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Vol. I, by Frédérique Sophie Wilhelmine + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires de Friederike Sophie Wilhelmine (Margrave de Bayreuth). Vol. I + Soeur de Frédéric le Grand (2 volumes) + +Author: Frédérique Sophie Wilhelmine + +Release Date: January 14, 2009 [EBook #27808] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE WILHELMINE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + + + +<h2>MÉMOIRES</h2> + +<h5>DE</h5> + +<h1>FRÉDÉRIQUE SOPHIE<br> +WILHELMINE,</h1> + +<h3>MARGRAVE DE BAREITH,</h3> + +<h5>SOEUR DE</h5> + +<h2>FRÉDÉRIC LE GRAND,</h2> + +<h5>DEPUIS</h5> + +<h4>L'ANNÉE 1706 JUSQU'À 1742,</h4> + +<h3>ÉCRITS DE SA MAIN.</h3> +<hr class="short"> + +<p class="mid">TROISIÈME ÉDITION, CONTINUÉE JUSQU'A 1758 ET ORNÉE<br> +DU PORTRAIT DE LA MARGRAVE.</p> + +<h5>TOME PREMIER.</h5> +<hr class="short"> + +<p class="mid">LEIPZIG.<br> +H. BARSDORF.<br> +1889.</p> + +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> +<p class="mid">FRÉDÉRIQUE SOPHIE WILHELMINE, MARGRAVE DE BAREITH,</p> + +<br><br> + +<h2>Préface.</h2> + +<hr class="short"> + +<p> +Un charme tout particulier plane autour des Mémoires +tant renommés de la Margrave de Bareith, les enveloppant +de voiles mystérieux, tantôt transparents, tantôt +obscurcis, montrant néanmoins toujours distinctement +l'individualité de la femme auguste dans tout ce qu'elle +fait comme dans tout ce qu'elle ne fait pas.</p> + +<p>Quatre-vingts ans se sont écoulés depuis la première +édition qui fut, non pas lue, mais dévorée. Rien +ne pouvait exciter un plus vif intérêt que ce menu de +scènes piquantes d'observations pétillantes, d'intrigues incroyables, +le tout écrit avec une sans-gêne inouïe. La +princesse n'épargnait rien et personne, ni père, ni mère, +ni frères, ni soeurs n'échappaient à sa critique mordante. +Tout ce qu'elle voyait et entendait était saisi pour être +dépeint dans ses Mémoires ou comme un portrait parlant +ou comme une caricature, mais toujours sans aucune +considération de ce qu'on appelle les convenances +et les égards. Nous autres, enfants du XIXième siècle, +tout imbus de ces préjugés de convention, nous ne pouvons +voir sans étonnement de quelle manière elle arrange +ses personnages sans aucune exception, les traitant tous +avec la dernière rigueur.</p> + +<p>Nous ne pouvons comprendre cette princesse de +Prusse, choisissant les expressions les plus fortes, les +plus drastiques et décrivant les scènes les plus intimes. +Mais le XVIIIième siècle pensait et écrivait autrement +que le nôtre. Bien souvent alors le coeur s'échappait +avec la langue, et la plume suivait la main. Avec sa +grande désinvolture de conception et de raisonnement +le siècle philosophique ne s'inquiétait pas long-temps du: +«qu'en dira-t-on?«</p> + +<p>On a bien souvent reproché à la Margrave--et +le célèbre historien Schlosser lui a jeté la première +pierre--d'avoir de gaîté de coeur compromis inutilement +les siens. Nous aurions d'elle un portrait peu +ressemblant si nous acceptions ce jugement étroit parmi +tous les autres du même acabit. Il faut essayer de la +connaître autrement, et elle se révèle sous un jour tout +différent dans ses lettres.</p> + +<p>La Margrave Wilhelmine entretenait une correspondance +suivie avec les plus illustres savants et les plus +grands poètes de son temps. Il suffit de nommer ici +Frédéric le Grand et Voltaire. Dans ses lettres se +trouve bien souvent l'explication pour nombre de paroles +dures contenues dans ses Mémoires. C'est dans ses +lettres qu'elle ouvre son soeur à son frère et à son ami. +On est ému du chagrin et des souffrances d'une princesse +qui, selon les personnages les plus distingués de +ce temps, passe pour la femme la plus spirituelle et la +plus éminente du XVIIIième siècle. On serait bien tenté +de ne point lui reprocher son impiété en voyant que son +amertume et son aigreur trouvent leur explication dans +les souffrances physiques et psychiques qu'elle eut à +subir.</p> + +<p>Aujourd'hui que l'on a puisé à tant de sources historiques, +il serait impossible de mettre au premier rang les +Mémoires de la Margrave. Ils sont sans grande portée +pour la conception historique, et du reste on y trouve +plus d'une erreur. On ne peut nier cependant qu'il n'y +ait beaucoup de vrai et d'intéressant: aussi resteront-ils +un tableau vivant des moeurs et de la situation de +l'Allemagne au XVIIIième siècle.</p> + +<p>Malheureusement le manuscrit original des Mémoires +finit avec l'année 1742. La Margrave vécut jusqu'à +1758 et s'éteignit dans la même nuit et à l'heure même +où son frère était surpris près de Hochkirch.</p> + +<p>Cette nouvelle édition que nous présentons au public +s'efforce à combler cette lacune en dépeignant la vie de +la Margrave jusqu'à sa mort d'après des documents et +des lettres de l'authenticité la plus indiscutable.</p> + +<p>En publiant cette nouvelle édition nous voulons contribuer +de notre part à présenter à un public toujours +plus nombreux le portrait de la princesse après en avoir +enlevé le tâche d'impiété qui le défigurait. Nous montrerons +sous son vrai jour une femme pensant et agissant +vraiment en reine, grande dans son amour héroïque pour +son frère vraie dans son amitié. Espérons de voir disparaître +de plus en plus l'opinion qui la faisait regarder +comme une femme sans coeur et sans âme.</p> + +<p>Leipzig, février 1888.</p> + +<p class="rig">B.</p> + +<br><br> +<hr class="short"> +<br> + +<h2> 1706.</h2> + +<p> +Frédéric Guillaume; roi de Prusse, alors prince +royal, épousa l'année 1706 Sophie Dorothée +d'Hannovre. Le roi Frédéric I. son père lui avoit +donné à choisir entre trois princesses qui étoient celle +de Suède, soeur de Charles XII., celle de Saxe-Zeitz, +et celle d'Orange, nièce du prince d'Anhalt. Celui-ci +qui de tout temps avoit été tendrement chéri du prince +royal s'étoit fort flatté, que son choix tomberoit sur +sa nièce. Mais le coeur du prince royal étant épris +des charmes de la princesse d'Hannovre, il refusa ces +trois partis et sut par ses prières et ses intrigues +obtenir le consentement du roi son père pour son +mariage avec elle.</p> + +<p>Il est juste, que je donne une idée du caractère +des principales personnes qui composoient la cour de +Berlin, et surtout de celui du prince royal. Ce prince, +dont l'éducation avoit été confiée au comte Dona, +possède toutes les qualités qui doivent composer un +grand homme. Son génie est élevé et capable des plus +grandes actions; il a la conception aisée, beaucoup de +jugement et d'application; son coeur est naturellement +bon, depuis sa tendre jeunesse il a toujours montré un +penchant décidé pour le militaire; c'étoit sa passion +dominante, et il l'a justifiée par l'ordre excellent, dans +lequel il a mis son armée. Son tempérament est vif +et bouillant et l'a porté souvent à des violences; qui +lui ont causé depuis de cruels repentirs. Il préferoit +la plupart du temps la justice à la clémence. Son +attachement excessif pour l'argent lui a attiré le tître +d'avare. On ne peut cependant lui reprocher ce vice +qu'a l'égard de sa personne et de sa famille. Car il +combloit de biens ses favoris et ceux qui le servoient +avec attachement.</p> + +<p>Les fondations charitables et les églises qu'il a +bâties sont une preuve de sa piété. Sa dévotion alloit +jusqu'à la bigoterie, il n'aimoit ni le faste, ni le luxe. +Il étoit soupçonneux, jaloux et souvent dissimulé. Son +gouverneur avoit pris soin de lui inspirer du mépris +pour le sexe. Il avoit si mauvaise opinion de toutes +les femmes que ses préjugés causèrent bien du chagrin +à la P. R. dont il étoit jaloux à toute outrance.</p> + +<p>Le prince d'Anhalt peut être compté parmi les +plus grands capitaines de ce siècle. Il joint à une +expérience consommée dans les armes un génie très +propre pour les affaires. Son air brutal inspire de la +crainte, et sa physionomie ne dément pas son caractère. +Son ambition démesurée le porte à tous les crimes, +pour parvenir à son but. Il est ami fidèle mais ennemi +irréconciliable, et vindicant à l'excès envers ceux qui +ont le malheur de l'offenser. Il est cruel et dissimulé, +son esprit est cultivé et très-agréable dans la conversation +quand il le veut. Mr. de Grumkow peut passer pour +un des plus habiles ministres qui aient paru depuis +long-temps, c'est un homme très-poli, d'une conversation +aisée et spirituelle; avec un esprit cultivé, souple et insinuant +il plaît surtout par le talent de satiriser impitoyablement, +faculté fort en vogue dans le siècle où +nous sommes. Il sait joindre le sérieux à l'agréable. +Tous ces beaux dehors renferment un coeur fourbe, +intéressé et traître. Sa conduite est des plus déréglées, +tout son caractère n'est qu'un tissu de vices, qui l'ont +rendu l'horreur de tous les honnêtes gens.</p> + +<p>Tels étoient les deux favoris du P.R. On juge +bien qu'étant l'un et l'autre d'intelligence et amis intimes, +ils étoient très-capables de corrompre le coeur +d'un jeune prince et de bouleverser tout un état. Leur +projet de régner se voyoit dérouté par le mariage du +P.R. Le prince d'Anhalt ne pouvoit pardonner à la +princesse royale la préférence qui lui avoit été donnée +sur sa nièce. Il craignoit qu'elle ne s'emparât du coeur +de son époux. Pour y mettre obstacle il essaya de +semer de la mésintelligence entre eux, et profitant du +penchant que le P.R. avoit à la jalousie, il tâcha de +lui en inspirer pour son épouse. Cette pauvre princesse +souffroit des martyres par les emportemens du P.R. +et quelques preuves qu'elle pût lui donner de sa vertu, +il n'y eut que la patience qui pût le faire revenir des +préjugés qu'on lui avoit donnés contre elle.</p> + +<p>Cette princesse devint cependant enceinte et accoucha +en 1707 d'un fils. La joie que causa cette naissance, +fut bientôt convertie en deuil, ce prince étant mort un +an après. Une seconde grossesse releva l'espoir de +tout le pays. La P.R. mit au monde le 3. Juillet 1709 +une princesse qui fut très-mal reçue, tout le monde +désirant passionnément un prince. Cette fille est ma +petite figure. Je vis le jour dans le temps que les rois +de Danemarc et de Pologne étoient à Potsdam, pour +y signer le traité d'alliance contre Charles XII, roi de +Suède, afin de pacifier les troubles de Pologne. Ces +deux monarques et le roi, mon grand-père, furent mes +parrains et assistèrent à mon baptême, qui se fit en +grande cérémonie et avec pompe et magnificence. On +me nomma Frédérique Sophie Wilhelmine.</p> + +<p>Le roi, mon grand-père, prit bientôt beaucoup de +tendresse pour moi. A un an et demi j'étois beaucoup +plus avancée que les autres enfans, je parlois assez +distinctement et à deux ans je marchois seule. Les +singeries que je faisois divertissoient ce bon prince, qui +s'amusoit avec moi des journées entières.</p> + +<p>L'année suivante la P. R. accoucha encore d'un +prince, qui lui fut aussi enlevé. Une quatrième grossesse +donna au mois de Janvier de l'année 1712 la vie à un +troisième prince, qui fut nommé Frédéric. Nous +fûmes confiés, mon frère et moi aux soins de Madame +de Kamken, femme du grand-maître de la garde-robe +du roi, et son grand favori. Mais peu de temps après +la P. R. étant allée à Hannovre, pour voir l'électeur +son père, Madame de Kilmannseck connue depuis +sous le nom de Milady Arlington, lui recommanda +une demoiselle qui lui servoit de compagnie, pour avoir +soin de mon éducation. Cette personne, nommée Letti, +étoit fille d'un moine Italien, qui s'étoit enfui de son +couvent pour s'établir en Hollande, où il avoit abjuré +la foi catholique. Sa plume lui fournissoit le nécessaire. +Il est auteur de l'histoire de Brandebourg, qui a été +fort critiquée, et de la vie de Charles V. et de +Philippe II.</p> + +<p>Sa fille avoit gagné sa vie à corriger les gazettes. +Elle avoit l'esprit et le coeur Italien, c'est-à-dire +très-vif, très souple et très noir. Elle étoit +intéressée, hautaine et emportée. Ses moeurs ne dementoient +pas son origine, sa coquetterie lui attiroit +nombre d'amans qu'elle ne laissoit pas languir. Ses +manières étoient Hollandaises c'est-à-dire très-grossières, +mais elle savoit cacher ces défauts sous de si beaux +dehors, qu'elle charmoit tous ceux qui la voyoient. +La P. R. en fut éblouïe comme les autres et se détermina +à la placer auprès de moi sur le pied de Demoiselle, +avec cette prérogative néanmoins, qu'elle me +suivroit partout et seroit admise à ma table.</p> + +<p>Le prince royal avoit accompagné son épouse à +Hannovre. La princesse électorale y étoit accouchée +en 1707 d'un prince. Nos âges se convenant, nos +parens voulurent resserrer encore plus les noeuds de +leur amitié en nous destinant l'un pour l'autre. Mon +petit amant commença même en ce temps la à m'envoyer +des presens, et il ne se passoit point de poste +que ces deux princesses ne s'entretinssent de l'union +future de leurs enfans. Il y avoit déjà quelque temps +que le roi, mon grand père, se trouvoit fort indisposé; +on s'étoit flatté d'un temps à l'autre que sa santé se +remettroit, mais sa complexion extrêmement foible ne +put résister long-temps aux atteintes de l'étisie. Il rendit +l'esprit au mois de Février de l'année 1713. Lorsqu'on +lui annonça la mort, il se soumit avec fermeté et avec +résignation aux décrets de la providence. Sentant approcher +sa fin, il prit congé du prince et de la P. R. et +leur recommanda le salut du pays et le bien de ses +sujets. Il nous fit appeler ensuite, mon frère et moi, +et nous donna sa bénédiction à 8 heures du soir. Sa +mort suivit de près cette lugubre cérémonie. Il expira +le 25 regretté et pleuré généralement de tout le royaume.</p> + +<p>Le jour même de sa mort le roi Frédéric Guillaume +son fils se fit donner l'état de sa cour et la +réforma entièrement, à condition que personne ne s'éloigneroit +avant l'enterrement du feu roi. Je passe sous +silence la magnificence de ces obsèques. Elles ne se +firent que quelques mois après. Tout changea de face +à Berlin. Ceux que voulurent conserver les bonnes +grâces du nouveau roi, endossèrent le casque et la cuirasse: +tout devint militaire et il ne resta plus la moindre +trace de l'ancienne cour. Mr de Grumkow fut mis +à la tête des affaires et le prince d'Anhalt reçut le +détail de l'armée. Ce furent ces deux personnages, +qui s'emparèrent de la confiance du jeune monarque, et +qui lui aidèrent à supporter le poids des affaires. Toute +cette année ne se passa qu'à les régler et à mettre +ordre aux finances qui se trouvoient un peu dérangées +par les profusions immenses du feu roi.</p> + +<p>L'année suivante produisit un nouvel événement +très-intéressant pour le roi et la reine. Ce fut la mort +de la reine Anne de la grande Bretagne. L'électeur +d'Hannovre devenu son héritier par l'exclusion du prétendant +ou plutôt du fils de Jaques II., passa en Angleterre +pour y monter sur le trône. Le prince électoral, +son fils, l'y accompagna et prit le titre de prince de +Galles. Celui-ci laissa le prince son fils, nommé duc de +Glocestre, à Hannovre, ne voulant pas risquer de lui +faire passer la mer dans un âge si tendre. La reine, +ma mère, accoucha dans le même temps d'une princesse, +laquelle fut nommée Frédérique Louise.</p> + +<p>Cependant mon frère étoit d'une constitution très-faible. +Son humeur taciturne et son peu de vivacité +donnoient de justes craintes pour ses jours. Ses maladies +fréquentes commencèrent à relever les espérances +du prince d'Anhalt. Pour soutenir son crédit et en +acquérir d'avantage, il persuada au roi de me faire +épouser son neveu. Ce prince étoit cousin germain du +roi. L'électeur Frédéric Guillaume, leur ayeul, +avoit eu deux femmes. De la princesse d'Orange qu'il +épousa en premières noces il eut Frédéric I. et deux +princes qui moururent peu après leur naissance.</p> + +<p>La seconde épouse, princesse de Holstein-Glucksbourg, +veuve du duc Charles Louis de Lunebourg, +lui donna cinq princes et trois princesses, savoir Charles +qui mourut empoisonné en Italie, par les ordres du roi +son frère, le prince Casimir, empoisonné de même +par une princesse de Holstein, qu'il avoit refusé d'épouser, +les princes Philippe Albert et Louis. Le premier +de ces trois princes épousa une princesse d'Anhalt, +soeur de celui dont j'ai fait le portrait. Il eut d'elle +deux fils et une fille. Le Margrave Philippe étant +mort, son fils aîné, le Margrave de Schwed devint premier +prince du sang et héritier présomptif de la couronne, +en cas d'extinction de la ligne royale. Dans ce +dernier cas tous les pays et les biens allodiaux me +tomboient en partage. Le roi n'ayant qu'un fils, le +prince d'Anhalt, appuyé de Grumkow, lui fit concevoir +que sa politique exigeoit de lui qu'il me fît épouser +son cousin, le Margrave de Schwed. Ils lui représentèrent +que la santé délicate de mon frère ne permettoit +pas qu'on fît grand fonds sur ses jours, que la reine +commençoit à devenir si replette, qu'il étoit à craindre +qu'elle n'eût plus d'enfans; que le roi devoit penser +d'avance à la conservation de ses états qui seroient +démembrés, si je faisois un autre parti, et enfin, que s'il +avoit le malheur de perdre mon frère, son gendre et +son successeur lui tiendroient lieu de fils.</p> + +<p>Le roi se contenta pendant quelque temps de ne +leur donner que des réponses vagues, mais ils trouvèrent +enfin moyen de l'entraîner dans des parties de débauche, +où, échauffé de vin, ils obtinrent de lui ce qu'ils voulurent. +Il fut même conclu que le Margrave de Schwed auroit +dorénavant les entrées chez moi, et qu'on tâcheroit par +toutes sortes de moyens de nous donner de l'inclination +l'un pour l'autre. La Letti gagnée par la clique +d'Anhalt, ne cessoit de me parler du Margrave de +Schwed, et de le louer, ajoutant toujours qu'il deviendroit +un grand roi et que je serois bien heureuse, si je +pouvois l'épouser.</p> + +<p>Ce prince né en 1700, étoit fort grand pour son +âge. Son visage est beau, mais sa physionomie n'est +point revenante. Quoiqu'il n'eût que 15 ans, son méchant +caractère se manifestoit déjà, il étoit brutal et cruel, il +avoit des manières rudes et des inclinations basses. +J'avois une antipathie naturelle pour lui, et je tâchois +de lui faire des niches, et de l'épouvanter, car il étoit +poltron. La Letti n'entendoit pas raillerie là-dessus et +me punissoit sévèrement. La reine qui ignoroit le but +des visites, que me faisoit ce prince, les souffroit d'autant +plus facilement que je recevois celles des autres princes +du sang et qu'elles étaient sans conséquence dans un +âge aussi tendre que le mien. Malgré tout ce qu'on +avoit pu faire jusqu'alors, les deux favoris n'avoient pu +venir à bout de mettre la mésintelligence entre le roi +et la reine. Mais quoique le roi aimât passionnément +cette princesse, il ne pouvoit s'empêcher de la maltraiter +et ne lui donnoit aucune part dans les affaires. Il en +agissoit ainsi parceque, disoit il, il falloit tenir les femmes +sous la férule, sans quoi elles dansoient sur la tête de +leurs maris.</p> + +<p>Elle ne fut pourtant pas long-temps sans apprendre +le plan de mon mariage. Le roi lui en fit la confidence; +ce fut un coup de foudre pour elle. Il est juste que je +donne ici une idée de son caractère et de sa personne. +La reine n'a jamais été belle, ses traits sont marqués +et il n'y en a aucun de beau. Elle est blanche, ses +cheveux sont d'un brun foncé, sa taille a été une des +plus belles du monde. Son port noble et majestueux +inspire du respect à tous ceux qui la voient; un grand +usage du monde et un esprit brillant semblent promettre +plus de solidité qu'elle n'en possède. Elle a le coeur +bon, généreux et bienfaisant, elle aime les beaux arts +et les sciences, sans s'y être trop appliquée. Chacun +à ses défauts, elle n'en est pas exempte. Tout l'orgueil +et la hauteur de la maison d'Hannovre sont concentrés +en sa personne. Son ambition est excessive, elle est +jalouse à l'excès, d'une humeur soupçonneuse et vindicative, +et ne pardonnant jamais à ceux dont elle croit +avoir été offensée.</p> + +<p>L'alliance qu'elle avoit projetée avec l'Angleterre +par l'union de ses enfans lui tenoit fort à coeur, se +flattant de parvenir peu à peu à gouverner le roi. Son +autre point de vue étoit de se faire une forte protection +contre les persécutions du prince d'Anhalt et enfin +d'obtenir la tutelle de mon frère en cas que le roi vînt +à manquer. Ce prince se trouvoit souvent incommodé, +et on avoit assuré la reine qu'il ne pouvoit vivre long-temps.</p> + +<p>Ce fut environ en ce temps-là que le roi déclara +la guerre aux Suédois. Les troupes prussiennes commencèrent +à marcher au mois de Mai en Poméranie où +elles se joignirent aux troupes Danoises et Saxonnes. +On ouvrit la campagne par la prise de la forte ville de +Vismar. Toute l'armée réunie au nombre de 36,000 +hommes marcha ensuite vers Stralsund pour en former +le siège. La reine, ma mère, quoique derechef enceinte, +suivit le roi à cette expédition. Je ne ferai point le +détail de cette campagne, elle finit glorieusement pour +le roi mon père, qui se rendit maître d'une grande partie +de la Poméranie Suédoise. On me confia uniquement +pendant l'absence de la reine aux soins de la Letti, +et Madame de Roukoul qui avoit élevé le roi fut +chargée de l'éducation de mon frère. La Letti se +donna un soin infini pour me cultiver l'esprit, elle m'apprit +les principaux élémens de l'histoire et de la géographie, +et tâcha en même temps de me former les manières. +La quantité de monde que je voyois, contribuoit à me +dégourdir, j'étois fort vive et chacun se faisoit un plaisir +de s'amuser avec moi.</p> + +<p>La reine fut charmée de ma petite figure à son +retour. Les caresses qu'elle me prodigua me causèrent +une telle joie, que tout mon sang en étant bouleversé, +je pris une hémorragie, qui pensa m'envoyer à l'autre +monde. Ce ne fut que par un miracle que je réchappai +de cet accident, qui me tint quelques semaines au lit. +Je ne fus pas plutôt rétablie, que la reine voulut profiter +de la prodigieuse facilité que j'avois à apprendre; +elle me donna plusieurs maîtres, entr'autres ce fameux +la Croze qui a été célèbre pour son savoir dans +l'histoire, dans les langues orientales et dans les antiquités +sacrées et profanes. Les maîtres qui se succédoient +l'un à l'autre, m'occupoient tout le jour et ne +me laissoient que très-peu de temps pour mes récréations.</p> + +<p>La cour de Berlin, quoique les cavaliers, qui la +composoient, fussent presque tous militaires, étoit cependant +très-nombreuse par l'affluence des étrangers qui +s'y trouvoient. La reine tenoit appartement tous les +soirs pendant l'absence du roi. Ce prince étoit la +plupart du temps à Potsdam, petite ville à quatre milles +de Berlin. Il y vivoit plutôt en gentilhomme qu'en roi, +sa table étoit frugalement servie, il n'y avoit que le +nécessaire. Son occupation principale étoit de discipliner +un régiment qu'il avoit commencé à former pendant la +vie de Frédéric I., et qui étoit composé de colosses +de 6 pieds de hauteur. Tous les souverains de l'Europe +s'empressoient à le recruter. On pouvoit nommer ce +régiment le canal des grâces, car il suffisoit de +donner ou de procurer de grands hommes au roi +pour en obtenir tout ce qu'on souhaitoit. Il alloit +l'après-midi à la chasse et tenoit tabagie le soir avec +ses généraux.</p> + +<p>Il y avoit en ce temps-là beaucoup d'officiers +Suédois à Berlin, qui avoient été faits prisonniers au +siège de Stralsund. Un de ces officiers, nommé Cron, +s'étoit rendu fameux par son savoir dans l'astrologie +judiciaire. La reine fut curieuse de le voir. Il lui +pronostiqua, qu'elle accoucheroit d'une princesse. Il +prédit à mon frère qu'il deviendroit un des plus grands +princes qui eussent jamais regné, qu'il feroit de grandes +acquisitions et qu'il mourroit Empereur. Ma main ne +se trouva pas si heureuse que celle de mon frère. Il +l'examina long-temps et branlant la tête il dit, que toute +ma vie ne seroit qu'un tissu de fatalités, que je serois +recherchée par quatre têtes couronnées, celles de Suède, +d'Angleterre, de Russie et de Pologne, et que cependant +je n'épouserois jamais aucun de ces rois. Cette prédiction +s'accomplit comme nous le verrons dans la suite.</p> + +<p>Je ne puis m'empêcher de rapporter ici une aventure +qui mettra le lecteur au fait du caractère de Grumkow, +et quoiqu'elle n'ait aucun rapport avec les mémoires +de ma vie elle ne laissera pas que d'amuser. +La reine avoit parmi ses Dames une demoiselle de +Vagnitz qui étoit dans ce temps-là sa favorite. +La mère de cette fille étoit gouvernante de la Margrave +Albert, tante du roi. Madame de Vagnitz +cachoit sous un dehors de dévotion la conduite la plus +scandaleuse son esprit d'intrigues la portant à se prostituer, +elle et ses filles, aux favoris du roi et à ceux qui +étoient mêlés dans les affaires; de façon qu'elle apprenoit +par leur moyen les secrets de l'état qu'elle vendoit aussitôt +au comte de Rottenbourg, ministre de France.</p> + +<p>Madame de Vagnitz pour parvenir à ses fins s'associa +Mr. Kreutz, favori du roi. Cet homme étoit fils +d'un bailli. D'auditeur d'un régiment, il étoit monté au +grade de directeur des finances et de ministre d'état. +Son âme étoit aussi basse que sa naissance; c'étoit un +assemblage de tous les vices. Quoique son caractère +fût très-ressemblant à celui de Grumkow, ils étoient +ennemis jurés étant réciproquement jaloux de leur faveur. +Kreutz avoit la bienveillance du roi par le soin qu'il +s'étoit donné d'accumuler les trésors de ce prince et +d'augmenter ses revenus aux dépens du pauvre peuple. +Il fut charmé du projet de Madame de Vagnitz; il +étoit conforme à ses vues. En plaçant une maîtresse, +il se faisoit un soutien et par ce moyen il pouvoit parvenir +à détruire la faveur de Grumkow et à s'emparer +seul de l'esprit du roi et des affaires. Il se chargea +d'instruire la future sultane des démarches, qu'elle devoit +faire, pour réussir. Diverses entrevues qu'il eut avec +elle lui inspirèrent une forte passion pour cette fille. Il +étoit puissamment riche. Les magnifiques présens, qu'il +fit, désarmèrent bientôt sa cruauté, elle se livre à lui +sans perdre néanmoins de vue son premier plan. +Kreutz avoit des émissaires secrets autour du roi. Ces +malheureux tachoient par divers discours lâchés à propos +de le dégoûter de la reine. On lui vantoit même la +beauté de la Vagnitz, et on ne laissoit échapper +aucune occasion de prôner le bonheur qu'il y auroit, de +posséder une si charmante personne. Grumkow qui +avoit des espions partout, n'ignora pas long-temps ces +menées. Il vouloit bien que le roi eût des maîtresses, +mais il vouloit les lui donner. Il résolut donc de rompre +toute cette intrigue et de se servir des mêmes armes +que Kreutz vouloit employer contre lui pour le ruiner. +La Vagnitz étoit belle comme un ange, mais son esprit +n'étoit qu'emprunté. Mal élevée, elle avoit le coeur +aussi mauvais que sa mère et y joignoit une hauteur +insupportable. Sa langue médisante déchiroit impitoyablement +ceux qui avoient le malheur de lui déplaire.</p> + +<p>On juge bien par là, qu'elle n'avoit guère d'amis. +Grumkow l'ayant fait épier, apprit qu'elle avoit de +grandes conférences avec Kreutz et qu'il sembloit qu'elles +ne rouloient pas toujours sur des affaires d'état. +Pour s'en éclaircir tout-à-fait, il se servit d'un marmiton, +auquel il trouva l'esprit assez délié pour le personnage, +qu'il devoit faire. Il prit le temps que le roi et la reine +étoient à Stralsund pour exécuter son dessein. Une +nuit que tout étoit enseveli dans le sommeil, il se fit +une rumeur épouvantable dans le palais. Tout le monde +se réveille croyant que c'étoit du feu, mais on fut bien +surpris d'apprendre que c'étoit un spectre qui causoit +tout ce bruit. Les gardes placés devant l'appartement +de mon frère et devant le mien étoient à demi-morts de +peur et disoient avoir vu ce revenant passer et enfiler +une galerie qui menoit chez les Dames de la reine. +L'officier de la garde redouble d'abord les postes qui +étoient devant nos chambres et alla visiter tout le château +lui-même, sans rien trouver. Cependant dès qu'il se fut +retiré l'esprit reparut et épouvanta si fort les gardes +qu'on les trouva évanouis. Ils disoient que c'étoit le +grand diable que les sorciers Suédois envoyoient pour +tuer le prince royal.</p> + +<p>Le lendemain toute la ville fut en alarme, on craignit +que ce ne fût quelque trame des Suédois, qui avec +l'assistance de cet esprit pourroient bien mettre le feu +au palais et tâcher de nous enlever, mon frère et moi. +On prit donc toutes les précautions nécessaires pour +notre sûreté et pour tâcher d'attraper le spectre. Ce +ne fut que la troisième nuit qu'on prit ce soi-disant +diable. Grumkow par son crédit trouva moyen de le +faire examiner par ses créatures. Il en fit une badinerie +auprès du roi et fit changer la punition rigoureuse que +ce prince vouloit faire subir à ce malheureux en celle +d'être trois jours de suite sur l'âne de bois avec tout +son attirail de revenant. Cependant Grumkow apprit +par le faux diable ce qu'il vouloit savoir, c'est-à-dire les +entrevues nocturnes de Kreutz et de la Vagnitz. Outre +cela la femme de chambre de cette Dame qu'il trouva +moyen de gagner à force d'argent lui rapporta, que sa +maîtresse avoit déjà fait une fausse couche, et qu'elle +étoit actuellement enceinte. Il attendit le retour du roi +à Berlin pour lui faire part de cette histoire scandaleuse.</p> + +<p>Ce prince se mit dans une violente colère contre +cette fille, il voulut la faire chasser sur le champ de la +cour mais la reine obtint à force de prières qu'elle y +restât encore quelque temps pour chercher un prétexte +de la congédier de bonne grâce. Le roi ne lui accorda +qu'avec beaucoup de peine ce répit, il exigea cependant +de la reine qu'elle lui signifieroit le même jour son congé. +Il lui conta toutes les intrigues de cette fille et les +peines qu'elle s'étoit données pour devenir sa maîtresse. +La reine l'envoya chercher. Cette princesse avoit pour +cette créature un foible qu'elle ne pouvoit surmonter. +Elle lui parla en présence de Madame de Roukoul +qui ne voulut pas la quitter dans l'état où elle étoit, +étant enceinte. Elle lui exposa l'ordre du roi et lui +répéta tout le discours de ce prince. Il faut vous soumettre +aux volontés du roi, ajouta-t-elle; j'accouche dans +trois mois; si je donne la naissance à un fils, la première +chose que je ferai sera de demander votre grâce. La +Vagnitz bien loin de reconnoître les bontés de la reine, +avoit eu peine à entendre la fin de son discours. Elle +lui déclara tout net, qu'elle avoit de puissants soutiens +qui sauroient la protéger.</p> + +<p>La reine voulut lui répliquer, mais cette fille entra +dans une si violente colère qu'elle fit mille imprécations +contre la reine et contre l'enfant qu'elle portoit. La +rage qui la possédoit lui fit prendre les convulsions. +Madame de Roukoul emmena la reine qui étoit fort +altérée; cette princesse ne voulut point informer le roi +de toute cette conversation, espérant toujours pouvoir +le radoucir, mais la Vagnitz rompit elle-même ces +bonnes dispositions. Elle fit afficher le lendemain une +pasquinade sanglante contre le roi et la reine. On en +découvrit bientôt l'auteur. Le roi n'entendant plus raillerie +la fit chasser ignominieusement de la cour. Sa +mère la suivit de près. Grumkow découvrit au roi les +intrigues de cette Dame avec le ministre de France. +Elle fut heureuse d'en être quitte pour l'exil, et de n'être +pas enfermée pour le reste de ses jours dans une forteresse. +Kreutz se maintint dans sa faveur malgré toutes +les peines que son antagoniste s'étoit données pour le +détruire. Pour la reine, elle se consola bientôt de la +perte de cette fille. Madame de Blaspil obtint sa +place de favorite auprès d'elle. La reine fut délivrée +d'un fils peu de temps après cette belle aventure. Sa +naissance causa une joie générale, il fut nommé Guillaume. +Ce prince mourut en 1719 de la dyssenterie. +La soeur du Margrave de Schwed se maria aussi cette +année avec le prince héréditaire de Wurtemberg. Les +caprices de cette princesse sont cause, que le duché de +Wurtemberg est tombé entre les mains des catholiques.</p> + +<p>Je finirai cette année par l'accomplissement d'une +des prophéties que l'officier Suédois m'avoit faites. +Le comte Poniatofski arriva en ce temps-là incognito +à Berlin, il y étoit envoyé de la part de Charles XIII, +roi de Suède. Comme le comte avoit connu très-particulièrement +le grand maréchal de Printz dans le +temps qu'ils étoient l'un et l'autre ambassadeurs en +Russie, il s'adressa à lui pour obtenir une audience +secrète du roi. Ce prince se rendit sur la brune chez +Mr. de Printz qui logeoit dans ce temps-là au château. +Mr. de Poniatofski lui fit des propositions très-avantageuses +de la part de la cour de Suède, et il +conclut un traité avec ce prince, qu'on a toujours pris +soin de tenir si caché, que je n'ai pu en apprendre que +deux articles. Le premier, que le roi de Suède céderoit +pour toujours la Poméranie suédoise au roi, et que +celui-ci lui payeroit une somme très-considérable pour +l'en dédommager. Le second article étoit la conclusion +de mon mariage avec le monarque Suédois, il étoit +stipulé que je serois conduite en Suède à l'âge de douze +ans pour y être élevée.</p> + +<p>Je n'ai pu jusqu'à présent que raconter des faits +qui ne me regardoient pas personnellement. Je n'avois +que huit ans. Mon âge trop tendre ne me permettoit +pas de prendre part à ce qui se passoit. J'étois occupée +tous les jours par mes maîtres et mon unique récréation +étoit de voir mon frère. Jamais tendresse n'a égalé la +nôtre. Il avoit de l'esprit, son humeur étoit sombre, +il pensoit long temps avant que de répondre, mais en +récompense, il répondoit juste. Il n'apprenoit que très-difficilement, +et on s'attendoit, qu'il auroit avec le temps +plus de bon sens, que d'esprit. J'étois au contraire +très-vive, j'avois la réplique prompte et une mémoire +angélique; le roi m'aimoit à la passion. Il n'a jamais +eu autant d'attention pour ses autres enfans, que pour +moi. Mon frère en revanche lui étoit odieux et ne +paroissoit jamais à sa vue, sans en être maltraité, ce +qui lui inspira une crainte invincible pour son père, et +qu'il a conservée même jusqu'à l'âge de raison.</p> + +<p>Le roi et la reine firent un second voyage à +Hannovre. Le roi de Suède et celui de Prusse ayant +mûrement réfléchi sur l'alliance, qui devoit unir leurs +maisons, avoient trouvé nos âges si disproportionnés +qu'ils résolurent de la rompre. Celui de Prusse se +proposa de renouer celle qui avoit déjà été sur le tapis +avec le Duc du Glocestre.</p> + +<p>Le roi George I. d'Angleterre se prêta avec joie +à ces desseins, mais il souhaita qu'un double mariage +pût resserrer encore plus étroitement les noeuds de leur +amitié, savoir celui de mon frère et de la princesse +Amélie, seconde soeur de ce duc. Cette double +alliance fut conclue, au grand contentement de la reine, +qui l'avoit toujours souhaitée si ardemment. Cette princesse +nous porta les bagues de promesse, à mon frère +et à moi. J'entrai même en correspondance avec mon +petit amant, et en reçus plusieurs présens. Les intrigues +du prince d'Anhalt et de Grumkow continuoient +toujours. La naissance de mon second frère n'avoit +fait que déranger leurs projets, sans les leur faire perdre +de vue. Il n'étoit pas temps de les faire éclater.</p> + +<p>La nouvelle alliance que le roi venoit de contracter +avec l'Angleterre, ne leur parut pas un grand obstacle +à surmonter. Les intérêts des maisons de Brandebourg +et d'Hannovre ayant toujours été opposés, ils s'attendoient +bien que leur union ne seroit pas de durée. Ils +connoissoient à fond l'humeur du roi, qui se laissoit +facilement animer, et qui dans sa première passion ne +gardoit point de mesures, et n'agissoit pas selon la +politique. Ils résolurent donc d'attendre tranquillement +jusqu'à ce qu'ils pussent trouver un incident conforme +à leurs vues. Ce fut en cette année qu'on découvrit +une trame secrète, qu'un nommé Clément avoit formée. +Il fut accusé de crime de Lèse-Majesté, d'avoir contrefait +la signature de plusieurs grands princes, et tâché de +brouiller les diverses grandes puissances entre elles. Ce +Clément se trouvoit à la Haye, et avoit écrit plusieurs +fois au roi. Sa mauvaise conscience ne lui permettoit +pas de sortir de cet asile, et le roi n'avoit pu venir à +bout de l'attirer dans son pays. Il se servit enfin du +ministère d'un ecclésiastique calviniste, nommé Gablonski, +pour se rendre maître de cet homme. Gablonski +qui avoit étudié avec lui, se rendit en Hollande, +et sut si bien lui persuader la bonne réception, et les +honneurs que le roi vouloit lui faire, qu'il l'engagea +enfin à se rendre avec lui à Berlin. Aussitôt que +Clément eut mis le pied dans le pays de Clève, il fut +arrêté. On a toujours cru, que cet homme étoit de +grande extraction; les uns le disoient fils naturel du roi +de Danemarc, et les autres du duc d'Orléans régent de +France. La grande ressemblance, qu'il avoit avec le +dernier de ces princes, a fait juger qu'il lui appartenoit. +On commença son procès, dès qu'il fut arrivé à Berlin. +On prétend qu'il découvrit au roi toutes les intrigues de +Grumkow, et qu'il s'offrit à justifier son accusation par +des lettres de ce ministre, qu'il vouloit remettre à ce +prince. Grumkow fut à deux doigts de sa perte. +Mais heureusement pour lui, Clément ne put produire +les lettres qu'il avoit promises: ainsi son accusation fut +traitée de calomnie. Les circonstances de son procès +ont toujours été tenues si secrètes, que je n'ai pu en +apprendre que le peu de particularités, que je viens +d'écrire.</p> + +<p>Le procès dura six mois, au bout desquels on lui +prononça sa sentence. Elle portoit qu'il seroit trois fois +tenaillé, et ensuite pendu. Il entendit lire son arrêt +avec une fermeté héroïque et sans changer de visage. +Le roi est maître, dit-il, de ma vie et de ma mort, je +n'ai point mérité cette dernière, j'ai fait ce que les +ministres du roi font tous les jours. Ils tâchent de +duper et de tromper ceux des autres puissances, et ne +sont que d'honnêtes espions dans les cours. Si j'avois +été accrédité comme eux, je serois peut-être à présent +sur le pinacle, au lieu d'aller faire ma demeure au haut +du gibet.</p> + +<p>Sa constance ne se démentit point jusqu'à son +dernier soupir. On peut le compter au nombre des +grands génies, il avoit beaucoup de savoir, possédoit +plusieurs langues, et charmoit par son éloquence. Il la +fit valoir dans une harangue, qu'il fit au peuple. Comme +elle a été imprimée, je la passerai sous silence. Lemann, +un de ses complices, fut écartelé, ils eurent pour compagnon +de malheur un troisième personnage, qui fut +puni pour un crime différent du leur. Il se nommoit +Heidekamm, et avoit été anobli sous le règne de +Frédéric I. Il avoit dit et écrit, que le roi n'étoit +pas fils légitime. Il fut condamné à être fouetté par +les mains du bourreau, déclaré infâme, et enfermé à +Spandau pour le reste de ses jours. Pendant la détention +de Clément, le roi tomba dangereusement malade +à Brandebourg d'une colique néphrétique, accompagnée +d'une grosse fièvre. Il dépêcha sur le champ une estafette +à Berlin, pour en informer la reine et la prier de +venir le trouver.</p> + +<p>Cette princesse se mit aussitôt en chemin, et fit +tant de diligence, qu'elle arriva le soir à Brandebourg. +Elle trouva le roi très-mal. Le prince persuadé que sa +mort étoit prochaine, étoit occupé à faire son testament. +Ceux auxquels il dictoit ses dernières volontés, étoient +des gens de probité et dont la fidélité étoit reconnue. +Il y nommoit la reine régente du royaume, pendant la +minorité de mon frère, et l'empereur et le roi d'Angleterre +tuteurs du jeune prince. Il n'y faisoit aucune mention +de Grumkow ni du prince d'Anhalt, j'en ignore la +raison. Il leur avoit cependant dépêché une estaffette +quelques heures avant l'arrivée de la reine, pour leur +ordonner de se rendre auprès de lui. Je ne sais quel +incident retarda leur départ. Le roi n'avoit point signé +son testament, il est à présumer qu'il les faisoit venir +pour le leur communiquer, et pour y insérer peut-être +quelque article pour eux. Il fut si piqué de leur retardement, +et son mal augmenta si fort, qu'il ne différa plus +de le souscrire. La reine en reçut une copie et l'original +fut mis dans les archives à Berlin. L'acte ne fut pas +plutôt achevé, que ce prince commença à devenir plus +tranquille, son chirurgien-major Holtzendorff se servit +à propos d'un remède fort en vogue dans ce temps-là; +c'étoit l'ipécacuanha. Cette drogue lui sauva la vie, la +fièvre et les douleurs qu'il enduroit diminuèrent considérablement +vers le matin, et donnèrent de grandes espérances +de sa convalescence. Ce fut le commencement +de la fortune et de la faveur de Holtzendorff, dont +j'aurai lieu de parler dans la suite.</p> + +<p>Le prince d'Anhalt et son compagnon d'iniquités +arrivèrent cependant vers le matin. Le roi se trouva +fort embarrassé avec eux, s'attendant aux cruels reproches, +qu'ils lui feroient de les avoir exclus de son testament. +Ne sachant comment se tirer d'intrigue, il exigea un +serment de la reine, des témoins et de ceux qui l'avoient +dressé d'en ensevelir le contenu dans un silence éternel.</p> + +<p>Malgré toutes les mesures du roi, les deux intéressés +apprirent bientôt ce qui venoit de se passer. Le mystère +qu'on leur en faisoit les fit juger de la vérité du fait; +surtout étant avertis, que la copie de cette pièce avoit +été remise à la reine. Ce fut un coup assommant pour +eux. Le roi étoit mieux, mais non entièrement hors de +danger. Ils n'osèrent lui en parler, la moindre émotion +pouvant lui coûter la vie. Mais leur inquiétude cessa +bientôt, son mal diminua si fort qu'il fut entièrement +rétabli au bout de huit jours. Dès qu'il fut en état de +sortir, il retourna à Berlin. De là il se rendit à Vousterhausen, +où la reine le suivit. Ce prince devenoit de +jour en jour plus soupçonneux et défiant. Depuis la +découverte des intrigues de Clément il se faisoit rendre +toutes les lettres qui entroient et sortaient de B. et ne +se couchoit plus sans avoir son épée et une paire de +pistolets chargés à côté de son lit. Le prince d'Anhalt +et Grumkow ne dormoient pas, l'affaire du testament +leur tenoit toujours fort à coeur, et ils n'avoient pas +renoncé à leurs anciens plans. (Le roi et mon frère +étoient dans ce temps-là d'une santé assez foible, et mon +second frère étoit au berceau.) Leur malignité leur offrit +des moyens pour apprendre le contenu de cette pièce +intéressante, et pour la tirer peut-être des mains de la +reine, ne doutant point, que s'ils pouvoient y parvenir, +ils viendroient à bout de faire casser le testament, de +brouiller totalement le roi et la reine et d'accomplir +leur desseins. Voici comme ils s'y prirent. J'ai déjà +parlé de Mdme. de Blaspil, favorite de la reine. Cette +dame pouvoit passer pour une beauté, un esprit enjoué +et solide relevoit les charmes de sa personne. Son coeur +étoit noble et droit, mais deux défauts essentiels qui +par malheur sont ceux de la plupart du sexe offusquoient +ces belles qualités, elle étoit intriguante et coquette. +Un mari de soixante ans goutteux et désagréable étoit +un ragoût fort peu appétissant pour une jeune femme. +Bien des gens prétendoient même qu'elle avoit vécu avec +lui comme l'impératrice Pulchérie avec l'empereur Marcien. +Le comte de Manteuffel, envoyé de Saxe à la +cour de Prusse, avoit trouvé moyen de toucher son coeur. +Leur commerce amoureux s'étoit traité jusqu'alors avec +tant de secret que jamais on n'avoit eu le moindre +soupçon contre la vertu de cette dame. Le comte fit +un petit voyage à Dresde. Pour se dédommager de l'absence +de celle qu'il aimoit, il lui écrivoit toutes les postes +et en recevoit réponse. Cette fatale correspondance +fut cause du malheur de Mdme. de Blaspil, ses lettres +et celles de son amant tombèrent entre les mains du roi.</p> + +<p>Ce prince défiant soupçonna des intrigues d'état, et +pour s'en éclaircir, il les fit voir à Grumkow. Celui-ci +plus habile dans le langage d'amour que le roi, devina +tout de suite la vérité. Il ne fit semblant de rien, regardant +cet incident comme le plus heureux, qui pût lui +arriver. Il étoit ami intime de Manteuffel, et très-bien +dans l'esprit du roi de Pologne. Ce prince avoit +de grands ménagemens à garder avec la cour de Berlin. +Charles XII roi de Suède vivoit encore, ce qui lui +faisoit toujours appréhender de nouvelles révolutions en +Pologne, dont l'appui du roi mon père pouvoit le garantir. +Grumkow lui promit son ministère, et s'engagea d'entretenir +toujours la bonne harmonie entre les deux cours, +s'il vouloit se prêter à ses vues et donner des instructions +là-dessus au comte Manteuffel. Le roi de Pologne +n'hésita pas d'y consentir, et renvoya ce ministre à Berlin. +Grumkow s'ouvrit à lui sur toute l'histoire du testament, +il l'avertit même qu'il étoit informé de son commerce +amoureux avec Mdme. de Blaspil, et que le service +qu'on exigeoit de lui étoit d'engager cette dame à tirer +le testament du roi des mains de la reine. L'affaire +étoit délicate, Manteuffel connoissoit l'attachement +qu'elle avoit pour cette princesse. Cependant il hasarda +de lui en parler. Mdme. de Blaspil eut bien de la +peine à se rendre à ses désirs, mais l'amour lui fit enfin +oublier ce qu'elle se devoit à elle-même et à sa maîtresse. +Mdme. de Blaspil aveuglée par les protestations d'attachement +que Manteuffel disoit avoir pour la reine, +ne crut pas la chose de si grande conséquence, et connoissant +l'empire absolu qu'elle avoit sur le coeur de +cette princesse, elle joua tant de rôles différens, qu'elle +vint enfin à bout de lui persuader de lui confier cette +fatale pièce, à condition néanmoins qu'elle la lui rendroit +après l'avoir lue.</p> + +<p>[**Passage supprimé par un éditeur, indiqué par deux lignes de tirets]</p> + +<p>la suivit ne fut pas moins fertile en événemens. Dès +que le comte Manteuffel se vit possesseur du testament +du roi, il en tira une copie qu'il remit à Grumkow. +Les projets de ce ministre ne se trouvoient remplis qu'à +demi, l'original étoit son point de vue. Il ne désespéroit +pas qu'en s'y prenant avec adresse, il ne pût +l'obtenir avec le temps. La reine commençoit à prendre +de l'ascendant sur l'esprit du roi. Elle lui procuroit +des recrues pour son régiment, et le roi d'Angleterre +lui témoignoit des attentions infinies. La manière froide +avec laquelle le roi avoit répondu aux instances que le +prince d'Anhalt et Grumkow lui avoient faites pour +mon mariage avec le Margrave de Schwed, leur avoit +fait connoître que leur faveur tomboit. Plusieurs circonstances +les confirmoient dans cette pensée. Le roi ne +se montroit plus que rarement en public, il avoit une +espèce d'hypocondrie, qui le rendoit mélancolique, il ne +voyoit que la reine et ses enfans, et dînoit en particulier +avec nous. Pour prévenir leur disgrâce, ils entreprirent +de diminuer le crédit de la reine. On peut remarquer +par le portrait que j'ai fait du roi, qu'il étoit facile de +l'animer, et qu'un de ses défauts principaux étoit son +attachement pour l'argent. Grumkow voulut profiter +de ces foiblesses. Il fit part de son dessein à Mr. de +Kamken, ministre d'état. Mais cet honnête homme +en fit avertir la reine. Cette princesse aimoit le jeu, +et y avoit fait des pertes considérables, ce qui l'avoit +engagée à emprunter secrètement un capital de 30,000 +écus. Le roi lui avoit fait présant depuis peu d'une +paire de pendeloques de brillants et percées, de très-grand +prix. Elle ne les portoit que rarement, les ayant +plusieurs fois perdues. Grumkow qui avoit des espions +partout, fut bientôt informé du mauvais état de ses +affaires, et jugeant que la reine avoit engagé ces pendeloques +pour avoir le capital dont je viens de parler, il +résolut d'en avertir le roi qu'il connoissoit assez pour +savoir d'avance qu'il en seroit vivement piqué. La reine +ne manqua pas de prévenir ce prince, et de lui faire +voir ses [**texte supprimé par un éditeur, indiqué par des tirets] +accusations, qu'on +méditoit contre elle. Outrée du mauvais procédé +de Grumkow, elle supplia le roi de lui permettre +d'en tirer satisfaction. Et sur la réponse qu'il lui fit +qu'on ne pouvoit punir personne sans preuve suffisante, +elle eut l'imprudance de lui avouer que c'étoit Mr. de +Kamken, qui lui avoit donné l'avis. Le roi l'envoya +chercher sur le champ. La façon gracieuse dont il le +reçut, l'encouragea à soutenir ce qu'il avoit avancé à la +reine. Il y ajouta même plusieurs articles très-graves +contre Grumkow. Mais n'étant informé de ses projets, +que par des conversations qu'il avoit eues avec lui sans +témoins, la négative de l'autre prévalut, et celui-ci fut +envoyé à Spandau. Cette forteresse qui n'est qu'à 4 +lieues de Berlin, fut bientôt après remplie d'illustres +prisonniers. Un nommé Trosqui, gentil-homme silésien, +venoit d'être arrêté. Cet homme avoit fait le métier +d'espion au camp suédois, pendant la campagne de Stralsund. +Quoiqu'il eût utilement servi le roi, ce prince ne +pouvoit le souffrir, et conservoit une secrète défiance +contre lui. On l'accusoit d'avoir joué à Berlin le même +rôle, qu'il avoit joué au camp suédois. Ses papiers qui +furent saisis, le prouvèrent en quelque manière. Trosqui +avoit infiniment d'esprit, et écrivoit très-joliment; +ces deux talens lui tenoient lieu de figure. Sa cassette +contenoit toutes les anecdotes amoureuses de la cour, +dont il avoit fait une satire très-mordante, et quantité +de lettres qu'il avoit reçues de plusieurs dames de Berlin, +où le roi n'étoit pas ménagé. Celles de Mdme. de +Blaspil étoient très-fortes contre ce prince, qu'elle +traitoit de tyran et d'<i>horrible Scriblifax</i>. Grumkow, +qui fut nommé pour examiner ces papiers, saisit cette +occasion pour perdre cette dame. Il lui avoit confié +une partie de ses projets, dans l'espérance de l'attirer +à son parti, et de se faire donner le testament du roi. +Madame de Blaspil qui avoit pénétré ses desseins, l'avoit +amusé par de fausses promesses, pour lui arracher ses +secrets. N'ayant point de preuves suffisantes contre +lui, et le malheur de Kamken étant encore récent, +elle n'osa les découvrir au roi, jusqu'à ce qu'elle en pût +produire de convainquantes. Grumkow ayant fait lire +au roi les lettres qu'elle avoit écrites à Trosqui, +et l'ayant fort prévenu contre elle, ce prince l'envoya +chercher et après lui avoir dit des choses très-dures +il lui fit voir ces fatales lettres. Elle ne se démonta +point [**lignes manquantes dans l'image] de sa main et +que leur contenu étoit véritable, elle prit occasion de +lui reprocher tous ses défauts, ajoutant que malgré tout +ce qu'elle avoit écrit contre lui, elle lui étoit plus attachée +que tout le reste du monde, étant la seule qui +eût la hardiesse de lui parler avec franchise et sincérité. +Son discours plein de force et d'esprit fit impression +sur le roi. Après avoir rêvé quelque temps, je vous +pardonne, lui dit-il, et je vous suis obligé de votre façon +d'agir, vous m'avez persuadé que vous êtes ma véritable +amie, en me disant mes vérités; oublions l'un et +l'autre le passé, et soyons amis. Après quoi lui donnant +la main et la conduisant chez la reine, voici, dit-il, +une honnête femme, que j'estime infiniment. Madame +de Blaspil cependant n'étoit pas tranquille. Elle savoit +toutes les circonstances de l'horrible complot que Grumkow +et le prince d'Anhalt tramoient contre le roi +et mon frère. Elle le voyoit sur le point d'éclore et +ne savoit quel parti prendre, trouvant un danger manifeste +à parler ou à se taire. Mais il est temps de +dévoiler cet affreux mystère. Les vues des deux associés +d'iniquité ne tendoient qu'à mettre le Marg. de Schwed +sur le trône et de s'emparer entièrement du gouvernement.</p> + +<p>La santé du roi ainsi que celle du P. R. se raffermissoit +de jour en jour et dissipoit toutes les idées +flatteuses qu'ils s'étoient faites sur leur trépas prochain. +Ils résolurent d'y remédier. La chose étoit délicate, il +n'y alloit pas de moins que de leur vie, et ils n'attendoient +qu'une occasion favorable pour exécuter leur +infâme dessein. Cette occasion se présenta telle qu'ils +pouvoient la souhaiter. Il y avoit depuis quelque temps +une bande de danseurs de corde à Berlin, qui jouoit +des comédies allemandes sur un théâtre assez joli, dressé +au marché neuf. Le roi y prenoit beaucoup de plaisir, +et ne manquoit jamais d'y aller. Ils choisirent cet endroit +pour en faire la scène de leur détestable tragédie. +Il s'agissoit d'y attirer mon frère afin de pouvoir immoler +ces deux victimes à leur abominable ambition. On +devoit en même temps mettre le feu au théâtre et au +château pour détourner tout soupçon d'eux et étrangler +le roi et mon frère pendant le désordre que l'incendie +ne pouvoit manquer de causer: la maison où on jouoit +n'étant que de bois, n'ayant que des issues fort étroites +et étant toujours remplie de façon qu'on ne pouvoit s'y +remuer; ce qui facilitoit leur dessein. Leur parti étoit +si fort qu'ils étoient sûrs de s'emparer de la régence +pendant l'absence du Marg. de Schwed qui étoit encore +en Italie, l'armée étant à la bienséance du prince d'Anhalt +qui la commandoit, et en étoit fort aimé. Il est +à présumer que Manteuffel ayant horreur de cette +affreuse conspiration la découvrit à Mdme. de Blaspil, +et lui nomma le jour auquel elle étoit fixée. Je me +ressouviens très-bien...</p> + +<p>[**Lignes manquantes dans l'image]</p> + +<p>Grumkow le pressèrent beaucoup de mener mon frère +à la comédie sous prétexte qu'il falloit dissiper son +humeur sombre, et le distraire par les plaisirs. C'étoit +le mercredi. Le vendredi suivant étoit choisi pour +l'exécution de leur plan. Le roi trouvant leur raisonnement +juste, y acquiesça. Mdme. de Blaspil, qui étoit +présente et qui savoit leur dessein en frémit. Ne pouvant +plus garder le silence, elle intimida la reine, sans +pourtant lui dire de quoi il s'agissoit et lui conseilla +d'empêcher à quelque prix que ce fût que mon frère +ne suivît le roi. Cette princesse connoissant le génie +craintif de mon frère, lui donna des peurs paniques du +spectacle et l'épouvanta si fort, qu'il pleuroit quand on +en parloit. Le vendredi étant enfin arrivé, la reine après +m'avoir fait mille caresses m'ordonna d'amuser le roi, +afin de lui faire oublier l'heure fixée pour la comédie, +ajoutant que si je ne réussissois pas, et que le roi voulût +prendre mon frère avec lui, je devois crier et pleurer +et l'arrêter s'il étoit possible. Pour me faire plus d'impression, +elle me dit qu'il y alloit de ma vie et de celle +de mon frère. Je jouai si bien mon personnage, qu'il +étoit six heures et demie, sans que le roi s'en fût aperçu. +S'en souvenant tout d'un coup, il se leva et prenoit déjà +le chemin de la porte, tenant son fils par la main, lorsque +celui-ci commença à se débattre, et à pousser des +cris terribles. Le roi surpris tenta de le ramener par +la douceur, mais voyant qu'il n'y gagnoit rien et que ce +pauvre enfant ne vouloit pas le suivre, il voulut le battre. +La reine s'y opposa, mais le roi, le prenant sur ses bras, +voulut l'emporter de force. Ce fut alors que je me jetai +à ses pieds, que j'embrassai en les arrosant de mes larmes. +La reine se mit au-devant de la porte, le suppliant de +rester ce jour au château. Le roi, étonné de cet étrange +procédé, en voulut savoir la cause. La reine ne savoit +que lui répondre. Mais ce prince naturellement soupçonneux, +conjectura qu'il y avoit quelque conspiration contre +lui. Le procès de Trosqui n'étoit point fini: il s'imagina +que cette affaire donnoit lieu aux appréhensions de la +reine. L'ayant donc extrêmement pressée de lui dire +de quoi il s'agissoit, elle se contenta, sans lui nommer +Mdme. de Blaspil, de lui répondre, qu'il y alloit de +sa vie et de celle de mon frère. Cette dame s'étant +rendue le soir chez la reine, jugea qu'après la scène qui +venoit de se passer elle ne pouvoit plus se taire. Elle +lui découvrit donc tout le complot, la suppliant de lui +procurer le lendemain une audience secrète du roi. La +reine n'eut pas de peine à l'obtenir. Mdme. de Blaspil +ayant découvert à ce prince toutes les particularités dont +elle étoit informée, le roi lui demanda, si elle pourroit +soutenir en face à Grumkow ce qu'elle venoit d'avancer, +à quoi ayant répondu que oui, ce ministre fut appelé. +Il avoit pris ses précautions de loin, et n'avoit pas sujet +de craindre. Le fiscal général Katch, homme d'obscure +naissance, lui devoit sa fortune. Digne de la protection +de Grumkow, c'étoit la vive image du juge inique +de l'évangile. Il étoit craint et abhorré de tout les +honnêtes gens. Outre cela Grumkow avoit grand +nombre de créatures dans la justice et dans les dicastères. +Il se présenta donc hardiment au roi qui lui fit part de +la déposition de Mdme. de Blaspil. Il protesta de +son innocence s'écriant qu'on ne pouvoit être ministre +fidèle sans être exposé aux persécutions, et qu'il paroissoit +assez par les lettres de Madame de Blaspil à +Trosqui, que cette dame ne cherchoit qu'à intriguer +et à brouiller la cour. Il se jeta aux genoux du roi, +le supplia de faire examiner cette affaire à la rigueur +et sans ménagement et s'offrit à prouver authentiquement +la fausseté des accusations. Le roi fit donc chercher +Katch comme Grumkow l'avoit prévu. Malgré +toutes ses menées, ce dernier se vit à deux doigts de +sa perte. Katch sut la prévenir. Il avoit une dextérité +étonnante à dérouter les criminels qui avoient le malheur +de l'avoir pour juge. Des questions captieuses et des +tours artificieux les confondoient. Madame de Blaspil +en fut la victime. Elle ne put donner des preuves +évidentes de ses accusations qui furent traitées de calomnie. +Katch voyant le roi dans une violente colère, lui +proposa de lui faire donner la question. Un reste +d'égard pour son sexe et pour son rang la sauvèrent +de cette ignominie. Le roi se contenta de l'envoyer le +soir même à Spandau où Trosqui fut conduit quelques +jours après. Cette dame soutint ce revers avec +une fermeté héroïque. On la traita au commencement +avec rigueur et dureté. Renfermée dans une chambre +grillée, humide, sans lit ni meubles, elle resta trois jours +dans cet état, ne recevant absolument que ce qu'il lui +falloit pour vivre. Quoique la reine fût enceinte, le roi +ne la ménagea pas et lui annonça d'une façon trés-désobligeante +le malheur de sa favorite. Elle en fut si +vivement touchée, qu'elle fit craindre une fausse couche. +Outre l'amitié qu'elle avoit pour Madame des Blaspil, +la considération du testament du roi qui étoit resté entre +les mains de cette dame, lui causoit de mortelles alarmes. +Un incident heureux la tira de peine. Le maréchal de +Natzmer, homme d'un mérite infini et d'une probité +reconnue, reçut l'ordre de mettre le scellé chez elle. +La reine se servit du ministère de son chapelain, nommé +Boshart, pour faire savoir au maréchal l'inquiétude +où elle se trouvoit, et pour le conjurer de lui remettre +le testament du roi. Le chapelain lui détailla le danger +que courroit cette princesse, si on trouvoit cette pièce, +et s'acquitta si bien de sa commission qu'il l'engagea à +satisfaire aux désirs de la reine; ce qui dérangea fort +les desseins de Grumkow. On ne trouva rien de +suspect parmi les papiers de Madame de Blaspil et +on cessa de faire des poursuites ultérieures.</p> + +<p>J'ai appris toutes les particularités que je viens +d'écrire de la reine ma mère: elles ne sont connues que +de très peu de personnes. La reine avoit pris beaucoup +de soin de les cacher, et mon frère depuis son avènement +à la couronne a fait brûler tous les actes du procès. +Madame de Blaspil fut élargie au bout d'un an et sa +prison fut changée dans un exil au pays de Clèves. Le +roi la revit quelques années après, lui fit beaucoup de +politesses et lui pardonna le passé. Après la mort de +ce prince le roi mon frère, pour faire plaisir à la reine, +la plaça comme gouvernante auprès de mes deux soeurs +cadettes et elle exerce cette charge encore actuellement. +Cependant toutes ces intrigues arrivées coup sur coup +à Berlin lassèrent enfin la patience du roi. Il avoit trop +d'esprit pour ne pas remarquer que le prince d'Anhalt +et Grumkow n'en étoient pas tout à fait innocents. +Il voulut donc mettre fin une bonne fois à toutes ces +chipoteries et résolut de marier le Margrave de Schwed. +L'étroite alliance où il se trouvoit avec la Russie lui +firent jeter les yeux de ce côté-là. Mr. de Martenfeld, +son envoyé à Petersbourg, reçut ordre de demander +la duchesse de Courlande (depuis impératrice) en +mariage pour ce prince. Le Czar se trouva très disposé +à entrer dans le vues du roi. Le Margrave de Schwed +fut donc rappelé d'Italie où il se trouvoit alors. Dès +qu'il fut arrivé à Berlin, le roi lui fit proposer cette +alliance. Il lui fit concevoir combien elle étoit avantageuse +pour lui et combien elle étoit capable de contenter +son ambition. Mais ce prince qui se flattoit encore +de m'épouser, refusa tout net de se rendre aux +désirs du roi. Comme il avoit 18 ans et qu'il étoit +majeur, le roi ne put le contraindre d'obéir, ainsi toute +cette affaire en resta là. J'ai oublié de faire mention +dans l'année précédente de l'arrivée du Czar Pierre le +grand à Berlin. Cette anecdote est assez curieuse pour +mériter une place dans ces mémoires. Ce prince qui se +plaisoit beaucoup à voyager venoit de Hollande. Il avoit +été obligé de s'arrêter au pays de Clèves, la Czarine y +ayant fait une fausse couche. Comme il n'aimoit ni le +monde, ni les cérémonies, il fit prier le roi de le loger +dans une maison de plaisance de la reine qui étoit dans +les faubourgs de Berlin. Cette princesse en fut fort +fâchée, elle avoit fait bâtir une très-jolie maison qu'elle +avoit pris soin d'orner magnifiquement. La galerie de +porcelaine qu'on y voyoit étoit superbe, aussi bien que +toutes les chambres décorées de glaces, et comme cette +maison étoit un vrai bijou, elle en portoit le nom. Le +jardin étoit très-joli et bordé par la rivière, ce qui lui +donnoit un grand agrément.</p> + +<p>La reine pour prévenir les désordres que Mrs. les +Russes avoient faits dans tous les autres endroits où ils +avoient demeuré, fit démeubler toute la maison et en +fit emporter ce qu'il y avoit de plus fragile. Le Czar, +son épouse et toute leur cour arrivèrent quelques jours +après par eau à Mon-bijou. Le roi et la reine les reçurent +au bord de la rivière. Le roi donne la main à la +Czarine pour la conduire à terre. Dès que le Czar fut +débarqué, il tendit la main au roi et lui dit: je suis +bien aise de vous voir, mon frère Frédéric. Il s'approcha +ensuite de la reine qu'il voulut embrasser, mais +elle le repoussa. La Czarine débuta par baiser la main +à la reine, ce qu'elle fit à plusieurs reprises. Elle lui +présenta ensuite le duc et la duchesse de Meklenbourg +qui les avoient accompagnés et 400 soi-disantes dames +qui étoient à sa suite. C'etoient pour la plupart des servantes +Allemandes, qui faisoient les fonctions de dames, +de femmes de chambre, de cuisinières et de blanchisseuses. +Presque toutes ces créatures portoient chacune +un enfant richement vêtu sur les bras, et lorsqu'on leur +demandoit, si c'etoient les leurs, elles répondoient en +faisant des Salamalecs à la Russienne le Czar m'a fait +l'honneur de me faire cet enfant. Le reine ne voulut +pas saluer ces créatures. La Czarine en revanche traita +avec beaucoup de hauteur les princesses du sang, et ce +ne fut qu'avec beaucoup de peine, que le roi obtint +d'elle qu'elle les saluât. Je vis toute cette cour le lendemain +où le Czar et son épouse vinrent rendre visite à +la reine. Cette princesse les reçut aux grands appartemens +du château, et alla au devant d'eux jusqu'à la +salle des gardes. La reine donna la main à la Czarine, +lui laissant la droite et la conduisit dans sa chambre +d'audience.</p> + +<p>Le roi et le Czar les suivirent. Dès que ce prince +me vit, il me reconnut, m'ayant vue cinq ans auparavant. +Il me prit entre ses bras et m'écorcha tout le visage à +force de me baiser. Je lui donnois des soufflets et me +débattois tant que je pouvois, lui disant que je ne voulois +point de ces familiarités et qu'il me déshonoroit. +Il rit beaucoup de cette idée et s'entretint long-temps +avec moi. On m'avoit fait ma leçon; je lui parlai de +sa flotte et de ses conquêtes, ce qui le charma si fort +qu'il dit plusieurs fois à la Czarine que s'il pouvoit avoir +un enfant comme moi, il céderoit volontiers une de ses +provinces. La Czarine me fit aussi beaucoup de caresses. +La reine et elle se placèrent sous le dais, chacune dans +un fauteuil, j'étois à côté de la reine, et les princesses +du sang vis-à-vis d'elle.</p> + +<p>La Czarine étoit petite et ramassée, fort basanée et +n'avoit ni air ni grâce. Il suffisoit de la voir pour +deviner sa basse extraction. On l'auroit prise à son +affublement pour une comédienne allemande. Son habit +avoit été acheté à la friperie. Il étoit à l'antique et +fort chargé d'argent et de crasse. Le devant de son +corps de jupe étoit orné de pierreries. Le dessein en +étoit singulier, c'était un aigle double dont les plumes +étaient garnies du plus petit carat et très-mal monté. +Elle avoit une douzaine d'ordres et autant de portraits +de saints et de reliques attachés tout le long du parement +de son habit, de façon, que lorsqu'elle marchoit on +auroit cru entendre un mulet: tous ces ordres qui se +choquoient l'un l'autre faisant le même bruit.</p> + +<p>Le Czar en revanche étoit très-grand et assez bien +fait, son visage étoit beau, mais sa physionomie avoit +quelque chose de si rude qu'il faisoit peur. Il étoit +vêtu à la matelote avec un habit tout uni. La Czarine +qui parloit très-mal allemand et qui n'entendoit pas bien +ce que la reine lui disoit, fit approcher sa folle, et +s'entretint avec elle en Russien. Cette pauvre créature +étoit une princesse Galitzin et avoit été réduite à +faire ce métier là, pour sauver sa vie. Ayant été mêlée +dans une conspiration contre le Czar, on lui avoit donné +deux fois le knouti. Je ne sais ce qu'elle disoit à la +Czarine, mais cette princesse faisoit de grands éclats +de rire.</p> + +<p>On se mit enfin à table où le Czar se plaça à côté +de la reine. Il est connu que ce prince avoit été empoisonné. +Dans sa jeunesse le venin le plus subtil lui +étoit tombé sur les nerfs, ce qui étoit cause qu'il prenoit +très-souvent des espèces de convulsions, qu'il n'étoit pas +en état d'empêcher. Cet accident lui prit à table, il +faisoit plusieurs contorsions et comme il tenoit son couteau +et qu'il en gesticuloit fort près de la reine, cette +princesse eut peur et voulut se lever à diverses reprises. +Le Czar la rassura, et la pria de se tranquilliser, parcequ'il +ne lui feroit aucun mal: il lui prit en même temps +la main qu'il serra avec tant de violence entre les +siennes que la reine fut obligée de crier miséricorde, +ce qui le fit rire de bon coeur, lui disant qu'elle avoit +les os plus délicats que sa Catharine. On avoit tout +préparé après souper pour le bal, mais il s'évada dès +qu'il se fut levé de table et s'en retourna tout seul et +à pied à Mon-bijou. On lui fit voir le jour suivant tout +ce qu'il y avoit de remarquable à Berlin, et entr'autres +le cabinet de médailles et de statues antiques. Il y en +avoit une parmi ces dernières, à ce qu'on m'a dit, qui +représentoit une divinité païenne dans une posture fort +indécente: on se servoit du temps des anciens Romains +de ce simulacre pour parer les chambres nuptiales. On +regardoit cette pièce comme très-rare; elle passoit pour +être une des plus belles qu'il y ait. Le Czar l'admira +beaucoup et ordonna à la Czarine de la baiser. Elle +voulut s'en défendre, il se fâcha et lui dit en allemand +corrompu: Kop ab, ce qui signifie: je vous ferai +décapiter si vous ne m'obéissez. La Czarine eut si peur +qu'elle fit tout ce qu'il voulut. Il demanda sans façon +cette statue et plusieurs autres au roi qui ne put les +lui refuser. Il en fit de même d'un cabinet dont toute +la boiserie étoit d'ambre. Ce cabinet étoit unique dans +son espèce et avoit coûté des sommes immenses au roi +Frédéric premier. Il eut le triste sort d'être conduit +à Petersbourg au grand regret de tout le monde.</p> + +<p>Cette cour barbare partit enfin deux jours après. +La reine se rendit d'abord à Mon-bijou. La désolation +de Jérusalem y régnoit; je n'ai jamais rien vu de pareil, +tout y étoit tellement ruiné que la reine fut obligée de +faire rebâtir presque toute la maison.</p> + +<p>Mais j'en reviens à mon sujet dont il y a bien +long-temps que je me suis écartée. Mon frère étant +entré depuis le mois de Janvier dans sa septième année, +le roi trouva à propos de l'ôter des mains de Madame +de Roukoul et de lui donner des gouverneurs. Les +cabales recommencèrent à ce sujet. La reine vouloit +les choisir et les deux favoris prétendoient y placer +leurs créatures. Ils réussirent l'un et l'autre. La reine +fit agréer au roi le général, depuis maréchal, comte +de Finkenstein, très-honnête homme et qui étoit +universellement estimé tant pour sa probité que pour +sa capacité dans le métier de la guerre, mais dont +le petit génie le rendoit incapable de bien élever +un jeune prince. Il étoit de ces gens qui s'imaginent +avoir beaucoup d'esprit, qui veulent faire les politiques, +et qui font en un mot de grands raisonnemens, qui +n'aboutissent à rien. Il avoit épousé la soeur de Madame +de Blaspil. Cette dame pour son bonheur avoit plus +d'esprit que lui et le gouvernoit entièrement. Le prince +d'Anhalt plaça le sous-gouverneur. Il se nommoit +Kalkstein, et étoit colonel d'un régiment d'infanterie. +Ce choix fut digne de celui qui l'avoit fait. Mr. de +Kalkstein a un esprit d'intrigue, il a étudié chez les +jésuites et a très-bien profité de leurs leçons, il affecte +beaucoup de dévotion et même de bigoterie, il ne parle +que d'être honnête homme et a su éblouir bien des +gens qui l'ont cru tel. Son esprit est souple et insinuant, +mais il cache sous tous ces beaux dehors l'âme +la plus noire. Par des détails sinistres qu'il faisoit +journellement des actions les plus innocentes de mon +frère il aigrissoit l'esprit du roi et l'animoit contre lui.</p> + +<p>Je le ferai paroître plus d'une fois sur la scène +dans ces mémoires. L'éducation de mon frère auroit +été très-mauvaise en pareilles mains, si un précepteur +que le roi ajouta à ces deux mentors, n'y eut supléé. +Il étoit françois et se nommoit Du-hen. C'étoit un +garçon d'esprit et de mérite et qui avoit beaucoup de +savoir. C'est à lui que mon frère a obligation de ses +connoissances et des bons principes qu'il eut tant que +ce pauvre garçon fut auprès de lui et conserva de +l'ascendant sur son esprit.</p> + +<p>Ainsi finit l'année 1718. Je passe à la suivante où +je commençai à entrer dans le monde et en même temps +à essuyer ses traverses. Le roi resta la plupart de +l'hiver à Berlin, il y passoit son temps à aller tous les +soirs aux assemblées qui se donnoient en ville. La reine +étoit enfermée toute la journée dans la chambre de ce +prince, qui le vouloit ainsi, n'ayant pour toute compagnie +que mon frère et moi. Nous soupions avec elle et il +n'y avoit que Madame Kamken, sa grande gouvernante +et Madame de Roukoul. La reine avoit amené la +première de ces dames de Hannovre, et quoiqu'elle eût +un mérite distingué, cette princesse n'avoit en elle aucune +confiance. Elle étoit toujours dans une mélancolie mortelle, +et l'on craignoit même pour sa santé, d'autant plus, +qu'elle étoit enceinte. Elle accoucha cependant heureusement +d'une princesse qui fut nommée Sophie Dorothée. +La triste vie qu'elle menoit, contribuoit à cette +mélancolie. Elle se trouvoit tout à fait isolée depuis la +perte qu'elle avoit faite de sa favorite. Elle avoit vainement +cherché quelqu'un qui pût succéder à sa faveur, +mais quoiqu'elle eût dans sa cour des dames de beaucoup +de mérite, elle ne sentait aucun penchant pour +elles. Ce fut ce qui la força contre toute politique +d'avoir recours à moi, mais avant que de m'ouvrir son +coeur, elle voulut approfondir certains soupçons qu'elle +avoit contre la Letti et quelques rapports qu'on lui +avoit faits. Un jour que j'étois auprès d'elle à la caresser, +elle se mit à badiner avec moi et me demanda, +si je n'avois pas envie de me marier bientôt. Je lui +répondis que je ne pensois point à cela et que j'étoit +trop jeune. Mais s'il le falloit, me dit-elle, qui choisiriez-vous; +le Margrave de Schwed ou le duc de +Glocestre?</p> + +<p>Quoique la Letti me dise toujours, lui repartis-je, +que j'épouserai le Marg. de Schwed, je ne puis le +souffrir. Il n'aime qu'à faire du mal à tout le monde, +ainsi j'aimerois mieux le duc de Glocestre. Mais, me +dit la reine, d'où savez-vous que le Margrave est si +méchant? De ma bonne nourrice, lui dis-je. Elle me +fit encore plusieurs questions pareilles sur le compte de +la Letti. Elle me demanda ensuite, s'il n'étoit pas +vrai qu'elle m'obligeoit à lui dire tout ce qui se passoit +dans la chambre du roi et dans la sienne. J'hésitai, ne +sachant que répondre, mais elle me tourna de tant de +côtés que je le lui avouai enfin. La peine qu'elle avoit +eue à me faire avouer ce dernier article, lui donna bonne +opinion de ma discrétion. Elle commença par me faire +de fausses confidences, pour savoir si je les redirois, et +voyant que je lui avois gardé le secret, elle ne fit plus +de difficulté de s'ouvrir à moi. Elle me prit donc un jour +en particulier. Je suis contente de vous, me dit-elle, et +comme je vois que vous commencez à devenir raisonnable +je veux vous traiter comme une grande personne et vous +avoir toujours autour de moi. Mais je ne veux plus absolument +que vous serviez de rapporteuse à la Letti; si elle +vous demande ce qui se passe, dites-lui que vous n'y avez +pas fait attention. M'entendez vous? Me promettez-vous +de le faire? Je lui dis que oui. Si cela est, me dit-elle, je +vous donnerai ma confiance, mais il faut de la discrétion, et +en revanche me promettre de vous attacher uniquement à +moi. Je lui fis toutes les assurances possibles là-dessus.</p> + +<p>Ensuite elle me conta toutes les intrigues du prince +d'Anhalt, la disgrâce de Madame de Blaspil, et en +un mot tout ce que j'ai écrit sur ce sujet, ajoutant combien +elle souhaitoit mon établissement en Angleterre et +combien je serois heureuse en épousant son neveu. Je +me mis à pleurer lorsqu'elle me dit que sa favorite étoit +à Spandau. J'avois beaucoup aimé cette dame et on m'avoit +fait accroire qu'elle étoit sur ses terres. Je fis fort ma +cour à la reine par cette sensibilité; elle me parla aussi +au sujet de la Letti et me demanda s'il n'étoit pas vrai +qu'elle voyoit tous les jours le colonel Forcade et un +ecclésiastique réfugié françois, nommé Fourneret. Je +lui répondis que cela étoit ainsi. En savez-vous la raison, +me dit-elle? C'est qu'elle est gagnée par le prince +d'Anhalt et qu'il se sert de ces deux créatures pour +intriguer avec elle. Je voulus prendre son parti, mais +la reine m'imposa silence. Toute jeune que j'étois, je +fis bien des réflexions sur tout ce que je venois d'apprendre. +Quoique j'eusse pris le parti de la Letti, je +remarquai par plusieurs circonstances que ce que la reine +m'avoit dit étoit vrai. Je me trouvois fort embarrassée +pour me tirer d'affaire le soir, je craignois la Letti +comme le feu, elle me battait et me brutalisoit très-souvent.</p> + +<p>Dès que je fut dans ma chambre cette fille me +demanda à son ordinaire les nouvelles du jour. J'étois +assise avec elle sur une estrade de deux marches dans +une embrasure de fenêtre. Je lui fis la réponse que la +reine m'avoit dictée. Elle ne s'en contenta pas et me +fit tant de questions, qu'elle me dérouta. Elle étoit trop +raffinée pour ne pas remarquer qu'on m'avoit fait ma +leçon, et pour l'apprendre elle me fit toutes les caresses +imaginables. Mais voyant qu'elle ne gagnoit rien sur +moi par la douceur, elle se mit dans une rage épouvantable, +me donna plusieurs tapes sur le bras et me fit +dégringoler l'estrade. Mon agilité m'empêcha de me +casser ou bras ou jambe; j'en fus quitte pour quelques +contusions.</p> + +<p>Cette scène fut répétée le lendemain, mais avec +beaucoup plus de violence; elle me jeta un chandelier +à la tête qui faillit me tuer: tout mon visage étoit en +sang, mes cris firent accourir ma bonne Mermann qui +m'arracha des pattes de cette mégère, elle lui lava la +tête d'importance et la menaça d'avertir la reine de ce +qui se passoit, si elle ne vouloit en agir autrement avec +moi. La Letti eut peur. Mon visage étoit en capilotade +et elle ne savoit comment se tirer d'intrigue, elle fit +grande profusion d'eau céphalique qu'on appliqua toute +la nuit sur ma pauvre figure et je fis accroire le lendemain +à la reine que j'étois tombée.</p> + +<p>Tout l'hiver se passa ainsi. Je n'eus plus un jour +de repos, et mon pauvre dos étoit régalé tous les jours. +En revanche je m'insinuai si bien auprès de la reine +qu'elle n'avoit plus rien de caché pour moi. Elle pria +le roi de lui permettre de me prendre par tout avec +elle. Le roi y consentit avec plaisir et voulut aussi que +mon frère le suivit. Nous fîmes notre première sortie +au mois de Juin que le roi et la reine allèrent à Charlottenbourg, +magnifique maison de plaisance proche de +la ville. La Letti ne fut point de ce voyage et Madame +de Kamken fut chargée de ma conduite. J'ai +déjà dit que cette dame avoit un mérite infini, mais +quoiqu'elle eût toujours été dans le grand monde, elle +n'en avoit pas contracté les manières; elle pouvoit passer +pour une bonne campagnarde remplie de bon sens, mais +sans esprit. Elle étoit fort dévote et me faisoit prier +Dieu pendant deux ou trois heures de suite, ce qui m'ennuyoit +beaucoup; après quoi je répétois mon catéchisme, +et apprenois des pseaumes par coeur, mais j'avois tant +de distractions que j'étois grondée tous les jours.</p> + +<p>Le roi célébra mon jour de naissance, me donna +de très-beaux présens, et il y eut bal le soir. J'entrai +dans ma onzième année, mon esprit étoit assez avancé +pour mon âge, et je commençois à faire des réflexions. +De Charlottenbourg nous allâmes à Vousterhausen. La +reine y reçut le même soir de son arrivée une estafette +de Berlin, par laquelle on lui mandoit que mon second +frère avoit pris la dyssenterie. Cette nouvelle causa +beaucoup d'alarmes. Le roi et la reine se seroient +rendus en ville s'ils n'avoient craint la contagion. Le +lendemain une seconde estafette leur annonça que ma +soeur Frédérique étoit atteinte du même mal. Cette +maladie regnoit à Berlin comme une peste; la plupart +des personnes en mouroient le treizième jour. On barricadoit +même les maisons où étoit la dyssenterie, pour +empêcher qu'elle ne se communiquât. La reine n'étoit +pas encore au bout de ses peines. Le roi tomba aussi +quelques jours après dangereusement malade des mêmes +coliques qu'il avoit eues quelques années auparavant à +Brandebourg.</p> + +<p>Je n'ai jamais tant souffert que pendant le temps +de son indisposition. Les chaleurs étaient excessives +et aussi fortes qu'elles peuvent l'être en Italie. La +chambre où le roi étoit couché, étoit toute fermée et il +y avoit un feu terrible. Toute jeune que j'étois, il +falloit que j'y restasse tout le jour; on m'avoit placée à +côté de la cheminée, j'étois comme une personne qui a +la fièvre, chaude, et mon sang étoit dans un tel mouvement +que les yeux me sortoient presque de la tête. +J'étois si échauffée que je ne pouvois dormir. Le sabbat +que je faisois la nuit réveilloit Madame de Kamken. +Celle-ci pour me tranquilliser, me donnoit des pseaumes +à apprendre, et lorsque je voulois lui représenter que +ma tête n'étoit pas assez rassise pour cela, elle me +grondoit, et alloit dire à la reine, que je n'avois point +de crainte de Dieu. Autre mercuriale que j'avois à +essuyer. Je succombai enfin à toutes ces fatigues et +à tous ces désagrémens et tombai malade à mon tour +de la dyssenterie. Ma fidèle Mermann en avertit +d'abord la reine qui n'en voulut rien croire, et quoique +je fusse déjà assez mal, elle me contraignit de sortir, +et ne voulut ajouter foi à ces avis que lorsque je fus +à l'extrémité.</p> + +<p>On me transporta mourante à Berlin. La Letti +vint me recevoir au haut de l'escalier. Ah Madame, +me dit-elle, vous voilà. Souffrez-vous beaucoup? Êtes-vous +bien malade? Au moins il faut vous ménager, car +votre frère vient d'expirer ce matin, et je crois que +votre soeur ne passera pas le jour. Ces belles nouvelles +m'affligèrent beaucoup, mais j'étois si accablée que je +n'y fus pas aussi sensible que je l'aurois été dans tout +autre temps. Je fus à l'extrémité pendant huit jours. +Sur la fin du neuvième mon mal commença à diminuer, +mais je ne me rétablis que très-lentement. +Le roi et ma soeur se remirent plutôt que moi. Les +mauvaises façons de la Letti reculèrent ma guérison. +Elle ne faisoit que me maltraiter le jour et m'empêchoit +de dormir la nuit, car elle ronfloit comme un soldat.</p> + +<p>Cependant la reine revint à Berlin, et quoique je +fusse encore fort foible, elle me fit ordonner de sortir. +Elle me fit très-bon accueil, mais elle regarda à peine +la Letti. Cette fille outrée de se voir méprisée s'en +vengeoit sur moi. Les coups de poing et de pied étoient +mon pain quotidien; il n'y avoit point d'invectives dont +elle ne se servît contre la reine, elle l'appeloit ordinairement +la grande ânesse. Tout le train de cette princesse +avoit son sobriquet aussi bien qu'elle. Madame +de Kamken étoit la grosse vache, Mademoiselle de +Sonsfeld la sotte bête, et ainsi du reste. Telle étoit +l'excellente morale qu'elle m'apprenoit. Je me fâchois +et me chagrinois si fort que la bile m'entra enfin dans +le sang, et que je pris la jaunisse huit jours après ma +sortie. Je la gardai deux mois et je ne me remis de +cette maladie que pour en reprendre une autre infiniment +plus dangereuse. Elle commença par une fièvre chaude +qui devint deux jours après pourprée. J'etois dans un +délire continuel, et mon mal augmenta si fort le cinquième +jour, que l'on ne me donna plus que quelques +heures à vivre. Le roi et la reine firent céder le soin +de leur conservation à leur tendresse pour moi. Ils +vinrent l'un et l'autre à minuit me visiter, et me trouvèrent +sans connoissance. On m'a dit depuis que rien +n'égaloit leur désespoir. Ils me donnèrent leur bénédiction +en versant mille larmes et on ne les arracha que par +force d'auprès de mon lit. J'étois tombée dans une +espèce de léthargie. Les soins que l'on prit à m'en +faire revenir et la bonté de mon tempérament me rappelèrent +à la vie, ma fièvre diminua vers le matin et je +fus hors de danger deux jours après. Plût au ciel qu'on +m'eût laissée quitter en paix le monde, j'aurois été bien +heureuse. Mais j'étois réservée à endurer un tissu de +fatalités, comme le prophète Suédois me l'avoit pronostiqué. +Dès que je fus un peu en état de parler, le roi +vint chez moi. Il fut si charmé de me voir hors de +péril, qu'il m'ordonna de lui demander une grâce. Je +veux vous faire plaisir, me dit-il, je vous accorderai tout +ce que vous voudrez. J'avois de l'ambition, j'étois fâchée +de me voir encore traitée comme un enfant, je me +déterminai d'abord et le suppliai de me traiter dorénavant +comme une grande personne et de me faire quitter +la robe d'enfant. Il rit beaucoup de mon idée. Eh +bien, dit-il, vous serez satisfaite et je vous promets que +vous ne paroîtrez plus en robe. Je n'ai jamais eu de +joie plus vive. Je faillis à en prendre une rechute et +on eut beaucoup de peine à modérer mes premiers +mouvemens. Qu'on est heureux dans cet âge. La moindre +bagatelle nous amuse et nous réjouit. Cependant le roi +me tint parole, et malgré les obstacles que la reine y mit +il lui ordonna absolument de me mettre en manteau. +Je ne pus sortir de ma chambre que l'année 1720. Je +goûtois une félicité parfaite d'avoir quitté la robe d'enfant. +Je me mettois devant mon miroir à me contempler et +je ne me croyois pas indifférente avec mon nouvel habillement. +J'étudiois tous mes gestes et ma démarche pour avoir +l'air d'une grande personne; en un mot, j'étois très-contente +de ma petite figure. Je descendis d'un air triomphant +chez la reine où je m'attendois à être très-bien reçue. J'y +étois venue comme un César et m'en retournai comme +un Pompée. Du plus loin que la reine me vit elle se +mit à crier. Ah mon Dieu, comme elle est faite, voilà +en vérité une jolie petite figure, elle ressemble à une +naine comme deux gouttes d'eau. Je demeurai stupéfiée, +ma petite vanité se trouvoit bien rabattue, et le dépit +m'en fit venir les larmes aux yeux. Dans le fond la reine +n'avoit pas tort si elle s'en étoit tenue à cette petite +pique qu'elle m'avoit donnée, mais elle me gronda d'importance +de m'être adressée au roi pour lui demander +des grâces. Elle me dit qu'elle ne vouloit point cela, +qu'elle m'avoit ordonné de m'attacher uniquement à +elle, et que si jamais je m'adressois au roi pour quoi +que ce fût, elle me promettoit toute son indignation. Je +m'excusai le mieux que je pus et lui fis tant de soumissions +qu'enfin elle me pardonna.</p> + +<p>J'ai jusqu'à présent assez fait connoître le caractère +emporté de la Letti, mais je ne puis omettre d'en +insérer une circonstance qui quoique puérile en entraîna +d'autres après elle. Il y avoit devant les fenêtres de ma +chambre une galerie découverte de bois qui faisoit la +communication des deux ailes du château. Cette galerie +étoit toujours remplie d'immondices, ce qui causoit une +puanteur insupportable dans mes appartemens. La négligence +d'Eversmann, concierge du château, en étoit +cause. Cet homme étoit le favori du roi, qui avoit toujours +le malheur de n'en avoir que de malhonnêtes. +Celui-ci étoit un vrai suppôt de satan, qui ne se plaisoit +qu'à faire du mal et qui étoit mêlé dans toutes les +cabales et intrigues qui se faisoient. La Letti l'avoit +fait prier plusieurs fois de faire nettoyer cette galerie +sans qu'il s'en fût mis en peine. La patience de cette +fille lui échappa enfin, elle l'envoya chercher un matin, +et débuta par lui chanter pouille. Il lui répliqua ils se +disputèrent enfin tant et tant, qu'ils se seroient pris tous +deux par les oreilles, si heureusement pour eux Madame +de Roukoul ne fût survenue, qui les sépara. Eversmann +jura de s'en venger, et en trouva l'occasion dès +le lendemain. Il dit au roi que la Letti ne donnoit +aucun soin à mon éducation, qu'elle étoit la maîtresse +du colonel Forcade et de Mr. Fourneret, avec lesquels +elle étoit enfermée tout le jour, que je n'apprenois +plus rien et que pour prouver, que ce qu'il disoit étoit +vrai le roi n'avoit qu'à m'examiner.</p> + +<p>Le rapport d'Eversmann étoit vrai en tout point, +mais la Letti étoit innocente de ce qui regardoit le +dernier article. J'avois été six mois malade ce qui +m'avoit fort reculée, et depuis que j'étois rétablie je +n'avois pu recommencer mes études, ayant toujours été +chez la reine, où je me rendois dès les dix heures du +matin pour ne me retirer qu'à onze du soir. Le roi +qui voulut approfondir la vérité me fit un jour plusieurs +questions sur ma religion. Je me tirai fort bien d'affaire +et le satisfis sur tous les articles qu'il me demanda, +mais il n'en fut pas de même des dix commandemens +qu'il voulut me faire réciter. Je m'embrouillai et ne +pus jamais les dire, ce qui le mit dans une si violente +colère que peu s'en fallut qu'il ne me donnât des coups. +Mon pauvre précepteur en paya les pots cassés. Dès +le lendemain il fut chassé. La Letti ne fut pas non +plus épargnée. Le roi ordonna à la reine de lui donner +une bonne réprimande et de lui défendre sous peine de +sa disgrâce de ne plus voir d'hommes chez elle, pas +même des ecclésiastiques. La reine obéit avec joie et +fut charmée de trouver ce prétexte de la mortifier. +Celle-ci s'excusa le mieux qu'elle put. Elle se plaignit +de moi, disant que je n'avois ni égard ni considération +pour elle, que je faisois le rebours de tout ce qu'elle +me disoit, et que n'étant presque plus autour de moi, +elle ne pouvoit pas être responsable de ma conduite. +La reine me maltraita beaucoup et se servit d'expressions +si dures qu'elle me mit au désespoir. Toute jeune +que j'étois cela me fit beaucoup d'impression. Quoi! +disois-je en moi-même, un manque de mémoire mérite-t-il +tant de reproches? J'ai désobéi à la Letti, il est vrai, +je n'ai plus voulu lui servir de rapporteuse, elle n'a pu +tirer de moi les secrets que la reine m'avoit confiés, +j'ai obéi en tout aux ordres de cette princesse, cependant +elle m'en fait un crime aujourd'hui. J'ai enduré +tous les chagrins imaginables pour l'amour d'elle, j'ai +été meurtrie de coups et voilà la récompense qu'elle +m'en donne.</p> + +<p>Je maudissois un moment après ma bonté pour la +Letti. Il ne tenoit qu'à moi de me plaindre à la reine +de ses mauvais traitemens et j'avoue que je restai quelque +temps en suspens si je trahirois la reine ou cette +fille. Mais ma bonté de coeur me fit surmonter ces +pensées vindicatives, et je résolus de me taire. Toute +ma façon de vivre fut changée, mes leçons commençoient +à huit heures du matin, et duroient jusqu'à huit heures +du soir, je n'avois d'intervalle que les heures du dîner +et du souper qui se passoient encore en réprimandes, +que la reine me faisoit. Lorsque j'étois de retour dans +ma chambre, la Letti recommençoit les siennes. La +rage où elle étoit, de n'oser voir personne chez elle, +retomboit sur moi. Il n'y avoit guère de jours, qu'elle +n'exerçât la force de ses redoutables poignets sur mon +pauvre corps. Je pleurois toute la nuit, j'étois dans un +désespoir continuel, je n'avois pas un moment de récréation, +et je devenois toute hébétée. Ma vivacité avoit disparu, +et en un mot j'étois méconnoissable de corps et d'esprit.</p> + +<p>Je menai cette vie pendant six mois, au bout desquels +nous allâmes à Vousterhausen.</p> + +<p>Je commençois à y rentrer en faveur auprès de +la reine, et par conséquent d'avoir un peu plus de repos, +elle me témoignoit même de la confiance, et me faisoit +part de toutes ses idées. Avant que de retourner à +Berlin, elle me dit un jour: je vous ai conté tous les +chagrins que j'ai eus jusqu'à présent, mais je ne vous +ai fait connoître que la moindre partie de ceux qui y +ont donné lieu, je veux vous les nommer et je vous +défends, sous peine de la vie, de parler, ni d'avoir +aucun commerce avec ces gens là. Faites-leur la révérence, +et c'est tout ce qui leur faut. En même temps +elle me nomma les trois quarts de Berlin qui étoient, +disoit-elle, ses ennemis, je ne veux pas non plus, ajouta-t-elle, +que vous me compromettiez. Si on vous demande +d'où vient que vous ne parliez pas à ces gens-là, répondez, +que vous avez vos raisons pour cela.</p> + +<p>J'obéis ponctuellement aux ordres de la reine, et +m'attirai tout le monde à dos. Cependant la Letti +commençoit à s'ennuyer de la gêne où elle vivoit. Les +défenses du roi l'avoient mise hors d'état de continuer +ses intrigues d'amour et d'état, le crédit du prince +d'Anhalt étoit fort baissé, depuis l'aventure de la +Blaspil, ce qui privoit cette fille des gratifications +qu'elle recevoit sans cesse de ce prince. Il ne faisoit +plus mention de mon mariage avec le Margrave de +Schwed. Tout cela engagea la Letti à s'adresser à +sa protectrice, Milady Arlington, pour la prier de +s'intéresser en sa faveur auprès de la reine, et de lui +faire obtenir le titre de gouvernante auprès de moi, et +les prérogatives attachées à cette charge, la conjurant +en cas de refus, de lui procurer ce poste auprès des +princesses d'Angleterre.</p> + +<p>Milady lui écrivit une lettre qu'elle put produire à +la reine. Elle contenoit de grandes promesses pour son +établissement en Angleterre, elle y faisoit une énumeration +des bonnes qualités de la Letti, et la plaignoit +de ce qu'elles étoient si mal reconnues à Berlin, qu'elle +devoit demander des distinctions et des récompenses de +ses soins pour moi, et que si on les lui refusoit, elle +lui conseilloit de demander son congé et de se rendre +dans un pays, où on savoit mieux rendre justice au +mérite. Tout ceci n'étoit qu'une feinte pour déterminer +la reine à lui accorder ce qu'elle demandoit. La Letti +envoya la lettre de Milady à la reine, elle y en joignoit +une de sa main des plus impertinentes. Elle vouloit, +disoit-elle, être satisfaite ou avoir son congé. La reine +se trouva fort embarrassée, ayant des ménagemens à +garder avec cette fille, pour ne pas désobliger la protectrice +qui l'avoit recommandée, et qui étoit toute +puissante sur l'esprit du roi d'Angleterre. Elle employa +donc plusieurs personnes pour la détourner de ce dessein, +mais inutilement. Elle m'en parla enfin aussi, et je fus +dans la dernière surprise, la Letti m'ayant fait un +mystère de cette démarche. La reine me questionna +beaucoup sur ses manières d'agir avec moi. Je ne +répondis qu'en faisant ses éloges et suppliai pour l'amour +de Dieu cette princesse de ne point montrer la lettre +de la Letti au roi comme elle en avoit le dessein, +jusqu'à ce que je lui eusse parlé. Si vous pouvez lui +faire changer de sentiment, me dit la reine, d'ici à +demain j'y consens, mais passé ce terme, il ne sera plus +temps qu'elle se rétracte. Dès que je fus dans ma +chambre, j'en parlai à cette fille. Mes pleurs, mes +prières et les caresses que je lui fis, l'attendrirent, ou +plutôt elle fut bien aise de trouver un honnête prétexte +de ce dédire. Elle écrivit donc une seconde lettre à +la reine, dans laquelle elle la supplioit de ne point faire +mention de la première au roi.</p> + +<p>Les choses en restèrent-là pour cette fois. La +tendresse que je lui avois fait voir dans cette occasion, +me procura quinze jours de repos, mais elle ne recula +que pour mieux sauter. Je souffris avec elle pendant +six mois les martyres du purgatoire. Ma bonne Mermann +qui me voyoit tous les jours déchirer de coups, +vouloit en avertir la reine, mais je l'en empêchai toujours. +Pour comble de méchanceté cette mégère me +lava le visage d'une certaine eau qu'elle avoit fait venir +exprès d'Angleterre, et qui étoit si forte, qu'elle rongeoit +la peau. En moins de huit jours, je devins toute +couperosée, et mes yeux étoient rouges comme du sang. +La Mermann voyant l'effet terrible que cette eau m'avoit +fait pour m'en être lavée deux fois, prit la bouteille +qu'elle jeta par la fenêtre sans quoi mes yeux et mon +teint auroient été ruinés pour jamais.</p> + +<p>Le commencement de l'année 1721 fut aussi malheureux +pour moi que la précédente. Mon martyre +continuoit toujours. La Letti vouloit se venger des +refus que la reine lui avoit donnés, et comme elle étoit +fermement résolue de me quitter, elle vouloit me laisser +quelques souvenirs qui me fissent penser à elle. Je crois +que si elle avoit pu me casser bras ou jambe, elle +l'auroit fait, mais la crainte d'être découverte l'en empêcha. +Elle faisoit donc ce qu'elle pouvoit pour me +gâter le visage, elle me donnoit des coups de poing sur +le nez que j'en saignois quelque fois comme un boeuf.</p> + +<p>Pendant ce temps une autre réponse à une seconde +lettre qu'elle avoit écrite à Milady d'Arlington arriva. +Cette dame lui mandoit qu'elle n'avoit qu'à venir en +Angleterre, où elle lui offroit sa protection et qu'elle +se faisoit fort de lui procurer une pension. La Letti +réitéra donc la demande de son congé à la reine; la +lettre qu'elle lui écrivit étoit plus insolente que la première. +Je vois bien, lui disoit-elle, que V. M. n'est +point d'humeur à m'accorder les prérogatives que je +prétends. Ma résolution est prise. Je la supplie de +m'accorder ma démission. Je vais quitter un pays barbare, +où je n'ai trouvé ni esprit ni bon sens, pour finir +mes jours dans un climat heureux, où le mérite est récompensé, +et où le souverain ne s'attache pas à distinguer +des Gredins d'officiers, comme c'est l'usage ici, et +à mépriser les gens d'esprit. Madame de Roukoul +étoit présente, lorsque la reine reçut cette lettre. Cette +princesse lui en fit part, elle ne se possédoit pas de +colère. Eh, mon Dieu, lui dit cette dame, laissez aller +cette créature, c'est le plus grand bonheur qui puisse +arriver à la princesse. Cette pauvre enfant souffre des +martyres, et je crains qu'on ne vous la porte un beau +jour avec les reins cassés, car elle est battue comme +plâtre, et court risque d'être estropiée tous les jours. +La Mermann pourra en instruire V. M. mieux que +personne. La reine surprise envoya donc chercher ma +bonne nourrice. Celle-ci lui confirma tout ce que Madame +de Roukoul venoit de lui dire, ajoutant qu'elle +n'avoit osé l'en avertir plutôt, la Letti l'ayant intimidée +par le grand crédit, qu'elle s'étoit vanté avoir auprès de +la reine, et par les menaces qu'elle lui avoit faites de +la faire chasser. La reine ne balança donc plus de +donner la lettre en question au roi. Le prince en fut +si outré qu'il auroit envoyé dans son premier mouvement +la Letti à Spandau, si la reine ne l'avoit empêché. +Cette princesse se trouvoit embarrassée sur le choix de +la personne à laquelle elle vouloit me confier; elle proposa +cependant deux dames au roi (j'ai toujours ignoré +qui elles étoient), mais ce prince les refusa l'une et +l'autre, et nomma Mademoiselle de Sonsfeld pour +occuper ce poste. Je ne puis assez reconnoître ce +bienfait de mon père. Mademoiselle de Sonsfeld est +d'une très-illustre maison alliée à tout ce qu'il y a de +grand dans l'empire, ses ayeux se sont distingués par +leurs services, et par les grandes charges qu'ils ont occupées. +Une plume plus élevée que la mienne ne pourroit +qu'ébaucher foiblement son portrait. Son caractère se +fera connoître dans le cours de ces mémoires. Il peut +passer pour unique, c'est un composé de vertus et de +sentimens, beaucoup d'esprit, de fermeté, de générosité +accompagnent en elle des manières charmantes. Une +politesse noble lui attire du respect et de la confiance, +elle joint à tous ces avantages une figure très-aimable +qu'elle a conservée jusqu'à un âge avancé. Elle avoit +été dame d'honneur auprès de la reine Charlotte, ma +grand'mère, et possédoit la même charge dans la maison +de la reine, ma mère. N'ayant jamais voulu se marier, +elle avoit refusé des partis très-brillants. Elle avoit 40 +ans lorsqu'elle fut placée auprès de moi. Je l'aime et +je la respecte comme ma mère, elle est encore auprès +de moi, et selon les apparences il n'y aura que la mort +qui nous séparera.</p> + +<p>La reine ne pouvoit la souffrir, elle disputa long-temps +avec le roi, mais enfin elle fut obligée de céder, +ne pouvant lui alléguer des raisons valables contre ce +choix. Je fus informée de tout ceci par mon frère, qui fut +présent à cette conversation, la reine m'en ayant fait un +mystère. Elle fut fort étonnée en rentrant dans son appartement +de me trouver toute en larmes. Ah! ah! me dit-elle, +je vois bien que votre frère a jasé et que vous +savez de quoi il est question. Vous êtes bien sotte +de vous affliger, n'êtes-vous pas encore rassasiée de +coups. Je la suppliai de vouloir révoquer la disgrâce +de la Letti, mais elle me répondit que je devois prendre +mon parti, et que la chose n'étoit plus à redresser. +Mademoiselle de Sonsfeld qu'elle avoit envoyé chercher +entra dans ce moment, elle la prit d'une main et moi +de l'autre, et nous conduisit chez le roi.</p> + +<p>Ce prince lui dit beaucoup de choses obligeantes +et lui annonça enfin l'emploi qu'il vouloit lui donner. +Elle répondit avec respect au roi, le suppliant de la +dispenser d'accepter cette charge, s'excusant sur son +incapacité. Le roi s'y prit de toutes les façons, et ce +ne fut qu'à force de menaces qu'elle accepta enfin ces +offres, il lui donna un rang et lui promit toutes sortes +d'avantages, tant pour elle que pour sa famille. Elle +fut installée comme ma gouvernante le troisième jour +des fêtes de pâques. Je fus extrêmement touchée du +malheur de la Letti, sa démission lui fut donnée d'une +façon bien rude. Le roi lui fit dire par la reine que +s'il avoit suivi son penchant, il l'auroit envoyée à Spandau, +qu'elle ne devoit plus avoir le courage de se montrer +en sa présence, et qu'il lui donnoit huit jours pour +quitter la cour et sortir de son pays. Je fit ce que je +pus pour la consoler et pour lui témoigner mon amitié.</p> + +<p>Je n'avois pas grand'chose en ce temps-là, cependant +je lui donnai en pierreries, bijoux et argenterie +pour la valeur de cinq mille écus, sans ce qu'elle reçut +de la reine. Elle eut malgré cela la méchanceté de me +dépouiller généralement de tout, et le lendemain de son +départ je n'avois pas un habit à mettre, cette fille ayant +tout emporté. La reine fut obligée de me renipper de +pied en cap. Je m'accoutumai bientôt à ma nouvelle +domination. Madame de Sonsfeld commença par étudier +mon humeur et mon caractère. Elle remarqua que j'étois +d'une timidité extrême, je tremblois quand elle étoit +sérieuse, je n'avois pas le coeur de dire deux mots de +suite sans hésiter. Elle représenta à la reine qu'il falloit +tâcher de me dissiper et me traiter avec beaucoup de +douceur pour me rassurer; que j'étois fort docile et +qu'avec le point d'honneur elle me feroit faire ce qu'elle +voudroit. La reine la laissa entièrement maîtresse de +mon éducation. Elle raisonnoit tous les jours avec moi +de choses indifférentes, et tâchoit de m'inspirer des +sentimens, en prenant occasion de ce qui ce passoit. +Je m'appliquai à la lecture qui devint bientôt mon occupation +favorite. L'émulation qu'elle me donnoit me faisoit +prendre goût à mes autres études. J'apprenois l'Anglois, +l'Italien, l'histoire, la géographie, la philosophie et la +musique. Je fis des progrès étonnants en peu de temps. +J'étois si acharnée à apprendre qu'on étoit obligé de +modérer ma trop grande avidité. Je passai ainsi deux +ans et comme je n'écris que les faits qui en vaillent la +peine, je passe à l'année 1722. Elle commença d'abord +par de nouvelles traverses pour moi. Mais comme dorénavant +la cour d'Angleterre aura une grande part dans +ces mémoires, il est juste que j'en donne une idée. Le +roi de la grande Bretagne étoit un prince qui se piquoit +d'avoir des sentimens, mais par malheur pour lui il ne +s'étoit jamais appliqué à approfondir ce qu'il falloit pour +cela. Bien des vertus poussées à l'extrême deviennent +des vices. Il étoit dans ce cas-là. Il affectoit une fermeté +qui dégéneroit en rudesse, une tranquillité qu'on +pouvoit appeler indolence. Sa générosité ne s'étendoit +que sur ses favoris et ses maîtresses, dont il se laissoit +gouverner, le reste du genre humain en étoit exclu. +Depuis son avancement à la couronne il étoit devenu +d'une hauteur insupportable. Deux qualités le rendoient +estimable, c'étoit son équité et sa justice, il n'étoit point +méchant et se piquoit de constance envers ceux auxquels +il vouloit du bien. Son abord étoit froid, il parloit +peu et n'aimoit qu'à entendre dire des niaiseries.</p> + +<p>La comtesse Schoulenbourg, alors duchesse de +Kendell et princesse d'Eberstein, étoit sa maîtresse, +ou plutôt il l'avoit épousée de la main gauche. Elle +étoit du nombre de ces personnes qui sont si bonnes, +que pour ainsi dire elles ne sont bonnes à rien. Elle +n'avoit ni vices ni vertus, et toute son étude ne consistoit +qu'à conserver sa faveur et à empêcher que quelque +autre ne la débusquât.</p> + +<p>La princesse de Galles avoit infiniment d'esprit, +beaucoup de savoir, de lecture et une grande capacité +pour les affaires. Elle s'attira tous les coeurs au commencement +de son arrivée en Angleterre. Ses manières +étaient gracieuses, elle étoit affable, mais elle n'eut pas +le bonheur de se conserver l'amour des peuples, et l'on +trouva moyen d'approfondir son caractère, qui ne répondoit +pas à son extérieur. Elle étoit impérieuse, fausse, +et ambitieuse. On l'a toujours comparée à Agrippine, +elle auroit pu s'écrier comme cette impératrice: que +tout périsse pourvu que je régne.</p> + +<p>Le prince, son époux n'avait pas plus de génie que +le roi son père, il étoit vif, emporté, hautain et d'une +avarice impardonnable.</p> + +<p>Milady d'Arlington qui tenoit le second rang, +étoit fille naturelle de feu l'électeur d'Hannovre et d'une +comtesse de Platen. On peut dire d'elle avec vérité +qu'elle avoit de l'esprit comme un diable, car il étoit +entièrement tourné au mal. Elle étoit vicieuse, intrigante +et aussi ambitieuse que celles dont je viens de faire le +portrait. Ces trois femmes gouvernoient tour à tour le +roi, quoiqu'elles vécussent en grande mésintelligence +entre elles. Leurs sentimens étoient réunis en un point, +qui étoit qu'elles ne vouloient pas que le jeune duc de +Glocestre épousât une princesse d'une grande maison, +et qu'elles en souhaitoient une, qui n'eût pas un grand +génie, afin de rester les maîtresses du gouvernement.</p> + +<p>Milady Arlington qui avoit ses vues particulières, +dépêcha Mademoiselle de Pelnitz à Berlin. Cette fille +avoit été dame d'honneur et favorite de la reine Charlotte, +ma grand'-mère; elle s'étoit retirée à Hannovre +après la mort de cette princesse; où elle vivoit d'une +pension que le roi d'Angleterre lui avoit accordée. Son +esprit étoit aussi mauvais que celui de Milady, elle étoit +aussi intrigante qu'elle, sa langue venimeuse n'épargnoit +personne; on ne lui remarquoit que trois petits défauts, +elle aimoit le jeu, les hommes et le vin. La reine, ma +mère la connoissoit depuis très-longtemps. Comme elle +étoit informée que Mademoiselle de Pelnitz avoit beaucoup +de crédit à la cour d'Hannovre, elle la reçut le +mieux du monde. Me l'ayant ensuite présentée: voici +une de mes anciennes amies, me dit-elle, avec laquelle +vous serez bien aise de faire connoissance. Je la saluai +et lui fis un compliment fort obligeant sur ce que la reine +venoit de dire. Elle me regarda quelque temps depuis +les pieds jusqu'à la tête, puis se tournant vers la reine, +ah mon Dieu! lui dit-elle, Madame, que la princesse a +mauvais air, quelle taille et quelle grâce pour une jeune +personne, et comme la voilà attifée! La reine fut un +peu décontenancée de ce début, auquel elle ne s'attendoit +pas. Il est vrai, lui dit-elle, qu'elle pourroit avoir meilleur +air. Mais sa taille est droite et se dégagera quand elle +aura fini son cru. Si vous lui parlez cependant, vous +verrez qu'elle n'est pas tout à fait composée de matière. +La Pelnitz commença donc à s'entretenir avec moi, +mais d'une façon ironique en me faisant des questions +qui auroient été bonnes pour un enfant de quatre ans. +J'en fus si piquée que je ne daignois plus lui répondre. +Elle saisit cette occasion pour insinuer à la reine que +j'étois capricieuse et hautaine, et que je l'avois regardée +du haut en bas. Cela m'attira de très-aigres réprimandes +qui durèrent tant que cette fille fut à Berlin. Elle me +cherchoit noise sur tout. On parloit un jour de mémoire. +La reine lui dit que je l'avois angélique. La Pelnitz +fit un sourire malin qui signifioit que cela n'étoit pas. +La reine fâchée lui proposa de me mettre à l'épreuve +pariant, que j'apprendrois 150 vers par coeur dans une +heure. Eh bien, dit la Pelnitz, qu'elle essaye un peu +la mémoire locale, et je veux bien gager qu'elle ne +retiendra pas ce que je lui écrirai. La reine voulut +soutenir ce qu'elle avoit avancé et m'envoya chercher. +M'ayant tirée à part, elle me dit qu'elle me pardonneroit +tout le passé, si je lui faisois gagner sa gageure. Je +ne savois ce que c'étoit que la mémoire locale, n'en +ayant jamais entendu parler. La Pelnitz écrivit ce +que je devois apprendre. C'étoient cinquante noms +baroques qu'elle avoit inventés et qui étoient tous numérotés, +elle me les lut deux fois me nommant toujours les +numéros, après quoi je fus obligée de les dire de suite par +coeur. Je réussis très-bien à la première épreuve, mais +elle en voulut une seconde et me les demanda l'un parmi +l'autre, ne me nommant que le numéro. Je réussis encore +à son grand dépit. Je n'ai jamais fait un plus grand +effort de mémoire, cependant elle ne put se vaincre et ne +daigna pas m'en applaudir. La reine ne comprenoit rien +à ce procédé et en étoit très-piquée quoiqu'elle ne le +témoignât pas. Mademoiselle de Pelnitz nous délivra +enfin de son insupportable critique et retourna à Hannovre. +Peu après son départ Mademoiselle de Brunow, soeur +de Madame de Kamken, vint aussi à Berlin. Elle +avoit été dame d'honneur de l'électrice Sophie d'Hannovre, +ma bisayeule et elle faisoit encore son séjour à +cette cour où elle avoit une pension. C'étoit une bonne +créature, mais sotte comme un panier. Elle s'informa +beaucoup de moi à sa soeur; comme cette dame étoit +fort de mes amies elle lui fit mes éloges plus que je +ne le méritois. La Brunow parut surprise du rapport +de Madame de Kamken. Entre soeurs, lui dit-elle, on +peut parler plus librement que vous ne faites, et ne pas +cacher des choses qui sont publiques, car nous sommes +fort bien informés à Hannovre de ce qui regarde la +princesse, nous savons qu'elle est contre-faite, qu'elle est +laide à faire peur, qu'elle est méchante et hautaine, et +qu'en un mot c'est un petit monstre qu'on devroit souhaiter +n'avoir jamais été au monde. Madame de Kamken +se fâcha et disputa très-vivement avec sa soeur, et +pour la détromper de ses préjuges, elle la mena chez la +reine où j'étois. On eut bien de la peine à lui persuader +que c'étoit moi qu'elle voyoit. Mais on ne put la convaincre +que j'étois droite qu'en me faisant déshabiller en +sa présence. Plusieurs femmes de Hannovre furent envoyées +à diverses reprises à Berlin pour m'examiner. +J'étois obligée de passer en revue devant elles et de +leur montrer mon dos pour leur prouver que je n'étois +pas bossue. J'enrageois de tout cela, et pour comble +de malheur la reine s'étoit entêtée de me rendre plus +menue que je n'étois. Elle faisoit serrer mon corps +de jupe au point que j'en devenois toute noire et que +cela m'ôtoit la respiration. Les soins de Madame de +Sonsfeld avoient racommodé mon teint, j'étois assez +passable, si la reine ne m'avoit gâtée en me faisant +serrer si fort. Toute cette année se passa ainsi. Comme +il n'y eut rien de fort intéressant je passe à l'année 1723.</p> + +<p>Le roi d'Angleterre arriva au printemps à Hannovre, +la duchesse de Kendell et Milady Arlington furent +de sa suite, et la Letti y accompagna la dernière de +ces dames. Elle ne vivoit uniquement que de ses bonnes +grâces, et d'une pension qu'elle lui avoit fait obtenir du +roi. Le roi, mon père, qui n'avoit alors en vue que +mon mariage avec le duc de Glocestre, se rendit peu +après l'arrivée de ce prince à Hannovre. Il y fut reçu +avec toutes les démonstrations de joie et de tendresse +imaginables, et retourna très-content de son séjour à +Berlin.</p> + +<p>La reine partit peu-après son retour, chargée +d'instructions secrètes pour le roi son père, et de +conclure une alliance offensive et défensive entre +ces deux monarques dont le sceau devoit être le mariage +de mon frère et le mien. Elle ne trouva point les heureuses +dispositions dont elle s'étoit flattée. Le roi +d'Angleterre acquiesça à toutes les propositions hors à +celle de mon mariage, s'excusant sur ce qu'il ne pouvoit +entrer en aucun engagement sans avoir consulté les inclinations +du prince, son petit-fils, et sans savoir si nos +humeurs et nos caractères se conviendroient. La reine +au désespoir et ne sachant comment se tirer d'embarras, +eut recours à la duchesse de Kendell. Elle se plaignit +amèrement à cette dame de la réponse du roi, et fit +tous ses efforts pour la mettre dans ses intérêts. À +force de caresses et d'instances elle parvint enfin à faire +parler la duchesse. Elle avoua à la reine que l'éloignement +du roi pour mon mariage provenoit des impressions +malignes qu'on lui avoit données sur mon sujet; que la +Letti avoit fait un portrait de moi tel qu'il le falloit +pour dégoûter tout homme de se marier; qu'elle m'avoit +dépeinte d'une laideur, et d'une difformité extrême que +les éloges qu'elle avoit faits de mon caractère s'accordoient +parfaitement avec ceux de ma figure; qu'elle +m'avoit représentée si méchante et si colérique, que cela +me causoit le mal caduc plusieurs fois par jour de pure +rage. Jugez vous-même, Madame, continuoit la duchesse, +après de pareils rapports qui ont encore été confirmés +par Mademoiselle de Pelnitz, si le roi votre père peut +consentir à ce mariage. La reine qui ne pouvoit cacher +son indignation, lui conta tout le procédé de la Letti +envers moi, et les raisons qu'elle avoit eues de s'en +défaire, elle lui allégua toutes les personnes qui avoient +été envoyées de Hannovre à Berlin, et s'en rapporta à +leur témoignage. Enfin on démontra si bien à la duchesse +la fausseté de tous ces bruits, qu'on la persuada entièrement +du contraire. Cette dame, amie intime de Milord +Townshend, alors premier secrétaire d'état, résolut de +finir seule cette affaire afin qu'on lui en eût toute l'obligation. +Mais sentant bien qu'elle auroit beaucoup de +peine à effacer de l'esprit du roi les préjugés qu'on lui +avoit inspirés contre moi, elle conseilla à la reine de +persuader à ce prince d'aller faire un tour à Berlin afin +qu'il pût se détromper par ses propres yeux des calomnies +qu'on avoit débitées sur mon compte. La reine +sut si bien ménager l'esprit du roi, et fut si bien secondée +par la duchesse, qu'il se rendit à ses désirs, et fixa son +voyage pour le mois d'Octobre. Cette princesse retourna +triomphante à Berlin, et y fut reçue le mieux du monde +par le roi son époux. Il est inconcevable quelle joie +la venue du roi d'Angleterre causa par tout le pays, et +quelle satisfaction le roi en ressentoit. Il n'y eut que +moi qui n'y participai pas, car j'étois maltraitée +depuis le matin jusqu'au soir. A tout ce que je +faisois la reine ne manquoit pas de dire: ces manières +ne seront pas du goût de mon neveu, il faut +vous régler dès à présent à son humeur, car vos façons +ne lui plairont pas. Ces réprimandes que j'essuyois +vingt fois par jour, ne flattoient guère mon petit amour +propre. J'ai eu de tout temps le malheur de faire beaucoup +de réflexions, je dis le malheur, car en effet on +approfondit quelquefois trop les choses et on en découvre +de très-chagrinantes. Il est bon de réfléchir sur +soi-même. Mais on seroit beaucoup plus heureux si on +tâchoit d'écarter toute pensée fâcheuse. C'est un mal +physique, mais un bien moral, et quoique ce bien moral +me soit quelquefois fort à charge, je le trouve cependant +utile pour le bien de la conduite. Mais en me +déchaînant contre le trop de réflexions, je sens que j'en +fais, qui n'appartiennent point au fil de mon histoire. Je +reviens à celles que je faisois sur le procédé de la reine. +Qu'il est dur pour moi, disois-je souvent à ma gouvernante, +de me voir toujours reprendre d'une façon si +singulière par la reine. Je sens que j'ai des défauts, +j'ambitionne de m'en corriger, mais c'est par l'envie que +j'ai d'acquérir l'estime et l'approbation de tout le monde. +Faut-il m'encourager par d'autres motifs que par le +point d'honneur, et pourquoi me parler toujours du duc +de Glocestre et des soins que je dois me donner pour +lui plaire un jour? Il me semble que je le vaux bien, +et qui sait s'il sera de mon goût, et si je pourrai vivre +heureuse avec lui? Pourquoi toutes ces avances avant +le mariage? Je suis fille d'un roi, et ce n'est pas un +si grand honneur pour moi d'épouser ce prince. Je ne +me sens aucun penchant pour lui, et tout ce que la +reine me dit journellement me donne plus d'éloignement +que d'empressement à l'épouser. Madame de Sonsfeld +ne savoit que me répondre. Mon raisonnement étoit +trop juste pour le condamner. J'étois naturellement +timide, et ces gronderies perpétuelles ne me donnoient +pas de la hardiesse. Elle fit des représentations à la +reine, mais elles ne servirent de rien.</p> + +<p>Il vint dans ce temps-là un des gentils-hommes du +duc de Glocestre à Berlin. La reine tenoit appartement, +il lui fut présenté comme aussi à moi. Il me fit un +compliment très-obligeant de son maître; je rougis et ne +lui répondis que par une révérence. La reine qui étoit +aux écoutes fut très piquée de ce que je n'avois rien +répondu au compliment du duc, et me lava la tête +d'importance, m'ordonnant sous peine de son indignation +de raccommoder cette faute le lendemain. Je me retirai +toute en larmes dans ma chambre; j'étois outrée contre +la reine et contre le duc. Je jurai que je ne l'épouserois +jamais, que si l'on vouloit déjà me mettre si fort sous +sa férule avant le mariage, je comprenois bien que je +serois pire qu'une esclave après qu'il seroit contracté; +que la reine faisoit tout de sa tête, sans consulter mon +coeur, et qu'enfin je voulois aller me jeter à ses pieds +et la supplier de ne pas me rendre malheureuse en +m'obligeant d'épouser un prince pour lequel je ne me +sentois aucune inclination, et avec lequel je voyois bien +que je serois malheureuse. Ma gouvernante eut bien +de la peine à me tranquilliser et à m'empêcher, de +faire cette fausse démarche. Je fus obligée de m'entretenir +le lendemain avec le gentilhomme et de lui parler +du duc, ce que je fis de très-mauvaise grâce, et d'un +air fort embarrassé. Cependant l'arrivée du roi d'Angleterre +approchoit. Nous nous rendîmes le six Octobre +à Charlottenbourg pour le recevoir. Le coeur me battoit +et j'étois dans des agitations cruelles. Ce prince y arriva +le huit à sept heures du soir. Le roi, la reine et toute +la cour le reçurent dans la cour du château, les appartements +étant à rez de chaussée. Après qu'il eut salué +le roi et la reine, je lui fus présentée. Il m'embrassa +et se tournant vers la reine, il lui dit: votre fille est +bien grande pour son âge. Il lui donna la main et la +conduisit dans son appartement où tout le monde les +suivit. Dès que j'y entrai, il prit une bougie et me +considéra depuis les pieds jusqu'à la tête. J'étois immobile +comme une statue et fort décontenancée. Tout +cela se passa sans qu'il me dit la moindre chose. Après +qu'il m'eut ainsi passée en revue, il s'adressa à mon +frère qu'il caressa beaucoup, et avec lequel il s'amusa +long-temps. Je pris ce temps pour m'éloigner, la reine +me fit signe de la suivre, et passa dans une chambre +prochaine, où elle se fit présenter les Anglois et les +Allemands de la suite du roi. Après leur avoir parlé +quelque temps, elle dit à ces messieurs qu'elle me laissoit +avec eux pour les entretenir et s'adressant aux +Anglois, parlez anglois avec ma fille, leur dit-elle, vous +verrez qu'elle le parle très-bien. Je me sentis beaucoup +moins gênée dès que la reine fut éloignée, et reprenant +un peu de hardiesse, je liai coversation avec ces messieurs. +Comme je parlois leur langue aussi bien que +ma langue maternelle, je me tirai très-bien d'affaire, et +tout le monde parut charmé de moi. Ils firent mes +éloges à la reine et lui dirent, que j'avois l'air anglois +et que j'étois faite pour être un jour leur souveraine. +C'était dire beaucoup, car cette nation se croit si fort +au dessus des autres, qu'ils s'imaginent faire une grande +politesse, lorsqu'ils disent à quelqu'un, qu'il a les manières +angloises. Leur roi les avoit bien espagnoles, il +étoit d'une gravité extrême et ne disoit mot à personne. +Il salua Madame de Sonsfeld fort froidement, et lui +demanda si j'étois toujours aussi sérieuse, et si j'avois +l'humeur mélancolique? «Rien moins, Sire, lui répondit-elle, +mais le respect qu'elle a pour votre Majesté, l'empêche +d'être aussi enjouée, qu'elle l'est sans cela», il +branla la tête et ne répondit rien. L'accueil qu'il m'avoit +fait et ce que je venois d'entendre, me donnèrent une +telle crainte pour lui, que je n'eus jamais le courage de +lui parler. On se mit enfin à table, où le prince resta +toujours muet, peut-être avoit-il raison, peut-être avoit-il +tort; mais je crois pourtant; qu'il suivoit le proverbe +qui dit, qu'il vaut mieux se taire, que de mal parler. +Il se trouva indisposé à la fin du repas. La reine voulut +lui persuader de quitter la table; ils complimentèrent +long-temps ensemble, mais enfin elle jeta sa serviette +et se leva. Le roi d'Angleterre commença à chanceler, +celui de Prusse accourut pour le soutenir, tout le monde +s'empressa autour de lui, mais ce fut en vain, il tomba +sur les genoux, sa perruque d'un côté et son chapeau +de l'autre. On le coucha tout doucement à terre, où +il resta une grosse heure sans sentiment. Les soins +qu'on prit de lui, firent enfin revenir peu à peu ses +esprits. Le roi et la reine se désoloient pendant ce +temps, et bien des gens ont cru, que cette attaque étoit +un avant-coureur d'apoplexie. Ils le prièrent instamment +de se retirer, mais il ne voulut pas et reconduisit la +reine dans son appartement. Il fut très-mal toute la +nuit, ce qu'on n'apprit que sous main. Mais cela ne +l'empêcha pas de reparoître le lendemain. Tout le reste +de son séjour se passa en plaisirs et en fêtes. Il y +eut tous les jours des conférences secrètes entre les +ministres d'Angleterre et ceux de Prusse. Le résultat +en fut enfin la conclusion du traité d'alliance, et du +double mariage, qui avoit été ébauché à Hannovre. La +signature s'en fit le douze du même mois. Le roi +d'Angleterre partit le lendemain, et le congé qu'il prit +de toute sa famille, fut aussi froid que l'avoit été son +accueil. Le roi et la reine dévoient retourner, pour lui +rendre visite au Ghoer, maison de chasse proche de +Hannovre.</p> + +<p>Il y avoit déjà près de sept mois que cette princesse +se trouvoit fort incommodée, ses maux étoient si singuliers, +que les médecins ne savoient qu'augurer de son état. +Son corps s'enfloit prodigieusement tous les matins, et +cette enflure passoit vers le soir. La faculté avoit été +quelque temps en suspens, si c'était une grossesse, mais +elle avoit jugé en dernier ressort que cette indisposition +provenoit d'une autre cause, qui est très-incommode, +mais nullement dangereuse.</p> + +<p>Le voyage du roi pour le Ghoer étoit fixé pour +le huit Novembre; il devoit partir de grand matin, et +nous prîmes tous congé de lui. Mais la reine y mit +empêchement. Elle tomba malade la nuit d'une violente +colique, mais elle dissimula son mal, tant qu'elle put, +pour ne point réveiller le roi. S'étant cependant aperçue +par certaines circonstances qu'elle étoit en travail d'enfant, +elle appela au secours. On n'eut pas le temps d'envoyer +chercher une sage-femme ni un médecin, et elle accoucha +heureusement d'une princesse sans autre secours que +celui du roi et d'une femme de chambre. Il n'y avoit +ni langes ni berceau, et la confusion régnoit partout. +Le roi me fit appeler à quatre heures après minuit. +Je ne l'ai jamais vu de si bonne humeur, il crevoit de +rire en pensant à l'office qu'il avoit rendu à la reine. +Le duc de Glocestre, mon frère, la princesse Amélie +d'Angleterre et moi nous fûmes nommés parrains et +marraines de l'enfant; je le tins l'après-midi sur les fonts, +et ma soeur fut nommée Anne Amélie.</p> + +<p>Le roi partit le lendemain. Comme ce prince +voyageoit très-vite, il arriva le soir au Ghoer où on +étoit dans de grandes inquiétudes, le roi d'Angleterre +l'ayant déjà attendu le jour précédent. Il fut fort surpris +en apprenant ce qui avoit causé le retardement du roi. +Grumkow étoit de la suite de ce prince. Il s'étoit +brouillé depuis quelque temps avec le prince d'Anhalt, +et tâchoit de se raccommoder avec le roi d'Angleterre, +mais comme il vouloit que toutes les affaires passassent +par ses mains, et que la reine y mettoit obstacle, il ne +manqua pas de profiter des circonstances, pour semer +de nouveau la dissension entre le roi et cette princesse. +J'ai déjà dit que ce prince étoit d'une jalousie extrême. +Grumkow le prit par son foible, et par quelques +discours vagues et adroits il lui fit naître des idées très-injurieuses +à la vertu de son épouse. Il retourna au +bout de quinze jours à Berlin comme un furieux. Il +nous fit très-bon accueil, mais ne voulut point voir la +reine. Il traversa sa chambre à coucher pour aller +souper sans lui rien dire. La reine et nous tous étions +dans des inquiétudes cruelles à cause de ce procédé; +elle lui parla enfin et lui témoigna dans les termes les +plus tendres le chagrin qu'elle avoit de sa façon d'agir. +Il ne lui répondit que par des injures et en lui faisant +des reproches de sa prétendue infidélité, et si Madame +de Kamken ne l'eût éloigné, son emportement l'auroit +peut-être porté à des violences très-fâcheuses. Il fit +assembler le jour suivant les médecins, le chirurgien-major +de son régiment Holtzendorff, et Madame de +Kamken, pour examiner la conduite de la reine. Tous +prirent vivement le parti de cette princesse. Sa gouvernante +le traita même fort durement, et lui montra +l'injustice de ses soupçons. En effet la vertu de la +reine étoit sans reproche, et la médisance la plus noire +n'a pu trouver à y redire. Le roi rentra en lui-même, +il demanda pardon à cette princesse avec bien des larmes +qui montroient la bonté de son coeur, et la paix fut +rétablie. J'ai parlé de la brouillerie des deux favoris. +Comme elle éclata l'année 1724, il est juste que j'en +donne ici le détail. Depuis la chute de Madame de +Blaspil et la bonne intelligence des cours d'Angleterre +et de Prusse, le prince d'Anhalt étoit fort déchu de sa +faveur, il passoit sa vie à Dessau, et ne venoit que +rarement à Berlin. Le roi avoit pourtant toujours de +grandes attentions pour lui et le ménageoit à cause de +son savoir militaire. Grumkow en revanche s'étoit +conservé dans sa faveur, et ce ministre étoit chargé des +affaires étrangères et de celles du pays.</p> + +<p>Le prince avoit été parrain d'une de ses filles et +lui avoit promis une dot de cinq mille écus. Cette fille +devant se marier, son père lui écrivit pour le sommer +de sa promesse. Le prince très-mécontent de la conduite +de Grumkow qui n'avoit plus de ménagemens +pour lui, et qui s'étoit seul emparé de l'esprit du roi, +nia fortement cette promesse. Grumkow lui répondit, +l'autre répliqua; ils en vinrent enfin à se reprocher mutuellement +toutes leurs friponneries, et leur correspondance +devint si injurieuse, que le prince d'Anhalt résolut +de décider sa querelle par le sort des armes. Avec le +mérite que Grumkow possédoit au suprême degré il +passoit pour un poltron fieffé. Il avoit donné des preuves +de sa valeur à la bataille de Malplaquet, où il resta +dans un fossé pendant tout le temps de l'action. Il se +distingua aussi beaucoup à Stralsund, et se démit une +jambe au commencement de la campagne, ce qui l'empêcha +de pouvoir aller à la tranchée. Il avoit le même +malheur qu'eut un certain roi de France, de ne pouvoir +voir une épée nue sans tomber en foiblesse, mais excepté +tout cela c'étoit un très-brave général. Le prince +lui envoya un cartel. Grumkow tremblant de courage, +et s'armant de la religion et des loix établies, répondit, +qu'il ne se battroit point, que les duels étoient défendus +par les loix divines et humaines et qu'il ne se trouvoit +point d'humeur à en être le transgresseur. Ce ne fut +pas tout, il voulut encore mériter la couronne du ciel, +en souffrant patiemment les injures. Il fit toutes les +avances à son antagoniste, mais il ne s'attira que de +plus en plus son mépris, et celui-ci resta inexorable. +Cette affaire parvint enfin aux oreilles du roi, qui employa +tous ses efforts pour les rapatrier, mais vainement, +le prince d'Anhalt ne voulant point se laisser fléchir. +Il fut donc résolu qu'ils décideroient leur différend en +présence de deux seconds. Celui que le prince choisit, +étoit un certain colonel Corf au service de Hesse, et +le général comte de Sekendorff, au service de l'Empereur +fut celui de Grumkow. Ces deux derniers +étoient amis intimes. La chronique scandaleuse disoit +qu'ils avoient été dans leur jeunesse de moitié au jeu, +où ils avoient fait un profit considérable. Quoiqu'il en +soit, Sekendorff étoit le portrait vivant de Grumkow, +à cela près qu'il affectoit plus de christianisme que lui +et qu'il étoit brave comme son épée. Rien n'étoit si +risible que les lettres que ce général écrivoit à Grumkow, +pour lui inspirer du courage. Cependant le roi +voulut encore s'en mêler.</p> + +<p>Il convoqua au commencement de l'année 1725 un +conseil de guerre à Berlin, composé de tous les généraux +et colonels commandants de son armée. La reine avoit +la plupart des généraux à sa disposition. Les belles +promesses que Grumkow lui fit, de rester fermement +attaché à son parti, l'éblouirent; elle fit pencher la balance +de son côté, sans quoi il auroit couru risque d'être +cassé. Il en fut quitte pour quelques jours d'arrêts, ce +qui fut une espèce de satisfaction que le roi donna au +prince d'Anhalt. Dès qu'il fut relâché, le roi lui fit +conseiller sous main de vider son différend. Le champ +de bataille étoit proche de Berlin; les deux combattans +s'y rendirent, suivis de leurs seconds. Le prince tira +son épée en disant quelques injures à son adversaire. +Grumkow ne lui répondit qu'en se jetant à ses pieds +qu'il embrassa en lui demandant pardon et le priant de +lui rendre ses bonnes grâces. Le prince d'Anhalt pour +toute réplique lui tourna le dos. Depuis ce temps-là +ils ont toujours été ennemis jurés, et leurs animosités +n'ont cessé que par leur vie. Le prince s'est tout-à-fait +changé depuis à son avantage, bien des gens ont rejeté +la plupart de ses méchantes actions sur les détestables +conseils de Grumkow. On pourroit dire de lui, comme +du cardinal de Richelieu: il a fait trop de mal pour +en dire du bien, il a fait trop de bien pour en dire +du mal.</p> + +<p>Le roi d'Angleterre repassa cette année la mer pour +se rendre en Allemagne. Le roi mon père ne manqua +pas d'aller le voir; il se flattoit de pouvoir mettre fin +à mon mariage. La reine l'ayant déjà si bien servi fut +chargée de cette commission. Elle se rendit donc à +Hannovre, où elle fut reçue à bras ouverts. Elle trouva +le roi, son père, par rapport à l'alliance des deux +maisons dans les mêmes dispositions, où il avoit été les +années précédentes. Il lui parla même en des termes +remplis de tendresse pour moi, mais il lui représenta +que deux obstacles s'opposoient à ses désirs. Le premier, +qu'il ne pouvoit nous marier sans en avoir fait la +proposition à son parlement, le second étoit notre jeunesse, +car je n'avois que 16 ans et le duc en avoit +18. Mais pour adoucir toutes ces difficultés, il l'assura +qu'il disposeroit tout de manière qu'il pût faire célébrer +notre mariage la première fois qu'il retourneroit en +Allemagne. La reine se flatta toujours d'obtenir davantage, +elle n'avoit jamais été si bien avec le roi, son +père, qu'elle l'étoit alors, il sembloit même avoir pour +elle une tendresse infinie, et il est sûr qu'il avoit toutes +sortes d'attentions pour cette princesse. Elle demanda +une prolongation de permission au roi, son époux, se +faisant fort, lui mandoit-elle, de réussir dans ses desseins. +Le roi la lui accorda et lui permit même de rester à +Hannovre aussi long-temps que les affaires l'exigeroient. +J'étois pendant ce temps-là à Berlin dans une faveur extrême +auprès du roi, je passois toutes les après-midis à +l'entretenir et il venoit souper dans mon appartement. +Il me témoignoit même de la confiance et me parloit +souvent d'affaires. Pour me distinguer davantage, il +ordonna que l'on vînt me faire la cour tout comme à +la reine. Les gouvernantes de mes soeurs me furent +subordonnées, et eurent ordre de ne pas faire un pas +sans ma volonté. Je n'abusai point des grâces du roi; +j'avois autant de solidité, toute jeune que j'étois, que +j'en puis avoir maintenant, et j'aurois pu avoir soin de +l'éducation de mes soeurs. Mais je me rendis justice, +et vis bien que cela ne me convenoit pas, je ne voulus +pas non plus tenir appartement et me contentai de faire +prier quelques dames tous les jours.</p> + +<p>Il y avoit déjà six mois que j'étois tourmentée de +cruels maux de tête, ils étoient si violents, que j'en +tombois souvent en foiblesse. Malgré cela je n'osois +jamais rester dans ma chambre, la reine ne le voulant +point. Cette princesse qui étoit d'un tempérament fort +robuste ne savoit ce que c'étoit que d'être malade, elle +étoit en cela d'une dureté extrême, et lorsque j'étois +quelquefois mourante, il falloit pourtant être de bonne +humeur, sans quoi elle se mettoit dans de terribles +colères contre moi. La veille de son retour je pris une espèce +de fièvre chaude avec des transports au cerveau et des +douleurs si violentes dans la tête, qu'on m'entendoit crier +dans la place du château. Six personnes étoient obligées +de me tenir jour et nuit, pour m'empêcher de me +tuer. Madame de Sonsfeld dépêcha d'abord des estafettes +au roi et à la reine, pour les informer de mon +état. Cette princesse arriva le soir, elle fut bien alarmée +de me trouver si mal. Les médecins désespéroient déjà +de ma vie, un abcés qui me creva le troisième jour dans +la tête me sauva; heureusement pour moi, les humeurs +prirent leur issue par l'oreille, sans quoi je n'aurois pu +en réchapper. Le roi se rendit deux jours après à +Berlin, et vint d'abord me voir. Le pitoyable état où +il me trouva, l'attendrit si fort qu'il en versa des larmes. +Il n'alla point chez la reine, et fit barricader toutes les +communications de son appartement et de celui de cette +princesse. La raison de ce procédé provenoit de la +colère où il étoit de ce qu'elle l'avoit amusé par de +fausses promesses. Il avoit si fort compté sur son +crédit, sur l'esprit du roi d'Angleterre, qu'il avoit cru +que mon mariage se feroit encore cette année. Il +s'imagina qu'elle n'en avoit agi ainsi que pour prolonger +son séjour à Hannovre. Cette brouillerie dura six semaines, +au bout desquelles le raccommodement se fit. +Je me remis fort lentement pendant ce temps, et je fus +obligée de garder deux mois la chambre.</p> + +<p>La reine ma mère est très-jalouse de son petit naturel. +Les distinctions infinies que le roi me faisoit, +l'indisposoient contre moi, elle étoit outre cela animée +par une de ses dames, fille de la comtesse de Fink +que je nommerai dorénavant la comtesse Amélie pour +la distinguer de sa mère. Cette fille avoit lié une intrigue +à l'insu de ses parens avec le ministre de Prusse +à la cour d'Angleterre, il se nommoit Wallerot. C'étoit +un vrai fat, d'une figure ragotine, et qui n'avoit avancé +les affaires de Prusse que par ses bouffonneries. Elle +s'étoit promise secrètement avec cet homme, et son plan +étoit de devenir ma gouvernante et de me suivre en +Angleterre. Pour le faire réussir elle avoit employé +tous les efforts pour s'insinuer auprès du duc de Glocestre, +et lui avoit fait accroire qu'elle étoit ma favorite, +ce qui lui avoit attiré beaucoup de politesses de la part +du duc. Mais il falloit encore se défaire de ma gouvernante, +et pour y parvenir elle ne cessoit d'animer la +reine contre elle et moi.</p> + +<p>Cette fille étoit la toute puissante sur l'esprit de +cette princesse, et profitoit de ses foiblesses pour parvenir +à son but. J'étois maltraitée tous les jours, et la +reine ne cessoit de me reprocher les grâces que le roi +avoit pour moi. Je n'osois plus le caresser qu'en tremblant +et sans craindre d'être accablée de duretés; il en +étoit de même de mon frère. Il suffisoit que le roi lui +ordonnât une chose pour qu'elle la lui défendît. Nous +ne savions quelquefois à quel saint nous vouer, étant +entre l'arbre et l'écorce. Cependant comme nous avions +l'un et l'autre plus de tendresse pour la reine, nous nous +réglâmes sur ses volontés. Ce fut la source de tous +nos malheurs, comme on le verra par la suite de ces +mémoires. Le coeur me saignoit cependant de n'oser +plus témoigner la vivacité de mes sentiments au roi; je +l'aimois passionnément et il m'avoit témoigné mille bontés +depuis que j'étois au monde, mais devant vivre avec la +reine il falloit me régler sur elle. Cette princesse +accoucha au commencement de l'année 1726 d'un prince +qui fut nommé Henri. Nous nous rendîmes, dès qu'elle +fut rétablie, à Potsdam, petite ville proche de Berlin. +Mon frère ne fut point du voyage; le roi ne pouvoit +le souffrir, voyant qu'il ne vouloit pas se soumettre à +ses volontés. Il ne cessoit de le gronder, et son animosité +devenoit si invétérée, que tous les bien-intentionnés +conseillèrent à la reine, de lui faire faire des +soumissions, ce qu'elle n'avoit pas voulu permettre +jusqu'alors; cela donna lieu à une scène assez risible.</p> + +<p>Cette princesse me donna commission d'écrire +plusieurs choses de contrebande à mon frère, et de lui +faire la minute d'une lettre qu'il devoit écrire au roi. +J'étois assise entre deux cabinets des Indes, à écrire +ces lettres, lorsque j'entendis venir le roi, un paravent +qui étoit placé devant la porte, me donna le temps de +fourrer mes papiers derrière un de ces cabinets. Madame +Sonsfeld prit les plumes, et voyant déjà approcher +le roi, je mis le cornet dans ma poche et je le tins +soigneusement; de crainte qu'il ne renversât. Après +avoir dit quelques mots à la reine, il se tourna tout +d'un coup du côté de ces cabinets. Ils sont bien beaux, +lui dit-il, ils étoient à feu ma mère qui en faisoit grand +cas; en même temps il s'en approcha pour les ouvrir. +La serrure étoit gâtée, il tiroit la clef tant qu'il pouvoit, +et je m'attendois à tout moment à voir paroître mes +lettres. La reine me tira de cette appréhension, pour +me rejeter dans une autre. Elle avoit un très-beau +petit chien de Bologne, j'en avois un aussi, ces deux +animaux étoient dans la chambre. Décidez, dit-elle au +roi, de notre différend, ma fille dit, que son chien est +plus beau que le mien, et je soutiens le contraire. Il +se mit à rire, et me demanda si j'aimois beaucoup le +mien? De tout mon coeur, lui répondis-je, car il a +beaucoup d'esprit et un très-bon caractère; ma réplique +le divertit, il m'embrassa plusieurs fois de suite, ce qui +m'obligea de me dessaisir de mon encrier. La liqueur +noire se répandit aussitôt sur tout mon habit, et commençoit +à découler dans la chambre; je n'osois bouger de +ma place, de crainte, que le roi ne s'en aperçût. J'étois +à demi-morte de peur. Il me tira d'embarras en s'en +allant; j'étois trempée d'encre jusqu'à la chemise; j'eus +besoin de lessive, et nous rîmes bien de toute cette +aventure. Le roi se raccommoda cependant avec mon +frère, qui vint nous joindre à Potsdam. C'étoit le plus +aimable prince qu'on pût voir, il étoit beau et bienfait, +son esprit étoit supérieur pour son âge, et il possédoit +toutes les qualités qui peuvent composer un prince parfait. +Mais me voici arrivée à un détail plus sérieux, et à la +source de tous les malheurs que ce cher frère et moi +avons endurés.</p> + +<p>L'Empereur avoit formé dès l'année 1717 une compagnie +des Indes à Ostende, ville et port de mer aux +pays-bas. Le négoce n'avoit commencé qu'avec deux +vaisseaux, et le succès en avoit été si heureux, malgré +les obstacles des Hollandois, que cela engagea ce prince, +à leur donner le privilège de négocier en Afrique et +aux Indes orientales pour trente ans, excluant tous ses +autres sujets de ce trafic. Comme le commerce est +une des choses, qui contribuent le plus à rendre un +état florissant, l'Empereur avoit fait en 1725 un traité +secret avec l'Espagne, par lequel il s'engageoit à faire +avoir Gibraltar et Port Mahon aux Espagnols. La +Russie y accéda depuis. Les puissances maritimes ne +furent pas long-temps sans s'apercevoir des menées +secrètes de la cour de Vienne; et pour s'opposer aux +vues ambitieuses de la maison d'Autriche, qui ne tendoient +pas à moins qu'à ruiner leur commerce, qui fait +la principale force de leurs états, elles conclurent une +alliance entre elles, où la France, le Danemark, la +Suède et la Prusse accédèrent depuis, et c'est le même, +qui fut signé à Charlottenbourg, et dont j'ai déjà fait +mention. L'Empereur jugeant bien, qu'il ne pourroit se +soutenir contre une ligue aussi formidable, fut obligé +de prendre d'autres mesures, et de tâcher de la désunir. +Le général Sekendorff lui parut un personnage très-propre +pour l'exécution de ses desseins à la cour de +Prusse. On a déjà vu que ce ministre étoit étroitement +lié d'amitié avec Grumkow; il connoissoit le caractère +intéressé et ambitieux de ce dernier, et ne douta pas +de l'engager dans les intérêts de l'Empereur. Il commença +par lui écrire et tâcher de pénétrer ses sentiments, +il lui fit même quelques ouvertures sur les conjonctures +où se trouvoit son souverain. Cette correspondance +avoit commencé dès l'année précédente, et les lettres de +Sekendorff avoient été accompagnées de très-beaux +présens, et de très-grandes promesses. Le coeur vénal +de Grumkow se rendit bientôt à de si grands avantages. +Les circonstances le favorisoient dans son dessein. +L'union des cours de Prusse et de Hannovre commençoit +à se refroidir. Le roi mon père étoit très-piqué du +retardement de mon mariage, d'autres sujets de plaintes +se joignoient à celui-là. Ce prince ne se plaisoit qu'à +augmenter son gigantesque régiment. Les officiers +chargés des enrôlements prenoient de gré ou de force +les grands hommes qu'ils trouvoient sur les territoires +étrangers.</p> + +<p>La reine avoit obtenu du roi son père, que l'électorat +de Hannovre en fourniroit une certaine quantité tous les +ans. Le ministère hannovrien, peut-être gagné par les +anti-prussiens, dont Milady Arlington étoit le chef, +négligea d'exécuter les ordres du roi d'Angleterre. La +reine fit faire plusieurs fois des remonstrances là-dessus, +mais ils ne la payèrent que de quelques mauvaises +excuses. Le roi se trouva très-offensé du peu d'attention +qu'on lui marquoit, et Grumkow ne manqua pas de +l'animer si fort, que pour se venger il ordonna à ses +officiers d'enlever dans le pays de Hannovre tous ceux +qu'ils trouveroient d'une taille propre à être rangés dans +son régiment. Cette violence fit un bruit épouvantable. +Le roi d'Angleterre demanda satisfaction et +prétendit, qu'on relachât ses sujets: celui de Prusse +s'opiniâtra à les garder, ce qui fit naître une mésintelligence +entre les deux cours qui dégénéra peu après +en haine ouverte. La situation des affaires étoit donc +telle que Sekendorff pouvoit le désirer à son arrivée +à Berlin. Les soins que Grumkow s'étoit données +de longue main à préparer l'esprit du roi lui facilitèrent +sa négociation. Il fut fort bien reçu de +ce prince qui l'avoit connu particulièrement, lorsqu'il +étoit encore au service de Saxe, et l'avoit toujours +fort estimé. Une suite nombreuse de Heiduks +ou plutôt de géans qu'il présenta au roi de la +part de l'Empereur, lui attira un surcroît de bon +accueil, et le compliment qu'il lui fit de la part de son +maître acheva de le charmer. Comme l'Empereur, +lui dit-il, ne cherche qu'à faire plaisir en toute occasion +à votre Majesté, il lui accorde les enrôlemens en +Hongrie, et il a déjà donné ordre qu'on cherche +tous les grands hommes de ses états pour les lui +offrir. Ce procédé obligeant si différent de celui +du roi son beau-père le toucha, mais ne fit que +l'ébranler. Sekendorff jugea bien qu'il falloit du temps +pour le détacher de la grande alliance. Il tâcha de +s'insinuer peu-à-peu dans l'esprit de ce prince, et connoissant +son foible, il ne manqua pas de l'attirer par là +dans ses filets. Il lui donnoit presque tous le jours des +festins magnifiques où il n'admettoit que les créatures +qu'il s'étoit faites et celles de Grumkow. On ne manquoit +jamais de tourner la conversation sur les conjonctures +présentes de l'Europe, et de plaider d'une façon +artificieuse la cause de l'Empereur. Enfin au milieu du vin et +de la bonne chère, le roi se laissa entraîner à renoncer +à quelques uns des engagemens qu'il avoit +pris avec l'Angleterre, et à se lier avec la maison +d'Autriche. Il promit à cette dernière de ne point +faire agir contre elle les troupes qu'il devoit fournir +à l'Angleterre en vertu d'un des articles du traité +de Hannovre. Cette promesse fut tenue fort secrète. +Le roi n'étoit point encore intentionné alors de rompre +la grande alliance, se flattant toujours de pouvoir +faire réussir mon mariage. Ce ne fut qu'à la fin +de l'année suivante que je vais commencer, qu'il leva +le masque. La reine étoit dans le dernier désespoir de +voir le train que prenoient les affaires, elle en souffroit +personnellement. Le roi la maltraitoit et lui reprochoit +sans cesse le retardement de mon mariage, il parloit en +termes injurieux du roi son beau-père et tâchoit de la +chagriner en toute occasion.</p> + +<p>La crédit de Sekendorff s'augmentoit de jour +en jour. Il prenoit un si grand ascendant sur l'esprit +du roi qu'il disposoit de toutes les charges. Les pistoles +d'Espagne avoient mis dans ses intérêts la plupart des +domestiques et des généraux qui étoient autour de ce +prince, de façon qu'il étoit informé de toutes ses démarches. +Le double mariage conclu avec l'Angleterre étant +un obstacle très-fâcheux pour ses vues, il résolut de le +lever en mettant la désunion dans la famille. Il se +servit pour cela de ses émissaires secrets; mille faux +rapports qu'on faisoit tous les jours au roi sur le compte +de mon frère et sur le mien l'indisposoient si fort contre +nous qu'il nous maltraitoit et nous faisoit souffrir des +martyres. On lui dépeignoit mon frère comme un +prince ambitieux et intrigant, qui lui souhaitoit la mort +pour être bientôt souverain; on l'assuroit qu'il n'aimoit +point le militaire, et qu'il disoit hautement que lorsqu'il +seroit le maître il renverroit les troupes; on le +faisoit passer pour prodigue et dépensier, et enfin on +lui donnoit un caractère si opposé à celui du roi qu'il +étoit bien naturel que ce prince le prît en aversion. On +ne me ménageoit pas davantage, j'étois, disoit-on, d'une +hauteur insupportable, intrigante et impérieuse; je servois +de conseil à mon frère et je tenois des discours très-peu +respectueux sur le compte du roi. Comme ce prince +souhaitoit fort l'établissement de toutes ses filles, Sekendorff +s'insinua encore de ce côté-là auprès de lui, et +engagea le Margrave d'Anspach, jeune prince de 17 +ans, de se rendre à Berlin, pour voir ma soeur puînée. +Ce prince étoit très-aimable dans ce temps-là et promettoit +beaucoup. Ma soeur étoit belle comme un +ange, mais elle avoit un petit génie et des caprices +terribles. Elle avoit pris ma place dans la faveur du +roi qui la gâtoit. Les cruels chagrins qu'elle a essuyés +après son mariage l'ont corrigée de ses défauts. La +jeunesse des deux parties empêcha que le mariage ne +pût se faire alors, et il ne fut célébré que deux ans +après comme je le dirai dans son lieu. La reine s'étoit +toujours flattée que l'arrivée du roi d'Angleterre, qui +devoit repasser cette année en Allemagne, rétabliroit +l'union entre les deux cours, mais un événement imprévu +ruina toutes ses espérances, car elle reçut la triste nouvelle +de la mort de ce prince. Il étoit parti en parfaite +santé d'Angleterre et avoit très-bien supporté, contre +sa coutume, le trajet sur mer. Il se trouva mal proche +d'Osnabruck. Tous les secours qu'on put lui donner +furent inutiles, il expira au bout de 24 heures d'une +attaque d'apoplexie entre les bras du duc de York +son frère.</p> + +<p>Cette perte plongea la reine dans la douleur la +plus amère. Le roi même en parut touché. Malgré +tous les propos qu'il avoit tenus contre le roi de la +grande Bretagne, il l'avoit toujours considéré comme un +père, et même il le craignoit. Ce prince avoit eu soin +de lui dans son enfance et dans le temps que le roi +Frédéric I. s'étoit réfugié à Hannovre pour se garantir +des persécutions de l'électrice Dorothée sa belle-mère. +Leurs regrets furent encore augmentés lorsqu'ils +apprirent peu de temps après que ce monarque avoit +eu dessein de mettre fin à mon mariage, et qu'il avoit +résolu d'en faire la cérémonie à Hannovre. Le prince +son fils fut proclamé roi de la grande Bretagne, et le +duc de Glocestre prit le titre de prince de Galles. +Cependant les fréquentes débauches que Sekendorff +faisoit faire au roi, lui ruinoient la santé; il commençoit +à devenir valétudinaire; l'hypocondrie dont il étoit fort +tourmenté le rendoit d'une humeur mélancolique. Mr. +Franke, fameux piétiste, et fondateur de la maison +des orphelins dans l'université de Halle, ne contribuoit +pas peu à l'augmenter. Cet ecclésiastique se plaisoit à +lui faire des scrupules de conscience des choses les plus +innocentes. Il condamnoit tous les plaisirs qu'il trouvoit +damnables, même la chasse et la musique. On ne devoit +parler d'autre chose que de la parole de Dieu; tout +autre discours étoit défendu. C'étoit toujours lui qui +faisoit le beau parleur à table où il faisoit l'office de +lecteur, comme dans les réfectoires. Le roi nous faisoit +un sermon tous les après-midis, son valet de chambre +entonnoit un cantique, que nous chantions tous; il falloit +écouter ce sermon avec autant d'attention, que si c'étoit +celui d'un apôtre. L'envie de rire nous prenoit à mon +frère et à moi, et souvent nous éclations. Soudain on +nous chargeoit de tous les anathèmes de l'église, qu'il +falloit essuyer, d'un air contrit et pénitent, que nous +avions bien de la peine à affecter. En un mot, ce +chien de Franke nous faisoit vivre comme les religieux +de la Trappe. Cet excès de bigoterie fit venir à ce +prince des pensées encore plus singulières. Il résolut +d'abdiquer la couronne en faveur de mon frère. Il vouloit, +disoit-il, se réserver dix mille écus par an, et se retirer +avec la reine et ses filles à Vousterhausen. Là, ajouta-t-il, +je prierai Dieu et j'aurai soin de l'économie de la +campagne, pendant que ma femme et mes filles auront +soin du ménage. Vous êtes adroite, me disoit-il, je +vous donnerai l'inspection du linge que vous coudrez, +et de la lessive. Frédérique, qui est avare, sera +gardienne de toutes les provisions. Charlotte ira au +marché acheter les vivres, et ma femme aura soin de +mes petits enfants et de la cuisine. Il commença même +à travailler à une instruction pour mon frère et à faire +plusieurs démarches, qui alarmèrent très-vivement Grumkow +et Sekendorff. Ils employèrent en vain toute +leur rhétorique, pour dissiper ces idées funestes, mais +voyant bien que tout le plan du roi n'étoit qu'un effet +de son tempérament, et craignant, que s'ils ne tâchoient +d'y mettre fin, ce prince ne pût bien exécuter son +dessein, ils résolurent de tâcher de le dissiper.</p> + +<p>La cour de Saxe ayant été de tout temps très-étroitement +liée avec celle d'Autriche, ils tournèrent leurs +vues de ce côté-là, et se proposèrent de lui persuader +d'aller à Dresde. Une idée ordinairement en entraîne +une autre; celle-ci leur fit naître celle de me marier +avec le roi Auguste de Pologne.</p> + +<p>Ce prince avoit 49 ans dans ce temps-là. Il a toujours +été très-renommé pour sa galanterie; il avoit de +grandes qualités, mais elles étoient offusquées par des +défauts considérables. Un trop grand attachement aux +plaisirs lui faisoit négliger le bonheur de ses peuples et +de son état, et son penchant pour la boisson l'entraînoit +à commettre des indignités dans son ivresse, qui seront +à jamais une tache à sa mémoire.</p> + +<p>Sekendorff avoit été dans sa jeunesse au service +de Saxe, et j'ai déjà dit plus haut, que Grumkow +étoit très-bien dans l'esprit de ce roi. Ils s'adressèrent +l'un et l'autre au comte de Flemming, favori de ce +prince, pour tâcher d'entamer une négociation sur ce +sujet. Le comte de Flemming possédoit un mérite +supérieur; il avoit été très-souvent à Berlin, et me connoissoit +très-particulièrement. Il fut charmé des ouvertures +de ces ministres et tâcha de sonder l'esprit du roi +de Pologne sur ce sujet. Ce prince parut assez porté +à cette alliance, et dépêcha le comte à Berlin, pour +inviter celui de Prusse à venir passer le carnaval à Dresde. +Grumkow et son Pilade firent part au roi de leurs +desseins. Ce prince charmé de trouver un si bel établissement +pour moi, consentit avec joie à leurs désirs; +il rendit une réponse très-obligeante au Maréchal Flemming +et partit vers le milieu de Janvier de l'année 1728 +pour se rendre à Dresde.</p> + +<p>Mon frère fut au désespoir de ne pas être de ce +voyage. Il devoit rester à Potsdam pendant l'absence +du roi, ce qui ne l'accommodoit point. Il me fit part +de son chagrin et comme je ne pensois qu'à lui faire +plaisir, je lui promis de tâcher de faire en sorte qu'il +pût suivre le roi. Nous retournâmes à Berlin, où la +reine tint appartement comme à son ordinaire. J'y vis +Mr. de Summ, Ministre de Saxe, que je connoissois +très-particulièrement et qui étoit fort dans les intérêts de +mon frère. Je lui fis des compliments de sa part et lui +appris le regret qu'il avoit, de n'avoir pas été invité à +Dresde. Si vous voulez lui faire plaisir, continuai-je, +faites en sorte que le roi de Pologne engage celui de +Prusse à le faire venir. Summ dépêcha aussitôt une +estafette à sa cour, pour en informer le roi son maître, +qui ne manqua pas de persuader au roi mon père de +faire venir mon frère. Celui-ci reçut ordre de partir, ce +qu'il fit avec beaucoup de joie. La réception qu'on fit +au roi, fut digne des deux monarques. Comme celui +de Prusse n'aimoit pas les cérémonies, on se régla +entièrement selon son génie. Ce prince avoit demandé +à être logé chez le comte Vakerbart pour lequel il +avoit beaucoup d'estime. La maison de ce général étoit +superbe, le roi y trouva un appartement royal. Malheureusement +la seconde nuit après son arrivée le feu y prit, +et l'embrasement fut si subit et si violent qu'on eut +toutes les peines du monde à sauver ce prince. Tout +ce beau palais fut réduit en cendres. Cette perte auroit +été très-considérable pour le comte de Vakerbart, si +le roi de Pologne n'y avoit suppléé, mais il lui fit présent +de la maison de Pirna, qui étoit bien plus magnifique +que l'autre, et dont les meubles étoient d'une somptuosité +infinie.</p> + +<p>La cour de ce prince étoit pour lors la plus +brillante d'Allemagne. La magnificence y étoit poussée +jusqu'à l'excès, tous les plaisirs y regnoient; on pouvoit +l'appeler avec raison l'île de Cythère: les femmes +y étoient très-aimables et les courtisans très-polis. Le +roi entretenoit une espèce de sérail des plus belles +femmes de son pays. Lorsqu'il mourut, on calcula qu'il +avoit eu trois cent cinquante quatre enfants de ses maîtresses. +Toute sa cour se régloit sur son exemple, on +n'y respiroit que la mollesse, et Bachus und Vénus y +étoient les deux divinités à la mode. Le roi n'y fut +pas long-temps sans oublier sa dévotion, les débauches +de la table et le vin de Hongrie le remirent bientôt de +bonne humeur. Les manières obligeantes du roi de Pologne +lui firent lier une étroite amitié avec ce prince. +Grumkow qui ne s'oublioit pas dans les plaisirs, voulut +profiter de ces bonnes dispositions, pour le mettre dans +le goût des maîtresses, il fit part de son dessein au roi +de Pologne, qui se chargea de l'exécution.</p> + +<p>Un soir, qu'on avoit sacrifié à Bacchus, le roi de +Pologne conduisit insensiblement le roi dans une chambre +très-richement ornée, et dont tous les meubles et l'ordonnance +étoient d'un goût exquis. Ce prince, charmé de +ce qu'il voyoit, s'arrêta pour en contempler toutes les +beautés, lorsque tout à coup on leva une tapisserie, qui +lui procura un spectacle des plus nouveaux. C'étoit une +fille dans l'état de nos premiers pères, nonchalamment +couchée sur un lit de repos. Cette créature étoit plus +belle qu'on ne dépeint Vénus et les Grâces; elle offroit +à la vue un corps d'ivoire, plus blanc que la neige et +mieux formé que celui de la belle statue de la Vénus +de Medécis, qui est à Florence. Le cabinet qui enfermoit +ce trésor étoit illuminé de tant de bougies, que leur +clarté éblouissoit, et donnoit un nouvel éclat à la beauté +de cette déesse. Les auteurs de cette comédie ne doutèrent +point que cet objet ne fît impression sur le coeur +du roi, mais il en fut tout autrement. À peine ce prince +eut-il jeté les yeux sur cette belle, qu'il se tourna avec +indignation, et voyant mon frère derrière lui, il le poussa +très-rudement hors de la chambre, et en sortit immédiatement +après, très-fâché de la pièce, qu'on avoit voulu lui +faire. Il en parla le soir même en termes très-forts à +Grumkow, et lui déclara nettement, que si on renouveloit +ces scènes, il partiroit sur-le-champ. Il en fut +autrement de mon frère. Malgré les soins du roi, il +avoit eu tout le temps de contempler la Vénus du cabinet, +qui ne lui imprima pas tant d'horreur, qu'elle en +avoit causé à son père. Il l'obtint d'une façon assez +singulière du roi de Pologne.</p> + +<p>Mon frère étoit devenu passionnément amoureux de +la comtesse Orzelska, qui étoit tout ensemble fille naturelle +et maîtresse du roi de Pologne. Sa mère, étoit +une marchande françoise de Varsovie. Cette fille devoit +sa fortune au comte Rodofski, son frère, dont elle avoit +été maîtresse, et qui l'avoit fait connoître au roi de Pologne, +son père, qui, comme je l'ai déjà dit, avoit tant +d'enfans, qu'il ne pouvoit avoir soin de tous. Cependant +il fut si touché des charmes de la Orzelska, qu'il la +reconnut d'abord pour sa fille; il l'aimoit avec une passion +excessive. Les empressements de mon frère pour cette +dame lui inspirèrent une cruelle jalousie. Pour rompre +cette intrigue, il lui fit offrir la belle Formera à condition +qu'il abandonneroit la Orzelska. Mon frère lui +fit promettre ce qu'il voulut, pour être mis en possession +de cette beauté, qui fut sa première maîtresse.</p> + +<p>Cependant le roi n'oublia pas le but de son voyage. +Il conclut un traité secret avec le roi Auguste, dont +voici à-peu-près les articles. Le roi de Prusse s'engageoit +à fournir un certain nombre de troupes à celui de +Pologne, pour forcer les Polonois de rendre la couronne +héréditaire dans la maison électorale de Saxe. Il me +promettoit en mariage à ce prince, et lui prêtoit quatre +millions d'écus, outre ma dot qui devoit être très-considérable. +En revanche le roi de Pologne lui donnoit +pour hypothèque des quatre millions la Lusace. Il m'assuroit +un douaire sur cette province de deux cent mille +écus, avec la permission de résider après sa mort où je +voudrois. Je devois avoir l'exercice libre de ma religion +à Dresde, où on devoit m'accommoder une chapelle, +pour y célébrer le culte divin, et enfin, tous ces articles +dévoient être signés et confirmés par le prince électoral +de Saxe. Comme le roi, mon père, avoit invité celui +de Pologne à se rendre à Berlin, pour assister à la revue +de ses troupes, la signature du traité fut remise +jusqu'à ce temps-là. Ce prince avoit demandé du temps, +pour préparer l'esprit de son fils et pour le persuader +à la démarche, qu'on prétendoit de lui. Le roi partit +donc très-content de Dresde, aussi bien que mon frère; +ils ne cessoient l'un et l'autre de nous faire les éloges +du roi de Pologne et de sa cour.</p> + +<p>Pendant que toutes ces choses se passoient, je +souffrois cruellement à Berlin des persécutions de la +comtesse Amélie. Elle ne cessoit d'animer la reine +contre moi. Cette princesse me maltraitait perpétuellement; +je supportois son procédé injuste avec respect, +mais celui de sa favorite me mettoit quelquefois dans +une rage terrible. Cette fille me traitoit avec un air de +hauteur, qui m'étoit insupportable, et quoiqu'elle n'eût +que deux ans de plus que moi, elle vouloit se mettre +sur le pied de me gouverner. Malgré tout le dépit que +j'avois contre elle, j'étois obligée de me contraindre et +de lui faire bon visage, ce qui m'étoit plus cruel que la +mort. Car j'abhorre la fausseté, et ma sincérité a été +souvent cause de bien des chagrins, que j'ai essuyés. +Cependant c'est un défaut, dont je ne prétends pas +me corriger. J'ai pour principe qu'il faut toujours +marcher droit, et que l'on ne peut s'attirer de chagrin +quand on n'a rien à se reprocher. Un nouveau monstre +commençoit à s'élever sur le pied de favorite, et partageoit +la faveur de la reine avec la comtesse Amélie. +C'étoit une des femmes de chambre de cette princesse; +elle se nommoit Ramen, et c'étoit la même, qui accoucha +la reine à l'improviste, lorsqu'elle fut délivrée de ma +soeur Amélie. Cette femme étoit veuve, ou pour mieux +dire, elle suivoit l'exemple de la Samaritaine, et elle +avoit autant de maris qu'il y a de mois dans l'année. +Sa fausse dévotion, sa charité affectée pour les pauvres, +et enfin le soin qu'elle avoit pris de colorer son libertinage, +avoient engagé Mdme. de Blaspil de la recommander +à la reine. Elle commença à s'insinuer dans son +esprit par son adresse à faire plusieurs ouvrages qui +l'amusoient; mais elle ne parvint à ce haut point de faveur +où elle étoit alors, que par les rapports qu'elle +faisoit à la reine sur le compte du roi. Cette princesse +avoit une confiance aveugle en cette femme, à laquelle +elle faisoit part de ses affaires et de ses pensées les plus +secrètes. Deux rivales de gloire ne pouvoient s'accorder +long-temps ensemble. La comtesse Amélie et la +Ramen étoient ennemies jurées; mais comme elles se +craignoient l'une l'autre, elles cachoient leur animosité.</p> + +<p>Peu après le retour du roi de Dresde, le maréchal +comte de Flemming, accompagné de la princesse +Ratziville, son épouse, arriva à Berlin, avec le caractère +d'Envoyé extraordinaire du roi de Pologne. La princesse +étoit une jeune personne sans éducation, mais fort vive +et naïve, sans être belle elle avoit de l'agrément. Le +roi la distingua fort et ordonna à la reine d'en faire de +même. Elle s'attacha beaucoup à moi; son mari qui +me connoissoit depuis mon enfance, étoit fort de mes +amis. Comme il étoit déjà âgé, la reine lui avoit permis +de venir chez moi, quand il le vouloit; il profita très-assidûment +de son privilège, et venoit passer toutes les +matinées chez moi avec son épouse, qui s'empressoit +beaucoup autour de moi. J'étois très-mal attifée. La +reine me faisoit coëffer et habiller, comme l'avoit été +ma vieille grand'-mère dans sa jeunesse. La comtesse +de Flemming lui représenta, que la cour de Saxe se +moqueroit de moi, si elle me voyoit ainsi bâtie. Elle +me fit ajuster à la nouvelle mode, et tout le monde disoit, +que je n'étois pas connoissable, étant beaucoup plus jolie, +que je ne l'avois été. Ma taille commençoit à se dégager +et devenoit plus menue, ce qui me donnoit meilleur air. +La comtesse disoit mille fois par jour à la reine, qu'il +falloit que je devinsse sa souveraine. Comme cette +princesse, ni moi n'étions point informées du traité de +Dresde, nous prenions ces propos pour des badineries. +Le comte s'arrêta deux mois à Berlin, et vint prendre +congé de moi la veille de son départ, après bien des +assurances réitérées qu'il me fit de son respect. J'espère, +me dit-il, que je pourrai bientôt donner à votre Altesse +royale des preuves de l'attachement inviolable que j'ai +pour vous, et vous rendre aussi heureuse que vous le +méritez. Je compte avoir dans peu l'honneur de vous +revoir avec le roi mon maître. Je n'entendis point le +sens de ce discours, et je crus bonnement, qu'il vouloit +travailler à mon mariage avec le prince de Galles. Je +lui fis une réponse fort obligeante, après quoi il se retira.</p> + +<p>Nous partîmes peu de jours après pour Potsdam. +Ce voyage m'auroit fort déplu en tout autre temps, +mais je fus charmée pour cette fois de m'éloigner de +Berlin. Je me flattois de regagner les bonnes grâces de +la reine, car on l'avoit au point indisposée contre moi +qu'elle ne pouvoit plus me souffrir. Les affaires d'Angleterre +étoient dans une espèce de repos. La reine intriguoit +perpétuellement pour effectuer mon mariage, sans +rien avancer, et on l'amusoit par de belles paroles. Tout +cela la mettoit de mauvaise humeur contre moi, car elle +disoit, que si j'avois été mieux élevée, je serois déjà +mariée. J'espérois que je dissiperois toutes ces pensées +dans l'absence de la comtesse Amélie, qui les lui +suggéroit, mais je me trompois. Son esprit étoit tellement +aigri contre moi, que mon sort ne fut pas meilleur à +Potsdam, qu'il ne l'avoit été à Berlin. La reine fut +même sur le point de se plaindre au roi de ma gouvernante +et de moi, et de prier ce prince, de charger +quelqu'autre personne de ma conduite, mais la crainte +la retint. Elle connoissoit l'estime particulière, que le +roi avoit pour Mdme. de Sonsfeld, ce qui lui fit +appréhender, qu'elle ne réussît pas dans ses desseins. +Le comte de Fink même, à qui elle en parla, la dissuada +fort de faire cette démarche. Ce général n'étoit +point informé des vues ambitieuses de sa fille, et d'ailleurs +il étoit trop honnête homme pour les approuver. Il +parla très-fortement à la reine sur mon compte et sur +celui de Mdme. de Sonsfeld, et lui fit tant de remontrances +sur la dureté de son procédé envers elle et envers +moi, qu'elle rentra en elle-même. Elle me parla même +l'après-midi, et me dit tous les griefs qu'elle avoit contre +moi. C'étoit, me disoit-elle, la confiance que j'avois en +ma gouvernante, qu'elle n'approuvoit pas; elle étoit outre +cela fâchée, que je suivois aveuglément les conseils de +cette dame, et enfin mille choses pareilles. Je me jetois +à ses pieds et lui dis, que la connoissance que j'avois +du caractère de Mdme. de Sonsfeld, ne me permettoit +pas d'avoir rien de caché pour elle, que je lui confiois +tous mes secrets particuliers, mais que je ne lui parlois +jamais de ceux des autres, et que cette même connoissance +que j'avois de son mérite, m'engageoit à suivre +ses conseils, étant persuadée, qu'elle ne m'en donneroit +que de bons; que d'ailleurs je ne suivois en cela que +les ordres que la reine m'avoit donnés. Je la suppliois +de rendre justice à Mdme. de Sonsfeld et de ne pas +me réduire au désespoir, en renonçant aux bontés, qu'elle +m'avoit toujours témoignées. La reine fut un peu décontenancée +de ma réponse, elle chercha toutes sortes de +mauvais prétextes, pour trouver des sujets de plainte +contre moi. Je lui fis beaucoup de soumissions, et enfin +nous fîmes la paix. Je fus deux jours après plus en +grâce que jamais, et Mdme. de Sonsfeld qu'elle avoit +pris à tâche de chagriner, fut mieux traitée. J'aurois +été dans une tranquillité parfaite, si mon frère n'avoit +troublé mon repos. Depuis son retour de Dresde il +tomboit dans une noire mélancolie. Le changement de +son humeur rejaillissoit sur sa santé; il maigrissoit à vue +d'oeil et prenoit de fréquentes foiblesses, qui faisoient +craindre, qu'il ne devînt étique. La reine et moi, nous faisions +ce que nous pouvions pour le dissiper. Je l'aimois passionnément, +et lorsque je lui demandois, quel étoit le sujet de son +chagrin, il me répondoit toujours, que c'étoit les mauvais +traitemens du roi. Je tâchois de le consoler de mon mieux, +mais j'y perdois mes peines. Son mal augmenta si fort, que +l'on fut enfin obligé d'en informer le roi. Ce prince +chargea son chirurgien-major, de veiller à sa santé et +d'examiner son mal. Le rapport que cet homme lui fit +de l'état de mon frère, l'alarma beaucoup. Il lui dit, +qu'il se trouvoit fort mal, qu'il avoit une espèce de fièvre +lente, qui dégénereroit en étisie, s'il ne se ménageoit pas +et s'il ne mettoit pas dans le remède. Le roi avoit le +coeur naturellement bon, quoique Grumkow lui eût +inspiré beaucoup d'antipathie contre ce pauvre prince, +et malgré les justes sujets de plaintes, qu'il croyoit avoir +contre lui, la voix de la nature se fit sentir. Il se +reprocha d'être cause par les chagrins qu'il lui avoit +donnés, de la triste situation où il se trouvoit. Il tâcha +de réparer le passé en l'accablant de caresses et de +bontés; mais tout cela n'effectuoit rien, et l'on étoit-bien +éloigné de deviner la cause de son mal. On découvrit +enfin, que sa maladie n'étoit causée que par l'amour. Il +avoit pris du goût pour les débauches, depuis qu'il avoit +été à Dresde. La gêne où il vivoit l'empêchoit de s'y +livrer, et son tempérament ne pouvoit supporter cette +privation. Plusieurs personnes bien intentionnées en avertirent +le roi et lui conseillèrent de le marier, sans quoi +il couroit risque de mourir ou de tomber dans des +débauches, qui lui ruineroient la santé. Ce prince répondit +là-dessus en présence de quelques jeunes officiers, qu'il +feroit présent de cent ducats à celui qui viendroit lui +donner la nouvelle, que son fils avoit un vilain mal. Les +caresses et les bontés qu'il lui avoit témoignées, firent +place aux réprimandes et aux rebuffades. Le comte +Fink et Mr. de Kalkstein reçurent ordre de veiller +plus que jamais à sa conduite. Je n'ai appris toutes ces +circonstances que long-temps après.</p> + +<p>La mort du roi d'Angleterre avoit achevé de +détacher entièrement le roi de la grande alliance. Il conclut +enfin un traité avec l'Empereur, la Russie et la Saxe. Il s'engageoit +aussi bien que les deux dernières de ces puissances, à +fournir dix mille hommes à l'Empereur lorsqu'il en auroit +besoin. L'Empereur s'engageoit en revanche de lui garantir +les pays de Berg et de Guilliers. La reine se consumoit +de chagrin, de voir échouer tous ses plans; elle ne pouvoit +cacher le ressentiment qu'elle en avoit; il tomboit +tout entier sur Sekendorff et Grumkow. Le roi parloit +souvent à table de son traité avec l'Empereur, et +ne manquoit jamais d'apostropher le roi d'Angleterre; +ces invectives s'adressoient toujours à la reine. Cette +princesse les rendoit sur-le-champ à Sekendorff; sa vivacité +l'empêchoit de garder des mesures. Elle traitait ce +ministre d'une façon très-dure et très-injurieuse, lui rappelant +quelquefois des vérités sur sa conduite passée qui +n'étoient pas bonnes à dire. Sekendorff crevoit de +rage, mais il recevoit tout cela avec une feinte modération, +ce qui charmoit fort le roi. Le diable cependant +n'y perdoit rien, et il savoit se venger autrement qu'en +paroles.</p> + +<p>L'arrivée du roi de Pologne approchant, nous retournâmes +à Berlin au commencement de Mai. La reine y +trouva des lettres de Hannovre, par lesquelles on l'avertissoit, +que le prince de Galles avoit résolu de se rendre +incognito à Berlin, voulant profiter du tumulte et de la +confusion, qui y regneroient pendant le séjour du roi de +Pologne, pour me voir. Cette nouvelle causa une joie +inconcevable à cette princesse; elle m'en fit aussitôt part. +Comme je n'étois pas toujours de son avis, je n'en +ressentis pas tant de satisfaction. J'ai toujours été un +peu philosophe, l'ambition n'est pas mon défaut; je préfère +le bonheur et le repos de la vie à toutes les +grandeurs; toute gêne et toute contrainte m'est odieuse; +j'aime le monde et les plaisirs, mais je haïs la dissipation. +Mon caractère, tel que je viens de le décrire, ne convenoit +point à la cour pour laquelle la reine me destinoit, +je le sentois bien moi-même, et cela me faisoit craindre +d'y être établie. L'arrivée de plusieurs dames et cavaliers +de Hannovre fit croire à la reine, que le prince de +Galles étoit parmi eux. Il n'y avoit ni âne ni mulet, +qu'elle ne prît pour son neveu; elle juroit même l'avoir +vu à Mon-bijou dans la foule. Mais une seconde lettre +qu'elle reçut de Hannovre, la tira de son erreur. Elle +apprit que tout ce bruit n'avoit été causé que par quelques +badinages, que le prince de Galles avoit faits le +soir étant à table, et qui avoient fait juger, qu'il se +rendroit à Berlin.</p> + +<p>Le roi de Pologne y arriva enfin le 29. Mai. Il +rendit d'abord visite à la reine. Cette princesse le reçut +à la porte de sa troisième anti-chambre. Le roi de Pologne +lui donna la main et la conduisit dans sa chambre +d'audience, où nous lui fûmes présentées. Ce prince âgé +alors de cinquante ans, avoit le port et la physionomie +majestueuse, un air affable et poli accompagnoit toutes +ses actions. Il étoit fort cassé pour son âge, les terribles +débauches qu'il avoit faites, lui avoient causé un accident +au pied droit, qui l'empêchoit de marcher et +d'être long-temps debout. La gangrène y avoit déjà été, +et on ne lui avoit sauvé le pied qu'en lui coupant +deux orteils. La plaie étoit toujours ouverte et il +souffroit prodigieusement. La reine lui offrit d'abord +de s'asseoir, ce qu'il ne voulut de long-temps pas +faire, mais enfin, à force de prières, il se plaça sur +un tabouret. La reine en prit un autre et s'assit +vis-à-vis de lui. Comme nous restâmes debout, il +nous fit beaucoup d'excuses à mes soeurs et à moi +sur son impolitesse. Il me considéra fort attentivement +et nous dit à chacune quelque chose d'obligeant. +Il quitta la reine après une heure de conversation. +Elle voulut le reconduire, mais il ne voulut jamais le +souffrir. Le prince royal de Pologne vint rendre peu +après ses devoirs à la reine. Ce prince est grand et +fort replet, son visage est régulièrement beau, mais il +n'a rien de prévenant. Un air embarrassé accompagne +toutes ses actions, et pour cacher son embarras, il a +recours à un rire forcé très-désagréable. Il parle peu +et ne possède pas le don d'être affable et obligeant +comme le roi son père. On peut même l'accuser d'inattention +et de grossièreté; ces dehors peu avantageux renferment +cependant de grandes qualités, qui n'ont paru au jour, +que depuis que ce prince est devenu roi de Pologne. +Il se pique d'être véritablement honnête homme, et toute +son attention ne tend qu'à rendre ses peuples heureux. +Ceux qui encourent sa disgrâce pourroient se compter +au nombre des fortunés, s'ils étoient en d'autres pays. +Bien loin de leur faire le moindre tort, il les gratifie +de très-fortes pensions, il n'a jamais abandonné ceux en +qui il avoit placé son affection. Sa vie est très-réglée, +on ne peut lui reprocher aucun vice, et la bonne intelligence, +dans laquelle il vit avec son épouse, mérite +d'être louée. Cette princesse étoit d'une laideur extrême +et n'avoit rien qui pût la dédommager de sa figure peu +avantageuse. Il ne s'arrêta pas long-temps chez la reine. +Après cette visite nous rentrâmes dans notre néant et +passâmes notre soirée comme à l'ordinaire dans le jeûne +et la retraite. Je dis le jeûne, car à peine avions-nous +de quoi nous rassasier. Mais renvoyons à un autre +endroit le détail de notre genre de vie.</p> + +<p>Le roi et le prince de Pologne soupèrent chacun +en particulier. Le lendemain, dimanche, nous nous rendîmes +tous après le sermon dans les grands appartemens +du château. La reine s'avança d'un côté de la galerie, +accompagnée de ses filles, des princesses du sang et de +sa cour, pendant que les deux rois y entroient de l'autre. +Je n'ai jamais vu de plus beau coup d'oeil. Toutes les +dames de la ville étoient rangées en haie le long de cette +galerie, parées magnifiquement. Le roi, le prince de +Pologne et leur suite, qui consistoit en trois cents grands +de leur cour, tant Polonois que Saxons, étoient superbement +vêtus. On voyoit un contraste entre ces derniers +et les Prussiens. Ceux-ci, n'avoient que leur uniforme, +leur singularité fixoit la vue. Leurs habits sont si courts, +qu'ils n'auroient pu servir de feuilles de figuiers à nos +premiers pères, et si étroits, qu'ils n'osoient se remuer, +de crainte de les déchirer. Leurs culottes d'été sont de +toile blanche, de même que leurs guêtres, sans lesquelles +ils n'osent jamais paroître. Leurs cheveux sont poudrés, +mais sans frisure, et tortillés, par derrière, avec un ruban. +Le roi lui-même étoit ainsi vêtu. Après les premiers +complimens on présenta tous ces étrangers à la reine et +ensuite à moi. Le prince Jean Adolph de Weissenfeld, +lieutenant-général de Saxe, fut le premier avec +qui nous fîmes connoissance. Plusieurs autres le suivoient. +Tels étoient le comte de Saxe et le comte Rudofski, +tous deux fils naturels du roi; Mr. de Libski, depuis +primat et archevêque de Cracovie; les comtes Manteuffel, +Lagnasko et Brûle, favoris du roi; le comte +Solkofski, favori du prince électoral, et tant d'autres +de la première distinction, auxquels je ne m'arrêterai +point. Le comte de Flemming n'étoit pas de la +suite. Il étoit mort à Vienne, il y avoit trois semaines, +regretté généralement de tout le monde. On dîna en +cérémonie; la table étoit longue; le roi de Pologne et +la reine, ma mère, étoient assis à un bout, le roi, mon +père, étoit placé à côté de celui de Pologne, le prince +électoral auprès de lui; ensuite venoient les princes du +sang et les étrangers; j'étois à côté de la reine, ma +soeur auprès de moi et les princesses du sang étoient +toutes assises selon leur rang. On but force santés, on +parla peu et on s'ennuya beaucoup. Après le dîner +chacun se retira chez soi. Le soir il y eut grand appartement +chez la reine. Les comtesses Orzelska et +Bilinska, filles naturelles du roi de Pologne, y vinrent +aussi bien que Mdme. Potge, très-fameuse pour son +libertinage. La première, comme je l'ai déjà dit, étoit +maîtresse de son père, chose qui fait horreur. Sans +être une beauté régulière, elle avoit beaucoup d'agrément; +sa taille étoit parfaite et elle possédoit un certain, je ne +sais quoi, qui prévenoit pour elle. Son coeur n'étoit +point épris pour son amant suranné, elle aimoit son frère, +le comte Rudofski. Celui-ci étoit fils d'une Turque, +qui avoit été femme de chambre de la comtesse Koenigsmark, +mère du comte de Saxe. La Orzelska étoit +d'une magnificence extrême et surtout en pierreries le +roi lui ayant fait présent de celles de la feue reine son +épouse. Les Polonois qui m'avoient été présentés le +matin, furent fort surpris de m'entendre nommer leurs +noms barbares, et de voir que je les reconnoissois. Ils +étoient enchantés des politesses que je leur faisois et +disoient hautement, qu'il falloit que je devinsse leur +reine. Le lendemain il y eut grande revue. Les deux +rois dînèrent ensemble en particulier et nous ne parûmes +point en public. Le jour suivant il y eut une illumination +en ville, où nous eûmes la permission d'aller; je n'ai +rien vu de plus beau. Toutes les maisons des principales +rues de la ville étoient ornées de devises, et si éclairées +de lampions, que les yeux en étoient éblouis. Deux +jours après il y eut bal dans les grands appartemens; +on tira aux billets, et le roi de Pologne me tomba en +partage. Celui d'après il y eut une grande fête à Mon-bijou. +Toute l'orangerie y étoit illuminée, ce qui faisoit +un fort joli effet. Les fêtes ne cessèrent à Berlin que +pour recommencer à Charlottenbourg; il y en eut plusieurs +de très-magnifiques. Je n'en profitois que peu. +La mauvaise opinion que le roi, mon père, avoit du +sexe, étoit cause qu'il nous tenoit dans une sujétion +terrible, et que la reine avoit besoin de grands ménagemens +par rapport à sa jalousie. Le jour du départ du +roi de Pologne les deux rois tinrent ce qu'on appeloit +table de confiance. On la nomme ainsi parcequ'on n'y +admet qu'une compagnie choisie d'amis. Cette table est +construite de façon qu'on peut la faire descendre avec +des poulies. On n'a pas besoin de domestiques; des +espèces de tambours, placés à côté des conviés, en +tiennent lieu. On écrit ce dont on a besoin et on fait +descendre ces tambours, qui en remontant rapportent +ce qu'on a demandé. Le repas y dura depuis une heure +jusqu'à dix heures du soir. On y sacrifia à Bacchus et +les deux rois se ressentoient de son jus divin. Ils ne +firent trêve à la table que pour se rendre chez la reine. +On y joua une couple d'heures, j'étois de la partie du +roi de Pologne et de la reine. Ce prince me dit beaucoup +de choses obligeantes et trichoit pour me faire +gagner. Après le jeu il prit congé de nous et alla +continuer ses libations au Dieu de la vigne. Il partit +le même soir, comme je viens de le dire. Le duc de +Weissenfeld s'étoit fort empressé auprès de moi pendant +son séjour à Berlin. J'avois attribué ses attentions à de +simples effets de sa politesse, et ne me serois jamais +imaginée, qu'il osât lever les yeux jusqu'à moi et se +mettre en tête de m'épouser. Il étoit cadet d'une +maison qui, quoique très-ancienne, n'est point comptée +parmi les illustres d'Allemagne; et quoique mon coeur +fût exempt d'ambition, il l'étoit aussi de bassesse, ce +qui m'ôtoit toute idée des véritables sentimens du duc. +J'étois cependant dans l'erreur, comme on le verra par +la suite.</p> + +<p>Je n'ai point fait mention de mon frère, depuis +notre départ de Potsdam. Sa santé commençoit à se +remettre, mais il affectoit d'être plus malade qu'il ne +l'étoit, pour se dispenser de la table de cérémonie, qui +devoit se donner à Berlin, ne voulant point céder le pas +au prince électoral de Saxe, ce que le roi auroit infailliblement +exigé de lui. Il arriva le lundi suivant. La +joie qu'il eut de revoir la Orzelska et le bon accueil +qu'elle lui fit dans les visites secrètes, qu'il lui rendit, +achevèrent de le guérir entièrement. Cependant le roi +mon père, partit pour se rendre en Prusse; il laissa +mon frère à Potsdam, avec permission, de venir deux +fois par semaine faire sa cour à la reine. Nous nous +divertîmes parfaitement bien pendant ce temps. La cour +étoit brillante par la quantité d'étrangers qui y venoient. +Outre cela le roi de Pologne envoya les plus habiles +de ses virtuoses à la reine, tels que le fameux Weis, +qui excelle si fort sur le luth, qu'il n'a jamais eu son +pareil, et que ceux qui viendront après lui, n'auront +que la gloire de l'imiter; Bufardin, rénommé pour sa +belle embouchure sur la flûte traversière, et Quantz, +joueur du même instrument, grand compositeur, et dont +le goût et l'art exquis ont trouvé le moyen de mettre +sa flûte de niveau aux plus belles voix. Pendant que +nous coulions nos jours dans les plaisirs tranquilles, le +roi de Pologne, étoit occupé à persuader à son fils de +signer les articles du traité qui regardoit mon mariage; +mais quelques instances qu'il pût lui faire, ce prince +refusa constamment de le souscrire. Celui de Prusse, +ne trouvant donc plus de sûreté aux avantages qui y +étoient stipulés pour lui et pour moi, annula tout ce qui +avoit été réglé là-dessus et rompit mon mariage. La +reine et moi nous n'apprîmes tout ceci que long-temps +après. Elle fut charmée que cette négociation eût +échoué; elle ne cessoit d'intriguer avec les envoyés de +France et d'Angleterre. Ceux-ci lui faisoient part de +toutes leurs démarches, et comme elle payoit des espions +autour du roi, elle les avertissoit à son tour de tous +les rapports qu'ils lui faisoient. Mais le roi lui rendoit +le réciproque; il avoit à sa disposition la Ramen, +femme de chambre et favorite de cette princesse. La +reine n'avoit rien de caché pour cette créature, elle lui +confioit tous les soirs ses plus secrètes pensées et toutes +les démarches qu'elle avoit faites pendant le jour. Cette +malheureuse ne manquoit pas d'en faire avertir le roi par +l'indigne Eversmann et par le misérable Hollzendorff, +nouveau monstre, possesseur de la faveur. Elle +étoit même liée avec Sekendorff, ce que j'appris par +ma fidèle Mermann, qui la voyoit tous les jours entrer +sur la brune dans la maison où ce ministre logeoit. Le +comte de Rottenbourg, envoyé de France, s'étoit +aperçu depuis long-temps qu'il y avoit des traîtres qui +informoient Sekendorff de tous ses plans; il mit tant +de monde en campagne, qu'il découvrit toutes les menées +de la Ramen. Il en auroit informé la reine, si le +ministre d'Angleterre, Mr. Bourguai, et celui de Danemark, +nommé Leuvener, ne l'en eussent empêché; ils +étoient tous trois dans une fureur terrible de se voir +ainsi joués. Le comte de Rottenbourg m'en parla un +jour d'une manière bien piquante; la reine, me dit-il, a +rompu toutes nos mesures; nous sommes tous convenus +de ne lui confier plus rien, mais nous nous adresserons +à vous, Madame, nous sommes persuadés de votre discrétion, +et vous nous donnerez autant de lumières qu'elle. +Non Mr., lui répondis-je, ne me faites jamais, je vous +prie, de pareilles confidences, je suis très-fachée quand +la reine m'en fait, je voudrois ignorer toutes ces affaires +là, elles ne sont pas de mon ressort, et je ne me mêle +que de ce qui me regarde. Elles tendent pourtant à +votre bonheur, Madame, reprit le comte, à celui du +prince, votre frère, et de toute la nation. Je veux le +croire, lui dis-je, mais jusqu'à présent je ne m'embarrasse +point du futur, j'ai le bonheur d'avoir une ambition +bornée, et j'ai des idées là-dessus peut être très-différentes +de celles des autres; je me défis de cette manière des +importunités de ce ministre. Cependant le roi étoit +cruellement piqué de toutes ces intrigues de la reine, +mais malgré son humeur violente il dissimula son mécontentement. +D'un autre côté Grumkow et Sekendorff +n'étoient pas peu embarrassés par la rupture de mon +mariage avec le roi de Pologne. Il falloit de toute +nécessité, pour accomplir leur plan, me chercher un +établissement. Ils jugeoient bien, que tant que je ne +serois pas mariée, le roi n'entreroit point entièrement +dans leurs vues. Ce prince souhaitoit toujours m'unir +avec le prince de Galles, et ménageoit encore en quelque +façon le roi d'Angleterre; ils travaillèrent donc +ensemble à former un nouveau plan.</p> + +<p>Le roi revint dans ces entrefaites de Prusse, et +nous le suivîmes six semaines après à Vousterhausen. +Nous avions eu trop de plaisir à Berlin, pour en jouir +long-temps, et du paradis, où nous avions été, nous +tombâmes au purgatoire; il commença à se manifester +quelques jours après notre arrivée dans ce terrible +endroit. Le roi s'entretint tête-à-tête avec la reine, nous +ayant renvoyées, ma soeur et moi, dans une chambre +prochaine. Quoique la porte fût fermée, j'entendis bientôt +à la façon dont ils se parloient, qu'ils avoient une violente +dispute ensemble; j'entendois même souvent prononcer +mon nom, ce qui m'alarma beaucoup. Cette conversation +dura une heure et demie, au bout de laquelle le roi +sortit d'un air furieux. J'entrai d'abord dans la chambre +de la reine; je la trouvai toute en larmes. Dès qu'elle +me vit, elle m'embrassa et me tint long-temps serrée +entre ses bras, sans proférer une parole. Je suis dans +le dernier désespoir, me dit-elle, on veut vous marier, +et le roi est allé chercher le plus fichu parti, qu'il soit +possible de trouver. Il prétend vous faire épouser le +duc de Weissenfeld, un misérable cadet, qui ne vit +que des grâces du roi de Pologne; non, j'en mourrai de +chagrin, si vous avez la bassesse d'y consentir. Il me +sembloit rêver tout ce que j'entendois, tant ce que la +reine me disoit me paroissoit étrange. Je voulus la +rassurer, en lui représentant, que ce ne pouvoit être le +tout de bon du roi, et que j'étois fermement persuadée, +qu'il ne lui avoit tenu tous ces propos que pour l'inquiéter. +Mais mon Dieu, me dit-elle, le duc sera dans +quelques jours au plus tard ici, pour se promettre avec +vous; il faut de la fermeté, je vous soutiendrai de tout +mon pouvoir, pourvu que vous me secondiez. Je lui +promis bien saintement de suivre ses volontés, bien +résolue, de ne point épouser celui qu'on me destinoit. +J'avoue, que je traitois tout cela de bagatelle, mais je +changeois d'avis dès le soir même, la reine ayant reçu +des lettres de Berlin, qui lui confirmoient ces belles +nouvelles. Je passois la nuit la plus cruelle du +monde; je ne m'en figurois que trop les suites fâcheuses, +et prévoyois la mésintelligence qui alloit +s'introduire dans la famille. Mon frère qui étoit +ennemi juré de Sekendorff et de Grumkow, et +qui étoit tout-à-fait porté pour l'Angleterre, me parla +très-fortement sur ce sujet. Vous nous perdez tous, me +disoit-il, si vous faites ce ridicule mariage; je vois bien, +que nous en aurons tous beaucoup de chagrin, mais il +vaut mieux tout endurer que de tomber au pouvoir de +ses ennemis; nous n'avons d'autre soutien que l'Angleterre, +et si votre mariage se rompt avec le prince de Galles, +nous serons tous abîmés. La reine me parloit de la +même façon, aussi bien que ma gouvernante, mais je +n'avois pas besoin de toutes leurs exhortations, et la +raison me dictoit assez ce que j'avois à faire. L'aimable +époux, qu'on me destinoit, arriva le 27. de Septembre +au soir. Le roi vint aussitôt avertir la reine de sa +venue, et lui ordonna de le recevoir comme un prince +qui devoit devenir son gendre, ayant résolu de me +promettre incessamment avec lui. Cet avis occasionna +une nouvelle dispute, qui se termina sans faire changer +de sentiment aux deux partis. Le lendemain, dimanche +au matin, nous allâmes à l'église; le duc ne cessa de +me regarder tant qu'elle dura. J'étois dans une altération +terrible. Depuis que cette affaire étoit sur le tapis, +je n'avois eu de repos ni nuit ni jour. Dès que nous +fûmes de retour de l'église, le roi présenta le duc à la +reine. Elle ne lui dit pas un mot et lui tourna le dos; +je m'étois esquivée pour éviter son abord. Je ne pus +manger la moindre chose, et le changement de mon +visage, joint à la mauvaise contenance que j'avois, faisoit +assez connoître ce qui se passoit dans mon coeur. La +reine essuya encore l'après-midi une terrible scène avec +le roi. Dès qu'elle fut seule, elle fit appeler le comte +Fink, mon frère et ma gouvernante, pour délibérer +avec eux sur ce qu'elle avoit à faire. Le duc de +Weissenfeld était connu pour un prince de mérite, +mais qui ne possédoit pas un grand génie; tous furent +d'avis, que la reine lui fît parler. Le comte de Fink +se chargea de cette commission. Il représenta de la +reine au duc, qu'elle ne donneroit jamais les mains à +son mariage, que j'avois une aversion insurmontable pour +lui; qu'il mettroit infailliblement la zizanie dans la famille, +en s'opiniâtrant dans son dessein; que la reine étoit +résolue de lui faire toutes sortes d'avanies, s'il y persistoit, +mais qu'elle étoit persuadée, qu'il ne la porteroit pas à +de pareilles extrémités; qu'elle ne doutoit point, qu'en +homme il ne se désistât de ses poursuites plutôt que de +me rendre malheureuse, et qu'en ce cas il n'y avoit rien, +qu'elle ne fît pour lui prouver son estime et sa reconnoissance. +Le duc pria le comte Fink de répondre à +la reine: qu'il ne pouvoit nier, qu'il ne fût fort épris de +mes charmes, qu'il n'auroit cependant jamais osé aspirer +à prétendre au bonheur de m'épouser, si on ne lui en +avoit donné des espérances certaines; mais que, voyant +qu'elle et moi lui étions contraires, il seroit le premier à +dissuader le roi de son projet, et que la reine pouvoit +se tranquilliser entièrement sur son sujet. En effet il +tint sa parole, et fit dire au roi à peu près les mêmes +choses qu'il avoit dites au comte de Fink, avec cette +différence, qu'il fit prier ce prince, qu'en cas que les +espérances qui lui restoient encore de faire réussir mon +mariage avec le prince de Galles, vinssent à s'évanouir, +il se flattoit que le roi lui donneroit la préférence sur +tous les autres partis qui pourroient s'offrir pour moi, +aux têtes couronnées près. Le roi, fort surpris du +procédé du duc, se rendit un moment après chez la +reine, il voulut la persuader en vain de donner les mains +à mon établissement; leur querelle se ranima. La reine +pleura, cria, et pria enfin tant et tant ce prince, qu'il +consentit à ne pas passer outre pour cette fois, à condition +cependant, qu'elle écriroit à la reine d'Angleterre pour +lui demander une déclaration positive touchant mon +mariage avec le prince de Galles. S'ils me donnent +une réponse favorable, lui dit le roi, je romps pour +jamais tout autre engagement que celui que j'ai pris +avec eux; mais en revanche, s'ils ne s'expliquent pas +d'une façon catégorique, ils peuvent compter que je ne +serai plus leur dupe, ils trouveront à qui parler, et je +prétends alors être le maître de donner ma fille à qui +il me plaira. Ne comptez pas, Madame, en ce cas, que +vos pleurs et vos cris m'empêcheront de suivre ma tête, +je vous laisse le soin de persuader votre frère et votre +belle-soeur, ce seront eux qui décideront de notre différend. +La reine lui répondit, qu'elle étoit prête à écrire en +Angleterre, et qu'elle ne doutoit point, que le roi et la +reine sa soeur ne se prêtassent à ses désirs. C'est ce +que nous verrons, dit le roi; je vous le répète encore, +point de grâce pour Mlle. votre fille si on ne satisfait, +et pour votre malgouverné de fils, ne vous attendez pas +que je lui fasse jamais épouser une princesse d'Angleterre. +Je ne veux point d'une belle-fille qui se donne des airs +et qui remplisse ma cour d'intrigues, comme vous le +faites; votre fils n'est qu'un morveux, à qui je ferai +donner les étrivières plutôt que de le marier; il m'est +en horreur, mais je saurai le ranger (c'étoit l'expression +ordinaire du roi). Le diable m'emporte, s'il ne change +à son avantage, je le traiterai d'une façon à laquelle il +ne s'attend pas. Il ajouta encore plusieurs injures contre +mon frère et moi, après quoi il s'en alla. Dès qu'il fut +parti, la reine réfléchit à la démarche qu'elle alloit faire. +Nous n'en augurâmes tous rien de bon, nous doutant +bien que le roi d'Angleterre ne consentiroit jamais à +faire mon mariage sans celui de mon frère. Comme la +reine aimoit à se flatter, elle se fâcha contre nous des +obstacles que nous lui faisions entrevoir, et sur ce que +je lui représentai la triste situation où elle et moi serions, +si la réponse d'Angleterre n'étoit pas conforme à ses +désirs. Elle s'emporta contre moi et me dit, qu'elle +voyoit bien que j'étois déjà intimidée et résolue d'épouser +le gros Jean Adolf mais qu'elle aimeroit mieux me +voir morte que mariée avec lui, qu'elle me donneroit +mille fois sa malédiction, si j'étois capable de m'oublier +à ce point, et que, si elle pouvoit s'imaginer que j'en +eusse la moindre intention, elle m'étrangleroit de ses +propres mains. Cependant elle envoya chercher le comte +Fink, pour le consulter. Ce général lui fit les mêmes +représentations que moi. Elle commença à s'alarmer, +et après avoir rêvé quelque temps, il me vient une idée, +nous dit-elle tout-à-coup, que je regarde comme infaillible +pour nous tirer d'embarras, mais c'est à mon fils à la +faire réussir; il faut qu'il écrive à la reine, ma soeur, +et lui promette authentiquement d'épouser sa fille, à +condition qu'elle fasse réussir le mariage du prince +de Galles avec sa soeur; c'est la seule voie de la +faire consentir à ce que nous souhaitons. Mon frère +entra justement dans ce moment. Elle lui en fit la +proposition; il ne balança pas à consentir. Nous gardions +tous un morne silence, et je désapprouvois fort cette +démarche que je prévoyois être fatale, mais je ne pus +la détourner. La reine pressa mon frère d'écrire sa +lettre sur-le-champ. Elle y joignit la sienne et les fit +partir l'une et l'autre par un courrier, que Mr. du +Bourguai, ministre d'Angleterre, dépêcha secrètement. +Elle fit une autre lettre, qu'elle montra au roi et qui +fut mise à la poste. Le duc de Weissenfeld nous +délivra aussi de son importune présence, ce qui nous +donna le temps de respirer, mais ne nous ôta pas nos +inquiétudes.</p> + +<p>Le roi étoit obsédé de Sekendorff et de +Grumkow; ils faisoient de fréquentes débauches +ensemble. Un jour qu'ils étoient en train de boire, +on fit apporter un grand gobelet, fait en forme de +mortier, dont le roi de Pologne avoit fait présent à +celui de Prusse. Ce mortier étoit d'un travail gravé, +d'argent doré, et contenoit un autre gobelet de vermeil; +il étoit fermé par une bombe d'or et enrichi de pierreries. +On vidoit ces deux vases plusieurs fois à la +ronde; dans la chaleur du vin mon frère s'avisa de sauter +sur le roi et de l'embrasser à plusieurs reprises. Sekendorff +voulut l'en empêcher, mais il le repoussa rudement, +continua à caresser son père, l'assurant, qu'il +l'aimoit tendrement, qu'il étoit persuadé de la bonté de +son coeur et qu'il n'attribuoit la disgrâce dont il l'accabloit +tous les jours, qu'aux mauvais conseils de certaines +gens, qui cherchoient à profiter de la discorde, qu'ils +mettoient dans la famille; qu'il vouloit aimer, respecter +le roi, et lui être soumis tant qu'il vivroit. Cette saillie +plut beaucoup au roi, et procura quelque soulagement +à mon frère pendant une quinzaine de jours. Mais les +orages succédèrent à ce petit calme. Le roi recommença +à le maltraiter de la façon la plus cruelle. Ce +pauvre prince n'avoit pas la moindre récréation; la musique, +la lecture, les sciences et les beaux arts étoient +autant de crimes qui lui étoient défendus. Personne +n'osoit lui parler; à peine osoit-il venir chez la reine, +et il menoit la plus triste vie du monde. Malgré les +défenses du roi il s'appliquoit aux sciences et y faisoit +de grands progrès. Mais cet abandon, dans lequel +il vivoit, le fit tomber dans le libertinage. Ses gouverneurs +n'osant le suivre, il s'y livroit entièrement. +Un des pages du roi, nommé Keith, étoit le ministre +de ses débauches. Ce jeune homme avoit si bien trouvé +le moyen de s'insinuer auprès de lui, qu'il l'aimoit passionnément +et lui donnoit son entière confiance. J'ignorois +ses dérèglemens, mais je m'étois aperçue des familiarités +qu'il avoit avec ce page, et je lui en fis plusieurs +fois des reproches, lui représentant, que ces façons ne +convenoient pas à son caractère. Mais il s'excusoit +toujours, en me disant, que ce garçon étant son rapporteur, +il avoit sujet de la ménager, s'épargnant quelquefois +beaucoup de chagrin par les avis qu'il en recevoit. +Cependant ma propre personne ne laissoit pas de m'inquiéter +aussi, mon sort alloit être décidé. La reine par +ses beaux discours augmentoit la répugnance que j'avois +toujours eue pour le prince de Galles. Le portrait +qu'elle m'en faisoit journellement, n'étoit point de mon +goût. C'est un prince, me disoit-elle, qui a un bon +coeur, mais un fort petit génie; il est plutôt laid que +beau, et même il est un peu contrefait. Pourvu que +vous ayez la complaisance pour lui, de souffrir ses +débauches, vous le gouvernerez entièrement et vous +pourrez devenir plus roi que lui, lorsque son père sera +mort. Voyez un peu quel rôle vous jouerez, ce sera +vous qui déciderez du bien ou du mal de l'Europe et +qui donnerez la loi à la nation. La reine, en me parlant +ainsi, ne connoissoit pas mes véritables sentimens. Un +époux tel qu'elle me dépeignoit le prince, son neveu, +auroit été de sa convenance. Mais les principes que je +m'étois formés sur le mariage, étoient fort différents des +siens. Je prétendois, qu'une bonne union devoit être +fondée sur une estime et une considération réciproque; +je voulois que la tendresse mutuelle en fût la base et +que toutes mes complaisances et mes attentions n'en +fussent que les suites. Rien ne nous paroît difficile pour +ceux que nous aimons; mais peut-on aimer sans retour? +la vraie tendresse ne souffre point de partage. Un +homme qui a des maîtresses, s'y attache et à mesure +que son amour augmente, pour elles, il diminue pour +celle qui en devroit être le légitime objet. Quelle opinion +et quels égards peut-on avoir pour un homme qui +se laisse gouverner totalement et qui néglige le bien de +ses affaires et de son pays, pour se livrer à ses plaisirs +déréglés. Je me souhaitois un vrai ami, auquel je pusse +donner toute ma confiance et mon coeur; pour lequel +je fusse prévenue d'estime et d'inclination, qui pût faire +ma félicité et dont je pusse faire le bonheur. Je prévoyois +bien que le prince de Galles n'étoit pas mon +fait, ne possédant pas toutes les qualités que j'exigeois. +D'un autre côté le duc de Weissenfeld l'étoit encore +moins. Outre la disproportion qu'il y avoit entre nous +deux, son âge ne convenoit point au mien, j'avois dix-neuf +ans, et il en avoit quarante-trois. Sa figure étoit +plutôt désagréable que prévenante; il étoit petit et excessivement +gros; il avoit du monde, mais il étoit fort +brutal dans son particulier et avec cela fort débauché. +Que l'on juge de l'état de mon triste coeur! Il n'y +avoit que ma gouvernante, qui fût informée de mes +véritables sentimens, et dans le sein de laquelle il m'étoit +permis de les répandre.</p> + +<p>La reine acheva de nous abîmer par ses hauteurs. +Grumkow avoit acheté une très-belle maison à Berlin +de l'argent qu'il avoit tiré de l'Empereur. Il avoit trouvé +le moyen de l'orner et de la meubler aux dépens de +toutes les têtes couronnées. Le feu roi d'Angleterre et +l'Impératrice de Russie y avoient fourni. Il pria la reine +de lui donner son portrait, lequel, disoit-il, feroit le plus +grand lustre de sa maison. La reine le lui accorda sans +peine. Elle se faisoit justement peindre dans ce temps-là +par le fameux Pesne, très-renommé pour sa grande +habilité dans cet art, et ce portrait étoit destiné pour +la reine de Danemarc. Comme il n'y avoit que la tête +d'achevée, lorsqu'elle partit pour Vousterhausen, elle +ordonna au peintre, d'en tirer une copie pour Grumkow, +ne donnant des originaux qu'aux princesses. Ce +ministre en vint un jour remercier la reine, et lui témoigna +la joie qu'il avoit de posséder une pièce si parfaite. +C'est le chef-d'oeuvre de Pesne, continua-t-il, et on ne +peut rien voir de plus ressemblant et de mieux travaillé. +La reine me dit tout bas: j'espère qu'on aura fait un +quiproquo, et qu'on lui aura donné l'original pour la +copie!» et en même temps elle le lui demanda tout haut. +«Comme le roi, lui répondit-il, m'a fait la grâce de me +donner son portrait en original, il est bien juste que j'aie +le portrait de votre Majesté égal avec le sien; je l'ai +envoyé chercher de chez le peintre, c'est une pièce +achevée.» «Et par quel ordre? lui répliqua la reine, +car je n'honore aucun particulier d'un original, et je ne +prétends pas vous distinguer des autres.» Elle voulut +lui tourner le dos, en lui disant ces dernières paroles, +mais il l'arrêta en la conjurant de lui laisser le portrait. +Elle le lui refusa d'une manière très-désobligeante, et lui +dit force piquanteries en se retirant. Dès que le roi +fut à la chasse, elle conta toute cette scène au comte +de Fink. Celui-ci charmé de pouvoir jouer un tour +à Grumkow, contre lequel il avoit une pique particulière, +anima la reine à lui faire ressentir l'impertinence +de son procédé. Il fut donc résolu, que dès qu'elle +seroit de retour à Berlin, elle enverroit plusieurs de ses +domestiques chez Grumkow, pour lui redemander son +portrait, et lui dire en même temps, qu'elle ne le lui +donneroit ni en original ni en copie, jusqu'à ce qu'il +changeât de conduite à son égard, et apprit à lui rendre +le respect qui lui étoit dû comme à sa souveraine. Dès +le lendemain cette belle résolution fut mise en exécution. +Nous retournâmes ce jour en ville et aussitôt que la +reine y fut arrivée, elle s'empressa de donner ses ordres +là-dessus, de crainte, d'y trouver de l'obstacle par les +représentations qu'on lui feroit. Grumkow qui peut-être +avoit déjà été averti par la Ramen du dessein de +la reine, reçut la harangue que le valet de chambre +de cette princesse lui fit d'un air ironique. «Vous +pouvez, lui dit-il, reprendre le portrait de la reine, je + possède ceux de tant d'autres grands princes, que je puis +me consoler d'être privé du sien.» Il ne manqua pas +cependant d'informer le roi de l'avanie qu'il venoit +d'essuyer, et d'y donner le tour le plus malin; ni lui ni +toute sa famille ne mirent plus le pied chez la reine. Il +en parloit d'une façon peu mesurée et sa langue venimeuse +déploya toute sa rhétorique à tourner en ridicule +cette princesse, trop heureuse encore s'il s'en étoit tenu +là, mais il s'en vengea peu après par des effets, comme +nous le verrons dans la suite. Les bien intentionnés +s'entremirent pour appaiser cette affaire. Grumkow +fit valoir au roi le respect qu'il avoit pour tout ce qui +lui appartenoit, en faisant des espèces d'excuses à la +reine, auxquelles elle répondit obligeamment, ce qui mit +en apparence fin à leurs divisions.</p> + +<p>La réponse d'Angleterre tardant à venir, la reine +commença à s'en inquiéter. Elle avoit tous les jours +des conférences avec Mr. du Bourguai, qui la plupart +du temps n'aboutissoient à rien. Enfin, au bout de +quatre semaines, ces lettres tant désirées arrivèrent. Voici +le contenu de celle que la reine d'Angleterre écrivit pour +être montrée au roi. «Le roi, mon époux, disoit-elle, +est très-disposé à resserrer les noeuds de l'alliance, que +le feu roi, son père, a contractés avec celui de Prusse, +et de donner les mains au double mariage de ses enfans, +mais il ne peut rien dire de positif avant que d'avoir +proposé cette affaire au parlement.» Cela s'appeloit +biaiser et donner une réponse vague. L'autre lettre +ne contenoit rien de plus réel, ce n'étoient que des +exhortations à la reine de soutenir avec fermeté les +persécutions du roi, par rapport à mon mariage avec le +duc de Weissenfeld; que ce parti étoit trop peu +redoutable pour s'en alarmer si fort, et que ce ne pouvoit +être qu'une feinte du roi. Celle qui étoit pour mon +frère étoit à peu près dans les mêmes termes. Jamais +la tête de Méduse n'a causé tant d'effroi que la lecture +de ces lettres en donna à la reine; elle se seroit résolue +de les passer sous silence et de récrire une seconde fois +en Angleterre, pour tâcher d'en obtenir de plus favorables, +si Mr. du Bourguai n'étoit venu l'avertir, qu'il étoit +chargé des mêmes commissions pour le roi. La reine +parla très-fortement à ce ministre, et lui témoigna le +mécontentement qu'elle avoit du procédé de sa cour à +son égard; elle le chargea d'assurer le roi, son frère, +que s'il ne changeoit d'avis, tout seroit perdu. Le roi +arriva quelques jours après. Dès qu'il entra dans la +chambre, il lui demanda, si la réponse étoit venue? +«Oui, lui dit la reine, en payant d'effronterie, elle est +telle que vous la désirez!» et en même temps elle lui +donna la lettre. Le roi la prit, la lut et la lui rendit +d'un air fâché. «Je vois bien, lui dit-il, qu'on prétend +encore me tromper, mais je n'en serai pas la dupe.» +Il sortit d'abord et alla trouver Grumkow, qui étoit +dans son anti-chambre. Il s'entretint deux bonnes heures +avec ce ministre, après quoi il repassa dans la chambre +où nous étions, avec une physionomie gaie et ouverte. +Il ne fit mention de rien et fit très-bon accueil à la reine. +Cette princesse se laissa éblouir par les caresses du +roi et s'imagina, que tout alloit le mieux du monde. +Mais je n'en fus pas la dupe; je connoissois ce prince, +et sa dissimulation me faisoit plus craindre que ses emportemens. +Il ne s'arrêta que quelques jours à Berlin +et retourna à Potsdam.</p> + +<p>L'année 1729 commença d'abord par une nouvelle +époque. Mr. de la Motte, officier au service de Hannovre, +arriva secrètement à Berlin et alla se loger chez +Mr. de Sastot, chambellan de la reine, son proche +parent. «Je suis chargé, lui dit-il, de commissions de la +dernière importance, mais qui exigent un secret infini, et +qui m'obligent de tenir mon séjour caché; je suis chargé +d'une lettre pour le roi, mais il m'est expressément +ordonné de la lui faire tenir en main propre, je ne me +suis adressé à personne ici, et n'y ai point de connaissance. +Je me flatte donc, que comme mon ancien ami +et en qualité de parent, vous me tirerez d'embarras et +ferez parvenir mes dépêches au roi.» Ce commencement +de confidence inspira de la curiosité à Sastot; il +pressa fort la Motte de lui apprendre le sujet de son +voyage. Après beaucoup de résistance de la part de ce +dernier, il apprit enfin, qu'il étoit envoyé du prince de +Galles, pour avertir le roi, que ce prince avoit résolu +de s'esquiver secrètement de Hannovre à l'insu du roi, +son père, et de se rendre à Berlin pour m'épouser. «Vous +voyez bien, lui dit la Motte, que toute la réussite de +ce projet ne dépend que du secret. Cependant comme +on ne m'a pas défendu d'en informer la reine, je vous +laisse le soin de l'en instruire, si vous la croyez assez +discrète pour cela.» Sastot lui répondit, que pour ne +rien risquer, il mettroit Mdme. de Sonsfeld de la +confidence, et la consulteroit sur ce qu'il auroit à faire. +J'étois justement tombée malade quelques jours auparavant +d'une grosse fièvre de rhume. Sastot trouva +Mdme. de Sonsfeld chez la reine, occupée à lui faire +le rapport de l'état de ma santé. Dès qu'il put lui parler, +il ne manqua pas de lui faire part de l'arrivée de la +Motte et des nouvelles qu'il lui avoit apprises, la priant +de lui conseiller s'il falloit le dire à la reine. Sastot +et Mdme. de Sonsfeld n'ignoroient ni l'un ni l'autre +que cette princesse n'avoit rien de caché pour la Ramen, +et que par conséquent Sekendorff ne manqueroit pas +d'être d'abord averti de ce qui se passoit. Mais enfin, après +une mûre délibération ils résolurent de lui en +faire la confidence. On ne sauroit s'imaginer quelle joie +cette nouvelle causa à la reine. Elle ne put la +cacher ni à la comtesse de Fink ni à Mdme. de +Sonsfeld. L'une et l'autre l'exhortèrent à la discrétion, +et lui firent entrevoir les conséquences fâcheuses +qui pourroient arriver si ce projet venoit +à transpirer. Elle leur promit tout au monde, et +se tournant vers ma gouvernante, «allez, lui dit-elle, +préparer ma fille à apprendre cette nouvelle, j'irai +demain chez elle, pour lui parler moi-même, mais surtout +faites en sorte qu'elle soit bientôt en état de sortir.» +Madame de Sonsfeld se rendit d'abord chez moi. «Je +ne sais, me dit-elle, ce qu'a Sastot, il est comme un +fou, il chante, il danse, et cela de joie, dit-il, d'une bonne +nouvelle qu'il a reçue et qu'il lui est défendu de divulguer.» +Je ne fis point réflexion à cela, et comme je ne +lui répondois rien: «je suis pourtant curieuse, continua-t-elle, +de savoir ce que ce pourroit être, car il dit, +Madame, que cela vous regarde.» «Hélas! lui dis-je, +quelle bonne nouvelle pourroit m'arriver dans la situation +où je suis, et d'où Sastot pourroit-il en recevoir?» +«De Hannovre, me dit-elle, et peut-être du prince de +Galles lui-même.» Je ne vois pas de si grand bonheur +à cela, lui répliquai-je, vous connoissez assez mes sentimens +sur ce sujet.» Il est vrai, Madame, me répondit-elle, +mais je crains fort que Dieu ne vous punisse des +mépris que vous avez pour un prince qui se sacrifie +pour vous jusqu'au point d'encourir la disgrâce du roi, +son père, et peut-être se brouiller avec toute sa famille, +pour venir vous épouser. Quel parti êtes-vous donc +résolue de prendre? Il n'y a point à opter; aimez-vous +mieux le duc de Weissenfeld ou le Margrave de +Schwed, ou voulez-vous rester à reverdir? En verité, +Madame, vous me percez le coeur, et dans le fond vous +ne savez ce que vous voulez.» Je me mis à rire de son +emportement, ne m'attendant pas, que ce qu'elle venoit +de me dire fût si sûr.» La reine a sans doute encore +reçu des lettres pareilles à celles qu'elle eut, il y a six +mois, et c'est sans doute, lui dis-je, la cause des grands +raisonnements que vous me faites.» «Non, point du +tout,» reprit-elle, et en même temps elle me fit un récit +de l'envoi de la Motte. Pour le coup je vis bien que +l'affaire étoit sérieuse, et l'envie de rire me passa pour +faire place à un sombre chagrin, qui ne raccommoda pas +ma santé. La reine vint le lendemain chez moi. Après +m'avoir embrassée plusieurs fois avec toutes les marques +de la plus vive tendresse, elle me réitéra tout ce que +Madame de Sonsfeld m'avoit dit la veille; «vous serez +donc enfin heureuse, quelle joie pour moi!» Pendant +tout ce temps je lui baisai les mains que j'arrosois de +mes larmes sans lui rien répondre. «Mais vous pleurez, +continua-t-elle, qu'avez-vous?» Je me fis une conscience +de diminuer sa satisfaction. «La seule pensée de vous +quitter, Madame, lui dis-je, m'afflige plus que toutes les +couronnes de la terre ne me causeroient de plaisir.» +Ma réponse l'attendrit, elle me fit mille caresses; après +quoi elle se retira. Il y eut ce soir-là appartement chez +la reine. Le mauvais génie de cette princesse y +mena Mr. du Bourguai, ministre d'Angleterre. Cet +envoyé lui fit part, comme à son ordinaire, des +lettres qu'il avoit reçues de sa cour, il entra insensiblement +en matière avec la reine, qui, oubliant +toutes les promesses qu'elle avoit faites, lui conta +le dessein du prince de Galles. Mr. du Bourguai en +parut surpris et lui demanda si tout-cela étoit bien sûr! +«Si sûr, lui dit-elle, que la Motte est dépêché ici de +sa part, et qu'il a déjà informé le roi de l'affaire en +question.» Du Bourguai levant alors les épaules: +«Que je suis malheureux, lui dit-il, Madame, Votre Majesté +vient de me faire une confidence, qu'elle auroit dû +me cacher autant qu'à Sekendorff. Mon Dieu! que je +suis à plaindre, puisque je me vois obligé d'envoyer dès +ce soir un courrier en Angleterre, pour en avertir le +roi mon maître, qui ne manquera pas de déranger les +projets du prince, son fils, mais je ne puis en agir autrement.» +On peut aisément se figurer la frayeur de la +reine. Elle employa tous ses efforts pour détourner du +Bourguai de son dessein, mais ce ministre fut inexorable, +et se retira sur-le-champ. La reine resta dans une +consternation et un désespoir terrible. Pour comble de +malheur elle s'étoit aussi confiée à la Ramen. Sekendorff, +qui avoit été instruit de tout par cette femme, +s'étoit rendu à Potsdam, pour prévenir le roi et l'empêcher +de ne point donner de réponse. La comtesse de Fink +me conta toutes ces choses le jour suivant. La mine +étoit éventée, ainsi il n'y avoit plus rien à faire qu'à +empêcher, que l'imprudence de la reine ne parvînt aux +oreilles du roi. Ce prince se rendit huit jours après à +Berlin. Malgré toutes les insinuations de Sekendorff, +il fit venir Mr. de la Motte, auquel il fit un accueil +des plus obligeants et lui témoigna l'impatience qu'il +avoit de voir le prince de Galles. Il lui donna une +lettre pour ce prince et le pressa de partir le plutôt +qu'il pourroit, pour accélérer sa venue. Mais les choses +avoient bien changé de face. Les délais du roi et les +imprudences de la reine donnèrent le temps au courrier +de du Bourguai d'arriver en Angleterre. Comme il +étoit adressé à la secrétairerie d'état, on pressa et obligea +le roi de la grande Bretagne d'en dépêcher un autre à +Hannovre, pour donner ordre au prince de Galles, de +se rendre incontinent en Angleterre. Ce courrier arriva +un moment avant le départ du prince. Comme il étoit +adressé au ministère, il n'eut plus d'autre parti à prendre +que celui de l'obéissance, et se vit forcé de se mettre +d'abord en chemin, pendant que le roi et la reine l'attendoient +à Berlin avec un empressement et une joie sans +égale. Cette joie se changea bientôt en tristesse par +l'arrivée d'une estafette, qui leur porta la nouvelle de +son subit départ pour l'Angleterre.</p> + +<p>Mais il est temps de dévoiler tout ce mystère. La +nation Angloise souhaitoit passionnément la présence du +prince de Galles dans son futur royaume. Ils avoient +pressé plusieurs fois très-fortement le roi sur ce sujet, +sans en obtenir de résolution favorable. Ce prince ne +vouloit point faire venir son fils en Angleterre, prévoyant +que son arrivée y causeroit des partis, qui ne pourroient +manquer de devenir préjudiciables à son autorité. Cependant +il jugea bien, qu'il ne seroit pas en état de différer +encore long-temps à contenter la nation. Il écrivit donc +secrètement à son fils, de se rendre à Berlin et de +m'épouser, lui défendant néanmoins de ne le point compromettre +dans cette démarche. C'étoit trouver un honnête +prétexte de se brouiller avec le prince de Galles +et de le laisser à Hannovre, sans que la nation pût s'en +plaindre. L'indiscrétion de la reine et l'arrivée du courrier +de du Bourguai rompirent tout ce plan et obligèrent +le roi de se rendre aux voeux de la nation. Le +pauvre la Motte en fut le sacrifice; il fut enfermé +pendant deux ans dans la forteresse de Hamlen et ensuite +cassé. Mais le roi, mon père, le prit à son service après +son élargissement, où il commande encore actuellement +un régiment. Toutes ces choses ne firent qu'empirer +notre sort. Le roi fut plus piqué que jamais contre le +roi, son beau-frère, et résolut dès lors de ne plus rien +ménager, si l'on ne le satisfaisoit par mon mariage.</p> + +<p>Nous le suivîmes peu de temps après à Potsdam, +où il tomba malade d'une violente attaque de goutte aux +deux pieds. Cette maladie, jointe au dépit qu'il avoit +de voir ses espérances évanouies, le rendoit d'une humeur +insupportable. Les peines du purgatoire ne pouvoient +égaler celles que nous endurions. Nous étions obligés +de nous trouver à neuf heures du matin dans sa chambre, +nous y dînions et n'osions en sortir, pour quelque raison +que ce fût. Tout le jour ne se passoit qu'en invectives +contre mon frère et contre moi. Le roi ne m'appeloit +plus que la canaille Angloise, et mon frère étoit nommé +le coquin de Fritz. Il nous forçoit de manger et de +boire des choses, pour lesquelles nous avions de l'aversion, +ou qui étoient contraires à notre tempérament, ce qui +nous obligeoit quelquefois de rendre en sa présence tout +ce que nous avions dans le corps. Chaque jour étoit +marqué par quelque événement sinistre, et on ne pouvoit +lever les yeux sans voir quelques malheureux tourmentés +d'une ou d'autre façon. L'impatience du roi ne lui permettoit +pas de rester au lit, il se faisoit mettre sur une +chaise à rouleaux et se faisoit ainsi traîner par tout le +château. Ses deux bras étoient appuyés sur des béquilles, +qui le soutenoient. Nous suivions toujours ce +char de triomphe comme de pauvres captifs, qui vont +subir leur sentence. Ce pauvre prince souffroit beaucoup, +et une bile noire, qui s'étoit épanchée dans son sang, +étoit cause de ses mauvaises humeurs.</p> + +<p>Il nous renvoya un matin, que nous entrions pour +lui faire la cour. Allez-vous en, dit-il d'un air emporté +à la reine, avec tous vos maudits enfans, je veux rester +seul. La reine voulut répliquer, mais il lui imposa +silence, et ordonna qu'on servit le dîner dans la chambre +de cette princesse. La reine en étoit inquiète, et nous +en étions charmés, car nous devenions maigres comme +des haridelles, mon frère et moi, à force d'inanition. Mais +à peine nous étions-nous mis à table, qu'un des valets de +chambre du roi accourut tout essouflé en lui criant: venez, +au nom de Dieu, au plus vite, Madame, car le roi veut +s'étrangler. La reine y courut aussitôt toute effrayée. +Elle trouva le roi qui s'étoit passé une corde autour du +cou, et qui alloit étouffer, si elle n'étoit venue à son +secours. Il avoit des transports au cerveau et beaucoup +de chaleur, qui diminua cependant vers le soir, où il se +trouva un peu mieux. Nous en avions tous une joie +extrême, dans l'espérance que son humeur se radouciroit, +mais il en fut autrement. Il conta le midi à table à la +reine, qu'il avoit reçu des lettres d'Anspach, qui lui marquoient, +que le jeune Margrave comptoit être au mois +de Mai à Berlin, pour y épouser ma soeur, et qu'il enverroit +Mr. de Bremer, son gouverneur, pour lui porter +la bague de promesse. Il demanda à ma soeur, si cela +lui faisoit plaisir et comment elle régleroit son ménage, +lorsqu'elle seroit mariée? Ma soeur s'étoit mise sur le +pied de lui dire tout ce qu'elle pensoit, et même des +vérités, sans qu'il le trouvât mauvais. Elle lui répondit +donc avec sa franchise ordinaire, qu'elle auroit une bonne +table délicatement servie, et ajouta-t-elle, qui sera meilleure +que la vôtre, et si j'ai des enfans, je ne les maltraiterai +pas comme vous et ne les forcerai pas à manger +ce qui leur répugne. Qu'entendez vous par là, lui répondit +le roi, que manque-t-il à ma table? Il y manque, +lui dit-elle, qu'on ne peut s'y rassasier, et que le peu +qu'il y a, ne consiste qu'en gros légumes que nous ne +pouvons pas supporter. Le roi avoit déjà commencé à +se facher de sa première réponse, cette dernière acheva +de le mettre en fureur, mais toute sa colère tomba sur +mon frère et sur moi. Il jeta d'abord une assiette à la +tête de mon frère, qui esquiva le coup; il m'en fit voler +une autre que j'évitai de même. Une grêle d'injures +suivirent ces premières hostilités. Il s'emporta contre la +reine, lui reprochant la mauvaise éducation qu'elle donnoit +à ses enfans; et s'adressant à mon frère, vous devriez +maudire votre mère, lui dit-il, c'est elle qui est cause, +que vous êtes un malgouverné. J'avois un précepteur +qui étoit un honnête homme, je me souviens toujours +d'une histoire, qu'il m'a contée dans ma jeunesse. Il y +avoit, me disoit-il, un homme à Carthage, qui avoit été +condamné à mort pour plusieurs crimes, qu'il avoit commis. +Il demanda à parler à sa mère dans le temps +qu'on le menoit au supplice. On la fit venir. Il s'approcha +d'elle comme pour lui parler bas, et lui emporta +un morceau de l'oreille avec ses dents. Je vous traite +ainsi, dit-il à sa mère, pour vous faire servir d'exemple +à tous les parens, qui n'ont pas soin d'élever leurs enfans +dans la pratique de la vertu. Faites en l'application! +continua-t-il, en s'adressant toujours à mon frère, et voyant +qu'il ne répondoit rien, il recommença à nous invectiver +jusqu'à ce qu'il fut hors d'état de parler davantage. +Nous nous levâmes de table, et comme nous étions +obligés de passer à côté de lui, il me déchargea un +grand coup de sa béquille, que j'évitai heureusement, +sans quoi il m'auroit assommée. Il me poursuivit +encore quelque temps dans son char, mais ceux qui +le traînoient me donnèrent le temps de m'évader dans +la chambre de la reine, qui en étoit fort éloignée. J'y +arrivai à demi-morte de frayeur et si tremblante, que je +me laissai tomber sur une chaise, ne pouvant plus me +soutenir. La reine m'avoit suivie, elle fit ce qu'elle put +pour me consoler, et pour me persuader de retourner +chez le roi. Les assiettes et les béquilles m'avoient fait +si peur, que j'eus bien de la peine à m'y résoudre. +Nous repassâmes pourtant dans l'appartement de ce prince, +que nous trouvâmes s'entretenant tranquillement avec ses +officiers. Je n'y fus pas long-temps, je me trouvai mal, +et fus obligée de retourner chez la reine, où je tombai +deux fois en foiblesse. J'y restai quelque temps. La +femme de chambre de cette princesse, me regardant +attentivement, me dit: eh mon Dieu Madame! qu'avez-vous? +vous êtes faite que c'est horrible. Je n'en sais +rien, lui dis-je, mais je suis bien malade. Elle m'apporta +un miroir, et je fus fort surprise de me trouver tout le +visage et la poitrine remplie de taches rouges; j'attribuai +cela à l'altération que j'avois eue et n'y fis point +de réflexion. Mais dès que je rentrai dans la chambre +du roi, cette ébullition rentroit et je retombai en défaillance. +La cause en étoit, qu'il falloit traverser toute +une enfilade de chambres où il n'y avoit point de feu +et où il faisoit un froid terrible. Je pris la nuit une +grosse fièvre et me trouvai le lendemain si mal que je +fis faire mes excuses à la reine de ne pouvoir sortir. +Elle me fit dire, que morte ou vive je devois me rendre +chez elle. Je lui fis répondre, que j'avois une ébullition +de sang et que c'étoit impossible. Le même ordre me +fut réitéré encore de sa part. On me traîna donc à +quatre dans son appartement, où je tombai d'une foiblesse +dans l'autre, et on me conduisit de même chez +le roi. Ma soeur me voyant si mal, et me croyant sur +le point d'expirer, en avertit ce prince qui n'avoit pas +pris garde à moi. Qu'avez-vous, me dit-il, vous êtes +bien changée, mais je vous guérirai bientôt! En même +temps il me fit donner un grand gobelet, rempli de +vieux vin du Rhin extrêmement fort, qu'il me força de +boire bon gré mal gré. A peine l'eus-je avalé, que ma +fièvre augmenta et que je commençai à rêver. La reine +vit bien, qu'il falloit me renvoyer; on me porta donc +dans ma chambre, où on me mit au lit toute coiffée, +m'ayant été ordonné expressément, de reparoître le soir. +Mais je n'y fus pas long-temps sans sentir un terrible +redoublement. Le médecin Stahl, qu'on avoit envoyé +chercher, prit ma maladie pour une fièvre chaude et +me donna plusieurs remèdes très-contraires au mal que +j'avois. Je restai tout ce jour et le suivant dans +un délire continuel. Dès que je rentrai dans mon +bon sens, je me préparai à la mort. Dans ces +courts intervalles je la désirois avec ardeur, et lorsque +je voyois Madame de Sonsfeld et ma bonne +Mermann à côté de mon lit, qui pleuroient, +je tâchois de les consoler, en leur disant, que j'étois +détachée du monde, et que j'allois trouver le +repos dont personne n'étoit plus en état de me priver. +Je suis cause, leur disois-je, de tous les chagrins de la +reine et de mon frère. Si je dois mourir, dites au roi, +que je l'ai toujours aimé et respecté, que je n'ai rien à +me reprocher envers lui, qu'ainsi j'espère qu'il me donnera +sa bénédiction avant ma mort. Dites-lui, que je +le supplie d'en agir mieux avec la reine et avec mon +frère, et d'ensevelir toute désunion et animosité contre +eux dans mon tombeau. C'est la seule chose que je souhaite, +et la seule qui m'inquiète dans l'état où je suis. +Je restai deux fois vingt-quatre heures entre la vie et +la mort, au bout desquelles la petite vérole se manifesta. +Le roi ne s'étoit pas informé de mes nouvelles depuis +tout le temps que j'avois été incommodée. Dès qu'on +lui eut appris que j'avois la petite vérole, il m'envoya +son chirurgien Holtzendorff, pour voir ce qui en +étoit. Ce brutal me dit cent duretés de la part du roi +et y en ajouta encore. J'étois si mal que je n'y fis +aucune attention. Il confirma cependant ce prince dans +le rapport qu'on lui avoit fait de ma santé. La crainte +qu'il eut, que ma soeur ne prît cette maladie contagieuse, +lui fit prendre toutes les précautions imaginables pour +l'empêcher, mais d'une manière bien dure pour moi. Je +fus aussitôt traitée comme une prisonnière d'état; on +mit le scellé sur toutes les avenues qui menoient à ma +chambre, et on ne laissa qu'une seule issue pour y entrer. +Défense expresse fut faite à la reine et à tous ses domestiques +de venir chez moi, aussi bien qu'à mon frère. +Je restai seule avec ma gouvernante et la pauvre Mermann, +qui étoit enceinte, et qui malgré cela me servoit +nuit et jour avec un zèle et un attachement sans égal. +J'étois couchée dans une chambre où il faisoit un froid +épouvantable. Le bouillon qu'on me donnoit n'étoit que +de l'eau et du sel, et lorsqu'on en faisoit demander +d'autre on répondoit, que le roi avoit dit, qu'il étoit +assez bon pour moi. Quand je m'assoupissois un peu +vers le matin, le bruit du tambour me réveilloit en sursaut +mais le roi auroit mieux aimé me laisser crever +que de le faire cesser. Pour comble de malheur la +Mermann tomba malade. Comme tous les accidens +qu'elle prit lui présageoient une fausse couche, on fut +obligé de la faire transporter à Berlin, et de faire venir +ma seconde femme de chambre, qui s'enivrant tous les +jours, n'étoit pas en état de me soigner. Mon frère, +qui avoit déjà eu la petite vérole, ne m'abandonna pas; +il venoit deux fois par jour à la dérobée me rendre +visite. La reine n'osant me voir faisoit sous main demander +à tout moment de mes nouvelles. Je fus pendant neuf +jours en grand danger, tous les symptômes de mon mal +étoient mortels, et tous ceux qui me voyoient jugeoient +que si j'en réchappois je serois cruellement défigurée. +Mais ma carrière n'étoit point encore finie, et j'étois +réservée pour endurer toutes les adversités qu'on verra +dans la suite de ces mémoires. La petite vérole me +revint par trois fois, dès qu'elle étoit séchée elle recommençoit +de nouveau. Malgré cela je n'en fus point +marquée et ma peau en devint beaucoup meilleure +qu'elle n'avoit été.</p> + +<p>Cependant Mr. de Bremer arriva à Potsdam de +la part du Margrave d'Ansbach. Il remit la bague +de promesse à ma soeur, ce qui se fit sans la moindre +cérémonie. Le roi étoit aussi entièrement rétabli de sa +goutte, et le rétablissement de sa santé avoit chassé sa +mauvaise humeur. Il n'y avoit plus que moi qui en +fusse l'objet. Holtzendorff venoit me voir de temps +en temps de la part de ce prince, mais ce n'étoit jamais +que pour me dire des choses désagréables de sa part. +Il tâchoit toujours d'embellir les complimens dont il étoit +chargé, par les termes les plus mortifians. Cet homme +étoit la créature de Sekendorff et si grand favori du +roi, que tout le monde ployoit les genoux devant lui. +Il ne se servoit de son crédit que pour faire des +malheureux, et n'avois pas seulement le mérite d'être +habile dans son art. Le roi en agissoit un peu mieux +envers mon frère par l'instigation de Sekendorff et +de Grumkow, qui manioient entièrement l'esprit de ce +prince. Les subites révolutions qu'ils avoient expérimentées +des sentimens du roi, les tenoient toujours dans +la crainte. Ils appréhendoient avec raison, que le roi +d'Angleterre ne se déterminât enfin au double mariage, +et qu'en ce cas tout leur plan ne fût renversé. Ils +n'ignoroient pas les menées de la reine, qui intriguoit +perpétuellement avec cette cour, et ils étoient informés +de la lettre que mon frère avoit écrite à celle d'Angleterre. +Ils formèrent enfin le plus détestable de tous les +projets, pour empêcher tout raccommodement avec le +Monarque Anglois. Ce projet consistoit, à mettre +entièrement la désunion dans la maison de Prusse et +d'obliger mon frère, à force de mauvais traitemens du +roi, de prendre quelque résolution violente, qui pût donner +prise sur lui et sur moi. Le comte de Fink étoit un +obstacle à leur dessein. Mon frère avoit de la considération +pour lui, et son caractère de gouverneur lui +donnoit sur son élève une certaine autorité, qui pouvoit +l'empêcher de faire des démarches préjudiciables à ses +intérêts. Ils représentèrent donc au roi, que mon frère, +ayant 18 ans passés, n'avoit plus besoin de Mentor, et +qu'en lui ôtant le comte de Finck, il mettroit fin à +toutes les intrigues de la reine, dont il étoit le ministre. +Le roi goûta leurs raisons. Les deux gouverneurs furent +congédiés très-honorablement, ils gardèrent l'un et l'autre +de grosses pensions et retournèrent vaquer à leurs emplois +militaires. On donna en récompense deux officiers de +compagnie à mon frère. L'un étoit le colonel de Rocho, +très-honnête homme, mais d'un fort petit génie, l'autre +le major de Kaiserling, fort honnête homme aussi, +mais grand étourdi et bavard, qui faisoit le bel esprit +et n'étoit qu'une bibliothèque renversée. Mon frère +leur vouloit assez de bien, mais Kaiserling, étant +plus jeune et fort débauché, fut par conséquent le plus +goûté. Ce cher frère venoit passer toutes les après-midis +chez moi, nous lisions, écrivions ensemble et nous +nous occupions à nous cultiver l'esprit. J'avoue que nos +écritures rouloient souvent sur des satires, où le prochain +n'étoit pas épargné. Je me souviens qu'en lisant le +roman comique de Scarron, nous en fîmes une assez +plaisante application sur la clique impériale. Nous nommions +Grumkow la Rancune, Sekendorff la Rapinière, +le Margrave de Schwed Saldagne, et le roi Ragotin. +J'avoue que j'étois très-coupable de perdre ainsi le +respect que je devois au roi, mais je n'ai pas dessein +de m'épargner, et je ne prétends nullement me faire +grâce. Quelques sujets de plaintes que les enfans +puissent avoir contre leur parens, ils ne doivent jamais +oublier ce qui leur est dû. Je me suis souvent reproché +depuis les égaremens de ma jeunesse en ce point, mais +la reine, au lieu de nous censurer, nous encourageoit +par son approbation à continuer ces belles satires. +Mdme. de Kamken, sa gouvernante, n'y étoit pas +épargnée, quoique nous estimassions fort cette dame, +nous ne pouvions nous empêcher de saisir son ridicule +et de nous en divertir. Comme elle étoit fort replète +et d'une figure semblable à celle de Mdme. Bouvillon +nous la nommions ainsi. Nous en badinâmes plusieurs +fois en sa présence, ce qui lui donna la curiosité de +savoir qui étoit cette fameuse Mdme. Bouvillon, dont +on parloit tant. Mon frère lui fit accroire, que c'étoit +la Camerera mayor de la reine d'Espagne. A notre +retour à Berlin, un jour qu'il y avoit appartement, et +qu'on y parloit de la cour d'Espagne, elle s'avisa de +dire, que les Camerera mayor étoient toutes de la famille +des Bouvillons. On lui fit des éclats de rire au nez, +et je crus que j'en étoufferois pour ma part. Elle vit +bien qu'elle avoit dit une sottise, et s'informa auprès de +sa fille, qui avoit beaucoup de lecture, ce que ce pouvoit +être. Celle-ci lui dévoila le mystère. Elle fut très-fâchée +contre moi, sentant bien que je l'avois turlupinée; +et j'eus beaucoup de peine à faire ma paix avec elle. +Un caractère satirique est très-peu estimable; on s'accoutume +insensiblement à ce vice et à la fin on n'épargne +ni ami ni ennemi. Il n'y a rien de si aisé que de se +saisir du ridicule, chacun a le sien. Il est divertissant, +je l'avoue, d'entendre turlupiner spirituellement une personne +qui nous est indifférente mais il est en même +temps dur de penser, que peut-être on subira le même +sort. Que nous sommes aveugles, nous autres hommes, +nous brocardons sur les défauts d'autrui, pendant que +nous ne faisons aucune réflexion sur les nôtres. Je me +suis entièrement défaite de ce vice, et je ne suis plus +caustique que sur le compte des gens qui ont un mauvais +caractère, et qui méritent par le venin de leur +langue, qu'on leur rende la pareille. Mais j'en reviens +à mon sujet.</p> + +<p>Le temps de l'arrivée du Margrave d'Ansbach +approchant, et ce prince n'ayant pas eu encore +la petite vérole, le roi et la reine jugèrent à +propos de me faire retourner à Berlin. Mais avant +que de partir j'allai chez le roi. Il me reçut à son +ordinaire, c'est à dire très-mal, et me dit les choses du +monde les plus dures. La reine, craignant qu'il ne +poussât son mauvais procédé plus loin, abrégea ma visite +et me ramena elle-même dans ma chambre. Je me +rendis le lendemain à Berlin, où je trouvai la comtesse +Amélie promise avec Mr. de Vierek, Ministre d'état. +Mr. de Vallenrot, son ancien amant, étoit mort. Il +y avoit quelque temps qu'on lui avoit appris cette nouvelle +un jour, qu'il y avoit appartement chez la reine. +Comme elle n'avoit pas seulement été informée de sa +maladie, elle fut si saisie de cette mort subite, qu'elle +tomba en défaillance en présence de toute la cour, ce +qui découvrit l'intrigue qu'elle avoit eue avec lui. Cette +aventure avoit fort diminué son crédit auprès de la reine, +qui ne fut pas fâchée de se défaire d'elle. Cependant +le roi et la reine arrivèrent peu de jours après moi à +Berlin. Les noces de ma soeur y furent célébrées en +cérémonie, et elle partit quinze jours après son mariage. +Je sortis donc de ma solitude et suivis quelque temps +après la reine à Vousterhausen. Les disputes pour mon +mariage s'y renouvelèrent. Ce n'étoit tout le jour que +querelle et dissension. Le roi nous laissoit mourir de +faim, mon frère et moi. Ce prince faisoit l'office d'écuyer +tranchant il servoit tout le monde hors mon frère et +moi et quand par hazard il restoit quelque chose dans +un plat, il crachoit dedans pour nous empêcher d'en +manger. Nous ne vivions l'un et l'autre que de café +et de cerises sèches, ce qui me gâta totalement l'estomac. +En revanche, je me nourrissois d'injures et d'invectives, +car j'étois apostrophée toute la journée de tous les tîtres +imaginables, et devant tout le monde. La colère du +roi alla même si loin, qu'il nous chassa, mon frère et +moi, avec l'ordre formel de ne paroître en sa présence +qu'aux heures du repas. La reine nous faisoit venir +secrètement, pendant que ce prince étoit à la chasse. +Elle avoit des espions de tout côté en campagne, qui +venoient l'avertir dès qu'on le voyoit paroître de loin, +afin qu'elle put avoir le temps de nous renvoyer. La +négligence de ces gens fut cause, que le roi pensa nous +surprendre chez elle. Il n'y avoit qu'une issue dans la +chambre de cette princesse, et il arriva si subitement, +qu'il ne nous fut plus possible de l'éviter. La peur nous +donna de la résolution. Mon frère se cacha dans une +niche, où étoit une certaine commodité, et pour moi, je +me fourrai sous le lit de la reine, qui étoit si bas que +je n'y pouvois tenir et que j'étois dans une posture fort +incommode. Nous étions à peine retirés dans ces beaux +gîtes que le roi entra. Comme il étoit fort fatigué de +la chasse, il se mit à dormir et son sommeil dura deux +heures. J'étouffois sous ce lit et ne pouvois m'empêcher +de sortir quelquefois ma tête pour respirer. Si quelqu'un +avoit pu être spectateur de cette scène, il y auroit +eu de quoi rire. Elle finit enfin. Le roi s'en alla et +nous sortîmes au plus vite de nos tanières, en suppliant +la reine, de ne nous plus exposer à de pareilles comédies. +On trouvera peut-être étrange, que nous n'ayons +fait aucune démarche pour nous raccommoder avec le +roi. J'en parlai plusieurs fois à la reine, mais elle ne +le voulut absolument pas, disant, que le roi me répondroit, +que si je voulois obtenir ses grâces, je devois +épouser ou le duc de Weissenfeld ou le Margrave +de Schwed, ce qui ne pouvoit qu'empirer les choses, +par l'embarras où je serois, de ne pouvoir le satisfaire. +Ces raisons étant bonnes, j'étois obligée de m'y soumettre.</p> + +<p>Quelques jours de bon temps succédèrent à tous +nos désastres. Le roi se rendit à Libnow, petite ville +Saxonne, pour y avoir une entrevue avec le roi de +Pologne. Ce fut là que Grumkow et Sekendorff, +appuyés de ce prince, tirèrent une promesse de mariage +dans toutes les formes du roi, mon père, pour le duc +de Weissenfeld, auquel je fus solemnellement engagée. +Le roi de Pologne promit de lui faire quelques avantages, +et celui de Prusse jugea, qu'avec cinquante mille +écus de rentes je pourrois vivre très-honorablement avec +lui. Il s'arrêta en chemin à Dam, petit bourg appartenant +au duc et qui étoit son apanage, où il fut traité +splendidement en vin d'Hongrie, ce qui ne manqua pas +d'augmenter l'amitié que le roi avoit pour lui. Cependant +ce prince tint toutes ses manigances si secrètes, +que nous n'en fûmes informés que quelque temps après.</p> + +<p>Les mauvais traitemens recommencèrent à son retour, +il ne voyoit plus mon frère sans le menacer de sa canne. +Celui-ci me disoit tous les jours, qu'il endureroit tout +du roi hors les coups, et que s'il en venoit jamais à des +extrémités avec lui, il sauroit s'en affranchir par la fuite. +Le page Keith avoit été fait officier dans un régiment +qui étoit en quartier au pays de Clèves. J'avois eu +une grande joie de son départ, dans l'espérance, que +mon frère mèneroit une vie plus réglée, mais il en fut +tout autrement. Un second favori, beaucoup plus dangereux, +succéda à celui-ci. C'étoit un jeune homme, +capitaine-lieutenant dans les gens-d'armes, nommé Katt. +Il étoit petit-fils du Maréchal comte de Wartensleben. +Le général Katt, son père, l'ayant destiné +pour la robe, l'avoit fait étudier, et ensuite voyager. +Mais comme il n'y avoit de grâce à espérer que pour +ceux qui étoient dans le militaire, il s'y vit placé contre +son attente. Il continuoit de s'appliquer aux études; il +avoit de l'esprit, de la lecture et du monde; la bonne +compagnie, qu'il continuoit à hanter, lui avoit fait contracter +des manières polies, pour lors assez rares à +Berlin; sa figure étoit plutôt désagréable que revenante; +deux sourcils noirs lui couvroient presque les yeux; son +regard avoit quelque chose de funeste, qui lui présageoit +son sort; une peau basanée et gravée de petite vérole +augmentoit sa laideur; il faisoit l'esprit fort et poussoit +le libertinage à l'excès; beaucoup d'ambition et d'étourderie +accompagnoient ce vice. Un tel favori étoit bien +éloigné de ramener mon frère de ses égaremens. Je ne +fus informée de cette nouvelle amitié qu'à mon retour +de Berlin, où nous nous rendîmes peu de jours après +celui du roi de Libnow. Nous y vécûmes un bout de +temps assez tranquillement, lorsqu'un nouvel événement +vint troubler notre repos.</p> + +<p>La reine reçut une lettre de mon frère, qui lui fut +rendue secrètement par un de ses domestiques. Cette +lettre m'a fait une si forte impression, que j'en mettrai +le contenu ici à peu près tel qu'il étoit.</p> + +<p>«Je suis dans le dernier désespoir. Ce que j'avois +toujours appréhendé vient enfin de m'arriver. Le roi a +entièrement oublié que je suis son fils et m'a traité +comme le dernier de tous les hommes. J'entrai ce +matin dans sa chambre, comme à mon ordinaire; dès +qu'il m'a vu il m'a sauté au collet en me battant avec +sa canne de la façon du monde la plus cruelle. Je +tâchois en vain de me défendre, il étoit dans un si +terrible emportement, qu'il ne se possédoit plus, et ce +n'a été qu'à force de lassitude qu'il a fini. Je suis poussé à +bout, j'ai trop d'honneur pour endurer de pareils traitemens, +et je suis résolu d'y mettre fin d'une ou d'autre manière.»</p> + +<p>La lecture de cette lettre nous plongea, la reine et +moi, dans la plus vive douleur, mais elle me causa +beaucoup plus d'inquiétude qu'à cette princesse. Je comprenois +mieux le sens du dernier article qu'elle, et +jugeois bien que la résolution dont mon frère parloit, +de mettre fin d'une ou d'autre manière à ses maux, +consistoit dans la fuite. Je pris occasion du chagrin +où je voyois que la reine étoit plongée, pour lui représenter, +qu'elle devoit se désister de mon mariage. Je lui +fis concevoir, que le roi d'Angleterre n'étoit point d'humeur +à me faire épouser son fils; que s'il en avoit eu +l'intention, il en auroit agi différemment; que cependant, +l'esprit du roi, mon père, s'aigrissoit de plus en plus +contre elle, contre son fils et contre moi; qu'ayant fait +et premier pas à maltraiter mon frère, les mauvais procédés +envers lui et envers moi ne feroient qu'augmenter, +et porteroient peut-être ce dernier à des extrémités qui +pourroient lui être très-funestes; que j'avouois, que je +serois la plus malheureuse personne du monde, si j'étois +contrainte à épouser le duc de Weissenfeld, mais +que je prévoyois bien, qu'il falloit qu'il y en eût un de +nous de sacrifié à la haine de Sekendorff et de +Grumkow, et que j'aimois mieux que ce fût moi que +mon frère; qu'enfin je ne voyois que ce seul moyen, +pour remettre la paix dans la famille. La reine se mit +dans une violente colère contre moi. Voulez-vous me +percer le coeur, me dit-elle, et me faire mourir de douleur, +ne m'en parlez plus de votre vie, et soyez persuadée, +que si vous êtes capable de faire une pareille +lâcheté, je vous donnerai ma malédiction, vous renierai +pour ma fille et ne souffrirai jamais plus que vous vous +montriez en ma présence. Elle me dit ces dernières +paroles avec tant d'altération, que j'en fus effrayée. +Elle étoit enceinte, ce qui augmentoit mes peines. Je +tâchois de la radoucir, en l'assurant, que je ne ferois jamais +rien qui pût lui causer le moindre chagrin.</p> + +<p>Mlle. de Bulow, première fille d'honneur de la +reine, avoit repris dans sa faveur la place de la comtesse +Amélie, qui s'étoit mariée peu après ma soeur. +Cette fille étoit bonne et serviable, elle ne faisoit du +tort à personne, mais elle étoit intrigante et indiscrète. +La reine se servoit d'elle pour apprendre et faire savoir +tout ce qui se passoit à Mr. du Bourguai et à Mr. +Kniphausen, premier Ministre du cabinet. Ce dernier, +homme d'esprit et très-versé dans les affaires, étoit +ennemi juré de Grumkow et par conséquent de la +clique Angloise. La reine lui fit communiquer la lettre +de mon frère et lui demanda conseil sur les démarches +qu'elle pourroit faire, pour prévenir les violences du roi. +Kniphausen étoit informé par la Bulow de toutes les +menées de la Ramen; il savoit que cette femme étoit +étroitement liée avec Eversmann, très-grand favori du +roi; il n'ignoroit pas que la principale cause de nos +maux étoit la confiance que la reine avoit en cette +créature, qui animoit le roi, par les rapports qu'elle et +son compagnon lui faisoient, vrais ou faux, contre mon +frère et moi. Il jugea donc, qu'il falloit gagner ces deux +personnages à quelque prix que ce fût. Il ne fit mention +que d'Eversmann à la reine, trouvant trop dangereux +de lui nommer la Ramen, et il conseilla à cette +princesse, de tâcher de le mettre dans ses intérêts, en +lui procurant une somme d'argent capable de le tenter, +de la part du roi d'Angleterre. La reine goûta cet avis +et en parla à Mr. du Bourguai. Après bien des difficultés +ce Ministre lui fit remettre 500 écus, pendant qu'a +la réquisition de Mr. Kniphausen il en fit toucher autant +secrètement à la Ramen. L'un et l'autre promirent +monts et merveilles, mais dès qu'ils eurent reçu +l'argent, ils avertirent le roi de toute cette manigance, +et amusèrent la reine et Mr. du Bourguai par de fausses +confidences. Ce procédé de la reine acheva de +pousser ce prince à bout; il se crut trahi puisqu'elle +vouloit déjà commencer à corrompre ses domestiques, +et nous verrons les effets de son ressentiment dans +l'année 1730, que je vais commencer.</p> + +<p>Le roi se rendit à Berlin, pour y passer les fêtes +de noël. Il fut de très-bonne humeur pendant tout le +séjour qu'il y fit, et quoiqu'il ne nous fît pas bon accueil +à mon frère et à moi, il épargna du moins les injures. +Nous avions trouvé moyen de radoucir ce dernier, et +nous étions tous dans une sécurité parfaite, les bonnes +manières du roi nous ôtant tout soupçon. Mais qui peut +approfondir les replis du coeur humain?</p> + +<p>Ce prince repartit pour Potsdam. Quelques jours +après le comte Fink reçut une lettre de sa part avec +un ordre séparé, de n'en faire l'ouverture qu'en présence +du Maréchal de Borck et de Grumkow. Il lui étoit +en même temps défendu, sous peine de la vie de ne +point faire mention à personne ni de l'une ni de l'autre. +Les deux Ministres que je viens de nommer, en avoient +reçu un pareil, dans lequel il leur étoit enjoint, de se +rendre chez le comte Fink. Dès qu'ils furent assemblés +ils firent la lecture de cette lettre, laquelle en renfermoit +une à la reine. Voici le contenue de celle qui +étoit adressée au comte de Fink.</p> + +<p>«Des que Borck et Grumkow se seront rendus +chez vous, vous irez tous trois chez ma femme. Vous +lui direz de ma part, que je n'ignore aucune de ses +intrigues, qu'elles me déplaisent et que j'en suis las, que +je ne prétends plus être le jouet de sa famille, qui m'a +traité indignement, qu'une fois pour toutes je veux marier +ma fille Wilhelmine. Mais que pour dernière grâce +je lui permets d'écrire encore une fois en Angleterre et +de demander au roi une déclaration formelle sur le +mariage de ma fille. Dites-lui, qu'en cas que la réponse +qu'elle recevra, ne soit pas selon mes désirs, je prétends +absolument l'unir avec le duc de Weissenfeld ou +avec le Margrave de Schwed; que je lui laisserai le +choix de ces deux partis, qu'elle doit m'engager sa +parole d'honneur, de ne plus s'opposer à mes volontés, +et que si elle continue à me chagriner par ses refus, je +romprai pour jamais avec elle et la reléguerai elle et +son indigne fille que je renierai, à Orangebourg, où elle +pourra pleurer son obstination. Faites votre devoir +en fidèles serviteurs et tâchez de la déterminer à suivre +mes volontés, je vous en tiendrai compte. Mais au cas +du contraire je saurai faire tomber mon ressentiment de +votre conduite sur vous et sur vos familles.»</p> + +<p>Je suis votre affectionné roi,</p> + +<p>Guillaume.</p> + +<p> +Ils se rendirent d'abord chez la reine. Elle ne +s'attendoit à rien moins qu'à cette visite. J'étois chez +elle lorsqu'on vint l'avertir, que ces trois Mrs. demandoient +à lui parler de la part du roi. Je lui dis d'avance +que je prévoyois que cela me regardoit. Elle haussa +les épaules et me répondit: n'importe, il faut de la +fermeté, et ce n'est pas ce qui m'embarrasse. En même +temps elle passa dans sa chambre d'audience, où étoient +ces Messieurs. Le comte de Fink lui exposa leur +commission et lui présenta la lettre du roi. Après +qu'elle l'eut lue, Grumkow prit la parole et voulut lui +démontrer par un grand discours de politique, que +l'intérêt et l'honneur du roi exigeoient, qu'elle se rendit +à ses désirs en cas que la réponse d'Angleterre ne fût +pas conforme à ses souhaits, et suivant l'exemple du +diable, lorsqu'il voulut tenter notre Seigneur, il prétendoit +la réduire par l'écriture sainte; en lui alléguant des +passages convenables au sujet dont il s'agissoit. Il lui +représenta ensuite, que les pères avoient plus de droit +sur leurs enfans que les mères, et que lorsque les parens +ne se trouvoient pas d'accord, les enfans devoient obéir +préférablement au père; que ces derniers étoient maîtres +de les forcer à se marier contre leur gré, et qu'enfin +la reine auroit tout le tort de son côté, si elle ne +se rendoit à ces raisons. Cette princesse refusa ce dernier +article, en lui opposant l'exemple de Béthuel, qui +répondit à la proposition de mariage que le serviteur +d'Abraham lui fit pour son maître Isaac: faites chercher +la fille et demandez-lui son sentiment. Je n'ignore point +la soumission que les femmes doivent avoir pour leurs +maris, ajouta-t-elle, mais ceux-ci ne doivent en prétendre +que des choses justes et raisonnables. Le procédé du +roi ne s'accorde point avec cette vertu. Il prétend +violenter les inclinations de ma fille et la rendre malheureuse +pour le reste de ses jours, en lui donnant un +brutal débauché, et cadet de famille, qui n'est que +général du roi de Pologne, sans pays et sans avoir de +quoi soutenir son caractère et son rang. Quel bien un +tel mariage peut-il procurer à l'état? aucun! Tout au +contraire, le roi se verra obligé d'entretenir éternellement +ce gendre qui lui sera toujours à charge. J'écrirai en +Angleterre selon les ordres du roi, mais quand même +la réponse n'en seroit pas favorable, je ne donnerai +jamais mon consentement au mariage que vous venez +de me proposer, et j'aimerois mille fois mieux voir ma +fille au tombeau que malheureuse. Là s'arrêtant tout d'un +coup elle dit, qu'elle se trouvoit mal et ajouta, qu'on +devroit avoir plus de ménagement pour elle dans l'état +où elle se trouvoit. Cependant je n'en accuse point le +roi, continua-t-elle en regardant Grumkow, je sais à +qui je suis redevable de ses mauvais traitemens. En +proférant ces dernières paroles elle sortit, lui lançant un +regard qui lui marquoit assez combien elle étoit piquée +contre lui. Elle rentra dans sa chambre fort altérée. +Dès que nous y fûmes seules, elle me conta toute cette +conversation et me montra la lettre du roi. Les expressions +en étoient si fortes et si dures que je la passerai +sous silence. Nous versâmes un torrent de larmes +en la relisant. Elle jugeoit bien qu'elle ne pouvoit plus +faire que peu de fond sur l'Angleterre, mais que du +moins elle gagneroit du temps jusqu'au retour de la réponse, +qu'elle devoit en recevoir. Elle résolut cependant +d'employer tous ses efforts pour en tirer une favorable. +Elle me chargea donc d'écrire à mon frère, de lui +mander tout ce qui se passoit, et de lui faire la minute +d'une seconde lettre, qu'il devoit écrire à la reine d'Angleterre. +Voici le contenu de cette lettre que je fis bien +malgré moi.</p> + +<p>Madame ma soeur et tante!</p> + +<p>Quoique j'aie déjà eu l'honneur d'écrire à votre +Majesté, et de lui expliquer la triste situation où je me +trouve aussi bien que ma soeur, la réponse peu favorable +qu'elle m'a donnée, ne m'a point découragé. Je ne +saurois m'imaginer qu'une princesse dont les vertus et +le mérite font l'admiration universelle, puisse laisser +sans secours une soeur qui lui est tendrement attachée, +en refusant de souscrire au mariage de ma soeur et du +prince de Galles, qui cependant a été arrêté si solemnellement +par le traité d'Hannovre. J'ai déjà donné ma +parole d'honneur à votre Majesté, de n'épouser jamais que la +princesse Amélie, sa fille, je lui réitère encore cette +promesse en cas qu'elle veuille donner son consentement +au mariage de ma soeur. Nous sommes tout réduits +à l'état du monde le plus fâcheux, et tout sera perdu +si elle balance encore à nous donner une réponse +favorable. Je me trouverois alors libre de toutes les +promesses que je viens de lui faire, et obligé de suivre +les volontés du roi, mon père, en prenant tel parti qu'il +me proposera. Mais je suis convaincu, que je n'ai rien +à craindre de ce côté-là, et que votre Majesté fera de +mûres réflexions sur ce que je viens de lui mander, +étant etc.</p> + +<p>Mon frère ne balança point à copier cette lettre. +La reine en écrivit deux, dont l'une fut montrée au roi +et l'autre contenoit un détail de ce qui venoit de se +passer, et de toutes les raisons les plus fortes qui +pussent porter la cour d'Angleterre à se rendre aux +désirs du roi. Toutes ces lettres partirent par un +courrier, le roi l'ayant exigé ainsi, afin de recevoir plus +tôt la réponse; il avoit même calculé, qu'en cas de vent +contraire le courrier pouvoit être en trois semaines de +retour. Il y avoit déjà dix jours de passé, et les inquiétudes +de la reine alloient en augmentant à mesure +que le temps s'écouloit. Comme personne ne présageoit +rien de bon des résolutions d'Angleterre, et qu'on +l'avertissoit de tout côté, que le roi se porteroit aux +dernières extrémités si elle tardoit trop à venir, elle +examina sérieusement ce qu'elle devoit faire pour détourner +tout événement fâcheux. La comtesse de Fink, Mdme. +de Sonsfeld et moi passâmes toute une après-midi +dans son cabinet, pour chercher des expédiens. Nous +conclûmes enfin unanimement qu'elle affecteroit d'être +malade; mais le moyen de le faire accroire au roi? Si +la méchante Ramen étoit informée de cette ruse, on +ne faisoit qu'empirer les choses au lieu de les adoucir. +Nous n'osions découvrir à la reine toutes les horreurs +que nous savions de cette femme, car elle en étoit si +fort éprise, qu'elle auroit été capable de le lui redire. +Cependant il n'y avoit d'autre parti à prendre que celui-là. +Il n'étoit pas probable qu'on voulût inquiéter la +reine malade et enceinte, et du moins on donnoit le +temps au courrier de revenir. Nous nous en tînmes +donc à cet avis, mais nous lui fîmes comprendre nettement, +que si elle ne gardoit le secret, tout cela ne +serviroit qu'à rendre notre condition plus fâcheuse. La +comtesse de Fink lui représenta même, qu'elle avoit +des traîtres parmi ses domestiques, qui rapportoient tout +au roi et à Sekendorff; qu'elle étoit informée, qu'on +avoit su dans la maison de ce dernier des conversations +qu'elle et la reine avoient eues secrètement, et qui +n'avoient pu être divulguées que par des gens qui avoient +écouté aux portes. Elle loua sans affectation plusieurs +des domestiques de cette princesse et effecta de ne +point parler de la Ramen, et ajouta encore: tel +qui vous paroît le plus attaché, Madame, est peut-être +celui-là même qui vous trahit. Nous remarquâmes +bien par le trouble de la reine, qu'elle avoit +très-bien compris ce qu'on avoit voulu lui dire, mais +elle n'en fît pas semblant, et nous promit un secret inviolable. +Nous remîmes jusqu'au lendemain au soir à +jouer la comédie. La reine commença par se plaindre +le matin, et pour faire plus d'éclat, elle affecta de tomber +en défaillance. Le soir à table nous composâmes +si bien nos actions et nos visages, que tout le monde +y fut attrappé, même la Ramen. Cette princesse resta +le jour suivant au lit, et fit toutes les simagrées pour +faire accroire qu'elle étoit bien mal. J'avertis mon frère, +par son ordre, de ce qui se passoit, pour prévenir toutes +les inquiétudes qu'il pouvoit avoir de cette feinte maladie. +Mon esprit n'étoit rien moins que tranquille; malgré +l'éloignement que j'avois pour le prince de Galles, je +voyois bien qu'entre trois maux, dont on me menaçoit, +c'étoit sans contredit le plus petit, et je me voyois forcée +par la malignité de mon étoile de souhaiter ce que +j'aurois redouté en tout autre temps. La reine se levoit +vers le soir, et soupoit avec nous dans sa chambre de +lit, mais c'étoit le médecin qui lui faisoit faire cet effort +par les instigations qu'on lui donnoit; cet homme étoit +entièrement dans les intérêts de la reine. Cinq jours +se passèrent ainsi. Mais soit que la Ramen eût découvert +la ruse ou que la reine la lui eût confiée, la crise +recommença. Une nouvelle ambassade, composée des +mêmes personnages qui lui avoient parlé la première +fois, lui fut envoyée de la part du roi le 25. de Janvier, +jour que je n'oublierai jamais. La commission, dont ces +messieurs furent chargés, fut beaucoup plus forte que +la précédente, et la lettre du roi, dont elle étoit accompagnée, +étoit si terrible, qu'elle faisoit paroître douce +celle qu'elle en avoit reçue çi-devant.</p> + +<p>Le roi, lui dirent-ils, ne veut plus absolument entendre +parler d'alliance avec l'Angleterre. Toutes réponses +qui en pourront venir, lui sont entièrement indifférentes, +et ne changeront rien au projet qu'il a fait, de +marier la princesse, sa fille, avec le duc de Weissenfeld +ou avec le Margrave de Schwed. Il prétend absolument +qu'on lui obéisse, et fera même tomber son +ressentiment sur votre Majesté, s'il trouve de la résistance +à ses volontés. Il vous déclare, Madame, qu'il +se séparera de vous, vous reléguera à votre douaire, +enfermera Mdme. la princesse dans une forteresse et +déshéritera le prince royal; qu'après avoir mûrement +réfléchi, il a trouvé la désobéissance de sa famille d'un +très-dangereux exemple pour ses sujets, puisqu'au lieu +de les animer par votre modèle à la soumission, vous +faites le contraire. Il s'est donc proposé de faire un +acte de justice dans sa propre maison, pour empêcher +les mauvaises suites que votre manque de respect pourroit +produire. La reine ne répondit qu'en très-peu de +mots: vous pouvez répondre au roi, qu'il ne me fera +jamais consentir à rendre ma fille malheureuse, et que +tant que j'aurai un souffle de vie, je ne souffrirai point +qu'elle prenne ni l'un ni l'autre des partis proposés. +Ils voulurent répliquer, mais la reine les pria de la laisser +en repos, puisqu'ils ne tireroient point d'autre résolution +d'elle. Dès le lendemain elle se remit au lit, contrefaisant +la malade.</p> + +<p>La réponse d'Angleterre arriva enfin. C'étoit toujours +la même chanson. La reine, ma tante, mandoit, que le +roi, son époux, étoit très-disposé à m'unir avec son fils, +pourvu que le mariage de mon frère avec sa fille se fit +en même temps. La lettre, qui étoit adressé à mon +frère, ne consistoit que dans de simples complimens. +La reine, ma mère, fut vivement piquée de ce procédé, +elle me fit d'abord part de ces belles nouvelles. Le +chagrin qu'elle en ressentoit, nous fit tout craindre pour +sa santé. Elle ne put pourtant se dispenser d'envoyer +la lettre, qu'elle venoit de recevoir, au roi. Elle y en +joignit une de sa main, qui étoit écrite dans les termes +le plus touchans. Le roi fut averti tout de suite par +la Ramen du contenu de ces lettres et les renvoya à la +reine sans les avoir lues. Eversmann en fut le porteur. +Il vint le soir chez cette princesse, et lui conta, que le +roi étoit dans une violente colère contre elle et contre +moi; qu'il avoit juré plusieurs fois, qu'il se porteroit à +toutes les extrémités imaginables pour nous réduire, si +nous ne nous rendions de bonne grâce à ses volontés; +qu'il étoit d'une humeur épouvantable dont tout le monde +se ressentoit, et surtout mon frère qu'il avoit traité +de la façon du monde la plus barbare, l'ayant mis +tout en sang à force de coups, et l'ayant traîné par les +cheveux par toute la chambre. Je n'étois point présente +à cette narration. Après que ce malheureux eut +assez joui du mortel chagrin que son rapport causoit +à la reine, il vint me trouver. Jusqu'à quand, me dit-il, +prétendez-vous entretenir la désunion dans la famille +et vous attirer la colère de votre père? Je vous conseille +en ami, de vous soumettre à ses volontés, sans +quoi vous n'avez qu'à vous attendre aux plus terribles +scènes. Il n'y a point de temps à perdre, donnez-moi +une lettre pour le roi et mettez vous au dessus de toutes +les crieries de la reine. Je ne vous parle pas ainsi de +moi-même, mais par ordre. Qu'on se mette à ma place +et qu'on juge de ce qui se passoit dans mon coeur, de +me voir si indignement traitée par ce faquin. Je fus +mille fois sur le point de lui répondre comme il le +méritoit, mais je prévis que je ne ferois qu'aigrir les +choses. Je me contentai de lui dire, d'un air fort froid, +que je connoissois trop bien le bon coeur du roi, pour +croire qu'il voulût me rendre malheureuse, que j'étois +au désespoir d'avoir encouru sa disgrâce, que j'étois +prête à faire toutes les soumissions imaginables pour +regagner sa bienveillance, n'ayant jamais manqué au +respect et à la tendresse, qu'une fille devoit avoir pour +son père. Je lui tournai le dos, en finissant ces dernières +paroles, et m'assis fort émue à un bout de +la chambre. Mais la scène n'étoit pas finie, il s'adressa +encore à Madame de Sonsfeld. Le roi, lui +dit-il, vous fait ordonner, de persuader à la princesse +d'épouser le duc de Weissenfeld, il vous fait dire, qu'en +cas qu'elle ne puisse se résoudre en sa faveur, il lui +laisse la liberté, de prendre le Margrave de Schwed; +que si vous croyez devoir obéir aux ordres de la reine +préférablement aux siens, il saura vous montrer qu'il +est votre souverain, et vous enverra à Spandau où vous +serez au pain et à l'eau. Ce n'est pas tout. Votre +famille portera aussi le faix de sa colère, il la rendra +malheureuse, au lieu qu'elle sera comblée de grâces, si +vous vous rangez à votre devoir.</p> + +<p>Le roi m'a chargée, lui répondit cette dame, de +l'éducation de la princesse. Je n'ai accepté cet emploi +qu'avec mille larmes, et uniquement pour obéir aux +ordres du roi. Il ne m'appartient pas de lui donner +conseil ni de me mêler de son mariage, je ne lui parlerai +ni pour ni contre les deux partis que le roi lui fait proposer. +J'invoquerai le ciel pour qu'il lui inspire ce qui +sera le plus convenable. Je me soumets après cela à +tout ce qu'il plaira au roi de faire de ma famille et de +moi. Tout cela est bel et bon, reprit Eversmann, +mais vous verrez ce qui arrivera et ce que vous gagnerez +tous par votre obstination. Le roi a pris des résolutions +violentes. Il ne donne que trois jours à la princesse +pour se déterminer. Si au bout de ce temps elle ne +fléchit, il la fera conduire à Vousterhausen où les princes +en question se trouveront. Il contraindra la fille d'en +choisir un et si elle ne veut le faire de bonne grâce, +on l'enfermera avec le duc de Weissenfeld; après quoi +elle sera encore trop heureuse de l'épouser.</p> + +<p>Mdme. de Kamken qui étoit présente et qui jusqu'alors +avoit gardé le silence, ne put se contenir plus +long-temps. Elle chanta pouille à Eversmann, lui +reprochant qu'il mentoit, et qu'il avoit inventé ce qu'il +venoit de dire. Son zèle l'emporta même à censurer le +roi. L'autre lui soutint de son côté d'un ton moqueur, +que les effets prouveroient bientôt ce qu'il avoit avancé. +Mais, lui dit enfin Mdme. de Kamken, n'y a-t-il donc +dans le monde d'autre parti convenable à la princesse, +que les deux qu'on propose? Si la reine, lui répondit-il, +en peut trouver de meilleur, à l'exclusion du prince +de Galles, peut-être que le roi entrera en composition +avec elle, quoiqu'il souhaite passionnément avoir le duc +pour gendre.</p> + +<p>La reine qui nous fit tous appeler, mit fin à cette +impertinente conversation. La comtesse de Fink étoit +assise au chevet de son lit et tâchoit de la tranquilliser. +Elle remarqua d'abord à nos physionomies, que nous +avions quelque chose. Nous lui contâmes tout l'entretien, +que nous venions d'avoir, et elle nous fit part de celui +qu'elle avoit eu. Nous consultâmes long-temps ensemble +sur ce qu'il y avoit à faire dans des conjonctures si +critiques. Mdme. de Kamken donna un avis, qui fut +suivi. Elle conseilla à la reine, de faire venir le lendemain +le Maréchal de Borck, homme d'une probité +et d'une droiture infinie, et de lui demander ses +lumières sur la situation où elle se trouvoit. Ce conseil +fut exécuté. La reine exposa au Maréchal tout ce qui +s'étoit passé la veille, ajoutant: je vous demande votre +avis comme à un ami, parlez moi sans détour et selon +votre conscience. «Je suis au désespoir», lui répondit +le Maréchal, «de voir la désunion qui règne dans la +famille royale et les cruels chagrins que votre Majesté +endure. Il n'y avoit que le roi d'Angleterre qui pût y +mettre fin; mais ses réponses, étant toujours les mêmes, +je vois bien, qu'il ne faut plus se flatter de ce côté-là. +Ce que Eversmann vous a dit hier, Madame, des violences +que le roi machine contre la princesse, ne me +paroît pas tout-à-fait sans fondement. J'ai appris hier +au soir, que le Margrave de Schwed est ici incognito, +un de mes domestiques l'a vu. La curiosité m'a porté +à m'informer sous main, si cela étoit vrai. On m'a rapporté, +qu'il y a trois jours qu'il est en cette ville logé +dans une petite maison à la ville neuve, d'où il ne sort +que le soir sur la brune, pour n'être pas connu. J'ai +reçu aujourd'hui des lettres de Dresde, que je puis +montrer à votre Majesté, dans lesquelles on me mande, +que le duc de Weissenfeld en étoit parti secrètement, +pour se rendre à une petite ville à quelques milles +de Vousterhausen. Votre Majesté connoît l'humeur du +roi; quand on est parvenu à l'animer à un certain point, +il ne se possède plus, et ses emportemens le portent à +des excès très-fâcheux. Ils sont d'autant plus à craindre +présentement, qu'étant toujours obsédé pas des gens mal +intentionnés, on ne lui donne pas le temps de rentrer +en lui-même. Bien loin de l'aigrir par des refus il faut +tâcher de gagner du temps et de parer ses premières +violences, en choisissant un troisième parti pour la princesse. +Votre Majesté ne risque rien en le faisant, +Sekendorff et Grumkow sont trop portés pour le +duc de Weissenfeld, pour souffrir que la princesse en +épouse un autre. Grumkow a ses vues particulières, +il veut entièrement débusquer le prince d'Anhalt, et +substituer le duc en sa place. Le roi se laissera appaiser +par cette condescendance, et vous donnera le temps +Madame, de faire encore une tentative en Angleterre.» +La reine parut contente de cet avis, et après avoir consulté +quelque temps sur le parti qu'on proposeroit au +roi, le choix tomba sur le prince héréditaire de Brandebourg-Culmbach. +Le Maréchal se chargea de faire +avertir le roi sous main de ce changement. En tout +cas, dit-il à la reine, si toutes ces mesures ne servent +de rien, votre Majesté aura du moins la satisfaction, de +voir la princesse sa fille bien établie. On dit mille +biens du prince de Bareith, il est d'un âge proportionné +à celui de la princesse, et sera possesseur, après +la mort de son père, d'un très-beau pays. La reine +approuva fort le raisonnement du Maréchal, est s'y conforma +entièrement.</p> + +<p>Le roi arriva deux jours après à Berlin. Il se +rendit d'abord chez la reine. La rage et la colère +étoient peintes dans ses yeux, je n'y étois point. La +reine, contrefaisant toujours la malade, étoit au lit. La +fureur et l'emportement du roi furent extrêmes, il lui +dit toutes les invectives et les injures qui lui tombèrent +dans l'esprit. Elle laissa passer ce premier mouvement +et voulut l'attendrir, en lui disant les choses les plus +tendres et les plus touchantes. Tout cela ne l'appaisa +point: choisissez, lui dit-il, entre les deux partis, que +je vous ai fait proposer; si vous voulez pourtant me +faire plaisir, vous vous déterminerez pour le duc. «Le +ciel m'en préserve, s'écria la reine.» Eh bien, continua-t-il, +il m'importe peu de votre consentement, je m'en +vais aller chez la Margrave Philippe (cette princesse +étoit mère du Margrave de Schwed) pour régler le +mariage de votre indigne fille et faire avec elle les arrangemens +pour les noces.</p> + +<p>Il sortit tout de suite de la chambre et se rendit +chez la Margrave. Après les premiers complimens il +lui apprit le sujet de sa visite, et lui ordonna d'assurer +le prince, son fils, de sa part, que malgré toutes les oppositions +de la reine, il le rendroit maître de ma personne. +Il chargea aussi cette princesse de l'appareil des noces, +qui devoient se faire dans huit jours. La Margrave +avoit senti une joie infinie au commencement du discours +du roi, mais la fin la fit changer de sentiment. «Je +reconnois comme je le dois la grâce que votre Majesté +fait à mon fils, de le choisir pour son gendre; je sens +tout le prix du bonheur, qu'Elle lui destine, et les avantages +qui en résulteroient pour lui et pour moi. Ce fils +m'est plus cher que ma vie, et il n'y à rien que je ne +fasse pour le rendre heureux, mais Sire, je serois au +désespoir que ce fût contre le gré de la reine et de la +princesse. Je ne puis donner mon consentement à ce +mariage, qui rendroit cette dernière malheureuse, par +l'antipathie qu'elle marque avoir pour lui, et si mon fils +étoit assez lâche, pour vouloir l'épouser contre sa volonté, +je serois la première à blâmer sa conduite, et ne le regarderois +plus que comme un mal-honnête homme.» +Aimez-vous donc mieux, répliqua le roi, qu'elle épouse +le duc de Weissenfeld? «Quelle épouse qui elle +voudra, pourvu que ni mon fils ni moi ne soyons les +instrumens de son malheur.»</p> + +<p>Le roi ne pouvant réduire la fermeté de cette princesse, +se retira. Je fus informée le soir même de +toutes ces circonstances par un billet que la Margrave +me fit tenir secrètement, me priant, d'en informer la +reine. J'étois remplie d'admiration et de reconnoissance +d'un procédé si généreux. Je lui exprimai ces sentimens +dans la réponse que je fis à son billet, et je n'oublierai +jamais les obligations que je lui ai. Cependant les agitations +continuelles de mon esprit rejaillissoient sur mon +corps, je maigrissois à vue d'oeil. L'on a vu ci-devant, +que j'étois fort replète, j'étois si fort diminuée, que ma +taille n'avoit qu'une demi-aune de contour. Je n'avois +point encore paru devant le roi, la reine ne voulant +pas m'exposer à être traitée comme mon frère. +Celui-ci étoit dans un désespoir inconcevable. Ses peines +m'étoient plus sensibles que les miennes, et je me +serois sacrifiée volontiers pour l'en délivrer. J'allois +toutes les après-midis chez la reine aux heures que le +roi étoit occupé ailleurs. Elle avoit fait pratiquer un +labyrinthe dans sa chambre, qui ne consistoit qu'en paravents, +rangés de manière que je pouvois éviter le roi, +en cas qu'il entrât fortuitement, sans en être apperçue. +La méchante Ramen, qui ne dormoit non plus que le +diable, voulut se donner la comédie à mes dépens, et +dérangea cet asyle sans que j'y prisse garde. Le roi +vint nous surprendre; je voulus me sauver, mais je me +trouvai malheureusement embarrassée parmi ces maudits +paravents, dont plusieurs se renversèrent, ce qui m'empêcha +de sortir. Ce prince, m'ayant vue, étoit à mes +trousses et tâchoit de me saisir, pour me battre. Ne +pouvant plus l'éviter, je me jetai derrière ma gouvernante. +Le roi la poussa tant et tant, qu'elle se vit obligée +de reculer, mais l'ayant recognée contre la cheminée, +il fallut s'arrêter; j'étois toujours derrière de +Mdme. de Sonsfeld et me trouvai entre le feu et les +coups. Il appuya sa tête sur l'épaule de cette dernière, +m'accablant d'injures et s'efforçant de m'attraper par la +coiffure; j'étois à terre à demi grillée. Cette scène +auroit pris une fin tragique, si elle avoit continué, mes +habits commençoient déjà à brûler. Le roi fatigué de +crier et de se démener, y mit fin et s'en alla. Mdme. +de Sonsfeld, quoique effrayée montra sa fermeté dans +cette occasion, elle resta tout le temps plantée devant +moi, comme un piquet, regardant fixement ce prince. +Le roi fut plus furieux le jour suivant qu'il ne l'avoit +encore été. La pauvre reine fut traitée de Turc à More; +il la menaça de nous rouer de coups, mon frère et moi, +en sa présence, et de m'envoyer incessamment à Spandau. +Elle avoit encore différé de lui parler du prince +de Bareith, dans l'espérance de pouvoir l'appaiser. +Mais voyant que la colère de ce prince étoit à son plus +haut période, elle ne balança plus à suivre les avis du +Maréchal de Borck. «Soyons raisonnables tous deux, +lui dit-elle, je consens que vous rompiez le mariage de +ma fille avec le prince de Galles, puisque vous dites, +que votre tranquillité en dépend, mais en revanche ne +me parlez plus des partis odieux que vous voulez lui +donner. Cherchez-lui un établissement convenable et un +époux avec lequel elle puisse vivre heureuse; bien loin +de m'opposer alors à vos volontés, je serai la première +à y travailler.» Le roi se radoucit d'abord, et après +avoir rêvé quelque temps, votre expédient n'est pas +mauvais, lui répondit-il, mais je ne connois point de +partis mieux assortis pour ma fille que ceux que +je vous ai nommés, si vous pouvez m'en proposer +d'autres j'en serai d'accord. La reine lui nomma le +prince héréditaire de Bareith. «J'en suis content, +dit le roi, mais il n'y a qu'une petite difficulté, dont +je veux bien vous avertir, c'est que je ne lui donnerai +ni dot ni trousseau, et que je n'assisterai point +à ses noces, puisqu'elle préférera vos volontés aux +miennes. Si elle s'étoit mariée selon mon gré, je l'aurois +avantagée plus que mes autres enfans, c'est à elle de +voir à qui elle voudra obéir de nous deux.» Vous me +réduisez au désespoir, s'écria la reine, je fais tout au +monde pour vous satisfaire, et vous n'êtes pas content, +vous voulez me donner la mort et me mettre au tombeau. +A la bonne heure, ma fille pourra épouser votre +cher duc de Weissenfeld, sans que j'y mette obstacle, +mais je lui donne ma malédiction, si elle le prend de +mon vivant. «Eh bien, Madame, vous serez satisfaite, +dit le roi, j'écrirai demain au Margrave de Bareith, +touchant cette affaire, et vous ferai voir la lettre. Vous +pouvez en parler à votre indigne fille; je lui laisse le +temps de se déterminer jusqu'à demain sur le parti +qu'elle voudra prendre.» Dès que le roi fut retiré, la +reine m'envoya chercher. Elle m'embrassa avec des +transports de joie, auxquels je ne comprenois rien. Tout +va à souhait, me dit-elle, ma chère fille, je triomphe +de mes ennemis, il n'est plus question, du gros Adolphe, +ni du Margrave de Schwed, vous aurez le prince de +Bareith, et c'est de ma main que vous le recevrez. +En même temps elle me fit un récit de toute la conversation +qu'elle venoit d'avoir avec le roi. La conclusion +ne m'en fut guère agréable, je demeurai toute +interdite, ne sachant que lui répondre. «Eh bien, n'êtes-vous +pas bien satisfaite des soins que j'ai pris pour vous?» +Je lui répondis, que je reconnoissois comme je le devois +toutes les grâces qu'elle avoit pour moi, mais que je la +suppliois de me donner du temps, pour penser à ce +que j'avois à faire. «Comment, reprit-elle, du temps? +J'ai cru que la chose se décidoit d'elle-même, et que vous +vous rangeriez à ma volonté?» Je ne balancerois pas +à le faire, si le roi n'y mettoit des obstacles insurmontables. +Votre Majesté ne peut prétendre de moi, que +je sois mariée sans l'aveu du roi et sans les formalités +requises. Quelle idée cela donneroit-il au public, et que +pourroit-on penser de moi, si je sortois de la maison, +paternelle d'une façon aussi indigne que le roi le prétend. +Je ne puis faire autre chose dans les circonstances où +je me trouve, que de répondre au roi, que je suis prête +à épouser un des trois princes en question, pourvu que +votre Majesté et lui s'accordent sur le choix. Mais je +ne me déterminerai point avant que les sentimens de mon +père et de ma mère ne soient réunis. «Prenez donc le +grand Turc ou le grand Mogol, me dit la reine, et +suivez votre caprice, je ne me serois pas attirée tant de +chagrins, si je vous avois mieux connue. Suivez les +ordres du roi, cela dépend de vous, je ne me mettrai +plus en peine de ce qui vous regarde, et épargnez-moi, +je vous prie, le chagrin de votre odieuse présence, car +je ne saurais plus la supporter.» Je voulus répliquer, +mais elle m'imposa silence et m'ordonna de me retirer. +Je sortis toute en larmes. Mdme. de Sonsfeld +fut appelée ensuite. La reine lui fit des plaintes +très-aigres contre moi, et lui ordonna de me persuader +à lui obéir. Je veux absolument, lui dit-elle, qu'elle +épouse le prince de Bareith; ce mariage me fait tout +autant de plaisir que celui d'Angleterre, je ne veux pas +en avoir le démenti, et ma fille peut compter que je ne +lui pardonnerai jamais si elle fait des difficultés. Mdme. +de Sonsfeld lui fit les mêmes représentations que moi +et lui répondit hardiment, qu'elle ne se permettroit point +de me conseiller là-dessus; ce qui fâcha beaucoup la +reine. Mon frère qui avoit été présent à toute cette +conversation, vint me joindre et voulut me persuader +d'obéir à la reine. Sa patience étoit poussée à bout, +le roi continuoit toujours à le maltraiter, et les lenteurs +de l'Angleterre commençoient à le lasser; je crois même +que son parti étoit pris dès lors de s'évader. Malgré +les bonnes raisons que je lui donnai pour justifier mes +refus, il se mit en colère et me dit des choses très-dures, +ce qui acheva de me mettre au désespoir. Tous ceux +que je consultois sur ma conduite l'approuvoient, et +m'encourageoient à rester ferme, m'assurant, que c'étoit +l'unique moyen de me raccommoder avec le roi, qui se +laisseroit fléchir et se rendroit plus aisement aux désirs +de la reine. Mlle. de Bulow, me voyant toute éplorée +et hors de moi-même du procédé de mon frère, tâchoit +de me consoler, elle m'assura même avoir un moyen sûr +d'appaiser la reine, qu'elle vouloit lui donner le temps +de se tranquilliser et laisser passer son premier emportement, +et qu'elle me répondoit, que dès qu'elle lui auroit +parlé, elle penseroit tout autrement qu'elle ne faisoit. +Le lendemain au matin le roi montra à cette princesse +la lettre qu'il venoit d'écrire au Margrave de Bareith. +Elle étoit conçue en termes très-obligeants. Après +l'avoir lue, il répéta à la reine, d'un ton rempli de colère, +tout ce qu'il lui avoit dit la veille, c'est-à-dire, qu'il ne +vouloit point être présent à mes noces ni me donner de +dot. La reine se soumit à tout cela et il sortit en +disant, qu'il alloit envoyer la lettre. C'étoit en effet son +intention, mais Sekendorff et Grumkow, qui n'y trouvoient +pas leur compte, l'en empêchèrent. La reine en +fut informée secrètement le soir même par le Maréchal +de Borck. Mlle. de Bulow trouva enfin moyen de lui +parler. Elle lui dit, que Mr. du Bourguai et Mr. de +Kniphausen après une mûre délibération avoient enfin +résolu, que vu l'extrémité où se trouvoient les affaires, +il falloit tenter un dernier effort en Angleterre, en y +dépêchent le chapelain anglois qui m'enseignoit cette +langue; que Mr. du Bourguai le chargeroit de lettres +très-touchantes sur notre situation pour le ministère; que +cet homme, me voyant tous les jours, pourroit leur faire +le portrait de ma personne et de mon caractère et les +mettre au fait du déplorable état où nous étions réduits. +La reine approuva fort cet arrangement. Elle écrivit +par cette voie à la reine d'Angleterre, elle lui faisoit +des plaintes amères de ses lenteurs et lui reprochoit +le peu d'amitié qu'elle lui témoignoit. Le chapelain +partit avec ces dépêches, comblé de présens de la reine. +Il pleura à chaudes larmes en prenant congé de moi; +il me dit, en me saluant à l'angloise, qu'il renieroit toute +sa nation, si elle ne faisoit son devoir en cette occasion.</p> + +<p>Cependant le roi sembloit adouci, il en agissoit +assez bien avec la reine, ne faisant plus mention de +rien. La condition de mon frère et la mienne n'en +étoient pas meilleures, je n'osois me montrer devant lui. +Mon pauvre frère, qui ne pouvoit se dispenser d'être +autour de sa personne, essuyoit journellement des coups +de poing et de canne. Il étoit dans un désespoir +affreux, et je souffrois plus que lui, de le voir traiter ainsi.</p> + +<p>Cependant le roi résolut d'aller faire un tour à +Dresde, pour s'aboucher avec le roi de Pologne. Son +départ étoit fixé au 18. de Février. J'avois déjà pris +congé de mon frère chez la reine, et m'étant retirée +j'étois prête à me mettre au lit, lorsque je vis entrer +un jeune homme, habillé fort magnifiquement à la françoise. +Je fis un grand cri, ne sachant qui c'étoit, et me +cachai derrière un paravent. Mdme. de Sonsfeld, +aussi effrayée que moi, sortit d'abord pour savoir qui +étoit assez hardi pour oser venir à une heure si indue. +Mais je la vis rentrer un moment après avec ce cavalier, +qui rioit de bon coeur et que je reconnus pour mon +frère. Cet habillement le changeoit si fort, qu'il ne +sembloit pas être la même personne. Il étoit de la +meilleure humeur du monde. «Je viens encore une fois +vous dire adieu, ma chère soeur, me dit-il, et comme je +connois l'amitié que vous avez pour moi, je ne veux +point vous faire un mystère de mes desseins. Je pars +pour ne plus revenir, je ne saurois endurer les avanies +qu'on me fait, ma patience est poussée à bout. L'occasion +est favorable pour m'affranchir d'un joug odieux; +je m'esquiverai de Dresde et passerai en Angleterre, et +je ne doute point que je ne vous tire d'ici, dès que j'y +serai arrivé. Ainsi je vous prie de vous tranquilliser, +nous nous reverrons bientôt dans des lieux où la joie +succédera à nos larmes, et où nous pourrons jouir de +l'agrément de nous voir en paix et libres de toute persécution.»</p> + +<p>Je restai immobile, mais revenant de ma première +surprise, je lui fis les représentations les plus fortes sur +la démarche qu'il vouloit faire. Je lui en remontrai +l'impossibilité et les suites affreuses qu'elle entraîneroit, +et voyant qu'il restoit ferme dans sa résolution, je me +jetai à ses pieds que j'arrosai de mes larmes. Mdme. +de Sonsfeld, qui étoit présente, joignit ses prières aux +miennes. Nous lui fîmes enfin si bien concevoir que son +projet étoit chimérique, qu'il me donna sa parole d'honneur +de ne le point exécuter.</p> + +<p>Quelque jours après le départ du roi, la reine +tomba dangereusement malade, un accident subit la +mit à deux doigts du tombeau. Ses souffrances +étoient infinies et malgré sa fermeté, la force des +douleurs lui faisoit jeter les hauts cris. Comme son +mal ne s'étoit augmenté que par degrés, le roi fut +de retour à Potsdam quelques jours avant qu'il fût parvenu +à son dernier période. Mdme. de Kamken et le sieur +Stahl, premier médecin de ce prince, l'avoient informé +de l'état de la reine; on lui fit même savoir, qu'elle étoit +en danger de vie et qu'elle couroit risque de subir une +opération fort dangereuse pour elle et son enfant, si elle +n'amendoit bientôt. La Ramen, appuyée de Sekendorff, +démentit ces rapports et fit assurer le roi, que +la reine n'étoit point malade, et que toutes les simagrées +qu'elle faisoit n'étoient qu'un jeu joué. Je ne quittois +point le chevet de cette princesse.</p> + +<p>L'indifférence que le roi lui témoignoit, augmentoit +ses souffrances. Elles devinrent enfin si violentes, qu'on +dépêcha une estafette au roi, pour le supplier de venir, +s'il vouloit encore la trouver en vie. Il se rendit donc +à Berlin, malgré toutes les peines que Sekendorff se +donna pour l'en détourner. Il mena Holtzendorff avec +lui, pour être informé au juste si la maladie étoit effective. +Mais dès qu'il eut jeté les yeux sur elle, tous ses soupçons +se dissipèrent et firent place à la plus amère douleur. +Son désespoir augmenta par le rapport de son chirurgien, +il fondoit en larmes et disoit à tous ceux qui étoient +autour de lui, qu'il ne survivroit pas à la reine, si elle +lui étoit enlevée. Les discours touchants qu'elle lui +adressa, achevoient de le désespérer. Il lui demanda +mille fois pardon, en présence de toutes ses dames, des +chagrins, qu'il lui avoit causés, et lui fit assez voir, que +son coeur y avoit eu moins de part que les indignes +gens qui l'avoient animé contre elle. La reine prit ce +temps pour le conjurer d'en agir mieux avec mon frère +et avec moi. Raccommodez-vous, lui dit-elle, avec ces +deux enfans, et laissez-moi la consolation en mourant de +revoir la paix rétablie dans la famille. Il me fit appeler. +Je me jetai à ses pieds et lui dis tout ce que je crus +le plus propre à l'émouvoir, et à l'attendrir en ma faveur. +Mes sanglots me coupoient la parole, et tous ceux qui +étoient présens pleuroient à chaudes larmes. Il me releva +enfin et m'embrassa, paroissant lui-même touché de mon +état. Mon frère vint ensuite. Il lui dit simplement, +qu'il lui pardonnoit tout le passé en considération de sa +mère; qu'il devoit changer de conduit et se régler +désormais selon ses volontés, et qu'en ce cas il pouvoit +compter sur son amour paternel. Cette bonne union +rétablie dans la famille réjouit si fort la reine, qu'au +bout de trois jours elle fut hors de danger. Le roi, +étant hors d'inquiétude pour elle, reprit toute sa haine +contre mon frère et moi. Mais craignant pour la santé +de son épouse, qui étoit encore fort chancelante, il nous +faisoit bon visage en sa présence et nous maltraitoit dès +que nous étions hors de sa chambre.</p> + +<p>Mon frère commençoit même de recevoir ses +caresses accoutumées de coup de canne et de poing. +Nous cachions nos souffrances à la reine. Mon +frère s'impatientoit de plus en plus, et me disoit +tous les jours, qu'il étoit résolu de s'enfuir et qu'il +n'en attendoit que l'occasion. Son esprit étoit si aigri, +qu'il n'écoutoit plus mes exhortations et s'emportait +même souvent contre moi. Un jour, que j'employois +tous mes efforts pour l'appaiser, il me dit: vous me +prêchez toujours la patience, mais vous ne voulez jamais +vous mettre en ma place: je suis le plus malheureux +des hommes, environné depuis le matin jusqu'au soir +d'espions, qui donnent des interprétations malignes à +toutes mes paroles et actions; on me défend les récréations +les plus innocentes: je n'ose lire, la musique m'est +interdite, et je ne jouis de ces plaisirs qu'à la dérobée +et en tremblant. Mais ce qui a achevé de me désespérer +est l'aventure qui m'est arrivée en dernier lieu à +Potsdam, que je n'ai point voulu dire à la reine pour +ne pas l'inquiéter. Comme j'entrai le matin dans la +chambre du roi, il me saisit d'abord par les cheveux +et me jeta par terre où, après avoir exercé la vigueur +de ses bras sur mon pauvre corps, il me traîna, malgré +toute ma résistance, à une fenêtre prochaine; il prétendit +faire l'office des muets du sérail, car prenant la corde +qui attachoit le rideau, il me la passa autour du cou. +J'avois eu par bonheur pour moi le temps de me relever, +je lui saisis les deux mains et me mis à crier. Un valet +de chambre vint aussitôt à mon secours, et m'arracha +de ses mains. Je suis journellement exposé aux mêmes +dangers, et mes maux sont si désespérés, qu'il n'y a +que de violens remèdes qui puissent y mettre fin. +Katt est dans mes intérêts, il m'est attaché et me +suivra au bout du monde, si je le veux; Keith me +joindra aussi. Ce sont ces deux personnages qui faciliteront +ma fuite et avec lesquels je dispose tout pour +cela. Je n'en parlerai point à la reine, elle ne manqueroit +pas de le dire à la Ramen, ce qui me perdroit. +Je vous avertirai secrètement de tout ce qui se passera, +et je trouverai le moyen de vous faire rendre sûrement +mes lettres. Qu'on juge de ma douleur à ce triste récit! +La situation de mon frère étoit si déplorable que je +ne pouvois désapprouver ses résolutions, mais j'en prévoyois +des suites affreuses. Son plan étoit si mal imaginé, +et les personnes qui en étoient informées, si étourdies +et si peu propres pour conduire une affaire de cette +conséquence, qu'elle ne pouvoit qu'échouer. Je remontrai +tout cela à mon frère, mais il étoit si entêté de ses +projets, qu'il n'ajouta point de foi à ce que je lui disois, +et tout ce que je pus obtenir de lui fut, qu'il en remettroit +l'exécution jusqu'à ce que l'on eût reçu les réponses +aux lettres qui avoient été envoyées en Angleterre +par le chapelain Anglois. La reine se rétablissant +cependant peu à peu, le roi retourna à Potsdam. Ces +lettres arrivèrent quelques jours après son départ. Le +chapelain étoit heureusement débarqué dans sa patrie, +où il s'étoit acquitté de ses commissions, et avoit exposé +notre situation au ministère anglois. Le portrait avantageux +qu'il avoit fait de mon frère et de moi, avoit prévenu +toute la nation en notre faveur. Il avoit même obtenu une +audience du prince de Galles, qui lui avoit témoigné tout +l'empressement imaginable pour m'épouser, et avoit même +fait déclarer au roi, son père, qu'il ne s'uniroit jamais à +d'autre qu'à moi. Le ministère avoit fortement appuyé +les sollicitations du prince, et toute la nation avoit tant +murmuré contre les lenteurs du roi, qu'il s'étoit enfin +résolu de nommer le chevalier Hotham son envoyé +extraordinaire à Berlin. Ce chevalier devoit partir incessamment +pour prendre son poste. Cette nouvelle +causa une joie extrême à la reine; elle calma aussi un +peu les inquiétudes que me causoit mon frère, auquel je +ne manquai pas d'en faire part. Je profitois de ce +moment de calme pour faire mes dévotions. Je trouvai +le dimanche au sortir de l'église Mr. de Katt, qui m'attendoit +au bas de l'escalier du château; il vint me rendre +fort imprudemment une lettre de mon frère. La chambre +de la Ramen étoit vis-à-vis de l'escalier, sa porte +étoit ouverte, et elle étoit assise de façon qu'elle pouvoit +voir tout ce qui se passoit. Je viens de Potsdam, me +dit Katt, j'y ai passé trois jours incognito pour voir le +prince royal, il m'a chargé de cette lettre, avec ordre +de la rendre en main propre à V. A. R. Elle est de +conséquence, et il vous prie, Madame, de ne la point +montrer à la reine. Je pris la lettre sans lui rien répondre +et j'enfilai l'escalier comme un éclair, très-fâchée +de l'étourderie qui venoit de se commettre. Après avoir +épanché ma bile contre Katt avec ma gouvernante, sur +l'embarras où il venoit de me jeter, je l'ouvris et j'y +trouvai ces mots:</p> + +<p>«Je suis au désespoir, la tyrannie du roi ne va qu'en +augmentant, ma constance est à bout. Vous vous flattez, +mais vainement, que l'arrivée du chevalier Hotham +mettra fin à nos maux. La reine gâte toutes nos affaires +par son aveugle confiance pour la Ramen. Le roi est +déjà informé, par le canal de cette femme, des nouvelles +qui sont arrivées, et de toutes les mesures que l'on prend, +ce qui l'aigrit toujours davantage; je voudrois que cette +carogne fût pendue au plus haut gibet, elle est cause +de notre malheur. On ne devroit plus faire part à la +reine des nouvelles qui arriveront, sa foiblesse est impardonnable +pour cette infâme créature. Le roi retournera +mardi à Berlin; c'est encore un mystère. Adieu +ma chère soeur, je suis tout à vous.»</p> + +<p>Je ne doutai point que la reine ne fût déjà informée +par la Ramen, que j'avois reçu des lettres. Je ne +pouvois la lui montrer, et ne savois quel prétexte prendre +pour l'éviter. Je donnai enfin le mot à la Mermann, +et lui ordonnai de ne point m'envoyer cette lettre, quand +même je lui enverrois trente messagers pour la chercher; +qu'elle devoit dire, après avoir fait semblant de la bien +chercher, qu'il falloit que je l'eusse brûlée par mégarde +avec quelqu'autre papier, que j'avois jetée au feu. Pour +lui épargner un mensonge, j'en fis un sacrifice à Vulcain. +Heureusement la Ramen n'en fit point mention, ce qui +me tira de peine. On verra par la suite combien cette +étourderie de Katt me causa de chagrins.</p> + +<p>Cependant Mr. Hotham arriva le deux de Mai +à Berlin. L'extrême foiblesse de la reine l'empêchoit +encore de quitter le lit. Mr. Hotham ne voulut jamais +lui faire part des commissions dont il étoit chargé, quelqu'instance +qu'elle lui fit faire pour les savoir. Il demanda +d'abord audience au roi. Ce prince lui donna +rendez-vous à Charlottenbourg. La reine, curieuse de +savoir ce qui s'y passeroit, y envoya quelques-uns de +ses domestiques travestis, pour tâcher de découvrir quel +train prenoient les affaires. Mr. Hotham après avoir +témoigné au roi les sentimens d'amitié que le roi d'Angleterre +lui continuoit toujours, lui dit, qu'il étoit chargé +de me demander en mariage pour le prince de Galles, +et que pour resserrer d'autant mieux l'union des deux +maisons, il ne doutoit point que le roi ne consentît à +celui de mon frère avec la princesse Amélie, que cependant +le roi son maître seroit content que mon mariage +se fît le premier, et qu'il dépendroit de celui de Prusse +de fixer celui de mon frère, quand il le voudroit.</p> + +<p>Cette ouverture causa beaucoup de joie au roi. Il +y répondit de la manière du monde la plus obligeante. +Le dîner mit fin à cette conversation. On remarqua +d'abord un air de contentement répandu sur le visage +du roi. Le repas se passa dans la joie, Bacchus y +présida comme de coutume. Le roi, dans l'excès de sa +bonne humeur, prit un grand verre et porta tout haut +à Mr. Hotham la santé de son gendre, le prince de +Galles et la mienne. Ce peu de mots firent un effet +bien différent sur les conviés, Grumkow et Sekendorff +en furent étourdis, pendant que les clients de la +reine et les autres envoyés en triomphoient. Ils tinrent +cependant une conduite égale; tous se levèrent de table +pour le féliciter; ce prince étoit si rempli de joie, qu'il +en versoit des larmes. Après le repas, Mr. Hotham +s'approchant du roi le supplia, de ne point divulguer +les propositions qu'il lui avoit faites par rapport à mon +mariage, avant qu'il ne lui eût accordé une seconde +audience. Le roi fut un peu surpris du secret qu'on +lui imposoit, on remarqua même quelques signes de +chagrin sur son visage. Sekendorff et Grumkow, +accablés de la scène dont ils avoient été témoins, s'en +retournèrent à Berlin, bien penauds, voyant tous leurs +projets ruinés. Cependant les domestiques de la reine +vinrent lui annoncer ces nouvelles.</p> + +<p>J'étois tranquillement dans ma chambre occupée à +mon ouvrage et à faire lire. Les dames de la reine, +suivies d'une cohue des domestiques, m'interrompirent, +et mettant un genou en terre me crièrent aux oreilles, +qu'ils venoient saluer la princesse de Galles. Je crus +bonnement que ces gens étoient devenus fous, ils ne +cessoient de m'étourdir, leur satisfaction étant si grande, +qu'ils ne savoient ce qu'ils faisoient. Ils parloient tous à la +fois, pleuroient, rioient, sautoient, m'embrassoient. Enfin, +lorsque cette comédie eut duré quelque temps, ils me +racontèrent ce que je viens d'écrire. J'en fus si peu +émue, que je leur dis, en continuant toujours mon +ouvrage: n'est ce que cela? ce qui les surprit beaucoup. +Quelque temps après mes soeurs et plusieurs dames +vinrent aussi me féliciter, j'étois fort aimée et je fus plus +charmée des preuves que chacun m'en donna en cette +occasion que de ce qui y donnoit lieu. Je me rendis +le soir chez la reine, on peut aisément se représenter +sa joie. Elle m'appela d'abord sa chère princesse de +Galles, et tîtra Mdme. de Sonsfeld de Milady. Cette +dernière prit la liberté de l'avertir, qu'elle feroit mieux +de dissimuler, que le roi, ne lui ayant donné aucun avis +de toute cette affaire, pourroit être piqué qu'elle fit +tant d'éclat et que la moindre bagatelle pouvoit ruiner +encore toutes ces espérances. La comtesse de Fink +s'étant jointe à elle, la reine, quoiqu'à regret, leur promit +de se modérer.</p> + +<p>Le roi arriva deux jours après. Il ne fit aucune +mention de ce qui s'étoit passé, ce qui nous donna très-mauvaise +opinion de toute la négociation de Mr. Hotham. +Il fit part à la reine des engagemens qu'il avoit +pris avec le duc de Bronswic-Bevern, qui avoit demandé +la seconde de mes soeurs en mariage pour son fils aîné. +Il attendoit ces deux princes le lendemain. Sekendorff +étoit l'entremetteur de ce mariage, il portoit ses vues +plus loin, et ne faisoit qu'ébaucher par cette alliance le +grand plan qu'il méditoit. Le duc, beau-frère de l'Impératrice, +n'étoit alors que prince apanagé, son beau-père, +le duc de Blankenbourg, étant l'héritier présomptif +du duché de Bronswic. Je ne m'étendrai point à faire +son portrait, il me suffira de dire, que ce prince étoit +aimé et considéré de tous les honnêtes gens; son fils +marche sur ses traces. La reine étant près d'accoucher, +les promesses de ma soeur se firent sans cérémonie. +Le comte Sekendorff fut le seul des ministres étrangers +qui y fût invité.</p> + +<p>Mr. Hotham cependant avoit presque tous les +jours des conférences secrètes avec le roi. La conclusion +du double mariage ne s'accrochoit qu'à une condition +que le roi d'Angleterre exigeoit de celui de +Prusse, qui étoit, de lui sacrifier Grumkow. Le ministre +anglois lui représenta, que cet homme, entièrement dans +les intérêts de la cour de Vienne, étoit seul cause des +brouilleries entre les deux maisons, qu'il trahissoit les +secrets de l'état et que de concert avec un nommé +Reichenbach, résident du roi d'Angleterre, il y faisoit +les plus infâmes intrigues. Le chevalier ajouta, qu'on +avoit intercepté de ses lettres à ce même Reichenbach, +et qu'il étoit prêt à prouver ce qu'il venoit d'avancer, +en les montrant au roi. Il continuoit toujours de presser +le prince sur la conclusion du double mariage, +l'assurant, que le roi son maître seroit satisfait, des +fiançailles de mon frère et laisseroit entièrement +la liberté au roi de fixer le temps de ses noces. +Il fit plus, en offrant au roi de donner cent 1000 +liv. sterl. de dot à la princesse d'Angleterre, il n'en +exigea aucune pour moi. Le prince fut ébranlé par tant +d'offres avantageuses; il lui répondit, qu'il ne balanceroit +point à abandonner Grumkow, si on le pouvoit convaincre +par ses écritures des détestables menées dont +on l'accusoit, qu'il acceptoit avec plaisir l'alliance du +prince de Galles, et qu'il penseroit aux propositions +qu'il venoit de lui faire pour le mariage de mon frère. +Quelques jours après il déclara à Mr. Hotham, qu'il +consentoit aussi à ce dernier article, à condition néanmoins +que mon frère seroit nommé Statthaltre de l'électorat +d'Hannovre et y seroit entretenu aux dépens du +roi d'Angleterre jusqu'à ce qu'il devînt par sa mort héritier +du royaume de Prusse. Ce ministre lui répondit, +qu'il en écriroit à sa cour; mais qu'il n'osoit le flatter +d'obtenir cette prétention.</p> + +<p>Il recevoit toutes les postes des lettres du prince +de Galles; j'en vis plusieurs qu'il avoit envoyées à la +reine. Je vous conjure, mon cher Hotham, lui disoit-il, +faites bientôt une fin de mon mariage; je suis amoureux +comme un fou, et mon impatience est sans égale. Je +trouvai ces sentimens bien romanesques, il ne m'avoit +jamais vue, et ne me connoissoit que de réputation, aussi +n'en fis je que rire.</p> + +<p>La reine accoucha le 23. d'un prince qui fut nommé +Auguste Ferdinand, et eut la famille de Bronswic +pour parrains et marraines.</p> + +<p>Il sembloit cependant que les insinuations du chevalier +Hotham eussent fait impression sur le roi. Il ne +parloit quasi plus à Grumkow et affectoit d'en dire du +mal devant des gens qu'il connoissoit pour être de ses +amis.</p> + +<p>Ce prince partit le 30. pour aller au camp de Mulberg, +où le roi de Pologne l'avoit invité. Toute l'armée +saxonne étoit rassemblée dans cet endroit, elle y fit les +évolutions et les manoeuvres décrites par le fameux chevalier +Follard. Les uniformes, les livrées et les équipages +étoient d'une magnificence achevée; les tables au +nombre de 100 somptueusement servies, et l'on trouva +que ce camp surpassoit de beaucoup celui de drap-d'or +sous Louis XIV.</p> + +<p>Mon frère vint prendre congé de moi le soir avant +son départ, il étoit encore habillé à la françoise, ce qui +me parut de mauvais augure; je ne me trompai pas. +Je viens vous dire adieu, me dit-il, non sans une peine +extrême, ne comptant pas vous revoir de long-temps. +Je n'ai que différé le dessein que j'avois de me mettre +à l'abri de la colère du roi; je ne l'ai jamais perdu de +vue. Vos instances m'ont empêché la dernière fois que +je partis pour Dresde d'exécuter mon projet, mais je ne +dois plus temporiser, mon sort empire de jour en +jour, et si je perds cette occasion, je n'en trouverai +peut-être de long-temps d'aussi favorable. Rendez-vous +donc à mes désirs, et ne vous opposez +plus à ma résolution, puisque vous y perdriez vos +peines. Nous restâmes stupéfiées, Mdme. de Sonsfeld +et moi. Je ne voulus pas d'abord lui rompre en +visière et lui demandai, de quelle façon il vouloit conduire +son évasion. Je trouvai son plan si chimérique +que je l'en fis convenir. Ma gouvernante lui allégua de +son côté, qu'il ruinoit entièrement par cette démarche +les bonnes intentions du roi d'Angleterre; qu'avant que +de rien entreprendre il falloit attendre la fin de la négociation +du chevalier Hotham; que si elle se rompoit, +il auroit toujours la liberté d'en venir au dernières extrémités, +et que si au contraire elle réussissoit, son sort ne +pouvoit qu'en devenir meilleur. Toutes ces bonnes raisons +le déterminèrent enfin à m'engager sa parole d'honneur +de ne rien tenter. Nous nous séparâmes très-contents +l'un de l'autre.</p> + +<p>Dès que le roi fut à Mulberg, on s'appliqua à rompre +toutes les mesures de Mr. Hotham. Il avoit fait informer +la reine par Mlle. de Bulow de tout ce qui +s'étoit passé dans les conférences qu'il avoit eues avec +le roi. Cette princesse eut la faiblesse de le redire à +la Ramen, et celle-ci ne manqua pas d'en avertir +Grumkow, qui sut profiter de ces éclaircissemens. Il +fit insinuer par ces créatures au roi, que toutes les avances +d'Angleterre n'étoient qu'un jeu joué, pour éloigner de +lui tous ceux qui lui étoient fidèles; que cette cour ne +tendoit qu'à mettre mon frère sur le trône, et à s'emparer +du gouvernement par le moyen de la princesse d'Angleterre +qu'il devoit épouser; que craignant la vigilance des +véritables serviteurs du roi, elle tâcheroit de les éloigner +peu à peu pour ôter tout obstacle à ses desseins; que +pour y parvenir on accorderoit tout ce que le roi avoit +demandé; que ce prince ne pouvoit détourner ce grand +coup qu'en refusant constamment de donner les mains +au mariage de mon frère, et en faisant naître des difficultés +capables de rompre cette négociation, sans se +brouiller totalement. Ces mêmes choses furent dites au +roi par tant de gens différens, qui n'y sembloient être +intéressés que par attachement pour lui, qu'elles lui firent +enfin impression. On lui conseilla néanmoins de dissimuler +encore et d'attendre les réponses d'Angleterre +avant que de lever le masque. Ces détestables avis le +rendirent furieux contre mon frère. Son esprit soupçonneux +et méfiant ne lui permettant pas d'approfondir +la vérité, il se ressouvenoit des rudes attaques qu'on +avoit déjà faites à Grumkow, et dont ce dernier s'étoit +toujours tiré aux dépens de ses accusateurs; ces pensées +le confirmèrent dans le sentiment qu'il avait de l'innocence +de ce favori.</p> + +<p>Il retourna à Berlin dans ces dispositions. Les +caresses de la reine, qu'il chérissoit dans le fond +au suprême degré, jointes à un certain tendre qu'il +conservoit pour sa famille, l'inquiétoient à un point +que ne pouvant plus se taire, il ouvrit son coeur à +Mr. de Leuvener, ministre de Danemarc, très-honnête +homme, qui avoit infiniment d'esprit et qu'il estimoit +beaucoup. Mr. de Leuvener, qui étoit au +fait des manigances de Grumkow et de Sekendorff, +prit non seulement le parti du chevalier Hotham, +mais informa encore le roi de plusieurs particularités, +capables de lever ses doutes. Il démontra si bien ce +qu'il avoit avancé, que ce prince, convaincu par son +discours, lui promit d'éloigner son favori dès que mon +mariage seroit rendu public, un reste de soupçon l'empêchant +de faire ce sacrifice avant qu'on lui eût accordé +ce qu'il exigeoit sur ce point. Le chevalier Hotham, +instruit par Mr. de Leuvener de cette conversation, +n'en fut point satisfait. Il lui montra ses instructions +et lui dit, que le roi, son maître, ne signeroit aucun des +articles stipulés avant qu'il ne reçût la satisfaction qu'il +demandoit. On eut beau lui représenter d'en écrire à +sa cour, pour obtenir qu'on se relachât sur cet article, +il n'en voulut rien faire, persuadé que l'honneur de sa +nation y étoit intéressé.</p> + +<p>Le roi étant retourné à Potsdam, la reine tint appartement +à Mon-bijou. Mr. Hotham n'y vint point +par politique. Grumkow y joua un triste personnage, +il étoit pâle comme la mort et sembloit un excommunié, +n'osant quasi lever les yeux de terre. Il s'étoit retiré +dans un petit coin de la salle, où ni la reine ni personne +ne lui parloient. Les reflexions que je fis, le voyant +ainsi humilié, sur la vicissitude de toutes les choses +humaines, m'inspirèrent de la compassion pour son malheur. +Je ne voulus point y insulter, je lui adressai la +parole et lui fis les mêmes politesses qu'à l'ordinaire. +Mr. de Leuvener m'en fit des reproches, ajoutant, que +l'envoyé d'Angleterre seroit très-piqué, s'il apprenoit que +j'en avois agi ainsi avec l'ennemi mortel de son roi et +de sa cour. Je n'ai rien à démêler jusqu'à présent, lui +répondis-je, avec le chevalier Hotham ni avec sa cour, +et n'ai pas besoin de régler ma conduite selon ses idées. +J'ai pitié de tous les malheureux. Grumkow m'a donné +de violens chagrins, mais j'ai le coeur trop bon pour +lui témoigner le moindre ressentiment dans un temps où +je le vois accablé et prêt à succomber. D'ailleurs Mr. +je trouve que c'est une mauvaise politique que de mépriser +son ennemi, lorsqu'on croit qu'on n'en a rien à +craindre; il pourroit bien encore se tirer de ce mauvais +pas et redevenir plus redoutable que jamais; pour ma +part je ne lui souhaite d'autre punition que celle, de +n'être plus en état de faire du mal. Leuvener m'a dit +depuis, qu'il s'étoit bien souvent ressouvenu de cette +conversation, dans laquelle je n'avois que trop bien prévu +ce qui arriva peu à près.</p> + +<p>Le roi revint à Berlin. Je retrouvai mon frère +plus désespéré que jamais. Le colonel de Rocho +qui ne le quittoit guère, fit avertir la reine, qu'il +méditoit de s'enfuir, qu'il en parloit souvent dans +l'excès de ses emportemens et qu'il prenoit certaines +mesures qui lui faisoient tout craindre; il la fit +cependant assurer, qu'il épieroit si bien les démarches +de mon frère, qu'il romproit tous les projets +qu'il pourroit faire. Ce procédé de Mr. de +Rocho étoit très-louable, mais son petit génie lui +fit commettre des fautes très-grossières. Il se trouvoit +dans un cas fort épineux; en s'opposant aux volontés +de mon frère il s'attiroit sa haine, et en le laissant s'enfuir, +il encouroit la disgrâce du roi et risquoit peut-être sa +tête. Ces réflexions l'intimidèrent si fort, qu'il en alla +faire ses plaintes de maison en maison par toute la ville +de Berlin, et que son secret devint bientôt celui de la +fable. On peut bien juger que la clique autrichienne ne +l'ignora pas. La reine au désespoir de ce que Rocho +venoit de lui apprendre, m'en parla sachant que je connoissois +parfaitement l'humeur de mon frère. Elle me +demanda conseil sur ce qu'elle avoit à faire. Je n'osai +lui dire sincèrement l'état des choses, craignant sa foiblesse +pour la Ramen, qui auroit pu perdre mon frère. Je +lui avouois, qu'il tomboit dans une mélancolie affreuse, +qu'il avoit des momens de rage, qui m'avoient souvent +effrayée, qu'il lui cachoit l'horreur de sa situation, ne +voulant point l'inquiéter, mais que je ne croyois point +qu'il seroit capable d'en venir aux extrémités qu'elle +appréhendoit. Je lui fis concevoir, qu'on disoit des +choses dans l'excès du désespoir, qu'on n'exécutoit point +quand on rentroit dans son sang froid, et tâchai de faire +mon possible pour lui ôter ces idées.</p> + +<p>Les réponses d'Angleterre arrivèrent dans ces +entrefaites. Elles furent telles que le roi pouvoit les +désirer, on lui accordoit absolument tout ce qu'il avoit +demandé, mais toujours à condition d'éloigner Grumkow +avant que de rien conclure. Mr. Hotham avoit reçu +des lettres originales interceptées de ce ministre. Il le +fit savoir au roi, auquel il demanda une audience secrète. +Sekendorff, qui avoit des mouches partout, en fut +d'abord informé. Il sut prévenir Mr. Hotham et parla +le premier à ce prince. Il commença par lui détailler +les soins que l'Empereur s'étoit donnés pour gagner +son amitié, lui fit valoir la complaisance qu'il avoit eue +de lui accorder la liberté des enrôlemens dans ses états, +la garantie qu'il lui avoit donnée des duchés de Juliers +et de Bergue, ajoutant, qu'il étoit bien dur pour l'Empereur, +de voir que malgré toutes ces avances il l'abandonnoit +pour prendre le parti de ses ennemis. Je suis +honnête homme, poursuivit-il, votre Majesté m'a reconnu +toujours pour tel, je vous suis personnellement attaché +et me vois forcé, par l'excès du dévouement que j'ai +pour vous, de me mêler dans une affaire bien délicate, +mais l'état dans lequel je vous vois me fait frémir; arrive +ce qui en pourra, j'aurai la consolation d'avoir fait mon +devoir en vous avertissant de ce qui se passe. Le prince +royal fait des trames secrètes avec l'Angleterre. Voici +des lettres que je viens de recevoir de notre ministre à +cette cour, en voici d'autres de l'envoyé de Cassel et +de quelques uns de mes amis. La reine d'Angleterre a eu +l'imprudence de confier à plusieurs personnes les lettres que +le prince royal lui a écrites; elles contiennent des promesses +de mariage dans toutes les formes, ce qui s'est +fait à l'insu de votre Majesté, outre cela il court un bruit +sourd en ville, qu'il a dessein de s'évader; ces circonstances +jointes ensemble, me paroissent suspectes. +Grumkow a reçu des nouvelles plus détaillées sur ce +sujet, qu'il pourra lui faire voir. Au reste, Sire, si le +mariage de la princesse, votre fille, vous tient si fort à +coeur, j'ai ordre de ma cour de vous offrir d'y travailler; +je ne désespère point d'en venir à bout. Celui du prince +royal me paroit trop dangereux pour que vous puissiez +y consentir; songez, Sire, combien d'inconveniens il entraîne +après lui: vous aurez une belle-fille, vaine et glorieuse, +qui remplira votre cour d'intrigues, les revenus de +votre royaume ne suffiront point à ses dépenses, et qui +sait si enfin elle ne parviendra pas à vous dépouiller de +votre autorité. Je m'emporte, Sire, mais pardonnez-moi +en faveur de mon zèle, c'est Sekendorff et non le +ministre de l'Empereur qui vous parle. L'Angleterre en +agit avec vous comme on feroit avec un enfant, elle +vous leurre avec un morceau de sucre, et semble dire: +je vous le donnerai si vous m'obéissez, et si vous chassez +Grumkow. Quelle tache pour la gloire de votre Majesté, +si elle donne dans un aussi grossier panneau, et +quel compte ses serviteurs fidèles pourront-ils faire sur +elle, s'ils se voient sans cesse le jouet des puissances +étrangères. Il poussa son hypocrisie jusqu'à pleurer et +joua si bien la comédie, que son discours porta coup. +Le roi resta rêveur et inquiet, ne lui répondit pas +grand'chose et le quitta peu après. Il fut d'une +humeur épouvantable le reste du jour. Le lendemain +14. de Juillet de chevalier Hotham eut audience à son +tour. Après avoir assuré le roi, que sa cour lui accordoit +entièrement tout ce qu'il avoit souhaité, il lui remit des +lettres de Grumkow, ajoutant, qu'il ne doutoit point +que le roi ne l'abandonnât dès qu'il en auroit fait la +lecture; qu'à la vérité l'une étoit en chiffres, mais qu'on +avoit trouvé des gens assez habiles pour la déchiffrer. +Le roi les prit d'un air furieux, les jeta au nez de Mr. +Hotham et leva la jambe comme pour lui donner un +coup de pied. Il se ravisa pourtant et sortit de la +chambre sans lui rien dire, jetant la porte après lui avec +emportement. Le ministre anglois se retira aussi furieux +que le roi. Dès qu'il fut chez lui, il fit appeler ceux de +Danemarc et de Hollande, auxquels il conta ce qui venoit +de se passer. Son génie anglois parut dans cette circonstance, +il dit à ces Mrs., que si le roi étoit resté un moment +de plus, il lui auroit manqué de respect et se seroit donné +satisfaction. Il les intéressa à sa cause, qui devenoit celle de +toutes les têtes couronnées. Son caractère de ministre +ayant été violé par cette insulte, il leur déclara, que sa négociation +étant finie, il prétendoit partir le jour suivant de +grand matin. La reine fut informée de cette fâcheuse +aventure par un billet de Mr. Hotham à Mlle. de +Bulow; on peut aisément juger de sa douleur. Le +roi de son côté en avoit un cuisant repentir. Au désespoir +de son emportement, il eut recours au ministres +de Danemarc et de Hollande et les pria de faire +son racommodement avec celui d'Angleterre, il les chargea +de faire des excuses à ce dernier de la faute qu'il +venoit de commettre, les assurant, que s'il vouloit rester, +il tâcheroit de la lui faire oublier en ne lui donnant que +des sujets de satisfaction. Tout le jour se passa en allées +et venues, sans pouvoir rien obtenir de Mr. Hotham, +qui resta inébranlable sur son départ. La mauvaise humeur +du roi retomba sur la reine. Il lui dit d'un ton +moqueur, que toute la négociation étant rompue, il avoit +résolu de me faire Coadjutrice à Herford. Pour cet effet +il écrivit sur-le-champ à la Margrave Philippe, abbesse +de cette abbaye, pour la prier d'y consentir; on peut +bien croire qu'elle ne fit aucune difficulté à s'y prêter. +Je crois que ce fut une feinte de ce prince, pour faire +agir la reine auprès de Mr. Hotham. Son inquiétude +s'augmentant à mesure que le jour se passoit, il donna +enfin commission aux ministres susmentionnés, de lui offrir +une réparation en forme en leur présence. Mr. de +Leuvener en avertit mon frère et le conjura d'écrire +un billet au ministre anglois, pour lui persuader d'accepter +cet expédient. Mon frère l'ayant dit à la reine +et celle-ci y ayant consenti, lui écrivit ce qui suit.</p> + +<p>Monsieur!</p> + +<p>Ayant appris par Mr. de Leuvener les dernières +intentions du roi, mon père, je ne doute pas que vous +ne vous rendiez à ses désirs. Songez Mr., que mon +bonheur et celui de ma soeur dépendent de la résolution +que vous prendrez, et que votre réponse fera l'union ou +la désunion éternelle des deux maisons. Je me flatte +qu'elle sera favorable et que vous vous rendrez à mes +instances. Je n'oublierai jamais un tel service, que je +reconnoîtrai toute ma vie par l'estime la plus parfaite etc.</p> + +<p>Cette lettre fut rendue par Katt à Mr. Hotham; +en voici la réponse.</p> + +<p>Monseigneur!</p> + +<p>Mr. de Katt vient de me rendre la lettre de votre +Altesse royale. Je suis pénétré de reconnoissance de la +confiance qu'elle m'y témoigne. S'il ne s'agissoit que +de ma propre cause, je tenterois même jusqu'à l'impossible, +pour lui prouver mon respect par ma déférence à +ses ordres, mais l'affront que je viens de recevoir, regardant +le roi, mon maître, je ne puis me rendre aux désirs +de votre Altesse royale. Je tâcherai de donner la meilleure +tournure que je puisse à cette affaire, et quoiqu'elle +interrompe les négociations, j'espère pourtant +qu'elle ne les rompra pas tout-à-fait. Je suis etc.</p> + +<p>La lecture de cette lettre fut un coup de foudre +pour la reine et pour moi. J'avois dans ce +temps aussi peu d'inclination pour mon mariage avec +le prince de Galles que ci-devant, mais le Margrave +de Schwed, le duc de Weissenfeld, les coups et +les injures m'étoient trop récents pour ne pas souhaiter +d'en être à l'abri, et j'étois persuadée, que +mon sort ne pouvoit être aussi mauvais en Angleterre +qu'il alloit le devenir à Berlin, où je ne voyois +que des abîmes de tout côté. Mon frère parut peu +sensible à ce revers, il hocha la tête et me dit: faites-vous +abbesse, vous aurez un établissement. Je ne comprends +pas pourquoi la reine se chagrine, le malheur +n'est pas bien grand. Je suis las de toutes ces manigances, +mon parti est pris. Je n'ai rien à me reprocher envers +vous, j'ai tout tenté pour votre mariage, tirez-vous +d'affaire comme vous pourrez, il est temps que je pense +à moi, j'ai assez souffert, ne me rabattez plus les oreilles +par des prières et des larmes, elles seroient inutiles et +ne me touchent plus. Tout cela dit d'un ton piqué me +perça le coeur. Son esprit étoit si aigri depuis quelque +temps, et il menoit une vie si libertine, que les bons +sentimens qu'il avoit eus, en sembloient étouffés. Je +tâchai de l'appaiser et de lui faire entendre raison. Ses +réponses brusques et dédaigneuses me fâchèrent enfin à +mon tour, j'y répondis par quelques piquanteries qui +m'en attirèrent de plus fortes, ce qui m'obligea de me +taire, espérant de pouvoir me raccommoder avec lui, +quand son emportement seroit passé.</p> + +<p>Il devoit partir le lendemain de grand matin avec +le roi pour aller à Anspach. Il falloit absolument faire +ma paix encore le soir-là. Je l'aimois trop pour me +séparer brouillée d'avec lui, et je voulois prévenir encore +s'il étoit possible, en lui faisant des avances, le coup +qu'il méditoit. Il reçut avec beaucoup de froideur toutes +les choses tendres et obligeantes que je lui dis, et comme +je le pressois de me donner sa parole, qu'il n'entreprendroit +rien, j'ai fait beaucoup de réflexions, me dit-il, qui +m'ont fait changer de sentiment, je ne pense point à +m'évader et reviendrai sûrement ici. Je ne pus lui +répliquer et n'eus le temps que de l'embrasser. Le roi +étant entré, il me dit tout bas: je viendrai encore chez +vous ce soir. Ce peu de mots ranimèrent mes espérances. +Ayant pris congé du roi et nous étant retirés, j'attendis +inutilement mon frère. Il m'envoya enfin à minuit son +valet de chambre, avec un billet qui ne contenoit que des +excuses et des assurances d'amitié. Ce valet de chambre +avoit servi mon frère depuis qu'il étoit au monde, +il avoit de l'esprit et sa fidélité avoit été à toute épreuve. +Par malheur il devint amoureux d'une des femmes de +chambre de la reine et l'épousa. Cette femme, gagnée +par la Ramen, tiroit de son mari tous les secrets de +mon frère, qu'elle rapportoit à cette mégère, qui les +faisoit savoir au roi. Nous ne fûmes éclaircis de ces +choses que depuis.</p> + +<p>Cependant ce prince partit, comme je viens de le +dire, le jour suivant 15. de Juillet. L'agitation de mon +esprit ne me permit pas de dormir. Je passai la nuit à +m'entretenir avec Mdme. de Sonsfeld. Nous fondions en +larmes, ne prévoyant que trop ce qui alloit arriver. Il +fallut pourtant me contraindre devant la reine. Cette princesse +ne fit aucune attention à mon contenance, étant occupée +à lire les lettres qu'on avoit interceptées de Grumkow, +et que Mr. Hotham lui avoit fait remettre. Il y en +avoit six ou sept, toutes datées du mois de Février, +dans le temps que la reine avoit eu cette dangereuse +maladie dont j'ai fait mention. En voici à peu près le +contenu.</p> + +<p>«On fait beaucoup de bruit ici de l'indisposition +de la reine, qu'on dit être à l'extrémité. Faites savoir +à la cour, qu'elle se porte comme un poisson dans l'eau,<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> +son mal n'est qu'une feinte pour attendrir le roi, son frère. +J'ai déjà aposté deux de mes émissaires<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a> pour animer +le Gros<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> contre son fils. Continuez de me mander tout +ce que vous apprendrez de ses intrigues avec la reine +d'Angleterre.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> Ce sont les véritables expressions de cette lettre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> C'étoient des valets de chambres et souvent moins.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a>: C'étoit le roi.</blockquote> + +<p>Dans une autre il y avoit:</p> + +<p>«J'ai donné le mot à l'ami (Sekendorff), pour +qu'il informe le Gros des correspondances de son fils +en Angleterre. Écrivez-moi une lettre sur ce sujet que +je puisse montrer, et tâchez de la tourner de façon que +les soupçons qu'on en prendra, nous fassent plutôt parvenir +à nos fins. Ne craignez rien, je saurai vous +soutenir et empêcherai bien qu'on découvre nos menées, +car le coeur du Gros est dans mes mains, j'en fais ce +que je veux.»</p> + +<p>Voici ce que contenoient celles datées du mois +de Mars:</p> + +<p>«Que je suis surpris, mon cher Reichenbach, +des démarches de l'Angleterre et surtout de celles du +prince de Galles. Que prétendent-ils avec cette ambassade +de Mr. Hotham? et quel empressement pour +épouser une princesse plus laide que le diable, couperosée, +dégoûtante et stupide. Je m'étonne que ce prince, +qui peut avoir le choix de tout ce qu'il y a de parfait, +s'adresse à une pareille magotte. Son sort me fait pitié, +on devroit bien l'en avertir, je vous en laisse le soin.»</p> + +<p>Les autres lettres étoient écrites dans le même +style. Le caractère de l'auteur se manifeste assez par +celles que je viens de mettre ici, il se fera connoître +de plus en plus dans la suite de cet ouvrage.</p> + +<p>Mr. Hotham partit comme il se l'étoit proposé. +Pendant l'absence du roi la reine tint quatre fois par +semaine appartement à Mon-bijou. Je fus charmée d'y +voir Mr. de Katt, je me doutai bien que tant qu'il +seroit à Berlin, mon frère n'entreprendroit rien. Il vint +me dire un jour, qu'il alloit expédier une estafette au +prince royal, et me demanda si je ne voulois pas lui +écrire, cette voie étant sûre. Je fus fort surprise de +cette proposition. Vous faites fort mal Mr., lui dis-je, +de risquer pareilles choses, songez aux suites fâcheuses +que cette estafette peut entraîner, si le roi en +apprend quelque chose, soupçonneux comme il est, +cela peut causer beaucoup de chagrin à mon frère, +et ruiner pour jamais votre fortune. Quelque amitié +que j'aie pour mon frère, je ne lui écrirai sûrement +pas par cette occasion. Il voulut encore me presser, +mais je lui tournai le dos fort altérée de ce qu'il +venoit de me dire; prévoyant bien, que cette démarche +ne se faisoit que par les raisons que je craignois depuis +long-temps. Peu de jours après la Bulow et quelques +bien intentionnés vinrent m'avertir, que Katt débitoit les +projets de mon frère par toute la ville, et qu'il en avoit +même parlé devant des personnes suspectes. Enorgueilli +de sa faveur il s'en vantoit hautement, et faisoit parade +d'une boëte qui renfermoit le portrait du prince royal +et le mien. Le mal étoit parvenu à son comble par +cette étourderie. Je jugeai donc à propos d'en informer +la reine, afin qu'elle pût par son autorité tirer cette boëte +de ses mains et lui imposer silence. Elle fut fort en +colère du détail de ces impertinences et donna ordre à +Mdme. de Sonsfeld de faire un compliment très-désobligeant +de sa part à Katt, et de lui redemander mon +portrait. Celle-ci s'acquitta le même soir de sa commission, +Katt s'excusa le mieux qu'il put, mais quelques +remontrances que pût lui faire ma gouvernante, il +ne voulut jamais lui donner mon portrait, lui disant, que +mon frère lui avoit permis de le copier d'après un original +en miniature, dont elle-même lui avoit fait présent, +et qu'il lui avoit confié jusqu'à son retour. Il l'assura +de sa discrétion à l'avenir; et la pria de dire à la reine, +qu'il l'a supplioit de se tranquilliser, que tant qu'il seroit +en grâce auprès du prince royal, il tâcheroit de détourner +toutes les résolutions funestes qu'il pourroit prendre, +qu'il entroit quelquefois dans son génie pour pouvoir le +ramener plus facilement, et que jusqu'à présent il n'y +avoit rien à craindre. La reine aimoit à se flatter; +cette réponse dissipa toutes ses inquiétudes pour mon +frère. Mais le refus, du portrait nous irrita si fort l'une +et l'autre contre Katt, que nous ne lui parlâmes plus.</p> + +<p>Je fus fort surprise un matin, en m'éveillant de voir +entrer la Ramen; cette apparition me sembla la suite +d'un mauvais songe. Elle me dit, qu'elle venoit uniquement +à dessein de m'ouvrir son coeur. Mdme. de +Sonsfeld voulut se retirer, mais elle la pria de rester, +lui disant, que cette affaire l'intéressoit aussi. Vous +êtes triste, continua-t-elle, de ce que la reine vous maltraite, +rendez en plutôt grâces à Dieu: si vous étiez sa +favorite, le roi vous chasseroit bientôt. Pour moi je +n'ai rien à craindre de ce côté-la, j'ai su prendre mes +précautions d'avance, quand même ma faveur tomberoit, +ce prince ne m'abandonneroit pas et sauroit bien me +soutenir. Je sais fort bien que vous n'ignorez aucune +de mes intrigues, je veux bien vous les avouer. Il +dépend de vous d'en avertir la reine. Si vous voulez +encourir le ressentiment du roi, par les ordres duquel +j'agis, il sera informé sur l'heure des obstacles que vous +mettrez par-là à ses desseins et se portera contre vous +aux dernières extrémités. D'ailleurs vous connoissez le +petit génie de la reine, je saurai m'apercevoir dans un +moment des rapports que vous lui aurez faits de moi, +je trouverai moyen de lui persuader, que tout ce que +vous aurez dit ne sont que des calomnies, et ferai retomber +sur vous le tort que vous me prétendrez faire. +Elle nous avoit parlé à toutes les deux jusqu'alors, mais +s'adressant à moi, elle ajouta: vous allez tomber, +Madame, dans un grand malheur, prenez votre parti +d'avance, vous ne pourrez vous tirer de ces fâcheuses +circonstances qu'en épousant le duc de Weissenfeld. +Est-ce donc une si grande affaire que de se marier? +Ce n'est qu'ici qu'on en fait tant de bruit; croyez-moi, +un mari qu'on peut gouverner est une belle chose; au +reste ne vous inquiétez point de ce que dira la reine, +je la connois à fond, et je vous assure, que si le roi la +caresse et la distingue un peu devant le monde, elle se +consolera bientôt, et ne se souciera plus de rien. J'étois +outrée contre cette femme; si j'avois suivi mon premier +mouvement, je l'aurois fait sortir par les fenêtres pour +lui épargner le chemin. Mais il fallut dissimuler mon +indignation. Je lui répondis que je me soumettois entièrement +aux décrets de la providence, et du reste, que +je ne ferois jamais la moindre chose sans consulter la +reine et sans son aveu. Je me défis ainsi de cette maudite +visite, remplie d'horreur du procédé de cette infâme +créature. Nous déplorâmes long-temps le sort de la +reine d'être tombée en de pareilles mains.</p> + +<p>Mais j'en reviens à Grumkow. Sa contenance +étoit bien changée depuis le départ de Mr. Hotham; +un air de satisfaction régnoit sur toute sa physionomie. +Il venoit assidûment rendre ses devoirs à la reine, qui +en agissoit poliment envers lui. Un soir (le 11. d'Août, +jour remarquable de toute manière), mon esprit étant +extrêmement agité et ayant été mélancolique tout le +jour, sans en avoir plus de raison que de coutume, je +finis mon jeu de bonne heure, et fus me promener avec +la Bulow. Après avoir fait quelques tours, je m'assis +avec elle sur un banc à l'extrémité du jardin. Grumkow +vint m'y trouver. Nous devions faire nos dévotions +le dimanche suivant. Il étoit du nombre de ceux +qui rejettent la religion par le désir de contenter leurs +passions et sans connoissance de cause. N'étant point +ferme dans ses principes, il se faisoit quelquefois de +cuisans reproches, et sentoit des remords de conscience, +qui le rendoient mélancolique, et qu'il dissipoit ensuite +par le vin et la bonne chère. Mr. Jablonski, un des +chapelains du roi, avoit passé la journée avec lui, et +selon toute apparence lui avoit fait une vive peinture de +l'enfer. Il enfila d'abord un grand discours de morale, +qui me sembla dans sa bouche comme l'évangile dans +celle du diable; tombant ensuite sur d'autres matières, +il me dit, qu'il avoit été bien fâché des mauvais traîtemens +que le roi m'avoit faits, aussi bien que de ceux +que mon frère enduroit. Le prince royal, continua-t-il, +devroit se prêter plus qu'il ne fait aux volontés de son +père; c'est le plus grand roi qui ait jamais existé, +et qui joint toutes les vertus civiles aux vertus +morales. Je craignis que cet entretien ne le menât +plus loin, ce que je voulus éviter. Je me +levai donc et marchai fort vite, prenant le chemin de la +maison. Je ne lui répondis que sur le sujet du roi et +tâchai de renchérir sur les éloges qu'il venoit de lui +donner, mais il en revint à ses moutons. Vous avez +tant d'ascendant sur l'esprit du prince royal, que vous +êtes l'unique personne, Madame, qui puisse le ramener +à son devoir; c'est un charmant prince, mais qui est +mal conseillé. Si mon frère, lui répondis-je, veut suivre +mes avis, il se réglera toujours selon les volontés du roi, +pourvu qu'il soit informé de ses intentions. Il voulut me +répliquer, mais plusieurs dames vinrent nous interrompre, +ce qui me tira d'un grand embarras. Le même soir la +reine étant devant sa toilette à se décoiffer, et la Bulow +étant assise à côté d'elle, ils entendirent un terrible fracas +dans le cabinet prochain. Ce cabinet superbe étoit orné +en cristal de roche et autres précieuses d'un prix infini, +sans compter l'or et les pièces travaillées avec art, qui +y étoient en grand nombre. Entre les compartimens de +ces pièces curieuses il étoit garni de vases de cette +ancienne porcelaine du Japon et de la Chine d'une énorme +grandeur. La reine crut d'abord que quelques unes de +ces grandes pièces étoient tombées et avoient causé ce +bruit. La Bulow y étant entrée fut fort surprise de +n'y trouver rien de dérangé. À peine en eut-elle fermé +la porte et à peine en fut-elle sortie, que le fracas recommença. +Elle renouvela ses visites à trois reprises, accompagnée +d'une des femmes de la reine, trouvant toujours +le tout dans un ordre parfait. Le bruit cessa enfin dans +le cabinet, mais un autre plus affreux y succéda dans +un corridor, qui séparoit les appartemens du roi de ceux +de la reine et en faisoit la communication. Personne n'y +passoit jamais que les domestiques de la chambre, et +pour cet effet il y avoit deux sentinelles aux deux bouts, +qui en gardoient l'entrée. La curieuse de savoir d'où +provenoit ce bruit, ordonna à ses femmes de l'éclairer. +La peur démasqua le faux attachement de la Ramen; +elle ne voulut point suivre la reine et s'enfuit pour se +cacher dans la chambre voisine. Deux autres de ses +camarades accompagnèrent cette princesse avec la Bulow, +et à peine eurent-elles ouvert la porte, que des gémissemens +affreux, redoublés par des cris qui les firent trembler +de peur, frappèrent leurs oreilles. La reine seule conserva +sa fermeté. Étant entrée dans le corridor, elle +encouragea les autres à chercher ce que ce pouvoit être. +Elles trouvèrent toutes le portes fermées à verroux; +après les avoir ouvertes, elles visitèrent tout l'endroit +sans rien trouver. Les deux gardes étoient à demi-morts +de frayeur. Ces gens avoient entendu les mêmes gémissemens +proche d'eux, mais sans rien voir. La reine +leur demanda, s'il étoit entré quelqu'un dans les chambres +du roi; ils l'assurèrent fort du contraire. Elle s'en +retourna à son appartement un peu altérée, et me conta +cette aventure le lendemain. Quoiqu'elle ne fût rien moins +que superstitieuse, elle m'ordonna de noter la date, +pour voir ce que ce tintamarre présageroit. Je suis +persuadée que la chose étoit fort naturelle. Le hazard +fit cependant que justement ce même soir mon frère fut +arrêté et qu'au retour du roi la scène la plus douloureuse +pour la reine se passa dans ce corridor.</p> + +<p>Comme il n'y avoit point de cour ce jour là, il y +eut concert à Mon-bijou. Les amateurs de la musique +avoient la permission d'y venir et Katt n'y manquoit +jamais. Après avoir long-temps accompagné du clavecin, +je passai dans une chambre prochaine où on jouoit. +Katt m'y suivit, me priant pour l'amour de Dieu de +l'écouter un moment en faveur de mon frère. Ce nom +si cher m'arrêta sur-le-champ. Je suis au désespoir, me +dit-il, d'avoir encouru la disgrâce de la reine et celle de +votre Altesse royale; on leur a fait de mauvais rapports +sur mon sujet; on m'accuse de fortifier le prince royal +dans le dessein qu'il a de s'évader. Je vous proteste +pour tout ce qu'il y a de plus sacré Mdme., que je lui +ai écrit et refusé nettement de le suivre, s'il entreprenoit +de s'enfuir, et je vous réponds sur ma tête, qu'il ne fera +jamais cette démarche sans moi. Je la vois déjà branler +sur vos épaules, lui répondis-je, et si vous ne changez +bientôt de conduite, je pourrois bien la voir à vos pieds. +Je ne vous nie point que la reine et moi ne soyons +très-mécontentes de vous, je n'aurois jamais cru que vous +eussiez l'étourderie de divulguer partout les desseins de +mon frère, et de faire confidence à chacun de ses secrets. +Vous deviez mieux reconnoître les bontés qu'il a pour +vous, et faire plus de réflexions sur l'irrégularité de +votre procédé. Surtout Mr. il ne vous convient aucunement +d'avoir mon portrait et d'en faire ostentation. La +reine vous l'a fait demander, vous auriez dû lui obéir +et le lui faire remettre. C'étoit le moyen de réparer +votre faute, et il n'y a que ce seul expédient qui puisse +vous faire obtenir votre grâce d'elle et de moi. Pour +ce qui regarde le premier article, reprit-il, je puis vous +jurer, Madame, que je n'ai parlé qu'à Mr. de Leuvener +de ce qui concernoit le prince royal, ce n'est point un +personnage suspect et je ne crois pas que la reine y +trouve à redire. Ayant copié moi-même le portrait de +votre Altesse royale et celui du prince royal, je n'ai +pas cru qu'il fût de conséquence de les faire voir à +quelques-uns de mes amis, d'autant plus que je ne les +ai produits que comme des pièces de mon ouvrage, +mais je vous avoue Mdme.; que la mort me seroit +moins dure que de m'en défaire. Au reste, continuat-il, +j'ai beaucoup d'ennemis envieux de ma faveur auprès +du prince royal, qui ne pouvant trouver prise +sur moi ont recours aux calomnies, mais je vous +le répète encore, Mdme., tant que je serai bien +auprès de ce cher prince, je l'empêcherai toujours +d'accomplir ses desseins, quoique dans le fond je +ne voie pas qu'il risqueroit beaucoup. Quel tort et +quel mal pourroit-il lui arriver si on le rattrappoit. +C'est l'héritier de la couronne et personne ne seroit +assez hardi pour s'y frotter. En vérité Mr., lui dis-je, +vous jouez gros jeu et je crains fort que je ne sois que +trop bon prophète. Si je perds la tête, répondit-il, ce +sera pour une belle cause, mais le prince royal ne m'abandonnera +pas. Je ne lui donnai pas le temps de m'en +dire davantage et je le quittai. Ce fut la dernière fois +que je le vis, et j'étois bien éloignée de penser que mes +prédictions s'accompliroient si-tôt, n'ayant voulu que +l'intimider.</p> + +<p>Le 15. d'Août, jour de naissance du roi, tout le +monde vint féliciter la reine, et la cour fut très-nombreuse. +J'y eus encore une longue conversation avec +Grumkow. Il avoit congédié sa morale et s'étoit remis +sur le ton badin; il m'amusa beaucoup, ayant infiniment +d'esprit. Il s'étendit encore fort au long sur les éloges +du roi, et voyant que j'allois le quitter, il me dit d'un +ton si expressif que j'en fus surprise: vous verrez dans +peu, Madame, à quel point je vous suis attaché et +combien je suis votre serviteur. Je lui répondis fort +obligeamment sur ce dernier article et voulus m'éloigner, +mais la Bulow s'approchant commença par se chipoter +avec lui; elle s'étoit mise sur ce pied là, et ne pouvoit +le voir sans lui dire des piquanteries. Je l'avois déjà +avertie plus d'une fois de ne pas pousser trop loin la +raillerie et de ménager Grumkow, lui disant, qu'il falloit +suivre l'exemple des Indiens, qui adorent le diable afin +qu'il ne leur fasse point de mal, mais elle ne songea +guère à mettre mes leçons en pratique. La dispute +qu'elle eut ce soir avec lui fut très-vive. Son antagoniste +la finit en lui disant la même chose qu'à moi: dans peu +je pourrai vous convaincre combien je suis de vos amis. +Il me sembla qu'il y avoit un sens caché sous ces paroles +deux fois répétées, ce qui m'inquiéta.</p> + +<p>La reine se fit un plaisir de me surprendre le jour +suivant 16. du même mois. Elle donna un bal à Mon-bijou +à l'honneur du roi. La salle à manger étoit décorée +de devises et de lampions, et la table représentoit un +parterre. Chacun de nous trouva un présent sous son +couvert. Nous étions tous de la meilleure humeur du +monde, il n'y avoit que les deux gouvernantes, de +Kamken et de Sonsfeld, la comtesse de Fink et la +Bulow qui semblassent tristes; elles ne disoient mot, +se plaignant d'être incommodées. Nous recommençâmes +le bal après souper. Il y avoit plus de six ans que je +n'avois dansé; c'étoit du fruit nouveau et je m'en donnai +à gogo, sans faire beaucoup d'attention à ce qui se +passoit. La Bulow me dit plusieurs fois: il est tard, +je voudrois qu'on se retirât. Eh, mon Dieu! lui dis-je, +laissez moi le plaisir de danser tout mon soûl aujourd'hui, +car je n'en aurai peut-être de long-temps. Cela +se pourroit bien, reprit-elle. Je ne fis aucune +réflexion là-dessus et continuai à me divertir. Elle +revint à la charge une demi-heure après: finissez +donc, me dit-elle, d'un air fâché, vous êtes si occupée, +que vous n'avez point d'yeux. Vous êtes de +si mauvaise humeur aujourd'hui, répliquai-je, que je ne +sais qu'en penser. Regardez donc la reine, et vous +n'aurez plus sujet, Mdme., de me faire des reproches. +Un coup d'oeil que je jetai de son côté, me glaça +d'effroi. Je vis cette princesse plus pâle que la mort +dans un coin de la chambre, s'entretenant avec sa grande +maîtresse et Mdme. de Sonsfeld. Comme mon frère +m'intéressoit plus que toute autre chose au monde, je +m'informai aussitôt, si cela le regardoit? La Bulow +haussa les épaules, en disant: je n'en sais rien. La reine +donna un moment après le bon soir et monta en carosse +avec moi. Elle ne me dit mot pendant tout le +chemin, ce qui m'inquiéta à un tel point, que je pris +des palpitations de coeur terribles. Dès que je fus +retirée, je fis enrager ma gouvernante, pour savoir de +quoi il s'agissoit. Elle me répondit les larmes aux +yeux, que la reine lui avoit imposé silence. Pour le +coup je crus mon frère mort, ce qui me jeta dans un +tel désespoir, que Mdme. de Sonsfeld jugea à propos +de me tirer d'erreur. Elle me conta donc, que Mdme. +de Kamken avoit reçu le même matin une estafette du +roi avec des lettres pour elle et pour la reine, que ce +prince lui ordonnoit de préparer peu à peu l'esprit de +cette princesse, pour lui apprendre enfin, qu'il avoit fait +arrêter le prince royal, qui avoit tenté de s'enfuir. Le +malheur de mon frère me perça le coeur, je passai toute +la nuit dans des agitations affreuses. La reine me fit +appeler de grand matin, pour me montrer la lettre du +roi. La fureur se manifestoit évidemment dans cette +lettre. Voici ce qu'elle contenoit:</p> + +<p>«J'ai fait arrêter le coquin de Fritz; je le traiterai +comme son forfait et sa lâcheté le méritent; je ne +le reconnois plus pour mon fils, il m'a déshonoré avec +toute ma maison, un tel malheureux n'est plus digne +de vivre.»</p> + +<p>Je tombai en foiblesse après cette lecture. L'état +de la reine et le mien auroient attendri un coeur de +roche. Dès qu'elle se fut un peu remise, elle me conta +l'arrestation de Katt, dont je ferai ici un détail circonstancié, +tel que nous l'avons appris depuis.</p> + +<p>Mr. de Grumkow avoit été informé dès le 15. de +la catastrophe de mon frère; il n'avoit pu en cacher sa +joie et en avoit fait confidence à plusieurs de ses amis. +Mr. de Leuvener qui avoit des espions autour de lui, +en fut averti. Il écrivit sur-le-champ à Katt, et lui conseilla +de partir au plutôt, puisqu'infailliblement il alloit +être arrêté. Katt profita de l'avis et demanda permission +au Maréchal de Natzmar, qui commandoit son corps, +d'oser aller à Friderichsfelde, rendre ses devoirs au +Margrave Albert; ce qui lui fut accordé. Il avoit fait +faire une selle, dans laquelle il pouvoit enfermer +de l'argent et des papiers. Par malheur pour lui +cette selle n'étant point faite; il fut contraint de l'attendre. +Il employa cependant bien son temps, car +il brûla ses papiers. Son cheval étant enfin sellé, +il alloit monter dessus, lorsque le Maréchal arriva, +accompagné de ses gardes, qui lui demanda son épée +l'arrêtant de la part du roi. Katt la lui remit sans +changer de couleur et fut aussitôt mené en prison. On +mit le scellé sur tous ses effets, en présence du Maréchal, +qui paroissoit plus altéré que son prisonnier. Il avoit +tardé plus de trois heures à exécuter les ordres du roi, +pour donner le temps à Katt de s'échapper, et fut très-fâché +de le trouver encore là.</p> + +<p>J'en reviens à la reine. Elle me demanda, si mon +frère ne m'avoit jamais parlé de son dessein. Je lui fis +alors un récit de toutes les particularités, que je savois +sur ce sujet, m'excusant de les lui avoir cachées, par la +crainte que j'avois eue de la commettre, si le cas venoit +à exister; je lui avouai de plus, que les assurances que +Katt m'avoit faites, m'avoient jetée dans une sécurité +parfaite, ne m'étant attendue à rien moins qu'à ce que +je venois d'appendre. Mais, me dit-elle, ne savez-vous +rien de nos lettres. J'en ai parlé souvent à mon frère +et il m'a assuré qu'il les avoit brûlées. Je connois trop +bien votre frère, reprit-elle, et je parierois qu'elles sont +parmi les effets de Katt. Si cela est, nous sommes +perdues. La reine devina juste; nous apprîmes le lendemain +qu'il y avoit plusieurs cassettes de mon frère chez +Katt, où on avoit mis le scellé. Cette nouvelle nous +fit frémir. Après avoir bien ruminé, elle eut encore +recours au Maréchal Natzmar, qui lui avoit rendu +service dans un cas pareil, comme je l'ai rapporté ci-devant. +Elle envoya aussitôt chercher son aumônier, +nommé Reinbeck, pour le charger de persuader au +Maréchal de lui faire remettre la cassette qui contenoit +les lettres. Reinbeck étant malade, se fit excuser, ce +qui augmenta ses inquiétudes. Un cas fortuit y suppléa.</p> + +<p>La comtesse de Fink vint le matin suivant chez +moi. Je fus surprise de l'altération qui paroîssoit sur +son visage. Après avoir fait retirer tout le monde, hors +Mdme. de Sonsfeld, elle me dit qu'elle étoit la plus +malheureuse personne du monde et qu'elle venoit me +confier ces peines. Jugez Madame, me dit-elle, de mon +embarras. Je trouvai hier au soir, en rentrant chez moi, +une caisse scellée et adressée à la reine, qu'on avoit +remise à mes domestiques, avec le billet que voici. Elle +me le donna, il n'y avoit que ces mots:</p> + +<p>"Ayez la bonté, Madame de remettre cette cassette +à la reine, elle renferme les lettres qu'elle et la princesse +ont écrites au prince royal."</p> + +<p>Je n'ai pu comprendre, continua-t-elle, qui peut m'avoir +joué ce tour, car ceux qui la portoient étoient +masqués. Cependant je ne sais qu'elle résolution prendre; +je sens, qu'en envoyant ce fatal dépôt au roi je perds +la reine et au contraire, si je le rends à cette princesse, +j'en serai la victime. L'une et l'autre de ces extrémités +sont si fâcheuses pour moi, que je ne sais à quoi me +déterminer. Nous lui parlâmes si fortement et la pressâmes +tant que nous lui persuadâmes d'en parler à la reine, +lui démontrant, qu'elle ne risquoit rien en prenant ce parti, +puisque le paquet lui étoit adressé.</p> + +<p>Nous nous rendîmes toutes trois chez cette princesse. +La joie qu'elle eut de cette bonne nouvelle, mit quelque +trêve à sa douleur, mais elle ne fut pas longue. Les +réflexions suivirent bientôt; voici comme nous raisonnions. +De quelle façon transporter cette cassette secrètement +au château sans qu'on s'en apperçoive, y ayant des +espions partout? Quand même cela se pourroit, n'est-il +pas à craindre que Katt n'en fasse mention, lorsqu'il +sera interrogé? Que deviendra alors la comtesse Fink, +elle se trouvera innocemment impliquée dans cette mauvaise +affaire, sans avoir comment s'en tirer. Si cette +dernière en agit sans détours et la livre publiquement +à la reine, le roi en sera informé sur-le-champ et forcera +cette princesse à devenir elle-même l'instrument de son +malheur en lui remettant ses lettres. Le cas étoit délicat, +il y avoit des précipices de tout côté. Enfin, après avoir +bien pesé le pour et le contre, on choisit le dernier de +ces partis, comme le moins périlleux, dans l'espérance, +de trouver encore quelqu'expédient pour nous rendre +maîtres des papiers. Le porte-feuille, car c'en étoit un +fut donc porté dans l'appartement de la reine, qui le +serra aussitôt en présence de ses domestiques et de la +Ramen. Nos conférences recommencèrent l'après-midi. +La reine étoit d'avis de brûler les lettres et de dire +simplement au roi, que n'étant pas d'importance, elle +n'avoit pas cru mal faire. Son avis fut hautement rejeté +de nous autres, l'un vouloit ceci, l'autre vouloit cela; +tout le jour se passa de cette façon sans rien conclure.</p> + +<p>Dès que je fus retirée, je dis à Mdme. de Sonsfeld, +que j'avois trouvé un expédient infaillible, mais +qui deviendroit très-dangereux, si la reine le confioit à +la Ramen. Je lui fis comprendre, que si on pouvoit +venir à bout de lever le scellé sans le rompre, il n'y +auroit rien de si facile que de limer le cadenas, qui +fermoit le porte-feuille, qu'on en pourroit alors tirer +commodément les lettres et en écrire d'autres, pour les +remettre en place. Ma gouvernante approuva fort mon +idée, et nous convînmes de la proposer, conjointement +avec la comtesse de Fink, à la reine et d'exiger sa +parole d'honneur de n'en point parler.</p> + +<p>Dès le jour suivant nous suivîmes ce projet comme +nous nous en étions donné le mot. Nous parlâmes +chacune d'une façon si intelligible, sans pourtant nommer +personne, que la reine remarqua, que nous apostrophions +la Ramen. Mais son foible pour cette créature fut +cause, qu'elle ne fit point semblant de nous comprendre; +elle nous promit cependant un secret éternel et nous tint +parole cette fois-là. Nous exécutâmes dès l'après-midi +notre entreprise. La reine se défit de ses dames et de +ses domestiques, je restai seule auprès d'elle. Nous +trouvâmes d'abord un terrible obstacle; le porte-feuille +étoit si pesant, que ni la reine ni moi ne +pouvions le transporter, ce qui l'obligea de se confier +à un de ses valets de chambre, vieux et fidèle domestique, +d'une discrétion et d'une probité à toute épreuve. +J'essayai pendant long-temps de lever le cachet, l'impossibilité +que j'y trouvai me fit trembler. Ce valet de +chambre, nommé Bock, ayant examiné les armes qui +étoient celles de Katt, me dit avec beaucoup de joie: +eh mon Dieu, Madame, j'ai un cachet tout pareil sur +moi; il y a plus de quatre semaines que je l'ai trouvé +dans le jardin à Mon-bijou, je l'ai toujours porté depuis +ce temps, pour tâcher d'apprendre à qui il appartenoit. +Ayant confronté ces deux cachets, nous les trouvâmes +égaux et conclûmes qu'ils appartenoient à Katt. Ayant +donc rompu les cordes et le cadenas, nous en vînmes à +la visite des lettres. Il est temps à présent que je +m'étende un peu là-dessus.</p> + +<p>J'ai déjà parlé, dans le cours de cet ouvrage, de la +manière peu respectueuse, dont nous parlions souvent du +roi. La reine prenoit plaisir à nos satires et renchérissoit +sur celles que nous faisions; les lettres de cette +princesse aussi bien que les miennes en étoient remplies. +Elles contenoient outre cela le détail de toutes les intrigues +en Angleterre, la maladie qu'elle avoit feinte l'hiver +passé, pour gagner du temps, en un mot les secrets les +plus importants. Il y avoit un article de plus dans les +miennes. Pour plus de sûreté je n'écrivois avec de +l'encre que des choses indifférentes, et me servois du +citron pour celles qui étoient de conséquence; en passant +le papier sur le feu, la caractère paroissoit et devenoit +lisible. La Ramen étoit d'ordinaire le sujet de cette +écriture mystérieuse. J'invectivois contre elle, me plaignant +amèrement de son ascendant sur l'esprit de la reine; +nous convenions aussi, par ce moyen, de ce qu'il falloit +lui dire ou lui cacher. J'avois eu l'esprit si agité, que +je n'avois fait aucune réflexion sur l'effet que ces lettres +pouvoient produire sur cette princesse, l'idée qui m'en +vint, en ouvrant le porte-feuille, me fit trembler. Un +heureux incident me tira d'embarras. L'aumônier Reinbeck +se fit annoncer. La reine ne put se dispenser de +lui parler, l'ayant envoyé chercher la veille. Elle étoit +si troublée de tout ce qui se passoit, qu'elle me dit en +sortant: au nom de Dieu, brûlez toutes ces lettres, que +je n'en trouve pas une. Je ne me le fis pas dire deux +fois et les jetai sur-le-champ au feu. Il y en avoit pour +le moins 1500 de la reine et de moi. J'avois à peine +fini cette belle oeuvre, qu'elle rentra. Nous fîmes alors +la révision du reste des papiers. Il y avoit des lettres +d'une infinité de gens, des billets-doux, des réflexions +morales et des remarques sur l'histoire, dont mon frère +étoit l'auteur; une bourse, qui contenoit 1000 pistoles, +plusieurs pierreries et bijouteries et enfin une lettre de +mon frère à Katt, dont voici la teneur; elle étoit datée +du mois de Mai.</p> + +<p>«Je pars, mon cher Katt. J'ai si bien pris mes +précautions, que je n'ai rien à craindre. Je passerai par +Leipsic, où je me donnerai le nom de Marquis d'Ambreville. +J'ai déjà fait avertir Keith, qui ira droit en +Angleterre. Ne perdez point de temps, car je compte +vous trouver à Leipsic. Adieu, ayez bon courage.»</p> + +<p>Nous jetâmes tous ces papiers au feu, hors les petits +ouvrages de mon frère, que j'ai conservés. Je commençai +le soir même à récrire les lettres, qui dévoient +remplacer les autres. La reine en fit de même le jour +suivant. Nous eûmes la précaution de prendre du papier +de chaque année, pour empêcher toute découverte. +Trois jours furent employés à cet ouvrage, pendant lesquels +nous fabriquâmes 6 ou 700 lettres. C'était peu +de chose en comparaison de celles que nous avions +brûlées. Nous nous en apperçûmes, quand nous voulûmes +refermer le porte-feuille; il étoit si vide que cela +seul pouvoit nous trahir. J'étois d'avis de continuer +d'écrire pour le remplir, mais les inquiétudes de la reine +étoient si grandes, qu'elle aima mieux y fourrer toutes +sortes de nippes que d'attendre plus long-temps à le +refermer. Je m'y opposai tant que je pus, mais inutilement. +Nous le remîmes enfin dans le même état où il +avoit été, sans qu'on pût s'appercevoir du moindre +changement.</p> + +<p>Cependant le roi arriva le 27. d'Août à cinq heures +du soir. Ses domestiques avoient pris les devants. La +reine les fit venir et leur demanda des nouvelles de mon +frère. Ils l'assurèrent qu'ils ignoroient entièrement son +sort, qu'ils l'avoient laissé à Wesel en partant, et ne savoient +point ce qu'on en avoit fait depuis. Mais je crois +qu'il est à propos de rapporter ici les circonstances de +son évasion, telles que je les ai apprises de sa propre +bouche et de ceux qui étoient présens.</p> + +<p>Son premier dessein fut de s'esquiver d'Ansbac. +L'étourderie qu'il eut, de faire confidence au Margrave +de son mécontentement, y mit obstacle. Ce prince, le +voyant extrêmement aigri contre le roi, soupçonna quelque +chose de son dessein et dérangea son plan en lui +refusant des chevaux qu'il lui demandoit, sous prétexte, +disoit-il, d'aller se promener. Le roi ne gardoit plus +absolument de mesures avec lui et l'avoit maltraité publiquement +en présence de plusieurs étrangers; il lui avoit +même répété ce que je lui avois entendu dire souvent: +«si mon père m'avoit traité comme je vous traite, je +m'en serois enfui mille fois pour une, mais vous n'avez +point de coeur et n'êtes qu'un poltron.» Cependant mon +frère, ne pouvant parvenir à son but pendant son séjour +d'Ansbac, fut obligé d'attendre une autre occasion, qui +pouvoit se recontrer facilement sur la route. Il reçut à +quelques milles de cette ville l'estafette de Katt. Il y +répondit aussitôt, lui mandant, qu'il comptoit se sauver dans +deux jours; qu'il lui donnoit rendez-vous à la Haye, l'assurant, +que son coup étoit immanquable, parce que si même +il étoit poursuivi, il trouveroit un asyle dans les couvens +très-fréquens sur cette route. Son trouble lui fit +oublier d'adresser cette lettre à Berlin. Par malheur +pour lui il y avoit un cousin de Katt, qui portoit +le même nom, envoyé pour faire des recrues à 10 ou +12 milles de-là. L'estafette alla trouver celui-ci et lui +remit la lettre de mon frère.</p> + +<p>Dans ces entrefaites le roi arriva proche de Francfort +dans un village, où lui et toute sa suite passèrent +la nuit dans des granges. Mon frère, le colonel Rocho +et son valet de chambre en partagèrent une.</p> + +<p>J'ai déjà dit que Keith étoit devenu lieutenant +dans le régiment de Mosel. Le roi avoit repris son +frère en sa place pour page. Ce garçon étoit aussi sot +que son frère l'étoit peu. Le prince royal, le connoissant +pour tel, ne s'étoit point confié à lui sur ses desseins; +mais il jugea, que par rapport à sa bêtise il seroit +plus propre qu'un autre à faciliter son évasion. Il lui fit +accroire, qu'ayant appris qu'il y avoit de jolies filles +dans un petit bourg prochain, il vouloit y chercher +bonne fortune, et lui commanda pour cet effet de le +réveiller le matin à quatre heures et de lui amener des +chevaux, ce qui étoit très-facile, puisque ce jour là il +y en avoit un marché. Le page obéit, mais au lieu de +réveiller mon frère, il s'adressa à son valet de chambre. +Celui-ci, depuis long-temps espion du roi, soupçonna +quelque mystère, et pour approfondir la chose, il resta +tranquille, affectant de dormir. Mon frère, qui n'étoit +pas sans agitation à la veille d'une si grande entreprise, +se réveilla un moment après. Il se lève, s'habille, et +au lieu de son uniforme met son habit à la françoise et +sort. Son valet de chambre qui avoit vu tout cela, en +avertit promptement Mr. de Rocho. Celui-ci court +tout troublé chez les généraux de la suite du roi. Tels +étoient: Bodenbrok, Valdo et Derscho (ce dernier +étoit de la clique impériale et digne ami de ceux qui +en étoient les protecteurs.) Après avoir consulté ensemble, +ils se mirent aux trousses du prince royal, +qu'ils cherchèrent par tout le village. Ils le trouvèrent +enfin au marché des chevaux, appuyé sur une voiture. +Ils furent frappés de le voir vêtu à la françoise et lui +demandèrent fort respectueusement, ce qu'il faisoit là? +Le prince royal leur donna une réponse fort brusque. +Il m'a dit depuis, qu'il étoit dans une telle rage, de se +voir découvert, que s'il avoit eu des armes il auroit tout +tenté contre ces messieurs. Monseigneur, lui dit Rocho, +changez au nom de Dieu d'habit, le roi est réveillé et +partira dans une demi-heure, que seroit-ce s'il vous voyoit +ainsi. Je vous promets, lui répliqua le prince royal, +que je serai ici avant le départ du roi, je veux seulement +faire un petit tour de promenade. Ils disputoient +encore ensemble, lorsque Keith arriva avec les chevaux. +Mon frère en saisit un par la bride et voulut se jeter +dessus. Il en fut empêché par ces messieurs, qui l'environnèrent +et l'obligèrent bon gré mal gré de retourner +à sa grange, où ils le forcèrent de mettre son uniforme; +malgré sa fureur il fut pourtant obligé de se contraindre. +Le général Derscho et le valet de chambre avertirent +le même jour le roi de tout ce qui s'étoit passé. Ce +prince dissimula et cacha son ressentiment, n'ayant point +encore des preuves suffisantes contre mon frère, et se +doutant bien, qu'il ne s'en tiendroit pas à cette première +tentative.</p> + +<p>Ils arrivèrent tous le soir à Francfort. Le roi y +reçut le lendemain au matin une estafette du cousin de +Katt, chargée de lettres, que mon frère avoit écrites à +celui de Berlin. Il les communiqua sur-le-champ au +général Valdo et au colonel Rocho et leur ordonna, +de veiller sur la conduite de son fils, dont ils lui répondroient +sur leur tête, et de le conduire tout droit dans +le Jacht, qu'on avoit préparé pour lui, voulant faire le +trajet de Francfort à Wesel par eau. Ces ordres furent +immédiatement exécutés et cette scène se passa le +11. d'Août.</p> + +<p>Le roi resta tout ce jour à Francfort et ne s'embarqua +que le matin suivant. Dès qu'il vit mon frère, +il se jeta sur lui et l'auroit étranglé, si le général Valdo +ne fût venu à son secours. Il lui arracha les cheveux +et le mit dans un si triste état, que ces messieurs, en +craignant les suites, le supplièrent de permettre qu'on le +menât dans un autre bateau, ce qui leur fut enfin accordé. +On lui ôta son épée et il fut traité depuis ce moment +en criminel d'état. Le roi se saisit de ses effets et de +ses hardes: le valet de chambre de mon frère s'empara +des papiers. Il répara ses fautes en les jetant au feu +en présence de son maître, en quoi il nous rendit à tous +un grand service. Le roi cependant étoit agité d'une +si terrible colère, qu'il ne rouloit dans son esprit que +des dessein funestes. Mon frère, d'un autre côté, paroissoit +assez tranquille, se flattant toujours, de pouvoir +échapper à la vigilance de ses surveillans.</p> + +<p>Ils arrivèrent dans ces dispositions à Gueldre. Le +roi prit de là les devans et mon frère le suivit avec ces +deux gardiens. Il leur fit tant d'instances, qu'ils lui permirent +d'entrer de nuit à Wesel. En arrivant au pont +de bateaux, qui est à l'entrée de cette ville, il conjura +ces messieurs, de lui permettre de mettre pied à terre, +afin de n'être point connu. Ils lui accordèrent cette +légère faveur, ne la croyant pas de conséquence. Dès +qu'il fut hors de la chaise, il fit encore un effort pour +échapper et se mit à courir de toute sa force. Une +forte garde, commandée par le lieutenant-colonel Borck, +que le roi avoit envoyée à sa rencontre le rattrapa, et +le conduisit à une maison de la ville, voisine de celle +où demeuroit ce prince, auquel on cacha soigneusement +cette dernière incartade. Le roi l'examina lui-même le +jour suivant. Il n'y avoit auprès de lui que le général +Mosel, officier de fortune, qui par sa bravoure et son +mérite avoit été élevé à ce grade. Il interrogea mon +frère et lui demanda d'un ton furieux pourquoi il avoit +voulu déserter? (ce sont ses propres expressions.) Parce +que, lui répondit-il d'un ton ferme, vous ne m'avez pas +traité comme votre fils, mais comme un vil esclave. +Vous n'êtes donc qu'un lâche déserteur, reprit le roi, +qui n'a point d'honneur. J'en ai autant que vous, lui repartit +le prince royal; je n'ai fait que ce que vous m'avez +dit cent fois, que vous feriez si vous étiez à ma place. +Le roi, poussé à bout par cette dernière réponse et +transporté de rage, tira son épée dont il voulut le percer. +Le général Mosel s'apperçut de son dessein et se jeta +entre deux, pour parer le coup: Percez moi, Sire, +s'écria-t-il, mais épargnez votre fils. Ces mots arrêtèrent +la fureur de ce prince qui fit ramener mon frère dans +sa maison. Le général lui fit de fortes remontrances +sur son action, lui représentant, qu'il seroit toujours +maître de la personne de son fils, qu'il ne devoit point +le condamner sans l'entendre, et enfin qu'il commettroit +un péché irrémissible, s'il devenoit son bourreau; il le +supplia en même temps, de le faire examiner par des +personnes sûres et fidèles, et de ne plus le voir puisqu'il +n'étoit pas assez maître de lui-même, pour soutenir sa +présence. Le roi goûta ces raisons et s'y rendit.</p> + +<p>Il ne s'arrêta que quelques jours à Wesel et reprit +la route de Berlin. Avant que de partir il associa le +général Dosso aux deux autres surveillants de mon +frère, et leur commanda de le suivre en quatre jours, +leur laissant un ordre scellé, dans lequel il leur marquoit +l'endroit où ils devoient le conduire, et qu'ils ne devoient +ouvrir qu'à quelques milles de Wesel.</p> + +<p>Mon frère étoit adoré de tout le pays. La manière +cruelle dont le roi en avoit agi avec lui, excusoit en +quelque façon ses démarches. On trembloit pour ses +jours, les violences du roi étant connues. Plusieurs +officiers, qui avoient à leur tête le colonel Groebnitz +résolurent de tout risquer pour le délivrer. Ils lui avoient +déjà procuré un habit de paysanne et des cordes, pour +pouvoir descendre par les fenêtres, lorsque le général +Dosso dérangea ces beaux projets, y ayant fait mettre +des grilles de fer. Cet homme étoit favori du roi et +son rapporteur. Par malheur ce prince n'en avoit toujours +que de méchans; celui-ci étoit un vrai suppôt de +satan, qui faisoit damner les honnêtes gens et fouloit le +pauvre peuple. Les quatre jours étant écoulés, ils firent +partir le prince royal et le menèrent à une petite ville, +nommée Mitenwalde, à six milles de Berlin, selon les +ordres qu'ils avoient reçus.</p> + +<p>On sera peut-être curieux, de savoir ce que devint +Keith. Un page du prince d'Anhalt, qui avoit été +présent lorsque le prince royal fut arrêté à Francfort, +étant arrivé 24 heures plutôt que le roi à Wesel, alla +rendre visite à Keith, qui avoit été son camarade, et +lui conta fort naïvement la catastrophe de mon frère. +Celui-ci se sauva le soir même, prétextant de chercher +un déserteur, et se réfugia à la Haye dans la maison de +Milord Chesterfield, Ministre d'Angleterre. Le +colonel du Moulin fut dépêché à ses trousses. Ce +dernier fit tant de diligence, qu'il arriva un quart d'heure +après lui et le vit à la fenêtre de l'hôtel du Ministre +anglois. Keith ne se fia point aux belles promesses +que lui fit Mr. du Moulin. Celui-ci eut le chagrin de +lui voir traverser le jour suivant la ville dans le carosse +de Milord Chesterfield, et s'embarquer pour passer +en Angleterre.</p> + +<p>J'en reviens à l'entrevue du roi et de la reine. +Cette princesse étoit seule dans l'appartement de ce +prince, lorsqu'il arriva. Du plus loin, qu'il l'apperçut +il lui cria: votre indigne fils n'est plus, il est mort. Quoi, +s'écria la reine, vous avez eu la barbarie de le tuer? +Oui, vous dis-je, continua le roi, mais je veux la cassette. +La reine alla la chercher, je profitai de ce moment pour +la voir; elle étoit toute hors d'elle-même et ne discontinuoit +de crier: mon Dieu, mon fils, mon Dieu, mon +fils! La respiration me manqua et je tombai pâmée +entre les bras de Mdme. de Sonsfeld. Dès que la +reine eut remis la cassette au roi, il la mit en pièces et +en tira les lettres qu'il emporta. La reine prit ce temps, +pour rentrer dans la chambre où nous étions. J'étois +revenue à moi. Elle nous conta ce qui venoit de se passer, +m'exhortant à tenir bonne contenance. La Ramen +releva un peu nos espérances, en assurant la reine, que +mon frère étoit en vie et qu'elle le savoit de bonne +main. Le roi revint sur ces entrefaites. Nous accourûmes +tous pour lui baiser la main, mais à peine m'eut-il +envisagée, que la colère et la rage s'emparèrent de son +coeur. Il devint tout noir, ses yeux étinceloient de +fureur et l'écume lui sortoit de la bouche. Infâme canaille, +me dit-il, oses-tu te montrer devant moi? va tenir +compagnie à ton coquin de frère. En proférant ces +paroles il me saisit d'une main, m'appliquant plusieurs +coups de poing au visage, dont l'un me frappa si violemment +la tempe, que je tombai à la renverse et me +serois fendu la tête contre la carne du lambris, si Mdme. +de Sonsfeld ne m'eût garantie de la force du coup, +en me retenant par la coiffure. Je restai à terre sans +sentiment. Le roi, ne se possédant plus, voulut redoubler +ses coups et me fouler aux pieds. La reine, mes frères +et soeurs, et ceux qui étoient présens l'en empêchèrent. +Ils se rangèrent tous autour de moi, ce qui donna le +temps à Mdme de Kamken et de Sonsfeld de me +relever. Ils me placèrent sur une chaise dans l'embrasure +de la fenêtre, qui étoit tout proche. Mais voyant +que je restois toujours dans le même état, ils dépêchèrent +une de mes soeurs, qui leur apporta un verre d'eau et +quelques esprits, à l'aide desquels ils me rappelèrent un +peu à la vie. Dès que je pus parler je leur reprochai +les soins qu'ils prenoient de moi, la mort m'étant mille +fois plus douce que la vie, dans l'état où les choses +étoient réduites. Il est impossible de décrire la funeste +situation où nous étions.</p> + +<p>La reine poussoit des cris aigus, sa fermeté +l'avoit abandonnée; elle se tordoit les mains et couroit +éperdue par la chambre. La rage défiguroit +si fort le visage du roi, qu'il faisoit peur à voir. +Mes frères et soeurs dont le plus jeune n'avoit que +quatre ans étaient à ses genoux, et tâchoient de +l'attendrir par leurs larmes. Mdme. de Sonsfeld +soutenoit ma tête toute meurtrie et enflée des coups +que j'avois reçus. Peut-on, s'imaginer un tableau plus +touchant?</p> + +<p>À la vérité le roi avoit changé de ton: il avouoit +que mon frère étoit encore en vie, mais les horribles +menaces qu'il faisoit, de le faire mourir et de m'enfermer +pour le reste de mes jours entre quatre murailles, causoient +cette désolation. Il m'accusoit d'être complice +de l'entreprise du prince royal, qu'il traitoit de crime +de lèse-Majesté, et d'avoir une intrigue amoureuse avec +Katt, duquel, disoit-il, j'avois eu plusieurs enfants. Ma +gouvernante, ne pouvant plus se modérer à ces insultes, +eut le courage de lui répondre: cela n'est pas vrai, et +quiquonque a dit pareille chose à votre Majesté, en a +menti. Le roi ne lui répliqua rien et recommença ses +invectives. La crainte de perdre mon frère me fit faire +un effort sur moi-même. Je lui criai aussi haut que ma +foiblesse put me le permettre, que je consentois à épouser +le duc de Weissenfeld, s'il vouloit m'accorder sa +vie. Le grand bruit, qu'il faisoit, l'empêcha de m'entendre. +J'allois lui répéter la même déclaration, si Mdme. +de Sonsfeld n'y eût mis obstacle, en me fermant la +bouche avec son mouchoir. Je voulus m'en débarrasser, +et détournant la tête je vis le pauvre Katt, qui traversoit +la place, accompagné de quatre gens-d'armes, qui +le conduisoient chez le roi. Pâle et défait il ôta pourtant +le chapeau pour me saluer. On portoit après lui +les coffres de mon frère et les siens, qu'on avoit saisis +et scellés. Le roi fut averti un moment après qu'il +étoit là. Il sortit en criant: À présent j'aurai de quoi +convaincre le coquin de Fritz et la canaille de Wilhelmine; +je trouverai assez de raisons valables pour +leur faire couper la tête. Mdme. de Kamken et la +Ramen le suivirent. Cette dernière l'arrêta par le bras, +lui disant: Si vous voulez faire mourir le prince royal, +épargnez du moins la reine, elle est innocente de tout +ceci, et vous pouvez m'en croire sur ma parole; traitez-la +avec douceur et elle fera tout ce que vous voudrez. +Mdme. de Kamken lui parla sur un autre ton. Vous +vous êtes piqué jusqu'à présent, d'être un prince juste, +lui dit-elle, équitable et craignant Dieu. Cet Être bien-faisant +vous en a récompensé en vous comblant de ses +bénédictions, mais tremblez de vous départir de ses +saints commandemens, et craignez les effets de la justice +divine. Elle a su punir deux souverains, qui ont répandu, +comme vous prétendez le faire, le sang de leur +propre fils; Philippe second et Pierre le grand sont +morts sans ligne masculine; leurs états ont été livrés en +proie aux guerres étrangères et intestines, et ces deux +monarques, de grands hommes qu'ils étoient, sont devenus +l'horreur du genre humain. Rentrez en vous-même, +Sire, le premier mouvement de votre colère est encore +pardonnable, mais elle deviendra criminelle, si vous ne +tâchez de la vaincre.</p> + +<p>Le roi ne l'interrompit point, il la regarda quelque +temps. Lorsqu'elle eut fini de parler il rompit enfin +le silence. Vous êtes bien hardie de me tenir un semblable +langage, lui dit-il, cependant je n'en suis point +fâché, vos intentions sont bonnes, vous me parlez avec +franchise, cela augmente mon estime pour vous; allez +tranquilliser ma femme.</p> + +<p>Cette action est si belle des deux côtés, qu'il ne +faut que la lire, pour lui donner les éloges qu'elle +mérite. En effet, la modération du roi dans l'excès de +son courroux, et le courage de cette dame, de s'y exposer, +sont des traits d'histoire, qui leur font un honneur +infini. Nous admirâmes l'impudence de la Ramen et +son effronterie, d'avoir osé parler comme elle avoit fait +de la reine, en présence de Mdme. de Kamken.</p> + +<p>Dès que le roi fut loin, on me transporta dans une +chambre prochaine, où il n'entroit jamais. J'avois pris +un si fort tremblement, que je ne pouvois me soutenir +sur mes jambes, et l'altération se jeta si bien sur mes +nerfs, que j'en conservai toute ma vie un triste calendrier. +Ce prince avoit fait assembler dans son appartement +Grumkow, l'auditeur-général Milius et le fiscal-général +Gerber, qui avoit pris la place de Katch, +mort depuis quelques années. Katt se jeta d'abord +aux pieds du roi. Ce prince à son aspect sentit renaître +toute son indignation, il lui donna des coups de pieds, +de canne et plusieurs soufflets, qui le mirent en sang. +Grumkow le supplia de se modérer et de permettre +qu'on l'interrogeât. Il avoua sur-le-champ tout ce qu'il +savoit de l'évasion de mon frère et s'en confessa le +complice, assurant néanmoins, qu'ils n'avoient jamais +formé le moindre dessein ni contre la personne du roi +ni contre l'état; que leur projet n'avoit été que de se +soustraire à son courroux, de se retirer en Angleterre +et de se mettre sous la protection de cette couronne. +Étant ensuite interrogé sur les lettres de la reine et sur +les miennes, il répondit, qu'il les avoit fait remettre à +cette princesse selon les ordres du prince royal. On +lui demanda, si j'avois été informée de leur dessein, ce +qu'il nia fortement; s'il ne m'avoit jamais rendu des +lettres de mon frère et si je ne l'avois point chargé des +miennes? Il répliqua, qu'il se ressouvenoit m'en avoir +donné une de mon frère un dimanche, que je revenois +du dôme; qu'il en ignoroit le contenu, mais que les +miennes n'avoient jamais passé par ses mains. Il avoua, +qu'il avoit été plusieurs fois secrètement à Potsdam voir +le prince royal, et que le lieutenant Span, du régiment +du roi, l'avoit introduit déguisé dans la ville; que Keith +devoit être compagnon de leur fuite et qu'ils avoient eu +correspondance ensemble.</p> + +<p>L'interrogatoire fini, on visita les effets de mon frère +et de Katt, où il ne se trouva pas la moindre chose +de conséquence. Grumkow parcourut les lettres de +la reine et les miennes, fâché de n'y point trouver ce +qu'il y cherchoit. Il se tourna avec emportement du +côté du roi et lui dit: Sire, ces maudites femmes nous +ont dupés; je ne trouve rien dans ces lettres qui puisse +leur faire tort, et celles qui pourroient nous donner des +lumières n'existent sûrement plus.</p> + +<p>Le roi retourna chez la reine. Je ne m'y suis pas +trompé, lui dit-il, votre indigne fille est du complot; +Katt vient de confesser qu'il lui a rendu des lettres +de son frère. Annoncez-lui, que je lui donne sa chambre +pour prison; je vais donner ordre qu'on y redouble la +garde; je la ferai examiner à la rigueur et la ferai transférer +dans un endroit, où elle pourra faire pénitence de +ses crimes; elle peut se préparer à partir, dès qu'elle +aura été interrogée. Ce discours se tint encore avec +fureur et emportement. La pauvre reine protesta de +mon innocence, elle fit mille imprécations contre Katt, +d'avoir avancé un pareil mensonge, et commanda à +Mdme. de Kamken, de me demander ce qui en étoit. +Je me trouvai dans un terrible embarras. On se souviendra +que cette lettre, contenant des invectives contre +la Ramen, je n'avois osé la montrer à la reine. Je me +crus perdue, me voyant encore sur le point de me +brouiller avec elle. Cependant faisant réflexion, qu'il +y avoit près d'un an que cette aventure s'étoit passée, +je résolus de payer d'effronterie. Je répondis donc à +Mdme. de Kamken, que la reine avoit apparemment +oublié que je lui avois montré cette lettre, qu'elle ne +renfermoit aucun mystère, que la façon dont Katt me +l'avoit remise me justifioit pleinement, puisqu'il me l'avoit +donnée publiquement; qu'à la vérité je l'avois brûlée, +mais que je m'en ressouvenois si bien, que si le roi +l'ordonnoit, je pourrois la récrire mot à mot. Cette +réponse fut rendue tout de suite au roi, qui se retira +un moment après, pour parler encore avec ceux qui +étoient assemblés chez lui.</p> + +<p>La reine vint me trouver. Mdme. de Sonsfeld +me seconda si bien, que nous lui persuadâmes, qu'elle +avoit été informée de ce que j'avois fait dire au roi. +Elle s'acquitta, en versant un torrent de larmes, des commissions +qu'il lui avoit données pour moi, me recommandant +très-fortement, de garder le secret sur ce qui +regardoit la cassette, et d'en rester toujours sur la négative. +Nous prîmes ensuite un tendre congé; elle me +serra long-temps entre ses bras. Je la suppliai de se +tranquilliser, l'assurant, que j'étois entièrement résignée +à la volonté de Dieu et du roi, et que le malheur, que +j'appréhendois le plus pour moi, etoit de me séparer +d'elle. On l'arracha avec peine d'auprès de moi. Je +fus transportée en chaise à porteur dans ma chambre à +travers une foule de peuple, qui s'étoit amassée au +château.</p> + +<p>Les appartemens de la reine étant à rez de chaussée, +et les fenêtres ayant été ouvertes, les paysans avoient +été spectateurs de toute la scène, qu'ils avoient pu voir +et entendre distinctement. Comme on augmente toujours +les objets, le bruit courut, que j'étois morte aussi bien +que mon frère, ce qui fit une rumeur terrible par toute +la ville, dont la désolation fut générale.</p> + +<p>Dès que je fus dans ma chambre, on doubla +la garde devant toutes mes portes et l'officier faisoit la +ronde sept ou huit fois par jour. Mdme. de Sonsfeld +et la Mermann furent les deux fidèles compagnes de +mon malheur. Je passai une nuit affreuse; les idées les +plus funestes se présentoient à mon imagination. Mon +sort ne me causoit aucune inquiétude, mon esprit s'étoit +habitué depuis ma tendre jeunesse au chagrin et au +déplaisir, et j'envisageois la mort comme la fin de mes +peines; mais le sort de tant de personnes, qui m'étoient +chères, m'intéressoit à un point que je souffrois mille +morts pour une, en pensant à leurs différentes situations. +Je fus hors d'état de sortir du lit le jour suivant, ne +pouvant me tenir debout et ayant des maux de tête +affreux, des coups que j'avois reçus.</p> + +<p>La Ramen vint me faire d'un air triste et composé +un compliment de la reine, qui me faisoit avertir, +que je devois être examinée ce jour-là par les mêmes +personnages qui avoient interrogé Katt la veille. Elle +m'exhortoit, de bien prendre garde à ce que je disois, +et surtout de lui tenir la parole que je lui avois donnée. +Cette commission étoit capable de me perdre, donnant +assez à connoître, que j'étois informée de quelques circonstances +qui lui étoient de conséquence. Je pris cependant +mon parti sur-le-champ. Assurez la reine de +mes respects, lui dis-je, et dites-lui, que c'est la meilleure +nouvelle que je puisse apprendre; que je répondrai +avec sincérité à tout ce qu'on me demandera, et que je +saurai si bien prouver mon innocence, qu'on ne trouvera +aucune prise sur moi.--La reine est néanmoins dans +mille inquiétudes pour cet interrogatoire, car elle craint, +Madame, que vous n'aurez pas la fermeté de la soutenir. +On n'a pas besoin de fermeté, lui repartis-je, quand on +n'a rien à se reprocher. Le roi se propose de terribles +choses, continua-t-elle, votre départ est résolu, Madame; +il vous enverra dans un cloître, nommé le St. Sépulcre, +où vous serez traitée en criminelle d'état, séparée de +votre grande maîtresse et de vos domestiques, et sous +une si rigide discipline, que vous me faites pitié. Le +roi est mon père et mon souverain, lui repartis-je, il +est maître de disposer de moi selon son bon plaisir; +mon unique confiance est en Dieu, qui ne m'abandonnera +pas. Vous n'affectez tant de fermeté, reprit-elle, que +parce que vous vous imaginez, que tout ceci ne sont que +des menaces en l'air. Mais j'ai vu de mes propres yeux +l'arrêt de votre exil, signé de la main du roi, et pour +vous convaincre de la réalité de ce que je vous dis, la +pauvre Bulow vient d'être chassée de la cour, elle et +toute sa famille sont reléguées en Lithuanie; le lieutenant +Span est cassé et envoyé à Spandau; une maîtresse +du prince royal est condamnée au fouet et au +bannissement; Duhan, précepteur de votre frère, relégué +aussi à Memel; Jaques, bibliothécaire du prince royal, +a subi le même sort, et Mdme. de Sonsfeld seroit bien +plus malheureuse que tous ceux-là, si elle n'avoit été +brouillée cet été avec la reine.</p> + +<p>Il faut remarquer ici, que la reine ne s'étoit fâchée +contre elle que parcequ'elle avoit soutenu qu'on avoit +malfait, en s'opiniâtrant à culbuter Grumkow avant +mon mariage; qu'on auroit dû commencer avant toutes +choses à terminer celui-ci et travailler ensuite à éloigner +ce ministre.</p> + +<p>Je ne sais comment je pus endurer le discours de +l'impertinente Ramen. Cependant ma contenance me +sauva et fit juger à cette mégère, ou que j'étois innocente +ou que je ne me laisserois pas intimider. Elle +me délivra enfin de son odieuse présence.</p> + +<p>Je quittai ma dissimulation dès qu'elle fut sortie. +Le malheur de tant d'honnêtes gens me perça le coeur. +Je l'épanchai dans le sein de Mdme. Sonsfeld. Notre +séparation, dont on m'avoit menacée, achevoit de me +réduire au désespoir. Je ne sais comment j'ai pu survivre +à tant de cuisans chagrins. La journée se passa +dans le deuil et dans les larmes. J'attendois ceux qui +dévoient m'interroger; chaque petit bruit augmentoit +mes alarmes. Mon attente toutefois fut vaine et personne +ne vint.</p> + +<p>Le lendemain l'officieuse Ramen réitéra sa visite. +Elle recommanda encore la fermeté de la part de la +reine et me dit, que mon examen n'avoit pu se faire +la veille, le roi ayant jugé à propos de faire venir le +prince royal, pour le confronter avec Katt et avec moi; +qu'on le conduiroit en ville le soir sur la brune, pour +prévenir le tumulte et que je devois me préparer à répondre +le jour suivant aux accusations qu'on formeroit +contre moi. Je ne me démontai point. Mettez-moi aux +pieds de la reine, lui repartis-je, et dites-lui, que je ne +déguiserai rien de tout ce que je sais, si on m'interroge; +que je la supplie de se tranquilliser, puisque je ne suis +coupable en rien.</p> + +<p>Cependant mes réponses désoloient la reine, elle +s'imagina que la peur et le chagrin m'avoient fait tourner +la tête, et que je découvrirois à la première question +qu'on me feroit, les mystères dont j'étois dépositaire. +Pour s'en éclaircir, elle m'envoya l'après-midi son fidèle +valet de chambre Bock. Je fus ravie de voir cet +homme. Je me plaignis amèrement à lui de la façon +d'agir de la reine, qui m'exposoit aux plus grands malheurs, +par les commissions qu'elle donnoit à la Ramen. +Je le chargeai d'assurer cette princesse de ma discrétion, +comme aussi de la supplier de ne plus envoyer si souvent +chez moi, de crainte de donner du soupçon, et +surtout de ne charger personne de ce qu'elle auroit à +me faire savoir, que lui qui étoit seul informé de l'aventure +de la cassette, dont je ne pouvois m'expliquer avec +la Ramen. Je fus obligée de prendre ce détour, pour +ne point offenser la reine, qui auroit été fort piquée, +si elle s'étoit aperçue que je me méfiois de sa favorite.</p> + +<p>Je passai tout ce jour à la fenêtre, dans l'espérance +de voir passer mon frère. La seule idée d'une vue si +chère me faisoit souhaiter de lui être confrontée. Il +n'en fut pourtant rien.</p> + +<p>Le roi changea d'avis et le fit conduire le 5. de +Septembre à Custrin, forteresse située sur la Varte dans +la Nouvelle-Marche.</p> + +<p>Le prince royal avoit été mené d'abord à Mittenwalde, +proche de Berlin, où Grumkow, Derscho, +Milius et Gerber l'interrogèrent pour la première fois. +Le dernier lui fit grand peur. L'ayant vu sortir de +carosse avec un manteau rouge, il le prit pour le bourreau, +qui venoit lui donner la question. Il étoit assis +sur un méchant coffre faute de chaise, et n'avoit eu +tout ce temps d'autre lit que le plancher. Il soutint +l'examen avec fermeté; ses réponses furent conformes +à celles de Katt. On lui produisit les débris du porte-feuille, +en lui demandant, si les lettres et les pièces, +qu'il renfermoit, y étoient toutes? Mon frère eut la présence +d'esprit de répondre, que les lettres y étoient, +mais qu'il voyoit plusieurs bijouteries qu'il ne connoissoit +pas.</p> + +<p>Cette réponse ouvrit les yeux à Grumkow et le +mit au fait de la tromperie que nous avions faite. Il +n'y avoit plus de remède; il jugea bien, que ni menaces +ni voies de fait ne nous feroient confesser leur contenu. +Il pressa encore mon frère sur plusieurs articles, sans +en tirer que des répliques fières et très-dures, ce qui +lui faisant perdre patience, il le menaça de la question. +Mon frère m'a avoué depuis, que tout son sang se glaça +dans ses veines à cette déclaration. Il sut pourtant +dissimuler sa frayeur et lui repartit, qu'un bourreau tel +que lui ne pouvoit que prendre plaisir à parler de son +métier; qu'il n'en craignoit point les effets, qu'il avoit +tout avoué, mais qu'il s'en repentoit, puisque ce n'est +pas à moi, continua-t-il, de m'abaisser jusqu'à répondre +à un coquin comme vous.</p> + +<p>Transféré le jour suivant à Custrin, il fut privé de +ses domestiques et de ses effets, et on ne lui laissa que +ce qu'il avoit sur le corps. Pour toute occupation on +lui donna une bible et quelques livres de dévotion; sa +dépense fut réglée à quatre gros par jour (argent d'ici +3 bons patz, ou 12 sols et demi de France). La chambre +qui lui servoit de prison, ne recevoit le jour que par +une petite lucarne; il restoit tout le soir dans l'obscurité +et on ne lui portoit de lumière qu'à l'heure du souper, +fixée à sept heures. Quelle affreuse situation pour un +jeune prince, l'amour et l'unique espérance de son pays! +Il fut encore examiné quelques jours après. Il est à +remarquer que tout l'interrogatoire se fit toujours sous +le nom du colonel Fritz, et on ne me titra que de +Mlle. Wilhelmine. Grumkow avoit trop d'esprit pour +ne pas concevoir que le crime imaginaire du coupable +n'étoit dans le fond qu'une étourderie de jeune homme, +laquelle n'étoit pas condamnable, quand on réfléchissoit +aux circonstances où mon frère s'étoit trouvé. Il fit +donc convenir le roi de tourner son procès d'une autre +façon et de le traiter comme un déserteur et sur le +pied militaire.</p> + +<p>Mon frère étoit si aigri par les indignités qu'on +lui faisoit, que les commissaires n'en purent tirer que +des injures et des invectives. Enragés de ne rien découvrir, +leur fureur retomba sur Katt, auquel ils voulurent +faire donner la question. Le Maréchal de Wartensleben, +ayeul de celui-ci et grand ami de Sekendorff, +détourna ce coup par ses instances réitérées à +ce ministre.</p> + +<p>Cependant mon sort étoit toujours le même. Je +prenois tous les soirs un tendre congé de Mdme. de +Sonsfeld et de la Mermann, n'étant pas sûre de les +revoir le lendemain. Je fis remettre secrètement à la +reine mes pierreries et ce que j'avois de plus précieux. +J'envoyai de nuit les lettres que j'avois reçues de mon +frère, à Mlle. de Jocour, gouvernante de mes soeurs +cadettes, ne pouvant me résoudre à les brûler. Mes +précautions ainsi prises, j'attendois mon destin avec +constance.</p> + +<p>Le roi partit enfin. La reine vint me voir le même +soir. Notre entrevue fut des plus touchantes. Elle me +dit, qu'elle me croyoit à l'abri de l'interrogatoire et du +cloître, le roi n'en ayant plus parlé les derniers jours. +Elle me conta aussi, qu'on étoit redevable au prince +d'Anhalt de l'évasion de Keith; que c'étoit lui qui +l'avoit fait avertir par son page de la détention de mon +frère. Ce prince s'étoit entièrement changé à son avantage +depuis sa brouillerie avec Grumkow; il ne se +mêloit plus d'intrigues, et tâchoit de rendre service à +tout le monde. J'avois eu le bonheur de la raccommoder +avec la reine et le prince royal, auxquels il étoit entièrement +dévoué. Le roi ne pouvant se venger personnellement +de Keith, le fit pendre en effigie, et fit son frère +sergent dans un régiment, pour punition d'avoir amené +les chevaux au prince royal. La reine me fit aussi part +d'une particularité très-intéressante, comme on le verra +par la suite. C'étoit le mariage de ma quatrième soeur +avec le prince héréditaire de Bareith, que le roi avoit +publié la veille. Dieu merci! ajouta-t-elle, je n'ai plus +rien à craindre pour vous de ce côté-là; c'est un bon +parti pour Sophie, mais qui ne vous convenoit pas. +Elle m'apprit quelques jours après avec un air de satisfaction, +que ce prince étoit mort à Paris d'une fièvre +chaude. J'en suis fort fâchée, lui répondis-je, c'est +dommage, tout le monde en disoit beaucoup de bien, +et ma soeur auroit été fort heureuse avec lui. Et moi, +j'en suis charmée, continua-t-elle, j'ai toujours craint un +dessous de cartes, et c'est une inquiétude de moins. +(Cette nouvelle étoit fausse; il fut très-mal effectivement, +mais il réchappa heureusement de la fièvre chaude.)</p> + +<p>La reine partit le 13. Septembre pour Vousterhausen. +Notre séparation ne se fit point sans répandre des larmes. +Nous convînmes de faire passer nos lettres par le canal +du valet de chambre Bock, à la femme duquel on les +rendroit à Berlin.</p> + +<p>Je m'accoutumai assez bien à ma prison. Jusque-là +le genre de vie que je menois, étoit fort +doux. Je voyois de temps en temps mes soeurs et +les dames de la reine; mes heures étoient si bien +réglées, que je ne m'ennuyois point; je lisois, j'écrivois, +je composois de la musique et faisois de petits ouvrages +pour m'amuser. Mais tout-cela ne faisoit que me distraire +quelques momens; la situation de mon frère se +représentoit sans cesse à mon imagination; ce qui me +jetoit dans une profonde mélancolie. Ma santé étoit +aussi fort mauvaise; j'avois conservé une telle foiblesse +de nerfs, qu'à peine je pouvois marcher, et que je tremblois +si fort, que je ne pouvois lever les bras.</p> + +<p>J'étois à méditer une après-midi. Ma bonne Mermann +vint m'interrompre; elle étoit pâle comme la mort +et je remarquai en elle tous les signes d'une grande +frayeur: Eh mon Dieu, lui dis-je, qu'avez vous? mon +arrêt est-il prononcé? Non, Madame, mais le mien le +sera peut-être bientôt. Je me trouve dans un cruel +embarras. Un sergent des gens-d'armes est venu ce +matin chez mon mari, pour lui remettre de la part de +Katt un paquet, à ce qu'il disoit de grande conséquence +pour votre Altesse royale. Mon mari qu'on soupçonne +déjà, parcequ'il a été des amis de ce dernier, n'a point +voulu l'accepter, et a prié cet homme de revenir ce +soir. C'est à vous, Madame, à décider de ce qu'il doit +faire; vous connoissez mon attachement pour vous, je +suis déterminée à tout risquer, pour vous en convaincre. +J'aimois beaucoup cette femme, qui avoit certainement +bien du mérite. Le risque qu'elle couroit me laissa +quelque temps en suspens. Mdme. de Sonsfeld qui +étoit présente, lui demanda, si elle ne savoit point ce +que contenoit ce paquet? Le sergent, repartit-elle, a +dit à mon mari, que c'est un portrait. Ah ciel! s'écria +ma gouvernante, c'est celui de votre Altesse royale, +que j'ai donné au prince royal, et qu'il a laissé en garde +à Katt, comme il me l'a dit lui-même. Vous êtes perdue, +Madame, s'il tombe entre les mains du roi; il accuse +déjà Katt d'avoir été votre galant, s'il trouve encore +ce portrait, sans rien examiner il commencera par +punir et vous traitera de la façon la plus cruelle. Il +faut absolument le ravoir, continua-t-elle, en s'adressant +à la Mermann, vous hazardez autant en l'acceptant +qu'en le refusant, il vaut donc mieux choisir le premier +parti, puisque vous n'avez à craindre que l'indiscrétion +du sergent, au lieu que votre malheur est sûr, si vous +prenez le second, car si la princesse est abimée, nous +le serons avec elle, et son innocence et la nôtre ne serviront +de rien. La Mermann ne balança plus et me +rendit le soir-même mon portrait. La chose resta secrète, +le sergent étant par bonheur honnête homme.</p> + +<p>La pauvre femme retomba quelques jours après +dans de nouvelles inquiétudes, aussi grandes que celle-ci. +Un inconnu vint lui rendre une lettre. Sa surprise fut +extrême, de trouver en l'ouvrant qu'elle en renfermoit +une de mon frère pour moi. Elle me l'apporta sur-le-champ. +Elle étoit écrite au crayon. Je l'ai conservée +soigneusement jusqu'à présent; en voici les propres +expressions.</p> + +<p>Ma chère soeur!</p> + +<p>L'on va m'hérétiser après le conseil de guerre, qui +va se tenir à présent, car il n'en faut pas davantage pour +passer pour hérésiarque, que de n'être pas en toutes +choses conforme au sentiment du maître. Vous pouvez +donc juger sans peine de la jolie façon dont on m'accommodera. +Pour moi je ne m'embarrasse guère des +anathèmes qui seront prononcés contre moi, pourvu que +je sache, que mon aimable soeur s'inscrive à faux là +contre. Quel plaisir pour moi, que ni grillés ni verroux +ne peuvent m'empêcher de vous témoigner ma parfaite +amitié. Oui, ma chère soeur, il se trouve encore d'honnêtes +gens dans ce siècle quasi entièrement corrompu, +qui me procurent les moyens nécessaires pour vous +témoigner mes soumissions. Oui, ma chère soeur, pourvu +que je sache que vous soyez heureuse, la prison me +deviendra un séjour de félicité et de contentement. Chi +ha tempo ha vita! Consolons nous avec cela. Je +souhaiterois du fond de mon coeur n'avoir plus besoin +d'interprète pour vous parler, et que nous vissions ces +heureux jours, où votre Principe et ma Principessa<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a> +feront une douce harmonie, ou pour parler plus net, où +j'aurai le plaisir de vous entretenir moi-même et de vous +assurer, que rien au monde ne sauroit diminuer mon +amitié pour vous. Adieu.</p> + +<p>Le prisonnier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Mon frère avoit donné ce titre à sa flûte, disant, qu'il ne +seroit jamais véritablement amoureux que de cette princesse. +Il en faisoit souvent de jolis badinages, qui nous faisoient +rire. Pour y répondre j'avois nommé mon luth prince, lui +disant, que c'étoit son rival.</blockquote> + +<p>Cette lettre me perça le coeur; mes larmes m'empêchèrent +long-temps de parler. Je ne comprenois rien +au tour badin de mon frère. Son style me rassura +quelques momens pour me replonger ensuite dans de +plus fortes alarmes. Le conseil de guerre dont il faisoit +mention et dont on m'avoit fait mystère, me jetoit dans +des agitations terribles. Je tourmentai inutilement Mdme. +de Sonsfeld, pour me permettre de lui répondre, +mais elle resta inflexible, et ne me fit entendre raison +qu'avec beaucoup de peine. Mon sort changea quelques +jours après.</p> + +<p>Un dimanche, 5. de Novembre, étant tranquillement +dans mon lit, on vint m'avertir que Eversmann demandoit +à me parler de la part du roi. Je le fis entrer, +dissimulant tant bien que mal mon trouble. Je viens de +Vousterhausen, me dit-il; le roi m'a ordonné de vous +dire, que jusqu'à présent il vous a traitée avec douceur +et ménagement, il n'a point voulu vous faire interroger, +de crainte, de vous trouver coupable, d'autant plus que +le prince royal et Katt ont avoué que vous étiez leur +complice (ceci étoit entièrement faux), mais il prétend +de vous en reconnoissance, que vous vous déterminiez +sur le choix des deux partis qu'il vous a si +souvent proposés. Prenez garde, Madame, à la réponse +que vous me donnerez, la vie du prince royal et +peut-être la vôtre en dépendent; il est dans une furieuse +colère contre le prince et ne parle que de le faire décapiter. +Je n'ose vous dire les funestes desseins qu'il +roule dans son esprit contre vous deux, je tremble quand +j'y pense, et il n'y a que vous qui puissiez les détourner. +Songez y bien, je fais le préambule, mais le roi vous +enverra d'autres personnes, qui sauront vous mettre à +la raison, si vous ne me donnez une déclaration favorable.</p> + +<p>Je souffris maux et martyres pendant tout ce discours. +J'étois assez incertaine de ma réponse, si la fin +de son raisonnement ne me l'eût suggérée. Le roi est +le maître, lui repartis-je, il peut disposer de ma vie et +de ma mort, mais il ne peut me rendre coupable, lorsque +je ne le suis pas. Je ne désire rien tant que d'être +examinée, mon innocence paroîtroit dans tout son lustre. +Pour ce qui regarde les deux partis en question, ils me +sont l'un et l'autre si odieux, que le choix en seroit +trop difficile; cependant j'obéirai aux ordres du roi, dès +qu'il sera d'accord avec la reine. Il se mit à rire fort +insolemment. La reine? s'écria-t-il, le roi lui a déclaré +nettement, qu'il ne veut plus qu'elle se mêle de quoi +que ce soit.--Il ne peut pourtant empêcher qu'elle +ne reste ma mère, ni lui ôter l'autorité que cette qualité +lui donne sur moi. Que je suis malheureuse! quelle +nécessité y-a-t-il de me marier, et d'où vient qu'on ne +s'accorde pas sur celui que je dois épouser? Je suis +livrée au sort le plus cruel, menacée alternativement de +la malédiction de mon père et de ma mère, sans savoir +quel parti prendre, ne pouvant obéir à l'un sans désobéir +à l'autre. Eh bien, continua-t-il, préparez-vous donc +à mourir; je vois bien qu'il n'est plus temps de vous +rien cacher. On recommencera le procès du prince +royal et de Katt, où vous allez être impliquée; il faut +une victime de plus à la fureur du roi, Katt ne suffit +pas pour éteindre sa rage, et on sera charmé de sauver +votre frère à vos dépens. Que vous me faites plaisir, +lui répondis-je; je suis détachée du monde; les adversités, +que j'y ai éprouvées, m'ont fait reconnoître la +vanité de toutes les choses humaines; je recevrai la mort +avec joie et sans crainte, puisqu'elle me conduira à un +heureux repos, dont personne ne pourra me priver. +Mais que deviendroit en ce cas le prince royal? repartit-il. +Si je lui sauve la vie, ma félicité est parfaite, et +s'il meurt, je n'aurai pas le chagrin de lui survivre. +Vous êtes inflexible, Madame, mais ceux que le roi +vous enverra, sauront vous mettre à la raison. J'ai de +plus à vous défendre expressément de la part de ce +prince, de rien faire savoir de tout ce que je vous ai +dit, à la reine. Cette triste conversation finit par là.</p> + +<p>J'étois dans une altération effroyable, craignant +de faire tort à mon frère par mes refus. On m'avoit +fait accroire, que le conseil de guerre l'avoit +condamné à une année de prison, et que Katt +avoit été enfermé dans une forteresse pour le reste +de ses jours. Je me tranquillisai pourtant, étant maîtresse +de mon sort, et de rendre telle réponse qu'il me +plairoit à ceux qui dévoient m'être envoyés de la part +du roi, n'en voulant point donner de positive à un +faquin comme Eversmann.</p> + +<p>Je contai d'abord toutes ces circonstances à Mdme. +de Sonsfeld. Nous conclûmes toutes deux d'en informer +la reine. Comme nous jugeâmes bien que je +serois épiée; je n'osai risquer de donner ma lettre à la +femme de Bock, de crainte, qu'elle ne fût interceptée. +J'eus donc recours à Mlle. de Kamken, fille de la +grande maîtresse, que la reine avoit reprise à la place +de la Bulow. Cette fille avoit infiniment d'esprit, de +mérite et de solidité.</p> + +<p>On avoit oublié de mettre la garde à un dégagement, +qui faisoit la communication de l'appartement de +mes soeurs et du mien, ce qui m'avoit facilité le plaisir +de les voir. Mlle. de Kamken s'introduisit par-là +secrètement chez moi. Les difficultés qu'elle me fit, ne +me rebutèrent point. Je m'avisai d'empaqueter ma +lettre dans un fromage, que je coupai en deux et que +je rajustai ensemble le mieux que je pus. Envoyez ce +fromage à votre mère, lui dis-je, mandez-lui, qu'il vient +de Mdme. de Roukoul; on ne s'avisera sûrement pas +d'y chercher une lettre. Cet expédient la rassura; elle +suivit mon intention, qui réussit heureusement. J'avois +supplié la reine, de garder le secret sur ce que je lui +mandois et de me faire savoir ses ordres par la même +voie. Elle fit tout à rebours.</p> + +<p>Mdme. de Roukoul vint m'en apporter la réponse +le lendemain matin. Cette dame étoit âgée de 70 ans; +elle étoit remplie de probité et de mérite, mais son +grand âge ne permettoit pas qu'on s'y fiât. Comme +elle se doutoit de quelque mystère, elle voulut être présente +à l'ouverture de la lettre. Il fallut donc mal gré +bon gré la lire devant elle. Il n'y avoit que ce peu +de mots:</p> + +<p>«Vous êtes une poule mouillée qui s'épouvante de +tout. Songez que je vous donne ma malédiction, si +vous consentez à ce qu'on exige de vous. Faites la +malade, pour gagner du temps.»</p> + +<p>Les cornes me vinrent à la tête en lisant ce billet, +et surtout la fin m'en embarrassa beaucoup. Le conseil +étoit bon, mais il falloit de la discrétion, et j'étois sûre +qu'on pécheroit de ce côté-là.</p> + +<p>Dès que je fus seule avec Mdme. de Sonsfeld, +nous consultâmes ensemble sur ce qu'il y avoit à faire. +Nous jugeâmes qu'il étoit nécessaire de tromper Mdme. +de Roukoul, et de lui donner le change sur ma feinte +maladie. Mdme. de Sonsfeld me conseilla de remettre +la comédie, que nous avions projetée, au jour suivant, +pour des raisons, disoit-elle, qu'elle ne pouvoit m'expliquer.</p> + +<p>Eversmann vint lui rendre visite le même +soir. Le roi m'envoie, lui dit-il; il vous commande +d'employer tous vos efforts pour persuader à la +princesse d'épouser le duc de Weissenfeld. Ses +refus ont épuisé sa patience; il vous fait dire, que +votre logement est préparé à Spandau, où il vous +enverra si elle ne se rend à ses volontés. Je quitterai +la cour, lui repartit-elle, dès qu'il le jugera à propos. +Le roi doit se ressouvenir de la répugnance que j'ai +eue d'accepter le poste de gouvernante auprès de la +princesse; je lui remontrai mon peu de capacité pour +cet emploi, il me le donna malgré mes représentations. +Je l'ai élevée dans les principes de la vertu et du +christianisme; je l'aime et la chéris plus que ma vie, +mais je suis prête à donner, non obstant cela, ma démission, +si le roi ne me juge plus capable de remplir +mes fonctions; je ne puis me mêler de choses qui passent +mon hémisphère. La princesse est d'un âge assez +mûr, pour savoir elle-même ce qu'elle a à faire. Je +souhaite qu'elle prenne des résolutions conformes aux +volontés du roi et de la reine; pour moi je resterai +neutre et ne m'ingérerai point de lui donner conseil pour +ou contre. Vous n'êtes peut-être pas informée, répondit-il, +de la terrible tragédie qui s'est passée ce matin. Le +sang de Katt n'a point appaisé le ressentiment du roi, +il est plus furieux que jamais, et je crains fort que votre +conduite ne lui donne lieu d'en venir avec vous à de +fâcheuses extrémités. Sur cela il lui conta la déplorable +fin de Katt, que je réserve pour un autre +lieu, ne voulant point interrompre le fil de ma narration. +Mdme. de Sonsfeld en fut terriblement +frappée; elle ignoroit cette triste catastrophe, dont +toutes les circonstances la firent frémir; sa fermeté +n'en fut pourtant point ébranlée. Ménagez, au nom +de Dieu, la princesse, s'écria-t-elle, et ne lui parlez point +de cette exécution; elle a le coeur bon et compatissant, +la situation du prince royal et le malheur de Katt ne +peuvent que lui causer une violente altération, qui acheveroit +de ruiner sa santé déjà fort dérangée; et pour ce +qui me regarde, j'attends avec tranquillité et résignation +tout ce qu'il plaira à la providence d'ordonner sur mon +sujet. Eversmann, n'en pouvant tirer d'autre réponse, +se retira assez mal satisfait.</p> + +<p>J'endurois de violentes inquiétudes pendant cette +conversation. Mdme. de Sonsfeld me la rendit mot-à-mot, +à l'article de Katt près; elle étoit fort altérée +et ne pouvoit me cacher ses larmes. Je pris le change, +croyant que les menaces d'Eversmann les causoient.</p> + +<p>Je me préparai à jouer la scène dont nous +étions convenues. Je mis la Mermann de la confidence, +j'étois sûre de sa discrétion et de sa fidélité. +Je dinois tête à tête avec ma gouvernante +dans un cabinet dont la porte donnoit sur un corridor; +notre ordinaire étoit si mince, que nous jeûnions +la plupart du temps; ce n'étoient que des os +sans chair, cuits avec de l'eau et du sel, on ne nous +donnoit au lieu de vin que de la petite bierre ce qui +nous obligeoit de boire de l'eau toute pure. Nous +étant mises à table, nous nous plaignîmes de ce +qu'il faisoit trop chaud et nous fîmes ouvrir la porte +du corridor où il y avoit toujours beaucoup de +monde qui alloit et venoit. Je me laissai tomber +tout doucement de la chaise, en criant: je me meurs. +Mdme. de Sonsfeld courut promptement pour me +secourir en appelant à l'aide. Ceux de dehors me +voyant dans cet état me crurent morte, et en semèrent +le bruit par tout le château. Les lamentations de la +gouvernante et de la Mermann les confirmèrent dans +cette idée; mes soeurs et les dames de la reine accoururent +dans ma chambre. Je contrefis si bien la morte +pendant une heure, qu'on envoya enfin chercher Stahl. +Je repris mes sens avant son arrivée. Je maudissois +mille fois en moi-même la nécessité qui me réduisoit à +faire un personnage si contraire à mon caractère. On +m'avoit couchée sur mon lit; je priai tout le monde de +se retirer et de me laisser un peu tranquille. Je donnai +par ce moyen le temps à Mdme. de Sonsfeld de +prévenir le médecin, qui étoit entièrement dévoué à la +reine. Il ne manqua pas de dire que j'étois fort malade. +Tout le jour se passa ainsi.</p> + +<p>J'eus encore le lendemain le chagrin de recevoir +une visite de ce vilain visage de Eversmann. +Comme je m'étois bien attendue qu'il ne manqueroit +pas de venir examiner si mon mal étoit vrai +ou faux, j'avois pris mes précautions de loin et +avois eu soin de me faire chauffer des pierres de térébenthine, +qui étoient cachées dans mon lit et dont je +pouvois me servir lorsque quelqu'un de suspect venoit +chez moi. Je les tenois entre mes mains, qui en devenoient +brûlantes et faisoient accroire à chacun que j'avois +une grosse fièvre et beaucoup de chaleur. Il venoit de +Vousterhausen, où on étoit déjà informé de l'accident +qui m'étoit survenu la veille. Etes-vous bien malade? +me dit-il, donnez-moi un peu la main, que je voie si vous +avez de la chaleur. Je la lui tendis sur-le-champ. Surpris +de me trouver si mal, il demanda à Mdme. de Sonsfeld, +si elle n'avoit pas envoyé chercher Stahl? Je l'ai +risqué, lui répondit-elle, car la princesse, étoit hier dans +un tel état, qu'il n'y avoit point de temps à perdre pour +la secourir; mais je n'ai osé le faire venir aujourd'hui, +et j'en ai demandé la permission à la reine. Il la tira +à part et sortit avec elle. Je vous avois défendu, lui +dit-il, de la part du roi, aussi bien qu'à la princesse de +ne point informer la reine des commissions dont il +m'avoit chargé pour vous, vous avez pourtant eu le +courage l'une et l'autre de désobéir à cet ordre. La +reine est instruite de tout; elle m'a traité comme le +dernier des hommes, mais rendez grâces, vous et votre +princesse, à mon bonté qui m'empêche de me venger. +Si j'informois le roi de tout ceci, il vous feroit un mauvais +parti à l'une et à l'autre. C'est ce que j'ai voulu vous +dire seulement en passant, afin que cela ne vous arrive +plus. Il se retira en proférant ces dernières paroles, et +épargna la peine à Mdme. de Sonsfeld de lui répondre. +Elle rentra toute effrayée dans ma chambre, pour me +conter cette nouvelle imprudence de la reine. J'en +restai stupéfiée. Nous ne doutâmes plus qu'elle n'en +parlât encore au roi, ce qui auroit achevé de tout gâter +et de nous exposer aux plus grands malheurs.</p> + +<p>Chaque jour étoit signalé par quelque catastrophe. +Ce n'étoient que des emprisonnemens, des confiscations +et des exécutions continuelles, ce qui me faisoit appréhender, +que les menaces du roi ne se changeassent enfin +en effets, surtout s'il pouvoit trouver la moindre prise. +Je le répète encore, mon sort m'inquiétoit le moins; +celui des personnes que j'aimois absorboit toute mon +attention. Je réfléchis toute la nuit sur ma situation; +grand Dieu, qu'elle étoit affreuse! Je me voyois sans +soutien, ne pouvant compter sur la reine, qui n'avoit +aucun crédit et qui embrouilloit tout par ses imprudences +et son indiscrétion. Mon frère ne me sortoit point de +l'esprit. Je soupçonnois des mystères sur son sujet; +mais toutes mes instances étoient inutiles et on me +répondoit toujours qu'il étoit enfermé pour un an. Ne +sachant pas la mort de Katt, je craignois qu'on ne +recommençât les procédures et que la fin n'en fût funeste. +Ma chère gouvernante m'alarmoit bien vivement; je +l'aimois tendrement et j'aurois mieux aimé mourir que +de l'exposer par mon obstination à tenir compagnie à +tant d'illustres infortunés. Je me résolus donc enfin +fermement à me sacrifier pour les autres et à épouser +le duc de Weissenfeld, avec condition toutefois, que +le roi m'accorderoit la grâce de mon frère. Je remis +à lui faire savoir mes intentions jusqu'à ce qu'il m'envoyât +ceux dont Eversmann m'avoit parlé. J'eus grand +soin de cacher ce projet à Mdme. de Sonsfeld, qui +y auroit mis sûrement obstacle.</p> + +<p>Je passai ainsi six ou sept jours, au bout desquels +Eversmann renouvela ses visites. J'affectois une +grande foiblesse, qui me faisoit encore garder le lit. Il +vint m'annoncer, que le roi étoit averti que je voyois +mes soeurs et les dames de la reine, qu'il en étoit +dans une très-violente colère, et qu'il me faisoit défendre +sous peine de la vie de ne plus sortir de ma chambre +et de ne point mettre la tête à la fenêtre.</p> + +<p>En effet les ordres furent si bien donnés, que je +devins prisonnière dans toutes les formes, et qu'on ne +laissa plus entrer personne chez moi sans un ordre exprès +du roi. Je pris mon parti là-dessus et je jugeai que +Eversmann, malgré sa feinte générosité, en étoit la +cause. Ce qui m'incommodoit le plus, c'étoit ma feinte +maladie et de garder tout le jour le lit; je ne pouvois +lire qu'à bâtons rompus, ce diantre d'homme venant +m'interrompre à tout bout de champ et me rabattre les +oreilles de son duc de Weissenfeld et de ses menaces.</p> + +<p>La reine cependant arriva le 22. au matin à +Berlin. A force d'affectation et de chagrin, j'étois très-indisposée +en effet. Ma soeur Charlotte avoit obtenu la +permission de me voir; elle courut d'abord chez moi. Je l'aimois +beaucoup; elle avoit de l'esprit, de la vivacité et l'humeur +fort douce. Elle m'a bien mal récompensée depuis de +l'amitié que j'avois pour elle. A peine eut-elle mis le pied dans +ma chambre, qu'elle me dit: n'avez-vous pas bien plaint +mon pauvre frère et regretté Katt? Pourquoi? lui repartis-je +en m'effrayant. Quoi, vous n'en savez rien? +continua-t-elle en racontant fort confusément cette déplorable +tragédie. J'en fus si saisie que le coeur me manqua. +Mais il est à propos de placer ici ce grand +événement.</p> + +<p>Le conseil de guerre, qui devoit décider du sort +des deux criminels, fut assemblé le 1. de Novembre à +Potsdam. Il étoit composé de deux généraux, de deux +colonels, de deux lieutenant-colonels, de deux majors, +de deux capitaines et de deux lieutenants. Tout le +monde s'étant excusé d'en être, le roi fit tirer toute l'armée +au sort. Il tomba sur le généraux Denhoff et +Linger, les colonels Derscho et Panewitz. J'ai +oublié les lieutenant-colonels, le major Schenk des gens-d'armes +et Weier du régiment du roi, aussi bien que +le capitaine Einsiedel de ce même régiment. Ils donnèrent +chacun leur voix par un passage de l'écriture +sainte. Je ne me souviens que de celui de Denhoff, +qui allégua la douleur de David, lorsqu'on vint lui dire +la mort d'Absalon, et s'écria: ah mon fils Absalon, mon +fils Absalon! etc. Le même et Linger opinèrent au +pardon, mais les autres, pour faire leur cour au roi, +condamnèrent mon frère et Katt à être décapités, procédure +inouïe dans un pays chrétien et policé. Le roi +auroit fait exécuter cette sentence, si toutes les puissances +étrangères n'avoient intercédé pour le prince, particulièrement +l'Empereur et les états généraux. Sekendorff +se donna de grands mouvemens; ayant causé le +mal il voulut le réparer. Il dit au roi, que le prince +étoit à la vérité son fils, mais qu'il appartenoit à l'empire +et que sa Majesté n'avoit aucun droit sur lui. Il +eut bien de la peine à obtenir sa grâce; ses sollicitations +diminuèrent peu à peu les desseins sanguinaires du roi. +Grumkow qui s'en aperçut, voulut s'en faire un mérite +auprès de mon frère; il se rendit à Custrin et l'engagea +d'écrire et de faire des soumissions au roi.</p> + +<p>Sekendorff entreprit aussi de sauver Katt, mais +le roi resta inflexible. Son arrêt lui fut prononcé le 2. +du même mois. Il l'entendit lire sans changer de couleur. +Je me soumets, dit-il, aux ordres du roi et de la providence; +je vais mourir pour une belle cause et j'envisage +le trépas sans frayeur, n'ayant rien à me reprocher. +Dès qu'il fut seul il appela Mr. Hartenfeld, qui étoit +de garde auprès de lui et qui étoit fort de ses amis. +Il lui donna la boîte qui renfermoit le portrait de mon +frère et le mien. Gardez-la, lui dit-il, et souvenez-vous +quelquefois du malheureux Katt, mais ne la montrez à +personne, cela pourroit encore faire du tort après ma +mort aux illustres personnes que j'y ai peintes. Il écrivit +ensuite trois lettres, à son aïeul, à son père et à son +beau-frère. J'en ai obtenu les copies et je les ai traduites +mot-à-mot de l'allemand.</p> + +<p>Monsieur mon très-honoré grand-père!</p> + +<p>Je ne saurois vous exprimer avec quelle douleur et +agitation j'écris celle-ci. Moi qui ai été le principal +objet de vos soins, que vous aviez destiné à être le +soutien de votre famille, que vous aviez élevé dans des +sentimens utiles au service du maître et du prochain, qui ne +suis jamais sorti de chez vous sans être honoré de vos +bontés et de vos conseils; moi qui devois faire la consolation +et la félicité de votre vieillesse, enfin moi, misérable +que je suis! je deviens l'objet de votre douleur et de votre +désespoir. Au lieu de vous réjouir par de bonnes +nouvelles, je me vois obligé de vous annoncer l'arrêt de +ma mort, qui a déjà été prononcé. Ne prenez pas mon +triste sort trop à coeur; il faut se soumettre aux décrets +de la providence, si elle nous éprouve par des adversités, +elle nous donne aussi la force de les soutenir avec +fermeté et de les vaincre. Il n'y a rien d'impossible à +Dieu, il peut secourir quand il veut. Je mets toute ma +confiance en cet Être suprême, qui peut encore diriger +le coeur du roi à la clémence et me faire obtenir autant +de grâces que j'ai éprouvé de rigueur. Si ce n'est +point la volonté de Dieu, je ne l'en louerai et bénirai +pas moins, étant persuadé que ce qu'il fera sera pour +mon bien. Ainsi je me soumets avec patience à ce que +votre crédit et celui de vos amis pourra obtenir de sa +Majesté. Je vous demande en attendant mille fois pardon +de mes fautes passées, espérant que le bon Dieu, qui +pardonne aux plus grands pécheurs, aura compassion de +moi. Je vous supplie de suivre son exemple envers +moi et de me croire etc.</p> + +<p>Le 2. de Novembre 1730.</p> + +<p>Voici des vers qu'on trouva écrits sur la fenêtre +de sa prison:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16"> Par le temps et la patience</p> +<p class="i16"> On obtient une bonne conscience;</p> +<p class="i16"> Si vous voulez savoir qui écrit cela,</p> +<p class="i16"> Le nom de Katt vous l'apprendra,</p> +<p class="i16"> Toujours content en espérance.</p> +</div></div> + +<p>Au dessous il y avoit:</p> + +<p>Celui que la curiosité portera à lire cette écriture, +apprendra que l'écrivain a été mis aux arrêts par ordre +de sa Majesté le 16. d'Août de l'année 1730, non sans +l'espérance de recevoir la liberté, quoique la façon dont +il est gardé lui fasse augurer quelque chose de funeste.</p> + +<p>Un ecclésiastique étant venu le voir le jour suivant, +pour le préparer à la mort, il lui dit: je suis un grand +pécheur; ma trop grande ambition m'a fait commettre +bien des fautes, dont je me repens de tout mon coeur. +Je me suis reposé sur ma fortune; les bonnes grâces +du prince royal m'ont aveuglé à un point que je me +suis méconnu moi-même. A présent je reconnois que +tout est vanité; je sens un vif repentir de mes péchés +et je désire la mort comme le seul chemin qui puisse +me conduire à un bonheur stable et éternel. Il passa +cette journée et celle qui suivit en de pareilles conversations.</p> + +<p>Le lendemain au soir le major Schenk vint +l'avertir que son supplice devoit se faire à Custrin et +que le carrosse, qui devoit l'y conduire, l'attendoit. Il +parut un peu étonné de cette nouvelle, mais reprenant +d'abord sa tranquillité, il suivit avec un visage riant Mr. +de Schenk, qui monta en carrosse avec lui aussi bien +que deux autres officiers des gens-d'armes. Un gros +détachement de ce corps les escorta jusqu'à Custrin. Mr. +de Schenk qui étoit fort touché lui dit qu'il étoit +au désespoir d'être chargé d'une si triste commission. +J'ai ordre de sa Majesté, continua-t-il, d'être présent à +votre exécution; j'ai refusé par deux fois ce funeste emploi, +il faut obéir: mais Dieu sait ce qu'il m'en coûte! +Plaise au ciel que le coeur du roi se change et que je +puisse avoir la satisfaction de vous annoncer votre grâce. +Vous avez trop de bonté, lui répliqua Katt, mais je +suis content de mon sort. Je meurs pour un maître que +j'aime, et j'ai la consolation de lui donner par mon trépas +la plus forte preuve d'attachement qu'on puisse exiger. +Je ne regrette point le monde, je vais jouir d'une félicité +sans fin. Pendant le chemin il prit congé des deux +officiers, qui étoient auprès de lui, et de tous ceux qui +l'escortoient. Il arriva à 9 heures du matin à Custrin, +où on le mena droit à l'échafaud.</p> + +<p>Le jour auparavant le général Lepel, gouverneur +de la forteresse, et le président Municho conduisirent +mon frère dans un appartement, qu'on lui avoit préparé +exprès dans l'étage au dessous de celui où il avoit logé. +Il y trouva un lit et des meubles. Les rideaux des +fenêtres étoient baissés, ce qui l'empêcha de voir d'abord +ce qui se passoit au dehors. On lui apporta un habit +brun tout uni, qu'on l'obligea de mettre. J'ai oublié de +dire, qu'on en avoit donné un pareil à Katt. Alors le +général, ayant levé les rideaux lui fit voir un échafaud +tout couvert de noir de la hauteur de la fenêtre, qu'on +avoit élargie et dont on avoit ôté les grilles; après quoi +lui et Municho se retirèrent. Cette vision et l'altération +de Municho firent croire à mon frère qu'on alloit +lui prononcer sa sentence de mort, et que ces apprêts +se faisoient pour lui, ce qui lui causa une violente +agitation.</p> + +<p>Mr. de Municho et le général Lepel entrèrent +dans sa chambre le matin, un moment avant que Katt +parût, et tâchèrent de le préparer le mieux qu'ils purent +à cette terrible scène. On dit que rien n'égala son +désespoir. Pendant ce temps Schenk rendit le même +office à Katt. Il lui dit en entrant dans la forteresse: +conservez votre fermeté, mon cher Katt, vous allez +soutenir une terrible épreuve, vous êtes à Custrin et +vous allez voir le prince royal. Dites plutôt, lui repartit-il, +que je vais avoir la plus grande consolation qu'on +ait pu m'accorder. En disant cela il monta sur l'échafaud. +On obligea alors mon malheureux frère de se mettre à +la fenêtre. Il voulut se jeter dehors, mais on le retint. +Je vous conjure, au nom de Dieu, dit-il à ceux qui +étoient à l'entour de lui, de retarder l'exécution, je veux +écrire au roi que je suis prêt à renoncer à tous les +droits que j'ai sur la couronne, s'il veut pardonner à +Katt. Mr. de Municho lui ferma la bouche avec son +mouchoir. Jetant les yeux sur lui, que je suis malheureux +mon cher Katt! lui dit-il, je suis cause de votre mort; +plût à Dieu que je fusse à votre place. Ah, Monseigneur, +répliqua celui-ci, si j'avois mille vies, je les sacrifierois +pour vous. En même temps il se mit à genoux. Un +de ses domestiques voulut lui bander les yeux, mais il +ne voulut pas le souffrir. Alors élevant son âme à Dieu +il s'écria: mon Dieu! je remets mon âme entre tes mains. +A peine eut-il proféré ces paroles, que sa tête, tranchée +d'un coup, roula à ses pieds. En tombant il étendit les +bras du coté de la fenêtre où avoit été mon frère. Il +n'y étoit plus; une forte foiblesse qui lui étoit survenue, +avoit obligé ces Mrs. de le porter sur son lit. Il y resta +quelques heures sans sentiment. Dès qu'il eut repris +ses sens, le premier objet qui s'offrit à sa vue, fut le +corps sanglant du pauvre Katt, qu'on avoit posé de +façon, qu'il ne pouvoit éviter de le voir. Cet objet le +rejeta dans une seconde foiblesse, dont il ne revint que +pour prendre une violente fièvre. Mr. de Municho, +malgré les ordres du roi, fit fermer les rideaux de la +fenêtre et envoya chercher les médecins, qui le trouvèrent +en grand danger. Il ne voulut rien prendre de ce qu'ils +lui donnèrent. Il étoit tout hors de lui-même et dans +de si fortes agitations, qu'il se seroit tué si on ne l'en +avoit empêché. On crut le ramener par la religion, et +on envoya chercher un ecclésiastique, pour le consoler; +mais tout cela fut inutile, et ses mouvemens violents ne +se calmèrent que lorsque ses forces furent épuisées. +Les larmes succédèrent à ces terribles transports. Ce +ne fut qu'avec une peine extrême qu'on lui persuada de +prendre des médicines. On n'en vint à bout qu'en lui +représentant, qu'il causeroit encore la mort de la reine +et la mienne, s'il persistoit à vouloir mourir. Il conserva +pendant long-temps une profonde mélancolie, et fut trois +fois vingt-quatre heures en grand danger. Le corps de +Katt resta exposé sur l'échafaud jusqu'au coucher du +soleil. On l'enterra dans un des bastions de la forteresse. +Le lendemain le bourreau alla demander le salaire de +cette exécution au Maréchal de Wartensleben, ce qui +faillit lui causer la mort de douleur.</p> + +<p>Trois ou quatre jours après Grumkow, comme je +l'ai déjà dit, obtint la permission du roi d'aller à Custrin. +Il entra chez mon frère d'un air soumis et respectueux. +Je ne viens, lui dit-il, que pour demander pardon à votre +Altesse Royale du peu de ménagement que j'ai eu +jusqu'à présent pour Elle; j'y ai été obligé pour obéir aux +ordres du roi, je les ai même exécutés ponctuellement, pour +être plus à portée, Monseigneur, de vous rendre service. +Le chagrin qu'on vient de vous causer par la mort de +Katt, nous a fait une peine infinie, à Sekendorff et +à moi. Nous avons employé tous nos efforts pour le +sauver, mais inutilement. Nous allons les redoubler pour +faire votre paix avec le roi, mais il faut que votre Altesse +Royale y travaille Elle-même, et qu'elle me charge +d'une lettre remplie de soumissions, que se présenterai +au roi et que j'appuyerai de tout mon pouvoir. Mon +frère se détermina avec beaucoup de peine à cette +démarche, il la fit toutefois.</p> + +<p>Grumkow fit un portrait si touchant de son triste +état, qu'il émut le coeur de ce prince, qui lui accorda +sa grâce. Il fut élargi le 12. de Novembre de la +forteresse; on lui donna la ville pour prison. Le roi +lui conféra le titre de conseiller de guerre, avec ordre, +d'assister ponctuellement aux délibérations de la chambre, +de finances et des domaines. Il y étoit assis après le +dernier des conseillers de guerre. Il plaça auprès de lui trois +hommes de robe: Mr. de Vollen, de Rovedel et de +Natzmar. Ce dernier étoit fils du Maréchal. Il avoit +de l'esprit et du monde, ayant beaucoup voyagé; mais +c'étoit un petit-maître manqué. Je ne puis m'empêcher +de mettre ici un trait de son étourderie.</p> + +<p>Étant à Vienne dans l'antichambre de l'Empereur, +il apperçut le duc le Lorraine, depuis Empereur, dans +un coin de la chambre, qui bâilloit; sans penser à +l'impertinence de son action, il court lui fourrer le doigt +dans la bouche. Le duc en fut un peu surpris, mais +connoissant l'humeur de Charles VI., fort rigide sur +les étiquettes, il n'en fit point de bruit et se contenta +de lui dire, qu'apparemment il s'étoit mépris.</p> + +<p>Les deux autres de ces Mrs. étoient d'honnêtes +gens, mais fort épais. La dépense de mon frère fut +réglée fort petitement; on lui défendit toute recréation, +sur tout la lecture et de parler et d'écrire en françois. +Toute la noblesse du voisinage se cotisa pour fournir +à sa table, aussi bien que les réfugiés françois de Berlin, +qui lui envoyèrent du linge et des rafraîchissemens. +On eut bien de la peine à dissiper sa mélancolie; il ne +voulut jamais quitter l'habit brun, qu'on lui avoit donné +dans la forteresse, qu'il ne fût en lambeaux, parcequ'il +étoit égal à celui de Katt. Malgré toutes les rigoureuses +défenses du roi, il passoit fort bien son temps, ceux +qui étoient autour de lui ne faisant pas semblant de +s'apercevoir de ce qu'il faisoit.</p> + +<p>L'élargissement de mon frère modéra un peu ma +douleur et me causa une vive joie. La reine l'augmenta +par sa présence. Elle me conta tous les chagrins qu'elle +avoit endurés à Vousterhausen, et ses inquiétudes pour +mon frère. Je pleurois et riois tour à tour des différentes +situations où il avoit été. Elle continua ses visites tant +que le roi fut absent. Elle ne cessoit de m'inquiéter +sur l'avenir. Je pars le mois prochain pour Potsdam, +me disoit-elle; je suis avertie qu'on vous livrera de +terribles assauts; on vous ôtera la Sonsfeld, qui +vous quittera de très-mauvaise grâce, et on vous donnera +en sa place des personnes suspectes, peut-être +même vous enverra-t-on à une forteresse. Prenez votre +parti là-dessus d'avance, et armez-vous de fermeté; +refusez constamment de vous marier et laissez-moi faire +le reste; si vous suivez mes conseils, je ne désespère +pas encore de vous établir en Angleterre. Je lui promis +tout ce qu'elle vouloit pour la tranquilliser, mais +ma résolution étoit prise, d'obéir au roi. Ce prince +interrompit nos entrevues; il vint passer les fêtes de +noël à Berlin et y resta une quinzaine de jours. +Ainsi finit cette triste année, mémorable en événemens +funestes.</p> + +<p>L'année 1731, que je vais commencer, fut encore +bien dure pour moi; ce fut pourtant durant son cours +qu'on jeta les fondemens du bonheur de ma vie.</p> + +<p>Le roi retourna le 11. de Janvier à Potsdam, où +la reine le suivit le 28. Pendant le peu de temps qu'elle +resta à Berlin, Mr. de Sastot, son chambellan et proche +parent de Grumkow, entreprit de les réconcilier. +Grumkow, plus raffiné que lui, et bien résolu de s'en +servir pour dupe, profita de cette occasion pour parvenir +à ses fins. Il le chargea de faire toutes les avances +imaginables de sa part à la reine et de l'assurer, que si +elle vouloit encore se confier à lui, il se chargeoit de +faire réussir mon mariage avec le prince de Galles. La +reine qui aimoit à se flatter, donna tout du long dans +le panneau, et en deux jours de temps ils étoient amis +à brûler. La reine m'en fit d'abord confidence. +Grumkow étoit devenu le plus honnête homme du +monde, et elle rejetoit tout le passé sur Sekendorff +et sur la mauvaise conduite du chevalier Hotham. Je +fus extrêmement surprise de cette nouvelle, qui m'alarma +beaucoup, pouvoit bien augurer les suites. Mais comme +je savois que la reine ne pouvoit souffrir les contradictions, +je lui déguisai mes pensées.</p> + +<p>La veille de son départ, me regardant fixement, +je viens prendre congé de vous, ma chère fille, me dit-elle. +Je me flatte que Grumkow me tiendra parole et +qu'il empêchera qu'on ne vous inquiète pendant mon +séjour de Potsdam: mais comme on ne peut pas toujours +prévoir l'avenir, et que Grumkow est obligé par +politique d'avoir de grands ménagemens pour Sekendorff, +afin de le tromper d'autant mieux, j'exige une +chose de vous, qui seule peut me tranquilliser pendant +mon absence; c'est que vous fassiez un serment sur votre +salut éternel, que vous n'épouserez jamais que le prince +de Galles. Vous voyez bien que je ne vous demande +rien que de juste et de raisonnable, ainsi je ne doute +pas que vous ne me donniez cette satisfaction. Cette +proposition me rendit interdite; je crus l'éluder en lui +représentant, que Grumkow étant de son parti, il n'y +avoit plus rien à craindre pour moi, et que j'étois persuadée +qu'il feroit mon mariage puisqu'il l'avoit promis. +La reine ne se laissa point amuser par cette réponse, et +insista sur le serment. Il me vint heureusement une bonne +idée que je suivis pour me tirer d'embarras. Je suis +calviniste, lui dis-je, et votre Majesté n'ignore pas que +la prédestination est un des articles principaux de ma +religion. Mon sort est écrit au ciel, si la providence par +ses décrets éternels a conclu que je sois établie en +Angleterre, ni le roi ni aucune puissance humaine ne +seront en état de l'empêcher, et si au contraire elle en +a ordonné autrement, toutes les peines et les efforts que +votre Majesté se donnera pour y parvenir, seront vains. +Je ne puis donc prêter un serment téméraire, que je ne +serois peut-être pas en état de tenir, et offenser Dieu +en agissant contre les principes de ma conscience et de +la croyance que j'ai. Tout ce que je puis promettre +est, de ne point me rendre aux volontés du roi qu'à la +dernière extrémité. La reine n'eut rien à me répliquer; +je remarquai que ma réponse l'avoit fâchée, mais je ne +fis semblant de rien. Nous nous attendrîmes toutes les +deux en prenant congé; le coeur me fendoit et je ne +pouvois me séparer d'elle, je l'aimois à l'adoration, et +en effet elle avoit bien des belles qualités. Nous +convînmes d'adresser des lettres indifférentes à la Ramen +et de nous servir de la femme du valet de chambre, +pour faire passer celles qui étoient de conséquence.</p> + +<p>J'ai oublié un article fort intéressant. La Bulow +avant que de partir pour la Lithuanie, avoit +eu une grande conversation avec Boshart, chapelain +de la reine, dans laquelle elle lui avoit dévoilé +le caractère de la Ramen et toutes ses intrigues. +Cet ecclésiastique, qui hantoit beaucoup de gens, en +avoit déjà entendu quelque chose. Il résolut d'en avertir +la reine, et eut le bonheur de la convaincre si authentiquement +des infâmes menées de cette femme, qu'elle +lui promit de ne lui rien confier que ce qu'elle voudroit +qui parvînt aux oreilles du roi. Elle nous conta d'abord +ce que Boshart lui avoit dit, et nous avoua alors, qu'elle +avoit bien remarqué la défiance que nous avions eue +pour cette créature, mais qu'elle n'avoit pu s'imaginer +qu'elle fût capable d'une telle noirceur. Nous lui conseillâmes +de jouer fin contre fin, de continuer à lui faire +bon visage et de lui en donner à garder tant qu'elle +pourroit.</p> + +<p>Je me trouvai bien désolée après le départ de la +reine, enfermée dans ma chambre de lit, où je ne voyois +personne, continuant toujours à faire abstinence, car je +mourois de faim. Je lisois tant que le jour duroit et je +faisois des remarques sur mes lectures. Ma santé +s'affoiblissoit beaucoup, je devenois maigre comme un +squelette faute d'alimens et d'exercices.</p> + +<p>Un jour que nous étions à table, Mdme. de Sonsfeld +et moi, à nous regarder tristement, n'ayant rien à +manger qu'une soupe d'eau au sel et un ragoût de vieux +os, rempli de cheveux et de saloperies, nous entendîmes +cogner assez rudement contre la fenêtre. Surprises nous +nous levâmes précipitamment pour voir ce que c'étoit. +Nous trouvâmes une corneille, qui tenoit un morceau +de pain dans son bec; elle le posa dès qu'elle nous vit +sur le rebord de la croisée et s'envola. Les larmes nous +vinrent aux yeux de cette aventure. Notre sort est +bien déplorable, dis-je à ma gouvernante, puisqu'il touche +les êtres privés de raison; ils ont plus de compassion +de nous que les hommes, qui nous traitent avec tant de +cruauté. Acceptons l'augure de cet oiseau, notre situation +va changer de face. Je lis actuellement l'histoire romaine, +et j'y ai trouvé, continuai-je en badinant, que leur +approche porte bonheur. Au reste il n'y avoit rien que +de très-naturel à ce que je viens de dire. La corneille +étoit privée et appartenoit au Margrave Albert; elle +s'étoit peut-être égarée et recherchoit son gîte. Cependant +mes domestiques trouvèrent cette circonstance si +merveilleuse, qu'elle fut divulguée en peu de temps par +toute la ville; ce qui inspira tant de pitié pour mes +peines à la colonie françoise qu'au risque d'encourir le +ressentiment du roi, ils m'envoyoient tous les jours à +manger dans des corbeilles, qu'ils posoient devant ma +garderobe, et que la Mermann prenoit soin de vuider. +Cette action et le zèle qu'ils témoignoient à mon frère +m'a inspiré une haute estime pour cette nation, que je +me suis fait une loi de soulager et de protéger quand +j'en trouve les occasions.</p> + +<p>Tout le mois de Février se passa de cette façon. +La reine fit tant d'instances à Grumkow, qu'il m'obtint +enfin la permission de revoir mes soeurs et les dames +de cette princesse. J'étois alors dans une tranquillité +parfaite, hors d'appréhension pour mon frère, et je +n'entendois plus parler de mes odieux mariages. Ma +petite société étoit douce et accommodante; je m'accoutumois +peu à peu à la retraite et devenois véritable +philosophe.</p> + +<p>La reine m'écrivoit de temps en temps ce qui se +passoit. Elle continuoit à être au mieux avec Grumkow. +Elle me manda, qu'il alloit faire une dernière tentative +en Angleterre, à laquelle le roi avoit consenti, et qu'elle +s'en promettoit de très-heureuses suites. Je n'étois pas +de son avis. Je ne pouvois concevoir comment elle +pouvoit se fier à un homme qui se faisoit un point +d'honneur de tromper tout le monde, et qui n'avoit cessé +jusqu'alors de la persécuter. Je me doutai d'avance que +la fin de cette grande amitié seroit funeste et qu'elle +en seroit la dupe. Mes conjectures furent justes. Le +roi commença à tourmenter la reine sur mon mariage à +la fin de Mars. Elle m'en avertit d'abord, se plaignant +beaucoup de ce qu'elle enduroit de sa mauvaise humeur. +Il la maltraitoit publiquement à table et paroissoit plus +animé que jamais contre mon frère et contre moi sans +qu'elle en sût les raisons. Grumkow en rejetoit la +faute sur Sekendorff et lui faisoit accroire, que ce +ministre, ayant averti le roi de sa bonne intelligence avec +elle, avoit diminué par-là son crédit.</p> + +<p>Je n'avois point participé aux sacremens depuis +neuf mois, n'en ayant pu obtenir la permission +du roi. La reine me permit de lui écrire, pour lui +demander cette grâce. Malgré les défenses de cette +princesse je témoignai à ce prince la douleur que me +causoit sa disgrâce. Ma lettre fût des plus touchantes +et capable d'attendrir un coeur de roche. Pour toute +réponse il dit à la reine, que sa canaille de fille pouvoit +communier. Il donna ses ordres pour cet effet à Eversmann +et lui nomma l'ecclésiastique, qui devoit en faire +la fonction. Cela se passa secrètement dans ma chambre, +où Eversmann fut présent à cette pieuse cérémonie. +Tout le monde en tira un bon augure pour mon raccommodement, +le roi en ayant usé de même avec mon frère +avant qu'il sortît de la forteresse.</p> + +<p>Cependant Grumkow avoit écrit par ordre du roi +en Angleterre. Il s'étoit adressé à Reichenbach, +pour le charger de demander une déclaration formelle +sur mon mariage avec le prince de Galles; mais il +avoit eu soin de donner des instructions secrètes à celui-ci, +pour le faire échouer.</p> + +<p>Dans ces entrefaites Eversmann recommença ses +visites. Il vint me faire un jour des complimens de la +reine, et comme je m'informai de sa santé et de celle +du roi, il est de très-mauvaise humeur, me dit-il, et la +reine est triste sans que j'en sache la raison. Je suis +affairé que c'est terrible. Le roi m'a ordonné de mettre +le grand appartement en ordre et d'y faire transporter +toute la nouvelle argenterie. Vous aurez bien du bruit +au dessus de votre tête, Madame, car on y prépare +plusieurs fêtes. Les noces de la princesse Sophie +doivent se faire bientôt avec le prince de Bareith. +Le roi a invité beaucoup d'étrangers: le duc de Wurtemberg, +le duc, la duchesse et le prince Charles de Bevern, +le prince de Hohenzollern et quantité d'autres. +Que je vous plains, continua-t-il, de ne point être de +ces plaisirs; car le roi a dit qu'il ne souffriroit point +que vous parussiez en sa présence. Je prendrai aisément +mon parti là-dessus, lui répondis-je, mais je n'en prendrai +jamais sur la disgrâce de ce prince, et je n'aurai point +de repos jusqu'à ce qu'il m'ait rendu ses bonnes grâces.</p> + +<p>Je ne fis pas grande réflexion sur cette conversation, +mais Mdme. de Sonsfeld m'en parut inquiète. +Il se forme un nouvel orage, me dit-elle; Grumkow +dupe sûrement la reine, et je crains fort, Madame, que +tous ces apprêts ne se fassent pour vous. Au nom de +Dieu! tenez bon et ne vous rendez pas malheureuse. +On vous destine le prince de Bareith; préparez votre +réponse d'avance, car j'appréhende que la bombe ne +crève quand vous vous y attendrez le moins. Comme +je ne voulois point lui dire mes intentions, je ne lui +répondis que problematiquement là-dessus.</p> + +<p>Les réponses d'Angleterre étant arrivées, la reine +ne manqua pas de m'en faire part. Reichenbach +avoit très-bien exécuté les instructions de +Grumkow. Il parla avec tant de fierté de la +part du roi aux ministres anglois, que ceux ci, déjà +fort piqués de l'affront fait au chevalier Hotham, +prirent la déclaration pour une nouvelle insulte. Le +roi d'Angleterre en fut outré; il jugea pourtant nécessaire +de cacher sa réponse au prince de Galles et au reste +de la nation. Il répondit au roi, qu'il ne se désisteroit +jamais du mariage de mon frère avec la princesse sa +fille, et que si cette condition n'étoit pas de son goût, +il marieroit le prince de Galles avant la fin de l'année. +Le roi, mon père, lui écrivit par la même poste, qu'il +étoit résolu de faire mes noces avant qu'il fût deux +mois et qu'il préparoit tout pour cet effet. La reine +fût au désespoir de cette rupture, comme on peut bien +le croire; mais je ne sais quel espoir lui restoit encore, +puisqu'elle me recommandoit toujours de rester ferme à +refuser tous les partis qu'on me proposeroit.</p> + +<p>Sept ou huit jours après Eversmann vint chez +moi. Il affectoit un air hypocrite et vouloit faire le bon +valet. Je vous ai aimée, me dit-il, depuis que vous êtes +au monde, je vous ai portée mille fois sur mes bras et +vous étiez la favorite de chacun; malgré toutes les +duretés, que je vous ai dites de la part du roi, je suis +pourtant de vos amis; je veux vous en donner une +preuve aujourd'hui et vous avertir de ce qui se passe. +Votre mariage est entièrement rompu avec le prince de +Galles. La réponse qu'on a donné au roi, l'a rendu +furieux; il fait souffrir maux et martyres à la reine, qui +devient maigre comme un bâton. Il est animé tout de +nouveau contre le prince royal; il dit qu'on ne à pas +bien examiné lui et Katt, et qu'il y a bien des circonstances +de conséquence qu'il ignore et qu'il veut encore +approfondir. Votre mariage avec le duc de Weissenfeld +est fermement résolu; je prévois les plus grands +malheurs si vous persistez dans votre obstination; le roi +se portera aux dernières extrémités contre la reine, contre +le prince royal et contre vous. Dans peu vous +apprendrez si je mens ou si je dis vrai. C'est à vous +à penser à ce que vous voulez faire. Ma réponse étoit +toujours la même, c'étoit un refrain que j'avois appris +par coeur à force de le répéter. Il se retira donc assez +mal-satisfait.</p> + +<p>Je reçus la même après-midi une lettre de la reine, +qui confirma ce que Eversmann venoit de me dire. +La femme du valet de chambre me la rendit elle-même +et m'en fit voir une de son mari. «Il est impossible, +lui mandoit-il, de vous décrire le déplorable état où se +trouve la reine; peu s'en fallut que hier le roi n'en vint +aux plus fâcheuses extrémités avec elle, ayent voulu la +frapper de sa canne. Il est plus enragé que jamais +contre le prince royal et la princesse. Dieu, ayez pitié +de nous dans de si fortes adversités!»</p> + +<p>Le lendemain, 10. de Mai, jour le plus mémorable +de ma vie, Eversmann réitéra sa visite. A peine étois-je +réveillée qu'il parut devant mon lit. Je reviens dans ce +moment de Potsdam, me dit-il, où j'ai été obligé d'aller hier, +après être sorti de chez vous. Je n'ai pu m'imaginer quelle +affaire pressante m'y appeloit si fort à la hâte. J'ai trouvé +le roi et la reine ensemble. Cette princesse pleuroit à +chaudes larmes et le roi paroissoit fort en colère. Dès +qu'il m'a vu il m'a ordonné de retourner au plus vite +ici, pour faire les emplettes nécessaires pour vos noces. +La reine a voulu faire un dernier effort pour détourner +ce coup et l'appaiser, mais plus elle lui faisoit d'instances +plus il aigrissoit. Il a juré par tous les diables de +l'enfer qu'il chasseroit ignominieusement Mdme. de Sonsfeld, +et que pour faire un exemple de sévérité, il la feroit +fouetter publiquement par tous les carrefours de la ville, +puisqu'elle seule, dit-il, est cause de votre désobéissance; +et pour vous, continua-t-il, si vous ne vous soumettez, on +vous mènera à une forteresse, et je veux bien vous avertir +que les chevaux sont déjà commandés pour cet effet. +Adressant ensuite la parole à Mdme. de Sonsfeld, je +vous plains de tout mon coeur, lui dit-il, d'être condamnée +à une pareille infamie, mais il dépend de la +princesse de vous l'épargner. Il faut pourtant avouer +que vous ferez un beau spectacle, et que le sang, qui +découlera de votre dos blanc, en relèvera la blancheur +et sera appétissant à voir. Il falloit être de pierre pour +entendre de pareils propos avec sang froid; cependant +je me modérai et tâchai de rompre cet entretien sans +entrer en matière.</p> + +<p>Je fis part de ces belles nouvelles aux dames +de la reine. Elles me demandèrent quel parti je +prendrois dans de si cruelles conjonctures? Celui +d'obéir, leur répondis-je, pourvu qu'on m'envoie +quelqu'autre que Eversmann, auquel je suis bien +résolue de ne jamais donner ma réponse. Je ne doute plus +d'aucune menace depuis l'horrible tragédie de Katt et +tant d'autres voies de faits, qui se sont passées depuis peu. +La Bulow et Duhan étoient aussi innocens que Mdme. +de Sonsfeld, cependant on ne les a pas épargnés. +D'ailleurs la considération même de la reine et de mon +frère me déterminent absolument à mettre fin à toutes +ces dissensions domestiques. Mdme de Sonsfeld, +qui m'avoit épiée, se jeta à mes pieds: au nom de +Dieu! s'écria-t-elle, ne vous laissez point intimider: +je connois votre bon coeur, vous appréhendez mon +malheur et vous m'y précipitez, Madame, en voulant +vous rendre infortunée pour le reste de vos jours. Je +ne crains rien, j'ai la conscience nette et je me trouve +la plus heureuse personne du monde si je puis faire votre +félicité à mes dépens. Je fis semblant, pour la tranquilliser, +de changer d'avis.</p> + +<p>Le soir à cinq heures la femme du valet de +chambre m'apporta une lettre de le reine; elle étoit +écrite ce même matin. En voici le contenu:</p> + +<p>«Tout est perdu! ma chère fille, le roi veut vous +marier quoiqu'il coûte. J'ai soutenu plusieurs terribles +assauts sur ce sujet, mais ni mes prières ni mes larmes +n'ont rien effectué. Eversmann a ordre de faire les +emplettes pour vos noces. Il faut vous préparer à perdre +la Sonsfeld; il veut la faire dégrader avec infamie si vous +n'obéissez. On vous enverra quelqu'un pour vous persuader; +au nom de Dieu, ne consentez à rien! Je saurai bien +vous soutenir; une prison vaut mieux qu'un mauvais +mariage. Adieu, ma chère fille, j'attends tout de votre +fermeté.»</p> + +<p>Mdme. de Sonsfeld me réitéra encore ses instances +et me parla très-fortement pour me déterminer à +suivre les ordres de la reine. Pour me défaire de ces +tourmens, je repassai dans ma chambre, où je me mis +devant mon clavecin, faisant semblant de composer. A +peine y étois-je un moment que je vis entrer un domestique, +qui me dit d'un air effaré mon Dieu, Madame, il +y a quatre Messieurs là, qui demandent à vous parler +de la part du roi. Qui sont-ils? lui dis-je fort précipitamment. +Je me suis si effrayé, me répondit-il, que je +n'y ai pas pris garde. Je courus alors dans la chambre +où étoit la compagnie. Dès que je leur eus dit de quoi +il étoit question chacun s'enfuit. La gouvernante qui +étoit allée recevoir cette mal-encontreuse visite, rentra +suivie de ces Mrs. Au nom de Dieu! me dit-elle en +passant, ne vous laissez pas intimider. Je passai dans +ma chambre de lit, où ils entrèrent incontinent. C'étoit +Mrs. de Borck, Grumkow, Poudevel, son gendre, +et un quatrième qui m'étoit inconnu, mais que j'appris +depuis être Mr. Tulmeier, ministre d'état, qui jusqu'alors +avoit été dans les intérêts de la reine. Ils +firent retirer ma gouvernante et fermèrent fort soigneusement +la porte. J'avouerai que malgré toute ma résolution, +je sentis une altération effroyable, en me voyant +au dénouement de mon sort, et sans une chaise que je +trouvai au milieu de la chambre sur laquelle je m'appuyai, +je serois tombée à terre.</p> + +<p>Grumkow prit le premier la parole. Nous venons +ici, Madame, me dit-il, par ordre du roi. Ce prince +s'est laissé fléchir jusqu'à présent, dans l'espérance de +pouvoir encore effectuer votre mariage avec le prince +de Galles. J'ai été moi-même chargé de cette négociation, +et j'ai fait tout mon possible pour déterminer la +cour de Londres à consentir au simple mariage. Mais +au lieu de répondre comme elle le devoit aux propositions +avantageuses du roi, mon maître, il n'en a reçu +qu'un refus méprisant; le roi d'Angleterre lui ayant +déclaré qu'il marieroit son fils avant la fin de l'année. +Sa Majesté très-piquée de ce procédé y a répondu, en +assurant le roi, son beau-frère, que votre hymen se feroit +avant trois mois. Vous jugez bien, Madame, qu'il n'en +veut point avoir le démenti, et quoiqu'en qualité de +père et de souverain il puisse se dispenser de pareilles +discussions avec vous, il veut pourtant bien s'abaisser +jusqu'à ce point et vous exposer le déshonneur qu'il y +auroit pour vous et pour lui, d'être plus long-temps le +jouet de l'Angleterre. Vous n'ignorez pas, Madame, que +l'obstination de cette cour a causé tous les malheurs de +votre maison. Les intrigues de la reine et sa persévérance +à s'opposer aux volontés du roi l'ont aigri à +un tel point contre elle, qu'on ne doit s'attendre tous +les jours qu'à une rupture totale entr'eux. Songez, +Madame, au malheur du prince royal et de tant d'autres +personnes, aux quelles le roi a fait ressentir le poids +de son courroux. Ce pauvre prince traîne une vie misérable +à Custrin. Le roi est encore si animé contre lui, qu'il +regrette d'avoir fait mourir Katt, parceque, dit-il, il en +auroit pu tirer des eclaircissemens plus forts; il soupçonne +toujours le prince royal de crime de lèse-Majesté, et sera +charmé de trouver le prétexte de vos refus pour recommencer +son procès. Mais j'en viens au point essentiel. Pour +applanir toutes les difficultés que vous pourriez lui faire, +nous avons ordre de ne vous proposer que le prince +héréditaire de Bareith. Vous ne pouvez rien alléguer +contre ce parti. Ce prince devient le médiateur entre +le roi et la reine; c'est elle qui l'a proposé au roi, elle +ne pourra donc qu'applaudir à ce choix. Il est de la +maison de Brandebourg et sera possesseur d'un très-beau +pays après la mort de son père. Comme vous ne le +connoissez point, Madame, vous ne pouvez avoir d'aversion +pour lui. Au reste tout le monde en dit un bien +infini. Il est vrai qu'ayant été élevée dans des idées +de grandeur, et vous étant flattée de porter un couronne; +sa perte ne peut que vous être sensible; mais les grandes +princesses sont nées pour être sacrifiées au bien de l'état. +Dans le fond les grandeurs ne font pas le solide bonheur, +ainsi soumettez-vous, Madame, aux décrets de la +providence et donnez-nous une réponse capable de rétablir +le calme dans votre famille. Il me reste encore deux +articles à vous dire, dont l'un, à ce que j'espère, sera +inutile. Le roi vous promet de vous avantager en cas +d'obéissance au double de ses autres enfans, et vous +accorde incessamment après vos noces l'entière liberté du +prince royal. Il veut en votre considération oublier +entièrement le passé, et en agir bien avec lui comme +aussi avec la reine. Mais si contre son attente et +contre toutes ces raisons, que je regarde comme invincibles, +vous vous opiniâtrez dans vos refus, nous avons +l'ordre du roi, que voici (il me le montra), de vous conduire +sur-le-champ à Memel (cette forteresse est en +Lithuanie) et de traiter Mdme. de Sonsfeld et vos autres +domestiques avec la dernière rigueur.</p> + +<p>J'avois eu le temps de réfléchir pendant ce discours +et de me remettre de ma première frayeur. Ce que +vous venez de me dire, Monsieur, lui répliquai je, est +si sensé et si raisonnable, qu'il seroit très-difficile de +refuser vos argumens. Si le roi m'avoit connu, il me +rendroit peut-être plus de justice qu'il ne fait. L'ambition +n'est point mon défaut et je renonce sans peine aux +grandeurs dont vous avez fait mention. La reine a cru +faire mon bonheur en m'établissant en Angleterre, mais +elle n'a jamais consulté mon coeur sur cet article, et je +n'ai jamais osé lui dire mes véritables sentimes. Je ne +sais par où j'ai mérité la disgrâce du roi; il s'est +toujours adressé à la reine lorsqu'il s'agissoit de me +marier, et ne m'a jamais fait dire ses volontés là-dessus. +Il est vrai que Eversmann s'est mêlé de +me porter souvent des ordres de sa part, auxquels j'ai +ajouté si peu de foi, que je n'ai pas daigné y répondre, +et je n'ai pas jugé à propos de me compromettre avec +un vil domestique, ni d'entrer en matière avec lui sur +des choses de si grande conséquence. Vous me promettez +de la part du roi, qu'il en agira mieux dorénavant +avec la reine; il m'accorde l'entière liberté de mon frère +et me flatte d'une paix stable dans la famille; ces trois +raisons sont plus que suffisantes pour me déterminer à +me soumettre aux volontés du roi, et tireroient de moi +un plus grand sacrifice, si son ordre l'exigeoit. Après +cela je ne lui demande qu'une grâce, qui est de me +permettre d'obtenir le consentement de la reine.</p> + +<p>Ah! Madame, me dit Grumkow, vous exigez des +choses impossibles de nous. Le roi veut une réponse +positive et sans conditions, et nous a ordonné de ne +point vous quitter que vous ne l'ayez donnée. Pouvez-vous +balancer encore? poursuivit le Maréchal de Borck +la tranquillité de sa Majesté et de toute votre maison +dépend de votre résolution. La reine ne peut qu'approuver +votre démarche, et si elle agit autrement, tout le monde +désapprouvera son procédé. Il y va du tout pour le +tout, continua-t-il les larmes aux yeux; ne nous réduisez +point, au nom de Dieu! Madame, à la triste nécessité +d'obéir, en vous rendant malheureuse.</p> + +<p>J'étois dans une agitation terrible. Je courois ça et +là par la chambre, cherchant dans ma tête un expédient +pour satisfaire le roi sans me brouiller avec la reine. +Ces Mrs. voulurent me laisser le temps de réfléchir. +Grumkow, Borck et Poudevel s'approchant de la +croisée se parlèrent bas à l'oreille. Tulmeier prit ce +temps pour s'approcher de moi, et s'appercevant que je +ne le connoissois pas, il me dit son nom. Il n'est plus +temps de vous défendre, me dit-il tout bas, souscrivez +à tout ce qu'on exige de vous; votre mariage ne se fera +point, je vous en réponds sur ma tête. Il faut appaiser +le roi quoiqu'il coûte, et je me charge de faire comprendre +à la reine que c'est le seul moyen de tirer une +déclaration favorable du roi d'Angleterre. Ces mots me +déterminèrent. Me rapprochant de ces Mrs.: eh bien! +leur dis-je, mon parti est pris; je consens à toutes vos +propositions; je me sacrifie pour ma famille. Je m'attends +à de cruels chagrins, mais la pureté de mes intentions +me les feront souffrir avec constance. Pour vous, Mrs., +je vous cite devant le tribunal de Dieu, si vous ne +faites ensorte que le roi me tienne les promesses +que vous m'avez faites de sa part en faveur de la +reine et de mon frère. Ils firent alors les plus +terribles sermens de les faire exécuter en tout point, +après quoi ils me prièrent d'écrire ma résolution au +roi. Grumkow remarquant que j'étois fort émue, +me dicta la lettre; il se chargea aussi de celle que +j'écrivis à la reine. Ils se retirèrent enfin. Tulmeier +me dit encore qu'il n'y avoit rien de perdu. +Je ne me soucie point de l'Angleterre, lui repartis-je, +c'est la reine seule qui m'inquiète. Nous l'appaiserons, +je vous en assure, répliqua-t-il.</p> + +<p>Dès que je fus seule, je me laissai tomber sur un +fauteuil, où je fondis en larmes. Mdme. de Sonsfeld me +trouva dans cette situation. Je lui fis d'une voix entrecoupée +le récit de ce qui venoit de se passer. Elle me +fit les plus cruels reproches; son désespoir étoit inconcevable. +Tout le monde étoit consterné et pleuroit. +Mon triste coeur refermoit mes pensées, car je fus +immobile tout ce jour, et Mdme. de Sonsfeld près, +chacun approuvoit mon action; mais tous craignoient le +ressentiment de la reine pour moi. Le matin suivant +j'écrivis à cette princesse. J'ai conservé la copie de +cette lettre; la voici.</p> + +<p>Madame!</p> + +<p>«Votre Majesté sera déjà informée de mon malheur +par la lettre que j'eus hier l'honneur de lui écrire sous +le couvert du roi. A peine ai-je encore la force de +tracer ces lignes et mon état est digne de pitié. Ce +ne sont point les menaces, quelque fortes qu'elles pussent +être, qui m'ont arraché mon consentement à la volonté +du roi; un intérêt plus cher m'a déterminée à ce sacrifice. +J'ai été jusqu'à présent la cause innocente de tous +les chagrins que votre Majesté a endurés. Mon coeur +trop sensible a été pénétré des détails touchans qu'elle +m'en a faits en dernier lieu. Elle vouloit souffrir pour +moi, n'est-il pas bien plus naturel que je me sacrifie +pour elle et que je mette fin une fois pour toutes à +cette funeste division dans la famille: Ai-je pu balancer +un moment sur le choix du malheur ou de la grâce de +mon frère? Quels affreux discours ne m'a-t-on pas tenus +sur son sujet; je frémis quand j'y pense. On m'a refusé +d'avance tout ce que je pouvois alléguer contre la proposition +du roi. Votre Majesté elle-même lui a proposé +le prince de Bareith comme un parti convenable pour +moi et sembloit contente si je l'épousois; je ne puis +donc m'imaginer qu'elle désapprouve ma résolution. La +nécessité est une loi; quelques instances que j'aie faites, +je n'ai pu obtenir de demander le consentement de votre +Majesté. Il falloit opter, ou d'obéir de bonne grâce, en +obtenant des avantages réels pour mon frère, ou de +m'exposer aux dernières extrémités, qui m'auroient +pourtant enfin réduite à la même démarche que je +viens de faire. J'aurai l'honneur de faire un détail +plus circonstancié à votre Majesté, quand je pourrai me +mettre à ses pieds. Je comprends assez quelle doit être +sa douleur, et c'est ce qui me touche le plus. Je la +supplie très-humblement de se tranquilliser sur mon sort +et de s'en remettre à la providence, qui fait tout pour +notre bien, d'autant plus que je me trouve heureuse, +puisque je deviens l'instrument du bonheur +de ma chère mère et de mon frère; que ne ferois-je +pas pour leur témoigner ma tendresse! Je lui +réitère mes supplications en faveur de sa santé, +que je la conjure de ménager et de ne point altérer +par un trop violent chagrin. Le plaisir de +revoir bientôt mon frère doit lui rendre ce revers plus +supportable. J'espère qu'elle m'accordera un généreux +pardon de la faute que j'ai commise, de m'engager à +son insçu en faveur de mes tendres sentimens et du respect +avec lequel je serai toute ma vie etc. etc.</p> + +<p>Le même soir Eversmann porta cette lettre du +roi, écrite de main propre:</p> + +<p>»Je suis bien aise, ma chère Wilhelmine, que +vous vous soumettiez aux volontés de votre père. Le +bon Dieu vous bénira et je ne vous abandonnerai jamais. +J'aurai soin de vous toute ma vie et vous prouverai en +toute occasion que je suis,</p> + +<p>votre fidèle père.»</p> + +<p>Eversmann devant aller à Potsdam je lui donnai +ma réponse. Il me seroit difficile de décrire l'état où +je me trouvois. Mon amour propre se trouvoit flatté +par l'action que je venois de faire; je m'en applaudissois +intérieurement et sentois une secrète satisfaction d'avoir +mis des personnes, qui m'étoient si chères, à l'abri de +toute persécution. L'idée de mon sort ne se présentoit +ensuite à moi que pour me jeter dans de cruelles inquiétudes. +Je ne connoissois point celui que je devois +épouser; on en disoit du bien, mais peut-on juger du +caractère d'un prince qu'on ne voit qu'en public et +dont les manières prévenantes peuvent cacher bien +des vices et des défauts? Je me figurois d'avance +les fureurs et le désespoir de la reine, et j'avoue +que ce seul point m'agitoit plus que l'autre. J'étois +ainsi absorbée dans ce mélange de plaisirs et de peines, +lorsque la femme de Bock me rendit la réponse de la +reine à la première lettre que je lui avois écrite. Grand +Dieu, quelle lettre! Le expressions en étoient si dures +que je faillis en mourir. Il m'est impossible de la rendre +entière, je n'en donnerai qu'une légère ébauche ici. +Cette mère m'est trop chère encore, malgré sa cruauté, +pour la compromettre par un écrit qui ne lui feroit pas +honneur; je n'ai pas voulu le conserver pour cette raison. +En voici quelques expressions.</p> + +<p>»Vous me percez le coeur en me causant le +plus violent chagrin que j'aie enduré de ma vie. +J'avois mis tout mon espoir en vous, mais je vous +connoissois mal. Vous avez eu l'adresse de me déguiser +la méchanceté de votre âme et la bassesse de vos +sentimens. Je me repens mille fois des bontés que j'ai +eues pour vous, des soins que j'ai pris de votre éducation +et des peines que j'ai souffertes pour vous. Je ne vous +reconnois plus pour ma fille et ne vous regarderai +dorénavant que comme ma cruelle ennemie, puisque +c'est vous qui me sacrifiez à mes persécuteurs, qui +triomphent de moi. Ne comptez plus sur moi; je vous +jure une haine éternelle et ne vous pardonnerai jamais.»</p> + +<p>Ce dernier article me fit frémir; je connoissois +parfaitement la reine et son humeur vindicative. On +crut que je perdrois l'esprit, tant mes premiers +mouvemens furent violens. La femme de Bock me +parla fort sensément: elle me représanta que cette lettre +étoit écrite dans la force du premier emportement. Elle +me lut celle de son mari, qui me faisoit assurer que tous +ceux qui étoient autour de la reine s'étoient réunis pour +l'appaiser; que je devois continuer à lui faire des soumissions et qu'il ne doutoit point qu'elle ne rentrât en +elle-même. Cinq ou six jours se passèrent ainsi, pendant +lesquels je ne reçus que des lettres assommantes.</p> + +<p>Au bout de ce temps Eversmann revint de +Potsdam. Il me fit un compliment des plus gracieux +du roi et me dit de sa part, que comptant être à Berlin +le 23. il n'avoit pas jugé à propos de me faire venir à +Potsdam, d'autant plus qu'il valoit mieux donner le temps +à la reine de s'appaiser. Il ajouta, qu'elle étoit dans +une colère terrible contre moi, et que je devois m'armer +de fermeté pour la première entrevue, que ne se passeroit +point sans de grands emportemens. Il renouvela sa visite +trois jours après. Le roi vous fait avertir, Madame, me +dit-il, qu'il sera demain de bonne heure ici, et vous fait +ordonner de vous trouver avec Mdmes. vos soeurs dans +son appartement. L'inquiétude où j'étois pour le retour +de la reine me fit passer ce jour là et cette nuit dans +la plus profonde tristesse.</p> + +<p>Je me rendis le lendemain chez le roi, qui arriva +à deux heures de l'après-midi. Je m'attendois à être +bien reçue, mais quelle fut ma surprise de le voir entrer +avec un visage aussi furieux que celui qu'il avoit eu la +dernière fois que je l'avois vu. Il me demanda d'un +ton de colère: si je voulois lui obéir? Je me jetai à +ses pieds, l'assurant que j'étois soumise à ses volontés, +et que je le suppliois de me rendre son amour paternel. +Ma réponse changea toute sa physionomie. Il me releva +et me dit en m'embrassant: je suis content de vous, +j'aurai soin de vous toute ma vie et ne vous abandonnerai +jamais. Se tournant vers ma soeur Sophie: +félicitez votre soeur, elle est promise avec le prince +héréditaire de Bareith; que cela ne vous chagrine point, +j'aurai soin de vous faire un autre établissement. Il me +donna ensuite une pièce d'étoffe: voilà de quoi vous +parer pour les fêtes que je donnerai. J'ai un peu à +faire, continua-t-il, allez attendre votre mère. Elle n'arriva +qu'à sept heures du soir. J'allai la recevoir dans sa +première anti-chambre et tombai en foiblesse en me +baissant pour lui baiser la main. On fut long-temps à me +faire revenir. On m'a dit depuis qu'elle ne parut point +touchée de mon état. Dès que je fus revenue à moi je +me jetai à ses pieds; le coeur m'étoit si serré et ma +voix si entrecoupée de sanglots, que je ne pouvois prononcer +une parole. La reine me regardoit pendant ce +temps d'un oeil sévère et méprisant, et me répétoit tout +ce qu'elle m'avoit écrit. Cette scène n'auroit point fini +si la Ramen ne l'eut tirée à part. Elle lui représenta, +que si le roi apprenoit son procédé, il le trouveroit +très-mauvais et s'en vengeroit sur mon frère et sur +elle; que ma douleur étoit si violente que je ne pourrois +la contraindre devant ce prince, ce qui pourroit lui +attirer de nouveaux désagrémens très sensibles. Cet +officieux sermon fit son effet. La reine craignoit dans +le fond de son coeur le roi autant que le diable. Elle +me releva enfin en me disant d'un air sec qu'elle me +pardonnoit à condition que je me contraindrois.</p> + +<p>La duchesse de Bevern entra dans ces entrefaites. +Elle sembla touchée de mon état; tout mon visage étoit +bouffi et écorché à force d'avoir pleuré. Elle me +témoigna tout bas la part qu'elle prenoit à ma douleur. +Une certaine sympathie fit naître entre nous une amitié +qui continue encore jusqu'à ce jour.</p> + +<p>Cependant Mr. Tulmeier me tint la parole qu'il +m'avoit donnée, d'appaiser la reine. Il lui écrivit secrètement +le lendemain que les affaires n'étoient point +encore désespérées; que mon mariage n'étoit qu'une +feinte du roi, pour déterminer celui d'Angleterre à +prendre enfin une meilleure résolution; qu'il s'étoit informé +de tous côtés, pour apprendre des nouvelles du +prince de Bareith, et qu'on l'avoit assuré qu'il étoit +encore à Paris. Cette lettre calma entièrement la reine. +J'ai déjà dit qu'elle aimoit à se flatter; en effet elle fut +d'une humeur charmante ce jour-là. Je fus obligée de +lui conter tout ce qui s'étoit passé pendant son absence. +Elle se contenta de me faire encore quelques reproches +sur mon peu de fermeté, mais elle les assaisonna de +plus de douceur. En revanche toute sa colère tomba +sur Mdme. de Sonsfeld. Elle l'avoit fort maltraitée +la veille, et malgré tout ce que je pus dire, elle continua +à lui témoigner sa haine. Trois jours se passèrent +ainsi fort tranquillement. Le roi ne parloit absolument +plus de mon mariage, il sembloit que mon consentement +lui en eût fait perdre l'idée.</p> + +<p>Le lundi 28. de Mai étoit fixé pour la grande +revue; elle devoit se faire avec éclat. Le roi avoit +assemblé tous les régimens d'infanterie et de cavalerie +qui étoient dans le voisinage, ce qui composoit avec la +garnison de Berlin un corps de vingt mille hommes. Le +duc Eberhard Louis de Wurtemberg arriva à temps +pour la voir. Le roi avoit été chez ce prince peu de +temps avant la malheureuse fuite de mon frère. Charmé +des empressements que le duc avoit eut, pour lui rendre +le séjour de Stoutgard agréable, il l'avoit invité à se +rendre à Berlin. Comme le plus grand plaisir de ce +monarque ne consistait que dans le militaire, il jugeoit +d'autrui par lui-même, et croyoit donner beaucoup de +satisfaction aux princes étrangers qui venoient à sa cour, +en leur montrant ses troupes. Il faut pourtant avouer +qu'il se surpassa en cette occasion par la somptuosité +de sa table, où on servit quatorze plats tant que les +étrangers restèrent à Berlin, ce qui ne fut pas un petit +effort pour ce prince.</p> + +<p>Le roi pria le dimanche 27. la reine d'être +spectatrice de la revue, et d'y aller en phaéton avec +ma soeur, la duchesse et moi. Comme il devoit se +lever de très-bonne heure il se coucha à sept, et lui +enjoignit d'amuser le soir les principautés et de souper +avec eux. Nous jouâmes au pharaon jusqu'à ce qu'on +eut servi. En traversant la chambre pour nous mettre +à table, nous vîmes arriver une chaise avec des chevaux +de poste, qui s'arrêta au grand escalier après avoir +traversé la cour du château. La reine en parut surprise, +n'y ayant que les princes qui eussent cette prérogative. +Elle s'informa d'abord qui c'étoit, et apprit un +moment après que c'étoit le prince héréditaire de +Bareith. La tête de Méduse n'a jamais produit pareil +effroi que cette nouvelle en causa à cette princesse. +Elle resta interdite et changea si souvent de visage +que nous crûmes tous qu'elle prendroit une foiblesse. +Son état me perça le coeur; j'étais aussi immobile +qu'elle et chacun paroissoit consterné. Toutefois +n'abandonnant jamais mes réflexions, je conclus qu'il se +préparoit quelque scène désagréable pour le jour suivant, +et suppliai la reine de me dispenser d'aller à la revue, +m'attendant à toutes sortes de mauvaises plaisanteries +du roi, qui lui feroient autant de peine à elle qu'à moi, +surtout s'il falloit les subir en public. Elle approuva +mes raisons, mais après avoir débattu le pour et le contre, +la crainte servile qu'elle avoit pour son époux, +l'emporta et il fut résolu que j'irois. Je ne pus dormir +de toute la nuit. Mdme. de Sonsfeld la passa à côté +de mon lit, tâchant de me consoler et de me rasseurer +sur l'avenir. Je me levai à quatre heures du matin et +me mis trois coëffes dans le visage pour cacher mon +trouble. M'étant rendue dans cet équipage chez la reine, +nous partîmes aussitôt.</p> + +<p>Les troupes étoient déjà rangées en ordre de bataille, +lorsque nous arrivâmes. Le roi nous fit passer +devant la ligne. Il faut avouer que c'étoit le plus beau +spectacle qu'on pût voir. Mais je ne m'arrête point sur +ce sujet; ces troupes ont montré qu'elles étoient aussi +bonnes que belles, et le roi, mon père, s'est fait un +renom éternel par la merveilleuse discipline qu'il y a +introduite, ayant jeté par là les fondemens de la grandeur +de sa maison. Le Margrave de Schwed étoit à +la tête de son régiment; il sembloit bouffi de colère et +nous salua en détournant les yeux. Le colonel Wachholtz, +que le roi avoit donné pour conducteur à la +reine, nous plaça à côté de la batterie de canons, qui +étoit fort éloignée de cette petite armée. Là il s'approcha +de la reine et lui dit à l'oreille, que le roi lui +avoit commandé de lui présenter le prince de Bareith. +Il le lui amena un moment après. Elle le reçut d'un air +fier et lui fit quelques questions fort sèches, qui finirent +par un signe de se retirer. La chaleur étoit extrême, +je n'avois point dormi, j'étois remplie d'inquiétudes et à +jeun; tout cela me fit trouver mal. La reine me permit +de me mettre dans le carosse des gouvernantes, où je +me trouvai bientôt mieux. Le roi et les princes +dînèrent ensemble, et ce jour se passa dans notre solitude +ordinaire.</p> + +<p>Le 28. au matin toutes les principautés se rendirent +chez la reine; elle ne parla quasi point au prince de +Bareith. Il se fit présenter à moi; je ne lui fis qu'une +révérence sans répondre à son compliment. Ce prince +est grand et très-bienfait; il a l'air noble; ses traits ne +sont ni beaux ni réguliers, mais sa physionomie ouverte, +prévenante et remplie d'agrémens lui tient lieu de beauté. +Il paroissoit fort vif, avoit la réplique prompte et n'étoit +point embarrassé.</p> + +<p>Deux jours se passèrent ainsi. Le silence du +roi nous déroutoit entièrement, et ranimoit les espérances +de la reine; mais la chance changea le 31. +Le roi nous ayant appelées, elle et moi, dans son +cabinet, vous savez, lui dit-il, que j'ai engagé ma +fille au prince de Bareith, j'ai fixé les promesses +à demain. Soyez persuadée que je vous aurai une +obligation infinie, et que vous vous attirerez toute +ma tendresse si vous en agissez bien avec lui et +avec Wilhelmine; mais comptez en revanche sur +toute mon indignation, si vous faites le contraire. Le +diable m'emporte! je saurai mettre fin à vos tracasseries +et m'en venger d'une façon sanglante. La +reine effrayée lui promit tout ce qu'il voulut, ce qui +lui attira beaucoup de caresses. Il la pria de me +parer au mieux et de me prêter ses pierreries. Elle +étoit dans une rage terrible, et me jetoit de temps +en temps des regards furieux. Le roi sortit et +rentra peu après dans l'appartement de cette princesse, +accompagné du prince qu'il lui présenta comme son +gendre. Elle lui fit assez bon accueil en présence du +roi, mais dès qu'il fut sorti; elle ne cessa de lui dire +des piquanteries. Après le jeu on se mit à table. Le +souper fini, elle voulut se retirer, mais le prince la +suivit. Je vous supplie, Madame, lui dit-il, de m'accorder +un moment d'audience. Je n'ignore aucune des +particularités qui concernent votre Majesté et la princesse, +je sais qu'elle a été destinée à porter une couronne, +et que votre Majesté a souhaité avec ardeur de +l'établir en Angleterre; ce n'est que la rupture des +deux cours qui me procure l'honneur que le roi m'a +fait de me choisir pour son gendre. Je me trouve le +plus heureux des mortels, d'oser aspirer à une princesse +pour laquelle je me sens tout le respect et les +sentimens qu'elle mérite. Mais ces mêmes sentimens +me la font trop chérir pour la plonger dans le +malheur par un hymen qui n'est peut-être point de +son goût. Je vous supplie donc, Madame, de vous +expliquer avec sincérité sur cet article, et d'être +persuadée que votre réponse fera tout le bonheur +ou le malheur de ma vie, puisque si elle ne m'est +point favorable je romprai tout engagement avec le +roi, quelqu'infortuné que j'en puisse devenir. La +reine resta quelque temps interdite, mais se défiant +de la bonne foi du prince elle lui répondit, +qu'elle n'avoit rien à redire au choix du roi; qu'elle +obéissoit à ses ordres et moi aussi. Elle ne put +s'empêcher de dire à Mdme. de Kamken, que le +prince avoit fait là un tour bien spirituel, mais qu'elle +n'y avoit pas été attrapée.</p> + +<p>Le dimanche 3. de Juin je me rendis le matin en +déshabillé chez la reine. Le roi y étoit. Il me caressa +beaucoup en me donnant la bague de promesse, qui +étoit un gros brillant, et me réitéra sa parole d'avoir +soin de moi toute ma vie si je faisois les choses de +bonne grâce. Il me fit même présent d'un service d'or, +me disant que ce cadeau n'étoit qu'une bagatelle, puisqu'il +m'en destinoit de plus considérables.</p> + +<p>Le soir à sept heures nous nous rendîmes aux +grands appartemens. On y avoit préparé une chambre +pour la reine, sa cour et les principautés, où nous nous +assîmes pour attendre le roi. La reine malgré toute la +contrainte qu'elle se faisoit, étoit dans une altération +aisée à remarquer. Elle ne m'avoit dit mot de tout le +jour, et n'exprimoit sa colère que par son coup d'oeil. +La Margrave Philippe, que le roi avoit obligée +d'être présente à la cérémonie de mes fiançailles, étoit +bleue dans le visage à force d'agitations. Son fils, le +Margrave de Schwed, fit nettement refuser de s'y +trouver, et sortit de la ville pour ne pas entendre le +bruit du canon. Le roi parut enfin avec le prince. Il +étoit aussi troublé que la reine, ce qui lui fit oublier +de faire mes promesses en public dans la salle où étoit +le monde. Il s'approcha de moi, tenant le prince par +la main, et nous fit changer de bague. Je le fis en +tremblant. Je voulus lui baiser la main, mais il me +releva et me serra long-temps entre ses bras. Les larmes +lui couloient le long des joues; j'y répondis par +les miennes; notre silence étoit plus expressif que tout +ce que nous aurions pu nous dire. La reine à laquelle +je rendis mes soumissions, me reçut fort froidement. +Après avoir reçu les complimens de toutes les principautés +qui étoient là, le roi ordonna au prince de me donner +la main et de commencer le bal dans la salle destinée +pour cet effet. Mon mariage avoit été tenu si secret +que personne n'en savoit rien. Ce fut une consternation +et une douleur générale lorsqu'il fut publié. J'avois beaucoup +d'amis et m'étois attiré la bienveillance de tout +le monde. Le roi pleura tout le soir; il embrassa Mdme. +de Sonsfeld, et lui dit beaucoup de choses obligeantes. +Grumkow et Sekendorff étoient les seuls contens; +ils venoient de faire un nouveau coup de leur métier. +Milord Chesterfield, ambassadeur d'Angleterre en +Hollande, avoit dépêché un courrier de sa cour, qui étoit +arrivé le matin. Le résident anglois auquel il étoit adressé, +fut obligé d'envoyer ses dépêches au ministère. Grumkow +se chargea de les porter au roi; mais il ne les lui remit +qu'après que je fus promise. C'étoit une déclaration +formelle sur mon mariage, sans exiger celui de mon +frère. Le roi qui dans le fond ne me marioit qu'à contre +coeur, fut accablé par la lecture de ces lettres. Il +dissimula cependant son chagrin devant Grumkow et +Sekendorf, voyant bien que les choses étoient trop +avancées pour reculer, cette dernière proposition étant +arrivée trop tard, et ne pouvant retracter mon engagement +sans offenser un prince souverain de l'empire, ce +qui auroit pu faire tort à mes autres soeurs; d'ailleurs +ce prince s'est toujours piqué de bonne foi, et tenoit sa +parole quand il l'avoit une fois donnée.</p> + +<p>La reine fut informée le lendemain de cette catastrophe. +Quoiqu'on lui eût fait part des refus du roi, +elle recommença à se flatter de rompre mon mariage, +et me défendit sous peine de son indignation de parler +au prince et de lui faire des politesses. Je lui obéis +exactement, dans l'espérance de l'appaiser par ma condescendance +à ses volontés. Mais dans le fond de mon +coeur je n'aspirois qu'à être bientôt mariée; les mauvais +traitemens de cette princesse et la haine qu'elle me +temoignoit en toute rencontre me reduisoient au désespoir. +Hors Mdme. de Kamken j'étois le rebut de toute sa +cour, qui mettoit ma patience à l'épreuve par ses +mépris et son insolence. Tel est le cours du monde. +La faveur des grands décide de tout; on est recherché +et adoré tant qu'on la possède et sa privation entraîne +le dédain et les insultes. Je fus l'idole de chacun tant +que j'avais à espérer une éclatante fortune; on me faisoit +la cour pour avoir part un jour à mes bienfaits; on me +tourna le dos dès que ces espérances s'évanouirent. +J'étois bien folle de me chagriner de la perte de pareils +amis. On me vantoit sans cesse la magnificence de la +cour de Bareith; en m'assuroit qu'elle surpassoit de +beaucoup en richesse celle de Berlin, et que c'étoit le +centre des plaisirs; mais ceux qui me parloient ainsi, y +avoient été du temps du Margrave dernier mort, et ne +savoient pas les changemens qui y étoient arrivés depuis. +Ces beaux rapports me donnoient une envie extrême +d'y être bientôt. Je ne me sentois aucune antipathie +pour le prince, mais en revanche j'étois indifférente sur +son sujet. Je ne le connoissois que de vue, et mon +coeur n'étoit pas assez léger pour s'attacher à lui sans +connoissance de cause. Mais il est temps de faire une +petite disgression sur son sujet, et de mettre le lecteur +au fait de ce qui concerne cette cour.</p> + +<p>Le Margrave Henri, aïeul de mon époux, étoit +prince apanagé de la maison de Bareith. Il s'étoit +marié fort jeune et avoit eu beaucoup d'enfans. Un très-petit +apanage qu'il tiroit tous les ans, ne suffisoit pas +pour l'entretien d'une si nombreuse famille, et il se +trouvoit dans une grande nécessité, n'ayant quelquefois +pas de quoi se nourrir, et étant réduit à mener la vie +d'un bourgeois faute d'argent. Il étoit héritier du pays +de Bareith en cas que le Margrave George Guillaume, +alors régnant, mourût sans enfans mâles. Cependant +toute espérance paroissoit assez vaine de ce côté-là, ce +prince étant fort jeune et ayant un fils. Le roi Frédéric I, +mon aïeul, sachant les tristes circonstances +où il se trouvoit, résolut d'en profiter. Il lui fit +proposer de lui céder ses prétentions sur la principauté, +moyennant une grosse pension et un régiment qu'il +donneroit au second de ses fils. Après bien des allées +et des venues le traité fut conclu, et les deux fils aînés +du malheureux prince Henri se rendirent à Utrecht +pour y faire leurs études. A leur retour de l'université +ils trouvèrent leur père à l'extrémité et toute leur famille +désolée, les conditions du traité n'ayant point été +remplies et la pension retranchée des deux tiers. Le +prince Henri étant mort dans ces entrefaites, le Margrave +George Frédéric Charles, après bien des +sollicitations inutiles auprès du ministère, se résolut enfin +à établir son séjour à Veverling, petite ville dans le pays +du roi. Ce fut là où la princesse de Holstein, son +épouse, mit au monde celui qui devoit être mon époux +et plusieurs autres enfans dont je parlerai ensuite. Le +roi Frédéric I mourut aussi peu de temps après. +L'avénement du roi mon père à la couronne ne changea +point le sort des princes. Réduits au désespoir ils +commencèrent à examiner leur renonciation, qu'ils trouvèrent +invalide du sentiment de tous les jurisconsultes +qu'ils consultèrent sur cet article. Ils se retirèrent donc +secrètement de Veverling et parcoururent toutes les cours +d'Allemagne pour les mettre dans leurs intérêts. Soutenus +de l'Empereur, de l'empire et de la justice de +leur cause, ils parvinrent à faire rompre le traité +qui avoit été fait, et furent entièrement rétablis +dans tous leurs droits. Le Margrave George Guillaume +et son fils étant morts, la principauté retomba +au prince George Frédéric Charles. Il trouva les +affaires en grande confusion, beaucoup de dettes, peu +d'argent et un ministère corrompu. Cela fut cause qu'il +envoya son fils aîné à Genève sous la conduite d'un +roturier, fort honnête homme à la vérité, mais fort incapable de donner une éducation telle qu'il la falloit à +un prince héréditaire. Son entretien fut réglé avec tant +d'économie qu'à peine il suffisoit pour sa dépense. +Ayant fini ses études, on le fit voyager et lui donna +pour gouverneur Mr. de Voit. Le prince étoit de retour +de ses voyages en arrivant à Berlin. Je ne prétends +flatter personne; je m'en tiens à l'exacte vérité. Le +portrait que je vais faire de ce prince sera sincère et +sans préjugé.</p> + +<p>J'ai déjà dit qu'il est extrêmement vif, un sang +bouillant le porte à la colère; mais il sait si bien la +vaincre que l'on ne s'en aperçoit point, et que personne +n'en a jamais été la victime. Il est fort gai; sa conversation +est agréable, quoiqu'il ait quelque peine à s'expliquer, +parcequ'il grassaye beaucoup. Sa conception est +aisée et son esprit pénétrant. La bonté de son coeur lui +attire l'attachement de tous ceux qui le connoissent. Il +est généreux, charitable, compatissant, poli, prévenant, +d'une humeur toujours égale, enfin il possède toutes +les vertus sans mélange de vices. Le seul défaut +que je lui aie trouvé est un peu trop de légèreté. +Il faut que je fasse mention de celui-ci, sans quoi +on m'accuseroit de prévention; il s'en est cependant beaucoup +corrigé. Au reste tout son pays, dont il est +adoré, souscrira sans peine à tout ce que je viens d'écrire +sur son sujet. Mais j'en reviens à ce qui me regarde.</p> + +<p>J'ai déjà dit que ma soeur Charlotte étoit promise +avec le prince Charles de Bevern. C'étoit celle +que j'aimois le plus de la famille; elle m'avoit éblouie +par ses caresses, son enjouement et son esprit. Je ne +connoissois point son intérieur, sans quoi j'aurois mieux +placé mon amitié. Elle est de ces caractères qui ne se +soucient de rien que d'eux mêmes; sans solidité, satyrique +à l'excès, fausse, jalouse, un peu coquette et fort +intéressée; mais d'une humeur toujours égale, fort douce +et complaisante. J'avois fait mon possible pour la mettre +bien dans l'esprit de la reine. Comme elle l'avoit accompagnée +aux voyages de Vousterhausen et de Potsdam, +elle s'étoit insinuée fort avant dans l'esprit de cette +princesse. Mlle. de Montbail, fille de Mdme. de Roukoul, +étoit sa gouvernante. Cette fille m'avoit prise en +guignon, fâchée de ce qu'on me destinoit un plus grand +établissement qu'à ma soeur, et que j'étois traitée avec +plus de distinction qu'elle. Elle ne cessoit de l'animer +contre moi; elle se réjouit beaucoup de mon mariage, +espérant que ma soeur pourroit reprendre ma place +en Angleterre. Celle-ci craignant que ma présence +ne diminuât son crédit, ne manquoit pas de me +rendre toutes sortes de mauvais services auprès de +la reine. En revanche elle trouvoit le prince de Bareith +fort à son gré; il étoit plus beau, mieux fait et +plus vif que celui de Bevern, et lui faisoit beaucoup +de politesses, au lieu que l'autre étoit timide et avoit +un phlegme qui ne l'accommodoit pas. Elle fit son +possible pour le mettre bien avec la reine, mais elle ne +réussit pas.</p> + +<p>Le roi pour amuser les étrangers et surtout la +duchesse de Bevern, nous invita tous à une grande +chasse au parc de Charlottenbourg. Le prince +d'Anhalt y fut prié avec ses deux fils Léopold +et Maurice. Il s'étoit fort piqué de la préférence +que le roi avoit donné au prince de Bareith sur +celui de Schwed, s'étant toujours flatté que j'épouserois +ce dernier. Le prince héréditaire étoit +fort adroit et tiroit si juste qu'il ne manquoit jamais +son coup. Cette chasse pensa lui devenir funeste. Un +étourdi de chasseur qui chargeoit ses armes, eut +l'imprudence de lui présenter une arquebuse bandée; +elle se débanda dans le temps que le prince la prit et +la balle frisa la tempe du roi. Le prince d'Anhalt en +fit beaucoup de bruit. Son fils, le prince Léopold, +ne manqua pas d'enchérir; il dit assez haut pour que le +prince héréditaire pût l'entendre, qu'un tel coup méritoit +qu'on tuât sur-le-champ celui qui l'avoit fait. Le prince +lui donna une forte réplique, et l'affaire seroit allée +loin, si le duc de Bevern et Sekendorff ne se +fussent entremis pour les raccommoder. Le roi blâma +la conduite du prince Léopold, mais il fit semblant +de ne point s'apercevoir de ce qui s'étoit passé.</p> + +<p>La chasse finie, nous nous rendîmes tous à Charlottenbourg, +où nous devions passer quelques jours. La +reine continua d'y turlupiner le prince. Elle vouloit me +mortifier par là et se moquer du choix que le roi avoit +fait. Elle lui dit un jour, que j'aimois beaucoup à m'occuper; +que j'étois élevée comme une princesse qui aspiroit à +porter une couronne, et que je possédois toutes les +sciences. (Elle avançoit beaucoup trop sur mon compte.) +Savez-vous l'historie, continua-t-elle, la géographie, d'italien, +l'anglois, la peinture, la musique? etc. Le prince +lui répondit oui et non, selon que le cas l'exigeoit. +Mais voyant que ses questions ne finissoient point +et qu'elle l'examinoit comme un enfant, il se mit enfin +à rire et lui dit: je sais aussi mon catéchisme et le +credo. La reine fut un peu déconcertée de cette dernière +réplique, et ne l'examina plus depuis ce temps-là.</p> + +<p>Le roi et tous les princes étrangers, hors celui de +Bareith, partirent peu après notre retour à Berlin. Le +chagrin, la colère et la cruelle contrainte de la reine +firent enfin succomber sa santé. Elle prit la fièvre +tierce, qu'elle garda trois semaines. Je ne la quittai +point pendant tout le cours de sa maladie; et tâchai de +regagner son amitié par mes attentions à la servir et à +l'amuser. Mais je ne retrouvois plus en elle cette mère si +tendre qui pertageoit mes peines et dont je faisois la consolation. +Lorsqu'elle me voyoit inquiète de son état: il +vous sied bien, me disoit-elle, de vous alarmer pour ma +santé, puisque c'est vous qui me donnez la mort. Quand +j'étois triste, elle me reprochoit fort aigrement mon +humeur inégale; quand j'affectois d'être gaie, c'étoit mon +prochain mariage qui y donnoit lieu. Je n'osois mettre +que des habits crasseux, de peur qu'elle ne s'imaginât +que je voulusse plaire au prince; enfin j'étois la personne du monde le plus à plaindre, et souvent la tête +me tournoit. Je dinois et soupois dans son anti-chambre +avec le prince et les dames. Elle envoyoit +cinquante espions à mes trousses, pour savoir si je +lui parlois; mais je n'étois jamais en défaut de ce +côté-là, car je ne lui disois mot et lui tournois toujours +le dos à table. Il m'a dit depuis, qu'il avoit été +souvent au désespoir et sur le point de partir, si Mr. +de Voit ne l'en avoit empêché. Ce pauvre prince +étoit dans une aussi mauvaise situation que moi. Tout +le monde prenoit à tâche de donner une tournure maligne +à ses actions et à ses paroles; on n'avoit pas la moindre +considération pour lui, et on le traitoit comme un petit +gredin, ce qui l'avoit si fort intimidé, qu'il étoit toujours +distrait et mélancolique.</p> + +<p>La reine étant rétablie, le roi retourna à Berlin. +Il ne s'y arrêta que quelques jours, devant aller en +Prusse. Il annonça à la reine, qu'il comptoit faire +mes noces à son retour, qui devoit être en six +semaines; qu'il lui feroit donner l'argent nécessaire +pour m'équiper, et qu'elle devoit tâcher de divertir le +prince pendant son absence par des bals et des festins. +Cette princesse, qui ne cherchoit qu'à gagner du temps, +lui fit quantité de difficultés, lui représentant qu'il étoit +impossible de me nipper dans un si court espace, les +marchands n'étant point assez fournis pour livrer ce qui +seroit nécessaire. Ses raisons prévalurent pour mon +malheur, car le roi étoit très-bien disposé pour moi et +m'auroit fait de grands avantages, qui s'en allèrent en +fumée dès que mon mariage fut reculé.</p> + +<p>La reine changea de conduite après le départ du +roi. Elle affecta de témoigner de l'amitié au prince et +d'être satisfaite de l'avoir pour gendre, mais elle ne se +contraignit point avec moi, et je restai son souffre-douleur +aussi bien que Mdme. de Sonsfeld. Je séchai sur +pied et ma santé se ruinoit à force de chagrins. J'inspirai +enfin de la compassion à ceux qui en étoient les +moins susceptibles. J'aurois pu dire comme Alzire dans +la tragédie: mes maux ont-ils touché les coeurs nés +pour la haine? La Ramen qui me voyoit souvent au +désespoir et à laquelle j'avois dit plusieurs fois dans la +violence de mon transport, que la reine me poussoit à +bout, et que je me jeterois aux pieds du roi à son retour +pour le supplier de me dispenser de me marier, en +avertit Grumkow et lui fit craindre qu'en effet je ne +prisse cette résolution. Celui-ci n'ignorant pas que la +reine intriguoit toujours en Angleterre, et redoutant de +nouvelles propositions de cette cour, résolut de lui donner +le change et de mettre fin à sa mauvaise humeur pour +moi d'une façon assez étrange. Il lui fit dire par Mr. +de Sastot, que le roi se repentoit de m'avoir engagée, +qu'il ne pouvoit souffrir le prince héréditaire, et qu'il +se proposoit de rompre mon mariage à son retour de +Prusse et me donner le duc de Weissenfeld. Il lui +recommenda surtout le secret, puisqu'il n'y avoit que +lui qui sût les intentions du roi. Cette fausse confidence +fit l'effet que Grumkow s'en étoit promis. La reine +prit d'abord son parti, qui fut de protéger hautement +le prince héréditaire. Elle me fit part de ses craintes +et m'ordonna de lui faire des politesses, disant qu'elle +aimoit mieux mourir que de me voir duchesse de +Weissenfeld. Tel étoit son génie; il suffisoit que +le roi approuvât une chose pour qu'elle y trouvât à +redire. Je ne comprenois rien à toute cette énigme, +que Grumkow m'a dévoilée depuis.</p> + +<p>Ce bon intervalle ne fut pas de durée. Le roi +étant revenu peu après de Prusse, témoigna assez par +ses actions qu'on en avoit donné à garder à la reine. +A la vérité les manières polies et réservées du prince +ne lui plaisoient pas. Il vouloit un gendre qui n'aimât +que le militaire, le vin et l'économie et qui eût les +façons allemandes. Pour approfondir son caractère et +tâcher de le former, il l'enivroit tous les jours. Le +prince supportoit si bien le vin, qu'il ne changeoit jamais +de conduite et gardoit son bon sens pendant que les +autres le perdoient. Cela faisoit enrager le roi. Il se +plaignit même de lui à Grumkow et à Sekendorff, +disant qu'il n'étoit qu'un petit-maître, qui n'avoit point +d'esprit et dont les manières lui étoient odieuses. Ces +discours souvent répétés firent craindre à ces derniers +que l'aversion du roi n'entraînât des suites fâcheuses +pour leurs intérêts. Ils proposèrent au prince héréditaire, +pour les prévenir, de lui faire avoir un régiment prussien, +et lui représentèrent que c'étoit l'unique moyen de +s'insinuer et de mettre fin à son mariage. Le prince se +trouva fort embarrassé. Le Margrave, son père, étoit +altier dans ses volontés. Il n'avoit jamais voulu consentir +que son fils s'adonnât au militaire, et pour lui en couper +les moyens il avoit cédé deux régimens impériaux, que +le Margrave George Guillaume avoit levés, l'un à +son fils cadet, l'autre au général Philippi. Cependant +après de mûres réflexions il se rendit aux instances de +Grumkow. Le roi fut charmé d'apprendre que le prince +souhaitoit d'entrer dans son service. Il lui conféra +quelques jours après un régiment de dragons et lui fit +présent d'une épée d'or si pesante qu'à peine on pouvoit +la lever.</p> + +<p>Je fus très-fâchée de tout cela. Il suffisoit d'être +en service pour être traité en esclave. Ni mes frères +ni les princes du sang n'avoient d'autre distinction que +celle qu'ils recevoient de leur grade militaire. Ils étoient +confinés à leur garnison, d'où ils ne sortoient que pour +passer en revue, n'avoient pour compagnie que des +brutaux officiers sans esprit et sans éducation, avec +lesquels ils s'abrutissoient entièrement, n'ayant d'autre +occupation que de faire exercer les troupes. Je ne +doutai point que le prince ne fût mis sur le même pied. +Mes conjectures se trouvèrent justes. Le roi avant de +retourner à Potsdam lui fit insinuer, qu'il lui feroit plaisir +d'aller prendre possession de son régiment. Il fallut obéir.</p> + +<p>La veille de son départ il m'accosta dans le jardin +à Mon-bijou. Il savoit mon mécontentement, Mdme. de +Sonsfeld l'ayant dit à Mr. de Voit. Je me promenois +avec elle lorsqu'il m'aborda. Je n'ai pu jusqu'à +présent, me dit-il, trouver l'occasion de parler à votre +Altesse royale, et lui témoigner le désespoir dans lequel +je suis de remarquer par toutes ses actions l'aversion +qu'elle a pour moi. Je suis informé des mauvaises impressions +qu'on lui a données sur mon sujet, qui me +désolent. Suis-je cause, Madame, des chagrins que +vous avez endurés? Je n'aurois jamais osé aspirer à la +possession de votre Altesse royale, si le roi ne m'en +avoit fait la première proposition. Ai-je pu la refuser +en me rendant le plus malheureux des hommes, et pouvez-vous +me condamner, Madame, de l'avoir acceptée? +Cependant je pars sans savoir combien durera mon +absence. J'ose donc la supplier de me donner une +réponse positive, et de me dire, si elle se sent en effet +une haine insurmontable pour moi. En ce cas je prendrai +d'elle un congé éternel, et romprai pour jamais +mon engagement, en me rendant malheureux pour toute +ma vie et au risque d'encourir le courroux de mon père +et du roi. Mais, Madame, si je puis me flatter que je +me sois trompé et que vous ayez quelque bonté pour +moi, j'espère que vous me ferez la grâce de me promettre +que vous me tiendrez la parole que vous m'avez +donnée par ordre du roi, de n'être jamais à d'autre qu'à +moi. Il avoit les larmes aux yeux en me parlant et +paroissoit fort touché. Pour moi j'étois dans un embarras +extrême. Je n'étois point faite à pareil jargon, +et j'avois rougi jusqu'au bout des doigts. Comme je +ne répondois point, il redoubla ses instances et me dit +enfin d'un air fort triste, qu'il ne remarquoit que trop +que mon silence ne lui présageoit rien de bon, et qu'il +prendroit ses mesures là-dessus. Je le rompis enfin. +Ma parole est inviolable, lui répondis-je; je vous l'ai +donnée par ordre du roi; mais vous pouvez compter +que je vous la tiendrai exactement. La reine, qui +s'approcha, me fit beaucoup de plaisir en mettant fin à +cette conversation.</p> + +<p>Mdme. de Kamken s'étoit divertie cette après-midi +à faire des devises de sucre. Elle en donna à tout le +monde le soir à table. Le prince m'en cassa une dans +la main; il en fit de même à ma soeur. Mais la reine +ne s'en fâcha que contre moi, et se leva de table sur-le-champ. +Elle prit congé du prince fort à la hâte et +se mit en carosse avec ma soeur et moi. Je ne vous +connois plus, me dit-elle, depuis que vos maudites promesses +se sont faites. Vous n'avez plus ni pudeur ni +modestie. J'ai rougi pour vous quand votre sot de +prince vous a cassé une devise dans la main. Ce sont +des familiarités qui ne conviennent point, et il auroit dû +être mieux informé du respect qu'il vous doit. Je lui +répondis, qu'en ayant agi de même avec ma soeur, je +n'avois pas cru que la chose fût de conséquence, mais +que cela n'arriveroit plus. Cela ne l'appaisa point; elle +saisit cette occasion de maltraiter Mdme. de Sonsfeld +le lendemain. Mdme. de Kamken qui étoit présente, +mit fin à ses gronderies et lui parla si fortement sur +mon sujet, que faute de réplique elle fut obligée de +se taire.</p> + +<p>Jusque-là je n'avois senti que les peines du purgatoire; +j'éprouvai quinze jours après celles de l'enfer, +étant obligée de suivre la reine à Vousterhausen. Il +n'y eut que ma soeur Charlotte, les deux gouvernantes +de Kamken et de Sonsfeld et la Montbail +qui furent de ce voyage. La description de ce fameux +séjour ne sera pas hors de sa place ici.</p> + +<p>Le roi avoit fait élever à force de bras et de +dépenses une colline de sable aride, qui bornoit si bien +la vue qu'on ne voyoit le château enchanté qu'à sa descente. +Ce soi-disant palais ne consistoit que dans un corps +de logis fort petit, dont la beauté étoit relevée par une +tour antique, qui contenoit un escalier de bois en escargot. +Ce corps de logis étoit entourné d'une terrasse, autour de +laquelle on avoit creusé un fossé, dont l'eau noire et croupissante +ressembloit à celle du Styx et répandoit une +odeur affreuse, capable de suffoquer. Trois ponts, placés +à chaque face de la maison, faisoient la communication +de la cour, du jardin et d'un moulin, qui étoit vis-à-vis. +Cette cour étoit formée de deux côtés par des +ailes, où logeoient les Mrs. de la suite du roi. Elle +étoit bornée par une palissade, à l'entrée de laquelle on +avoit attaché deux aigles blancs, deux aigles noirs et +deux ours en guise de garde, très-méchans animaux, pour +le dire en passant, qui attaquoient tout le monde. Au +milieu de cette cour s'élevoit un puits, dont avec beaucoup +d'art on avoit fait une fontaine pour l'usage de la +cuisine. Ce groupe magnifique étoit environné de gradins +et d'un treillis de fer en dehors, et c'étoit l'endroit +agréable que le roi avoit choisi pour fumer le soir. Ma +soeur et moi avec toute notre suite nous n'avions pour +tout potage que deux chambres, ou pour mieux m'expliquer, +deux galetas. Quelque temps qu'il fit, nous +dînions sous une tente tendue sous un gros tilleul, et +lorsqu'il pleuvoit fort, nous avions de l'eau à mi-jambe, +cet endroit étant creux. La table étoit toujours de 24 +personnes, dont les trois quarts faisoient diète, l'ordinaire +n'étant que de six plats servis avec beaucoup d'économie. +Depuis les neuf heures du matin jusqu'à trois ou +quatre heures après minuit nous étions enfermées avec la +reine, sans oser respirer l'air ni aller au jardin qui étoit +tout proche, parcequ'elle ne le vouloit pas. Elle jouoit +tout le jour avec ses trois dames au tocadille pendant +que le roi étoit dehors. Ainsi je restai seule avec ma +soeur, qui me traitoit du haut en bas, et devenois hypocondre +à force d'être assise et d'entendre des choses +désagréables. Le roi étoit toujours levé de table à une +heure après-midi. Il se couchoit alors sur un fauteuil, +placé sur la terrasse, et dormoit jusqu'à deux heures +et demie, exposé à la plus forte ardeur du soleil, que +nous partagions avec lui, étant tous couchés à terre à +ses pieds. Tel étoit l'agréable genre de vie que nous +menions à ce charmant endroit.</p> + +<p>Le prince héréditaire y arriva quelques jours après +nous. Il m'avoit écrit plusieurs fois; la reine m'avoit +toujours dicté mes réponses. J'avois eu aussi le plaisir +de recevoir une lettre de mon frère, que le major +Sonsfeld m'avoit fait remettre par sa soeur. Il me +louoit beaucoup de la bonne résolution que j'avois prise, +de mettre fin aux dissensions domestiques par mon mariage. +Il paroissoit inquiet de mon sort, me priant de +lui faire le portrait du prince et de lui mander si +j'étois contente du choix du roi. Il m'assuroit, qu'il +étoit fort satisfait de sa façon de vivre; qu'il se divertissoit +très-bien, et que le seul chagrin qu'il avoit étoit de +n'être pas auprès de moi. On lui avoit caché ce que +j'avois souffert pour lui, et il ignoroit qu'il m'étoit redevable +des bons traitemens qu'on lui faisoit et de sa grâce +future. Je ne voulus pas le lui écrire, et ne lui répondis +que sur les articles qu'il pouvoit savoir. Je lui fis +part aussi du changement de la reine, et le priai de lui +écrire et de lui faire entendre raison sur mon mariage. +Il le fit, mais sans rien effectuer. Cette princesse +n'en fut que plus piquée, sentant qu'il n'y avoit qu'elle +de toute la famille qui désapprouvât ma conduite.</p> + +<p>Cependant le prince héréditaire s'insinuoit tous les +jours davantage dans les bonnes grâces de ma soeur. +Plus son penchant augmentoit pour lui, plus sa haine +redoubla pour moi; elle m'en faisoit sentir les cruels +effets en animant la reine contre moi. Un jour que +celle-ci m'avoit fort maltraitée et que je pleurois à +chaudes larmes dans un coin de la chambre, elle m'aborda. +Qu'avez-vous, me dit-elle, qui vous afflige si fort? Je suis +au désespoir, lui répondis-je, que la reine ne puisse plus me +souffrir; si cela continue j'en mourrai de douleur. Vous +êtes bien folle, repartit-elle; si j'avois un aussi aimable +amant que vous, je me soucierois bien de la reine; pour +moi je ris quand elle me gronde, car autant vaut. Vous +ne l'aimez donc pas, lui répliquai je, car quand'on aime +quelqu'un, on est sensible sur son sujet. D'ailleurs vous +ne pouvez vous plaindre de votre sort; le prince Charles +a du mérite et de bonnes qualités; et de quelque +côté que vous vous tourniez, la fortune vous rit au lieu +que je suis abandonnée de tout le monde et même du +roi, qui ne me regarde plus depuis quelque temps. +Eh bien, me répondit-elle d'un petit air malin, si vous +trouvez le prince Charles si fort à votre gré, troquons +d'amans; voici ma bague de promesse, donnez-moi la +vôtre. Je pris son raisonnement pour un badinage et +lui dis, que mon coeur étant entièrement libre, je voulois +bien les lui céder l'un et l'autre. Donnez-moi donc votre +bague, continua-t-elle en me la tirant du doigt. Prenez-là, +lui dis-je, elle est à votre service. Elle la mit et +cacha celle qu'elle avoit reçue de son fiancé, dans un +petit coin. Je ne fis aucune réflexion sur tout cela, +mais Mdme. de Sonsfeld s'étant aperçue que cette +bague manquoit, et ayant pris garde que ma soeur la +portoit depuis trois jours, me représenta, que si le roi +et le prince s'en apercevoient, j'en aurois du chagrin. +Je la lui redemandai, mais elle ne voulut point me la +rendre, quelques instances que Mdme. de Sonsfeld et +moi lui fissions. Il fallut donc m'adresser à la Ramen, +qui le dit à la reine. Elle gronda beaucoup ma soeur, +qui reprit sa bague et me rendit la mienne. Elle ne +me le pardonna pas. Je n'osois plus lever les yeux, +car elle disoit d'abord à la reine que je jouois de la +paupière avec le prince.</p> + +<p>Nous partîmes de Vousterhausen pour aller à Maqueno, +séjour aussi désagréable que celui que nous +quittions. Il s'y passa de nouvelles scènes. Les +Anglois murmuroient depuis long-temps contre le roi +d'Angleterre; ils avoient toujours désiré avec ardeur +de me voir établie dans ce royaume. Le prince de +Galles commençoit à se faire un parti; il ne pouvoit +se consoler de la rupture de son mariage avec moi. +Secondé de toute la nation il fit tant de bruit, que +le roi pour le contenter résolut de faire encore les +avances au roi, mon père; mais ne voulant point +s'exposer à un refus, il chargea la cour de Hesse de +sonder les intentions de ce prince. Le prince Guillaume +dépêcha pour cet effet le colonel Donep à Berlin. +Celui-ci arriva à Maqueno en même temps que nous. Je +ne sais point les propositions qu'il fit au roi. Je m'imagine +que le mariage de mon frère n'y fut point oublié. +La première réponse du roi fut si obligeante, que Donep +ne douta point de la réussite de sa négociation. Il +n'avoit jamais été employé dans les affaires, et étoit ami +intime de Grumkow; ne le croyant pas suspect, il lui +fit confidence de sa commission. Celui-ci voyant le roi +indéterminé, lui parla fortement et lui conseilla de faire +plusieurs prétentions que j'ignore, et qu'il savoit d'avance +qu'on n'accorderoit pas. Quinze jours se passèrent à +débattre cette affaire. Mr. Donep vouloit une réponse +positive. Le roi étoit d'une humeur terrible, son irrésolution +en étoit cause.</p> + +<p>J'étois extrêmement malade pendant ce temps; +j'avois un abcès à la gorge, accompagné d'une grosse +fièvre. La reine avoit l'inhumanité de me forcer à sortir. +Je fus trois jours si mal que je ne pouvois parler ni me +tenir debout. On peut bien croire que je faisois une +triste figure. L'abcès étant crevé je me trouvai mieux. +Le roi nous régala, malgré son humeur chagrine, d'une +comédie allemande et du spectacle des danseurs de cordes. +Il les fit jouer dans une grande place proche de la +maison. Il s'assit à une fenêtre avec la reine; ma soeur, +le prince et moi, nous nous plaçâmes dans l'autre croisée. +Il avoit l'air fort triste et me conta tout bas, sans que +ma soeur s'en aperçût, l'ambassade de Mr. Donep et +les inquiétudes où il se trouvoit. Cette nouvelle que +j'ignorois entièrement, m'effraya beaucoup. Je le priai +instamment de n'en point parler à la reine, qui n'en étoit +pas informée, étant persuadée que mes chagrins +s'augmenteroient si elle l'apprenoit. Mes précautions +furent inutiles; Mr. Donep l'en fit avertir le lendemain. +L'air triste et pensif du prince la remplit d'espérance; +pour cacher son jeu elle l'accabla de politesses. Dès +que je fus dans ma chambre je fis de sérieuses réflexions +sur la conduite que je tiendrois, en cas que le roi voulût +entrer dans les vues de l'Angleterre. La sincérité +et la franchise du prince, qui m'avoit fait part de ce +qui étoit sur le tapis, m'avoit donné beaucoup d'estime +pour lui. Je ne trouvois rien à redire ni contre sa personne +ni contre son caractère. Je ne connoissois point +le prince de Galles; je n'avois jamais eu d'inclination +pour lui; mon ambition étoit bornée. J'avois pris enfin +mon parti. J'étois lasse d'être le jouet de la fortune et +bien résolue, si on me laissoit le choix, de m'en tenir +à celui que le roi avoit fait pour moi, mais en cas du +contraire de ne point changer sans lui faire de fortes +représentations.</p> + +<p>Nous retournâmes le lendemain de bon matin +à Vousterhausen. La reine s'enferma seule avec moi +dès que nous fûmes arrivés. Après m'avoir appris +ce que Mr. Donep lui avoit fait savoir; aujourd'hui +continua-t-elle, votre fichu mariage sera rompu, et je +compte que votre sot de prince partira demain, car je +ne doute point que, si le roi vous laisse la liberté du +choix, vous ne vous déterminiez pour mon neveu. Je +veux absolument savoir vos sentimens là-dessus. Je ne +vous parle pas ainsi sans raison, m'entendez-vous? +D'ailleurs je vous crois le coeur trop bien placé pour +balancer un moment. Je restai stupéfiée pendant ce +raisonnement, et j'appelai tous les Saints du paradis à +mon secours, pour m'inspirer une réponse ambiguë, +capable de me tirer d'embarras. Je ne sais si ce furent +eux ou mon bon génie que m'inspira. Je pris enfin +courage. J'ai été toujours soumise, lui répondis-je, +aux ordres de votre Majesté et n'y ai désobéi que contrainte +par un pouvoir supérieur. Je n'en ai agi ainsi +que pour remettre la paix dans la famille, procurer la +liberté à mon frère et pour vous épargner, Madame, +mille chagrins que vous endureriez encore. L'inclination +n'a été pour rien dans la démarche que j'ai faite, le +prince m'étoit inconnu. Mais depuis qu'il en est autrement, +qu'il a gagné mon estime et que je ne lui trouve +aucun défaut qui puisse lui attirer mon aversion, je me +trouverois très-condamnable, si je voulois retirer la parole +que je lui ai donnée. La reine m'interrompit; furieuse +de ce que je venois de lui dire elle me traita du haut +en bas. Malgré toute ma douleur il fallut pourtant me +contraindre devant le roi. Ce prince ne me regardoit +plus depuis son retour de Prusse, ce qui augmentoit +encore mon désespoir. Il fut de très-mauvaise humeur +ce jour-là. Le soir le prince vint souper avec nous +comme à l'ordinaire. La reine ni ma soeur n'étoient +point dans la chambre lorsqu'il entra. Sa physionomie +étoit toute changée, elle étoit aussi gaie qu'elle avoit +paru triste. Il me dit tout bas: le roi a tout refusé; +Donep [** ligne(s) manquante(s) dans l'image]. +Je ne fis semblent de rien, mais cette nouvelle me réjouit +beaucoup. La reine l'apprit quelques heures après. Elle +en eut le coeur outré et son chagrin retomba sur moi, +qui en fus la partie souffrante.</p> + +<p>Mes noces étant fixées au 20. de Novembre et le +roi voulant qu'elles se fissent avec éclat, y avoit invité +plusieurs principautés; toute la famille de Bevern, la +duchesse de Meiningen, le Margrave, mon beau-père, +et le Margrave d'Anspac avec ma soeur. Ces +deux derniers arrivèrent les premiers à Vousterhausen. +Le roi alla au devant d'eux à cheval et mena ma soeur +chez la reine. Nous ne la reconnûmes quasi point, elle +avoit été fort belle et ne l'étoit plus; son teint étoit +gâté et ses manières fort affectées. Elle avoit repris ma +place dans la faveur du roi, mais la reine n'avoit jamais +pu la souffrir. Elle fut même piquée des caresses et +des distinctions que le roi lui fit, ne pouvant endurer +qu'il en fit à d'autres plus qu'à elle; elle fut pourtant +obligée de lui faire bonne mine. Mon entrevue fut plus +sincère; ma soeur m'avoit toujours aimée et je lui +avois rendu le réciproque. Après le souper le roi +la conduisit dans sa chambre, qui étoit à côté de la +mienne sous le toit. Ses gens n'étant point encore arrivés, +le roi me montrant du doigt lui dit: votre soeur +pourra vous servir de femme de chambre, car elle n'est +bonne qu'à cela. Je crus tomber de mon haut en entendant +ces paroles. Le roi se retira un moment après +et j'en fis de même. J'avois le coeur si gros que je +faillis mourir la nuit. Quel crime avois-je commis, qui +pût m'attirer un si cruel traitement en présence de celui +que je devois épouser et de toute une cour étrangère? +Ma soeur même en fut mortifiée et fit ce qu'elle put +pour me consoler. Pour m'humilier davantage, le roi +lui donna le lendemain la préséance, qu'elle ne pouvoit +prétendre sur moi, étant l'aînée. La reine en fut très-fâchée, +mais ses représentations ne firent aucun effet. +Pour moi, je n'y fus sensible que parceque c'étoit une +suite de ce que le roi m'avoit dit la veille. Ce prince +prit à tâche de m'humilier tant que nous restâmes à ce +maudit Vousterhausen. Il ne savoit lui-même ce qu'il +vouloit. Il y avoit des moments qu'il sentoit de cruels +repentirs de m'avoir engagée et d'avoir rompu avec +l'Angleterre; dans d'autres instans il étoit plus animé +que jamais contre cette cour, mais ces derniers n'étoient +pas de durée. Quoiqu'il en soit, toute sa mauvaise +humeur retomboit sur moi.</p> + +<p>Nous retournâmes enfin le 5. de Novembre à Berlin. +La duchesse de Saxe-Meiningen, ma grand-tante, +fille de l'électeur Frédrie Guillaume, y arriva +deux jours après nous. Cette princesse étoit veuve de +son troisième mari, ayant épousé en premières noces le +duc de Courlande et s'étant remariée après sa mort au +Margrave Christian Ernst de Bareith. Elle avoit +trouvé moyen de ruiner totalement les pays de ces deux +princes. On dit qu'elle avoit fort aimé à plaire dans +sa jeunesse; il y paroissoit encore par ses manières +affectées. Elle auroit été excellente actrice pour jouer +les rôles de caractère. Sa physionomie rubiconde, et sa +taille d'une grosseur si monstrueuse, qu'elle avoit peine +à marcher, lui donnoient l'air d'un Bacchus femelle. +Elle prenoit soin d'exposer à la vue deux grosses tétasses +flasques et ridées, qu'elle fouettoit continuellement avec +ses mains pour y attirer l'attention. Quoiqu'elle eût +60 ans passés, elle étoit requinquée comme une +jeune personne; coiffée en cheveux marronnés tout +remplis de pompons couleur de rose, qui faisoient la +nuance claire de son visage, et si couverte de pierres +de couleur qu'on l'eut prise pour l'arc-en-ciel. La reine +fut obligée par ordre du roi de lui rendre la première +visite. Faites vous avertir, me dit-elle, quand je serai +de retour, et allez ensuite chez la duchesse. J'obéis +ponctuellement à ses ordres. Comme il étoit tard et +qu'il y avoit appartement le soir, ma visite ne fut pas +longue. Je trouvai la cour commencée en entrant chez +la reine, qui étoit occupée à entretenir le monde. Dès +qu'elle me vit, elle me demanda d'un ton de colère, +pourquoi je venois si tard. J'ai été chez la duchesse, +lui répondis-je, comme votre Majesté me l'a ordonné. +Comment, reprit-elle, par mon ordre? je ne vous ai +jamais commandé de faire des bassesses ni d'oublier +votre rang et votre caractère: mais depuis quelque temps +vous êtes si accoutumée à faire des lâchetés que celle-ci +ne me surprend pas. Cette dure réprimande à la +face du public me piqua jusqu'au vif. Je baissai les +yeux, et quelque effort que je fisse pour tenir contenance, +je ne pus en venir à bout. Tout le monde blâma +la reine et me plaignit tout bas. Mdme. de Grumkow, +quoique femme d'un fort méchant mari, avoit beaucoup +de mérite. Elle s'approcha de moi pour me demander +ce qui portoit la reine à me traiter avec tant de dureté. +Je levai les épaules sans lui répondre.</p> + +<p>Le roi, le Margrave de Bareith, et la cour de +Bevern arrivèrent le lendemain. Le Margrave me fut +présenté chez la reine, où il me fit des protestations +sans fin, comme il n'y avoit plus de six jours jusqu'à +celui fixé pour mes noces. Le roi ordonna absolument +à la reine d'accorder l'entrée libre chez moi au Margrave +et à son fils. Ils n'en profitèrent pas beaucoup, car +j'étois toute la journée chez elle, et ne les voyois qu'un +moment le soir en présence de beaucoup de monde.</p> + +<p>Le 19. je fus surprise de trouver cette princesse +toute changée à mon égard. Elle m'accabla de caresses, +m'assurant que j'étois le plus cher de ses +enfans. Je ne compris rien à son procédé; mais +elle se démasqua le soir, me tirant à part dans +son cabinet: vous allez être sacrifiée demain, me dit-elle; +malgré tous mes efforts je n'ai pu parvenir à retarder +votre hymen. J'attends un courrier d'Angleterre et je +suis sûre d'avance que le roi, mon frère, se désistera +du mariage de votre frère; moyennant quoi le roi ne +fera plus de difficultés pour rompre vos engagemens avec +le prince héréditaire. Cependant comme j'ignore combien +de temps le courrier tardera encore à arriver, et que +je ne trouve aucun expédient pour empêcher que vos +noces ne se fassent demain, il m'est venu une idée qui +peut me mettre l'esprit en repos, et c'est de vous que +j'en attends l'exécution. Promettez-moi donc, de +n'avoir aucune familiarité avec le prince et de vivre +avec lui comme frère et soeur, puisque c'est le seul +moyen de dissoudre votre mariage, qui sera nul s'il +n'est pas consommé. Le roi survint dans le temps que +j'allois lui répondre, et il lui fut impossible de me parler +de tout le soir, tant elle fut obsédée.</p> + +<p>Le lendemain matin je me rendis en déshabillé dans +son appartement. Elle me prit par la main et me conduisit +chez le roi pour y faire ma renonciation à l'allodial, +coutume établie pour tout pays. J'y trouvai le +Margrave et son fils, Grumkow, Poudevel, Toulmeier +et Voit, ministre de Bareith. On me lut la +formule du serment qui portoit, que je me désistois de mes +prétentions sur tous les biens allodiaux, tant que mes frères +et leur postérité masculine existeroient, mais qu'en cas +de leur mort je rentrerois dans tous mes droits d'héritière +présomptive. Le serment fait, on en exigea un +second qui me jeta dans une surprise extrême, n'ayant +point été prévenue sur ce sujet. C'étoit de renoncer +pour jamais à l'héritage de la reine, si elle venoit à décéder +sans avoir fait de testament. Je restai immobile. +Le roi s'apercevant de mon trouble me dit les larmes +aux yeux en m'embrassant: il faut vous soumettre, ma +chère fille, à cette dure loi; votre soeur d'Ansbac a +passé même condamnation. Dans le fond ce n'est qu'une +formalité, car votre mère est toujours maîtresse de faire +un testament quand elle voudra. Je lui baisai la main +en lui représentant, qu'il m'avoit fait promettre authentiquement +d'avoir soin de moi, et que je ne pouvois +croire qu'il me traiteroit avec tant de dureté. Il n'est +pas temps de faire des difficultés, repliqua-t-il d'un ton +de colère; signez de bonne grâce ou je vous ferai signer +par force. Il me dit ces derniers mots tout bas. Il +fallut donc lui obéir bon gré mal gré. Dès que cette +maudite cérémonie fut finie, il me fit beaucoup de +caresses, me loua de ma soumission et fut libéral en +promesses qu'il n'avoit pas dessein de tenir.</p> + +<p>Nous nous mîmes ensuite à table où il me fit +asseoir à côté de lui. Il n'y avoit que le prince, +mes soeurs et frères, et la duchesse de Bevern. +J'étois triste et pensive. Il est naturel de faire des +réflexions sur le point de contracter des noeuds qui +décident du bonheur ou du malheur de notre vie.</p> + +<p>Dès que nous eûmes dîné, le roi ordonna à la reine +de commencer à me parer. Il étoit quatre heures et je +devois être prête à sept. La reine voulut me coiffer. +Comme elle n'étoit pas habile au métier de femme de +chambre elle n'en put venir à bout. Ses dames y suppléèrent; +mais aussitôt que mes cheveux étoient accommodés +d'un côté elle les gâtoit, et tout cela n'étoit que +feinte pour gagner du temps, dans l'espérance que le +courrier arriveroit. Elle ignoroit qu'il étoit déjà en ville, +et que Grumkow en avoit les dépêches. On peut +bien s'imaginer qu'il ne les donna au roi qu'après que +la bénédiction fut donnée. Tout cela fut cause que je +fus attifée comme une folle. A force de manier mes +cheveux, la frisure en étoit sortie; j'avois l'air d'un petit +garçon, car ils me tomboient tous dans le visage. On +me mit la couronne royale et 24 boucles de cheveux, +grosses comme un bras. Telle étoit l'ordonnance de la +reine. Je ne pouvois soutenir ma tête, trop foible pour +un si grand poids. Mon habit étoit une robe d'une +étoffe d'argent fort riche avec un point d'Espagne d'or, +et ma queue étoit de douze aunes de long. Je faillis +de mourir sous cet accoutrement. Deux des dames de +la reine et deux des miennes portoient ma queue. Ces deux +dernières étoient Mlle. de Sonsfeld, soeur de ma +gouvernante, et Mlle. de Grumkow, nièce de mon +persécuteur. J'avois été obligée d'accepter celle-ci, le +roi l'ayant voulu absolument. Mdme. de Sonsfeld fut +déclarée ce jour-là abbesse de Volmerstedt et le roi lui +conféra lui-même l'ordre de ce chapitre. Nous nous +rendîmes tous au grand appartement. J'en ferai une +petite description ici.</p> + +<p>Il est composé de six grandes chambres, qui aboutissent +à une salle magnifiquement ornée en peintures et +architecture. Au sortir de cette salle on entre dans +deux chambres très-bien décorées, qui conduisent à une +galerie ornée de très-beaux tableaux. Tout ceci est en +enfilade. Cette galerie qui a 90 pieds de long, fait +l'entrée d'un second appartement composé de 14 chambres +aussi vastes et aussi bien décorées que les premières, +au bout desquelles on trouve une salle fort spacieuse, +qui est destinée pour les grandes cérémonies. Il n'y a +rien de rare à tout ce que je viens de décrire; mais +voici le merveilleux. La première chambre contient un +lustre d'argent qui pèse 10,000 écus; tout l'assortiment +accompagne cette pièce en poids. La seconde est encore +plus superbe. Les trumeaux y sont d'argent massif et +les miroirs de 12 pieds de hauteur; 12 personnes peuvent +se placer commodément aux tables qui sont placées +sous ces miroirs; le lustre est beaucoup plus grand que +le précédent. Toute cela va en augmentant jusqu'à la +dernière salle, qui renferme les pièces les plus considérables. +On y voit les portraits du roi et de la reine et ceux +de l'Empereur et de l'Impératrice, tout en grand avec +des cadres d'argent. Le lustre pèse 50,000 écus; le +globe en est si grand qu'un enfant de huit ans pourroit +y entrer commodément. Les plaques ont six pieds de +haut, les guéridons en on douze, le balcon pour la +musique est aussi de ce précieux métal; en un mot +cette salle contient plus de deux millions d'argenterie +en poids. Tout cela est travaillé avec art et avec goût. +Mais dans le fond c'est une magnificence qui ne réjouit +pas la vue et qui a beaucoup de désagrément; car au +lieu de bougies on y allume des cierges, ce qui cause +une vapeur suffocante et noircit les visages et les habits. +Le roi, mon père, avoit fait faire toute cette argenterie +après son premier voyage à Dresde. Il avoit vu dans +cette ville le trésor du roi de Pologne: il voulut renchérir +sur ce prince, et ne pouvant le surpasser du côté des +pierres précieuses et rares, il s'avisa de faire fabriquer +ce que je viens de décrire, pour posséder une nouveauté +qu'aucun souverain de l'Europe n'avoit encore eue.</p> + +<p>Ce fut dans cette dernière salle que se fit la cérémonie +de mon mariage. On fit une triple décharge de +canon lorsqu'on nous donna la bénédiction. Tous les +envoyés, à l'exception de celui d'Angleterre, y étoient. +Le Margrave de Schwed fut obligé de s'y trouver +par ordre exprès du roi. Après avoir fait et reçu les +félicitations, on me fit asseoir sur un fauteuil sous le +dais, à côté de la reine. Le prince héréditaire commença +la bal avec ma soeur d'Anspac. Il ne dura qu'une heure; +après quoi on se mit à table. Le roi avoit +fait tirer aux billets, pour éviter les disputes de rang +parmi tant de princes étrangers. Je fus placée au haut +bout avec le prince, chacun sur un fauteuil. Le Margrave, +mon beau-père, étoit à côté de moi. Le roi +qui n'avoit point de moitié, se mit à côté du prince. +Il y avoit 34 principautés à cette table. Le roi se +divertit à enivrer le prince, et le fit tant boire qu'il le +vit enfin en pointe de vin. Deux dames restèrent tout +le temps derrière moi, et les Mrs. de service qu'on +m'avoit donnés, qui étoient le colonel Vreiche et le +major Stecho, me servirent tout le temps aussi bien +que Mr. de Voit, qui avoit été déclaré mon grand-maître, +et Mr. Bindemann qu'on m'avoit donné pour +gentil-homme de la chambre. Après le souper nous +repassâmes dans la première salle où tout étoit préparé +pour la danse des flambeaux. Cette danse est une +vieille étiquette allemande; elle se fait en cérémonie. +Les Maréchaux de la cour avec leurs bâtons de commandant +commencent la marche; ils sont suivis de tous +les lieutenants-généraux de l'armée, qui portent chacun +un cierge allumé. Les nouveaux époux font deux tours +en marchant gravement; la mariée prend tous les princes +l'un après l'autre; quand elle a fini sa tournée, le +marié prend sa place et fait le même tour avec les +princesses. Tout cela se fait au ton des timbales et +des trompettes. La danse finie, on me conduisit dans +le premier appartement, où on avoit tendu un lit et +un meuble de velours cramoisi brodé de perles. Selon +l'étiquette la reine devoit me déshabiller, mais elle me +trouva indigne de cet honneur et ne me donna que la +chemise. Mes soeurs et les princesses me rendirent cet +office. Dès que je fus en déshabillé tout le monde prit +congé de moi et se retira, à l'exception de ma soeur +d'Anspac et de la duchesse de Bevern. On me +transporta alors dans mon véritable appartement, où le +roi me fit mettre à genoux et m'ordonna de réciter tout +haut le credo et le pater. La reine étoit furieuse et +maltraitoit tout le monde. Elle avoit appris que le +courrier étoit arrivé, ce qui la mettoit au désespoir; elle +me dit encore mille duretés avant de s'en aller.</p> + +<p>Il faut avouer que mon mariage est la chose du +monde la plus extraordinaire. Le roi, mon père, l'avoit +fait à contre-coeur et s'en repentait tous les jours; il +auroit pu le rompre et l'accomplit contre ses désirs. Je +n'ai pas besoin de parler des sentimens de la reine, on +peut assez voir par ce que j'en ai écrit combien elle y +étoit contraire. Le Margrave de Bareith en étoit +aussi mécontent que ces derniers. Il n'y avoit consenti que +dans l'espérance d'en tirer de grands avantages, dont il se +voyoit frustré par l'avarice du roi. Il étoit jaloux du +bonheur de son fils, et son esprit méfiant lui donnoit +des peurs paniques dont j'aurai lieu de parler dans la +suite. Je me trouvai donc mariée contre le gré des +trois personnes principales qui pouvoient disposer de +mon sort et de celui du prince, et cependant de leur +consentement. Quand je réfléchis quelquefois à tout +cela, je ne puis m'empêcher de croire une destinée, et +ma philosophie cède quelquefois aux pensées que l'expérience +me fait naître sur ce sujet. Mais trêve de +réflexions! ces mémoires ne finiroient jamais, si je voulois +écrire toutes celles que j'ai faites dans les différentes +situations où je me suis trouvée.</p> + +<p>Le lendemain matin le roi, suivi des princes et des +généraux, vint me rendre visite et me fit présent d'un +service d'argent. La reine selon les règles devoit me +faire le même honneur, mais elle s'en dispensa. Malgré +tous mes chagrins je n'oubliai pas mon frère. J'envoyai +Mr. de Voit chez Grumkow, pour le sommer de sa +parole. Il me fit assurer qu'il en parleroit au roi, mais +que je devois patienter quelques jours, puisqu'il falloit +prendre sa bisque pour réussir.</p> + +<p>Le 23. il y eut bal au grand appartement. On +tira aux billets avant que d'y aller. Je tirai numéro 1. +Avec le prince on compta 700 couples, tous gens de +condition. Il y avoit quatre quadrilles. Je conduisis +la première, la Margrave Philippe la seconde, la +Margrave Albert la troisième et sa fille la quatrième. +La mienne me fut assignée à la galerie de tableaux. La +reine et toute les principautés en étoient.</p> + +<p>J'aimois la danse; j'en profitai. Grumkow vint +m'interrompre au milieu d'un menuet. Eh mon Dieu, +Madame, me dit-il, il semble que vous soyez piquée de +la tarentule; ne voyez-vous donc point ces étrangers +qui viennent d'arriver? Je m'arrêtai tout court, et regardant +de tout côté je vis en effet un jeune homme +habillé de gris qui m'étoit inconnu. Allez donc embrasser +le prince royal, me dit-il, le voilà devant vous. +Tout mon sang se bouleversa dans mon corps de joie. +O ciel, mon frère! m'écriai-je; mais je ne le trouve +point; où est-il? faites-le moi voir au nom de Dieu! +Grumkow me conduisit à lui. En m'approchant je le +reconnus, mais avec peine. Il étoit prodigieusement +engraissé et avoit pris le cou fort court, son visage +étoit aussi fort changé et n'étoit plus si beau qu'il l'avoit +été. Je lui sautai au cou; j'étois si saisie que je ne proférois +que des propos interrompus, je pleurois, je riois +comme une personne hors de sens. De ma vie je n'ai +senti une joie si vive. Après ces premiers mouvemens +j'allai me jeter aux pieds du roi, qui me dit tout haut +en présence de mon frère: êtes-vous contente de moi? +vous voyez que je vous ai tenu parole. Je pris mon +frère par le main et je suppliai le roi de lui rendre son +amitié. Cette scène fut si touchante, qu'elle tira les +larmes des yeux de toute l'assemblée. Je m'approchai +ensuite de la reine. Elle fut obligée de m'embrasser, +le roi étant vis-à-vis d'elle, mais je remarquai que sa +joie n'étoit qu'affectée. Je retournai encore à mon frère, +je lu fis mille caresses et lui dis les choses les plus +tendres; à tout cela il étoit froid comme glace, et ne +répondoit que par monosyllabes. Je lui présentai le +prince auquel il ne dit mot. Je fus étourdie de cette +façon d'agir, j'en rejetai cependant la cause sur le roi +qui nous observoit et qui intimidoit par-là mon frère. +Sa contenance même me surprenoit; il avoit l'air fier et +regardoit tout le monde du haut en bas. On se mit +enfin à table. Le roi n'y fut pas et soupa tête-à-tête +avec son fils. La reine en parut inquiète et envoya +épier ce qui se passoit. On lui rapporta qu'il étoit de +fort bonne humeur et qu'il parloit fort amicalement avec +mon frère. Je crus que cela lui feroit plaisir, mais quelque +effort qu'elle fît, elle ne pouvoit cacher son secret +dépit. En effet elle n'aimoit ses enfans qu'autant qu'ils +étoient relatifs à ses vues d'ambition. L'obligation que +mon frère m'avoit de sa réconciliation avec le roi, lui +faisoit plus de peine que de joie, n'en étant pas l'auteur. +Au sortir de table Grumkow vint me dire, que le +prince royal gâtoit encore toutes ses affaires. L'accueil +qu'il vous a fait, continua-t-il, a déplu au roi; il dit, +que si c'est par contrainte pour lui, il doit s'en offenser, +puisqu'il lui marque en cela une défiance qui ne lui promet +rien de bon pour l'avenir, et si au contraire sa +froideur provient d'indifférence et d'ingratitude pour votre +Altesse royale, il ne peut l'attribuer qu'à la marque d'un +mauvais coeur. Le roi en revanche est très-content de +vous, Madame, vous en avez agi sincèrement; continuez +toujours de même et faites, au nom de Dieu! que le +prince royal en agisse avec franchise et sans détours. +Je le remerciai de son avis, que je trouvai bon. Le +bal recommença. Je me rapprochai de mon frère et lui +répétai ce que Grumkow venoit de me dire; je lui +fis même quelques petits reproches sur son changement. +Il me répondit, qu'il étoit toujours le même et qu'il +avoit ses raisons pour en agir ainsi.</p> + +<p>Il me rendit visite le lendemain matin par ordre +du roi. Le prince eut l'attention de se retirer et me +laissa seule avec lui et Madame de Sonsfeld. Il me +fit un récit de tous ses malheurs, tels que je les ai +décrits. Je lui fis part des miens. Il parut fort décontenancé +à la fin de ma narration; il me fit des remercîmens +des obligations qu'il m'avoit et quelques caresses, +dont on voyoit bien qu'ils ne partoient pas de coeur. +Il entama un discours indifférent pour rompre cette conversation, +et sous prétexte de voir mon appartement il +passa dans la chambre prochaine où étoit le prince. Il +le parcourut des yeux pendant quelque temps depuis la +tête jusqu'aux pieds, et après lui avoir fait quelques +politesses assez froides, il se retira.</p> + +<p>J'avoue que son procédé me dérouta. Ma gouvernante +tiroit les épaules et n'en pouvoit revenir. Je ne +connoissois plus ce cher frère, qui m'avoit coûté tant de +larmes et pour lequel je m'étois sacrifiée. Le prince +remarquant mon trouble me dit, qu'il voyoit bien que +je n'étois pas contente et qu'il étoit surpris du peu +d'amitié que le prince royal me faisoit que surtout il +étoit fort mortifié de remarquer qu'il n'avoit pas le +bonheur de lui plaire. Je tâchai de lui ôter ces idées +et continuai d'en agir de même avec mon frère. Je +ferai ici une petite interruption. Ces mémoires ne sont +remplis que d'événemens tragiques qui pourroient enfin +ennuyer, il est juste de les diversifier quelquefois par des +circonstances plus gaies, quoi qu'elles ne me regardent pas.</p> + +<p>La reine avoit à sa cour une Dlle. de Pannewitz, +qui étoit sa première fille d'honneur. Cette dame +étoit belle comme les anges, et possédoit autant de +vertu que de beauté. Le roi, dont le coeur avoit été +jusqu'alors insensible ne put résister à ses charmes; il +commença en ce temps-là à lui faire la cour. Ce prince +n'étoit point galant; connoissant son foible il prévit qu'il +ne réussiroit jamais à contrefaire les manières de petit-maître +ni à attraper le style amoureux: il resta donc +dans son naturel et voulut commencer le roman par la +fin. Il fit une description très-scabreuse de son amour +à la Pannewitz et lui demanda, si elle vouloit être sa +maîtresse. Cette belle le traita comme un nègre, se trouvant +fort offensée de cette proposition. Le roi ne se +rebuta pas, il continua de lui en conter pendant un an. +Le dénouement de cette aventure fut assez singulier. +La Pannewitz ayant suivi la reine à Brunswick, où +devoient se faire les noces de mon frère, rencontra le +roi sur un petit degré dérobé, qui menoit à l'appartement +de cette princesse. Il l'empêcha de s'enfuir et voulut +l'embrasser, lui mettant la main sur la gorge. Cette +fille furieuse lui appliqua un coup de poing au milieu +de la physionomie avec tant de succès, que le sang lui +sortit d'abord par le nez et par la bouche. Il ne s'en +fâcha point et se contenta de l'appeler depuis la méchante +diablesse. J'en reviens à mon sujet.</p> + +<p>Il sembloit que tous les démons de l'enfer fussent +déchaînés contre moi. Le Margrave d'Anspac voulut +aussi se mêler de me persécuter. C'étoit un jeune prince +fort mal élevé; il vivoit comme chien et chat avec ma +soeur, qu'il maltraitroit continuellement. Celle-ci y donnoit +quelquefois lieu. Sa cour n'étoit composée que de gens +malins et intrigans, qui l'animoient contre celle de +Bareith. Ces deux pays sont voisins, et quoique leur +intérêt soit d'être amis et d'agir de concert, leur jalousie +mutuelle est cause de leur désunion. Le Margrave +d'Anspac et sa cour ne pouvoient digérer mon mariage +avec le prince héréditaire. On faisoit mille faux rapports +de celui-ci à l'autre. Piqué au vif contre nous il nous +rendoit de mauvais services auprès de la reine, tournant +en mal toutes nos paroles et nos actions. Il étoit secondé +par ma soeur Charlotte, qui attisoit le feu tant +qu'elle pouvoit. J'étois informée de tout cela, ma soeur +cadette m'en ayant avertie, mais je faisois semblant de +l'ignorer.</p> + +<p>Il se donna encore plusieurs bals à mon honneur +et gloire; le reste du temps nous jouions chez la reine. +Les princes étoient obligés de passer la soirée avec le +roi et d'assister à la tabagie, d'où ils ne revenoient qu'à +l'heure du souper.</p> + +<p>Le Margrave d'Anspac s'avisa de se mettre +sur la friperie du prince héréditaire; il le turlupina +sur un sujet très-sensible. J'ai déjà dit que le mère +de celui-ci étoit une princesse de Holstein. Elle s'étoit +si mal conduite, et avoit fait tant d'extravagances, que +le prince son époux, alors encore apanagé, s'étoit vu +obligé de la faire enfermer dans une forteresse appartenante +au Margrave d'Anspac. Elle étoit le sujet des +piquantes railleries que ce prince faisoit à mon époux, +qui en témoigna son ressentiment et y répondit fort +sensément. Je respecte trop la présence du roi, lui +répliqua-t-il, pour répondre sur-le-champ et comme il le +faut à de tels propos, mais je saurai prendre ma revanche +quand il en sera temps. Mon frère et les princes étoient +présens; il firent leur possible pour les raccommoder; +mais tout ce qu'ils purent obtenir du prince héréditaire +fut, qu'il ne passerait pas outre jusqu'au surlendemain. +Je remarquai le soir même beaucoup d'altération sur le +visage du prince, mais quelques instances que je lui +fisse, il ne voulut point m'en dire la cause. Je l'appris +le jour suivant par le Margrave, mon beau-père, qui en +avoit été informé par le duc de Bevern. Nous parlâmes +tous deux au prince. Je lui fis concevoir que ce +différent ne pouvoit avoir que des suites fâcheuses; +c'étoit renouveler en premier lieu une vieille catastrophe +fort désagréable pour mon père et pour lui; son adversaire +étoit son beau-frère, un prince sans héritiers, dont +le pays devoit lui retomber après sa mort, ce qui auroit +causé en cas d'accident beaucoup de faux jugemens +préjudiciables à la gloire du prince. La colère où il +étoit l'empêcha d'écouter nos raisons. Le duc de Bevern, +qui survint, le sermonna tant, qu'il lui donna sa +parole de se tenir tranquille, pourvu que le Margrave +d'Anspac lui fit faire des excuses. Tous me conseillèrent +de parler à ce dernier et de tâcher de les rapatrier. +Tout le jour se passa donc paisiblement. Je pris encore +mes mesures le soir avec le duc et la duchesse. J'étois fort +triste et inquiète, dans l'appréhension que cette affaire +n'allât mal. Ma soeur, qui en étoit informée et nous +épioit, me jeta tout-à-coup les bras au cou: je suis au +désespoir, me dit-elle, de ce qui s'est passé hier; mon +époux est dans son tort; je vous demande pardon +pour lui de l'incartade qu'il a faite, je l'en gronderai +d'importance. Je suis bien fâchée, lui répondis-je, +que vous ayez entendu notre conversation. Soyez +persuadée que la dissension de nos époux ne diminuera +en rien la tendresse que j'ai pour vous. Je vous demande +seulement une grâce, qui est de ne point vous mêler +de tout ceci, vous ne ferez que vous attirer du chagrin +et vous aigrirez encore plus les esprits. Après bien +des représentations elle me le promit. Le Margrave +d'Anspac étoit toujours assis à côté de moi. Le +soir, dès que nous fumes levés de table et que la +reine fut sortie, je l'accostai fort civilement et m'apprêtois +à lui parler de l'affaire en question. Ma +soeur ne m'en laissa pas le temps et débuta par lui +chanter pouille. Il se mit en colère et haussa la +voix pour lui répliquer des duretés. Le prince héréditaire, +qui en entendit quelques-unes, crut qu'elles +s'adressoient à lui; il s'approcha à son tour, lui demandant +raison de son procède. Venez, venez, lui dit-il, +vuider notre différent, il faut des actions et non des +paroles. Le pauvre Margrave resta stupéfié. Allons +donc, continua le prince, venez vous battre, ou je vous +jette dans la cheminée où vous pourrez griller à votre +aise. Cette menace fit tant de peur à son antagoniste, +qu'il se prit amèrement à pleurer, ce qui produisit une +tragi-comédie. Mon frère et tous ceux qui étoient là +firent de grands éclats de rire. Le Margrave, rempli +de frayeur, se sauva dans la chambre d'audience de la +reine, qui se promenoit gravement sans faire semblant +de rien; il s'y cacha derrière un rideau. La duchesse, +qui l'avoit suivi, voulut bien lui rendre l'office de +nourrice et le consoler, l'assurant que le prince héréditaire +ne le tueroit pas. Mais tout cela ne rassura point +ce pauvre enfant, qui n'eut le courage de sortir de sa +niche que lorsque son antagoniste fut parti. Mon frère, +le Margrave mon beau-père et le prince Charles emmenèrent +celui-ci. Je les trouvai encore ensemble lorsque +je rentrai chez moi. La scène qui venoit de se +passer nous fournit matière à plaisanter; le pauvre +Margrave d'Anspac n'y fut pas épargné. Le duc de +Bevern le reconduisit chez lui, où il exhala sa colère +par des vomissemens et une diarrhée, qui pensa l'envoyer +à l'autre monde. Cette forte évacuation ayant +chassé sa bile et l'ayant remis dans un état plus rassis, +il fit des réflexions sérieuses sur le danger qu'il avoit +couru. La crainte de la grillade le fit résoudre à faire +des avances au prince héréditaire; le duc de Bevern +en fut chargé. Le prince héréditaire accepta les excuses +du Margrave; la paix se fit et depuis ce temps ils +n'ont plus eu de démêlé personnel.</p> + +<p>Quelques jours après le roi conféra un régiment +d'infanterie à mon frère; il lui rendit son uniforme et +son épée. Son domicile fut fixé à Rupin, où étoit son +régiment; ses revenus furent augmentés, et quoique fort +modiques il pouvoit faire la figure d'un riche particulier. +Il fut obligé de partir pour aller à sa garnison. Quoiqu'il +fût fort changé à mon égard, cette séparation me +fit une peine infinie. Je ne comptois plus le revoir +avant mon départ, ce qui me toucha vivement. Il en +parut attendri, et le congé fut plus tendre que notre +première entrevue. Sa présence m'avoit fait oublier tous +mes chagrins; je les ressentis plus fortement après son +départ. Du côté de la reine c'étoit toujours la même +chanson; elle se contraignoit devant le monde, mais en +particulier elle me traitoit d'autant plus cruellement.</p> + +<p>Le roi ne me regardoit plus depuis mes noces, et +tous ces grands avantages qu'il m'avoit promis s'en +alloient en fumée. Il n'y avoit que deux moyens de +s'insinuer auprès de lui; l'un étoit de lui fournir de grands +hommes, l'autre de lui donner à manger avec une compagnie, +composée de ses favoris, et de lui faire boire +rasade. Le premier de ces expédiens m'étoit impossible, +les grands hommes ne croissant pas comme les champignons, +leur rareté même étoit si grande, qu'à peine en +trouvoit-on trois dans un pays qui pussent convenir. Il +fallut donc choisir le second parti. J'invitai ce prince +à dîner. Toutes les principautés en furent. La table +étoit de 40 couverts et servie de tout ce qu'il y avoit +de plus exquis. Le prince héréditaire fit les honneurs +de la vigne. Il n'y eut que lui seul d'hommes qui +restât dans son sens. Le roi et le reste des conviés +étoient ivres morts. Je ne l'ai jamais vu si gai; il nous +mangea de caresses le prince et moi. Mon arrangement +lui plut si fort, qu'il voulut rester le soir. Il fit venir +la musique et envoya chercher plusieurs dames de la +ville. Il commença le bal avec moi et dansa avec +toutes les dames, ce qu'il n'avoit jamais fait. Cette fête +dura jusqu'à trois heures après minuit.</p> + +<p>Ce prince partit le 17. de Décembre pour aller à +Nauen, où il avoit fait préparer une magnifique chasse +de sanglier. Tous les princes, tant étrangers que du +sang, l'y suivirent. Ce petit voyage ne dura que quatre +jours et me donna encore de nouveaux chagrins.</p> + +<p>Le Margrave d'Anspac ne faisoit que dissimuler +son dépit contre le prince depuis leur dernier différent; +il cherchoit avec ardeur une occasion de se venger. Il +faut rendre justice à qui elle est due. Le prince a de +l'esprit et le coeur bon; il est enclin à la colère; ceux +qui sont autour de lui sont de vrais suppôts de satan, +qui l'ont précipité dans le vice et tâchent encore d'étouffer +les bonnes qualités qu'il possède. Il n'avoit que 17 +ans, étoit sans expérience et mal conseillé. J'ai déjà dit +que pour faire sa cour à la reine il lui servoit d'espion. +Elle ne manqua pas de lui demander des nouvelles à +son retour de Nauen. Il lui répondit, que celles qu'il +savoit étoient très-mauvaises; qu'elle avoit tous les sujets +du monde d'être mécontente de mon mariage; que je +deviendrois la plus malheureuse personne de l'univers, +puisque j'avois un vrai monstre de mari, enseveli dans +les plus affreuses débauches, qui passoit les nuits à +s'enivrer avec les domestiques et les gueuses du cabaret; +qu'il étoit pair et compagnon avec cette racaille, et que +la chronique scandaleuse débitoit qu'il y avoit eu une +bataille où il avoit reçu des coups. Cette confidence +bien loin d'affliger la reine lui fit plaisir. Elle se résolut +de s'en donner les violons à mes dépens. Dès que tout +le monde se fut assemblé chez elle, elle nous fit asseoir +en cercle et tourna adroitement la conversation sur le +séjour de Nauen. Sans nommer personne elle se mit +sur la friperie du prince qu'elle ne ménagea point et +qu'elle turlupina d'une façon sanglante. Je m'aperçus +d'abord que c'étoit lui qu'elle apostrophoit, mais je ne +comprenois rien à ses discours. Elle parloit de combat, +de blessures, choses inconnues pour moi, et elle jetoit +des regards malins à ma soeur Charlotte, qui lui +répondoit par signes en me regardant. Le Margrave +de Bareith étoit sérieux et de mauvaise humeur, et +toute la compagnie baissoit les yeux. Le jeu mit fin à +cette conversation. Ma soeur d'Anspac, qui avoit beaucoup +d'amitié pour moi, voyant mon inquiétude, me +mit au fait de l'énigme. Il n'y avoit que cinq semaines +que j'étois mariée; j'avois étudié le caractère du prince +et lui avois trouvé beaucoup de sentimens et le coeur trop +bien placé pour commettre les infamies dont on l'accusoit. +Le duc de Bevern m'assura même qu'il n'y avoit pas +un mot de vrai, que le prince héréditaire ne l'avoit pas +quitté un moment et qu'ils avoient couché porte à porte. +Nous conclûmes l'un et l'autre que cette belle fable +étoit une invention du Margrave d'Anspac. Le duc +se chargea de détromper le roi auquel on avoit fait +aussi ce beau rapport, et me pria fort de me mettre +au dessus de toutes les railleries de la reine, puisque +dans le fond elle ne pouvoit me rendre malheureuse. +Le Margrave d'Anspac ou plutôt sa cour avoit fait +savoir cette même nouvelle au roi et au Margrave de +Bareith. Ce dernier sans rien examiner étoit dans +une rage terrible contre son fils; il me ramena le soir +dans ma chambre, où il le traita fort durement. Le +prince n'eut pas de peine à se justifier; il auroit éclaté +contre l'auteur de la fourberie, si nous ne l'en eussions +empêché.</p> + +<p>Cette aventure fut sue le lendemain de toute la +ville. Elle fit beaucoup de déshonneur au Margrave +d'Anspac et le rendit odieux. Le roi en fut fort irrité, +mais il dissimula de crainte d'aigrir les esprits. La reine +en fut penaude et bien fâchée de ne pouvoir trouver +prise sur un gendre qu'elle haïssoit cordialement.</p> + +<p>Quelques jours après elle me demanda d'un air +malin, se je ne m'étois point encore informée de ce qui +étoit stipulé pour moi dans mon contrat de mariage. +Je suis curieuse de savoir, me dit-elle, les grands avantages +que le roi vous a faits et combien vous aurez de +revenus. Je ne sais comment Mr. Gidikins (résident +d'Angleterre) l'a appris; mais je sais bien qu'il a dit, +qu'une femme de chambre de la princesse de Galles +avoit de plus gros gages que vous n'auriez de revenus +par an. Je vous conseille de prendre vos mesures +d'avance, car si vous gueusez après, ce ne sera pas ma +faute, du moins ne vous attendez plus à rien de moi. +Je n'ai pas fait votre mariage, c'est au roi, en qui vous +avez eu tant ce confiance, à avoir soin de vous.</p> + +<p>Ce raisonnement ne me pronostiqua rien de bon. +Je questionnai le soir même Mr. de Voit sur cet article. +Quelle fut ma surprise en apprenant ce détail. Le roi +pour tout potage avoit prêté au Margrave un capital de +260 mille écus sans intérêts; on devoit tous les ans, à +commencer de l'année 1733, rembourser 25 mille écus +de ce capital. Ma dot étoit comme à l'ordinaire de 40 +mille écus. En dédommagement de la renonciation que +j'avois faite à l'héritage de la reine, il me donnoit 60 +mille écus. C'étoient les mêmes accords qui avoient été +faits avec ma soeur. De la part du Margrave les revenus +annuels du prince et les miens, y compris notre cour, +étoient fixes à 14 mille écus, dont il me revenoit 2000. +On comptoit encore sur cette somme les étrennes et les +présens extraordinaires, ainsi bien compté et rabattu il +me restoit 800 écus pour mon entretien. Le roi comptoit +pour avantages le régiment qu'il avoit donné au prince, +et le service d'argent dont il m'avoit fait présent. Je +laisse à juger de mon étonnement. Mr. de Voit me +dit, que le roi avoit tout réglé; qu'il avoit cru que +c'étoit de mon consentement, sans quoi il m'en auroit +avertie plutôt, et qu'il n'y avoit plus de remède, les +conventions étant faites et signées.</p> + +<p>Après avoir rêvé quelque temps à ma situation +présente, je pris le parti de m'adresser à Grumkow. +Je l'envoyai chercher le lendemain matin. Mr. de Voit +lui expliqua en peu de mots le cas dont il s'agissoit. +Grumkow me fit serment de n'avoir point été consulté +sur toute cette affaire. Je suis surpris, continua-t-il, +de n'en avoir pas été informé, c'est un mal qui n'est +plus à réparer. Il faut chercher d'autres expédiens et +tâcher d'extorquer une pension au roi; mais avant de +lui en parler il faut absolument attendre que le Margrave, +votre beau-père, soit parti. Je connois notre +Sire, il est tenace comme le diable, quand il s'agit de +donner; si je lui en parle à présent, il fera des querelles +d'allemand à ce prince pour faire augmenter vos revenus, +ce qui causera des brouilleries dont infailliblement vous +serez la victime; au lieu que s'il est loin, sa Majesté +sera obligée de remédier au tort qu'il vous a fait. Je +vous promets mon secours, Madame, et je vous ferai +savoir quand il sera temps de lui parler vous-même. Je +lui fis beaucoup de remercîmens et lui promis de suivre +ses conseils.</p> + +<p>La reine s'étoit divertie à mes dépens; elle étoit +instruite de toute cette affaire et n'avoit souhaité que +je m'en informasse que pour m'humilier. Elle entretenoit +sans cesse des mouches autour de mes appartemens; +elle fut avertie sur-le-champ de la visite Grumkow et +devina tout de suite quel en étoit le sujet. Elle voulut +s'en assurer et me tirer les vers du nez. Après m'avoir +parlé quelque temps fort amiablement, elle se rabattit +sur mon départ. Je suis au désespoir de vous perdre, +me dit-elle; j'ai fait mon possible pour reculer le terme +de notre séparation. Ce qui m'afflige le plus c'est de +vous voir si mal pourvue; je sais tout cela sur le bout +du doigt. Le roi vous a cruellement abandonnée; je +l'ai prévu, vous n'avez pas voulu me croire. Cependant +j'approuve beaucoup que vous ayez parlé à Grumkow, +je suis persuadée que s'il le peut il vous rendra service; +que vous a-t-il conseillé? J'avoue ma bêtise, je lui +contai toute ma conversation avec ce dernier, la conjurant +de garder le secret. Je vous le promets, continua-t-elle, +je connois trop la conséquence de ce que +vous venez de me dire pour en parler. Pour mes péchés +elle resta l'après-midi seule avec le roi. Ne sachant +comment l'entretenir elle lui découvrit le pot aux +roses et lui révéla ce que je lui avois confié. Le +roi affecta de me plaindre et d'être touché de mon état, +mais dans le fond il fut vivement piqué que je me fusse +adressée à elle et à Grumkow. Il étoit soupçonneux; +il s'imagina que je faisois des intrigues et voulut m'en +punir. A peine eut-il quitté la reine qu'il se fit donner +mon contrat de mariage et retrancha quatre mille écus +de la somme destinée pour le prince et pour moi.</p> + +<p>La reine victorieuse du bon service qu'elle venoit +de me rendre me fit appeler au plus vite. Vous n'avez +plus besoin, me dit elle lorsque j'entrai, de mêler Grumkow +de vos affaires; j'ai parlé au roi, continua-t-elle +en m'embrassant, je lui ai conté notre conversation de +ce matin, il a paru attendri et m'a promis de vous +satisfaire. Peu s'en fallut que je ne devinsse statue de +sel comme la femme de Loth. Mon premier mouvement +s'exhala en jérémiades et en reproches respectueux +sur son indiscrétion. Elle s'en fâcha et me fit taire à force +de duretés. Je maudis mille fois mon imprudence; j'en +recevois le salaire, je ne pouvois en murmurer. Grumkow +m'en fit faire de sanglans reproches par Mr. de +Voit et me fit avertir de la belle oeuvre que le roi +venoit de faire. Il me fit d'amères plaintes de ce que +je l'avois exposé à colère de ce prince, et me fit assurer +qu'il ne se mêleroit jamais plus de ce qui me regarderoit. +Cette dernière aventure me poussa à bout et me causa +un violent chagrin.</p> + +<p>Le Margrave, mon beau-père, la cour d'Anspac, de +Meinungen et de Bevern partirent dans ces entrefaites. +Je regrettai beaucoup cette dernière et surtout la duchesse, +pour laquelle j'avois pris une tendre amitié. Elle +avoit été confidente de mes peines et m'avoit rendu beaucoup +de bons offices.</p> + +<p>Le roi retourna à Potsdam, où la reine eut ordre +de le joindre avec moi, devant partir de là pour Bareith. +L'impatience de m'y trouver me faisoit compter les +heures et les minutes. Berlin m'étoit devenu aussi odieux +qu'il m'avoit été autrefois cher. Je me flattois, à l'exclusion +des richesses, de mener une vie douce et tranquille +dans mon nouveau domicile et de commencer une +année plus heureuse que celle qui venoit de finir.<p> + +<br><br> +<hr class="short"> + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Friederike +Sophie Wilhelmine (Margrave de Bayreuth). Vol. I, +by Frédérique Sophie Wilhelmine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE WILHELMINE *** + +***** This file should be named 27808-h.htm or 27808-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/8/0/27808/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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