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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:36:18 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires de Wilhelmine Friederike Sophie (margrave de Bayreuth) Vol. II + Soeur de Frédéric le Grand (2 volumes) + +Author: Frédérique Sophie Wilhelmine + +Release Date: January 14, 2009 [EBook #27809] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE WILHELMINE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> +<p class="mid">FRÉDÉRIQUE SOPHIE WILHELMINE, MARGRAVE DE BAREITH,</p> +<br><br><br> + +<h2>MÉMOIRES</h2> + +<h5>DE</h5> + +<h1>FRÉDÉRIQUE SOPHIE<br> +WILHELMINE,</h1> + +<h3>MARGRAVE DE BAREITH,</h3> + +<h5>SOEUR DE</h5> + +<h2>FRÉDÉRIC LE GRAND,</h2> + +<h5>DEPUIS</h5> + +<h4>L'ANNÉE 1706 JUSQU'À 1742,</h4> + +<h3>ÉCRITS DE SA MAIN.</h3> +<hr class="short"> + +<p class="mid">TROISIÈME ÉDITION, CONTINUÉE JUSQU'A 1758 ET ORNÉE<br> +DU PORTRAIT DE LA MARGRAVE.</p> + +<h5>TOME DEUXIÈME.</h5> +<hr class="short"> + +<p class="mid">LEIPZIG.<br> +H. BARSDORF.<br> +1889.</p> + +<br><br><br> + + +<h2>1732.</h2> + + + + +<p> +Une nouvelle époque fit l'ouverture de 1732. Il y +avoit déjà quelque temps que je me trouvois fort incommodée; +j'en avois attribué la cause à l'agitation continuelle +de mon esprit accablé de tant d'adversités +différentes. Je voulus faire mes dévotions; je pris une +défaillance à l'église, que dura quelques heures. Je me +trouvai au lit en revenant à moi, entourée de la reine +et d'une foule de monde, qui étoit accouru pour me +secourir. Le médecin jugea que j'étois enceinte. On +m'en badina beaucoup, mais je ne fis aucune attention +à tout ce qu'on me dit. Je souffrois trop; j'eus plusieurs +foiblesses tout ce jour-là, ce qui m'empêcha de +me lever. La reine me fit dire le lendemain, qu'elle +viendroit le soir célébrer les rois chez moi. Cette petite +fête fût assez triste; ceux qui y étoient, sembloient +touchés de me perdre, ils avoient tous les larmes aux +yeux. Je pris un tendre congé de la Margrave Philippe; +mon mariage n'avoit point altéré notre amitié, +et je me sentis attendrie de me séparer de me amies.</p> + +<p>Le lendemain (7. Janvier) nous nous rendîmes à +Potsdam. La roi m'y reçut à bras ouverts. L'espérance +de se voir bientôt grand-père lui causoit une joie inconcevable, +il m'accabloit de caresses et d'attentions. Je +profitai de ces bonnes dispositions par lui demander +une grâce. Mdme: de Sonsfeld avoit trois nièces, +filles du général Marwitz; sa soeur étant morte, elle +les avoit fait élever. Ces trois filles, dont l'aînée avoit +14 ans, étoient héritières d'un bien très-considérable. +Sa tante souhaitoit amener cette aînée avec elle à +Bareith, pour achever de la former; elle n'osoit cependant +accomplir ses désirs sans une permission expresse +du roi; ce prince ayant fait une ordonnance, par laquelle +il étoit défendu à toutes les filles riches de sortir de +son pays, sous peine de confiscation de tout leur bien. +Le roi m'accorda cette faveur à condition que je lui +engageasse ma parole d'honneur de ne point marier cette +fille hors de ses états<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>; en quoi je le satisfis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> Comme cet article est de conséquence pour la suite de ces +mémoires, je prie le lecteur d'y faire attention.</blockquote> + +<p>Le jour de mon départ étant enfin fixé au 11. +Janvier, je résolus de faire une dernière tentative pour +attendrir ce prince. Je trouvai moyen de lui parler en +particulier, et de lui ouvrir mon coeur. Je fis l'apologie +de ma conduite passée, sans compromettre la reine; je +lui peignis avec les couleurs les plus touchantes la douleur +que m'avoit causée sa disgrâce; j'y ajoutai un portrait +naïf de ma situation présente, le suppliant par tout +ce qu'il y avoit de plus sacré de ne point m'abandonner, +et de m'accorder son secours et sa protection. Mon +discours fit son effet; il fondoit en larmes, ne pouvant +me répondre à force de sanglots: il m'expliquoit ses +pensées par ses embrassemens. Faisant enfin un +effort sur lui, je suis au désespoir, me dit-il, de ne vous +avoir pas connue; on m'avoit fait un si horrible portrait +de vous, que je vous ai haïe autant que je vous chéris +présentement. Si je m'étois adressé à vous, je me serois +épargné bien du chagrin et à vous aussi; mais on m'a +empêché de vous parler, en me représentant que vous +étiez plus méchante que ce diable, et que vous me +porteriez à des extrémités que j'ai mieux aimé éviter. +Votre mère par ses intrigues est en partie cause du +malheur de la famille; j'ai été trompé et dupé de tout +côté, mais j'ai les mains liées, et quoique mon coeur soit +navré, il faut que je laisse ces iniquités impunies. Je +pris le parti de la reine et lui représentai, que ses intentions +avoient été bonnes, que l'amitié seule, qu'elle +avoit eue pour mon frère et pour moi, l'avoit portée +à en agir comme elle avoit fait, qu'ainsi il ne pouvoit +lui en vouloir du mal. N'entrons point dans ce détail +me répondit-il, ce qui est passé est passé, je veux bien +l'oublier. Pour vous, ma chère fille, soyez persuadée +que vous m'êtes la plus chère de la famille, et que je +vous tiendrai religieusement les promesses que je vous +ai faites, de vous avantager plus que mes autres enfans; +continuez d'avoir de la confiance en moi, et comptez +toujours sur mon secours et sur ma protection. Je suis +trop affligé pour prendre congé de vous; embrassez votre +époux de ma part, je suis si touché que je ne puis le +voir. Il se retira tout en larmes. Je me retirai de mon +côté en sanglotant, et me rendis chez la reine. Ma +séparation d'avec elle ne fut point si touchante que celle +du roi; malgré mes soumissions et mes tendres caresses +elle resta froide comme glace, sans s'émouvoir ni me +faire la moindre amitié. Le duc de Holstein me +conduisit au carosse, où je montai avec le prince et +Mdme. de Sonsfeld.</p> + +<p>J'arrivai heureusement le même soir à Closterzin, +qui étoit le premier gîte. La seconde journée de mon +voyage ne fut pas si heureuse que la première. Mon +carosse versa de mon côté; deux paires de pistolets +chargés et deux coffres forts, qu'on y avoit fourrés, je +ne sais pourquoi, me tombèrent sur le corps sans me faire +le moindre mal. Mdme. de Sonsfeld me crut morte; +sa frayeur l'aveugloit si fort, qu'elle ne cessoit de crier +comme une excommuniée: mon Dieu, Seigneur Jésus; +ayez pitié de nous. Je crus qu'elle étoit blessée, ce +qui m'alarma plus que la chûte; je le lui demandai. +Eh mon Dieu! non, Madame, me dit-elle, je ne crains +que pour vous. Le prince héréditaire plus mort que +vif étoit sauté par la portière; il n'avoit pas le courage +de me demander si je m'étois fait mal. Cette scène me +parut comique; j'étois chargée comme un mulet de +tout le bagage qui étoit dans la voiture, dont on ne me +débarrassa qu'avec peine. Le Margrave me porta sur +un champ couvert de neige. Il geloit à pierre fendre, +mes souliers prirent à la glace; je courois risque d'avoir +le sort de la femme de Loth et de devenir statue de +glace, si ma suite ne fût arrivée pour me tirer de là. +Mes dames pleuroient et se lamentoient, croyant pour +sûr que je ferois une fausse-couche; on m'arrosoit de +toutes sortes d'esprits et on vouloit me faire avaler de +vilaines drogues, dont je ne voulus point. On releva +enfin le carosse et je continuai mon voyage.</p> + +<p>Mr. de Burstel, conseiller privé du roi, m'accompagnoit, +et devoit prendre à Bareith la qualité de ministre +à cette cour. Il se rendit chez ma gouvernante, +dès que nous fumes arrivés à Torgow, et la chargea de +me représenter, que quoique je ne me ressentisse point +de la chûte que je venois de faire, la prudence exigeoit +que je m'arrêtasse quelques jours en chemin, pour parer +les mauvaises suites qui pourroient en arriver. Mdme. +de Sonsfeld et Mr. de Voit furent du même sentiment. +Ils firent tellement peur au prince, que tout ce +que je pus obtenir fut d'aller le lendemain jusqu'à +Leipsic. Je comptois m'y divertir; la foire, qui est une +des plus fameuses d'Allemagne, s'y tenant alors. Il y +avoit toujours pendant ce temps beaucoup d'étrangers +dans cette ville, où la cour de Dresde se rendoit ordinairement.</p> + +<p>Nous y arrivâmes le jour suivant. Par décorum +je me mis d'abord au lit. Je m'informai tout de suite, +s'il y avoit beaucoup de monde? Mais ô douleur! La +foire étoit finie et la cour aussi bien que les étrangers +étoient partis la veille. Au lieu de m'amuser je +m'ennuyai cruellement les deux jours que je fus obligée +de m'y arrêter. Fatiguée d'harangues et de cérémonies +j'en partis enfin, pour continuer mon voyage. +Il se passa fort heureusement à la frayeur près, que me +causèrent les rochers et les précipices; les chemins +étoient abominables. Quoiqu'il fît un froid terrible, +j'aimai mieux marcher que d'être secouée.</p> + +<p>J'arrivai enfin à Hoff, première ville du territoire +de Bareith. On m'y reçut en cérémonie au bruit du +canon. La bourgeoisie sous les armes bordoit les rues +jusqu'au château. Le Maréchal de Reitzenstein avec +quelques Mrs. de la cour et toute la noblesse immédiate +du Vogtland m'attendoient au bas de l'escalier (si on +peut appeler tel une espèce d'échelle de bois), et me +conduisirent dans mon appartement. Mr. de Reitzenstein +me complimenta de la part du Margrave sur +mon arrivée dans son pays. J'essuyai ensuite une longue +harangue de la noblesse. Mr. de Voit m'avoit fort priée +de faire bon accueil à ces gens-là. Il est connu que la maison +d'Autriche a donné certains privilèges à la noblesse aux +dépens des princes; ces privilèges sont entièrement injustes +et ne tendent qu'à abaisser les souverains de l'empire. +Ceux-ci n'ont jamais voulu les reconnoître; chaque gentilhomme +immédiat prétend être aussi souverain chez lui +que le prince, dont il est vassal, ce qui cause des procès +et des chicanes perpétuelles. Celle du Vogtland s'étoit +séparée du reste, s'étant brouillée avec les autres cantons. +Le Margrave avoit saisi cette occasion pour la réduire +à quelques privilèges près, sur le pied de ses autres +vassaux; mais non content de cela, il avoit tenté peu +avant mon mariage de les dépouiller encore de ceux +qu'il leur avoit laissés. Ces Mrs., n'étant pas d'humeur +de le souffrir, s'étoient rebellés et avoient causé une +émeute qui eût devenir funeste, si on ne l'avoit appaisée. +Les esprits étoient encore fort aigris à mon arrivée. +Mr. de Voit, d'une très-illustre famille immédiate, mais +d'un autre canton, n'ayant point de terres dans le Margraviat, +fit envisager au prince, que pour rétablir la tranquillité, +il falloit tâcher de gagner ses gens par la douceur +et par les bonnes façons. Ils étoient tous de grande +maison et il y en avoit de fort riches. On croira sans +doute que leurs manières y répondoient? point de tout! +J'en vis une trentaine, dont la plupart étoient des +Reitzensteins. C'étoient tous des visages à épouvanter +les petits enfans; leurs physionomies étoient à +demi couvertes de teignasses en guise de perruques, où +des poux d'aussi antique origine que la leur, avoient +établi leur domicile depuis des temps immémoriaux; +leur hétéroclite figure étoit attifée de vêtemens qui ne +le cédoient point aux poux pour l'ancienneté; c'étoit un +héritage de leurs ancêtres, qui les avoient transmis de +père en fils; la plupart n'étoient point faits sur leurs +tailles; l'or en étoit si éraillé, qu'on ne pouvoit le reconnoître; +c'étoit pourtant leur habit de cérémonie, et ils +se croyoient pour le moins aussi respectables sous ces +antiques haillons que l'Empereur, revêtu de ceux de +Charlemagne. Leurs façons grossières accompagnoient +parfaitement leur accoûtrement, on les eût pris pour des +manans; pour surcroît d'agrément la plupart étoient +galeux. J'eus toutes les peines du monde de m'empêcher +de rire en considérant ces figures. Ce ne fut pas tout, +on me présenta un moment après des animaux d'une +autre espèce; c'étoient les ecclésiastiques, d'ont il fallut +encore écouter la harangue. Ceux-ci avoient des fraises +autour du cou, qui sembloient de petits paniers, tant +elles étoient grandes. Celui que me complimenta nasilloit +et parloit si lentement, que je crus perdre patience. Je +me défis enfin de cette arche de Noë et me mis à table, +où les premiers de la noblesse furent invités. J'entamai +diverses matières indifférentes pour faire raisonner ces +automates; sans en pouvoir tirer que oui ou non; ne +sachant plus que dire, je m'avisai de parler d'économie. +Au seul nom leur esprit se développa; j'appris en un +moment le détail de leur ménage et de tout ce qui y +appartient; il s'éleva même une dispute fort spirituelle +et intéressante pour eux. Les uns soutenoient que le +bétail du bas pays étoit plus beau et rapportoit plus +que celui des montagnes, quelques beaux-esprits de leur +troupe prétendoient le contraire. Je ne dis mot à tout +cela et j'allois m'endormir d'ennui, quand on vint m'avertir +de la part de Mr. Voit, qu'il falloit commencer à boire +dans un grand verre à la santé du Margrave. On m'en +apporta un de si copieuse taille, que j'aurois pu y +fourrer ma tête, avec cela il étoit si pesant, que peu +s'en fallut que je ne le laissasse tomber. Le Maréchal +de la cour répliqua à mon début buvant à ma santé, +celle du roi, de la reine, et enfin de tous mes frères et +soeurs suivit. Je fus éreintée à force de révérences, et +dans un instant je me trouvai en compagnie de 34 +ivrognes, ivres à n'en pouvoir plus. Fatiguée comme +un chien et rassasiée à rendre les tripes et les boyaux +de tous ces désastreux visages, je me levai enfin et me +retirai fort peu édifiée de ce premier début. Pour +comble de chagrin on m'annonça qu'il falloit encore +m'arrêter à Hoff le lendemain, n'étant pas séant de +voyager le dimanche. On me régala d'un sermon très-convenable +à la compagnie de la veille. Le ministre +nous fit un détail historique, critique et scandaleux de +tous les mariages qui s'étoient faits depuis la création, +à commencer par celui d'Adam et d'Eve jusqu'au temps +de Noë; il se piqua de bien circonstancier les faits, ce +qui causa des éclats de rire des hommes et nous fit +rougir de honte. Le repas fut semblable au précédent. +J'eus une nouvelle fête l'après-midi; ce fut de recevoir +la cour femelle, que je n'avois point encore vue; c'étoient +les chastes épouses des Mrs. de la noblesse. +Elles ne le cédoient en rien à leurs chers époux. +Qu'on se figure des monstres coiffés en marrons ou plutôt +en nids d'hirondelles, leurs cheveux étant postiches +et remplis de crasse et de vilenies? Leur habillement +étoit aussi antique que ceux de leurs maris; cinquante +noeuds de rubans de toutes couleurs en relevoient le +lustre; des révérences gauches et souvent réitérées accompagnoient +tout cela. Je n'ai rien vu de plus comique. +Il y avoit quelques-unes de ces guenons qui avoient été +à la cour, celles-ci jouoient les rôles des petits-maîtres +à Paris, elles se donnoient des airs et des grâces, que +les autres s'efforçoient d'imiter. Ajoutez à cela la façon +dont elles nous examinoient, rien ne peut s'imaginer de +plus ridicule et de plus risible.</p> + +<p>Je partis enfin le jour suivant pour aller à Gefress, +où le Margrave m'attendoit. Il me reçut dans un méchant +cabaret; pour me consoler de ce mauvais gîte, +il m'assura que l'Empereur Joseph y avoit passé une +nuit. Il me fit beaucoup de politesses, et nous accabla +d'amitiés le prince et moi. Après souper il me mena +dans ma chambre de lit, où il m'entretint deux heures +debout. La conversation ne roula que sur Télémaque +et sur l'histoire romaine par Amelot de Houssayes; les +deux uniques livres qu'il eût lus, aussi les savoit-il par +coeur comme les prêtres leur bréviaire. Le bon +prince, ne possédoit pas l'éloquence; ses raisonnemens +étoient comparables aux vieux sermons qu'on fait +lire pour s'endormir. Ma grossesse commençoit à m'incommoder +beaucoup. Je me trouvai mal et serois tombée +tout de mon long, si le prince ne m'eût soutenue. J'eus +une terrible foiblesse, dont je ne revins que quelques +heures après. Quoiqu'encore fort indisposée, je partis +le lendemain pour Bareith, qui n'en étoit éloignée que +de trois milles.</p> + +<p>J'y arrivai enfin le 22. de Janvier à six heures du +soir. On sera peut-être curieux de savoir mon entrée; +la voici. A une portée de fusil de la ville je fus +haranguée de la part du Margrave par Mr. de Dobenek, +grand-balli de Bareith. C'étoit une grande figure +tout d'une venue, affectant de parler un allemand épuré +et possédant l'art déclamatoire des comédiens germaniques, +d'ailleurs très-bon et honnête homme. Nous entrâmes +peu après en ville au bruit d'une triple décharge +du canon. Le carosse où étoient les Mrs. commença +la marche; puis suivoit le mien, attelé de six haridelles +de poste; ensuite mes dames; après les gens de la +chambre et enfin six ou sept chariots de bagages fermoient +la marche. Je fus un peu piquée de cette réception, +mais je n'en fis rien remarquer. Le Margrave +et les deux princesses ses filles me reçurent au bas de +l'escalier avec la cour; il me conduisit d'abord à mon +appartement. Il étoit si beau, qu'il mérite bien que je +m'y arrête un moment. J'y fus introduite par un long +corridor, tapissé de toile d'araignées et si crasseux, que +cela faisoit mal au coeur. J'entrai dans une grande +chambre, dont le plafond, quoique antique, faisoit le +plus grand ornement; la hautelice qui y étoit, avoit +été, à ce que je crois, fort belle de son temps, +pour lors elle étoit si vieille et si ternie, qu'on ne pouvoit +deviner ce qu'elle représentoit qu'avec l'aide d'un +microscope; les figures en étoient en grand et les +visages si troués et passés, qu'il sembloit que ce fussent +des spectres. Le cabinet prochain étoit meublé d'une +brocatelle couleur de crasse; à côté de celui-ci on en +trouvoit un second, dont l'ameublement de damas vert +piqué faisoit un effet admirable; je dis piqué, car il +étoit en lambeaux, la toile paroissant par-tout. J'entrai +dans ma chambre de lit, dont tout l'assortiment étoit +de damas vert avec des aigles d'or éraillés. Mon +lit étoit si beau et si neuf, qu'en quinze jours de +temps il n'avoit plus de rideaux, car dès qu'on y +touchoit ils se déchiroient. Cette magnificence à +laquelle je n'étois pas accoutumée, me surprit extrêmement. +Le Margrave me fit donner un fauteuil; nous +nous assîmes tous pour faire la belle conversation, où +Télémaque et Amelot ne furent point oubliés. On me +présenta ensuite les Mrs. de la cour et les étrangers; +en voici le portrait, à commencer par le Margrave.</p> + +<p>Ce prince, alors âgé de 43 ans, étoit plus beau +que laid; sa physionomie fausse ne prévenoit point, +on peut la compter au nombre de celles qui ne +promettent rien; sa maigreur étoit extrême et ses +jambes cagneuses; il n'avoit ni air ni grâce, quoiqu'il +s'efforçât de s'en donner; son corps cacochyme contenoit +un génie fort borné, il connoissoit si peu son +foible, qu'il s'imaginoit avoir beaucoup d'esprit; il +étoit très-poli, sans posséder cette aisance de manières +qui doit assaisonner la politesse; infatué d'amour propre, +il ne parlait que de sa justice et de son grand art +de régner; il vouloit passer pour avoir de la fermeté +et s'en piquoit même, mais en sa place il avoit beaucoup +de timidité et de foiblesse; il étoit faux, jaloux +et soupçonneux; ce dernier défaut étoit en quelque +façon pardonnable, ce prince ne l'ayant contracté qu'à +force d'avoir été dupé par des gens auxquels il avoit +donné sa confiance; il n'avoit aucune application pour +les affaires, la lecture de Télémaque et d'Amelot lui +avoit gâté l'esprit, il en tiroit des maximes de morale, +qui convenoient à son caractère et à ses passions; sa +conduite étoit un mélange de haut et de bas, tantôt il +faisoit l'Empereur et introduisoit des étiquettes ridicules, +qui ne lui convenoient pas, et d'un autre côté il +s'abaissoit jusqu'à oublier sa dignité; il n'étoit ni avare +ni généreux, et ne donnoit jamais sans qu'on l'en fit +souvenir; son plus grand défaut étoit d'aimer le vin, il +buvoit depuis le matin jusqu'au soir, ce qui contribuoit +beaucoup à lui affoiblir l'esprit. Je crois que dans le +fond il n'avoit pas le coeur mauvais. Sa popularité lui +avoit attiré l'amour de ses sujets; malgré son peu de +génie il étoit doué de beaucoup de pénétration et connoissoit +à fond ceux qui composoient son ministère et +sa cour. Ce prince se piquoit d'être physionomiste, et +de pouvoir par cet art approfondir le caractère de ceux +que étoient autour de lui. Plusieurs coquins, dont il se +servoit comme d'espions, lui faisoient faire des injustices +par leurs faux rapports; j'en ai souvent éprouvé les +calomnies.</p> + +<p>La princesse Charlotte, sa fille aînée, pouvoit +passer pour une vraie beauté, mais ce n'étoit qu'une +belle statue, étant tout-à-fait simple et ayant quelquefois +l'esprit dérangé.</p> + +<p>La seconde, nommée Wilhelmine, étoit grande et +bienfaite, mais point jolie; elle en étoit récompensée +du côté de l'esprit; elle étoit la favorite de son père, +qu'elle avoit gouverné totalement jusqu'à mon arrivée; +son humeur étoit fort intrigante; à ce défaut elle joignoit +ceux d'une hauteur insupportable, d'une fausseté +infinie et de beaucoup de coquetterie. Elle s'en est +entièrement corrigée depuis son mariage, et je puis dire +qu'elle possède, présentement autant de bonnes qualités +qu'elle en avoit alors de mauvaises.</p> + +<p>Mdme. de Gravenreuther, leur gouvernante, +étoit une bonne campagnarde, qui ne leur servoit que +de compagnie.</p> + +<p>Mr. le Baron Stein, premier ministre et d'une +très-grande et illustre maison; il a des manières et du +monde; c'est un fort honnête homme, mais qui ne +pêche pas du côté de l'esprit; il est du nombre de ces +gens qui disent oui à tout, et qui ne pensent pas plus +loin que leur nez.</p> + +<p>Mr. de Voit, mon grand maître, aussi d'illustre +maison que ce dernier, étoit second ministre. C'est un +homme de mise qui a beaucoup voyagé, et a été dans +le grand monde; il est assez agréable dans la société +et avec cela homme de bien; sa hauteur et son ton +décisif le rendoient odieux; son désir de dominer lui +faisoit commettre des fautes grossières; son peu de +fermeté et ses peurs paniques lui avoient fait donner le +surnom de père des difficultés. En effet il prenoit +ombrage de tout, et s'inquiétoit perpétuellement sans +rime ni raison.</p> + +<p>Mr. de Fischer, aussi ministre, de roturier, qu'il +étoit, s'étoit poussé peu à peu jusqu'à ce qu'il fut parvenu +à cet emploi. Il avoit le mérite des gens de sa +sorte, qui s'élèvent ordinairement dans la bonne fortune, +et oublient la bassesse de leur extraction; il tranchoit +du grand seigneur; son caractère brouillon, intrigant et +ambitieux ne valoit rien, il possédoit alors la confiance +du Margrave; fâché de n'avoir eu aucune part à mon +mariage et que Mr. de Voit, dont il étoit l'ennemi +juré, y eût travaillé, il fit retomber sur le prince et sur +moi toute sa rage et nous a causé de cruels chagrins.</p> + +<p>Mr. de Corff, grand-écuyer, pouvoit passer avec +raison pour le plus grand lourdaud de son siècle; il +n'avoit pas le sens commun et s'imaginoit avoir beaucoup +d'esprit, c'étoit ce qu'on appelle ordinairement une +méchante bête, car il étoit intrigant et rapporteur.</p> + +<p>Le grand-veneur de Gleichen est un bon et +honnête homme, qui ne se mêle que de son métier; +sa physionomie ostrogothique porte l'empreinte de son +sort; les cornes d'Actéon convenoient à son métier; il +les porte avec patience, ayant consenti à se séparer de +sa femme, qui les lui avoit plantées, pour lui faire +épouser son amant. J'ai vu très-souvent cette dame en +compagnie de ses deux maris; celui-ci vit encore, le +second, qui étoit Mr. de Berghover, est mort.</p> + +<p>Le colonel de Reitzenstein est un très-méchant +homme, rempli de vices sans mélange de vertus; il n'est +plus en service.</p> + +<p>Mr. de Wittinghoff étoit la copie de celui-ci. +Je passe le reste sous silence, n'ayant fait mention de +ceux-ci que parce qu'ils sont relatifs à ces mémoires.</p> + +<p>Je fus très-mal édifiée de cette cour, et encore plus +de la mauvaise chère que nous fîmes ce soir-là; c'étoient +des ragoûts à la diable, assaisonnés de vin aigre, de +gros raisins et d'ognons. Je me trouvai mal à la fin +du repas et fus obligée de me retirer. On n'avoit pas +eu les moindres attentions pour moi, mes appartemens +n'avoient pas été chauffés, les fenêtres y étoient en +pièces, ce qui causoit un froid insoutenable. Je fus +malade à mourir toute la nuit, que je passai en souffrances +et à faire de tristes réflexions sur ma situation. Je me +trouvai dans un nouveau monde avec des gens plus +semblables à des villageois qu'à des courtisans; la pauvreté +regnoit partout; j'avois beau chercher ces richesses +qu'on m'avoit tant vantées, je n'en voyois pas la moindre +apparence. Le prince s'efforçoit de me consoler; je +l'aimois passionnément; la conformité d'humeur et de +caractère lie les coeurs; elle se trouvoit en nous, et +c'étoit l'unique soulagement que je trouvasse à mes peines.</p> + +<p>Je tins appartement le lendemain. Je trouvai les +dames aussi désagréables que les hommes. La Baronne +de Stein ne voulut point céder le pas à ma gouvernante. +Je priai le Margrave d'y mettre ordre; il me le +promit, mais n'en fit rien.</p> + +<p>Le jour suivant il y eut table de cérémonie. Il y +en avoit beaucoup dans ce temps-là; je décrirai celle-ci. +Le bruit des tymbales et des trompettes se fit entendre +à trois reprises différentes; savoir à onze heures, à onze +et demie et enfin à midi. Le prince, suivi de toute la +cour, se rendit à ce dernier signal chez son père, qu'il +conduisit chez moi. Tout le monde étoit en habit de +gala fort propre. Mr. de Reitzenstein nous avertit +qu'on avoit servi; il passa devant avec son bâton de +Maréchal. Le Margrave me donna la main et me mena +dans une grande salle, meublée de la même brocatelle +couleur de crasse, qui étoit dans mon cabinet. La table +de 20 couverts étoit placée sur une estrade sous le dais; +la garde l'environnoit. Je fus placée au haut bout. Il +n'y eut que Mr. de Burstel et les ministres qui y +fussent invités; le reste de la cour resta derrière nous, +jusqu'à ce que le premier service fût levé. Il n'y eut +que ma gouvernante qui dînât avec nous. On but plus +de trente santés au bruit des tymbales, des trompettes +et du canon. Cette insupportable cérémonie dura trois +heures, qui me parurent des siècles, étant malade à n'en +pouvoir plus. J'avois des foiblesses continuelles et ne +pouvois manger ni boire quoi que ce fût. Le Margrave +me régala encore de plusieurs fêtes, dont je ne pus jouir +à cause de mes incommodités; je ne fus même plus en +état d'aller à table. Ma gouvernante me tenoit compagnie +et mangeoit à la dérobée, pour m'épargner la +peine que me causoit le manger. En revanche j'étois +obsédée toute l'après-midi par le Margrave, qui m'incommodoit +et me gênoit cruellement. On lui représenta +enfin, que je déperissois si fort, qu'il seroit à +craindre que je ne fisse une fausse-couche, puisqu'il +m'empêchoit par ses visites de prendre mes commodités. +J'étois très-satisfaite de lui et m'attendois à mener +une vie paisible. Je comptais sans mon hôte. Ma +carrière d'adversités n'étoit point encore à son terme.</p> + +<p>La princesse Wilhelmine et Mr. de Fischer +au désespoir de l'ascendant que je gagnois sur l'esprit +du Margrave, troublèrent notre belle union. Je fus +assez sotte pour donner lieu à la première brouillerie. +Je ne ménage point mon amour propre et j'avoue sincèrement +mes fautes. Mr. de Voit avoit obtenu +son poste de grand-maître auprès de moi par l'intercession +du roi. Le Margrave jaloux et soupçonneux, +fâché de voir qu'il s'attachoit au prince et à moi, +avoit conçu une violente aversion contre lui, laquelle +toutefois il avoit si bien dissimulée, que personne que +Mr. Fischer ne s'en étoit aperçu. Celui-ci, ennemi +juré de Voit, son émule dans la faveur de ce prince, +saisit cette occasion pour l'animer encore plus contre +lui. Il lui fit concevoir, que Mr. de Voit, étant de la +noblesse immédiate, ne manqueroit pas de prévenir le +prince héréditaire en faveur de ceux qui en étoient; +que cela pouvoit tirer à de fâcheuses conséquences; que +la noblesse du Vogtland, étant fort mécontente, pouvoit +former un parti, pour le forcer à se démettre de la régence +en faveur de son fils; que selon toutes les apparences +le roi soutiendrait hautement ce dernier; que les +intérêts de ce prince étoient si étroitement liés avec ceux +de l'Empereur, qu'on ne pouvoit douter que ce dernier +n'agît de concert avec le roi, pour réduire le Margrave +à prendre le parti du roi Victor Amédée de Sardaigne +en abdiquant. Ce pompeux galimatias de Mr. Fischer +porta coup. Le Margrave n'examina point le peu de +solidité qu'il y avoit dans son raisonnement. Il ne +dépend point de l'Empereur de forcer un prince souverain +à se démettre de la régence, ni même de le +mettre au ban de l'empire sans l'aveu de tout le corps +germanique. C'étoit aussi le même Mr. Fischer qui +avoit ordonné mon entrée à Bareith, et qui avoit conseillé +à ce prince de commencer par nous mortifier et +à nous tenir bas. Les attentions infinies que j'avois +pour lui, le tenoient encore en balance; d'ailleurs il +n'avoit jamais trouvé Mr. de Voit ni chez le prince +ni chez moi, lorsqu'il y étoit venu à l'improviste, et +peut-être ses soupçons se seroient-ils évanouis, si la +conjoncture, que je vais rapporter, n'eût réveillé ses +alarmes.</p> + +<p>Mr. de Voit vint me prier un jour de représenter +au Margrave, que malgré toutes les peines qu'il s'étoit +données, de faire réussir mon mariage, il n'en avoit pas +reçu la moindre récompense; que même le prince ne +lui avoit pas donné un sol de traitement de plus pour +l'emploi qu'il exerçoit auprès de moi, quoique cette +charge l'engageât à des dépenses inévitables, auxquelles +il n'étoit pas en état de suffire; qu'il me supplioit donc +de faire ensorte que le Margrave lui conférât le grand-bailliage +de Hoff, qu'il lui avoit déjà promis plusieurs +fois. Je trouvai sa demande si juste, que je ne fis +aucune difficulté de lui accorder mon intercession. Je +voulus prendre mon temps.</p> + +<p>Le Margrave m'avoit témoigné plusieurs fois, qu'il +avoit envie de voir la vaisselle d'argent que le roi m'avoit +donnée. Je lui dis en badinant, que je voulois le traiter, +pour la lui montrer dans son lustre. Le prince à +quelques jours de là l'invita de ma part. Il y eut bal +avant le souper. Le Margrave paroissoit de fort bonne +humeur; la mauvaise y succéda en nous mettant à +table. On me dit après, qu'il avoit changé de couleur +en jetant les yeux sur ma vaisselle, qui étoit très-belle +et beaucoup plus magnifique que la sienne. Il sut si +bien se contraindre, qu'il se remit d'abord. Il me disoit +mille choses obligeantes, en m'assurant que je lui étois +plus chère que tous ses propres enfans. Je pris de +là occasion de lui présenter la lettre de Mr. Voit, +en le priant de m'accorder la première grâce que je lui +demandois. Il prit la lettre avec emportement. Je vous +supplie, Madame, me dit-il, d'épargner à l'avenir vos +sollicitations; lorsque je veux faire des faveurs aux gens, +j'y pense de moi-même et n'ai besoin de personne pour +m'en faire souvenir. Ma surprise m'empêcha de répondre. +Il se leva un moment après. J'étois outrée contre +lui; j'avoue mon foible. J'avois été élevée dans des +idées de grandeurs, destinée successivement à occuper +les premiers trônes de l'Europe; j'étoit imbue des sentimens +qu'on m'avoit insinués à Berlin, où on ne parle du +roi que comme du premier et du plus puissant monarque +de ce vaste hémisphère; on y traite les princes de +l'empire et même les électeurs comme ses vassaux, qu'il +peut exterminer quand il le juge à propos. Je croyois +par ces faux préjugés le Margrave fort honoré de +m'avoir pour belle-fille, et ne pouvois digérer le peu +d'égard qu'il me marquoit en cette occasion; un refus +obligeant ne m'auroit point choquée, son air furibond, +son geste et enfin la manière sèche dont il m'avoit répondu, +me piquoient vivement. J'en fis des plaintes +amères à Burstel. Celui-ci, n'ayant jamais été employé +dans les affaires d'état, avoit les mêmes préventions que +moi; il étoit vif et bouillant; au lieu de m'appaiser il +acheva de m'aigrir. Ma gouvernante, qui étoit présente, +me voyant fort émue, appréhenda pour ma santé. Les +invectives de Burstel l'avoient animée; pleine d'un +faux zèle elle s'approcha du Margrave, auquel elle +reprocha avec beaucoup de douceur son peu de considération. +Ce prince lui donna une réplique brusque; +elle y répondit, et en un mot ils se disputèrent d'importance, +ce qui mit fin au bal.</p> + +<p>Dès que nous fûmes retirés, le prince, qui étoit +déjà informé de toute cette scène, m'amena Burstel +et Voit. Il étoit jeune et bouillant; c'étoit un bruit du +diable. Nous parlions tous à la fois; Mdme. de Sonsfeld +pleuroit sans dire mot; enfin tout ce tracas finit +sans pouvoir convenir de rien.</p> + +<p>Le jour suivant le Maréchal de Reitzenstein fut +chargé de laver la tête à Mr. de Voit. Il lui remit +une mercuriale par écrit de la part du Margrave, sur ce +qu'il s'étoit adressé à moi pour obtenir des grâces. +Ce prince lui fit même l'avanie de lui faire redemander +son ordre, sous prétexte, qu'ayant celui de St. Jean, il +ne pouvoit les porter tous deux à la fois. Ce Maréchal +étoit très-honnête homme et bien intentionné. Il pria +Mr. de Voit de m'avertir, que ce prince étoit dans +une terrible colère contre moi et surtout contre Mdme. +de Sonsfeld; qu'il avoit dessein d'écrire au roi, pour +se plaindre de sa conduite et le prier de la rappeler à +Berlin. Voit me conta toutes ses choses en présence +de Burstel. Celui-ci voulut envoyer sur le champ +une estaffette au roi, pour l'informer de tout ce tripotage. +J'étois de son avis, quoiqu'il fût très-mauvais. Par +bonheur ma gouvernante eut plus de sang froid; elle lui +conseilla, de faire le méchant en présence de ceux qu'il +connoissoit pour espions du Margrave, et de leur faire +accroire, qu'il auroit dépêché cet exprès à Berlin, si je +ne l'en avois empêché. Cet expédient réussit; les discours +simulés de Burstel lui furent rapportés. Il en +eut peur; ma feinte générosité le charma si fort, qu'il +m'écrivit le lendemain une lettre fort civile. J'y répondis +de même, et le racommodement se fit du moins en +apparence; car dans le fond il ne m'aimoit point, ce +dernier trait ayant réveillé tous ses soupçons.</p> + +<p>Peu de temps après je reçus des lettres de mon +frère, remplies de jérémiades. «Jusqu'ici, me mandoit-il, +mon sort a été assez doux. J'ai vécu tranquillement dans +ma garnison; ma flûte, mes livres et quelques gens +affectionnés m'y ont fait passer une vie fort paisible. +On veut me forcer de l'abandonner, pour me marier +avec la princesse de Bevern, que je ne connois point; +on m'a extorqué un oui qui m'a causé bien de la peine. +Faudra-t-il toujours être tyrannisé, sans espoir de changement? +Encore si ma chère soeur étoit ici, j'endurerois +tout avec patience.»</p> + +<p>Je fus fort touché de l'affliction de mon frère. Je +l'aimois passionnément; cette marque de retour et de +confiance me fit un sensible plaisir. La reine me +notifia quelques postes après les promesses du prince +royal. Voici ce qu'elle me mandoit de ma future +belle-soeur.</p> + +<p>«La princesse est belle, mais sotte comme un +panier, elle n'a pas la moindre éducation. Je ne sais +comment mon fils s'accommodera de cette guenuche.»</p> + +<p>Cette nouvelle outre le chagrin qu'elle me causa, +par l'intérêt que je prenois au destin de mon frère, +m'en attira d'autres. La princesse Wilhelmine s'étoit +flatté jusqu'alors de l'épouser; dans l'idée que je pouvois +y contribuer, elle m'avoit fait toutes les avances imaginables. +J'avois pris ses caresses pour argent comptant, +ne m'étant point doutée de son dessein. J'aurois fort +souhaité qu'une de mes belles-soeurs eût pu convenir à +mon frère. On voit bien par le portrait que j'en ai +tracé, qu'elles n'étoient point son fait. Quoiqu'il en soit, +elle fut fort piquée contre moi, s'imaginant que je lui +avois été contraire, et que je n'avois pas fait un +rapport assez avantageux d'elle à la reine. Sa jalousie, +jointe à son dépit, la porta à se venger. Elle en trouva +l'occasion peu après, comme je vais le dire.</p> + +<p>Je reçus encore en ce temps-là une lettre de mon +frère. Il me mandoit, qu'ayant beaucoup de choses à +me dire, qu'il n'osoit confier à la plume, il avoit persuadé +le prince Alexandre, apanage de Wurtemberg, de passer +par Bareith, pour m'informer de tout ce qui se passoit. Je +fis avertir le Margrave de cette visite. Ce prince n'aimoit +ni le monde ni les étrangers, parcequ'il ne savoit que leur +dire et que cela l'embarassoit. Il contrefit le malade, +pour ne pas recevoir le duc, et me fit prier de faire +les honneurs dans son absence. Le duc arriva fort tard. +Après les premiers complimens il s'acquitta des commissions +de mon frère, en me disant, qu'il étoit au +désespoir de se marier; que la princesse étoit si mal +élevée, qu'elle ne répondit que oui ou non à tout ce +qu'on lui disoit; que bien des gens croyoient qu'elle étoit +muette par politique, un défaut, qu'elle avoit à la langue, +l'empêchant de s'exprimer intelligiblement. Il m'assura, +que Sekendorff et Grumkow étoient toujours les +tout-puissans auprès du roi, et que la reine, malgré la +contrainte qu'elle se faisoit devant le monde, étoit +plongée dans un cruel chagrin. Notre conversation fut +un peu longue; elle étoit trop intéressante pour la finir +sitôt. On lui présenta ensuite les deux princesses; il +les salua sans leur rien dire. Je passai mon temps si +agréablement avec lui, que je le conjurai de rester +encore le lendemain. La princesse Wilhelmine fit +la diablesse de ce que je ne l'avois pas présentée d'abord +au duc, et que je m'étois entretenue si long-temps avec +lui. Elle commença par ma gouvernante, qu'elle traita +de Turc à More, pour finir avec moi. Mdme. de Sonsfeld, +qui n'étoit pas endurante, et qui avec justice ne +croyoit pas qu'elle fût en droit de la maltraiter, lui dit +vertement son fait. Je conservai quelque temps mon +sang-froid, qu'elle me fit perdre à la fin, je lui répondis +quelques piquanteries et la laissai là.</p> + +<p>Dès que le duc fut parti, elle dépêcha une Italienne, +qui étoit sa femme de chambre, au Margrave pour le +prier de lui accorder audience. Cette créature étoit +méchante comme un diable; la chronique scandaleuse +disoit, qu'elle étoit maîtresse de ce prince; je crois +pourtant qu'on lui faisoit fort. Elle eut un long tête-à-tête +avec lui, pour préparer son esprit à ce que la +princesse avoit à lui dire. Il dîna ce jour seul avec sa +fille. Je fus fort surprise de lui trouver l'après-midi les +yeux gros et rouges. Je lui demandai, si elle avoit du +chagrin, ayant l'air d'avoir pleuré? Elle me répondit +d'un ton ironique, qu'elle étoit enrhumée et qu'elle seroit +bien folle de s'affliger, son père lui témoignant toutes +les bontés et amitiés qu'elle pouvoit désirer. J'avois +trop d'expérience pour être dupée. Je m'aperçus d'abord +qu'il y avoit quelque intrigue en campagne contre moi; +plusieurs bien intentionés me confirmèrent dans cette +pensée, en m'avertissant qu'elle disoit pis que pendre +de moi à tout le monde. Elle avoit effectivement si +bien aigri le Margrave, que depuis ce temps-là il m'a +joué bien des mauvais tours. Elle se plaignoit surtout +que je la traitais comme une servante, ce qui étoit +entièrement faux. Non contente de semer la discorde +entre son père et moi, elle voulut aussi me brouiller +avec le prince. Elle l'obsédoit continuellement, couroit +à la chasse et se promenoit tout le jour avec lui, de +façon que je ne le voyois presque plus.</p> + +<p>Comme il faisoit mauvais temps et que j'étois fort +incommodée je ne pouvois sortir. Je faisois semblant +de dormir l'après-midi, pour me défaire de mes dames +et pleurer à mon aise. L'amitié du prince pouvoit seule +soulager mes peines, je me voyois à la veille de la +perdre par les machinations de ma belle-soeur. J'étois +si pauvre, que je n'avois pas de quoi me faire un habit; +j'avois dépensé d'avance deux quartiers qu'on m'avoit +donnés à Berlin, en présens indispensables, que j'avois +été obligée d'y faire. Le roi ni la reine n'avoient voulu +me donner un sol; personne ne vouloit me prêter, ce +qui me mettoit dans une grande nécessité. J'étois comme +la brebis parmi les loups, dans une cour, ou plutôt +dans un village, parmi des brutaux méchans et dangereux, +sans la moindre récréation. Malade et le coeur rempli +de chagrin, Mdme. de Sonsfeld tâchoit de me consoler, +mais dans le fond elle étoit aussi triste que moi. Je +tenois cependant bonne contenance et m'efforcois de regagner +le Margrave. Je fais trêve à mes lamentations, +pour rapporter encore une scène comique.</p> + +<p>La St. George approchoit. Le Margrave Christian +Ernst avoit institué l'ordre de l'aigle rouge ce +jour-là; depuis ce temps on le célébroit toujours avec +pompe et cérémonie. Le Margrave créoit des chevaliers, +auxquels il ne le donnoit qu'à moins qu'ils ne +fussent de très-grande maison. Cet ordre étoit si +distingué, que plusieurs princes le portoient. Quoique +fort foible et accablée, je suivis la cour au Brandebourger, +maison de plaisance, toute proche de la ville. Je +n'ai jamais rien vu de plus beau pour la situation; le +bâtiment est rempli de défauts et assez incommode; le +jardin sans être grand est joli; il est borné par un lac, +au milieu duquel il y a une île, où on a pratiqué un +port; on y voit une petite flotte, composée de yachts +et de galères, ce qui fait un coup-d'oeil charmant. On +fit une triple décharge du port et des vaisseaux, après +quoi les fanfares des trompettes et le bruit des tymbales +se fit entendre à trois reprises différentes. A la dernière +nous nous rendîmes en procession, le prince avec +les Mrs. et moi avec les dames, chez le Margrave. Il +étoit debout, fort richement vêtu, à côté d'une table, +sur laquelle il s'appuyoit d'une main, pour imiter l'étiquette +de Vienne. Il tâchoit même de contrefaire l'Empereur, +et affectoit un air grave et soi-disant majestueux, +pour inspirer du respect. Il n'y réussit pas avec moi; +je trouvai cela si ridicule, que j'eus bien de la peine à +conserver mon sérieux. Le prince et moi fûmes les +premiers admis à l'audience; ensuite les princesses, après +quoi tout le monde entra pêle-mêle. Lorsqu'il fut assez +rassasié de complimens, il conféra l'ordre à deux Mrs., +auxquels il fit une harangue assez mauvaise et assez mal +prononcée. On fit encore une décharge de canons, +après quoi on se mit à table. Je n'y pus rester qu'un +moment, ne pouvant supporter l'odeur du manger. +Toutes les santés furent saluées de trois coups de canons. +On y but copieusement; tout étoit ivre mort, hors le +prince. Quoique nous fussions au mois d'Avril, il faisoit +un froid insoutenable. Un heureux accident nous fit +retourner en ville et nous épargna deux ennuyantes fêtes, +telles que celle que je viens de décrire, qui dévoient +encore se donner. Le feu prit la nuit dans les chambres +des dames, qui étoient au dessus de moi; mon appartement +en fut si endommagé, que je ne pus y demeurer. +Je fus charmée de me retrouver à Bareith, le froid +m'ayant fait beaucoup de mal.</p> + +<p>Je me trouvai quelque temps après à demi-terme. +Mdme. de Sonsfeld le fit savoir au Margrave par +Mr. de Reitzenstein. Celui-ci lui demanda ses ordres, +pour faire prier Dieu pour moi dans les églises, comme +cela se pratique par-tout. Ce prince fit un grand éclat +de rire, et lui répondit, que c'étoit une feinte de ma +gouvernante, puisqu'il savoit positivement que je n'étois +pas enceinte. Comme j'étois fort menue et que ma +grossesse ne paroissoit guère, la princesse Wilhelmine +lui avoit fait accroire qu'il n'en étoit rien. On eut +toutes les peines du monde à le lui persuader. Mr. de +Burstel fut obligé de lui en parler, pour obtenir que +je fusse insérée dans la prière. Il est impossible de +décrire quelle joie cette nouvelle causa dans le pays. +L'extrême satisfaction qu'on en ressentit piqua le Margrave +jusqu'au fond du coeur; malgré toute sa dissimulation +on remarquoit combien il en étoit fâché. +Sa mauvaise humeur augmenta par les insinuations +de sa fille et de Mr. Fischer, qui lui soufflèrent +aux oreilles, que son fils étoit plus aimé que lui et +que tout le monde se tourneroit du côté du soleil +levant. Ce prince quitta même sa contrainte et dit +hautement, qu'il souhaitoit que j'accouchasse d'une fille, +puisque si j'avois un fils, il seroit forcé, selon mon contrat +de mariage, de me donner une augmentation de +revenus. Rempli de rage il tira un soir le prince à +part dans mon premier cabinet; après l'avoir long-temps +querellé sur ses prétendues liaisons avec la noblesse immédiate, +il exigea un aveu sincère de ses intrigues. Le +prince eut beau jurer de son innocence et lui représenter, +que cette fiction n'étoit inventée que par de méchantes +gens, qui ne cherchoient qu'à les brouiller, il +ne put le détromper et ne fit que l'animer davantage. +Plein d'emportement il saisit son fils au collet et levoit +déjà sa canne pour le frapper, si je n'étois apparue. +Le prince s'étoit emparé de la canne et tâchoit de se +défaire de lui, pour s'enfuir. Qu'on juge de ma frayeur! +Ma présence lui fit lâcher prise et le décontenança; il +me donna le bon soir et se retira.</p> + +<p>Le prince ne se possédoit pas. J'eus une peine extrême +à le tranquilliser; comme il a le coeur très-bon, +je l'appaisai à force de remonstrances et le fis consentir +à faire des soumissions à son père. Le raccommodement +se fit le jour suivant. Je pris de là occasion d'avoir +un éclaircissement avec le Margrave. Je lui parlai si +fortement et le persuadai si bien de la fausseté de ses +soupçons, qu'il me promit de m'avertir à l'avenir de tout +le mal qu'on lui diroit du prince et de moi. Cette réconciliation +fut un coup de foudre pour ma belle-soeur; +elle appréhenda d'en être la victime, elle se trompoit; +j'étois trop généreuse pour me venger.</p> + +<p>Je me fis saigner quelque temps après, ce qui me +causa une si grande révolution, que je fus très-mal pendant +quelques jours. Ma belle-soeur ne me quitta +presque point, et eut toutes sortes d'attentions pour +moi. Je prévis qu'elle avoit quelque dessein, sans pouvoir +le deviner. Elle me le découvrit elle-même un +jour qu'elle étoit seule avec moi. Je me flatte, Madame, +me dit-elle, que vous avez quelques bontés pour moi, +ce qui m'engage à vous parler avec confiance. Malgré +l'amitié que mon père a pour moi, il néglige entièrement +le soin de mon établissement; je cours risque de rester +à reverdir, si on ne le porte à y penser. Je connois +mon cousin; le prince héréditaire d'Ostfrise; nous nous +sommes aimés depuis notre tendre jeunesse et notre inclination +s'est accrue avec l'âge. Sa mère, qui est ma +tante, souhaite passionnément notre mariage; elle a prié +plusieurs fois mon père de m'envoyer en Ostfrise, l'assurant +qu'elle me traiteroit comme sa propre fille et me +feroit épouser son fils, s'il m'agréoit encore. Je supplie +donc, au nom de Dieu! votre Altesse royale, de persuader +mon père de consentir à mes désirs, en me permettant +d'aller à Aurich, où je brûle déjà d'être.</p> + +<p>Je me trouvai embarrassée, ne sachant que lui répondre, +et craignant que cette confidence ne fût un artifice +pour approfondir mes pensées. Je suis au désespoir, +lui repartis-je, de ne pouvoir vous être utile dans le +service que vous exigez de moi; j'ai fait voeu de ne +jamais me mêler de mariage et ne puis consentir à engager +le Margrave de vous éloigner. D'ailleurs, ma +chère soeur, la démarche que vous méditez est fort délicate, +et mérite que vous la pesiez mûrement, avant d'en parler +au prince; vous ne pouvez partir d'ici sans avoir +une promesse de mariage dans les formes. Il y a long-temps +que vous n'avez vu le prince d'Ostfrise, êtes-vous +sûre que vous le retrouverez tel qu'il vous a quittée, et +que vos inclinations mutuelles ne seront point changées? +Vous seriez fort malheureuse en ce cas, car après avoir +fait le premier pas, vous seriez forcée de l'épouser ou +de couvrir votre maison d'opprobre. Ne vous précipitez +donc pas, et ne faites rien sans avoir bien délibéré +sur le pour et le contre. Elle se prit à pleurer chaudement, +disant que j'avois une haine invétérée contre +elle, ne voulant pas seulement lui prêter mon secours +pour la rendre heureuse; qu'elle n'avoit pas le courage +déparier elle même à son père sur ce sujet; qu'elle me +conjuroit de ne la point abandonner et de lui parler de +sa part. Je cédai enfin à ses instances et m'acquittai +de ma commission.</p> + +<p>Le Margrave fut fort surpris en apprenant les +intentions de sa fille. Il la fit venir sur-le-champ, ne +pouvant croire que ce fût tout de bon. Elle tomba +d'accord de tout ce que j'avois avancé et le supplia +très-fortement, de consentir à ses désirs. Ce prince +lui fit les mêmes objections que moi, mais elle le +pressa tant et tant, qu'il lui accorda son aveu. Je n'avois +point été présente à cette conversation. Le Margrave +écrivit le même jour à la princesse sa soeur, et lui +manda qu'il lui enverroit sa fille, si elle lui donnoit des +sûretés suffisantes pour son mariage. Je laisse là cette +matière jusqu'à la réponse, qui n'arriva que quelques +temps après.</p> + +<p>L'Empereur et l'Impératrice se rendirent environ en +celui-ci au Carlsbad, pour s'y servir des bains et des +eaux minérales. Ce prince n'avoit que trois princesses, +l'Archiduc étant mort en 17..... On se flattoit que +ces bains, très-renommés pour la fécondité, procureroient +un Archiduc à l'Impératrice et accompliroient par +là les voeux de toute l'Allemagne. Plusieurs mauvais +politiques, dont notre cour fourmilloit, conseillèrent au +Margrave d'y aller rendre ses devoirs à l'Empereur. Le +prince le pria de souffrir qu'il pût l'y accompagner, ce +qui lui fut enfin accordé d'assez mauvaise grâce. Ils +partirent ensemble avec une suite assez mesquine. Quoique +Carlsbad ne fût qu'à 12 milles de Bareith, le Margrave +trouva moyen de ne les faire qu'en quatre jours; +il s'arrêtoit à tous les quarts de mille pour manger et +pour boire. Ce voyage ne lui procura pas la satisfaction +qu'il s'étoit promise. L'Empereur et l'Impératrice distinguèrent +beaucoup le prince héréditaire et ne s'entretinrent +avec le Margrave que de moi, ce qui le piqua fort. Il +maltraita pendant tout le temps le pauvre prince, qui fut +toujours enfermé dans sa maison, sans oser aller en compagnie.</p> + +<p>A leur retour nous allâmes à l'hermitage, maison +de plaisance, unique dans son genre. Je remets à en +faire la description dans un autre lieu. La princesse +d'Eutingen, épouse du comte de Hohenlow-Veikersheim, +vint m'y trouver. Cette princesse, cousine +de l'Impératrice du côté de sa mère étoit fort laide, +mais fort sensée. Le Margrave qui la connoissoit depuis +maintes années, l'aimoit et avoit beaucoup de confiance +en elle. Il y avoit déjà long-temps que la princesse +Charlotte tomboit dans une noire mélancolie. Son +père, à l'instigation de la princesse Wilhelmine, ne +pouvoit la souffrir et la maltraitoit; sa soeur en agissoit +fort mal avec elle et se faisoit un plaisir de la turlupiner, +étant jalouse de sa beauté. Malgré les soins que je +m'étois donnés, pour la mettre bien avec son père, je +n'avois pu y réussir. Elle ouvrit son coeur à celle de +Veikersheim, qui proposa au Margrave de l'emmener +avec elle, pour tâcher de dissiper son humeur noire. +Elles partirent donc ensemble.</p> + +<p>Les réponses d'Ostirise arrivèrent dans ce temps-là. +La princesse donna toutes les sûretés qu'on avoit +exigées pour le mariage de sa nièce et de son fils. Le +départ de celle-ci fut fixé en trois semaines. Quoique +je n'eusse jamais parlé sur son sujet au prince, il fut +néanmoins charmé d'en être quitte. La conduite irrégulière +qu'elle menoit, jointe à ses intrigues et au mal qu'il +lui avoit entendu dire ouvertement de moi, l'en avoit +entièrement dégoûté. Le changement qu'elle remarqua +en lui, fut en partie cause de la résolution qu'elle prit +d'aller à Aurich, s'étant toujours flattée de gouverner +son frère et de me tenir par-là sous sa dépendance; +voyant ses espérances déçues, elle préféra de se retirer +et de faire un petit parti, au chagrin de rester oisive au +sein de sa famille, où elle auroit trouvé avec le temps +un meilleur établissement. Le Margrave nous laissa à +l'hermitage et se rendit à Himmelcron, pour pendre +congé d'elle. Elle profita de la douleur que cette +séparation causoit à son père, pour nos rendre de mauvais +services, à quoi elle réussit parfaitement. Elle ne +fut regrettée que de lui et des brouillons de la cour. +Je passois ce peu de jours fort tranquillement à l'hermitage. +Le Margrave y dérangea nos petits plaisirs par +son retour; je puis les appeler petits, car ils étoient bien +médiocres.</p> + +<p>Mr. de Burstel prit son audience de congé et +retourna à Berlin fort mal satisfait de ce prince. Malgré +toutes les défenses que je lui avois faites, il informa le +roi de notre triste situation. Ce prince, qui avoit naturellement +le coeur bon, fut touché de son récit et du pitoyable +état de ma santé. Voici ce qu'il m'écrivit de main +propre sur ce sujet; je le copie mot pour mot.</p> + +<p>«Je suis bien fâché, ma chère fille, qu'on vous +chagrine tant. Quoique vous ne me l'écriviez point, je +sais fort bien que c'est cela qui vous rend malade. Il +faut que vous veniez ici auprès de votre père et de votre +mère qui vous aiment; je vous ferai préparer un bon +logement, pour que vous puissiez accoucher ici. Comptez +que je vous témoignerai mon amitié et que j'aurai toute +ma vie soin de vous.»</p> + +<p>J'en reçus encore plusieurs aussi pressantes que +celle-ci. J'étois mourante; mes fréquentes foibles avoient +fait place à des suffocations; je devenois toute noire, +les yeux me sortoient de la tête et la respiration me +manquoit si fort, que j'étois toujours sur le point d'étouffer, +tout mon sang se portant à la poitrine. On avoit fait +assembler les médecins de la ville, pour faire une consultation. +Tout le monde opinoit à la saignée, mais ces +Mrs. ne le voulurent pas. Jamais, disoient-ils, on n'a +saigné une femme enceinte deux fois et surtout au pied. +Ils ajoutoient que ces abus qui s'étoient introduits en +France, étoient diamétralement opposés aux règles de +leur art. Quoi que je puisse leur dire, ils ne voulurent +point en avoir le démenti, de crainte de commettre un +crime de lèse-faculté. Je crus, malgré toutes mes infirmités, +être encore assez forte pour soutenir le voyage +de Berlin. Je vivois dans un esclavage affreux. Je +n'osois sortir ni faire la moindre chose sans permission; +lorsque je parlois deux fois de suite à quelqu'un, je le +rendois malheureux; quand le prince montoit à cheval, +on disoit qu'il ruinoit les chevaux; lorsqu'il alloit à la +chasse, on l'accusoit de détruire le gibier; s'il restoit +en chambre, il y faisoit des intrigues; de quelque façon +qu'il se conduisît, tout étoit crime et les querelles et +mercuriales ne cessoient point. Nous résolûmes donc +d'aller à Berlin, pour nous soustraire à cette tyrannie. +Je priai le roi d'en écrire au Margrave; il le fit en termes +très-obligeants. Le Margrave fut charmé de trouver ce +prétexte de nous éloigner. Le prince ni moi n'étions +point en état de payer le voyage, il fallut donc en +parler à son père. Il n'eut garde de faire des difficultés +et m'envoya le lendemain 1000 florins. La somme étoit +si modique, qu'elle suffisoit à peine pour faire la moitié +du chemin; je trouvai le reste dans la bourse de mes +dames et de mes pauvres domestiques. Nous étions à +la fin de Juin, je devois accoucher au mois d'Août.</p> + +<p>Le public murmuroit beaucoup contre ce voyage +et en attribuoit la cause aux mauvaises façons du Margrave. +Ces plaintes lui furent rapportées; jaloux de sa +renommée il voulut se disculper de ces accusations. Il +choisit Mr. Dobenek, comme l'homme le plus éloquent +de sa cour, pour me persuader de rester à Bareith. Sa +rhétorique théâtrale ne me toucha point. Je lui répondis +fort obligeamment sans lui rien accorder, m'excusant sur +l'empressement que j'avois, de revoir ma famille, et sur +la parole que j'avois donnée au roi, d'être en peu de +jours à Berlin.</p> + +<p>Je partis le lendemain et arrivai le soir à Himmelcron. +Le Margrave nous y reçut fort amicalement. J'y +trouvai Mr. de Bobenhausen, ministre de Cassel, que +je ne connoissois point; ma maigreur et ma foiblesse le +frappèrent; il conseilla le soir même à ce prince, sur +lequel il avoit quelque ascendant, de ne pas souffrir +que je passasse outre. Le premier médecin du Margrave +d'Anspac qu'on avoit consulté sur mon état, se joignit +à lui et dit hautement, que si je partois on devoit conduire +mon cercueil après moi, puisque je n'endurerois +pas deux postes sans courir risque de la vie. Il tint le +même propos au prince héréditaire, qui ne voulut pas +entendre parler de mon voyage non plus que son +père. Je me vis donc obligée céder aux bonnes raisons +et aux instances qu'ils me firent. Pour comble +d'infortune il fallut rester à Himmelcron. Cette maison +de plaisance avoit été autrefois un couvent de religieuses. +L'abbesse étant devenue protestante, on l'avoit +sécularisé ainsi que ses nonnains; après leur mort il +étoit retombé à la maison. La situation en est assez +belle et le château fort logeable; pour toute promenade +il n'y a qu'un mail, qui égale en beauté et en longueur +celui d'Utrecht; le Margrave y avoit établi une fauconnerie, +on pouvoit voir le vol aux fenêtres du château. +Nous y menions un genre de vie fort triste. Ce +prince s'ennivroit tous les jours avec sa cour; on ne +voyoit que des ivrognes, privés du peu de bon sens qui +leur restoit encore; nous étions environnés d'espions; +tant que le jour duroit, deux méchantes trompettes, accompagnées +de cors de chasse détestables, nous écorchoient +les oreilles. Ce tintamarre m'empêchoit de lire, +ce qui étoit mon unique récréation. J'avois pour lectrice +la petite Marwitz, nièce de ma gouvernante. Cet +enfant, qui n'avoit que quatorze ans, avoit été élevée +par la comtesse de Fink; elle n'avoit ni éducation, ni +sentimens, ni manières. Sa tante se donnoit beaucoup +de peine pour la morigéner; la grande dissipation lui +ôtoit tout le fruit qu'elle s'en promettoit. Cette fille +possédoit un grand fond d'esprit et de mémoire; elle +s'attachoit beaucoup à moi, ce qui me donna le désir +de la former. Je raisonnois tous les jours avec elle sur +notre lecture tâchois de lui inspirer de sentimens et de +lui apprendre à penser juste. J'aurai ample matière de +parler d'elle dans la suite de ces mémoires, où elle a +beaucoup de part.</p> + +<p>Nous partîmes enfin de Himmelcron. Le Margrave +avec le prince allèrent à Selb, petite ville sur les confins +de Bohême, pour assister à une grande chasse, qu'on +y avoit préparée pour eux, et je retournai à l'hermitage.</p> + +<p>J'y arrivai fort malade, les insomnies s'etoient jointes +à mes autres maux, je ne pouvois plus être couchée +sans suffoquer. On fit appeler le médecin; celui-ci +ignorantus ignorantium ignorantissime, me donna triple +dose d'une médecine en elle même assez forte. Je faillis +mourir lorsqu'elle commença à opérer; je tombai d'une +foiblesse dans l'autre, ce qui fit craindre une fausse-couche. +La bonté de mon tempérament et les soins +qu'on prit de moi me rappelèrent à la vie. Une estafette +que je reçus du roi, contribua à ma guérison par +la joie infinie qu'elle me causa. Il me mandoit, que +dans trois jours il comptoit me voir à l'hermitage.</p> + +<p>Ce prince venoit de Prague; il s'étoit donné rendez-vous +avec l'Empereur dans une petite ville, près de +celle-ci, nommée Altrop. On y avoit construit une salle, +qui avoit deux issues pour la commodité du cérémonial. +L'Empereur, l'Impératrice et le roi dévoient arriver en +même temps et entrer chacun par les issues, qui étoient +de leur côté, et rester à leur place à table. Malgré +toutes les représentations qu'on pût faire au roi, il se +rendit le premier à l'endroit assigné et surprit beaucoup +l'Empereur, en allant au devant de lui pour le recevoir; +il lui fit même des complimens peu séans à une tête +couronnée. J'ai ouï souvent depuis conter cette entrevue +à Grumkow. Il enrageoit, disoit-il, dans sa peau +de voir combien son maître s'abaissoit.</p> + +<p>J'envoyai la lettre du roi par estafette au Margrave. +Il m'en renvoya une autre, pour me prier d'avoir soin +de tout ce qui concernoit la réception du roi, et me +mandoit, qu'il resteroit à Selb, qui étoit sur la route, +pour y recevoir ce prince et l'accompagner à l'hermitage. +Il m'avertissoit aussi, que le prince Albert, son +frère, lieutenant-général au service de l'Empereur, et le +prince de Gotha étoient avec lui. Nous étions fort à +l'étroit à l'hermitage quand le Margrave y étoit, on peut +juger qu'il fallut bien se presser pour y loger le roi et +sa suite. Je laissai Mon-plaisir, qui est une métairie +attenante, au Margrave, à son frère et au prince de +Gotha, ce dont il fut très-content. J'avois fini de +faire avec beaucoup de peine mes arrangemens, lorsqu'il +arriva un nouvel incident, qui fut cause de tous les +chagrins que j'essuyai depuis.</p> + +<p>Mr. de Bindemann, celui de toute la cour qui +seul étoit resté auprès de moi, reçut la nuit une lettre +du grand-Maréchal d'Anspac qui l'avertissoit, que le +Margrave et son épouse, avec une suite de plus de cent +personnes, comptoient être le soir suivant à l'hermitage. +Le pauvre Bindemann, quoique fort honnête homme, +n'avoit pas inventé la poudre. Il ne voulut pas me +faire réveiller; l'impossibilité qu'il trouva à loger tout +ce monde, lui fit répondre, que le Margrave se feroit +un plaisir de recevoir celui d'Anspac, mais qu'il se +trouvoit très-embarrassé n'y ayant point de place, puisqu'à +peine on en avoit trouvé assez pour le roi. J'appris +cette nouvelle à mon réveil. J'informai sur-le-champ le +Margrave de ce contre-temps; je lui représentai, que la +cour d'Anspac seroit fort piquée; si on ne trouvoit moyen +de les accommoder à l'hermitage; que j'étois résolue de +camper et de lui céder mes chambres, afin que cette cour +trouvât place à Mon-plaisir. Ce prince me répondit tout +de suite, qu'il ne souffriroit jamais que je sortisse de +mon appartement, qu'il me prioit de lui faire accommoder +une cellule et qu'il comprenoit très-bien, que si on désobligeoit +le Margrave, il en auroit du chagrin tant de +sa part que du côté du roi.</p> + +<p>J'attendis ma soeur jusqu'à huit heures du soir. Son +retardement m'inquiéta; j'envoyai des gens de tous côtés +à sa rencontre, craignant qu'il ne lui fût survenu quelqu'accident. +Mr. de Bindeman remarquant mon trouble: +ne vous alarmez point, Madame, me dit-il d'un air +victorieux, la Margrave ne viendra point, elle a certainement +rebroussé chemin. Comment se peut-il, lui répondis-je, +que vous en sachiez des nouvelles? Ah! Madame, +nous ne sommes pas si sots qu'on se l'imagine, j'ai prévu +l'embarras où ils alloient vous jeter. Il me conta alors +la réponse qu'il avoit faite; il étoit tout fier de cette +belle action. J'en compris d'abord la conséquence et +ne doutai pas un moment, que cela ne causât une terrible +brouillerie entre les deux maisons et ne me privât peut-être +de tous les avantages que pouvoit me procurer la +visite du roi.</p> + +<p>Mr. de Sekendorff, grand-Maréchal d'Anspac, +arriva dans ces entrefaites. J'ai déjà parlé ailleurs de +lui; il étoit digne cousin du ministre à Berlin. Il me +chanta pouille de la part de son maître et de sa maîtresse, +disant, que jamais on n'avoit refusé si désobligeamment +de recevoir un prince proche parent; que le Margrave, +connoissant le peu d'égard et d'amitié qu'on avoit pour +lui, ne se seroit pas avisé de venir nous voir, si le roi +ne le lui eût ordonné; qu'il partoit incessamment, pour +faire des plaintes à ce prince de notre procédé, et qu'il +m'assuroit, que le Margrave avoit juré de ne remettre +de sa vie le pied sur le territoire de Bareith. +Je m'excusai sur la bévue de Bindeman +et le persuadai enfin, que la bêtise de cet homme +étoit cause de ce tripotage. Malgré cela il voulut partir. +Je tâchai cependant de l'amuser, pour avoir le temps +d'avertir le maître de poste de ne lui point donner de +chevaux.</p> + +<p>Je mandai encore le même soir au Margrave ce +qui venoit d'arriver, et dépêchai un exprès à Mr. +Gleichen, grand-forêtier, pour lui ordonner de venir. +Je le chargeai de lettres pour ma soeur et son époux. +Je leur faisois des excuses sur le quiproquo de Bindeman +et les invitai à retourner à l'hermitage. Je passai +une très-mauvaise nuit. Je n'avois d'autre soutien que +le roi; j'appréhendois son courroux, ne doutant point +que ceux d'Anspac ne l'animassent contre moi; je craignois +d'être maltraitée, ce qui m'auroit été mille fois plus +sensible à Bareith qu'à Berlin, par rapport aux suites. +Mr. de Gleichen fut de retour deux heures avant +l'arrivée du roi. Le Margrave et ma soeur répondirent +très-obligeamment aux lettres que je leur avois écrites; +ils furent même charmés de ma façon d'agir, mais ils ne +voulurent point venir, quelques instances que Mr. de +Gleichen leur fit sur ce sujet.</p> + +<p>Le roi me reçu fort gracieusement. Il s'attendrit +me trouvant à peine connoissable, tant j'étois maigre et +abattue. Je voulus le conduire à son appartement, il ne +voulut point le souffrir et me mena au mien, où nous +restâmes seuls. La joie que je ressentois et les caresses +que je lui fis, lui firent plaisir, reconnoissant qu'elles +partoient du coeur. Je lui contois naturellement le +grabuge qu'il y avoit avec le Margrave d'Anspac; je +lui montrai les lettres que Gleichen m'avoit remises et +le suppliai de nous raccommoder. Il est fâcheux, me +dit-il, que Bindeman ait fait cette incartade, et surtout +que vous ayez à faire à des gens sans raison. +Mon gendre s'imagine être Louis XIV; à son avis vous +auriez dû prendre la poste et lui demander pardon; lui +et toute sa cour sont des fous. Cependant je suis très-satisfait +de votre conduite; je vais parler à Sekendorff +et leur faire dire de venir. Que le diable les +emporte s'ils me le refusent. Il sortit en disant ces +mots et lui ordonna, de leur dépêcher une estafette pour +cet effet.</p> + +<p>Grumkow et Sekendorff, le ministre, étoient +de la suite du roi. Je leur fis beaucoup de politesses. +Ils me firent de grands complimens de la part de l'Impératrice +et me dirent, qu'elle avoit parlé de moi au roi +dans les termes les plus avantageux. Ce prince, qui +avoit entendu notre conversation, s'approcha: oui, ma +chère fille, me dit-il, vous devez de la reconnoissance +à cette princesse des sentimens qu'elle a pour vous; +écrivez-lui pour l'en remercier.</p> + +<p>Nous nous mîmes à table. Le roi me donna +la main et s'assit à la première place qu'il trouva. +Il fut de très-bonne humeur; je la dérangeai un +peu. J'étois extrêmement foible et j'avois fait de +grands efforts pour me contraindre; je me trouvai +mal et fus obligée de me retirer. Le roi me suivit; +on eut bien de la peine à le rassurer. Je me levai +le lendemain de bon matin pour le mener promener. +Il trouva cet endroit charmant et surtout mon petit hermitage, +que j'avois fait préparer pour la tabagie. Vous +avez, me dit-il, toutes les attentions imaginables pour +moi, il me semble que je suis chez moi; mes chambres +sont rangées comme à Potsdam, j'y ai trouvé mes +escabelles, mes tables et mes tonneaux pour me laver; +je ne sais comment vous avez fait faire tout cela en si +peu de temps.</p> + +<p>La violence que je me fis de promener si long-temps +me fut fatale. Je pris mes suffocations à dîner +d'une force si terrible, qu'on crut que j'allois expirer. +Comme je devois accoucher à la fin du mois et que +c'étoit le sept, le roi s'imagina que j'étois à mon terme. +Il fit chercher au plus vite son premier médecin Stahl, +qui ne faisoit que d'arriver de Berlin avec la sage-femme +qui devoit m'assister.</p> + +<p>Cet homme étoit un très-habile chimiste, auquel on +a l'obligation de plusieurs découvertes curieuses, mais il +n'étoit pas grand physicien. Son système étoit singulier; +il prétendoit, que lorsque l'âme se trouvoit embarrassée +par une trop grande affluence de matière, elle s'en +dégageoit en causant, des maladies au corps qui lui +étoient profitables; que le maux épidémiques et dangereux +ne provenoient que de la foiblesse de cette âme, +qui n'avoit pas la force de repousser cette matière, la +troubloit dans ses opérations, ce qui souvent entraînoit +la mort. En vertu de ce raisonnement il ne se servoit +jamais que de deux sortes de remèdes, qu'il appliquoit +indifféremment à toutes sortes de maux; c'étoient des +poudres tempérantes et des pillules. Il me trouva fort +mal et me donna d'abord une prise de ses merveilleuses +pillules.</p> + +<p>Le roi et Mdme. de Sonsfeld restèrent toute l'après-midi +chez moi. Il me questionna beaucoup sur ma +situation présente. Je lui contai toutes mes peines, le +suppliant toutefois de faire bon accueil au Margrave, +puisque s'il en agissoit autrement, il ne feroit que l'aigrir +davantage. Je vois bien, ma dit-il, que vous n'avez +pas été en état de venir à Berlin, mais il faut absolument +que vous y alliez après vos couches, pour lever +toute difficulté là dessus. Mon gendre partira le premier, +vous le suivrez lorsque vous serez rétablie. Je vous +defrayerai vous et votre suite, et tâcherai d'arranger +mes affaires de façon que je puisse vous avantager; +vous prendrez votre enfant avec vous; je ne puis souffrir +qu'on vous maltraite. Votre beau-père et mon gendre +d'Anspac sont deux fous, qu'on devroit mettre aux petites-maisons. +Je ferai en votre faveur des politesses au +premier, mais pour le second et votre soeur, je les rangerai +à leur devoir et leur laverai la tête comme ils le +méritent. Je le conjurai de se désister de cette dernière +proposition, lui représentant, qu'il rendroit ma soeur plus +malheureuse qu'elle ne l'étoit; qu'il les ramèneroit l'un +et l'autre à leur devoir, s'il les prenoit par la douceur; +que je le suppliois d'en agir bien avec eux, de crainte +qu'ils ne m'accussassent de l'avoir animé, pour me venger +du dernier tour qu'ils m'avoient joué. Il entra dans +mes raisons et m'accorda encore cette grâce. Ils +arrivèrent peu après. Le roi les reçut très-froidement; +comme il étoit tard, on se mit à table, où ce prince +se plaça entre ma soeur et moi. Après souper chacun +se retira.</p> + +<p>Le roi rendit visite le lendemain matin à ma soeur. +Je ne sais s'il fut mécontent de la réception qu'elle lui +fit, ou si quelque autre raison le mit de mauvaise +humeur contre elle et son époux, mais je sais bien qu'il +ne fit que les gronder tout le jour, qui se passa en +mercuriales. Il y eut tabagie le soir, à laquelle nous +assistâmes. Il entra dans un grand détail avec le Margrave, +mon beau père, sur l'état de son pays. Ce prince +qui étoit très-ignorant sur cet article, ne put répondre +aux questions qu'il lui fit. Cela fâcha le roi et le porta +à lui reprocher son peu d'application aux affaires, d'où +provenoit le désordre terrible qui y régnoit. On vous +trompe de tous côtés, lui dit-il, et on profite de votre +nonchalance. Vous vous plaignez de vos dettes, et vous +ne faites rien pour les payer. Je vous ai prêté un +capital de 260 mille écus, outre la dot de ma fille; au +lieu de contenter vos créanciers, vous laissez pourrir +cette somme dans vos coffres et perdez les intérêts +qu'elle devroit vous rapporter, aussi bien que votre crédit. +Il est temps que vous mettiez ordre à tout cela. Tous +vos soins seront inutiles, si vous ne faites part de tout +à votre fils; c'est lui qui doit vous aider à porter le +poids de la régence, et c'est à vous à le mettre au fait +des affaires; vos gens ayant deux surveillans, n'oseront +risquer de vous duper comme par le passé, surtout +quand ils verront régner une bonne intelligence entre +vous: au reste je connois trop, bien mon gendre, pour +croire qu'il abusera jamais du crédit que vous lui donnerez. +Envoyez-le tous les jours à tous les dicastères, +il vous fera un rapport de tout ce qui s'y passera; sa +présence, obligera ceux qui y sont à devenir plus laborieux +et à faire plus vite les expéditions.</p> + +<p>Ce discours me fit beaucoup de peine; j'en compris +d'abord les suites. Le Margrave en fut interdit et y +donna une réponse problématique. Le roi lui répliqua, +qu'il ne se mêleroit pas de ses affaires, si l'estime qu'il +avoit pour lui et l'intérêt de ses enfans ne l'exigeoient. +Voulez-vous, mon cher Margrave, continua-t-il, que je +vous envoie quelqu'un qui redresse vos finances, et qui +vous tire de l'embarras où vous êtes, d'où vous ne sortirez +jamais, si vous ne prenez des étrangers, car +vos gens se soutiennent les uns les autres comme +une chaîne: qui en attaque un, les attaque tous, car +ils sont tous d'accord pour vous filouter, et il n'y +a qu'un tiers qui puisse approfondir leurs menées. +J'ai été dans la même situation que vous, en parvenant +à la régence, et me suis très-bien trouvé du conseil +que je vous donne.</p> + +<p>Le Margrave, quoique piqué du premier raisonnement +du roi, trouva tant de justice, en celui-ci, qu'il +accepta avec plaisir cette offre. Ce prince lui fit promettre, +de nous envoyer à Berlin, après mes couches, +lui représentant, qu'il ne lui en coûteroit rien et que cela +lui épargneroit beaucoup de dépenses. Le beau-père +lui accorda très-volontiers cet article, et ils se séparèrent +en apparence très-satisfaits l'un de l'autre. Je pris le +soir un tendre congé, de ce cher père, non sans verser +beaucoup de larmes. Il partit le jour suivant, 9. du +mois d'Août.</p> + +<p>La cour d'Anspac s'arrêta encore quelques jours +après son départ. La Grumkow fut cause de cette +prolongation de séjour; le Margrave, mon beau-frère, +étoit devenu amoureux d'elle. Le mauvais ménage, +qu'il menoit avec ma soeur, l'avoit abruti. Elle étoit +si jalouse, qu'il n'osoit parler à une dame. La Grumkow +n'eut pas sujet de devenir fière de sa conquête. +Toute autre qu'elle auroit été fort piquée de la façon +dont le Margrave lui faisoit la cour, qui étoit fort impertinente +et telle, qu'on pourroit la faire à une catin. +Cette fille étoit drôle comme un coffre; elle avoit hérité +de la méchante langue de son oncle, sa satire emportoit +la pièce; elle joignoit à ce défaut ceux de la coquetterie, +de l'orgueil et de mentir effrontément. Je n'avois aucune +confiance en elle, connoissant son méchant caractère. +Ma soeur fut au désespoir de cet amour naissant. Je +fis ce que je pus, pour faire entendre raison à la Grumkow, +mais inutilement; elle savoit que j'étois obligée +de la ménager, à cause de son oncle, et elle se mettoit +fort peu en peine de moi. La cour d'Anspac me tira +d'inquiétude par son départ.</p> + +<p>Le Margrave, qui avoit dissimulé tout ce temps, +jeta alors, tout son venin contre son fils et contre moi. +Il me députa Mr. de Voit, auquel il ordonna de me +dire, qu'il n'étoit point encore mort, et qu'il se flattoit +de vivre encore de longues années, pour me faire enrager; +qu'il m'assuroit, que tant qu'il seroit en vie, il +prétendoit être le maître chez lui et ne souffriroit point +que je me donnasse des airs de régente, comme j'avois +fait en dernier lieu, en lui ôtant les appartemens qu'on +lui avoit préparés à Mon-plaisir, pour y loger le Margrave +d'Anspac; que c'etoit moi, qui avois instigué le +roi à lui tenir les propos désagréables qu'il avoit essuyés; +que Mdme. de Sonsfeld, qu'il regardoit comme sa +plus cruelle ennemie, étoit cause de tout le mal; qu'il +étoit las des intrigues continuelles qu'elle faisoit; qu'il +avoit fermement résolu de l'envoyer à la forteresse de +Plassenbourg pour la convaincre, qu'il ne faisoit pas bon +se frotter à lui, et pour lui apprendre à avoir plus de +respect, qu'elle n'en avoit pour son maître.</p> + +<p>Je l'avoue je fus terriblement fâchée de ce +compliment; j'épanchai un peu fortement ma bile +contre le Margrave, que ma langue n'épargna pas. +Voit et ma gouvernante laissèrent passer mon premier +mouvement. Cette dernière s'embarrassoit fort peu de +ces menaces: elle n'en fit que rire et me conseilla, de +lui écrire fort civilement et de répondre avec douceur +à ce procédé extravagant. Il me vint dans l'esprit +de charger le prince Albert de cette lettre, et de le +prier de faire le raccommodement. J'avois eu le temps +de faire connoissance avec lui. Il étoit lieutenant-général +au service de l'Empereur, et s'étoit fort distingué +dans toutes les actions où il avoit été. Ce prince étoit +laid sans être choquant ses manières étoient polies et +sa conversation agréable; il possédoit avec tous ces +avantages un bon caractère et beaucoup de bon sens; il +avoit une forte amitié pour son neveu et pour moi, et +me tenoit fidèle compagnie. Je lui avois déjà parlé +plusieurs fois de mes peines; il connoissoit son frère à +fond et me donnoit quelquefois des conseils. Il le condamna +fort en cette occasion, surtout après que je lui +eus fait voir les lettres qu'il m'avoit écrites de Selb, +dans lesquelles il me mandoit, que je devois avoir soin +de tout dans son absence, et que je devois lui faire +accommoder une cellule. Donnez-moi ces lettres, Madame, +me dit-il, il faut le convaincre par sa propre écriture; +je vous promets que je lui dirai vertement la +vérité; tout ceci n'est qu'une mauvaise chicane, il ne +sauroit vivre deux jours en repos, sans en faire à quelqu'un; +il a été tel dès sa tendre jeunesse, son tempérament +mélancolique en est cause. En effet il lui démontra +si bien son tort, qu'il n'eut rien à répliquer, et il +fut fort honteux de se trouver si bien convaincu. Il me +fit beaucoup d'assurances de tendresse, accompagnées de +baisers de Judas, car il méditoit déjà de me rejouer une +nouvelle niche.</p> + +<p>Comme mon terme approchoit, on le pria de retourner +à Bareith. Je trouvai ma chambre de lit fort proprement +meublée, ce que j'avois obtenu avec bien de la +peine, et un de mes cabinets boisés, que j'ornai de +porcelaines, rendoit mon appartement plus gai.</p> + +<p>Le Margrave avec le prince, son frère, vinrent +prendre congé le jour suivant de moi, voulant aller à +Himmelcron. Le Margrave me dit, qu'il ne comptoit +me revoir qu'après que je serois accouchée. Je lui +répondis, que j'étois bien mortifiée qu'il me quittât sitôt; +que je ne savois ce que la providence avoit décrété sur +mon sort; que peut-être je prenois un congé éternel de +lui; que je le priois d'être persuadé que je n'avois jamais +eu dessein de l'offenser, que j'avois toujours recherché +les moyens de lui plaire et de vivre en bonne intelligence +avec lui; que j'espérois, si Dieu me donnoit +la vie, de lui prouver à l'avenir la pureté de mes +intentions. Je lui remontrai ensuite, qu'il falloit envoyer +quelqu'un à Berlin, pour notifier au roi la nouvelle +de ma délivrance, et que je croyois que Mr. de +Voit qui étoit déjà faufilé, seroit le plus propre pour +cette commission; que comme Himmelcron étoit sur la +route, il pourroit en même temps lui annoncer mon +destin. Le Margrave rougit et fut quelque temps pensif. +Il est juste, me dit-il, qu'il aille à Berlin, mais il peut +s'épargner la peine de passer par Himmelcron; j'ai +ordonné qu'on place des canons de distance en distance +sur le chemin, je serai plutôt informé des nouvelles de +votre Altesse royale, que je ne le pourrois être par +courrier. Si votre Altesse n'agrée point Mr. de Voit, +elle aura la bonté de me nommer celui que je dois lui +envoyer; ce seroit manquer à mon devoir et à ce que +je lui dois, si j'en agissois autrement. Quand on veut +vivre de bonne amitié, repartit-il, faut bannir les cérémonies, +je les hais à la mort, et votre Altesse royale +m'obligera infiniment de m'épargner cette ambassade; +j'ordonnerai à Voit d'aller à Berlin; je souhaite de tout +mon coeur de trouver à mon retour un petit fils, qui +ressemble à sa mère. Il m'embrassa et sortit. Le prince +Albert avoit été présent à cette conversation. Je lui +demandai, quelle raison le Margrave avoit d'en agir +ainsi, et ce qu'il me conseilloit de faire. Il n'en a point +d'autre que son caprice, me répondit-il; il faut avoir +patience avec lui, et puisqu'il ne veut pas que votre +Altesse royale lui dépêche quelqu'un, il faudra s'accommoder +en cela à ses volontés.</p> + +<p>Je tombai malade le 29. au soir; je fus très-mal le +30. et en grand danger le 31. J'accouchai cependant +à sept heures du soir d'une fille, dans le temps qu'on +désesperoit de ma vie et de celle de mon enfant. On +m'a dit depuis, que le prince héréditaire avoit été dans +un état digne de compassion. Sa joie fut extrême de +me voir délivrée; il ne s'informa pas seulement de l'enfant, +toutes ses pensées n'étoient fixées que sur moi. Je ne +pouvois lui témoigner ma reconnoissance, car je tombois +d'une foiblesse dans l'autre.</p> + +<p>Mr. de Voit partit immédiatement après pour +Berlin. On fit une triple décharge de canons dès qu'il +fut hors de la ville. Les ecclésiastiques vinrent en corps +faire la prière devant mon lit; je n'entendis rien, étant +toujours en défaillance. Quoique le Margrave eût été +averti du danger où j'avois été, il n'avoit pas daigné +faire demander de mes nouvelles. Je fus très-mal toute +la nuit; quelque sommeil que je pris vers le matin, me +rendit un peu de force.</p> + +<p>Le prince héréditaire reçut à midi un billet de son +oncle, qui lui mandoit, que le vent ayant été contraire +et les canons mal placés, le Margrave avoit ignoré que +j'étois accouchée; qu'il avoit été le premier à lui en +porter la nouvelle; qu'il ne savoit quelle mouche avoit +piqué son frère, qu'il étoit d'une humeur horrible; qu'il +faisoit son possible pour le persuader de retourner en +ville, mais qu'il ne pouvoit assurer rien de positif là-dessus. +Il arriva pourtant le soir à six heures. Il +envoya d'abord chercher Mr. de Reitzenstein, auquel +il se plaignit amèrement de son fils et de moi, disant, que +nous le traitions comme un chiffon; que nous n'avions +pas eu seulement la considération de lui faire part +de ma délivrance; qu'il avoit été le dernier de toute sa +cour à l'apprendre; que ce peu d'égard avoit épuisé sa +patience; qu'il voulois enfin faire voir par des actions +de vigueur qu'il étoit le maître, étant fermement intentionné +d'envoyer son fils à Plassenbourg. Je vous ordonne, +continua-t-il, de les informer l'un et l'autre de +cette résolution. Reitzenstein, plus mort que vif de +l'emportement dans lequel il le voyoit, lui répondit, qu'il +le supplioit de charger quelqu'autre de cette commission; +qu'il n'avoit pas le coeur assez dur pour me porter une +telle nouvelle dans l'état dangereux où je me trouvois +encore, la moindre altération pouvant me coûter la vie; +qu'il ne pouvoit comprendre par où le prince avoit +mérité une telle colère et qu'il le conjurait de bien peser +ce qu'il vouloit faire, avant que d'en venir à de pareils +éclats. Le prince Albert, se doutant de quelque +chose, entra dans ces entrefaites; il prit hautement +notre parti. Mon Dieu! mon cher frère, lui dit-il, j'ai +été présent à la conversation que vous avez eue avec +Son Altesse royale avant que de partir, et de la défense +absolue que vous lui avez faite, de ne vous point +faire avertir lorsqu'elle seroit accouchée; elle en a été +inquiète, et je lui ai conseillé moi-même de suivre en +cela vos volontés. Le Margrave resta stupéfié, ne s'étant +point aperçu que son frère eût été témoin de +notre pourparler. Il fut fort décontenancé, et ne +sachant que dire, il s'en prit à sa mémoire, contre +laquelle il se déchaîna beaucoup, sur ce que, disoit-il, +elle s'affoiblissoit de jour en jour. Il fit appeler le +prince, auquel il voulut faire bon accueil, mais son embarras +montra qu'il n'étoit pas sincère. Ils se rendirent +tous chez moi. Chacun remarqua la contrainte qu'il se +fit, pour me parler obligeamment. Il me fit un long +galimatias sur la coutume du pays, qui exigeoit, que +l'enfant fût baptisé le troisième jour de sa naissance; +que cette cérémonie devoit se faire avec pompe et +dignité le matin suivant, car, dit-il, la petite princesse +a un roi pour aïeul et doit avoir plus de prérogatives +pour cette raison, qu'elle n'en auroit sans cela. +Je lui répondis, qu'il étoit le maître d'ordonner comme +il le jugeroit à propos, mais que je le conjurais de permettre +que je restasse tranquille, étant trop foible pour +voir beaucoup de monde et recevoir leur complimens. +Il me pria de choisir les parrains et les marraines. Je +m'en défendis long-temps, mais voyant qu'il s'y opiniâtroit, +je nommai lui, le roi, la reine, l'Impératrice, la +reine de Danemarc, sa soeur, la Margrave douairière de +Culmbach, sa mère, mon frère, ma soeur d'Anspac et +le prince Albert. Il fut très-content de ce compérage, +et se retira un moment après.</p> + +<p>Le lendemain signal se donna par les tymbales et +les trompettes. Le Margrave, accompagné de toute la +cour, se rendit chez moi. La princesse Charlotte, qui +étoit depuis quelques jours de retour, porta ma fille au +baptême. Elle reçut le sacrement sous le dais dans ma +chambre d'audience. On tira le canon lorsque le ministre +donna la bénédiction. Il y eut un dîner table de +cérémonie et bal le soir.</p> + +<p>Le prince Guillaume, mon beau-frère, arriva +quinze jours après, de retour de ses voyages de France +et de Hollande. Le prince héréditaire s'étoit fort réjoui +de le revoir, l'aimant beaucoup; son bon coeur le portant +à avoir les mêmes sentimens pour toute sa famille. +Il le conduisit d'abord chez moi. Ce prince, âgé de +20. ans, étoit de la grandeur d'un enfant de quatorze; +son visage étoit beau, mais sans agrément; malgré sa +petite taille il étoit bienfait; ses manières étoient aussi +enfantines que sa figure; son génie très-borné, ou pour +mieux dire il n'en avoit point; il avoit étudié à Utrecht +sans rien apprendre, son esprit distrait et volage ne pouvant +s'appliquer qu'à chasser les mouches; il avoit le +coeur bon plutôt par tempérament que par principes. +Le prince et moi nous fîmes notre possible pour le +morigéner tant qu'il resta à Bareith, mais nous y perdîmes +nos peines. Il étoit colonel d'infanterie au service +de l'Empereur, et devoit aller joindre son régiment en +Italie et s'arrêter quelque temps avec son oncle à Vienne.</p> + +<p>Mr. de Voit revint aussi de Berlin. Il me remit +les lettres les plus gracieuses du roi et de la reine et +m'assura, que le roi avoit parlé du prince héréditaire et +de moi dans les termes les plus tendres, et qu'il y avoit +eu une joie universelle à Berlin de ma délivrance.</p> + +<p>Je commençois à goûter quelque tranquillité, lorsqu'elle +fut dérangée par une lettre du roi, qui ordonnoit +au prince héréditaire, de se rendre incessamment à Berlin, +pour aller de là à son régiment; il l'assuroit de son +amitié, et des preuves éclatantes qu'il lui en donnerait. +Ce fut un coup de foudre pour moi. J'aimois passionnément +le prince, notre union étoit des plus heureuses; +une longue séparation me faisoit tout appréhender. Je +craignois, que jeune comme il étoit il ne s'abrutît et ne +tombât dans la débauche, sachant d'avance que les +officiers prussiens, à leur métier près, sont fort +butors et libertins. J'avois vu plusieurs princes fort +aimables, lorsqu'ils étoient entrés au service du roi, +perdre leur esprit et leurs manières et devenir de +vrais brutaux. Il en étoit fort fâché lui-même; tout +ce que nous pûmes faire fut de reculer le voyage tant +qu'il fut possible. Il fallut pourtant partir le 3. d'Octobre. +Le Margrave n'ayant point voulu lui donner d'argent, il +fut obligé d'en emprunter. Ma santé, qui commençoit +à se remettre, fut de nouveau dérangée par les inquiétudes +que me causa son absence. Toute la famille, +hors le Margrave, se rassembloit tous les soirs chez +moi; nous tâchions de tuer le temps ensemble.</p> + +<p>Je fis enfin ma première sortie et me préparois +pour aller à Berlin, lorsque je reçus une lettre +du roi, qui me replongea dans de nouveaux embarras. +Il m'ordonnoit d'aller à Anspac. Je ne souhaite +rien tant, me mandoit il, que la bonne union +entre vos deux maisons; votre politique, votre intérêt, +enfin tout vous la rend nécessaire. Je suis averti que +mon gendre et ma fille seront fort piqués, si vous manquez +à les aller voir; il faut éviter et étouffer toute +animosité par votre présence, vous pourrez venir ensuite +recevoir les caresses d'un père qui vous le prouvera. +J'envoyai cette lettre au Margrave. Il me fit répondre +par Mr. de Voit, que le conseil que le roi me donnoit +étoit très-juste, et qu'il approuvoit fort que je le suivisse.</p> + +<p>Tout cela étoit bel et bon, mais je n'avois point +d'argent. J'avois épuisé ma bourse en faveur du prince +et personne ne vouloit me faire crédit. Je me résolus +donc de parler sur cet article et sur plusieurs autres +au Margrave. J'ai appris par Mr. de Voit, lui dis-je, +que votre Altesse approuve mon voyage d'Anspac. Je +suis au désespoir de lui être à charge en cette occasion, +mais votre Altesse sait l'impuissance dans laquelle je +suis, de suffire à des dépenses extraordinaires; le peu +de revenu que j'ai ne fournit qu'à peine à mon entretien, +ce qui me met dans l'impossibilité de faire ce +voyage et celui de Berlin à mes propres frais. D'ailleurs +je ne crois pas que je puisse risquer d'emmener +ma fille avec moi à ce dernier endroit, la saison étant +trop avancée. Je ne puis pas non plus la laisser à l'abandon +entre les mains de ses femmes; je souhaiterois fort +pouvoir lui donner une gouvernante, qui pût avec le +temps avoir soin de son éducation. Je penserai à tout +cela, me dit-il, et je chargerai Mr. de Voit de ma réponse. +Elle fut digne de lui. Il me fit dire, qu'il étoit +très-mortifié de ne pouvoir m'accorder les deux articles +en question; qu'il n'y avoit rien de stipulé dans mon +contrat de mariage pour les frais des voyages que j'aurois +envie de faire, ni pour l'entretien des filles que je +mettrois au monde; qu'étant obligé d'équiper son fils +cadet, ses finances en étaient si fort dérangées, que cela +le mettoit hors d'état de m'assister.</p> + +<p>J'avois reçu plusieurs fois des nouvelles du prince, +qui ne pouvoit assez se louer des bontés que le roi lui +témoignoit. Il me mandoit, que ce prince aussi bien que +la reine marquoient une vive impatience de me revoir, +et que tout le monde l'assuroit, que le roi avoit dessein +de se signaliser en notre faveur: qu'il alloit incessamment +à son régiment et qu'il passeroit par Rupin, pour y +rendre visite à mon frère. Ses lettres me firent naître quelque +espérance, que le roi me payeroit la course. J'eus mon +recours à lui et je le suppliai, de m'envoyer de l'argent +et de me mander ce que je ferois de ma fille. Pour +ne point perdre de temps, Mr. de Voit me fit avoir +2000 écus qu'il emprunta sous son nom.</p> + +<p>Le Margrave tomba malade dans ces entrefaites. +Quoiqu'on cachât beaucoup le danger dans +lequel il étoit, tout le monde en étoit informé, ce +qui me fit reculer mon départ de quelques jours. Il +refusa mes visites et ne voulut voir personne. Sa +retraite nous mit un peu à notre aise, car le bon prince +avoit le malheur d'endormir par son éternelle morale et +ses répétitions continuelles ceux qui étoient obligés de +l'entendre. Nous fûmes dédommagés de son absence +par un autre personnage aussi ennuyeux que lui. Ce +fut le cadet de ses frères, que je nommerai à l'avenir +le prince de Neustat, parcequ'il y faisoit sa résidence.</p> + +<p>Celui-ci étoit colonel d'un régiment au service de +Danemarc et débarquoit fraîchement de Copenhague, +dans l'intention de se marier, comme nous l'apprîmes +depuis. Il notifia son arrivée à Neustat au Margrave et +lui manda, qu'il iroit dans quelques jours à Bareith. Ce +prince étoit le rebut de sa famille. Le Margrave ne le +pouvoit souffrir et n'étoit point impatient de le revoir, +surtout étant malade. Il lui répondit, qu'il lui feroit +plaisir de venir lorsque je serois de retour d'Anspac et +qu'il se porteroit mieux. Le prince reçut cette lettre +proche de Bareith. Les chemins étoient si mauvais, +qu'il ne put retourner sur ses pas. Sa grandeur se +trouva fort offensée de cette lettre de son frère; pour +s'en venger, il descendit à la maison de poste, où il +passa la nuit sans faire annoncer son arrivée au Margrave, +ni à aucun de la famille. Ce prince le fit prier +plusieurs fois de venir occuper les appartements qu'on +lui avoit préparés au château. Il le refusa constamment, +disant, que son frère lui avoit fait une avanie, à laquelle +il vouloit répondre en refusant de le voir. Après bien +des allées et des venues, on lui dépêcha le prince +Guillaume, qui amena enfin cette aimable figure chez +le Margrave, et de là chez moi. Je commencerai son +portrait du bon côté. Il étoit plus grand que petit et +assez bienfait; la quantité de rats, qui logeoient dans sa +cervelle, exigeoient beaucoup de place; aussi y en avoit-il +dans sa caboche, qui étoit copieusement grande; +deux petits yeux de cochon d'un bleu pâle remplaçoient +assez mal le vide de cette tête; sa bouche carrée étoit un +gouffre, dont les lèvres retirées laissoient voir les gencives +et deux rangées de dents noires et dégoûtantes; cette +gueule étoit toujours béante; son menton à triple étage +ornoit ces charmes; un emplâtre servoit d'agrément à +l'inférieur de ce menton; il y étoit flanqué, pour cacher +une fistule, mais comme il tomboit souvent, on avoit le +plaisir de la contempler à son aise et d'en voir sortir +une cascade de matière, très-utile au bien de la +société, qui pouvoit épargner par sa vue l'émétique et +les vomitifs; aussi dit-on, que les médecins et les +apothicaires employoient tout leur art pour le guérir, +ne pouvant plus avoir de débit de leurs drogues +évacuatives; à toutes ces beautés se joignoit +celle d'une chevelure dorée et fort en désordre, +qui accompagnoit très-bien un habit sans goût, mais +si chargé d'or et d'argent, qu'à peine pouvoit-il le +porter. Son âme étoit aussi bien avantagée que son +corps; son cerveau se détraquoit par fois; il étoit +furieux dans ses absences d'esprit et vouloit tuer tout +le monde. Toute la famille se trouvoit rassemblée par +sa présence.</p> + +<p>Je partis enfin le 21. d'Octobre pour Anspac. Je +devois m'arrêter à Erlangue, pour voir la ville et dîner +chez la Margrave douairière, veuve du Margrave George +Guillaume. Cette princesse avoit fait beaucoup de +bruit dans le monde par sa beauté et sa mauvaise conduite. +C'étoit une vraie Messaline, qui avoit tué plusieurs +de ses enfans en se faisant avorter afin de conserver sa +belle taille. Je n'étois pas fort empressée de la voir et +priai le Margrave, de me permettre de passer la nuit à +Beiersdorf, ne voulant point dormir dans une maison +remplie des plus affreux désordres.</p> + +<p>J'arrivai par des chemins épouvantables le soir à +cette petite ville, qui est tout près d'Erlangue. J'y +trouvai Mr. de Fischer, Mr. d'Egloffstein, chef +d'un canton de la noblesse immédiate, Mr. de Wildenstein, +membre de ce même canton, et Mr. de Bassewitz, +lieutenant-général du cercle. Ces Mrs. me complimentèrent +sur mon arrivée. Mr. de Fischer me dit, +que le Margrave lui avoit ordonné de me recevoir avec +les mêmes honneurs, qu'on avoit coutume de lui rendre; +qu'il avoit averti la Margrave, de me traiter comme +devoit l'être la fille d'un roi et de me céder le rang; +que n'ayant rien pu obtenir d'elle sur cet article, il avoit +commandé, qu'on me servît une table dans l'appartement +qui m'étoit destiné; qu'il me conseilloit, de ne la point +voir, ni même de lui faire annoncer ma venue. Il +finissoit à peine ce discours, qu'on vint m'avertir, que le +grand-maître de cette princesse demandoit à me parler. +Je le fis entrer. Il me harangua une bonne demi-heure, +toujours en bredouillant, et finit par me dire, que sa +maîtresse alloit se mettre en carosse, pour venir me +prier à souper. Je me défendis le mieux que je pus de +la visite et du souper; m'excusant sur la fatigue du +voyage. Voyant qu'il ne gagnoit rien de ce côté-là, il +m'invita à dîner pour le lendemain. Mr. de Fischer +prit la parole et lui dit: Son Altesse royale ira chez la +Margrave, si elle veut lui rendre ce qui lui est dû, sans +quoi elle ne l'honorera pas de sa présence. L'autre lui +répliqua fort décontenancé, que sa maîtresse savoit trop +bien ce qui étoit dû à la fille d'un grand roi pour y +manquer, et qu'elle me rendroit tous les honneurs qui +dépendroient d'elle. Je renvoyai d'abord un des Mrs. +de ma suite lui rendre son compliment, après quoi je +me mis à table. Pendant le souper Mr. de Fischer +ne discontinua point de faire les éloges de mon beau-frère +et ne daigna pas nommer le prince mon époux. +J'en fus si piquée, que je me levai et donnai le bon soir +à la société.</p> + +<p>Je partis le jour suivant à dix heures. Je fus +escortée par 4 compagnies de cavalerie, partie milice +de Beiersdorf, partie d'Erlangue. Un grand cortège +de Mrs., tant étrangers qu'en service, m'accompagna. +J'entrai avec tout ce train en ville. La bourgeoisie +et milice y étoient rangées sous les armes et bordoient +les rues; l'affluence du monde qui accourut pour +me voir, fut extrême. Je parvins enfin au château. Je +trouvai la Margrave au bas de l'escalier avec toute sa +cour. Après les premières politesses de part et d'autre, +je montai à mon appartement, où elle me suivit. Cette +princesse mérite bien, que j'en dise un mot.</p> + +<p>Elle étoit née princesse de Saxe-Weissenfeld et +soeur du duc Jean Adolf, elle avoit été belle comme +un ange, à ce qu'on disoit; pour lors elle étoit si +changée, qu'il falloit étudier son visage, pour trouver +les débris de ses charmes; elle étoit grande et paroissoit +avoir eu la taille belle; son visage étoit fort long +ainsi que son nez, qui la défiguroit beaucoup, ayant +été gelé, ce qui lui donnoit une couleur betterave fort +désagréable; ses yeux, accoutumés à donner la loi, +étaient grands, bien fendus et bruns, mais si abattus, +que leur vivacité en étoit diminuée; au défaut de sourcils +naturels, elle en portoit de postiches fort épais et +noirs comme l'encre; sa bouche, quoique grande, étoit +bien façonnée et remplie d'agrémens; ses dents blanches +comme de l'ivoire et bien rangées; son teint, quoiqu'uni, +étoit jaunâtre, plombé et flasque; elle avoit bon air, +mais un peu affecté; c'étois la Laïs de son siècle; elle +ne plut jamais que par sa figure, car pour de l'esprit, +elle n'en avoit pas l'ombre.</p> + +<p>Nous nous assîmes ensemble. La conversation fut +assez indifférente; au lieu des hauteurs qu'elle avoit +témoignées deux jours auparavant, elle me fit maintes +bassesses, me baisant à tout moment la main, malgré +bon gré que j'en eusse. Fort satisfaite des politesses +que je lui fis, elle me dit, qu'elle étoit très-charmée +d'avoir le bonheur de me connoître; qu'elle avoit eu +bien peur de moi, puisqu'on lui avoit dit, que j'étois +fière et hautaine et que je la traiterois du haut en bas. +Elle me présenta sa soi-disante gouvernante (car elle +n'en avoit jamais que d'emprunt) et ses deux filles +d'honneur. Ces dernières étaient jumelles, très-petites +et si replètes, qu'elles pouvoient à peine marcher; ces +deux paquets de chair voulant se baisser pour me baiser +la main, perdirent l'équilibre et roulèrent à terre, ce qui +dérangea mon sérieux et celui de la noble assemblée. +On ne sauroit se représenter rien de si hideux, que la +de cour de cette Margrave; je crois que tous les monstres +du pays et des alentours s'étoient rassemblés à son +service; peut-être étoit-ce par bonne politique, voulant +relever par ces horreurs ses charmes surannés. On servit +enfin. La Margrave fut fort embarrassée pendant +tout le repas. Mr. d'Egloffstein, son amant favorisé +d'alors, l'avoit si bien sermonnée, qu'elle n'osoit ni manger +ni parler sans sa permission. Je lui rendis visite +l'après-dîner. Je trouvai dans son appartement les dames +de la ville, qui me furent présentées. Après avoir pris +le café, je voulus prendre congé d'elle, mais elle s'opiniâtra +à vouloir m'accompagner jusqu'au bas de l'escalier, disant, +que Mr. d'Egloffstein lui avoit ordonné ainsi, et qu'elle +suivoit en tout ses volontés. J'eus beau m'opposer à +cette extravagante politesse, il fallut la souffrir.</p> + +<p>Comme il étoit tard et que les chemins étoient +détestables, je fus obligée de rester la nuit à Carlsbourg, +où je trouvai plusieurs officiers de la maison du Margrave +d'Anspac et quelques Mrs. de cette cour, qu'il +y avoit envoyés exprès pour y faire les honneurs.</p> + +<p>J'arrivai enfin le soir suivant à cette ville, où je +fus reçue à bras ouverts de mon beau-frère et de ma +soeur. J'eus tout lieu d'être satisfaite de leurs attentions +et de l'amitié qu'ils me témoignèrent. Il y eut +pendant tout le séjour que j'y fis, table de cérémonie. +Je priai en vain ma soeur, de lever cet ennuyant cérémonial +et de vivre avec moi de bonne amitié, elle me +répondit, qu'on ne pouvoit rien changer à cela; qu'ils +seroient blâmés de tout le monde s'ils en agissoient +autrement, puisque c'étoit un usage introduit dans toutes +les cours. Elle se trouvoit enceinte de trois mois, ce +qui causoit une joie universelle dans tous le pays. Son +sort n'en étoit pas plus heureux. J'ai déjà dit ailleurs +qu'elle avoit été fort mal élevée; on auroit pu redresser +en partie cette négligence, si on lui avoit donné une +femme d'esprit pour gouvernante, car elle n'avoit que +14 ans lorsqu'elle se maria; on gâta tout en lui donnant +une campagnarde, pour laquelle elle n'avoit aucune +considération.</p> + +<p>Le Margrave s'étoit enfin lassé de ses caprices; +deux indignes favoris, dont l'un étoit le grand-Maréchal +de Sekendorff et l'autre un certain Mr. de +Schenk, le gouvernoient entièrement et l'avoient plongé +dans les débauches. Il avoit pris depuis peu une +maîtresse de basse extraction, qui avoit vécu de son +corps et s'étoit prostituée à tout venant. Il l'aimoit +passionnément; son amour a été constant; il a encore +actuellement cette catin, qui lui a donné trois enfans, +dont, à ce que dit la chronique scandaleuse, il n'est +point le père. Il a fait baroniser son fils putatif et lui +a donné le nom de Falk, qui signifie faucon en françois, +parcequ'il fait lui-même la profession de fauconnier, +et en remplit jusqu'au plus vil emploi. Il étoit brouillé +pour lors à toute outrance avec ma soeur. Celle-ci +piquée qu'il lui préférât une infâme servante qui +nettoyoit le château, lui en avoit fait de sanglans +reproches, ce qui n'avoit fait qu'aigrir le mal. Je fis +mon possible pour les raccommoder, et si je n'y réussis +pas entièrement, j'obtins du moins qu'on bannît les +éclats. Comme j'avois des attentions continuelles pour +obliger chacun, je me fis beaucoup d'amis. Le Margrave +lui-même lia avec moi une amitié qui a souvent +été utile à ma soeur. Ce prince devant aller à Pommersfelde, +pour y voir le prince de Bamberg, nous partîmes +ensemble le 28. Octobre, la route étant la même jusqu'à +Beiersdorf où le Margrave prit congé de moi.</p> + +<p>J'y trouvai la réponse du roi à la dernière lettre +que je lui avois écrite. Elle étoit de main propre; la +voici mot pour mot.</p> + +<p>«Ma chère fille, j'ai bien reçu votre lettre, et suis +fâché d'apprendre qu'on continue à vous chagriner et à +vous refuser de l'argent pour votre voyage. J'ai écrit +une lettre fort dure à votre vieux fou de beau-père, +pour qu'il vous paye ces voyages. Il faut que la Flore +Sonsfeld reste auprès de la petite Frédérique, cela +vous épargnera les gages d'une gouvernante. Je vous +attends avec impatience et suis etc.»</p> + +<p>Cette lettré me fit faire de cruelles réflexions; je +prévis d'abord que le roi m'avoit dupée et que j'allois +me trouver entre deux selles. Les duretés qu'il avoit +écrites au Margrave, me chiffonnoient l'esprit; la douceur +et les bonnes façons pouvoient seules le ramener. +Le prince continuoit à m'assurer des bonnes intentions +du roi; il me mandoit, que mon frère s'employoit fortement +en ma faveur et que son ancienne tendresse sembloit +se rallumer; que la reine paroissoit fort portée +pour nous et me promettoit tous les agrémens qui dépendroient +d'elle; que même elle témoignoit beaucoup +de joie et d'impatience de me revoir. Mon frère m'écrivit +à peu près les mêmes choses, mais la reine le contredisoit +entièrement. Que venez-vous faire dans cette +galère, me disoit-elle, est-il possible que vous puissiez +encore vous fier aux promesses du roi, après qu'il vous +a si cruellement abandonnée? Restez chez vous et +épargnez vos continuelles lamentations, vous deviez vous +attendre à tout ce qui vous arrive. Les lettres de +Grumkow à sa nièce n'étoit remplies que de pronostiques +fâcheux. Tout cela me causoit de cruelles inquiétudes. +Cependant je ne pouvois plus me dispenser d'aller +à Berlin, ne pouvant m'attendre qu'à de mortels chagrins +après ce que le roi venoit d'écrire au Margrave.</p> + +<p>Je partis le 29. de Beiersdorf et me rendis le +même soir à Bareith. Le Margrave me reçut très-bien +en apparence; il me demanda d'abord, si j'avois fixé le +jour de mon départ pour Berlin? Je lui répondis, que +n'ayant point encore reçu de réponse du roi, je n'avois +point d'argent pour le voyage. Il me dit d'un air +ironique: je vois bien que cela traînera en longueur, et +pour vous faire partir, je sacrifierois volontiers 10 mille +florins. Je le remerciai de ses bonnes intentions, +l'assurant, que s'il vouloit me donner 2000 écus, je lui +en serois très-redevable. Il me conta ensuite, qu'il se +présentoit deux partis pour la princesse Charlotte; +c'étoient le duc de Weissenfeld et le prince de +Usingen; que sa fille s'étoit déclarée pour le second +de ces princes et qu'il demandoit mon avis là-dessus. +Je fis ce que je pus pour l'y persuader, mais il refusa, +quoiqu'on pût lui dire, ces deux concurrens, ne voulant +pas, disoit-il, marier sa fille aînée avant la cadette. +Celle-ci étoit très-mécontente en Ostfrise. Elle y avoit +tout gâté par ses hauteurs et par ses mauvaises façons +envers son oncle et sa tante; elle vouloit à toute force +retourner à Bareith et prioit instamment son père de la +faire revenir. Le Margrave n'étoit point de son avis, +en concevant très-bien les suites. Il étoit résolu, si le +mariage se rompoit, de lui faire faire un tour en Danemark +avant que de retourner à Bareith, pour empêcher +l'éclat que feroit cette rupture. Au lieu de 2000 écus; +que j'avois demandés, il m'envoya le jour suivant 1000 +florins, ce qui ne suffisoit pas pour payer la poste. +Pour comble d'infortune je fus encore obligée d'aller à +Cobourg voir ma tante, la duchesse de Meiningen, +qui étoit venue me rendre visite l'été précédent. C'étoit +un voyage de politique; elle m'avoit donné quelque +espérance de me faire héritière des biens immenses +qu'elle possédoit, et dont elle étoit maîtresse absolue. +Cette méchante princesse auroit réparé par cette action +tous les maux qu'elle avoit causés au pays et à la +maison de Culmbach, qu'elle avoit totalement ruinée et +réduite dans le triste état où je l'avois trouvée.</p> + +<p>Cobourg n'étant qu'à huit milles de Bareith, je m'y +rendis en un jour et y arrivai le soir 3. Novembre. Je +trouvai ma bonne tante requinquée, à son ordinaire, en +fleurs et en colifichets. Notre entrevue coûta cher à +ses tetons flétris et surannés, elle les fouetta doublement +à mon honneur et gloire, m'appelant mille fois sa chère +âme. Son appartement et celui qu'on m'avoit préparé +étoit de la plus grande magnificence, tant en meubles +qu'en argenterie; on y voyoit partout les armes de +Brandebourg, ce qui me fit faire de tristes réflexions. +Je passai le jour suivant à causer et à travailler avec +la duchesse, n'y ayant point de noblesse ni de cour à +Cobourg que la sienne, qui étoit très-médiocre. Je ne +pus obtenir aucune résolution favorable pour moi; elle +me réitéra ses promesses, mais ne voulut faire point de +testament en ma faveur; on m'avertit même secrètement, +qu'elle m'avoit dupée comme bien d'autres, qu'elle avoit +leurrés pour en tirer des présens.</p> + +<p>Je retournai le 5. à Bareith, en maudissant cette +vieille sempiternelle. Le Margrave étoit de nouveau +incommodé; sa santé étoit si dérangée depuis quelque +temps par la boisson, qui lui attaquoit la poitrine +et les nerfs, que la faculté n'en auguroit rien +de bon. Il fut charmé du choix que j'avois fait de +Mlle. de Sonsfeld pour rester auprès de ma fille. +J'eus bien de la peine à persuader celle-ci d'accepter +cet emploi. Le Margrave, qui l'estimoit beaucoup, +joignit ses prières aux miennes, ce qui la détermina +enfin d'acquiescer à nos désirs. N'ayant +donc plus rien qui pût m'arrêter à Bareith, j'en partit +le 12. Le congé que je pris du Margrave, ne fut pas +des plus tendres, nous étions réciproquement charmés +de nous séparer. Je laissai Mr. de Voit auprès de lui, +pour lever tout ombrage. Mr. de Sekendorff, qu'il +m'avoit donné pour écuyer, fut de ma suite. C'étoit +un garçon d'esprit, qui avoit voyagé et qui étoit assez +agréable dans la société.</p> + +<p>La saison et les chemins étoient diaboliques; +cependant ne me reposant que deux ou trois heures +la nuit, j'arriva le 16. à Berlin. Pour mes péchés +le roi en étoit parti la veille, pour aller à Potsdam, et +la reine avoit fait ce jour-là ses dévotions. Quoiqu'elle +fût informée par une estafette, que j'avois envoyée +d'avance, de mon arrivée, elle fit semblant de l'ignorer. +Je descendis de carosse sans lumière; mes jambes étoient +si engourdies, que je tombai de mon long. Mr. de +Brand, grand-maître de la reine, se trouva par hazard +à mon passage, et eut la charité de m'aider à marcher. +Personne ne vint au devant de moi que mes soeurs, qui +me reçurent à la porte de la chambre d'audience. Je +vis de loin la reine dans sa chambre de lit, qui balançoit +à venir à ma rencontre. Elle prit enfin ce parti, et après +m'avoir embrassée, elle me présenta le prince, qu'elle +avoit caché. J'eus tant de joie de le revoir, que j'oubliai +la mauvaise réception qu'on m'avoit faite. Je n'eus +pourtant pas le temps de lui parler; elle me prit par la +main et me conduisit dans son cabinet, où elle se flanqua +sur un fauteuil, sans m'ordonner de m'asseoir. Me regardant +alors d'un air sévère: que venez vous faire ici? +me dit-elle. Tout mon sang se glaça par ce début. Je +suis venue, lui répondis-je, par ordre du roi, mais principalement +pour me mettre aux pieds d'une mère que +j'adore et dont l'absence m'étoit insupportable. Dites +plutôt, continua-t-elle, que vous y venez pour m'enfoncer +un poignard dans le coeur, et pour convaincre tout le +genre humain de la sottise que vous avez faite d'épouser +un gueux. Après cette démarche vous deviez rester à +Bareith, pour y cacher votre honte, sans la publier encore +ici. Je vous avois mandé de prendre ce parti. Le roi +ne vous fera aucun avantage et se repent déjà des promesses +qu'il vous a faites. Je prévois d'avance que +vous nous rabattrez les oreilles de vos chagrins, ce qui +m'ennuiera beaucoup, et que vous nous serez à charge +à tous.</p> + +<p>Ces propos me percèrent le coeur. Je fondis en +larmes; je craignois la reine plus que la mort; j'étois +dans la galère, il falloit y voguer; je me jetai à ses +genoux: je lui tins les discours les plus tendres. Elle +me laissa une bonne demi-heure dans cette situation; +soit que mes larmes l'eussent touchée, ou qu'elle voulût +pourtant garder quelque bienséance, elle me releva enfin. +Je veux bien, me dit-elle d'un air méprisant, avoir compassion +de vous et oublier le passé, à condition que +vous changiez de conduite à l'avenir. (On verra plus +loin ce qu'elle entendoit par-là.) Elle sortit en prononçant +ces dernières paroles.</p> + +<p>Mlle de Pannewitz entra dans ces entrefaites. +Elle avoit été beaucoup de mes amies; je courus l'embrasser +et lui faire part de mon désastre. Elle +ne me répondit rien, me regardant du haut en bas. +Les autres dames, à l'exception de Mdme. de Kamken, +en firent de même. Celle-ci me dit tous bas, +que je devois me contraindre, qu'elle feroit son +possible pour me rendre service et que tout changeroit +dans quelques jours. Le prince, qui remarquoit +mon trouble, me regardoit tristement, ne pouvant +rien comprendre au changement subit de la reine. Le +repas s'accorda avec le début. Ma soeur Charlotte +se mit sur ma friperie et n'épargna pas sa sanglante +satire. La reine lui jetoit des regards d'approbation à +chaque trait malin qu'elle me lançoit. Je gardois le +silence à ces propos offensans, mais le diable n'y perdit +rien, car je crevois de dépit. Mes soeurs Sophie et +Ulrique me dirent en passant tout bas, qu'elles m'aimoient +toujours; qu'elles auroient bien des choses à me +communiquer, mais qu'elles n'osoient me parler, la reine +le leur ayant défendu. Malgré toutes les fatigues que +j'avois endurées ce jour-là, elle me retint jusqu'à une +heure après minuit.</p> + +<p>Dès que je fus retirée, nos jérémiades commencèrent. +Je contai au prince et à Mdme. de Sonsfeld l'accueil +que la reine m'avoit fait. Elle me dit, que celui qu'elle +en avoit reçu valoit le mien. Le prince me flattoit encore +que mon sort changeroit par le retour du roi; +mais mon Dieu! qu'il le connoissoit peu. J'écrivis le +lendemain à ce prince, pour lui notifier mon arrivée. +J'eus cependant la consolation de recevoir une lettre de +mon frère, que Mr. de Knobelsdorff, son gentilhomme, +me rendit. Il m'assuroit, qu'il comptoit me voir +le surlendemain. Je l'aimois toujours bien tendrement +et son amitié faisoit mon unique espérance. Ma soeur +Charlotte vint aussi me rendre visite, ou plutôt au +prince, car elle ne fit que badiner avec lui, sans me +regarder. La reine me fit un peu meilleur visage que +la veille. Elle vivoit alors dans une retraite profonde, +ne voyant pas même les princesses du sang; elle se +faisoit lire l'après-dîner et jouoit le soir. J'eus beaucoup +de monde ce jour-la, qui vint chez moi plus par +bienséance, que par autre raison, car j'essuyai bien des +discours désagréables.</p> + +<p>Le roi arriva le soir suivant. Il me reçut fort froidement. +Ha, ha! me dit-il, vous voilà; je suis bien aise +de vous voir, m'éclairant avec une lumière; vous êtes +bien changée, continua-t-il; que fait la petite Frédérique? +Que je vous plains, poursuivit-il, après que je +lui eus répondu, vous n'avez pas le pain et sans moi +vous seriez obligée de gueuser. Je suis aussi un pauvre +homme je ne suis pas en état de vous donner beaucoup; +je ferai ce que je pourrai; je vous donnerai par +dix ou douze florins, selon que mes affaires le permettront; +ce sera toujours de quoi soulager votre misère; +et vous, Madame, adressant la parole à la reine, vous +lui ferez quelquefois présent d'un habit, car la pauvre +enfant n'a pas la chemise sur le corps. Je crevois dans +ma peau de me voir traitée si charitablement, et maudissois +ma sotte crédulité, qui m'avoit entraînée dans ce +labyrinthe. Ce pompeux raisonnement me fut encore +répété le jour suivant en pleine table. Le prince en +en rougit jusqu'aux ongles; il répondit au roi, qu'un +prince qui possédoit un pays tel que le sien, ne pouvoit +passer pour un gueux; que son père étoit seul cause de +la triste situation où il se trouvoit, ne voulant rien lui +donner, suivant en cela l'exemple de beaucoup d'autres. +Le roi rougit à son tour, se sentant coupable de cette +foiblesse, et changea de discours.</p> + +<p>J'eus enfin le lendemain le plaisir de voir mon frère. +Il fut si charmé de me trouver auprès de la reine, qu'il +se donna à peine le temps de lui dire deux mots, pour +venir m'embrasser. Il est aisé de s'imaginer que notre +entrevue fut des plus tendres. Nous avions tant de +choses à nous dire, que nous ne savions par où commencer. +Je lui contai tous mes désastres. Il me parut +surpris de la réception qu'on m'avoit faite et me dit +qu'il falloit que quelque chose secrète, qu'il ignoroit encore, +eût produit ce subit changement; qu'il tâcheroit +de s'en éclaircir et parleroit à Grumkow et à Sekendorff +en ma faveur, ces deux personnages étant entièrement +dans ses intérêts, et que pour ce qui regardoit la +reine, il se chargeoit de lui faire entendre raison, ayant +un grand ascendant sur elle. Elle se promenoit pendant +toute cette conversation avec ma soeur et paroissoit inquiète. +Nous nous rapprochâmes d'elles.</p> + +<p>La reine fit tomber le discours à table sur la princesse +royale future. Votre frère, me dit-elle en le +regardant, est au désespoir de l'épouser et n'a pas tort; +c'est une vraie bête, elle répond à tout ce qu'on lui dit +par un oui et un non, accompagné d'un rire niais, qui +fait mal au coeur. Oh! dit ma soeur Charlotte, +votre Majesté ne connoît pas encore tout son mérite. +J'ai été un matin à sa toilette; j'ai cru y suffoquer, elle +puoit comme une charogne; je crois qu'elle a pour le +moins dix ou douze fistules, car cela n'est pas naturel. +J'ai remarqué aussi qu'elle est contrefaite; son corps du +jupe est rembourré d'un côté, et elle a une hanche plus +haute que l'autre. Je fus fort étonnée de ces propos, +qui se tenoient en présence des domestiques et surtout +en celle de mon frère. Je m'aperçus qu'il changeoit +de couleur et qu'ils lui faisoient de la peine. Il se retira +aussitôt après souper. J'en fis autant. Il vint me +voir un moment après. Je lui demandai s'il étoit satisfait +du roi? Il me répondit, que sa situation changeoit +à tout moments; que tantôt il étoit en faveur et tantôt +en disgrâce; que son plus grand bonheur consistoit dans +l'absence; qu'il menoit une vie douce et tranquille à son +régiment; que l'étude et la musique y faisoient ses principales +occupations; qu'il avoit fait bâtir une maison et +fait faire un jardin charmant, où il pouvoit lire et se +promener. Je le priai de me dire, si le portrait que la +reine et ma soeur m'avoient fait de la princesse de +Brunswick étoit véritable? Nous sommes seuls, repartit-il, +et je n'ai rien de caché pour vous, je vous parlerai avec +sincérité. La reine par ses diables d'intrigues est la seule +source de nos malheurs. A peine avez-vous été partie, +qu'elle a renoué avec l'Angleterre; elle a voulu vous +substituer ma soeur <i>Charlotte</i> et lui faire épouser le +prince de <i>Galles</i>. Vous jugez bien qu'elle a employé +tous ses efforts pour faire réussir son plan et pour me +marier avec la princesse <i>Amélie</i>. Le roi en a été +informé aussitôt que ce dessein a été tramé, la <i>Ramen</i> +(qui est plus en grâce que jamais auprès d'elle) l'en ayant +averti. Ce prince a été piqué au vif de ces nouvelles +manigances qui ont causé maintes brouilleries entre la +reine et lui. <i>Sekendorff</i> s'en est enfin mêlé, et a +conseillé au roi de mettre fin à ces tripoteries, en concluant +mon mariage avec la princesse de Brunswick. +La reine ne peut se consoler de ce revers; le désespoir +où elle est lui fait exhaler son venin contre cette pauvre +princesse. Elle a prétendu de moi que je refuse absolument +ce parti, et m'a dit, qu'elle ne se soucioit +point, si la mésintelligence recommençoit entre le roi et +moi; que je devois seulement témoigner de la fermeté +et qu'elle sauroit bien me soutenir. Je n'ai point voulu +suivre son conseil et lui ai déclaré nettement, que je ne +voulois pas encourir la disgrâce de mon père, qui m'a +fait assez souffrir par le passé. Pour ce qui regarde la +princesse, je ne la hais pas tant que j'en fais semblant; +j'affecte de ne pouvoir la souffrir, pour faire d'autant +plus valoir mon obéissance auprès du roi. Elle +est jolie, son teint est de lis et de roses, ses traits sont +délicats et tout son visage ensemble fait celui d'une +belle personne; elle n'a point d'éducation et se met +très-mal, mais je ma flatte, que lorsqu'elle sera ici, vous +aurez la bonté de la former. Je vous la recommande, +ma chère soeur, et j'espère que vous la prendrez sous +votre protection. On peut bien juger que ma réponse +fut telle qu'il pouvoit la désirer.</p> + +<p>Le roi nous annonça qu'il avoit fait venir une troupe +de comédiens allemands. Nous vîmes le soir ce beau spectacle, +qui étoit propre à dormir debout. Il y prit tant +de goût, qu'il engagea la troupe. On étoit excommunié +quand on n'y alloit pas. Le spectacle duroit quatre +heures; on n'osoit ni remuer ni parler sans s'attirer +des mercuriales; le froid y étoit excessif, ce qui faisoit +beaucoup de tort à ma santé. Mon frère me dit, qu'il +avoit parlé en ma faveur avec Sekendorff et Grumkow; +que ce premier l'avoit prié de lui obtenir une +audience secrète auprès de moi, et qu'il me conseilloit +fort de le voir. C'est un brave homme ajouta-t-il en +riant, car il m'envoie souvent des espèces dont j'ai +grand besoin. J'ai déjà imaginé qu'il pourroit vous en +procurer aussi; mes galions sont arrivés hier et j'en +partagerai la charge avec vous. En effet il m'apporta +le lendemain 1000 écus, m'assurant qu'il m'en feroit avoir +davantage. Je fis beaucoup de difficultés pour les +accepter, ne voulant pas lui être à charge. Il hocha +la tête et me répondit: prenez-les hardiment, car l'Impératrice +me fait tenir autant d'argent que j'en veux, et +je vous assure que je déloge d'abord le diable de chez +moi quand il vient s'y nicher. Mdme. l'Impératrice, lui repartis-je, +est donc meilleure exorciste que les autres prêtres? +Oui, me dit-il, et je vous promets qu'elle fera +déloger votre diable aussi bien que le mien.</p> + +<p>Quoique je fusse environnée d'espions de la reine, +qui l'informoient tout de suite de toutes les allées et +venues qui se faisoient chez moi, le prince trouva pourtant +moyen d'introduire secrètement Seckendorff +dans mon appartement. Je lui détaillai ma situation +présente, tant du côté de Berlin que de celui de Bareith. +Ce ministre étoit fort estimé du prince mon beau-père, +qui avoit une grande confiance en lui. Il me répliqua +d'abord, qu'il considéroit mon état comme un mal sans +remède. Je connois à fond le Margrave, me dit-il, c'est +un prince faux, dissimulé et soupçonneux; son petit +génie est sans cesse agité de mille craintes; il s'est fiché +dans la tête qu'on veut le forcer d'abdiquer; quel temps +ne faudra-t-il pas pour lui ôter cette idée; je suppose +même qu'on y réussisse, cela ne vous servira de rien, +car il trouvera toujours de nouveaux sujets d'exercer +son imagination et de vous faire enrager; il n'y a donc +rien à espérer de ce côté-là. J'en dis autant du roi. +Celui-ci est idolâtre de son argent, les beaux yeux de +sa cassette l'attachent uniquement. Vous le connoissez, +Madame, et vous devez savoir qu'il n'est pas facile à +gouverner; nous pouvons faire Grumkow et moi tout +le mal qu'il nous plaît, en revanche nous n'avons aucun +crédit pour faire du bien. Il est vrai que ce prince a +des intervalles de générosité, lorsqu'on saisit son premier +mouvement, mais ce premier mouvement passé, on n'en +tire plus rien. Il en est au repentir de toutes les promesses +qu'il a faites à votre Altesse royale à l'hermitage +et vous cherchera noise, pour pouvoir les rétracter. +Vous voyez donc bien, Madame, qu'il faut vous armer +de patience, la mort du Margrave étant le seul remède +à vos maux, sa santé à toujours été très-foible, et il ne +manquera pas de se tuer à force de boire. Cependant +il vous reste encore une ressource. L'Impératrice +m'ordonne de vous assurer de la haute estime et tendresse +qu'elle a conçue pour votre Altesse royale sur +le portrait avantageux qu'on lui a fait d'Elle; elle tâchera +de vous convaincre en toute occasion de ses sentimens. +Cette princesse est fort touchée d'apprendre l'éloignement +que le prince royal semble avoir pour la princesse de +Brunswick, sa nièce; elle souhaite avec ardeur une +bonne harmonie entre les époux futurs, se flattant de +resserrer encore plus étroitement par cette alliance les +noeuds de l'amitié qui régne entre les maisons d'Autriche +et de Prusse. Votre Altesse royale y peut contribuer +mieux que personne par l'ascendant qu'Elle a sur l'esprit +du prince son frère. Elle vous recommande cette nièce +si chère et vous assure, qu'elle vous marquera sa reconnoissance +par des preuves authentiques et qu'elle +tâchera de vous faire plaisir en toute occasion. Je +suis très-redevable, lui répondis-je, aux bontés que +l'Impératrice me témoigne; j'aurois prévenu ses désirs +quand même elle ne les auroit pas expliqués. Mon +frère étant promis et n'y ayant, selon toute apparence, +aucun obstacle qui puisse mettre empêchement à son +mariage, je croirois agir contre mon devoir, si je ne +travaillois de tout mon pouvoir à fomenter une bonne +harmonie entre lui et sa future épouse. Il suffit qu'elle +porte ce titre pour m'engager d'avoir pour elle tous +les égards et toute considération qu'exige une personne +qui appartient de si près à un frère qui m'est cher, et +que j'aime avec tant d'ardeur. Je souhaiterois, Monsieur, +que vous pussiez me donner d'aussi favorables +résolutions que celles-ci sur le détail de mes chagrins, +auxquels je sens bien que je succomberai. Je rompis +cet entretien, dont je fus très-peu édifiée.</p> + +<p>Mon frère retourna quelques jours après à son +régiment, ce qui acheva de m'accabler de toute manière. +Le roi s'occupoit de la comédie et de force repas +qu'on lui donnoit. Grumkow, Sekendorff et plusieurs +généraux le traitoient tous les jours à la ronde; +on s'y enivroit à ne pouvoir rester debout. Le pauvre +prince héréditaire étoit de toutes ces fêtes. Le roi le +forçoit à boire malgré qu'il en eût. Il nous maltraitoit +l'un et l'autre et ne nous parloit que pour nous dire des +duretés. La reine au contraire en agissoit bien avec le +prince et très-mal avec moi. Ma soeur, qui la gouvernoit +entièrement, jalouse de l'amitié que mon frère +m'avoit témoignée, l'animoit et tournoit en mal toutes +mes actions et mes paroles. Elle ne pouvoit cacher le +penchant qu'elle avoit pour le prince, tout le monde +s'en apercevoit; elle lui attiroit les caresses de la reine +et chantoit sans cesse ses louanges. Il badinoit avec +elle, feignant de ne point s'apercevoir de l'inclination +qu'elle avoit pour lui.</p> + +<p>Les fatigues et les chagrins commençoient à me +ruiner la santé. J'étois très-inquiète à l'égard de celle +du prince. Il revint un jour d'un de ces fameux repas, +qui s'étoit donné chez le général Glasenap, plus pâle +que la mort et dans un emportement si terrible, qu'il +trembloit comme une feuille. Je fus fort effrayée de le +voir en cet état, et ma frayeur fut augmentée par une +défaillance qu'il prit un moment après. Quoiqu'à demi-morte +moi-même, je lui donnai promptement du secours +et le rappelai à la vie. Il me conta alors la scène qui +s'étoit passée entre le roi et lui. Ce prince, contre sa +coutume, ne l'avoit point placé à table à côté de lui. +Sekendorff avoit été obligé par son ordre de se +mettre entre eux deux. Le roi, adressant la parole à +Sekendorff, lui dit assez haut pour que le prince pût +l'entendre: je ne puis souffrir mon gendre, c'est un sot; +je fais ce que je puis pour le morigéner et j'y perds +mes peines; il n'a pas seulement l'esprit de vider un +grand verre et ne prend plaisir à rien. Le prince en +tenoit justement un qu'on lui avoit porté à la santé du +roi. Outré de ce qu'il venoit d'entendre: je voudrois +dit-il tout haut à Sekendorff, que le roi +ne fût pas mon beau-père, je lui ferois voir bientôt +que ce sot dont il parle, pourroit lui faire changer +de langage, et qu'il n'est pas homme à se laisser +maltraiter. Il avala en même temps cette furieuse +lampée, qui lui fut quasi aussi funeste que du poison. +Le roi devint cramoisi de colère; il se contint toutefois +assez pour ne rien répliquer. Il se leva peu après de +table et s'en retourna seul dans sa chaise, sans y faire +placer le prince, qui fut obligé de retourner à pied au +château, n'ayant point de voiture. Il étoit dans une +telle fureur, que je crus qu'il prendroit une attaque +d'apoplexie.</p> + +<p>Comme il n'étoit pas en état d'aller à la comédie +et que j'y craignois de nouvelles catastrophes, je fis +faire ses excuses et les miennes à la reine, sous prétexte +qu'il étoit incommodé. Elle me fit répondre, que le +prince pouvoit faire ce qui lui plaisoit; qu'elle ne feroit +point nos excuses au roi et qu'absolument je devois +sortir. Il ne voulut pas rester seul; nous allâmes l'un et +l'autre à cette chienne de comédie. Je mis une coëffe, +pour cacher mon désordre, et ne fis qu'y pleurer. Le +prince étoit si défait, que tout le monde s'en aperçut.</p> + +<p>Nous nous retirâmes aussitôt après souper. Il fut +très-malade toute la nuit et voulut à toute force retourner +à Bareith. J'étois de son avis, mais Sekendorff +et Grumkow l'en détournèrent, en l'assurant, qu'ils +parleroient très-fortement à son sujet au roi et tâcheroient +de lui faire changer de conduite. Ils boudèrent +ensemble tant qu'il resta à Berlin. Il retourna enfin à +Potsdam, où nous le suivîmes l'année 1733.</p> + +<p>La santé du prince étoit fort dérangée; il maigrissoit +à vue d'oeil et se trouvoit incommodé d'une +toux qui ne lui laissoit de repos ni jouir ni nuit. Les +médecins de Berlin commençoient à craindre qu'il ne prît +l'étisie, ce qui me mettoit dans de cruelles alarmes. Le +séjour de Potsdam ne fit que les augmenter; les veilles +et les fatigues continuelles qu'il enduroit augmentèrent +son mal. La triste vie que nous y menions abattoit +l'esprit autant qu'elle nuisoit au corps. On dînoit à +midi. Le repas étoit mauvais et si mince, qu'on ne +pouvoit se rassasier. Un fou, placé vis-à-vis du roi, lui +contoit les nouvelles des gazettes, sur lesquelles il faisoit +des commentaires politiques aussi ennuyeux que +ridicules. Au sortir de table le prince dormoit dans +un fauteuil, placé à côté de la cheminée; nous +étions tous à l'entour de lui à le voir ronfler; son +sommeil duroit jusqu'à trois heures, puis il alloit se +promener à cheval. J'étois obligée de rester toute +l'après-midi chez la reine et de lire devant elle ce que +je ne pouvois supporter. Les piquanteries et les mercuriales +ne cessoient point. A force d'en entendre j'aurois +dû m'y accoutumer, mais ma sensibilité naturelle me les +faisoient sentir bien vivement. Je ne voyois presque point +le prince, la reine ne le vouloit pas; le moindre coup-d'oeil +que je lui faisois, étoit un crime qu'il falloit expier +par de sanglantes railleries. Le roi revenoit à six et +se mettoit à peindre ou plutôt à barbouiller jusqu'à +sept; ensuite il fumoit. La reine jouoit pendant ce +temps au tocadille. On soupoit le soir à huit heures +chez cette princesse; la table duroit toujours jusqu'à +minuit; la conversation étoit semblable au sermon de +certains prédicateurs, qui sont des remèdes contre l'insomnie. +C'étoit la Montbail qui en faisoit les frais +et qui nous assommoit avec ses vieux contes et légendes +de la cour d'Hannovre que nous savions par coeur. +Toutes les différentes situations de ma vie ne m'ont rien +paru en comparaison de celle-là; rien ne m'étoit plus +cher que le prince, je le voyois dépérir journellement, +sans pouvoir le soigner ni le secourir. J'étois maltraitée +de tous côtés, je n'avois pas un sou et je souffrois +continuellement. La seule pensée réjouissante qui me +restât encore, étoit celle d'une mort prochaine, toujours +le dernier secours des malheureux; j'avois un dégoût +continuel; je ne me suis nourrie deux ans entiers que +d'un morceau de pain sec et d'eau toute pure, sans +rien prendre hors des repas, mon estomac ne pouvant +même supporter le bouillon.</p> + +<p>Le roi fut fort affligé en ce temps-ci en apprenant +la nouvelle du décès du roi de Pologne. Ce prince avoit +rendu l'esprit à Varsovie, où il s'étoit rendu pour assister +à la diète. Grumkow l'avoit vu sur la route à Frauenblatt, +où il avoit été le complimenter de la part du roi +de Prusse. Ils firent une forte débauche ensemble en +vin d'Hongrie, ce qui accéléra la fin de ce prince. Le +congé qu'il prit de ce ministre, qu'il aimoit beaucoup, +fut de plus tendres; adieu! mon cher Grumkow, lui +dit-il, je ne vous reverrai plus. Quelques jours avant +l'arrivée du courrier, Grumkow dit au roi en ma présence +et celle de plus de 40 témoins: Ah! Sire, je suis +au désespoir, le pauvre patron est mort. J'étois cette +nuit bien éveillé, tout-à-coup le rideau de mon lit s'est +ouvert; je l'ai vu, il avoit un habit mortuaire; il m'a +regardé fixement; j'ai voulu me lever, étant fort altéré, +mais ce fantôme a disparu. Il se trouva par hazard +que le roi de Pologne décédât même nuit. Je crois +que Grumkow ayant l'esprit frappé des dernières +paroles que lui avoit dites ce prince, avoit pris ce +songe pour une vérité. Quoiqu'il en soit, cette vision +le rendit mélancolique pendant quelque temps, et ce ne +fut qu'avec le secours du vin de Hongrie qu'il reprit +sa gaieté naturelle.</p> + +<p>Cependant le prince héréditaire s'affoiblissant à vue, +succomba sous le poids de son mal et n'étoit plus en +état de quitter le lit. J'envoyai chercher le chirurgien-major +du régiment du roi, qui lui trouva de la fièvre. +Il se chargea de faire ses excuses au roi, auquel il +exagéra si bien le danger dans lequel il se trouvoit, +que ce prince en fut fort effrayé. L'inquiétude que ce +récit lui causa l'obligea de venir nous voir. Il parut +surpris de trouver en si peu de temps le prince si +changé; la peur qu'il eut de sa mort prochaine lui fit +dépêcher sur-le-champ une estafette à Berlin, pour en +faire venir les plus fameux médecins. Je vis entrer le +jour suivant toute la faculté en procession dans ma +chambre. Le prince ne put s'empêcher de rire en +voyant ces doctes personnages, et me demanda, si je +voulois le faire recevoir médecin, ou l'envoyer à l'autre +monde? Après que cette noble faculté eut examiné +toutes les circonstances de son mal, elle conclut, que +moyennant du repos et beaucoup de régime, on pourrait +prévenir l'étisie.</p> + +<p>J'étois seule avec Mdme. de Sonsfeld à Potsdam, +ayant été obligée de laisser le reste de ma suite +à Berlin par ordre du roi Je ne quittois ni nuit ni +jour le prince, et ne m'absentois qu'un quart d'heure +pour rendre mes devoirs à la reine et au roi. Ce dernier +me faisoit mille caresses et louoit mon assiduité +auprès de mon époux, en disant que toutes les femmes +dévoient suivre le bon exemple que je leur donnois. +Je suis très-bien informé, me dit-il une après-midi que +je lui faisois ma cour, de ce qui cause la maladie de +votre mari. Il s'est fâché de quelques propos que j'ai +tenus sur son sujet le jour que je dînai chez Glasenap, +et il s'est fort emporté ici contre quelques-uns de mes +officiers, qui l'ont raillé assez fortement par mon ordre. +J'ai eu tort, mais tout ce que j'ai fait n'a été que +par bonne intention et par amitié pour vous et pour +lui. J'ai voulu le dégourdir, il faut qu'un jeune +homme ait de la vivacité et de l'étourderie et qu'il ne +soit pas toujours comme un Caton; mes officiers sont +tous propres à le former.</p> + +<hr class="short"> + +<p>La mauvaise humeur de la reine continuoit toujours, +elle me cherchoit noise sur tout ce que je faisois. +Lorsque je venois le matin chez elle, elle me disoit: +bonjour! Madame, mon Dieu! comme vous voilà bâtie; +vous êtes coëffée comme une folle, et toujours ce cou +alongé; je vous l'ai dit déjà cent fois que je ne puis +souffrir votre mauvais air, vous me ferez enfin perdre +patience! C'étoit le refrain de tous les jours. Elle +vouloit que je fusse habillée à la mode de Berlin; on +y portoit les cheveux tout plats sans la moindre frisure; +les miens étoient accommodés à la françoise, le prince +héréditaire l'ayant voulu comme cela, et d'ailleurs on +les portoit ainsi par tout pays, hors à Berlin. J'étois +si maigre, que j'avois peine à me tenir dans mon corps +de jupe, et ayant toujours l'estomac enflé, je souffrois +beaucoup quand je voulois me redresser; mais tout cela +n'étoient qu'excuses frivoles qu'on n'acceptoit pas.</p> + +<p>Les nouvelles que je reçus dans ce temps-là de +Bareith furent bien satisfaisantes. Mlle. de Sonsfeld +me mandoit que la santé du Margrave dépérissoit à vue. +Il étoit allé à Neustat voir son malotru de frère, dont +j'ai fait le portrait ci-dessus. Ce prince venoit d'épouser +une princesse d'Anhalt-Schaumbourg. Le Margrave +fit des dépenses énormes pendant son séjour de +Neustat; il y passoit les journées entières à boire et +à se divertir. Il fit une terrible chûte dans son ivresse, étant +tombé d'un escalier. On l'emporta à demi-mort dans son +appartement. Je ne sais s'il se blessa intérieurement, +les médecins qu'il avoit autour de lui étant si ignorans, +qu'on ne pouvoit se fier à leur rapport. Soit donc la +chûte ou la boisson, l'une des deux au moins lui causa +une si terrible perte de sang par les hémorroïdes, qu'on +s'attendoit à le voir expirer. On envoya même chercher +un ecclésiastique, pour lui faire la prière et le préparer +à la mort, mais son tempérament le sauva encore +pour cette fois et il se remit, quoique fort lentement.</p> + +<p>Tout le monde crioit depuis ce temps après notre +retour. Le Margrave le souhaitoit lui-même et m'écrivit, +que je devois lui mander de quelle façon il devoit s'y +prendre pour nous faire retourner à Bareith. Je montrai +sa lettre à quelques personnes dont j'étois sûre qu'ils le +rediroient au roi, et leur contai toutes les circonstances +que je viens de rapporter. On ne manqua pas d'en +avertir le roi. Il ne vouloit pas nous perdre et malgré +cela il ne vouloit pas en agir bien avec nous. Cependant +il résolut de tâcher de nous regagner, pour nous +ôter toute idée de départ. Il me fit mille caresses et +me parla avec éloge du prince héréditaire, mais tout +cela ne me touchoit plus, j'avois été trop souvent trompée +pour être plus long-temps sa dupe. Le roi ne se +portoit point bien; il étoit fort changé de visage et le +corps lui enfloit toutes les nuits. Une après-midi qu'il +dormoit et que nous étions toutes assises autour de lui, +il lui prit une suffocation. Comme il ronfloit toujours +extrêmement fort, nous ne nous en aperçûmes pas d'abord. +Je fus la première à remarquer qu'il devenoit tout noir +et que le visage lui enfloit. Je me mis à crier en le +disant à la reine; elle le poussa plusieurs fois pour le +réveiller, mais inutilement. Je courus appeler du monde; +on lui coupa la cravate et nous lui jetâmes tous de l'eau +dans le visage, ce qui le fit enfin revenir peu à peu. Il fut +fort altéré de cet accident mais tous les médecins qu'il +avoit autour de lui pour lui faire leur cour, traitèrent +cela en bagatelle, quoique dans le fond il fût fort dangereux +et chacun se disoit à l'oreille que c'étoit une +goutte remontée, qui pouvoit lui jouer de mauvais tours.</p> + +<p>Le belle saison qui réjouit et fait revivre la nature +ne fut pour nous qu'une nouvelle pénitence; nous étions +obligés d'aller tous les soirs au jardin du roi. Ce prince +lui avoit donné le nom de Marli je ne sais pourquoi. +C'étoit un très-beau jardin potager, où le roi s'étoit fait +un plaisir de ramasser toutes des meilleurs sortes de +fruits qu'il y ait en Europe; mais il n'y avoit pas le +moindre agrément à s'y promener, n'y ayant point d'ombre. +Nous y allions à trois heures de l'après-midi pour +nous griller à la fraîcheur de Mr. de Vendôme. On y +soupoit à huit heures très-frugalement et sans se charger +l'estomac, et on se retiroit à neuf heures. Le roi se +levait tous les jours à quatre heures du matin, pour +être présent à l'exercice de son régiment. Cet exercice +se faisoit sous mes fenêtres, et comme je logeois +au rez de chaussée, je ne pouvois fermer les yeux +de toute la nuit, car on tiroit par divisions et par pelotons. +Un soldat, voulant charger trop vite, et n'ayant +pas eu le temps de tirer la baguette de son fusil, le +coup donna dans ma chambre et abattit le miroir de ma +toilette, qui par un hazard sans exemple resta dans +son entier.</p> + +<p>Je supportois toutes ces fatigues avec patience, le +retour du prince héréditaire me causoit trop de joie +pour penser à autre chose. Il arriva le 21. de Mai à +Potsdam en compagnie de mon frère. J'eus la satisfaction +de lui trouver beaucoup meilleur visage que lorsqu'il +étoit parti, mais sa toux continuoit toujours, quoiqu'elle +fût fort diminuée. Le roi le reçut très-bien et +fut très-content du rapport qu'il lui fit de son régiment. +La Margrave <i>Albertine</i>, sa fille et le prince de +<i>Berenbourg</i> arrivèrent le même soir. Les noces de +ce dernier étoient fixées au lendemain. La princesse +Albertine étoit dans un contentement parfait, et ne +faisoit que rire lorsqu'on lui parloit de son futur. Elle +avoit deux dames qui faisoient son écho; le prince +donnoit le signal par un éclat de rire, ses deux dames +y répondoient et nous trouvions cela si drôle, que nous +en riions aussi, si bien que ce n'étoient que risées. +Le roi qui aimoit à tourmenter la promise, lui disoit +maintes gravelures, auxquelles elle ne répondoit qu'en +riant et s'attiroit à elle et à nous tous de grosses +sottises. Je me tuois de lui dire de prendre son +sérieux, mais c'étoit peine perdue, et sa joie d'avoir +bientôt un si aimable mari étoit trop vive pour la +contenir.</p> + +<p>Le prince héréditaire et le prince <i>Charles</i> de +Brunswick, que le roi avoit aussi invité à la noce, allèrent +le lendemain rendre visite au promis, plus pour s'en +divertir que par civilité. Il n'y avoit que lui qui ignorât +qu'il devoit se marier le soir, ses distractions ou sa +courte mémoire le lui avoient fait oublier. Il juroit +comme un charretier qu'il n'avoit ni habit ni robe de +chambre, et qu'il falloit remettre la noce au lendemain. +Cela divertit beaucoup le roi. Le prince héréditaire +fut obligé de lui prêter sa robe de chambre. Il en fut +si reconnoissant, qu'il lui demanda conseil sur tout ce +qu'il devoit faire. Dieu sait en quelles mains charitables +il étoit tombé et les conseils qu'il lui donna. Je sais +bien que je n'ai rien vu de plus comique que cette noce. +Il y eut trois jours de suite bal, où nous nous en donnâmes +au coeur joie. Mais cette joie s'évanouit bien +vite, car le prince héréditaire fut obligé de retourner à +son régiment. Il repartit le 26. de Mai aussi bien que +mon frère et toutes les autres principautés.</p> + +<p>Le roi avoit été fort charmé du prince héréditaire; +il me dit qu'il le trouvoit fort changé à son avantage. +Ce sera mon gendre favori, ajouta-t-il; et adressant la +parole à la reine: j'aime trop mes enfans, lui dit-il, oui, +que le diable m'emporte! si je ne donne à mon gendre +tout l'argent que je lui ai prêté, pourvu qu'il continue +à en agir comme il le fait à présent. Je m'approchai +de lui, et lui baisant la main je le remerciai avec les +termes les plus tendres, et comme il me répéta encore +une fois ce qu'il venoit de dire à la reine, je lui répondis, +que je serois au désespoir s'il pouvoit s'imaginer qu'il +y eût quelques vues d'intérêt dans notre conduite; qu'il +étoit vrai que nous avions eu besoin de son secours, +mais que nous ne voulions point lui être à charge, et +que, si je savois que la promesse qu'il venoit de me +faire l'incommodât le moins du monde je serais la première +à refuser cette grâce. Les larmes lui vinrent aux +yeux et me regardant tendrement; non, dit-il, ma chère +fille, je ne me résoudrai jamais à vous laisser partir d'ici +et j'aurai soin de vous tant que je respirerai. Je fus +touchée de ces dernières paroles, mais elles m'alarmèrent +beaucoup; je connoissois trop l'inconstance du roi pour +me fier à toutes ces belles paroles. J'y fus pourtant +sensible; je l'aimai tendrement et sans la jalousie que la +reine avoit contre moi, j'aurois pu regagner son coeur; +mais il étoit impossible qu'on pût être bien auprès de +l'un sans se brouiller avec l'autre. Elle me rendit bien +cher ce moment de douceur que je venois de goûter, +et ne fit que me quereller depuis le matin jusqu'au soir. +Je n'ai jamais pu approfondir une intrigue qu'on avoit +formée contre le prince héréditaire et moi, je ne sais +pas encore qui en étoit l'auteur; mais je sais bien qu'en +ce temps-là on fit ce que l'on put pour mettre la désunion +entre nous. On venoit me dire pis que pendre +de lui, pendant qu'on lui en disoit autant de moi. Mais +tout cela ne faisoit aucune impression sur nous, et nous +nous avertissions mutuellement de ces belles menées.</p> + +<p>Le roi me dit un jour; j'ai fait un plan pour votre +établissement ici. Je donnerai une pension à votre mari, +afin qu'il puisse tenir son ménage sans s'incommoder; +il restera à Basewaldt et vous irez le voir de temps en +temps; car si vous étiez toujours auprès de lui, il +négligeroit le service. On peut bien juger combien ce +beau plan fut de mon goût. Cependant je ne voulus +point rompre en visière au roi et lui répondis simplement, +que j'encouragerois toujours le prince héréditaire à faire +son devoir. Le roi remarqua bien que ses idées ne me +plaisoient pas et il changea de discours. Comme il devoit +partir avec la reine le 8. de Juin, pour se rendre à +Brunswick et y assister aux noces de mon frère, qui +devoient y être célébrées, je lui demandai la permission +d'aller joindre le prince héréditaire à son régiment. Il +me l'accorda d'abord, mais ayant rêvé quelque temps +il me dit: cela ne vaut pas la peine de faire ce voyage; +je serai de retour dans huit jours et je le ferai venir alors.</p> + +<p>Je fus fort estomaquée de cette réponse; je +craignois Berlin comme le feu; je m'attendois à y +recevoir de nouveaux désagrémens, et la reine y +avoit pourvu, ayant défendu à mes soeurs de venir +chez moi et ayant fait ordonner la même chose à +ses dames. Tout cela me mit le sang si fort en +mouvement, que je me trouvai mal le soir et fus +obligée de me retirer. Je me mis tout de suite au lit, +où je m'endormis de foiblesse et de fatigue. J'avois +reposé environ trois heures, lorsque j'entendis un bruit +épouvantable dans ma garderobe. Je m'éveillai en sursaut, +et ouvrant mon rideau j'appelai ma bonne et +fidèle <i>Mermann</i>, compagne de tous mes chagrins et +qui ne me quittoit jamais; mais j'avois beau m'égosiller, +personne ne venoit et le bruit augmentoit. Mais quelle +fut ma frayeur quand je vis enfin ouvrir la porte, et +qu'à la lueur de la lampe qui brûloit dans ma chambre, +j'aperçus une douzaine de grands grenadiers avec leurs +moustaches noires, et que je vis étinceler leurs armes. +Je me crus pour le coup perdue et qu'on venoit +m'arrêter; je m'examinois déjà, pour savoir quel crime +j'avois commis, sans me trouver coupable de rien. Ma +femme de chambre me tira enfin d'inquiétude; elle entra +dans ma chambre et me dit, qu'elle n'avoit pu venir +plutôt, s'étant disputée avec ces gens pour les empêcher +d'entrer; que le feu étoit au château et qu'il étoit cause +de cette rumeur. Je lui demandai où il brûloit? Elle +biaisa quelque temps; enfin elle me dit que c'étoit dans +la chambre de mes soeurs, et que leurs domestiques n'y +vouloient laisser entrer personne, disant que c'étoit chez +moi. Ma gouvernante étoit d'abord accourue au premier +bruit; elle amusa assez long-temps les officiers, +pour me donner le temps de me lever. Ils visitèrent +toute ma chambre, où tout étoit en très-bon ordre +et où ils ne trouvèrent pas la moindre apparence +de feu. Ils passèrent ensuite dans celle de mes +soeurs, qui logeoient porte à porte avec moi. Ils la +trouvèrent en flammes, leurs lits étoient déjà à demi +consumés et la boiserie de la chambre étoit toute en +feu. À force de bras on l'éteignit et ils allèrent en faire +le rapport au roi. Ce prince étoit fort rigide sur de +pareilles choses, et les domestiques innocens ou coupables +étoient chassés sans rémission.</p> + +<p>J'aurois été bien lotie si cet accident étoit arrivé +chez moi. A la première alarme on avoit déjà eu la +bonté de dire au roi que c'étoit dans ma chambre, et +il en avoit fait beaucoup de bruit; dès qu'il sut que +c'étoit dans celle de mes soeurs il se rappaisa. Celles-ci +vinrent tout effrayées chez moi et crioient miséricorde, +ne sachant où coucher. J'offris mon lit à ma soeur +<i>Charlotte</i>, les deux autres s'accommodèrent de celui +du prince héréditaire et la <i>Montbail</i> fut obligée de +se contenter d'un lit de reposes, ce qui la fit grogner +non entre ses dents, car il y avoit belle saison qu'elle +les avoit perdues, et il ne lui en restoit plus qu'une, +sur laquelle elle jouoit de l'épinette. Je crus que +dans son désespoir cette dernière relique mâchelière +nous sauteroit à la tête, car elle ne pouvoit +se consoler de n'avoir point de lit de plume, pour +y dorloter sa vieille carcasse décharnée. Ma soeur +s'endormit tout de suite, mais n'étant pas accoutumée +à coucher à deux, elle me donnoit des coups en +dormant pour se faire place, qui me réveilloient en sursaut +à demi-endormie; je lui en rendois; nous nous +mettions à rire et à peine avions-nous fermé les yeux +que cette bataille recommençoit. Mes deux soeurs +cadettes faisoient le même ménage de leur côté. Voyant +enfin que nous ne pouvions avoir de repos, nous appelâmes +nos gens et nous fîmes donner le déjeûner. La +<i>Montbail</i> voulut en faire l'ornement; elle vint nous +apparoître comme le soleil levant, tout son déshabillé +étant jonquille aussi bien que son visage. Elle nous +chanta ses doléances sur l'incommodité qu'elle avoit +soufferte toute la nuit, ayant été si mal couchée, et se +plaignant que toutes ses côtes lui faisoient mal. J'eus +une joie maligne de cette petite mortification qu'elle +venoit d'essuyer, elle m'en procuroit tous les jours par +douzaine, animant la reine et ma soeur <i>Charlotte</i> +contre moi. Cette dernière obtint avec beaucoup de +peine la grâce de ses domestiques du roi. Ce prince +me dit, que j'avois été bien bonne de m'incommoder +ainsi toute la nuit pour accommoder mes soeurs. Nous lui +contâmes nos aventures nocturnes, qui le firent rire de +bon coeur. Il devoit partir le jour suivant avec la reine. +Cette princesse étoit dans une noire mélancolie; elle +étoit changée de visage que cela faisoit peine à voir, +mais sa mauvaise humeur empêchoit qu'on en pût avoir +compassion, car elle devenoit quasi aussi méchante que +le roi, et personne ne pouvoit durer avec elle, pas +même ma soeur. Mon frère arriva le soir. Il fut de +très-bonne humeur avec moi, mais dès que quelqu'un +le regardoit, il faisoit la moue et affectoit d'être triste. +Nous nous séparâmes tous le lendemain et j'allai à Berlin +avec mes soeurs.</p> + +<p>Le roi nous avoit ordonné d'aller tous les soirs à +la comédie allemande, de quoi nous enragions de bon +coeur. Les princesses du sang qui étoient toujours fort +de mes amies, y venoient par complaisance pour moi et +je m'entretenois avec elles sans prendre garde au spectacle, +qui étoit plus pitoyable chose du monde. La Margrave +Philippe m'invita plusieurs fois à souper. Je me divertissois +fort bien auprès d'elle; nous y avions une petite +coterie de gens d'esprit; qui rendoit nos soupers fort +agréables. J'évitai de hanter tant qu'il m'étoit possible +tous ceux que je connoissois propres à me chagriner, +ce qui me fit passer mon temps assez paisiblement à +Berlin.</p> + +<p>Sastot, chambellan de la reine venoit souper chez +moi. Quoiqu'il fût intime avec <i>Grumkow</i>, il étoit +fort honnête homme et m'étoit fort attaché. Il n'avoit +pas un grand génie, mais il avoit beaucoup de bon-sens. +Je lui faisois part de tous mes chagrins et de la résolution +que j'avois prise, de m'en retourner à Bareith, à +quelque prix que ce fût, après la revue du régiment du +prince héréditaire. Il me conta là-dessus que <i>Grumkow</i> +l'avoit chargé de me dire, qu'il avoit reçu, il y avoit +quelque temps, une lettre du prince héréditaire, qui lui +avoit marqué avoir les mêmes intentions que moi +et sembloit même vouloir se défaire de son régiment +prussien; qui lui, <i>Grumkow</i>, en avoit fait la confidence +au roi et lui avoit représenté combien nous étions mécontents +de sa façon d'agir envers nous; que le roi +avoit été fort surpris, et qu'après avoir rêvé quelque +temps il lui avoit dit: je ne puis me résoudre à laisser +partir ma fille et mon gendre, je lui donnerai vingt +mille écus de pension après la revue, à condition qu'il +reste à son régiment; et pour ma fille, elle restera +auprès de sa mère et pourra l'aller voir de temps en +temps; que <i>Grumkow</i> ne sachant point nos intentions, +n'avoit rien voulu répondre là-dessus, mais qu'il me +prioit de lui faire savoir ce qu'il devoit faire. Je chargeai +<i>Sastot</i> d'un compliment très-obligeant pour ce +ministre, et le fis prier instamment de faire ensorte que +nous pussions partir; que ma santé étoit ruinée; que +j'étois accablée de fatigues et de chagrins, et que je ne +voulois pas vivre séparée du prince héréditaire; qu'il ne +nous convenoit ni à l'un ni à l'autre d'aller nous ensevelir +dans une garnison; que le Margrave baissoit à vue d'oeil +et que notre présence étoit nécessaire à Bareith.</p> + +<p><i>Sastot</i> vint le lendemain m'apporter sa réponse. +Il me faisoit assurer, qu'il emploiroit tous ses efforts +pour nous faire partir, mais qu'il étoit nécessaire que +le Margrave fît des démarches pour cela, et qu'il falloit +commencer par prévenir le roi sur la maladie de ce +prince. Il me fit dire aussi, que les états du pays de +Clève avoient envoyé, il y avoit quelque temps, des +députés au roi, pour le supplier de me nommer gouvernante +de leur province, s'offrant de m'entretenir à +leurs dépens et sans qu'il en coûtât une obole au roi; +mais que ce prince les avoit renvoyés avec une forte +mercuriale, et leur avoit défendu sous peine de punition +de ne jamais revenir lui faire de pareilles propositions. +Je fus très-fâchée du chagrin que ces bonnes gens +s'étoient attiré pour l'amour de moi. Je n'avois pas eu +la moindre idée de la démarche qu'ils avoient faite, +sans quoi je l'aurois empêchée pouvant bien prévoir que +le roi la refuseroit.</p> + +<p>J'étois dans l'impatience de recevoir des nouvelles +de Brunswick, et de savoir les particularités qui s'y +passoient. Mon frère eut l'attention pour moi de m'en +faire informer; il m'envoya Mr. de <i>Kaiserling</i>, son +favori, dans ce temps là. Il me dit, que mon frère etoit +fort content de son sort, qu'il avoit très-bien joué son +personnage le jour de ses noces, qui avoient été célébrées +le 12. de Juin, ayant affecté d'être d'une humeur +épouvantable et ayant beaucoup grondé ses domestiques +en présence du roi; que le roi l'en avoit plusieurs fois +repris et avoit paru fort rêveur; que la reine étoit +enthousiasmée de la cour de Brunswick, mais qu'elle +ne pouvoit souffrir la princesse royale et qu'elle +avoit traitée les deux duchesses comme des chiens; +que la duchesse régnante avoit voulu s'en plaindre +au roi et qu'on l'en avoit empêchée avec beaucoup +de peine. Je reçus aussi le soir une lettre de main +propre du roi; elle étoit des plus obligeantes. Ce +prince m'ordonnoit de me rendre le jour suivant à +Potsdam avec mes soeurs, et m'assuroit, que j'y +reverrois bientôt le prince héréditaire. Ce dernier article +me causa une joie sans égale, et je partis gaiement +pour Potsdam.</p> + +<p>Le roi y arriva avant la reine. Il me témoigna +mille bontés. Il me dit, qu'il étoit charmé de sa belle-fille, +que je devois lier amitié avec elle; qu'elle étoit +une bonne enfant, mais qu'il falloit encore l'élever. Vous +serez bien mal logée, continua-t-il, je ne puis vous donner +que deux chambres; vous vous y accommoderez avec +votre Margrave, votre soeur et toute votre suite. La +reine qui arriva dans ces entrefaites, rompit la conversation. +Elle me fit assez bon accueil et dit à ma soeur +en l'embrassant: je vous félicite, ma chère <i>Lottine</i>, +vous serez fort heureuse, vous aurez une cour magnifique +et tous les plaisirs que vous pourrez souhaiter. Elle me +conta ensuite, que mon frère ne pouvoit pas souffrir la +princesse royale et que le mariage n'étoit point consommé; +qu'elle étoit plus bête que jamais, malgré les +soins que Mdme. <i>Katch</i>, sa grande gouvernante, se +donnoit pour la morigéner. Elle vous plaira au premier +coup-d'oeil, me dit-elle, car son visage est charmant, +mais elle n'est pas supportable quand on la voit plus +d'un moment. Elle se mit à rire ensuite de la belle +ordonnance que le roi avoit faite pour nous loger, et +nous demanda comment nous ferions? Ma soeur +lui répondit, que le roi avoit beau ordonner, et qu'il +étoit impossible que nous pussions nous accommoder +ensemble. En effet je crois que jamais personne ne se +seroit avisé de pareille chose. Les deux chambres +qu'on nous destinoit n'avoient point de dégagement et +l'une étoit un petit cabinet. Nous allâmes, ma soeur +et moi, faire nos petits arrangemens; je lui laissai le +cabinet pour elle et sa femme de chambre, et à force +de paravens je fis tout un appartement de ma chambre; +nous y étions dix personnes, compté le prince héréditaire +et nos domestiques. Ma gouvernante qui se trouvoit +depuis quelque temps fort incommodée, tomba tout +d'un coup malade d'une inflammation à la gorge, accompagnée +d'une grosse fièvre. Je fus fort alarmée de +son mal d'autant plus que je n'avois personne autour +de moi.</p> + +<p>J'attendois le prince héréditaire le surlendemain, et +la princesse royale; le duc, la duchesse de <i>Brunswick</i> +et le duc et la duchesse de <i>Bevern</i> avec leur fils devoient +arriver le 22. de Juin. La reine m'avoit fait un +terrible portrait de celle de <i>Brunswick</i>. Cette princesse +étoit mère de l'Impératrice et prétendoit en cette +qualité des honneurs et des distinctions qu'elle n'étoit +pas en droit d'exiger. Elle étoit d'une hauteur insupportable +et avoit voulu prétendre le pas devant la princesse +royale. La reine me dit, que si je prenois mes +mesures d'avance, j'aurois beaucoup de tracasseries avec +elle.</p> + +<p>Je me trouvai fort embarrassée. Le roi vivoit +comme un gentil-homme campagnard et ne vouloit pas +qu'il y eût un ombre de cérémonie chez lui. Il traitoit +mes soeurs comme filles de la maison et vouloit qu'elles +en fissent les honneurs, ne pouvant souffrir les disputes +de rang; elles cédoient à toutes les princesses étrangères +qui venoient à Berlin. Je savois que c'étoit une corde +fort difficile à toucher et qui pouvoit me causer beaucoup +de chagrin, mais je savois aussi que si je perdois +une fois mes prérogatives comme fille de roi, je ne les +rattraperois jamais. Après bien des réflexions je me +résolus de risquer le paquet et d'en parler au roi. La +reine promit de m'appuyer de toutes ses forces.</p> + +<p>Cette princesse avec mes frères et soeurs lui souhaitoient +toujours le bon soir, et restoient auprès de lui +jusqu'à ce qu'il se fût endormi. Je m'étois dispensée de +cette étiquette depuis que j'étois mariée, mais comme +le roi étoit ordinairement de bonne humeur le soir, je +me proposai de prendre ce temps pour lui parler. Dès +qu'il me vit il me dit: ah! venez-vous me voir aussi? +Je lui dis, que je venois de recevoir une lettre du prince +héréditaire, qui l'assuroit de ces respects et qu'il m'avoit +chargée de m'informer de ses ordres, pour savoir s'il +devoit se rendre à Potsdam ou à Berlin. Il me dit: +je vais demain à Berlin, mandez-lui qu'il s'y trouve; je +vous l'amènerai demain au soir. Je suis très-content de +lui, ajouta-t-il, il a mis son régiment dans le plus bel +ordre du monde, et je sais qu'il ne se donne de repos +ni nuit ni jour pour le bien discipliner. Ce début me +donna un peu de courage. Je tournai insensiblement la +conversation sur les principautés de <i>Brunswick</i>, et je +demandai enfin au roi comment je devois me comporter +avec eux, puisque je ne voulois rien faire sans ses ordres, +et que je savois que la duchesse de <i>Brunswick</i> me +disputeroit la préséance. Le roi me répondit: cela seroit +bien ridicule, elle n'en fera rien. Point du tout, dit la +reine, elle l'a prétendue sur la princesse royale et je lui +ai donné une bonne mercuriale de cette affaire-là. C'est +une vieille folle, lui dit le roi, mais il faut pourtant la +ménager, puisqu'elle est mère de l'Impératrice; et m'adressant +la parole; vous n'irez point lui rendre visite, continua-t-il, +avant qu'elle ne soit venue chez vous, et vous +passerez par-tout devant elle; mais je ferai tirer tous les +jours aux billets, pour qu'elle ne soit pas tout-à-fait indisposée. +Je fus très-charmée de m'être tirée si heureusement +de ce mauvais pas et me retirai.</p> + +<p>J'eus enfin le plaisir de recevoir le jour suivant le +prince héréditaire, ce qui fit disparoître tous mes chagrins. +Il me conta que son oncle, le prince de <i>Culmbach</i>, +arriveroit dans quelques jours. Le roi l'avoit invité à +venir à Berlin, et je me réjouissois fort de le revoir, +espérant qu'il nous aideroit à sortir d'esclavage par le +crédit qu'il avoit sur l'esprit de mon frère.</p> + +<p>Cependant toute la cour de <i>Brunswick</i> arriva +le lendemain le 24. de Juin. Le roi accompagné +de mon frère, du prince héréditaire et d'une grande +suite de généraux et d'officiers alla au devant de la +princesse royale à cheval. La reine, mes soeurs et moi +nous la reçûmes sur le perron. Je ferai son portrait +ici telle qu'elle étoit alors, car elle a bien changé +depuis.</p> + +<p>La princesse royale est grande; sa taille n'est point +fine; elle avance le corps, ce qui lui donne très-mauvaise +grâce; elle est d'une blancheur éblouissante et +cette blancheur est relevée des couleurs les plus vives, +ses yeux son d'un bleu pâle et ne promettent pas +beaucoup d'esprit; sa bouche est petite; tous ses traits +sont mignons sans être beaux, et tout l'ensemble de son +visage est si charmant et si enfantin, qu'on croiroit que +cette tête appartient à un enfant de douze ans; ses +cheveux sont blonds et bouclés naturellement; mais +toutes ses beautés sont défigurées par ses dents, qui +sont noires et mal rangées; elle n'avoit ni manières ni +la moindre petite façon; beaucoup de difficulté à parler +et à se faire entendre, et l'on étoit obligé de deviner +ce qu'elle vouloit dire, ce qui étoit fort embarrassant.</p> + +<p>Le roi la conduisit, après qu'elle nous eût toutes +saluées, dans l'appartement de la reine, et voyant qu'elle +étoit fort échauffée et dépoudrée, il dit à mon frère +de la conduire chez elle. Je l'y suivis. Mon frère lui +dit en me présentant à elle: voilà une soeur que j'adore +et à laquelle j'ai toutes les obligations imaginables; elle +a eu la bonté de me promettre d'avoir soin de vous et +de vous assister de ses bons conseils; je veux que vous +la respectiez plus que le roi et la reine, et que vous +ne fassiez pas la moindre démarche sans son avis, entendez-vous? +J'embrassai la princesse royale et lui fis +toutes les assurances possibles de mon attachement, mais +elle resta comme une statue sans nous dire un mot. +Ses gens n'étant pas encore arrivés, je la repoudrai moi-même +et raccommodai un peu son ajustement, sans +qu'elle m'en remerciât, ne répondant rien à toutes les +caresses que je lui faisois. Mon frère s'en inquiéta à +la fin et dit tout haut; peste soit de la bête! remerciez +donc ma soeur. Elle me fit enfin une révérence sur le +modèle de celle d'Agnès dans l'école des femmes. Je +la reconduisis chez la reine, fort peu édifiée de +son esprit.</p> + +<p>J'y trouvai les deux duchesses. Celle de <i>Brunswick</i> +pouvoit avoir 50 ans, mais elle étoit si bien conservée, +qu'elle paroissoit n'en avoir que 40. Cette +princesse a beaucoup d'esprit et de monde, mais il +régne un certain air de coquetterie dans tout son maintien, +qui dénote assez qu'elle n'a pas été une Lucrèce. +Mr. de <i>Stoeken</i> étoit son amant dans ce temps-là. +Il est mal aisé de comprendre comment une princesse +de tant d'esprit avoit pu si mal placer ses inclinations, +car je n'ai rien vu de plus maussade et de plus insupportable +que ce Monsieur-là. Le duc, son époux, ne l'étoit +pas moins; les plaisirs de Cythère lui avoient coûté +cher, ce prince n'avoit point de nez. Mon frère pour +badiner disoit, qu'il l'avoit perdu dans une bataille contre +les François. Ce prince joignoit à plusieurs autres +belles qualités celle d'être excellent mari. Il n'ignoroit +pas la conduite de la duchesse son épouse, mais il la +souffroit patiemment et avoit pour elle tous les égards +et la tendresse imaginable. On dit qu'elle le maîtrisoit +au point qu'il étoit obligé de lui faire des présens très-considérables +toutes les fois qu'il venoit coucher avec +elle. Sa fille, la duchesse de <i>Bevern</i> et moi nous +fûmes charmées de nous revoir; j'étois intimement liée +avec elle et son époux, comme on l'aura vu ci-dessus. +Nous tirâmes aux billets et on se mit à une grande +table de 40 couverts. Le roi nous régala de la musique +des janissaires, composée de plus de 50 nègres. Leurs +instrumens consistoient en de longues trompettes, de +petites tymbales et des plaques d'un certain métal qu'ils +frappoient l'une contre l'autre; tout cela ensemble faisoit +un bruit épouvantable. Au sortir de table nous prîmes +le café chez la reine, et le roi nous mena ensuite à la +verrerie. La princesse royale ne me quittoit pas d'un +pas, mais je n'avois pas pu réussir encore à la faire +parler. Le roi nous fit à tous des présens. On retourna +chez la reine, où on joua le soir.</p> + +<p>Le lendemain, le 25. de Juin, nous allâmes +tous à six heures du matin à la revue du régiment +du roi. Nous retournâmes à midi en ville, où on +se mit d'abord à table. Le roi partit l'après-dîner +avec le prince héréditaire et mon frère pour se rendre +à Berlin, et nous autres principautés femelles nous nous +rendîmes à Charlottenbourg. La reine se mit en carosse +avec les deux duchesses et le vieux duc de <i>Brunswick</i>; +la princesse royale, ma soeur et moi nous fûmes placées +dans le second carosse. La chaleur étoit excessive et +la poussière nous incommodoit beaucoup. La princesse +royale se trouva mal et ne fit que rendre pendant tout +le chemin. Cela causa une grande joie à tout le monde +hors à la reine, car on espéroit que ces maux de coeur +provenoient d'une bonne cause.</p> + +<p>Nous arrivâmes enfin à huit heures du soir à Charlottenbourg, +où je fus charmée de trouver mes dames. +La princesse royale alla se coucher et nous nous mîmes +à table. Mr. de <i>Eversmann</i> qui avoit eu le soin de +régler les logemens, eut la bonté de l'accommoder de +façon que j'étois obligée de traverser la cour du château +à pied pour aller chez la reine. Je fus fort piquée de +cette espèce d'avanie, car on avoit logé toutes les dames +des duchesses dans les premiers appartements et on +m'avoit donné le plus simple de tous. La reine avoit +été d'une humeur plus supportable envers moi depuis +son retour de Brunswick, mais ses mauvaises façons recommencèrent; +elle me dit mille piquanteries tant que +dura le souper et me regarda du haut en bas.</p> + +<p>Le jour suivant la duchesse de <i>Brunswick</i> vint +me rendre sa première visite, en me faisant beaucoup +d'excuses de ne me l'avoir pas faite plutôt. Nous +allâmes toutes ensemble chez la reine. Cette princesse +nous dit, qu'elle ne vouloit manger qu'une fois ce jour-là; +qu'il falloit toutes nous retirer de bonne heure, pour +pouvoir être en état d'être prêtes le jour suivant pour +l'entrée de la princesse royale. Elle nous fit venir les +violons et on dansa toute l'après-midi jusqu'à dix heures +du soir. Je me flattois, mais inutilement, que le prince +héréditaire viendroit nous surprendre, mais le roi n'avoit +jamais voulu lui en accorder la permission. Il étoit resté +à Berlin à s'ennuyer, et quoiqu'il eût l'habitude de souper, +le roi n'avoit pas eu la considération de lui faire apprêter +la moindre chose, et on lui avoit même refusé jusqu'au +beurre et au fromage. Notre bal ne fut donc guère +animé; j'en étois la spectatrice, ne pouvant danser à +cause de mon extrême foiblesse. La reine congédia +toutes les principautés à 9 heures, et entra dans sa +chambre à coucher. Elle nous demanda, à ma soeur +et à moi, si nous voulions souper? Je lui répondis, +que je n'avois pas faim et que j'irois me coucher, si elle +me le permettoit. Elle me regarda de travers sans me +dire mot. Nous avions ordre d'être prêtes à 3 heures +du matin, pour assister à la grande revue; nous devions +toutes être parées de notre mieux, et il n'y avoit pas +beaucoup de temps pour dormir. Je priai Mdme. de +<i>Kamken</i> de me procurer mon congé, étant harassée +de fatigue, mais elle me conseilla de rester, la reine +voulant souper. Je restai donc et nous nous mîmes à +table toutes les quatre. La reine ne fit que se déchaîner +contre toute la maison de <i>Brunswick</i> et contre +moi; il n'y eut point d'invectives qu'elle ne dît contre +la princesse royale et contre sa mère; ma soeur faisoit +son écho et n'épargnoit pas même le prince <i>Charles</i>. +Ce beau repas dura jusqu'à minuit; la fin couronna +l'oeuvre. Nous sommes toutes des étourdies! s'écria la +reine tout d'un coup, en jetant les yeux sur moi; nous +parlons ici trop librement devant des gens suspects, et +toute la clique sera informée dès demain de notre conversation; +je connois les espions qui sont autour de moi +et qui font amitié avec mes ennemies, mais je saurai les +faire rentrer dans leur devoir. Bon soir! Madame, continua-t-elle +en m'adressant la parole, ne manquez pas +d'être prête à 3 heures, car je ne suis pas d'humeur à +vous attendre. Je me retirai sans dire mot. J'étois +outrée de tout ce que j'avois entendu, et je comprenois +fort bien que ces gens suspects et ces espions n'étoient +que ma petite personne.</p> + +<p>Je me retirai dans ma chambre, où je trouvai ma +bonne gouvernante qui commençoit à se rétablir avec sa +nièce, la <i>Marwitz</i>. Je leur fis part de l'agréable soirée +que je venois de passer. Je pleurois à chaudes larmes; je +voulus faire la malade et rester dans ma chambre, mais +elles trouvèrent moyen de me tranquilliser et de m'en +empêcher. Il étoit si tard, que je n'eusse que le temps +de m'habiller et j'arrivai avant 3 heures toute parée +dans l'appartement de la reine. On peut bien juger +que j'y avois l'entrée libre, elle me fut pourtant refusée +cette fois; la <i>Ramen</i> avec son air de suffisance m'arrêta +à la porte de la chambre. Eh mon Dieu! Madame, me +dit-elle, c'est vous? quoi, déjà toute prête? Ja reine ne +fait que s'éveiller et elle m'a ordonné de ne laisser +entrer personne; je vous avertirai quand il sera temps +de venir. J'allai en attendant me promener dans la +galerie avec mes dames. Les deux duchesses s'y rendirent +un moment après. Celle de <i>Bevern</i> me regardant +tendrement me dit: vous avez du chagrin, vous +avez sûrement pleuré. Cela est vrai, lui dis-je, et j'espère +qu'on sera bientôt content, et que la mort me délivrera +de mes peines, car je ne puis quasi me traîner et je +sens que mes forces diminuent journellement. Vous +avez de l'ascendant sur <i>Sekendorff</i> et vous en avez +sur le roi, tirez-moi d'ici, pour l'amour de Dieu! et +faites ensorte qu'on me laisse mourir en paix à Bareith. +Je ferai tout mon possible pour vous contenter, Madame, +me répondit ma bonne duchesse; quoique vous +ne vous expliquiez pas avec moi, je sais tout ce qui +s'est passé hier au soir, et je veux bien vous nommer +mon auteur, c'est la princesse <i>Charlotte</i>. Je fus frappée +de ce qu'elle me disoit. Vous êtes surprise, continua-t-elle, +mais je ne le suis pas; j'aurai une belle-fille +qui nous donnera du fil à retordre, mon fils la connoît +aussi bien que moi, mais il saura la ranger. La reine +nous interrompit; elle entra dans la chambre, accompagnée +de ma soeur et de la princesse royale, auxquelles +elle n'avoit pas fait refuser sa porte comme à +moi. Après avoir salué les duchesses, elle me dit en +me regardant du haut en bas: vous avez dormi long-temps, +Madame, je crois que vous pourriez bien être +éveillée quand je le suis. Je suis depuis 3 heures ici, +lui dis-je, la <i>Ramen</i> le sait et n'a pas voulu me laisser +entrer. Elle a fort bien fait, dit-elle, vous êtes mieux +à votre place avec les duchesses qu'avec moi. En +même temps elle se mit dans une espèce de petit char +avec la princesse royale. Je montai dans un carosse de +parade avec ma soeur, les deux duchesses dans un +autre et tous les princes et Mrs. de la cour montèrent +à cheval.</p> + +<p>Nous fûmes une bonne heure en chemin pour +arriver au rendez-vous. Il faisoit une chaleur excessive. +On avoit fait tendre une douzaine de tentes de simple +toile, qui pouvoient contenir cinq personnes chacune. +Ces tentes étoient destinées pour la reine, les princesses +et toutes les dames de la ville et de la cour. Plus de +80 carosses, remplis de dames, se mirent à notre suite. +Tous les équipages étoient magnifiques et tout le monde +s'étoit réuni pour briller ce jour-là. Nous passâmes +toutes dans cet ordre devant les troupes, au nombre de +22,000 hommes, qui étoient rangés en bataille. Le +roi étoit à l'entrée de la tente préparée pour la reine. +Il nous y fourra toutes de façon qu'il y avoit toujours +quatre de nous qui étoient debout, pendant +que les autres étoient couchées à terre ou assises. Le +soleil nous dardoit à travers cette fine toile et nous +succombions sous la pesanteur de nos habits. Ajoutez +à cela qu'il n'y avoit pas le moindre rafraîchissement. +Je me couchai à terre au fond de la tente; les autres +qui étoient toutes devant moi me garantissant un peu +du soleil. Je restai dans cette attitude depuis 5 heures +du matin jusqu'à 3 heures de l'après-midi, où nous nous +remîmes toutes en carosse. Nous allions pas à pas, de +façon que nous ne débarquâmes qu'à 5 heures du soir +au château, sans avoir pu prendre une goutte d'eau.</p> + +<p>Nous nous mîmes tout de suite à table avec tous +les princes. Le roi vint à la fin du repas. Il étoit de +fort bonne humeur et un peu gris, ayant traité tous les +généraux et colonels de l'armée. Nous nous levâmes +de table à 9 heures, et après avoir pris le café, nous +nous mîmes en carosse dans le même ordre qu'à l'entrée +et allâmes conduire la princesse à son palais. Nous y +restâmes jusqu'à 11 heures, après quoi chacun se retira.</p> + +<p>Nous eûmes toutes ordre de la reine d'être habillées +à 8 heures du matin, devant aller avec le roi +à la dédicace de l'église St. Pierre. Je ne pus être +de cette partie, ayant été malade à mourir toute la +nuit, et me trouvant encore si mal le matin, que je ne +pouvois me remuer. J'envoyai faire mes excuses à la +reine. Elle m'envoya la Ramen pour me dire, que +je devois sortir à quelque prix que ce fût; que j'étois +toujours malade imaginaire et qu'elle n'acceptoit point +d'excuses. Je dis à cette femme, qu'elle pouvoit assurer +la reine que j'étois réellement malade et hors d'état de +quitter le lit; que je ferois faire mes excuses au roi, +et que j'étois persuadée qu'il ne trouveroit point mauvais +que je restasse dans ma chambre. J'envoyai pourtant +la <i>Grumkow</i> chez la reine. Cette fille étoit hardie +et avoit la langue bien pendue. La reine avoit des +égards pour elle à cause de son oncle. Je lui fis la +leçon. Dès que la reine la vit elle lui dit bon jour! +<i>Grumkow</i>, eh bien! ma fille a ses caprices aujourd'hui; +elle ne veut pas sortir et se donner des airs de +rester dans sa chambre et de prendre ses aises, pendant +que moi, qui suis plus qu'elle, suis obligée de me +fatiguer. Madame (c'est la <i>Grumkow</i> qui parle), +Votre Majesté lui fait tort; Son Altesse royale est déjà +incommodée depuis long-temps, sa santé est fort dérangée, +elle n'est pas en état de supporter les fatigues, elle +a été fort mal cette nuit et je ne sais si elle sera en +état de faire demain sa cour à Votre Majesté. Demain, +dit la reine, demain! je crois que vous rêvez; il faut +savoir se contraindre dans ce monde, il faut qu'elle +sorte, et dites-lui de ma part que je le lui ordonne. +Ma foi! Madame, dit la <i>Grumkow</i>, je n'en ferai rien; +Mdme. la Margrave fera fort bien de retourner le plus +tôt qu'elle pourra à Bareith, où elle pourra prendre ses +aises et ses commodités, et où elle ne sera pas traitée comme +ici. La reine fut un peu décontenancée de cette réponse +hardie, à laquelle elle ne répondit rien. J'avois fait faire +mes excuses au roi. Il envoya d'abord demander de +mes nouvelles et me fit dire, que je devois ménager ma +santé et faire ensorte que je ne fusse pas malade aux +noces de ma soeur. En se mettant à table, il s'informa +encore de moi auprès du prince héréditaire. Tout le +monde lui dit que j'étois dans une très-mauvaise peau. +La duchesse de <i>Bevern</i> appuya fort là-dessus et lui +dit, que si je ne me servois d'une cure, je courois risque +de voyager bientôt à l'autre monde. Il en parut touché, +mais la reine crevoit de dépit de voir que tout le +monde lui donnoit le tort. Je sortis le jour suivant. +La reine ne me dit rien, mais elle boudoit avec moi. +Le soir il y eut comédie allemande.</p> + +<p>Le prince de <i>Culmbach</i>, qui m'avoit rendu visite +dès mon arrivée à Berlin, étoit fort mécontent de +la réception que le roi lui avoit faite. J'avois fait ce +que j'avois pu pour l'appaiser. Le roi l'avoit invité à +venir à Berlin, et il s'étoit attendu à y être bien reçu. +Je lui promis de faire tous mes efforts pour lui procurer +plus d'agrémens, mais je comptois sans mon hôte. +On continuoit de tirer le midi et à soir aux billets; tous +les princes et les princesses, tant du sang qu'étrangers +se rendoient le matin chez la reine, et dînoient avec le +roi sans y être invités. Le prince de <i>Culmbach</i> s'y +trouva le jour suivant comme les autres. Mr. de +<i>Schlippenbach</i> qui faisoit les fonctions de grand-Maréchal, +vint lui dire d'un air fort piteux, qu'il étoit +au désespoir de se voir obligé de l'informer que le roi +lui avoit défendu de l'inviter à table et de ne lui point +donner de billet; qu'il aimoit mieux l'en avertir d'avance, +afin qu'il pût prendre ses mesures là-dessus. Le prince +de <i>Culmbach</i> outré de colère de l'affront qu'on lui +faisoit, vint s'en plaindre à ma gouvernante, qui vint +aussitôt me le dire. Je fus au désespoir de tout cela; +outre l'estime que j'avois pour le prince de <i>Culmbach</i>, +l'avanie qu'on lui faisoit retomboit sur nous. Il n'étoit +pourtant pas temps de faire des plaintes et des représentations, +le pauvre prince fut donc obligé de se retirer +sans manger. Il s'assît dans mon antichambre, où +je le trouvai. Il étoit piqué au vif; le prince héréditaire +l'étoit aussi; ils vouloient partir sur-le-champ l'un et +l'autre, et j'eus bien de la peine à les appaiser. Je +promis au prince de Culmbach de lui faire avoir satisfaction. +Le général Marwitz étoit à Berlin. Je +l'envoyai chercher et le chargeai de raccommoder cette +affaire. Il en parla si fortement au roi, qu'il fit faire le +lendemain des excuses au prince de Culmbach sur +ce qu'il étoit arrivé un mal-entendu.</p> + +<p>Tout l'amusement qu'on donnoit à toutes ces +principautés étrangères étoit la comédie allemande, +où tout le monde s'endormoit d'ennui. La duchesse +de Bevern, le prince héréditaire, le prince Charles +et moi, nous nous y placions toujours de façon, +que le roi ni la reine ne pouvoient nous voir, et +nous causions ensemble. J'allois toujours à ce chien de +spectacle avec la duchesse de Brunswick. Elle ne +vouloit point se mettre en carosse avec la reine, ne +voulant pas céder le pas à la princesse royale. Elle +affectoit tous les jours de prendre les devans, pour +entrer en carosse avant moi et se mettre à la droite. +Je ne suis ni hautaine ni tracassière, mais je veux que +chacun me rende ce qui m'est dû, et lorsque je vois +qu'on y manque, je sais me mettre sur mon quant à +moi aussi bien qu'un autre. J'avois eu la patience de +ne faire semblant de rien les premier jours, mais je la +perdis à la fin et je pris si bien mon temps, que je +passai la première et me mis à la droite. De ma vie +je n'ai vu une femme dans une pareille fureur. Elle +devint cramoisie et elle eut besoin de toute sa raison +pour ne pas m'arracher les yeux; elle étoit toute bouffie +de colère. Enfin après avoir ravalé plusieurs fois quelque +impertinence qu'elle vouloit me dire, je ne suis +point sur mon rang, me dit-elle, c'est le moindre de +mes soucis. Ni moi non plus, Madame, lui dis-je et je +trouve en effet qu'il n'y a rien de plus ridicule que de +vouloir s'attribuer des prérogatives qui ne nous appartiennent +pas, et encore plus ridicule de ne pas maintenir +celles qu'on a. En disant cela je portai la main à ma +coëffure, car je craignois fort qu'elle ne la fit voler; +mais heureusement le carosse arrêta et elle en sortit en +grognant entre ses dents.</p> + +<p>Je contai cette scène en arrivant à la reine. Elle +oublia sa bouderie, tant cette conversation la divertit; +elle approuva fort mon procédé et me promit de la +faire bien enrager le soir. Cette princesse étoit détestée +de tout le monde par sa hauteur. De peur que les +dames qui alloient chez elle ne s'assissent dans sa chambre, +elle en avoit fait ôter tous les sièges, ce qui ne se faisoit +jamais chez la reine, où il étoit permis à chacun de s'asseoir +dans la première antichambre. Les dames de la +cour et de la ville en furent si choquées, qu'elles ne +voulurent plus remettre le pied chez elle. Elle se donna +encore un nouveau ridicule dans une aventure qui arriva +quelques jours après.</p> + +<p>Nous étions tous à la comédie. Ce spectacle se +donnoit dans un endroit où avoit été autrefois le manège. +Il n'y avoit que deux issues; celle par laquelle nous y +venions étoit par l'écurie, qu'il falloit traverser et d'où +on entroit dans un petit corridor si étroit, qu'à peine +une personne pouvoit y passer. Le roi se plaçoit à +côté de la porte, de façon que nous passions tous en +revue devant lui. Je me mettois toujours à l'autre bout +du banc avec ma petite coterie que j'ai déjà nommée. +A peine la pièce eut-elle commencé, qu'il s'éleva un +orage épouvantable. Les éclairs donnoient de toutes +parts et il sembloit que le théâtre fut en feu; un coup +de tonnerre qui fit un bruit affreux, succéda à ces éclairs. +Il n'y eut personne qui ne fit le plongeon, croyant que +la foudre avoit donné au milieu du théâtre. Un moment +après nous entendîmes des cris terribles, et on vint +avertir le roi que la foudre étoit tombée dans l'écurie. +Ce prince étant près de la porte, sortit aussitôt avec la +reine et la princesse royale. Mais à peine furent-ils +dehors; que chacun se précipita dans ce corridor, de +façon que mes soeurs, la duchesse de <i>Bevern</i>, le +prince héréditaire, le prince <i>Charles</i> et moi ne pûmes +sortir. La vieille duchesse de <i>Brunswick</i> faisoit +tous ses efforts pour se sauver, mais inutilement. Nous +attendîmes long-temps, dans l'espérance que la foule se +dissiperoit, mais commençant à craindre pour notre vie +nous résolûmes de faire un généreux effort pour passer. +Le prince héréditaire et <i>Charles</i> nous frayèrent le +chemin à grands coups de poing. Il pleuvoit si fort que +l'eau tomboit du ciel comme une déluge. Je montai en +carosse avec mes trois soeurs et la duchesse de <i>Bevern</i>. +Celle de <i>Brunswick</i>, par les soins des deux princes et +de son cher Mr. Stoeken s'étoit dépétrée de la foule et +nous suivoit; elle se mit en carosse avec le duc, son +époux. Les deux princes voulurent s'y mettre, mais elle +eut l'effronterie de leur dire, qu'ils étoient encore de +jeunes gens, que la pluie ne leur feroit aucun mal et +qu'il falloit que Mr. <i>Stoeken</i> fût dans son carosse. +Les deux princes ne lui pardonnèrent pas ce tour-là, et +firent des railleries piquantes sur son compte, qui donnèrent +à rire au public: car quoique le prince Charles +fût son petit-fils, il ne la ménagea pas moins que le +prince héréditaire.</p> + +<p>J'ai déjà dit que le roi se trouvoit incommodé +depuis quelque temps, et que les médecins prenoient +son mal pour une goutte remontée. Les inquiétudes où +nous étions pour lui se dissipèrent; il prit ce jour-là la +goutte à la main droite. Il souffroit beaucoup, mais on +étoit bien aise que son mal se fût dissipé par-là.</p> + +<p>Le jour suivant, le 2. de Juillet, fixé pour les noces +de ma soeur, nous nous rendîmes toutes dans l'appartement +du roi, où ma soeur fit sa renonciation. Nous +allâmes ensuite dîner chez la reine. Le roi s'étoit +couché; il nous fit appeler après le dîner, la reine, ma +soeur et moi. Nous prîmes des sièges et nous nous +rangeâmes autour de son lit. Ma soeur avoit l'air triste; +la reine avoit eu le jour précédent une longue conversation +avec elle et lui avoit confié le mortel chagrin, +dans lequel elle se trouvoit, de voir toutes ses espérances +ruinées. Ma chère Charlotte, lui avoit-elle dit, +le coeur me saigne, quand je pense que vous allez être +sacrifiée demain; j'ai caché mon secret à tout le monde +mais j'avois fait jouer tant de ressorts, que je me flattois +encore qu'on feroit quelques démarches en Angleterre +pour rompre votre mariage. Je suis dans un chagrin +mortel, mes ennemis triomphent par-tout de moi, et +vous allez épouser un gueux qui n'a pas le sens commun. +Cette conversation me fut rapportée par mes soeurs +cadettes. Ces grandes vues d'ambition que la reine +avoit mises en tête à ma soeur, lui donnoient cet air +triste dont je viens de parler. Le roi qui savoit tout +ce qui se passoit dans la chambre de la reine par la +Ramen qui étoit son espion, jugea bien de quoi il +étoit question. Qu'avez-vous, ma chère Lotte? lui dit-il, +êtes-vous fâchée de vous marier? Il est bien naturel, +lui repartit-elle, d'être un peu pensive un jour de noce; +l'engagement que je vais prendre est pour toute ma +vie, et il est tout simple que je fasse des réflexions là-dessus. +Le roi se mit à rire malicieusement: des +réflexions! dit-il; c'est Mdme. votre mère qui vous en +fait faire, et qui travaille toujours au malheur de ses +enfans par des chimères qu'elle leur met dans l'esprit; +consolez-vous, vous ne seriez jamais allée en Angleterre, +on ne vous y a jamais souhaitée et on n'a pas +fait la moindre démarche pour cela; j'aurois été charmé +de vous y établir, mais ils ne veulent point de paix avec +moi et me chagrinent tant qu'ils peuvent. Pour vous, +me dit-il, je vous avoue que je suis cause que votre +mariage s'est rompu; je m'en repens tous les jours, +mais ce sont ces diables de ministres qui m'ont trompé. +Je vous demande pardon, je vous ai causé bien du chagrin, +mais ce sont de méchantes gens qui m'ont porté +à cela; si j'en avois agi en homme d'esprit, j'aurois congédié +Grumkow dans le temps que Hotham étoit +ici, mais j'étois ensorcelé alors, et je suis plus à plaindre +qu'à condamner. Je lui répondis, qu'il n'avoit aucun +reproche à se faire là-dessus; que j'etois très-contente +de mon sort, ayant un époux qui m'aimoit et que j'aimois +passionnément, et que Dieu pourvoiroit au reste. +Ma réponse lui plut; il m'embrassa; vous êtes une honnête +femme, me dit-il, et Dieu vous bénira. Nous nous +retirâmes ensuite pour aller nous habiller. La reine +m'ordonna de me trouver à 8 heures aux grands appartemens +du château.</p> + +<p>J'y trouvai tout le monde assemblé. On me mena +dans une chambre destinée pour les principautés. La +princesse royale y étoit avec mes deux soeurs cadettes, +les princesses du sang et les deux duchesses. La reine +y vint un moment après, accompagnée de la mariée. +Le prince Charles lui donna la main et la conduisit +à la salle où se devoit donner la bénédiction. Nous +suivîmes toutes selon notre rang, conduite chacune par +un prince. Le roi étoit assis vis-à-vis de la table nuptiale. +Toute la cérémonie des noces fut pareille à la +mienne à cela près, que la reine déshabilla toute seule +ma soeur et ne voulut pas souffrir qu'un autre lui mit +une épingle. Tout fut fini à deux heures après minuit.</p> + +<p>Mon jour de naissance étant le lendemain, tous les +princes et princesses vinrent me rendre visite le matin. +Ils se firent tous un plaisir de m'apporter des présens; +j'en reçus des paniers remplis de tout le monde, hors de +la reine. Nous allâmes toutes ensemble chez ma soeur, +et de-là je me rendis chez le roi. Ce prince étoit au lit, +fort incommodé de la goutte. Dès qu'il me vit il +m'appela et me félicita, me souhaitant beaucoup de bonheur; +et se tournant vers la reine, il la chargea +de chercher un présent pour moi. Laissez-le lui choisir +à elle même, lui dit-il, je le payerai, et il faut que vous +lui en donniez aussi un. L'après-midi la reine fit venir quelques +marchands bijoutiers, et me dit de choisir ce qui +me plairoit le plus. Il y avoit une petite montre de +jaspe garnie de brillans, dont le marchand demandoit +400 écus, mon choix tomba sur cette montre. La reine +la considéra pendant quelque temps, puis me regardant +d'un oeil de mépris: vous vous imaginez, dit-elle, Madame, +que le roi vous fera un présent si considérable; +vous n'avez pas le pain et vous voulez des montres? +un présent beaucoup moindre pourra vous contenter. +En même temps elle renvoya toute la boutique, ne +retenant qu'une petite bague de dix écus, qu'elle me +donna, et elle dit ensuite au roi, que tout ce qu'elle +avoit vu étoit si cher, qu'elle n'avoit rien voulu choisir. +Son procédé me mortifia plus que la perte de mon +présent, mais je m'étois armée de patience, et l'espoir +de me retrouver bientôt à Bareith m'aidoit à supporter +toutes ces avanies.</p> + +<p>Le jour suivant il y eut bal. Comme il y avoit un +monde infini, on dansa dans quatre endroits différens et +on divisa le bal en quadrille. Ma soeur de Brunswick +menoit le première; la reine, la princesse royale, +mes soeurs et moi en étions; la Margrave Philippe +menoit la seconde; la princesse de Zerbst la troisième +et Mdme. de Brand la quatrième. Le bal commença +à 4 heures de l'après-midi. Tous les cierges, car je ne +puis les appeler bougies, étoient allumés et il faisoit une +chaleur à mourir. Il y eut deux bals de cette espèce, +où tout le monde crevoit de fatigue et de chaleur.</p> + +<p>J'étois sur les dents; mon mal augmentoit à vue +d'oeil et ma foiblesse étoit si grande, que je ne pouvois +quasi marcher. Le prince héréditaire étoit dans des +inquiétudes mortelles de me voir dépérir comme cela, +et sur-tout d'être obligé de me quitter. Il partit le 9. +de Juillet, pour se rendre à son régiment, dont la revue +étoit fixée au 5. d'Août. Comme il faisoit le plus +beau temps du monde, je fis partie avec la princesse +royale d'aller nous promener sur le vourst. C'est une +espèce de voiture découverte, où 12 personnes peuvent +être placées, ce qui est fort joli, puisque l'on peut jouir +en même temps du plaisir de la promenade et de la +conversation. J'allois souper chez la princesse royale +en petite coterie, et nous passâmes la soirée très-agréablement.</p> + +<p>Le lendemain il y eut grande promenade. Nous +étions toutes en phaëton, parées de notre mieux; toute +la noblesse suivoit en carosse; on en compta 85. Le roi +dans une berline menoit le branle; il avoit ordonné d'avance +tout le tour que nous devions faire; il s'endormit. Il +vint une pluie et un orage épouvantable; malgré cela +nous nous promenions toujours pas à pas. On peut bien +s'imaginer comme nous fumes accommodées; nous +étions mouillées comme des canes; les cheveux +nous pendoient autour de la tête et nos habits et +coiffures étaient abymées. Nous débarquâmes enfin après +3 heures de pluie à Mon-bijou, où il devoit y avoir une +grande illumination et bal. Je n'ai rien vu de si comique +que toutes ces dames, faites comme des Xantippes et +dont les habits leur colloient sur le corps. Nous ne +pûmes pas même nous faire sécher et il fallut rester tout +le soir avec nos habits mouillés. Tous les jours suivans +il y eut comédie.</p> + +<p>Ma santé et mes forces diminuant journellement, et +Mr. Stahl, premier médecin du roi, dont j'ai déjà fait +mention, me négligeant totalement, je m'adressai à celui +du duc de Brunswick et le consultai sur mon état. +Après en avoir examiné toutes les circonstances, il conclut, +que j'avois une fièvre lente et un commencement +de squirre à l'estomac. Il me dit, que si je ne me soumettois à temps à une cure, je courois risque de mourir +avant qu'il y eût un an. Je le priai de mettre son +sentiment sur mon mal par écrit, ce qu'il fit. Mon frère +ayant été informé de cette consultation et de la conclusion +du médecin, en fut alarmé et fit venir son +chirurgien-major, homme fort habile. Il fut du même +avis que le médecin. Ils vouloient l'un et l'autre me +faire une cure, mais je ne voulus point, sachant d'avance +qu'elle ne me feroit aucun bien, ne pouvant me ménager +et ayant l'esprit trop abattu.</p> + +<p>J'avois écrit à Bareith, pour faire ensorte que le +Margrave nous tirât de Berlin. Sa lettre, que j'attendois +avec tant d'impatience, arriva enfin. Elle étoit tournée +de façon que je pus la montrer au roi. Ce prince en +avoit reçu une pareille à la mienne, et je me flattois +que je ne trouverois aucune difficulté à partir. Lorsque +j'entrai le matin chez la reine, j'y trouvai le roi et la +duchesse de Bevern. J'ai reçu, me dit-il, une lettre +de votre beau-père, qui veut vous ravoir auprès de lui; +il veut vous augmenter vos revenus de 8000 écus, afin que +vous puissiez tenir votre ménage à part à Erlangue, mais je +crois que cela ne sera pas nécessaire, puisque je compte +que vous resterez ici; que voulez-vous que je lui réponde +là-dessus? Je lui dis, que je serois charmée de pouvoir +rester à Berlin auprès de lui, mais que la santé du Margrave +s'affoiblissant, je croyois qu'il vaudroit mieux que +nous retournassions à Bareith et que le prince héréditaire +apprît à connoître son pays. Le roi fronça les sourcils: +voulez vous donc avoir votre ménage à part? continua-t-il. +Cela est impossible, répliquai-je, avec 8000 écus; +s'il vouloit en donner une fois autant, cela se pourroit. +Si je puis l'obtenir, repartit le roi, je vous laisserai aller, +mais s'il fait de difficultés, vous resterez ici. La duchesse +de Bevern prit alors la parole et lui dit, que j'étois +en très-mauvais état et que j'avois besoin de ménager +fort ma santé, ce que je pourrois mieux faire +à Bareith qu'à Berlin. Elle lui fit le détail de mon +mal, concluant que le médecin m'avoit prescrit de +prendre les eaux. Elle les prendra à Charlottenbourg, +dit le roi; si elle veut je lui tiendrai sa +table et elle y sera mieux qu'à Bareith. La duchesse +ni moi nous n'osâmes rien répliquer à cela, et je fus au +désespoir de voir que je n'étois pas si près de sortir +de Berlin, que je me l'étois figuré.</p> + +<p>Les ducs et les duchesses partirent le jour suivant. +Ma soeur les suivit le 17. de Juillet. Le congé que je +pris d'elle ne fut guère touchant; la reine en revanche +fut fort triste de son départ. Cette princesse a le coeur +bon, mais ses soupçons, sa jalousie et ses intrigues +étoient cause des fautes qu'elle commettoit.</p> + +<p>Ma soeur ne fut pas plutôt partie, qu'elle devint +plus traitable avec moi. Je tâchois par toutes sortes de +moyens de regagner son amitié; et du moins si je ne +réussis pas, je gagnai sur elle qu'elle en agissoit mieux +avec moi que par le passé. J'avois informé le Margrave +de la conversation que j'avois eue avec le roi, touchant +mon départ, et je l'avois fort prié de rester ferme sur +notre retour, sans quoi il ne l'obtiendroit point.</p> + +<p>Le roi étoit parti pour la Poméranie le même jour +du départ de ma soeur. Il fut enthousiasmé du régiment +du prince héréditaire; rien n'étoit plus beau, plus +en ordre et mieux discipliné. Il le ramena avec lui à +Berlin le 8. d'Août. Je pressai fort mon frère de nous +faire obtenir notre congé. Il conclut avec Sekendorff +et Grumkow d'en parler au roi le lendemain, mon +frère devant traiter le roi ce jour-là. Le bonheur voulut +que je reçusse le matin une lettre du Margrave, dans +laquelle il m'en adressoit une pour le roi. Je la présentai +à ce prince au sortir de table. Il étoit de bonne +humeur et avoit une petite pointe de vin. Tout son +visage se changea pourtant en lisant cette lettre. Il +garda quelques momens le silence, et le rompant enfin: +votre beau-père ne sait ce qu'il veut; vous êtes mieux +ici que chez lui; il faut que mon gendre s'applique au +militaire et à l'économie, cela lui est beaucoup plus utile +que de planter des choux à Bareith. Grumkow et +Sekendorff lui représentèrent alors, que s'il refusoit +de nous laisser aller, il nous brouilleroit avec le Margrave; +que tout cassé qu'il étoit il pourroit lui prendre +envie de se remarier, ce qui nous seroit fort préjudiciable; +enfin tout le monde se joignit à eux. Le roi me +regardant me demanda, ce que j'en pensois? Je lui répondis, +que ces Mrs. avoient raison et que le roi nous +feroit une grâce de nous laisser partir. Eh bien! partez +donc, dit-il, mais vous n'êtes pas si pressés, vous pouvez +attendre jusqu'au 23. d'Août. Jamais joie n'égala +la mienne d'avoir obtenu mon congé.</p> + +<p>Je passai fort tranquillement les quinze jours, que +je restai encore à Berlin. La reine me regrettoit, ayant +commencé à se raccoutumer à moi. J'eus même une +grande explication avec elle. Elle me dit, que Grumkow +avoit été cause de son mauvais procédé envers moi, +et qu'il lui avoit dit, que ma seule timidité avoit été cause +de la rupture avec l'Angleterre; que l'empressement du +roi à me faire épouser le prince héréditaire n'avoit +été que simagrée, et que si j'avois eu plus de fermeté +dans le temps qu'il m'envoya ces Mrs., cela ne seroit +jamais arrivé; que je devois juger si elle avoit des sujets +de plaintes contre moi. Je lui démontrai clairement la +fourberie de Grumkow.</p> + +<p>Le roi vint me dire adieu le jour de mon départ, +mais d'une façon fort froide. Ce fut la dernière fois +que je vis ce cher père, dont la mémoire me sera à +jamais en vénération. Le congé que je pris de mon +frère fut des plus touchans. La reine fondoit en larmes +lorsque je me séparai d'elle, et je partis toute en +pleurs.</p> + +<p>Je dînai à Sarmund; après un léger repas je me +remis en voiture. Le cocher eut encore la bonté de +nous verser à bas d'une chaussée. Le carosse fit deux +fois la culbute et tomba sur l'impériale. Comme je ne +m'y étois pas attendue, je m'écorchai tout le visage et +me fit plusieurs contusions à la tête. Cela ne m'empêcha +pas de continuer mon voyage.</p> + +<p>J'arrivai le jour suivant à Halle, où je fus reçue en +cérémonie. On m'envoya d'abord une députation de +l'université, qui me harangua sur mon heureuse arrivée; +et Mr. de Vachhotlz, qui commandoit à Halle dans +l'absence du prince d'Anhalt, me donna une garde et +vint me demander la parole. Je trouvai en cette ville +la duchesse de Ratziville, soeur de la Margrave +Philippe, qui étoit venue exprès de Dessau pour me +voir. Je la connoissois très-particulièrement; elle avoit +beaucoup d'esprit et d'acquis, ce qui rendoit sa société +très-agréable.</p> + +<p>Je partis le lendemain de Halle et j'arrivai le 30. +d'Août à Hoff. Mr. de Voit, qui vint me joindre à +Schleitz, m'avertit que le Margrave y étoit et qu'il témoignoit +beaucoup de joie et d'impatience de nous +revoir. Il vint au devant de nous avec un cortège de +30 carosses à quelques portées de fusil de la ville. Je +fis arrêter ma voiture et je descendis de carosse, voyant +qu'il en faisoit de même. Il me reçut le plus obligeamment +du monde et caressa fort le prince héréditaire. +Nous nous remîmes tous dans mon carosse, où il prit +place. Il me dit, qu'il me trouvoit prodigieusement +changée et maigrie, mais qu'il espéroit que ma santé se +rétabliroit bientôt, ayant fait l'acquisition d'un très-habile +médecin.</p> + +<p>Nous nous arrêtâmes un jour à Hoff et j'arrivai le +2. de Septembre à Bareith. J'y trouvai Mlle. de Sonsfeld, +qui fut charmée de me revoir et qui me présenta +ma petite fille, que je n'aurois sûrement pas reconnue. +On lui avoit appris nombre de singeries, et je puis dire +que c'étoit le plus bel enfant qu'on pût voir.</p> + +<p>Dès le lendemain je reçus la visite de ce fameux +médecin, qu'on m'avoit tant prôné. Je lui +montrai le sentiment de ceux que j'avois consultés +à Berlin et qu'ils m'avoient donné par écrit. Il me +dit, qu'il n'étoit pas de leur avis, que mon mal +provenoit d'un estomac gâté et d'un sang corrompu, +et qu'il commenceroit par me faire saigner, qu'ensuite il +me feroit boire tous les matins des bouillons avec de +l'orge et qu'il étoit persuadé que je me trouverois bientôt +mieux. Il débuta par me faire tirer le jour suivant +10 onces de sang, ce qui augmenta si fort ma foiblesse, +que je fus obligée de garder quelques jours la chambre. +La Marwitz lisoit devant moi les après-midis et le +Margrave venoit me voir le soir. Ce prince avoit +toutes sortes d'attentions pour moi; mais j'en avois +l'obligation à Mlle. de Sonsfeld, qui s'étoit acquis un +tel ascendant sur son esprit, qu'elle en disposoit entièrement. +Pour comble de bonheur il alla à Himmelcron +et me laissa à Bareith. Il vint me dire en prenant +congé de moi, qu'il s'en alloit exprès pour me laisser +le temps de rétablir ma santé; qu'il savoit bien que +je me contraignois à sortir et à m'habiller quand +il y étoit, et que cela m'incommodoit; qu'il me +prioit de me divertir tant que je pourrois jusqu'à son +retour. Je fus charmée de toutes ces attentions, et +j'étois bien résolue de me ménager, de façon que je +pusse conserver toujours cette bonne harmonie. Ma +soeur d'Anspac vint aussi me rendre visite pour quelques +jours, et je commençois à goûter quelque tranquillité, +lorsqu'un nouvel incident me replongea dans de +nouvelles inquiétudes. Mais il faut que je reprenne ces +événemens de plus haut.</p> + +<p>J'ai déjà parlé de la mort inopinée d'Auguste, +roi de Pologne. Après le trépas de ce prince il s'étoit +formé deux partis dans cette république, dont l'un, porté +pour l'électeur de Saxe, étoit appuyé par l'Empereur +et la Russie, l'autre, porté pour Stanislas, étoit soutenu +par la France. La politique de l'Empereur toujours +opposée à celle de cette monarchie, celle du roi +de Prusse qui ne se soucioit point d'avoir un voisin +protégé par une aussi grande puissance, et celle de +Russie toujours alliée de l'Empereur et des électeurs de +Saxe, s'opposoient ouvertement à une pareille élection. +Cependant malgré tous leurs efforts la fraction françoise +prédomina et élut Stanislas Leczinski pour roi de +Pologne. La Russie, très-choquée de cette élection, fit +marcher des troupes en Pologne et commença ses exploits +militaires par le siège de Dantzick. Tout se préparoit +à une rupture entre la France et l'Empereur. +Ce dernier commençoit à faire défiler des troupes en +Italie et du côté du Rhin. Par le traité secret que le +roi avoit fait avec l'Empereur, il devoit lui fournir +10,000 hommes. On me manda de Berlin, que le roi +se préparoit à faire la campagne lui-même, et qu'il +comptait fort que le prince héréditaire la feroit avec lui.</p> + +<p>C'étoit-là le sujet de mes inquiétudes. J'étois +si accoutumée à en avoir, que je m'alarmois de +tout. J'étois plongée dans une noire mélancolie. +Tous les chagrins que j'avois eus à Berlin m'avoient +si fort abattu l'esprit, que j'eus bien de la peine +à reprendre mon humeur enjouée. Ma santé étoit +toujours la même et tout le monde me croyoit étique. +Je m'attendois bien moi-même à ne pas réchapper de +cette maladie et j'attendois la mort avec fermeté. La +seule récréation que j'eusse étoit l'étude. Je m'occupois +tout le jour à lire et à écrire, je raisonnois avec la +Marwitz et tâchois de lui apprendre à penser juste et +à faire des reflexions. J'avois beaucoup d'amitié pour +cette fille, qui avoit un attachement extrême pour moi. +Elle commençoit à prendre beaucoup de solidité, et +tâchoit de me prévenir en tout ce qu'elle croyoit pouvoir +me faire plaisir.</p> + +<p>Cependant les troupes impériales s'assembloient peu +à peu. Le duc de Bevern en avoit le commandement. +Le prince héréditaire brûloit d'envie de faire le campagne. +Elle ne pouvoit durer long-temps cette année, la saison +étant trop avancée, et d'ailleurs le Margrave s'opposoit +ouvertement à ses désirs. Tout ce qu'il put obtenir fut +la permission d'aller voir l'armée proche de Heilbronn. +Il partit le 30. de Septembre et fut de retour le 1. de +Novembre.</p> + +<p>Nous eûmes dans ce temps-là la visite de la princesse +de Culmbach, fille du Margrave George +Guillaume. L'historie de cette princesse est si singulière, +qu'elle mérite bien une place dans ces mémoires.</p> + +<p>Elle avoit été élevée jusqu'à 12 ans auprès de la +reine de Pologne, sa tante. Mdme. sa mère, qui étoit +cette Margrave dont j'ai fait le portrait dans ma relation +du voyage que je fis à Erlangue, ne jugea pas à propos +de la laisser plus long-temps à Dresde et la fit revenir +à Bareith. Cette jeune princesse étoit belle et ses charmes +ne cédoient en rien à ceux de Mdme. sa mère à cela +près, que sa taille étoit contrefaite et que ce défaut +étoit si grand, qu'on ne le pouvoit cacher par l'art. Le +Margrave, mon beau-père, qui étoit héritier présomptif +du Margraviat, le Margrave George Guillaume n'ayant +point d'enfans mâles, fut du nombre des prétendans de +cette princesse. Il étoit déjà séparé dans ce temps-là +de son épouse, et par conséquent libre de contracter +une autre mariage. La Margrave ne pouvoit souffrir ce +prince. Sa fille étoit dans les mêmes dispositions pour +lui. Sa beauté, sa modestie, ses manières donnoient une +jalousie affreuse à sa mère. Elle résolut de plonger +cette pauvre princesse dans le malheur. Le Margrave, +son époux, penchoit pour le mariage de sa fille avec +le prince de Culmbach. La Margrave pour le rompre +jeta les yeux sur un certain Vobser, gentil-homme de +la chambre de son époux. Elle lui fit promettre 4000 +ducats, s'il pouvoit s'insinuer de façon auprès de la princesse, +qu'il pût lui fabriquer un enfant. Vobser se +trouva très-charmé de cette proposition. Il fit long-temps +la cour à la princesse sans autre récompense que +des mépris et des dédains. La Margrave voyant qu'elle +ne parviendroit à son but de cette façon, fit cacher +Vobser une nuit dans la chambre de la princesse. Ses +domestiques étoient gagnes. On l'enferma avec lui; malgré +ses pleurs et ses cris il vint à bout d'en avoir la possession. +Ses soumissions, ses respects et ses larmes fléchirent +la princesse. Il lui fit accroire, qu'il ne dépendoit +que du Margrave de le faire déclarer comte et ensuite +prince de l'empire, ce qui le mettoit en état de pouvoir +l'épouser; que comme elle étoit fille unique, il ne dépendroit +que du Margrave de lui laisser la plus grande +partie de son pays, en augmentant les allodiaux, qui +étoient très-considérables. L'amour joint à ces autres +considérations, portèrent la princesse à lier une intrigue +avec son amant et de lui donner des rendez-vous. Ces +entrevues furent enfin si fréquentes, qu'elle devint enceinte. +La Margrave qui conduisoit toute l'intrigue de +concert avec Mr. Stuterheim, premier ministre du +Margrave, fut d'abord avertie de la réussite de ses désirs; +mais elle fit semblant d'ignorer la grossesse de sa +fille, qui tâchoit de son côté de cacher son état autant +qu'il étoit possible. Le prince de Culmbach de son +côté ne pensoit qu'à faire réussir son mariage avec cette +princesse. Il étoit au point de se rendre à Bareith +pour la demander au Margrave, lorsqu'il reçut une lettre +de Stuterheim, qui lui faisoit part de tout ce que je +viens d'écrire. Il renonça tout de suite à son entreprise +bien heureux d'en avoir été averti à temps et avant +qu'il eût encore fait la moindre démarche. Cependant +la princesse affectoit d'être fort malade et de craindre +une hydropisie. Plusieurs personnes charitables, qui +avoient approfondi les desseins de la Margrave et la +maladie de sa fille, lui offrirent leurs services pour la +tirer de ce mauvais pas, mais, guidée par son amant, +elle ne voulut jamais leur rien avouer. Le temps de +son terme s'approchoit. La Margrave se rendit avec +elle à l'hermitage, tandis que le Margrave et Mr. Vobser +étoient à la chasse à quelques lieues de-là. La +pauvre princesse y prit les douleurs d'enfantement; elle +n'eut pas la fermeté de retenir ses cris. Sa mère +accourut dans le temps qu'elle donnoit le jour à deux +garçons jumeaux, dont les visages étoient noirs comme +de l'encre. La Margrave, malgré les prières et les représentations +de tous ceux qui étoient autour d'elle, +prit ces deux enfans, et courant par-tout elle les montra +à tout le monde criant que sa fille étoit une dévergondée +et qu'elle venoit d'accoucher. On envoya sur le champ +une estafette au Margrave, pour lui faire part de +cette terrible nouvelle. Vobser étoit à côté de lui +lorsqu'il lut la lettre, et remarquant que ce prince changeoit +de visage, il jugea par-là du contenu de la lettre +et se sauva au plus vite. Le Margrave fut si troublé +de cette catastrophe, qu'avant qu'il pût revenir de son +étonnement Vobser étoit déjà loin. La princesse fut +envoyée quelques jours après à Plassenbourg. La Margrave +avoit tant badiné avec ses deux enfans, qu'ils moururent +l'un et l'autre. Pour Vobser, il écrivit une +grande lettre au Margrave, dans laquelle il demanda le +payemens des 4000 ducats qui lui avoient été promis. +Ce prince se seroit peut-être vengé de son épouse, +si la mort qui le surprit peu de temps après, ne +l'en eût empêché. Le Margrave, mon beau-père, +voulut en parvenant à la régence faire relâcher la princesse, +mais la reine de Pologne s'y opposa. Cependant +comme elle n'étoit plus si exactement gardée, quelques +prêtres catholiques tâchèrent de la voir, et lui persuadèrent, +que si elle changeoit de religion, elle auroit la protection +puissante de l'Impératrice Amélie, qui la tireroit +bientôt de la captivité où elle languissoit, et lui donneroit suffisamment +de quoi soutenir son caractère. Elle se laissa +éblouir par ces belles raisons et fit secrètement abjuration +de la foi luthérienne. La reine de Pologne étant morte +quelque temps après, et cette princesse ayant été élargie, +elle embrassa publiquement la foi catholique. Un remords +de conscience qui lui prit peu avant mon retour à Bareith, +lui fit de nouveau quitter cette religion et retourner à +la foi protestante. Le Margrave qui voulut témoigner +en cette occasion son zèle pour la religion, l'invita à +venir à Bareith, où elle fut reçue selon son caractère et +où il tâcha de la réhabiliter. Cette princesse a du mérite; +sa conduite a été des plus réglées; elle fait un bien +infini et ses bonnes qualités effacent la faute dans laquelle +elle a eu le malheur de tomber.</p> + +<p>La princesse ne s'arrêta pas long-temps à Bareith; +elle retourna quelques jours après son arrivée à Culmbach, +pour y recevoir le Margrave et le prince héréditaire, +qui dévoient y aller à la chasse. Ma santé ne +me permettant pas de les suivre, je restai à Bareith.</p> + +<p>Comme je n'omets rien de tout ce qui m'est arrivé, +et que j'aime à diversifier ces mémoires par toutes sortes +de petites anecdotes, je vais en raconter une qui fit impression +sur bien des gens, hors sur moi, m'étant défaite +à force d'étude et de réflexions de beaucoup de préjuges +et me piquant d'être un peu philosophe.</p> + +<p>Les appartemens du prince héréditaire consistoient +en deux grandes chambres de suite et un cabinet à +côté. Ces chambres n'avoient que deux issues; l'une +par ma chambre de lit et l'autre par un petit vestibule; +où il y avoit deux sentinelles et un des domestiques du +prince, qui y dormoient. La nuit du 7. au 8. de Novembre +les deux sentinelles et le domestique du vestibule +entendirent marcher dans cette grande chambre pendant +long-temps, après quoi ils ouïrent des plaintes et enfin +des lamentations terribles. Ils y entrèrent à diverses +reprises sans rien voir, et aussitôt qu'ils ressortoient de +cette chambre, le bruit recommençoit. Six sentinelles +qui furent relevées cette nuit-là, attestèrent toutes la +même chose. Sur le rapport qu'on en fit au Maréchal +de Reitzenstein, la chose fut examinée à la rigueur, +sans que l'on pût découvrir ce que ce pouvoit être. On +me fit un mystère de cela. Quelques personnes prétendoient +que c'étoit la femme blanche, qui venoit pronostiquer +ma mort; d'autres craignoient qu'il n'arrivât un malheur +au prince héréditaire. Cette dernière crainte fut bientôt +dissipée, car le 11. de Novembre le Margrave +revint avec le prince à Bareith. A peine étoient-ils débarqués, +qu'il arriva un courier avec la triste nouvelle +de la mort du prince Guillaume, mon beau-frère, et +ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ce prince +avoit expiré la même nuit qu'on avoit entendu tout ce +bruit au château. Il étoit parti de Vienne avec le +prince de Culmbach pour se rendre à son régiment, +qui étoit à Crémone. A peine y fut-il arrivé, qu'il prit +la petite vérole, qui l'emporta en 7 jours de temps. Ce +fut un bonheur pour toute la famille; ce prince avoit +un si petit génie, qu'il auroit fait du tort à toute sa maison, +s'il avoit vécu.</p> + +<p>Le Margrave reçut cette nouvelle avec beaucoup +de fermeté et ne versa pas une larme. Le prince héréditaire +en fut inconsolable, et j'eus toutes les peines du +monde à le distraire de sa douleur. Le prince de +Culmbach trouva moyen de faire transporter secrètement +son corps à Bareith. Nous nous rendîmes tous +avec le Margrave à Himmelcron, pour n'être pas témoins +de son enterrement. Son corps devoit être déposé +dans l'église de St. Pierre, où sont les tombeaux de +tous les princes de la maison. Le caveau où ils reposent +est muré. On l'ouvrit quelques jours avant l'enterrement +pour y donner de l'air, mais quelle fut la surprise +de ceux qui y descendirent de trouver tout ce +caveau rempli de sang. Toute la ville accourut pour +voir ce miracle. On en tiroit déjà force conséquences +fâcheuses. On vint me conter ce phénomène à Himmelcron +et on m'apporta un mouchoir teint de ce sang +miraculeux. Personne ne vouloit en informer le Margrave, +de crainte de l'inquiéter. Pour moi, qui n'ai pas +beaucoup de foi aux miracles, je jugeai qu'il seroit bon +d'avertir le Margrave de ce qui se passoit; je le priai +instamment d'envoyer Mr. Goerkel, son premier médecin, +pour examiner ce que ce pouvoit être. Le Margrave +m'accorda ma demande, et prévoyant bien lui-même +quelle peur panique cela imprimeroit dans les +esprits, il me pria d'avoir soin d'approfondir ce qui pouvoit +y avoir donné lieu. Goerkel vint me rapporter le +soir, que le sang ruisseloit tellement dans le caveau, +qu'il en avoit fait emporter quelques baquets remplis, +et qu'après avoir fait une exacte visite, il avoit trouvé +qu'il découloit par une fente imperceptible d'un cercueil +de plomb, qui renfermoit une princesse de la maison, +morte depuis 80 ans, et qu'on ne pouvoit mieux faire +pour se mettre au fait, que d'ouvrir ce cercueil. Le +Margrave donna des ordres pour cela, mais on ne put +en venir à bout sans le briser totalement, ce qu'on ne +voulut pas faire. Il n'y avoit point de chimiste assez +habile à Bareith, pour approfondir par la force de son +art si c'étoit du sang ou quelque liqueur. Un des médecins +de la ville nous tira enfin d'embarras et eut le +courage d'en goûter. Le miracle disparut sur-le-champ; +c'étoit du baume. La princesse qui étoit enfermée +dans le cercueil d'où sortoit cette liqueur, avoit été +extraordinairement replète; on l'avoit embaumée, sa +graisse, jointe au baume, avoit produit tout ce phénomène, +que les médecins trouvèrent cependant très-singulier +par rapport à la longueur du temps qui s'étoit +écoulé depuis sa mort. L'enterrement du prince se fit +le 3. de Décembre. J'avois permis à mes deux dames, +la Grumkow et la Marwitz, d'y aller. Elles rentrèrent +le soir.</p> + +<p>Le lendemain étant seule avec la Marwitz et la +trouvant distraite et rêveuse; je lui en demandai le +sujet. Elle se mit à soupirer, en me disant qu'elle étoit +fort triste, mais qu'elle n'osoit parler. Cette réponse +m'inspira de la curiosité; je la pressai beaucoup de me +confier son chagrin. Plût au ciel que je pusse vous le +dire, Madame, me répondit-elle; j'ai plus d'envie de vous +le faire savoir, que vous n'en avez de l'apprendre, mais +j'ai fait un serment affreux de garder le silence; tout +ce que je puis vous dire est, que cela vous regarde. +L'air et le ton dont elle me parloit m'alarmèrent. Je +ne pouvois comprendre ce que ce pouvoit être, et je +tâchai de le deviner en l'interrogeant sur toutes sortes +de matières. Elle branloit toujours la tête en signe de +négative; enfin elle me dit que cela regardoit le Margrave. +Comment! dis-je, veut-il se marier? Elle me +fit un signe d'approbation. Mais mon Dieu! lui dis-je, +avec qui? et comment venez-vous à en être informée +la première? en ce cas, sans me dire de quoi il +s'agit, vous pouvez me le signifier. Sur cela elle se +leva, et sautant par la chambre, elle prit un crayon, +avec lequel elle se mit à écrire sur la muraille, après +quoi elle s'enfuit. J'étois déjà fort inquiète, mais je +demeurai immobile en lisant ce qu'elle avoit tracé. Voici +ce que c'étoit.</p> + +<p>J'ai été ce matin chez ma tante Flore (c'étoit le +nom de baptême de Mlle. de Sonsfeld, que je continuerai +à lui donner dans la suite de ces mémoires) et +la trouvant fort pensive et occupée, je lui ai demandé +ce qu'elle avoit? Elle m'a répondu, qu'elle avoit bien +des choses en tête, qui me surprendroient fort si elle +me les disoit. Je l'ai pressée de s'expliquer. Je vous +confierai mon secret, m'a-t-elle dit, mais j'exige de vous +que vous me juriez de garder un silence inviolable sur +ce que je vous dirai. Je lui ai promis ce qu'elle m'a +demandé. Sur cela elle m'a conté, que le Margrave +avoit commencé à lui faire la cour après notre départ +pour Berlin, et qu'il avoit conçu une si haute estime +pour elle, qu'il avoit résolu de l'épouser; qu'il vouloit la +faire déclarer comtesse de l'empire, afin qu'elle pût +prendre le rang de princesse après son mariage; qu'il +vouloit en ce cas quitter tout-à-fait Bareith et s'établir +avec elle à Himmelcron; qu'il lui donneroit un capital +assez considérable qu'il placeroit dans quelque pays étranger, +et qui lui servant de douaire la mettroit à l'abri de +toutes les chicanes que le prince héréditaire pourroit lui +faire, et que le Margrave n'attendoit que l'enterrement +de son fils, pour faire part à Votre Altesse royale de +son dessein. Je lui ai représenté, que ni Votre Altesse +royale ni le prince héréditaire ne consentiroient +jamais à un tel mariage; que le roi soutiendroit +Vos Altesses de tout son pouvoir; que toute notre famille +étoit dans les états de ce prince, qui pourroit se +venger sur nos parens du tort qu'elle vouloit faire à +Votre Altesse royale; que la gouvernante seroit obligée +de quitter sa cour; qu'elle se chagrineroit à la mort et +qu'enfin je ne pouvois m'imaginer qu'elle pût donner +dans de pareilles chimères. Ce ne sont point de chimères, +m'a dit ma tante; je ne sais pourquoi je ne profiterois +pas de la fortune, qui se présente pour moi; quel +tort ferai-je au prince héréditaire et à Son Altesse royale? +si ce n'est pas moi qui épouse le Margrave, c'en +sera une autre, et au bout du compte le Margrave n'a +pas besoin de leur consentement. Mais, si vous avez +des enfans? lui dis-je. Si j'en ai, a-t-elle reparti, je +crèverai, mais je suis trop vieille pour en avoir. Prenez +garde à ce que vous ferez, lui ai-je dit, et ne traitez +pas cela en bagatelle, car j'en prévois de terribles suites. +Oh! vous n'êtes qu'une jeune personne, a dit la tante, +vous vous effarouchez sans raison et je suis bien fâchée +de vous avoir confié mon secret, au moins gardez-vous +d'en parler à personne; j'irai à Himmelcron, et je tâcherai +peu à peu de prévenir ma soeur là-dessus, car +elle n'en sait rien.</p> + +<p>De ma vie je n'ai été si surprise; une foule de réflexions +me roulèrent d'abord dans la tête. Le temps +étoit court; Mlle. de Sonsfeld devoit venir le jour +suivant, et selon toute apparence le Margrave devoit me +faire part de tout ce beau dessein. J'effaçai d'abord ce +que la Marwitz avoit écrit et je fis appeler le prince +héréditaire, auquel je fis part de tout ce mystère. Nous +nous mîmes à la torture pour chercher l'un et l'autre +des expédients, sans en trouver.</p> + +<p>Je m'étois fort altérée. Je fis la malade le soir +à table, mon trouble m'empêchant de tenir contenance. +Nous ne pûmes dormir de toute la nuit, le prince héréditaire +et moi, et ne fîmes que nous promener par la +chambre. La chose étoit de grande conséquence de +toutes façons. Premièrement il n'étoit guère honorable +pour nous d'avoir une belle-mère si fort au dessus de +notre caractère: secondement cette belle-mère ne pouvoit +que nous faire un tort infini, achever de ruiner le +pays, et qui plus est, de nous brouiller de nouveau avec +le Margrave; troisièmement la gouvernante, que j'aimois +comme ma mère et qui m'étoit attachée à brûler, et la +Marwitz à laquelle je voulois un bien infini, étoient +obligées de me quitter et devenoient les plus malheureuses +personnes du monde, car le roi les auroit forcées à retourner +à Berlin, où il les auroit fait enfermer, et en +quatrième lieu cette aventure ne pouvoit que me faire un +tort infini dans le monde; on ne pouvoit que penser que +je m'étois laissé duper, personne ne pouvant que soupçonner +ma gouvernante et ma soeur d'intelligence pour +me tromper. Tout cela me mit si fort le sang en +mouvement, que malgré tous les efforts que je fis +je ne pus me contraindre le lendemain, de façon que +dès que la Flore m'eut envisagée elle remarqua que +j'avois un mortel chagrin, en conclut par l'air embarrassé +dont je lui parlai, que la Marwitz m'avoit découvert +le pot aux roses (ordinairement lorsqu'on a quelque chose +à se reprocher on est craintif). Elle persuada donc au +Margrave d'attendre encore à me parler, jugeant qu'il +n'en étoit pas encore temps. Après avoir fait cette +démarche, elle fit de cruels reproches à la Marwitz +sur son indiscrétion, mais cette fille la rassura si bien, +qu'elle trouva moyen de lui tirer encore les vers du nez. +La Flore lui parla avec une satisfaction extrême de sa +future grandeur. Je pourrai, dit-elle, prétendre le rang +sur Son Altesse royale en qualité de belle-mère, et le +Margrave m'a dit, qu'il vouloit absolument que j'eusse la +préséance, mais je ne manquerai jamais à ce que je dois +à la princesse héréditaire, et je tâcherai de lui rendre +toutes sortes de bons services. Je veux attendre encore +quelque temps avant que de lui découvrir tout ceci; je +tâcherai de la gagner, le Margrave fera la même chose, +et à force de caresses elle donnera les mains à ce que +nous voudrons.</p> + +<p>La Marwitz ne manqua pas de me rapporter +tout ceci. Après avoir bien ruminé dans ma cervelle, +je résolus d'avertir la gouvernante de ce qui se passoit. +Mais pour ne point compromettre la Marwitz, je +feignis d'avoir reçu un billet anonyme, par lequel on +m'informoit de tous ces beaux projets. Mdme. de +Sonsfeld jeta d'abord feu et flammes, disant que c'étoit +une invention de ses ennemis, qui vouloient la perdre elle +et sa famille. Mais sur les fortes preuves que je lui +donnai de la probabilité qu'il y avoit au contenu du +billet, elle s'appaisa peu à peu. Je lui fis envisager ensuite +les fréquentes visites que le Margrave faisoit à sa +soeur, lés égards et les considérations qu'il avoit pour +elle et mille petites choses, auxquelles je n'avois pas +moi-même fait réflexion, mais qui étoient frappantes après +l'avis. Ma gouvernante leva les yeux et les mains au +ciel en fondant en larmes. Dans son premier mouvement +elle vouloit aller chanter pouille au Margrave, ensuite +elle vouloit demander son congé et emmener sa soeur +avec elle. Ce n'étoit point ma compte que tout cela. +Je lui représentai tant et tant qu'il falloit rompre cette +intrigue par la douceur et par des remonstrances qu'on +feroit à sa soeur, qu'enfin elle consentit à ce que je +voulus. La Flore revint encore plusieurs fois à Himmelcron. +La gouvernante ne pouvoit s'empêcher de la +picoter sur les longues conversations qu'elle avoit avec +le Margrave, mais je la tourmentois tant qu'elle gardoit +encore le silence.</p> + +<p>Nous retournâmes enfin le 20. de Décembre en +ville. Ce fut là que son humeur violente ne pouvant +plus se contenir, elle traita sa soeur de Turc +à More et lui dit que je savois toutes ses menées. +La Flore avoit un génie très-borné. La gouvernante +qui étoit de beaucoup plus âgée qu'elle, +avoit eu soin de son éducation, ce qui étoit cause qu'elle +avoit conservé une espèce de crainte pour elle. Cette +pauvre fille se laissa intimider et lui confessa tout ce +que je viens d'écrire. Elle lui montra même des lettres +du Margrave, dans lesquelles il lui faisoit part de plan +qu'il avoit fait pour la sûreté de son établissement en +cas qu'elle devînt veuve, et ses lettres étoient remplies +des promesses les plus flatteuses. La gouvernante, +après les avoir lues, lui dit, qu'elle devoit venir avec +elle sur-le-champ chez moi et me porter ses lettres, et +que là elle devoit en écrire une en ma présence au +Margrave et rompre une fois pour toutes avec lui, sinon +qu'elle, la gouvernante, partiroit sur l'heure, et que si la +Flore ne vouloit pas la suivre, elle trouveroit bien +moyen de la tirer de Bareith d'une ou d'autre façon. +Le ton ferme avec lequel Mdme. de Sonsfeld lui +parla, lui fit peur. Elle vint chez moi. Après m'avoir +fait le récit de tout son roman elle voulut me faire +accroire, qu'elle n'avoit eu aucun dessein d'accepter les +offres du Margrave. Je fis semblant d'être sa dupe. +Elle me fit lire les lettres qu'elle avoit reçues de lui. +Je lui parlai avec douceur et amitié, mais en même +temps je lui fis comprendre, que je ne donnerois jamais +les mains à ce mariage. Le prince héréditaire lui fit +beaucoup de promesses, d'avoir toute sa vie soin d'elle, +mais il lui dit à peu près les mêmes choses que moi. +Pour princesse, lui dis je, vous ne le serez jamais; vous +ne pouvez le devenir que par l'Empereur et ce prince +a trop de considération pour le roi, pour faire une +chose qui le désobligeroit si fort, et pour être mariée +de la main gauche, je vous crois le coeur trop bien +placé, pour accepter un pareil poste; vous voyez bien +que c'est une chose impossible. Sur cela elle me promit +d'écrire si fortement au Margrave, qu'elle lui ôteroit +cette idée totalement de l'esprit; mais que pouvant néanmoins +nous être de quelque utilité par l'ascendant +qu'elle avoit sur lui, elle vouloit se ménager, de façon +qu'elle pût nous rendre service, et le tenir en bride en +même temps. Elle tint parole, et je fus charmée d'avoir +rompu si heureusement cette méchante affaire. Il faut +pourtant que je fasse son portrait ici.</p> + +<p>Mlle. de Sonsfeld n'a que cinq pieds; elle est +extraordinairement replète et boite du pied gauche; elle +avoit été une beauté parfaite dans sa jeunesse, mais la +petite vérole lui avoit si fort grossi les traits, qu'elle ne +pouvoit plus passer pour telle; cependant tout son visage +est prévenant et ses yeux si spirituels, qu'on y est +trompé; sa tête, trop grande pour son petit corps, la +fait paroître naine, mais cependant sa figure n'est point +frappante; elle a bonne grâce, des façons et des manières +qui dénotent qu'elle a été dans le grand monde; +son coeur est excellent, elle est douce et serviable, et +en un mot, il n'y a rien à redire à son caractère; +sa conduite a toujours été des plus réglées; mais le +ciel ne l'avoit pas douée d'esprit; elle a une certaine +routine du monde, qui est cause qu'on ne remarque +pas ce défaut, et ce n'est que dans le particulier +qu'on s'en aperçoit; les avantages que le Margrave lui +avoit offerts, l'avoient éblouie, son amour propre et son +ambition l'avoient séduite et son peu de génie l'avoit +empêché d'en prévoir les conséquences.</p> + +<p>Le Margrave commença bien tristement l'année +1734, puisque ce fut par la perte de ses espérances. +Il pleura beaucoup en recevant la fatale lettre de la +Flore, à ce qu'elle me conta. Cependant ce premier +mouvement passé, il se flatta de nouveau de la réduire.</p> + +<p>Ma santé étoit toujours le même. Je n'avois plus +de fièvre continue, mais elle venoit tous les soirs. Cela +ne m'empêchoit pas de voir du monde, mais je m'ennuyois +beaucoup, et d'ailleurs j'étois toujours mélancolique, +quoique je me contraignisse si fort, qu'il n'y +avoit que ceux qui étoient autour de moi qui le remarquassent. +Cette mélancolie provenoit en partie de +ma maladie, et en partie de tous les chagrins qui j'avois +essuyés à Berlin, et qui m'avoient accoutumée à rêver +et à être toujours pensive.</p> + +<p>Le régiment impérial du prince Guillaume étant +devenu vacant par sa mort, on conseilla au Margrave +de le demander pour son fils. Ce régiment avoit été +levé par le Margrave George Guillaume à condition, +qu'il resteroit à la maison. Le Margrave me chargea +d'écrire à ce sujet à l'Impératrice. Cette princesse me +répondit fort obligeamment et m'accorda ma prière. +Le prince héréditaire en eut beaucoup de joie, aimant +fort le militaire, qui étoit sa plus grande passion.</p> + +<p>Nous étions dans le temps du carnaval. La Marwitz +qui faisoit ce qu'elle pouvoit pour me dissiper, +me proposa de faire ensorte qu'il y eût une Wirthschaft. +Le prince héréditaire qui aimoit à se divertir, +me pressa aussi de disposer le Margrave à cela. La +chose étoit assez difficile. Le Margrave n'étoit point +porté pour les plaisirs; il s'en faisoit un cas de conscience, +et son aumônier, piétiste outré, le confirmoit dans +ses idées. La Flore à qui nous en parlâmes, promit +de faire réussir la chose. En effet elle sut si bien tourner +l'esprit du Margrave, qu'il vint me proposer cette +fête. J'y topai d'abord. Il me pria de l'ordonner telle +que je la voudrois, à condition qu'il ne se masqueroit +point. Cet amusement n'est connu qu'en Allemagne. +Il y a un hôte et une hôtesse qui traitent; les autres +masques représentent tous les métiers et professions +différentes qu'il y a au monde. On ne met point de +masque devant le visage à ces sortes de fêtes, et c'étoit +pour cela que la Marwitz avoit inventé cela, sachant +bien qu'il seroit inutile de proposer un bal masqué, que +le Margrave n'auroit jamais souffert.</p> + +<p>Je fis décorer toute la salle, qui est d'une grandeur +immense, comme un bois, au bout duquel on +voyoit un village avec son hôtellerie, ayant pour +enseigne la bonne femme sans tête. Cette hôtellerie +étoit toute construite d'écorce d'arbres, et son toit étoit +couvert de lampions. Elle contenoit une table de cent +couverts, dont le milieu représentoit un parterre, orné +de divers jets d'eau. Les maisons de paysans enfermoient +des boutiques de rafraîchissemens. Le bal commença +après souper. Tout le monde fut charmé de cette fête +et se divertit très-bien. Il n'y eut que moi qui eusse +l'ennui en partage, car le Margrave ne cessa de m'entretenir +de sa désagréable morale, et m'obséda si bien tout +le soir, que je ne pus parler à personne, quoiqu'il y +eût beaucoup d'étrangers avec lesquels j'aurois volontiers +lié conversation.</p> + +<p>Le dimanche après, l'aumônier du Margrave prêcha +publiquement contre cette masquerade. Il nous apostropha +tous en pleine église, et quoiqu'il y épargnât le Margrave +en public, il lui fit des reproches si durs dans +son particulier, d'avoir donné les mains à un tel péché, +que le pauvre Margrave se crut damné à toute éternité. +Il fit tant de sermens à cet ecclésiastique, de ne plus +souffrir de pareils plaisirs dans son pays, qu'il en reçut +enfin une absolution. Mais ce prince ne s'en tint pas +là et voulut aussi faire abjurer les plaisirs au prince +héréditaire. Celui-ci trouva moyen d'éluder le serment +qu'il prétendoit de lui, ce qui déplut fort au Margrave. +Une aventure qui arriva alors augmenta encore sa superstition, +et nous auroit réduits à vivre comme les religieux +de la Trappe, si le prince héréditaire ne s'étoit donné +la peine d'approfondir le faux.</p> + +<p>Depuis la mort du prince Guillaume une terreur +panique s'étoit emparée de tous les esprits. Il y avoit +tous les jours des histoires de revenans, qu'on prétendoit +avoir vus au château, les unes plus ridicules que les +autres. Le soin de ma conservation fit agir un esprit +en chair et en os en ma faveur. L'on croit toujours +ce que l'on souhaite. Un bruit de ville me faisoit passer +pour enceinte. Comme j'étois persuadée que ce bruit +étoit faux, moitié pour m'amuser, moitié pour le bien de +ma santé, auquel les médecins avoient prescrit beaucoup +d'exercice, j'apprenois à monter à cheval. Le Margrave +m'avoit donné un cheval noir fort doux, et comme +j'étois fort foible, je ne montais tout au plus qu'un quart +d'heure. Toute nouveauté est mal reçue. Cette mode, +fort en vogue en Angleterre et en France, n'étoit point +introduite en Allemagne. Tout le monde cria contre, +et ce fut ce qui donna lieu aux revenans. On vient +bientôt avertir le Maréchal de Reitzenstein, qu'un +spectre d'une figure effrayante apparoissoit tous les soirs +dans un des corridors du château, et prononçoit d'une +voix terrible ces étonnantes paroles: dites à la princesse +du pays, que si elle continue à monter le cheval noir, +elle en aura grand malheur, et qu'elle se garde bien +de sortir de sa chambre pendant la durée de six +semaines. Mr. de Reitzenstein, fort superstitieux +de son petit naturel, avertit aussitôt le Margrave de +cette apparition; sur quoi défense expresse me fut faite +de ne pas sortir du château, ni d'aller au manège.</p> + +<p>Cela m'affligea beaucoup, et surtout que ce fût +pour une si pauvre raison. J'assurai le Margrave que +tout cela n'étoit qu'un jeu joué. Le prince héréditaire +lui fit même part de conjectures qu'il tiroit là-dessus, +et fit tant d'instances au Margrave, qu'il lui permit enfin +d'approfondir la chose. Le prince introduisit des gens +affidés par toutes les issues par où l'esprit pouvoit +passer, mais il étoit si bien informé, qu'il ne se montra +point les jours qu'on l'épioit. Le prince promit enfin +une grosse récompense à celle qui l'avoit dénoncé, si +elle pouvoit découvrir ce que c'étoit. La pauvre femme +prit une lanterne sourde avec elle et n'eut que le temps +d'envisager le spectre. Il avoit bien pris ses précautions, +et lui souffla un poison si subtil dans les yeux, qu'elle +en perdit la vue. Elle déposa que l'esprit avoit deux +coques de noix sur les yeux, qu'il avoit tout le visage +emmailloté dans de la toile grise, de façon qu'elle +n'avoit pu le reconnoître. Cette découverte ne dissipa +point la bigotterie du Margrave, ou plutôt sa mauvaise +humeur contre nous. Le prince héréditaire jugea, que +pour nous mettre à l'abri de toute brouillerie, nous +ferions bien de nous éloigner. Il y avoit déjà long-temps +que nous devions une visite au Margrave d'Anspac; +nous prîmes ce temps critique pour nous en +acquitter, et nous partîmes le 21. de Janvier.</p> + +<p>La prédiction du spectre pensa s'accomplir. En +passant par dessus un précipice d'une hauteur prodigieuse, +la roue de devant sortit de l'ornière, et nous +aurions culbuté, si mes heyducs n'avoient arrêté le +carosse par les roues de derrière. Le Margrave, la +Marwitz et ma gouvernante en sortirent avec peine, +le rocher empêchant qu'on pût ouvrir tout-à-fait la +portière. Mes gens s'imaginant que nous étions tous +hors de la voiture, laissèrent échapper les roues. La +frayeur me donna de forces et de l'adresse; je franchis +la portière d'un saut, mais les deux pieds me glissèrent +et je tombai sous le carosse dans le temps qu'il recommençoit +à marcher. La Marwitz et un officier prussien, +qui nous avoient suivis, me saisirent par l'habit et me +retirèrent de là, sans quoi j'aurois été rouée. Comme +je m'étois fort effrayée, on me fi prendre un peu de +vin pour me remettre, après quoi nous continuâmes +notre voyage.</p> + +<p>Ce n'étoit que depuis la nuit que le dégel étoit +venu. Le soleil commençoit à faire place aux ombres, +pour parler en style de roman, et nous avions une +rivière à passer. Cette rivière étoit gelée, mais à peine +y fûmes-nous entrés, que la glace se rompit et que les +chevaux et le carosse tout penché et à demi renversé +y restèrent. Il fallut nous retirer de là à force de +poulies et avec de très-grandes précautions, sans quoi +nous aurions pu nous noyer très-facilement.</p> + +<p>Nous arrivâmes enfin à Beiersdorf, où je me +couchai d'abord, étant à demi-morte de fatigue et de +toutes les frayeurs que j'avois eues, et nous nous rendîmes +le lendemain au soir à Anspac. J'y fus reçue +comme la première fois, et comme j'ai déjà fait la description +de cette cour, je ne m'arrêterai pas au séjour +que j'y fis. J'en repartis le 8. de Février et arrivai le +jour suivant à Bareith.</p> + +<p>De nouveaux désastres nous y attendoient. Dans +le temps que je m'étois mariée, le roi avoit fait une +convention avec le Margrave, qui étoit, que ce prince +permettroit les enrôlemens prussiens dans son pays +pour trois régimens, à savoir celui de mon frère, celui +du prince héréditaire et celui du prince d'Anhalt. Mr. +de Munichow, capitaine du régiment de Bareith, y +étoit pour avoir soin des recrues. C'étoit un jeune +homme, grand favori de mon frère et fils de ce président +Munichow, qui lui avoit rendu tant de bons services +pendant sa détention. Mon frère l'avoit fort recommandé +au prince héréditaire. C'étoit un bon garçon, +mais qui n'avoit pas inventé la poudre. Il vint au +devant de nous à Streitberg, où nous devisons dîner, +et annonça d'abord au prince héréditaire, qu'il avoit +fait la capture d'un homme de six pieds. Cet homme, +disoit-il, étoit de Bamberg et avoit voulu s'engager +dans un autre régiment, ce qui l'avoit déterminé à l'enlever +de force proche de Bareith, et si secrètement, que +personne n'en savoit rien, et de l'envoyer à Basewaldt. +Il ajoutoit à cela, que c'étoit un garnement qui n'étoit +d'aucun usage dans la société, et qu'ainsi il jugeoit que +cette affaire ne feroit point de bruit.</p> + +<p>Le prince héréditaire me fit part de cette belle +prouesse de Munichow et prévit qu'il en auroit du +chagrin. Il le témoigna même à Munichow, mais ce +garçon le rassura si fort sur les mesures qu'il avoit gardées +dans toute cette entreprise, que nous crûmes que +peut-être la chose ne transpireroit point. Ce qui me +fit juger que le Margrave l'ignoroit, fut, qu'il nous reçut +très-bien. Il se rendit même le 12. de Février à Himmelcron.</p> + +<p>Nous ne pensions plus du tout à toute cette histoire, +lorsque Mr. de Voit vint le soir à minuit nous faire +réveiller, et demanda instamment à nous parler. Il vint +nous dire, que Mr. Lauterbach, conseiller privé, mais +qui n'étoit pas d'une famille distinguée, étoit venu le +trouver sur la brune et l'avoit chargé de nous avertir, +qu'il venoit de Himmelcron, où il avoit trouvé le Margrave +dans une si violente colère, qu'il ne l'avoit vu de +sa vie dans un tel emportement; que ce prince savoit +l'action de Munichow; qu'il soupçonnoit son fils d'y +avoir trempé, et qu'il avoit juré de s'en venger d'une +façon éclatante; qu'il reviendroit le lendemain en ville, +et que nous n'avions qu'à prendre nos mesures d'avance, +puisqu'il craignoit tout pour le prince héréditaire.</p> + +<p>Cet avis nous jeta dans des transes mortelles. +Nous tînmes le conseil des rats, car tous les expédiens +étoient inutiles et le prince héréditaire ne +pouvoit que prendre le parti de la soumission; +mais si celui-là ne servoit de rien, tout étoit perdu. +Nous passâmes une cruelle nuit.</p> + +<p>Dès que le jour parut, j'envoyai chercher la gouvernante. +Encore nouveau conseil sans conclusion. Enfin +je parlai à la Flore. Elle me promit d'employer tout +son crédit, pour raccommoder cette méchante affaire, +mais elle craignoit de ne pas réussir, parcequ'on avoit +si peu d'égard à faire plaisir au Margrave, qu'on ne +pouvoit le condamner s'il nous payoit de la même monnoie. +Je lui dis, qu'elle devoit m'expliquer cette énigme +à laquelle je ne comprenois rien, et que je ne me ressouvenois +pas que ni le prince héréditaire, ni moi eussions +en rien manqué à ce que nous devions au Margrave. +Elle leva les épaules sans me répondre. Je compris +très-bien ce qu'elle vouloit dire, mais je feignis de ne +pas le comprendre, et comme je la pressai de parler +plus clairement, ne sachant que me répondre, elle me +dit, que je turlupinois le Margrave et le traitois comme +un petit génie qui n'avoit pas le sens commun. Si j'ai +dit, repartis-je qu'il a un petit génie, je n'ai dit que la +vérité, mais je n'ai jamais parlé de lui sur ce pied qu'à +des personnes dont j'étois sûre, qu'elles n'en feroient pas +mauvais usage, comme votre soeur et vous. J'avoue +qu'il a raison d'être fâché, car j'ai désapprouvé la conduite +de Munichow, dès que j'ai appris cette belle +aventure, et quand même il en parlerait un peu fortement +à son fils, je ne pourrois le désapprouver, pourvu +seulement qu'il s'abstienne de violences, car en ce cas +il se mettra dans son tort.</p> + +<p>Je passai toute l'après-dînée dans des inquiétudes +mortelles. Je connoissois les emportemens du Margrave, +et je savois qu'il étoit capable de tout dans son premier +mouvement. Il arriva enfin à cinq heures. Le prince +héréditaire le reçut, comme de coutume; au bas de +l'escalier et le conduisit dans son appartement. Le Margrave +lui fit mille caresses et s'entretint une grosse heure +avec lui, après quoi il lui dit, qu'il avoit un peu à faire +et qu'il se rendroit bientôt chez moi.</p> + +<p>Le prince héréditaire revint triomphant. Il me fit +les éloges de son père, en présence de la Flore, et +dit, que jamais il n'oublieroit la modération qu'il lui +témoignoit en cette rencontre; que le Margrave l'avoit +beaucoup mieux mis dans son tort, que s'il l'avoit +maltraité, quoique dans le fond il fût innocent et qu'il +n'eût point de part à cette violence. Mais il changea +bientôt de langage, car on vint l'avertir un moment après, +que Mr. de Munichow étoit arrêté avec deux sous-officiers +du régiment de Bareith.</p> + +<p>Il n'y avoit pas long-temps que les Hollandois +avoient fait arquebuser un officier prussien qui +avoit voulu enrôler sur leur territoire, et je me ressouviens, +que le Margrave avoit fort approuvé cette +action. Je ne doutai nullement qu'il ne préparât le +même sort à Munichow. Cela me fit frémir; j'en +prévoyois les suites les plus affreuses, et je ruminois +déjà dans ma tête, comment on le tireroit de +ce mauvais pas, lorsque le Margrave entra. Il me fit +un accueil très-obligeant. J'étois fort altérée, mais +comme nous devions souper, je ne lui parlai de rien. +Au sortir de table je m'approchai de lui, Votre Altesse, +lui dis-je, a sujet d'être fâchée de la violence que +Munichow vient de commettre; j'avoue, que son procédé +est inexcusable et qu'il mérite l'indignation de +Votre Altesse; le prince héréditaire l'en a fort réprimandé +et le condamne autant que moi, mais comme sa +détention pourroit me causer beaucoup de chagrin de +la part du roi, qui prendra cette affaire fort à coeur, je +supplie Votre Altesse de le faire relâcher en ma considération; +c'est la première grâce que je Lui demande, +et je suis persuadée qu'Elle ne me la refusera pas. Il +m'écouta d'un grand sang froid, puis prenant un ton de +souverain: Votre Altesse royale, me dit-il, me demande +toujours des grâces que je ne puis lui accorder; le +fait est atroce; l'homme qu'on a enlevé est un prêtre +catholique, on l'a garrotté et traité de la façon la +plus cruelle, et cela, pour ainsi, dire, en ma présence; +outre les affaires que cela me fera avec l'évêque de Bamberg, +je ne puis souffrir qu'on manque de cette façon au +respect qui m'est dû, et à l'autorité que Dieu m'a mise +en main; tant que je vivrai, je ne souffrirai jamais de pareilles +violences dans mon pays, et si mon fils y avoit part, je +souhaiterois qu'il ne fût jamais né, ou qu'il fût crevé +au berceau; je suis le maître ici, et je saurai faire +connoître à tous ceux qui veulent se mêler d'agir +contre mon autorité, que je suis tel. Je crois, lui dis-je, +Monseigneur, que personne n'en doute, et je serois +au désespoir, si Votre Altesse s'imaginoit que le prince +héréditaire ait eu part à toute cette affaire. Je ne le +crois pas non plus, Madame, mais mon fils auroit mieux +fait de m'avertir lui-même de tout ceci; je crois cependant +que Munichow lui aura rapporté les choses +différemment. Cela est vrai, lui dis-je, mais si j'osois +ajouter un mot? Vous pouvez dire ce qu'il vous plaira, +Madame. Eh bien donc, repris-je, que Votre Altesse +fasse succéder la clémence à la justice, et qu'Elle se +contente de la satisfaction qu'Elle s'est donné en faisant +arrêter Munichow, qu'Elle le fasse relâcher demain, +et le prince héréditaire le fera partir sur-le-champ; c'est +un favori de mon frère, il lui a des obligations à lui et +à toute sa famille, et il sera très-reconnoissant s'il +apprend que Votre Altesse a eu la considération de le +relâcher en faveur des services qu'il lui a rendus. Je +supplie Votre Altesse royale de ne plus me parler sur +ce sujet, je dois savoir ce que j'ai à faire et je lui +souhaite le bon soir. À ces mots il sortit et me laissa +stupéfaite.</p> + +<p>Le prince héréditaire me trouva encore toute altérée +de ce beau discours. Nous jugeâmes tous les deux que +l'affaire devenoit sérieuse. Le prince héréditaire étoit +dans une colère terrible contre son père; je n'étois pas +moins animée contre lui. Le Margrave avoit raison de +ressentir le manque de respect qu'on avoit eu pour lui, +mais il auroit pu s'y prendre d'une autre façon, en parler +à son fils, faire arrêter l'officier et m'accorder ensuite +son élargissement; mais la fausseté avec laquelle il +en agissoit, étoit inexcusable, et découvroit suffisamment +les sentimens de son coeur, qui ne nous étoient +rien moins que favorables. Munichow fut examiné +dans les formes. Il nia qu'il eût fait maltraiter l'homme +en question, et protesta qu'il avoit ignoré son caractère +de prêtre, cet homme n'en ayant pas porté les habits. +Il fut interrogé deux fois le même jour sans qu'on en +pût tirer autre chose. La Flore de son côté n'avoit +rien pu obtenir du Margrave. Je me résolus donc de +faire la malade et de me mettre au lit. On fit ce que +l'on put pour l'attendrir sur mon sujet, en lui disant que +j'étois malade de chagrin; il n'en fit que rire.</p> + +<p>Jusque-là j'avois tâché de raccommoder tout cela +par la douceur, mais Munichow ayant fait avertir le +prince héréditaire qu'on avoit redoublé ses gardes, et +qu'on le traitait comme un criminel auquel on veut faire +le procès, je jugeai qu'il étoit temps d'employer d'autres +moyens pour le tirer de ce mauvais pas. J'envoyai +chercher le baron Stein, premier ministre. Je lui +détaillai les suites fâcheuses que pouvoit avoir le procédé +du Margrave, s'il vouloit se porter à des violences +contre Munichow; en un mot, je lui fis une si terrible +peur du roi, qu'il me promit d'employer tous ses efforts +pour fléchir le Margrave. Tout effrayé de ce que je +lui avois dit, il s'enfuit chez ce prince, qu'il sut si +bien intimider qu'il fit relâcher Munichow sur-le-champ. +Il chargea le baron Stein de me dire, qu'il ne +prétendoit point que Munichow partît, qu'il vouloit +lui faire des politesses et qu'il me prioit instamment de +raccommoder cette affaire auprès du roi. Je le fis +remercier des égards qu'il avoit marqué avoir pour moi, +en m'accordant ma prière, et je lui fis dire, que le +prince héréditaire renverroit Mr. Munichow tout de +suite à son régiment, parcequ'il ne vouloit point garder +autour de lui des gens qui avoient eu le malheur d'offenser +son père; que je ferois au roi le détail de tout ce +qui s'étoit passé, et que je ne doutais pas que cette +affaire ne fût bientôt assoupie. Il fut charmé de mon +procédé. Mr. Munichow prit congé de lui et la paix +fut rétablie. Le prince héréditaire obtint même du roi +que le prêtre fût relâché, de façon que le Margrave reçut +toute la satisfaction qu'il avoit pu exiger.</p> + +<p>Je commençois à peine à respirer et à me tranquilliser, +que je fus replongée dans de nouvelles inquiétudes. +Elles furent causées par une lettre du roi. Ce +prince me mandoit, qu'ayant accordé à l'Empereur les +10,000 hommes stipulés dans le traité de Vienne, il +comptoit faire lui-même la campagne sur le Rhin, et +qu'il prétendoit que le prince héréditaire la fît avec lui; +que je devois en parler au Margrave de sa part et faire +ensorte qu'il y consentît. Le prince héréditaire le souhaitoit +passionnément; se voyant soutenu du roi, il ne +désespéra pas d'y disposer son père. Pour moi, en revanche, +j'y étois fort contraire. Je connoissois le prince héréditaire; +il avoit une ambition démesurée de se distinguer; +sa principale passion étoit pour le militaire; il +étoit vif et bouillant. Tout cela me faisoit craindre +qu'il ne s'exposât trop et qu'il ne lui arrivât un accident. +Je n'avois rien de si cher au monde que lui; +nous ne faisions qu'un coeur et qu'une âme; nous +n'avions rien de caché l'un pour l'autre, et je crois que +jamais deux coeurs n'ont été unis comme les nôtres. +Malgré cela je me vis contrainte de montrer la lettre +du roi au Margrave. Je trompai cependant le prince +héréditaire. Je trouvai moyen d'en parler d'avance au +ministre et de faire ensorte qu'on lui déconseillât de +laisser partir le prince. Je n'eus aucune peine pour +cela; il étoit devenu fils unique depuis la mort de son +frère. Ils désapprouvèrent unanimement l'idée du roi +et me promirent d'agir si bien, que le Margrave ne donneroit +jamais les mains à ce beau projet. Ayant ainsi +préparé mes cartes, j'en parlai au Margrave. Il me +parut embarrassé et me dit, qu'il vouloit y penser. Le +prince héréditaire remuoit de son coté ciel et terre, +pour persuader son père à le laisser partir; mais personne +ne vouloit se mêler de cela, de façon que le Margrave +écrivit lui-même au roi, qu'il ne souffriroit jamais +que son fils fît la campagne, que toute l'espérance du +pays étoit fondée sur ce fils et que tout son pays s'y +opposoit. Cette réponse ferma pour quelque temps la +bouche au roi et me tranquillisa aussi.</p> + +<p>Je n'ai point fait mention de ma belle-soeur, la +princesse Charlotte. Elle étoit folle à être mise aux +petites maisons. Il lui prenoit les vapeurs noires qui la +rendoient de temps en temps furieuse. Le Margrave +étoit obligé de la battre dans ce temps-là, sans quoi +personne n'en pouvoit venir à bout. Les médecins prétendoient, +que ces frénésies lui provenoient d'un tempérament +trop amoureux, et que le seul moyen de la +guérir étoit de la marier. Leur jugement n'étoit point +faux, on en remarquoit la vérité par diverses circonstances +que je ne puis détailler ici. Elle paroissoit en +public le matin et le soir, et on la gardoit à vue le +reste du temps. Lorsqu'elle voyoit un homme elle rioit +et lui faisoit des signes. On tâchoit toujours de donner +une tournure à cela, et on plaçoit des dames vis-à-vis +d'elle, pour empêcher qu'elle ne s'oubliât pas.</p> + +<p>Le duc de Weimar avoit des vues sur elle depuis +long-temps. C'est un des princes les plus puissants +de la maison de Saxe, mais qui passoit pour être +aussi fou dans son genre, que la princesse l'étoit dans +le sien, de façon que c'étoit un mariage très-bien assorti. +Il s'adressa à Mr. Dobenek, pour avoir le portrait +de ma belle-soeur. Quoiqu'il fût très-désavantageux pour +la princesse, il en fut charmé. Il la fit demander dans +toutes les formes au Margrave, à condition néanmoins, +qu'on ne feroit point éclater ses prétentions, jusqu'à ce +qu'il fût à Bareith. Le Margrave y topa tout de suite, +comme on peut bien se l'imaginer et on commença sous +main à faire tous les préparatifs des noces.</p> + +<p>La princesse Wilhelmine avoit aussi épousé le +prince d'Ostfrise depuis quelques mois n'ayant pu se +résoudre d'aller en Danemarc.</p> + +<p>J'en reviens au duc de Weimar. Il arriva comme +Nicodème dans la nuit, car il ne fit annoncer sa venue +que quelques heures auparavant. Le duc de Cobourg +se fit annoncer en même temps, ce qui nous fâcha beaucoup, +car ce prince devoit hériter de la plus grande +partie du pays de Weimar après décès du duc sans +enfans mâles. Comme ce prince n'en avoit point, nous +crûmes que le duc de Cobourg venoit exprès pour +rompre ce mariage. Ils arrivèrent l'un et l'autre le soir. +Le Margrave qui n'aimoit ni le monde ni les étrangers, +me pria de faire les honneurs de la maison, et ordonna +à toute sa cour de suivre mes ordres. Ces deux princes +furent donc menés tout de suite chez moi.</p> + +<p>Celui de Weimar est petit et maigre comme une +haridelle. Il me fit un compliment fort bien tourne, et +je ne lui trouvai aucun ridicule le premier jour. Il considéra +beaucoup la princesse qui étoit belle comme un +ange, et que j'avois fait adoniser le mieux que j'avois pu.</p> + +<p>Le duc de Cobourg est grand très-bien fait et +sa physionomie est de plus prévenante. Il est très-poli, +et c'est un prince qui a beaucoup de bon sens et +qui est fort estimable par la bonté de son caractère.</p> + +<p>Le lendemain le duc de Weimar commença à se +découvrir un peu plus. Il ne m'entretint pendant deux +heures que de mensonges si grossiers qu'il lui auroit +été impossible de mentir ainsi, s'il n'avoit été à l'école +du diable. Tout ce jour se passa sans qu'il fît parler +au Margrave, qui en fut fort inquiet, et qui me pria +pour l'amour de Dieu de faire ensorte que ce mariage +réussit. Je ne veux point me compromettre avec le +duc de Weimar, me dit-il; il n'y a que Votre Altesse +royale qui puisse finir cette affaire; j'aurois un mortel +chagrin si ce mariage se rompoit; ce seroit une +insulte faite à ma maison et qui tireroit à de très-fâcheuses +suites.</p> + +<p>Je me rendis à ses instances, mais je me trouvai +fort embarrassée, ne sachant comment faire expliquer +le duc. Celui de Cobourg me tira de peine. Il me fit +demander, à moi et au prince héréditaire, une audience +particulière. Il me dit, qu'il remarquoit bien que nous +avions de la défiance de lui, étant l'héritier collatéral +du duc de Weimar; qu'il venoit exprès se justifier +auprès de nous; qu'il n'étoit venu à Bareith que dans +l'intention de faire réussir le mariage du duc; que ce +prince avoit des caprices terribles; que c'étoit une tête +sans cervelle, qui n'avoit jamais de plan fixe et qui +changeoit d'humeur vingt fois par jour; que nous ne +parviendrions jamais à nos fins en restant sur le qui +vive; que je devois en badinant le faire déclarer et +faire les promesses tout de suite; qu'il me seconderoit +de tout son pouvoir; que la princesse lui plaisoit fort +et qu'il me répondoit que les fiançailles se feroient encore +le soir même, si je voulois suivre son conseil. Nous +le remerciâmes beaucoup. Il me fit ma leçon et pria +le prince héréditaire de ne s'en point mêler, car, dit-il, +il aime les dames, et Son Altesse royale le fera sauter +par-dessus le bâton, si elle veut. Je fis avertir le Margrave, +de tout ceci, et le fis prier de se tenir prêt à venir +chez moi au premier signal que je donnerois, afin qu'il +pût être présent aux fiançailles.</p> + +<p>Je commençai à préparer mes cartes dès midi. Je +fis assembler toutes des musiques enragées que je pus +rassembler; des trompettes, des tymbales; des cornemuses, +des chalumaux, des trompes, des corps de chasse, +enfin que sais-je, qui nous écorchèrent les oreilles au +point que nous étions à demi sourds. Mon duc entra +bientôt dans son emphase de folie. Il la mit dans tout +son jour; on auroit dit qu'il étoit possédé. Il se leva +de table, joua lui-même des tymbales, racla du violon, +sauta, dansa et fit toutes les extravagances imaginables. +Au sortir de table je le menai avec le duc de Cobourg +la princesse et mes dames dans mon cabinet. Je débutai +par lui parler de la guerre du Rhin et de condamner +l'Empereur de ce qu'il négligeoit de lui donner +le commandement de ses armées. Il m'entassa alors +gasconnade sur gasconnade et des rodomontades sans fin, +et finit un galimathias, qui dura toute une heure, par me +dire, qu'il feroit la campagne et que son équipage étoit déjà +fait. Je n'approuve point cela, lui dis-je, un prince comme +vous ne doit point s'exposer; vous avez de grandes +espérances devans vous, vous pouvez encore devenir +électeur de Saxe, quoiqu'il y ait une vingtaine de princes +à envoyer à l'autre monde, avant que vous puissiez y +prétendre. Cela est vrai, dit-il, mais je suis né pour +les armes et c'est mon métier. Je sais un moyen +d'accommoder tout cela, continuai-je, c'est de vous marier +et d'avoir bientôt un fils, et alors vous pourrez aller en +campagne, quand vous le voudrez. Oh! dit-il pour des +femmes, j'en trouverai cent pour une; il y a trois princesses +et deux comtesses à Hoff qui m'attendent-là, mais +elles ne sont pas de mon goût et je les renverrai; le +roi, votre père, Madame, vous a fait offrir à moi, il +n'auroit dépendu que de moi de vous épouser, mais je +ne vous connoissois pas et je refusai ses offres; à présent +j'en suis au désespoir, car je vous adore, oui, le diable +m'emporte! je suis amoureux de vous comme un chien. +Que je suis malheureuse! lui dis-je, vous m'avez fait +l'avanie de me refuser; j'ai ignoré cet affront jusqu'à +présent, j'en veux tirer satisfaction quoiqu'il en coûte. +Je contrefis la désespérée; le prince héréditaire et mes +dames rioient à n'en pouvoir plus. Enfin mon duc, +tout tremblant à mes pieds, s'égosilla à me faire des +déclarations d'amour, qu'il avoit apprises par coeur dans +quelque roman allemand. Je continuai toujours à faire +la méchante. Il me dit enfin, qu'il étoit prêt à me +donner telle satisfaction que j'exigerois de lui. Eh +bien! lui dis-je, je ne puis en recevoir d'autre, que de +vous faire épouser une de mes parentes; voyez si vous +en êtes content. De tout mon coeur, me dit-il, donnez-moi +qui vous voudrez, et je veux que la foudre m'écrase, +si je ne l'épouse sur-le-champ. Je n'ai pas besoin de +chercher loin; en voici une, lui dis-je, en prenant ma +belle-soeur par la main et la lui présentant, elle est plus +belle et plus aimable que moi, et vous ne perdrez rien +au troc. Il voulut l'embrasser, mais elle le repoussa. +Peste! qu'elle est fière, dit-il, mais elle me plaît et j'en +suis très-content. J'envoyai chercher au plus vite le +Margrave, lui faisant dire, que dès qu'il viendroit, il +devoit les faire changer de bagues. Ce prince entra +un moment après. Je lui dis aussitôt, que j'avois pris +la liberté de faire un mariage; qu'il n'y manquoit que +son consentement; que j'avois tant d'estime pour le +duc, que je lui avois engagé ma parole de lui faire obtenir +la princesse Charlotte, et que j'espérois que le +Margrave n'y seroit pas contraire. Le Margrave au +lieu de me répondre, tint la couche ouverte, se mit à +rire et demanda au duc, comment il se portoit? Je +crus que le duc de Coburg, le prince héréditaire et +moi nous sortirions de la peau de rage, car notre fou +enfila un grand discours avec le Margrave et ne pensa +plus à faire la promesse de mariage. Il fallut recommencer +tout de nouveau à le mettre en train. Enfin à +force de pousser le Margrave, il lui fit promettre. On +tira aussitôt du canon. Toute la cour et les dames de +la ville étoient dans mon antichambre. Nous reçûmes +tout de suite les complimens. On tira aux billets eu +on se mit à table. Après le souper il y eut bal. Je +me retirai après avoir dansé avec le duc de Weimar. +Je n'en pouvois plus de fatigue, la gorge me faisoit un +mal terrible à force d'avoir parlé.</p> + +<p>Le lendemain matin Mr. de Comartin, colonel +des gardes du duc, demanda à me parler. Il débuta +par me faire bien des excuses sur la commission dont +il étoit chargé; que le duc étoit comme un forcené; +qu'il vouloit partir et qu'il me faisoit dire, qu'il ne vouloit +point se marier; qu'il vouloit faire voeu de célibat +et qu'en un mot tout ce qui s'étoit passé la veille +n'avoit été que badinage. Comartin me dit, qu'il me +conseilloit de prendre la chose fort haut et de faire +comme si cela m'étoit fort indifférent. Je lui répondis, +qu'il n'avoit pas besoin de me donner ces avis-là, qu'il +n'avoit qu'à dire au duc de ma part, que j'avois cru lui +faire beaucoup d'honneur en lui donnant ma belle-soeur; +que je me souciois fort peu de son alliance et qu'il me +feroit une sensible plaisir de partir le plutôt qu'il se pourroit. +Faites-lui aussi un compliment de ma part, lui dit +le prince héréditaire, et assurez-le que je lui témoignerai +bientôt moi-même à quel point je suis charmée de son +procédé.</p> + +<p>Je fis avertir le Margrave de ce qui se passoit, +et le fis prier de faire semblant d'ignorer tout cela, +puisque j'espérois encore de redresser cette affaire. +Je n'eus pas tort. Comartin revint un moment après +me demander pardon de la part de son maître, et me +prier pour l'amour de Dieu de le raccommoder avec le +prince héréditaire. Le duc le suivit de près. Je fis +long-temps la méchante, mais enfin je me laissai attendrir +et le prince héréditaire en fit de même. Nous +réglâmes ensemble que les noces se feroient le jour suivant, +le 7. d'Avril.</p> + +<p>Je fis habiller la princesse dans ma chambre en +robe et coëffer en cheveux, avec une couronne ducale +de mes pierreries sur la tête. Nous avions joué de +bonheur jusque-là avec elle; son esprit avoit été plus +rassis et tranquille, mais lorsque je voulus lui mettre la +couronne, elle se mit à crier et à pleurer comme une +folle, s'enfuyant d'une chambre dans l'autre, se jetant +à genoux à chaque siège qu'elle voyoit et y faisant sa +prière. Mlle. de Sonsfeld qui avoit le plus d'autorité +sur elle, lui demanda ce qu'elle avoit? Elle lui répondit, +qu'on vouloit la faire mourir; qu'elle ne voyoit que des +ennemis autour d'elle, qui vouloient l'égorger. Enfin +à forcé de lui parler, nous découvrîmes ce qui donnoit +lieu à cette peur panique. La princesse étoit allée voir +la chapelle ardente, où reposoit le corps de son frère; +la même couronne de mes pierreries, qu'elle devoit +porter ce jour-là, avoit été posée sur un coussin, proche +du cercueil. Nous eûmes toutes les peines du monde +à la rassurer. Elle étoit belle comme un ange. Dès +qu'elle fut habillée, le Margrave et les deux ducs la +vinrent prendre chez moi. Nous la conduisîmes dans +ma chambre d'audience, où elle fit sa renonciation. On +donna la bénédiction un moment après dans la même +chambre. Il y eut table de cérémonie. On dansa après +le souper la danse des flambeaux, et ensuite je menai +la mariée dans sa chambre pour la déshabiller, pendant +que les princes rendoient le même office au duc. Tout +le monde s'étoit retiré. Dès qu'elle fut couchée, j'envoyai +avertir le duc de venir. J'attendis toute une +heure; personne ne vint. J'y renvoyai une seconde fois. +Le prince héréditaire vint me dire, que le duc étoit +comme un furieux et qu'il ne vouloit point se coucher; +qu'ils s'étoient servis déjà de toute leur rhétorique, sans +en pouvoir venir à bout. Il nous arrêta de cette façon +jusqu'à quatre heures après minuit. Le prince héréditaire +fut obligé de lui faire encore peur et de le menacer +de se battre avec lui. Je me retirai dès qu'il fut +au lit.</p> + +<p>Les veilles et les fatigues achevoient de ruiner ma +santé. Toutes les médecines que j'avois prises, ne m'avoient +fait aucun effet et je souffrois toujours.</p> + +<p>Le jour suivant nous eûmes encore de nouveaux +tripotages. Le duc se plaignit de son épouse, +l'accusant de n'avoir pas voulu consommer le mariage. +Ce train continua tout le temps qu'il resta à +Bareith. Je ne voulus pas m'en mêler. Le Margrave +et le prince héréditaire furent obligés d'y +mettre ordre. Enfin il partit le 14. d'Avril, et ce fut +un grand bonheur pour nous, car s'il étoit resté plus +long-temps, ils nous auroit fait tourner la tête. Comme +la duchesse n'avoit point encore de dames, je fus +charmée de trouver ce prétexte pour éloigner pendant +quelque temps Mlle. de Sonsfeld. Je lui donnai permission +de rester six semaines absente. Le prince héréditaire +accompagna sa soeur jusqu'à Cobourg, où il ne +s'arrêta que quelques jours.</p> + +<p>Le Margrave se rendit à Himmelcron, et le prince +héréditaire et moi à l'hermitage. J'y reçus une lettre +de la reine, qui me surprit beaucoup. Elle me mandoit, +que ma quatrième soeur, nommée Sophie, étoit promise +au Margrave de Schwed, celui-même qui m'avoit +été destiné. Elle faisoit des éloges surprenans de ce +prince. Elle ne lui auroit jamais été si contraire, disoit-elle, +si elle l'avoit connu plutôt. J'admirai l'instabilité +de toutes les choses humaines, et sur-tout l'inconstance +du coeur humain. Le Margrave avoit si bien gagné la +reine par les rapports qu'il lui faisoit, qu'elle avoit enfin +donné les mains au mariage de ma soeur. Mais dès +qu'il fut promis, il leva le masque et se montra tel +qu'il étoit, ce qui fut cause que peu de jours après je +reçus une lettre de la reine toute contradictoire à l'autre, +et qui étoit remplie d'horreurs contre ce prince. Je fus +au désespoir de ce mariage à cause de ma soeur, que +j'aimois tendrement. Elle n'étoit pas belle, mais son bon +caractère, sa douceur, et mille bonnes qualités l'en récompensoient +suffisamment. Elle sut si bien ramener +son époux et prendre un tel ascendant sur son esprit, +qu'il devint doux comme un mouton avec elle. Cependant +tous les soins qu'elle s'est donnés n'ont pu corriger +ce prince de ses défauts; il est toujours le même, hors +qu'il en agit comme un ange avec son épouse, qui est +fort heureuse avec lui.</p> + +<p>Mes alarmes, touchant la campagne du prince héréditaire, +recommencèrent. Il intriguoit sous main, pour +obtenir la permission du Margrave d'y aller et je travaillois +de mon côté pour l'empêcher, de façon que nous +nous trompions tous deux. Mais une seconde lettre du +roi que je reçus, me causa un cruel chagrin. En voici +le contenu.</p> + +<p>«Je pars, ma chère fille, dans six semaines, pour +aller au Rhin. Mon fils et mes cousins feront la campagne +avec moi; il faut que mon gendre la fasse aussi. +Doit-il planter des choux à Bareith, pendant que tous +les princes de l'empire vont à la guerre? Il passera dans +le monde, pour un poltron qui n'a point d'honneur; +toutes les raisons du Margrave ne valent rien. Rendez-lui +la ci jointe et dites-lui, qu'il déshonore son fils, s'il +l'empêche d'aller à la guerre. Rendez-moi une prompte +réponse et soyez persuadée que je suis etc.»</p> + +<p>Mon Dieu! que devins-je en lisant cette lettre; +je versai un torrent de larmes. Le prince héréditaire +me parla très-fortement et me dit, que si je +ne déterminois son père à le laisser aller, je le forcerois +à s'enfuir de Bareith et à faire la campagne +sans son consentement. Je lui répondis, que tout ce +qu'il pouvoit exiger de moi étoit, que je né lui serois +pas contraire, mais que je ne persuaderais point le +Margrave à le faire partir. J'envoyai la lettre du roi +à ce prince. Il m'écrivit et me pria de retourner en +ville, où il y avoit bien des choses à me communiquer +et où il vouloit consulter le conseil sur cette affaire.</p> + +<p>J'allai donc le 14. de Juin à Bareith. Le Margrave +me montra la lettre du roi, qui étoit à peu près dans +les mêmes termes que la mienne, et une du comte +Sekendorff. Ce général le prioit pour l'amour de +Dieu de se rendre aux désirs du roi, lui représentant, +qu'en voulant empêcher le prince héréditaire d'aller en +campagne, on lui attireroit beaucoup de méchantes +affaires sur les bras; que la saison étoit avancée; que +cette campagne ne pouvoit durer long-temps et qu'il +espéroit lui relivrer son fils sain et sauf et couvert de +gloire, lorsqu'elle seroit achevée. Il me demanda, ce +que je pensois de tout cela? Je lui répondis, que je +remettois toute cette affaire entre ses mains, qu'il étoit +père et que j'étois persuadée, qu'il pèseroit bien mûrement +le pour et le contre, avant que de rien décider. +Il me parut fort inquiet. En effet tout le pays +étoit contraire à la campagne et on disoit hautement, +qui si le Margrave souffroit que son fils y allât, ce +seroit un signe qu'il ne l'aimoit pas. Il répondit donc +au roi, que la proposition qu'il lui faisoit étoit de si +grande conséquence, qu'il ne pouvoit se déterminer si +vite. Le prince héréditaire de son côté étoit d'une +humeur épouvantable de voir les irrésolutions du Margrave. +Il le pressoit vivement tous les jours d'acquiescer +à ses désirs.</p> + +<p>Cependant le roi étoit déjà parti de Berlin, pour +se rendre à l'armée. Mon frère et tous les princes le +suivirent quelques jours après. Le roi avoit pris sa +route par le pays de Clève. Mon frère me manda, qu'il +prendroit la sienne par Bareith, mais que le roi lui +ayant expressement défendu d'y faire séjour, il me prioit +de me trouver le 2. Juillet à Berneck, qui est à deux +milles de Bareith, où il pouvoit s'arrêter quelques +heures. Je ne négligeai pas cette occasion de voir ce +cher frère; je me mis en chemin de grand matin avec +ma gouvernante, Mr. de Voit et Mr. Sekendorff. +Le prince avoit un gentil-homme de la chambre avec +lui, et le baron Stein nous suivoit, pour complimenter +mon frère de la part du Margrave.</p> + +<p>J'arrivai à dix heures à Berneck. Il faisoit une chaleur +excessive et je me trouvai déjà fort fatiguée du +chemin que j'avois fait. Je descendis à la maison qui +étoit préparée pour mon frère. Nous restâmes à l'attendre +jusqu'à trois heures de l'après-midi. L'impatience +nous prit enfin et nous nous mîmes à table. Pendant +que nous y étions, il survint un orage épouvantable. Je +n'ai rien vu de si terrible; le tonnerre retentissoit dans +les rochers, dont Bernek est entouré, et il sembloit que le +monde alloit périr; un torrent d'eau succéda à l'orage. Il +étoit quatre heures et je ne pouvois comprendre où mon +frère étoit. Plusieurs gens à cheval, que j'avois envoyés +d'avance pour savoir où il étoit, ne revenoient point. +Enfin, malgré toutes mes prières, le prince héréditaire +voulut aussi aller le chercher. Je restai jusqu'à neuf +heures du soir à attendre, sans que personne ne revînt. +J'étois dans de cruelles agitation; ces cataractes d'eau +sont fort dangereuses dans les pays de montagnes, les +chemins sont inondés dans un moment et il arrive très-souvent +des malheurs. Je crus pour sûr qu'il en étoit +survenu à mon frère ou au prince héréditaire. Enfin à +neuf heures on vint me dire, que mon frère avoit changé +de route et qu'il étoit allé à Culmbach, où il vouloit +rester la nuit. Je voulus y aller (Culmbach est à quatre +milles de Bernek, mais les chemins sont affreux et remplis +de précipices); tout le monde s'y opposa, et mal-gré +bon-gré on me mit en carosse, pour me mener à Himmelcron, +qui n'étoit qu'à deux milles de là. Nous pensâmes +nous noyer en chemin, les eaux s'étant si fort accrues, +que les chevaux ne les pouvoient passer qu'à la nage.</p> + +<p>J'arrivai enfin à une heure après minuit. Je me +jetai aussitôt sur un lit; j'étois mourante et dans des +transes mortelles qu'il ne fût arrivé quelque accident à +mon frère ou au prince héréditaire. Ce dernier me tira +enfin d'inquiétude. Il arriva à quatre heures, sans me +dire des nouvelles de mon frère. Je commençois à +m'assoupir, étant un peu plus tranquille, quand on vint +m'avertir, que Mr. de Knobelsdorff vouloit me parler +de la part du prince royal. Je m'élançai du lit et courus +à lui. Il me dit, que mon frère n'avoit compté me +voir que le jour suivant, ce qui avoit été cause qu'il +s'étoit reposé à Hoff; que si je voulois, il se rendroit +à quelque endroit proche de Bareith; qu'il y seroit précisément +à huit heures et qu'il y resteroit quelques heures +pour me parler. Je n'eus donc pas le temps de dormir +et me remis en carosse, pour me trouver au rendez-vous.</p> + +<p>Mon frère m'accabla de caresses, mais me trouva +dans un si pitoyable état, qu'il ne put retenir ses larmes. +Je ne pouvois me tenir sur mes jambes et me trouvois +mal à tout moment tant j'étois foible. Il me dit, que +le roi étoit fort piqué contre le Margrave de ce qu'il +ne vouloit pas souffrir que son fils fît la campagne. Je +lui dis toutes les raisons du Margrave et j'ajoutai, qu'il +n'avoit pas tort. Eh bien! dit-il, qu'il quitte donc le +militaire et qu'il rende son régiment au roi; d'ailleurs +tranquillisez-vous sur toutes les craintes que vous pourriez +avoir pour lui, car je sais des nouvelles certaines +qu'il n'y aura pas trop de sang de répandu. On forme +pourtant le siège de Philippsbourg, lui répondis-je. +Oui, dit mon frère, mais on ne risquera pas une bataille +pour dégager cette place. Le prince héréditaire entra +dans ces entrefaites et pria pour l'amour de Dieu mon +frère de le tirer de Bareith. Ils se retirent ensemble à +une fenêtre où ils s'entretinrent long-temps. Enfin mon +frère me dit, qu'il écriroit une lettre très-obligeante au +Margrave, et qu'il lui donneroit de si bonnes raisons en +faveur de la campagne, qu'il ne doutoit pas que cette +lettre ne fît son effet. Nous resterons ensemble, dit-il +en adressant la parole au prince héréditaire, et je serai +charmé d'être toujours avec mon cher frère. Il écrivit +la lettre, qu'il donna au baron Stein, pour la remettre +au Margrave. Nous prîmes un tendre congé l'un de +l'autre, non sans verser des larmes. Il promis d'obtenir +la permission du roi de s'arrêter à Bareith à son retour, +après quoi il partit. Ce fut la dernière fois que je le +vis sur l'ancien pied avec moi, il changea bien depuis.</p> + +<p>Nous retournâmes à Bareith, où je fus si mal, +qu'on crut pendant trois jours que je n'en reviendrois +pas. Je réchappai pourtant encore cette fois, mais je +repris la fièvre lente beaucoup plus forte, que je ne +l'avois eue par le passé.</p> + +<p>Je n'ai point parlé tout ce temps-ci de Mlle. de +Sonsfeld. Elle étoit revenue de Weimar, où elle avoit +laissé le duc et la duchesse en paix et en tranquillité. +Je m'étois toujours flattée que l'absence la banniroit du +coeur du Margrave, mais j'avois compté sans mon hôte, +et ce prince étoit plus amoureux que jamais à son +retour. On dit qu'il n'y a point de laides amours, mais +je soutiens qu'il y en a de très-désagréables, et celui-ci +peut être compté du nombre. La passion du Margrave +ne souffroit plus de contrainte; il étoit tout le jour chez +sa belle à laquelle il faisoit des déclarations morales et +se contentoit de lui sucer les mains. Il mettoit tous +les jours un habit neuf et faisoit adoniser sa teignasse, +pour paroître plus jeune. Lorsqu'il ne pouvoit la voir, +les billets-doux rouloient. Ces billets étoient de plus +tendres, mais si fades, qu'il y avoit de quoi se trouver +mal. Toutes ses vues, disoit-il, ne tendoient qu'au +mariage, son amour étant tout-à-fait dégagé de la matière. +Ce dernier article pouvoit être très-véridique, car il +étoit déjà si exténué, qu'il n'avoit que la peau et les +os, ayant déjà l'étisie dans les formes. Tout cela nous +déplaisoit fort. La Flore aimoit autant qu'elle étoit +aimée, et je prévoyois qu'elle se rendroit enfin aux +désirs de son cacochyme amant.</p> + +<p>Ce pauvre prince outre les rigueurs de sa belle se +vit accablé d'un nouveau chagrin, qui lui fut très-sensible +et auquel je pris toute la part imaginable. Ce +fut la triste nouvelle de la mort du prince de Culmbach. +Son adjutant vint la lui annoncer. Ce prince fut tué le +29. de Juin à la bataille de Parme, qui se donna sous +le commandement du général Merci. Il s'étoit déjà +emparé d'une des batteries des François, lorsqu'il reçut +deux coups de feu qui le couchèrent par terre dans le +fossé. On l'emporta dans une cassine voisine. Les chirurgiens +lui annoncèrent, qu'il n'avoit que quelques +heures à vivre, sa blessure étant mortelle. J'ai le +plaisir, dit-il, de mourir du genre de mort que +j'ai toujours souhaité, et je serai content, pour vu +que nous soyons vainqueurs. Ce furent ses dernières +paroles; il perdit le sentiment et quelques momens +après la vie. Le Maréchal de Merci et quinze généraux +de marque furent tués à cette action. Le champ +de bataille demeura aux François et on peut leur attribuer +la victoire, la perte des Autrichiens ayant été +inouïe. Le prince héréditaire et moi nous fûmes touchés +jusqu'au fond du coeur de cette perte. J'en versai bien +des larmes, ayant perdu un vrai ami et un prince qui +faisoit honneur à sa maison. On transporta secrètement +son corps à Bareith.</p> + +<p>Cependant la lettre que mon frère avoit écrite au +Margrave, avoit fait son effet et on travailloit à force +à l'équipage du prince héréditaire. J'étois ensevelie +dans la plus noire mélancolie. La mort du prince de +Culmbach m'avoit frappée; je me figurois que le +prince héréditaire pouvoit avoir le même sort. Le mauvais +état de ma santé me consoloit. Je pensois, que si +le prince héréditaire étoit tué, je ne lui survivrois pas. +Le médecin s'étoit contenté jusqu'alors de me faire saigner +huit fois pendant dix mois de temps. Il ne connoissoit +pas mon mal et s'imaginoit qu'il provenoit de +trop de sang; avec cela il ne m'avoit donné que des +choses fortes, qui me soulageoient pour quelques heures, +mais qui augmentoient mon mal. Il voulut donc commencer +une autre cure avec moi et nous fit prendre les +eaux. Nous allâmes au Brandenbourger avec le Margrave, +afin que je pusse m'en servir plus commodément. +Mais mon estomac trop foible ne fut pas en +état de les supporter et je fus obligée de les quitter +dès le troisième jour.</p> + +<p>Le corps du prince de Culmbach arriva dans +ces entrefaites à Bareith. On le déposa dans la chapelle, +les apprêts de son enterrement, qui devoient se +faire avec pompe et cérémonie, n'étant pas faits. Le +Margrave étoit toujours vivement touché de cette perte. +Il diminuoit de jour en jour. Le médecin lui déclara, +qu'il étoit dans un état dangereux, et que s'il ne renonçoit +à la boisson, il deviendroit incurable. Mais ce +prince y étoit si fort accoutumé, qu'il lui étoit impossible +de passer un jour sans s'enivrer deux fois.</p> + +<p>Enfin le malheureux jour du départ du prince héréditaire +arriva; ce fut le 7. d'Août. Il n'y a que les +personnes qui aiment aussi fortement que moi qui puissent +se représenter ce que je souffris; mille morts ne +sont pas à comparer à la douleur que je ressentis; +j'avois l'imagination frappée et j'étois dans la persuasion +de ne plus revoir le prince. Il s'arracha d'auprès de +moi, étant lui-même si altéré de mon état, qu'il ne savoit +ce qu'il faisoit. On le mena dans sa chaise à demi-mort, +et pour moi, je restai dans une situation qui auroit +touché les choses inanimées. Je fus quatre jours dans +cet état. Enfin à force de réflexions je tâchois de modérer +ma douleur et de la tenir dans de certaines bornes.</p> + +<p>Je n'ai point parlé jusqu'à présent de toute la campagne +du Rhin, n'ayant pas voulu interrompre le fil de +ma narration. Je ne m'arrêterai qu'aux événemens principaux.</p> + +<p>Le duc de Bevern avoit reçu le commandement +de l'armée impériale l'année précédente. Cette armée +qui ne consistoit qu'en vingt mille hommes, s'étoit tenue +sur la défensive et n'avoit pu empêcher l'armée françoise, +sous le commandement du duc de Bervie, de +passer le Rhin. Le prince Eugène de Savoye vint +prendre la place du duc de Bevern. Il fut très-mécontent +à son arrivée à l'armée des dispositions qu'il +trouva. Il abandonna sur-le-champ les lignes de Stokhoff. +Les François poursuivirent les Impériaux, mais +sans pouvoir leur faire le moindre dommage. Quoique +la France n'eût point jusque-là attaqué l'empire, les +intrigues de la cour de Vienne prévalurent sur la politique +des princes, qui se mêlèrent inconsidérément de cette +guerre, en fournissant leur contingent à l'Empereur. Les +Danois au nombre de 6000, les Prussiens au nombre de +10,000 et les troupes de l'empire tirèrent très-à propos le +prince Eugène de la mauvaise situation, où il se trouvoit. +Il ne put cependant empêcher les François de s'emparer +de Kehl et de mettre le siège devant Philippsbourg. +Cette place rendit aussi après six semaines d'une +vigoureuse défense. Le Maréchal de Bervie et le +prince de Lixin furent tués dans la tranchée. Le prince +héréditaire arriva deux jours après la prise de cette place. +Le roi avoit employé tous ses efforts pour persuader +le prince Eugène à livrer bataille pour sauver la +place, mais ce prince n'avoit jamais voulu, ayant représenté +au roi, que s'il avoit le malheur d'être battu, toute +l'Allemagne étoit ouverte aux François et qu'ils pourroient +s'emparer de tout ce qui leur plairoit.</p> + +<p>Le prince héréditaire fut très-bien reçu du roi et +de mon frère. Ce dernier lui prêta une tente, ses équipages +n'étant point encore arrivés. Il trouva le roi fort +changé de visage et maigri. Ce prince avoit la goutte +à la main, et couvoit déjà en ce temps-là la maladie +dont il est mort. Il ne put soutenir toute la campagne +et fut obligée de partir, pour se rendre au pays de Clève. +Il fit mille caresses au prince héréditaire avant son +départ, et lui ordonna de s'arrêter à Bareith au retour +de la campagne. Le prince héréditaire se fit bientôt +aimer de tous les généraux et officiers de l'armée. Il +s'appliquoit autant qu'il pouvoit d'apprendre le métier +auprès d'eux. Sa conduite régulière, sa politesse et ses +manières affables et prévenantes lui attirèrent tous les +coeurs. Il n'en étoit pas de même de mon frère. Il +s'étoit lié d'amitié avec le prince Henri, second prince +du sang et frère du Margrave de Schwed. Ce prince +n'avoit pour tout mérite que sa beauté. Il étoit vicieux, +son caractère étoit mauvais et il avoit toujours témoigné +une bassesse de sentimens, qui l'avoit rendu méprisable. +Malgré cela il sut si bien s'insinuer auprès de mon frère, +qu'il le corrompit et l'engagea dans les plus affreuses +débauches. Ce ne fut pas tout. Il lui rendit suspects +tous les honnêtes gens: il n'y avoit que ses semblables +qui fussent les bien-venus; en un mot, mon frère devint +tout différent de ce qu'il avoit été, de façon que tout +le monde étoit mécontent de lui; le prince héréditaire +en eut sa part comme les autres.</p> + +<p>Un jour qu'il étoit allé reconnoître l'ennemi avec le +duc Alexandre de Wurtemberg, mon frère, plusieurs +princes et généraux, ils trouvèrent les François qui étoient +postés en de-çà du Rhin. Le prince héréditaire se mit +à dessiner leur poste et ne prit pas garde que mon frère +commençoit à s'éloigner. Un jeune hussard qu'il avoit +auprès de lui, s'amusa fort mal à propos de tirer sur +l'ennemi avec une arquebuse rayée. Mrs. les François +y répondirent sur-le-champ, et bientôt les balles volèrent +autour du prince héréditaire. Il ne voulut pas se retirer +et acheva tranquillement son dessin, donnant néanmoins +une bonne mercuriale au hussard de son imprudence. +Son dessin fini, il se remit à cheval et alla rejoindre +mon frère. Celui-ci tenoit des propos assez piquans avec +le prince Henri, sur ce qui venoit d'arriver. Le prince +héréditaire les entendit. Il conta le fait à mon frère, +et voyant qu'il continuoit toujours à chuchoter à l'oreille +du prince Henri, en le regardant d'un air moqueur: +celui qui dit des mensonges de moi à Votre Altesse +royale, lui dit-il, est un tel et tel, et je saurai lui +apprendre à devenir véridique et à se désaccoutumer +de débiter des calomnies. Mon frère se tut aussi +bien que le prince Henri, auquel ces dernières paroles +avoient été adressées.</p> + +<p>Le jour suivant le prince héréditaire turlupina le +prince Henri de la façon la plus cruelle en présence +de tous les généraux. Celui-ci fila doux et engagea +mon frère à faire quelques politesses au prince héréditaire, +qui étoit très-mécontent de lui.</p> + +<p>Un courrier qui arriva quelques jours après à +l'armée, les informa du triste état où se trouvoit le roi. +Il étoit allé à Cleve et s'étoit vu obligé d'y demeurer, +son mal s'étant fort augmenté. Le corps commençoit +à lui enfler et les médecins jugeoient qu'il étoit hydropique, +et que son état étoit très-dangereux et précaire.</p> + +<p>J'en reviens à Bareith. Le corps du prince de +Culmbach devant être inhumé le 25. d'Août, nous +nous rendîmes à Himmelcron, pour n'être pas présents +à cette cérémonie. Depuis le départ du prince héréditaire +j'aperçus que l'amour du Margrave alloit grand +train. Mlle. de Sonsfeld ne pouvoit s'empêcher de +témoigner les sentimes qu'elle avoit pour lui; certains +propos qu'elle tenoit, dénotoient assez qu'elle succomberait +à la tentation d'être Margrave. Ce prince s'affoiblissoit +à vue d'oeil. Son médecin, le plus ignorant +qu'il y eût jamais, lui promit de le guérir +par certains bains et par une boisson, qu'il regardoit +comme une remède universel; c'étoient des pommes +de pins cuites dans de l'eau. Le Margrave et moi, +nous commençâmes notre cure en même temps, +mais par bonheur pour moi il y eut des gens charitables +qui m'avertirent que je me tuerois en la continuant. +On voulut donner le même avis au Margrave, +mais il étoit si entiché de son médecin, qu'il continua +ses bains, où il tomboit tous les jours en foiblesse. Il +faisoit travailler jour et nuit, pour accommoder le château +à Himmelcron. Il y faisoit fabriquer un nouvel appartement, +tout décoré avec des dorures et des glaces. Il +vouloit y faire un magnifique jardin et une ménagerie, +et on bâtissoit déjà un manège.</p> + +<p>Tout cela me faisoit conclure qu'il alloit se marier +et qu'il vouloit s'établir tout-à-fait à Himmelcron. La +Marwitz me confirmoit dans cette idée et m'avertissoit +sans cesse d'être sur mes gardes. Cette fille avoit beaucoup +d'esprit et de solidité, je pouvois compter sur sa +discrétion, et je l'aimois tous les jours davantage. Comme +elle épioit sans cesse, elle s'aperçut qu'il y avoit beaucoup +de personnes mêlées dans cette intrigue, et entr'autres +Mr. de Hesberg, qui avoit été gouverneur du prince +Guillaume. Je le connoissois pour un très-honnête +homme et ne fis point de difficulté de m'ouvrir à lui sur +ce sujet; mais je résolus d'attendre, que je fusse de +retour de Himmelcron.</p> + +<p>Je m'y rendis le 24. d'Août avec ma gouvernante +et la Marwitz. J'y passois le temps le plus ennuyeux +du monde. Le Margrave étoit dans un état à faire +peur; sa mémoire baissoit si fort, qu'il ne savoit la +plupart du temps ce qu'il disoit. A la fin du repas +et après avoir bu il lui prenoit des tics convulsifs qui +me causoient des frayeurs terribles, car je m'attendois +à tout moment à le voir tomber en convulsions, auxquelles +il avoit été sujet dans sa jeunesse. Il restoit +toute la sainte journée dans ma chambre, ce qui me +gênoit beaucoup.</p> + +<p>Nous retournâmes enfin à Bareith le 4. de Septembre, +où je tâchois d'avoir une entrevue secrète avec Mr. +de Hesberg. Il m'avoua, qu'il étoit informé de ce +que je voulois savoir, que Mlle de Sonsfeld lui en +avoit fait la confidence, et voici le détail qu'il me fit. +Depuis que j'avois rompu cette intrigue la première fois, +le Margrave n'avoit point ralenti ses instances; Mlle. de +Sonsfeld s'étoit tenue quelque temps sur la défensive, +mais enfin elle s'étoit rendue, à condition néanmoins +qu'elle n'épouseroit le Margrave qu'avec mon consentement; +ce prince jugeant qu'il trouveroit bien des difficultés +à vouloir la faire déclarer princesse, avoit résolu +pour lever tout obstacle, de lui faire donner le titre de +comtesse de Himmelcron; il vouloit se retirer avec elle +dans cet endroit, et lui donner un capital très-considérable +qu'il vouloit placer hors du pays; le Margrave +n'attendoit que le retour du prince héréditaire et le +départ de mon frère pour nous en faire la proposition, +bien résolu si nous faisions des difficultés, de s'en venger +et de passer outre.</p> + +<p>Tout cela m'alarma au suprême degré. Il étoit +très-facile pour moi de rompre toute cette intrigue, +si j'avois voulu en avertir le roi, mais j'aimois trop +ma gouvernante pour l'exposer, elle et sa famille +au ressentiment de ce prince. Je résolus donc de risquer +le tout pour le tout. J'envoyai chercher Mlle. de +de Sonsfeld. Je lui déclarai tout net, que je savois +toutes ses menées avec le Margrave; que je lui avois +déjà une fois parlé clair sur ce sujet; que je ne +donnerois jamais les mains à son mariage; qu'elle me +forceroit d'avoir recours au roi, si elle vouloit l'accomplir; +qu'elle devoit rompre tous ses rendez-vous avec le +Margrave, qui faisoient du tort à sa réputation; qu'elle +devoit considérer l'état où se trouvoit ce prince, qui +étoit au bord de la fosse et qui ne pouvoit vivre; que +si elle l'épousoit par tendresse, sa perte lui seroit bien +plus sensible après son mariage qu'auparavant, et que +si c'étoit par intérêt, elle pouvoit compter que j'aurois +soin d'elle toute ma vie, et que je tâcherois de la récompenser +de l'effort qu'elle aurait fait sur elle-même. +J'assaisonnai cela de beaucoup d'expressions obligeantes, +et moitié par douceur et moitié par menace je tirai +d'elle une seconde promesse, qu'elle ne passerait pas +outre. Elle m'avoua, qu'elle s'étoit toujours flattée de +me fléchir, et qu'elle ne pouvoit nier qu'elle ne fût sensible +à l'amour que le Margrave avoit pour elle; qu'elle +seroit cependant obligée d'aller bride en main avec lui +et de ne pas l'effaroucher, de peur que son ressentiment +ne tombât sur nous; car, me dit-elle, Madame, s'il savoit +que Votre Altesse royale est contraire à ses vues, +et qu'elle est cause que je les rejette, il se porteroit +aux dernières extrémités.</p> + +<p>Effectivement elle se gouverna avec tant de prudence, +qu'elle amusa le Margrave jusqu'à sa mort, et +trouva moyen par son crédit de nous rendre toutes +sortes de bons offices. Il ne lui manquoit que le titre +de Margrave, car elle en avoit toute l'autorité; rien ne +se faisoit sans sa volonté et toutes les grâces passoient +par ses mains. Le premier plaisir qu'elle me fit, fut de +persuader le Margrave à faire revenir le prince héréditaire. +Le François cantonnoient déjà et il n'y avoit +plus rien à faire à l'armée. Elle ne l'obtint cependant +qu'avec beaucoup de peine.</p> + +<p>J'eus le plaisir de revoir ce cher prince le 14. de +ce mois. Il avoit eu une approbation générale. Je +reçus diverses lettres sur son sujet de l'armée, remplies +de ses éloges et de l'application qu'il s'étoit donnée +pour apprendre le métier. Je le trouvai fort engraissé +et bien portant. Il me témoigna le mécontentement +qu'il avoit de mon frère et me dit, qu'il avoit si fort +changé à son désavantage, que je ne le reconnoîtrois +plus; qu'il ne se soucioit plus de moi, et qu'en un mot +c'étoit tout un autre homme. Ce rapport m'affligea +beaucoup. Cependant je me flattois de regagner le +coeur de mon frère, pendant le séjour qu'il devoit faire +chez nous.</p> + +<p>Le roi étoit dans un état pitoyable. On l'avoit transporté +à Berlin. Tous les médecins qui étoient autour de +lui regardoient son mal comme incurable.</p> + +<p>Le Margrave dépérissoit à vue. Sa santé ne +lui permettant pas de recevoir mon frère. Il se rendit au +parc, où il y avoit une très-belle maison, pour éviter sa +présence et recommencer une nouvelle cure. Mais il ne +put la continuer; il prit un crachement de sang, qui fit +craindre pour sa vie. Tout le monde lui conseilla de +se défaire de son médecin. On l'anima si fort contre +ce malheureux, qu'il l'auroit fait arrêter, si on ne l'en +avoit empêché. Les autres médecins disoient que c'étoit +les bains, qu'il avoit fait prendre au Margrave, qui +l'avoient réduit à ce triste état. Goekel prétendoit le +contraire; voici comment il vouloit prouver l'efficace de +ses bains. On conserve, disoit-il, les corps en les embaumant; +je conclus de là, que si je puis parvenir à +embaumer une personne pleine de vie, cette personne +pourra vivre quelques centaines d'années; or le plus +excellent préservatif contre la corruption est la pomme +de pin; j'ai donc agi en homme sensé et qui entend son +métier en les ordonnant au Margrave et à la princesse +héréditaire. Je ris bien de ce beau système, qui nous +auroit rendus momies, le Margrave et moi.</p> + +<p>Nous reçûmes dans ce temps-là des nouvelles +d'Italie. Elles furent avantageuses pour les Autrichiens. +Le comte Koenigsek surprit l'armée du +Maréchal de Broglie et celle du roi de Sardaigne, +en faisant passer la rivière Seggio à ses troupes. Le +Maréchal se sauva nu-pieds et l'autre chaussé. Toute +l'armée des alliés fut mise en déroute. On dit, qu'il +n'y avoit rien de plus plaisant à voir que les hussards +autrichiens, qui s'étoient parés des habits galonnés des +officiers françois. Ceux-ci eurent leur revanche quelques +jours après. Le comte Koenigsek les ayant +poursuivis, les François lui livrèrent bataille devant la +ville Guastala et les défirent. Le prince Louis de Wurtemberg +et plusieurs autres braves généraux autrichiens y +furent tués.</p> + +<p>Cependant mon frère arriva le 5. d'Octobre. Il +me parut fort décontenancé, et pour rompre tout +entretien avec moi, il me dit, qu'il étoit obligé d'écrire +au roi et à la reine. Je lui fis donner des plumes et +du papier. Il écrivit dans ma chambre et employa plus +d'une grosse heure pour écrire deux lettres, où il n'y +avoit que deux lignes. Il se fit ensuite présenter toute +la cour, et se contenta de regarder tous ceux qui la +composoient d'un air moqueur, après quoi nous nous +mîmes à table. Il ne fit dans toute sa conversation que +turlupiner tout ce qu'il voyoit en me répétant plus de +cent fois le mot de petit prince et de petite cour. +J'étois outrée et ne pouvois comprendre comment il +avoit changé si subitement envers moi. L'étiquette de +toutes les cours de l'empire n'accorde la table des princes +qu'à ceux qui ont le rang de capitaine; les lieutenans +et les enseignes sont exclus et sont placés à +la troisième table. Mon frère avoit un lieutenant dans +sa suite; il le fit placer à table en me disant, que les +lieutenans du roi valoient bien les ministres du Margrave. +Je ravalai cette dureté et ne fis semblant de rien.</p> + +<p>L'après-midi étant seule avec lui, il me dit: +notre Sire tire à sa fin et ne vivra pas ce mois. Je +sais que je vous ai fait de grandes promesses, mais je +ne suis pas en état de vous les tenir; je vous laisserai +la moitié de la somme que le feu roi vous a prêtée; +je crois que vous aurez tout lieu d'être satisfaite de +cela. Je lui dis, que ma tendresse pour lui n'avoit +jamais été intéressée; que je ne lui demanderois jamais +rien que la continuation de son amitié, et que je ne +voulois pas un sou de lui, si cela l'incommodoit de la +moindre manière. Non, non, dit-il, vous aurez ces +100,000 écus, je vous les ai destinés. On sera bien +surpris dans le monde, continua-t-il, de me voir agir +tout différemment qu'on ne l'auroit cru; on s'imagine que +je vais prodiguer tous mes trésors et que l'argent deviendra +aussi commun à Berlin que les pierres, mais je +m'en garderai bien, j'augmenterai mon armée et je laisserai +tout sur le même pied. J'aurai de grandes considérations +pour la reine, ma mère, je la rassasierai d'honneurs, +mais je ne souffrirai point qu'elle se mêle de +mes affaires, et si elle le fait, elle trouvera à qui parler.</p> + +<p>Je tombai de mon haut en entendant tout cela; +je ne savois si je dormois ou si je veillois. Il me +questionna ensuite sur les affaires du pays. Je lui +en fis le détail. Il me dit, quand votre benêt de +beau-père mourra, je vous conseille de casser toute +la cour et de vous réduire sur le pied de gentils-hommes, +pour payer vos dettes; au bout du compte +vous n'avez pas besoin de tant de monde, et il faut +aussi que vous tâchiez de diminuer tous les gages +de ceux, que vous ne pourrez vous dispenser de garder; +vous avez été accoutumée à vivre à Berlin avec +quatre plats, c'est tout ce qu'il vous faut ici, et je vous +ferai venir de temps en temps à Berlin, cela vous +épargnera la table et le ménage.</p> + +<p>Il y avoit déjà long-temps que j'avois le coeur +gros, je ne pus retenir mes larmes en entendant toutes +ces indignités. Pourquoi pleurez-vous? me dit-il. Ah, +ah! c'est que vous êtes mélancolique; il faut dissiper +cette humeur noire, la musique nous attend et je vous +ferai passer cet accès en jouant de la flûte. Il me donna +la main et me conduisit dans l'autre chambre. Je me +mis au clavecin, que j'inondai de mes larmes. La +Marwitz se plaça vis-à-vis de moi, pour empêcher les +autres de voir mon désordre.</p> + +<p>Il reçut enfin le quatrième jour de son arrivée +une estafette de la reine, qui le conjuroit de se +hâter de revenir, le roi étant à l'extrémité. Cette +nouvelle acheva de me désoler. J'aimois le roi et je +voyois bien par le train que prenoient les choses, que +je ne pouvois plus compter sur mon frère. Il fut pourtant +un peu plus obligeant envers moi les deux derniers +jours avant son départ. L'amitié que j'avois pour lui, +me fit excuser ses irrégularités et je me crus bien rapatriée +avec lui, mais le prince héréditaire n'y fut pas +trompé, et me prédit d'avance bien des choses qui se +sont vérifiées dans la suite. Mon frère repartit donc le +9. d'Octobre, me laissant en suspens sur son sujet.</p> + +<p>Le Margrave revint deux jours après à Bareith, je +fus fort surprise en le revoyant. Je n'ai de ma vie vu +un changement pareil; tout son visage étoit si tiré, qu'il +n'étoit pas reconnoissable. Il vint se reposer un moment +chez moi. Tout le temps qu'il y resta il ne fit que se +déchaîner contre son médecin et me faire le détail de +sa maladie. Elle augmenta bientôt si fort, qu'il ne fut +plus en état de quitter la chambre. Je lui rendois visite +tous les jours. Ce prince étoit d'une humeur insupportable; +il nous faisoit souffrir maux et martyres. Nous +n'osions plus parler à personne, sans courir risque de +rendre ses gens malheureux, et ses soupçons le portoient +à s'imaginer, que nous formions des intrigues avec tout +le monde. Il étoit défendu de rire; dès que nous +étions un peu gais, il disoit que c'étoit de la joie que +nous avions de sa maladie. Pour mettre fin à toutes +ces chicanes, nous ne vîmes plus personne et nous nous +réduisîmes, le prince héréditaire et moi, à n'avoir commerce +qu'avec mes dames, qui étoient les seuls êtres +vivans que nous vissions. Nous dînions et soupions +en particulier. Je travaillois, je lisois, je composois de +la musique tous les jours; nous jouions au colin-maillard, +ou nous chantions et dansions; enfin il n'y avoit point +de folies dont nous ne nous avisassions pour tuer le +temps. Mais j'ai négligé jusqu'à présent de rapporter +un fait assez intéressant, n'ayant pas voulu interrompre +le fil de ma narration.</p> + +<p>J'ai déjà fait le portrait de la Margrave douairière +de Culmbach, qui faisoit sa demeure à Erlangue. +Cette princesse s'étoit amourachée d'un certain +comte Hoditz, homme d'une très-grande maison de +Silésie, mais franc-libertin et aventurier. Comme la +conduite de ce princesse étoit connue et qu'il lui +falloit toujours un adorateur, cette nouvelle intrigue ne +donna point d'ombrage au Margrave. Elle garda même +quelques dehors avec son amant au commencement de +leurs amours, mais sa passion pour lui augmenta tout +d'un coup si fort, qu'elle résolut de l'épouser. Le comte +sut si bien mener cette affaire, que personne ne +s'aperçut de leur dessein que lorsqu'il fut accompli. Les +deux amans choisirent une nuit fort obscure pour s'évader +du château; une fausse-clef qu'ils avoient pris soin de +faire fabriquer, leur procura la sortie du jardin. Malgré +une pluie épouvantable ils gagnèrent à pied un petit +village Bambergeois, à une demi-lieue d'Erlangue. Mdme. +la Margrave n'avoit pour tout habillement qu'une simple +jupe de basin et un pet-en-l'air de la même étoffe. Ils +trouvèrent deux prêtres catholiques dans le village qui +les marièrent, après quoi ils retournèrent à Erlangue +dans le même ordre qu'ils en étoient partis. Le secrétaire +de la Margrave et quelques domestiques du +comte, qui les avoient suivis, leur servirent de témoins. +Le comte partit quelques jours après pour Vienne. Sa +nouvelle épouse lui fit présent d'une partie de ses pierreries +et engagea le reste pour payer les fraix de son voyage. +Cette démarche fit du bruit. Le secrétaire de +la Margrave prévoyant bien qu'il n'avoit plus aucune +fortune à espérer de sa maîtresse, vint dénoncer le fait +au Margrave.</p> + +<p>Ce prince envoya d'abord le Baron Stein à Erlangue +pour examiner la chose. La Margrave avoua +tout de suite son mariage. On lui fit toutes les représentations +imaginables, pour lui montrer la bassesse de +son procédé, et les suites funestes qui s'en suivroient, +lui offrant de faire rompre son mariage, qui ne s'étoit +pas fait selon les cérémonies de l'église, les deux prêtres +n'ayant pas reçu la dispense de l'évêque de Bamberg +pour les marier. Toutes les raisons qu'on put lui +alléguer furent inutiles. Elle répondit, qu'elle aimeroit +mieux manger du pain sec et ne boire que de l'eau +avec son cher comte, que d'avoir l'empire de l'univers. +Le Margrave voyant qu'il ne gagneroit rien sur son +esprit, avertit le duc de Weissenfeld de ce qui se +passoit. Ce prince envoya un de ses ministres à Erlangue, +mais toutes les instances et remontrances de +celui-ci furent aussi peu efficaces, que celles du baron +Stein. Elle sortit du château pour se rendre auprès +de son époux, mais ses créanciers, qui étoient en +grand nombre, l'arrêtèrent. Pour se sauver de leurs +mains, elle leur abandonna tous ses effets. Elle se +rendit à Vienne, où elle abjura la foi luthérienne pour +embrasser la catholique. Elle y est encore présentement +dans une misère affreuse, méprisée de tout le +monde et vivant des charités, que lui fait la noblesse. +Son époux l'a cajolée tant qu'elle a eu un sou de bien. +Elle a été obligée de vendre toutes ses nippes, pour +suffire aux dépenses du comte, qui l'a laissée à présent +dans le plus cruel abandon.</p> + +<p>Le commencement de l'année 1735 ne fut pas +favorable au Margrave. Sa santé s'affoiblissoit à vue, +et il ne pouvoit plus quitter le lit; mille fantaisies lui +passoient par la tête; il ne s'imaginoit point de mourir, +et faisoit faire tous les jours des plans pour l'embellissement +de Himmelcron. Il vouloit rendre cet endroit +magnifique et y dépenser 100,000 florins en bâtimens. +J'ai déjà parlé de son ordre. Il le fit changer et voulut +y ajouter des commanderies; certaines terres allodiales +dévoient être employées à cet usage. Non content de +tout cela, il acheta une immense quantité de chevaux et +fit faire diverses sortes de voitures, voulant jouer, disoit-il, +le grand Seigneur; en un mot, si Dieu ne l'avoit +retiré du monde, il auroit ruiné tout son pays et nous +auroit laissés à l'aumône. Tous ceux qui étoient en +charge, voyant bien qu'il ne pouvoit réchapper de cette +maladie, s'adressoient au prince héréditaire. Celui-ci +tâchoit sous main de faire traîner les bâtimens de Himmelcron +et le plan des commanderies. Le Margrave +avoit même des momens où son esprit étoit détraqué, +toutes les affaires alloient cahin-caha, et il nous faisoit +tous les chagrins imaginables. Je le laisserai reposer +un peu pour voir ce qui se passoit à Berlin.</p> + +<p>Le roi y étoit toujours très-mal de l'hydropisie. +Il souffroit prodigieusement; les jambes lui étoient +crevées; il étoit obligé de les tenir dans des baquets, +pour y laisser couler l'eau qui en sortoit. Son mal +augmentant à vue-d'oeil, il résolut de faire les noces +de ma soeur Sophie avec le Margrave de +Schwed. La bénédiction de leur mariage se donna +le 7. de Janvier devant son lit. Une espèce de grosseur +qu'il avoit à une de ses jambes, fit croire aux +médecins qu'il s'y formoit un abcès, ils résolurent d'y +faire une incision. L'opération fut longue et douloureuse. +Le roi la soutint avec une fermeté héroïque et se fit +donner un miroir, pour être en état de mieux voir travailler +les chirurgiens. Mon frère me mandoit toutes +les postes, qu'il n'avoit plus que 24 heures à vivre, mais +il comptoit sans son hôte; et la quantité d'eau que le +roi avoit perdue, jointe à l'habilité des médecins, rétablit +entièrement ce prince. Cette cure fut regardée comme +un miracle. Sa convalescence me combla de joie. Toutes +mes soeurs se rendirent à Berlin pour féliciter le +roi sur le rétablissement de sa santé. Je ne pus lui +témoigner la satisfaction que j'en ressentois que par +écrit, ne pouvant m'éloigner dans l'état où étoit le Margrave.</p> + +<p>Ce prince, tout mourant qu'il étoit, voulut conférer +son nouvel ordre en cérémonie. Tous ceux qui en +étoient chevaliers, le reçurent de lui. Il étoit couché +dans son lit, où il reçut des complimens de toute la cour. +Cet ordre consiste dans une croix blanche; l'aigle rouge +qui représente les armes de la maison, est au milieu, +elle est attachée à un ruban ponceau, bordé d'or, et on +le porte autour du cou; l'étoile est d'argent; l'aigle +rouge est au milieu avec cette devise latine; sincère et +constant. Il y eut grande table chez moi et le soir bal, +qui ne dura qu'un quart d'heure.</p> + +<p>Je fus bien attristée en ce temps-là par une lettre +de la duchesse de Brunswick, qui me faisoit part +de la mort de son époux. Il n'y avoit qu'un an qu'il +étoit parvenu à la régence. Je le regrettai sincèrement, +et je conserve encore une tendre amitié pour la duchesse, +son épouse. Le prince Charles, son fils, se vit prince +régnant par ce décès. Ma soeur joua de bonheur, si on +peut appeler ainsi la perte d'un si brave prince, car elle +se vit deux ans après son mariage, et contre toute apparence, +princesse régnante.</p> + +<p>Cependant la maladie du Margrave augmenta si fort, +qu'on lui conseilla de faire venir un médecin très-habile +d'Erfort, pour le consulter. Celui qu'il avoit pris à la +place de Goekel, se nommoit Zeitz. C'était un +homme d'esprit, qui avoit un peu plus de savoir que +son prédécesseur, mais dont le système étoit aussi ridicule, +que celui de l'autre. D'ailleurs cet homme avoit +un très-mauvais caractère; il n'avoit point de religion, +et par conséquent aucun frein qui pût le tenir en bride. +Il n'est pas donné à chacun d'avoir une foi aveugle, +même on trouvera ordinairement que ceux qui croient +le moins, vivent le plus moralement bien, mais un mauvais +esprit, qui n'a point de religion, est un meuble très-dangereux +dans la société. La plupart des gens ne +savent ce qu'ils croient; les uns rejettent la religion, +parcequ'elle est contraire à leurs passions; les autres +pour être à la mode; d'autres encore pour s'attirer la +renommée de gens d'esprit. Je désapprouve fort ces +sortes d'esprits-forts, mais je ne puis condamner ceux +qui ce font une étude de rechercher la vérité et de se +défaire de tout préjugé. Je suis même convaincue, que +les personnes qui s'accoutument à réfléchir, ne peuvent +qu'être vertueuses; en recherchant la vérité, on apprend +à raisonner juste, et en apprenant à raisonner juste, on +ne peut qu'aimer la vertu. Mes réflexions m'ont éloignée +de mon sujet. J'y reviens.</p> + +<p>Mr. Juch qui étoit le médecin que l'on fit venir, +annonça tout franchement au Margrave, qu'il ne réchapperoit +point de cette maladie, et qu'il n'avoit plus +que quelques semaines à vivre. Zeitz l'assura en +revanche, qu'il le tireroit d'affaire. Il ajouta foi aux +paroles du dernier. Cela est naturel, nous nous flattons +toujours de ce que nous espérons. Il continua donc à +faire travailler à Himmelcron et à régler les commanderies +de son ordre.</p> + +<p>La princesse d'Ostfrise ayant appris le triste +état où il se trouvoit, se mit en chemin pour venir +à Bareith. Cela nous alarma fort, le prince héréditaire +et moi. Elle pouvoit nous faire un tort infini, en engageant +son père à faire un testament en sa faveur et en +celle de sa soeur. Mlle. de Sonsfeld sut si bien tourner +l'esprit du Margrave qu'elle lui fit accroire, qu'il +s'attendriroit trop s'il voyoit sa fille, que d'ailleurs elle +prétendroit bien des choses contraires aux intérêts de +son pays, et qu'il seroit dur au Margrave de lui refuser. +Enfin elle fit si bien, que ce prince lui envoya une +estaffette, pour la prier de ne point venir. L'estaffette +la rencontra à Halberstadt, qui est à moitié chemin de +Bareith. Elle fut donc obligée de s'en retourner.</p> + +<p>L'amour du Margrave pour Mlle. de Sonsfeld +continuoit toujours, mais elle me tenoit exactement la +parole qu'elle m'avoit donnée, et me faisoit part de tous +les entretiens qu'elle avoit avec lui. Sans elle nous +aurions mal passé notre temps, et il se seroit porté à +toutes sortes d'extrémités, car il nous traitoit comme +des chiens. Nous prenions patience sur tout cela, et +surtout moi, dans l'espérance que notre délivrance étoit +prochaine. Il faut pourtant que je rende cette justice +au prince héréditaire, que je ne l'ai jamais entendu murmurer +contre son père, hors le jour qu'il voulut le battre, +et qu'il en a toujours parlé en termes très-respectueux. +Il voyoit bien lui-même que son père tiroit à sa fin. +Il n'étoit informé que superficiellement de ses affaires, +et tenoit tous les jours des conférences secrètes +avec Mr. de Voit, qui l'instruisoit de l'état de son +pays. Je connoissois à fond le caractère du prince +héréditaire, et je savois qu'il ne se laisseroit jamais +gouverner. Je m'étois bien proposé de ne me +mêler de rien; je hais les intrigues à la mort, +mais en revanche je voulois rester sur un certain pied +de considération, et ne voulois pas non plus que personne +se mêlât de ce qui me regardoit. Je ne sais si +Mr. Voit fit comprendre au prince que je gouvernerois, +ou s'il eut lui-même cette idée de moi, mais je m'aperçus +qu'il n'en agissoit plus avec moi avec la même +franchise qu'à l'ordinaire. Cela m'inquiéta, mais cependant +je ne fis semblant de rien.</p> + +<p>La Marwitz me dit un jour: le prince héréditaire +est encore trop vif pour entrer dans tous les détails de +la régence; je suis persuadée que Votre Altesse royale +sera obligée de l'assister; il est encore jeune, il n'est +informé de rien, il n'a point d'expérience; je crains que +s'il ne suit vos conseils, on ne lui fasse faire bien +des bévues. Je vous assure, ma chère, lui dis-je, que +vous vous trompez fort; je ne me mêlerai de rien, et je vous +assure, que le prince ne s'adressera pas à moi pour avoir +mon avis. Elle en fut surprise. Le prince entra justement +dans la chambre. Elle lui parla quasi de même qu'à +moi, et je répétai au prince de que j'avois répondu à la +Marwitz. Il garda le silence; il étoit fort froid envers +moi. Je rejetai toujours ce changement sur les affaires +qui lui rouloient dans la tête. Jusque-là il n'avoit eu +rien de caché pour moi, il m'avoit fait part de ses plus +secrètes pensées, mais il ne me confia point ses idées +sur l'avenir, et je ne m'en informai pas non plus.</p> + +<p>Un jour que nous étions à table, on vint nous chercher +au plus vite chez le Margrave, en nous disant qu'il +étoit à l'agonie. Nous le trouvâmes couché dans un +fauteuil; une suffocation qui lui avoit pris, l'avoit mis à +deux doigts du tombeau; son pouls étoit comme celui +d'une personne qui se meurt. Il nous regarda tous sans +nous dire mot. On avoit envoyé chercher un ecclésiastique. +Il témoigna d'abord que cela ne lui faisoit pas +plaisir. L'ecclésiastique lui fit une assez belle exhortation +sur l'état où il se trouvoit, lui disant, qu'il étoit +près de rendre compte de ses actions à Dieu, qu'il devoit +se soumettre à ses saintes volontés, et qu'il lui +donneroit la force d'envisager la mort avec fermeté. +J'ai administré la justice, lui dit-il; j'ai été charitable +envers les pauvres: je n'ai point débauché avec les +femmes; j'ai rempli les devoirs d'un prince juste et +équitable; je n'ai rien à me reprocher et puis paraître +devant le tribunal de Dieu avec assurance. Nous sommes +tous pécheurs, lui répondit son aumônier, et le plus juste +pèche sept fois, et quand nous avons fait tout ce qui +nous est ordonné, nous sommes pourtant des serviteurs +inutiles. Nous remarquâmes tous que ce discours lui +déplaisoit. Il répéta avec plus de véhémence: non, je +n'ai rien à me reprocher, mon peuple pourra me pleurer +comme son père. Il garda quelques momens le silence, +après quoi il nous pria de nous retirer. On le remit +au lit, et nous fûmes bien surpris lorsqu'on nous vint +dire le soir, qu'il étoit beaucoup mieux. On nous apprit +en même temps, qu'il avoit fort grondé ses domestiques +de l'alarme qu'ils avoient faite, et surtout de ce qu'ils +avoient appelé l'ecclésiastique. Il sembla que son mal fût +diminué, mais le 6. de Mai il augmenta si fort, que +Zeitz qui l'avoit toujours flatté de le rétablir, vint lui +annoncer son arrêt de mort. Il tomba dans une profonde +rêverie et ordonna que tout le monde le laissât seul ce +jour-là. Il étoit d'une foiblesse extrême.</p> + +<p>Le lendemain il nous envoya chercher, le prince +héréditaire et moi. Il fit une longue exhortation à son +fils sur la manière dont il devoit gouverner son pays, +et me dit, qu'il m'avoit toujours tendrement aimée; qu'il +reconnoissoit mon mérite; qu'il me conjuroit de faire +souvenir tous les jours son fils des préceptes de morale +et de régence qu'il venoit de lui donner; qu'il me souhaitoit +beaucoup de bonheur, et qu'il me prioit d'accepter +une tabatière, qu'il me donna pour me souvenir de lui. +Nous nous mîmes à genoux, le prince héréditaire et moi. +Il nous donna sa bénédiction et nous embrassa l'un et +l'autre. Nous fondions en larmes. Ce qu'il m'avoit dit +m'avoit si fort touchée, que si j'avois pu lui prolonger +la vie, je l'aurois fait. Il nous pria ensuite de ne plus +le venir voir, que lorsqu'il seroit à l'agonie; et s'adressant +à moi: je vous conjure, Madame, ajouta-t-il, faites-moi +cette grâce. Il fit ensuite venir ma fille, à laquelle +il donna aussi sa bénédiction; après quoi il prit congé de +toutes mes dames, l'une après l'autre, hors de Mlle. de +Sonsfeld, qui étoit malade. Les conseillers privés eurent +aussi leur tour. Il leur fit une longue harangue et +leur détailla toutes les obligations que le pays lui avoit, +et répéta à peu près ce qu'il avoit dit à l'ecclésiastique; +il leur recommanda fortement le bien de son pays et +l'attachement qu'ils dévoient avoir pour leur nouveau +maître, finissant par leur donner les derniers adieux. Il +eut la force d'esprit de prendre congé de toute sa cour, +depuis le premier ministre jusqu'au dernier de ses domestiques. +J'étois fort touchée, mais je ne puis nier que je +ne trouvasse beaucoup d'ostentation dans son fait, car il +ne cessoit de relever envers chacun les soins qu'il s'étoit +donnés pour le bien de son pays. On verra par la +suite qu'il ne s'imaginoit point encore de mourir, et que +tout ce qu'il faisoit n'étoit que pour jouer la comédie. +Il s'affoiblit extrêmement à la fin de cette triste cérémonie. +Dès qu'elle fut finie, il nous pria de nous +retirer.</p> + +<p>Les médecins nous avertirent, qu'ils le trouvoient si +mal, qu'on ne pouvoit plus compter un moment sur sa +vie. Pour être plus à portée de le venir voir et accomplir +la promesse que nous lui avions faite, d'être présens à +sa fin, nous nous logeâmes dans un appartement tout +proche du sien, et la nuit nous ne fîmes que nous coucher +tout habillés sur le lit.</p> + +<p>Le lendemain trouvant que sa foiblesse augmentoit, +il envoya chercher le prince héréditaire, auquel il remit +la régence en présence du conseil, et ordonna à chacun +de ne plus l'importuner d'aucune affaire. J'étois allée +tous les matins et tous les soirs demander de ses nouvelles +dans son antichambre, car il n'y avoit que le +prince héréditaire qui eût l'entrée libre chez lui. Dès +qu'il lui eût remis la régence, il s'en repentit et ne put +s'empêcher de brusquer son fils toutes les fois qu'il le +voyoit. Il s'informa même auprès de quelques Mrs. de +sa cour, qui ne le quittoient pas, et auprès de ses +domestiques, si son fils se mêloit déjà d'ordonner, ajoutant, +qu'il nageoit sans doute dans la joie de se voir +son propre maître. On l'assura avec vérité, que le prince +héréditaire avoit juré de ne donner aucun ordre tant +qu'il vivroit encore, et qu'il n'avoit voulu expédier aucune +affaire.</p> + +<p>Sa maladie traîna jusqu'au 16. de Mai au soir, où +l'on vint nous appeler à la hâte; il étoit 9 heures. +Nous trouvâmes tout le monde en prière dans son antichambre; +on l'entendoit râler de très-loin; il souffroit +les peines de l'enfer. Il dit à son fils: mon cher fils, +je suffoque, je ne puis plus endurer des souffrances qui +me mettent au désespoir. Il crioit et hurloit que cela +faisoit peur à entendre; par trois fois il perdit les sens, +et par trois fois il les reprit. Il parla jusqu'à son dernier +soupir et expira enfin à six heures et demie du +17. de Mai au matin.</p> + +<p>Je n'ai de ma vie été plus altérée. Je n'avois jamais +vu mourir personne; cette image me frappa si fort, +que j'eus peine à me l'ôter de long-temps de l'esprit. +Le prince héréditaire étoit dans le dernier désespoir. +Nous le tirâmes avec toutes les peines du monde de +cette chambre et le ramenâmes dans la sienne, où il fut +près d'une heure avant que de pouvoir se remettre. +Toute la cour l'avoit suivi. Dès qu'il fut un +peu revenu à lui, Mr. de Voit lui dit, qu'il étoit +nécessaire qu'il confirmât le conseil. Le Margrave hésita +quelque temps et ne lui répondit rien, mais me tirant à +part, il demanda, ce que j'en pensois? Je lui répondis +ingénieusement, que je ne trouvois pas cela si pressé; +qu'il n'y avoit qu'une heure que son père étoit mort; +qu'il me sembloit qu'il falloit garder un certain décorum, +et ne pas montrer tant d'avidité à s'emparer de la +régence, et qu'en remettant la chose au lendemain, il +auroit le temps de faire de mûres réflexions sur les personnes +qu'il vouloit mettre en place. Il goûta mes avis. +Il étoit fort accablé et moi aussi, ayant veillé toute la +nuit et ma santé étant très-foible. Pour éluder toutes les +persécutions de ces Messieurs, il se coucha et reposa +quelques heures; mais on le pressa tant et tant, et on +lui montra tant de difficultés à laisser vaquer plus long-temps +le conseil, qu'enfin il le confirma. Il fut composé +du baron Stein, Voit, Dobenek, Hesberg, +Lauterbach et Thomas.</p> + +<p>Ensuite on régla le deuil et l'enterrement, et +l'on fit accroire au Margrave, que c'étoit au conseil, +à fournir tout ce qu'il falloit employer à cela. Le +Margrave étoit fort novice dans toutes ces sortes +d'affaires et se trouvoit obligé de s'en fier à ce qu'on +lui disoit. Ces Messieurs furent assemblés pendant trois +semaines, et ne s'occupèrent qu'à acheter du drap. +Quoique cela fût du département du Maréchal de la +cour, ils commençoient à se donner des airs insupportables, +sur-tout Mr. de Voit. Cet homme m'avoit +toutes les obligations imaginables; je l'avois soutenu de +tout mon pouvoir du vivant du feu Margrave. Il étoit +mon grand-maître, et les devoirs de sa charge exigeoient +que du moins il vînt tous les jours chez moi; il n'en +fit pourtant rien et ne me fit pas même faire ses excuses, +ce qui me piqua fort contre lui. Cependant le +corps du Margrave fus mis en parade. Ses obsèques +se firent le 31. de Mai, comme il avoit ordonné avant +sa mort, sans cérémonie, mais avec décence. Son corps +fut transporté à Himmelcron et déposé dans un caveau, +qu'il avoit fait faire exprès.</p> + +<p>Nous mîmes le grand deuil le 1. de Juin, pour ne +le quitter qu'un an après. Je tins appartement ce jour-là, +pour recevoir les complimens de condoléance de toute +la cour, et nous dînâmes pour la première fois en public. +Mais tout cet attirail noir et le décorum qu'il +falloit observer, étant trop incommode, nous nous rendîmes +au Brandenbourger, où nous restâmes quelques +semaines.</p> + +<p>Mr. de Voit vint un jour chez moi. Il me dit, +qu'il savoit que j'étois fâchée contre lui de ce qu'il ne +me faissoit pas régulièrement sa cour, mais qu'il étoit +si occupé, qu'il ne lui restoit pas un moment de temps; +que cependant le conseil ne m'avoit pas oubliée, +et qu'on avoit résolu d'intercéder pour moi auprès +du Margrave, pour qu'il me donnât une augmentation +de revenus, et qu'ils ne doutoient point que le +Margrave ne me l'accordât. Je fus piquée au vif de ce +beau discours. Je lui répondis d'un air fort froid, que si +j'avois besoin d'une augmentation de revenus, je la demanderois +moi-même au Margrave; que j'étois très-persuadée +qu'il ne me la refuseroit pas; que je leur étois +obligée de leurs bonnes intentions, mais que je les dispensois +du soin de parler en ma faveur, puisque je +prendrois cette peine moi-même. Il fut un peu décontenancé +et me dit, qu'il étoit cependant désagréable +de demander soi-même des grâces. Mais plus encore, +lui dis-je, Monsieur, de les faire demander par d'autres, +et afin que vous appreniez à connoître mon caractère, +sachez, que quand même le Margrave voudroit me +donner une augmentation, je ne l'accepterois pas, ses +affaires étant trop dérangées par les grandes dépenses, +qu'il est obligé de faire, pour m'avantager sans s'incommoder; +d'ailleurs, Monsieur, je veux lui avoir l'obligation +à lui-même des avantages qu'il me fera, sans +quoi ils ne me feront aucun plaisir.</p> + +<p>Je prévis bien que ces Messieurs prétendoient +me mettre sur le pied où étoit ma soeur d'Anspac, +qui n'osoit grouiller devant eux et qui étoit toujours +obligée de s'adresser à un troisième, pour négocier +ce qu'elle vouloit de son époux. Le froid que le +Margrave avoit pour moi, joint à ses idées, m'alarmèrent +beaucoup. Je me retirai dans mon cabinet +avec ma gouvernante, à laquelle je communiquai mes +pensées; je pleurois à chaudes larmes. Elle hausse les +épaules et me dit, qu'elle avoit les mêmes appréhensions +que moi; que même ces Messieurs faisoient assez comprendre, +que leur but étoit de gouverner eux-seuls +l'esprit du Margrave; que pour y parvenir, il falloit +commencer à me mettre peu-à-peu sous leur férule; +qu'ils ne s'occupoient uniquement que de bagatelles, +voulant entrer dans les moindres petits détails, qui +n'étoient pas de leur ressort, et négligeant les grands. +Elle me conjura de parler au Margrave et de lui ouvrir +les yeux; qu'elle de son côté tâcheroit de préluder, +pour lui préparer l'esprit sur ce que je lui dirois. Je +balançai long-temps, mais elle me donna tant de bonnes +raisons, qu'enfin je m'y résolus.</p> + +<p>J'en parlai en effet au Margrave, mais il le trouva +fort mauvais; il me répondit beaucoup de choses dures. +Je suis vive, je sais me modérer jusqu'à un certain point, +mais je suis femme et j'ai mes foiblesses comme les +autres, je me brouillai à toute outrance avec mon époux; +j'étois dans un tel désespoir, que je tombai en foiblesse. +On me mit sur le lit. J'eus un tel saisissement, qu'on +crut que j'allois expirer. On appela au plus vite le +Margrave. Mon état le toucha vivement; il étoit dans +des angoisses mortelles. Nous nous fîmes des excuses +réciproques, et après un long éclaircissement, il m'avoua, +qu'on lui avoit mis martel en tête contre moi; il me +demanda mille fois pardon. Je lui promis, que je ne +me mêlerois de rien, mais que j'espérois en revanche, +qu'il ne souffriroit pas qu'on causât de la mésintelligence +entre nous et qu'on m'abaissât, comme on l'intentionnoit. +Il me répondit, que je lui ferois toujours plaisir d'en agir +avec la même sincérité, comme j'avois fait par le passé; +qu'il me prioit de lui dire toujours mes pensées naturellement, +et que de son côté il n'auroit rien de caché pour +moi, de façon que nous fûmes meilleurs amis que jamais. +Il me demanda mes sentimens sur tout ce qui se passoit. +Je lui dis, que je le connoissois pour l'homme du monde +qui aimoit le moins à se laisser gouverner; que cependant +l'ascendant qu'il laissoit prendre au conseil, le +mèneroit bientôt à cela, qu'il auroit peine à se retirer +de leurs pattes, quand il y seroit une fois; qu'alors il seroit +obligé de se servir des voies de la rigueur, pour les +faire rentrer dans leur devoir; qu'il devoit se souvenir +des dernières paroles de son père, qui lui avoit dit, de +tenir toujours ses ministres en bride, d'écouter leurs conseils, +mais de les bien peser avant que de les suivre. +Il rêva long-temps, après quoi il me dit, que voulez-vous +que je fasse? il faut bien que je me fie à eux; je +ne suis informé de rien; je leur ai dit moi-même que je +voulois qu'on traitât d'affaires plus sérieuses et qu'on ne +s'amusât pas à la bagatelle, mais ils m'ont répondu, +qu'on ne pouvoit faire tout à-la-fois.</p> + +<p>Le colonel de Reitzenstein avoit été envoyé +à Berlin et Mr. de Hesberg en Danemarc. Les finances +étoient dans un si triste état, que je fus obligée de +lever un capital de 6000 écus, pour suffire à ces deux +ambassades. J'en fis présent au Margrave; si j'avois pu +lui faire plaisir aux dépens de ma vie, je l'aurois fait. +Il avoit de son côté toutes les considérations imaginables +pour moi, et me témoignoit le réciproque des sentimens +que j'avois pour lui. Son coeur étoit si bon, +qu'il ne pouvoit se résoudre de dire un mot de désobligeant +à qui que ce fût, ni à refuser la moindre grâce, +quand on la lui demandoit. Cette trop grande bonté +lui attiroit bien du chagrin depuis; elle fut aussi cause +qu'il conservât toute la cour telle qu'elle l'étoit. Tous +ceux qui lui étoient attachés lui représentèrent, qu'il +devoit se défaire à temps des brouillons et intrigans qui +y étoient, mais il ne put s'y résoudre. Il ne négligea +aucun des devoirs qu'il devoit à la mémoire de son +père, et ne congédia aucun de ses domestiques, dont il +retint la plus grande partie et donna des charges aux +autres. Il ne fit paroître aucun ressentiment à ceux qui +l'avoient chagriné et qui avoient été cause de ses +brouilleries avec lui. Quelqu'un lui en parla, et il répondit +ces belles paroles: j'ai oublié le passé, et je veux +que tout le monde soit content dans mes états.</p> + +<p>Les Mrs. du conseil désapprouvèrent fort le procédé +généreux du Margrave envers les domestiques de +son père. Ils me députèrent Mr. de Voit. Il vint tout +essoufflé me faire des plaintes amères de la part de ses +confrères. Je n'ai jamais rien entendu du plus impertinent +que tout son raisonnement. Le Margrave, disoit-il, +a fait une chose inouïe, en conférant des charges et +des emplois sans l'avis de son conseil; et frappant la +terre de sa canne, il ne lui est permis, ajouta-t-il, de +chasser ni de prendre une servante de cuisine à notre +insu; nous sommes tous déshonorés et nous irons en +corps faire nos représentations au Margrave. Je lui +répondis, que je ne me mêlois de rien et qu'ils pouvoient +faire ce qu'ils trouveroient bon. Le Margrave étoit +dans la chambre prochaine avec ma gouvernante; il entendit +tout le discours de Voit. Il auroit éclaté contre +lui, si ma gouvernante ne l'en avoit empêché.</p> + +<p>Dès que Voit fut parti, il entra dans ma chambre, +où il jeta feu et flamme; il youlois casser le conseil et +faire le diable à quatre. Je l'appaisai peu à peu. Il +reconnut alors la vérité de mes prédictions, et résolut +d'avoir recours à un homme qui avoit été secrétaire de +son père. Cet homme se nommoit Ellerot. Il avoit +autant d'esprit qu'on peut en avoir. Le feu Margrave +avoit eu une confiance aveugle en lui vers la fin de ses +jours, et l'avoit fort estimé pour sa droiture. Son fils +qui se ressouvint que cet homme savoit à fond les affaires +de son pays, crut n'avoir rien de mieux à faire que +de le prendre auprès de lui, pour l'opposer aux entreprises impérieuses du conseil. Ellerot le mit en peu +de temps au fait de tout et lui communiqua tous les +plans du feu Margrave.</p> + +<p>Cependant ma santé commençoit un peu à se rétablir. +Faute de mieux, nous avions été obligés de +garder le médecin Zeitz. Il me fit prendre les eaux +de Seltre avec le lait de chèvre, et me prescrivit de +prendre beaucoup d'exercice pendant la cure. J'appris +à tirer et j'allois quasi tous les soirs à la chasse avec +le Margrave. Je ne pouvois marcher long-temps, étant +encore trop foible. Le Margrave m'avoit fait faire une +voiture, de laquelle je pouvois commodément tirer. +C'étoit pour tuer le temps plutôt, que pour faire la +guerre aux animaux, que je m'amusois à cela, car je +n'aime point la chasse, et je l'ai abandonnée dès que +j'ai eu d'autres occupations. Ma passion dominante a +toujours été l'étude, la musique et sur-tout les charmes +de la société. Je me trouvois hors d'état de contenter +ces trois passions, ma santé m'empêchant de m'appliquer +comme par le passé, et la musique et la société étant +détestables.</p> + +<p>La campagne du Rhin prenoit le train de celle de +l'année précédente et ne se passoit qu'à boire et à +manger. Douze mille Russes dévoient aller joindre +l'armée de l'Empereur, et ces troupes devoient passer +par le Haut-Palatinat. Nous fîmes la partie d'aller les +voir. Mais avant que de partir, nous donnâmes audience +à Mr. le baron de Pelnitz, qui vint nous faire le compliment +de condoléance de la part du roi.</p> + +<p>Cet homme a fait assez de bruit dans le monde, +pour que j'en dise un mot. Il est auteur des mémoires +qui ont paru sous son nom. Le roi se les fit lire. La +description qu'il y trouva de la cour de Berlin lui plut +si fort, qu'il eut envie de revoir Pelnitz, qui dans ce +temps-là étoit à Vienne, où il vivoit des grâces de l'Impératrice. +Il se rendit à Berlin et sut si bien s'insinuer +dans l'esprit du roi, qu'il en obtint une pension de 1500 +écus. Je l'avois fort connu dans ma jeunesse. Cet +homme a infiniment d'esprit et de lecture; sa conversation est des plus agréables; son coeur n'est pas mauvais, +mais il n'a ni conduite ni jugement, et pèche la plupart +du temps par étourderie. Il a su conserver sa faveur +pendant toute la vie du roi et l'a assisté jusqu'à son +dernier soupir. Il nous fut d'une grande ressource et +nous amusoit beaucoup. Nous le prîmes avec nous à +un couvent, où nous restâmes la nuit, l'armée Prussienne +devant passer le lendemain proche de là et d'une petite +ville, nommée Vilsek.</p> + +<p>Nous partîmes le jour suivant de bon matin et +dînâmes à cet endroit. Le général Keith qui commandoit +cette colonne de l'armée, ayant été averti +que nous étions-là, nous envoya aussitôt une garde +de fantassins. Ils étoient tous bottés, et pour nous +faire honneur, ils tirèrent des guêtres par-dessus leurs +bottes. Je n'ai rien vu de plus risible que cet accoutrement, +qui me paroissoit d'autant plus extraordinaire, +que j'étois accoutumée à la propreté des +troupes prussiennes, qui étoient toujours tirées à +quatre épingles. Mr. de Keith vint nous voir dès +qu'il fut arrivé. Ce général, Irlandois de nation, est +un homme très-poli et qui sent son monde. Il nous +pria de nous arrêter encore un moment, puisqu'il avoit +donné ordre qu'on rangeât ses troupes en ordre de +bataille. Nous montâmes en voiture pour les voir. +C'étoient tous de petits hommes ramassés, qui ne +faisoient pas grande parade et qui étoient fort mal rangés. +Le général m'accorda la grâce de deux déserteurs, qui +dévoient être pendus. Il les fit mener devant ma chaise. +Ils se prosternèrent devant moi et frappèrent la terre +de leurs têtes si fortement, que si elle n'avoient été +russiennes, elles se seroient sûrement cassées. Je vis +aussi leur prêtre, qui fit beaucoup de salamalecs et me +demanda excuse de n'avoir pas porté ses idoles, pour +me faire honneur. Cette nation est à peu près comme +des bêtes; ils buvoient de la fange et mangeoient des +champignons empoisonnés et de l'herbe, sans que cela +leur fit le moindre mal. Dès qu'ils arrivoient à leur +quartier, ils se mettoient dans un four, où ils tâchoient +de suer, et lorsqu'ils étoient bien mouillés, ils se jetoient +dans de l'eau froide, et en hiver dans la neige, où ils +restoient quelque temps. C'est là leur remède souverain, +qui conserve, disent-ils, leur santé. Nous prîmes congé +du général et retournâmes à notre couvent, et de là +au Brandenbourger.</p> + +<p>J'ai oublié de dire, que mon jour de naissance +avoit été célébré le 3. d'Août. Le Margrave m'avoit +donné des présens magnifiques en pierreries, une augmentation +de revenus et l'hermitage. Je ne voulus recevoir +l'augmentation que l'année prochaine. Je m'occupois +tout le mois d'Août à faire accommoder les chemins +à l'hermitage. J'y fis pratiquer une infinité de promenades. +J'y allois tous les jours et je m'amusois à faire +moi-même des plans pour embellir et rendre cet endroit +commode.</p> + +<p>Nous eûmes un surcroît de bonne compagnie dans +ce temps-là. C'étoient Mr. de Baument, major d'un +régiment impérial du Margrave, et le comte de Bourkhausen, +capitaine du même régiment. Ce dernier +étoit neveu de ma gouvernante. Le Margrave avoit eu +soin jusque-là de sa fortune et l'aimoit beaucoup. Ce +jeune homme avoit infiniment d'esprit, mais il étoit d'une +étourderie insupportable. Son père, homme de très-grande +naissance et d'une des premières familles de +Silésie, avoit trouvé moyen de manger 400 mille écus +de bien, qu'il possédoit, et de faire encore des dettes, +de façon que tous ses enfans étaient ruinés et ne vivoient +en Silésie que des charités de la noblesse et de la gouvernante. +Il étoit venu très-souvent à Bareith depuis +que j'étais mariée, et avoit contracté la passion la plus +violente pour sa cousine la Marwitz. Celle-ci l'avoit +toujours traité avec beaucoup de hauteur; et comme +il étoit fort vif, son désespoir lui avoit fait commettre +cent extravagances, qui lui avoient fait du tort. Je continuerai +à parler de ces amours, qui ont une grande connexion +avec la suite de ces mémoires.</p> + +<p>Ma gouvernante fit aussi venir en ce temps-ci +ses deux autres nièces de Marwitz. L'aînée des +deux se nommoit Albertine, et la cadette Caroline. +Je les appellerai dorénavant par leurs noms de baptême, +pour les distinguer de leur soeur aînée. La cadette +n'eut pas été quinze jour à Bareith, qu'elle y fit une +conquête. Elle étoit très-jolie; un visage mignon, le plus +beau teint du monde et un petit air de douceur lui attirèrent +tous les regards.</p> + +<p>Dès que le Margrave étoit parvenu à la régence, il +avoit augmenté ma cour. Le comte de Schoenbourg +devint mon chambellan et un certain Mr. de Vesterhagen +mon gentil-homme de la chambre. Schoenborg +étoit fils d'un comte régnant de l'empire; son +père vivoit encore. Il étoit riche et toutes les jeunes +filles de qualité de Bareith s'empressoient à faire sa +conquête. Mais elles y perdirent toutes leurs peines, +et les beaux yeux de Caroline réduisirent bientôt son +coeur; il en devint éperdument amoureux. Elle lui vouloit +du bien. Ils lièrent une amitié très-étroite ensemble, +dont je rapporterai les suites, quand il en sera temps. +Pour la Marwitz, je l'aimois à la passion; nous +n'avions rien de caché l'une pour l'autre. Je n'ai jamais +vu un rapport de caractère pareil au nôtre; elle ne pouvoit +vivre sans moi, ni moi sans elle; elle ne faisoit pas +un pas sans me consulter et elle étoit approuvée de +tout le monde.</p> + +<p>Nous allâmes tous au parc, où le Margrave vouloit +tenir le rut du cerf. Comme cet endroit est à un mille de +la ville et qu'il n'y avoit qu'une compagnie choisie, nous +nous en donnâmes à coeur joie. Il y avoit tous les jours +bal et nous dansions six heures de suite dans une salle +pavée et très-incommode, de manière que nos pieds +étoient meurtris. Cet exercice me faisoit un bien infini. +Nous étions tous de la meilleure humeur du monde. +Le Margrave aimoit la joie et la bonne compagnie; ses +manières polies et obligeantes le faisoient adorer, et nous +vivions tous dans l'union la plus parfaite.</p> + +<p>La paix sembloit se rétablir par-tout. On commençoit +déjà les négociations entre l'Empereur et la +France. Elle fut conclue pendant l'hiver. Les Espagnols +restèrent en possession des royaumes de Naples et de +Sicile, qu'ils avoient enlevés à l'Empereur. Le duc de +Lorraine abandonna ses états à la France, et reçut en +revanche le grand-duché de Toscane. La France et +l'Espagne de leur côté accédèrent à la sanction pragmatique. +Ainsi le repos fut rétabli en Allemagne.</p> + +<p>Le Margrave n'avoit point encore reçu l'hommage +de son pays; la cérémonie s'en fit à notre retour à +Bareith. Le même acte devoit se faire à Erlangue. +L'évêque de Bamberg et de Wirzbourg se trouvoit justement +à la magnifique maison de campagne, nommée +Pommersfelde, qui n'en est qu'à quatre milles. Il nous +avoit fait inviter à nous y rendre, aussi bien que le +Margrave et la Margrave d'Anspac, se proposant de +s'unir avec nous, pour rétablir une bonne union dans le +cercle.</p> + +<p>Mr. de Bremer, ci-devant gouverneur du Margrave +d'Anspac, étoit à Bareith. Je le chargeai d'un compliment +pour ma soeur, et le priai de lui dire de ma +part, que j'étois avertie que l'évêque avoit une hauteur +extrême; qu'il auroit des prétentions ridicules sur les +titres que nous lui donnerions, et que je prévoyois qu'il +y auroit des chipotages; que nous étions soeurs; que +nous avions les mêmes prérogatives et les mêmes étiquettes; +que j'étois résolue d'agir de concert avec elle, et que je +la faisois prier de me faire savoir ses intentions; que +tout le monde auroit les yeux sur nous et que j'étois +d'avis de ne céder aucune vétille de tout ce qui nous +appartenoit. Mr. de Bremer approuva fort mon procédé. +Nous ne donnons que le titre de Liebden aux +évêques et aux nouveaux princes de l'empire. Ce tître +ne signifie pas tant qu'abesse, et il n'est pas possible de +le traduire en françois. L'évêque prétendoit qu'on devoit +lui donner un tître plus honorable et que nous devions +l'appeler Votre grâce, sans quoi il ne vouloit pas nous +donner l'Altesse royale. Je ne fus avertie de tout ceci +que sous main. J'aurois pu faire des pourparlers là-dessus, +mais on m'en dissuada et on m'assura qu'il se +rangeroit de lui-même à son devoir.</p> + +<p>Mr. de Bremer partit pour Anspac, et me rapporta +une réponse très-favorable de ma soeur. Elle me manda, +qu'elle se règleroit d'après moi et qu'elle étoit très-satisfaite +de tout ce que je lui avois fait dire par +Bremer. J'ai toujours conservé mes prérogatives +comme fille de roi, et le Margrave les a toujours soutenues; +c'étoit avec son approbation que j'avois fait cette +démarche, et il me disoit souvent, qu'il avoit très-mauvaise +opinion des gens, lorsqu'ils oublioient ce qu'ils +étoient.</p> + +<p>Nous partîmes donc au mois de Novembre et +couchâmes la nuit à Beiersdorf. Nous fîmes le lendemain +notre entrée à Erlangue. On y avoit construit plusieurs +arcs de triomphe; les magistrats vinrent haranguer le +Margrave aux portes de la ville et lui présentèrent les +clefs; toute la bourgeoisie et la milice étoient rangées le +long des rues. Nous étions, le Margrave et moi, dans +un carosse de parade drapé. A cause du deuil nous +fûmes rassasiés de harangues, que nous reçûmes l'un et +l'autre ce jour-là.</p> + +<p>Le lendemain il prit l'hommage. Il y eut table de +cérémonie et le soir appartement. Nous nous arrêtâmes +quelques jours à Erlangue et partîmes de là pour +Pommersfelde.</p> + +<p>Nous y arrivâmes à cinq heures du soir. L'évêque +nous reçut au bas de l'escalier avec toute sa cour. +Après les premiers complimens il me présenta sa belle-soeur, +la générale-comtesse de Schoenborn, et sa +nièce du même nom, abbesse d'un chapitre de Wirzbourg. +Je vous supplie, Madame, me dit-il, de les regarder comme +vos servantes; je les ai fait venir exprès pour faire les +honneurs chez moi. Je fis beaucoup de politesses +à ces dames, après quoi l'évêque me conduisit dans +mon appartement. Il fit donner des sièges. Je +me flanquai sur un fauteuil et nous allions entamer la +conversation, quand les deux comtesses entrèrent dans +la chambre. Je fus surprise de ne pas voir ma gouvernante +avec elles. Je ne fis pourtant semblant de +rien. Mon ajustement étoit fort dérangé; je pris ce +prétexte pour me retirer un moment. L'évêque et ses +dames se retirèrent aussi.</p> + +<p>Dès que je fus seule, j'envoyai chercher mes dames, +et je demandai à la gouvernante, pourquoi elle ne m'avoit +pas suivie? C'est, dit-elle, parceque je n'ai pas +voulu m'exposer à recevoir une avanie; car ces comtesses +m'ont traitée comme un chien et ne m'ont pas +dit un mot; elles ont passé haut la main devant moi, +et sans l'un des Mrs. de la cour, que je ne connois pas, +je n'aurois trouvé votre appartement. Je suis bien aise +de savoir cela, lui dis-je, le Margrave m'a permis de +soutenir mes droits, et je suis très-bien informée que +ma gouvernante ne doit céder le pas tout au plus +qu'aux comtesses régnantes de l'empire; elle ne l'est +point et ne peut le prétendre en aucune façon.</p> + +<p>Le Margrave me dit, que je devois en parler avec +Voit, qui étant mon grand-maître, devoit selon les +fonctions de sa charge, porter la parole en mon nom et +faire des représentations là-dessus. Je l'envoyai chercher +et lui exposai mes intentions. Mr. de Voit étoit le +plus grand poltron qu'il y eût dans l'univers; il étoit +toujours rempli de terreurs paniques et de difficultés. +Il fit un visage long d'une aune. Votre Altesse royale +ne comprend pas, me dit-il, la conséquence de l'ordre +qu'Elle me donne; on s'assemble ici pour fomenter +l'union des membres du cercle de Franconie; est-ce un +temps pour chercher chicane aux gens? l'évêque prendra +cette affaire fort haut; il sera désobligé, il ne démordra +point de son entreprise, et si vous voulez +soutenir la chose, cela deviendra une affaire de +l'empire. Je fis un grand éclat de rire. Une affaire de +l'empire, lui répondis-je, eh bien! tant mieux; les dames +n'en ont jamais été mêlées, et ce sera quelque +chose de nouveau. Le Margrave tira les épaules et le +regarda d'un air de compassion. Mais qu'il en soit ce +qui en pourra, je vous prie de faire savoir à l'évêque, +ajoutai-je, que j'ai tant d'estime pour lui, que je serois +fâchée de le désobliger, qu'il auroit dû prendre de meilleures +mesures pour éviter toute tracasserie; qu'il ne +pouvoit ignorer les prérogatives des filles de roi, ayant +été élevé toute sa vie à Vienne; que je me fais honneur +d'être l'épouse du Margrave, mais que je ne veux pas +perdre pour cela une vétille de ce qui m'appartient. +Mr. de Voit fit encore beaucoup de difficultés, mais le +Margrave lui dit, de se dépêcher, qu'il étoit tard et +qu'il falloit mettre une prompte fin à tout cela.</p> + +<p>Mr. de Voit en parla donc de ma part à Mr. de +Rottenhan, grand-écuyer de l'évêque. On tint un +long pourparler, où il fit enfin résolu, que les deux +comtesses partiroient, dés qu'elles auroient reçu ma +soeur.</p> + +<p>A peine cette décision fut-elle prise, que la cour +d'Anspac arriva. J'envoyai aussitôt faire un compliment +à ma soeur et lui fis dire, que je me rendrois +chez elle dès qu'elle seroit seule. Je n'étois nullement +obligée de lui rendre la première visite, mon droit +d'aînesse me donnant le pas sur toutes mes soeurs, et +le Margrave ayant la préséance sur le Margrave d'Anspac. +Je pouvois le prétendre doublement; mais, comme +nous sommes tous d'un même sang, je n'ai jamais voulu +me prévaloir de mes droits. Ma soeur me fit répondre, +qu'elle viendroit chez moi. Elle s'y rendit un moment +après avec le Margrave. Ils me parurent fort froids +l'un et l'autre. Ma soeur étoit enceinte. Je lui en témoignai +ma joie et lui fis toutes les avances imaginables, +mais elle ne me témoigna pas le réciproque. Je lui fis +part de ce que j'avois fait; elle ne me répondit rien. +L'évêque vint nous trouver. Elle s'évada et s'en retourna +chez elle. Elle prit ce temps pour se faire présenter +les Mrs. qui composoient la cour de l'évêque. Elle leur +parla des comtesses et les assura, qu'elle condamnoit +fort mon procédé, qu'elle n'étoit pas si hautaine que +moi et qu'elle n'auroit jamais souffert ce qui venoit de +se passer, si elle avoit été là. Tout le monde désapprouva +sa conduite.</p> + +<p>Nous allâmes la chercher pour se mettre à table. +Je fus placée au haut bout. Elle ne voulut pas s'asseoir +à côté de moi, et plaça l'évêque entre nous deux. Elle +lui donnoit l'Altesse à tort et à travers, malgré l'accord +que nous avions fait. Pour moi, je m'en tins à mes +idées et n'en démordis point; j'avois toutes les attentions +imaginables pour l'évêque et pour sa cour, et lui faisois +toutes les politesses qui dépendoient de moi. Il est +temps que je fasse son portrait.</p> + +<p>Il est connu que la famille de Schoenborn est +une des premières et des plus illustres d'Allemagne; elle +a donné plusieurs électeurs et évêques à l'empire. Celui +dont je parle avoit été élevé à Vienne. Son esprit et +sa capacité le poussèrent à devenir chancelier de l'empire. +Il exerça très-long-temps cette charge. Les +évêchés de Wirzbourg et de Bamberg étant venus à +vaquer par la mort de leurs évêques, la cour de Vienne +profita de cette occasion, pour récompenser les services +du vice-chancelier, et sut si bien corrompre les voix, +qu'il fut élu prince et évêque de ces deux évêchés. Il +peut passer avec justice pour un grand génie et pour +un grand politique. Son caractère répond à cette dernière +qualité, car il est fourbe, raffiné et faux; ses manières +sont hautes; son esprit n'est point agréable, étant +trop pédantesque; cependant on s'en accommode quand +on le connoît, et sur-tout quand on s'applique à profiter +de ses lumières. J'eus le bonheur de gagner son approbation. +J'ai été souvent quatre ou cinq heures à raisonner +avec lui tête-à-tête. Je ne m'ennuyois point; il +me faisoit part de bien des particularités que j'ignorois. +On peut bien dire que son esprit est universel. Il n'y +a point de matières que nous n'ayons rabattues ensemble.</p> + +<p>Dès que nous fûmes levés de table, je reconduisis +ma soeur dans son appartement, et l'évêque me ramena +dans le mien. Il y faisoit un froid terrible. Je me +couchai tout de suite et m'endormis. A peine avois-je +reposé une heure, que le Margrave m'éveilla, pour me +dire, qu'on vouloit forcer la porte de ma chambre. +Cette porte donnoit sur un corridor et on y avoit placé +un hussard. J'entendis effectivement qu'on travailloit à +rompre la serrure. Nous appelâmes tout doucement +nos gens, pour voir ce que c'étoit et ils trouvèrent +effectivement Mr. le hussard encore occupé à son ouvrage. +Il demanda grâce au Margrave, le priant pour +l'amour de Dieu de ne le point trahir, ce que le Margrave +eut la générosité de lui promettre.</p> + +<p>Le lendemain matin je commençai, dès que je fus +levée, à faire la visite de tout le château. Pommersfelde +est un grand bâtiment, dont le corps-de-logis est détaché +des ailes; ce corps-de-logis a quatre pavillons; il est +de figure carrée, et lorsqu'on le voit de loin, il semble +une masse de pierres; le dehors est rempli de défauts; +dès qu'on est entré dans la cour, l'idée qu'on s'étoit +faite de ce château se change, et on y remarque un air +de grandeur, qu'on n'avoit pas observé; d'abord on +monte un perron de cinq ou six marches, pour entrer +dans un portail écrasé et étroit, qui défigure fort ce bâtiment; +un escalier magnifique se présente et laisse +voir toute la hauteur de ce palais, la voûte de cet escalier +n'étant soutenue que par une espèce d'équilibre; +le plafond est peint à fresque; les garde-fous sont de +marbre blanc, ornés de statues; cet escalier mène à un +grand vestibule, pavé de marbre, d'où l'on entre dans +une salle; cette salle est ornée de dorure et de peintures; +on y voit des tableaux des premiers maîtres, tels +que des Rubens, des Guido Reni et des Paul Veronèse, +toute sa décoration cependant ne me plut point, elle +avoit plutôt l'air d'une chapelle que d'une salle, et on +n'y voyoit point cette noblesse d'architecture, qui joint +le goût à la magnificence; cette salle conduit à deux +appartemens en enfilade, tous armés de tableaux; une de +ces chambres renferme une tapisserie de cuir, dont on +fait grand cas, étant peinte par Raphaël; la galerie de +tableaux est ce qu'il y a de plus beau, les amateurs de +la peinture y peuvent contenter leur goût; comme je +l'aime fort, je m'y arrêtai quelques heures à examiner +tous les tableaux.</p> + +<p>Je dînai ce jour-là et les suivans en particulier avec +ma soeur, nos gouvernantes et deux dames de conseillers +privés d'Anspac. L'évêque et les Margraves alloient +tous les jours à la chasse, d'où ils ne revenoient qu'à cinq +heures du soir. Je m'ennuyois fort, étant enfermée tout le +jour avec ma soeur qui me faisoit la mine. Au retour des +princes on s'assembloit dans la salle, pour assister à ce +qu'on appeloit une sérénade. Ces sérénades sont des +abrégés d'opéra. La musique en étoit détestable; +cinq ou six chattes et autant de rominagrobis allemands +nous écorchoient les oreilles par leur chant pendant +quatre heures, où il failloit se morfondre, car le froid +étoit excessif. On soupoit ensuite, et on ne se couchoit +qu'à trois heures du matin, fatigué comme un chien de +n'avoir rien fait toute la journée.</p> + +<p>On nous proposa un nouveau plaisir, qui sentoit +bien l'ecclésiastique. Ce fut d'aller dîner à Bamberg et +d'y voir l'église et les reliques. Je fis dire à ma soeur, +que si elle y alloit, j'irois aussi, et que si elle refusoit +cette partie, je resterois pour lui tenir compagnie. Elle +me fit répondre, qu'elle seroit bien aise d'aller à Bamberg, +et que je n'avois qu'à accepter l'offre qu'on +nous avoit faite. La chasse devoit se faire de ce côté-là +et les princes dévoient s'y rendre pour y dîner avec nous. +On vint me réveiller à sept heures du matin pour me +dire, qu'il étoit temps de m'habiller et de partir, qu'il +nous failloit quatre heures pour arriver à Bamberg, et +que la chasse ne devant pas durer long-temps, je n'aurois +le temps de ne rien voir, si je ne partois bientôt. Je +me levai du lit en grognant; j'étois malade, le froid et +les fatigues dérangeoient bien aisément ma santé mal +affermie.</p> + +<p>Dès que je fus habillée, je me rendis chez ma +soeur. Je fus fort surprise de la trouver encore au +lit. Elle me dit, qu'elle étoit incommodée et qu'elle +ne pouvoit aller à Bamberg. Elle avoit très-bon visage +et travailloit dans son lit. Je lui dis, qu'elle m'auroit +fait plaisir de m'en faire avertir plutôt; que j'avois fait +demander de ses nouvelles, et qu'on m'avoit répondu +qu'elle se portoit bien. Mdme. de Bodenbrock, sa +gouvernante, tiroit les épaules et me faisoit signe que +ce n'étoit que caprice. Elle employa si bien sa rhétorique, +qu'elle la persuada à se lever et à s'habiller. +Je n'ai jamais vu de plus longue toilette, elle dura pour +le moins deux heures.</p> + +<p>On avoit attelé deux carosses de parade magnifiques. +Le premier devoit être pour moi, et le second pour ma +soeur. Je lui demandai, si elle ne vouloit pas que nous +allassions ensemble. Elle me dit que non. Montez donc +en carosse, lui dis-je. Oh! mon Dieu non, me dit-elle, +vous avez le rang et je n'ai garde de me placer la première. +Je n'ai point de rang avec mes soeurs, lui dis-je, +et je n'aurai jamais de disputes là-dessus avec elles. Le +Grand-Maréchal de l'évêque, homme assez massif, me +prit par la main et me dit, voici votre voiture, Madame, +ayez la grâce d'y entrer, car elle est préparée pour +vous. J'y entrai donc avec ma gouvernante et n'eus pas +seulement le temps de demander ma pelisse. Nous +allions pas-à-pas. Nous gelions de froid; les doigts et +les pieds nous étoient si engourdis, que nous ne pouvions +plus les remuer. Je fis ordonner au cocher d'aller +plus vite, et il exécuta si bien mes ordres, qu'en trois +heures de temps nous arrivâmes à Bamberg.</p> + +<p>On me conduisit droit à l'église, où les prêtres +avoient étalé les reliques. Il y avoit un morceau +de la croix dans une châsse d'or; deux des vases qui +avoient servi à la noce de Cana; des os de la vierge; +un petit haillon de l'habit de Joseph; le crâne de +l'Empereur Frédéric et de l'Impératrice Cunégonde, patrons +de Bamberg et fondateurs du chapitre; les dents +de l'Impératrice sembloient des défenses de sanglier par +leur longueur.</p> + +<p>J'étois si gelée, que je ne pouvois marcher. Je me +remis en carosse, pour aller au château. On me mena +dans l'appartement qui m'étoit préparé. J'y pris des +douleurs dans le corps et dans tous les membres. Mes +dames me déshabillèrent, et à force de me frotter elles +me firent un peu revenir le sentiment.</p> + +<p>Dès que ma soeur fut arrivée, je me fis informer +de l'état de sa santé et lui fis faire des excuses +de ce que je n'allois pas chez elle, me trouvant incommodée. +Elle me fit répondre, qu'étant fort fatiguée, +elle vouloit se jeter sur le lit et tâcher de dormir, et +qu'elle me prioit de ne point venir chez elle. J'y renvoyai +plusieurs fois, et on me dit toujours qu'elle reposoit. +A force de soins je me trouvai un peu mieux, et +m'ennuyant beaucoup, je me mis à jouer au tocadille.</p> + +<p>Les princes ne revinrent qu'à six heures. Ils +dînèrent à une table séparée; celle où nous devions +manger étoit servie dans ma chambre. Ma soeur +y vint; elle avoit l'air fâché. Toute sa cour, et +sur-tout les dames, faisoient la mine et affectoient +de lâcher des propos assez piquans. Je ne fis pas +semblant de les comprendre, jugeant cela au-dessous +de moi.</p> + +<p>Après le dîner ma soeur passa avec moi dans un +cabinet, où nous prîmes le café. Je lui dis, que je +voyois bien qu'elle étoit fâchée contre moi, que je la +priois de me dire ce qu'elle avoit, et que si j'avois eu +le malheur de l'offenser, j'étois prête à lui en faire toutes +les réparations imaginables. Elle me répondit d'un air fort +froid, qu'elle n'avoit rien contre moi, qu'elle étoit malade +et qu'elle ne pouvoit être de bonne humeur, et en même +temps elle s'appuya contre une table, où elle se mit à +rêver. Je m'assis vis-à-vis d'elle et en fis de même.</p> + +<p>L'évêque nous tira de cette conversation muette; +il me reconduisit en carosse, où je me remis +avec ma gouvernante. Je suis au désespoir, me +dit celle-ci, le diable est déchaîné à la cour d'Anspac; +on a maltraité ma soeur et la Marwitz d'une manière +terrible; Mdme. de Zoch leur a dit mille impertinences; +j'y ai encore mis fin à temps, sans quoi je crois +qu'elles se seroient décoiffées. Ils ont dit publiquement, +que Votre Altesse royale avoit fait ordonner au cocher, +qui menoit la Margrave d'Anspac, d'aller à toute bride, +afin qu'elle fit une fausse-couche; ils ont fort plaint cette +pauvre princesse, laquelle, disoient-ils, étoit toute meurtrie +des secousses de la voiture.</p> + +<p>Je devins furieuse en entendant ces belles nouvelles; +je voulois tirer satisfaction de la calomnie +qu'on avoit débitée contre moi, mais ma gouvernante +me fit tant de représentations, que je consentis à les +ignorer.</p> + +<p>Ma soeur ne voulant pas souper, je me fis excuser +aussi auprès de l'évêque. Mes dames vinrent me conter +toute cette histoire. Je vis bien enfin moi-même, que +si nous n'étions les plus sages, cette affaire iroit plus +loin, et donneroit matière à parler au public. Je leur +ordonnai donc à toutes de laisser tomber cela, et de +continuer à faire des politesses aux dames d'Anspac, +jugeant bien que tout le blâme retomberoit sur elles +des tracasseries qu'elles avoient voulu faire. Je n'eus +pas tort. Toute la cour fut informée le lendemain de +ce qui s'étoit passé, et on se disoit à l'oreille, que +Mdmes. les conseillères avoient trouvé le vin bon et en +avoient bu un peu plus, qu'il ne leur en falloit. Le Margrave +d'Anspac même fut très-fâché des impertinences +qui s'étoient dites contre moi, et en fit réprimander +très-fortement les auteurs.</p> + +<p>Nous partîmes enfin deux jours après et retournâmes +à Erlangue. J'y eus un petit chagrin domestique. +Un petit chien de Bologne, que j'avois depuis +19 ans, mourut. J'aimois beaucoup cette bête, qui avoit +été compagne de tous mes malheurs; je fus sensible +à sa perte. Les animaux me paroissent une espèce +d'êtres raisonnables; j'en ai vu de si spirituels, qu'il ne +leur manquoit que la parole pour expliquer clairement +leurs pensées. Je trouve le système de Descartes très-ridicule +sur ce sujet. Je respecte la fidélité d'un chien; +il me semble qu'il a cet avantage sur l'humanité, qui +est si inconstante et changeante. Si je voulois examiner +cette matière à fond, je m'engagerois à prouver qu'il y +a plus de raison parmi les animaux, que parmi les +hommes. Mais ce sont mes mémoires que j'écris, et +non leurs éloges, quoique cet article puisse servir d'épitaphe +à ma petite chienne. Nous ne nous arrêtâmes +que quelques jours à Erlangue et retournâmes +à Bareith.</p> + +<p>Il ne se passa rien de fort extraordinaire l'année +1736. J'ai déjà dit que la paix se fit entre l'Empereur +et la France. Elle nous procura le passage des troupes +autrichiennes, quoique ce passage fût fort onéreux aux +princes de l'empire, qui contre toute équité et justice +étoient obligés de leur donner les étapes. Le mal étant +sans remède, nous tâchâmes d'en tirer parti tant que +nous pûmes. Nous avions tous les jours un monde infini. +Les officiers autrichiens étoient pour la plupart des gens +très-aimables. Je vis quelques-unes de leurs femmes, qui +l'étoient aussi. Nous nous divertissions à merveille. +Il y avoit quasi tous les jours bal, et ma santé commençoit +à se rétablir.</p> + +<p>Je donnai une fête magnifique le jour de naissance +du Margrave, qui est le 10. de Mai, dans la grande +salle du château. J'y avois fait construire le mont +Parnasse; un chanteur assez bon, que je venois +d'engager, représentoit Apollon; neuf dames, magnifiquement +vêtues, étoient les Muses; au-dessous +du Parnasse j'avois fait pratiquer un théâtre; Apollon +chantoit une cantate et ordonnoit aux Muses de célébrer +cet heureux jour; aussitôt elles descendirent de leur +place et dansèrent un ballet; au-dessous du théâtre étoit +une table de 150 couverts, très-magnifiquement décorée; +le reste de la salle étoit orné de devises et de verdure; +nous représentions tous les Dieux du paganisme. Je +n'ai rien vu de plus beau que cette fête, qui eut une +approbation générale.</p> + +<p>Depuis que le Margrave avoit pris Ellerot, ses +affaires commençoient à se remettre. On trouve une +grande augmentation de revenus, qu'on avoit tenue +secrète et dont selon toute apparence Mrs. de la chambre +des finances avoient profité. Le Margrave cassa tous +les membres de cette chambre et en remit d'autres à +leur place. Ellerot trouva outre cela moyen de +rechercher de vieilles dettes, qu'on devoit depuis des +temps immémoriaux aux Margraves de Bareith, et il eut +le bonheur d'en tirer le payement. De pauvres que +nous étions, nous nous trouvâmes tout d'un coup riches. +Cependant cette année ne mit fin à une guerre, +que pour en rallumer une autre. La Russie étoit en +guerre avec les Turcs, et n'avoit accordé les 12,000 +hommes, dont j'ai déjà fait mention, à l'Empereur qu'à +condition, qu'il romproit la trêve qu'il avoit avec les +Muhométans, et qu'il les attaqueroit en Hongrie. Toutes +les troupes de ce prince commençoient à y défiler. On +peut regarder cet événement comme le commencement +de la décadence de la maison d'Autriche.</p> + +<p>L'Empereur fit célébrer à peu près en ce temps-ci +les noces de l'archiduchesse Marie Thérèse, sa fille +aînée, avec le nouveau grand-duc de Florence.</p> + +<p>Le prince de Galle épousa aussi cette année la +princesse de Saxe-Gotha. Ce fut le roi son père, +qui fit ce mariage, où le coeur du prince n'eut aucune +part, cette princesse n'étant ni belle ni spirituelle. Il vit +pourtant très-bien avec elle. J'en reviens à ce qui me +regarde.</p> + +<p>Nous allâmes passer la belle saison au Brandenbourger. +Le Margrave y tomba malade; il lui prenoit +des faiblesses et des maux de tête terribles. Cela ne +l'empêchoit pas de sortir; mais j'en étois dans de cruelles +inquiétudes. Il n'y a point de parfait bonheur +dans ce monde; je jouissois de tout celui que je pouvois +souhaiter, mais mes craintes pour une santé si précieuse +faisoient disparoître tous mes autres sujets de contentement. +Le médecin me faisoit craindre, que les accidens +du Margrave ne fussent des avant-coureurs d'apoplexie. +J'étois quelque fois dans un désespoir, que je ne savois ce +que faisois. Je fus enfin tirée de peine. Il prit les hémorrhoïdes, +qui le soulagèrent aussitôt. Comme cette maladie +n'est dangereuse que lorsqu'on ne la ménage pas, et qu'elle +pouvoit contribuer à conservation du Margrave, qui est +extrêmement sanguin, j'en fus charmée.</p> + +<p>Depuis que le prince étoit parvenu au règne, il +s'étoit fort appliqué à se concilier l'amitié du roi et de +la reine de Danemarc. La reine ayant été princesse apanagée +et fille d'un cadet de la maison, n'avoit reçu aucune +dot, cela étant stipulé ainsi dans la maison de Brandenbourg, +sans quoi les apanages et les dots iroient à toute +éternité, et ne pourroient manquer à la fin de ruiner la +maison. La reine fit savoir au Margrave, que s'il vouloit +lui donner la sienne, elle lui feroit des avantages +qui l'en récompenseroient au quadruple. Le Margrave +la lui accorda, se fiant à sa parole.</p> + +<p>Le roi et la reine dévoient aller à Altona et y faire +quelque séjour. Ils l'invitèrent à s'y rendre, et on lui +fit entendre sous main, que la reine avoit de grands +desseins et qu'elle vouloit lui témoigner sa reconnoissance +d'une façon éclatante. Quelques arrangemens, que le +Margrave fut obligé de faire, retardèrent son départ. +Le roi de Danemarc lui envoya une estaffette, pour lui +faire savoir, qu'il ne s'arrêteroit pas plus de quinze jours +à Altona, et que s'il avoit dessein de le voir, il devoit +presser son voyage.</p> + +<p>Le Margrave partit, résolu d'aller nuit et jour, +pour trouver encore le roi, son oncle. Il faut passer +par les états du roi, mon père, pour se rendre +à Altona, et par la ville de Halberstadt, qui n'en est +qu'à 12 ou 13 milles. Le Margrave s'y arrêta pour +dîner chez le général Marwitz. Il y apprit, que +le roi y étoit attendu dans trois ou quatre jours, +pour y faire la revue des troupes des environs. Il falloit +opter, ou de renoncer à voir le roi de Danemarc, +ou celui de Prusse. Les mécontentemens que le Margrave +éprouvoit de la part de ce dernier, la parole qu'il +avoit donnée à l'autre et les avantages qu'on lui +avoit fait espérer, l'engagèrent à continuer son voyage. +Il expliqua toutes les raisons qui le lui avoient fait +entreprendre, au général Marwitz, le chargeant +d'en informer le roi et de l'assurer, que s'il se trouvoit +encore à Berlin à son retour, il ne manqueroit pas +d'aller lui rendre ses devoirs.</p> + +<p>Il repartit de Halberstadt l'après-midi et arriva le +lendemain à Brunswick, où il dîna. Il y fut très-bien +reçu de son ancien ami, le duc et de ma soeur. De là +il continua sa route jusqu'à Zelle, où il trouva des lettres +d'Altona, par lesquelles il apprit, que le roi de +Danemarc étoit tombé dangereusement malade. Il se +reposa donc à Zelle, et n'arriva que quelques jours +après à Altona.</p> + +<p>Il fut reçu par le Grand-Maréchal et toute la cour +dans une maison qui lui avoit été préparée, y ayant +trop peu de place dans celle que le roi occupoit, où il +y en avoit à peine pour se loger. L'accueil que la +reine, son oncle et sa tante lui firent fut des plus tendres. +La reine avoit été très-belle, mais les fatigues et +les incommodités qu'elle avoit, ne lui laissoient plus que +de beaux restes. Mdme. sa mère, la Margrave de +Culmbach, qui ne l'avoit point quittée depuis son +mariage, la gouvernoit entièrement, et par conséquent +aussi le roi et la cour. Cette princesse avoit beaucoup +d'esprit; elle jugea, que pour se conserver la faveur, il +falloit jeter le roi et la reine dans la bigoterie. Le roi +aimoit naturellement les plaisirs et la bonne compagnie; +pour le détourner de son penchant, elle lui faisoit des +cas de conscience des choses les plus innocentes. Ce +prince qui a beaucoup de belles qualités, possède un +génie fort borné. Celui de la reine est à sa portée et +elle n'en a pas plus que lui. La Margrave ne trouvoit +donc que des esprits dociles à recevoir sa morale. Cette +cour conservoit encore un air de grandeur; mais dans +le fond c'étoit un cloître, où on ne faisoit que prier +Dieu et s'ennuyer. Le Margrave me dit, que jamais le +temps ne lui avoit paru plus long. On le combla +d'honneurs et de belles paroles, mais on oublia ce qu'on +lui avoit promis, et il s'en retourna très-charmé d'être +hors de cette cour.</p> + +<p>Le roi, mon père, étant déjà reparti pour la Prusse, +le Margrave revint tout droit à Bareith, malgré les conseils +de mon frère, qui vouloit qu'il s'arrêtât à Brunswick, +pour attendre son retour à Berlin, qui ne devoit +se faire qu'en six semaines. J'avois reçu une lettre très-désobligeante +de mon frère sur le voyage du Margrave; +elle étoit bien différente de sa façon d'écrire d'autre fois. +La voici.</p> + +<p>«J'ai bien lu votre lettre, ma très-chère soeur; mais +si vous voulez que je vous parle avec ma franchise ordinaire, +il m'est impossible d'approuver que le Margrave +passe à dix ou douze milles d'un endroit, où le roi +doit se rendre, sans lui venir faire la cour. A vous +dire la vérité, l'on en parle comme d'une grossièreté, +et je suis obligé d'y souscrire. Le Margrave peut réparer +la chose; il n'a, en s'en retournant, qu'à passer +par Berlin, quand le roi reviendra de Prusse. Car +j'avoue, que je ne m'étonne nullement que le roi soit +fâché de son procédé. C'est montrer trop peu de considération +pour un roi, qui en même temps est son beau-père. +Je doute fort de tous les avantages que le Margrave +espère avoir du roi de Danemarc; il n'en aura +jamais de pareils à ceux qu'il a reçus du roi, possédant +un trésor tel que vous. J'aurois encore une infinité de +choses à dire sur cette matière, mais je me borne à +vous assurer etc.»</p> + +<p>Quoique la fin de cette lettre semblât raccommoder +un peu le commencement, elle me parut fort dure. Les +expressions me semblèrent peu mesurées, et tout son +style m'avoit été inconnu jusqu'alors. Mon frère étoit tout +changé envers moi depuis son retour du Rhin; toutes +les lettres que je recevois de lui étoient guindées; il y +paroissoit un certain embarras, qui me marquoit assez +que son coeur n'étoit plus le même pour moi. J'en +étois vivement touchée; ma tendresse pour lui n'étoit +point diminuée, et je n'avois rien à me reprocher à cet +égard. Je supportais donc tout cela avec patience, me +flattant qu'avec le temps je regagnerois son amitié.</p> + +<p>Je passois mon temps fort agréablement au Brandenbourger +pendant l'absence du Margrave; mais peut-on +être content éloigné de ce qu'on aime? En effet +je n'avois de vraie satisfaction que lorsque j'étois auprès +de lui, et je tâchois plutôt de me dissiper que de me +divertir. J'avois très-bonne compagnie, avec laquelle je +tâchois de m'amuser, et je passois les matins et +quelques heures de l'après-midi à la lecture et à +la musique.</p> + +<p>J'ai déjà fait le portrait de la Grumkow au +commencement de ces mémoires, et on y aura vu, que +joint à plusieurs autres grands défauts, elle avoit celui +de la coquetterie. Elle avoit eu déjà plusieurs amans, +depuis quelle étoit auprès de moi, ce qui m'avoit fort +indisposée contre elle; mais comme elle avoit gardé jusque-là +les bienséances, j'avois fait semblant d'ignorer sa +conduite. Cette fille devenoit envers moi d'une impertinence +insupportable. Elle ne venoit plus chez moi qu'aux +heures de repas, passant les jours et la moitié des nuits +avec Mr. de Vesterhagen, mon gentil-homme de la +chambre. Ce Monsieur, quoique marié, en étoit éperdument +amoureux et lui faisoit des présens considérables, +qu'elle faisoit passer pour venir de son père. Quoiqu'elle +n'eût aucun attachement pour moi et nulle envie +de remplir les devoirs de sa charge, elle étoit d'une +jalousie extrême contre la Marwitz, et tâchoit de l'humilier +tant qu'elle le pouvoit. Je me voyois hors d'état +de mettre ordre à sa conduite, par les ménagemens +que j'étois encore obligée d'avoir pour son oncle, +et je me contentois de lui faire remarquer mon mécontentement +par quelques piquanteries, que je lui lâchois +par-ci par-là, pour la faire rentrer en elle-même; mais +son penchant l'emportoit au-dessus de sa raison et l'empêchoit +de renoncer à son amour. Comme il eut des +suites très-fâcheuses pour la Marwitz, qu'elle accusoit +de m'en avoir informée, et que cette intrigue a quelque +connexion avec mes mémoires, j'en rapporterai la suite +dans son temps.</p> + +<p>Le Margrave arriva enfin le 16. de Juillet. Ma joie +fut extrême de le revoir, et il fut très-satisfait de se +retrouver chez lui. Il fit célébrer mon jour de naissance +par une fête charmante, qu'il me donna dans un grand +jardin qui appartenoit au château. Ce jardin étoit tout +illuminé de lampions; on y avoit pratiqué un théâtre, +dont toutes les coulisses étoient de gros tilleuls; Diane +et ses nymphes y parurent, on y joua une espèce de +petite pastorale; vis-à-vis du théâtre étoit un salon +rehaussé de quatre marches, dont tout le dehors étoit +si bien illuminé, qu'il sembloit une boule de feu; tous +les parterres du jardin étoient ornés de lampions +de diverses couleurs, ce qui faisoit une effet charmant.</p> + +<p>Nous partîmes le lendemain de cette fête pour +nous rendre à l'hermitage. J'en ferai ici la description.</p> + +<p>Cet endroit est situé sur une montagne. On y +arrive par une avenue et par une chaussée, que le +Margrave a fait faire. Le mont Parnasse se présente +à l'entrée de l'hermitage. C'est une voûte, soutenue +de quatre colonnes, au-dessus de laquelle on voit +Apollon et les neuf Muses, qui jettent toutes de l'eau; +cette voûte est si artistement construite, qu'on la prendroit +pour un véritable rocher. Vous voyez d'un côté +un berceau, qui vous conduit à un autre rocher artificiel, +environné d'arbres, où il y a six jets d'eau; au-dessous +de ce rocher on trouve une petite porte, par +laquelle on entre dans une espèce de souterrain, qui +mène dans une grotte. Cette grotte est ornée de coquillages +très-beaux et très-rares, et elle reçoit le jour +par un dôme, qui est au-dessus; il y a un grand jet +d'eau au milieu et six cascades tout à l'entour; tout le +plancher, qui est de marbre, jette aussi de l'eau, de +façon qu'il est très-aisé d'attrapper les gens et de les +inonder lorsqu'ils y sont. Il y a deux rampes de chaque +côté de la grotte, qui mènent à deux appartemens, +chacun composé de trois petites chambres en miniature. +Au sortir de la grotte on entre dans une petite cour, +toute environné de ces rochers artificiels, entre-mêlés +d'arbres et de haies; un grand jet d'eau, placé au milieu, +y donne une continuelle fraîcheur. Ces rochers +cachent les ailes de la maison, qui sont composées +chacune de quatre petites cellules, ou de huit petites +chambres, y ayant toujours une garderobe et une chambre +de lit. Cette cour conduit au corps-de-logis. On +se trouve d'abord dans un salon, dont le plafond est +très-bien peint et doré; ce salon est tout revêtu de +marbre de Bareith; le fond en est de marbre gris et les +pilastres de marbre rouge; les corniches et les chapiteaux +en sont dorés; tout le parquet est de marbre des diverses +sortes, qu'on en trouve ici; mon appartement est à droite. +Il se présente d'abord une chambre, dont la peinture +représente au plafond les dames romaines lorsqu'elles +arrachèrent la ville de Rome au pillage des ennemis; +l'entour de cette peinture est à fond bleu; tous les +reliefs sont dorés et argentés; les lambris sont de marbre +fin-noir et les compartimens de marbre fin-jaune; la +tapisserie est de damas jaune à galons d'argent. De là +on entre dans les ailes, que j'ai fait ajouter; à savoir +dans une chambre, dont le plafond est en bas-relief et +tout doré; la peinture représente l'histoire de Chélonide +et de Cléobrontas; la boiserie est à fond blanc et tous +les reliefs dorés; les trumeaux et le dessus des cheminées +sont par-tout de belles glaces; la tapisserie de cette +chambre est une étoffe à fond bleu et or excessivement +riche, dont toutes les fleurs sont de chenille; c'est la +plus belle chose qu'on puisse voir. Ensuite vient un +petit cabinet, dont la boiserie est du Japon; mon frère +m'en avoit fait présent; elle avoit coûté un argent infini, +et je crois que c'est l'unique de cette espèce qui ait +paru en Europe: on l'avoit donnée à mon frère pour +telle; le fond en est d'or grené et toutes les figures +sont en relief; le plafond, les trumeaux et tout ce qu'il +y a dans ce cabinet s'accorde avec cette boiserie; +tous ceux qui l'ont vu en ont été charmés. A côté +de ce cabinet, en tournant à droite, est la chambre de +musique; elle est toute de marbre fin blanc, et les compartimens +verds; dans chaque compartiment il y a un +trophée de musique doré et très-bien travaillé; les portraits +de plusieurs belles personnes, que j'ai amassées, de +la main des plus habiles maîtres, sont placés au-dessus +de ces trophées et enchâssés dans la muraille dans des +cadres ornés et dorés; le fond du plafond est blanc; les +reliefs représentent Orphée, jouant de sa lyre et attirant +les animaux; tous ces reliefs son dorés; mon clavecin et +tous les instrumens de musique sont placés dans cette +chambre, au bout de laquelle est mon cabinet d'étude; +il est d'un vernis à fond brun et peint en miniature +avec des fleurs naturelles; c'est là où je suis encore +occupée à écrire ces mémoires et où je passe bien des +heures à faire mes réflexions. La chambre de musique +me conduit par une autre porte dans celle où je m'habille, +qui est toute simple, et de là j'entre dans ma chambre +à coucher, dont le lit est de damas bleu à galons d'or, +et la tapisserie de satin à bandes. Ma garderobe est à +côté, ce qui y donne une grande commodité. La distribution +de l'appartement du Margrave est égale au +mien, mais il est différemment décoré. La première de +ses chambres est meublée d'une espèce de vernis, dont +j'ai trouvé l'invention; la peinture, qui est très-belle, +représente toute l'histoire d'Alexandre, et je l'ai fait +copier d'après les estampes de le Brun; ce sont proprement +des tableaux de la grandeur des murailles, peints +en détrempe sur du papier collé sur de la toile, sur +lequel j'ai fait passer un vernis pour le conserver. Ces +tableaux ont été admirés de tous les connoisseurs. Le +fond du plafond et de la boiserie est blanc et les ornemens +dorés; la peinture de ce plafond représente Alexandre, +comme il jette l'encens au feu, et qu'Aristote +le reprend de ce qu'il le fait avec trop de profusion. +La boiserie de la seconde chambre est à fond brun foncé; +tous les reliefs sont de trophées des armes de tous les +peuples du monde; tout cela ainsi que l'entour du plafond +est doré; on voit dans le milieu de ce plafond +Artaxerxe, comme il reçoit Thémistocle; la tapisserie +est une haute-lisse, qui représente toute l'histoire de ce +général grec. Le cabinet à côté est orné de très-beaux +tableaux; la boiserie est de bois d'ébène, relevée d'ornemens +dorés; l'histoire de Mutius Scévola est peinte sur +le plafond. La chambre à côté est revêtue de carreaux +de porcelaine de Vienne, peints en miniature; le +plafond en est tout peint et présente Leonidas, lorsqu'il +défend les Thermopyles. La chambre de lit est de damas +verd avec des galons d'or. On trouvera peut-être singulier +que j'aie choisi tous ces sujets d'histoire pour en +orner mes plafonds, mais j'aime tout ce qui est spéculatif, +et tous ces sujets d'histoire que j'ai choisis, représentent +autant de vertus, qu'on auroit pu peut-être +mieux habiller à la moderne par des emblèmes, +mais qui n'auroient pas tant réjoui la +vue. J'en reviens à ma description. La maison en +dehors n'est ornée d'aucune architecture; on la prendroit +pour une ruine, entourée de rochers; elle est environnée +d'un bois de haute futaie; sur le devant de la maison +est un petit parterre, émaillé de fleurs, et à l'extrémité +duquel on trouve une cascade, qui semble taillée dans +le roc, et qui coule jusqu'au bas de la montagne, où +elle tombe dans un grand bassin; deux allées de grands +tilleuls la bordent de chaque côté, et l'on y a pratiqué +des marches de gazon, pour la descendre commodément; +il y a deux reposoirs, au milieu desquels il y a des +jets d'eau, entourés de sièges de gazon pour s'asseoir; +sur les côtés de la maison il y a dix allées de tilleuls +si épais, que le soleil n'y perce jamais. Chaque route +du bois mène à un hermitage où à quelque chose de +nouveau; chacun y a son hermitage et ils sont tous +différens les uns des autres. Le mien découvre à la vue +les ruines d'un temple, bâties sur les dessins qui nous +restent encore de l'ancienne Rome; je l'ai consacré aux +Muses. On y voit les portraits de tous les fameux +savans des derniers siècles; tels que Descartes, Leibnitz, +Loke, Newton, Bayle, Voltaire, Maupertuis etc. A côté +du petit salon, qui est de forme orbiculaire, il y a deux +petits chambres et une petite cuisine, que j'ai ornée de +cette porcelaine antique de Raphaël. En sortant de ces +petites chambres, on entre dans un petit jardin, sur le +devant duquel il y a une ruine d'un portique; le jardin +est environné d'un berceau où on peut se reposer à lire +dans la plus grande ardeur du soleil, sans en être incommodé. +En montant plus haut, la vue est frappée +d'un nouvel objet; c'est un théâtre, construit de pierre +de taille, dont toutes les voûtes sont détachées, de façon +qu'on y peut jouer un opéra en plein air. Je ne +m'arrêterai pas à le décrire; le dessin que j'ajouterai à +ces mémoires de toutes les pièces curieuses de ma seigneurie, +fera voir que c'est un endroit unique. La rivière +coule au bas tout autour de la montagne; il y a des +promenades et des vues magnifiques de quelque côté +qu'on aille se promener. Comme je le décris dans +l'état où il est à présent, et que j'écris ceci l'année 1744, +je continuerai à marquer toutes les augmentations que +j'y ferai encore avec le temps.</p> + +<p>Je me suis peut-être trop long-temps étendue là-dessus, +mais j'écris pour me divertir et ne compte pas +que ces mémoires seront jamais imprimés; peut-être même +que j'en ferai un jour un sacrifice à Vulcain, peut-être +les donnerai-je à ma fille, enfin je suis pyrrhonienne là-dessus. +Je le répète encore, je n'écris que pour m'amuser, +et je me fais un plaisir de ne rien cacher de tout +ce qui m'est arrivé, pas même mes plus secrètes +pensées.</p> + +<p>La guerre se renouvela à la fin de cette année +entre l'Empereur et les Turcs. Elle étoit des plus injustes; +mais il faut remonter plus haut pour en chercher +la cause.</p> + +<p>J'ai déjà dit que les Russes avoient fait passer +dix mille hommes en Allemagne, pour donner du secours +à l'Empereur contre la France. L'Impératrice russienne +se trouvoit en guerre avec les Turcs, et n'avoit accordé +ses troupes au chef de l'empire qu'à condition, qu'il +feroit après la paix une diversion et qu'il romproit la +trêve conclue avec les Ottomans. Dans l'année 1719 +l'Empereur se mit en état de remplir ces engagemens et +fit défiler ses troupes du côte de la Hongrie. Les +commencemens de la campagne furent heureux. Les +Turcs ne s'étant point attendus à être attaqués et +n'ayant point d'armée de ce côté, se retirèrent et leur +abandonnèrent sans coup férir la ville de Nissa. Mais +l'année 1737 fit changer leur fortune de face. Le général +Sekendorff reçut le commandement de l'armée +impériale. L'avarice et la mauvaise conduite de ce général +la ruinèrent totalement. On lui fit son procès à +la fin de cette année, et il fut condamné à finir sa vie +dans la forteresse de Spielberg, trop heureux encore +d'en réchapper pour cela. J'admirai le sort de cet +homme qui m'avoit causé tant de chagrin, et qui avoit +été, pour ainsi dire, le fléau de toutes les cours où il +avoit été. Il me fit compassion, et je puis dire avec +vérité, que je ne sentis pas un moment de joie de son +malheur. Nous le reverrons encore reparoître sur la +scène. Mais j'en reviens à ce qui me regarde.</p> + +<p>Nous débutâmes l'année 1737 par recevoir la +visite du prince de Bamberg. La cour parut dans +tout son lustre en cette occasion. J'avois fait faire +beaucoup de changemens au château, aux appartemens +du Margrave et aux miens. L'acquisition que nous +avions faite de quelques habiles musiciens et de quelques +chanteurs excellens d'Italie, rendoit la chapelle très-bonne. +Plusieurs étrangers, entrés depuis peu au service, +contribuoient à faire les honneurs de la cour et à la +rendre moins mélancolique que par le passé. Tous ceux +qui y vinrent en furent charmés et l'évêque partit trés-satisfait +de son séjour.</p> + +<p>Ma santé, quoique toujours fort délicate, commençoit +cependant à se remettre. Tout le pays souhaitoit +passionnément que je pusse lui donner des +héritiers. On me proposa pour cet effet de me servir +des bains. Comme je connoissois mon tempérament, +je prévis bien que leur usage ne conviendroit +point à ma santé; mais le médecin ayant été gagné +pour me les conseiller, je fus obligée de me rendre aux +désirs du pays. Les bains d'Ems étant les moins forts +qu'il y ait en Allemagne, je les choisis préférablement +aux autres. Mais ce n'en étoit point encore la saison. +Nous nous rendîmes à Erlangue pour l'attendre et pour +partir de là.</p> + +<p>Nous y passâmes fort agréablement notre temps, +et j'y vis pour la première fois une pastorale, où le +fameux Sr. Zaghini se fit admirer et enchanta chacun +par la beauté et l'agrément de sa voix. Nous ne pensions +qu'à nous divertir, lorsqu'un événement imprévu +vint troubler nos plaisirs. Ce fut la mort de mon neveu, +le prince héréditaire d'Anspac.</p> + +<p>J'ai déjà parlé ci-dessus du mauvais ménage du +Margrave et de ma soeur. Leur dissension avoit fort +augmenté depuis quelque temps; le Grand-Maréchal de +Seckendorff en étoit en partie cause, ne cessant +d'animer le Margrave contre son épouse. La mort du +prince lui fournit un vaste champ pour exercer sa malice. +Il l'attribua entièrement à ma soeur, et sut si bien aigrir +l'esprit de ce prince, qu'il jura de ne la plus voir et de +se séparer d'elle. Il la traita même d'une façon indigne, +et lui fit dire les choses du monde les plus dures par +de simples domestiques; défense fut faite à toute la cour +d'aller chez elle, et en un mot, on tâcha de la mortifier +par tout ce qu'on en crut capable. Il y avoit déjà +trois semaines que cela duroit, sens que j'en eusse été +informée. Mais enfin quelques personnes bien-intentionnées +de cette cour m'en avertirent sous main, et me +firent prier de me rendre à Anspac, pour redresser +tous ces désordres. Je ne balançai pas à suivre +leur avis.</p> + +<p>Le Margrave étoit à la campagne, où il tâchoit +de se consoler de la mort de son fils entre les bras +de sa maîtresse. Dès qu'il apprit mon arrivée à Anspac, +il s'y rendit. J'y trouvai ma soeur baignée dans +ses larmes et si changée, qu'elle n'étoit pas reconnoissable. +Le Margrave ne la regarda pas; il ne put se +dispenser de manger avec nous, mais on remarquoit +bien dans toute sa physionomie la peine que cela lui +faisoit. Je ne voulus pas me presser de lui parler, +avant que d'être bien informée de toutes les circonstances +de ce qui s'étoit passé. Je m'aperçus par tout +le détail qu'on me fit, que Mr. de Sekendorff étoit +l'auteur de toute cette brouillerie. Je m'adressai donc +à lui pour la raccommoder. La douceur, mêlée de +fermeté, avec laquelle je lui parlai, lui firent peut-être +faire des réflexions. Il me promit d'employer tous ses +efforts pour rétablir la paix. Il tint parole. Tout le +monde se réunit à lui, pour appaiser le Margrave, mais +la principale raison qui le porta à céder à tant d'instances, +fut la peur qu'il eut de moi. J'eus donc le plaisir +de voir l'union rétablie. N'ayant plus rien à faire à +Anspac, je retournai à Erlangue, d'où je partis pour +Ems. J'allai droit à Wertheim, où je m'embarquai.</p> + +<p>Notre voyage fut des plus agréables. Nous avions +bonne compagnie sur notre bateau. Nous y faisions +une chère excellente, et nos yeux étaient continuellement +occupés à contempler des sites et des paysages +charmans.</p> + +<p>Nous arrivâmes au bout de six jours à Ems, fort +fatigués et harassés de notre dernière journée, et de +n'avoir pas dormi la nuit que nous avions passée sur +un petit bac, le grand bateau ne pouvant servir sur la +Lane, qui coule à l'entour d'Ems. Cet endroit est très-désagréable. +C'est un fond tout environné d'une chaîne +de rochers, on n'y voit ni arbres ni verdure. La maison +d'Orange, où nous logions, étoit belle et commode.</p> + +<p>Nous nous reposâmes le premier jour, mais dès +le lendemain je vis du monde. La compagnie étoit +très-petite et très-ennuyeuse. Mde. de Harenberg, +femme d'un chambellan du roi d'Angleterre, étoit l'héroïne +du bain. Elle s'étoit rendue à Ems avec son mari et +son amant, Mr. le colonel de Diffenbrok. Cette +dame étoit petite, laide, désagréable et aussi affectée que +coquette. Nous profitâmes de son ridicule pour nous +en divertir. Le Margrave fit semblant d'être amoureux +d'elle et lui conta fleurettes. La folle donna bonnement +dans le panneau, et fort charmée d'avoir fait une +si belle conquête, elle voulut commencer le roman par +où on le finit. Le Margrave ne fut pas de cet avis. La +colère de cette créature tomba tout entière sur moi. +Elle tâcha de me décrier par-tout, dans la croyance +que j'avois mis obstacle à ses amours. Par bonheur elle +étoit si connue, que tout ce qu'elle put dire de moi ne +fit aucune impression.</p> + +<p>Je commençai ma cure, dont je me trouvai assez +bien dans les commencemens. La bonne compagnie qui +nous vint, contribua à rendre notre séjour plus agréable. +Outre plusieurs dames et messieurs qui s'y rendirent des +environs, Pelnitz y arriva aussi. J'ai déjà parlé de lui +ci-dessus. Il avoit changé de religion depuis son retour +à Berlin, et étoit redevenu protestant. Il me conta beaucoup +de particularités de Berlin. Il étoit très-bien +dans l'esprit du roi et quasi informé de toutes les +affaires. Il me dit, que tout le monde me plaignoit +fort et que le roi disoit pis que pendre du Margrave +sur les rapports qu'on lui avoit faits, qu'il avoit des +maîtresses et qu'il en agissoit mal avec moi. La calomnie +n'avoit assurément jamais inventé rien de si faux. +Je priai instamment Pelnitz de détromper le roi, ce +qu'il fit à son retour.</p> + +<p>Nous allions quelquefois nous promener, ou plutôt +trépigner dans la boue. Cette belle promenade consistoit +dans une allée de tilleuls, qu'on avoit plantée le +long de la rivière. On n'y étoit jamais seul, les cochons, +accompagnés des autres animaux domestiques, y tenoient +fidèle compagnie à chacun, de façon qu'on étoit obligé +de les écarter à coups de canne à chaque tour qu'on +faisoit. Je me baignois dans le bain le plus doux, et +j'avois grand soin qu'il fût tempéré, tout le monde +m'ayant avertie, et même le médecin qui étoit à Ems, +de ne m'en pas servir autrement, les bains chauds pouvant +me faire beaucoup de mal. Notre médecin Zeitz +se mit cependant en tête, que si je ne me servois de +ceux qui étoient à la maison de Darmstadt, je ne deviendrois +pas enceinte. Il vint me proposer d'en faire l'essai. +J'y allai; mais je ne pus y rester une minute, ces bains +étant si chauds, que la chambre où ils étoient en étoit +remplie de fumée. J'en sortis sur le champ. Mr. +le médecin s'adressa à Mr. de Voit, pour me persuader +de m'en servir, et quoique l'autre médecin protestât +contre et dît hautement, que je creverois si j'en faisois +usage, Zeitz persista néanmoins dans son dessein et +dit à plusieurs personnes, de qui je l'ai appris depuis, +que pourvu que j'eusse un prince, il s'embarrassoit fort +peu du reste, et que si je mourois, il n'y auroit qu'une +femme de moins. Mon bon génie m'empêcha de suivre +son avis, et malgré toutes les persuasions qu'on me fit, +je ne voulus point me rendre à ce qu'on souhaitoit de moi. +Ma cure finie, j'allai à Coblence voir la procession +de la fête-Dieu. On me montra le château +et la ville, qui ne méritent pas que j'en fasse le +détail.</p> + +<p>De retour à Ems, j'y trouvai un gentil-homme du +Landgrave de Darmstadt, qui vint nous inviter, le Margrave +et moi, de la façon du monde la plus obligeante +à nous rendre à Munichbrouk, maison de plaisance +du Landgrave, qui étoit sur la route de Francfort. Le +Margrave charmé de trouver cette occasion de faire +connoissance avec un prince renommé pour sa politesse +et sa magnificence, résolut d'y aller et m'engagea à l'y +suivre.</p> + +<p>Nous partîmes donc le lendemain et vîmes en passant +Schlangenbad et Schwalbach, où il y avoit un +monde infini. Nous couchâmes à Wisbaden. Quoique +fort fatiguée, je me levai le lendemain à cinq heures +pour aller à Munichbrouk. Je trouvai deux originaux +dans mon antichambre. C'étoient deux comtes de Reuss, +dont l'un ne faisoit que sautiller d'une jambe sur l'autre, +en me disant, qu'il étoit chambellan de l'Empereur et +comte régnant de l'empire. J'en suis charmée, Monsieur, +lui dis-je, et si l'Empereur a beaucoup de chambellans +de votre mérite, sa cour ne peut qu'être bien composée. +Oui, assurément, me dit-il. L'autre me conta, qu'il faisoit +son séjour dans une de ses terres proche de Francfort, +parceque, dit-il, le fourrage y est beaucoup meilleur +et que je fais consister tout mon plaisir à avoir de +beaux chevaux. En même temps il me fit toute +la généalogie des habitans de son écurie et l'énumération +de leur mérite. J'aurois pu lui répondre, que peut-être +ils n'étoient pas tant chevaux que lui. Je me mis enfin +en carosse, pour me défaire du comte sauteur et du +comte chevaucheur, et arrivai par une chaleur et une +poussière insupportables à Munichbrouk.</p> + +<p>Le Landgrave me donna la main pour m'aider à +sortir du carosse, et sans me dire mot me planta au +milieu de la cour, pour faire son compliment au Margrave. +Il me mena ensuite dans la maison. J'y trouvai +sa fille, la princesse Maximiliane de Hesse-Cassel, et +le prince héréditaire, son fils. Je commençai à lier conversation +avec eux. Le Landgrave ne me repondoit pas +un mot, sa fille rioit à gorge déployée et son fils faisoit +des révérences. Leur père étant sorti, ils commencèrent +à entrer en matière, mais sur des sujets tout nouveaux +pour moi, car ils étoient des plus obscènes et +débités grossièrement. J'ouvrois de grands yeux, fort +embarrassée de ma figure, qui n'avoit jamais été à pareille +fête; aussi la compagnie étoit fort peu convenable +pour mon génie. La princesse de Hesse étoit une seconde +Mde. de Bery; elle avoit été fort jolie, mais le +vin et les débauches lui avoient si fort gâté le teint, +qu'elle étoit toute couperosée, et que la gorge, qu'elle +prenoit soin de découvrir tant qu'elle le pouvoit, étoit +remplie de pustules fort dégoûtantes; ses manières libres +et son air effronté ne démentoient point ses sentimens +et découvroient assez son caractère.</p> + +<p>Nous nous mîmes enfin à table, et malgré toutes +les politesses que je faisois au Landgrave, je n'en avois +pu tirer un mot. Un cas fortuit me procura enfin le +bonheur d'entendre le son de sa voix. Munichbrouk +est proprement une maison de chasse, qui consiste en +plusieurs petits pavillons détachés; chacun de ces pavillons +contiens une petite salle et trois petites chambres +de chaque côté; ces chambres étoient toutes meublées +de damas de diverses couleurs avec des galons d'or ou +d'argent. Etant donc à table, la princesse Maximiliane +fit tout-à-coup de grandes exclamations, en criant, ah, +mon Dieu! ah, mon Dieu! Je m'effrayai, croyant qu'elle +prenoit quelques vapeurs noires, dont, à ce qu'on débitoit, +elle étoit tourmentée plusieurs fois le jour; mais +elle me cria bientôt, qu'il se faisoit des miracles et +qu'elle n'avoit rien vu de si extraordinaire, que ce qui +s'offroit alors à ses yeux. Je crus pour le coup qu'elle +étoit devenue folle, mais voyant sourire le Landgrave +d'un air mystérieux, je me rassurai enfin. Ce grand +miracle et cette chose si extraordinaire étoient, qu'on +avoit détendu dans un moment les tapisseries de damas +qui étoient dans ces chambres, ce qui en faisoit paroître +d'autres qui étoient dessous et qui étoient peintes à +l'huile sur de la toile. Le Landgrave me dit à cette +occasion; Votre Altesse royale voit bien qu'il y a des +enchantemens ici. Voilà la seule parole que je lui +ai entendu proférer. J'applaudis beaucoup à cette +platitude, car le proverbe dit, qu'il faut hurler avec +les loups.</p> + +<p>Notre ennuyant repas fini, on me força bon gré +malgré de danser. J'étois fatiguée comme un chien et +comme nous n'étions que trois dames et qu'on dansoit +beaucoup d'allemandes, j'étois sur les dents. Je priai +tant et tant le Margrave, que nous partîmes enfin le +soir à sept heures. Il est juste que je fasse le portrait +du Landgrave et de son fils.</p> + +<p>Le Landgrave avoit 80 ans passés lorsque je le vis, +mais à ses cheveux gris près, on l'auroit pris pour n'en +avoir que 50; un cancer qu'il avoit à la bouche, le +défiguroit et le rendoit fort dégoûtant; on dit qu'il avoit +eu beaucoup d'esprit dans sa jeunesse, mais son grand +âge l'avoit fait disparaître; il avoit été fort galant, mais +ses galanteries s'étoient tournées en débauches affreuses. +La malheureuse recherche, dans laquelle il s'étoit jeté +de la pierre philosophale, avoit entièrement ruiné son +pays, qui étoit dans un désordre excessif. Il vivoit +très-mal avec le prince, son fils, qu'il tenoit dans la +sujétion d'un enfant, quoiqu'il eût 49 ans. Celui-ci avoit +beaucoup d'esprit et de politesse, même de l'acquis, mais +la mauvaise compagnie qu'il hantoit l'avoit abruti et +rendu méconnoissable.</p> + +<p>J'arrivai fort tard à Francfort où nous fûmes reçus +en cérémonie au bruit d'une triple décharge du canon, +et complimentés par les magistrats et les bourgmestres +de la ville. Comme je ne me portais pas trop bien, je +m'y arrêtai un jour, pendant lequel je vis tout ce qui +méritoit de l'être. C'est-à-dire le Roemer, qui est la +salle où dînent les Empereurs le jour de leur couronnement; +à côté de cette salle il y a quelques chambres, +où on garde la bulle d'or, qu'on me montra. De là +j'allai à la grande église, où se font ordinairement les +couronnemens des Empereurs; on m'y fit voir l'endroit +où se tient le conclave des électeurs le jour de l'élection. +Mais comme le détail de tout cela se trouve dans +plusieurs livres, je le passe sous silence.</p> + +<p>Je partis le lendemain à cinq heures du soir de +Francfort, résolue d'aller toute la nuit, pour éviter les +grandes chaleurs. Quoique fort incommodée, je voulus +voir en passant Philippsrouhe, maison de plaisance, +appartenante au prince Guillaume de Hesse. Le +château en est grand et spacieux, mais fort simple, en +dedans et point meublé. La situation en est très-belle, +la vue donnant sur un fort beau jardin, bordé par le +Mein qui y coule, et sur l'autre bord duquel il y a des +paysages charmans.</p> + +<p>En continuant ma route, mon mal s'augmenta, et se +termina enfin par une espèce de dyssenterie. Une terrible +pluie, mêlée d'orage, et un froid excessif nous +saisirent pendant la nuit. Les chemins étoient affreux, +et nous nous trouvions dans les montagnes du Spessart, où +il n'y a que du bois, sans qu'on trouve ni maison ni village.</p> + +<p>J'arrivai enfin à demi-morte à neuf heures du matin +à un petit village, nommé Eselsbach, où on me +traîna hors du carosse et on me mit au lit, sans que +j'en susse rien. Le médecin qui étoit arrivé long-temps +avant moi, me trouva très-mal; j'avois une grosse fièvre, +et il jugea mon accident fort dangereux. On résolut +donc de rester là tout ce jour et le suivant, et de +tâcher de me transporter plus loin si mon mal ne diminuoit, +l'endroit où nous étions étant si mauvais, qu'il +étoit impraticable que je pusse y demeurer plus long-temps. +Mais me trouvant un peu mieux, nous partîmes +le surlendemain pour nous rendre à Wirzbourg, où nous +avions été invités par l'évêque.</p> + +<p>Nous y fûmes reçus avec tous les honneurs imaginables. +La garnison sous les armes étoit rangée en +haie dans les rues; on fit une triple décharge du canon. +Le prince et toute sa cour nous reçurent au bas de +l'escalier. Le mouvement du carosse m'avoit si fort +affoiblie, que je fus obligée de me mettre sur le lit. Je +me traînois pourtant, toute malade que j'étois, pour voir +le dedans du château, qui peut passer pour le plus beau +d'Allemagne. L'escalier est superbe et tous les appartemens +sont vastes et spacieux, mais je trouvai les décorations +des chambres détestables.</p> + +<p>Nous repartîmes à huit heures du soir. Mon +mal cessa, mais j'en pris un autre plus dangereux, +car je fus attaquée de si terribles douleurs à la poitrine, +que je ne pouvois parler.</p> + +<p>J'arrivai le lendemain à Erlangue, ayant cheminé +toute la nuit. Je m'y arrêtai une quinzaine de jours, +pendant lesquels on me tira de danger, mais je conservai +une grande foiblesse et ma santé resta très-dérangée.</p> + +<p>Je trouvai Mlle. de Bodenbrouk, première fille +d'honneur de la reine, à mon retour à Bareith. C'étoit +la même qui m'avoit causé tant de chagrin pendant mon +séjour de Berlin. Elle alloit à Carlsbad pour s'y servir +des bains. Je me piquai de générosité à son égard et +l'accablai de politesses. Mon procédé la toucha et la +fit rentrer en elle-même. Elle me fit un détail de tout +ce qui se passoit à Berlin et me conta, que la reine +étoit toujours fâchée contre moi, et saisissoit toutes les +occasions pour mal parler de moi; que personne n'en +étoit cause que ma soeur de Brunswick, qui l'animoit +sans cesse et lui mandoit toutes sortes de nouvelles +désavantageuses de Bareith; comme entr'autres, +que je méprisois si fort les pierreries que la reine +m'avoit données, que je les avois vendues et repris +d'autres en place, pour n'avoir plus rien de Berlin; +qu'elle ne s'étoit contentée de tenir de pareils propos à +la reine, mais qu'elle me rendoit aussi de très-mauvais +services auprès de mon frère, qui étoit fort changé à +mon égard et ne faisoit point de mystère à dire, que +ma soeur de Brunswick étoit celle qui lui étoit la +plus chère; que mon frère n'étoit plus ce qu'il avoit +été; que tout le monde commençoit à le haïr, et +qu'enfin chacun me plaignoit et ne souhaitoit que de me +voir reprendre l'ascendant que j'avois eu sur lui. Je me +justifiai des calomnies de ma soeur, en montrant à la Bodenbrouk +toutes les pierreries que j'avois reçues +de la reine, qu'elle connoissoit très-bien. Elle me promit +aussi de prendre fortement mon parti auprès de +cette princesse, et de parler en ma faveur à mon frère. +Elle partit de Bareith, accablée de politesses et de +présens.</p> + +<p>L'année 1738 pensa m'être bien fatale. Le Margrave +tomba tout d'un coup malade. Son mal ne parut +pas dangereux dans les commencemens, ne consistant +que dans une grosse fluxion à la tête, mais une espèce +d'attaque d'apoplexie fit craindre pour ses jours. Ce +fut un relâchement de nerfs dans les parties extérieures; +sa bouche en est restée un peu tirée, et il a conservé +une foiblesse à l'oeil gauche, qui lui pleure quasi toujours; +cependant cela ne le défigure point. Que ne +souffris-je point pendant tout le temps qu'il fut malade? +mes angoisses et mes inquiétudes ne sauroient s'exprimer. +Sa convalescence me rendit la vie.</p> + +<p>Mais ma santé ne se remit point, elle empiroit +de jour en jour. J'avois derechef la fièvre lente, +et enfin au bout de trois mois le médecin jugea +mon mal incurable. Mdme. de Sonsfeld et le +Margrave firent savoir mon état à la reine et à mon +frère. On tint des consultations à Berlin dont le +résultat fut, que je ne pouvois en réchapper. Un reste +de tendresse se réveilla pour moi dans le coeur de mon +frère. Il me manda, qu'il y avoit un très-habile médecin +à Stettin, qui avoit beaucoup contribué à rétablir le +roi, lorsqu'il avoit eu l'hydropisie; que je devois prier +ce prince de me l'envoyer. La lettre qu'il m'écrivit à +ce sujet, étoit des plus tendres. J'avois déjà pris mon +parti. Je ne comptois pas en réchapper pour cette fois; +j'envisageois la mort avec fermeté, ses approches ne +m'épouvantoient point. La seule chose qui m'inquiétoit +étoit la douleur que ma perte alloit causer au Margrave; +mais je tâchois de m'étourdir là-dessus, en me rappelant +l'exemple de tant de maris, qui après avoir bien +fait les désespérés, s'étoient pourtant consolés à la fin. +Les pressantes instances de mon frère, jointes à celles +du Margrave, m'engagèrent à suivre le conseil du premier. +J'écrivis une lettre fort touchante au roi, où je +lui détaillois mon triste état. Je lui mandois, que me +voyant sur le bord du tombeau, je lui demandois pardon +de tous les chagrins que je lui avois causés involontairement; +je lui demandois sa bénédiction; je l'assurois +de la tendresse la plus vive et je finissois par le +supplier de m'envoyer le médecin Supperville, plus +pour tranquilliser le Margrave et n'avoir rien à me reprocher +que dans la croyance qu'il pût me sauver la +vie. Le roi me répondit fort obligeamment et le médecin +arriva à l'hermitage, où j'étois alors au bout de +quinze jours.</p> + +<p>Je m'attendois à voir un de ces pédants, dignes +piliers de la faculté, qui vous crachent du latin à chaque +mot qu'ils disent, et dont les raisonnemens diffus +et ennuyans contribuent à faire mourir les malades +avant le temps; point du tout. Je vis entrer un homme +d'assez bonne mine, qui m'accosta avec un air qui sentoit +son monde, et en un mot qui n'avoit pas la moindre +encolure de son métier. Il me trouva très-dangereusement +malade, mais il tâcha de m'encourager, m'assurant +qu'il me tireroit d'affaire. Il est juste que je fasse +son portrait.</p> + +<p>Supperville est d'origine françoise et prétend +être de bonne maison. Je n'entre point dans la discussion +de sa généalogie, tout François établi en pays +étranger, est noble comme le roi, quoique quelquefois +leur grand-père ait été maître d'hôtel ou laquais à Paris. +Mais passons là-dessus; tel n'est pas noble qui mériteroit +de l'être, et celui-ci avoit des talens qui auroient +pu le mener à une grande fortune, si une ambition +démesurée n'y avoit mis obstacle. Supperville avoit +fait ses humanités à Leyden et à Utrecht, son père +s'étant établi à la Haye. Ayant fini son cours de droit, +il fut nommé secrétaire d'ambassade d'un ministre qui +devoit aller en France. L'amour le rendit médecin. +Il s'amouracha d'une jeune fille fort riche, et ne pouvant +se résoudre à s'en séparer, il se vit obligé d'embrasser +une profession pour laquelle il se sentoit une +répugnance extrême. Il retourna aux universités. +Son application à l'étude de la physique et de l'anatomie +le rendirent bientôt fameux. Le roi l'engagea à +entrer à son service comme premier médecin de toute +la Poméranie, où il étendit en peu de temps sa renommée. +Il a infiniment d'esprit, une lecture prodigieuse, +et on peut le regarder comme un grand génie; sa conversation +est aisée et agréable; il soutient également +bien le sérieux et le badinage, mais son esprit impérieux +et jaloux offusque ces qualités et ces talens, et lui a +donné un ridicule, dont il aura peine à se relever.</p> + +<p>On jugera bien d'après le portrait que je viens +d'en faire, qu'il eut bientôt notre approbation. La +cour étoit changée à son avantage à force de soins +et de peines; on en avoit chassé une certaine grossièreté +et barbarie, qui y regnoit au commencement, +mais elle n'étoit point encore sur un pied convenable. +Tous ceux qui la composoient avoient des génies +bornés; la plupart n'avoient hanté que les rues de +Bareith et n'avoit aucune idée du reste du monde; +la lecture et les sciences étoient bannies de chez eux, +et toutes leurs conversations se bornoient à parler de +chasse, d'économie et à nous faire des contes de la vieille +cour. Mr. de Voit qui jusqu'alors avoit encore été de +quelque ressource, tomboit dans la bigotterie. Ainsi +nous n'avions que celle que nous trouvions en nous-mêmes. +Supperville nous fut donc d'un grand secours. Il s'attacha +à nous et nous commençâmes à lui vouloir du bien. +Il me fit prendre une cure, qui au bout de six semaines +me fit passer ma fièvre lente, mais ne me +rétablit pas entièrement, et lui fit juger, qu'à moins d'un +soin et d'un régime prodigieux, je courois risque d'une +rechute.</p> + +<p>Cela l'engagea à me dire un jour, que voyant +bien que ma santé n'étoit encore rien moins que +remise, et que j'avois besoin de sa présence pour +la recouvrer tout-à-fait, il m'offroit ses services, et +ne demandoit pas mieux que de consacrer sa vie +au Margrave et à moi. Sa proposition me fit plaisir. +J'y trouvai beaucoup d'obstacles. Il étoit pour ainsi +dire favori de mon frère et de toutes ses coteries, +et je jugeois bien qu'il ne souffriroit pas que je le +privasse d'un homme pour lequel il avoit de l'affection. +Je lui fis d'abord cette objection. Je n'ai osé, me +dit-il, Madame, vous parler à coeur ouvert, mais +à présent, que j'ai l'honneur de connoître Votre Altesse +royale, je sens que je puis lui parler sans détour et sans +risquer de me rendre malheureux. Mon plan étoit déjà +fait, avant de venir ici, de quitter le service du roi; +j'avois dessein d'aller m'établir en Hollande; mais les +agrémens que je trouve à cette cour-ci, et l'attachement +que j'ai contracté pour Vos Altesses, m'ont fait changer +d'avis. Je ne puis nier que je ne sois très-bien dans +l'esprit du prince royal, mais, Madame, je n'ai eu que +trop le temps de l'étudier. Ce prince a un grand génie, +mais un mauvais coeur et un mauvais caractère; il est +dissimulé, soupçonneux, infatué d'amour propre, ingrat, +vicieux, et je me trompe fort où il deviendra plus avare +que le roi, son père, ne l'est à présent; il n'a aucune +religion et se fait une morale à sa guise, toute son étude +ne tend qu'à éblouir le public, mais malgré sa dissimulation +bien des gens ont démêlé son caractère. Il me +distingue à présent pour étendre ses connoissances, une +de ses plus grandes passions étant l'étude des sciences. +Lorsqu'il aura tiré de moi celles qu'il ignore, il me plantera +là, comme il a fait à bien d'autres; et c'est pour +cette raison que j'ai jugé à propos de prendre mes mesures +par avance.</p> + +<p>Il y avoit déjà fort long-temps que j'étois mécontente +de mon frère, et que je savois que plusieurs personnes +qui lui avoient été attachées, l'étoient aussi, mais +je ne me serois jamais figuré que son caractère fût si +fort changé. Je disputai long-temps là-dessus avec +Supperville. Le Margrave qui entra dans ces entrefaites, +prit le parti de ce dernier et me dit, qu'il avoit +déjà porté le même jugement de mon frère. Il accepta +avec joie les propositions de Supperville, et nous +écrivîmes tous deux au roi pour le lui demander. Je +m'adressai aussi pour cet effet à mon frère, et Supperville +partit chargé de toutes ces lettres.</p> + +<p>L'on trouvera peut-être étrange que j'aie fait une +si longue discussion sur cet article, mais il est nécessaire +pour la suite de ces mémoires, où Supperville a beaucoup +de part.</p> + +<p>Le roi me répondit fort obligeamment, m'assurant +que Supperville seroit à mon service aussi souvent +que je le voudrois, mais qu'il ne pouvoit me le céder +tout-à-fait, ne pouvant se passer de lui. La reine +m'écrivit cependant, qu'elle ne désespéroit pas de +fléchir le roi, sur-tout si je pouvois lui faire avoir quelques +grands hommes.</p> + +<p>La Grumkow se maria à la fin de cette année +avec un certain Mr. de Beist, fort honnête homme, de +bonne maison, mais très-mal partagé des biens de la +fortune, et n'ayant pour toute richesse que quatre enfans, +nés d'un premier mariage. Je fus charmée d'en +être quitte. Je repris deux dames à sa place, Mlle. +Albertine de Marwitz et Mlle. de Kuten, d'une +très-grande et illustre maison.</p> + +<p>L'année 1739 sera plus intéressante que celle que +je viens d'écrire. Supperville revint au printemps. +Une nouvelle cure qu'il me donna, acheva de me remettre, +ou du moins de me tirer de danger. Mais il +me faut entrer présentement dans une autre discussion.</p> + +<p>J'ai déjà dit que le Margrave avoit pris pour secrétaire +un certain Ellerot, fort versé dans les affaires du +pays et homme de probité et d'esprit. Il avoit trouvé +tous les départemens, et sur-tout les finances, dans un +désordre extrême. Mr. de Dobenek eut ce dernier +détail; mais on s'aperçut bientôt, que malgré ses gasconnades +il n'y entendoit rien. Ellerot en fut donc +chargé à sa place, et le Margrave lui confia outre cela +sa caisse particulière. Cet homme ne s'étoit uniquement +appliqué qu'à trouver des ressources, sans se mettre en +peine de remédier aux désordres et à rétablir le crédit. +Plusieurs prétentions considérables qu'il trouva, contribuèrent +à subvenir aux dépenses. Il faut lui rendre +justice, il rendit d'importans services au Margrave, +tant par rapport aux affaires du pays, qu'à +celles du dehors. Tout cela lui attira si fort la confiance +de ce prince, qu'il le créa référendaire intime.</p> + +<p>Le ministère cria fort contre cette innovation, +c'était leur couper les ailes et leur ôter une partie de +leur autorité. Ils envoyèrent un placet sur ce sujet au +Margrave, conçu en termes très-durs et peu respectueux. +Le Margrave très-choqué de leur procédé, leur fit une +réponse assez forte. On soupçonna Ellerot d'en être +l'auteur, et cela lui attira une animosité générale. On +commença même à murmurer généralement; on disoit +hautement, que les gens n'étoient point payés, qu'il leur +étoit dû deux ou trois quartiers.</p> + +<p>J'en fus informée la première, et sur les perquisitions +que je fis sous main, j'appris que cela étoit vrai. +Je le fis venir et lui en parlai; je lui dis même, qu'on +m'avoit assurée que la chambre des finances étoit au +plus mal, et que la caisse du Margrave étoit fort endettée. +Il soutint le contraire, m'assurant que ce n'étoit +que pure calomnie de ses ennemis, qui faisoient courir +ces bruits-là pour le rendre malheureux. Je ne voulus +donc point en faire mention au Margrave, mais celui-ci +en étoit déjà informé.</p> + +<p>Supperville qu'il informa du détail de ces affaires, +lui recommanda un Berlinois, homme de probité et +de mérite, dont j'avois souvent entendu parler, nommé +Hartmann, pour le faire directeur de la chambre. +Mr. de Montmartin, jeune homme que le Margrave +avoit fait étudier et qui étoit conseiller de régence, lui +avoit déjà proposé le même sujet. Le Margrave ne +balança donc point à le faire venir et à lui donner ce +poste. Ellerot n'en parut point fâché, et il y avoit +long-temps qu'il souhaitoit être quitte de cette charge; +cependant la suite fit voir qu'il étoit fort mortifié de +s'en voir privé.</p> + +<p>Dès que Hartmann fut arrivé, on éclata contre +Ellerot; petits et grands me faisoient des plaintes +contre lui et me prioient d'avertir le Margrave de ses +rapines et de sa mauvaise économie. Je connoissois +trop le cours du monde, pour me mêler de pareille +chose. Cet homme étoit en faveur; par conséquent il +avoit des jaloux et des envieux, et le croyant innocent, +je n'avois garde de jeter des soupçons contre lui dans +l'esprit du Margrave, qui auroit pu lui faire tort. Mais +Hartmann confirma le bruit public, et assura le Margrave +que ses finances étoient dans une confusion épouvantable, +et qu'on devoit à tous ceux qui étoient en +service un demi an de l'arrérage de leurs pensions. Un +des receveurs de la chambre donna un mémoire secret +au Margrave, dans lequel il l'avertissoit, qu'il étoit trompé +et trahi par Ellerot, qui vendoit les charges au plus +offrant et suçoit le sang du peuple.</p> + +<p>Le Margrave m'en parla. Il étoit dans une agitation +affreuse, ne sachant ce qu'il devoit penser de tout +cela. Après avoir délibéré long-temps là-dessus et rassemblé +toutes les circonstances du passé, nous conclûmes +qu'il n'étoit pas tout-à-fait innocent. Cependant pour +ne rien précipiter, le Margrave fit venir le délateur +secrètement chez lui, et lui ordonna de coucher par +écrit tous les points de son accusation. Cet homme +l'assura qu'il soutiendroit ce qu'il avoit avancé et convaincroit +sa partie.</p> + +<p>Ellerot avoit beaucoup d'amis. Il apprit la conférence +nocturne que le Margrave venoit d'avoir, et +ayant ses créatures, il sut en peu de temps le tour qu'on +se préparoit à lui jouer. Dès le lendemain il en parla +au Margrave, protesta de son innocence, et le supplia +de faire examiner sa conduite à la rigueur. Que pouvoit-on +prétendre de plus? Le Margrave lui accorda sa +prière, et on nomma quatre commissaires pour approfondir +le fait. Ellerot fut absous et sortit blanc +comme neige de son inquisition, pendant que son antagoniste +fut envoyé à la forteresse. Nous verrons la +fin de cette histoire l'année prochaine.</p> + +<p>Pendant ce temps ma santé ne se rétablissoit que +foiblement. Mon mal se changeoit dans une espèce de +consomption. Supperville jugea, qu'il me falloit changer +d'air, celui de tout le pays de Bareith étant fort pesant et +très-mal-sain en hiver. Il proposa pour cet effet au +Margrave, d'aller passer une année à Montpellier; il lui +démontra que ce voyage auroit deux avantages, celui +de me restituer et celui de rétablir ses affaires, les états +du pays devant nous-fournir les frais du voyage. Le +Margrave charmé de cette proposition, vint me la faire +aussitôt. On peut bien croire que j'y topai, mais je +prevoyois de grandes difficultés du côté de Berlin, sachant +bien que le roi et la reine le désapprouveroient +fort; d'ailleurs je ne m'attendois pas à beaucoup d'agrémens +à Montpellier. Feu le Margrave, mon beau-père, +y avoit passé plusieurs années, et m'en avoit fait un +rapport peu avantageux. Je donnai un autre projet au +Margrave et à Supperville, qu'ils approuvèrent très-fort, +qui fut d'aller passer quelques mois à Montpellier, +d'aller nous embarquer à Antibe et de parcourir l'Italie; +mais jugeant bien que ce dernier voyage trouveroit beaucoup +plus d'obstacles que le premier, nous résolûmes +tous de le tenir secret.</p> + +<p>Cependant nous jugeâmes à propos que le Margrave +allât faire un tour à Berlin, pour nous aplanir les +difficultés que nous avions à craindre de ce côté-là. Le +Margrave se rendit avec joie à mes désirs. Il partit +donc quinze jours après à l'improviste, accompagné de +huit grands hommes qu'il avoit tirés de sa garde, pour +les présenter au roi. Son voyage et son arrivée furent +tenus si secrets, qu'on l'ignora entièrement.</p> + +<p>Le roi étoit occupé à voir passer la parade. Il +est incroyable quelle joie il sentit en voyant le Margrave. +Il descendit d'abord de cheval et l'embrassa +mille fois, en le nommant son cher fils; il avoit les +larmes aux yeux et lui dit à plusieurs reprises: mon +Dieu! que vous me faites plaisir à présent, je vois que +vous avez quelque amitié pour moi. Il le mena ensuite +chez la reine, qui le reçut aussi très-bien. Mais la faveur +du Margrave augmenta bien le lendemain, lorsqu'il présenta +ses huit grands hommes au roi. Mon frère lui fit +aussi très-bon accueil, mais lui conseilla fort de ne point +demander de grâces au roi, parceque ce seroit le moyen +de tout gâter. Je suis persuadée que le roi lui auroit +tout accordé, et on me l'a dit plusieurs fois depuis, mais +le Margrave ne voulut pas se brouiller avec mon frère, +ce qui l'empêcha de profiter des bonnes dispositions où +il trouvoit le roi. Non seulement il fit approuver à ce +prince notre voyage de Montpellier, mais il obtint aussi +le congé de Supperville, qu'il nous céda entièrement. +Le roi lui fit présent d'une tabatière d'or, enrichée +de brillans, avec son portrait, de la valeur +de 4000 écus. Je reçus aussi plusieurs présens de la reine +et de lui, et le Margrave fut enfin de retour à Bareith +au bout de six semaines, très-satisfait de toutes les amitiés +qu'on lui avoit faites à Berlin.</p> + +<p>Tout obstacle levé de ce côté-là, nous commençâmes +à en trouver du côté du pays. Les murmures +étoient généraux, on ne vouloit point nous laisser partir. +Ma gouvernante que son grand âge empêchoit de faire +le voyage avec nous, faisoit grand bruit. Enfin au +bout de quatre semaines nous surmontâmes toutes ces +difficultés, et le jour de notre départ fut fixé au +20. d'Août.</p> + +<p>Ma pauvre Mermann commençoit déjà à devenir +fort malingre. Quelque peine que je ressentisse de me +séparer pour si long-temps des deux fidèles compagnes +de mes malheurs, j'aimois mieux me priver de leur présence, +que d'exposer leurs santés et leur vie. Le mari +de la Mermann étoit mon homme d'affaires. C'étoit +un génie inquiet, violent et emporté, qui vouloit passer +pour mon favori et qui étoit outré de ne le pas être. +Il tenoit sa pauvre femme si fort sous la férule, qu'elle +n'osoit grouiller devant lui et le craignoit comme la mort. +Cet homme, piqué au vif de ce que je ne le prenois +pas avec moi, résolut de s'en venger. Il me demanda +la permission d'aller passer le temps de mon absence +à Berlin. Je la lui accordai. Je pris enfin congé, non +sans verser bien des larmes de ma gouvernante et de la +Mermann, et me mis en carosse avec le Margrave, +Mlle. de Sonsfeld et la Marwitz, les deux uniques +dames qui fussent du voyage. Supperville avoit été +attaqué deux jours auparavant de la fièvre et nous attendoit +à Erlangue.</p> + +<p>A peine eûmes-nous fait un mille, que le Margrave +se trouva mal. Il lui prit un grand mal de tête, accompagné +de vomissemens. Nous comptions que cela n'auroit +aucune suite fâcheuse et que ce n'étoit qu'une forte +migraine, mais nous comptions sans notre hôte. Il prit +beaucoup de chaleur, ce qui nous obligea de nous +arrêter quelques heures à Troubach, très-mauvais et misérable +endroit. Je lui proposai de retourner à Bareith, +mais il ne le voulut jamais et s'efforça à se remettre en +carosse, pour aller coucher à Streitberg. La fièvre et +la chaleur continuèrent toute la nuit, mais voulant absolument +se faire transporter à Erlangue, nous l'y conduisîmes +avec beaucoup de peine.</p> + +<p>Nous apprîmes à notre arrivée que Supperville +étoit très-mal. Toutes les circonstances de sa maladie +étoient pareilles à celles du Margrave. J'étois dans des +peines et des inquiétudes inexprimables pour ce dernier. +La fièvre étoit toujours la même, et je craignois avec +raison qu'elle ne se tournât en fièvre chaude. Malgré +mon état cacochyme je ne le quittois ni jour ni nuit, et +je souffrois mille fois plus que lui. Son état ne s'amenda +point; il y avoit déjà cinq fois vingt-quatre heures qu'il +étoit dans une chaleur continuelle, sans que les remèdes +lui fissent le moindre effet. Mes agitations me portèrent +enfin à aller Supperville, qui logeoit au château. +Je lui dis, que le Margrave étoit dans un état si dangereux, +que je croyois qu'il n'y avoit de point temps à perdre, +et qu'il falloit le faire saigner. Supperville me dit, +qu'il avoit eu la même pensée et qu'il ne tarderoit pas +à la mettre en exécution, dès que la fièvre commenceroit +à diminuer. Je m'en retournai donc chez le Margrave, +où je trouvai notre second médecin nommé Wagner. +Je lui fis part de la consultation que je venois d'avoir +avec Supperville et de sa décision. Il me répondit +là-dessus, qu'il ne souscriroit jamais à faire saigner le +Margrave dans l'état où il étoit, qu'il n'y avoit rien de +plus dangereux, et que c'étoit le dernier remède, dont +il falloit se servir si son mal devenoit désespéré. Je lui +dis, que je ne pouvois lui rien prescrire là-dessus, et +qu'il devoit débattre la chose avec Supperville. Il +vint me rendre réponse un moment après et me dit, que +Supperville étoit de son avis et qu'il ne falloit rien +précipiter.</p> + +<p>Je restai jusqu'à trois heures du matin chez le Margrave. +Enfin épuisée d'abattement et de lassitude, j'allai +me jeter sur mon lit dans un petit cabinet, d'où je pouvois +voir et entendre tout ce qui se passoit. L'accablement +où j'étois, me donna du sommeil. Il y avoit +quatre heures que je dormois, lorsque je me sentis +réveiller, et en ouvrant les yeux, je vis Wagner devant +mon lit. La tête de Méduse ne m'auroit pas plus effrayée, +car je crus que le Margrave se mouroit. Ne vous +effrayez point, Madame, me dit-il, le Margrave est toujours +de même, mais nous avons enfin résolu de le faire +saigner, et j'ai jugé qu'il falloit vous en avertir, afin que +vous puissiez y être présente.</p> + +<p>Je me levai plus morte que vive; un pauvre pécheur +qu'on même au supplice, ne saurait souffrir ce que j'endurois +dans ce moment; un tremblement universel me +prit dans tous mes membres, et mes jambes se deroboient +sous moi. Je croyois le Margrave à l'extrémité, puisqu'on +se servoit du dernier remède qui pouvoit lui sauver +la vie. Je me traînai dans sa chambre. Autre spectacle +capable d'épouvanter. Tout le conseil s'étoit assemblé. +Le peuple étoit attroupé dans les rues à faire des imprécations +contre Supperville et la saignée, et à vouloir +empêcher le chirurgien d'entrer. Supperville +étoit aussi mal que le Margrave, il ne perdit pourtant +point la tramontane, et pour faire cesser le désordre et +les clameurs, il se fit saigner le premier. Cela calma un +peu les esprits.</p> + +<p>J'étois pendant tout ce temps étendue sur un fauteuil, +dans un état que je ne saurois décrire. Je n'avois +plus de pensée et mes yeux étoient fixés sur la même +place. Enfin on en vint à cette fameuse saignée. Mais +quelle fut ma joie, en voyant qu'à mesure que le sang +couloit, le Margrave prenoit tout un autre visage. +Effectivement le redoublement de la fièvre qu'on attendoit +ne revint point et il fut hors de danger dès le soir.</p> + +<p>Cependant à mesure que sa santé se remettoit, je +remarquois qu'il étoit d'une froideur extrême envers moi. +Il me cherchoit noise sur tout ce que je faisois. En +revanche il faisoit mille avances à la Marwitz,. +demandant à tout moment après elle lorsqu'elle n'étoit +pas dans sa chambré. Il faisoit aveuglément tout ce +qu'elle vouloit, quand il s'agissoit de ménager sa santé, +et me brusquoit quand je lui donnois les mêmes conseils. +Cela me mit au désespoir. Mon corps pâtit bientôt des +chagrins de mon esprit: je pris des accidens que je +n'avois point encore eus. C'étoient des espèces de convulsions, +accompagnées de violens maux de tête. Ma +gouvernante vint me trouver. Elle faisoit ce qu'elle +pouvoit pour me soulager, mais personne ne pouvoit +deviner la source de mon mal.</p> + +<p>J'ai déjà dit que le cabinet où je dormois donnoit +dans la chambre du Margrave. Je l'entendois tous les +matins dès qu'il se réveilloit demander les dames. Lorsque +j'étois assez bien pour aller chez lui, il ne me parloit +quasi point et envoyoit d'abord chercher la Marwitz. +Une jalousie affreuse s'empara de mon coeur. Tout le +monde pouvoit s'apercevoir de mon chagrin, mais je +n'avois garde d'en dire la cause. Je connoissois la +Marwitz; elle m'étoit attachée et elle étoit vertueuse. +J'étois persuadée, que si elle s'apercevoit de la cause de +ma mélancolie, elle quitteroit la cour. Mais je ne pouvois +pardonner au Margrave son changement envers moi. +J'avais été aveuglée pendant un an, et je n'avois point +remarqué mille petites circonstances qui me sautaient +aux yeux alors.</p> + +<p>Le Margrave étoit toujours résolu de faire le voyage +d'Italie. L'envie m'en étoit totalement passée. Je +prévoyois, que les aisances qu'il auroit de voir plus +souvent la Marwitz, ne feroient qu'augmenter son +amour. D'ailleurs mon coeur étoit trop triste, pour +trouver du plaisir à autre chose qu'au changement de +ma situation.</p> + +<p>Un nouveau chagrin acheva de m'accabler. J'ai +déjà parlé du mécontentement de Mermann. Dès +qu'il fut arrivé à Berlin, il alla rendre au roi les lettres +du Margrave et les miennes. Le roi s'informa beaucoup +de ma santé. Mermann prit de là occasion de dire +pis que pendre de moi, assurant ce prince que je n'avois +jamais été malade. Il s'étendit beaucoup sur les dépenses +énormes que je causois au Margrave, par lesquelles je +ruinois le pays. Enfin il anima si bien le roi contre +moi, que ce prince jeta feu et flammes. Cependant +Mermann n'osa avertir sa femme des calomnies qu'il +avoit débitées sur mon compte. Il connoissoit trop +bien sa droiture, qui ne pouvoit que désapprouver son +mauvais procédé.</p> + +<p>Celle-ci fut le lendemain chez la reine. Cette princesse +la questionna beaucoup sur tous les articles sur +lesquels Mermann m'avoit noircie. Sa femme lui donna +un démenti dans les formes et s'offrit de faire serment, +que ce qu'on disoit de moi étoit faux.</p> + +<p>Cependant la reine m'écrivit une lettre très-forte, +dans laquelle elle me signifia de la part du roi, qu'il ne +me pardonneroit jamais, si je m'obstinois à faire le +voyage de Montpellier.</p> + +<p>Je reçus en même temps une lettre de mon frère, +qui me fit part de toutes les circonstances que je viens +d'écrire, et de la colère dans laquelle le roi étoit contre +moi. Je vous conseille malgré tout cela, ajouta-t-il, de +continuer votre voyage; quand on a pris une fois une +résolution, il faut la tenir. Au bout du compte le roi +n'a plus rien à vous ordonner, et ce seroit une foiblesse +à vous, que de vous laisser intimider et d'être le jouet +des faux rapports d'un homme tel que Mermann. Je +vous conseille de vous défaire de ce malheureux, de le +chasser et de montrer de la fermeté en cette occasion. +Il est vrai que sa femme vous est attachée et qu'elle +ne mérite pas d'être traitée si durement, mais il faut +vous mettre au-dessus de cela, pour vous défaire d'un +mauvais sujet.</p> + +<p>Ces deux lettres m'affligèrent sensiblement. J'aimois +tendrement la Mermann, et je prévoyois que le Margrave +seroit du sentiment de mon frère. La gouvernante +qui étoit depuis quelques jours à Erlangue, me +tira d'embarras. Elle prit fortement le parti de la +pauvre Mermann auprès du Margrave, et obtint la +grâce du mari. Tous ces chagrins coup sur coup ruinoient +ma santé.</p> + +<p>Mdme. de Sonsfeld me surprit plusieurs fois, que +je fondois en larmes. A force de prières je lui avouai, +que ma douleur n'étoit causée que par le changement du +Margrave envers moi. La Marwitz s'étoit bien aperçue +que je n'avois pas l'esprit dans mon assiette ordinaire, +mais elle s'étoit imaginée que ma maladie en étoit cause. +La gouvernante ne put s'empêcher de lui parler de mon +chagrin. La Marwitz devina, à ce que je crois, ce +qui y donnoit lieu. L'altération qu'elle en eut lui +donna la fièvre. Cependant Mdme. de Sonsfeld +remarqua que mes plaintes n'étoient pas tout-à-fait +sans fondement et que le Margrave étoit fort froid envers +moi. Elle lui parla très-fortement. Son discours +porta coup. Le Margrave me fit des excuses et rejeta +son procédé sur la fièvre. Effectivement je le retrouvai +aussi tendre que par le passé. D'un autre côté je fis +tant de caresses à la Marwitz, que je lui ôtai entièrement +les idées véritables qu'elle avoit conçues.</p> + +<p>Le Margrave étant entièrement rétabli, nous retournâmes +à Bareith, la saison étant trop avancée, pour persister +à poursuivre notre voyage d'Italie (nous étions au +mois de Novembre). Nous y fûmes reçus avec toutes +les démonstrations de joie imaginables.</p> + +<p>Mermann et sa femme y arrivèrent peu de temps +après de Berlin. Je reçus très-bien ma bonne nourrice, +mais très-mal son mari, qui fut bien surpris de me voir +si bien informée de sa conduite. Je lui pardonnai en +faveur de sa femme, et depuis ce temps-là il m'a été +fort attaché et ne m'a donné que des sujets d'être satisfaite +de lui.</p> + +<p>J'avois agi positivement contre les conseils de mon +frère, tant par rapport au voyage d'Italie, que par rapport +à Mermann. Il le ressentit vivement et m'écrivit +une lettre très-forte sur ce sujet. Je tâchai de l'appaiser +par de bonnes raisons. Je lui écrivis que la santé du +Margrave encore chancelante, avoit mis obstacle au +voyage, et que j'avois le coeur trop bien placé, pour +rendre malheureuse une personne que j'aimois, qui m'étoit +attachée et à laquelle j'avois des obligations. Cependant +mon frère ne s'appaisa pas de ces raisons, et le +remarquai beaucoup de froideur dans ses lettres.</p> + +<p>Dans ces entrefaites on me manda de Berlin, que +le roi étoit fort incommodé et que les médecins craignoient +que sa maladie ne fût un commencement d'hydropisie. +En effet son mal ne fit qu'augmenter l'année 1740.</p> + +<p>Nous la commençâmes par le carnaval. Il y avoit +des bals travestis au château, où l'on n'admettoit que +la noblesse. Je dis travestis; parcequ'on ne mettoit +point de masque. Les ecclésiastiques avoient pris beaucoup +d'ascendant pendant le règne du feu Margrave; il y +avoit même toute une secte, connue sous le nom de +Piétistes, dont le chapelain du Margrave étoit le chef. +Cet homme qui cachoit sous le masque de la dévotion +une ambition démesurée, jointe à un esprit d'intrigue, +indisposoit la commune contre nous. Il étoit en grand +crédit à la cour de Danemarc, et on avoit sujet de le +ménager par des raisons de politique. Il falloit donc +accoutumer peu-à-peu les gens aux plaisirs, pour empêcher +des criailleries, qui pouvoient nous faire du fort.</p> + +<p>Je vivois dans une tranquillité parfaite. Le Margrave +en agissoit très-bien avec moi, et je goûtois avec +la Marwitz toutes les douceurs de l'amitié.</p> + +<p>La maladie du roi alloit en augmentant. La +reine me manda, que les médecins ne lui donnoient +plus quatre semaines de vie. Ma soeur de Brunswick +étoit allée à Berlin, pour s'informer elle-même de +sa santé. Je crus qu'il étoit de mon devoir d'en agir +de même. J'en parlai au Margrave. Il y parut contraire, +mais il me permit cependant d'en consulter avec +la gouvernante. Par un excès d'amitié qu'elle eut pour +moi, elle me déconseilla ce voyage; elle craignoit que +l'altération que me causeroit la mort du roi, qu'on disoit +si prochaine, ne me dérangeât de nouveau la santé. +Néanmoins comme je m'obstinai dans mon sentiment, +elle me conseilla d'en écrire à mon frère. Je n'étois +pas de cet avis; mais voyant que le Margrave ne me +vouloit permettre qu'à ce seul prix d'aller à Berlin, je +fus obligée de me rendre au sentiment unanime. J'envoyai +donc une estafette à mon frère, pour lui faire part +de mes idées. Voici ce que je lui écrivis.</p> + +<p>»Je me suis flattée jusqu'à présent que le mal du +roi n'étoit pas sans remède, mais la dernière lettre que +je viens de recevoir de la reine, me fait assez voir qu'il +ne peut vivre. J'ai donc résolu, si vous l'approuvez, +d'aller à l'improviste à Berlin, pour rendre encore une +fois mes devoirs à un père mourant, et pour achever +de me réconcilier avec lui. Je vous avoue, que je serois +au désespoir qu'il mourût avant que je pusse le voir, et +qu'il pût m'accuser d'avoir manqué à ce que je dois et +de l'avoir négligé. Je ne ferai cependant rien sans votre +approbation. Ainsi je vous supplie de me donner au +plutôt réponse par une estafette, et de me dire votre +avis là-dessus etc.« +Voici sa réponse.</p> + +<p>«Votre estafette m'a jeté dans une surprise extrême. +Que diantre! voulez-vous venir faire ici dans cette galère? +Vous serez reçue comme un chien, et on vous saura +peu de gré de vos beaux sentimens. Jouissez du repos +et des plaisirs que vous goûtez à Bareith, et ne songez +point à venir dans un enfer, où on ne fait que soupirer +et souffrir et où tout le monde est maltraité. La reine +désapprouve comme moi votre beau projet. Au reste +il dépend de vous d'en courir les risques. Adieu, ma +chère soeur, je vous avertirai toutes les postes de la +santé du roi; il n'en peut revenir, mais les médecins +disent qu'il peut encore traîner. Je suis etc.»</p> + +<p>Cette lettre rompit tous mes projets, n'osant plus +me flatter d'obtenir la permission du Margrave d'aller +à Berlin. La maladie du roi continua d'aller de mal en +pis. Il finit enfin le cours de son règne et de ses jours +le 31. de Mai. Il n'est pas hors de propos que je dise +un mot ici de cette fin singulière et héroïque.</p> + +<p>Il avoit été très-mal toute la nuit. A sept heures +du matin il se fit traîner sur son char roulant dans +l'appartement de la reine, qui dormoit encore, ne le +croyant pas si mal. Levez-vous, lui dit-il, je n'ai que +quelques heures à vivre, j'aurai du moins la satisfaction +de mourir entre vos bras. Il se fit mener ensuite chez +mes frères, dont il prit tendrement congé, à la réserve +du prince royal, auquel il ordonna de le suivre dans son +appartement. Dès qu'il y fut, il y fit assembler les deux +premiers ministres, le prince d'Anhalt et tous les généraux +et colonels qui se trouvoient à Potsdam. Après +leur avoir fait un petit discours, pour les remercier de +leurs services passés, et les avoir exhortés à conserver +pour le prince royal, comme son unique héritier, la fidélité +qu'ils avoient eue pour lui, il fit la cérémonie de +l'abdication et remit toute son autorité à son fils, auquel +il fit une très-belle exhortation sur les devoirs des princes +envers leurs sujets, et lui recommanda le soin +de l'armée et sur-tout des généraux et officiers qui +étoient présens. Se tournant ensuite du côté du prince +d'Anhalt: vous êtes le plus ancien de mes généraux, +lui dit-il, il est juste que je vous donne le meilleur de +mes chevaux. Il ordonna en même temps qu'on le lui +menât; et voyant le prince attendri: c'est le sort +de l'homme, lui dit-il, il faut qu'ils payent tous le tribut +à la nature. Mais craignant de voir sa constance ébranlée +par les pleurs et les lamentations de tous ceux qui +étoient présens, il leur signifia de se retirer, ordonnant +à tous ses domestiques de mettre une nouvelle livrée +qu'il avoit fait faire, et à son régiment de mettre un +nouvel uniforme. La reine entra dans ces entrefaites. +A peine fut-elle un quart d'heure dans cette chambre, +que le roi tomba en foiblesse. On le mit aussitôt au +lit, où à force de soins on le fit revenir. Regardant +alors autour de lui et voyant les domestiques en +neuf: vanité des vanités, dit-il, tout est vanité. S'adressant +à son premier médecin, il lui demanda si sa +fin étoit prochaine. Le médecin lui ayant répondu, +qu'il avoit encore une demi-heure à vivre, il demanda +un miroir, et s'y étant miré, il sourit et dit: +je suis bien changé, je ferai une vilaine grimace en +mourant. Il réitéra encore la même question aux +médecins, et sur la réponse qu'ils lui firent, qu'il +s'étoit déjà écoulé un quart d'heure et que son pouls +montoit: tant mieux, leur répondit-il, je rentrerai +bientôt dans mon néant. On voulut faire entrer deux +ecclésiastiques, pour lui faire la prière, mais il leur dit, +qu'il savoit tout ce qu'ils avoient à lui dire, qu'ainsi ils +pouvoient se retirer. Les foiblesses étant devenues plus +fréquentes, il expira enfin à midi. Le nouveau roi conduisit +d'abord la reine dans son appartement, où il y +eut beaucoup de larmes de versées. Je ne sais si elles +étoient fausses ou sincères.</p> + +<p>Un courrier que le roi me dépêcha m'apporta +cette triste nouvelle. Je devois m'y attendre; j'en fus +frappée et touchée jusqu'au fond du coeur. Je suis incapable +de feindre, et quoique j'aie fait des pertes +depuis qui m'ont été bien plus sensibles je puis dire que +celle-ci me causa un violent chagrin.</p> + +<p>Je continuai d'en agir avec le roi comme de +coutume. Je lui écrivois toutes les postes et toujours +avec effusion de coeur. Six semaines se passèrent, +sans que je reçusse de réponse. La première +lettre qui me parvint au bout de ce temps-là, +n'étoit que signée du roi et fort froide. Il commença +son règne par faire une tournée dans la Poméranie et +la Prusse. Son silence continuoit toujours avec moi; je +ne savois qu'en penser, et mon amitié pour lui ne me +permettoit pas d'être sans inquiétudes d'une indifférence +si marquée.</p> + +<p>Enfin au bout de trois mois je fus secrètement +avertie de Berlin, que le roi en étoit parti incognito, +pour venir me surprendre à l'hermitage, où j'étois alors. +Peu s'en fallut que je ne mourusse de joie en apprenant +cette nouvelle; elle me causa un si grand bouleversement, +que j'en fus deux jours malade.</p> + +<p>Il arriva enfin, menant avec lui mon second frère, +que je nommerai dorénavant mon frère tout court, pour +le distinguer des autres. Mon coeur se déploya tout +entier à cette entrevue. J'avois tant de choses à dire +au roi, que je ne lui dis rien. Je remarquai d'abord, +que les caresses qu'il me faisoit, étoient guindées, ce +qui me surprit un peu. Je n'y fis cependant pas beaucoup +de réflexion. Je trouvai mon frère si changé +et grandi, qu'à peine je le reconnus. Comme j'aurai +occasion d'en parler ailleurs, je n'interromprai point le +fil de ma narration.</p> + +<p>Le roi ne s'entretint tout ce jour avec moi, que +de choses indifférentes. Un air embarrassé étoit répandu +sur son visage, ce qui me désorientoit. Mr. +Algarotti, Italien de nation, et un des plus beaux +esprits de ce siècle, étoit de sa suite et fournissoit matière +à la conversation. Ce qui m'étonna le plus, fut +l'extrême empressement du roi de revoir ma soeur d'Anspac. +Il ne l'avoit jamais aimée, et en avoit reçu le +réciproque. Plus de vingt estafettes furent mises en +campagne, chargées de tendres invitations pour se rendre +à l'hermitage. Elle y débarqua enfin le lendemain +avec le Margrave, son époux. Le roi ne tint pour +lors plus de mesures et la distingua publiquement plus +que moi. Il me fit présent d'un petit bouquet de brillans +de 200 écus, et d'un éventail, où il y avoit une montre. +Le Margrave, mon époux, reçut une tabatière d'or avec +le portrait du roi, garnie de brillans. Ma soeur eut un +présent à peu près du même prix que le mien, et le +Margrave d'Anspac une tabatière d'un caillou blanc, +cassée par le milieu, qu'il donna aussitôt à un de ses +pages.</p> + +<p>Mr. de Munichow, dont je crois avoir déjà fait +mention, étoit devenu adjudant du roi et le suivoit partout. +Ce jeune morveux étoit très-bien en cour et plus +distingué que tous ceux qui avoient été attachés ou qui +avoient rendu service au roi comme prince royal. Il +avoit été amoureux de la Marwitz pendant le séjour +qu'il avoit fait à Bareith, se flattant de pouvoir l'obtenir +en mariage du roi et du général Marwitz, si je ne +lui étois pas contraire.</p> + + + +<p>Nous arrivâmes à la fin d'Octobre à Berlin. Mes +frères cadets, suivis des princes du sang et de toute +la cour, nous reçurent au bas de l'escalier. Je fus conduite +à mon appartement, où je trouvai la reine régnante, +mes soeurs et les princesses. J'y appris avec beaucoup +de chagrin que le roi se trouvoit incommodé de la +fièvre tierce. Il me fit dire, qu'étant dans l'accès, il ne +pouvoit me voir, mais qu'il comptoit avoir le lendemain +cette satisfaction. Après les premières civilités je me +rendis chez la reine ma mère. L'air lugubre et mélancolique +qui y regnoit, me saisit. Tout y étoit encore +dans le profond deuil du roi, mon père. Je sentis renouveler +les regrets de sa perte. La nature a ses +droits, et je puis dire avec vérité, que je n'ai presque +jamais été si émue dans ma vie qu'en cette occasion. +Mon entrevue avec la reine fut des plus touchantes. +Nous soupâmes le soir en famille, et j'eus le temps de +renouer connoissance avec mes frères et soeurs, que je +n'avois pas vus depuis huit ans.</p> + +<p>Je vis le roi le jour suivant. Il étoit maigre et +défait. Son accueil me parut contraint. On est clairvoyant +lorsqu'on aime; l'amitié a cela de commun avec +l'amour. Je ne fus point la dupe de ses vaines démonstrations, +et je remarquai qu'il ne se soucioit plus de +moi. Il me pria de le suivre à une maison de plaisance, +nommée Reinsberg, où il comptoit aller pour +changer d'air; la reine régnante devoit s'y rendre en +même temps que lui. Mais comme, disoit-il, la maison +étoit fort petite il ne pouvoit m'y loger aussitôt; qu'il +me feroit préparer un appartement, et que dès qu'il +seroit fini, il me le manderoit. Je ne m'arrêterai pas à +faire un journal.</p> + +<p>La cour étant en deuil, elle n'étoit pas fort brillante. +J'étois tous les jours chez la reine mère, qui ne voyoit +que très-peu de monde, et qui étoit plongée dans un +profond chagrin. Cette princesse s'étoit toujours flattée +d'avoir beaucoup d'ascendant sur l'esprit du roi, mon +frère, et d'avoir quelque part au gouvernement dès qu'il +seroit monté sur le trône. Le roi jaloux de son autorité, +ne lui donnoit aucune part dans les affaires, ce +qui lui paroissoit fort extraordinaire.</p> + +<p>Je restai quinze jours à Berlin après le départ de +ce prince. J'y fus accablée d'honneurs et de distinctions, +très-propres à éblouir tout autre que moi; mais +quand on fait consister son bonheur dans un retour, de +sentimens des personnes qu'on aime, on ne se soucie +point du clinquant, et une légère marque d'amitié fait +plus d'impression, que toutes ces vaines démonstrations. +Je m'aperçus pendant ce petit séjour qu'un mécontentement +général regnoit dans le pays, et que le roi avoit +beaucoup perdu l'amour de ses sujets. On parloit +hautement de lui en termes peu mesurés. Les uns se +plaignoient du peu d'égard qu'il avoit, de récompenser +ceux qui lui avoient été attachés comme prince royal; +d'autres de son avarice, qui surpassoit, disoit-on, celle +du feu roi; d'autres de ses emportemens; enfin d'autres +encore des soupçons, de sa défiance, de ses +hauteurs et de sa dissimulation. Plusieurs circonstances, +auxquelles j'avois été présente, me firent +ajouter foi à ces rapports. Je lui en aurois parlé, +si mon frère de Prusse et la reine régnante ne m'en +avoient dissuadée. Je donnerai plus bas l'explication +de tout ceci. Je prie ceux qui pourront un jour +lire ces mémoires, de suspendre leur jugement sur +le caractère de ce grand prince jusqu'à ce qui je l'aie +développé. La nouvelle qui arriva en ce temps-là +de la mort de l'Empereur Charles VI., faisoit l'entretien +de la cour et la spéculation des politiques.</p> + +<p>J'arrivai à Reinsberg deux jours après. Le roi +s'étant résolu de se servir du quinquina, étoit quitte +de la fièvre. Il gardoit cependant la chambre et ne +sortit point pendant que nous fûmes à Reinsberg. +Il est surprenant qu'accablé de maux il pût suffire à +toutes les affaires; il ne se faisoit rien qui ne passât par +ses mains. Il employoit le peu de temps qui lui restoit +en compagnie de quelques personnes d'esprit ou de +savans. Tels étoient Voltaire, Maupertuis, Algarotti +et Jordan. Le soir il avoit concert, où malgré +sa foiblesse il jouoit deux ou trois concertos sur la traversière, +et sans flatterie on peut dire qu'il surpasse les +plus grands maîtres sur cet instrument. Les après-soupers +étoient destinés à la poësie, science, pour laquelle +il a un talent et une facilité infinie. Toutes ces choses +n'étoient pour lui que des délassemens; la principale +qui lui rouloit dans l'esprit étoit la conquête de la Silésie. +Ses arrangemens furent faits si secrètement et avec +tant de politique, que l'envoyé de Vienne à Berlin ne +fut informé de ses desseins, que lorsqu'ils furent sur le +point d'éclore.</p> + +<p>Le séjour de Reinsberg ne me parut agréable que +par la bonne société qui y étoit. Je ne voyois que +rarement le roi. Je n'avois pas lieu d'être contente de +nos entrevues. Elles se passoient la plupart du temps +ou en politesses embarrassées, ou en sanglantes railleries +sur le mauvais état des finances du Margrave; souvent +même il se moquoit de lui et des princes de l'empire, +ce qui m'étoit fort sensible. Je me trouvai encore fort +innocemment mêlée dans une aventure fort scabreuse, +et qui pouvoit tirer à de grandes conséquences. Comme +elle est ignorée jusqu'à présent, et que l'honneur de +certaines personnes, à qui je dois de la considération, y +est compromis, je la passe sous silence. Je passe à un +autre sujet, qui paroîtra peut-être peu intéressant, mais +qui a une si grande connexion avec la suite de mon +histoire, que je ne puis l'omettre.</p> + +<p>De toute ma cour il n'y avoit que Mdme. de +Sonsfeld et l'aînée Marwitz qui m'eussent accompagnée +à Reinsberg. La Marwitz y s'étoit liée d'une +étroite amitié avec Mlle. de Tetow, toutes deux +dames d'atour de la reine, et avec Mdme. de Morian. +Les deux premières étoient l'une et l'autre très-aimables, +mais se faisoient haïr de tout le monde par leur impitoyable +satire et médisance. Mdme. de Morian quoique +sur le retour, étoit assez bien conservée. Cette femme joignoit +aux manières du monde beaucoup d'esprit et de vivacité; +elle s'étoit mise au-dessus de tous les préjugés; +sa conduite étoit scandaleuse, et sans garder la moindre +décence, elle tenoit des propos à la table de la reine si +peu mesurés, que les hommes en rougissoient. Cette +belle compagnie, très-propre à gâter l'esprit d'une jeune +personne, réussit à changer presque entièrement celui de +la Marwitz. La satire, les façons libres, les mots à +double entente, même les sottises de la Moria et des +Tetows furent imités et elle se ploya entièrement sur +leur modèle. Ses façons firent ajouter foi aux bruits +qui couroient sur son compte. Quelques mauvais plaisans +la raillèrent sur ses amours avec le Margrave; +d'autres la firent apercevoir du crédit qu'elle avoit sur +son esprit; enfin on ne lui parloit d'autre chose. Cependant +on lui faisoit tort. Elle couchoit et logeoit chez +sa tante, ne voyant le Margrave qu'en sa présence ou +en la mienne. On ne change de caractère que par +gradations. Une jeune personne qui se trouve tout d'un +coup dans un grand monde, se laisse entraîner à la pente +des plaisirs, mais ne s'oublie que peu-à-peu. Elle fut +au désespoir de ces raisonnemens, dont je lui fis part. +Les principes de vertu que je lui avois donnés parurent +dans tout leur lustre. Elle voulut quitter la cour, pour +retourner chez son père. J'employai toute ma rhétorique +pour l'en empêcher, et je parvins enfin à la tranquilliser. +Je fis même cesser ces bruits par le témoigne que je +rendis à sa vertu. Cependant ils lui firent naître des +idées, que peut-être elle n'auroit jamais eues, comme on +le verra plus bas.</p> + +<p>Nous retournâmes à Berlin au commencement de +Décembre. Les troubles que la mort de l'Empereur +devoit occasioner, obligèrent le Margrave de se rendre +en son pays. Je restai à Berlin pour ne pas désobliger +le roi. La cour ayant quitté le deuil, les plaisirs commencèrent +avec le carnaval, qui se tient toujours à +Berlin au mois de Décembre et de Janvier. Le roi +donnoit les lundis bal masqué au château, le mardi il y +avoit concert public et le mercredi et vendredi bal +masqué en ville chez les principaux de la cour. Ces +plaisirs ne furent pas de durée. Le grand projet du roi +éclata tout d'un coup. Les troupes défilèrent du côté +de la Silésie, et le roi, partit pour se mettre à la tête +de son armée. Je fus véritablement touchée en prenant +congé de lui. L'entreprise qu'il faisoit, étoit très-épineuse +et pouvoit avoir de très-fâcheuses suites si elle avoit mal +réussi. Ces réflexions me rendirent notre séparation plus +sensible. J'aurois attendu son retour (puisqu'il comptoit +revenir en six semaines, pour quelques jours seulement), +si l'aventure que j'ai passée sous silence qui m'inquiétoit +toujours, et mon impatience de revoir le Margrave +m'avoient permis d'y faire un plus long séjour.</p> + +<p>Je retournai donc à Bareith le 12. de Janvier de +l'année 1741, et j'y arrivai au bout de onze jours; les +eaux ayant si fort gâté les chemins, que je ne pus faire +que quatre milles par jour. La Marwitz et sa soeur +ne me rabattirent les oreilles pendant toute la route que +de jérémiades sur leur départ de Berlin. Il faut donc, +disoit la Marwitz, retourner à ce diable de nid, où +on s'ennuie comme un chien, après avoir goûté les plaisirs +de Berlin. Je fus plusieurs fois piquée de ces +propos, mais la considérant comme une personne entraînée +par le feu de la jeunesse et par les plaisirs, je l'excusois; +et en effet il me parut peu après, qu'elle rentra en elle-même +et qu'elle avoit renoncé à son étourderie. Je +repris à Bareith mon genre de vie ordinaire. Nous +eûmes beaucoup d'étrangers, qui rendirent le carnaval +brillant.</p> + +<p>Le prise de Glogow fut un grand sujet de satisfaction +pour moi. Le roi, mon frère, après avoir formé le siège +de cette place, la prit d'assaut, et s'empara par cette +capture de la clef de la Silésie.</p> + +<p>Le comte de Cobentzel, envoyé de la reine de +Hongrie, arriva peu de temps après à notre cour. Il +me rendit une lettre de l'Impératrice dernière douairière. +Cette princesse me faisoit d'instantes prières, d'employer +mon crédit sur l'esprit du roi pour le porter à la paix. +La reine, sa fille, se trouvoit sans argent, sans troupes +et attaquée à l'improviste. Malgré cette triste situation, +elle avoit absolument refusé les propositions du roi, mon +frère, et s'étoit résolue d'attendre les dernières extrémités +plutôt, que de céder les quatre duchés, sujets de la +querelle. Tous les efforts que fit le comte Combentzel +et les conditions avantageuses qu'on me proposa, ne +purent me porter à me mêler de cette affaire. Je ne +jugeai pas même à propos d'en écrire au roi, d'autant +plus qu'on ne s'étoit point expliqué sur les conditions +de cet accommodement.</p> + +<p>Cependant les heureux succès de ce prince continuèrent. +La bataille de Molwitz se donna le 10. d'Avril. +Elle tourna de toute façon à sa gloire. La victoire qu'il +remporta, justifia son génie pour l'art militaire, puisque +son coup d'essai fut un coup de maître. Le général +Marwitz fut fort blessé à cette action d'un coup de +feu à la cuisse. Le siège de Neisse et sa prise furent +les suites de cette victoire, qui achemina la paix. La +joie que je ressentis de toutes ces bonnes nouvelles, est +difficile à exprimer. Je la fis éclater par les fêtes que +je donnois.</p> + +<p>Toute cette année se passa fort tranquillement pour +moi. Ce fut aussi la dernière dans le cours de laquelle +j'aie joui de quelque repos. Je vais entrer dans une +nouvelle carrière bien plus rude et difficile à franchir, +que toutes celles dont on m'a vue triompher dans le reste +de ces mémoires. Je me pique d'être véridique. Je ne +prétends point excuser les fautes que j'ai commises; +j'ai péché peut-être contre les règles de la politique, +mais je n'ai aucun reproche à faire à ma droiture.</p> + +<p>Le général Marwitz ne pouvant se rétablir de sa +blessure, me conjura avec tant d'instance de permettre +à sa fille aînée de passer quelque temps avec lui, que +je ne pus le lui refuser. Il étoit devenu gouverneur de +Breslau et commandoit toutes les troupes en Silésie. Sa +fille m'avoit paru fort contente de l'aller trouver.</p> + +<p>Deux jours avant son départ elle vint auprès de +moi, toute en pleurs et dans un désespoir mortel. Fort +étonnée je lui en demandai la cause. A peine put-elle +me répondre, ses sanglots lui coupoient la parole. Je +vois bien, me dit-elle enfin, qu'il faut vous quitter, Madame; +les bruits qui ont couru à Berlin, au préjudice +de ma réputation, n'ont eu que trop de créance. Rien +au monde ne m'est plus cher que mon honneur; l'atteinte +qu'on y a donnée m'est plus sensible que la mort. Je +ne puis détromper le monde, qu'en me retirant de la +cour. Je vais être la plus malheureuse personne du +monde, je sens que je ne pourrai vivre éloignée de +vous et pour comble d'infortune mon père a dessein de +me marier. Je serai donc une double victime, par le +désespoir de ne plus vous voir, et celui d'épouser peut-être +un homme qui me sera odieux.</p> + +<p>Je fus vivement touchée de ses larmes et de ses +sentimens. Je m'efforçai de les combattre, et au bout +de deux heures je parvins non seulement à la calmer, +mais j'obtins sa parole qu'elle resteroit à mon service. +Je laisse à juger au lecteur, si après une telle conversation +je pouvois me défier de cette fille. Pouvois-je +m'imaginer qu'elle me trahissoit cruellement, en m'enlevant +ce que j'avois de plus cher et en me dérobant le +coeur de mon époux? Elle étoit presque toujours auprès +de moi, et sa conduite étoit si mesurée avec lui, +qu'elle auroit détruit tous mes soupçons, quand même +j'en aurois eu. Sa soeur s'attacha beaucoup à moi après +son départ. Son humeur vive, gaie et spirituelle +m'amusoit. Le Margrave badinoit beaucoup avec elle, +ce qui me ne donnoit aucun ombrage. Il en agissoit si +bien avec moi et me témoignoit une si vive tendresse +que j'avois une entière confiance dans sa fidélité. J'étois +charmée lorsqu'il se divertissoit; étant ennemie de la +gêne, je ne prétendois point lui en donner.</p> + +<p>Ce fut environ en ce temps-là que l'électeur de +Bavière fut élu roi des Romains. Il passa incognite +par Bareith au commencement de l'année 1742. Ce +prince alloit se rendre à Manheim, assister aux noces +du prince et de la princesse de Sulzbach, pour aller +de là se faire couronner Empereur à Francfort. Il passa +en si mauvais équipage, que nous l'aurions peut-être +ignoré, s'il n'avoit envoyé un de ses cavaliers nous faire +des complimens et des excuses de n'avoir pu s'arrêter +ici. Le Margrave se mit aussitôt à cheval et le suivit. +Il fit tant de diligence, qu'il joignit ce prince à trois +milles d'ici. L'Empereur sortit de sa voiture, l'embrassa +et lui fit tout l'accueil et les politesses qu'il put désirer. +Après une entrevue d'environ une demi-heure ils se +séparèrent très-satisfaits l'un de l'autre.</p> + +<p>Nous apprîmes peu après que le couronnement +étoit fixé au 31. de Janvier. La curiosité nous prit +de le voir. Nous résolûmes d'aller dans un parfait incognito +à Francfort, d'y arriver la veille de cette cérémonie +et d'en repartir le lendemain. Mr. de Berghover, +envoyé de notre cour, eut soin de régler notre +voyage et de faciliter notre incognito. Nous comptions +partir dans huit jours, lorsque la duchesse de Wurtemberg +s'avisa de venir à Bareith. Cette princesse, très-fameuse +du mauvais côté, alloit à Berlin voir ses fils, +dont elle avoit confié l'éducation au foi. Ces jeunes +princes avoient passé peu avant elle ici. Le duc s'étoit +amouraché de ma fille, qui n'avoit que 9 ans (il en +avoit 14), et nous avoit fort diverti par ses petites +galanteries. Je trouvai cette princesse assez bien conservée; +ses traits sont beaux, mais son teint est passé +et fort jaune; elle a un reflux de bouche, qui oblige au +silence tous ceux auxquels elle parle; sa voix est si +glapissante et si forte, qu'elle écorche les oreilles; elle +a de l'esprit et s'énonce bien; ses manières sont engageantes +pour ceux qu'elle veut gagner, et très-libres +avec les hommes. Sa façon de penser et d'agir offre +un grand contraste de hauteur et de bassesse. Ses +galanteries l'avoient si fort décriée, que sa visite ne me +fit aucun plaisir. Cette princesse étoit régente pendant +la minorité de son fils. Je ne m'arrêterai pas à faire +son caractère; elle reviendra plus d'une fois sur la scène +dans le cours de ces mémoires.</p> + +<p>J'en reviens à la Marwitz. Elle m'avoit demandé +une prolongation de permission, que je lui avois accordée; +mais lorsqu'elle apprit par mes lettres que nous +allions à Francfort, elle partit à la hâte et revint dans +le temps que je m'y attendois le moins, le jour même +que la duchesse. Son premier abord me déplut. Elle +entra chez moi d'un air d'arrogance et ne cessa de +parler des grands biens de son père, de l'approbation +qu'elle avoit eue à Berlin et des politesses qu'on lui +avoit faites, finissant chaque article par des exclamations +sur le sacrifice qu'elle me faisoit, d'être revenue auprès +de moi. Je suis sensible lorsque j'aime, je l'ai dit plus +d'une fois. J'exige peut-être trop de mes amis, mais je +prétends d'eux la même délicatesse de sentimens dont +je me pique. Il n'y en avoit point dans ce procédé. +Cette vaine ostentation me déplut. Il y a façon et +façon de dire les choses. On peut faire sentir à ses +amis ce que l'on fait pour eux, pour leur prouver par +là combien on leur est attaché; c'est le moyen de s'attirer +leur reconnoissance. Reprocher un service ou un +bienfait, c'est en ôter le prix. Pour moi, je suis satisfaite +lorsque je puis faire plaisir à mes amis, quand ils +ignoreroient toute leur vie qu'ils me sont redevables, +j'en serai assez récompensée par la joie que j'aurai +d'avoir pu leur être utile. Comme je n'ai jamais eu le +don de ce contraindre, la Marwitz remarqua quelque +froideur dans mes réponses. Elle en fut si piquée, +qu'elle s'en plaignit au Margrave. Il me battit froid pendant +quelques jours. Inquiète d'en savoir la cause, +je le tourmentai tant, qu'il me l'apprit. Vous avez +un mauvais coeur, me dit-il, de maltraiter les personnes +qui vous aiment; la Marwitz est au désespoir et croit +que vous ne vous souciez plus d'elle; elle m'en a fait +des plaintes amères. Je fus aussi surprise que fâchée +de ce que cette fille s'étoit adressée au Margrave, pour +le mêler de nos petits différens; mais voyant qu'il étoit +prévenu contre moi, je dissimulai, et lui répondis que +j'étois toujours la même. Sur cette assurance elle vint +me trouver, me fit beaucoup de protestations, étala force +sentimens et me convainquit de nouveau, qu'elle ne péchoit +que par étourderie et par une trop grande pente +aux plaisirs. La paix fut donc encore conclue.</p> + +<p>Nous comptions partir le 27. de Janvier pour aller +à Francfort, lorsque Pelnitz, fameux par ses mémoires +et ses incartades, arriva. Il nous apprit, que les Autrichiens +étant entrés en Bavière, le roi, pour faire une +diversion et secourir par là ses alliés, étoit entré en +Bohême. La duchesse qui alloit en partie à Berlin +pour s'aboucher avec le roi, se trouva fort embarrassée +par ce contre-temps, et résolut de rester avec nous +jusqu'au retour de ce prince. Il fallut employer force +intrigues pour nous en défaire. Elle nous quitta le 28. +de Janvier pour aller à Berlin et nous partîmes le même +jour.</p> + +<p>Les mauvais chemins et les eaux qui s'étoient accrues, +nous obligèrent d'aller nuit et jour. Nous atteignîmes +enfin le 30. de Janvier les portes de Francfort. +Mr. de Berghover que nous avions fait avertir, vint +au-devant de nous à quelques portées de fusil de la +ville. Il nous apprit, que le couronnement étoit remis +au 12. de Février, que tout le monde savoit notre arrivée +et qu'il seroit impossible de rester incognito, si +nous entrions en ville ce soir-là. J'étois fatiguée à +mourir et fort incommodée d'un gros rhume. Après +avoir long-temps consulté, il fut conclu que nous rebrousserions +chemin et que nous passerions la nuit à +un petit village, qui n'étoit qu'à un mille de Francfort.</p> + +<p>Mr. de Berghover nous y rejoignit le jour suivant. +Il avoit tâché de détromper tout le monde, et +arrangé les choses de manière, que nous nous rendîmes +le soir à la sourdine chez lui, pour voir l'entrée de +l'Empereur, qui devoit se faire le lendemain matin. Je +n'avois avec moi que les deux Marwitz; ma chère +grand'maîtresse étoit restée à Bareith, n'étant plus +en état d'endurer les fatigues. Ma garderobe étoit +fort mal fournie. Mes dames et moi nous n'avions +chacune pour tout potage qu'une andrienne noire, que +j'avois inventée pour diminuer le bagage. Les Margraves +du Chatelet et Schoenbourg n'avoient pris +que des uniformes, et pour se déguiser, ils s'étoient +noirci les sourcils, ce qui accompagnoit parfaitement +bien de grandes perruques noires, dont ils s'étoient +accoutrés. Je crus étouffer de rire, en les voyant ainsi +adonisés.</p> + +<p>Nous débarquâmes dans ce bel équipage chez +Berghover, qui nous reconnut à peine. J'avois +fait rembourrer mon habit, ce qui me donnoit une +prestance respectable, et nous avions toutes des coëffes +qui nous couvroient le visage. Il nous trouva si méconnoissables, +qu'il nous proposa d'aller à la comédie +françoise. Nous y topâmes, comme on peut bien +le croire, et allâmes nous percher aux secondes loges.</p> + +<p>L'entrée de l'Empereur que nous vîmes le lendemain, +fut des plus superbes. Je ne m'arrêterai pas +à en faire la description. J'eus le même soir le plaisir +d'aller au bal masqué où n'étant connue de personne, +je me divertis beaucoup à tourmenter les +masques.</p> + +<p>La crainte d'être enfin découverts, nous obligea +d'aller loger le lendemain dans une petite maison d'été, +appartenante à un particulier, et d'y séjourner quelques +jours. Il y faisoit un froid insupportable, et j'y fis +pénitence du peu du plaisir dont j'avois joui à Francfort, +par les chagrins que me causèrent les Marwitz. Elles +devenoient l'une et l'autre d'une hauteur insupportable, +voulant être servies et prétendant des distinctions qui +n'appartenoient qu'à moi seule. L'aînée avoit infecté +l'esprit de sa soeur de son orgueil; en revanche la cadette +fortifioit le goût de celle-ci pour la satire et la +médisance. Elles étudioient les défauts et les ridicules +de chacun, et se plaisoient à déchirer impitoyablement +toute la cour, n'épargnant pas même les gens en leur +propre présence. Comme elles avoient beaucoup d'esprit, +leurs commentaires divertissoient le Margrave. Il étoit +toute la journée dans leur chambre, et il ne s'apercevoit +pas qu'il étoit souvent le sujet de leurs railleries. Lorsque +j'y étois, elles ne me disoient mot et même ne +répondoient pas à mes questions, se mettant dans un +coin de la chambre à rire comme des folles. Je ne pus +endurer long-temps cette sotte conduite. J'éclatai enfin, +et leur dis fort intelligiblement qu'elles me déplaisoient, +tâchant en même temps de les ramener par de bonnes +raisons. La cadette se tut; mais l'aînée se mit sur +ses grands chevaux et me chanta pouille. Plût à Dieu, +que je me fusse brouillée tout de bon avec elle, je +me serois épargnée bien des chagrins. La crainte d'en +venir à des éclats en prenant un ton d'autorité et l'espérance +de la corriger, me firent dissimuler.</p> + +<p>Mon retour à Francfort servit à me dissiper et à +bannir les tristes réflexions que cette scène avoit occasionnées. +Je n'y manquai ni comédie ni bal. Ma coëffe +se dérangea un soir que j'étois au spectacle. Le prince +George de Cassel levant par hazard les yeux de mon +côté, me reconnut. Il le dit au prince d'Orange, qui +étoit proche de lui. Tout de suite ils enfilèrent ma loge +et y entrèrent lorsque je m'y attendois le moins. Il n'y +eut plus moyen de feindre. Ces deux princes ne voulurent +point nous quitter. Ils me menèrent en carosse +et prièrent le Margrave de leur permettre de venir souper +avec nous, ce qu'il ne put leur refuser. Depuis ce jour +ils ne bougèrent de chez nous. Le prince d'Orange +est si connu, qu'il me seroit inutile d'en faire le +portrait. Je fus charmée de son esprit et de sa conversation. +La princesse d'Angleterre, son épouse, +étoit à Cassel. Il me promit de la persuader de venir +à Francfort, pour y faire connoissance avec moi. Mais +il ne put effectuer sa promesse, le peu de séjour qu'il +fit encore l'empêchant d'exposer la princesse à la fatigue +du voyage.</p> + +<p>Nous allâmes le jour suivant au bal. L'électeur de +Cologne qui savoit ce qui s'étoit passé la veille à la +comédie, nous avoit fait épier. Dès que je parus, il +vint me prendre à danser, en disant qu'il me connoissoit. +Il s'entretint très-long-temps avec moi et me +présenta la princesse Clémence de Bavière, sa nièce, +deux princesses de Sulzbach et le prince Theodore, +son frère. Ils cherchèrent ensuite le Margrave, auquel +ils firent toutes les politesses imaginables. Notre incognito +ne pouvoit plus avoir lieu. L'équipage où nous +étions nous empêchoit de paroître. Il fallut donc retourner +à notre retraite; et après avoir tenu long-temps +conseil, on dépêcha un courrier à Bareith, pour +faire venir ce dont nous avions besoin.</p> + +<p>Je n'attendois que le Margrave pour me mettre en +carosse, lorsque je le vis entrer avec une dame, qu'il me +dit être Mdme. de Belisle, ambassadrice de France. +Je l'avois évitée avec soin, jugeant qu'elle auroit des +prétentions, que je ne serois pas d'humeur de lui accorder. +Je pris mon parti sur-le-champ et la reçus comme +toutes les autres dames qui viennent chez moi. Sa +visite ne fut pas longue. La conversation ne roula que +sur les louanges du roi. Je trouvai Mdme. de Belisle +fort différente de l'idée qu'on m'en avoit donnée. Elle +sentoit son monde, mais son air me parut celui d'une +soubrette et ses manières mesquines.</p> + +<p>Je passai deux ou trois jours à mon jardin, où +le prince d'Orange nous tint fidèle compagnie, et +ne retournai en ville que la veille du couronnement. +Je ne m'étendrai point à en faire le détail. Le pauvre +Empereur ne goûta pas toute la satisfaction que cette +cérémonie devoit lui inspirer. Il étoit mourant de la +goutte et de la gravelle, et pouvoit à peine se soutenir. +Ce prince se trouvoit dans les circonstances les plus +fâcheuses. L'affaire de Lintz avoit obligé les François +à se retirer, ce qui avoit laissé le champ libre aux +Autrichiens de faire une irruption en Bavière, où ils +ravageoient impitoyablement le pays. Le roi, mon frère +par son entrée en Bohême relevoit un peu ses espérances; +mais se trouvant sans troupes et sans argent, sa +politique l'obligeoit de ménager les princes de l'empire, +pour en tirer du secours. Cette raison le porta à distinguer +les envoyés des princes à l'élection, et surtout +Mr. de Berghover et Mr. de Montmartin, ministres +du Margrave. Ces deux Mrs., l'un et l'autre de +peu d'origine, se trouvèrent fort flattés des attentions que +l'Empereur avoit pour eux. Le Maréchal de Belisle +acheva de les gagner entièrement au parti de ce prince, +par l'appât de l'or qu'il fit briller à leurs yeux. Ils +dressèrent le plan d'un traité, qu'ils présentèrent au +Margrave le jour même que nous retournâmes à Francfort. +Le Margrave m'en parla, m'assurant que les conditions +en étoient si avantageuses pour lui, qu'il n'avoit +pas balancé à l'approuver. En effet ce traité fut conclu +avant notre départ, ne devant être ratifié qu'après que +le Margrave en auroit rempli les premières conditions. +Berghover eut soin de le garder si soigneusement +que le Margrave ne put me le faire lire. J'en reviens +à mon sujet.</p> + +<p>L'affaire susmentionnée nous obligea de séjourner +encore quelque temps à Francfort. Nos équipages +étant arrivés, j'y reçus tout le monde sous le nom de la +comtesse de Reuss, et notre maison ne désemplit +point. Mr. de Belisle même y vint plusieurs fois.</p> + +<p>Je ne sais ce qui porta Mr. de Berghover à représenter +au Margrave, qu'il n'étoit pas séant que je +partisse sans avoir vu l'Impératrice. Cet homme avoit +beaucoup d'esprit et s'étoit acquis un grand crédit sur +celui du Margrave par les services qu'il lui avoit rendus, +et par les prétendus avantages qu'il lui faisoit obtenir +par le traité. Le Margrave lui permit de venir me proposer +cette entrevue, me laissant cependant maîtresse +de faire ce que je voudrois. Je la refusai nettement; +les étiquettes empêchent les princes de se voir. Comme +fille de roi je ne pouvois compromettre l'honneur de +ma maison; et comme il n'y avoit point d'exemple qu'une +fille de roi et une Impératrice se fussent trouvées ensemble, +je ne savois point les prétentions que je devois +faire. Berghover s'emporta contre moi et me manqua +même de respect. Il s'écria, que je perdois le Margrave +en désobligeant l'Impératrice; que les femmes +n'étoient bonnes qu'à faire des tracasseries, et que j'aurois +beaucoup mieux fait de rester à Bareith, que de venir +à Francfort troubler les affaires du Margrave, et déranger +ses projets par mes hauteurs. Ses crieries ne me +firent point changer de résolution: je n'en fis que rire. +Pour le tranquilliser, je lui fis mes conditions. Je demandai +premièrement, d'être reçue au bas de l'escalier +par la cour de l'Impératrice; secondement, qu'elle vînt +au devant de moi jusque hors de la porte de sa chambre +de lit, et troisièmement le fauteuil. Il me promit +d'en parler à la grand'-maîtresse de cette princesse, et +de faire tous ses efforts pour me contenter. Je ne risquois +rien par les propositions que j'avois faites: en les +obtenant je soutenois mon caractère, et un refus me +servoit d'excuse pour éviter cette visite.</p> + +<p>J'eus en attendant le temps de consulter Mrs. de +Schwerin et de Klingraeve, ministres du roi. Le +dernier avoit beaucoup de crédit à la cour impériale. +Ils furent d'avis l'un et l'autre, que je ne pouvois prétendre +le fauteuil, que cependant ils insisteroient pour +me le faire obtenir, ou qu'ils trouveroient quelque expédient +pour régler de cérémonial. Ils me représentèrent, +que le roi étant uni intimement avec la maison de Bavière, +et que le Margrave ayant sujet de la ménager, +ces raisons rendroient ma conduite excusable; que j'irois +chez l'Impératrice le nom de comtesse, qui supposoit +un incognito, et que ne pouvois exiger sous ce tître +tous les honneurs qui m'appartenoient comme princesse +royale de Prusse et Margrave de Brandebourg.</p> + +<p>Si j'avois eu le temps d'écrire au roi, je m'en +serois remise à sa décision; mais quand même j'aurois +envoyé un courrier, je n'aurois pu avoir sa réponse. Il +fallut donc me rendre. On disputa tout le jour sur les +articles que j'avois demandés. Les deux premiers furent +accordés. Tout ce qu'on put obtenir pour le troisième, +fut que l'Impératrice ne prendroit qu'un très-petit fauteuil +et qu'elle me donneroit un grand dossier.</p> + +<p>Je vis cette princesse le jour suivant. J'avoue, +qu'à sa place j'aurois cherché toutes les étiquettes et +les cérémonies du monde, pour m'empêcher de paroître. +L'Impératrice est d'une taille au-dessous de la petite, et +si puissante, qu'elle semble une boule; elle est laide au +possible, sans air et sans grâce. Son esprit répond à +sa figure; elle est bigotte à l'excès, et passe les nuits +et les jours dans son oratoire; les vieilles et les laides +font ordinairement le partage du bon Dieu. Elle me +reçut en tremblant et d'un air si décontenancé, qu'elle +ne put me dire un mot. Nous nous assîmes. Après +avoir gardé quelque temps le silence, je commençai la +conversation en françois. Elle me répondit dans son +jargon autrichien, qu'elle n'entendoit pas bien cette langue +et qu'elle me prioit de lui parler en Allemand. Cet +entretien ne fut pas long. Le dialecte autrichien et le +bas-saxon sont si différens, qu'à moins d'y être accoutumé, +on ne se comprend point. C'est aussi ce qui +nous arriva. Nous aurions préparé à rire à un tiers par +les coq-à-l'âne que nous faisions, n'entendant que par-ci +par-là un mot, qui nous faisoit deviner le reste. Cette +princesse étoit si fort esclave de son étiquette, qu'elle +auroit cru faire un crime de lèse-grandeur en m'entretenant +dans une langue étrangère, car elle savoit le +François. L'Empereur devoit se trouver à cette visite; +mais il étoit tombé si malade, qu'on craignoit même +pour ses jours. Ce prince méritoit un meilleur sort. +Il étoit doux, humain, affable et avoit le don de captiver +les coeurs. On peut dire de lui: tel brille au second +rang, qui s'éclipse au premier. Son ambition étoit plus +vaste que son génie. Il avoit de l'esprit; mais l'esprit +seul ne suffit pas pour composer un grand homme. La +situation où il si trouvoit, étoit au-dessus de sa sphère, +et son malheur vouloit qu'il n'eût personne autour de +lui, qui pût suppléer aux talens qui lui manquoient.</p> + +<p>Je restai encore quelques jours à Francfort, pendant +lesquels je ne passai mon temps qu'en fêtes et en +plaisirs.</p> + +<p>Je me retrouvai enfin à Bareith à la fin du mois +de Février. Mr. de Montaulieu, grand-maître de la +duchesse de Wurtemberg et ministre du duc, s'y rendit +peu après nous. Il nous remit, au Margrave et à moi, +des lettres du roi, de la reine, ma mère et de la duchesse, +contenant une proposition de mariage pour ma fille +avec le jeune duc de Wurtemberg. Cette alliance +étant très-avantageuse et autorisée de l'approbation du +roi et de la reine, qui en étoient les auteurs, nous y +topâmes, remettant d'en conclure les conditions au retour +de la duchesse de Berlin.</p> + +<p>Notre retour occasionna les sollicitations de la cour +impériale, pour accomplir les premières conditions du +traité. Mr de Berghover ayant envoyé ce prodige de +politique au Margrave, il me le fit lire. En voici le contenu.</p> + +<p>Le Margrave s'engageoit: 1: à lever un régiment +de 800 hommes d'infanterie pour le service de l'Empereur; +2: à lui rendre tous les services; qu'il dépendroit +de lui, dans le cercle; 3: à tâcher de faire déclarer le +dit cercle en sa faveur, lorsque les conjonctures le permettroient. +L'Empereur de son côté donnoit le commandement +du susdit régiment au Margrave, avec la +nomination des officiers jusqu'aux capitaines, 25 florins +par homme, y compris les armes et les uniformes, pour +la levée du régiment; 4: il lui remettoit le jus appellandum; +5: il lui cédoit la petite ville de Retwitz avec son +territoire. (Ce dernier article n'auroit lieu qu'en cas que +l'Empereur se rendît maître de la Bohême, Retwitz +appartenant à ce royaume.) 6: Il lui promettoit ses bons +offices auprès du cercle de Franconie, pour le faire +élire Maréchal et commandant des troupes du cercle.</p> + +<p>Le Margrave avoit été fort dissipé à Francfort. +Les plaisirs et les veilles, jointes à la grande confiance +qu'il avoit en Berghover, l'avoient empêché de +réfléchir mûrement aux conséquences de ce traité. Il +le considéra d'un autre oeil à la seconde lecture. Les +conditions lui en parurent aussi chimériques, qu'elles lui +avoient paru avantageuses au commencement. Les +sommes déterminées pour la levée du régiment étoient +si modiques, que la perte étoit évidente. Le jus appellandum +est un avantage pour un prince injuste; un prince équitable +le possède toujours ne donnant jamais lieu à ses +sujets d'avoir recours au tribunal de l'Empereur. Le +généralat du cercle n'est qu'un vain tître, sans autres +prérogatives, que de commander les troupes en temps +de guerre. La ville de Retwitz est un petit rien; le +don en étoit incertain et l'avantage aussi peu solide, +que celui des autres articles susmentionnés. Ces raisons +jointes à beaucoup d'autres, engagèrent le Margrave à +rompre ce traité.</p> + +<p>Je reçus plusieurs lettres très-piquantes du roi, mon +frère, sur ce sujet. Il se plaignoit à moi avec beaucoup +d'aigreur de ce qu'on avoit entamé cette négociation à +son insu. Je supprimai les premières lettres et ne fis +aucun réponse sur cet article. Il me manda enfin, que +je devois en parler au Margrave de sa part et lui faire +sentir, qu'il ne lui convenoit pas de faire des traités sans +l'avoir consulté comme le chef de la maison. Le Margrave +fut outré. Il me dicta la réponse, qui étoit en +termes très-forts. Depuis ce moment la guerre fut +déclarée. Je ne reçus que des lettres très-dures du roi, +et j'appris même, qu'il parloit de moi d'une manière fort +offensante et me tournoit publiquement en ridicule. Ce +procédé me toucha vivement. Cependant je dissimulai mon +chagrin et continuai d'en agir avec lui comme par le passé.</p> + +<p>La duchesse de Wurtemberg arriva dans ce +temps. L'accord avoit été réglé à Berlin pour le mariage +des nos enfans. On étoit convenu, qu'il n'auroit +lieu qu'en cas que les deux parties y consentissent, lorsqu'elles +seroient parvenues à l'âge de raison. Cette alliance +m'obligea malgré moi de me lier avec cette princesse. +Je dis malgré moi, car cette femme étoit si décriée, +qu'on n'en parloit que comme d'une Laïs. La +duchesse a du jargon et un esprit tournée, à la bagatelle, +qui amuse quelque temps, mais qui ennuie à la longue; +elle se livre presque toujours à une gaieté immodérée; +sa principale étude étant celle de plaire, tous ses soins +ne tendent qu'à ce but; agaceries, façons enfantines, +coups d'oeil, enfin tout ce qui s'appelle coquetterie, est +mis en usage pour cet effet. Les deux Marwitz se +fourrèrent dans l'esprit, que les manières de cette princesse +étoient françoises, et que pour être du bel air, il +falloit se mouler sur son modèle. L'aînée commençant +dès lors à prendre un fort grand ascendant sur l'esprit +du Margrave, l'engagea à mettre la cour sur un autre +pied. Elle ne quittoit plus la duchesse et entroit aveuglément +dans toutes ses vues. Dans quinze jours de temps +tout changea de face. On prit à tâche de se battre, de +se jeter des serviettes à la tête, de courir comme des +chevaux échappés et enfin de s'embrasser au chant de +certaines chansons fort équivoques. Bien loin que ces +façons fussent celles des dames françoises, je crois, si +quelque françois fût venu dans ce temps-là, qu'il auroit +cru être en compagnie de quelques filles d'opéra ou de +comédie. Je fis mon possible pour remédier à ce désordre, +mais tous mes efforts furent vains. La gouvernante +tonna, pesta, jura avec ses nièces, qui pour toute +réponse lui tournèrent le dos. Que j'étois heureuse dans +ce temps-là! J'étois encore la dupe des Marwitz, et +ne soupçonnois pas même leurs intrigues. Le Margrave +ayant toujours les mêmes attentions pour moi, je dormois +tranquillement tandis qu'on tramoit ma perte.</p> + +<p>Le départ de la duchesse me fit espérer que je +remettrois les choses sur l'ancien pied, mais je m'aperçus +bientôt que le mal étoit enraciné. La Marwitz, +à ce que j'ai jugé depuis, fit dès lors son plan. Cette +fille avoit une ambition démesurée. Pour satisfaire cette +passion, il falloit de nécessité jeter le Margrave dans la +dissipation (défaut auquel il n'inclinoit que trop) pour +le détacher de l'application qu'il donnoit à ses affaires. +Il falloit encore me tromper, en me faisant part des +affaires principales, et en m'endormant par la confiance +que le Margrave devoit me marquer. Elle se réservoit +cependant la distribution des charges et des faveurs, et +sur-tout les finances. Les bruits qui avoient couru +à Berlin sur son compte, lui avoient fait faire des +réflexions sérieuses sur son état, et sur l'empire qu'elle +avoit dès lors sur le Margrave. L'avidité de faire +briller son grand génie, l'emporta sur toute autre considération. +Elle avoit remarqué qu'il avoit du foible +pour elle. Elle en profita pour pouvoir gouverner à sa +fantaisie. Elle jugea, qu'en se conservant ma confiance, +et en évitant toutes les occasions qui pourroient me +donner du soupçon, elle parviendroit à m'aveugler et à +se rendre enfin si formidable, qu'en cas que je m'aperçusse +de ses menées, je ne serois plus en état de pouvoir +y remédier. En effet sa conduite et celle du Margrave +furent si mesurées, que je ne remarquai pas la +moindre chose de leur intelligence secrète.</p> + +<p>Nous allâmes à la fin de Juillet à Stoutgard, où +la duchesse de Wurtemberg nous avoit invités. Je +ne ferai point le détail de cette cour. Je la trouvai +fort maussade, remplie de cérémonie et de complimens.</p> + + + +<p><i>Fin du manuscrit des Mémoires.</i></p> + +<p>Les années 1743 à 1758.</p> + +<p> +Il est bien regrettable que la Margrave ne nous +ait pas laissé des notes proprement dites sur les quinze +dernières années de sa vie. Mais en revanche elle nous +a légué un riche trésor de lettres.</p> + +<p>Si dans ses Mémoires elle pousse le dédain des égards +et convenances jusqu' à l'excès, si elle s'y montre bien +souvent intolérante et sans coeur, elle nous apparaît +dans ses lettres comme la femme la plus spirituelle du +XVIIIième siècle, comme une femme dont l'affection et le +dévouement attirent et gagnent tous les coeurs.</p> + +<p>Le recueil des lettres que le Grand Frédéric a +adressé à sa chère soeur ne compte pas moins de 11 +volumes in quarto, mais celui des lettres de la Margrave +à Frédéric est plus considérable encore. Sa correspondance +est sans contredit le complément très-important +de ses Mémoires. Nombre de passages de ces derniers +sont commentés et éclaircis dans les lettres; maint détail +s'y trouve rectifié. Avant tout nous y trouvons l'explication +des relations tendues qui existèrent entre elle +et son frère et dont elle avait à peine fait mention dans +ses Mémoires. Il y est encore question des rapports +qu'elle eût avec la Burghaus (ci-devant Mademoiselle de +Marwitz). Mais la correspondance de Wilhelmine avec +Voltaire, correspondance que la mort seule a interrompue, +est surtout du plus haut intérêt.</p> + +<p> +En 1740, à Rheinsberg.</p> + +<p>Voltaire venait interroger Frédéric sur la politique; au +cours de l'entrevue celui-ci le conduisant vers la princesse +dit: «Je vous représente à ma soeur bien-aimée.» +Il jetait ainsi le premier fondement de cette amitié qui +devait durer sans altération jusqu' à la mort de la +Margrave.</p> + +<p>Ce furent des jours pleins d'un bonheur ineffable, +d'une douce paix d'âme que Wilhelmine passa à Rheinsberg, +dans intimité d'esprits tels que Maupertuis, Voltaire, +Jordan et toutes les autres célébrités intellectuelles +dont son spirituel frère Frédéric était le centre. C'est +ainsi que dans les conversations littéraires et philosophiques, +réveillant de nouvelles idées, d'autres raisonnements, +les heures s'écoulaient trop rapidement et emportaient +les jours les plus brillants de Rheinsberg. Le +château ne devait jamais revoir une telle élite des hommes +éminents, Frédéric lui même, on ne sait pourquoi, +ni reparut pas de toute sa vie.</p> + +<p>Cependant la Margrave avait trouvé là un trésor: +l'amitié de Voltaire qui fut pour elle un soutien précieux +dans les jours douloureux qu'elle eut à traverser. Avec +lui elle parle de son chagrin conjugal, avec lui aussi de +rares joies embellissant le soir de sa vie. Une série de +lettres, échangées entre elle et Voltaire témoignent éloquemment +des aspirations nobles et élevées de son +esprit et nous donnent la preuve incontestable de la +valeur de Wilhelmine par ce fait seul, que Voltaire, le +grand moqueur qui n'épargnait personne, n'a jamais osé +décocher sur elle les flèches aiguisées de sa satire. +Combien grande et noble doit donc avoir été cette +âme! Quelle affliction doit-elle avoir éprouvé d'écrire +ses Mémoires d'une main parfois si injuste, parfois si +amère!</p> + +<p>En poursuivant la vie de la Margrave d'après sa +correspondance et tous les documents historiques nous +ne manquerons jamais de citer in extenso ou en partie +les lettres qui nous paraissent avoir une importance +plus grande ou un intérêt tout spécial.--</p> + +<p>Son séjour à la cour de Wurtemberg avait été +loin de la satisfaire. La vie et les menés frivoles de +cette cour répugnaient profondément à elle dont les +moeurs étaient si pures. Elle la quitta pour se replonger +tout entière dans ses occupations favorites, ne s'inquiétant +en rien de ce qui se passait et faisait autour d'elle. +Ainsi s'explique qu'elle ne connût avant 1744 les relations +du Margrave et de la Marwitz, ou au moins qu'elle +n'y fit pas plus tôt attention.</p> + +<p>Mais avant d'aborder ce sujet il faut mentionner la +visite de Frédéric II à Bareith et les événements qui +l'ont immédiatement précédée. On venait de signer le +contrat de mariage entre la fille unique de Wilhelmine et +le fils aîné de la duchesse de Wurtemberg, le duc Charles +de Wurtemberg qui devait être plus tard souverain du +pays et qui s'acquit une triste célébrité par sa conduite +contre Schiller. Quelques mois à peine après la signature +du contrat on chercha à mettre la cour de Bareith +en désaccord avec celle de Berlin en s'efforçant de faire +croire à la Margrave que Frédéric avait l'intention +d'empêcher ce mariage, et que la duchesse était sur le +point de rappeler ses fils de Berlin où ils faisaient leur +éducation. Sur la demande que la Margrave, pleine +d'inquiétude, adresse à Frédéric, son frère lui révèle le +complot, lui dénonce l'influence autrichienne et lui rend +la tranquillité d'esprit. En même temps il l'invite à +venir passer l'hiver à Berlin. Comme elle refuse, +Frédéric se résigne dans l'espoir de la voir une autre fois.</p> + +<p>Cet espoir se réalisa bientôt, mais pas à Berlin. +La joie de la Margrave fut grande quand au mois de +septembre 1743 Frédéric vint la voir à Bareith, avec +l'arrière-pensée toutefois de sonder les princes de +l'Allemagne du Sud et de former avec eux une coalition +pour venir en aide à l'Empereur Charles VII dont la +faiblesse était notoire. Frédéric visita donc ainsi sa soeur +de Bareith et sa soeur d'Ansbach, mais forcé de continuer +sa route pour cette dernière résidence, il ne peut consacrer +que quelques jours à sa soeur de Bareith qui le reçut +avec le plus d'honneur et le plus de réjouissances possible. +Cependant il laissa à Bareith quelqu'un destiné à le +remplacer, quelqu'un qui sut en effet chasser bientôt les +nuages assombrissant le front de Wilhelmine qui ne pouvait +se consoler d'une si courte visite. C'était Voltaire.</p> + +<p>Pendant les quinze jours qui'l y demeura la Margrave +remua ciel et terre pour témoigner son admiration +à son célèbre ami. Les fêtes succédèrent aux fêtes; +on représenta les drames de Voltaire, où elle et Voltaire +jouaient les rôles principaux.</p> + +<p>Bien que le frère de la Margrave, Auguste Guillaume, +et le prince Ferdinand de Brunswick fussent +restés à Bareith, Voltaire était le centre autour duquel +tous se rassemblaient. La Margrave écrivit au roi à Ansbach: +il est de la meilleure humeur du monde, et n'aspire, +comme nous, qu'après votre retour.»</p> + +<p>Ainsi choyé Voltaire pouvait bien se plaire à Bareith +où tous étaient à ses pieds et lui rendaient hommage. +On dit même que la duchesse de Wurtemberg, connue +pour son excentricité, copia de sa propre main pendant +la nuit le poëme de Voltaire: «la Pucelle».</p> + +<p>Mais ces jours de bonheur et de sérénité s'envolèrent +bien vite, Frédéric était revenu à Bareith et avait +repris avec toute sa suite la route de Berlin. Les +menées autrichiennes gagnaient chaque jour, plus de terrain +auprès de ses beaux-frères et envahissaient leurs +cours. Cet état de choses n'avoit nullement échappé +l'oeil si perspicace de Frédéric. A peine quelques mois +après sa visite, le 6 avril 1744 une estafette apportait +à la Margrave la lettre suivante avec la suscription inaccoutumée? +«Madame ma très-chère soeur. C'est avec +une extrême surprise que je viens d'appendre, par une +lettre du général de Marwitz que vous travaillez à une +mariage entre sa fille aînée et le comte de Burghauss, +en demandant même le consentement du susdit général. +C'est une entreprise qui me frappe d'autant plus d'étonnement, +que vous vous souviendrez sans doute de la +volonté déclarée du feu roi notre très-cher père, qui, en +vous donnant les de Marwitz, voulut expressément +qu'elles ne devaient se marier hors du pays, et qu'elles +retourneraient ici avec le temps. Ainsi j'espère que votre +esprit et l'amitié que vous avez pour moi vous empêchera +d'aller plus loin dans cette affaire, et que vous +vous opposerez ouvertement à la conclusion de ce mariage, +qui me déplaît infiniment.....</p> + +<p>Au contraire, si la fantaisie de la de Marwitz la +pouvait aveugler à un tel point, qu'elle voulût, contre +ma volonté déclarée, épouser le comte de Burghauss, +elle peut compter que je la ferai déclarer indigne +et inhabile à participer à l'héritage considérable de son +père, ce qui s'est déjà fait au sujet de la jeune fille de +ce général par la même raison. (Elle avait épousé +le comte de Schonbourg, grand écuyer de la Margrave.) +Il est vrai que j'en serais inconsolable, si cette malheureuse +affaire occasionnait une brouillerie et disharmonie +entres nous, liés si étroitement de sang et de +coeur..... En tout cas, vous me ferez plaisir de renvoyer +cette dame ici, où j'aurai moi-même soin de son +établissement».</p> + +<p>Cette déclaration avait l'effet d'un coup de foudre; +elle détruisit pour de longues années les bonnes relations +du frère et de la soeur. Nous ne pouvons prêter foi à +la Margrave quand elle cherche dans ses Mémoires à +faire valoir d'autres raisons de ce refroidissement. Nous +ne pouvons non plus croire qu'elle eu déjà dès 1742 +connaissance des relations de son mari et de la Marwitz. +N'aurait-elle pas en effet dans ce dernier cas remercié +Dieu de l'occasion qui lui était donnée de pouvoir +éloigner sans esclandre, sur l'ordre du roi, une personne +menaçant de détruire le bonheur de sa vie? Nous la +voyons au contraire favoriser le mariage secret de la +Marwitz, au risque de mésintelligence avec son frère. +En face de ce fait il faut admettre ou, qu'elle ignorait +les rapports intimes du Margrave et de la Marwitz, ou, +comme le dit Droysen, qu'elle-même favorisait cette +situation équivoque. Ne pouvant plus être pour le Margrave +une épouse dans toute la force du mot, elle était +contente que l'amie la remplaçât.</p> + +<p>Mais revenons à la lettre de Frédéric. La réponse +ne se fit pas attendre. Le 9 avril la Margrave écrivait: +«....je suis surprise, mon très-cher frère, que vous +vouliez me rappeler à présent les volontés du feu roi. +Je n'ai point manqué à la parole que je lui avais donnée +touchant les Marwitz; elles ne sont mariées de son +vivant; mais la mort du Roi m'a dégagée de toutes les +promesses que je lui avais faites pendant sa vie; ainsi +vous ne pouvez rien m'imputer là-dessus. Vous ne +m'avez jamais écrit ni parlé sur ce sujet; par conséquent +je ne suis point coupable envers vous d'autant plus +que, après les fortes instances que je vous avais faites +de me laisser l'aînée, qui avait renoncé à se marier, vous +ne m'avez pas fait seulement l'honneur de me répondre, +quoique ce fût l'unique grâce que je vous avais demandée +depuis que vous êtes venu à la régence..... je +l'ai persuadée de se marier hier au matin, en présence +de peu de témoins et dans l'insu de sa tante (Sonsfeld), +qui a ignoré tout ceci, étant déjà malade depuis huit +jours. Votre estafette est arrivée trop tard; la chose +était faite. Il ne me reste donc plus qu'à implorer +votre clémence pour cette pauvre femme, dont +l'attachement pour moi est seul cause du pas qu'elle a fait. +Je ne puis m'imaginer que vous ayez le coeur assez +dur pour la priver de tout son bien, ni pour vouloir +vous fâcher contre une soeur qui vous a donné tant de +marques d'attachement et d'amitié. Je vous supplie, ne +me mettez pas au désespoir en me privant de votre +amitié. Je ne puis m'imaginer qu'elle puisse s'effacer +entièrement de votre coeur pour une bagatelle pareille, +qui m'aurait cependant privée d'un des plus grands +agréments de ma vie. Je m'attends à une réponse favorable +de votre part.... Soyez persuadé que je ne +suis pas indigne de la mériter, puisque rien au monde +n'effacera jamais de mon coeur le respect et la tendresse +avec laquelle je serais à jamais, mon très-cher +frère, etc.»</p> + +<p>Le roi chargea son frère, le prince de Prusse, de +continuer les négociations. Celui-ci obtint au moins une +réconciliation apparente entre Frédéric et la Margrave. +Ce ne fut qu'en 1746 que les relations reprirent leur +ancienne intimité. A partir de ce moment aucune dissonance +ne vint plus troubler leur accord affectueux.</p> + +<p>Plusieurs circonstances avaient amené la rupture des +rapports cordiaux d'autrefois. D'abord le mariage de +la Marwitz avec le comte autrichien de Burghaus, contracté +si peu de temps avant l'explosion de la deuxième +guerre de Silésie; puis la préférence de la Margrave +pour Marie-Thérèse, la mortelle ennemie de Frédéric. +Elle n'avait pas craint même d'avoir une entrevue avec +la souveraine de l'Autriche allant à Francfort assister au +couronnement de son mari. Les lettres du roi deviennent +plus rares, parfois même elles ne sont plus écrites +de sa main. Pourtant l'ancienne affection n'est pas +morte et se trahit quelquefois malgré le froideur des +relations. Ainsi le 16 août 1744 Frédéric lui écrit: «La +Reine mère vient de m'envoyer la lettre que vous venez +de m'écrire. Quoique j'ai de grands sujets de plainte +à vous faire, quoique tout ce que nous sont chères nous +soit plus sensible que ce qui nous arrive d'étrangers, je +veux bien passer l'éponge sur tout ce qui s'est passé, +et ne point entrer dans le détail de la manière offensante +dont vous m'avez traité, des choses dures que +vous avez écrites au général Marwitz, du mariage que +vous avez fait de sa fille avec un Autrichien; je veux +penser dans cette occasion que je suis frère, et oublier +tout le reste, vous priant de me croire avec bien +de l'estime, ma chère soeur, etc.« +Cependant la Margrave gardait les mêmes sentiments +et jouait l'offensée. Elle fit même la sourde +oreille quand la Gazette d'Erlangen, publiée sous ses +yeux, injuria Frédéric. Le roi ne pouvait faire autrement +que lui écrire.»... Je ne sais point comment +j'ai mérité sa disgrâce; mais sais-je bien que je ne permets +pas dans mon pays que l'on imprime des impertinences +sur le sujet de mes parents....« +Jusqu'au mois de janvier 1745 nous trouvons dans +les lettres de Frédéric le même ton de reproche, prouve +éclatante combien la Margrave devait être aigrie de +laisser insulter impunément son frère et toute une nation +dont elle était sortie.</p> + +<p>Le 19 janvier Frédéric lui écrit:... Ma vengeance +ne va pas aussi loin que vous le croyez, ma +chère soeur; je vous prie de le relâcher, et, pourvu que +quelque correcteur veuille bien ne pas souffrir que cet +auteur tourne en ridicule la nation dont vous sortez, +c'est tout ce que je lui demande.</p> + +<p>Ma soeur de Suède est enceinte, celle de Brunsvic +accouchera bientôt, ma belle-soeur les suivra de près: +voilà les nouvelles de Berlin....</p> + +<p>Alors la correspondance est interrompue quelque +temps. Elle reprend seulement le 18 juin 1745 en ces +termes de Frédéric: «Je suis si accoutumé à vos injustices, +que je ne dois pas trouver étrange que vous me +chargiez d'accusations d'oubli... et, d'ailleurs, dans +trois mois je n'ai pas reçu un mot de Bareith. Pour +moi, je ne vous accuse de rien, et je suis si persuadé +que, malgré de petits nuages passagers, vous avez des +bontés pour moi, que je me repose avec toute sécurité +sur cette confiance....»</p> + +<p>Wilhelmine ne cède pas, elle lui fait connaître sa +prédilection pour l'Autriche, de sorte que le roi lui +écrit le 2 octobre: «Nous venons de battre les Autrichiens, +ou vos Impériaux, selon qu'il vous plaira de les +nommer....»</p> + +<p>Le 30 décembre il lui écrit encore de Potsdam: +»La part que vous prenez à tout ce qui regarde la reine +de Hongrie me procure l'occasion de vous apprendre +que nous venons de conclure la paix ensemble. Je me +flatte, ma chère soeur, que cela vous sera d'autant plus +agréable, que votre prédilection pour cette princesse ne +se trouvera plus gênée par un reste de vieille amitié +que vous me conserviez peut-être....« +La Margrave répond fièrement:»... Quant à +Sa Majesté Hongroise, je n'ai jamais eu de prédilection +ni d'attachement particulier pour ses intérêts. Je rende +justice à ses mérites, et je crois qu'il est permis d'estimer +tous ceux qui en ont. Mon amitié et mon attachement +pour vous, mon très-cher frère, n'en sont pas +moins réels, et quoique vous me fassiez assez sentir combien +vous les désavouez, j'aurai du moins par devers moi +cette consolation que j'ai fait tout mon possible pour +ne vous rien laisser à désirer là-dessus, ni sur la +tendresse et le respect avec lequel je serai à jamais, +etc.« +Les efforts du prince de Prusse aboutissent enfin à +une complète réconciliation et l'harmonie d'autrefois est +retrouvée. Si le coeur de Wilhelmine garde encore un +dernier reste d'opiniâtreté et de rancune, la glace se +rompt bientôt, surtout quand elle commence à voir clairement +les relations de la Burghaus et du Margrave. +Elle se jette alors dans les bras de son frère et le désaccord +est oublié.</p> + +<p>Le 29 mars 1746 Frédéric lui écrit une lettre commençant +par ces mots: «Je n'ai jamais soupçonné votre +coeur d'être le complice de tous les dégoûts que vous +m'avez donnés depuis trois années. Je vous connais +trop, ma chère soeur, pour m'y tromper, et j'en rejette +tout le crime sur des malheureux qui abusent de votre +confiance, et se font une joie maligne de vous commettre +envers des personnes qui vous ont toujours aimée tendrement. +Voilà ce que j'en pense, puisque votre lettre me +donne l'occasion de vous le dire. Je vous plains de +tout mon coeur d'avoir placé votre amitié si mal. Toute +la terre connaît l'indigne caractère de cette créature +dont je ne veux pas nommer le nom, de crainte de souiller +ma plume. Vous êtes la seule qui êtes aveuglée +sur son sujet. Sans comparaison, ma chère soeur, vous +me revenez comme les cocus, qui sont toujours les derniers +à savoir ce qui se passe dans leur maison, tandis +que toute la ville parle de leur aventure. Pardonnez-moi +si je vous offense en vous déchargeant mon coeur; +mais après la lettre que vous venez de m'écrire, je ne +pouvais plus me taire....» +Dans la réponse de la Margrave vibre déjà une +note plus affectueuse, elle écrit le 9 avril: «Je ne saurais +vous exprimer, mon très-cher frère, quelle joie m'a +causée la dernière lettre que je viens de recevoir de +votre part. Vous y rendez justice aux sentiments que +j'ai toujours eus pour vous; c'est ce que j'ai souhaité, +et je ne désire rien avec plus d'ardeur que de vous +faire connaître de plus mon caractère, qui est incapable +de changement et de légèreté. Vous m'avez été +plus cher que la vie, et plus je vous ai chéri et aimé, +plus votre refroidissement m'a été sensible. Pardonnez +si je vous parle à coeur ouvert; je n'ai plus retrouvée +en vous depuis quelques années ce frère si adoré et si +tendre pour moi! J'ai cru son amitié entièrement éteinte: +J'en ai gémi, j'ai fait inutilement tous mes efforts pour +tâcher de regagner son coeur. Mon chagrin m'a peut-être +fait commettre des fautes; mais je me suis toujours +aperçue, dans mon plus grand dépit, qu'au fond j'étais +la même, que je prenais part avec chaleur à tout ce +qui vous regardait, et surtout à cette gloire immortelle +que vous vous êtes acquise. Je vous excuse, mon très-cher +frère, en bien des choses; je suis informée de tous +les bruits qui courent sur mon compte et sur celui de +notre cour. On me fait beaucoup d'honneur en me +traitant comme un enfant qui se laisse gouverner par +un chacun, et auquel on fait accroire ce que l'on veut.... +Je sais qu'on m'accuse de faiblesse, d'une hauteur insupportable, +d'une humeur intrigante, d'un penchant insatiable +pour les plaisirs.</p> + +<p>... Au reste, je veux vous faire un détail de +ma façon de vivre et de penser. Je suis dans un âge, +à présent, dans lequel on ne se soucie plus guère des +plaisirs bruyants; ma santé, qui s'affaiblit journellement, +ne me permet pas même d'en jouir beaucoup; je préfère +une société de gens d'esprit à ce chaos de divertissements....</p> + +<p>J'espère, mon très-cher frère, que cette lettre vous +détrompera entièrement sur mon sujet....</p> + +<p>Regardez tout le passé comme des vivacités qui, +dans le fond, sont excusables quand on connaît mon +coeur, et soyez persuadé que je ne vous donnerai jamais +lieu de douter de la tendresse et du respect avec lequel +je serai à jamais, etc.»</p> + +<p>Malgré la persistance de la Margrave à se croire +seule lésée et tout à fait irréprochable, Frédéric lui répond +le 16 avril en lui énumérant toutes les fautes +qu'elle a commises. Un extrait de cette lettre mérite +d'être cité:... On vous souhaite beaucoup de gens +d'esprit et dignes de vous amuser; mais on souhaite +en même temps en enfer et à tous les diables de maudites +pestes qui vous brouillent avec tous vos parents, +et que j'écorcherais sans scrupule, mois qui ne suis +point cruel.... Je ne vous ai point offensée, je n'ai +nul reproche à me faire, et malgré tout ce qui s'est +passé, je vous aime encore.»</p> + +<p>La Margrave cherche encore à se justifier dans +une lettre datée du 3 mai: «... pour ce qui regard +mon entrevue avec la Reine de Hongrie, elle n'a +été qu'une simple visite de politesse, elle a passé par +ce pays où je l'ai vu.... Mais je comprends très-bien +ce que donne lieu à de telles bruits; nous avons toujours +nombres d'officiers autrichiens, il faut leur rendre +justice, il s'en trouve parmi eux qui ont infiniment d'esprit +et sont très-aimables dans la société; le Margrave +est lié d'amitié avec quelques uns d'entre eux et parce +qu'il les hante familièrement, on infère, que ces gens +sont chargés d'affaires et s'en mêlent....»</p> + +<p>Le roi lui répond de la façon la plus aimable le +10 du même mois. Ce n'est pas elle, c'est lui qui cède: +«... J'éprouve que l'on est facilement persuadé quand +on a envie de l'être, et mon coeur, qui plaide pour +vous, vous trouverait innocente, quand même mon esprit +vous trouverait coupable. La peine que vous prenez de +vous excuser me suffit, et je suis charmé de retrouver +une soeur dans la place d'une ennemie.</p> + +<p>Ce sera la dernière foi que je vous écrirai sur une +matière qui m'est si odieuse, que je suis charmé d'en +effacer les traces de ma mémoire....»</p> + +<p>C'était l'oeuvre du prince de Prusse et la Margrave +s'épuise en remerciements pour la réussite de cette réconciliation +bien imparfaite encore. Malgré tout Wilhelmine +gardait encore la Burghaus chez elle. De plus +elle se plaint amèrement au prince des paroles dures +du roi à l'endroit de cette dame; il l'avait frappée assez +sévère--</p> + +<p>»--punition assez grande pour qu'il veuille encore +se venger sur elle en le perdant de réputation. Je suis +au désespoir que le Roi s'en fie plus au rapport des +calomniateurs et des coquins qu'a à ceux d'une soeur +qui n'est ni assez imbécile ni assez bête pour se laisser +duper si grossièrement et se laisser gouverner par une +personne jeune qui a plus besoin des mes conseils que +moi des siens. Je ne suis pas aveugle sur ses défauts, +mai je les pardonne tous dès ce que l'on ne pêche contre +les loix de la vertu et du bon coeur.»</p> + +<p>Elle se plaint aussi avec amertume que personne +de sa famille ne vienne la voir, que les lettres de la +reine-mère soient si peu aimables.</p> + +<p>»... elle me traite comme un bâtard; je crois +que je dois tout cela à la Ramen, qui est encore ma +mortelle ennemie. Je serais charmée de voir quelqu'un +de mes parents, étant tout à fait exilée des autres... +mais il ne m'est pas permis de me flatter d'un tel +bonheur.»</p> + +<p>Les mois suivants se passent en plus grande tranquillité, +la correspondance de Wilhelmine et de Frédéric +touche de plus en plus aux questions les plus intimes, +elle met à jour les pensées, les sentiments du grand +frère et de la spirituelle soeur. Tantôt le roi lui envoie +du vin, des produits de sa manufacture d'étoffes, son +portrait, tantôt la Margrave lui fait parvenir une copie +de Van-Dyk, peinte de sa propre main. Ils entretiennent +l'un l'autre de leurs théâtres, de leurs chanteurs, de +leurs acteurs etc. Dans une lettre du 7 mars 1747 +Frédéric écrit à sa soeur; «Je suis très-fâché que vous +souffriez toujours. J'espère à présent sur le printemps, +et je me flatte que la bonne saison ramènera votre santé +avec les fleurs et les feuilles. La visite de la cour de +Wurtemberg ne sera pas arrivée à propos, car on n'aime +guère le grand monde lorsqu'on souffre, et la duchesse +de Wurtemberg est elle seule capable de donner la +fièvre et de faire venir des transports au cerveau aux +personnes les plus saines. Je vous plains de tout mon +coeur de vous voir assaillie par cette furie. Il est étonnant +que ce monstre féminin ait pu engendrer quelque +chose d'aussi passable que ses fils....»</p> + +<p>Pendant ce temps la Burghaus, accompagnée de +son mari, s'était rendue en visite à la cour impériale et +y avait commencé des intrigues contre la Margrave. +La mèche en fut éventée à Berlin. On s'empressa d'en +avertir la Margrave et de toucher aux anciennes relations +de la Burghaus et du Margrave. Wilhelmine pourtant +n'en peut rien croire encore. Elle a gardé un dernier +reste de confiance dans l'ancienne amie qui vient de +rentrer à Bareith malade et accablée de dettes. Elle +écrit à sa mère que la Burghaus n'a presque plus +d'influence qu'elle-même ne la voie que de temps en +temps et qu'on ne lui parlât d'aucune affaire. De plus, +d'après l'avis des médecins elle est près de la mort: +donc plus lieu de la craindre ni de s'inquiéter.</p> + +<p>Tranquillisée par cette idée la Margrave quitte +Bareith au mois d'août pour se rendre auprès de Frédéric. +Le 15 elle le surprend à Potsdam, et leur +épanchement mutuel éffaça les dernières traces de rancune. +Wilhelmine n'y peut rester que peu de jours, +assez long-temps cependant pour laisser cicatriser certaines +blessures et adoucir certaines douleurs dont +souffrait la femme délicate, si cruellement éprouvée pendant +les longues années de sa séparation de sa famille.</p> + +<p>À son retour à Bareith au moi de septembre, +elle trouve contre toute attente la Burghaus tout à fait +rétablie, et plus hautaine, plus insolente que jamais. Impossible +de savoir quelles révélations furent faites alors, +mais il est certain que par quelque hazard la Margrave +eut vent de la conduite de son ancienne amie. Une +scène éclata à la suite de laquelle la Burghaus fut bannie +du château. Toutefois on voulut bien encore lui assigner +comme demeure l'hôtel de l'ambassade nouvellement +restauré et ameubli. Une lettre de la comtesse de +Podewils à la Burghaus ne nous donne guère d'explication. +«Je vous avoue, ma chère, que je suis tombée +de mon haut en recevant votre lettre, où vous me dites +de la manière que la Margrave vous traite; je savois +bien qu'il y avait de la froideur entre vous, mais j'étois +bien loin à penser, que S. A. R. poussât les choses à +ce point. Mon Dieu, comment est-il possible, que l'on +change ainsi? après toutes les promesses, qu'elle vous a +faites, après vous avoir engagée à ce mariage auquel +vous n'auriez jamais pensé sans elle, peut-elle vous traiter +de la sorte? Il me paroit impossible que le fond de +son coeur soit changé subitement; il faut absolument +qu'il y aie des gens qui la mènent.»</p> + +<p>Dans une lettre adressée au prince de Prusse la +Margrave s'exprime ainsi;»... et malgré cela elle +est mécontente et d'une impertinence terrible envers +moi... vous savez le misérable état où elle se trouve, +et combien mon bon coeur et mon honneur sont engagés +à ne la point abandonner... je mérite tout ce qui +m'arrive à présent: j'ai fait la sottise, il faut la boire +... j'ai mangé mon chagrin depuis trois ans, qu'elle est +mariée dans l'espérance de la ramener, mais tout cela a +été sans fruit; je l'ai fait avertir de mon mécontentement, +je lui en ai parlé, elle n'a fait que s'en moquer. Je crois +qu'à présent elle repent de n'avoir pas mieux dissimulé; +mais j'ai trop de preuves de son mauvais caractère....« +Désireux d'obtenir un conseil qu'elle ne peut trouver +en elle-même, elle s'ouvre au roi et les extraits suivants +de son intéressante lettre du 21 février montrent +bien qu'elle se soumet entièrement à Frédéric, qu'elle +met en lui toute sa confiance. «Toutes les bontés dont +vous m'avez comblée jusqu' à présent m'encouragent, +mon très-cher frère, d'entrer avec vous dans des détails +que j'ai toujours espéré de pouvoir éviter. Permettez-moi +que je vous ouvre mon coeur, et que je vous parle +avec confiance et sincérité sur un sujet qui m'a causé +depuis quelques années le plus mortel chagrin. Combien +de fois ne me suis-je pas reproché l'irrégularité de ma +façon d'agir envers vous!... Ma dernière maladie, une +mort prochaine, ont augmenté mes réflexions. Un mûr +examen sur moi-même m'a convaincue que dans tout le +cours de ma vie je n'avais été coupable qu'à l'égard +d'un frère que mille raisons devaient me rendre cher, +et auquel mon coeur avait été lié depuis ma tendre +jeunesse par l'amitié la plus parfaite et la plus indissoluble. +Votre générosité vous a fait oublier mes fautes +passées, mais ne m'empêche pas d'y penser à toutes les +heures du jour. Une compassion mal placée, et une +trop grande faiblesse pour une personne que je me +croyais entièrement attachée, m'ont fait faillir. Je n'ai +d'autre plaidoyer à faire en ma faveur, et si je n'avais +une confiance entière en vos bontés, je ne me hasarderais +pas à vous supplier de me tirer du labyrinthe où +je me suis si ridiculement précipitée.... J'ai fait le +fatal mariage de la Burghaus, cause de tant regrets. +Elle a perdu tout son bien. Elle se trouve actuellement +dans la plus affreuse misère, son mari ne tirant depuis +deux ans aucuns revenus de son régiment, et n'ayant +rien de lui-même. Le peu que je puis lui donner ne +suffit pas à beaucoup près pour l'entretenir hors d'ici. +Jugez, mon très-cher frère, si je puis l'abandonner dans +l'état où elle est et la renvoyer, pour ainsi dire, à la +besace, après l'éclat que j'ai fait. Je laisse ceci à votre +décision comme à un frère chéri, à un véritable ami et +comme à un juge éclair. Je remets mon honneur et +ma réputation entre vos mains. Il n'y a que vous, +mon très-cher frère, qui puissiez mettre mon esprit et +mon coeur en repos sur ce sujet, en lui rendant ce que +son père lui a légué. Elle est résolue, à cette condition, +de quitter pour jamais ce pays. Je vous conjure à mains +jointes, de m'accorder cette grâce etc....« +Cet appel à l'affection et à la générosité de Frédéric +ne pouvait manquer d'être entendu. Elle reçoit +immédiatement une promesse de secours, et la Margrave +respire librement. Il lui écrit le 27 février.</p> + +<p>»... Vous pouvez être persuadée que je n'abuserai +point de la confiance que vous m'avez témoignée, +et que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous +mettre l'esprit en repos sur le sujet de cette ingrate +personne. Je ne vous demande que huit jours de temps +pour voir quels arrangements je pourrai prendre sur +cette matière, et je vous le manderai alors plus en détail; +mais vous pouvez compter que vous aurez lieu d'être +satisfaite. Les princes sont dans le monde pour faire +des ingrats....« +Ne trouvez donc pas mauvais, ma chère soeur, que +je vous conjure en même temps de penser à votre santé, +et d'écarter, pour cet effet, tous les pensées chagrines +qui en peuvent retarder l'entière restitution.</p> + +<p>Le 2 mars il lui envoie la lettre suivante: «J'ai dit +à Podewils d'écrire à la belle-soeur de son neveu que si +elle était résolue de quitter Bareith, on lui payerait les +intérêts de sa légitime. Je prévois, ma chère soeur, +qu'elle a attaché son départ à cette condition, la croyant +impossible, et vous verrez qu'elle formera incessamment +de nouvelles prétentions.</p> + +<p>... Ils ont obtenu un régiment par vos +grâces, vous leur avez donné, de plus, un capital que +vous appartenait; c'en est, ce me semble, assez et même +trop pour des gens de cette espèce. Quel reproche peut-on +vous faire? Si après tout le général autrichien mange +trois fois plus que son revenu que madame en fasse de +même de son côté, ce n'est assurement pas à vous +qu'on doit l'imputer, mais au dérangement de leur conduite. +Vous pouvez compter que ce que je vous dis +est le jugement que porte le public de cette affaire, +et je n'ajoute ni ne retranche un mot....« +Enfin la Margrave a la joie d'annoncer au roi le +départ de la Burghaus. Elle se sent profondément pénétrée +des plus vifs sentiments de reconnaissance envers +son frère et lui écrit: «Toutes vos lettres me fournissent +de nouveaux sujets de reconnaissance, et vous me réduisez +à des remercîments réitérés qui ne peuvent que vous +ennuyer. Mais vos bontés pour moi, mon très-cher +frère, sont des sujets inépuisables, et je puis comparer +le sentiment que j'en ai à l'éternité, qu'on ne peut définir.... +La Burghauss compte partir d'ici au mois de +mai; elle ira à Spa, et de là à Vienne....« +Maintenant si nous comparons l'esquisse historique +que nous venons d'ébaucher jusqu'ici sur Frédéric et +la Margrave, avec le ton des Mémoires nous devons +nous poser avec étonnement cette question: «Comment +se fait-il que dans la dernière partie de ses Mémoires +la Margrave a pu donner à son frère une toute autre +physionomie, un caractère si peu aimable et sympathique?</p> + +<p>La réponse est facile. Son état maladif, ses chagrins +domestiques l'avaient aigrie. L'attitude équivoque +de la cour de Bareith, ses intrigues continuelles avec +l'Autriche avaient forcé Frédéric à dire à la Margrave +ses quatre vérités. Les lettres étaient plus rares, plus +courtes et aussi moins ouvertes, le roi ne parlait plus +de ses projets à la soeur, autrefois sa confidente. Elle +en vint à douter de son frère. Puis aucune membre +de sa famille ne vînt la voir durant de longues années, +elle devenait pour ainsi dire étrangère à la maison paternelle. +Ses Mémoires datent précisément de la période +qu'elle était le plus dominée par ces sentiments d'aigreur +et de défiance, du temps de la deuxième guerre de +Silésie. C'est donc dans ces circonstances qu'il faut +chercher la solution de cette apparente énigme psychologique.</p> + +<p>Quand, après l'intervention de Frédéric, les anciennes +relations cordiales se renouèrent, les lettres les plus +affectueuses se suivirent les unes les autres. Frédéric +s'inquiète avec tendresse de l'état de la Margrave, et +Wilhelmine est pleine de soucis pour la santé de son +frère. Chaque événement, quel qu'il soit leur paraît +digne d'attention. On reste surpris de voir le Grand +Roi dont la vie a été si surmenée entretenir une correspondance +suivie avec sa soeur favorite. Pour elle il +sait toujours trouver un moment, et ses lettres approfondissant +le plus souvent les plus grandes questions +n'offrent jamais un exemple de platitude, ne sont jamais +dépourvues d'esprit.</p> + +<p>Il faut convenir que la Margrave était bien à la +hauteur de son frère; rien ne lui était étranger: elle +avait touché à toutes les connaissances qui sont du domaine +de l'esprit humain. Nous en citerons le jugement +de Frédéric lui-même. Dans une lettre, datée du 7 octobre +1747 il en rend l'éloquent témoignage qui voici:</p> + +<p>«... Je vous demande pardon, ma chère soeur, +de ce que je mêle tant de morale dans mes lettres; +c'est vous qui me séduisez. Vous avez toute sorte +d'esprits, toute sorte de talents et toute sorte de connaissances, +on peut vous parler coiffure, guerre, politique +et vous entretenir de la plus sublime philosophie +jusqu' aux romans les plus frivoles, sans qu'aucune de +ces matières ne vous soit étrangère. Je devrais vous +parler davantage de mon amitié, mais elle vous est +connue, et je ne veux pas vous ennuyer de ce qui fait +le bonheur de ma vie....»</p> + +<p>S'il n'en avoit pas été ainsi, croit-on qu'il pu naître +une amitié si intime entre la Margrave et Voltaire? Ce +dernier, cédant enfin aux instances de Frédéric, avoit +accepté une fonction fixe dans la suite du roi. Après +une séparation de sept ans Voltaire et la Margrave se +rencontrèrent de nouveau à Berlin le 8 août, quand +Wilhelmine rendit visite à son frère. Pendant trois mois +leurs rapports journaliers--car la Margrave ne retourna +à Bareith qu'au mois de novembre--firent revivre +les relations amicales d'autrefois et les amenèrent à cette +amitié aussi profonde qu'inaltérable, devenue célèbre à +jamais. Ces jours de bonheur s'écoulèrent en partie à +Berlin, en partie à Potsdam. C'était là que Frédéric +avait créé son «Tusculum», Sans-souci, qu'il appelait +«l'Abbaye», dont il était le «supérieur.» Les membres +de ce «couvent moitié militaire, moitié littéraire», comme +le caractérisait Frédéric lui-même parfois s'appelèrent +«les frères monastiques» ou tout simplement «les frères.» +Les membres du dehors avaient le titre de «diacres.» +Leur communauté intellectuelle et morale s'appelait +«l'Eglise.» Là on déclarait saint tout ce qui était condamné +impie à Rome. Wilhelmine en était l'abbesse, +et elle se sentait vraiment rajeunie en compagnie des +hommes tels que Maupertuis, Jordan, Algarotti, Kayserlinck +etc.--Mais surtout elle se lia d'étroite amitié +avec Voltaire, et quand le 26 novembre elle quitta +Berlin le coeur attristé, ce ne fut pas sans échanger +avec Voltaire la promesse d'entretenir une active correspondance.</p> + +<p>Nous la reproduisons suivant en partie.</p> + +<p>Voltaire à la Margrave.</p> + +<p>«... les grandes passions mènent loin, et j'aurais +eu l'honneur de suivre l'auguste soeur d'un héros à Bareith, +si le plaisir de vivre auprès de ce héros même, +ne me retenait encore à ses pieds. Votre Altesse +Royale le sait, j'aurais dû partir le 15 décembre pour +la France, mais pourrait-on avoir une autre patrie que +celle de Frédéric le Grand?</p> + +<p>Mon unique chagrin est que votre Altesse Royale +l'ait quittée, et seules les nouvelles de votre santé me +donnent quelque consolation. On dit que votre santé +se soit améliorée, que vous ayez bien supporté les +fatigues du voyage!... Qu'aurait donc à désirer +dans ce monde votre Altesse Royale si votre constitution +et votre santé égalaient votre âme et votre beauté?»</p> + +<p>Presque le même jour la Margrave prend aussi la +plume: Je vous ai promis, monsieur, de vous écrire, et +je vous tiens parole. J'espère que notre correspondance +ne sera pas aussi maigre que nos deux individus, et que +vous me donnerez souvent sujet de vous répondre. Je +ne vous parlerai point de mes regrets; ce serait les +renouveler. Je suis sans cesse transportée dans votre +abbaye, et vous jugez bien que celui qui en est abbé +m'occupe toujours.... Nos entretiens me semblent +comme la musique chinoise, où il y a de longues pauses +qui finissent par des tons discordans. Je crains que ma +lettre ne s'en ressente: tant mieux pour vous, monsieur; +il faut des momens d'ennui dans la vie pour faire valoir +d'autant plus ceux qui font plaisir. Après la lecture +de cette lettre, les petits soupers vous paraîtront bien +plus agréables. Pensez-y quelquefois à moi, je vous en +prie, et soyez persuadé etc.</p> + +<p>Elle écrit le 25 décembre la lettre intéressante que +voici:» Soeur Guillemette à frère Voltaire, salut; car je +me compte parmi les heureux habitans de votre abbaye, +quoique je n'y sois plus, et je compte très-fort, si Dieu +me donne bonne vie et longue, d'y aller reprendre ma +place un jour. J'ai reçu votre consolante épître. Je +vous jure mon grand juron, monsieur, qu'elle m'a infiniment +plus édifiée que celle de saint Paul à la dame +élue. Celui-ci me causait un certain assoupissement qui +valait l'opium, et m'empêchait d'en apercevoir les beautés. +La vôtre a fait un effet contraire; elle m'a tirée +de ma léthargie, et a remis en mouvement mes esprits +vitaux. Quoique vous ayez remis votre voyage de Paris, +j'espère que vous me tiendrez parole, et que vous viendrez +me voir ici. Apollon vint jadis se familiariser +avec les mortels, et ne dédaigna pas de se faire pasteur +pour les instruire. Faites-en de même, monsieur; vous +ne pouvez suivre de meilleur modèle.... J'aime +mieux penser aux beaux esprits de Potsdam, à son +abbé et à ses moines. Ressouvenez-vous quelquefois, +en revanche, des absens; et comptez toujours sur moi +comme sur une véritable amie.</p> + +<p>Le 23 janvier la Margrave écrit:... «Je crois +que votre séjour en Allemagne inspire dans tous les +coeurs la fureur de réciter des vers. La cour de Wurtemberg +revient exprès ici pour histrioner avec nous. +Le sensé Vriot nous a choisi, selon moi, la plus détestable +pièce de théâtre qu'il y ait pour la versification! +c'est Oreste et Pylade, de Lamotte. J'admire les différentes +façons de penser qu'il y a dans le monde. Vous +excluez les femmes de vos tragédies de Potsdam, et +nous voudrions, si nous avions un Voltaire, retrancher +les hommes de celles que nous jouons ici. N'y aurait-il +pas moyen que vous puissiez nous accomoder +une de vos pièces, et y donner les deux principaux +rôles aux femmes? Le duc et ma fille jouent fort +joliment; mais c'est tout.... Venez bientôt nous voir +dans notre couvent; c'est tout ce que nous souhaitons. +Saluez tous les frères qui se souviennent encore de moi, +et soyez persuadé que l'abbesse de Bareith ne désire +rien tant que de pouvoir convaincre frère Voltaire de +sa parfaite estime.»</p> + +<p>De la même le 20 avril: «La pénitence que vous +vous imposez a achevé de fléchir mon courroux. Je +n'avais pu encore oublier votre indifférence. Il ne fallait +pas moins qu'un pélerinage à Notre-Dame de Bareith +pour effacer votre péché. Frère Voltaire sera pardonné +à ce prix. Il le sera le bienvenu ici, et y trouvera des +amis empressés à l'obliger et à lui témoigner leur estime. +Je doute encore de l'accomplissement de vos promesses. +Le climat d'Allemagne a-t-il pu en si peu de temps réformer +la légèreté française?...»</p> + +<p>De la même le 12 Juin: «... Vous me flattez +toujours par la promesse de venir faire un tour ici, et +lorsque je m'attends à vous voir, mes espérances s'évanouissement.... +J'ai écrit au roi ce que vous me mandez +sur son sujet. Il est difficile de la connaître sans +l'aimer, et sans l'attacher à lui. Il est du nombre de +ces phénomènes qui ne paraissent tout au plus qu'une +fois dans un siècle. Vous connaissez mes sentimens pour +ce cher frère; ainsi je tranche court sur ce sujet.... +Je partage mon temps entre mon corps et mon esprit: +il faut bien soutenir l'un pour conserver l'autre, car je +m'aperçois de plus en plus que nous ne pensons n'agissons +que selon que notre machine est montée....»</p> + +<p>De la même le 1 novembre: «Il faudrait avoir plus +d'esprit et de délicatesse que je n'avai pour louer dignement +l'ouvrage que j'ai reçu de votre part. On doit +s'attendre à tout le frère Voltaire. Ce qu'il fait de +beau ne surprend plus, l'admiration depuis long-temps +à succédé à la surprise. Votre poëme sur la Loi naturelle +m'a enchantée. Tout s'y trouve: la nouveauté +du sujet, l'élévation des pensées et la beauté de la versification. +Oserai-je dire? il n'y manque qu'une chose +pour le rendre parfait. Le sujet exige plus d'étendue +que vous ne lui en avez donné. La première proposition +demande surtout une plus ample démonstration. +Permettez que je m'instruise, et que je vous fasse part +de mes doutes. Dieu, dites vous, a donné à tous les +hommes la justice et la conscience pour les avertir, comme +il leur a donné ce qui leur est nécessaire. Dieu +ayant donné à l'homme la justice et la conscience, ces +deux vertus sont innées dans l'homme, et deviennent +un attribut de son être. Il s'ensuite de toute nécessité +que l'homme doit agir en conséquence, et qu'il ne saurait +être ni injuste ni sans remords, ne pouvant combattre +un instinct attaché à son essence. L'expérience +prouve le contraire. Si la justice était un attribut de +notre être, la chicane serait bannie; les avocats mourraient +de faim.... Les vertus ne sont qu'accidentelles +et relatives à la société. L'amour-propre a donné le +jour à la justice.... Le trouble ne peut qu'enfanter +la peine; la tranquillité est mère du plaisir. Je me suis +fait une étude particulière d'approfondir le coeur humain. +Je juge, par ce que je vois, de ce qui à été. Mais je +m'enfonce trop dans cette matière, et pourrais bien, +comme Icare, me voir précipiter du haut des cieux. +J'attends vos décisions avec impatience; je les regarderai +comme des oracles. Conduisez-moi dans le chemin +de la vérité, et soyez persuadé qu'il n'y en à point de +plus évidente que le désir que j'ai de vous prouver que +je suis votre sincère amie.</p> + +<p>Auguste 1757. Madame, mon coeur est touché plus +que jamais de la bonté et de la confiance que votre +altesse royale daigne me témoigner. Comment ne serais-je +pas attendri avec transport? Je vois que c'est uniquement +votre belle âme qui vous rend malheureuse. +Je me sens né pour être attaché avec idolâtrie à des +esprits supérieurs et sensibles qui pensent comme vous. +Vous savez combien dans le fond j'ai toujours été +attaché au roi votre frère. Plus ma vieillesse est tranquille, +plus j'ai renoncé à tout, plus je me suis fait une +patrie de la retraite, et plus je suis dévoué à ce roi +philosophe. Je ne lui écris rien que je ne pense du +fond de mon coeur, rien que je ne croie très-vrai; et +si ma lettre paraît convenable à votre altesse royale, je +la supplie de la protéger auprès de lui comme les précédentes.»</p> + +<p>De la Margrave le 19 auguste: «On ne connaît +ses amis que dans le malheur. La lettre que vous +m'avez écrite, fait bien honneur à votre façon de penser. +Je ne saurais vous témoigner combien je suis sensible +à votre procédé. Le roi l'est autant que moi. Vous +trouverez ci-joint un billet qu'il m'a ordonné de vous +remettre. Ce grand homme est toujours le même. Il +soutient ses infortunes avec un courage et une fermeté +dignes de lui.... Je ne puis vous en dire davantage; +mon âme est si troublée que je ne sais ce que je fais. +Mais quoi qu'il puisse arriver, soyez persuadé que je +suis plus que jamais votre amie.»</p> + +<p>De la même le 12 septembre: «Votre lettre m'a +sensiblement touchée.... Je ne me suis jamais piquée +d'être philosophe. J'ai fait mes efforts pour le +devenir. Le peu de progrès que j'ai fait m'a appris à +mépriser les grandeurs et les richesses; mais je n'ai rien +trouvé dans la philosophie qui puisse guérir les plaies +du coeur, que le moyen de s'affranchir de ses maux en +cessant de vivre. L'état où je suis est pire que la +mort. Je vois le plus grand homme du siècle, mon +frère, mon ami, réduit à la plus affreuse extrémité. Je +vois ma famille entière exposée aux dangers et aux +périls; ma patrie déchirée par d'impitoyables ennemis; +le pays où je suis, peut-être menacé de pareils malheurs. +Plût au ciel que je fusse chargée toute seule des maux +que je viens de vous décrire! je les souffrirais et avec +fermeté. Pardonnez-moi ce détail. Vous m'engagez, +par la part que vous prenez à ce qui me regarde, de +vous ouvrir mon coeur. Hélas! l'espoir en est presque +banni....»</p> + +<p>De la même le 16 octobre; «Accablée par les maux +de l'esprit et du corps, je ne puis vous écrire qu'une +petite lettre. Vous en trouverez une ci-jointe qui vous +récompensera au centuple de ma brièveté. Notre situation +est toujours la même. Un tombeau fait notre point de +vue. Quoique tout semble perdu, il nous reste des +choses qu'on ne pourra nous enlever: c'est la fermeté +et les sentimens du coeur....»</p> + +<p>De la même le 27 décembre: «Si mon corps voulait +se prêter aux insinuations de mon esprit, vous recevriez +toutes les postes de mes nouvelles. Je suis, me direz-vous, +aussi cacochyme que vous, et cependant j'écris. +A cela je vous réponds qu'il n'y a qu'un Voltaire dans +le monde, et qu'il ne doit pas juger d'autrui par lui-même. +Voila bien du bavardage....»</p> + +<p>Ces exemples prouvent surabondamment quelle étroite +et intime amitié liait la Margrave et Voltaire. De plus +elles témoignent de la vie contente et heureuse que la +femme auguste menait après avoir vaincu le profond +chagrin de sa vie conjugale. Frédéric l'aime tendrement, +il l'adore même, c'est elle seule qu'il fait lire au fond +de son âme, et il se montre vraiment ingénieux pour +multiplier les témoignages de son affection. L'amitié de +Voltaire survit même à la mort de la Margrave; jamais +la moindre dissonance ne troubla leurs relations.</p> + +<p>Wilhelmine était l'intermédiaire, quand Voltaire par +ses insolences tomba en disgrâce et avait dut quitter +Berlin. C'est par ses mains que passa la rare correspondance +de Voltaire avec le roi jusqu' à ce qu'elle +eut réussi à rétablir entre eux des rapports directs.</p> + +<p>Malheureusement la santé de la Margrave allait en +déclinant. Un séjour au midi de la France et en Italie +n'avait pas eu le succès attendu et espéré. De plus les +événements parurent s'accorder pour mettre le trouble +dans son âme.</p> + +<p>A peine de retour à Bareith éclate la guerre de +Sept Ans, et elle se consume de soucis au sujet de son +frère bien-aimé.</p> + +<p>Dans ces moments difficiles se manifeste toute la +noblesse de son âme. Elle écrit à Frédéric: «Votre +sort décidera du mien, je ne survivrai ni à vos infortunes, +ni à celles de ma maison; vous pouvez compter +c'est ma ferme résolution.»</p> + +<p>Frédéric répond à cette sublime tendresse par un +sentiment non moins affectueux. Elle soit sa consolation +et sa confiance, lui écrit-il, et sa lettre du 7 juillet 1757 +prouve qu'il prend ces mots à la lettre: «Vous avez +trop de bonté de vous donner tant de peine pour mes +affaires. Je suis confus d'abuser si étrangement de votre +indulgence. Puisque, ma chère soeur, vous voulez vous +charger du grand ouvrage de la paix, je vous supplie de +vouloir envoyer ce M. de Mirabeau en France. Je me +chargerai volontiers de sa dépense; il pourra offrir +jusqu'à cinq cent mille écus à la favorite pour la paix, +et il pourrait pousser ses offres beaucoup au delà, si +en-même temps on pouvait l'engager à nous procurer +quelques avantages. Vous sentez tous les ménagements +dont j'ai besoin dans cette affaire, et combien peu j'y +dois paraître; le moindre vent qu'on en aurait en Angleterre +pourrait tout perdre. Je crois que votre émissaire +pourrait s'adresser de même à son parent qui est devenu +ministre, et dont le crédit augmente de jour en jour. +Enfin je m'en rapporte à vous. A qui pourrais-je mieux +confier les intérêts d'un pays que je dois rendre heureux +qu'à une soeur que j'adore et qui, quoique bien plus +accomplie, est un autre moi-même?...» +Le 13 juillet dans une épître de trois grandes pages +Frédéric ouvre son coeur à sa soeur et lui trace un tableau +désespéré de sa situation. Avant de terminer il +Dit: «... Je vous demande mille pardons; je ne +vous parle pendant trois grandes pages que de mes +affaires; ce serait étrangement abuser de l'amitié de tout +autre. Mais, ma chère soeur, je connais votre amitié, +et je suis persuadé que vous ne me voulez point de +mal quand je vous ouvre mon coeur; il est tout à vous, +étant rempli des sentiments de la plus tendre estime +avec laquelle je suis....»</p> + +<p>En lui apprenant la victoire de Weissenfels, il ajoute: +«... A présent je descendrai en paix dans la tombe, +depuis que la réputation et l'honneur de ma nation est +sauvé. Nous pouvons être malheureux, mais nous ne +serons pas déshonorés. Vous, ma chère soeur, ma bonne, +divine et tendre soeur, qui daignez vous intéresser au +sort d'un frère qui vous adore daignez participer à ma +joie. Je vous embrasse de tout mon coeur. Adieu....« +Frédéric fit aussi des vers pour célébrer la soeur, +et il ne pouvait ériger en son honneur un plus digne +monument que dans la strophe:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16">«Dans mes jours fortunés où dans ma décadence</p> +<p class="i16">Vous goûtiez mon bonheur, vous pleuriez mes revers</p> +<p class="i16">Quoi! Pourrais-je oublier cette amitié constante,</p> +<p class="i16">Sensible, secourable, et toujours agissante,</p> +<p class="i16">Qui me récompensait des maux que j'ai soufferts?</p> +<p class="i16">Ô vous, mon seul refuge! Ô mon port, mon asile!</p> +<p class="i16">Votre voix étouffait ma douleur indocile,</p> +<p class="i16">Et, fort de vos vertus, je bravais l'univers.»</p> +</div></div> + +<p>Wilhelmine respirait plus librement quand les messages +des victoires remportées arrivaient à l'Ermitage. +Cependant les transports de joie n'y étaient point bruyants. +La santé de la Margrave avait toujours été délicate: +les souffrances des derniers mois et surtout les +inquiétudes poignantes que lui causait le sort de son +frère bien aimé achevèrent de l'ébranler.</p> + +<p>Le prince Henri qui venait de Bamberg rendre +une courte visite à la Margrave prévoyait la mort +prochaine, il s'empressa d'en informer le roi. Celui-ci +répondit aussitôt: «... Ne m'ôtez pas, +je vous conjure, l'espérance, qui est la seule ressource +des malheureux, pensez que je suis né et +élevé avec ma soeur de Bareith, que ces premiers attachements +sont indissolubles, qu'entre nous jamais la plus +vive tendresse n'a reçu la moindre altération, que nous +avons des corps séparés, mais que nous n'avons qu'une +âme....»</p> + +<p>Et à la Margrave elle-même il écrivit: «... Je +suis si plein de vous, de vos dangers et de ma reconnaissance, +que, éveillé comme en rêve, en prose comme +en poésie, votre image régne également dans mon esprit, +et fixe toutes mes pensées. Veuille le ciel exaucer les +voeux que je lui adresse tous les jours pour votre convalescence! +Cothénius (médecin du roi) est en chemin; +je le diviniserai, s'il sauve la personne du monde qui +me tient le plus à coeur, que je respecte et vénère, et +dont je suis jusqu'au moment que je rendrai mon corps +aux éléments, ma très-chère soeur, etc....» +Mais toute cette affection était impuissante à retarder +le dénouement fatal. Dans la même nuit, à l'heure +même où Frédéric était surpris par l'attaque imprévue +de Hochkirch, l'âme de Wilhelmine s'envola. Ses dernières +pensées furent pour son frère. Elle demande +qu'on mît les lettres de Frédéric sur son coeur, car +elle voulait les emporter dans la tombe. Elle défendit +de faire son éloge, devant son cercueil on devait parler +de la vanité de toutes les choses terrestres. Sa dépouille +mortelle devait être inhumée simplement, sans aucunes +pompes et dans un profond silence.</p> + +<p>Tout se fit selon son désir; seules les lettres de +Frédéric ne l'accompagnèrent pas dans sa dernière +demeure. Elles nous sont restées comme le témoignage +immortel de la noblesse de Wilhelmine, de son attachement +fidèle qui ne se démentit point jusqu'à sa dernière +heure.</p> + +<p>La nouvelle de sa mort terrasse Frédéric, un instant +il parut succomber à sa douleur. Il ne peut écrire +au prince Henri que ces mots: «Grand Dieu! Ma soeur +de Bareith!» Mais que ces mots sont profondément sentis! +Comme ils retentissent dans tout coeur sensible! +Le journal de Catt, lecteur du roi, contient des descriptions +navrantes de scènes de douleur que le roi renouvelait +au souvenir de sa soeur favorite. Il écrit le +17 octobre: «Je le trouvai ce matin triste et les larmes +aux yeux.... Jamais je ne vis tant d'affliction.» On +pourrait aisément multiplier les citations analogues, qui +prouvaient que la douleur de Frédéric fut aussi durable +que sincère et profonde.</p> + +<p>Comme il l'aimait! Aussi veut-il, que tout l'univers +s'associe à sa douleur. Le plus grand poète du siècle +lui doit ériger un monument en vers. Il écrit à Voltaire: +«... il faut que toute l'Europe pleure avec +moi une vertu peu connue... il faut que tout le +monde sache qu'elle est digne de l'immortalité, est c'est +à vous de l'y placer. On dit qu'Apelles était le seul +digne de peindre Alexandre: je crois votre plume la +seule digne de rendre ce service à celle qui sera le +sujet éternel de mes larmes....»</p> + +<p>Malgré la tristesse profonde de son âme Voltaire +accède immédiatement au désir du roi. Il éprouve +même une sorte de satisfaction de pouvoir dire un +dernier adieu à l'amie avec laquelle il avait été si +étroitement lié.</p> + +<p>Nous sommes à la fin de notre tâche. Bien que +le sujet soit loin d'être épuisé,--il faudrait des volumes +entiers pour dépeindre la Margrave dans sa correspondance--le +résumé que nous venons de donner de +sa vie de 1743 à 1758 suffira pour les lecteurs de ses +Mémoires.</p> + +<p>Nous espérons avoir éveillé l'intérêt et la sympathie +du public pour la Margrave, la femme la plus éminente +du XVIIIième siècle par les qualités de son intelligence.</p> + +<p>Nous terminons en citant un des vers dans lesquels +Voltaire lui a dressé un monument immortel:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16">Ô Bareith! ô vertus! ô grâces adorées!</p> +<p class="i16">Femme sans préjugés, sans vince et sans erreur,</p> +<p class="i16">Quand la mort t'enleva de ces tristes contrées,</p> +<p class="i16">De ce séjour de sang, de rapine et de l'horreur;</p> +<p class="i20">Les nations acharnées</p> +<p class="i20">De leurs haines forcenées</p> +<p class="i20">Suspendirent les fureurs:</p> +<p class="i20">Les discordes s'arrêtèrent;</p> +<p class="i20">Tous les peuples s'accordèrent</p> +<p class="i20">A t'honorer de leurs pleurs.</p> +</div></div> +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p> +<br><br><br> +<hr> +<p class="mid">Typographie Fr. Stollberg, Mersebourg.</p> + + + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Wilhelmine Friederike +Sophie (margrave de Bayreuth) Vol. II, by Frédérique Sophie Wilhelmine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE WILHELMINE *** + +***** This file should be named 27809-h.htm or 27809-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/8/0/27809/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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