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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine, Margrave de Gareith (1/2), par Frédérique Sophie Wilhelmine</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Wilhelmine Friederike Sophie
+(margrave de Bayreuth) Vol. II, by Frédérique Sophie Wilhelmine
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Mémoires de Wilhelmine Friederike Sophie (margrave de Bayreuth) Vol. II
+ Soeur de Frédéric le Grand (2 volumes)
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+Author: Frédérique Sophie Wilhelmine
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+Release Date: January 14, 2009 [EBook #27809]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE WILHELMINE ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+<br><br>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+<p class="mid">FRÉDÉRIQUE SOPHIE WILHELMINE, MARGRAVE DE BAREITH,</p>
+<br><br><br>
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h5>DE</h5>
+
+<h1>FRÉDÉRIQUE SOPHIE<br>
+WILHELMINE,</h1>
+
+<h3>MARGRAVE DE BAREITH,</h3>
+
+<h5>SOEUR DE</h5>
+
+<h2>FRÉDÉRIC LE GRAND,</h2>
+
+<h5>DEPUIS</h5>
+
+<h4>L'ANNÉE 1706 JUSQU'À 1742,</h4>
+
+<h3>ÉCRITS DE SA MAIN.</h3>
+<hr class="short">
+
+<p class="mid">TROISIÈME ÉDITION, CONTINUÉE JUSQU'A 1758 ET ORNÉE<br>
+DU PORTRAIT DE LA MARGRAVE.</p>
+
+<h5>TOME DEUXIÈME.</h5>
+<hr class="short">
+
+<p class="mid">LEIPZIG.<br>
+H. BARSDORF.<br>
+1889.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>1732.</h2>
+
+
+
+
+<p>
+Une nouvelle époque fit l'ouverture de 1732. Il y
+avoit déjà quelque temps que je me trouvois fort incommodée;
+j'en avois attribué la cause à l'agitation continuelle
+de mon esprit accablé de tant d'adversités
+différentes. Je voulus faire mes dévotions; je pris une
+défaillance à l'église, que dura quelques heures. Je me
+trouvai au lit en revenant à moi, entourée de la reine
+et d'une foule de monde, qui étoit accouru pour me
+secourir. Le médecin jugea que j'étois enceinte. On
+m'en badina beaucoup, mais je ne fis aucune attention
+à tout ce qu'on me dit. Je souffrois trop; j'eus plusieurs
+foiblesses tout ce jour-là, ce qui m'empêcha de
+me lever. La reine me fit dire le lendemain, qu'elle
+viendroit le soir célébrer les rois chez moi. Cette petite
+fête fût assez triste; ceux qui y étoient, sembloient
+touchés de me perdre, ils avoient tous les larmes aux
+yeux. Je pris un tendre congé de la Margrave Philippe;
+mon mariage n'avoit point altéré notre amitié,
+et je me sentis attendrie de me séparer de me amies.</p>
+
+<p>Le lendemain (7. Janvier) nous nous rendîmes à
+Potsdam. La roi m'y reçut à bras ouverts. L'espérance
+de se voir bientôt grand-père lui causoit une joie inconcevable,
+il m'accabloit de caresses et d'attentions. Je
+profitai de ces bonnes dispositions par lui demander
+une grâce. Mdme: de Sonsfeld avoit trois nièces,
+filles du général Marwitz; sa soeur étant morte, elle
+les avoit fait élever. Ces trois filles, dont l'aînée avoit
+14 ans, étoient héritières d'un bien très-considérable.
+Sa tante souhaitoit amener cette aînée avec elle à
+Bareith, pour achever de la former; elle n'osoit cependant
+accomplir ses désirs sans une permission expresse
+du roi; ce prince ayant fait une ordonnance, par laquelle
+il étoit défendu à toutes les filles riches de sortir de
+son pays, sous peine de confiscation de tout leur bien.
+Le roi m'accorda cette faveur à condition que je lui
+engageasse ma parole d'honneur de ne point marier cette
+fille hors de ses états<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>; en quoi je le satisfis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Comme cet article est de conséquence pour la suite de ces
+mémoires, je prie le lecteur d'y faire attention.</blockquote>
+
+<p>Le jour de mon départ étant enfin fixé au 11.
+Janvier, je résolus de faire une dernière tentative pour
+attendrir ce prince. Je trouvai moyen de lui parler en
+particulier, et de lui ouvrir mon coeur. Je fis l'apologie
+de ma conduite passée, sans compromettre la reine; je
+lui peignis avec les couleurs les plus touchantes la douleur
+que m'avoit causée sa disgrâce; j'y ajoutai un portrait
+naïf de ma situation présente, le suppliant par tout
+ce qu'il y avoit de plus sacré de ne point m'abandonner,
+et de m'accorder son secours et sa protection. Mon
+discours fit son effet; il fondoit en larmes, ne pouvant
+me répondre à force de sanglots: il m'expliquoit ses
+pensées par ses embrassemens. Faisant enfin un
+effort sur lui, je suis au désespoir, me dit-il, de ne vous
+avoir pas connue; on m'avoit fait un si horrible portrait
+de vous, que je vous ai haïe autant que je vous chéris
+présentement. Si je m'étois adressé à vous, je me serois
+épargné bien du chagrin et à vous aussi; mais on m'a
+empêché de vous parler, en me représentant que vous
+étiez plus méchante que ce diable, et que vous me
+porteriez à des extrémités que j'ai mieux aimé éviter.
+Votre mère par ses intrigues est en partie cause du
+malheur de la famille; j'ai été trompé et dupé de tout
+côté, mais j'ai les mains liées, et quoique mon coeur soit
+navré, il faut que je laisse ces iniquités impunies. Je
+pris le parti de la reine et lui représentai, que ses intentions
+avoient été bonnes, que l'amitié seule, qu'elle
+avoit eue pour mon frère et pour moi, l'avoit portée
+à en agir comme elle avoit fait, qu'ainsi il ne pouvoit
+lui en vouloir du mal. N'entrons point dans ce détail
+me répondit-il, ce qui est passé est passé, je veux bien
+l'oublier. Pour vous, ma chère fille, soyez persuadée
+que vous m'êtes la plus chère de la famille, et que je
+vous tiendrai religieusement les promesses que je vous
+ai faites, de vous avantager plus que mes autres enfans;
+continuez d'avoir de la confiance en moi, et comptez
+toujours sur mon secours et sur ma protection. Je suis
+trop affligé pour prendre congé de vous; embrassez votre
+époux de ma part, je suis si touché que je ne puis le
+voir. Il se retira tout en larmes. Je me retirai de mon
+côté en sanglotant, et me rendis chez la reine. Ma
+séparation d'avec elle ne fut point si touchante que celle
+du roi; malgré mes soumissions et mes tendres caresses
+elle resta froide comme glace, sans s'émouvoir ni me
+faire la moindre amitié. Le duc de Holstein me
+conduisit au carosse, où je montai avec le prince et
+Mdme. de Sonsfeld.</p>
+
+<p>J'arrivai heureusement le même soir à Closterzin,
+qui étoit le premier gîte. La seconde journée de mon
+voyage ne fut pas si heureuse que la première. Mon
+carosse versa de mon côté; deux paires de pistolets
+chargés et deux coffres forts, qu'on y avoit fourrés, je
+ne sais pourquoi, me tombèrent sur le corps sans me faire
+le moindre mal. Mdme. de Sonsfeld me crut morte;
+sa frayeur l'aveugloit si fort, qu'elle ne cessoit de crier
+comme une excommuniée: mon Dieu, Seigneur Jésus;
+ayez pitié de nous. Je crus qu'elle étoit blessée, ce
+qui m'alarma plus que la chûte; je le lui demandai.
+Eh mon Dieu! non, Madame, me dit-elle, je ne crains
+que pour vous. Le prince héréditaire plus mort que
+vif étoit sauté par la portière; il n'avoit pas le courage
+de me demander si je m'étois fait mal. Cette scène me
+parut comique; j'étois chargée comme un mulet de
+tout le bagage qui étoit dans la voiture, dont on ne me
+débarrassa qu'avec peine. Le Margrave me porta sur
+un champ couvert de neige. Il geloit à pierre fendre,
+mes souliers prirent à la glace; je courois risque d'avoir
+le sort de la femme de Loth et de devenir statue de
+glace, si ma suite ne fût arrivée pour me tirer de là.
+Mes dames pleuroient et se lamentoient, croyant pour
+sûr que je ferois une fausse-couche; on m'arrosoit de
+toutes sortes d'esprits et on vouloit me faire avaler de
+vilaines drogues, dont je ne voulus point. On releva
+enfin le carosse et je continuai mon voyage.</p>
+
+<p>Mr. de Burstel, conseiller privé du roi, m'accompagnoit,
+et devoit prendre à Bareith la qualité de ministre
+à cette cour. Il se rendit chez ma gouvernante,
+dès que nous fumes arrivés à Torgow, et la chargea de
+me représenter, que quoique je ne me ressentisse point
+de la chûte que je venois de faire, la prudence exigeoit
+que je m'arrêtasse quelques jours en chemin, pour parer
+les mauvaises suites qui pourroient en arriver. Mdme.
+de Sonsfeld et Mr. de Voit furent du même sentiment.
+Ils firent tellement peur au prince, que tout ce
+que je pus obtenir fut d'aller le lendemain jusqu'à
+Leipsic. Je comptois m'y divertir; la foire, qui est une
+des plus fameuses d'Allemagne, s'y tenant alors. Il y
+avoit toujours pendant ce temps beaucoup d'étrangers
+dans cette ville, où la cour de Dresde se rendoit ordinairement.</p>
+
+<p>Nous y arrivâmes le jour suivant. Par décorum
+je me mis d'abord au lit. Je m'informai tout de suite,
+s'il y avoit beaucoup de monde? Mais ô douleur! La
+foire étoit finie et la cour aussi bien que les étrangers
+étoient partis la veille. Au lieu de m'amuser je
+m'ennuyai cruellement les deux jours que je fus obligée
+de m'y arrêter. Fatiguée d'harangues et de cérémonies
+j'en partis enfin, pour continuer mon voyage.
+Il se passa fort heureusement à la frayeur près, que me
+causèrent les rochers et les précipices; les chemins
+étoient abominables. Quoiqu'il fît un froid terrible,
+j'aimai mieux marcher que d'être secouée.</p>
+
+<p>J'arrivai enfin à Hoff, première ville du territoire
+de Bareith. On m'y reçut en cérémonie au bruit du
+canon. La bourgeoisie sous les armes bordoit les rues
+jusqu'au château. Le Maréchal de Reitzenstein avec
+quelques Mrs. de la cour et toute la noblesse immédiate
+du Vogtland m'attendoient au bas de l'escalier (si on
+peut appeler tel une espèce d'échelle de bois), et me
+conduisirent dans mon appartement. Mr. de Reitzenstein
+me complimenta de la part du Margrave sur
+mon arrivée dans son pays. J'essuyai ensuite une longue
+harangue de la noblesse. Mr. de Voit m'avoit fort priée
+de faire bon accueil à ces gens-là. Il est connu que la maison
+d'Autriche a donné certains privilèges à la noblesse aux
+dépens des princes; ces privilèges sont entièrement injustes
+et ne tendent qu'à abaisser les souverains de l'empire.
+Ceux-ci n'ont jamais voulu les reconnoître; chaque gentilhomme
+immédiat prétend être aussi souverain chez lui
+que le prince, dont il est vassal, ce qui cause des procès
+et des chicanes perpétuelles. Celle du Vogtland s'étoit
+séparée du reste, s'étant brouillée avec les autres cantons.
+Le Margrave avoit saisi cette occasion pour la réduire
+à quelques privilèges près, sur le pied de ses autres
+vassaux; mais non content de cela, il avoit tenté peu
+avant mon mariage de les dépouiller encore de ceux
+qu'il leur avoit laissés. Ces Mrs., n'étant pas d'humeur
+de le souffrir, s'étoient rebellés et avoient causé une
+émeute qui eût devenir funeste, si on ne l'avoit appaisée.
+Les esprits étoient encore fort aigris à mon arrivée.
+Mr. de Voit, d'une très-illustre famille immédiate, mais
+d'un autre canton, n'ayant point de terres dans le Margraviat,
+fit envisager au prince, que pour rétablir la tranquillité,
+il falloit tâcher de gagner ses gens par la douceur
+et par les bonnes façons. Ils étoient tous de grande
+maison et il y en avoit de fort riches. On croira sans
+doute que leurs manières y répondoient? point de tout!
+J'en vis une trentaine, dont la plupart étoient des
+Reitzensteins. C'étoient tous des visages à épouvanter
+les petits enfans; leurs physionomies étoient à
+demi couvertes de teignasses en guise de perruques, où
+des poux d'aussi antique origine que la leur, avoient
+établi leur domicile depuis des temps immémoriaux;
+leur hétéroclite figure étoit attifée de vêtemens qui ne
+le cédoient point aux poux pour l'ancienneté; c'étoit un
+héritage de leurs ancêtres, qui les avoient transmis de
+père en fils; la plupart n'étoient point faits sur leurs
+tailles; l'or en étoit si éraillé, qu'on ne pouvoit le reconnoître;
+c'étoit pourtant leur habit de cérémonie, et ils
+se croyoient pour le moins aussi respectables sous ces
+antiques haillons que l'Empereur, revêtu de ceux de
+Charlemagne. Leurs façons grossières accompagnoient
+parfaitement leur accoûtrement, on les eût pris pour des
+manans; pour surcroît d'agrément la plupart étoient
+galeux. J'eus toutes les peines du monde de m'empêcher
+de rire en considérant ces figures. Ce ne fut pas tout,
+on me présenta un moment après des animaux d'une
+autre espèce; c'étoient les ecclésiastiques, d'ont il fallut
+encore écouter la harangue. Ceux-ci avoient des fraises
+autour du cou, qui sembloient de petits paniers, tant
+elles étoient grandes. Celui que me complimenta nasilloit
+et parloit si lentement, que je crus perdre patience. Je
+me défis enfin de cette arche de Noë et me mis à table,
+où les premiers de la noblesse furent invités. J'entamai
+diverses matières indifférentes pour faire raisonner ces
+automates; sans en pouvoir tirer que oui ou non; ne
+sachant plus que dire, je m'avisai de parler d'économie.
+Au seul nom leur esprit se développa; j'appris en un
+moment le détail de leur ménage et de tout ce qui y
+appartient; il s'éleva même une dispute fort spirituelle
+et intéressante pour eux. Les uns soutenoient que le
+bétail du bas pays étoit plus beau et rapportoit plus
+que celui des montagnes, quelques beaux-esprits de leur
+troupe prétendoient le contraire. Je ne dis mot à tout
+cela et j'allois m'endormir d'ennui, quand on vint m'avertir
+de la part de Mr. Voit, qu'il falloit commencer à boire
+dans un grand verre à la santé du Margrave. On m'en
+apporta un de si copieuse taille, que j'aurois pu y
+fourrer ma tête, avec cela il étoit si pesant, que peu
+s'en fallut que je ne le laissasse tomber. Le Maréchal
+de la cour répliqua à mon début buvant à ma santé,
+celle du roi, de la reine, et enfin de tous mes frères et
+soeurs suivit. Je fus éreintée à force de révérences, et
+dans un instant je me trouvai en compagnie de 34
+ivrognes, ivres à n'en pouvoir plus. Fatiguée comme
+un chien et rassasiée à rendre les tripes et les boyaux
+de tous ces désastreux visages, je me levai enfin et me
+retirai fort peu édifiée de ce premier début. Pour
+comble de chagrin on m'annonça qu'il falloit encore
+m'arrêter à Hoff le lendemain, n'étant pas séant de
+voyager le dimanche. On me régala d'un sermon très-convenable
+à la compagnie de la veille. Le ministre
+nous fit un détail historique, critique et scandaleux de
+tous les mariages qui s'étoient faits depuis la création,
+à commencer par celui d'Adam et d'Eve jusqu'au temps
+de Noë; il se piqua de bien circonstancier les faits, ce
+qui causa des éclats de rire des hommes et nous fit
+rougir de honte. Le repas fut semblable au précédent.
+J'eus une nouvelle fête l'après-midi; ce fut de recevoir
+la cour femelle, que je n'avois point encore vue; c'étoient
+les chastes épouses des Mrs. de la noblesse.
+Elles ne le cédoient en rien à leurs chers époux.
+Qu'on se figure des monstres coiffés en marrons ou plutôt
+en nids d'hirondelles, leurs cheveux étant postiches
+et remplis de crasse et de vilenies? Leur habillement
+étoit aussi antique que ceux de leurs maris; cinquante
+noeuds de rubans de toutes couleurs en relevoient le
+lustre; des révérences gauches et souvent réitérées accompagnoient
+tout cela. Je n'ai rien vu de plus comique.
+Il y avoit quelques-unes de ces guenons qui avoient été
+à la cour, celles-ci jouoient les rôles des petits-maîtres
+à Paris, elles se donnoient des airs et des grâces, que
+les autres s'efforçoient d'imiter. Ajoutez à cela la façon
+dont elles nous examinoient, rien ne peut s'imaginer de
+plus ridicule et de plus risible.</p>
+
+<p>Je partis enfin le jour suivant pour aller à Gefress,
+où le Margrave m'attendoit. Il me reçut dans un méchant
+cabaret; pour me consoler de ce mauvais gîte,
+il m'assura que l'Empereur Joseph y avoit passé une
+nuit. Il me fit beaucoup de politesses, et nous accabla
+d'amitiés le prince et moi. Après souper il me mena
+dans ma chambre de lit, où il m'entretint deux heures
+debout. La conversation ne roula que sur Télémaque
+et sur l'histoire romaine par Amelot de Houssayes; les
+deux uniques livres qu'il eût lus, aussi les savoit-il par
+coeur comme les prêtres leur bréviaire. Le bon
+prince, ne possédoit pas l'éloquence; ses raisonnemens
+étoient comparables aux vieux sermons qu'on fait
+lire pour s'endormir. Ma grossesse commençoit à m'incommoder
+beaucoup. Je me trouvai mal et serois tombée
+tout de mon long, si le prince ne m'eût soutenue. J'eus
+une terrible foiblesse, dont je ne revins que quelques
+heures après. Quoiqu'encore fort indisposée, je partis
+le lendemain pour Bareith, qui n'en étoit éloignée que
+de trois milles.</p>
+
+<p>J'y arrivai enfin le 22. de Janvier à six heures du
+soir. On sera peut-être curieux de savoir mon entrée;
+la voici. A une portée de fusil de la ville je fus
+haranguée de la part du Margrave par Mr. de Dobenek,
+grand-balli de Bareith. C'étoit une grande figure
+tout d'une venue, affectant de parler un allemand épuré
+et possédant l'art déclamatoire des comédiens germaniques,
+d'ailleurs très-bon et honnête homme. Nous entrâmes
+peu après en ville au bruit d'une triple décharge
+du canon. Le carosse où étoient les Mrs. commença
+la marche; puis suivoit le mien, attelé de six haridelles
+de poste; ensuite mes dames; après les gens de la
+chambre et enfin six ou sept chariots de bagages fermoient
+la marche. Je fus un peu piquée de cette réception,
+mais je n'en fis rien remarquer. Le Margrave
+et les deux princesses ses filles me reçurent au bas de
+l'escalier avec la cour; il me conduisit d'abord à mon
+appartement. Il étoit si beau, qu'il mérite bien que je
+m'y arrête un moment. J'y fus introduite par un long
+corridor, tapissé de toile d'araignées et si crasseux, que
+cela faisoit mal au coeur. J'entrai dans une grande
+chambre, dont le plafond, quoique antique, faisoit le
+plus grand ornement; la hautelice qui y étoit, avoit
+été, à ce que je crois, fort belle de son temps,
+pour lors elle étoit si vieille et si ternie, qu'on ne pouvoit
+deviner ce qu'elle représentoit qu'avec l'aide d'un
+microscope; les figures en étoient en grand et les
+visages si troués et passés, qu'il sembloit que ce fussent
+des spectres. Le cabinet prochain étoit meublé d'une
+brocatelle couleur de crasse; à côté de celui-ci on en
+trouvoit un second, dont l'ameublement de damas vert
+piqué faisoit un effet admirable; je dis piqué, car il
+étoit en lambeaux, la toile paroissant par-tout. J'entrai
+dans ma chambre de lit, dont tout l'assortiment étoit
+de damas vert avec des aigles d'or éraillés. Mon
+lit étoit si beau et si neuf, qu'en quinze jours de
+temps il n'avoit plus de rideaux, car dès qu'on y
+touchoit ils se déchiroient. Cette magnificence à
+laquelle je n'étois pas accoutumée, me surprit extrêmement.
+Le Margrave me fit donner un fauteuil; nous
+nous assîmes tous pour faire la belle conversation, où
+Télémaque et Amelot ne furent point oubliés. On me
+présenta ensuite les Mrs. de la cour et les étrangers;
+en voici le portrait, à commencer par le Margrave.</p>
+
+<p>Ce prince, alors âgé de 43 ans, étoit plus beau
+que laid; sa physionomie fausse ne prévenoit point,
+on peut la compter au nombre de celles qui ne
+promettent rien; sa maigreur étoit extrême et ses
+jambes cagneuses; il n'avoit ni air ni grâce, quoiqu'il
+s'efforçât de s'en donner; son corps cacochyme contenoit
+un génie fort borné, il connoissoit si peu son
+foible, qu'il s'imaginoit avoir beaucoup d'esprit; il
+étoit très-poli, sans posséder cette aisance de manières
+qui doit assaisonner la politesse; infatué d'amour propre,
+il ne parlait que de sa justice et de son grand art
+de régner; il vouloit passer pour avoir de la fermeté
+et s'en piquoit même, mais en sa place il avoit beaucoup
+de timidité et de foiblesse; il étoit faux, jaloux
+et soupçonneux; ce dernier défaut étoit en quelque
+façon pardonnable, ce prince ne l'ayant contracté qu'à
+force d'avoir été dupé par des gens auxquels il avoit
+donné sa confiance; il n'avoit aucune application pour
+les affaires, la lecture de Télémaque et d'Amelot lui
+avoit gâté l'esprit, il en tiroit des maximes de morale,
+qui convenoient à son caractère et à ses passions; sa
+conduite étoit un mélange de haut et de bas, tantôt il
+faisoit l'Empereur et introduisoit des étiquettes ridicules,
+qui ne lui convenoient pas, et d'un autre côté il
+s'abaissoit jusqu'à oublier sa dignité; il n'étoit ni avare
+ni généreux, et ne donnoit jamais sans qu'on l'en fit
+souvenir; son plus grand défaut étoit d'aimer le vin, il
+buvoit depuis le matin jusqu'au soir, ce qui contribuoit
+beaucoup à lui affoiblir l'esprit. Je crois que dans le
+fond il n'avoit pas le coeur mauvais. Sa popularité lui
+avoit attiré l'amour de ses sujets; malgré son peu de
+génie il étoit doué de beaucoup de pénétration et connoissoit
+à fond ceux qui composoient son ministère et
+sa cour. Ce prince se piquoit d'être physionomiste, et
+de pouvoir par cet art approfondir le caractère de ceux
+que étoient autour de lui. Plusieurs coquins, dont il se
+servoit comme d'espions, lui faisoient faire des injustices
+par leurs faux rapports; j'en ai souvent éprouvé les
+calomnies.</p>
+
+<p>La princesse Charlotte, sa fille aînée, pouvoit
+passer pour une vraie beauté, mais ce n'étoit qu'une
+belle statue, étant tout-à-fait simple et ayant quelquefois
+l'esprit dérangé.</p>
+
+<p>La seconde, nommée Wilhelmine, étoit grande et
+bienfaite, mais point jolie; elle en étoit récompensée
+du côté de l'esprit; elle étoit la favorite de son père,
+qu'elle avoit gouverné totalement jusqu'à mon arrivée;
+son humeur étoit fort intrigante; à ce défaut elle joignoit
+ceux d'une hauteur insupportable, d'une fausseté
+infinie et de beaucoup de coquetterie. Elle s'en est
+entièrement corrigée depuis son mariage, et je puis dire
+qu'elle possède, présentement autant de bonnes qualités
+qu'elle en avoit alors de mauvaises.</p>
+
+<p>Mdme. de Gravenreuther, leur gouvernante,
+étoit une bonne campagnarde, qui ne leur servoit que
+de compagnie.</p>
+
+<p>Mr. le Baron Stein, premier ministre et d'une
+très-grande et illustre maison; il a des manières et du
+monde; c'est un fort honnête homme, mais qui ne
+pêche pas du côté de l'esprit; il est du nombre de ces
+gens qui disent oui à tout, et qui ne pensent pas plus
+loin que leur nez.</p>
+
+<p>Mr. de Voit, mon grand maître, aussi d'illustre
+maison que ce dernier, étoit second ministre. C'est un
+homme de mise qui a beaucoup voyagé, et a été dans
+le grand monde; il est assez agréable dans la société
+et avec cela homme de bien; sa hauteur et son ton
+décisif le rendoient odieux; son désir de dominer lui
+faisoit commettre des fautes grossières; son peu de
+fermeté et ses peurs paniques lui avoient fait donner le
+surnom de père des difficultés. En effet il prenoit
+ombrage de tout, et s'inquiétoit perpétuellement sans
+rime ni raison.</p>
+
+<p>Mr. de Fischer, aussi ministre, de roturier, qu'il
+étoit, s'étoit poussé peu à peu jusqu'à ce qu'il fut parvenu
+à cet emploi. Il avoit le mérite des gens de sa
+sorte, qui s'élèvent ordinairement dans la bonne fortune,
+et oublient la bassesse de leur extraction; il tranchoit
+du grand seigneur; son caractère brouillon, intrigant et
+ambitieux ne valoit rien, il possédoit alors la confiance
+du Margrave; fâché de n'avoir eu aucune part à mon
+mariage et que Mr. de Voit, dont il étoit l'ennemi
+juré, y eût travaillé, il fit retomber sur le prince et sur
+moi toute sa rage et nous a causé de cruels chagrins.</p>
+
+<p>Mr. de Corff, grand-écuyer, pouvoit passer avec
+raison pour le plus grand lourdaud de son siècle; il
+n'avoit pas le sens commun et s'imaginoit avoir beaucoup
+d'esprit, c'étoit ce qu'on appelle ordinairement une
+méchante bête, car il étoit intrigant et rapporteur.</p>
+
+<p>Le grand-veneur de Gleichen est un bon et
+honnête homme, qui ne se mêle que de son métier;
+sa physionomie ostrogothique porte l'empreinte de son
+sort; les cornes d'Actéon convenoient à son métier; il
+les porte avec patience, ayant consenti à se séparer de
+sa femme, qui les lui avoit plantées, pour lui faire
+épouser son amant. J'ai vu très-souvent cette dame en
+compagnie de ses deux maris; celui-ci vit encore, le
+second, qui étoit Mr. de Berghover, est mort.</p>
+
+<p>Le colonel de Reitzenstein est un très-méchant
+homme, rempli de vices sans mélange de vertus; il n'est
+plus en service.</p>
+
+<p>Mr. de Wittinghoff étoit la copie de celui-ci.
+Je passe le reste sous silence, n'ayant fait mention de
+ceux-ci que parce qu'ils sont relatifs à ces mémoires.</p>
+
+<p>Je fus très-mal édifiée de cette cour, et encore plus
+de la mauvaise chère que nous fîmes ce soir-là; c'étoient
+des ragoûts à la diable, assaisonnés de vin aigre, de
+gros raisins et d'ognons. Je me trouvai mal à la fin
+du repas et fus obligée de me retirer. On n'avoit pas
+eu les moindres attentions pour moi, mes appartemens
+n'avoient pas été chauffés, les fenêtres y étoient en
+pièces, ce qui causoit un froid insoutenable. Je fus
+malade à mourir toute la nuit, que je passai en souffrances
+et à faire de tristes réflexions sur ma situation. Je me
+trouvai dans un nouveau monde avec des gens plus
+semblables à des villageois qu'à des courtisans; la pauvreté
+regnoit partout; j'avois beau chercher ces richesses
+qu'on m'avoit tant vantées, je n'en voyois pas la moindre
+apparence. Le prince s'efforçoit de me consoler; je
+l'aimois passionnément; la conformité d'humeur et de
+caractère lie les coeurs; elle se trouvoit en nous, et
+c'étoit l'unique soulagement que je trouvasse à mes peines.</p>
+
+<p>Je tins appartement le lendemain. Je trouvai les
+dames aussi désagréables que les hommes. La Baronne
+de Stein ne voulut point céder le pas à ma gouvernante.
+Je priai le Margrave d'y mettre ordre; il me le
+promit, mais n'en fit rien.</p>
+
+<p>Le jour suivant il y eut table de cérémonie. Il y
+en avoit beaucoup dans ce temps-là; je décrirai celle-ci.
+Le bruit des tymbales et des trompettes se fit entendre
+à trois reprises différentes; savoir à onze heures, à onze
+et demie et enfin à midi. Le prince, suivi de toute la
+cour, se rendit à ce dernier signal chez son père, qu'il
+conduisit chez moi. Tout le monde étoit en habit de
+gala fort propre. Mr. de Reitzenstein nous avertit
+qu'on avoit servi; il passa devant avec son bâton de
+Maréchal. Le Margrave me donna la main et me mena
+dans une grande salle, meublée de la même brocatelle
+couleur de crasse, qui étoit dans mon cabinet. La table
+de 20 couverts étoit placée sur une estrade sous le dais;
+la garde l'environnoit. Je fus placée au haut bout. Il
+n'y eut que Mr. de Burstel et les ministres qui y
+fussent invités; le reste de la cour resta derrière nous,
+jusqu'à ce que le premier service fût levé. Il n'y eut
+que ma gouvernante qui dînât avec nous. On but plus
+de trente santés au bruit des tymbales, des trompettes
+et du canon. Cette insupportable cérémonie dura trois
+heures, qui me parurent des siècles, étant malade à n'en
+pouvoir plus. J'avois des foiblesses continuelles et ne
+pouvois manger ni boire quoi que ce fût. Le Margrave
+me régala encore de plusieurs fêtes, dont je ne pus jouir
+à cause de mes incommodités; je ne fus même plus en
+état d'aller à table. Ma gouvernante me tenoit compagnie
+et mangeoit à la dérobée, pour m'épargner la
+peine que me causoit le manger. En revanche j'étois
+obsédée toute l'après-midi par le Margrave, qui m'incommodoit
+et me gênoit cruellement. On lui représenta
+enfin, que je déperissois si fort, qu'il seroit à
+craindre que je ne fisse une fausse-couche, puisqu'il
+m'empêchoit par ses visites de prendre mes commodités.
+J'étois très-satisfaite de lui et m'attendois à mener
+une vie paisible. Je comptais sans mon hôte. Ma
+carrière d'adversités n'étoit point encore à son terme.</p>
+
+<p>La princesse Wilhelmine et Mr. de Fischer
+au désespoir de l'ascendant que je gagnois sur l'esprit
+du Margrave, troublèrent notre belle union. Je fus
+assez sotte pour donner lieu à la première brouillerie.
+Je ne ménage point mon amour propre et j'avoue sincèrement
+mes fautes. Mr. de Voit avoit obtenu
+son poste de grand-maître auprès de moi par l'intercession
+du roi. Le Margrave jaloux et soupçonneux,
+fâché de voir qu'il s'attachoit au prince et à moi,
+avoit conçu une violente aversion contre lui, laquelle
+toutefois il avoit si bien dissimulée, que personne que
+Mr. Fischer ne s'en étoit aperçu. Celui-ci, ennemi
+juré de Voit, son émule dans la faveur de ce prince,
+saisit cette occasion pour l'animer encore plus contre
+lui. Il lui fit concevoir, que Mr. de Voit, étant de la
+noblesse immédiate, ne manqueroit pas de prévenir le
+prince héréditaire en faveur de ceux qui en étoient;
+que cela pouvoit tirer à de fâcheuses conséquences; que
+la noblesse du Vogtland, étant fort mécontente, pouvoit
+former un parti, pour le forcer à se démettre de la régence
+en faveur de son fils; que selon toutes les apparences
+le roi soutiendrait hautement ce dernier; que les
+intérêts de ce prince étoient si étroitement liés avec ceux
+de l'Empereur, qu'on ne pouvoit douter que ce dernier
+n'agît de concert avec le roi, pour réduire le Margrave
+à prendre le parti du roi Victor Amédée de Sardaigne
+en abdiquant. Ce pompeux galimatias de Mr. Fischer
+porta coup. Le Margrave n'examina point le peu de
+solidité qu'il y avoit dans son raisonnement. Il ne
+dépend point de l'Empereur de forcer un prince souverain
+à se démettre de la régence, ni même de le
+mettre au ban de l'empire sans l'aveu de tout le corps
+germanique. C'étoit aussi le même Mr. Fischer qui
+avoit ordonné mon entrée à Bareith, et qui avoit conseillé
+à ce prince de commencer par nous mortifier et
+à nous tenir bas. Les attentions infinies que j'avois
+pour lui, le tenoient encore en balance; d'ailleurs il
+n'avoit jamais trouvé Mr. de Voit ni chez le prince
+ni chez moi, lorsqu'il y étoit venu à l'improviste, et
+peut-être ses soupçons se seroient-ils évanouis, si la
+conjoncture, que je vais rapporter, n'eût réveillé ses
+alarmes.</p>
+
+<p>Mr. de Voit vint me prier un jour de représenter
+au Margrave, que malgré toutes les peines qu'il s'étoit
+données, de faire réussir mon mariage, il n'en avoit pas
+reçu la moindre récompense; que même le prince ne
+lui avoit pas donné un sol de traitement de plus pour
+l'emploi qu'il exerçoit auprès de moi, quoique cette
+charge l'engageât à des dépenses inévitables, auxquelles
+il n'étoit pas en état de suffire; qu'il me supplioit donc
+de faire ensorte que le Margrave lui conférât le grand-bailliage
+de Hoff, qu'il lui avoit déjà promis plusieurs
+fois. Je trouvai sa demande si juste, que je ne fis
+aucune difficulté de lui accorder mon intercession. Je
+voulus prendre mon temps.</p>
+
+<p>Le Margrave m'avoit témoigné plusieurs fois, qu'il
+avoit envie de voir la vaisselle d'argent que le roi m'avoit
+donnée. Je lui dis en badinant, que je voulois le traiter,
+pour la lui montrer dans son lustre. Le prince à
+quelques jours de là l'invita de ma part. Il y eut bal
+avant le souper. Le Margrave paroissoit de fort bonne
+humeur; la mauvaise y succéda en nous mettant à
+table. On me dit après, qu'il avoit changé de couleur
+en jetant les yeux sur ma vaisselle, qui étoit très-belle
+et beaucoup plus magnifique que la sienne. Il sut si
+bien se contraindre, qu'il se remit d'abord. Il me disoit
+mille choses obligeantes, en m'assurant que je lui étois
+plus chère que tous ses propres enfans. Je pris de
+là occasion de lui présenter la lettre de Mr. Voit,
+en le priant de m'accorder la première grâce que je lui
+demandois. Il prit la lettre avec emportement. Je vous
+supplie, Madame, me dit-il, d'épargner à l'avenir vos
+sollicitations; lorsque je veux faire des faveurs aux gens,
+j'y pense de moi-même et n'ai besoin de personne pour
+m'en faire souvenir. Ma surprise m'empêcha de répondre.
+Il se leva un moment après. J'étois outrée contre
+lui; j'avoue mon foible. J'avois été élevée dans des
+idées de grandeurs, destinée successivement à occuper
+les premiers trônes de l'Europe; j'étoit imbue des sentimens
+qu'on m'avoit insinués à Berlin, où on ne parle du
+roi que comme du premier et du plus puissant monarque
+de ce vaste hémisphère; on y traite les princes de
+l'empire et même les électeurs comme ses vassaux, qu'il
+peut exterminer quand il le juge à propos. Je croyois
+par ces faux préjugés le Margrave fort honoré de
+m'avoir pour belle-fille, et ne pouvois digérer le peu
+d'égard qu'il me marquoit en cette occasion; un refus
+obligeant ne m'auroit point choquée, son air furibond,
+son geste et enfin la manière sèche dont il m'avoit répondu,
+me piquoient vivement. J'en fis des plaintes
+amères à Burstel. Celui-ci, n'ayant jamais été employé
+dans les affaires d'état, avoit les mêmes préventions que
+moi; il étoit vif et bouillant; au lieu de m'appaiser il
+acheva de m'aigrir. Ma gouvernante, qui étoit présente,
+me voyant fort émue, appréhenda pour ma santé. Les
+invectives de Burstel l'avoient animée; pleine d'un
+faux zèle elle s'approcha du Margrave, auquel elle
+reprocha avec beaucoup de douceur son peu de considération.
+Ce prince lui donna une réplique brusque;
+elle y répondit, et en un mot ils se disputèrent d'importance,
+ce qui mit fin au bal.</p>
+
+<p>Dès que nous fûmes retirés, le prince, qui étoit
+déjà informé de toute cette scène, m'amena Burstel
+et Voit. Il étoit jeune et bouillant; c'étoit un bruit du
+diable. Nous parlions tous à la fois; Mdme. de Sonsfeld
+pleuroit sans dire mot; enfin tout ce tracas finit
+sans pouvoir convenir de rien.</p>
+
+<p>Le jour suivant le Maréchal de Reitzenstein fut
+chargé de laver la tête à Mr. de Voit. Il lui remit
+une mercuriale par écrit de la part du Margrave, sur ce
+qu'il s'étoit adressé à moi pour obtenir des grâces.
+Ce prince lui fit même l'avanie de lui faire redemander
+son ordre, sous prétexte, qu'ayant celui de St. Jean, il
+ne pouvoit les porter tous deux à la fois. Ce Maréchal
+étoit très-honnête homme et bien intentionné. Il pria
+Mr. de Voit de m'avertir, que ce prince étoit dans
+une terrible colère contre moi et surtout contre Mdme.
+de Sonsfeld; qu'il avoit dessein d'écrire au roi, pour
+se plaindre de sa conduite et le prier de la rappeler à
+Berlin. Voit me conta toutes ses choses en présence
+de Burstel. Celui-ci voulut envoyer sur le champ
+une estaffette au roi, pour l'informer de tout ce tripotage.
+J'étois de son avis, quoiqu'il fût très-mauvais. Par
+bonheur ma gouvernante eut plus de sang froid; elle lui
+conseilla, de faire le méchant en présence de ceux qu'il
+connoissoit pour espions du Margrave, et de leur faire
+accroire, qu'il auroit dépêché cet exprès à Berlin, si je
+ne l'en avois empêché. Cet expédient réussit; les discours
+simulés de Burstel lui furent rapportés. Il en
+eut peur; ma feinte générosité le charma si fort, qu'il
+m'écrivit le lendemain une lettre fort civile. J'y répondis
+de même, et le racommodement se fit du moins en
+apparence; car dans le fond il ne m'aimoit point, ce
+dernier trait ayant réveillé tous ses soupçons.</p>
+
+<p>Peu de temps après je reçus des lettres de mon
+frère, remplies de jérémiades. «Jusqu'ici, me mandoit-il,
+mon sort a été assez doux. J'ai vécu tranquillement dans
+ma garnison; ma flûte, mes livres et quelques gens
+affectionnés m'y ont fait passer une vie fort paisible.
+On veut me forcer de l'abandonner, pour me marier
+avec la princesse de Bevern, que je ne connois point;
+on m'a extorqué un oui qui m'a causé bien de la peine.
+Faudra-t-il toujours être tyrannisé, sans espoir de changement?
+Encore si ma chère soeur étoit ici, j'endurerois
+tout avec patience.»</p>
+
+<p>Je fus fort touché de l'affliction de mon frère. Je
+l'aimois passionnément; cette marque de retour et de
+confiance me fit un sensible plaisir. La reine me
+notifia quelques postes après les promesses du prince
+royal. Voici ce qu'elle me mandoit de ma future
+belle-soeur.</p>
+
+<p>«La princesse est belle, mais sotte comme un
+panier, elle n'a pas la moindre éducation. Je ne sais
+comment mon fils s'accommodera de cette guenuche.»</p>
+
+<p>Cette nouvelle outre le chagrin qu'elle me causa,
+par l'intérêt que je prenois au destin de mon frère,
+m'en attira d'autres. La princesse Wilhelmine s'étoit
+flatté jusqu'alors de l'épouser; dans l'idée que je pouvois
+y contribuer, elle m'avoit fait toutes les avances imaginables.
+J'avois pris ses caresses pour argent comptant,
+ne m'étant point doutée de son dessein. J'aurois fort
+souhaité qu'une de mes belles-soeurs eût pu convenir à
+mon frère. On voit bien par le portrait que j'en ai
+tracé, qu'elles n'étoient point son fait. Quoiqu'il en soit,
+elle fut fort piquée contre moi, s'imaginant que je lui
+avois été contraire, et que je n'avois pas fait un
+rapport assez avantageux d'elle à la reine. Sa jalousie,
+jointe à son dépit, la porta à se venger. Elle en trouva
+l'occasion peu après, comme je vais le dire.</p>
+
+<p>Je reçus encore en ce temps-là une lettre de mon
+frère. Il me mandoit, qu'ayant beaucoup de choses à
+me dire, qu'il n'osoit confier à la plume, il avoit persuadé
+le prince Alexandre, apanage de Wurtemberg, de passer
+par Bareith, pour m'informer de tout ce qui se passoit. Je
+fis avertir le Margrave de cette visite. Ce prince n'aimoit
+ni le monde ni les étrangers, parcequ'il ne savoit que leur
+dire et que cela l'embarassoit. Il contrefit le malade,
+pour ne pas recevoir le duc, et me fit prier de faire
+les honneurs dans son absence. Le duc arriva fort tard.
+Après les premiers complimens il s'acquitta des commissions
+de mon frère, en me disant, qu'il étoit au
+désespoir de se marier; que la princesse étoit si mal
+élevée, qu'elle ne répondit que oui ou non à tout ce
+qu'on lui disoit; que bien des gens croyoient qu'elle étoit
+muette par politique, un défaut, qu'elle avoit à la langue,
+l'empêchant de s'exprimer intelligiblement. Il m'assura,
+que Sekendorff et Grumkow étoient toujours les
+tout-puissans auprès du roi, et que la reine, malgré la
+contrainte qu'elle se faisoit devant le monde, étoit
+plongée dans un cruel chagrin. Notre conversation fut
+un peu longue; elle étoit trop intéressante pour la finir
+sitôt. On lui présenta ensuite les deux princesses; il
+les salua sans leur rien dire. Je passai mon temps si
+agréablement avec lui, que je le conjurai de rester
+encore le lendemain. La princesse Wilhelmine fit
+la diablesse de ce que je ne l'avois pas présentée d'abord
+au duc, et que je m'étois entretenue si long-temps avec
+lui. Elle commença par ma gouvernante, qu'elle traita
+de Turc à More, pour finir avec moi. Mdme. de Sonsfeld,
+qui n'étoit pas endurante, et qui avec justice ne
+croyoit pas qu'elle fût en droit de la maltraiter, lui dit
+vertement son fait. Je conservai quelque temps mon
+sang-froid, qu'elle me fit perdre à la fin, je lui répondis
+quelques piquanteries et la laissai là.</p>
+
+<p>Dès que le duc fut parti, elle dépêcha une Italienne,
+qui étoit sa femme de chambre, au Margrave pour le
+prier de lui accorder audience. Cette créature étoit
+méchante comme un diable; la chronique scandaleuse
+disoit, qu'elle étoit maîtresse de ce prince; je crois
+pourtant qu'on lui faisoit fort. Elle eut un long tête-à-tête
+avec lui, pour préparer son esprit à ce que la
+princesse avoit à lui dire. Il dîna ce jour seul avec sa
+fille. Je fus fort surprise de lui trouver l'après-midi les
+yeux gros et rouges. Je lui demandai, si elle avoit du
+chagrin, ayant l'air d'avoir pleuré? Elle me répondit
+d'un ton ironique, qu'elle étoit enrhumée et qu'elle seroit
+bien folle de s'affliger, son père lui témoignant toutes
+les bontés et amitiés qu'elle pouvoit désirer. J'avois
+trop d'expérience pour être dupée. Je m'aperçus d'abord
+qu'il y avoit quelque intrigue en campagne contre moi;
+plusieurs bien intentionés me confirmèrent dans cette
+pensée, en m'avertissant qu'elle disoit pis que pendre
+de moi à tout le monde. Elle avoit effectivement si
+bien aigri le Margrave, que depuis ce temps-là il m'a
+joué bien des mauvais tours. Elle se plaignoit surtout
+que je la traitais comme une servante, ce qui étoit
+entièrement faux. Non contente de semer la discorde
+entre son père et moi, elle voulut aussi me brouiller
+avec le prince. Elle l'obsédoit continuellement, couroit
+à la chasse et se promenoit tout le jour avec lui, de
+façon que je ne le voyois presque plus.</p>
+
+<p>Comme il faisoit mauvais temps et que j'étois fort
+incommodée je ne pouvois sortir. Je faisois semblant
+de dormir l'après-midi, pour me défaire de mes dames
+et pleurer à mon aise. L'amitié du prince pouvoit seule
+soulager mes peines, je me voyois à la veille de la
+perdre par les machinations de ma belle-soeur. J'étois
+si pauvre, que je n'avois pas de quoi me faire un habit;
+j'avois dépensé d'avance deux quartiers qu'on m'avoit
+donnés à Berlin, en présens indispensables, que j'avois
+été obligée d'y faire. Le roi ni la reine n'avoient voulu
+me donner un sol; personne ne vouloit me prêter, ce
+qui me mettoit dans une grande nécessité. J'étois comme
+la brebis parmi les loups, dans une cour, ou plutôt
+dans un village, parmi des brutaux méchans et dangereux,
+sans la moindre récréation. Malade et le coeur rempli
+de chagrin, Mdme. de Sonsfeld tâchoit de me consoler,
+mais dans le fond elle étoit aussi triste que moi. Je
+tenois cependant bonne contenance et m'efforcois de regagner
+le Margrave. Je fais trêve à mes lamentations,
+pour rapporter encore une scène comique.</p>
+
+<p>La St. George approchoit. Le Margrave Christian
+Ernst avoit institué l'ordre de l'aigle rouge ce
+jour-là; depuis ce temps on le célébroit toujours avec
+pompe et cérémonie. Le Margrave créoit des chevaliers,
+auxquels il ne le donnoit qu'à moins qu'ils ne
+fussent de très-grande maison. Cet ordre étoit si
+distingué, que plusieurs princes le portoient. Quoique
+fort foible et accablée, je suivis la cour au Brandebourger,
+maison de plaisance, toute proche de la ville. Je
+n'ai jamais rien vu de plus beau pour la situation; le
+bâtiment est rempli de défauts et assez incommode; le
+jardin sans être grand est joli; il est borné par un lac,
+au milieu duquel il y a une île, où on a pratiqué un
+port; on y voit une petite flotte, composée de yachts
+et de galères, ce qui fait un coup-d'oeil charmant. On
+fit une triple décharge du port et des vaisseaux, après
+quoi les fanfares des trompettes et le bruit des tymbales
+se fit entendre à trois reprises différentes. A la dernière
+nous nous rendîmes en procession, le prince avec
+les Mrs. et moi avec les dames, chez le Margrave. Il
+étoit debout, fort richement vêtu, à côté d'une table,
+sur laquelle il s'appuyoit d'une main, pour imiter l'étiquette
+de Vienne. Il tâchoit même de contrefaire l'Empereur,
+et affectoit un air grave et soi-disant majestueux,
+pour inspirer du respect. Il n'y réussit pas avec moi;
+je trouvai cela si ridicule, que j'eus bien de la peine à
+conserver mon sérieux. Le prince et moi fûmes les
+premiers admis à l'audience; ensuite les princesses, après
+quoi tout le monde entra pêle-mêle. Lorsqu'il fut assez
+rassasié de complimens, il conféra l'ordre à deux Mrs.,
+auxquels il fit une harangue assez mauvaise et assez mal
+prononcée. On fit encore une décharge de canons,
+après quoi on se mit à table. Je n'y pus rester qu'un
+moment, ne pouvant supporter l'odeur du manger.
+Toutes les santés furent saluées de trois coups de canons.
+On y but copieusement; tout étoit ivre mort, hors le
+prince. Quoique nous fussions au mois d'Avril, il faisoit
+un froid insoutenable. Un heureux accident nous fit
+retourner en ville et nous épargna deux ennuyantes fêtes,
+telles que celle que je viens de décrire, qui dévoient
+encore se donner. Le feu prit la nuit dans les chambres
+des dames, qui étoient au dessus de moi; mon appartement
+en fut si endommagé, que je ne pus y demeurer.
+Je fus charmée de me retrouver à Bareith, le froid
+m'ayant fait beaucoup de mal.</p>
+
+<p>Je me trouvai quelque temps après à demi-terme.
+Mdme. de Sonsfeld le fit savoir au Margrave par
+Mr. de Reitzenstein. Celui-ci lui demanda ses ordres,
+pour faire prier Dieu pour moi dans les églises, comme
+cela se pratique par-tout. Ce prince fit un grand éclat
+de rire, et lui répondit, que c'étoit une feinte de ma
+gouvernante, puisqu'il savoit positivement que je n'étois
+pas enceinte. Comme j'étois fort menue et que ma
+grossesse ne paroissoit guère, la princesse Wilhelmine
+lui avoit fait accroire qu'il n'en étoit rien. On eut
+toutes les peines du monde à le lui persuader. Mr. de
+Burstel fut obligé de lui en parler, pour obtenir que
+je fusse insérée dans la prière. Il est impossible de
+décrire quelle joie cette nouvelle causa dans le pays.
+L'extrême satisfaction qu'on en ressentit piqua le Margrave
+jusqu'au fond du coeur; malgré toute sa dissimulation
+on remarquoit combien il en étoit fâché.
+Sa mauvaise humeur augmenta par les insinuations
+de sa fille et de Mr. Fischer, qui lui soufflèrent
+aux oreilles, que son fils étoit plus aimé que lui et
+que tout le monde se tourneroit du côté du soleil
+levant. Ce prince quitta même sa contrainte et dit
+hautement, qu'il souhaitoit que j'accouchasse d'une fille,
+puisque si j'avois un fils, il seroit forcé, selon mon contrat
+de mariage, de me donner une augmentation de
+revenus. Rempli de rage il tira un soir le prince à
+part dans mon premier cabinet; après l'avoir long-temps
+querellé sur ses prétendues liaisons avec la noblesse immédiate,
+il exigea un aveu sincère de ses intrigues. Le
+prince eut beau jurer de son innocence et lui représenter,
+que cette fiction n'étoit inventée que par de méchantes
+gens, qui ne cherchoient qu'à les brouiller, il
+ne put le détromper et ne fit que l'animer davantage.
+Plein d'emportement il saisit son fils au collet et levoit
+déjà sa canne pour le frapper, si je n'étois apparue.
+Le prince s'étoit emparé de la canne et tâchoit de se
+défaire de lui, pour s'enfuir. Qu'on juge de ma frayeur!
+Ma présence lui fit lâcher prise et le décontenança; il
+me donna le bon soir et se retira.</p>
+
+<p>Le prince ne se possédoit pas. J'eus une peine extrême
+à le tranquilliser; comme il a le coeur très-bon,
+je l'appaisai à force de remonstrances et le fis consentir
+à faire des soumissions à son père. Le raccommodement
+se fit le jour suivant. Je pris de là occasion d'avoir
+un éclaircissement avec le Margrave. Je lui parlai si
+fortement et le persuadai si bien de la fausseté de ses
+soupçons, qu'il me promit de m'avertir à l'avenir de tout
+le mal qu'on lui diroit du prince et de moi. Cette réconciliation
+fut un coup de foudre pour ma belle-soeur;
+elle appréhenda d'en être la victime, elle se trompoit;
+j'étois trop généreuse pour me venger.</p>
+
+<p>Je me fis saigner quelque temps après, ce qui me
+causa une si grande révolution, que je fus très-mal pendant
+quelques jours. Ma belle-soeur ne me quitta
+presque point, et eut toutes sortes d'attentions pour
+moi. Je prévis qu'elle avoit quelque dessein, sans pouvoir
+le deviner. Elle me le découvrit elle-même un
+jour qu'elle étoit seule avec moi. Je me flatte, Madame,
+me dit-elle, que vous avez quelques bontés pour moi,
+ce qui m'engage à vous parler avec confiance. Malgré
+l'amitié que mon père a pour moi, il néglige entièrement
+le soin de mon établissement; je cours risque de rester
+à reverdir, si on ne le porte à y penser. Je connois
+mon cousin; le prince héréditaire d'Ostfrise; nous nous
+sommes aimés depuis notre tendre jeunesse et notre inclination
+s'est accrue avec l'âge. Sa mère, qui est ma
+tante, souhaite passionnément notre mariage; elle a prié
+plusieurs fois mon père de m'envoyer en Ostfrise, l'assurant
+qu'elle me traiteroit comme sa propre fille et me
+feroit épouser son fils, s'il m'agréoit encore. Je supplie
+donc, au nom de Dieu! votre Altesse royale, de persuader
+mon père de consentir à mes désirs, en me permettant
+d'aller à Aurich, où je brûle déjà d'être.</p>
+
+<p>Je me trouvai embarrassée, ne sachant que lui répondre,
+et craignant que cette confidence ne fût un artifice
+pour approfondir mes pensées. Je suis au désespoir,
+lui repartis-je, de ne pouvoir vous être utile dans le
+service que vous exigez de moi; j'ai fait voeu de ne
+jamais me mêler de mariage et ne puis consentir à engager
+le Margrave de vous éloigner. D'ailleurs, ma
+chère soeur, la démarche que vous méditez est fort délicate,
+et mérite que vous la pesiez mûrement, avant d'en parler
+au prince; vous ne pouvez partir d'ici sans avoir
+une promesse de mariage dans les formes. Il y a long-temps
+que vous n'avez vu le prince d'Ostfrise, êtes-vous
+sûre que vous le retrouverez tel qu'il vous a quittée, et
+que vos inclinations mutuelles ne seront point changées?
+Vous seriez fort malheureuse en ce cas, car après avoir
+fait le premier pas, vous seriez forcée de l'épouser ou
+de couvrir votre maison d'opprobre. Ne vous précipitez
+donc pas, et ne faites rien sans avoir bien délibéré
+sur le pour et le contre. Elle se prit à pleurer chaudement,
+disant que j'avois une haine invétérée contre
+elle, ne voulant pas seulement lui prêter mon secours
+pour la rendre heureuse; qu'elle n'avoit pas le courage
+déparier elle même à son père sur ce sujet; qu'elle me
+conjuroit de ne la point abandonner et de lui parler de
+sa part. Je cédai enfin à ses instances et m'acquittai
+de ma commission.</p>
+
+<p>Le Margrave fut fort surpris en apprenant les
+intentions de sa fille. Il la fit venir sur-le-champ, ne
+pouvant croire que ce fût tout de bon. Elle tomba
+d'accord de tout ce que j'avois avancé et le supplia
+très-fortement, de consentir à ses désirs. Ce prince
+lui fit les mêmes objections que moi, mais elle le
+pressa tant et tant, qu'il lui accorda son aveu. Je n'avois
+point été présente à cette conversation. Le Margrave
+écrivit le même jour à la princesse sa soeur, et lui
+manda qu'il lui enverroit sa fille, si elle lui donnoit des
+sûretés suffisantes pour son mariage. Je laisse là cette
+matière jusqu'à la réponse, qui n'arriva que quelques
+temps après.</p>
+
+<p>L'Empereur et l'Impératrice se rendirent environ en
+celui-ci au Carlsbad, pour s'y servir des bains et des
+eaux minérales. Ce prince n'avoit que trois princesses,
+l'Archiduc étant mort en 17..... On se flattoit que
+ces bains, très-renommés pour la fécondité, procureroient
+un Archiduc à l'Impératrice et accompliroient par
+là les voeux de toute l'Allemagne. Plusieurs mauvais
+politiques, dont notre cour fourmilloit, conseillèrent au
+Margrave d'y aller rendre ses devoirs à l'Empereur. Le
+prince le pria de souffrir qu'il pût l'y accompagner, ce
+qui lui fut enfin accordé d'assez mauvaise grâce. Ils
+partirent ensemble avec une suite assez mesquine. Quoique
+Carlsbad ne fût qu'à 12 milles de Bareith, le Margrave
+trouva moyen de ne les faire qu'en quatre jours;
+il s'arrêtoit à tous les quarts de mille pour manger et
+pour boire. Ce voyage ne lui procura pas la satisfaction
+qu'il s'étoit promise. L'Empereur et l'Impératrice distinguèrent
+beaucoup le prince héréditaire et ne s'entretinrent
+avec le Margrave que de moi, ce qui le piqua fort. Il
+maltraita pendant tout le temps le pauvre prince, qui fut
+toujours enfermé dans sa maison, sans oser aller en compagnie.</p>
+
+<p>A leur retour nous allâmes à l'hermitage, maison
+de plaisance, unique dans son genre. Je remets à en
+faire la description dans un autre lieu. La princesse
+d'Eutingen, épouse du comte de Hohenlow-Veikersheim,
+vint m'y trouver. Cette princesse, cousine
+de l'Impératrice du côté de sa mère étoit fort laide,
+mais fort sensée. Le Margrave qui la connoissoit depuis
+maintes années, l'aimoit et avoit beaucoup de confiance
+en elle. Il y avoit déjà long-temps que la princesse
+Charlotte tomboit dans une noire mélancolie. Son
+père, à l'instigation de la princesse Wilhelmine, ne
+pouvoit la souffrir et la maltraitoit; sa soeur en agissoit
+fort mal avec elle et se faisoit un plaisir de la turlupiner,
+étant jalouse de sa beauté. Malgré les soins que je
+m'étois donnés, pour la mettre bien avec son père, je
+n'avois pu y réussir. Elle ouvrit son coeur à celle de
+Veikersheim, qui proposa au Margrave de l'emmener
+avec elle, pour tâcher de dissiper son humeur noire.
+Elles partirent donc ensemble.</p>
+
+<p>Les réponses d'Ostirise arrivèrent dans ce temps-là.
+La princesse donna toutes les sûretés qu'on avoit
+exigées pour le mariage de sa nièce et de son fils. Le
+départ de celle-ci fut fixé en trois semaines. Quoique
+je n'eusse jamais parlé sur son sujet au prince, il fut
+néanmoins charmé d'en être quitte. La conduite irrégulière
+qu'elle menoit, jointe à ses intrigues et au mal qu'il
+lui avoit entendu dire ouvertement de moi, l'en avoit
+entièrement dégoûté. Le changement qu'elle remarqua
+en lui, fut en partie cause de la résolution qu'elle prit
+d'aller à Aurich, s'étant toujours flattée de gouverner
+son frère et de me tenir par-là sous sa dépendance;
+voyant ses espérances déçues, elle préféra de se retirer
+et de faire un petit parti, au chagrin de rester oisive au
+sein de sa famille, où elle auroit trouvé avec le temps
+un meilleur établissement. Le Margrave nous laissa à
+l'hermitage et se rendit à Himmelcron, pour pendre
+congé d'elle. Elle profita de la douleur que cette
+séparation causoit à son père, pour nos rendre de mauvais
+services, à quoi elle réussit parfaitement. Elle ne
+fut regrettée que de lui et des brouillons de la cour.
+Je passois ce peu de jours fort tranquillement à l'hermitage.
+Le Margrave y dérangea nos petits plaisirs par
+son retour; je puis les appeler petits, car ils étoient bien
+médiocres.</p>
+
+<p>Mr. de Burstel prit son audience de congé et
+retourna à Berlin fort mal satisfait de ce prince. Malgré
+toutes les défenses que je lui avois faites, il informa le
+roi de notre triste situation. Ce prince, qui avoit naturellement
+le coeur bon, fut touché de son récit et du pitoyable
+état de ma santé. Voici ce qu'il m'écrivit de main
+propre sur ce sujet; je le copie mot pour mot.</p>
+
+<p>«Je suis bien fâché, ma chère fille, qu'on vous
+chagrine tant. Quoique vous ne me l'écriviez point, je
+sais fort bien que c'est cela qui vous rend malade. Il
+faut que vous veniez ici auprès de votre père et de votre
+mère qui vous aiment; je vous ferai préparer un bon
+logement, pour que vous puissiez accoucher ici. Comptez
+que je vous témoignerai mon amitié et que j'aurai toute
+ma vie soin de vous.»</p>
+
+<p>J'en reçus encore plusieurs aussi pressantes que
+celle-ci. J'étois mourante; mes fréquentes foibles avoient
+fait place à des suffocations; je devenois toute noire,
+les yeux me sortoient de la tête et la respiration me
+manquoit si fort, que j'étois toujours sur le point d'étouffer,
+tout mon sang se portant à la poitrine. On avoit fait
+assembler les médecins de la ville, pour faire une consultation.
+Tout le monde opinoit à la saignée, mais ces
+Mrs. ne le voulurent pas. Jamais, disoient-ils, on n'a
+saigné une femme enceinte deux fois et surtout au pied.
+Ils ajoutoient que ces abus qui s'étoient introduits en
+France, étoient diamétralement opposés aux règles de
+leur art. Quoi que je puisse leur dire, ils ne voulurent
+point en avoir le démenti, de crainte de commettre un
+crime de lèse-faculté. Je crus, malgré toutes mes infirmités,
+être encore assez forte pour soutenir le voyage
+de Berlin. Je vivois dans un esclavage affreux. Je
+n'osois sortir ni faire la moindre chose sans permission;
+lorsque je parlois deux fois de suite à quelqu'un, je le
+rendois malheureux; quand le prince montoit à cheval,
+on disoit qu'il ruinoit les chevaux; lorsqu'il alloit à la
+chasse, on l'accusoit de détruire le gibier; s'il restoit
+en chambre, il y faisoit des intrigues; de quelque façon
+qu'il se conduisît, tout étoit crime et les querelles et
+mercuriales ne cessoient point. Nous résolûmes donc
+d'aller à Berlin, pour nous soustraire à cette tyrannie.
+Je priai le roi d'en écrire au Margrave; il le fit en termes
+très-obligeants. Le Margrave fut charmé de trouver ce
+prétexte de nous éloigner. Le prince ni moi n'étions
+point en état de payer le voyage, il fallut donc en
+parler à son père. Il n'eut garde de faire des difficultés
+et m'envoya le lendemain 1000 florins. La somme étoit
+si modique, qu'elle suffisoit à peine pour faire la moitié
+du chemin; je trouvai le reste dans la bourse de mes
+dames et de mes pauvres domestiques. Nous étions à
+la fin de Juin, je devois accoucher au mois d'Août.</p>
+
+<p>Le public murmuroit beaucoup contre ce voyage
+et en attribuoit la cause aux mauvaises façons du Margrave.
+Ces plaintes lui furent rapportées; jaloux de sa
+renommée il voulut se disculper de ces accusations. Il
+choisit Mr. Dobenek, comme l'homme le plus éloquent
+de sa cour, pour me persuader de rester à Bareith. Sa
+rhétorique théâtrale ne me toucha point. Je lui répondis
+fort obligeamment sans lui rien accorder, m'excusant sur
+l'empressement que j'avois, de revoir ma famille, et sur
+la parole que j'avois donnée au roi, d'être en peu de
+jours à Berlin.</p>
+
+<p>Je partis le lendemain et arrivai le soir à Himmelcron.
+Le Margrave nous y reçut fort amicalement. J'y
+trouvai Mr. de Bobenhausen, ministre de Cassel, que
+je ne connoissois point; ma maigreur et ma foiblesse le
+frappèrent; il conseilla le soir même à ce prince, sur
+lequel il avoit quelque ascendant, de ne pas souffrir
+que je passasse outre. Le premier médecin du Margrave
+d'Anspac qu'on avoit consulté sur mon état, se joignit
+à lui et dit hautement, que si je partois on devoit conduire
+mon cercueil après moi, puisque je n'endurerois
+pas deux postes sans courir risque de la vie. Il tint le
+même propos au prince héréditaire, qui ne voulut pas
+entendre parler de mon voyage non plus que son
+père. Je me vis donc obligée céder aux bonnes raisons
+et aux instances qu'ils me firent. Pour comble
+d'infortune il fallut rester à Himmelcron. Cette maison
+de plaisance avoit été autrefois un couvent de religieuses.
+L'abbesse étant devenue protestante, on l'avoit
+sécularisé ainsi que ses nonnains; après leur mort il
+étoit retombé à la maison. La situation en est assez
+belle et le château fort logeable; pour toute promenade
+il n'y a qu'un mail, qui égale en beauté et en longueur
+celui d'Utrecht; le Margrave y avoit établi une fauconnerie,
+on pouvoit voir le vol aux fenêtres du château.
+Nous y menions un genre de vie fort triste. Ce
+prince s'ennivroit tous les jours avec sa cour; on ne
+voyoit que des ivrognes, privés du peu de bon sens qui
+leur restoit encore; nous étions environnés d'espions;
+tant que le jour duroit, deux méchantes trompettes, accompagnées
+de cors de chasse détestables, nous écorchoient
+les oreilles. Ce tintamarre m'empêchoit de lire,
+ce qui étoit mon unique récréation. J'avois pour lectrice
+la petite Marwitz, nièce de ma gouvernante. Cet
+enfant, qui n'avoit que quatorze ans, avoit été élevée
+par la comtesse de Fink; elle n'avoit ni éducation, ni
+sentimens, ni manières. Sa tante se donnoit beaucoup
+de peine pour la morigéner; la grande dissipation lui
+ôtoit tout le fruit qu'elle s'en promettoit. Cette fille
+possédoit un grand fond d'esprit et de mémoire; elle
+s'attachoit beaucoup à moi, ce qui me donna le désir
+de la former. Je raisonnois tous les jours avec elle sur
+notre lecture tâchois de lui inspirer de sentimens et de
+lui apprendre à penser juste. J'aurai ample matière de
+parler d'elle dans la suite de ces mémoires, où elle a
+beaucoup de part.</p>
+
+<p>Nous partîmes enfin de Himmelcron. Le Margrave
+avec le prince allèrent à Selb, petite ville sur les confins
+de Bohême, pour assister à une grande chasse, qu'on
+y avoit préparée pour eux, et je retournai à l'hermitage.</p>
+
+<p>J'y arrivai fort malade, les insomnies s'etoient jointes
+à mes autres maux, je ne pouvois plus être couchée
+sans suffoquer. On fit appeler le médecin; celui-ci
+ignorantus ignorantium ignorantissime, me donna triple
+dose d'une médecine en elle même assez forte. Je faillis
+mourir lorsqu'elle commença à opérer; je tombai d'une
+foiblesse dans l'autre, ce qui fit craindre une fausse-couche.
+La bonté de mon tempérament et les soins
+qu'on prit de moi me rappelèrent à la vie. Une estafette
+que je reçus du roi, contribua à ma guérison par
+la joie infinie qu'elle me causa. Il me mandoit, que
+dans trois jours il comptoit me voir à l'hermitage.</p>
+
+<p>Ce prince venoit de Prague; il s'étoit donné rendez-vous
+avec l'Empereur dans une petite ville, près de
+celle-ci, nommée Altrop. On y avoit construit une salle,
+qui avoit deux issues pour la commodité du cérémonial.
+L'Empereur, l'Impératrice et le roi dévoient arriver en
+même temps et entrer chacun par les issues, qui étoient
+de leur côté, et rester à leur place à table. Malgré
+toutes les représentations qu'on pût faire au roi, il se
+rendit le premier à l'endroit assigné et surprit beaucoup
+l'Empereur, en allant au devant de lui pour le recevoir;
+il lui fit même des complimens peu séans à une tête
+couronnée. J'ai ouï souvent depuis conter cette entrevue
+à Grumkow. Il enrageoit, disoit-il, dans sa peau
+de voir combien son maître s'abaissoit.</p>
+
+<p>J'envoyai la lettre du roi par estafette au Margrave.
+Il m'en renvoya une autre, pour me prier d'avoir soin
+de tout ce qui concernoit la réception du roi, et me
+mandoit, qu'il resteroit à Selb, qui étoit sur la route,
+pour y recevoir ce prince et l'accompagner à l'hermitage.
+Il m'avertissoit aussi, que le prince Albert, son
+frère, lieutenant-général au service de l'Empereur, et le
+prince de Gotha étoient avec lui. Nous étions fort à
+l'étroit à l'hermitage quand le Margrave y étoit, on peut
+juger qu'il fallut bien se presser pour y loger le roi et
+sa suite. Je laissai Mon-plaisir, qui est une métairie
+attenante, au Margrave, à son frère et au prince de
+Gotha, ce dont il fut très-content. J'avois fini de
+faire avec beaucoup de peine mes arrangemens, lorsqu'il
+arriva un nouvel incident, qui fut cause de tous les
+chagrins que j'essuyai depuis.</p>
+
+<p>Mr. de Bindemann, celui de toute la cour qui
+seul étoit resté auprès de moi, reçut la nuit une lettre
+du grand-Maréchal d'Anspac qui l'avertissoit, que le
+Margrave et son épouse, avec une suite de plus de cent
+personnes, comptoient être le soir suivant à l'hermitage.
+Le pauvre Bindemann, quoique fort honnête homme,
+n'avoit pas inventé la poudre. Il ne voulut pas me
+faire réveiller; l'impossibilité qu'il trouva à loger tout
+ce monde, lui fit répondre, que le Margrave se feroit
+un plaisir de recevoir celui d'Anspac, mais qu'il se
+trouvoit très-embarrassé n'y ayant point de place, puisqu'à
+peine on en avoit trouvé assez pour le roi. J'appris
+cette nouvelle à mon réveil. J'informai sur-le-champ le
+Margrave de ce contre-temps; je lui représentai, que la
+cour d'Anspac seroit fort piquée; si on ne trouvoit moyen
+de les accommoder à l'hermitage; que j'étois résolue de
+camper et de lui céder mes chambres, afin que cette cour
+trouvât place à Mon-plaisir. Ce prince me répondit tout
+de suite, qu'il ne souffriroit jamais que je sortisse de
+mon appartement, qu'il me prioit de lui faire accommoder
+une cellule et qu'il comprenoit très-bien, que si on désobligeoit
+le Margrave, il en auroit du chagrin tant de
+sa part que du côté du roi.</p>
+
+<p>J'attendis ma soeur jusqu'à huit heures du soir. Son
+retardement m'inquiéta; j'envoyai des gens de tous côtés
+à sa rencontre, craignant qu'il ne lui fût survenu quelqu'accident.
+Mr. de Bindeman remarquant mon trouble:
+ne vous alarmez point, Madame, me dit-il d'un air
+victorieux, la Margrave ne viendra point, elle a certainement
+rebroussé chemin. Comment se peut-il, lui répondis-je,
+que vous en sachiez des nouvelles? Ah! Madame,
+nous ne sommes pas si sots qu'on se l'imagine, j'ai prévu
+l'embarras où ils alloient vous jeter. Il me conta alors
+la réponse qu'il avoit faite; il étoit tout fier de cette
+belle action. J'en compris d'abord la conséquence et
+ne doutai pas un moment, que cela ne causât une terrible
+brouillerie entre les deux maisons et ne me privât peut-être
+de tous les avantages que pouvoit me procurer la
+visite du roi.</p>
+
+<p>Mr. de Sekendorff, grand-Maréchal d'Anspac,
+arriva dans ces entrefaites. J'ai déjà parlé ailleurs de
+lui; il étoit digne cousin du ministre à Berlin. Il me
+chanta pouille de la part de son maître et de sa maîtresse,
+disant, que jamais on n'avoit refusé si désobligeamment
+de recevoir un prince proche parent; que le Margrave,
+connoissant le peu d'égard et d'amitié qu'on avoit pour
+lui, ne se seroit pas avisé de venir nous voir, si le roi
+ne le lui eût ordonné; qu'il partoit incessamment, pour
+faire des plaintes à ce prince de notre procédé, et qu'il
+m'assuroit, que le Margrave avoit juré de ne remettre
+de sa vie le pied sur le territoire de Bareith.
+Je m'excusai sur la bévue de Bindeman
+et le persuadai enfin, que la bêtise de cet homme
+étoit cause de ce tripotage. Malgré cela il voulut partir.
+Je tâchai cependant de l'amuser, pour avoir le temps
+d'avertir le maître de poste de ne lui point donner de
+chevaux.</p>
+
+<p>Je mandai encore le même soir au Margrave ce
+qui venoit d'arriver, et dépêchai un exprès à Mr.
+Gleichen, grand-forêtier, pour lui ordonner de venir.
+Je le chargeai de lettres pour ma soeur et son époux.
+Je leur faisois des excuses sur le quiproquo de Bindeman
+et les invitai à retourner à l'hermitage. Je passai
+une très-mauvaise nuit. Je n'avois d'autre soutien que
+le roi; j'appréhendois son courroux, ne doutant point
+que ceux d'Anspac ne l'animassent contre moi; je craignois
+d'être maltraitée, ce qui m'auroit été mille fois plus
+sensible à Bareith qu'à Berlin, par rapport aux suites.
+Mr. de Gleichen fut de retour deux heures avant
+l'arrivée du roi. Le Margrave et ma soeur répondirent
+très-obligeamment aux lettres que je leur avois écrites;
+ils furent même charmés de ma façon d'agir, mais ils ne
+voulurent point venir, quelques instances que Mr. de
+Gleichen leur fit sur ce sujet.</p>
+
+<p>Le roi me reçu fort gracieusement. Il s'attendrit
+me trouvant à peine connoissable, tant j'étois maigre et
+abattue. Je voulus le conduire à son appartement, il ne
+voulut point le souffrir et me mena au mien, où nous
+restâmes seuls. La joie que je ressentois et les caresses
+que je lui fis, lui firent plaisir, reconnoissant qu'elles
+partoient du coeur. Je lui contois naturellement le
+grabuge qu'il y avoit avec le Margrave d'Anspac; je
+lui montrai les lettres que Gleichen m'avoit remises et
+le suppliai de nous raccommoder. Il est fâcheux, me
+dit-il, que Bindeman ait fait cette incartade, et surtout
+que vous ayez à faire à des gens sans raison.
+Mon gendre s'imagine être Louis XIV; à son avis vous
+auriez dû prendre la poste et lui demander pardon; lui
+et toute sa cour sont des fous. Cependant je suis très-satisfait
+de votre conduite; je vais parler à Sekendorff
+et leur faire dire de venir. Que le diable les
+emporte s'ils me le refusent. Il sortit en disant ces
+mots et lui ordonna, de leur dépêcher une estafette pour
+cet effet.</p>
+
+<p>Grumkow et Sekendorff, le ministre, étoient
+de la suite du roi. Je leur fis beaucoup de politesses.
+Ils me firent de grands complimens de la part de l'Impératrice
+et me dirent, qu'elle avoit parlé de moi au roi
+dans les termes les plus avantageux. Ce prince, qui
+avoit entendu notre conversation, s'approcha: oui, ma
+chère fille, me dit-il, vous devez de la reconnoissance
+à cette princesse des sentimens qu'elle a pour vous;
+écrivez-lui pour l'en remercier.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes à table. Le roi me donna
+la main et s'assit à la première place qu'il trouva.
+Il fut de très-bonne humeur; je la dérangeai un
+peu. J'étois extrêmement foible et j'avois fait de
+grands efforts pour me contraindre; je me trouvai
+mal et fus obligée de me retirer. Le roi me suivit;
+on eut bien de la peine à le rassurer. Je me levai
+le lendemain de bon matin pour le mener promener.
+Il trouva cet endroit charmant et surtout mon petit hermitage,
+que j'avois fait préparer pour la tabagie. Vous
+avez, me dit-il, toutes les attentions imaginables pour
+moi, il me semble que je suis chez moi; mes chambres
+sont rangées comme à Potsdam, j'y ai trouvé mes
+escabelles, mes tables et mes tonneaux pour me laver;
+je ne sais comment vous avez fait faire tout cela en si
+peu de temps.</p>
+
+<p>La violence que je me fis de promener si long-temps
+me fut fatale. Je pris mes suffocations à dîner
+d'une force si terrible, qu'on crut que j'allois expirer.
+Comme je devois accoucher à la fin du mois et que
+c'étoit le sept, le roi s'imagina que j'étois à mon terme.
+Il fit chercher au plus vite son premier médecin Stahl,
+qui ne faisoit que d'arriver de Berlin avec la sage-femme
+qui devoit m'assister.</p>
+
+<p>Cet homme étoit un très-habile chimiste, auquel on
+a l'obligation de plusieurs découvertes curieuses, mais il
+n'étoit pas grand physicien. Son système étoit singulier;
+il prétendoit, que lorsque l'âme se trouvoit embarrassée
+par une trop grande affluence de matière, elle s'en
+dégageoit en causant, des maladies au corps qui lui
+étoient profitables; que le maux épidémiques et dangereux
+ne provenoient que de la foiblesse de cette âme,
+qui n'avoit pas la force de repousser cette matière, la
+troubloit dans ses opérations, ce qui souvent entraînoit
+la mort. En vertu de ce raisonnement il ne se servoit
+jamais que de deux sortes de remèdes, qu'il appliquoit
+indifféremment à toutes sortes de maux; c'étoient des
+poudres tempérantes et des pillules. Il me trouva fort
+mal et me donna d'abord une prise de ses merveilleuses
+pillules.</p>
+
+<p>Le roi et Mdme. de Sonsfeld restèrent toute l'après-midi
+chez moi. Il me questionna beaucoup sur ma
+situation présente. Je lui contai toutes mes peines, le
+suppliant toutefois de faire bon accueil au Margrave,
+puisque s'il en agissoit autrement, il ne feroit que l'aigrir
+davantage. Je vois bien, ma dit-il, que vous n'avez
+pas été en état de venir à Berlin, mais il faut absolument
+que vous y alliez après vos couches, pour lever
+toute difficulté là dessus. Mon gendre partira le premier,
+vous le suivrez lorsque vous serez rétablie. Je vous
+defrayerai vous et votre suite, et tâcherai d'arranger
+mes affaires de façon que je puisse vous avantager;
+vous prendrez votre enfant avec vous; je ne puis souffrir
+qu'on vous maltraite. Votre beau-père et mon gendre
+d'Anspac sont deux fous, qu'on devroit mettre aux petites-maisons.
+Je ferai en votre faveur des politesses au
+premier, mais pour le second et votre soeur, je les rangerai
+à leur devoir et leur laverai la tête comme ils le
+méritent. Je le conjurai de se désister de cette dernière
+proposition, lui représentant, qu'il rendroit ma soeur plus
+malheureuse qu'elle ne l'étoit; qu'il les ramèneroit l'un
+et l'autre à leur devoir, s'il les prenoit par la douceur;
+que je le suppliois d'en agir bien avec eux, de crainte
+qu'ils ne m'accussassent de l'avoir animé, pour me venger
+du dernier tour qu'ils m'avoient joué. Il entra dans
+mes raisons et m'accorda encore cette grâce. Ils
+arrivèrent peu après. Le roi les reçut très-froidement;
+comme il étoit tard, on se mit à table, où ce prince
+se plaça entre ma soeur et moi. Après souper chacun
+se retira.</p>
+
+<p>Le roi rendit visite le lendemain matin à ma soeur.
+Je ne sais s'il fut mécontent de la réception qu'elle lui
+fit, ou si quelque autre raison le mit de mauvaise
+humeur contre elle et son époux, mais je sais bien qu'il
+ne fit que les gronder tout le jour, qui se passa en
+mercuriales. Il y eut tabagie le soir, à laquelle nous
+assistâmes. Il entra dans un grand détail avec le Margrave,
+mon beau père, sur l'état de son pays. Ce prince
+qui étoit très-ignorant sur cet article, ne put répondre
+aux questions qu'il lui fit. Cela fâcha le roi et le porta
+à lui reprocher son peu d'application aux affaires, d'où
+provenoit le désordre terrible qui y régnoit. On vous
+trompe de tous côtés, lui dit-il, et on profite de votre
+nonchalance. Vous vous plaignez de vos dettes, et vous
+ne faites rien pour les payer. Je vous ai prêté un
+capital de 260 mille écus, outre la dot de ma fille; au
+lieu de contenter vos créanciers, vous laissez pourrir
+cette somme dans vos coffres et perdez les intérêts
+qu'elle devroit vous rapporter, aussi bien que votre crédit.
+Il est temps que vous mettiez ordre à tout cela. Tous
+vos soins seront inutiles, si vous ne faites part de tout
+à votre fils; c'est lui qui doit vous aider à porter le
+poids de la régence, et c'est à vous à le mettre au fait
+des affaires; vos gens ayant deux surveillans, n'oseront
+risquer de vous duper comme par le passé, surtout
+quand ils verront régner une bonne intelligence entre
+vous: au reste je connois trop, bien mon gendre, pour
+croire qu'il abusera jamais du crédit que vous lui donnerez.
+Envoyez-le tous les jours à tous les dicastères,
+il vous fera un rapport de tout ce qui s'y passera; sa
+présence, obligera ceux qui y sont à devenir plus laborieux
+et à faire plus vite les expéditions.</p>
+
+<p>Ce discours me fit beaucoup de peine; j'en compris
+d'abord les suites. Le Margrave en fut interdit et y
+donna une réponse problématique. Le roi lui répliqua,
+qu'il ne se mêleroit pas de ses affaires, si l'estime qu'il
+avoit pour lui et l'intérêt de ses enfans ne l'exigeoient.
+Voulez-vous, mon cher Margrave, continua-t-il, que je
+vous envoie quelqu'un qui redresse vos finances, et qui
+vous tire de l'embarras où vous êtes, d'où vous ne sortirez
+jamais, si vous ne prenez des étrangers, car
+vos gens se soutiennent les uns les autres comme
+une chaîne: qui en attaque un, les attaque tous, car
+ils sont tous d'accord pour vous filouter, et il n'y
+a qu'un tiers qui puisse approfondir leurs menées.
+J'ai été dans la même situation que vous, en parvenant
+à la régence, et me suis très-bien trouvé du conseil
+que je vous donne.</p>
+
+<p>Le Margrave, quoique piqué du premier raisonnement
+du roi, trouva tant de justice, en celui-ci, qu'il
+accepta avec plaisir cette offre. Ce prince lui fit promettre,
+de nous envoyer à Berlin, après mes couches,
+lui représentant, qu'il ne lui en coûteroit rien et que cela
+lui épargneroit beaucoup de dépenses. Le beau-père
+lui accorda très-volontiers cet article, et ils se séparèrent
+en apparence très-satisfaits l'un de l'autre. Je pris le
+soir un tendre congé, de ce cher père, non sans verser
+beaucoup de larmes. Il partit le jour suivant, 9. du
+mois d'Août.</p>
+
+<p>La cour d'Anspac s'arrêta encore quelques jours
+après son départ. La Grumkow fut cause de cette
+prolongation de séjour; le Margrave, mon beau-frère,
+étoit devenu amoureux d'elle. Le mauvais ménage,
+qu'il menoit avec ma soeur, l'avoit abruti. Elle étoit
+si jalouse, qu'il n'osoit parler à une dame. La Grumkow
+n'eut pas sujet de devenir fière de sa conquête.
+Toute autre qu'elle auroit été fort piquée de la façon
+dont le Margrave lui faisoit la cour, qui étoit fort impertinente
+et telle, qu'on pourroit la faire à une catin.
+Cette fille étoit drôle comme un coffre; elle avoit hérité
+de la méchante langue de son oncle, sa satire emportoit
+la pièce; elle joignoit à ce défaut ceux de la coquetterie,
+de l'orgueil et de mentir effrontément. Je n'avois aucune
+confiance en elle, connoissant son méchant caractère.
+Ma soeur fut au désespoir de cet amour naissant. Je
+fis ce que je pus, pour faire entendre raison à la Grumkow,
+mais inutilement; elle savoit que j'étois obligée
+de la ménager, à cause de son oncle, et elle se mettoit
+fort peu en peine de moi. La cour d'Anspac me tira
+d'inquiétude par son départ.</p>
+
+<p>Le Margrave, qui avoit dissimulé tout ce temps,
+jeta alors, tout son venin contre son fils et contre moi.
+Il me députa Mr. de Voit, auquel il ordonna de me
+dire, qu'il n'étoit point encore mort, et qu'il se flattoit
+de vivre encore de longues années, pour me faire enrager;
+qu'il m'assuroit, que tant qu'il seroit en vie, il
+prétendoit être le maître chez lui et ne souffriroit point
+que je me donnasse des airs de régente, comme j'avois
+fait en dernier lieu, en lui ôtant les appartemens qu'on
+lui avoit préparés à Mon-plaisir, pour y loger le Margrave
+d'Anspac; que c'etoit moi, qui avois instigué le
+roi à lui tenir les propos désagréables qu'il avoit essuyés;
+que Mdme. de Sonsfeld, qu'il regardoit comme sa
+plus cruelle ennemie, étoit cause de tout le mal; qu'il
+étoit las des intrigues continuelles qu'elle faisoit; qu'il
+avoit fermement résolu de l'envoyer à la forteresse de
+Plassenbourg pour la convaincre, qu'il ne faisoit pas bon
+se frotter à lui, et pour lui apprendre à avoir plus de
+respect, qu'elle n'en avoit pour son maître.</p>
+
+<p>Je l'avoue je fus terriblement fâchée de ce
+compliment; j'épanchai un peu fortement ma bile
+contre le Margrave, que ma langue n'épargna pas.
+Voit et ma gouvernante laissèrent passer mon premier
+mouvement. Cette dernière s'embarrassoit fort peu de
+ces menaces: elle n'en fit que rire et me conseilla, de
+lui écrire fort civilement et de répondre avec douceur
+à ce procédé extravagant. Il me vint dans l'esprit
+de charger le prince Albert de cette lettre, et de le
+prier de faire le raccommodement. J'avois eu le temps
+de faire connoissance avec lui. Il étoit lieutenant-général
+au service de l'Empereur, et s'étoit fort distingué
+dans toutes les actions où il avoit été. Ce prince étoit
+laid sans être choquant ses manières étoient polies et
+sa conversation agréable; il possédoit avec tous ces
+avantages un bon caractère et beaucoup de bon sens; il
+avoit une forte amitié pour son neveu et pour moi, et
+me tenoit fidèle compagnie. Je lui avois déjà parlé
+plusieurs fois de mes peines; il connoissoit son frère à
+fond et me donnoit quelquefois des conseils. Il le condamna
+fort en cette occasion, surtout après que je lui
+eus fait voir les lettres qu'il m'avoit écrites de Selb,
+dans lesquelles il me mandoit, que je devois avoir soin
+de tout dans son absence, et que je devois lui faire
+accommoder une cellule. Donnez-moi ces lettres, Madame,
+me dit-il, il faut le convaincre par sa propre écriture;
+je vous promets que je lui dirai vertement la
+vérité; tout ceci n'est qu'une mauvaise chicane, il ne
+sauroit vivre deux jours en repos, sans en faire à quelqu'un;
+il a été tel dès sa tendre jeunesse, son tempérament
+mélancolique en est cause. En effet il lui démontra
+si bien son tort, qu'il n'eut rien à répliquer, et il
+fut fort honteux de se trouver si bien convaincu. Il me
+fit beaucoup d'assurances de tendresse, accompagnées de
+baisers de Judas, car il méditoit déjà de me rejouer une
+nouvelle niche.</p>
+
+<p>Comme mon terme approchoit, on le pria de retourner
+à Bareith. Je trouvai ma chambre de lit fort proprement
+meublée, ce que j'avois obtenu avec bien de la
+peine, et un de mes cabinets boisés, que j'ornai de
+porcelaines, rendoit mon appartement plus gai.</p>
+
+<p>Le Margrave avec le prince, son frère, vinrent
+prendre congé le jour suivant de moi, voulant aller à
+Himmelcron. Le Margrave me dit, qu'il ne comptoit
+me revoir qu'après que je serois accouchée. Je lui
+répondis, que j'étois bien mortifiée qu'il me quittât sitôt;
+que je ne savois ce que la providence avoit décrété sur
+mon sort; que peut-être je prenois un congé éternel de
+lui; que je le priois d'être persuadé que je n'avois jamais
+eu dessein de l'offenser, que j'avois toujours recherché
+les moyens de lui plaire et de vivre en bonne intelligence
+avec lui; que j'espérois, si Dieu me donnoit
+la vie, de lui prouver à l'avenir la pureté de mes
+intentions. Je lui remontrai ensuite, qu'il falloit envoyer
+quelqu'un à Berlin, pour notifier au roi la nouvelle
+de ma délivrance, et que je croyois que Mr. de
+Voit qui étoit déjà faufilé, seroit le plus propre pour
+cette commission; que comme Himmelcron étoit sur la
+route, il pourroit en même temps lui annoncer mon
+destin. Le Margrave rougit et fut quelque temps pensif.
+Il est juste, me dit-il, qu'il aille à Berlin, mais il peut
+s'épargner la peine de passer par Himmelcron; j'ai
+ordonné qu'on place des canons de distance en distance
+sur le chemin, je serai plutôt informé des nouvelles de
+votre Altesse royale, que je ne le pourrois être par
+courrier. Si votre Altesse n'agrée point Mr. de Voit,
+elle aura la bonté de me nommer celui que je dois lui
+envoyer; ce seroit manquer à mon devoir et à ce que
+je lui dois, si j'en agissois autrement. Quand on veut
+vivre de bonne amitié, repartit-il, faut bannir les cérémonies,
+je les hais à la mort, et votre Altesse royale
+m'obligera infiniment de m'épargner cette ambassade;
+j'ordonnerai à Voit d'aller à Berlin; je souhaite de tout
+mon coeur de trouver à mon retour un petit fils, qui
+ressemble à sa mère. Il m'embrassa et sortit. Le prince
+Albert avoit été présent à cette conversation. Je lui
+demandai, quelle raison le Margrave avoit d'en agir
+ainsi, et ce qu'il me conseilloit de faire. Il n'en a point
+d'autre que son caprice, me répondit-il; il faut avoir
+patience avec lui, et puisqu'il ne veut pas que votre
+Altesse royale lui dépêche quelqu'un, il faudra s'accommoder
+en cela à ses volontés.</p>
+
+<p>Je tombai malade le 29. au soir; je fus très-mal le
+30. et en grand danger le 31. J'accouchai cependant
+à sept heures du soir d'une fille, dans le temps qu'on
+désesperoit de ma vie et de celle de mon enfant. On
+m'a dit depuis, que le prince héréditaire avoit été dans
+un état digne de compassion. Sa joie fut extrême de
+me voir délivrée; il ne s'informa pas seulement de l'enfant,
+toutes ses pensées n'étoient fixées que sur moi. Je ne
+pouvois lui témoigner ma reconnoissance, car je tombois
+d'une foiblesse dans l'autre.</p>
+
+<p>Mr. de Voit partit immédiatement après pour
+Berlin. On fit une triple décharge de canons dès qu'il
+fut hors de la ville. Les ecclésiastiques vinrent en corps
+faire la prière devant mon lit; je n'entendis rien, étant
+toujours en défaillance. Quoique le Margrave eût été
+averti du danger où j'avois été, il n'avoit pas daigné
+faire demander de mes nouvelles. Je fus très-mal toute
+la nuit; quelque sommeil que je pris vers le matin, me
+rendit un peu de force.</p>
+
+<p>Le prince héréditaire reçut à midi un billet de son
+oncle, qui lui mandoit, que le vent ayant été contraire
+et les canons mal placés, le Margrave avoit ignoré que
+j'étois accouchée; qu'il avoit été le premier à lui en
+porter la nouvelle; qu'il ne savoit quelle mouche avoit
+piqué son frère, qu'il étoit d'une humeur horrible; qu'il
+faisoit son possible pour le persuader de retourner en
+ville, mais qu'il ne pouvoit assurer rien de positif là-dessus.
+Il arriva pourtant le soir à six heures. Il
+envoya d'abord chercher Mr. de Reitzenstein, auquel
+il se plaignit amèrement de son fils et de moi, disant, que
+nous le traitions comme un chiffon; que nous n'avions
+pas eu seulement la considération de lui faire part
+de ma délivrance; qu'il avoit été le dernier de toute sa
+cour à l'apprendre; que ce peu d'égard avoit épuisé sa
+patience; qu'il voulois enfin faire voir par des actions
+de vigueur qu'il étoit le maître, étant fermement intentionné
+d'envoyer son fils à Plassenbourg. Je vous ordonne,
+continua-t-il, de les informer l'un et l'autre de
+cette résolution. Reitzenstein, plus mort que vif de
+l'emportement dans lequel il le voyoit, lui répondit, qu'il
+le supplioit de charger quelqu'autre de cette commission;
+qu'il n'avoit pas le coeur assez dur pour me porter une
+telle nouvelle dans l'état dangereux où je me trouvois
+encore, la moindre altération pouvant me coûter la vie;
+qu'il ne pouvoit comprendre par où le prince avoit
+mérité une telle colère et qu'il le conjurait de bien peser
+ce qu'il vouloit faire, avant que d'en venir à de pareils
+éclats. Le prince Albert, se doutant de quelque
+chose, entra dans ces entrefaites; il prit hautement
+notre parti. Mon Dieu! mon cher frère, lui dit-il, j'ai
+été présent à la conversation que vous avez eue avec
+Son Altesse royale avant que de partir, et de la défense
+absolue que vous lui avez faite, de ne vous point
+faire avertir lorsqu'elle seroit accouchée; elle en a été
+inquiète, et je lui ai conseillé moi-même de suivre en
+cela vos volontés. Le Margrave resta stupéfié, ne s'étant
+point aperçu que son frère eût été témoin de
+notre pourparler. Il fut fort décontenancé, et ne
+sachant que dire, il s'en prit à sa mémoire, contre
+laquelle il se déchaîna beaucoup, sur ce que, disoit-il,
+elle s'affoiblissoit de jour en jour. Il fit appeler le
+prince, auquel il voulut faire bon accueil, mais son embarras
+montra qu'il n'étoit pas sincère. Ils se rendirent
+tous chez moi. Chacun remarqua la contrainte qu'il se
+fit, pour me parler obligeamment. Il me fit un long
+galimatias sur la coutume du pays, qui exigeoit, que
+l'enfant fût baptisé le troisième jour de sa naissance;
+que cette cérémonie devoit se faire avec pompe et
+dignité le matin suivant, car, dit-il, la petite princesse
+a un roi pour aïeul et doit avoir plus de prérogatives
+pour cette raison, qu'elle n'en auroit sans cela.
+Je lui répondis, qu'il étoit le maître d'ordonner comme
+il le jugeroit à propos, mais que je le conjurais de permettre
+que je restasse tranquille, étant trop foible pour
+voir beaucoup de monde et recevoir leur complimens.
+Il me pria de choisir les parrains et les marraines. Je
+m'en défendis long-temps, mais voyant qu'il s'y opiniâtroit,
+je nommai lui, le roi, la reine, l'Impératrice, la
+reine de Danemarc, sa soeur, la Margrave douairière de
+Culmbach, sa mère, mon frère, ma soeur d'Anspac et
+le prince Albert. Il fut très-content de ce compérage,
+et se retira un moment après.</p>
+
+<p>Le lendemain signal se donna par les tymbales et
+les trompettes. Le Margrave, accompagné de toute la
+cour, se rendit chez moi. La princesse Charlotte, qui
+étoit depuis quelques jours de retour, porta ma fille au
+baptême. Elle reçut le sacrement sous le dais dans ma
+chambre d'audience. On tira le canon lorsque le ministre
+donna la bénédiction. Il y eut un dîner table de
+cérémonie et bal le soir.</p>
+
+<p>Le prince Guillaume, mon beau-frère, arriva
+quinze jours après, de retour de ses voyages de France
+et de Hollande. Le prince héréditaire s'étoit fort réjoui
+de le revoir, l'aimant beaucoup; son bon coeur le portant
+à avoir les mêmes sentimens pour toute sa famille.
+Il le conduisit d'abord chez moi. Ce prince, âgé de
+20. ans, étoit de la grandeur d'un enfant de quatorze;
+son visage étoit beau, mais sans agrément; malgré sa
+petite taille il étoit bienfait; ses manières étoient aussi
+enfantines que sa figure; son génie très-borné, ou pour
+mieux dire il n'en avoit point; il avoit étudié à Utrecht
+sans rien apprendre, son esprit distrait et volage ne pouvant
+s'appliquer qu'à chasser les mouches; il avoit le
+coeur bon plutôt par tempérament que par principes.
+Le prince et moi nous fîmes notre possible pour le
+morigéner tant qu'il resta à Bareith, mais nous y perdîmes
+nos peines. Il étoit colonel d'infanterie au service
+de l'Empereur, et devoit aller joindre son régiment en
+Italie et s'arrêter quelque temps avec son oncle à Vienne.</p>
+
+<p>Mr. de Voit revint aussi de Berlin. Il me remit
+les lettres les plus gracieuses du roi et de la reine et
+m'assura, que le roi avoit parlé du prince héréditaire et
+de moi dans les termes les plus tendres, et qu'il y avoit
+eu une joie universelle à Berlin de ma délivrance.</p>
+
+<p>Je commençois à goûter quelque tranquillité, lorsqu'elle
+fut dérangée par une lettre du roi, qui ordonnoit
+au prince héréditaire, de se rendre incessamment à Berlin,
+pour aller de là à son régiment; il l'assuroit de son
+amitié, et des preuves éclatantes qu'il lui en donnerait.
+Ce fut un coup de foudre pour moi. J'aimois passionnément
+le prince, notre union étoit des plus heureuses;
+une longue séparation me faisoit tout appréhender. Je
+craignois, que jeune comme il étoit il ne s'abrutît et ne
+tombât dans la débauche, sachant d'avance que les
+officiers prussiens, à leur métier près, sont fort
+butors et libertins. J'avois vu plusieurs princes fort
+aimables, lorsqu'ils étoient entrés au service du roi,
+perdre leur esprit et leurs manières et devenir de
+vrais brutaux. Il en étoit fort fâché lui-même; tout
+ce que nous pûmes faire fut de reculer le voyage tant
+qu'il fut possible. Il fallut pourtant partir le 3. d'Octobre.
+Le Margrave n'ayant point voulu lui donner d'argent, il
+fut obligé d'en emprunter. Ma santé, qui commençoit
+à se remettre, fut de nouveau dérangée par les inquiétudes
+que me causa son absence. Toute la famille,
+hors le Margrave, se rassembloit tous les soirs chez
+moi; nous tâchions de tuer le temps ensemble.</p>
+
+<p>Je fis enfin ma première sortie et me préparois
+pour aller à Berlin, lorsque je reçus une lettre
+du roi, qui me replongea dans de nouveaux embarras.
+Il m'ordonnoit d'aller à Anspac. Je ne souhaite
+rien tant, me mandoit il, que la bonne union
+entre vos deux maisons; votre politique, votre intérêt,
+enfin tout vous la rend nécessaire. Je suis averti que
+mon gendre et ma fille seront fort piqués, si vous manquez
+à les aller voir; il faut éviter et étouffer toute
+animosité par votre présence, vous pourrez venir ensuite
+recevoir les caresses d'un père qui vous le prouvera.
+J'envoyai cette lettre au Margrave. Il me fit répondre
+par Mr. de Voit, que le conseil que le roi me donnoit
+étoit très-juste, et qu'il approuvoit fort que je le suivisse.</p>
+
+<p>Tout cela étoit bel et bon, mais je n'avois point
+d'argent. J'avois épuisé ma bourse en faveur du prince
+et personne ne vouloit me faire crédit. Je me résolus
+donc de parler sur cet article et sur plusieurs autres
+au Margrave. J'ai appris par Mr. de Voit, lui dis-je,
+que votre Altesse approuve mon voyage d'Anspac. Je
+suis au désespoir de lui être à charge en cette occasion,
+mais votre Altesse sait l'impuissance dans laquelle je
+suis, de suffire à des dépenses extraordinaires; le peu
+de revenu que j'ai ne fournit qu'à peine à mon entretien,
+ce qui me met dans l'impossibilité de faire ce
+voyage et celui de Berlin à mes propres frais. D'ailleurs
+je ne crois pas que je puisse risquer d'emmener
+ma fille avec moi à ce dernier endroit, la saison étant
+trop avancée. Je ne puis pas non plus la laisser à l'abandon
+entre les mains de ses femmes; je souhaiterois fort
+pouvoir lui donner une gouvernante, qui pût avec le
+temps avoir soin de son éducation. Je penserai à tout
+cela, me dit-il, et je chargerai Mr. de Voit de ma réponse.
+Elle fut digne de lui. Il me fit dire, qu'il étoit
+très-mortifié de ne pouvoir m'accorder les deux articles
+en question; qu'il n'y avoit rien de stipulé dans mon
+contrat de mariage pour les frais des voyages que j'aurois
+envie de faire, ni pour l'entretien des filles que je
+mettrois au monde; qu'étant obligé d'équiper son fils
+cadet, ses finances en étaient si fort dérangées, que cela
+le mettoit hors d'état de m'assister.</p>
+
+<p>J'avois reçu plusieurs fois des nouvelles du prince,
+qui ne pouvoit assez se louer des bontés que le roi lui
+témoignoit. Il me mandoit, que ce prince aussi bien que
+la reine marquoient une vive impatience de me revoir,
+et que tout le monde l'assuroit, que le roi avoit dessein
+de se signaliser en notre faveur: qu'il alloit incessamment
+à son régiment et qu'il passeroit par Rupin, pour y
+rendre visite à mon frère. Ses lettres me firent naître quelque
+espérance, que le roi me payeroit la course. J'eus mon
+recours à lui et je le suppliai, de m'envoyer de l'argent
+et de me mander ce que je ferois de ma fille. Pour
+ne point perdre de temps, Mr. de Voit me fit avoir
+2000 écus qu'il emprunta sous son nom.</p>
+
+<p>Le Margrave tomba malade dans ces entrefaites.
+Quoiqu'on cachât beaucoup le danger dans
+lequel il étoit, tout le monde en étoit informé, ce
+qui me fit reculer mon départ de quelques jours. Il
+refusa mes visites et ne voulut voir personne. Sa
+retraite nous mit un peu à notre aise, car le bon prince
+avoit le malheur d'endormir par son éternelle morale et
+ses répétitions continuelles ceux qui étoient obligés de
+l'entendre. Nous fûmes dédommagés de son absence
+par un autre personnage aussi ennuyeux que lui. Ce
+fut le cadet de ses frères, que je nommerai à l'avenir
+le prince de Neustat, parcequ'il y faisoit sa résidence.</p>
+
+<p>Celui-ci étoit colonel d'un régiment au service de
+Danemarc et débarquoit fraîchement de Copenhague,
+dans l'intention de se marier, comme nous l'apprîmes
+depuis. Il notifia son arrivée à Neustat au Margrave et
+lui manda, qu'il iroit dans quelques jours à Bareith. Ce
+prince étoit le rebut de sa famille. Le Margrave ne le
+pouvoit souffrir et n'étoit point impatient de le revoir,
+surtout étant malade. Il lui répondit, qu'il lui feroit
+plaisir de venir lorsque je serois de retour d'Anspac et
+qu'il se porteroit mieux. Le prince reçut cette lettre
+proche de Bareith. Les chemins étoient si mauvais,
+qu'il ne put retourner sur ses pas. Sa grandeur se
+trouva fort offensée de cette lettre de son frère; pour
+s'en venger, il descendit à la maison de poste, où il
+passa la nuit sans faire annoncer son arrivée au Margrave,
+ni à aucun de la famille. Ce prince le fit prier
+plusieurs fois de venir occuper les appartements qu'on
+lui avoit préparés au château. Il le refusa constamment,
+disant, que son frère lui avoit fait une avanie, à laquelle
+il vouloit répondre en refusant de le voir. Après bien
+des allées et des venues, on lui dépêcha le prince
+Guillaume, qui amena enfin cette aimable figure chez
+le Margrave, et de là chez moi. Je commencerai son
+portrait du bon côté. Il étoit plus grand que petit et
+assez bienfait; la quantité de rats, qui logeoient dans sa
+cervelle, exigeoient beaucoup de place; aussi y en avoit-il
+dans sa caboche, qui étoit copieusement grande;
+deux petits yeux de cochon d'un bleu pâle remplaçoient
+assez mal le vide de cette tête; sa bouche carrée étoit un
+gouffre, dont les lèvres retirées laissoient voir les gencives
+et deux rangées de dents noires et dégoûtantes; cette
+gueule étoit toujours béante; son menton à triple étage
+ornoit ces charmes; un emplâtre servoit d'agrément à
+l'inférieur de ce menton; il y étoit flanqué, pour cacher
+une fistule, mais comme il tomboit souvent, on avoit le
+plaisir de la contempler à son aise et d'en voir sortir
+une cascade de matière, très-utile au bien de la
+société, qui pouvoit épargner par sa vue l'émétique et
+les vomitifs; aussi dit-on, que les médecins et les
+apothicaires employoient tout leur art pour le guérir,
+ne pouvant plus avoir de débit de leurs drogues
+évacuatives; à toutes ces beautés se joignoit
+celle d'une chevelure dorée et fort en désordre,
+qui accompagnoit très-bien un habit sans goût, mais
+si chargé d'or et d'argent, qu'à peine pouvoit-il le
+porter. Son âme étoit aussi bien avantagée que son
+corps; son cerveau se détraquoit par fois; il étoit
+furieux dans ses absences d'esprit et vouloit tuer tout
+le monde. Toute la famille se trouvoit rassemblée par
+sa présence.</p>
+
+<p>Je partis enfin le 21. d'Octobre pour Anspac. Je
+devois m'arrêter à Erlangue, pour voir la ville et dîner
+chez la Margrave douairière, veuve du Margrave George
+Guillaume. Cette princesse avoit fait beaucoup de
+bruit dans le monde par sa beauté et sa mauvaise conduite.
+C'étoit une vraie Messaline, qui avoit tué plusieurs
+de ses enfans en se faisant avorter afin de conserver sa
+belle taille. Je n'étois pas fort empressée de la voir et
+priai le Margrave, de me permettre de passer la nuit à
+Beiersdorf, ne voulant point dormir dans une maison
+remplie des plus affreux désordres.</p>
+
+<p>J'arrivai par des chemins épouvantables le soir à
+cette petite ville, qui est tout près d'Erlangue. J'y
+trouvai Mr. de Fischer, Mr. d'Egloffstein, chef
+d'un canton de la noblesse immédiate, Mr. de Wildenstein,
+membre de ce même canton, et Mr. de Bassewitz,
+lieutenant-général du cercle. Ces Mrs. me complimentèrent
+sur mon arrivée. Mr. de Fischer me dit,
+que le Margrave lui avoit ordonné de me recevoir avec
+les mêmes honneurs, qu'on avoit coutume de lui rendre;
+qu'il avoit averti la Margrave, de me traiter comme
+devoit l'être la fille d'un roi et de me céder le rang;
+que n'ayant rien pu obtenir d'elle sur cet article, il avoit
+commandé, qu'on me servît une table dans l'appartement
+qui m'étoit destiné; qu'il me conseilloit, de ne la point
+voir, ni même de lui faire annoncer ma venue. Il
+finissoit à peine ce discours, qu'on vint m'avertir, que le
+grand-maître de cette princesse demandoit à me parler.
+Je le fis entrer. Il me harangua une bonne demi-heure,
+toujours en bredouillant, et finit par me dire, que sa
+maîtresse alloit se mettre en carosse, pour venir me
+prier à souper. Je me défendis le mieux que je pus de
+la visite et du souper; m'excusant sur la fatigue du
+voyage. Voyant qu'il ne gagnoit rien de ce côté-là, il
+m'invita à dîner pour le lendemain. Mr. de Fischer
+prit la parole et lui dit: Son Altesse royale ira chez la
+Margrave, si elle veut lui rendre ce qui lui est dû, sans
+quoi elle ne l'honorera pas de sa présence. L'autre lui
+répliqua fort décontenancé, que sa maîtresse savoit trop
+bien ce qui étoit dû à la fille d'un grand roi pour y
+manquer, et qu'elle me rendroit tous les honneurs qui
+dépendroient d'elle. Je renvoyai d'abord un des Mrs.
+de ma suite lui rendre son compliment, après quoi je
+me mis à table. Pendant le souper Mr. de Fischer
+ne discontinua point de faire les éloges de mon beau-frère
+et ne daigna pas nommer le prince mon époux.
+J'en fus si piquée, que je me levai et donnai le bon soir
+à la société.</p>
+
+<p>Je partis le jour suivant à dix heures. Je fus
+escortée par 4 compagnies de cavalerie, partie milice
+de Beiersdorf, partie d'Erlangue. Un grand cortège
+de Mrs., tant étrangers qu'en service, m'accompagna.
+J'entrai avec tout ce train en ville. La bourgeoisie
+et milice y étoient rangées sous les armes et bordoient
+les rues; l'affluence du monde qui accourut pour
+me voir, fut extrême. Je parvins enfin au château. Je
+trouvai la Margrave au bas de l'escalier avec toute sa
+cour. Après les premières politesses de part et d'autre,
+je montai à mon appartement, où elle me suivit. Cette
+princesse mérite bien, que j'en dise un mot.</p>
+
+<p>Elle étoit née princesse de Saxe-Weissenfeld et
+soeur du duc Jean Adolf, elle avoit été belle comme
+un ange, à ce qu'on disoit; pour lors elle étoit si
+changée, qu'il falloit étudier son visage, pour trouver
+les débris de ses charmes; elle étoit grande et paroissoit
+avoir eu la taille belle; son visage étoit fort long
+ainsi que son nez, qui la défiguroit beaucoup, ayant
+été gelé, ce qui lui donnoit une couleur betterave fort
+désagréable; ses yeux, accoutumés à donner la loi,
+étaient grands, bien fendus et bruns, mais si abattus,
+que leur vivacité en étoit diminuée; au défaut de sourcils
+naturels, elle en portoit de postiches fort épais et
+noirs comme l'encre; sa bouche, quoique grande, étoit
+bien façonnée et remplie d'agrémens; ses dents blanches
+comme de l'ivoire et bien rangées; son teint, quoiqu'uni,
+étoit jaunâtre, plombé et flasque; elle avoit bon air,
+mais un peu affecté; c'étois la Laïs de son siècle; elle
+ne plut jamais que par sa figure, car pour de l'esprit,
+elle n'en avoit pas l'ombre.</p>
+
+<p>Nous nous assîmes ensemble. La conversation fut
+assez indifférente; au lieu des hauteurs qu'elle avoit
+témoignées deux jours auparavant, elle me fit maintes
+bassesses, me baisant à tout moment la main, malgré
+bon gré que j'en eusse. Fort satisfaite des politesses
+que je lui fis, elle me dit, qu'elle étoit très-charmée
+d'avoir le bonheur de me connoître; qu'elle avoit eu
+bien peur de moi, puisqu'on lui avoit dit, que j'étois
+fière et hautaine et que je la traiterois du haut en bas.
+Elle me présenta sa soi-disante gouvernante (car elle
+n'en avoit jamais que d'emprunt) et ses deux filles
+d'honneur. Ces dernières étaient jumelles, très-petites
+et si replètes, qu'elles pouvoient à peine marcher; ces
+deux paquets de chair voulant se baisser pour me baiser
+la main, perdirent l'équilibre et roulèrent à terre, ce qui
+dérangea mon sérieux et celui de la noble assemblée.
+On ne sauroit se représenter rien de si hideux, que la
+de cour de cette Margrave; je crois que tous les monstres
+du pays et des alentours s'étoient rassemblés à son
+service; peut-être étoit-ce par bonne politique, voulant
+relever par ces horreurs ses charmes surannés. On servit
+enfin. La Margrave fut fort embarrassée pendant
+tout le repas. Mr. d'Egloffstein, son amant favorisé
+d'alors, l'avoit si bien sermonnée, qu'elle n'osoit ni manger
+ni parler sans sa permission. Je lui rendis visite
+l'après-dîner. Je trouvai dans son appartement les dames
+de la ville, qui me furent présentées. Après avoir pris
+le café, je voulus prendre congé d'elle, mais elle s'opiniâtra
+à vouloir m'accompagner jusqu'au bas de l'escalier, disant,
+que Mr. d'Egloffstein lui avoit ordonné ainsi, et qu'elle
+suivoit en tout ses volontés. J'eus beau m'opposer à
+cette extravagante politesse, il fallut la souffrir.</p>
+
+<p>Comme il étoit tard et que les chemins étoient
+détestables, je fus obligée de rester la nuit à Carlsbourg,
+où je trouvai plusieurs officiers de la maison du Margrave
+d'Anspac et quelques Mrs. de cette cour, qu'il
+y avoit envoyés exprès pour y faire les honneurs.</p>
+
+<p>J'arrivai enfin le soir suivant à cette ville, où je
+fus reçue à bras ouverts de mon beau-frère et de ma
+soeur. J'eus tout lieu d'être satisfaite de leurs attentions
+et de l'amitié qu'ils me témoignèrent. Il y eut
+pendant tout le séjour que j'y fis, table de cérémonie.
+Je priai en vain ma soeur, de lever cet ennuyant cérémonial
+et de vivre avec moi de bonne amitié, elle me
+répondit, qu'on ne pouvoit rien changer à cela; qu'ils
+seroient blâmés de tout le monde s'ils en agissoient
+autrement, puisque c'étoit un usage introduit dans toutes
+les cours. Elle se trouvoit enceinte de trois mois, ce
+qui causoit une joie universelle dans tous le pays. Son
+sort n'en étoit pas plus heureux. J'ai déjà dit ailleurs
+qu'elle avoit été fort mal élevée; on auroit pu redresser
+en partie cette négligence, si on lui avoit donné une
+femme d'esprit pour gouvernante, car elle n'avoit que
+14 ans lorsqu'elle se maria; on gâta tout en lui donnant
+une campagnarde, pour laquelle elle n'avoit aucune
+considération.</p>
+
+<p>Le Margrave s'étoit enfin lassé de ses caprices;
+deux indignes favoris, dont l'un étoit le grand-Maréchal
+de Sekendorff et l'autre un certain Mr. de
+Schenk, le gouvernoient entièrement et l'avoient plongé
+dans les débauches. Il avoit pris depuis peu une
+maîtresse de basse extraction, qui avoit vécu de son
+corps et s'étoit prostituée à tout venant. Il l'aimoit
+passionnément; son amour a été constant; il a encore
+actuellement cette catin, qui lui a donné trois enfans,
+dont, à ce que dit la chronique scandaleuse, il n'est
+point le père. Il a fait baroniser son fils putatif et lui
+a donné le nom de Falk, qui signifie faucon en françois,
+parcequ'il fait lui-même la profession de fauconnier,
+et en remplit jusqu'au plus vil emploi. Il étoit brouillé
+pour lors à toute outrance avec ma soeur. Celle-ci
+piquée qu'il lui préférât une infâme servante qui
+nettoyoit le château, lui en avoit fait de sanglans
+reproches, ce qui n'avoit fait qu'aigrir le mal. Je fis
+mon possible pour les raccommoder, et si je n'y réussis
+pas entièrement, j'obtins du moins qu'on bannît les
+éclats. Comme j'avois des attentions continuelles pour
+obliger chacun, je me fis beaucoup d'amis. Le Margrave
+lui-même lia avec moi une amitié qui a souvent
+été utile à ma soeur. Ce prince devant aller à Pommersfelde,
+pour y voir le prince de Bamberg, nous partîmes
+ensemble le 28. Octobre, la route étant la même jusqu'à
+Beiersdorf où le Margrave prit congé de moi.</p>
+
+<p>J'y trouvai la réponse du roi à la dernière lettre
+que je lui avois écrite. Elle étoit de main propre; la
+voici mot pour mot.</p>
+
+<p>«Ma chère fille, j'ai bien reçu votre lettre, et suis
+fâché d'apprendre qu'on continue à vous chagriner et à
+vous refuser de l'argent pour votre voyage. J'ai écrit
+une lettre fort dure à votre vieux fou de beau-père,
+pour qu'il vous paye ces voyages. Il faut que la Flore
+Sonsfeld reste auprès de la petite Frédérique, cela
+vous épargnera les gages d'une gouvernante. Je vous
+attends avec impatience et suis etc.»</p>
+
+<p>Cette lettré me fit faire de cruelles réflexions; je
+prévis d'abord que le roi m'avoit dupée et que j'allois
+me trouver entre deux selles. Les duretés qu'il avoit
+écrites au Margrave, me chiffonnoient l'esprit; la douceur
+et les bonnes façons pouvoient seules le ramener.
+Le prince continuoit à m'assurer des bonnes intentions
+du roi; il me mandoit, que mon frère s'employoit fortement
+en ma faveur et que son ancienne tendresse sembloit
+se rallumer; que la reine paroissoit fort portée
+pour nous et me promettoit tous les agrémens qui dépendroient
+d'elle; que même elle témoignoit beaucoup
+de joie et d'impatience de me revoir. Mon frère m'écrivit
+à peu près les mêmes choses, mais la reine le contredisoit
+entièrement. Que venez-vous faire dans cette
+galère, me disoit-elle, est-il possible que vous puissiez
+encore vous fier aux promesses du roi, après qu'il vous
+a si cruellement abandonnée? Restez chez vous et
+épargnez vos continuelles lamentations, vous deviez vous
+attendre à tout ce qui vous arrive. Les lettres de
+Grumkow à sa nièce n'étoit remplies que de pronostiques
+fâcheux. Tout cela me causoit de cruelles inquiétudes.
+Cependant je ne pouvois plus me dispenser d'aller
+à Berlin, ne pouvant m'attendre qu'à de mortels chagrins
+après ce que le roi venoit d'écrire au Margrave.</p>
+
+<p>Je partis le 29. de Beiersdorf et me rendis le
+même soir à Bareith. Le Margrave me reçut très-bien
+en apparence; il me demanda d'abord, si j'avois fixé le
+jour de mon départ pour Berlin? Je lui répondis, que
+n'ayant point encore reçu de réponse du roi, je n'avois
+point d'argent pour le voyage. Il me dit d'un air
+ironique: je vois bien que cela traînera en longueur, et
+pour vous faire partir, je sacrifierois volontiers 10 mille
+florins. Je le remerciai de ses bonnes intentions,
+l'assurant, que s'il vouloit me donner 2000 écus, je lui
+en serois très-redevable. Il me conta ensuite, qu'il se
+présentoit deux partis pour la princesse Charlotte;
+c'étoient le duc de Weissenfeld et le prince de
+Usingen; que sa fille s'étoit déclarée pour le second
+de ces princes et qu'il demandoit mon avis là-dessus.
+Je fis ce que je pus pour l'y persuader, mais il refusa,
+quoiqu'on pût lui dire, ces deux concurrens, ne voulant
+pas, disoit-il, marier sa fille aînée avant la cadette.
+Celle-ci étoit très-mécontente en Ostfrise. Elle y avoit
+tout gâté par ses hauteurs et par ses mauvaises façons
+envers son oncle et sa tante; elle vouloit à toute force
+retourner à Bareith et prioit instamment son père de la
+faire revenir. Le Margrave n'étoit point de son avis,
+en concevant très-bien les suites. Il étoit résolu, si le
+mariage se rompoit, de lui faire faire un tour en Danemark
+avant que de retourner à Bareith, pour empêcher
+l'éclat que feroit cette rupture. Au lieu de 2000 écus;
+que j'avois demandés, il m'envoya le jour suivant 1000
+florins, ce qui ne suffisoit pas pour payer la poste.
+Pour comble d'infortune je fus encore obligée d'aller à
+Cobourg voir ma tante, la duchesse de Meiningen,
+qui étoit venue me rendre visite l'été précédent. C'étoit
+un voyage de politique; elle m'avoit donné quelque
+espérance de me faire héritière des biens immenses
+qu'elle possédoit, et dont elle étoit maîtresse absolue.
+Cette méchante princesse auroit réparé par cette action
+tous les maux qu'elle avoit causés au pays et à la
+maison de Culmbach, qu'elle avoit totalement ruinée et
+réduite dans le triste état où je l'avois trouvée.</p>
+
+<p>Cobourg n'étant qu'à huit milles de Bareith, je m'y
+rendis en un jour et y arrivai le soir 3. Novembre. Je
+trouvai ma bonne tante requinquée, à son ordinaire, en
+fleurs et en colifichets. Notre entrevue coûta cher à
+ses tetons flétris et surannés, elle les fouetta doublement
+à mon honneur et gloire, m'appelant mille fois sa chère
+âme. Son appartement et celui qu'on m'avoit préparé
+étoit de la plus grande magnificence, tant en meubles
+qu'en argenterie; on y voyoit partout les armes de
+Brandebourg, ce qui me fit faire de tristes réflexions.
+Je passai le jour suivant à causer et à travailler avec
+la duchesse, n'y ayant point de noblesse ni de cour à
+Cobourg que la sienne, qui étoit très-médiocre. Je ne
+pus obtenir aucune résolution favorable pour moi; elle
+me réitéra ses promesses, mais ne voulut faire point de
+testament en ma faveur; on m'avertit même secrètement,
+qu'elle m'avoit dupée comme bien d'autres, qu'elle avoit
+leurrés pour en tirer des présens.</p>
+
+<p>Je retournai le 5. à Bareith, en maudissant cette
+vieille sempiternelle. Le Margrave étoit de nouveau
+incommodé; sa santé étoit si dérangée depuis quelque
+temps par la boisson, qui lui attaquoit la poitrine
+et les nerfs, que la faculté n'en auguroit rien
+de bon. Il fut charmé du choix que j'avois fait de
+Mlle. de Sonsfeld pour rester auprès de ma fille.
+J'eus bien de la peine à persuader celle-ci d'accepter
+cet emploi. Le Margrave, qui l'estimoit beaucoup,
+joignit ses prières aux miennes, ce qui la détermina
+enfin d'acquiescer à nos désirs. N'ayant
+donc plus rien qui pût m'arrêter à Bareith, j'en partit
+le 12. Le congé que je pris du Margrave, ne fut pas
+des plus tendres, nous étions réciproquement charmés
+de nous séparer. Je laissai Mr. de Voit auprès de lui,
+pour lever tout ombrage. Mr. de Sekendorff, qu'il
+m'avoit donné pour écuyer, fut de ma suite. C'étoit
+un garçon d'esprit, qui avoit voyagé et qui étoit assez
+agréable dans la société.</p>
+
+<p>La saison et les chemins étoient diaboliques;
+cependant ne me reposant que deux ou trois heures
+la nuit, j'arriva le 16. à Berlin. Pour mes péchés
+le roi en étoit parti la veille, pour aller à Potsdam, et
+la reine avoit fait ce jour-là ses dévotions. Quoiqu'elle
+fût informée par une estafette, que j'avois envoyée
+d'avance, de mon arrivée, elle fit semblant de l'ignorer.
+Je descendis de carosse sans lumière; mes jambes étoient
+si engourdies, que je tombai de mon long. Mr. de
+Brand, grand-maître de la reine, se trouva par hazard
+à mon passage, et eut la charité de m'aider à marcher.
+Personne ne vint au devant de moi que mes soeurs, qui
+me reçurent à la porte de la chambre d'audience. Je
+vis de loin la reine dans sa chambre de lit, qui balançoit
+à venir à ma rencontre. Elle prit enfin ce parti, et après
+m'avoir embrassée, elle me présenta le prince, qu'elle
+avoit caché. J'eus tant de joie de le revoir, que j'oubliai
+la mauvaise réception qu'on m'avoit faite. Je n'eus
+pourtant pas le temps de lui parler; elle me prit par la
+main et me conduisit dans son cabinet, où elle se flanqua
+sur un fauteuil, sans m'ordonner de m'asseoir. Me regardant
+alors d'un air sévère: que venez vous faire ici?
+me dit-elle. Tout mon sang se glaça par ce début. Je
+suis venue, lui répondis-je, par ordre du roi, mais principalement
+pour me mettre aux pieds d'une mère que
+j'adore et dont l'absence m'étoit insupportable. Dites
+plutôt, continua-t-elle, que vous y venez pour m'enfoncer
+un poignard dans le coeur, et pour convaincre tout le
+genre humain de la sottise que vous avez faite d'épouser
+un gueux. Après cette démarche vous deviez rester à
+Bareith, pour y cacher votre honte, sans la publier encore
+ici. Je vous avois mandé de prendre ce parti. Le roi
+ne vous fera aucun avantage et se repent déjà des promesses
+qu'il vous a faites. Je prévois d'avance que
+vous nous rabattrez les oreilles de vos chagrins, ce qui
+m'ennuiera beaucoup, et que vous nous serez à charge
+à tous.</p>
+
+<p>Ces propos me percèrent le coeur. Je fondis en
+larmes; je craignois la reine plus que la mort; j'étois
+dans la galère, il falloit y voguer; je me jetai à ses
+genoux: je lui tins les discours les plus tendres. Elle
+me laissa une bonne demi-heure dans cette situation;
+soit que mes larmes l'eussent touchée, ou qu'elle voulût
+pourtant garder quelque bienséance, elle me releva enfin.
+Je veux bien, me dit-elle d'un air méprisant, avoir compassion
+de vous et oublier le passé, à condition que
+vous changiez de conduite à l'avenir. (On verra plus
+loin ce qu'elle entendoit par-là.) Elle sortit en prononçant
+ces dernières paroles.</p>
+
+<p>Mlle de Pannewitz entra dans ces entrefaites.
+Elle avoit été beaucoup de mes amies; je courus l'embrasser
+et lui faire part de mon désastre. Elle
+ne me répondit rien, me regardant du haut en bas.
+Les autres dames, à l'exception de Mdme. de Kamken,
+en firent de même. Celle-ci me dit tous bas,
+que je devois me contraindre, qu'elle feroit son
+possible pour me rendre service et que tout changeroit
+dans quelques jours. Le prince, qui remarquoit
+mon trouble, me regardoit tristement, ne pouvant
+rien comprendre au changement subit de la reine. Le
+repas s'accorda avec le début. Ma soeur Charlotte
+se mit sur ma friperie et n'épargna pas sa sanglante
+satire. La reine lui jetoit des regards d'approbation à
+chaque trait malin qu'elle me lançoit. Je gardois le
+silence à ces propos offensans, mais le diable n'y perdit
+rien, car je crevois de dépit. Mes soeurs Sophie et
+Ulrique me dirent en passant tout bas, qu'elles m'aimoient
+toujours; qu'elles auroient bien des choses à me
+communiquer, mais qu'elles n'osoient me parler, la reine
+le leur ayant défendu. Malgré toutes les fatigues que
+j'avois endurées ce jour-là, elle me retint jusqu'à une
+heure après minuit.</p>
+
+<p>Dès que je fus retirée, nos jérémiades commencèrent.
+Je contai au prince et à Mdme. de Sonsfeld l'accueil
+que la reine m'avoit fait. Elle me dit, que celui qu'elle
+en avoit reçu valoit le mien. Le prince me flattoit encore
+que mon sort changeroit par le retour du roi;
+mais mon Dieu! qu'il le connoissoit peu. J'écrivis le
+lendemain à ce prince, pour lui notifier mon arrivée.
+J'eus cependant la consolation de recevoir une lettre de
+mon frère, que Mr. de Knobelsdorff, son gentilhomme,
+me rendit. Il m'assuroit, qu'il comptoit me voir
+le surlendemain. Je l'aimois toujours bien tendrement
+et son amitié faisoit mon unique espérance. Ma soeur
+Charlotte vint aussi me rendre visite, ou plutôt au
+prince, car elle ne fit que badiner avec lui, sans me
+regarder. La reine me fit un peu meilleur visage que
+la veille. Elle vivoit alors dans une retraite profonde,
+ne voyant pas même les princesses du sang; elle se
+faisoit lire l'après-dîner et jouoit le soir. J'eus beaucoup
+de monde ce jour-la, qui vint chez moi plus par
+bienséance, que par autre raison, car j'essuyai bien des
+discours désagréables.</p>
+
+<p>Le roi arriva le soir suivant. Il me reçut fort froidement.
+Ha, ha! me dit-il, vous voilà; je suis bien aise
+de vous voir, m'éclairant avec une lumière; vous êtes
+bien changée, continua-t-il; que fait la petite Frédérique?
+Que je vous plains, poursuivit-il, après que je
+lui eus répondu, vous n'avez pas le pain et sans moi
+vous seriez obligée de gueuser. Je suis aussi un pauvre
+homme je ne suis pas en état de vous donner beaucoup;
+je ferai ce que je pourrai; je vous donnerai par
+dix ou douze florins, selon que mes affaires le permettront;
+ce sera toujours de quoi soulager votre misère;
+et vous, Madame, adressant la parole à la reine, vous
+lui ferez quelquefois présent d'un habit, car la pauvre
+enfant n'a pas la chemise sur le corps. Je crevois dans
+ma peau de me voir traitée si charitablement, et maudissois
+ma sotte crédulité, qui m'avoit entraînée dans ce
+labyrinthe. Ce pompeux raisonnement me fut encore
+répété le jour suivant en pleine table. Le prince en
+en rougit jusqu'aux ongles; il répondit au roi, qu'un
+prince qui possédoit un pays tel que le sien, ne pouvoit
+passer pour un gueux; que son père étoit seul cause de
+la triste situation où il se trouvoit, ne voulant rien lui
+donner, suivant en cela l'exemple de beaucoup d'autres.
+Le roi rougit à son tour, se sentant coupable de cette
+foiblesse, et changea de discours.</p>
+
+<p>J'eus enfin le lendemain le plaisir de voir mon frère.
+Il fut si charmé de me trouver auprès de la reine, qu'il
+se donna à peine le temps de lui dire deux mots, pour
+venir m'embrasser. Il est aisé de s'imaginer que notre
+entrevue fut des plus tendres. Nous avions tant de
+choses à nous dire, que nous ne savions par où commencer.
+Je lui contai tous mes désastres. Il me parut
+surpris de la réception qu'on m'avoit faite et me dit
+qu'il falloit que quelque chose secrète, qu'il ignoroit encore,
+eût produit ce subit changement; qu'il tâcheroit
+de s'en éclaircir et parleroit à Grumkow et à Sekendorff
+en ma faveur, ces deux personnages étant entièrement
+dans ses intérêts, et que pour ce qui regardoit la
+reine, il se chargeoit de lui faire entendre raison, ayant
+un grand ascendant sur elle. Elle se promenoit pendant
+toute cette conversation avec ma soeur et paroissoit inquiète.
+Nous nous rapprochâmes d'elles.</p>
+
+<p>La reine fit tomber le discours à table sur la princesse
+royale future. Votre frère, me dit-elle en le
+regardant, est au désespoir de l'épouser et n'a pas tort;
+c'est une vraie bête, elle répond à tout ce qu'on lui dit
+par un oui et un non, accompagné d'un rire niais, qui
+fait mal au coeur. Oh! dit ma soeur Charlotte,
+votre Majesté ne connoît pas encore tout son mérite.
+J'ai été un matin à sa toilette; j'ai cru y suffoquer, elle
+puoit comme une charogne; je crois qu'elle a pour le
+moins dix ou douze fistules, car cela n'est pas naturel.
+J'ai remarqué aussi qu'elle est contrefaite; son corps du
+jupe est rembourré d'un côté, et elle a une hanche plus
+haute que l'autre. Je fus fort étonnée de ces propos,
+qui se tenoient en présence des domestiques et surtout
+en celle de mon frère. Je m'aperçus qu'il changeoit
+de couleur et qu'ils lui faisoient de la peine. Il se retira
+aussitôt après souper. J'en fis autant. Il vint me
+voir un moment après. Je lui demandai s'il étoit satisfait
+du roi? Il me répondit, que sa situation changeoit
+à tout moments; que tantôt il étoit en faveur et tantôt
+en disgrâce; que son plus grand bonheur consistoit dans
+l'absence; qu'il menoit une vie douce et tranquille à son
+régiment; que l'étude et la musique y faisoient ses principales
+occupations; qu'il avoit fait bâtir une maison et
+fait faire un jardin charmant, où il pouvoit lire et se
+promener. Je le priai de me dire, si le portrait que la
+reine et ma soeur m'avoient fait de la princesse de
+Brunswick étoit véritable? Nous sommes seuls, repartit-il,
+et je n'ai rien de caché pour vous, je vous parlerai avec
+sincérité. La reine par ses diables d'intrigues est la seule
+source de nos malheurs. A peine avez-vous été partie,
+qu'elle a renoué avec l'Angleterre; elle a voulu vous
+substituer ma soeur <i>Charlotte</i> et lui faire épouser le
+prince de <i>Galles</i>. Vous jugez bien qu'elle a employé
+tous ses efforts pour faire réussir son plan et pour me
+marier avec la princesse <i>Amélie</i>. Le roi en a été
+informé aussitôt que ce dessein a été tramé, la <i>Ramen</i>
+(qui est plus en grâce que jamais auprès d'elle) l'en ayant
+averti. Ce prince a été piqué au vif de ces nouvelles
+manigances qui ont causé maintes brouilleries entre la
+reine et lui. <i>Sekendorff</i> s'en est enfin mêlé, et a
+conseillé au roi de mettre fin à ces tripoteries, en concluant
+mon mariage avec la princesse de Brunswick.
+La reine ne peut se consoler de ce revers; le désespoir
+où elle est lui fait exhaler son venin contre cette pauvre
+princesse. Elle a prétendu de moi que je refuse absolument
+ce parti, et m'a dit, qu'elle ne se soucioit
+point, si la mésintelligence recommençoit entre le roi et
+moi; que je devois seulement témoigner de la fermeté
+et qu'elle sauroit bien me soutenir. Je n'ai point voulu
+suivre son conseil et lui ai déclaré nettement, que je ne
+voulois pas encourir la disgrâce de mon père, qui m'a
+fait assez souffrir par le passé. Pour ce qui regarde la
+princesse, je ne la hais pas tant que j'en fais semblant;
+j'affecte de ne pouvoir la souffrir, pour faire d'autant
+plus valoir mon obéissance auprès du roi. Elle
+est jolie, son teint est de lis et de roses, ses traits sont
+délicats et tout son visage ensemble fait celui d'une
+belle personne; elle n'a point d'éducation et se met
+très-mal, mais je ma flatte, que lorsqu'elle sera ici, vous
+aurez la bonté de la former. Je vous la recommande,
+ma chère soeur, et j'espère que vous la prendrez sous
+votre protection. On peut bien juger que ma réponse
+fut telle qu'il pouvoit la désirer.</p>
+
+<p>Le roi nous annonça qu'il avoit fait venir une troupe
+de comédiens allemands. Nous vîmes le soir ce beau spectacle,
+qui étoit propre à dormir debout. Il y prit tant
+de goût, qu'il engagea la troupe. On étoit excommunié
+quand on n'y alloit pas. Le spectacle duroit quatre
+heures; on n'osoit ni remuer ni parler sans s'attirer
+des mercuriales; le froid y étoit excessif, ce qui faisoit
+beaucoup de tort à ma santé. Mon frère me dit, qu'il
+avoit parlé en ma faveur avec Sekendorff et Grumkow;
+que ce premier l'avoit prié de lui obtenir une
+audience secrète auprès de moi, et qu'il me conseilloit
+fort de le voir. C'est un brave homme ajouta-t-il en
+riant, car il m'envoie souvent des espèces dont j'ai
+grand besoin. J'ai déjà imaginé qu'il pourroit vous en
+procurer aussi; mes galions sont arrivés hier et j'en
+partagerai la charge avec vous. En effet il m'apporta
+le lendemain 1000 écus, m'assurant qu'il m'en feroit avoir
+davantage. Je fis beaucoup de difficultés pour les
+accepter, ne voulant pas lui être à charge. Il hocha
+la tête et me répondit: prenez-les hardiment, car l'Impératrice
+me fait tenir autant d'argent que j'en veux, et
+je vous assure que je déloge d'abord le diable de chez
+moi quand il vient s'y nicher. Mdme. l'Impératrice, lui repartis-je,
+est donc meilleure exorciste que les autres prêtres?
+Oui, me dit-il, et je vous promets qu'elle fera
+déloger votre diable aussi bien que le mien.</p>
+
+<p>Quoique je fusse environnée d'espions de la reine,
+qui l'informoient tout de suite de toutes les allées et
+venues qui se faisoient chez moi, le prince trouva pourtant
+moyen d'introduire secrètement Seckendorff
+dans mon appartement. Je lui détaillai ma situation
+présente, tant du côté de Berlin que de celui de Bareith.
+Ce ministre étoit fort estimé du prince mon beau-père,
+qui avoit une grande confiance en lui. Il me répliqua
+d'abord, qu'il considéroit mon état comme un mal sans
+remède. Je connois à fond le Margrave, me dit-il, c'est
+un prince faux, dissimulé et soupçonneux; son petit
+génie est sans cesse agité de mille craintes; il s'est fiché
+dans la tête qu'on veut le forcer d'abdiquer; quel temps
+ne faudra-t-il pas pour lui ôter cette idée; je suppose
+même qu'on y réussisse, cela ne vous servira de rien,
+car il trouvera toujours de nouveaux sujets d'exercer
+son imagination et de vous faire enrager; il n'y a donc
+rien à espérer de ce côté-là. J'en dis autant du roi.
+Celui-ci est idolâtre de son argent, les beaux yeux de
+sa cassette l'attachent uniquement. Vous le connoissez,
+Madame, et vous devez savoir qu'il n'est pas facile à
+gouverner; nous pouvons faire Grumkow et moi tout
+le mal qu'il nous plaît, en revanche nous n'avons aucun
+crédit pour faire du bien. Il est vrai que ce prince a
+des intervalles de générosité, lorsqu'on saisit son premier
+mouvement, mais ce premier mouvement passé, on n'en
+tire plus rien. Il en est au repentir de toutes les promesses
+qu'il a faites à votre Altesse royale à l'hermitage
+et vous cherchera noise, pour pouvoir les rétracter.
+Vous voyez donc bien, Madame, qu'il faut vous armer
+de patience, la mort du Margrave étant le seul remède
+à vos maux, sa santé à toujours été très-foible, et il ne
+manquera pas de se tuer à force de boire. Cependant
+il vous reste encore une ressource. L'Impératrice
+m'ordonne de vous assurer de la haute estime et tendresse
+qu'elle a conçue pour votre Altesse royale sur
+le portrait avantageux qu'on lui a fait d'Elle; elle tâchera
+de vous convaincre en toute occasion de ses sentimens.
+Cette princesse est fort touchée d'apprendre l'éloignement
+que le prince royal semble avoir pour la princesse de
+Brunswick, sa nièce; elle souhaite avec ardeur une
+bonne harmonie entre les époux futurs, se flattant de
+resserrer encore plus étroitement par cette alliance les
+noeuds de l'amitié qui régne entre les maisons d'Autriche
+et de Prusse. Votre Altesse royale y peut contribuer
+mieux que personne par l'ascendant qu'Elle a sur l'esprit
+du prince son frère. Elle vous recommande cette nièce
+si chère et vous assure, qu'elle vous marquera sa reconnoissance
+par des preuves authentiques et qu'elle
+tâchera de vous faire plaisir en toute occasion. Je
+suis très-redevable, lui répondis-je, aux bontés que
+l'Impératrice me témoigne; j'aurois prévenu ses désirs
+quand même elle ne les auroit pas expliqués. Mon
+frère étant promis et n'y ayant, selon toute apparence,
+aucun obstacle qui puisse mettre empêchement à son
+mariage, je croirois agir contre mon devoir, si je ne
+travaillois de tout mon pouvoir à fomenter une bonne
+harmonie entre lui et sa future épouse. Il suffit qu'elle
+porte ce titre pour m'engager d'avoir pour elle tous
+les égards et toute considération qu'exige une personne
+qui appartient de si près à un frère qui m'est cher, et
+que j'aime avec tant d'ardeur. Je souhaiterois, Monsieur,
+que vous pussiez me donner d'aussi favorables
+résolutions que celles-ci sur le détail de mes chagrins,
+auxquels je sens bien que je succomberai. Je rompis
+cet entretien, dont je fus très-peu édifiée.</p>
+
+<p>Mon frère retourna quelques jours après à son
+régiment, ce qui acheva de m'accabler de toute manière.
+Le roi s'occupoit de la comédie et de force repas
+qu'on lui donnoit. Grumkow, Sekendorff et plusieurs
+généraux le traitoient tous les jours à la ronde;
+on s'y enivroit à ne pouvoir rester debout. Le pauvre
+prince héréditaire étoit de toutes ces fêtes. Le roi le
+forçoit à boire malgré qu'il en eût. Il nous maltraitoit
+l'un et l'autre et ne nous parloit que pour nous dire des
+duretés. La reine au contraire en agissoit bien avec le
+prince et très-mal avec moi. Ma soeur, qui la gouvernoit
+entièrement, jalouse de l'amitié que mon frère
+m'avoit témoignée, l'animoit et tournoit en mal toutes
+mes actions et mes paroles. Elle ne pouvoit cacher le
+penchant qu'elle avoit pour le prince, tout le monde
+s'en apercevoit; elle lui attiroit les caresses de la reine
+et chantoit sans cesse ses louanges. Il badinoit avec
+elle, feignant de ne point s'apercevoir de l'inclination
+qu'elle avoit pour lui.</p>
+
+<p>Les fatigues et les chagrins commençoient à me
+ruiner la santé. J'étois très-inquiète à l'égard de celle
+du prince. Il revint un jour d'un de ces fameux repas,
+qui s'étoit donné chez le général Glasenap, plus pâle
+que la mort et dans un emportement si terrible, qu'il
+trembloit comme une feuille. Je fus fort effrayée de le
+voir en cet état, et ma frayeur fut augmentée par une
+défaillance qu'il prit un moment après. Quoiqu'à demi-morte
+moi-même, je lui donnai promptement du secours
+et le rappelai à la vie. Il me conta alors la scène qui
+s'étoit passée entre le roi et lui. Ce prince, contre sa
+coutume, ne l'avoit point placé à table à côté de lui.
+Sekendorff avoit été obligé par son ordre de se
+mettre entre eux deux. Le roi, adressant la parole à
+Sekendorff, lui dit assez haut pour que le prince pût
+l'entendre: je ne puis souffrir mon gendre, c'est un sot;
+je fais ce que je puis pour le morigéner et j'y perds
+mes peines; il n'a pas seulement l'esprit de vider un
+grand verre et ne prend plaisir à rien. Le prince en
+tenoit justement un qu'on lui avoit porté à la santé du
+roi. Outré de ce qu'il venoit d'entendre: je voudrois
+dit-il tout haut à Sekendorff, que le roi
+ne fût pas mon beau-père, je lui ferois voir bientôt
+que ce sot dont il parle, pourroit lui faire changer
+de langage, et qu'il n'est pas homme à se laisser
+maltraiter. Il avala en même temps cette furieuse
+lampée, qui lui fut quasi aussi funeste que du poison.
+Le roi devint cramoisi de colère; il se contint toutefois
+assez pour ne rien répliquer. Il se leva peu après de
+table et s'en retourna seul dans sa chaise, sans y faire
+placer le prince, qui fut obligé de retourner à pied au
+château, n'ayant point de voiture. Il étoit dans une
+telle fureur, que je crus qu'il prendroit une attaque
+d'apoplexie.</p>
+
+<p>Comme il n'étoit pas en état d'aller à la comédie
+et que j'y craignois de nouvelles catastrophes, je fis
+faire ses excuses et les miennes à la reine, sous prétexte
+qu'il étoit incommodé. Elle me fit répondre, que le
+prince pouvoit faire ce qui lui plaisoit; qu'elle ne feroit
+point nos excuses au roi et qu'absolument je devois
+sortir. Il ne voulut pas rester seul; nous allâmes l'un et
+l'autre à cette chienne de comédie. Je mis une coëffe,
+pour cacher mon désordre, et ne fis qu'y pleurer. Le
+prince étoit si défait, que tout le monde s'en aperçut.</p>
+
+<p>Nous nous retirâmes aussitôt après souper. Il fut
+très-malade toute la nuit et voulut à toute force retourner
+à Bareith. J'étois de son avis, mais Sekendorff
+et Grumkow l'en détournèrent, en l'assurant, qu'ils
+parleroient très-fortement à son sujet au roi et tâcheroient
+de lui faire changer de conduite. Ils boudèrent
+ensemble tant qu'il resta à Berlin. Il retourna enfin à
+Potsdam, où nous le suivîmes l'année 1733.</p>
+
+<p>La santé du prince étoit fort dérangée; il maigrissoit
+à vue d'oeil et se trouvoit incommodé d'une
+toux qui ne lui laissoit de repos ni jouir ni nuit. Les
+médecins de Berlin commençoient à craindre qu'il ne prît
+l'étisie, ce qui me mettoit dans de cruelles alarmes. Le
+séjour de Potsdam ne fit que les augmenter; les veilles
+et les fatigues continuelles qu'il enduroit augmentèrent
+son mal. La triste vie que nous y menions abattoit
+l'esprit autant qu'elle nuisoit au corps. On dînoit à
+midi. Le repas étoit mauvais et si mince, qu'on ne
+pouvoit se rassasier. Un fou, placé vis-à-vis du roi, lui
+contoit les nouvelles des gazettes, sur lesquelles il faisoit
+des commentaires politiques aussi ennuyeux que
+ridicules. Au sortir de table le prince dormoit dans
+un fauteuil, placé à côté de la cheminée; nous
+étions tous à l'entour de lui à le voir ronfler; son
+sommeil duroit jusqu'à trois heures, puis il alloit se
+promener à cheval. J'étois obligée de rester toute
+l'après-midi chez la reine et de lire devant elle ce que
+je ne pouvois supporter. Les piquanteries et les mercuriales
+ne cessoient point. A force d'en entendre j'aurois
+dû m'y accoutumer, mais ma sensibilité naturelle me les
+faisoient sentir bien vivement. Je ne voyois presque point
+le prince, la reine ne le vouloit pas; le moindre coup-d'oeil
+que je lui faisois, étoit un crime qu'il falloit expier
+par de sanglantes railleries. Le roi revenoit à six et
+se mettoit à peindre ou plutôt à barbouiller jusqu'à
+sept; ensuite il fumoit. La reine jouoit pendant ce
+temps au tocadille. On soupoit le soir à huit heures
+chez cette princesse; la table duroit toujours jusqu'à
+minuit; la conversation étoit semblable au sermon de
+certains prédicateurs, qui sont des remèdes contre l'insomnie.
+C'étoit la Montbail qui en faisoit les frais
+et qui nous assommoit avec ses vieux contes et légendes
+de la cour d'Hannovre que nous savions par coeur.
+Toutes les différentes situations de ma vie ne m'ont rien
+paru en comparaison de celle-là; rien ne m'étoit plus
+cher que le prince, je le voyois dépérir journellement,
+sans pouvoir le soigner ni le secourir. J'étois maltraitée
+de tous côtés, je n'avois pas un sou et je souffrois
+continuellement. La seule pensée réjouissante qui me
+restât encore, étoit celle d'une mort prochaine, toujours
+le dernier secours des malheureux; j'avois un dégoût
+continuel; je ne me suis nourrie deux ans entiers que
+d'un morceau de pain sec et d'eau toute pure, sans
+rien prendre hors des repas, mon estomac ne pouvant
+même supporter le bouillon.</p>
+
+<p>Le roi fut fort affligé en ce temps-ci en apprenant
+la nouvelle du décès du roi de Pologne. Ce prince avoit
+rendu l'esprit à Varsovie, où il s'étoit rendu pour assister
+à la diète. Grumkow l'avoit vu sur la route à Frauenblatt,
+où il avoit été le complimenter de la part du roi
+de Prusse. Ils firent une forte débauche ensemble en
+vin d'Hongrie, ce qui accéléra la fin de ce prince. Le
+congé qu'il prit de ce ministre, qu'il aimoit beaucoup,
+fut de plus tendres; adieu! mon cher Grumkow, lui
+dit-il, je ne vous reverrai plus. Quelques jours avant
+l'arrivée du courrier, Grumkow dit au roi en ma présence
+et celle de plus de 40 témoins: Ah! Sire, je suis
+au désespoir, le pauvre patron est mort. J'étois cette
+nuit bien éveillé, tout-à-coup le rideau de mon lit s'est
+ouvert; je l'ai vu, il avoit un habit mortuaire; il m'a
+regardé fixement; j'ai voulu me lever, étant fort altéré,
+mais ce fantôme a disparu. Il se trouva par hazard
+que le roi de Pologne décédât même nuit. Je crois
+que Grumkow ayant l'esprit frappé des dernières
+paroles que lui avoit dites ce prince, avoit pris ce
+songe pour une vérité. Quoiqu'il en soit, cette vision
+le rendit mélancolique pendant quelque temps, et ce ne
+fut qu'avec le secours du vin de Hongrie qu'il reprit
+sa gaieté naturelle.</p>
+
+<p>Cependant le prince héréditaire s'affoiblissant à vue,
+succomba sous le poids de son mal et n'étoit plus en
+état de quitter le lit. J'envoyai chercher le chirurgien-major
+du régiment du roi, qui lui trouva de la fièvre.
+Il se chargea de faire ses excuses au roi, auquel il
+exagéra si bien le danger dans lequel il se trouvoit,
+que ce prince en fut fort effrayé. L'inquiétude que ce
+récit lui causa l'obligea de venir nous voir. Il parut
+surpris de trouver en si peu de temps le prince si
+changé; la peur qu'il eut de sa mort prochaine lui fit
+dépêcher sur-le-champ une estafette à Berlin, pour en
+faire venir les plus fameux médecins. Je vis entrer le
+jour suivant toute la faculté en procession dans ma
+chambre. Le prince ne put s'empêcher de rire en
+voyant ces doctes personnages, et me demanda, si je
+voulois le faire recevoir médecin, ou l'envoyer à l'autre
+monde? Après que cette noble faculté eut examiné
+toutes les circonstances de son mal, elle conclut, que
+moyennant du repos et beaucoup de régime, on pourrait
+prévenir l'étisie.</p>
+
+<p>J'étois seule avec Mdme. de Sonsfeld à Potsdam,
+ayant été obligée de laisser le reste de ma suite
+à Berlin par ordre du roi Je ne quittois ni nuit ni
+jour le prince, et ne m'absentois qu'un quart d'heure
+pour rendre mes devoirs à la reine et au roi. Ce dernier
+me faisoit mille caresses et louoit mon assiduité
+auprès de mon époux, en disant que toutes les femmes
+dévoient suivre le bon exemple que je leur donnois.
+Je suis très-bien informé, me dit-il une après-midi que
+je lui faisois ma cour, de ce qui cause la maladie de
+votre mari. Il s'est fâché de quelques propos que j'ai
+tenus sur son sujet le jour que je dînai chez Glasenap,
+et il s'est fort emporté ici contre quelques-uns de mes
+officiers, qui l'ont raillé assez fortement par mon ordre.
+J'ai eu tort, mais tout ce que j'ai fait n'a été que
+par bonne intention et par amitié pour vous et pour
+lui. J'ai voulu le dégourdir, il faut qu'un jeune
+homme ait de la vivacité et de l'étourderie et qu'il ne
+soit pas toujours comme un Caton; mes officiers sont
+tous propres à le former.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>La mauvaise humeur de la reine continuoit toujours,
+elle me cherchoit noise sur tout ce que je faisois.
+Lorsque je venois le matin chez elle, elle me disoit:
+bonjour! Madame, mon Dieu! comme vous voilà bâtie;
+vous êtes coëffée comme une folle, et toujours ce cou
+alongé; je vous l'ai dit déjà cent fois que je ne puis
+souffrir votre mauvais air, vous me ferez enfin perdre
+patience! C'étoit le refrain de tous les jours. Elle
+vouloit que je fusse habillée à la mode de Berlin; on
+y portoit les cheveux tout plats sans la moindre frisure;
+les miens étoient accommodés à la françoise, le prince
+héréditaire l'ayant voulu comme cela, et d'ailleurs on
+les portoit ainsi par tout pays, hors à Berlin. J'étois
+si maigre, que j'avois peine à me tenir dans mon corps
+de jupe, et ayant toujours l'estomac enflé, je souffrois
+beaucoup quand je voulois me redresser; mais tout cela
+n'étoient qu'excuses frivoles qu'on n'acceptoit pas.</p>
+
+<p>Les nouvelles que je reçus dans ce temps-là de
+Bareith furent bien satisfaisantes. Mlle. de Sonsfeld
+me mandoit que la santé du Margrave dépérissoit à vue.
+Il étoit allé à Neustat voir son malotru de frère, dont
+j'ai fait le portrait ci-dessus. Ce prince venoit d'épouser
+une princesse d'Anhalt-Schaumbourg. Le Margrave
+fit des dépenses énormes pendant son séjour de
+Neustat; il y passoit les journées entières à boire et
+à se divertir. Il fit une terrible chûte dans son ivresse, étant
+tombé d'un escalier. On l'emporta à demi-mort dans son
+appartement. Je ne sais s'il se blessa intérieurement,
+les médecins qu'il avoit autour de lui étant si ignorans,
+qu'on ne pouvoit se fier à leur rapport. Soit donc la
+chûte ou la boisson, l'une des deux au moins lui causa
+une si terrible perte de sang par les hémorroïdes, qu'on
+s'attendoit à le voir expirer. On envoya même chercher
+un ecclésiastique, pour lui faire la prière et le préparer
+à la mort, mais son tempérament le sauva encore
+pour cette fois et il se remit, quoique fort lentement.</p>
+
+<p>Tout le monde crioit depuis ce temps après notre
+retour. Le Margrave le souhaitoit lui-même et m'écrivit,
+que je devois lui mander de quelle façon il devoit s'y
+prendre pour nous faire retourner à Bareith. Je montrai
+sa lettre à quelques personnes dont j'étois sûre qu'ils le
+rediroient au roi, et leur contai toutes les circonstances
+que je viens de rapporter. On ne manqua pas d'en
+avertir le roi. Il ne vouloit pas nous perdre et malgré
+cela il ne vouloit pas en agir bien avec nous. Cependant
+il résolut de tâcher de nous regagner, pour nous
+ôter toute idée de départ. Il me fit mille caresses et
+me parla avec éloge du prince héréditaire, mais tout
+cela ne me touchoit plus, j'avois été trop souvent trompée
+pour être plus long-temps sa dupe. Le roi ne se
+portoit point bien; il étoit fort changé de visage et le
+corps lui enfloit toutes les nuits. Une après-midi qu'il
+dormoit et que nous étions toutes assises autour de lui,
+il lui prit une suffocation. Comme il ronfloit toujours
+extrêmement fort, nous ne nous en aperçûmes pas d'abord.
+Je fus la première à remarquer qu'il devenoit tout noir
+et que le visage lui enfloit. Je me mis à crier en le
+disant à la reine; elle le poussa plusieurs fois pour le
+réveiller, mais inutilement. Je courus appeler du monde;
+on lui coupa la cravate et nous lui jetâmes tous de l'eau
+dans le visage, ce qui le fit enfin revenir peu à peu. Il fut
+fort altéré de cet accident mais tous les médecins qu'il
+avoit autour de lui pour lui faire leur cour, traitèrent
+cela en bagatelle, quoique dans le fond il fût fort dangereux
+et chacun se disoit à l'oreille que c'étoit une
+goutte remontée, qui pouvoit lui jouer de mauvais tours.</p>
+
+<p>Le belle saison qui réjouit et fait revivre la nature
+ne fut pour nous qu'une nouvelle pénitence; nous étions
+obligés d'aller tous les soirs au jardin du roi. Ce prince
+lui avoit donné le nom de Marli je ne sais pourquoi.
+C'étoit un très-beau jardin potager, où le roi s'étoit fait
+un plaisir de ramasser toutes des meilleurs sortes de
+fruits qu'il y ait en Europe; mais il n'y avoit pas le
+moindre agrément à s'y promener, n'y ayant point d'ombre.
+Nous y allions à trois heures de l'après-midi pour
+nous griller à la fraîcheur de Mr. de Vendôme. On y
+soupoit à huit heures très-frugalement et sans se charger
+l'estomac, et on se retiroit à neuf heures. Le roi se
+levait tous les jours à quatre heures du matin, pour
+être présent à l'exercice de son régiment. Cet exercice
+se faisoit sous mes fenêtres, et comme je logeois
+au rez de chaussée, je ne pouvois fermer les yeux
+de toute la nuit, car on tiroit par divisions et par pelotons.
+Un soldat, voulant charger trop vite, et n'ayant
+pas eu le temps de tirer la baguette de son fusil, le
+coup donna dans ma chambre et abattit le miroir de ma
+toilette, qui par un hazard sans exemple resta dans
+son entier.</p>
+
+<p>Je supportois toutes ces fatigues avec patience, le
+retour du prince héréditaire me causoit trop de joie
+pour penser à autre chose. Il arriva le 21. de Mai à
+Potsdam en compagnie de mon frère. J'eus la satisfaction
+de lui trouver beaucoup meilleur visage que lorsqu'il
+étoit parti, mais sa toux continuoit toujours, quoiqu'elle
+fût fort diminuée. Le roi le reçut très-bien et
+fut très-content du rapport qu'il lui fit de son régiment.
+La Margrave <i>Albertine</i>, sa fille et le prince de
+<i>Berenbourg</i> arrivèrent le même soir. Les noces de
+ce dernier étoient fixées au lendemain. La princesse
+Albertine étoit dans un contentement parfait, et ne
+faisoit que rire lorsqu'on lui parloit de son futur. Elle
+avoit deux dames qui faisoient son écho; le prince
+donnoit le signal par un éclat de rire, ses deux dames
+y répondoient et nous trouvions cela si drôle, que nous
+en riions aussi, si bien que ce n'étoient que risées.
+Le roi qui aimoit à tourmenter la promise, lui disoit
+maintes gravelures, auxquelles elle ne répondoit qu'en
+riant et s'attiroit à elle et à nous tous de grosses
+sottises. Je me tuois de lui dire de prendre son
+sérieux, mais c'étoit peine perdue, et sa joie d'avoir
+bientôt un si aimable mari étoit trop vive pour la
+contenir.</p>
+
+<p>Le prince héréditaire et le prince <i>Charles</i> de
+Brunswick, que le roi avoit aussi invité à la noce, allèrent
+le lendemain rendre visite au promis, plus pour s'en
+divertir que par civilité. Il n'y avoit que lui qui ignorât
+qu'il devoit se marier le soir, ses distractions ou sa
+courte mémoire le lui avoient fait oublier. Il juroit
+comme un charretier qu'il n'avoit ni habit ni robe de
+chambre, et qu'il falloit remettre la noce au lendemain.
+Cela divertit beaucoup le roi. Le prince héréditaire
+fut obligé de lui prêter sa robe de chambre. Il en fut
+si reconnoissant, qu'il lui demanda conseil sur tout ce
+qu'il devoit faire. Dieu sait en quelles mains charitables
+il étoit tombé et les conseils qu'il lui donna. Je sais
+bien que je n'ai rien vu de plus comique que cette noce.
+Il y eut trois jours de suite bal, où nous nous en donnâmes
+au coeur joie. Mais cette joie s'évanouit bien
+vite, car le prince héréditaire fut obligé de retourner à
+son régiment. Il repartit le 26. de Mai aussi bien que
+mon frère et toutes les autres principautés.</p>
+
+<p>Le roi avoit été fort charmé du prince héréditaire;
+il me dit qu'il le trouvoit fort changé à son avantage.
+Ce sera mon gendre favori, ajouta-t-il; et adressant la
+parole à la reine: j'aime trop mes enfans, lui dit-il, oui,
+que le diable m'emporte! si je ne donne à mon gendre
+tout l'argent que je lui ai prêté, pourvu qu'il continue
+à en agir comme il le fait à présent. Je m'approchai
+de lui, et lui baisant la main je le remerciai avec les
+termes les plus tendres, et comme il me répéta encore
+une fois ce qu'il venoit de dire à la reine, je lui répondis,
+que je serois au désespoir s'il pouvoit s'imaginer qu'il
+y eût quelques vues d'intérêt dans notre conduite; qu'il
+étoit vrai que nous avions eu besoin de son secours,
+mais que nous ne voulions point lui être à charge, et
+que, si je savois que la promesse qu'il venoit de me
+faire l'incommodât le moins du monde je serais la première
+à refuser cette grâce. Les larmes lui vinrent aux
+yeux et me regardant tendrement; non, dit-il, ma chère
+fille, je ne me résoudrai jamais à vous laisser partir d'ici
+et j'aurai soin de vous tant que je respirerai. Je fus
+touchée de ces dernières paroles, mais elles m'alarmèrent
+beaucoup; je connoissois trop l'inconstance du roi pour
+me fier à toutes ces belles paroles. J'y fus pourtant
+sensible; je l'aimai tendrement et sans la jalousie que la
+reine avoit contre moi, j'aurois pu regagner son coeur;
+mais il étoit impossible qu'on pût être bien auprès de
+l'un sans se brouiller avec l'autre. Elle me rendit bien
+cher ce moment de douceur que je venois de goûter,
+et ne fit que me quereller depuis le matin jusqu'au soir.
+Je n'ai jamais pu approfondir une intrigue qu'on avoit
+formée contre le prince héréditaire et moi, je ne sais
+pas encore qui en étoit l'auteur; mais je sais bien qu'en
+ce temps-là on fit ce que l'on put pour mettre la désunion
+entre nous. On venoit me dire pis que pendre
+de lui, pendant qu'on lui en disoit autant de moi. Mais
+tout cela ne faisoit aucune impression sur nous, et nous
+nous avertissions mutuellement de ces belles menées.</p>
+
+<p>Le roi me dit un jour; j'ai fait un plan pour votre
+établissement ici. Je donnerai une pension à votre mari,
+afin qu'il puisse tenir son ménage sans s'incommoder;
+il restera à Basewaldt et vous irez le voir de temps en
+temps; car si vous étiez toujours auprès de lui, il
+négligeroit le service. On peut bien juger combien ce
+beau plan fut de mon goût. Cependant je ne voulus
+point rompre en visière au roi et lui répondis simplement,
+que j'encouragerois toujours le prince héréditaire à faire
+son devoir. Le roi remarqua bien que ses idées ne me
+plaisoient pas et il changea de discours. Comme il devoit
+partir avec la reine le 8. de Juin, pour se rendre à
+Brunswick et y assister aux noces de mon frère, qui
+devoient y être célébrées, je lui demandai la permission
+d'aller joindre le prince héréditaire à son régiment. Il
+me l'accorda d'abord, mais ayant rêvé quelque temps
+il me dit: cela ne vaut pas la peine de faire ce voyage;
+je serai de retour dans huit jours et je le ferai venir alors.</p>
+
+<p>Je fus fort estomaquée de cette réponse; je
+craignois Berlin comme le feu; je m'attendois à y
+recevoir de nouveaux désagrémens, et la reine y
+avoit pourvu, ayant défendu à mes soeurs de venir
+chez moi et ayant fait ordonner la même chose à
+ses dames. Tout cela me mit le sang si fort en
+mouvement, que je me trouvai mal le soir et fus
+obligée de me retirer. Je me mis tout de suite au lit,
+où je m'endormis de foiblesse et de fatigue. J'avois
+reposé environ trois heures, lorsque j'entendis un bruit
+épouvantable dans ma garderobe. Je m'éveillai en sursaut,
+et ouvrant mon rideau j'appelai ma bonne et
+fidèle <i>Mermann</i>, compagne de tous mes chagrins et
+qui ne me quittoit jamais; mais j'avois beau m'égosiller,
+personne ne venoit et le bruit augmentoit. Mais quelle
+fut ma frayeur quand je vis enfin ouvrir la porte, et
+qu'à la lueur de la lampe qui brûloit dans ma chambre,
+j'aperçus une douzaine de grands grenadiers avec leurs
+moustaches noires, et que je vis étinceler leurs armes.
+Je me crus pour le coup perdue et qu'on venoit
+m'arrêter; je m'examinois déjà, pour savoir quel crime
+j'avois commis, sans me trouver coupable de rien. Ma
+femme de chambre me tira enfin d'inquiétude; elle entra
+dans ma chambre et me dit, qu'elle n'avoit pu venir
+plutôt, s'étant disputée avec ces gens pour les empêcher
+d'entrer; que le feu étoit au château et qu'il étoit cause
+de cette rumeur. Je lui demandai où il brûloit? Elle
+biaisa quelque temps; enfin elle me dit que c'étoit dans
+la chambre de mes soeurs, et que leurs domestiques n'y
+vouloient laisser entrer personne, disant que c'étoit chez
+moi. Ma gouvernante étoit d'abord accourue au premier
+bruit; elle amusa assez long-temps les officiers,
+pour me donner le temps de me lever. Ils visitèrent
+toute ma chambre, où tout étoit en très-bon ordre
+et où ils ne trouvèrent pas la moindre apparence
+de feu. Ils passèrent ensuite dans celle de mes
+soeurs, qui logeoient porte à porte avec moi. Ils la
+trouvèrent en flammes, leurs lits étoient déjà à demi
+consumés et la boiserie de la chambre étoit toute en
+feu. À force de bras on l'éteignit et ils allèrent en faire
+le rapport au roi. Ce prince étoit fort rigide sur de
+pareilles choses, et les domestiques innocens ou coupables
+étoient chassés sans rémission.</p>
+
+<p>J'aurois été bien lotie si cet accident étoit arrivé
+chez moi. A la première alarme on avoit déjà eu la
+bonté de dire au roi que c'étoit dans ma chambre, et
+il en avoit fait beaucoup de bruit; dès qu'il sut que
+c'étoit dans celle de mes soeurs il se rappaisa. Celles-ci
+vinrent tout effrayées chez moi et crioient miséricorde,
+ne sachant où coucher. J'offris mon lit à ma soeur
+<i>Charlotte</i>, les deux autres s'accommodèrent de celui
+du prince héréditaire et la <i>Montbail</i> fut obligée de
+se contenter d'un lit de reposes, ce qui la fit grogner
+non entre ses dents, car il y avoit belle saison qu'elle
+les avoit perdues, et il ne lui en restoit plus qu'une,
+sur laquelle elle jouoit de l'épinette. Je crus que
+dans son désespoir cette dernière relique mâchelière
+nous sauteroit à la tête, car elle ne pouvoit
+se consoler de n'avoir point de lit de plume, pour
+y dorloter sa vieille carcasse décharnée. Ma soeur
+s'endormit tout de suite, mais n'étant pas accoutumée
+à coucher à deux, elle me donnoit des coups en
+dormant pour se faire place, qui me réveilloient en sursaut
+à demi-endormie; je lui en rendois; nous nous
+mettions à rire et à peine avions-nous fermé les yeux
+que cette bataille recommençoit. Mes deux soeurs
+cadettes faisoient le même ménage de leur côté. Voyant
+enfin que nous ne pouvions avoir de repos, nous appelâmes
+nos gens et nous fîmes donner le déjeûner. La
+<i>Montbail</i> voulut en faire l'ornement; elle vint nous
+apparoître comme le soleil levant, tout son déshabillé
+étant jonquille aussi bien que son visage. Elle nous
+chanta ses doléances sur l'incommodité qu'elle avoit
+soufferte toute la nuit, ayant été si mal couchée, et se
+plaignant que toutes ses côtes lui faisoient mal. J'eus
+une joie maligne de cette petite mortification qu'elle
+venoit d'essuyer, elle m'en procuroit tous les jours par
+douzaine, animant la reine et ma soeur <i>Charlotte</i>
+contre moi. Cette dernière obtint avec beaucoup de
+peine la grâce de ses domestiques du roi. Ce prince
+me dit, que j'avois été bien bonne de m'incommoder
+ainsi toute la nuit pour accommoder mes soeurs. Nous lui
+contâmes nos aventures nocturnes, qui le firent rire de
+bon coeur. Il devoit partir le jour suivant avec la reine.
+Cette princesse étoit dans une noire mélancolie; elle
+étoit changée de visage que cela faisoit peine à voir,
+mais sa mauvaise humeur empêchoit qu'on en pût avoir
+compassion, car elle devenoit quasi aussi méchante que
+le roi, et personne ne pouvoit durer avec elle, pas
+même ma soeur. Mon frère arriva le soir. Il fut de
+très-bonne humeur avec moi, mais dès que quelqu'un
+le regardoit, il faisoit la moue et affectoit d'être triste.
+Nous nous séparâmes tous le lendemain et j'allai à Berlin
+avec mes soeurs.</p>
+
+<p>Le roi nous avoit ordonné d'aller tous les soirs à
+la comédie allemande, de quoi nous enragions de bon
+coeur. Les princesses du sang qui étoient toujours fort
+de mes amies, y venoient par complaisance pour moi et
+je m'entretenois avec elles sans prendre garde au spectacle,
+qui étoit plus pitoyable chose du monde. La Margrave
+Philippe m'invita plusieurs fois à souper. Je me divertissois
+fort bien auprès d'elle; nous y avions une petite
+coterie de gens d'esprit; qui rendoit nos soupers fort
+agréables. J'évitai de hanter tant qu'il m'étoit possible
+tous ceux que je connoissois propres à me chagriner,
+ce qui me fit passer mon temps assez paisiblement à
+Berlin.</p>
+
+<p>Sastot, chambellan de la reine venoit souper chez
+moi. Quoiqu'il fût intime avec <i>Grumkow</i>, il étoit
+fort honnête homme et m'étoit fort attaché. Il n'avoit
+pas un grand génie, mais il avoit beaucoup de bon-sens.
+Je lui faisois part de tous mes chagrins et de la résolution
+que j'avois prise, de m'en retourner à Bareith, à
+quelque prix que ce fût, après la revue du régiment du
+prince héréditaire. Il me conta là-dessus que <i>Grumkow</i>
+l'avoit chargé de me dire, qu'il avoit reçu, il y avoit
+quelque temps, une lettre du prince héréditaire, qui lui
+avoit marqué avoir les mêmes intentions que moi
+et sembloit même vouloir se défaire de son régiment
+prussien; qui lui, <i>Grumkow</i>, en avoit fait la confidence
+au roi et lui avoit représenté combien nous étions mécontents
+de sa façon d'agir envers nous; que le roi
+avoit été fort surpris, et qu'après avoir rêvé quelque
+temps il lui avoit dit: je ne puis me résoudre à laisser
+partir ma fille et mon gendre, je lui donnerai vingt
+mille écus de pension après la revue, à condition qu'il
+reste à son régiment; et pour ma fille, elle restera
+auprès de sa mère et pourra l'aller voir de temps en
+temps; que <i>Grumkow</i> ne sachant point nos intentions,
+n'avoit rien voulu répondre là-dessus, mais qu'il me
+prioit de lui faire savoir ce qu'il devoit faire. Je chargeai
+<i>Sastot</i> d'un compliment très-obligeant pour ce
+ministre, et le fis prier instamment de faire ensorte que
+nous pussions partir; que ma santé étoit ruinée; que
+j'étois accablée de fatigues et de chagrins, et que je ne
+voulois pas vivre séparée du prince héréditaire; qu'il ne
+nous convenoit ni à l'un ni à l'autre d'aller nous ensevelir
+dans une garnison; que le Margrave baissoit à vue d'oeil
+et que notre présence étoit nécessaire à Bareith.</p>
+
+<p><i>Sastot</i> vint le lendemain m'apporter sa réponse.
+Il me faisoit assurer, qu'il emploiroit tous ses efforts
+pour nous faire partir, mais qu'il étoit nécessaire que
+le Margrave fît des démarches pour cela, et qu'il falloit
+commencer par prévenir le roi sur la maladie de ce
+prince. Il me fit dire aussi, que les états du pays de
+Clève avoient envoyé, il y avoit quelque temps, des
+députés au roi, pour le supplier de me nommer gouvernante
+de leur province, s'offrant de m'entretenir à
+leurs dépens et sans qu'il en coûtât une obole au roi;
+mais que ce prince les avoit renvoyés avec une forte
+mercuriale, et leur avoit défendu sous peine de punition
+de ne jamais revenir lui faire de pareilles propositions.
+Je fus très-fâchée du chagrin que ces bonnes gens
+s'étoient attiré pour l'amour de moi. Je n'avois pas eu
+la moindre idée de la démarche qu'ils avoient faite,
+sans quoi je l'aurois empêchée pouvant bien prévoir que
+le roi la refuseroit.</p>
+
+<p>J'étois dans l'impatience de recevoir des nouvelles
+de Brunswick, et de savoir les particularités qui s'y
+passoient. Mon frère eut l'attention pour moi de m'en
+faire informer; il m'envoya Mr. de <i>Kaiserling</i>, son
+favori, dans ce temps là. Il me dit, que mon frère etoit
+fort content de son sort, qu'il avoit très-bien joué son
+personnage le jour de ses noces, qui avoient été célébrées
+le 12. de Juin, ayant affecté d'être d'une humeur
+épouvantable et ayant beaucoup grondé ses domestiques
+en présence du roi; que le roi l'en avoit plusieurs fois
+repris et avoit paru fort rêveur; que la reine étoit
+enthousiasmée de la cour de Brunswick, mais qu'elle
+ne pouvoit souffrir la princesse royale et qu'elle
+avoit traitée les deux duchesses comme des chiens;
+que la duchesse régnante avoit voulu s'en plaindre
+au roi et qu'on l'en avoit empêchée avec beaucoup
+de peine. Je reçus aussi le soir une lettre de main
+propre du roi; elle étoit des plus obligeantes. Ce
+prince m'ordonnoit de me rendre le jour suivant à
+Potsdam avec mes soeurs, et m'assuroit, que j'y
+reverrois bientôt le prince héréditaire. Ce dernier article
+me causa une joie sans égale, et je partis gaiement
+pour Potsdam.</p>
+
+<p>Le roi y arriva avant la reine. Il me témoigna
+mille bontés. Il me dit, qu'il étoit charmé de sa belle-fille,
+que je devois lier amitié avec elle; qu'elle étoit
+une bonne enfant, mais qu'il falloit encore l'élever. Vous
+serez bien mal logée, continua-t-il, je ne puis vous donner
+que deux chambres; vous vous y accommoderez avec
+votre Margrave, votre soeur et toute votre suite. La
+reine qui arriva dans ces entrefaites, rompit la conversation.
+Elle me fit assez bon accueil et dit à ma soeur
+en l'embrassant: je vous félicite, ma chère <i>Lottine</i>,
+vous serez fort heureuse, vous aurez une cour magnifique
+et tous les plaisirs que vous pourrez souhaiter. Elle me
+conta ensuite, que mon frère ne pouvoit pas souffrir la
+princesse royale et que le mariage n'étoit point consommé;
+qu'elle étoit plus bête que jamais, malgré les
+soins que Mdme. <i>Katch</i>, sa grande gouvernante, se
+donnoit pour la morigéner. Elle vous plaira au premier
+coup-d'oeil, me dit-elle, car son visage est charmant,
+mais elle n'est pas supportable quand on la voit plus
+d'un moment. Elle se mit à rire ensuite de la belle
+ordonnance que le roi avoit faite pour nous loger, et
+nous demanda comment nous ferions? Ma soeur
+lui répondit, que le roi avoit beau ordonner, et qu'il
+étoit impossible que nous pussions nous accommoder
+ensemble. En effet je crois que jamais personne ne se
+seroit avisé de pareille chose. Les deux chambres
+qu'on nous destinoit n'avoient point de dégagement et
+l'une étoit un petit cabinet. Nous allâmes, ma soeur
+et moi, faire nos petits arrangemens; je lui laissai le
+cabinet pour elle et sa femme de chambre, et à force
+de paravens je fis tout un appartement de ma chambre;
+nous y étions dix personnes, compté le prince héréditaire
+et nos domestiques. Ma gouvernante qui se trouvoit
+depuis quelque temps fort incommodée, tomba tout
+d'un coup malade d'une inflammation à la gorge, accompagnée
+d'une grosse fièvre. Je fus fort alarmée de
+son mal d'autant plus que je n'avois personne autour
+de moi.</p>
+
+<p>J'attendois le prince héréditaire le surlendemain, et
+la princesse royale; le duc, la duchesse de <i>Brunswick</i>
+et le duc et la duchesse de <i>Bevern</i> avec leur fils devoient
+arriver le 22. de Juin. La reine m'avoit fait un
+terrible portrait de celle de <i>Brunswick</i>. Cette princesse
+étoit mère de l'Impératrice et prétendoit en cette
+qualité des honneurs et des distinctions qu'elle n'étoit
+pas en droit d'exiger. Elle étoit d'une hauteur insupportable
+et avoit voulu prétendre le pas devant la princesse
+royale. La reine me dit, que si je prenois mes
+mesures d'avance, j'aurois beaucoup de tracasseries avec
+elle.</p>
+
+<p>Je me trouvai fort embarrassée. Le roi vivoit
+comme un gentil-homme campagnard et ne vouloit pas
+qu'il y eût un ombre de cérémonie chez lui. Il traitoit
+mes soeurs comme filles de la maison et vouloit qu'elles
+en fissent les honneurs, ne pouvant souffrir les disputes
+de rang; elles cédoient à toutes les princesses étrangères
+qui venoient à Berlin. Je savois que c'étoit une corde
+fort difficile à toucher et qui pouvoit me causer beaucoup
+de chagrin, mais je savois aussi que si je perdois
+une fois mes prérogatives comme fille de roi, je ne les
+rattraperois jamais. Après bien des réflexions je me
+résolus de risquer le paquet et d'en parler au roi. La
+reine promit de m'appuyer de toutes ses forces.</p>
+
+<p>Cette princesse avec mes frères et soeurs lui souhaitoient
+toujours le bon soir, et restoient auprès de lui
+jusqu'à ce qu'il se fût endormi. Je m'étois dispensée de
+cette étiquette depuis que j'étois mariée, mais comme
+le roi étoit ordinairement de bonne humeur le soir, je
+me proposai de prendre ce temps pour lui parler. Dès
+qu'il me vit il me dit: ah! venez-vous me voir aussi?
+Je lui dis, que je venois de recevoir une lettre du prince
+héréditaire, qui l'assuroit de ces respects et qu'il m'avoit
+chargée de m'informer de ses ordres, pour savoir s'il
+devoit se rendre à Potsdam ou à Berlin. Il me dit:
+je vais demain à Berlin, mandez-lui qu'il s'y trouve; je
+vous l'amènerai demain au soir. Je suis très-content de
+lui, ajouta-t-il, il a mis son régiment dans le plus bel
+ordre du monde, et je sais qu'il ne se donne de repos
+ni nuit ni jour pour le bien discipliner. Ce début me
+donna un peu de courage. Je tournai insensiblement la
+conversation sur les principautés de <i>Brunswick</i>, et je
+demandai enfin au roi comment je devois me comporter
+avec eux, puisque je ne voulois rien faire sans ses ordres,
+et que je savois que la duchesse de <i>Brunswick</i> me
+disputeroit la préséance. Le roi me répondit: cela seroit
+bien ridicule, elle n'en fera rien. Point du tout, dit la
+reine, elle l'a prétendue sur la princesse royale et je lui
+ai donné une bonne mercuriale de cette affaire-là. C'est
+une vieille folle, lui dit le roi, mais il faut pourtant la
+ménager, puisqu'elle est mère de l'Impératrice; et m'adressant
+la parole; vous n'irez point lui rendre visite, continua-t-il,
+avant qu'elle ne soit venue chez vous, et vous
+passerez par-tout devant elle; mais je ferai tirer tous les
+jours aux billets, pour qu'elle ne soit pas tout-à-fait indisposée.
+Je fus très-charmée de m'être tirée si heureusement
+de ce mauvais pas et me retirai.</p>
+
+<p>J'eus enfin le plaisir de recevoir le jour suivant le
+prince héréditaire, ce qui fit disparoître tous mes chagrins.
+Il me conta que son oncle, le prince de <i>Culmbach</i>,
+arriveroit dans quelques jours. Le roi l'avoit invité à
+venir à Berlin, et je me réjouissois fort de le revoir,
+espérant qu'il nous aideroit à sortir d'esclavage par le
+crédit qu'il avoit sur l'esprit de mon frère.</p>
+
+<p>Cependant toute la cour de <i>Brunswick</i> arriva
+le lendemain le 24. de Juin. Le roi accompagné
+de mon frère, du prince héréditaire et d'une grande
+suite de généraux et d'officiers alla au devant de la
+princesse royale à cheval. La reine, mes soeurs et moi
+nous la reçûmes sur le perron. Je ferai son portrait
+ici telle qu'elle étoit alors, car elle a bien changé
+depuis.</p>
+
+<p>La princesse royale est grande; sa taille n'est point
+fine; elle avance le corps, ce qui lui donne très-mauvaise
+grâce; elle est d'une blancheur éblouissante et
+cette blancheur est relevée des couleurs les plus vives,
+ses yeux son d'un bleu pâle et ne promettent pas
+beaucoup d'esprit; sa bouche est petite; tous ses traits
+sont mignons sans être beaux, et tout l'ensemble de son
+visage est si charmant et si enfantin, qu'on croiroit que
+cette tête appartient à un enfant de douze ans; ses
+cheveux sont blonds et bouclés naturellement; mais
+toutes ses beautés sont défigurées par ses dents, qui
+sont noires et mal rangées; elle n'avoit ni manières ni
+la moindre petite façon; beaucoup de difficulté à parler
+et à se faire entendre, et l'on étoit obligé de deviner
+ce qu'elle vouloit dire, ce qui étoit fort embarrassant.</p>
+
+<p>Le roi la conduisit, après qu'elle nous eût toutes
+saluées, dans l'appartement de la reine, et voyant qu'elle
+étoit fort échauffée et dépoudrée, il dit à mon frère
+de la conduire chez elle. Je l'y suivis. Mon frère lui
+dit en me présentant à elle: voilà une soeur que j'adore
+et à laquelle j'ai toutes les obligations imaginables; elle
+a eu la bonté de me promettre d'avoir soin de vous et
+de vous assister de ses bons conseils; je veux que vous
+la respectiez plus que le roi et la reine, et que vous
+ne fassiez pas la moindre démarche sans son avis, entendez-vous?
+J'embrassai la princesse royale et lui fis
+toutes les assurances possibles de mon attachement, mais
+elle resta comme une statue sans nous dire un mot.
+Ses gens n'étant pas encore arrivés, je la repoudrai moi-même
+et raccommodai un peu son ajustement, sans
+qu'elle m'en remerciât, ne répondant rien à toutes les
+caresses que je lui faisois. Mon frère s'en inquiéta à
+la fin et dit tout haut; peste soit de la bête! remerciez
+donc ma soeur. Elle me fit enfin une révérence sur le
+modèle de celle d'Agnès dans l'école des femmes. Je
+la reconduisis chez la reine, fort peu édifiée de
+son esprit.</p>
+
+<p>J'y trouvai les deux duchesses. Celle de <i>Brunswick</i>
+pouvoit avoir 50 ans, mais elle étoit si bien conservée,
+qu'elle paroissoit n'en avoir que 40. Cette
+princesse a beaucoup d'esprit et de monde, mais il
+régne un certain air de coquetterie dans tout son maintien,
+qui dénote assez qu'elle n'a pas été une Lucrèce.
+Mr. de <i>Stoeken</i> étoit son amant dans ce temps-là.
+Il est mal aisé de comprendre comment une princesse
+de tant d'esprit avoit pu si mal placer ses inclinations,
+car je n'ai rien vu de plus maussade et de plus insupportable
+que ce Monsieur-là. Le duc, son époux, ne l'étoit
+pas moins; les plaisirs de Cythère lui avoient coûté
+cher, ce prince n'avoit point de nez. Mon frère pour
+badiner disoit, qu'il l'avoit perdu dans une bataille contre
+les François. Ce prince joignoit à plusieurs autres
+belles qualités celle d'être excellent mari. Il n'ignoroit
+pas la conduite de la duchesse son épouse, mais il la
+souffroit patiemment et avoit pour elle tous les égards
+et la tendresse imaginable. On dit qu'elle le maîtrisoit
+au point qu'il étoit obligé de lui faire des présens très-considérables
+toutes les fois qu'il venoit coucher avec
+elle. Sa fille, la duchesse de <i>Bevern</i> et moi nous
+fûmes charmées de nous revoir; j'étois intimement liée
+avec elle et son époux, comme on l'aura vu ci-dessus.
+Nous tirâmes aux billets et on se mit à une grande
+table de 40 couverts. Le roi nous régala de la musique
+des janissaires, composée de plus de 50 nègres. Leurs
+instrumens consistoient en de longues trompettes, de
+petites tymbales et des plaques d'un certain métal qu'ils
+frappoient l'une contre l'autre; tout cela ensemble faisoit
+un bruit épouvantable. Au sortir de table nous prîmes
+le café chez la reine, et le roi nous mena ensuite à la
+verrerie. La princesse royale ne me quittoit pas d'un
+pas, mais je n'avois pas pu réussir encore à la faire
+parler. Le roi nous fit à tous des présens. On retourna
+chez la reine, où on joua le soir.</p>
+
+<p>Le lendemain, le 25. de Juin, nous allâmes
+tous à six heures du matin à la revue du régiment
+du roi. Nous retournâmes à midi en ville, où on
+se mit d'abord à table. Le roi partit l'après-dîner
+avec le prince héréditaire et mon frère pour se rendre
+à Berlin, et nous autres principautés femelles nous nous
+rendîmes à Charlottenbourg. La reine se mit en carosse
+avec les deux duchesses et le vieux duc de <i>Brunswick</i>;
+la princesse royale, ma soeur et moi nous fûmes placées
+dans le second carosse. La chaleur étoit excessive et
+la poussière nous incommodoit beaucoup. La princesse
+royale se trouva mal et ne fit que rendre pendant tout
+le chemin. Cela causa une grande joie à tout le monde
+hors à la reine, car on espéroit que ces maux de coeur
+provenoient d'une bonne cause.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes enfin à huit heures du soir à Charlottenbourg,
+où je fus charmée de trouver mes dames.
+La princesse royale alla se coucher et nous nous mîmes
+à table. Mr. de <i>Eversmann</i> qui avoit eu le soin de
+régler les logemens, eut la bonté de l'accommoder de
+façon que j'étois obligée de traverser la cour du château
+à pied pour aller chez la reine. Je fus fort piquée de
+cette espèce d'avanie, car on avoit logé toutes les dames
+des duchesses dans les premiers appartements et on
+m'avoit donné le plus simple de tous. La reine avoit
+été d'une humeur plus supportable envers moi depuis
+son retour de Brunswick, mais ses mauvaises façons recommencèrent;
+elle me dit mille piquanteries tant que
+dura le souper et me regarda du haut en bas.</p>
+
+<p>Le jour suivant la duchesse de <i>Brunswick</i> vint
+me rendre sa première visite, en me faisant beaucoup
+d'excuses de ne me l'avoir pas faite plutôt. Nous
+allâmes toutes ensemble chez la reine. Cette princesse
+nous dit, qu'elle ne vouloit manger qu'une fois ce jour-là;
+qu'il falloit toutes nous retirer de bonne heure, pour
+pouvoir être en état d'être prêtes le jour suivant pour
+l'entrée de la princesse royale. Elle nous fit venir les
+violons et on dansa toute l'après-midi jusqu'à dix heures
+du soir. Je me flattois, mais inutilement, que le prince
+héréditaire viendroit nous surprendre, mais le roi n'avoit
+jamais voulu lui en accorder la permission. Il étoit resté
+à Berlin à s'ennuyer, et quoiqu'il eût l'habitude de souper,
+le roi n'avoit pas eu la considération de lui faire apprêter
+la moindre chose, et on lui avoit même refusé jusqu'au
+beurre et au fromage. Notre bal ne fut donc guère
+animé; j'en étois la spectatrice, ne pouvant danser à
+cause de mon extrême foiblesse. La reine congédia
+toutes les principautés à 9 heures, et entra dans sa
+chambre à coucher. Elle nous demanda, à ma soeur
+et à moi, si nous voulions souper? Je lui répondis,
+que je n'avois pas faim et que j'irois me coucher, si elle
+me le permettoit. Elle me regarda de travers sans me
+dire mot. Nous avions ordre d'être prêtes à 3 heures
+du matin, pour assister à la grande revue; nous devions
+toutes être parées de notre mieux, et il n'y avoit pas
+beaucoup de temps pour dormir. Je priai Mdme. de
+<i>Kamken</i> de me procurer mon congé, étant harassée
+de fatigue, mais elle me conseilla de rester, la reine
+voulant souper. Je restai donc et nous nous mîmes à
+table toutes les quatre. La reine ne fit que se déchaîner
+contre toute la maison de <i>Brunswick</i> et contre
+moi; il n'y eut point d'invectives qu'elle ne dît contre
+la princesse royale et contre sa mère; ma soeur faisoit
+son écho et n'épargnoit pas même le prince <i>Charles</i>.
+Ce beau repas dura jusqu'à minuit; la fin couronna
+l'oeuvre. Nous sommes toutes des étourdies! s'écria la
+reine tout d'un coup, en jetant les yeux sur moi; nous
+parlons ici trop librement devant des gens suspects, et
+toute la clique sera informée dès demain de notre conversation;
+je connois les espions qui sont autour de moi
+et qui font amitié avec mes ennemies, mais je saurai les
+faire rentrer dans leur devoir. Bon soir! Madame, continua-t-elle
+en m'adressant la parole, ne manquez pas
+d'être prête à 3 heures, car je ne suis pas d'humeur à
+vous attendre. Je me retirai sans dire mot. J'étois
+outrée de tout ce que j'avois entendu, et je comprenois
+fort bien que ces gens suspects et ces espions n'étoient
+que ma petite personne.</p>
+
+<p>Je me retirai dans ma chambre, où je trouvai ma
+bonne gouvernante qui commençoit à se rétablir avec sa
+nièce, la <i>Marwitz</i>. Je leur fis part de l'agréable soirée
+que je venois de passer. Je pleurois à chaudes larmes; je
+voulus faire la malade et rester dans ma chambre, mais
+elles trouvèrent moyen de me tranquilliser et de m'en
+empêcher. Il étoit si tard, que je n'eusse que le temps
+de m'habiller et j'arrivai avant 3 heures toute parée
+dans l'appartement de la reine. On peut bien juger
+que j'y avois l'entrée libre, elle me fut pourtant refusée
+cette fois; la <i>Ramen</i> avec son air de suffisance m'arrêta
+à la porte de la chambre. Eh mon Dieu! Madame, me
+dit-elle, c'est vous? quoi, déjà toute prête? Ja reine ne
+fait que s'éveiller et elle m'a ordonné de ne laisser
+entrer personne; je vous avertirai quand il sera temps
+de venir. J'allai en attendant me promener dans la
+galerie avec mes dames. Les deux duchesses s'y rendirent
+un moment après. Celle de <i>Bevern</i> me regardant
+tendrement me dit: vous avez du chagrin, vous
+avez sûrement pleuré. Cela est vrai, lui dis-je, et j'espère
+qu'on sera bientôt content, et que la mort me délivrera
+de mes peines, car je ne puis quasi me traîner et je
+sens que mes forces diminuent journellement. Vous
+avez de l'ascendant sur <i>Sekendorff</i> et vous en avez
+sur le roi, tirez-moi d'ici, pour l'amour de Dieu! et
+faites ensorte qu'on me laisse mourir en paix à Bareith.
+Je ferai tout mon possible pour vous contenter, Madame,
+me répondit ma bonne duchesse; quoique vous
+ne vous expliquiez pas avec moi, je sais tout ce qui
+s'est passé hier au soir, et je veux bien vous nommer
+mon auteur, c'est la princesse <i>Charlotte</i>. Je fus frappée
+de ce qu'elle me disoit. Vous êtes surprise, continua-t-elle,
+mais je ne le suis pas; j'aurai une belle-fille
+qui nous donnera du fil à retordre, mon fils la connoît
+aussi bien que moi, mais il saura la ranger. La reine
+nous interrompit; elle entra dans la chambre, accompagnée
+de ma soeur et de la princesse royale, auxquelles
+elle n'avoit pas fait refuser sa porte comme à
+moi. Après avoir salué les duchesses, elle me dit en
+me regardant du haut en bas: vous avez dormi long-temps,
+Madame, je crois que vous pourriez bien être
+éveillée quand je le suis. Je suis depuis 3 heures ici,
+lui dis-je, la <i>Ramen</i> le sait et n'a pas voulu me laisser
+entrer. Elle a fort bien fait, dit-elle, vous êtes mieux
+à votre place avec les duchesses qu'avec moi. En
+même temps elle se mit dans une espèce de petit char
+avec la princesse royale. Je montai dans un carosse de
+parade avec ma soeur, les deux duchesses dans un
+autre et tous les princes et Mrs. de la cour montèrent
+à cheval.</p>
+
+<p>Nous fûmes une bonne heure en chemin pour
+arriver au rendez-vous. Il faisoit une chaleur excessive.
+On avoit fait tendre une douzaine de tentes de simple
+toile, qui pouvoient contenir cinq personnes chacune.
+Ces tentes étoient destinées pour la reine, les princesses
+et toutes les dames de la ville et de la cour. Plus de
+80 carosses, remplis de dames, se mirent à notre suite.
+Tous les équipages étoient magnifiques et tout le monde
+s'étoit réuni pour briller ce jour-là. Nous passâmes
+toutes dans cet ordre devant les troupes, au nombre de
+22,000 hommes, qui étoient rangés en bataille. Le
+roi étoit à l'entrée de la tente préparée pour la reine.
+Il nous y fourra toutes de façon qu'il y avoit toujours
+quatre de nous qui étoient debout, pendant
+que les autres étoient couchées à terre ou assises. Le
+soleil nous dardoit à travers cette fine toile et nous
+succombions sous la pesanteur de nos habits. Ajoutez
+à cela qu'il n'y avoit pas le moindre rafraîchissement.
+Je me couchai à terre au fond de la tente; les autres
+qui étoient toutes devant moi me garantissant un peu
+du soleil. Je restai dans cette attitude depuis 5 heures
+du matin jusqu'à 3 heures de l'après-midi, où nous nous
+remîmes toutes en carosse. Nous allions pas à pas, de
+façon que nous ne débarquâmes qu'à 5 heures du soir
+au château, sans avoir pu prendre une goutte d'eau.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes tout de suite à table avec tous
+les princes. Le roi vint à la fin du repas. Il étoit de
+fort bonne humeur et un peu gris, ayant traité tous les
+généraux et colonels de l'armée. Nous nous levâmes
+de table à 9 heures, et après avoir pris le café, nous
+nous mîmes en carosse dans le même ordre qu'à l'entrée
+et allâmes conduire la princesse à son palais. Nous y
+restâmes jusqu'à 11 heures, après quoi chacun se retira.</p>
+
+<p>Nous eûmes toutes ordre de la reine d'être habillées
+à 8 heures du matin, devant aller avec le roi
+à la dédicace de l'église St. Pierre. Je ne pus être
+de cette partie, ayant été malade à mourir toute la
+nuit, et me trouvant encore si mal le matin, que je ne
+pouvois me remuer. J'envoyai faire mes excuses à la
+reine. Elle m'envoya la Ramen pour me dire, que
+je devois sortir à quelque prix que ce fût; que j'étois
+toujours malade imaginaire et qu'elle n'acceptoit point
+d'excuses. Je dis à cette femme, qu'elle pouvoit assurer
+la reine que j'étois réellement malade et hors d'état de
+quitter le lit; que je ferois faire mes excuses au roi,
+et que j'étois persuadée qu'il ne trouveroit point mauvais
+que je restasse dans ma chambre. J'envoyai pourtant
+la <i>Grumkow</i> chez la reine. Cette fille étoit hardie
+et avoit la langue bien pendue. La reine avoit des
+égards pour elle à cause de son oncle. Je lui fis la
+leçon. Dès que la reine la vit elle lui dit bon jour!
+<i>Grumkow</i>, eh bien! ma fille a ses caprices aujourd'hui;
+elle ne veut pas sortir et se donner des airs de
+rester dans sa chambre et de prendre ses aises, pendant
+que moi, qui suis plus qu'elle, suis obligée de me
+fatiguer. Madame (c'est la <i>Grumkow</i> qui parle),
+Votre Majesté lui fait tort; Son Altesse royale est déjà
+incommodée depuis long-temps, sa santé est fort dérangée,
+elle n'est pas en état de supporter les fatigues, elle
+a été fort mal cette nuit et je ne sais si elle sera en
+état de faire demain sa cour à Votre Majesté. Demain,
+dit la reine, demain! je crois que vous rêvez; il faut
+savoir se contraindre dans ce monde, il faut qu'elle
+sorte, et dites-lui de ma part que je le lui ordonne.
+Ma foi! Madame, dit la <i>Grumkow</i>, je n'en ferai rien;
+Mdme. la Margrave fera fort bien de retourner le plus
+tôt qu'elle pourra à Bareith, où elle pourra prendre ses
+aises et ses commodités, et où elle ne sera pas traitée comme
+ici. La reine fut un peu décontenancée de cette réponse
+hardie, à laquelle elle ne répondit rien. J'avois fait faire
+mes excuses au roi. Il envoya d'abord demander de
+mes nouvelles et me fit dire, que je devois ménager ma
+santé et faire ensorte que je ne fusse pas malade aux
+noces de ma soeur. En se mettant à table, il s'informa
+encore de moi auprès du prince héréditaire. Tout le
+monde lui dit que j'étois dans une très-mauvaise peau.
+La duchesse de <i>Bevern</i> appuya fort là-dessus et lui
+dit, que si je ne me servois d'une cure, je courois risque
+de voyager bientôt à l'autre monde. Il en parut touché,
+mais la reine crevoit de dépit de voir que tout le
+monde lui donnoit le tort. Je sortis le jour suivant.
+La reine ne me dit rien, mais elle boudoit avec moi.
+Le soir il y eut comédie allemande.</p>
+
+<p>Le prince de <i>Culmbach</i>, qui m'avoit rendu visite
+dès mon arrivée à Berlin, étoit fort mécontent de
+la réception que le roi lui avoit faite. J'avois fait ce
+que j'avois pu pour l'appaiser. Le roi l'avoit invité à
+venir à Berlin, et il s'étoit attendu à y être bien reçu.
+Je lui promis de faire tous mes efforts pour lui procurer
+plus d'agrémens, mais je comptois sans mon hôte.
+On continuoit de tirer le midi et à soir aux billets; tous
+les princes et les princesses, tant du sang qu'étrangers
+se rendoient le matin chez la reine, et dînoient avec le
+roi sans y être invités. Le prince de <i>Culmbach</i> s'y
+trouva le jour suivant comme les autres. Mr. de
+<i>Schlippenbach</i> qui faisoit les fonctions de grand-Maréchal,
+vint lui dire d'un air fort piteux, qu'il étoit
+au désespoir de se voir obligé de l'informer que le roi
+lui avoit défendu de l'inviter à table et de ne lui point
+donner de billet; qu'il aimoit mieux l'en avertir d'avance,
+afin qu'il pût prendre ses mesures là-dessus. Le prince
+de <i>Culmbach</i> outré de colère de l'affront qu'on lui
+faisoit, vint s'en plaindre à ma gouvernante, qui vint
+aussitôt me le dire. Je fus au désespoir de tout cela;
+outre l'estime que j'avois pour le prince de <i>Culmbach</i>,
+l'avanie qu'on lui faisoit retomboit sur nous. Il n'étoit
+pourtant pas temps de faire des plaintes et des représentations,
+le pauvre prince fut donc obligé de se retirer
+sans manger. Il s'assît dans mon antichambre, où
+je le trouvai. Il étoit piqué au vif; le prince héréditaire
+l'étoit aussi; ils vouloient partir sur-le-champ l'un et
+l'autre, et j'eus bien de la peine à les appaiser. Je
+promis au prince de Culmbach de lui faire avoir satisfaction.
+Le général Marwitz étoit à Berlin. Je
+l'envoyai chercher et le chargeai de raccommoder cette
+affaire. Il en parla si fortement au roi, qu'il fit faire le
+lendemain des excuses au prince de Culmbach sur
+ce qu'il étoit arrivé un mal-entendu.</p>
+
+<p>Tout l'amusement qu'on donnoit à toutes ces
+principautés étrangères étoit la comédie allemande,
+où tout le monde s'endormoit d'ennui. La duchesse
+de Bevern, le prince héréditaire, le prince Charles
+et moi, nous nous y placions toujours de façon,
+que le roi ni la reine ne pouvoient nous voir, et
+nous causions ensemble. J'allois toujours à ce chien de
+spectacle avec la duchesse de Brunswick. Elle ne
+vouloit point se mettre en carosse avec la reine, ne
+voulant pas céder le pas à la princesse royale. Elle
+affectoit tous les jours de prendre les devans, pour
+entrer en carosse avant moi et se mettre à la droite.
+Je ne suis ni hautaine ni tracassière, mais je veux que
+chacun me rende ce qui m'est dû, et lorsque je vois
+qu'on y manque, je sais me mettre sur mon quant à
+moi aussi bien qu'un autre. J'avois eu la patience de
+ne faire semblant de rien les premier jours, mais je la
+perdis à la fin et je pris si bien mon temps, que je
+passai la première et me mis à la droite. De ma vie
+je n'ai vu une femme dans une pareille fureur. Elle
+devint cramoisie et elle eut besoin de toute sa raison
+pour ne pas m'arracher les yeux; elle étoit toute bouffie
+de colère. Enfin après avoir ravalé plusieurs fois quelque
+impertinence qu'elle vouloit me dire, je ne suis
+point sur mon rang, me dit-elle, c'est le moindre de
+mes soucis. Ni moi non plus, Madame, lui dis-je et je
+trouve en effet qu'il n'y a rien de plus ridicule que de
+vouloir s'attribuer des prérogatives qui ne nous appartiennent
+pas, et encore plus ridicule de ne pas maintenir
+celles qu'on a. En disant cela je portai la main à ma
+coëffure, car je craignois fort qu'elle ne la fit voler;
+mais heureusement le carosse arrêta et elle en sortit en
+grognant entre ses dents.</p>
+
+<p>Je contai cette scène en arrivant à la reine. Elle
+oublia sa bouderie, tant cette conversation la divertit;
+elle approuva fort mon procédé et me promit de la
+faire bien enrager le soir. Cette princesse étoit détestée
+de tout le monde par sa hauteur. De peur que les
+dames qui alloient chez elle ne s'assissent dans sa chambre,
+elle en avoit fait ôter tous les sièges, ce qui ne se faisoit
+jamais chez la reine, où il étoit permis à chacun de s'asseoir
+dans la première antichambre. Les dames de la
+cour et de la ville en furent si choquées, qu'elles ne
+voulurent plus remettre le pied chez elle. Elle se donna
+encore un nouveau ridicule dans une aventure qui arriva
+quelques jours après.</p>
+
+<p>Nous étions tous à la comédie. Ce spectacle se
+donnoit dans un endroit où avoit été autrefois le manège.
+Il n'y avoit que deux issues; celle par laquelle nous y
+venions étoit par l'écurie, qu'il falloit traverser et d'où
+on entroit dans un petit corridor si étroit, qu'à peine
+une personne pouvoit y passer. Le roi se plaçoit à
+côté de la porte, de façon que nous passions tous en
+revue devant lui. Je me mettois toujours à l'autre bout
+du banc avec ma petite coterie que j'ai déjà nommée.
+A peine la pièce eut-elle commencé, qu'il s'éleva un
+orage épouvantable. Les éclairs donnoient de toutes
+parts et il sembloit que le théâtre fut en feu; un coup
+de tonnerre qui fit un bruit affreux, succéda à ces éclairs.
+Il n'y eut personne qui ne fit le plongeon, croyant que
+la foudre avoit donné au milieu du théâtre. Un moment
+après nous entendîmes des cris terribles, et on vint
+avertir le roi que la foudre étoit tombée dans l'écurie.
+Ce prince étant près de la porte, sortit aussitôt avec la
+reine et la princesse royale. Mais à peine furent-ils
+dehors; que chacun se précipita dans ce corridor, de
+façon que mes soeurs, la duchesse de <i>Bevern</i>, le
+prince héréditaire, le prince <i>Charles</i> et moi ne pûmes
+sortir. La vieille duchesse de <i>Brunswick</i> faisoit
+tous ses efforts pour se sauver, mais inutilement. Nous
+attendîmes long-temps, dans l'espérance que la foule se
+dissiperoit, mais commençant à craindre pour notre vie
+nous résolûmes de faire un généreux effort pour passer.
+Le prince héréditaire et <i>Charles</i> nous frayèrent le
+chemin à grands coups de poing. Il pleuvoit si fort que
+l'eau tomboit du ciel comme une déluge. Je montai en
+carosse avec mes trois soeurs et la duchesse de <i>Bevern</i>.
+Celle de <i>Brunswick</i>, par les soins des deux princes et
+de son cher Mr. Stoeken s'étoit dépétrée de la foule et
+nous suivoit; elle se mit en carosse avec le duc, son
+époux. Les deux princes voulurent s'y mettre, mais elle
+eut l'effronterie de leur dire, qu'ils étoient encore de
+jeunes gens, que la pluie ne leur feroit aucun mal et
+qu'il falloit que Mr. <i>Stoeken</i> fût dans son carosse.
+Les deux princes ne lui pardonnèrent pas ce tour-là, et
+firent des railleries piquantes sur son compte, qui donnèrent
+à rire au public: car quoique le prince Charles
+fût son petit-fils, il ne la ménagea pas moins que le
+prince héréditaire.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit que le roi se trouvoit incommodé
+depuis quelque temps, et que les médecins prenoient
+son mal pour une goutte remontée. Les inquiétudes où
+nous étions pour lui se dissipèrent; il prit ce jour-là la
+goutte à la main droite. Il souffroit beaucoup, mais on
+étoit bien aise que son mal se fût dissipé par-là.</p>
+
+<p>Le jour suivant, le 2. de Juillet, fixé pour les noces
+de ma soeur, nous nous rendîmes toutes dans l'appartement
+du roi, où ma soeur fit sa renonciation. Nous
+allâmes ensuite dîner chez la reine. Le roi s'étoit
+couché; il nous fit appeler après le dîner, la reine, ma
+soeur et moi. Nous prîmes des sièges et nous nous
+rangeâmes autour de son lit. Ma soeur avoit l'air triste;
+la reine avoit eu le jour précédent une longue conversation
+avec elle et lui avoit confié le mortel chagrin,
+dans lequel elle se trouvoit, de voir toutes ses espérances
+ruinées. Ma chère Charlotte, lui avoit-elle dit,
+le coeur me saigne, quand je pense que vous allez être
+sacrifiée demain; j'ai caché mon secret à tout le monde
+mais j'avois fait jouer tant de ressorts, que je me flattois
+encore qu'on feroit quelques démarches en Angleterre
+pour rompre votre mariage. Je suis dans un chagrin
+mortel, mes ennemis triomphent par-tout de moi, et
+vous allez épouser un gueux qui n'a pas le sens commun.
+Cette conversation me fut rapportée par mes soeurs
+cadettes. Ces grandes vues d'ambition que la reine
+avoit mises en tête à ma soeur, lui donnoient cet air
+triste dont je viens de parler. Le roi qui savoit tout
+ce qui se passoit dans la chambre de la reine par la
+Ramen qui étoit son espion, jugea bien de quoi il
+étoit question. Qu'avez-vous, ma chère Lotte? lui dit-il,
+êtes-vous fâchée de vous marier? Il est bien naturel,
+lui repartit-elle, d'être un peu pensive un jour de noce;
+l'engagement que je vais prendre est pour toute ma
+vie, et il est tout simple que je fasse des réflexions là-dessus.
+Le roi se mit à rire malicieusement: des
+réflexions! dit-il; c'est Mdme. votre mère qui vous en
+fait faire, et qui travaille toujours au malheur de ses
+enfans par des chimères qu'elle leur met dans l'esprit;
+consolez-vous, vous ne seriez jamais allée en Angleterre,
+on ne vous y a jamais souhaitée et on n'a pas
+fait la moindre démarche pour cela; j'aurois été charmé
+de vous y établir, mais ils ne veulent point de paix avec
+moi et me chagrinent tant qu'ils peuvent. Pour vous,
+me dit-il, je vous avoue que je suis cause que votre
+mariage s'est rompu; je m'en repens tous les jours,
+mais ce sont ces diables de ministres qui m'ont trompé.
+Je vous demande pardon, je vous ai causé bien du chagrin,
+mais ce sont de méchantes gens qui m'ont porté
+à cela; si j'en avois agi en homme d'esprit, j'aurois congédié
+Grumkow dans le temps que Hotham étoit
+ici, mais j'étois ensorcelé alors, et je suis plus à plaindre
+qu'à condamner. Je lui répondis, qu'il n'avoit aucun
+reproche à se faire là-dessus; que j'etois très-contente
+de mon sort, ayant un époux qui m'aimoit et que j'aimois
+passionnément, et que Dieu pourvoiroit au reste.
+Ma réponse lui plut; il m'embrassa; vous êtes une honnête
+femme, me dit-il, et Dieu vous bénira. Nous nous
+retirâmes ensuite pour aller nous habiller. La reine
+m'ordonna de me trouver à 8 heures aux grands appartemens
+du château.</p>
+
+<p>J'y trouvai tout le monde assemblé. On me mena
+dans une chambre destinée pour les principautés. La
+princesse royale y étoit avec mes deux soeurs cadettes,
+les princesses du sang et les deux duchesses. La reine
+y vint un moment après, accompagnée de la mariée.
+Le prince Charles lui donna la main et la conduisit
+à la salle où se devoit donner la bénédiction. Nous
+suivîmes toutes selon notre rang, conduite chacune par
+un prince. Le roi étoit assis vis-à-vis de la table nuptiale.
+Toute la cérémonie des noces fut pareille à la
+mienne à cela près, que la reine déshabilla toute seule
+ma soeur et ne voulut pas souffrir qu'un autre lui mit
+une épingle. Tout fut fini à deux heures après minuit.</p>
+
+<p>Mon jour de naissance étant le lendemain, tous les
+princes et princesses vinrent me rendre visite le matin.
+Ils se firent tous un plaisir de m'apporter des présens;
+j'en reçus des paniers remplis de tout le monde, hors de
+la reine. Nous allâmes toutes ensemble chez ma soeur,
+et de-là je me rendis chez le roi. Ce prince étoit au lit,
+fort incommodé de la goutte. Dès qu'il me vit il
+m'appela et me félicita, me souhaitant beaucoup de bonheur;
+et se tournant vers la reine, il la chargea
+de chercher un présent pour moi. Laissez-le lui choisir
+à elle même, lui dit-il, je le payerai, et il faut que vous
+lui en donniez aussi un. L'après-midi la reine fit venir quelques
+marchands bijoutiers, et me dit de choisir ce qui
+me plairoit le plus. Il y avoit une petite montre de
+jaspe garnie de brillans, dont le marchand demandoit
+400 écus, mon choix tomba sur cette montre. La reine
+la considéra pendant quelque temps, puis me regardant
+d'un oeil de mépris: vous vous imaginez, dit-elle, Madame,
+que le roi vous fera un présent si considérable;
+vous n'avez pas le pain et vous voulez des montres?
+un présent beaucoup moindre pourra vous contenter.
+En même temps elle renvoya toute la boutique, ne
+retenant qu'une petite bague de dix écus, qu'elle me
+donna, et elle dit ensuite au roi, que tout ce qu'elle
+avoit vu étoit si cher, qu'elle n'avoit rien voulu choisir.
+Son procédé me mortifia plus que la perte de mon
+présent, mais je m'étois armée de patience, et l'espoir
+de me retrouver bientôt à Bareith m'aidoit à supporter
+toutes ces avanies.</p>
+
+<p>Le jour suivant il y eut bal. Comme il y avoit un
+monde infini, on dansa dans quatre endroits différens et
+on divisa le bal en quadrille. Ma soeur de Brunswick
+menoit le première; la reine, la princesse royale,
+mes soeurs et moi en étions; la Margrave Philippe
+menoit la seconde; la princesse de Zerbst la troisième
+et Mdme. de Brand la quatrième. Le bal commença
+à 4 heures de l'après-midi. Tous les cierges, car je ne
+puis les appeler bougies, étoient allumés et il faisoit une
+chaleur à mourir. Il y eut deux bals de cette espèce,
+où tout le monde crevoit de fatigue et de chaleur.</p>
+
+<p>J'étois sur les dents; mon mal augmentoit à vue
+d'oeil et ma foiblesse étoit si grande, que je ne pouvois
+quasi marcher. Le prince héréditaire étoit dans des
+inquiétudes mortelles de me voir dépérir comme cela,
+et sur-tout d'être obligé de me quitter. Il partit le 9.
+de Juillet, pour se rendre à son régiment, dont la revue
+étoit fixée au 5. d'Août. Comme il faisoit le plus
+beau temps du monde, je fis partie avec la princesse
+royale d'aller nous promener sur le vourst. C'est une
+espèce de voiture découverte, où 12 personnes peuvent
+être placées, ce qui est fort joli, puisque l'on peut jouir
+en même temps du plaisir de la promenade et de la
+conversation. J'allois souper chez la princesse royale
+en petite coterie, et nous passâmes la soirée très-agréablement.</p>
+
+<p>Le lendemain il y eut grande promenade. Nous
+étions toutes en phaëton, parées de notre mieux; toute
+la noblesse suivoit en carosse; on en compta 85. Le roi
+dans une berline menoit le branle; il avoit ordonné d'avance
+tout le tour que nous devions faire; il s'endormit. Il
+vint une pluie et un orage épouvantable; malgré cela
+nous nous promenions toujours pas à pas. On peut bien
+s'imaginer comme nous fumes accommodées; nous
+étions mouillées comme des canes; les cheveux
+nous pendoient autour de la tête et nos habits et
+coiffures étaient abymées. Nous débarquâmes enfin après
+3 heures de pluie à Mon-bijou, où il devoit y avoir une
+grande illumination et bal. Je n'ai rien vu de si comique
+que toutes ces dames, faites comme des Xantippes et
+dont les habits leur colloient sur le corps. Nous ne
+pûmes pas même nous faire sécher et il fallut rester tout
+le soir avec nos habits mouillés. Tous les jours suivans
+il y eut comédie.</p>
+
+<p>Ma santé et mes forces diminuant journellement, et
+Mr. Stahl, premier médecin du roi, dont j'ai déjà fait
+mention, me négligeant totalement, je m'adressai à celui
+du duc de Brunswick et le consultai sur mon état.
+Après en avoir examiné toutes les circonstances, il conclut,
+que j'avois une fièvre lente et un commencement
+de squirre à l'estomac. Il me dit, que si je ne me soumettois à temps à une cure, je courois risque de mourir
+avant qu'il y eût un an. Je le priai de mettre son
+sentiment sur mon mal par écrit, ce qu'il fit. Mon frère
+ayant été informé de cette consultation et de la conclusion
+du médecin, en fut alarmé et fit venir son
+chirurgien-major, homme fort habile. Il fut du même
+avis que le médecin. Ils vouloient l'un et l'autre me
+faire une cure, mais je ne voulus point, sachant d'avance
+qu'elle ne me feroit aucun bien, ne pouvant me ménager
+et ayant l'esprit trop abattu.</p>
+
+<p>J'avois écrit à Bareith, pour faire ensorte que le
+Margrave nous tirât de Berlin. Sa lettre, que j'attendois
+avec tant d'impatience, arriva enfin. Elle étoit tournée
+de façon que je pus la montrer au roi. Ce prince en
+avoit reçu une pareille à la mienne, et je me flattois
+que je ne trouverois aucune difficulté à partir. Lorsque
+j'entrai le matin chez la reine, j'y trouvai le roi et la
+duchesse de Bevern. J'ai reçu, me dit-il, une lettre
+de votre beau-père, qui veut vous ravoir auprès de lui;
+il veut vous augmenter vos revenus de 8000 écus, afin que
+vous puissiez tenir votre ménage à part à Erlangue, mais je
+crois que cela ne sera pas nécessaire, puisque je compte
+que vous resterez ici; que voulez-vous que je lui réponde
+là-dessus? Je lui dis, que je serois charmée de pouvoir
+rester à Berlin auprès de lui, mais que la santé du Margrave
+s'affoiblissant, je croyois qu'il vaudroit mieux que
+nous retournassions à Bareith et que le prince héréditaire
+apprît à connoître son pays. Le roi fronça les sourcils:
+voulez vous donc avoir votre ménage à part? continua-t-il.
+Cela est impossible, répliquai-je, avec 8000 écus;
+s'il vouloit en donner une fois autant, cela se pourroit.
+Si je puis l'obtenir, repartit le roi, je vous laisserai aller,
+mais s'il fait de difficultés, vous resterez ici. La duchesse
+de Bevern prit alors la parole et lui dit, que j'étois
+en très-mauvais état et que j'avois besoin de ménager
+fort ma santé, ce que je pourrois mieux faire
+à Bareith qu'à Berlin. Elle lui fit le détail de mon
+mal, concluant que le médecin m'avoit prescrit de
+prendre les eaux. Elle les prendra à Charlottenbourg,
+dit le roi; si elle veut je lui tiendrai sa
+table et elle y sera mieux qu'à Bareith. La duchesse
+ni moi nous n'osâmes rien répliquer à cela, et je fus au
+désespoir de voir que je n'étois pas si près de sortir
+de Berlin, que je me l'étois figuré.</p>
+
+<p>Les ducs et les duchesses partirent le jour suivant.
+Ma soeur les suivit le 17. de Juillet. Le congé que je
+pris d'elle ne fut guère touchant; la reine en revanche
+fut fort triste de son départ. Cette princesse a le coeur
+bon, mais ses soupçons, sa jalousie et ses intrigues
+étoient cause des fautes qu'elle commettoit.</p>
+
+<p>Ma soeur ne fut pas plutôt partie, qu'elle devint
+plus traitable avec moi. Je tâchois par toutes sortes de
+moyens de regagner son amitié; et du moins si je ne
+réussis pas, je gagnai sur elle qu'elle en agissoit mieux
+avec moi que par le passé. J'avois informé le Margrave
+de la conversation que j'avois eue avec le roi, touchant
+mon départ, et je l'avois fort prié de rester ferme sur
+notre retour, sans quoi il ne l'obtiendroit point.</p>
+
+<p>Le roi étoit parti pour la Poméranie le même jour
+du départ de ma soeur. Il fut enthousiasmé du régiment
+du prince héréditaire; rien n'étoit plus beau, plus
+en ordre et mieux discipliné. Il le ramena avec lui à
+Berlin le 8. d'Août. Je pressai fort mon frère de nous
+faire obtenir notre congé. Il conclut avec Sekendorff
+et Grumkow d'en parler au roi le lendemain, mon
+frère devant traiter le roi ce jour-là. Le bonheur voulut
+que je reçusse le matin une lettre du Margrave, dans
+laquelle il m'en adressoit une pour le roi. Je la présentai
+à ce prince au sortir de table. Il étoit de bonne
+humeur et avoit une petite pointe de vin. Tout son
+visage se changea pourtant en lisant cette lettre. Il
+garda quelques momens le silence, et le rompant enfin:
+votre beau-père ne sait ce qu'il veut; vous êtes mieux
+ici que chez lui; il faut que mon gendre s'applique au
+militaire et à l'économie, cela lui est beaucoup plus utile
+que de planter des choux à Bareith. Grumkow et
+Sekendorff lui représentèrent alors, que s'il refusoit
+de nous laisser aller, il nous brouilleroit avec le Margrave;
+que tout cassé qu'il étoit il pourroit lui prendre
+envie de se remarier, ce qui nous seroit fort préjudiciable;
+enfin tout le monde se joignit à eux. Le roi me
+regardant me demanda, ce que j'en pensois? Je lui répondis,
+que ces Mrs. avoient raison et que le roi nous
+feroit une grâce de nous laisser partir. Eh bien! partez
+donc, dit-il, mais vous n'êtes pas si pressés, vous pouvez
+attendre jusqu'au 23. d'Août. Jamais joie n'égala
+la mienne d'avoir obtenu mon congé.</p>
+
+<p>Je passai fort tranquillement les quinze jours, que
+je restai encore à Berlin. La reine me regrettoit, ayant
+commencé à se raccoutumer à moi. J'eus même une
+grande explication avec elle. Elle me dit, que Grumkow
+avoit été cause de son mauvais procédé envers moi,
+et qu'il lui avoit dit, que ma seule timidité avoit été cause
+de la rupture avec l'Angleterre; que l'empressement du
+roi à me faire épouser le prince héréditaire n'avoit
+été que simagrée, et que si j'avois eu plus de fermeté
+dans le temps qu'il m'envoya ces Mrs., cela ne seroit
+jamais arrivé; que je devois juger si elle avoit des sujets
+de plaintes contre moi. Je lui démontrai clairement la
+fourberie de Grumkow.</p>
+
+<p>Le roi vint me dire adieu le jour de mon départ,
+mais d'une façon fort froide. Ce fut la dernière fois
+que je vis ce cher père, dont la mémoire me sera à
+jamais en vénération. Le congé que je pris de mon
+frère fut des plus touchans. La reine fondoit en larmes
+lorsque je me séparai d'elle, et je partis toute en
+pleurs.</p>
+
+<p>Je dînai à Sarmund; après un léger repas je me
+remis en voiture. Le cocher eut encore la bonté de
+nous verser à bas d'une chaussée. Le carosse fit deux
+fois la culbute et tomba sur l'impériale. Comme je ne
+m'y étois pas attendue, je m'écorchai tout le visage et
+me fit plusieurs contusions à la tête. Cela ne m'empêcha
+pas de continuer mon voyage.</p>
+
+<p>J'arrivai le jour suivant à Halle, où je fus reçue en
+cérémonie. On m'envoya d'abord une députation de
+l'université, qui me harangua sur mon heureuse arrivée;
+et Mr. de Vachhotlz, qui commandoit à Halle dans
+l'absence du prince d'Anhalt, me donna une garde et
+vint me demander la parole. Je trouvai en cette ville
+la duchesse de Ratziville, soeur de la Margrave
+Philippe, qui étoit venue exprès de Dessau pour me
+voir. Je la connoissois très-particulièrement; elle avoit
+beaucoup d'esprit et d'acquis, ce qui rendoit sa société
+très-agréable.</p>
+
+<p>Je partis le lendemain de Halle et j'arrivai le 30.
+d'Août à Hoff. Mr. de Voit, qui vint me joindre à
+Schleitz, m'avertit que le Margrave y étoit et qu'il témoignoit
+beaucoup de joie et d'impatience de nous
+revoir. Il vint au devant de nous avec un cortège de
+30 carosses à quelques portées de fusil de la ville. Je
+fis arrêter ma voiture et je descendis de carosse, voyant
+qu'il en faisoit de même. Il me reçut le plus obligeamment
+du monde et caressa fort le prince héréditaire.
+Nous nous remîmes tous dans mon carosse, où il prit
+place. Il me dit, qu'il me trouvoit prodigieusement
+changée et maigrie, mais qu'il espéroit que ma santé se
+rétabliroit bientôt, ayant fait l'acquisition d'un très-habile
+médecin.</p>
+
+<p>Nous nous arrêtâmes un jour à Hoff et j'arrivai le
+2. de Septembre à Bareith. J'y trouvai Mlle. de Sonsfeld,
+qui fut charmée de me revoir et qui me présenta
+ma petite fille, que je n'aurois sûrement pas reconnue.
+On lui avoit appris nombre de singeries, et je puis dire
+que c'étoit le plus bel enfant qu'on pût voir.</p>
+
+<p>Dès le lendemain je reçus la visite de ce fameux
+médecin, qu'on m'avoit tant prôné. Je lui
+montrai le sentiment de ceux que j'avois consultés
+à Berlin et qu'ils m'avoient donné par écrit. Il me
+dit, qu'il n'étoit pas de leur avis, que mon mal
+provenoit d'un estomac gâté et d'un sang corrompu,
+et qu'il commenceroit par me faire saigner, qu'ensuite il
+me feroit boire tous les matins des bouillons avec de
+l'orge et qu'il étoit persuadé que je me trouverois bientôt
+mieux. Il débuta par me faire tirer le jour suivant
+10 onces de sang, ce qui augmenta si fort ma foiblesse,
+que je fus obligée de garder quelques jours la chambre.
+La Marwitz lisoit devant moi les après-midis et le
+Margrave venoit me voir le soir. Ce prince avoit
+toutes sortes d'attentions pour moi; mais j'en avois
+l'obligation à Mlle. de Sonsfeld, qui s'étoit acquis un
+tel ascendant sur son esprit, qu'elle en disposoit entièrement.
+Pour comble de bonheur il alla à Himmelcron
+et me laissa à Bareith. Il vint me dire en prenant
+congé de moi, qu'il s'en alloit exprès pour me laisser
+le temps de rétablir ma santé; qu'il savoit bien que
+je me contraignois à sortir et à m'habiller quand
+il y étoit, et que cela m'incommodoit; qu'il me
+prioit de me divertir tant que je pourrois jusqu'à son
+retour. Je fus charmée de toutes ces attentions, et
+j'étois bien résolue de me ménager, de façon que je
+pusse conserver toujours cette bonne harmonie. Ma
+soeur d'Anspac vint aussi me rendre visite pour quelques
+jours, et je commençois à goûter quelque tranquillité,
+lorsqu'un nouvel incident me replongea dans de
+nouvelles inquiétudes. Mais il faut que je reprenne ces
+événemens de plus haut.</p>
+
+<p>J'ai déjà parlé de la mort inopinée d'Auguste,
+roi de Pologne. Après le trépas de ce prince il s'étoit
+formé deux partis dans cette république, dont l'un, porté
+pour l'électeur de Saxe, étoit appuyé par l'Empereur
+et la Russie, l'autre, porté pour Stanislas, étoit soutenu
+par la France. La politique de l'Empereur toujours
+opposée à celle de cette monarchie, celle du roi
+de Prusse qui ne se soucioit point d'avoir un voisin
+protégé par une aussi grande puissance, et celle de
+Russie toujours alliée de l'Empereur et des électeurs de
+Saxe, s'opposoient ouvertement à une pareille élection.
+Cependant malgré tous leurs efforts la fraction françoise
+prédomina et élut Stanislas Leczinski pour roi de
+Pologne. La Russie, très-choquée de cette élection, fit
+marcher des troupes en Pologne et commença ses exploits
+militaires par le siège de Dantzick. Tout se préparoit
+à une rupture entre la France et l'Empereur.
+Ce dernier commençoit à faire défiler des troupes en
+Italie et du côté du Rhin. Par le traité secret que le
+roi avoit fait avec l'Empereur, il devoit lui fournir
+10,000 hommes. On me manda de Berlin, que le roi
+se préparoit à faire la campagne lui-même, et qu'il
+comptait fort que le prince héréditaire la feroit avec lui.</p>
+
+<p>C'étoit-là le sujet de mes inquiétudes. J'étois
+si accoutumée à en avoir, que je m'alarmois de
+tout. J'étois plongée dans une noire mélancolie.
+Tous les chagrins que j'avois eus à Berlin m'avoient
+si fort abattu l'esprit, que j'eus bien de la peine
+à reprendre mon humeur enjouée. Ma santé étoit
+toujours la même et tout le monde me croyoit étique.
+Je m'attendois bien moi-même à ne pas réchapper de
+cette maladie et j'attendois la mort avec fermeté. La
+seule récréation que j'eusse étoit l'étude. Je m'occupois
+tout le jour à lire et à écrire, je raisonnois avec la
+Marwitz et tâchois de lui apprendre à penser juste et
+à faire des reflexions. J'avois beaucoup d'amitié pour
+cette fille, qui avoit un attachement extrême pour moi.
+Elle commençoit à prendre beaucoup de solidité, et
+tâchoit de me prévenir en tout ce qu'elle croyoit pouvoir
+me faire plaisir.</p>
+
+<p>Cependant les troupes impériales s'assembloient peu
+à peu. Le duc de Bevern en avoit le commandement.
+Le prince héréditaire brûloit d'envie de faire le campagne.
+Elle ne pouvoit durer long-temps cette année, la saison
+étant trop avancée, et d'ailleurs le Margrave s'opposoit
+ouvertement à ses désirs. Tout ce qu'il put obtenir fut
+la permission d'aller voir l'armée proche de Heilbronn.
+Il partit le 30. de Septembre et fut de retour le 1. de
+Novembre.</p>
+
+<p>Nous eûmes dans ce temps-là la visite de la princesse
+de Culmbach, fille du Margrave George
+Guillaume. L'historie de cette princesse est si singulière,
+qu'elle mérite bien une place dans ces mémoires.</p>
+
+<p>Elle avoit été élevée jusqu'à 12 ans auprès de la
+reine de Pologne, sa tante. Mdme. sa mère, qui étoit
+cette Margrave dont j'ai fait le portrait dans ma relation
+du voyage que je fis à Erlangue, ne jugea pas à propos
+de la laisser plus long-temps à Dresde et la fit revenir
+à Bareith. Cette jeune princesse étoit belle et ses charmes
+ne cédoient en rien à ceux de Mdme. sa mère à cela
+près, que sa taille étoit contrefaite et que ce défaut
+étoit si grand, qu'on ne le pouvoit cacher par l'art. Le
+Margrave, mon beau-père, qui étoit héritier présomptif
+du Margraviat, le Margrave George Guillaume n'ayant
+point d'enfans mâles, fut du nombre des prétendans de
+cette princesse. Il étoit déjà séparé dans ce temps-là
+de son épouse, et par conséquent libre de contracter
+une autre mariage. La Margrave ne pouvoit souffrir ce
+prince. Sa fille étoit dans les mêmes dispositions pour
+lui. Sa beauté, sa modestie, ses manières donnoient une
+jalousie affreuse à sa mère. Elle résolut de plonger
+cette pauvre princesse dans le malheur. Le Margrave,
+son époux, penchoit pour le mariage de sa fille avec
+le prince de Culmbach. La Margrave pour le rompre
+jeta les yeux sur un certain Vobser, gentil-homme de
+la chambre de son époux. Elle lui fit promettre 4000
+ducats, s'il pouvoit s'insinuer de façon auprès de la princesse,
+qu'il pût lui fabriquer un enfant. Vobser se
+trouva très-charmé de cette proposition. Il fit long-temps
+la cour à la princesse sans autre récompense que
+des mépris et des dédains. La Margrave voyant qu'elle
+ne parviendroit à son but de cette façon, fit cacher
+Vobser une nuit dans la chambre de la princesse. Ses
+domestiques étoient gagnes. On l'enferma avec lui; malgré
+ses pleurs et ses cris il vint à bout d'en avoir la possession.
+Ses soumissions, ses respects et ses larmes fléchirent
+la princesse. Il lui fit accroire, qu'il ne dépendoit
+que du Margrave de le faire déclarer comte et ensuite
+prince de l'empire, ce qui le mettoit en état de pouvoir
+l'épouser; que comme elle étoit fille unique, il ne dépendroit
+que du Margrave de lui laisser la plus grande
+partie de son pays, en augmentant les allodiaux, qui
+étoient très-considérables. L'amour joint à ces autres
+considérations, portèrent la princesse à lier une intrigue
+avec son amant et de lui donner des rendez-vous. Ces
+entrevues furent enfin si fréquentes, qu'elle devint enceinte.
+La Margrave qui conduisoit toute l'intrigue de
+concert avec Mr. Stuterheim, premier ministre du
+Margrave, fut d'abord avertie de la réussite de ses désirs;
+mais elle fit semblant d'ignorer la grossesse de sa
+fille, qui tâchoit de son côté de cacher son état autant
+qu'il étoit possible. Le prince de Culmbach de son
+côté ne pensoit qu'à faire réussir son mariage avec cette
+princesse. Il étoit au point de se rendre à Bareith
+pour la demander au Margrave, lorsqu'il reçut une lettre
+de Stuterheim, qui lui faisoit part de tout ce que je
+viens d'écrire. Il renonça tout de suite à son entreprise
+bien heureux d'en avoir été averti à temps et avant
+qu'il eût encore fait la moindre démarche. Cependant
+la princesse affectoit d'être fort malade et de craindre
+une hydropisie. Plusieurs personnes charitables, qui
+avoient approfondi les desseins de la Margrave et la
+maladie de sa fille, lui offrirent leurs services pour la
+tirer de ce mauvais pas, mais, guidée par son amant,
+elle ne voulut jamais leur rien avouer. Le temps de
+son terme s'approchoit. La Margrave se rendit avec
+elle à l'hermitage, tandis que le Margrave et Mr. Vobser
+étoient à la chasse à quelques lieues de-là. La
+pauvre princesse y prit les douleurs d'enfantement; elle
+n'eut pas la fermeté de retenir ses cris. Sa mère
+accourut dans le temps qu'elle donnoit le jour à deux
+garçons jumeaux, dont les visages étoient noirs comme
+de l'encre. La Margrave, malgré les prières et les représentations
+de tous ceux qui étoient autour d'elle,
+prit ces deux enfans, et courant par-tout elle les montra
+à tout le monde criant que sa fille étoit une dévergondée
+et qu'elle venoit d'accoucher. On envoya sur le champ
+une estafette au Margrave, pour lui faire part de
+cette terrible nouvelle. Vobser étoit à côté de lui
+lorsqu'il lut la lettre, et remarquant que ce prince changeoit
+de visage, il jugea par-là du contenu de la lettre
+et se sauva au plus vite. Le Margrave fut si troublé
+de cette catastrophe, qu'avant qu'il pût revenir de son
+étonnement Vobser étoit déjà loin. La princesse fut
+envoyée quelques jours après à Plassenbourg. La Margrave
+avoit tant badiné avec ses deux enfans, qu'ils moururent
+l'un et l'autre. Pour Vobser, il écrivit une
+grande lettre au Margrave, dans laquelle il demanda le
+payemens des 4000 ducats qui lui avoient été promis.
+Ce prince se seroit peut-être vengé de son épouse,
+si la mort qui le surprit peu de temps après, ne
+l'en eût empêché. Le Margrave, mon beau-père,
+voulut en parvenant à la régence faire relâcher la princesse,
+mais la reine de Pologne s'y opposa. Cependant
+comme elle n'étoit plus si exactement gardée, quelques
+prêtres catholiques tâchèrent de la voir, et lui persuadèrent,
+que si elle changeoit de religion, elle auroit la protection
+puissante de l'Impératrice Amélie, qui la tireroit
+bientôt de la captivité où elle languissoit, et lui donneroit suffisamment
+de quoi soutenir son caractère. Elle se laissa
+éblouir par ces belles raisons et fit secrètement abjuration
+de la foi luthérienne. La reine de Pologne étant morte
+quelque temps après, et cette princesse ayant été élargie,
+elle embrassa publiquement la foi catholique. Un remords
+de conscience qui lui prit peu avant mon retour à Bareith,
+lui fit de nouveau quitter cette religion et retourner à
+la foi protestante. Le Margrave qui voulut témoigner
+en cette occasion son zèle pour la religion, l'invita à
+venir à Bareith, où elle fut reçue selon son caractère et
+où il tâcha de la réhabiliter. Cette princesse a du mérite;
+sa conduite a été des plus réglées; elle fait un bien
+infini et ses bonnes qualités effacent la faute dans laquelle
+elle a eu le malheur de tomber.</p>
+
+<p>La princesse ne s'arrêta pas long-temps à Bareith;
+elle retourna quelques jours après son arrivée à Culmbach,
+pour y recevoir le Margrave et le prince héréditaire,
+qui dévoient y aller à la chasse. Ma santé ne
+me permettant pas de les suivre, je restai à Bareith.</p>
+
+<p>Comme je n'omets rien de tout ce qui m'est arrivé,
+et que j'aime à diversifier ces mémoires par toutes sortes
+de petites anecdotes, je vais en raconter une qui fit impression
+sur bien des gens, hors sur moi, m'étant défaite
+à force d'étude et de réflexions de beaucoup de préjuges
+et me piquant d'être un peu philosophe.</p>
+
+<p>Les appartemens du prince héréditaire consistoient
+en deux grandes chambres de suite et un cabinet à
+côté. Ces chambres n'avoient que deux issues; l'une
+par ma chambre de lit et l'autre par un petit vestibule;
+où il y avoit deux sentinelles et un des domestiques du
+prince, qui y dormoient. La nuit du 7. au 8. de Novembre
+les deux sentinelles et le domestique du vestibule
+entendirent marcher dans cette grande chambre pendant
+long-temps, après quoi ils ouïrent des plaintes et enfin
+des lamentations terribles. Ils y entrèrent à diverses
+reprises sans rien voir, et aussitôt qu'ils ressortoient de
+cette chambre, le bruit recommençoit. Six sentinelles
+qui furent relevées cette nuit-là, attestèrent toutes la
+même chose. Sur le rapport qu'on en fit au Maréchal
+de Reitzenstein, la chose fut examinée à la rigueur,
+sans que l'on pût découvrir ce que ce pouvoit être. On
+me fit un mystère de cela. Quelques personnes prétendoient
+que c'étoit la femme blanche, qui venoit pronostiquer
+ma mort; d'autres craignoient qu'il n'arrivât un malheur
+au prince héréditaire. Cette dernière crainte fut bientôt
+dissipée, car le 11. de Novembre le Margrave
+revint avec le prince à Bareith. A peine étoient-ils débarqués,
+qu'il arriva un courier avec la triste nouvelle
+de la mort du prince Guillaume, mon beau-frère, et
+ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ce prince
+avoit expiré la même nuit qu'on avoit entendu tout ce
+bruit au château. Il étoit parti de Vienne avec le
+prince de Culmbach pour se rendre à son régiment,
+qui étoit à Crémone. A peine y fut-il arrivé, qu'il prit
+la petite vérole, qui l'emporta en 7 jours de temps. Ce
+fut un bonheur pour toute la famille; ce prince avoit
+un si petit génie, qu'il auroit fait du tort à toute sa maison,
+s'il avoit vécu.</p>
+
+<p>Le Margrave reçut cette nouvelle avec beaucoup
+de fermeté et ne versa pas une larme. Le prince héréditaire
+en fut inconsolable, et j'eus toutes les peines du
+monde à le distraire de sa douleur. Le prince de
+Culmbach trouva moyen de faire transporter secrètement
+son corps à Bareith. Nous nous rendîmes tous
+avec le Margrave à Himmelcron, pour n'être pas témoins
+de son enterrement. Son corps devoit être déposé
+dans l'église de St. Pierre, où sont les tombeaux de
+tous les princes de la maison. Le caveau où ils reposent
+est muré. On l'ouvrit quelques jours avant l'enterrement
+pour y donner de l'air, mais quelle fut la surprise
+de ceux qui y descendirent de trouver tout ce
+caveau rempli de sang. Toute la ville accourut pour
+voir ce miracle. On en tiroit déjà force conséquences
+fâcheuses. On vint me conter ce phénomène à Himmelcron
+et on m'apporta un mouchoir teint de ce sang
+miraculeux. Personne ne vouloit en informer le Margrave,
+de crainte de l'inquiéter. Pour moi, qui n'ai pas
+beaucoup de foi aux miracles, je jugeai qu'il seroit bon
+d'avertir le Margrave de ce qui se passoit; je le priai
+instamment d'envoyer Mr. Goerkel, son premier médecin,
+pour examiner ce que ce pouvoit être. Le Margrave
+m'accorda ma demande, et prévoyant bien lui-même
+quelle peur panique cela imprimeroit dans les
+esprits, il me pria d'avoir soin d'approfondir ce qui pouvoit
+y avoir donné lieu. Goerkel vint me rapporter le
+soir, que le sang ruisseloit tellement dans le caveau,
+qu'il en avoit fait emporter quelques baquets remplis,
+et qu'après avoir fait une exacte visite, il avoit trouvé
+qu'il découloit par une fente imperceptible d'un cercueil
+de plomb, qui renfermoit une princesse de la maison,
+morte depuis 80 ans, et qu'on ne pouvoit mieux faire
+pour se mettre au fait, que d'ouvrir ce cercueil. Le
+Margrave donna des ordres pour cela, mais on ne put
+en venir à bout sans le briser totalement, ce qu'on ne
+voulut pas faire. Il n'y avoit point de chimiste assez
+habile à Bareith, pour approfondir par la force de son
+art si c'étoit du sang ou quelque liqueur. Un des médecins
+de la ville nous tira enfin d'embarras et eut le
+courage d'en goûter. Le miracle disparut sur-le-champ;
+c'étoit du baume. La princesse qui étoit enfermée
+dans le cercueil d'où sortoit cette liqueur, avoit été
+extraordinairement replète; on l'avoit embaumée, sa
+graisse, jointe au baume, avoit produit tout ce phénomène,
+que les médecins trouvèrent cependant très-singulier
+par rapport à la longueur du temps qui s'étoit
+écoulé depuis sa mort. L'enterrement du prince se fit
+le 3. de Décembre. J'avois permis à mes deux dames,
+la Grumkow et la Marwitz, d'y aller. Elles rentrèrent
+le soir.</p>
+
+<p>Le lendemain étant seule avec la Marwitz et la
+trouvant distraite et rêveuse; je lui en demandai le
+sujet. Elle se mit à soupirer, en me disant qu'elle étoit
+fort triste, mais qu'elle n'osoit parler. Cette réponse
+m'inspira de la curiosité; je la pressai beaucoup de me
+confier son chagrin. Plût au ciel que je pusse vous le
+dire, Madame, me répondit-elle; j'ai plus d'envie de vous
+le faire savoir, que vous n'en avez de l'apprendre, mais
+j'ai fait un serment affreux de garder le silence; tout
+ce que je puis vous dire est, que cela vous regarde.
+L'air et le ton dont elle me parloit m'alarmèrent. Je
+ne pouvois comprendre ce que ce pouvoit être, et je
+tâchai de le deviner en l'interrogeant sur toutes sortes
+de matières. Elle branloit toujours la tête en signe de
+négative; enfin elle me dit que cela regardoit le Margrave.
+Comment! dis-je, veut-il se marier? Elle me
+fit un signe d'approbation. Mais mon Dieu! lui dis-je,
+avec qui? et comment venez-vous à en être informée
+la première? en ce cas, sans me dire de quoi il
+s'agit, vous pouvez me le signifier. Sur cela elle se
+leva, et sautant par la chambre, elle prit un crayon,
+avec lequel elle se mit à écrire sur la muraille, après
+quoi elle s'enfuit. J'étois déjà fort inquiète, mais je
+demeurai immobile en lisant ce qu'elle avoit tracé. Voici
+ce que c'étoit.</p>
+
+<p>J'ai été ce matin chez ma tante Flore (c'étoit le
+nom de baptême de Mlle. de Sonsfeld, que je continuerai
+à lui donner dans la suite de ces mémoires) et
+la trouvant fort pensive et occupée, je lui ai demandé
+ce qu'elle avoit? Elle m'a répondu, qu'elle avoit bien
+des choses en tête, qui me surprendroient fort si elle
+me les disoit. Je l'ai pressée de s'expliquer. Je vous
+confierai mon secret, m'a-t-elle dit, mais j'exige de vous
+que vous me juriez de garder un silence inviolable sur
+ce que je vous dirai. Je lui ai promis ce qu'elle m'a
+demandé. Sur cela elle m'a conté, que le Margrave
+avoit commencé à lui faire la cour après notre départ
+pour Berlin, et qu'il avoit conçu une si haute estime
+pour elle, qu'il avoit résolu de l'épouser; qu'il vouloit la
+faire déclarer comtesse de l'empire, afin qu'elle pût
+prendre le rang de princesse après son mariage; qu'il
+vouloit en ce cas quitter tout-à-fait Bareith et s'établir
+avec elle à Himmelcron; qu'il lui donneroit un capital
+assez considérable qu'il placeroit dans quelque pays étranger,
+et qui lui servant de douaire la mettroit à l'abri de
+toutes les chicanes que le prince héréditaire pourroit lui
+faire, et que le Margrave n'attendoit que l'enterrement
+de son fils, pour faire part à Votre Altesse royale de
+son dessein. Je lui ai représenté, que ni Votre Altesse
+royale ni le prince héréditaire ne consentiroient
+jamais à un tel mariage; que le roi soutiendroit
+Vos Altesses de tout son pouvoir; que toute notre famille
+étoit dans les états de ce prince, qui pourroit se
+venger sur nos parens du tort qu'elle vouloit faire à
+Votre Altesse royale; que la gouvernante seroit obligée
+de quitter sa cour; qu'elle se chagrineroit à la mort et
+qu'enfin je ne pouvois m'imaginer qu'elle pût donner
+dans de pareilles chimères. Ce ne sont point de chimères,
+m'a dit ma tante; je ne sais pourquoi je ne profiterois
+pas de la fortune, qui se présente pour moi; quel
+tort ferai-je au prince héréditaire et à Son Altesse royale?
+si ce n'est pas moi qui épouse le Margrave, c'en
+sera une autre, et au bout du compte le Margrave n'a
+pas besoin de leur consentement. Mais, si vous avez
+des enfans? lui dis-je. Si j'en ai, a-t-elle reparti, je
+crèverai, mais je suis trop vieille pour en avoir. Prenez
+garde à ce que vous ferez, lui ai-je dit, et ne traitez
+pas cela en bagatelle, car j'en prévois de terribles suites.
+Oh! vous n'êtes qu'une jeune personne, a dit la tante,
+vous vous effarouchez sans raison et je suis bien fâchée
+de vous avoir confié mon secret, au moins gardez-vous
+d'en parler à personne; j'irai à Himmelcron, et je tâcherai
+peu à peu de prévenir ma soeur là-dessus, car
+elle n'en sait rien.</p>
+
+<p>De ma vie je n'ai été si surprise; une foule de réflexions
+me roulèrent d'abord dans la tête. Le temps
+étoit court; Mlle. de Sonsfeld devoit venir le jour
+suivant, et selon toute apparence le Margrave devoit me
+faire part de tout ce beau dessein. J'effaçai d'abord ce
+que la Marwitz avoit écrit et je fis appeler le prince
+héréditaire, auquel je fis part de tout ce mystère. Nous
+nous mîmes à la torture pour chercher l'un et l'autre
+des expédients, sans en trouver.</p>
+
+<p>Je m'étois fort altérée. Je fis la malade le soir
+à table, mon trouble m'empêchant de tenir contenance.
+Nous ne pûmes dormir de toute la nuit, le prince héréditaire
+et moi, et ne fîmes que nous promener par la
+chambre. La chose étoit de grande conséquence de
+toutes façons. Premièrement il n'étoit guère honorable
+pour nous d'avoir une belle-mère si fort au dessus de
+notre caractère: secondement cette belle-mère ne pouvoit
+que nous faire un tort infini, achever de ruiner le
+pays, et qui plus est, de nous brouiller de nouveau avec
+le Margrave; troisièmement la gouvernante, que j'aimois
+comme ma mère et qui m'étoit attachée à brûler, et la
+Marwitz à laquelle je voulois un bien infini, étoient
+obligées de me quitter et devenoient les plus malheureuses
+personnes du monde, car le roi les auroit forcées à retourner
+à Berlin, où il les auroit fait enfermer, et en
+quatrième lieu cette aventure ne pouvoit que me faire un
+tort infini dans le monde; on ne pouvoit que penser que
+je m'étois laissé duper, personne ne pouvant que soupçonner
+ma gouvernante et ma soeur d'intelligence pour
+me tromper. Tout cela me mit si fort le sang en
+mouvement, que malgré tous les efforts que je fis
+je ne pus me contraindre le lendemain, de façon que
+dès que la Flore m'eut envisagée elle remarqua que
+j'avois un mortel chagrin, en conclut par l'air embarrassé
+dont je lui parlai, que la Marwitz m'avoit découvert
+le pot aux roses (ordinairement lorsqu'on a quelque chose
+à se reprocher on est craintif). Elle persuada donc au
+Margrave d'attendre encore à me parler, jugeant qu'il
+n'en étoit pas encore temps. Après avoir fait cette
+démarche, elle fit de cruels reproches à la Marwitz
+sur son indiscrétion, mais cette fille la rassura si bien,
+qu'elle trouva moyen de lui tirer encore les vers du nez.
+La Flore lui parla avec une satisfaction extrême de sa
+future grandeur. Je pourrai, dit-elle, prétendre le rang
+sur Son Altesse royale en qualité de belle-mère, et le
+Margrave m'a dit, qu'il vouloit absolument que j'eusse la
+préséance, mais je ne manquerai jamais à ce que je dois
+à la princesse héréditaire, et je tâcherai de lui rendre
+toutes sortes de bons services. Je veux attendre encore
+quelque temps avant que de lui découvrir tout ceci; je
+tâcherai de la gagner, le Margrave fera la même chose,
+et à force de caresses elle donnera les mains à ce que
+nous voudrons.</p>
+
+<p>La Marwitz ne manqua pas de me rapporter
+tout ceci. Après avoir bien ruminé dans ma cervelle,
+je résolus d'avertir la gouvernante de ce qui se passoit.
+Mais pour ne point compromettre la Marwitz, je
+feignis d'avoir reçu un billet anonyme, par lequel on
+m'informoit de tous ces beaux projets. Mdme. de
+Sonsfeld jeta d'abord feu et flammes, disant que c'étoit
+une invention de ses ennemis, qui vouloient la perdre elle
+et sa famille. Mais sur les fortes preuves que je lui
+donnai de la probabilité qu'il y avoit au contenu du
+billet, elle s'appaisa peu à peu. Je lui fis envisager ensuite
+les fréquentes visites que le Margrave faisoit à sa
+soeur, lés égards et les considérations qu'il avoit pour
+elle et mille petites choses, auxquelles je n'avois pas
+moi-même fait réflexion, mais qui étoient frappantes après
+l'avis. Ma gouvernante leva les yeux et les mains au
+ciel en fondant en larmes. Dans son premier mouvement
+elle vouloit aller chanter pouille au Margrave, ensuite
+elle vouloit demander son congé et emmener sa soeur
+avec elle. Ce n'étoit point ma compte que tout cela.
+Je lui représentai tant et tant qu'il falloit rompre cette
+intrigue par la douceur et par des remonstrances qu'on
+feroit à sa soeur, qu'enfin elle consentit à ce que je
+voulus. La Flore revint encore plusieurs fois à Himmelcron.
+La gouvernante ne pouvoit s'empêcher de la
+picoter sur les longues conversations qu'elle avoit avec
+le Margrave, mais je la tourmentois tant qu'elle gardoit
+encore le silence.</p>
+
+<p>Nous retournâmes enfin le 20. de Décembre en
+ville. Ce fut là que son humeur violente ne pouvant
+plus se contenir, elle traita sa soeur de Turc
+à More et lui dit que je savois toutes ses menées.
+La Flore avoit un génie très-borné. La gouvernante
+qui étoit de beaucoup plus âgée qu'elle,
+avoit eu soin de son éducation, ce qui étoit cause qu'elle
+avoit conservé une espèce de crainte pour elle. Cette
+pauvre fille se laissa intimider et lui confessa tout ce
+que je viens d'écrire. Elle lui montra même des lettres
+du Margrave, dans lesquelles il lui faisoit part de plan
+qu'il avoit fait pour la sûreté de son établissement en
+cas qu'elle devînt veuve, et ses lettres étoient remplies
+des promesses les plus flatteuses. La gouvernante,
+après les avoir lues, lui dit, qu'elle devoit venir avec
+elle sur-le-champ chez moi et me porter ses lettres, et
+que là elle devoit en écrire une en ma présence au
+Margrave et rompre une fois pour toutes avec lui, sinon
+qu'elle, la gouvernante, partiroit sur l'heure, et que si la
+Flore ne vouloit pas la suivre, elle trouveroit bien
+moyen de la tirer de Bareith d'une ou d'autre façon.
+Le ton ferme avec lequel Mdme. de Sonsfeld lui
+parla, lui fit peur. Elle vint chez moi. Après m'avoir
+fait le récit de tout son roman elle voulut me faire
+accroire, qu'elle n'avoit eu aucun dessein d'accepter les
+offres du Margrave. Je fis semblant d'être sa dupe.
+Elle me fit lire les lettres qu'elle avoit reçues de lui.
+Je lui parlai avec douceur et amitié, mais en même
+temps je lui fis comprendre, que je ne donnerois jamais
+les mains à ce mariage. Le prince héréditaire lui fit
+beaucoup de promesses, d'avoir toute sa vie soin d'elle,
+mais il lui dit à peu près les mêmes choses que moi.
+Pour princesse, lui dis je, vous ne le serez jamais; vous
+ne pouvez le devenir que par l'Empereur et ce prince
+a trop de considération pour le roi, pour faire une
+chose qui le désobligeroit si fort, et pour être mariée
+de la main gauche, je vous crois le coeur trop bien
+placé, pour accepter un pareil poste; vous voyez bien
+que c'est une chose impossible. Sur cela elle me promit
+d'écrire si fortement au Margrave, qu'elle lui ôteroit
+cette idée totalement de l'esprit; mais que pouvant néanmoins
+nous être de quelque utilité par l'ascendant
+qu'elle avoit sur lui, elle vouloit se ménager, de façon
+qu'elle pût nous rendre service, et le tenir en bride en
+même temps. Elle tint parole, et je fus charmée d'avoir
+rompu si heureusement cette méchante affaire. Il faut
+pourtant que je fasse son portrait ici.</p>
+
+<p>Mlle. de Sonsfeld n'a que cinq pieds; elle est
+extraordinairement replète et boite du pied gauche; elle
+avoit été une beauté parfaite dans sa jeunesse, mais la
+petite vérole lui avoit si fort grossi les traits, qu'elle ne
+pouvoit plus passer pour telle; cependant tout son visage
+est prévenant et ses yeux si spirituels, qu'on y est
+trompé; sa tête, trop grande pour son petit corps, la
+fait paroître naine, mais cependant sa figure n'est point
+frappante; elle a bonne grâce, des façons et des manières
+qui dénotent qu'elle a été dans le grand monde;
+son coeur est excellent, elle est douce et serviable, et
+en un mot, il n'y a rien à redire à son caractère;
+sa conduite a toujours été des plus réglées; mais le
+ciel ne l'avoit pas douée d'esprit; elle a une certaine
+routine du monde, qui est cause qu'on ne remarque
+pas ce défaut, et ce n'est que dans le particulier
+qu'on s'en aperçoit; les avantages que le Margrave lui
+avoit offerts, l'avoient éblouie, son amour propre et son
+ambition l'avoient séduite et son peu de génie l'avoit
+empêché d'en prévoir les conséquences.</p>
+
+<p>Le Margrave commença bien tristement l'année
+1734, puisque ce fut par la perte de ses espérances.
+Il pleura beaucoup en recevant la fatale lettre de la
+Flore, à ce qu'elle me conta. Cependant ce premier
+mouvement passé, il se flatta de nouveau de la réduire.</p>
+
+<p>Ma santé étoit toujours le même. Je n'avois plus
+de fièvre continue, mais elle venoit tous les soirs. Cela
+ne m'empêchoit pas de voir du monde, mais je m'ennuyois
+beaucoup, et d'ailleurs j'étois toujours mélancolique,
+quoique je me contraignisse si fort, qu'il n'y
+avoit que ceux qui étoient autour de moi qui le remarquassent.
+Cette mélancolie provenoit en partie de
+ma maladie, et en partie de tous les chagrins qui j'avois
+essuyés à Berlin, et qui m'avoient accoutumée à rêver
+et à être toujours pensive.</p>
+
+<p>Le régiment impérial du prince Guillaume étant
+devenu vacant par sa mort, on conseilla au Margrave
+de le demander pour son fils. Ce régiment avoit été
+levé par le Margrave George Guillaume à condition,
+qu'il resteroit à la maison. Le Margrave me chargea
+d'écrire à ce sujet à l'Impératrice. Cette princesse me
+répondit fort obligeamment et m'accorda ma prière.
+Le prince héréditaire en eut beaucoup de joie, aimant
+fort le militaire, qui étoit sa plus grande passion.</p>
+
+<p>Nous étions dans le temps du carnaval. La Marwitz
+qui faisoit ce qu'elle pouvoit pour me dissiper,
+me proposa de faire ensorte qu'il y eût une Wirthschaft.
+Le prince héréditaire qui aimoit à se divertir,
+me pressa aussi de disposer le Margrave à cela. La
+chose étoit assez difficile. Le Margrave n'étoit point
+porté pour les plaisirs; il s'en faisoit un cas de conscience,
+et son aumônier, piétiste outré, le confirmoit dans
+ses idées. La Flore à qui nous en parlâmes, promit
+de faire réussir la chose. En effet elle sut si bien tourner
+l'esprit du Margrave, qu'il vint me proposer cette
+fête. J'y topai d'abord. Il me pria de l'ordonner telle
+que je la voudrois, à condition qu'il ne se masqueroit
+point. Cet amusement n'est connu qu'en Allemagne.
+Il y a un hôte et une hôtesse qui traitent; les autres
+masques représentent tous les métiers et professions
+différentes qu'il y a au monde. On ne met point de
+masque devant le visage à ces sortes de fêtes, et c'étoit
+pour cela que la Marwitz avoit inventé cela, sachant
+bien qu'il seroit inutile de proposer un bal masqué, que
+le Margrave n'auroit jamais souffert.</p>
+
+<p>Je fis décorer toute la salle, qui est d'une grandeur
+immense, comme un bois, au bout duquel on
+voyoit un village avec son hôtellerie, ayant pour
+enseigne la bonne femme sans tête. Cette hôtellerie
+étoit toute construite d'écorce d'arbres, et son toit étoit
+couvert de lampions. Elle contenoit une table de cent
+couverts, dont le milieu représentoit un parterre, orné
+de divers jets d'eau. Les maisons de paysans enfermoient
+des boutiques de rafraîchissemens. Le bal commença
+après souper. Tout le monde fut charmé de cette fête
+et se divertit très-bien. Il n'y eut que moi qui eusse
+l'ennui en partage, car le Margrave ne cessa de m'entretenir
+de sa désagréable morale, et m'obséda si bien tout
+le soir, que je ne pus parler à personne, quoiqu'il y
+eût beaucoup d'étrangers avec lesquels j'aurois volontiers
+lié conversation.</p>
+
+<p>Le dimanche après, l'aumônier du Margrave prêcha
+publiquement contre cette masquerade. Il nous apostropha
+tous en pleine église, et quoiqu'il y épargnât le Margrave
+en public, il lui fit des reproches si durs dans
+son particulier, d'avoir donné les mains à un tel péché,
+que le pauvre Margrave se crut damné à toute éternité.
+Il fit tant de sermens à cet ecclésiastique, de ne plus
+souffrir de pareils plaisirs dans son pays, qu'il en reçut
+enfin une absolution. Mais ce prince ne s'en tint pas
+là et voulut aussi faire abjurer les plaisirs au prince
+héréditaire. Celui-ci trouva moyen d'éluder le serment
+qu'il prétendoit de lui, ce qui déplut fort au Margrave.
+Une aventure qui arriva alors augmenta encore sa superstition,
+et nous auroit réduits à vivre comme les religieux
+de la Trappe, si le prince héréditaire ne s'étoit donné
+la peine d'approfondir le faux.</p>
+
+<p>Depuis la mort du prince Guillaume une terreur
+panique s'étoit emparée de tous les esprits. Il y avoit
+tous les jours des histoires de revenans, qu'on prétendoit
+avoir vus au château, les unes plus ridicules que les
+autres. Le soin de ma conservation fit agir un esprit
+en chair et en os en ma faveur. L'on croit toujours
+ce que l'on souhaite. Un bruit de ville me faisoit passer
+pour enceinte. Comme j'étois persuadée que ce bruit
+étoit faux, moitié pour m'amuser, moitié pour le bien de
+ma santé, auquel les médecins avoient prescrit beaucoup
+d'exercice, j'apprenois à monter à cheval. Le Margrave
+m'avoit donné un cheval noir fort doux, et comme
+j'étois fort foible, je ne montais tout au plus qu'un quart
+d'heure. Toute nouveauté est mal reçue. Cette mode,
+fort en vogue en Angleterre et en France, n'étoit point
+introduite en Allemagne. Tout le monde cria contre,
+et ce fut ce qui donna lieu aux revenans. On vient
+bientôt avertir le Maréchal de Reitzenstein, qu'un
+spectre d'une figure effrayante apparoissoit tous les soirs
+dans un des corridors du château, et prononçoit d'une
+voix terrible ces étonnantes paroles: dites à la princesse
+du pays, que si elle continue à monter le cheval noir,
+elle en aura grand malheur, et qu'elle se garde bien
+de sortir de sa chambre pendant la durée de six
+semaines. Mr. de Reitzenstein, fort superstitieux
+de son petit naturel, avertit aussitôt le Margrave de
+cette apparition; sur quoi défense expresse me fut faite
+de ne pas sortir du château, ni d'aller au manège.</p>
+
+<p>Cela m'affligea beaucoup, et surtout que ce fût
+pour une si pauvre raison. J'assurai le Margrave que
+tout cela n'étoit qu'un jeu joué. Le prince héréditaire
+lui fit même part de conjectures qu'il tiroit là-dessus,
+et fit tant d'instances au Margrave, qu'il lui permit enfin
+d'approfondir la chose. Le prince introduisit des gens
+affidés par toutes les issues par où l'esprit pouvoit
+passer, mais il étoit si bien informé, qu'il ne se montra
+point les jours qu'on l'épioit. Le prince promit enfin
+une grosse récompense à celle qui l'avoit dénoncé, si
+elle pouvoit découvrir ce que c'étoit. La pauvre femme
+prit une lanterne sourde avec elle et n'eut que le temps
+d'envisager le spectre. Il avoit bien pris ses précautions,
+et lui souffla un poison si subtil dans les yeux, qu'elle
+en perdit la vue. Elle déposa que l'esprit avoit deux
+coques de noix sur les yeux, qu'il avoit tout le visage
+emmailloté dans de la toile grise, de façon qu'elle
+n'avoit pu le reconnoître. Cette découverte ne dissipa
+point la bigotterie du Margrave, ou plutôt sa mauvaise
+humeur contre nous. Le prince héréditaire jugea, que
+pour nous mettre à l'abri de toute brouillerie, nous
+ferions bien de nous éloigner. Il y avoit déjà long-temps
+que nous devions une visite au Margrave d'Anspac;
+nous prîmes ce temps critique pour nous en
+acquitter, et nous partîmes le 21. de Janvier.</p>
+
+<p>La prédiction du spectre pensa s'accomplir. En
+passant par dessus un précipice d'une hauteur prodigieuse,
+la roue de devant sortit de l'ornière, et nous
+aurions culbuté, si mes heyducs n'avoient arrêté le
+carosse par les roues de derrière. Le Margrave, la
+Marwitz et ma gouvernante en sortirent avec peine,
+le rocher empêchant qu'on pût ouvrir tout-à-fait la
+portière. Mes gens s'imaginant que nous étions tous
+hors de la voiture, laissèrent échapper les roues. La
+frayeur me donna de forces et de l'adresse; je franchis
+la portière d'un saut, mais les deux pieds me glissèrent
+et je tombai sous le carosse dans le temps qu'il recommençoit
+à marcher. La Marwitz et un officier prussien,
+qui nous avoient suivis, me saisirent par l'habit et me
+retirèrent de là, sans quoi j'aurois été rouée. Comme
+je m'étois fort effrayée, on me fi prendre un peu de
+vin pour me remettre, après quoi nous continuâmes
+notre voyage.</p>
+
+<p>Ce n'étoit que depuis la nuit que le dégel étoit
+venu. Le soleil commençoit à faire place aux ombres,
+pour parler en style de roman, et nous avions une
+rivière à passer. Cette rivière étoit gelée, mais à peine
+y fûmes-nous entrés, que la glace se rompit et que les
+chevaux et le carosse tout penché et à demi renversé
+y restèrent. Il fallut nous retirer de là à force de
+poulies et avec de très-grandes précautions, sans quoi
+nous aurions pu nous noyer très-facilement.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes enfin à Beiersdorf, où je me
+couchai d'abord, étant à demi-morte de fatigue et de
+toutes les frayeurs que j'avois eues, et nous nous rendîmes
+le lendemain au soir à Anspac. J'y fus reçue
+comme la première fois, et comme j'ai déjà fait la description
+de cette cour, je ne m'arrêterai pas au séjour
+que j'y fis. J'en repartis le 8. de Février et arrivai le
+jour suivant à Bareith.</p>
+
+<p>De nouveaux désastres nous y attendoient. Dans
+le temps que je m'étois mariée, le roi avoit fait une
+convention avec le Margrave, qui étoit, que ce prince
+permettroit les enrôlemens prussiens dans son pays
+pour trois régimens, à savoir celui de mon frère, celui
+du prince héréditaire et celui du prince d'Anhalt. Mr.
+de Munichow, capitaine du régiment de Bareith, y
+étoit pour avoir soin des recrues. C'étoit un jeune
+homme, grand favori de mon frère et fils de ce président
+Munichow, qui lui avoit rendu tant de bons services
+pendant sa détention. Mon frère l'avoit fort recommandé
+au prince héréditaire. C'étoit un bon garçon,
+mais qui n'avoit pas inventé la poudre. Il vint au
+devant de nous à Streitberg, où nous devisons dîner,
+et annonça d'abord au prince héréditaire, qu'il avoit
+fait la capture d'un homme de six pieds. Cet homme,
+disoit-il, étoit de Bamberg et avoit voulu s'engager
+dans un autre régiment, ce qui l'avoit déterminé à l'enlever
+de force proche de Bareith, et si secrètement, que
+personne n'en savoit rien, et de l'envoyer à Basewaldt.
+Il ajoutoit à cela, que c'étoit un garnement qui n'étoit
+d'aucun usage dans la société, et qu'ainsi il jugeoit que
+cette affaire ne feroit point de bruit.</p>
+
+<p>Le prince héréditaire me fit part de cette belle
+prouesse de Munichow et prévit qu'il en auroit du
+chagrin. Il le témoigna même à Munichow, mais ce
+garçon le rassura si fort sur les mesures qu'il avoit gardées
+dans toute cette entreprise, que nous crûmes que
+peut-être la chose ne transpireroit point. Ce qui me
+fit juger que le Margrave l'ignoroit, fut, qu'il nous reçut
+très-bien. Il se rendit même le 12. de Février à Himmelcron.</p>
+
+<p>Nous ne pensions plus du tout à toute cette histoire,
+lorsque Mr. de Voit vint le soir à minuit nous faire
+réveiller, et demanda instamment à nous parler. Il vint
+nous dire, que Mr. Lauterbach, conseiller privé, mais
+qui n'étoit pas d'une famille distinguée, étoit venu le
+trouver sur la brune et l'avoit chargé de nous avertir,
+qu'il venoit de Himmelcron, où il avoit trouvé le Margrave
+dans une si violente colère, qu'il ne l'avoit vu de
+sa vie dans un tel emportement; que ce prince savoit
+l'action de Munichow; qu'il soupçonnoit son fils d'y
+avoir trempé, et qu'il avoit juré de s'en venger d'une
+façon éclatante; qu'il reviendroit le lendemain en ville,
+et que nous n'avions qu'à prendre nos mesures d'avance,
+puisqu'il craignoit tout pour le prince héréditaire.</p>
+
+<p>Cet avis nous jeta dans des transes mortelles.
+Nous tînmes le conseil des rats, car tous les expédiens
+étoient inutiles et le prince héréditaire ne
+pouvoit que prendre le parti de la soumission;
+mais si celui-là ne servoit de rien, tout étoit perdu.
+Nous passâmes une cruelle nuit.</p>
+
+<p>Dès que le jour parut, j'envoyai chercher la gouvernante.
+Encore nouveau conseil sans conclusion. Enfin
+je parlai à la Flore. Elle me promit d'employer tout
+son crédit, pour raccommoder cette méchante affaire,
+mais elle craignoit de ne pas réussir, parcequ'on avoit
+si peu d'égard à faire plaisir au Margrave, qu'on ne
+pouvoit le condamner s'il nous payoit de la même monnoie.
+Je lui dis, qu'elle devoit m'expliquer cette énigme
+à laquelle je ne comprenois rien, et que je ne me ressouvenois
+pas que ni le prince héréditaire, ni moi eussions
+en rien manqué à ce que nous devions au Margrave.
+Elle leva les épaules sans me répondre. Je compris
+très-bien ce qu'elle vouloit dire, mais je feignis de ne
+pas le comprendre, et comme je la pressai de parler
+plus clairement, ne sachant que me répondre, elle me
+dit, que je turlupinois le Margrave et le traitois comme
+un petit génie qui n'avoit pas le sens commun. Si j'ai
+dit, repartis-je qu'il a un petit génie, je n'ai dit que la
+vérité, mais je n'ai jamais parlé de lui sur ce pied qu'à
+des personnes dont j'étois sûre, qu'elles n'en feroient pas
+mauvais usage, comme votre soeur et vous. J'avoue
+qu'il a raison d'être fâché, car j'ai désapprouvé la conduite
+de Munichow, dès que j'ai appris cette belle
+aventure, et quand même il en parlerait un peu fortement
+à son fils, je ne pourrois le désapprouver, pourvu
+seulement qu'il s'abstienne de violences, car en ce cas
+il se mettra dans son tort.</p>
+
+<p>Je passai toute l'après-dînée dans des inquiétudes
+mortelles. Je connoissois les emportemens du Margrave,
+et je savois qu'il étoit capable de tout dans son premier
+mouvement. Il arriva enfin à cinq heures. Le prince
+héréditaire le reçut, comme de coutume; au bas de
+l'escalier et le conduisit dans son appartement. Le Margrave
+lui fit mille caresses et s'entretint une grosse heure
+avec lui, après quoi il lui dit, qu'il avoit un peu à faire
+et qu'il se rendroit bientôt chez moi.</p>
+
+<p>Le prince héréditaire revint triomphant. Il me fit
+les éloges de son père, en présence de la Flore, et
+dit, que jamais il n'oublieroit la modération qu'il lui
+témoignoit en cette rencontre; que le Margrave l'avoit
+beaucoup mieux mis dans son tort, que s'il l'avoit
+maltraité, quoique dans le fond il fût innocent et qu'il
+n'eût point de part à cette violence. Mais il changea
+bientôt de langage, car on vint l'avertir un moment après,
+que Mr. de Munichow étoit arrêté avec deux sous-officiers
+du régiment de Bareith.</p>
+
+<p>Il n'y avoit pas long-temps que les Hollandois
+avoient fait arquebuser un officier prussien qui
+avoit voulu enrôler sur leur territoire, et je me ressouviens,
+que le Margrave avoit fort approuvé cette
+action. Je ne doutai nullement qu'il ne préparât le
+même sort à Munichow. Cela me fit frémir; j'en
+prévoyois les suites les plus affreuses, et je ruminois
+déjà dans ma tête, comment on le tireroit de
+ce mauvais pas, lorsque le Margrave entra. Il me fit
+un accueil très-obligeant. J'étois fort altérée, mais
+comme nous devions souper, je ne lui parlai de rien.
+Au sortir de table je m'approchai de lui, Votre Altesse,
+lui dis-je, a sujet d'être fâchée de la violence que
+Munichow vient de commettre; j'avoue, que son procédé
+est inexcusable et qu'il mérite l'indignation de
+Votre Altesse; le prince héréditaire l'en a fort réprimandé
+et le condamne autant que moi, mais comme sa
+détention pourroit me causer beaucoup de chagrin de
+la part du roi, qui prendra cette affaire fort à coeur, je
+supplie Votre Altesse de le faire relâcher en ma considération;
+c'est la première grâce que je Lui demande,
+et je suis persuadée qu'Elle ne me la refusera pas. Il
+m'écouta d'un grand sang froid, puis prenant un ton de
+souverain: Votre Altesse royale, me dit-il, me demande
+toujours des grâces que je ne puis lui accorder; le
+fait est atroce; l'homme qu'on a enlevé est un prêtre
+catholique, on l'a garrotté et traité de la façon la
+plus cruelle, et cela, pour ainsi, dire, en ma présence;
+outre les affaires que cela me fera avec l'évêque de Bamberg,
+je ne puis souffrir qu'on manque de cette façon au
+respect qui m'est dû, et à l'autorité que Dieu m'a mise
+en main; tant que je vivrai, je ne souffrirai jamais de pareilles
+violences dans mon pays, et si mon fils y avoit part, je
+souhaiterois qu'il ne fût jamais né, ou qu'il fût crevé
+au berceau; je suis le maître ici, et je saurai faire
+connoître à tous ceux qui veulent se mêler d'agir
+contre mon autorité, que je suis tel. Je crois, lui dis-je,
+Monseigneur, que personne n'en doute, et je serois
+au désespoir, si Votre Altesse s'imaginoit que le prince
+héréditaire ait eu part à toute cette affaire. Je ne le
+crois pas non plus, Madame, mais mon fils auroit mieux
+fait de m'avertir lui-même de tout ceci; je crois cependant
+que Munichow lui aura rapporté les choses
+différemment. Cela est vrai, lui dis-je, mais si j'osois
+ajouter un mot? Vous pouvez dire ce qu'il vous plaira,
+Madame. Eh bien donc, repris-je, que Votre Altesse
+fasse succéder la clémence à la justice, et qu'Elle se
+contente de la satisfaction qu'Elle s'est donné en faisant
+arrêter Munichow, qu'Elle le fasse relâcher demain,
+et le prince héréditaire le fera partir sur-le-champ; c'est
+un favori de mon frère, il lui a des obligations à lui et
+à toute sa famille, et il sera très-reconnoissant s'il
+apprend que Votre Altesse a eu la considération de le
+relâcher en faveur des services qu'il lui a rendus. Je
+supplie Votre Altesse royale de ne plus me parler sur
+ce sujet, je dois savoir ce que j'ai à faire et je lui
+souhaite le bon soir. À ces mots il sortit et me laissa
+stupéfaite.</p>
+
+<p>Le prince héréditaire me trouva encore toute altérée
+de ce beau discours. Nous jugeâmes tous les deux que
+l'affaire devenoit sérieuse. Le prince héréditaire étoit
+dans une colère terrible contre son père; je n'étois pas
+moins animée contre lui. Le Margrave avoit raison de
+ressentir le manque de respect qu'on avoit eu pour lui,
+mais il auroit pu s'y prendre d'une autre façon, en parler
+à son fils, faire arrêter l'officier et m'accorder ensuite
+son élargissement; mais la fausseté avec laquelle il
+en agissoit, étoit inexcusable, et découvroit suffisamment
+les sentimens de son coeur, qui ne nous étoient
+rien moins que favorables. Munichow fut examiné
+dans les formes. Il nia qu'il eût fait maltraiter l'homme
+en question, et protesta qu'il avoit ignoré son caractère
+de prêtre, cet homme n'en ayant pas porté les habits.
+Il fut interrogé deux fois le même jour sans qu'on en
+pût tirer autre chose. La Flore de son côté n'avoit
+rien pu obtenir du Margrave. Je me résolus donc de
+faire la malade et de me mettre au lit. On fit ce que
+l'on put pour l'attendrir sur mon sujet, en lui disant que
+j'étois malade de chagrin; il n'en fit que rire.</p>
+
+<p>Jusque-là j'avois tâché de raccommoder tout cela
+par la douceur, mais Munichow ayant fait avertir le
+prince héréditaire qu'on avoit redoublé ses gardes, et
+qu'on le traitait comme un criminel auquel on veut faire
+le procès, je jugeai qu'il étoit temps d'employer d'autres
+moyens pour le tirer de ce mauvais pas. J'envoyai
+chercher le baron Stein, premier ministre. Je lui
+détaillai les suites fâcheuses que pouvoit avoir le procédé
+du Margrave, s'il vouloit se porter à des violences
+contre Munichow; en un mot, je lui fis une si terrible
+peur du roi, qu'il me promit d'employer tous ses efforts
+pour fléchir le Margrave. Tout effrayé de ce que je
+lui avois dit, il s'enfuit chez ce prince, qu'il sut si
+bien intimider qu'il fit relâcher Munichow sur-le-champ.
+Il chargea le baron Stein de me dire, qu'il ne
+prétendoit point que Munichow partît, qu'il vouloit
+lui faire des politesses et qu'il me prioit instamment de
+raccommoder cette affaire auprès du roi. Je le fis
+remercier des égards qu'il avoit marqué avoir pour moi,
+en m'accordant ma prière, et je lui fis dire, que le
+prince héréditaire renverroit Mr. Munichow tout de
+suite à son régiment, parcequ'il ne vouloit point garder
+autour de lui des gens qui avoient eu le malheur d'offenser
+son père; que je ferois au roi le détail de tout ce
+qui s'étoit passé, et que je ne doutais pas que cette
+affaire ne fût bientôt assoupie. Il fut charmé de mon
+procédé. Mr. Munichow prit congé de lui et la paix
+fut rétablie. Le prince héréditaire obtint même du roi
+que le prêtre fût relâché, de façon que le Margrave reçut
+toute la satisfaction qu'il avoit pu exiger.</p>
+
+<p>Je commençois à peine à respirer et à me tranquilliser,
+que je fus replongée dans de nouvelles inquiétudes.
+Elles furent causées par une lettre du roi. Ce
+prince me mandoit, qu'ayant accordé à l'Empereur les
+10,000 hommes stipulés dans le traité de Vienne, il
+comptoit faire lui-même la campagne sur le Rhin, et
+qu'il prétendoit que le prince héréditaire la fît avec lui;
+que je devois en parler au Margrave de sa part et faire
+ensorte qu'il y consentît. Le prince héréditaire le souhaitoit
+passionnément; se voyant soutenu du roi, il ne
+désespéra pas d'y disposer son père. Pour moi, en revanche,
+j'y étois fort contraire. Je connoissois le prince héréditaire;
+il avoit une ambition démesurée de se distinguer;
+sa principale passion étoit pour le militaire; il
+étoit vif et bouillant. Tout cela me faisoit craindre
+qu'il ne s'exposât trop et qu'il ne lui arrivât un accident.
+Je n'avois rien de si cher au monde que lui;
+nous ne faisions qu'un coeur et qu'une âme; nous
+n'avions rien de caché l'un pour l'autre, et je crois que
+jamais deux coeurs n'ont été unis comme les nôtres.
+Malgré cela je me vis contrainte de montrer la lettre
+du roi au Margrave. Je trompai cependant le prince
+héréditaire. Je trouvai moyen d'en parler d'avance au
+ministre et de faire ensorte qu'on lui déconseillât de
+laisser partir le prince. Je n'eus aucune peine pour
+cela; il étoit devenu fils unique depuis la mort de son
+frère. Ils désapprouvèrent unanimement l'idée du roi
+et me promirent d'agir si bien, que le Margrave ne donneroit
+jamais les mains à ce beau projet. Ayant ainsi
+préparé mes cartes, j'en parlai au Margrave. Il me
+parut embarrassé et me dit, qu'il vouloit y penser. Le
+prince héréditaire remuoit de son coté ciel et terre,
+pour persuader son père à le laisser partir; mais personne
+ne vouloit se mêler de cela, de façon que le Margrave
+écrivit lui-même au roi, qu'il ne souffriroit jamais
+que son fils fît la campagne, que toute l'espérance du
+pays étoit fondée sur ce fils et que tout son pays s'y
+opposoit. Cette réponse ferma pour quelque temps la
+bouche au roi et me tranquillisa aussi.</p>
+
+<p>Je n'ai point fait mention de ma belle-soeur, la
+princesse Charlotte. Elle étoit folle à être mise aux
+petites maisons. Il lui prenoit les vapeurs noires qui la
+rendoient de temps en temps furieuse. Le Margrave
+étoit obligé de la battre dans ce temps-là, sans quoi
+personne n'en pouvoit venir à bout. Les médecins prétendoient,
+que ces frénésies lui provenoient d'un tempérament
+trop amoureux, et que le seul moyen de la
+guérir étoit de la marier. Leur jugement n'étoit point
+faux, on en remarquoit la vérité par diverses circonstances
+que je ne puis détailler ici. Elle paroissoit en
+public le matin et le soir, et on la gardoit à vue le
+reste du temps. Lorsqu'elle voyoit un homme elle rioit
+et lui faisoit des signes. On tâchoit toujours de donner
+une tournure à cela, et on plaçoit des dames vis-à-vis
+d'elle, pour empêcher qu'elle ne s'oubliât pas.</p>
+
+<p>Le duc de Weimar avoit des vues sur elle depuis
+long-temps. C'est un des princes les plus puissants
+de la maison de Saxe, mais qui passoit pour être
+aussi fou dans son genre, que la princesse l'étoit dans
+le sien, de façon que c'étoit un mariage très-bien assorti.
+Il s'adressa à Mr. Dobenek, pour avoir le portrait
+de ma belle-soeur. Quoiqu'il fût très-désavantageux pour
+la princesse, il en fut charmé. Il la fit demander dans
+toutes les formes au Margrave, à condition néanmoins,
+qu'on ne feroit point éclater ses prétentions, jusqu'à ce
+qu'il fût à Bareith. Le Margrave y topa tout de suite,
+comme on peut bien se l'imaginer et on commença sous
+main à faire tous les préparatifs des noces.</p>
+
+<p>La princesse Wilhelmine avoit aussi épousé le
+prince d'Ostfrise depuis quelques mois n'ayant pu se
+résoudre d'aller en Danemarc.</p>
+
+<p>J'en reviens au duc de Weimar. Il arriva comme
+Nicodème dans la nuit, car il ne fit annoncer sa venue
+que quelques heures auparavant. Le duc de Cobourg
+se fit annoncer en même temps, ce qui nous fâcha beaucoup,
+car ce prince devoit hériter de la plus grande
+partie du pays de Weimar après décès du duc sans
+enfans mâles. Comme ce prince n'en avoit point, nous
+crûmes que le duc de Cobourg venoit exprès pour
+rompre ce mariage. Ils arrivèrent l'un et l'autre le soir.
+Le Margrave qui n'aimoit ni le monde ni les étrangers,
+me pria de faire les honneurs de la maison, et ordonna
+à toute sa cour de suivre mes ordres. Ces deux princes
+furent donc menés tout de suite chez moi.</p>
+
+<p>Celui de Weimar est petit et maigre comme une
+haridelle. Il me fit un compliment fort bien tourne, et
+je ne lui trouvai aucun ridicule le premier jour. Il considéra
+beaucoup la princesse qui étoit belle comme un
+ange, et que j'avois fait adoniser le mieux que j'avois pu.</p>
+
+<p>Le duc de Cobourg est grand très-bien fait et
+sa physionomie est de plus prévenante. Il est très-poli,
+et c'est un prince qui a beaucoup de bon sens et
+qui est fort estimable par la bonté de son caractère.</p>
+
+<p>Le lendemain le duc de Weimar commença à se
+découvrir un peu plus. Il ne m'entretint pendant deux
+heures que de mensonges si grossiers qu'il lui auroit
+été impossible de mentir ainsi, s'il n'avoit été à l'école
+du diable. Tout ce jour se passa sans qu'il fît parler
+au Margrave, qui en fut fort inquiet, et qui me pria
+pour l'amour de Dieu de faire ensorte que ce mariage
+réussit. Je ne veux point me compromettre avec le
+duc de Weimar, me dit-il; il n'y a que Votre Altesse
+royale qui puisse finir cette affaire; j'aurois un mortel
+chagrin si ce mariage se rompoit; ce seroit une
+insulte faite à ma maison et qui tireroit à de très-fâcheuses
+suites.</p>
+
+<p>Je me rendis à ses instances, mais je me trouvai
+fort embarrassée, ne sachant comment faire expliquer
+le duc. Celui de Cobourg me tira de peine. Il me fit
+demander, à moi et au prince héréditaire, une audience
+particulière. Il me dit, qu'il remarquoit bien que nous
+avions de la défiance de lui, étant l'héritier collatéral
+du duc de Weimar; qu'il venoit exprès se justifier
+auprès de nous; qu'il n'étoit venu à Bareith que dans
+l'intention de faire réussir le mariage du duc; que ce
+prince avoit des caprices terribles; que c'étoit une tête
+sans cervelle, qui n'avoit jamais de plan fixe et qui
+changeoit d'humeur vingt fois par jour; que nous ne
+parviendrions jamais à nos fins en restant sur le qui
+vive; que je devois en badinant le faire déclarer et
+faire les promesses tout de suite; qu'il me seconderoit
+de tout son pouvoir; que la princesse lui plaisoit fort
+et qu'il me répondoit que les fiançailles se feroient encore
+le soir même, si je voulois suivre son conseil. Nous
+le remerciâmes beaucoup. Il me fit ma leçon et pria
+le prince héréditaire de ne s'en point mêler, car, dit-il,
+il aime les dames, et Son Altesse royale le fera sauter
+par-dessus le bâton, si elle veut. Je fis avertir le Margrave,
+de tout ceci, et le fis prier de se tenir prêt à venir
+chez moi au premier signal que je donnerois, afin qu'il
+pût être présent aux fiançailles.</p>
+
+<p>Je commençai à préparer mes cartes dès midi. Je
+fis assembler toutes des musiques enragées que je pus
+rassembler; des trompettes, des tymbales; des cornemuses,
+des chalumaux, des trompes, des corps de chasse,
+enfin que sais-je, qui nous écorchèrent les oreilles au
+point que nous étions à demi sourds. Mon duc entra
+bientôt dans son emphase de folie. Il la mit dans tout
+son jour; on auroit dit qu'il étoit possédé. Il se leva
+de table, joua lui-même des tymbales, racla du violon,
+sauta, dansa et fit toutes les extravagances imaginables.
+Au sortir de table je le menai avec le duc de Cobourg
+la princesse et mes dames dans mon cabinet. Je débutai
+par lui parler de la guerre du Rhin et de condamner
+l'Empereur de ce qu'il négligeoit de lui donner
+le commandement de ses armées. Il m'entassa alors
+gasconnade sur gasconnade et des rodomontades sans fin,
+et finit un galimathias, qui dura toute une heure, par me
+dire, qu'il feroit la campagne et que son équipage étoit déjà
+fait. Je n'approuve point cela, lui dis-je, un prince comme
+vous ne doit point s'exposer; vous avez de grandes
+espérances devans vous, vous pouvez encore devenir
+électeur de Saxe, quoiqu'il y ait une vingtaine de princes
+à envoyer à l'autre monde, avant que vous puissiez y
+prétendre. Cela est vrai, dit-il, mais je suis né pour
+les armes et c'est mon métier. Je sais un moyen
+d'accommoder tout cela, continuai-je, c'est de vous marier
+et d'avoir bientôt un fils, et alors vous pourrez aller en
+campagne, quand vous le voudrez. Oh! dit-il pour des
+femmes, j'en trouverai cent pour une; il y a trois princesses
+et deux comtesses à Hoff qui m'attendent-là, mais
+elles ne sont pas de mon goût et je les renverrai; le
+roi, votre père, Madame, vous a fait offrir à moi, il
+n'auroit dépendu que de moi de vous épouser, mais je
+ne vous connoissois pas et je refusai ses offres; à présent
+j'en suis au désespoir, car je vous adore, oui, le diable
+m'emporte! je suis amoureux de vous comme un chien.
+Que je suis malheureuse! lui dis-je, vous m'avez fait
+l'avanie de me refuser; j'ai ignoré cet affront jusqu'à
+présent, j'en veux tirer satisfaction quoiqu'il en coûte.
+Je contrefis la désespérée; le prince héréditaire et mes
+dames rioient à n'en pouvoir plus. Enfin mon duc,
+tout tremblant à mes pieds, s'égosilla à me faire des
+déclarations d'amour, qu'il avoit apprises par coeur dans
+quelque roman allemand. Je continuai toujours à faire
+la méchante. Il me dit enfin, qu'il étoit prêt à me
+donner telle satisfaction que j'exigerois de lui. Eh
+bien! lui dis-je, je ne puis en recevoir d'autre, que de
+vous faire épouser une de mes parentes; voyez si vous
+en êtes content. De tout mon coeur, me dit-il, donnez-moi
+qui vous voudrez, et je veux que la foudre m'écrase,
+si je ne l'épouse sur-le-champ. Je n'ai pas besoin de
+chercher loin; en voici une, lui dis-je, en prenant ma
+belle-soeur par la main et la lui présentant, elle est plus
+belle et plus aimable que moi, et vous ne perdrez rien
+au troc. Il voulut l'embrasser, mais elle le repoussa.
+Peste! qu'elle est fière, dit-il, mais elle me plaît et j'en
+suis très-content. J'envoyai chercher au plus vite le
+Margrave, lui faisant dire, que dès qu'il viendroit, il
+devoit les faire changer de bagues. Ce prince entra
+un moment après. Je lui dis aussitôt, que j'avois pris
+la liberté de faire un mariage; qu'il n'y manquoit que
+son consentement; que j'avois tant d'estime pour le
+duc, que je lui avois engagé ma parole de lui faire obtenir
+la princesse Charlotte, et que j'espérois que le
+Margrave n'y seroit pas contraire. Le Margrave au
+lieu de me répondre, tint la couche ouverte, se mit à
+rire et demanda au duc, comment il se portoit? Je
+crus que le duc de Coburg, le prince héréditaire et
+moi nous sortirions de la peau de rage, car notre fou
+enfila un grand discours avec le Margrave et ne pensa
+plus à faire la promesse de mariage. Il fallut recommencer
+tout de nouveau à le mettre en train. Enfin à
+force de pousser le Margrave, il lui fit promettre. On
+tira aussitôt du canon. Toute la cour et les dames de
+la ville étoient dans mon antichambre. Nous reçûmes
+tout de suite les complimens. On tira aux billets eu
+on se mit à table. Après le souper il y eut bal. Je
+me retirai après avoir dansé avec le duc de Weimar.
+Je n'en pouvois plus de fatigue, la gorge me faisoit un
+mal terrible à force d'avoir parlé.</p>
+
+<p>Le lendemain matin Mr. de Comartin, colonel
+des gardes du duc, demanda à me parler. Il débuta
+par me faire bien des excuses sur la commission dont
+il étoit chargé; que le duc étoit comme un forcené;
+qu'il vouloit partir et qu'il me faisoit dire, qu'il ne vouloit
+point se marier; qu'il vouloit faire voeu de célibat
+et qu'en un mot tout ce qui s'étoit passé la veille
+n'avoit été que badinage. Comartin me dit, qu'il me
+conseilloit de prendre la chose fort haut et de faire
+comme si cela m'étoit fort indifférent. Je lui répondis,
+qu'il n'avoit pas besoin de me donner ces avis-là, qu'il
+n'avoit qu'à dire au duc de ma part, que j'avois cru lui
+faire beaucoup d'honneur en lui donnant ma belle-soeur;
+que je me souciois fort peu de son alliance et qu'il me
+feroit une sensible plaisir de partir le plutôt qu'il se pourroit.
+Faites-lui aussi un compliment de ma part, lui dit
+le prince héréditaire, et assurez-le que je lui témoignerai
+bientôt moi-même à quel point je suis charmée de son
+procédé.</p>
+
+<p>Je fis avertir le Margrave de ce qui se passoit,
+et le fis prier de faire semblant d'ignorer tout cela,
+puisque j'espérois encore de redresser cette affaire.
+Je n'eus pas tort. Comartin revint un moment après
+me demander pardon de la part de son maître, et me
+prier pour l'amour de Dieu de le raccommoder avec le
+prince héréditaire. Le duc le suivit de près. Je fis
+long-temps la méchante, mais enfin je me laissai attendrir
+et le prince héréditaire en fit de même. Nous
+réglâmes ensemble que les noces se feroient le jour suivant,
+le 7. d'Avril.</p>
+
+<p>Je fis habiller la princesse dans ma chambre en
+robe et coëffer en cheveux, avec une couronne ducale
+de mes pierreries sur la tête. Nous avions joué de
+bonheur jusque-là avec elle; son esprit avoit été plus
+rassis et tranquille, mais lorsque je voulus lui mettre la
+couronne, elle se mit à crier et à pleurer comme une
+folle, s'enfuyant d'une chambre dans l'autre, se jetant
+à genoux à chaque siège qu'elle voyoit et y faisant sa
+prière. Mlle. de Sonsfeld qui avoit le plus d'autorité
+sur elle, lui demanda ce qu'elle avoit? Elle lui répondit,
+qu'on vouloit la faire mourir; qu'elle ne voyoit que des
+ennemis autour d'elle, qui vouloient l'égorger. Enfin
+à forcé de lui parler, nous découvrîmes ce qui donnoit
+lieu à cette peur panique. La princesse étoit allée voir
+la chapelle ardente, où reposoit le corps de son frère;
+la même couronne de mes pierreries, qu'elle devoit
+porter ce jour-là, avoit été posée sur un coussin, proche
+du cercueil. Nous eûmes toutes les peines du monde
+à la rassurer. Elle étoit belle comme un ange. Dès
+qu'elle fut habillée, le Margrave et les deux ducs la
+vinrent prendre chez moi. Nous la conduisîmes dans
+ma chambre d'audience, où elle fit sa renonciation. On
+donna la bénédiction un moment après dans la même
+chambre. Il y eut table de cérémonie. On dansa après
+le souper la danse des flambeaux, et ensuite je menai
+la mariée dans sa chambre pour la déshabiller, pendant
+que les princes rendoient le même office au duc. Tout
+le monde s'étoit retiré. Dès qu'elle fut couchée, j'envoyai
+avertir le duc de venir. J'attendis toute une
+heure; personne ne vint. J'y renvoyai une seconde fois.
+Le prince héréditaire vint me dire, que le duc étoit
+comme un furieux et qu'il ne vouloit point se coucher;
+qu'ils s'étoient servis déjà de toute leur rhétorique, sans
+en pouvoir venir à bout. Il nous arrêta de cette façon
+jusqu'à quatre heures après minuit. Le prince héréditaire
+fut obligé de lui faire encore peur et de le menacer
+de se battre avec lui. Je me retirai dès qu'il fut
+au lit.</p>
+
+<p>Les veilles et les fatigues achevoient de ruiner ma
+santé. Toutes les médecines que j'avois prises, ne m'avoient
+fait aucun effet et je souffrois toujours.</p>
+
+<p>Le jour suivant nous eûmes encore de nouveaux
+tripotages. Le duc se plaignit de son épouse,
+l'accusant de n'avoir pas voulu consommer le mariage.
+Ce train continua tout le temps qu'il resta à
+Bareith. Je ne voulus pas m'en mêler. Le Margrave
+et le prince héréditaire furent obligés d'y
+mettre ordre. Enfin il partit le 14. d'Avril, et ce fut
+un grand bonheur pour nous, car s'il étoit resté plus
+long-temps, ils nous auroit fait tourner la tête. Comme
+la duchesse n'avoit point encore de dames, je fus
+charmée de trouver ce prétexte pour éloigner pendant
+quelque temps Mlle. de Sonsfeld. Je lui donnai permission
+de rester six semaines absente. Le prince héréditaire
+accompagna sa soeur jusqu'à Cobourg, où il ne
+s'arrêta que quelques jours.</p>
+
+<p>Le Margrave se rendit à Himmelcron, et le prince
+héréditaire et moi à l'hermitage. J'y reçus une lettre
+de la reine, qui me surprit beaucoup. Elle me mandoit,
+que ma quatrième soeur, nommée Sophie, étoit promise
+au Margrave de Schwed, celui-même qui m'avoit
+été destiné. Elle faisoit des éloges surprenans de ce
+prince. Elle ne lui auroit jamais été si contraire, disoit-elle,
+si elle l'avoit connu plutôt. J'admirai l'instabilité
+de toutes les choses humaines, et sur-tout l'inconstance
+du coeur humain. Le Margrave avoit si bien gagné la
+reine par les rapports qu'il lui faisoit, qu'elle avoit enfin
+donné les mains au mariage de ma soeur. Mais dès
+qu'il fut promis, il leva le masque et se montra tel
+qu'il étoit, ce qui fut cause que peu de jours après je
+reçus une lettre de la reine toute contradictoire à l'autre,
+et qui étoit remplie d'horreurs contre ce prince. Je fus
+au désespoir de ce mariage à cause de ma soeur, que
+j'aimois tendrement. Elle n'étoit pas belle, mais son bon
+caractère, sa douceur, et mille bonnes qualités l'en récompensoient
+suffisamment. Elle sut si bien ramener
+son époux et prendre un tel ascendant sur son esprit,
+qu'il devint doux comme un mouton avec elle. Cependant
+tous les soins qu'elle s'est donnés n'ont pu corriger
+ce prince de ses défauts; il est toujours le même, hors
+qu'il en agit comme un ange avec son épouse, qui est
+fort heureuse avec lui.</p>
+
+<p>Mes alarmes, touchant la campagne du prince héréditaire,
+recommencèrent. Il intriguoit sous main, pour
+obtenir la permission du Margrave d'y aller et je travaillois
+de mon côté pour l'empêcher, de façon que nous
+nous trompions tous deux. Mais une seconde lettre du
+roi que je reçus, me causa un cruel chagrin. En voici
+le contenu.</p>
+
+<p>«Je pars, ma chère fille, dans six semaines, pour
+aller au Rhin. Mon fils et mes cousins feront la campagne
+avec moi; il faut que mon gendre la fasse aussi.
+Doit-il planter des choux à Bareith, pendant que tous
+les princes de l'empire vont à la guerre? Il passera dans
+le monde, pour un poltron qui n'a point d'honneur;
+toutes les raisons du Margrave ne valent rien. Rendez-lui
+la ci jointe et dites-lui, qu'il déshonore son fils, s'il
+l'empêche d'aller à la guerre. Rendez-moi une prompte
+réponse et soyez persuadée que je suis etc.»</p>
+
+<p>Mon Dieu! que devins-je en lisant cette lettre;
+je versai un torrent de larmes. Le prince héréditaire
+me parla très-fortement et me dit, que si je
+ne déterminois son père à le laisser aller, je le forcerois
+à s'enfuir de Bareith et à faire la campagne
+sans son consentement. Je lui répondis, que tout ce
+qu'il pouvoit exiger de moi étoit, que je né lui serois
+pas contraire, mais que je ne persuaderais point le
+Margrave à le faire partir. J'envoyai la lettre du roi
+à ce prince. Il m'écrivit et me pria de retourner en
+ville, où il y avoit bien des choses à me communiquer
+et où il vouloit consulter le conseil sur cette affaire.</p>
+
+<p>J'allai donc le 14. de Juin à Bareith. Le Margrave
+me montra la lettre du roi, qui étoit à peu près dans
+les mêmes termes que la mienne, et une du comte
+Sekendorff. Ce général le prioit pour l'amour de
+Dieu de se rendre aux désirs du roi, lui représentant,
+qu'en voulant empêcher le prince héréditaire d'aller en
+campagne, on lui attireroit beaucoup de méchantes
+affaires sur les bras; que la saison étoit avancée; que
+cette campagne ne pouvoit durer long-temps et qu'il
+espéroit lui relivrer son fils sain et sauf et couvert de
+gloire, lorsqu'elle seroit achevée. Il me demanda, ce
+que je pensois de tout cela? Je lui répondis, que je
+remettois toute cette affaire entre ses mains, qu'il étoit
+père et que j'étois persuadée, qu'il pèseroit bien mûrement
+le pour et le contre, avant que de rien décider.
+Il me parut fort inquiet. En effet tout le pays
+étoit contraire à la campagne et on disoit hautement,
+qui si le Margrave souffroit que son fils y allât, ce
+seroit un signe qu'il ne l'aimoit pas. Il répondit donc
+au roi, que la proposition qu'il lui faisoit étoit de si
+grande conséquence, qu'il ne pouvoit se déterminer si
+vite. Le prince héréditaire de son côté étoit d'une
+humeur épouvantable de voir les irrésolutions du Margrave.
+Il le pressoit vivement tous les jours d'acquiescer
+à ses désirs.</p>
+
+<p>Cependant le roi étoit déjà parti de Berlin, pour
+se rendre à l'armée. Mon frère et tous les princes le
+suivirent quelques jours après. Le roi avoit pris sa
+route par le pays de Clève. Mon frère me manda, qu'il
+prendroit la sienne par Bareith, mais que le roi lui
+ayant expressement défendu d'y faire séjour, il me prioit
+de me trouver le 2. Juillet à Berneck, qui est à deux
+milles de Bareith, où il pouvoit s'arrêter quelques
+heures. Je ne négligeai pas cette occasion de voir ce
+cher frère; je me mis en chemin de grand matin avec
+ma gouvernante, Mr. de Voit et Mr. Sekendorff.
+Le prince avoit un gentil-homme de la chambre avec
+lui, et le baron Stein nous suivoit, pour complimenter
+mon frère de la part du Margrave.</p>
+
+<p>J'arrivai à dix heures à Berneck. Il faisoit une chaleur
+excessive et je me trouvai déjà fort fatiguée du
+chemin que j'avois fait. Je descendis à la maison qui
+étoit préparée pour mon frère. Nous restâmes à l'attendre
+jusqu'à trois heures de l'après-midi. L'impatience
+nous prit enfin et nous nous mîmes à table. Pendant
+que nous y étions, il survint un orage épouvantable. Je
+n'ai rien vu de si terrible; le tonnerre retentissoit dans
+les rochers, dont Bernek est entouré, et il sembloit que le
+monde alloit périr; un torrent d'eau succéda à l'orage. Il
+étoit quatre heures et je ne pouvois comprendre où mon
+frère étoit. Plusieurs gens à cheval, que j'avois envoyés
+d'avance pour savoir où il étoit, ne revenoient point.
+Enfin, malgré toutes mes prières, le prince héréditaire
+voulut aussi aller le chercher. Je restai jusqu'à neuf
+heures du soir à attendre, sans que personne ne revînt.
+J'étois dans de cruelles agitation; ces cataractes d'eau
+sont fort dangereuses dans les pays de montagnes, les
+chemins sont inondés dans un moment et il arrive très-souvent
+des malheurs. Je crus pour sûr qu'il en étoit
+survenu à mon frère ou au prince héréditaire. Enfin à
+neuf heures on vint me dire, que mon frère avoit changé
+de route et qu'il étoit allé à Culmbach, où il vouloit
+rester la nuit. Je voulus y aller (Culmbach est à quatre
+milles de Bernek, mais les chemins sont affreux et remplis
+de précipices); tout le monde s'y opposa, et mal-gré
+bon-gré on me mit en carosse, pour me mener à Himmelcron,
+qui n'étoit qu'à deux milles de là. Nous pensâmes
+nous noyer en chemin, les eaux s'étant si fort accrues,
+que les chevaux ne les pouvoient passer qu'à la nage.</p>
+
+<p>J'arrivai enfin à une heure après minuit. Je me
+jetai aussitôt sur un lit; j'étois mourante et dans des
+transes mortelles qu'il ne fût arrivé quelque accident à
+mon frère ou au prince héréditaire. Ce dernier me tira
+enfin d'inquiétude. Il arriva à quatre heures, sans me
+dire des nouvelles de mon frère. Je commençois à
+m'assoupir, étant un peu plus tranquille, quand on vint
+m'avertir, que Mr. de Knobelsdorff vouloit me parler
+de la part du prince royal. Je m'élançai du lit et courus
+à lui. Il me dit, que mon frère n'avoit compté me
+voir que le jour suivant, ce qui avoit été cause qu'il
+s'étoit reposé à Hoff; que si je voulois, il se rendroit
+à quelque endroit proche de Bareith; qu'il y seroit précisément
+à huit heures et qu'il y resteroit quelques heures
+pour me parler. Je n'eus donc pas le temps de dormir
+et me remis en carosse, pour me trouver au rendez-vous.</p>
+
+<p>Mon frère m'accabla de caresses, mais me trouva
+dans un si pitoyable état, qu'il ne put retenir ses larmes.
+Je ne pouvois me tenir sur mes jambes et me trouvois
+mal à tout moment tant j'étois foible. Il me dit, que
+le roi étoit fort piqué contre le Margrave de ce qu'il
+ne vouloit pas souffrir que son fils fît la campagne. Je
+lui dis toutes les raisons du Margrave et j'ajoutai, qu'il
+n'avoit pas tort. Eh bien! dit-il, qu'il quitte donc le
+militaire et qu'il rende son régiment au roi; d'ailleurs
+tranquillisez-vous sur toutes les craintes que vous pourriez
+avoir pour lui, car je sais des nouvelles certaines
+qu'il n'y aura pas trop de sang de répandu. On forme
+pourtant le siège de Philippsbourg, lui répondis-je.
+Oui, dit mon frère, mais on ne risquera pas une bataille
+pour dégager cette place. Le prince héréditaire entra
+dans ces entrefaites et pria pour l'amour de Dieu mon
+frère de le tirer de Bareith. Ils se retirent ensemble à
+une fenêtre où ils s'entretinrent long-temps. Enfin mon
+frère me dit, qu'il écriroit une lettre très-obligeante au
+Margrave, et qu'il lui donneroit de si bonnes raisons en
+faveur de la campagne, qu'il ne doutoit pas que cette
+lettre ne fît son effet. Nous resterons ensemble, dit-il
+en adressant la parole au prince héréditaire, et je serai
+charmé d'être toujours avec mon cher frère. Il écrivit
+la lettre, qu'il donna au baron Stein, pour la remettre
+au Margrave. Nous prîmes un tendre congé l'un de
+l'autre, non sans verser des larmes. Il promis d'obtenir
+la permission du roi de s'arrêter à Bareith à son retour,
+après quoi il partit. Ce fut la dernière fois que je le
+vis sur l'ancien pied avec moi, il changea bien depuis.</p>
+
+<p>Nous retournâmes à Bareith, où je fus si mal,
+qu'on crut pendant trois jours que je n'en reviendrois
+pas. Je réchappai pourtant encore cette fois, mais je
+repris la fièvre lente beaucoup plus forte, que je ne
+l'avois eue par le passé.</p>
+
+<p>Je n'ai point parlé tout ce temps-ci de Mlle. de
+Sonsfeld. Elle étoit revenue de Weimar, où elle avoit
+laissé le duc et la duchesse en paix et en tranquillité.
+Je m'étois toujours flattée que l'absence la banniroit du
+coeur du Margrave, mais j'avois compté sans mon hôte,
+et ce prince étoit plus amoureux que jamais à son
+retour. On dit qu'il n'y a point de laides amours, mais
+je soutiens qu'il y en a de très-désagréables, et celui-ci
+peut être compté du nombre. La passion du Margrave
+ne souffroit plus de contrainte; il étoit tout le jour chez
+sa belle à laquelle il faisoit des déclarations morales et
+se contentoit de lui sucer les mains. Il mettoit tous
+les jours un habit neuf et faisoit adoniser sa teignasse,
+pour paroître plus jeune. Lorsqu'il ne pouvoit la voir,
+les billets-doux rouloient. Ces billets étoient de plus
+tendres, mais si fades, qu'il y avoit de quoi se trouver
+mal. Toutes ses vues, disoit-il, ne tendoient qu'au
+mariage, son amour étant tout-à-fait dégagé de la matière.
+Ce dernier article pouvoit être très-véridique, car il
+étoit déjà si exténué, qu'il n'avoit que la peau et les
+os, ayant déjà l'étisie dans les formes. Tout cela nous
+déplaisoit fort. La Flore aimoit autant qu'elle étoit
+aimée, et je prévoyois qu'elle se rendroit enfin aux
+désirs de son cacochyme amant.</p>
+
+<p>Ce pauvre prince outre les rigueurs de sa belle se
+vit accablé d'un nouveau chagrin, qui lui fut très-sensible
+et auquel je pris toute la part imaginable. Ce
+fut la triste nouvelle de la mort du prince de Culmbach.
+Son adjutant vint la lui annoncer. Ce prince fut tué le
+29. de Juin à la bataille de Parme, qui se donna sous
+le commandement du général Merci. Il s'étoit déjà
+emparé d'une des batteries des François, lorsqu'il reçut
+deux coups de feu qui le couchèrent par terre dans le
+fossé. On l'emporta dans une cassine voisine. Les chirurgiens
+lui annoncèrent, qu'il n'avoit que quelques
+heures à vivre, sa blessure étant mortelle. J'ai le
+plaisir, dit-il, de mourir du genre de mort que
+j'ai toujours souhaité, et je serai content, pour vu
+que nous soyons vainqueurs. Ce furent ses dernières
+paroles; il perdit le sentiment et quelques momens
+après la vie. Le Maréchal de Merci et quinze généraux
+de marque furent tués à cette action. Le champ
+de bataille demeura aux François et on peut leur attribuer
+la victoire, la perte des Autrichiens ayant été
+inouïe. Le prince héréditaire et moi nous fûmes touchés
+jusqu'au fond du coeur de cette perte. J'en versai bien
+des larmes, ayant perdu un vrai ami et un prince qui
+faisoit honneur à sa maison. On transporta secrètement
+son corps à Bareith.</p>
+
+<p>Cependant la lettre que mon frère avoit écrite au
+Margrave, avoit fait son effet et on travailloit à force
+à l'équipage du prince héréditaire. J'étois ensevelie
+dans la plus noire mélancolie. La mort du prince de
+Culmbach m'avoit frappée; je me figurois que le
+prince héréditaire pouvoit avoir le même sort. Le mauvais
+état de ma santé me consoloit. Je pensois, que si
+le prince héréditaire étoit tué, je ne lui survivrois pas.
+Le médecin s'étoit contenté jusqu'alors de me faire saigner
+huit fois pendant dix mois de temps. Il ne connoissoit
+pas mon mal et s'imaginoit qu'il provenoit de
+trop de sang; avec cela il ne m'avoit donné que des
+choses fortes, qui me soulageoient pour quelques heures,
+mais qui augmentoient mon mal. Il voulut donc commencer
+une autre cure avec moi et nous fit prendre les
+eaux. Nous allâmes au Brandenbourger avec le Margrave,
+afin que je pusse m'en servir plus commodément.
+Mais mon estomac trop foible ne fut pas en
+état de les supporter et je fus obligée de les quitter
+dès le troisième jour.</p>
+
+<p>Le corps du prince de Culmbach arriva dans
+ces entrefaites à Bareith. On le déposa dans la chapelle,
+les apprêts de son enterrement, qui devoient se
+faire avec pompe et cérémonie, n'étant pas faits. Le
+Margrave étoit toujours vivement touché de cette perte.
+Il diminuoit de jour en jour. Le médecin lui déclara,
+qu'il étoit dans un état dangereux, et que s'il ne renonçoit
+à la boisson, il deviendroit incurable. Mais ce
+prince y étoit si fort accoutumé, qu'il lui étoit impossible
+de passer un jour sans s'enivrer deux fois.</p>
+
+<p>Enfin le malheureux jour du départ du prince héréditaire
+arriva; ce fut le 7. d'Août. Il n'y a que les
+personnes qui aiment aussi fortement que moi qui puissent
+se représenter ce que je souffris; mille morts ne
+sont pas à comparer à la douleur que je ressentis;
+j'avois l'imagination frappée et j'étois dans la persuasion
+de ne plus revoir le prince. Il s'arracha d'auprès de
+moi, étant lui-même si altéré de mon état, qu'il ne savoit
+ce qu'il faisoit. On le mena dans sa chaise à demi-mort,
+et pour moi, je restai dans une situation qui auroit
+touché les choses inanimées. Je fus quatre jours dans
+cet état. Enfin à force de réflexions je tâchois de modérer
+ma douleur et de la tenir dans de certaines bornes.</p>
+
+<p>Je n'ai point parlé jusqu'à présent de toute la campagne
+du Rhin, n'ayant pas voulu interrompre le fil de
+ma narration. Je ne m'arrêterai qu'aux événemens principaux.</p>
+
+<p>Le duc de Bevern avoit reçu le commandement
+de l'armée impériale l'année précédente. Cette armée
+qui ne consistoit qu'en vingt mille hommes, s'étoit tenue
+sur la défensive et n'avoit pu empêcher l'armée françoise,
+sous le commandement du duc de Bervie, de
+passer le Rhin. Le prince Eugène de Savoye vint
+prendre la place du duc de Bevern. Il fut très-mécontent
+à son arrivée à l'armée des dispositions qu'il
+trouva. Il abandonna sur-le-champ les lignes de Stokhoff.
+Les François poursuivirent les Impériaux, mais
+sans pouvoir leur faire le moindre dommage. Quoique
+la France n'eût point jusque-là attaqué l'empire, les
+intrigues de la cour de Vienne prévalurent sur la politique
+des princes, qui se mêlèrent inconsidérément de cette
+guerre, en fournissant leur contingent à l'Empereur. Les
+Danois au nombre de 6000, les Prussiens au nombre de
+10,000 et les troupes de l'empire tirèrent très-à propos le
+prince Eugène de la mauvaise situation, où il se trouvoit.
+Il ne put cependant empêcher les François de s'emparer
+de Kehl et de mettre le siège devant Philippsbourg.
+Cette place rendit aussi après six semaines d'une
+vigoureuse défense. Le Maréchal de Bervie et le
+prince de Lixin furent tués dans la tranchée. Le prince
+héréditaire arriva deux jours après la prise de cette place.
+Le roi avoit employé tous ses efforts pour persuader
+le prince Eugène à livrer bataille pour sauver la
+place, mais ce prince n'avoit jamais voulu, ayant représenté
+au roi, que s'il avoit le malheur d'être battu, toute
+l'Allemagne étoit ouverte aux François et qu'ils pourroient
+s'emparer de tout ce qui leur plairoit.</p>
+
+<p>Le prince héréditaire fut très-bien reçu du roi et
+de mon frère. Ce dernier lui prêta une tente, ses équipages
+n'étant point encore arrivés. Il trouva le roi fort
+changé de visage et maigri. Ce prince avoit la goutte
+à la main, et couvoit déjà en ce temps-là la maladie
+dont il est mort. Il ne put soutenir toute la campagne
+et fut obligée de partir, pour se rendre au pays de Clève.
+Il fit mille caresses au prince héréditaire avant son
+départ, et lui ordonna de s'arrêter à Bareith au retour
+de la campagne. Le prince héréditaire se fit bientôt
+aimer de tous les généraux et officiers de l'armée. Il
+s'appliquoit autant qu'il pouvoit d'apprendre le métier
+auprès d'eux. Sa conduite régulière, sa politesse et ses
+manières affables et prévenantes lui attirèrent tous les
+coeurs. Il n'en étoit pas de même de mon frère. Il
+s'étoit lié d'amitié avec le prince Henri, second prince
+du sang et frère du Margrave de Schwed. Ce prince
+n'avoit pour tout mérite que sa beauté. Il étoit vicieux,
+son caractère étoit mauvais et il avoit toujours témoigné
+une bassesse de sentimens, qui l'avoit rendu méprisable.
+Malgré cela il sut si bien s'insinuer auprès de mon frère,
+qu'il le corrompit et l'engagea dans les plus affreuses
+débauches. Ce ne fut pas tout. Il lui rendit suspects
+tous les honnêtes gens: il n'y avoit que ses semblables
+qui fussent les bien-venus; en un mot, mon frère devint
+tout différent de ce qu'il avoit été, de façon que tout
+le monde étoit mécontent de lui; le prince héréditaire
+en eut sa part comme les autres.</p>
+
+<p>Un jour qu'il étoit allé reconnoître l'ennemi avec le
+duc Alexandre de Wurtemberg, mon frère, plusieurs
+princes et généraux, ils trouvèrent les François qui étoient
+postés en de-çà du Rhin. Le prince héréditaire se mit
+à dessiner leur poste et ne prit pas garde que mon frère
+commençoit à s'éloigner. Un jeune hussard qu'il avoit
+auprès de lui, s'amusa fort mal à propos de tirer sur
+l'ennemi avec une arquebuse rayée. Mrs. les François
+y répondirent sur-le-champ, et bientôt les balles volèrent
+autour du prince héréditaire. Il ne voulut pas se retirer
+et acheva tranquillement son dessin, donnant néanmoins
+une bonne mercuriale au hussard de son imprudence.
+Son dessin fini, il se remit à cheval et alla rejoindre
+mon frère. Celui-ci tenoit des propos assez piquans avec
+le prince Henri, sur ce qui venoit d'arriver. Le prince
+héréditaire les entendit. Il conta le fait à mon frère,
+et voyant qu'il continuoit toujours à chuchoter à l'oreille
+du prince Henri, en le regardant d'un air moqueur:
+celui qui dit des mensonges de moi à Votre Altesse
+royale, lui dit-il, est un tel et tel, et je saurai lui
+apprendre à devenir véridique et à se désaccoutumer
+de débiter des calomnies. Mon frère se tut aussi
+bien que le prince Henri, auquel ces dernières paroles
+avoient été adressées.</p>
+
+<p>Le jour suivant le prince héréditaire turlupina le
+prince Henri de la façon la plus cruelle en présence
+de tous les généraux. Celui-ci fila doux et engagea
+mon frère à faire quelques politesses au prince héréditaire,
+qui étoit très-mécontent de lui.</p>
+
+<p>Un courrier qui arriva quelques jours après à
+l'armée, les informa du triste état où se trouvoit le roi.
+Il étoit allé à Cleve et s'étoit vu obligé d'y demeurer,
+son mal s'étant fort augmenté. Le corps commençoit
+à lui enfler et les médecins jugeoient qu'il étoit hydropique,
+et que son état étoit très-dangereux et précaire.</p>
+
+<p>J'en reviens à Bareith. Le corps du prince de
+Culmbach devant être inhumé le 25. d'Août, nous
+nous rendîmes à Himmelcron, pour n'être pas présents
+à cette cérémonie. Depuis le départ du prince héréditaire
+j'aperçus que l'amour du Margrave alloit grand
+train. Mlle. de Sonsfeld ne pouvoit s'empêcher de
+témoigner les sentimes qu'elle avoit pour lui; certains
+propos qu'elle tenoit, dénotoient assez qu'elle succomberait
+à la tentation d'être Margrave. Ce prince s'affoiblissoit
+à vue d'oeil. Son médecin, le plus ignorant
+qu'il y eût jamais, lui promit de le guérir
+par certains bains et par une boisson, qu'il regardoit
+comme une remède universel; c'étoient des pommes
+de pins cuites dans de l'eau. Le Margrave et moi,
+nous commençâmes notre cure en même temps,
+mais par bonheur pour moi il y eut des gens charitables
+qui m'avertirent que je me tuerois en la continuant.
+On voulut donner le même avis au Margrave,
+mais il étoit si entiché de son médecin, qu'il continua
+ses bains, où il tomboit tous les jours en foiblesse. Il
+faisoit travailler jour et nuit, pour accommoder le château
+à Himmelcron. Il y faisoit fabriquer un nouvel appartement,
+tout décoré avec des dorures et des glaces. Il
+vouloit y faire un magnifique jardin et une ménagerie,
+et on bâtissoit déjà un manège.</p>
+
+<p>Tout cela me faisoit conclure qu'il alloit se marier
+et qu'il vouloit s'établir tout-à-fait à Himmelcron. La
+Marwitz me confirmoit dans cette idée et m'avertissoit
+sans cesse d'être sur mes gardes. Cette fille avoit beaucoup
+d'esprit et de solidité, je pouvois compter sur sa
+discrétion, et je l'aimois tous les jours davantage. Comme
+elle épioit sans cesse, elle s'aperçut qu'il y avoit beaucoup
+de personnes mêlées dans cette intrigue, et entr'autres
+Mr. de Hesberg, qui avoit été gouverneur du prince
+Guillaume. Je le connoissois pour un très-honnête
+homme et ne fis point de difficulté de m'ouvrir à lui sur
+ce sujet; mais je résolus d'attendre, que je fusse de
+retour de Himmelcron.</p>
+
+<p>Je m'y rendis le 24. d'Août avec ma gouvernante
+et la Marwitz. J'y passois le temps le plus ennuyeux
+du monde. Le Margrave étoit dans un état à faire
+peur; sa mémoire baissoit si fort, qu'il ne savoit la
+plupart du temps ce qu'il disoit. A la fin du repas
+et après avoir bu il lui prenoit des tics convulsifs qui
+me causoient des frayeurs terribles, car je m'attendois
+à tout moment à le voir tomber en convulsions, auxquelles
+il avoit été sujet dans sa jeunesse. Il restoit
+toute la sainte journée dans ma chambre, ce qui me
+gênoit beaucoup.</p>
+
+<p>Nous retournâmes enfin à Bareith le 4. de Septembre,
+où je tâchois d'avoir une entrevue secrète avec Mr.
+de Hesberg. Il m'avoua, qu'il étoit informé de ce
+que je voulois savoir, que Mlle de Sonsfeld lui en
+avoit fait la confidence, et voici le détail qu'il me fit.
+Depuis que j'avois rompu cette intrigue la première fois,
+le Margrave n'avoit point ralenti ses instances; Mlle. de
+Sonsfeld s'étoit tenue quelque temps sur la défensive,
+mais enfin elle s'étoit rendue, à condition néanmoins
+qu'elle n'épouseroit le Margrave qu'avec mon consentement;
+ce prince jugeant qu'il trouveroit bien des difficultés
+à vouloir la faire déclarer princesse, avoit résolu
+pour lever tout obstacle, de lui faire donner le titre de
+comtesse de Himmelcron; il vouloit se retirer avec elle
+dans cet endroit, et lui donner un capital très-considérable
+qu'il vouloit placer hors du pays; le Margrave
+n'attendoit que le retour du prince héréditaire et le
+départ de mon frère pour nous en faire la proposition,
+bien résolu si nous faisions des difficultés, de s'en venger
+et de passer outre.</p>
+
+<p>Tout cela m'alarma au suprême degré. Il étoit
+très-facile pour moi de rompre toute cette intrigue,
+si j'avois voulu en avertir le roi, mais j'aimois trop
+ma gouvernante pour l'exposer, elle et sa famille
+au ressentiment de ce prince. Je résolus donc de risquer
+le tout pour le tout. J'envoyai chercher Mlle. de
+de Sonsfeld. Je lui déclarai tout net, que je savois
+toutes ses menées avec le Margrave; que je lui avois
+déjà une fois parlé clair sur ce sujet; que je ne
+donnerois jamais les mains à son mariage; qu'elle me
+forceroit d'avoir recours au roi, si elle vouloit l'accomplir;
+qu'elle devoit rompre tous ses rendez-vous avec le
+Margrave, qui faisoient du tort à sa réputation; qu'elle
+devoit considérer l'état où se trouvoit ce prince, qui
+étoit au bord de la fosse et qui ne pouvoit vivre; que
+si elle l'épousoit par tendresse, sa perte lui seroit bien
+plus sensible après son mariage qu'auparavant, et que
+si c'étoit par intérêt, elle pouvoit compter que j'aurois
+soin d'elle toute ma vie, et que je tâcherois de la récompenser
+de l'effort qu'elle aurait fait sur elle-même.
+J'assaisonnai cela de beaucoup d'expressions obligeantes,
+et moitié par douceur et moitié par menace je tirai
+d'elle une seconde promesse, qu'elle ne passerait pas
+outre. Elle m'avoua, qu'elle s'étoit toujours flattée de
+me fléchir, et qu'elle ne pouvoit nier qu'elle ne fût sensible
+à l'amour que le Margrave avoit pour elle; qu'elle
+seroit cependant obligée d'aller bride en main avec lui
+et de ne pas l'effaroucher, de peur que son ressentiment
+ne tombât sur nous; car, me dit-elle, Madame, s'il savoit
+que Votre Altesse royale est contraire à ses vues,
+et qu'elle est cause que je les rejette, il se porteroit
+aux dernières extrémités.</p>
+
+<p>Effectivement elle se gouverna avec tant de prudence,
+qu'elle amusa le Margrave jusqu'à sa mort, et
+trouva moyen par son crédit de nous rendre toutes
+sortes de bons offices. Il ne lui manquoit que le titre
+de Margrave, car elle en avoit toute l'autorité; rien ne
+se faisoit sans sa volonté et toutes les grâces passoient
+par ses mains. Le premier plaisir qu'elle me fit, fut de
+persuader le Margrave à faire revenir le prince héréditaire.
+Le François cantonnoient déjà et il n'y avoit
+plus rien à faire à l'armée. Elle ne l'obtint cependant
+qu'avec beaucoup de peine.</p>
+
+<p>J'eus le plaisir de revoir ce cher prince le 14. de
+ce mois. Il avoit eu une approbation générale. Je
+reçus diverses lettres sur son sujet de l'armée, remplies
+de ses éloges et de l'application qu'il s'étoit donnée
+pour apprendre le métier. Je le trouvai fort engraissé
+et bien portant. Il me témoigna le mécontentement
+qu'il avoit de mon frère et me dit, qu'il avoit si fort
+changé à son désavantage, que je ne le reconnoîtrois
+plus; qu'il ne se soucioit plus de moi, et qu'en un mot
+c'étoit tout un autre homme. Ce rapport m'affligea
+beaucoup. Cependant je me flattois de regagner le
+coeur de mon frère, pendant le séjour qu'il devoit faire
+chez nous.</p>
+
+<p>Le roi étoit dans un état pitoyable. On l'avoit transporté
+à Berlin. Tous les médecins qui étoient autour de
+lui regardoient son mal comme incurable.</p>
+
+<p>Le Margrave dépérissoit à vue. Sa santé ne
+lui permettant pas de recevoir mon frère. Il se rendit au
+parc, où il y avoit une très-belle maison, pour éviter sa
+présence et recommencer une nouvelle cure. Mais il ne
+put la continuer; il prit un crachement de sang, qui fit
+craindre pour sa vie. Tout le monde lui conseilla de
+se défaire de son médecin. On l'anima si fort contre
+ce malheureux, qu'il l'auroit fait arrêter, si on ne l'en
+avoit empêché. Les autres médecins disoient que c'étoit
+les bains, qu'il avoit fait prendre au Margrave, qui
+l'avoient réduit à ce triste état. Goekel prétendoit le
+contraire; voici comment il vouloit prouver l'efficace de
+ses bains. On conserve, disoit-il, les corps en les embaumant;
+je conclus de là, que si je puis parvenir à
+embaumer une personne pleine de vie, cette personne
+pourra vivre quelques centaines d'années; or le plus
+excellent préservatif contre la corruption est la pomme
+de pin; j'ai donc agi en homme sensé et qui entend son
+métier en les ordonnant au Margrave et à la princesse
+héréditaire. Je ris bien de ce beau système, qui nous
+auroit rendus momies, le Margrave et moi.</p>
+
+<p>Nous reçûmes dans ce temps-là des nouvelles
+d'Italie. Elles furent avantageuses pour les Autrichiens.
+Le comte Koenigsek surprit l'armée du
+Maréchal de Broglie et celle du roi de Sardaigne,
+en faisant passer la rivière Seggio à ses troupes. Le
+Maréchal se sauva nu-pieds et l'autre chaussé. Toute
+l'armée des alliés fut mise en déroute. On dit, qu'il
+n'y avoit rien de plus plaisant à voir que les hussards
+autrichiens, qui s'étoient parés des habits galonnés des
+officiers françois. Ceux-ci eurent leur revanche quelques
+jours après. Le comte Koenigsek les ayant
+poursuivis, les François lui livrèrent bataille devant la
+ville Guastala et les défirent. Le prince Louis de Wurtemberg
+et plusieurs autres braves généraux autrichiens y
+furent tués.</p>
+
+<p>Cependant mon frère arriva le 5. d'Octobre. Il
+me parut fort décontenancé, et pour rompre tout
+entretien avec moi, il me dit, qu'il étoit obligé d'écrire
+au roi et à la reine. Je lui fis donner des plumes et
+du papier. Il écrivit dans ma chambre et employa plus
+d'une grosse heure pour écrire deux lettres, où il n'y
+avoit que deux lignes. Il se fit ensuite présenter toute
+la cour, et se contenta de regarder tous ceux qui la
+composoient d'un air moqueur, après quoi nous nous
+mîmes à table. Il ne fit dans toute sa conversation que
+turlupiner tout ce qu'il voyoit en me répétant plus de
+cent fois le mot de petit prince et de petite cour.
+J'étois outrée et ne pouvois comprendre comment il
+avoit changé si subitement envers moi. L'étiquette de
+toutes les cours de l'empire n'accorde la table des princes
+qu'à ceux qui ont le rang de capitaine; les lieutenans
+et les enseignes sont exclus et sont placés à
+la troisième table. Mon frère avoit un lieutenant dans
+sa suite; il le fit placer à table en me disant, que les
+lieutenans du roi valoient bien les ministres du Margrave.
+Je ravalai cette dureté et ne fis semblant de rien.</p>
+
+<p>L'après-midi étant seule avec lui, il me dit:
+notre Sire tire à sa fin et ne vivra pas ce mois. Je
+sais que je vous ai fait de grandes promesses, mais je
+ne suis pas en état de vous les tenir; je vous laisserai
+la moitié de la somme que le feu roi vous a prêtée;
+je crois que vous aurez tout lieu d'être satisfaite de
+cela. Je lui dis, que ma tendresse pour lui n'avoit
+jamais été intéressée; que je ne lui demanderois jamais
+rien que la continuation de son amitié, et que je ne
+voulois pas un sou de lui, si cela l'incommodoit de la
+moindre manière. Non, non, dit-il, vous aurez ces
+100,000 écus, je vous les ai destinés. On sera bien
+surpris dans le monde, continua-t-il, de me voir agir
+tout différemment qu'on ne l'auroit cru; on s'imagine que
+je vais prodiguer tous mes trésors et que l'argent deviendra
+aussi commun à Berlin que les pierres, mais je
+m'en garderai bien, j'augmenterai mon armée et je laisserai
+tout sur le même pied. J'aurai de grandes considérations
+pour la reine, ma mère, je la rassasierai d'honneurs,
+mais je ne souffrirai point qu'elle se mêle de
+mes affaires, et si elle le fait, elle trouvera à qui parler.</p>
+
+<p>Je tombai de mon haut en entendant tout cela;
+je ne savois si je dormois ou si je veillois. Il me
+questionna ensuite sur les affaires du pays. Je lui
+en fis le détail. Il me dit, quand votre benêt de
+beau-père mourra, je vous conseille de casser toute
+la cour et de vous réduire sur le pied de gentils-hommes,
+pour payer vos dettes; au bout du compte
+vous n'avez pas besoin de tant de monde, et il faut
+aussi que vous tâchiez de diminuer tous les gages
+de ceux, que vous ne pourrez vous dispenser de garder;
+vous avez été accoutumée à vivre à Berlin avec
+quatre plats, c'est tout ce qu'il vous faut ici, et je vous
+ferai venir de temps en temps à Berlin, cela vous
+épargnera la table et le ménage.</p>
+
+<p>Il y avoit déjà long-temps que j'avois le coeur
+gros, je ne pus retenir mes larmes en entendant toutes
+ces indignités. Pourquoi pleurez-vous? me dit-il. Ah,
+ah! c'est que vous êtes mélancolique; il faut dissiper
+cette humeur noire, la musique nous attend et je vous
+ferai passer cet accès en jouant de la flûte. Il me donna
+la main et me conduisit dans l'autre chambre. Je me
+mis au clavecin, que j'inondai de mes larmes. La
+Marwitz se plaça vis-à-vis de moi, pour empêcher les
+autres de voir mon désordre.</p>
+
+<p>Il reçut enfin le quatrième jour de son arrivée
+une estafette de la reine, qui le conjuroit de se
+hâter de revenir, le roi étant à l'extrémité. Cette
+nouvelle acheva de me désoler. J'aimois le roi et je
+voyois bien par le train que prenoient les choses, que
+je ne pouvois plus compter sur mon frère. Il fut pourtant
+un peu plus obligeant envers moi les deux derniers
+jours avant son départ. L'amitié que j'avois pour lui,
+me fit excuser ses irrégularités et je me crus bien rapatriée
+avec lui, mais le prince héréditaire n'y fut pas
+trompé, et me prédit d'avance bien des choses qui se
+sont vérifiées dans la suite. Mon frère repartit donc le
+9. d'Octobre, me laissant en suspens sur son sujet.</p>
+
+<p>Le Margrave revint deux jours après à Bareith, je
+fus fort surprise en le revoyant. Je n'ai de ma vie vu
+un changement pareil; tout son visage étoit si tiré, qu'il
+n'étoit pas reconnoissable. Il vint se reposer un moment
+chez moi. Tout le temps qu'il y resta il ne fit que se
+déchaîner contre son médecin et me faire le détail de
+sa maladie. Elle augmenta bientôt si fort, qu'il ne fut
+plus en état de quitter la chambre. Je lui rendois visite
+tous les jours. Ce prince étoit d'une humeur insupportable;
+il nous faisoit souffrir maux et martyres. Nous
+n'osions plus parler à personne, sans courir risque de
+rendre ses gens malheureux, et ses soupçons le portoient
+à s'imaginer, que nous formions des intrigues avec tout
+le monde. Il étoit défendu de rire; dès que nous
+étions un peu gais, il disoit que c'étoit de la joie que
+nous avions de sa maladie. Pour mettre fin à toutes
+ces chicanes, nous ne vîmes plus personne et nous nous
+réduisîmes, le prince héréditaire et moi, à n'avoir commerce
+qu'avec mes dames, qui étoient les seuls êtres
+vivans que nous vissions. Nous dînions et soupions
+en particulier. Je travaillois, je lisois, je composois de
+la musique tous les jours; nous jouions au colin-maillard,
+ou nous chantions et dansions; enfin il n'y avoit point
+de folies dont nous ne nous avisassions pour tuer le
+temps. Mais j'ai négligé jusqu'à présent de rapporter
+un fait assez intéressant, n'ayant pas voulu interrompre
+le fil de ma narration.</p>
+
+<p>J'ai déjà fait le portrait de la Margrave douairière
+de Culmbach, qui faisoit sa demeure à Erlangue.
+Cette princesse s'étoit amourachée d'un certain
+comte Hoditz, homme d'une très-grande maison de
+Silésie, mais franc-libertin et aventurier. Comme la
+conduite de ce princesse étoit connue et qu'il lui
+falloit toujours un adorateur, cette nouvelle intrigue ne
+donna point d'ombrage au Margrave. Elle garda même
+quelques dehors avec son amant au commencement de
+leurs amours, mais sa passion pour lui augmenta tout
+d'un coup si fort, qu'elle résolut de l'épouser. Le comte
+sut si bien mener cette affaire, que personne ne
+s'aperçut de leur dessein que lorsqu'il fut accompli. Les
+deux amans choisirent une nuit fort obscure pour s'évader
+du château; une fausse-clef qu'ils avoient pris soin de
+faire fabriquer, leur procura la sortie du jardin. Malgré
+une pluie épouvantable ils gagnèrent à pied un petit
+village Bambergeois, à une demi-lieue d'Erlangue. Mdme.
+la Margrave n'avoit pour tout habillement qu'une simple
+jupe de basin et un pet-en-l'air de la même étoffe. Ils
+trouvèrent deux prêtres catholiques dans le village qui
+les marièrent, après quoi ils retournèrent à Erlangue
+dans le même ordre qu'ils en étoient partis. Le secrétaire
+de la Margrave et quelques domestiques du
+comte, qui les avoient suivis, leur servirent de témoins.
+Le comte partit quelques jours après pour Vienne. Sa
+nouvelle épouse lui fit présent d'une partie de ses pierreries
+et engagea le reste pour payer les fraix de son voyage.
+Cette démarche fit du bruit. Le secrétaire de
+la Margrave prévoyant bien qu'il n'avoit plus aucune
+fortune à espérer de sa maîtresse, vint dénoncer le fait
+au Margrave.</p>
+
+<p>Ce prince envoya d'abord le Baron Stein à Erlangue
+pour examiner la chose. La Margrave avoua
+tout de suite son mariage. On lui fit toutes les représentations
+imaginables, pour lui montrer la bassesse de
+son procédé, et les suites funestes qui s'en suivroient,
+lui offrant de faire rompre son mariage, qui ne s'étoit
+pas fait selon les cérémonies de l'église, les deux prêtres
+n'ayant pas reçu la dispense de l'évêque de Bamberg
+pour les marier. Toutes les raisons qu'on put lui
+alléguer furent inutiles. Elle répondit, qu'elle aimeroit
+mieux manger du pain sec et ne boire que de l'eau
+avec son cher comte, que d'avoir l'empire de l'univers.
+Le Margrave voyant qu'il ne gagneroit rien sur son
+esprit, avertit le duc de Weissenfeld de ce qui se
+passoit. Ce prince envoya un de ses ministres à Erlangue,
+mais toutes les instances et remontrances de
+celui-ci furent aussi peu efficaces, que celles du baron
+Stein. Elle sortit du château pour se rendre auprès
+de son époux, mais ses créanciers, qui étoient en
+grand nombre, l'arrêtèrent. Pour se sauver de leurs
+mains, elle leur abandonna tous ses effets. Elle se
+rendit à Vienne, où elle abjura la foi luthérienne pour
+embrasser la catholique. Elle y est encore présentement
+dans une misère affreuse, méprisée de tout le
+monde et vivant des charités, que lui fait la noblesse.
+Son époux l'a cajolée tant qu'elle a eu un sou de bien.
+Elle a été obligée de vendre toutes ses nippes, pour
+suffire aux dépenses du comte, qui l'a laissée à présent
+dans le plus cruel abandon.</p>
+
+<p>Le commencement de l'année 1735 ne fut pas
+favorable au Margrave. Sa santé s'affoiblissoit à vue,
+et il ne pouvoit plus quitter le lit; mille fantaisies lui
+passoient par la tête; il ne s'imaginoit point de mourir,
+et faisoit faire tous les jours des plans pour l'embellissement
+de Himmelcron. Il vouloit rendre cet endroit
+magnifique et y dépenser 100,000 florins en bâtimens.
+J'ai déjà parlé de son ordre. Il le fit changer et voulut
+y ajouter des commanderies; certaines terres allodiales
+dévoient être employées à cet usage. Non content de
+tout cela, il acheta une immense quantité de chevaux et
+fit faire diverses sortes de voitures, voulant jouer, disoit-il,
+le grand Seigneur; en un mot, si Dieu ne l'avoit
+retiré du monde, il auroit ruiné tout son pays et nous
+auroit laissés à l'aumône. Tous ceux qui étoient en
+charge, voyant bien qu'il ne pouvoit réchapper de cette
+maladie, s'adressoient au prince héréditaire. Celui-ci
+tâchoit sous main de faire traîner les bâtimens de Himmelcron
+et le plan des commanderies. Le Margrave
+avoit même des momens où son esprit étoit détraqué,
+toutes les affaires alloient cahin-caha, et il nous faisoit
+tous les chagrins imaginables. Je le laisserai reposer
+un peu pour voir ce qui se passoit à Berlin.</p>
+
+<p>Le roi y étoit toujours très-mal de l'hydropisie.
+Il souffroit prodigieusement; les jambes lui étoient
+crevées; il étoit obligé de les tenir dans des baquets,
+pour y laisser couler l'eau qui en sortoit. Son mal
+augmentant à vue-d'oeil, il résolut de faire les noces
+de ma soeur Sophie avec le Margrave de
+Schwed. La bénédiction de leur mariage se donna
+le 7. de Janvier devant son lit. Une espèce de grosseur
+qu'il avoit à une de ses jambes, fit croire aux
+médecins qu'il s'y formoit un abcès, ils résolurent d'y
+faire une incision. L'opération fut longue et douloureuse.
+Le roi la soutint avec une fermeté héroïque et se fit
+donner un miroir, pour être en état de mieux voir travailler
+les chirurgiens. Mon frère me mandoit toutes
+les postes, qu'il n'avoit plus que 24 heures à vivre, mais
+il comptoit sans son hôte; et la quantité d'eau que le
+roi avoit perdue, jointe à l'habilité des médecins, rétablit
+entièrement ce prince. Cette cure fut regardée comme
+un miracle. Sa convalescence me combla de joie. Toutes
+mes soeurs se rendirent à Berlin pour féliciter le
+roi sur le rétablissement de sa santé. Je ne pus lui
+témoigner la satisfaction que j'en ressentois que par
+écrit, ne pouvant m'éloigner dans l'état où étoit le Margrave.</p>
+
+<p>Ce prince, tout mourant qu'il étoit, voulut conférer
+son nouvel ordre en cérémonie. Tous ceux qui en
+étoient chevaliers, le reçurent de lui. Il étoit couché
+dans son lit, où il reçut des complimens de toute la cour.
+Cet ordre consiste dans une croix blanche; l'aigle rouge
+qui représente les armes de la maison, est au milieu,
+elle est attachée à un ruban ponceau, bordé d'or, et on
+le porte autour du cou; l'étoile est d'argent; l'aigle
+rouge est au milieu avec cette devise latine; sincère et
+constant. Il y eut grande table chez moi et le soir bal,
+qui ne dura qu'un quart d'heure.</p>
+
+<p>Je fus bien attristée en ce temps-là par une lettre
+de la duchesse de Brunswick, qui me faisoit part
+de la mort de son époux. Il n'y avoit qu'un an qu'il
+étoit parvenu à la régence. Je le regrettai sincèrement,
+et je conserve encore une tendre amitié pour la duchesse,
+son épouse. Le prince Charles, son fils, se vit prince
+régnant par ce décès. Ma soeur joua de bonheur, si on
+peut appeler ainsi la perte d'un si brave prince, car elle
+se vit deux ans après son mariage, et contre toute apparence,
+princesse régnante.</p>
+
+<p>Cependant la maladie du Margrave augmenta si fort,
+qu'on lui conseilla de faire venir un médecin très-habile
+d'Erfort, pour le consulter. Celui qu'il avoit pris à la
+place de Goekel, se nommoit Zeitz. C'était un
+homme d'esprit, qui avoit un peu plus de savoir que
+son prédécesseur, mais dont le système étoit aussi ridicule,
+que celui de l'autre. D'ailleurs cet homme avoit
+un très-mauvais caractère; il n'avoit point de religion,
+et par conséquent aucun frein qui pût le tenir en bride.
+Il n'est pas donné à chacun d'avoir une foi aveugle,
+même on trouvera ordinairement que ceux qui croient
+le moins, vivent le plus moralement bien, mais un mauvais
+esprit, qui n'a point de religion, est un meuble très-dangereux
+dans la société. La plupart des gens ne
+savent ce qu'ils croient; les uns rejettent la religion,
+parcequ'elle est contraire à leurs passions; les autres
+pour être à la mode; d'autres encore pour s'attirer la
+renommée de gens d'esprit. Je désapprouve fort ces
+sortes d'esprits-forts, mais je ne puis condamner ceux
+qui ce font une étude de rechercher la vérité et de se
+défaire de tout préjugé. Je suis même convaincue, que
+les personnes qui s'accoutument à réfléchir, ne peuvent
+qu'être vertueuses; en recherchant la vérité, on apprend
+à raisonner juste, et en apprenant à raisonner juste, on
+ne peut qu'aimer la vertu. Mes réflexions m'ont éloignée
+de mon sujet. J'y reviens.</p>
+
+<p>Mr. Juch qui étoit le médecin que l'on fit venir,
+annonça tout franchement au Margrave, qu'il ne réchapperoit
+point de cette maladie, et qu'il n'avoit plus
+que quelques semaines à vivre. Zeitz l'assura en
+revanche, qu'il le tireroit d'affaire. Il ajouta foi aux
+paroles du dernier. Cela est naturel, nous nous flattons
+toujours de ce que nous espérons. Il continua donc à
+faire travailler à Himmelcron et à régler les commanderies
+de son ordre.</p>
+
+<p>La princesse d'Ostfrise ayant appris le triste
+état où il se trouvoit, se mit en chemin pour venir
+à Bareith. Cela nous alarma fort, le prince héréditaire
+et moi. Elle pouvoit nous faire un tort infini, en engageant
+son père à faire un testament en sa faveur et en
+celle de sa soeur. Mlle. de Sonsfeld sut si bien tourner
+l'esprit du Margrave qu'elle lui fit accroire, qu'il
+s'attendriroit trop s'il voyoit sa fille, que d'ailleurs elle
+prétendroit bien des choses contraires aux intérêts de
+son pays, et qu'il seroit dur au Margrave de lui refuser.
+Enfin elle fit si bien, que ce prince lui envoya une
+estaffette, pour la prier de ne point venir. L'estaffette
+la rencontra à Halberstadt, qui est à moitié chemin de
+Bareith. Elle fut donc obligée de s'en retourner.</p>
+
+<p>L'amour du Margrave pour Mlle. de Sonsfeld
+continuoit toujours, mais elle me tenoit exactement la
+parole qu'elle m'avoit donnée, et me faisoit part de tous
+les entretiens qu'elle avoit avec lui. Sans elle nous
+aurions mal passé notre temps, et il se seroit porté à
+toutes sortes d'extrémités, car il nous traitoit comme
+des chiens. Nous prenions patience sur tout cela, et
+surtout moi, dans l'espérance que notre délivrance étoit
+prochaine. Il faut pourtant que je rende cette justice
+au prince héréditaire, que je ne l'ai jamais entendu murmurer
+contre son père, hors le jour qu'il voulut le battre,
+et qu'il en a toujours parlé en termes très-respectueux.
+Il voyoit bien lui-même que son père tiroit à sa fin.
+Il n'étoit informé que superficiellement de ses affaires,
+et tenoit tous les jours des conférences secrètes
+avec Mr. de Voit, qui l'instruisoit de l'état de son
+pays. Je connoissois à fond le caractère du prince
+héréditaire, et je savois qu'il ne se laisseroit jamais
+gouverner. Je m'étois bien proposé de ne me
+mêler de rien; je hais les intrigues à la mort,
+mais en revanche je voulois rester sur un certain pied
+de considération, et ne voulois pas non plus que personne
+se mêlât de ce qui me regardoit. Je ne sais si
+Mr. Voit fit comprendre au prince que je gouvernerois,
+ou s'il eut lui-même cette idée de moi, mais je m'aperçus
+qu'il n'en agissoit plus avec moi avec la même
+franchise qu'à l'ordinaire. Cela m'inquiéta, mais cependant
+je ne fis semblant de rien.</p>
+
+<p>La Marwitz me dit un jour: le prince héréditaire
+est encore trop vif pour entrer dans tous les détails de
+la régence; je suis persuadée que Votre Altesse royale
+sera obligée de l'assister; il est encore jeune, il n'est
+informé de rien, il n'a point d'expérience; je crains que
+s'il ne suit vos conseils, on ne lui fasse faire bien
+des bévues. Je vous assure, ma chère, lui dis-je, que
+vous vous trompez fort; je ne me mêlerai de rien, et je vous
+assure, que le prince ne s'adressera pas à moi pour avoir
+mon avis. Elle en fut surprise. Le prince entra justement
+dans la chambre. Elle lui parla quasi de même qu'à
+moi, et je répétai au prince de que j'avois répondu à la
+Marwitz. Il garda le silence; il étoit fort froid envers
+moi. Je rejetai toujours ce changement sur les affaires
+qui lui rouloient dans la tête. Jusque-là il n'avoit eu
+rien de caché pour moi, il m'avoit fait part de ses plus
+secrètes pensées, mais il ne me confia point ses idées
+sur l'avenir, et je ne m'en informai pas non plus.</p>
+
+<p>Un jour que nous étions à table, on vint nous chercher
+au plus vite chez le Margrave, en nous disant qu'il
+étoit à l'agonie. Nous le trouvâmes couché dans un
+fauteuil; une suffocation qui lui avoit pris, l'avoit mis à
+deux doigts du tombeau; son pouls étoit comme celui
+d'une personne qui se meurt. Il nous regarda tous sans
+nous dire mot. On avoit envoyé chercher un ecclésiastique.
+Il témoigna d'abord que cela ne lui faisoit pas
+plaisir. L'ecclésiastique lui fit une assez belle exhortation
+sur l'état où il se trouvoit, lui disant, qu'il étoit
+près de rendre compte de ses actions à Dieu, qu'il devoit
+se soumettre à ses saintes volontés, et qu'il lui
+donneroit la force d'envisager la mort avec fermeté.
+J'ai administré la justice, lui dit-il; j'ai été charitable
+envers les pauvres: je n'ai point débauché avec les
+femmes; j'ai rempli les devoirs d'un prince juste et
+équitable; je n'ai rien à me reprocher et puis paraître
+devant le tribunal de Dieu avec assurance. Nous sommes
+tous pécheurs, lui répondit son aumônier, et le plus juste
+pèche sept fois, et quand nous avons fait tout ce qui
+nous est ordonné, nous sommes pourtant des serviteurs
+inutiles. Nous remarquâmes tous que ce discours lui
+déplaisoit. Il répéta avec plus de véhémence: non, je
+n'ai rien à me reprocher, mon peuple pourra me pleurer
+comme son père. Il garda quelques momens le silence,
+après quoi il nous pria de nous retirer. On le remit
+au lit, et nous fûmes bien surpris lorsqu'on nous vint
+dire le soir, qu'il étoit beaucoup mieux. On nous apprit
+en même temps, qu'il avoit fort grondé ses domestiques
+de l'alarme qu'ils avoient faite, et surtout de ce qu'ils
+avoient appelé l'ecclésiastique. Il sembla que son mal fût
+diminué, mais le 6. de Mai il augmenta si fort, que
+Zeitz qui l'avoit toujours flatté de le rétablir, vint lui
+annoncer son arrêt de mort. Il tomba dans une profonde
+rêverie et ordonna que tout le monde le laissât seul ce
+jour-là. Il étoit d'une foiblesse extrême.</p>
+
+<p>Le lendemain il nous envoya chercher, le prince
+héréditaire et moi. Il fit une longue exhortation à son
+fils sur la manière dont il devoit gouverner son pays,
+et me dit, qu'il m'avoit toujours tendrement aimée; qu'il
+reconnoissoit mon mérite; qu'il me conjuroit de faire
+souvenir tous les jours son fils des préceptes de morale
+et de régence qu'il venoit de lui donner; qu'il me souhaitoit
+beaucoup de bonheur, et qu'il me prioit d'accepter
+une tabatière, qu'il me donna pour me souvenir de lui.
+Nous nous mîmes à genoux, le prince héréditaire et moi.
+Il nous donna sa bénédiction et nous embrassa l'un et
+l'autre. Nous fondions en larmes. Ce qu'il m'avoit dit
+m'avoit si fort touchée, que si j'avois pu lui prolonger
+la vie, je l'aurois fait. Il nous pria ensuite de ne plus
+le venir voir, que lorsqu'il seroit à l'agonie; et s'adressant
+à moi: je vous conjure, Madame, ajouta-t-il, faites-moi
+cette grâce. Il fit ensuite venir ma fille, à laquelle
+il donna aussi sa bénédiction; après quoi il prit congé de
+toutes mes dames, l'une après l'autre, hors de Mlle. de
+Sonsfeld, qui étoit malade. Les conseillers privés eurent
+aussi leur tour. Il leur fit une longue harangue et
+leur détailla toutes les obligations que le pays lui avoit,
+et répéta à peu près ce qu'il avoit dit à l'ecclésiastique;
+il leur recommanda fortement le bien de son pays et
+l'attachement qu'ils dévoient avoir pour leur nouveau
+maître, finissant par leur donner les derniers adieux. Il
+eut la force d'esprit de prendre congé de toute sa cour,
+depuis le premier ministre jusqu'au dernier de ses domestiques.
+J'étois fort touchée, mais je ne puis nier que je
+ne trouvasse beaucoup d'ostentation dans son fait, car il
+ne cessoit de relever envers chacun les soins qu'il s'étoit
+donnés pour le bien de son pays. On verra par la
+suite qu'il ne s'imaginoit point encore de mourir, et que
+tout ce qu'il faisoit n'étoit que pour jouer la comédie.
+Il s'affoiblit extrêmement à la fin de cette triste cérémonie.
+Dès qu'elle fut finie, il nous pria de nous
+retirer.</p>
+
+<p>Les médecins nous avertirent, qu'ils le trouvoient si
+mal, qu'on ne pouvoit plus compter un moment sur sa
+vie. Pour être plus à portée de le venir voir et accomplir
+la promesse que nous lui avions faite, d'être présens à
+sa fin, nous nous logeâmes dans un appartement tout
+proche du sien, et la nuit nous ne fîmes que nous coucher
+tout habillés sur le lit.</p>
+
+<p>Le lendemain trouvant que sa foiblesse augmentoit,
+il envoya chercher le prince héréditaire, auquel il remit
+la régence en présence du conseil, et ordonna à chacun
+de ne plus l'importuner d'aucune affaire. J'étois allée
+tous les matins et tous les soirs demander de ses nouvelles
+dans son antichambre, car il n'y avoit que le
+prince héréditaire qui eût l'entrée libre chez lui. Dès
+qu'il lui eût remis la régence, il s'en repentit et ne put
+s'empêcher de brusquer son fils toutes les fois qu'il le
+voyoit. Il s'informa même auprès de quelques Mrs. de
+sa cour, qui ne le quittoient pas, et auprès de ses
+domestiques, si son fils se mêloit déjà d'ordonner, ajoutant,
+qu'il nageoit sans doute dans la joie de se voir
+son propre maître. On l'assura avec vérité, que le prince
+héréditaire avoit juré de ne donner aucun ordre tant
+qu'il vivroit encore, et qu'il n'avoit voulu expédier aucune
+affaire.</p>
+
+<p>Sa maladie traîna jusqu'au 16. de Mai au soir, où
+l'on vint nous appeler à la hâte; il étoit 9 heures.
+Nous trouvâmes tout le monde en prière dans son antichambre;
+on l'entendoit râler de très-loin; il souffroit
+les peines de l'enfer. Il dit à son fils: mon cher fils,
+je suffoque, je ne puis plus endurer des souffrances qui
+me mettent au désespoir. Il crioit et hurloit que cela
+faisoit peur à entendre; par trois fois il perdit les sens,
+et par trois fois il les reprit. Il parla jusqu'à son dernier
+soupir et expira enfin à six heures et demie du
+17. de Mai au matin.</p>
+
+<p>Je n'ai de ma vie été plus altérée. Je n'avois jamais
+vu mourir personne; cette image me frappa si fort,
+que j'eus peine à me l'ôter de long-temps de l'esprit.
+Le prince héréditaire étoit dans le dernier désespoir.
+Nous le tirâmes avec toutes les peines du monde de
+cette chambre et le ramenâmes dans la sienne, où il fut
+près d'une heure avant que de pouvoir se remettre.
+Toute la cour l'avoit suivi. Dès qu'il fut un
+peu revenu à lui, Mr. de Voit lui dit, qu'il étoit
+nécessaire qu'il confirmât le conseil. Le Margrave hésita
+quelque temps et ne lui répondit rien, mais me tirant à
+part, il demanda, ce que j'en pensois? Je lui répondis
+ingénieusement, que je ne trouvois pas cela si pressé;
+qu'il n'y avoit qu'une heure que son père étoit mort;
+qu'il me sembloit qu'il falloit garder un certain décorum,
+et ne pas montrer tant d'avidité à s'emparer de la
+régence, et qu'en remettant la chose au lendemain, il
+auroit le temps de faire de mûres réflexions sur les personnes
+qu'il vouloit mettre en place. Il goûta mes avis.
+Il étoit fort accablé et moi aussi, ayant veillé toute la
+nuit et ma santé étant très-foible. Pour éluder toutes les
+persécutions de ces Messieurs, il se coucha et reposa
+quelques heures; mais on le pressa tant et tant, et on
+lui montra tant de difficultés à laisser vaquer plus long-temps
+le conseil, qu'enfin il le confirma. Il fut composé
+du baron Stein, Voit, Dobenek, Hesberg,
+Lauterbach et Thomas.</p>
+
+<p>Ensuite on régla le deuil et l'enterrement, et
+l'on fit accroire au Margrave, que c'étoit au conseil,
+à fournir tout ce qu'il falloit employer à cela. Le
+Margrave étoit fort novice dans toutes ces sortes
+d'affaires et se trouvoit obligé de s'en fier à ce qu'on
+lui disoit. Ces Messieurs furent assemblés pendant trois
+semaines, et ne s'occupèrent qu'à acheter du drap.
+Quoique cela fût du département du Maréchal de la
+cour, ils commençoient à se donner des airs insupportables,
+sur-tout Mr. de Voit. Cet homme m'avoit
+toutes les obligations imaginables; je l'avois soutenu de
+tout mon pouvoir du vivant du feu Margrave. Il étoit
+mon grand-maître, et les devoirs de sa charge exigeoient
+que du moins il vînt tous les jours chez moi; il n'en
+fit pourtant rien et ne me fit pas même faire ses excuses,
+ce qui me piqua fort contre lui. Cependant le
+corps du Margrave fus mis en parade. Ses obsèques
+se firent le 31. de Mai, comme il avoit ordonné avant
+sa mort, sans cérémonie, mais avec décence. Son corps
+fut transporté à Himmelcron et déposé dans un caveau,
+qu'il avoit fait faire exprès.</p>
+
+<p>Nous mîmes le grand deuil le 1. de Juin, pour ne
+le quitter qu'un an après. Je tins appartement ce jour-là,
+pour recevoir les complimens de condoléance de toute
+la cour, et nous dînâmes pour la première fois en public.
+Mais tout cet attirail noir et le décorum qu'il
+falloit observer, étant trop incommode, nous nous rendîmes
+au Brandenbourger, où nous restâmes quelques
+semaines.</p>
+
+<p>Mr. de Voit vint un jour chez moi. Il me dit,
+qu'il savoit que j'étois fâchée contre lui de ce qu'il ne
+me faissoit pas régulièrement sa cour, mais qu'il étoit
+si occupé, qu'il ne lui restoit pas un moment de temps;
+que cependant le conseil ne m'avoit pas oubliée,
+et qu'on avoit résolu d'intercéder pour moi auprès
+du Margrave, pour qu'il me donnât une augmentation
+de revenus, et qu'ils ne doutoient point que le
+Margrave ne me l'accordât. Je fus piquée au vif de ce
+beau discours. Je lui répondis d'un air fort froid, que si
+j'avois besoin d'une augmentation de revenus, je la demanderois
+moi-même au Margrave; que j'étois très-persuadée
+qu'il ne me la refuseroit pas; que je leur étois
+obligée de leurs bonnes intentions, mais que je les dispensois
+du soin de parler en ma faveur, puisque je
+prendrois cette peine moi-même. Il fut un peu décontenancé
+et me dit, qu'il étoit cependant désagréable
+de demander soi-même des grâces. Mais plus encore,
+lui dis-je, Monsieur, de les faire demander par d'autres,
+et afin que vous appreniez à connoître mon caractère,
+sachez, que quand même le Margrave voudroit me
+donner une augmentation, je ne l'accepterois pas, ses
+affaires étant trop dérangées par les grandes dépenses,
+qu'il est obligé de faire, pour m'avantager sans s'incommoder;
+d'ailleurs, Monsieur, je veux lui avoir l'obligation
+à lui-même des avantages qu'il me fera, sans
+quoi ils ne me feront aucun plaisir.</p>
+
+<p>Je prévis bien que ces Messieurs prétendoient
+me mettre sur le pied où étoit ma soeur d'Anspac,
+qui n'osoit grouiller devant eux et qui étoit toujours
+obligée de s'adresser à un troisième, pour négocier
+ce qu'elle vouloit de son époux. Le froid que le
+Margrave avoit pour moi, joint à ses idées, m'alarmèrent
+beaucoup. Je me retirai dans mon cabinet
+avec ma gouvernante, à laquelle je communiquai mes
+pensées; je pleurois à chaudes larmes. Elle hausse les
+épaules et me dit, qu'elle avoit les mêmes appréhensions
+que moi; que même ces Messieurs faisoient assez comprendre,
+que leur but étoit de gouverner eux-seuls
+l'esprit du Margrave; que pour y parvenir, il falloit
+commencer à me mettre peu-à-peu sous leur férule;
+qu'ils ne s'occupoient uniquement que de bagatelles,
+voulant entrer dans les moindres petits détails, qui
+n'étoient pas de leur ressort, et négligeant les grands.
+Elle me conjura de parler au Margrave et de lui ouvrir
+les yeux; qu'elle de son côté tâcheroit de préluder,
+pour lui préparer l'esprit sur ce que je lui dirois. Je
+balançai long-temps, mais elle me donna tant de bonnes
+raisons, qu'enfin je m'y résolus.</p>
+
+<p>J'en parlai en effet au Margrave, mais il le trouva
+fort mauvais; il me répondit beaucoup de choses dures.
+Je suis vive, je sais me modérer jusqu'à un certain point,
+mais je suis femme et j'ai mes foiblesses comme les
+autres, je me brouillai à toute outrance avec mon époux;
+j'étois dans un tel désespoir, que je tombai en foiblesse.
+On me mit sur le lit. J'eus un tel saisissement, qu'on
+crut que j'allois expirer. On appela au plus vite le
+Margrave. Mon état le toucha vivement; il étoit dans
+des angoisses mortelles. Nous nous fîmes des excuses
+réciproques, et après un long éclaircissement, il m'avoua,
+qu'on lui avoit mis martel en tête contre moi; il me
+demanda mille fois pardon. Je lui promis, que je ne
+me mêlerois de rien, mais que j'espérois en revanche,
+qu'il ne souffriroit pas qu'on causât de la mésintelligence
+entre nous et qu'on m'abaissât, comme on l'intentionnoit.
+Il me répondit, que je lui ferois toujours plaisir d'en agir
+avec la même sincérité, comme j'avois fait par le passé;
+qu'il me prioit de lui dire toujours mes pensées naturellement,
+et que de son côté il n'auroit rien de caché pour
+moi, de façon que nous fûmes meilleurs amis que jamais.
+Il me demanda mes sentimens sur tout ce qui se passoit.
+Je lui dis, que je le connoissois pour l'homme du monde
+qui aimoit le moins à se laisser gouverner; que cependant
+l'ascendant qu'il laissoit prendre au conseil, le
+mèneroit bientôt à cela, qu'il auroit peine à se retirer
+de leurs pattes, quand il y seroit une fois; qu'alors il seroit
+obligé de se servir des voies de la rigueur, pour les
+faire rentrer dans leur devoir; qu'il devoit se souvenir
+des dernières paroles de son père, qui lui avoit dit, de
+tenir toujours ses ministres en bride, d'écouter leurs conseils,
+mais de les bien peser avant que de les suivre.
+Il rêva long-temps, après quoi il me dit, que voulez-vous
+que je fasse? il faut bien que je me fie à eux; je
+ne suis informé de rien; je leur ai dit moi-même que je
+voulois qu'on traitât d'affaires plus sérieuses et qu'on ne
+s'amusât pas à la bagatelle, mais ils m'ont répondu,
+qu'on ne pouvoit faire tout à-la-fois.</p>
+
+<p>Le colonel de Reitzenstein avoit été envoyé
+à Berlin et Mr. de Hesberg en Danemarc. Les finances
+étoient dans un si triste état, que je fus obligée de
+lever un capital de 6000 écus, pour suffire à ces deux
+ambassades. J'en fis présent au Margrave; si j'avois pu
+lui faire plaisir aux dépens de ma vie, je l'aurois fait.
+Il avoit de son côté toutes les considérations imaginables
+pour moi, et me témoignoit le réciproque des sentimens
+que j'avois pour lui. Son coeur étoit si bon,
+qu'il ne pouvoit se résoudre de dire un mot de désobligeant
+à qui que ce fût, ni à refuser la moindre grâce,
+quand on la lui demandoit. Cette trop grande bonté
+lui attiroit bien du chagrin depuis; elle fut aussi cause
+qu'il conservât toute la cour telle qu'elle l'étoit. Tous
+ceux qui lui étoient attachés lui représentèrent, qu'il
+devoit se défaire à temps des brouillons et intrigans qui
+y étoient, mais il ne put s'y résoudre. Il ne négligea
+aucun des devoirs qu'il devoit à la mémoire de son
+père, et ne congédia aucun de ses domestiques, dont il
+retint la plus grande partie et donna des charges aux
+autres. Il ne fit paroître aucun ressentiment à ceux qui
+l'avoient chagriné et qui avoient été cause de ses
+brouilleries avec lui. Quelqu'un lui en parla, et il répondit
+ces belles paroles: j'ai oublié le passé, et je veux
+que tout le monde soit content dans mes états.</p>
+
+<p>Les Mrs. du conseil désapprouvèrent fort le procédé
+généreux du Margrave envers les domestiques de
+son père. Ils me députèrent Mr. de Voit. Il vint tout
+essoufflé me faire des plaintes amères de la part de ses
+confrères. Je n'ai jamais rien entendu du plus impertinent
+que tout son raisonnement. Le Margrave, disoit-il,
+a fait une chose inouïe, en conférant des charges et
+des emplois sans l'avis de son conseil; et frappant la
+terre de sa canne, il ne lui est permis, ajouta-t-il, de
+chasser ni de prendre une servante de cuisine à notre
+insu; nous sommes tous déshonorés et nous irons en
+corps faire nos représentations au Margrave. Je lui
+répondis, que je ne me mêlois de rien et qu'ils pouvoient
+faire ce qu'ils trouveroient bon. Le Margrave étoit
+dans la chambre prochaine avec ma gouvernante; il entendit
+tout le discours de Voit. Il auroit éclaté contre
+lui, si ma gouvernante ne l'en avoit empêché.</p>
+
+<p>Dès que Voit fut parti, il entra dans ma chambre,
+où il jeta feu et flamme; il youlois casser le conseil et
+faire le diable à quatre. Je l'appaisai peu à peu. Il
+reconnut alors la vérité de mes prédictions, et résolut
+d'avoir recours à un homme qui avoit été secrétaire de
+son père. Cet homme se nommoit Ellerot. Il avoit
+autant d'esprit qu'on peut en avoir. Le feu Margrave
+avoit eu une confiance aveugle en lui vers la fin de ses
+jours, et l'avoit fort estimé pour sa droiture. Son fils
+qui se ressouvint que cet homme savoit à fond les affaires
+de son pays, crut n'avoir rien de mieux à faire que
+de le prendre auprès de lui, pour l'opposer aux entreprises impérieuses du conseil. Ellerot le mit en peu
+de temps au fait de tout et lui communiqua tous les
+plans du feu Margrave.</p>
+
+<p>Cependant ma santé commençoit un peu à se rétablir.
+Faute de mieux, nous avions été obligés de
+garder le médecin Zeitz. Il me fit prendre les eaux
+de Seltre avec le lait de chèvre, et me prescrivit de
+prendre beaucoup d'exercice pendant la cure. J'appris
+à tirer et j'allois quasi tous les soirs à la chasse avec
+le Margrave. Je ne pouvois marcher long-temps, étant
+encore trop foible. Le Margrave m'avoit fait faire une
+voiture, de laquelle je pouvois commodément tirer.
+C'étoit pour tuer le temps plutôt, que pour faire la
+guerre aux animaux, que je m'amusois à cela, car je
+n'aime point la chasse, et je l'ai abandonnée dès que
+j'ai eu d'autres occupations. Ma passion dominante a
+toujours été l'étude, la musique et sur-tout les charmes
+de la société. Je me trouvois hors d'état de contenter
+ces trois passions, ma santé m'empêchant de m'appliquer
+comme par le passé, et la musique et la société étant
+détestables.</p>
+
+<p>La campagne du Rhin prenoit le train de celle de
+l'année précédente et ne se passoit qu'à boire et à
+manger. Douze mille Russes dévoient aller joindre
+l'armée de l'Empereur, et ces troupes devoient passer
+par le Haut-Palatinat. Nous fîmes la partie d'aller les
+voir. Mais avant que de partir, nous donnâmes audience
+à Mr. le baron de Pelnitz, qui vint nous faire le compliment
+de condoléance de la part du roi.</p>
+
+<p>Cet homme a fait assez de bruit dans le monde,
+pour que j'en dise un mot. Il est auteur des mémoires
+qui ont paru sous son nom. Le roi se les fit lire. La
+description qu'il y trouva de la cour de Berlin lui plut
+si fort, qu'il eut envie de revoir Pelnitz, qui dans ce
+temps-là étoit à Vienne, où il vivoit des grâces de l'Impératrice.
+Il se rendit à Berlin et sut si bien s'insinuer
+dans l'esprit du roi, qu'il en obtint une pension de 1500
+écus. Je l'avois fort connu dans ma jeunesse. Cet
+homme a infiniment d'esprit et de lecture; sa conversation est des plus agréables; son coeur n'est pas mauvais,
+mais il n'a ni conduite ni jugement, et pèche la plupart
+du temps par étourderie. Il a su conserver sa faveur
+pendant toute la vie du roi et l'a assisté jusqu'à son
+dernier soupir. Il nous fut d'une grande ressource et
+nous amusoit beaucoup. Nous le prîmes avec nous à
+un couvent, où nous restâmes la nuit, l'armée Prussienne
+devant passer le lendemain proche de là et d'une petite
+ville, nommée Vilsek.</p>
+
+<p>Nous partîmes le jour suivant de bon matin et
+dînâmes à cet endroit. Le général Keith qui commandoit
+cette colonne de l'armée, ayant été averti
+que nous étions-là, nous envoya aussitôt une garde
+de fantassins. Ils étoient tous bottés, et pour nous
+faire honneur, ils tirèrent des guêtres par-dessus leurs
+bottes. Je n'ai rien vu de plus risible que cet accoutrement,
+qui me paroissoit d'autant plus extraordinaire,
+que j'étois accoutumée à la propreté des
+troupes prussiennes, qui étoient toujours tirées à
+quatre épingles. Mr. de Keith vint nous voir dès
+qu'il fut arrivé. Ce général, Irlandois de nation, est
+un homme très-poli et qui sent son monde. Il nous
+pria de nous arrêter encore un moment, puisqu'il avoit
+donné ordre qu'on rangeât ses troupes en ordre de
+bataille. Nous montâmes en voiture pour les voir.
+C'étoient tous de petits hommes ramassés, qui ne
+faisoient pas grande parade et qui étoient fort mal rangés.
+Le général m'accorda la grâce de deux déserteurs, qui
+dévoient être pendus. Il les fit mener devant ma chaise.
+Ils se prosternèrent devant moi et frappèrent la terre
+de leurs têtes si fortement, que si elle n'avoient été
+russiennes, elles se seroient sûrement cassées. Je vis
+aussi leur prêtre, qui fit beaucoup de salamalecs et me
+demanda excuse de n'avoir pas porté ses idoles, pour
+me faire honneur. Cette nation est à peu près comme
+des bêtes; ils buvoient de la fange et mangeoient des
+champignons empoisonnés et de l'herbe, sans que cela
+leur fit le moindre mal. Dès qu'ils arrivoient à leur
+quartier, ils se mettoient dans un four, où ils tâchoient
+de suer, et lorsqu'ils étoient bien mouillés, ils se jetoient
+dans de l'eau froide, et en hiver dans la neige, où ils
+restoient quelque temps. C'est là leur remède souverain,
+qui conserve, disent-ils, leur santé. Nous prîmes congé
+du général et retournâmes à notre couvent, et de là
+au Brandenbourger.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire, que mon jour de naissance
+avoit été célébré le 3. d'Août. Le Margrave m'avoit
+donné des présens magnifiques en pierreries, une augmentation
+de revenus et l'hermitage. Je ne voulus recevoir
+l'augmentation que l'année prochaine. Je m'occupois
+tout le mois d'Août à faire accommoder les chemins
+à l'hermitage. J'y fis pratiquer une infinité de promenades.
+J'y allois tous les jours et je m'amusois à faire
+moi-même des plans pour embellir et rendre cet endroit
+commode.</p>
+
+<p>Nous eûmes un surcroît de bonne compagnie dans
+ce temps-là. C'étoient Mr. de Baument, major d'un
+régiment impérial du Margrave, et le comte de Bourkhausen,
+capitaine du même régiment. Ce dernier
+étoit neveu de ma gouvernante. Le Margrave avoit eu
+soin jusque-là de sa fortune et l'aimoit beaucoup. Ce
+jeune homme avoit infiniment d'esprit, mais il étoit d'une
+étourderie insupportable. Son père, homme de très-grande
+naissance et d'une des premières familles de
+Silésie, avoit trouvé moyen de manger 400 mille écus
+de bien, qu'il possédoit, et de faire encore des dettes,
+de façon que tous ses enfans étaient ruinés et ne vivoient
+en Silésie que des charités de la noblesse et de la gouvernante.
+Il étoit venu très-souvent à Bareith depuis
+que j'étais mariée, et avoit contracté la passion la plus
+violente pour sa cousine la Marwitz. Celle-ci l'avoit
+toujours traité avec beaucoup de hauteur; et comme
+il étoit fort vif, son désespoir lui avoit fait commettre
+cent extravagances, qui lui avoient fait du tort. Je continuerai
+à parler de ces amours, qui ont une grande connexion
+avec la suite de ces mémoires.</p>
+
+<p>Ma gouvernante fit aussi venir en ce temps-ci
+ses deux autres nièces de Marwitz. L'aînée des
+deux se nommoit Albertine, et la cadette Caroline.
+Je les appellerai dorénavant par leurs noms de baptême,
+pour les distinguer de leur soeur aînée. La cadette
+n'eut pas été quinze jour à Bareith, qu'elle y fit une
+conquête. Elle étoit très-jolie; un visage mignon, le plus
+beau teint du monde et un petit air de douceur lui attirèrent
+tous les regards.</p>
+
+<p>Dès que le Margrave étoit parvenu à la régence, il
+avoit augmenté ma cour. Le comte de Schoenbourg
+devint mon chambellan et un certain Mr. de Vesterhagen
+mon gentil-homme de la chambre. Schoenborg
+étoit fils d'un comte régnant de l'empire; son
+père vivoit encore. Il étoit riche et toutes les jeunes
+filles de qualité de Bareith s'empressoient à faire sa
+conquête. Mais elles y perdirent toutes leurs peines,
+et les beaux yeux de Caroline réduisirent bientôt son
+coeur; il en devint éperdument amoureux. Elle lui vouloit
+du bien. Ils lièrent une amitié très-étroite ensemble,
+dont je rapporterai les suites, quand il en sera temps.
+Pour la Marwitz, je l'aimois à la passion; nous
+n'avions rien de caché l'une pour l'autre. Je n'ai jamais
+vu un rapport de caractère pareil au nôtre; elle ne pouvoit
+vivre sans moi, ni moi sans elle; elle ne faisoit pas
+un pas sans me consulter et elle étoit approuvée de
+tout le monde.</p>
+
+<p>Nous allâmes tous au parc, où le Margrave vouloit
+tenir le rut du cerf. Comme cet endroit est à un mille de
+la ville et qu'il n'y avoit qu'une compagnie choisie, nous
+nous en donnâmes à coeur joie. Il y avoit tous les jours
+bal et nous dansions six heures de suite dans une salle
+pavée et très-incommode, de manière que nos pieds
+étoient meurtris. Cet exercice me faisoit un bien infini.
+Nous étions tous de la meilleure humeur du monde.
+Le Margrave aimoit la joie et la bonne compagnie; ses
+manières polies et obligeantes le faisoient adorer, et nous
+vivions tous dans l'union la plus parfaite.</p>
+
+<p>La paix sembloit se rétablir par-tout. On commençoit
+déjà les négociations entre l'Empereur et la
+France. Elle fut conclue pendant l'hiver. Les Espagnols
+restèrent en possession des royaumes de Naples et de
+Sicile, qu'ils avoient enlevés à l'Empereur. Le duc de
+Lorraine abandonna ses états à la France, et reçut en
+revanche le grand-duché de Toscane. La France et
+l'Espagne de leur côté accédèrent à la sanction pragmatique.
+Ainsi le repos fut rétabli en Allemagne.</p>
+
+<p>Le Margrave n'avoit point encore reçu l'hommage
+de son pays; la cérémonie s'en fit à notre retour à
+Bareith. Le même acte devoit se faire à Erlangue.
+L'évêque de Bamberg et de Wirzbourg se trouvoit justement
+à la magnifique maison de campagne, nommée
+Pommersfelde, qui n'en est qu'à quatre milles. Il nous
+avoit fait inviter à nous y rendre, aussi bien que le
+Margrave et la Margrave d'Anspac, se proposant de
+s'unir avec nous, pour rétablir une bonne union dans le
+cercle.</p>
+
+<p>Mr. de Bremer, ci-devant gouverneur du Margrave
+d'Anspac, étoit à Bareith. Je le chargeai d'un compliment
+pour ma soeur, et le priai de lui dire de ma
+part, que j'étois avertie que l'évêque avoit une hauteur
+extrême; qu'il auroit des prétentions ridicules sur les
+titres que nous lui donnerions, et que je prévoyois qu'il
+y auroit des chipotages; que nous étions soeurs; que
+nous avions les mêmes prérogatives et les mêmes étiquettes;
+que j'étois résolue d'agir de concert avec elle, et que je
+la faisois prier de me faire savoir ses intentions; que
+tout le monde auroit les yeux sur nous et que j'étois
+d'avis de ne céder aucune vétille de tout ce qui nous
+appartenoit. Mr. de Bremer approuva fort mon procédé.
+Nous ne donnons que le titre de Liebden aux
+évêques et aux nouveaux princes de l'empire. Ce tître
+ne signifie pas tant qu'abesse, et il n'est pas possible de
+le traduire en françois. L'évêque prétendoit qu'on devoit
+lui donner un tître plus honorable et que nous devions
+l'appeler Votre grâce, sans quoi il ne vouloit pas nous
+donner l'Altesse royale. Je ne fus avertie de tout ceci
+que sous main. J'aurois pu faire des pourparlers là-dessus,
+mais on m'en dissuada et on m'assura qu'il se
+rangeroit de lui-même à son devoir.</p>
+
+<p>Mr. de Bremer partit pour Anspac, et me rapporta
+une réponse très-favorable de ma soeur. Elle me manda,
+qu'elle se règleroit d'après moi et qu'elle étoit très-satisfaite
+de tout ce que je lui avois fait dire par
+Bremer. J'ai toujours conservé mes prérogatives
+comme fille de roi, et le Margrave les a toujours soutenues;
+c'étoit avec son approbation que j'avois fait cette
+démarche, et il me disoit souvent, qu'il avoit très-mauvaise
+opinion des gens, lorsqu'ils oublioient ce qu'ils
+étoient.</p>
+
+<p>Nous partîmes donc au mois de Novembre et
+couchâmes la nuit à Beiersdorf. Nous fîmes le lendemain
+notre entrée à Erlangue. On y avoit construit plusieurs
+arcs de triomphe; les magistrats vinrent haranguer le
+Margrave aux portes de la ville et lui présentèrent les
+clefs; toute la bourgeoisie et la milice étoient rangées le
+long des rues. Nous étions, le Margrave et moi, dans
+un carosse de parade drapé. A cause du deuil nous
+fûmes rassasiés de harangues, que nous reçûmes l'un et
+l'autre ce jour-là.</p>
+
+<p>Le lendemain il prit l'hommage. Il y eut table de
+cérémonie et le soir appartement. Nous nous arrêtâmes
+quelques jours à Erlangue et partîmes de là pour
+Pommersfelde.</p>
+
+<p>Nous y arrivâmes à cinq heures du soir. L'évêque
+nous reçut au bas de l'escalier avec toute sa cour.
+Après les premiers complimens il me présenta sa belle-soeur,
+la générale-comtesse de Schoenborn, et sa
+nièce du même nom, abbesse d'un chapitre de Wirzbourg.
+Je vous supplie, Madame, me dit-il, de les regarder comme
+vos servantes; je les ai fait venir exprès pour faire les
+honneurs chez moi. Je fis beaucoup de politesses
+à ces dames, après quoi l'évêque me conduisit dans
+mon appartement. Il fit donner des sièges. Je
+me flanquai sur un fauteuil et nous allions entamer la
+conversation, quand les deux comtesses entrèrent dans
+la chambre. Je fus surprise de ne pas voir ma gouvernante
+avec elles. Je ne fis pourtant semblant de
+rien. Mon ajustement étoit fort dérangé; je pris ce
+prétexte pour me retirer un moment. L'évêque et ses
+dames se retirèrent aussi.</p>
+
+<p>Dès que je fus seule, j'envoyai chercher mes dames,
+et je demandai à la gouvernante, pourquoi elle ne m'avoit
+pas suivie? C'est, dit-elle, parceque je n'ai pas
+voulu m'exposer à recevoir une avanie; car ces comtesses
+m'ont traitée comme un chien et ne m'ont pas
+dit un mot; elles ont passé haut la main devant moi,
+et sans l'un des Mrs. de la cour, que je ne connois pas,
+je n'aurois trouvé votre appartement. Je suis bien aise
+de savoir cela, lui dis-je, le Margrave m'a permis de
+soutenir mes droits, et je suis très-bien informée que
+ma gouvernante ne doit céder le pas tout au plus
+qu'aux comtesses régnantes de l'empire; elle ne l'est
+point et ne peut le prétendre en aucune façon.</p>
+
+<p>Le Margrave me dit, que je devois en parler avec
+Voit, qui étant mon grand-maître, devoit selon les
+fonctions de sa charge, porter la parole en mon nom et
+faire des représentations là-dessus. Je l'envoyai chercher
+et lui exposai mes intentions. Mr. de Voit étoit le
+plus grand poltron qu'il y eût dans l'univers; il étoit
+toujours rempli de terreurs paniques et de difficultés.
+Il fit un visage long d'une aune. Votre Altesse royale
+ne comprend pas, me dit-il, la conséquence de l'ordre
+qu'Elle me donne; on s'assemble ici pour fomenter
+l'union des membres du cercle de Franconie; est-ce un
+temps pour chercher chicane aux gens? l'évêque prendra
+cette affaire fort haut; il sera désobligé, il ne démordra
+point de son entreprise, et si vous voulez
+soutenir la chose, cela deviendra une affaire de
+l'empire. Je fis un grand éclat de rire. Une affaire de
+l'empire, lui répondis-je, eh bien! tant mieux; les dames
+n'en ont jamais été mêlées, et ce sera quelque
+chose de nouveau. Le Margrave tira les épaules et le
+regarda d'un air de compassion. Mais qu'il en soit ce
+qui en pourra, je vous prie de faire savoir à l'évêque,
+ajoutai-je, que j'ai tant d'estime pour lui, que je serois
+fâchée de le désobliger, qu'il auroit dû prendre de meilleures
+mesures pour éviter toute tracasserie; qu'il ne
+pouvoit ignorer les prérogatives des filles de roi, ayant
+été élevé toute sa vie à Vienne; que je me fais honneur
+d'être l'épouse du Margrave, mais que je ne veux pas
+perdre pour cela une vétille de ce qui m'appartient.
+Mr. de Voit fit encore beaucoup de difficultés, mais le
+Margrave lui dit, de se dépêcher, qu'il étoit tard et
+qu'il falloit mettre une prompte fin à tout cela.</p>
+
+<p>Mr. de Voit en parla donc de ma part à Mr. de
+Rottenhan, grand-écuyer de l'évêque. On tint un
+long pourparler, où il fit enfin résolu, que les deux
+comtesses partiroient, dés qu'elles auroient reçu ma
+soeur.</p>
+
+<p>A peine cette décision fut-elle prise, que la cour
+d'Anspac arriva. J'envoyai aussitôt faire un compliment
+à ma soeur et lui fis dire, que je me rendrois
+chez elle dès qu'elle seroit seule. Je n'étois nullement
+obligée de lui rendre la première visite, mon droit
+d'aînesse me donnant le pas sur toutes mes soeurs, et
+le Margrave ayant la préséance sur le Margrave d'Anspac.
+Je pouvois le prétendre doublement; mais, comme
+nous sommes tous d'un même sang, je n'ai jamais voulu
+me prévaloir de mes droits. Ma soeur me fit répondre,
+qu'elle viendroit chez moi. Elle s'y rendit un moment
+après avec le Margrave. Ils me parurent fort froids
+l'un et l'autre. Ma soeur étoit enceinte. Je lui en témoignai
+ma joie et lui fis toutes les avances imaginables,
+mais elle ne me témoigna pas le réciproque. Je lui fis
+part de ce que j'avois fait; elle ne me répondit rien.
+L'évêque vint nous trouver. Elle s'évada et s'en retourna
+chez elle. Elle prit ce temps pour se faire présenter
+les Mrs. qui composoient la cour de l'évêque. Elle leur
+parla des comtesses et les assura, qu'elle condamnoit
+fort mon procédé, qu'elle n'étoit pas si hautaine que
+moi et qu'elle n'auroit jamais souffert ce qui venoit de
+se passer, si elle avoit été là. Tout le monde désapprouva
+sa conduite.</p>
+
+<p>Nous allâmes la chercher pour se mettre à table.
+Je fus placée au haut bout. Elle ne voulut pas s'asseoir
+à côté de moi, et plaça l'évêque entre nous deux. Elle
+lui donnoit l'Altesse à tort et à travers, malgré l'accord
+que nous avions fait. Pour moi, je m'en tins à mes
+idées et n'en démordis point; j'avois toutes les attentions
+imaginables pour l'évêque et pour sa cour, et lui faisois
+toutes les politesses qui dépendoient de moi. Il est
+temps que je fasse son portrait.</p>
+
+<p>Il est connu que la famille de Schoenborn est
+une des premières et des plus illustres d'Allemagne; elle
+a donné plusieurs électeurs et évêques à l'empire. Celui
+dont je parle avoit été élevé à Vienne. Son esprit et
+sa capacité le poussèrent à devenir chancelier de l'empire.
+Il exerça très-long-temps cette charge. Les
+évêchés de Wirzbourg et de Bamberg étant venus à
+vaquer par la mort de leurs évêques, la cour de Vienne
+profita de cette occasion, pour récompenser les services
+du vice-chancelier, et sut si bien corrompre les voix,
+qu'il fut élu prince et évêque de ces deux évêchés. Il
+peut passer avec justice pour un grand génie et pour
+un grand politique. Son caractère répond à cette dernière
+qualité, car il est fourbe, raffiné et faux; ses manières
+sont hautes; son esprit n'est point agréable, étant
+trop pédantesque; cependant on s'en accommode quand
+on le connoît, et sur-tout quand on s'applique à profiter
+de ses lumières. J'eus le bonheur de gagner son approbation.
+J'ai été souvent quatre ou cinq heures à raisonner
+avec lui tête-à-tête. Je ne m'ennuyois point; il
+me faisoit part de bien des particularités que j'ignorois.
+On peut bien dire que son esprit est universel. Il n'y
+a point de matières que nous n'ayons rabattues ensemble.</p>
+
+<p>Dès que nous fûmes levés de table, je reconduisis
+ma soeur dans son appartement, et l'évêque me ramena
+dans le mien. Il y faisoit un froid terrible. Je me
+couchai tout de suite et m'endormis. A peine avois-je
+reposé une heure, que le Margrave m'éveilla, pour me
+dire, qu'on vouloit forcer la porte de ma chambre.
+Cette porte donnoit sur un corridor et on y avoit placé
+un hussard. J'entendis effectivement qu'on travailloit à
+rompre la serrure. Nous appelâmes tout doucement
+nos gens, pour voir ce que c'étoit et ils trouvèrent
+effectivement Mr. le hussard encore occupé à son ouvrage.
+Il demanda grâce au Margrave, le priant pour
+l'amour de Dieu de ne le point trahir, ce que le Margrave
+eut la générosité de lui promettre.</p>
+
+<p>Le lendemain matin je commençai, dès que je fus
+levée, à faire la visite de tout le château. Pommersfelde
+est un grand bâtiment, dont le corps-de-logis est détaché
+des ailes; ce corps-de-logis a quatre pavillons; il est
+de figure carrée, et lorsqu'on le voit de loin, il semble
+une masse de pierres; le dehors est rempli de défauts;
+dès qu'on est entré dans la cour, l'idée qu'on s'étoit
+faite de ce château se change, et on y remarque un air
+de grandeur, qu'on n'avoit pas observé; d'abord on
+monte un perron de cinq ou six marches, pour entrer
+dans un portail écrasé et étroit, qui défigure fort ce bâtiment;
+un escalier magnifique se présente et laisse
+voir toute la hauteur de ce palais, la voûte de cet escalier
+n'étant soutenue que par une espèce d'équilibre;
+le plafond est peint à fresque; les garde-fous sont de
+marbre blanc, ornés de statues; cet escalier mène à un
+grand vestibule, pavé de marbre, d'où l'on entre dans
+une salle; cette salle est ornée de dorure et de peintures;
+on y voit des tableaux des premiers maîtres, tels
+que des Rubens, des Guido Reni et des Paul Veronèse,
+toute sa décoration cependant ne me plut point, elle
+avoit plutôt l'air d'une chapelle que d'une salle, et on
+n'y voyoit point cette noblesse d'architecture, qui joint
+le goût à la magnificence; cette salle conduit à deux
+appartemens en enfilade, tous armés de tableaux; une de
+ces chambres renferme une tapisserie de cuir, dont on
+fait grand cas, étant peinte par Raphaël; la galerie de
+tableaux est ce qu'il y a de plus beau, les amateurs de
+la peinture y peuvent contenter leur goût; comme je
+l'aime fort, je m'y arrêtai quelques heures à examiner
+tous les tableaux.</p>
+
+<p>Je dînai ce jour-là et les suivans en particulier avec
+ma soeur, nos gouvernantes et deux dames de conseillers
+privés d'Anspac. L'évêque et les Margraves alloient
+tous les jours à la chasse, d'où ils ne revenoient qu'à cinq
+heures du soir. Je m'ennuyois fort, étant enfermée tout le
+jour avec ma soeur qui me faisoit la mine. Au retour des
+princes on s'assembloit dans la salle, pour assister à ce
+qu'on appeloit une sérénade. Ces sérénades sont des
+abrégés d'opéra. La musique en étoit détestable;
+cinq ou six chattes et autant de rominagrobis allemands
+nous écorchoient les oreilles par leur chant pendant
+quatre heures, où il failloit se morfondre, car le froid
+étoit excessif. On soupoit ensuite, et on ne se couchoit
+qu'à trois heures du matin, fatigué comme un chien de
+n'avoir rien fait toute la journée.</p>
+
+<p>On nous proposa un nouveau plaisir, qui sentoit
+bien l'ecclésiastique. Ce fut d'aller dîner à Bamberg et
+d'y voir l'église et les reliques. Je fis dire à ma soeur,
+que si elle y alloit, j'irois aussi, et que si elle refusoit
+cette partie, je resterois pour lui tenir compagnie. Elle
+me fit répondre, qu'elle seroit bien aise d'aller à Bamberg,
+et que je n'avois qu'à accepter l'offre qu'on
+nous avoit faite. La chasse devoit se faire de ce côté-là
+et les princes dévoient s'y rendre pour y dîner avec nous.
+On vint me réveiller à sept heures du matin pour me
+dire, qu'il étoit temps de m'habiller et de partir, qu'il
+nous failloit quatre heures pour arriver à Bamberg, et
+que la chasse ne devant pas durer long-temps, je n'aurois
+le temps de ne rien voir, si je ne partois bientôt. Je
+me levai du lit en grognant; j'étois malade, le froid et
+les fatigues dérangeoient bien aisément ma santé mal
+affermie.</p>
+
+<p>Dès que je fus habillée, je me rendis chez ma
+soeur. Je fus fort surprise de la trouver encore au
+lit. Elle me dit, qu'elle étoit incommodée et qu'elle
+ne pouvoit aller à Bamberg. Elle avoit très-bon visage
+et travailloit dans son lit. Je lui dis, qu'elle m'auroit
+fait plaisir de m'en faire avertir plutôt; que j'avois fait
+demander de ses nouvelles, et qu'on m'avoit répondu
+qu'elle se portoit bien. Mdme. de Bodenbrock, sa
+gouvernante, tiroit les épaules et me faisoit signe que
+ce n'étoit que caprice. Elle employa si bien sa rhétorique,
+qu'elle la persuada à se lever et à s'habiller.
+Je n'ai jamais vu de plus longue toilette, elle dura pour
+le moins deux heures.</p>
+
+<p>On avoit attelé deux carosses de parade magnifiques.
+Le premier devoit être pour moi, et le second pour ma
+soeur. Je lui demandai, si elle ne vouloit pas que nous
+allassions ensemble. Elle me dit que non. Montez donc
+en carosse, lui dis-je. Oh! mon Dieu non, me dit-elle,
+vous avez le rang et je n'ai garde de me placer la première.
+Je n'ai point de rang avec mes soeurs, lui dis-je,
+et je n'aurai jamais de disputes là-dessus avec elles. Le
+Grand-Maréchal de l'évêque, homme assez massif, me
+prit par la main et me dit, voici votre voiture, Madame,
+ayez la grâce d'y entrer, car elle est préparée pour
+vous. J'y entrai donc avec ma gouvernante et n'eus pas
+seulement le temps de demander ma pelisse. Nous
+allions pas-à-pas. Nous gelions de froid; les doigts et
+les pieds nous étoient si engourdis, que nous ne pouvions
+plus les remuer. Je fis ordonner au cocher d'aller
+plus vite, et il exécuta si bien mes ordres, qu'en trois
+heures de temps nous arrivâmes à Bamberg.</p>
+
+<p>On me conduisit droit à l'église, où les prêtres
+avoient étalé les reliques. Il y avoit un morceau
+de la croix dans une châsse d'or; deux des vases qui
+avoient servi à la noce de Cana; des os de la vierge;
+un petit haillon de l'habit de Joseph; le crâne de
+l'Empereur Frédéric et de l'Impératrice Cunégonde, patrons
+de Bamberg et fondateurs du chapitre; les dents
+de l'Impératrice sembloient des défenses de sanglier par
+leur longueur.</p>
+
+<p>J'étois si gelée, que je ne pouvois marcher. Je me
+remis en carosse, pour aller au château. On me mena
+dans l'appartement qui m'étoit préparé. J'y pris des
+douleurs dans le corps et dans tous les membres. Mes
+dames me déshabillèrent, et à force de me frotter elles
+me firent un peu revenir le sentiment.</p>
+
+<p>Dès que ma soeur fut arrivée, je me fis informer
+de l'état de sa santé et lui fis faire des excuses
+de ce que je n'allois pas chez elle, me trouvant incommodée.
+Elle me fit répondre, qu'étant fort fatiguée,
+elle vouloit se jeter sur le lit et tâcher de dormir, et
+qu'elle me prioit de ne point venir chez elle. J'y renvoyai
+plusieurs fois, et on me dit toujours qu'elle reposoit.
+A force de soins je me trouvai un peu mieux, et
+m'ennuyant beaucoup, je me mis à jouer au tocadille.</p>
+
+<p>Les princes ne revinrent qu'à six heures. Ils
+dînèrent à une table séparée; celle où nous devions
+manger étoit servie dans ma chambre. Ma soeur
+y vint; elle avoit l'air fâché. Toute sa cour, et
+sur-tout les dames, faisoient la mine et affectoient
+de lâcher des propos assez piquans. Je ne fis pas
+semblant de les comprendre, jugeant cela au-dessous
+de moi.</p>
+
+<p>Après le dîner ma soeur passa avec moi dans un
+cabinet, où nous prîmes le café. Je lui dis, que je
+voyois bien qu'elle étoit fâchée contre moi, que je la
+priois de me dire ce qu'elle avoit, et que si j'avois eu
+le malheur de l'offenser, j'étois prête à lui en faire toutes
+les réparations imaginables. Elle me répondit d'un air fort
+froid, qu'elle n'avoit rien contre moi, qu'elle étoit malade
+et qu'elle ne pouvoit être de bonne humeur, et en même
+temps elle s'appuya contre une table, où elle se mit à
+rêver. Je m'assis vis-à-vis d'elle et en fis de même.</p>
+
+<p>L'évêque nous tira de cette conversation muette;
+il me reconduisit en carosse, où je me remis
+avec ma gouvernante. Je suis au désespoir, me
+dit celle-ci, le diable est déchaîné à la cour d'Anspac;
+on a maltraité ma soeur et la Marwitz d'une manière
+terrible; Mdme. de Zoch leur a dit mille impertinences;
+j'y ai encore mis fin à temps, sans quoi je crois
+qu'elles se seroient décoiffées. Ils ont dit publiquement,
+que Votre Altesse royale avoit fait ordonner au cocher,
+qui menoit la Margrave d'Anspac, d'aller à toute bride,
+afin qu'elle fit une fausse-couche; ils ont fort plaint cette
+pauvre princesse, laquelle, disoient-ils, étoit toute meurtrie
+des secousses de la voiture.</p>
+
+<p>Je devins furieuse en entendant ces belles nouvelles;
+je voulois tirer satisfaction de la calomnie
+qu'on avoit débitée contre moi, mais ma gouvernante
+me fit tant de représentations, que je consentis à les
+ignorer.</p>
+
+<p>Ma soeur ne voulant pas souper, je me fis excuser
+aussi auprès de l'évêque. Mes dames vinrent me conter
+toute cette histoire. Je vis bien enfin moi-même, que
+si nous n'étions les plus sages, cette affaire iroit plus
+loin, et donneroit matière à parler au public. Je leur
+ordonnai donc à toutes de laisser tomber cela, et de
+continuer à faire des politesses aux dames d'Anspac,
+jugeant bien que tout le blâme retomberoit sur elles
+des tracasseries qu'elles avoient voulu faire. Je n'eus
+pas tort. Toute la cour fut informée le lendemain de
+ce qui s'étoit passé, et on se disoit à l'oreille, que
+Mdmes. les conseillères avoient trouvé le vin bon et en
+avoient bu un peu plus, qu'il ne leur en falloit. Le Margrave
+d'Anspac même fut très-fâché des impertinences
+qui s'étoient dites contre moi, et en fit réprimander
+très-fortement les auteurs.</p>
+
+<p>Nous partîmes enfin deux jours après et retournâmes
+à Erlangue. J'y eus un petit chagrin domestique.
+Un petit chien de Bologne, que j'avois depuis
+19 ans, mourut. J'aimois beaucoup cette bête, qui avoit
+été compagne de tous mes malheurs; je fus sensible
+à sa perte. Les animaux me paroissent une espèce
+d'êtres raisonnables; j'en ai vu de si spirituels, qu'il ne
+leur manquoit que la parole pour expliquer clairement
+leurs pensées. Je trouve le système de Descartes très-ridicule
+sur ce sujet. Je respecte la fidélité d'un chien;
+il me semble qu'il a cet avantage sur l'humanité, qui
+est si inconstante et changeante. Si je voulois examiner
+cette matière à fond, je m'engagerois à prouver qu'il y
+a plus de raison parmi les animaux, que parmi les
+hommes. Mais ce sont mes mémoires que j'écris, et
+non leurs éloges, quoique cet article puisse servir d'épitaphe
+à ma petite chienne. Nous ne nous arrêtâmes
+que quelques jours à Erlangue et retournâmes
+à Bareith.</p>
+
+<p>Il ne se passa rien de fort extraordinaire l'année
+1736. J'ai déjà dit que la paix se fit entre l'Empereur
+et la France. Elle nous procura le passage des troupes
+autrichiennes, quoique ce passage fût fort onéreux aux
+princes de l'empire, qui contre toute équité et justice
+étoient obligés de leur donner les étapes. Le mal étant
+sans remède, nous tâchâmes d'en tirer parti tant que
+nous pûmes. Nous avions tous les jours un monde infini.
+Les officiers autrichiens étoient pour la plupart des gens
+très-aimables. Je vis quelques-unes de leurs femmes, qui
+l'étoient aussi. Nous nous divertissions à merveille.
+Il y avoit quasi tous les jours bal, et ma santé commençoit
+à se rétablir.</p>
+
+<p>Je donnai une fête magnifique le jour de naissance
+du Margrave, qui est le 10. de Mai, dans la grande
+salle du château. J'y avois fait construire le mont
+Parnasse; un chanteur assez bon, que je venois
+d'engager, représentoit Apollon; neuf dames, magnifiquement
+vêtues, étoient les Muses; au-dessous
+du Parnasse j'avois fait pratiquer un théâtre; Apollon
+chantoit une cantate et ordonnoit aux Muses de célébrer
+cet heureux jour; aussitôt elles descendirent de leur
+place et dansèrent un ballet; au-dessous du théâtre étoit
+une table de 150 couverts, très-magnifiquement décorée;
+le reste de la salle étoit orné de devises et de verdure;
+nous représentions tous les Dieux du paganisme. Je
+n'ai rien vu de plus beau que cette fête, qui eut une
+approbation générale.</p>
+
+<p>Depuis que le Margrave avoit pris Ellerot, ses
+affaires commençoient à se remettre. On trouve une
+grande augmentation de revenus, qu'on avoit tenue
+secrète et dont selon toute apparence Mrs. de la chambre
+des finances avoient profité. Le Margrave cassa tous
+les membres de cette chambre et en remit d'autres à
+leur place. Ellerot trouva outre cela moyen de
+rechercher de vieilles dettes, qu'on devoit depuis des
+temps immémoriaux aux Margraves de Bareith, et il eut
+le bonheur d'en tirer le payement. De pauvres que
+nous étions, nous nous trouvâmes tout d'un coup riches.
+Cependant cette année ne mit fin à une guerre,
+que pour en rallumer une autre. La Russie étoit en
+guerre avec les Turcs, et n'avoit accordé les 12,000
+hommes, dont j'ai déjà fait mention, à l'Empereur qu'à
+condition, qu'il romproit la trêve qu'il avoit avec les
+Muhométans, et qu'il les attaqueroit en Hongrie. Toutes
+les troupes de ce prince commençoient à y défiler. On
+peut regarder cet événement comme le commencement
+de la décadence de la maison d'Autriche.</p>
+
+<p>L'Empereur fit célébrer à peu près en ce temps-ci
+les noces de l'archiduchesse Marie Thérèse, sa fille
+aînée, avec le nouveau grand-duc de Florence.</p>
+
+<p>Le prince de Galle épousa aussi cette année la
+princesse de Saxe-Gotha. Ce fut le roi son père,
+qui fit ce mariage, où le coeur du prince n'eut aucune
+part, cette princesse n'étant ni belle ni spirituelle. Il vit
+pourtant très-bien avec elle. J'en reviens à ce qui me
+regarde.</p>
+
+<p>Nous allâmes passer la belle saison au Brandenbourger.
+Le Margrave y tomba malade; il lui prenoit
+des faiblesses et des maux de tête terribles. Cela ne
+l'empêchoit pas de sortir; mais j'en étois dans de cruelles
+inquiétudes. Il n'y a point de parfait bonheur
+dans ce monde; je jouissois de tout celui que je pouvois
+souhaiter, mais mes craintes pour une santé si précieuse
+faisoient disparoître tous mes autres sujets de contentement.
+Le médecin me faisoit craindre, que les accidens
+du Margrave ne fussent des avant-coureurs d'apoplexie.
+J'étois quelque fois dans un désespoir, que je ne savois ce
+que faisois. Je fus enfin tirée de peine. Il prit les hémorrhoïdes,
+qui le soulagèrent aussitôt. Comme cette maladie
+n'est dangereuse que lorsqu'on ne la ménage pas, et qu'elle
+pouvoit contribuer à conservation du Margrave, qui est
+extrêmement sanguin, j'en fus charmée.</p>
+
+<p>Depuis que le prince étoit parvenu au règne, il
+s'étoit fort appliqué à se concilier l'amitié du roi et de
+la reine de Danemarc. La reine ayant été princesse apanagée
+et fille d'un cadet de la maison, n'avoit reçu aucune
+dot, cela étant stipulé ainsi dans la maison de Brandenbourg,
+sans quoi les apanages et les dots iroient à toute
+éternité, et ne pourroient manquer à la fin de ruiner la
+maison. La reine fit savoir au Margrave, que s'il vouloit
+lui donner la sienne, elle lui feroit des avantages
+qui l'en récompenseroient au quadruple. Le Margrave
+la lui accorda, se fiant à sa parole.</p>
+
+<p>Le roi et la reine dévoient aller à Altona et y faire
+quelque séjour. Ils l'invitèrent à s'y rendre, et on lui
+fit entendre sous main, que la reine avoit de grands
+desseins et qu'elle vouloit lui témoigner sa reconnoissance
+d'une façon éclatante. Quelques arrangemens, que le
+Margrave fut obligé de faire, retardèrent son départ.
+Le roi de Danemarc lui envoya une estaffette, pour lui
+faire savoir, qu'il ne s'arrêteroit pas plus de quinze jours
+à Altona, et que s'il avoit dessein de le voir, il devoit
+presser son voyage.</p>
+
+<p>Le Margrave partit, résolu d'aller nuit et jour,
+pour trouver encore le roi, son oncle. Il faut passer
+par les états du roi, mon père, pour se rendre
+à Altona, et par la ville de Halberstadt, qui n'en est
+qu'à 12 ou 13 milles. Le Margrave s'y arrêta pour
+dîner chez le général Marwitz. Il y apprit, que
+le roi y étoit attendu dans trois ou quatre jours,
+pour y faire la revue des troupes des environs. Il falloit
+opter, ou de renoncer à voir le roi de Danemarc,
+ou celui de Prusse. Les mécontentemens que le Margrave
+éprouvoit de la part de ce dernier, la parole qu'il
+avoit donnée à l'autre et les avantages qu'on lui
+avoit fait espérer, l'engagèrent à continuer son voyage.
+Il expliqua toutes les raisons qui le lui avoient fait
+entreprendre, au général Marwitz, le chargeant
+d'en informer le roi et de l'assurer, que s'il se trouvoit
+encore à Berlin à son retour, il ne manqueroit pas
+d'aller lui rendre ses devoirs.</p>
+
+<p>Il repartit de Halberstadt l'après-midi et arriva le
+lendemain à Brunswick, où il dîna. Il y fut très-bien
+reçu de son ancien ami, le duc et de ma soeur. De là
+il continua sa route jusqu'à Zelle, où il trouva des lettres
+d'Altona, par lesquelles il apprit, que le roi de
+Danemarc étoit tombé dangereusement malade. Il se
+reposa donc à Zelle, et n'arriva que quelques jours
+après à Altona.</p>
+
+<p>Il fut reçu par le Grand-Maréchal et toute la cour
+dans une maison qui lui avoit été préparée, y ayant
+trop peu de place dans celle que le roi occupoit, où il
+y en avoit à peine pour se loger. L'accueil que la
+reine, son oncle et sa tante lui firent fut des plus tendres.
+La reine avoit été très-belle, mais les fatigues et
+les incommodités qu'elle avoit, ne lui laissoient plus que
+de beaux restes. Mdme. sa mère, la Margrave de
+Culmbach, qui ne l'avoit point quittée depuis son
+mariage, la gouvernoit entièrement, et par conséquent
+aussi le roi et la cour. Cette princesse avoit beaucoup
+d'esprit; elle jugea, que pour se conserver la faveur, il
+falloit jeter le roi et la reine dans la bigoterie. Le roi
+aimoit naturellement les plaisirs et la bonne compagnie;
+pour le détourner de son penchant, elle lui faisoit des
+cas de conscience des choses les plus innocentes. Ce
+prince qui a beaucoup de belles qualités, possède un
+génie fort borné. Celui de la reine est à sa portée et
+elle n'en a pas plus que lui. La Margrave ne trouvoit
+donc que des esprits dociles à recevoir sa morale. Cette
+cour conservoit encore un air de grandeur; mais dans
+le fond c'étoit un cloître, où on ne faisoit que prier
+Dieu et s'ennuyer. Le Margrave me dit, que jamais le
+temps ne lui avoit paru plus long. On le combla
+d'honneurs et de belles paroles, mais on oublia ce qu'on
+lui avoit promis, et il s'en retourna très-charmé d'être
+hors de cette cour.</p>
+
+<p>Le roi, mon père, étant déjà reparti pour la Prusse,
+le Margrave revint tout droit à Bareith, malgré les conseils
+de mon frère, qui vouloit qu'il s'arrêtât à Brunswick,
+pour attendre son retour à Berlin, qui ne devoit
+se faire qu'en six semaines. J'avois reçu une lettre très-désobligeante
+de mon frère sur le voyage du Margrave;
+elle étoit bien différente de sa façon d'écrire d'autre fois.
+La voici.</p>
+
+<p>«J'ai bien lu votre lettre, ma très-chère soeur; mais
+si vous voulez que je vous parle avec ma franchise ordinaire,
+il m'est impossible d'approuver que le Margrave
+passe à dix ou douze milles d'un endroit, où le roi
+doit se rendre, sans lui venir faire la cour. A vous
+dire la vérité, l'on en parle comme d'une grossièreté,
+et je suis obligé d'y souscrire. Le Margrave peut réparer
+la chose; il n'a, en s'en retournant, qu'à passer
+par Berlin, quand le roi reviendra de Prusse. Car
+j'avoue, que je ne m'étonne nullement que le roi soit
+fâché de son procédé. C'est montrer trop peu de considération
+pour un roi, qui en même temps est son beau-père.
+Je doute fort de tous les avantages que le Margrave
+espère avoir du roi de Danemarc; il n'en aura
+jamais de pareils à ceux qu'il a reçus du roi, possédant
+un trésor tel que vous. J'aurois encore une infinité de
+choses à dire sur cette matière, mais je me borne à
+vous assurer etc.»</p>
+
+<p>Quoique la fin de cette lettre semblât raccommoder
+un peu le commencement, elle me parut fort dure. Les
+expressions me semblèrent peu mesurées, et tout son
+style m'avoit été inconnu jusqu'alors. Mon frère étoit tout
+changé envers moi depuis son retour du Rhin; toutes
+les lettres que je recevois de lui étoient guindées; il y
+paroissoit un certain embarras, qui me marquoit assez
+que son coeur n'étoit plus le même pour moi. J'en
+étois vivement touchée; ma tendresse pour lui n'étoit
+point diminuée, et je n'avois rien à me reprocher à cet
+égard. Je supportais donc tout cela avec patience, me
+flattant qu'avec le temps je regagnerois son amitié.</p>
+
+<p>Je passois mon temps fort agréablement au Brandenbourger
+pendant l'absence du Margrave; mais peut-on
+être content éloigné de ce qu'on aime? En effet
+je n'avois de vraie satisfaction que lorsque j'étois auprès
+de lui, et je tâchois plutôt de me dissiper que de me
+divertir. J'avois très-bonne compagnie, avec laquelle je
+tâchois de m'amuser, et je passois les matins et
+quelques heures de l'après-midi à la lecture et à
+la musique.</p>
+
+<p>J'ai déjà fait le portrait de la Grumkow au
+commencement de ces mémoires, et on y aura vu, que
+joint à plusieurs autres grands défauts, elle avoit celui
+de la coquetterie. Elle avoit eu déjà plusieurs amans,
+depuis quelle étoit auprès de moi, ce qui m'avoit fort
+indisposée contre elle; mais comme elle avoit gardé jusque-là
+les bienséances, j'avois fait semblant d'ignorer sa
+conduite. Cette fille devenoit envers moi d'une impertinence
+insupportable. Elle ne venoit plus chez moi qu'aux
+heures de repas, passant les jours et la moitié des nuits
+avec Mr. de Vesterhagen, mon gentil-homme de la
+chambre. Ce Monsieur, quoique marié, en étoit éperdument
+amoureux et lui faisoit des présens considérables,
+qu'elle faisoit passer pour venir de son père. Quoiqu'elle
+n'eût aucun attachement pour moi et nulle envie
+de remplir les devoirs de sa charge, elle étoit d'une
+jalousie extrême contre la Marwitz, et tâchoit de l'humilier
+tant qu'elle le pouvoit. Je me voyois hors d'état
+de mettre ordre à sa conduite, par les ménagemens
+que j'étois encore obligée d'avoir pour son oncle,
+et je me contentois de lui faire remarquer mon mécontentement
+par quelques piquanteries, que je lui lâchois
+par-ci par-là, pour la faire rentrer en elle-même; mais
+son penchant l'emportoit au-dessus de sa raison et l'empêchoit
+de renoncer à son amour. Comme il eut des
+suites très-fâcheuses pour la Marwitz, qu'elle accusoit
+de m'en avoir informée, et que cette intrigue a quelque
+connexion avec mes mémoires, j'en rapporterai la suite
+dans son temps.</p>
+
+<p>Le Margrave arriva enfin le 16. de Juillet. Ma joie
+fut extrême de le revoir, et il fut très-satisfait de se
+retrouver chez lui. Il fit célébrer mon jour de naissance
+par une fête charmante, qu'il me donna dans un grand
+jardin qui appartenoit au château. Ce jardin étoit tout
+illuminé de lampions; on y avoit pratiqué un théâtre,
+dont toutes les coulisses étoient de gros tilleuls; Diane
+et ses nymphes y parurent, on y joua une espèce de
+petite pastorale; vis-à-vis du théâtre étoit un salon
+rehaussé de quatre marches, dont tout le dehors étoit
+si bien illuminé, qu'il sembloit une boule de feu; tous
+les parterres du jardin étoient ornés de lampions
+de diverses couleurs, ce qui faisoit une effet charmant.</p>
+
+<p>Nous partîmes le lendemain de cette fête pour
+nous rendre à l'hermitage. J'en ferai ici la description.</p>
+
+<p>Cet endroit est situé sur une montagne. On y
+arrive par une avenue et par une chaussée, que le
+Margrave a fait faire. Le mont Parnasse se présente
+à l'entrée de l'hermitage. C'est une voûte, soutenue
+de quatre colonnes, au-dessus de laquelle on voit
+Apollon et les neuf Muses, qui jettent toutes de l'eau;
+cette voûte est si artistement construite, qu'on la prendroit
+pour un véritable rocher. Vous voyez d'un côté
+un berceau, qui vous conduit à un autre rocher artificiel,
+environné d'arbres, où il y a six jets d'eau; au-dessous
+de ce rocher on trouve une petite porte, par
+laquelle on entre dans une espèce de souterrain, qui
+mène dans une grotte. Cette grotte est ornée de coquillages
+très-beaux et très-rares, et elle reçoit le jour
+par un dôme, qui est au-dessus; il y a un grand jet
+d'eau au milieu et six cascades tout à l'entour; tout le
+plancher, qui est de marbre, jette aussi de l'eau, de
+façon qu'il est très-aisé d'attrapper les gens et de les
+inonder lorsqu'ils y sont. Il y a deux rampes de chaque
+côté de la grotte, qui mènent à deux appartemens,
+chacun composé de trois petites chambres en miniature.
+Au sortir de la grotte on entre dans une petite cour,
+toute environné de ces rochers artificiels, entre-mêlés
+d'arbres et de haies; un grand jet d'eau, placé au milieu,
+y donne une continuelle fraîcheur. Ces rochers
+cachent les ailes de la maison, qui sont composées
+chacune de quatre petites cellules, ou de huit petites
+chambres, y ayant toujours une garderobe et une chambre
+de lit. Cette cour conduit au corps-de-logis. On
+se trouve d'abord dans un salon, dont le plafond est
+très-bien peint et doré; ce salon est tout revêtu de
+marbre de Bareith; le fond en est de marbre gris et les
+pilastres de marbre rouge; les corniches et les chapiteaux
+en sont dorés; tout le parquet est de marbre des diverses
+sortes, qu'on en trouve ici; mon appartement est à droite.
+Il se présente d'abord une chambre, dont la peinture
+représente au plafond les dames romaines lorsqu'elles
+arrachèrent la ville de Rome au pillage des ennemis;
+l'entour de cette peinture est à fond bleu; tous les
+reliefs sont dorés et argentés; les lambris sont de marbre
+fin-noir et les compartimens de marbre fin-jaune; la
+tapisserie est de damas jaune à galons d'argent. De là
+on entre dans les ailes, que j'ai fait ajouter; à savoir
+dans une chambre, dont le plafond est en bas-relief et
+tout doré; la peinture représente l'histoire de Chélonide
+et de Cléobrontas; la boiserie est à fond blanc et tous
+les reliefs dorés; les trumeaux et le dessus des cheminées
+sont par-tout de belles glaces; la tapisserie de cette
+chambre est une étoffe à fond bleu et or excessivement
+riche, dont toutes les fleurs sont de chenille; c'est la
+plus belle chose qu'on puisse voir. Ensuite vient un
+petit cabinet, dont la boiserie est du Japon; mon frère
+m'en avoit fait présent; elle avoit coûté un argent infini,
+et je crois que c'est l'unique de cette espèce qui ait
+paru en Europe: on l'avoit donnée à mon frère pour
+telle; le fond en est d'or grené et toutes les figures
+sont en relief; le plafond, les trumeaux et tout ce qu'il
+y a dans ce cabinet s'accorde avec cette boiserie;
+tous ceux qui l'ont vu en ont été charmés. A côté
+de ce cabinet, en tournant à droite, est la chambre de
+musique; elle est toute de marbre fin blanc, et les compartimens
+verds; dans chaque compartiment il y a un
+trophée de musique doré et très-bien travaillé; les portraits
+de plusieurs belles personnes, que j'ai amassées, de
+la main des plus habiles maîtres, sont placés au-dessus
+de ces trophées et enchâssés dans la muraille dans des
+cadres ornés et dorés; le fond du plafond est blanc; les
+reliefs représentent Orphée, jouant de sa lyre et attirant
+les animaux; tous ces reliefs son dorés; mon clavecin et
+tous les instrumens de musique sont placés dans cette
+chambre, au bout de laquelle est mon cabinet d'étude;
+il est d'un vernis à fond brun et peint en miniature
+avec des fleurs naturelles; c'est là où je suis encore
+occupée à écrire ces mémoires et où je passe bien des
+heures à faire mes réflexions. La chambre de musique
+me conduit par une autre porte dans celle où je m'habille,
+qui est toute simple, et de là j'entre dans ma chambre
+à coucher, dont le lit est de damas bleu à galons d'or,
+et la tapisserie de satin à bandes. Ma garderobe est à
+côté, ce qui y donne une grande commodité. La distribution
+de l'appartement du Margrave est égale au
+mien, mais il est différemment décoré. La première de
+ses chambres est meublée d'une espèce de vernis, dont
+j'ai trouvé l'invention; la peinture, qui est très-belle,
+représente toute l'histoire d'Alexandre, et je l'ai fait
+copier d'après les estampes de le Brun; ce sont proprement
+des tableaux de la grandeur des murailles, peints
+en détrempe sur du papier collé sur de la toile, sur
+lequel j'ai fait passer un vernis pour le conserver. Ces
+tableaux ont été admirés de tous les connoisseurs. Le
+fond du plafond et de la boiserie est blanc et les ornemens
+dorés; la peinture de ce plafond représente Alexandre,
+comme il jette l'encens au feu, et qu'Aristote
+le reprend de ce qu'il le fait avec trop de profusion.
+La boiserie de la seconde chambre est à fond brun foncé;
+tous les reliefs sont de trophées des armes de tous les
+peuples du monde; tout cela ainsi que l'entour du plafond
+est doré; on voit dans le milieu de ce plafond
+Artaxerxe, comme il reçoit Thémistocle; la tapisserie
+est une haute-lisse, qui représente toute l'histoire de ce
+général grec. Le cabinet à côté est orné de très-beaux
+tableaux; la boiserie est de bois d'ébène, relevée d'ornemens
+dorés; l'histoire de Mutius Scévola est peinte sur
+le plafond. La chambre à côté est revêtue de carreaux
+de porcelaine de Vienne, peints en miniature; le
+plafond en est tout peint et présente Leonidas, lorsqu'il
+défend les Thermopyles. La chambre de lit est de damas
+verd avec des galons d'or. On trouvera peut-être singulier
+que j'aie choisi tous ces sujets d'histoire pour en
+orner mes plafonds, mais j'aime tout ce qui est spéculatif,
+et tous ces sujets d'histoire que j'ai choisis, représentent
+autant de vertus, qu'on auroit pu peut-être
+mieux habiller à la moderne par des emblèmes,
+mais qui n'auroient pas tant réjoui la
+vue. J'en reviens à ma description. La maison en
+dehors n'est ornée d'aucune architecture; on la prendroit
+pour une ruine, entourée de rochers; elle est environnée
+d'un bois de haute futaie; sur le devant de la maison
+est un petit parterre, émaillé de fleurs, et à l'extrémité
+duquel on trouve une cascade, qui semble taillée dans
+le roc, et qui coule jusqu'au bas de la montagne, où
+elle tombe dans un grand bassin; deux allées de grands
+tilleuls la bordent de chaque côté, et l'on y a pratiqué
+des marches de gazon, pour la descendre commodément;
+il y a deux reposoirs, au milieu desquels il y a des
+jets d'eau, entourés de sièges de gazon pour s'asseoir;
+sur les côtés de la maison il y a dix allées de tilleuls
+si épais, que le soleil n'y perce jamais. Chaque route
+du bois mène à un hermitage où à quelque chose de
+nouveau; chacun y a son hermitage et ils sont tous
+différens les uns des autres. Le mien découvre à la vue
+les ruines d'un temple, bâties sur les dessins qui nous
+restent encore de l'ancienne Rome; je l'ai consacré aux
+Muses. On y voit les portraits de tous les fameux
+savans des derniers siècles; tels que Descartes, Leibnitz,
+Loke, Newton, Bayle, Voltaire, Maupertuis etc. A côté
+du petit salon, qui est de forme orbiculaire, il y a deux
+petits chambres et une petite cuisine, que j'ai ornée de
+cette porcelaine antique de Raphaël. En sortant de ces
+petites chambres, on entre dans un petit jardin, sur le
+devant duquel il y a une ruine d'un portique; le jardin
+est environné d'un berceau où on peut se reposer à lire
+dans la plus grande ardeur du soleil, sans en être incommodé.
+En montant plus haut, la vue est frappée
+d'un nouvel objet; c'est un théâtre, construit de pierre
+de taille, dont toutes les voûtes sont détachées, de façon
+qu'on y peut jouer un opéra en plein air. Je ne
+m'arrêterai pas à le décrire; le dessin que j'ajouterai à
+ces mémoires de toutes les pièces curieuses de ma seigneurie,
+fera voir que c'est un endroit unique. La rivière
+coule au bas tout autour de la montagne; il y a des
+promenades et des vues magnifiques de quelque côté
+qu'on aille se promener. Comme je le décris dans
+l'état où il est à présent, et que j'écris ceci l'année 1744,
+je continuerai à marquer toutes les augmentations que
+j'y ferai encore avec le temps.</p>
+
+<p>Je me suis peut-être trop long-temps étendue là-dessus,
+mais j'écris pour me divertir et ne compte pas
+que ces mémoires seront jamais imprimés; peut-être même
+que j'en ferai un jour un sacrifice à Vulcain, peut-être
+les donnerai-je à ma fille, enfin je suis pyrrhonienne là-dessus.
+Je le répète encore, je n'écris que pour m'amuser,
+et je me fais un plaisir de ne rien cacher de tout
+ce qui m'est arrivé, pas même mes plus secrètes
+pensées.</p>
+
+<p>La guerre se renouvela à la fin de cette année
+entre l'Empereur et les Turcs. Elle étoit des plus injustes;
+mais il faut remonter plus haut pour en chercher
+la cause.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit que les Russes avoient fait passer
+dix mille hommes en Allemagne, pour donner du secours
+à l'Empereur contre la France. L'Impératrice russienne
+se trouvoit en guerre avec les Turcs, et n'avoit accordé
+ses troupes au chef de l'empire qu'à condition, qu'il
+feroit après la paix une diversion et qu'il romproit la
+trêve conclue avec les Ottomans. Dans l'année 1719
+l'Empereur se mit en état de remplir ces engagemens et
+fit défiler ses troupes du côte de la Hongrie. Les
+commencemens de la campagne furent heureux. Les
+Turcs ne s'étant point attendus à être attaqués et
+n'ayant point d'armée de ce côté, se retirèrent et leur
+abandonnèrent sans coup férir la ville de Nissa. Mais
+l'année 1737 fit changer leur fortune de face. Le général
+Sekendorff reçut le commandement de l'armée
+impériale. L'avarice et la mauvaise conduite de ce général
+la ruinèrent totalement. On lui fit son procès à
+la fin de cette année, et il fut condamné à finir sa vie
+dans la forteresse de Spielberg, trop heureux encore
+d'en réchapper pour cela. J'admirai le sort de cet
+homme qui m'avoit causé tant de chagrin, et qui avoit
+été, pour ainsi dire, le fléau de toutes les cours où il
+avoit été. Il me fit compassion, et je puis dire avec
+vérité, que je ne sentis pas un moment de joie de son
+malheur. Nous le reverrons encore reparoître sur la
+scène. Mais j'en reviens à ce qui me regarde.</p>
+
+<p>Nous débutâmes l'année 1737 par recevoir la
+visite du prince de Bamberg. La cour parut dans
+tout son lustre en cette occasion. J'avois fait faire
+beaucoup de changemens au château, aux appartemens
+du Margrave et aux miens. L'acquisition que nous
+avions faite de quelques habiles musiciens et de quelques
+chanteurs excellens d'Italie, rendoit la chapelle très-bonne.
+Plusieurs étrangers, entrés depuis peu au service,
+contribuoient à faire les honneurs de la cour et à la
+rendre moins mélancolique que par le passé. Tous ceux
+qui y vinrent en furent charmés et l'évêque partit trés-satisfait
+de son séjour.</p>
+
+<p>Ma santé, quoique toujours fort délicate, commençoit
+cependant à se remettre. Tout le pays souhaitoit
+passionnément que je pusse lui donner des
+héritiers. On me proposa pour cet effet de me servir
+des bains. Comme je connoissois mon tempérament,
+je prévis bien que leur usage ne conviendroit
+point à ma santé; mais le médecin ayant été gagné
+pour me les conseiller, je fus obligée de me rendre aux
+désirs du pays. Les bains d'Ems étant les moins forts
+qu'il y ait en Allemagne, je les choisis préférablement
+aux autres. Mais ce n'en étoit point encore la saison.
+Nous nous rendîmes à Erlangue pour l'attendre et pour
+partir de là.</p>
+
+<p>Nous y passâmes fort agréablement notre temps,
+et j'y vis pour la première fois une pastorale, où le
+fameux Sr. Zaghini se fit admirer et enchanta chacun
+par la beauté et l'agrément de sa voix. Nous ne pensions
+qu'à nous divertir, lorsqu'un événement imprévu
+vint troubler nos plaisirs. Ce fut la mort de mon neveu,
+le prince héréditaire d'Anspac.</p>
+
+<p>J'ai déjà parlé ci-dessus du mauvais ménage du
+Margrave et de ma soeur. Leur dissension avoit fort
+augmenté depuis quelque temps; le Grand-Maréchal de
+Seckendorff en étoit en partie cause, ne cessant
+d'animer le Margrave contre son épouse. La mort du
+prince lui fournit un vaste champ pour exercer sa malice.
+Il l'attribua entièrement à ma soeur, et sut si bien aigrir
+l'esprit de ce prince, qu'il jura de ne la plus voir et de
+se séparer d'elle. Il la traita même d'une façon indigne,
+et lui fit dire les choses du monde les plus dures par
+de simples domestiques; défense fut faite à toute la cour
+d'aller chez elle, et en un mot, on tâcha de la mortifier
+par tout ce qu'on en crut capable. Il y avoit déjà
+trois semaines que cela duroit, sens que j'en eusse été
+informée. Mais enfin quelques personnes bien-intentionnées
+de cette cour m'en avertirent sous main, et me
+firent prier de me rendre à Anspac, pour redresser
+tous ces désordres. Je ne balançai pas à suivre
+leur avis.</p>
+
+<p>Le Margrave étoit à la campagne, où il tâchoit
+de se consoler de la mort de son fils entre les bras
+de sa maîtresse. Dès qu'il apprit mon arrivée à Anspac,
+il s'y rendit. J'y trouvai ma soeur baignée dans
+ses larmes et si changée, qu'elle n'étoit pas reconnoissable.
+Le Margrave ne la regarda pas; il ne put se
+dispenser de manger avec nous, mais on remarquoit
+bien dans toute sa physionomie la peine que cela lui
+faisoit. Je ne voulus pas me presser de lui parler,
+avant que d'être bien informée de toutes les circonstances
+de ce qui s'étoit passé. Je m'aperçus par tout
+le détail qu'on me fit, que Mr. de Sekendorff étoit
+l'auteur de toute cette brouillerie. Je m'adressai donc
+à lui pour la raccommoder. La douceur, mêlée de
+fermeté, avec laquelle je lui parlai, lui firent peut-être
+faire des réflexions. Il me promit d'employer tous ses
+efforts pour rétablir la paix. Il tint parole. Tout le
+monde se réunit à lui, pour appaiser le Margrave, mais
+la principale raison qui le porta à céder à tant d'instances,
+fut la peur qu'il eut de moi. J'eus donc le plaisir
+de voir l'union rétablie. N'ayant plus rien à faire à
+Anspac, je retournai à Erlangue, d'où je partis pour
+Ems. J'allai droit à Wertheim, où je m'embarquai.</p>
+
+<p>Notre voyage fut des plus agréables. Nous avions
+bonne compagnie sur notre bateau. Nous y faisions
+une chère excellente, et nos yeux étaient continuellement
+occupés à contempler des sites et des paysages
+charmans.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes au bout de six jours à Ems, fort
+fatigués et harassés de notre dernière journée, et de
+n'avoir pas dormi la nuit que nous avions passée sur
+un petit bac, le grand bateau ne pouvant servir sur la
+Lane, qui coule à l'entour d'Ems. Cet endroit est très-désagréable.
+C'est un fond tout environné d'une chaîne
+de rochers, on n'y voit ni arbres ni verdure. La maison
+d'Orange, où nous logions, étoit belle et commode.</p>
+
+<p>Nous nous reposâmes le premier jour, mais dès
+le lendemain je vis du monde. La compagnie étoit
+très-petite et très-ennuyeuse. Mde. de Harenberg,
+femme d'un chambellan du roi d'Angleterre, étoit l'héroïne
+du bain. Elle s'étoit rendue à Ems avec son mari et
+son amant, Mr. le colonel de Diffenbrok. Cette
+dame étoit petite, laide, désagréable et aussi affectée que
+coquette. Nous profitâmes de son ridicule pour nous
+en divertir. Le Margrave fit semblant d'être amoureux
+d'elle et lui conta fleurettes. La folle donna bonnement
+dans le panneau, et fort charmée d'avoir fait une
+si belle conquête, elle voulut commencer le roman par
+où on le finit. Le Margrave ne fut pas de cet avis. La
+colère de cette créature tomba tout entière sur moi.
+Elle tâcha de me décrier par-tout, dans la croyance
+que j'avois mis obstacle à ses amours. Par bonheur elle
+étoit si connue, que tout ce qu'elle put dire de moi ne
+fit aucune impression.</p>
+
+<p>Je commençai ma cure, dont je me trouvai assez
+bien dans les commencemens. La bonne compagnie qui
+nous vint, contribua à rendre notre séjour plus agréable.
+Outre plusieurs dames et messieurs qui s'y rendirent des
+environs, Pelnitz y arriva aussi. J'ai déjà parlé de lui
+ci-dessus. Il avoit changé de religion depuis son retour
+à Berlin, et étoit redevenu protestant. Il me conta beaucoup
+de particularités de Berlin. Il étoit très-bien
+dans l'esprit du roi et quasi informé de toutes les
+affaires. Il me dit, que tout le monde me plaignoit
+fort et que le roi disoit pis que pendre du Margrave
+sur les rapports qu'on lui avoit faits, qu'il avoit des
+maîtresses et qu'il en agissoit mal avec moi. La calomnie
+n'avoit assurément jamais inventé rien de si faux.
+Je priai instamment Pelnitz de détromper le roi, ce
+qu'il fit à son retour.</p>
+
+<p>Nous allions quelquefois nous promener, ou plutôt
+trépigner dans la boue. Cette belle promenade consistoit
+dans une allée de tilleuls, qu'on avoit plantée le
+long de la rivière. On n'y étoit jamais seul, les cochons,
+accompagnés des autres animaux domestiques, y tenoient
+fidèle compagnie à chacun, de façon qu'on étoit obligé
+de les écarter à coups de canne à chaque tour qu'on
+faisoit. Je me baignois dans le bain le plus doux, et
+j'avois grand soin qu'il fût tempéré, tout le monde
+m'ayant avertie, et même le médecin qui étoit à Ems,
+de ne m'en pas servir autrement, les bains chauds pouvant
+me faire beaucoup de mal. Notre médecin Zeitz
+se mit cependant en tête, que si je ne me servois de
+ceux qui étoient à la maison de Darmstadt, je ne deviendrois
+pas enceinte. Il vint me proposer d'en faire l'essai.
+J'y allai; mais je ne pus y rester une minute, ces bains
+étant si chauds, que la chambre où ils étoient en étoit
+remplie de fumée. J'en sortis sur le champ. Mr.
+le médecin s'adressa à Mr. de Voit, pour me persuader
+de m'en servir, et quoique l'autre médecin protestât
+contre et dît hautement, que je creverois si j'en faisois
+usage, Zeitz persista néanmoins dans son dessein et
+dit à plusieurs personnes, de qui je l'ai appris depuis,
+que pourvu que j'eusse un prince, il s'embarrassoit fort
+peu du reste, et que si je mourois, il n'y auroit qu'une
+femme de moins. Mon bon génie m'empêcha de suivre
+son avis, et malgré toutes les persuasions qu'on me fit,
+je ne voulus point me rendre à ce qu'on souhaitoit de moi.
+Ma cure finie, j'allai à Coblence voir la procession
+de la fête-Dieu. On me montra le château
+et la ville, qui ne méritent pas que j'en fasse le
+détail.</p>
+
+<p>De retour à Ems, j'y trouvai un gentil-homme du
+Landgrave de Darmstadt, qui vint nous inviter, le Margrave
+et moi, de la façon du monde la plus obligeante
+à nous rendre à Munichbrouk, maison de plaisance
+du Landgrave, qui étoit sur la route de Francfort. Le
+Margrave charmé de trouver cette occasion de faire
+connoissance avec un prince renommé pour sa politesse
+et sa magnificence, résolut d'y aller et m'engagea à l'y
+suivre.</p>
+
+<p>Nous partîmes donc le lendemain et vîmes en passant
+Schlangenbad et Schwalbach, où il y avoit un
+monde infini. Nous couchâmes à Wisbaden. Quoique
+fort fatiguée, je me levai le lendemain à cinq heures
+pour aller à Munichbrouk. Je trouvai deux originaux
+dans mon antichambre. C'étoient deux comtes de Reuss,
+dont l'un ne faisoit que sautiller d'une jambe sur l'autre,
+en me disant, qu'il étoit chambellan de l'Empereur et
+comte régnant de l'empire. J'en suis charmée, Monsieur,
+lui dis-je, et si l'Empereur a beaucoup de chambellans
+de votre mérite, sa cour ne peut qu'être bien composée.
+Oui, assurément, me dit-il. L'autre me conta, qu'il faisoit
+son séjour dans une de ses terres proche de Francfort,
+parceque, dit-il, le fourrage y est beaucoup meilleur
+et que je fais consister tout mon plaisir à avoir de
+beaux chevaux. En même temps il me fit toute
+la généalogie des habitans de son écurie et l'énumération
+de leur mérite. J'aurois pu lui répondre, que peut-être
+ils n'étoient pas tant chevaux que lui. Je me mis enfin
+en carosse, pour me défaire du comte sauteur et du
+comte chevaucheur, et arrivai par une chaleur et une
+poussière insupportables à Munichbrouk.</p>
+
+<p>Le Landgrave me donna la main pour m'aider à
+sortir du carosse, et sans me dire mot me planta au
+milieu de la cour, pour faire son compliment au Margrave.
+Il me mena ensuite dans la maison. J'y trouvai
+sa fille, la princesse Maximiliane de Hesse-Cassel, et
+le prince héréditaire, son fils. Je commençai à lier conversation
+avec eux. Le Landgrave ne me repondoit pas
+un mot, sa fille rioit à gorge déployée et son fils faisoit
+des révérences. Leur père étant sorti, ils commencèrent
+à entrer en matière, mais sur des sujets tout nouveaux
+pour moi, car ils étoient des plus obscènes et
+débités grossièrement. J'ouvrois de grands yeux, fort
+embarrassée de ma figure, qui n'avoit jamais été à pareille
+fête; aussi la compagnie étoit fort peu convenable
+pour mon génie. La princesse de Hesse étoit une seconde
+Mde. de Bery; elle avoit été fort jolie, mais le
+vin et les débauches lui avoient si fort gâté le teint,
+qu'elle étoit toute couperosée, et que la gorge, qu'elle
+prenoit soin de découvrir tant qu'elle le pouvoit, étoit
+remplie de pustules fort dégoûtantes; ses manières libres
+et son air effronté ne démentoient point ses sentimens
+et découvroient assez son caractère.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes enfin à table, et malgré toutes
+les politesses que je faisois au Landgrave, je n'en avois
+pu tirer un mot. Un cas fortuit me procura enfin le
+bonheur d'entendre le son de sa voix. Munichbrouk
+est proprement une maison de chasse, qui consiste en
+plusieurs petits pavillons détachés; chacun de ces pavillons
+contiens une petite salle et trois petites chambres
+de chaque côté; ces chambres étoient toutes meublées
+de damas de diverses couleurs avec des galons d'or ou
+d'argent. Etant donc à table, la princesse Maximiliane
+fit tout-à-coup de grandes exclamations, en criant, ah,
+mon Dieu! ah, mon Dieu! Je m'effrayai, croyant qu'elle
+prenoit quelques vapeurs noires, dont, à ce qu'on débitoit,
+elle étoit tourmentée plusieurs fois le jour; mais
+elle me cria bientôt, qu'il se faisoit des miracles et
+qu'elle n'avoit rien vu de si extraordinaire, que ce qui
+s'offroit alors à ses yeux. Je crus pour le coup qu'elle
+étoit devenue folle, mais voyant sourire le Landgrave
+d'un air mystérieux, je me rassurai enfin. Ce grand
+miracle et cette chose si extraordinaire étoient, qu'on
+avoit détendu dans un moment les tapisseries de damas
+qui étoient dans ces chambres, ce qui en faisoit paroître
+d'autres qui étoient dessous et qui étoient peintes à
+l'huile sur de la toile. Le Landgrave me dit à cette
+occasion; Votre Altesse royale voit bien qu'il y a des
+enchantemens ici. Voilà la seule parole que je lui
+ai entendu proférer. J'applaudis beaucoup à cette
+platitude, car le proverbe dit, qu'il faut hurler avec
+les loups.</p>
+
+<p>Notre ennuyant repas fini, on me força bon gré
+malgré de danser. J'étois fatiguée comme un chien et
+comme nous n'étions que trois dames et qu'on dansoit
+beaucoup d'allemandes, j'étois sur les dents. Je priai
+tant et tant le Margrave, que nous partîmes enfin le
+soir à sept heures. Il est juste que je fasse le portrait
+du Landgrave et de son fils.</p>
+
+<p>Le Landgrave avoit 80 ans passés lorsque je le vis,
+mais à ses cheveux gris près, on l'auroit pris pour n'en
+avoir que 50; un cancer qu'il avoit à la bouche, le
+défiguroit et le rendoit fort dégoûtant; on dit qu'il avoit
+eu beaucoup d'esprit dans sa jeunesse, mais son grand
+âge l'avoit fait disparaître; il avoit été fort galant, mais
+ses galanteries s'étoient tournées en débauches affreuses.
+La malheureuse recherche, dans laquelle il s'étoit jeté
+de la pierre philosophale, avoit entièrement ruiné son
+pays, qui étoit dans un désordre excessif. Il vivoit
+très-mal avec le prince, son fils, qu'il tenoit dans la
+sujétion d'un enfant, quoiqu'il eût 49 ans. Celui-ci avoit
+beaucoup d'esprit et de politesse, même de l'acquis, mais
+la mauvaise compagnie qu'il hantoit l'avoit abruti et
+rendu méconnoissable.</p>
+
+<p>J'arrivai fort tard à Francfort où nous fûmes reçus
+en cérémonie au bruit d'une triple décharge du canon,
+et complimentés par les magistrats et les bourgmestres
+de la ville. Comme je ne me portais pas trop bien, je
+m'y arrêtai un jour, pendant lequel je vis tout ce qui
+méritoit de l'être. C'est-à-dire le Roemer, qui est la
+salle où dînent les Empereurs le jour de leur couronnement;
+à côté de cette salle il y a quelques chambres,
+où on garde la bulle d'or, qu'on me montra. De là
+j'allai à la grande église, où se font ordinairement les
+couronnemens des Empereurs; on m'y fit voir l'endroit
+où se tient le conclave des électeurs le jour de l'élection.
+Mais comme le détail de tout cela se trouve dans
+plusieurs livres, je le passe sous silence.</p>
+
+<p>Je partis le lendemain à cinq heures du soir de
+Francfort, résolue d'aller toute la nuit, pour éviter les
+grandes chaleurs. Quoique fort incommodée, je voulus
+voir en passant Philippsrouhe, maison de plaisance,
+appartenante au prince Guillaume de Hesse. Le
+château en est grand et spacieux, mais fort simple, en
+dedans et point meublé. La situation en est très-belle,
+la vue donnant sur un fort beau jardin, bordé par le
+Mein qui y coule, et sur l'autre bord duquel il y a des
+paysages charmans.</p>
+
+<p>En continuant ma route, mon mal s'augmenta, et se
+termina enfin par une espèce de dyssenterie. Une terrible
+pluie, mêlée d'orage, et un froid excessif nous
+saisirent pendant la nuit. Les chemins étoient affreux,
+et nous nous trouvions dans les montagnes du Spessart, où
+il n'y a que du bois, sans qu'on trouve ni maison ni village.</p>
+
+<p>J'arrivai enfin à demi-morte à neuf heures du matin
+à un petit village, nommé Eselsbach, où on me
+traîna hors du carosse et on me mit au lit, sans que
+j'en susse rien. Le médecin qui étoit arrivé long-temps
+avant moi, me trouva très-mal; j'avois une grosse fièvre,
+et il jugea mon accident fort dangereux. On résolut
+donc de rester là tout ce jour et le suivant, et de
+tâcher de me transporter plus loin si mon mal ne diminuoit,
+l'endroit où nous étions étant si mauvais, qu'il
+étoit impraticable que je pusse y demeurer plus long-temps.
+Mais me trouvant un peu mieux, nous partîmes
+le surlendemain pour nous rendre à Wirzbourg, où nous
+avions été invités par l'évêque.</p>
+
+<p>Nous y fûmes reçus avec tous les honneurs imaginables.
+La garnison sous les armes étoit rangée en
+haie dans les rues; on fit une triple décharge du canon.
+Le prince et toute sa cour nous reçurent au bas de
+l'escalier. Le mouvement du carosse m'avoit si fort
+affoiblie, que je fus obligée de me mettre sur le lit. Je
+me traînois pourtant, toute malade que j'étois, pour voir
+le dedans du château, qui peut passer pour le plus beau
+d'Allemagne. L'escalier est superbe et tous les appartemens
+sont vastes et spacieux, mais je trouvai les décorations
+des chambres détestables.</p>
+
+<p>Nous repartîmes à huit heures du soir. Mon
+mal cessa, mais j'en pris un autre plus dangereux,
+car je fus attaquée de si terribles douleurs à la poitrine,
+que je ne pouvois parler.</p>
+
+<p>J'arrivai le lendemain à Erlangue, ayant cheminé
+toute la nuit. Je m'y arrêtai une quinzaine de jours,
+pendant lesquels on me tira de danger, mais je conservai
+une grande foiblesse et ma santé resta très-dérangée.</p>
+
+<p>Je trouvai Mlle. de Bodenbrouk, première fille
+d'honneur de la reine, à mon retour à Bareith. C'étoit
+la même qui m'avoit causé tant de chagrin pendant mon
+séjour de Berlin. Elle alloit à Carlsbad pour s'y servir
+des bains. Je me piquai de générosité à son égard et
+l'accablai de politesses. Mon procédé la toucha et la
+fit rentrer en elle-même. Elle me fit un détail de tout
+ce qui se passoit à Berlin et me conta, que la reine
+étoit toujours fâchée contre moi, et saisissoit toutes les
+occasions pour mal parler de moi; que personne n'en
+étoit cause que ma soeur de Brunswick, qui l'animoit
+sans cesse et lui mandoit toutes sortes de nouvelles
+désavantageuses de Bareith; comme entr'autres,
+que je méprisois si fort les pierreries que la reine
+m'avoit données, que je les avois vendues et repris
+d'autres en place, pour n'avoir plus rien de Berlin;
+qu'elle ne s'étoit contentée de tenir de pareils propos à
+la reine, mais qu'elle me rendoit aussi de très-mauvais
+services auprès de mon frère, qui étoit fort changé à
+mon égard et ne faisoit point de mystère à dire, que
+ma soeur de Brunswick étoit celle qui lui étoit la
+plus chère; que mon frère n'étoit plus ce qu'il avoit
+été; que tout le monde commençoit à le haïr, et
+qu'enfin chacun me plaignoit et ne souhaitoit que de me
+voir reprendre l'ascendant que j'avois eu sur lui. Je me
+justifiai des calomnies de ma soeur, en montrant à la Bodenbrouk
+toutes les pierreries que j'avois reçues
+de la reine, qu'elle connoissoit très-bien. Elle me promit
+aussi de prendre fortement mon parti auprès de
+cette princesse, et de parler en ma faveur à mon frère.
+Elle partit de Bareith, accablée de politesses et de
+présens.</p>
+
+<p>L'année 1738 pensa m'être bien fatale. Le Margrave
+tomba tout d'un coup malade. Son mal ne parut
+pas dangereux dans les commencemens, ne consistant
+que dans une grosse fluxion à la tête, mais une espèce
+d'attaque d'apoplexie fit craindre pour ses jours. Ce
+fut un relâchement de nerfs dans les parties extérieures;
+sa bouche en est restée un peu tirée, et il a conservé
+une foiblesse à l'oeil gauche, qui lui pleure quasi toujours;
+cependant cela ne le défigure point. Que ne
+souffris-je point pendant tout le temps qu'il fut malade?
+mes angoisses et mes inquiétudes ne sauroient s'exprimer.
+Sa convalescence me rendit la vie.</p>
+
+<p>Mais ma santé ne se remit point, elle empiroit
+de jour en jour. J'avois derechef la fièvre lente,
+et enfin au bout de trois mois le médecin jugea
+mon mal incurable. Mdme. de Sonsfeld et le
+Margrave firent savoir mon état à la reine et à mon
+frère. On tint des consultations à Berlin dont le
+résultat fut, que je ne pouvois en réchapper. Un reste
+de tendresse se réveilla pour moi dans le coeur de mon
+frère. Il me manda, qu'il y avoit un très-habile médecin
+à Stettin, qui avoit beaucoup contribué à rétablir le
+roi, lorsqu'il avoit eu l'hydropisie; que je devois prier
+ce prince de me l'envoyer. La lettre qu'il m'écrivit à
+ce sujet, étoit des plus tendres. J'avois déjà pris mon
+parti. Je ne comptois pas en réchapper pour cette fois;
+j'envisageois la mort avec fermeté, ses approches ne
+m'épouvantoient point. La seule chose qui m'inquiétoit
+étoit la douleur que ma perte alloit causer au Margrave;
+mais je tâchois de m'étourdir là-dessus, en me rappelant
+l'exemple de tant de maris, qui après avoir bien
+fait les désespérés, s'étoient pourtant consolés à la fin.
+Les pressantes instances de mon frère, jointes à celles
+du Margrave, m'engagèrent à suivre le conseil du premier.
+J'écrivis une lettre fort touchante au roi, où je
+lui détaillois mon triste état. Je lui mandois, que me
+voyant sur le bord du tombeau, je lui demandois pardon
+de tous les chagrins que je lui avois causés involontairement;
+je lui demandois sa bénédiction; je l'assurois
+de la tendresse la plus vive et je finissois par le
+supplier de m'envoyer le médecin Supperville, plus
+pour tranquilliser le Margrave et n'avoir rien à me reprocher
+que dans la croyance qu'il pût me sauver la
+vie. Le roi me répondit fort obligeamment et le médecin
+arriva à l'hermitage, où j'étois alors au bout de
+quinze jours.</p>
+
+<p>Je m'attendois à voir un de ces pédants, dignes
+piliers de la faculté, qui vous crachent du latin à chaque
+mot qu'ils disent, et dont les raisonnemens diffus
+et ennuyans contribuent à faire mourir les malades
+avant le temps; point du tout. Je vis entrer un homme
+d'assez bonne mine, qui m'accosta avec un air qui sentoit
+son monde, et en un mot qui n'avoit pas la moindre
+encolure de son métier. Il me trouva très-dangereusement
+malade, mais il tâcha de m'encourager, m'assurant
+qu'il me tireroit d'affaire. Il est juste que je fasse
+son portrait.</p>
+
+<p>Supperville est d'origine françoise et prétend
+être de bonne maison. Je n'entre point dans la discussion
+de sa généalogie, tout François établi en pays
+étranger, est noble comme le roi, quoique quelquefois
+leur grand-père ait été maître d'hôtel ou laquais à Paris.
+Mais passons là-dessus; tel n'est pas noble qui mériteroit
+de l'être, et celui-ci avoit des talens qui auroient
+pu le mener à une grande fortune, si une ambition
+démesurée n'y avoit mis obstacle. Supperville avoit
+fait ses humanités à Leyden et à Utrecht, son père
+s'étant établi à la Haye. Ayant fini son cours de droit,
+il fut nommé secrétaire d'ambassade d'un ministre qui
+devoit aller en France. L'amour le rendit médecin.
+Il s'amouracha d'une jeune fille fort riche, et ne pouvant
+se résoudre à s'en séparer, il se vit obligé d'embrasser
+une profession pour laquelle il se sentoit une
+répugnance extrême. Il retourna aux universités.
+Son application à l'étude de la physique et de l'anatomie
+le rendirent bientôt fameux. Le roi l'engagea à
+entrer à son service comme premier médecin de toute
+la Poméranie, où il étendit en peu de temps sa renommée.
+Il a infiniment d'esprit, une lecture prodigieuse,
+et on peut le regarder comme un grand génie; sa conversation
+est aisée et agréable; il soutient également
+bien le sérieux et le badinage, mais son esprit impérieux
+et jaloux offusque ces qualités et ces talens, et lui a
+donné un ridicule, dont il aura peine à se relever.</p>
+
+<p>On jugera bien d'après le portrait que je viens
+d'en faire, qu'il eut bientôt notre approbation. La
+cour étoit changée à son avantage à force de soins
+et de peines; on en avoit chassé une certaine grossièreté
+et barbarie, qui y regnoit au commencement,
+mais elle n'étoit point encore sur un pied convenable.
+Tous ceux qui la composoient avoient des génies
+bornés; la plupart n'avoient hanté que les rues de
+Bareith et n'avoit aucune idée du reste du monde;
+la lecture et les sciences étoient bannies de chez eux,
+et toutes leurs conversations se bornoient à parler de
+chasse, d'économie et à nous faire des contes de la vieille
+cour. Mr. de Voit qui jusqu'alors avoit encore été de
+quelque ressource, tomboit dans la bigotterie. Ainsi
+nous n'avions que celle que nous trouvions en nous-mêmes.
+Supperville nous fut donc d'un grand secours. Il s'attacha
+à nous et nous commençâmes à lui vouloir du bien.
+Il me fit prendre une cure, qui au bout de six semaines
+me fit passer ma fièvre lente, mais ne me
+rétablit pas entièrement, et lui fit juger, qu'à moins d'un
+soin et d'un régime prodigieux, je courois risque d'une
+rechute.</p>
+
+<p>Cela l'engagea à me dire un jour, que voyant
+bien que ma santé n'étoit encore rien moins que
+remise, et que j'avois besoin de sa présence pour
+la recouvrer tout-à-fait, il m'offroit ses services, et
+ne demandoit pas mieux que de consacrer sa vie
+au Margrave et à moi. Sa proposition me fit plaisir.
+J'y trouvai beaucoup d'obstacles. Il étoit pour ainsi
+dire favori de mon frère et de toutes ses coteries,
+et je jugeois bien qu'il ne souffriroit pas que je le
+privasse d'un homme pour lequel il avoit de l'affection.
+Je lui fis d'abord cette objection. Je n'ai osé, me
+dit-il, Madame, vous parler à coeur ouvert, mais
+à présent, que j'ai l'honneur de connoître Votre Altesse
+royale, je sens que je puis lui parler sans détour et sans
+risquer de me rendre malheureux. Mon plan étoit déjà
+fait, avant de venir ici, de quitter le service du roi;
+j'avois dessein d'aller m'établir en Hollande; mais les
+agrémens que je trouve à cette cour-ci, et l'attachement
+que j'ai contracté pour Vos Altesses, m'ont fait changer
+d'avis. Je ne puis nier que je ne sois très-bien dans
+l'esprit du prince royal, mais, Madame, je n'ai eu que
+trop le temps de l'étudier. Ce prince a un grand génie,
+mais un mauvais coeur et un mauvais caractère; il est
+dissimulé, soupçonneux, infatué d'amour propre, ingrat,
+vicieux, et je me trompe fort où il deviendra plus avare
+que le roi, son père, ne l'est à présent; il n'a aucune
+religion et se fait une morale à sa guise, toute son étude
+ne tend qu'à éblouir le public, mais malgré sa dissimulation
+bien des gens ont démêlé son caractère. Il me
+distingue à présent pour étendre ses connoissances, une
+de ses plus grandes passions étant l'étude des sciences.
+Lorsqu'il aura tiré de moi celles qu'il ignore, il me plantera
+là, comme il a fait à bien d'autres; et c'est pour
+cette raison que j'ai jugé à propos de prendre mes mesures
+par avance.</p>
+
+<p>Il y avoit déjà fort long-temps que j'étois mécontente
+de mon frère, et que je savois que plusieurs personnes
+qui lui avoient été attachées, l'étoient aussi, mais
+je ne me serois jamais figuré que son caractère fût si
+fort changé. Je disputai long-temps là-dessus avec
+Supperville. Le Margrave qui entra dans ces entrefaites,
+prit le parti de ce dernier et me dit, qu'il avoit
+déjà porté le même jugement de mon frère. Il accepta
+avec joie les propositions de Supperville, et nous
+écrivîmes tous deux au roi pour le lui demander. Je
+m'adressai aussi pour cet effet à mon frère, et Supperville
+partit chargé de toutes ces lettres.</p>
+
+<p>L'on trouvera peut-être étrange que j'aie fait une
+si longue discussion sur cet article, mais il est nécessaire
+pour la suite de ces mémoires, où Supperville a beaucoup
+de part.</p>
+
+<p>Le roi me répondit fort obligeamment, m'assurant
+que Supperville seroit à mon service aussi souvent
+que je le voudrois, mais qu'il ne pouvoit me le céder
+tout-à-fait, ne pouvant se passer de lui. La reine
+m'écrivit cependant, qu'elle ne désespéroit pas de
+fléchir le roi, sur-tout si je pouvois lui faire avoir quelques
+grands hommes.</p>
+
+<p>La Grumkow se maria à la fin de cette année
+avec un certain Mr. de Beist, fort honnête homme, de
+bonne maison, mais très-mal partagé des biens de la
+fortune, et n'ayant pour toute richesse que quatre enfans,
+nés d'un premier mariage. Je fus charmée d'en
+être quitte. Je repris deux dames à sa place, Mlle.
+Albertine de Marwitz et Mlle. de Kuten, d'une
+très-grande et illustre maison.</p>
+
+<p>L'année 1739 sera plus intéressante que celle que
+je viens d'écrire. Supperville revint au printemps.
+Une nouvelle cure qu'il me donna, acheva de me remettre,
+ou du moins de me tirer de danger. Mais il
+me faut entrer présentement dans une autre discussion.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit que le Margrave avoit pris pour secrétaire
+un certain Ellerot, fort versé dans les affaires du
+pays et homme de probité et d'esprit. Il avoit trouvé
+tous les départemens, et sur-tout les finances, dans un
+désordre extrême. Mr. de Dobenek eut ce dernier
+détail; mais on s'aperçut bientôt, que malgré ses gasconnades
+il n'y entendoit rien. Ellerot en fut donc
+chargé à sa place, et le Margrave lui confia outre cela
+sa caisse particulière. Cet homme ne s'étoit uniquement
+appliqué qu'à trouver des ressources, sans se mettre en
+peine de remédier aux désordres et à rétablir le crédit.
+Plusieurs prétentions considérables qu'il trouva, contribuèrent
+à subvenir aux dépenses. Il faut lui rendre
+justice, il rendit d'importans services au Margrave,
+tant par rapport aux affaires du pays, qu'à
+celles du dehors. Tout cela lui attira si fort la confiance
+de ce prince, qu'il le créa référendaire intime.</p>
+
+<p>Le ministère cria fort contre cette innovation,
+c'était leur couper les ailes et leur ôter une partie de
+leur autorité. Ils envoyèrent un placet sur ce sujet au
+Margrave, conçu en termes très-durs et peu respectueux.
+Le Margrave très-choqué de leur procédé, leur fit une
+réponse assez forte. On soupçonna Ellerot d'en être
+l'auteur, et cela lui attira une animosité générale. On
+commença même à murmurer généralement; on disoit
+hautement, que les gens n'étoient point payés, qu'il leur
+étoit dû deux ou trois quartiers.</p>
+
+<p>J'en fus informée la première, et sur les perquisitions
+que je fis sous main, j'appris que cela étoit vrai.
+Je le fis venir et lui en parlai; je lui dis même, qu'on
+m'avoit assurée que la chambre des finances étoit au
+plus mal, et que la caisse du Margrave étoit fort endettée.
+Il soutint le contraire, m'assurant que ce n'étoit
+que pure calomnie de ses ennemis, qui faisoient courir
+ces bruits-là pour le rendre malheureux. Je ne voulus
+donc point en faire mention au Margrave, mais celui-ci
+en étoit déjà informé.</p>
+
+<p>Supperville qu'il informa du détail de ces affaires,
+lui recommanda un Berlinois, homme de probité et
+de mérite, dont j'avois souvent entendu parler, nommé
+Hartmann, pour le faire directeur de la chambre.
+Mr. de Montmartin, jeune homme que le Margrave
+avoit fait étudier et qui étoit conseiller de régence, lui
+avoit déjà proposé le même sujet. Le Margrave ne
+balança donc point à le faire venir et à lui donner ce
+poste. Ellerot n'en parut point fâché, et il y avoit
+long-temps qu'il souhaitoit être quitte de cette charge;
+cependant la suite fit voir qu'il étoit fort mortifié de
+s'en voir privé.</p>
+
+<p>Dès que Hartmann fut arrivé, on éclata contre
+Ellerot; petits et grands me faisoient des plaintes
+contre lui et me prioient d'avertir le Margrave de ses
+rapines et de sa mauvaise économie. Je connoissois
+trop le cours du monde, pour me mêler de pareille
+chose. Cet homme étoit en faveur; par conséquent il
+avoit des jaloux et des envieux, et le croyant innocent,
+je n'avois garde de jeter des soupçons contre lui dans
+l'esprit du Margrave, qui auroit pu lui faire tort. Mais
+Hartmann confirma le bruit public, et assura le Margrave
+que ses finances étoient dans une confusion épouvantable,
+et qu'on devoit à tous ceux qui étoient en
+service un demi an de l'arrérage de leurs pensions. Un
+des receveurs de la chambre donna un mémoire secret
+au Margrave, dans lequel il l'avertissoit, qu'il étoit trompé
+et trahi par Ellerot, qui vendoit les charges au plus
+offrant et suçoit le sang du peuple.</p>
+
+<p>Le Margrave m'en parla. Il étoit dans une agitation
+affreuse, ne sachant ce qu'il devoit penser de tout
+cela. Après avoir délibéré long-temps là-dessus et rassemblé
+toutes les circonstances du passé, nous conclûmes
+qu'il n'étoit pas tout-à-fait innocent. Cependant pour
+ne rien précipiter, le Margrave fit venir le délateur
+secrètement chez lui, et lui ordonna de coucher par
+écrit tous les points de son accusation. Cet homme
+l'assura qu'il soutiendroit ce qu'il avoit avancé et convaincroit
+sa partie.</p>
+
+<p>Ellerot avoit beaucoup d'amis. Il apprit la conférence
+nocturne que le Margrave venoit d'avoir, et
+ayant ses créatures, il sut en peu de temps le tour qu'on
+se préparoit à lui jouer. Dès le lendemain il en parla
+au Margrave, protesta de son innocence, et le supplia
+de faire examiner sa conduite à la rigueur. Que pouvoit-on
+prétendre de plus? Le Margrave lui accorda sa
+prière, et on nomma quatre commissaires pour approfondir
+le fait. Ellerot fut absous et sortit blanc
+comme neige de son inquisition, pendant que son antagoniste
+fut envoyé à la forteresse. Nous verrons la
+fin de cette histoire l'année prochaine.</p>
+
+<p>Pendant ce temps ma santé ne se rétablissoit que
+foiblement. Mon mal se changeoit dans une espèce de
+consomption. Supperville jugea, qu'il me falloit changer
+d'air, celui de tout le pays de Bareith étant fort pesant et
+très-mal-sain en hiver. Il proposa pour cet effet au
+Margrave, d'aller passer une année à Montpellier; il lui
+démontra que ce voyage auroit deux avantages, celui
+de me restituer et celui de rétablir ses affaires, les états
+du pays devant nous-fournir les frais du voyage. Le
+Margrave charmé de cette proposition, vint me la faire
+aussitôt. On peut bien croire que j'y topai, mais je
+prevoyois de grandes difficultés du côté de Berlin, sachant
+bien que le roi et la reine le désapprouveroient
+fort; d'ailleurs je ne m'attendois pas à beaucoup d'agrémens
+à Montpellier. Feu le Margrave, mon beau-père,
+y avoit passé plusieurs années, et m'en avoit fait un
+rapport peu avantageux. Je donnai un autre projet au
+Margrave et à Supperville, qu'ils approuvèrent très-fort,
+qui fut d'aller passer quelques mois à Montpellier,
+d'aller nous embarquer à Antibe et de parcourir l'Italie;
+mais jugeant bien que ce dernier voyage trouveroit beaucoup
+plus d'obstacles que le premier, nous résolûmes
+tous de le tenir secret.</p>
+
+<p>Cependant nous jugeâmes à propos que le Margrave
+allât faire un tour à Berlin, pour nous aplanir les
+difficultés que nous avions à craindre de ce côté-là. Le
+Margrave se rendit avec joie à mes désirs. Il partit
+donc quinze jours après à l'improviste, accompagné de
+huit grands hommes qu'il avoit tirés de sa garde, pour
+les présenter au roi. Son voyage et son arrivée furent
+tenus si secrets, qu'on l'ignora entièrement.</p>
+
+<p>Le roi étoit occupé à voir passer la parade. Il
+est incroyable quelle joie il sentit en voyant le Margrave.
+Il descendit d'abord de cheval et l'embrassa
+mille fois, en le nommant son cher fils; il avoit les
+larmes aux yeux et lui dit à plusieurs reprises: mon
+Dieu! que vous me faites plaisir à présent, je vois que
+vous avez quelque amitié pour moi. Il le mena ensuite
+chez la reine, qui le reçut aussi très-bien. Mais la faveur
+du Margrave augmenta bien le lendemain, lorsqu'il présenta
+ses huit grands hommes au roi. Mon frère lui fit
+aussi très-bon accueil, mais lui conseilla fort de ne point
+demander de grâces au roi, parceque ce seroit le moyen
+de tout gâter. Je suis persuadée que le roi lui auroit
+tout accordé, et on me l'a dit plusieurs fois depuis, mais
+le Margrave ne voulut pas se brouiller avec mon frère,
+ce qui l'empêcha de profiter des bonnes dispositions où
+il trouvoit le roi. Non seulement il fit approuver à ce
+prince notre voyage de Montpellier, mais il obtint aussi
+le congé de Supperville, qu'il nous céda entièrement.
+Le roi lui fit présent d'une tabatière d'or, enrichée
+de brillans, avec son portrait, de la valeur
+de 4000 écus. Je reçus aussi plusieurs présens de la reine
+et de lui, et le Margrave fut enfin de retour à Bareith
+au bout de six semaines, très-satisfait de toutes les amitiés
+qu'on lui avoit faites à Berlin.</p>
+
+<p>Tout obstacle levé de ce côté-là, nous commençâmes
+à en trouver du côté du pays. Les murmures
+étoient généraux, on ne vouloit point nous laisser partir.
+Ma gouvernante que son grand âge empêchoit de faire
+le voyage avec nous, faisoit grand bruit. Enfin au
+bout de quatre semaines nous surmontâmes toutes ces
+difficultés, et le jour de notre départ fut fixé au
+20. d'Août.</p>
+
+<p>Ma pauvre Mermann commençoit déjà à devenir
+fort malingre. Quelque peine que je ressentisse de me
+séparer pour si long-temps des deux fidèles compagnes
+de mes malheurs, j'aimois mieux me priver de leur présence,
+que d'exposer leurs santés et leur vie. Le mari
+de la Mermann étoit mon homme d'affaires. C'étoit
+un génie inquiet, violent et emporté, qui vouloit passer
+pour mon favori et qui étoit outré de ne le pas être.
+Il tenoit sa pauvre femme si fort sous la férule, qu'elle
+n'osoit grouiller devant lui et le craignoit comme la mort.
+Cet homme, piqué au vif de ce que je ne le prenois
+pas avec moi, résolut de s'en venger. Il me demanda
+la permission d'aller passer le temps de mon absence
+à Berlin. Je la lui accordai. Je pris enfin congé, non
+sans verser bien des larmes de ma gouvernante et de la
+Mermann, et me mis en carosse avec le Margrave,
+Mlle. de Sonsfeld et la Marwitz, les deux uniques
+dames qui fussent du voyage. Supperville avoit été
+attaqué deux jours auparavant de la fièvre et nous attendoit
+à Erlangue.</p>
+
+<p>A peine eûmes-nous fait un mille, que le Margrave
+se trouva mal. Il lui prit un grand mal de tête, accompagné
+de vomissemens. Nous comptions que cela n'auroit
+aucune suite fâcheuse et que ce n'étoit qu'une forte
+migraine, mais nous comptions sans notre hôte. Il prit
+beaucoup de chaleur, ce qui nous obligea de nous
+arrêter quelques heures à Troubach, très-mauvais et misérable
+endroit. Je lui proposai de retourner à Bareith,
+mais il ne le voulut jamais et s'efforça à se remettre en
+carosse, pour aller coucher à Streitberg. La fièvre et
+la chaleur continuèrent toute la nuit, mais voulant absolument
+se faire transporter à Erlangue, nous l'y conduisîmes
+avec beaucoup de peine.</p>
+
+<p>Nous apprîmes à notre arrivée que Supperville
+étoit très-mal. Toutes les circonstances de sa maladie
+étoient pareilles à celles du Margrave. J'étois dans des
+peines et des inquiétudes inexprimables pour ce dernier.
+La fièvre étoit toujours la même, et je craignois avec
+raison qu'elle ne se tournât en fièvre chaude. Malgré
+mon état cacochyme je ne le quittois ni jour ni nuit, et
+je souffrois mille fois plus que lui. Son état ne s'amenda
+point; il y avoit déjà cinq fois vingt-quatre heures qu'il
+étoit dans une chaleur continuelle, sans que les remèdes
+lui fissent le moindre effet. Mes agitations me portèrent
+enfin à aller Supperville, qui logeoit au château.
+Je lui dis, que le Margrave étoit dans un état si dangereux,
+que je croyois qu'il n'y avoit de point temps à perdre,
+et qu'il falloit le faire saigner. Supperville me dit,
+qu'il avoit eu la même pensée et qu'il ne tarderoit pas
+à la mettre en exécution, dès que la fièvre commenceroit
+à diminuer. Je m'en retournai donc chez le Margrave,
+où je trouvai notre second médecin nommé Wagner.
+Je lui fis part de la consultation que je venois d'avoir
+avec Supperville et de sa décision. Il me répondit
+là-dessus, qu'il ne souscriroit jamais à faire saigner le
+Margrave dans l'état où il étoit, qu'il n'y avoit rien de
+plus dangereux, et que c'étoit le dernier remède, dont
+il falloit se servir si son mal devenoit désespéré. Je lui
+dis, que je ne pouvois lui rien prescrire là-dessus, et
+qu'il devoit débattre la chose avec Supperville. Il
+vint me rendre réponse un moment après et me dit, que
+Supperville étoit de son avis et qu'il ne falloit rien
+précipiter.</p>
+
+<p>Je restai jusqu'à trois heures du matin chez le Margrave.
+Enfin épuisée d'abattement et de lassitude, j'allai
+me jeter sur mon lit dans un petit cabinet, d'où je pouvois
+voir et entendre tout ce qui se passoit. L'accablement
+où j'étois, me donna du sommeil. Il y avoit
+quatre heures que je dormois, lorsque je me sentis
+réveiller, et en ouvrant les yeux, je vis Wagner devant
+mon lit. La tête de Méduse ne m'auroit pas plus effrayée,
+car je crus que le Margrave se mouroit. Ne vous
+effrayez point, Madame, me dit-il, le Margrave est toujours
+de même, mais nous avons enfin résolu de le faire
+saigner, et j'ai jugé qu'il falloit vous en avertir, afin que
+vous puissiez y être présente.</p>
+
+<p>Je me levai plus morte que vive; un pauvre pécheur
+qu'on même au supplice, ne saurait souffrir ce que j'endurois
+dans ce moment; un tremblement universel me
+prit dans tous mes membres, et mes jambes se deroboient
+sous moi. Je croyois le Margrave à l'extrémité, puisqu'on
+se servoit du dernier remède qui pouvoit lui sauver
+la vie. Je me traînai dans sa chambre. Autre spectacle
+capable d'épouvanter. Tout le conseil s'étoit assemblé.
+Le peuple étoit attroupé dans les rues à faire des imprécations
+contre Supperville et la saignée, et à vouloir
+empêcher le chirurgien d'entrer. Supperville
+étoit aussi mal que le Margrave, il ne perdit pourtant
+point la tramontane, et pour faire cesser le désordre et
+les clameurs, il se fit saigner le premier. Cela calma un
+peu les esprits.</p>
+
+<p>J'étois pendant tout ce temps étendue sur un fauteuil,
+dans un état que je ne saurois décrire. Je n'avois
+plus de pensée et mes yeux étoient fixés sur la même
+place. Enfin on en vint à cette fameuse saignée. Mais
+quelle fut ma joie, en voyant qu'à mesure que le sang
+couloit, le Margrave prenoit tout un autre visage.
+Effectivement le redoublement de la fièvre qu'on attendoit
+ne revint point et il fut hors de danger dès le soir.</p>
+
+<p>Cependant à mesure que sa santé se remettoit, je
+remarquois qu'il étoit d'une froideur extrême envers moi.
+Il me cherchoit noise sur tout ce que je faisois. En
+revanche il faisoit mille avances à la Marwitz,.
+demandant à tout moment après elle lorsqu'elle n'étoit
+pas dans sa chambré. Il faisoit aveuglément tout ce
+qu'elle vouloit, quand il s'agissoit de ménager sa santé,
+et me brusquoit quand je lui donnois les mêmes conseils.
+Cela me mit au désespoir. Mon corps pâtit bientôt des
+chagrins de mon esprit: je pris des accidens que je
+n'avois point encore eus. C'étoient des espèces de convulsions,
+accompagnées de violens maux de tête. Ma
+gouvernante vint me trouver. Elle faisoit ce qu'elle
+pouvoit pour me soulager, mais personne ne pouvoit
+deviner la source de mon mal.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit que le cabinet où je dormois donnoit
+dans la chambre du Margrave. Je l'entendois tous les
+matins dès qu'il se réveilloit demander les dames. Lorsque
+j'étois assez bien pour aller chez lui, il ne me parloit
+quasi point et envoyoit d'abord chercher la Marwitz.
+Une jalousie affreuse s'empara de mon coeur. Tout le
+monde pouvoit s'apercevoir de mon chagrin, mais je
+n'avois garde d'en dire la cause. Je connoissois la
+Marwitz; elle m'étoit attachée et elle étoit vertueuse.
+J'étois persuadée, que si elle s'apercevoit de la cause de
+ma mélancolie, elle quitteroit la cour. Mais je ne pouvois
+pardonner au Margrave son changement envers moi.
+J'avais été aveuglée pendant un an, et je n'avois point
+remarqué mille petites circonstances qui me sautaient
+aux yeux alors.</p>
+
+<p>Le Margrave étoit toujours résolu de faire le voyage
+d'Italie. L'envie m'en étoit totalement passée. Je
+prévoyois, que les aisances qu'il auroit de voir plus
+souvent la Marwitz, ne feroient qu'augmenter son
+amour. D'ailleurs mon coeur étoit trop triste, pour
+trouver du plaisir à autre chose qu'au changement de
+ma situation.</p>
+
+<p>Un nouveau chagrin acheva de m'accabler. J'ai
+déjà parlé du mécontentement de Mermann. Dès
+qu'il fut arrivé à Berlin, il alla rendre au roi les lettres
+du Margrave et les miennes. Le roi s'informa beaucoup
+de ma santé. Mermann prit de là occasion de dire
+pis que pendre de moi, assurant ce prince que je n'avois
+jamais été malade. Il s'étendit beaucoup sur les dépenses
+énormes que je causois au Margrave, par lesquelles je
+ruinois le pays. Enfin il anima si bien le roi contre
+moi, que ce prince jeta feu et flammes. Cependant
+Mermann n'osa avertir sa femme des calomnies qu'il
+avoit débitées sur mon compte. Il connoissoit trop
+bien sa droiture, qui ne pouvoit que désapprouver son
+mauvais procédé.</p>
+
+<p>Celle-ci fut le lendemain chez la reine. Cette princesse
+la questionna beaucoup sur tous les articles sur
+lesquels Mermann m'avoit noircie. Sa femme lui donna
+un démenti dans les formes et s'offrit de faire serment,
+que ce qu'on disoit de moi étoit faux.</p>
+
+<p>Cependant la reine m'écrivit une lettre très-forte,
+dans laquelle elle me signifia de la part du roi, qu'il ne
+me pardonneroit jamais, si je m'obstinois à faire le
+voyage de Montpellier.</p>
+
+<p>Je reçus en même temps une lettre de mon frère,
+qui me fit part de toutes les circonstances que je viens
+d'écrire, et de la colère dans laquelle le roi étoit contre
+moi. Je vous conseille malgré tout cela, ajouta-t-il, de
+continuer votre voyage; quand on a pris une fois une
+résolution, il faut la tenir. Au bout du compte le roi
+n'a plus rien à vous ordonner, et ce seroit une foiblesse
+à vous, que de vous laisser intimider et d'être le jouet
+des faux rapports d'un homme tel que Mermann. Je
+vous conseille de vous défaire de ce malheureux, de le
+chasser et de montrer de la fermeté en cette occasion.
+Il est vrai que sa femme vous est attachée et qu'elle
+ne mérite pas d'être traitée si durement, mais il faut
+vous mettre au-dessus de cela, pour vous défaire d'un
+mauvais sujet.</p>
+
+<p>Ces deux lettres m'affligèrent sensiblement. J'aimois
+tendrement la Mermann, et je prévoyois que le Margrave
+seroit du sentiment de mon frère. La gouvernante
+qui étoit depuis quelques jours à Erlangue, me
+tira d'embarras. Elle prit fortement le parti de la
+pauvre Mermann auprès du Margrave, et obtint la
+grâce du mari. Tous ces chagrins coup sur coup ruinoient
+ma santé.</p>
+
+<p>Mdme. de Sonsfeld me surprit plusieurs fois, que
+je fondois en larmes. A force de prières je lui avouai,
+que ma douleur n'étoit causée que par le changement du
+Margrave envers moi. La Marwitz s'étoit bien aperçue
+que je n'avois pas l'esprit dans mon assiette ordinaire,
+mais elle s'étoit imaginée que ma maladie en étoit cause.
+La gouvernante ne put s'empêcher de lui parler de mon
+chagrin. La Marwitz devina, à ce que je crois, ce
+qui y donnoit lieu. L'altération qu'elle en eut lui
+donna la fièvre. Cependant Mdme. de Sonsfeld
+remarqua que mes plaintes n'étoient pas tout-à-fait
+sans fondement et que le Margrave étoit fort froid envers
+moi. Elle lui parla très-fortement. Son discours
+porta coup. Le Margrave me fit des excuses et rejeta
+son procédé sur la fièvre. Effectivement je le retrouvai
+aussi tendre que par le passé. D'un autre côté je fis
+tant de caresses à la Marwitz, que je lui ôtai entièrement
+les idées véritables qu'elle avoit conçues.</p>
+
+<p>Le Margrave étant entièrement rétabli, nous retournâmes
+à Bareith, la saison étant trop avancée, pour persister
+à poursuivre notre voyage d'Italie (nous étions au
+mois de Novembre). Nous y fûmes reçus avec toutes
+les démonstrations de joie imaginables.</p>
+
+<p>Mermann et sa femme y arrivèrent peu de temps
+après de Berlin. Je reçus très-bien ma bonne nourrice,
+mais très-mal son mari, qui fut bien surpris de me voir
+si bien informée de sa conduite. Je lui pardonnai en
+faveur de sa femme, et depuis ce temps-là il m'a été
+fort attaché et ne m'a donné que des sujets d'être satisfaite
+de lui.</p>
+
+<p>J'avois agi positivement contre les conseils de mon
+frère, tant par rapport au voyage d'Italie, que par rapport
+à Mermann. Il le ressentit vivement et m'écrivit
+une lettre très-forte sur ce sujet. Je tâchai de l'appaiser
+par de bonnes raisons. Je lui écrivis que la santé du
+Margrave encore chancelante, avoit mis obstacle au
+voyage, et que j'avois le coeur trop bien placé, pour
+rendre malheureuse une personne que j'aimois, qui m'étoit
+attachée et à laquelle j'avois des obligations. Cependant
+mon frère ne s'appaisa pas de ces raisons, et le
+remarquai beaucoup de froideur dans ses lettres.</p>
+
+<p>Dans ces entrefaites on me manda de Berlin, que
+le roi étoit fort incommodé et que les médecins craignoient
+que sa maladie ne fût un commencement d'hydropisie.
+En effet son mal ne fit qu'augmenter l'année 1740.</p>
+
+<p>Nous la commençâmes par le carnaval. Il y avoit
+des bals travestis au château, où l'on n'admettoit que
+la noblesse. Je dis travestis; parcequ'on ne mettoit
+point de masque. Les ecclésiastiques avoient pris beaucoup
+d'ascendant pendant le règne du feu Margrave; il y
+avoit même toute une secte, connue sous le nom de
+Piétistes, dont le chapelain du Margrave étoit le chef.
+Cet homme qui cachoit sous le masque de la dévotion
+une ambition démesurée, jointe à un esprit d'intrigue,
+indisposoit la commune contre nous. Il étoit en grand
+crédit à la cour de Danemarc, et on avoit sujet de le
+ménager par des raisons de politique. Il falloit donc
+accoutumer peu-à-peu les gens aux plaisirs, pour empêcher
+des criailleries, qui pouvoient nous faire du fort.</p>
+
+<p>Je vivois dans une tranquillité parfaite. Le Margrave
+en agissoit très-bien avec moi, et je goûtois avec
+la Marwitz toutes les douceurs de l'amitié.</p>
+
+<p>La maladie du roi alloit en augmentant. La
+reine me manda, que les médecins ne lui donnoient
+plus quatre semaines de vie. Ma soeur de Brunswick
+étoit allée à Berlin, pour s'informer elle-même de
+sa santé. Je crus qu'il étoit de mon devoir d'en agir
+de même. J'en parlai au Margrave. Il y parut contraire,
+mais il me permit cependant d'en consulter avec
+la gouvernante. Par un excès d'amitié qu'elle eut pour
+moi, elle me déconseilla ce voyage; elle craignoit que
+l'altération que me causeroit la mort du roi, qu'on disoit
+si prochaine, ne me dérangeât de nouveau la santé.
+Néanmoins comme je m'obstinai dans mon sentiment,
+elle me conseilla d'en écrire à mon frère. Je n'étois
+pas de cet avis; mais voyant que le Margrave ne me
+vouloit permettre qu'à ce seul prix d'aller à Berlin, je
+fus obligée de me rendre au sentiment unanime. J'envoyai
+donc une estafette à mon frère, pour lui faire part
+de mes idées. Voici ce que je lui écrivis.</p>
+
+<p>»Je me suis flattée jusqu'à présent que le mal du
+roi n'étoit pas sans remède, mais la dernière lettre que
+je viens de recevoir de la reine, me fait assez voir qu'il
+ne peut vivre. J'ai donc résolu, si vous l'approuvez,
+d'aller à l'improviste à Berlin, pour rendre encore une
+fois mes devoirs à un père mourant, et pour achever
+de me réconcilier avec lui. Je vous avoue, que je serois
+au désespoir qu'il mourût avant que je pusse le voir, et
+qu'il pût m'accuser d'avoir manqué à ce que je dois et
+de l'avoir négligé. Je ne ferai cependant rien sans votre
+approbation. Ainsi je vous supplie de me donner au
+plutôt réponse par une estafette, et de me dire votre
+avis là-dessus etc.«
+Voici sa réponse.</p>
+
+<p>«Votre estafette m'a jeté dans une surprise extrême.
+Que diantre! voulez-vous venir faire ici dans cette galère?
+Vous serez reçue comme un chien, et on vous saura
+peu de gré de vos beaux sentimens. Jouissez du repos
+et des plaisirs que vous goûtez à Bareith, et ne songez
+point à venir dans un enfer, où on ne fait que soupirer
+et souffrir et où tout le monde est maltraité. La reine
+désapprouve comme moi votre beau projet. Au reste
+il dépend de vous d'en courir les risques. Adieu, ma
+chère soeur, je vous avertirai toutes les postes de la
+santé du roi; il n'en peut revenir, mais les médecins
+disent qu'il peut encore traîner. Je suis etc.»</p>
+
+<p>Cette lettre rompit tous mes projets, n'osant plus
+me flatter d'obtenir la permission du Margrave d'aller
+à Berlin. La maladie du roi continua d'aller de mal en
+pis. Il finit enfin le cours de son règne et de ses jours
+le 31. de Mai. Il n'est pas hors de propos que je dise
+un mot ici de cette fin singulière et héroïque.</p>
+
+<p>Il avoit été très-mal toute la nuit. A sept heures
+du matin il se fit traîner sur son char roulant dans
+l'appartement de la reine, qui dormoit encore, ne le
+croyant pas si mal. Levez-vous, lui dit-il, je n'ai que
+quelques heures à vivre, j'aurai du moins la satisfaction
+de mourir entre vos bras. Il se fit mener ensuite chez
+mes frères, dont il prit tendrement congé, à la réserve
+du prince royal, auquel il ordonna de le suivre dans son
+appartement. Dès qu'il y fut, il y fit assembler les deux
+premiers ministres, le prince d'Anhalt et tous les généraux
+et colonels qui se trouvoient à Potsdam. Après
+leur avoir fait un petit discours, pour les remercier de
+leurs services passés, et les avoir exhortés à conserver
+pour le prince royal, comme son unique héritier, la fidélité
+qu'ils avoient eue pour lui, il fit la cérémonie de
+l'abdication et remit toute son autorité à son fils, auquel
+il fit une très-belle exhortation sur les devoirs des princes
+envers leurs sujets, et lui recommanda le soin
+de l'armée et sur-tout des généraux et officiers qui
+étoient présens. Se tournant ensuite du côté du prince
+d'Anhalt: vous êtes le plus ancien de mes généraux,
+lui dit-il, il est juste que je vous donne le meilleur de
+mes chevaux. Il ordonna en même temps qu'on le lui
+menât; et voyant le prince attendri: c'est le sort
+de l'homme, lui dit-il, il faut qu'ils payent tous le tribut
+à la nature. Mais craignant de voir sa constance ébranlée
+par les pleurs et les lamentations de tous ceux qui
+étoient présens, il leur signifia de se retirer, ordonnant
+à tous ses domestiques de mettre une nouvelle livrée
+qu'il avoit fait faire, et à son régiment de mettre un
+nouvel uniforme. La reine entra dans ces entrefaites.
+A peine fut-elle un quart d'heure dans cette chambre,
+que le roi tomba en foiblesse. On le mit aussitôt au
+lit, où à force de soins on le fit revenir. Regardant
+alors autour de lui et voyant les domestiques en
+neuf: vanité des vanités, dit-il, tout est vanité. S'adressant
+à son premier médecin, il lui demanda si sa
+fin étoit prochaine. Le médecin lui ayant répondu,
+qu'il avoit encore une demi-heure à vivre, il demanda
+un miroir, et s'y étant miré, il sourit et dit:
+je suis bien changé, je ferai une vilaine grimace en
+mourant. Il réitéra encore la même question aux
+médecins, et sur la réponse qu'ils lui firent, qu'il
+s'étoit déjà écoulé un quart d'heure et que son pouls
+montoit: tant mieux, leur répondit-il, je rentrerai
+bientôt dans mon néant. On voulut faire entrer deux
+ecclésiastiques, pour lui faire la prière, mais il leur dit,
+qu'il savoit tout ce qu'ils avoient à lui dire, qu'ainsi ils
+pouvoient se retirer. Les foiblesses étant devenues plus
+fréquentes, il expira enfin à midi. Le nouveau roi conduisit
+d'abord la reine dans son appartement, où il y
+eut beaucoup de larmes de versées. Je ne sais si elles
+étoient fausses ou sincères.</p>
+
+<p>Un courrier que le roi me dépêcha m'apporta
+cette triste nouvelle. Je devois m'y attendre; j'en fus
+frappée et touchée jusqu'au fond du coeur. Je suis incapable
+de feindre, et quoique j'aie fait des pertes
+depuis qui m'ont été bien plus sensibles je puis dire que
+celle-ci me causa un violent chagrin.</p>
+
+<p>Je continuai d'en agir avec le roi comme de
+coutume. Je lui écrivois toutes les postes et toujours
+avec effusion de coeur. Six semaines se passèrent,
+sans que je reçusse de réponse. La première
+lettre qui me parvint au bout de ce temps-là,
+n'étoit que signée du roi et fort froide. Il commença
+son règne par faire une tournée dans la Poméranie et
+la Prusse. Son silence continuoit toujours avec moi; je
+ne savois qu'en penser, et mon amitié pour lui ne me
+permettoit pas d'être sans inquiétudes d'une indifférence
+si marquée.</p>
+
+<p>Enfin au bout de trois mois je fus secrètement
+avertie de Berlin, que le roi en étoit parti incognito,
+pour venir me surprendre à l'hermitage, où j'étois alors.
+Peu s'en fallut que je ne mourusse de joie en apprenant
+cette nouvelle; elle me causa un si grand bouleversement,
+que j'en fus deux jours malade.</p>
+
+<p>Il arriva enfin, menant avec lui mon second frère,
+que je nommerai dorénavant mon frère tout court, pour
+le distinguer des autres. Mon coeur se déploya tout
+entier à cette entrevue. J'avois tant de choses à dire
+au roi, que je ne lui dis rien. Je remarquai d'abord,
+que les caresses qu'il me faisoit, étoient guindées, ce
+qui me surprit un peu. Je n'y fis cependant pas beaucoup
+de réflexion. Je trouvai mon frère si changé
+et grandi, qu'à peine je le reconnus. Comme j'aurai
+occasion d'en parler ailleurs, je n'interromprai point le
+fil de ma narration.</p>
+
+<p>Le roi ne s'entretint tout ce jour avec moi, que
+de choses indifférentes. Un air embarrassé étoit répandu
+sur son visage, ce qui me désorientoit. Mr.
+Algarotti, Italien de nation, et un des plus beaux
+esprits de ce siècle, étoit de sa suite et fournissoit matière
+à la conversation. Ce qui m'étonna le plus, fut
+l'extrême empressement du roi de revoir ma soeur d'Anspac.
+Il ne l'avoit jamais aimée, et en avoit reçu le
+réciproque. Plus de vingt estafettes furent mises en
+campagne, chargées de tendres invitations pour se rendre
+à l'hermitage. Elle y débarqua enfin le lendemain
+avec le Margrave, son époux. Le roi ne tint pour
+lors plus de mesures et la distingua publiquement plus
+que moi. Il me fit présent d'un petit bouquet de brillans
+de 200 écus, et d'un éventail, où il y avoit une montre.
+Le Margrave, mon époux, reçut une tabatière d'or avec
+le portrait du roi, garnie de brillans. Ma soeur eut un
+présent à peu près du même prix que le mien, et le
+Margrave d'Anspac une tabatière d'un caillou blanc,
+cassée par le milieu, qu'il donna aussitôt à un de ses
+pages.</p>
+
+<p>Mr. de Munichow, dont je crois avoir déjà fait
+mention, étoit devenu adjudant du roi et le suivoit partout.
+Ce jeune morveux étoit très-bien en cour et plus
+distingué que tous ceux qui avoient été attachés ou qui
+avoient rendu service au roi comme prince royal. Il
+avoit été amoureux de la Marwitz pendant le séjour
+qu'il avoit fait à Bareith, se flattant de pouvoir l'obtenir
+en mariage du roi et du général Marwitz, si je ne
+lui étois pas contraire.</p>
+
+
+
+<p>Nous arrivâmes à la fin d'Octobre à Berlin. Mes
+frères cadets, suivis des princes du sang et de toute
+la cour, nous reçurent au bas de l'escalier. Je fus conduite
+à mon appartement, où je trouvai la reine régnante,
+mes soeurs et les princesses. J'y appris avec beaucoup
+de chagrin que le roi se trouvoit incommodé de la
+fièvre tierce. Il me fit dire, qu'étant dans l'accès, il ne
+pouvoit me voir, mais qu'il comptoit avoir le lendemain
+cette satisfaction. Après les premières civilités je me
+rendis chez la reine ma mère. L'air lugubre et mélancolique
+qui y regnoit, me saisit. Tout y étoit encore
+dans le profond deuil du roi, mon père. Je sentis renouveler
+les regrets de sa perte. La nature a ses
+droits, et je puis dire avec vérité, que je n'ai presque
+jamais été si émue dans ma vie qu'en cette occasion.
+Mon entrevue avec la reine fut des plus touchantes.
+Nous soupâmes le soir en famille, et j'eus le temps de
+renouer connoissance avec mes frères et soeurs, que je
+n'avois pas vus depuis huit ans.</p>
+
+<p>Je vis le roi le jour suivant. Il étoit maigre et
+défait. Son accueil me parut contraint. On est clairvoyant
+lorsqu'on aime; l'amitié a cela de commun avec
+l'amour. Je ne fus point la dupe de ses vaines démonstrations,
+et je remarquai qu'il ne se soucioit plus de
+moi. Il me pria de le suivre à une maison de plaisance,
+nommée Reinsberg, où il comptoit aller pour
+changer d'air; la reine régnante devoit s'y rendre en
+même temps que lui. Mais comme, disoit-il, la maison
+étoit fort petite il ne pouvoit m'y loger aussitôt; qu'il
+me feroit préparer un appartement, et que dès qu'il
+seroit fini, il me le manderoit. Je ne m'arrêterai pas à
+faire un journal.</p>
+
+<p>La cour étant en deuil, elle n'étoit pas fort brillante.
+J'étois tous les jours chez la reine mère, qui ne voyoit
+que très-peu de monde, et qui étoit plongée dans un
+profond chagrin. Cette princesse s'étoit toujours flattée
+d'avoir beaucoup d'ascendant sur l'esprit du roi, mon
+frère, et d'avoir quelque part au gouvernement dès qu'il
+seroit monté sur le trône. Le roi jaloux de son autorité,
+ne lui donnoit aucune part dans les affaires, ce
+qui lui paroissoit fort extraordinaire.</p>
+
+<p>Je restai quinze jours à Berlin après le départ de
+ce prince. J'y fus accablée d'honneurs et de distinctions,
+très-propres à éblouir tout autre que moi; mais
+quand on fait consister son bonheur dans un retour, de
+sentimens des personnes qu'on aime, on ne se soucie
+point du clinquant, et une légère marque d'amitié fait
+plus d'impression, que toutes ces vaines démonstrations.
+Je m'aperçus pendant ce petit séjour qu'un mécontentement
+général regnoit dans le pays, et que le roi avoit
+beaucoup perdu l'amour de ses sujets. On parloit
+hautement de lui en termes peu mesurés. Les uns se
+plaignoient du peu d'égard qu'il avoit, de récompenser
+ceux qui lui avoient été attachés comme prince royal;
+d'autres de son avarice, qui surpassoit, disoit-on, celle
+du feu roi; d'autres de ses emportemens; enfin d'autres
+encore des soupçons, de sa défiance, de ses
+hauteurs et de sa dissimulation. Plusieurs circonstances,
+auxquelles j'avois été présente, me firent
+ajouter foi à ces rapports. Je lui en aurois parlé,
+si mon frère de Prusse et la reine régnante ne m'en
+avoient dissuadée. Je donnerai plus bas l'explication
+de tout ceci. Je prie ceux qui pourront un jour
+lire ces mémoires, de suspendre leur jugement sur
+le caractère de ce grand prince jusqu'à ce qui je l'aie
+développé. La nouvelle qui arriva en ce temps-là
+de la mort de l'Empereur Charles VI., faisoit l'entretien
+de la cour et la spéculation des politiques.</p>
+
+<p>J'arrivai à Reinsberg deux jours après. Le roi
+s'étant résolu de se servir du quinquina, étoit quitte
+de la fièvre. Il gardoit cependant la chambre et ne
+sortit point pendant que nous fûmes à Reinsberg.
+Il est surprenant qu'accablé de maux il pût suffire à
+toutes les affaires; il ne se faisoit rien qui ne passât par
+ses mains. Il employoit le peu de temps qui lui restoit
+en compagnie de quelques personnes d'esprit ou de
+savans. Tels étoient Voltaire, Maupertuis, Algarotti
+et Jordan. Le soir il avoit concert, où malgré
+sa foiblesse il jouoit deux ou trois concertos sur la traversière,
+et sans flatterie on peut dire qu'il surpasse les
+plus grands maîtres sur cet instrument. Les après-soupers
+étoient destinés à la poësie, science, pour laquelle
+il a un talent et une facilité infinie. Toutes ces choses
+n'étoient pour lui que des délassemens; la principale
+qui lui rouloit dans l'esprit étoit la conquête de la Silésie.
+Ses arrangemens furent faits si secrètement et avec
+tant de politique, que l'envoyé de Vienne à Berlin ne
+fut informé de ses desseins, que lorsqu'ils furent sur le
+point d'éclore.</p>
+
+<p>Le séjour de Reinsberg ne me parut agréable que
+par la bonne société qui y étoit. Je ne voyois que
+rarement le roi. Je n'avois pas lieu d'être contente de
+nos entrevues. Elles se passoient la plupart du temps
+ou en politesses embarrassées, ou en sanglantes railleries
+sur le mauvais état des finances du Margrave; souvent
+même il se moquoit de lui et des princes de l'empire,
+ce qui m'étoit fort sensible. Je me trouvai encore fort
+innocemment mêlée dans une aventure fort scabreuse,
+et qui pouvoit tirer à de grandes conséquences. Comme
+elle est ignorée jusqu'à présent, et que l'honneur de
+certaines personnes, à qui je dois de la considération, y
+est compromis, je la passe sous silence. Je passe à un
+autre sujet, qui paroîtra peut-être peu intéressant, mais
+qui a une si grande connexion avec la suite de mon
+histoire, que je ne puis l'omettre.</p>
+
+<p>De toute ma cour il n'y avoit que Mdme. de
+Sonsfeld et l'aînée Marwitz qui m'eussent accompagnée
+à Reinsberg. La Marwitz y s'étoit liée d'une
+étroite amitié avec Mlle. de Tetow, toutes deux
+dames d'atour de la reine, et avec Mdme. de Morian.
+Les deux premières étoient l'une et l'autre très-aimables,
+mais se faisoient haïr de tout le monde par leur impitoyable
+satire et médisance. Mdme. de Morian quoique
+sur le retour, étoit assez bien conservée. Cette femme joignoit
+aux manières du monde beaucoup d'esprit et de vivacité;
+elle s'étoit mise au-dessus de tous les préjugés;
+sa conduite étoit scandaleuse, et sans garder la moindre
+décence, elle tenoit des propos à la table de la reine si
+peu mesurés, que les hommes en rougissoient. Cette
+belle compagnie, très-propre à gâter l'esprit d'une jeune
+personne, réussit à changer presque entièrement celui de
+la Marwitz. La satire, les façons libres, les mots à
+double entente, même les sottises de la Moria et des
+Tetows furent imités et elle se ploya entièrement sur
+leur modèle. Ses façons firent ajouter foi aux bruits
+qui couroient sur son compte. Quelques mauvais plaisans
+la raillèrent sur ses amours avec le Margrave;
+d'autres la firent apercevoir du crédit qu'elle avoit sur
+son esprit; enfin on ne lui parloit d'autre chose. Cependant
+on lui faisoit tort. Elle couchoit et logeoit chez
+sa tante, ne voyant le Margrave qu'en sa présence ou
+en la mienne. On ne change de caractère que par
+gradations. Une jeune personne qui se trouve tout d'un
+coup dans un grand monde, se laisse entraîner à la pente
+des plaisirs, mais ne s'oublie que peu-à-peu. Elle fut
+au désespoir de ces raisonnemens, dont je lui fis part.
+Les principes de vertu que je lui avois donnés parurent
+dans tout leur lustre. Elle voulut quitter la cour, pour
+retourner chez son père. J'employai toute ma rhétorique
+pour l'en empêcher, et je parvins enfin à la tranquilliser.
+Je fis même cesser ces bruits par le témoigne que je
+rendis à sa vertu. Cependant ils lui firent naître des
+idées, que peut-être elle n'auroit jamais eues, comme on
+le verra plus bas.</p>
+
+<p>Nous retournâmes à Berlin au commencement de
+Décembre. Les troubles que la mort de l'Empereur
+devoit occasioner, obligèrent le Margrave de se rendre
+en son pays. Je restai à Berlin pour ne pas désobliger
+le roi. La cour ayant quitté le deuil, les plaisirs commencèrent
+avec le carnaval, qui se tient toujours à
+Berlin au mois de Décembre et de Janvier. Le roi
+donnoit les lundis bal masqué au château, le mardi il y
+avoit concert public et le mercredi et vendredi bal
+masqué en ville chez les principaux de la cour. Ces
+plaisirs ne furent pas de durée. Le grand projet du roi
+éclata tout d'un coup. Les troupes défilèrent du côté
+de la Silésie, et le roi, partit pour se mettre à la tête
+de son armée. Je fus véritablement touchée en prenant
+congé de lui. L'entreprise qu'il faisoit, étoit très-épineuse
+et pouvoit avoir de très-fâcheuses suites si elle avoit mal
+réussi. Ces réflexions me rendirent notre séparation plus
+sensible. J'aurois attendu son retour (puisqu'il comptoit
+revenir en six semaines, pour quelques jours seulement),
+si l'aventure que j'ai passée sous silence qui m'inquiétoit
+toujours, et mon impatience de revoir le Margrave
+m'avoient permis d'y faire un plus long séjour.</p>
+
+<p>Je retournai donc à Bareith le 12. de Janvier de
+l'année 1741, et j'y arrivai au bout de onze jours; les
+eaux ayant si fort gâté les chemins, que je ne pus faire
+que quatre milles par jour. La Marwitz et sa soeur
+ne me rabattirent les oreilles pendant toute la route que
+de jérémiades sur leur départ de Berlin. Il faut donc,
+disoit la Marwitz, retourner à ce diable de nid, où
+on s'ennuie comme un chien, après avoir goûté les plaisirs
+de Berlin. Je fus plusieurs fois piquée de ces
+propos, mais la considérant comme une personne entraînée
+par le feu de la jeunesse et par les plaisirs, je l'excusois;
+et en effet il me parut peu après, qu'elle rentra en elle-même
+et qu'elle avoit renoncé à son étourderie. Je
+repris à Bareith mon genre de vie ordinaire. Nous
+eûmes beaucoup d'étrangers, qui rendirent le carnaval
+brillant.</p>
+
+<p>Le prise de Glogow fut un grand sujet de satisfaction
+pour moi. Le roi, mon frère, après avoir formé le siège
+de cette place, la prit d'assaut, et s'empara par cette
+capture de la clef de la Silésie.</p>
+
+<p>Le comte de Cobentzel, envoyé de la reine de
+Hongrie, arriva peu de temps après à notre cour. Il
+me rendit une lettre de l'Impératrice dernière douairière.
+Cette princesse me faisoit d'instantes prières, d'employer
+mon crédit sur l'esprit du roi pour le porter à la paix.
+La reine, sa fille, se trouvoit sans argent, sans troupes
+et attaquée à l'improviste. Malgré cette triste situation,
+elle avoit absolument refusé les propositions du roi, mon
+frère, et s'étoit résolue d'attendre les dernières extrémités
+plutôt, que de céder les quatre duchés, sujets de la
+querelle. Tous les efforts que fit le comte Combentzel
+et les conditions avantageuses qu'on me proposa, ne
+purent me porter à me mêler de cette affaire. Je ne
+jugeai pas même à propos d'en écrire au roi, d'autant
+plus qu'on ne s'étoit point expliqué sur les conditions
+de cet accommodement.</p>
+
+<p>Cependant les heureux succès de ce prince continuèrent.
+La bataille de Molwitz se donna le 10. d'Avril.
+Elle tourna de toute façon à sa gloire. La victoire qu'il
+remporta, justifia son génie pour l'art militaire, puisque
+son coup d'essai fut un coup de maître. Le général
+Marwitz fut fort blessé à cette action d'un coup de
+feu à la cuisse. Le siège de Neisse et sa prise furent
+les suites de cette victoire, qui achemina la paix. La
+joie que je ressentis de toutes ces bonnes nouvelles, est
+difficile à exprimer. Je la fis éclater par les fêtes que
+je donnois.</p>
+
+<p>Toute cette année se passa fort tranquillement pour
+moi. Ce fut aussi la dernière dans le cours de laquelle
+j'aie joui de quelque repos. Je vais entrer dans une
+nouvelle carrière bien plus rude et difficile à franchir,
+que toutes celles dont on m'a vue triompher dans le reste
+de ces mémoires. Je me pique d'être véridique. Je ne
+prétends point excuser les fautes que j'ai commises;
+j'ai péché peut-être contre les règles de la politique,
+mais je n'ai aucun reproche à faire à ma droiture.</p>
+
+<p>Le général Marwitz ne pouvant se rétablir de sa
+blessure, me conjura avec tant d'instance de permettre
+à sa fille aînée de passer quelque temps avec lui, que
+je ne pus le lui refuser. Il étoit devenu gouverneur de
+Breslau et commandoit toutes les troupes en Silésie. Sa
+fille m'avoit paru fort contente de l'aller trouver.</p>
+
+<p>Deux jours avant son départ elle vint auprès de
+moi, toute en pleurs et dans un désespoir mortel. Fort
+étonnée je lui en demandai la cause. A peine put-elle
+me répondre, ses sanglots lui coupoient la parole. Je
+vois bien, me dit-elle enfin, qu'il faut vous quitter, Madame;
+les bruits qui ont couru à Berlin, au préjudice
+de ma réputation, n'ont eu que trop de créance. Rien
+au monde ne m'est plus cher que mon honneur; l'atteinte
+qu'on y a donnée m'est plus sensible que la mort. Je
+ne puis détromper le monde, qu'en me retirant de la
+cour. Je vais être la plus malheureuse personne du
+monde, je sens que je ne pourrai vivre éloignée de
+vous et pour comble d'infortune mon père a dessein de
+me marier. Je serai donc une double victime, par le
+désespoir de ne plus vous voir, et celui d'épouser peut-être
+un homme qui me sera odieux.</p>
+
+<p>Je fus vivement touchée de ses larmes et de ses
+sentimens. Je m'efforçai de les combattre, et au bout
+de deux heures je parvins non seulement à la calmer,
+mais j'obtins sa parole qu'elle resteroit à mon service.
+Je laisse à juger au lecteur, si après une telle conversation
+je pouvois me défier de cette fille. Pouvois-je
+m'imaginer qu'elle me trahissoit cruellement, en m'enlevant
+ce que j'avois de plus cher et en me dérobant le
+coeur de mon époux? Elle étoit presque toujours auprès
+de moi, et sa conduite étoit si mesurée avec lui,
+qu'elle auroit détruit tous mes soupçons, quand même
+j'en aurois eu. Sa soeur s'attacha beaucoup à moi après
+son départ. Son humeur vive, gaie et spirituelle
+m'amusoit. Le Margrave badinoit beaucoup avec elle,
+ce qui me ne donnoit aucun ombrage. Il en agissoit si
+bien avec moi et me témoignoit une si vive tendresse
+que j'avois une entière confiance dans sa fidélité. J'étois
+charmée lorsqu'il se divertissoit; étant ennemie de la
+gêne, je ne prétendois point lui en donner.</p>
+
+<p>Ce fut environ en ce temps-là que l'électeur de
+Bavière fut élu roi des Romains. Il passa incognite
+par Bareith au commencement de l'année 1742. Ce
+prince alloit se rendre à Manheim, assister aux noces
+du prince et de la princesse de Sulzbach, pour aller
+de là se faire couronner Empereur à Francfort. Il passa
+en si mauvais équipage, que nous l'aurions peut-être
+ignoré, s'il n'avoit envoyé un de ses cavaliers nous faire
+des complimens et des excuses de n'avoir pu s'arrêter
+ici. Le Margrave se mit aussitôt à cheval et le suivit.
+Il fit tant de diligence, qu'il joignit ce prince à trois
+milles d'ici. L'Empereur sortit de sa voiture, l'embrassa
+et lui fit tout l'accueil et les politesses qu'il put désirer.
+Après une entrevue d'environ une demi-heure ils se
+séparèrent très-satisfaits l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Nous apprîmes peu après que le couronnement
+étoit fixé au 31. de Janvier. La curiosité nous prit
+de le voir. Nous résolûmes d'aller dans un parfait incognito
+à Francfort, d'y arriver la veille de cette cérémonie
+et d'en repartir le lendemain. Mr. de Berghover,
+envoyé de notre cour, eut soin de régler notre
+voyage et de faciliter notre incognito. Nous comptions
+partir dans huit jours, lorsque la duchesse de Wurtemberg
+s'avisa de venir à Bareith. Cette princesse, très-fameuse
+du mauvais côté, alloit à Berlin voir ses fils,
+dont elle avoit confié l'éducation au foi. Ces jeunes
+princes avoient passé peu avant elle ici. Le duc s'étoit
+amouraché de ma fille, qui n'avoit que 9 ans (il en
+avoit 14), et nous avoit fort diverti par ses petites
+galanteries. Je trouvai cette princesse assez bien conservée;
+ses traits sont beaux, mais son teint est passé
+et fort jaune; elle a un reflux de bouche, qui oblige au
+silence tous ceux auxquels elle parle; sa voix est si
+glapissante et si forte, qu'elle écorche les oreilles; elle
+a de l'esprit et s'énonce bien; ses manières sont engageantes
+pour ceux qu'elle veut gagner, et très-libres
+avec les hommes. Sa façon de penser et d'agir offre
+un grand contraste de hauteur et de bassesse. Ses
+galanteries l'avoient si fort décriée, que sa visite ne me
+fit aucun plaisir. Cette princesse étoit régente pendant
+la minorité de son fils. Je ne m'arrêterai pas à faire
+son caractère; elle reviendra plus d'une fois sur la scène
+dans le cours de ces mémoires.</p>
+
+<p>J'en reviens à la Marwitz. Elle m'avoit demandé
+une prolongation de permission, que je lui avois accordée;
+mais lorsqu'elle apprit par mes lettres que nous
+allions à Francfort, elle partit à la hâte et revint dans
+le temps que je m'y attendois le moins, le jour même
+que la duchesse. Son premier abord me déplut. Elle
+entra chez moi d'un air d'arrogance et ne cessa de
+parler des grands biens de son père, de l'approbation
+qu'elle avoit eue à Berlin et des politesses qu'on lui
+avoit faites, finissant chaque article par des exclamations
+sur le sacrifice qu'elle me faisoit, d'être revenue auprès
+de moi. Je suis sensible lorsque j'aime, je l'ai dit plus
+d'une fois. J'exige peut-être trop de mes amis, mais je
+prétends d'eux la même délicatesse de sentimens dont
+je me pique. Il n'y en avoit point dans ce procédé.
+Cette vaine ostentation me déplut. Il y a façon et
+façon de dire les choses. On peut faire sentir à ses
+amis ce que l'on fait pour eux, pour leur prouver par
+là combien on leur est attaché; c'est le moyen de s'attirer
+leur reconnoissance. Reprocher un service ou un
+bienfait, c'est en ôter le prix. Pour moi, je suis satisfaite
+lorsque je puis faire plaisir à mes amis, quand ils
+ignoreroient toute leur vie qu'ils me sont redevables,
+j'en serai assez récompensée par la joie que j'aurai
+d'avoir pu leur être utile. Comme je n'ai jamais eu le
+don de ce contraindre, la Marwitz remarqua quelque
+froideur dans mes réponses. Elle en fut si piquée,
+qu'elle s'en plaignit au Margrave. Il me battit froid pendant
+quelques jours. Inquiète d'en savoir la cause,
+je le tourmentai tant, qu'il me l'apprit. Vous avez
+un mauvais coeur, me dit-il, de maltraiter les personnes
+qui vous aiment; la Marwitz est au désespoir et croit
+que vous ne vous souciez plus d'elle; elle m'en a fait
+des plaintes amères. Je fus aussi surprise que fâchée
+de ce que cette fille s'étoit adressée au Margrave, pour
+le mêler de nos petits différens; mais voyant qu'il étoit
+prévenu contre moi, je dissimulai, et lui répondis que
+j'étois toujours la même. Sur cette assurance elle vint
+me trouver, me fit beaucoup de protestations, étala force
+sentimens et me convainquit de nouveau, qu'elle ne péchoit
+que par étourderie et par une trop grande pente
+aux plaisirs. La paix fut donc encore conclue.</p>
+
+<p>Nous comptions partir le 27. de Janvier pour aller
+à Francfort, lorsque Pelnitz, fameux par ses mémoires
+et ses incartades, arriva. Il nous apprit, que les Autrichiens
+étant entrés en Bavière, le roi, pour faire une
+diversion et secourir par là ses alliés, étoit entré en
+Bohême. La duchesse qui alloit en partie à Berlin
+pour s'aboucher avec le roi, se trouva fort embarrassée
+par ce contre-temps, et résolut de rester avec nous
+jusqu'au retour de ce prince. Il fallut employer force
+intrigues pour nous en défaire. Elle nous quitta le 28.
+de Janvier pour aller à Berlin et nous partîmes le même
+jour.</p>
+
+<p>Les mauvais chemins et les eaux qui s'étoient accrues,
+nous obligèrent d'aller nuit et jour. Nous atteignîmes
+enfin le 30. de Janvier les portes de Francfort.
+Mr. de Berghover que nous avions fait avertir, vint
+au-devant de nous à quelques portées de fusil de la
+ville. Il nous apprit, que le couronnement étoit remis
+au 12. de Février, que tout le monde savoit notre arrivée
+et qu'il seroit impossible de rester incognito, si
+nous entrions en ville ce soir-là. J'étois fatiguée à
+mourir et fort incommodée d'un gros rhume. Après
+avoir long-temps consulté, il fut conclu que nous rebrousserions
+chemin et que nous passerions la nuit à
+un petit village, qui n'étoit qu'à un mille de Francfort.</p>
+
+<p>Mr. de Berghover nous y rejoignit le jour suivant.
+Il avoit tâché de détromper tout le monde, et
+arrangé les choses de manière, que nous nous rendîmes
+le soir à la sourdine chez lui, pour voir l'entrée de
+l'Empereur, qui devoit se faire le lendemain matin. Je
+n'avois avec moi que les deux Marwitz; ma chère
+grand'maîtresse étoit restée à Bareith, n'étant plus
+en état d'endurer les fatigues. Ma garderobe étoit
+fort mal fournie. Mes dames et moi nous n'avions
+chacune pour tout potage qu'une andrienne noire, que
+j'avois inventée pour diminuer le bagage. Les Margraves
+du Chatelet et Schoenbourg n'avoient pris
+que des uniformes, et pour se déguiser, ils s'étoient
+noirci les sourcils, ce qui accompagnoit parfaitement
+bien de grandes perruques noires, dont ils s'étoient
+accoutrés. Je crus étouffer de rire, en les voyant ainsi
+adonisés.</p>
+
+<p>Nous débarquâmes dans ce bel équipage chez
+Berghover, qui nous reconnut à peine. J'avois
+fait rembourrer mon habit, ce qui me donnoit une
+prestance respectable, et nous avions toutes des coëffes
+qui nous couvroient le visage. Il nous trouva si méconnoissables,
+qu'il nous proposa d'aller à la comédie
+françoise. Nous y topâmes, comme on peut bien
+le croire, et allâmes nous percher aux secondes loges.</p>
+
+<p>L'entrée de l'Empereur que nous vîmes le lendemain,
+fut des plus superbes. Je ne m'arrêterai pas
+à en faire la description. J'eus le même soir le plaisir
+d'aller au bal masqué où n'étant connue de personne,
+je me divertis beaucoup à tourmenter les
+masques.</p>
+
+<p>La crainte d'être enfin découverts, nous obligea
+d'aller loger le lendemain dans une petite maison d'été,
+appartenante à un particulier, et d'y séjourner quelques
+jours. Il y faisoit un froid insupportable, et j'y fis
+pénitence du peu du plaisir dont j'avois joui à Francfort,
+par les chagrins que me causèrent les Marwitz. Elles
+devenoient l'une et l'autre d'une hauteur insupportable,
+voulant être servies et prétendant des distinctions qui
+n'appartenoient qu'à moi seule. L'aînée avoit infecté
+l'esprit de sa soeur de son orgueil; en revanche la cadette
+fortifioit le goût de celle-ci pour la satire et la
+médisance. Elles étudioient les défauts et les ridicules
+de chacun, et se plaisoient à déchirer impitoyablement
+toute la cour, n'épargnant pas même les gens en leur
+propre présence. Comme elles avoient beaucoup d'esprit,
+leurs commentaires divertissoient le Margrave. Il étoit
+toute la journée dans leur chambre, et il ne s'apercevoit
+pas qu'il étoit souvent le sujet de leurs railleries. Lorsque
+j'y étois, elles ne me disoient mot et même ne
+répondoient pas à mes questions, se mettant dans un
+coin de la chambre à rire comme des folles. Je ne pus
+endurer long-temps cette sotte conduite. J'éclatai enfin,
+et leur dis fort intelligiblement qu'elles me déplaisoient,
+tâchant en même temps de les ramener par de bonnes
+raisons. La cadette se tut; mais l'aînée se mit sur
+ses grands chevaux et me chanta pouille. Plût à Dieu,
+que je me fusse brouillée tout de bon avec elle, je
+me serois épargnée bien des chagrins. La crainte d'en
+venir à des éclats en prenant un ton d'autorité et l'espérance
+de la corriger, me firent dissimuler.</p>
+
+<p>Mon retour à Francfort servit à me dissiper et à
+bannir les tristes réflexions que cette scène avoit occasionnées.
+Je n'y manquai ni comédie ni bal. Ma coëffe
+se dérangea un soir que j'étois au spectacle. Le prince
+George de Cassel levant par hazard les yeux de mon
+côté, me reconnut. Il le dit au prince d'Orange, qui
+étoit proche de lui. Tout de suite ils enfilèrent ma loge
+et y entrèrent lorsque je m'y attendois le moins. Il n'y
+eut plus moyen de feindre. Ces deux princes ne voulurent
+point nous quitter. Ils me menèrent en carosse
+et prièrent le Margrave de leur permettre de venir souper
+avec nous, ce qu'il ne put leur refuser. Depuis ce jour
+ils ne bougèrent de chez nous. Le prince d'Orange
+est si connu, qu'il me seroit inutile d'en faire le
+portrait. Je fus charmée de son esprit et de sa conversation.
+La princesse d'Angleterre, son épouse,
+étoit à Cassel. Il me promit de la persuader de venir
+à Francfort, pour y faire connoissance avec moi. Mais
+il ne put effectuer sa promesse, le peu de séjour qu'il
+fit encore l'empêchant d'exposer la princesse à la fatigue
+du voyage.</p>
+
+<p>Nous allâmes le jour suivant au bal. L'électeur de
+Cologne qui savoit ce qui s'étoit passé la veille à la
+comédie, nous avoit fait épier. Dès que je parus, il
+vint me prendre à danser, en disant qu'il me connoissoit.
+Il s'entretint très-long-temps avec moi et me
+présenta la princesse Clémence de Bavière, sa nièce,
+deux princesses de Sulzbach et le prince Theodore,
+son frère. Ils cherchèrent ensuite le Margrave, auquel
+ils firent toutes les politesses imaginables. Notre incognito
+ne pouvoit plus avoir lieu. L'équipage où nous
+étions nous empêchoit de paroître. Il fallut donc retourner
+à notre retraite; et après avoir tenu long-temps
+conseil, on dépêcha un courrier à Bareith, pour
+faire venir ce dont nous avions besoin.</p>
+
+<p>Je n'attendois que le Margrave pour me mettre en
+carosse, lorsque je le vis entrer avec une dame, qu'il me
+dit être Mdme. de Belisle, ambassadrice de France.
+Je l'avois évitée avec soin, jugeant qu'elle auroit des
+prétentions, que je ne serois pas d'humeur de lui accorder.
+Je pris mon parti sur-le-champ et la reçus comme
+toutes les autres dames qui viennent chez moi. Sa
+visite ne fut pas longue. La conversation ne roula que
+sur les louanges du roi. Je trouvai Mdme. de Belisle
+fort différente de l'idée qu'on m'en avoit donnée. Elle
+sentoit son monde, mais son air me parut celui d'une
+soubrette et ses manières mesquines.</p>
+
+<p>Je passai deux ou trois jours à mon jardin, où
+le prince d'Orange nous tint fidèle compagnie, et
+ne retournai en ville que la veille du couronnement.
+Je ne m'étendrai point à en faire le détail. Le pauvre
+Empereur ne goûta pas toute la satisfaction que cette
+cérémonie devoit lui inspirer. Il étoit mourant de la
+goutte et de la gravelle, et pouvoit à peine se soutenir.
+Ce prince se trouvoit dans les circonstances les plus
+fâcheuses. L'affaire de Lintz avoit obligé les François
+à se retirer, ce qui avoit laissé le champ libre aux
+Autrichiens de faire une irruption en Bavière, où ils
+ravageoient impitoyablement le pays. Le roi, mon frère
+par son entrée en Bohême relevoit un peu ses espérances;
+mais se trouvant sans troupes et sans argent, sa
+politique l'obligeoit de ménager les princes de l'empire,
+pour en tirer du secours. Cette raison le porta à distinguer
+les envoyés des princes à l'élection, et surtout
+Mr. de Berghover et Mr. de Montmartin, ministres
+du Margrave. Ces deux Mrs., l'un et l'autre de
+peu d'origine, se trouvèrent fort flattés des attentions que
+l'Empereur avoit pour eux. Le Maréchal de Belisle
+acheva de les gagner entièrement au parti de ce prince,
+par l'appât de l'or qu'il fit briller à leurs yeux. Ils
+dressèrent le plan d'un traité, qu'ils présentèrent au
+Margrave le jour même que nous retournâmes à Francfort.
+Le Margrave m'en parla, m'assurant que les conditions
+en étoient si avantageuses pour lui, qu'il n'avoit
+pas balancé à l'approuver. En effet ce traité fut conclu
+avant notre départ, ne devant être ratifié qu'après que
+le Margrave en auroit rempli les premières conditions.
+Berghover eut soin de le garder si soigneusement
+que le Margrave ne put me le faire lire. J'en reviens
+à mon sujet.</p>
+
+<p>L'affaire susmentionnée nous obligea de séjourner
+encore quelque temps à Francfort. Nos équipages
+étant arrivés, j'y reçus tout le monde sous le nom de la
+comtesse de Reuss, et notre maison ne désemplit
+point. Mr. de Belisle même y vint plusieurs fois.</p>
+
+<p>Je ne sais ce qui porta Mr. de Berghover à représenter
+au Margrave, qu'il n'étoit pas séant que je
+partisse sans avoir vu l'Impératrice. Cet homme avoit
+beaucoup d'esprit et s'étoit acquis un grand crédit sur
+celui du Margrave par les services qu'il lui avoit rendus,
+et par les prétendus avantages qu'il lui faisoit obtenir
+par le traité. Le Margrave lui permit de venir me proposer
+cette entrevue, me laissant cependant maîtresse
+de faire ce que je voudrois. Je la refusai nettement;
+les étiquettes empêchent les princes de se voir. Comme
+fille de roi je ne pouvois compromettre l'honneur de
+ma maison; et comme il n'y avoit point d'exemple qu'une
+fille de roi et une Impératrice se fussent trouvées ensemble,
+je ne savois point les prétentions que je devois
+faire. Berghover s'emporta contre moi et me manqua
+même de respect. Il s'écria, que je perdois le Margrave
+en désobligeant l'Impératrice; que les femmes
+n'étoient bonnes qu'à faire des tracasseries, et que j'aurois
+beaucoup mieux fait de rester à Bareith, que de venir
+à Francfort troubler les affaires du Margrave, et déranger
+ses projets par mes hauteurs. Ses crieries ne me
+firent point changer de résolution: je n'en fis que rire.
+Pour le tranquilliser, je lui fis mes conditions. Je demandai
+premièrement, d'être reçue au bas de l'escalier
+par la cour de l'Impératrice; secondement, qu'elle vînt
+au devant de moi jusque hors de la porte de sa chambre
+de lit, et troisièmement le fauteuil. Il me promit
+d'en parler à la grand'-maîtresse de cette princesse, et
+de faire tous ses efforts pour me contenter. Je ne risquois
+rien par les propositions que j'avois faites: en les
+obtenant je soutenois mon caractère, et un refus me
+servoit d'excuse pour éviter cette visite.</p>
+
+<p>J'eus en attendant le temps de consulter Mrs. de
+Schwerin et de Klingraeve, ministres du roi. Le
+dernier avoit beaucoup de crédit à la cour impériale.
+Ils furent d'avis l'un et l'autre, que je ne pouvois prétendre
+le fauteuil, que cependant ils insisteroient pour
+me le faire obtenir, ou qu'ils trouveroient quelque expédient
+pour régler de cérémonial. Ils me représentèrent,
+que le roi étant uni intimement avec la maison de Bavière,
+et que le Margrave ayant sujet de la ménager,
+ces raisons rendroient ma conduite excusable; que j'irois
+chez l'Impératrice le nom de comtesse, qui supposoit
+un incognito, et que ne pouvois exiger sous ce tître
+tous les honneurs qui m'appartenoient comme princesse
+royale de Prusse et Margrave de Brandebourg.</p>
+
+<p>Si j'avois eu le temps d'écrire au roi, je m'en
+serois remise à sa décision; mais quand même j'aurois
+envoyé un courrier, je n'aurois pu avoir sa réponse. Il
+fallut donc me rendre. On disputa tout le jour sur les
+articles que j'avois demandés. Les deux premiers furent
+accordés. Tout ce qu'on put obtenir pour le troisième,
+fut que l'Impératrice ne prendroit qu'un très-petit fauteuil
+et qu'elle me donneroit un grand dossier.</p>
+
+<p>Je vis cette princesse le jour suivant. J'avoue,
+qu'à sa place j'aurois cherché toutes les étiquettes et
+les cérémonies du monde, pour m'empêcher de paroître.
+L'Impératrice est d'une taille au-dessous de la petite, et
+si puissante, qu'elle semble une boule; elle est laide au
+possible, sans air et sans grâce. Son esprit répond à
+sa figure; elle est bigotte à l'excès, et passe les nuits
+et les jours dans son oratoire; les vieilles et les laides
+font ordinairement le partage du bon Dieu. Elle me
+reçut en tremblant et d'un air si décontenancé, qu'elle
+ne put me dire un mot. Nous nous assîmes. Après
+avoir gardé quelque temps le silence, je commençai la
+conversation en françois. Elle me répondit dans son
+jargon autrichien, qu'elle n'entendoit pas bien cette langue
+et qu'elle me prioit de lui parler en Allemand. Cet
+entretien ne fut pas long. Le dialecte autrichien et le
+bas-saxon sont si différens, qu'à moins d'y être accoutumé,
+on ne se comprend point. C'est aussi ce qui
+nous arriva. Nous aurions préparé à rire à un tiers par
+les coq-à-l'âne que nous faisions, n'entendant que par-ci
+par-là un mot, qui nous faisoit deviner le reste. Cette
+princesse étoit si fort esclave de son étiquette, qu'elle
+auroit cru faire un crime de lèse-grandeur en m'entretenant
+dans une langue étrangère, car elle savoit le
+François. L'Empereur devoit se trouver à cette visite;
+mais il étoit tombé si malade, qu'on craignoit même
+pour ses jours. Ce prince méritoit un meilleur sort.
+Il étoit doux, humain, affable et avoit le don de captiver
+les coeurs. On peut dire de lui: tel brille au second
+rang, qui s'éclipse au premier. Son ambition étoit plus
+vaste que son génie. Il avoit de l'esprit; mais l'esprit
+seul ne suffit pas pour composer un grand homme. La
+situation où il si trouvoit, étoit au-dessus de sa sphère,
+et son malheur vouloit qu'il n'eût personne autour de
+lui, qui pût suppléer aux talens qui lui manquoient.</p>
+
+<p>Je restai encore quelques jours à Francfort, pendant
+lesquels je ne passai mon temps qu'en fêtes et en
+plaisirs.</p>
+
+<p>Je me retrouvai enfin à Bareith à la fin du mois
+de Février. Mr. de Montaulieu, grand-maître de la
+duchesse de Wurtemberg et ministre du duc, s'y rendit
+peu après nous. Il nous remit, au Margrave et à moi,
+des lettres du roi, de la reine, ma mère et de la duchesse,
+contenant une proposition de mariage pour ma fille
+avec le jeune duc de Wurtemberg. Cette alliance
+étant très-avantageuse et autorisée de l'approbation du
+roi et de la reine, qui en étoient les auteurs, nous y
+topâmes, remettant d'en conclure les conditions au retour
+de la duchesse de Berlin.</p>
+
+<p>Notre retour occasionna les sollicitations de la cour
+impériale, pour accomplir les premières conditions du
+traité. Mr de Berghover ayant envoyé ce prodige de
+politique au Margrave, il me le fit lire. En voici le contenu.</p>
+
+<p>Le Margrave s'engageoit: 1: à lever un régiment
+de 800 hommes d'infanterie pour le service de l'Empereur;
+2: à lui rendre tous les services; qu'il dépendroit
+de lui, dans le cercle; 3: à tâcher de faire déclarer le
+dit cercle en sa faveur, lorsque les conjonctures le permettroient.
+L'Empereur de son côté donnoit le commandement
+du susdit régiment au Margrave, avec la
+nomination des officiers jusqu'aux capitaines, 25 florins
+par homme, y compris les armes et les uniformes, pour
+la levée du régiment; 4: il lui remettoit le jus appellandum;
+5: il lui cédoit la petite ville de Retwitz avec son
+territoire. (Ce dernier article n'auroit lieu qu'en cas que
+l'Empereur se rendît maître de la Bohême, Retwitz
+appartenant à ce royaume.) 6: Il lui promettoit ses bons
+offices auprès du cercle de Franconie, pour le faire
+élire Maréchal et commandant des troupes du cercle.</p>
+
+<p>Le Margrave avoit été fort dissipé à Francfort.
+Les plaisirs et les veilles, jointes à la grande confiance
+qu'il avoit en Berghover, l'avoient empêché de
+réfléchir mûrement aux conséquences de ce traité. Il
+le considéra d'un autre oeil à la seconde lecture. Les
+conditions lui en parurent aussi chimériques, qu'elles lui
+avoient paru avantageuses au commencement. Les
+sommes déterminées pour la levée du régiment étoient
+si modiques, que la perte étoit évidente. Le jus appellandum
+est un avantage pour un prince injuste; un prince équitable
+le possède toujours ne donnant jamais lieu à ses
+sujets d'avoir recours au tribunal de l'Empereur. Le
+généralat du cercle n'est qu'un vain tître, sans autres
+prérogatives, que de commander les troupes en temps
+de guerre. La ville de Retwitz est un petit rien; le
+don en étoit incertain et l'avantage aussi peu solide,
+que celui des autres articles susmentionnés. Ces raisons
+jointes à beaucoup d'autres, engagèrent le Margrave à
+rompre ce traité.</p>
+
+<p>Je reçus plusieurs lettres très-piquantes du roi, mon
+frère, sur ce sujet. Il se plaignoit à moi avec beaucoup
+d'aigreur de ce qu'on avoit entamé cette négociation à
+son insu. Je supprimai les premières lettres et ne fis
+aucun réponse sur cet article. Il me manda enfin, que
+je devois en parler au Margrave de sa part et lui faire
+sentir, qu'il ne lui convenoit pas de faire des traités sans
+l'avoir consulté comme le chef de la maison. Le Margrave
+fut outré. Il me dicta la réponse, qui étoit en
+termes très-forts. Depuis ce moment la guerre fut
+déclarée. Je ne reçus que des lettres très-dures du roi,
+et j'appris même, qu'il parloit de moi d'une manière fort
+offensante et me tournoit publiquement en ridicule. Ce
+procédé me toucha vivement. Cependant je dissimulai mon
+chagrin et continuai d'en agir avec lui comme par le passé.</p>
+
+<p>La duchesse de Wurtemberg arriva dans ce
+temps. L'accord avoit été réglé à Berlin pour le mariage
+des nos enfans. On étoit convenu, qu'il n'auroit
+lieu qu'en cas que les deux parties y consentissent, lorsqu'elles
+seroient parvenues à l'âge de raison. Cette alliance
+m'obligea malgré moi de me lier avec cette princesse.
+Je dis malgré moi, car cette femme étoit si décriée,
+qu'on n'en parloit que comme d'une Laïs. La
+duchesse a du jargon et un esprit tournée, à la bagatelle,
+qui amuse quelque temps, mais qui ennuie à la longue;
+elle se livre presque toujours à une gaieté immodérée;
+sa principale étude étant celle de plaire, tous ses soins
+ne tendent qu'à ce but; agaceries, façons enfantines,
+coups d'oeil, enfin tout ce qui s'appelle coquetterie, est
+mis en usage pour cet effet. Les deux Marwitz se
+fourrèrent dans l'esprit, que les manières de cette princesse
+étoient françoises, et que pour être du bel air, il
+falloit se mouler sur son modèle. L'aînée commençant
+dès lors à prendre un fort grand ascendant sur l'esprit
+du Margrave, l'engagea à mettre la cour sur un autre
+pied. Elle ne quittoit plus la duchesse et entroit aveuglément
+dans toutes ses vues. Dans quinze jours de temps
+tout changea de face. On prit à tâche de se battre, de
+se jeter des serviettes à la tête, de courir comme des
+chevaux échappés et enfin de s'embrasser au chant de
+certaines chansons fort équivoques. Bien loin que ces
+façons fussent celles des dames françoises, je crois, si
+quelque françois fût venu dans ce temps-là, qu'il auroit
+cru être en compagnie de quelques filles d'opéra ou de
+comédie. Je fis mon possible pour remédier à ce désordre,
+mais tous mes efforts furent vains. La gouvernante
+tonna, pesta, jura avec ses nièces, qui pour toute
+réponse lui tournèrent le dos. Que j'étois heureuse dans
+ce temps-là! J'étois encore la dupe des Marwitz, et
+ne soupçonnois pas même leurs intrigues. Le Margrave
+ayant toujours les mêmes attentions pour moi, je dormois
+tranquillement tandis qu'on tramoit ma perte.</p>
+
+<p>Le départ de la duchesse me fit espérer que je
+remettrois les choses sur l'ancien pied, mais je m'aperçus
+bientôt que le mal étoit enraciné. La Marwitz,
+à ce que j'ai jugé depuis, fit dès lors son plan. Cette
+fille avoit une ambition démesurée. Pour satisfaire cette
+passion, il falloit de nécessité jeter le Margrave dans la
+dissipation (défaut auquel il n'inclinoit que trop) pour
+le détacher de l'application qu'il donnoit à ses affaires.
+Il falloit encore me tromper, en me faisant part des
+affaires principales, et en m'endormant par la confiance
+que le Margrave devoit me marquer. Elle se réservoit
+cependant la distribution des charges et des faveurs, et
+sur-tout les finances. Les bruits qui avoient couru
+à Berlin sur son compte, lui avoient fait faire des
+réflexions sérieuses sur son état, et sur l'empire qu'elle
+avoit dès lors sur le Margrave. L'avidité de faire
+briller son grand génie, l'emporta sur toute autre considération.
+Elle avoit remarqué qu'il avoit du foible
+pour elle. Elle en profita pour pouvoir gouverner à sa
+fantaisie. Elle jugea, qu'en se conservant ma confiance,
+et en évitant toutes les occasions qui pourroient me
+donner du soupçon, elle parviendroit à m'aveugler et à
+se rendre enfin si formidable, qu'en cas que je m'aperçusse
+de ses menées, je ne serois plus en état de pouvoir
+y remédier. En effet sa conduite et celle du Margrave
+furent si mesurées, que je ne remarquai pas la
+moindre chose de leur intelligence secrète.</p>
+
+<p>Nous allâmes à la fin de Juillet à Stoutgard, où
+la duchesse de Wurtemberg nous avoit invités. Je
+ne ferai point le détail de cette cour. Je la trouvai
+fort maussade, remplie de cérémonie et de complimens.</p>
+
+
+
+<p><i>Fin du manuscrit des Mémoires.</i></p>
+
+<p>Les années 1743 à 1758.</p>
+
+<p>
+Il est bien regrettable que la Margrave ne nous
+ait pas laissé des notes proprement dites sur les quinze
+dernières années de sa vie. Mais en revanche elle nous
+a légué un riche trésor de lettres.</p>
+
+<p>Si dans ses Mémoires elle pousse le dédain des égards
+et convenances jusqu' à l'excès, si elle s'y montre bien
+souvent intolérante et sans coeur, elle nous apparaît
+dans ses lettres comme la femme la plus spirituelle du
+XVIIIième siècle, comme une femme dont l'affection et le
+dévouement attirent et gagnent tous les coeurs.</p>
+
+<p>Le recueil des lettres que le Grand Frédéric a
+adressé à sa chère soeur ne compte pas moins de 11
+volumes in quarto, mais celui des lettres de la Margrave
+à Frédéric est plus considérable encore. Sa correspondance
+est sans contredit le complément très-important
+de ses Mémoires. Nombre de passages de ces derniers
+sont commentés et éclaircis dans les lettres; maint détail
+s'y trouve rectifié. Avant tout nous y trouvons l'explication
+des relations tendues qui existèrent entre elle
+et son frère et dont elle avait à peine fait mention dans
+ses Mémoires. Il y est encore question des rapports
+qu'elle eût avec la Burghaus (ci-devant Mademoiselle de
+Marwitz). Mais la correspondance de Wilhelmine avec
+Voltaire, correspondance que la mort seule a interrompue,
+est surtout du plus haut intérêt.</p>
+
+<p>
+En 1740, à Rheinsberg.</p>
+
+<p>Voltaire venait interroger Frédéric sur la politique; au
+cours de l'entrevue celui-ci le conduisant vers la princesse
+dit: «Je vous représente à ma soeur bien-aimée.»
+Il jetait ainsi le premier fondement de cette amitié qui
+devait durer sans altération jusqu' à la mort de la
+Margrave.</p>
+
+<p>Ce furent des jours pleins d'un bonheur ineffable,
+d'une douce paix d'âme que Wilhelmine passa à Rheinsberg,
+dans intimité d'esprits tels que Maupertuis, Voltaire,
+Jordan et toutes les autres célébrités intellectuelles
+dont son spirituel frère Frédéric était le centre. C'est
+ainsi que dans les conversations littéraires et philosophiques,
+réveillant de nouvelles idées, d'autres raisonnements,
+les heures s'écoulaient trop rapidement et emportaient
+les jours les plus brillants de Rheinsberg. Le
+château ne devait jamais revoir une telle élite des hommes
+éminents, Frédéric lui même, on ne sait pourquoi,
+ni reparut pas de toute sa vie.</p>
+
+<p>Cependant la Margrave avait trouvé là un trésor:
+l'amitié de Voltaire qui fut pour elle un soutien précieux
+dans les jours douloureux qu'elle eut à traverser. Avec
+lui elle parle de son chagrin conjugal, avec lui aussi de
+rares joies embellissant le soir de sa vie. Une série de
+lettres, échangées entre elle et Voltaire témoignent éloquemment
+des aspirations nobles et élevées de son
+esprit et nous donnent la preuve incontestable de la
+valeur de Wilhelmine par ce fait seul, que Voltaire, le
+grand moqueur qui n'épargnait personne, n'a jamais osé
+décocher sur elle les flèches aiguisées de sa satire.
+Combien grande et noble doit donc avoir été cette
+âme! Quelle affliction doit-elle avoir éprouvé d'écrire
+ses Mémoires d'une main parfois si injuste, parfois si
+amère!</p>
+
+<p>En poursuivant la vie de la Margrave d'après sa
+correspondance et tous les documents historiques nous
+ne manquerons jamais de citer in extenso ou en partie
+les lettres qui nous paraissent avoir une importance
+plus grande ou un intérêt tout spécial.--</p>
+
+<p>Son séjour à la cour de Wurtemberg avait été
+loin de la satisfaire. La vie et les menés frivoles de
+cette cour répugnaient profondément à elle dont les
+moeurs étaient si pures. Elle la quitta pour se replonger
+tout entière dans ses occupations favorites, ne s'inquiétant
+en rien de ce qui se passait et faisait autour d'elle.
+Ainsi s'explique qu'elle ne connût avant 1744 les relations
+du Margrave et de la Marwitz, ou au moins qu'elle
+n'y fit pas plus tôt attention.</p>
+
+<p>Mais avant d'aborder ce sujet il faut mentionner la
+visite de Frédéric II à Bareith et les événements qui
+l'ont immédiatement précédée. On venait de signer le
+contrat de mariage entre la fille unique de Wilhelmine et
+le fils aîné de la duchesse de Wurtemberg, le duc Charles
+de Wurtemberg qui devait être plus tard souverain du
+pays et qui s'acquit une triste célébrité par sa conduite
+contre Schiller. Quelques mois à peine après la signature
+du contrat on chercha à mettre la cour de Bareith
+en désaccord avec celle de Berlin en s'efforçant de faire
+croire à la Margrave que Frédéric avait l'intention
+d'empêcher ce mariage, et que la duchesse était sur le
+point de rappeler ses fils de Berlin où ils faisaient leur
+éducation. Sur la demande que la Margrave, pleine
+d'inquiétude, adresse à Frédéric, son frère lui révèle le
+complot, lui dénonce l'influence autrichienne et lui rend
+la tranquillité d'esprit. En même temps il l'invite à
+venir passer l'hiver à Berlin. Comme elle refuse,
+Frédéric se résigne dans l'espoir de la voir une autre fois.</p>
+
+<p>Cet espoir se réalisa bientôt, mais pas à Berlin.
+La joie de la Margrave fut grande quand au mois de
+septembre 1743 Frédéric vint la voir à Bareith, avec
+l'arrière-pensée toutefois de sonder les princes de
+l'Allemagne du Sud et de former avec eux une coalition
+pour venir en aide à l'Empereur Charles VII dont la
+faiblesse était notoire. Frédéric visita donc ainsi sa soeur
+de Bareith et sa soeur d'Ansbach, mais forcé de continuer
+sa route pour cette dernière résidence, il ne peut consacrer
+que quelques jours à sa soeur de Bareith qui le reçut
+avec le plus d'honneur et le plus de réjouissances possible.
+Cependant il laissa à Bareith quelqu'un destiné à le
+remplacer, quelqu'un qui sut en effet chasser bientôt les
+nuages assombrissant le front de Wilhelmine qui ne pouvait
+se consoler d'une si courte visite. C'était Voltaire.</p>
+
+<p>Pendant les quinze jours qui'l y demeura la Margrave
+remua ciel et terre pour témoigner son admiration
+à son célèbre ami. Les fêtes succédèrent aux fêtes;
+on représenta les drames de Voltaire, où elle et Voltaire
+jouaient les rôles principaux.</p>
+
+<p>Bien que le frère de la Margrave, Auguste Guillaume,
+et le prince Ferdinand de Brunswick fussent
+restés à Bareith, Voltaire était le centre autour duquel
+tous se rassemblaient. La Margrave écrivit au roi à Ansbach:
+il est de la meilleure humeur du monde, et n'aspire,
+comme nous, qu'après votre retour.»</p>
+
+<p>Ainsi choyé Voltaire pouvait bien se plaire à Bareith
+où tous étaient à ses pieds et lui rendaient hommage.
+On dit même que la duchesse de Wurtemberg, connue
+pour son excentricité, copia de sa propre main pendant
+la nuit le poëme de Voltaire: «la Pucelle».</p>
+
+<p>Mais ces jours de bonheur et de sérénité s'envolèrent
+bien vite, Frédéric était revenu à Bareith et avait
+repris avec toute sa suite la route de Berlin. Les
+menées autrichiennes gagnaient chaque jour, plus de terrain
+auprès de ses beaux-frères et envahissaient leurs
+cours. Cet état de choses n'avoit nullement échappé
+l'oeil si perspicace de Frédéric. A peine quelques mois
+après sa visite, le 6 avril 1744 une estafette apportait
+à la Margrave la lettre suivante avec la suscription inaccoutumée?
+«Madame ma très-chère soeur. C'est avec
+une extrême surprise que je viens d'appendre, par une
+lettre du général de Marwitz que vous travaillez à une
+mariage entre sa fille aînée et le comte de Burghauss,
+en demandant même le consentement du susdit général.
+C'est une entreprise qui me frappe d'autant plus d'étonnement,
+que vous vous souviendrez sans doute de la
+volonté déclarée du feu roi notre très-cher père, qui, en
+vous donnant les de Marwitz, voulut expressément
+qu'elles ne devaient se marier hors du pays, et qu'elles
+retourneraient ici avec le temps. Ainsi j'espère que votre
+esprit et l'amitié que vous avez pour moi vous empêchera
+d'aller plus loin dans cette affaire, et que vous
+vous opposerez ouvertement à la conclusion de ce mariage,
+qui me déplaît infiniment.....</p>
+
+<p>Au contraire, si la fantaisie de la de Marwitz la
+pouvait aveugler à un tel point, qu'elle voulût, contre
+ma volonté déclarée, épouser le comte de Burghauss,
+elle peut compter que je la ferai déclarer indigne
+et inhabile à participer à l'héritage considérable de son
+père, ce qui s'est déjà fait au sujet de la jeune fille de
+ce général par la même raison. (Elle avait épousé
+le comte de Schonbourg, grand écuyer de la Margrave.)
+Il est vrai que j'en serais inconsolable, si cette malheureuse
+affaire occasionnait une brouillerie et disharmonie
+entres nous, liés si étroitement de sang et de
+coeur..... En tout cas, vous me ferez plaisir de renvoyer
+cette dame ici, où j'aurai moi-même soin de son
+établissement».</p>
+
+<p>Cette déclaration avait l'effet d'un coup de foudre;
+elle détruisit pour de longues années les bonnes relations
+du frère et de la soeur. Nous ne pouvons prêter foi à
+la Margrave quand elle cherche dans ses Mémoires à
+faire valoir d'autres raisons de ce refroidissement. Nous
+ne pouvons non plus croire qu'elle eu déjà dès 1742
+connaissance des relations de son mari et de la Marwitz.
+N'aurait-elle pas en effet dans ce dernier cas remercié
+Dieu de l'occasion qui lui était donnée de pouvoir
+éloigner sans esclandre, sur l'ordre du roi, une personne
+menaçant de détruire le bonheur de sa vie? Nous la
+voyons au contraire favoriser le mariage secret de la
+Marwitz, au risque de mésintelligence avec son frère.
+En face de ce fait il faut admettre ou, qu'elle ignorait
+les rapports intimes du Margrave et de la Marwitz, ou,
+comme le dit Droysen, qu'elle-même favorisait cette
+situation équivoque. Ne pouvant plus être pour le Margrave
+une épouse dans toute la force du mot, elle était
+contente que l'amie la remplaçât.</p>
+
+<p>Mais revenons à la lettre de Frédéric. La réponse
+ne se fit pas attendre. Le 9 avril la Margrave écrivait:
+«....je suis surprise, mon très-cher frère, que vous
+vouliez me rappeler à présent les volontés du feu roi.
+Je n'ai point manqué à la parole que je lui avais donnée
+touchant les Marwitz; elles ne sont mariées de son
+vivant; mais la mort du Roi m'a dégagée de toutes les
+promesses que je lui avais faites pendant sa vie; ainsi
+vous ne pouvez rien m'imputer là-dessus. Vous ne
+m'avez jamais écrit ni parlé sur ce sujet; par conséquent
+je ne suis point coupable envers vous d'autant plus
+que, après les fortes instances que je vous avais faites
+de me laisser l'aînée, qui avait renoncé à se marier, vous
+ne m'avez pas fait seulement l'honneur de me répondre,
+quoique ce fût l'unique grâce que je vous avais demandée
+depuis que vous êtes venu à la régence..... je
+l'ai persuadée de se marier hier au matin, en présence
+de peu de témoins et dans l'insu de sa tante (Sonsfeld),
+qui a ignoré tout ceci, étant déjà malade depuis huit
+jours. Votre estafette est arrivée trop tard; la chose
+était faite. Il ne me reste donc plus qu'à implorer
+votre clémence pour cette pauvre femme, dont
+l'attachement pour moi est seul cause du pas qu'elle a fait.
+Je ne puis m'imaginer que vous ayez le coeur assez
+dur pour la priver de tout son bien, ni pour vouloir
+vous fâcher contre une soeur qui vous a donné tant de
+marques d'attachement et d'amitié. Je vous supplie, ne
+me mettez pas au désespoir en me privant de votre
+amitié. Je ne puis m'imaginer qu'elle puisse s'effacer
+entièrement de votre coeur pour une bagatelle pareille,
+qui m'aurait cependant privée d'un des plus grands
+agréments de ma vie. Je m'attends à une réponse favorable
+de votre part.... Soyez persuadé que je ne
+suis pas indigne de la mériter, puisque rien au monde
+n'effacera jamais de mon coeur le respect et la tendresse
+avec laquelle je serais à jamais, mon très-cher
+frère, etc.»</p>
+
+<p>Le roi chargea son frère, le prince de Prusse, de
+continuer les négociations. Celui-ci obtint au moins une
+réconciliation apparente entre Frédéric et la Margrave.
+Ce ne fut qu'en 1746 que les relations reprirent leur
+ancienne intimité. A partir de ce moment aucune dissonance
+ne vint plus troubler leur accord affectueux.</p>
+
+<p>Plusieurs circonstances avaient amené la rupture des
+rapports cordiaux d'autrefois. D'abord le mariage de
+la Marwitz avec le comte autrichien de Burghaus, contracté
+si peu de temps avant l'explosion de la deuxième
+guerre de Silésie; puis la préférence de la Margrave
+pour Marie-Thérèse, la mortelle ennemie de Frédéric.
+Elle n'avait pas craint même d'avoir une entrevue avec
+la souveraine de l'Autriche allant à Francfort assister au
+couronnement de son mari. Les lettres du roi deviennent
+plus rares, parfois même elles ne sont plus écrites
+de sa main. Pourtant l'ancienne affection n'est pas
+morte et se trahit quelquefois malgré le froideur des
+relations. Ainsi le 16 août 1744 Frédéric lui écrit: «La
+Reine mère vient de m'envoyer la lettre que vous venez
+de m'écrire. Quoique j'ai de grands sujets de plainte
+à vous faire, quoique tout ce que nous sont chères nous
+soit plus sensible que ce qui nous arrive d'étrangers, je
+veux bien passer l'éponge sur tout ce qui s'est passé,
+et ne point entrer dans le détail de la manière offensante
+dont vous m'avez traité, des choses dures que
+vous avez écrites au général Marwitz, du mariage que
+vous avez fait de sa fille avec un Autrichien; je veux
+penser dans cette occasion que je suis frère, et oublier
+tout le reste, vous priant de me croire avec bien
+de l'estime, ma chère soeur, etc.«
+Cependant la Margrave gardait les mêmes sentiments
+et jouait l'offensée. Elle fit même la sourde
+oreille quand la Gazette d'Erlangen, publiée sous ses
+yeux, injuria Frédéric. Le roi ne pouvait faire autrement
+que lui écrire.»... Je ne sais point comment
+j'ai mérité sa disgrâce; mais sais-je bien que je ne permets
+pas dans mon pays que l'on imprime des impertinences
+sur le sujet de mes parents....«
+Jusqu'au mois de janvier 1745 nous trouvons dans
+les lettres de Frédéric le même ton de reproche, prouve
+éclatante combien la Margrave devait être aigrie de
+laisser insulter impunément son frère et toute une nation
+dont elle était sortie.</p>
+
+<p>Le 19 janvier Frédéric lui écrit:... Ma vengeance
+ne va pas aussi loin que vous le croyez, ma
+chère soeur; je vous prie de le relâcher, et, pourvu que
+quelque correcteur veuille bien ne pas souffrir que cet
+auteur tourne en ridicule la nation dont vous sortez,
+c'est tout ce que je lui demande.</p>
+
+<p>Ma soeur de Suède est enceinte, celle de Brunsvic
+accouchera bientôt, ma belle-soeur les suivra de près:
+voilà les nouvelles de Berlin....</p>
+
+<p>Alors la correspondance est interrompue quelque
+temps. Elle reprend seulement le 18 juin 1745 en ces
+termes de Frédéric: «Je suis si accoutumé à vos injustices,
+que je ne dois pas trouver étrange que vous me
+chargiez d'accusations d'oubli... et, d'ailleurs, dans
+trois mois je n'ai pas reçu un mot de Bareith. Pour
+moi, je ne vous accuse de rien, et je suis si persuadé
+que, malgré de petits nuages passagers, vous avez des
+bontés pour moi, que je me repose avec toute sécurité
+sur cette confiance....»</p>
+
+<p>Wilhelmine ne cède pas, elle lui fait connaître sa
+prédilection pour l'Autriche, de sorte que le roi lui
+écrit le 2 octobre: «Nous venons de battre les Autrichiens,
+ou vos Impériaux, selon qu'il vous plaira de les
+nommer....»</p>
+
+<p>Le 30 décembre il lui écrit encore de Potsdam:
+»La part que vous prenez à tout ce qui regarde la reine
+de Hongrie me procure l'occasion de vous apprendre
+que nous venons de conclure la paix ensemble. Je me
+flatte, ma chère soeur, que cela vous sera d'autant plus
+agréable, que votre prédilection pour cette princesse ne
+se trouvera plus gênée par un reste de vieille amitié
+que vous me conserviez peut-être....«
+La Margrave répond fièrement:»... Quant à
+Sa Majesté Hongroise, je n'ai jamais eu de prédilection
+ni d'attachement particulier pour ses intérêts. Je rende
+justice à ses mérites, et je crois qu'il est permis d'estimer
+tous ceux qui en ont. Mon amitié et mon attachement
+pour vous, mon très-cher frère, n'en sont pas
+moins réels, et quoique vous me fassiez assez sentir combien
+vous les désavouez, j'aurai du moins par devers moi
+cette consolation que j'ai fait tout mon possible pour
+ne vous rien laisser à désirer là-dessus, ni sur la
+tendresse et le respect avec lequel je serai à jamais,
+etc.«
+Les efforts du prince de Prusse aboutissent enfin à
+une complète réconciliation et l'harmonie d'autrefois est
+retrouvée. Si le coeur de Wilhelmine garde encore un
+dernier reste d'opiniâtreté et de rancune, la glace se
+rompt bientôt, surtout quand elle commence à voir clairement
+les relations de la Burghaus et du Margrave.
+Elle se jette alors dans les bras de son frère et le désaccord
+est oublié.</p>
+
+<p>Le 29 mars 1746 Frédéric lui écrit une lettre commençant
+par ces mots: «Je n'ai jamais soupçonné votre
+coeur d'être le complice de tous les dégoûts que vous
+m'avez donnés depuis trois années. Je vous connais
+trop, ma chère soeur, pour m'y tromper, et j'en rejette
+tout le crime sur des malheureux qui abusent de votre
+confiance, et se font une joie maligne de vous commettre
+envers des personnes qui vous ont toujours aimée tendrement.
+Voilà ce que j'en pense, puisque votre lettre me
+donne l'occasion de vous le dire. Je vous plains de
+tout mon coeur d'avoir placé votre amitié si mal. Toute
+la terre connaît l'indigne caractère de cette créature
+dont je ne veux pas nommer le nom, de crainte de souiller
+ma plume. Vous êtes la seule qui êtes aveuglée
+sur son sujet. Sans comparaison, ma chère soeur, vous
+me revenez comme les cocus, qui sont toujours les derniers
+à savoir ce qui se passe dans leur maison, tandis
+que toute la ville parle de leur aventure. Pardonnez-moi
+si je vous offense en vous déchargeant mon coeur;
+mais après la lettre que vous venez de m'écrire, je ne
+pouvais plus me taire....»
+Dans la réponse de la Margrave vibre déjà une
+note plus affectueuse, elle écrit le 9 avril: «Je ne saurais
+vous exprimer, mon très-cher frère, quelle joie m'a
+causée la dernière lettre que je viens de recevoir de
+votre part. Vous y rendez justice aux sentiments que
+j'ai toujours eus pour vous; c'est ce que j'ai souhaité,
+et je ne désire rien avec plus d'ardeur que de vous
+faire connaître de plus mon caractère, qui est incapable
+de changement et de légèreté. Vous m'avez été
+plus cher que la vie, et plus je vous ai chéri et aimé,
+plus votre refroidissement m'a été sensible. Pardonnez
+si je vous parle à coeur ouvert; je n'ai plus retrouvée
+en vous depuis quelques années ce frère si adoré et si
+tendre pour moi! J'ai cru son amitié entièrement éteinte:
+J'en ai gémi, j'ai fait inutilement tous mes efforts pour
+tâcher de regagner son coeur. Mon chagrin m'a peut-être
+fait commettre des fautes; mais je me suis toujours
+aperçue, dans mon plus grand dépit, qu'au fond j'étais
+la même, que je prenais part avec chaleur à tout ce
+qui vous regardait, et surtout à cette gloire immortelle
+que vous vous êtes acquise. Je vous excuse, mon très-cher
+frère, en bien des choses; je suis informée de tous
+les bruits qui courent sur mon compte et sur celui de
+notre cour. On me fait beaucoup d'honneur en me
+traitant comme un enfant qui se laisse gouverner par
+un chacun, et auquel on fait accroire ce que l'on veut....
+Je sais qu'on m'accuse de faiblesse, d'une hauteur insupportable,
+d'une humeur intrigante, d'un penchant insatiable
+pour les plaisirs.</p>
+
+<p>... Au reste, je veux vous faire un détail de
+ma façon de vivre et de penser. Je suis dans un âge,
+à présent, dans lequel on ne se soucie plus guère des
+plaisirs bruyants; ma santé, qui s'affaiblit journellement,
+ne me permet pas même d'en jouir beaucoup; je préfère
+une société de gens d'esprit à ce chaos de divertissements....</p>
+
+<p>J'espère, mon très-cher frère, que cette lettre vous
+détrompera entièrement sur mon sujet....</p>
+
+<p>Regardez tout le passé comme des vivacités qui,
+dans le fond, sont excusables quand on connaît mon
+coeur, et soyez persuadé que je ne vous donnerai jamais
+lieu de douter de la tendresse et du respect avec lequel
+je serai à jamais, etc.»</p>
+
+<p>Malgré la persistance de la Margrave à se croire
+seule lésée et tout à fait irréprochable, Frédéric lui répond
+le 16 avril en lui énumérant toutes les fautes
+qu'elle a commises. Un extrait de cette lettre mérite
+d'être cité:... On vous souhaite beaucoup de gens
+d'esprit et dignes de vous amuser; mais on souhaite
+en même temps en enfer et à tous les diables de maudites
+pestes qui vous brouillent avec tous vos parents,
+et que j'écorcherais sans scrupule, mois qui ne suis
+point cruel.... Je ne vous ai point offensée, je n'ai
+nul reproche à me faire, et malgré tout ce qui s'est
+passé, je vous aime encore.»</p>
+
+<p>La Margrave cherche encore à se justifier dans
+une lettre datée du 3 mai: «... pour ce qui regard
+mon entrevue avec la Reine de Hongrie, elle n'a
+été qu'une simple visite de politesse, elle a passé par
+ce pays où je l'ai vu.... Mais je comprends très-bien
+ce que donne lieu à de telles bruits; nous avons toujours
+nombres d'officiers autrichiens, il faut leur rendre
+justice, il s'en trouve parmi eux qui ont infiniment d'esprit
+et sont très-aimables dans la société; le Margrave
+est lié d'amitié avec quelques uns d'entre eux et parce
+qu'il les hante familièrement, on infère, que ces gens
+sont chargés d'affaires et s'en mêlent....»</p>
+
+<p>Le roi lui répond de la façon la plus aimable le
+10 du même mois. Ce n'est pas elle, c'est lui qui cède:
+«... J'éprouve que l'on est facilement persuadé quand
+on a envie de l'être, et mon coeur, qui plaide pour
+vous, vous trouverait innocente, quand même mon esprit
+vous trouverait coupable. La peine que vous prenez de
+vous excuser me suffit, et je suis charmé de retrouver
+une soeur dans la place d'une ennemie.</p>
+
+<p>Ce sera la dernière foi que je vous écrirai sur une
+matière qui m'est si odieuse, que je suis charmé d'en
+effacer les traces de ma mémoire....»</p>
+
+<p>C'était l'oeuvre du prince de Prusse et la Margrave
+s'épuise en remerciements pour la réussite de cette réconciliation
+bien imparfaite encore. Malgré tout Wilhelmine
+gardait encore la Burghaus chez elle. De plus
+elle se plaint amèrement au prince des paroles dures
+du roi à l'endroit de cette dame; il l'avait frappée assez
+sévère--</p>
+
+<p>»--punition assez grande pour qu'il veuille encore
+se venger sur elle en le perdant de réputation. Je suis
+au désespoir que le Roi s'en fie plus au rapport des
+calomniateurs et des coquins qu'a à ceux d'une soeur
+qui n'est ni assez imbécile ni assez bête pour se laisser
+duper si grossièrement et se laisser gouverner par une
+personne jeune qui a plus besoin des mes conseils que
+moi des siens. Je ne suis pas aveugle sur ses défauts,
+mai je les pardonne tous dès ce que l'on ne pêche contre
+les loix de la vertu et du bon coeur.»</p>
+
+<p>Elle se plaint aussi avec amertume que personne
+de sa famille ne vienne la voir, que les lettres de la
+reine-mère soient si peu aimables.</p>
+
+<p>»... elle me traite comme un bâtard; je crois
+que je dois tout cela à la Ramen, qui est encore ma
+mortelle ennemie. Je serais charmée de voir quelqu'un
+de mes parents, étant tout à fait exilée des autres...
+mais il ne m'est pas permis de me flatter d'un tel
+bonheur.»</p>
+
+<p>Les mois suivants se passent en plus grande tranquillité,
+la correspondance de Wilhelmine et de Frédéric
+touche de plus en plus aux questions les plus intimes,
+elle met à jour les pensées, les sentiments du grand
+frère et de la spirituelle soeur. Tantôt le roi lui envoie
+du vin, des produits de sa manufacture d'étoffes, son
+portrait, tantôt la Margrave lui fait parvenir une copie
+de Van-Dyk, peinte de sa propre main. Ils entretiennent
+l'un l'autre de leurs théâtres, de leurs chanteurs, de
+leurs acteurs etc. Dans une lettre du 7 mars 1747
+Frédéric écrit à sa soeur; «Je suis très-fâché que vous
+souffriez toujours. J'espère à présent sur le printemps,
+et je me flatte que la bonne saison ramènera votre santé
+avec les fleurs et les feuilles. La visite de la cour de
+Wurtemberg ne sera pas arrivée à propos, car on n'aime
+guère le grand monde lorsqu'on souffre, et la duchesse
+de Wurtemberg est elle seule capable de donner la
+fièvre et de faire venir des transports au cerveau aux
+personnes les plus saines. Je vous plains de tout mon
+coeur de vous voir assaillie par cette furie. Il est étonnant
+que ce monstre féminin ait pu engendrer quelque
+chose d'aussi passable que ses fils....»</p>
+
+<p>Pendant ce temps la Burghaus, accompagnée de
+son mari, s'était rendue en visite à la cour impériale et
+y avait commencé des intrigues contre la Margrave.
+La mèche en fut éventée à Berlin. On s'empressa d'en
+avertir la Margrave et de toucher aux anciennes relations
+de la Burghaus et du Margrave. Wilhelmine pourtant
+n'en peut rien croire encore. Elle a gardé un dernier
+reste de confiance dans l'ancienne amie qui vient de
+rentrer à Bareith malade et accablée de dettes. Elle
+écrit à sa mère que la Burghaus n'a presque plus
+d'influence qu'elle-même ne la voie que de temps en
+temps et qu'on ne lui parlât d'aucune affaire. De plus,
+d'après l'avis des médecins elle est près de la mort:
+donc plus lieu de la craindre ni de s'inquiéter.</p>
+
+<p>Tranquillisée par cette idée la Margrave quitte
+Bareith au mois d'août pour se rendre auprès de Frédéric.
+Le 15 elle le surprend à Potsdam, et leur
+épanchement mutuel éffaça les dernières traces de rancune.
+Wilhelmine n'y peut rester que peu de jours,
+assez long-temps cependant pour laisser cicatriser certaines
+blessures et adoucir certaines douleurs dont
+souffrait la femme délicate, si cruellement éprouvée pendant
+les longues années de sa séparation de sa famille.</p>
+
+<p>À son retour à Bareith au moi de septembre,
+elle trouve contre toute attente la Burghaus tout à fait
+rétablie, et plus hautaine, plus insolente que jamais. Impossible
+de savoir quelles révélations furent faites alors,
+mais il est certain que par quelque hazard la Margrave
+eut vent de la conduite de son ancienne amie. Une
+scène éclata à la suite de laquelle la Burghaus fut bannie
+du château. Toutefois on voulut bien encore lui assigner
+comme demeure l'hôtel de l'ambassade nouvellement
+restauré et ameubli. Une lettre de la comtesse de
+Podewils à la Burghaus ne nous donne guère d'explication.
+«Je vous avoue, ma chère, que je suis tombée
+de mon haut en recevant votre lettre, où vous me dites
+de la manière que la Margrave vous traite; je savois
+bien qu'il y avait de la froideur entre vous, mais j'étois
+bien loin à penser, que S. A. R. poussât les choses à
+ce point. Mon Dieu, comment est-il possible, que l'on
+change ainsi? après toutes les promesses, qu'elle vous a
+faites, après vous avoir engagée à ce mariage auquel
+vous n'auriez jamais pensé sans elle, peut-elle vous traiter
+de la sorte? Il me paroit impossible que le fond de
+son coeur soit changé subitement; il faut absolument
+qu'il y aie des gens qui la mènent.»</p>
+
+<p>Dans une lettre adressée au prince de Prusse la
+Margrave s'exprime ainsi;»... et malgré cela elle
+est mécontente et d'une impertinence terrible envers
+moi... vous savez le misérable état où elle se trouve,
+et combien mon bon coeur et mon honneur sont engagés
+à ne la point abandonner... je mérite tout ce qui
+m'arrive à présent: j'ai fait la sottise, il faut la boire
+... j'ai mangé mon chagrin depuis trois ans, qu'elle est
+mariée dans l'espérance de la ramener, mais tout cela a
+été sans fruit; je l'ai fait avertir de mon mécontentement,
+je lui en ai parlé, elle n'a fait que s'en moquer. Je crois
+qu'à présent elle repent de n'avoir pas mieux dissimulé;
+mais j'ai trop de preuves de son mauvais caractère....«
+Désireux d'obtenir un conseil qu'elle ne peut trouver
+en elle-même, elle s'ouvre au roi et les extraits suivants
+de son intéressante lettre du 21 février montrent
+bien qu'elle se soumet entièrement à Frédéric, qu'elle
+met en lui toute sa confiance. «Toutes les bontés dont
+vous m'avez comblée jusqu' à présent m'encouragent,
+mon très-cher frère, d'entrer avec vous dans des détails
+que j'ai toujours espéré de pouvoir éviter. Permettez-moi
+que je vous ouvre mon coeur, et que je vous parle
+avec confiance et sincérité sur un sujet qui m'a causé
+depuis quelques années le plus mortel chagrin. Combien
+de fois ne me suis-je pas reproché l'irrégularité de ma
+façon d'agir envers vous!... Ma dernière maladie, une
+mort prochaine, ont augmenté mes réflexions. Un mûr
+examen sur moi-même m'a convaincue que dans tout le
+cours de ma vie je n'avais été coupable qu'à l'égard
+d'un frère que mille raisons devaient me rendre cher,
+et auquel mon coeur avait été lié depuis ma tendre
+jeunesse par l'amitié la plus parfaite et la plus indissoluble.
+Votre générosité vous a fait oublier mes fautes
+passées, mais ne m'empêche pas d'y penser à toutes les
+heures du jour. Une compassion mal placée, et une
+trop grande faiblesse pour une personne que je me
+croyais entièrement attachée, m'ont fait faillir. Je n'ai
+d'autre plaidoyer à faire en ma faveur, et si je n'avais
+une confiance entière en vos bontés, je ne me hasarderais
+pas à vous supplier de me tirer du labyrinthe où
+je me suis si ridiculement précipitée.... J'ai fait le
+fatal mariage de la Burghaus, cause de tant regrets.
+Elle a perdu tout son bien. Elle se trouve actuellement
+dans la plus affreuse misère, son mari ne tirant depuis
+deux ans aucuns revenus de son régiment, et n'ayant
+rien de lui-même. Le peu que je puis lui donner ne
+suffit pas à beaucoup près pour l'entretenir hors d'ici.
+Jugez, mon très-cher frère, si je puis l'abandonner dans
+l'état où elle est et la renvoyer, pour ainsi dire, à la
+besace, après l'éclat que j'ai fait. Je laisse ceci à votre
+décision comme à un frère chéri, à un véritable ami et
+comme à un juge éclair. Je remets mon honneur et
+ma réputation entre vos mains. Il n'y a que vous,
+mon très-cher frère, qui puissiez mettre mon esprit et
+mon coeur en repos sur ce sujet, en lui rendant ce que
+son père lui a légué. Elle est résolue, à cette condition,
+de quitter pour jamais ce pays. Je vous conjure à mains
+jointes, de m'accorder cette grâce etc....«
+Cet appel à l'affection et à la générosité de Frédéric
+ne pouvait manquer d'être entendu. Elle reçoit
+immédiatement une promesse de secours, et la Margrave
+respire librement. Il lui écrit le 27 février.</p>
+
+<p>»... Vous pouvez être persuadée que je n'abuserai
+point de la confiance que vous m'avez témoignée,
+et que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous
+mettre l'esprit en repos sur le sujet de cette ingrate
+personne. Je ne vous demande que huit jours de temps
+pour voir quels arrangements je pourrai prendre sur
+cette matière, et je vous le manderai alors plus en détail;
+mais vous pouvez compter que vous aurez lieu d'être
+satisfaite. Les princes sont dans le monde pour faire
+des ingrats....«
+Ne trouvez donc pas mauvais, ma chère soeur, que
+je vous conjure en même temps de penser à votre santé,
+et d'écarter, pour cet effet, tous les pensées chagrines
+qui en peuvent retarder l'entière restitution.</p>
+
+<p>Le 2 mars il lui envoie la lettre suivante: «J'ai dit
+à Podewils d'écrire à la belle-soeur de son neveu que si
+elle était résolue de quitter Bareith, on lui payerait les
+intérêts de sa légitime. Je prévois, ma chère soeur,
+qu'elle a attaché son départ à cette condition, la croyant
+impossible, et vous verrez qu'elle formera incessamment
+de nouvelles prétentions.</p>
+
+<p>... Ils ont obtenu un régiment par vos
+grâces, vous leur avez donné, de plus, un capital que
+vous appartenait; c'en est, ce me semble, assez et même
+trop pour des gens de cette espèce. Quel reproche peut-on
+vous faire? Si après tout le général autrichien mange
+trois fois plus que son revenu que madame en fasse de
+même de son côté, ce n'est assurement pas à vous
+qu'on doit l'imputer, mais au dérangement de leur conduite.
+Vous pouvez compter que ce que je vous dis
+est le jugement que porte le public de cette affaire,
+et je n'ajoute ni ne retranche un mot....«
+Enfin la Margrave a la joie d'annoncer au roi le
+départ de la Burghaus. Elle se sent profondément pénétrée
+des plus vifs sentiments de reconnaissance envers
+son frère et lui écrit: «Toutes vos lettres me fournissent
+de nouveaux sujets de reconnaissance, et vous me réduisez
+à des remercîments réitérés qui ne peuvent que vous
+ennuyer. Mais vos bontés pour moi, mon très-cher
+frère, sont des sujets inépuisables, et je puis comparer
+le sentiment que j'en ai à l'éternité, qu'on ne peut définir....
+La Burghauss compte partir d'ici au mois de
+mai; elle ira à Spa, et de là à Vienne....«
+Maintenant si nous comparons l'esquisse historique
+que nous venons d'ébaucher jusqu'ici sur Frédéric et
+la Margrave, avec le ton des Mémoires nous devons
+nous poser avec étonnement cette question: «Comment
+se fait-il que dans la dernière partie de ses Mémoires
+la Margrave a pu donner à son frère une toute autre
+physionomie, un caractère si peu aimable et sympathique?</p>
+
+<p>La réponse est facile. Son état maladif, ses chagrins
+domestiques l'avaient aigrie. L'attitude équivoque
+de la cour de Bareith, ses intrigues continuelles avec
+l'Autriche avaient forcé Frédéric à dire à la Margrave
+ses quatre vérités. Les lettres étaient plus rares, plus
+courtes et aussi moins ouvertes, le roi ne parlait plus
+de ses projets à la soeur, autrefois sa confidente. Elle
+en vint à douter de son frère. Puis aucune membre
+de sa famille ne vînt la voir durant de longues années,
+elle devenait pour ainsi dire étrangère à la maison paternelle.
+Ses Mémoires datent précisément de la période
+qu'elle était le plus dominée par ces sentiments d'aigreur
+et de défiance, du temps de la deuxième guerre de
+Silésie. C'est donc dans ces circonstances qu'il faut
+chercher la solution de cette apparente énigme psychologique.</p>
+
+<p>Quand, après l'intervention de Frédéric, les anciennes
+relations cordiales se renouèrent, les lettres les plus
+affectueuses se suivirent les unes les autres. Frédéric
+s'inquiète avec tendresse de l'état de la Margrave, et
+Wilhelmine est pleine de soucis pour la santé de son
+frère. Chaque événement, quel qu'il soit leur paraît
+digne d'attention. On reste surpris de voir le Grand
+Roi dont la vie a été si surmenée entretenir une correspondance
+suivie avec sa soeur favorite. Pour elle il
+sait toujours trouver un moment, et ses lettres approfondissant
+le plus souvent les plus grandes questions
+n'offrent jamais un exemple de platitude, ne sont jamais
+dépourvues d'esprit.</p>
+
+<p>Il faut convenir que la Margrave était bien à la
+hauteur de son frère; rien ne lui était étranger: elle
+avait touché à toutes les connaissances qui sont du domaine
+de l'esprit humain. Nous en citerons le jugement
+de Frédéric lui-même. Dans une lettre, datée du 7 octobre
+1747 il en rend l'éloquent témoignage qui voici:</p>
+
+<p>«... Je vous demande pardon, ma chère soeur,
+de ce que je mêle tant de morale dans mes lettres;
+c'est vous qui me séduisez. Vous avez toute sorte
+d'esprits, toute sorte de talents et toute sorte de connaissances,
+on peut vous parler coiffure, guerre, politique
+et vous entretenir de la plus sublime philosophie
+jusqu' aux romans les plus frivoles, sans qu'aucune de
+ces matières ne vous soit étrangère. Je devrais vous
+parler davantage de mon amitié, mais elle vous est
+connue, et je ne veux pas vous ennuyer de ce qui fait
+le bonheur de ma vie....»</p>
+
+<p>S'il n'en avoit pas été ainsi, croit-on qu'il pu naître
+une amitié si intime entre la Margrave et Voltaire? Ce
+dernier, cédant enfin aux instances de Frédéric, avoit
+accepté une fonction fixe dans la suite du roi. Après
+une séparation de sept ans Voltaire et la Margrave se
+rencontrèrent de nouveau à Berlin le 8 août, quand
+Wilhelmine rendit visite à son frère. Pendant trois mois
+leurs rapports journaliers--car la Margrave ne retourna
+à Bareith qu'au mois de novembre--firent revivre
+les relations amicales d'autrefois et les amenèrent à cette
+amitié aussi profonde qu'inaltérable, devenue célèbre à
+jamais. Ces jours de bonheur s'écoulèrent en partie à
+Berlin, en partie à Potsdam. C'était là que Frédéric
+avait créé son «Tusculum», Sans-souci, qu'il appelait
+«l'Abbaye», dont il était le «supérieur.» Les membres
+de ce «couvent moitié militaire, moitié littéraire», comme
+le caractérisait Frédéric lui-même parfois s'appelèrent
+«les frères monastiques» ou tout simplement «les frères.»
+Les membres du dehors avaient le titre de «diacres.»
+Leur communauté intellectuelle et morale s'appelait
+«l'Eglise.» Là on déclarait saint tout ce qui était condamné
+impie à Rome. Wilhelmine en était l'abbesse,
+et elle se sentait vraiment rajeunie en compagnie des
+hommes tels que Maupertuis, Jordan, Algarotti, Kayserlinck
+etc.--Mais surtout elle se lia d'étroite amitié
+avec Voltaire, et quand le 26 novembre elle quitta
+Berlin le coeur attristé, ce ne fut pas sans échanger
+avec Voltaire la promesse d'entretenir une active correspondance.</p>
+
+<p>Nous la reproduisons suivant en partie.</p>
+
+<p>Voltaire à la Margrave.</p>
+
+<p>«... les grandes passions mènent loin, et j'aurais
+eu l'honneur de suivre l'auguste soeur d'un héros à Bareith,
+si le plaisir de vivre auprès de ce héros même,
+ne me retenait encore à ses pieds. Votre Altesse
+Royale le sait, j'aurais dû partir le 15 décembre pour
+la France, mais pourrait-on avoir une autre patrie que
+celle de Frédéric le Grand?</p>
+
+<p>Mon unique chagrin est que votre Altesse Royale
+l'ait quittée, et seules les nouvelles de votre santé me
+donnent quelque consolation. On dit que votre santé
+se soit améliorée, que vous ayez bien supporté les
+fatigues du voyage!... Qu'aurait donc à désirer
+dans ce monde votre Altesse Royale si votre constitution
+et votre santé égalaient votre âme et votre beauté?»</p>
+
+<p>Presque le même jour la Margrave prend aussi la
+plume: Je vous ai promis, monsieur, de vous écrire, et
+je vous tiens parole. J'espère que notre correspondance
+ne sera pas aussi maigre que nos deux individus, et que
+vous me donnerez souvent sujet de vous répondre. Je
+ne vous parlerai point de mes regrets; ce serait les
+renouveler. Je suis sans cesse transportée dans votre
+abbaye, et vous jugez bien que celui qui en est abbé
+m'occupe toujours.... Nos entretiens me semblent
+comme la musique chinoise, où il y a de longues pauses
+qui finissent par des tons discordans. Je crains que ma
+lettre ne s'en ressente: tant mieux pour vous, monsieur;
+il faut des momens d'ennui dans la vie pour faire valoir
+d'autant plus ceux qui font plaisir. Après la lecture
+de cette lettre, les petits soupers vous paraîtront bien
+plus agréables. Pensez-y quelquefois à moi, je vous en
+prie, et soyez persuadé etc.</p>
+
+<p>Elle écrit le 25 décembre la lettre intéressante que
+voici:» Soeur Guillemette à frère Voltaire, salut; car je
+me compte parmi les heureux habitans de votre abbaye,
+quoique je n'y sois plus, et je compte très-fort, si Dieu
+me donne bonne vie et longue, d'y aller reprendre ma
+place un jour. J'ai reçu votre consolante épître. Je
+vous jure mon grand juron, monsieur, qu'elle m'a infiniment
+plus édifiée que celle de saint Paul à la dame
+élue. Celui-ci me causait un certain assoupissement qui
+valait l'opium, et m'empêchait d'en apercevoir les beautés.
+La vôtre a fait un effet contraire; elle m'a tirée
+de ma léthargie, et a remis en mouvement mes esprits
+vitaux. Quoique vous ayez remis votre voyage de Paris,
+j'espère que vous me tiendrez parole, et que vous viendrez
+me voir ici. Apollon vint jadis se familiariser
+avec les mortels, et ne dédaigna pas de se faire pasteur
+pour les instruire. Faites-en de même, monsieur; vous
+ne pouvez suivre de meilleur modèle.... J'aime
+mieux penser aux beaux esprits de Potsdam, à son
+abbé et à ses moines. Ressouvenez-vous quelquefois,
+en revanche, des absens; et comptez toujours sur moi
+comme sur une véritable amie.</p>
+
+<p>Le 23 janvier la Margrave écrit:... «Je crois
+que votre séjour en Allemagne inspire dans tous les
+coeurs la fureur de réciter des vers. La cour de Wurtemberg
+revient exprès ici pour histrioner avec nous.
+Le sensé Vriot nous a choisi, selon moi, la plus détestable
+pièce de théâtre qu'il y ait pour la versification!
+c'est Oreste et Pylade, de Lamotte. J'admire les différentes
+façons de penser qu'il y a dans le monde. Vous
+excluez les femmes de vos tragédies de Potsdam, et
+nous voudrions, si nous avions un Voltaire, retrancher
+les hommes de celles que nous jouons ici. N'y aurait-il
+pas moyen que vous puissiez nous accomoder
+une de vos pièces, et y donner les deux principaux
+rôles aux femmes? Le duc et ma fille jouent fort
+joliment; mais c'est tout.... Venez bientôt nous voir
+dans notre couvent; c'est tout ce que nous souhaitons.
+Saluez tous les frères qui se souviennent encore de moi,
+et soyez persuadé que l'abbesse de Bareith ne désire
+rien tant que de pouvoir convaincre frère Voltaire de
+sa parfaite estime.»</p>
+
+<p>De la même le 20 avril: «La pénitence que vous
+vous imposez a achevé de fléchir mon courroux. Je
+n'avais pu encore oublier votre indifférence. Il ne fallait
+pas moins qu'un pélerinage à Notre-Dame de Bareith
+pour effacer votre péché. Frère Voltaire sera pardonné
+à ce prix. Il le sera le bienvenu ici, et y trouvera des
+amis empressés à l'obliger et à lui témoigner leur estime.
+Je doute encore de l'accomplissement de vos promesses.
+Le climat d'Allemagne a-t-il pu en si peu de temps réformer
+la légèreté française?...»</p>
+
+<p>De la même le 12 Juin: «... Vous me flattez
+toujours par la promesse de venir faire un tour ici, et
+lorsque je m'attends à vous voir, mes espérances s'évanouissement....
+J'ai écrit au roi ce que vous me mandez
+sur son sujet. Il est difficile de la connaître sans
+l'aimer, et sans l'attacher à lui. Il est du nombre de
+ces phénomènes qui ne paraissent tout au plus qu'une
+fois dans un siècle. Vous connaissez mes sentimens pour
+ce cher frère; ainsi je tranche court sur ce sujet....
+Je partage mon temps entre mon corps et mon esprit:
+il faut bien soutenir l'un pour conserver l'autre, car je
+m'aperçois de plus en plus que nous ne pensons n'agissons
+que selon que notre machine est montée....»</p>
+
+<p>De la même le 1 novembre: «Il faudrait avoir plus
+d'esprit et de délicatesse que je n'avai pour louer dignement
+l'ouvrage que j'ai reçu de votre part. On doit
+s'attendre à tout le frère Voltaire. Ce qu'il fait de
+beau ne surprend plus, l'admiration depuis long-temps
+à succédé à la surprise. Votre poëme sur la Loi naturelle
+m'a enchantée. Tout s'y trouve: la nouveauté
+du sujet, l'élévation des pensées et la beauté de la versification.
+Oserai-je dire? il n'y manque qu'une chose
+pour le rendre parfait. Le sujet exige plus d'étendue
+que vous ne lui en avez donné. La première proposition
+demande surtout une plus ample démonstration.
+Permettez que je m'instruise, et que je vous fasse part
+de mes doutes. Dieu, dites vous, a donné à tous les
+hommes la justice et la conscience pour les avertir, comme
+il leur a donné ce qui leur est nécessaire. Dieu
+ayant donné à l'homme la justice et la conscience, ces
+deux vertus sont innées dans l'homme, et deviennent
+un attribut de son être. Il s'ensuite de toute nécessité
+que l'homme doit agir en conséquence, et qu'il ne saurait
+être ni injuste ni sans remords, ne pouvant combattre
+un instinct attaché à son essence. L'expérience
+prouve le contraire. Si la justice était un attribut de
+notre être, la chicane serait bannie; les avocats mourraient
+de faim.... Les vertus ne sont qu'accidentelles
+et relatives à la société. L'amour-propre a donné le
+jour à la justice.... Le trouble ne peut qu'enfanter
+la peine; la tranquillité est mère du plaisir. Je me suis
+fait une étude particulière d'approfondir le coeur humain.
+Je juge, par ce que je vois, de ce qui à été. Mais je
+m'enfonce trop dans cette matière, et pourrais bien,
+comme Icare, me voir précipiter du haut des cieux.
+J'attends vos décisions avec impatience; je les regarderai
+comme des oracles. Conduisez-moi dans le chemin
+de la vérité, et soyez persuadé qu'il n'y en à point de
+plus évidente que le désir que j'ai de vous prouver que
+je suis votre sincère amie.</p>
+
+<p>Auguste 1757. Madame, mon coeur est touché plus
+que jamais de la bonté et de la confiance que votre
+altesse royale daigne me témoigner. Comment ne serais-je
+pas attendri avec transport? Je vois que c'est uniquement
+votre belle âme qui vous rend malheureuse.
+Je me sens né pour être attaché avec idolâtrie à des
+esprits supérieurs et sensibles qui pensent comme vous.
+Vous savez combien dans le fond j'ai toujours été
+attaché au roi votre frère. Plus ma vieillesse est tranquille,
+plus j'ai renoncé à tout, plus je me suis fait une
+patrie de la retraite, et plus je suis dévoué à ce roi
+philosophe. Je ne lui écris rien que je ne pense du
+fond de mon coeur, rien que je ne croie très-vrai; et
+si ma lettre paraît convenable à votre altesse royale, je
+la supplie de la protéger auprès de lui comme les précédentes.»</p>
+
+<p>De la Margrave le 19 auguste: «On ne connaît
+ses amis que dans le malheur. La lettre que vous
+m'avez écrite, fait bien honneur à votre façon de penser.
+Je ne saurais vous témoigner combien je suis sensible
+à votre procédé. Le roi l'est autant que moi. Vous
+trouverez ci-joint un billet qu'il m'a ordonné de vous
+remettre. Ce grand homme est toujours le même. Il
+soutient ses infortunes avec un courage et une fermeté
+dignes de lui.... Je ne puis vous en dire davantage;
+mon âme est si troublée que je ne sais ce que je fais.
+Mais quoi qu'il puisse arriver, soyez persuadé que je
+suis plus que jamais votre amie.»</p>
+
+<p>De la même le 12 septembre: «Votre lettre m'a
+sensiblement touchée.... Je ne me suis jamais piquée
+d'être philosophe. J'ai fait mes efforts pour le
+devenir. Le peu de progrès que j'ai fait m'a appris à
+mépriser les grandeurs et les richesses; mais je n'ai rien
+trouvé dans la philosophie qui puisse guérir les plaies
+du coeur, que le moyen de s'affranchir de ses maux en
+cessant de vivre. L'état où je suis est pire que la
+mort. Je vois le plus grand homme du siècle, mon
+frère, mon ami, réduit à la plus affreuse extrémité. Je
+vois ma famille entière exposée aux dangers et aux
+périls; ma patrie déchirée par d'impitoyables ennemis;
+le pays où je suis, peut-être menacé de pareils malheurs.
+Plût au ciel que je fusse chargée toute seule des maux
+que je viens de vous décrire! je les souffrirais et avec
+fermeté. Pardonnez-moi ce détail. Vous m'engagez,
+par la part que vous prenez à ce qui me regarde, de
+vous ouvrir mon coeur. Hélas! l'espoir en est presque
+banni....»</p>
+
+<p>De la même le 16 octobre; «Accablée par les maux
+de l'esprit et du corps, je ne puis vous écrire qu'une
+petite lettre. Vous en trouverez une ci-jointe qui vous
+récompensera au centuple de ma brièveté. Notre situation
+est toujours la même. Un tombeau fait notre point de
+vue. Quoique tout semble perdu, il nous reste des
+choses qu'on ne pourra nous enlever: c'est la fermeté
+et les sentimens du coeur....»</p>
+
+<p>De la même le 27 décembre: «Si mon corps voulait
+se prêter aux insinuations de mon esprit, vous recevriez
+toutes les postes de mes nouvelles. Je suis, me direz-vous,
+aussi cacochyme que vous, et cependant j'écris.
+A cela je vous réponds qu'il n'y a qu'un Voltaire dans
+le monde, et qu'il ne doit pas juger d'autrui par lui-même.
+Voila bien du bavardage....»</p>
+
+<p>Ces exemples prouvent surabondamment quelle étroite
+et intime amitié liait la Margrave et Voltaire. De plus
+elles témoignent de la vie contente et heureuse que la
+femme auguste menait après avoir vaincu le profond
+chagrin de sa vie conjugale. Frédéric l'aime tendrement,
+il l'adore même, c'est elle seule qu'il fait lire au fond
+de son âme, et il se montre vraiment ingénieux pour
+multiplier les témoignages de son affection. L'amitié de
+Voltaire survit même à la mort de la Margrave; jamais
+la moindre dissonance ne troubla leurs relations.</p>
+
+<p>Wilhelmine était l'intermédiaire, quand Voltaire par
+ses insolences tomba en disgrâce et avait dut quitter
+Berlin. C'est par ses mains que passa la rare correspondance
+de Voltaire avec le roi jusqu' à ce qu'elle
+eut réussi à rétablir entre eux des rapports directs.</p>
+
+<p>Malheureusement la santé de la Margrave allait en
+déclinant. Un séjour au midi de la France et en Italie
+n'avait pas eu le succès attendu et espéré. De plus les
+événements parurent s'accorder pour mettre le trouble
+dans son âme.</p>
+
+<p>A peine de retour à Bareith éclate la guerre de
+Sept Ans, et elle se consume de soucis au sujet de son
+frère bien-aimé.</p>
+
+<p>Dans ces moments difficiles se manifeste toute la
+noblesse de son âme. Elle écrit à Frédéric: «Votre
+sort décidera du mien, je ne survivrai ni à vos infortunes,
+ni à celles de ma maison; vous pouvez compter
+c'est ma ferme résolution.»</p>
+
+<p>Frédéric répond à cette sublime tendresse par un
+sentiment non moins affectueux. Elle soit sa consolation
+et sa confiance, lui écrit-il, et sa lettre du 7 juillet 1757
+prouve qu'il prend ces mots à la lettre: «Vous avez
+trop de bonté de vous donner tant de peine pour mes
+affaires. Je suis confus d'abuser si étrangement de votre
+indulgence. Puisque, ma chère soeur, vous voulez vous
+charger du grand ouvrage de la paix, je vous supplie de
+vouloir envoyer ce M. de Mirabeau en France. Je me
+chargerai volontiers de sa dépense; il pourra offrir
+jusqu'à cinq cent mille écus à la favorite pour la paix,
+et il pourrait pousser ses offres beaucoup au delà, si
+en-même temps on pouvait l'engager à nous procurer
+quelques avantages. Vous sentez tous les ménagements
+dont j'ai besoin dans cette affaire, et combien peu j'y
+dois paraître; le moindre vent qu'on en aurait en Angleterre
+pourrait tout perdre. Je crois que votre émissaire
+pourrait s'adresser de même à son parent qui est devenu
+ministre, et dont le crédit augmente de jour en jour.
+Enfin je m'en rapporte à vous. A qui pourrais-je mieux
+confier les intérêts d'un pays que je dois rendre heureux
+qu'à une soeur que j'adore et qui, quoique bien plus
+accomplie, est un autre moi-même?...»
+Le 13 juillet dans une épître de trois grandes pages
+Frédéric ouvre son coeur à sa soeur et lui trace un tableau
+désespéré de sa situation. Avant de terminer il
+Dit: «... Je vous demande mille pardons; je ne
+vous parle pendant trois grandes pages que de mes
+affaires; ce serait étrangement abuser de l'amitié de tout
+autre. Mais, ma chère soeur, je connais votre amitié,
+et je suis persuadé que vous ne me voulez point de
+mal quand je vous ouvre mon coeur; il est tout à vous,
+étant rempli des sentiments de la plus tendre estime
+avec laquelle je suis....»</p>
+
+<p>En lui apprenant la victoire de Weissenfels, il ajoute:
+«... A présent je descendrai en paix dans la tombe,
+depuis que la réputation et l'honneur de ma nation est
+sauvé. Nous pouvons être malheureux, mais nous ne
+serons pas déshonorés. Vous, ma chère soeur, ma bonne,
+divine et tendre soeur, qui daignez vous intéresser au
+sort d'un frère qui vous adore daignez participer à ma
+joie. Je vous embrasse de tout mon coeur. Adieu....«
+Frédéric fit aussi des vers pour célébrer la soeur,
+et il ne pouvait ériger en son honneur un plus digne
+monument que dans la strophe:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">«Dans mes jours fortunés où dans ma décadence</p>
+<p class="i16">Vous goûtiez mon bonheur, vous pleuriez mes revers</p>
+<p class="i16">Quoi! Pourrais-je oublier cette amitié constante,</p>
+<p class="i16">Sensible, secourable, et toujours agissante,</p>
+<p class="i16">Qui me récompensait des maux que j'ai soufferts?</p>
+<p class="i16">Ô vous, mon seul refuge! Ô mon port, mon asile!</p>
+<p class="i16">Votre voix étouffait ma douleur indocile,</p>
+<p class="i16">Et, fort de vos vertus, je bravais l'univers.»</p>
+</div></div>
+
+<p>Wilhelmine respirait plus librement quand les messages
+des victoires remportées arrivaient à l'Ermitage.
+Cependant les transports de joie n'y étaient point bruyants.
+La santé de la Margrave avait toujours été délicate:
+les souffrances des derniers mois et surtout les
+inquiétudes poignantes que lui causait le sort de son
+frère bien aimé achevèrent de l'ébranler.</p>
+
+<p>Le prince Henri qui venait de Bamberg rendre
+une courte visite à la Margrave prévoyait la mort
+prochaine, il s'empressa d'en informer le roi. Celui-ci
+répondit aussitôt: «... Ne m'ôtez pas,
+je vous conjure, l'espérance, qui est la seule ressource
+des malheureux, pensez que je suis né et
+élevé avec ma soeur de Bareith, que ces premiers attachements
+sont indissolubles, qu'entre nous jamais la plus
+vive tendresse n'a reçu la moindre altération, que nous
+avons des corps séparés, mais que nous n'avons qu'une
+âme....»</p>
+
+<p>Et à la Margrave elle-même il écrivit: «... Je
+suis si plein de vous, de vos dangers et de ma reconnaissance,
+que, éveillé comme en rêve, en prose comme
+en poésie, votre image régne également dans mon esprit,
+et fixe toutes mes pensées. Veuille le ciel exaucer les
+voeux que je lui adresse tous les jours pour votre convalescence!
+Cothénius (médecin du roi) est en chemin;
+je le diviniserai, s'il sauve la personne du monde qui
+me tient le plus à coeur, que je respecte et vénère, et
+dont je suis jusqu'au moment que je rendrai mon corps
+aux éléments, ma très-chère soeur, etc....»
+Mais toute cette affection était impuissante à retarder
+le dénouement fatal. Dans la même nuit, à l'heure
+même où Frédéric était surpris par l'attaque imprévue
+de Hochkirch, l'âme de Wilhelmine s'envola. Ses dernières
+pensées furent pour son frère. Elle demande
+qu'on mît les lettres de Frédéric sur son coeur, car
+elle voulait les emporter dans la tombe. Elle défendit
+de faire son éloge, devant son cercueil on devait parler
+de la vanité de toutes les choses terrestres. Sa dépouille
+mortelle devait être inhumée simplement, sans aucunes
+pompes et dans un profond silence.</p>
+
+<p>Tout se fit selon son désir; seules les lettres de
+Frédéric ne l'accompagnèrent pas dans sa dernière
+demeure. Elles nous sont restées comme le témoignage
+immortel de la noblesse de Wilhelmine, de son attachement
+fidèle qui ne se démentit point jusqu'à sa dernière
+heure.</p>
+
+<p>La nouvelle de sa mort terrasse Frédéric, un instant
+il parut succomber à sa douleur. Il ne peut écrire
+au prince Henri que ces mots: «Grand Dieu! Ma soeur
+de Bareith!» Mais que ces mots sont profondément sentis!
+Comme ils retentissent dans tout coeur sensible!
+Le journal de Catt, lecteur du roi, contient des descriptions
+navrantes de scènes de douleur que le roi renouvelait
+au souvenir de sa soeur favorite. Il écrit le
+17 octobre: «Je le trouvai ce matin triste et les larmes
+aux yeux.... Jamais je ne vis tant d'affliction.» On
+pourrait aisément multiplier les citations analogues, qui
+prouvaient que la douleur de Frédéric fut aussi durable
+que sincère et profonde.</p>
+
+<p>Comme il l'aimait! Aussi veut-il, que tout l'univers
+s'associe à sa douleur. Le plus grand poète du siècle
+lui doit ériger un monument en vers. Il écrit à Voltaire:
+«... il faut que toute l'Europe pleure avec
+moi une vertu peu connue... il faut que tout le
+monde sache qu'elle est digne de l'immortalité, est c'est
+à vous de l'y placer. On dit qu'Apelles était le seul
+digne de peindre Alexandre: je crois votre plume la
+seule digne de rendre ce service à celle qui sera le
+sujet éternel de mes larmes....»</p>
+
+<p>Malgré la tristesse profonde de son âme Voltaire
+accède immédiatement au désir du roi. Il éprouve
+même une sorte de satisfaction de pouvoir dire un
+dernier adieu à l'amie avec laquelle il avait été si
+étroitement lié.</p>
+
+<p>Nous sommes à la fin de notre tâche. Bien que
+le sujet soit loin d'être épuisé,--il faudrait des volumes
+entiers pour dépeindre la Margrave dans sa correspondance--le
+résumé que nous venons de donner de
+sa vie de 1743 à 1758 suffira pour les lecteurs de ses
+Mémoires.</p>
+
+<p>Nous espérons avoir éveillé l'intérêt et la sympathie
+du public pour la Margrave, la femme la plus éminente
+du XVIIIième siècle par les qualités de son intelligence.</p>
+
+<p>Nous terminons en citant un des vers dans lesquels
+Voltaire lui a dressé un monument immortel:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">Ô Bareith! ô vertus! ô grâces adorées!</p>
+<p class="i16">Femme sans préjugés, sans vince et sans erreur,</p>
+<p class="i16">Quand la mort t'enleva de ces tristes contrées,</p>
+<p class="i16">De ce séjour de sang, de rapine et de l'horreur;</p>
+<p class="i20">Les nations acharnées</p>
+<p class="i20">De leurs haines forcenées</p>
+<p class="i20">Suspendirent les fureurs:</p>
+<p class="i20">Les discordes s'arrêtèrent;</p>
+<p class="i20">Tous les peuples s'accordèrent</p>
+<p class="i20">A t'honorer de leurs pleurs.</p>
+</div></div>
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+<br><br><br>
+<hr>
+<p class="mid">Typographie Fr. Stollberg, Mersebourg.</p>
+
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Wilhelmine Friederike
+Sophie (margrave de Bayreuth) Vol. II, by Frédérique Sophie Wilhelmine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE WILHELMINE ***
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
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