féliciter, j'étois fort aimée et je fus plus charmée +des preuves que chacun m'en donna en cette occasion que de ce qui y +donnoit lieu. Je me rendis le soir chez la reine, on peut aisément se +représenter sa joie. Elle m'appela d'abord sa chère princesse de Galles, +et tîtra Mdme. de Sonsfeld de Milady. Cette dernière prit la liberté de +l'avertir, qu'elle feroit mieux de dissimuler, que le roi, ne lui ayant +donné aucun avis de toute cette affaire, pourroit être piqué qu'elle fit +tant d'éclat et que la moindre bagatelle pouvoit ruiner encore toutes +ces espérances. La comtesse de Fink s'étant jointe à elle, la reine, +quoiqu'à regret, leur promit de se modérer. + +Le roi arriva deux jours après. Il ne fit aucune mention de ce qui +s'étoit passé, ce qui nous donna très-mauvaise opinion de toute la +négociation de Mr. Hotham. Il fit part à la reine des engagemens qu'il +avoit pris avec le duc de Bronswic-Bevern, qui avoit demandé la seconde +de mes soeurs en mariage pour son fils aîné. Il attendoit ces deux +princes le lendemain. Sekendorff étoit l'entremetteur de ce mariage, il +portoit ses vues plus loin, et ne faisoit qu'ébaucher par cette alliance +le grand plan qu'il méditoit. Le duc, beau-frère de l'Impératrice, +n'étoit alors que prince apanagé, son beau-père, le duc de Blankenbourg, +étant l'héritier présomptif du duché de Bronswic. Je ne m'étendrai point +à faire son portrait, il me suffira de dire, que ce prince étoit aimé et +considéré de tous les honnêtes gens; son fils marche sur ses traces. La +reine étant près d'accoucher, les promesses de ma soeur se firent sans +cérémonie. Le comte Sekendorff fut le seul des ministres étrangers qui y +fût invité. + +Mr. Hotham cependant avoit presque tous les jours des conférences +secrètes avec le roi. La conclusion du double mariage ne s'accrochoit +qu'à une condition que le roi d'Angleterre exigeoit de celui de Prusse, +qui étoit, de lui sacrifier Grumkow. Le ministre anglois lui représenta, +que cet homme, entièrement dans les intérêts de la cour de Vienne, étoit +seul cause des brouilleries entre les deux maisons, qu'il trahissoit les +secrets de l'état et que de concert avec un nommé Reichenbach, résident +du roi d'Angleterre, il y faisoit les plus infâmes intrigues. Le +chevalier ajouta, qu'on avoit intercepté de ses lettres à ce même +Reichenbach, et qu'il étoit prêt à prouver ce qu'il venoit d'avancer, en +les montrant au roi. Il continuoit toujours de presser le prince sur la +conclusion du double mariage, l'assurant, que le roi son maître seroit +satisfait, des fiançailles de mon frère et laisseroit entièrement la +liberté au roi de fixer le temps de ses noces. Il fit plus, en offrant +au roi de donner cent 1000 liv. sterl. de dot à la princesse +d'Angleterre, il n'en exigea aucune pour moi. Le prince fut ébranlé par +tant d'offres avantageuses; il lui répondit, qu'il ne balanceroit point +à abandonner Grumkow, si on le pouvoit convaincre par ses écritures des +détestables menées dont on l'accusoit, qu'il acceptoit avec plaisir +l'alliance du prince de Galles, et qu'il penseroit aux propositions +qu'il venoit de lui faire pour le mariage de mon frère. Quelques jours +après il déclara à Mr. Hotham, qu'il consentoit aussi à ce dernier +article, à condition néanmoins que mon frère seroit nommé Statthaltre de +l'électorat d'Hannovre et y seroit entretenu aux dépens du roi +d'Angleterre jusqu'à ce qu'il devînt par sa mort héritier du royaume de +Prusse. Ce ministre lui répondit, qu'il en écriroit à sa cour; mais +qu'il n'osoit le flatter d'obtenir cette prétention. + +Il recevoit toutes les postes des lettres du prince de Galles; j'en vis +plusieurs qu'il avoit envoyées à la reine. Je vous conjure, mon cher +Hotham, lui disoit-il, faites bientôt une fin de mon mariage; je suis +amoureux comme un fou, et mon impatience est sans égale. Je trouvai ces +sentimens bien romanesques, il ne m'avoit jamais vue, et ne me +connoissoit que de réputation, aussi n'en fis je que rire. + +La reine accoucha le 23. d'un prince qui fut nommé Auguste Ferdinand, et +eut la famille de Bronswic pour parrains et marraines. + +Il sembloit cependant que les insinuations du chevalier Hotham eussent +fait impression sur le roi. Il ne parloit quasi plus à Grumkow et +affectoit d'en dire du mal devant des gens qu'il connoissoit pour être +de ses amis. + +Ce prince partit le 30. pour aller au camp de Mulberg, où le roi de +Pologne l'avoit invité. Toute l'armée saxonne étoit rassemblée dans cet +endroit, elle y fit les évolutions et les manoeuvres décrites par le +fameux chevalier Follard. Les uniformes, les livrées et les équipages +étoient d'une magnificence achevée; les tables au nombre de 100 +somptueusement servies, et l'on trouva que ce camp surpassoit de +beaucoup celui de drap-d'or sous Louis XIV. + +Mon frère vint prendre congé de moi le soir avant son départ, il étoit +encore habillé à la françoise, ce qui me parut de mauvais augure; je ne +me trompai pas. Je viens vous dire adieu, me dit-il, non sans une peine +extrême, ne comptant pas vous revoir de long-temps. Je n'ai que différé +le dessein que j'avois de me mettre à l'abri de la colère du roi; je ne +l'ai jamais perdu de vue. Vos instances m'ont empêché la dernière fois +que je partis pour Dresde d'exécuter mon projet, mais je ne dois plus +temporiser, mon sort empire de jour en jour, et si je perds cette +occasion, je n'en trouverai peut-être de long-temps d'aussi favorable. +Rendez-vous donc à mes désirs, et ne vous opposez plus à ma résolution, +puisque vous y perdriez vos peines. Nous restâmes stupéfiées, Mdme. de +Sonsfeld et moi. Je ne voulus pas d'abord lui rompre en visière et lui +demandai, de quelle façon il vouloit conduire son évasion. Je trouvai +son plan si chimérique que je l'en fis convenir. Ma gouvernante lui +allégua de son côté, qu'il ruinoit entièrement par cette démarche les +bonnes intentions du roi d'Angleterre; qu'avant que de rien entreprendre +il falloit attendre la fin de la négociation du chevalier Hotham; que si +elle se rompoit, il auroit toujours la liberté d'en venir au dernières +extrémités, et que si au contraire elle réussissoit, son sort ne pouvoit +qu'en devenir meilleur. Toutes ces bonnes raisons le déterminèrent enfin +à m'engager sa parole d'honneur de ne rien tenter. Nous nous séparâmes +très-contents l'un de l'autre. + +Dès que le roi fut à Mulberg, on s'appliqua à rompre toutes les mesures +de Mr. Hotham. Il avoit fait informer la reine par Mlle. de Bulow de +tout ce qui s'étoit passé dans les conférences qu'il avoit eues avec le +roi. Cette princesse eut la faiblesse de le redire à la Ramen, et +celle-ci ne manqua pas d'en avertir Grumkow, qui sut profiter de ces +éclaircissemens. Il fit insinuer par ces créatures au roi, que toutes +les avances d'Angleterre n'étoient qu'un jeu joué, pour éloigner de lui +tous ceux qui lui étoient fidèles; que cette cour ne tendoit qu'à mettre +mon frère sur le trône, et à s'emparer du gouvernement par le moyen de +la princesse d'Angleterre qu'il devoit épouser; que craignant la +vigilance des véritables serviteurs du roi, elle tâcheroit de les +éloigner peu à peu pour ôter tout obstacle à ses desseins; que pour y +parvenir on accorderoit tout ce que le roi avoit demandé; que ce prince +ne pouvoit détourner ce grand coup qu'en refusant constamment de donner +les mains au mariage de mon frère, et en faisant naître des difficultés +capables de rompre cette négociation, sans se brouiller totalement. Ces +mêmes choses furent dites au roi par tant de gens différens, qui n'y +sembloient être intéressés que par attachement pour lui, qu'elles lui +firent enfin impression. On lui conseilla néanmoins de dissimuler encore +et d'attendre les réponses d'Angleterre avant que de lever le masque. +Ces détestables avis le rendirent furieux contre mon frère. Son esprit +soupçonneux et méfiant ne lui permettant pas d'approfondir la vérité, il +se ressouvenoit des rudes attaques qu'on avoit déjà faites à Grumkow, et +dont ce dernier s'étoit toujours tiré aux dépens de ses accusateurs; ces +pensées le confirmèrent dans le sentiment qu'il avait de l'innocence de +ce favori. + +Il retourna à Berlin dans ces dispositions. Les caresses de la reine, +qu'il chérissoit dans le fond au suprême degré, jointes à un certain +tendre qu'il conservoit pour sa famille, l'inquiétoient à un point que +ne pouvant plus se taire, il ouvrit son coeur à Mr. de Leuvener, +ministre de Danemarc, très-honnête homme, qui avoit infiniment d'esprit +et qu'il estimoit beaucoup. Mr. de Leuvener, qui étoit au fait des +manigances de Grumkow et de Sekendorff, prit non seulement le parti du +chevalier Hotham, mais informa encore le roi de plusieurs +particularités, capables de lever ses doutes. Il démontra si bien ce +qu'il avoit avancé, que ce prince, convaincu par son discours, lui +promit d'éloigner son favori dès que mon mariage seroit rendu public, un +reste de soupçon l'empêchant de faire ce sacrifice avant qu'on lui eût +accordé ce qu'il exigeoit sur ce point. Le chevalier Hotham, instruit +par Mr. de Leuvener de cette conversation, n'en fut point satisfait. Il +lui montra ses instructions et lui dit, que le roi, son maître, ne +signeroit aucun des articles stipulés avant qu'il ne reçût la +satisfaction qu'il demandoit. On eut beau lui représenter d'en écrire à +sa cour, pour obtenir qu'on se relachât sur cet article, il n'en voulut +rien faire, persuadé que l'honneur de sa nation y étoit intéressé. + +Le roi étant retourné à Potsdam, la reine tint appartement à Mon-bijou. +Mr. Hotham n'y vint point par politique. Grumkow y joua un triste +personnage, il étoit pâle comme la mort et sembloit un excommunié, +n'osant quasi lever les yeux de terre. Il s'étoit retiré dans un petit +coin de la salle, où ni la reine ni personne ne lui parloient. Les +reflexions que je fis, le voyant ainsi humilié, sur la vicissitude de +toutes les choses humaines, m'inspirèrent de la compassion pour son +malheur. Je ne voulus point y insulter, je lui adressai la parole et lui +fis les mêmes politesses qu'à l'ordinaire. Mr. de Leuvener m'en fit des +reproches, ajoutant, que l'envoyé d'Angleterre seroit très-piqué, s'il +apprenoit que j'en avois agi ainsi avec l'ennemi mortel de son roi et de +sa cour. Je n'ai rien à démêler jusqu'à présent, lui répondis-je, avec +le chevalier Hotham ni avec sa cour, et n'ai pas besoin de régler ma +conduite selon ses idées. J'ai pitié de tous les malheureux. Grumkow m'a +donné de violens chagrins, mais j'ai le coeur trop bon pour lui +témoigner le moindre ressentiment dans un temps où je le vois accablé et +prêt à succomber. D'ailleurs Mr. je trouve que c'est une mauvaise +politique que de mépriser son ennemi, lorsqu'on croit qu'on n'en a rien +à craindre; il pourroit bien encore se tirer de ce mauvais pas et +redevenir plus redoutable que jamais; pour ma part je ne lui souhaite +d'autre punition que celle, de n'être plus en état de faire du mal. +Leuvener m'a dit depuis, qu'il s'étoit bien souvent ressouvenu de cette +conversation, dans laquelle je n'avois que trop bien prévu ce qui arriva +peu à près. + +Le roi revint à Berlin. Je retrouvai mon frère plus désespéré que +jamais. Le colonel de Rocho qui ne le quittoit guère, fit avertir la +reine, qu'il méditoit de s'enfuir, qu'il en parloit souvent dans l'excès +de ses emportemens et qu'il prenoit certaines mesures qui lui faisoient +tout craindre; il la fit cependant assurer, qu'il épieroit si bien les +démarches de mon frère, qu'il romproit tous les projets qu'il pourroit +faire. Ce procédé de Mr. de Rocho étoit très-louable, mais son petit +génie lui fit commettre des fautes très-grossières. Il se trouvoit dans +un cas fort épineux; en s'opposant aux volontés de mon frère il +s'attiroit sa haine, et en le laissant s'enfuir, il encouroit la +disgrâce du roi et risquoit peut-être sa tête. Ces réflexions +l'intimidèrent si fort, qu'il en alla faire ses plaintes de maison en +maison par toute la ville de Berlin, et que son secret devint bientôt +celui de la fable. On peut bien juger que la clique autrichienne ne +l'ignora pas. La reine au désespoir de ce que Rocho venoit de lui +apprendre, m'en parla sachant que je connoissois parfaitement l'humeur +de mon frère. Elle me demanda conseil sur ce qu'elle avoit à faire. Je +n'osai lui dire sincèrement l'état des choses, craignant sa foiblesse +pour la Ramen, qui auroit pu perdre mon frère. Je lui avouois, qu'il +tomboit dans une mélancolie affreuse, qu'il avoit des momens de rage, +qui m'avoient souvent effrayée, qu'il lui cachoit l'horreur de sa +situation, ne voulant point l'inquiéter, mais que je ne croyois point +qu'il seroit capable d'en venir aux extrémités qu'elle appréhendoit. Je +lui fis concevoir, qu'on disoit des choses dans l'excès du désespoir, +qu'on n'exécutoit point quand on rentroit dans son sang froid, et tâchai +de faire mon possible pour lui ôter ces idées. + +Les réponses d'Angleterre arrivèrent dans ces entrefaites. Elles furent +telles que le roi pouvoit les désirer, on lui accordoit absolument tout +ce qu'il avoit demandé, mais toujours à condition d'éloigner Grumkow +avant que de rien conclure. Mr. Hotham avoit reçu des lettres originales +interceptées de ce ministre. Il le fit savoir au roi, auquel il demanda +une audience secrète. Sekendorff, qui avoit des mouches partout, en fut +d'abord informé. Il sut prévenir Mr. Hotham et parla le premier à ce +prince. Il commença par lui détailler les soins que l'Empereur s'étoit +donnés pour gagner son amitié, lui fit valoir la complaisance qu'il +avoit eue de lui accorder la liberté des enrôlemens dans ses états, la +garantie qu'il lui avoit donnée des duchés de Juliers et de Bergue, +ajoutant, qu'il étoit bien dur pour l'Empereur, de voir que malgré +toutes ces avances il l'abandonnoit pour prendre le parti de ses +ennemis. Je suis honnête homme, poursuivit-il, votre Majesté m'a reconnu +toujours pour tel, je vous suis personnellement attaché et me vois +forcé, par l'excès du dévouement que j'ai pour vous, de me mêler dans +une affaire bien délicate, mais l'état dans lequel je vous vois me fait +frémir; arrive ce qui en pourra, j'aurai la consolation d'avoir fait mon +devoir en vous avertissant de ce qui se passe. Le prince royal fait des +trames secrètes avec l'Angleterre. Voici des lettres que je viens de +recevoir de notre ministre à cette cour, en voici d'autres de l'envoyé +de Cassel et de quelques uns de mes amis. La reine d'Angleterre a eu +l'imprudence de confier à plusieurs personnes les lettres que le prince +royal lui a écrites; elles contiennent des promesses de mariage dans +toutes les formes, ce qui s'est fait à l'insu de votre Majesté, outre +cela il court un bruit sourd en ville, qu'il a dessein de s'évader; ces +circonstances jointes ensemble, me paroissent suspectes. Grumkow a reçu +des nouvelles plus détaillées sur ce sujet, qu'il pourra lui faire voir. +Au reste, Sire, si le mariage de la princesse, votre fille, vous tient +si fort à coeur, j'ai ordre de ma cour de vous offrir d'y travailler; je +ne désespère point d'en venir à bout. Celui du prince royal me paroit +trop dangereux pour que vous puissiez y consentir; songez, Sire, combien +d'inconveniens il entraîne après lui: vous aurez une belle-fille, vaine +et glorieuse, qui remplira votre cour d'intrigues, les revenus de votre +royaume ne suffiront point à ses dépenses, et qui sait si enfin elle ne +parviendra pas à vous dépouiller de votre autorité. Je m'emporte, Sire, +mais pardonnez-moi en faveur de mon zèle, c'est Sekendorff et non le +ministre de l'Empereur qui vous parle. L'Angleterre en agit avec vous +comme on feroit avec un enfant, elle vous leurre avec un morceau de +sucre, et semble dire: je vous le donnerai si vous m'obéissez, et si +vous chassez Grumkow. Quelle tache pour la gloire de votre Majesté, si +elle donne dans un aussi grossier panneau, et quel compte ses serviteurs +fidèles pourront-ils faire sur elle, s'ils se voient sans cesse le jouet +des puissances étrangères. Il poussa son hypocrisie jusqu'à pleurer et +joua si bien la comédie, que son discours porta coup. Le roi resta +rêveur et inquiet, ne lui répondit pas grand'chose et le quitta peu +après. Il fut d'une humeur épouvantable le reste du jour. Le lendemain +14. de Juillet de chevalier Hotham eut audience à son tour. Après avoir +assuré le roi, que sa cour lui accordoit entièrement tout ce qu'il avoit +souhaité, il lui remit des lettres de Grumkow, ajoutant, qu'il ne +doutoit point que le roi ne l'abandonnât dès qu'il en auroit fait la +lecture; qu'à la vérité l'une étoit en chiffres, mais qu'on avoit trouvé +des gens assez habiles pour la déchiffrer. Le roi les prit d'un air +furieux, les jeta au nez de Mr. Hotham et leva la jambe comme pour lui +donner un coup de pied. Il se ravisa pourtant et sortit de la chambre +sans lui rien dire, jetant la porte après lui avec emportement. Le +ministre anglois se retira aussi furieux que le roi. Dès qu'il fut chez +lui, il fit appeler ceux de Danemarc et de Hollande, auxquels il conta +ce qui venoit de se passer. Son génie anglois parut dans cette +circonstance, il dit à ces Mrs., que si le roi étoit resté un moment de +plus, il lui auroit manqué de respect et se seroit donné satisfaction. +Il les intéressa à sa cause, qui devenoit celle de toutes les têtes +couronnées. Son caractère de ministre ayant été violé par cette insulte, +il leur déclara, que sa négociation étant finie, il prétendoit partir le +jour suivant de grand matin. La reine fut informée de cette fâcheuse +aventure par un billet de Mr. Hotham à Mlle. de Bulow; on peut aisément +juger de sa douleur. Le roi de son côté en avoit un cuisant repentir. Au +désespoir de son emportement, il eut recours au ministres de Danemarc et +de Hollande et les pria de faire son racommodement avec celui +d'Angleterre, il les chargea de faire des excuses à ce dernier de la +faute qu'il venoit de commettre, les assurant, que s'il vouloit rester, +il tâcheroit de la lui faire oublier en ne lui donnant que des sujets de +satisfaction. Tout le jour se passa en allées et venues, sans pouvoir +rien obtenir de Mr. Hotham, qui resta inébranlable sur son départ. La +mauvaise humeur du roi retomba sur la reine. Il lui dit d'un ton +moqueur, que toute la négociation étant rompue, il avoit résolu de me +faire Coadjutrice à Herford. Pour cet effet il écrivit sur-le-champ à la +Margrave Philippe, abbesse de cette abbaye, pour la prier d'y consentir; +on peut bien croire qu'elle ne fit aucune difficulté à s'y prêter. Je +crois que ce fut une feinte de ce prince, pour faire agir la reine +auprès de Mr. Hotham. Son inquiétude s'augmentant à mesure que le jour +se passoit, il donna enfin commission aux ministres susmentionnés, de +lui offrir une réparation en forme en leur présence. Mr. de Leuvener en +avertit mon frère et le conjura d'écrire un billet au ministre anglois, +pour lui persuader d'accepter cet expédient. Mon frère l'ayant dit à la +reine et celle-ci y ayant consenti, lui écrivit ce qui suit. + +Monsieur! + +Ayant appris par Mr. de Leuvener les dernières intentions du roi, mon +père, je ne doute pas que vous ne vous rendiez à ses désirs. Songez Mr., +que mon bonheur et celui de ma soeur dépendent de la résolution que vous +prendrez, et que votre réponse fera l'union ou la désunion éternelle des +deux maisons. Je me flatte qu'elle sera favorable et que vous vous +rendrez à mes instances. Je n'oublierai jamais un tel service, que je +reconnoîtrai toute ma vie par l'estime la plus parfaite etc. + +Cette lettre fut rendue par Katt à Mr. Hotham; en voici la réponse. + +Monseigneur! + +Mr. de Katt vient de me rendre la lettre de votre Altesse royale. Je +suis pénétré de reconnoissance de la confiance qu'elle m'y témoigne. +S'il ne s'agissoit que de ma propre cause, je tenterois même jusqu'à +l'impossible, pour lui prouver mon respect par ma déférence à ses +ordres, mais l'affront que je viens de recevoir, regardant le roi, mon +maître, je ne puis me rendre aux désirs de votre Altesse royale. Je +tâcherai de donner la meilleure tournure que je puisse à cette affaire, +et quoiqu'elle interrompe les négociations, j'espère pourtant qu'elle ne +les rompra pas tout-à-fait. Je suis etc. + +La lecture de cette lettre fut un coup de foudre pour la reine et pour +moi. J'avois dans ce temps aussi peu d'inclination pour mon mariage avec +le prince de Galles que ci-devant, mais le Margrave de Schwed, le duc de +Weissenfeld, les coups et les injures m'étoient trop récents pour ne pas +souhaiter d'en être à l'abri, et j'étois persuadée, que mon sort ne +pouvoit être aussi mauvais en Angleterre qu'il alloit le devenir à +Berlin, où je ne voyois que des abîmes de tout côté. Mon frère parut peu +sensible à ce revers, il hocha la tête et me dit: faites-vous abbesse, +vous aurez un établissement. Je ne comprends pas pourquoi la reine se +chagrine, le malheur n'est pas bien grand. Je suis las de toutes ces +manigances, mon parti est pris. Je n'ai rien à me reprocher envers vous, +j'ai tout tenté pour votre mariage, tirez-vous d'affaire comme vous +pourrez, il est temps que je pense à moi, j'ai assez souffert, ne me +rabattez plus les oreilles par des prières et des larmes, elles seroient +inutiles et ne me touchent plus. Tout cela dit d'un ton piqué me perça +le coeur. Son esprit étoit si aigri depuis quelque temps, et il menoit +une vie si libertine, que les bons sentimens qu'il avoit eus, en +sembloient étouffés. Je tâchai de l'appaiser et de lui faire entendre +raison. Ses réponses brusques et dédaigneuses me fâchèrent enfin à mon +tour, j'y répondis par quelques piquanteries qui m'en attirèrent de plus +fortes, ce qui m'obligea de me taire, espérant de pouvoir me raccommoder +avec lui, quand son emportement seroit passé. + +Il devoit partir le lendemain de grand matin avec le roi pour aller à +Anspach. Il falloit absolument faire ma paix encore le soir-là. Je +l'aimois trop pour me séparer brouillée d'avec lui, et je voulois +prévenir encore s'il étoit possible, en lui faisant des avances, le coup +qu'il méditoit. Il reçut avec beaucoup de froideur toutes les choses +tendres et obligeantes que je lui dis, et comme je le pressois de me +donner sa parole, qu'il n'entreprendroit rien, j'ai fait beaucoup de +réflexions, me dit-il, qui m'ont fait changer de sentiment, je ne pense +point à m'évader et reviendrai sûrement ici. Je ne pus lui répliquer et +n'eus le temps que de l'embrasser. Le roi étant entré, il me dit tout +bas: je viendrai encore chez vous ce soir. Ce peu de mots ranimèrent mes +espérances. Ayant pris congé du roi et nous étant retirés, j'attendis +inutilement mon frère. Il m'envoya enfin à minuit son valet de chambre, +avec un billet qui ne contenoit que des excuses et des assurances +d'amitié. Ce valet de chambre avoit servi mon frère depuis qu'il étoit +au monde, il avoit de l'esprit et sa fidélité avoit été à toute épreuve. +Par malheur il devint amoureux d'une des femmes de chambre de la reine +et l'épousa. Cette femme, gagnée par la Ramen, tiroit de son mari tous +les secrets de mon frère, qu'elle rapportoit à cette mégère, qui les +faisoit savoir au roi. Nous ne fûmes éclaircis de ces choses que depuis. + +Cependant ce prince partit, comme je viens de le dire, le jour suivant +15. de Juillet. L'agitation de mon esprit ne me permit pas de dormir. Je +passai la nuit à m'entretenir avec Mdme. de Sonsfeld. Nous fondions en +larmes, ne prévoyant que trop ce qui alloit arriver. Il fallut pourtant +me contraindre devant la reine. Cette princesse ne fit aucune attention +à mon contenance, étant occupée à lire les lettres qu'on avoit +interceptées de Grumkow, et que Mr. Hotham lui avoit fait remettre. Il y +en avoit six ou sept, toutes datées du mois de Février, dans le temps +que la reine avoit eu cette dangereuse maladie dont j'ai fait mention. +En voici à peu près le contenu. + +«On fait beaucoup de bruit ici de l'indisposition de la reine, qu'on dit +être à l'extrémité. Faites savoir à la cour, qu'elle se porte comme un +poisson dans l'eau,[1] son mal n'est qu'une feinte pour attendrir le +roi, son frère. J'ai déjà aposté deux de mes émissaires[2] pour animer +le Gros[3] contre son fils. Continuez de me mander tout ce que vous +apprendrez de ses intrigues avec la reine d'Angleterre.» + +[Note 1: Ce sont les véritables expressions de cette lettre.] + +[Note 2: C'étoient des valets de chambres et souvent moins.] + +[Note 3: C'étoit le roi.] + +Dans une autre il y avoit: + +«J'ai donné le mot à l'ami (Sekendorff), pour qu'il informe le Gros des +correspondances de son fils en Angleterre. Écrivez-moi une lettre sur ce +sujet que je puisse montrer, et tâchez de la tourner de façon que les +soupçons qu'on en prendra, nous fassent plutôt parvenir à nos fins. Ne +craignez rien, je saurai vous soutenir et empêcherai bien qu'on découvre +nos menées, car le coeur du Gros est dans mes mains, j'en fais ce que je +veux.» + +Voici ce que contenoient celles datées du mois de Mars: + +«Que je suis surpris, mon cher Reichenbach, des démarches de +l'Angleterre et surtout de celles du prince de Galles. Que +prétendent-ils avec cette ambassade de Mr. Hotham? et quel empressement +pour épouser une princesse plus laide que le diable, couperosée, +dégoûtante et stupide. Je m'étonne que ce prince, qui peut avoir le +choix de tout ce qu'il y a de parfait, s'adresse à une pareille magotte. +Son sort me fait pitié, on devroit bien l'en avertir, je vous en laisse +le soin.» + +Les autres lettres étoient écrites dans le même style. Le caractère de +l'auteur se manifeste assez par celles que je viens de mettre ici, il se +fera connoître de plus en plus dans la suite de cet ouvrage. + +Mr. Hotham partit comme il se l'étoit proposé. Pendant l'absence du roi +la reine tint quatre fois par semaine appartement à Mon-bijou. Je fus +charmée d'y voir Mr. de Katt, je me doutai bien que tant qu'il seroit à +Berlin, mon frère n'entreprendroit rien. Il vint me dire un jour, qu'il +alloit expédier une estafette au prince royal, et me demanda si je ne +voulois pas lui écrire, cette voie étant sûre. Je fus fort surprise de +cette proposition. Vous faites fort mal Mr., lui dis-je, de risquer +pareilles choses, songez aux suites fâcheuses que cette estafette peut +entraîner, si le roi en apprend quelque chose, soupçonneux comme il est, +cela peut causer beaucoup de chagrin à mon frère, et ruiner pour jamais +votre fortune. Quelque amitié que j'aie pour mon frère, je ne lui +écrirai sûrement pas par cette occasion. Il voulut encore me presser, +mais je lui tournai le dos fort altérée de ce qu'il venoit de me dire; +prévoyant bien, que cette démarche ne se faisoit que par les raisons que +je craignois depuis long-temps. Peu de jours après la Bulow et quelques +bien intentionnés vinrent m'avertir, que Katt débitoit les projets de +mon frère par toute la ville, et qu'il en avoit même parlé devant des +personnes suspectes. Enorgueilli de sa faveur il s'en vantoit hautement, +et faisoit parade d'une boëte qui renfermoit le portrait du prince royal +et le mien. Le mal étoit parvenu à son comble par cette étourderie. Je +jugeai donc à propos d'en informer la reine, afin qu'elle pût par son +autorité tirer cette boëte de ses mains et lui imposer silence. Elle fut +fort en colère du détail de ces impertinences et donna ordre à Mdme. de +Sonsfeld de faire un compliment très-désobligeant de sa part à Katt, et +de lui redemander mon portrait. Celle-ci s'acquitta le même soir de sa +commission, Katt s'excusa le mieux qu'il put, mais quelques remontrances +que pût lui faire ma gouvernante, il ne voulut jamais lui donner mon +portrait, lui disant, que mon frère lui avoit permis de le copier +d'après un original en miniature, dont elle-même lui avoit fait présent, +et qu'il lui avoit confié jusqu'à son retour. Il l'assura de sa +discrétion à l'avenir; et la pria de dire à la reine, qu'il l'a +supplioit de se tranquilliser, que tant qu'il seroit en grâce auprès du +prince royal, il tâcheroit de détourner toutes les résolutions funestes +qu'il pourroit prendre, qu'il entroit quelquefois dans son génie pour +pouvoir le ramener plus facilement, et que jusqu'à présent il n'y avoit +rien à craindre. La reine aimoit à se flatter; cette réponse dissipa +toutes ses inquiétudes pour mon frère. Mais le refus, du portrait nous +irrita si fort l'une et l'autre contre Katt, que nous ne lui parlâmes +plus. + +Je fus fort surprise un matin, en m'éveillant de voir entrer la Ramen; +cette apparition me sembla la suite d'un mauvais songe. Elle me dit, +qu'elle venoit uniquement à dessein de m'ouvrir son coeur. Mdme. de +Sonsfeld voulut se retirer, mais elle la pria de rester, lui disant, que +cette affaire l'intéressoit aussi. Vous êtes triste, continua-t-elle, de +ce que la reine vous maltraite, rendez en plutôt grâces à Dieu: si vous +étiez sa favorite, le roi vous chasseroit bientôt. Pour moi je n'ai rien +à craindre de ce côté-la, j'ai su prendre mes précautions d'avance, +quand même ma faveur tomberoit, ce prince ne m'abandonneroit pas et +sauroit bien me soutenir. Je sais fort bien que vous n'ignorez aucune de +mes intrigues, je veux bien vous les avouer. Il dépend de vous d'en +avertir la reine. Si vous voulez encourir le ressentiment du roi, par +les ordres duquel j'agis, il sera informé sur l'heure des obstacles que +vous mettrez par-là à ses desseins et se portera contre vous aux +dernières extrémités. D'ailleurs vous connoissez le petit génie de la +reine, je saurai m'apercevoir dans un moment des rapports que vous lui +aurez faits de moi, je trouverai moyen de lui persuader, que tout ce que +vous aurez dit ne sont que des calomnies, et ferai retomber sur vous le +tort que vous me prétendrez faire. Elle nous avoit parlé à toutes les +deux jusqu'alors, mais s'adressant à moi, elle ajouta: vous allez +tomber, Madame, dans un grand malheur, prenez votre parti d'avance, vous +ne pourrez vous tirer de ces fâcheuses circonstances qu'en épousant le +duc de Weissenfeld. Est-ce donc une si grande affaire que de se marier? +Ce n'est qu'ici qu'on en fait tant de bruit; croyez-moi, un mari qu'on +peut gouverner est une belle chose; au reste ne vous inquiétez point de +ce que dira la reine, je la connois à fond, et je vous assure, que si le +roi la caresse et la distingue un peu devant le monde, elle se consolera +bientôt, et ne se souciera plus de rien. J'étois outrée contre cette +femme; si j'avois suivi mon premier mouvement, je l'aurois fait sortir +par les fenêtres pour lui épargner le chemin. Mais il fallut dissimuler +mon indignation. Je lui répondis que je me soumettois entièrement aux +décrets de la providence, et du reste, que je ne ferois jamais la +moindre chose sans consulter la reine et sans son aveu. Je me défis +ainsi de cette maudite visite, remplie d'horreur du procédé de cette +infâme créature. Nous déplorâmes long-temps le sort de la reine d'être +tombée en de pareilles mains. + +Mais j'en reviens à Grumkow. Sa contenance étoit bien changée depuis le +départ de Mr. Hotham; un air de satisfaction régnoit sur toute sa +physionomie. Il venoit assidûment rendre ses devoirs à la reine, qui en +agissoit poliment envers lui. Un soir (le 11. d'Août, jour remarquable +de toute manière), mon esprit étant extrêmement agité et ayant été +mélancolique tout le jour, sans en avoir plus de raison que de coutume, +je finis mon jeu de bonne heure, et fus me promener avec la Bulow. Après +avoir fait quelques tours, je m'assis avec elle sur un banc à +l'extrémité du jardin. Grumkow vint m'y trouver. Nous devions faire nos +dévotions le dimanche suivant. Il étoit du nombre de ceux qui rejettent +la religion par le désir de contenter leurs passions et sans +connoissance de cause. N'étant point ferme dans ses principes, il se +faisoit quelquefois de cuisans reproches, et sentoit des remords de +conscience, qui le rendoient mélancolique, et qu'il dissipoit ensuite +par le vin et la bonne chère. Mr. Jablonski, un des chapelains du roi, +avoit passé la journée avec lui, et selon toute apparence lui avoit fait +une vive peinture de l'enfer. Il enfila d'abord un grand discours de +morale, qui me sembla dans sa bouche comme l'évangile dans celle du +diable; tombant ensuite sur d'autres matières, il me dit, qu'il avoit +été bien fâché des mauvais traîtemens que le roi m'avoit faits, aussi +bien que de ceux que mon frère enduroit. Le prince royal, continua-t-il, +devroit se prêter plus qu'il ne fait aux volontés de son père; c'est le +plus grand roi qui ait jamais existé, et qui joint toutes les vertus +civiles aux vertus morales. Je craignis que cet entretien ne le menât +plus loin, ce que je voulus éviter. Je me levai donc et marchai fort +vite, prenant le chemin de la maison. Je ne lui répondis que sur le +sujet du roi et tâchai de renchérir sur les éloges qu'il venoit de lui +donner, mais il en revint à ses moutons. Vous avez tant d'ascendant sur +l'esprit du prince royal, que vous êtes l'unique personne, Madame, qui +puisse le ramener à son devoir; c'est un charmant prince, mais qui est +mal conseillé. Si mon frère, lui répondis-je, veut suivre mes avis, il +se réglera toujours selon les volontés du roi, pourvu qu'il soit informé +de ses intentions. Il voulut me répliquer, mais plusieurs dames vinrent +nous interrompre, ce qui me tira d'un grand embarras. Le même soir la +reine étant devant sa toilette à se décoiffer, et la Bulow étant assise +à côté d'elle, ils entendirent un terrible fracas dans le cabinet +prochain. Ce cabinet superbe étoit orné en cristal de roche et autres +précieuses d'un prix infini, sans compter l'or et les pièces travaillées +avec art, qui y étoient en grand nombre. Entre les compartimens de ces +pièces curieuses il étoit garni de vases de cette ancienne porcelaine du +Japon et de la Chine d'une énorme grandeur. La reine crut d'abord que +quelques unes de ces grandes pièces étoient tombées et avoient causé ce +bruit. La Bulow y étant entrée fut fort surprise de n'y trouver rien de +dérangé. À peine en eut-elle fermé la porte et à peine en fut-elle +sortie, que le fracas recommença. Elle renouvela ses visites à trois +reprises, accompagnée d'une des femmes de la reine, trouvant toujours le +tout dans un ordre parfait. Le bruit cessa enfin dans le cabinet, mais +un autre plus affreux y succéda dans un corridor, qui séparoit les +appartemens du roi de ceux de la reine et en faisoit la communication. +Personne n'y passoit jamais que les domestiques de la chambre, et pour +cet effet il y avoit deux sentinelles aux deux bouts, qui en gardoient +l'entrée. La curieuse de savoir d'où provenoit ce bruit, ordonna à ses +femmes de l'éclairer. La peur démasqua le faux attachement de la Ramen; +elle ne voulut point suivre la reine et s'enfuit pour se cacher dans la +chambre voisine. Deux autres de ses camarades accompagnèrent cette +princesse avec la Bulow, et à peine eurent-elles ouvert la porte, que +des gémissemens affreux, redoublés par des cris qui les firent trembler +de peur, frappèrent leurs oreilles. La reine seule conserva sa fermeté. +Étant entrée dans le corridor, elle encouragea les autres à chercher ce +que ce pouvoit être. Elles trouvèrent toutes le portes fermées à +verroux; après les avoir ouvertes, elles visitèrent tout l'endroit sans +rien trouver. Les deux gardes étoient à demi-morts de frayeur. Ces gens +avoient entendu les mêmes gémissemens proche d'eux, mais sans rien voir. +La reine leur demanda, s'il étoit entré quelqu'un dans les chambres du +roi; ils l'assurèrent fort du contraire. Elle s'en retourna à son +appartement un peu altérée, et me conta cette aventure le lendemain. +Quoiqu'elle ne fût rien moins que superstitieuse, elle m'ordonna de +noter la date, pour voir ce que ce tintamarre présageroit. Je suis +persuadée que la chose étoit fort naturelle. Le hazard fit cependant que +justement ce même soir mon frère fut arrêté et qu'au retour du roi la +scène la plus douloureuse pour la reine se passa dans ce corridor. + +Comme il n'y avoit point de cour ce jour là, il y eut concert à +Mon-bijou. Les amateurs de la musique avoient la permission d'y venir et +Katt n'y manquoit jamais. Après avoir long-temps accompagné du clavecin, +je passai dans une chambre prochaine où on jouoit. Katt m'y suivit, me +priant pour l'amour de Dieu de l'écouter un moment en faveur de mon +frère. Ce nom si cher m'arrêta sur-le-champ. Je suis au désespoir, me +dit-il, d'avoir encouru la disgrâce de la reine et celle de votre +Altesse royale; on leur a fait de mauvais rapports sur mon sujet; on +m'accuse de fortifier le prince royal dans le dessein qu'il a de +s'évader. Je vous proteste pour tout ce qu'il y a de plus sacré Mdme., +que je lui ai écrit et refusé nettement de le suivre, s'il entreprenoit +de s'enfuir, et je vous réponds sur ma tête, qu'il ne fera jamais cette +démarche sans moi. Je la vois déjà branler sur vos épaules, lui +répondis-je, et si vous ne changez bientôt de conduite, je pourrois bien +la voir à vos pieds. Je ne vous nie point que la reine et moi ne soyons +très-mécontentes de vous, je n'aurois jamais cru que vous eussiez +l'étourderie de divulguer partout les desseins de mon frère, et de faire +confidence à chacun de ses secrets. Vous deviez mieux reconnoître les +bontés qu'il a pour vous, et faire plus de réflexions sur l'irrégularité +de votre procédé. Surtout Mr. il ne vous convient aucunement d'avoir mon +portrait et d'en faire ostentation. La reine vous l'a fait demander, +vous auriez dû lui obéir et le lui faire remettre. C'étoit le moyen de +réparer votre faute, et il n'y a que ce seul expédient qui puisse vous +faire obtenir votre grâce d'elle et de moi. Pour ce qui regarde le +premier article, reprit-il, je puis vous jurer, Madame, que je n'ai +parlé qu'à Mr. de Leuvener de ce qui concernoit le prince royal, ce +n'est point un personnage suspect et je ne crois pas que la reine y +trouve à redire. Ayant copié moi-même le portrait de votre Altesse +royale et celui du prince royal, je n'ai pas cru qu'il fût de +conséquence de les faire voir à quelques-uns de mes amis, d'autant plus +que je ne les ai produits que comme des pièces de mon ouvrage, mais je +vous avoue Mdme.; que la mort me seroit moins dure que de m'en défaire. +Au reste, continuat-il, j'ai beaucoup d'ennemis envieux de ma faveur +auprès du prince royal, qui ne pouvant trouver prise sur moi ont recours +aux calomnies, mais je vous le répète encore, Mdme., tant que je serai +bien auprès de ce cher prince, je l'empêcherai toujours d'accomplir ses +desseins, quoique dans le fond je ne voie pas qu'il risqueroit beaucoup. +Quel tort et quel mal pourroit-il lui arriver si on le rattrappoit. +C'est l'héritier de la couronne et personne ne seroit assez hardi pour +s'y frotter. En vérité Mr., lui dis-je, vous jouez gros jeu et je crains +fort que je ne sois que trop bon prophète. Si je perds la tête, +répondit-il, ce sera pour une belle cause, mais le prince royal ne +m'abandonnera pas. Je ne lui donnai pas le temps de m'en dire davantage +et je le quittai. Ce fut la dernière fois que je le vis, et j'étois bien +éloignée de penser que mes prédictions s'accompliroient si-tôt, n'ayant +voulu que l'intimider. + +Le 15. d'Août, jour de naissance du roi, tout le monde vint féliciter la +reine, et la cour fut très-nombreuse. J'y eus encore une longue +conversation avec Grumkow. Il avoit congédié sa morale et s'étoit remis +sur le ton badin; il m'amusa beaucoup, ayant infiniment d'esprit. Il +s'étendit encore fort au long sur les éloges du roi, et voyant que +j'allois le quitter, il me dit d'un ton si expressif que j'en fus +surprise: vous verrez dans peu, Madame, à quel point je vous suis +attaché et combien je suis votre serviteur. Je lui répondis fort +obligeamment sur ce dernier article et voulus m'éloigner, mais la Bulow +s'approchant commença par se chipoter avec lui; elle s'étoit mise sur ce +pied là, et ne pouvoit le voir sans lui dire des piquanteries. Je +l'avois déjà avertie plus d'une fois de ne pas pousser trop loin la +raillerie et de ménager Grumkow, lui disant, qu'il falloit suivre +l'exemple des Indiens, qui adorent le diable afin qu'il ne leur fasse +point de mal, mais elle ne songea guère à mettre mes leçons en pratique. +La dispute qu'elle eut ce soir avec lui fut très-vive. Son antagoniste +la finit en lui disant la même chose qu'à moi: dans peu je pourrai vous +convaincre combien je suis de vos amis. Il me sembla qu'il y avoit un +sens caché sous ces paroles deux fois répétées, ce qui m'inquiéta. + +La reine se fit un plaisir de me surprendre le jour suivant 16. du même +mois. Elle donna un bal à Mon-bijou à l'honneur du roi. La salle à +manger étoit décorée de devises et de lampions, et la table représentoit +un parterre. Chacun de nous trouva un présent sous son couvert. Nous +étions tous de la meilleure humeur du monde, il n'y avoit que les deux +gouvernantes, de Kamken et de Sonsfeld, la comtesse de Fink et la Bulow +qui semblassent tristes; elles ne disoient mot, se plaignant d'être +incommodées. Nous recommençâmes le bal après souper. Il y avoit plus de +six ans que je n'avois dansé; c'étoit du fruit nouveau et je m'en donnai +à gogo, sans faire beaucoup d'attention à ce qui se passoit. La Bulow me +dit plusieurs fois: il est tard, je voudrois qu'on se retirât. Eh, mon +Dieu! lui dis-je, laissez moi le plaisir de danser tout mon soûl +aujourd'hui, car je n'en aurai peut-être de long-temps. Cela se pourroit +bien, reprit-elle. Je ne fis aucune réflexion là-dessus et continuai à +me divertir. Elle revint à la charge une demi-heure après: finissez +donc, me dit-elle, d'un air fâché, vous êtes si occupée, que vous n'avez +point d'yeux. Vous êtes de si mauvaise humeur aujourd'hui, répliquai-je, +que je ne sais qu'en penser. Regardez donc la reine, et vous n'aurez +plus sujet, Mdme., de me faire des reproches. Un coup d'oeil que je +jetai de son côté, me glaça d'effroi. Je vis cette princesse plus pâle +que la mort dans un coin de la chambre, s'entretenant avec sa grande +maîtresse et Mdme. de Sonsfeld. Comme mon frère m'intéressoit plus que +toute autre chose au monde, je m'informai aussitôt, si cela le +regardoit? La Bulow haussa les épaules, en disant: je n'en sais rien. La +reine donna un moment après le bon soir et monta en carosse avec moi. +Elle ne me dit mot pendant tout le chemin, ce qui m'inquiéta à un tel +point, que je pris des palpitations de coeur terribles. Dès que je fus +retirée, je fis enrager ma gouvernante, pour savoir de quoi il +s'agissoit. Elle me répondit les larmes aux yeux, que la reine lui avoit +imposé silence. Pour le coup je crus mon frère mort, ce qui me jeta dans +un tel désespoir, que Mdme. de Sonsfeld jugea à propos de me tirer +d'erreur. Elle me conta donc, que Mdme. de Kamken avoit reçu le même +matin une estafette du roi avec des lettres pour elle et pour la reine, +que ce prince lui ordonnoit de préparer peu à peu l'esprit de cette +princesse, pour lui apprendre enfin, qu'il avoit fait arrêter le prince +royal, qui avoit tenté de s'enfuir. Le malheur de mon frère me perça le +coeur, je passai toute la nuit dans des agitations affreuses. La reine +me fit appeler de grand matin, pour me montrer la lettre du roi. La +fureur se manifestoit évidemment dans cette lettre. Voici ce qu'elle +contenoit: + +«J'ai fait arrêter le coquin de Fritz; je le traiterai comme son forfait +et sa lâcheté le méritent; je ne le reconnois plus pour mon fils, il m'a +déshonoré avec toute ma maison, un tel malheureux n'est plus digne de +vivre.» + +Je tombai en foiblesse après cette lecture. L'état de la reine et le +mien auroient attendri un coeur de roche. Dès qu'elle se fut un peu +remise, elle me conta l'arrestation de Katt, dont je ferai ici un détail +circonstancié, tel que nous l'avons appris depuis. + +Mr. de Grumkow avoit été informé dès le 15. de la catastrophe de mon +frère; il n'avoit pu en cacher sa joie et en avoit fait confidence à +plusieurs de ses amis. Mr. de Leuvener qui avoit des espions autour de +lui, en fut averti. Il écrivit sur-le-champ à Katt, et lui conseilla de +partir au plutôt, puisqu'infailliblement il alloit être arrêté. Katt +profita de l'avis et demanda permission au Maréchal de Natzmar, qui +commandoit son corps, d'oser aller à Friderichsfelde, rendre ses devoirs +au Margrave Albert; ce qui lui fut accordé. Il avoit fait faire une +selle, dans laquelle il pouvoit enfermer de l'argent et des papiers. Par +malheur pour lui cette selle n'étant point faite; il fut contraint de +l'attendre. Il employa cependant bien son temps, car il brûla ses +papiers. Son cheval étant enfin sellé, il alloit monter dessus, lorsque +le Maréchal arriva, accompagné de ses gardes, qui lui demanda son épée +l'arrêtant de la part du roi. Katt la lui remit sans changer de couleur +et fut aussitôt mené en prison. On mit le scellé sur tous ses effets, en +présence du Maréchal, qui paroissoit plus altéré que son prisonnier. Il +avoit tardé plus de trois heures à exécuter les ordres du roi, pour +donner le temps à Katt de s'échapper, et fut très-fâché de le trouver +encore là. + +J'en reviens à la reine. Elle me demanda, si mon frère ne m'avoit jamais +parlé de son dessein. Je lui fis alors un récit de toutes les +particularités, que je savois sur ce sujet, m'excusant de les lui avoir +cachées, par la crainte que j'avois eue de la commettre, si le cas +venoit à exister; je lui avouai de plus, que les assurances que Katt +m'avoit faites, m'avoient jetée dans une sécurité parfaite, ne m'étant +attendue à rien moins qu'à ce que je venois d'appendre. Mais, me +dit-elle, ne savez-vous rien de nos lettres. J'en ai parlé souvent à mon +frère et il m'a assuré qu'il les avoit brûlées. Je connois trop bien +votre frère, reprit-elle, et je parierois qu'elles sont parmi les effets +de Katt. Si cela est, nous sommes perdues. La reine devina juste; nous +apprîmes le lendemain qu'il y avoit plusieurs cassettes de mon frère +chez Katt, où on avoit mis le scellé. Cette nouvelle nous fit frémir. +Après avoir bien ruminé, elle eut encore recours au Maréchal Natzmar, +qui lui avoit rendu service dans un cas pareil, comme je l'ai rapporté +ci-devant. Elle envoya aussitôt chercher son aumônier, nommé Reinbeck, +pour le charger de persuader au Maréchal de lui faire remettre la +cassette qui contenoit les lettres. Reinbeck étant malade, se fit +excuser, ce qui augmenta ses inquiétudes. Un cas fortuit y suppléa. + +La comtesse de Fink vint le matin suivant chez moi. Je fus surprise de +l'altération qui paroîssoit sur son visage. Après avoir fait retirer +tout le monde, hors Mdme. de Sonsfeld, elle me dit qu'elle étoit la plus +malheureuse personne du monde et qu'elle venoit me confier ces peines. +Jugez Madame, me dit-elle, de mon embarras. Je trouvai hier au soir, en +rentrant chez moi, une caisse scellée et adressée à la reine, qu'on +avoit remise à mes domestiques, avec le billet que voici. Elle me le +donna, il n'y avoit que ces mots: + +"Ayez la bonté, Madame de remettre cette cassette à la reine, elle +renferme les lettres qu'elle et la princesse ont écrites au prince +royal." + +Je n'ai pu comprendre, continua-t-elle, qui peut m'avoir joué ce tour, +car ceux qui la portoient étoient masqués. Cependant je ne sais qu'elle +résolution prendre; je sens, qu'en envoyant ce fatal dépôt au roi je +perds la reine et au contraire, si je le rends à cette princesse, j'en +serai la victime. L'une et l'autre de ces extrémités sont si fâcheuses +pour moi, que je ne sais à quoi me déterminer. Nous lui parlâmes si +fortement et la pressâmes tant que nous lui persuadâmes d'en parler à la +reine, lui démontrant, qu'elle ne risquoit rien en prenant ce parti, +puisque le paquet lui étoit adressé. + +Nous nous rendîmes toutes trois chez cette princesse. La joie qu'elle +eut de cette bonne nouvelle, mit quelque trêve à sa douleur, mais elle +ne fut pas longue. Les réflexions suivirent bientôt; voici comme nous +raisonnions. De quelle façon transporter cette cassette secrètement au +château sans qu'on s'en apperçoive, y ayant des espions partout? Quand +même cela se pourroit, n'est-il pas à craindre que Katt n'en fasse +mention, lorsqu'il sera interrogé? Que deviendra alors la comtesse Fink, +elle se trouvera innocemment impliquée dans cette mauvaise affaire, sans +avoir comment s'en tirer. Si cette dernière en agit sans détours et la +livre publiquement à la reine, le roi en sera informé sur-le-champ et +forcera cette princesse à devenir elle-même l'instrument de son malheur +en lui remettant ses lettres. Le cas étoit délicat, il y avoit des +précipices de tout côté. Enfin, après avoir bien pesé le pour et le +contre, on choisit le dernier de ces partis, comme le moins périlleux, +dans l'espérance, de trouver encore quelqu'expédient pour nous rendre +maîtres des papiers. Le porte-feuille, car c'en étoit un fut donc porté +dans l'appartement de la reine, qui le serra aussitôt en présence de ses +domestiques et de la Ramen. Nos conférences recommencèrent l'après-midi. +La reine étoit d'avis de brûler les lettres et de dire simplement au +roi, que n'étant pas d'importance, elle n'avoit pas cru mal faire. Son +avis fut hautement rejeté de nous autres, l'un vouloit ceci, l'autre +vouloit cela; tout le jour se passa de cette façon sans rien conclure. + +Dès que je fus retirée, je dis à Mdme. de Sonsfeld, que j'avois trouvé +un expédient infaillible, mais qui deviendroit très-dangereux, si la +reine le confioit à la Ramen. Je lui fis comprendre, que si on pouvoit +venir à bout de lever le scellé sans le rompre, il n'y auroit rien de si +facile que de limer le cadenas, qui fermoit le porte-feuille, qu'on en +pourroit alors tirer commodément les lettres et en écrire d'autres, pour +les remettre en place. Ma gouvernante approuva fort mon idée, et nous +convînmes de la proposer, conjointement avec la comtesse de Fink, à la +reine et d'exiger sa parole d'honneur de n'en point parler. + +Dès le jour suivant nous suivîmes ce projet comme nous nous en étions +donné le mot. Nous parlâmes chacune d'une façon si intelligible, sans +pourtant nommer personne, que la reine remarqua, que nous apostrophions +la Ramen. Mais son foible pour cette créature fut cause, qu'elle ne fit +point semblant de nous comprendre; elle nous promit cependant un secret +éternel et nous tint parole cette fois-là. Nous exécutâmes dès +l'après-midi notre entreprise. La reine se défit de ses dames et de ses +domestiques, je restai seule auprès d'elle. Nous trouvâmes d'abord un +terrible obstacle; le porte-feuille étoit si pesant, que ni la reine ni +moi ne pouvions le transporter, ce qui l'obligea de se confier à un de +ses valets de chambre, vieux et fidèle domestique, d'une discrétion et +d'une probité à toute épreuve. J'essayai pendant long-temps de lever le +cachet, l'impossibilité que j'y trouvai me fit trembler. Ce valet de +chambre, nommé Bock, ayant examiné les armes qui étoient celles de Katt, +me dit avec beaucoup de joie: eh mon Dieu, Madame, j'ai un cachet tout +pareil sur moi; il y a plus de quatre semaines que je l'ai trouvé dans +le jardin à Mon-bijou, je l'ai toujours porté depuis ce temps, pour +tâcher d'apprendre à qui il appartenoit. Ayant confronté ces deux +cachets, nous les trouvâmes égaux et conclûmes qu'ils appartenoient à +Katt. Ayant donc rompu les cordes et le cadenas, nous en vînmes à la +visite des lettres. Il est temps à présent que je m'étende un peu +là-dessus. + +J'ai déjà parlé, dans le cours de cet ouvrage, de la manière peu +respectueuse, dont nous parlions souvent du roi. La reine prenoit +plaisir à nos satires et renchérissoit sur celles que nous faisions; les +lettres de cette princesse aussi bien que les miennes en étoient +remplies. Elles contenoient outre cela le détail de toutes les intrigues +en Angleterre, la maladie qu'elle avoit feinte l'hiver passé, pour +gagner du temps, en un mot les secrets les plus importants. Il y avoit +un article de plus dans les miennes. Pour plus de sûreté je n'écrivois +avec de l'encre que des choses indifférentes, et me servois du citron +pour celles qui étoient de conséquence; en passant le papier sur le feu, +la caractère paroissoit et devenoit lisible. La Ramen étoit d'ordinaire +le sujet de cette écriture mystérieuse. J'invectivois contre elle, me +plaignant amèrement de son ascendant sur l'esprit de la reine; nous +convenions aussi, par ce moyen, de ce qu'il falloit lui dire ou lui +cacher. J'avois eu l'esprit si agité, que je n'avois fait aucune +réflexion sur l'effet que ces lettres pouvoient produire sur cette +princesse, l'idée qui m'en vint, en ouvrant le porte-feuille, me fit +trembler. Un heureux incident me tira d'embarras. L'aumônier Reinbeck se +fit annoncer. La reine ne put se dispenser de lui parler, l'ayant envoyé +chercher la veille. Elle étoit si troublée de tout ce qui se passoit, +qu'elle me dit en sortant: au nom de Dieu, brûlez toutes ces lettres, +que je n'en trouve pas une. Je ne me le fis pas dire deux fois et les +jetai sur-le-champ au feu. Il y en avoit pour le moins 1500 de la reine +et de moi. J'avois à peine fini cette belle oeuvre, qu'elle rentra. Nous +fîmes alors la révision du reste des papiers. Il y avoit des lettres +d'une infinité de gens, des billets-doux, des réflexions morales et des +remarques sur l'histoire, dont mon frère étoit l'auteur; une bourse, qui +contenoit 1000 pistoles, plusieurs pierreries et bijouteries et enfin +une lettre de mon frère à Katt, dont voici la teneur; elle étoit datée +du mois de Mai. + +«Je pars, mon cher Katt. J'ai si bien pris mes précautions, que je n'ai +rien à craindre. Je passerai par Leipsic, où je me donnerai le nom de +Marquis d'Ambreville. J'ai déjà fait avertir Keith, qui ira droit en +Angleterre. Ne perdez point de temps, car je compte vous trouver à +Leipsic. Adieu, ayez bon courage.» + +Nous jetâmes tous ces papiers au feu, hors les petits ouvrages de mon +frère, que j'ai conservés. Je commençai le soir même à récrire les +lettres, qui dévoient remplacer les autres. La reine en fit de même le +jour suivant. Nous eûmes la précaution de prendre du papier de chaque +année, pour empêcher toute découverte. Trois jours furent employés à cet +ouvrage, pendant lesquels nous fabriquâmes 6 ou 700 lettres. C'était peu +de chose en comparaison de celles que nous avions brûlées. Nous nous en +apperçûmes, quand nous voulûmes refermer le porte-feuille; il étoit si +vide que cela seul pouvoit nous trahir. J'étois d'avis de continuer +d'écrire pour le remplir, mais les inquiétudes de la reine étoient si +grandes, qu'elle aima mieux y fourrer toutes sortes de nippes que +d'attendre plus long-temps à le refermer. Je m'y opposai tant que je +pus, mais inutilement. Nous le remîmes enfin dans le même état où il +avoit été, sans qu'on pût s'appercevoir du moindre changement. + +Cependant le roi arriva le 27. d'Août à cinq heures du soir. Ses +domestiques avoient pris les devants. La reine les fit venir et leur +demanda des nouvelles de mon frère. Ils l'assurèrent qu'ils ignoroient +entièrement son sort, qu'ils l'avoient laissé à Wesel en partant, et ne +savoient point ce qu'on en avoit fait depuis. Mais je crois qu'il est à +propos de rapporter ici les circonstances de son évasion, telles que je +les ai apprises de sa propre bouche et de ceux qui étoient présens. + +Son premier dessein fut de s'esquiver d'Ansbac. L'étourderie qu'il eut, +de faire confidence au Margrave de son mécontentement, y mit obstacle. +Ce prince, le voyant extrêmement aigri contre le roi, soupçonna quelque +chose de son dessein et dérangea son plan en lui refusant des chevaux +qu'il lui demandoit, sous prétexte, disoit-il, d'aller se promener. Le +roi ne gardoit plus absolument de mesures avec lui et l'avoit maltraité +publiquement en présence de plusieurs étrangers; il lui avoit même +répété ce que je lui avois entendu dire souvent: «si mon père m'avoit +traité comme je vous traite, je m'en serois enfui mille fois pour une, +mais vous n'avez point de coeur et n'êtes qu'un poltron.» Cependant mon +frère, ne pouvant parvenir à son but pendant son séjour d'Ansbac, fut +obligé d'attendre une autre occasion, qui pouvoit se recontrer +facilement sur la route. Il reçut à quelques milles de cette ville +l'estafette de Katt. Il y répondit aussitôt, lui mandant, qu'il comptoit +se sauver dans deux jours; qu'il lui donnoit rendez-vous à la Haye, +l'assurant, que son coup étoit immanquable, parce que si même il étoit +poursuivi, il trouveroit un asyle dans les couvens très-fréquens sur +cette route. Son trouble lui fit oublier d'adresser cette lettre à +Berlin. Par malheur pour lui il y avoit un cousin de Katt, qui portoit +le même nom, envoyé pour faire des recrues à 10 ou 12 milles de-là. +L'estafette alla trouver celui-ci et lui remit la lettre de mon frère. + +Dans ces entrefaites le roi arriva proche de Francfort dans un village, +où lui et toute sa suite passèrent la nuit dans des granges. Mon frère, +le colonel Rocho et son valet de chambre en partagèrent une. + +J'ai déjà dit que Keith étoit devenu lieutenant dans le régiment de +Mosel. Le roi avoit repris son frère en sa place pour page. Ce garçon +étoit aussi sot que son frère l'étoit peu. Le prince royal, le +connoissant pour tel, ne s'étoit point confié à lui sur ses desseins; +mais il jugea, que par rapport à sa bêtise il seroit plus propre qu'un +autre à faciliter son évasion. Il lui fit accroire, qu'ayant appris +qu'il y avoit de jolies filles dans un petit bourg prochain, il vouloit +y chercher bonne fortune, et lui commanda pour cet effet de le réveiller +le matin à quatre heures et de lui amener des chevaux, ce qui étoit +très-facile, puisque ce jour là il y en avoit un marché. Le page obéit, +mais au lieu de réveiller mon frère, il s'adressa à son valet de +chambre. Celui-ci, depuis long-temps espion du roi, soupçonna quelque +mystère, et pour approfondir la chose, il resta tranquille, affectant de +dormir. Mon frère, qui n'étoit pas sans agitation à la veille d'une si +grande entreprise, se réveilla un moment après. Il se lève, s'habille, +et au lieu de son uniforme met son habit à la françoise et sort. Son +valet de chambre qui avoit vu tout cela, en avertit promptement Mr. de +Rocho. Celui-ci court tout troublé chez les généraux de la suite du roi. +Tels étoient: Bodenbrok, Valdo et Derscho (ce dernier étoit de la clique +impériale et digne ami de ceux qui en étoient les protecteurs.) Après +avoir consulté ensemble, ils se mirent aux trousses du prince royal, +qu'ils cherchèrent par tout le village. Ils le trouvèrent enfin au +marché des chevaux, appuyé sur une voiture. Ils furent frappés de le +voir vêtu à la françoise et lui demandèrent fort respectueusement, ce +qu'il faisoit là? Le prince royal leur donna une réponse fort brusque. +Il m'a dit depuis, qu'il étoit dans une telle rage, de se voir +découvert, que s'il avoit eu des armes il auroit tout tenté contre ces +messieurs. Monseigneur, lui dit Rocho, changez au nom de Dieu d'habit, +le roi est réveillé et partira dans une demi-heure, que seroit-ce s'il +vous voyoit ainsi. Je vous promets, lui répliqua le prince royal, que je +serai ici avant le départ du roi, je veux seulement faire un petit tour +de promenade. Ils disputoient encore ensemble, lorsque Keith arriva avec +les chevaux. Mon frère en saisit un par la bride et voulut se jeter +dessus. Il en fut empêché par ces messieurs, qui l'environnèrent et +l'obligèrent bon gré mal gré de retourner à sa grange, où ils le +forcèrent de mettre son uniforme; malgré sa fureur il fut pourtant +obligé de se contraindre. Le général Derscho et le valet de chambre +avertirent le même jour le roi de tout ce qui s'étoit passé. Ce prince +dissimula et cacha son ressentiment, n'ayant point encore des preuves +suffisantes contre mon frère, et se doutant bien, qu'il ne s'en +tiendroit pas à cette première tentative. + +Ils arrivèrent tous le soir à Francfort. Le roi y reçut le lendemain au +matin une estafette du cousin de Katt, chargée de lettres, que mon frère +avoit écrites à celui de Berlin. Il les communiqua sur-le-champ au +général Valdo et au colonel Rocho et leur ordonna, de veiller sur la +conduite de son fils, dont ils lui répondroient sur leur tête, et de le +conduire tout droit dans le Jacht, qu'on avoit préparé pour lui, voulant +faire le trajet de Francfort à Wesel par eau. Ces ordres furent +immédiatement exécutés et cette scène se passa le 11. d'Août. + +Le roi resta tout ce jour à Francfort et ne s'embarqua que le matin +suivant. Dès qu'il vit mon frère, il se jeta sur lui et l'auroit +étranglé, si le général Valdo ne fût venu à son secours. Il lui arracha +les cheveux et le mit dans un si triste état, que ces messieurs, en +craignant les suites, le supplièrent de permettre qu'on le menât dans un +autre bateau, ce qui leur fut enfin accordé. On lui ôta son épée et il +fut traité depuis ce moment en criminel d'état. Le roi se saisit de ses +effets et de ses hardes: le valet de chambre de mon frère s'empara des +papiers. Il répara ses fautes en les jetant au feu en présence de son +maître, en quoi il nous rendit à tous un grand service. Le roi cependant +étoit agité d'une si terrible colère, qu'il ne rouloit dans son esprit +que des dessein funestes. Mon frère, d'un autre côté, paroissoit assez +tranquille, se flattant toujours, de pouvoir échapper à la vigilance de +ses surveillans. + +Ils arrivèrent dans ces dispositions à Gueldre. Le roi prit de là les +devans et mon frère le suivit avec ces deux gardiens. Il leur fit tant +d'instances, qu'ils lui permirent d'entrer de nuit à Wesel. En arrivant +au pont de bateaux, qui est à l'entrée de cette ville, il conjura ces +messieurs, de lui permettre de mettre pied à terre, afin de n'être point +connu. Ils lui accordèrent cette légère faveur, ne la croyant pas de +conséquence. Dès qu'il fut hors de la chaise, il fit encore un effort +pour échapper et se mit à courir de toute sa force. Une forte garde, +commandée par le lieutenant-colonel Borck, que le roi avoit envoyée à sa +rencontre le rattrapa, et le conduisit à une maison de la ville, voisine +de celle où demeuroit ce prince, auquel on cacha soigneusement cette +dernière incartade. Le roi l'examina lui-même le jour suivant. Il n'y +avoit auprès de lui que le général Mosel, officier de fortune, qui par +sa bravoure et son mérite avoit été élevé à ce grade. Il interrogea mon +frère et lui demanda d'un ton furieux pourquoi il avoit voulu déserter? +(ce sont ses propres expressions.) Parce que, lui répondit-il d'un ton +ferme, vous ne m'avez pas traité comme votre fils, mais comme un vil +esclave. Vous n'êtes donc qu'un lâche déserteur, reprit le roi, qui n'a +point d'honneur. J'en ai autant que vous, lui repartit le prince royal; +je n'ai fait que ce que vous m'avez dit cent fois, que vous feriez si +vous étiez à ma place. Le roi, poussé à bout par cette dernière réponse +et transporté de rage, tira son épée dont il voulut le percer. Le +général Mosel s'apperçut de son dessein et se jeta entre deux, pour +parer le coup: Percez moi, Sire, s'écria-t-il, mais épargnez votre fils. +Ces mots arrêtèrent la fureur de ce prince qui fit ramener mon frère +dans sa maison. Le général lui fit de fortes remontrances sur son +action, lui représentant, qu'il seroit toujours maître de la personne de +son fils, qu'il ne devoit point le condamner sans l'entendre, et enfin +qu'il commettroit un péché irrémissible, s'il devenoit son bourreau; il +le supplia en même temps, de le faire examiner par des personnes sûres +et fidèles, et de ne plus le voir puisqu'il n'étoit pas assez maître de +lui-même, pour soutenir sa présence. Le roi goûta ces raisons et s'y +rendit. + +Il ne s'arrêta que quelques jours à Wesel et reprit la route de Berlin. +Avant que de partir il associa le général Dosso aux deux autres +surveillants de mon frère, et leur commanda de le suivre en quatre +jours, leur laissant un ordre scellé, dans lequel il leur marquoit +l'endroit où ils devoient le conduire, et qu'ils ne devoient ouvrir qu'à +quelques milles de Wesel. + +Mon frère étoit adoré de tout le pays. La manière cruelle dont le roi en +avoit agi avec lui, excusoit en quelque façon ses démarches. On +trembloit pour ses jours, les violences du roi étant connues. Plusieurs +officiers, qui avoient à leur tête le colonel Groebnitz résolurent de +tout risquer pour le délivrer. Ils lui avoient déjà procuré un habit de +paysanne et des cordes, pour pouvoir descendre par les fenêtres, lorsque +le général Dosso dérangea ces beaux projets, y ayant fait mettre des +grilles de fer. Cet homme étoit favori du roi et son rapporteur. Par +malheur ce prince n'en avoit toujours que de méchans; celui-ci étoit un +vrai suppôt de satan, qui faisoit damner les honnêtes gens et fouloit le +pauvre peuple. Les quatre jours étant écoulés, ils firent partir le +prince royal et le menèrent à une petite ville, nommée Mitenwalde, à six +milles de Berlin, selon les ordres qu'ils avoient reçus. + +On sera peut-être curieux, de savoir ce que devint Keith. Un page du +prince d'Anhalt, qui avoit été présent lorsque le prince royal fut +arrêté à Francfort, étant arrivé 24 heures plutôt que le roi à Wesel, +alla rendre visite à Keith, qui avoit été son camarade, et lui conta +fort naïvement la catastrophe de mon frère. Celui-ci se sauva le soir +même, prétextant de chercher un déserteur, et se réfugia à la Haye dans +la maison de Milord Chesterfield, Ministre d'Angleterre. Le colonel du +Moulin fut dépêché à ses trousses. Ce dernier fit tant de diligence, +qu'il arriva un quart d'heure après lui et le vit à la fenêtre de +l'hôtel du Ministre anglois. Keith ne se fia point aux belles promesses +que lui fit Mr. du Moulin. Celui-ci eut le chagrin de lui voir traverser +le jour suivant la ville dans le carosse de Milord Chesterfield, et +s'embarquer pour passer en Angleterre. + +J'en reviens à l'entrevue du roi et de la reine. Cette princesse étoit +seule dans l'appartement de ce prince, lorsqu'il arriva. Du plus loin, +qu'il l'apperçut il lui cria: votre indigne fils n'est plus, il est +mort. Quoi, s'écria la reine, vous avez eu la barbarie de le tuer? Oui, +vous dis-je, continua le roi, mais je veux la cassette. La reine alla la +chercher, je profitai de ce moment pour la voir; elle étoit toute hors +d'elle-même et ne discontinuoit de crier: mon Dieu, mon fils, mon Dieu, +mon fils! La respiration me manqua et je tombai pâmée entre les bras de +Mdme. de Sonsfeld. Dès que la reine eut remis la cassette au roi, il la +mit en pièces et en tira les lettres qu'il emporta. La reine prit ce +temps, pour rentrer dans la chambre où nous étions. J'étois revenue à +moi. Elle nous conta ce qui venoit de se passer, m'exhortant à tenir +bonne contenance. La Ramen releva un peu nos espérances, en assurant la +reine, que mon frère étoit en vie et qu'elle le savoit de bonne main. Le +roi revint sur ces entrefaites. Nous accourûmes tous pour lui baiser la +main, mais à peine m'eut-il envisagée, que la colère et la rage +s'emparèrent de son coeur. Il devint tout noir, ses yeux étinceloient de +fureur et l'écume lui sortoit de la bouche. Infâme canaille, me dit-il, +oses-tu te montrer devant moi? va tenir compagnie à ton coquin de frère. +En proférant ces paroles il me saisit d'une main, m'appliquant plusieurs +coups de poing au visage, dont l'un me frappa si violemment la tempe, +que je tombai à la renverse et me serois fendu la tête contre la carne +du lambris, si Mdme. de Sonsfeld ne m'eût garantie de la force du coup, +en me retenant par la coiffure. Je restai à terre sans sentiment. Le +roi, ne se possédant plus, voulut redoubler ses coups et me fouler aux +pieds. La reine, mes frères et soeurs, et ceux qui étoient présens l'en +empêchèrent. Ils se rangèrent tous autour de moi, ce qui donna le temps +à Mdme de Kamken et de Sonsfeld de me relever. Ils me placèrent sur une +chaise dans l'embrasure de la fenêtre, qui étoit tout proche. Mais +voyant que je restois toujours dans le même état, ils dépêchèrent une de +mes soeurs, qui leur apporta un verre d'eau et quelques esprits, à +l'aide desquels ils me rappelèrent un peu à la vie. Dès que je pus +parler je leur reprochai les soins qu'ils prenoient de moi, la mort +m'étant mille fois plus douce que la vie, dans l'état où les choses +étoient réduites. Il est impossible de décrire la funeste situation où +nous étions. + +La reine poussoit des cris aigus, sa fermeté l'avoit abandonnée; elle se +tordoit les mains et couroit éperdue par la chambre. La rage défiguroit +si fort le visage du roi, qu'il faisoit peur à voir. Mes frères et +soeurs dont le plus jeune n'avoit que quatre ans étaient à ses genoux, +et tâchoient de l'attendrir par leurs larmes. Mdme. de Sonsfeld +soutenoit ma tête toute meurtrie et enflée des coups que j'avois reçus. +Peut-on, s'imaginer un tableau plus touchant? + +À la vérité le roi avoit changé de ton: il avouoit que mon frère étoit +encore en vie, mais les horribles menaces qu'il faisoit, de le faire +mourir et de m'enfermer pour le reste de mes jours entre quatre +murailles, causoient cette désolation. Il m'accusoit d'être complice de +l'entreprise du prince royal, qu'il traitoit de crime de lèse-Majesté, +et d'avoir une intrigue amoureuse avec Katt, duquel, disoit-il, j'avois +eu plusieurs enfants. Ma gouvernante, ne pouvant plus se modérer à ces +insultes, eut le courage de lui répondre: cela n'est pas vrai, et +quiquonque a dit pareille chose à votre Majesté, en a menti. Le roi ne +lui répliqua rien et recommença ses invectives. La crainte de perdre mon +frère me fit faire un effort sur moi-même. Je lui criai aussi haut que +ma foiblesse put me le permettre, que je consentois à épouser le duc de +Weissenfeld, s'il vouloit m'accorder sa vie. Le grand bruit, qu'il +faisoit, l'empêcha de m'entendre. J'allois lui répéter la même +déclaration, si Mdme. de Sonsfeld n'y eût mis obstacle, en me fermant la +bouche avec son mouchoir. Je voulus m'en débarrasser, et détournant la +tête je vis le pauvre Katt, qui traversoit la place, accompagné de +quatre gens-d'armes, qui le conduisoient chez le roi. Pâle et défait il +ôta pourtant le chapeau pour me saluer. On portoit après lui les coffres +de mon frère et les siens, qu'on avoit saisis et scellés. Le roi fut +averti un moment après qu'il étoit là. Il sortit en criant: À présent +j'aurai de quoi convaincre le coquin de Fritz et la canaille de +Wilhelmine; je trouverai assez de raisons valables pour leur faire +couper la tête. Mdme. de Kamken et la Ramen le suivirent. Cette dernière +l'arrêta par le bras, lui disant: Si vous voulez faire mourir le prince +royal, épargnez du moins la reine, elle est innocente de tout ceci, et +vous pouvez m'en croire sur ma parole; traitez-la avec douceur et elle +fera tout ce que vous voudrez. Mdme. de Kamken lui parla sur un autre +ton. Vous vous êtes piqué jusqu'à présent, d'être un prince juste, lui +dit-elle, équitable et craignant Dieu. Cet Être bien-faisant vous en a +récompensé en vous comblant de ses bénédictions, mais tremblez de vous +départir de ses saints commandemens, et craignez les effets de la +justice divine. Elle a su punir deux souverains, qui ont répandu, comme +vous prétendez le faire, le sang de leur propre fils; Philippe second et +Pierre le grand sont morts sans ligne masculine; leurs états ont été +livrés en proie aux guerres étrangères et intestines, et ces deux +monarques, de grands hommes qu'ils étoient, sont devenus l'horreur du +genre humain. Rentrez en vous-même, Sire, le premier mouvement de votre +colère est encore pardonnable, mais elle deviendra criminelle, si vous +ne tâchez de la vaincre. + +Le roi ne l'interrompit point, il la regarda quelque temps. Lorsqu'elle +eut fini de parler il rompit enfin le silence. Vous êtes bien hardie de +me tenir un semblable langage, lui dit-il, cependant je n'en suis point +fâché, vos intentions sont bonnes, vous me parlez avec franchise, cela +augmente mon estime pour vous; allez tranquilliser ma femme. + +Cette action est si belle des deux côtés, qu'il ne faut que la lire, +pour lui donner les éloges qu'elle mérite. En effet, la modération du +roi dans l'excès de son courroux, et le courage de cette dame, de s'y +exposer, sont des traits d'histoire, qui leur font un honneur infini. +Nous admirâmes l'impudence de la Ramen et son effronterie, d'avoir osé +parler comme elle avoit fait de la reine, en présence de Mdme. de +Kamken. + +Dès que le roi fut loin, on me transporta dans une chambre prochaine, où +il n'entroit jamais. J'avois pris un si fort tremblement, que je ne +pouvois me soutenir sur mes jambes, et l'altération se jeta si bien sur +mes nerfs, que j'en conservai toute ma vie un triste calendrier. Ce +prince avoit fait assembler dans son appartement Grumkow, +l'auditeur-général Milius et le fiscal-général Gerber, qui avoit pris la +place de Katch, mort depuis quelques années. Katt se jeta d'abord aux +pieds du roi. Ce prince à son aspect sentit renaître toute son +indignation, il lui donna des coups de pieds, de canne et plusieurs +soufflets, qui le mirent en sang. Grumkow le supplia de se modérer et de +permettre qu'on l'interrogeât. Il avoua sur-le-champ tout ce qu'il +savoit de l'évasion de mon frère et s'en confessa le complice, assurant +néanmoins, qu'ils n'avoient jamais formé le moindre dessein ni contre la +personne du roi ni contre l'état; que leur projet n'avoit été que de se +soustraire à son courroux, de se retirer en Angleterre et de se mettre +sous la protection de cette couronne. Étant ensuite interrogé sur les +lettres de la reine et sur les miennes, il répondit, qu'il les avoit +fait remettre à cette princesse selon les ordres du prince royal. On lui +demanda, si j'avois été informée de leur dessein, ce qu'il nia +fortement; s'il ne m'avoit jamais rendu des lettres de mon frère et si +je ne l'avois point chargé des miennes? Il répliqua, qu'il se +ressouvenoit m'en avoir donné une de mon frère un dimanche, que je +revenois du dôme; qu'il en ignoroit le contenu, mais que les miennes +n'avoient jamais passé par ses mains. Il avoua, qu'il avoit été +plusieurs fois secrètement à Potsdam voir le prince royal, et que le +lieutenant Span, du régiment du roi, l'avoit introduit déguisé dans la +ville; que Keith devoit être compagnon de leur fuite et qu'ils avoient +eu correspondance ensemble. + +L'interrogatoire fini, on visita les effets de mon frère et de Katt, où +il ne se trouva pas la moindre chose de conséquence. Grumkow parcourut +les lettres de la reine et les miennes, fâché de n'y point trouver ce +qu'il y cherchoit. Il se tourna avec emportement du côté du roi et lui +dit: Sire, ces maudites femmes nous ont dupés; je ne trouve rien dans +ces lettres qui puisse leur faire tort, et celles qui pourroient nous +donner des lumières n'existent sûrement plus. + +Le roi retourna chez la reine. Je ne m'y suis pas trompé, lui dit-il, +votre indigne fille est du complot; Katt vient de confesser qu'il lui a +rendu des lettres de son frère. Annoncez-lui, que je lui donne sa +chambre pour prison; je vais donner ordre qu'on y redouble la garde; je +la ferai examiner à la rigueur et la ferai transférer dans un endroit, +où elle pourra faire pénitence de ses crimes; elle peut se préparer à +partir, dès qu'elle aura été interrogée. Ce discours se tint encore avec +fureur et emportement. La pauvre reine protesta de mon innocence, elle +fit mille imprécations contre Katt, d'avoir avancé un pareil mensonge, +et commanda à Mdme. de Kamken, de me demander ce qui en étoit. Je me +trouvai dans un terrible embarras. On se souviendra que cette lettre, +contenant des invectives contre la Ramen, je n'avois osé la montrer à la +reine. Je me crus perdue, me voyant encore sur le point de me brouiller +avec elle. Cependant faisant réflexion, qu'il y avoit près d'un an que +cette aventure s'étoit passée, je résolus de payer d'effronterie. Je +répondis donc à Mdme. de Kamken, que la reine avoit apparemment oublié +que je lui avois montré cette lettre, qu'elle ne renfermoit aucun +mystère, que la façon dont Katt me l'avoit remise me justifioit +pleinement, puisqu'il me l'avoit donnée publiquement; qu'à la vérité je +l'avois brûlée, mais que je m'en ressouvenois si bien, que si le roi +l'ordonnoit, je pourrois la récrire mot à mot. Cette réponse fut rendue +tout de suite au roi, qui se retira un moment après, pour parler encore +avec ceux qui étoient assemblés chez lui. + +La reine vint me trouver. Mdme. de Sonsfeld me seconda si bien, que nous +lui persuadâmes, qu'elle avoit été informée de ce que j'avois fait dire +au roi. Elle s'acquitta, en versant un torrent de larmes, des +commissions qu'il lui avoit données pour moi, me recommandant +très-fortement, de garder le secret sur ce qui regardoit la cassette, et +d'en rester toujours sur la négative. Nous prîmes ensuite un tendre +congé; elle me serra long-temps entre ses bras. Je la suppliai de se +tranquilliser, l'assurant, que j'étois entièrement résignée à la volonté +de Dieu et du roi, et que le malheur, que j'appréhendois le plus pour +moi, etoit de me séparer d'elle. On l'arracha avec peine d'auprès de +moi. Je fus transportée en chaise à porteur dans ma chambre à travers +une foule de peuple, qui s'étoit amassée au château. + +Les appartemens de la reine étant à rez de chaussée, et les fenêtres +ayant été ouvertes, les paysans avoient été spectateurs de toute la +scène, qu'ils avoient pu voir et entendre distinctement. Comme on +augmente toujours les objets, le bruit courut, que j'étois morte aussi +bien que mon frère, ce qui fit une rumeur terrible par toute la ville, +dont la désolation fut générale. + +Dès que je fus dans ma chambre, on doubla la garde devant toutes mes +portes et l'officier faisoit la ronde sept ou huit fois par jour. Mdme. +de Sonsfeld et la Mermann furent les deux fidèles compagnes de mon +malheur. Je passai une nuit affreuse; les idées les plus funestes se +présentoient à mon imagination. Mon sort ne me causoit aucune +inquiétude, mon esprit s'étoit habitué depuis ma tendre jeunesse au +chagrin et au déplaisir, et j'envisageois la mort comme la fin de mes +peines; mais le sort de tant de personnes, qui m'étoient chères, +m'intéressoit à un point que je souffrois mille morts pour une, en +pensant à leurs différentes situations. Je fus hors d'état de sortir du +lit le jour suivant, ne pouvant me tenir debout et ayant des maux de +tête affreux, des coups que j'avois reçus. + +La Ramen vint me faire d'un air triste et composé un compliment de la +reine, qui me faisoit avertir, que je devois être examinée ce jour-là +par les mêmes personnages qui avoient interrogé Katt la veille. Elle +m'exhortoit, de bien prendre garde à ce que je disois, et surtout de lui +tenir la parole que je lui avois donnée. Cette commission étoit capable +de me perdre, donnant assez à connoître, que j'étois informée de +quelques circonstances qui lui étoient de conséquence. Je pris cependant +mon parti sur-le-champ. Assurez la reine de mes respects, lui dis-je, et +dites-lui, que c'est la meilleure nouvelle que je puisse apprendre; que +je répondrai avec sincérité à tout ce qu'on me demandera, et que je +saurai si bien prouver mon innocence, qu'on ne trouvera aucune prise sur +moi.--La reine est néanmoins dans mille inquiétudes pour cet +interrogatoire, car elle craint, Madame, que vous n'aurez pas la fermeté +de la soutenir. On n'a pas besoin de fermeté, lui repartis-je, quand on +n'a rien à se reprocher. Le roi se propose de terribles choses, +continua-t-elle, votre départ est résolu, Madame; il vous enverra dans +un cloître, nommé le St. Sépulcre, où vous serez traitée en criminelle +d'état, séparée de votre grande maîtresse et de vos domestiques, et sous +une si rigide discipline, que vous me faites pitié. Le roi est mon père +et mon souverain, lui repartis-je, il est maître de disposer de moi +selon son bon plaisir; mon unique confiance est en Dieu, qui ne +m'abandonnera pas. Vous n'affectez tant de fermeté, reprit-elle, que +parce que vous vous imaginez, que tout ceci ne sont que des menaces en +l'air. Mais j'ai vu de mes propres yeux l'arrêt de votre exil, signé de +la main du roi, et pour vous convaincre de la réalité de ce que je vous +dis, la pauvre Bulow vient d'être chassée de la cour, elle et toute sa +famille sont reléguées en Lithuanie; le lieutenant Span est cassé et +envoyé à Spandau; une maîtresse du prince royal est condamnée au fouet +et au bannissement; Duhan, précepteur de votre frère, relégué aussi à +Memel; Jaques, bibliothécaire du prince royal, a subi le même sort, et +Mdme. de Sonsfeld seroit bien plus malheureuse que tous ceux-là, si elle +n'avoit été brouillée cet été avec la reine. + +Il faut remarquer ici, que la reine ne s'étoit fâchée contre elle que +parcequ'elle avoit soutenu qu'on avoit malfait, en s'opiniâtrant à +culbuter Grumkow avant mon mariage; qu'on auroit dû commencer avant +toutes choses à terminer celui-ci et travailler ensuite à éloigner ce +ministre. + +Je ne sais comment je pus endurer le discours de l'impertinente Ramen. +Cependant ma contenance me sauva et fit juger à cette mégère, ou que +j'étois innocente ou que je ne me laisserois pas intimider. Elle me +délivra enfin de son odieuse présence. + +Je quittai ma dissimulation dès qu'elle fut sortie. Le malheur de tant +d'honnêtes gens me perça le coeur. Je l'épanchai dans le sein de Mdme. +Sonsfeld. Notre séparation, dont on m'avoit menacée, achevoit de me +réduire au désespoir. Je ne sais comment j'ai pu survivre à tant de +cuisans chagrins. La journée se passa dans le deuil et dans les larmes. +J'attendois ceux qui dévoient m'interroger; chaque petit bruit +augmentoit mes alarmes. Mon attente toutefois fut vaine et personne ne +vint. + +Le lendemain l'officieuse Ramen réitéra sa visite. Elle recommanda +encore la fermeté de la part de la reine et me dit, que mon examen +n'avoit pu se faire la veille, le roi ayant jugé à propos de faire venir +le prince royal, pour le confronter avec Katt et avec moi; qu'on le +conduiroit en ville le soir sur la brune, pour prévenir le tumulte et +que je devois me préparer à répondre le jour suivant aux accusations +qu'on formeroit contre moi. Je ne me démontai point. Mettez-moi aux +pieds de la reine, lui repartis-je, et dites-lui, que je ne déguiserai +rien de tout ce que je sais, si on m'interroge; que je la supplie de se +tranquilliser, puisque je ne suis coupable en rien. + +Cependant mes réponses désoloient la reine, elle s'imagina que la peur +et le chagrin m'avoient fait tourner la tête, et que je découvrirois à +la première question qu'on me feroit, les mystères dont j'étois +dépositaire. Pour s'en éclaircir, elle m'envoya l'après-midi son fidèle +valet de chambre Bock. Je fus ravie de voir cet homme. Je me plaignis +amèrement à lui de la façon d'agir de la reine, qui m'exposoit aux plus +grands malheurs, par les commissions qu'elle donnoit à la Ramen. Je le +chargeai d'assurer cette princesse de ma discrétion, comme aussi de la +supplier de ne plus envoyer si souvent chez moi, de crainte de donner du +soupçon, et surtout de ne charger personne de ce qu'elle auroit à me +faire savoir, que lui qui étoit seul informé de l'aventure de la +cassette, dont je ne pouvois m'expliquer avec la Ramen. Je fus obligée +de prendre ce détour, pour ne point offenser la reine, qui auroit été +fort piquée, si elle s'étoit aperçue que je me méfiois de sa favorite. + +Je passai tout ce jour à la fenêtre, dans l'espérance de voir passer mon +frère. La seule idée d'une vue si chère me faisoit souhaiter de lui être +confrontée. Il n'en fut pourtant rien. + +Le roi changea d'avis et le fit conduire le 5. de Septembre à Custrin, +forteresse située sur la Varte dans la Nouvelle-Marche. + +Le prince royal avoit été mené d'abord à Mittenwalde, proche de Berlin, +où Grumkow, Derscho, Milius et Gerber l'interrogèrent pour la première +fois. Le dernier lui fit grand peur. L'ayant vu sortir de carosse avec +un manteau rouge, il le prit pour le bourreau, qui venoit lui donner la +question. Il étoit assis sur un méchant coffre faute de chaise, et +n'avoit eu tout ce temps d'autre lit que le plancher. Il soutint +l'examen avec fermeté; ses réponses furent conformes à celles de Katt. +On lui produisit les débris du porte-feuille, en lui demandant, si les +lettres et les pièces, qu'il renfermoit, y étoient toutes? Mon frère eut +la présence d'esprit de répondre, que les lettres y étoient, mais qu'il +voyoit plusieurs bijouteries qu'il ne connoissoit pas. + +Cette réponse ouvrit les yeux à Grumkow et le mit au fait de la +tromperie que nous avions faite. Il n'y avoit plus de remède; il jugea +bien, que ni menaces ni voies de fait ne nous feroient confesser leur +contenu. Il pressa encore mon frère sur plusieurs articles, sans en +tirer que des répliques fières et très-dures, ce qui lui faisant perdre +patience, il le menaça de la question. Mon frère m'a avoué depuis, que +tout son sang se glaça dans ses veines à cette déclaration. Il sut +pourtant dissimuler sa frayeur et lui repartit, qu'un bourreau tel que +lui ne pouvoit que prendre plaisir à parler de son métier; qu'il n'en +craignoit point les effets, qu'il avoit tout avoué, mais qu'il s'en +repentoit, puisque ce n'est pas à moi, continua-t-il, de m'abaisser +jusqu'à répondre à un coquin comme vous. + +Transféré le jour suivant à Custrin, il fut privé de ses domestiques et +de ses effets, et on ne lui laissa que ce qu'il avoit sur le corps. Pour +toute occupation on lui donna une bible et quelques livres de dévotion; +sa dépense fut réglée à quatre gros par jour (argent d'ici 3 bons patz, +ou 12 sols et demi de France). La chambre qui lui servoit de prison, ne +recevoit le jour que par une petite lucarne; il restoit tout le soir +dans l'obscurité et on ne lui portoit de lumière qu'à l'heure du souper, +fixée à sept heures. Quelle affreuse situation pour un jeune prince, +l'amour et l'unique espérance de son pays! Il fut encore examiné +quelques jours après. Il est à remarquer que tout l'interrogatoire se +fit toujours sous le nom du colonel Fritz, et on ne me titra que de +Mlle. Wilhelmine. Grumkow avoit trop d'esprit pour ne pas concevoir que +le crime imaginaire du coupable n'étoit dans le fond qu'une étourderie +de jeune homme, laquelle n'étoit pas condamnable, quand on réfléchissoit +aux circonstances où mon frère s'étoit trouvé. Il fit donc convenir le +roi de tourner son procès d'une autre façon et de le traiter comme un +déserteur et sur le pied militaire. + +Mon frère étoit si aigri par les indignités qu'on lui faisoit, que les +commissaires n'en purent tirer que des injures et des invectives. +Enragés de ne rien découvrir, leur fureur retomba sur Katt, auquel ils +voulurent faire donner la question. Le Maréchal de Wartensleben, ayeul +de celui-ci et grand ami de Sekendorff, détourna ce coup par ses +instances réitérées à ce ministre. + +Cependant mon sort étoit toujours le même. Je prenois tous les soirs un +tendre congé de Mdme. de Sonsfeld et de la Mermann, n'étant pas sûre de +les revoir le lendemain. Je fis remettre secrètement à la reine mes +pierreries et ce que j'avois de plus précieux. J'envoyai de nuit les +lettres que j'avois reçues de mon frère, à Mlle. de Jocour, gouvernante +de mes soeurs cadettes, ne pouvant me résoudre à les brûler. Mes +précautions ainsi prises, j'attendois mon destin avec constance. + +Le roi partit enfin. La reine vint me voir le même soir. Notre entrevue +fut des plus touchantes. Elle me dit, qu'elle me croyoit à l'abri de +l'interrogatoire et du cloître, le roi n'en ayant plus parlé les +derniers jours. Elle me conta aussi, qu'on étoit redevable au prince +d'Anhalt de l'évasion de Keith; que c'étoit lui qui l'avoit fait avertir +par son page de la détention de mon frère. Ce prince s'étoit entièrement +changé à son avantage depuis sa brouillerie avec Grumkow; il ne se +mêloit plus d'intrigues, et tâchoit de rendre service à tout le monde. +J'avois eu le bonheur de la raccommoder avec la reine et le prince +royal, auxquels il étoit entièrement dévoué. Le roi ne pouvant se venger +personnellement de Keith, le fit pendre en effigie, et fit son frère +sergent dans un régiment, pour punition d'avoir amené les chevaux au +prince royal. La reine me fit aussi part d'une particularité +très-intéressante, comme on le verra par la suite. C'étoit le mariage de +ma quatrième soeur avec le prince héréditaire de Bareith, que le roi +avoit publié la veille. Dieu merci! ajouta-t-elle, je n'ai plus rien à +craindre pour vous de ce côté-là; c'est un bon parti pour Sophie, mais +qui ne vous convenoit pas. Elle m'apprit quelques jours après avec un +air de satisfaction, que ce prince étoit mort à Paris d'une fièvre +chaude. J'en suis fort fâchée, lui répondis-je, c'est dommage, tout le +monde en disoit beaucoup de bien, et ma soeur auroit été fort heureuse +avec lui. Et moi, j'en suis charmée, continua-t-elle, j'ai toujours +craint un dessous de cartes, et c'est une inquiétude de moins. (Cette +nouvelle étoit fausse; il fut très-mal effectivement, mais il réchappa +heureusement de la fièvre chaude.) + +La reine partit le 13. Septembre pour Vousterhausen. Notre séparation ne +se fit point sans répandre des larmes. Nous convînmes de faire passer +nos lettres par le canal du valet de chambre Bock, à la femme duquel on +les rendroit à Berlin. + +Je m'accoutumai assez bien à ma prison. Jusque-là le genre de vie que je +menois, étoit fort doux. Je voyois de temps en temps mes soeurs et les +dames de la reine; mes heures étoient si bien réglées, que je ne +m'ennuyois point; je lisois, j'écrivois, je composois de la musique et +faisois de petits ouvrages pour m'amuser. Mais tout-cela ne faisoit que +me distraire quelques momens; la situation de mon frère se représentoit +sans cesse à mon imagination; ce qui me jetoit dans une profonde +mélancolie. Ma santé étoit aussi fort mauvaise; j'avois conservé une +telle foiblesse de nerfs, qu'à peine je pouvois marcher, et que je +tremblois si fort, que je ne pouvois lever les bras. + +J'étois à méditer une après-midi. Ma bonne Mermann vint m'interrompre; +elle étoit pâle comme la mort et je remarquai en elle tous les signes +d'une grande frayeur: Eh mon Dieu, lui dis-je, qu'avez vous? mon arrêt +est-il prononcé? Non, Madame, mais le mien le sera peut-être bientôt. Je +me trouve dans un cruel embarras. Un sergent des gens-d'armes est venu +ce matin chez mon mari, pour lui remettre de la part de Katt un paquet, +à ce qu'il disoit de grande conséquence pour votre Altesse royale. Mon +mari qu'on soupçonne déjà, parcequ'il a été des amis de ce dernier, n'a +point voulu l'accepter, et a prié cet homme de revenir ce soir. C'est à +vous, Madame, à décider de ce qu'il doit faire; vous connoissez mon +attachement pour vous, je suis déterminée à tout risquer, pour vous en +convaincre. J'aimois beaucoup cette femme, qui avoit certainement bien +du mérite. Le risque qu'elle couroit me laissa quelque temps en suspens. +Mdme. de Sonsfeld qui étoit présente, lui demanda, si elle ne savoit +point ce que contenoit ce paquet? Le sergent, repartit-elle, a dit à mon +mari, que c'est un portrait. Ah ciel! s'écria ma gouvernante, c'est +celui de votre Altesse royale, que j'ai donné au prince royal, et qu'il +a laissé en garde à Katt, comme il me l'a dit lui-même. Vous êtes +perdue, Madame, s'il tombe entre les mains du roi; il accuse déjà Katt +d'avoir été votre galant, s'il trouve encore ce portrait, sans rien +examiner il commencera par punir et vous traitera de la façon la plus +cruelle. Il faut absolument le ravoir, continua-t-elle, en s'adressant à +la Mermann, vous hazardez autant en l'acceptant qu'en le refusant, il +vaut donc mieux choisir le premier parti, puisque vous n'avez à craindre +que l'indiscrétion du sergent, au lieu que votre malheur est sûr, si +vous prenez le second, car si la princesse est abimée, nous le serons +avec elle, et son innocence et la nôtre ne serviront de rien. La Mermann +ne balança plus et me rendit le soir-même mon portrait. La chose resta +secrète, le sergent étant par bonheur honnête homme. + +La pauvre femme retomba quelques jours après dans de nouvelles +inquiétudes, aussi grandes que celle-ci. Un inconnu vint lui rendre une +lettre. Sa surprise fut extrême, de trouver en l'ouvrant qu'elle en +renfermoit une de mon frère pour moi. Elle me l'apporta sur-le-champ. +Elle étoit écrite au crayon. Je l'ai conservée soigneusement jusqu'à +présent; en voici les propres expressions. + +Ma chère soeur! + +L'on va m'hérétiser après le conseil de guerre, qui va se tenir à +présent, car il n'en faut pas davantage pour passer pour hérésiarque, +que de n'être pas en toutes choses conforme au sentiment du maître. Vous +pouvez donc juger sans peine de la jolie façon dont on m'accommodera. +Pour moi je ne m'embarrasse guère des anathèmes qui seront prononcés +contre moi, pourvu que je sache, que mon aimable soeur s'inscrive à faux +là contre. Quel plaisir pour moi, que ni grillés ni verroux ne peuvent +m'empêcher de vous témoigner ma parfaite amitié. Oui, ma chère soeur, il +se trouve encore d'honnêtes gens dans ce siècle quasi entièrement +corrompu, qui me procurent les moyens nécessaires pour vous témoigner +mes soumissions. Oui, ma chère soeur, pourvu que je sache que vous soyez +heureuse, la prison me deviendra un séjour de félicité et de +contentement. Chi ha tempo ha vita! Consolons nous avec cela. Je +souhaiterois du fond de mon coeur n'avoir plus besoin d'interprète pour +vous parler, et que nous vissions ces heureux jours, où votre Principe +et ma Principessa[4] feront une douce harmonie, ou pour parler plus net, +où j'aurai le plaisir de vous entretenir moi-même et de vous assurer, +que rien au monde ne sauroit diminuer mon amitié pour vous. Adieu. + +Le prisonnier. + +[Note 4: Mon frère avoit donné ce titre à sa flûte, disant, qu'il ne +seroit jamais véritablement amoureux que de cette princesse. Il en +faisoit souvent de jolis badinages, qui nous faisoient rire. Pour y +répondre j'avois nommé mon luth prince, lui disant, que c'étoit son +rival.] + +Cette lettre me perça le coeur; mes larmes m'empêchèrent long-temps de +parler. Je ne comprenois rien au tour badin de mon frère. Son style me +rassura quelques momens pour me replonger ensuite dans de plus fortes +alarmes. Le conseil de guerre dont il faisoit mention et dont on m'avoit +fait mystère, me jetoit dans des agitations terribles. Je tourmentai +inutilement Mdme. de Sonsfeld, pour me permettre de lui répondre, mais +elle resta inflexible, et ne me fit entendre raison qu'avec beaucoup de +peine. Mon sort changea quelques jours après. + +Un dimanche, 5. de Novembre, étant tranquillement dans mon lit, on vint +m'avertir que Eversmann demandoit à me parler de la part du roi. Je le +fis entrer, dissimulant tant bien que mal mon trouble. Je viens de +Vousterhausen, me dit-il; le roi m'a ordonné de vous dire, que jusqu'à +présent il vous a traitée avec douceur et ménagement, il n'a point voulu +vous faire interroger, de crainte, de vous trouver coupable, d'autant +plus que le prince royal et Katt ont avoué que vous étiez leur complice +(ceci étoit entièrement faux), mais il prétend de vous en +reconnoissance, que vous vous déterminiez sur le choix des deux partis +qu'il vous a si souvent proposés. Prenez garde, Madame, à la réponse que +vous me donnerez, la vie du prince royal et peut-être la vôtre en +dépendent; il est dans une furieuse colère contre le prince et ne parle +que de le faire décapiter. Je n'ose vous dire les funestes desseins +qu'il roule dans son esprit contre vous deux, je tremble quand j'y +pense, et il n'y a que vous qui puissiez les détourner. Songez y bien, +je fais le préambule, mais le roi vous enverra d'autres personnes, qui +sauront vous mettre à la raison, si vous ne me donnez une déclaration +favorable. + +Je souffris maux et martyres pendant tout ce discours. J'étois assez +incertaine de ma réponse, si la fin de son raisonnement ne me l'eût +suggérée. Le roi est le maître, lui repartis-je, il peut disposer de ma +vie et de ma mort, mais il ne peut me rendre coupable, lorsque je ne le +suis pas. Je ne désire rien tant que d'être examinée, mon innocence +paroîtroit dans tout son lustre. Pour ce qui regarde les deux partis en +question, ils me sont l'un et l'autre si odieux, que le choix en seroit +trop difficile; cependant j'obéirai aux ordres du roi, dès qu'il sera +d'accord avec la reine. Il se mit à rire fort insolemment. La reine? +s'écria-t-il, le roi lui a déclaré nettement, qu'il ne veut plus qu'elle +se mêle de quoi que ce soit.--Il ne peut pourtant empêcher qu'elle ne +reste ma mère, ni lui ôter l'autorité que cette qualité lui donne sur +moi. Que je suis malheureuse! quelle nécessité y-a-t-il de me marier, et +d'où vient qu'on ne s'accorde pas sur celui que je dois épouser? Je suis +livrée au sort le plus cruel, menacée alternativement de la malédiction +de mon père et de ma mère, sans savoir quel parti prendre, ne pouvant +obéir à l'un sans désobéir à l'autre. Eh bien, continua-t-il, +préparez-vous donc à mourir; je vois bien qu'il n'est plus temps de vous +rien cacher. On recommencera le procès du prince royal et de Katt, où +vous allez être impliquée; il faut une victime de plus à la fureur du +roi, Katt ne suffit pas pour éteindre sa rage, et on sera charmé de +sauver votre frère à vos dépens. Que vous me faites plaisir, lui +répondis-je; je suis détachée du monde; les adversités, que j'y ai +éprouvées, m'ont fait reconnoître la vanité de toutes les choses +humaines; je recevrai la mort avec joie et sans crainte, puisqu'elle me +conduira à un heureux repos, dont personne ne pourra me priver. Mais que +deviendroit en ce cas le prince royal? repartit-il. Si je lui sauve la +vie, ma félicité est parfaite, et s'il meurt, je n'aurai pas le chagrin +de lui survivre. Vous êtes inflexible, Madame, mais ceux que le roi vous +enverra, sauront vous mettre à la raison. J'ai de plus à vous défendre +expressément de la part de ce prince, de rien faire savoir de tout ce +que je vous ai dit, à la reine. Cette triste conversation finit par là. + +J'étois dans une altération effroyable, craignant de faire tort à mon +frère par mes refus. On m'avoit fait accroire, que le conseil de guerre +l'avoit condamné à une année de prison, et que Katt avoit été enfermé +dans une forteresse pour le reste de ses jours. Je me tranquillisai +pourtant, étant maîtresse de mon sort, et de rendre telle réponse qu'il +me plairoit à ceux qui dévoient m'être envoyés de la part du roi, n'en +voulant point donner de positive à un faquin comme Eversmann. + +Je contai d'abord toutes ces circonstances à Mdme. de Sonsfeld. Nous +conclûmes toutes deux d'en informer la reine. Comme nous jugeâmes bien +que je serois épiée; je n'osai risquer de donner ma lettre à la femme de +Bock, de crainte, qu'elle ne fût interceptée. J'eus donc recours à Mlle. +de Kamken, fille de la grande maîtresse, que la reine avoit reprise à la +place de la Bulow. Cette fille avoit infiniment d'esprit, de mérite et +de solidité. + +On avoit oublié de mettre la garde à un dégagement, qui faisoit la +communication de l'appartement de mes soeurs et du mien, ce qui m'avoit +facilité le plaisir de les voir. Mlle. de Kamken s'introduisit par-là +secrètement chez moi. Les difficultés qu'elle me fit, ne me rebutèrent +point. Je m'avisai d'empaqueter ma lettre dans un fromage, que je coupai +en deux et que je rajustai ensemble le mieux que je pus. Envoyez ce +fromage à votre mère, lui dis-je, mandez-lui, qu'il vient de Mdme. de +Roukoul; on ne s'avisera sûrement pas d'y chercher une lettre. Cet +expédient la rassura; elle suivit mon intention, qui réussit +heureusement. J'avois supplié la reine, de garder le secret sur ce que +je lui mandois et de me faire savoir ses ordres par la même voie. Elle +fit tout à rebours. + +Mdme. de Roukoul vint m'en apporter la réponse le lendemain matin. Cette +dame étoit âgée de 70 ans; elle étoit remplie de probité et de mérite, +mais son grand âge ne permettoit pas qu'on s'y fiât. Comme elle se +doutoit de quelque mystère, elle voulut être présente à l'ouverture de +la lettre. Il fallut donc mal gré bon gré la lire devant elle. Il n'y +avoit que ce peu de mots: + +«Vous êtes une poule mouillée qui s'épouvante de tout. Songez que je +vous donne ma malédiction, si vous consentez à ce qu'on exige de vous. +Faites la malade, pour gagner du temps.» + +Les cornes me vinrent à la tête en lisant ce billet, et surtout la fin +m'en embarrassa beaucoup. Le conseil étoit bon, mais il falloit de la +discrétion, et j'étois sûre qu'on pécheroit de ce côté-là. + +Dès que je fus seule avec Mdme. de Sonsfeld, nous consultâmes ensemble +sur ce qu'il y avoit à faire. Nous jugeâmes qu'il étoit nécessaire de +tromper Mdme. de Roukoul, et de lui donner le change sur ma feinte +maladie. Mdme. de Sonsfeld me conseilla de remettre la comédie, que nous +avions projetée, au jour suivant, pour des raisons, disoit-elle, qu'elle +ne pouvoit m'expliquer. + +Eversmann vint lui rendre visite le même soir. Le roi m'envoie, lui +dit-il; il vous commande d'employer tous vos efforts pour persuader à la +princesse d'épouser le duc de Weissenfeld. Ses refus ont épuisé sa +patience; il vous fait dire, que votre logement est préparé à Spandau, +où il vous enverra si elle ne se rend à ses volontés. Je quitterai la +cour, lui repartit-elle, dès qu'il le jugera à propos. Le roi doit se +ressouvenir de la répugnance que j'ai eue d'accepter le poste de +gouvernante auprès de la princesse; je lui remontrai mon peu de capacité +pour cet emploi, il me le donna malgré mes représentations. Je l'ai +élevée dans les principes de la vertu et du christianisme; je l'aime et +la chéris plus que ma vie, mais je suis prête à donner, non obstant +cela, ma démission, si le roi ne me juge plus capable de remplir mes +fonctions; je ne puis me mêler de choses qui passent mon hémisphère. La +princesse est d'un âge assez mûr, pour savoir elle-même ce qu'elle a à +faire. Je souhaite qu'elle prenne des résolutions conformes aux volontés +du roi et de la reine; pour moi je resterai neutre et ne m'ingérerai +point de lui donner conseil pour ou contre. Vous n'êtes peut-être pas +informée, répondit-il, de la terrible tragédie qui s'est passée ce +matin. Le sang de Katt n'a point appaisé le ressentiment du roi, il est +plus furieux que jamais, et je crains fort que votre conduite ne lui +donne lieu d'en venir avec vous à de fâcheuses extrémités. Sur cela il +lui conta la déplorable fin de Katt, que je réserve pour un autre lieu, +ne voulant point interrompre le fil de ma narration. Mdme. de Sonsfeld +en fut terriblement frappée; elle ignoroit cette triste catastrophe, +dont toutes les circonstances la firent frémir; sa fermeté n'en fut +pourtant point ébranlée. Ménagez, au nom de Dieu, la princesse, +s'écria-t-elle, et ne lui parlez point de cette exécution; elle a le +coeur bon et compatissant, la situation du prince royal et le malheur de +Katt ne peuvent que lui causer une violente altération, qui acheveroit +de ruiner sa santé déjà fort dérangée; et pour ce qui me regarde, +j'attends avec tranquillité et résignation tout ce qu'il plaira à la +providence d'ordonner sur mon sujet. Eversmann, n'en pouvant tirer +d'autre réponse, se retira assez mal satisfait. + +J'endurois de violentes inquiétudes pendant cette conversation. Mdme. de +Sonsfeld me la rendit mot-à-mot, à l'article de Katt près; elle étoit +fort altérée et ne pouvoit me cacher ses larmes. Je pris le change, +croyant que les menaces d'Eversmann les causoient. + +Je me préparai à jouer la scène dont nous étions convenues. Je mis la +Mermann de la confidence, j'étois sûre de sa discrétion et de sa +fidélité. Je dinois tête à tête avec ma gouvernante dans un cabinet dont +la porte donnoit sur un corridor; notre ordinaire étoit si mince, que +nous jeûnions la plupart du temps; ce n'étoient que des os sans chair, +cuits avec de l'eau et du sel, on ne nous donnoit au lieu de vin que de +la petite bierre ce qui nous obligeoit de boire de l'eau toute pure. +Nous étant mises à table, nous nous plaignîmes de ce qu'il faisoit trop +chaud et nous fîmes ouvrir la porte du corridor où il y avoit toujours +beaucoup de monde qui alloit et venoit. Je me laissai tomber tout +doucement de la chaise, en criant: je me meurs. Mdme. de Sonsfeld courut +promptement pour me secourir en appelant à l'aide. Ceux de dehors me +voyant dans cet état me crurent morte, et en semèrent le bruit par tout +le château. Les lamentations de la gouvernante et de la Mermann les +confirmèrent dans cette idée; mes soeurs et les dames de la reine +accoururent dans ma chambre. Je contrefis si bien la morte pendant une +heure, qu'on envoya enfin chercher Stahl. Je repris mes sens avant son +arrivée. Je maudissois mille fois en moi-même la nécessité qui me +réduisoit à faire un personnage si contraire à mon caractère. On m'avoit +couchée sur mon lit; je priai tout le monde de se retirer et de me +laisser un peu tranquille. Je donnai par ce moyen le temps à Mdme. de +Sonsfeld de prévenir le médecin, qui étoit entièrement dévoué à la +reine. Il ne manqua pas de dire que j'étois fort malade. Tout le jour se +passa ainsi. + +J'eus encore le lendemain le chagrin de recevoir une visite de ce vilain +visage de Eversmann. Comme je m'étois bien attendue qu'il ne manqueroit +pas de venir examiner si mon mal étoit vrai ou faux, j'avois pris mes +précautions de loin et avois eu soin de me faire chauffer des pierres de +térébenthine, qui étoient cachées dans mon lit et dont je pouvois me +servir lorsque quelqu'un de suspect venoit chez moi. Je les tenois entre +mes mains, qui en devenoient brûlantes et faisoient accroire à chacun +que j'avois une grosse fièvre et beaucoup de chaleur. Il venoit de +Vousterhausen, où on étoit déjà informé de l'accident qui m'étoit +survenu la veille. Etes-vous bien malade? me dit-il, donnez-moi un peu +la main, que je voie si vous avez de la chaleur. Je la lui tendis +sur-le-champ. Surpris de me trouver si mal, il demanda à Mdme. de +Sonsfeld, si elle n'avoit pas envoyé chercher Stahl? Je l'ai risqué, lui +répondit-elle, car la princesse, étoit hier dans un tel état, qu'il n'y +avoit point de temps à perdre pour la secourir; mais je n'ai osé le +faire venir aujourd'hui, et j'en ai demandé la permission à la reine. Il +la tira à part et sortit avec elle. Je vous avois défendu, lui dit-il, +de la part du roi, aussi bien qu'à la princesse de ne point informer la +reine des commissions dont il m'avoit chargé pour vous, vous avez +pourtant eu le courage l'une et l'autre de désobéir à cet ordre. La +reine est instruite de tout; elle m'a traité comme le dernier des +hommes, mais rendez grâces, vous et votre princesse, à mon bonté qui +m'empêche de me venger. Si j'informois le roi de tout ceci, il vous +feroit un mauvais parti à l'une et à l'autre. C'est ce que j'ai voulu +vous dire seulement en passant, afin que cela ne vous arrive plus. Il se +retira en proférant ces dernières paroles, et épargna la peine à Mdme. +de Sonsfeld de lui répondre. Elle rentra toute effrayée dans ma chambre, +pour me conter cette nouvelle imprudence de la reine. J'en restai +stupéfiée. Nous ne doutâmes plus qu'elle n'en parlât encore au roi, ce +qui auroit achevé de tout gâter et de nous exposer aux plus grands +malheurs. + +Chaque jour étoit signalé par quelque catastrophe. Ce n'étoient que des +emprisonnemens, des confiscations et des exécutions continuelles, ce qui +me faisoit appréhender, que les menaces du roi ne se changeassent enfin +en effets, surtout s'il pouvoit trouver la moindre prise. Je le répète +encore, mon sort m'inquiétoit le moins; celui des personnes que j'aimois +absorboit toute mon attention. Je réfléchis toute la nuit sur ma +situation; grand Dieu, qu'elle étoit affreuse! Je me voyois sans +soutien, ne pouvant compter sur la reine, qui n'avoit aucun crédit et +qui embrouilloit tout par ses imprudences et son indiscrétion. Mon frère +ne me sortoit point de l'esprit. Je soupçonnois des mystères sur son +sujet; mais toutes mes instances étoient inutiles et on me répondoit +toujours qu'il étoit enfermé pour un an. Ne sachant pas la mort de Katt, +je craignois qu'on ne recommençât les procédures et que la fin n'en fût +funeste. Ma chère gouvernante m'alarmoit bien vivement; je l'aimois +tendrement et j'aurois mieux aimé mourir que de l'exposer par mon +obstination à tenir compagnie à tant d'illustres infortunés. Je me +résolus donc enfin fermement à me sacrifier pour les autres et à épouser +le duc de Weissenfeld, avec condition toutefois, que le roi +m'accorderoit la grâce de mon frère. Je remis à lui faire savoir mes +intentions jusqu'à ce qu'il m'envoyât ceux dont Eversmann m'avoit parlé. +J'eus grand soin de cacher ce projet à Mdme. de Sonsfeld, qui y auroit +mis sûrement obstacle. + +Je passai ainsi six ou sept jours, au bout desquels Eversmann renouvela +ses visites. J'affectois une grande foiblesse, qui me faisoit encore +garder le lit. Il vint m'annoncer, que le roi étoit averti que je voyois +mes soeurs et les dames de la reine, qu'il en étoit dans une +très-violente colère, et qu'il me faisoit défendre sous peine de la vie +de ne plus sortir de ma chambre et de ne point mettre la tête à la +fenêtre. + +En effet les ordres furent si bien donnés, que je devins prisonnière +dans toutes les formes, et qu'on ne laissa plus entrer personne chez moi +sans un ordre exprès du roi. Je pris mon parti là-dessus et je jugeai +que Eversmann, malgré sa feinte générosité, en étoit la cause. Ce qui +m'incommodoit le plus, c'étoit ma feinte maladie et de garder tout le +jour le lit; je ne pouvois lire qu'à bâtons rompus, ce diantre d'homme +venant m'interrompre à tout bout de champ et me rabattre les oreilles de +son duc de Weissenfeld et de ses menaces. + +La reine cependant arriva le 22. au matin à Berlin. A force +d'affectation et de chagrin, j'étois très-indisposée en effet. Ma soeur +Charlotte avoit obtenu la permission de me voir; elle courut d'abord +chez moi. Je l'aimois beaucoup; elle avoit de l'esprit, de la vivacité +et l'humeur fort douce. Elle m'a bien mal récompensée depuis de l'amitié +que j'avois pour elle. A peine eut-elle mis le pied dans ma chambre, +qu'elle me dit: n'avez-vous pas bien plaint mon pauvre frère et regretté +Katt? Pourquoi? lui repartis-je en m'effrayant. Quoi, vous n'en savez +rien? continua-t-elle en racontant fort confusément cette déplorable +tragédie. J'en fus si saisie que le coeur me manqua. Mais il est à +propos de placer ici ce grand événement. + +Le conseil de guerre, qui devoit décider du sort des deux criminels, fut +assemblé le 1. de Novembre à Potsdam. Il étoit composé de deux généraux, +de deux colonels, de deux lieutenant-colonels, de deux majors, de deux +capitaines et de deux lieutenants. Tout le monde s'étant excusé d'en +être, le roi fit tirer toute l'armée au sort. Il tomba sur le généraux +Denhoff et Linger, les colonels Derscho et Panewitz. J'ai oublié les +lieutenant-colonels, le major Schenk des gens-d'armes et Weier du +régiment du roi, aussi bien que le capitaine Einsiedel de ce même +régiment. Ils donnèrent chacun leur voix par un passage de l'écriture +sainte. Je ne me souviens que de celui de Denhoff, qui allégua la +douleur de David, lorsqu'on vint lui dire la mort d'Absalon, et s'écria: +ah mon fils Absalon, mon fils Absalon! etc. Le même et Linger opinèrent +au pardon, mais les autres, pour faire leur cour au roi, condamnèrent +mon frère et Katt à être décapités, procédure inouïe dans un pays +chrétien et policé. Le roi auroit fait exécuter cette sentence, si +toutes les puissances étrangères n'avoient intercédé pour le prince, +particulièrement l'Empereur et les états généraux. Sekendorff se donna +de grands mouvemens; ayant causé le mal il voulut le réparer. Il dit au +roi, que le prince étoit à la vérité son fils, mais qu'il appartenoit à +l'empire et que sa Majesté n'avoit aucun droit sur lui. Il eut bien de +la peine à obtenir sa grâce; ses sollicitations diminuèrent peu à peu +les desseins sanguinaires du roi. Grumkow qui s'en aperçut, voulut s'en +faire un mérite auprès de mon frère; il se rendit à Custrin et l'engagea +d'écrire et de faire des soumissions au roi. + +Sekendorff entreprit aussi de sauver Katt, mais le roi resta inflexible. +Son arrêt lui fut prononcé le 2. du même mois. Il l'entendit lire sans +changer de couleur. Je me soumets, dit-il, aux ordres du roi et de la +providence; je vais mourir pour une belle cause et j'envisage le trépas +sans frayeur, n'ayant rien à me reprocher. Dès qu'il fut seul il appela +Mr. Hartenfeld, qui étoit de garde auprès de lui et qui étoit fort de +ses amis. Il lui donna la boîte qui renfermoit le portrait de mon frère +et le mien. Gardez-la, lui dit-il, et souvenez-vous quelquefois du +malheureux Katt, mais ne la montrez à personne, cela pourroit encore +faire du tort après ma mort aux illustres personnes que j'y ai peintes. +Il écrivit ensuite trois lettres, à son aïeul, à son père et à son +beau-frère. J'en ai obtenu les copies et je les ai traduites mot-à-mot +de l'allemand. + +Monsieur mon très-honoré grand-père! + +Je ne saurois vous exprimer avec quelle douleur et agitation j'écris +celle-ci. Moi qui ai été le principal objet de vos soins, que vous aviez +destiné à être le soutien de votre famille, que vous aviez élevé dans +des sentimens utiles au service du maître et du prochain, qui ne suis +jamais sorti de chez vous sans être honoré de vos bontés et de vos +conseils; moi qui devois faire la consolation et la félicité de votre +vieillesse, enfin moi, misérable que je suis! je deviens l'objet de +votre douleur et de votre désespoir. Au lieu de vous réjouir par de +bonnes nouvelles, je me vois obligé de vous annoncer l'arrêt de ma mort, +qui a déjà été prononcé. Ne prenez pas mon triste sort trop à coeur; il +faut se soumettre aux décrets de la providence, si elle nous éprouve par +des adversités, elle nous donne aussi la force de les soutenir avec +fermeté et de les vaincre. Il n'y a rien d'impossible à Dieu, il peut +secourir quand il veut. Je mets toute ma confiance en cet Être suprême, +qui peut encore diriger le coeur du roi à la clémence et me faire +obtenir autant de grâces que j'ai éprouvé de rigueur. Si ce n'est point +la volonté de Dieu, je ne l'en louerai et bénirai pas moins, étant +persuadé que ce qu'il fera sera pour mon bien. Ainsi je me soumets avec +patience à ce que votre crédit et celui de vos amis pourra obtenir de sa +Majesté. Je vous demande en attendant mille fois pardon de mes fautes +passées, espérant que le bon Dieu, qui pardonne aux plus grands +pécheurs, aura compassion de moi. Je vous supplie de suivre son exemple +envers moi et de me croire etc. + +Le 2. de Novembre 1730. + +Voici des vers qu'on trouva écrits sur la fenêtre de sa prison: + + Par le temps et la patience + On obtient une bonne conscience; + Si vous voulez savoir qui écrit cela, + Le nom de Katt vous l'apprendra, + Toujours content en espérance. + +Au dessous il y avoit: + +Celui que la curiosité portera à lire cette écriture, apprendra que +l'écrivain a été mis aux arrêts par ordre de sa Majesté le 16. d'Août de +l'année 1730, non sans l'espérance de recevoir la liberté, quoique la +façon dont il est gardé lui fasse augurer quelque chose de funeste. + +Un ecclésiastique étant venu le voir le jour suivant, pour le préparer à +la mort, il lui dit: je suis un grand pécheur; ma trop grande ambition +m'a fait commettre bien des fautes, dont je me repens de tout mon coeur. +Je me suis reposé sur ma fortune; les bonnes grâces du prince royal +m'ont aveuglé à un point que je me suis méconnu moi-même. A présent je +reconnois que tout est vanité; je sens un vif repentir de mes péchés et +je désire la mort comme le seul chemin qui puisse me conduire à un +bonheur stable et éternel. Il passa cette journée et celle qui suivit en +de pareilles conversations. + +Le lendemain au soir le major Schenk vint l'avertir que son supplice +devoit se faire à Custrin et que le carrosse, qui devoit l'y conduire, +l'attendoit. Il parut un peu étonné de cette nouvelle, mais reprenant +d'abord sa tranquillité, il suivit avec un visage riant Mr. de Schenk, +qui monta en carrosse avec lui aussi bien que deux autres officiers des +gens-d'armes. Un gros détachement de ce corps les escorta jusqu'à +Custrin. Mr. de Schenk qui étoit fort touché lui dit qu'il étoit au +désespoir d'être chargé d'une si triste commission. J'ai ordre de sa +Majesté, continua-t-il, d'être présent à votre exécution; j'ai refusé +par deux fois ce funeste emploi, il faut obéir: mais Dieu sait ce qu'il +m'en coûte! Plaise au ciel que le coeur du roi se change et que je +puisse avoir la satisfaction de vous annoncer votre grâce. Vous avez +trop de bonté, lui répliqua Katt, mais je suis content de mon sort. Je +meurs pour un maître que j'aime, et j'ai la consolation de lui donner +par mon trépas la plus forte preuve d'attachement qu'on puisse exiger. +Je ne regrette point le monde, je vais jouir d'une félicité sans fin. +Pendant le chemin il prit congé des deux officiers, qui étoient auprès +de lui, et de tous ceux qui l'escortoient. Il arriva à 9 heures du matin +à Custrin, où on le mena droit à l'échafaud. + +Le jour auparavant le général Lepel, gouverneur de la forteresse, et le +président Municho conduisirent mon frère dans un appartement, qu'on lui +avoit préparé exprès dans l'étage au dessous de celui où il avoit logé. +Il y trouva un lit et des meubles. Les rideaux des fenêtres étoient +baissés, ce qui l'empêcha de voir d'abord ce qui se passoit au dehors. +On lui apporta un habit brun tout uni, qu'on l'obligea de mettre. J'ai +oublié de dire, qu'on en avoit donné un pareil à Katt. Alors le général, +ayant levé les rideaux lui fit voir un échafaud tout couvert de noir de +la hauteur de la fenêtre, qu'on avoit élargie et dont on avoit ôté les +grilles; après quoi lui et Municho se retirèrent. Cette vision et +l'altération de Municho firent croire à mon frère qu'on alloit lui +prononcer sa sentence de mort, et que ces apprêts se faisoient pour lui, +ce qui lui causa une violente agitation. + +Mr. de Municho et le général Lepel entrèrent dans sa chambre le matin, +un moment avant que Katt parût, et tâchèrent de le préparer le mieux +qu'ils purent à cette terrible scène. On dit que rien n'égala son +désespoir. Pendant ce temps Schenk rendit le même office à Katt. Il lui +dit en entrant dans la forteresse: conservez votre fermeté, mon cher +Katt, vous allez soutenir une terrible épreuve, vous êtes à Custrin et +vous allez voir le prince royal. Dites plutôt, lui repartit-il, que je +vais avoir la plus grande consolation qu'on ait pu m'accorder. En disant +cela il monta sur l'échafaud. On obligea alors mon malheureux frère de +se mettre à la fenêtre. Il voulut se jeter dehors, mais on le retint. Je +vous conjure, au nom de Dieu, dit-il à ceux qui étoient à l'entour de +lui, de retarder l'exécution, je veux écrire au roi que je suis prêt à +renoncer à tous les droits que j'ai sur la couronne, s'il veut pardonner +à Katt. Mr. de Municho lui ferma la bouche avec son mouchoir. Jetant les +yeux sur lui, que je suis malheureux mon cher Katt! lui dit-il, je suis +cause de votre mort; plût à Dieu que je fusse à votre place. Ah, +Monseigneur, répliqua celui-ci, si j'avois mille vies, je les +sacrifierois pour vous. En même temps il se mit à genoux. Un de ses +domestiques voulut lui bander les yeux, mais il ne voulut pas le +souffrir. Alors élevant son âme à Dieu il s'écria: mon Dieu! je remets +mon âme entre tes mains. A peine eut-il proféré ces paroles, que sa +tête, tranchée d'un coup, roula à ses pieds. En tombant il étendit les +bras du coté de la fenêtre où avoit été mon frère. Il n'y étoit plus; +une forte foiblesse qui lui étoit survenue, avoit obligé ces Mrs. de le +porter sur son lit. Il y resta quelques heures sans sentiment. Dès qu'il +eut repris ses sens, le premier objet qui s'offrit à sa vue, fut le +corps sanglant du pauvre Katt, qu'on avoit posé de façon, qu'il ne +pouvoit éviter de le voir. Cet objet le rejeta dans une seconde +foiblesse, dont il ne revint que pour prendre une violente fièvre. Mr. +de Municho, malgré les ordres du roi, fit fermer les rideaux de la +fenêtre et envoya chercher les médecins, qui le trouvèrent en grand +danger. Il ne voulut rien prendre de ce qu'ils lui donnèrent. Il étoit +tout hors de lui-même et dans de si fortes agitations, qu'il se seroit +tué si on ne l'en avoit empêché. On crut le ramener par la religion, et +on envoya chercher un ecclésiastique, pour le consoler; mais tout cela +fut inutile, et ses mouvemens violents ne se calmèrent que lorsque ses +forces furent épuisées. Les larmes succédèrent à ces terribles +transports. Ce ne fut qu'avec une peine extrême qu'on lui persuada de +prendre des médicines. On n'en vint à bout qu'en lui représentant, qu'il +causeroit encore la mort de la reine et la mienne, s'il persistoit à +vouloir mourir. Il conserva pendant long-temps une profonde mélancolie, +et fut trois fois vingt-quatre heures en grand danger. Le corps de Katt +resta exposé sur l'échafaud jusqu'au coucher du soleil. On l'enterra +dans un des bastions de la forteresse. Le lendemain le bourreau alla +demander le salaire de cette exécution au Maréchal de Wartensleben, ce +qui faillit lui causer la mort de douleur. + +Trois ou quatre jours après Grumkow, comme je l'ai déjà dit, obtint la +permission du roi d'aller à Custrin. Il entra chez mon frère d'un air +soumis et respectueux. Je ne viens, lui dit-il, que pour demander pardon +à votre Altesse Royale du peu de ménagement que j'ai eu jusqu'à présent +pour Elle; j'y ai été obligé pour obéir aux ordres du roi, je les ai +même exécutés ponctuellement, pour être plus à portée, Monseigneur, de +vous rendre service. Le chagrin qu'on vient de vous causer par la mort +de Katt, nous a fait une peine infinie, à Sekendorff et à moi. Nous +avons employé tous nos efforts pour le sauver, mais inutilement. Nous +allons les redoubler pour faire votre paix avec le roi, mais il faut que +votre Altesse Royale y travaille Elle-même, et qu'elle me charge d'une +lettre remplie de soumissions, que se présenterai au roi et que +j'appuyerai de tout mon pouvoir. Mon frère se détermina avec beaucoup de +peine à cette démarche, il la fit toutefois. + +Grumkow fit un portrait si touchant de son triste état, qu'il émut le +coeur de ce prince, qui lui accorda sa grâce. Il fut élargi le 12. de +Novembre de la forteresse; on lui donna la ville pour prison. Le roi lui +conféra le titre de conseiller de guerre, avec ordre, d'assister +ponctuellement aux délibérations de la chambre, de finances et des +domaines. Il y étoit assis après le dernier des conseillers de guerre. +Il plaça auprès de lui trois hommes de robe: Mr. de Vollen, de Rovedel +et de Natzmar. Ce dernier étoit fils du Maréchal. Il avoit de l'esprit +et du monde, ayant beaucoup voyagé; mais c'étoit un petit-maître manqué. +Je ne puis m'empêcher de mettre ici un trait de son étourderie. + +Étant à Vienne dans l'antichambre de l'Empereur, il apperçut le duc le +Lorraine, depuis Empereur, dans un coin de la chambre, qui bâilloit; +sans penser à l'impertinence de son action, il court lui fourrer le +doigt dans la bouche. Le duc en fut un peu surpris, mais connoissant +l'humeur de Charles VI., fort rigide sur les étiquettes, il n'en fit +point de bruit et se contenta de lui dire, qu'apparemment il s'étoit +mépris. + +Les deux autres de ces Mrs. étoient d'honnêtes gens, mais fort épais. La +dépense de mon frère fut réglée fort petitement; on lui défendit toute +recréation, sur tout la lecture et de parler et d'écrire en françois. +Toute la noblesse du voisinage se cotisa pour fournir à sa table, aussi +bien que les réfugiés françois de Berlin, qui lui envoyèrent du linge et +des rafraîchissemens. On eut bien de la peine à dissiper sa mélancolie; +il ne voulut jamais quitter l'habit brun, qu'on lui avoit donné dans la +forteresse, qu'il ne fût en lambeaux, parcequ'il étoit égal à celui de +Katt. Malgré toutes les rigoureuses défenses du roi, il passoit fort +bien son temps, ceux qui étoient autour de lui ne faisant pas semblant +de s'apercevoir de ce qu'il faisoit. + +L'élargissement de mon frère modéra un peu ma douleur et me causa une +vive joie. La reine l'augmenta par sa présence. Elle me conta tous les +chagrins qu'elle avoit endurés à Vousterhausen, et ses inquiétudes pour +mon frère. Je pleurois et riois tour à tour des différentes situations +où il avoit été. Elle continua ses visites tant que le roi fut absent. +Elle ne cessoit de m'inquiéter sur l'avenir. Je pars le mois prochain +pour Potsdam, me disoit-elle; je suis avertie qu'on vous livrera de +terribles assauts; on vous ôtera la Sonsfeld, qui vous quittera de +très-mauvaise grâce, et on vous donnera en sa place des personnes +suspectes, peut-être même vous enverra-t-on à une forteresse. Prenez +votre parti là-dessus d'avance, et armez-vous de fermeté; refusez +constamment de vous marier et laissez-moi faire le reste; si vous suivez +mes conseils, je ne désespère pas encore de vous établir en Angleterre. +Je lui promis tout ce qu'elle vouloit pour la tranquilliser, mais ma +résolution étoit prise, d'obéir au roi. Ce prince interrompit nos +entrevues; il vint passer les fêtes de noël à Berlin et y resta une +quinzaine de jours. Ainsi finit cette triste année, mémorable en +événemens funestes. + +L'année 1731, que je vais commencer, fut encore bien dure pour moi; ce +fut pourtant durant son cours qu'on jeta les fondemens du bonheur de ma +vie. + +Le roi retourna le 11. de Janvier à Potsdam, où la reine le suivit le +28. Pendant le peu de temps qu'elle resta à Berlin, Mr. de Sastot, son +chambellan et proche parent de Grumkow, entreprit de les réconcilier. +Grumkow, plus raffiné que lui, et bien résolu de s'en servir pour dupe, +profita de cette occasion pour parvenir à ses fins. Il le chargea de +faire toutes les avances imaginables de sa part à la reine et de +l'assurer, que si elle vouloit encore se confier à lui, il se chargeoit +de faire réussir mon mariage avec le prince de Galles. La reine qui +aimoit à se flatter, donna tout du long dans le panneau, et en deux +jours de temps ils étoient amis à brûler. La reine m'en fit d'abord +confidence. Grumkow étoit devenu le plus honnête homme du monde, et elle +rejetoit tout le passé sur Sekendorff et sur la mauvaise conduite du +chevalier Hotham. Je fus extrêmement surprise de cette nouvelle, qui +m'alarma beaucoup, pouvoit bien augurer les suites. Mais comme je savois +que la reine ne pouvoit souffrir les contradictions, je lui déguisai mes +pensées. + +La veille de son départ, me regardant fixement, je viens prendre congé +de vous, ma chère fille, me dit-elle. Je me flatte que Grumkow me +tiendra parole et qu'il empêchera qu'on ne vous inquiète pendant mon +séjour de Potsdam: mais comme on ne peut pas toujours prévoir l'avenir, +et que Grumkow est obligé par politique d'avoir de grands ménagemens +pour Sekendorff, afin de le tromper d'autant mieux, j'exige une chose de +vous, qui seule peut me tranquilliser pendant mon absence; c'est que +vous fassiez un serment sur votre salut éternel, que vous n'épouserez +jamais que le prince de Galles. Vous voyez bien que je ne vous demande +rien que de juste et de raisonnable, ainsi je ne doute pas que vous ne +me donniez cette satisfaction. Cette proposition me rendit interdite; je +crus l'éluder en lui représentant, que Grumkow étant de son parti, il +n'y avoit plus rien à craindre pour moi, et que j'étois persuadée qu'il +feroit mon mariage puisqu'il l'avoit promis. La reine ne se laissa point +amuser par cette réponse, et insista sur le serment. Il me vint +heureusement une bonne idée que je suivis pour me tirer d'embarras. Je +suis calviniste, lui dis-je, et votre Majesté n'ignore pas que la +prédestination est un des articles principaux de ma religion. Mon sort +est écrit au ciel, si la providence par ses décrets éternels a conclu +que je sois établie en Angleterre, ni le roi ni aucune puissance humaine +ne seront en état de l'empêcher, et si au contraire elle en a ordonné +autrement, toutes les peines et les efforts que votre Majesté se donnera +pour y parvenir, seront vains. Je ne puis donc prêter un serment +téméraire, que je ne serois peut-être pas en état de tenir, et offenser +Dieu en agissant contre les principes de ma conscience et de la croyance +que j'ai. Tout ce que je puis promettre est, de ne point me rendre aux +volontés du roi qu'à la dernière extrémité. La reine n'eut rien à me +répliquer; je remarquai que ma réponse l'avoit fâchée, mais je ne fis +semblant de rien. Nous nous attendrîmes toutes les deux en prenant +congé; le coeur me fendoit et je ne pouvois me séparer d'elle, je +l'aimois à l'adoration, et en effet elle avoit bien des belles qualités. +Nous convînmes d'adresser des lettres indifférentes à la Ramen et de +nous servir de la femme du valet de chambre, pour faire passer celles +qui étoient de conséquence. + +J'ai oublié un article fort intéressant. La Bulow avant que de partir +pour la Lithuanie, avoit eu une grande conversation avec Boshart, +chapelain de la reine, dans laquelle elle lui avoit dévoilé le caractère +de la Ramen et toutes ses intrigues. Cet ecclésiastique, qui hantoit +beaucoup de gens, en avoit déjà entendu quelque chose. Il résolut d'en +avertir la reine, et eut le bonheur de la convaincre si authentiquement +des infâmes menées de cette femme, qu'elle lui promit de ne lui rien +confier que ce qu'elle voudroit qui parvînt aux oreilles du roi. Elle +nous conta d'abord ce que Boshart lui avoit dit, et nous avoua alors, +qu'elle avoit bien remarqué la défiance que nous avions eue pour cette +créature, mais qu'elle n'avoit pu s'imaginer qu'elle fût capable d'une +telle noirceur. Nous lui conseillâmes de jouer fin contre fin, de +continuer à lui faire bon visage et de lui en donner à garder tant +qu'elle pourroit. + +Je me trouvai bien désolée après le départ de la reine, enfermée dans ma +chambre de lit, où je ne voyois personne, continuant toujours à faire +abstinence, car je mourois de faim. Je lisois tant que le jour duroit et +je faisois des remarques sur mes lectures. Ma santé s'affoiblissoit +beaucoup, je devenois maigre comme un squelette faute d'alimens et +d'exercices. + +Un jour que nous étions à table, Mdme. de Sonsfeld et moi, à nous +regarder tristement, n'ayant rien à manger qu'une soupe d'eau au sel et +un ragoût de vieux os, rempli de cheveux et de saloperies, nous +entendîmes cogner assez rudement contre la fenêtre. Surprises nous nous +levâmes précipitamment pour voir ce que c'étoit. Nous trouvâmes une +corneille, qui tenoit un morceau de pain dans son bec; elle le posa dès +qu'elle nous vit sur le rebord de la croisée et s'envola. Les larmes +nous vinrent aux yeux de cette aventure. Notre sort est bien déplorable, +dis-je à ma gouvernante, puisqu'il touche les êtres privés de raison; +ils ont plus de compassion de nous que les hommes, qui nous traitent +avec tant de cruauté. Acceptons l'augure de cet oiseau, notre situation +va changer de face. Je lis actuellement l'histoire romaine, et j'y ai +trouvé, continuai-je en badinant, que leur approche porte bonheur. Au +reste il n'y avoit rien que de très-naturel à ce que je viens de dire. +La corneille étoit privée et appartenoit au Margrave Albert; elle +s'étoit peut-être égarée et recherchoit son gîte. Cependant mes +domestiques trouvèrent cette circonstance si merveilleuse, qu'elle fut +divulguée en peu de temps par toute la ville; ce qui inspira tant de +pitié pour mes peines à la colonie françoise qu'au risque d'encourir le +ressentiment du roi, ils m'envoyoient tous les jours à manger dans des +corbeilles, qu'ils posoient devant ma garderobe, et que la Mermann +prenoit soin de vuider. Cette action et le zèle qu'ils témoignoient à +mon frère m'a inspiré une haute estime pour cette nation, que je me suis +fait une loi de soulager et de protéger quand j'en trouve les occasions. + +Tout le mois de Février se passa de cette façon. La reine fit tant +d'instances à Grumkow, qu'il m'obtint enfin la permission de revoir mes +soeurs et les dames de cette princesse. J'étois alors dans une +tranquillité parfaite, hors d'appréhension pour mon frère, et je +n'entendois plus parler de mes odieux mariages. Ma petite société étoit +douce et accommodante; je m'accoutumois peu à peu à la retraite et +devenois véritable philosophe. + +La reine m'écrivoit de temps en temps ce qui se passoit. Elle continuoit +à être au mieux avec Grumkow. Elle me manda, qu'il alloit faire une +dernière tentative en Angleterre, à laquelle le roi avoit consenti, et +qu'elle s'en promettoit de très-heureuses suites. Je n'étois pas de son +avis. Je ne pouvois concevoir comment elle pouvoit se fier à un homme +qui se faisoit un point d'honneur de tromper tout le monde, et qui +n'avoit cessé jusqu'alors de la persécuter. Je me doutai d'avance que la +fin de cette grande amitié seroit funeste et qu'elle en seroit la dupe. +Mes conjectures furent justes. Le roi commença à tourmenter la reine sur +mon mariage à la fin de Mars. Elle m'en avertit d'abord, se plaignant +beaucoup de ce qu'elle enduroit de sa mauvaise humeur. Il la maltraitoit +publiquement à table et paroissoit plus animé que jamais contre mon +frère et contre moi sans qu'elle en sût les raisons. Grumkow en rejetoit +la faute sur Sekendorff et lui faisoit accroire, que ce ministre, ayant +averti le roi de sa bonne intelligence avec elle, avoit diminué par-là +son crédit. + +Je n'avois point participé aux sacremens depuis neuf mois, n'en ayant pu +obtenir la permission du roi. La reine me permit de lui écrire, pour lui +demander cette grâce. Malgré les défenses de cette princesse je +témoignai à ce prince la douleur que me causoit sa disgrâce. Ma lettre +fût des plus touchantes et capable d'attendrir un coeur de roche. Pour +toute réponse il dit à la reine, que sa canaille de fille pouvoit +communier. Il donna ses ordres pour cet effet à Eversmann et lui nomma +l'ecclésiastique, qui devoit en faire la fonction. Cela se passa +secrètement dans ma chambre, où Eversmann fut présent à cette pieuse +cérémonie. Tout le monde en tira un bon augure pour mon raccommodement, +le roi en ayant usé de même avec mon frère avant qu'il sortît de la +forteresse. + +Cependant Grumkow avoit écrit par ordre du roi en Angleterre. Il s'étoit +adressé à Reichenbach, pour le charger de demander une déclaration +formelle sur mon mariage avec le prince de Galles; mais il avoit eu soin +de donner des instructions secrètes à celui-ci, pour le faire échouer. + +Dans ces entrefaites Eversmann recommença ses visites. Il vint me faire +un jour des complimens de la reine, et comme je m'informai de sa santé +et de celle du roi, il est de très-mauvaise humeur, me dit-il, et la +reine est triste sans que j'en sache la raison. Je suis affairé que +c'est terrible. Le roi m'a ordonné de mettre le grand appartement en +ordre et d'y faire transporter toute la nouvelle argenterie. Vous aurez +bien du bruit au dessus de votre tête, Madame, car on y prépare +plusieurs fêtes. Les noces de la princesse Sophie doivent se faire +bientôt avec le prince de Bareith. Le roi a invité beaucoup d'étrangers: +le duc de Wurtemberg, le duc, la duchesse et le prince Charles de +Bevern, le prince de Hohenzollern et quantité d'autres. Que je vous +plains, continua-t-il, de ne point être de ces plaisirs; car le roi a +dit qu'il ne souffriroit point que vous parussiez en sa présence. Je +prendrai aisément mon parti là-dessus, lui répondis-je, mais je n'en +prendrai jamais sur la disgrâce de ce prince, et je n'aurai point de +repos jusqu'à ce qu'il m'ait rendu ses bonnes grâces. + +Je ne fis pas grande réflexion sur cette conversation, mais Mdme. de +Sonsfeld m'en parut inquiète. Il se forme un nouvel orage, me dit-elle; +Grumkow dupe sûrement la reine, et je crains fort, Madame, que tous ces +apprêts ne se fassent pour vous. Au nom de Dieu! tenez bon et ne vous +rendez pas malheureuse. On vous destine le prince de Bareith; préparez +votre réponse d'avance, car j'appréhende que la bombe ne crève quand +vous vous y attendrez le moins. Comme je ne voulois point lui dire mes +intentions, je ne lui répondis que problematiquement là-dessus. + +Les réponses d'Angleterre étant arrivées, la reine ne manqua pas de m'en +faire part. Reichenbach avoit très-bien exécuté les instructions de +Grumkow. Il parla avec tant de fierté de la part du roi aux ministres +anglois, que ceux ci, déjà fort piqués de l'affront fait au chevalier +Hotham, prirent la déclaration pour une nouvelle insulte. Le roi +d'Angleterre en fut outré; il jugea pourtant nécessaire de cacher sa +réponse au prince de Galles et au reste de la nation. Il répondit au +roi, qu'il ne se désisteroit jamais du mariage de mon frère avec la +princesse sa fille, et que si cette condition n'étoit pas de son goût, +il marieroit le prince de Galles avant la fin de l'année. Le roi, mon +père, lui écrivit par la même poste, qu'il étoit résolu de faire mes +noces avant qu'il fût deux mois et qu'il préparoit tout pour cet effet. +La reine fût au désespoir de cette rupture, comme on peut bien le +croire; mais je ne sais quel espoir lui restoit encore, puisqu'elle me +recommandoit toujours de rester ferme à refuser tous les partis qu'on me +proposeroit. + +Sept ou huit jours après Eversmann vint chez moi. Il affectoit un air +hypocrite et vouloit faire le bon valet. Je vous ai aimée, me dit-il, +depuis que vous êtes au monde, je vous ai portée mille fois sur mes bras +et vous étiez la favorite de chacun; malgré toutes les duretés, que je +vous ai dites de la part du roi, je suis pourtant de vos amis; je veux +vous en donner une preuve aujourd'hui et vous avertir de ce qui se +passe. Votre mariage est entièrement rompu avec le prince de Galles. La +réponse qu'on a donné au roi, l'a rendu furieux; il fait souffrir maux +et martyres à la reine, qui devient maigre comme un bâton. Il est animé +tout de nouveau contre le prince royal; il dit qu'on ne à pas bien +examiné lui et Katt, et qu'il y a bien des circonstances de conséquence +qu'il ignore et qu'il veut encore approfondir. Votre mariage avec le duc +de Weissenfeld est fermement résolu; je prévois les plus grands malheurs +si vous persistez dans votre obstination; le roi se portera aux +dernières extrémités contre la reine, contre le prince royal et contre +vous. Dans peu vous apprendrez si je mens ou si je dis vrai. C'est à +vous à penser à ce que vous voulez faire. Ma réponse étoit toujours la +même, c'étoit un refrain que j'avois appris par coeur à force de le +répéter. Il se retira donc assez mal-satisfait. + +Je reçus la même après-midi une lettre de la reine, qui confirma ce que +Eversmann venoit de me dire. La femme du valet de chambre me la rendit +elle-même et m'en fit voir une de son mari. «Il est impossible, lui +mandoit-il, de vous décrire le déplorable état où se trouve la reine; +peu s'en fallut que hier le roi n'en vint aux plus fâcheuses extrémités +avec elle, ayent voulu la frapper de sa canne. Il est plus enragé que +jamais contre le prince royal et la princesse. Dieu, ayez pitié de nous +dans de si fortes adversités!» + +Le lendemain, 10. de Mai, jour le plus mémorable de ma vie, Eversmann +réitéra sa visite. A peine étois-je réveillée qu'il parut devant mon +lit. Je reviens dans ce moment de Potsdam, me dit-il, où j'ai été obligé +d'aller hier, après être sorti de chez vous. Je n'ai pu m'imaginer +quelle affaire pressante m'y appeloit si fort à la hâte. J'ai trouvé le +roi et la reine ensemble. Cette princesse pleuroit à chaudes larmes et +le roi paroissoit fort en colère. Dès qu'il m'a vu il m'a ordonné de +retourner au plus vite ici, pour faire les emplettes nécessaires pour +vos noces. La reine a voulu faire un dernier effort pour détourner ce +coup et l'appaiser, mais plus elle lui faisoit d'instances plus il +aigrissoit. Il a juré par tous les diables de l'enfer qu'il chasseroit +ignominieusement Mdme. de Sonsfeld, et que pour faire un exemple de +sévérité, il la feroit fouetter publiquement par tous les carrefours de +la ville, puisqu'elle seule, dit-il, est cause de votre désobéissance; +et pour vous, continua-t-il, si vous ne vous soumettez, on vous mènera à +une forteresse, et je veux bien vous avertir que les chevaux sont déjà +commandés pour cet effet. Adressant ensuite la parole à Mdme. de +Sonsfeld, je vous plains de tout mon coeur, lui dit-il, d'être condamnée +à une pareille infamie, mais il dépend de la princesse de vous +l'épargner. Il faut pourtant avouer que vous ferez un beau spectacle, et +que le sang, qui découlera de votre dos blanc, en relèvera la blancheur +et sera appétissant à voir. Il falloit être de pierre pour entendre de +pareils propos avec sang froid; cependant je me modérai et tâchai de +rompre cet entretien sans entrer en matière. + +Je fis part de ces belles nouvelles aux dames de la reine. Elles me +demandèrent quel parti je prendrois dans de si cruelles conjonctures? +Celui d'obéir, leur répondis-je, pourvu qu'on m'envoie quelqu'autre que +Eversmann, auquel je suis bien résolue de ne jamais donner ma réponse. +Je ne doute plus d'aucune menace depuis l'horrible tragédie de Katt et +tant d'autres voies de faits, qui se sont passées depuis peu. La Bulow +et Duhan étoient aussi innocens que Mdme. de Sonsfeld, cependant on ne +les a pas épargnés. D'ailleurs la considération même de la reine et de +mon frère me déterminent absolument à mettre fin à toutes ces +dissensions domestiques. Mdme de Sonsfeld, qui m'avoit épiée, se jeta à +mes pieds: au nom de Dieu! s'écria-t-elle, ne vous laissez point +intimider: je connois votre bon coeur, vous appréhendez mon malheur et +vous m'y précipitez, Madame, en voulant vous rendre infortunée pour le +reste de vos jours. Je ne crains rien, j'ai la conscience nette et je me +trouve la plus heureuse personne du monde si je puis faire votre +félicité à mes dépens. Je fis semblant, pour la tranquilliser, de +changer d'avis. + +Le soir à cinq heures la femme du valet de chambre m'apporta une lettre +de le reine; elle étoit écrite ce même matin. En voici le contenu: + +«Tout est perdu! ma chère fille, le roi veut vous marier quoiqu'il +coûte. J'ai soutenu plusieurs terribles assauts sur ce sujet, mais ni +mes prières ni mes larmes n'ont rien effectué. Eversmann a ordre de +faire les emplettes pour vos noces. Il faut vous préparer à perdre la +Sonsfeld; il veut la faire dégrader avec infamie si vous n'obéissez. On +vous enverra quelqu'un pour vous persuader; au nom de Dieu, ne consentez +à rien! Je saurai bien vous soutenir; une prison vaut mieux qu'un +mauvais mariage. Adieu, ma chère fille, j'attends tout de votre +fermeté.» + +Mdme. de Sonsfeld me réitéra encore ses instances et me parla +très-fortement pour me déterminer à suivre les ordres de la reine. Pour +me défaire de ces tourmens, je repassai dans ma chambre, où je me mis +devant mon clavecin, faisant semblant de composer. A peine y étois-je un +moment que je vis entrer un domestique, qui me dit d'un air effaré mon +Dieu, Madame, il y a quatre Messieurs là, qui demandent à vous parler de +la part du roi. Qui sont-ils? lui dis-je fort précipitamment. Je me suis +si effrayé, me répondit-il, que je n'y ai pas pris garde. Je courus +alors dans la chambre où étoit la compagnie. Dès que je leur eus dit de +quoi il étoit question chacun s'enfuit. La gouvernante qui étoit allée +recevoir cette mal-encontreuse visite, rentra suivie de ces Mrs. Au nom +de Dieu! me dit-elle en passant, ne vous laissez pas intimider. Je +passai dans ma chambre de lit, où ils entrèrent incontinent. C'étoit +Mrs. de Borck, Grumkow, Poudevel, son gendre, et un quatrième qui +m'étoit inconnu, mais que j'appris depuis être Mr. Tulmeier, ministre +d'état, qui jusqu'alors avoit été dans les intérêts de la reine. Ils +firent retirer ma gouvernante et fermèrent fort soigneusement la porte. +J'avouerai que malgré toute ma résolution, je sentis une altération +effroyable, en me voyant au dénouement de mon sort, et sans une chaise +que je trouvai au milieu de la chambre sur laquelle je m'appuyai, je +serois tombée à terre. + +Grumkow prit le premier la parole. Nous venons ici, Madame, me dit-il, +par ordre du roi. Ce prince s'est laissé fléchir jusqu'à présent, dans +l'espérance de pouvoir encore effectuer votre mariage avec le prince de +Galles. J'ai été moi-même chargé de cette négociation, et j'ai fait tout +mon possible pour déterminer la cour de Londres à consentir au simple +mariage. Mais au lieu de répondre comme elle le devoit aux propositions +avantageuses du roi, mon maître, il n'en a reçu qu'un refus méprisant; +le roi d'Angleterre lui ayant déclaré qu'il marieroit son fils avant la +fin de l'année. Sa Majesté très-piquée de ce procédé y a répondu, en +assurant le roi, son beau-frère, que votre hymen se feroit avant trois +mois. Vous jugez bien, Madame, qu'il n'en veut point avoir le démenti, +et quoiqu'en qualité de père et de souverain il puisse se dispenser de +pareilles discussions avec vous, il veut pourtant bien s'abaisser +jusqu'à ce point et vous exposer le déshonneur qu'il y auroit pour vous +et pour lui, d'être plus long-temps le jouet de l'Angleterre. Vous +n'ignorez pas, Madame, que l'obstination de cette cour a causé tous les +malheurs de votre maison. Les intrigues de la reine et sa persévérance à +s'opposer aux volontés du roi l'ont aigri à un tel point contre elle, +qu'on ne doit s'attendre tous les jours qu'à une rupture totale +entr'eux. Songez, Madame, au malheur du prince royal et de tant d'autres +personnes, aux quelles le roi a fait ressentir le poids de son courroux. +Ce pauvre prince traîne une vie misérable à Custrin. Le roi est encore +si animé contre lui, qu'il regrette d'avoir fait mourir Katt, parceque, +dit-il, il en auroit pu tirer des eclaircissemens plus forts; il +soupçonne toujours le prince royal de crime de lèse-Majesté, et sera +charmé de trouver le prétexte de vos refus pour recommencer son procès. +Mais j'en viens au point essentiel. Pour applanir toutes les difficultés +que vous pourriez lui faire, nous avons ordre de ne vous proposer que le +prince héréditaire de Bareith. Vous ne pouvez rien alléguer contre ce +parti. Ce prince devient le médiateur entre le roi et la reine; c'est +elle qui l'a proposé au roi, elle ne pourra donc qu'applaudir à ce +choix. Il est de la maison de Brandebourg et sera possesseur d'un +très-beau pays après la mort de son père. Comme vous ne le connoissez +point, Madame, vous ne pouvez avoir d'aversion pour lui. Au reste tout +le monde en dit un bien infini. Il est vrai qu'ayant été élevée dans des +idées de grandeur, et vous étant flattée de porter un couronne; sa perte +ne peut que vous être sensible; mais les grandes princesses sont nées +pour être sacrifiées au bien de l'état. Dans le fond les grandeurs ne +font pas le solide bonheur, ainsi soumettez-vous, Madame, aux décrets de +la providence et donnez-nous une réponse capable de rétablir le calme +dans votre famille. Il me reste encore deux articles à vous dire, dont +l'un, à ce que j'espère, sera inutile. Le roi vous promet de vous +avantager en cas d'obéissance au double de ses autres enfans, et vous +accorde incessamment après vos noces l'entière liberté du prince royal. +Il veut en votre considération oublier entièrement le passé, et en agir +bien avec lui comme aussi avec la reine. Mais si contre son attente et +contre toutes ces raisons, que je regarde comme invincibles, vous vous +opiniâtrez dans vos refus, nous avons l'ordre du roi, que voici (il me +le montra), de vous conduire sur-le-champ à Memel (cette forteresse est +en Lithuanie) et de traiter Mdme. de Sonsfeld et vos autres domestiques +avec la dernière rigueur. + +J'avois eu le temps de réfléchir pendant ce discours et de me remettre +de ma première frayeur. Ce que vous venez de me dire, Monsieur, lui +répliquai je, est si sensé et si raisonnable, qu'il seroit +très-difficile de refuser vos argumens. Si le roi m'avoit connu, il me +rendroit peut-être plus de justice qu'il ne fait. L'ambition n'est point +mon défaut et je renonce sans peine aux grandeurs dont vous avez fait +mention. La reine a cru faire mon bonheur en m'établissant en +Angleterre, mais elle n'a jamais consulté mon coeur sur cet article, et +je n'ai jamais osé lui dire mes véritables sentimes. Je ne sais par où +j'ai mérité la disgrâce du roi; il s'est toujours adressé à la reine +lorsqu'il s'agissoit de me marier, et ne m'a jamais fait dire ses +volontés là-dessus. Il est vrai que Eversmann s'est mêlé de me porter +souvent des ordres de sa part, auxquels j'ai ajouté si peu de foi, que +je n'ai pas daigné y répondre, et je n'ai pas jugé à propos de me +compromettre avec un vil domestique, ni d'entrer en matière avec lui sur +des choses de si grande conséquence. Vous me promettez de la part du +roi, qu'il en agira mieux dorénavant avec la reine; il m'accorde +l'entière liberté de mon frère et me flatte d'une paix stable dans la +famille; ces trois raisons sont plus que suffisantes pour me déterminer +à me soumettre aux volontés du roi, et tireroient de moi un plus grand +sacrifice, si son ordre l'exigeoit. Après cela je ne lui demande qu'une +grâce, qui est de me permettre d'obtenir le consentement de la reine. + +Ah! Madame, me dit Grumkow, vous exigez des choses impossibles de nous. +Le roi veut une réponse positive et sans conditions, et nous a ordonné +de ne point vous quitter que vous ne l'ayez donnée. Pouvez-vous balancer +encore? poursuivit le Maréchal de Borck la tranquillité de sa Majesté et +de toute votre maison dépend de votre résolution. La reine ne peut +qu'approuver votre démarche, et si elle agit autrement, tout le monde +désapprouvera son procédé. Il y va du tout pour le tout, continua-t-il +les larmes aux yeux; ne nous réduisez point, au nom de Dieu! Madame, à +la triste nécessité d'obéir, en vous rendant malheureuse. + +J'étois dans une agitation terrible. Je courois ça et là par la chambre, +cherchant dans ma tête un expédient pour satisfaire le roi sans me +brouiller avec la reine. Ces Mrs. voulurent me laisser le temps de +réfléchir. Grumkow, Borck et Poudevel s'approchant de la croisée se +parlèrent bas à l'oreille. Tulmeier prit ce temps pour s'approcher de +moi, et s'appercevant que je ne le connoissois pas, il me dit son nom. +Il n'est plus temps de vous défendre, me dit-il tout bas, souscrivez à +tout ce qu'on exige de vous; votre mariage ne se fera point, je vous en +réponds sur ma tête. Il faut appaiser le roi quoiqu'il coûte, et je me +charge de faire comprendre à la reine que c'est le seul moyen de tirer +une déclaration favorable du roi d'Angleterre. Ces mots me +déterminèrent. Me rapprochant de ces Mrs.: eh bien! leur dis-je, mon +parti est pris; je consens à toutes vos propositions; je me sacrifie +pour ma famille. Je m'attends à de cruels chagrins, mais la pureté de +mes intentions me les feront souffrir avec constance. Pour vous, Mrs., +je vous cite devant le tribunal de Dieu, si vous ne faites ensorte que +le roi me tienne les promesses que vous m'avez faites de sa part en +faveur de la reine et de mon frère. Ils firent alors les plus terribles +sermens de les faire exécuter en tout point, après quoi ils me prièrent +d'écrire ma résolution au roi. Grumkow remarquant que j'étois fort émue, +me dicta la lettre; il se chargea aussi de celle que j'écrivis à la +reine. Ils se retirèrent enfin. Tulmeier me dit encore qu'il n'y avoit +rien de perdu. Je ne me soucie point de l'Angleterre, lui repartis-je, +c'est la reine seule qui m'inquiète. Nous l'appaiserons, je vous en +assure, répliqua-t-il. + +Dès que je fus seule, je me laissai tomber sur un fauteuil, où je fondis +en larmes. Mdme. de Sonsfeld me trouva dans cette situation. Je lui fis +d'une voix entrecoupée le récit de ce qui venoit de se passer. Elle me +fit les plus cruels reproches; son désespoir étoit inconcevable. Tout le +monde étoit consterné et pleuroit. Mon triste coeur refermoit mes +pensées, car je fus immobile tout ce jour, et Mdme. de Sonsfeld près, +chacun approuvoit mon action; mais tous craignoient le ressentiment de +la reine pour moi. Le matin suivant j'écrivis à cette princesse. J'ai +conservé la copie de cette lettre; la voici. + +Madame! + +«Votre Majesté sera déjà informée de mon malheur par la lettre que j'eus +hier l'honneur de lui écrire sous le couvert du roi. A peine ai-je +encore la force de tracer ces lignes et mon état est digne de pitié. Ce +ne sont point les menaces, quelque fortes qu'elles pussent être, qui +m'ont arraché mon consentement à la volonté du roi; un intérêt plus cher +m'a déterminée à ce sacrifice. J'ai été jusqu'à présent la cause +innocente de tous les chagrins que votre Majesté a endurés. Mon coeur +trop sensible a été pénétré des détails touchans qu'elle m'en a faits en +dernier lieu. Elle vouloit souffrir pour moi, n'est-il pas bien plus +naturel que je me sacrifie pour elle et que je mette fin une fois pour +toutes à cette funeste division dans la famille: Ai-je pu balancer un +moment sur le choix du malheur ou de la grâce de mon frère? Quels +affreux discours ne m'a-t-on pas tenus sur son sujet; je frémis quand +j'y pense. On m'a refusé d'avance tout ce que je pouvois alléguer contre +la proposition du roi. Votre Majesté elle-même lui a proposé le prince +de Bareith comme un parti convenable pour moi et sembloit contente si je +l'épousois; je ne puis donc m'imaginer qu'elle désapprouve ma +résolution. La nécessité est une loi; quelques instances que j'aie +faites, je n'ai pu obtenir de demander le consentement de votre Majesté. +Il falloit opter, ou d'obéir de bonne grâce, en obtenant des avantages +réels pour mon frère, ou de m'exposer aux dernières extrémités, qui +m'auroient pourtant enfin réduite à la même démarche que je viens de +faire. J'aurai l'honneur de faire un détail plus circonstancié à votre +Majesté, quand je pourrai me mettre à ses pieds. Je comprends assez +quelle doit être sa douleur, et c'est ce qui me touche le plus. Je la +supplie très-humblement de se tranquilliser sur mon sort et de s'en +remettre à la providence, qui fait tout pour notre bien, d'autant plus +que je me trouve heureuse, puisque je deviens l'instrument du bonheur de +ma chère mère et de mon frère; que ne ferois-je pas pour leur témoigner +ma tendresse! Je lui réitère mes supplications en faveur de sa santé, +que je la conjure de ménager et de ne point altérer par un trop violent +chagrin. Le plaisir de revoir bientôt mon frère doit lui rendre ce +revers plus supportable. J'espère qu'elle m'accordera un généreux pardon +de la faute que j'ai commise, de m'engager à son insçu en faveur de mes +tendres sentimens et du respect avec lequel je serai toute ma vie etc. +etc. + +Le même soir Eversmann porta cette lettre du roi, écrite de main propre: + +»Je suis bien aise, ma chère Wilhelmine, que vous vous soumettiez aux +volontés de votre père. Le bon Dieu vous bénira et je ne vous +abandonnerai jamais. J'aurai soin de vous toute ma vie et vous prouverai +en toute occasion que je suis, + +votre fidèle père.» + +Eversmann devant aller à Potsdam je lui donnai ma réponse. Il me seroit +difficile de décrire l'état où je me trouvois. Mon amour propre se +trouvoit flatté par l'action que je venois de faire; je m'en +applaudissois intérieurement et sentois une secrète satisfaction d'avoir +mis des personnes, qui m'étoient si chères, à l'abri de toute +persécution. L'idée de mon sort ne se présentoit ensuite à moi que pour +me jeter dans de cruelles inquiétudes. Je ne connoissois point celui que +je devois épouser; on en disoit du bien, mais peut-on juger du caractère +d'un prince qu'on ne voit qu'en public et dont les manières prévenantes +peuvent cacher bien des vices et des défauts? Je me figurois d'avance +les fureurs et le désespoir de la reine, et j'avoue que ce seul point +m'agitoit plus que l'autre. J'étois ainsi absorbée dans ce mélange de +plaisirs et de peines, lorsque la femme de Bock me rendit la réponse de +la reine à la première lettre que je lui avois écrite. Grand Dieu, +quelle lettre! Le expressions en étoient si dures que je faillis en +mourir. Il m'est impossible de la rendre entière, je n'en donnerai +qu'une légère ébauche ici. Cette mère m'est trop chère encore, malgré sa +cruauté, pour la compromettre par un écrit qui ne lui feroit pas +honneur; je n'ai pas voulu le conserver pour cette raison. En voici +quelques expressions. + +»Vous me percez le coeur en me causant le plus violent chagrin que j'aie +enduré de ma vie. J'avois mis tout mon espoir en vous, mais je vous +connoissois mal. Vous avez eu l'adresse de me déguiser la méchanceté de +votre âme et la bassesse de vos sentimens. Je me repens mille fois des +bontés que j'ai eues pour vous, des soins que j'ai pris de votre +éducation et des peines que j'ai souffertes pour vous. Je ne vous +reconnois plus pour ma fille et ne vous regarderai dorénavant que comme +ma cruelle ennemie, puisque c'est vous qui me sacrifiez à mes +persécuteurs, qui triomphent de moi. Ne comptez plus sur moi; je vous +jure une haine éternelle et ne vous pardonnerai jamais.» + +Ce dernier article me fit frémir; je connoissois parfaitement la reine +et son humeur vindicative. On crut que je perdrois l'esprit, tant mes +premiers mouvemens furent violens. La femme de Bock me parla fort +sensément: elle me représanta que cette lettre étoit écrite dans la +force du premier emportement. Elle me lut celle de son mari, qui me +faisoit assurer que tous ceux qui étoient autour de la reine s'étoient +réunis pour l'appaiser; que je devois continuer à lui faire des +soumissions et qu'il ne doutoit point qu'elle ne rentrât en elle-même. +Cinq ou six jours se passèrent ainsi, pendant lesquels je ne reçus que +des lettres assommantes. + +Au bout de ce temps Eversmann revint de Potsdam. Il me fit un compliment +des plus gracieux du roi et me dit de sa part, que comptant être à +Berlin le 23. il n'avoit pas jugé à propos de me faire venir à Potsdam, +d'autant plus qu'il valoit mieux donner le temps à la reine de +s'appaiser. Il ajouta, qu'elle étoit dans une colère terrible contre +moi, et que je devois m'armer de fermeté pour la première entrevue, que +ne se passeroit point sans de grands emportemens. Il renouvela sa visite +trois jours après. Le roi vous fait avertir, Madame, me dit-il, qu'il +sera demain de bonne heure ici, et vous fait ordonner de vous trouver +avec Mdmes. vos soeurs dans son appartement. L'inquiétude où j'étois +pour le retour de la reine me fit passer ce jour là et cette nuit dans +la plus profonde tristesse. + +Je me rendis le lendemain chez le roi, qui arriva à deux heures de +l'après-midi. Je m'attendois à être bien reçue, mais quelle fut ma +surprise de le voir entrer avec un visage aussi furieux que celui qu'il +avoit eu la dernière fois que je l'avois vu. Il me demanda d'un ton de +colère: si je voulois lui obéir? Je me jetai à ses pieds, l'assurant que +j'étois soumise à ses volontés, et que je le suppliois de me rendre son +amour paternel. Ma réponse changea toute sa physionomie. Il me releva et +me dit en m'embrassant: je suis content de vous, j'aurai soin de vous +toute ma vie et ne vous abandonnerai jamais. Se tournant vers ma soeur +Sophie: félicitez votre soeur, elle est promise avec le prince +héréditaire de Bareith; que cela ne vous chagrine point, j'aurai soin de +vous faire un autre établissement. Il me donna ensuite une pièce +d'étoffe: voilà de quoi vous parer pour les fêtes que je donnerai. J'ai +un peu à faire, continua-t-il, allez attendre votre mère. Elle n'arriva +qu'à sept heures du soir. J'allai la recevoir dans sa première +anti-chambre et tombai en foiblesse en me baissant pour lui baiser la +main. On fut long-temps à me faire revenir. On m'a dit depuis qu'elle ne +parut point touchée de mon état. Dès que je fus revenue à moi je me +jetai à ses pieds; le coeur m'étoit si serré et ma voix si entrecoupée +de sanglots, que je ne pouvois prononcer une parole. La reine me +regardoit pendant ce temps d'un oeil sévère et méprisant, et me répétoit +tout ce qu'elle m'avoit écrit. Cette scène n'auroit point fini si la +Ramen ne l'eut tirée à part. Elle lui représenta, que si le roi +apprenoit son procédé, il le trouveroit très-mauvais et s'en vengeroit +sur mon frère et sur elle; que ma douleur étoit si violente que je ne +pourrois la contraindre devant ce prince, ce qui pourroit lui attirer de +nouveaux désagrémens très sensibles. Cet officieux sermon fit son effet. +La reine craignoit dans le fond de son coeur le roi autant que le +diable. Elle me releva enfin en me disant d'un air sec qu'elle me +pardonnoit à condition que je me contraindrois. + +La duchesse de Bevern entra dans ces entrefaites. Elle sembla touchée de +mon état; tout mon visage étoit bouffi et écorché à force d'avoir +pleuré. Elle me témoigna tout bas la part qu'elle prenoit à ma douleur. +Une certaine sympathie fit naître entre nous une amitié qui continue +encore jusqu'à ce jour. + +Cependant Mr. Tulmeier me tint la parole qu'il m'avoit donnée, +d'appaiser la reine. Il lui écrivit secrètement le lendemain que les +affaires n'étoient point encore désespérées; que mon mariage n'étoit +qu'une feinte du roi, pour déterminer celui d'Angleterre à prendre enfin +une meilleure résolution; qu'il s'étoit informé de tous côtés, pour +apprendre des nouvelles du prince de Bareith, et qu'on l'avoit assuré +qu'il étoit encore à Paris. Cette lettre calma entièrement la reine. +J'ai déjà dit qu'elle aimoit à se flatter; en effet elle fut d'une +humeur charmante ce jour-là. Je fus obligée de lui conter tout ce qui +s'étoit passé pendant son absence. Elle se contenta de me faire encore +quelques reproches sur mon peu de fermeté, mais elle les assaisonna de +plus de douceur. En revanche toute sa colère tomba sur Mdme. de +Sonsfeld. Elle l'avoit fort maltraitée la veille, et malgré tout ce que +je pus dire, elle continua à lui témoigner sa haine. Trois jours se +passèrent ainsi fort tranquillement. Le roi ne parloit absolument plus +de mon mariage, il sembloit que mon consentement lui en eût fait perdre +l'idée. + +Le lundi 28. de Mai étoit fixé pour la grande revue; elle devoit se +faire avec éclat. Le roi avoit assemblé tous les régimens d'infanterie +et de cavalerie qui étoient dans le voisinage, ce qui composoit avec la +garnison de Berlin un corps de vingt mille hommes. Le duc Eberhard Louis +de Wurtemberg arriva à temps pour la voir. Le roi avoit été chez ce +prince peu de temps avant la malheureuse fuite de mon frère. Charmé des +empressements que le duc avoit eut, pour lui rendre le séjour de +Stoutgard agréable, il l'avoit invité à se rendre à Berlin. Comme le +plus grand plaisir de ce monarque ne consistait que dans le militaire, +il jugeoit d'autrui par lui-même, et croyoit donner beaucoup de +satisfaction aux princes étrangers qui venoient à sa cour, en leur +montrant ses troupes. Il faut pourtant avouer qu'il se surpassa en cette +occasion par la somptuosité de sa table, où on servit quatorze plats +tant que les étrangers restèrent à Berlin, ce qui ne fut pas un petit +effort pour ce prince. + +Le roi pria le dimanche 27. la reine d'être spectatrice de la revue, et +d'y aller en phaéton avec ma soeur, la duchesse et moi. Comme il devoit +se lever de très-bonne heure il se coucha à sept, et lui enjoignit +d'amuser le soir les principautés et de souper avec eux. Nous jouâmes au +pharaon jusqu'à ce qu'on eut servi. En traversant la chambre pour nous +mettre à table, nous vîmes arriver une chaise avec des chevaux de poste, +qui s'arrêta au grand escalier après avoir traversé la cour du château. +La reine en parut surprise, n'y ayant que les princes qui eussent cette +prérogative. Elle s'informa d'abord qui c'étoit, et apprit un moment +après que c'étoit le prince héréditaire de Bareith. La tête de Méduse +n'a jamais produit pareil effroi que cette nouvelle en causa à cette +princesse. Elle resta interdite et changea si souvent de visage que nous +crûmes tous qu'elle prendroit une foiblesse. Son état me perça le coeur; +j'étais aussi immobile qu'elle et chacun paroissoit consterné. Toutefois +n'abandonnant jamais mes réflexions, je conclus qu'il se préparoit +quelque scène désagréable pour le jour suivant, et suppliai la reine de +me dispenser d'aller à la revue, m'attendant à toutes sortes de +mauvaises plaisanteries du roi, qui lui feroient autant de peine à elle +qu'à moi, surtout s'il falloit les subir en public. Elle approuva mes +raisons, mais après avoir débattu le pour et le contre, la crainte +servile qu'elle avoit pour son époux, l'emporta et il fut résolu que +j'irois. Je ne pus dormir de toute la nuit. Mdme. de Sonsfeld la passa à +côté de mon lit, tâchant de me consoler et de me rasseurer sur l'avenir. +Je me levai à quatre heures du matin et me mis trois coëffes dans le +visage pour cacher mon trouble. M'étant rendue dans cet équipage chez la +reine, nous partîmes aussitôt. + +Les troupes étoient déjà rangées en ordre de bataille, lorsque nous +arrivâmes. Le roi nous fit passer devant la ligne. Il faut avouer que +c'étoit le plus beau spectacle qu'on pût voir. Mais je ne m'arrête point +sur ce sujet; ces troupes ont montré qu'elles étoient aussi bonnes que +belles, et le roi, mon père, s'est fait un renom éternel par la +merveilleuse discipline qu'il y a introduite, ayant jeté par là les +fondemens de la grandeur de sa maison. Le Margrave de Schwed étoit à la +tête de son régiment; il sembloit bouffi de colère et nous salua en +détournant les yeux. Le colonel Wachholtz, que le roi avoit donné pour +conducteur à la reine, nous plaça à côté de la batterie de canons, qui +étoit fort éloignée de cette petite armée. Là il s'approcha de la reine +et lui dit à l'oreille, que le roi lui avoit commandé de lui présenter +le prince de Bareith. Il le lui amena un moment après. Elle le reçut +d'un air fier et lui fit quelques questions fort sèches, qui finirent +par un signe de se retirer. La chaleur étoit extrême, je n'avois point +dormi, j'étois remplie d'inquiétudes et à jeun; tout cela me fit trouver +mal. La reine me permit de me mettre dans le carosse des gouvernantes, +où je me trouvai bientôt mieux. Le roi et les princes dînèrent ensemble, +et ce jour se passa dans notre solitude ordinaire. + +Le 28. au matin toutes les principautés se rendirent chez la reine; elle +ne parla quasi point au prince de Bareith. Il se fit présenter à moi; je +ne lui fis qu'une révérence sans répondre à son compliment. Ce prince +est grand et très-bienfait; il a l'air noble; ses traits ne sont ni +beaux ni réguliers, mais sa physionomie ouverte, prévenante et remplie +d'agrémens lui tient lieu de beauté. Il paroissoit fort vif, avoit la +réplique prompte et n'étoit point embarrassé. + +Deux jours se passèrent ainsi. Le silence du roi nous déroutoit +entièrement, et ranimoit les espérances de la reine; mais la chance +changea le 31. Le roi nous ayant appelées, elle et moi, dans son +cabinet, vous savez, lui dit-il, que j'ai engagé ma fille au prince de +Bareith, j'ai fixé les promesses à demain. Soyez persuadée que je vous +aurai une obligation infinie, et que vous vous attirerez toute ma +tendresse si vous en agissez bien avec lui et avec Wilhelmine; mais +comptez en revanche sur toute mon indignation, si vous faites le +contraire. Le diable m'emporte! je saurai mettre fin à vos tracasseries +et m'en venger d'une façon sanglante. La reine effrayée lui promit tout +ce qu'il voulut, ce qui lui attira beaucoup de caresses. Il la pria de +me parer au mieux et de me prêter ses pierreries. Elle étoit dans une +rage terrible, et me jetoit de temps en temps des regards furieux. Le +roi sortit et rentra peu après dans l'appartement de cette princesse, +accompagné du prince qu'il lui présenta comme son gendre. Elle lui fit +assez bon accueil en présence du roi, mais dès qu'il fut sorti; elle ne +cessa de lui dire des piquanteries. Après le jeu on se mit à table. Le +souper fini, elle voulut se retirer, mais le prince la suivit. Je vous +supplie, Madame, lui dit-il, de m'accorder un moment d'audience. Je +n'ignore aucune des particularités qui concernent votre Majesté et la +princesse, je sais qu'elle a été destinée à porter une couronne, et que +votre Majesté a souhaité avec ardeur de l'établir en Angleterre; ce +n'est que la rupture des deux cours qui me procure l'honneur que le roi +m'a fait de me choisir pour son gendre. Je me trouve le plus heureux des +mortels, d'oser aspirer à une princesse pour laquelle je me sens tout le +respect et les sentimens qu'elle mérite. Mais ces mêmes sentimens me la +font trop chérir pour la plonger dans le malheur par un hymen qui n'est +peut-être point de son goût. Je vous supplie donc, Madame, de vous +expliquer avec sincérité sur cet article, et d'être persuadée que votre +réponse fera tout le bonheur ou le malheur de ma vie, puisque si elle ne +m'est point favorable je romprai tout engagement avec le roi, +quelqu'infortuné que j'en puisse devenir. La reine resta quelque temps +interdite, mais se défiant de la bonne foi du prince elle lui répondit, +qu'elle n'avoit rien à redire au choix du roi; qu'elle obéissoit à ses +ordres et moi aussi. Elle ne put s'empêcher de dire à Mdme. de Kamken, +que le prince avoit fait là un tour bien spirituel, mais qu'elle n'y +avoit pas été attrapée. + +Le dimanche 3. de Juin je me rendis le matin en déshabillé chez la +reine. Le roi y étoit. Il me caressa beaucoup en me donnant la bague de +promesse, qui étoit un gros brillant, et me réitéra sa parole d'avoir +soin de moi toute ma vie si je faisois les choses de bonne grâce. Il me +fit même présent d'un service d'or, me disant que ce cadeau n'étoit +qu'une bagatelle, puisqu'il m'en destinoit de plus considérables. + +Le soir à sept heures nous nous rendîmes aux grands appartemens. On y +avoit préparé une chambre pour la reine, sa cour et les principautés, où +nous nous assîmes pour attendre le roi. La reine malgré toute la +contrainte qu'elle se faisoit, étoit dans une altération aisée à +remarquer. Elle ne m'avoit dit mot de tout le jour, et n'exprimoit sa +colère que par son coup d'oeil. La Margrave Philippe, que le roi avoit +obligée d'être présente à la cérémonie de mes fiançailles, étoit bleue +dans le visage à force d'agitations. Son fils, le Margrave de Schwed, +fit nettement refuser de s'y trouver, et sortit de la ville pour ne pas +entendre le bruit du canon. Le roi parut enfin avec le prince. Il étoit +aussi troublé que la reine, ce qui lui fit oublier de faire mes +promesses en public dans la salle où étoit le monde. Il s'approcha de +moi, tenant le prince par la main, et nous fit changer de bague. Je le +fis en tremblant. Je voulus lui baiser la main, mais il me releva et me +serra long-temps entre ses bras. Les larmes lui couloient le long des +joues; j'y répondis par les miennes; notre silence étoit plus expressif +que tout ce que nous aurions pu nous dire. La reine à laquelle je rendis +mes soumissions, me reçut fort froidement. Après avoir reçu les +complimens de toutes les principautés qui étoient là, le roi ordonna au +prince de me donner la main et de commencer le bal dans la salle +destinée pour cet effet. Mon mariage avoit été tenu si secret que +personne n'en savoit rien. Ce fut une consternation et une douleur +générale lorsqu'il fut publié. J'avois beaucoup d'amis et m'étois attiré +la bienveillance de tout le monde. Le roi pleura tout le soir; il +embrassa Mdme. de Sonsfeld, et lui dit beaucoup de choses obligeantes. +Grumkow et Sekendorff étoient les seuls contens; ils venoient de faire +un nouveau coup de leur métier. Milord Chesterfield, ambassadeur +d'Angleterre en Hollande, avoit dépêché un courrier de sa cour, qui +étoit arrivé le matin. Le résident anglois auquel il étoit adressé, fut +obligé d'envoyer ses dépêches au ministère. Grumkow se chargea de les +porter au roi; mais il ne les lui remit qu'après que je fus promise. +C'étoit une déclaration formelle sur mon mariage, sans exiger celui de +mon frère. Le roi qui dans le fond ne me marioit qu'à contre coeur, fut +accablé par la lecture de ces lettres. Il dissimula cependant son +chagrin devant Grumkow et Sekendorf, voyant bien que les choses étoient +trop avancées pour reculer, cette dernière proposition étant arrivée +trop tard, et ne pouvant retracter mon engagement sans offenser un +prince souverain de l'empire, ce qui auroit pu faire tort à mes autres +soeurs; d'ailleurs ce prince s'est toujours piqué de bonne foi, et +tenoit sa parole quand il l'avoit une fois donnée. + +La reine fut informée le lendemain de cette catastrophe. Quoiqu'on lui +eût fait part des refus du roi, elle recommença à se flatter de rompre +mon mariage, et me défendit sous peine de son indignation de parler au +prince et de lui faire des politesses. Je lui obéis exactement, dans +l'espérance de l'appaiser par ma condescendance à ses volontés. Mais +dans le fond de mon coeur je n'aspirois qu'à être bientôt mariée; les +mauvais traitemens de cette princesse et la haine qu'elle me temoignoit +en toute rencontre me reduisoient au désespoir. Hors Mdme. de Kamken +j'étois le rebut de toute sa cour, qui mettoit ma patience à l'épreuve +par ses mépris et son insolence. Tel est le cours du monde. La faveur +des grands décide de tout; on est recherché et adoré tant qu'on la +possède et sa privation entraîne le dédain et les insultes. Je fus +l'idole de chacun tant que j'avais à espérer une éclatante fortune; on +me faisoit la cour pour avoir part un jour à mes bienfaits; on me tourna +le dos dès que ces espérances s'évanouirent. J'étois bien folle de me +chagriner de la perte de pareils amis. On me vantoit sans cesse la +magnificence de la cour de Bareith; en m'assuroit qu'elle surpassoit de +beaucoup en richesse celle de Berlin, et que c'étoit le centre des +plaisirs; mais ceux qui me parloient ainsi, y avoient été du temps du +Margrave dernier mort, et ne savoient pas les changemens qui y étoient +arrivés depuis. Ces beaux rapports me donnoient une envie extrême d'y +être bientôt. Je ne me sentois aucune antipathie pour le prince, mais en +revanche j'étois indifférente sur son sujet. Je ne le connoissois que de +vue, et mon coeur n'étoit pas assez léger pour s'attacher à lui sans +connoissance de cause. Mais il est temps de faire une petite disgression +sur son sujet, et de mettre le lecteur au fait de ce qui concerne cette +cour. + +Le Margrave Henri, aïeul de mon époux, étoit prince apanagé de la maison +de Bareith. Il s'étoit marié fort jeune et avoit eu beaucoup d'enfans. +Un très-petit apanage qu'il tiroit tous les ans, ne suffisoit pas pour +l'entretien d'une si nombreuse famille, et il se trouvoit dans une +grande nécessité, n'ayant quelquefois pas de quoi se nourrir, et étant +réduit à mener la vie d'un bourgeois faute d'argent. Il étoit héritier +du pays de Bareith en cas que le Margrave George Guillaume, alors +régnant, mourût sans enfans mâles. Cependant toute espérance paroissoit +assez vaine de ce côté-là, ce prince étant fort jeune et ayant un fils. +Le roi Frédéric I, mon aïeul, sachant les tristes circonstances où il se +trouvoit, résolut d'en profiter. Il lui fit proposer de lui céder ses +prétentions sur la principauté, moyennant une grosse pension et un +régiment qu'il donneroit au second de ses fils. Après bien des allées et +des venues le traité fut conclu, et les deux fils aînés du malheureux +prince Henri se rendirent à Utrecht pour y faire leurs études. A leur +retour de l'université ils trouvèrent leur père à l'extrémité et toute +leur famille désolée, les conditions du traité n'ayant point été +remplies et la pension retranchée des deux tiers. Le prince Henri étant +mort dans ces entrefaites, le Margrave George Frédéric Charles, après +bien des sollicitations inutiles auprès du ministère, se résolut enfin à +établir son séjour à Veverling, petite ville dans le pays du roi. Ce fut +là où la princesse de Holstein, son épouse, mit au monde celui qui +devoit être mon époux et plusieurs autres enfans dont je parlerai +ensuite. Le roi Frédéric I mourut aussi peu de temps après. L'avénement +du roi mon père à la couronne ne changea point le sort des princes. +Réduits au désespoir ils commencèrent à examiner leur renonciation, +qu'ils trouvèrent invalide du sentiment de tous les jurisconsultes +qu'ils consultèrent sur cet article. Ils se retirèrent donc secrètement +de Veverling et parcoururent toutes les cours d'Allemagne pour les +mettre dans leurs intérêts. Soutenus de l'Empereur, de l'empire et de la +justice de leur cause, ils parvinrent à faire rompre le traité qui avoit +été fait, et furent entièrement rétablis dans tous leurs droits. Le +Margrave George Guillaume et son fils étant morts, la principauté +retomba au prince George Frédéric Charles. Il trouva les affaires en +grande confusion, beaucoup de dettes, peu d'argent et un ministère +corrompu. Cela fut cause qu'il envoya son fils aîné à Genève sous la +conduite d'un roturier, fort honnête homme à la vérité, mais fort +incapable de donner une éducation telle qu'il la falloit à un prince +héréditaire. Son entretien fut réglé avec tant d'économie qu'à peine il +suffisoit pour sa dépense. Ayant fini ses études, on le fit voyager et +lui donna pour gouverneur Mr. de Voit. Le prince étoit de retour de ses +voyages en arrivant à Berlin. Je ne prétends flatter personne; je m'en +tiens à l'exacte vérité. Le portrait que je vais faire de ce prince sera +sincère et sans préjugé. + +J'ai déjà dit qu'il est extrêmement vif, un sang bouillant le porte à la +colère; mais il sait si bien la vaincre que l'on ne s'en aperçoit point, +et que personne n'en a jamais été la victime. Il est fort gai; sa +conversation est agréable, quoiqu'il ait quelque peine à s'expliquer, +parcequ'il grassaye beaucoup. Sa conception est aisée et son esprit +pénétrant. La bonté de son coeur lui attire l'attachement de tous ceux +qui le connoissent. Il est généreux, charitable, compatissant, poli, +prévenant, d'une humeur toujours égale, enfin il possède toutes les +vertus sans mélange de vices. Le seul défaut que je lui aie trouvé est +un peu trop de légèreté. Il faut que je fasse mention de celui-ci, sans +quoi on m'accuseroit de prévention; il s'en est cependant beaucoup +corrigé. Au reste tout son pays, dont il est adoré, souscrira sans peine +à tout ce que je viens d'écrire sur son sujet. Mais j'en reviens à ce +qui me regarde. + +J'ai déjà dit que ma soeur Charlotte étoit promise avec le prince +Charles de Bevern. C'étoit celle que j'aimois le plus de la famille; +elle m'avoit éblouie par ses caresses, son enjouement et son esprit. Je +ne connoissois point son intérieur, sans quoi j'aurois mieux placé mon +amitié. Elle est de ces caractères qui ne se soucient de rien que d'eux +mêmes; sans solidité, satyrique à l'excès, fausse, jalouse, un peu +coquette et fort intéressée; mais d'une humeur toujours égale, fort +douce et complaisante. J'avois fait mon possible pour la mettre bien +dans l'esprit de la reine. Comme elle l'avoit accompagnée aux voyages de +Vousterhausen et de Potsdam, elle s'étoit insinuée fort avant dans +l'esprit de cette princesse. Mlle. de Montbail, fille de Mdme. de +Roukoul, étoit sa gouvernante. Cette fille m'avoit prise en guignon, +fâchée de ce qu'on me destinoit un plus grand établissement qu'à ma +soeur, et que j'étois traitée avec plus de distinction qu'elle. Elle ne +cessoit de l'animer contre moi; elle se réjouit beaucoup de mon mariage, +espérant que ma soeur pourroit reprendre ma place en Angleterre. +Celle-ci craignant que ma présence ne diminuât son crédit, ne manquoit +pas de me rendre toutes sortes de mauvais services auprès de la reine. +En revanche elle trouvoit le prince de Bareith fort à son gré; il étoit +plus beau, mieux fait et plus vif que celui de Bevern, et lui faisoit +beaucoup de politesses, au lieu que l'autre étoit timide et avoit un +phlegme qui ne l'accommodoit pas. Elle fit son possible pour le mettre +bien avec la reine, mais elle ne réussit pas. + +Le roi pour amuser les étrangers et surtout la duchesse de Bevern, nous +invita tous à une grande chasse au parc de Charlottenbourg. Le prince +d'Anhalt y fut prié avec ses deux fils Léopold et Maurice. Il s'étoit +fort piqué de la préférence que le roi avoit donné au prince de Bareith +sur celui de Schwed, s'étant toujours flatté que j'épouserois ce +dernier. Le prince héréditaire étoit fort adroit et tiroit si juste +qu'il ne manquoit jamais son coup. Cette chasse pensa lui devenir +funeste. Un étourdi de chasseur qui chargeoit ses armes, eut +l'imprudence de lui présenter une arquebuse bandée; elle se débanda dans +le temps que le prince la prit et la balle frisa la tempe du roi. Le +prince d'Anhalt en fit beaucoup de bruit. Son fils, le prince Léopold, +ne manqua pas d'enchérir; il dit assez haut pour que le prince +héréditaire pût l'entendre, qu'un tel coup méritoit qu'on tuât +sur-le-champ celui qui l'avoit fait. Le prince lui donna une forte +réplique, et l'affaire seroit allée loin, si le duc de Bevern et +Sekendorff ne se fussent entremis pour les raccommoder. Le roi blâma la +conduite du prince Léopold, mais il fit semblant de ne point +s'apercevoir de ce qui s'étoit passé. + +La chasse finie, nous nous rendîmes tous à Charlottenbourg, où nous +devions passer quelques jours. La reine continua d'y turlupiner le +prince. Elle vouloit me mortifier par là et se moquer du choix que le +roi avoit fait. Elle lui dit un jour, que j'aimois beaucoup à m'occuper; +que j'étois élevée comme une princesse qui aspiroit à porter une +couronne, et que je possédois toutes les sciences. (Elle avançoit +beaucoup trop sur mon compte.) Savez-vous l'historie, continua-t-elle, +la géographie, d'italien, l'anglois, la peinture, la musique? etc. Le +prince lui répondit oui et non, selon que le cas l'exigeoit. Mais voyant +que ses questions ne finissoient point et qu'elle l'examinoit comme un +enfant, il se mit enfin à rire et lui dit: je sais aussi mon catéchisme +et le credo. La reine fut un peu déconcertée de cette dernière réplique, +et ne l'examina plus depuis ce temps-là. + +Le roi et tous les princes étrangers, hors celui de Bareith, partirent +peu après notre retour à Berlin. Le chagrin, la colère et la cruelle +contrainte de la reine firent enfin succomber sa santé. Elle prit la +fièvre tierce, qu'elle garda trois semaines. Je ne la quittai point +pendant tout le cours de sa maladie; et tâchai de regagner son amitié +par mes attentions à la servir et à l'amuser. Mais je ne retrouvois plus +en elle cette mère si tendre qui pertageoit mes peines et dont je +faisois la consolation. Lorsqu'elle me voyoit inquiète de son état: il +vous sied bien, me disoit-elle, de vous alarmer pour ma santé, puisque +c'est vous qui me donnez la mort. Quand j'étois triste, elle me +reprochoit fort aigrement mon humeur inégale; quand j'affectois d'être +gaie, c'étoit mon prochain mariage qui y donnoit lieu. Je n'osois mettre +que des habits crasseux, de peur qu'elle ne s'imaginât que je voulusse +plaire au prince; enfin j'étois la personne du monde le plus à plaindre, +et souvent la tête me tournoit. Je dinois et soupois dans son +anti-chambre avec le prince et les dames. Elle envoyoit cinquante +espions à mes trousses, pour savoir si je lui parlois; mais je n'étois +jamais en défaut de ce côté-là, car je ne lui disois mot et lui tournois +toujours le dos à table. Il m'a dit depuis, qu'il avoit été souvent au +désespoir et sur le point de partir, si Mr. de Voit ne l'en avoit +empêché. Ce pauvre prince étoit dans une aussi mauvaise situation que +moi. Tout le monde prenoit à tâche de donner une tournure maligne à ses +actions et à ses paroles; on n'avoit pas la moindre considération pour +lui, et on le traitoit comme un petit gredin, ce qui l'avoit si fort +intimidé, qu'il étoit toujours distrait et mélancolique. + +La reine étant rétablie, le roi retourna à Berlin. Il ne s'y arrêta que +quelques jours, devant aller en Prusse. Il annonça à la reine, qu'il +comptoit faire mes noces à son retour, qui devoit être en six semaines; +qu'il lui feroit donner l'argent nécessaire pour m'équiper, et qu'elle +devoit tâcher de divertir le prince pendant son absence par des bals et +des festins. Cette princesse, qui ne cherchoit qu'à gagner du temps, lui +fit quantité de difficultés, lui représentant qu'il étoit impossible de +me nipper dans un si court espace, les marchands n'étant point assez +fournis pour livrer ce qui seroit nécessaire. Ses raisons prévalurent +pour mon malheur, car le roi étoit très-bien disposé pour moi et +m'auroit fait de grands avantages, qui s'en allèrent en fumée dès que +mon mariage fut reculé. + +La reine changea de conduite après le départ du roi. Elle affecta de +témoigner de l'amitié au prince et d'être satisfaite de l'avoir pour +gendre, mais elle ne se contraignit point avec moi, et je restai son +souffre-douleur aussi bien que Mdme. de Sonsfeld. Je séchai sur pied et +ma santé se ruinoit à force de chagrins. J'inspirai enfin de la +compassion à ceux qui en étoient les moins susceptibles. J'aurois pu +dire comme Alzire dans la tragédie: mes maux ont-ils touché les coeurs +nés pour la haine? La Ramen qui me voyoit souvent au désespoir et à +laquelle j'avois dit plusieurs fois dans la violence de mon transport, +que la reine me poussoit à bout, et que je me jeterois aux pieds du roi +à son retour pour le supplier de me dispenser de me marier, en avertit +Grumkow et lui fit craindre qu'en effet je ne prisse cette résolution. +Celui-ci n'ignorant pas que la reine intriguoit toujours en Angleterre, +et redoutant de nouvelles propositions de cette cour, résolut de lui +donner le change et de mettre fin à sa mauvaise humeur pour moi d'une +façon assez étrange. Il lui fit dire par Mr. de Sastot, que le roi se +repentoit de m'avoir engagée, qu'il ne pouvoit souffrir le prince +héréditaire, et qu'il se proposoit de rompre mon mariage à son retour de +Prusse et me donner le duc de Weissenfeld. Il lui recommenda surtout le +secret, puisqu'il n'y avoit que lui qui sût les intentions du roi. Cette +fausse confidence fit l'effet que Grumkow s'en étoit promis. La reine +prit d'abord son parti, qui fut de protéger hautement le prince +héréditaire. Elle me fit part de ses craintes et m'ordonna de lui faire +des politesses, disant qu'elle aimoit mieux mourir que de me voir +duchesse de Weissenfeld. Tel étoit son génie; il suffisoit que le roi +approuvât une chose pour qu'elle y trouvât à redire. Je ne comprenois +rien à toute cette énigme, que Grumkow m'a dévoilée depuis. + +Ce bon intervalle ne fut pas de durée. Le roi étant revenu peu après de +Prusse, témoigna assez par ses actions qu'on en avoit donné à garder à +la reine. A la vérité les manières polies et réservées du prince ne lui +plaisoient pas. Il vouloit un gendre qui n'aimât que le militaire, le +vin et l'économie et qui eût les façons allemandes. Pour approfondir son +caractère et tâcher de le former, il l'enivroit tous les jours. Le +prince supportoit si bien le vin, qu'il ne changeoit jamais de conduite +et gardoit son bon sens pendant que les autres le perdoient. Cela +faisoit enrager le roi. Il se plaignit même de lui à Grumkow et à +Sekendorff, disant qu'il n'étoit qu'un petit-maître, qui n'avoit point +d'esprit et dont les manières lui étoient odieuses. Ces discours souvent +répétés firent craindre à ces derniers que l'aversion du roi n'entraînât +des suites fâcheuses pour leurs intérêts. Ils proposèrent au prince +héréditaire, pour les prévenir, de lui faire avoir un régiment prussien, +et lui représentèrent que c'étoit l'unique moyen de s'insinuer et de +mettre fin à son mariage. Le prince se trouva fort embarrassé. Le +Margrave, son père, étoit altier dans ses volontés. Il n'avoit jamais +voulu consentir que son fils s'adonnât au militaire, et pour lui en +couper les moyens il avoit cédé deux régimens impériaux, que le Margrave +George Guillaume avoit levés, l'un à son fils cadet, l'autre au général +Philippi. Cependant après de mûres réflexions il se rendit aux instances +de Grumkow. Le roi fut charmé d'apprendre que le prince souhaitoit +d'entrer dans son service. Il lui conféra quelques jours après un +régiment de dragons et lui fit présent d'une épée d'or si pesante qu'à +peine on pouvoit la lever. + +Je fus très-fâchée de tout cela. Il suffisoit d'être en service pour +être traité en esclave. Ni mes frères ni les princes du sang n'avoient +d'autre distinction que celle qu'ils recevoient de leur grade militaire. +Ils étoient confinés à leur garnison, d'où ils ne sortoient que pour +passer en revue, n'avoient pour compagnie que des brutaux officiers sans +esprit et sans éducation, avec lesquels ils s'abrutissoient entièrement, +n'ayant d'autre occupation que de faire exercer les troupes. Je ne +doutai point que le prince ne fût mis sur le même pied. Mes conjectures +se trouvèrent justes. Le roi avant de retourner à Potsdam lui fit +insinuer, qu'il lui feroit plaisir d'aller prendre possession de son +régiment. Il fallut obéir. + +La veille de son départ il m'accosta dans le jardin à Mon-bijou. Il +savoit mon mécontentement, Mdme. de Sonsfeld l'ayant dit à Mr. de Voit. +Je me promenois avec elle lorsqu'il m'aborda. Je n'ai pu jusqu'à +présent, me dit-il, trouver l'occasion de parler à votre Altesse royale, +et lui témoigner le désespoir dans lequel je suis de remarquer par +toutes ses actions l'aversion qu'elle a pour moi. Je suis informé des +mauvaises impressions qu'on lui a données sur mon sujet, qui me +désolent. Suis-je cause, Madame, des chagrins que vous avez endurés? Je +n'aurois jamais osé aspirer à la possession de votre Altesse royale, si +le roi ne m'en avoit fait la première proposition. Ai-je pu la refuser +en me rendant le plus malheureux des hommes, et pouvez-vous me +condamner, Madame, de l'avoir acceptée? Cependant je pars sans savoir +combien durera mon absence. J'ose donc la supplier de me donner une +réponse positive, et de me dire, si elle se sent en effet une haine +insurmontable pour moi. En ce cas je prendrai d'elle un congé éternel, +et romprai pour jamais mon engagement, en me rendant malheureux pour +toute ma vie et au risque d'encourir le courroux de mon père et du roi. +Mais, Madame, si je puis me flatter que je me sois trompé et que vous +ayez quelque bonté pour moi, j'espère que vous me ferez la grâce de me +promettre que vous me tiendrez la parole que vous m'avez donnée par +ordre du roi, de n'être jamais à d'autre qu'à moi. Il avoit les larmes +aux yeux en me parlant et paroissoit fort touché. Pour moi j'étois dans +un embarras extrême. Je n'étois point faite à pareil jargon, et j'avois +rougi jusqu'au bout des doigts. Comme je ne répondois point, il redoubla +ses instances et me dit enfin d'un air fort triste, qu'il ne remarquoit +que trop que mon silence ne lui présageoit rien de bon, et qu'il +prendroit ses mesures là-dessus. Je le rompis enfin. Ma parole est +inviolable, lui répondis-je; je vous l'ai donnée par ordre du roi; mais +vous pouvez compter que je vous la tiendrai exactement. La reine, qui +s'approcha, me fit beaucoup de plaisir en mettant fin à cette +conversation. + +Mdme. de Kamken s'étoit divertie cette après-midi à faire des devises de +sucre. Elle en donna à tout le monde le soir à table. Le prince m'en +cassa une dans la main; il en fit de même à ma soeur. Mais la reine ne +s'en fâcha que contre moi, et se leva de table sur-le-champ. Elle prit +congé du prince fort à la hâte et se mit en carosse avec ma soeur et +moi. Je ne vous connois plus, me dit-elle, depuis que vos maudites +promesses se sont faites. Vous n'avez plus ni pudeur ni modestie. J'ai +rougi pour vous quand votre sot de prince vous a cassé une devise dans +la main. Ce sont des familiarités qui ne conviennent point, et il auroit +dû être mieux informé du respect qu'il vous doit. Je lui répondis, qu'en +ayant agi de même avec ma soeur, je n'avois pas cru que la chose fût de +conséquence, mais que cela n'arriveroit plus. Cela ne l'appaisa point; +elle saisit cette occasion de maltraiter Mdme. de Sonsfeld le lendemain. +Mdme. de Kamken qui étoit présente, mit fin à ses gronderies et lui +parla si fortement sur mon sujet, que faute de réplique elle fut obligée +de se taire. + +Jusque-là je n'avois senti que les peines du purgatoire; j'éprouvai +quinze jours après celles de l'enfer, étant obligée de suivre la reine à +Vousterhausen. Il n'y eut que ma soeur Charlotte, les deux gouvernantes +de Kamken et de Sonsfeld et la Montbail qui furent de ce voyage. La +description de ce fameux séjour ne sera pas hors de sa place ici. + +Le roi avoit fait élever à force de bras et de dépenses une colline de +sable aride, qui bornoit si bien la vue qu'on ne voyoit le château +enchanté qu'à sa descente. Ce soi-disant palais ne consistoit que dans +un corps de logis fort petit, dont la beauté étoit relevée par une tour +antique, qui contenoit un escalier de bois en escargot. Ce corps de +logis étoit entourné d'une terrasse, autour de laquelle on avoit creusé +un fossé, dont l'eau noire et croupissante ressembloit à celle du Styx +et répandoit une odeur affreuse, capable de suffoquer. Trois ponts, +placés à chaque face de la maison, faisoient la communication de la +cour, du jardin et d'un moulin, qui étoit vis-à-vis. Cette cour étoit +formée de deux côtés par des ailes, où logeoient les Mrs. de la suite du +roi. Elle étoit bornée par une palissade, à l'entrée de laquelle on +avoit attaché deux aigles blancs, deux aigles noirs et deux ours en +guise de garde, très-méchans animaux, pour le dire en passant, qui +attaquoient tout le monde. Au milieu de cette cour s'élevoit un puits, +dont avec beaucoup d'art on avoit fait une fontaine pour l'usage de la +cuisine. Ce groupe magnifique étoit environné de gradins et d'un +treillis de fer en dehors, et c'étoit l'endroit agréable que le roi +avoit choisi pour fumer le soir. Ma soeur et moi avec toute notre suite +nous n'avions pour tout potage que deux chambres, ou pour mieux +m'expliquer, deux galetas. Quelque temps qu'il fit, nous dînions sous +une tente tendue sous un gros tilleul, et lorsqu'il pleuvoit fort, nous +avions de l'eau à mi-jambe, cet endroit étant creux. La table étoit +toujours de 24 personnes, dont les trois quarts faisoient diète, +l'ordinaire n'étant que de six plats servis avec beaucoup d'économie. +Depuis les neuf heures du matin jusqu'à trois ou quatre heures après +minuit nous étions enfermées avec la reine, sans oser respirer l'air ni +aller au jardin qui étoit tout proche, parcequ'elle ne le vouloit pas. +Elle jouoit tout le jour avec ses trois dames au tocadille pendant que +le roi étoit dehors. Ainsi je restai seule avec ma soeur, qui me +traitoit du haut en bas, et devenois hypocondre à force d'être assise et +d'entendre des choses désagréables. Le roi étoit toujours levé de table +à une heure après-midi. Il se couchoit alors sur un fauteuil, placé sur +la terrasse, et dormoit jusqu'à deux heures et demie, exposé à la plus +forte ardeur du soleil, que nous partagions avec lui, étant tous couchés +à terre à ses pieds. Tel étoit l'agréable genre de vie que nous menions +à ce charmant endroit. + +Le prince héréditaire y arriva quelques jours après nous. Il m'avoit +écrit plusieurs fois; la reine m'avoit toujours dicté mes réponses. +J'avois eu aussi le plaisir de recevoir une lettre de mon frère, que le +major Sonsfeld m'avoit fait remettre par sa soeur. Il me louoit beaucoup +de la bonne résolution que j'avois prise, de mettre fin aux dissensions +domestiques par mon mariage. Il paroissoit inquiet de mon sort, me +priant de lui faire le portrait du prince et de lui mander si j'étois +contente du choix du roi. Il m'assuroit, qu'il étoit fort satisfait de +sa façon de vivre; qu'il se divertissoit très-bien, et que le seul +chagrin qu'il avoit étoit de n'être pas auprès de moi. On lui avoit +caché ce que j'avois souffert pour lui, et il ignoroit qu'il m'étoit +redevable des bons traitemens qu'on lui faisoit et de sa grâce future. +Je ne voulus pas le lui écrire, et ne lui répondis que sur les articles +qu'il pouvoit savoir. Je lui fis part aussi du changement de la reine, +et le priai de lui écrire et de lui faire entendre raison sur mon +mariage. Il le fit, mais sans rien effectuer. Cette princesse n'en fut +que plus piquée, sentant qu'il n'y avoit qu'elle de toute la famille qui +désapprouvât ma conduite. + +Cependant le prince héréditaire s'insinuoit tous les jours davantage +dans les bonnes grâces de ma soeur. Plus son penchant augmentoit pour +lui, plus sa haine redoubla pour moi; elle m'en faisoit sentir les +cruels effets en animant la reine contre moi. Un jour que celle-ci +m'avoit fort maltraitée et que je pleurois à chaudes larmes dans un coin +de la chambre, elle m'aborda. Qu'avez-vous, me dit-elle, qui vous +afflige si fort? Je suis au désespoir, lui répondis-je, que la reine ne +puisse plus me souffrir; si cela continue j'en mourrai de douleur. Vous +êtes bien folle, repartit-elle; si j'avois un aussi aimable amant que +vous, je me soucierois bien de la reine; pour moi je ris quand elle me +gronde, car autant vaut. Vous ne l'aimez donc pas, lui répliquai je, car +quand'on aime quelqu'un, on est sensible sur son sujet. D'ailleurs vous +ne pouvez vous plaindre de votre sort; le prince Charles a du mérite et +de bonnes qualités; et de quelque côté que vous vous tourniez, la +fortune vous rit au lieu que je suis abandonnée de tout le monde et même +du roi, qui ne me regarde plus depuis quelque temps. Eh bien, me +répondit-elle d'un petit air malin, si vous trouvez le prince Charles si +fort à votre gré, troquons d'amans; voici ma bague de promesse, +donnez-moi la vôtre. Je pris son raisonnement pour un badinage et lui +dis, que mon coeur étant entièrement libre, je voulois bien les lui +céder l'un et l'autre. Donnez-moi donc votre bague, continua-t-elle en +me la tirant du doigt. Prenez-là, lui dis-je, elle est à votre service. +Elle la mit et cacha celle qu'elle avoit reçue de son fiancé, dans un +petit coin. Je ne fis aucune réflexion sur tout cela, mais Mdme. de +Sonsfeld s'étant aperçue que cette bague manquoit, et ayant pris garde +que ma soeur la portoit depuis trois jours, me représenta, que si le roi +et le prince s'en apercevoient, j'en aurois du chagrin. Je la lui +redemandai, mais elle ne voulut point me la rendre, quelques instances +que Mdme. de Sonsfeld et moi lui fissions. Il fallut donc m'adresser à +la Ramen, qui le dit à la reine. Elle gronda beaucoup ma soeur, qui +reprit sa bague et me rendit la mienne. Elle ne me le pardonna pas. Je +n'osois plus lever les yeux, car elle disoit d'abord à la reine que je +jouois de la paupière avec le prince. + +Nous partîmes de Vousterhausen pour aller à Maqueno, séjour aussi +désagréable que celui que nous quittions. Il s'y passa de nouvelles +scènes. Les Anglois murmuroient depuis long-temps contre le roi +d'Angleterre; ils avoient toujours désiré avec ardeur de me voir établie +dans ce royaume. Le prince de Galles commençoit à se faire un parti; il +ne pouvoit se consoler de la rupture de son mariage avec moi. Secondé de +toute la nation il fit tant de bruit, que le roi pour le contenter +résolut de faire encore les avances au roi, mon père; mais ne voulant +point s'exposer à un refus, il chargea la cour de Hesse de sonder les +intentions de ce prince. Le prince Guillaume dépêcha pour cet effet le +colonel Donep à Berlin. Celui-ci arriva à Maqueno en même temps que +nous. Je ne sais point les propositions qu'il fit au roi. Je m'imagine +que le mariage de mon frère n'y fut point oublié. La première réponse du +roi fut si obligeante, que Donep ne douta point de la réussite de sa +négociation. Il n'avoit jamais été employé dans les affaires, et étoit +ami intime de Grumkow; ne le croyant pas suspect, il lui fit confidence +de sa commission. Celui-ci voyant le roi indéterminé, lui parla +fortement et lui conseilla de faire plusieurs prétentions que j'ignore, +et qu'il savoit d'avance qu'on n'accorderoit pas. Quinze jours se +passèrent à débattre cette affaire. Mr. Donep vouloit une réponse +positive. Le roi étoit d'une humeur terrible, son irrésolution en étoit +cause. + +J'étois extrêmement malade pendant ce temps; j'avois un abcès à la +gorge, accompagné d'une grosse fièvre. La reine avoit l'inhumanité de me +forcer à sortir. Je fus trois jours si mal que je ne pouvois parler ni +me tenir debout. On peut bien croire que je faisois une triste figure. +L'abcès étant crevé je me trouvai mieux. Le roi nous régala, malgré son +humeur chagrine, d'une comédie allemande et du spectacle des danseurs de +cordes. Il les fit jouer dans une grande place proche de la maison. Il +s'assit à une fenêtre avec la reine; ma soeur, le prince et moi, nous +nous plaçâmes dans l'autre croisée. Il avoit l'air fort triste et me +conta tout bas, sans que ma soeur s'en aperçût, l'ambassade de Mr. Donep +et les inquiétudes où il se trouvoit. Cette nouvelle que j'ignorois +entièrement, m'effraya beaucoup. Je le priai instamment de n'en point +parler à la reine, qui n'en étoit pas informée, étant persuadée que mes +chagrins s'augmenteroient si elle l'apprenoit. Mes précautions furent +inutiles; Mr. Donep l'en fit avertir le lendemain. L'air triste et +pensif du prince la remplit d'espérance; pour cacher son jeu elle +l'accabla de politesses. Dès que je fus dans ma chambre je fis de +sérieuses réflexions sur la conduite que je tiendrois, en cas que le roi +voulût entrer dans les vues de l'Angleterre. La sincérité et la +franchise du prince, qui m'avoit fait part de ce qui étoit sur le tapis, +m'avoit donné beaucoup d'estime pour lui. Je ne trouvois rien à redire +ni contre sa personne ni contre son caractère. Je ne connoissois point +le prince de Galles; je n'avois jamais eu d'inclination pour lui; mon +ambition étoit bornée. J'avois pris enfin mon parti. J'étois lasse +d'être le jouet de la fortune et bien résolue, si on me laissoit le +choix, de m'en tenir à celui que le roi avoit fait pour moi, mais en cas +du contraire de ne point changer sans lui faire de fortes +représentations. + +Nous retournâmes le lendemain de bon matin à Vousterhausen. La reine +s'enferma seule avec moi dès que nous fûmes arrivés. Après m'avoir +appris ce que Mr. Donep lui avoit fait savoir; aujourd'hui +continua-t-elle, votre fichu mariage sera rompu, et je compte que votre +sot de prince partira demain, car je ne doute point que, si le roi vous +laisse la liberté du choix, vous ne vous déterminiez pour mon neveu. Je +veux absolument savoir vos sentimens là-dessus. Je ne vous parle pas +ainsi sans raison, m'entendez-vous? D'ailleurs je vous crois le coeur +trop bien placé pour balancer un moment. Je restai stupéfiée pendant ce +raisonnement, et j'appelai tous les Saints du paradis à mon secours, +pour m'inspirer une réponse ambiguë, capable de me tirer d'embarras. Je +ne sais si ce furent eux ou mon bon génie que m'inspira. Je pris enfin +courage. J'ai été toujours soumise, lui répondis-je, aux ordres de votre +Majesté et n'y ai désobéi que contrainte par un pouvoir supérieur. Je +n'en ai agi ainsi que pour remettre la paix dans la famille, procurer la +liberté à mon frère et pour vous épargner, Madame, mille chagrins que +vous endureriez encore. L'inclination n'a été pour rien dans la démarche +que j'ai faite, le prince m'étoit inconnu. Mais depuis qu'il en est +autrement, qu'il a gagné mon estime et que je ne lui trouve aucun défaut +qui puisse lui attirer mon aversion, je me trouverois très-condamnable, +si je voulois retirer la parole que je lui ai donnée. La reine +m'interrompit; furieuse de ce que je venois de lui dire elle me traita +du haut en bas. Malgré toute ma douleur il fallut pourtant me +contraindre devant le roi. Ce prince ne me regardoit plus depuis son +retour de Prusse, ce qui augmentoit encore mon désespoir. Il fut de +très-mauvaise humeur ce jour-là. Le soir le prince vint souper avec nous +comme à l'ordinaire. La reine ni ma soeur n'étoient point dans la +chambre lorsqu'il entra. Sa physionomie étoit toute changée, elle étoit +aussi gaie qu'elle avoit paru triste. Il me dit tout bas: le roi a tout +refusé; Donep [** ligne(s) manquante(s) dans l'image]. Je ne fis +semblent de rien, mais cette nouvelle me réjouit beaucoup. La reine +l'apprit quelques heures après. Elle en eut le coeur outré et son +chagrin retomba sur moi, qui en fus la partie souffrante. + +Mes noces étant fixées au 20. de Novembre et le roi voulant qu'elles se +fissent avec éclat, y avoit invité plusieurs principautés; toute la +famille de Bevern, la duchesse de Meiningen, le Margrave, mon beau-père, +et le Margrave d'Anspac avec ma soeur. Ces deux derniers arrivèrent les +premiers à Vousterhausen. Le roi alla au devant d'eux à cheval et mena +ma soeur chez la reine. Nous ne la reconnûmes quasi point, elle avoit +été fort belle et ne l'étoit plus; son teint étoit gâté et ses manières +fort affectées. Elle avoit repris ma place dans la faveur du roi, mais +la reine n'avoit jamais pu la souffrir. Elle fut même piquée des +caresses et des distinctions que le roi lui fit, ne pouvant endurer +qu'il en fit à d'autres plus qu'à elle; elle fut pourtant obligée de lui +faire bonne mine. Mon entrevue fut plus sincère; ma soeur m'avoit +toujours aimée et je lui avois rendu le réciproque. Après le souper le +roi la conduisit dans sa chambre, qui étoit à côté de la mienne sous le +toit. Ses gens n'étant point encore arrivés, le roi me montrant du doigt +lui dit: votre soeur pourra vous servir de femme de chambre, car elle +n'est bonne qu'à cela. Je crus tomber de mon haut en entendant ces +paroles. Le roi se retira un moment après et j'en fis de même. J'avois +le coeur si gros que je faillis mourir la nuit. Quel crime avois-je +commis, qui pût m'attirer un si cruel traitement en présence de celui +que je devois épouser et de toute une cour étrangère? Ma soeur même en +fut mortifiée et fit ce qu'elle put pour me consoler. Pour m'humilier +davantage, le roi lui donna le lendemain la préséance, qu'elle ne +pouvoit prétendre sur moi, étant l'aînée. La reine en fut très-fâchée, +mais ses représentations ne firent aucun effet. Pour moi, je n'y fus +sensible que parceque c'étoit une suite de ce que le roi m'avoit dit la +veille. Ce prince prit à tâche de m'humilier tant que nous restâmes à ce +maudit Vousterhausen. Il ne savoit lui-même ce qu'il vouloit. Il y avoit +des moments qu'il sentoit de cruels repentirs de m'avoir engagée et +d'avoir rompu avec l'Angleterre; dans d'autres instans il étoit plus +animé que jamais contre cette cour, mais ces derniers n'étoient pas de +durée. Quoiqu'il en soit, toute sa mauvaise humeur retomboit sur moi. + +Nous retournâmes enfin le 5. de Novembre à Berlin. La duchesse de +Saxe-Meiningen, ma grand-tante, fille de l'électeur Frédrie Guillaume, y +arriva deux jours après nous. Cette princesse étoit veuve de son +troisième mari, ayant épousé en premières noces le duc de Courlande et +s'étant remariée après sa mort au Margrave Christian Ernst de Bareith. +Elle avoit trouvé moyen de ruiner totalement les pays de ces deux +princes. On dit qu'elle avoit fort aimé à plaire dans sa jeunesse; il y +paroissoit encore par ses manières affectées. Elle auroit été excellente +actrice pour jouer les rôles de caractère. Sa physionomie rubiconde, et +sa taille d'une grosseur si monstrueuse, qu'elle avoit peine à marcher, +lui donnoient l'air d'un Bacchus femelle. Elle prenoit soin d'exposer à +la vue deux grosses tétasses flasques et ridées, qu'elle fouettoit +continuellement avec ses mains pour y attirer l'attention. Quoiqu'elle +eût 60 ans passés, elle étoit requinquée comme une jeune personne; +coiffée en cheveux marronnés tout remplis de pompons couleur de rose, +qui faisoient la nuance claire de son visage, et si couverte de pierres +de couleur qu'on l'eut prise pour l'arc-en-ciel. La reine fut obligée +par ordre du roi de lui rendre la première visite. Faites vous avertir, +me dit-elle, quand je serai de retour, et allez ensuite chez la +duchesse. J'obéis ponctuellement à ses ordres. Comme il étoit tard et +qu'il y avoit appartement le soir, ma visite ne fut pas longue. Je +trouvai la cour commencée en entrant chez la reine, qui étoit occupée à +entretenir le monde. Dès qu'elle me vit, elle me demanda d'un ton de +colère, pourquoi je venois si tard. J'ai été chez la duchesse, lui +répondis-je, comme votre Majesté me l'a ordonné. Comment, reprit-elle, +par mon ordre? je ne vous ai jamais commandé de faire des bassesses ni +d'oublier votre rang et votre caractère: mais depuis quelque temps vous +êtes si accoutumée à faire des lâchetés que celle-ci ne me surprend pas. +Cette dure réprimande à la face du public me piqua jusqu'au vif. Je +baissai les yeux, et quelque effort que je fisse pour tenir contenance, +je ne pus en venir à bout. Tout le monde blâma la reine et me plaignit +tout bas. Mdme. de Grumkow, quoique femme d'un fort méchant mari, avoit +beaucoup de mérite. Elle s'approcha de moi pour me demander ce qui +portoit la reine à me traiter avec tant de dureté. Je levai les épaules +sans lui répondre. + +Le roi, le Margrave de Bareith, et la cour de Bevern arrivèrent le +lendemain. Le Margrave me fut présenté chez la reine, où il me fit des +protestations sans fin, comme il n'y avoit plus de six jours jusqu'à +celui fixé pour mes noces. Le roi ordonna absolument à la reine +d'accorder l'entrée libre chez moi au Margrave et à son fils. Ils n'en +profitèrent pas beaucoup, car j'étois toute la journée chez elle, et ne +les voyois qu'un moment le soir en présence de beaucoup de monde. + +Le 19. je fus surprise de trouver cette princesse toute changée à mon +égard. Elle m'accabla de caresses, m'assurant que j'étois le plus cher +de ses enfans. Je ne compris rien à son procédé; mais elle se démasqua +le soir, me tirant à part dans son cabinet: vous allez être sacrifiée +demain, me dit-elle; malgré tous mes efforts je n'ai pu parvenir à +retarder votre hymen. J'attends un courrier d'Angleterre et je suis sûre +d'avance que le roi, mon frère, se désistera du mariage de votre frère; +moyennant quoi le roi ne fera plus de difficultés pour rompre vos +engagemens avec le prince héréditaire. Cependant comme j'ignore combien +de temps le courrier tardera encore à arriver, et que je ne trouve aucun +expédient pour empêcher que vos noces ne se fassent demain, il m'est +venu une idée qui peut me mettre l'esprit en repos, et c'est de vous que +j'en attends l'exécution. Promettez-moi donc, de n'avoir aucune +familiarité avec le prince et de vivre avec lui comme frère et soeur, +puisque c'est le seul moyen de dissoudre votre mariage, qui sera nul +s'il n'est pas consommé. Le roi survint dans le temps que j'allois lui +répondre, et il lui fut impossible de me parler de tout le soir, tant +elle fut obsédée. + +Le lendemain matin je me rendis en déshabillé dans son appartement. Elle +me prit par la main et me conduisit chez le roi pour y faire ma +renonciation à l'allodial, coutume établie pour tout pays. J'y trouvai +le Margrave et son fils, Grumkow, Poudevel, Toulmeier et Voit, ministre +de Bareith. On me lut la formule du serment qui portoit, que je me +désistois de mes prétentions sur tous les biens allodiaux, tant que mes +frères et leur postérité masculine existeroient, mais qu'en cas de leur +mort je rentrerois dans tous mes droits d'héritière présomptive. Le +serment fait, on en exigea un second qui me jeta dans une surprise +extrême, n'ayant point été prévenue sur ce sujet. C'étoit de renoncer +pour jamais à l'héritage de la reine, si elle venoit à décéder sans +avoir fait de testament. Je restai immobile. Le roi s'apercevant de mon +trouble me dit les larmes aux yeux en m'embrassant: il faut vous +soumettre, ma chère fille, à cette dure loi; votre soeur d'Ansbac a +passé même condamnation. Dans le fond ce n'est qu'une formalité, car +votre mère est toujours maîtresse de faire un testament quand elle +voudra. Je lui baisai la main en lui représentant, qu'il m'avoit fait +promettre authentiquement d'avoir soin de moi, et que je ne pouvois +croire qu'il me traiteroit avec tant de dureté. Il n'est pas temps de +faire des difficultés, repliqua-t-il d'un ton de colère; signez de bonne +grâce ou je vous ferai signer par force. Il me dit ces derniers mots +tout bas. Il fallut donc lui obéir bon gré mal gré. Dès que cette +maudite cérémonie fut finie, il me fit beaucoup de caresses, me loua de +ma soumission et fut libéral en promesses qu'il n'avoit pas dessein de +tenir. + +Nous nous mîmes ensuite à table où il me fit asseoir à côté de lui. Il +n'y avoit que le prince, mes soeurs et frères, et la duchesse de Bevern. +J'étois triste et pensive. Il est naturel de faire des réflexions sur le +point de contracter des noeuds qui décident du bonheur ou du malheur de +notre vie. + +Dès que nous eûmes dîné, le roi ordonna à la reine de commencer à me +parer. Il étoit quatre heures et je devois être prête à sept. La reine +voulut me coiffer. Comme elle n'étoit pas habile au métier de femme de +chambre elle n'en put venir à bout. Ses dames y suppléèrent; mais +aussitôt que mes cheveux étoient accommodés d'un côté elle les gâtoit, +et tout cela n'étoit que feinte pour gagner du temps, dans l'espérance +que le courrier arriveroit. Elle ignoroit qu'il étoit déjà en ville, et +que Grumkow en avoit les dépêches. On peut bien s'imaginer qu'il ne les +donna au roi qu'après que la bénédiction fut donnée. Tout cela fut cause +que je fus attifée comme une folle. A force de manier mes cheveux, la +frisure en étoit sortie; j'avois l'air d'un petit garçon, car ils me +tomboient tous dans le visage. On me mit la couronne royale et 24 +boucles de cheveux, grosses comme un bras. Telle étoit l'ordonnance de +la reine. Je ne pouvois soutenir ma tête, trop foible pour un si grand +poids. Mon habit étoit une robe d'une étoffe d'argent fort riche avec un +point d'Espagne d'or, et ma queue étoit de douze aunes de long. Je +faillis de mourir sous cet accoutrement. Deux des dames de la reine et +deux des miennes portoient ma queue. Ces deux dernières étoient Mlle. de +Sonsfeld, soeur de ma gouvernante, et Mlle. de Grumkow, nièce de mon +persécuteur. J'avois été obligée d'accepter celle-ci, le roi l'ayant +voulu absolument. Mdme. de Sonsfeld fut déclarée ce jour-là abbesse de +Volmerstedt et le roi lui conféra lui-même l'ordre de ce chapitre. Nous +nous rendîmes tous au grand appartement. J'en ferai une petite +description ici. + +Il est composé de six grandes chambres, qui aboutissent à une salle +magnifiquement ornée en peintures et architecture. Au sortir de cette +salle on entre dans deux chambres très-bien décorées, qui conduisent à +une galerie ornée de très-beaux tableaux. Tout ceci est en enfilade. +Cette galerie qui a 90 pieds de long, fait l'entrée d'un second +appartement composé de 14 chambres aussi vastes et aussi bien décorées +que les premières, au bout desquelles on trouve une salle fort +spacieuse, qui est destinée pour les grandes cérémonies. Il n'y a rien +de rare à tout ce que je viens de décrire; mais voici le merveilleux. La +première chambre contient un lustre d'argent qui pèse 10,000 écus; tout +l'assortiment accompagne cette pièce en poids. La seconde est encore +plus superbe. Les trumeaux y sont d'argent massif et les miroirs de 12 +pieds de hauteur; 12 personnes peuvent se placer commodément aux tables +qui sont placées sous ces miroirs; le lustre est beaucoup plus grand que +le précédent. Toute cela va en augmentant jusqu'à la dernière salle, qui +renferme les pièces les plus considérables. On y voit les portraits du +roi et de la reine et ceux de l'Empereur et de l'Impératrice, tout en +grand avec des cadres d'argent. Le lustre pèse 50,000 écus; le globe en +est si grand qu'un enfant de huit ans pourroit y entrer commodément. Les +plaques ont six pieds de haut, les guéridons en on douze, le balcon pour +la musique est aussi de ce précieux métal; en un mot cette salle +contient plus de deux millions d'argenterie en poids. Tout cela est +travaillé avec art et avec goût. Mais dans le fond c'est une +magnificence qui ne réjouit pas la vue et qui a beaucoup de désagrément; +car au lieu de bougies on y allume des cierges, ce qui cause une vapeur +suffocante et noircit les visages et les habits. Le roi, mon père, avoit +fait faire toute cette argenterie après son premier voyage à Dresde. Il +avoit vu dans cette ville le trésor du roi de Pologne: il voulut +renchérir sur ce prince, et ne pouvant le surpasser du côté des pierres +précieuses et rares, il s'avisa de faire fabriquer ce que je viens de +décrire, pour posséder une nouveauté qu'aucun souverain de l'Europe +n'avoit encore eue. + +Ce fut dans cette dernière salle que se fit la cérémonie de mon mariage. +On fit une triple décharge de canon lorsqu'on nous donna la bénédiction. +Tous les envoyés, à l'exception de celui d'Angleterre, y étoient. Le +Margrave de Schwed fut obligé de s'y trouver par ordre exprès du roi. +Après avoir fait et reçu les félicitations, on me fit asseoir sur un +fauteuil sous le dais, à côté de la reine. Le prince héréditaire +commença la bal avec ma soeur d'Anspac. Il ne dura qu'une heure; après +quoi on se mit à table. Le roi avoit fait tirer aux billets, pour éviter +les disputes de rang parmi tant de princes étrangers. Je fus placée au +haut bout avec le prince, chacun sur un fauteuil. Le Margrave, mon +beau-père, étoit à côté de moi. Le roi qui n'avoit point de moitié, se +mit à côté du prince. Il y avoit 34 principautés à cette table. Le roi +se divertit à enivrer le prince, et le fit tant boire qu'il le vit enfin +en pointe de vin. Deux dames restèrent tout le temps derrière moi, et +les Mrs. de service qu'on m'avoit donnés, qui étoient le colonel Vreiche +et le major Stecho, me servirent tout le temps aussi bien que Mr. de +Voit, qui avoit été déclaré mon grand-maître, et Mr. Bindemann qu'on +m'avoit donné pour gentil-homme de la chambre. Après le souper nous +repassâmes dans la première salle où tout étoit préparé pour la danse +des flambeaux. Cette danse est une vieille étiquette allemande; elle se +fait en cérémonie. Les Maréchaux de la cour avec leurs bâtons de +commandant commencent la marche; ils sont suivis de tous les +lieutenants-généraux de l'armée, qui portent chacun un cierge allumé. +Les nouveaux époux font deux tours en marchant gravement; la mariée +prend tous les princes l'un après l'autre; quand elle a fini sa tournée, +le marié prend sa place et fait le même tour avec les princesses. Tout +cela se fait au ton des timbales et des trompettes. La danse finie, on +me conduisit dans le premier appartement, où on avoit tendu un lit et un +meuble de velours cramoisi brodé de perles. Selon l'étiquette la reine +devoit me déshabiller, mais elle me trouva indigne de cet honneur et ne +me donna que la chemise. Mes soeurs et les princesses me rendirent cet +office. Dès que je fus en déshabillé tout le monde prit congé de moi et +se retira, à l'exception de ma soeur d'Anspac et de la duchesse de +Bevern. On me transporta alors dans mon véritable appartement, où le roi +me fit mettre à genoux et m'ordonna de réciter tout haut le credo et le +pater. La reine étoit furieuse et maltraitoit tout le monde. Elle avoit +appris que le courrier étoit arrivé, ce qui la mettoit au désespoir; +elle me dit encore mille duretés avant de s'en aller. + +Il faut avouer que mon mariage est la chose du monde la plus +extraordinaire. Le roi, mon père, l'avoit fait à contre-coeur et s'en +repentait tous les jours; il auroit pu le rompre et l'accomplit contre +ses désirs. Je n'ai pas besoin de parler des sentimens de la reine, on +peut assez voir par ce que j'en ai écrit combien elle y étoit contraire. +Le Margrave de Bareith en étoit aussi mécontent que ces derniers. Il n'y +avoit consenti que dans l'espérance d'en tirer de grands avantages, dont +il se voyoit frustré par l'avarice du roi. Il étoit jaloux du bonheur de +son fils, et son esprit méfiant lui donnoit des peurs paniques dont +j'aurai lieu de parler dans la suite. Je me trouvai donc mariée contre +le gré des trois personnes principales qui pouvoient disposer de mon +sort et de celui du prince, et cependant de leur consentement. Quand je +réfléchis quelquefois à tout cela, je ne puis m'empêcher de croire une +destinée, et ma philosophie cède quelquefois aux pensées que +l'expérience me fait naître sur ce sujet. Mais trêve de réflexions! ces +mémoires ne finiroient jamais, si je voulois écrire toutes celles que +j'ai faites dans les différentes situations où je me suis trouvée. + +Le lendemain matin le roi, suivi des princes et des généraux, vint me +rendre visite et me fit présent d'un service d'argent. La reine selon +les règles devoit me faire le même honneur, mais elle s'en dispensa. +Malgré tous mes chagrins je n'oubliai pas mon frère. J'envoyai Mr. de +Voit chez Grumkow, pour le sommer de sa parole. Il me fit assurer qu'il +en parleroit au roi, mais que je devois patienter quelques jours, +puisqu'il falloit prendre sa bisque pour réussir. + +Le 23. il y eut bal au grand appartement. On tira aux billets avant que +d'y aller. Je tirai numéro 1. Avec le prince on compta 700 couples, tous +gens de condition. Il y avoit quatre quadrilles. Je conduisis la +première, la Margrave Philippe la seconde, la Margrave Albert la +troisième et sa fille la quatrième. La mienne me fut assignée à la +galerie de tableaux. La reine et toute les principautés en étoient. + +J'aimois la danse; j'en profitai. Grumkow vint m'interrompre au milieu +d'un menuet. Eh mon Dieu, Madame, me dit-il, il semble que vous soyez +piquée de la tarentule; ne voyez-vous donc point ces étrangers qui +viennent d'arriver? Je m'arrêtai tout court, et regardant de tout côté +je vis en effet un jeune homme habillé de gris qui m'étoit inconnu. +Allez donc embrasser le prince royal, me dit-il, le voilà devant vous. +Tout mon sang se bouleversa dans mon corps de joie. O ciel, mon frère! +m'écriai-je; mais je ne le trouve point; où est-il? faites-le moi voir +au nom de Dieu! Grumkow me conduisit à lui. En m'approchant je le +reconnus, mais avec peine. Il étoit prodigieusement engraissé et avoit +pris le cou fort court, son visage étoit aussi fort changé et n'étoit +plus si beau qu'il l'avoit été. Je lui sautai au cou; j'étois si saisie +que je ne proférois que des propos interrompus, je pleurois, je riois +comme une personne hors de sens. De ma vie je n'ai senti une joie si +vive. Après ces premiers mouvemens j'allai me jeter aux pieds du roi, +qui me dit tout haut en présence de mon frère: êtes-vous contente de +moi? vous voyez que je vous ai tenu parole. Je pris mon frère par le +main et je suppliai le roi de lui rendre son amitié. Cette scène fut si +touchante, qu'elle tira les larmes des yeux de toute l'assemblée. Je +m'approchai ensuite de la reine. Elle fut obligée de m'embrasser, le roi +étant vis-à-vis d'elle, mais je remarquai que sa joie n'étoit +qu'affectée. Je retournai encore à mon frère, je lu fis mille caresses +et lui dis les choses les plus tendres; à tout cela il étoit froid comme +glace, et ne répondoit que par monosyllabes. Je lui présentai le prince +auquel il ne dit mot. Je fus étourdie de cette façon d'agir, j'en +rejetai cependant la cause sur le roi qui nous observoit et qui +intimidoit par-là mon frère. Sa contenance même me surprenoit; il avoit +l'air fier et regardoit tout le monde du haut en bas. On se mit enfin à +table. Le roi n'y fut pas et soupa tête-à-tête avec son fils. La reine +en parut inquiète et envoya épier ce qui se passoit. On lui rapporta +qu'il étoit de fort bonne humeur et qu'il parloit fort amicalement avec +mon frère. Je crus que cela lui feroit plaisir, mais quelque effort +qu'elle fît, elle ne pouvoit cacher son secret dépit. En effet elle +n'aimoit ses enfans qu'autant qu'ils étoient relatifs à ses vues +d'ambition. L'obligation que mon frère m'avoit de sa réconciliation avec +le roi, lui faisoit plus de peine que de joie, n'en étant pas l'auteur. +Au sortir de table Grumkow vint me dire, que le prince royal gâtoit +encore toutes ses affaires. L'accueil qu'il vous a fait, continua-t-il, +a déplu au roi; il dit, que si c'est par contrainte pour lui, il doit +s'en offenser, puisqu'il lui marque en cela une défiance qui ne lui +promet rien de bon pour l'avenir, et si au contraire sa froideur +provient d'indifférence et d'ingratitude pour votre Altesse royale, il +ne peut l'attribuer qu'à la marque d'un mauvais coeur. Le roi en +revanche est très-content de vous, Madame, vous en avez agi sincèrement; +continuez toujours de même et faites, au nom de Dieu! que le prince +royal en agisse avec franchise et sans détours. Je le remerciai de son +avis, que je trouvai bon. Le bal recommença. Je me rapprochai de mon +frère et lui répétai ce que Grumkow venoit de me dire; je lui fis même +quelques petits reproches sur son changement. Il me répondit, qu'il +étoit toujours le même et qu'il avoit ses raisons pour en agir ainsi. + +Il me rendit visite le lendemain matin par ordre du roi. Le prince eut +l'attention de se retirer et me laissa seule avec lui et Madame de +Sonsfeld. Il me fit un récit de tous ses malheurs, tels que je les ai +décrits. Je lui fis part des miens. Il parut fort décontenancé à la fin +de ma narration; il me fit des remercîmens des obligations qu'il m'avoit +et quelques caresses, dont on voyoit bien qu'ils ne partoient pas de +coeur. Il entama un discours indifférent pour rompre cette conversation, +et sous prétexte de voir mon appartement il passa dans la chambre +prochaine où étoit le prince. Il le parcourut des yeux pendant quelque +temps depuis la tête jusqu'aux pieds, et après lui avoir fait quelques +politesses assez froides, il se retira. + +J'avoue que son procédé me dérouta. Ma gouvernante tiroit les épaules et +n'en pouvoit revenir. Je ne connoissois plus ce cher frère, qui m'avoit +coûté tant de larmes et pour lequel je m'étois sacrifiée. Le prince +remarquant mon trouble me dit, qu'il voyoit bien que je n'étois pas +contente et qu'il étoit surpris du peu d'amitié que le prince royal me +faisoit que surtout il étoit fort mortifié de remarquer qu'il n'avoit +pas le bonheur de lui plaire. Je tâchai de lui ôter ces idées et +continuai d'en agir de même avec mon frère. Je ferai ici une petite +interruption. Ces mémoires ne sont remplis que d'événemens tragiques qui +pourroient enfin ennuyer, il est juste de les diversifier quelquefois +par des circonstances plus gaies, quoi qu'elles ne me regardent pas. + +La reine avoit à sa cour une Dlle. de Pannewitz, qui étoit sa première +fille d'honneur. Cette dame étoit belle comme les anges, et possédoit +autant de vertu que de beauté. Le roi, dont le coeur avoit été +jusqu'alors insensible ne put résister à ses charmes; il commença en ce +temps-là à lui faire la cour. Ce prince n'étoit point galant; +connoissant son foible il prévit qu'il ne réussiroit jamais à +contrefaire les manières de petit-maître ni à attraper le style +amoureux: il resta donc dans son naturel et voulut commencer le roman +par la fin. Il fit une description très-scabreuse de son amour à la +Pannewitz et lui demanda, si elle vouloit être sa maîtresse. Cette belle +le traita comme un nègre, se trouvant fort offensée de cette +proposition. Le roi ne se rebuta pas, il continua de lui en conter +pendant un an. Le dénouement de cette aventure fut assez singulier. La +Pannewitz ayant suivi la reine à Brunswick, où devoient se faire les +noces de mon frère, rencontra le roi sur un petit degré dérobé, qui +menoit à l'appartement de cette princesse. Il l'empêcha de s'enfuir et +voulut l'embrasser, lui mettant la main sur la gorge. Cette fille +furieuse lui appliqua un coup de poing au milieu de la physionomie avec +tant de succès, que le sang lui sortit d'abord par le nez et par la +bouche. Il ne s'en fâcha point et se contenta de l'appeler depuis la +méchante diablesse. J'en reviens à mon sujet. + +Il sembloit que tous les démons de l'enfer fussent déchaînés contre moi. +Le Margrave d'Anspac voulut aussi se mêler de me persécuter. C'étoit un +jeune prince fort mal élevé; il vivoit comme chien et chat avec ma +soeur, qu'il maltraitroit continuellement. Celle-ci y donnoit +quelquefois lieu. Sa cour n'étoit composée que de gens malins et +intrigans, qui l'animoient contre celle de Bareith. Ces deux pays sont +voisins, et quoique leur intérêt soit d'être amis et d'agir de concert, +leur jalousie mutuelle est cause de leur désunion. Le Margrave d'Anspac +et sa cour ne pouvoient digérer mon mariage avec le prince héréditaire. +On faisoit mille faux rapports de celui-ci à l'autre. Piqué au vif +contre nous il nous rendoit de mauvais services auprès de la reine, +tournant en mal toutes nos paroles et nos actions. Il étoit secondé par +ma soeur Charlotte, qui attisoit le feu tant qu'elle pouvoit. J'étois +informée de tout cela, ma soeur cadette m'en ayant avertie, mais je +faisois semblant de l'ignorer. + +Il se donna encore plusieurs bals à mon honneur et gloire; le reste du +temps nous jouions chez la reine. Les princes étoient obligés de passer +la soirée avec le roi et d'assister à la tabagie, d'où ils ne revenoient +qu'à l'heure du souper. + +Le Margrave d'Anspac s'avisa de se mettre sur la friperie du prince +héréditaire; il le turlupina sur un sujet très-sensible. J'ai déjà dit +que le mère de celui-ci étoit une princesse de Holstein. Elle s'étoit si +mal conduite, et avoit fait tant d'extravagances, que le prince son +époux, alors encore apanagé, s'étoit vu obligé de la faire enfermer dans +une forteresse appartenante au Margrave d'Anspac. Elle étoit le sujet +des piquantes railleries que ce prince faisoit à mon époux, qui en +témoigna son ressentiment et y répondit fort sensément. Je respecte trop +la présence du roi, lui répliqua-t-il, pour répondre sur-le-champ et +comme il le faut à de tels propos, mais je saurai prendre ma revanche +quand il en sera temps. Mon frère et les princes étoient présens; il +firent leur possible pour les raccommoder; mais tout ce qu'ils purent +obtenir du prince héréditaire fut, qu'il ne passerait pas outre jusqu'au +surlendemain. Je remarquai le soir même beaucoup d'altération sur le +visage du prince, mais quelques instances que je lui fisse, il ne voulut +point m'en dire la cause. Je l'appris le jour suivant par le Margrave, +mon beau-père, qui en avoit été informé par le duc de Bevern. Nous +parlâmes tous deux au prince. Je lui fis concevoir que ce différent ne +pouvoit avoir que des suites fâcheuses; c'étoit renouveler en premier +lieu une vieille catastrophe fort désagréable pour mon père et pour lui; +son adversaire étoit son beau-frère, un prince sans héritiers, dont le +pays devoit lui retomber après sa mort, ce qui auroit causé en cas +d'accident beaucoup de faux jugemens préjudiciables à la gloire du +prince. La colère où il étoit l'empêcha d'écouter nos raisons. Le duc de +Bevern, qui survint, le sermonna tant, qu'il lui donna sa parole de se +tenir tranquille, pourvu que le Margrave d'Anspac lui fit faire des +excuses. Tous me conseillèrent de parler à ce dernier et de tâcher de +les rapatrier. Tout le jour se passa donc paisiblement. Je pris encore +mes mesures le soir avec le duc et la duchesse. J'étois fort triste et +inquiète, dans l'appréhension que cette affaire n'allât mal. Ma soeur, +qui en étoit informée et nous épioit, me jeta tout-à-coup les bras au +cou: je suis au désespoir, me dit-elle, de ce qui s'est passé hier; mon +époux est dans son tort; je vous demande pardon pour lui de l'incartade +qu'il a faite, je l'en gronderai d'importance. Je suis bien fâchée, lui +répondis-je, que vous ayez entendu notre conversation. Soyez persuadée +que la dissension de nos époux ne diminuera en rien la tendresse que +j'ai pour vous. Je vous demande seulement une grâce, qui est de ne point +vous mêler de tout ceci, vous ne ferez que vous attirer du chagrin et +vous aigrirez encore plus les esprits. Après bien des représentations +elle me le promit. Le Margrave d'Anspac étoit toujours assis à côté de +moi. Le soir, dès que nous fumes levés de table et que la reine fut +sortie, je l'accostai fort civilement et m'apprêtois à lui parler de +l'affaire en question. Ma soeur ne m'en laissa pas le temps et débuta +par lui chanter pouille. Il se mit en colère et haussa la voix pour lui +répliquer des duretés. Le prince héréditaire, qui en entendit +quelques-unes, crut qu'elles s'adressoient à lui; il s'approcha à son +tour, lui demandant raison de son procède. Venez, venez, lui dit-il, +vuider notre différent, il faut des actions et non des paroles. Le +pauvre Margrave resta stupéfié. Allons donc, continua le prince, venez +vous battre, ou je vous jette dans la cheminée où vous pourrez griller à +votre aise. Cette menace fit tant de peur à son antagoniste, qu'il se +prit amèrement à pleurer, ce qui produisit une tragi-comédie. Mon frère +et tous ceux qui étoient là firent de grands éclats de rire. Le +Margrave, rempli de frayeur, se sauva dans la chambre d'audience de la +reine, qui se promenoit gravement sans faire semblant de rien; il s'y +cacha derrière un rideau. La duchesse, qui l'avoit suivi, voulut bien +lui rendre l'office de nourrice et le consoler, l'assurant que le prince +héréditaire ne le tueroit pas. Mais tout cela ne rassura point ce pauvre +enfant, qui n'eut le courage de sortir de sa niche que lorsque son +antagoniste fut parti. Mon frère, le Margrave mon beau-père et le prince +Charles emmenèrent celui-ci. Je les trouvai encore ensemble lorsque je +rentrai chez moi. La scène qui venoit de se passer nous fournit matière +à plaisanter; le pauvre Margrave d'Anspac n'y fut pas épargné. Le duc de +Bevern le reconduisit chez lui, où il exhala sa colère par des +vomissemens et une diarrhée, qui pensa l'envoyer à l'autre monde. Cette +forte évacuation ayant chassé sa bile et l'ayant remis dans un état plus +rassis, il fit des réflexions sérieuses sur le danger qu'il avoit couru. +La crainte de la grillade le fit résoudre à faire des avances au prince +héréditaire; le duc de Bevern en fut chargé. Le prince héréditaire +accepta les excuses du Margrave; la paix se fit et depuis ce temps ils +n'ont plus eu de démêlé personnel. + +Quelques jours après le roi conféra un régiment d'infanterie à mon +frère; il lui rendit son uniforme et son épée. Son domicile fut fixé à +Rupin, où étoit son régiment; ses revenus furent augmentés, et quoique +fort modiques il pouvoit faire la figure d'un riche particulier. Il fut +obligé de partir pour aller à sa garnison. Quoiqu'il fût fort changé à +mon égard, cette séparation me fit une peine infinie. Je ne comptois +plus le revoir avant mon départ, ce qui me toucha vivement. Il en parut +attendri, et le congé fut plus tendre que notre première entrevue. Sa +présence m'avoit fait oublier tous mes chagrins; je les ressentis plus +fortement après son départ. Du côté de la reine c'étoit toujours la même +chanson; elle se contraignoit devant le monde, mais en particulier elle +me traitoit d'autant plus cruellement. + +Le roi ne me regardoit plus depuis mes noces, et tous ces grands +avantages qu'il m'avoit promis s'en alloient en fumée. Il n'y avoit que +deux moyens de s'insinuer auprès de lui; l'un étoit de lui fournir de +grands hommes, l'autre de lui donner à manger avec une compagnie, +composée de ses favoris, et de lui faire boire rasade. Le premier de ces +expédiens m'étoit impossible, les grands hommes ne croissant pas comme +les champignons, leur rareté même étoit si grande, qu'à peine en +trouvoit-on trois dans un pays qui pussent convenir. Il fallut donc +choisir le second parti. J'invitai ce prince à dîner. Toutes les +principautés en furent. La table étoit de 40 couverts et servie de tout +ce qu'il y avoit de plus exquis. Le prince héréditaire fit les honneurs +de la vigne. Il n'y eut que lui seul d'hommes qui restât dans son sens. +Le roi et le reste des conviés étoient ivres morts. Je ne l'ai jamais vu +si gai; il nous mangea de caresses le prince et moi. Mon arrangement lui +plut si fort, qu'il voulut rester le soir. Il fit venir la musique et +envoya chercher plusieurs dames de la ville. Il commença le bal avec moi +et dansa avec toutes les dames, ce qu'il n'avoit jamais fait. Cette fête +dura jusqu'à trois heures après minuit. + +Ce prince partit le 17. de Décembre pour aller à Nauen, où il avoit fait +préparer une magnifique chasse de sanglier. Tous les princes, tant +étrangers que du sang, l'y suivirent. Ce petit voyage ne dura que quatre +jours et me donna encore de nouveaux chagrins. + +Le Margrave d'Anspac ne faisoit que dissimuler son dépit contre le +prince depuis leur dernier différent; il cherchoit avec ardeur une +occasion de se venger. Il faut rendre justice à qui elle est due. Le +prince a de l'esprit et le coeur bon; il est enclin à la colère; ceux +qui sont autour de lui sont de vrais suppôts de satan, qui l'ont +précipité dans le vice et tâchent encore d'étouffer les bonnes qualités +qu'il possède. Il n'avoit que 17 ans, étoit sans expérience et mal +conseillé. J'ai déjà dit que pour faire sa cour à la reine il lui +servoit d'espion. Elle ne manqua pas de lui demander des nouvelles à son +retour de Nauen. Il lui répondit, que celles qu'il savoit étoient +très-mauvaises; qu'elle avoit tous les sujets du monde d'être mécontente +de mon mariage; que je deviendrois la plus malheureuse personne de +l'univers, puisque j'avois un vrai monstre de mari, enseveli dans les +plus affreuses débauches, qui passoit les nuits à s'enivrer avec les +domestiques et les gueuses du cabaret; qu'il étoit pair et compagnon +avec cette racaille, et que la chronique scandaleuse débitoit qu'il y +avoit eu une bataille où il avoit reçu des coups. Cette confidence bien +loin d'affliger la reine lui fit plaisir. Elle se résolut de s'en donner +les violons à mes dépens. Dès que tout le monde se fut assemblé chez +elle, elle nous fit asseoir en cercle et tourna adroitement la +conversation sur le séjour de Nauen. Sans nommer personne elle se mit +sur la friperie du prince qu'elle ne ménagea point et qu'elle turlupina +d'une façon sanglante. Je m'aperçus d'abord que c'étoit lui qu'elle +apostrophoit, mais je ne comprenois rien à ses discours. Elle parloit de +combat, de blessures, choses inconnues pour moi, et elle jetoit des +regards malins à ma soeur Charlotte, qui lui répondoit par signes en me +regardant. Le Margrave de Bareith étoit sérieux et de mauvaise humeur, +et toute la compagnie baissoit les yeux. Le jeu mit fin à cette +conversation. Ma soeur d'Anspac, qui avoit beaucoup d'amitié pour moi, +voyant mon inquiétude, me mit au fait de l'énigme. Il n'y avoit que cinq +semaines que j'étois mariée; j'avois étudié le caractère du prince et +lui avois trouvé beaucoup de sentimens et le coeur trop bien placé pour +commettre les infamies dont on l'accusoit. Le duc de Bevern m'assura +même qu'il n'y avoit pas un mot de vrai, que le prince héréditaire ne +l'avoit pas quitté un moment et qu'ils avoient couché porte à porte. +Nous conclûmes l'un et l'autre que cette belle fable étoit une invention +du Margrave d'Anspac. Le duc se chargea de détromper le roi auquel on +avoit fait aussi ce beau rapport, et me pria fort de me mettre au dessus +de toutes les railleries de la reine, puisque dans le fond elle ne +pouvoit me rendre malheureuse. Le Margrave d'Anspac ou plutôt sa cour +avoit fait savoir cette même nouvelle au roi et au Margrave de Bareith. +Ce dernier sans rien examiner étoit dans une rage terrible contre son +fils; il me ramena le soir dans ma chambre, où il le traita fort +durement. Le prince n'eut pas de peine à se justifier; il auroit éclaté +contre l'auteur de la fourberie, si nous ne l'en eussions empêché. + +Cette aventure fut sue le lendemain de toute la ville. Elle fit beaucoup +de déshonneur au Margrave d'Anspac et le rendit odieux. Le roi en fut +fort irrité, mais il dissimula de crainte d'aigrir les esprits. La reine +en fut penaude et bien fâchée de ne pouvoir trouver prise sur un gendre +qu'elle haïssoit cordialement. + +Quelques jours après elle me demanda d'un air malin, se je ne m'étois +point encore informée de ce qui étoit stipulé pour moi dans mon contrat +de mariage. Je suis curieuse de savoir, me dit-elle, les grands +avantages que le roi vous a faits et combien vous aurez de revenus. Je +ne sais comment Mr. Gidikins (résident d'Angleterre) l'a appris; mais je +sais bien qu'il a dit, qu'une femme de chambre de la princesse de Galles +avoit de plus gros gages que vous n'auriez de revenus par an. Je vous +conseille de prendre vos mesures d'avance, car si vous gueusez après, ce +ne sera pas ma faute, du moins ne vous attendez plus à rien de moi. Je +n'ai pas fait votre mariage, c'est au roi, en qui vous avez eu tant ce +confiance, à avoir soin de vous. + +Ce raisonnement ne me pronostiqua rien de bon. Je questionnai le soir +même Mr. de Voit sur cet article. Quelle fut ma surprise en apprenant ce +détail. Le roi pour tout potage avoit prêté au Margrave un capital de +260 mille écus sans intérêts; on devoit tous les ans, à commencer de +l'année 1733, rembourser 25 mille écus de ce capital. Ma dot étoit comme +à l'ordinaire de 40 mille écus. En dédommagement de la renonciation que +j'avois faite à l'héritage de la reine, il me donnoit 60 mille écus. +C'étoient les mêmes accords qui avoient été faits avec ma soeur. De la +part du Margrave les revenus annuels du prince et les miens, y compris +notre cour, étoient fixes à 14 mille écus, dont il me revenoit 2000. On +comptoit encore sur cette somme les étrennes et les présens +extraordinaires, ainsi bien compté et rabattu il me restoit 800 écus +pour mon entretien. Le roi comptoit pour avantages le régiment qu'il +avoit donné au prince, et le service d'argent dont il m'avoit fait +présent. Je laisse à juger de mon étonnement. Mr. de Voit me dit, que le +roi avoit tout réglé; qu'il avoit cru que c'étoit de mon consentement, +sans quoi il m'en auroit avertie plutôt, et qu'il n'y avoit plus de +remède, les conventions étant faites et signées. + +Après avoir rêvé quelque temps à ma situation présente, je pris le parti +de m'adresser à Grumkow. Je l'envoyai chercher le lendemain matin. Mr. +de Voit lui expliqua en peu de mots le cas dont il s'agissoit. Grumkow +me fit serment de n'avoir point été consulté sur toute cette affaire. Je +suis surpris, continua-t-il, de n'en avoir pas été informé, c'est un mal +qui n'est plus à réparer. Il faut chercher d'autres expédiens et tâcher +d'extorquer une pension au roi; mais avant de lui en parler il faut +absolument attendre que le Margrave, votre beau-père, soit parti. Je +connois notre Sire, il est tenace comme le diable, quand il s'agit de +donner; si je lui en parle à présent, il fera des querelles d'allemand à +ce prince pour faire augmenter vos revenus, ce qui causera des +brouilleries dont infailliblement vous serez la victime; au lieu que +s'il est loin, sa Majesté sera obligée de remédier au tort qu'il vous a +fait. Je vous promets mon secours, Madame, et je vous ferai savoir quand +il sera temps de lui parler vous-même. Je lui fis beaucoup de +remercîmens et lui promis de suivre ses conseils. + +La reine s'étoit divertie à mes dépens; elle étoit instruite de toute +cette affaire et n'avoit souhaité que je m'en informasse que pour +m'humilier. Elle entretenoit sans cesse des mouches autour de mes +appartemens; elle fut avertie sur-le-champ de la visite Grumkow et +devina tout de suite quel en étoit le sujet. Elle voulut s'en assurer et +me tirer les vers du nez. Après m'avoir parlé quelque temps fort +amiablement, elle se rabattit sur mon départ. Je suis au désespoir de +vous perdre, me dit-elle; j'ai fait mon possible pour reculer le terme +de notre séparation. Ce qui m'afflige le plus c'est de vous voir si mal +pourvue; je sais tout cela sur le bout du doigt. Le roi vous a +cruellement abandonnée; je l'ai prévu, vous n'avez pas voulu me croire. +Cependant j'approuve beaucoup que vous ayez parlé à Grumkow, je suis +persuadée que s'il le peut il vous rendra service; que vous a-t-il +conseillé? J'avoue ma bêtise, je lui contai toute ma conversation avec +ce dernier, la conjurant de garder le secret. Je vous le promets, +continua-t-elle, je connois trop la conséquence de ce que vous venez de +me dire pour en parler. Pour mes péchés elle resta l'après-midi seule +avec le roi. Ne sachant comment l'entretenir elle lui découvrit le pot +aux roses et lui révéla ce que je lui avois confié. Le roi affecta de me +plaindre et d'être touché de mon état, mais dans le fond il fut vivement +piqué que je me fusse adressée à elle et à Grumkow. Il étoit +soupçonneux; il s'imagina que je faisois des intrigues et voulut m'en +punir. A peine eut-il quitté la reine qu'il se fit donner mon contrat de +mariage et retrancha quatre mille écus de la somme destinée pour le +prince et pour moi. + +La reine victorieuse du bon service qu'elle venoit de me rendre me fit +appeler au plus vite. Vous n'avez plus besoin, me dit elle lorsque +j'entrai, de mêler Grumkow de vos affaires; j'ai parlé au roi, +continua-t-elle en m'embrassant, je lui ai conté notre conversation de +ce matin, il a paru attendri et m'a promis de vous satisfaire. Peu s'en +fallut que je ne devinsse statue de sel comme la femme de Loth. Mon +premier mouvement s'exhala en jérémiades et en reproches respectueux sur +son indiscrétion. Elle s'en fâcha et me fit taire à force de duretés. Je +maudis mille fois mon imprudence; j'en recevois le salaire, je ne +pouvois en murmurer. Grumkow m'en fit faire de sanglans reproches par +Mr. de Voit et me fit avertir de la belle oeuvre que le roi venoit de +faire. Il me fit d'amères plaintes de ce que je l'avois exposé à colère +de ce prince, et me fit assurer qu'il ne se mêleroit jamais plus de ce +qui me regarderoit. Cette dernière aventure me poussa à bout et me causa +un violent chagrin. + +Le Margrave, mon beau-père, la cour d'Anspac, de Meinungen et de Bevern +partirent dans ces entrefaites. Je regrettai beaucoup cette dernière et +surtout la duchesse, pour laquelle j'avois pris une tendre amitié. Elle +avoit été confidente de mes peines et m'avoit rendu beaucoup de bons +offices. + +Le roi retourna à Potsdam, où la reine eut ordre de le joindre avec moi, +devant partir de là pour Bareith. L'impatience de m'y trouver me faisoit +compter les heures et les minutes. Berlin m'étoit devenu aussi odieux +qu'il m'avoit été autrefois cher. Je me flattois, à l'exclusion des +richesses, de mener une vie douce et tranquille dans mon nouveau +domicile et de commencer une année plus heureuse que celle qui venoit de +finir. + + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Friederike +Sophie Wilhelmine (Margrave de Bayreuth). Vol. I, +by Frédérique Sophie Wilhelmine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE WILHELMINE *** + +***** This file should be named 27808-8.txt or 27808-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/8/0/27808/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
