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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine, Margrave de Gareith (1/2), par Frédérique Sophie Wilhelmine</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Friederike Sophie Wilhelmine
+(margrave de Bayreuth). Vol. I, by Frédérique Sophie Wilhelmine
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Mémoires de Friederike Sophie Wilhelmine (Margrave de Bayreuth). Vol. I
+ Soeur de Frédéric le Grand (2 volumes)
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+Author: Frédérique Sophie Wilhelmine
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+Release Date: January 14, 2009 [EBook #27808]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE WILHELMINE ***
+
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h5>DE</h5>
+
+<h1>FRÉDÉRIQUE SOPHIE<br>
+WILHELMINE,</h1>
+
+<h3>MARGRAVE DE BAREITH,</h3>
+
+<h5>SOEUR DE</h5>
+
+<h2>FRÉDÉRIC LE GRAND,</h2>
+
+<h5>DEPUIS</h5>
+
+<h4>L'ANNÉE 1706 JUSQU'À 1742,</h4>
+
+<h3>ÉCRITS DE SA MAIN.</h3>
+<hr class="short">
+
+<p class="mid">TROISIÈME ÉDITION, CONTINUÉE JUSQU'A 1758 ET ORNÉE<br>
+DU PORTRAIT DE LA MARGRAVE.</p>
+
+<h5>TOME PREMIER.</h5>
+<hr class="short">
+
+<p class="mid">LEIPZIG.<br>
+H. BARSDORF.<br>
+1889.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+<p class="mid">FRÉDÉRIQUE SOPHIE WILHELMINE, MARGRAVE DE BAREITH,</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Préface.</h2>
+
+<hr class="short">
+
+<p>
+Un charme tout particulier plane autour des Mémoires
+tant renommés de la Margrave de Bareith, les enveloppant
+de voiles mystérieux, tantôt transparents, tantôt
+obscurcis, montrant néanmoins toujours distinctement
+l'individualité de la femme auguste dans tout ce qu'elle
+fait comme dans tout ce qu'elle ne fait pas.</p>
+
+<p>Quatre-vingts ans se sont écoulés depuis la première
+édition qui fut, non pas lue, mais dévorée. Rien
+ne pouvait exciter un plus vif intérêt que ce menu de
+scènes piquantes d'observations pétillantes, d'intrigues incroyables,
+le tout écrit avec une sans-gêne inouïe. La
+princesse n'épargnait rien et personne, ni père, ni mère,
+ni frères, ni soeurs n'échappaient à sa critique mordante.
+Tout ce qu'elle voyait et entendait était saisi pour être
+dépeint dans ses Mémoires ou comme un portrait parlant
+ou comme une caricature, mais toujours sans aucune
+considération de ce qu'on appelle les convenances
+et les égards. Nous autres, enfants du XIXième siècle,
+tout imbus de ces préjugés de convention, nous ne pouvons
+voir sans étonnement de quelle manière elle arrange
+ses personnages sans aucune exception, les traitant tous
+avec la dernière rigueur.</p>
+
+<p>Nous ne pouvons comprendre cette princesse de
+Prusse, choisissant les expressions les plus fortes, les
+plus drastiques et décrivant les scènes les plus intimes.
+Mais le XVIIIième siècle pensait et écrivait autrement
+que le nôtre. Bien souvent alors le coeur s'échappait
+avec la langue, et la plume suivait la main. Avec sa
+grande désinvolture de conception et de raisonnement
+le siècle philosophique ne s'inquiétait pas long-temps du:
+«qu'en dira-t-on?«</p>
+
+<p>On a bien souvent reproché à la Margrave--et
+le célèbre historien Schlosser lui a jeté la première
+pierre--d'avoir de gaîté de coeur compromis inutilement
+les siens. Nous aurions d'elle un portrait peu
+ressemblant si nous acceptions ce jugement étroit parmi
+tous les autres du même acabit. Il faut essayer de la
+connaître autrement, et elle se révèle sous un jour tout
+différent dans ses lettres.</p>
+
+<p>La Margrave Wilhelmine entretenait une correspondance
+suivie avec les plus illustres savants et les plus
+grands poètes de son temps. Il suffit de nommer ici
+Frédéric le Grand et Voltaire. Dans ses lettres se
+trouve bien souvent l'explication pour nombre de paroles
+dures contenues dans ses Mémoires. C'est dans ses
+lettres qu'elle ouvre son soeur à son frère et à son ami.
+On est ému du chagrin et des souffrances d'une princesse
+qui, selon les personnages les plus distingués de
+ce temps, passe pour la femme la plus spirituelle et la
+plus éminente du XVIIIième siècle. On serait bien tenté
+de ne point lui reprocher son impiété en voyant que son
+amertume et son aigreur trouvent leur explication dans
+les souffrances physiques et psychiques qu'elle eut à
+subir.</p>
+
+<p>Aujourd'hui que l'on a puisé à tant de sources historiques,
+il serait impossible de mettre au premier rang les
+Mémoires de la Margrave. Ils sont sans grande portée
+pour la conception historique, et du reste on y trouve
+plus d'une erreur. On ne peut nier cependant qu'il n'y
+ait beaucoup de vrai et d'intéressant: aussi resteront-ils
+un tableau vivant des moeurs et de la situation de
+l'Allemagne au XVIIIième siècle.</p>
+
+<p>Malheureusement le manuscrit original des Mémoires
+finit avec l'année 1742. La Margrave vécut jusqu'à
+1758 et s'éteignit dans la même nuit et à l'heure même
+où son frère était surpris près de Hochkirch.</p>
+
+<p>Cette nouvelle édition que nous présentons au public
+s'efforce à combler cette lacune en dépeignant la vie de
+la Margrave jusqu'à sa mort d'après des documents et
+des lettres de l'authenticité la plus indiscutable.</p>
+
+<p>En publiant cette nouvelle édition nous voulons contribuer
+de notre part à présenter à un public toujours
+plus nombreux le portrait de la princesse après en avoir
+enlevé le tâche d'impiété qui le défigurait. Nous montrerons
+sous son vrai jour une femme pensant et agissant
+vraiment en reine, grande dans son amour héroïque pour
+son frère vraie dans son amitié. Espérons de voir disparaître
+de plus en plus l'opinion qui la faisait regarder
+comme une femme sans coeur et sans âme.</p>
+
+<p>Leipzig, février 1888.</p>
+
+<p class="rig">B.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<h2> 1706.</h2>
+
+<p>
+Frédéric Guillaume; roi de Prusse, alors prince
+royal, épousa l'année 1706 Sophie Dorothée
+d'Hannovre. Le roi Frédéric I. son père lui avoit
+donné à choisir entre trois princesses qui étoient celle
+de Suède, soeur de Charles XII., celle de Saxe-Zeitz,
+et celle d'Orange, nièce du prince d'Anhalt. Celui-ci
+qui de tout temps avoit été tendrement chéri du prince
+royal s'étoit fort flatté, que son choix tomberoit sur
+sa nièce. Mais le coeur du prince royal étant épris
+des charmes de la princesse d'Hannovre, il refusa ces
+trois partis et sut par ses prières et ses intrigues
+obtenir le consentement du roi son père pour son
+mariage avec elle.</p>
+
+<p>Il est juste, que je donne une idée du caractère
+des principales personnes qui composoient la cour de
+Berlin, et surtout de celui du prince royal. Ce prince,
+dont l'éducation avoit été confiée au comte Dona,
+possède toutes les qualités qui doivent composer un
+grand homme. Son génie est élevé et capable des plus
+grandes actions; il a la conception aisée, beaucoup de
+jugement et d'application; son coeur est naturellement
+bon, depuis sa tendre jeunesse il a toujours montré un
+penchant décidé pour le militaire; c'étoit sa passion
+dominante, et il l'a justifiée par l'ordre excellent, dans
+lequel il a mis son armée. Son tempérament est vif
+et bouillant et l'a porté souvent à des violences; qui
+lui ont causé depuis de cruels repentirs. Il préferoit
+la plupart du temps la justice à la clémence. Son
+attachement excessif pour l'argent lui a attiré le tître
+d'avare. On ne peut cependant lui reprocher ce vice
+qu'a l'égard de sa personne et de sa famille. Car il
+combloit de biens ses favoris et ceux qui le servoient
+avec attachement.</p>
+
+<p>Les fondations charitables et les églises qu'il a
+bâties sont une preuve de sa piété. Sa dévotion alloit
+jusqu'à la bigoterie, il n'aimoit ni le faste, ni le luxe.
+Il étoit soupçonneux, jaloux et souvent dissimulé. Son
+gouverneur avoit pris soin de lui inspirer du mépris
+pour le sexe. Il avoit si mauvaise opinion de toutes
+les femmes que ses préjugés causèrent bien du chagrin
+à la P. R. dont il étoit jaloux à toute outrance.</p>
+
+<p>Le prince d'Anhalt peut être compté parmi les
+plus grands capitaines de ce siècle. Il joint à une
+expérience consommée dans les armes un génie très
+propre pour les affaires. Son air brutal inspire de la
+crainte, et sa physionomie ne dément pas son caractère.
+Son ambition démesurée le porte à tous les crimes,
+pour parvenir à son but. Il est ami fidèle mais ennemi
+irréconciliable, et vindicant à l'excès envers ceux qui
+ont le malheur de l'offenser. Il est cruel et dissimulé,
+son esprit est cultivé et très-agréable dans la conversation
+quand il le veut. Mr. de Grumkow peut passer pour
+un des plus habiles ministres qui aient paru depuis
+long-temps, c'est un homme très-poli, d'une conversation
+aisée et spirituelle; avec un esprit cultivé, souple et insinuant
+il plaît surtout par le talent de satiriser impitoyablement,
+faculté fort en vogue dans le siècle où
+nous sommes. Il sait joindre le sérieux à l'agréable.
+Tous ces beaux dehors renferment un coeur fourbe,
+intéressé et traître. Sa conduite est des plus déréglées,
+tout son caractère n'est qu'un tissu de vices, qui l'ont
+rendu l'horreur de tous les honnêtes gens.</p>
+
+<p>Tels étoient les deux favoris du P.R. On juge
+bien qu'étant l'un et l'autre d'intelligence et amis intimes,
+ils étoient très-capables de corrompre le coeur
+d'un jeune prince et de bouleverser tout un état. Leur
+projet de régner se voyoit dérouté par le mariage du
+P.R. Le prince d'Anhalt ne pouvoit pardonner à la
+princesse royale la préférence qui lui avoit été donnée
+sur sa nièce. Il craignoit qu'elle ne s'emparât du coeur
+de son époux. Pour y mettre obstacle il essaya de
+semer de la mésintelligence entre eux, et profitant du
+penchant que le P.R. avoit à la jalousie, il tâcha de
+lui en inspirer pour son épouse. Cette pauvre princesse
+souffroit des martyres par les emportemens du P.R.
+et quelques preuves qu'elle pût lui donner de sa vertu,
+il n'y eut que la patience qui pût le faire revenir des
+préjugés qu'on lui avoit donnés contre elle.</p>
+
+<p>Cette princesse devint cependant enceinte et accoucha
+en 1707 d'un fils. La joie que causa cette naissance,
+fut bientôt convertie en deuil, ce prince étant mort un
+an après. Une seconde grossesse releva l'espoir de
+tout le pays. La P.R. mit au monde le 3. Juillet 1709
+une princesse qui fut très-mal reçue, tout le monde
+désirant passionnément un prince. Cette fille est ma
+petite figure. Je vis le jour dans le temps que les rois
+de Danemarc et de Pologne étoient à Potsdam, pour
+y signer le traité d'alliance contre Charles XII, roi de
+Suède, afin de pacifier les troubles de Pologne. Ces
+deux monarques et le roi, mon grand-père, furent mes
+parrains et assistèrent à mon baptême, qui se fit en
+grande cérémonie et avec pompe et magnificence. On
+me nomma Frédérique Sophie Wilhelmine.</p>
+
+<p>Le roi, mon grand-père, prit bientôt beaucoup de
+tendresse pour moi. A un an et demi j'étois beaucoup
+plus avancée que les autres enfans, je parlois assez
+distinctement et à deux ans je marchois seule. Les
+singeries que je faisois divertissoient ce bon prince, qui
+s'amusoit avec moi des journées entières.</p>
+
+<p>L'année suivante la P. R. accoucha encore d'un
+prince, qui lui fut aussi enlevé. Une quatrième grossesse
+donna au mois de Janvier de l'année 1712 la vie à un
+troisième prince, qui fut nommé Frédéric. Nous
+fûmes confiés, mon frère et moi aux soins de Madame
+de Kamken, femme du grand-maître de la garde-robe
+du roi, et son grand favori. Mais peu de temps après
+la P. R. étant allée à Hannovre, pour voir l'électeur
+son père, Madame de Kilmannseck connue depuis
+sous le nom de Milady Arlington, lui recommanda
+une demoiselle qui lui servoit de compagnie, pour avoir
+soin de mon éducation. Cette personne, nommée Letti,
+étoit fille d'un moine Italien, qui s'étoit enfui de son
+couvent pour s'établir en Hollande, où il avoit abjuré
+la foi catholique. Sa plume lui fournissoit le nécessaire.
+Il est auteur de l'histoire de Brandebourg, qui a été
+fort critiquée, et de la vie de Charles V. et de
+Philippe II.</p>
+
+<p>Sa fille avoit gagné sa vie à corriger les gazettes.
+Elle avoit l'esprit et le coeur Italien, c'est-à-dire
+très-vif, très souple et très noir. Elle étoit
+intéressée, hautaine et emportée. Ses moeurs ne dementoient
+pas son origine, sa coquetterie lui attiroit
+nombre d'amans qu'elle ne laissoit pas languir. Ses
+manières étoient Hollandaises c'est-à-dire très-grossières,
+mais elle savoit cacher ces défauts sous de si beaux
+dehors, qu'elle charmoit tous ceux qui la voyoient.
+La P. R. en fut éblouïe comme les autres et se détermina
+à la placer auprès de moi sur le pied de Demoiselle,
+avec cette prérogative néanmoins, qu'elle me
+suivroit partout et seroit admise à ma table.</p>
+
+<p>Le prince royal avoit accompagné son épouse à
+Hannovre. La princesse électorale y étoit accouchée
+en 1707 d'un prince. Nos âges se convenant, nos
+parens voulurent resserrer encore plus les noeuds de
+leur amitié en nous destinant l'un pour l'autre. Mon
+petit amant commença même en ce temps la à m'envoyer
+des presens, et il ne se passoit point de poste
+que ces deux princesses ne s'entretinssent de l'union
+future de leurs enfans. Il y avoit déjà quelque temps
+que le roi, mon grand père, se trouvoit fort indisposé;
+on s'étoit flatté d'un temps à l'autre que sa santé se
+remettroit, mais sa complexion extrêmement foible ne
+put résister long-temps aux atteintes de l'étisie. Il rendit
+l'esprit au mois de Février de l'année 1713. Lorsqu'on
+lui annonça la mort, il se soumit avec fermeté et avec
+résignation aux décrets de la providence. Sentant approcher
+sa fin, il prit congé du prince et de la P. R. et
+leur recommanda le salut du pays et le bien de ses
+sujets. Il nous fit appeler ensuite, mon frère et moi,
+et nous donna sa bénédiction à 8 heures du soir. Sa
+mort suivit de près cette lugubre cérémonie. Il expira
+le 25 regretté et pleuré généralement de tout le royaume.</p>
+
+<p>Le jour même de sa mort le roi Frédéric Guillaume
+son fils se fit donner l'état de sa cour et la
+réforma entièrement, à condition que personne ne s'éloigneroit
+avant l'enterrement du feu roi. Je passe sous
+silence la magnificence de ces obsèques. Elles ne se
+firent que quelques mois après. Tout changea de face
+à Berlin. Ceux que voulurent conserver les bonnes
+grâces du nouveau roi, endossèrent le casque et la cuirasse:
+tout devint militaire et il ne resta plus la moindre
+trace de l'ancienne cour. Mr de Grumkow fut mis
+à la tête des affaires et le prince d'Anhalt reçut le
+détail de l'armée. Ce furent ces deux personnages,
+qui s'emparèrent de la confiance du jeune monarque, et
+qui lui aidèrent à supporter le poids des affaires. Toute
+cette année ne se passa qu'à les régler et à mettre
+ordre aux finances qui se trouvoient un peu dérangées
+par les profusions immenses du feu roi.</p>
+
+<p>L'année suivante produisit un nouvel événement
+très-intéressant pour le roi et la reine. Ce fut la mort
+de la reine Anne de la grande Bretagne. L'électeur
+d'Hannovre devenu son héritier par l'exclusion du prétendant
+ou plutôt du fils de Jaques II., passa en Angleterre
+pour y monter sur le trône. Le prince électoral,
+son fils, l'y accompagna et prit le titre de prince de
+Galles. Celui-ci laissa le prince son fils, nommé duc de
+Glocestre, à Hannovre, ne voulant pas risquer de lui
+faire passer la mer dans un âge si tendre. La reine,
+ma mère, accoucha dans le même temps d'une princesse,
+laquelle fut nommée Frédérique Louise.</p>
+
+<p>Cependant mon frère étoit d'une constitution très-faible.
+Son humeur taciturne et son peu de vivacité
+donnoient de justes craintes pour ses jours. Ses maladies
+fréquentes commencèrent à relever les espérances
+du prince d'Anhalt. Pour soutenir son crédit et en
+acquérir d'avantage, il persuada au roi de me faire
+épouser son neveu. Ce prince étoit cousin germain du
+roi. L'électeur Frédéric Guillaume, leur ayeul,
+avoit eu deux femmes. De la princesse d'Orange qu'il
+épousa en premières noces il eut Frédéric I. et deux
+princes qui moururent peu après leur naissance.</p>
+
+<p>La seconde épouse, princesse de Holstein-Glucksbourg,
+veuve du duc Charles Louis de Lunebourg,
+lui donna cinq princes et trois princesses, savoir Charles
+qui mourut empoisonné en Italie, par les ordres du roi
+son frère, le prince Casimir, empoisonné de même
+par une princesse de Holstein, qu'il avoit refusé d'épouser,
+les princes Philippe Albert et Louis. Le premier
+de ces trois princes épousa une princesse d'Anhalt,
+soeur de celui dont j'ai fait le portrait. Il eut d'elle
+deux fils et une fille. Le Margrave Philippe étant
+mort, son fils aîné, le Margrave de Schwed devint premier
+prince du sang et héritier présomptif de la couronne,
+en cas d'extinction de la ligne royale. Dans ce
+dernier cas tous les pays et les biens allodiaux me
+tomboient en partage. Le roi n'ayant qu'un fils, le
+prince d'Anhalt, appuyé de Grumkow, lui fit concevoir
+que sa politique exigeoit de lui qu'il me fît épouser
+son cousin, le Margrave de Schwed. Ils lui représentèrent
+que la santé délicate de mon frère ne permettoit
+pas qu'on fît grand fonds sur ses jours, que la reine
+commençoit à devenir si replette, qu'il étoit à craindre
+qu'elle n'eût plus d'enfans; que le roi devoit penser
+d'avance à la conservation de ses états qui seroient
+démembrés, si je faisois un autre parti, et enfin, que s'il
+avoit le malheur de perdre mon frère, son gendre et
+son successeur lui tiendroient lieu de fils.</p>
+
+<p>Le roi se contenta pendant quelque temps de ne
+leur donner que des réponses vagues, mais ils trouvèrent
+enfin moyen de l'entraîner dans des parties de débauche,
+où, échauffé de vin, ils obtinrent de lui ce qu'ils voulurent.
+Il fut même conclu que le Margrave de Schwed auroit
+dorénavant les entrées chez moi, et qu'on tâcheroit par
+toutes sortes de moyens de nous donner de l'inclination
+l'un pour l'autre. La Letti gagnée par la clique
+d'Anhalt, ne cessoit de me parler du Margrave de
+Schwed, et de le louer, ajoutant toujours qu'il deviendroit
+un grand roi et que je serois bien heureuse, si je
+pouvois l'épouser.</p>
+
+<p>Ce prince né en 1700, étoit fort grand pour son
+âge. Son visage est beau, mais sa physionomie n'est
+point revenante. Quoiqu'il n'eût que 15 ans, son méchant
+caractère se manifestoit déjà, il étoit brutal et cruel, il
+avoit des manières rudes et des inclinations basses.
+J'avois une antipathie naturelle pour lui, et je tâchois
+de lui faire des niches, et de l'épouvanter, car il étoit
+poltron. La Letti n'entendoit pas raillerie là-dessus et
+me punissoit sévèrement. La reine qui ignoroit le but
+des visites, que me faisoit ce prince, les souffroit d'autant
+plus facilement que je recevois celles des autres princes
+du sang et qu'elles étaient sans conséquence dans un
+âge aussi tendre que le mien. Malgré tout ce qu'on
+avoit pu faire jusqu'alors, les deux favoris n'avoient pu
+venir à bout de mettre la mésintelligence entre le roi
+et la reine. Mais quoique le roi aimât passionnément
+cette princesse, il ne pouvoit s'empêcher de la maltraiter
+et ne lui donnoit aucune part dans les affaires. Il en
+agissoit ainsi parceque, disoit il, il falloit tenir les femmes
+sous la férule, sans quoi elles dansoient sur la tête de
+leurs maris.</p>
+
+<p>Elle ne fut pourtant pas long-temps sans apprendre
+le plan de mon mariage. Le roi lui en fit la confidence;
+ce fut un coup de foudre pour elle. Il est juste que je
+donne ici une idée de son caractère et de sa personne.
+La reine n'a jamais été belle, ses traits sont marqués
+et il n'y en a aucun de beau. Elle est blanche, ses
+cheveux sont d'un brun foncé, sa taille a été une des
+plus belles du monde. Son port noble et majestueux
+inspire du respect à tous ceux qui la voient; un grand
+usage du monde et un esprit brillant semblent promettre
+plus de solidité qu'elle n'en possède. Elle a le coeur
+bon, généreux et bienfaisant, elle aime les beaux arts
+et les sciences, sans s'y être trop appliquée. Chacun
+à ses défauts, elle n'en est pas exempte. Tout l'orgueil
+et la hauteur de la maison d'Hannovre sont concentrés
+en sa personne. Son ambition est excessive, elle est
+jalouse à l'excès, d'une humeur soupçonneuse et vindicative,
+et ne pardonnant jamais à ceux dont elle croit
+avoir été offensée.</p>
+
+<p>L'alliance qu'elle avoit projetée avec l'Angleterre
+par l'union de ses enfans lui tenoit fort à coeur, se
+flattant de parvenir peu à peu à gouverner le roi. Son
+autre point de vue étoit de se faire une forte protection
+contre les persécutions du prince d'Anhalt et enfin
+d'obtenir la tutelle de mon frère en cas que le roi vînt
+à manquer. Ce prince se trouvoit souvent incommodé,
+et on avoit assuré la reine qu'il ne pouvoit vivre long-temps.</p>
+
+<p>Ce fut environ en ce temps-là que le roi déclara
+la guerre aux Suédois. Les troupes prussiennes commencèrent
+à marcher au mois de Mai en Poméranie où
+elles se joignirent aux troupes Danoises et Saxonnes.
+On ouvrit la campagne par la prise de la forte ville de
+Vismar. Toute l'armée réunie au nombre de 36,000
+hommes marcha ensuite vers Stralsund pour en former
+le siège. La reine, ma mère, quoique derechef enceinte,
+suivit le roi à cette expédition. Je ne ferai point le
+détail de cette campagne, elle finit glorieusement pour
+le roi mon père, qui se rendit maître d'une grande partie
+de la Poméranie Suédoise. On me confia uniquement
+pendant l'absence de la reine aux soins de la Letti,
+et Madame de Roukoul qui avoit élevé le roi fut
+chargée de l'éducation de mon frère. La Letti se
+donna un soin infini pour me cultiver l'esprit, elle m'apprit
+les principaux élémens de l'histoire et de la géographie,
+et tâcha en même temps de me former les manières.
+La quantité de monde que je voyois, contribuoit à me
+dégourdir, j'étois fort vive et chacun se faisoit un plaisir
+de s'amuser avec moi.</p>
+
+<p>La reine fut charmée de ma petite figure à son
+retour. Les caresses qu'elle me prodigua me causèrent
+une telle joie, que tout mon sang en étant bouleversé,
+je pris une hémorragie, qui pensa m'envoyer à l'autre
+monde. Ce ne fut que par un miracle que je réchappai
+de cet accident, qui me tint quelques semaines au lit.
+Je ne fus pas plutôt rétablie, que la reine voulut profiter
+de la prodigieuse facilité que j'avois à apprendre;
+elle me donna plusieurs maîtres, entr'autres ce fameux
+la Croze qui a été célèbre pour son savoir dans
+l'histoire, dans les langues orientales et dans les antiquités
+sacrées et profanes. Les maîtres qui se succédoient
+l'un à l'autre, m'occupoient tout le jour et ne
+me laissoient que très-peu de temps pour mes récréations.</p>
+
+<p>La cour de Berlin, quoique les cavaliers, qui la
+composoient, fussent presque tous militaires, étoit cependant
+très-nombreuse par l'affluence des étrangers qui
+s'y trouvoient. La reine tenoit appartement tous les
+soirs pendant l'absence du roi. Ce prince étoit la
+plupart du temps à Potsdam, petite ville à quatre milles
+de Berlin. Il y vivoit plutôt en gentilhomme qu'en roi,
+sa table étoit frugalement servie, il n'y avoit que le
+nécessaire. Son occupation principale étoit de discipliner
+un régiment qu'il avoit commencé à former pendant la
+vie de Frédéric I., et qui étoit composé de colosses
+de 6 pieds de hauteur. Tous les souverains de l'Europe
+s'empressoient à le recruter. On pouvoit nommer ce
+régiment le canal des grâces, car il suffisoit de
+donner ou de procurer de grands hommes au roi
+pour en obtenir tout ce qu'on souhaitoit. Il alloit
+l'après-midi à la chasse et tenoit tabagie le soir avec
+ses généraux.</p>
+
+<p>Il y avoit en ce temps-là beaucoup d'officiers
+Suédois à Berlin, qui avoient été faits prisonniers au
+siège de Stralsund. Un de ces officiers, nommé Cron,
+s'étoit rendu fameux par son savoir dans l'astrologie
+judiciaire. La reine fut curieuse de le voir. Il lui
+pronostiqua, qu'elle accoucheroit d'une princesse. Il
+prédit à mon frère qu'il deviendroit un des plus grands
+princes qui eussent jamais regné, qu'il feroit de grandes
+acquisitions et qu'il mourroit Empereur. Ma main ne
+se trouva pas si heureuse que celle de mon frère. Il
+l'examina long-temps et branlant la tête il dit, que toute
+ma vie ne seroit qu'un tissu de fatalités, que je serois
+recherchée par quatre têtes couronnées, celles de Suède,
+d'Angleterre, de Russie et de Pologne, et que cependant
+je n'épouserois jamais aucun de ces rois. Cette prédiction
+s'accomplit comme nous le verrons dans la suite.</p>
+
+<p>Je ne puis m'empêcher de rapporter ici une aventure
+qui mettra le lecteur au fait du caractère de Grumkow,
+et quoiqu'elle n'ait aucun rapport avec les mémoires
+de ma vie elle ne laissera pas que d'amuser.
+La reine avoit parmi ses Dames une demoiselle de
+Vagnitz qui étoit dans ce temps-là sa favorite.
+La mère de cette fille étoit gouvernante de la Margrave
+Albert, tante du roi. Madame de Vagnitz
+cachoit sous un dehors de dévotion la conduite la plus
+scandaleuse son esprit d'intrigues la portant à se prostituer,
+elle et ses filles, aux favoris du roi et à ceux qui
+étoient mêlés dans les affaires; de façon qu'elle apprenoit
+par leur moyen les secrets de l'état qu'elle vendoit aussitôt
+au comte de Rottenbourg, ministre de France.</p>
+
+<p>Madame de Vagnitz pour parvenir à ses fins s'associa
+Mr. Kreutz, favori du roi. Cet homme étoit fils
+d'un bailli. D'auditeur d'un régiment, il étoit monté au
+grade de directeur des finances et de ministre d'état.
+Son âme étoit aussi basse que sa naissance; c'étoit un
+assemblage de tous les vices. Quoique son caractère
+fût très-ressemblant à celui de Grumkow, ils étoient
+ennemis jurés étant réciproquement jaloux de leur faveur.
+Kreutz avoit la bienveillance du roi par le soin qu'il
+s'étoit donné d'accumuler les trésors de ce prince et
+d'augmenter ses revenus aux dépens du pauvre peuple.
+Il fut charmé du projet de Madame de Vagnitz; il
+étoit conforme à ses vues. En plaçant une maîtresse,
+il se faisoit un soutien et par ce moyen il pouvoit parvenir
+à détruire la faveur de Grumkow et à s'emparer
+seul de l'esprit du roi et des affaires. Il se chargea
+d'instruire la future sultane des démarches, qu'elle devoit
+faire, pour réussir. Diverses entrevues qu'il eut avec
+elle lui inspirèrent une forte passion pour cette fille. Il
+étoit puissamment riche. Les magnifiques présens, qu'il
+fit, désarmèrent bientôt sa cruauté, elle se livre à lui
+sans perdre néanmoins de vue son premier plan.
+Kreutz avoit des émissaires secrets autour du roi. Ces
+malheureux tachoient par divers discours lâchés à propos
+de le dégoûter de la reine. On lui vantoit même la
+beauté de la Vagnitz, et on ne laissoit échapper
+aucune occasion de prôner le bonheur qu'il y auroit, de
+posséder une si charmante personne. Grumkow qui
+avoit des espions partout, n'ignora pas long-temps ces
+menées. Il vouloit bien que le roi eût des maîtresses,
+mais il vouloit les lui donner. Il résolut donc de rompre
+toute cette intrigue et de se servir des mêmes armes
+que Kreutz vouloit employer contre lui pour le ruiner.
+La Vagnitz étoit belle comme un ange, mais son esprit
+n'étoit qu'emprunté. Mal élevée, elle avoit le coeur
+aussi mauvais que sa mère et y joignoit une hauteur
+insupportable. Sa langue médisante déchiroit impitoyablement
+ceux qui avoient le malheur de lui déplaire.</p>
+
+<p>On juge bien par là, qu'elle n'avoit guère d'amis.
+Grumkow l'ayant fait épier, apprit qu'elle avoit de
+grandes conférences avec Kreutz et qu'il sembloit qu'elles
+ne rouloient pas toujours sur des affaires d'état.
+Pour s'en éclaircir tout-à-fait, il se servit d'un marmiton,
+auquel il trouva l'esprit assez délié pour le personnage,
+qu'il devoit faire. Il prit le temps que le roi et la reine
+étoient à Stralsund pour exécuter son dessein. Une
+nuit que tout étoit enseveli dans le sommeil, il se fit
+une rumeur épouvantable dans le palais. Tout le monde
+se réveille croyant que c'étoit du feu, mais on fut bien
+surpris d'apprendre que c'étoit un spectre qui causoit
+tout ce bruit. Les gardes placés devant l'appartement
+de mon frère et devant le mien étoient à demi-morts de
+peur et disoient avoir vu ce revenant passer et enfiler
+une galerie qui menoit chez les Dames de la reine.
+L'officier de la garde redouble d'abord les postes qui
+étoient devant nos chambres et alla visiter tout le château
+lui-même, sans rien trouver. Cependant dès qu'il se fut
+retiré l'esprit reparut et épouvanta si fort les gardes
+qu'on les trouva évanouis. Ils disoient que c'étoit le
+grand diable que les sorciers Suédois envoyoient pour
+tuer le prince royal.</p>
+
+<p>Le lendemain toute la ville fut en alarme, on craignit
+que ce ne fût quelque trame des Suédois, qui avec
+l'assistance de cet esprit pourroient bien mettre le feu
+au palais et tâcher de nous enlever, mon frère et moi.
+On prit donc toutes les précautions nécessaires pour
+notre sûreté et pour tâcher d'attraper le spectre. Ce
+ne fut que la troisième nuit qu'on prit ce soi-disant
+diable. Grumkow par son crédit trouva moyen de le
+faire examiner par ses créatures. Il en fit une badinerie
+auprès du roi et fit changer la punition rigoureuse que
+ce prince vouloit faire subir à ce malheureux en celle
+d'être trois jours de suite sur l'âne de bois avec tout
+son attirail de revenant. Cependant Grumkow apprit
+par le faux diable ce qu'il vouloit savoir, c'est-à-dire les
+entrevues nocturnes de Kreutz et de la Vagnitz. Outre
+cela la femme de chambre de cette Dame qu'il trouva
+moyen de gagner à force d'argent lui rapporta, que sa
+maîtresse avoit déjà fait une fausse couche, et qu'elle
+étoit actuellement enceinte. Il attendit le retour du roi
+à Berlin pour lui faire part de cette histoire scandaleuse.</p>
+
+<p>Ce prince se mit dans une violente colère contre
+cette fille, il voulut la faire chasser sur le champ de la
+cour mais la reine obtint à force de prières qu'elle y
+restât encore quelque temps pour chercher un prétexte
+de la congédier de bonne grâce. Le roi ne lui accorda
+qu'avec beaucoup de peine ce répit, il exigea cependant
+de la reine qu'elle lui signifieroit le même jour son congé.
+Il lui conta toutes les intrigues de cette fille et les
+peines qu'elle s'étoit données pour devenir sa maîtresse.
+La reine l'envoya chercher. Cette princesse avoit pour
+cette créature un foible qu'elle ne pouvoit surmonter.
+Elle lui parla en présence de Madame de Roukoul
+qui ne voulut pas la quitter dans l'état où elle étoit,
+étant enceinte. Elle lui exposa l'ordre du roi et lui
+répéta tout le discours de ce prince. Il faut vous soumettre
+aux volontés du roi, ajouta-t-elle; j'accouche dans
+trois mois; si je donne la naissance à un fils, la première
+chose que je ferai sera de demander votre grâce. La
+Vagnitz bien loin de reconnoître les bontés de la reine,
+avoit eu peine à entendre la fin de son discours. Elle
+lui déclara tout net, qu'elle avoit de puissants soutiens
+qui sauroient la protéger.</p>
+
+<p>La reine voulut lui répliquer, mais cette fille entra
+dans une si violente colère qu'elle fit mille imprécations
+contre la reine et contre l'enfant qu'elle portoit. La
+rage qui la possédoit lui fit prendre les convulsions.
+Madame de Roukoul emmena la reine qui étoit fort
+altérée; cette princesse ne voulut point informer le roi
+de toute cette conversation, espérant toujours pouvoir
+le radoucir, mais la Vagnitz rompit elle-même ces
+bonnes dispositions. Elle fit afficher le lendemain une
+pasquinade sanglante contre le roi et la reine. On en
+découvrit bientôt l'auteur. Le roi n'entendant plus raillerie
+la fit chasser ignominieusement de la cour. Sa
+mère la suivit de près. Grumkow découvrit au roi les
+intrigues de cette Dame avec le ministre de France.
+Elle fut heureuse d'en être quitte pour l'exil, et de n'être
+pas enfermée pour le reste de ses jours dans une forteresse.
+Kreutz se maintint dans sa faveur malgré toutes
+les peines que son antagoniste s'étoit données pour le
+détruire. Pour la reine, elle se consola bientôt de la
+perte de cette fille. Madame de Blaspil obtint sa
+place de favorite auprès d'elle. La reine fut délivrée
+d'un fils peu de temps après cette belle aventure. Sa
+naissance causa une joie générale, il fut nommé Guillaume.
+Ce prince mourut en 1719 de la dyssenterie.
+La soeur du Margrave de Schwed se maria aussi cette
+année avec le prince héréditaire de Wurtemberg. Les
+caprices de cette princesse sont cause, que le duché de
+Wurtemberg est tombé entre les mains des catholiques.</p>
+
+<p>Je finirai cette année par l'accomplissement d'une
+des prophéties que l'officier Suédois m'avoit faites.
+Le comte Poniatofski arriva en ce temps-là incognito
+à Berlin, il y étoit envoyé de la part de Charles XIII,
+roi de Suède. Comme le comte avoit connu très-particulièrement
+le grand maréchal de Printz dans le
+temps qu'ils étoient l'un et l'autre ambassadeurs en
+Russie, il s'adressa à lui pour obtenir une audience
+secrète du roi. Ce prince se rendit sur la brune chez
+Mr. de Printz qui logeoit dans ce temps-là au château.
+Mr. de Poniatofski lui fit des propositions très-avantageuses
+de la part de la cour de Suède, et il
+conclut un traité avec ce prince, qu'on a toujours pris
+soin de tenir si caché, que je n'ai pu en apprendre que
+deux articles. Le premier, que le roi de Suède céderoit
+pour toujours la Poméranie suédoise au roi, et que
+celui-ci lui payeroit une somme très-considérable pour
+l'en dédommager. Le second article étoit la conclusion
+de mon mariage avec le monarque Suédois, il étoit
+stipulé que je serois conduite en Suède à l'âge de douze
+ans pour y être élevée.</p>
+
+<p>Je n'ai pu jusqu'à présent que raconter des faits
+qui ne me regardoient pas personnellement. Je n'avois
+que huit ans. Mon âge trop tendre ne me permettoit
+pas de prendre part à ce qui se passoit. J'étois occupée
+tous les jours par mes maîtres et mon unique récréation
+étoit de voir mon frère. Jamais tendresse n'a égalé la
+nôtre. Il avoit de l'esprit, son humeur étoit sombre,
+il pensoit long temps avant que de répondre, mais en
+récompense, il répondoit juste. Il n'apprenoit que très-difficilement,
+et on s'attendoit, qu'il auroit avec le temps
+plus de bon sens, que d'esprit. J'étois au contraire
+très-vive, j'avois la réplique prompte et une mémoire
+angélique; le roi m'aimoit à la passion. Il n'a jamais
+eu autant d'attention pour ses autres enfans, que pour
+moi. Mon frère en revanche lui étoit odieux et ne
+paroissoit jamais à sa vue, sans en être maltraité, ce
+qui lui inspira une crainte invincible pour son père, et
+qu'il a conservée même jusqu'à l'âge de raison.</p>
+
+<p>Le roi et la reine firent un second voyage à
+Hannovre. Le roi de Suède et celui de Prusse ayant
+mûrement réfléchi sur l'alliance, qui devoit unir leurs
+maisons, avoient trouvé nos âges si disproportionnés
+qu'ils résolurent de la rompre. Celui de Prusse se
+proposa de renouer celle qui avoit déjà été sur le tapis
+avec le Duc du Glocestre.</p>
+
+<p>Le roi George I. d'Angleterre se prêta avec joie
+à ces desseins, mais il souhaita qu'un double mariage
+pût resserrer encore plus étroitement les noeuds de leur
+amitié, savoir celui de mon frère et de la princesse
+Amélie, seconde soeur de ce duc. Cette double
+alliance fut conclue, au grand contentement de la reine,
+qui l'avoit toujours souhaitée si ardemment. Cette princesse
+nous porta les bagues de promesse, à mon frère
+et à moi. J'entrai même en correspondance avec mon
+petit amant, et en reçus plusieurs présens. Les intrigues
+du prince d'Anhalt et de Grumkow continuoient
+toujours. La naissance de mon second frère n'avoit
+fait que déranger leurs projets, sans les leur faire perdre
+de vue. Il n'étoit pas temps de les faire éclater.</p>
+
+<p>La nouvelle alliance que le roi venoit de contracter
+avec l'Angleterre, ne leur parut pas un grand obstacle
+à surmonter. Les intérêts des maisons de Brandebourg
+et d'Hannovre ayant toujours été opposés, ils s'attendoient
+bien que leur union ne seroit pas de durée. Ils
+connoissoient à fond l'humeur du roi, qui se laissoit
+facilement animer, et qui dans sa première passion ne
+gardoit point de mesures, et n'agissoit pas selon la
+politique. Ils résolurent donc d'attendre tranquillement
+jusqu'à ce qu'ils pussent trouver un incident conforme
+à leurs vues. Ce fut en cette année qu'on découvrit
+une trame secrète, qu'un nommé Clément avoit formée.
+Il fut accusé de crime de Lèse-Majesté, d'avoir contrefait
+la signature de plusieurs grands princes, et tâché de
+brouiller les diverses grandes puissances entre elles. Ce
+Clément se trouvoit à la Haye, et avoit écrit plusieurs
+fois au roi. Sa mauvaise conscience ne lui permettoit
+pas de sortir de cet asile, et le roi n'avoit pu venir à
+bout de l'attirer dans son pays. Il se servit enfin du
+ministère d'un ecclésiastique calviniste, nommé Gablonski,
+pour se rendre maître de cet homme. Gablonski
+qui avoit étudié avec lui, se rendit en Hollande,
+et sut si bien lui persuader la bonne réception, et les
+honneurs que le roi vouloit lui faire, qu'il l'engagea
+enfin à se rendre avec lui à Berlin. Aussitôt que
+Clément eut mis le pied dans le pays de Clève, il fut
+arrêté. On a toujours cru, que cet homme étoit de
+grande extraction; les uns le disoient fils naturel du roi
+de Danemarc, et les autres du duc d'Orléans régent de
+France. La grande ressemblance, qu'il avoit avec le
+dernier de ces princes, a fait juger qu'il lui appartenoit.
+On commença son procès, dès qu'il fut arrivé à Berlin.
+On prétend qu'il découvrit au roi toutes les intrigues de
+Grumkow, et qu'il s'offrit à justifier son accusation par
+des lettres de ce ministre, qu'il vouloit remettre à ce
+prince. Grumkow fut à deux doigts de sa perte.
+Mais heureusement pour lui, Clément ne put produire
+les lettres qu'il avoit promises: ainsi son accusation fut
+traitée de calomnie. Les circonstances de son procès
+ont toujours été tenues si secrètes, que je n'ai pu en
+apprendre que le peu de particularités, que je viens
+d'écrire.</p>
+
+<p>Le procès dura six mois, au bout desquels on lui
+prononça sa sentence. Elle portoit qu'il seroit trois fois
+tenaillé, et ensuite pendu. Il entendit lire son arrêt
+avec une fermeté héroïque et sans changer de visage.
+Le roi est maître, dit-il, de ma vie et de ma mort, je
+n'ai point mérité cette dernière, j'ai fait ce que les
+ministres du roi font tous les jours. Ils tâchent de
+duper et de tromper ceux des autres puissances, et ne
+sont que d'honnêtes espions dans les cours. Si j'avois
+été accrédité comme eux, je serois peut-être à présent
+sur le pinacle, au lieu d'aller faire ma demeure au haut
+du gibet.</p>
+
+<p>Sa constance ne se démentit point jusqu'à son
+dernier soupir. On peut le compter au nombre des
+grands génies, il avoit beaucoup de savoir, possédoit
+plusieurs langues, et charmoit par son éloquence. Il la
+fit valoir dans une harangue, qu'il fit au peuple. Comme
+elle a été imprimée, je la passerai sous silence. Lemann,
+un de ses complices, fut écartelé, ils eurent pour compagnon
+de malheur un troisième personnage, qui fut
+puni pour un crime différent du leur. Il se nommoit
+Heidekamm, et avoit été anobli sous le règne de
+Frédéric I. Il avoit dit et écrit, que le roi n'étoit
+pas fils légitime. Il fut condamné à être fouetté par
+les mains du bourreau, déclaré infâme, et enfermé à
+Spandau pour le reste de ses jours. Pendant la détention
+de Clément, le roi tomba dangereusement malade
+à Brandebourg d'une colique néphrétique, accompagnée
+d'une grosse fièvre. Il dépêcha sur le champ une estafette
+à Berlin, pour en informer la reine et la prier de
+venir le trouver.</p>
+
+<p>Cette princesse se mit aussitôt en chemin, et fit
+tant de diligence, qu'elle arriva le soir à Brandebourg.
+Elle trouva le roi très-mal. Le prince persuadé que sa
+mort étoit prochaine, étoit occupé à faire son testament.
+Ceux auxquels il dictoit ses dernières volontés, étoient
+des gens de probité et dont la fidélité étoit reconnue.
+Il y nommoit la reine régente du royaume, pendant la
+minorité de mon frère, et l'empereur et le roi d'Angleterre
+tuteurs du jeune prince. Il n'y faisoit aucune mention
+de Grumkow ni du prince d'Anhalt, j'en ignore la
+raison. Il leur avoit cependant dépêché une estaffette
+quelques heures avant l'arrivée de la reine, pour leur
+ordonner de se rendre auprès de lui. Je ne sais quel
+incident retarda leur départ. Le roi n'avoit point signé
+son testament, il est à présumer qu'il les faisoit venir
+pour le leur communiquer, et pour y insérer peut-être
+quelque article pour eux. Il fut si piqué de leur retardement,
+et son mal augmenta si fort, qu'il ne différa plus
+de le souscrire. La reine en reçut une copie et l'original
+fut mis dans les archives à Berlin. L'acte ne fut pas
+plutôt achevé, que ce prince commença à devenir plus
+tranquille, son chirurgien-major Holtzendorff se servit
+à propos d'un remède fort en vogue dans ce temps-là;
+c'étoit l'ipécacuanha. Cette drogue lui sauva la vie, la
+fièvre et les douleurs qu'il enduroit diminuèrent considérablement
+vers le matin, et donnèrent de grandes espérances
+de sa convalescence. Ce fut le commencement
+de la fortune et de la faveur de Holtzendorff, dont
+j'aurai lieu de parler dans la suite.</p>
+
+<p>Le prince d'Anhalt et son compagnon d'iniquités
+arrivèrent cependant vers le matin. Le roi se trouva
+fort embarrassé avec eux, s'attendant aux cruels reproches,
+qu'ils lui feroient de les avoir exclus de son testament.
+Ne sachant comment se tirer d'intrigue, il exigea un
+serment de la reine, des témoins et de ceux qui l'avoient
+dressé d'en ensevelir le contenu dans un silence éternel.</p>
+
+<p>Malgré toutes les mesures du roi, les deux intéressés
+apprirent bientôt ce qui venoit de se passer. Le mystère
+qu'on leur en faisoit les fit juger de la vérité du fait;
+surtout étant avertis, que la copie de cette pièce avoit
+été remise à la reine. Ce fut un coup assommant pour
+eux. Le roi étoit mieux, mais non entièrement hors de
+danger. Ils n'osèrent lui en parler, la moindre émotion
+pouvant lui coûter la vie. Mais leur inquiétude cessa
+bientôt, son mal diminua si fort qu'il fut entièrement
+rétabli au bout de huit jours. Dès qu'il fut en état de
+sortir, il retourna à Berlin. De là il se rendit à Vousterhausen,
+où la reine le suivit. Ce prince devenoit de
+jour en jour plus soupçonneux et défiant. Depuis la
+découverte des intrigues de Clément il se faisoit rendre
+toutes les lettres qui entroient et sortaient de B. et ne
+se couchoit plus sans avoir son épée et une paire de
+pistolets chargés à côté de son lit. Le prince d'Anhalt
+et Grumkow ne dormoient pas, l'affaire du testament
+leur tenoit toujours fort à coeur, et ils n'avoient pas
+renoncé à leurs anciens plans. (Le roi et mon frère
+étoient dans ce temps-là d'une santé assez foible, et mon
+second frère étoit au berceau.) Leur malignité leur offrit
+des moyens pour apprendre le contenu de cette pièce
+intéressante, et pour la tirer peut-être des mains de la
+reine, ne doutant point, que s'ils pouvoient y parvenir,
+ils viendroient à bout de faire casser le testament, de
+brouiller totalement le roi et la reine et d'accomplir
+leur desseins. Voici comme ils s'y prirent. J'ai déjà
+parlé de Mdme. de Blaspil, favorite de la reine. Cette
+dame pouvoit passer pour une beauté, un esprit enjoué
+et solide relevoit les charmes de sa personne. Son coeur
+étoit noble et droit, mais deux défauts essentiels qui
+par malheur sont ceux de la plupart du sexe offusquoient
+ces belles qualités, elle étoit intriguante et coquette.
+Un mari de soixante ans goutteux et désagréable étoit
+un ragoût fort peu appétissant pour une jeune femme.
+Bien des gens prétendoient même qu'elle avoit vécu avec
+lui comme l'impératrice Pulchérie avec l'empereur Marcien.
+Le comte de Manteuffel, envoyé de Saxe à la
+cour de Prusse, avoit trouvé moyen de toucher son coeur.
+Leur commerce amoureux s'étoit traité jusqu'alors avec
+tant de secret que jamais on n'avoit eu le moindre
+soupçon contre la vertu de cette dame. Le comte fit
+un petit voyage à Dresde. Pour se dédommager de l'absence
+de celle qu'il aimoit, il lui écrivoit toutes les postes
+et en recevoit réponse. Cette fatale correspondance
+fut cause du malheur de Mdme. de Blaspil, ses lettres
+et celles de son amant tombèrent entre les mains du roi.</p>
+
+<p>Ce prince défiant soupçonna des intrigues d'état, et
+pour s'en éclaircir, il les fit voir à Grumkow. Celui-ci
+plus habile dans le langage d'amour que le roi, devina
+tout de suite la vérité. Il ne fit semblant de rien, regardant
+cet incident comme le plus heureux, qui pût lui
+arriver. Il étoit ami intime de Manteuffel, et très-bien
+dans l'esprit du roi de Pologne. Ce prince avoit
+de grands ménagemens à garder avec la cour de Berlin.
+Charles XII roi de Suède vivoit encore, ce qui lui
+faisoit toujours appréhender de nouvelles révolutions en
+Pologne, dont l'appui du roi mon père pouvoit le garantir.
+Grumkow lui promit son ministère, et s'engagea d'entretenir
+toujours la bonne harmonie entre les deux cours,
+s'il vouloit se prêter à ses vues et donner des instructions
+là-dessus au comte Manteuffel. Le roi de Pologne
+n'hésita pas d'y consentir, et renvoya ce ministre à Berlin.
+Grumkow s'ouvrit à lui sur toute l'histoire du testament,
+il l'avertit même qu'il étoit informé de son commerce
+amoureux avec Mdme. de Blaspil, et que le service
+qu'on exigeoit de lui étoit d'engager cette dame à tirer
+le testament du roi des mains de la reine. L'affaire
+étoit délicate, Manteuffel connoissoit l'attachement
+qu'elle avoit pour cette princesse. Cependant il hasarda
+de lui en parler. Mdme. de Blaspil eut bien de la
+peine à se rendre à ses désirs, mais l'amour lui fit enfin
+oublier ce qu'elle se devoit à elle-même et à sa maîtresse.
+Mdme. de Blaspil aveuglée par les protestations d'attachement
+que Manteuffel disoit avoir pour la reine,
+ne crut pas la chose de si grande conséquence, et connoissant
+l'empire absolu qu'elle avoit sur le coeur de
+cette princesse, elle joua tant de rôles différens, qu'elle
+vint enfin à bout de lui persuader de lui confier cette
+fatale pièce, à condition néanmoins qu'elle la lui rendroit
+après l'avoir lue.</p>
+
+<p>[**Passage supprimé par un éditeur, indiqué par deux lignes de tirets]</p>
+
+<p>la suivit ne fut pas moins fertile en événemens. Dès
+que le comte Manteuffel se vit possesseur du testament
+du roi, il en tira une copie qu'il remit à Grumkow.
+Les projets de ce ministre ne se trouvoient remplis qu'à
+demi, l'original étoit son point de vue. Il ne désespéroit
+pas qu'en s'y prenant avec adresse, il ne pût
+l'obtenir avec le temps. La reine commençoit à prendre
+de l'ascendant sur l'esprit du roi. Elle lui procuroit
+des recrues pour son régiment, et le roi d'Angleterre
+lui témoignoit des attentions infinies. La manière froide
+avec laquelle le roi avoit répondu aux instances que le
+prince d'Anhalt et Grumkow lui avoient faites pour
+mon mariage avec le Margrave de Schwed, leur avoit
+fait connoître que leur faveur tomboit. Plusieurs circonstances
+les confirmoient dans cette pensée. Le roi ne
+se montroit plus que rarement en public, il avoit une
+espèce d'hypocondrie, qui le rendoit mélancolique, il ne
+voyoit que la reine et ses enfans, et dînoit en particulier
+avec nous. Pour prévenir leur disgrâce, ils entreprirent
+de diminuer le crédit de la reine. On peut remarquer
+par le portrait que j'ai fait du roi, qu'il étoit facile de
+l'animer, et qu'un de ses défauts principaux étoit son
+attachement pour l'argent. Grumkow voulut profiter
+de ces foiblesses. Il fit part de son dessein à Mr. de
+Kamken, ministre d'état. Mais cet honnête homme
+en fit avertir la reine. Cette princesse aimoit le jeu,
+et y avoit fait des pertes considérables, ce qui l'avoit
+engagée à emprunter secrètement un capital de 30,000
+écus. Le roi lui avoit fait présant depuis peu d'une
+paire de pendeloques de brillants et percées, de très-grand
+prix. Elle ne les portoit que rarement, les ayant
+plusieurs fois perdues. Grumkow qui avoit des espions
+partout, fut bientôt informé du mauvais état de ses
+affaires, et jugeant que la reine avoit engagé ces pendeloques
+pour avoir le capital dont je viens de parler, il
+résolut d'en avertir le roi qu'il connoissoit assez pour
+savoir d'avance qu'il en seroit vivement piqué. La reine
+ne manqua pas de prévenir ce prince, et de lui faire
+voir ses [**texte supprimé par un éditeur, indiqué par des tirets]
+accusations, qu'on
+méditoit contre elle. Outrée du mauvais procédé
+de Grumkow, elle supplia le roi de lui permettre
+d'en tirer satisfaction. Et sur la réponse qu'il lui fit
+qu'on ne pouvoit punir personne sans preuve suffisante,
+elle eut l'imprudance de lui avouer que c'étoit Mr. de
+Kamken, qui lui avoit donné l'avis. Le roi l'envoya
+chercher sur le champ. La façon gracieuse dont il le
+reçut, l'encouragea à soutenir ce qu'il avoit avancé à la
+reine. Il y ajouta même plusieurs articles très-graves
+contre Grumkow. Mais n'étant informé de ses projets,
+que par des conversations qu'il avoit eues avec lui sans
+témoins, la négative de l'autre prévalut, et celui-ci fut
+envoyé à Spandau. Cette forteresse qui n'est qu'à 4
+lieues de Berlin, fut bientôt après remplie d'illustres
+prisonniers. Un nommé Trosqui, gentil-homme silésien,
+venoit d'être arrêté. Cet homme avoit fait le métier
+d'espion au camp suédois, pendant la campagne de Stralsund.
+Quoiqu'il eût utilement servi le roi, ce prince ne
+pouvoit le souffrir, et conservoit une secrète défiance
+contre lui. On l'accusoit d'avoir joué à Berlin le même
+rôle, qu'il avoit joué au camp suédois. Ses papiers qui
+furent saisis, le prouvèrent en quelque manière. Trosqui
+avoit infiniment d'esprit, et écrivoit très-joliment;
+ces deux talens lui tenoient lieu de figure. Sa cassette
+contenoit toutes les anecdotes amoureuses de la cour,
+dont il avoit fait une satire très-mordante, et quantité
+de lettres qu'il avoit reçues de plusieurs dames de Berlin,
+où le roi n'étoit pas ménagé. Celles de Mdme. de
+Blaspil étoient très-fortes contre ce prince, qu'elle
+traitoit de tyran et d'<i>horrible Scriblifax</i>. Grumkow,
+qui fut nommé pour examiner ces papiers, saisit cette
+occasion pour perdre cette dame. Il lui avoit confié
+une partie de ses projets, dans l'espérance de l'attirer
+à son parti, et de se faire donner le testament du roi.
+Madame de Blaspil qui avoit pénétré ses desseins, l'avoit
+amusé par de fausses promesses, pour lui arracher ses
+secrets. N'ayant point de preuves suffisantes contre
+lui, et le malheur de Kamken étant encore récent,
+elle n'osa les découvrir au roi, jusqu'à ce qu'elle en pût
+produire de convainquantes. Grumkow ayant fait lire
+au roi les lettres qu'elle avoit écrites à Trosqui,
+et l'ayant fort prévenu contre elle, ce prince l'envoya
+chercher et après lui avoir dit des choses très-dures
+il lui fit voir ces fatales lettres. Elle ne se démonta
+point [**lignes manquantes dans l'image] de sa main et
+que leur contenu étoit véritable, elle prit occasion de
+lui reprocher tous ses défauts, ajoutant que malgré tout
+ce qu'elle avoit écrit contre lui, elle lui étoit plus attachée
+que tout le reste du monde, étant la seule qui
+eût la hardiesse de lui parler avec franchise et sincérité.
+Son discours plein de force et d'esprit fit impression
+sur le roi. Après avoir rêvé quelque temps, je vous
+pardonne, lui dit-il, et je vous suis obligé de votre façon
+d'agir, vous m'avez persuadé que vous êtes ma véritable
+amie, en me disant mes vérités; oublions l'un et
+l'autre le passé, et soyons amis. Après quoi lui donnant
+la main et la conduisant chez la reine, voici, dit-il,
+une honnête femme, que j'estime infiniment. Madame
+de Blaspil cependant n'étoit pas tranquille. Elle savoit
+toutes les circonstances de l'horrible complot que Grumkow
+et le prince d'Anhalt tramoient contre le roi
+et mon frère. Elle le voyoit sur le point d'éclore et
+ne savoit quel parti prendre, trouvant un danger manifeste
+à parler ou à se taire. Mais il est temps de
+dévoiler cet affreux mystère. Les vues des deux associés
+d'iniquité ne tendoient qu'à mettre le Marg. de Schwed
+sur le trône et de s'emparer entièrement du gouvernement.</p>
+
+<p>La santé du roi ainsi que celle du P. R. se raffermissoit
+de jour en jour et dissipoit toutes les idées
+flatteuses qu'ils s'étoient faites sur leur trépas prochain.
+Ils résolurent d'y remédier. La chose étoit délicate, il
+n'y alloit pas de moins que de leur vie, et ils n'attendoient
+qu'une occasion favorable pour exécuter leur
+infâme dessein. Cette occasion se présenta telle qu'ils
+pouvoient la souhaiter. Il y avoit depuis quelque temps
+une bande de danseurs de corde à Berlin, qui jouoit
+des comédies allemandes sur un théâtre assez joli, dressé
+au marché neuf. Le roi y prenoit beaucoup de plaisir,
+et ne manquoit jamais d'y aller. Ils choisirent cet endroit
+pour en faire la scène de leur détestable tragédie.
+Il s'agissoit d'y attirer mon frère afin de pouvoir immoler
+ces deux victimes à leur abominable ambition. On
+devoit en même temps mettre le feu au théâtre et au
+château pour détourner tout soupçon d'eux et étrangler
+le roi et mon frère pendant le désordre que l'incendie
+ne pouvoit manquer de causer: la maison où on jouoit
+n'étant que de bois, n'ayant que des issues fort étroites
+et étant toujours remplie de façon qu'on ne pouvoit s'y
+remuer; ce qui facilitoit leur dessein. Leur parti étoit
+si fort qu'ils étoient sûrs de s'emparer de la régence
+pendant l'absence du Marg. de Schwed qui étoit encore
+en Italie, l'armée étant à la bienséance du prince d'Anhalt
+qui la commandoit, et en étoit fort aimé. Il est
+à présumer que Manteuffel ayant horreur de cette
+affreuse conspiration la découvrit à Mdme. de Blaspil,
+et lui nomma le jour auquel elle étoit fixée. Je me
+ressouviens très-bien...</p>
+
+<p>[**Lignes manquantes dans l'image]</p>
+
+<p>Grumkow le pressèrent beaucoup de mener mon frère
+à la comédie sous prétexte qu'il falloit dissiper son
+humeur sombre, et le distraire par les plaisirs. C'étoit
+le mercredi. Le vendredi suivant étoit choisi pour
+l'exécution de leur plan. Le roi trouvant leur raisonnement
+juste, y acquiesça. Mdme. de Blaspil, qui étoit
+présente et qui savoit leur dessein en frémit. Ne pouvant
+plus garder le silence, elle intimida la reine, sans
+pourtant lui dire de quoi il s'agissoit et lui conseilla
+d'empêcher à quelque prix que ce fût que mon frère
+ne suivît le roi. Cette princesse connoissant le génie
+craintif de mon frère, lui donna des peurs paniques du
+spectacle et l'épouvanta si fort, qu'il pleuroit quand on
+en parloit. Le vendredi étant enfin arrivé, la reine après
+m'avoir fait mille caresses m'ordonna d'amuser le roi,
+afin de lui faire oublier l'heure fixée pour la comédie,
+ajoutant que si je ne réussissois pas, et que le roi voulût
+prendre mon frère avec lui, je devois crier et pleurer
+et l'arrêter s'il étoit possible. Pour me faire plus d'impression,
+elle me dit qu'il y alloit de ma vie et de celle
+de mon frère. Je jouai si bien mon personnage, qu'il
+étoit six heures et demie, sans que le roi s'en fût aperçu.
+S'en souvenant tout d'un coup, il se leva et prenoit déjà
+le chemin de la porte, tenant son fils par la main, lorsque
+celui-ci commença à se débattre, et à pousser des
+cris terribles. Le roi surpris tenta de le ramener par
+la douceur, mais voyant qu'il n'y gagnoit rien et que ce
+pauvre enfant ne vouloit pas le suivre, il voulut le battre.
+La reine s'y opposa, mais le roi, le prenant sur ses bras,
+voulut l'emporter de force. Ce fut alors que je me jetai
+à ses pieds, que j'embrassai en les arrosant de mes larmes.
+La reine se mit au-devant de la porte, le suppliant de
+rester ce jour au château. Le roi, étonné de cet étrange
+procédé, en voulut savoir la cause. La reine ne savoit
+que lui répondre. Mais ce prince naturellement soupçonneux,
+conjectura qu'il y avoit quelque conspiration contre
+lui. Le procès de Trosqui n'étoit point fini: il s'imagina
+que cette affaire donnoit lieu aux appréhensions de la
+reine. L'ayant donc extrêmement pressée de lui dire
+de quoi il s'agissoit, elle se contenta, sans lui nommer
+Mdme. de Blaspil, de lui répondre, qu'il y alloit de
+sa vie et de celle de mon frère. Cette dame s'étant
+rendue le soir chez la reine, jugea qu'après la scène qui
+venoit de se passer elle ne pouvoit plus se taire. Elle
+lui découvrit donc tout le complot, la suppliant de lui
+procurer le lendemain une audience secrète du roi. La
+reine n'eut pas de peine à l'obtenir. Mdme. de Blaspil
+ayant découvert à ce prince toutes les particularités dont
+elle étoit informée, le roi lui demanda, si elle pourroit
+soutenir en face à Grumkow ce qu'elle venoit d'avancer,
+à quoi ayant répondu que oui, ce ministre fut appelé.
+Il avoit pris ses précautions de loin, et n'avoit pas sujet
+de craindre. Le fiscal général Katch, homme d'obscure
+naissance, lui devoit sa fortune. Digne de la protection
+de Grumkow, c'étoit la vive image du juge inique
+de l'évangile. Il étoit craint et abhorré de tout les
+honnêtes gens. Outre cela Grumkow avoit grand
+nombre de créatures dans la justice et dans les dicastères.
+Il se présenta donc hardiment au roi qui lui fit part de
+la déposition de Mdme. de Blaspil. Il protesta de
+son innocence s'écriant qu'on ne pouvoit être ministre
+fidèle sans être exposé aux persécutions, et qu'il paroissoit
+assez par les lettres de Madame de Blaspil à
+Trosqui, que cette dame ne cherchoit qu'à intriguer
+et à brouiller la cour. Il se jeta aux genoux du roi,
+le supplia de faire examiner cette affaire à la rigueur
+et sans ménagement et s'offrit à prouver authentiquement
+la fausseté des accusations. Le roi fit donc chercher
+Katch comme Grumkow l'avoit prévu. Malgré
+toutes ses menées, ce dernier se vit à deux doigts de
+sa perte. Katch sut la prévenir. Il avoit une dextérité
+étonnante à dérouter les criminels qui avoient le malheur
+de l'avoir pour juge. Des questions captieuses et des
+tours artificieux les confondoient. Madame de Blaspil
+en fut la victime. Elle ne put donner des preuves
+évidentes de ses accusations qui furent traitées de calomnie.
+Katch voyant le roi dans une violente colère, lui
+proposa de lui faire donner la question. Un reste
+d'égard pour son sexe et pour son rang la sauvèrent
+de cette ignominie. Le roi se contenta de l'envoyer le
+soir même à Spandau où Trosqui fut conduit quelques
+jours après. Cette dame soutint ce revers avec
+une fermeté héroïque. On la traita au commencement
+avec rigueur et dureté. Renfermée dans une chambre
+grillée, humide, sans lit ni meubles, elle resta trois jours
+dans cet état, ne recevant absolument que ce qu'il lui
+falloit pour vivre. Quoique la reine fût enceinte, le roi
+ne la ménagea pas et lui annonça d'une façon trés-désobligeante
+le malheur de sa favorite. Elle en fut si
+vivement touchée, qu'elle fit craindre une fausse couche.
+Outre l'amitié qu'elle avoit pour Madame des Blaspil,
+la considération du testament du roi qui étoit resté entre
+les mains de cette dame, lui causoit de mortelles alarmes.
+Un incident heureux la tira de peine. Le maréchal de
+Natzmer, homme d'un mérite infini et d'une probité
+reconnue, reçut l'ordre de mettre le scellé chez elle.
+La reine se servit du ministère de son chapelain, nommé
+Boshart, pour faire savoir au maréchal l'inquiétude
+où elle se trouvoit, et pour le conjurer de lui remettre
+le testament du roi. Le chapelain lui détailla le danger
+que courroit cette princesse, si on trouvoit cette pièce,
+et s'acquitta si bien de sa commission qu'il l'engagea à
+satisfaire aux désirs de la reine; ce qui dérangea fort
+les desseins de Grumkow. On ne trouva rien de
+suspect parmi les papiers de Madame de Blaspil et
+on cessa de faire des poursuites ultérieures.</p>
+
+<p>J'ai appris toutes les particularités que je viens
+d'écrire de la reine ma mère: elles ne sont connues que
+de très peu de personnes. La reine avoit pris beaucoup
+de soin de les cacher, et mon frère depuis son avènement
+à la couronne a fait brûler tous les actes du procès.
+Madame de Blaspil fut élargie au bout d'un an et sa
+prison fut changée dans un exil au pays de Clèves. Le
+roi la revit quelques années après, lui fit beaucoup de
+politesses et lui pardonna le passé. Après la mort de
+ce prince le roi mon frère, pour faire plaisir à la reine,
+la plaça comme gouvernante auprès de mes deux soeurs
+cadettes et elle exerce cette charge encore actuellement.
+Cependant toutes ces intrigues arrivées coup sur coup
+à Berlin lassèrent enfin la patience du roi. Il avoit trop
+d'esprit pour ne pas remarquer que le prince d'Anhalt
+et Grumkow n'en étoient pas tout à fait innocents.
+Il voulut donc mettre fin une bonne fois à toutes ces
+chipoteries et résolut de marier le Margrave de Schwed.
+L'étroite alliance où il se trouvoit avec la Russie lui
+firent jeter les yeux de ce côté-là. Mr. de Martenfeld,
+son envoyé à Petersbourg, reçut ordre de demander
+la duchesse de Courlande (depuis impératrice) en
+mariage pour ce prince. Le Czar se trouva très disposé
+à entrer dans le vues du roi. Le Margrave de Schwed
+fut donc rappelé d'Italie où il se trouvoit alors. Dès
+qu'il fut arrivé à Berlin, le roi lui fit proposer cette
+alliance. Il lui fit concevoir combien elle étoit avantageuse
+pour lui et combien elle étoit capable de contenter
+son ambition. Mais ce prince qui se flattoit encore
+de m'épouser, refusa tout net de se rendre aux
+désirs du roi. Comme il avoit 18 ans et qu'il étoit
+majeur, le roi ne put le contraindre d'obéir, ainsi toute
+cette affaire en resta là. J'ai oublié de faire mention
+dans l'année précédente de l'arrivée du Czar Pierre le
+grand à Berlin. Cette anecdote est assez curieuse pour
+mériter une place dans ces mémoires. Ce prince qui se
+plaisoit beaucoup à voyager venoit de Hollande. Il avoit
+été obligé de s'arrêter au pays de Clèves, la Czarine y
+ayant fait une fausse couche. Comme il n'aimoit ni le
+monde, ni les cérémonies, il fit prier le roi de le loger
+dans une maison de plaisance de la reine qui étoit dans
+les faubourgs de Berlin. Cette princesse en fut fort
+fâchée, elle avoit fait bâtir une très-jolie maison qu'elle
+avoit pris soin d'orner magnifiquement. La galerie de
+porcelaine qu'on y voyoit étoit superbe, aussi bien que
+toutes les chambres décorées de glaces, et comme cette
+maison étoit un vrai bijou, elle en portoit le nom. Le
+jardin étoit très-joli et bordé par la rivière, ce qui lui
+donnoit un grand agrément.</p>
+
+<p>La reine pour prévenir les désordres que Mrs. les
+Russes avoient faits dans tous les autres endroits où ils
+avoient demeuré, fit démeubler toute la maison et en
+fit emporter ce qu'il y avoit de plus fragile. Le Czar,
+son épouse et toute leur cour arrivèrent quelques jours
+après par eau à Mon-bijou. Le roi et la reine les reçurent
+au bord de la rivière. Le roi donne la main à la
+Czarine pour la conduire à terre. Dès que le Czar fut
+débarqué, il tendit la main au roi et lui dit: je suis
+bien aise de vous voir, mon frère Frédéric. Il s'approcha
+ensuite de la reine qu'il voulut embrasser, mais
+elle le repoussa. La Czarine débuta par baiser la main
+à la reine, ce qu'elle fit à plusieurs reprises. Elle lui
+présenta ensuite le duc et la duchesse de Meklenbourg
+qui les avoient accompagnés et 400 soi-disantes dames
+qui étoient à sa suite. C'etoient pour la plupart des servantes
+Allemandes, qui faisoient les fonctions de dames,
+de femmes de chambre, de cuisinières et de blanchisseuses.
+Presque toutes ces créatures portoient chacune
+un enfant richement vêtu sur les bras, et lorsqu'on leur
+demandoit, si c'etoient les leurs, elles répondoient en
+faisant des Salamalecs à la Russienne le Czar m'a fait
+l'honneur de me faire cet enfant. Le reine ne voulut
+pas saluer ces créatures. La Czarine en revanche traita
+avec beaucoup de hauteur les princesses du sang, et ce
+ne fut qu'avec beaucoup de peine, que le roi obtint
+d'elle qu'elle les saluât. Je vis toute cette cour le lendemain
+où le Czar et son épouse vinrent rendre visite à
+la reine. Cette princesse les reçut aux grands appartemens
+du château, et alla au devant d'eux jusqu'à la
+salle des gardes. La reine donna la main à la Czarine,
+lui laissant la droite et la conduisit dans sa chambre
+d'audience.</p>
+
+<p>Le roi et le Czar les suivirent. Dès que ce prince
+me vit, il me reconnut, m'ayant vue cinq ans auparavant.
+Il me prit entre ses bras et m'écorcha tout le visage à
+force de me baiser. Je lui donnois des soufflets et me
+débattois tant que je pouvois, lui disant que je ne voulois
+point de ces familiarités et qu'il me déshonoroit.
+Il rit beaucoup de cette idée et s'entretint long-temps
+avec moi. On m'avoit fait ma leçon; je lui parlai de
+sa flotte et de ses conquêtes, ce qui le charma si fort
+qu'il dit plusieurs fois à la Czarine que s'il pouvoit avoir
+un enfant comme moi, il céderoit volontiers une de ses
+provinces. La Czarine me fit aussi beaucoup de caresses.
+La reine et elle se placèrent sous le dais, chacune dans
+un fauteuil, j'étois à côté de la reine, et les princesses
+du sang vis-à-vis d'elle.</p>
+
+<p>La Czarine étoit petite et ramassée, fort basanée et
+n'avoit ni air ni grâce. Il suffisoit de la voir pour
+deviner sa basse extraction. On l'auroit prise à son
+affublement pour une comédienne allemande. Son habit
+avoit été acheté à la friperie. Il étoit à l'antique et
+fort chargé d'argent et de crasse. Le devant de son
+corps de jupe étoit orné de pierreries. Le dessein en
+étoit singulier, c'était un aigle double dont les plumes
+étaient garnies du plus petit carat et très-mal monté.
+Elle avoit une douzaine d'ordres et autant de portraits
+de saints et de reliques attachés tout le long du parement
+de son habit, de façon, que lorsqu'elle marchoit on
+auroit cru entendre un mulet: tous ces ordres qui se
+choquoient l'un l'autre faisant le même bruit.</p>
+
+<p>Le Czar en revanche étoit très-grand et assez bien
+fait, son visage étoit beau, mais sa physionomie avoit
+quelque chose de si rude qu'il faisoit peur. Il étoit
+vêtu à la matelote avec un habit tout uni. La Czarine
+qui parloit très-mal allemand et qui n'entendoit pas bien
+ce que la reine lui disoit, fit approcher sa folle, et
+s'entretint avec elle en Russien. Cette pauvre créature
+étoit une princesse Galitzin et avoit été réduite à
+faire ce métier là, pour sauver sa vie. Ayant été mêlée
+dans une conspiration contre le Czar, on lui avoit donné
+deux fois le knouti. Je ne sais ce qu'elle disoit à la
+Czarine, mais cette princesse faisoit de grands éclats
+de rire.</p>
+
+<p>On se mit enfin à table où le Czar se plaça à côté
+de la reine. Il est connu que ce prince avoit été empoisonné.
+Dans sa jeunesse le venin le plus subtil lui
+étoit tombé sur les nerfs, ce qui étoit cause qu'il prenoit
+très-souvent des espèces de convulsions, qu'il n'étoit pas
+en état d'empêcher. Cet accident lui prit à table, il
+faisoit plusieurs contorsions et comme il tenoit son couteau
+et qu'il en gesticuloit fort près de la reine, cette
+princesse eut peur et voulut se lever à diverses reprises.
+Le Czar la rassura, et la pria de se tranquilliser, parcequ'il
+ne lui feroit aucun mal: il lui prit en même temps
+la main qu'il serra avec tant de violence entre les
+siennes que la reine fut obligée de crier miséricorde,
+ce qui le fit rire de bon coeur, lui disant qu'elle avoit
+les os plus délicats que sa Catharine. On avoit tout
+préparé après souper pour le bal, mais il s'évada dès
+qu'il se fut levé de table et s'en retourna tout seul et
+à pied à Mon-bijou. On lui fit voir le jour suivant tout
+ce qu'il y avoit de remarquable à Berlin, et entr'autres
+le cabinet de médailles et de statues antiques. Il y en
+avoit une parmi ces dernières, à ce qu'on m'a dit, qui
+représentoit une divinité païenne dans une posture fort
+indécente: on se servoit du temps des anciens Romains
+de ce simulacre pour parer les chambres nuptiales. On
+regardoit cette pièce comme très-rare; elle passoit pour
+être une des plus belles qu'il y ait. Le Czar l'admira
+beaucoup et ordonna à la Czarine de la baiser. Elle
+voulut s'en défendre, il se fâcha et lui dit en allemand
+corrompu: Kop ab, ce qui signifie: je vous ferai
+décapiter si vous ne m'obéissez. La Czarine eut si peur
+qu'elle fit tout ce qu'il voulut. Il demanda sans façon
+cette statue et plusieurs autres au roi qui ne put les
+lui refuser. Il en fit de même d'un cabinet dont toute
+la boiserie étoit d'ambre. Ce cabinet étoit unique dans
+son espèce et avoit coûté des sommes immenses au roi
+Frédéric premier. Il eut le triste sort d'être conduit
+à Petersbourg au grand regret de tout le monde.</p>
+
+<p>Cette cour barbare partit enfin deux jours après.
+La reine se rendit d'abord à Mon-bijou. La désolation
+de Jérusalem y régnoit; je n'ai jamais rien vu de pareil,
+tout y étoit tellement ruiné que la reine fut obligée de
+faire rebâtir presque toute la maison.</p>
+
+<p>Mais j'en reviens à mon sujet dont il y a bien
+long-temps que je me suis écartée. Mon frère étant
+entré depuis le mois de Janvier dans sa septième année,
+le roi trouva à propos de l'ôter des mains de Madame
+de Roukoul et de lui donner des gouverneurs. Les
+cabales recommencèrent à ce sujet. La reine vouloit
+les choisir et les deux favoris prétendoient y placer
+leurs créatures. Ils réussirent l'un et l'autre. La reine
+fit agréer au roi le général, depuis maréchal, comte
+de Finkenstein, très-honnête homme et qui étoit
+universellement estimé tant pour sa probité que pour
+sa capacité dans le métier de la guerre, mais dont
+le petit génie le rendoit incapable de bien élever
+un jeune prince. Il étoit de ces gens qui s'imaginent
+avoir beaucoup d'esprit, qui veulent faire les politiques,
+et qui font en un mot de grands raisonnemens, qui
+n'aboutissent à rien. Il avoit épousé la soeur de Madame
+de Blaspil. Cette dame pour son bonheur avoit plus
+d'esprit que lui et le gouvernoit entièrement. Le prince
+d'Anhalt plaça le sous-gouverneur. Il se nommoit
+Kalkstein, et étoit colonel d'un régiment d'infanterie.
+Ce choix fut digne de celui qui l'avoit fait. Mr. de
+Kalkstein a un esprit d'intrigue, il a étudié chez les
+jésuites et a très-bien profité de leurs leçons, il affecte
+beaucoup de dévotion et même de bigoterie, il ne parle
+que d'être honnête homme et a su éblouir bien des
+gens qui l'ont cru tel. Son esprit est souple et insinuant,
+mais il cache sous tous ces beaux dehors l'âme
+la plus noire. Par des détails sinistres qu'il faisoit
+journellement des actions les plus innocentes de mon
+frère il aigrissoit l'esprit du roi et l'animoit contre lui.</p>
+
+<p>Je le ferai paroître plus d'une fois sur la scène
+dans ces mémoires. L'éducation de mon frère auroit
+été très-mauvaise en pareilles mains, si un précepteur
+que le roi ajouta à ces deux mentors, n'y eut supléé.
+Il étoit françois et se nommoit Du-hen. C'étoit un
+garçon d'esprit et de mérite et qui avoit beaucoup de
+savoir. C'est à lui que mon frère a obligation de ses
+connoissances et des bons principes qu'il eut tant que
+ce pauvre garçon fut auprès de lui et conserva de
+l'ascendant sur son esprit.</p>
+
+<p>Ainsi finit l'année 1718. Je passe à la suivante où
+je commençai à entrer dans le monde et en même temps
+à essuyer ses traverses. Le roi resta la plupart de
+l'hiver à Berlin, il y passoit son temps à aller tous les
+soirs aux assemblées qui se donnoient en ville. La reine
+étoit enfermée toute la journée dans la chambre de ce
+prince, qui le vouloit ainsi, n'ayant pour toute compagnie
+que mon frère et moi. Nous soupions avec elle et il
+n'y avoit que Madame Kamken, sa grande gouvernante
+et Madame de Roukoul. La reine avoit amené la
+première de ces dames de Hannovre, et quoiqu'elle eût
+un mérite distingué, cette princesse n'avoit en elle aucune
+confiance. Elle étoit toujours dans une mélancolie mortelle,
+et l'on craignoit même pour sa santé, d'autant plus,
+qu'elle étoit enceinte. Elle accoucha cependant heureusement
+d'une princesse qui fut nommée Sophie Dorothée.
+La triste vie qu'elle menoit, contribuoit à cette
+mélancolie. Elle se trouvoit tout à fait isolée depuis la
+perte qu'elle avoit faite de sa favorite. Elle avoit vainement
+cherché quelqu'un qui pût succéder à sa faveur,
+mais quoiqu'elle eût dans sa cour des dames de beaucoup
+de mérite, elle ne sentait aucun penchant pour
+elles. Ce fut ce qui la força contre toute politique
+d'avoir recours à moi, mais avant que de m'ouvrir son
+coeur, elle voulut approfondir certains soupçons qu'elle
+avoit contre la Letti et quelques rapports qu'on lui
+avoit faits. Un jour que j'étois auprès d'elle à la caresser,
+elle se mit à badiner avec moi et me demanda,
+si je n'avois pas envie de me marier bientôt. Je lui
+répondis que je ne pensois point à cela et que j'étoit
+trop jeune. Mais s'il le falloit, me dit-elle, qui choisiriez-vous;
+le Margrave de Schwed ou le duc de
+Glocestre?</p>
+
+<p>Quoique la Letti me dise toujours, lui repartis-je,
+que j'épouserai le Marg. de Schwed, je ne puis le
+souffrir. Il n'aime qu'à faire du mal à tout le monde,
+ainsi j'aimerois mieux le duc de Glocestre. Mais, me
+dit la reine, d'où savez-vous que le Margrave est si
+méchant? De ma bonne nourrice, lui dis-je. Elle me
+fit encore plusieurs questions pareilles sur le compte de
+la Letti. Elle me demanda ensuite, s'il n'étoit pas
+vrai qu'elle m'obligeoit à lui dire tout ce qui se passoit
+dans la chambre du roi et dans la sienne. J'hésitai, ne
+sachant que répondre, mais elle me tourna de tant de
+côtés que je le lui avouai enfin. La peine qu'elle avoit
+eue à me faire avouer ce dernier article, lui donna bonne
+opinion de ma discrétion. Elle commença par me faire
+de fausses confidences, pour savoir si je les redirois, et
+voyant que je lui avois gardé le secret, elle ne fit plus
+de difficulté de s'ouvrir à moi. Elle me prit donc un jour
+en particulier. Je suis contente de vous, me dit-elle, et
+comme je vois que vous commencez à devenir raisonnable
+je veux vous traiter comme une grande personne et vous
+avoir toujours autour de moi. Mais je ne veux plus absolument
+que vous serviez de rapporteuse à la Letti; si elle
+vous demande ce qui se passe, dites-lui que vous n'y avez
+pas fait attention. M'entendez vous? Me promettez-vous
+de le faire? Je lui dis que oui. Si cela est, me dit-elle, je
+vous donnerai ma confiance, mais il faut de la discrétion, et
+en revanche me promettre de vous attacher uniquement à
+moi. Je lui fis toutes les assurances possibles là-dessus.</p>
+
+<p>Ensuite elle me conta toutes les intrigues du prince
+d'Anhalt, la disgrâce de Madame de Blaspil, et en
+un mot tout ce que j'ai écrit sur ce sujet, ajoutant combien
+elle souhaitoit mon établissement en Angleterre et
+combien je serois heureuse en épousant son neveu. Je
+me mis à pleurer lorsqu'elle me dit que sa favorite étoit
+à Spandau. J'avois beaucoup aimé cette dame et on m'avoit
+fait accroire qu'elle étoit sur ses terres. Je fis fort ma
+cour à la reine par cette sensibilité; elle me parla aussi
+au sujet de la Letti et me demanda s'il n'étoit pas vrai
+qu'elle voyoit tous les jours le colonel Forcade et un
+ecclésiastique réfugié françois, nommé Fourneret. Je
+lui répondis que cela étoit ainsi. En savez-vous la raison,
+me dit-elle? C'est qu'elle est gagnée par le prince
+d'Anhalt et qu'il se sert de ces deux créatures pour
+intriguer avec elle. Je voulus prendre son parti, mais
+la reine m'imposa silence. Toute jeune que j'étois, je
+fis bien des réflexions sur tout ce que je venois d'apprendre.
+Quoique j'eusse pris le parti de la Letti, je
+remarquai par plusieurs circonstances que ce que la reine
+m'avoit dit étoit vrai. Je me trouvois fort embarrassée
+pour me tirer d'affaire le soir, je craignois la Letti
+comme le feu, elle me battait et me brutalisoit très-souvent.</p>
+
+<p>Dès que je fut dans ma chambre cette fille me
+demanda à son ordinaire les nouvelles du jour. J'étois
+assise avec elle sur une estrade de deux marches dans
+une embrasure de fenêtre. Je lui fis la réponse que la
+reine m'avoit dictée. Elle ne s'en contenta pas et me
+fit tant de questions, qu'elle me dérouta. Elle étoit trop
+raffinée pour ne pas remarquer qu'on m'avoit fait ma
+leçon, et pour l'apprendre elle me fit toutes les caresses
+imaginables. Mais voyant qu'elle ne gagnoit rien sur
+moi par la douceur, elle se mit dans une rage épouvantable,
+me donna plusieurs tapes sur le bras et me fit
+dégringoler l'estrade. Mon agilité m'empêcha de me
+casser ou bras ou jambe; j'en fus quitte pour quelques
+contusions.</p>
+
+<p>Cette scène fut répétée le lendemain, mais avec
+beaucoup plus de violence; elle me jeta un chandelier
+à la tête qui faillit me tuer: tout mon visage étoit en
+sang, mes cris firent accourir ma bonne Mermann qui
+m'arracha des pattes de cette mégère, elle lui lava la
+tête d'importance et la menaça d'avertir la reine de ce
+qui se passoit, si elle ne vouloit en agir autrement avec
+moi. La Letti eut peur. Mon visage étoit en capilotade
+et elle ne savoit comment se tirer d'intrigue, elle fit
+grande profusion d'eau céphalique qu'on appliqua toute
+la nuit sur ma pauvre figure et je fis accroire le lendemain
+à la reine que j'étois tombée.</p>
+
+<p>Tout l'hiver se passa ainsi. Je n'eus plus un jour
+de repos, et mon pauvre dos étoit régalé tous les jours.
+En revanche je m'insinuai si bien auprès de la reine
+qu'elle n'avoit plus rien de caché pour moi. Elle pria
+le roi de lui permettre de me prendre par tout avec
+elle. Le roi y consentit avec plaisir et voulut aussi que
+mon frère le suivit. Nous fîmes notre première sortie
+au mois de Juin que le roi et la reine allèrent à Charlottenbourg,
+magnifique maison de plaisance proche de
+la ville. La Letti ne fut point de ce voyage et Madame
+de Kamken fut chargée de ma conduite. J'ai
+déjà dit que cette dame avoit un mérite infini, mais
+quoiqu'elle eût toujours été dans le grand monde, elle
+n'en avoit pas contracté les manières; elle pouvoit passer
+pour une bonne campagnarde remplie de bon sens, mais
+sans esprit. Elle étoit fort dévote et me faisoit prier
+Dieu pendant deux ou trois heures de suite, ce qui m'ennuyoit
+beaucoup; après quoi je répétois mon catéchisme,
+et apprenois des pseaumes par coeur, mais j'avois tant
+de distractions que j'étois grondée tous les jours.</p>
+
+<p>Le roi célébra mon jour de naissance, me donna
+de très-beaux présens, et il y eut bal le soir. J'entrai
+dans ma onzième année, mon esprit étoit assez avancé
+pour mon âge, et je commençois à faire des réflexions.
+De Charlottenbourg nous allâmes à Vousterhausen. La
+reine y reçut le même soir de son arrivée une estafette
+de Berlin, par laquelle on lui mandoit que mon second
+frère avoit pris la dyssenterie. Cette nouvelle causa
+beaucoup d'alarmes. Le roi et la reine se seroient
+rendus en ville s'ils n'avoient craint la contagion. Le
+lendemain une seconde estafette leur annonça que ma
+soeur Frédérique étoit atteinte du même mal. Cette
+maladie regnoit à Berlin comme une peste; la plupart
+des personnes en mouroient le treizième jour. On barricadoit
+même les maisons où étoit la dyssenterie, pour
+empêcher qu'elle ne se communiquât. La reine n'étoit
+pas encore au bout de ses peines. Le roi tomba aussi
+quelques jours après dangereusement malade des mêmes
+coliques qu'il avoit eues quelques années auparavant à
+Brandebourg.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais tant souffert que pendant le temps
+de son indisposition. Les chaleurs étaient excessives
+et aussi fortes qu'elles peuvent l'être en Italie. La
+chambre où le roi étoit couché, étoit toute fermée et il
+y avoit un feu terrible. Toute jeune que j'étois, il
+falloit que j'y restasse tout le jour; on m'avoit placée à
+côté de la cheminée, j'étois comme une personne qui a
+la fièvre, chaude, et mon sang étoit dans un tel mouvement
+que les yeux me sortoient presque de la tête.
+J'étois si échauffée que je ne pouvois dormir. Le sabbat
+que je faisois la nuit réveilloit Madame de Kamken.
+Celle-ci pour me tranquilliser, me donnoit des pseaumes
+à apprendre, et lorsque je voulois lui représenter que
+ma tête n'étoit pas assez rassise pour cela, elle me
+grondoit, et alloit dire à la reine, que je n'avois point
+de crainte de Dieu. Autre mercuriale que j'avois à
+essuyer. Je succombai enfin à toutes ces fatigues et
+à tous ces désagrémens et tombai malade à mon tour
+de la dyssenterie. Ma fidèle Mermann en avertit
+d'abord la reine qui n'en voulut rien croire, et quoique
+je fusse déjà assez mal, elle me contraignit de sortir,
+et ne voulut ajouter foi à ces avis que lorsque je fus
+à l'extrémité.</p>
+
+<p>On me transporta mourante à Berlin. La Letti
+vint me recevoir au haut de l'escalier. Ah Madame,
+me dit-elle, vous voilà. Souffrez-vous beaucoup? Êtes-vous
+bien malade? Au moins il faut vous ménager, car
+votre frère vient d'expirer ce matin, et je crois que
+votre soeur ne passera pas le jour. Ces belles nouvelles
+m'affligèrent beaucoup, mais j'étois si accablée que je
+n'y fus pas aussi sensible que je l'aurois été dans tout
+autre temps. Je fus à l'extrémité pendant huit jours.
+Sur la fin du neuvième mon mal commença à diminuer,
+mais je ne me rétablis que très-lentement.
+Le roi et ma soeur se remirent plutôt que moi. Les
+mauvaises façons de la Letti reculèrent ma guérison.
+Elle ne faisoit que me maltraiter le jour et m'empêchoit
+de dormir la nuit, car elle ronfloit comme un soldat.</p>
+
+<p>Cependant la reine revint à Berlin, et quoique je
+fusse encore fort foible, elle me fit ordonner de sortir.
+Elle me fit très-bon accueil, mais elle regarda à peine
+la Letti. Cette fille outrée de se voir méprisée s'en
+vengeoit sur moi. Les coups de poing et de pied étoient
+mon pain quotidien; il n'y avoit point d'invectives dont
+elle ne se servît contre la reine, elle l'appeloit ordinairement
+la grande ânesse. Tout le train de cette princesse
+avoit son sobriquet aussi bien qu'elle. Madame
+de Kamken étoit la grosse vache, Mademoiselle de
+Sonsfeld la sotte bête, et ainsi du reste. Telle étoit
+l'excellente morale qu'elle m'apprenoit. Je me fâchois
+et me chagrinois si fort que la bile m'entra enfin dans
+le sang, et que je pris la jaunisse huit jours après ma
+sortie. Je la gardai deux mois et je ne me remis de
+cette maladie que pour en reprendre une autre infiniment
+plus dangereuse. Elle commença par une fièvre chaude
+qui devint deux jours après pourprée. J'etois dans un
+délire continuel, et mon mal augmenta si fort le cinquième
+jour, que l'on ne me donna plus que quelques
+heures à vivre. Le roi et la reine firent céder le soin
+de leur conservation à leur tendresse pour moi. Ils
+vinrent l'un et l'autre à minuit me visiter, et me trouvèrent
+sans connoissance. On m'a dit depuis que rien
+n'égaloit leur désespoir. Ils me donnèrent leur bénédiction
+en versant mille larmes et on ne les arracha que par
+force d'auprès de mon lit. J'étois tombée dans une
+espèce de léthargie. Les soins que l'on prit à m'en
+faire revenir et la bonté de mon tempérament me rappelèrent
+à la vie, ma fièvre diminua vers le matin et je
+fus hors de danger deux jours après. Plût au ciel qu'on
+m'eût laissée quitter en paix le monde, j'aurois été bien
+heureuse. Mais j'étois réservée à endurer un tissu de
+fatalités, comme le prophète Suédois me l'avoit pronostiqué.
+Dès que je fus un peu en état de parler, le roi
+vint chez moi. Il fut si charmé de me voir hors de
+péril, qu'il m'ordonna de lui demander une grâce. Je
+veux vous faire plaisir, me dit-il, je vous accorderai tout
+ce que vous voudrez. J'avois de l'ambition, j'étois fâchée
+de me voir encore traitée comme un enfant, je me
+déterminai d'abord et le suppliai de me traiter dorénavant
+comme une grande personne et de me faire quitter
+la robe d'enfant. Il rit beaucoup de mon idée. Eh
+bien, dit-il, vous serez satisfaite et je vous promets que
+vous ne paroîtrez plus en robe. Je n'ai jamais eu de
+joie plus vive. Je faillis à en prendre une rechute et
+on eut beaucoup de peine à modérer mes premiers
+mouvemens. Qu'on est heureux dans cet âge. La moindre
+bagatelle nous amuse et nous réjouit. Cependant le roi
+me tint parole, et malgré les obstacles que la reine y mit
+il lui ordonna absolument de me mettre en manteau.
+Je ne pus sortir de ma chambre que l'année 1720. Je
+goûtois une félicité parfaite d'avoir quitté la robe d'enfant.
+Je me mettois devant mon miroir à me contempler et
+je ne me croyois pas indifférente avec mon nouvel habillement.
+J'étudiois tous mes gestes et ma démarche pour avoir
+l'air d'une grande personne; en un mot, j'étois très-contente
+de ma petite figure. Je descendis d'un air triomphant
+chez la reine où je m'attendois à être très-bien reçue. J'y
+étois venue comme un César et m'en retournai comme
+un Pompée. Du plus loin que la reine me vit elle se
+mit à crier. Ah mon Dieu, comme elle est faite, voilà
+en vérité une jolie petite figure, elle ressemble à une
+naine comme deux gouttes d'eau. Je demeurai stupéfiée,
+ma petite vanité se trouvoit bien rabattue, et le dépit
+m'en fit venir les larmes aux yeux. Dans le fond la reine
+n'avoit pas tort si elle s'en étoit tenue à cette petite
+pique qu'elle m'avoit donnée, mais elle me gronda d'importance
+de m'être adressée au roi pour lui demander
+des grâces. Elle me dit qu'elle ne vouloit point cela,
+qu'elle m'avoit ordonné de m'attacher uniquement à
+elle, et que si jamais je m'adressois au roi pour quoi
+que ce fût, elle me promettoit toute son indignation. Je
+m'excusai le mieux que je pus et lui fis tant de soumissions
+qu'enfin elle me pardonna.</p>
+
+<p>J'ai jusqu'à présent assez fait connoître le caractère
+emporté de la Letti, mais je ne puis omettre d'en
+insérer une circonstance qui quoique puérile en entraîna
+d'autres après elle. Il y avoit devant les fenêtres de ma
+chambre une galerie découverte de bois qui faisoit la
+communication des deux ailes du château. Cette galerie
+étoit toujours remplie d'immondices, ce qui causoit une
+puanteur insupportable dans mes appartemens. La négligence
+d'Eversmann, concierge du château, en étoit
+cause. Cet homme étoit le favori du roi, qui avoit toujours
+le malheur de n'en avoir que de malhonnêtes.
+Celui-ci étoit un vrai suppôt de satan, qui ne se plaisoit
+qu'à faire du mal et qui étoit mêlé dans toutes les
+cabales et intrigues qui se faisoient. La Letti l'avoit
+fait prier plusieurs fois de faire nettoyer cette galerie
+sans qu'il s'en fût mis en peine. La patience de cette
+fille lui échappa enfin, elle l'envoya chercher un matin,
+et débuta par lui chanter pouille. Il lui répliqua ils se
+disputèrent enfin tant et tant, qu'ils se seroient pris tous
+deux par les oreilles, si heureusement pour eux Madame
+de Roukoul ne fût survenue, qui les sépara. Eversmann
+jura de s'en venger, et en trouva l'occasion dès
+le lendemain. Il dit au roi que la Letti ne donnoit
+aucun soin à mon éducation, qu'elle étoit la maîtresse
+du colonel Forcade et de Mr. Fourneret, avec lesquels
+elle étoit enfermée tout le jour, que je n'apprenois
+plus rien et que pour prouver, que ce qu'il disoit étoit
+vrai le roi n'avoit qu'à m'examiner.</p>
+
+<p>Le rapport d'Eversmann étoit vrai en tout point,
+mais la Letti étoit innocente de ce qui regardoit le
+dernier article. J'avois été six mois malade ce qui
+m'avoit fort reculée, et depuis que j'étois rétablie je
+n'avois pu recommencer mes études, ayant toujours été
+chez la reine, où je me rendois dès les dix heures du
+matin pour ne me retirer qu'à onze du soir. Le roi
+qui voulut approfondir la vérité me fit un jour plusieurs
+questions sur ma religion. Je me tirai fort bien d'affaire
+et le satisfis sur tous les articles qu'il me demanda,
+mais il n'en fut pas de même des dix commandemens
+qu'il voulut me faire réciter. Je m'embrouillai et ne
+pus jamais les dire, ce qui le mit dans une si violente
+colère que peu s'en fallut qu'il ne me donnât des coups.
+Mon pauvre précepteur en paya les pots cassés. Dès
+le lendemain il fut chassé. La Letti ne fut pas non
+plus épargnée. Le roi ordonna à la reine de lui donner
+une bonne réprimande et de lui défendre sous peine de
+sa disgrâce de ne plus voir d'hommes chez elle, pas
+même des ecclésiastiques. La reine obéit avec joie et
+fut charmée de trouver ce prétexte de la mortifier.
+Celle-ci s'excusa le mieux qu'elle put. Elle se plaignit
+de moi, disant que je n'avois ni égard ni considération
+pour elle, que je faisois le rebours de tout ce qu'elle
+me disoit, et que n'étant presque plus autour de moi,
+elle ne pouvoit pas être responsable de ma conduite.
+La reine me maltraita beaucoup et se servit d'expressions
+si dures qu'elle me mit au désespoir. Toute jeune
+que j'étois cela me fit beaucoup d'impression. Quoi!
+disois-je en moi-même, un manque de mémoire mérite-t-il
+tant de reproches? J'ai désobéi à la Letti, il est vrai,
+je n'ai plus voulu lui servir de rapporteuse, elle n'a pu
+tirer de moi les secrets que la reine m'avoit confiés,
+j'ai obéi en tout aux ordres de cette princesse, cependant
+elle m'en fait un crime aujourd'hui. J'ai enduré
+tous les chagrins imaginables pour l'amour d'elle, j'ai
+été meurtrie de coups et voilà la récompense qu'elle
+m'en donne.</p>
+
+<p>Je maudissois un moment après ma bonté pour la
+Letti. Il ne tenoit qu'à moi de me plaindre à la reine
+de ses mauvais traitemens et j'avoue que je restai quelque
+temps en suspens si je trahirois la reine ou cette
+fille. Mais ma bonté de coeur me fit surmonter ces
+pensées vindicatives, et je résolus de me taire. Toute
+ma façon de vivre fut changée, mes leçons commençoient
+à huit heures du matin, et duroient jusqu'à huit heures
+du soir, je n'avois d'intervalle que les heures du dîner
+et du souper qui se passoient encore en réprimandes,
+que la reine me faisoit. Lorsque j'étois de retour dans
+ma chambre, la Letti recommençoit les siennes. La
+rage où elle étoit, de n'oser voir personne chez elle,
+retomboit sur moi. Il n'y avoit guère de jours, qu'elle
+n'exerçât la force de ses redoutables poignets sur mon
+pauvre corps. Je pleurois toute la nuit, j'étois dans un
+désespoir continuel, je n'avois pas un moment de récréation,
+et je devenois toute hébétée. Ma vivacité avoit disparu,
+et en un mot j'étois méconnoissable de corps et d'esprit.</p>
+
+<p>Je menai cette vie pendant six mois, au bout desquels
+nous allâmes à Vousterhausen.</p>
+
+<p>Je commençois à y rentrer en faveur auprès de
+la reine, et par conséquent d'avoir un peu plus de repos,
+elle me témoignoit même de la confiance, et me faisoit
+part de toutes ses idées. Avant que de retourner à
+Berlin, elle me dit un jour: je vous ai conté tous les
+chagrins que j'ai eus jusqu'à présent, mais je ne vous
+ai fait connoître que la moindre partie de ceux qui y
+ont donné lieu, je veux vous les nommer et je vous
+défends, sous peine de la vie, de parler, ni d'avoir
+aucun commerce avec ces gens là. Faites-leur la révérence,
+et c'est tout ce qui leur faut. En même temps
+elle me nomma les trois quarts de Berlin qui étoient,
+disoit-elle, ses ennemis, je ne veux pas non plus, ajouta-t-elle,
+que vous me compromettiez. Si on vous demande
+d'où vient que vous ne parliez pas à ces gens-là, répondez,
+que vous avez vos raisons pour cela.</p>
+
+<p>J'obéis ponctuellement aux ordres de la reine, et
+m'attirai tout le monde à dos. Cependant la Letti
+commençoit à s'ennuyer de la gêne où elle vivoit. Les
+défenses du roi l'avoient mise hors d'état de continuer
+ses intrigues d'amour et d'état, le crédit du prince
+d'Anhalt étoit fort baissé, depuis l'aventure de la
+Blaspil, ce qui privoit cette fille des gratifications
+qu'elle recevoit sans cesse de ce prince. Il ne faisoit
+plus mention de mon mariage avec le Margrave de
+Schwed. Tout cela engagea la Letti à s'adresser à
+sa protectrice, Milady Arlington, pour la prier de
+s'intéresser en sa faveur auprès de la reine, et de lui
+faire obtenir le titre de gouvernante auprès de moi, et
+les prérogatives attachées à cette charge, la conjurant
+en cas de refus, de lui procurer ce poste auprès des
+princesses d'Angleterre.</p>
+
+<p>Milady lui écrivit une lettre qu'elle put produire à
+la reine. Elle contenoit de grandes promesses pour son
+établissement en Angleterre, elle y faisoit une énumeration
+des bonnes qualités de la Letti, et la plaignoit
+de ce qu'elles étoient si mal reconnues à Berlin, qu'elle
+devoit demander des distinctions et des récompenses de
+ses soins pour moi, et que si on les lui refusoit, elle
+lui conseilloit de demander son congé et de se rendre
+dans un pays, où on savoit mieux rendre justice au
+mérite. Tout ceci n'étoit qu'une feinte pour déterminer
+la reine à lui accorder ce qu'elle demandoit. La Letti
+envoya la lettre de Milady à la reine, elle y en joignoit
+une de sa main des plus impertinentes. Elle vouloit,
+disoit-elle, être satisfaite ou avoir son congé. La reine
+se trouva fort embarrassée, ayant des ménagemens à
+garder avec cette fille, pour ne pas désobliger la protectrice
+qui l'avoit recommandée, et qui étoit toute
+puissante sur l'esprit du roi d'Angleterre. Elle employa
+donc plusieurs personnes pour la détourner de ce dessein,
+mais inutilement. Elle m'en parla enfin aussi, et je fus
+dans la dernière surprise, la Letti m'ayant fait un
+mystère de cette démarche. La reine me questionna
+beaucoup sur ses manières d'agir avec moi. Je ne
+répondis qu'en faisant ses éloges et suppliai pour l'amour
+de Dieu cette princesse de ne point montrer la lettre
+de la Letti au roi comme elle en avoit le dessein,
+jusqu'à ce que je lui eusse parlé. Si vous pouvez lui
+faire changer de sentiment, me dit la reine, d'ici à
+demain j'y consens, mais passé ce terme, il ne sera plus
+temps qu'elle se rétracte. Dès que je fus dans ma
+chambre, j'en parlai à cette fille. Mes pleurs, mes
+prières et les caresses que je lui fis, l'attendrirent, ou
+plutôt elle fut bien aise de trouver un honnête prétexte
+de ce dédire. Elle écrivit donc une seconde lettre à
+la reine, dans laquelle elle la supplioit de ne point faire
+mention de la première au roi.</p>
+
+<p>Les choses en restèrent-là pour cette fois. La
+tendresse que je lui avois fait voir dans cette occasion,
+me procura quinze jours de repos, mais elle ne recula
+que pour mieux sauter. Je souffris avec elle pendant
+six mois les martyres du purgatoire. Ma bonne Mermann
+qui me voyoit tous les jours déchirer de coups,
+vouloit en avertir la reine, mais je l'en empêchai toujours.
+Pour comble de méchanceté cette mégère me
+lava le visage d'une certaine eau qu'elle avoit fait venir
+exprès d'Angleterre, et qui étoit si forte, qu'elle rongeoit
+la peau. En moins de huit jours, je devins toute
+couperosée, et mes yeux étoient rouges comme du sang.
+La Mermann voyant l'effet terrible que cette eau m'avoit
+fait pour m'en être lavée deux fois, prit la bouteille
+qu'elle jeta par la fenêtre sans quoi mes yeux et mon
+teint auroient été ruinés pour jamais.</p>
+
+<p>Le commencement de l'année 1721 fut aussi malheureux
+pour moi que la précédente. Mon martyre
+continuoit toujours. La Letti vouloit se venger des
+refus que la reine lui avoit donnés, et comme elle étoit
+fermement résolue de me quitter, elle vouloit me laisser
+quelques souvenirs qui me fissent penser à elle. Je crois
+que si elle avoit pu me casser bras ou jambe, elle
+l'auroit fait, mais la crainte d'être découverte l'en empêcha.
+Elle faisoit donc ce qu'elle pouvoit pour me
+gâter le visage, elle me donnoit des coups de poing sur
+le nez que j'en saignois quelque fois comme un boeuf.</p>
+
+<p>Pendant ce temps une autre réponse à une seconde
+lettre qu'elle avoit écrite à Milady d'Arlington arriva.
+Cette dame lui mandoit qu'elle n'avoit qu'à venir en
+Angleterre, où elle lui offroit sa protection et qu'elle
+se faisoit fort de lui procurer une pension. La Letti
+réitéra donc la demande de son congé à la reine; la
+lettre qu'elle lui écrivit étoit plus insolente que la première.
+Je vois bien, lui disoit-elle, que V. M. n'est
+point d'humeur à m'accorder les prérogatives que je
+prétends. Ma résolution est prise. Je la supplie de
+m'accorder ma démission. Je vais quitter un pays barbare,
+où je n'ai trouvé ni esprit ni bon sens, pour finir
+mes jours dans un climat heureux, où le mérite est récompensé,
+et où le souverain ne s'attache pas à distinguer
+des Gredins d'officiers, comme c'est l'usage ici, et
+à mépriser les gens d'esprit. Madame de Roukoul
+étoit présente, lorsque la reine reçut cette lettre. Cette
+princesse lui en fit part, elle ne se possédoit pas de
+colère. Eh, mon Dieu, lui dit cette dame, laissez aller
+cette créature, c'est le plus grand bonheur qui puisse
+arriver à la princesse. Cette pauvre enfant souffre des
+martyres, et je crains qu'on ne vous la porte un beau
+jour avec les reins cassés, car elle est battue comme
+plâtre, et court risque d'être estropiée tous les jours.
+La Mermann pourra en instruire V. M. mieux que
+personne. La reine surprise envoya donc chercher ma
+bonne nourrice. Celle-ci lui confirma tout ce que Madame
+de Roukoul venoit de lui dire, ajoutant qu'elle
+n'avoit osé l'en avertir plutôt, la Letti l'ayant intimidée
+par le grand crédit, qu'elle s'étoit vanté avoir auprès de
+la reine, et par les menaces qu'elle lui avoit faites de
+la faire chasser. La reine ne balança donc plus de
+donner la lettre en question au roi. Le prince en fut
+si outré qu'il auroit envoyé dans son premier mouvement
+la Letti à Spandau, si la reine ne l'avoit empêché.
+Cette princesse se trouvoit embarrassée sur le choix de
+la personne à laquelle elle vouloit me confier; elle proposa
+cependant deux dames au roi (j'ai toujours ignoré
+qui elles étoient), mais ce prince les refusa l'une et
+l'autre, et nomma Mademoiselle de Sonsfeld pour
+occuper ce poste. Je ne puis assez reconnoître ce
+bienfait de mon père. Mademoiselle de Sonsfeld est
+d'une très-illustre maison alliée à tout ce qu'il y a de
+grand dans l'empire, ses ayeux se sont distingués par
+leurs services, et par les grandes charges qu'ils ont occupées.
+Une plume plus élevée que la mienne ne pourroit
+qu'ébaucher foiblement son portrait. Son caractère se
+fera connoître dans le cours de ces mémoires. Il peut
+passer pour unique, c'est un composé de vertus et de
+sentimens, beaucoup d'esprit, de fermeté, de générosité
+accompagnent en elle des manières charmantes. Une
+politesse noble lui attire du respect et de la confiance,
+elle joint à tous ces avantages une figure très-aimable
+qu'elle a conservée jusqu'à un âge avancé. Elle avoit
+été dame d'honneur auprès de la reine Charlotte, ma
+grand'mère, et possédoit la même charge dans la maison
+de la reine, ma mère. N'ayant jamais voulu se marier,
+elle avoit refusé des partis très-brillants. Elle avoit 40
+ans lorsqu'elle fut placée auprès de moi. Je l'aime et
+je la respecte comme ma mère, elle est encore auprès
+de moi, et selon les apparences il n'y aura que la mort
+qui nous séparera.</p>
+
+<p>La reine ne pouvoit la souffrir, elle disputa long-temps
+avec le roi, mais enfin elle fut obligée de céder,
+ne pouvant lui alléguer des raisons valables contre ce
+choix. Je fus informée de tout ceci par mon frère, qui fut
+présent à cette conversation, la reine m'en ayant fait un
+mystère. Elle fut fort étonnée en rentrant dans son appartement
+de me trouver toute en larmes. Ah! ah! me dit-elle,
+je vois bien que votre frère a jasé et que vous
+savez de quoi il est question. Vous êtes bien sotte
+de vous affliger, n'êtes-vous pas encore rassasiée de
+coups. Je la suppliai de vouloir révoquer la disgrâce
+de la Letti, mais elle me répondit que je devois prendre
+mon parti, et que la chose n'étoit plus à redresser.
+Mademoiselle de Sonsfeld qu'elle avoit envoyé chercher
+entra dans ce moment, elle la prit d'une main et moi
+de l'autre, et nous conduisit chez le roi.</p>
+
+<p>Ce prince lui dit beaucoup de choses obligeantes
+et lui annonça enfin l'emploi qu'il vouloit lui donner.
+Elle répondit avec respect au roi, le suppliant de la
+dispenser d'accepter cette charge, s'excusant sur son
+incapacité. Le roi s'y prit de toutes les façons, et ce
+ne fut qu'à force de menaces qu'elle accepta enfin ces
+offres, il lui donna un rang et lui promit toutes sortes
+d'avantages, tant pour elle que pour sa famille. Elle
+fut installée comme ma gouvernante le troisième jour
+des fêtes de pâques. Je fus extrêmement touchée du
+malheur de la Letti, sa démission lui fut donnée d'une
+façon bien rude. Le roi lui fit dire par la reine que
+s'il avoit suivi son penchant, il l'auroit envoyée à Spandau,
+qu'elle ne devoit plus avoir le courage de se montrer
+en sa présence, et qu'il lui donnoit huit jours pour
+quitter la cour et sortir de son pays. Je fit ce que je
+pus pour la consoler et pour lui témoigner mon amitié.</p>
+
+<p>Je n'avois pas grand'chose en ce temps-là, cependant
+je lui donnai en pierreries, bijoux et argenterie
+pour la valeur de cinq mille écus, sans ce qu'elle reçut
+de la reine. Elle eut malgré cela la méchanceté de me
+dépouiller généralement de tout, et le lendemain de son
+départ je n'avois pas un habit à mettre, cette fille ayant
+tout emporté. La reine fut obligée de me renipper de
+pied en cap. Je m'accoutumai bientôt à ma nouvelle
+domination. Madame de Sonsfeld commença par étudier
+mon humeur et mon caractère. Elle remarqua que j'étois
+d'une timidité extrême, je tremblois quand elle étoit
+sérieuse, je n'avois pas le coeur de dire deux mots de
+suite sans hésiter. Elle représenta à la reine qu'il falloit
+tâcher de me dissiper et me traiter avec beaucoup de
+douceur pour me rassurer; que j'étois fort docile et
+qu'avec le point d'honneur elle me feroit faire ce qu'elle
+voudroit. La reine la laissa entièrement maîtresse de
+mon éducation. Elle raisonnoit tous les jours avec moi
+de choses indifférentes, et tâchoit de m'inspirer des
+sentimens, en prenant occasion de ce qui ce passoit.
+Je m'appliquai à la lecture qui devint bientôt mon occupation
+favorite. L'émulation qu'elle me donnoit me faisoit
+prendre goût à mes autres études. J'apprenois l'Anglois,
+l'Italien, l'histoire, la géographie, la philosophie et la
+musique. Je fis des progrès étonnants en peu de temps.
+J'étois si acharnée à apprendre qu'on étoit obligé de
+modérer ma trop grande avidité. Je passai ainsi deux
+ans et comme je n'écris que les faits qui en vaillent la
+peine, je passe à l'année 1722. Elle commença d'abord
+par de nouvelles traverses pour moi. Mais comme dorénavant
+la cour d'Angleterre aura une grande part dans
+ces mémoires, il est juste que j'en donne une idée. Le
+roi de la grande Bretagne étoit un prince qui se piquoit
+d'avoir des sentimens, mais par malheur pour lui il ne
+s'étoit jamais appliqué à approfondir ce qu'il falloit pour
+cela. Bien des vertus poussées à l'extrême deviennent
+des vices. Il étoit dans ce cas-là. Il affectoit une fermeté
+qui dégéneroit en rudesse, une tranquillité qu'on
+pouvoit appeler indolence. Sa générosité ne s'étendoit
+que sur ses favoris et ses maîtresses, dont il se laissoit
+gouverner, le reste du genre humain en étoit exclu.
+Depuis son avancement à la couronne il étoit devenu
+d'une hauteur insupportable. Deux qualités le rendoient
+estimable, c'étoit son équité et sa justice, il n'étoit point
+méchant et se piquoit de constance envers ceux auxquels
+il vouloit du bien. Son abord étoit froid, il parloit
+peu et n'aimoit qu'à entendre dire des niaiseries.</p>
+
+<p>La comtesse Schoulenbourg, alors duchesse de
+Kendell et princesse d'Eberstein, étoit sa maîtresse,
+ou plutôt il l'avoit épousée de la main gauche. Elle
+étoit du nombre de ces personnes qui sont si bonnes,
+que pour ainsi dire elles ne sont bonnes à rien. Elle
+n'avoit ni vices ni vertus, et toute son étude ne consistoit
+qu'à conserver sa faveur et à empêcher que quelque
+autre ne la débusquât.</p>
+
+<p>La princesse de Galles avoit infiniment d'esprit,
+beaucoup de savoir, de lecture et une grande capacité
+pour les affaires. Elle s'attira tous les coeurs au commencement
+de son arrivée en Angleterre. Ses manières
+étaient gracieuses, elle étoit affable, mais elle n'eut pas
+le bonheur de se conserver l'amour des peuples, et l'on
+trouva moyen d'approfondir son caractère, qui ne répondoit
+pas à son extérieur. Elle étoit impérieuse, fausse,
+et ambitieuse. On l'a toujours comparée à Agrippine,
+elle auroit pu s'écrier comme cette impératrice: que
+tout périsse pourvu que je régne.</p>
+
+<p>Le prince, son époux n'avait pas plus de génie que
+le roi son père, il étoit vif, emporté, hautain et d'une
+avarice impardonnable.</p>
+
+<p>Milady d'Arlington qui tenoit le second rang,
+étoit fille naturelle de feu l'électeur d'Hannovre et d'une
+comtesse de Platen. On peut dire d'elle avec vérité
+qu'elle avoit de l'esprit comme un diable, car il étoit
+entièrement tourné au mal. Elle étoit vicieuse, intrigante
+et aussi ambitieuse que celles dont je viens de faire le
+portrait. Ces trois femmes gouvernoient tour à tour le
+roi, quoiqu'elles vécussent en grande mésintelligence
+entre elles. Leurs sentimens étoient réunis en un point,
+qui étoit qu'elles ne vouloient pas que le jeune duc de
+Glocestre épousât une princesse d'une grande maison,
+et qu'elles en souhaitoient une, qui n'eût pas un grand
+génie, afin de rester les maîtresses du gouvernement.</p>
+
+<p>Milady Arlington qui avoit ses vues particulières,
+dépêcha Mademoiselle de Pelnitz à Berlin. Cette fille
+avoit été dame d'honneur et favorite de la reine Charlotte,
+ma grand'-mère; elle s'étoit retirée à Hannovre
+après la mort de cette princesse; où elle vivoit d'une
+pension que le roi d'Angleterre lui avoit accordée. Son
+esprit étoit aussi mauvais que celui de Milady, elle étoit
+aussi intrigante qu'elle, sa langue venimeuse n'épargnoit
+personne; on ne lui remarquoit que trois petits défauts,
+elle aimoit le jeu, les hommes et le vin. La reine, ma
+mère la connoissoit depuis très-longtemps. Comme elle
+étoit informée que Mademoiselle de Pelnitz avoit beaucoup
+de crédit à la cour d'Hannovre, elle la reçut le
+mieux du monde. Me l'ayant ensuite présentée: voici
+une de mes anciennes amies, me dit-elle, avec laquelle
+vous serez bien aise de faire connoissance. Je la saluai
+et lui fis un compliment fort obligeant sur ce que la reine
+venoit de dire. Elle me regarda quelque temps depuis
+les pieds jusqu'à la tête, puis se tournant vers la reine,
+ah mon Dieu! lui dit-elle, Madame, que la princesse a
+mauvais air, quelle taille et quelle grâce pour une jeune
+personne, et comme la voilà attifée! La reine fut un
+peu décontenancée de ce début, auquel elle ne s'attendoit
+pas. Il est vrai, lui dit-elle, qu'elle pourroit avoir meilleur
+air. Mais sa taille est droite et se dégagera quand elle
+aura fini son cru. Si vous lui parlez cependant, vous
+verrez qu'elle n'est pas tout à fait composée de matière.
+La Pelnitz commença donc à s'entretenir avec moi,
+mais d'une façon ironique en me faisant des questions
+qui auroient été bonnes pour un enfant de quatre ans.
+J'en fus si piquée que je ne daignois plus lui répondre.
+Elle saisit cette occasion pour insinuer à la reine que
+j'étois capricieuse et hautaine, et que je l'avois regardée
+du haut en bas. Cela m'attira de très-aigres réprimandes
+qui durèrent tant que cette fille fut à Berlin. Elle me
+cherchoit noise sur tout. On parloit un jour de mémoire.
+La reine lui dit que je l'avois angélique. La Pelnitz
+fit un sourire malin qui signifioit que cela n'étoit pas.
+La reine fâchée lui proposa de me mettre à l'épreuve
+pariant, que j'apprendrois 150 vers par coeur dans une
+heure. Eh bien, dit la Pelnitz, qu'elle essaye un peu
+la mémoire locale, et je veux bien gager qu'elle ne
+retiendra pas ce que je lui écrirai. La reine voulut
+soutenir ce qu'elle avoit avancé et m'envoya chercher.
+M'ayant tirée à part, elle me dit qu'elle me pardonneroit
+tout le passé, si je lui faisois gagner sa gageure. Je
+ne savois ce que c'étoit que la mémoire locale, n'en
+ayant jamais entendu parler. La Pelnitz écrivit ce
+que je devois apprendre. C'étoient cinquante noms
+baroques qu'elle avoit inventés et qui étoient tous numérotés,
+elle me les lut deux fois me nommant toujours les
+numéros, après quoi je fus obligée de les dire de suite par
+coeur. Je réussis très-bien à la première épreuve, mais
+elle en voulut une seconde et me les demanda l'un parmi
+l'autre, ne me nommant que le numéro. Je réussis encore
+à son grand dépit. Je n'ai jamais fait un plus grand
+effort de mémoire, cependant elle ne put se vaincre et ne
+daigna pas m'en applaudir. La reine ne comprenoit rien
+à ce procédé et en étoit très-piquée quoiqu'elle ne le
+témoignât pas. Mademoiselle de Pelnitz nous délivra
+enfin de son insupportable critique et retourna à Hannovre.
+Peu après son départ Mademoiselle de Brunow, soeur
+de Madame de Kamken, vint aussi à Berlin. Elle
+avoit été dame d'honneur de l'électrice Sophie d'Hannovre,
+ma bisayeule et elle faisoit encore son séjour à
+cette cour où elle avoit une pension. C'étoit une bonne
+créature, mais sotte comme un panier. Elle s'informa
+beaucoup de moi à sa soeur; comme cette dame étoit
+fort de mes amies elle lui fit mes éloges plus que je
+ne le méritois. La Brunow parut surprise du rapport
+de Madame de Kamken. Entre soeurs, lui dit-elle, on
+peut parler plus librement que vous ne faites, et ne pas
+cacher des choses qui sont publiques, car nous sommes
+fort bien informés à Hannovre de ce qui regarde la
+princesse, nous savons qu'elle est contre-faite, qu'elle est
+laide à faire peur, qu'elle est méchante et hautaine, et
+qu'en un mot c'est un petit monstre qu'on devroit souhaiter
+n'avoir jamais été au monde. Madame de Kamken
+se fâcha et disputa très-vivement avec sa soeur, et
+pour la détromper de ses préjuges, elle la mena chez la
+reine où j'étois. On eut bien de la peine à lui persuader
+que c'étoit moi qu'elle voyoit. Mais on ne put la convaincre
+que j'étois droite qu'en me faisant déshabiller en
+sa présence. Plusieurs femmes de Hannovre furent envoyées
+à diverses reprises à Berlin pour m'examiner.
+J'étois obligée de passer en revue devant elles et de
+leur montrer mon dos pour leur prouver que je n'étois
+pas bossue. J'enrageois de tout cela, et pour comble
+de malheur la reine s'étoit entêtée de me rendre plus
+menue que je n'étois. Elle faisoit serrer mon corps
+de jupe au point que j'en devenois toute noire et que
+cela m'ôtoit la respiration. Les soins de Madame de
+Sonsfeld avoient racommodé mon teint, j'étois assez
+passable, si la reine ne m'avoit gâtée en me faisant
+serrer si fort. Toute cette année se passa ainsi. Comme
+il n'y eut rien de fort intéressant je passe à l'année 1723.</p>
+
+<p>Le roi d'Angleterre arriva au printemps à Hannovre,
+la duchesse de Kendell et Milady Arlington furent
+de sa suite, et la Letti y accompagna la dernière de
+ces dames. Elle ne vivoit uniquement que de ses bonnes
+grâces, et d'une pension qu'elle lui avoit fait obtenir du
+roi. Le roi, mon père, qui n'avoit alors en vue que
+mon mariage avec le duc de Glocestre, se rendit peu
+après l'arrivée de ce prince à Hannovre. Il y fut reçu
+avec toutes les démonstrations de joie et de tendresse
+imaginables, et retourna très-content de son séjour à
+Berlin.</p>
+
+<p>La reine partit peu-après son retour, chargée
+d'instructions secrètes pour le roi son père, et de
+conclure une alliance offensive et défensive entre
+ces deux monarques dont le sceau devoit être le mariage
+de mon frère et le mien. Elle ne trouva point les heureuses
+dispositions dont elle s'étoit flattée. Le roi
+d'Angleterre acquiesça à toutes les propositions hors à
+celle de mon mariage, s'excusant sur ce qu'il ne pouvoit
+entrer en aucun engagement sans avoir consulté les inclinations
+du prince, son petit-fils, et sans savoir si nos
+humeurs et nos caractères se conviendroient. La reine
+au désespoir et ne sachant comment se tirer d'embarras,
+eut recours à la duchesse de Kendell. Elle se plaignit
+amèrement à cette dame de la réponse du roi, et fit
+tous ses efforts pour la mettre dans ses intérêts. À
+force de caresses et d'instances elle parvint enfin à faire
+parler la duchesse. Elle avoua à la reine que l'éloignement
+du roi pour mon mariage provenoit des impressions
+malignes qu'on lui avoit données sur mon sujet; que la
+Letti avoit fait un portrait de moi tel qu'il le falloit
+pour dégoûter tout homme de se marier; qu'elle m'avoit
+dépeinte d'une laideur, et d'une difformité extrême que
+les éloges qu'elle avoit faits de mon caractère s'accordoient
+parfaitement avec ceux de ma figure; qu'elle
+m'avoit représentée si méchante et si colérique, que cela
+me causoit le mal caduc plusieurs fois par jour de pure
+rage. Jugez vous-même, Madame, continuoit la duchesse,
+après de pareils rapports qui ont encore été confirmés
+par Mademoiselle de Pelnitz, si le roi votre père peut
+consentir à ce mariage. La reine qui ne pouvoit cacher
+son indignation, lui conta tout le procédé de la Letti
+envers moi, et les raisons qu'elle avoit eues de s'en
+défaire, elle lui allégua toutes les personnes qui avoient
+été envoyées de Hannovre à Berlin, et s'en rapporta à
+leur témoignage. Enfin on démontra si bien à la duchesse
+la fausseté de tous ces bruits, qu'on la persuada entièrement
+du contraire. Cette dame, amie intime de Milord
+Townshend, alors premier secrétaire d'état, résolut de
+finir seule cette affaire afin qu'on lui en eût toute l'obligation.
+Mais sentant bien qu'elle auroit beaucoup de
+peine à effacer de l'esprit du roi les préjugés qu'on lui
+avoit inspirés contre moi, elle conseilla à la reine de
+persuader à ce prince d'aller faire un tour à Berlin afin
+qu'il pût se détromper par ses propres yeux des calomnies
+qu'on avoit débitées sur mon compte. La reine
+sut si bien ménager l'esprit du roi, et fut si bien secondée
+par la duchesse, qu'il se rendit à ses désirs, et fixa son
+voyage pour le mois d'Octobre. Cette princesse retourna
+triomphante à Berlin, et y fut reçue le mieux du monde
+par le roi son époux. Il est inconcevable quelle joie
+la venue du roi d'Angleterre causa par tout le pays, et
+quelle satisfaction le roi en ressentoit. Il n'y eut que
+moi qui n'y participai pas, car j'étois maltraitée
+depuis le matin jusqu'au soir. A tout ce que je
+faisois la reine ne manquoit pas de dire: ces manières
+ne seront pas du goût de mon neveu, il faut
+vous régler dès à présent à son humeur, car vos façons
+ne lui plairont pas. Ces réprimandes que j'essuyois
+vingt fois par jour, ne flattoient guère mon petit amour
+propre. J'ai eu de tout temps le malheur de faire beaucoup
+de réflexions, je dis le malheur, car en effet on
+approfondit quelquefois trop les choses et on en découvre
+de très-chagrinantes. Il est bon de réfléchir sur
+soi-même. Mais on seroit beaucoup plus heureux si on
+tâchoit d'écarter toute pensée fâcheuse. C'est un mal
+physique, mais un bien moral, et quoique ce bien moral
+me soit quelquefois fort à charge, je le trouve cependant
+utile pour le bien de la conduite. Mais en me
+déchaînant contre le trop de réflexions, je sens que j'en
+fais, qui n'appartiennent point au fil de mon histoire. Je
+reviens à celles que je faisois sur le procédé de la reine.
+Qu'il est dur pour moi, disois-je souvent à ma gouvernante,
+de me voir toujours reprendre d'une façon si
+singulière par la reine. Je sens que j'ai des défauts,
+j'ambitionne de m'en corriger, mais c'est par l'envie que
+j'ai d'acquérir l'estime et l'approbation de tout le monde.
+Faut-il m'encourager par d'autres motifs que par le
+point d'honneur, et pourquoi me parler toujours du duc
+de Glocestre et des soins que je dois me donner pour
+lui plaire un jour? Il me semble que je le vaux bien,
+et qui sait s'il sera de mon goût, et si je pourrai vivre
+heureuse avec lui? Pourquoi toutes ces avances avant
+le mariage? Je suis fille d'un roi, et ce n'est pas un
+si grand honneur pour moi d'épouser ce prince. Je ne
+me sens aucun penchant pour lui, et tout ce que la
+reine me dit journellement me donne plus d'éloignement
+que d'empressement à l'épouser. Madame de Sonsfeld
+ne savoit que me répondre. Mon raisonnement étoit
+trop juste pour le condamner. J'étois naturellement
+timide, et ces gronderies perpétuelles ne me donnoient
+pas de la hardiesse. Elle fit des représentations à la
+reine, mais elles ne servirent de rien.</p>
+
+<p>Il vint dans ce temps-là un des gentils-hommes du
+duc de Glocestre à Berlin. La reine tenoit appartement,
+il lui fut présenté comme aussi à moi. Il me fit un
+compliment très-obligeant de son maître; je rougis et ne
+lui répondis que par une révérence. La reine qui étoit
+aux écoutes fut très piquée de ce que je n'avois rien
+répondu au compliment du duc, et me lava la tête
+d'importance, m'ordonnant sous peine de son indignation
+de raccommoder cette faute le lendemain. Je me retirai
+toute en larmes dans ma chambre; j'étois outrée contre
+la reine et contre le duc. Je jurai que je ne l'épouserois
+jamais, que si l'on vouloit déjà me mettre si fort sous
+sa férule avant le mariage, je comprenois bien que je
+serois pire qu'une esclave après qu'il seroit contracté;
+que la reine faisoit tout de sa tête, sans consulter mon
+coeur, et qu'enfin je voulois aller me jeter à ses pieds
+et la supplier de ne pas me rendre malheureuse en
+m'obligeant d'épouser un prince pour lequel je ne me
+sentois aucune inclination, et avec lequel je voyois bien
+que je serois malheureuse. Ma gouvernante eut bien
+de la peine à me tranquilliser et à m'empêcher, de
+faire cette fausse démarche. Je fus obligée de m'entretenir
+le lendemain avec le gentilhomme et de lui parler
+du duc, ce que je fis de très-mauvaise grâce, et d'un
+air fort embarrassé. Cependant l'arrivée du roi d'Angleterre
+approchoit. Nous nous rendîmes le six Octobre
+à Charlottenbourg pour le recevoir. Le coeur me battoit
+et j'étois dans des agitations cruelles. Ce prince y arriva
+le huit à sept heures du soir. Le roi, la reine et toute
+la cour le reçurent dans la cour du château, les appartements
+étant à rez de chaussée. Après qu'il eut salué
+le roi et la reine, je lui fus présentée. Il m'embrassa
+et se tournant vers la reine, il lui dit: votre fille est
+bien grande pour son âge. Il lui donna la main et la
+conduisit dans son appartement où tout le monde les
+suivit. Dès que j'y entrai, il prit une bougie et me
+considéra depuis les pieds jusqu'à la tête. J'étois immobile
+comme une statue et fort décontenancée. Tout
+cela se passa sans qu'il me dit la moindre chose. Après
+qu'il m'eut ainsi passée en revue, il s'adressa à mon
+frère qu'il caressa beaucoup, et avec lequel il s'amusa
+long-temps. Je pris ce temps pour m'éloigner, la reine
+me fit signe de la suivre, et passa dans une chambre
+prochaine, où elle se fit présenter les Anglois et les
+Allemands de la suite du roi. Après leur avoir parlé
+quelque temps, elle dit à ces messieurs qu'elle me laissoit
+avec eux pour les entretenir et s'adressant aux
+Anglois, parlez anglois avec ma fille, leur dit-elle, vous
+verrez qu'elle le parle très-bien. Je me sentis beaucoup
+moins gênée dès que la reine fut éloignée, et reprenant
+un peu de hardiesse, je liai coversation avec ces messieurs.
+Comme je parlois leur langue aussi bien que
+ma langue maternelle, je me tirai très-bien d'affaire, et
+tout le monde parut charmé de moi. Ils firent mes
+éloges à la reine et lui dirent, que j'avois l'air anglois
+et que j'étois faite pour être un jour leur souveraine.
+C'était dire beaucoup, car cette nation se croit si fort
+au dessus des autres, qu'ils s'imaginent faire une grande
+politesse, lorsqu'ils disent à quelqu'un, qu'il a les manières
+angloises. Leur roi les avoit bien espagnoles, il
+étoit d'une gravité extrême et ne disoit mot à personne.
+Il salua Madame de Sonsfeld fort froidement, et lui
+demanda si j'étois toujours aussi sérieuse, et si j'avois
+l'humeur mélancolique? «Rien moins, Sire, lui répondit-elle,
+mais le respect qu'elle a pour votre Majesté, l'empêche
+d'être aussi enjouée, qu'elle l'est sans cela», il
+branla la tête et ne répondit rien. L'accueil qu'il m'avoit
+fait et ce que je venois d'entendre, me donnèrent une
+telle crainte pour lui, que je n'eus jamais le courage de
+lui parler. On se mit enfin à table, où le prince resta
+toujours muet, peut-être avoit-il raison, peut-être avoit-il
+tort; mais je crois pourtant; qu'il suivoit le proverbe
+qui dit, qu'il vaut mieux se taire, que de mal parler.
+Il se trouva indisposé à la fin du repas. La reine voulut
+lui persuader de quitter la table; ils complimentèrent
+long-temps ensemble, mais enfin elle jeta sa serviette
+et se leva. Le roi d'Angleterre commença à chanceler,
+celui de Prusse accourut pour le soutenir, tout le monde
+s'empressa autour de lui, mais ce fut en vain, il tomba
+sur les genoux, sa perruque d'un côté et son chapeau
+de l'autre. On le coucha tout doucement à terre, où
+il resta une grosse heure sans sentiment. Les soins
+qu'on prit de lui, firent enfin revenir peu à peu ses
+esprits. Le roi et la reine se désoloient pendant ce
+temps, et bien des gens ont cru, que cette attaque étoit
+un avant-coureur d'apoplexie. Ils le prièrent instamment
+de se retirer, mais il ne voulut pas et reconduisit la
+reine dans son appartement. Il fut très-mal toute la
+nuit, ce qu'on n'apprit que sous main. Mais cela ne
+l'empêcha pas de reparoître le lendemain. Tout le reste
+de son séjour se passa en plaisirs et en fêtes. Il y
+eut tous les jours des conférences secrètes entre les
+ministres d'Angleterre et ceux de Prusse. Le résultat
+en fut enfin la conclusion du traité d'alliance, et du
+double mariage, qui avoit été ébauché à Hannovre. La
+signature s'en fit le douze du même mois. Le roi
+d'Angleterre partit le lendemain, et le congé qu'il prit
+de toute sa famille, fut aussi froid que l'avoit été son
+accueil. Le roi et la reine dévoient retourner, pour lui
+rendre visite au Ghoer, maison de chasse proche de
+Hannovre.</p>
+
+<p>Il y avoit déjà près de sept mois que cette princesse
+se trouvoit fort incommodée, ses maux étoient si singuliers,
+que les médecins ne savoient qu'augurer de son état.
+Son corps s'enfloit prodigieusement tous les matins, et
+cette enflure passoit vers le soir. La faculté avoit été
+quelque temps en suspens, si c'était une grossesse, mais
+elle avoit jugé en dernier ressort que cette indisposition
+provenoit d'une autre cause, qui est très-incommode,
+mais nullement dangereuse.</p>
+
+<p>Le voyage du roi pour le Ghoer étoit fixé pour
+le huit Novembre; il devoit partir de grand matin, et
+nous prîmes tous congé de lui. Mais la reine y mit
+empêchement. Elle tomba malade la nuit d'une violente
+colique, mais elle dissimula son mal, tant qu'elle put,
+pour ne point réveiller le roi. S'étant cependant aperçue
+par certaines circonstances qu'elle étoit en travail d'enfant,
+elle appela au secours. On n'eut pas le temps d'envoyer
+chercher une sage-femme ni un médecin, et elle accoucha
+heureusement d'une princesse sans autre secours que
+celui du roi et d'une femme de chambre. Il n'y avoit
+ni langes ni berceau, et la confusion régnoit partout.
+Le roi me fit appeler à quatre heures après minuit.
+Je ne l'ai jamais vu de si bonne humeur, il crevoit de
+rire en pensant à l'office qu'il avoit rendu à la reine.
+Le duc de Glocestre, mon frère, la princesse Amélie
+d'Angleterre et moi nous fûmes nommés parrains et
+marraines de l'enfant; je le tins l'après-midi sur les fonts,
+et ma soeur fut nommée Anne Amélie.</p>
+
+<p>Le roi partit le lendemain. Comme ce prince
+voyageoit très-vite, il arriva le soir au Ghoer où on
+étoit dans de grandes inquiétudes, le roi d'Angleterre
+l'ayant déjà attendu le jour précédent. Il fut fort surpris
+en apprenant ce qui avoit causé le retardement du roi.
+Grumkow étoit de la suite de ce prince. Il s'étoit
+brouillé depuis quelque temps avec le prince d'Anhalt,
+et tâchoit de se raccommoder avec le roi d'Angleterre,
+mais comme il vouloit que toutes les affaires passassent
+par ses mains, et que la reine y mettoit obstacle, il ne
+manqua pas de profiter des circonstances, pour semer
+de nouveau la dissension entre le roi et cette princesse.
+J'ai déjà dit que ce prince étoit d'une jalousie extrême.
+Grumkow le prit par son foible, et par quelques
+discours vagues et adroits il lui fit naître des idées très-injurieuses
+à la vertu de son épouse. Il retourna au
+bout de quinze jours à Berlin comme un furieux. Il
+nous fit très-bon accueil, mais ne voulut point voir la
+reine. Il traversa sa chambre à coucher pour aller
+souper sans lui rien dire. La reine et nous tous étions
+dans des inquiétudes cruelles à cause de ce procédé;
+elle lui parla enfin et lui témoigna dans les termes les
+plus tendres le chagrin qu'elle avoit de sa façon d'agir.
+Il ne lui répondit que par des injures et en lui faisant
+des reproches de sa prétendue infidélité, et si Madame
+de Kamken ne l'eût éloigné, son emportement l'auroit
+peut-être porté à des violences très-fâcheuses. Il fit
+assembler le jour suivant les médecins, le chirurgien-major
+de son régiment Holtzendorff, et Madame de
+Kamken, pour examiner la conduite de la reine. Tous
+prirent vivement le parti de cette princesse. Sa gouvernante
+le traita même fort durement, et lui montra
+l'injustice de ses soupçons. En effet la vertu de la
+reine étoit sans reproche, et la médisance la plus noire
+n'a pu trouver à y redire. Le roi rentra en lui-même,
+il demanda pardon à cette princesse avec bien des larmes
+qui montroient la bonté de son coeur, et la paix fut
+rétablie. J'ai parlé de la brouillerie des deux favoris.
+Comme elle éclata l'année 1724, il est juste que j'en
+donne ici le détail. Depuis la chute de Madame de
+Blaspil et la bonne intelligence des cours d'Angleterre
+et de Prusse, le prince d'Anhalt étoit fort déchu de sa
+faveur, il passoit sa vie à Dessau, et ne venoit que
+rarement à Berlin. Le roi avoit pourtant toujours de
+grandes attentions pour lui et le ménageoit à cause de
+son savoir militaire. Grumkow en revanche s'étoit
+conservé dans sa faveur, et ce ministre étoit chargé des
+affaires étrangères et de celles du pays.</p>
+
+<p>Le prince avoit été parrain d'une de ses filles et
+lui avoit promis une dot de cinq mille écus. Cette fille
+devant se marier, son père lui écrivit pour le sommer
+de sa promesse. Le prince très-mécontent de la conduite
+de Grumkow qui n'avoit plus de ménagemens
+pour lui, et qui s'étoit seul emparé de l'esprit du roi,
+nia fortement cette promesse. Grumkow lui répondit,
+l'autre répliqua; ils en vinrent enfin à se reprocher mutuellement
+toutes leurs friponneries, et leur correspondance
+devint si injurieuse, que le prince d'Anhalt résolut
+de décider sa querelle par le sort des armes. Avec le
+mérite que Grumkow possédoit au suprême degré il
+passoit pour un poltron fieffé. Il avoit donné des preuves
+de sa valeur à la bataille de Malplaquet, où il resta
+dans un fossé pendant tout le temps de l'action. Il se
+distingua aussi beaucoup à Stralsund, et se démit une
+jambe au commencement de la campagne, ce qui l'empêcha
+de pouvoir aller à la tranchée. Il avoit le même
+malheur qu'eut un certain roi de France, de ne pouvoir
+voir une épée nue sans tomber en foiblesse, mais excepté
+tout cela c'étoit un très-brave général. Le prince
+lui envoya un cartel. Grumkow tremblant de courage,
+et s'armant de la religion et des loix établies, répondit,
+qu'il ne se battroit point, que les duels étoient défendus
+par les loix divines et humaines et qu'il ne se trouvoit
+point d'humeur à en être le transgresseur. Ce ne fut
+pas tout, il voulut encore mériter la couronne du ciel,
+en souffrant patiemment les injures. Il fit toutes les
+avances à son antagoniste, mais il ne s'attira que de
+plus en plus son mépris, et celui-ci resta inexorable.
+Cette affaire parvint enfin aux oreilles du roi, qui employa
+tous ses efforts pour les rapatrier, mais vainement,
+le prince d'Anhalt ne voulant point se laisser fléchir.
+Il fut donc résolu qu'ils décideroient leur différend en
+présence de deux seconds. Celui que le prince choisit,
+étoit un certain colonel Corf au service de Hesse, et
+le général comte de Sekendorff, au service de l'Empereur
+fut celui de Grumkow. Ces deux derniers
+étoient amis intimes. La chronique scandaleuse disoit
+qu'ils avoient été dans leur jeunesse de moitié au jeu,
+où ils avoient fait un profit considérable. Quoiqu'il en
+soit, Sekendorff étoit le portrait vivant de Grumkow,
+à cela près qu'il affectoit plus de christianisme que lui
+et qu'il étoit brave comme son épée. Rien n'étoit si
+risible que les lettres que ce général écrivoit à Grumkow,
+pour lui inspirer du courage. Cependant le roi
+voulut encore s'en mêler.</p>
+
+<p>Il convoqua au commencement de l'année 1725 un
+conseil de guerre à Berlin, composé de tous les généraux
+et colonels commandants de son armée. La reine avoit
+la plupart des généraux à sa disposition. Les belles
+promesses que Grumkow lui fit, de rester fermement
+attaché à son parti, l'éblouirent; elle fit pencher la balance
+de son côté, sans quoi il auroit couru risque d'être
+cassé. Il en fut quitte pour quelques jours d'arrêts, ce
+qui fut une espèce de satisfaction que le roi donna au
+prince d'Anhalt. Dès qu'il fut relâché, le roi lui fit
+conseiller sous main de vider son différend. Le champ
+de bataille étoit proche de Berlin; les deux combattans
+s'y rendirent, suivis de leurs seconds. Le prince tira
+son épée en disant quelques injures à son adversaire.
+Grumkow ne lui répondit qu'en se jetant à ses pieds
+qu'il embrassa en lui demandant pardon et le priant de
+lui rendre ses bonnes grâces. Le prince d'Anhalt pour
+toute réplique lui tourna le dos. Depuis ce temps-là
+ils ont toujours été ennemis jurés, et leurs animosités
+n'ont cessé que par leur vie. Le prince s'est tout-à-fait
+changé depuis à son avantage, bien des gens ont rejeté
+la plupart de ses méchantes actions sur les détestables
+conseils de Grumkow. On pourroit dire de lui, comme
+du cardinal de Richelieu: il a fait trop de mal pour
+en dire du bien, il a fait trop de bien pour en dire
+du mal.</p>
+
+<p>Le roi d'Angleterre repassa cette année la mer pour
+se rendre en Allemagne. Le roi mon père ne manqua
+pas d'aller le voir; il se flattoit de pouvoir mettre fin
+à mon mariage. La reine l'ayant déjà si bien servi fut
+chargée de cette commission. Elle se rendit donc à
+Hannovre, où elle fut reçue à bras ouverts. Elle trouva
+le roi, son père, par rapport à l'alliance des deux
+maisons dans les mêmes dispositions, où il avoit été les
+années précédentes. Il lui parla même en des termes
+remplis de tendresse pour moi, mais il lui représenta
+que deux obstacles s'opposoient à ses désirs. Le premier,
+qu'il ne pouvoit nous marier sans en avoir fait la
+proposition à son parlement, le second étoit notre jeunesse,
+car je n'avois que 16 ans et le duc en avoit
+18. Mais pour adoucir toutes ces difficultés, il l'assura
+qu'il disposeroit tout de manière qu'il pût faire célébrer
+notre mariage la première fois qu'il retourneroit en
+Allemagne. La reine se flatta toujours d'obtenir davantage,
+elle n'avoit jamais été si bien avec le roi, son
+père, qu'elle l'étoit alors, il sembloit même avoir pour
+elle une tendresse infinie, et il est sûr qu'il avoit toutes
+sortes d'attentions pour cette princesse. Elle demanda
+une prolongation de permission au roi, son époux, se
+faisant fort, lui mandoit-elle, de réussir dans ses desseins.
+Le roi la lui accorda et lui permit même de rester à
+Hannovre aussi long-temps que les affaires l'exigeroient.
+J'étois pendant ce temps-là à Berlin dans une faveur extrême
+auprès du roi, je passois toutes les après-midis à
+l'entretenir et il venoit souper dans mon appartement.
+Il me témoignoit même de la confiance et me parloit
+souvent d'affaires. Pour me distinguer davantage, il
+ordonna que l'on vînt me faire la cour tout comme à
+la reine. Les gouvernantes de mes soeurs me furent
+subordonnées, et eurent ordre de ne pas faire un pas
+sans ma volonté. Je n'abusai point des grâces du roi;
+j'avois autant de solidité, toute jeune que j'étois, que
+j'en puis avoir maintenant, et j'aurois pu avoir soin de
+l'éducation de mes soeurs. Mais je me rendis justice,
+et vis bien que cela ne me convenoit pas, je ne voulus
+pas non plus tenir appartement et me contentai de faire
+prier quelques dames tous les jours.</p>
+
+<p>Il y avoit déjà six mois que j'étois tourmentée de
+cruels maux de tête, ils étoient si violents, que j'en
+tombois souvent en foiblesse. Malgré cela je n'osois
+jamais rester dans ma chambre, la reine ne le voulant
+point. Cette princesse qui étoit d'un tempérament fort
+robuste ne savoit ce que c'étoit que d'être malade, elle
+étoit en cela d'une dureté extrême, et lorsque j'étois
+quelquefois mourante, il falloit pourtant être de bonne
+humeur, sans quoi elle se mettoit dans de terribles
+colères contre moi. La veille de son retour je pris une espèce
+de fièvre chaude avec des transports au cerveau et des
+douleurs si violentes dans la tête, qu'on m'entendoit crier
+dans la place du château. Six personnes étoient obligées
+de me tenir jour et nuit, pour m'empêcher de me
+tuer. Madame de Sonsfeld dépêcha d'abord des estafettes
+au roi et à la reine, pour les informer de mon
+état. Cette princesse arriva le soir, elle fut bien alarmée
+de me trouver si mal. Les médecins désespéroient déjà
+de ma vie, un abcés qui me creva le troisième jour dans
+la tête me sauva; heureusement pour moi, les humeurs
+prirent leur issue par l'oreille, sans quoi je n'aurois pu
+en réchapper. Le roi se rendit deux jours après à
+Berlin, et vint d'abord me voir. Le pitoyable état où
+il me trouva, l'attendrit si fort qu'il en versa des larmes.
+Il n'alla point chez la reine, et fit barricader toutes les
+communications de son appartement et de celui de cette
+princesse. La raison de ce procédé provenoit de la
+colère où il étoit de ce qu'elle l'avoit amusé par de
+fausses promesses. Il avoit si fort compté sur son
+crédit, sur l'esprit du roi d'Angleterre, qu'il avoit cru
+que mon mariage se feroit encore cette année. Il
+s'imagina qu'elle n'en avoit agi ainsi que pour prolonger
+son séjour à Hannovre. Cette brouillerie dura six semaines,
+au bout desquelles le raccommodement se fit.
+Je me remis fort lentement pendant ce temps, et je fus
+obligée de garder deux mois la chambre.</p>
+
+<p>La reine ma mère est très-jalouse de son petit naturel.
+Les distinctions infinies que le roi me faisoit,
+l'indisposoient contre moi, elle étoit outre cela animée
+par une de ses dames, fille de la comtesse de Fink
+que je nommerai dorénavant la comtesse Amélie pour
+la distinguer de sa mère. Cette fille avoit lié une intrigue
+à l'insu de ses parens avec le ministre de Prusse
+à la cour d'Angleterre, il se nommoit Wallerot. C'étoit
+un vrai fat, d'une figure ragotine, et qui n'avoit avancé
+les affaires de Prusse que par ses bouffonneries. Elle
+s'étoit promise secrètement avec cet homme, et son plan
+étoit de devenir ma gouvernante et de me suivre en
+Angleterre. Pour le faire réussir elle avoit employé
+tous les efforts pour s'insinuer auprès du duc de Glocestre,
+et lui avoit fait accroire qu'elle étoit ma favorite,
+ce qui lui avoit attiré beaucoup de politesses de la part
+du duc. Mais il falloit encore se défaire de ma gouvernante,
+et pour y parvenir elle ne cessoit d'animer la
+reine contre elle et moi.</p>
+
+<p>Cette fille étoit la toute puissante sur l'esprit de
+cette princesse, et profitoit de ses foiblesses pour parvenir
+à son but. J'étois maltraitée tous les jours, et la
+reine ne cessoit de me reprocher les grâces que le roi
+avoit pour moi. Je n'osois plus le caresser qu'en tremblant
+et sans craindre d'être accablée de duretés; il en
+étoit de même de mon frère. Il suffisoit que le roi lui
+ordonnât une chose pour qu'elle la lui défendît. Nous
+ne savions quelquefois à quel saint nous vouer, étant
+entre l'arbre et l'écorce. Cependant comme nous avions
+l'un et l'autre plus de tendresse pour la reine, nous nous
+réglâmes sur ses volontés. Ce fut la source de tous
+nos malheurs, comme on le verra par la suite de ces
+mémoires. Le coeur me saignoit cependant de n'oser
+plus témoigner la vivacité de mes sentiments au roi; je
+l'aimois passionnément et il m'avoit témoigné mille bontés
+depuis que j'étois au monde, mais devant vivre avec la
+reine il falloit me régler sur elle. Cette princesse
+accoucha au commencement de l'année 1726 d'un prince
+qui fut nommé Henri. Nous nous rendîmes, dès qu'elle
+fut rétablie, à Potsdam, petite ville proche de Berlin.
+Mon frère ne fut point du voyage; le roi ne pouvoit
+le souffrir, voyant qu'il ne vouloit pas se soumettre à
+ses volontés. Il ne cessoit de le gronder, et son animosité
+devenoit si invétérée, que tous les bien-intentionnés
+conseillèrent à la reine, de lui faire faire des
+soumissions, ce qu'elle n'avoit pas voulu permettre
+jusqu'alors; cela donna lieu à une scène assez risible.</p>
+
+<p>Cette princesse me donna commission d'écrire
+plusieurs choses de contrebande à mon frère, et de lui
+faire la minute d'une lettre qu'il devoit écrire au roi.
+J'étois assise entre deux cabinets des Indes, à écrire
+ces lettres, lorsque j'entendis venir le roi, un paravent
+qui étoit placé devant la porte, me donna le temps de
+fourrer mes papiers derrière un de ces cabinets. Madame
+Sonsfeld prit les plumes, et voyant déjà approcher
+le roi, je mis le cornet dans ma poche et je le tins
+soigneusement; de crainte qu'il ne renversât. Après
+avoir dit quelques mots à la reine, il se tourna tout
+d'un coup du côté de ces cabinets. Ils sont bien beaux,
+lui dit-il, ils étoient à feu ma mère qui en faisoit grand
+cas; en même temps il s'en approcha pour les ouvrir.
+La serrure étoit gâtée, il tiroit la clef tant qu'il pouvoit,
+et je m'attendois à tout moment à voir paroître mes
+lettres. La reine me tira de cette appréhension, pour
+me rejeter dans une autre. Elle avoit un très-beau
+petit chien de Bologne, j'en avois un aussi, ces deux
+animaux étoient dans la chambre. Décidez, dit-elle au
+roi, de notre différend, ma fille dit, que son chien est
+plus beau que le mien, et je soutiens le contraire. Il
+se mit à rire, et me demanda si j'aimois beaucoup le
+mien? De tout mon coeur, lui répondis-je, car il a
+beaucoup d'esprit et un très-bon caractère; ma réplique
+le divertit, il m'embrassa plusieurs fois de suite, ce qui
+m'obligea de me dessaisir de mon encrier. La liqueur
+noire se répandit aussitôt sur tout mon habit, et commençoit
+à découler dans la chambre; je n'osois bouger de
+ma place, de crainte, que le roi ne s'en aperçût. J'étois
+à demi-morte de peur. Il me tira d'embarras en s'en
+allant; j'étois trempée d'encre jusqu'à la chemise; j'eus
+besoin de lessive, et nous rîmes bien de toute cette
+aventure. Le roi se raccommoda cependant avec mon
+frère, qui vint nous joindre à Potsdam. C'étoit le plus
+aimable prince qu'on pût voir, il étoit beau et bienfait,
+son esprit étoit supérieur pour son âge, et il possédoit
+toutes les qualités qui peuvent composer un prince parfait.
+Mais me voici arrivée à un détail plus sérieux, et à la
+source de tous les malheurs que ce cher frère et moi
+avons endurés.</p>
+
+<p>L'Empereur avoit formé dès l'année 1717 une compagnie
+des Indes à Ostende, ville et port de mer aux
+pays-bas. Le négoce n'avoit commencé qu'avec deux
+vaisseaux, et le succès en avoit été si heureux, malgré
+les obstacles des Hollandois, que cela engagea ce prince,
+à leur donner le privilège de négocier en Afrique et
+aux Indes orientales pour trente ans, excluant tous ses
+autres sujets de ce trafic. Comme le commerce est
+une des choses, qui contribuent le plus à rendre un
+état florissant, l'Empereur avoit fait en 1725 un traité
+secret avec l'Espagne, par lequel il s'engageoit à faire
+avoir Gibraltar et Port Mahon aux Espagnols. La
+Russie y accéda depuis. Les puissances maritimes ne
+furent pas long-temps sans s'apercevoir des menées
+secrètes de la cour de Vienne; et pour s'opposer aux
+vues ambitieuses de la maison d'Autriche, qui ne tendoient
+pas à moins qu'à ruiner leur commerce, qui fait
+la principale force de leurs états, elles conclurent une
+alliance entre elles, où la France, le Danemark, la
+Suède et la Prusse accédèrent depuis, et c'est le même,
+qui fut signé à Charlottenbourg, et dont j'ai déjà fait
+mention. L'Empereur jugeant bien, qu'il ne pourroit se
+soutenir contre une ligue aussi formidable, fut obligé
+de prendre d'autres mesures, et de tâcher de la désunir.
+Le général Sekendorff lui parut un personnage très-propre
+pour l'exécution de ses desseins à la cour de
+Prusse. On a déjà vu que ce ministre étoit étroitement
+lié d'amitié avec Grumkow; il connoissoit le caractère
+intéressé et ambitieux de ce dernier, et ne douta pas
+de l'engager dans les intérêts de l'Empereur. Il commença
+par lui écrire et tâcher de pénétrer ses sentiments,
+il lui fit même quelques ouvertures sur les conjonctures
+où se trouvoit son souverain. Cette correspondance
+avoit commencé dès l'année précédente, et les lettres de
+Sekendorff avoient été accompagnées de très-beaux
+présens, et de très-grandes promesses. Le coeur vénal
+de Grumkow se rendit bientôt à de si grands avantages.
+Les circonstances le favorisoient dans son dessein.
+L'union des cours de Prusse et de Hannovre commençoit
+à se refroidir. Le roi mon père étoit très-piqué du
+retardement de mon mariage, d'autres sujets de plaintes
+se joignoient à celui-là. Ce prince ne se plaisoit qu'à
+augmenter son gigantesque régiment. Les officiers
+chargés des enrôlements prenoient de gré ou de force
+les grands hommes qu'ils trouvoient sur les territoires
+étrangers.</p>
+
+<p>La reine avoit obtenu du roi son père, que l'électorat
+de Hannovre en fourniroit une certaine quantité tous les
+ans. Le ministère hannovrien, peut-être gagné par les
+anti-prussiens, dont Milady Arlington étoit le chef,
+négligea d'exécuter les ordres du roi d'Angleterre. La
+reine fit faire plusieurs fois des remonstrances là-dessus,
+mais ils ne la payèrent que de quelques mauvaises
+excuses. Le roi se trouva très-offensé du peu d'attention
+qu'on lui marquoit, et Grumkow ne manqua pas de
+l'animer si fort, que pour se venger il ordonna à ses
+officiers d'enlever dans le pays de Hannovre tous ceux
+qu'ils trouveroient d'une taille propre à être rangés dans
+son régiment. Cette violence fit un bruit épouvantable.
+Le roi d'Angleterre demanda satisfaction et
+prétendit, qu'on relachât ses sujets: celui de Prusse
+s'opiniâtra à les garder, ce qui fit naître une mésintelligence
+entre les deux cours qui dégénéra peu après
+en haine ouverte. La situation des affaires étoit donc
+telle que Sekendorff pouvoit le désirer à son arrivée
+à Berlin. Les soins que Grumkow s'étoit données
+de longue main à préparer l'esprit du roi lui facilitèrent
+sa négociation. Il fut fort bien reçu de
+ce prince qui l'avoit connu particulièrement, lorsqu'il
+étoit encore au service de Saxe, et l'avoit toujours
+fort estimé. Une suite nombreuse de Heiduks
+ou plutôt de géans qu'il présenta au roi de la
+part de l'Empereur, lui attira un surcroît de bon
+accueil, et le compliment qu'il lui fit de la part de son
+maître acheva de le charmer. Comme l'Empereur,
+lui dit-il, ne cherche qu'à faire plaisir en toute occasion
+à votre Majesté, il lui accorde les enrôlemens en
+Hongrie, et il a déjà donné ordre qu'on cherche
+tous les grands hommes de ses états pour les lui
+offrir. Ce procédé obligeant si différent de celui
+du roi son beau-père le toucha, mais ne fit que
+l'ébranler. Sekendorff jugea bien qu'il falloit du temps
+pour le détacher de la grande alliance. Il tâcha de
+s'insinuer peu-à-peu dans l'esprit de ce prince, et connoissant
+son foible, il ne manqua pas de l'attirer par là
+dans ses filets. Il lui donnoit presque tous le jours des
+festins magnifiques où il n'admettoit que les créatures
+qu'il s'étoit faites et celles de Grumkow. On ne manquoit
+jamais de tourner la conversation sur les conjonctures
+présentes de l'Europe, et de plaider d'une façon
+artificieuse la cause de l'Empereur. Enfin au milieu du vin et
+de la bonne chère, le roi se laissa entraîner à renoncer
+à quelques uns des engagemens qu'il avoit
+pris avec l'Angleterre, et à se lier avec la maison
+d'Autriche. Il promit à cette dernière de ne point
+faire agir contre elle les troupes qu'il devoit fournir
+à l'Angleterre en vertu d'un des articles du traité
+de Hannovre. Cette promesse fut tenue fort secrète.
+Le roi n'étoit point encore intentionné alors de rompre
+la grande alliance, se flattant toujours de pouvoir
+faire réussir mon mariage. Ce ne fut qu'à la fin
+de l'année suivante que je vais commencer, qu'il leva
+le masque. La reine étoit dans le dernier désespoir de
+voir le train que prenoient les affaires, elle en souffroit
+personnellement. Le roi la maltraitoit et lui reprochoit
+sans cesse le retardement de mon mariage, il parloit en
+termes injurieux du roi son beau-père et tâchoit de la
+chagriner en toute occasion.</p>
+
+<p>La crédit de Sekendorff s'augmentoit de jour
+en jour. Il prenoit un si grand ascendant sur l'esprit
+du roi qu'il disposoit de toutes les charges. Les pistoles
+d'Espagne avoient mis dans ses intérêts la plupart des
+domestiques et des généraux qui étoient autour de ce
+prince, de façon qu'il étoit informé de toutes ses démarches.
+Le double mariage conclu avec l'Angleterre étant
+un obstacle très-fâcheux pour ses vues, il résolut de le
+lever en mettant la désunion dans la famille. Il se
+servit pour cela de ses émissaires secrets; mille faux
+rapports qu'on faisoit tous les jours au roi sur le compte
+de mon frère et sur le mien l'indisposoient si fort contre
+nous qu'il nous maltraitoit et nous faisoit souffrir des
+martyres. On lui dépeignoit mon frère comme un
+prince ambitieux et intrigant, qui lui souhaitoit la mort
+pour être bientôt souverain; on l'assuroit qu'il n'aimoit
+point le militaire, et qu'il disoit hautement que lorsqu'il
+seroit le maître il renverroit les troupes; on le
+faisoit passer pour prodigue et dépensier, et enfin on
+lui donnoit un caractère si opposé à celui du roi qu'il
+étoit bien naturel que ce prince le prît en aversion. On
+ne me ménageoit pas davantage, j'étois, disoit-on, d'une
+hauteur insupportable, intrigante et impérieuse; je servois
+de conseil à mon frère et je tenois des discours très-peu
+respectueux sur le compte du roi. Comme ce prince
+souhaitoit fort l'établissement de toutes ses filles, Sekendorff
+s'insinua encore de ce côté-là auprès de lui, et
+engagea le Margrave d'Anspach, jeune prince de 17
+ans, de se rendre à Berlin, pour voir ma soeur puînée.
+Ce prince étoit très-aimable dans ce temps-là et promettoit
+beaucoup. Ma soeur étoit belle comme un
+ange, mais elle avoit un petit génie et des caprices
+terribles. Elle avoit pris ma place dans la faveur du
+roi qui la gâtoit. Les cruels chagrins qu'elle a essuyés
+après son mariage l'ont corrigée de ses défauts. La
+jeunesse des deux parties empêcha que le mariage ne
+pût se faire alors, et il ne fut célébré que deux ans
+après comme je le dirai dans son lieu. La reine s'étoit
+toujours flattée que l'arrivée du roi d'Angleterre, qui
+devoit repasser cette année en Allemagne, rétabliroit
+l'union entre les deux cours, mais un événement imprévu
+ruina toutes ses espérances, car elle reçut la triste nouvelle
+de la mort de ce prince. Il étoit parti en parfaite
+santé d'Angleterre et avoit très-bien supporté, contre
+sa coutume, le trajet sur mer. Il se trouva mal proche
+d'Osnabruck. Tous les secours qu'on put lui donner
+furent inutiles, il expira au bout de 24 heures d'une
+attaque d'apoplexie entre les bras du duc de York
+son frère.</p>
+
+<p>Cette perte plongea la reine dans la douleur la
+plus amère. Le roi même en parut touché. Malgré
+tous les propos qu'il avoit tenus contre le roi de la
+grande Bretagne, il l'avoit toujours considéré comme un
+père, et même il le craignoit. Ce prince avoit eu soin
+de lui dans son enfance et dans le temps que le roi
+Frédéric I. s'étoit réfugié à Hannovre pour se garantir
+des persécutions de l'électrice Dorothée sa belle-mère.
+Leurs regrets furent encore augmentés lorsqu'ils
+apprirent peu de temps après que ce monarque avoit
+eu dessein de mettre fin à mon mariage, et qu'il avoit
+résolu d'en faire la cérémonie à Hannovre. Le prince
+son fils fut proclamé roi de la grande Bretagne, et le
+duc de Glocestre prit le titre de prince de Galles.
+Cependant les fréquentes débauches que Sekendorff
+faisoit faire au roi, lui ruinoient la santé; il commençoit
+à devenir valétudinaire; l'hypocondrie dont il étoit fort
+tourmenté le rendoit d'une humeur mélancolique. Mr.
+Franke, fameux piétiste, et fondateur de la maison
+des orphelins dans l'université de Halle, ne contribuoit
+pas peu à l'augmenter. Cet ecclésiastique se plaisoit à
+lui faire des scrupules de conscience des choses les plus
+innocentes. Il condamnoit tous les plaisirs qu'il trouvoit
+damnables, même la chasse et la musique. On ne devoit
+parler d'autre chose que de la parole de Dieu; tout
+autre discours étoit défendu. C'étoit toujours lui qui
+faisoit le beau parleur à table où il faisoit l'office de
+lecteur, comme dans les réfectoires. Le roi nous faisoit
+un sermon tous les après-midis, son valet de chambre
+entonnoit un cantique, que nous chantions tous; il falloit
+écouter ce sermon avec autant d'attention, que si c'étoit
+celui d'un apôtre. L'envie de rire nous prenoit à mon
+frère et à moi, et souvent nous éclations. Soudain on
+nous chargeoit de tous les anathèmes de l'église, qu'il
+falloit essuyer, d'un air contrit et pénitent, que nous
+avions bien de la peine à affecter. En un mot, ce
+chien de Franke nous faisoit vivre comme les religieux
+de la Trappe. Cet excès de bigoterie fit venir à ce
+prince des pensées encore plus singulières. Il résolut
+d'abdiquer la couronne en faveur de mon frère. Il vouloit,
+disoit-il, se réserver dix mille écus par an, et se retirer
+avec la reine et ses filles à Vousterhausen. Là, ajouta-t-il,
+je prierai Dieu et j'aurai soin de l'économie de la
+campagne, pendant que ma femme et mes filles auront
+soin du ménage. Vous êtes adroite, me disoit-il, je
+vous donnerai l'inspection du linge que vous coudrez,
+et de la lessive. Frédérique, qui est avare, sera
+gardienne de toutes les provisions. Charlotte ira au
+marché acheter les vivres, et ma femme aura soin de
+mes petits enfants et de la cuisine. Il commença même
+à travailler à une instruction pour mon frère et à faire
+plusieurs démarches, qui alarmèrent très-vivement Grumkow
+et Sekendorff. Ils employèrent en vain toute
+leur rhétorique, pour dissiper ces idées funestes, mais
+voyant bien que tout le plan du roi n'étoit qu'un effet
+de son tempérament, et craignant, que s'ils ne tâchoient
+d'y mettre fin, ce prince ne pût bien exécuter son
+dessein, ils résolurent de tâcher de le dissiper.</p>
+
+<p>La cour de Saxe ayant été de tout temps très-étroitement
+liée avec celle d'Autriche, ils tournèrent leurs
+vues de ce côté-là, et se proposèrent de lui persuader
+d'aller à Dresde. Une idée ordinairement en entraîne
+une autre; celle-ci leur fit naître celle de me marier
+avec le roi Auguste de Pologne.</p>
+
+<p>Ce prince avoit 49 ans dans ce temps-là. Il a toujours
+été très-renommé pour sa galanterie; il avoit de
+grandes qualités, mais elles étoient offusquées par des
+défauts considérables. Un trop grand attachement aux
+plaisirs lui faisoit négliger le bonheur de ses peuples et
+de son état, et son penchant pour la boisson l'entraînoit
+à commettre des indignités dans son ivresse, qui seront
+à jamais une tache à sa mémoire.</p>
+
+<p>Sekendorff avoit été dans sa jeunesse au service
+de Saxe, et j'ai déjà dit plus haut, que Grumkow
+étoit très-bien dans l'esprit de ce roi. Ils s'adressèrent
+l'un et l'autre au comte de Flemming, favori de ce
+prince, pour tâcher d'entamer une négociation sur ce
+sujet. Le comte de Flemming possédoit un mérite
+supérieur; il avoit été très-souvent à Berlin, et me connoissoit
+très-particulièrement. Il fut charmé des ouvertures
+de ces ministres et tâcha de sonder l'esprit du roi
+de Pologne sur ce sujet. Ce prince parut assez porté
+à cette alliance, et dépêcha le comte à Berlin, pour
+inviter celui de Prusse à venir passer le carnaval à Dresde.
+Grumkow et son Pilade firent part au roi de leurs
+desseins. Ce prince charmé de trouver un si bel établissement
+pour moi, consentit avec joie à leurs désirs;
+il rendit une réponse très-obligeante au Maréchal Flemming
+et partit vers le milieu de Janvier de l'année 1728
+pour se rendre à Dresde.</p>
+
+<p>Mon frère fut au désespoir de ne pas être de ce
+voyage. Il devoit rester à Potsdam pendant l'absence
+du roi, ce qui ne l'accommodoit point. Il me fit part
+de son chagrin et comme je ne pensois qu'à lui faire
+plaisir, je lui promis de tâcher de faire en sorte qu'il
+pût suivre le roi. Nous retournâmes à Berlin, où la
+reine tint appartement comme à son ordinaire. J'y vis
+Mr. de Summ, Ministre de Saxe, que je connoissois
+très-particulièrement et qui étoit fort dans les intérêts de
+mon frère. Je lui fis des compliments de sa part et lui
+appris le regret qu'il avoit, de n'avoir pas été invité à
+Dresde. Si vous voulez lui faire plaisir, continuai-je,
+faites en sorte que le roi de Pologne engage celui de
+Prusse à le faire venir. Summ dépêcha aussitôt une
+estafette à sa cour, pour en informer le roi son maître,
+qui ne manqua pas de persuader au roi mon père de
+faire venir mon frère. Celui-ci reçut ordre de partir, ce
+qu'il fit avec beaucoup de joie. La réception qu'on fit
+au roi, fut digne des deux monarques. Comme celui
+de Prusse n'aimoit pas les cérémonies, on se régla
+entièrement selon son génie. Ce prince avoit demandé
+à être logé chez le comte Vakerbart pour lequel il
+avoit beaucoup d'estime. La maison de ce général étoit
+superbe, le roi y trouva un appartement royal. Malheureusement
+la seconde nuit après son arrivée le feu y prit,
+et l'embrasement fut si subit et si violent qu'on eut
+toutes les peines du monde à sauver ce prince. Tout
+ce beau palais fut réduit en cendres. Cette perte auroit
+été très-considérable pour le comte de Vakerbart, si
+le roi de Pologne n'y avoit suppléé, mais il lui fit présent
+de la maison de Pirna, qui étoit bien plus magnifique
+que l'autre, et dont les meubles étoient d'une somptuosité
+infinie.</p>
+
+<p>La cour de ce prince étoit pour lors la plus
+brillante d'Allemagne. La magnificence y étoit poussée
+jusqu'à l'excès, tous les plaisirs y regnoient; on pouvoit
+l'appeler avec raison l'île de Cythère: les femmes
+y étoient très-aimables et les courtisans très-polis. Le
+roi entretenoit une espèce de sérail des plus belles
+femmes de son pays. Lorsqu'il mourut, on calcula qu'il
+avoit eu trois cent cinquante quatre enfants de ses maîtresses.
+Toute sa cour se régloit sur son exemple, on
+n'y respiroit que la mollesse, et Bachus und Vénus y
+étoient les deux divinités à la mode. Le roi n'y fut
+pas long-temps sans oublier sa dévotion, les débauches
+de la table et le vin de Hongrie le remirent bientôt de
+bonne humeur. Les manières obligeantes du roi de Pologne
+lui firent lier une étroite amitié avec ce prince.
+Grumkow qui ne s'oublioit pas dans les plaisirs, voulut
+profiter de ces bonnes dispositions, pour le mettre dans
+le goût des maîtresses, il fit part de son dessein au roi
+de Pologne, qui se chargea de l'exécution.</p>
+
+<p>Un soir, qu'on avoit sacrifié à Bacchus, le roi de
+Pologne conduisit insensiblement le roi dans une chambre
+très-richement ornée, et dont tous les meubles et l'ordonnance
+étoient d'un goût exquis. Ce prince, charmé de
+ce qu'il voyoit, s'arrêta pour en contempler toutes les
+beautés, lorsque tout à coup on leva une tapisserie, qui
+lui procura un spectacle des plus nouveaux. C'étoit une
+fille dans l'état de nos premiers pères, nonchalamment
+couchée sur un lit de repos. Cette créature étoit plus
+belle qu'on ne dépeint Vénus et les Grâces; elle offroit
+à la vue un corps d'ivoire, plus blanc que la neige et
+mieux formé que celui de la belle statue de la Vénus
+de Medécis, qui est à Florence. Le cabinet qui enfermoit
+ce trésor étoit illuminé de tant de bougies, que leur
+clarté éblouissoit, et donnoit un nouvel éclat à la beauté
+de cette déesse. Les auteurs de cette comédie ne doutèrent
+point que cet objet ne fît impression sur le coeur
+du roi, mais il en fut tout autrement. À peine ce prince
+eut-il jeté les yeux sur cette belle, qu'il se tourna avec
+indignation, et voyant mon frère derrière lui, il le poussa
+très-rudement hors de la chambre, et en sortit immédiatement
+après, très-fâché de la pièce, qu'on avoit voulu lui
+faire. Il en parla le soir même en termes très-forts à
+Grumkow, et lui déclara nettement, que si on renouveloit
+ces scènes, il partiroit sur-le-champ. Il en fut
+autrement de mon frère. Malgré les soins du roi, il
+avoit eu tout le temps de contempler la Vénus du cabinet,
+qui ne lui imprima pas tant d'horreur, qu'elle en
+avoit causé à son père. Il l'obtint d'une façon assez
+singulière du roi de Pologne.</p>
+
+<p>Mon frère étoit devenu passionnément amoureux de
+la comtesse Orzelska, qui étoit tout ensemble fille naturelle
+et maîtresse du roi de Pologne. Sa mère, étoit
+une marchande françoise de Varsovie. Cette fille devoit
+sa fortune au comte Rodofski, son frère, dont elle avoit
+été maîtresse, et qui l'avoit fait connoître au roi de Pologne,
+son père, qui, comme je l'ai déjà dit, avoit tant
+d'enfans, qu'il ne pouvoit avoir soin de tous. Cependant
+il fut si touché des charmes de la Orzelska, qu'il la
+reconnut d'abord pour sa fille; il l'aimoit avec une passion
+excessive. Les empressements de mon frère pour cette
+dame lui inspirèrent une cruelle jalousie. Pour rompre
+cette intrigue, il lui fit offrir la belle Formera à condition
+qu'il abandonneroit la Orzelska. Mon frère lui
+fit promettre ce qu'il voulut, pour être mis en possession
+de cette beauté, qui fut sa première maîtresse.</p>
+
+<p>Cependant le roi n'oublia pas le but de son voyage.
+Il conclut un traité secret avec le roi Auguste, dont
+voici à-peu-près les articles. Le roi de Prusse s'engageoit
+à fournir un certain nombre de troupes à celui de
+Pologne, pour forcer les Polonois de rendre la couronne
+héréditaire dans la maison électorale de Saxe. Il me
+promettoit en mariage à ce prince, et lui prêtoit quatre
+millions d'écus, outre ma dot qui devoit être très-considérable.
+En revanche le roi de Pologne lui donnoit
+pour hypothèque des quatre millions la Lusace. Il m'assuroit
+un douaire sur cette province de deux cent mille
+écus, avec la permission de résider après sa mort où je
+voudrois. Je devois avoir l'exercice libre de ma religion
+à Dresde, où on devoit m'accommoder une chapelle,
+pour y célébrer le culte divin, et enfin, tous ces articles
+dévoient être signés et confirmés par le prince électoral
+de Saxe. Comme le roi, mon père, avoit invité celui
+de Pologne à se rendre à Berlin, pour assister à la revue
+de ses troupes, la signature du traité fut remise
+jusqu'à ce temps-là. Ce prince avoit demandé du temps,
+pour préparer l'esprit de son fils et pour le persuader
+à la démarche, qu'on prétendoit de lui. Le roi partit
+donc très-content de Dresde, aussi bien que mon frère;
+ils ne cessoient l'un et l'autre de nous faire les éloges
+du roi de Pologne et de sa cour.</p>
+
+<p>Pendant que toutes ces choses se passoient, je
+souffrois cruellement à Berlin des persécutions de la
+comtesse Amélie. Elle ne cessoit d'animer la reine
+contre moi. Cette princesse me maltraitait perpétuellement;
+je supportois son procédé injuste avec respect,
+mais celui de sa favorite me mettoit quelquefois dans
+une rage terrible. Cette fille me traitoit avec un air de
+hauteur, qui m'étoit insupportable, et quoiqu'elle n'eût
+que deux ans de plus que moi, elle vouloit se mettre
+sur le pied de me gouverner. Malgré tout le dépit que
+j'avois contre elle, j'étois obligée de me contraindre et
+de lui faire bon visage, ce qui m'étoit plus cruel que la
+mort. Car j'abhorre la fausseté, et ma sincérité a été
+souvent cause de bien des chagrins, que j'ai essuyés.
+Cependant c'est un défaut, dont je ne prétends pas
+me corriger. J'ai pour principe qu'il faut toujours
+marcher droit, et que l'on ne peut s'attirer de chagrin
+quand on n'a rien à se reprocher. Un nouveau monstre
+commençoit à s'élever sur le pied de favorite, et partageoit
+la faveur de la reine avec la comtesse Amélie.
+C'étoit une des femmes de chambre de cette princesse;
+elle se nommoit Ramen, et c'étoit la même, qui accoucha
+la reine à l'improviste, lorsqu'elle fut délivrée de ma
+soeur Amélie. Cette femme étoit veuve, ou pour mieux
+dire, elle suivoit l'exemple de la Samaritaine, et elle
+avoit autant de maris qu'il y a de mois dans l'année.
+Sa fausse dévotion, sa charité affectée pour les pauvres,
+et enfin le soin qu'elle avoit pris de colorer son libertinage,
+avoient engagé Mdme. de Blaspil de la recommander
+à la reine. Elle commença à s'insinuer dans son
+esprit par son adresse à faire plusieurs ouvrages qui
+l'amusoient; mais elle ne parvint à ce haut point de faveur
+où elle étoit alors, que par les rapports qu'elle
+faisoit à la reine sur le compte du roi. Cette princesse
+avoit une confiance aveugle en cette femme, à laquelle
+elle faisoit part de ses affaires et de ses pensées les plus
+secrètes. Deux rivales de gloire ne pouvoient s'accorder
+long-temps ensemble. La comtesse Amélie et la
+Ramen étoient ennemies jurées; mais comme elles se
+craignoient l'une l'autre, elles cachoient leur animosité.</p>
+
+<p>Peu après le retour du roi de Dresde, le maréchal
+comte de Flemming, accompagné de la princesse
+Ratziville, son épouse, arriva à Berlin, avec le caractère
+d'Envoyé extraordinaire du roi de Pologne. La princesse
+étoit une jeune personne sans éducation, mais fort vive
+et naïve, sans être belle elle avoit de l'agrément. Le
+roi la distingua fort et ordonna à la reine d'en faire de
+même. Elle s'attacha beaucoup à moi; son mari qui
+me connoissoit depuis mon enfance, étoit fort de mes
+amis. Comme il étoit déjà âgé, la reine lui avoit permis
+de venir chez moi, quand il le vouloit; il profita très-assidûment
+de son privilège, et venoit passer toutes les
+matinées chez moi avec son épouse, qui s'empressoit
+beaucoup autour de moi. J'étois très-mal attifée. La
+reine me faisoit coëffer et habiller, comme l'avoit été
+ma vieille grand'-mère dans sa jeunesse. La comtesse
+de Flemming lui représenta, que la cour de Saxe se
+moqueroit de moi, si elle me voyoit ainsi bâtie. Elle
+me fit ajuster à la nouvelle mode, et tout le monde disoit,
+que je n'étois pas connoissable, étant beaucoup plus jolie,
+que je ne l'avois été. Ma taille commençoit à se dégager
+et devenoit plus menue, ce qui me donnoit meilleur air.
+La comtesse disoit mille fois par jour à la reine, qu'il
+falloit que je devinsse sa souveraine. Comme cette
+princesse, ni moi n'étions point informées du traité de
+Dresde, nous prenions ces propos pour des badineries.
+Le comte s'arrêta deux mois à Berlin, et vint prendre
+congé de moi la veille de son départ, après bien des
+assurances réitérées qu'il me fit de son respect. J'espère,
+me dit-il, que je pourrai bientôt donner à votre Altesse
+royale des preuves de l'attachement inviolable que j'ai
+pour vous, et vous rendre aussi heureuse que vous le
+méritez. Je compte avoir dans peu l'honneur de vous
+revoir avec le roi mon maître. Je n'entendis point le
+sens de ce discours, et je crus bonnement, qu'il vouloit
+travailler à mon mariage avec le prince de Galles. Je
+lui fis une réponse fort obligeante, après quoi il se retira.</p>
+
+<p>Nous partîmes peu de jours après pour Potsdam.
+Ce voyage m'auroit fort déplu en tout autre temps,
+mais je fus charmée pour cette fois de m'éloigner de
+Berlin. Je me flattois de regagner les bonnes grâces de
+la reine, car on l'avoit au point indisposée contre moi
+qu'elle ne pouvoit plus me souffrir. Les affaires d'Angleterre
+étoient dans une espèce de repos. La reine intriguoit
+perpétuellement pour effectuer mon mariage, sans
+rien avancer, et on l'amusoit par de belles paroles. Tout
+cela la mettoit de mauvaise humeur contre moi, car elle
+disoit, que si j'avois été mieux élevée, je serois déjà
+mariée. J'espérois que je dissiperois toutes ces pensées
+dans l'absence de la comtesse Amélie, qui les lui
+suggéroit, mais je me trompois. Son esprit étoit tellement
+aigri contre moi, que mon sort ne fut pas meilleur à
+Potsdam, qu'il ne l'avoit été à Berlin. La reine fut
+même sur le point de se plaindre au roi de ma gouvernante
+et de moi, et de prier ce prince, de charger
+quelqu'autre personne de ma conduite, mais la crainte
+la retint. Elle connoissoit l'estime particulière, que le
+roi avoit pour Mdme. de Sonsfeld, ce qui lui fit
+appréhender, qu'elle ne réussît pas dans ses desseins.
+Le comte de Fink même, à qui elle en parla, la dissuada
+fort de faire cette démarche. Ce général n'étoit
+point informé des vues ambitieuses de sa fille, et d'ailleurs
+il étoit trop honnête homme pour les approuver. Il
+parla très-fortement à la reine sur mon compte et sur
+celui de Mdme. de Sonsfeld, et lui fit tant de remontrances
+sur la dureté de son procédé envers elle et envers
+moi, qu'elle rentra en elle-même. Elle me parla même
+l'après-midi, et me dit tous les griefs qu'elle avoit contre
+moi. C'étoit, me disoit-elle, la confiance que j'avois en
+ma gouvernante, qu'elle n'approuvoit pas; elle étoit outre
+cela fâchée, que je suivois aveuglément les conseils de
+cette dame, et enfin mille choses pareilles. Je me jetois
+à ses pieds et lui dis, que la connoissance que j'avois
+du caractère de Mdme. de Sonsfeld, ne me permettoit
+pas d'avoir rien de caché pour elle, que je lui confiois
+tous mes secrets particuliers, mais que je ne lui parlois
+jamais de ceux des autres, et que cette même connoissance
+que j'avois de son mérite, m'engageoit à suivre
+ses conseils, étant persuadée, qu'elle ne m'en donneroit
+que de bons; que d'ailleurs je ne suivois en cela que
+les ordres que la reine m'avoit donnés. Je la suppliois
+de rendre justice à Mdme. de Sonsfeld et de ne pas
+me réduire au désespoir, en renonçant aux bontés, qu'elle
+m'avoit toujours témoignées. La reine fut un peu décontenancée
+de ma réponse, elle chercha toutes sortes de
+mauvais prétextes, pour trouver des sujets de plainte
+contre moi. Je lui fis beaucoup de soumissions, et enfin
+nous fîmes la paix. Je fus deux jours après plus en
+grâce que jamais, et Mdme. de Sonsfeld qu'elle avoit
+pris à tâche de chagriner, fut mieux traitée. J'aurois
+été dans une tranquillité parfaite, si mon frère n'avoit
+troublé mon repos. Depuis son retour de Dresde il
+tomboit dans une noire mélancolie. Le changement de
+son humeur rejaillissoit sur sa santé; il maigrissoit à vue
+d'oeil et prenoit de fréquentes foiblesses, qui faisoient
+craindre, qu'il ne devînt étique. La reine et moi, nous faisions
+ce que nous pouvions pour le dissiper. Je l'aimois passionnément,
+et lorsque je lui demandois, quel étoit le sujet de son
+chagrin, il me répondoit toujours, que c'étoit les mauvais
+traitemens du roi. Je tâchois de le consoler de mon mieux,
+mais j'y perdois mes peines. Son mal augmenta si fort, que
+l'on fut enfin obligé d'en informer le roi. Ce prince
+chargea son chirurgien-major, de veiller à sa santé et
+d'examiner son mal. Le rapport que cet homme lui fit
+de l'état de mon frère, l'alarma beaucoup. Il lui dit,
+qu'il se trouvoit fort mal, qu'il avoit une espèce de fièvre
+lente, qui dégénereroit en étisie, s'il ne se ménageoit pas
+et s'il ne mettoit pas dans le remède. Le roi avoit le
+coeur naturellement bon, quoique Grumkow lui eût
+inspiré beaucoup d'antipathie contre ce pauvre prince,
+et malgré les justes sujets de plaintes, qu'il croyoit avoir
+contre lui, la voix de la nature se fit sentir. Il se
+reprocha d'être cause par les chagrins qu'il lui avoit
+donnés, de la triste situation où il se trouvoit. Il tâcha
+de réparer le passé en l'accablant de caresses et de
+bontés; mais tout cela n'effectuoit rien, et l'on étoit-bien
+éloigné de deviner la cause de son mal. On découvrit
+enfin, que sa maladie n'étoit causée que par l'amour. Il
+avoit pris du goût pour les débauches, depuis qu'il avoit
+été à Dresde. La gêne où il vivoit l'empêchoit de s'y
+livrer, et son tempérament ne pouvoit supporter cette
+privation. Plusieurs personnes bien intentionnées en avertirent
+le roi et lui conseillèrent de le marier, sans quoi
+il couroit risque de mourir ou de tomber dans des
+débauches, qui lui ruineroient la santé. Ce prince répondit
+là-dessus en présence de quelques jeunes officiers, qu'il
+feroit présent de cent ducats à celui qui viendroit lui
+donner la nouvelle, que son fils avoit un vilain mal. Les
+caresses et les bontés qu'il lui avoit témoignées, firent
+place aux réprimandes et aux rebuffades. Le comte
+Fink et Mr. de Kalkstein reçurent ordre de veiller
+plus que jamais à sa conduite. Je n'ai appris toutes ces
+circonstances que long-temps après.</p>
+
+<p>La mort du roi d'Angleterre avoit achevé de
+détacher entièrement le roi de la grande alliance. Il conclut
+enfin un traité avec l'Empereur, la Russie et la Saxe. Il s'engageoit
+aussi bien que les deux dernières de ces puissances, à
+fournir dix mille hommes à l'Empereur lorsqu'il en auroit
+besoin. L'Empereur s'engageoit en revanche de lui garantir
+les pays de Berg et de Guilliers. La reine se consumoit
+de chagrin, de voir échouer tous ses plans; elle ne pouvoit
+cacher le ressentiment qu'elle en avoit; il tomboit
+tout entier sur Sekendorff et Grumkow. Le roi parloit
+souvent à table de son traité avec l'Empereur, et
+ne manquoit jamais d'apostropher le roi d'Angleterre;
+ces invectives s'adressoient toujours à la reine. Cette
+princesse les rendoit sur-le-champ à Sekendorff; sa vivacité
+l'empêchoit de garder des mesures. Elle traitait ce
+ministre d'une façon très-dure et très-injurieuse, lui rappelant
+quelquefois des vérités sur sa conduite passée qui
+n'étoient pas bonnes à dire. Sekendorff crevoit de
+rage, mais il recevoit tout cela avec une feinte modération,
+ce qui charmoit fort le roi. Le diable cependant
+n'y perdoit rien, et il savoit se venger autrement qu'en
+paroles.</p>
+
+<p>L'arrivée du roi de Pologne approchant, nous retournâmes
+à Berlin au commencement de Mai. La reine y
+trouva des lettres de Hannovre, par lesquelles on l'avertissoit,
+que le prince de Galles avoit résolu de se rendre
+incognito à Berlin, voulant profiter du tumulte et de la
+confusion, qui y regneroient pendant le séjour du roi de
+Pologne, pour me voir. Cette nouvelle causa une joie
+inconcevable à cette princesse; elle m'en fit aussitôt part.
+Comme je n'étois pas toujours de son avis, je n'en
+ressentis pas tant de satisfaction. J'ai toujours été un
+peu philosophe, l'ambition n'est pas mon défaut; je préfère
+le bonheur et le repos de la vie à toutes les
+grandeurs; toute gêne et toute contrainte m'est odieuse;
+j'aime le monde et les plaisirs, mais je haïs la dissipation.
+Mon caractère, tel que je viens de le décrire, ne convenoit
+point à la cour pour laquelle la reine me destinoit,
+je le sentois bien moi-même, et cela me faisoit craindre
+d'y être établie. L'arrivée de plusieurs dames et cavaliers
+de Hannovre fit croire à la reine, que le prince de
+Galles étoit parmi eux. Il n'y avoit ni âne ni mulet,
+qu'elle ne prît pour son neveu; elle juroit même l'avoir
+vu à Mon-bijou dans la foule. Mais une seconde lettre
+qu'elle reçut de Hannovre, la tira de son erreur. Elle
+apprit que tout ce bruit n'avoit été causé que par quelques
+badinages, que le prince de Galles avoit faits le
+soir étant à table, et qui avoient fait juger, qu'il se
+rendroit à Berlin.</p>
+
+<p>Le roi de Pologne y arriva enfin le 29. Mai. Il
+rendit d'abord visite à la reine. Cette princesse le reçut
+à la porte de sa troisième anti-chambre. Le roi de Pologne
+lui donna la main et la conduisit dans sa chambre
+d'audience, où nous lui fûmes présentées. Ce prince âgé
+alors de cinquante ans, avoit le port et la physionomie
+majestueuse, un air affable et poli accompagnoit toutes
+ses actions. Il étoit fort cassé pour son âge, les terribles
+débauches qu'il avoit faites, lui avoient causé un accident
+au pied droit, qui l'empêchoit de marcher et
+d'être long-temps debout. La gangrène y avoit déjà été,
+et on ne lui avoit sauvé le pied qu'en lui coupant
+deux orteils. La plaie étoit toujours ouverte et il
+souffroit prodigieusement. La reine lui offrit d'abord
+de s'asseoir, ce qu'il ne voulut de long-temps pas
+faire, mais enfin, à force de prières, il se plaça sur
+un tabouret. La reine en prit un autre et s'assit
+vis-à-vis de lui. Comme nous restâmes debout, il
+nous fit beaucoup d'excuses à mes soeurs et à moi
+sur son impolitesse. Il me considéra fort attentivement
+et nous dit à chacune quelque chose d'obligeant.
+Il quitta la reine après une heure de conversation.
+Elle voulut le reconduire, mais il ne voulut jamais le
+souffrir. Le prince royal de Pologne vint rendre peu
+après ses devoirs à la reine. Ce prince est grand et
+fort replet, son visage est régulièrement beau, mais il
+n'a rien de prévenant. Un air embarrassé accompagne
+toutes ses actions, et pour cacher son embarras, il a
+recours à un rire forcé très-désagréable. Il parle peu
+et ne possède pas le don d'être affable et obligeant
+comme le roi son père. On peut même l'accuser d'inattention
+et de grossièreté; ces dehors peu avantageux renferment
+cependant de grandes qualités, qui n'ont paru au jour,
+que depuis que ce prince est devenu roi de Pologne.
+Il se pique d'être véritablement honnête homme, et toute
+son attention ne tend qu'à rendre ses peuples heureux.
+Ceux qui encourent sa disgrâce pourroient se compter
+au nombre des fortunés, s'ils étoient en d'autres pays.
+Bien loin de leur faire le moindre tort, il les gratifie
+de très-fortes pensions, il n'a jamais abandonné ceux en
+qui il avoit placé son affection. Sa vie est très-réglée,
+on ne peut lui reprocher aucun vice, et la bonne intelligence,
+dans laquelle il vit avec son épouse, mérite
+d'être louée. Cette princesse étoit d'une laideur extrême
+et n'avoit rien qui pût la dédommager de sa figure peu
+avantageuse. Il ne s'arrêta pas long-temps chez la reine.
+Après cette visite nous rentrâmes dans notre néant et
+passâmes notre soirée comme à l'ordinaire dans le jeûne
+et la retraite. Je dis le jeûne, car à peine avions-nous
+de quoi nous rassasier. Mais renvoyons à un autre
+endroit le détail de notre genre de vie.</p>
+
+<p>Le roi et le prince de Pologne soupèrent chacun
+en particulier. Le lendemain, dimanche, nous nous rendîmes
+tous après le sermon dans les grands appartemens
+du château. La reine s'avança d'un côté de la galerie,
+accompagnée de ses filles, des princesses du sang et de
+sa cour, pendant que les deux rois y entroient de l'autre.
+Je n'ai jamais vu de plus beau coup d'oeil. Toutes les
+dames de la ville étoient rangées en haie le long de cette
+galerie, parées magnifiquement. Le roi, le prince de
+Pologne et leur suite, qui consistoit en trois cents grands
+de leur cour, tant Polonois que Saxons, étoient superbement
+vêtus. On voyoit un contraste entre ces derniers
+et les Prussiens. Ceux-ci, n'avoient que leur uniforme,
+leur singularité fixoit la vue. Leurs habits sont si courts,
+qu'ils n'auroient pu servir de feuilles de figuiers à nos
+premiers pères, et si étroits, qu'ils n'osoient se remuer,
+de crainte de les déchirer. Leurs culottes d'été sont de
+toile blanche, de même que leurs guêtres, sans lesquelles
+ils n'osent jamais paroître. Leurs cheveux sont poudrés,
+mais sans frisure, et tortillés, par derrière, avec un ruban.
+Le roi lui-même étoit ainsi vêtu. Après les premiers
+complimens on présenta tous ces étrangers à la reine et
+ensuite à moi. Le prince Jean Adolph de Weissenfeld,
+lieutenant-général de Saxe, fut le premier avec
+qui nous fîmes connoissance. Plusieurs autres le suivoient.
+Tels étoient le comte de Saxe et le comte Rudofski,
+tous deux fils naturels du roi; Mr. de Libski, depuis
+primat et archevêque de Cracovie; les comtes Manteuffel,
+Lagnasko et Brûle, favoris du roi; le comte
+Solkofski, favori du prince électoral, et tant d'autres
+de la première distinction, auxquels je ne m'arrêterai
+point. Le comte de Flemming n'étoit pas de la
+suite. Il étoit mort à Vienne, il y avoit trois semaines,
+regretté généralement de tout le monde. On dîna en
+cérémonie; la table étoit longue; le roi de Pologne et
+la reine, ma mère, étoient assis à un bout, le roi, mon
+père, étoit placé à côté de celui de Pologne, le prince
+électoral auprès de lui; ensuite venoient les princes du
+sang et les étrangers; j'étois à côté de la reine, ma
+soeur auprès de moi et les princesses du sang étoient
+toutes assises selon leur rang. On but force santés, on
+parla peu et on s'ennuya beaucoup. Après le dîner
+chacun se retira chez soi. Le soir il y eut grand appartement
+chez la reine. Les comtesses Orzelska et
+Bilinska, filles naturelles du roi de Pologne, y vinrent
+aussi bien que Mdme. Potge, très-fameuse pour son
+libertinage. La première, comme je l'ai déjà dit, étoit
+maîtresse de son père, chose qui fait horreur. Sans
+être une beauté régulière, elle avoit beaucoup d'agrément;
+sa taille étoit parfaite et elle possédoit un certain, je ne
+sais quoi, qui prévenoit pour elle. Son coeur n'étoit
+point épris pour son amant suranné, elle aimoit son frère,
+le comte Rudofski. Celui-ci étoit fils d'une Turque,
+qui avoit été femme de chambre de la comtesse Koenigsmark,
+mère du comte de Saxe. La Orzelska étoit
+d'une magnificence extrême et surtout en pierreries le
+roi lui ayant fait présent de celles de la feue reine son
+épouse. Les Polonois qui m'avoient été présentés le
+matin, furent fort surpris de m'entendre nommer leurs
+noms barbares, et de voir que je les reconnoissois. Ils
+étoient enchantés des politesses que je leur faisois et
+disoient hautement, qu'il falloit que je devinsse leur
+reine. Le lendemain il y eut grande revue. Les deux
+rois dînèrent ensemble en particulier et nous ne parûmes
+point en public. Le jour suivant il y eut une illumination
+en ville, où nous eûmes la permission d'aller; je n'ai
+rien vu de plus beau. Toutes les maisons des principales
+rues de la ville étoient ornées de devises, et si éclairées
+de lampions, que les yeux en étoient éblouis. Deux
+jours après il y eut bal dans les grands appartemens;
+on tira aux billets, et le roi de Pologne me tomba en
+partage. Celui d'après il y eut une grande fête à Mon-bijou.
+Toute l'orangerie y étoit illuminée, ce qui faisoit
+un fort joli effet. Les fêtes ne cessèrent à Berlin que
+pour recommencer à Charlottenbourg; il y en eut plusieurs
+de très-magnifiques. Je n'en profitois que peu.
+La mauvaise opinion que le roi, mon père, avoit du
+sexe, étoit cause qu'il nous tenoit dans une sujétion
+terrible, et que la reine avoit besoin de grands ménagemens
+par rapport à sa jalousie. Le jour du départ du
+roi de Pologne les deux rois tinrent ce qu'on appeloit
+table de confiance. On la nomme ainsi parcequ'on n'y
+admet qu'une compagnie choisie d'amis. Cette table est
+construite de façon qu'on peut la faire descendre avec
+des poulies. On n'a pas besoin de domestiques; des
+espèces de tambours, placés à côté des conviés, en
+tiennent lieu. On écrit ce dont on a besoin et on fait
+descendre ces tambours, qui en remontant rapportent
+ce qu'on a demandé. Le repas y dura depuis une heure
+jusqu'à dix heures du soir. On y sacrifia à Bacchus et
+les deux rois se ressentoient de son jus divin. Ils ne
+firent trêve à la table que pour se rendre chez la reine.
+On y joua une couple d'heures, j'étois de la partie du
+roi de Pologne et de la reine. Ce prince me dit beaucoup
+de choses obligeantes et trichoit pour me faire
+gagner. Après le jeu il prit congé de nous et alla
+continuer ses libations au Dieu de la vigne. Il partit
+le même soir, comme je viens de le dire. Le duc de
+Weissenfeld s'étoit fort empressé auprès de moi pendant
+son séjour à Berlin. J'avois attribué ses attentions à de
+simples effets de sa politesse, et ne me serois jamais
+imaginée, qu'il osât lever les yeux jusqu'à moi et se
+mettre en tête de m'épouser. Il étoit cadet d'une
+maison qui, quoique très-ancienne, n'est point comptée
+parmi les illustres d'Allemagne; et quoique mon coeur
+fût exempt d'ambition, il l'étoit aussi de bassesse, ce
+qui m'ôtoit toute idée des véritables sentimens du duc.
+J'étois cependant dans l'erreur, comme on le verra par
+la suite.</p>
+
+<p>Je n'ai point fait mention de mon frère, depuis
+notre départ de Potsdam. Sa santé commençoit à se
+remettre, mais il affectoit d'être plus malade qu'il ne
+l'étoit, pour se dispenser de la table de cérémonie, qui
+devoit se donner à Berlin, ne voulant point céder le pas
+au prince électoral de Saxe, ce que le roi auroit infailliblement
+exigé de lui. Il arriva le lundi suivant. La
+joie qu'il eut de revoir la Orzelska et le bon accueil
+qu'elle lui fit dans les visites secrètes, qu'il lui rendit,
+achevèrent de le guérir entièrement. Cependant le roi
+mon père, partit pour se rendre en Prusse; il laissa
+mon frère à Potsdam, avec permission, de venir deux
+fois par semaine faire sa cour à la reine. Nous nous
+divertîmes parfaitement bien pendant ce temps. La cour
+étoit brillante par la quantité d'étrangers qui y venoient.
+Outre cela le roi de Pologne envoya les plus habiles
+de ses virtuoses à la reine, tels que le fameux Weis,
+qui excelle si fort sur le luth, qu'il n'a jamais eu son
+pareil, et que ceux qui viendront après lui, n'auront
+que la gloire de l'imiter; Bufardin, rénommé pour sa
+belle embouchure sur la flûte traversière, et Quantz,
+joueur du même instrument, grand compositeur, et dont
+le goût et l'art exquis ont trouvé le moyen de mettre
+sa flûte de niveau aux plus belles voix. Pendant que
+nous coulions nos jours dans les plaisirs tranquilles, le
+roi de Pologne, étoit occupé à persuader à son fils de
+signer les articles du traité qui regardoit mon mariage;
+mais quelques instances qu'il pût lui faire, ce prince
+refusa constamment de le souscrire. Celui de Prusse,
+ne trouvant donc plus de sûreté aux avantages qui y
+étoient stipulés pour lui et pour moi, annula tout ce qui
+avoit été réglé là-dessus et rompit mon mariage. La
+reine et moi nous n'apprîmes tout ceci que long-temps
+après. Elle fut charmée que cette négociation eût
+échoué; elle ne cessoit d'intriguer avec les envoyés de
+France et d'Angleterre. Ceux-ci lui faisoient part de
+toutes leurs démarches, et comme elle payoit des espions
+autour du roi, elle les avertissoit à son tour de tous
+les rapports qu'ils lui faisoient. Mais le roi lui rendoit
+le réciproque; il avoit à sa disposition la Ramen,
+femme de chambre et favorite de cette princesse. La
+reine n'avoit rien de caché pour cette créature, elle lui
+confioit tous les soirs ses plus secrètes pensées et toutes
+les démarches qu'elle avoit faites pendant le jour. Cette
+malheureuse ne manquoit pas d'en faire avertir le roi par
+l'indigne Eversmann et par le misérable Hollzendorff,
+nouveau monstre, possesseur de la faveur. Elle
+étoit même liée avec Sekendorff, ce que j'appris par
+ma fidèle Mermann, qui la voyoit tous les jours entrer
+sur la brune dans la maison où ce ministre logeoit. Le
+comte de Rottenbourg, envoyé de France, s'étoit
+aperçu depuis long-temps qu'il y avoit des traîtres qui
+informoient Sekendorff de tous ses plans; il mit tant
+de monde en campagne, qu'il découvrit toutes les menées
+de la Ramen. Il en auroit informé la reine, si le
+ministre d'Angleterre, Mr. Bourguai, et celui de Danemark,
+nommé Leuvener, ne l'en eussent empêché; ils
+étoient tous trois dans une fureur terrible de se voir
+ainsi joués. Le comte de Rottenbourg m'en parla un
+jour d'une manière bien piquante; la reine, me dit-il, a
+rompu toutes nos mesures; nous sommes tous convenus
+de ne lui confier plus rien, mais nous nous adresserons
+à vous, Madame, nous sommes persuadés de votre discrétion,
+et vous nous donnerez autant de lumières qu'elle.
+Non Mr., lui répondis-je, ne me faites jamais, je vous
+prie, de pareilles confidences, je suis très-fachée quand
+la reine m'en fait, je voudrois ignorer toutes ces affaires
+là, elles ne sont pas de mon ressort, et je ne me mêle
+que de ce qui me regarde. Elles tendent pourtant à
+votre bonheur, Madame, reprit le comte, à celui du
+prince, votre frère, et de toute la nation. Je veux le
+croire, lui dis-je, mais jusqu'à présent je ne m'embarrasse
+point du futur, j'ai le bonheur d'avoir une ambition
+bornée, et j'ai des idées là-dessus peut être très-différentes
+de celles des autres; je me défis de cette manière des
+importunités de ce ministre. Cependant le roi étoit
+cruellement piqué de toutes ces intrigues de la reine,
+mais malgré son humeur violente il dissimula son mécontentement.
+D'un autre côté Grumkow et Sekendorff
+n'étoient pas peu embarrassés par la rupture de mon
+mariage avec le roi de Pologne. Il falloit de toute
+nécessité, pour accomplir leur plan, me chercher un
+établissement. Ils jugeoient bien, que tant que je ne
+serois pas mariée, le roi n'entreroit point entièrement
+dans leurs vues. Ce prince souhaitoit toujours m'unir
+avec le prince de Galles, et ménageoit encore en quelque
+façon le roi d'Angleterre; ils travaillèrent donc
+ensemble à former un nouveau plan.</p>
+
+<p>Le roi revint dans ces entrefaites de Prusse, et
+nous le suivîmes six semaines après à Vousterhausen.
+Nous avions eu trop de plaisir à Berlin, pour en jouir
+long-temps, et du paradis, où nous avions été, nous
+tombâmes au purgatoire; il commença à se manifester
+quelques jours après notre arrivée dans ce terrible
+endroit. Le roi s'entretint tête-à-tête avec la reine, nous
+ayant renvoyées, ma soeur et moi, dans une chambre
+prochaine. Quoique la porte fût fermée, j'entendis bientôt
+à la façon dont ils se parloient, qu'ils avoient une violente
+dispute ensemble; j'entendois même souvent prononcer
+mon nom, ce qui m'alarma beaucoup. Cette conversation
+dura une heure et demie, au bout de laquelle le roi
+sortit d'un air furieux. J'entrai d'abord dans la chambre
+de la reine; je la trouvai toute en larmes. Dès qu'elle
+me vit, elle m'embrassa et me tint long-temps serrée
+entre ses bras, sans proférer une parole. Je suis dans
+le dernier désespoir, me dit-elle, on veut vous marier,
+et le roi est allé chercher le plus fichu parti, qu'il soit
+possible de trouver. Il prétend vous faire épouser le
+duc de Weissenfeld, un misérable cadet, qui ne vit
+que des grâces du roi de Pologne; non, j'en mourrai de
+chagrin, si vous avez la bassesse d'y consentir. Il me
+sembloit rêver tout ce que j'entendois, tant ce que la
+reine me disoit me paroissoit étrange. Je voulus la
+rassurer, en lui représentant, que ce ne pouvoit être le
+tout de bon du roi, et que j'étois fermement persuadée,
+qu'il ne lui avoit tenu tous ces propos que pour l'inquiéter.
+Mais mon Dieu, me dit-elle, le duc sera dans
+quelques jours au plus tard ici, pour se promettre avec
+vous; il faut de la fermeté, je vous soutiendrai de tout
+mon pouvoir, pourvu que vous me secondiez. Je lui
+promis bien saintement de suivre ses volontés, bien
+résolue, de ne point épouser celui qu'on me destinoit.
+J'avoue, que je traitois tout cela de bagatelle, mais je
+changeois d'avis dès le soir même, la reine ayant reçu
+des lettres de Berlin, qui lui confirmoient ces belles
+nouvelles. Je passois la nuit la plus cruelle du
+monde; je ne m'en figurois que trop les suites fâcheuses,
+et prévoyois la mésintelligence qui alloit
+s'introduire dans la famille. Mon frère qui étoit
+ennemi juré de Sekendorff et de Grumkow, et
+qui étoit tout-à-fait porté pour l'Angleterre, me parla
+très-fortement sur ce sujet. Vous nous perdez tous, me
+disoit-il, si vous faites ce ridicule mariage; je vois bien,
+que nous en aurons tous beaucoup de chagrin, mais il
+vaut mieux tout endurer que de tomber au pouvoir de
+ses ennemis; nous n'avons d'autre soutien que l'Angleterre,
+et si votre mariage se rompt avec le prince de Galles,
+nous serons tous abîmés. La reine me parloit de la
+même façon, aussi bien que ma gouvernante, mais je
+n'avois pas besoin de toutes leurs exhortations, et la
+raison me dictoit assez ce que j'avois à faire. L'aimable
+époux, qu'on me destinoit, arriva le 27. de Septembre
+au soir. Le roi vint aussitôt avertir la reine de sa
+venue, et lui ordonna de le recevoir comme un prince
+qui devoit devenir son gendre, ayant résolu de me
+promettre incessamment avec lui. Cet avis occasionna
+une nouvelle dispute, qui se termina sans faire changer
+de sentiment aux deux partis. Le lendemain, dimanche
+au matin, nous allâmes à l'église; le duc ne cessa de
+me regarder tant qu'elle dura. J'étois dans une altération
+terrible. Depuis que cette affaire étoit sur le tapis,
+je n'avois eu de repos ni nuit ni jour. Dès que nous
+fûmes de retour de l'église, le roi présenta le duc à la
+reine. Elle ne lui dit pas un mot et lui tourna le dos;
+je m'étois esquivée pour éviter son abord. Je ne pus
+manger la moindre chose, et le changement de mon
+visage, joint à la mauvaise contenance que j'avois, faisoit
+assez connoître ce qui se passoit dans mon coeur. La
+reine essuya encore l'après-midi une terrible scène avec
+le roi. Dès qu'elle fut seule, elle fit appeler le comte
+Fink, mon frère et ma gouvernante, pour délibérer
+avec eux sur ce qu'elle avoit à faire. Le duc de
+Weissenfeld était connu pour un prince de mérite,
+mais qui ne possédoit pas un grand génie; tous furent
+d'avis, que la reine lui fît parler. Le comte de Fink
+se chargea de cette commission. Il représenta de la
+reine au duc, qu'elle ne donneroit jamais les mains à
+son mariage, que j'avois une aversion insurmontable pour
+lui; qu'il mettroit infailliblement la zizanie dans la famille,
+en s'opiniâtrant dans son dessein; que la reine étoit
+résolue de lui faire toutes sortes d'avanies, s'il y persistoit,
+mais qu'elle étoit persuadée, qu'il ne la porteroit pas à
+de pareilles extrémités; qu'elle ne doutoit point, qu'en
+homme il ne se désistât de ses poursuites plutôt que de
+me rendre malheureuse, et qu'en ce cas il n'y avoit rien,
+qu'elle ne fît pour lui prouver son estime et sa reconnoissance.
+Le duc pria le comte Fink de répondre à
+la reine: qu'il ne pouvoit nier, qu'il ne fût fort épris de
+mes charmes, qu'il n'auroit cependant jamais osé aspirer
+à prétendre au bonheur de m'épouser, si on ne lui en
+avoit donné des espérances certaines; mais que, voyant
+qu'elle et moi lui étions contraires, il seroit le premier à
+dissuader le roi de son projet, et que la reine pouvoit
+se tranquilliser entièrement sur son sujet. En effet il
+tint sa parole, et fit dire au roi à peu près les mêmes
+choses qu'il avoit dites au comte de Fink, avec cette
+différence, qu'il fit prier ce prince, qu'en cas que les
+espérances qui lui restoient encore de faire réussir mon
+mariage avec le prince de Galles, vinssent à s'évanouir,
+il se flattoit que le roi lui donneroit la préférence sur
+tous les autres partis qui pourroient s'offrir pour moi,
+aux têtes couronnées près. Le roi, fort surpris du
+procédé du duc, se rendit un moment après chez la
+reine, il voulut la persuader en vain de donner les mains
+à mon établissement; leur querelle se ranima. La reine
+pleura, cria, et pria enfin tant et tant ce prince, qu'il
+consentit à ne pas passer outre pour cette fois, à condition
+cependant, qu'elle écriroit à la reine d'Angleterre pour
+lui demander une déclaration positive touchant mon
+mariage avec le prince de Galles. S'ils me donnent
+une réponse favorable, lui dit le roi, je romps pour
+jamais tout autre engagement que celui que j'ai pris
+avec eux; mais en revanche, s'ils ne s'expliquent pas
+d'une façon catégorique, ils peuvent compter que je ne
+serai plus leur dupe, ils trouveront à qui parler, et je
+prétends alors être le maître de donner ma fille à qui
+il me plaira. Ne comptez pas, Madame, en ce cas, que
+vos pleurs et vos cris m'empêcheront de suivre ma tête,
+je vous laisse le soin de persuader votre frère et votre
+belle-soeur, ce seront eux qui décideront de notre différend.
+La reine lui répondit, qu'elle étoit prête à écrire en
+Angleterre, et qu'elle ne doutoit point, que le roi et la
+reine sa soeur ne se prêtassent à ses désirs. C'est ce
+que nous verrons, dit le roi; je vous le répète encore,
+point de grâce pour Mlle. votre fille si on ne satisfait,
+et pour votre malgouverné de fils, ne vous attendez pas
+que je lui fasse jamais épouser une princesse d'Angleterre.
+Je ne veux point d'une belle-fille qui se donne des airs
+et qui remplisse ma cour d'intrigues, comme vous le
+faites; votre fils n'est qu'un morveux, à qui je ferai
+donner les étrivières plutôt que de le marier; il m'est
+en horreur, mais je saurai le ranger (c'étoit l'expression
+ordinaire du roi). Le diable m'emporte, s'il ne change
+à son avantage, je le traiterai d'une façon à laquelle il
+ne s'attend pas. Il ajouta encore plusieurs injures contre
+mon frère et moi, après quoi il s'en alla. Dès qu'il fut
+parti, la reine réfléchit à la démarche qu'elle alloit faire.
+Nous n'en augurâmes tous rien de bon, nous doutant
+bien que le roi d'Angleterre ne consentiroit jamais à
+faire mon mariage sans celui de mon frère. Comme la
+reine aimoit à se flatter, elle se fâcha contre nous des
+obstacles que nous lui faisions entrevoir, et sur ce que
+je lui représentai la triste situation où elle et moi serions,
+si la réponse d'Angleterre n'étoit pas conforme à ses
+désirs. Elle s'emporta contre moi et me dit, qu'elle
+voyoit bien que j'étois déjà intimidée et résolue d'épouser
+le gros Jean Adolf mais qu'elle aimeroit mieux me
+voir morte que mariée avec lui, qu'elle me donneroit
+mille fois sa malédiction, si j'étois capable de m'oublier
+à ce point, et que, si elle pouvoit s'imaginer que j'en
+eusse la moindre intention, elle m'étrangleroit de ses
+propres mains. Cependant elle envoya chercher le comte
+Fink, pour le consulter. Ce général lui fit les mêmes
+représentations que moi. Elle commença à s'alarmer,
+et après avoir rêvé quelque temps, il me vient une idée,
+nous dit-elle tout-à-coup, que je regarde comme infaillible
+pour nous tirer d'embarras, mais c'est à mon fils à la
+faire réussir; il faut qu'il écrive à la reine, ma soeur,
+et lui promette authentiquement d'épouser sa fille, à
+condition qu'elle fasse réussir le mariage du prince
+de Galles avec sa soeur; c'est la seule voie de la
+faire consentir à ce que nous souhaitons. Mon frère
+entra justement dans ce moment. Elle lui en fit la
+proposition; il ne balança pas à consentir. Nous gardions
+tous un morne silence, et je désapprouvois fort cette
+démarche que je prévoyois être fatale, mais je ne pus
+la détourner. La reine pressa mon frère d'écrire sa
+lettre sur-le-champ. Elle y joignit la sienne et les fit
+partir l'une et l'autre par un courrier, que Mr. du
+Bourguai, ministre d'Angleterre, dépêcha secrètement.
+Elle fit une autre lettre, qu'elle montra au roi et qui
+fut mise à la poste. Le duc de Weissenfeld nous
+délivra aussi de son importune présence, ce qui nous
+donna le temps de respirer, mais ne nous ôta pas nos
+inquiétudes.</p>
+
+<p>Le roi étoit obsédé de Sekendorff et de
+Grumkow; ils faisoient de fréquentes débauches
+ensemble. Un jour qu'ils étoient en train de boire,
+on fit apporter un grand gobelet, fait en forme de
+mortier, dont le roi de Pologne avoit fait présent à
+celui de Prusse. Ce mortier étoit d'un travail gravé,
+d'argent doré, et contenoit un autre gobelet de vermeil;
+il étoit fermé par une bombe d'or et enrichi de pierreries.
+On vidoit ces deux vases plusieurs fois à la
+ronde; dans la chaleur du vin mon frère s'avisa de sauter
+sur le roi et de l'embrasser à plusieurs reprises. Sekendorff
+voulut l'en empêcher, mais il le repoussa rudement,
+continua à caresser son père, l'assurant, qu'il
+l'aimoit tendrement, qu'il étoit persuadé de la bonté de
+son coeur et qu'il n'attribuoit la disgrâce dont il l'accabloit
+tous les jours, qu'aux mauvais conseils de certaines
+gens, qui cherchoient à profiter de la discorde, qu'ils
+mettoient dans la famille; qu'il vouloit aimer, respecter
+le roi, et lui être soumis tant qu'il vivroit. Cette saillie
+plut beaucoup au roi, et procura quelque soulagement
+à mon frère pendant une quinzaine de jours. Mais les
+orages succédèrent à ce petit calme. Le roi recommença
+à le maltraiter de la façon la plus cruelle. Ce
+pauvre prince n'avoit pas la moindre récréation; la musique,
+la lecture, les sciences et les beaux arts étoient
+autant de crimes qui lui étoient défendus. Personne
+n'osoit lui parler; à peine osoit-il venir chez la reine,
+et il menoit la plus triste vie du monde. Malgré les
+défenses du roi il s'appliquoit aux sciences et y faisoit
+de grands progrès. Mais cet abandon, dans lequel
+il vivoit, le fit tomber dans le libertinage. Ses gouverneurs
+n'osant le suivre, il s'y livroit entièrement.
+Un des pages du roi, nommé Keith, étoit le ministre
+de ses débauches. Ce jeune homme avoit si bien trouvé
+le moyen de s'insinuer auprès de lui, qu'il l'aimoit passionnément
+et lui donnoit son entière confiance. J'ignorois
+ses dérèglemens, mais je m'étois aperçue des familiarités
+qu'il avoit avec ce page, et je lui en fis plusieurs
+fois des reproches, lui représentant, que ces façons ne
+convenoient pas à son caractère. Mais il s'excusoit
+toujours, en me disant, que ce garçon étant son rapporteur,
+il avoit sujet de la ménager, s'épargnant quelquefois
+beaucoup de chagrin par les avis qu'il en recevoit.
+Cependant ma propre personne ne laissoit pas de m'inquiéter
+aussi, mon sort alloit être décidé. La reine par
+ses beaux discours augmentoit la répugnance que j'avois
+toujours eue pour le prince de Galles. Le portrait
+qu'elle m'en faisoit journellement, n'étoit point de mon
+goût. C'est un prince, me disoit-elle, qui a un bon
+coeur, mais un fort petit génie; il est plutôt laid que
+beau, et même il est un peu contrefait. Pourvu que
+vous ayez la complaisance pour lui, de souffrir ses
+débauches, vous le gouvernerez entièrement et vous
+pourrez devenir plus roi que lui, lorsque son père sera
+mort. Voyez un peu quel rôle vous jouerez, ce sera
+vous qui déciderez du bien ou du mal de l'Europe et
+qui donnerez la loi à la nation. La reine, en me parlant
+ainsi, ne connoissoit pas mes véritables sentimens. Un
+époux tel qu'elle me dépeignoit le prince, son neveu,
+auroit été de sa convenance. Mais les principes que je
+m'étois formés sur le mariage, étoient fort différents des
+siens. Je prétendois, qu'une bonne union devoit être
+fondée sur une estime et une considération réciproque;
+je voulois que la tendresse mutuelle en fût la base et
+que toutes mes complaisances et mes attentions n'en
+fussent que les suites. Rien ne nous paroît difficile pour
+ceux que nous aimons; mais peut-on aimer sans retour?
+la vraie tendresse ne souffre point de partage. Un
+homme qui a des maîtresses, s'y attache et à mesure
+que son amour augmente, pour elles, il diminue pour
+celle qui en devroit être le légitime objet. Quelle opinion
+et quels égards peut-on avoir pour un homme qui
+se laisse gouverner totalement et qui néglige le bien de
+ses affaires et de son pays, pour se livrer à ses plaisirs
+déréglés. Je me souhaitois un vrai ami, auquel je pusse
+donner toute ma confiance et mon coeur; pour lequel
+je fusse prévenue d'estime et d'inclination, qui pût faire
+ma félicité et dont je pusse faire le bonheur. Je prévoyois
+bien que le prince de Galles n'étoit pas mon
+fait, ne possédant pas toutes les qualités que j'exigeois.
+D'un autre côté le duc de Weissenfeld l'étoit encore
+moins. Outre la disproportion qu'il y avoit entre nous
+deux, son âge ne convenoit point au mien, j'avois dix-neuf
+ans, et il en avoit quarante-trois. Sa figure étoit
+plutôt désagréable que prévenante; il étoit petit et excessivement
+gros; il avoit du monde, mais il étoit fort
+brutal dans son particulier et avec cela fort débauché.
+Que l'on juge de l'état de mon triste coeur! Il n'y
+avoit que ma gouvernante, qui fût informée de mes
+véritables sentimens, et dans le sein de laquelle il m'étoit
+permis de les répandre.</p>
+
+<p>La reine acheva de nous abîmer par ses hauteurs.
+Grumkow avoit acheté une très-belle maison à Berlin
+de l'argent qu'il avoit tiré de l'Empereur. Il avoit trouvé
+le moyen de l'orner et de la meubler aux dépens de
+toutes les têtes couronnées. Le feu roi d'Angleterre et
+l'Impératrice de Russie y avoient fourni. Il pria la reine
+de lui donner son portrait, lequel, disoit-il, feroit le plus
+grand lustre de sa maison. La reine le lui accorda sans
+peine. Elle se faisoit justement peindre dans ce temps-là
+par le fameux Pesne, très-renommé pour sa grande
+habilité dans cet art, et ce portrait étoit destiné pour
+la reine de Danemarc. Comme il n'y avoit que la tête
+d'achevée, lorsqu'elle partit pour Vousterhausen, elle
+ordonna au peintre, d'en tirer une copie pour Grumkow,
+ne donnant des originaux qu'aux princesses. Ce
+ministre en vint un jour remercier la reine, et lui témoigna
+la joie qu'il avoit de posséder une pièce si parfaite.
+C'est le chef-d'oeuvre de Pesne, continua-t-il, et on ne
+peut rien voir de plus ressemblant et de mieux travaillé.
+La reine me dit tout bas: j'espère qu'on aura fait un
+quiproquo, et qu'on lui aura donné l'original pour la
+copie!» et en même temps elle le lui demanda tout haut.
+«Comme le roi, lui répondit-il, m'a fait la grâce de me
+donner son portrait en original, il est bien juste que j'aie
+le portrait de votre Majesté égal avec le sien; je l'ai
+envoyé chercher de chez le peintre, c'est une pièce
+achevée.» «Et par quel ordre? lui répliqua la reine,
+car je n'honore aucun particulier d'un original, et je ne
+prétends pas vous distinguer des autres.» Elle voulut
+lui tourner le dos, en lui disant ces dernières paroles,
+mais il l'arrêta en la conjurant de lui laisser le portrait.
+Elle le lui refusa d'une manière très-désobligeante, et lui
+dit force piquanteries en se retirant. Dès que le roi
+fut à la chasse, elle conta toute cette scène au comte
+de Fink. Celui-ci charmé de pouvoir jouer un tour
+à Grumkow, contre lequel il avoit une pique particulière,
+anima la reine à lui faire ressentir l'impertinence
+de son procédé. Il fut donc résolu, que dès qu'elle
+seroit de retour à Berlin, elle enverroit plusieurs de ses
+domestiques chez Grumkow, pour lui redemander son
+portrait, et lui dire en même temps, qu'elle ne le lui
+donneroit ni en original ni en copie, jusqu'à ce qu'il
+changeât de conduite à son égard, et apprit à lui rendre
+le respect qui lui étoit dû comme à sa souveraine. Dès
+le lendemain cette belle résolution fut mise en exécution.
+Nous retournâmes ce jour en ville et aussitôt que la
+reine y fut arrivée, elle s'empressa de donner ses ordres
+là-dessus, de crainte, d'y trouver de l'obstacle par les
+représentations qu'on lui feroit. Grumkow qui peut-être
+avoit déjà été averti par la Ramen du dessein de
+la reine, reçut la harangue que le valet de chambre
+de cette princesse lui fit d'un air ironique. «Vous
+pouvez, lui dit-il, reprendre le portrait de la reine, je
+ possède ceux de tant d'autres grands princes, que je puis
+me consoler d'être privé du sien.» Il ne manqua pas
+cependant d'informer le roi de l'avanie qu'il venoit
+d'essuyer, et d'y donner le tour le plus malin; ni lui ni
+toute sa famille ne mirent plus le pied chez la reine. Il
+en parloit d'une façon peu mesurée et sa langue venimeuse
+déploya toute sa rhétorique à tourner en ridicule
+cette princesse, trop heureuse encore s'il s'en étoit tenu
+là, mais il s'en vengea peu après par des effets, comme
+nous le verrons dans la suite. Les bien intentionnés
+s'entremirent pour appaiser cette affaire. Grumkow
+fit valoir au roi le respect qu'il avoit pour tout ce qui
+lui appartenoit, en faisant des espèces d'excuses à la
+reine, auxquelles elle répondit obligeamment, ce qui mit
+en apparence fin à leurs divisions.</p>
+
+<p>La réponse d'Angleterre tardant à venir, la reine
+commença à s'en inquiéter. Elle avoit tous les jours
+des conférences avec Mr. du Bourguai, qui la plupart
+du temps n'aboutissoient à rien. Enfin, au bout de
+quatre semaines, ces lettres tant désirées arrivèrent. Voici
+le contenu de celle que la reine d'Angleterre écrivit pour
+être montrée au roi. «Le roi, mon époux, disoit-elle,
+est très-disposé à resserrer les noeuds de l'alliance, que
+le feu roi, son père, a contractés avec celui de Prusse,
+et de donner les mains au double mariage de ses enfans,
+mais il ne peut rien dire de positif avant que d'avoir
+proposé cette affaire au parlement.» Cela s'appeloit
+biaiser et donner une réponse vague. L'autre lettre
+ne contenoit rien de plus réel, ce n'étoient que des
+exhortations à la reine de soutenir avec fermeté les
+persécutions du roi, par rapport à mon mariage avec le
+duc de Weissenfeld; que ce parti étoit trop peu
+redoutable pour s'en alarmer si fort, et que ce ne pouvoit
+être qu'une feinte du roi. Celle qui étoit pour mon
+frère étoit à peu près dans les mêmes termes. Jamais
+la tête de Méduse n'a causé tant d'effroi que la lecture
+de ces lettres en donna à la reine; elle se seroit résolue
+de les passer sous silence et de récrire une seconde fois
+en Angleterre, pour tâcher d'en obtenir de plus favorables,
+si Mr. du Bourguai n'étoit venu l'avertir, qu'il étoit
+chargé des mêmes commissions pour le roi. La reine
+parla très-fortement à ce ministre, et lui témoigna le
+mécontentement qu'elle avoit du procédé de sa cour à
+son égard; elle le chargea d'assurer le roi, son frère,
+que s'il ne changeoit d'avis, tout seroit perdu. Le roi
+arriva quelques jours après. Dès qu'il entra dans la
+chambre, il lui demanda, si la réponse étoit venue?
+«Oui, lui dit la reine, en payant d'effronterie, elle est
+telle que vous la désirez!» et en même temps elle lui
+donna la lettre. Le roi la prit, la lut et la lui rendit
+d'un air fâché. «Je vois bien, lui dit-il, qu'on prétend
+encore me tromper, mais je n'en serai pas la dupe.»
+Il sortit d'abord et alla trouver Grumkow, qui étoit
+dans son anti-chambre. Il s'entretint deux bonnes heures
+avec ce ministre, après quoi il repassa dans la chambre
+où nous étions, avec une physionomie gaie et ouverte.
+Il ne fit mention de rien et fit très-bon accueil à la reine.
+Cette princesse se laissa éblouir par les caresses du
+roi et s'imagina, que tout alloit le mieux du monde.
+Mais je n'en fus pas la dupe; je connoissois ce prince,
+et sa dissimulation me faisoit plus craindre que ses emportemens.
+Il ne s'arrêta que quelques jours à Berlin
+et retourna à Potsdam.</p>
+
+<p>L'année 1729 commença d'abord par une nouvelle
+époque. Mr. de la Motte, officier au service de Hannovre,
+arriva secrètement à Berlin et alla se loger chez
+Mr. de Sastot, chambellan de la reine, son proche
+parent. «Je suis chargé, lui dit-il, de commissions de la
+dernière importance, mais qui exigent un secret infini, et
+qui m'obligent de tenir mon séjour caché; je suis chargé
+d'une lettre pour le roi, mais il m'est expressément
+ordonné de la lui faire tenir en main propre, je ne me
+suis adressé à personne ici, et n'y ai point de connaissance.
+Je me flatte donc, que comme mon ancien ami
+et en qualité de parent, vous me tirerez d'embarras et
+ferez parvenir mes dépêches au roi.» Ce commencement
+de confidence inspira de la curiosité à Sastot; il
+pressa fort la Motte de lui apprendre le sujet de son
+voyage. Après beaucoup de résistance de la part de ce
+dernier, il apprit enfin, qu'il étoit envoyé du prince de
+Galles, pour avertir le roi, que ce prince avoit résolu
+de s'esquiver secrètement de Hannovre à l'insu du roi,
+son père, et de se rendre à Berlin pour m'épouser. «Vous
+voyez bien, lui dit la Motte, que toute la réussite de
+ce projet ne dépend que du secret. Cependant comme
+on ne m'a pas défendu d'en informer la reine, je vous
+laisse le soin de l'en instruire, si vous la croyez assez
+discrète pour cela.» Sastot lui répondit, que pour ne
+rien risquer, il mettroit Mdme. de Sonsfeld de la
+confidence, et la consulteroit sur ce qu'il auroit à faire.
+J'étois justement tombée malade quelques jours auparavant
+d'une grosse fièvre de rhume. Sastot trouva
+Mdme. de Sonsfeld chez la reine, occupée à lui faire
+le rapport de l'état de ma santé. Dès qu'il put lui parler,
+il ne manqua pas de lui faire part de l'arrivée de la
+Motte et des nouvelles qu'il lui avoit apprises, la priant
+de lui conseiller s'il falloit le dire à la reine. Sastot
+et Mdme. de Sonsfeld n'ignoroient ni l'un ni l'autre
+que cette princesse n'avoit rien de caché pour la Ramen,
+et que par conséquent Sekendorff ne manqueroit pas
+d'être d'abord averti de ce qui se passoit. Mais enfin, après
+une mûre délibération ils résolurent de lui en
+faire la confidence. On ne sauroit s'imaginer quelle joie
+cette nouvelle causa à la reine. Elle ne put la
+cacher ni à la comtesse de Fink ni à Mdme. de
+Sonsfeld. L'une et l'autre l'exhortèrent à la discrétion,
+et lui firent entrevoir les conséquences fâcheuses
+qui pourroient arriver si ce projet venoit
+à transpirer. Elle leur promit tout au monde, et
+se tournant vers ma gouvernante, «allez, lui dit-elle,
+préparer ma fille à apprendre cette nouvelle, j'irai
+demain chez elle, pour lui parler moi-même, mais surtout
+faites en sorte qu'elle soit bientôt en état de sortir.»
+Madame de Sonsfeld se rendit d'abord chez moi. «Je
+ne sais, me dit-elle, ce qu'a Sastot, il est comme un
+fou, il chante, il danse, et cela de joie, dit-il, d'une bonne
+nouvelle qu'il a reçue et qu'il lui est défendu de divulguer.»
+Je ne fis point réflexion à cela, et comme je ne
+lui répondois rien: «je suis pourtant curieuse, continua-t-elle,
+de savoir ce que ce pourroit être, car il dit,
+Madame, que cela vous regarde.» «Hélas! lui dis-je,
+quelle bonne nouvelle pourroit m'arriver dans la situation
+où je suis, et d'où Sastot pourroit-il en recevoir?»
+«De Hannovre, me dit-elle, et peut-être du prince de
+Galles lui-même.» Je ne vois pas de si grand bonheur
+à cela, lui répliquai-je, vous connoissez assez mes sentimens
+sur ce sujet.» Il est vrai, Madame, me répondit-elle,
+mais je crains fort que Dieu ne vous punisse des
+mépris que vous avez pour un prince qui se sacrifie
+pour vous jusqu'au point d'encourir la disgrâce du roi,
+son père, et peut-être se brouiller avec toute sa famille,
+pour venir vous épouser. Quel parti êtes-vous donc
+résolue de prendre? Il n'y a point à opter; aimez-vous
+mieux le duc de Weissenfeld ou le Margrave de
+Schwed, ou voulez-vous rester à reverdir? En verité,
+Madame, vous me percez le coeur, et dans le fond vous
+ne savez ce que vous voulez.» Je me mis à rire de son
+emportement, ne m'attendant pas, que ce qu'elle venoit
+de me dire fût si sûr.» La reine a sans doute encore
+reçu des lettres pareilles à celles qu'elle eut, il y a six
+mois, et c'est sans doute, lui dis-je, la cause des grands
+raisonnements que vous me faites.» «Non, point du
+tout,» reprit-elle, et en même temps elle me fit un récit
+de l'envoi de la Motte. Pour le coup je vis bien que
+l'affaire étoit sérieuse, et l'envie de rire me passa pour
+faire place à un sombre chagrin, qui ne raccommoda pas
+ma santé. La reine vint le lendemain chez moi. Après
+m'avoir embrassée plusieurs fois avec toutes les marques
+de la plus vive tendresse, elle me réitéra tout ce que
+Madame de Sonsfeld m'avoit dit la veille; «vous serez
+donc enfin heureuse, quelle joie pour moi!» Pendant
+tout ce temps je lui baisai les mains que j'arrosois de
+mes larmes sans lui rien répondre. «Mais vous pleurez,
+continua-t-elle, qu'avez-vous?» Je me fis une conscience
+de diminuer sa satisfaction. «La seule pensée de vous
+quitter, Madame, lui dis-je, m'afflige plus que toutes les
+couronnes de la terre ne me causeroient de plaisir.»
+Ma réponse l'attendrit, elle me fit mille caresses; après
+quoi elle se retira. Il y eut ce soir-là appartement chez
+la reine. Le mauvais génie de cette princesse y
+mena Mr. du Bourguai, ministre d'Angleterre. Cet
+envoyé lui fit part, comme à son ordinaire, des
+lettres qu'il avoit reçues de sa cour, il entra insensiblement
+en matière avec la reine, qui, oubliant
+toutes les promesses qu'elle avoit faites, lui conta
+le dessein du prince de Galles. Mr. du Bourguai en
+parut surpris et lui demanda si tout-cela étoit bien sûr!
+«Si sûr, lui dit-elle, que la Motte est dépêché ici de
+sa part, et qu'il a déjà informé le roi de l'affaire en
+question.» Du Bourguai levant alors les épaules:
+«Que je suis malheureux, lui dit-il, Madame, Votre Majesté
+vient de me faire une confidence, qu'elle auroit dû
+me cacher autant qu'à Sekendorff. Mon Dieu! que je
+suis à plaindre, puisque je me vois obligé d'envoyer dès
+ce soir un courrier en Angleterre, pour en avertir le
+roi mon maître, qui ne manquera pas de déranger les
+projets du prince, son fils, mais je ne puis en agir autrement.»
+On peut aisément se figurer la frayeur de la
+reine. Elle employa tous ses efforts pour détourner du
+Bourguai de son dessein, mais ce ministre fut inexorable,
+et se retira sur-le-champ. La reine resta dans une
+consternation et un désespoir terrible. Pour comble de
+malheur elle s'étoit aussi confiée à la Ramen. Sekendorff,
+qui avoit été instruit de tout par cette femme,
+s'étoit rendu à Potsdam, pour prévenir le roi et l'empêcher
+de ne point donner de réponse. La comtesse de Fink
+me conta toutes ces choses le jour suivant. La mine
+étoit éventée, ainsi il n'y avoit plus rien à faire qu'à
+empêcher, que l'imprudence de la reine ne parvînt aux
+oreilles du roi. Ce prince se rendit huit jours après à
+Berlin. Malgré toutes les insinuations de Sekendorff,
+il fit venir Mr. de la Motte, auquel il fit un accueil
+des plus obligeants et lui témoigna l'impatience qu'il
+avoit de voir le prince de Galles. Il lui donna une
+lettre pour ce prince et le pressa de partir le plutôt
+qu'il pourroit, pour accélérer sa venue. Mais les choses
+avoient bien changé de face. Les délais du roi et les
+imprudences de la reine donnèrent le temps au courrier
+de du Bourguai d'arriver en Angleterre. Comme il
+étoit adressé à la secrétairerie d'état, on pressa et obligea
+le roi de la grande Bretagne d'en dépêcher un autre à
+Hannovre, pour donner ordre au prince de Galles, de
+se rendre incontinent en Angleterre. Ce courrier arriva
+un moment avant le départ du prince. Comme il étoit
+adressé au ministère, il n'eut plus d'autre parti à prendre
+que celui de l'obéissance, et se vit forcé de se mettre
+d'abord en chemin, pendant que le roi et la reine l'attendoient
+à Berlin avec un empressement et une joie sans
+égale. Cette joie se changea bientôt en tristesse par
+l'arrivée d'une estafette, qui leur porta la nouvelle de
+son subit départ pour l'Angleterre.</p>
+
+<p>Mais il est temps de dévoiler tout ce mystère. La
+nation Angloise souhaitoit passionnément la présence du
+prince de Galles dans son futur royaume. Ils avoient
+pressé plusieurs fois très-fortement le roi sur ce sujet,
+sans en obtenir de résolution favorable. Ce prince ne
+vouloit point faire venir son fils en Angleterre, prévoyant
+que son arrivée y causeroit des partis, qui ne pourroient
+manquer de devenir préjudiciables à son autorité. Cependant
+il jugea bien, qu'il ne seroit pas en état de différer
+encore long-temps à contenter la nation. Il écrivit donc
+secrètement à son fils, de se rendre à Berlin et de
+m'épouser, lui défendant néanmoins de ne le point compromettre
+dans cette démarche. C'étoit trouver un honnête
+prétexte de se brouiller avec le prince de Galles
+et de le laisser à Hannovre, sans que la nation pût s'en
+plaindre. L'indiscrétion de la reine et l'arrivée du courrier
+de du Bourguai rompirent tout ce plan et obligèrent
+le roi de se rendre aux voeux de la nation. Le
+pauvre la Motte en fut le sacrifice; il fut enfermé
+pendant deux ans dans la forteresse de Hamlen et ensuite
+cassé. Mais le roi, mon père, le prit à son service après
+son élargissement, où il commande encore actuellement
+un régiment. Toutes ces choses ne firent qu'empirer
+notre sort. Le roi fut plus piqué que jamais contre le
+roi, son beau-frère, et résolut dès lors de ne plus rien
+ménager, si l'on ne le satisfaisoit par mon mariage.</p>
+
+<p>Nous le suivîmes peu de temps après à Potsdam,
+où il tomba malade d'une violente attaque de goutte aux
+deux pieds. Cette maladie, jointe au dépit qu'il avoit
+de voir ses espérances évanouies, le rendoit d'une humeur
+insupportable. Les peines du purgatoire ne pouvoient
+égaler celles que nous endurions. Nous étions obligés
+de nous trouver à neuf heures du matin dans sa chambre,
+nous y dînions et n'osions en sortir, pour quelque raison
+que ce fût. Tout le jour ne se passoit qu'en invectives
+contre mon frère et contre moi. Le roi ne m'appeloit
+plus que la canaille Angloise, et mon frère étoit nommé
+le coquin de Fritz. Il nous forçoit de manger et de
+boire des choses, pour lesquelles nous avions de l'aversion,
+ou qui étoient contraires à notre tempérament, ce qui
+nous obligeoit quelquefois de rendre en sa présence tout
+ce que nous avions dans le corps. Chaque jour étoit
+marqué par quelque événement sinistre, et on ne pouvoit
+lever les yeux sans voir quelques malheureux tourmentés
+d'une ou d'autre façon. L'impatience du roi ne lui permettoit
+pas de rester au lit, il se faisoit mettre sur une
+chaise à rouleaux et se faisoit ainsi traîner par tout le
+château. Ses deux bras étoient appuyés sur des béquilles,
+qui le soutenoient. Nous suivions toujours ce
+char de triomphe comme de pauvres captifs, qui vont
+subir leur sentence. Ce pauvre prince souffroit beaucoup,
+et une bile noire, qui s'étoit épanchée dans son sang,
+étoit cause de ses mauvaises humeurs.</p>
+
+<p>Il nous renvoya un matin, que nous entrions pour
+lui faire la cour. Allez-vous en, dit-il d'un air emporté
+à la reine, avec tous vos maudits enfans, je veux rester
+seul. La reine voulut répliquer, mais il lui imposa
+silence, et ordonna qu'on servit le dîner dans la chambre
+de cette princesse. La reine en étoit inquiète, et nous
+en étions charmés, car nous devenions maigres comme
+des haridelles, mon frère et moi, à force d'inanition. Mais
+à peine nous étions-nous mis à table, qu'un des valets de
+chambre du roi accourut tout essouflé en lui criant: venez,
+au nom de Dieu, au plus vite, Madame, car le roi veut
+s'étrangler. La reine y courut aussitôt toute effrayée.
+Elle trouva le roi qui s'étoit passé une corde autour du
+cou, et qui alloit étouffer, si elle n'étoit venue à son
+secours. Il avoit des transports au cerveau et beaucoup
+de chaleur, qui diminua cependant vers le soir, où il se
+trouva un peu mieux. Nous en avions tous une joie
+extrême, dans l'espérance que son humeur se radouciroit,
+mais il en fut autrement. Il conta le midi à table à la
+reine, qu'il avoit reçu des lettres d'Anspach, qui lui marquoient,
+que le jeune Margrave comptoit être au mois
+de Mai à Berlin, pour y épouser ma soeur, et qu'il enverroit
+Mr. de Bremer, son gouverneur, pour lui porter
+la bague de promesse. Il demanda à ma soeur, si cela
+lui faisoit plaisir et comment elle régleroit son ménage,
+lorsqu'elle seroit mariée? Ma soeur s'étoit mise sur le
+pied de lui dire tout ce qu'elle pensoit, et même des
+vérités, sans qu'il le trouvât mauvais. Elle lui répondit
+donc avec sa franchise ordinaire, qu'elle auroit une bonne
+table délicatement servie, et ajouta-t-elle, qui sera meilleure
+que la vôtre, et si j'ai des enfans, je ne les maltraiterai
+pas comme vous et ne les forcerai pas à manger
+ce qui leur répugne. Qu'entendez vous par là, lui répondit
+le roi, que manque-t-il à ma table? Il y manque,
+lui dit-elle, qu'on ne peut s'y rassasier, et que le peu
+qu'il y a, ne consiste qu'en gros légumes que nous ne
+pouvons pas supporter. Le roi avoit déjà commencé à
+se facher de sa première réponse, cette dernière acheva
+de le mettre en fureur, mais toute sa colère tomba sur
+mon frère et sur moi. Il jeta d'abord une assiette à la
+tête de mon frère, qui esquiva le coup; il m'en fit voler
+une autre que j'évitai de même. Une grêle d'injures
+suivirent ces premières hostilités. Il s'emporta contre la
+reine, lui reprochant la mauvaise éducation qu'elle donnoit
+à ses enfans; et s'adressant à mon frère, vous devriez
+maudire votre mère, lui dit-il, c'est elle qui est cause,
+que vous êtes un malgouverné. J'avois un précepteur
+qui étoit un honnête homme, je me souviens toujours
+d'une histoire, qu'il m'a contée dans ma jeunesse. Il y
+avoit, me disoit-il, un homme à Carthage, qui avoit été
+condamné à mort pour plusieurs crimes, qu'il avoit commis.
+Il demanda à parler à sa mère dans le temps
+qu'on le menoit au supplice. On la fit venir. Il s'approcha
+d'elle comme pour lui parler bas, et lui emporta
+un morceau de l'oreille avec ses dents. Je vous traite
+ainsi, dit-il à sa mère, pour vous faire servir d'exemple
+à tous les parens, qui n'ont pas soin d'élever leurs enfans
+dans la pratique de la vertu. Faites en l'application!
+continua-t-il, en s'adressant toujours à mon frère, et voyant
+qu'il ne répondoit rien, il recommença à nous invectiver
+jusqu'à ce qu'il fut hors d'état de parler davantage.
+Nous nous levâmes de table, et comme nous étions
+obligés de passer à côté de lui, il me déchargea un
+grand coup de sa béquille, que j'évitai heureusement,
+sans quoi il m'auroit assommée. Il me poursuivit
+encore quelque temps dans son char, mais ceux qui
+le traînoient me donnèrent le temps de m'évader dans
+la chambre de la reine, qui en étoit fort éloignée. J'y
+arrivai à demi-morte de frayeur et si tremblante, que je
+me laissai tomber sur une chaise, ne pouvant plus me
+soutenir. La reine m'avoit suivie, elle fit ce qu'elle put
+pour me consoler, et pour me persuader de retourner
+chez le roi. Les assiettes et les béquilles m'avoient fait
+si peur, que j'eus bien de la peine à m'y résoudre.
+Nous repassâmes pourtant dans l'appartement de ce prince,
+que nous trouvâmes s'entretenant tranquillement avec ses
+officiers. Je n'y fus pas long-temps, je me trouvai mal,
+et fus obligée de retourner chez la reine, où je tombai
+deux fois en foiblesse. J'y restai quelque temps. La
+femme de chambre de cette princesse, me regardant
+attentivement, me dit: eh mon Dieu Madame! qu'avez-vous?
+vous êtes faite que c'est horrible. Je n'en sais
+rien, lui dis-je, mais je suis bien malade. Elle m'apporta
+un miroir, et je fus fort surprise de me trouver tout le
+visage et la poitrine remplie de taches rouges; j'attribuai
+cela à l'altération que j'avois eue et n'y fis point
+de réflexion. Mais dès que je rentrai dans la chambre
+du roi, cette ébullition rentroit et je retombai en défaillance.
+La cause en étoit, qu'il falloit traverser toute
+une enfilade de chambres où il n'y avoit point de feu
+et où il faisoit un froid terrible. Je pris la nuit une
+grosse fièvre et me trouvai le lendemain si mal que je
+fis faire mes excuses à la reine de ne pouvoir sortir.
+Elle me fit dire, que morte ou vive je devois me rendre
+chez elle. Je lui fis répondre, que j'avois une ébullition
+de sang et que c'étoit impossible. Le même ordre me
+fut réitéré encore de sa part. On me traîna donc à
+quatre dans son appartement, où je tombai d'une foiblesse
+dans l'autre, et on me conduisit de même chez
+le roi. Ma soeur me voyant si mal, et me croyant sur
+le point d'expirer, en avertit ce prince qui n'avoit pas
+pris garde à moi. Qu'avez-vous, me dit-il, vous êtes
+bien changée, mais je vous guérirai bientôt! En même
+temps il me fit donner un grand gobelet, rempli de
+vieux vin du Rhin extrêmement fort, qu'il me força de
+boire bon gré mal gré. A peine l'eus-je avalé, que ma
+fièvre augmenta et que je commençai à rêver. La reine
+vit bien, qu'il falloit me renvoyer; on me porta donc
+dans ma chambre, où on me mit au lit toute coiffée,
+m'ayant été ordonné expressément, de reparoître le soir.
+Mais je n'y fus pas long-temps sans sentir un terrible
+redoublement. Le médecin Stahl, qu'on avoit envoyé
+chercher, prit ma maladie pour une fièvre chaude et
+me donna plusieurs remèdes très-contraires au mal que
+j'avois. Je restai tout ce jour et le suivant dans
+un délire continuel. Dès que je rentrai dans mon
+bon sens, je me préparai à la mort. Dans ces
+courts intervalles je la désirois avec ardeur, et lorsque
+je voyois Madame de Sonsfeld et ma bonne
+Mermann à côté de mon lit, qui pleuroient,
+je tâchois de les consoler, en leur disant, que j'étois
+détachée du monde, et que j'allois trouver le
+repos dont personne n'étoit plus en état de me priver.
+Je suis cause, leur disois-je, de tous les chagrins de la
+reine et de mon frère. Si je dois mourir, dites au roi,
+que je l'ai toujours aimé et respecté, que je n'ai rien à
+me reprocher envers lui, qu'ainsi j'espère qu'il me donnera
+sa bénédiction avant ma mort. Dites-lui, que je
+le supplie d'en agir mieux avec la reine et avec mon
+frère, et d'ensevelir toute désunion et animosité contre
+eux dans mon tombeau. C'est la seule chose que je souhaite,
+et la seule qui m'inquiète dans l'état où je suis.
+Je restai deux fois vingt-quatre heures entre la vie et
+la mort, au bout desquelles la petite vérole se manifesta.
+Le roi ne s'étoit pas informé de mes nouvelles depuis
+tout le temps que j'avois été incommodée. Dès qu'on
+lui eut appris que j'avois la petite vérole, il m'envoya
+son chirurgien Holtzendorff, pour voir ce qui en
+étoit. Ce brutal me dit cent duretés de la part du roi
+et y en ajouta encore. J'étois si mal que je n'y fis
+aucune attention. Il confirma cependant ce prince dans
+le rapport qu'on lui avoit fait de ma santé. La crainte
+qu'il eut, que ma soeur ne prît cette maladie contagieuse,
+lui fit prendre toutes les précautions imaginables pour
+l'empêcher, mais d'une manière bien dure pour moi. Je
+fus aussitôt traitée comme une prisonnière d'état; on
+mit le scellé sur toutes les avenues qui menoient à ma
+chambre, et on ne laissa qu'une seule issue pour y entrer.
+Défense expresse fut faite à la reine et à tous ses domestiques
+de venir chez moi, aussi bien qu'à mon frère.
+Je restai seule avec ma gouvernante et la pauvre Mermann,
+qui étoit enceinte, et qui malgré cela me servoit
+nuit et jour avec un zèle et un attachement sans égal.
+J'étois couchée dans une chambre où il faisoit un froid
+épouvantable. Le bouillon qu'on me donnoit n'étoit que
+de l'eau et du sel, et lorsqu'on en faisoit demander
+d'autre on répondoit, que le roi avoit dit, qu'il étoit
+assez bon pour moi. Quand je m'assoupissois un peu
+vers le matin, le bruit du tambour me réveilloit en sursaut
+mais le roi auroit mieux aimé me laisser crever
+que de le faire cesser. Pour comble de malheur la
+Mermann tomba malade. Comme tous les accidens
+qu'elle prit lui présageoient une fausse couche, on fut
+obligé de la faire transporter à Berlin, et de faire venir
+ma seconde femme de chambre, qui s'enivrant tous les
+jours, n'étoit pas en état de me soigner. Mon frère,
+qui avoit déjà eu la petite vérole, ne m'abandonna pas;
+il venoit deux fois par jour à la dérobée me rendre
+visite. La reine n'osant me voir faisoit sous main demander
+à tout moment de mes nouvelles. Je fus pendant neuf
+jours en grand danger, tous les symptômes de mon mal
+étoient mortels, et tous ceux qui me voyoient jugeoient
+que si j'en réchappois je serois cruellement défigurée.
+Mais ma carrière n'étoit point encore finie, et j'étois
+réservée pour endurer toutes les adversités qu'on verra
+dans la suite de ces mémoires. La petite vérole me
+revint par trois fois, dès qu'elle étoit séchée elle recommençoit
+de nouveau. Malgré cela je n'en fus point
+marquée et ma peau en devint beaucoup meilleure
+qu'elle n'avoit été.</p>
+
+<p>Cependant Mr. de Bremer arriva à Potsdam de
+la part du Margrave d'Ansbach. Il remit la bague
+de promesse à ma soeur, ce qui se fit sans la moindre
+cérémonie. Le roi étoit aussi entièrement rétabli de sa
+goutte, et le rétablissement de sa santé avoit chassé sa
+mauvaise humeur. Il n'y avoit plus que moi qui en
+fusse l'objet. Holtzendorff venoit me voir de temps
+en temps de la part de ce prince, mais ce n'étoit jamais
+que pour me dire des choses désagréables de sa part.
+Il tâchoit toujours d'embellir les complimens dont il étoit
+chargé, par les termes les plus mortifians. Cet homme
+étoit la créature de Sekendorff et si grand favori du
+roi, que tout le monde ployoit les genoux devant lui.
+Il ne se servoit de son crédit que pour faire des
+malheureux, et n'avois pas seulement le mérite d'être
+habile dans son art. Le roi en agissoit un peu mieux
+envers mon frère par l'instigation de Sekendorff et
+de Grumkow, qui manioient entièrement l'esprit de ce
+prince. Les subites révolutions qu'ils avoient expérimentées
+des sentimens du roi, les tenoient toujours dans
+la crainte. Ils appréhendoient avec raison, que le roi
+d'Angleterre ne se déterminât enfin au double mariage,
+et qu'en ce cas tout leur plan ne fût renversé. Ils
+n'ignoroient pas les menées de la reine, qui intriguoit
+perpétuellement avec cette cour, et ils étoient informés
+de la lettre que mon frère avoit écrite à celle d'Angleterre.
+Ils formèrent enfin le plus détestable de tous les
+projets, pour empêcher tout raccommodement avec le
+Monarque Anglois. Ce projet consistoit, à mettre
+entièrement la désunion dans la maison de Prusse et
+d'obliger mon frère, à force de mauvais traitemens du
+roi, de prendre quelque résolution violente, qui pût donner
+prise sur lui et sur moi. Le comte de Fink étoit un
+obstacle à leur dessein. Mon frère avoit de la considération
+pour lui, et son caractère de gouverneur lui
+donnoit sur son élève une certaine autorité, qui pouvoit
+l'empêcher de faire des démarches préjudiciables à ses
+intérêts. Ils représentèrent donc au roi, que mon frère,
+ayant 18 ans passés, n'avoit plus besoin de Mentor, et
+qu'en lui ôtant le comte de Finck, il mettroit fin à
+toutes les intrigues de la reine, dont il étoit le ministre.
+Le roi goûta leurs raisons. Les deux gouverneurs furent
+congédiés très-honorablement, ils gardèrent l'un et l'autre
+de grosses pensions et retournèrent vaquer à leurs emplois
+militaires. On donna en récompense deux officiers de
+compagnie à mon frère. L'un étoit le colonel de Rocho,
+très-honnête homme, mais d'un fort petit génie, l'autre
+le major de Kaiserling, fort honnête homme aussi,
+mais grand étourdi et bavard, qui faisoit le bel esprit
+et n'étoit qu'une bibliothèque renversée. Mon frère
+leur vouloit assez de bien, mais Kaiserling, étant
+plus jeune et fort débauché, fut par conséquent le plus
+goûté. Ce cher frère venoit passer toutes les après-midis
+chez moi, nous lisions, écrivions ensemble et nous
+nous occupions à nous cultiver l'esprit. J'avoue que nos
+écritures rouloient souvent sur des satires, où le prochain
+n'étoit pas épargné. Je me souviens qu'en lisant le
+roman comique de Scarron, nous en fîmes une assez
+plaisante application sur la clique impériale. Nous nommions
+Grumkow la Rancune, Sekendorff la Rapinière,
+le Margrave de Schwed Saldagne, et le roi Ragotin.
+J'avoue que j'étois très-coupable de perdre ainsi le
+respect que je devois au roi, mais je n'ai pas dessein
+de m'épargner, et je ne prétends nullement me faire
+grâce. Quelques sujets de plaintes que les enfans
+puissent avoir contre leur parens, ils ne doivent jamais
+oublier ce qui leur est dû. Je me suis souvent reproché
+depuis les égaremens de ma jeunesse en ce point, mais
+la reine, au lieu de nous censurer, nous encourageoit
+par son approbation à continuer ces belles satires.
+Mdme. de Kamken, sa gouvernante, n'y étoit pas
+épargnée, quoique nous estimassions fort cette dame,
+nous ne pouvions nous empêcher de saisir son ridicule
+et de nous en divertir. Comme elle étoit fort replète
+et d'une figure semblable à celle de Mdme. Bouvillon
+nous la nommions ainsi. Nous en badinâmes plusieurs
+fois en sa présence, ce qui lui donna la curiosité de
+savoir qui étoit cette fameuse Mdme. Bouvillon, dont
+on parloit tant. Mon frère lui fit accroire, que c'étoit
+la Camerera mayor de la reine d'Espagne. A notre
+retour à Berlin, un jour qu'il y avoit appartement, et
+qu'on y parloit de la cour d'Espagne, elle s'avisa de
+dire, que les Camerera mayor étoient toutes de la famille
+des Bouvillons. On lui fit des éclats de rire au nez,
+et je crus que j'en étoufferois pour ma part. Elle vit
+bien qu'elle avoit dit une sottise, et s'informa auprès de
+sa fille, qui avoit beaucoup de lecture, ce que ce pouvoit
+être. Celle-ci lui dévoila le mystère. Elle fut très-fâchée
+contre moi, sentant bien que je l'avois turlupinée;
+et j'eus beaucoup de peine à faire ma paix avec elle.
+Un caractère satirique est très-peu estimable; on s'accoutume
+insensiblement à ce vice et à la fin on n'épargne
+ni ami ni ennemi. Il n'y a rien de si aisé que de se
+saisir du ridicule, chacun a le sien. Il est divertissant,
+je l'avoue, d'entendre turlupiner spirituellement une personne
+qui nous est indifférente mais il est en même
+temps dur de penser, que peut-être on subira le même
+sort. Que nous sommes aveugles, nous autres hommes,
+nous brocardons sur les défauts d'autrui, pendant que
+nous ne faisons aucune réflexion sur les nôtres. Je me
+suis entièrement défaite de ce vice, et je ne suis plus
+caustique que sur le compte des gens qui ont un mauvais
+caractère, et qui méritent par le venin de leur
+langue, qu'on leur rende la pareille. Mais j'en reviens
+à mon sujet.</p>
+
+<p>Le temps de l'arrivée du Margrave d'Ansbach
+approchant, et ce prince n'ayant pas eu encore
+la petite vérole, le roi et la reine jugèrent à
+propos de me faire retourner à Berlin. Mais avant
+que de partir j'allai chez le roi. Il me reçut à son
+ordinaire, c'est à dire très-mal, et me dit les choses du
+monde les plus dures. La reine, craignant qu'il ne
+poussât son mauvais procédé plus loin, abrégea ma visite
+et me ramena elle-même dans ma chambre. Je me
+rendis le lendemain à Berlin, où je trouvai la comtesse
+Amélie promise avec Mr. de Vierek, Ministre d'état.
+Mr. de Vallenrot, son ancien amant, étoit mort. Il
+y avoit quelque temps qu'on lui avoit appris cette nouvelle
+un jour, qu'il y avoit appartement chez la reine.
+Comme elle n'avoit pas seulement été informée de sa
+maladie, elle fut si saisie de cette mort subite, qu'elle
+tomba en défaillance en présence de toute la cour, ce
+qui découvrit l'intrigue qu'elle avoit eue avec lui. Cette
+aventure avoit fort diminué son crédit auprès de la reine,
+qui ne fut pas fâchée de se défaire d'elle. Cependant
+le roi et la reine arrivèrent peu de jours après moi à
+Berlin. Les noces de ma soeur y furent célébrées en
+cérémonie, et elle partit quinze jours après son mariage.
+Je sortis donc de ma solitude et suivis quelque temps
+après la reine à Vousterhausen. Les disputes pour mon
+mariage s'y renouvelèrent. Ce n'étoit tout le jour que
+querelle et dissension. Le roi nous laissoit mourir de
+faim, mon frère et moi. Ce prince faisoit l'office d'écuyer
+tranchant il servoit tout le monde hors mon frère et
+moi et quand par hazard il restoit quelque chose dans
+un plat, il crachoit dedans pour nous empêcher d'en
+manger. Nous ne vivions l'un et l'autre que de café
+et de cerises sèches, ce qui me gâta totalement l'estomac.
+En revanche, je me nourrissois d'injures et d'invectives,
+car j'étois apostrophée toute la journée de tous les tîtres
+imaginables, et devant tout le monde. La colère du
+roi alla même si loin, qu'il nous chassa, mon frère et
+moi, avec l'ordre formel de ne paroître en sa présence
+qu'aux heures du repas. La reine nous faisoit venir
+secrètement, pendant que ce prince étoit à la chasse.
+Elle avoit des espions de tout côté en campagne, qui
+venoient l'avertir dès qu'on le voyoit paroître de loin,
+afin qu'elle put avoir le temps de nous renvoyer. La
+négligence de ces gens fut cause, que le roi pensa nous
+surprendre chez elle. Il n'y avoit qu'une issue dans la
+chambre de cette princesse, et il arriva si subitement,
+qu'il ne nous fut plus possible de l'éviter. La peur nous
+donna de la résolution. Mon frère se cacha dans une
+niche, où étoit une certaine commodité, et pour moi, je
+me fourrai sous le lit de la reine, qui étoit si bas que
+je n'y pouvois tenir et que j'étois dans une posture fort
+incommode. Nous étions à peine retirés dans ces beaux
+gîtes que le roi entra. Comme il étoit fort fatigué de
+la chasse, il se mit à dormir et son sommeil dura deux
+heures. J'étouffois sous ce lit et ne pouvois m'empêcher
+de sortir quelquefois ma tête pour respirer. Si quelqu'un
+avoit pu être spectateur de cette scène, il y auroit
+eu de quoi rire. Elle finit enfin. Le roi s'en alla et
+nous sortîmes au plus vite de nos tanières, en suppliant
+la reine, de ne nous plus exposer à de pareilles comédies.
+On trouvera peut-être étrange, que nous n'ayons
+fait aucune démarche pour nous raccommoder avec le
+roi. J'en parlai plusieurs fois à la reine, mais elle ne
+le voulut absolument pas, disant, que le roi me répondroit,
+que si je voulois obtenir ses grâces, je devois
+épouser ou le duc de Weissenfeld ou le Margrave
+de Schwed, ce qui ne pouvoit qu'empirer les choses,
+par l'embarras où je serois, de ne pouvoir le satisfaire.
+Ces raisons étant bonnes, j'étois obligée de m'y soumettre.</p>
+
+<p>Quelques jours de bon temps succédèrent à tous
+nos désastres. Le roi se rendit à Libnow, petite ville
+Saxonne, pour y avoir une entrevue avec le roi de
+Pologne. Ce fut là que Grumkow et Sekendorff,
+appuyés de ce prince, tirèrent une promesse de mariage
+dans toutes les formes du roi, mon père, pour le duc
+de Weissenfeld, auquel je fus solemnellement engagée.
+Le roi de Pologne promit de lui faire quelques avantages,
+et celui de Prusse jugea, qu'avec cinquante mille
+écus de rentes je pourrois vivre très-honorablement avec
+lui. Il s'arrêta en chemin à Dam, petit bourg appartenant
+au duc et qui étoit son apanage, où il fut traité
+splendidement en vin d'Hongrie, ce qui ne manqua pas
+d'augmenter l'amitié que le roi avoit pour lui. Cependant
+ce prince tint toutes ses manigances si secrètes,
+que nous n'en fûmes informés que quelque temps après.</p>
+
+<p>Les mauvais traitemens recommencèrent à son retour,
+il ne voyoit plus mon frère sans le menacer de sa canne.
+Celui-ci me disoit tous les jours, qu'il endureroit tout
+du roi hors les coups, et que s'il en venoit jamais à des
+extrémités avec lui, il sauroit s'en affranchir par la fuite.
+Le page Keith avoit été fait officier dans un régiment
+qui étoit en quartier au pays de Clèves. J'avois eu
+une grande joie de son départ, dans l'espérance, que
+mon frère mèneroit une vie plus réglée, mais il en fut
+tout autrement. Un second favori, beaucoup plus dangereux,
+succéda à celui-ci. C'étoit un jeune homme,
+capitaine-lieutenant dans les gens-d'armes, nommé Katt.
+Il étoit petit-fils du Maréchal comte de Wartensleben.
+Le général Katt, son père, l'ayant destiné
+pour la robe, l'avoit fait étudier, et ensuite voyager.
+Mais comme il n'y avoit de grâce à espérer que pour
+ceux qui étoient dans le militaire, il s'y vit placé contre
+son attente. Il continuoit de s'appliquer aux études; il
+avoit de l'esprit, de la lecture et du monde; la bonne
+compagnie, qu'il continuoit à hanter, lui avoit fait contracter
+des manières polies, pour lors assez rares à
+Berlin; sa figure étoit plutôt désagréable que revenante;
+deux sourcils noirs lui couvroient presque les yeux; son
+regard avoit quelque chose de funeste, qui lui présageoit
+son sort; une peau basanée et gravée de petite vérole
+augmentoit sa laideur; il faisoit l'esprit fort et poussoit
+le libertinage à l'excès; beaucoup d'ambition et d'étourderie
+accompagnoient ce vice. Un tel favori étoit bien
+éloigné de ramener mon frère de ses égaremens. Je ne
+fus informée de cette nouvelle amitié qu'à mon retour
+de Berlin, où nous nous rendîmes peu de jours après
+celui du roi de Libnow. Nous y vécûmes un bout de
+temps assez tranquillement, lorsqu'un nouvel événement
+vint troubler notre repos.</p>
+
+<p>La reine reçut une lettre de mon frère, qui lui fut
+rendue secrètement par un de ses domestiques. Cette
+lettre m'a fait une si forte impression, que j'en mettrai
+le contenu ici à peu près tel qu'il étoit.</p>
+
+<p>«Je suis dans le dernier désespoir. Ce que j'avois
+toujours appréhendé vient enfin de m'arriver. Le roi a
+entièrement oublié que je suis son fils et m'a traité
+comme le dernier de tous les hommes. J'entrai ce
+matin dans sa chambre, comme à mon ordinaire; dès
+qu'il m'a vu il m'a sauté au collet en me battant avec
+sa canne de la façon du monde la plus cruelle. Je
+tâchois en vain de me défendre, il étoit dans un si
+terrible emportement, qu'il ne se possédoit plus, et ce
+n'a été qu'à force de lassitude qu'il a fini. Je suis poussé à
+bout, j'ai trop d'honneur pour endurer de pareils traitemens,
+et je suis résolu d'y mettre fin d'une ou d'autre manière.»</p>
+
+<p>La lecture de cette lettre nous plongea, la reine et
+moi, dans la plus vive douleur, mais elle me causa
+beaucoup plus d'inquiétude qu'à cette princesse. Je comprenois
+mieux le sens du dernier article qu'elle, et
+jugeois bien que la résolution dont mon frère parloit,
+de mettre fin d'une ou d'autre manière à ses maux,
+consistoit dans la fuite. Je pris occasion du chagrin
+où je voyois que la reine étoit plongée, pour lui représenter,
+qu'elle devoit se désister de mon mariage. Je lui
+fis concevoir, que le roi d'Angleterre n'étoit point d'humeur
+à me faire épouser son fils; que s'il en avoit eu
+l'intention, il en auroit agi différemment; que cependant,
+l'esprit du roi, mon père, s'aigrissoit de plus en plus
+contre elle, contre son fils et contre moi; qu'ayant fait
+et premier pas à maltraiter mon frère, les mauvais procédés
+envers lui et envers moi ne feroient qu'augmenter,
+et porteroient peut-être ce dernier à des extrémités qui
+pourroient lui être très-funestes; que j'avouois, que je
+serois la plus malheureuse personne du monde, si j'étois
+contrainte à épouser le duc de Weissenfeld, mais
+que je prévoyois bien, qu'il falloit qu'il y en eût un de
+nous de sacrifié à la haine de Sekendorff et de
+Grumkow, et que j'aimois mieux que ce fût moi que
+mon frère; qu'enfin je ne voyois que ce seul moyen,
+pour remettre la paix dans la famille. La reine se mit
+dans une violente colère contre moi. Voulez-vous me
+percer le coeur, me dit-elle, et me faire mourir de douleur,
+ne m'en parlez plus de votre vie, et soyez persuadée,
+que si vous êtes capable de faire une pareille
+lâcheté, je vous donnerai ma malédiction, vous renierai
+pour ma fille et ne souffrirai jamais plus que vous vous
+montriez en ma présence. Elle me dit ces dernières
+paroles avec tant d'altération, que j'en fus effrayée.
+Elle étoit enceinte, ce qui augmentoit mes peines. Je
+tâchois de la radoucir, en l'assurant, que je ne ferois jamais
+rien qui pût lui causer le moindre chagrin.</p>
+
+<p>Mlle. de Bulow, première fille d'honneur de la
+reine, avoit repris dans sa faveur la place de la comtesse
+Amélie, qui s'étoit mariée peu après ma soeur.
+Cette fille étoit bonne et serviable, elle ne faisoit du
+tort à personne, mais elle étoit intrigante et indiscrète.
+La reine se servoit d'elle pour apprendre et faire savoir
+tout ce qui se passoit à Mr. du Bourguai et à Mr.
+Kniphausen, premier Ministre du cabinet. Ce dernier,
+homme d'esprit et très-versé dans les affaires, étoit
+ennemi juré de Grumkow et par conséquent de la
+clique Angloise. La reine lui fit communiquer la lettre
+de mon frère et lui demanda conseil sur les démarches
+qu'elle pourroit faire, pour prévenir les violences du roi.
+Kniphausen étoit informé par la Bulow de toutes les
+menées de la Ramen; il savoit que cette femme étoit
+étroitement liée avec Eversmann, très-grand favori du
+roi; il n'ignoroit pas que la principale cause de nos
+maux étoit la confiance que la reine avoit en cette
+créature, qui animoit le roi, par les rapports qu'elle et
+son compagnon lui faisoient, vrais ou faux, contre mon
+frère et moi. Il jugea donc, qu'il falloit gagner ces deux
+personnages à quelque prix que ce fût. Il ne fit mention
+que d'Eversmann à la reine, trouvant trop dangereux
+de lui nommer la Ramen, et il conseilla à cette
+princesse, de tâcher de le mettre dans ses intérêts, en
+lui procurant une somme d'argent capable de le tenter,
+de la part du roi d'Angleterre. La reine goûta cet avis
+et en parla à Mr. du Bourguai. Après bien des difficultés
+ce Ministre lui fit remettre 500 écus, pendant qu'a
+la réquisition de Mr. Kniphausen il en fit toucher autant
+secrètement à la Ramen. L'un et l'autre promirent
+monts et merveilles, mais dès qu'ils eurent reçu
+l'argent, ils avertirent le roi de toute cette manigance,
+et amusèrent la reine et Mr. du Bourguai par de fausses
+confidences. Ce procédé de la reine acheva de
+pousser ce prince à bout; il se crut trahi puisqu'elle
+vouloit déjà commencer à corrompre ses domestiques,
+et nous verrons les effets de son ressentiment dans
+l'année 1730, que je vais commencer.</p>
+
+<p>Le roi se rendit à Berlin, pour y passer les fêtes
+de noël. Il fut de très-bonne humeur pendant tout le
+séjour qu'il y fit, et quoiqu'il ne nous fît pas bon accueil
+à mon frère et à moi, il épargna du moins les injures.
+Nous avions trouvé moyen de radoucir ce dernier, et
+nous étions tous dans une sécurité parfaite, les bonnes
+manières du roi nous ôtant tout soupçon. Mais qui peut
+approfondir les replis du coeur humain?</p>
+
+<p>Ce prince repartit pour Potsdam. Quelques jours
+après le comte Fink reçut une lettre de sa part avec
+un ordre séparé, de n'en faire l'ouverture qu'en présence
+du Maréchal de Borck et de Grumkow. Il lui étoit
+en même temps défendu, sous peine de la vie de ne
+point faire mention à personne ni de l'une ni de l'autre.
+Les deux Ministres que je viens de nommer, en avoient
+reçu un pareil, dans lequel il leur étoit enjoint, de se
+rendre chez le comte Fink. Dès qu'ils furent assemblés
+ils firent la lecture de cette lettre, laquelle en renfermoit
+une à la reine. Voici le contenue de celle qui
+étoit adressée au comte de Fink.</p>
+
+<p>«Des que Borck et Grumkow se seront rendus
+chez vous, vous irez tous trois chez ma femme. Vous
+lui direz de ma part, que je n'ignore aucune de ses
+intrigues, qu'elles me déplaisent et que j'en suis las, que
+je ne prétends plus être le jouet de sa famille, qui m'a
+traité indignement, qu'une fois pour toutes je veux marier
+ma fille Wilhelmine. Mais que pour dernière grâce
+je lui permets d'écrire encore une fois en Angleterre et
+de demander au roi une déclaration formelle sur le
+mariage de ma fille. Dites-lui, qu'en cas que la réponse
+qu'elle recevra, ne soit pas selon mes désirs, je prétends
+absolument l'unir avec le duc de Weissenfeld ou
+avec le Margrave de Schwed; que je lui laisserai le
+choix de ces deux partis, qu'elle doit m'engager sa
+parole d'honneur, de ne plus s'opposer à mes volontés,
+et que si elle continue à me chagriner par ses refus, je
+romprai pour jamais avec elle et la reléguerai elle et
+son indigne fille que je renierai, à Orangebourg, où elle
+pourra pleurer son obstination. Faites votre devoir
+en fidèles serviteurs et tâchez de la déterminer à suivre
+mes volontés, je vous en tiendrai compte. Mais au cas
+du contraire je saurai faire tomber mon ressentiment de
+votre conduite sur vous et sur vos familles.»</p>
+
+<p>Je suis votre affectionné roi,</p>
+
+<p>Guillaume.</p>
+
+<p>
+Ils se rendirent d'abord chez la reine. Elle ne
+s'attendoit à rien moins qu'à cette visite. J'étois chez
+elle lorsqu'on vint l'avertir, que ces trois Mrs. demandoient
+à lui parler de la part du roi. Je lui dis d'avance
+que je prévoyois que cela me regardoit. Elle haussa
+les épaules et me répondit: n'importe, il faut de la
+fermeté, et ce n'est pas ce qui m'embarrasse. En même
+temps elle passa dans sa chambre d'audience, où étoient
+ces Messieurs. Le comte de Fink lui exposa leur
+commission et lui présenta la lettre du roi. Après
+qu'elle l'eut lue, Grumkow prit la parole et voulut lui
+démontrer par un grand discours de politique, que
+l'intérêt et l'honneur du roi exigeoient, qu'elle se rendit
+à ses désirs en cas que la réponse d'Angleterre ne fût
+pas conforme à ses souhaits, et suivant l'exemple du
+diable, lorsqu'il voulut tenter notre Seigneur, il prétendoit
+la réduire par l'écriture sainte; en lui alléguant des
+passages convenables au sujet dont il s'agissoit. Il lui
+représenta ensuite, que les pères avoient plus de droit
+sur leurs enfans que les mères, et que lorsque les parens
+ne se trouvoient pas d'accord, les enfans devoient obéir
+préférablement au père; que ces derniers étoient maîtres
+de les forcer à se marier contre leur gré, et qu'enfin
+la reine auroit tout le tort de son côté, si elle ne
+se rendoit à ces raisons. Cette princesse refusa ce dernier
+article, en lui opposant l'exemple de Béthuel, qui
+répondit à la proposition de mariage que le serviteur
+d'Abraham lui fit pour son maître Isaac: faites chercher
+la fille et demandez-lui son sentiment. Je n'ignore point
+la soumission que les femmes doivent avoir pour leurs
+maris, ajouta-t-elle, mais ceux-ci ne doivent en prétendre
+que des choses justes et raisonnables. Le procédé du
+roi ne s'accorde point avec cette vertu. Il prétend
+violenter les inclinations de ma fille et la rendre malheureuse
+pour le reste de ses jours, en lui donnant un
+brutal débauché, et cadet de famille, qui n'est que
+général du roi de Pologne, sans pays et sans avoir de
+quoi soutenir son caractère et son rang. Quel bien un
+tel mariage peut-il procurer à l'état? aucun! Tout au
+contraire, le roi se verra obligé d'entretenir éternellement
+ce gendre qui lui sera toujours à charge. J'écrirai en
+Angleterre selon les ordres du roi, mais quand même
+la réponse n'en seroit pas favorable, je ne donnerai
+jamais mon consentement au mariage que vous venez
+de me proposer, et j'aimerois mille fois mieux voir ma
+fille au tombeau que malheureuse. Là s'arrêtant tout d'un
+coup elle dit, qu'elle se trouvoit mal et ajouta, qu'on
+devroit avoir plus de ménagement pour elle dans l'état
+où elle se trouvoit. Cependant je n'en accuse point le
+roi, continua-t-elle en regardant Grumkow, je sais à
+qui je suis redevable de ses mauvais traitemens. En
+proférant ces dernières paroles elle sortit, lui lançant un
+regard qui lui marquoit assez combien elle étoit piquée
+contre lui. Elle rentra dans sa chambre fort altérée.
+Dès que nous y fûmes seules, elle me conta toute cette
+conversation et me montra la lettre du roi. Les expressions
+en étoient si fortes et si dures que je la passerai
+sous silence. Nous versâmes un torrent de larmes
+en la relisant. Elle jugeoit bien qu'elle ne pouvoit plus
+faire que peu de fond sur l'Angleterre, mais que du
+moins elle gagneroit du temps jusqu'au retour de la réponse,
+qu'elle devoit en recevoir. Elle résolut cependant
+d'employer tous ses efforts pour en tirer une favorable.
+Elle me chargea donc d'écrire à mon frère, de lui
+mander tout ce qui se passoit, et de lui faire la minute
+d'une seconde lettre, qu'il devoit écrire à la reine d'Angleterre.
+Voici le contenu de cette lettre que je fis bien
+malgré moi.</p>
+
+<p>Madame ma soeur et tante!</p>
+
+<p>Quoique j'aie déjà eu l'honneur d'écrire à votre
+Majesté, et de lui expliquer la triste situation où je me
+trouve aussi bien que ma soeur, la réponse peu favorable
+qu'elle m'a donnée, ne m'a point découragé. Je ne
+saurois m'imaginer qu'une princesse dont les vertus et
+le mérite font l'admiration universelle, puisse laisser
+sans secours une soeur qui lui est tendrement attachée,
+en refusant de souscrire au mariage de ma soeur et du
+prince de Galles, qui cependant a été arrêté si solemnellement
+par le traité d'Hannovre. J'ai déjà donné ma
+parole d'honneur à votre Majesté, de n'épouser jamais que la
+princesse Amélie, sa fille, je lui réitère encore cette
+promesse en cas qu'elle veuille donner son consentement
+au mariage de ma soeur. Nous sommes tout réduits
+à l'état du monde le plus fâcheux, et tout sera perdu
+si elle balance encore à nous donner une réponse
+favorable. Je me trouverois alors libre de toutes les
+promesses que je viens de lui faire, et obligé de suivre
+les volontés du roi, mon père, en prenant tel parti qu'il
+me proposera. Mais je suis convaincu, que je n'ai rien
+à craindre de ce côté-là, et que votre Majesté fera de
+mûres réflexions sur ce que je viens de lui mander,
+étant etc.</p>
+
+<p>Mon frère ne balança point à copier cette lettre.
+La reine en écrivit deux, dont l'une fut montrée au roi
+et l'autre contenoit un détail de ce qui venoit de se
+passer, et de toutes les raisons les plus fortes qui
+pussent porter la cour d'Angleterre à se rendre aux
+désirs du roi. Toutes ces lettres partirent par un
+courrier, le roi l'ayant exigé ainsi, afin de recevoir plus
+tôt la réponse; il avoit même calculé, qu'en cas de vent
+contraire le courrier pouvoit être en trois semaines de
+retour. Il y avoit déjà dix jours de passé, et les inquiétudes
+de la reine alloient en augmentant à mesure
+que le temps s'écouloit. Comme personne ne présageoit
+rien de bon des résolutions d'Angleterre, et qu'on
+l'avertissoit de tout côté, que le roi se porteroit aux
+dernières extrémités si elle tardoit trop à venir, elle
+examina sérieusement ce qu'elle devoit faire pour détourner
+tout événement fâcheux. La comtesse de Fink, Mdme.
+de Sonsfeld et moi passâmes toute une après-midi
+dans son cabinet, pour chercher des expédiens. Nous
+conclûmes enfin unanimement qu'elle affecteroit d'être
+malade; mais le moyen de le faire accroire au roi? Si
+la méchante Ramen étoit informée de cette ruse, on
+ne faisoit qu'empirer les choses au lieu de les adoucir.
+Nous n'osions découvrir à la reine toutes les horreurs
+que nous savions de cette femme, car elle en étoit si
+fort éprise, qu'elle auroit été capable de le lui redire.
+Cependant il n'y avoit d'autre parti à prendre que celui-là.
+Il n'étoit pas probable qu'on voulût inquiéter la
+reine malade et enceinte, et du moins on donnoit le
+temps au courrier de revenir. Nous nous en tînmes
+donc à cet avis, mais nous lui fîmes comprendre nettement,
+que si elle ne gardoit le secret, tout cela ne
+serviroit qu'à rendre notre condition plus fâcheuse. La
+comtesse de Fink lui représenta même, qu'elle avoit
+des traîtres parmi ses domestiques, qui rapportoient tout
+au roi et à Sekendorff; qu'elle étoit informée, qu'on
+avoit su dans la maison de ce dernier des conversations
+qu'elle et la reine avoient eues secrètement, et qui
+n'avoient pu être divulguées que par des gens qui avoient
+écouté aux portes. Elle loua sans affectation plusieurs
+des domestiques de cette princesse et effecta de ne
+point parler de la Ramen, et ajouta encore: tel
+qui vous paroît le plus attaché, Madame, est peut-être
+celui-là même qui vous trahit. Nous remarquâmes
+bien par le trouble de la reine, qu'elle avoit
+très-bien compris ce qu'on avoit voulu lui dire, mais
+elle n'en fît pas semblant, et nous promit un secret inviolable.
+Nous remîmes jusqu'au lendemain au soir à
+jouer la comédie. La reine commença par se plaindre
+le matin, et pour faire plus d'éclat, elle affecta de tomber
+en défaillance. Le soir à table nous composâmes
+si bien nos actions et nos visages, que tout le monde
+y fut attrappé, même la Ramen. Cette princesse resta
+le jour suivant au lit, et fit toutes les simagrées pour
+faire accroire qu'elle étoit bien mal. J'avertis mon frère,
+par son ordre, de ce qui se passoit, pour prévenir toutes
+les inquiétudes qu'il pouvoit avoir de cette feinte maladie.
+Mon esprit n'étoit rien moins que tranquille; malgré
+l'éloignement que j'avois pour le prince de Galles, je
+voyois bien qu'entre trois maux, dont on me menaçoit,
+c'étoit sans contredit le plus petit, et je me voyois forcée
+par la malignité de mon étoile de souhaiter ce que
+j'aurois redouté en tout autre temps. La reine se levoit
+vers le soir, et soupoit avec nous dans sa chambre de
+lit, mais c'étoit le médecin qui lui faisoit faire cet effort
+par les instigations qu'on lui donnoit; cet homme étoit
+entièrement dans les intérêts de la reine. Cinq jours
+se passèrent ainsi. Mais soit que la Ramen eût découvert
+la ruse ou que la reine la lui eût confiée, la crise
+recommença. Une nouvelle ambassade, composée des
+mêmes personnages qui lui avoient parlé la première
+fois, lui fut envoyée de la part du roi le 25. de Janvier,
+jour que je n'oublierai jamais. La commission, dont ces
+messieurs furent chargés, fut beaucoup plus forte que
+la précédente, et la lettre du roi, dont elle étoit accompagnée,
+étoit si terrible, qu'elle faisoit paroître douce
+celle qu'elle en avoit reçue çi-devant.</p>
+
+<p>Le roi, lui dirent-ils, ne veut plus absolument entendre
+parler d'alliance avec l'Angleterre. Toutes réponses
+qui en pourront venir, lui sont entièrement indifférentes,
+et ne changeront rien au projet qu'il a fait, de
+marier la princesse, sa fille, avec le duc de Weissenfeld
+ou avec le Margrave de Schwed. Il prétend absolument
+qu'on lui obéisse, et fera même tomber son
+ressentiment sur votre Majesté, s'il trouve de la résistance
+à ses volontés. Il vous déclare, Madame, qu'il
+se séparera de vous, vous reléguera à votre douaire,
+enfermera Mdme. la princesse dans une forteresse et
+déshéritera le prince royal; qu'après avoir mûrement
+réfléchi, il a trouvé la désobéissance de sa famille d'un
+très-dangereux exemple pour ses sujets, puisqu'au lieu
+de les animer par votre modèle à la soumission, vous
+faites le contraire. Il s'est donc proposé de faire un
+acte de justice dans sa propre maison, pour empêcher
+les mauvaises suites que votre manque de respect pourroit
+produire. La reine ne répondit qu'en très-peu de
+mots: vous pouvez répondre au roi, qu'il ne me fera
+jamais consentir à rendre ma fille malheureuse, et que
+tant que j'aurai un souffle de vie, je ne souffrirai point
+qu'elle prenne ni l'un ni l'autre des partis proposés.
+Ils voulurent répliquer, mais la reine les pria de la laisser
+en repos, puisqu'ils ne tireroient point d'autre résolution
+d'elle. Dès le lendemain elle se remit au lit, contrefaisant
+la malade.</p>
+
+<p>La réponse d'Angleterre arriva enfin. C'étoit toujours
+la même chanson. La reine, ma tante, mandoit, que le
+roi, son époux, étoit très-disposé à m'unir avec son fils,
+pourvu que le mariage de mon frère avec sa fille se fit
+en même temps. La lettre, qui étoit adressé à mon
+frère, ne consistoit que dans de simples complimens.
+La reine, ma mère, fut vivement piquée de ce procédé,
+elle me fit d'abord part de ces belles nouvelles. Le
+chagrin qu'elle en ressentoit, nous fit tout craindre pour
+sa santé. Elle ne put pourtant se dispenser d'envoyer
+la lettre, qu'elle venoit de recevoir, au roi. Elle y en
+joignit une de sa main, qui étoit écrite dans les termes
+le plus touchans. Le roi fut averti tout de suite par
+la Ramen du contenu de ces lettres et les renvoya à la
+reine sans les avoir lues. Eversmann en fut le porteur.
+Il vint le soir chez cette princesse, et lui conta, que le
+roi étoit dans une violente colère contre elle et contre
+moi; qu'il avoit juré plusieurs fois, qu'il se porteroit à
+toutes les extrémités imaginables pour nous réduire, si
+nous ne nous rendions de bonne grâce à ses volontés;
+qu'il étoit d'une humeur épouvantable dont tout le monde
+se ressentoit, et surtout mon frère qu'il avoit traité
+de la façon du monde la plus barbare, l'ayant mis
+tout en sang à force de coups, et l'ayant traîné par les
+cheveux par toute la chambre. Je n'étois point présente
+à cette narration. Après que ce malheureux eut
+assez joui du mortel chagrin que son rapport causoit
+à la reine, il vint me trouver. Jusqu'à quand, me dit-il,
+prétendez-vous entretenir la désunion dans la famille
+et vous attirer la colère de votre père? Je vous conseille
+en ami, de vous soumettre à ses volontés, sans
+quoi vous n'avez qu'à vous attendre aux plus terribles
+scènes. Il n'y a point de temps à perdre, donnez-moi
+une lettre pour le roi et mettez vous au dessus de toutes
+les crieries de la reine. Je ne vous parle pas ainsi de
+moi-même, mais par ordre. Qu'on se mette à ma place
+et qu'on juge de ce qui se passoit dans mon coeur, de
+me voir si indignement traitée par ce faquin. Je fus
+mille fois sur le point de lui répondre comme il le
+méritoit, mais je prévis que je ne ferois qu'aigrir les
+choses. Je me contentai de lui dire, d'un air fort froid,
+que je connoissois trop bien le bon coeur du roi, pour
+croire qu'il voulût me rendre malheureuse, que j'étois
+au désespoir d'avoir encouru sa disgrâce, que j'étois
+prête à faire toutes les soumissions imaginables pour
+regagner sa bienveillance, n'ayant jamais manqué au
+respect et à la tendresse, qu'une fille devoit avoir pour
+son père. Je lui tournai le dos, en finissant ces dernières
+paroles, et m'assis fort émue à un bout de
+la chambre. Mais la scène n'étoit pas finie, il s'adressa
+encore à Madame de Sonsfeld. Le roi, lui
+dit-il, vous fait ordonner, de persuader à la princesse
+d'épouser le duc de Weissenfeld, il vous fait dire, qu'en
+cas qu'elle ne puisse se résoudre en sa faveur, il lui
+laisse la liberté, de prendre le Margrave de Schwed;
+que si vous croyez devoir obéir aux ordres de la reine
+préférablement aux siens, il saura vous montrer qu'il
+est votre souverain, et vous enverra à Spandau où vous
+serez au pain et à l'eau. Ce n'est pas tout. Votre
+famille portera aussi le faix de sa colère, il la rendra
+malheureuse, au lieu qu'elle sera comblée de grâces, si
+vous vous rangez à votre devoir.</p>
+
+<p>Le roi m'a chargée, lui répondit cette dame, de
+l'éducation de la princesse. Je n'ai accepté cet emploi
+qu'avec mille larmes, et uniquement pour obéir aux
+ordres du roi. Il ne m'appartient pas de lui donner
+conseil ni de me mêler de son mariage, je ne lui parlerai
+ni pour ni contre les deux partis que le roi lui fait proposer.
+J'invoquerai le ciel pour qu'il lui inspire ce qui
+sera le plus convenable. Je me soumets après cela à
+tout ce qu'il plaira au roi de faire de ma famille et de
+moi. Tout cela est bel et bon, reprit Eversmann,
+mais vous verrez ce qui arrivera et ce que vous gagnerez
+tous par votre obstination. Le roi a pris des résolutions
+violentes. Il ne donne que trois jours à la princesse
+pour se déterminer. Si au bout de ce temps elle ne
+fléchit, il la fera conduire à Vousterhausen où les princes
+en question se trouveront. Il contraindra la fille d'en
+choisir un et si elle ne veut le faire de bonne grâce,
+on l'enfermera avec le duc de Weissenfeld; après quoi
+elle sera encore trop heureuse de l'épouser.</p>
+
+<p>Mdme. de Kamken qui étoit présente et qui jusqu'alors
+avoit gardé le silence, ne put se contenir plus
+long-temps. Elle chanta pouille à Eversmann, lui
+reprochant qu'il mentoit, et qu'il avoit inventé ce qu'il
+venoit de dire. Son zèle l'emporta même à censurer le
+roi. L'autre lui soutint de son côté d'un ton moqueur,
+que les effets prouveroient bientôt ce qu'il avoit avancé.
+Mais, lui dit enfin Mdme. de Kamken, n'y a-t-il donc
+dans le monde d'autre parti convenable à la princesse,
+que les deux qu'on propose? Si la reine, lui répondit-il,
+en peut trouver de meilleur, à l'exclusion du prince
+de Galles, peut-être que le roi entrera en composition
+avec elle, quoiqu'il souhaite passionnément avoir le duc
+pour gendre.</p>
+
+<p>La reine qui nous fit tous appeler, mit fin à cette
+impertinente conversation. La comtesse de Fink étoit
+assise au chevet de son lit et tâchoit de la tranquilliser.
+Elle remarqua d'abord à nos physionomies, que nous
+avions quelque chose. Nous lui contâmes tout l'entretien,
+que nous venions d'avoir, et elle nous fit part de celui
+qu'elle avoit eu. Nous consultâmes long-temps ensemble
+sur ce qu'il y avoit à faire dans des conjonctures si
+critiques. Mdme. de Kamken donna un avis, qui fut
+suivi. Elle conseilla à la reine, de faire venir le lendemain
+le Maréchal de Borck, homme d'une probité
+et d'une droiture infinie, et de lui demander ses
+lumières sur la situation où elle se trouvoit. Ce conseil
+fut exécuté. La reine exposa au Maréchal tout ce qui
+s'étoit passé la veille, ajoutant: je vous demande votre
+avis comme à un ami, parlez moi sans détour et selon
+votre conscience. «Je suis au désespoir», lui répondit
+le Maréchal, «de voir la désunion qui règne dans la
+famille royale et les cruels chagrins que votre Majesté
+endure. Il n'y avoit que le roi d'Angleterre qui pût y
+mettre fin; mais ses réponses, étant toujours les mêmes,
+je vois bien, qu'il ne faut plus se flatter de ce côté-là.
+Ce que Eversmann vous a dit hier, Madame, des violences
+que le roi machine contre la princesse, ne me
+paroît pas tout-à-fait sans fondement. J'ai appris hier
+au soir, que le Margrave de Schwed est ici incognito,
+un de mes domestiques l'a vu. La curiosité m'a porté
+à m'informer sous main, si cela étoit vrai. On m'a rapporté,
+qu'il y a trois jours qu'il est en cette ville logé
+dans une petite maison à la ville neuve, d'où il ne sort
+que le soir sur la brune, pour n'être pas connu. J'ai
+reçu aujourd'hui des lettres de Dresde, que je puis
+montrer à votre Majesté, dans lesquelles on me mande,
+que le duc de Weissenfeld en étoit parti secrètement,
+pour se rendre à une petite ville à quelques milles
+de Vousterhausen. Votre Majesté connoît l'humeur du
+roi; quand on est parvenu à l'animer à un certain point,
+il ne se possède plus, et ses emportemens le portent à
+des excès très-fâcheux. Ils sont d'autant plus à craindre
+présentement, qu'étant toujours obsédé pas des gens mal
+intentionnés, on ne lui donne pas le temps de rentrer
+en lui-même. Bien loin de l'aigrir par des refus il faut
+tâcher de gagner du temps et de parer ses premières
+violences, en choisissant un troisième parti pour la princesse.
+Votre Majesté ne risque rien en le faisant,
+Sekendorff et Grumkow sont trop portés pour le
+duc de Weissenfeld, pour souffrir que la princesse en
+épouse un autre. Grumkow a ses vues particulières,
+il veut entièrement débusquer le prince d'Anhalt, et
+substituer le duc en sa place. Le roi se laissera appaiser
+par cette condescendance, et vous donnera le temps
+Madame, de faire encore une tentative en Angleterre.»
+La reine parut contente de cet avis, et après avoir consulté
+quelque temps sur le parti qu'on proposeroit au
+roi, le choix tomba sur le prince héréditaire de Brandebourg-Culmbach.
+Le Maréchal se chargea de faire
+avertir le roi sous main de ce changement. En tout
+cas, dit-il à la reine, si toutes ces mesures ne servent
+de rien, votre Majesté aura du moins la satisfaction, de
+voir la princesse sa fille bien établie. On dit mille
+biens du prince de Bareith, il est d'un âge proportionné
+à celui de la princesse, et sera possesseur, après
+la mort de son père, d'un très-beau pays. La reine
+approuva fort le raisonnement du Maréchal, est s'y conforma
+entièrement.</p>
+
+<p>Le roi arriva deux jours après à Berlin. Il se
+rendit d'abord chez la reine. La rage et la colère
+étoient peintes dans ses yeux, je n'y étois point. La
+reine, contrefaisant toujours la malade, étoit au lit. La
+fureur et l'emportement du roi furent extrêmes, il lui
+dit toutes les invectives et les injures qui lui tombèrent
+dans l'esprit. Elle laissa passer ce premier mouvement
+et voulut l'attendrir, en lui disant les choses les plus
+tendres et les plus touchantes. Tout cela ne l'appaisa
+point: choisissez, lui dit-il, entre les deux partis, que
+je vous ai fait proposer; si vous voulez pourtant me
+faire plaisir, vous vous déterminerez pour le duc. «Le
+ciel m'en préserve, s'écria la reine.» Eh bien, continua-t-il,
+il m'importe peu de votre consentement, je m'en
+vais aller chez la Margrave Philippe (cette princesse
+étoit mère du Margrave de Schwed) pour régler le
+mariage de votre indigne fille et faire avec elle les arrangemens
+pour les noces.</p>
+
+<p>Il sortit tout de suite de la chambre et se rendit
+chez la Margrave. Après les premiers complimens il
+lui apprit le sujet de sa visite, et lui ordonna d'assurer
+le prince, son fils, de sa part, que malgré toutes les oppositions
+de la reine, il le rendroit maître de ma personne.
+Il chargea aussi cette princesse de l'appareil des noces,
+qui devoient se faire dans huit jours. La Margrave
+avoit senti une joie infinie au commencement du discours
+du roi, mais la fin la fit changer de sentiment. «Je
+reconnois comme je le dois la grâce que votre Majesté
+fait à mon fils, de le choisir pour son gendre; je sens
+tout le prix du bonheur, qu'Elle lui destine, et les avantages
+qui en résulteroient pour lui et pour moi. Ce fils
+m'est plus cher que ma vie, et il n'y à rien que je ne
+fasse pour le rendre heureux, mais Sire, je serois au
+désespoir que ce fût contre le gré de la reine et de la
+princesse. Je ne puis donner mon consentement à ce
+mariage, qui rendroit cette dernière malheureuse, par
+l'antipathie qu'elle marque avoir pour lui, et si mon fils
+étoit assez lâche, pour vouloir l'épouser contre sa volonté,
+je serois la première à blâmer sa conduite, et ne le regarderois
+plus que comme un mal-honnête homme.»
+Aimez-vous donc mieux, répliqua le roi, qu'elle épouse
+le duc de Weissenfeld? «Quelle épouse qui elle
+voudra, pourvu que ni mon fils ni moi ne soyons les
+instrumens de son malheur.»</p>
+
+<p>Le roi ne pouvant réduire la fermeté de cette princesse,
+se retira. Je fus informée le soir même de
+toutes ces circonstances par un billet que la Margrave
+me fit tenir secrètement, me priant, d'en informer la
+reine. J'étois remplie d'admiration et de reconnoissance
+d'un procédé si généreux. Je lui exprimai ces sentimens
+dans la réponse que je fis à son billet, et je n'oublierai
+jamais les obligations que je lui ai. Cependant les agitations
+continuelles de mon esprit rejaillissoient sur mon
+corps, je maigrissois à vue d'oeil. L'on a vu ci-devant,
+que j'étois fort replète, j'étois si fort diminuée, que ma
+taille n'avoit qu'une demi-aune de contour. Je n'avois
+point encore paru devant le roi, la reine ne voulant
+pas m'exposer à être traitée comme mon frère.
+Celui-ci étoit dans un désespoir inconcevable. Ses peines
+m'étoient plus sensibles que les miennes, et je me
+serois sacrifiée volontiers pour l'en délivrer. J'allois
+toutes les après-midis chez la reine aux heures que le
+roi étoit occupé ailleurs. Elle avoit fait pratiquer un
+labyrinthe dans sa chambre, qui ne consistoit qu'en paravents,
+rangés de manière que je pouvois éviter le roi,
+en cas qu'il entrât fortuitement, sans en être apperçue.
+La méchante Ramen, qui ne dormoit non plus que le
+diable, voulut se donner la comédie à mes dépens, et
+dérangea cet asyle sans que j'y prisse garde. Le roi
+vint nous surprendre; je voulus me sauver, mais je me
+trouvai malheureusement embarrassée parmi ces maudits
+paravents, dont plusieurs se renversèrent, ce qui m'empêcha
+de sortir. Ce prince, m'ayant vue, étoit à mes
+trousses et tâchoit de me saisir, pour me battre. Ne
+pouvant plus l'éviter, je me jetai derrière ma gouvernante.
+Le roi la poussa tant et tant, qu'elle se vit obligée
+de reculer, mais l'ayant recognée contre la cheminée,
+il fallut s'arrêter; j'étois toujours derrière de
+Mdme. de Sonsfeld et me trouvai entre le feu et les
+coups. Il appuya sa tête sur l'épaule de cette dernière,
+m'accablant d'injures et s'efforçant de m'attraper par la
+coiffure; j'étois à terre à demi grillée. Cette scène
+auroit pris une fin tragique, si elle avoit continué, mes
+habits commençoient déjà à brûler. Le roi fatigué de
+crier et de se démener, y mit fin et s'en alla. Mdme.
+de Sonsfeld, quoique effrayée montra sa fermeté dans
+cette occasion, elle resta tout le temps plantée devant
+moi, comme un piquet, regardant fixement ce prince.
+Le roi fut plus furieux le jour suivant qu'il ne l'avoit
+encore été. La pauvre reine fut traitée de Turc à More;
+il la menaça de nous rouer de coups, mon frère et moi,
+en sa présence, et de m'envoyer incessamment à Spandau.
+Elle avoit encore différé de lui parler du prince
+de Bareith, dans l'espérance de pouvoir l'appaiser.
+Mais voyant que la colère de ce prince étoit à son plus
+haut période, elle ne balança plus à suivre les avis du
+Maréchal de Borck. «Soyons raisonnables tous deux,
+lui dit-elle, je consens que vous rompiez le mariage de
+ma fille avec le prince de Galles, puisque vous dites,
+que votre tranquillité en dépend, mais en revanche ne
+me parlez plus des partis odieux que vous voulez lui
+donner. Cherchez-lui un établissement convenable et un
+époux avec lequel elle puisse vivre heureuse; bien loin
+de m'opposer alors à vos volontés, je serai la première
+à y travailler.» Le roi se radoucit d'abord, et après
+avoir rêvé quelque temps, votre expédient n'est pas
+mauvais, lui répondit-il, mais je ne connois point de
+partis mieux assortis pour ma fille que ceux que
+je vous ai nommés, si vous pouvez m'en proposer
+d'autres j'en serai d'accord. La reine lui nomma le
+prince héréditaire de Bareith. «J'en suis content,
+dit le roi, mais il n'y a qu'une petite difficulté, dont
+je veux bien vous avertir, c'est que je ne lui donnerai
+ni dot ni trousseau, et que je n'assisterai point
+à ses noces, puisqu'elle préférera vos volontés aux
+miennes. Si elle s'étoit mariée selon mon gré, je l'aurois
+avantagée plus que mes autres enfans, c'est à elle de
+voir à qui elle voudra obéir de nous deux.» Vous me
+réduisez au désespoir, s'écria la reine, je fais tout au
+monde pour vous satisfaire, et vous n'êtes pas content,
+vous voulez me donner la mort et me mettre au tombeau.
+A la bonne heure, ma fille pourra épouser votre
+cher duc de Weissenfeld, sans que j'y mette obstacle,
+mais je lui donne ma malédiction, si elle le prend de
+mon vivant. «Eh bien, Madame, vous serez satisfaite,
+dit le roi, j'écrirai demain au Margrave de Bareith,
+touchant cette affaire, et vous ferai voir la lettre. Vous
+pouvez en parler à votre indigne fille; je lui laisse le
+temps de se déterminer jusqu'à demain sur le parti
+qu'elle voudra prendre.» Dès que le roi fut retiré, la
+reine m'envoya chercher. Elle m'embrassa avec des
+transports de joie, auxquels je ne comprenois rien. Tout
+va à souhait, me dit-elle, ma chère fille, je triomphe
+de mes ennemis, il n'est plus question, du gros Adolphe,
+ni du Margrave de Schwed, vous aurez le prince de
+Bareith, et c'est de ma main que vous le recevrez.
+En même temps elle me fit un récit de toute la conversation
+qu'elle venoit d'avoir avec le roi. La conclusion
+ne m'en fut guère agréable, je demeurai toute
+interdite, ne sachant que lui répondre. «Eh bien, n'êtes-vous
+pas bien satisfaite des soins que j'ai pris pour vous?»
+Je lui répondis, que je reconnoissois comme je le devois
+toutes les grâces qu'elle avoit pour moi, mais que je la
+suppliois de me donner du temps, pour penser à ce
+que j'avois à faire. «Comment, reprit-elle, du temps?
+J'ai cru que la chose se décidoit d'elle-même, et que vous
+vous rangeriez à ma volonté?» Je ne balancerois pas
+à le faire, si le roi n'y mettoit des obstacles insurmontables.
+Votre Majesté ne peut prétendre de moi, que
+je sois mariée sans l'aveu du roi et sans les formalités
+requises. Quelle idée cela donneroit-il au public, et que
+pourroit-on penser de moi, si je sortois de la maison,
+paternelle d'une façon aussi indigne que le roi le prétend.
+Je ne puis faire autre chose dans les circonstances où
+je me trouve, que de répondre au roi, que je suis prête
+à épouser un des trois princes en question, pourvu que
+votre Majesté et lui s'accordent sur le choix. Mais je
+ne me déterminerai point avant que les sentimens de mon
+père et de ma mère ne soient réunis. «Prenez donc le
+grand Turc ou le grand Mogol, me dit la reine, et
+suivez votre caprice, je ne me serois pas attirée tant de
+chagrins, si je vous avois mieux connue. Suivez les
+ordres du roi, cela dépend de vous, je ne me mettrai
+plus en peine de ce qui vous regarde, et épargnez-moi,
+je vous prie, le chagrin de votre odieuse présence, car
+je ne saurais plus la supporter.» Je voulus répliquer,
+mais elle m'imposa silence et m'ordonna de me retirer.
+Je sortis toute en larmes. Mdme. de Sonsfeld
+fut appelée ensuite. La reine lui fit des plaintes
+très-aigres contre moi, et lui ordonna de me persuader
+à lui obéir. Je veux absolument, lui dit-elle, qu'elle
+épouse le prince de Bareith; ce mariage me fait tout
+autant de plaisir que celui d'Angleterre, je ne veux pas
+en avoir le démenti, et ma fille peut compter que je ne
+lui pardonnerai jamais si elle fait des difficultés. Mdme.
+de Sonsfeld lui fit les mêmes représentations que moi
+et lui répondit hardiment, qu'elle ne se permettroit point
+de me conseiller là-dessus; ce qui fâcha beaucoup la
+reine. Mon frère qui avoit été présent à toute cette
+conversation, vint me joindre et voulut me persuader
+d'obéir à la reine. Sa patience étoit poussée à bout,
+le roi continuoit toujours à le maltraiter, et les lenteurs
+de l'Angleterre commençoient à le lasser; je crois même
+que son parti étoit pris dès lors de s'évader. Malgré
+les bonnes raisons que je lui donnai pour justifier mes
+refus, il se mit en colère et me dit des choses très-dures,
+ce qui acheva de me mettre au désespoir. Tous ceux
+que je consultois sur ma conduite l'approuvoient, et
+m'encourageoient à rester ferme, m'assurant, que c'étoit
+l'unique moyen de me raccommoder avec le roi, qui se
+laisseroit fléchir et se rendroit plus aisement aux désirs
+de la reine. Mlle. de Bulow, me voyant toute éplorée
+et hors de moi-même du procédé de mon frère, tâchoit
+de me consoler, elle m'assura même avoir un moyen sûr
+d'appaiser la reine, qu'elle vouloit lui donner le temps
+de se tranquilliser et laisser passer son premier emportement,
+et qu'elle me répondoit, que dès qu'elle lui auroit
+parlé, elle penseroit tout autrement qu'elle ne faisoit.
+Le lendemain au matin le roi montra à cette princesse
+la lettre qu'il venoit d'écrire au Margrave de Bareith.
+Elle étoit conçue en termes très-obligeants. Après
+l'avoir lue, il répéta à la reine, d'un ton rempli de colère,
+tout ce qu'il lui avoit dit la veille, c'est-à-dire, qu'il ne
+vouloit point être présent à mes noces ni me donner de
+dot. La reine se soumit à tout cela et il sortit en
+disant, qu'il alloit envoyer la lettre. C'étoit en effet son
+intention, mais Sekendorff et Grumkow, qui n'y trouvoient
+pas leur compte, l'en empêchèrent. La reine en
+fut informée secrètement le soir même par le Maréchal
+de Borck. Mlle. de Bulow trouva enfin moyen de lui
+parler. Elle lui dit, que Mr. du Bourguai et Mr. de
+Kniphausen après une mûre délibération avoient enfin
+résolu, que vu l'extrémité où se trouvoient les affaires,
+il falloit tenter un dernier effort en Angleterre, en y
+dépêchent le chapelain anglois qui m'enseignoit cette
+langue; que Mr. du Bourguai le chargeroit de lettres
+très-touchantes sur notre situation pour le ministère; que
+cet homme, me voyant tous les jours, pourroit leur faire
+le portrait de ma personne et de mon caractère et les
+mettre au fait du déplorable état où nous étions réduits.
+La reine approuva fort cet arrangement. Elle écrivit
+par cette voie à la reine d'Angleterre, elle lui faisoit
+des plaintes amères de ses lenteurs et lui reprochoit
+le peu d'amitié qu'elle lui témoignoit. Le chapelain
+partit avec ces dépêches, comblé de présens de la reine.
+Il pleura à chaudes larmes en prenant congé de moi;
+il me dit, en me saluant à l'angloise, qu'il renieroit toute
+sa nation, si elle ne faisoit son devoir en cette occasion.</p>
+
+<p>Cependant le roi sembloit adouci, il en agissoit
+assez bien avec la reine, ne faisant plus mention de
+rien. La condition de mon frère et la mienne n'en
+étoient pas meilleures, je n'osois me montrer devant lui.
+Mon pauvre frère, qui ne pouvoit se dispenser d'être
+autour de sa personne, essuyoit journellement des coups
+de poing et de canne. Il étoit dans un désespoir
+affreux, et je souffrois plus que lui, de le voir traiter ainsi.</p>
+
+<p>Cependant le roi résolut d'aller faire un tour à
+Dresde, pour s'aboucher avec le roi de Pologne. Son
+départ étoit fixé au 18. de Février. J'avois déjà pris
+congé de mon frère chez la reine, et m'étant retirée
+j'étois prête à me mettre au lit, lorsque je vis entrer
+un jeune homme, habillé fort magnifiquement à la françoise.
+Je fis un grand cri, ne sachant qui c'étoit, et me
+cachai derrière un paravent. Mdme. de Sonsfeld,
+aussi effrayée que moi, sortit d'abord pour savoir qui
+étoit assez hardi pour oser venir à une heure si indue.
+Mais je la vis rentrer un moment après avec ce cavalier,
+qui rioit de bon coeur et que je reconnus pour mon
+frère. Cet habillement le changeoit si fort, qu'il ne
+sembloit pas être la même personne. Il étoit de la
+meilleure humeur du monde. «Je viens encore une fois
+vous dire adieu, ma chère soeur, me dit-il, et comme je
+connois l'amitié que vous avez pour moi, je ne veux
+point vous faire un mystère de mes desseins. Je pars
+pour ne plus revenir, je ne saurois endurer les avanies
+qu'on me fait, ma patience est poussée à bout. L'occasion
+est favorable pour m'affranchir d'un joug odieux;
+je m'esquiverai de Dresde et passerai en Angleterre, et
+je ne doute point que je ne vous tire d'ici, dès que j'y
+serai arrivé. Ainsi je vous prie de vous tranquilliser,
+nous nous reverrons bientôt dans des lieux où la joie
+succédera à nos larmes, et où nous pourrons jouir de
+l'agrément de nous voir en paix et libres de toute persécution.»</p>
+
+<p>Je restai immobile, mais revenant de ma première
+surprise, je lui fis les représentations les plus fortes sur
+la démarche qu'il vouloit faire. Je lui en remontrai
+l'impossibilité et les suites affreuses qu'elle entraîneroit,
+et voyant qu'il restoit ferme dans sa résolution, je me
+jetai à ses pieds que j'arrosai de mes larmes. Mdme.
+de Sonsfeld, qui étoit présente, joignit ses prières aux
+miennes. Nous lui fîmes enfin si bien concevoir que son
+projet étoit chimérique, qu'il me donna sa parole d'honneur
+de ne le point exécuter.</p>
+
+<p>Quelque jours après le départ du roi, la reine
+tomba dangereusement malade, un accident subit la
+mit à deux doigts du tombeau. Ses souffrances
+étoient infinies et malgré sa fermeté, la force des
+douleurs lui faisoit jeter les hauts cris. Comme son
+mal ne s'étoit augmenté que par degrés, le roi fut
+de retour à Potsdam quelques jours avant qu'il fût parvenu
+à son dernier période. Mdme. de Kamken et le sieur
+Stahl, premier médecin de ce prince, l'avoient informé
+de l'état de la reine; on lui fit même savoir, qu'elle étoit
+en danger de vie et qu'elle couroit risque de subir une
+opération fort dangereuse pour elle et son enfant, si elle
+n'amendoit bientôt. La Ramen, appuyée de Sekendorff,
+démentit ces rapports et fit assurer le roi, que
+la reine n'étoit point malade, et que toutes les simagrées
+qu'elle faisoit n'étoient qu'un jeu joué. Je ne quittois
+point le chevet de cette princesse.</p>
+
+<p>L'indifférence que le roi lui témoignoit, augmentoit
+ses souffrances. Elles devinrent enfin si violentes, qu'on
+dépêcha une estafette au roi, pour le supplier de venir,
+s'il vouloit encore la trouver en vie. Il se rendit donc
+à Berlin, malgré toutes les peines que Sekendorff se
+donna pour l'en détourner. Il mena Holtzendorff avec
+lui, pour être informé au juste si la maladie étoit effective.
+Mais dès qu'il eut jeté les yeux sur elle, tous ses soupçons
+se dissipèrent et firent place à la plus amère douleur.
+Son désespoir augmenta par le rapport de son chirurgien,
+il fondoit en larmes et disoit à tous ceux qui étoient
+autour de lui, qu'il ne survivroit pas à la reine, si elle
+lui étoit enlevée. Les discours touchants qu'elle lui
+adressa, achevoient de le désespérer. Il lui demanda
+mille fois pardon, en présence de toutes ses dames, des
+chagrins, qu'il lui avoit causés, et lui fit assez voir, que
+son coeur y avoit eu moins de part que les indignes
+gens qui l'avoient animé contre elle. La reine prit ce
+temps pour le conjurer d'en agir mieux avec mon frère
+et avec moi. Raccommodez-vous, lui dit-elle, avec ces
+deux enfans, et laissez-moi la consolation en mourant de
+revoir la paix rétablie dans la famille. Il me fit appeler.
+Je me jetai à ses pieds et lui dis tout ce que je crus
+le plus propre à l'émouvoir, et à l'attendrir en ma faveur.
+Mes sanglots me coupoient la parole, et tous ceux qui
+étoient présens pleuroient à chaudes larmes. Il me releva
+enfin et m'embrassa, paroissant lui-même touché de mon
+état. Mon frère vint ensuite. Il lui dit simplement,
+qu'il lui pardonnoit tout le passé en considération de sa
+mère; qu'il devoit changer de conduit et se régler
+désormais selon ses volontés, et qu'en ce cas il pouvoit
+compter sur son amour paternel. Cette bonne union
+rétablie dans la famille réjouit si fort la reine, qu'au
+bout de trois jours elle fut hors de danger. Le roi,
+étant hors d'inquiétude pour elle, reprit toute sa haine
+contre mon frère et moi. Mais craignant pour la santé
+de son épouse, qui étoit encore fort chancelante, il nous
+faisoit bon visage en sa présence et nous maltraitoit dès
+que nous étions hors de sa chambre.</p>
+
+<p>Mon frère commençoit même de recevoir ses
+caresses accoutumées de coup de canne et de poing.
+Nous cachions nos souffrances à la reine. Mon
+frère s'impatientoit de plus en plus, et me disoit
+tous les jours, qu'il étoit résolu de s'enfuir et qu'il
+n'en attendoit que l'occasion. Son esprit étoit si aigri,
+qu'il n'écoutoit plus mes exhortations et s'emportait
+même souvent contre moi. Un jour, que j'employois
+tous mes efforts pour l'appaiser, il me dit: vous me
+prêchez toujours la patience, mais vous ne voulez jamais
+vous mettre en ma place: je suis le plus malheureux
+des hommes, environné depuis le matin jusqu'au soir
+d'espions, qui donnent des interprétations malignes à
+toutes mes paroles et actions; on me défend les récréations
+les plus innocentes: je n'ose lire, la musique m'est
+interdite, et je ne jouis de ces plaisirs qu'à la dérobée
+et en tremblant. Mais ce qui a achevé de me désespérer
+est l'aventure qui m'est arrivée en dernier lieu à
+Potsdam, que je n'ai point voulu dire à la reine pour
+ne pas l'inquiéter. Comme j'entrai le matin dans la
+chambre du roi, il me saisit d'abord par les cheveux
+et me jeta par terre où, après avoir exercé la vigueur
+de ses bras sur mon pauvre corps, il me traîna, malgré
+toute ma résistance, à une fenêtre prochaine; il prétendit
+faire l'office des muets du sérail, car prenant la corde
+qui attachoit le rideau, il me la passa autour du cou.
+J'avois eu par bonheur pour moi le temps de me relever,
+je lui saisis les deux mains et me mis à crier. Un valet
+de chambre vint aussitôt à mon secours, et m'arracha
+de ses mains. Je suis journellement exposé aux mêmes
+dangers, et mes maux sont si désespérés, qu'il n'y a
+que de violens remèdes qui puissent y mettre fin.
+Katt est dans mes intérêts, il m'est attaché et me
+suivra au bout du monde, si je le veux; Keith me
+joindra aussi. Ce sont ces deux personnages qui faciliteront
+ma fuite et avec lesquels je dispose tout pour
+cela. Je n'en parlerai point à la reine, elle ne manqueroit
+pas de le dire à la Ramen, ce qui me perdroit.
+Je vous avertirai secrètement de tout ce qui se passera,
+et je trouverai le moyen de vous faire rendre sûrement
+mes lettres. Qu'on juge de ma douleur à ce triste récit!
+La situation de mon frère étoit si déplorable que je
+ne pouvois désapprouver ses résolutions, mais j'en prévoyois
+des suites affreuses. Son plan étoit si mal imaginé,
+et les personnes qui en étoient informées, si étourdies
+et si peu propres pour conduire une affaire de cette
+conséquence, qu'elle ne pouvoit qu'échouer. Je remontrai
+tout cela à mon frère, mais il étoit si entêté de ses
+projets, qu'il n'ajouta point de foi à ce que je lui disois,
+et tout ce que je pus obtenir de lui fut, qu'il en remettroit
+l'exécution jusqu'à ce que l'on eût reçu les réponses
+aux lettres qui avoient été envoyées en Angleterre
+par le chapelain Anglois. La reine se rétablissant
+cependant peu à peu, le roi retourna à Potsdam. Ces
+lettres arrivèrent quelques jours après son départ. Le
+chapelain étoit heureusement débarqué dans sa patrie,
+où il s'étoit acquitté de ses commissions, et avoit exposé
+notre situation au ministère anglois. Le portrait avantageux
+qu'il avoit fait de mon frère et de moi, avoit prévenu
+toute la nation en notre faveur. Il avoit même obtenu une
+audience du prince de Galles, qui lui avoit témoigné tout
+l'empressement imaginable pour m'épouser, et avoit même
+fait déclarer au roi, son père, qu'il ne s'uniroit jamais à
+d'autre qu'à moi. Le ministère avoit fortement appuyé
+les sollicitations du prince, et toute la nation avoit tant
+murmuré contre les lenteurs du roi, qu'il s'étoit enfin
+résolu de nommer le chevalier Hotham son envoyé
+extraordinaire à Berlin. Ce chevalier devoit partir incessamment
+pour prendre son poste. Cette nouvelle
+causa une joie extrême à la reine; elle calma aussi un
+peu les inquiétudes que me causoit mon frère, auquel je
+ne manquai pas d'en faire part. Je profitois de ce
+moment de calme pour faire mes dévotions. Je trouvai
+le dimanche au sortir de l'église Mr. de Katt, qui m'attendoit
+au bas de l'escalier du château; il vint me rendre
+fort imprudemment une lettre de mon frère. La chambre
+de la Ramen étoit vis-à-vis de l'escalier, sa porte
+étoit ouverte, et elle étoit assise de façon qu'elle pouvoit
+voir tout ce qui se passoit. Je viens de Potsdam, me
+dit Katt, j'y ai passé trois jours incognito pour voir le
+prince royal, il m'a chargé de cette lettre, avec ordre
+de la rendre en main propre à V. A. R. Elle est de
+conséquence, et il vous prie, Madame, de ne la point
+montrer à la reine. Je pris la lettre sans lui rien répondre
+et j'enfilai l'escalier comme un éclair, très-fâchée
+de l'étourderie qui venoit de se commettre. Après avoir
+épanché ma bile contre Katt avec ma gouvernante, sur
+l'embarras où il venoit de me jeter, je l'ouvris et j'y
+trouvai ces mots:</p>
+
+<p>«Je suis au désespoir, la tyrannie du roi ne va qu'en
+augmentant, ma constance est à bout. Vous vous flattez,
+mais vainement, que l'arrivée du chevalier Hotham
+mettra fin à nos maux. La reine gâte toutes nos affaires
+par son aveugle confiance pour la Ramen. Le roi est
+déjà informé, par le canal de cette femme, des nouvelles
+qui sont arrivées, et de toutes les mesures que l'on prend,
+ce qui l'aigrit toujours davantage; je voudrois que cette
+carogne fût pendue au plus haut gibet, elle est cause
+de notre malheur. On ne devroit plus faire part à la
+reine des nouvelles qui arriveront, sa foiblesse est impardonnable
+pour cette infâme créature. Le roi retournera
+mardi à Berlin; c'est encore un mystère. Adieu
+ma chère soeur, je suis tout à vous.»</p>
+
+<p>Je ne doutai point que la reine ne fût déjà informée
+par la Ramen, que j'avois reçu des lettres. Je ne
+pouvois la lui montrer, et ne savois quel prétexte prendre
+pour l'éviter. Je donnai enfin le mot à la Mermann,
+et lui ordonnai de ne point m'envoyer cette lettre, quand
+même je lui enverrois trente messagers pour la chercher;
+qu'elle devoit dire, après avoir fait semblant de la bien
+chercher, qu'il falloit que je l'eusse brûlée par mégarde
+avec quelqu'autre papier, que j'avois jetée au feu. Pour
+lui épargner un mensonge, j'en fis un sacrifice à Vulcain.
+Heureusement la Ramen n'en fit point mention, ce qui
+me tira de peine. On verra par la suite combien cette
+étourderie de Katt me causa de chagrins.</p>
+
+<p>Cependant Mr. Hotham arriva le deux de Mai
+à Berlin. L'extrême foiblesse de la reine l'empêchoit
+encore de quitter le lit. Mr. Hotham ne voulut jamais
+lui faire part des commissions dont il étoit chargé, quelqu'instance
+qu'elle lui fit faire pour les savoir. Il demanda
+d'abord audience au roi. Ce prince lui donna
+rendez-vous à Charlottenbourg. La reine, curieuse de
+savoir ce qui s'y passeroit, y envoya quelques-uns de
+ses domestiques travestis, pour tâcher de découvrir quel
+train prenoient les affaires. Mr. Hotham après avoir
+témoigné au roi les sentimens d'amitié que le roi d'Angleterre
+lui continuoit toujours, lui dit, qu'il étoit chargé
+de me demander en mariage pour le prince de Galles,
+et que pour resserrer d'autant mieux l'union des deux
+maisons, il ne doutoit point que le roi ne consentît à
+celui de mon frère avec la princesse Amélie, que cependant
+le roi son maître seroit content que mon mariage
+se fît le premier, et qu'il dépendroit de celui de Prusse
+de fixer celui de mon frère, quand il le voudroit.</p>
+
+<p>Cette ouverture causa beaucoup de joie au roi. Il
+y répondit de la manière du monde la plus obligeante.
+Le dîner mit fin à cette conversation. On remarqua
+d'abord un air de contentement répandu sur le visage
+du roi. Le repas se passa dans la joie, Bacchus y
+présida comme de coutume. Le roi, dans l'excès de sa
+bonne humeur, prit un grand verre et porta tout haut
+à Mr. Hotham la santé de son gendre, le prince de
+Galles et la mienne. Ce peu de mots firent un effet
+bien différent sur les conviés, Grumkow et Sekendorff
+en furent étourdis, pendant que les clients de la
+reine et les autres envoyés en triomphoient. Ils tinrent
+cependant une conduite égale; tous se levèrent de table
+pour le féliciter; ce prince étoit si rempli de joie, qu'il
+en versoit des larmes. Après le repas, Mr. Hotham
+s'approchant du roi le supplia, de ne point divulguer
+les propositions qu'il lui avoit faites par rapport à mon
+mariage, avant qu'il ne lui eût accordé une seconde
+audience. Le roi fut un peu surpris du secret qu'on
+lui imposoit, on remarqua même quelques signes de
+chagrin sur son visage. Sekendorff et Grumkow,
+accablés de la scène dont ils avoient été témoins, s'en
+retournèrent à Berlin, bien penauds, voyant tous leurs
+projets ruinés. Cependant les domestiques de la reine
+vinrent lui annoncer ces nouvelles.</p>
+
+<p>J'étois tranquillement dans ma chambre occupée à
+mon ouvrage et à faire lire. Les dames de la reine,
+suivies d'une cohue des domestiques, m'interrompirent,
+et mettant un genou en terre me crièrent aux oreilles,
+qu'ils venoient saluer la princesse de Galles. Je crus
+bonnement que ces gens étoient devenus fous, ils ne
+cessoient de m'étourdir, leur satisfaction étant si grande,
+qu'ils ne savoient ce qu'ils faisoient. Ils parloient tous à la
+fois, pleuroient, rioient, sautoient, m'embrassoient. Enfin,
+lorsque cette comédie eut duré quelque temps, ils me
+racontèrent ce que je viens d'écrire. J'en fus si peu
+émue, que je leur dis, en continuant toujours mon
+ouvrage: n'est ce que cela? ce qui les surprit beaucoup.
+Quelque temps après mes soeurs et plusieurs dames
+vinrent aussi me féliciter, j'étois fort aimée et je fus plus
+charmée des preuves que chacun m'en donna en cette
+occasion que de ce qui y donnoit lieu. Je me rendis
+le soir chez la reine, on peut aisément se représenter
+sa joie. Elle m'appela d'abord sa chère princesse de
+Galles, et tîtra Mdme. de Sonsfeld de Milady. Cette
+dernière prit la liberté de l'avertir, qu'elle feroit mieux
+de dissimuler, que le roi, ne lui ayant donné aucun avis
+de toute cette affaire, pourroit être piqué qu'elle fit
+tant d'éclat et que la moindre bagatelle pouvoit ruiner
+encore toutes ces espérances. La comtesse de Fink
+s'étant jointe à elle, la reine, quoiqu'à regret, leur promit
+de se modérer.</p>
+
+<p>Le roi arriva deux jours après. Il ne fit aucune
+mention de ce qui s'étoit passé, ce qui nous donna très-mauvaise
+opinion de toute la négociation de Mr. Hotham.
+Il fit part à la reine des engagemens qu'il avoit
+pris avec le duc de Bronswic-Bevern, qui avoit demandé
+la seconde de mes soeurs en mariage pour son fils aîné.
+Il attendoit ces deux princes le lendemain. Sekendorff
+étoit l'entremetteur de ce mariage, il portoit ses vues
+plus loin, et ne faisoit qu'ébaucher par cette alliance le
+grand plan qu'il méditoit. Le duc, beau-frère de l'Impératrice,
+n'étoit alors que prince apanagé, son beau-père,
+le duc de Blankenbourg, étant l'héritier présomptif
+du duché de Bronswic. Je ne m'étendrai point à faire
+son portrait, il me suffira de dire, que ce prince étoit
+aimé et considéré de tous les honnêtes gens; son fils
+marche sur ses traces. La reine étant près d'accoucher,
+les promesses de ma soeur se firent sans cérémonie.
+Le comte Sekendorff fut le seul des ministres étrangers
+qui y fût invité.</p>
+
+<p>Mr. Hotham cependant avoit presque tous les
+jours des conférences secrètes avec le roi. La conclusion
+du double mariage ne s'accrochoit qu'à une condition
+que le roi d'Angleterre exigeoit de celui de
+Prusse, qui étoit, de lui sacrifier Grumkow. Le ministre
+anglois lui représenta, que cet homme, entièrement dans
+les intérêts de la cour de Vienne, étoit seul cause des
+brouilleries entre les deux maisons, qu'il trahissoit les
+secrets de l'état et que de concert avec un nommé
+Reichenbach, résident du roi d'Angleterre, il y faisoit
+les plus infâmes intrigues. Le chevalier ajouta, qu'on
+avoit intercepté de ses lettres à ce même Reichenbach,
+et qu'il étoit prêt à prouver ce qu'il venoit d'avancer,
+en les montrant au roi. Il continuoit toujours de presser
+le prince sur la conclusion du double mariage,
+l'assurant, que le roi son maître seroit satisfait, des
+fiançailles de mon frère et laisseroit entièrement
+la liberté au roi de fixer le temps de ses noces.
+Il fit plus, en offrant au roi de donner cent 1000
+liv. sterl. de dot à la princesse d'Angleterre, il n'en
+exigea aucune pour moi. Le prince fut ébranlé par tant
+d'offres avantageuses; il lui répondit, qu'il ne balanceroit
+point à abandonner Grumkow, si on le pouvoit convaincre
+par ses écritures des détestables menées dont
+on l'accusoit, qu'il acceptoit avec plaisir l'alliance du
+prince de Galles, et qu'il penseroit aux propositions
+qu'il venoit de lui faire pour le mariage de mon frère.
+Quelques jours après il déclara à Mr. Hotham, qu'il
+consentoit aussi à ce dernier article, à condition néanmoins
+que mon frère seroit nommé Statthaltre de l'électorat
+d'Hannovre et y seroit entretenu aux dépens du
+roi d'Angleterre jusqu'à ce qu'il devînt par sa mort héritier
+du royaume de Prusse. Ce ministre lui répondit,
+qu'il en écriroit à sa cour; mais qu'il n'osoit le flatter
+d'obtenir cette prétention.</p>
+
+<p>Il recevoit toutes les postes des lettres du prince
+de Galles; j'en vis plusieurs qu'il avoit envoyées à la
+reine. Je vous conjure, mon cher Hotham, lui disoit-il,
+faites bientôt une fin de mon mariage; je suis amoureux
+comme un fou, et mon impatience est sans égale. Je
+trouvai ces sentimens bien romanesques, il ne m'avoit
+jamais vue, et ne me connoissoit que de réputation, aussi
+n'en fis je que rire.</p>
+
+<p>La reine accoucha le 23. d'un prince qui fut nommé
+Auguste Ferdinand, et eut la famille de Bronswic
+pour parrains et marraines.</p>
+
+<p>Il sembloit cependant que les insinuations du chevalier
+Hotham eussent fait impression sur le roi. Il ne
+parloit quasi plus à Grumkow et affectoit d'en dire du
+mal devant des gens qu'il connoissoit pour être de ses
+amis.</p>
+
+<p>Ce prince partit le 30. pour aller au camp de Mulberg,
+où le roi de Pologne l'avoit invité. Toute l'armée
+saxonne étoit rassemblée dans cet endroit, elle y fit les
+évolutions et les manoeuvres décrites par le fameux chevalier
+Follard. Les uniformes, les livrées et les équipages
+étoient d'une magnificence achevée; les tables au
+nombre de 100 somptueusement servies, et l'on trouva
+que ce camp surpassoit de beaucoup celui de drap-d'or
+sous Louis XIV.</p>
+
+<p>Mon frère vint prendre congé de moi le soir avant
+son départ, il étoit encore habillé à la françoise, ce qui
+me parut de mauvais augure; je ne me trompai pas.
+Je viens vous dire adieu, me dit-il, non sans une peine
+extrême, ne comptant pas vous revoir de long-temps.
+Je n'ai que différé le dessein que j'avois de me mettre
+à l'abri de la colère du roi; je ne l'ai jamais perdu de
+vue. Vos instances m'ont empêché la dernière fois que
+je partis pour Dresde d'exécuter mon projet, mais je ne
+dois plus temporiser, mon sort empire de jour en
+jour, et si je perds cette occasion, je n'en trouverai
+peut-être de long-temps d'aussi favorable. Rendez-vous
+donc à mes désirs, et ne vous opposez
+plus à ma résolution, puisque vous y perdriez vos
+peines. Nous restâmes stupéfiées, Mdme. de Sonsfeld
+et moi. Je ne voulus pas d'abord lui rompre en
+visière et lui demandai, de quelle façon il vouloit conduire
+son évasion. Je trouvai son plan si chimérique
+que je l'en fis convenir. Ma gouvernante lui allégua de
+son côté, qu'il ruinoit entièrement par cette démarche
+les bonnes intentions du roi d'Angleterre; qu'avant que
+de rien entreprendre il falloit attendre la fin de la négociation
+du chevalier Hotham; que si elle se rompoit,
+il auroit toujours la liberté d'en venir au dernières extrémités,
+et que si au contraire elle réussissoit, son sort ne
+pouvoit qu'en devenir meilleur. Toutes ces bonnes raisons
+le déterminèrent enfin à m'engager sa parole d'honneur
+de ne rien tenter. Nous nous séparâmes très-contents
+l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Dès que le roi fut à Mulberg, on s'appliqua à rompre
+toutes les mesures de Mr. Hotham. Il avoit fait informer
+la reine par Mlle. de Bulow de tout ce qui
+s'étoit passé dans les conférences qu'il avoit eues avec
+le roi. Cette princesse eut la faiblesse de le redire à
+la Ramen, et celle-ci ne manqua pas d'en avertir
+Grumkow, qui sut profiter de ces éclaircissemens. Il
+fit insinuer par ces créatures au roi, que toutes les avances
+d'Angleterre n'étoient qu'un jeu joué, pour éloigner de
+lui tous ceux qui lui étoient fidèles; que cette cour ne
+tendoit qu'à mettre mon frère sur le trône, et à s'emparer
+du gouvernement par le moyen de la princesse d'Angleterre
+qu'il devoit épouser; que craignant la vigilance des
+véritables serviteurs du roi, elle tâcheroit de les éloigner
+peu à peu pour ôter tout obstacle à ses desseins; que
+pour y parvenir on accorderoit tout ce que le roi avoit
+demandé; que ce prince ne pouvoit détourner ce grand
+coup qu'en refusant constamment de donner les mains
+au mariage de mon frère, et en faisant naître des difficultés
+capables de rompre cette négociation, sans se
+brouiller totalement. Ces mêmes choses furent dites au
+roi par tant de gens différens, qui n'y sembloient être
+intéressés que par attachement pour lui, qu'elles lui firent
+enfin impression. On lui conseilla néanmoins de dissimuler
+encore et d'attendre les réponses d'Angleterre
+avant que de lever le masque. Ces détestables avis le
+rendirent furieux contre mon frère. Son esprit soupçonneux
+et méfiant ne lui permettant pas d'approfondir
+la vérité, il se ressouvenoit des rudes attaques qu'on
+avoit déjà faites à Grumkow, et dont ce dernier s'étoit
+toujours tiré aux dépens de ses accusateurs; ces pensées
+le confirmèrent dans le sentiment qu'il avait de l'innocence
+de ce favori.</p>
+
+<p>Il retourna à Berlin dans ces dispositions. Les
+caresses de la reine, qu'il chérissoit dans le fond
+au suprême degré, jointes à un certain tendre qu'il
+conservoit pour sa famille, l'inquiétoient à un point
+que ne pouvant plus se taire, il ouvrit son coeur à
+Mr. de Leuvener, ministre de Danemarc, très-honnête
+homme, qui avoit infiniment d'esprit et qu'il estimoit
+beaucoup. Mr. de Leuvener, qui étoit au
+fait des manigances de Grumkow et de Sekendorff,
+prit non seulement le parti du chevalier Hotham,
+mais informa encore le roi de plusieurs particularités,
+capables de lever ses doutes. Il démontra si bien ce
+qu'il avoit avancé, que ce prince, convaincu par son
+discours, lui promit d'éloigner son favori dès que mon
+mariage seroit rendu public, un reste de soupçon l'empêchant
+de faire ce sacrifice avant qu'on lui eût accordé
+ce qu'il exigeoit sur ce point. Le chevalier Hotham,
+instruit par Mr. de Leuvener de cette conversation,
+n'en fut point satisfait. Il lui montra ses instructions
+et lui dit, que le roi, son maître, ne signeroit aucun des
+articles stipulés avant qu'il ne reçût la satisfaction qu'il
+demandoit. On eut beau lui représenter d'en écrire à
+sa cour, pour obtenir qu'on se relachât sur cet article,
+il n'en voulut rien faire, persuadé que l'honneur de sa
+nation y étoit intéressé.</p>
+
+<p>Le roi étant retourné à Potsdam, la reine tint appartement
+à Mon-bijou. Mr. Hotham n'y vint point
+par politique. Grumkow y joua un triste personnage,
+il étoit pâle comme la mort et sembloit un excommunié,
+n'osant quasi lever les yeux de terre. Il s'étoit retiré
+dans un petit coin de la salle, où ni la reine ni personne
+ne lui parloient. Les reflexions que je fis, le voyant
+ainsi humilié, sur la vicissitude de toutes les choses
+humaines, m'inspirèrent de la compassion pour son malheur.
+Je ne voulus point y insulter, je lui adressai la
+parole et lui fis les mêmes politesses qu'à l'ordinaire.
+Mr. de Leuvener m'en fit des reproches, ajoutant, que
+l'envoyé d'Angleterre seroit très-piqué, s'il apprenoit que
+j'en avois agi ainsi avec l'ennemi mortel de son roi et
+de sa cour. Je n'ai rien à démêler jusqu'à présent, lui
+répondis-je, avec le chevalier Hotham ni avec sa cour,
+et n'ai pas besoin de régler ma conduite selon ses idées.
+J'ai pitié de tous les malheureux. Grumkow m'a donné
+de violens chagrins, mais j'ai le coeur trop bon pour
+lui témoigner le moindre ressentiment dans un temps où
+je le vois accablé et prêt à succomber. D'ailleurs Mr.
+je trouve que c'est une mauvaise politique que de mépriser
+son ennemi, lorsqu'on croit qu'on n'en a rien à
+craindre; il pourroit bien encore se tirer de ce mauvais
+pas et redevenir plus redoutable que jamais; pour ma
+part je ne lui souhaite d'autre punition que celle, de
+n'être plus en état de faire du mal. Leuvener m'a dit
+depuis, qu'il s'étoit bien souvent ressouvenu de cette
+conversation, dans laquelle je n'avois que trop bien prévu
+ce qui arriva peu à près.</p>
+
+<p>Le roi revint à Berlin. Je retrouvai mon frère
+plus désespéré que jamais. Le colonel de Rocho
+qui ne le quittoit guère, fit avertir la reine, qu'il
+méditoit de s'enfuir, qu'il en parloit souvent dans
+l'excès de ses emportemens et qu'il prenoit certaines
+mesures qui lui faisoient tout craindre; il la fit
+cependant assurer, qu'il épieroit si bien les démarches
+de mon frère, qu'il romproit tous les projets
+qu'il pourroit faire. Ce procédé de Mr. de
+Rocho étoit très-louable, mais son petit génie lui
+fit commettre des fautes très-grossières. Il se trouvoit
+dans un cas fort épineux; en s'opposant aux volontés
+de mon frère il s'attiroit sa haine, et en le laissant s'enfuir,
+il encouroit la disgrâce du roi et risquoit peut-être sa
+tête. Ces réflexions l'intimidèrent si fort, qu'il en alla
+faire ses plaintes de maison en maison par toute la ville
+de Berlin, et que son secret devint bientôt celui de la
+fable. On peut bien juger que la clique autrichienne ne
+l'ignora pas. La reine au désespoir de ce que Rocho
+venoit de lui apprendre, m'en parla sachant que je connoissois
+parfaitement l'humeur de mon frère. Elle me
+demanda conseil sur ce qu'elle avoit à faire. Je n'osai
+lui dire sincèrement l'état des choses, craignant sa foiblesse
+pour la Ramen, qui auroit pu perdre mon frère. Je
+lui avouois, qu'il tomboit dans une mélancolie affreuse,
+qu'il avoit des momens de rage, qui m'avoient souvent
+effrayée, qu'il lui cachoit l'horreur de sa situation, ne
+voulant point l'inquiéter, mais que je ne croyois point
+qu'il seroit capable d'en venir aux extrémités qu'elle
+appréhendoit. Je lui fis concevoir, qu'on disoit des
+choses dans l'excès du désespoir, qu'on n'exécutoit point
+quand on rentroit dans son sang froid, et tâchai de faire
+mon possible pour lui ôter ces idées.</p>
+
+<p>Les réponses d'Angleterre arrivèrent dans ces
+entrefaites. Elles furent telles que le roi pouvoit les
+désirer, on lui accordoit absolument tout ce qu'il avoit
+demandé, mais toujours à condition d'éloigner Grumkow
+avant que de rien conclure. Mr. Hotham avoit reçu
+des lettres originales interceptées de ce ministre. Il le
+fit savoir au roi, auquel il demanda une audience secrète.
+Sekendorff, qui avoit des mouches partout, en fut
+d'abord informé. Il sut prévenir Mr. Hotham et parla
+le premier à ce prince. Il commença par lui détailler
+les soins que l'Empereur s'étoit donnés pour gagner
+son amitié, lui fit valoir la complaisance qu'il avoit eue
+de lui accorder la liberté des enrôlemens dans ses états,
+la garantie qu'il lui avoit donnée des duchés de Juliers
+et de Bergue, ajoutant, qu'il étoit bien dur pour l'Empereur,
+de voir que malgré toutes ces avances il l'abandonnoit
+pour prendre le parti de ses ennemis. Je suis
+honnête homme, poursuivit-il, votre Majesté m'a reconnu
+toujours pour tel, je vous suis personnellement attaché
+et me vois forcé, par l'excès du dévouement que j'ai
+pour vous, de me mêler dans une affaire bien délicate,
+mais l'état dans lequel je vous vois me fait frémir; arrive
+ce qui en pourra, j'aurai la consolation d'avoir fait mon
+devoir en vous avertissant de ce qui se passe. Le prince
+royal fait des trames secrètes avec l'Angleterre. Voici
+des lettres que je viens de recevoir de notre ministre à
+cette cour, en voici d'autres de l'envoyé de Cassel et
+de quelques uns de mes amis. La reine d'Angleterre a eu
+l'imprudence de confier à plusieurs personnes les lettres que
+le prince royal lui a écrites; elles contiennent des promesses
+de mariage dans toutes les formes, ce qui s'est
+fait à l'insu de votre Majesté, outre cela il court un bruit
+sourd en ville, qu'il a dessein de s'évader; ces circonstances
+jointes ensemble, me paroissent suspectes.
+Grumkow a reçu des nouvelles plus détaillées sur ce
+sujet, qu'il pourra lui faire voir. Au reste, Sire, si le
+mariage de la princesse, votre fille, vous tient si fort à
+coeur, j'ai ordre de ma cour de vous offrir d'y travailler;
+je ne désespère point d'en venir à bout. Celui du prince
+royal me paroit trop dangereux pour que vous puissiez
+y consentir; songez, Sire, combien d'inconveniens il entraîne
+après lui: vous aurez une belle-fille, vaine et glorieuse,
+qui remplira votre cour d'intrigues, les revenus de
+votre royaume ne suffiront point à ses dépenses, et qui
+sait si enfin elle ne parviendra pas à vous dépouiller de
+votre autorité. Je m'emporte, Sire, mais pardonnez-moi
+en faveur de mon zèle, c'est Sekendorff et non le
+ministre de l'Empereur qui vous parle. L'Angleterre en
+agit avec vous comme on feroit avec un enfant, elle
+vous leurre avec un morceau de sucre, et semble dire:
+je vous le donnerai si vous m'obéissez, et si vous chassez
+Grumkow. Quelle tache pour la gloire de votre Majesté,
+si elle donne dans un aussi grossier panneau, et
+quel compte ses serviteurs fidèles pourront-ils faire sur
+elle, s'ils se voient sans cesse le jouet des puissances
+étrangères. Il poussa son hypocrisie jusqu'à pleurer et
+joua si bien la comédie, que son discours porta coup.
+Le roi resta rêveur et inquiet, ne lui répondit pas
+grand'chose et le quitta peu après. Il fut d'une
+humeur épouvantable le reste du jour. Le lendemain
+14. de Juillet de chevalier Hotham eut audience à son
+tour. Après avoir assuré le roi, que sa cour lui accordoit
+entièrement tout ce qu'il avoit souhaité, il lui remit des
+lettres de Grumkow, ajoutant, qu'il ne doutoit point
+que le roi ne l'abandonnât dès qu'il en auroit fait la
+lecture; qu'à la vérité l'une étoit en chiffres, mais qu'on
+avoit trouvé des gens assez habiles pour la déchiffrer.
+Le roi les prit d'un air furieux, les jeta au nez de Mr.
+Hotham et leva la jambe comme pour lui donner un
+coup de pied. Il se ravisa pourtant et sortit de la
+chambre sans lui rien dire, jetant la porte après lui avec
+emportement. Le ministre anglois se retira aussi furieux
+que le roi. Dès qu'il fut chez lui, il fit appeler ceux de
+Danemarc et de Hollande, auxquels il conta ce qui venoit
+de se passer. Son génie anglois parut dans cette circonstance,
+il dit à ces Mrs., que si le roi étoit resté un moment
+de plus, il lui auroit manqué de respect et se seroit donné
+satisfaction. Il les intéressa à sa cause, qui devenoit celle de
+toutes les têtes couronnées. Son caractère de ministre
+ayant été violé par cette insulte, il leur déclara, que sa négociation
+étant finie, il prétendoit partir le jour suivant de
+grand matin. La reine fut informée de cette fâcheuse
+aventure par un billet de Mr. Hotham à Mlle. de
+Bulow; on peut aisément juger de sa douleur. Le
+roi de son côté en avoit un cuisant repentir. Au désespoir
+de son emportement, il eut recours au ministres
+de Danemarc et de Hollande et les pria de faire
+son racommodement avec celui d'Angleterre, il les chargea
+de faire des excuses à ce dernier de la faute qu'il
+venoit de commettre, les assurant, que s'il vouloit rester,
+il tâcheroit de la lui faire oublier en ne lui donnant que
+des sujets de satisfaction. Tout le jour se passa en allées
+et venues, sans pouvoir rien obtenir de Mr. Hotham,
+qui resta inébranlable sur son départ. La mauvaise humeur
+du roi retomba sur la reine. Il lui dit d'un ton
+moqueur, que toute la négociation étant rompue, il avoit
+résolu de me faire Coadjutrice à Herford. Pour cet effet
+il écrivit sur-le-champ à la Margrave Philippe, abbesse
+de cette abbaye, pour la prier d'y consentir; on peut
+bien croire qu'elle ne fit aucune difficulté à s'y prêter.
+Je crois que ce fut une feinte de ce prince, pour faire
+agir la reine auprès de Mr. Hotham. Son inquiétude
+s'augmentant à mesure que le jour se passoit, il donna
+enfin commission aux ministres susmentionnés, de lui offrir
+une réparation en forme en leur présence. Mr. de
+Leuvener en avertit mon frère et le conjura d'écrire
+un billet au ministre anglois, pour lui persuader d'accepter
+cet expédient. Mon frère l'ayant dit à la reine
+et celle-ci y ayant consenti, lui écrivit ce qui suit.</p>
+
+<p>Monsieur!</p>
+
+<p>Ayant appris par Mr. de Leuvener les dernières
+intentions du roi, mon père, je ne doute pas que vous
+ne vous rendiez à ses désirs. Songez Mr., que mon
+bonheur et celui de ma soeur dépendent de la résolution
+que vous prendrez, et que votre réponse fera l'union ou
+la désunion éternelle des deux maisons. Je me flatte
+qu'elle sera favorable et que vous vous rendrez à mes
+instances. Je n'oublierai jamais un tel service, que je
+reconnoîtrai toute ma vie par l'estime la plus parfaite etc.</p>
+
+<p>Cette lettre fut rendue par Katt à Mr. Hotham;
+en voici la réponse.</p>
+
+<p>Monseigneur!</p>
+
+<p>Mr. de Katt vient de me rendre la lettre de votre
+Altesse royale. Je suis pénétré de reconnoissance de la
+confiance qu'elle m'y témoigne. S'il ne s'agissoit que
+de ma propre cause, je tenterois même jusqu'à l'impossible,
+pour lui prouver mon respect par ma déférence à
+ses ordres, mais l'affront que je viens de recevoir, regardant
+le roi, mon maître, je ne puis me rendre aux désirs
+de votre Altesse royale. Je tâcherai de donner la meilleure
+tournure que je puisse à cette affaire, et quoiqu'elle
+interrompe les négociations, j'espère pourtant
+qu'elle ne les rompra pas tout-à-fait. Je suis etc.</p>
+
+<p>La lecture de cette lettre fut un coup de foudre
+pour la reine et pour moi. J'avois dans ce
+temps aussi peu d'inclination pour mon mariage avec
+le prince de Galles que ci-devant, mais le Margrave
+de Schwed, le duc de Weissenfeld, les coups et
+les injures m'étoient trop récents pour ne pas souhaiter
+d'en être à l'abri, et j'étois persuadée, que
+mon sort ne pouvoit être aussi mauvais en Angleterre
+qu'il alloit le devenir à Berlin, où je ne voyois
+que des abîmes de tout côté. Mon frère parut peu
+sensible à ce revers, il hocha la tête et me dit: faites-vous
+abbesse, vous aurez un établissement. Je ne comprends
+pas pourquoi la reine se chagrine, le malheur
+n'est pas bien grand. Je suis las de toutes ces manigances,
+mon parti est pris. Je n'ai rien à me reprocher envers
+vous, j'ai tout tenté pour votre mariage, tirez-vous
+d'affaire comme vous pourrez, il est temps que je pense
+à moi, j'ai assez souffert, ne me rabattez plus les oreilles
+par des prières et des larmes, elles seroient inutiles et
+ne me touchent plus. Tout cela dit d'un ton piqué me
+perça le coeur. Son esprit étoit si aigri depuis quelque
+temps, et il menoit une vie si libertine, que les bons
+sentimens qu'il avoit eus, en sembloient étouffés. Je
+tâchai de l'appaiser et de lui faire entendre raison. Ses
+réponses brusques et dédaigneuses me fâchèrent enfin à
+mon tour, j'y répondis par quelques piquanteries qui
+m'en attirèrent de plus fortes, ce qui m'obligea de me
+taire, espérant de pouvoir me raccommoder avec lui,
+quand son emportement seroit passé.</p>
+
+<p>Il devoit partir le lendemain de grand matin avec
+le roi pour aller à Anspach. Il falloit absolument faire
+ma paix encore le soir-là. Je l'aimois trop pour me
+séparer brouillée d'avec lui, et je voulois prévenir encore
+s'il étoit possible, en lui faisant des avances, le coup
+qu'il méditoit. Il reçut avec beaucoup de froideur toutes
+les choses tendres et obligeantes que je lui dis, et comme
+je le pressois de me donner sa parole, qu'il n'entreprendroit
+rien, j'ai fait beaucoup de réflexions, me dit-il, qui
+m'ont fait changer de sentiment, je ne pense point à
+m'évader et reviendrai sûrement ici. Je ne pus lui
+répliquer et n'eus le temps que de l'embrasser. Le roi
+étant entré, il me dit tout bas: je viendrai encore chez
+vous ce soir. Ce peu de mots ranimèrent mes espérances.
+Ayant pris congé du roi et nous étant retirés, j'attendis
+inutilement mon frère. Il m'envoya enfin à minuit son
+valet de chambre, avec un billet qui ne contenoit que des
+excuses et des assurances d'amitié. Ce valet de chambre
+avoit servi mon frère depuis qu'il étoit au monde,
+il avoit de l'esprit et sa fidélité avoit été à toute épreuve.
+Par malheur il devint amoureux d'une des femmes de
+chambre de la reine et l'épousa. Cette femme, gagnée
+par la Ramen, tiroit de son mari tous les secrets de
+mon frère, qu'elle rapportoit à cette mégère, qui les
+faisoit savoir au roi. Nous ne fûmes éclaircis de ces
+choses que depuis.</p>
+
+<p>Cependant ce prince partit, comme je viens de le
+dire, le jour suivant 15. de Juillet. L'agitation de mon
+esprit ne me permit pas de dormir. Je passai la nuit à
+m'entretenir avec Mdme. de Sonsfeld. Nous fondions en
+larmes, ne prévoyant que trop ce qui alloit arriver. Il
+fallut pourtant me contraindre devant la reine. Cette princesse
+ne fit aucune attention à mon contenance, étant occupée
+à lire les lettres qu'on avoit interceptées de Grumkow,
+et que Mr. Hotham lui avoit fait remettre. Il y en
+avoit six ou sept, toutes datées du mois de Février,
+dans le temps que la reine avoit eu cette dangereuse
+maladie dont j'ai fait mention. En voici à peu près le
+contenu.</p>
+
+<p>«On fait beaucoup de bruit ici de l'indisposition
+de la reine, qu'on dit être à l'extrémité. Faites savoir
+à la cour, qu'elle se porte comme un poisson dans l'eau,<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>
+son mal n'est qu'une feinte pour attendrir le roi, son frère.
+J'ai déjà aposté deux de mes émissaires<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a> pour animer
+le Gros<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> contre son fils. Continuez de me mander tout
+ce que vous apprendrez de ses intrigues avec la reine
+d'Angleterre.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Ce sont les véritables expressions de cette lettre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> C'étoient des valets de chambres et souvent moins.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a>: C'étoit le roi.</blockquote>
+
+<p>Dans une autre il y avoit:</p>
+
+<p>«J'ai donné le mot à l'ami (Sekendorff), pour
+qu'il informe le Gros des correspondances de son fils
+en Angleterre. Écrivez-moi une lettre sur ce sujet que
+je puisse montrer, et tâchez de la tourner de façon que
+les soupçons qu'on en prendra, nous fassent plutôt parvenir
+à nos fins. Ne craignez rien, je saurai vous
+soutenir et empêcherai bien qu'on découvre nos menées,
+car le coeur du Gros est dans mes mains, j'en fais ce
+que je veux.»</p>
+
+<p>Voici ce que contenoient celles datées du mois
+de Mars:</p>
+
+<p>«Que je suis surpris, mon cher Reichenbach,
+des démarches de l'Angleterre et surtout de celles du
+prince de Galles. Que prétendent-ils avec cette ambassade
+de Mr. Hotham? et quel empressement pour
+épouser une princesse plus laide que le diable, couperosée,
+dégoûtante et stupide. Je m'étonne que ce prince,
+qui peut avoir le choix de tout ce qu'il y a de parfait,
+s'adresse à une pareille magotte. Son sort me fait pitié,
+on devroit bien l'en avertir, je vous en laisse le soin.»</p>
+
+<p>Les autres lettres étoient écrites dans le même
+style. Le caractère de l'auteur se manifeste assez par
+celles que je viens de mettre ici, il se fera connoître
+de plus en plus dans la suite de cet ouvrage.</p>
+
+<p>Mr. Hotham partit comme il se l'étoit proposé.
+Pendant l'absence du roi la reine tint quatre fois par
+semaine appartement à Mon-bijou. Je fus charmée d'y
+voir Mr. de Katt, je me doutai bien que tant qu'il
+seroit à Berlin, mon frère n'entreprendroit rien. Il vint
+me dire un jour, qu'il alloit expédier une estafette au
+prince royal, et me demanda si je ne voulois pas lui
+écrire, cette voie étant sûre. Je fus fort surprise de
+cette proposition. Vous faites fort mal Mr., lui dis-je,
+de risquer pareilles choses, songez aux suites fâcheuses
+que cette estafette peut entraîner, si le roi en
+apprend quelque chose, soupçonneux comme il est,
+cela peut causer beaucoup de chagrin à mon frère,
+et ruiner pour jamais votre fortune. Quelque amitié
+que j'aie pour mon frère, je ne lui écrirai sûrement
+pas par cette occasion. Il voulut encore me presser,
+mais je lui tournai le dos fort altérée de ce qu'il
+venoit de me dire; prévoyant bien, que cette démarche
+ne se faisoit que par les raisons que je craignois depuis
+long-temps. Peu de jours après la Bulow et quelques
+bien intentionnés vinrent m'avertir, que Katt débitoit les
+projets de mon frère par toute la ville, et qu'il en avoit
+même parlé devant des personnes suspectes. Enorgueilli
+de sa faveur il s'en vantoit hautement, et faisoit parade
+d'une boëte qui renfermoit le portrait du prince royal
+et le mien. Le mal étoit parvenu à son comble par
+cette étourderie. Je jugeai donc à propos d'en informer
+la reine, afin qu'elle pût par son autorité tirer cette boëte
+de ses mains et lui imposer silence. Elle fut fort en
+colère du détail de ces impertinences et donna ordre à
+Mdme. de Sonsfeld de faire un compliment très-désobligeant
+de sa part à Katt, et de lui redemander mon
+portrait. Celle-ci s'acquitta le même soir de sa commission,
+Katt s'excusa le mieux qu'il put, mais quelques
+remontrances que pût lui faire ma gouvernante, il
+ne voulut jamais lui donner mon portrait, lui disant, que
+mon frère lui avoit permis de le copier d'après un original
+en miniature, dont elle-même lui avoit fait présent,
+et qu'il lui avoit confié jusqu'à son retour. Il l'assura
+de sa discrétion à l'avenir; et la pria de dire à la reine,
+qu'il l'a supplioit de se tranquilliser, que tant qu'il seroit
+en grâce auprès du prince royal, il tâcheroit de détourner
+toutes les résolutions funestes qu'il pourroit prendre,
+qu'il entroit quelquefois dans son génie pour pouvoir le
+ramener plus facilement, et que jusqu'à présent il n'y
+avoit rien à craindre. La reine aimoit à se flatter;
+cette réponse dissipa toutes ses inquiétudes pour mon
+frère. Mais le refus, du portrait nous irrita si fort l'une
+et l'autre contre Katt, que nous ne lui parlâmes plus.</p>
+
+<p>Je fus fort surprise un matin, en m'éveillant de voir
+entrer la Ramen; cette apparition me sembla la suite
+d'un mauvais songe. Elle me dit, qu'elle venoit uniquement
+à dessein de m'ouvrir son coeur. Mdme. de
+Sonsfeld voulut se retirer, mais elle la pria de rester,
+lui disant, que cette affaire l'intéressoit aussi. Vous
+êtes triste, continua-t-elle, de ce que la reine vous maltraite,
+rendez en plutôt grâces à Dieu: si vous étiez sa
+favorite, le roi vous chasseroit bientôt. Pour moi je
+n'ai rien à craindre de ce côté-la, j'ai su prendre mes
+précautions d'avance, quand même ma faveur tomberoit,
+ce prince ne m'abandonneroit pas et sauroit bien me
+soutenir. Je sais fort bien que vous n'ignorez aucune
+de mes intrigues, je veux bien vous les avouer. Il
+dépend de vous d'en avertir la reine. Si vous voulez
+encourir le ressentiment du roi, par les ordres duquel
+j'agis, il sera informé sur l'heure des obstacles que vous
+mettrez par-là à ses desseins et se portera contre vous
+aux dernières extrémités. D'ailleurs vous connoissez le
+petit génie de la reine, je saurai m'apercevoir dans un
+moment des rapports que vous lui aurez faits de moi,
+je trouverai moyen de lui persuader, que tout ce que
+vous aurez dit ne sont que des calomnies, et ferai retomber
+sur vous le tort que vous me prétendrez faire.
+Elle nous avoit parlé à toutes les deux jusqu'alors, mais
+s'adressant à moi, elle ajouta: vous allez tomber,
+Madame, dans un grand malheur, prenez votre parti
+d'avance, vous ne pourrez vous tirer de ces fâcheuses
+circonstances qu'en épousant le duc de Weissenfeld.
+Est-ce donc une si grande affaire que de se marier?
+Ce n'est qu'ici qu'on en fait tant de bruit; croyez-moi,
+un mari qu'on peut gouverner est une belle chose; au
+reste ne vous inquiétez point de ce que dira la reine,
+je la connois à fond, et je vous assure, que si le roi la
+caresse et la distingue un peu devant le monde, elle se
+consolera bientôt, et ne se souciera plus de rien. J'étois
+outrée contre cette femme; si j'avois suivi mon premier
+mouvement, je l'aurois fait sortir par les fenêtres pour
+lui épargner le chemin. Mais il fallut dissimuler mon
+indignation. Je lui répondis que je me soumettois entièrement
+aux décrets de la providence, et du reste, que
+je ne ferois jamais la moindre chose sans consulter la
+reine et sans son aveu. Je me défis ainsi de cette maudite
+visite, remplie d'horreur du procédé de cette infâme
+créature. Nous déplorâmes long-temps le sort de la
+reine d'être tombée en de pareilles mains.</p>
+
+<p>Mais j'en reviens à Grumkow. Sa contenance
+étoit bien changée depuis le départ de Mr. Hotham;
+un air de satisfaction régnoit sur toute sa physionomie.
+Il venoit assidûment rendre ses devoirs à la reine, qui
+en agissoit poliment envers lui. Un soir (le 11. d'Août,
+jour remarquable de toute manière), mon esprit étant
+extrêmement agité et ayant été mélancolique tout le
+jour, sans en avoir plus de raison que de coutume, je
+finis mon jeu de bonne heure, et fus me promener avec
+la Bulow. Après avoir fait quelques tours, je m'assis
+avec elle sur un banc à l'extrémité du jardin. Grumkow
+vint m'y trouver. Nous devions faire nos dévotions
+le dimanche suivant. Il étoit du nombre de ceux
+qui rejettent la religion par le désir de contenter leurs
+passions et sans connoissance de cause. N'étant point
+ferme dans ses principes, il se faisoit quelquefois de
+cuisans reproches, et sentoit des remords de conscience,
+qui le rendoient mélancolique, et qu'il dissipoit ensuite
+par le vin et la bonne chère. Mr. Jablonski, un des
+chapelains du roi, avoit passé la journée avec lui, et
+selon toute apparence lui avoit fait une vive peinture de
+l'enfer. Il enfila d'abord un grand discours de morale,
+qui me sembla dans sa bouche comme l'évangile dans
+celle du diable; tombant ensuite sur d'autres matières,
+il me dit, qu'il avoit été bien fâché des mauvais traîtemens
+que le roi m'avoit faits, aussi bien que de ceux
+que mon frère enduroit. Le prince royal, continua-t-il,
+devroit se prêter plus qu'il ne fait aux volontés de son
+père; c'est le plus grand roi qui ait jamais existé,
+et qui joint toutes les vertus civiles aux vertus
+morales. Je craignis que cet entretien ne le menât
+plus loin, ce que je voulus éviter. Je me
+levai donc et marchai fort vite, prenant le chemin de la
+maison. Je ne lui répondis que sur le sujet du roi et
+tâchai de renchérir sur les éloges qu'il venoit de lui
+donner, mais il en revint à ses moutons. Vous avez
+tant d'ascendant sur l'esprit du prince royal, que vous
+êtes l'unique personne, Madame, qui puisse le ramener
+à son devoir; c'est un charmant prince, mais qui est
+mal conseillé. Si mon frère, lui répondis-je, veut suivre
+mes avis, il se réglera toujours selon les volontés du roi,
+pourvu qu'il soit informé de ses intentions. Il voulut me
+répliquer, mais plusieurs dames vinrent nous interrompre,
+ce qui me tira d'un grand embarras. Le même soir la
+reine étant devant sa toilette à se décoiffer, et la Bulow
+étant assise à côté d'elle, ils entendirent un terrible fracas
+dans le cabinet prochain. Ce cabinet superbe étoit orné
+en cristal de roche et autres précieuses d'un prix infini,
+sans compter l'or et les pièces travaillées avec art, qui
+y étoient en grand nombre. Entre les compartimens de
+ces pièces curieuses il étoit garni de vases de cette
+ancienne porcelaine du Japon et de la Chine d'une énorme
+grandeur. La reine crut d'abord que quelques unes de
+ces grandes pièces étoient tombées et avoient causé ce
+bruit. La Bulow y étant entrée fut fort surprise de
+n'y trouver rien de dérangé. À peine en eut-elle fermé
+la porte et à peine en fut-elle sortie, que le fracas recommença.
+Elle renouvela ses visites à trois reprises, accompagnée
+d'une des femmes de la reine, trouvant toujours
+le tout dans un ordre parfait. Le bruit cessa enfin dans
+le cabinet, mais un autre plus affreux y succéda dans
+un corridor, qui séparoit les appartemens du roi de ceux
+de la reine et en faisoit la communication. Personne n'y
+passoit jamais que les domestiques de la chambre, et
+pour cet effet il y avoit deux sentinelles aux deux bouts,
+qui en gardoient l'entrée. La curieuse de savoir d'où
+provenoit ce bruit, ordonna à ses femmes de l'éclairer.
+La peur démasqua le faux attachement de la Ramen;
+elle ne voulut point suivre la reine et s'enfuit pour se
+cacher dans la chambre voisine. Deux autres de ses
+camarades accompagnèrent cette princesse avec la Bulow,
+et à peine eurent-elles ouvert la porte, que des gémissemens
+affreux, redoublés par des cris qui les firent trembler
+de peur, frappèrent leurs oreilles. La reine seule conserva
+sa fermeté. Étant entrée dans le corridor, elle
+encouragea les autres à chercher ce que ce pouvoit être.
+Elles trouvèrent toutes le portes fermées à verroux;
+après les avoir ouvertes, elles visitèrent tout l'endroit
+sans rien trouver. Les deux gardes étoient à demi-morts
+de frayeur. Ces gens avoient entendu les mêmes gémissemens
+proche d'eux, mais sans rien voir. La reine
+leur demanda, s'il étoit entré quelqu'un dans les chambres
+du roi; ils l'assurèrent fort du contraire. Elle s'en
+retourna à son appartement un peu altérée, et me conta
+cette aventure le lendemain. Quoiqu'elle ne fût rien moins
+que superstitieuse, elle m'ordonna de noter la date,
+pour voir ce que ce tintamarre présageroit. Je suis
+persuadée que la chose étoit fort naturelle. Le hazard
+fit cependant que justement ce même soir mon frère fut
+arrêté et qu'au retour du roi la scène la plus douloureuse
+pour la reine se passa dans ce corridor.</p>
+
+<p>Comme il n'y avoit point de cour ce jour là, il y
+eut concert à Mon-bijou. Les amateurs de la musique
+avoient la permission d'y venir et Katt n'y manquoit
+jamais. Après avoir long-temps accompagné du clavecin,
+je passai dans une chambre prochaine où on jouoit.
+Katt m'y suivit, me priant pour l'amour de Dieu de
+l'écouter un moment en faveur de mon frère. Ce nom
+si cher m'arrêta sur-le-champ. Je suis au désespoir, me
+dit-il, d'avoir encouru la disgrâce de la reine et celle de
+votre Altesse royale; on leur a fait de mauvais rapports
+sur mon sujet; on m'accuse de fortifier le prince royal
+dans le dessein qu'il a de s'évader. Je vous proteste
+pour tout ce qu'il y a de plus sacré Mdme., que je lui
+ai écrit et refusé nettement de le suivre, s'il entreprenoit
+de s'enfuir, et je vous réponds sur ma tête, qu'il ne fera
+jamais cette démarche sans moi. Je la vois déjà branler
+sur vos épaules, lui répondis-je, et si vous ne changez
+bientôt de conduite, je pourrois bien la voir à vos pieds.
+Je ne vous nie point que la reine et moi ne soyons
+très-mécontentes de vous, je n'aurois jamais cru que vous
+eussiez l'étourderie de divulguer partout les desseins de
+mon frère, et de faire confidence à chacun de ses secrets.
+Vous deviez mieux reconnoître les bontés qu'il a pour
+vous, et faire plus de réflexions sur l'irrégularité de
+votre procédé. Surtout Mr. il ne vous convient aucunement
+d'avoir mon portrait et d'en faire ostentation. La
+reine vous l'a fait demander, vous auriez dû lui obéir
+et le lui faire remettre. C'étoit le moyen de réparer
+votre faute, et il n'y a que ce seul expédient qui puisse
+vous faire obtenir votre grâce d'elle et de moi. Pour
+ce qui regarde le premier article, reprit-il, je puis vous
+jurer, Madame, que je n'ai parlé qu'à Mr. de Leuvener
+de ce qui concernoit le prince royal, ce n'est point un
+personnage suspect et je ne crois pas que la reine y
+trouve à redire. Ayant copié moi-même le portrait de
+votre Altesse royale et celui du prince royal, je n'ai
+pas cru qu'il fût de conséquence de les faire voir à
+quelques-uns de mes amis, d'autant plus que je ne les
+ai produits que comme des pièces de mon ouvrage,
+mais je vous avoue Mdme.; que la mort me seroit
+moins dure que de m'en défaire. Au reste, continuat-il,
+j'ai beaucoup d'ennemis envieux de ma faveur auprès
+du prince royal, qui ne pouvant trouver prise
+sur moi ont recours aux calomnies, mais je vous
+le répète encore, Mdme., tant que je serai bien
+auprès de ce cher prince, je l'empêcherai toujours
+d'accomplir ses desseins, quoique dans le fond je
+ne voie pas qu'il risqueroit beaucoup. Quel tort et
+quel mal pourroit-il lui arriver si on le rattrappoit.
+C'est l'héritier de la couronne et personne ne seroit
+assez hardi pour s'y frotter. En vérité Mr., lui dis-je,
+vous jouez gros jeu et je crains fort que je ne sois que
+trop bon prophète. Si je perds la tête, répondit-il, ce
+sera pour une belle cause, mais le prince royal ne m'abandonnera
+pas. Je ne lui donnai pas le temps de m'en
+dire davantage et je le quittai. Ce fut la dernière fois
+que je le vis, et j'étois bien éloignée de penser que mes
+prédictions s'accompliroient si-tôt, n'ayant voulu que
+l'intimider.</p>
+
+<p>Le 15. d'Août, jour de naissance du roi, tout le
+monde vint féliciter la reine, et la cour fut très-nombreuse.
+J'y eus encore une longue conversation avec
+Grumkow. Il avoit congédié sa morale et s'étoit remis
+sur le ton badin; il m'amusa beaucoup, ayant infiniment
+d'esprit. Il s'étendit encore fort au long sur les éloges
+du roi, et voyant que j'allois le quitter, il me dit d'un
+ton si expressif que j'en fus surprise: vous verrez dans
+peu, Madame, à quel point je vous suis attaché et
+combien je suis votre serviteur. Je lui répondis fort
+obligeamment sur ce dernier article et voulus m'éloigner,
+mais la Bulow s'approchant commença par se chipoter
+avec lui; elle s'étoit mise sur ce pied là, et ne pouvoit
+le voir sans lui dire des piquanteries. Je l'avois déjà
+avertie plus d'une fois de ne pas pousser trop loin la
+raillerie et de ménager Grumkow, lui disant, qu'il falloit
+suivre l'exemple des Indiens, qui adorent le diable afin
+qu'il ne leur fasse point de mal, mais elle ne songea
+guère à mettre mes leçons en pratique. La dispute
+qu'elle eut ce soir avec lui fut très-vive. Son antagoniste
+la finit en lui disant la même chose qu'à moi: dans peu
+je pourrai vous convaincre combien je suis de vos amis.
+Il me sembla qu'il y avoit un sens caché sous ces paroles
+deux fois répétées, ce qui m'inquiéta.</p>
+
+<p>La reine se fit un plaisir de me surprendre le jour
+suivant 16. du même mois. Elle donna un bal à Mon-bijou
+à l'honneur du roi. La salle à manger étoit décorée
+de devises et de lampions, et la table représentoit un
+parterre. Chacun de nous trouva un présent sous son
+couvert. Nous étions tous de la meilleure humeur du
+monde, il n'y avoit que les deux gouvernantes, de
+Kamken et de Sonsfeld, la comtesse de Fink et la
+Bulow qui semblassent tristes; elles ne disoient mot,
+se plaignant d'être incommodées. Nous recommençâmes
+le bal après souper. Il y avoit plus de six ans que je
+n'avois dansé; c'étoit du fruit nouveau et je m'en donnai
+à gogo, sans faire beaucoup d'attention à ce qui se
+passoit. La Bulow me dit plusieurs fois: il est tard,
+je voudrois qu'on se retirât. Eh, mon Dieu! lui dis-je,
+laissez moi le plaisir de danser tout mon soûl aujourd'hui,
+car je n'en aurai peut-être de long-temps. Cela
+se pourroit bien, reprit-elle. Je ne fis aucune
+réflexion là-dessus et continuai à me divertir. Elle
+revint à la charge une demi-heure après: finissez
+donc, me dit-elle, d'un air fâché, vous êtes si occupée,
+que vous n'avez point d'yeux. Vous êtes de
+si mauvaise humeur aujourd'hui, répliquai-je, que je ne
+sais qu'en penser. Regardez donc la reine, et vous
+n'aurez plus sujet, Mdme., de me faire des reproches.
+Un coup d'oeil que je jetai de son côté, me glaça
+d'effroi. Je vis cette princesse plus pâle que la mort
+dans un coin de la chambre, s'entretenant avec sa grande
+maîtresse et Mdme. de Sonsfeld. Comme mon frère
+m'intéressoit plus que toute autre chose au monde, je
+m'informai aussitôt, si cela le regardoit? La Bulow
+haussa les épaules, en disant: je n'en sais rien. La reine
+donna un moment après le bon soir et monta en carosse
+avec moi. Elle ne me dit mot pendant tout le
+chemin, ce qui m'inquiéta à un tel point, que je pris
+des palpitations de coeur terribles. Dès que je fus
+retirée, je fis enrager ma gouvernante, pour savoir de
+quoi il s'agissoit. Elle me répondit les larmes aux
+yeux, que la reine lui avoit imposé silence. Pour le
+coup je crus mon frère mort, ce qui me jeta dans un
+tel désespoir, que Mdme. de Sonsfeld jugea à propos
+de me tirer d'erreur. Elle me conta donc, que Mdme.
+de Kamken avoit reçu le même matin une estafette du
+roi avec des lettres pour elle et pour la reine, que ce
+prince lui ordonnoit de préparer peu à peu l'esprit de
+cette princesse, pour lui apprendre enfin, qu'il avoit fait
+arrêter le prince royal, qui avoit tenté de s'enfuir. Le
+malheur de mon frère me perça le coeur, je passai toute
+la nuit dans des agitations affreuses. La reine me fit
+appeler de grand matin, pour me montrer la lettre du
+roi. La fureur se manifestoit évidemment dans cette
+lettre. Voici ce qu'elle contenoit:</p>
+
+<p>«J'ai fait arrêter le coquin de Fritz; je le traiterai
+comme son forfait et sa lâcheté le méritent; je ne
+le reconnois plus pour mon fils, il m'a déshonoré avec
+toute ma maison, un tel malheureux n'est plus digne
+de vivre.»</p>
+
+<p>Je tombai en foiblesse après cette lecture. L'état
+de la reine et le mien auroient attendri un coeur de
+roche. Dès qu'elle se fut un peu remise, elle me conta
+l'arrestation de Katt, dont je ferai ici un détail circonstancié,
+tel que nous l'avons appris depuis.</p>
+
+<p>Mr. de Grumkow avoit été informé dès le 15. de
+la catastrophe de mon frère; il n'avoit pu en cacher sa
+joie et en avoit fait confidence à plusieurs de ses amis.
+Mr. de Leuvener qui avoit des espions autour de lui,
+en fut averti. Il écrivit sur-le-champ à Katt, et lui conseilla
+de partir au plutôt, puisqu'infailliblement il alloit
+être arrêté. Katt profita de l'avis et demanda permission
+au Maréchal de Natzmar, qui commandoit son corps,
+d'oser aller à Friderichsfelde, rendre ses devoirs au
+Margrave Albert; ce qui lui fut accordé. Il avoit fait
+faire une selle, dans laquelle il pouvoit enfermer
+de l'argent et des papiers. Par malheur pour lui
+cette selle n'étant point faite; il fut contraint de l'attendre.
+Il employa cependant bien son temps, car
+il brûla ses papiers. Son cheval étant enfin sellé,
+il alloit monter dessus, lorsque le Maréchal arriva,
+accompagné de ses gardes, qui lui demanda son épée
+l'arrêtant de la part du roi. Katt la lui remit sans
+changer de couleur et fut aussitôt mené en prison. On
+mit le scellé sur tous ses effets, en présence du Maréchal,
+qui paroissoit plus altéré que son prisonnier. Il avoit
+tardé plus de trois heures à exécuter les ordres du roi,
+pour donner le temps à Katt de s'échapper, et fut très-fâché
+de le trouver encore là.</p>
+
+<p>J'en reviens à la reine. Elle me demanda, si mon
+frère ne m'avoit jamais parlé de son dessein. Je lui fis
+alors un récit de toutes les particularités, que je savois
+sur ce sujet, m'excusant de les lui avoir cachées, par la
+crainte que j'avois eue de la commettre, si le cas venoit
+à exister; je lui avouai de plus, que les assurances que
+Katt m'avoit faites, m'avoient jetée dans une sécurité
+parfaite, ne m'étant attendue à rien moins qu'à ce que
+je venois d'appendre. Mais, me dit-elle, ne savez-vous
+rien de nos lettres. J'en ai parlé souvent à mon frère
+et il m'a assuré qu'il les avoit brûlées. Je connois trop
+bien votre frère, reprit-elle, et je parierois qu'elles sont
+parmi les effets de Katt. Si cela est, nous sommes
+perdues. La reine devina juste; nous apprîmes le lendemain
+qu'il y avoit plusieurs cassettes de mon frère chez
+Katt, où on avoit mis le scellé. Cette nouvelle nous
+fit frémir. Après avoir bien ruminé, elle eut encore
+recours au Maréchal Natzmar, qui lui avoit rendu
+service dans un cas pareil, comme je l'ai rapporté ci-devant.
+Elle envoya aussitôt chercher son aumônier,
+nommé Reinbeck, pour le charger de persuader au
+Maréchal de lui faire remettre la cassette qui contenoit
+les lettres. Reinbeck étant malade, se fit excuser, ce
+qui augmenta ses inquiétudes. Un cas fortuit y suppléa.</p>
+
+<p>La comtesse de Fink vint le matin suivant chez
+moi. Je fus surprise de l'altération qui paroîssoit sur
+son visage. Après avoir fait retirer tout le monde, hors
+Mdme. de Sonsfeld, elle me dit qu'elle étoit la plus
+malheureuse personne du monde et qu'elle venoit me
+confier ces peines. Jugez Madame, me dit-elle, de mon
+embarras. Je trouvai hier au soir, en rentrant chez moi,
+une caisse scellée et adressée à la reine, qu'on avoit
+remise à mes domestiques, avec le billet que voici. Elle
+me le donna, il n'y avoit que ces mots:</p>
+
+<p>"Ayez la bonté, Madame de remettre cette cassette
+à la reine, elle renferme les lettres qu'elle et la princesse
+ont écrites au prince royal."</p>
+
+<p>Je n'ai pu comprendre, continua-t-elle, qui peut m'avoir
+joué ce tour, car ceux qui la portoient étoient
+masqués. Cependant je ne sais qu'elle résolution prendre;
+je sens, qu'en envoyant ce fatal dépôt au roi je perds
+la reine et au contraire, si je le rends à cette princesse,
+j'en serai la victime. L'une et l'autre de ces extrémités
+sont si fâcheuses pour moi, que je ne sais à quoi me
+déterminer. Nous lui parlâmes si fortement et la pressâmes
+tant que nous lui persuadâmes d'en parler à la reine,
+lui démontrant, qu'elle ne risquoit rien en prenant ce parti,
+puisque le paquet lui étoit adressé.</p>
+
+<p>Nous nous rendîmes toutes trois chez cette princesse.
+La joie qu'elle eut de cette bonne nouvelle, mit quelque
+trêve à sa douleur, mais elle ne fut pas longue. Les
+réflexions suivirent bientôt; voici comme nous raisonnions.
+De quelle façon transporter cette cassette secrètement
+au château sans qu'on s'en apperçoive, y ayant des
+espions partout? Quand même cela se pourroit, n'est-il
+pas à craindre que Katt n'en fasse mention, lorsqu'il
+sera interrogé? Que deviendra alors la comtesse Fink,
+elle se trouvera innocemment impliquée dans cette mauvaise
+affaire, sans avoir comment s'en tirer. Si cette
+dernière en agit sans détours et la livre publiquement
+à la reine, le roi en sera informé sur-le-champ et forcera
+cette princesse à devenir elle-même l'instrument de son
+malheur en lui remettant ses lettres. Le cas étoit délicat,
+il y avoit des précipices de tout côté. Enfin, après avoir
+bien pesé le pour et le contre, on choisit le dernier de
+ces partis, comme le moins périlleux, dans l'espérance,
+de trouver encore quelqu'expédient pour nous rendre
+maîtres des papiers. Le porte-feuille, car c'en étoit un
+fut donc porté dans l'appartement de la reine, qui le
+serra aussitôt en présence de ses domestiques et de la
+Ramen. Nos conférences recommencèrent l'après-midi.
+La reine étoit d'avis de brûler les lettres et de dire
+simplement au roi, que n'étant pas d'importance, elle
+n'avoit pas cru mal faire. Son avis fut hautement rejeté
+de nous autres, l'un vouloit ceci, l'autre vouloit cela;
+tout le jour se passa de cette façon sans rien conclure.</p>
+
+<p>Dès que je fus retirée, je dis à Mdme. de Sonsfeld,
+que j'avois trouvé un expédient infaillible, mais
+qui deviendroit très-dangereux, si la reine le confioit à
+la Ramen. Je lui fis comprendre, que si on pouvoit
+venir à bout de lever le scellé sans le rompre, il n'y
+auroit rien de si facile que de limer le cadenas, qui
+fermoit le porte-feuille, qu'on en pourroit alors tirer
+commodément les lettres et en écrire d'autres, pour les
+remettre en place. Ma gouvernante approuva fort mon
+idée, et nous convînmes de la proposer, conjointement
+avec la comtesse de Fink, à la reine et d'exiger sa
+parole d'honneur de n'en point parler.</p>
+
+<p>Dès le jour suivant nous suivîmes ce projet comme
+nous nous en étions donné le mot. Nous parlâmes
+chacune d'une façon si intelligible, sans pourtant nommer
+personne, que la reine remarqua, que nous apostrophions
+la Ramen. Mais son foible pour cette créature fut
+cause, qu'elle ne fit point semblant de nous comprendre;
+elle nous promit cependant un secret éternel et nous tint
+parole cette fois-là. Nous exécutâmes dès l'après-midi
+notre entreprise. La reine se défit de ses dames et de
+ses domestiques, je restai seule auprès d'elle. Nous
+trouvâmes d'abord un terrible obstacle; le porte-feuille
+étoit si pesant, que ni la reine ni moi ne
+pouvions le transporter, ce qui l'obligea de se confier
+à un de ses valets de chambre, vieux et fidèle domestique,
+d'une discrétion et d'une probité à toute épreuve.
+J'essayai pendant long-temps de lever le cachet, l'impossibilité
+que j'y trouvai me fit trembler. Ce valet de
+chambre, nommé Bock, ayant examiné les armes qui
+étoient celles de Katt, me dit avec beaucoup de joie:
+eh mon Dieu, Madame, j'ai un cachet tout pareil sur
+moi; il y a plus de quatre semaines que je l'ai trouvé
+dans le jardin à Mon-bijou, je l'ai toujours porté depuis
+ce temps, pour tâcher d'apprendre à qui il appartenoit.
+Ayant confronté ces deux cachets, nous les trouvâmes
+égaux et conclûmes qu'ils appartenoient à Katt. Ayant
+donc rompu les cordes et le cadenas, nous en vînmes à
+la visite des lettres. Il est temps à présent que je
+m'étende un peu là-dessus.</p>
+
+<p>J'ai déjà parlé, dans le cours de cet ouvrage, de la
+manière peu respectueuse, dont nous parlions souvent du
+roi. La reine prenoit plaisir à nos satires et renchérissoit
+sur celles que nous faisions; les lettres de cette
+princesse aussi bien que les miennes en étoient remplies.
+Elles contenoient outre cela le détail de toutes les intrigues
+en Angleterre, la maladie qu'elle avoit feinte l'hiver
+passé, pour gagner du temps, en un mot les secrets les
+plus importants. Il y avoit un article de plus dans les
+miennes. Pour plus de sûreté je n'écrivois avec de
+l'encre que des choses indifférentes, et me servois du
+citron pour celles qui étoient de conséquence; en passant
+le papier sur le feu, la caractère paroissoit et devenoit
+lisible. La Ramen étoit d'ordinaire le sujet de cette
+écriture mystérieuse. J'invectivois contre elle, me plaignant
+amèrement de son ascendant sur l'esprit de la reine;
+nous convenions aussi, par ce moyen, de ce qu'il falloit
+lui dire ou lui cacher. J'avois eu l'esprit si agité, que
+je n'avois fait aucune réflexion sur l'effet que ces lettres
+pouvoient produire sur cette princesse, l'idée qui m'en
+vint, en ouvrant le porte-feuille, me fit trembler. Un
+heureux incident me tira d'embarras. L'aumônier Reinbeck
+se fit annoncer. La reine ne put se dispenser de
+lui parler, l'ayant envoyé chercher la veille. Elle étoit
+si troublée de tout ce qui se passoit, qu'elle me dit en
+sortant: au nom de Dieu, brûlez toutes ces lettres, que
+je n'en trouve pas une. Je ne me le fis pas dire deux
+fois et les jetai sur-le-champ au feu. Il y en avoit pour
+le moins 1500 de la reine et de moi. J'avois à peine
+fini cette belle oeuvre, qu'elle rentra. Nous fîmes alors
+la révision du reste des papiers. Il y avoit des lettres
+d'une infinité de gens, des billets-doux, des réflexions
+morales et des remarques sur l'histoire, dont mon frère
+étoit l'auteur; une bourse, qui contenoit 1000 pistoles,
+plusieurs pierreries et bijouteries et enfin une lettre de
+mon frère à Katt, dont voici la teneur; elle étoit datée
+du mois de Mai.</p>
+
+<p>«Je pars, mon cher Katt. J'ai si bien pris mes
+précautions, que je n'ai rien à craindre. Je passerai par
+Leipsic, où je me donnerai le nom de Marquis d'Ambreville.
+J'ai déjà fait avertir Keith, qui ira droit en
+Angleterre. Ne perdez point de temps, car je compte
+vous trouver à Leipsic. Adieu, ayez bon courage.»</p>
+
+<p>Nous jetâmes tous ces papiers au feu, hors les petits
+ouvrages de mon frère, que j'ai conservés. Je commençai
+le soir même à récrire les lettres, qui dévoient
+remplacer les autres. La reine en fit de même le jour
+suivant. Nous eûmes la précaution de prendre du papier
+de chaque année, pour empêcher toute découverte.
+Trois jours furent employés à cet ouvrage, pendant lesquels
+nous fabriquâmes 6 ou 700 lettres. C'était peu
+de chose en comparaison de celles que nous avions
+brûlées. Nous nous en apperçûmes, quand nous voulûmes
+refermer le porte-feuille; il étoit si vide que cela
+seul pouvoit nous trahir. J'étois d'avis de continuer
+d'écrire pour le remplir, mais les inquiétudes de la reine
+étoient si grandes, qu'elle aima mieux y fourrer toutes
+sortes de nippes que d'attendre plus long-temps à le
+refermer. Je m'y opposai tant que je pus, mais inutilement.
+Nous le remîmes enfin dans le même état où il
+avoit été, sans qu'on pût s'appercevoir du moindre
+changement.</p>
+
+<p>Cependant le roi arriva le 27. d'Août à cinq heures
+du soir. Ses domestiques avoient pris les devants. La
+reine les fit venir et leur demanda des nouvelles de mon
+frère. Ils l'assurèrent qu'ils ignoroient entièrement son
+sort, qu'ils l'avoient laissé à Wesel en partant, et ne savoient
+point ce qu'on en avoit fait depuis. Mais je crois
+qu'il est à propos de rapporter ici les circonstances de
+son évasion, telles que je les ai apprises de sa propre
+bouche et de ceux qui étoient présens.</p>
+
+<p>Son premier dessein fut de s'esquiver d'Ansbac.
+L'étourderie qu'il eut, de faire confidence au Margrave
+de son mécontentement, y mit obstacle. Ce prince, le
+voyant extrêmement aigri contre le roi, soupçonna quelque
+chose de son dessein et dérangea son plan en lui
+refusant des chevaux qu'il lui demandoit, sous prétexte,
+disoit-il, d'aller se promener. Le roi ne gardoit plus
+absolument de mesures avec lui et l'avoit maltraité publiquement
+en présence de plusieurs étrangers; il lui avoit
+même répété ce que je lui avois entendu dire souvent:
+«si mon père m'avoit traité comme je vous traite, je
+m'en serois enfui mille fois pour une, mais vous n'avez
+point de coeur et n'êtes qu'un poltron.» Cependant mon
+frère, ne pouvant parvenir à son but pendant son séjour
+d'Ansbac, fut obligé d'attendre une autre occasion, qui
+pouvoit se recontrer facilement sur la route. Il reçut à
+quelques milles de cette ville l'estafette de Katt. Il y
+répondit aussitôt, lui mandant, qu'il comptoit se sauver dans
+deux jours; qu'il lui donnoit rendez-vous à la Haye, l'assurant,
+que son coup étoit immanquable, parce que si même
+il étoit poursuivi, il trouveroit un asyle dans les couvens
+très-fréquens sur cette route. Son trouble lui fit
+oublier d'adresser cette lettre à Berlin. Par malheur
+pour lui il y avoit un cousin de Katt, qui portoit
+le même nom, envoyé pour faire des recrues à 10 ou
+12 milles de-là. L'estafette alla trouver celui-ci et lui
+remit la lettre de mon frère.</p>
+
+<p>Dans ces entrefaites le roi arriva proche de Francfort
+dans un village, où lui et toute sa suite passèrent
+la nuit dans des granges. Mon frère, le colonel Rocho
+et son valet de chambre en partagèrent une.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit que Keith étoit devenu lieutenant
+dans le régiment de Mosel. Le roi avoit repris son
+frère en sa place pour page. Ce garçon étoit aussi sot
+que son frère l'étoit peu. Le prince royal, le connoissant
+pour tel, ne s'étoit point confié à lui sur ses desseins;
+mais il jugea, que par rapport à sa bêtise il seroit
+plus propre qu'un autre à faciliter son évasion. Il lui fit
+accroire, qu'ayant appris qu'il y avoit de jolies filles
+dans un petit bourg prochain, il vouloit y chercher
+bonne fortune, et lui commanda pour cet effet de le
+réveiller le matin à quatre heures et de lui amener des
+chevaux, ce qui étoit très-facile, puisque ce jour là il
+y en avoit un marché. Le page obéit, mais au lieu de
+réveiller mon frère, il s'adressa à son valet de chambre.
+Celui-ci, depuis long-temps espion du roi, soupçonna
+quelque mystère, et pour approfondir la chose, il resta
+tranquille, affectant de dormir. Mon frère, qui n'étoit
+pas sans agitation à la veille d'une si grande entreprise,
+se réveilla un moment après. Il se lève, s'habille, et
+au lieu de son uniforme met son habit à la françoise et
+sort. Son valet de chambre qui avoit vu tout cela, en
+avertit promptement Mr. de Rocho. Celui-ci court
+tout troublé chez les généraux de la suite du roi. Tels
+étoient: Bodenbrok, Valdo et Derscho (ce dernier
+étoit de la clique impériale et digne ami de ceux qui
+en étoient les protecteurs.) Après avoir consulté ensemble,
+ils se mirent aux trousses du prince royal,
+qu'ils cherchèrent par tout le village. Ils le trouvèrent
+enfin au marché des chevaux, appuyé sur une voiture.
+Ils furent frappés de le voir vêtu à la françoise et lui
+demandèrent fort respectueusement, ce qu'il faisoit là?
+Le prince royal leur donna une réponse fort brusque.
+Il m'a dit depuis, qu'il étoit dans une telle rage, de se
+voir découvert, que s'il avoit eu des armes il auroit tout
+tenté contre ces messieurs. Monseigneur, lui dit Rocho,
+changez au nom de Dieu d'habit, le roi est réveillé et
+partira dans une demi-heure, que seroit-ce s'il vous voyoit
+ainsi. Je vous promets, lui répliqua le prince royal,
+que je serai ici avant le départ du roi, je veux seulement
+faire un petit tour de promenade. Ils disputoient
+encore ensemble, lorsque Keith arriva avec les chevaux.
+Mon frère en saisit un par la bride et voulut se jeter
+dessus. Il en fut empêché par ces messieurs, qui l'environnèrent
+et l'obligèrent bon gré mal gré de retourner
+à sa grange, où ils le forcèrent de mettre son uniforme;
+malgré sa fureur il fut pourtant obligé de se contraindre.
+Le général Derscho et le valet de chambre avertirent
+le même jour le roi de tout ce qui s'étoit passé. Ce
+prince dissimula et cacha son ressentiment, n'ayant point
+encore des preuves suffisantes contre mon frère, et se
+doutant bien, qu'il ne s'en tiendroit pas à cette première
+tentative.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent tous le soir à Francfort. Le roi y
+reçut le lendemain au matin une estafette du cousin de
+Katt, chargée de lettres, que mon frère avoit écrites à
+celui de Berlin. Il les communiqua sur-le-champ au
+général Valdo et au colonel Rocho et leur ordonna,
+de veiller sur la conduite de son fils, dont ils lui répondroient
+sur leur tête, et de le conduire tout droit dans
+le Jacht, qu'on avoit préparé pour lui, voulant faire le
+trajet de Francfort à Wesel par eau. Ces ordres furent
+immédiatement exécutés et cette scène se passa le
+11. d'Août.</p>
+
+<p>Le roi resta tout ce jour à Francfort et ne s'embarqua
+que le matin suivant. Dès qu'il vit mon frère,
+il se jeta sur lui et l'auroit étranglé, si le général Valdo
+ne fût venu à son secours. Il lui arracha les cheveux
+et le mit dans un si triste état, que ces messieurs, en
+craignant les suites, le supplièrent de permettre qu'on le
+menât dans un autre bateau, ce qui leur fut enfin accordé.
+On lui ôta son épée et il fut traité depuis ce moment
+en criminel d'état. Le roi se saisit de ses effets et de
+ses hardes: le valet de chambre de mon frère s'empara
+des papiers. Il répara ses fautes en les jetant au feu
+en présence de son maître, en quoi il nous rendit à tous
+un grand service. Le roi cependant étoit agité d'une
+si terrible colère, qu'il ne rouloit dans son esprit que
+des dessein funestes. Mon frère, d'un autre côté, paroissoit
+assez tranquille, se flattant toujours, de pouvoir
+échapper à la vigilance de ses surveillans.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent dans ces dispositions à Gueldre. Le
+roi prit de là les devans et mon frère le suivit avec ces
+deux gardiens. Il leur fit tant d'instances, qu'ils lui permirent
+d'entrer de nuit à Wesel. En arrivant au pont
+de bateaux, qui est à l'entrée de cette ville, il conjura
+ces messieurs, de lui permettre de mettre pied à terre,
+afin de n'être point connu. Ils lui accordèrent cette
+légère faveur, ne la croyant pas de conséquence. Dès
+qu'il fut hors de la chaise, il fit encore un effort pour
+échapper et se mit à courir de toute sa force. Une
+forte garde, commandée par le lieutenant-colonel Borck,
+que le roi avoit envoyée à sa rencontre le rattrapa, et
+le conduisit à une maison de la ville, voisine de celle
+où demeuroit ce prince, auquel on cacha soigneusement
+cette dernière incartade. Le roi l'examina lui-même le
+jour suivant. Il n'y avoit auprès de lui que le général
+Mosel, officier de fortune, qui par sa bravoure et son
+mérite avoit été élevé à ce grade. Il interrogea mon
+frère et lui demanda d'un ton furieux pourquoi il avoit
+voulu déserter? (ce sont ses propres expressions.) Parce
+que, lui répondit-il d'un ton ferme, vous ne m'avez pas
+traité comme votre fils, mais comme un vil esclave.
+Vous n'êtes donc qu'un lâche déserteur, reprit le roi,
+qui n'a point d'honneur. J'en ai autant que vous, lui repartit
+le prince royal; je n'ai fait que ce que vous m'avez
+dit cent fois, que vous feriez si vous étiez à ma place.
+Le roi, poussé à bout par cette dernière réponse et
+transporté de rage, tira son épée dont il voulut le percer.
+Le général Mosel s'apperçut de son dessein et se jeta
+entre deux, pour parer le coup: Percez moi, Sire,
+s'écria-t-il, mais épargnez votre fils. Ces mots arrêtèrent
+la fureur de ce prince qui fit ramener mon frère dans
+sa maison. Le général lui fit de fortes remontrances
+sur son action, lui représentant, qu'il seroit toujours
+maître de la personne de son fils, qu'il ne devoit point
+le condamner sans l'entendre, et enfin qu'il commettroit
+un péché irrémissible, s'il devenoit son bourreau; il le
+supplia en même temps, de le faire examiner par des
+personnes sûres et fidèles, et de ne plus le voir puisqu'il
+n'étoit pas assez maître de lui-même, pour soutenir sa
+présence. Le roi goûta ces raisons et s'y rendit.</p>
+
+<p>Il ne s'arrêta que quelques jours à Wesel et reprit
+la route de Berlin. Avant que de partir il associa le
+général Dosso aux deux autres surveillants de mon
+frère, et leur commanda de le suivre en quatre jours,
+leur laissant un ordre scellé, dans lequel il leur marquoit
+l'endroit où ils devoient le conduire, et qu'ils ne devoient
+ouvrir qu'à quelques milles de Wesel.</p>
+
+<p>Mon frère étoit adoré de tout le pays. La manière
+cruelle dont le roi en avoit agi avec lui, excusoit en
+quelque façon ses démarches. On trembloit pour ses
+jours, les violences du roi étant connues. Plusieurs
+officiers, qui avoient à leur tête le colonel Groebnitz
+résolurent de tout risquer pour le délivrer. Ils lui avoient
+déjà procuré un habit de paysanne et des cordes, pour
+pouvoir descendre par les fenêtres, lorsque le général
+Dosso dérangea ces beaux projets, y ayant fait mettre
+des grilles de fer. Cet homme étoit favori du roi et
+son rapporteur. Par malheur ce prince n'en avoit toujours
+que de méchans; celui-ci étoit un vrai suppôt de
+satan, qui faisoit damner les honnêtes gens et fouloit le
+pauvre peuple. Les quatre jours étant écoulés, ils firent
+partir le prince royal et le menèrent à une petite ville,
+nommée Mitenwalde, à six milles de Berlin, selon les
+ordres qu'ils avoient reçus.</p>
+
+<p>On sera peut-être curieux, de savoir ce que devint
+Keith. Un page du prince d'Anhalt, qui avoit été
+présent lorsque le prince royal fut arrêté à Francfort,
+étant arrivé 24 heures plutôt que le roi à Wesel, alla
+rendre visite à Keith, qui avoit été son camarade, et
+lui conta fort naïvement la catastrophe de mon frère.
+Celui-ci se sauva le soir même, prétextant de chercher
+un déserteur, et se réfugia à la Haye dans la maison de
+Milord Chesterfield, Ministre d'Angleterre. Le
+colonel du Moulin fut dépêché à ses trousses. Ce
+dernier fit tant de diligence, qu'il arriva un quart d'heure
+après lui et le vit à la fenêtre de l'hôtel du Ministre
+anglois. Keith ne se fia point aux belles promesses
+que lui fit Mr. du Moulin. Celui-ci eut le chagrin de
+lui voir traverser le jour suivant la ville dans le carosse
+de Milord Chesterfield, et s'embarquer pour passer
+en Angleterre.</p>
+
+<p>J'en reviens à l'entrevue du roi et de la reine.
+Cette princesse étoit seule dans l'appartement de ce
+prince, lorsqu'il arriva. Du plus loin, qu'il l'apperçut
+il lui cria: votre indigne fils n'est plus, il est mort. Quoi,
+s'écria la reine, vous avez eu la barbarie de le tuer?
+Oui, vous dis-je, continua le roi, mais je veux la cassette.
+La reine alla la chercher, je profitai de ce moment pour
+la voir; elle étoit toute hors d'elle-même et ne discontinuoit
+de crier: mon Dieu, mon fils, mon Dieu, mon
+fils! La respiration me manqua et je tombai pâmée
+entre les bras de Mdme. de Sonsfeld. Dès que la
+reine eut remis la cassette au roi, il la mit en pièces et
+en tira les lettres qu'il emporta. La reine prit ce temps,
+pour rentrer dans la chambre où nous étions. J'étois
+revenue à moi. Elle nous conta ce qui venoit de se passer,
+m'exhortant à tenir bonne contenance. La Ramen
+releva un peu nos espérances, en assurant la reine, que
+mon frère étoit en vie et qu'elle le savoit de bonne
+main. Le roi revint sur ces entrefaites. Nous accourûmes
+tous pour lui baiser la main, mais à peine m'eut-il
+envisagée, que la colère et la rage s'emparèrent de son
+coeur. Il devint tout noir, ses yeux étinceloient de
+fureur et l'écume lui sortoit de la bouche. Infâme canaille,
+me dit-il, oses-tu te montrer devant moi? va tenir
+compagnie à ton coquin de frère. En proférant ces
+paroles il me saisit d'une main, m'appliquant plusieurs
+coups de poing au visage, dont l'un me frappa si violemment
+la tempe, que je tombai à la renverse et me
+serois fendu la tête contre la carne du lambris, si Mdme.
+de Sonsfeld ne m'eût garantie de la force du coup,
+en me retenant par la coiffure. Je restai à terre sans
+sentiment. Le roi, ne se possédant plus, voulut redoubler
+ses coups et me fouler aux pieds. La reine, mes frères
+et soeurs, et ceux qui étoient présens l'en empêchèrent.
+Ils se rangèrent tous autour de moi, ce qui donna le
+temps à Mdme de Kamken et de Sonsfeld de me
+relever. Ils me placèrent sur une chaise dans l'embrasure
+de la fenêtre, qui étoit tout proche. Mais voyant
+que je restois toujours dans le même état, ils dépêchèrent
+une de mes soeurs, qui leur apporta un verre d'eau et
+quelques esprits, à l'aide desquels ils me rappelèrent un
+peu à la vie. Dès que je pus parler je leur reprochai
+les soins qu'ils prenoient de moi, la mort m'étant mille
+fois plus douce que la vie, dans l'état où les choses
+étoient réduites. Il est impossible de décrire la funeste
+situation où nous étions.</p>
+
+<p>La reine poussoit des cris aigus, sa fermeté
+l'avoit abandonnée; elle se tordoit les mains et couroit
+éperdue par la chambre. La rage défiguroit
+si fort le visage du roi, qu'il faisoit peur à voir.
+Mes frères et soeurs dont le plus jeune n'avoit que
+quatre ans étaient à ses genoux, et tâchoient de
+l'attendrir par leurs larmes. Mdme. de Sonsfeld
+soutenoit ma tête toute meurtrie et enflée des coups
+que j'avois reçus. Peut-on, s'imaginer un tableau plus
+touchant?</p>
+
+<p>À la vérité le roi avoit changé de ton: il avouoit
+que mon frère étoit encore en vie, mais les horribles
+menaces qu'il faisoit, de le faire mourir et de m'enfermer
+pour le reste de mes jours entre quatre murailles, causoient
+cette désolation. Il m'accusoit d'être complice
+de l'entreprise du prince royal, qu'il traitoit de crime
+de lèse-Majesté, et d'avoir une intrigue amoureuse avec
+Katt, duquel, disoit-il, j'avois eu plusieurs enfants. Ma
+gouvernante, ne pouvant plus se modérer à ces insultes,
+eut le courage de lui répondre: cela n'est pas vrai, et
+quiquonque a dit pareille chose à votre Majesté, en a
+menti. Le roi ne lui répliqua rien et recommença ses
+invectives. La crainte de perdre mon frère me fit faire
+un effort sur moi-même. Je lui criai aussi haut que ma
+foiblesse put me le permettre, que je consentois à épouser
+le duc de Weissenfeld, s'il vouloit m'accorder sa
+vie. Le grand bruit, qu'il faisoit, l'empêcha de m'entendre.
+J'allois lui répéter la même déclaration, si Mdme.
+de Sonsfeld n'y eût mis obstacle, en me fermant la
+bouche avec son mouchoir. Je voulus m'en débarrasser,
+et détournant la tête je vis le pauvre Katt, qui traversoit
+la place, accompagné de quatre gens-d'armes, qui
+le conduisoient chez le roi. Pâle et défait il ôta pourtant
+le chapeau pour me saluer. On portoit après lui
+les coffres de mon frère et les siens, qu'on avoit saisis
+et scellés. Le roi fut averti un moment après qu'il
+étoit là. Il sortit en criant: À présent j'aurai de quoi
+convaincre le coquin de Fritz et la canaille de Wilhelmine;
+je trouverai assez de raisons valables pour
+leur faire couper la tête. Mdme. de Kamken et la
+Ramen le suivirent. Cette dernière l'arrêta par le bras,
+lui disant: Si vous voulez faire mourir le prince royal,
+épargnez du moins la reine, elle est innocente de tout
+ceci, et vous pouvez m'en croire sur ma parole; traitez-la
+avec douceur et elle fera tout ce que vous voudrez.
+Mdme. de Kamken lui parla sur un autre ton. Vous
+vous êtes piqué jusqu'à présent, d'être un prince juste,
+lui dit-elle, équitable et craignant Dieu. Cet Être bien-faisant
+vous en a récompensé en vous comblant de ses
+bénédictions, mais tremblez de vous départir de ses
+saints commandemens, et craignez les effets de la justice
+divine. Elle a su punir deux souverains, qui ont répandu,
+comme vous prétendez le faire, le sang de leur
+propre fils; Philippe second et Pierre le grand sont
+morts sans ligne masculine; leurs états ont été livrés en
+proie aux guerres étrangères et intestines, et ces deux
+monarques, de grands hommes qu'ils étoient, sont devenus
+l'horreur du genre humain. Rentrez en vous-même,
+Sire, le premier mouvement de votre colère est encore
+pardonnable, mais elle deviendra criminelle, si vous ne
+tâchez de la vaincre.</p>
+
+<p>Le roi ne l'interrompit point, il la regarda quelque
+temps. Lorsqu'elle eut fini de parler il rompit enfin
+le silence. Vous êtes bien hardie de me tenir un semblable
+langage, lui dit-il, cependant je n'en suis point
+fâché, vos intentions sont bonnes, vous me parlez avec
+franchise, cela augmente mon estime pour vous; allez
+tranquilliser ma femme.</p>
+
+<p>Cette action est si belle des deux côtés, qu'il ne
+faut que la lire, pour lui donner les éloges qu'elle
+mérite. En effet, la modération du roi dans l'excès de
+son courroux, et le courage de cette dame, de s'y exposer,
+sont des traits d'histoire, qui leur font un honneur
+infini. Nous admirâmes l'impudence de la Ramen et
+son effronterie, d'avoir osé parler comme elle avoit fait
+de la reine, en présence de Mdme. de Kamken.</p>
+
+<p>Dès que le roi fut loin, on me transporta dans une
+chambre prochaine, où il n'entroit jamais. J'avois pris
+un si fort tremblement, que je ne pouvois me soutenir
+sur mes jambes, et l'altération se jeta si bien sur mes
+nerfs, que j'en conservai toute ma vie un triste calendrier.
+Ce prince avoit fait assembler dans son appartement
+Grumkow, l'auditeur-général Milius et le fiscal-général
+Gerber, qui avoit pris la place de Katch,
+mort depuis quelques années. Katt se jeta d'abord
+aux pieds du roi. Ce prince à son aspect sentit renaître
+toute son indignation, il lui donna des coups de pieds,
+de canne et plusieurs soufflets, qui le mirent en sang.
+Grumkow le supplia de se modérer et de permettre
+qu'on l'interrogeât. Il avoua sur-le-champ tout ce qu'il
+savoit de l'évasion de mon frère et s'en confessa le
+complice, assurant néanmoins, qu'ils n'avoient jamais
+formé le moindre dessein ni contre la personne du roi
+ni contre l'état; que leur projet n'avoit été que de se
+soustraire à son courroux, de se retirer en Angleterre
+et de se mettre sous la protection de cette couronne.
+Étant ensuite interrogé sur les lettres de la reine et sur
+les miennes, il répondit, qu'il les avoit fait remettre à
+cette princesse selon les ordres du prince royal. On
+lui demanda, si j'avois été informée de leur dessein, ce
+qu'il nia fortement; s'il ne m'avoit jamais rendu des
+lettres de mon frère et si je ne l'avois point chargé des
+miennes? Il répliqua, qu'il se ressouvenoit m'en avoir
+donné une de mon frère un dimanche, que je revenois
+du dôme; qu'il en ignoroit le contenu, mais que les
+miennes n'avoient jamais passé par ses mains. Il avoua,
+qu'il avoit été plusieurs fois secrètement à Potsdam voir
+le prince royal, et que le lieutenant Span, du régiment
+du roi, l'avoit introduit déguisé dans la ville; que Keith
+devoit être compagnon de leur fuite et qu'ils avoient eu
+correspondance ensemble.</p>
+
+<p>L'interrogatoire fini, on visita les effets de mon frère
+et de Katt, où il ne se trouva pas la moindre chose
+de conséquence. Grumkow parcourut les lettres de
+la reine et les miennes, fâché de n'y point trouver ce
+qu'il y cherchoit. Il se tourna avec emportement du
+côté du roi et lui dit: Sire, ces maudites femmes nous
+ont dupés; je ne trouve rien dans ces lettres qui puisse
+leur faire tort, et celles qui pourroient nous donner des
+lumières n'existent sûrement plus.</p>
+
+<p>Le roi retourna chez la reine. Je ne m'y suis pas
+trompé, lui dit-il, votre indigne fille est du complot;
+Katt vient de confesser qu'il lui a rendu des lettres
+de son frère. Annoncez-lui, que je lui donne sa chambre
+pour prison; je vais donner ordre qu'on y redouble la
+garde; je la ferai examiner à la rigueur et la ferai transférer
+dans un endroit, où elle pourra faire pénitence de
+ses crimes; elle peut se préparer à partir, dès qu'elle
+aura été interrogée. Ce discours se tint encore avec
+fureur et emportement. La pauvre reine protesta de
+mon innocence, elle fit mille imprécations contre Katt,
+d'avoir avancé un pareil mensonge, et commanda à
+Mdme. de Kamken, de me demander ce qui en étoit.
+Je me trouvai dans un terrible embarras. On se souviendra
+que cette lettre, contenant des invectives contre
+la Ramen, je n'avois osé la montrer à la reine. Je me
+crus perdue, me voyant encore sur le point de me
+brouiller avec elle. Cependant faisant réflexion, qu'il
+y avoit près d'un an que cette aventure s'étoit passée,
+je résolus de payer d'effronterie. Je répondis donc à
+Mdme. de Kamken, que la reine avoit apparemment
+oublié que je lui avois montré cette lettre, qu'elle ne
+renfermoit aucun mystère, que la façon dont Katt me
+l'avoit remise me justifioit pleinement, puisqu'il me l'avoit
+donnée publiquement; qu'à la vérité je l'avois brûlée,
+mais que je m'en ressouvenois si bien, que si le roi
+l'ordonnoit, je pourrois la récrire mot à mot. Cette
+réponse fut rendue tout de suite au roi, qui se retira
+un moment après, pour parler encore avec ceux qui
+étoient assemblés chez lui.</p>
+
+<p>La reine vint me trouver. Mdme. de Sonsfeld
+me seconda si bien, que nous lui persuadâmes, qu'elle
+avoit été informée de ce que j'avois fait dire au roi.
+Elle s'acquitta, en versant un torrent de larmes, des commissions
+qu'il lui avoit données pour moi, me recommandant
+très-fortement, de garder le secret sur ce qui
+regardoit la cassette, et d'en rester toujours sur la négative.
+Nous prîmes ensuite un tendre congé; elle me
+serra long-temps entre ses bras. Je la suppliai de se
+tranquilliser, l'assurant, que j'étois entièrement résignée
+à la volonté de Dieu et du roi, et que le malheur, que
+j'appréhendois le plus pour moi, etoit de me séparer
+d'elle. On l'arracha avec peine d'auprès de moi. Je
+fus transportée en chaise à porteur dans ma chambre à
+travers une foule de peuple, qui s'étoit amassée au
+château.</p>
+
+<p>Les appartemens de la reine étant à rez de chaussée,
+et les fenêtres ayant été ouvertes, les paysans avoient
+été spectateurs de toute la scène, qu'ils avoient pu voir
+et entendre distinctement. Comme on augmente toujours
+les objets, le bruit courut, que j'étois morte aussi bien
+que mon frère, ce qui fit une rumeur terrible par toute
+la ville, dont la désolation fut générale.</p>
+
+<p>Dès que je fus dans ma chambre, on doubla
+la garde devant toutes mes portes et l'officier faisoit la
+ronde sept ou huit fois par jour. Mdme. de Sonsfeld
+et la Mermann furent les deux fidèles compagnes de
+mon malheur. Je passai une nuit affreuse; les idées les
+plus funestes se présentoient à mon imagination. Mon
+sort ne me causoit aucune inquiétude, mon esprit s'étoit
+habitué depuis ma tendre jeunesse au chagrin et au
+déplaisir, et j'envisageois la mort comme la fin de mes
+peines; mais le sort de tant de personnes, qui m'étoient
+chères, m'intéressoit à un point que je souffrois mille
+morts pour une, en pensant à leurs différentes situations.
+Je fus hors d'état de sortir du lit le jour suivant, ne
+pouvant me tenir debout et ayant des maux de tête
+affreux, des coups que j'avois reçus.</p>
+
+<p>La Ramen vint me faire d'un air triste et composé
+un compliment de la reine, qui me faisoit avertir,
+que je devois être examinée ce jour-là par les mêmes
+personnages qui avoient interrogé Katt la veille. Elle
+m'exhortoit, de bien prendre garde à ce que je disois,
+et surtout de lui tenir la parole que je lui avois donnée.
+Cette commission étoit capable de me perdre, donnant
+assez à connoître, que j'étois informée de quelques circonstances
+qui lui étoient de conséquence. Je pris cependant
+mon parti sur-le-champ. Assurez la reine de
+mes respects, lui dis-je, et dites-lui, que c'est la meilleure
+nouvelle que je puisse apprendre; que je répondrai
+avec sincérité à tout ce qu'on me demandera, et que je
+saurai si bien prouver mon innocence, qu'on ne trouvera
+aucune prise sur moi.--La reine est néanmoins dans
+mille inquiétudes pour cet interrogatoire, car elle craint,
+Madame, que vous n'aurez pas la fermeté de la soutenir.
+On n'a pas besoin de fermeté, lui repartis-je, quand on
+n'a rien à se reprocher. Le roi se propose de terribles
+choses, continua-t-elle, votre départ est résolu, Madame;
+il vous enverra dans un cloître, nommé le St. Sépulcre,
+où vous serez traitée en criminelle d'état, séparée de
+votre grande maîtresse et de vos domestiques, et sous
+une si rigide discipline, que vous me faites pitié. Le
+roi est mon père et mon souverain, lui repartis-je, il
+est maître de disposer de moi selon son bon plaisir;
+mon unique confiance est en Dieu, qui ne m'abandonnera
+pas. Vous n'affectez tant de fermeté, reprit-elle, que
+parce que vous vous imaginez, que tout ceci ne sont que
+des menaces en l'air. Mais j'ai vu de mes propres yeux
+l'arrêt de votre exil, signé de la main du roi, et pour
+vous convaincre de la réalité de ce que je vous dis, la
+pauvre Bulow vient d'être chassée de la cour, elle et
+toute sa famille sont reléguées en Lithuanie; le lieutenant
+Span est cassé et envoyé à Spandau; une maîtresse
+du prince royal est condamnée au fouet et au
+bannissement; Duhan, précepteur de votre frère, relégué
+aussi à Memel; Jaques, bibliothécaire du prince royal,
+a subi le même sort, et Mdme. de Sonsfeld seroit bien
+plus malheureuse que tous ceux-là, si elle n'avoit été
+brouillée cet été avec la reine.</p>
+
+<p>Il faut remarquer ici, que la reine ne s'étoit fâchée
+contre elle que parcequ'elle avoit soutenu qu'on avoit
+malfait, en s'opiniâtrant à culbuter Grumkow avant
+mon mariage; qu'on auroit dû commencer avant toutes
+choses à terminer celui-ci et travailler ensuite à éloigner
+ce ministre.</p>
+
+<p>Je ne sais comment je pus endurer le discours de
+l'impertinente Ramen. Cependant ma contenance me
+sauva et fit juger à cette mégère, ou que j'étois innocente
+ou que je ne me laisserois pas intimider. Elle
+me délivra enfin de son odieuse présence.</p>
+
+<p>Je quittai ma dissimulation dès qu'elle fut sortie.
+Le malheur de tant d'honnêtes gens me perça le coeur.
+Je l'épanchai dans le sein de Mdme. Sonsfeld. Notre
+séparation, dont on m'avoit menacée, achevoit de me
+réduire au désespoir. Je ne sais comment j'ai pu survivre
+à tant de cuisans chagrins. La journée se passa
+dans le deuil et dans les larmes. J'attendois ceux qui
+dévoient m'interroger; chaque petit bruit augmentoit
+mes alarmes. Mon attente toutefois fut vaine et personne
+ne vint.</p>
+
+<p>Le lendemain l'officieuse Ramen réitéra sa visite.
+Elle recommanda encore la fermeté de la part de la
+reine et me dit, que mon examen n'avoit pu se faire
+la veille, le roi ayant jugé à propos de faire venir le
+prince royal, pour le confronter avec Katt et avec moi;
+qu'on le conduiroit en ville le soir sur la brune, pour
+prévenir le tumulte et que je devois me préparer à répondre
+le jour suivant aux accusations qu'on formeroit
+contre moi. Je ne me démontai point. Mettez-moi aux
+pieds de la reine, lui repartis-je, et dites-lui, que je ne
+déguiserai rien de tout ce que je sais, si on m'interroge;
+que je la supplie de se tranquilliser, puisque je ne suis
+coupable en rien.</p>
+
+<p>Cependant mes réponses désoloient la reine, elle
+s'imagina que la peur et le chagrin m'avoient fait tourner
+la tête, et que je découvrirois à la première question
+qu'on me feroit, les mystères dont j'étois dépositaire.
+Pour s'en éclaircir, elle m'envoya l'après-midi son fidèle
+valet de chambre Bock. Je fus ravie de voir cet
+homme. Je me plaignis amèrement à lui de la façon
+d'agir de la reine, qui m'exposoit aux plus grands malheurs,
+par les commissions qu'elle donnoit à la Ramen.
+Je le chargeai d'assurer cette princesse de ma discrétion,
+comme aussi de la supplier de ne plus envoyer si souvent
+chez moi, de crainte de donner du soupçon, et
+surtout de ne charger personne de ce qu'elle auroit à
+me faire savoir, que lui qui étoit seul informé de l'aventure
+de la cassette, dont je ne pouvois m'expliquer avec
+la Ramen. Je fus obligée de prendre ce détour, pour
+ne point offenser la reine, qui auroit été fort piquée,
+si elle s'étoit aperçue que je me méfiois de sa favorite.</p>
+
+<p>Je passai tout ce jour à la fenêtre, dans l'espérance
+de voir passer mon frère. La seule idée d'une vue si
+chère me faisoit souhaiter de lui être confrontée. Il
+n'en fut pourtant rien.</p>
+
+<p>Le roi changea d'avis et le fit conduire le 5. de
+Septembre à Custrin, forteresse située sur la Varte dans
+la Nouvelle-Marche.</p>
+
+<p>Le prince royal avoit été mené d'abord à Mittenwalde,
+proche de Berlin, où Grumkow, Derscho,
+Milius et Gerber l'interrogèrent pour la première fois.
+Le dernier lui fit grand peur. L'ayant vu sortir de
+carosse avec un manteau rouge, il le prit pour le bourreau,
+qui venoit lui donner la question. Il étoit assis
+sur un méchant coffre faute de chaise, et n'avoit eu
+tout ce temps d'autre lit que le plancher. Il soutint
+l'examen avec fermeté; ses réponses furent conformes
+à celles de Katt. On lui produisit les débris du porte-feuille,
+en lui demandant, si les lettres et les pièces,
+qu'il renfermoit, y étoient toutes? Mon frère eut la présence
+d'esprit de répondre, que les lettres y étoient,
+mais qu'il voyoit plusieurs bijouteries qu'il ne connoissoit
+pas.</p>
+
+<p>Cette réponse ouvrit les yeux à Grumkow et le
+mit au fait de la tromperie que nous avions faite. Il
+n'y avoit plus de remède; il jugea bien, que ni menaces
+ni voies de fait ne nous feroient confesser leur contenu.
+Il pressa encore mon frère sur plusieurs articles, sans
+en tirer que des répliques fières et très-dures, ce qui
+lui faisant perdre patience, il le menaça de la question.
+Mon frère m'a avoué depuis, que tout son sang se glaça
+dans ses veines à cette déclaration. Il sut pourtant
+dissimuler sa frayeur et lui repartit, qu'un bourreau tel
+que lui ne pouvoit que prendre plaisir à parler de son
+métier; qu'il n'en craignoit point les effets, qu'il avoit
+tout avoué, mais qu'il s'en repentoit, puisque ce n'est
+pas à moi, continua-t-il, de m'abaisser jusqu'à répondre
+à un coquin comme vous.</p>
+
+<p>Transféré le jour suivant à Custrin, il fut privé de
+ses domestiques et de ses effets, et on ne lui laissa que
+ce qu'il avoit sur le corps. Pour toute occupation on
+lui donna une bible et quelques livres de dévotion; sa
+dépense fut réglée à quatre gros par jour (argent d'ici
+3 bons patz, ou 12 sols et demi de France). La chambre
+qui lui servoit de prison, ne recevoit le jour que par
+une petite lucarne; il restoit tout le soir dans l'obscurité
+et on ne lui portoit de lumière qu'à l'heure du souper,
+fixée à sept heures. Quelle affreuse situation pour un
+jeune prince, l'amour et l'unique espérance de son pays!
+Il fut encore examiné quelques jours après. Il est à
+remarquer que tout l'interrogatoire se fit toujours sous
+le nom du colonel Fritz, et on ne me titra que de
+Mlle. Wilhelmine. Grumkow avoit trop d'esprit pour
+ne pas concevoir que le crime imaginaire du coupable
+n'étoit dans le fond qu'une étourderie de jeune homme,
+laquelle n'étoit pas condamnable, quand on réfléchissoit
+aux circonstances où mon frère s'étoit trouvé. Il fit
+donc convenir le roi de tourner son procès d'une autre
+façon et de le traiter comme un déserteur et sur le
+pied militaire.</p>
+
+<p>Mon frère étoit si aigri par les indignités qu'on
+lui faisoit, que les commissaires n'en purent tirer que
+des injures et des invectives. Enragés de ne rien découvrir,
+leur fureur retomba sur Katt, auquel ils voulurent
+faire donner la question. Le Maréchal de Wartensleben,
+ayeul de celui-ci et grand ami de Sekendorff,
+détourna ce coup par ses instances réitérées à
+ce ministre.</p>
+
+<p>Cependant mon sort étoit toujours le même. Je
+prenois tous les soirs un tendre congé de Mdme. de
+Sonsfeld et de la Mermann, n'étant pas sûre de les
+revoir le lendemain. Je fis remettre secrètement à la
+reine mes pierreries et ce que j'avois de plus précieux.
+J'envoyai de nuit les lettres que j'avois reçues de mon
+frère, à Mlle. de Jocour, gouvernante de mes soeurs
+cadettes, ne pouvant me résoudre à les brûler. Mes
+précautions ainsi prises, j'attendois mon destin avec
+constance.</p>
+
+<p>Le roi partit enfin. La reine vint me voir le même
+soir. Notre entrevue fut des plus touchantes. Elle me
+dit, qu'elle me croyoit à l'abri de l'interrogatoire et du
+cloître, le roi n'en ayant plus parlé les derniers jours.
+Elle me conta aussi, qu'on étoit redevable au prince
+d'Anhalt de l'évasion de Keith; que c'étoit lui qui
+l'avoit fait avertir par son page de la détention de mon
+frère. Ce prince s'étoit entièrement changé à son avantage
+depuis sa brouillerie avec Grumkow; il ne se
+mêloit plus d'intrigues, et tâchoit de rendre service à
+tout le monde. J'avois eu le bonheur de la raccommoder
+avec la reine et le prince royal, auxquels il étoit entièrement
+dévoué. Le roi ne pouvant se venger personnellement
+de Keith, le fit pendre en effigie, et fit son frère
+sergent dans un régiment, pour punition d'avoir amené
+les chevaux au prince royal. La reine me fit aussi part
+d'une particularité très-intéressante, comme on le verra
+par la suite. C'étoit le mariage de ma quatrième soeur
+avec le prince héréditaire de Bareith, que le roi avoit
+publié la veille. Dieu merci! ajouta-t-elle, je n'ai plus
+rien à craindre pour vous de ce côté-là; c'est un bon
+parti pour Sophie, mais qui ne vous convenoit pas.
+Elle m'apprit quelques jours après avec un air de satisfaction,
+que ce prince étoit mort à Paris d'une fièvre
+chaude. J'en suis fort fâchée, lui répondis-je, c'est
+dommage, tout le monde en disoit beaucoup de bien,
+et ma soeur auroit été fort heureuse avec lui. Et moi,
+j'en suis charmée, continua-t-elle, j'ai toujours craint un
+dessous de cartes, et c'est une inquiétude de moins.
+(Cette nouvelle étoit fausse; il fut très-mal effectivement,
+mais il réchappa heureusement de la fièvre chaude.)</p>
+
+<p>La reine partit le 13. Septembre pour Vousterhausen.
+Notre séparation ne se fit point sans répandre des larmes.
+Nous convînmes de faire passer nos lettres par le canal
+du valet de chambre Bock, à la femme duquel on les
+rendroit à Berlin.</p>
+
+<p>Je m'accoutumai assez bien à ma prison. Jusque-là
+le genre de vie que je menois, étoit fort
+doux. Je voyois de temps en temps mes soeurs et
+les dames de la reine; mes heures étoient si bien
+réglées, que je ne m'ennuyois point; je lisois, j'écrivois,
+je composois de la musique et faisois de petits ouvrages
+pour m'amuser. Mais tout-cela ne faisoit que me distraire
+quelques momens; la situation de mon frère se
+représentoit sans cesse à mon imagination; ce qui me
+jetoit dans une profonde mélancolie. Ma santé étoit
+aussi fort mauvaise; j'avois conservé une telle foiblesse
+de nerfs, qu'à peine je pouvois marcher, et que je tremblois
+si fort, que je ne pouvois lever les bras.</p>
+
+<p>J'étois à méditer une après-midi. Ma bonne Mermann
+vint m'interrompre; elle étoit pâle comme la mort
+et je remarquai en elle tous les signes d'une grande
+frayeur: Eh mon Dieu, lui dis-je, qu'avez vous? mon
+arrêt est-il prononcé? Non, Madame, mais le mien le
+sera peut-être bientôt. Je me trouve dans un cruel
+embarras. Un sergent des gens-d'armes est venu ce
+matin chez mon mari, pour lui remettre de la part de
+Katt un paquet, à ce qu'il disoit de grande conséquence
+pour votre Altesse royale. Mon mari qu'on soupçonne
+déjà, parcequ'il a été des amis de ce dernier, n'a point
+voulu l'accepter, et a prié cet homme de revenir ce
+soir. C'est à vous, Madame, à décider de ce qu'il doit
+faire; vous connoissez mon attachement pour vous, je
+suis déterminée à tout risquer, pour vous en convaincre.
+J'aimois beaucoup cette femme, qui avoit certainement
+bien du mérite. Le risque qu'elle couroit me laissa
+quelque temps en suspens. Mdme. de Sonsfeld qui
+étoit présente, lui demanda, si elle ne savoit point ce
+que contenoit ce paquet? Le sergent, repartit-elle, a
+dit à mon mari, que c'est un portrait. Ah ciel! s'écria
+ma gouvernante, c'est celui de votre Altesse royale,
+que j'ai donné au prince royal, et qu'il a laissé en garde
+à Katt, comme il me l'a dit lui-même. Vous êtes perdue,
+Madame, s'il tombe entre les mains du roi; il accuse
+déjà Katt d'avoir été votre galant, s'il trouve encore
+ce portrait, sans rien examiner il commencera par
+punir et vous traitera de la façon la plus cruelle. Il
+faut absolument le ravoir, continua-t-elle, en s'adressant
+à la Mermann, vous hazardez autant en l'acceptant
+qu'en le refusant, il vaut donc mieux choisir le premier
+parti, puisque vous n'avez à craindre que l'indiscrétion
+du sergent, au lieu que votre malheur est sûr, si vous
+prenez le second, car si la princesse est abimée, nous
+le serons avec elle, et son innocence et la nôtre ne serviront
+de rien. La Mermann ne balança plus et me
+rendit le soir-même mon portrait. La chose resta secrète,
+le sergent étant par bonheur honnête homme.</p>
+
+<p>La pauvre femme retomba quelques jours après
+dans de nouvelles inquiétudes, aussi grandes que celle-ci.
+Un inconnu vint lui rendre une lettre. Sa surprise fut
+extrême, de trouver en l'ouvrant qu'elle en renfermoit
+une de mon frère pour moi. Elle me l'apporta sur-le-champ.
+Elle étoit écrite au crayon. Je l'ai conservée
+soigneusement jusqu'à présent; en voici les propres
+expressions.</p>
+
+<p>Ma chère soeur!</p>
+
+<p>L'on va m'hérétiser après le conseil de guerre, qui
+va se tenir à présent, car il n'en faut pas davantage pour
+passer pour hérésiarque, que de n'être pas en toutes
+choses conforme au sentiment du maître. Vous pouvez
+donc juger sans peine de la jolie façon dont on m'accommodera.
+Pour moi je ne m'embarrasse guère des
+anathèmes qui seront prononcés contre moi, pourvu que
+je sache, que mon aimable soeur s'inscrive à faux là
+contre. Quel plaisir pour moi, que ni grillés ni verroux
+ne peuvent m'empêcher de vous témoigner ma parfaite
+amitié. Oui, ma chère soeur, il se trouve encore d'honnêtes
+gens dans ce siècle quasi entièrement corrompu,
+qui me procurent les moyens nécessaires pour vous
+témoigner mes soumissions. Oui, ma chère soeur, pourvu
+que je sache que vous soyez heureuse, la prison me
+deviendra un séjour de félicité et de contentement. Chi
+ha tempo ha vita! Consolons nous avec cela. Je
+souhaiterois du fond de mon coeur n'avoir plus besoin
+d'interprète pour vous parler, et que nous vissions ces
+heureux jours, où votre Principe et ma Principessa<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>
+feront une douce harmonie, ou pour parler plus net, où
+j'aurai le plaisir de vous entretenir moi-même et de vous
+assurer, que rien au monde ne sauroit diminuer mon
+amitié pour vous. Adieu.</p>
+
+<p>Le prisonnier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Mon frère avoit donné ce titre à sa flûte, disant, qu'il ne
+seroit jamais véritablement amoureux que de cette princesse.
+Il en faisoit souvent de jolis badinages, qui nous faisoient
+rire. Pour y répondre j'avois nommé mon luth prince, lui
+disant, que c'étoit son rival.</blockquote>
+
+<p>Cette lettre me perça le coeur; mes larmes m'empêchèrent
+long-temps de parler. Je ne comprenois rien
+au tour badin de mon frère. Son style me rassura
+quelques momens pour me replonger ensuite dans de
+plus fortes alarmes. Le conseil de guerre dont il faisoit
+mention et dont on m'avoit fait mystère, me jetoit dans
+des agitations terribles. Je tourmentai inutilement Mdme.
+de Sonsfeld, pour me permettre de lui répondre,
+mais elle resta inflexible, et ne me fit entendre raison
+qu'avec beaucoup de peine. Mon sort changea quelques
+jours après.</p>
+
+<p>Un dimanche, 5. de Novembre, étant tranquillement
+dans mon lit, on vint m'avertir que Eversmann demandoit
+à me parler de la part du roi. Je le fis entrer,
+dissimulant tant bien que mal mon trouble. Je viens de
+Vousterhausen, me dit-il; le roi m'a ordonné de vous
+dire, que jusqu'à présent il vous a traitée avec douceur
+et ménagement, il n'a point voulu vous faire interroger,
+de crainte, de vous trouver coupable, d'autant plus que
+le prince royal et Katt ont avoué que vous étiez leur
+complice (ceci étoit entièrement faux), mais il prétend
+de vous en reconnoissance, que vous vous déterminiez
+sur le choix des deux partis qu'il vous a si
+souvent proposés. Prenez garde, Madame, à la réponse
+que vous me donnerez, la vie du prince royal et
+peut-être la vôtre en dépendent; il est dans une furieuse
+colère contre le prince et ne parle que de le faire décapiter.
+Je n'ose vous dire les funestes desseins qu'il
+roule dans son esprit contre vous deux, je tremble quand
+j'y pense, et il n'y a que vous qui puissiez les détourner.
+Songez y bien, je fais le préambule, mais le roi vous
+enverra d'autres personnes, qui sauront vous mettre à
+la raison, si vous ne me donnez une déclaration favorable.</p>
+
+<p>Je souffris maux et martyres pendant tout ce discours.
+J'étois assez incertaine de ma réponse, si la fin
+de son raisonnement ne me l'eût suggérée. Le roi est
+le maître, lui repartis-je, il peut disposer de ma vie et
+de ma mort, mais il ne peut me rendre coupable, lorsque
+je ne le suis pas. Je ne désire rien tant que d'être
+examinée, mon innocence paroîtroit dans tout son lustre.
+Pour ce qui regarde les deux partis en question, ils me
+sont l'un et l'autre si odieux, que le choix en seroit
+trop difficile; cependant j'obéirai aux ordres du roi, dès
+qu'il sera d'accord avec la reine. Il se mit à rire fort
+insolemment. La reine? s'écria-t-il, le roi lui a déclaré
+nettement, qu'il ne veut plus qu'elle se mêle de quoi
+que ce soit.--Il ne peut pourtant empêcher qu'elle
+ne reste ma mère, ni lui ôter l'autorité que cette qualité
+lui donne sur moi. Que je suis malheureuse! quelle
+nécessité y-a-t-il de me marier, et d'où vient qu'on ne
+s'accorde pas sur celui que je dois épouser? Je suis
+livrée au sort le plus cruel, menacée alternativement de
+la malédiction de mon père et de ma mère, sans savoir
+quel parti prendre, ne pouvant obéir à l'un sans désobéir
+à l'autre. Eh bien, continua-t-il, préparez-vous donc
+à mourir; je vois bien qu'il n'est plus temps de vous
+rien cacher. On recommencera le procès du prince
+royal et de Katt, où vous allez être impliquée; il faut
+une victime de plus à la fureur du roi, Katt ne suffit
+pas pour éteindre sa rage, et on sera charmé de sauver
+votre frère à vos dépens. Que vous me faites plaisir,
+lui répondis-je; je suis détachée du monde; les adversités,
+que j'y ai éprouvées, m'ont fait reconnoître la
+vanité de toutes les choses humaines; je recevrai la mort
+avec joie et sans crainte, puisqu'elle me conduira à un
+heureux repos, dont personne ne pourra me priver.
+Mais que deviendroit en ce cas le prince royal? repartit-il.
+Si je lui sauve la vie, ma félicité est parfaite, et
+s'il meurt, je n'aurai pas le chagrin de lui survivre.
+Vous êtes inflexible, Madame, mais ceux que le roi
+vous enverra, sauront vous mettre à la raison. J'ai de
+plus à vous défendre expressément de la part de ce
+prince, de rien faire savoir de tout ce que je vous ai
+dit, à la reine. Cette triste conversation finit par là.</p>
+
+<p>J'étois dans une altération effroyable, craignant
+de faire tort à mon frère par mes refus. On m'avoit
+fait accroire, que le conseil de guerre l'avoit
+condamné à une année de prison, et que Katt
+avoit été enfermé dans une forteresse pour le reste
+de ses jours. Je me tranquillisai pourtant, étant maîtresse
+de mon sort, et de rendre telle réponse qu'il me
+plairoit à ceux qui dévoient m'être envoyés de la part
+du roi, n'en voulant point donner de positive à un
+faquin comme Eversmann.</p>
+
+<p>Je contai d'abord toutes ces circonstances à Mdme.
+de Sonsfeld. Nous conclûmes toutes deux d'en informer
+la reine. Comme nous jugeâmes bien que je
+serois épiée; je n'osai risquer de donner ma lettre à la
+femme de Bock, de crainte, qu'elle ne fût interceptée.
+J'eus donc recours à Mlle. de Kamken, fille de la
+grande maîtresse, que la reine avoit reprise à la place
+de la Bulow. Cette fille avoit infiniment d'esprit, de
+mérite et de solidité.</p>
+
+<p>On avoit oublié de mettre la garde à un dégagement,
+qui faisoit la communication de l'appartement de
+mes soeurs et du mien, ce qui m'avoit facilité le plaisir
+de les voir. Mlle. de Kamken s'introduisit par-là
+secrètement chez moi. Les difficultés qu'elle me fit, ne
+me rebutèrent point. Je m'avisai d'empaqueter ma
+lettre dans un fromage, que je coupai en deux et que
+je rajustai ensemble le mieux que je pus. Envoyez ce
+fromage à votre mère, lui dis-je, mandez-lui, qu'il vient
+de Mdme. de Roukoul; on ne s'avisera sûrement pas
+d'y chercher une lettre. Cet expédient la rassura; elle
+suivit mon intention, qui réussit heureusement. J'avois
+supplié la reine, de garder le secret sur ce que je lui
+mandois et de me faire savoir ses ordres par la même
+voie. Elle fit tout à rebours.</p>
+
+<p>Mdme. de Roukoul vint m'en apporter la réponse
+le lendemain matin. Cette dame étoit âgée de 70 ans;
+elle étoit remplie de probité et de mérite, mais son
+grand âge ne permettoit pas qu'on s'y fiât. Comme
+elle se doutoit de quelque mystère, elle voulut être présente
+à l'ouverture de la lettre. Il fallut donc mal gré
+bon gré la lire devant elle. Il n'y avoit que ce peu
+de mots:</p>
+
+<p>«Vous êtes une poule mouillée qui s'épouvante de
+tout. Songez que je vous donne ma malédiction, si
+vous consentez à ce qu'on exige de vous. Faites la
+malade, pour gagner du temps.»</p>
+
+<p>Les cornes me vinrent à la tête en lisant ce billet,
+et surtout la fin m'en embarrassa beaucoup. Le conseil
+étoit bon, mais il falloit de la discrétion, et j'étois sûre
+qu'on pécheroit de ce côté-là.</p>
+
+<p>Dès que je fus seule avec Mdme. de Sonsfeld,
+nous consultâmes ensemble sur ce qu'il y avoit à faire.
+Nous jugeâmes qu'il étoit nécessaire de tromper Mdme.
+de Roukoul, et de lui donner le change sur ma feinte
+maladie. Mdme. de Sonsfeld me conseilla de remettre
+la comédie, que nous avions projetée, au jour suivant,
+pour des raisons, disoit-elle, qu'elle ne pouvoit m'expliquer.</p>
+
+<p>Eversmann vint lui rendre visite le même
+soir. Le roi m'envoie, lui dit-il; il vous commande
+d'employer tous vos efforts pour persuader à la
+princesse d'épouser le duc de Weissenfeld. Ses
+refus ont épuisé sa patience; il vous fait dire, que
+votre logement est préparé à Spandau, où il vous
+enverra si elle ne se rend à ses volontés. Je quitterai
+la cour, lui repartit-elle, dès qu'il le jugera à propos.
+Le roi doit se ressouvenir de la répugnance que j'ai
+eue d'accepter le poste de gouvernante auprès de la
+princesse; je lui remontrai mon peu de capacité pour
+cet emploi, il me le donna malgré mes représentations.
+Je l'ai élevée dans les principes de la vertu et du
+christianisme; je l'aime et la chéris plus que ma vie,
+mais je suis prête à donner, non obstant cela, ma démission,
+si le roi ne me juge plus capable de remplir
+mes fonctions; je ne puis me mêler de choses qui passent
+mon hémisphère. La princesse est d'un âge assez
+mûr, pour savoir elle-même ce qu'elle a à faire. Je
+souhaite qu'elle prenne des résolutions conformes aux
+volontés du roi et de la reine; pour moi je resterai
+neutre et ne m'ingérerai point de lui donner conseil pour
+ou contre. Vous n'êtes peut-être pas informée, répondit-il,
+de la terrible tragédie qui s'est passée ce matin. Le
+sang de Katt n'a point appaisé le ressentiment du roi,
+il est plus furieux que jamais, et je crains fort que votre
+conduite ne lui donne lieu d'en venir avec vous à de
+fâcheuses extrémités. Sur cela il lui conta la déplorable
+fin de Katt, que je réserve pour un autre
+lieu, ne voulant point interrompre le fil de ma narration.
+Mdme. de Sonsfeld en fut terriblement
+frappée; elle ignoroit cette triste catastrophe, dont
+toutes les circonstances la firent frémir; sa fermeté
+n'en fut pourtant point ébranlée. Ménagez, au nom
+de Dieu, la princesse, s'écria-t-elle, et ne lui parlez point
+de cette exécution; elle a le coeur bon et compatissant,
+la situation du prince royal et le malheur de Katt ne
+peuvent que lui causer une violente altération, qui acheveroit
+de ruiner sa santé déjà fort dérangée; et pour ce
+qui me regarde, j'attends avec tranquillité et résignation
+tout ce qu'il plaira à la providence d'ordonner sur mon
+sujet. Eversmann, n'en pouvant tirer d'autre réponse,
+se retira assez mal satisfait.</p>
+
+<p>J'endurois de violentes inquiétudes pendant cette
+conversation. Mdme. de Sonsfeld me la rendit mot-à-mot,
+à l'article de Katt près; elle étoit fort altérée
+et ne pouvoit me cacher ses larmes. Je pris le change,
+croyant que les menaces d'Eversmann les causoient.</p>
+
+<p>Je me préparai à jouer la scène dont nous
+étions convenues. Je mis la Mermann de la confidence,
+j'étois sûre de sa discrétion et de sa fidélité.
+Je dinois tête à tête avec ma gouvernante
+dans un cabinet dont la porte donnoit sur un corridor;
+notre ordinaire étoit si mince, que nous jeûnions
+la plupart du temps; ce n'étoient que des os
+sans chair, cuits avec de l'eau et du sel, on ne nous
+donnoit au lieu de vin que de la petite bierre ce qui
+nous obligeoit de boire de l'eau toute pure. Nous
+étant mises à table, nous nous plaignîmes de ce
+qu'il faisoit trop chaud et nous fîmes ouvrir la porte
+du corridor où il y avoit toujours beaucoup de
+monde qui alloit et venoit. Je me laissai tomber
+tout doucement de la chaise, en criant: je me meurs.
+Mdme. de Sonsfeld courut promptement pour me
+secourir en appelant à l'aide. Ceux de dehors me
+voyant dans cet état me crurent morte, et en semèrent
+le bruit par tout le château. Les lamentations de la
+gouvernante et de la Mermann les confirmèrent dans
+cette idée; mes soeurs et les dames de la reine accoururent
+dans ma chambre. Je contrefis si bien la morte
+pendant une heure, qu'on envoya enfin chercher Stahl.
+Je repris mes sens avant son arrivée. Je maudissois
+mille fois en moi-même la nécessité qui me réduisoit à
+faire un personnage si contraire à mon caractère. On
+m'avoit couchée sur mon lit; je priai tout le monde de
+se retirer et de me laisser un peu tranquille. Je donnai
+par ce moyen le temps à Mdme. de Sonsfeld de
+prévenir le médecin, qui étoit entièrement dévoué à la
+reine. Il ne manqua pas de dire que j'étois fort malade.
+Tout le jour se passa ainsi.</p>
+
+<p>J'eus encore le lendemain le chagrin de recevoir
+une visite de ce vilain visage de Eversmann.
+Comme je m'étois bien attendue qu'il ne manqueroit
+pas de venir examiner si mon mal étoit vrai
+ou faux, j'avois pris mes précautions de loin et
+avois eu soin de me faire chauffer des pierres de térébenthine,
+qui étoient cachées dans mon lit et dont je
+pouvois me servir lorsque quelqu'un de suspect venoit
+chez moi. Je les tenois entre mes mains, qui en devenoient
+brûlantes et faisoient accroire à chacun que j'avois
+une grosse fièvre et beaucoup de chaleur. Il venoit de
+Vousterhausen, où on étoit déjà informé de l'accident
+qui m'étoit survenu la veille. Etes-vous bien malade?
+me dit-il, donnez-moi un peu la main, que je voie si vous
+avez de la chaleur. Je la lui tendis sur-le-champ. Surpris
+de me trouver si mal, il demanda à Mdme. de Sonsfeld,
+si elle n'avoit pas envoyé chercher Stahl? Je l'ai
+risqué, lui répondit-elle, car la princesse, étoit hier dans
+un tel état, qu'il n'y avoit point de temps à perdre pour
+la secourir; mais je n'ai osé le faire venir aujourd'hui,
+et j'en ai demandé la permission à la reine. Il la tira
+à part et sortit avec elle. Je vous avois défendu, lui
+dit-il, de la part du roi, aussi bien qu'à la princesse de
+ne point informer la reine des commissions dont il
+m'avoit chargé pour vous, vous avez pourtant eu le
+courage l'une et l'autre de désobéir à cet ordre. La
+reine est instruite de tout; elle m'a traité comme le
+dernier des hommes, mais rendez grâces, vous et votre
+princesse, à mon bonté qui m'empêche de me venger.
+Si j'informois le roi de tout ceci, il vous feroit un mauvais
+parti à l'une et à l'autre. C'est ce que j'ai voulu vous
+dire seulement en passant, afin que cela ne vous arrive
+plus. Il se retira en proférant ces dernières paroles, et
+épargna la peine à Mdme. de Sonsfeld de lui répondre.
+Elle rentra toute effrayée dans ma chambre, pour me
+conter cette nouvelle imprudence de la reine. J'en
+restai stupéfiée. Nous ne doutâmes plus qu'elle n'en
+parlât encore au roi, ce qui auroit achevé de tout gâter
+et de nous exposer aux plus grands malheurs.</p>
+
+<p>Chaque jour étoit signalé par quelque catastrophe.
+Ce n'étoient que des emprisonnemens, des confiscations
+et des exécutions continuelles, ce qui me faisoit appréhender,
+que les menaces du roi ne se changeassent enfin
+en effets, surtout s'il pouvoit trouver la moindre prise.
+Je le répète encore, mon sort m'inquiétoit le moins;
+celui des personnes que j'aimois absorboit toute mon
+attention. Je réfléchis toute la nuit sur ma situation;
+grand Dieu, qu'elle étoit affreuse! Je me voyois sans
+soutien, ne pouvant compter sur la reine, qui n'avoit
+aucun crédit et qui embrouilloit tout par ses imprudences
+et son indiscrétion. Mon frère ne me sortoit point de
+l'esprit. Je soupçonnois des mystères sur son sujet;
+mais toutes mes instances étoient inutiles et on me
+répondoit toujours qu'il étoit enfermé pour un an. Ne
+sachant pas la mort de Katt, je craignois qu'on ne
+recommençât les procédures et que la fin n'en fût funeste.
+Ma chère gouvernante m'alarmoit bien vivement; je
+l'aimois tendrement et j'aurois mieux aimé mourir que
+de l'exposer par mon obstination à tenir compagnie à
+tant d'illustres infortunés. Je me résolus donc enfin
+fermement à me sacrifier pour les autres et à épouser
+le duc de Weissenfeld, avec condition toutefois, que
+le roi m'accorderoit la grâce de mon frère. Je remis
+à lui faire savoir mes intentions jusqu'à ce qu'il m'envoyât
+ceux dont Eversmann m'avoit parlé. J'eus grand
+soin de cacher ce projet à Mdme. de Sonsfeld, qui
+y auroit mis sûrement obstacle.</p>
+
+<p>Je passai ainsi six ou sept jours, au bout desquels
+Eversmann renouvela ses visites. J'affectois une
+grande foiblesse, qui me faisoit encore garder le lit. Il
+vint m'annoncer, que le roi étoit averti que je voyois
+mes soeurs et les dames de la reine, qu'il en étoit
+dans une très-violente colère, et qu'il me faisoit défendre
+sous peine de la vie de ne plus sortir de ma chambre
+et de ne point mettre la tête à la fenêtre.</p>
+
+<p>En effet les ordres furent si bien donnés, que je
+devins prisonnière dans toutes les formes, et qu'on ne
+laissa plus entrer personne chez moi sans un ordre exprès
+du roi. Je pris mon parti là-dessus et je jugeai que
+Eversmann, malgré sa feinte générosité, en étoit la
+cause. Ce qui m'incommodoit le plus, c'étoit ma feinte
+maladie et de garder tout le jour le lit; je ne pouvois
+lire qu'à bâtons rompus, ce diantre d'homme venant
+m'interrompre à tout bout de champ et me rabattre les
+oreilles de son duc de Weissenfeld et de ses menaces.</p>
+
+<p>La reine cependant arriva le 22. au matin à
+Berlin. A force d'affectation et de chagrin, j'étois très-indisposée
+en effet. Ma soeur Charlotte avoit obtenu la
+permission de me voir; elle courut d'abord chez moi. Je l'aimois
+beaucoup; elle avoit de l'esprit, de la vivacité et l'humeur
+fort douce. Elle m'a bien mal récompensée depuis de
+l'amitié que j'avois pour elle. A peine eut-elle mis le pied dans
+ma chambre, qu'elle me dit: n'avez-vous pas bien plaint
+mon pauvre frère et regretté Katt? Pourquoi? lui repartis-je
+en m'effrayant. Quoi, vous n'en savez rien?
+continua-t-elle en racontant fort confusément cette déplorable
+tragédie. J'en fus si saisie que le coeur me manqua.
+Mais il est à propos de placer ici ce grand
+événement.</p>
+
+<p>Le conseil de guerre, qui devoit décider du sort
+des deux criminels, fut assemblé le 1. de Novembre à
+Potsdam. Il étoit composé de deux généraux, de deux
+colonels, de deux lieutenant-colonels, de deux majors,
+de deux capitaines et de deux lieutenants. Tout le
+monde s'étant excusé d'en être, le roi fit tirer toute l'armée
+au sort. Il tomba sur le généraux Denhoff et
+Linger, les colonels Derscho et Panewitz. J'ai
+oublié les lieutenant-colonels, le major Schenk des gens-d'armes
+et Weier du régiment du roi, aussi bien que
+le capitaine Einsiedel de ce même régiment. Ils donnèrent
+chacun leur voix par un passage de l'écriture
+sainte. Je ne me souviens que de celui de Denhoff,
+qui allégua la douleur de David, lorsqu'on vint lui dire
+la mort d'Absalon, et s'écria: ah mon fils Absalon, mon
+fils Absalon! etc. Le même et Linger opinèrent au
+pardon, mais les autres, pour faire leur cour au roi,
+condamnèrent mon frère et Katt à être décapités, procédure
+inouïe dans un pays chrétien et policé. Le roi
+auroit fait exécuter cette sentence, si toutes les puissances
+étrangères n'avoient intercédé pour le prince, particulièrement
+l'Empereur et les états généraux. Sekendorff
+se donna de grands mouvemens; ayant causé le
+mal il voulut le réparer. Il dit au roi, que le prince
+étoit à la vérité son fils, mais qu'il appartenoit à l'empire
+et que sa Majesté n'avoit aucun droit sur lui. Il
+eut bien de la peine à obtenir sa grâce; ses sollicitations
+diminuèrent peu à peu les desseins sanguinaires du roi.
+Grumkow qui s'en aperçut, voulut s'en faire un mérite
+auprès de mon frère; il se rendit à Custrin et l'engagea
+d'écrire et de faire des soumissions au roi.</p>
+
+<p>Sekendorff entreprit aussi de sauver Katt, mais
+le roi resta inflexible. Son arrêt lui fut prononcé le 2.
+du même mois. Il l'entendit lire sans changer de couleur.
+Je me soumets, dit-il, aux ordres du roi et de la providence;
+je vais mourir pour une belle cause et j'envisage
+le trépas sans frayeur, n'ayant rien à me reprocher.
+Dès qu'il fut seul il appela Mr. Hartenfeld, qui étoit
+de garde auprès de lui et qui étoit fort de ses amis.
+Il lui donna la boîte qui renfermoit le portrait de mon
+frère et le mien. Gardez-la, lui dit-il, et souvenez-vous
+quelquefois du malheureux Katt, mais ne la montrez à
+personne, cela pourroit encore faire du tort après ma
+mort aux illustres personnes que j'y ai peintes. Il écrivit
+ensuite trois lettres, à son aïeul, à son père et à son
+beau-frère. J'en ai obtenu les copies et je les ai traduites
+mot-à-mot de l'allemand.</p>
+
+<p>Monsieur mon très-honoré grand-père!</p>
+
+<p>Je ne saurois vous exprimer avec quelle douleur et
+agitation j'écris celle-ci. Moi qui ai été le principal
+objet de vos soins, que vous aviez destiné à être le
+soutien de votre famille, que vous aviez élevé dans des
+sentimens utiles au service du maître et du prochain, qui ne
+suis jamais sorti de chez vous sans être honoré de vos
+bontés et de vos conseils; moi qui devois faire la consolation
+et la félicité de votre vieillesse, enfin moi, misérable
+que je suis! je deviens l'objet de votre douleur et de votre
+désespoir. Au lieu de vous réjouir par de bonnes
+nouvelles, je me vois obligé de vous annoncer l'arrêt de
+ma mort, qui a déjà été prononcé. Ne prenez pas mon
+triste sort trop à coeur; il faut se soumettre aux décrets
+de la providence, si elle nous éprouve par des adversités,
+elle nous donne aussi la force de les soutenir avec
+fermeté et de les vaincre. Il n'y a rien d'impossible à
+Dieu, il peut secourir quand il veut. Je mets toute ma
+confiance en cet Être suprême, qui peut encore diriger
+le coeur du roi à la clémence et me faire obtenir autant
+de grâces que j'ai éprouvé de rigueur. Si ce n'est
+point la volonté de Dieu, je ne l'en louerai et bénirai
+pas moins, étant persuadé que ce qu'il fera sera pour
+mon bien. Ainsi je me soumets avec patience à ce que
+votre crédit et celui de vos amis pourra obtenir de sa
+Majesté. Je vous demande en attendant mille fois pardon
+de mes fautes passées, espérant que le bon Dieu, qui
+pardonne aux plus grands pécheurs, aura compassion de
+moi. Je vous supplie de suivre son exemple envers
+moi et de me croire etc.</p>
+
+<p>Le 2. de Novembre 1730.</p>
+
+<p>Voici des vers qu'on trouva écrits sur la fenêtre
+de sa prison:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16"> Par le temps et la patience</p>
+<p class="i16"> On obtient une bonne conscience;</p>
+<p class="i16"> Si vous voulez savoir qui écrit cela,</p>
+<p class="i16"> Le nom de Katt vous l'apprendra,</p>
+<p class="i16"> Toujours content en espérance.</p>
+</div></div>
+
+<p>Au dessous il y avoit:</p>
+
+<p>Celui que la curiosité portera à lire cette écriture,
+apprendra que l'écrivain a été mis aux arrêts par ordre
+de sa Majesté le 16. d'Août de l'année 1730, non sans
+l'espérance de recevoir la liberté, quoique la façon dont
+il est gardé lui fasse augurer quelque chose de funeste.</p>
+
+<p>Un ecclésiastique étant venu le voir le jour suivant,
+pour le préparer à la mort, il lui dit: je suis un grand
+pécheur; ma trop grande ambition m'a fait commettre
+bien des fautes, dont je me repens de tout mon coeur.
+Je me suis reposé sur ma fortune; les bonnes grâces
+du prince royal m'ont aveuglé à un point que je me
+suis méconnu moi-même. A présent je reconnois que
+tout est vanité; je sens un vif repentir de mes péchés
+et je désire la mort comme le seul chemin qui puisse
+me conduire à un bonheur stable et éternel. Il passa
+cette journée et celle qui suivit en de pareilles conversations.</p>
+
+<p>Le lendemain au soir le major Schenk vint
+l'avertir que son supplice devoit se faire à Custrin et
+que le carrosse, qui devoit l'y conduire, l'attendoit. Il
+parut un peu étonné de cette nouvelle, mais reprenant
+d'abord sa tranquillité, il suivit avec un visage riant Mr.
+de Schenk, qui monta en carrosse avec lui aussi bien
+que deux autres officiers des gens-d'armes. Un gros
+détachement de ce corps les escorta jusqu'à Custrin. Mr.
+de Schenk qui étoit fort touché lui dit qu'il étoit
+au désespoir d'être chargé d'une si triste commission.
+J'ai ordre de sa Majesté, continua-t-il, d'être présent à
+votre exécution; j'ai refusé par deux fois ce funeste emploi,
+il faut obéir: mais Dieu sait ce qu'il m'en coûte!
+Plaise au ciel que le coeur du roi se change et que je
+puisse avoir la satisfaction de vous annoncer votre grâce.
+Vous avez trop de bonté, lui répliqua Katt, mais je
+suis content de mon sort. Je meurs pour un maître que
+j'aime, et j'ai la consolation de lui donner par mon trépas
+la plus forte preuve d'attachement qu'on puisse exiger.
+Je ne regrette point le monde, je vais jouir d'une félicité
+sans fin. Pendant le chemin il prit congé des deux
+officiers, qui étoient auprès de lui, et de tous ceux qui
+l'escortoient. Il arriva à 9 heures du matin à Custrin,
+où on le mena droit à l'échafaud.</p>
+
+<p>Le jour auparavant le général Lepel, gouverneur
+de la forteresse, et le président Municho conduisirent
+mon frère dans un appartement, qu'on lui avoit préparé
+exprès dans l'étage au dessous de celui où il avoit logé.
+Il y trouva un lit et des meubles. Les rideaux des
+fenêtres étoient baissés, ce qui l'empêcha de voir d'abord
+ce qui se passoit au dehors. On lui apporta un habit
+brun tout uni, qu'on l'obligea de mettre. J'ai oublié de
+dire, qu'on en avoit donné un pareil à Katt. Alors le
+général, ayant levé les rideaux lui fit voir un échafaud
+tout couvert de noir de la hauteur de la fenêtre, qu'on
+avoit élargie et dont on avoit ôté les grilles; après quoi
+lui et Municho se retirèrent. Cette vision et l'altération
+de Municho firent croire à mon frère qu'on alloit
+lui prononcer sa sentence de mort, et que ces apprêts
+se faisoient pour lui, ce qui lui causa une violente
+agitation.</p>
+
+<p>Mr. de Municho et le général Lepel entrèrent
+dans sa chambre le matin, un moment avant que Katt
+parût, et tâchèrent de le préparer le mieux qu'ils purent
+à cette terrible scène. On dit que rien n'égala son
+désespoir. Pendant ce temps Schenk rendit le même
+office à Katt. Il lui dit en entrant dans la forteresse:
+conservez votre fermeté, mon cher Katt, vous allez
+soutenir une terrible épreuve, vous êtes à Custrin et
+vous allez voir le prince royal. Dites plutôt, lui repartit-il,
+que je vais avoir la plus grande consolation qu'on
+ait pu m'accorder. En disant cela il monta sur l'échafaud.
+On obligea alors mon malheureux frère de se mettre à
+la fenêtre. Il voulut se jeter dehors, mais on le retint.
+Je vous conjure, au nom de Dieu, dit-il à ceux qui
+étoient à l'entour de lui, de retarder l'exécution, je veux
+écrire au roi que je suis prêt à renoncer à tous les
+droits que j'ai sur la couronne, s'il veut pardonner à
+Katt. Mr. de Municho lui ferma la bouche avec son
+mouchoir. Jetant les yeux sur lui, que je suis malheureux
+mon cher Katt! lui dit-il, je suis cause de votre mort;
+plût à Dieu que je fusse à votre place. Ah, Monseigneur,
+répliqua celui-ci, si j'avois mille vies, je les sacrifierois
+pour vous. En même temps il se mit à genoux. Un
+de ses domestiques voulut lui bander les yeux, mais il
+ne voulut pas le souffrir. Alors élevant son âme à Dieu
+il s'écria: mon Dieu! je remets mon âme entre tes mains.
+A peine eut-il proféré ces paroles, que sa tête, tranchée
+d'un coup, roula à ses pieds. En tombant il étendit les
+bras du coté de la fenêtre où avoit été mon frère. Il
+n'y étoit plus; une forte foiblesse qui lui étoit survenue,
+avoit obligé ces Mrs. de le porter sur son lit. Il y resta
+quelques heures sans sentiment. Dès qu'il eut repris
+ses sens, le premier objet qui s'offrit à sa vue, fut le
+corps sanglant du pauvre Katt, qu'on avoit posé de
+façon, qu'il ne pouvoit éviter de le voir. Cet objet le
+rejeta dans une seconde foiblesse, dont il ne revint que
+pour prendre une violente fièvre. Mr. de Municho,
+malgré les ordres du roi, fit fermer les rideaux de la
+fenêtre et envoya chercher les médecins, qui le trouvèrent
+en grand danger. Il ne voulut rien prendre de ce qu'ils
+lui donnèrent. Il étoit tout hors de lui-même et dans
+de si fortes agitations, qu'il se seroit tué si on ne l'en
+avoit empêché. On crut le ramener par la religion, et
+on envoya chercher un ecclésiastique, pour le consoler;
+mais tout cela fut inutile, et ses mouvemens violents ne
+se calmèrent que lorsque ses forces furent épuisées.
+Les larmes succédèrent à ces terribles transports. Ce
+ne fut qu'avec une peine extrême qu'on lui persuada de
+prendre des médicines. On n'en vint à bout qu'en lui
+représentant, qu'il causeroit encore la mort de la reine
+et la mienne, s'il persistoit à vouloir mourir. Il conserva
+pendant long-temps une profonde mélancolie, et fut trois
+fois vingt-quatre heures en grand danger. Le corps de
+Katt resta exposé sur l'échafaud jusqu'au coucher du
+soleil. On l'enterra dans un des bastions de la forteresse.
+Le lendemain le bourreau alla demander le salaire de
+cette exécution au Maréchal de Wartensleben, ce qui
+faillit lui causer la mort de douleur.</p>
+
+<p>Trois ou quatre jours après Grumkow, comme je
+l'ai déjà dit, obtint la permission du roi d'aller à Custrin.
+Il entra chez mon frère d'un air soumis et respectueux.
+Je ne viens, lui dit-il, que pour demander pardon à votre
+Altesse Royale du peu de ménagement que j'ai eu
+jusqu'à présent pour Elle; j'y ai été obligé pour obéir aux
+ordres du roi, je les ai même exécutés ponctuellement, pour
+être plus à portée, Monseigneur, de vous rendre service.
+Le chagrin qu'on vient de vous causer par la mort de
+Katt, nous a fait une peine infinie, à Sekendorff et
+à moi. Nous avons employé tous nos efforts pour le
+sauver, mais inutilement. Nous allons les redoubler pour
+faire votre paix avec le roi, mais il faut que votre Altesse
+Royale y travaille Elle-même, et qu'elle me charge
+d'une lettre remplie de soumissions, que se présenterai
+au roi et que j'appuyerai de tout mon pouvoir. Mon
+frère se détermina avec beaucoup de peine à cette
+démarche, il la fit toutefois.</p>
+
+<p>Grumkow fit un portrait si touchant de son triste
+état, qu'il émut le coeur de ce prince, qui lui accorda
+sa grâce. Il fut élargi le 12. de Novembre de la
+forteresse; on lui donna la ville pour prison. Le roi
+lui conféra le titre de conseiller de guerre, avec ordre,
+d'assister ponctuellement aux délibérations de la chambre,
+de finances et des domaines. Il y étoit assis après le
+dernier des conseillers de guerre. Il plaça auprès de lui trois
+hommes de robe: Mr. de Vollen, de Rovedel et de
+Natzmar. Ce dernier étoit fils du Maréchal. Il avoit
+de l'esprit et du monde, ayant beaucoup voyagé; mais
+c'étoit un petit-maître manqué. Je ne puis m'empêcher
+de mettre ici un trait de son étourderie.</p>
+
+<p>Étant à Vienne dans l'antichambre de l'Empereur,
+il apperçut le duc le Lorraine, depuis Empereur, dans
+un coin de la chambre, qui bâilloit; sans penser à
+l'impertinence de son action, il court lui fourrer le doigt
+dans la bouche. Le duc en fut un peu surpris, mais
+connoissant l'humeur de Charles VI., fort rigide sur
+les étiquettes, il n'en fit point de bruit et se contenta
+de lui dire, qu'apparemment il s'étoit mépris.</p>
+
+<p>Les deux autres de ces Mrs. étoient d'honnêtes
+gens, mais fort épais. La dépense de mon frère fut
+réglée fort petitement; on lui défendit toute recréation,
+sur tout la lecture et de parler et d'écrire en françois.
+Toute la noblesse du voisinage se cotisa pour fournir
+à sa table, aussi bien que les réfugiés françois de Berlin,
+qui lui envoyèrent du linge et des rafraîchissemens.
+On eut bien de la peine à dissiper sa mélancolie; il ne
+voulut jamais quitter l'habit brun, qu'on lui avoit donné
+dans la forteresse, qu'il ne fût en lambeaux, parcequ'il
+étoit égal à celui de Katt. Malgré toutes les rigoureuses
+défenses du roi, il passoit fort bien son temps, ceux
+qui étoient autour de lui ne faisant pas semblant de
+s'apercevoir de ce qu'il faisoit.</p>
+
+<p>L'élargissement de mon frère modéra un peu ma
+douleur et me causa une vive joie. La reine l'augmenta
+par sa présence. Elle me conta tous les chagrins qu'elle
+avoit endurés à Vousterhausen, et ses inquiétudes pour
+mon frère. Je pleurois et riois tour à tour des différentes
+situations où il avoit été. Elle continua ses visites tant
+que le roi fut absent. Elle ne cessoit de m'inquiéter
+sur l'avenir. Je pars le mois prochain pour Potsdam,
+me disoit-elle; je suis avertie qu'on vous livrera de
+terribles assauts; on vous ôtera la Sonsfeld, qui
+vous quittera de très-mauvaise grâce, et on vous donnera
+en sa place des personnes suspectes, peut-être
+même vous enverra-t-on à une forteresse. Prenez votre
+parti là-dessus d'avance, et armez-vous de fermeté;
+refusez constamment de vous marier et laissez-moi faire
+le reste; si vous suivez mes conseils, je ne désespère
+pas encore de vous établir en Angleterre. Je lui promis
+tout ce qu'elle vouloit pour la tranquilliser, mais
+ma résolution étoit prise, d'obéir au roi. Ce prince
+interrompit nos entrevues; il vint passer les fêtes de
+noël à Berlin et y resta une quinzaine de jours.
+Ainsi finit cette triste année, mémorable en événemens
+funestes.</p>
+
+<p>L'année 1731, que je vais commencer, fut encore
+bien dure pour moi; ce fut pourtant durant son cours
+qu'on jeta les fondemens du bonheur de ma vie.</p>
+
+<p>Le roi retourna le 11. de Janvier à Potsdam, où
+la reine le suivit le 28. Pendant le peu de temps qu'elle
+resta à Berlin, Mr. de Sastot, son chambellan et proche
+parent de Grumkow, entreprit de les réconcilier.
+Grumkow, plus raffiné que lui, et bien résolu de s'en
+servir pour dupe, profita de cette occasion pour parvenir
+à ses fins. Il le chargea de faire toutes les avances
+imaginables de sa part à la reine et de l'assurer, que si
+elle vouloit encore se confier à lui, il se chargeoit de
+faire réussir mon mariage avec le prince de Galles. La
+reine qui aimoit à se flatter, donna tout du long dans
+le panneau, et en deux jours de temps ils étoient amis
+à brûler. La reine m'en fit d'abord confidence.
+Grumkow étoit devenu le plus honnête homme du
+monde, et elle rejetoit tout le passé sur Sekendorff
+et sur la mauvaise conduite du chevalier Hotham. Je
+fus extrêmement surprise de cette nouvelle, qui m'alarma
+beaucoup, pouvoit bien augurer les suites. Mais comme
+je savois que la reine ne pouvoit souffrir les contradictions,
+je lui déguisai mes pensées.</p>
+
+<p>La veille de son départ, me regardant fixement,
+je viens prendre congé de vous, ma chère fille, me dit-elle.
+Je me flatte que Grumkow me tiendra parole et
+qu'il empêchera qu'on ne vous inquiète pendant mon
+séjour de Potsdam: mais comme on ne peut pas toujours
+prévoir l'avenir, et que Grumkow est obligé par
+politique d'avoir de grands ménagemens pour Sekendorff,
+afin de le tromper d'autant mieux, j'exige une
+chose de vous, qui seule peut me tranquilliser pendant
+mon absence; c'est que vous fassiez un serment sur votre
+salut éternel, que vous n'épouserez jamais que le prince
+de Galles. Vous voyez bien que je ne vous demande
+rien que de juste et de raisonnable, ainsi je ne doute
+pas que vous ne me donniez cette satisfaction. Cette
+proposition me rendit interdite; je crus l'éluder en lui
+représentant, que Grumkow étant de son parti, il n'y
+avoit plus rien à craindre pour moi, et que j'étois persuadée
+qu'il feroit mon mariage puisqu'il l'avoit promis.
+La reine ne se laissa point amuser par cette réponse, et
+insista sur le serment. Il me vint heureusement une bonne
+idée que je suivis pour me tirer d'embarras. Je suis
+calviniste, lui dis-je, et votre Majesté n'ignore pas que
+la prédestination est un des articles principaux de ma
+religion. Mon sort est écrit au ciel, si la providence par
+ses décrets éternels a conclu que je sois établie en
+Angleterre, ni le roi ni aucune puissance humaine ne
+seront en état de l'empêcher, et si au contraire elle en
+a ordonné autrement, toutes les peines et les efforts que
+votre Majesté se donnera pour y parvenir, seront vains.
+Je ne puis donc prêter un serment téméraire, que je ne
+serois peut-être pas en état de tenir, et offenser Dieu
+en agissant contre les principes de ma conscience et de
+la croyance que j'ai. Tout ce que je puis promettre
+est, de ne point me rendre aux volontés du roi qu'à la
+dernière extrémité. La reine n'eut rien à me répliquer;
+je remarquai que ma réponse l'avoit fâchée, mais je ne
+fis semblant de rien. Nous nous attendrîmes toutes les
+deux en prenant congé; le coeur me fendoit et je ne
+pouvois me séparer d'elle, je l'aimois à l'adoration, et
+en effet elle avoit bien des belles qualités. Nous
+convînmes d'adresser des lettres indifférentes à la Ramen
+et de nous servir de la femme du valet de chambre,
+pour faire passer celles qui étoient de conséquence.</p>
+
+<p>J'ai oublié un article fort intéressant. La Bulow
+avant que de partir pour la Lithuanie, avoit
+eu une grande conversation avec Boshart, chapelain
+de la reine, dans laquelle elle lui avoit dévoilé
+le caractère de la Ramen et toutes ses intrigues.
+Cet ecclésiastique, qui hantoit beaucoup de gens, en
+avoit déjà entendu quelque chose. Il résolut d'en avertir
+la reine, et eut le bonheur de la convaincre si authentiquement
+des infâmes menées de cette femme, qu'elle
+lui promit de ne lui rien confier que ce qu'elle voudroit
+qui parvînt aux oreilles du roi. Elle nous conta d'abord
+ce que Boshart lui avoit dit, et nous avoua alors, qu'elle
+avoit bien remarqué la défiance que nous avions eue
+pour cette créature, mais qu'elle n'avoit pu s'imaginer
+qu'elle fût capable d'une telle noirceur. Nous lui conseillâmes
+de jouer fin contre fin, de continuer à lui faire
+bon visage et de lui en donner à garder tant qu'elle
+pourroit.</p>
+
+<p>Je me trouvai bien désolée après le départ de la
+reine, enfermée dans ma chambre de lit, où je ne voyois
+personne, continuant toujours à faire abstinence, car je
+mourois de faim. Je lisois tant que le jour duroit et je
+faisois des remarques sur mes lectures. Ma santé
+s'affoiblissoit beaucoup, je devenois maigre comme un
+squelette faute d'alimens et d'exercices.</p>
+
+<p>Un jour que nous étions à table, Mdme. de Sonsfeld
+et moi, à nous regarder tristement, n'ayant rien à
+manger qu'une soupe d'eau au sel et un ragoût de vieux
+os, rempli de cheveux et de saloperies, nous entendîmes
+cogner assez rudement contre la fenêtre. Surprises nous
+nous levâmes précipitamment pour voir ce que c'étoit.
+Nous trouvâmes une corneille, qui tenoit un morceau
+de pain dans son bec; elle le posa dès qu'elle nous vit
+sur le rebord de la croisée et s'envola. Les larmes nous
+vinrent aux yeux de cette aventure. Notre sort est
+bien déplorable, dis-je à ma gouvernante, puisqu'il touche
+les êtres privés de raison; ils ont plus de compassion
+de nous que les hommes, qui nous traitent avec tant de
+cruauté. Acceptons l'augure de cet oiseau, notre situation
+va changer de face. Je lis actuellement l'histoire romaine,
+et j'y ai trouvé, continuai-je en badinant, que leur
+approche porte bonheur. Au reste il n'y avoit rien que
+de très-naturel à ce que je viens de dire. La corneille
+étoit privée et appartenoit au Margrave Albert; elle
+s'étoit peut-être égarée et recherchoit son gîte. Cependant
+mes domestiques trouvèrent cette circonstance si
+merveilleuse, qu'elle fut divulguée en peu de temps par
+toute la ville; ce qui inspira tant de pitié pour mes
+peines à la colonie françoise qu'au risque d'encourir le
+ressentiment du roi, ils m'envoyoient tous les jours à
+manger dans des corbeilles, qu'ils posoient devant ma
+garderobe, et que la Mermann prenoit soin de vuider.
+Cette action et le zèle qu'ils témoignoient à mon frère
+m'a inspiré une haute estime pour cette nation, que je
+me suis fait une loi de soulager et de protéger quand
+j'en trouve les occasions.</p>
+
+<p>Tout le mois de Février se passa de cette façon.
+La reine fit tant d'instances à Grumkow, qu'il m'obtint
+enfin la permission de revoir mes soeurs et les dames
+de cette princesse. J'étois alors dans une tranquillité
+parfaite, hors d'appréhension pour mon frère, et je
+n'entendois plus parler de mes odieux mariages. Ma
+petite société étoit douce et accommodante; je m'accoutumois
+peu à peu à la retraite et devenois véritable
+philosophe.</p>
+
+<p>La reine m'écrivoit de temps en temps ce qui se
+passoit. Elle continuoit à être au mieux avec Grumkow.
+Elle me manda, qu'il alloit faire une dernière tentative
+en Angleterre, à laquelle le roi avoit consenti, et qu'elle
+s'en promettoit de très-heureuses suites. Je n'étois pas
+de son avis. Je ne pouvois concevoir comment elle
+pouvoit se fier à un homme qui se faisoit un point
+d'honneur de tromper tout le monde, et qui n'avoit cessé
+jusqu'alors de la persécuter. Je me doutai d'avance que
+la fin de cette grande amitié seroit funeste et qu'elle
+en seroit la dupe. Mes conjectures furent justes. Le
+roi commença à tourmenter la reine sur mon mariage à
+la fin de Mars. Elle m'en avertit d'abord, se plaignant
+beaucoup de ce qu'elle enduroit de sa mauvaise humeur.
+Il la maltraitoit publiquement à table et paroissoit plus
+animé que jamais contre mon frère et contre moi sans
+qu'elle en sût les raisons. Grumkow en rejetoit la
+faute sur Sekendorff et lui faisoit accroire, que ce
+ministre, ayant averti le roi de sa bonne intelligence avec
+elle, avoit diminué par-là son crédit.</p>
+
+<p>Je n'avois point participé aux sacremens depuis
+neuf mois, n'en ayant pu obtenir la permission
+du roi. La reine me permit de lui écrire, pour lui
+demander cette grâce. Malgré les défenses de cette
+princesse je témoignai à ce prince la douleur que me
+causoit sa disgrâce. Ma lettre fût des plus touchantes
+et capable d'attendrir un coeur de roche. Pour toute
+réponse il dit à la reine, que sa canaille de fille pouvoit
+communier. Il donna ses ordres pour cet effet à Eversmann
+et lui nomma l'ecclésiastique, qui devoit en faire
+la fonction. Cela se passa secrètement dans ma chambre,
+où Eversmann fut présent à cette pieuse cérémonie.
+Tout le monde en tira un bon augure pour mon raccommodement,
+le roi en ayant usé de même avec mon frère
+avant qu'il sortît de la forteresse.</p>
+
+<p>Cependant Grumkow avoit écrit par ordre du roi
+en Angleterre. Il s'étoit adressé à Reichenbach,
+pour le charger de demander une déclaration formelle
+sur mon mariage avec le prince de Galles; mais il
+avoit eu soin de donner des instructions secrètes à celui-ci,
+pour le faire échouer.</p>
+
+<p>Dans ces entrefaites Eversmann recommença ses
+visites. Il vint me faire un jour des complimens de la
+reine, et comme je m'informai de sa santé et de celle
+du roi, il est de très-mauvaise humeur, me dit-il, et la
+reine est triste sans que j'en sache la raison. Je suis
+affairé que c'est terrible. Le roi m'a ordonné de mettre
+le grand appartement en ordre et d'y faire transporter
+toute la nouvelle argenterie. Vous aurez bien du bruit
+au dessus de votre tête, Madame, car on y prépare
+plusieurs fêtes. Les noces de la princesse Sophie
+doivent se faire bientôt avec le prince de Bareith.
+Le roi a invité beaucoup d'étrangers: le duc de Wurtemberg,
+le duc, la duchesse et le prince Charles de Bevern,
+le prince de Hohenzollern et quantité d'autres.
+Que je vous plains, continua-t-il, de ne point être de
+ces plaisirs; car le roi a dit qu'il ne souffriroit point
+que vous parussiez en sa présence. Je prendrai aisément
+mon parti là-dessus, lui répondis-je, mais je n'en prendrai
+jamais sur la disgrâce de ce prince, et je n'aurai point
+de repos jusqu'à ce qu'il m'ait rendu ses bonnes grâces.</p>
+
+<p>Je ne fis pas grande réflexion sur cette conversation,
+mais Mdme. de Sonsfeld m'en parut inquiète.
+Il se forme un nouvel orage, me dit-elle; Grumkow
+dupe sûrement la reine, et je crains fort, Madame, que
+tous ces apprêts ne se fassent pour vous. Au nom de
+Dieu! tenez bon et ne vous rendez pas malheureuse.
+On vous destine le prince de Bareith; préparez votre
+réponse d'avance, car j'appréhende que la bombe ne
+crève quand vous vous y attendrez le moins. Comme
+je ne voulois point lui dire mes intentions, je ne lui
+répondis que problematiquement là-dessus.</p>
+
+<p>Les réponses d'Angleterre étant arrivées, la reine
+ne manqua pas de m'en faire part. Reichenbach
+avoit très-bien exécuté les instructions de
+Grumkow. Il parla avec tant de fierté de la
+part du roi aux ministres anglois, que ceux ci, déjà
+fort piqués de l'affront fait au chevalier Hotham,
+prirent la déclaration pour une nouvelle insulte. Le
+roi d'Angleterre en fut outré; il jugea pourtant nécessaire
+de cacher sa réponse au prince de Galles et au reste
+de la nation. Il répondit au roi, qu'il ne se désisteroit
+jamais du mariage de mon frère avec la princesse sa
+fille, et que si cette condition n'étoit pas de son goût,
+il marieroit le prince de Galles avant la fin de l'année.
+Le roi, mon père, lui écrivit par la même poste, qu'il
+étoit résolu de faire mes noces avant qu'il fût deux
+mois et qu'il préparoit tout pour cet effet. La reine
+fût au désespoir de cette rupture, comme on peut bien
+le croire; mais je ne sais quel espoir lui restoit encore,
+puisqu'elle me recommandoit toujours de rester ferme à
+refuser tous les partis qu'on me proposeroit.</p>
+
+<p>Sept ou huit jours après Eversmann vint chez
+moi. Il affectoit un air hypocrite et vouloit faire le bon
+valet. Je vous ai aimée, me dit-il, depuis que vous êtes
+au monde, je vous ai portée mille fois sur mes bras et
+vous étiez la favorite de chacun; malgré toutes les
+duretés, que je vous ai dites de la part du roi, je suis
+pourtant de vos amis; je veux vous en donner une
+preuve aujourd'hui et vous avertir de ce qui se passe.
+Votre mariage est entièrement rompu avec le prince de
+Galles. La réponse qu'on a donné au roi, l'a rendu
+furieux; il fait souffrir maux et martyres à la reine, qui
+devient maigre comme un bâton. Il est animé tout de
+nouveau contre le prince royal; il dit qu'on ne à pas
+bien examiné lui et Katt, et qu'il y a bien des circonstances
+de conséquence qu'il ignore et qu'il veut encore
+approfondir. Votre mariage avec le duc de Weissenfeld
+est fermement résolu; je prévois les plus grands
+malheurs si vous persistez dans votre obstination; le roi
+se portera aux dernières extrémités contre la reine, contre
+le prince royal et contre vous. Dans peu vous
+apprendrez si je mens ou si je dis vrai. C'est à vous
+à penser à ce que vous voulez faire. Ma réponse étoit
+toujours la même, c'étoit un refrain que j'avois appris
+par coeur à force de le répéter. Il se retira donc assez
+mal-satisfait.</p>
+
+<p>Je reçus la même après-midi une lettre de la reine,
+qui confirma ce que Eversmann venoit de me dire.
+La femme du valet de chambre me la rendit elle-même
+et m'en fit voir une de son mari. «Il est impossible,
+lui mandoit-il, de vous décrire le déplorable état où se
+trouve la reine; peu s'en fallut que hier le roi n'en vint
+aux plus fâcheuses extrémités avec elle, ayent voulu la
+frapper de sa canne. Il est plus enragé que jamais
+contre le prince royal et la princesse. Dieu, ayez pitié
+de nous dans de si fortes adversités!»</p>
+
+<p>Le lendemain, 10. de Mai, jour le plus mémorable
+de ma vie, Eversmann réitéra sa visite. A peine étois-je
+réveillée qu'il parut devant mon lit. Je reviens dans ce
+moment de Potsdam, me dit-il, où j'ai été obligé d'aller hier,
+après être sorti de chez vous. Je n'ai pu m'imaginer quelle
+affaire pressante m'y appeloit si fort à la hâte. J'ai trouvé
+le roi et la reine ensemble. Cette princesse pleuroit à
+chaudes larmes et le roi paroissoit fort en colère. Dès
+qu'il m'a vu il m'a ordonné de retourner au plus vite
+ici, pour faire les emplettes nécessaires pour vos noces.
+La reine a voulu faire un dernier effort pour détourner
+ce coup et l'appaiser, mais plus elle lui faisoit d'instances
+plus il aigrissoit. Il a juré par tous les diables de
+l'enfer qu'il chasseroit ignominieusement Mdme. de Sonsfeld,
+et que pour faire un exemple de sévérité, il la feroit
+fouetter publiquement par tous les carrefours de la ville,
+puisqu'elle seule, dit-il, est cause de votre désobéissance;
+et pour vous, continua-t-il, si vous ne vous soumettez, on
+vous mènera à une forteresse, et je veux bien vous avertir
+que les chevaux sont déjà commandés pour cet effet.
+Adressant ensuite la parole à Mdme. de Sonsfeld, je
+vous plains de tout mon coeur, lui dit-il, d'être condamnée
+à une pareille infamie, mais il dépend de la
+princesse de vous l'épargner. Il faut pourtant avouer
+que vous ferez un beau spectacle, et que le sang, qui
+découlera de votre dos blanc, en relèvera la blancheur
+et sera appétissant à voir. Il falloit être de pierre pour
+entendre de pareils propos avec sang froid; cependant
+je me modérai et tâchai de rompre cet entretien sans
+entrer en matière.</p>
+
+<p>Je fis part de ces belles nouvelles aux dames
+de la reine. Elles me demandèrent quel parti je
+prendrois dans de si cruelles conjonctures? Celui
+d'obéir, leur répondis-je, pourvu qu'on m'envoie
+quelqu'autre que Eversmann, auquel je suis bien
+résolue de ne jamais donner ma réponse. Je ne doute plus
+d'aucune menace depuis l'horrible tragédie de Katt et
+tant d'autres voies de faits, qui se sont passées depuis peu.
+La Bulow et Duhan étoient aussi innocens que Mdme.
+de Sonsfeld, cependant on ne les a pas épargnés.
+D'ailleurs la considération même de la reine et de mon
+frère me déterminent absolument à mettre fin à toutes
+ces dissensions domestiques. Mdme de Sonsfeld,
+qui m'avoit épiée, se jeta à mes pieds: au nom de
+Dieu! s'écria-t-elle, ne vous laissez point intimider:
+je connois votre bon coeur, vous appréhendez mon
+malheur et vous m'y précipitez, Madame, en voulant
+vous rendre infortunée pour le reste de vos jours. Je
+ne crains rien, j'ai la conscience nette et je me trouve
+la plus heureuse personne du monde si je puis faire votre
+félicité à mes dépens. Je fis semblant, pour la tranquilliser,
+de changer d'avis.</p>
+
+<p>Le soir à cinq heures la femme du valet de
+chambre m'apporta une lettre de le reine; elle étoit
+écrite ce même matin. En voici le contenu:</p>
+
+<p>«Tout est perdu! ma chère fille, le roi veut vous
+marier quoiqu'il coûte. J'ai soutenu plusieurs terribles
+assauts sur ce sujet, mais ni mes prières ni mes larmes
+n'ont rien effectué. Eversmann a ordre de faire les
+emplettes pour vos noces. Il faut vous préparer à perdre
+la Sonsfeld; il veut la faire dégrader avec infamie si vous
+n'obéissez. On vous enverra quelqu'un pour vous persuader;
+au nom de Dieu, ne consentez à rien! Je saurai bien
+vous soutenir; une prison vaut mieux qu'un mauvais
+mariage. Adieu, ma chère fille, j'attends tout de votre
+fermeté.»</p>
+
+<p>Mdme. de Sonsfeld me réitéra encore ses instances
+et me parla très-fortement pour me déterminer à
+suivre les ordres de la reine. Pour me défaire de ces
+tourmens, je repassai dans ma chambre, où je me mis
+devant mon clavecin, faisant semblant de composer. A
+peine y étois-je un moment que je vis entrer un domestique,
+qui me dit d'un air effaré mon Dieu, Madame, il
+y a quatre Messieurs là, qui demandent à vous parler
+de la part du roi. Qui sont-ils? lui dis-je fort précipitamment.
+Je me suis si effrayé, me répondit-il, que je
+n'y ai pas pris garde. Je courus alors dans la chambre
+où étoit la compagnie. Dès que je leur eus dit de quoi
+il étoit question chacun s'enfuit. La gouvernante qui
+étoit allée recevoir cette mal-encontreuse visite, rentra
+suivie de ces Mrs. Au nom de Dieu! me dit-elle en
+passant, ne vous laissez pas intimider. Je passai dans
+ma chambre de lit, où ils entrèrent incontinent. C'étoit
+Mrs. de Borck, Grumkow, Poudevel, son gendre,
+et un quatrième qui m'étoit inconnu, mais que j'appris
+depuis être Mr. Tulmeier, ministre d'état, qui jusqu'alors
+avoit été dans les intérêts de la reine. Ils
+firent retirer ma gouvernante et fermèrent fort soigneusement
+la porte. J'avouerai que malgré toute ma résolution,
+je sentis une altération effroyable, en me voyant
+au dénouement de mon sort, et sans une chaise que je
+trouvai au milieu de la chambre sur laquelle je m'appuyai,
+je serois tombée à terre.</p>
+
+<p>Grumkow prit le premier la parole. Nous venons
+ici, Madame, me dit-il, par ordre du roi. Ce prince
+s'est laissé fléchir jusqu'à présent, dans l'espérance de
+pouvoir encore effectuer votre mariage avec le prince
+de Galles. J'ai été moi-même chargé de cette négociation,
+et j'ai fait tout mon possible pour déterminer la
+cour de Londres à consentir au simple mariage. Mais
+au lieu de répondre comme elle le devoit aux propositions
+avantageuses du roi, mon maître, il n'en a reçu
+qu'un refus méprisant; le roi d'Angleterre lui ayant
+déclaré qu'il marieroit son fils avant la fin de l'année.
+Sa Majesté très-piquée de ce procédé y a répondu, en
+assurant le roi, son beau-frère, que votre hymen se feroit
+avant trois mois. Vous jugez bien, Madame, qu'il n'en
+veut point avoir le démenti, et quoiqu'en qualité de
+père et de souverain il puisse se dispenser de pareilles
+discussions avec vous, il veut pourtant bien s'abaisser
+jusqu'à ce point et vous exposer le déshonneur qu'il y
+auroit pour vous et pour lui, d'être plus long-temps le
+jouet de l'Angleterre. Vous n'ignorez pas, Madame, que
+l'obstination de cette cour a causé tous les malheurs de
+votre maison. Les intrigues de la reine et sa persévérance
+à s'opposer aux volontés du roi l'ont aigri à
+un tel point contre elle, qu'on ne doit s'attendre tous
+les jours qu'à une rupture totale entr'eux. Songez,
+Madame, au malheur du prince royal et de tant d'autres
+personnes, aux quelles le roi a fait ressentir le poids
+de son courroux. Ce pauvre prince traîne une vie misérable
+à Custrin. Le roi est encore si animé contre lui, qu'il
+regrette d'avoir fait mourir Katt, parceque, dit-il, il en
+auroit pu tirer des eclaircissemens plus forts; il soupçonne
+toujours le prince royal de crime de lèse-Majesté, et sera
+charmé de trouver le prétexte de vos refus pour recommencer
+son procès. Mais j'en viens au point essentiel. Pour
+applanir toutes les difficultés que vous pourriez lui faire,
+nous avons ordre de ne vous proposer que le prince
+héréditaire de Bareith. Vous ne pouvez rien alléguer
+contre ce parti. Ce prince devient le médiateur entre
+le roi et la reine; c'est elle qui l'a proposé au roi, elle
+ne pourra donc qu'applaudir à ce choix. Il est de la
+maison de Brandebourg et sera possesseur d'un très-beau
+pays après la mort de son père. Comme vous ne le
+connoissez point, Madame, vous ne pouvez avoir d'aversion
+pour lui. Au reste tout le monde en dit un bien
+infini. Il est vrai qu'ayant été élevée dans des idées
+de grandeur, et vous étant flattée de porter un couronne;
+sa perte ne peut que vous être sensible; mais les grandes
+princesses sont nées pour être sacrifiées au bien de l'état.
+Dans le fond les grandeurs ne font pas le solide bonheur,
+ainsi soumettez-vous, Madame, aux décrets de la
+providence et donnez-nous une réponse capable de rétablir
+le calme dans votre famille. Il me reste encore deux
+articles à vous dire, dont l'un, à ce que j'espère, sera
+inutile. Le roi vous promet de vous avantager en cas
+d'obéissance au double de ses autres enfans, et vous
+accorde incessamment après vos noces l'entière liberté du
+prince royal. Il veut en votre considération oublier
+entièrement le passé, et en agir bien avec lui comme
+aussi avec la reine. Mais si contre son attente et
+contre toutes ces raisons, que je regarde comme invincibles,
+vous vous opiniâtrez dans vos refus, nous avons
+l'ordre du roi, que voici (il me le montra), de vous conduire
+sur-le-champ à Memel (cette forteresse est en
+Lithuanie) et de traiter Mdme. de Sonsfeld et vos autres
+domestiques avec la dernière rigueur.</p>
+
+<p>J'avois eu le temps de réfléchir pendant ce discours
+et de me remettre de ma première frayeur. Ce que
+vous venez de me dire, Monsieur, lui répliquai je, est
+si sensé et si raisonnable, qu'il seroit très-difficile de
+refuser vos argumens. Si le roi m'avoit connu, il me
+rendroit peut-être plus de justice qu'il ne fait. L'ambition
+n'est point mon défaut et je renonce sans peine aux
+grandeurs dont vous avez fait mention. La reine a cru
+faire mon bonheur en m'établissant en Angleterre, mais
+elle n'a jamais consulté mon coeur sur cet article, et je
+n'ai jamais osé lui dire mes véritables sentimes. Je ne
+sais par où j'ai mérité la disgrâce du roi; il s'est
+toujours adressé à la reine lorsqu'il s'agissoit de me
+marier, et ne m'a jamais fait dire ses volontés là-dessus.
+Il est vrai que Eversmann s'est mêlé de
+me porter souvent des ordres de sa part, auxquels j'ai
+ajouté si peu de foi, que je n'ai pas daigné y répondre,
+et je n'ai pas jugé à propos de me compromettre avec
+un vil domestique, ni d'entrer en matière avec lui sur
+des choses de si grande conséquence. Vous me promettez
+de la part du roi, qu'il en agira mieux dorénavant
+avec la reine; il m'accorde l'entière liberté de mon frère
+et me flatte d'une paix stable dans la famille; ces trois
+raisons sont plus que suffisantes pour me déterminer à
+me soumettre aux volontés du roi, et tireroient de moi
+un plus grand sacrifice, si son ordre l'exigeoit. Après
+cela je ne lui demande qu'une grâce, qui est de me
+permettre d'obtenir le consentement de la reine.</p>
+
+<p>Ah! Madame, me dit Grumkow, vous exigez des
+choses impossibles de nous. Le roi veut une réponse
+positive et sans conditions, et nous a ordonné de ne
+point vous quitter que vous ne l'ayez donnée. Pouvez-vous
+balancer encore? poursuivit le Maréchal de Borck
+la tranquillité de sa Majesté et de toute votre maison
+dépend de votre résolution. La reine ne peut qu'approuver
+votre démarche, et si elle agit autrement, tout le monde
+désapprouvera son procédé. Il y va du tout pour le
+tout, continua-t-il les larmes aux yeux; ne nous réduisez
+point, au nom de Dieu! Madame, à la triste nécessité
+d'obéir, en vous rendant malheureuse.</p>
+
+<p>J'étois dans une agitation terrible. Je courois ça et
+là par la chambre, cherchant dans ma tête un expédient
+pour satisfaire le roi sans me brouiller avec la reine.
+Ces Mrs. voulurent me laisser le temps de réfléchir.
+Grumkow, Borck et Poudevel s'approchant de la
+croisée se parlèrent bas à l'oreille. Tulmeier prit ce
+temps pour s'approcher de moi, et s'appercevant que je
+ne le connoissois pas, il me dit son nom. Il n'est plus
+temps de vous défendre, me dit-il tout bas, souscrivez
+à tout ce qu'on exige de vous; votre mariage ne se fera
+point, je vous en réponds sur ma tête. Il faut appaiser
+le roi quoiqu'il coûte, et je me charge de faire comprendre
+à la reine que c'est le seul moyen de tirer une
+déclaration favorable du roi d'Angleterre. Ces mots me
+déterminèrent. Me rapprochant de ces Mrs.: eh bien!
+leur dis-je, mon parti est pris; je consens à toutes vos
+propositions; je me sacrifie pour ma famille. Je m'attends
+à de cruels chagrins, mais la pureté de mes intentions
+me les feront souffrir avec constance. Pour vous, Mrs.,
+je vous cite devant le tribunal de Dieu, si vous ne
+faites ensorte que le roi me tienne les promesses
+que vous m'avez faites de sa part en faveur de la
+reine et de mon frère. Ils firent alors les plus
+terribles sermens de les faire exécuter en tout point,
+après quoi ils me prièrent d'écrire ma résolution au
+roi. Grumkow remarquant que j'étois fort émue,
+me dicta la lettre; il se chargea aussi de celle que
+j'écrivis à la reine. Ils se retirèrent enfin. Tulmeier
+me dit encore qu'il n'y avoit rien de perdu.
+Je ne me soucie point de l'Angleterre, lui repartis-je,
+c'est la reine seule qui m'inquiète. Nous l'appaiserons,
+je vous en assure, répliqua-t-il.</p>
+
+<p>Dès que je fus seule, je me laissai tomber sur un
+fauteuil, où je fondis en larmes. Mdme. de Sonsfeld me
+trouva dans cette situation. Je lui fis d'une voix entrecoupée
+le récit de ce qui venoit de se passer. Elle me
+fit les plus cruels reproches; son désespoir étoit inconcevable.
+Tout le monde étoit consterné et pleuroit.
+Mon triste coeur refermoit mes pensées, car je fus
+immobile tout ce jour, et Mdme. de Sonsfeld près,
+chacun approuvoit mon action; mais tous craignoient le
+ressentiment de la reine pour moi. Le matin suivant
+j'écrivis à cette princesse. J'ai conservé la copie de
+cette lettre; la voici.</p>
+
+<p>Madame!</p>
+
+<p>«Votre Majesté sera déjà informée de mon malheur
+par la lettre que j'eus hier l'honneur de lui écrire sous
+le couvert du roi. A peine ai-je encore la force de
+tracer ces lignes et mon état est digne de pitié. Ce
+ne sont point les menaces, quelque fortes qu'elles pussent
+être, qui m'ont arraché mon consentement à la volonté
+du roi; un intérêt plus cher m'a déterminée à ce sacrifice.
+J'ai été jusqu'à présent la cause innocente de tous
+les chagrins que votre Majesté a endurés. Mon coeur
+trop sensible a été pénétré des détails touchans qu'elle
+m'en a faits en dernier lieu. Elle vouloit souffrir pour
+moi, n'est-il pas bien plus naturel que je me sacrifie
+pour elle et que je mette fin une fois pour toutes à
+cette funeste division dans la famille: Ai-je pu balancer
+un moment sur le choix du malheur ou de la grâce de
+mon frère? Quels affreux discours ne m'a-t-on pas tenus
+sur son sujet; je frémis quand j'y pense. On m'a refusé
+d'avance tout ce que je pouvois alléguer contre la proposition
+du roi. Votre Majesté elle-même lui a proposé
+le prince de Bareith comme un parti convenable pour
+moi et sembloit contente si je l'épousois; je ne puis
+donc m'imaginer qu'elle désapprouve ma résolution. La
+nécessité est une loi; quelques instances que j'aie faites,
+je n'ai pu obtenir de demander le consentement de votre
+Majesté. Il falloit opter, ou d'obéir de bonne grâce, en
+obtenant des avantages réels pour mon frère, ou de
+m'exposer aux dernières extrémités, qui m'auroient
+pourtant enfin réduite à la même démarche que je
+viens de faire. J'aurai l'honneur de faire un détail
+plus circonstancié à votre Majesté, quand je pourrai me
+mettre à ses pieds. Je comprends assez quelle doit être
+sa douleur, et c'est ce qui me touche le plus. Je la
+supplie très-humblement de se tranquilliser sur mon sort
+et de s'en remettre à la providence, qui fait tout pour
+notre bien, d'autant plus que je me trouve heureuse,
+puisque je deviens l'instrument du bonheur
+de ma chère mère et de mon frère; que ne ferois-je
+pas pour leur témoigner ma tendresse! Je lui
+réitère mes supplications en faveur de sa santé,
+que je la conjure de ménager et de ne point altérer
+par un trop violent chagrin. Le plaisir de
+revoir bientôt mon frère doit lui rendre ce revers plus
+supportable. J'espère qu'elle m'accordera un généreux
+pardon de la faute que j'ai commise, de m'engager à
+son insçu en faveur de mes tendres sentimens et du respect
+avec lequel je serai toute ma vie etc. etc.</p>
+
+<p>Le même soir Eversmann porta cette lettre du
+roi, écrite de main propre:</p>
+
+<p>»Je suis bien aise, ma chère Wilhelmine, que
+vous vous soumettiez aux volontés de votre père. Le
+bon Dieu vous bénira et je ne vous abandonnerai jamais.
+J'aurai soin de vous toute ma vie et vous prouverai en
+toute occasion que je suis,</p>
+
+<p>votre fidèle père.»</p>
+
+<p>Eversmann devant aller à Potsdam je lui donnai
+ma réponse. Il me seroit difficile de décrire l'état où
+je me trouvois. Mon amour propre se trouvoit flatté
+par l'action que je venois de faire; je m'en applaudissois
+intérieurement et sentois une secrète satisfaction d'avoir
+mis des personnes, qui m'étoient si chères, à l'abri de
+toute persécution. L'idée de mon sort ne se présentoit
+ensuite à moi que pour me jeter dans de cruelles inquiétudes.
+Je ne connoissois point celui que je devois
+épouser; on en disoit du bien, mais peut-on juger du
+caractère d'un prince qu'on ne voit qu'en public et
+dont les manières prévenantes peuvent cacher bien
+des vices et des défauts? Je me figurois d'avance
+les fureurs et le désespoir de la reine, et j'avoue
+que ce seul point m'agitoit plus que l'autre. J'étois
+ainsi absorbée dans ce mélange de plaisirs et de peines,
+lorsque la femme de Bock me rendit la réponse de la
+reine à la première lettre que je lui avois écrite. Grand
+Dieu, quelle lettre! Le expressions en étoient si dures
+que je faillis en mourir. Il m'est impossible de la rendre
+entière, je n'en donnerai qu'une légère ébauche ici.
+Cette mère m'est trop chère encore, malgré sa cruauté,
+pour la compromettre par un écrit qui ne lui feroit pas
+honneur; je n'ai pas voulu le conserver pour cette raison.
+En voici quelques expressions.</p>
+
+<p>»Vous me percez le coeur en me causant le
+plus violent chagrin que j'aie enduré de ma vie.
+J'avois mis tout mon espoir en vous, mais je vous
+connoissois mal. Vous avez eu l'adresse de me déguiser
+la méchanceté de votre âme et la bassesse de vos
+sentimens. Je me repens mille fois des bontés que j'ai
+eues pour vous, des soins que j'ai pris de votre éducation
+et des peines que j'ai souffertes pour vous. Je ne vous
+reconnois plus pour ma fille et ne vous regarderai
+dorénavant que comme ma cruelle ennemie, puisque
+c'est vous qui me sacrifiez à mes persécuteurs, qui
+triomphent de moi. Ne comptez plus sur moi; je vous
+jure une haine éternelle et ne vous pardonnerai jamais.»</p>
+
+<p>Ce dernier article me fit frémir; je connoissois
+parfaitement la reine et son humeur vindicative. On
+crut que je perdrois l'esprit, tant mes premiers
+mouvemens furent violens. La femme de Bock me
+parla fort sensément: elle me représanta que cette lettre
+étoit écrite dans la force du premier emportement. Elle
+me lut celle de son mari, qui me faisoit assurer que tous
+ceux qui étoient autour de la reine s'étoient réunis pour
+l'appaiser; que je devois continuer à lui faire des soumissions et qu'il ne doutoit point qu'elle ne rentrât en
+elle-même. Cinq ou six jours se passèrent ainsi, pendant
+lesquels je ne reçus que des lettres assommantes.</p>
+
+<p>Au bout de ce temps Eversmann revint de
+Potsdam. Il me fit un compliment des plus gracieux
+du roi et me dit de sa part, que comptant être à Berlin
+le 23. il n'avoit pas jugé à propos de me faire venir à
+Potsdam, d'autant plus qu'il valoit mieux donner le temps
+à la reine de s'appaiser. Il ajouta, qu'elle étoit dans
+une colère terrible contre moi, et que je devois m'armer
+de fermeté pour la première entrevue, que ne se passeroit
+point sans de grands emportemens. Il renouvela sa visite
+trois jours après. Le roi vous fait avertir, Madame, me
+dit-il, qu'il sera demain de bonne heure ici, et vous fait
+ordonner de vous trouver avec Mdmes. vos soeurs dans
+son appartement. L'inquiétude où j'étois pour le retour
+de la reine me fit passer ce jour là et cette nuit dans
+la plus profonde tristesse.</p>
+
+<p>Je me rendis le lendemain chez le roi, qui arriva
+à deux heures de l'après-midi. Je m'attendois à être
+bien reçue, mais quelle fut ma surprise de le voir entrer
+avec un visage aussi furieux que celui qu'il avoit eu la
+dernière fois que je l'avois vu. Il me demanda d'un
+ton de colère: si je voulois lui obéir? Je me jetai à
+ses pieds, l'assurant que j'étois soumise à ses volontés,
+et que je le suppliois de me rendre son amour paternel.
+Ma réponse changea toute sa physionomie. Il me releva
+et me dit en m'embrassant: je suis content de vous,
+j'aurai soin de vous toute ma vie et ne vous abandonnerai
+jamais. Se tournant vers ma soeur Sophie:
+félicitez votre soeur, elle est promise avec le prince
+héréditaire de Bareith; que cela ne vous chagrine point,
+j'aurai soin de vous faire un autre établissement. Il me
+donna ensuite une pièce d'étoffe: voilà de quoi vous
+parer pour les fêtes que je donnerai. J'ai un peu à
+faire, continua-t-il, allez attendre votre mère. Elle n'arriva
+qu'à sept heures du soir. J'allai la recevoir dans sa
+première anti-chambre et tombai en foiblesse en me
+baissant pour lui baiser la main. On fut long-temps à me
+faire revenir. On m'a dit depuis qu'elle ne parut point
+touchée de mon état. Dès que je fus revenue à moi je
+me jetai à ses pieds; le coeur m'étoit si serré et ma
+voix si entrecoupée de sanglots, que je ne pouvois prononcer
+une parole. La reine me regardoit pendant ce
+temps d'un oeil sévère et méprisant, et me répétoit tout
+ce qu'elle m'avoit écrit. Cette scène n'auroit point fini
+si la Ramen ne l'eut tirée à part. Elle lui représenta,
+que si le roi apprenoit son procédé, il le trouveroit
+très-mauvais et s'en vengeroit sur mon frère et sur
+elle; que ma douleur étoit si violente que je ne pourrois
+la contraindre devant ce prince, ce qui pourroit lui
+attirer de nouveaux désagrémens très sensibles. Cet
+officieux sermon fit son effet. La reine craignoit dans
+le fond de son coeur le roi autant que le diable. Elle
+me releva enfin en me disant d'un air sec qu'elle me
+pardonnoit à condition que je me contraindrois.</p>
+
+<p>La duchesse de Bevern entra dans ces entrefaites.
+Elle sembla touchée de mon état; tout mon visage étoit
+bouffi et écorché à force d'avoir pleuré. Elle me
+témoigna tout bas la part qu'elle prenoit à ma douleur.
+Une certaine sympathie fit naître entre nous une amitié
+qui continue encore jusqu'à ce jour.</p>
+
+<p>Cependant Mr. Tulmeier me tint la parole qu'il
+m'avoit donnée, d'appaiser la reine. Il lui écrivit secrètement
+le lendemain que les affaires n'étoient point
+encore désespérées; que mon mariage n'étoit qu'une
+feinte du roi, pour déterminer celui d'Angleterre à
+prendre enfin une meilleure résolution; qu'il s'étoit informé
+de tous côtés, pour apprendre des nouvelles du
+prince de Bareith, et qu'on l'avoit assuré qu'il étoit
+encore à Paris. Cette lettre calma entièrement la reine.
+J'ai déjà dit qu'elle aimoit à se flatter; en effet elle fut
+d'une humeur charmante ce jour-là. Je fus obligée de
+lui conter tout ce qui s'étoit passé pendant son absence.
+Elle se contenta de me faire encore quelques reproches
+sur mon peu de fermeté, mais elle les assaisonna de
+plus de douceur. En revanche toute sa colère tomba
+sur Mdme. de Sonsfeld. Elle l'avoit fort maltraitée
+la veille, et malgré tout ce que je pus dire, elle continua
+à lui témoigner sa haine. Trois jours se passèrent
+ainsi fort tranquillement. Le roi ne parloit absolument
+plus de mon mariage, il sembloit que mon consentement
+lui en eût fait perdre l'idée.</p>
+
+<p>Le lundi 28. de Mai étoit fixé pour la grande
+revue; elle devoit se faire avec éclat. Le roi avoit
+assemblé tous les régimens d'infanterie et de cavalerie
+qui étoient dans le voisinage, ce qui composoit avec la
+garnison de Berlin un corps de vingt mille hommes. Le
+duc Eberhard Louis de Wurtemberg arriva à temps
+pour la voir. Le roi avoit été chez ce prince peu de
+temps avant la malheureuse fuite de mon frère. Charmé
+des empressements que le duc avoit eut, pour lui rendre
+le séjour de Stoutgard agréable, il l'avoit invité à se
+rendre à Berlin. Comme le plus grand plaisir de ce
+monarque ne consistait que dans le militaire, il jugeoit
+d'autrui par lui-même, et croyoit donner beaucoup de
+satisfaction aux princes étrangers qui venoient à sa cour,
+en leur montrant ses troupes. Il faut pourtant avouer
+qu'il se surpassa en cette occasion par la somptuosité
+de sa table, où on servit quatorze plats tant que les
+étrangers restèrent à Berlin, ce qui ne fut pas un petit
+effort pour ce prince.</p>
+
+<p>Le roi pria le dimanche 27. la reine d'être
+spectatrice de la revue, et d'y aller en phaéton avec
+ma soeur, la duchesse et moi. Comme il devoit se
+lever de très-bonne heure il se coucha à sept, et lui
+enjoignit d'amuser le soir les principautés et de souper
+avec eux. Nous jouâmes au pharaon jusqu'à ce qu'on
+eut servi. En traversant la chambre pour nous mettre
+à table, nous vîmes arriver une chaise avec des chevaux
+de poste, qui s'arrêta au grand escalier après avoir
+traversé la cour du château. La reine en parut surprise,
+n'y ayant que les princes qui eussent cette prérogative.
+Elle s'informa d'abord qui c'étoit, et apprit un
+moment après que c'étoit le prince héréditaire de
+Bareith. La tête de Méduse n'a jamais produit pareil
+effroi que cette nouvelle en causa à cette princesse.
+Elle resta interdite et changea si souvent de visage
+que nous crûmes tous qu'elle prendroit une foiblesse.
+Son état me perça le coeur; j'étais aussi immobile
+qu'elle et chacun paroissoit consterné. Toutefois
+n'abandonnant jamais mes réflexions, je conclus qu'il se
+préparoit quelque scène désagréable pour le jour suivant,
+et suppliai la reine de me dispenser d'aller à la revue,
+m'attendant à toutes sortes de mauvaises plaisanteries
+du roi, qui lui feroient autant de peine à elle qu'à moi,
+surtout s'il falloit les subir en public. Elle approuva
+mes raisons, mais après avoir débattu le pour et le contre,
+la crainte servile qu'elle avoit pour son époux,
+l'emporta et il fut résolu que j'irois. Je ne pus dormir
+de toute la nuit. Mdme. de Sonsfeld la passa à côté
+de mon lit, tâchant de me consoler et de me rasseurer
+sur l'avenir. Je me levai à quatre heures du matin et
+me mis trois coëffes dans le visage pour cacher mon
+trouble. M'étant rendue dans cet équipage chez la reine,
+nous partîmes aussitôt.</p>
+
+<p>Les troupes étoient déjà rangées en ordre de bataille,
+lorsque nous arrivâmes. Le roi nous fit passer
+devant la ligne. Il faut avouer que c'étoit le plus beau
+spectacle qu'on pût voir. Mais je ne m'arrête point sur
+ce sujet; ces troupes ont montré qu'elles étoient aussi
+bonnes que belles, et le roi, mon père, s'est fait un
+renom éternel par la merveilleuse discipline qu'il y a
+introduite, ayant jeté par là les fondemens de la grandeur
+de sa maison. Le Margrave de Schwed étoit à
+la tête de son régiment; il sembloit bouffi de colère et
+nous salua en détournant les yeux. Le colonel Wachholtz,
+que le roi avoit donné pour conducteur à la
+reine, nous plaça à côté de la batterie de canons, qui
+étoit fort éloignée de cette petite armée. Là il s'approcha
+de la reine et lui dit à l'oreille, que le roi lui
+avoit commandé de lui présenter le prince de Bareith.
+Il le lui amena un moment après. Elle le reçut d'un air
+fier et lui fit quelques questions fort sèches, qui finirent
+par un signe de se retirer. La chaleur étoit extrême,
+je n'avois point dormi, j'étois remplie d'inquiétudes et à
+jeun; tout cela me fit trouver mal. La reine me permit
+de me mettre dans le carosse des gouvernantes, où je
+me trouvai bientôt mieux. Le roi et les princes
+dînèrent ensemble, et ce jour se passa dans notre solitude
+ordinaire.</p>
+
+<p>Le 28. au matin toutes les principautés se rendirent
+chez la reine; elle ne parla quasi point au prince de
+Bareith. Il se fit présenter à moi; je ne lui fis qu'une
+révérence sans répondre à son compliment. Ce prince
+est grand et très-bienfait; il a l'air noble; ses traits ne
+sont ni beaux ni réguliers, mais sa physionomie ouverte,
+prévenante et remplie d'agrémens lui tient lieu de beauté.
+Il paroissoit fort vif, avoit la réplique prompte et n'étoit
+point embarrassé.</p>
+
+<p>Deux jours se passèrent ainsi. Le silence du
+roi nous déroutoit entièrement, et ranimoit les espérances
+de la reine; mais la chance changea le 31.
+Le roi nous ayant appelées, elle et moi, dans son
+cabinet, vous savez, lui dit-il, que j'ai engagé ma
+fille au prince de Bareith, j'ai fixé les promesses
+à demain. Soyez persuadée que je vous aurai une
+obligation infinie, et que vous vous attirerez toute
+ma tendresse si vous en agissez bien avec lui et
+avec Wilhelmine; mais comptez en revanche sur
+toute mon indignation, si vous faites le contraire. Le
+diable m'emporte! je saurai mettre fin à vos tracasseries
+et m'en venger d'une façon sanglante. La
+reine effrayée lui promit tout ce qu'il voulut, ce qui
+lui attira beaucoup de caresses. Il la pria de me
+parer au mieux et de me prêter ses pierreries. Elle
+étoit dans une rage terrible, et me jetoit de temps
+en temps des regards furieux. Le roi sortit et
+rentra peu après dans l'appartement de cette princesse,
+accompagné du prince qu'il lui présenta comme son
+gendre. Elle lui fit assez bon accueil en présence du
+roi, mais dès qu'il fut sorti; elle ne cessa de lui dire
+des piquanteries. Après le jeu on se mit à table. Le
+souper fini, elle voulut se retirer, mais le prince la
+suivit. Je vous supplie, Madame, lui dit-il, de m'accorder
+un moment d'audience. Je n'ignore aucune des
+particularités qui concernent votre Majesté et la princesse,
+je sais qu'elle a été destinée à porter une couronne,
+et que votre Majesté a souhaité avec ardeur de
+l'établir en Angleterre; ce n'est que la rupture des
+deux cours qui me procure l'honneur que le roi m'a
+fait de me choisir pour son gendre. Je me trouve le
+plus heureux des mortels, d'oser aspirer à une princesse
+pour laquelle je me sens tout le respect et les
+sentimens qu'elle mérite. Mais ces mêmes sentimens
+me la font trop chérir pour la plonger dans le
+malheur par un hymen qui n'est peut-être point de
+son goût. Je vous supplie donc, Madame, de vous
+expliquer avec sincérité sur cet article, et d'être
+persuadée que votre réponse fera tout le bonheur
+ou le malheur de ma vie, puisque si elle ne m'est
+point favorable je romprai tout engagement avec le
+roi, quelqu'infortuné que j'en puisse devenir. La
+reine resta quelque temps interdite, mais se défiant
+de la bonne foi du prince elle lui répondit,
+qu'elle n'avoit rien à redire au choix du roi; qu'elle
+obéissoit à ses ordres et moi aussi. Elle ne put
+s'empêcher de dire à Mdme. de Kamken, que le
+prince avoit fait là un tour bien spirituel, mais qu'elle
+n'y avoit pas été attrapée.</p>
+
+<p>Le dimanche 3. de Juin je me rendis le matin en
+déshabillé chez la reine. Le roi y étoit. Il me caressa
+beaucoup en me donnant la bague de promesse, qui
+étoit un gros brillant, et me réitéra sa parole d'avoir
+soin de moi toute ma vie si je faisois les choses de
+bonne grâce. Il me fit même présent d'un service d'or,
+me disant que ce cadeau n'étoit qu'une bagatelle, puisqu'il
+m'en destinoit de plus considérables.</p>
+
+<p>Le soir à sept heures nous nous rendîmes aux
+grands appartemens. On y avoit préparé une chambre
+pour la reine, sa cour et les principautés, où nous nous
+assîmes pour attendre le roi. La reine malgré toute la
+contrainte qu'elle se faisoit, étoit dans une altération
+aisée à remarquer. Elle ne m'avoit dit mot de tout le
+jour, et n'exprimoit sa colère que par son coup d'oeil.
+La Margrave Philippe, que le roi avoit obligée
+d'être présente à la cérémonie de mes fiançailles, étoit
+bleue dans le visage à force d'agitations. Son fils, le
+Margrave de Schwed, fit nettement refuser de s'y
+trouver, et sortit de la ville pour ne pas entendre le
+bruit du canon. Le roi parut enfin avec le prince. Il
+étoit aussi troublé que la reine, ce qui lui fit oublier
+de faire mes promesses en public dans la salle où étoit
+le monde. Il s'approcha de moi, tenant le prince par
+la main, et nous fit changer de bague. Je le fis en
+tremblant. Je voulus lui baiser la main, mais il me
+releva et me serra long-temps entre ses bras. Les larmes
+lui couloient le long des joues; j'y répondis par
+les miennes; notre silence étoit plus expressif que tout
+ce que nous aurions pu nous dire. La reine à laquelle
+je rendis mes soumissions, me reçut fort froidement.
+Après avoir reçu les complimens de toutes les principautés
+qui étoient là, le roi ordonna au prince de me donner
+la main et de commencer le bal dans la salle destinée
+pour cet effet. Mon mariage avoit été tenu si secret
+que personne n'en savoit rien. Ce fut une consternation
+et une douleur générale lorsqu'il fut publié. J'avois beaucoup
+d'amis et m'étois attiré la bienveillance de tout
+le monde. Le roi pleura tout le soir; il embrassa Mdme.
+de Sonsfeld, et lui dit beaucoup de choses obligeantes.
+Grumkow et Sekendorff étoient les seuls contens;
+ils venoient de faire un nouveau coup de leur métier.
+Milord Chesterfield, ambassadeur d'Angleterre en
+Hollande, avoit dépêché un courrier de sa cour, qui étoit
+arrivé le matin. Le résident anglois auquel il étoit adressé,
+fut obligé d'envoyer ses dépêches au ministère. Grumkow
+se chargea de les porter au roi; mais il ne les lui remit
+qu'après que je fus promise. C'étoit une déclaration
+formelle sur mon mariage, sans exiger celui de mon
+frère. Le roi qui dans le fond ne me marioit qu'à contre
+coeur, fut accablé par la lecture de ces lettres. Il
+dissimula cependant son chagrin devant Grumkow et
+Sekendorf, voyant bien que les choses étoient trop
+avancées pour reculer, cette dernière proposition étant
+arrivée trop tard, et ne pouvant retracter mon engagement
+sans offenser un prince souverain de l'empire, ce
+qui auroit pu faire tort à mes autres soeurs; d'ailleurs
+ce prince s'est toujours piqué de bonne foi, et tenoit sa
+parole quand il l'avoit une fois donnée.</p>
+
+<p>La reine fut informée le lendemain de cette catastrophe.
+Quoiqu'on lui eût fait part des refus du roi,
+elle recommença à se flatter de rompre mon mariage,
+et me défendit sous peine de son indignation de parler
+au prince et de lui faire des politesses. Je lui obéis
+exactement, dans l'espérance de l'appaiser par ma condescendance
+à ses volontés. Mais dans le fond de mon
+coeur je n'aspirois qu'à être bientôt mariée; les mauvais
+traitemens de cette princesse et la haine qu'elle me
+temoignoit en toute rencontre me reduisoient au désespoir.
+Hors Mdme. de Kamken j'étois le rebut de toute sa
+cour, qui mettoit ma patience à l'épreuve par ses
+mépris et son insolence. Tel est le cours du monde.
+La faveur des grands décide de tout; on est recherché
+et adoré tant qu'on la possède et sa privation entraîne
+le dédain et les insultes. Je fus l'idole de chacun tant
+que j'avais à espérer une éclatante fortune; on me faisoit
+la cour pour avoir part un jour à mes bienfaits; on me
+tourna le dos dès que ces espérances s'évanouirent.
+J'étois bien folle de me chagriner de la perte de pareils
+amis. On me vantoit sans cesse la magnificence de la
+cour de Bareith; en m'assuroit qu'elle surpassoit de
+beaucoup en richesse celle de Berlin, et que c'étoit le
+centre des plaisirs; mais ceux qui me parloient ainsi, y
+avoient été du temps du Margrave dernier mort, et ne
+savoient pas les changemens qui y étoient arrivés depuis.
+Ces beaux rapports me donnoient une envie extrême
+d'y être bientôt. Je ne me sentois aucune antipathie
+pour le prince, mais en revanche j'étois indifférente sur
+son sujet. Je ne le connoissois que de vue, et mon
+coeur n'étoit pas assez léger pour s'attacher à lui sans
+connoissance de cause. Mais il est temps de faire une
+petite disgression sur son sujet, et de mettre le lecteur
+au fait de ce qui concerne cette cour.</p>
+
+<p>Le Margrave Henri, aïeul de mon époux, étoit
+prince apanagé de la maison de Bareith. Il s'étoit
+marié fort jeune et avoit eu beaucoup d'enfans. Un très-petit
+apanage qu'il tiroit tous les ans, ne suffisoit pas
+pour l'entretien d'une si nombreuse famille, et il se
+trouvoit dans une grande nécessité, n'ayant quelquefois
+pas de quoi se nourrir, et étant réduit à mener la vie
+d'un bourgeois faute d'argent. Il étoit héritier du pays
+de Bareith en cas que le Margrave George Guillaume,
+alors régnant, mourût sans enfans mâles. Cependant
+toute espérance paroissoit assez vaine de ce côté-là, ce
+prince étant fort jeune et ayant un fils. Le roi Frédéric I,
+mon aïeul, sachant les tristes circonstances
+où il se trouvoit, résolut d'en profiter. Il lui fit
+proposer de lui céder ses prétentions sur la principauté,
+moyennant une grosse pension et un régiment qu'il
+donneroit au second de ses fils. Après bien des allées
+et des venues le traité fut conclu, et les deux fils aînés
+du malheureux prince Henri se rendirent à Utrecht
+pour y faire leurs études. A leur retour de l'université
+ils trouvèrent leur père à l'extrémité et toute leur famille
+désolée, les conditions du traité n'ayant point été
+remplies et la pension retranchée des deux tiers. Le
+prince Henri étant mort dans ces entrefaites, le Margrave
+George Frédéric Charles, après bien des
+sollicitations inutiles auprès du ministère, se résolut enfin
+à établir son séjour à Veverling, petite ville dans le pays
+du roi. Ce fut là où la princesse de Holstein, son
+épouse, mit au monde celui qui devoit être mon époux
+et plusieurs autres enfans dont je parlerai ensuite. Le
+roi Frédéric I mourut aussi peu de temps après.
+L'avénement du roi mon père à la couronne ne changea
+point le sort des princes. Réduits au désespoir ils
+commencèrent à examiner leur renonciation, qu'ils trouvèrent
+invalide du sentiment de tous les jurisconsultes
+qu'ils consultèrent sur cet article. Ils se retirèrent donc
+secrètement de Veverling et parcoururent toutes les cours
+d'Allemagne pour les mettre dans leurs intérêts. Soutenus
+de l'Empereur, de l'empire et de la justice de
+leur cause, ils parvinrent à faire rompre le traité
+qui avoit été fait, et furent entièrement rétablis
+dans tous leurs droits. Le Margrave George Guillaume
+et son fils étant morts, la principauté retomba
+au prince George Frédéric Charles. Il trouva les
+affaires en grande confusion, beaucoup de dettes, peu
+d'argent et un ministère corrompu. Cela fut cause qu'il
+envoya son fils aîné à Genève sous la conduite d'un
+roturier, fort honnête homme à la vérité, mais fort incapable de donner une éducation telle qu'il la falloit à
+un prince héréditaire. Son entretien fut réglé avec tant
+d'économie qu'à peine il suffisoit pour sa dépense.
+Ayant fini ses études, on le fit voyager et lui donna
+pour gouverneur Mr. de Voit. Le prince étoit de retour
+de ses voyages en arrivant à Berlin. Je ne prétends
+flatter personne; je m'en tiens à l'exacte vérité. Le
+portrait que je vais faire de ce prince sera sincère et
+sans préjugé.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit qu'il est extrêmement vif, un sang
+bouillant le porte à la colère; mais il sait si bien la
+vaincre que l'on ne s'en aperçoit point, et que personne
+n'en a jamais été la victime. Il est fort gai; sa conversation
+est agréable, quoiqu'il ait quelque peine à s'expliquer,
+parcequ'il grassaye beaucoup. Sa conception est
+aisée et son esprit pénétrant. La bonté de son coeur lui
+attire l'attachement de tous ceux qui le connoissent. Il
+est généreux, charitable, compatissant, poli, prévenant,
+d'une humeur toujours égale, enfin il possède toutes
+les vertus sans mélange de vices. Le seul défaut
+que je lui aie trouvé est un peu trop de légèreté.
+Il faut que je fasse mention de celui-ci, sans quoi
+on m'accuseroit de prévention; il s'en est cependant beaucoup
+corrigé. Au reste tout son pays, dont il est
+adoré, souscrira sans peine à tout ce que je viens d'écrire
+sur son sujet. Mais j'en reviens à ce qui me regarde.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit que ma soeur Charlotte étoit promise
+avec le prince Charles de Bevern. C'étoit celle
+que j'aimois le plus de la famille; elle m'avoit éblouie
+par ses caresses, son enjouement et son esprit. Je ne
+connoissois point son intérieur, sans quoi j'aurois mieux
+placé mon amitié. Elle est de ces caractères qui ne se
+soucient de rien que d'eux mêmes; sans solidité, satyrique
+à l'excès, fausse, jalouse, un peu coquette et fort
+intéressée; mais d'une humeur toujours égale, fort douce
+et complaisante. J'avois fait mon possible pour la mettre
+bien dans l'esprit de la reine. Comme elle l'avoit accompagnée
+aux voyages de Vousterhausen et de Potsdam,
+elle s'étoit insinuée fort avant dans l'esprit de cette
+princesse. Mlle. de Montbail, fille de Mdme. de Roukoul,
+étoit sa gouvernante. Cette fille m'avoit prise en
+guignon, fâchée de ce qu'on me destinoit un plus grand
+établissement qu'à ma soeur, et que j'étois traitée avec
+plus de distinction qu'elle. Elle ne cessoit de l'animer
+contre moi; elle se réjouit beaucoup de mon mariage,
+espérant que ma soeur pourroit reprendre ma place
+en Angleterre. Celle-ci craignant que ma présence
+ne diminuât son crédit, ne manquoit pas de me
+rendre toutes sortes de mauvais services auprès de
+la reine. En revanche elle trouvoit le prince de Bareith
+fort à son gré; il étoit plus beau, mieux fait et
+plus vif que celui de Bevern, et lui faisoit beaucoup
+de politesses, au lieu que l'autre étoit timide et avoit
+un phlegme qui ne l'accommodoit pas. Elle fit son
+possible pour le mettre bien avec la reine, mais elle ne
+réussit pas.</p>
+
+<p>Le roi pour amuser les étrangers et surtout la
+duchesse de Bevern, nous invita tous à une grande
+chasse au parc de Charlottenbourg. Le prince
+d'Anhalt y fut prié avec ses deux fils Léopold
+et Maurice. Il s'étoit fort piqué de la préférence
+que le roi avoit donné au prince de Bareith sur
+celui de Schwed, s'étant toujours flatté que j'épouserois
+ce dernier. Le prince héréditaire étoit
+fort adroit et tiroit si juste qu'il ne manquoit jamais
+son coup. Cette chasse pensa lui devenir funeste. Un
+étourdi de chasseur qui chargeoit ses armes, eut
+l'imprudence de lui présenter une arquebuse bandée;
+elle se débanda dans le temps que le prince la prit et
+la balle frisa la tempe du roi. Le prince d'Anhalt en
+fit beaucoup de bruit. Son fils, le prince Léopold,
+ne manqua pas d'enchérir; il dit assez haut pour que le
+prince héréditaire pût l'entendre, qu'un tel coup méritoit
+qu'on tuât sur-le-champ celui qui l'avoit fait. Le prince
+lui donna une forte réplique, et l'affaire seroit allée
+loin, si le duc de Bevern et Sekendorff ne se
+fussent entremis pour les raccommoder. Le roi blâma
+la conduite du prince Léopold, mais il fit semblant
+de ne point s'apercevoir de ce qui s'étoit passé.</p>
+
+<p>La chasse finie, nous nous rendîmes tous à Charlottenbourg,
+où nous devions passer quelques jours. La
+reine continua d'y turlupiner le prince. Elle vouloit me
+mortifier par là et se moquer du choix que le roi avoit
+fait. Elle lui dit un jour, que j'aimois beaucoup à m'occuper;
+que j'étois élevée comme une princesse qui aspiroit à
+porter une couronne, et que je possédois toutes les
+sciences. (Elle avançoit beaucoup trop sur mon compte.)
+Savez-vous l'historie, continua-t-elle, la géographie, d'italien,
+l'anglois, la peinture, la musique? etc. Le prince
+lui répondit oui et non, selon que le cas l'exigeoit.
+Mais voyant que ses questions ne finissoient point
+et qu'elle l'examinoit comme un enfant, il se mit enfin
+à rire et lui dit: je sais aussi mon catéchisme et le
+credo. La reine fut un peu déconcertée de cette dernière
+réplique, et ne l'examina plus depuis ce temps-là.</p>
+
+<p>Le roi et tous les princes étrangers, hors celui de
+Bareith, partirent peu après notre retour à Berlin. Le
+chagrin, la colère et la cruelle contrainte de la reine
+firent enfin succomber sa santé. Elle prit la fièvre
+tierce, qu'elle garda trois semaines. Je ne la quittai
+point pendant tout le cours de sa maladie; et tâchai de
+regagner son amitié par mes attentions à la servir et à
+l'amuser. Mais je ne retrouvois plus en elle cette mère si
+tendre qui pertageoit mes peines et dont je faisois la consolation.
+Lorsqu'elle me voyoit inquiète de son état: il
+vous sied bien, me disoit-elle, de vous alarmer pour ma
+santé, puisque c'est vous qui me donnez la mort. Quand
+j'étois triste, elle me reprochoit fort aigrement mon
+humeur inégale; quand j'affectois d'être gaie, c'étoit mon
+prochain mariage qui y donnoit lieu. Je n'osois mettre
+que des habits crasseux, de peur qu'elle ne s'imaginât
+que je voulusse plaire au prince; enfin j'étois la personne du monde le plus à plaindre, et souvent la tête
+me tournoit. Je dinois et soupois dans son anti-chambre
+avec le prince et les dames. Elle envoyoit
+cinquante espions à mes trousses, pour savoir si je
+lui parlois; mais je n'étois jamais en défaut de ce
+côté-là, car je ne lui disois mot et lui tournois toujours
+le dos à table. Il m'a dit depuis, qu'il avoit été
+souvent au désespoir et sur le point de partir, si Mr.
+de Voit ne l'en avoit empêché. Ce pauvre prince
+étoit dans une aussi mauvaise situation que moi. Tout
+le monde prenoit à tâche de donner une tournure maligne
+à ses actions et à ses paroles; on n'avoit pas la moindre
+considération pour lui, et on le traitoit comme un petit
+gredin, ce qui l'avoit si fort intimidé, qu'il étoit toujours
+distrait et mélancolique.</p>
+
+<p>La reine étant rétablie, le roi retourna à Berlin.
+Il ne s'y arrêta que quelques jours, devant aller en
+Prusse. Il annonça à la reine, qu'il comptoit faire
+mes noces à son retour, qui devoit être en six
+semaines; qu'il lui feroit donner l'argent nécessaire
+pour m'équiper, et qu'elle devoit tâcher de divertir le
+prince pendant son absence par des bals et des festins.
+Cette princesse, qui ne cherchoit qu'à gagner du temps,
+lui fit quantité de difficultés, lui représentant qu'il étoit
+impossible de me nipper dans un si court espace, les
+marchands n'étant point assez fournis pour livrer ce qui
+seroit nécessaire. Ses raisons prévalurent pour mon
+malheur, car le roi étoit très-bien disposé pour moi et
+m'auroit fait de grands avantages, qui s'en allèrent en
+fumée dès que mon mariage fut reculé.</p>
+
+<p>La reine changea de conduite après le départ du
+roi. Elle affecta de témoigner de l'amitié au prince et
+d'être satisfaite de l'avoir pour gendre, mais elle ne se
+contraignit point avec moi, et je restai son souffre-douleur
+aussi bien que Mdme. de Sonsfeld. Je séchai sur
+pied et ma santé se ruinoit à force de chagrins. J'inspirai
+enfin de la compassion à ceux qui en étoient les
+moins susceptibles. J'aurois pu dire comme Alzire dans
+la tragédie: mes maux ont-ils touché les coeurs nés
+pour la haine? La Ramen qui me voyoit souvent au
+désespoir et à laquelle j'avois dit plusieurs fois dans la
+violence de mon transport, que la reine me poussoit à
+bout, et que je me jeterois aux pieds du roi à son retour
+pour le supplier de me dispenser de me marier, en
+avertit Grumkow et lui fit craindre qu'en effet je ne
+prisse cette résolution. Celui-ci n'ignorant pas que la
+reine intriguoit toujours en Angleterre, et redoutant de
+nouvelles propositions de cette cour, résolut de lui donner
+le change et de mettre fin à sa mauvaise humeur pour
+moi d'une façon assez étrange. Il lui fit dire par Mr.
+de Sastot, que le roi se repentoit de m'avoir engagée,
+qu'il ne pouvoit souffrir le prince héréditaire, et qu'il
+se proposoit de rompre mon mariage à son retour de
+Prusse et me donner le duc de Weissenfeld. Il lui
+recommenda surtout le secret, puisqu'il n'y avoit que
+lui qui sût les intentions du roi. Cette fausse confidence
+fit l'effet que Grumkow s'en étoit promis. La reine
+prit d'abord son parti, qui fut de protéger hautement
+le prince héréditaire. Elle me fit part de ses craintes
+et m'ordonna de lui faire des politesses, disant qu'elle
+aimoit mieux mourir que de me voir duchesse de
+Weissenfeld. Tel étoit son génie; il suffisoit que
+le roi approuvât une chose pour qu'elle y trouvât à
+redire. Je ne comprenois rien à toute cette énigme,
+que Grumkow m'a dévoilée depuis.</p>
+
+<p>Ce bon intervalle ne fut pas de durée. Le roi
+étant revenu peu après de Prusse, témoigna assez par
+ses actions qu'on en avoit donné à garder à la reine.
+A la vérité les manières polies et réservées du prince
+ne lui plaisoient pas. Il vouloit un gendre qui n'aimât
+que le militaire, le vin et l'économie et qui eût les
+façons allemandes. Pour approfondir son caractère et
+tâcher de le former, il l'enivroit tous les jours. Le
+prince supportoit si bien le vin, qu'il ne changeoit jamais
+de conduite et gardoit son bon sens pendant que les
+autres le perdoient. Cela faisoit enrager le roi. Il se
+plaignit même de lui à Grumkow et à Sekendorff,
+disant qu'il n'étoit qu'un petit-maître, qui n'avoit point
+d'esprit et dont les manières lui étoient odieuses. Ces
+discours souvent répétés firent craindre à ces derniers
+que l'aversion du roi n'entraînât des suites fâcheuses
+pour leurs intérêts. Ils proposèrent au prince héréditaire,
+pour les prévenir, de lui faire avoir un régiment prussien,
+et lui représentèrent que c'étoit l'unique moyen de
+s'insinuer et de mettre fin à son mariage. Le prince se
+trouva fort embarrassé. Le Margrave, son père, étoit
+altier dans ses volontés. Il n'avoit jamais voulu consentir
+que son fils s'adonnât au militaire, et pour lui en couper
+les moyens il avoit cédé deux régimens impériaux, que
+le Margrave George Guillaume avoit levés, l'un à
+son fils cadet, l'autre au général Philippi. Cependant
+après de mûres réflexions il se rendit aux instances de
+Grumkow. Le roi fut charmé d'apprendre que le prince
+souhaitoit d'entrer dans son service. Il lui conféra
+quelques jours après un régiment de dragons et lui fit
+présent d'une épée d'or si pesante qu'à peine on pouvoit
+la lever.</p>
+
+<p>Je fus très-fâchée de tout cela. Il suffisoit d'être
+en service pour être traité en esclave. Ni mes frères
+ni les princes du sang n'avoient d'autre distinction que
+celle qu'ils recevoient de leur grade militaire. Ils étoient
+confinés à leur garnison, d'où ils ne sortoient que pour
+passer en revue, n'avoient pour compagnie que des
+brutaux officiers sans esprit et sans éducation, avec
+lesquels ils s'abrutissoient entièrement, n'ayant d'autre
+occupation que de faire exercer les troupes. Je ne
+doutai point que le prince ne fût mis sur le même pied.
+Mes conjectures se trouvèrent justes. Le roi avant de
+retourner à Potsdam lui fit insinuer, qu'il lui feroit plaisir
+d'aller prendre possession de son régiment. Il fallut obéir.</p>
+
+<p>La veille de son départ il m'accosta dans le jardin
+à Mon-bijou. Il savoit mon mécontentement, Mdme. de
+Sonsfeld l'ayant dit à Mr. de Voit. Je me promenois
+avec elle lorsqu'il m'aborda. Je n'ai pu jusqu'à
+présent, me dit-il, trouver l'occasion de parler à votre
+Altesse royale, et lui témoigner le désespoir dans lequel
+je suis de remarquer par toutes ses actions l'aversion
+qu'elle a pour moi. Je suis informé des mauvaises impressions
+qu'on lui a données sur mon sujet, qui me
+désolent. Suis-je cause, Madame, des chagrins que
+vous avez endurés? Je n'aurois jamais osé aspirer à la
+possession de votre Altesse royale, si le roi ne m'en
+avoit fait la première proposition. Ai-je pu la refuser
+en me rendant le plus malheureux des hommes, et pouvez-vous
+me condamner, Madame, de l'avoir acceptée?
+Cependant je pars sans savoir combien durera mon
+absence. J'ose donc la supplier de me donner une
+réponse positive, et de me dire, si elle se sent en effet
+une haine insurmontable pour moi. En ce cas je prendrai
+d'elle un congé éternel, et romprai pour jamais
+mon engagement, en me rendant malheureux pour toute
+ma vie et au risque d'encourir le courroux de mon père
+et du roi. Mais, Madame, si je puis me flatter que je
+me sois trompé et que vous ayez quelque bonté pour
+moi, j'espère que vous me ferez la grâce de me promettre
+que vous me tiendrez la parole que vous m'avez
+donnée par ordre du roi, de n'être jamais à d'autre qu'à
+moi. Il avoit les larmes aux yeux en me parlant et
+paroissoit fort touché. Pour moi j'étois dans un embarras
+extrême. Je n'étois point faite à pareil jargon,
+et j'avois rougi jusqu'au bout des doigts. Comme je
+ne répondois point, il redoubla ses instances et me dit
+enfin d'un air fort triste, qu'il ne remarquoit que trop
+que mon silence ne lui présageoit rien de bon, et qu'il
+prendroit ses mesures là-dessus. Je le rompis enfin.
+Ma parole est inviolable, lui répondis-je; je vous l'ai
+donnée par ordre du roi; mais vous pouvez compter
+que je vous la tiendrai exactement. La reine, qui
+s'approcha, me fit beaucoup de plaisir en mettant fin à
+cette conversation.</p>
+
+<p>Mdme. de Kamken s'étoit divertie cette après-midi
+à faire des devises de sucre. Elle en donna à tout le
+monde le soir à table. Le prince m'en cassa une dans
+la main; il en fit de même à ma soeur. Mais la reine
+ne s'en fâcha que contre moi, et se leva de table sur-le-champ.
+Elle prit congé du prince fort à la hâte et
+se mit en carosse avec ma soeur et moi. Je ne vous
+connois plus, me dit-elle, depuis que vos maudites promesses
+se sont faites. Vous n'avez plus ni pudeur ni
+modestie. J'ai rougi pour vous quand votre sot de
+prince vous a cassé une devise dans la main. Ce sont
+des familiarités qui ne conviennent point, et il auroit dû
+être mieux informé du respect qu'il vous doit. Je lui
+répondis, qu'en ayant agi de même avec ma soeur, je
+n'avois pas cru que la chose fût de conséquence, mais
+que cela n'arriveroit plus. Cela ne l'appaisa point; elle
+saisit cette occasion de maltraiter Mdme. de Sonsfeld
+le lendemain. Mdme. de Kamken qui étoit présente,
+mit fin à ses gronderies et lui parla si fortement sur
+mon sujet, que faute de réplique elle fut obligée de
+se taire.</p>
+
+<p>Jusque-là je n'avois senti que les peines du purgatoire;
+j'éprouvai quinze jours après celles de l'enfer,
+étant obligée de suivre la reine à Vousterhausen. Il
+n'y eut que ma soeur Charlotte, les deux gouvernantes
+de Kamken et de Sonsfeld et la Montbail
+qui furent de ce voyage. La description de ce fameux
+séjour ne sera pas hors de sa place ici.</p>
+
+<p>Le roi avoit fait élever à force de bras et de
+dépenses une colline de sable aride, qui bornoit si bien
+la vue qu'on ne voyoit le château enchanté qu'à sa descente.
+Ce soi-disant palais ne consistoit que dans un corps
+de logis fort petit, dont la beauté étoit relevée par une
+tour antique, qui contenoit un escalier de bois en escargot.
+Ce corps de logis étoit entourné d'une terrasse, autour de
+laquelle on avoit creusé un fossé, dont l'eau noire et croupissante
+ressembloit à celle du Styx et répandoit une
+odeur affreuse, capable de suffoquer. Trois ponts, placés
+à chaque face de la maison, faisoient la communication
+de la cour, du jardin et d'un moulin, qui étoit vis-à-vis.
+Cette cour étoit formée de deux côtés par des
+ailes, où logeoient les Mrs. de la suite du roi. Elle
+étoit bornée par une palissade, à l'entrée de laquelle on
+avoit attaché deux aigles blancs, deux aigles noirs et
+deux ours en guise de garde, très-méchans animaux, pour
+le dire en passant, qui attaquoient tout le monde. Au
+milieu de cette cour s'élevoit un puits, dont avec beaucoup
+d'art on avoit fait une fontaine pour l'usage de la
+cuisine. Ce groupe magnifique étoit environné de gradins
+et d'un treillis de fer en dehors, et c'étoit l'endroit
+agréable que le roi avoit choisi pour fumer le soir. Ma
+soeur et moi avec toute notre suite nous n'avions pour
+tout potage que deux chambres, ou pour mieux m'expliquer,
+deux galetas. Quelque temps qu'il fit, nous
+dînions sous une tente tendue sous un gros tilleul, et
+lorsqu'il pleuvoit fort, nous avions de l'eau à mi-jambe,
+cet endroit étant creux. La table étoit toujours de 24
+personnes, dont les trois quarts faisoient diète, l'ordinaire
+n'étant que de six plats servis avec beaucoup d'économie.
+Depuis les neuf heures du matin jusqu'à trois ou
+quatre heures après minuit nous étions enfermées avec la
+reine, sans oser respirer l'air ni aller au jardin qui étoit
+tout proche, parcequ'elle ne le vouloit pas. Elle jouoit
+tout le jour avec ses trois dames au tocadille pendant
+que le roi étoit dehors. Ainsi je restai seule avec ma
+soeur, qui me traitoit du haut en bas, et devenois hypocondre
+à force d'être assise et d'entendre des choses
+désagréables. Le roi étoit toujours levé de table à une
+heure après-midi. Il se couchoit alors sur un fauteuil,
+placé sur la terrasse, et dormoit jusqu'à deux heures
+et demie, exposé à la plus forte ardeur du soleil, que
+nous partagions avec lui, étant tous couchés à terre à
+ses pieds. Tel étoit l'agréable genre de vie que nous
+menions à ce charmant endroit.</p>
+
+<p>Le prince héréditaire y arriva quelques jours après
+nous. Il m'avoit écrit plusieurs fois; la reine m'avoit
+toujours dicté mes réponses. J'avois eu aussi le plaisir
+de recevoir une lettre de mon frère, que le major
+Sonsfeld m'avoit fait remettre par sa soeur. Il me
+louoit beaucoup de la bonne résolution que j'avois prise,
+de mettre fin aux dissensions domestiques par mon mariage.
+Il paroissoit inquiet de mon sort, me priant de
+lui faire le portrait du prince et de lui mander si
+j'étois contente du choix du roi. Il m'assuroit, qu'il
+étoit fort satisfait de sa façon de vivre; qu'il se divertissoit
+très-bien, et que le seul chagrin qu'il avoit étoit de
+n'être pas auprès de moi. On lui avoit caché ce que
+j'avois souffert pour lui, et il ignoroit qu'il m'étoit redevable
+des bons traitemens qu'on lui faisoit et de sa grâce
+future. Je ne voulus pas le lui écrire, et ne lui répondis
+que sur les articles qu'il pouvoit savoir. Je lui fis
+part aussi du changement de la reine, et le priai de lui
+écrire et de lui faire entendre raison sur mon mariage.
+Il le fit, mais sans rien effectuer. Cette princesse
+n'en fut que plus piquée, sentant qu'il n'y avoit qu'elle
+de toute la famille qui désapprouvât ma conduite.</p>
+
+<p>Cependant le prince héréditaire s'insinuoit tous les
+jours davantage dans les bonnes grâces de ma soeur.
+Plus son penchant augmentoit pour lui, plus sa haine
+redoubla pour moi; elle m'en faisoit sentir les cruels
+effets en animant la reine contre moi. Un jour que
+celle-ci m'avoit fort maltraitée et que je pleurois à
+chaudes larmes dans un coin de la chambre, elle m'aborda.
+Qu'avez-vous, me dit-elle, qui vous afflige si fort? Je suis
+au désespoir, lui répondis-je, que la reine ne puisse plus me
+souffrir; si cela continue j'en mourrai de douleur. Vous
+êtes bien folle, repartit-elle; si j'avois un aussi aimable
+amant que vous, je me soucierois bien de la reine; pour
+moi je ris quand elle me gronde, car autant vaut. Vous
+ne l'aimez donc pas, lui répliquai je, car quand'on aime
+quelqu'un, on est sensible sur son sujet. D'ailleurs vous
+ne pouvez vous plaindre de votre sort; le prince Charles
+a du mérite et de bonnes qualités; et de quelque
+côté que vous vous tourniez, la fortune vous rit au lieu
+que je suis abandonnée de tout le monde et même du
+roi, qui ne me regarde plus depuis quelque temps.
+Eh bien, me répondit-elle d'un petit air malin, si vous
+trouvez le prince Charles si fort à votre gré, troquons
+d'amans; voici ma bague de promesse, donnez-moi la
+vôtre. Je pris son raisonnement pour un badinage et
+lui dis, que mon coeur étant entièrement libre, je voulois
+bien les lui céder l'un et l'autre. Donnez-moi donc votre
+bague, continua-t-elle en me la tirant du doigt. Prenez-là,
+lui dis-je, elle est à votre service. Elle la mit et
+cacha celle qu'elle avoit reçue de son fiancé, dans un
+petit coin. Je ne fis aucune réflexion sur tout cela,
+mais Mdme. de Sonsfeld s'étant aperçue que cette
+bague manquoit, et ayant pris garde que ma soeur la
+portoit depuis trois jours, me représenta, que si le roi
+et le prince s'en apercevoient, j'en aurois du chagrin.
+Je la lui redemandai, mais elle ne voulut point me la
+rendre, quelques instances que Mdme. de Sonsfeld et
+moi lui fissions. Il fallut donc m'adresser à la Ramen,
+qui le dit à la reine. Elle gronda beaucoup ma soeur,
+qui reprit sa bague et me rendit la mienne. Elle ne
+me le pardonna pas. Je n'osois plus lever les yeux,
+car elle disoit d'abord à la reine que je jouois de la
+paupière avec le prince.</p>
+
+<p>Nous partîmes de Vousterhausen pour aller à Maqueno,
+séjour aussi désagréable que celui que nous
+quittions. Il s'y passa de nouvelles scènes. Les
+Anglois murmuroient depuis long-temps contre le roi
+d'Angleterre; ils avoient toujours désiré avec ardeur
+de me voir établie dans ce royaume. Le prince de
+Galles commençoit à se faire un parti; il ne pouvoit
+se consoler de la rupture de son mariage avec moi.
+Secondé de toute la nation il fit tant de bruit, que
+le roi pour le contenter résolut de faire encore les
+avances au roi, mon père; mais ne voulant point
+s'exposer à un refus, il chargea la cour de Hesse de
+sonder les intentions de ce prince. Le prince Guillaume
+dépêcha pour cet effet le colonel Donep à Berlin.
+Celui-ci arriva à Maqueno en même temps que nous. Je
+ne sais point les propositions qu'il fit au roi. Je m'imagine
+que le mariage de mon frère n'y fut point oublié.
+La première réponse du roi fut si obligeante, que Donep
+ne douta point de la réussite de sa négociation. Il
+n'avoit jamais été employé dans les affaires, et étoit ami
+intime de Grumkow; ne le croyant pas suspect, il lui
+fit confidence de sa commission. Celui-ci voyant le roi
+indéterminé, lui parla fortement et lui conseilla de faire
+plusieurs prétentions que j'ignore, et qu'il savoit d'avance
+qu'on n'accorderoit pas. Quinze jours se passèrent à
+débattre cette affaire. Mr. Donep vouloit une réponse
+positive. Le roi étoit d'une humeur terrible, son irrésolution
+en étoit cause.</p>
+
+<p>J'étois extrêmement malade pendant ce temps;
+j'avois un abcès à la gorge, accompagné d'une grosse
+fièvre. La reine avoit l'inhumanité de me forcer à sortir.
+Je fus trois jours si mal que je ne pouvois parler ni me
+tenir debout. On peut bien croire que je faisois une
+triste figure. L'abcès étant crevé je me trouvai mieux.
+Le roi nous régala, malgré son humeur chagrine, d'une
+comédie allemande et du spectacle des danseurs de cordes.
+Il les fit jouer dans une grande place proche de la
+maison. Il s'assit à une fenêtre avec la reine; ma soeur,
+le prince et moi, nous nous plaçâmes dans l'autre croisée.
+Il avoit l'air fort triste et me conta tout bas, sans que
+ma soeur s'en aperçût, l'ambassade de Mr. Donep et
+les inquiétudes où il se trouvoit. Cette nouvelle que
+j'ignorois entièrement, m'effraya beaucoup. Je le priai
+instamment de n'en point parler à la reine, qui n'en étoit
+pas informée, étant persuadée que mes chagrins
+s'augmenteroient si elle l'apprenoit. Mes précautions
+furent inutiles; Mr. Donep l'en fit avertir le lendemain.
+L'air triste et pensif du prince la remplit d'espérance;
+pour cacher son jeu elle l'accabla de politesses. Dès
+que je fus dans ma chambre je fis de sérieuses réflexions
+sur la conduite que je tiendrois, en cas que le roi voulût
+entrer dans les vues de l'Angleterre. La sincérité
+et la franchise du prince, qui m'avoit fait part de ce
+qui étoit sur le tapis, m'avoit donné beaucoup d'estime
+pour lui. Je ne trouvois rien à redire ni contre sa personne
+ni contre son caractère. Je ne connoissois point
+le prince de Galles; je n'avois jamais eu d'inclination
+pour lui; mon ambition étoit bornée. J'avois pris enfin
+mon parti. J'étois lasse d'être le jouet de la fortune et
+bien résolue, si on me laissoit le choix, de m'en tenir
+à celui que le roi avoit fait pour moi, mais en cas du
+contraire de ne point changer sans lui faire de fortes
+représentations.</p>
+
+<p>Nous retournâmes le lendemain de bon matin
+à Vousterhausen. La reine s'enferma seule avec moi
+dès que nous fûmes arrivés. Après m'avoir appris
+ce que Mr. Donep lui avoit fait savoir; aujourd'hui
+continua-t-elle, votre fichu mariage sera rompu, et je
+compte que votre sot de prince partira demain, car je
+ne doute point que, si le roi vous laisse la liberté du
+choix, vous ne vous déterminiez pour mon neveu. Je
+veux absolument savoir vos sentimens là-dessus. Je ne
+vous parle pas ainsi sans raison, m'entendez-vous?
+D'ailleurs je vous crois le coeur trop bien placé pour
+balancer un moment. Je restai stupéfiée pendant ce
+raisonnement, et j'appelai tous les Saints du paradis à
+mon secours, pour m'inspirer une réponse ambiguë,
+capable de me tirer d'embarras. Je ne sais si ce furent
+eux ou mon bon génie que m'inspira. Je pris enfin
+courage. J'ai été toujours soumise, lui répondis-je,
+aux ordres de votre Majesté et n'y ai désobéi que contrainte
+par un pouvoir supérieur. Je n'en ai agi ainsi
+que pour remettre la paix dans la famille, procurer la
+liberté à mon frère et pour vous épargner, Madame,
+mille chagrins que vous endureriez encore. L'inclination
+n'a été pour rien dans la démarche que j'ai faite, le
+prince m'étoit inconnu. Mais depuis qu'il en est autrement,
+qu'il a gagné mon estime et que je ne lui trouve
+aucun défaut qui puisse lui attirer mon aversion, je me
+trouverois très-condamnable, si je voulois retirer la parole
+que je lui ai donnée. La reine m'interrompit; furieuse
+de ce que je venois de lui dire elle me traita du haut
+en bas. Malgré toute ma douleur il fallut pourtant me
+contraindre devant le roi. Ce prince ne me regardoit
+plus depuis son retour de Prusse, ce qui augmentoit
+encore mon désespoir. Il fut de très-mauvaise humeur
+ce jour-là. Le soir le prince vint souper avec nous
+comme à l'ordinaire. La reine ni ma soeur n'étoient
+point dans la chambre lorsqu'il entra. Sa physionomie
+étoit toute changée, elle étoit aussi gaie qu'elle avoit
+paru triste. Il me dit tout bas: le roi a tout refusé;
+Donep [** ligne(s) manquante(s) dans l'image].
+Je ne fis semblent de rien, mais cette nouvelle me réjouit
+beaucoup. La reine l'apprit quelques heures après. Elle
+en eut le coeur outré et son chagrin retomba sur moi,
+qui en fus la partie souffrante.</p>
+
+<p>Mes noces étant fixées au 20. de Novembre et le
+roi voulant qu'elles se fissent avec éclat, y avoit invité
+plusieurs principautés; toute la famille de Bevern, la
+duchesse de Meiningen, le Margrave, mon beau-père,
+et le Margrave d'Anspac avec ma soeur. Ces
+deux derniers arrivèrent les premiers à Vousterhausen.
+Le roi alla au devant d'eux à cheval et mena ma soeur
+chez la reine. Nous ne la reconnûmes quasi point, elle
+avoit été fort belle et ne l'étoit plus; son teint étoit
+gâté et ses manières fort affectées. Elle avoit repris ma
+place dans la faveur du roi, mais la reine n'avoit jamais
+pu la souffrir. Elle fut même piquée des caresses et
+des distinctions que le roi lui fit, ne pouvant endurer
+qu'il en fit à d'autres plus qu'à elle; elle fut pourtant
+obligée de lui faire bonne mine. Mon entrevue fut plus
+sincère; ma soeur m'avoit toujours aimée et je lui
+avois rendu le réciproque. Après le souper le roi
+la conduisit dans sa chambre, qui étoit à côté de la
+mienne sous le toit. Ses gens n'étant point encore arrivés,
+le roi me montrant du doigt lui dit: votre soeur
+pourra vous servir de femme de chambre, car elle n'est
+bonne qu'à cela. Je crus tomber de mon haut en entendant
+ces paroles. Le roi se retira un moment après
+et j'en fis de même. J'avois le coeur si gros que je
+faillis mourir la nuit. Quel crime avois-je commis, qui
+pût m'attirer un si cruel traitement en présence de celui
+que je devois épouser et de toute une cour étrangère?
+Ma soeur même en fut mortifiée et fit ce qu'elle put
+pour me consoler. Pour m'humilier davantage, le roi
+lui donna le lendemain la préséance, qu'elle ne pouvoit
+prétendre sur moi, étant l'aînée. La reine en fut très-fâchée,
+mais ses représentations ne firent aucun effet.
+Pour moi, je n'y fus sensible que parceque c'étoit une
+suite de ce que le roi m'avoit dit la veille. Ce prince
+prit à tâche de m'humilier tant que nous restâmes à ce
+maudit Vousterhausen. Il ne savoit lui-même ce qu'il
+vouloit. Il y avoit des moments qu'il sentoit de cruels
+repentirs de m'avoir engagée et d'avoir rompu avec
+l'Angleterre; dans d'autres instans il étoit plus animé
+que jamais contre cette cour, mais ces derniers n'étoient
+pas de durée. Quoiqu'il en soit, toute sa mauvaise
+humeur retomboit sur moi.</p>
+
+<p>Nous retournâmes enfin le 5. de Novembre à Berlin.
+La duchesse de Saxe-Meiningen, ma grand-tante,
+fille de l'électeur Frédrie Guillaume, y arriva
+deux jours après nous. Cette princesse étoit veuve de
+son troisième mari, ayant épousé en premières noces le
+duc de Courlande et s'étant remariée après sa mort au
+Margrave Christian Ernst de Bareith. Elle avoit
+trouvé moyen de ruiner totalement les pays de ces deux
+princes. On dit qu'elle avoit fort aimé à plaire dans
+sa jeunesse; il y paroissoit encore par ses manières
+affectées. Elle auroit été excellente actrice pour jouer
+les rôles de caractère. Sa physionomie rubiconde, et sa
+taille d'une grosseur si monstrueuse, qu'elle avoit peine
+à marcher, lui donnoient l'air d'un Bacchus femelle.
+Elle prenoit soin d'exposer à la vue deux grosses tétasses
+flasques et ridées, qu'elle fouettoit continuellement avec
+ses mains pour y attirer l'attention. Quoiqu'elle eût
+60 ans passés, elle étoit requinquée comme une
+jeune personne; coiffée en cheveux marronnés tout
+remplis de pompons couleur de rose, qui faisoient la
+nuance claire de son visage, et si couverte de pierres
+de couleur qu'on l'eut prise pour l'arc-en-ciel. La reine
+fut obligée par ordre du roi de lui rendre la première
+visite. Faites vous avertir, me dit-elle, quand je serai
+de retour, et allez ensuite chez la duchesse. J'obéis
+ponctuellement à ses ordres. Comme il étoit tard et
+qu'il y avoit appartement le soir, ma visite ne fut pas
+longue. Je trouvai la cour commencée en entrant chez
+la reine, qui étoit occupée à entretenir le monde. Dès
+qu'elle me vit, elle me demanda d'un ton de colère,
+pourquoi je venois si tard. J'ai été chez la duchesse,
+lui répondis-je, comme votre Majesté me l'a ordonné.
+Comment, reprit-elle, par mon ordre? je ne vous ai
+jamais commandé de faire des bassesses ni d'oublier
+votre rang et votre caractère: mais depuis quelque temps
+vous êtes si accoutumée à faire des lâchetés que celle-ci
+ne me surprend pas. Cette dure réprimande à la
+face du public me piqua jusqu'au vif. Je baissai les
+yeux, et quelque effort que je fisse pour tenir contenance,
+je ne pus en venir à bout. Tout le monde blâma
+la reine et me plaignit tout bas. Mdme. de Grumkow,
+quoique femme d'un fort méchant mari, avoit beaucoup
+de mérite. Elle s'approcha de moi pour me demander
+ce qui portoit la reine à me traiter avec tant de dureté.
+Je levai les épaules sans lui répondre.</p>
+
+<p>Le roi, le Margrave de Bareith, et la cour de
+Bevern arrivèrent le lendemain. Le Margrave me fut
+présenté chez la reine, où il me fit des protestations
+sans fin, comme il n'y avoit plus de six jours jusqu'à
+celui fixé pour mes noces. Le roi ordonna absolument
+à la reine d'accorder l'entrée libre chez moi au Margrave
+et à son fils. Ils n'en profitèrent pas beaucoup, car
+j'étois toute la journée chez elle, et ne les voyois qu'un
+moment le soir en présence de beaucoup de monde.</p>
+
+<p>Le 19. je fus surprise de trouver cette princesse
+toute changée à mon égard. Elle m'accabla de caresses,
+m'assurant que j'étois le plus cher de ses
+enfans. Je ne compris rien à son procédé; mais
+elle se démasqua le soir, me tirant à part dans
+son cabinet: vous allez être sacrifiée demain, me dit-elle;
+malgré tous mes efforts je n'ai pu parvenir à retarder
+votre hymen. J'attends un courrier d'Angleterre et je
+suis sûre d'avance que le roi, mon frère, se désistera
+du mariage de votre frère; moyennant quoi le roi ne
+fera plus de difficultés pour rompre vos engagemens avec
+le prince héréditaire. Cependant comme j'ignore combien
+de temps le courrier tardera encore à arriver, et que
+je ne trouve aucun expédient pour empêcher que vos
+noces ne se fassent demain, il m'est venu une idée qui
+peut me mettre l'esprit en repos, et c'est de vous que
+j'en attends l'exécution. Promettez-moi donc, de
+n'avoir aucune familiarité avec le prince et de vivre
+avec lui comme frère et soeur, puisque c'est le seul
+moyen de dissoudre votre mariage, qui sera nul s'il
+n'est pas consommé. Le roi survint dans le temps que
+j'allois lui répondre, et il lui fut impossible de me parler
+de tout le soir, tant elle fut obsédée.</p>
+
+<p>Le lendemain matin je me rendis en déshabillé dans
+son appartement. Elle me prit par la main et me conduisit
+chez le roi pour y faire ma renonciation à l'allodial,
+coutume établie pour tout pays. J'y trouvai le
+Margrave et son fils, Grumkow, Poudevel, Toulmeier
+et Voit, ministre de Bareith. On me lut la
+formule du serment qui portoit, que je me désistois de mes
+prétentions sur tous les biens allodiaux, tant que mes frères
+et leur postérité masculine existeroient, mais qu'en cas
+de leur mort je rentrerois dans tous mes droits d'héritière
+présomptive. Le serment fait, on en exigea un
+second qui me jeta dans une surprise extrême, n'ayant
+point été prévenue sur ce sujet. C'étoit de renoncer
+pour jamais à l'héritage de la reine, si elle venoit à décéder
+sans avoir fait de testament. Je restai immobile.
+Le roi s'apercevant de mon trouble me dit les larmes
+aux yeux en m'embrassant: il faut vous soumettre, ma
+chère fille, à cette dure loi; votre soeur d'Ansbac a
+passé même condamnation. Dans le fond ce n'est qu'une
+formalité, car votre mère est toujours maîtresse de faire
+un testament quand elle voudra. Je lui baisai la main
+en lui représentant, qu'il m'avoit fait promettre authentiquement
+d'avoir soin de moi, et que je ne pouvois
+croire qu'il me traiteroit avec tant de dureté. Il n'est
+pas temps de faire des difficultés, repliqua-t-il d'un ton
+de colère; signez de bonne grâce ou je vous ferai signer
+par force. Il me dit ces derniers mots tout bas. Il
+fallut donc lui obéir bon gré mal gré. Dès que cette
+maudite cérémonie fut finie, il me fit beaucoup de
+caresses, me loua de ma soumission et fut libéral en
+promesses qu'il n'avoit pas dessein de tenir.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes ensuite à table où il me fit
+asseoir à côté de lui. Il n'y avoit que le prince,
+mes soeurs et frères, et la duchesse de Bevern.
+J'étois triste et pensive. Il est naturel de faire des
+réflexions sur le point de contracter des noeuds qui
+décident du bonheur ou du malheur de notre vie.</p>
+
+<p>Dès que nous eûmes dîné, le roi ordonna à la reine
+de commencer à me parer. Il étoit quatre heures et je
+devois être prête à sept. La reine voulut me coiffer.
+Comme elle n'étoit pas habile au métier de femme de
+chambre elle n'en put venir à bout. Ses dames y suppléèrent;
+mais aussitôt que mes cheveux étoient accommodés
+d'un côté elle les gâtoit, et tout cela n'étoit que
+feinte pour gagner du temps, dans l'espérance que le
+courrier arriveroit. Elle ignoroit qu'il étoit déjà en ville,
+et que Grumkow en avoit les dépêches. On peut
+bien s'imaginer qu'il ne les donna au roi qu'après que
+la bénédiction fut donnée. Tout cela fut cause que je
+fus attifée comme une folle. A force de manier mes
+cheveux, la frisure en étoit sortie; j'avois l'air d'un petit
+garçon, car ils me tomboient tous dans le visage. On
+me mit la couronne royale et 24 boucles de cheveux,
+grosses comme un bras. Telle étoit l'ordonnance de la
+reine. Je ne pouvois soutenir ma tête, trop foible pour
+un si grand poids. Mon habit étoit une robe d'une
+étoffe d'argent fort riche avec un point d'Espagne d'or,
+et ma queue étoit de douze aunes de long. Je faillis
+de mourir sous cet accoutrement. Deux des dames de
+la reine et deux des miennes portoient ma queue. Ces deux
+dernières étoient Mlle. de Sonsfeld, soeur de ma
+gouvernante, et Mlle. de Grumkow, nièce de mon
+persécuteur. J'avois été obligée d'accepter celle-ci, le
+roi l'ayant voulu absolument. Mdme. de Sonsfeld fut
+déclarée ce jour-là abbesse de Volmerstedt et le roi lui
+conféra lui-même l'ordre de ce chapitre. Nous nous
+rendîmes tous au grand appartement. J'en ferai une
+petite description ici.</p>
+
+<p>Il est composé de six grandes chambres, qui aboutissent
+à une salle magnifiquement ornée en peintures et
+architecture. Au sortir de cette salle on entre dans
+deux chambres très-bien décorées, qui conduisent à une
+galerie ornée de très-beaux tableaux. Tout ceci est en
+enfilade. Cette galerie qui a 90 pieds de long, fait
+l'entrée d'un second appartement composé de 14 chambres
+aussi vastes et aussi bien décorées que les premières,
+au bout desquelles on trouve une salle fort spacieuse,
+qui est destinée pour les grandes cérémonies. Il n'y a
+rien de rare à tout ce que je viens de décrire; mais
+voici le merveilleux. La première chambre contient un
+lustre d'argent qui pèse 10,000 écus; tout l'assortiment
+accompagne cette pièce en poids. La seconde est encore
+plus superbe. Les trumeaux y sont d'argent massif et
+les miroirs de 12 pieds de hauteur; 12 personnes peuvent
+se placer commodément aux tables qui sont placées
+sous ces miroirs; le lustre est beaucoup plus grand que
+le précédent. Toute cela va en augmentant jusqu'à la
+dernière salle, qui renferme les pièces les plus considérables.
+On y voit les portraits du roi et de la reine et ceux
+de l'Empereur et de l'Impératrice, tout en grand avec
+des cadres d'argent. Le lustre pèse 50,000 écus; le
+globe en est si grand qu'un enfant de huit ans pourroit
+y entrer commodément. Les plaques ont six pieds de
+haut, les guéridons en on douze, le balcon pour la
+musique est aussi de ce précieux métal; en un mot
+cette salle contient plus de deux millions d'argenterie
+en poids. Tout cela est travaillé avec art et avec goût.
+Mais dans le fond c'est une magnificence qui ne réjouit
+pas la vue et qui a beaucoup de désagrément; car au
+lieu de bougies on y allume des cierges, ce qui cause
+une vapeur suffocante et noircit les visages et les habits.
+Le roi, mon père, avoit fait faire toute cette argenterie
+après son premier voyage à Dresde. Il avoit vu dans
+cette ville le trésor du roi de Pologne: il voulut renchérir
+sur ce prince, et ne pouvant le surpasser du côté des
+pierres précieuses et rares, il s'avisa de faire fabriquer
+ce que je viens de décrire, pour posséder une nouveauté
+qu'aucun souverain de l'Europe n'avoit encore eue.</p>
+
+<p>Ce fut dans cette dernière salle que se fit la cérémonie
+de mon mariage. On fit une triple décharge de
+canon lorsqu'on nous donna la bénédiction. Tous les
+envoyés, à l'exception de celui d'Angleterre, y étoient.
+Le Margrave de Schwed fut obligé de s'y trouver
+par ordre exprès du roi. Après avoir fait et reçu les
+félicitations, on me fit asseoir sur un fauteuil sous le
+dais, à côté de la reine. Le prince héréditaire commença
+la bal avec ma soeur d'Anspac. Il ne dura qu'une heure;
+après quoi on se mit à table. Le roi avoit
+fait tirer aux billets, pour éviter les disputes de rang
+parmi tant de princes étrangers. Je fus placée au haut
+bout avec le prince, chacun sur un fauteuil. Le Margrave,
+mon beau-père, étoit à côté de moi. Le roi
+qui n'avoit point de moitié, se mit à côté du prince.
+Il y avoit 34 principautés à cette table. Le roi se
+divertit à enivrer le prince, et le fit tant boire qu'il le
+vit enfin en pointe de vin. Deux dames restèrent tout
+le temps derrière moi, et les Mrs. de service qu'on
+m'avoit donnés, qui étoient le colonel Vreiche et le
+major Stecho, me servirent tout le temps aussi bien
+que Mr. de Voit, qui avoit été déclaré mon grand-maître,
+et Mr. Bindemann qu'on m'avoit donné pour
+gentil-homme de la chambre. Après le souper nous
+repassâmes dans la première salle où tout étoit préparé
+pour la danse des flambeaux. Cette danse est une
+vieille étiquette allemande; elle se fait en cérémonie.
+Les Maréchaux de la cour avec leurs bâtons de commandant
+commencent la marche; ils sont suivis de tous
+les lieutenants-généraux de l'armée, qui portent chacun
+un cierge allumé. Les nouveaux époux font deux tours
+en marchant gravement; la mariée prend tous les princes
+l'un après l'autre; quand elle a fini sa tournée, le
+marié prend sa place et fait le même tour avec les
+princesses. Tout cela se fait au ton des timbales et
+des trompettes. La danse finie, on me conduisit dans
+le premier appartement, où on avoit tendu un lit et
+un meuble de velours cramoisi brodé de perles. Selon
+l'étiquette la reine devoit me déshabiller, mais elle me
+trouva indigne de cet honneur et ne me donna que la
+chemise. Mes soeurs et les princesses me rendirent cet
+office. Dès que je fus en déshabillé tout le monde prit
+congé de moi et se retira, à l'exception de ma soeur
+d'Anspac et de la duchesse de Bevern. On me
+transporta alors dans mon véritable appartement, où le
+roi me fit mettre à genoux et m'ordonna de réciter tout
+haut le credo et le pater. La reine étoit furieuse et
+maltraitoit tout le monde. Elle avoit appris que le
+courrier étoit arrivé, ce qui la mettoit au désespoir; elle
+me dit encore mille duretés avant de s'en aller.</p>
+
+<p>Il faut avouer que mon mariage est la chose du
+monde la plus extraordinaire. Le roi, mon père, l'avoit
+fait à contre-coeur et s'en repentait tous les jours; il
+auroit pu le rompre et l'accomplit contre ses désirs. Je
+n'ai pas besoin de parler des sentimens de la reine, on
+peut assez voir par ce que j'en ai écrit combien elle y
+étoit contraire. Le Margrave de Bareith en étoit
+aussi mécontent que ces derniers. Il n'y avoit consenti que
+dans l'espérance d'en tirer de grands avantages, dont il se
+voyoit frustré par l'avarice du roi. Il étoit jaloux du
+bonheur de son fils, et son esprit méfiant lui donnoit
+des peurs paniques dont j'aurai lieu de parler dans la
+suite. Je me trouvai donc mariée contre le gré des
+trois personnes principales qui pouvoient disposer de
+mon sort et de celui du prince, et cependant de leur
+consentement. Quand je réfléchis quelquefois à tout
+cela, je ne puis m'empêcher de croire une destinée, et
+ma philosophie cède quelquefois aux pensées que l'expérience
+me fait naître sur ce sujet. Mais trêve de
+réflexions! ces mémoires ne finiroient jamais, si je voulois
+écrire toutes celles que j'ai faites dans les différentes
+situations où je me suis trouvée.</p>
+
+<p>Le lendemain matin le roi, suivi des princes et des
+généraux, vint me rendre visite et me fit présent d'un
+service d'argent. La reine selon les règles devoit me
+faire le même honneur, mais elle s'en dispensa. Malgré
+tous mes chagrins je n'oubliai pas mon frère. J'envoyai
+Mr. de Voit chez Grumkow, pour le sommer de sa
+parole. Il me fit assurer qu'il en parleroit au roi, mais
+que je devois patienter quelques jours, puisqu'il falloit
+prendre sa bisque pour réussir.</p>
+
+<p>Le 23. il y eut bal au grand appartement. On
+tira aux billets avant que d'y aller. Je tirai numéro 1.
+Avec le prince on compta 700 couples, tous gens de
+condition. Il y avoit quatre quadrilles. Je conduisis
+la première, la Margrave Philippe la seconde, la
+Margrave Albert la troisième et sa fille la quatrième.
+La mienne me fut assignée à la galerie de tableaux. La
+reine et toute les principautés en étoient.</p>
+
+<p>J'aimois la danse; j'en profitai. Grumkow vint
+m'interrompre au milieu d'un menuet. Eh mon Dieu,
+Madame, me dit-il, il semble que vous soyez piquée de
+la tarentule; ne voyez-vous donc point ces étrangers
+qui viennent d'arriver? Je m'arrêtai tout court, et regardant
+de tout côté je vis en effet un jeune homme
+habillé de gris qui m'étoit inconnu. Allez donc embrasser
+le prince royal, me dit-il, le voilà devant vous.
+Tout mon sang se bouleversa dans mon corps de joie.
+O ciel, mon frère! m'écriai-je; mais je ne le trouve
+point; où est-il? faites-le moi voir au nom de Dieu!
+Grumkow me conduisit à lui. En m'approchant je le
+reconnus, mais avec peine. Il étoit prodigieusement
+engraissé et avoit pris le cou fort court, son visage
+étoit aussi fort changé et n'étoit plus si beau qu'il l'avoit
+été. Je lui sautai au cou; j'étois si saisie que je ne proférois
+que des propos interrompus, je pleurois, je riois
+comme une personne hors de sens. De ma vie je n'ai
+senti une joie si vive. Après ces premiers mouvemens
+j'allai me jeter aux pieds du roi, qui me dit tout haut
+en présence de mon frère: êtes-vous contente de moi?
+vous voyez que je vous ai tenu parole. Je pris mon
+frère par le main et je suppliai le roi de lui rendre son
+amitié. Cette scène fut si touchante, qu'elle tira les
+larmes des yeux de toute l'assemblée. Je m'approchai
+ensuite de la reine. Elle fut obligée de m'embrasser,
+le roi étant vis-à-vis d'elle, mais je remarquai que sa
+joie n'étoit qu'affectée. Je retournai encore à mon frère,
+je lu fis mille caresses et lui dis les choses les plus
+tendres; à tout cela il étoit froid comme glace, et ne
+répondoit que par monosyllabes. Je lui présentai le
+prince auquel il ne dit mot. Je fus étourdie de cette
+façon d'agir, j'en rejetai cependant la cause sur le roi
+qui nous observoit et qui intimidoit par-là mon frère.
+Sa contenance même me surprenoit; il avoit l'air fier et
+regardoit tout le monde du haut en bas. On se mit
+enfin à table. Le roi n'y fut pas et soupa tête-à-tête
+avec son fils. La reine en parut inquiète et envoya
+épier ce qui se passoit. On lui rapporta qu'il étoit de
+fort bonne humeur et qu'il parloit fort amicalement avec
+mon frère. Je crus que cela lui feroit plaisir, mais quelque
+effort qu'elle fît, elle ne pouvoit cacher son secret
+dépit. En effet elle n'aimoit ses enfans qu'autant qu'ils
+étoient relatifs à ses vues d'ambition. L'obligation que
+mon frère m'avoit de sa réconciliation avec le roi, lui
+faisoit plus de peine que de joie, n'en étant pas l'auteur.
+Au sortir de table Grumkow vint me dire, que le
+prince royal gâtoit encore toutes ses affaires. L'accueil
+qu'il vous a fait, continua-t-il, a déplu au roi; il dit,
+que si c'est par contrainte pour lui, il doit s'en offenser,
+puisqu'il lui marque en cela une défiance qui ne lui promet
+rien de bon pour l'avenir, et si au contraire sa
+froideur provient d'indifférence et d'ingratitude pour votre
+Altesse royale, il ne peut l'attribuer qu'à la marque d'un
+mauvais coeur. Le roi en revanche est très-content de
+vous, Madame, vous en avez agi sincèrement; continuez
+toujours de même et faites, au nom de Dieu! que le
+prince royal en agisse avec franchise et sans détours.
+Je le remerciai de son avis, que je trouvai bon. Le
+bal recommença. Je me rapprochai de mon frère et lui
+répétai ce que Grumkow venoit de me dire; je lui
+fis même quelques petits reproches sur son changement.
+Il me répondit, qu'il étoit toujours le même et qu'il
+avoit ses raisons pour en agir ainsi.</p>
+
+<p>Il me rendit visite le lendemain matin par ordre
+du roi. Le prince eut l'attention de se retirer et me
+laissa seule avec lui et Madame de Sonsfeld. Il me
+fit un récit de tous ses malheurs, tels que je les ai
+décrits. Je lui fis part des miens. Il parut fort décontenancé
+à la fin de ma narration; il me fit des remercîmens
+des obligations qu'il m'avoit et quelques caresses,
+dont on voyoit bien qu'ils ne partoient pas de coeur.
+Il entama un discours indifférent pour rompre cette conversation,
+et sous prétexte de voir mon appartement il
+passa dans la chambre prochaine où étoit le prince. Il
+le parcourut des yeux pendant quelque temps depuis la
+tête jusqu'aux pieds, et après lui avoir fait quelques
+politesses assez froides, il se retira.</p>
+
+<p>J'avoue que son procédé me dérouta. Ma gouvernante
+tiroit les épaules et n'en pouvoit revenir. Je ne
+connoissois plus ce cher frère, qui m'avoit coûté tant de
+larmes et pour lequel je m'étois sacrifiée. Le prince
+remarquant mon trouble me dit, qu'il voyoit bien que
+je n'étois pas contente et qu'il étoit surpris du peu
+d'amitié que le prince royal me faisoit que surtout il
+étoit fort mortifié de remarquer qu'il n'avoit pas le
+bonheur de lui plaire. Je tâchai de lui ôter ces idées
+et continuai d'en agir de même avec mon frère. Je
+ferai ici une petite interruption. Ces mémoires ne sont
+remplis que d'événemens tragiques qui pourroient enfin
+ennuyer, il est juste de les diversifier quelquefois par des
+circonstances plus gaies, quoi qu'elles ne me regardent pas.</p>
+
+<p>La reine avoit à sa cour une Dlle. de Pannewitz,
+qui étoit sa première fille d'honneur. Cette dame
+étoit belle comme les anges, et possédoit autant de
+vertu que de beauté. Le roi, dont le coeur avoit été
+jusqu'alors insensible ne put résister à ses charmes; il
+commença en ce temps-là à lui faire la cour. Ce prince
+n'étoit point galant; connoissant son foible il prévit qu'il
+ne réussiroit jamais à contrefaire les manières de petit-maître
+ni à attraper le style amoureux: il resta donc
+dans son naturel et voulut commencer le roman par la
+fin. Il fit une description très-scabreuse de son amour
+à la Pannewitz et lui demanda, si elle vouloit être sa
+maîtresse. Cette belle le traita comme un nègre, se trouvant
+fort offensée de cette proposition. Le roi ne se
+rebuta pas, il continua de lui en conter pendant un an.
+Le dénouement de cette aventure fut assez singulier.
+La Pannewitz ayant suivi la reine à Brunswick, où
+devoient se faire les noces de mon frère, rencontra le
+roi sur un petit degré dérobé, qui menoit à l'appartement
+de cette princesse. Il l'empêcha de s'enfuir et voulut
+l'embrasser, lui mettant la main sur la gorge. Cette
+fille furieuse lui appliqua un coup de poing au milieu
+de la physionomie avec tant de succès, que le sang lui
+sortit d'abord par le nez et par la bouche. Il ne s'en
+fâcha point et se contenta de l'appeler depuis la méchante
+diablesse. J'en reviens à mon sujet.</p>
+
+<p>Il sembloit que tous les démons de l'enfer fussent
+déchaînés contre moi. Le Margrave d'Anspac voulut
+aussi se mêler de me persécuter. C'étoit un jeune prince
+fort mal élevé; il vivoit comme chien et chat avec ma
+soeur, qu'il maltraitroit continuellement. Celle-ci y donnoit
+quelquefois lieu. Sa cour n'étoit composée que de gens
+malins et intrigans, qui l'animoient contre celle de
+Bareith. Ces deux pays sont voisins, et quoique leur
+intérêt soit d'être amis et d'agir de concert, leur jalousie
+mutuelle est cause de leur désunion. Le Margrave
+d'Anspac et sa cour ne pouvoient digérer mon mariage
+avec le prince héréditaire. On faisoit mille faux rapports
+de celui-ci à l'autre. Piqué au vif contre nous il nous
+rendoit de mauvais services auprès de la reine, tournant
+en mal toutes nos paroles et nos actions. Il étoit secondé
+par ma soeur Charlotte, qui attisoit le feu tant
+qu'elle pouvoit. J'étois informée de tout cela, ma soeur
+cadette m'en ayant avertie, mais je faisois semblant de
+l'ignorer.</p>
+
+<p>Il se donna encore plusieurs bals à mon honneur
+et gloire; le reste du temps nous jouions chez la reine.
+Les princes étoient obligés de passer la soirée avec le
+roi et d'assister à la tabagie, d'où ils ne revenoient qu'à
+l'heure du souper.</p>
+
+<p>Le Margrave d'Anspac s'avisa de se mettre
+sur la friperie du prince héréditaire; il le turlupina
+sur un sujet très-sensible. J'ai déjà dit que le mère
+de celui-ci étoit une princesse de Holstein. Elle s'étoit
+si mal conduite, et avoit fait tant d'extravagances, que
+le prince son époux, alors encore apanagé, s'étoit vu
+obligé de la faire enfermer dans une forteresse appartenante
+au Margrave d'Anspac. Elle étoit le sujet des
+piquantes railleries que ce prince faisoit à mon époux,
+qui en témoigna son ressentiment et y répondit fort
+sensément. Je respecte trop la présence du roi, lui
+répliqua-t-il, pour répondre sur-le-champ et comme il le
+faut à de tels propos, mais je saurai prendre ma revanche
+quand il en sera temps. Mon frère et les princes étoient
+présens; il firent leur possible pour les raccommoder;
+mais tout ce qu'ils purent obtenir du prince héréditaire
+fut, qu'il ne passerait pas outre jusqu'au surlendemain.
+Je remarquai le soir même beaucoup d'altération sur le
+visage du prince, mais quelques instances que je lui
+fisse, il ne voulut point m'en dire la cause. Je l'appris
+le jour suivant par le Margrave, mon beau-père, qui en
+avoit été informé par le duc de Bevern. Nous parlâmes
+tous deux au prince. Je lui fis concevoir que ce
+différent ne pouvoit avoir que des suites fâcheuses;
+c'étoit renouveler en premier lieu une vieille catastrophe
+fort désagréable pour mon père et pour lui; son adversaire
+étoit son beau-frère, un prince sans héritiers, dont
+le pays devoit lui retomber après sa mort, ce qui auroit
+causé en cas d'accident beaucoup de faux jugemens
+préjudiciables à la gloire du prince. La colère où il
+étoit l'empêcha d'écouter nos raisons. Le duc de Bevern,
+qui survint, le sermonna tant, qu'il lui donna sa
+parole de se tenir tranquille, pourvu que le Margrave
+d'Anspac lui fit faire des excuses. Tous me conseillèrent
+de parler à ce dernier et de tâcher de les rapatrier.
+Tout le jour se passa donc paisiblement. Je pris encore
+mes mesures le soir avec le duc et la duchesse. J'étois fort
+triste et inquiète, dans l'appréhension que cette affaire
+n'allât mal. Ma soeur, qui en étoit informée et nous
+épioit, me jeta tout-à-coup les bras au cou: je suis au
+désespoir, me dit-elle, de ce qui s'est passé hier; mon
+époux est dans son tort; je vous demande pardon
+pour lui de l'incartade qu'il a faite, je l'en gronderai
+d'importance. Je suis bien fâchée, lui répondis-je,
+que vous ayez entendu notre conversation. Soyez
+persuadée que la dissension de nos époux ne diminuera
+en rien la tendresse que j'ai pour vous. Je vous demande
+seulement une grâce, qui est de ne point vous mêler
+de tout ceci, vous ne ferez que vous attirer du chagrin
+et vous aigrirez encore plus les esprits. Après bien
+des représentations elle me le promit. Le Margrave
+d'Anspac étoit toujours assis à côté de moi. Le
+soir, dès que nous fumes levés de table et que la
+reine fut sortie, je l'accostai fort civilement et m'apprêtois
+à lui parler de l'affaire en question. Ma
+soeur ne m'en laissa pas le temps et débuta par lui
+chanter pouille. Il se mit en colère et haussa la
+voix pour lui répliquer des duretés. Le prince héréditaire,
+qui en entendit quelques-unes, crut qu'elles
+s'adressoient à lui; il s'approcha à son tour, lui demandant
+raison de son procède. Venez, venez, lui dit-il,
+vuider notre différent, il faut des actions et non des
+paroles. Le pauvre Margrave resta stupéfié. Allons
+donc, continua le prince, venez vous battre, ou je vous
+jette dans la cheminée où vous pourrez griller à votre
+aise. Cette menace fit tant de peur à son antagoniste,
+qu'il se prit amèrement à pleurer, ce qui produisit une
+tragi-comédie. Mon frère et tous ceux qui étoient là
+firent de grands éclats de rire. Le Margrave, rempli
+de frayeur, se sauva dans la chambre d'audience de la
+reine, qui se promenoit gravement sans faire semblant
+de rien; il s'y cacha derrière un rideau. La duchesse,
+qui l'avoit suivi, voulut bien lui rendre l'office de
+nourrice et le consoler, l'assurant que le prince héréditaire
+ne le tueroit pas. Mais tout cela ne rassura point
+ce pauvre enfant, qui n'eut le courage de sortir de sa
+niche que lorsque son antagoniste fut parti. Mon frère,
+le Margrave mon beau-père et le prince Charles emmenèrent
+celui-ci. Je les trouvai encore ensemble lorsque
+je rentrai chez moi. La scène qui venoit de se
+passer nous fournit matière à plaisanter; le pauvre
+Margrave d'Anspac n'y fut pas épargné. Le duc de
+Bevern le reconduisit chez lui, où il exhala sa colère
+par des vomissemens et une diarrhée, qui pensa l'envoyer
+à l'autre monde. Cette forte évacuation ayant
+chassé sa bile et l'ayant remis dans un état plus rassis,
+il fit des réflexions sérieuses sur le danger qu'il avoit
+couru. La crainte de la grillade le fit résoudre à faire
+des avances au prince héréditaire; le duc de Bevern
+en fut chargé. Le prince héréditaire accepta les excuses
+du Margrave; la paix se fit et depuis ce temps ils
+n'ont plus eu de démêlé personnel.</p>
+
+<p>Quelques jours après le roi conféra un régiment
+d'infanterie à mon frère; il lui rendit son uniforme et
+son épée. Son domicile fut fixé à Rupin, où étoit son
+régiment; ses revenus furent augmentés, et quoique fort
+modiques il pouvoit faire la figure d'un riche particulier.
+Il fut obligé de partir pour aller à sa garnison. Quoiqu'il
+fût fort changé à mon égard, cette séparation me
+fit une peine infinie. Je ne comptois plus le revoir
+avant mon départ, ce qui me toucha vivement. Il en
+parut attendri, et le congé fut plus tendre que notre
+première entrevue. Sa présence m'avoit fait oublier tous
+mes chagrins; je les ressentis plus fortement après son
+départ. Du côté de la reine c'étoit toujours la même
+chanson; elle se contraignoit devant le monde, mais en
+particulier elle me traitoit d'autant plus cruellement.</p>
+
+<p>Le roi ne me regardoit plus depuis mes noces, et
+tous ces grands avantages qu'il m'avoit promis s'en
+alloient en fumée. Il n'y avoit que deux moyens de
+s'insinuer auprès de lui; l'un étoit de lui fournir de grands
+hommes, l'autre de lui donner à manger avec une compagnie,
+composée de ses favoris, et de lui faire boire
+rasade. Le premier de ces expédiens m'étoit impossible,
+les grands hommes ne croissant pas comme les champignons,
+leur rareté même étoit si grande, qu'à peine en
+trouvoit-on trois dans un pays qui pussent convenir. Il
+fallut donc choisir le second parti. J'invitai ce prince
+à dîner. Toutes les principautés en furent. La table
+étoit de 40 couverts et servie de tout ce qu'il y avoit
+de plus exquis. Le prince héréditaire fit les honneurs
+de la vigne. Il n'y eut que lui seul d'hommes qui
+restât dans son sens. Le roi et le reste des conviés
+étoient ivres morts. Je ne l'ai jamais vu si gai; il nous
+mangea de caresses le prince et moi. Mon arrangement
+lui plut si fort, qu'il voulut rester le soir. Il fit venir
+la musique et envoya chercher plusieurs dames de la
+ville. Il commença le bal avec moi et dansa avec
+toutes les dames, ce qu'il n'avoit jamais fait. Cette fête
+dura jusqu'à trois heures après minuit.</p>
+
+<p>Ce prince partit le 17. de Décembre pour aller à
+Nauen, où il avoit fait préparer une magnifique chasse
+de sanglier. Tous les princes, tant étrangers que du
+sang, l'y suivirent. Ce petit voyage ne dura que quatre
+jours et me donna encore de nouveaux chagrins.</p>
+
+<p>Le Margrave d'Anspac ne faisoit que dissimuler
+son dépit contre le prince depuis leur dernier différent;
+il cherchoit avec ardeur une occasion de se venger. Il
+faut rendre justice à qui elle est due. Le prince a de
+l'esprit et le coeur bon; il est enclin à la colère; ceux
+qui sont autour de lui sont de vrais suppôts de satan,
+qui l'ont précipité dans le vice et tâchent encore d'étouffer
+les bonnes qualités qu'il possède. Il n'avoit que 17
+ans, étoit sans expérience et mal conseillé. J'ai déjà dit
+que pour faire sa cour à la reine il lui servoit d'espion.
+Elle ne manqua pas de lui demander des nouvelles à
+son retour de Nauen. Il lui répondit, que celles qu'il
+savoit étoient très-mauvaises; qu'elle avoit tous les sujets
+du monde d'être mécontente de mon mariage; que je
+deviendrois la plus malheureuse personne de l'univers,
+puisque j'avois un vrai monstre de mari, enseveli dans
+les plus affreuses débauches, qui passoit les nuits à
+s'enivrer avec les domestiques et les gueuses du cabaret;
+qu'il étoit pair et compagnon avec cette racaille, et que
+la chronique scandaleuse débitoit qu'il y avoit eu une
+bataille où il avoit reçu des coups. Cette confidence
+bien loin d'affliger la reine lui fit plaisir. Elle se résolut
+de s'en donner les violons à mes dépens. Dès que tout
+le monde se fut assemblé chez elle, elle nous fit asseoir
+en cercle et tourna adroitement la conversation sur le
+séjour de Nauen. Sans nommer personne elle se mit
+sur la friperie du prince qu'elle ne ménagea point et
+qu'elle turlupina d'une façon sanglante. Je m'aperçus
+d'abord que c'étoit lui qu'elle apostrophoit, mais je ne
+comprenois rien à ses discours. Elle parloit de combat,
+de blessures, choses inconnues pour moi, et elle jetoit
+des regards malins à ma soeur Charlotte, qui lui
+répondoit par signes en me regardant. Le Margrave
+de Bareith étoit sérieux et de mauvaise humeur, et
+toute la compagnie baissoit les yeux. Le jeu mit fin à
+cette conversation. Ma soeur d'Anspac, qui avoit beaucoup
+d'amitié pour moi, voyant mon inquiétude, me
+mit au fait de l'énigme. Il n'y avoit que cinq semaines
+que j'étois mariée; j'avois étudié le caractère du prince
+et lui avois trouvé beaucoup de sentimens et le coeur trop
+bien placé pour commettre les infamies dont on l'accusoit.
+Le duc de Bevern m'assura même qu'il n'y avoit pas
+un mot de vrai, que le prince héréditaire ne l'avoit pas
+quitté un moment et qu'ils avoient couché porte à porte.
+Nous conclûmes l'un et l'autre que cette belle fable
+étoit une invention du Margrave d'Anspac. Le duc
+se chargea de détromper le roi auquel on avoit fait
+aussi ce beau rapport, et me pria fort de me mettre
+au dessus de toutes les railleries de la reine, puisque
+dans le fond elle ne pouvoit me rendre malheureuse.
+Le Margrave d'Anspac ou plutôt sa cour avoit fait
+savoir cette même nouvelle au roi et au Margrave de
+Bareith. Ce dernier sans rien examiner étoit dans
+une rage terrible contre son fils; il me ramena le soir
+dans ma chambre, où il le traita fort durement. Le
+prince n'eut pas de peine à se justifier; il auroit éclaté
+contre l'auteur de la fourberie, si nous ne l'en eussions
+empêché.</p>
+
+<p>Cette aventure fut sue le lendemain de toute la
+ville. Elle fit beaucoup de déshonneur au Margrave
+d'Anspac et le rendit odieux. Le roi en fut fort irrité,
+mais il dissimula de crainte d'aigrir les esprits. La reine
+en fut penaude et bien fâchée de ne pouvoir trouver
+prise sur un gendre qu'elle haïssoit cordialement.</p>
+
+<p>Quelques jours après elle me demanda d'un air
+malin, se je ne m'étois point encore informée de ce qui
+étoit stipulé pour moi dans mon contrat de mariage.
+Je suis curieuse de savoir, me dit-elle, les grands avantages
+que le roi vous a faits et combien vous aurez de
+revenus. Je ne sais comment Mr. Gidikins (résident
+d'Angleterre) l'a appris; mais je sais bien qu'il a dit,
+qu'une femme de chambre de la princesse de Galles
+avoit de plus gros gages que vous n'auriez de revenus
+par an. Je vous conseille de prendre vos mesures
+d'avance, car si vous gueusez après, ce ne sera pas ma
+faute, du moins ne vous attendez plus à rien de moi.
+Je n'ai pas fait votre mariage, c'est au roi, en qui vous
+avez eu tant ce confiance, à avoir soin de vous.</p>
+
+<p>Ce raisonnement ne me pronostiqua rien de bon.
+Je questionnai le soir même Mr. de Voit sur cet article.
+Quelle fut ma surprise en apprenant ce détail. Le roi
+pour tout potage avoit prêté au Margrave un capital de
+260 mille écus sans intérêts; on devoit tous les ans, à
+commencer de l'année 1733, rembourser 25 mille écus
+de ce capital. Ma dot étoit comme à l'ordinaire de 40
+mille écus. En dédommagement de la renonciation que
+j'avois faite à l'héritage de la reine, il me donnoit 60
+mille écus. C'étoient les mêmes accords qui avoient été
+faits avec ma soeur. De la part du Margrave les revenus
+annuels du prince et les miens, y compris notre cour,
+étoient fixes à 14 mille écus, dont il me revenoit 2000.
+On comptoit encore sur cette somme les étrennes et les
+présens extraordinaires, ainsi bien compté et rabattu il
+me restoit 800 écus pour mon entretien. Le roi comptoit
+pour avantages le régiment qu'il avoit donné au prince,
+et le service d'argent dont il m'avoit fait présent. Je
+laisse à juger de mon étonnement. Mr. de Voit me
+dit, que le roi avoit tout réglé; qu'il avoit cru que
+c'étoit de mon consentement, sans quoi il m'en auroit
+avertie plutôt, et qu'il n'y avoit plus de remède, les
+conventions étant faites et signées.</p>
+
+<p>Après avoir rêvé quelque temps à ma situation
+présente, je pris le parti de m'adresser à Grumkow.
+Je l'envoyai chercher le lendemain matin. Mr. de Voit
+lui expliqua en peu de mots le cas dont il s'agissoit.
+Grumkow me fit serment de n'avoir point été consulté
+sur toute cette affaire. Je suis surpris, continua-t-il,
+de n'en avoir pas été informé, c'est un mal qui n'est
+plus à réparer. Il faut chercher d'autres expédiens et
+tâcher d'extorquer une pension au roi; mais avant de
+lui en parler il faut absolument attendre que le Margrave,
+votre beau-père, soit parti. Je connois notre
+Sire, il est tenace comme le diable, quand il s'agit de
+donner; si je lui en parle à présent, il fera des querelles
+d'allemand à ce prince pour faire augmenter vos revenus,
+ce qui causera des brouilleries dont infailliblement vous
+serez la victime; au lieu que s'il est loin, sa Majesté
+sera obligée de remédier au tort qu'il vous a fait. Je
+vous promets mon secours, Madame, et je vous ferai
+savoir quand il sera temps de lui parler vous-même. Je
+lui fis beaucoup de remercîmens et lui promis de suivre
+ses conseils.</p>
+
+<p>La reine s'étoit divertie à mes dépens; elle étoit
+instruite de toute cette affaire et n'avoit souhaité que
+je m'en informasse que pour m'humilier. Elle entretenoit
+sans cesse des mouches autour de mes appartemens;
+elle fut avertie sur-le-champ de la visite Grumkow et
+devina tout de suite quel en étoit le sujet. Elle voulut
+s'en assurer et me tirer les vers du nez. Après m'avoir
+parlé quelque temps fort amiablement, elle se rabattit
+sur mon départ. Je suis au désespoir de vous perdre,
+me dit-elle; j'ai fait mon possible pour reculer le terme
+de notre séparation. Ce qui m'afflige le plus c'est de
+vous voir si mal pourvue; je sais tout cela sur le bout
+du doigt. Le roi vous a cruellement abandonnée; je
+l'ai prévu, vous n'avez pas voulu me croire. Cependant
+j'approuve beaucoup que vous ayez parlé à Grumkow,
+je suis persuadée que s'il le peut il vous rendra service;
+que vous a-t-il conseillé? J'avoue ma bêtise, je lui
+contai toute ma conversation avec ce dernier, la conjurant
+de garder le secret. Je vous le promets, continua-t-elle,
+je connois trop la conséquence de ce que
+vous venez de me dire pour en parler. Pour mes péchés
+elle resta l'après-midi seule avec le roi. Ne sachant
+comment l'entretenir elle lui découvrit le pot aux
+roses et lui révéla ce que je lui avois confié. Le
+roi affecta de me plaindre et d'être touché de mon état,
+mais dans le fond il fut vivement piqué que je me fusse
+adressée à elle et à Grumkow. Il étoit soupçonneux;
+il s'imagina que je faisois des intrigues et voulut m'en
+punir. A peine eut-il quitté la reine qu'il se fit donner
+mon contrat de mariage et retrancha quatre mille écus
+de la somme destinée pour le prince et pour moi.</p>
+
+<p>La reine victorieuse du bon service qu'elle venoit
+de me rendre me fit appeler au plus vite. Vous n'avez
+plus besoin, me dit elle lorsque j'entrai, de mêler Grumkow
+de vos affaires; j'ai parlé au roi, continua-t-elle
+en m'embrassant, je lui ai conté notre conversation de
+ce matin, il a paru attendri et m'a promis de vous
+satisfaire. Peu s'en fallut que je ne devinsse statue de
+sel comme la femme de Loth. Mon premier mouvement
+s'exhala en jérémiades et en reproches respectueux
+sur son indiscrétion. Elle s'en fâcha et me fit taire à force
+de duretés. Je maudis mille fois mon imprudence; j'en
+recevois le salaire, je ne pouvois en murmurer. Grumkow
+m'en fit faire de sanglans reproches par Mr. de
+Voit et me fit avertir de la belle oeuvre que le roi
+venoit de faire. Il me fit d'amères plaintes de ce que
+je l'avois exposé à colère de ce prince, et me fit assurer
+qu'il ne se mêleroit jamais plus de ce qui me regarderoit.
+Cette dernière aventure me poussa à bout et me causa
+un violent chagrin.</p>
+
+<p>Le Margrave, mon beau-père, la cour d'Anspac, de
+Meinungen et de Bevern partirent dans ces entrefaites.
+Je regrettai beaucoup cette dernière et surtout la duchesse,
+pour laquelle j'avois pris une tendre amitié. Elle
+avoit été confidente de mes peines et m'avoit rendu beaucoup
+de bons offices.</p>
+
+<p>Le roi retourna à Potsdam, où la reine eut ordre
+de le joindre avec moi, devant partir de là pour Bareith.
+L'impatience de m'y trouver me faisoit compter les
+heures et les minutes. Berlin m'étoit devenu aussi odieux
+qu'il m'avoit été autrefois cher. Je me flattois, à l'exclusion
+des richesses, de mener une vie douce et tranquille
+dans mon nouveau domicile et de commencer une
+année plus heureuse que celle qui venoit de finir.<p>
+
+<br><br>
+<hr class="short">
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Friederike
+Sophie Wilhelmine (Margrave de Bayreuth). Vol. I,
+by Frédérique Sophie Wilhelmine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE WILHELMINE ***
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
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+de France (BnF/Gallica)
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+