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+Project Gutenberg's Tout est bien qui finit bien, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Tout est bien qui finit bien
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: February 21, 2009 [EBook #28151]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
+
+
+
+
+Note du transcripteur.
+ ======================================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 3
+ Timon d'Athènes
+ Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vérone.
+ Roméo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d'été.
+ Tout est bien qui finit bien.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1864
+
+ ======================================================================
+
+
+ TOUT EST BIEN
+ QUI FINIT BIEN
+
+ COMEDIE
+
+
+
+
+NOTICE
+SUR
+TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN
+
+C'est à une des plus intéressantes nouvelles de Boccace que nous devons
+cette pièce. En voici les principaux événements que Shakspeare a
+transportés sur la scène en leur donnant une nouvelle vie, par ce charme
+de sensibilité et cette verve comique qui lui manquent si rarement.
+
+Un grand médecin, appelé Gérard de Narbonne, avait laissé une fille qui,
+élevée dans le palais du comte de Roussillon, avait conçu l'amour le
+plus tendre pour son fils unique, le jeune Bertrand. Celui-ci fut mandé
+à la cour après la mort de son père, et la pauvre Gillette, c'était le
+nom de la fille de Gérard, resta en Roussillon bien résolue de n'avoir
+jamais d'autre époux que Bertrand.
+
+Bientôt elle apprit que le roi souffrait beaucoup d'une fistule déclarée
+incurable; son père lui avait légué plusieurs secrets de son art, et
+Gillette conçut l'espoir de guérir le monarque. Elle se rendit à Paris.
+Le roi lui promit que, si son remède réussissait, il la marierait avec
+l'homme le plus noble et le plus riche du royaume, qu'elle choisirait
+elle-même. Il fut guéri et Gillette demanda le comte Bertrand.
+
+Celui-ci se crut déshonoré par une alliance au-dessous de son rang; mais
+le roi commanda en maître, il fallut obéir. Aussitôt après la
+célébration du mariage, le comte Bertrand partit pour la Toscane et prit
+du service parmi les Florentins alors en guerre avec les Siennois.
+Gillette s'en retourna en Roussillon d'où elle envoya dire au comte que,
+si sa présence était la cause de son exil volontaire, elle s'éloignerait
+pour toujours. Bertrand lui fit répondre qu'il était fermement résolu de
+ne point vivre avec elle jusqu'au jour où elle serait en possession de
+son anneau, et aurait un fils de lui. Il croyait exiger l'impossible;
+mais Gillette déguisée en pèlerine, partit pour Florence où elle logea
+chez une veuve, qui, sans la connaître, lui apprit que le comte de
+Roussillon était amoureux d'une de ses voisines, jeune, belle et
+vertueuse quoique pauvre. Gillette fut trouver la mère de sa rivale, se
+découvrit à elle et lui promit une forte récompense si elle voulait
+favoriser ses projets. On fit dire au comte que la jeune fille céderait
+à ses voeux, mais qu'elle demandait son anneau pour gage de sa foi.
+Bertrand envoya son anneau et s'empressa d'aller à une heure fixée au
+rendez-vous qui lui fut donné. Ce fut Gillette qui le reçut dans ses
+bras et qui répéta plusieurs fois cette innocente supercherie, jusqu'à
+ce que des signes évidents de grossesse vinssent accomplir tous ses
+souhaits. Enfin le comte, instruit de l'absence de sa femme et cédant
+aux instances de ses vassaux, revint dans sa patrie. Cependant Gillette
+mit au monde deux enfants jumeaux qui ressemblaient beaucoup à leur
+père; elle se rendit elle-même en Roussillon après ses couches, et y
+arriva le jour où son époux donnait un grand festin. La pèlerine se
+présenta au milieu de l'assemblée portant ses deux enfants sur ses bras.
+Elle se jeta aux genoux du comte, lui donna l'anneau et lui avoua tout.
+Bertrand touché reçut Gillette pour son épouse.
+
+Tout ce que Shakspeare a ajouté à ce fond, déjà si intéressant, n'est
+pas également heureux et probable. L'obstination et la pétulance de
+Bertrand sont bien peintes; mais son caractère nous semble odieux; c'est
+un gentilhomme sans générosité, lâche, ingrat et menteur éhonté. Le
+poëte devait aux vertus d'Hélène et à la morale de le punir; mais il
+avait peut-être malgré lui de l'indulgence pour le fils de cette
+comtesse si bonne et si aimable, et que sa sagesse et sa tendresse pour
+Hélène élèvent au-dessus de tous les préjugés ridicules de la naissance.
+Shakspeare n'a peut-être pas osé être trop sévère pour celui qu'aimait
+cette même Hélène, si douce et si modeste malgré la position critique où
+l'a placée le sot orgueil de Bertrand; on devine ce sentiment du poëte
+dans la conduite du roi, dont la reconnaissance ingénieuse eût craint
+d'humilier sa bienfaitrice dans son époux.
+
+Le personnage comique de la pièce est un peu usé sur le théâtre depuis
+que nous y avons tant de fanfarons de la même famille; mais Parolles et
+ses aventures ont passé en proverbe en Angleterre. La scène du tambour
+est digne de Molière, et nous apprécierions encore davantage Parolles,
+si nous ne connaissions pas Falstaff.
+
+Selon Malone, cette pièce aurait été composée en 1598.
+
+
+
+
+TOUT EST BIEN
+QUI FINIT BIEN
+
+COMÉDIE
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+LE ROI DE FRANCE.
+LE DUC DE FLORENCE.
+BERTRAND, comte de Roussillon.
+LAFEU, vieux courtisan.
+PAROLLES[1], parasite à la suite de Bertrand.
+PLUSIEURS JEUNES SEIGNEURS FRANÇAIS, qui servent avec Bertrand dans la
+ guerre de Florence.
+UN INTENDANT, }
+UN PAYSAN BOUFFON, } au service de la comtesse de Roussillon.
+LA COMTESSE DE ROUSSILLON, mère de Bertrand.
+HÉLÈNE, protégée de la comtesse.
+UNE VIEILLE VEUVE de Florence.
+DIANE, fille de cette veuve.
+VIOLENTA, }
+MARIANA[2], } voisines et amies de la veuve.
+SEIGNEURS DE LA COUR DU ROI, UN PAGE, OFFICIERS, SOLDATS FRANÇAIS ET
+ FLORENTINS.
+
+La scène est tantôt en France, tantôt en Toscane.
+
+[Note 1: _Parolles_, mauvaise orthographe de notre mot _parole_.]
+
+[Note 2: Personnage muet qui ne paraît qu'une fois.]
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+On est en Roussillon. Appartement dans le palais de la comtesse.
+
+_Entrent_ BERTRAND, LA COMTESSE DE ROUSSILLON HÉLÈNE ET LAFEU, _tous en
+deuil_.
+
+LA COMTESSE.--En laissant mon fils se séparer de moi, j'enterre un
+second époux.
+
+BERTRAND.--Et moi, en m'éloignant, madame, je pleure de nouveau la mort
+de mon père: mais il me faut obéir aux ordres de Sa Majesté. Devenu son
+pupille[3], je suis plus que jamais dans sa dépendance.
+
+[Note 3: Les enfants mineurs des grands seigneurs féodaux étaient les
+pupilles du monarque.]
+
+LAFEU.--Vous, madame, vous retrouverez un époux dans la bonté du roi.
+(_A Bertrand._) Et vous, seigneur, un père. Un roi, qui dans tous les
+temps est si universellement bon, doit nécessairement conserver sa
+bienveillance pour vous, dont le mérite la ferait naître là où elle
+manquerait bien loin de ne la pas trouver là où elle abonde.
+
+LA COMTESSE.--Que peut-on espérer de la guérison du roi?
+
+LAFEU.--Madame, il a congédié tous ses médecins. Sous leur direction, il
+a fatigué le temps de ses espérances, sans trouver d'autre avantage dans
+leurs remèdes que de perdre l'espérance avec le temps.
+
+LA COMTESSE.--Cette jeune personne avait un père (oh! _avait!_ que ce
+mot réveille un triste souvenir!) dont la science égalait presque la
+probité. Si elle eût été aussi loin, il aurait rendu la nature
+immortelle, et la mort aurait pu jouer faute d'ouvrage. Plût à Dieu que
+pour le bonheur du roi il fût encore vivant! je crois qu'il aurait été
+la mort de sa maladie.
+
+LAFEU.--Comment l'appeliez-vous, madame, cet homme dont vous parlez?
+
+LA COMTESSE.--Il était fameux, monsieur, dans son art, et il avait bien
+mérité de l'être;--Gérard de Narbonne.
+
+LAFEU.--C'était vraiment un habile homme, madame. Le roi parla de lui
+dernièrement avec beaucoup d'éloges et de regrets. Il avait assez de
+science pour vivre encore, si la science pouvait être un préservatif du
+trépas.
+
+BERTRAND.--Quel est le mal, mon bon seigneur, qui mine les jours du roi?
+
+LAFEU.--Une fistule, seigneur.
+
+BERTRAND.--Je n'avais jamais entendu parler de ce mal.
+
+LAFEU.--Je voudrais bien qu'il fût encore inconnu.--Cette jeune personne
+est donc la fille de Gérard de Narbonne?
+
+LA COMTESSE.--Sa seule enfant, seigneur, et léguée à mes soins. J'ai
+d'elle toutes les bonnes espérances que promet son éducation. Elle
+hérite de ces heureuses dispositions qui embellissent encore les beaux
+dons de la nature; car, lorsqu'un naturel pervers est doué d'aimables
+qualités, ces éloges sont mêlés de pitié, puisque ces qualités sont à la
+fois des vertus et des traîtres: chez Hélène, elles sont relevées encore
+par sa simplicité; elle a reçu la vertu de la nature, et elle a su se
+rendre parfaite.
+
+LAFEU.--Vos louanges, madame, font couler ses larmes.
+
+LA COMTESSE.--C'est la meilleure manière dont une jeune fille puisse
+assaisonner l'éloge qu'elle entend d'elle. Le souvenir de son père
+n'approche jamais de son coeur que la violence de son chagrin ne prive
+ses joues de tout signe de vie. N'y pensez plus, Hélène: allons, plus de
+larmes; on pourrait croire que vous affectez plus de tristesse que vous
+n'en ressentez.
+
+HÉLÈNE.--J'ai l'air triste, en effet; mais je le suis réellement.
+
+LAFEU.--Des regrets modérés sont un tribut que l'on doit aux morts: le
+chagrin excessif est l'ennemi des vivants.
+
+HÉLÈNE.--Si les vivants sont ennemis du chagrin, il se détruit bientôt
+par son excès même.
+
+BERTRAND.--Madame, je demande votre bénédiction.
+
+LAFEU.--Comment entendons-nous cela?
+
+LA COMTESSE.--Reçois ma bénédiction, Bertrand. Ressemble à ton père par
+tes actions comme par tes traits. Que la noblesse de ton sang et ta
+vertu rivalisent en toi, et que ton mérite partage avec ta naissance.
+Aime tous les hommes; fie-toi à quelques-uns; ne fais tort à aucun. Fais
+craindre plutôt que sentir ta puissance à ton ennemi. Garde ton ami sous
+la clef de ta propre vie. Qu'on te reproche ton silence, et jamais
+d'avoir parlé. Que toutes les grâces que le ciel voudra t'accorder
+encore et que mes prières importunes pourront lui arracher, pleuvent sur
+ta tête! Adieu, seigneur.--Ce jeune homme est un courtisan bien novice.
+Mon cher seigneur, conseillez-le.
+
+LAFEU.--Il ne peut manquer de recevoir les meilleurs conseils, si son
+amitié veut les écouter.
+
+LA COMTESSE.--Que le ciel te bénisse! Adieu, Bertrand.
+
+(Elle sort.)
+
+BERTRAND, _à Hélène._--Que tous les voeux qui peuvent se former dans
+votre coeur soient vos serviteurs! Soyez la consolation de ma mère,
+votre maîtresse, et qu'elle vous soit chère.
+
+LAFEU.--Adieu, ma belle enfant. Vous devez soutenir la réputation de
+votre père.
+
+(Bertrand et Lafeu sortent.)
+
+HÉLÈNE.--Oh! si c'était tout!--Je ne pense plus à mon père; et ces
+grosses larmes honorent plus sa mémoire que celles que j'ai répandues
+pour lui.--A qui ressemblait-il donc? Je l'ai oublié. Mon imagination ne
+conserve aucune image que celle de Bertrand. Je suis perdue; il n'y a
+plus de vie, plus de vie pour moi, si Bertrand s'éloigne de ces lieux.
+Autant vaudrait que je fusse éprise de quelque étoile brillante, et que
+je songeasse à l'épouser; tant il est au-dessus de moi! Il faut que je
+me contente de recevoir les obliques rayons de sa lumière éloignée. Je
+ne puis arriver jusqu'à sa sphère: ainsi l'ambition de mon amour est son
+propre tourment. La biche qui voudrait s'unir avec le lion doit mourir
+d'amour. Il m'était doux, quoique ce fût une souffrance, de le voir à
+toute heure, de m'asseoir devant lui, et de pouvoir graver le bel arc de
+ses sourcils, son oeil fier et ses cheveux bouclés, sur la table de mon
+coeur,... mon coeur trop prompt à retracer tous les traits et les
+particularités de son visage chéri. Mais à présent le voilà parti, et
+mon amour idolâtre va sanctifier ses reliques.--Qui vient ici?--(_Entre
+Parolles._) Un homme de sa suite, que j'aime à cause de Bertrand; et
+cependant je le connais pour un menteur avéré. Je le regarde comme aux
+trois quarts sot, et comme un lâche parfait. Cependant toutes ces
+mauvaises qualités lui vont si bien qu'elles trouvent un asile, tandis
+que la vertu, d'une trempe d'acier, se morfond exposée aux injures de
+l'air. Aussi voyons-nous très-souvent la Sagesse glacée au service de la
+Folie pompeusement parée.
+
+PAROLLES.--Dieu vous garde, belle reine!
+
+HÉLÈNE.--Et vous aussi, monarque!
+
+PAROLLES.--Monarque? non.
+
+HÉLÈNE.--Ni reine non plus.
+
+PAROLLES.--Étiez-vous là occupée à méditer sur la virginité?
+
+HÉLÈNE.--Oui. Vous avez quelque chose de l'air d'un guerrier. Il faut
+que je vous fasse une question: l'homme est l'ennemi de la virginité;
+par quel moyen pouvons-nous la défendre contre ses attaques?
+
+PAROLLES.--Tenez-le à distance.
+
+HÉLÈNE.--Mais il nous assiège; et notre virginité, quoique vaillante à
+la défense, est faible pourtant. Enseignez-nous donc quelque expédient
+guerrier pour la résistance.
+
+PAROLLES.--Il n'y en a pas. L'homme qui met le siége devant vous vous
+minera et vous fera sauter en l'air.
+
+HÉLÈNE.--Que le ciel préserve notre pauvre virginité des mineurs et des
+bombardiers! N'y a-t-il pas aussi un art militaire par lequel les
+vierges puissent contre-miner les hommes?
+
+PAROLLES.--La virginité une fois à terre, l'homme en sautera plus vite
+en l'air. Diantre! en mettant de nouveau l'homme à terre, vous perdez
+votre ville par la brèche que vous avez faite vous-même. Dans la
+république de la nature, la politique n'est pas de conserver la
+virginité; sa perte augmente le nombre des sujets. Jamais vierge ne
+serait née s'il n'y avait eu auparavant une virginité de perdue.
+L'étoffe dont vous avez été formée est celle dont on fait les vierges.
+Pour une virginité perdue on en peut trouver dix: la garder toujours,
+c'est la perdre pour jamais. Allons, c'est une compagne trop froide; il
+faut s'en défaire.
+
+HÉLÈNE.--Je la défendrai encore un peu de temps, quand je devrais
+m'exposer à mourir vierge.
+
+PAROLLES.--Il y a peu de chose à dire en sa faveur: c'est contre l'ordre
+de la nature. Parler pour défendre la virginité, c'est accuser sa mère:
+ce qui est une désobéissance notoire. Celui qui se pend fait comme la
+vierge; car la virginité se tue elle-même: et l'on devrait l'enterrer
+hors de la terre bénite, dans les grands chemins, comme une coupable
+signalée contre la nature. La virginité engendre des mites comme le
+fromage; elle se consume elle-même jusqu'à la croûte, et meurt en
+dévorant sa propre substance. De plus, la virginité est hargneuse,
+arrogante, vaine, gonflée d'amour-propre; ce qui est le péché le plus
+expressément défendu par les canons. Ne la gardez pas: vous ne pouvez
+que perdre avec elle. Défaites vous-en, et dans dix ans vous l'aurez
+doublée, ce qui fait un intérêt très-honnête; et encore le principal
+lui-même n'en vaudra guère moins. Allons, ne gardez pas cela.
+
+HÉLÈNE.--Mais que faut-il faire, monsieur, pour la perdre à son gré?
+
+PAROLLES.--Attendez: voyons.--Que faire, dites-vous? Ma foi, mal faire:
+aimer celui qui ne l'aime pas. La virginité est un meuble qui perd son
+lustre dans le repos[4]; plus on la garde, moins elle vaut:
+défaites-vous-en, tandis qu'elle est encore de vente: profitez du temps
+où on la recherche. La virginité ressemble à un vieux courtisan qui
+porte un habit à l'antique, riche, mais qui n'est plus de mode, comme
+ces parures et ces cure-dents qu'on ne porte plus aujourd'hui. Votre
+datte[5] vaut mieux dans un pâté ou un potage que sur vos joues; et
+votre virginité, votre antique virginité ressemble à une de nos poires
+passées de France, elle a mauvais air, elle est sèche, enfin c'est une
+poire passée: elle valait mieux jadis; oui, mais ce n'est plus qu'une
+poire passée; qu'en voulez-vous faire?
+
+[Note 4: _With lying_, le repos du lit, jeu de mot.]
+
+[Note 5: Jeu de mot sur _date_, époque et _datte_ fruit.]
+
+HÉLÈNE.--Ma virginité n'en est pas encore là.--Votre maître y
+retrouverait mille amours, une mère et une maîtresse, un ami, un phénix,
+un capitaine et un ennemi; un guide, une déesse et une souveraine, un
+conseiller, une traîtresse et une amie: son humble ambition, sa fière
+humilité, sa concorde discordante et sa douce discorde; sa foi, son doux
+malheur avec un monde de jolis petits chrétiens charmants, dont Cupidon
+jasera en souriant.--Alors il sera... Je ne sais pas ce qu'il sera.
+--Que la main de Dieu le conduise!--La cour est un endroit où l'on
+apprend--et Bertrand est un de ceux...
+
+PAROLLES.--Eh bien! quoi; un de ceux?...
+
+HÉLÈNE.--A qui je souhaite du bien.--Il est bien malheureux que...
+
+PAROLLES.--Qui est-ce qui est malheureux?
+
+HÉLÈNE.--Que nos voeux n'aient pas un corps qu'on puisse rendre
+sensible, afin que nous, qui sommes nés pauvres, et dont les étoiles
+inférieures nous bornent aux seuls désirs, nous puissions transmettre
+leurs effets jusqu'à nos amis absents, et montrer ce que nous devons
+nous contenter de penser sans en recueillir aucune reconnaissance!
+
+(Un page entre.)
+
+LE PAGE.--Monsieur Parolles, Monseigneur vous demande.
+
+(Le page sort.)
+
+PAROLLES.--Adieu, ma petite Hélène. Si je puis me ressouvenir de toi, je
+songerai à toi quand je serai à la cour.
+
+HÉLÈNE.--Monsieur Parolles, vous êtes né sous une étoile bien
+charitable.
+
+PAROLLES.--Je suis né sous Mars, moi.
+
+HÉLÈNE.--Oui, c'est sous Mars même que je vous crois né.
+
+PAROLLES.--Et pourquoi sous Mars?
+
+HÉLÈNE.--Vous avez soutenu tant de guerres, qu'il faut absolument que
+vous soyez né sous Mars.
+
+PAROLLES.--Et lorsqu'il était la planète prédominante.
+
+HÉLÈNE.--Plutôt, je crois lorsqu'il était rétrograde.
+
+PAROLLES.--Pourquoi jugez-vous ainsi?
+
+HÉLÈNE.--Vous savez si bien rétrograder, quand vous combattez.
+
+PAROLLES.--C'est pour en prendre plus d'avantage.
+
+HÉLÈNE.--C'est aussi pour cela que l'on fuit, quand la crainte conseille
+de chercher sa sûreté. Mais ce mélange de courage et de peur qui est en
+vous est une vertu dont l'aile est bien rapide, et dont le vol me plaît
+infiniment.
+
+PAROLLES.--J'ai la tête si occupée d'affaires, que je ne suis pas en
+état de vous faire une réponse piquante. Je serai à mon retour un
+parfait courtisan, mon instruction servira à vous naturaliser, et vous
+serez en état de recevoir les conseils d'un homme de cour, et de
+comprendre les avis qu'il vous consacrera. Autrement, vous mourrez dans
+votre ingratitude, et votre ignorance vous perdra. Adieu. Quand vous
+aurez du loisir, récitez vos prières; et quand vous n'en aurez point,
+souvenez-vous de vos amis: procurez-vous un bon mari, et traitez-le
+comme il vous traitera: et là-dessus, adieu.
+
+(Il sort.)
+
+HÉLÈNE.--Souvent ces ressources, que nous attribuons au ciel, résident
+en nous-mêmes. Le destin nous laisse une libre carrière; il ne tire en
+arrière nos projets languissants que lorsque nous sommes paresseux
+nous-mêmes. Quelle est cette puissance qui élève mon amour si haut, et
+qui me fait voir ce dont je ne puis rassasier mes regards? Souvent deux
+êtres entre lesquels la fortune a jeté un espace immense, la nature les
+réunit comme deux moitiés, et les amène à s'embrasser, comme s'ils
+étaient nés l'un pour l'autre. Les entreprises extraordinaires sont
+impossibles pour qui mesure leur difficulté par ses sens, et qui
+s'imagine que ce qui n'est pas arrivé ne peut arriver. Quelle femme
+vit-on jamais s'efforcer de faire connaître son mérite, qui ait échoué
+dans ses amours? La maladie du roi...--Mon projet peut tromper mon
+espoir; mais ma résolution est bien arrêtée, et elle ne m'abandonnera
+pas.
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Paris. Appartement dans le palais du roi.
+
+Fanfares. LE ROI DE FRANCE _paraît avec sa suite; il tient des lettres à
+la main._
+
+LE ROI.--Les Florentins et les Siennois en sont venus aux mains. Ils ont
+combattu avec un avantage égal, ils continuent la guerre avec courage.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--C'est ce qu'on dit, sire.
+
+LE ROI.--Mais c'est fort incroyable. Nous recevons la confirmation de
+cette nouvelle par mon cousin d'Autriche, qui me prévient que les
+Florentins vont nous demander un prompt secours. Là-dessus notre bon ami
+préjuge lui-même la proposition, et il semble désirer que nous les
+refusions.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Son amitié et sa prudence, dont il a donné de si
+grandes preuves à Votre Majesté, méritent bien qu'on lui accorde la plus
+grande confiance.
+
+LE ROI.--Il a décidé notre réponse, et Florence est refusée, avant
+d'avoir demandé. Mais pour nos gentilshommes qui désirent essayer du
+service toscan, je les laisse entièrement libres de se ranger de l'un ou
+de l'autre parti.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Cela peut servir d'école militaire à notre jeune
+noblesse, qui est malade faute d'air et d'exploits.
+
+LE ROI.--Qui vient à nous?
+
+(Entrent Bertrand, Lafeu, Parolles.)
+
+PREMIER SEIGNEUR.--C'est le comte de Roussillon, mon bon seigneur, le
+jeune Bertrand.
+
+LE ROI.--Jeune homme, tu portes la physionomie de ton père. La nature
+libérale ne t'a point ébauché à la hâte: elle a pris soin à te former.
+Puisses-tu hériter aussi des vertus morales de ton père! Sois le
+bienvenu à Paris.
+
+BERTRAND.--Que Votre Majesté daigne recevoir mes remerciements et mes
+hommages!
+
+LE ROI.--Je voudrais avoir encore aujourd'hui cette rigueur de corps que
+je possédais lorsque jadis ton père et moi nous fîmes nos premières
+armes ensemble! Il était exercé à fond dans tout le service de ce
+temps-là, et il était l'élève des plus braves capitaines. Il résista
+longtemps; mais à la fin la hideuse vieillesse nous a atteints tous
+deux, et nous a dépouillés de la force d'agir. Je me sens plus jeune en
+parlant de votre bon père. Dans sa jeunesse, il avait cet esprit
+caustique que je suis à portée de remarquer aujourd'hui chez nos jeunes
+seigneurs. Mais ils peuvent railler tant que leurs propres railleries
+retombent sur leur personne obscure encore, avant qu'ils puissent
+couvrir leur légèreté sous l'éclat de leur gloire. Mais lui, il était un
+courtisan si parfait, qu'il n'y avait ni mépris ni amertume dans ses
+railleries ou sa fierté. S'il s'en glissait parfois, ce n'était jamais
+que pour repousser l'injure de son égal. Son honneur lui servait de
+cadran, et lui marquait la minute précise où il devait parler, et sa
+langue obéissait à sa direction. Ceux qui étaient au-dessous de lui, il
+les traitait comme des créatures d'une autre classe, et il abaissait son
+élévation jusqu'à leurs rangs inférieurs. Il les rendait fiers par son
+humilité, et il s'humiliait encore pour recevoir leurs louanges
+maladroites. Voilà l'homme qui devrait servir de modèle aux jeunes gens
+de nos jours; et s'il était bien suivi, il leur montrerait qu'ils ne
+font que rétrograder.
+
+BERTRAND.--La mémoire de ses vertus, sire, est plus glorieuse dans votre
+souvenir que sur sa tombe; et son épitaphe est moins honorable pour son
+nom que vos royaux éloges.
+
+LE ROI.--Plût à Dieu que je fusse avec lui!--Il avait toujours coutume
+de dire... (il me semble l'entendre en ce moment. Il ne jetait pas ses
+paroles sensées dans les oreilles, il les y greffait pour y croître et y
+porter du fruit.)--Il disait: «Que je ne vive plus...--Tel était le
+début de son aimable mélancolie quand il avait fini son badinage.--Que
+je ne vive plus, disait-il, dès que ma lampe manquera d'huile, afin que
+son reste de lueur ne soit pas un objet de risée pour ces jeunes
+étourdis, dont l'esprit superbe dédaigne tout ce qui n'est pas nouveau,
+dont le jugement se borne à être le créateur de leurs toilettes, et dont
+la constance expire même avant ces modes passagères!» C'était là ce
+qu'il souhaitait; et ce que je souhaite après lui; puisque je ne puis
+plus apporter à la ruche ni cire ni miel, je voudrais en être
+promptement congédié, pour céder la place à des travailleuses.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Vous êtes aimé, sire, et ceux qui vous aiment le moins
+seront les premiers à regretter que vous n'y soyez plus.
+
+LE ROI.--Je remplis une place, je le sais...--Combien y a-t-il, comte,
+que le médecin de votre père est mort?--Il était très-renommé.
+
+BERTRAND.--Sire, il y a environ six mois.
+
+LE ROI.--S'il était vivant, j'essayerais encore de lui.--Prêtez-moi
+votre bras.--Tous les autres m'ont usé à force de remèdes. Que la nature
+et la maladie se disputent maintenant l'événement à leur loisir.--Soyez
+le bienvenu, comte; mon fils ne m'est pas plus cher que vous.
+
+BERTRAND.--Je remercie Votre Majesté.
+
+(Ils sortent.--Fanfares.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+La scène est en Roussillon. Appartement dans le palais de la comtesse.
+
+LA COMTESSE, _son_ INTENDANT ET UN BOUFFON[6].
+
+[Note 6: C'est toujours le _clown_, ou bouffon domestique.]
+
+LA COMTESSE.--Je suis prête à vous entendre à présent: qu'avez-vous à
+dire de cette jeune demoiselle?
+
+L'INTENDANT.--Madame, je désirerais que l'on pût trouver dans le journal
+de mes services passés tous les soins que j'ai pris pour tâcher de vous
+contenter; car nous blessons notre modestie, et nous ternissons la
+pureté de nos services en les publiant nous-mêmes.
+
+LA COMTESSE.--Que fait ici ce maraud? Retirez-vous, drôle; toutes les
+plaintes que j'ai entendues sur votre compte, je ne les crois pas
+toutes... non...; mais c'est la faute de ma lenteur à croire; car je
+sais que vous ne manquez pas de folie pour commettre ces méchancetés, et
+que vous avez assez d'adresse pour les commettre subtilement.
+
+LE BOUFFON.--Vous n'ignorez pas, madame, que je suis un pauvre diable.
+
+LA COMTESSE.--C'est bien, monsieur.
+
+LE BOUFFON.--Non, madame, il n'est pas bien que je sois pauvre, quoique
+la plupart des riches soient damnés. Mais si je puis obtenir le
+consentement de Votre Seigneurie pour entrer dans le monde, la jeune
+Isabeau et moi, nous ferons comme nous pourrons.
+
+LA COMTESSE.--Tu veux donc aller mendier?
+
+LE BOUFFON.--Je ne mendie rien, madame, que votre consentement dans
+cette affaire.
+
+LA COMTESSE.--Dans quelle affaire?
+
+LE BOUFFON.--Dans l'affaire d'Isabeau et la mienne. Service n'est pas
+héritage; et je crois bien que je n'obtiendrai jamais la bénédiction de
+Dieu, avant d'avoir une postérité de mon sang; car on dit que les
+enfants sont une bénédiction.
+
+LA COMTESSE.--Dis-moi ta raison: pourquoi veux-tu te marier?
+
+LE BOUFFON.--Mon pauvre corps, madame, le demande: je suis poussé par la
+chair; et il faut qu'il aille celui que le diable pousse.
+
+LA COMTESSE.--Sont-ce là toutes les raisons de monsieur?
+
+LE BOUFFON.--Vraiment, madame, j'en ai encore d'autres, et de saintes;
+qu'elles soient ce qu'elles voudront.
+
+LA COMTESSE.--Peut-on les savoir?
+
+LE BOUFFON.--J'ai été, madame, une créature corrompue, comme vous et
+tous ceux qui sont de chair et de sang; et, en vérité, je me marie, afin
+de pouvoir me repentir[7]...
+
+[Note 7: Marie-toi en hâte et repens-toi à loisir, c'est un vieux
+proverbe.]
+
+LA COMTESSE.--De ton mariage plutôt que de la méchanceté.
+
+LE BOUFFON.--Je suis absolument dépourvu d'amis, madame, et j'espère
+m'en procurer par ma femme.
+
+LA COMTESSE.--Maraud! de tels amis sont tes ennemis.
+
+LE BOUFFON.--Vous n'y êtes pas, madame, ce sont de grands amis; car les
+fripons viennent faire pour moi ce que je suis las de faire. Celui qui
+laboure ma terre épargne mon attelage et me laisse en recueillir la
+moisson: si je suis déshonoré, il est mon valet: celui qui réjouit ma
+femme est le bienfaiteur de ma chair et de mon sang; celui qui fait du
+bien à ma chair et à mon sang aime ma chair et mon sang; celui qui aime
+ma chair et mon sang est mon ami: _Ergo_, celui qui embrasse ma femme
+est mon ami. Si les hommes pouvaient être contents de ce qu'ils sont, il
+n'y aurait aucune crainte à avoir dans le mariage; car le jeune Charon
+le puritain, et le vieux Poysam le papiste, quoique leurs coeurs
+diffèrent en religion, leurs têtes à tous les deux n'en font qu'une. Ils
+peuvent jouer de la corne ensemble comme tous les daims du troupeau.
+
+LA COMTESSE.--Seras-tu donc toujours une mauvaise langue et un drôle
+calomniateur?
+
+LE BOUFFON.--Je suis un prophète[8], madame, et je dis la vérité par le
+plus court chemin.
+
+«Je répéterai la ballade
+Que les hommes trouveront vraie
+Le mariage vient par destinée;
+Le coucou chante par nature.»
+
+[Note 8: La superstition de l'instinct divin possédé par les fous existe
+dans beaucoup de pays. Les Turcs ont encore pour eux une vénération
+religieuse.]
+
+LA COMTESSE.--Retirez-vous; je vous parlerai plus tard.
+
+L'INTENDANT.--Voudriez-vous, madame, lui dire d'appeler Hélène: j'ai à
+vous parler d'elle?
+
+LA COMTESSE.--L'ami, dites à Mademoiselle que je voudrais lui parler;
+c'est Hélène que je demande.
+
+LE BOUFFON.
+
+Quoi, dit-elle, était-ce ce beau visage
+Qui fut cause que les Grecs saccagèrent Troie?
+Folle entreprise! folle entreprise!
+Était-ce là la joie du roi Priam?
+Elle soupira en s'arrêtant,
+En s'arrêtant elle soupira
+Et prononça cette sentence:
+«Sur neuf mauvaises s'il y en a une bonne,
+Il y en a donc une bonne sur dix.»
+
+LA COMTESSE.--Quoi, une bonne sur dix! Vous altérez la chanson, coquin.
+
+LE BOUFFON.--Une bonne femme sur dix, c'est purifier la chanson, madame.
+Si le bon Dieu voulait pourvoir ainsi le monde toute l'année, je ne me
+plaindrais pas de la dîme des femmes, si j'étais le curé. Une sur dix!
+vraiment s'il nous naissait seulement une bonne femme à chaque comète,
+ou à chaque tremblement de terre, la loterie serait bien améliorée; mais
+à présent un homme peut s'arracher le coeur avant de tirer une bonne
+femme.
+
+LA COMTESSE.--Voulez-vous vous en aller, monsieur le drôle, et faire ce
+que je vous commande?
+
+LE BOUFFON.--Qu'un homme puisse être aux ordres d'une femme sans qu'il
+en arrive malheur! Quoique l'honnêteté ne soit pas puritaine... elle ne
+veut cependant faire de mal à personne; et elle consentira à porter le
+surplis de l'humilité sur la robe noire d'un coeur gonflé d'orgueil.
+Sérieusement je pars: mon affaire est de dire à Hélène de venir ici.
+
+(Il sort,)
+
+LA COMTESSE.--Eh bien! maintenant! qu'y a-t-il?
+
+L'INTENDANT.--Je sais, madame, que vous aimez tendrement votre suivante.
+
+LA COMTESSE.--Oui, je l'aime: son père me l'a léguée; et elle-même, sans
+autre considération, a des droits légitimes à toute l'amitié qu'elle
+trouve en moi. Je lui dois bien plus qu'il ne lui a été payé, et je lui
+payerai plus qu'elle ne demandera.
+
+L'INTENDANT.--Madame, je me trouvai dernièrement beaucoup plus près
+d'elle qu'elle ne l'eût désiré, je pense. Elle était seule, et confiait
+ses secrets à ses propres oreilles: elle pensait, j'oserais le jurer
+pour elle, qu'ils n'arriveraient point à des oreilles étrangères. Elle
+disait qu'elle aimait votre fils. «La fortune, dit-elle, n'est point une
+déesse, puisqu'elle a mis une si grande différence entre son rang et le
+mien: l'amour n'est point un dieu, puisqu'il ne veut montrer son pouvoir
+que lorsque les avantages sont égaux. Diane n'est point la reine des
+vierges, puisqu'elle a pu permettre que sa pauvre chevalière fût
+surprise sans défense à la première attaque, et qu'elle la laisse sans
+espoir de rançon.» Elle disait cela avec l'accent du plus amer chagrin
+que j'aie jamais entendu exprimer à une vierge. J'ai cru, madame, qu'il
+était de mon devoir de vous en instruire sur-le-champ, puisqu'il vous
+importe un peu de le savoir, à cause du malheur qui pourrait en arriver.
+
+LA COMTESSE.--Vous avez rempli le devoir d'un honnête homme; mais gardez
+ce secret pour vous seul. Bien des probabilités m'avaient déjà instruite
+de ce fait; mais elles étaient toutes si incertaines que je ne pouvais
+ni les croire ni les rejeter. Laissez-moi, je vous prie: conservez ceci
+dans votre âme: je vous remercie de vos bons soins; je vous en dirai
+davantage une autre fois. (_L'intendant sort; Hélène entre._) Voilà
+comme j'étais quand j'étais jeune. Si nous écoutons la nature, c'est ce
+qui nous arrive; cette épine est inséparablement attachée à la rose de
+notre jeunesse. Notre sang est à nous, et ceci est né dans notre sang.
+Partout où la forte passion de l'amour s'imprime dans un jeune coeur,
+c'est le sceau et la preuve de la vérité de la nature. Le souvenir de
+ces jours, qui sont passés pour moi, me rappelle les mêmes fautes. Ah!
+je ne croyais pas alors que ce fussent des fautes. Je le vois bien
+maintenant; son oeil en est éteint.
+
+HÉLÈNE.--Quel est votre bon plaisir, madame?
+
+LA COMTESSE.--Tu sais, Hélène, que je suis une mère pour toi.
+
+HÉLÈNE.--Vous êtes mon honorable maîtresse.
+
+LA COMTESSE.--Non, mais une mère. Pourquoi pas ta mère? Lorsque j'ai
+prononcé le nom de mère, j'ai cru que tu venais de voir un serpent. Qu'y
+a-t-il donc dans ce nom de mère, pour qu'il te fasse tressaillir? Je dis
+que je suis votre mère, et je vous mets au nombre de ceux que j'ai
+portés dans mon sein. On a vu souvent l'adoption le disputer à la
+nature; et notre choix nous donne un rejeton naturel né de semences
+étrangères. Tu n'as jamais oppressé mon sein des douleurs de mère, et
+cependant je te montre toute la tendresse d'une mère. Par la grâce de
+Dieu, jeune fille, est-ce te tourner le sang que de te dire: «Je suis ta
+mère?» Pourquoi ce triste précurseur des larmes, cet arc-en-ciel[9] aux
+nombreuses couleurs entoure-t-il tes yeux? Pourquoi? Parce que tu es ma
+fille?
+
+[Note 9:
+
+_What is the matter,
+That this distemper'd messenger of wet,
+The many colour'd iris, rounds thine eye?_
+
+Observation vraie exprimée poétiquement.]
+
+HÉLÈNE.--Parce que je ne le suis pas.
+
+LA COMTESSE.--Je te dis que je suis ta mère.
+
+HÉLÈNE.--Pardonnez-moi, madame, le comte de Roussillon ne peut être mon
+frère; je suis d'une humble naissance, et lui d'une famille illustre:
+mes parents sont inconnus, les siens sont tous nobles: il est mon
+maître, mon cher seigneur, et je vis pour le servir, et je veux mourir
+sa vassale. Il ne faut pas qu'il soit mon frère.
+
+LA COMTESSE.--Ni moi, votre mère?
+
+HÉLÈNE.--Vous êtes ma mère, madame! (pourvu que monseigneur votre fils
+ne soit pas mon frère); plût à Dieu que vous fussiez en effet ma mère,
+ou que vous fussiez la mère de tous deux! je ne le désire pas plus que
+je ne désire le ciel, pourvu que je ne sois pas sa soeur. Ne serait-il
+donc pas possible que je fusse votre fille, sans qu'il fût mon frère?
+
+LA COMTESSE.--Oui, Hélène, tu pourrais être ma belle-fille. A Dieu ne
+plaise que ce soit là ta pensée! Les noms de fille et de mère agitent
+tellement ton pouls! Quoi! tu pâlis encore!... Mes craintes ont enfin
+surpris ton amour. Je pénètre maintenant le mystère de ta solitude, et
+je découvre enfin la source de tes larmes amères. Maintenant tout est
+clair comme le jour. Tu aimes mon fils. Il serait honteux de vouloir
+dissimuler ce que ta passion publie, et de vouloir me dire que tu ne
+l'aimes pas: ainsi, dis-le-moi; avoue-moi la vérité: car vois, tes joues
+se l'avouent l'une à l'autre, et tes yeux le voient éclater si
+manifestement dans ta conduite, qu'ils le disent aussi dans leur
+langage. Il n'y a que le péché et une obstination d'enfer qui enchaînent
+ta langue, pour rendre la vérité suspecte. Parle: cela est-il vrai?--Si
+cela est, tu as dévidé un joli peloton. Si cela n'est pas, jure que je
+me trompe: cependant, je te l'ordonne au nom de l'oeuvre que le ciel
+peut faire en moi à ton profit, dis-moi la vérité.
+
+HÉLÈNE.--Ma bonne maîtresse, daignez me pardonner.
+
+LA COMTESSE.--Aimez-vous mon fils?
+
+HÉLÈNE.--Votre pardon, ma noble maîtresse.
+
+LA COMTESSE.--Aimez-vous mon fils?
+
+HÉLÈNE.--Ne l'aimez-vous pas, vous, madame?
+
+LA COMTESSE.--Point de détours. Mon amour pour lui vient d'un lien que
+personne n'ignore. Allons, allons, découvre-moi l'état de ton coeur, car
+ta passion elle-même t'accuse hautement.
+
+HÉLÈNE.--Eh bien! je l'avoue ici, à genoux, devant le ciel et devant
+vous, madame, que j'aime votre fils plus que vous, et seulement moins
+que le ciel. Mes parents étaient pauvres, mais honnêtes; mon amour l'est
+aussi. N'en soyez pas offensée; car mon amour ne lui fait aucun mal. Je
+ne le poursuis point par des marques de prétentions présomptueuses, je
+ne voudrais pas l'obtenir avant de le mériter, et cependant je ne sais
+pas comment je pourrai le mériter jamais. Je sais que j'aime en vain; je
+lutte contre toute espérance, et cependant je verse toujours les flots
+de mon amour dans ce crible perfide et fuyant, sans m'apercevoir qu'il
+diminue.--Ainsi, semblable à l'Indien, religieuse dans mon erreur,
+j'adore le soleil, qui regarde son adorateur, mais qui ne sait rien de
+plus de lui. Ma chère maîtresse, que votre haine ne rencontre pas mon
+amour, parce que j'aime ce que vous aimez. Mais vous-même, madame, dont
+l'honorable vieillesse annonce une jeunesse vertueuse, si jamais vous
+avez brûlé d'une flamme si pure, de désirs si chastes, et d'un amour si
+tendre, que votre Diane fut en même temps la déesse de l'amour, oh! ayez
+pitié de celle dont l'état est si malheureux qu'elle ne peut que prêter
+et donner où elle est sûre de toujours perdre; qui ne cherche point à
+trouver ce que ses voeux recherchent, mais qui, semblable à l'énigme,
+chérit le secret qui est sa mort[10].
+
+[Note 10: _Elle cesse de vivre alors qu'on la devine_, dit une ancienne
+épigramme qui compare la femme à une énigme.]
+
+LA COMTESSE.--N'aviez-vous pas dernièrement le projet d'aller à Paris?
+Parlez-moi franchement.
+
+HÉLÈNE.--Oui, madame.
+
+LA COMTESSE.--Pourquoi? Dites la vérité.
+
+HÉLÈNE.--Je dirai la vérité, j'en jure par la grâce elle-même. Vous
+savez que mon père m'a laissé quelques recettes d'un effet merveilleux
+et éprouvé, que sa science et son expérience connue avaient recueillies
+pour des spécifiques souverains, et qu'il me recommanda de ne les donner
+qu'avec soin et réserve, comme des ordonnances qui renfermaient en elles
+de bien plus grandes vertus qu'on n'en pouvait juger sur l'étiquette.
+Dans le nombre, il y a un remède, dont l'utilité est reconnue pour
+guérir les maladies de langueur désespérées comme celle dont on croit le
+roi perdu.
+
+LA COMTESSE.--Était-ce là votre motif pour aller à Paris? Répondez.
+
+HÉLÈNE.--C'est votre noble fils, madame, qui m'a fait penser à cela:
+autrement, Paris et la médecine, et le roi, ne me seraient peut-être
+jamais venus dans la pensée.
+
+LA COMTESSE.--Mais, Hélène, si tu offrais au roi tes prétendus secours,
+penses-tu qu'il les acceptât? Le roi et ses médecins sont d'accord. Lui,
+il est persuadé qu'ils ne peuvent le guérir; eux le sont aussi qu'ils ne
+peuvent le guérir. Comment croiront-ils une pauvre jeune fille
+ignorante, lorsqu'eux-mêmes, après avoir épuisé toute la science des
+écoles, ils ont abandonné le mal à lui-même?
+
+HÉLÈNE.--Il y a quelque chose qui me dit, plus encore que la science de
+mon père, qui était pourtant le plus grand dans sa profession, que sa
+bienfaisante recette, qui fait mon héritage, sera bénie, pour mon
+bonheur, par les plus heureuses étoiles qui soient au ciel. Et si Votre
+Seigneurie veut me permettre de tenter son succès, je répondrai sur ma
+vie, que je perdrais dans une bonne cause, de la guérison du roi, pour
+tel jour et à telle heure.
+
+LA COMTESSE.--Le crois-tu?
+
+HÉLÈNE.--Oui, madame, et j'en suis convaincue.
+
+LA COMTESSE.--Eh bien, Hélène, tu auras mon consentement, ma tendresse,
+de l'argent, une suite, et mes pressantes recommandations à tous mes
+amis, qui sont à la cour. Je resterai au logis, et je prierai Dieu de
+bénir ton entreprise. Pars demain, et sois sûre que tous les secours que
+je puis te donner ne te manqueront pas.
+
+(Elles sortent.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+A Paris.--Appartement dans le palais du roi.
+
+LE ROI _paraît avec de jeunes seigneurs, qui prennent congé de lui, et
+partent pour la guerre de Florence_. BERTRAND et PAROLLES. Fanfares.
+
+LE ROI.--Adieu, jeune seigneur. Ne perdez jamais de vue ces principes
+d'un guerrier.--Adieu, vous aussi, seigneur. Partagez mes conseils entre
+vous. Si chacun de vous se les approprie tout entiers, le présent est de
+nature à s'étendre à proportion qu'il est reçu, et il suffira pour tous
+deux.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--C'est notre espérance, sire, qu'après nous être
+formés dans le métier de la guerre, nous reviendrons pour trouver Votre
+Majesté en bonne santé.
+
+LE ROI.--Non, non; cela est impossible: et cependant mon coeur ne veut
+pas avouer qu'il souffre de la maladie qui mine mes jours. Adieu, jeunes
+guerriers. Soit que je vive, ou que je meure, montrez-vous les fils des
+vaillants Français. Que la haute Italie (cette nation dégénérée qui n'a
+hérité que des défaites de la dernière monarchie[11]) reconnaisse que
+vous ne venez pas seulement pour courtiser l'honneur, mais pour
+l'épouser. Quand les plus braves de vos rivaux reculeront, sachez
+trouver ce que vous cherchez pour vous faire proclamer hautement par la
+renommée.--Je vous dis adieu.
+
+[Note 11: L'empire romain.]
+
+SECOND SEIGNEUR.--Que la santé soit aux ordres de Votre Majesté!
+
+LE ROI.--Et ces jeunes filles d'Italie... Prenez garde à elles. On dit
+que nos Français n'ont point de langue pour les refuser, lorsqu'elles
+demandent: prenez garde d'être captifs, avant d'être soldats.
+
+LES DEUX SEIGNEURS.--Nos coeurs conserveront vos avis.
+
+LE ROI.--Adieu. (_A quelqu'un de ses gens._) Venez à moi.
+
+(On le conduit sur un lit de repos.)
+
+PREMIER SEIGNEUR, _à Bertrand_.--O mon cher seigneur, faut-il que nous
+vous laissions derrière nous!
+
+PAROLLES.--Il n'y a pas de sa faute, le jeune galant.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Oh! c'est une superbe campagne.
+
+PAROLLES.--Admirable. J'ai vu ces guerres.
+
+BERTRAND.--On m'ordonne de rester ici, et l'on m'écarte, en me criant:
+Trop jeune! l'année prochaine! il est trop tôt encore.
+
+PAROLLES.--Si cela vous tient si fort au coeur, mon garçon, dérobez-vous
+bravement.
+
+BERTRAND.--On me force à rester ici pour être le complaisant d'une jupe,
+et faire crier ma fine chaussure sur un parquet uni, jusqu'à ce que tout
+l'honneur soit acquis, et sans user d'épée que pour danser[12].--Par le
+ciel, je me déroberai d'ici!
+
+[Note 12: On dansait alors l'épée au côté.]
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Il est honorable de se dérober ainsi.
+
+PAROLLES.--Commettez ce larcin, comte.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Je suis votre second; adieu.
+
+BERTRAND.--Je tiens à vous; et notre séparation est une torture.
+
+PREMIER SEIGNEUR, _à Parolles_.--Adieu, capitaine.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Salut, bon monsieur Parolles.
+
+PAROLLES.--Nobles héros, mon épée et les vôtres sont de la même famille.
+Mes braves et brillants seigneurs! Un mot, mes chères lames.--Vous
+trouverez, dans le régiment des Spiniens, un certain capitaine Spurio,
+avec sa cicatrice ici sur la joue gauche, une marque de guerre, que
+cette épée que voici lui a gravée sur le visage: dites-lui que je suis
+en vie, et retenez bien ce qu'il vous dira de moi.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Nous n'y manquerons pas, noble capitaine.
+
+(Les deux seigneurs sortent.)
+
+PAROLLES.--Que Mars vous chérisse comme ses disciples. (_Voyant le roi
+se lever sur son séant_,) Quel parti prenez-vous?
+
+BERTRAND.--Arrête.--Le roi...
+
+PAROLLES.--Étendez donc plus loin vos politesses avec ces nobles
+seigneurs: vous vous êtes renfermé dans une formule d'adieu trop froide:
+soyez plus démonstratif avec eux; ce sont eux qui dirigent les modes;
+leur tournure, leur manière de manger, leur langage, leurs mouvements,
+tout est sous l'influence de l'astre le plus en vogue: et quand ce
+serait le diable qui conduirait la danse, ce serait eux qu'il faudrait
+suivre: courez les rejoindre, et mettez plus de chaleur dans vos adieux.
+
+BERTRAND.--C'est ce que je veux faire.
+
+PAROLLES.--De braves gens! et qui ont tout l'air de devenir de robustes
+guerriers.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Entre Lafeu.)
+
+LAFEU, _se prosternant devant le roi_.--Pardon, mon souverain, pour moi
+et les nouvelles que j'apporte.
+
+LE ROI.--Je vous l'accorderai, si vous vous levez.
+
+LAFEU, _se relevant_.--Vous voyez donc debout devant vous un homme qui
+apporte son pardon. Je voudrais, sire, que vous vous fussiez mis à
+genoux pour demander mon pardon, et que vous puissiez, à mon
+commandement, vous relever comme moi.
+
+LE ROI.--Je le voudrais aussi: je t'aurais cassé la tête et je t'en
+aurais demandé pardon après.
+
+LAFEU.--En croix, ma foi[13].--Mon cher seigneur, voici ce dont il
+s'agit: voulez-vous être guéri de votre infirmité?
+
+[Note 13:
+
+_I had broke thy pate,
+And ask thee mercy for it._
+LAFEU. _Good faith across._
+
+Cas où la tête est cassée, plaisanterie qu'on retrouve dans la comédie
+des _Méprises_.]
+
+LE ROI.--Non.
+
+LAFEU.--Oh! ne voulez-vous pas de raisin, renard royal? Mais vous
+mangerez mon bon raisin, si mon royal renard peut y atteindre. J'ai vu
+un médecin qui est capable de faire entrer la vie dans une pierre,
+d'animer un rocher, de vous faire danser la canarie[14] avec feu et du
+pas le plus léger. Son simple toucher aurait la vertu de ressusciter le
+roi Pépin: oui, de faire prendre au grand Charlemagne une plume en main,
+pour lui écrire à elle un billet doux.
+
+[Note 14: Danse française alors en vogue.]
+
+LE ROI.--Que voulez-vous dire par _elle?_
+
+LAFEU.--Je veux dire un docteur femelle.--Sire, il y en a un d'arrivé,
+si vous voulez la voir.--Sur ma foi, sur mon honneur, si après ce début
+léger je puis revenir à vous parler sérieusement, j'ai causé avec une
+personne, qui par son sexe, par sa jeunesse, par sa déclaration, par sa
+sagesse et sa constance, m'a plus étonné que je n'ose en blâmer ma
+faiblesse.--Voulez-vous la voir, sire (car c'est ce qu'elle demande), et
+savoir ce qu'elle veut faire? Après, moquez-vous bien de moi.
+
+LE ROI.--Allons, bon Lafeu, introduis ta merveille, afin que nous
+puissions partager ton admiration, ou te guérir de la tienne, en
+admirant où tu l'as prise.
+
+LAFEU.--Oh! je vous convaincrai, et il ne me faudra pas tout le jour
+pour cela.
+
+(Lafeu sort.)
+
+LE ROI.--Voilà toujours ses grands prologues, pour aboutir à des riens.
+
+(Lafeu revient et introduit Hélène.)
+
+LAFEU, _à Hélène_.--Allons, entrez.
+
+LE ROI.--Tant de hâte donne des ailes.
+
+LAFEU, _à Hélène_.--Allons, avancez. Voilà Sa Majesté: déclarez-lui vos
+intentions. Vous avez un minois fripon; mais Sa Majesté ne craint guère
+ces sortes de traîtres. Je suis l'oncle de Cressida[15], en osant vous
+laisser tous deux ensemble. Adieu. (Il sort.)
+
+[Note 15: Voir Pandarus dans _Troïlus et Cressida_.]
+
+LE ROI.--Eh bien! ma belle, est-ce à moi que vous avez affaire?
+
+HÉLÈNE.--Oui, mon bon seigneur. Gérard de Narbonne était mon père, bien
+connu dans l'art qu'il professait.
+
+LE ROI.--Je l'ai connu.
+
+HÉLÈNE.--Je puis donc me dispenser de vous faire son éloge: il suffit de
+le connaître.--Sur son lit de mort, il me donna plusieurs recettes; une
+entre autres qui était le fruit le plus précieux de sa pratique, le
+trésor unique de sa longue expérience, et il m'ordonna de serrer ce
+trésor comme un troisième oeil, plus cher, plus infaillible que les deux
+miens. C'est ce que j'ai fait; et ayant ouï dire que Votre glorieuse
+Majesté était atteinte de la funeste maladie, dont la cure a fait le
+plus d'honneur à la vertu du remède que m'a laissé mon bon père, je suis
+venue vous l'offrir avec mes secours, avec toute l'humilité que je dois.
+
+LE ROI.--Nous vous rendons grâces, jeune fille; mais nous ne pouvons
+être si crédule en fait de guérison, lorsque nos plus savants docteurs
+nous abandonnent, et que le collège entier a décidé que tous les efforts
+de l'art ne pouvaient retirer la nature de sa situation désespérée.--Je
+dis que nous ne devons pas déshonorer notre jugement, ni nous laisser
+corrompre par une folle espérance, au point de prostituer à des
+empiriques notre maladie incurable: un roi ne doit pas détruire, par une
+faiblesse, sa réputation, en faisant cas d'un secours insensé, lorsqu'il
+est persuadé qu'il ne faut plus songer à aucun secours.
+
+HÉLÈNE.--Mon zèle m'indemnisera alors de mes peines. Je ne vous
+presserai pas davantage d'accepter mes services; et je demande
+humblement à Votre Majesté une petite part dans ses pensées, en prenant
+congé d'elle.
+
+LE ROI.--Je ne peux vous donner moins, si je veux passer pour
+reconnaissant. Vous avez voulu me secourir: je vous fais les
+remerciements qu'un homme, prêt de mourir, doit à ceux qui font des
+voeux pour sa vie. Mais vous n'avez aucune connaissance de ce que je
+sais, moi, parfaitement: je connais tout mon danger, et vous ne
+connaissez point de remède.
+
+HÉLÈNE.--Il ne peut y avoir aucun danger à essayer ce que je puis faire,
+puisque vous avez placé votre repos dans l'opinion que votre mal était
+incurable.--Celui qui opère les plus grands prodiges les accomplit
+souvent par le plus faible ministre: ainsi la Sainte-Écriture nous
+montre la sagesse chez les enfants, dans des cas où les juges n'étaient
+eux-mêmes que des enfants. Tandis que les plus sages niaient les
+miracles, on a vu de grands fleuves sortir de faibles sources, et de
+vastes mers se dessécher. Souvent l'attente échoue là même où elle
+promettait le plus; et souvent elle réussit dans les cas où l'espérance
+est la plus languissante, et où règne le désespoir.
+
+LE ROI.--Je ne dois point vous écouter. Adieu, ma bonne fille. Vos
+peines n'étant pas employées, c'est à vous de vous en payer. Des offres
+qu'on n'accepte point recueillent un remerciement pour leur salaire.
+
+HÉLÈNE.--Ainsi un secours inspiré par le ciel est repoussé par un seul
+mot! Il n'en est pas de Celui qui connaît toutes choses comme de nous,
+qui ne pouvons asseoir nos conjectures que sur les apparences. Mais
+c'est en nous un excès de présomption, lorsque nous regardons le secours
+du ciel comme l'ouvrage de l'homme. Sire, donnez votre consentement à ma
+tentative: faites une expérience du ciel, et non pas de moi. Je ne suis
+point un imposteur qui proclame une intention qu'il n'a pas. Mais sachez
+que je crois, et croyez aussi que je sais qu'il est certain que mon art
+n'est pas sans puissance, ni vous sans espoir de guérison.
+
+LE ROI.--Avez-vous donc tant de confiance? En combien de temps
+espérez-vous me guérir?
+
+HÉLÈNE.--Si la grâce toute-puissante m'accorde son secours avant que les
+chevaux du soleil aient fait parcourir deux fois à son char enflammé le
+cercle d'un jour; avant que l'humide Hespérus ait deux fois éteint sa
+lampe assoupie dans les sombres vapeurs de l'occident; avant que le
+sablier du pilote lui ait marqué vingt-quatre fois comment se dérobent
+les minutes, ce qu'il y a d'infirme dans les parties saines de votre
+corps s'enfuira: la santé reprendra son libre cours, et le mal sera
+détruit.
+
+LE ROI.--Quel gage oses-tu hasarder de ta certitude et de ta confiance?
+
+HÉLÈNE.--La peine de l'impudence, la hardiesse d'une prostituée; ma
+honte proclamée dans d'injurieuses ballades; l'infamie attachée à mon
+nom de vierge; qu'on me fasse souffrir tout ce qu'il y a de pis, et que
+ma vie finisse dans les plus affreuses tortures.
+
+LE ROI.--Il me semble que j'entends un esprit céleste parler par ta
+bouche, et que je reconnais dans ton faible organe sa voix puissante. Ce
+que l'impossibilité anéantirait d'après le sens commun, la raison le
+sauve d'une autre manière. Ta vie est d'un grand prix; car tout ce que
+la vie estime valoir le nom de vie, tu le possèdes: jeunesse, beauté,
+sagesse, courage, vertu, tout ce que le bonheur et le printemps de l'âge
+peuvent donner d'heureux; hasarder tous ces biens, c'est indiquer une
+science infinie ou un monstrueux désespoir. Aimable docteur, je veux
+essayer de ton remède qui, si je meurs, te donne la mort.
+
+HÉLÈNE.--Si j'excède le temps fixé, ou que j'échoue dans le succès que
+j'ai annoncé, faites-moi mourir sans pitié; je l'aurai bien mérité. Si
+je ne vous guéris pas, je le payerai de ma vie; mais si je vous guéris,
+que me promettez-vous?
+
+LE ROI.--Faites votre demande.
+
+HÉLÈNE.--Mais me l'accorderez-vous?
+
+LE ROI.--Oui, par mon sceptre et par mes espérances de salut!
+
+HÉLÈNE.--Eh bien! vous me ferez don, de votre main royale, de l'époux
+que je vous demanderai, et qu'il sera en votre pouvoir de me procurer.
+Loin de moi l'arrogante présomption de le choisir dans le sang royal de
+France, et de vouloir perpétuer la bassesse de mon nom obscur par un
+rejeton ou une image de votre auguste famille; mais j'aurai la liberté
+de demander, et vous celle de me donner un de vos vassaux que je connais
+bien.
+
+LE ROI.--Voilà ma main; les prémices observées, ta volonté sera exécutée
+par mes soins: ainsi choisis toi-même ton moment, car moi, décidé à être
+ton malade, je me repose entièrement sur toi. Je devrais te questionner
+davantage, et je le ferai... quoique, tout en en sachant davantage, je
+ne pourrais pas avoir plus de confiance en toi... Je pourrais te
+demander d'où tu viens, qui t'a amenée; mais sois la bienvenue, sans
+autres questions, et accueillie sans aucun doute.--Holà! aidez-moi un
+peu ici.--Si tes succès égalent tes promesses, ma récompense égalera ton
+bienfait.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+En Roussillon.--Appartement du palais de la comtesse.
+
+LA COMTESSE _entre avec_ LE BOUFFON.
+
+LA COMTESSE.--Viens çà, l'ami. Je veux voir jusqu'à quel degré va ton
+savoir-vivre.
+
+LE BOUFFON.--Je vais vous montrer que je suis fort bien nourri et fort
+mal élevé. Je sais que je n'ai affaire qu'avec la cour.
+
+LA COMTESSE.--Comment! qu'avec la cour? Et à quel autre lieu attaches-tu
+donc tant d'importance, pour nommer la cour avec tant de mépris: qu'avec
+la cour, dis-tu?
+
+LE BOUFFON.--En vérité, madame, si Dieu a prêté à un homme quelques
+bonnes moeurs, il peut bien les mettre de côté à la cour. Celui qui ne
+sait pas saluer, ôter son chapeau, baiser sa main et dire des riens, n'a
+ni jambes, ni mains, ni bouche, ni chapeau, et ma foi, cet homme, à dire
+vrai, n'était pas fait pour la cour; mais, pour moi, j'ai une réponse
+qui peut servir à tout le monde.
+
+LA COMTESSE.--Vraiment, c'est une bien bonne réponse que celle qui peut
+aller à toutes les questions.
+
+LE BOUFFON.--C'est comme une chaise de barbier qui va bien à tous les
+derrières, pointus, ronds, carrés, à tous les derrières possibles.
+
+LA COMTESSE.--Et ta réponse ira à toutes les questions?
+
+LE BOUFFON.--Comme dix sous à la main d'un procureur, comme une couronne
+française à une fille en taffetas[16]; comme l'anneau de jonc de
+Tibbie[17], à l'index de Tom, comme les crêpes au mardi gras, comme une
+danse moresque au 1er mai, comme le clou à son trou, l'homme déshonoré à
+ses cornes, une méchante diablesse à un coquin bourru, comme les lèvres
+de la nonne à la bouche d'un moine; enfin, comme le _pudding_ à sa peau.
+
+[Note 16: Couronne française, suite d'une maladie ou écu de France,
+équivoque, etc.]
+
+[Note 17: Allusion à une ancienne coutume de marier avec un anneau de
+jonc; mariage fictif dont se jouaient les séducteurs.]
+
+LA COMTESSE.--As-tu, te dis-je, une telle réponse qui s'ajuste à toutes
+les questions?
+
+LE BOUFFON.--Oui, depuis le duc jusqu'au dernier constable, elle ira à
+toutes les questions.
+
+LA COMTESSE.--Ce doit être une réponse d'une prodigieuse étendue pour
+faire ainsi face à toutes les demandes.
+
+LE BOUFFON.--Ce n'est pas une bagatelle, à vrai dire, si les savants
+voulaient l'apprécier à sa juste valeur. La voici, avec toutes ses
+dépendances. Demandez-moi si je suis un courtisan; cela ne vous fera pas
+de tort d'apprendre.
+
+LA COMTESSE.--Allons, redevenons jeune si nous pouvons[18].--Je vais
+faire la folle en te faisant la question, dans l'espérance que ta
+réponse me rendra plus sage. Allons, je vous prie, monsieur, êtes-vous
+un courtisan?
+
+LE BOUFFON.--_O mon Dieu, monsieur[19]!_--Voilà un moyen bien simple de
+se défaire des gens.--Allons, encore, encore, une centaine de questions.
+
+[Note 18: C'est-à-dire soyons légère, rions, si nous le pouvons.]
+
+[Note 19: _O Lord, sir!_ Exclamation du bon ton alors, et que Shakspeare
+tourne en ridicule.]
+
+LA COMTESSE.--Monsieur, je suis un pauvre ami à vous qui vous aime bien.
+
+LE BOUFFON.--_O mon Dieu, monsieur!_--Allons, serré, ne me ménagez pas.
+
+LA COMTESSE.--Je pense bien, monsieur, que vous ne pouvez pas manger de
+ce mets grossier.
+
+LE BOUFFON.--_O mon Dieu, monsieur!_--Allons, embarrassez-moi, je vous
+ferai face.
+
+LA COMTESSE.--Vous avez été fouetté ces jours derniers, monsieur, à ce
+que je crois.
+
+LE BOUFFON.--_O mon Dieu, monsieur!_--Ne m'épargnez pas.
+
+LA COMTESSE.--Criez-vous, _ô mon Dieu, monsieur!_ et _ne m'épargnez
+pas_, lorsqu'on vous fouette? Vraiment votre _ô mon Dieu, monsieur!_ va
+à merveille dans cette occasion; ce serait fort bien répondre au fouet
+si vous étiez seulement attaché pour le recevoir.
+
+LE BOUFFON.--Je n'ai jamais eu tant de malheur dans ma vie pour mon _ô
+mon Dieu, monsieur!_ je vois bien que les choses peuvent servir
+longtemps, mais pas toujours.
+
+LA COMTESSE.--Je fais vraiment la ménagère prodigue avec le temps, de le
+dépenser en vains propos avec un fou.
+
+LE BOUFFON.--_O mon Dieu, monsieur!_--Tenez, voilà que cela se retrouve
+à propos.
+
+LA COMTESSE.--Allons, monsieur, finissons; donnez cette lettre à Hélène,
+et pressez-la de me faire réponse sur-le-champ; recommandez-moi à mes
+parents, à mon fils: ce n'est pas beaucoup...
+
+LE BOUFFON.--Ne pas beaucoup vous recommander à eux?
+
+LA COMTESSE.--Ce n'est pas beaucoup de peine pour vous. Vous m'entendez?
+
+LE BOUFFON.--Avec le plus grand fruit: je suis là avant mes jambes.
+
+LA COMTESSE.--Allons, hâte-toi de revenir.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Paris.--Appartement du palais du roi.
+
+_Entrent_ BERTRAND, LAFEU, PAROLLES.
+
+LAFEU.--On dit que les miracles sont passés; et nous avons nos
+philosophes pour faire de tous les phénomènes surnaturels et sans cause
+visible des événements communs et familiers. Il arrive de là que nous
+nous jouons des choses les plus effrayantes, nous retranchant dans une
+science illusoire, lorsque nous devrions nous soumettre à une terreur
+inconnue.
+
+PAROLLES.--Oui, c'est une des plus rares merveilles qui ait éclaté dans
+nos temps modernes.
+
+BERTRAND.--Oh! sans doute!
+
+LAFEU.--D'être abandonné des gens de l'art...
+
+PAROLLES.--C'est ce que je dis, de Galien et de Paracelse...
+
+LAFEU.--De tous les personnages savants et authentiques[20]...
+
+[Note 20: Épithète appliquée aux savants du temps de l'auteur.]
+
+PAROLLES.--Oui, c'est ce que je dis.
+
+LAFEU.--Qui l'ont déclaré incurable...
+
+PAROLLES.--Oui, vraiment, c'est ce que je dis aussi.
+
+LAFEU.--Sans remède...
+
+PAROLLES.--Oui, comme un homme qui serait assuré de...
+
+LAFEU.--Une vie incertaine, et une mort inévitable.
+
+PAROLLES.--C'est cela même: vous avez raison: c'est ce que j'allais
+dire.
+
+LAFEU.--Je puis dire que c'est quelque chose de nouveau dans ce monde.
+
+PAROLLES.--C'est bien vrai; si vous voulez le voir en représentation,
+vous le lirez dans... Comment appelez-vous cela?
+
+LAFEU.--_Représentation d'un effet céleste dans un acteur
+terrestre_[21].
+
+[Note 21: Titre de quelque ouvrage du temps.]
+
+PAROLLES.--C'est justement là ce que je voulais dire: c'est cela même.
+
+LAFEU.--En vérité, le dauphin n'est pas vigoureux.--En vérité, je parle
+relativement à...
+
+PAROLLES.--Oh! cela est étrange, très-étrange: voilà toute l'histoire et
+l'embarrassant de la chose, et il faut être d'un esprit bien pervers
+pour ne pas reconnaître que c'est...
+
+LAFEU.--La main du ciel même.
+
+PAROLLES.--Oui, c'est ce que je dis.
+
+LAFEU.--Par le plus faible...
+
+PAROLLES.--Et le plus débile ministre: un grand pouvoir, une puissance
+extraordinaire, qui devrait en vérité produire encore sur nous d'autres
+effets que la seule guérison du roi; comme par exemple...
+
+LAFEU.--Une reconnaissance universelle.
+
+PAROLLES.--J'allais le dire: vous avez bien raison.--Voici le roi qui
+vient.
+
+(Entrent le roi, Hélène, suite.)
+
+LAFEU.--_Lustick_, comme dit le Hollandais! J'en aimerai encore mieux
+les jeunes filles, tant qu'il me restera une dent dans la bouche. Eh!
+mais, il est en état de danser une _courante_ avec elle.
+
+PAROLLES.--Mort du vinaigre! n'est-ce pas là Hélène?
+
+LAFEU.--Devant Dieu, je le crois.
+
+LE ROI.--Allez, appelez devant tous les seigneurs de ma cour. (_A
+Hélène._) Asseyez-vous, mon sauveur, à côté de votre malade; et de cette
+main rajeunie, où vous avez rappelé la vie et le sentiment, recevez une
+seconde fois la confirmation de ma promesse, et je n'attends de vous
+qu'un mot pour désigner le don que vous désirez. (_Plusieurs seigneurs
+entrent._) Belle jeune fille, promenez vos regards autour de vous: cette
+troupe de jeunes et nobles seigneurs sont à ma disposition, et je puis
+exercer sur eux la puissance d'un souverain et l'autorité d'un père:
+faites librement votre choix; vous avez tout pouvoir de choisir, et eux
+n'en ont aucun pour vous refuser.
+
+HÉLÈNE.--Qu'il puisse échoir à chacun de vous une belle et vertueuse
+maîtresse quand il plaira à l'amour! Je n'en excepte qu'un.
+
+LAFEU.--Je donnerais mon cheval bai, Curtal, et tout son harnais, pour
+que ma bouche fût aussi bien garnie que celles de ces jeunes gens, et
+pour que ma barbe fût aussi peu fournie.
+
+LE ROI, _à Hélène_.--Considérez-les bien tous: il n'en est pas un parmi
+eux qui n'ait eu un noble père.
+
+HÉLÈNE.--Seigneurs, le ciel a par mes mains rendu la santé au roi.
+
+TOUS LES SEIGNEURS.--Nous le voyons, et nous en remercions le ciel pour
+vous.
+
+HÉLÈNE.--Je ne suis qu'une simple fille, et je déclare que c'est ma plus
+grande richesse d'être une simple fille.--Si c'est le bon plaisir de
+Votre Majesté, j'ai déjà fait mon choix.--La rougeur qui se peint sur
+mes joues me dit tout bas: «Je rougis de ce que tu vas faire un choix;
+mais une fois refusée, que la pâleur de la mort s'établisse pour
+toujours sur tes joues; car je n'y reviendrai plus.»
+
+LE ROI.--Faites votre choix, et je vous proteste que celui qui refusera
+votre amour perdra tout le mien.
+
+HÉLÈNE.--Eh bien! Diane, de ce moment je déserte tes autels, et mes
+soupirs s'élèvent vers le suprême Amour, vers ce dieu souverain. (_A un
+des seigneurs._) Seigneur, voulez-vous écouter ma requête?
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Oui, et vous l'accorder.
+
+HÉLÈNE.--Je vous rends grâces; je n'ai rien à ajouter.
+
+LAFEU.--J'aimerais mieux être au nombre des objets de son choix, que de
+tirer ma vie au sort sur la chance d'un _beset_[22].
+
+[Note 22: Terme du jeu de dés.]
+
+HÉLÈNE, _à un autre seigneur_.--La fierté qui étincelle dans vos beaux
+yeux me fait une réponse menaçante, avant même que j'aie parlé. Puisse
+l'amour vous envoyer une bonne fortune vingt fois au-dessus du mérite et
+de l'humble amour de celle qui vous adresse ce voeu!
+
+SECOND SEIGNEUR.--Je n'aspire à rien de mieux, si vous voulez.
+
+HÉLÈNE.--Recevez mon voeu, et que le puissant Amour l'exauce! C'est
+ainsi que je prends congé de vous.
+
+LAFEU.--Est-ce qu'ils la refusent tous[23]? S'ils étaient mes enfants,
+je les ferais fouetter, ou je les enverrais au Grand-Turc pour les faire
+tous eunuques.
+
+[Note 23: Lafeu et Parolles sont à quelque distance, et ne peuvent
+encore deviner ce qui se passe.]
+
+HÉLÈNE, _à un autre seigneur_.--Ne craignez point que je prenne votre
+main: je ne vous ferai jamais de tort, par égard pour vous. Que le ciel
+bénisse vos désirs! et si jamais vous vous mariez, puissiez-vous trouver
+une plus belle compagne dans votre lit!
+
+LAFEU.--Ces jeunes gens sont des garçons de glace: aucun ne veut d'elle:
+ce sont des bâtards des Anglais; jamais des Français ne les ont
+engendrés.
+
+HÉLÈNE, _à un autre seigneur_.--Vous êtes trop jeune, trop heureux et
+trop noble, pour vous donner un fils formé de mon sang.
+
+QUATRIÈME SEIGNEUR.--Je ne crois pas cela, ma belle.
+
+LAFEU.--Il reste encore une grappe... Je suis sûr que ton père buvait du
+vin.--Mais si tu n'es pas une imbécile, je suis, moi, un jeune homme de
+quatorze ans: je te connais déjà bien.
+
+HÉLÈNE, _à Bertrand_.--Je n'ose vous dire que je vous prends: c'est moi
+qui me donne tout entière à vous, pour vous servir toute ma vie.--Voilà
+celui que je choisis.
+
+LE ROI, _à Bertrand_.--Eh bien! jeune Bertrand, prends-la; elle est ta
+femme.
+
+BERTRAND.--Ma femme, sire? J'oserai conjurer Votre Majesté de me
+permettre, en pareille affaire, de m'en rapporter à mes propres yeux.
+
+LE ROI.--Ignores-tu donc, Bertrand, ce qu'elle a fait pour moi?
+
+BERTRAND.--Je le sais, mon bon roi; mais j'espère ne jamais savoir
+pourquoi je dois l'épouser.
+
+LE ROI.--Tu sais qu'elle m'a relevé de mon lit de maladie.
+
+BERTRAND.--Mais faut-il, seigneur, que vous me fassiez descendre parce
+qu'elle vous a relevé? Je la connais très-bien; elle a été élevée aux
+frais de mon père. La fille d'un pauvre médecin être ma femme! Que
+plutôt l'opprobre efface mon nom pour toujours!
+
+LE ROI.--Tu ne dédaignes en elle que son nom; je puis lui en donner un
+autre. Il est bien étrange que notre sang à tous, qui pour la couleur,
+le poids et la chaleur, mêlé ensemble, n'offrirait aucune trace de
+distinction, prétende cependant se séparer par de si vastes différences.
+Si elle possède toutes les vertus, et que tu ne la dédaignes que parce
+qu'elle est la fille d'un pauvre médecin, tu dédaignes donc la vertu
+pour un nom? Ne fais pas cela: quand des actions vertueuses sortent
+d'une source obscure, cette source est illustrée par le fait de celui
+qui les accomplit. Être enflé de vains titres et sans vertus, c'est là
+un honneur hydropique. Ce qui est bon par lui-même est bon sans nom; et
+ce qui est vil est toujours vil. Le prix des choses dépend de leur
+mérite, et non de leur dénomination. Elle est jeune, sage, belle; elle a
+reçu cet héritage de la nature, et ces qualités forment l'honneur.
+Celui-là mérite le mépris et non l'honneur, qui se prétend fils de
+l'honneur et qui ne ressemble pas à son père. Nos honneurs prospèrent,
+lorsque nous les faisons dériver de nos actions plutôt que de nos
+ancêtres. Le mot seul est un esclave suborné à des tombeaux, un trophée
+menteur sur tous les sépulcres; et souvent aussi il reste muet sur des
+tombes où la poussière et un coupable oubli ensevelissent d'honorables
+cendres. Qu'ai-je besoin d'en dire plus? Si tu peux aimer cette jeune
+personne comme vierge, je puis créer tout le reste: elle et sa vertu,
+c'est sa dot personnelle; les honneurs et les richesses viendront de
+moi.
+
+BERTRAND.--Je ne puis l'aimer, et je ne ferai pas d'efforts pour y
+parvenir.
+
+LE ROI.--Tu te fais injure à toi-même, en hésitant si longtemps sur ce
+choix.
+
+HÉLÈNE.--Sire, je suis heureuse de vous voir bien rétabli: qu'il ne soit
+plus question du reste.
+
+LE ROI.--Mon honneur est engagé: il faut, pour le délivrer, que je
+déploie mon pouvoir. Allons, prends sa main, hautain et dédaigneux jeune
+homme, indigne de ce beau don; puisque tu repousses, par une indigne
+erreur, mon amitié et son mérite; toi qui ne t'avises pas de songer que
+moi, placé dans son plateau trop léger, je t'enlèverais jusqu'au fléau;
+toi qui ne veux pas savoir qu'il dépend de nous de transporter tes
+honneurs où il nous plaira de les faire croître: contiens tes mépris:
+obéis à notre volonté qui travaille pour ton bien: n'écoute point ton
+vain orgueil: rends sur-le-champ, pour l'avantage de ta propre fortune,
+l'hommage d'obéissance que ton devoir nous doit, et que notre autorité
+exige, ou je t'effacerai pour jamais de ma pensée, et t'abandonnerai aux
+vertiges et à la ruineuse témérité de la jeunesse et de l'ignorance,
+déployant sur toi ma haine et ma vengeance, au nom de la justice et sans
+pitié. Parle: ta réponse?
+
+BERTRAND.--Pardon, mon gracieux souverain: je soumets mon amour à vos
+yeux. Lorsque je considère quelle riche création et quelle part
+d'honneur vont s'attacher où vous l'ordonnez, je trouve que cette fille,
+qui tout à l'heure était si bas dans la fierté de mes pensées, est
+maintenant l'objet des louanges du roi, et par là anoblie, comme si elle
+était bien née.
+
+LE ROI.--Prends sa main, et dis-lui qu'elle est à toi: Je te promets de
+rendre la balance égale entre elle et ton rang, si je ne fais pas
+davantage.
+
+BERTRAND.--Je lui prends la main.
+
+LE ROI.--Que le bonheur et la faveur du roi sourient à ce contrat!
+Toutes les formalités nécessaires pour le rendre parfait seront
+accomplies dès ce soir: les fêtes solennelles peuvent souffrir un plus
+long délai, et attendre nos amis absents. Bertrand, si tu l'aimes, ton
+amour me reste fidèle, autrement il s'égare.
+
+(Tous sortent, excepté Parolles et Lafeu.)
+
+LAFEU.--Entendez-vous, monsieur? Un mot, s'il vous plaît.
+
+PAROLLES.--Quel est votre bon plaisir, seigneur?
+
+LAFEU.--Votre seigneur et maître a bien fait de se rétracter.
+
+PAROLLES.--Se rétracter? mon maître, mon seigneur?
+
+LAFEU.--Oui: est-ce que je ne parle pas une langue intelligible?
+
+PAROLLES.--Une langue fort dure, et qu'on ne peut entendre sans qu'il
+s'ensuive quelque effusion de sang.--Mon maître!
+
+LAFEU.--Êtes-vous le camarade du comte de Roussillon?
+
+PAROLLES.--De quelque comte que ce soit, de tous les comtes, de tout ce
+qui est homme.
+
+LAFEU.--De tout ce qui est l'_homme_ du comte; mais _le maître_ du
+comte, c'est autre chose.
+
+PAROLLES.--Vous êtes trop vieux, monsieur: que cela vous suffise, vous
+êtes trop vieux.
+
+LAFEU.--Il faut que je te dise, maraud, que j'ai le titre d'homme, moi;
+titre auquel jamais l'âge ne pourra vous faire parvenir.
+
+PAROLLES.--Ce que j'oserais bien, je n'ose pas le faire.
+
+LAFEU.--Je vous ai cru, pendant deux ordinaires, un homme de bon sens:
+vous avez fait tant de récits de vos voyages: cela pouvait passer; mais
+les écharpes et les rubans dont vous êtes couvert m'ont dissuadé de bien
+des manières de vous croire un vaisseau de bien gros calibre.--Je t'ai
+trouvé à présent; et si je te perds, je ne m'en embarrasse guère; et
+cependant tu n'es bon à rien qu'à reprendre, et tu n'en vaux guère la
+peine.
+
+PAROLLES.--Si vous n'étiez pas couvert du privilége de l'âge...
+
+LAFEU.--Ne vous plongez pas trop avant dans la colère, de peur de trop
+hâter l'épreuve; et si une fois... Que Dieu ait pitié de toi, poule
+mouillée!--Allons, mon beau treillis, fort bien: je n'ai pas besoin
+d'ouvrir la fenêtre, je vois tout au travers de toi.--Donne-moi ta main.
+
+PAROLLES.--Seigneur, vous me faites-là une affreuse injure.
+
+LAFEU.--Oui, et c'est de tout mon coeur; et tu en es bien digne.
+
+PAROLLES.--Je ne l'ai pas mérité, seigneur.
+
+LAFEU.--Oh! sur ma foi, jusqu'à la dernière drachme, et je n'en
+rabattrai pas un scrupule.
+
+PAROLLES.--Allons, je serai plus sage...
+
+LAFEU.--Oui, le plus tôt que tu pourras; car tu as à virer la voile du
+côté opposé.--Si jamais on te lie dans ton écharpe, et qu'on te châtie,
+tu éprouveras alors ce que c'est que d'être fier de sa servitude. J'ai
+envie d'entretenir ma connaissance avec toi, ou plutôt mon étude, afin
+que je puisse dire, au besoin: «C'est un homme que je connais.»
+
+PAROLLES.--Seigneur, vous me vexez d'une manière intolérable.
+
+LAFEU.--Je voudrais que ce fût pour toi un tourment d'enfer, et que ta
+vexation fût éternelle; mais je suis passé[24] par l'âge comme tu vas
+l'être par moi aussi vite que l'âge me le permettra.
+
+[Note 24: Équivoque sur le mot _past_. Lafeu, en parlant ainsi, passe
+devant Parolles.]
+
+(Il sort.)
+
+PAROLLES _seul_.--Allons, tu as un fils qui me lavera de cet affront,
+méchant, hideux et dégoûtant vieillard!--Allons, il faut que je me
+contienne: il n'y a pas moyen d'arrêter les grands. Je le battrai, sur
+ma vie, si je peux jamais le rencontrer à propos, fût-il deux fois plus
+grand seigneur. Je n'aurai pas plus de pitié de sa vieillesse, que je
+n'en aurais de... Je le battrai, pourvu que je le puisse joindre encore
+une fois.
+
+(Lafeu revient.)
+
+LAFEU.--Maraud, votre seigneur et maître est marié: voilà des nouvelles
+pour vous. Vous avez une nouvelle maîtresse.
+
+PAROLLES.--Je dois franchement conjurer Votre Seigneurie de vouloir bien
+m'épargner vos insultes. Il est mon bon seigneur: mais celui que je sers
+est là-haut, et c'est mon maître.
+
+LAFEU.--Qui? Dieu?
+
+PAROLLES.--Oui, monsieur.
+
+LAFEU.--C'est le diable qui est ton maître. Pourquoi croises-tu ainsi
+tes bras? Veux-tu faire de tes manches une paire de chausses? Les autres
+valets en font-ils autant? Tu ferais mieux de mettre ta partie
+inférieure où est ton nez. Sur mon honneur, si j'étais plus jeune
+seulement de deux heures, je te bâtonnerais. Il me semble que tu es une
+insulte générale, et que chacun devrait te battre. Je crois que tu as
+été créé pour que tout le monde pût se mettre en haleine sur ton dos.
+
+PAROLLES.--Voilà qui est bien dur et peu mérité, seigneur.
+
+LAFEU.--Allez, allez: vous avez été battu en Italie pour avoir arraché
+un fruit d'un grenadier: vous êtes un vagabond, et non pas un honnête
+voyageur: vous faites plus l'impertinent avec les grands seigneurs et
+les gens d'honneur, que les armoiries de votre naissance et de votre
+vertu ne vous donnent droit de le faire. Vous ne méritez pas un mot de
+plus, sans quoi je vous appellerais un fripon: je vous laisse.
+
+(Lafeu sort.)
+
+(Entre Bertrand.)
+
+PAROLLES.--C'est bon, c'est bon: oui, oui, bon, bon: gardons-en le
+secret quelque temps.
+
+BERTRAND.--Perdu et condamné aux soucis pour toujours!
+
+PAROLLES.--Qu'avez-vous, mon cher coeur?
+
+BERTRAND.--Quoique je l'aie solennellement juré devant le prêtre, je ne
+partagerai jamais son lit.
+
+PAROLLES.--Quoi? quoi donc, mon cher coeur?
+
+BERTRAND.--O mon Parolles, ils m'ont marié!--Je veux aller aux guerres
+de Toscane, et jamais je ne coucherai avec elle.
+
+PAROLLES.--La France est un vrai chenil: elle ne mérite pas d'être
+foulée aux pieds par un homme. A la guerre!
+
+BERTRAND.--Voilà des lettres de ma mère: ce qu'elles contiennent, je ne
+le sais pas encore.
+
+PAROLLES.--Il faudrait le savoir.--A la guerre, mon garçon, à la guerre!
+Il tient son honneur caché dans une boîte, celui qui reste chez lui à
+caresser sa créature et à dépenser dans ses bras sa vigueur virile, qui
+devrait soutenir les bonds et la fougue de l'ardent coursier de Mars.
+Aux pays étrangers! La France est une étable, et nous, qui y demeurons,
+des rosses. Allons, à la guerre!
+
+BERTRAND.--Oui, j'irai.--Je l'enverrai chez moi; j'informerai ma mère de
+mon aversion pour elle, et de la cause de mon évasion; j'écrirai au roi
+ce que je n'ai pas osé lui dire: le don qu'il vient de me faire me
+servira à m'équiper pour les guerres d'Italie, où les braves combattent.
+La guerre est un repos, comparée à une sombre maison et à une femme
+odieuse.
+
+PAROLLES.--Ce caprice tiendra-t-il? en êtes-vous bien sûr?
+
+BERTRAND.--Venez avec moi dans ma chambre, et aidez-moi de vos conseils.
+Je vais la congédier sur-le-champ. Demain je pars pour la guerre, et
+elle pour sa douleur solitaire.
+
+PAROLLES.--Oh! comme les balles rebondissent! quel vacarme elles
+font!--Cela est dur-.--Un jeune homme marié est un jeune homme perdu:
+ainsi, partez, et quittez-la bravement: allez. Le roi vous a fait
+outrage.--Mais, chut! c'est comme cela...
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Même lieu.--Un autre appartement.
+
+_Entrent_ HÉLÈNE ET LE BOUFFON.
+
+HÉLÈNE.--Ma mère me salue avec bonté. Est-elle bien?
+
+LE BOUFFON.--Elle n'est pas bien, et pourtant elle jouit de sa santé:
+elle est gaie, mais pourtant elle n'est pas bien; mais Dieu soit loué!
+elle est bien et n'a besoin de rien dans ce monde, et pourtant elle
+n'est pas bien.
+
+HÉLÈNE.--Si elle est bien, quel mal a-t-elle donc, qu'elle ne soit pas
+bien?
+
+LE BOUFFON.--Vraiment, elle serait très bien s'il ne lui manquait pas
+deux choses.
+
+HÉLÈNE.--Quelles sont ces deux choses?
+
+LE BOUFFON.--La première, c'est qu'elle n'est pas dans le ciel, où Dieu
+veuille l'envoyer promptement; la seconde, c'est qu'elle est sur la
+terre, d'où Dieu veuille la renvoyer promptement.
+
+(Entre Parolles.)
+
+PAROLLES.--Salut, mon heureuse dame!
+
+HÉLÈNE.--Je me flatte d'avoir votre aveu pour ma bonne fortune.
+
+PAROLLES.--Vous avez mes voeux pour qu'elle augmente, et mes voeux
+encore pour qu'elle dure. (_Au bouffon._) Ah! mon vaurien! comment se
+porte ma vieille dame?
+
+LE BOUFFON.--Si vous aviez ses rides, et moi ses écus, je voudrais
+qu'elle fût comme vous dites.
+
+PAROLLES.--Eh! je ne dis rien.
+
+LE BOUFFON.--Vraiment, vous n'en êtes que plus sage; car souvent la
+langue d'un homme est la ruine de son maître: ne dire rien, ne faire
+rien, ne savoir rien, et n'avoir rien, font une grande partie de vos
+titres, qui ne diffèrent pas grandement de rien.
+
+PAROLLES.--Va-t'en; tu es un vaurien.
+
+LE BOUFFON.--Vous auriez dû dire, monsieur, devant un vaurien, tu es un
+vaurien; c'est-à-dire, devant moi tu es un vaurien; et cela aurait été
+la vérité, monsieur.
+
+PAROLLES.--Va, va, tu es un rusé fou: je t'ai découvert.
+
+LE BOUFFON.--Me découvrez-vous en vous-même, monsieur? ou bien, vous
+a-t-on appris à me découvrir? La recherche, monsieur, était des plus
+profitables; et vous pourriez trouver beaucoup du fou en vous, au grand
+déplaisir du monde, et pour augmenter les risées.
+
+PAROLLES.--Un bon drôle, ma foi, et bien nourri!--Madame, mon seigneur
+va partir ce soir. Une affaire très-sérieuse l'appelle: il sait les
+grandes prérogatives et les droits de l'amour, que la circonstance
+réclame comme vous étant dus; mais il est contraint, malgré lui, de les
+remettre à un autre temps. Cette privation et ce délai sont rachetés par
+les douceurs qui vont se préparer dans cet intervalle forcé, pour
+inonder de joie l'heure à venir, et faire déborder la coupe des
+plaisirs.
+
+HÉLÈNE.--Quelles sont ses autres intentions?
+
+PAROLLES.--Que vous preniez à l'instant congé du roi, et que vous
+donniez cette précipitation pour votre propre décision en l'appuyant de
+toutes les raisons que vous pourrez trouver pour rendre cette nécessité
+vraisemblable.
+
+HÉLÈNE.--Que commande-t-il encore?
+
+PAROLLES.--Qu'après avoir obtenu ce congé, vous vous conformiez
+sur-le-champ à ses autres intentions.
+
+HÉLÈNE.--En tout je suis soumise à sa volonté.
+
+PAROLLES.--Je vais l'en assurer de votre part.
+
+(Parolles sort.)
+
+HÉLÈNE.--Je vous en prie. (_Au bouffon._) Viens, drôle.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Un autre appartement dans le même lieu.
+
+_Entrent_ LAFEU, BERTRAND.
+
+LAFEU.--Mais j'espère que Votre Seigneurie ne le regarde pas comme un
+guerrier?
+
+BERTRAND.--Comme un guerrier, seigneur, et qui a fait ses preuves de
+courage.
+
+LAFEU.--Vous le tenez de sa bouche?
+
+BERTRAND.--Et de bien d'autres témoignages valables.
+
+LAFEU.--Allons, mon cadran ne va donc pas bien? j'ai pris cette
+allouette pour un traquet[25].
+
+[Note 25: Espèce d'oiseau qui fait son nid à terre. _Penancola, avis
+alaudæ similis._]
+
+BERTRAND.--Je vous assure, seigneur, qu'il a de grandes connaissances et
+qu'il n'a pas moins de bravoure.
+
+LAFEU.--J'ai donc péché contre son expérience et prévariqué contre sa
+valeur; et je suis à cet égard dans un état dangereux, car je ne puis
+trouver dans mon coeur le moindre désir de m'en repentir.--Le voici qui
+vient, je vous en prie, réconciliez-nous: je veux rechercher son amitié.
+
+(Entre Parolles.)
+
+PAROLLES.--Tout cela se fera, monsieur.
+
+LAFEU, _à Bertrand_.--Je vous en prie, monsieur, dites-moi quel est son
+tailleur?
+
+PAROLLES.--Monsieur?
+
+LAFEU.--Oh! je le connais bien. Oui, monsieur; c'est vraiment, monsieur,
+un bon ouvrier, un fort bon tailleur.
+
+BERTRAND, _bas à Parolles_.--Est-elle allée trouver le roi?
+
+PAROLLES.--Elle y est allée.
+
+BERTRAND.--Partira-t-elle ce soir?
+
+PAROLLES.--Comme vous le lui avez ordonné.
+
+BERTRAND.--J'ai écrit mes lettres, enfermé mon trésor dans ma cassette,
+donné mes ordres pour nos chevaux; et ce soir, à l'heure où je devrais
+prendre possession de la mariée, je finirai avant d'avoir commencé.
+
+LAFEU.--Un honnête voyageur est quelque chose à la fin d'un dîner; mais
+un homme qui débite trois mensonges et se sert d'une vérité connue de
+tout le monde pour faire passer un millier de balivernes mérite d'être
+écouté une fois et fustigé trois. (_A Parolles._) Dieu vous assiste,
+capitaine!
+
+BERTRAND, _à Parolles_.--Y aurait-il quelque mésintelligence entre ce
+noble seigneur et vous, monsieur?
+
+PAROLLES.--Je ne sais pas comment j'ai mérité de tomber dans la disgrâce
+de mon noble seigneur.
+
+LAFEU.--Vous avez trouvé moyen d'y tomber et de vous y enfoncer tout
+entier, en bottes et éperons, comme celui qui saute dans la crème[26],
+et vous en ressortirez promptement plutôt que de souffrir qu'on vous
+demande raison de ce que vous restez dedans.
+
+[Note 26: Allusion à une pasquinade des baladins qui sautaient, dans les
+fêtes de Londres, tout bottés dans un plat de crème.]
+
+BERTRAND.--Il se pourrait que vous vous fussiez mépris sur son compte,
+seigneur.
+
+LAFEU.--Et je m'y méprendrai toujours, quand même je le surprendrais en
+prières.--Adieu, seigneur, et croyez ce que je vous dis, qu'il n'y a
+point d'amande dans cette noix légère: toute l'âme de cet homme est dans
+ses habits; ne vous fiez à lui dans aucune affaire de conséquence; j'ai
+apprivoisé de ces gens-là, et je connais leur naturel. (_A Parolles._)
+Adieu, monsieur; j'ai mieux parlé de vous que vous n'avez mérité et que
+vous ne mériterez de moi; mais il faut rendre le bien pour le mal.
+
+(Il sort.)
+
+PAROLLES.--Un frivole vieillard, je jure!
+
+BERTRAND.--Je le crois.
+
+PAROLLES.--Eh mais! ne le connaissez-vous pas?
+
+BERTRAND.--Oui, je le connais bien, et l'opinion commune lui donne du
+mérite.--Voici venir mon entrave.
+
+(Entre Hélène.)
+
+HÉLÈNE.--J'ai, monsieur, suivant l'ordre que vous m'en avez donné, parlé
+au roi, et j'ai obtenu son agrément pour partir sur-le-champ. Seulement,
+il désire vous parler en particulier.
+
+BERTRAND.--J'obéirai à sa volonté.--Il ne faut pas, Hélène, vous étonner
+de mon procédé, qui ne paraît pas s'accorder avec les circonstances et
+qui ne remplit pas l'office qu'elles exigent de moi. Je n'étais pas
+préparé à cet événement, voilà pourquoi je me trouve si fort en
+désordre; cela m'engage à vous prier de vous mettre en route
+sur-le-champ pour vous rendre chez moi, et de chercher à deviner plutôt
+que de me demander le motif de cette prière; car mes raisons sont
+meilleures qu'elles ne paraissent, et mes affaires sont d'une nécessité
+plus pressante qu'il ne le semble à première vue, à vous qui ne les
+connaissez pas.--Cette lettre est pour ma mère. (_Il lui remet une
+lettre._) Il se passera deux jours avant que je vous revoie. Adieu; je
+vous abandonne à votre sagesse.
+
+HÉLÈNE.--Monsieur, je ne puis vous répondre autre chose, sinon que je
+suis votre très-obéissante servante.
+
+BERTRAND.--Allons, allons, ne parlons plus de cela.
+
+HÉLÈNE.--Et que je chercherai toujours, par tous mes efforts, à réparer
+ce que mon étoile vulgaire a laissé en moi de défectueux pour être de
+niveau avec ma grande fortune.
+
+BERTRAND.--Laissons cela; je suis extrêmement pressé. Adieu;
+allez-vous-en chez moi.
+
+HÉLÈNE.--Je vous prie, monsieur, permettez...
+
+BERTRAND.--Eh bien! que voulez-vous dire?
+
+HÉLÈNE.--Je ne suis pas digne du trésor que je possède, et je n'ose pas
+dire qu'il soit à moi, et cependant il est à moi; mais, comme un voleur
+timide, je voudrais bien dérober ce que la loi m'accorde de droit.
+
+BERTRAND.--Que voulez-vous avoir?
+
+HÉLÈNE.--Quelque chose,--et à peine autant;--rien dans le fond.--Je ne
+voudrais pas vous dire ce que je voudrais, seigneur.--Mais pourtant,
+si.--Les étrangers et les ennemis se séparent et ne s'embrassent pas.
+
+BERTRAND.--Je vous en prie, ne perdez pas de temps; mais vite à cheval.
+
+HÉLÈNE.--Je n'enfreindrai pas vos ordres, mon bon seigneur.
+
+BERTRAND, _à Parolles, d'un air fort empressé_.--Où sont mes autres
+gens, monsieur? (_A Hélène._) Adieu. (_Hélène sort._) Va chez moi, où je
+ne rentrerai de ma vie tant que je pourrai manier mon épée ou entendre
+le son du tambour.--Allons, partons, et songeons à notre fuite.
+
+PAROLLES.--Bravo! coragio!
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+A Florence.--Appartement dans le palais du duc.
+
+_Entrent_ LE DUC DE FLORENCE, DEUX SEIGNEURS FRANÇAIS; Gardes.
+_Fanfares._
+
+LE DUC.--Ainsi, vous voilà instruits de point en point des raisons
+fondamentales de cette guerre, dont les grands intérêts ont déjà fait
+verser bien du sang, en restant toujours altérés d'en répandre.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--La querelle paraît sacrée de la part de Votre
+Altesse; mais de la part des ennemis, elle semble inique et odieuse.
+
+LE DUC.--C'est pourquoi je m'étonne fort que notre cousin le roi de
+France puisse, dans une cause aussi juste, fermer son coeur à nos
+prières suppliantes.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Mon bon seigneur, je ne puis vous éclairer sur les
+motifs de notre gouvernement, ni en parler que comme un homme ordinaire
+qui n'est pas dans les affaires, et qui s'imagine l'auguste machine du
+conseil d'après ses imparfaites notions: aussi je n'ose pas vous dire ce
+que j'en pense, d'autant moins que je me suis vu trompé dans mes
+incertaines conjectures toutes les fois que j'ai tenté d'en faire.
+
+LE DUC.--Qu'il fasse suivant son bon plaisir.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Mais je suis sûr du moins que notre jeunesse,
+rassasiée de son repos, va accourir ici tous les jours pour se guérir.
+
+LE DUC.--Ils seront bien reçus, et tous les honneurs que nous pouvons
+répandre iront s'attacher sur eux. Vous connaissez vos postes. Quand les
+premiers de l'armée tombent, c'est pour votre avantage.--Demain au champ
+de bataille!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+En Roussillon.--Appartement dans le palais de la comtesse.
+
+LA COMTESSE, LE BOUFFON.
+
+LA COMTESSE.--Tout est arrivé comme je le désirais, excepté qu'il ne
+revient point avec elle.
+
+LE BOUFFON.--Sur ma foi, je pense que mon jeune seigneur est un homme
+fort mélancolique.
+
+LA COMTESSE.--Et sur quel fondement, je te prie?
+
+LE BOUFFON.--Eh! c'est qu'il regardait ses bottes, et puis chantait;
+qu'il rajustait sa fraise, et puis chantait; qu'il faisait des
+questions, puis chantait; qu'il se curait les dents, et chantait encore.
+J'ai connu un homme avec ce tic de mélancolie, qui a vendu un bon manoir
+pour une chanson.
+
+LA COMTESSE.--Voyons ce qu'il écrit et quand il se propose de revenir.
+
+LE BOUFFON.--Je n'ai plus de goût pour Isabeau depuis que je suis allé à
+la cour. Nos vieilles morues et nos Isabeau de campagne ne ressemblent
+en rien à vos vieilles morues et à vos Isabeau de cour. La cervelle de
+mon Cupidon est fêlée, et je commence à aimer comme un vieillard aime
+l'argent,--sans appétit.
+
+LA COMTESSE, _ouvrant la lettre_.--Qu'avons-nous ici?
+
+LE BOUFFON.--Précisément ce que vous avez là.
+
+(Il sort.)
+
+LA COMTESSE _lit la lettre.--Je vous envoie une belle-fille: elle a
+guéri le roi et m'a perdu. Je l'ai épousée; mais je n'ai pas couché avec
+elle, et j'ai juré que ce refus serait éternel. On ne manquera pas de
+vous informer que je me suis enfui. Apprenez-le donc de moi, avant de le
+savoir par le bruit public. Si le monde est assez vaste, je mettrai
+toujours une bonne distance entre elle et moi. Agréez mon respect._
+
+_Votre fils infortuné,_ BERTRAND.
+
+--Ce n'est pas bien, jeune homme téméraire et indiscipliné, de fuir
+ainsi les faveurs d'un si bon roi, d'attirer son indignation sur ta tête
+en méprisant une jeune fille trop vertueuse pour être dédaignée, même de
+l'empereur.
+
+(Le bouffon entre.)
+
+LE BOUFFON.--Oh! madame, il y a là-bas de tristes nouvelles entre deux
+officiers et ma jeune maîtresse.
+
+LA COMTESSE.--De quoi s'agit-il?
+
+LE BOUFFON.--Et cependant il y a aussi quelque chose de consolant dans
+les nouvelles; oui, de consolant: votre fils ne sera pas tué aussitôt
+que je le pensais.
+
+LA COMTESSE.--Et pourquoi serait-il tué?
+
+LE BOUFFON.--C'est ce que je dis, madame, s'il s'est sauvé, comme je
+l'entends dire. Le danger était de rester auprès de sa femme: c'est la
+perte des hommes, quoique ce soit le moyen d'avoir des enfants. Les
+voici qui viennent; ils vous en diront davantage. Pour moi, je sais
+seulement que votre fils s'est sauvé.
+
+(Hélène entre accompagnée de deux gentilshommes.)
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Dieu vous garde! chère comtesse.
+
+HÉLÈNE.--Madame, mon seigneur est parti, parti pour toujours.
+
+SECOND GENTILHOMME.--Ne dites pas cela.
+
+LA COMTESSE.--Armez-vous de patience.--Eh! je vous prie, messieurs,
+parlez. J'ai senti tant de secousses de joie et de douleur, que le
+premier aspect et le choc imprévu de l'une ou de l'autre ne peuvent plus
+me faire éprouver l'émotion d'une femme.--Où est mon fils, je vous prie?
+
+SECOND GENTILHOMME.--Madame, il est allé servir le duc de Florence. Nous
+l'avons rencontré là, car nous en venons, et après avoir remis quelques
+dépêches dont nous sommes chargés pour la cour, nous y retournons.
+
+HÉLÈNE.--Jetez les yeux sur cette lettre, madame. Voici mon
+congé.--_(Lisant.) «Quand tu auras obtenu l'anneau que je porte à mon
+doigt, et qui ne le quittera jamais, et que tu me montreras un enfant né
+de toi, dont j'aurai été le père, alors appelle-moi ton mari. Mais cet_
+alors, _je le nomme_ jamais.»--C'est une terrible sentence!
+
+LA COMTESSE.--Avez vous apporté cette lettre, messieurs?
+
+SECOND GENTILHOMME.--Oui, madame; et d'après ce qu'elle contient, nous
+regrettons nos peines.
+
+LA COMTESSE.--Je t'en conjure, ma chère, prends courage. Si tu gardes
+pour toi seule toutes ces douleurs, tu m'en dérobes la moitié. Il était
+mon fils; mais j'efface son nom de mon coeur, et tu seras mon unique
+enfant.--Il est donc allé du côté de Florence?
+
+SECOND GENTILHOMME.--Oui, madame.
+
+LA COMTESSE.--Et pour être soldat?
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Telles sont, en effet, ses nobles intentions, et
+je suis persuadé que le duc lui rendra tous les honneurs convenables.
+
+LA COMTESSE.--Y retournez-vous?
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Oui, madame, et avec la plus grande diligence.
+
+HÉLÈNE, _lisant_.--_Jusqu'à ce que je n'y aie plus de femme, la France
+ne me sera rien._
+
+--C'est amer!
+
+LA COMTESSE.--Y a-t-il cela là-dedans?
+
+HÉLÈNE.--Oui, madame.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Ce n'est peut-être qu'un écart de sa main auquel
+son coeur n'a pas consenti.
+
+LA COMTESSE.--_La France ne lui sera rien tant qu'il y aura une femme?_
+Il n'y a qu'elle seule qui soit trop bonne pour lui, et elle méritait un
+prince que vingt jeunes étourdis comme lui suivissent avec respect pour
+l'appeler à toute heure leur maîtresse.--Qui avait-il avec lui?
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Un seul domestique et un gentilhomme que j'ai
+connu jadis.
+
+LA COMTESSE.--Parolles, n'est-ce pas?
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Oui, madame, c'est lui-même.
+
+LA COMTESSE.--C'est une âme corrompue et pleine de scélératesse. Mon
+fils, séduit par ses conseils, pervertit un coeur bien né.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--En effet, madame, cet homme a bien de la
+scélératesse, trop, et cela l'oblige à en user.
+
+LA COMTESSE.--Soyez les bienvenus, messieurs. Je vous prie, quand vous
+reverrez mon fils, de lui dire que son épée ne peut jamais acquérir
+autant d'honneur qu'il en a perdu. Je vais lui en écrire davantage, et
+je vous prierai de lui remettre ma lettre.
+
+SECOND GENTILHOMME.--Nous sommes prêts à vous servir, madame, en ceci et
+dans toutes vos affaires les plus importantes.
+
+LA COMTESSE.--A condition que nous ferons échange de politesses.
+Voulez-vous m'accompagner?
+
+(La comtesse et les gentilshommes sortent.)
+
+HÉLÈNE.--_Jusqu'à ce que je n'y aie plus de femme, la France ne me sera
+rien!_--La France ne lui sera rien tant qu'il aura une femme en France.
+Tu n'en auras plus, Roussillon; tu n'en auras plus en France. Reprends-y
+donc tout le reste. Pauvre comte! est-ce moi qui te chasses de ton pays
+et qui expose tes membres délicats aux chances de la guerre, qui
+n'épargne personne? Est-ce moi qui t'exile d'une cour charmante, où tu
+étais le point de mire des plus beaux yeux, pour t'exposer aux coups des
+mousquets fumants? O vous, messagers de plomb, qui volez rapidement sur
+des ailes de feu, détournez-vous et manquez votre but! Percez l'air
+invulnérable qui siffle quand on le perce, et ne touchez pas mon
+seigneur. Quiconque tire sur lui, c'est moi qui le dirige; quiconque
+avance le fer levé contre son sein intrépide, c'est moi, malheureuse,
+qui l'y excite. Et quoique ce ne soit pas moi qui le tue, je suis
+cependant la cause de sa mort. Il aurait mieux valu pour moi que je
+rencontrasse le lion féroce quand il rugit, pressé par la faim. Il
+aurait mieux valu que toutes les calamités qui assiègent la nature
+fussent tombées sur ma tête. Non, reviens dans ta patrie, Roussillon;
+quitte ces lieux, où l'honneur ne recueille du danger que des cicatrices
+et où souvent il perd tout. Je vais m'en aller. C'est parce que je suis
+ici que tu t'éloignes. Y resterais-je pour t'empêcher d'y revenir? Non,
+non; quand on respirerait chez toi l'air du paradis, et qu'on y serait
+servi par des anges, je m'en irais. Puisse la renommée, touchée de
+pitié, t'annoncer ma fuite pour te consoler! O nuit! viens; et toi,
+jour, hâte-toi de finir; car, pendant l'obscurité, je veux me dérober de
+ces lieux comme un pauvre voleur.
+
+(Elle sort.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+La scène est à Florence, devant le palais du duc.
+
+Fanfares. LE DUC DE FLORENCE, BERTRAND, Seigneurs, _officiers et
+soldats_.
+
+LE DUC.--Tu seras commandant de notre cavalerie; fort de nos espérances,
+nous t'accordons notre amitié et plaçons notre confiance dans les
+promesses de ta fortune.
+
+BERTRAND.--Seigneur, c'est un fardeau trop pesant pour mes forces;
+cependant je m'efforcerai de le soutenir, pour l'amour de Votre Altesse,
+jusqu'à la dernière extrémité.
+
+LE DUC.--Pars donc, et que la fortune joue avec ton cimier comme une
+maîtresse propice!
+
+BERTRAND.--Ce jour même, ô puissant Mars! j'entre dans tes rangs.
+Rends-moi seulement égal à mes voeux, et je me montrerai amoureux de ton
+tambour et l'ennemi de l'amour!
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Roussillon.--Appartement du palais de la comtesse.
+
+LA COMTESSE, L'INTENDANT.
+
+LA COMTESSE.--Hélas! et pourquoi avez-vous accepté d'elle cette lettre?
+Ne deviez-vous pas vous douter qu'elle allait faire ce qu'elle a fait,
+dès qu'elle m'envoyait une lettre? Relisez-la-moi encore.
+
+L'INTENDANT _lit._--_Je vais en pèlerinage à Saint-Jacques. Un amour
+ambitieux m'a rendue criminelle. Pour expier mes fautes par un saint
+voeu, je veux marcher pieds nus sur la terre glacée. Écrivez, écrivez,
+afin que mon très-cher maître, votre fils, puisse se retirer de la
+sanglante carrière des combats. Bénissez son retour, et qu'il jouisse
+des douceurs de la paix, tandis que moi je bénirai de loin son nom par
+les plus ardentes prières. Dites-lui de me pardonner toutes les peines
+que je lui ai causées. C'est moi, sa fatale Junon, qui l'ai éloigné de
+ses amis de la cour pour l'envoyer vivre dans les camps ennemis, où le
+danger et la mort marchent sur les pas des braves. Il est trop bon et
+trop beau pour moi et pour la mort, que je vais chercher moi-même pour
+le laisser libre!_
+
+LA COMTESSE.--Ah! quels traits aigus percent dans ses plus douces
+paroles! Rinaldo, vous n'avez jamais tant manqué de réflexion qu'en la
+laissant partir ainsi. Si je lui avais parlé, je l'aurais bien détournée
+de ses projets, sur lesquels elle m'a prévenue.
+
+L'INTENDANT.--Pardonnez, madame; si je vous eusse donné la lettre hier
+au soir, on aurait pu rejoindre Hélène et cependant elle écrit que toute
+poursuite serait vaine.
+
+LA COMTESSE.--Quel ange s'intéressera à cet indigne époux? Il ne peut
+prospérer, à moins que les prières de celle que le ciel se plaît à
+entendre et à exaucer ne le sauvent des vengeances de la justice
+suprême. Écris, écris, Rinaldo, à cet époux si indigne de son épouse.
+Que chaque mot soit plein de son mérite, qu'il pèse, lui, trop
+légèrement. Fais-lui sentir vivement mon extrême douleur, quoiqu'il y
+soit peu sensible. Dépêche vers lui le courrier le plus prompt.
+Peut-être, quand il apprendra qu'elle s'en est allée voudra-t-il
+revenir; et j'espère qu'aussitôt qu'elle apprendra son retour, elle
+hâtera aussi le sien dans ces lieux, conduite par le plus pur amour. Je
+ne puis démêler lequel des deux m'est le plus cher. Cherche le messager.
+J'ai un poids sur le coeur, et ma vieillesse est faible. Ma tristesse
+voudrait des larmes, et ma douleur me force de parler.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Hors des murs de Florence.
+
+UNE VEUVE DE FLORENCE, DIANE, VIOLENTA, MARIANA _et plusieurs citoyens.
+On entend au loin une musique guerrière._
+
+LA VEUVE.--Allons, venez, car s'ils s'approchent de la ville; nous
+perdrons tout le coup d'oeil.
+
+DIANE.--On dit que le comte français nous a rendu les plus honorables
+services.
+
+LA VEUVE.--On rapporte qu'il a pris leur plus grand capitaine, et que de
+sa propre main il a tué le frère du duc. Nous avons perdu nos peines;
+ils ont pris un chemin opposé. Écoutez, vous pouvez en juger par leurs
+trompettes.
+
+MARIANA.--Allons, retournons-nous-en, et contentons-nous du récit qu'on
+nous en fera. Et vous, Diane, gardez-vous bien de ce comte français:
+l'honneur d'une fille est sa gloire, et il n'y a point d'héritage aussi
+riche que l'honnêteté.
+
+LA VEUVE.--J'ai raconté à ma voisine combien vous aviez été sollicitée
+par un gentilhomme de sa compagnie.
+
+MARIANA.--Je connais ce coquin; qu'il aille se pendre! Un certain
+Parolles, un infâme agent que le jeune comte emploie dans ses intrigues.
+Défie-toi d'eux, Diane; leurs promesses, leurs séductions, leurs
+serments, leurs présents, et tous ces engins de la débauche, ne sont
+point ce qu'on veut les faire croire. Plus d'une jeune fille a été
+séduite par là, et le malheur veut que l'exemple de tant de naufrages de
+la vertu ne saurait persuader celles qui viennent après, jusqu'à ce
+qu'elles soient prises au piége qui les menaçait. J'espère que je n'ai
+pas besoin de vous avertir davantage, car je suis persuadée que votre
+vertu vous conservera où vous êtes, quand même il n'y aurait d'autre
+danger à craindre que la perte de la modestie.
+
+DIANE.--Vous n'avez rien à craindre pour moi.
+
+LA VEUVE.--Je l'espère. (_Hélène, en costume de pèlerine._)--Regarde,
+voici une pèlerine. Je suis sûre qu'elle vient loger dans ma maison. Ils
+ont coutume de s'envoyer ici les uns les autres. Je veux la
+questionner.--Dieu vous garde, belle pèlerine! Où allez-vous?
+
+HÉLÈNE.--A Saint-Jacques-le-Grand. Enseignez-moi, je vous prie, où
+logent les pèlerins[27]?
+
+[Note 27: _Palmer_, nom dérivé de la branche de palmier que portaient
+les pèlerins de profession.]
+
+LA VEUVE.--A l'image Saint-François, ici près du port.
+
+HÉLÈNE.--Est-ce là le chemin?
+
+(On entend au loin une musique guerrière.)
+
+LA VEUVE.--Oui, précisément. Entendez-vous? Ils viennent de ce côté. Si
+vous voulez attendre, sainte pèlerine, que les troupes soient passées,
+je vous conduirai à l'endroit où vous logerez, d'autant mieux que je
+crois connaître votre hôtesse aussi bien que moi-même.
+
+HÉLÈNE.--Est-ce vous?
+
+LA VEUVE.--Sous votre bon plaisir, pèlerine.
+
+HÉLÈNE.--Je vous remercie, et j'attendrai ici votre loisir.
+
+LA VEUVE.--Vous arrivez, je crois, de France?
+
+HÉLÈNE.--J'en arrive.
+
+LA VEUVE.--Vous allez voir ici un de vos compatriotes qui a fait de
+grands exploits.
+
+HÉLÈNE.--Quel est son nom, je vous prie?
+
+LA VEUVE.--Le comte de Roussillon. Le connaissez-vous?
+
+HÉLÈNE.--Seulement par ouï-dire. Je sais qu'il a une grande réputation;
+mais je ne connais pas sa figure.
+
+LA VEUVE.--Quel qu'il soit, il passe ici pour un brave guerrier. Il
+s'est évadé de France, à ce qu'on dit, parce que le roi l'a marié contre
+son inclination. Croyez-vous que cela soit vrai?
+
+HÉLÈNE.--Oui, sûrement; c'est la pure vérité; je connais sa femme.
+
+DIANE.--Il y a ici un gentilhomme au service du comte qui dit bien du
+mal d'elle.
+
+HÉLÈNE.--Comment s'appelle-t-il?
+
+DIANE.--M. Parolles.
+
+HÉLÈNE.--Oh! je crois comme lui qu'en fait de louange ou auprès du
+mérite du comte lui-même, son nom ne vaut pas la peine d'être cité. Tout
+son mérite est une vertu modeste, contre laquelle je n'ai entendu faire
+aucun reproche.
+
+DIANE.--Ah! la pauvre dame! C'est un rude esclavage que d'être la femme
+d'un époux qui nous déteste.
+
+LA VEUVE.--Oui, c'est vrai, pauvre créature! En quelque lieu qu'elle
+soit, elle a un cruel poids sur le coeur. Si cette jeune fille voulait,
+il ne tiendrait qu'à elle de lui jouer un mauvais tour.
+
+HÉLÈNE.--Que voulez-vous dire? Serait-ce que le comte, amoureux d'elle,
+la sollicite à une action illégitime?...
+
+LA VEUVE.--Oui, c'est ce qu'il fait: il emploie tous les agents qui
+peuvent corrompre dans un pareil but le tendre coeur d'une jeune fille;
+mais elle est bien armée, et elle oppose à ses attaques la résistance la
+plus vertueuse.
+
+(Bertrand, Parolles passent, suivis d'officiers et de soldats
+florentins, avec des drapeaux et des tambours.)
+
+MARIANA.--Que les dieux la préservent de ce malheur!
+
+LA VEUVE.--Les voilà; ils viennent. Celui-ci est Antonio, le fis aîné du
+duc: celui-là est Escalus.
+
+HÉLÈNE.--Quel est donc le Français?
+
+DIANE.--Là, celui qui porte ces plumes. C'est un très-bel homme. Je
+voudrais bien qu'il aimât sa femme. S'il était plus honnête, il serait
+bien plus aimable. N'est-ce pas un beau jeune homme?
+
+HÉLÈNE.--Il me plaît beaucoup.
+
+DIANE.--C'est bien dommage qu'il ne soit pas honnête. Voilà là-bas le
+vaurien qui l'entraîne à la débauche. Si j'étais la femme du comte,
+j'empoisonnerais ce vil scélérat.
+
+HÉLÈNE.--Lequel est-ce?
+
+DIANE.--Eh! ce fat avec ses écharpes. Pourquoi donc a-t-il l'air si
+triste?
+
+HÉLÈNE.--Il a peut-être été blessé au combat.
+
+PAROLLES.--Perdre notre tambour!
+
+MARIANA.--Il est à coup sûr bien contrarié de quelque chose. Voyez, il
+nous a aperçues.
+
+LA VEUVE.--Au diable! allez vous pendre!
+
+MARIANA.--Et pour la politesse, je lui souhaite le carcan autour du cou.
+
+(Sortent Bertrand, Parolles, les officiers; etc.)
+
+LA VEUVE.--Les troupes sont passées. Venez, pèlerine, je vous conduirai
+à l'endroit où vous logerez. Nous avons déjà à la maison quatre ou cinq
+pénitents qui ont fait voeu d'aller à Saint-Jacques.
+
+HÉLÈNE.--Je vous remercie humblement. Je désirerais beaucoup que vous,
+madame, et votre aimable fille, vous voulussiez bien souper avec moi ce
+soir. Je me chargerai des frais et des remerciements; et pour vous
+témoigner davantage ma reconnaissance, je donnerai à cette jeune
+personne quelques conseils dignes d'attention.
+
+TOUTES DEUX ENSEMBLE.--Nous acceptons vos offres bien volontiers. (Elles
+sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+
+Le camp devant Florence.
+
+_Entrent_ BERTRAND ET DEUX SEIGNEURS FRANÇAIS.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Je vous en conjure, mon cher comte, mettez-le à cette
+épreuve: laissez-lui faire sa volonté.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Si Votre Seigneurie ne reconnaît pas qu'il est un
+lâche, ne m'honorez plus de votre estime.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Sur mon honneur, seigneur, c'est une bulle de savon.
+
+BERTRAND.--Pensez-vous donc que je me trompe à ce point sur son compte?
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Croyez ce que je vous dis, seigneur, d'après ma
+propre connaissance, et sans aucune malice, et avec la même vérité que
+si je vous parlais de mon parent. C'est un insigne poltron, un déterminé
+et éternel menteur, qui manque autant de fois à sa parole qu'il y a
+d'heures dans le jour: en un mot, n'ayant pas une seule bonne qualité
+pour mériter les bontés de Votre Seigneurie.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Il serait bon que vous le connussiez, de peur que,
+vous reposant trop sur une valeur qu'il n'a point, il ne puisse, dans
+une affaire importante et de confiance, vous manquer au milieu du
+danger.
+
+BERTRAND.--Je voudrais bien connaître quelque moyen de l'éprouver.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Il n'y en a pas de meilleur que de le laisser aller
+chercher son tambour. Vous entendez avec quelle confiance il se vante
+d'en venir à bout.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Et moi, avec une troupe de Florentins, je veux le
+surprendre tout à coup. J'aurai des gens qu'il ne distinguera point des
+troupes ennemies. Nous le lierons, nous lui banderons les yeux, de sorte
+qu'il s'imaginera qu'on le conduit dans le camp ennemi, lorsque nous
+l'amènerons dans notre tente. Que Votre Seigneurie soit seulement
+présente à son interrogatoire; si, dans l'espoir de sauver sa vie, et
+par le sentiment de la plus lâche peur, il ne s'offre pas à vous trahir
+et à révéler tout ce qu'il peut savoir contre vous, et s'il ne l'affirme
+pas avec serment au péril éternel de son âme, n'ayez jamais, seigneur,
+la moindre confiance en mon jugement.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Oh! seulement pour le plaisir de rire, laissez-le
+aller chercher son tambour. Il se vante d'avoir imaginé pour cela un
+stratagème. Lorsque Votre Seigneurie aura vu le fond de son coeur, et à
+quel vil métal se réduira ce lingot d'or prétendu, si vous ne lui
+infligez pas le traitement de Jean Tambour[28], votre inclination pour
+lui est inattaquable.--Le voici.
+
+[Note 28: Un vieil intermède imprimé en 1601, portait le nom du
+traitement fait à Jean Tambour, _Jack Drum_, et cette hospitalité
+consistait à ce qu'il paraît en coups et en injures.]
+
+(Parolles entre.)
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Oh! pour nous donner le plaisir de rire, ne
+l'empêchez pas d'accomplir son dessein. Laissez-le chercher son tambour
+comme il voudra.
+
+BERTRAND, _à Parolles_.--Eh bien! comment vous trouvez-vous, monsieur?
+Le tambour vous tient donc bien fort au coeur?
+
+SECOND SEIGNEUR.--Et que diable! qu'il le laisse aller. Ce n'est qu'un
+tambour.
+
+PAROLLES.--Qu'un tambour! N'est-ce qu'un tambour? un tambour ainsi
+perdu! Le beau commandement! charger les ailes de notre armée avec notre
+propre cavalerie, et enfoncer nos propres bataillons!
+
+SECOND SEIGNEUR.--On ne doit point blâmer le général qui a commandé:
+c'est un de ces malheurs de la guerre que César lui-même n'aurait pu
+prévenir, s'il eût été là pour nous commander.
+
+BERTRAND.--Nous n'avons cependant pas tant à nous plaindre de notre
+succès. Il est vrai qu'il y a quelque déshonneur à avoir perdu ce
+tambour; mais enfin, il n'y a plus de moyen de le ravoir.
+
+PAROLLES.--On aurait pu le ravoir.
+
+BERTRAND.--On l'aurait pu, mais on ne le peut pas à présent.
+
+PAROLLES.--On pourrait encore le ravoir. Si le mérite d'un service
+n'était pas si rarement attribué à celui qui l'a rendu, je l'aurais, ce
+tambour, lui ou un autre, ou bien _hic jacet_.
+
+BERTRAND.--Mais si vous en avez envie, monsieur; si vous croyez avoir
+quelque bonne ruse qui puisse ramener dans son quartier naturel cet
+instrument d'honneur, eh bien! soyez assez généreux pour l'entreprendre.
+Allez en avant! je récompenserai cette tentative comme un exploit
+glorieux. Si vous réussissez, le duc en parlera, et vous payera ce
+service tout ce qu'il pourra valoir, et d'une manière convenable à sa
+grandeur.
+
+PAROLLES.--Par le bras d'un guerrier, je l'entreprendrai.
+
+BERTRAND.--Mais il faut à présent vous endormir là-dessus.
+
+PAROLLES.--Je veux m'en occuper dès ce soir; je vais écrire mes
+dilemmes, m'encourager dans ma certitude, faire mes apprêts homicides;
+et sur le minuit, attendez-vous à entendre parler de moi.
+
+BERTRAND.--Puis-je hardiment annoncer à Son Altesse que vous êtes parti
+pour vous en occuper?
+
+PAROLLES.--Je ne sais pas encore quel sera le succès, seigneur: mais
+pour le tenter, je vous le jure.
+
+BERTRAND.--Je sais que tu es brave; et je répondrais de la possibilité
+de ta valeur guerrière. Adieu.
+
+PAROLLES.--Je n'aime pas trop de paroles.
+
+(Il sort.)
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Non, pas plus que le poisson n'aime l'eau. Cet homme
+n'est-il pas bien singulier, seigneur, de paraître entreprendre avec
+tant de confiance une chose qu'il sait bien qu'on ne peut faire? Il se
+damne à jurer qu'il le fera, et il aimerait mieux être damné que de le
+faire.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Vous ne le connaissez pas encore, seigneur, comme nous
+le connaissons. Il est bien vrai qu'il a le talent de s'insinuer dans
+les bonnes grâces de quelqu'un, et que pendant une semaine il saura
+échapper à bien des occasions de se découvrir; mais quand vous l'aurez
+une fois connu, ce sera pour toujours.
+
+BERTRAND.--Quoi! vous pensez qu'il ne fera rien de tout ce qu'il s'est
+engagé si sérieusement à entreprendre?
+
+SECOND SEIGNEUR.--Rien au monde; mais il s'en reviendra avec une
+invention de sa tête, et il vous y flanquera deux ou trois mensonges
+plausibles. Mais nous avons déjà fatigué le cerf, et vous le verrez
+tomber cette nuit. En vérité, seigneur, il ne mérite pas vos bontés.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Nous vous amuserons un peu avec le renard, avant que
+de lui retourner la peau sur les oreilles. Il a déjà été enfumé par le
+vieux seigneur Lafeu. Quand on lui aura ôté son déguisement, vous me
+direz alors quel lâche coquin vous le trouverez, et cela pas plus tard
+que cette nuit.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Il faut que j'aille tendre mes pièges: il y sera pris.
+
+BERTRAND.--Et votre frère va venir avec moi.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Si vous le trouvez bon, seigneur, je vais vous
+quitter.
+
+(Il sort.)
+
+BERTRAND.--Je veux maintenant vous conduire dans la maison, et vous
+montrer la jeune fille dont je vous ai déjà parlé.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Mais vous me disiez qu'elle était honnête.
+
+BERTRAND.--C'est là son défaut; je ne lui ai encore parlé qu'une fois,
+et je l'ai trouvée extraordinairement froide: je lui ai envoyé, par ce
+même fat que nous avons sous le vent, des présents et des lettres
+qu'elle a renvoyés; et voilà tout ce que j'ai fait jusqu'ici. C'est une
+belle créature. Voulez-vous la venir voir?
+
+PREMIER SEIGNEUR.--De tout mon coeur, seigneur.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+
+Florence,--Une chambre dans la maison de la veuve.
+
+_Entrent_ HÉLÈNE, LA VEUVE.
+
+HÉLÈNE.--Si vous doutez encore que je sois sa femme, je ne sais plus
+comment vous donner d'autres preuves, à moins de détruire les fondements
+de mon entreprise.
+
+LA VEUVE.--Quoique j'aie perdu ma fortune, je suis bien née, et je ne
+connais rien à ces sortes d'affaires, et je ne voudrais pas aujourd'hui
+ternir ma réputation par une action honteuse.
+
+HÉLÈNE.--Je ne voudrais pas non plus vous y exposer. Croyez d'abord que
+le comte est mon époux, et que tout ce que je vous ai confié sous la foi
+du secret est vrai de point en point. D'après cela, vous voyez que vous
+ne pouvez faire un crime en me prêtant le bon secours que je vous
+demande.
+
+LA VEUVE.--Il faut bien vous croire, car vous m'avez donné des preuves
+convaincantes que vous jouissez d'une grande fortune.
+
+HÉLÈNE.--Prenez cette bourse d'or, et laissez-moi acheter à ce prix les
+secours de votre amitié, que je récompenserai encore quand je l'aurai
+éprouvée. Le comte courtise votre fille; il fait le siège libertin de sa
+beauté, résolu de s'en rendre maître. Qu'elle consente maintenant à se
+laisser diriger par nous sur la manière dont elle doit se conduire. Son
+sang bouillonne, et il ne lui refusera rien de ce qu'elle lui demandera.
+Le comte porte un anneau qui a passé dans sa maison de père en fils,
+depuis quatre ou cinq générations: cet anneau est d'un grand prix à ses
+yeux; mais dans son ardeur insensée pour obtenir ce qu'il veut, le
+sacrifice ne lui paraîtra pas trop grand, bien qu'il puisse s'en
+repentir ensuite.
+
+LA VEUVE.--Je vois à présent le but que vous vous proposez.
+
+HÉLÈNE.--Vous voyez donc combien il est légitime. Je désire seulement
+que votre fille lui demande cet anneau, avant de faire semblant de se
+rendre à ses instances; qu'elle lui assigne un rendez-vous; enfin
+qu'elle me laisse à sa place employer le temps pendant qu'elle sera
+chastement absente: et après j'ajouterai pour sa dot trois mille
+couronnes d'or à ce qui s'est déjà passé entre nous.
+
+LA VEUVE.--J'y consens. Instruisez maintenant ma fille de la manière
+dont elle doit se conduire pour que l'heure et le lieu, tout s'accorde
+dans cette innocente supercherie. Toutes les nuits il vient avec des
+instruments de toute espèce, et des chansons qu'il a composées pour son
+peu de mérite; il ne nous sert de rien de l'écarter de nos fenêtres; il
+s'obstine à y rester, comme si sa vie en dépendait.
+
+HÉLÈNE.--Eh bien! dès ce soir il faut tenter notre stratagème. S'il
+réussit, ce sera une mauvaise intention attachée à une action légitime
+et une action vertueuse dans une action légitime; ni l'un ni l'autre ne
+pécheront: et cependant il y aura un péché de commis[29]. Mais allons
+nous en occuper.
+
+(Elles sortent.)
+
+[Note 29: Un crime d'intention de la part de Bertrand.]
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Aux alentours du camp florentin.
+
+_Un des_ SEIGNEURS FRANÇAIS _entre sur la scène, suivi de cinq ou six_
+SOLDATS _qui se mettent en embuscade_.
+
+LE CAPITAINE.--Il ne peut venir par d'autre chemin que par le coin de
+cette haie. Lorsque vous fondrez sur lui, servez-vous des termes les
+plus terribles que vous voudrez; quand vous ne vous entendriez pas
+vous-mêmes, peu importe; car il faut que nous fassions semblant de ne
+pas le comprendre, excepté un de nous, que nous produirons comme
+interprète.
+
+UN SOLDAT.--Mon bon capitaine, laissez-moi être l'interprète.
+
+LE CAPITAINE.--N'es-tu pas connu de lui? Ne connaît-il pas ta voix?
+
+LE SOLDAT.--Non, monsieur, je vous le garantis.
+
+LE CAPITAINE.--Mais quel jargon nous parleras-tu?
+
+LE SOLDAT.--Celui que vous me parlerez.
+
+LE CAPITAINE.--Il faut qu'il nous prenne pour quelque bande d'étrangers
+à la solde de l'ennemi. N'oublions pas qu'il a une teinture de tous les
+langages des pays voisins: ainsi, il faut que chacun de nous parle un
+jargon à sa fantaisie, sans savoir ce que nous nous dirons l'un à
+l'autre. Tout ce que nous devons bien savoir, c'est le projet que nous
+avons en tête. Croassement de corbeau, ou tout autre babil, sera bon de
+reste.--Quant à vous, monsieur l'interprète, il faut que vous sachiez
+bien dissimuler.--Mais, ventre à terre! le voici qui vient, pour passer
+deux heures à dormir, et retourner ensuite débiter et jurer les
+mensonges qu'il forge.
+
+(Entre Parolles.)
+
+PAROLLES.--Dix heures! dans trois heures d'ici, il sera assez temps de
+retourner au quartier. Qu'est-ce que je dirai que j'ai fait? Il faut que
+ce soit quelque invention plausible pour se faire croire: on commence à
+me dépister, et les disgrâces ont dernièrement frappé trop souvent à ma
+porte. Je trouve que ma langue est trop téméraire: mais mon coeur a
+toujours devant les yeux la crainte de Mars et de ses enfants, et il ne
+soutient pas ce que hasarde ma langue.
+
+LE CAPITAINE, _à part_.--Voilà la première vérité dont ta langue se soit
+jamais rendue coupable.
+
+PAROLLES.--Quel diable m'engageait à entreprendre la reprise de ce
+tambour, en connaissant l'impossibilité, et sachant que je n'en avais
+nulle envie?--Il faut que je me fasse moi-même quelques blessures, et
+que je dise que je les ai reçues dans l'action; mais de légères
+blessures ne suffiraient pas pour persuader. Ils diront: «Quoi! vous en
+êtes échappé à si bon marché?»--Et de grandes blessures, je n'ose pas me
+les faire. Pourquoi? quelle preuve aura-t-on?--Ma langue, il faut que je
+vous mette dans la bouche d'une marchande de beurre, et que j'en achète
+une autre à la mule de Bajazet[30], si votre babil me jette dans les
+dangers.
+
+[Note 30: Quelques-uns lisent _mute_ pour traduire par muet du sérail.]
+
+LE CAPITAINE, _à part_.--Est-il possible qu'il sache ce qu'il est, et
+qu'il soit ce qu'il est?
+
+PAROLLES.--Je voudrais qu'il me suffît de mettre mon habit en lambeaux,
+ou de briser mon épée espagnole.
+
+LE CAPITAINE, _à part_.--Ce moyen ne peut pas aller.
+
+PAROLLES.--Ou de griller ma barbe; et puis de dire que cela faisait
+partie du stratagème.
+
+LE CAPITAINE.--Cela ne vaut pas mieux.
+
+PAROLLES.--Ou de noyer mes habits, et puis de dire que j'ai été
+dépouillé.
+
+LE CAPITAINE.--Cela ne peut guère servir.
+
+PAROLLES.--Quand je jurerais que j'ai sauté par une fenêtre de la
+citadelle...
+
+LE CAPITAINE, _à part_.--De quelle hauteur?
+
+PAROLLES, _continuant_.--Trente brasses.
+
+LE CAPITAINE.--Trois gros serments auraient encore peine à persuader
+cela.
+
+PAROLLES.--Je voudrais avoir quelque tambour des ennemis, et alors je
+jurerais que c'est le même que j'ai repris.
+
+LE CAPITAINE, _à part_.--Tu vas en entendre retentir un tout à l'heure.
+
+(Un tambour bat.)
+
+PAROLLES, _étonné_.--Un tambour des ennemis!
+
+LE CAPITAINE _fondant sur lui avec sa troupe.--Thraca movousus, cargo,
+cargo, cargo!_
+
+TOUS ENSEMBLE.--_Cargo, cargo! villanda par corbo, cargo!_
+
+PAROLLES.--Oh! rançon, rançon!--Ne me bandez pas les yeux.
+
+(Ils le saisissent et lui bandent les yeux.)
+
+L'INTERPRÈTE.--_Boskos thromuldo boskos._
+
+PAROLLES.--Oui, je sais que vous êtes du régiment de Muskos, et je
+perdrai la vie faute de savoir cette langue. S'il est parmi vous quelque
+Allemand, quelque Danois, quelque Bas-Hollandais, Italien ou Français,
+qu'il me parle; je lui découvrirai des secrets qui perdront les
+Florentins.
+
+L'INTERPRÈTE.--_Boskos vauvado_... Je t'entends, et je puis parler ta
+langue. _Kerely bonto_: songe à ta religion; car dix-sept poignards sont
+pointés contre ton sein.
+
+PAROLLES.--Oh!
+
+L'INTERPRÈTE.--Oh! ta prière, ta prière!--_Mancha revania dulche._
+
+LE CAPITAINE.--_Oschorbi dulchos volivorca._
+
+L'INTERPRÈTE.--Le général veut bien t'épargner encore, et, les yeux
+ainsi bandés, il te fera conduire pour recueillir de toi tes secrets:
+peut-être pourras-tu apprendre quelque chose qui te sauvera la vie.
+
+PAROLLES.--Oh! laissez-moi vivre et je vous dévoilerai tous les secrets
+du camp, leurs forces, leurs desseins: oui, je vous dirai des choses qui
+vous étonneront.
+
+L'INTERPRÈTE.--Mais le feras-tu fidèlement?
+
+PAROLLES.--Si je ne le fais pas, que je sois damné!
+
+L'INTERPRÈTE.--_Acordo linta._ Avance; on te permet de marcher.
+
+(Il sort avec Parolles.)
+
+LE CAPITAINE, _à l'un d'eux_.--Va dire au comte de Roussillon et à mon
+frère que nous avons pris la bécasse, et que nous la tiendrons
+enveloppée jusqu'à ce que nous ayons de leurs nouvelles.
+
+LE SOLDAT.--Capitaine, j'y vais.
+
+LE CAPITAINE.--Il nous trahira tous, en nous parlant à
+nous-mêmes.--Dis-leur cela.
+
+LE SOLDAT.--Je n'y manquerai pas, capitaine.
+
+LE CAPITAINE.--Jusqu'alors je le tiendrai dans les ténèbres, et bien
+enfermé.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Florence.--Appartement de la maison de la veuve.
+
+_Entrent_ BERTRAND, DIANE.
+
+BERTRAND.--On m'a dit que votre nom était _Fontibel_.
+
+DIANE.--Non, mon brave seigneur, c'est _Diane_.
+
+BERTRAND.--Vous portez le nom d'une déesse, et vous méritez mieux
+encore: mais, âme céleste, l'amour n'a-t-il aucune place dans votre
+belle personne? Si la vive flamme de la jeunesse n'échauffe pas votre
+coeur, vous n'êtes pas une jeune fille, mais une statue. Quand vous
+serez morte, vous serez ce que vous êtes à présent; car vous êtes froide
+et insensible, et à présent vous devriez être telle qu'était votre mère
+lorsque votre être charmant fut engendré.
+
+DIANE.--Elle ne cessa pas d'être honnête alors.
+
+BERTRAND.--Vous le seriez aussi.
+
+DIANE.--Non; ma mère ne fit que remplir un devoir, le devoir, seigneur,
+que vous devez à votre épouse.
+
+BERTRAND.--Ne parlons pas de cela.--Je vous en prie, ne luttez pas
+contre mes serments: j'ai été uni à elle par contrainte; mais vous, je
+vous aime par la douce contrainte de l'amour, et je vous rendrai
+toujours tous les services auxquels vous aurez droit.
+
+DIANE.--Oui, vous êtes à notre service jusqu'à ce que nous vous ayons
+servi; mais lorsqu'une fois vous avez nos roses, vous nous laissez
+seulement les épines pour nous déchirer, et vous insultez à notre
+stérilité.
+
+BERTRAND.--Combien ai-je fait de serments!...
+
+DIANE.--Ce n'est pas le nombre des serments qui fait la vérité, mais un
+voeu simple et sincère fait avec vérité. Nous n'attestons jamais ce qui
+n'est pas sacré, mais nous jurons par le Très-Haut. Dites-moi, je vous
+prie, si je jurais par les attributs suprêmes de Jupiter que je vous
+aime tendrement, en croiriez-vous mes serments, quand je vous aimerais
+mal? Jurer à quelqu'un qu'on l'aime est un serment sans foi et sans
+solidité, lorsqu'on ne jure que pour lui faire un outrage. Ainsi vos
+serments ne sont que des paroles et de frivoles protestations qui ne
+portent aucun sceau, du moins suivant mon opinion.
+
+BERTRAND.--Changez, changez d'opinion. Ne soyez pas si saintement
+cruelle: l'amour est saint, et jamais ma sincérité ne connut l'artifice
+dont vous accusez les hommes. Ne vous éloignez plus, mais rendez-vous au
+désir de mon coeur, qui se ranimera alors. Dites que vous êtes à moi, et
+ce qu'est mon amour au commencement, il le sera toujours.
+
+DIANE.--Je vois que les hommes, dans ces sortes de difficultés,
+fabriquent des cordes que nous laissons bientôt aller
+nous-mêmes.--Donnez-moi cet anneau.
+
+BERTRAND.--Je vous le prêterai, ma chère; mais il n'est pas en mon
+pouvoir de le donner sans retour.
+
+DIANE.--Vous ne voulez pas me le donner, seigneur?
+
+BERTRAND.--C'est un gage d'honneur qui appartient à notre maison, et qui
+m'a été légué par de nombreux ancêtres: ce serait une grande honte pour
+moi dans le monde que de le perdre.
+
+DIANE.--Mon honneur ressemble à votre anneau: ma chasteté est le joyau
+de notre maison, qui m'a été transmis par de nombreux ancêtres, et ce
+serait une grande honte pour moi dans le monde que de le perdre: ainsi,
+votre propre prudence amène l'honneur pour me servir de champion contre
+vos vaines attaques.
+
+BERTRAND.--Tenez, prenez mon anneau. Que ma maison, mon honneur, ma vie
+même soient à vous, et je vous serai soumis.
+
+DIANE.--Quand il sera minuit, frappez à la fenêtre de ma chambre. Je
+prendrai mes précautions pour que ma mère n'entende rien.--Maintenant je
+vous recommande, sous la foi sacrée de la vérité, lorsque vous aurez
+conquis mon lit encore vierge, de n'y rester qu'une heure et de ne pas
+me parler. J'en ai les plus fortes raisons; vous les saurez ensuite,
+lorsque cette bague vous sera rendue; et dans la nuit je mettrai à votre
+doigt un autre anneau qui, dans la suite des temps, pourra attester à
+l'avenir notre union passée. Adieu, jusqu'alors: n'y manquez pas. Vous
+avez conquis en moi une épouse, quoique toutes mes espérances de ce côté
+soient perdues.
+
+BERTRAND.--J'ai conquis le ciel sur la terre en vous recherchant.
+
+(Il sort.)
+
+DIANE.--Puisses-tu vivre longtemps pour remercier le ciel et moi! tu
+pourrais bien finir par là.--Ma mère m'avait instruite de la manière
+dont il me ferait sa cour, comme si elle eût été dans son coeur: elle
+dit que tous les hommes font les mêmes serments: il avait juré de
+m'épouser quand sa femme serait morte, et moi je coucherai avec lui
+quand je serai ensevelie. Puisque les Français sont si trompeurs, se
+marie qui voudra; je veux vivre et mourir vierge; et je ne crois pas que
+ce soit un péché de tromper, sous ce déguisement, un homme qui voulait
+me séduire.
+
+(Elle sort.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Le camp florentin.
+
+_Entrent_ LES DEUX SEIGNEURS FRANÇAIS, _avec deux ou trois soldats_.
+
+PREMIER OFFICIER.--Vous ne lui avez pas donné la lettre de sa mère?
+
+SECOND OFFICIER.--Je la lui ai remise il y a une heure: il y a dedans
+quelque chose qui a fait une vive impression sur son âme, car en la
+lisant il est presque devenu tout d'un coup un autre homme.
+
+PREMIER OFFICIER.--Il s'est attiré un juste blâme en repoussant une si
+bonne femme, une si aimable dame.
+
+SECOND OFFICIER.--Il a surtout encouru la disgrâce éternelle du roi,
+dont la générosité eût fait si volontiers son bonheur[31]. Je vous dirai
+quelque chose, mais vous la tiendrez secrète.
+
+[Note 31: _Who had ever tuned his bounty to sing happiness to him._ Mot
+à mot: «Qui avait mis pour lui sa bonté sur l'air du bonheur.»]
+
+PREMIER OFFICIER.--Quand vous l'aurez dite, elle est morte, et j'en suis
+le tombeau.
+
+SECOND OFFICIER.--Il a séduit ici, dans Florence, une jeune demoiselle
+de très-chaste renommée, et cette nuit même il assouvit sa passion sur
+les ruines de son honneur: il lui a donné son anneau de famille, et il
+se croit heureux d'avoir réussi dans ce pacte coupable.
+
+PREMIER OFFICIER.--Que Dieu diffère notre révolte! Ce que nous sommes
+quand nous sommes abandonnés à nous-mêmes!
+
+SECOND OFFICIER.--De vrais traîtres à nous-mêmes. Et comme dans le cours
+ordinaire de toutes les trahisons, nous les voyons toujours se révéler
+elles-mêmes à mesure qu'elles avancent vers leur infâme but; c'est ainsi
+que celui qui, par cette action, conspire contre son propre honneur,
+laisse déborder lui-même le torrent.
+
+PREMIER OFFICIER.--N'est-ce pas un crime damnable d'être les hérauts de
+nos desseins criminels?--Nous n'aurons donc pas sa compagnie ce soir?
+
+SECOND OFFICIER.--Non, jusqu'après minuit, car sa ration est d'une
+heure.
+
+PREMIER OFFICIER.--Elle s'avance à grands pas.--Je voudrais bien qu'il
+entendît anatomiser son compagnon, afin qu'il pût avoir la mesure de son
+jugement, où il avait si précieusement établi cette fausse monnaie.
+
+SECOND OFFICIER.--Nous ne nous occuperons pas de lui jusqu'à ce qu'il
+vienne, car sa présence doit être le jouet de l'autre.
+
+PREMIER OFFICIER.--En attendant, qu'entendez-vous dire de cette guerre?
+
+SECOND OFFICIER.--J'entends dire qu'il y a une ouverture de paix.
+
+PREMIER OFFICIER.--Et même, je vous l'assure, une paix conclue.
+
+SECOND OFFICIER.--Que va donc faire le comte de Roussillon?
+Voyagera-t-il, ou retournera-t-il en France?
+
+PREMIER OFFICIER.--Je vois bien par cette question que vous n'êtes pas
+dans sa confidence.
+
+SECOND OFFICIER.--Dieu m'en préserve, monsieur! car alors j'aurais
+grande part à ses actions.
+
+PREMIER OFFICIER.--Sa femme, il y a environ deux mois, a fui sa maison:
+son prétexte était d'aller faire un pèlerinage à Saint-Jacques-le-Grand;
+elle a accompli cette religieuse entreprise avec la piété la plus
+austère; la sensibilité de sa nature est devenue la proie de son
+chagrin; enfin, elle y a rendu les derniers soupirs, et maintenant elle
+chante dans le ciel.
+
+SECOND OFFICIER.--Sur quoi cette nouvelle est-elle appuyée?
+
+PREMIER OFFICIER.--En grande partie sur ses propres lettres, qui
+garantissent la vérité du récit jusqu'à l'instant de sa mort; et sa
+mort, qu'elle ne pouvait pas annoncer elle-même, est fidèlement
+confirmée par le curé du lieu.
+
+SECOND OFFICIER.--Le comte est-il instruit de cet événement?
+
+PREMIER OFFICIER.--Oui; et dans toutes ses particularités, de point en
+point, jusqu'à la plus parfaite certitude de la vérité.
+
+SECOND OFFICIER.--Je suis bien fâché qu'il soit joyeux de cela.
+
+PREMIER OFFICIER.--Comme nous nous empressons quelquefois de nous
+réjouir de nos pertes!
+
+SECOND OFFICIER.--Et comme nous nous empressons d'autres fois de noyer
+nos gains dans les larmes! L'honneur distingué que sa valeur s'est
+acquis ici va être accueilli dans sa patrie par une honte aussi grande.
+
+PREMIER OFFICIER.--La trame de notre vie est un tissu de bien et de mal:
+nos vertus seraient trop fières si nos fautes ne les châtiaient, et nos
+crimes seraient au désespoir s'ils n'étaient consolés par nos
+vertus.--Eh bien! où est votre maître?
+
+LE DOMESTIQUE.--Dans la rue il a rencontré le duc, dont il a pris
+solennellement congé: Sa Seigneurie va partir demain matin pour la
+France. Le duc lui a offert des lettres de recommandation pour le roi.
+
+SECOND OFFICIER.--Elles ne sont rien moins que nécessaires, quand la
+recommandation serait encore plus forte qu'elle ne peut l'être.
+
+(Entre Bertrand.)
+
+LE PREMIER OFFICIER, _répondant à l'autre_.--En effet, elles ne peuvent
+être trop flatteuses pour adoucir l'aigreur du roi.--Voici le comte qui
+s'avance.--Eh bien! comte, ne sommes-nous pas après minuit?
+
+BERTRAND.--J'ai, cette nuit, expédié seize affaires d'un mois de travail
+chacune, dont j'ai abrégé le succès: j'ai pris congé du duc, fait mes
+adieux à ses parents, enterré une femme, pris le deuil pour elle, écrit
+à madame ma mère que je reviens, préparé mes équipages et ma suite; et,
+entre les intervalles de ces diverses expéditions, j'ai pourvu à
+d'autres affaires plus délicates: la dernière était la plus importante,
+mais elle n'est pas encore finie.
+
+SECOND OFFICIER.--Si l'affaire présente quelque difficulté et que vous
+partiez d'ici ce matin, il faudra que Votre Seigneurie use de diligence.
+
+BERTRAND.--Je dis que l'affaire n'est pas finie, parce que j'ai quelque
+peur d'en entendre parler dans la suite.--Mais aurons-nous ce dialogue
+entre ce faquin et le soldat?--Allons, faites paraître devant nous ce
+prétendu modèle: il m'a trompé, comme un oracle à double sens.
+
+SECOND OFFICIER.--Qu'on l'amène. (_Les soldats sortent._) Le pauvre
+malheureux a passé toute la nuit dans les ceps.
+
+BERTRAND.--Il n'y a pas de mal à cela: ses talons l'ont bien mérité,
+pour avoir usurpé si longtemps les éperons[32]. Comment se
+comporte-t-il?
+
+[Note 32: On sait que les éperons étaient un des signes distinctifs du
+chevalier.]
+
+PREMIER OFFICIER.--J'ai déjà eu l'honneur de dire à Votre Seigneurie que
+ce sont les ceps qui le portent: mais, pour vous répondre dans le sens
+que vous entendez, il pleure comme une fille qui a répandu son lait; il
+s'est confessé à Morgan, qu'il croit être un religieux, depuis la
+première lueur de sa mémoire jusqu'à l'instant fatal où il a été mis
+dans les ceps. Et que croyez-vous qu'il a confessé?
+
+BERTRAND.--Rien qui me concerne, n'est-ce pas?
+
+SECOND OFFICIER.--On a écrit sa confession, et on la lira devant lui. Si
+Votre Seigneurie s'y rencontre, comme je le crois, il faut que vous ayez
+la patience de l'entendre.
+
+(Les soldats entrent conduisant Parolles les yeux bandés.)
+
+BERTRAND.--Que la peste l'étouffé! Comme il est affublé!--Il ne peut
+rien dire de moi. Silence, silence!
+
+PREMIER OFFICIER.--Voilà le colin-maillard qui vient. (_Haut._) _Porto
+tartarossa._
+
+L'INTERPRÈTE, _à Parolles_.--Le général demande les instruments de
+torture. Que voulez-vous dire dans cela?
+
+PAROLLES.--J'avouerai tout ce que je sais, sans qu'il soit besoin de
+contrainte. Quand vous me hacheriez comme chair à pâté, je ne pourrais
+rien dire de plus.
+
+L'INTERPRÈTE.--_Bosko chicurmurco._
+
+SECOND OFFICIER.--_Boblibindo chicurmurco._
+
+L'INTERPRÈTE, _à l'officier_.--Vous êtes un général miséricordieux. (_A
+Parolles._) Notre général vous ordonne de répondre à ce que je vais vous
+demander, d'après cet écrit.
+
+PAROLLES.--Et j'y répondrai avec vérité, comme j'espère vivre.
+
+L'INTERPRÈTE, _lisant un interrogatoire par écrit_.--_D'abord lui
+demander quelle est la force du duc en fait de chevaux._ Que
+répondez-vous à cela?
+
+PAROLLES.--Cinq ou six mille chevaux environ, mais affaiblis et hors de
+service: les troupes sont toutes dispersées, et les chefs sont de
+pauvres hères: c'est ce que je certifie sur ma réputation, et sur mon
+espoir de vivre.
+
+L'INTERPRÈTE.--Coucherai-je par écrit votre réponse?
+
+PAROLLES.--Oui, et j'en ferai serment comme il vous plaira.
+
+BERTRAND.--Oh! cela lui est bien égal! (_A part._) Quel misérable
+poltron!
+
+PREMIER OFFICIER, _à Bertrand, avec ironie_.--Vous vous trompez,
+seigneur. C'est monsieur Parolles; ce brave militaire (c'était là sa
+phrase ordinaire) qui portait toute la théorie de la guerre dans le
+noeud de son écharpe, et toute la pratique dans le fourreau de son
+poignard.
+
+SECOND OFFICIER.--Je ne me fierai jamais à un homme, parce qu'il aura
+soin de tenir son épée luisante; ni ne croirai qu'il possède tous les
+mérites, parce qu'il porte bien son uniforme.
+
+L'INTERPRÈTE, _à Parolles_.--Allons, la réponse est écrite.
+
+PAROLLES.--Oui, cinq ou six mille chevaux environ, comme je l'ai
+dit.--Je veux dire le nombre juste, ou à peu de chose près.
+Écrivez-le;--car je veux dire la vérité.
+
+PREMIER OFFICIER.--Il approche de la vérité là-dessus.
+
+BERTRAND.--Mais, vu la manière dont il le dit, je ne choisirai pas mes
+mots pour l'en remercier, vu la manière dont il l'a dit.
+
+PAROLLES.--De pauvres hères: je vous prie, écrivez-le.
+
+L'INTERPRÈTE.--Bon; cela est écrit.
+
+PAROLLES.--Je vous en remercie bien. La vérité est la vérité. Ce sont de
+bien pauvres hères!
+
+L'INTERPRÈTE, _lisant_.--_Lui demander quelle est la force de son
+infanterie._ (_A Parolles._) Que dites-vous de cela?
+
+PAROLLES.--Sur ma foi, monsieur, quand je n'aurais plus que cette heure
+à vivre, je dirai la vérité.--Voyons. Spurio, cent cinquante; Sébastien,
+autant; Corambus autant; Guiltian, Cosmo, Lodovick, et Gratii, deux cent
+cinquante chacun; ma compagnie, Chitopher, Vaumont, Bentii, chacun deux
+cent cinquante; en sorte que toute la troupe, tant sains que malades, ne
+monte pas, sur ma vie, à quinze mille hommes: et il y en a la moitié qui
+n'oseraient pas secouer la neige de leur pourpoint, de crainte de tomber
+eux-mêmes en morceaux.
+
+BERTRAND.--Que lui fera-t-on?
+
+PREMIER OFFICIER, _à Bertrand_.--Rien autre chose que de le remercier.
+(_A l'interprète._) Interrogez-le sur mon état, et sur le crédit dont je
+jouis près du duc.
+
+L'INTERPRÈTE, _à Parolles_.--Allons; cela est écrit. (_Lisant._) _Vous
+lui demanderez encore s'il y a dans le camp un certain capitaine
+Dumaine, un Français: quelle est sa réputation auprès du duc; quelles
+sont sa valeur, sa probité, et son expérience dans la guerre; ou s'il ne
+croit pas qu'il fût possible avec de bonnes sommes d'or de le corrompre
+et de l'engager à la révolte._ (_A Parolles_.) Que dites-vous de
+ceci? Qu'en savez-vous?
+
+PAROLLES.--Je vous en conjure, laissez-moi répondre en détail à ces
+questions: faites-moi les demandes séparément.
+
+L'INTERPRÈTE.--Connaissez-vous ce capitaine Dumaine?
+
+PAROLLES.--Je le connais: il était apprenti boucher à Paris, d'où il a
+été chassé à coups de fouet pour avoir donné un enfant à la servante du
+shérif[33], une pauvre innocente, muette, qui ne pouvait lui dire _non_.
+
+[Note 33: Shakspeare place un shérif à Paris; mais shérif veut dire ici
+prévôt.]
+
+(Dumaine, en colère, lève la main.)
+
+BERTRAND.--Allons, avec votre permission, tenez vos mains;--quoique je
+sache bien que sa cervelle soit vouée à la première tuile qui tombera.
+
+L'INTERPRÈTE.--Ce capitaine est-il dans le camp du duc de Florence?
+
+PAROLLES.--A ma connaissance, il y est: c'est un pouilleux.
+
+PREMIER OFFICIER, _à Bertrand qui le regarde_.--Allons, ne me
+considérez pas tant; nous entendrons parler tout à l'heure de Votre
+Seigneurie.
+
+L'INTERPRÈTE.--Quel cas en fait le duc?
+
+PAROLLES.--Le duc ne le connaît que pour un de mes mauvais officiers, et
+il m'écrivit l'autre jour de le renvoyer de la troupe: je crois que j'ai
+sa lettre dans ma poche.
+
+L'INTERPRÈTE.--Ma foi, nous allons l'y chercher.
+
+PAROLLES.--En conscience je ne sais pas: mais ou elle y est, ou elle est
+enfilée avec les autres lettres du duc, dans ma tente.
+
+L'INTERPRÈTE _le fouillant_.--La voici: voici un papier: vous le
+lirai-je?
+
+PAROLLES.--Je ne sais pas si c'est cela, ou non.
+
+BERTRAND, _à demi-voix_.--Notre interprète fait bien son rôle.
+
+PREMIER OFFICIER.--A merveille.
+
+L'INTERPRÈTE _lisant_.--_Diane.--Le comte est un fou, et chargé d'or..._
+
+PAROLLES.--Ce n'est pas la lettre du duc, monsieur: c'est un
+avertissement à une honnête fille de Florence, nommée Diane, de se
+défier des séductions d'un certain comte de Roussillon, un jeune et
+frivole étourdi, mais avec tout cela fort débauché.--Je vous en prie,
+monsieur, remettez cela dans ma poche.
+
+L'INTERPRÈTE.--Non: il faut d'abord que je le lise, avec votre
+permission.
+
+PAROLLES.--Mes intentions là-dedans, je le proteste, étaient fort
+honnêtes en faveur de cette jeune fille; car je connais le comte pour un
+jeune suborneur très-dangereux: c'est une baleine pour les vierges, qui
+dévore tout le fretin qu'elle rencontre.
+
+BERTRAND.--Maudit scélérat! double scélérat!
+
+L'INTERPRÈTE _lit la note_.--«Quand il prodigue les serments, dites-lui
+de laisser tomber de l'or, et prenez-le. Dès qu'il porte en compte, il
+ne paye jamais le compte. Un marché bien fait est à demi-gagné; faites
+donc un marché, et faites-le bien. Jamais il ne paye ses arriérés;
+faites-vous payer d'avance, et dites, Diane, qu'un soldat vous a dit
+cela. Il faut épouser les hommes, il ne faut pas embrasser les garçons;
+car comptez bien que le comte est étourdi: je sais, moi, qu'il payera
+bien d'avance, mais non pas quand il devra. Tout à vous, comme il vous
+le jurait à l'oreille.
+
+«Parolles.»
+
+BERTRAND.--Je veux qu'il soit fustigé à travers les rangs de l'armée,
+avec cet écrit sur le front.
+
+SECOND OFFICIER, _avec ironie_.--C'est votre ami dévoué, monsieur, ce
+savant polyglotte[34], ce soldat si puissant par les armes.
+
+[Note 34: _Linguist._]
+
+BERTRAND.--Je pouvais tout endurer auparavant, hormis un chat; et
+maintenant il est un chat pour moi.
+
+L'INTERPRÈTE, _à Parolles_.--Je m'aperçois, monsieur, aux regards de
+notre général, que nous aurions envie de vous pendre.
+
+PAROLLES.--La vie, monsieur, à quelque prix que ce soit; non pas que
+j'aie peur de mourir, mais uniquement parce que mes péchés étant en
+grand nombre, je voudrais m'en repentir le reste de mes jours.
+Laissez-moi vivre, monsieur, dans une prison, dans les fers, ou partout
+ailleurs, pourvu que je vive.
+
+L'INTERPRÈTE.--Nous verrons ce qu'il y aura à faire, pourvu que vos
+aveux soient francs: ainsi, revenons à ce capitaine Dumaine: vous avez
+déjà répondu sur l'opinion qu'en avait le duc, sur sa valeur aussi: et
+sa probité, qu'en dites-vous?
+
+PAROLLES.--Monsieur, il volerait un oeuf dans une abbaye[35]: pour les
+rapts et les enlèvements, il égale Nessus. Il fait profession de manquer
+à ses serments; et pour les rompre, il est plus fort qu'Hercule. Il vous
+mentira, monsieur, avec une si prodigieuse volubilité, qu'il vous ferait
+prendre la vérité pour une folle. L'ivrognerie est sa plus grande vertu;
+car il boira jusqu'à s'enivrer comme un porc; et dans son sommeil il ne
+fait guère de mal, si ce n'est aux draps qui l'enveloppent: mais on
+connaît ses habitudes, et on le couche sur la paille. Il me reste bien
+peu de chose à ajouter, monsieur, sur l'honnêteté, il a tout ce qu'un
+honnête homme ne doit pas avoir, et rien de ce que doit avoir un honnête
+homme.
+
+[Note 35: C'est-à-dire, il se ferait pendre pour un liard.]
+
+PREMIER OFFICIER.--Je commence à l'aimer pour ce qu'il dit de moi.
+
+BERTRAND.--Pour cette description de votre honnêteté? Que la peste
+l'étouffe pour ce qui me concerne, moi! Il devient de plus en plus un
+chat!
+
+L'INTERPRÈTE, _à Parolles_.--Que dites-vous de son expérience dans la
+guerre?
+
+PAROLLES.--En conscience, monsieur, il a battu le tambour devant les
+tragédiens anglais. Le calomnier, je ne le veux pas. Et je n'en sais pas
+davantage sur sa science militaire, excepté que dans ce pays-là il a eu
+l'honneur d'être officier dans un endroit qu'on appelle _Mile-end_[36],
+avec l'emploi d'apprendre à doubler les files[37]. Je voudrais lui faire
+tout l'honneur que je puis, mais je ne suis pas certain de ce fait.
+
+[Note 36: Hôpital et manufacture de Londres.]
+
+[Note 37: Équivoque sur _file_, fil d'archal et file de soldats.]
+
+PREMIER OFFICIER.--Il dépasse tellement la scélératesse ordinaire, que
+son caractère se rachète par la rareté.
+
+BERTRAND.--Que la peste l'étrangle! c'est toujours un chat.
+
+L'INTERPRÈTE, _à Parolles_.--Puisque vous faites si peu de cas de ses
+qualités, je n'ai pas besoin de vous demander si l'or pourrait le
+débaucher?
+
+PAROLLES.--Monsieur, pour un quart d'écu il vendra sa part de salut et
+son droit d'héritage dans le ciel; il renoncera à la substitution pour
+tous ses descendants et l'aliénera à perpétuité sans retour.
+
+L'INTERPRÈTE.--Et son frère, l'autre capitaine Dumaine?
+
+SECOND OFFICIER.--Pourquoi le questionne-t-il sur mon compte?
+
+L'INTERPRÈTE.--Répondez: qu'est-il?
+
+PAROLLES.--C'est un corbeau du même nid. Il n'est pas tout à fait aussi
+grand que l'autre en bonté, mais il l'est bien plus en méchanceté. Il
+surpasse son frère en lâcheté, et cependant son frère passe pour un des
+plus grands poltrons qu'il y ait; dans une retraite, il court mieux que
+le moindre valet; mais, ma foi, quand il faut charger, il est sujet aux
+crampes.
+
+L'INTERPRÈTE.--Si l'on vous fait grâce de la vie, entreprendrez-vous de
+trahir le Florentin?
+
+PAROLLES.--Oui, et le capitaine de sa cavalerie aussi, le comte de
+Roussillon.
+
+L'INTERPRÈTE.--Je vais le dire à l'oreille du général et savoir ses
+intentions.
+
+PAROLLES.--Je ne veux plus entendre de tambours: malédiction sur tous
+les tambours! C'était uniquement pour paraître rendre un service et pour
+en imposer à ce jeune débauché de comte que je me suis jeté dans le
+péril; et cependant qui aurait jamais soupçonné une embuscade là où j'ai
+été pris?
+
+L'INTERPRÈTE, _revenant à lui comme avec la réponse du général_.--Il n'y
+a point de remède, monsieur: il vous faut mourir. Le général dit que
+vous, qui avez si lâchement dévoilé les secrets de votre armée et fait
+de si indignes portraits d'officiers qui jouissent de la plus haute
+estime, vous n'êtes bon à rien dans le monde: ainsi il vous faut mourir.
+Allons, bourreau, abats-lui la tête.
+
+PAROLLES.--O mon Dieu! monsieur, laissez-moi la vie, ou laissez-moi du
+moins voir ma mort.
+
+L'INTERPRÈTE.--Vous allez la voir; et faites vos adieux à tous vos amis.
+(_Il lui ôte son bandeau._) Tenez, regardez autour de vous.
+Connaissez-vous quelqu'un ici?
+
+BERTRAND.--Bonjour, brave capitaine.
+
+SECOND OFFICIER.--Dieu vous bénisse, capitaine Parolles!
+
+PREMIER OFFICIER.--Dieu soit avec vous, noble capitaine!
+
+SECOND OFFICIER.--Capitaine, de quoi me chargez-vous pour le seigneur
+Lafeu? Je pars pour la France.
+
+PREMIER OFFICIER.--Digne capitaine, voulez-vous me donner une copie de
+ce sonnet que vous avez adressé à Diane en faveur du comte de
+Roussillon? Si je n'étais pas un poltron, je vous y forcerais: mais
+adieu, portez-vous bien.
+
+L'INTERPRÈTE.--Vous êtes perdu, capitaine: il n'y a plus rien en vous
+qui tienne encore que votre écharpe.
+
+PAROLLES.--Qui pourrait ne pas succomber sous un complot?
+
+L'INTERPRÈTE.--Si vous pouviez trouver un pays où il n'y eût que des
+femmes aussi déshonorées que vous, vous pourriez commencer une nation
+bien impudente. Adieu, je pars pour la France aussi; nous y parlerons de
+vous.
+
+(Ils sortent.)
+
+PAROLLES.--Eh bien! je suis encore reconnaissant. Si mon coeur était
+fier, il se briserait à cette aventure.--Je ne serai plus capitaine;
+mais je veux manger et boire et dormir aussi à mon aise qu'un capitaine.
+Ce que je suis encore me fera vivre. Que celui qui se connaît pour un
+fanfaron tremble à ce dénoûment, car il arrivera que tout fanfaron sera
+convaincu à la fin d'être un âne. Va te rouiller, mon épée; ne rougissez
+plus, mes joues; et toi, Parolles, vis en sûreté dans ta honte. Puisque
+tu es dupé, prospère par la duperie; il y a de la place et des
+ressources pour tout le monde, je vais les chercher.
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+A Florence.--Une chambre dans la maison de la veuve.
+
+_Entrent_ HÉLÈNE, LA VEUVE, DIANE.
+
+HÉLÈNE.--Afin de vous convaincre que je ne vous ai pas fait d'injure, un
+des plus grands princes du monde chrétien sera ma caution; il faut
+nécessairement qu'avant d'accomplir mes desseins je me prosterne devant
+son trône. Il fut un temps où je lui rendis un service important,
+presque aussi cher que sa vie; un service, dont la reconnaissance
+pénétrerait le sein de pierre du Tartare même pour en faire sortir des
+remerciements. Je suis informée que Sa Majesté est à Marseille, et nous
+avons un cortége convenable pour nous conduire dans cette ville. Il faut
+que vous sachiez que l'on me croit morte. L'armée étant licenciée, mon
+mari retourne chez lui, et, avec le secours du ciel et l'agrément du roi
+mon bon maître, nous y serons rendues avant notre hôte.
+
+LA VEUVE.--Douce dame, jamais vous n'avez eu de serviteur qui se soit
+chargé avec plus de zèle de vos affaires.
+
+HÉLÈNE.--Ni vous, madame, n'avez eu d'ami dont les pensées travaillent
+avec plus d'ardeur à récompenser votre affection: ne doutez pas que le
+ciel ne m'ait conduite chez vous pour assurer la dot de votre fille,
+comme il l'a destinée à être mon appui et mon moyen pour gagner mon
+mari. Mais que les hommes sont étranges de pouvoir user avec tant de
+plaisir de ce qu'ils détestent, lorsque, se fiant imprudemment à leurs
+pensées déçues, ils souillent la nuit sombre! Ainsi, la débauche se
+repaît de l'objet de ses dégoûts à la place de ce qui est absent. Mais
+nous parlerons plus tard de cela.--Vous, Diane, il vous faudra souffrir
+encore pour moi quelque chose, sous là direction de mes faibles
+instructions.
+
+DIANE.--Que l'honneur et la mort s'accordent ensemble dans ce que vous
+m'imposerez, et je suis à vous pour souffrir ce que vous voudrez.
+
+HÉLÈNE.--Cependant je vous prie... Mais bientôt le temps amènera la
+saison de l'été, où les églantiers auront des feuilles aussi bien que
+des épines, et seront aussi charmants qu'ils sont piquants. Il faut que
+nous partions; notre voiture est prête, et le temps nous presse. _Tout
+va bien qui finit bien._ La fin est la couronne des entreprises; quelle
+que soit la carrière, c'est la fin qui en décide la gloire.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+En Roussillon.--Appartement dans le palais de la comtesse.
+
+_Entrent_ LA COMTESSE, LAFEU, LE BOUFFON.
+
+LAFEU.--Non, non; votre fils a été égaré par un faquin en taffetas, dont
+l'infâme safran vous teindrait de cette couleur toute la molle et
+flexible jeunesse d'une nation. Sans ceci, votre belle-fille vivrait
+encore, et votre fils, qui est ici en France, serait bien plus avancé
+par le roi sans ce bourdon à queue bigarrée.
+
+LA COMTESSE.--Je voudrais bien ne l'avoir jamais connu, il a tué la plus
+vertueuse femme dont la création ait fait l'honneur à la nature. Quand
+elle aurait été de mon sang et qu'elle m'eût coûté les tendres
+gémissements d'une mère, jamais ma tendresse pour elle n'eût pu être
+plus profonde.
+
+LAFEU.--C'était une bonne dame: nous pouvons bien cueillir mille salades
+avant d'y retrouver une herbe pareille.
+
+LE BOUFFON.--Oh! oui, monsieur; elle était ce qu'est la douce marjolaine
+dans une salade, ou plutôt l'_herbe de grâce_[38].
+
+[Note 38: _La rue._]
+
+LAFEU.--Ce ne sont pas là des herbes à salade, faquin, ce sont dès
+herbes pour le nez.
+
+LE BOUFFON.--Je ne suis pas un grand Nabuchodonosor, monsieur; je ne me
+connais pas beaucoup en herbes.
+
+LAFEU.--Qui fais-tu profession d'être? coquin ou fou?
+
+LE BOUFFON.--Fou, monsieur, au service d'une femme, et coquin au service
+d'un homme.
+
+LAFEU.--Que veut dire cette distinction?
+
+LE BOUFFON.--Je voudrais escamoter à un homme sa femme et faire son
+service.
+
+LAFEU.--Comme cela, vraiment, tu serais un coquin à son service.
+
+BOUFFON.--Et je donnerais à sa femme ma marotte[39] pour faire son
+service.
+
+[Note 39: Court bâton surmonté d'une tête; c'était le sceptre des fous.]
+
+LAFEU.--Allons, j'en conviens, tu es à la fois un coquin et un fou.
+
+LE BOUFFON.--A votre service.
+
+LAFEU.--Non, non, non.
+
+LE BOUFFON.--Eh bien! monsieur, si je ne vous sers pas, je puis servir
+un aussi grand prince que vous.
+
+LAFEU.--Qui est-ce? Est-ce un Français?
+
+LE BOUFFON.--Ma foi, monsieur, il a un nom anglais, mais sa physionomie
+est plus chaude[40] en France qu'en Angleterre.
+
+[Note 40: Allusion à la maladie française, _Morbus gallicus_.]
+
+LAFEU.--Quel est ce prince?
+
+LE BOUFFON.--Le prince noir, monsieur: _Alias_, le prince des ténèbres;
+_Alias_, le diable.
+
+LAFEU.--Arrête-là, voilà ma bourse. Je ne te la donne pas pour te
+débaucher du service du maître dont tu parles: continue de le servir.
+
+LE BOUFFON.--Je suis né dans un pays de bois, monsieur, et j'ai toujours
+aimé un grand feu, et le maître dont je parle entretient toujours bon
+feu. Mais puisqu'il est le prince du monde, que sa noblesse se tienne à
+sa cour. Je suis, moi, pour la maison à porte étroite, que je crois trop
+petite pour que la pompe puisse y passer; quelques personnes qui
+s'humilient le pourront; mais le grand nombre sera trop frileux et trop
+délicat, et ils préféreront le chemin fleuri qui conduit à la porte
+large et au grand brasier.
+
+LAFEU.--Va ton chemin: je commence à être las de toi, et je t'en
+préviens d'avance, parce que je ne voudrais pas me disputer avec toi.
+Va-t'en; veille à ce qu'on ait bien soin de mes chevaux sans tour de ta
+façon.
+
+LE BOUFFON.--Si je leur joue quelques tours, ce ne seront jamais que des
+tours de rosse; ce qui est leur droit par la loi de nature.
+
+(Il sort.)
+
+LAFEU.--Un rusé coquin, un mauvais drôle!
+
+LA COMTESSE.--C'est vrai. Feu mon seigneur s'en divertissait beaucoup.
+C'est par sa volonté qu'il reste ici, et il s'en autorise pour se
+permettre ses impertinences. Et en effet, il n'a aucune marche réglée:
+il court où il veut.
+
+LAFEU.--Il me plaît beaucoup; ses bouffonneries ne sont pas hors de
+saison.--J'allais vous dire que depuis que j'ai appris la mort de cette
+bonne dame, et que monseigneur votre fils était sur le point de revenir
+chez lui, j'ai prié le roi mon maître de parler en faveur de ma fille:
+c'est Sa Majesté qui, gracieusement, m'en fit elle-même la première
+proposition, lorsque tous les deux étaient encore mineurs. Le roi m'a
+promis de l'effectuer; et pour éteindre le ressentiment qu'il a conçu
+contre votre fils, il n'y a pas de meilleur moyen. Votre Seigneurie
+goûte-t-elle cela?
+
+LA COMTESSE.--J'en suis très-satisfaite, seigneur, et je désire que cela
+s'accomplisse heureusement.
+
+LAFEU.--Sa Majesté revient en poste de Marseille avec un corps aussi
+vigoureux que lorsqu'elle ne comptait que trente ans; elle sera ici
+demain, ou je suis trompé par un homme qui m'a rarement induit en erreur
+dans ces sortes d'avis.
+
+LA COMTESSE.--J'ai bien de la joie d'espérer le revoir encore avant de
+mourir. J'ai des lettres qui m'annoncent que mon fils sera ici ce soir.
+Je conjure Votre Seigneurie de rester avec moi jusqu'à ce qu'ils se
+soient rencontrés.
+
+LAFEU.--Madame, j'étais occupé à songer de quelle manière je pourrais
+être admis en sa présence.
+
+LA COMTESSE.--Vous n'avez besoin, monsieur, que de faire valoir vos
+droits honorables.
+
+LAFEU.--Madame, j'en ai fait un usage bien téméraire, mais je rends
+grâces à Dieu de ce qu'ils durent encore.
+
+(Le bouffon revient.)
+
+LE BOUFFON.--Oh! madame, voilà monseigneur votre fils avec un morceau de
+velours sur la figure; s'il y a ou non une cicatrice dessous, le velours
+le sait: mais c'est un fort beau morceau de velours: sa joue gauche est
+une joue de première qualité, mais il porte sa joue droite toute nue.
+
+LA COMTESSE.--Une noble blessure, une blessure noblement gagnée est une
+belle livrée d'honneur: il y a apparence qu'elle est de cette espèce.
+
+LE BOUFFON.--Mais c'est une figure qui a l'air d'être grillée.
+
+LAFEU.--Allons voir votre fils, je vous prie. J'ai hâte de causer avec
+ce jeune et noble soldat.
+
+LE BOUFFON.--Ma foi, ils sont une douzaine en élégants et fins chapeaux,
+avec de galantes plumes qui s'inclinent et font la révérence à tout le
+monde.
+
+(Tous sortent.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Marseille.--Une rue.
+
+_Entrent_ HÉLÈNE, LA VEUVE, DIANE, _et deux domestiques_.
+
+HÉLÈNE.--Certainement vous devez être excédée de courir ainsi la poste
+jour et nuit: nous ne pouvons faire autrement; mais puisque vous avez
+déjà sacrifié tant de jours et de nuits, et fatigué vos membres délicats
+pour me rendre service, soyez-en sûre, vous êtes si profondément
+enracinée dans ma reconnaissance, que rien ne saurait vous en
+arracher.--Dans des temps plus heureux... (_Entre un officier de la
+fauconnerie_[41].) Ce gentilhomme pourrait peut-être m'obtenir une
+audience du roi, s'il voulait employer son crédit.--Dieu vous garde,
+monsieur.
+
+[Note 41: _stringer_, dérivé d'_ostercus_.]
+
+LE GENTILHOMME.--Et vous aussi, madame.
+
+HÉLÈNE.--Monsieur, je vous ai vu à la cour de France.
+
+LE GENTILHOMME.--J'y ai passé quelque temps.
+
+HÉLÈNE.--Je pense, monsieur, que vous n'êtes pas déchu de la réputation
+d'être obligeant; c'est pourquoi, poussée par une nécessité
+très-pressante qui met de côté les compliments, je vous mets à même de
+faire usage de vos vertus, et je vous en serai éternellement
+reconnaissante.
+
+LE GENTILHOMME.--Que désirez-vous?
+
+HÉLÈNE.--Que vous ayez la bonté de donner ce petit mémoire au roi et de
+vouloir bien m'aider de tout votre crédit pour obtenir la faveur de lui
+être présentée.
+
+LE GENTILHOMME.--Le roi n'est point ici.
+
+HÉLÈNE.--Il n'est point ici, monsieur?
+
+LE GENTILHOMME.--Non, en vérité. Il est parti d'ici hier au soir, et
+avec plus de précipitation qu'il n'a coutume.
+
+LA VEUVE.--Grand Dieu! toutes nos peines sont perdues!
+
+HÉLÈNE.--_Tout est bien qui finit bien_, quoique le sort nous paraisse
+si contraire et les moyens si défavorables. (_Au gentilhomme._) De
+grâce, où est-il allé?
+
+LE GENTILHOMME.--Vraiment, à ce que j'ai entendu dire, il est parti pour
+le Roussillon, où je vais aussi.
+
+HÉLÈNE.--Je vous en conjure, monsieur, comme probablement vous verrez le
+roi avant moi, de remettre ce petit mémoire entre les mains de Sa
+Majesté; j'espère que vous n'en recevrez aucun blâme et que vous serez,
+au contraire, bien aise de la peine que vous aurez prise. J'arriverai
+après vous avec toute la diligence qu'il nous sera possible de faire.
+
+LE GENTILHOMME.--Je ferai cela pour vous obliger.
+
+HÉLÈNE.--Et vous verrez qu'on vous en remerciera bien, sans ce qui
+pourra en arriver de plus.--Il nous faut remonter à cheval. (_A sa
+suite._) Allez, allez, faites vite tout préparer.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+La scène est en Roussillon.--Une cour intérieure dans le palais de la
+comtesse.
+
+_Entrent_ LE BOUFFON, PAROLLES.
+
+PAROLLES.--Mon cher monsieur Lavatch, donnez cette lettre à monseigneur
+Lafeu. J'ai autrefois, monsieur, été mieux connu de vous quand j'étais
+revêtu d'habits plus frais; mais aujourd'hui je suis tombé dans le fossé
+de la Fortune, et j'exhale une forte odeur de sa cruelle disgrâce.
+
+LE BOUFFON.--Ma foi, les disgrâces de la fortune sont bien mal tenues,
+si tu sens aussi fort que tu le dis. Je ne veux plus désormais manger de
+poisson au beurre de la Fortune. Je te prie, mets-toi au-dessous du
+vent.
+
+PAROLLES.--Oh! vous n'avez pas besoin, monsieur, de vous boucher le nez;
+je ne parlais que par métaphore.
+
+LE BOUFFON.--En vérité, monsieur, si vos métaphores[42] sentent mauvais,
+je me boucherai le nez, et je le ferais devant les métaphores de qui que
+ce soit.--Allons, je t'en prie, éloigne-toi.
+
+[Note 42: Shakspeare fait ici la faute en donnant le précepte.
+
+_Quoniam hæc_, dit Cicéron, _vel summa laus est in verbis transferendis
+ut sensim feriat id quod translatum sit, fugienda est omnis turpitudo
+earum rerum, ad quas eorum animos qui audiunt trahet similitudo. Nolo
+morte dici Africani castratam esse rempublicam. Nolo stercus curiæ dici
+Glauciam._ (De Orat.)]
+
+PAROLLES.--Monsieur, je vous en conjure, remettez pour moi ce papier.
+
+LE BOUFFON.--Pouah!--Éloigne-toi, je te prie; un papier de la chaise
+percée de la Fortune pour donner à un gentilhomme! Tiens, le voici
+lui-même. (_Entre Lafeu. A Lafeu._) Voici un minet de la Fortune,
+monsieur, ou du petit chat de la Fortune (mais un petit chat qui ne sent
+pas le musc), qui est tombé dans le sale réservoir de ses disgrâces,
+d'où, comme il le dit, il est sorti tout fangeux. Je vous prie,
+monsieur, de traiter la carpe du mieux que vous pourrez, car il a l'air
+d'un vaurien bien pauvre, bien déchu, ingénieux, fou et fripon. Je
+compatis à son malheur avec mes sourires de consolation, et je
+l'abandonne à Votre Seigneurie.
+
+PAROLLES.--Monseigneur, je suis un homme que la Fortune a cruellement
+égratigné.
+
+LAFEU.--Et que voulez-vous que j'y fasse? il est trop tard maintenant
+pour lui rogner les ongles. Quel est le mauvais tour que vous avez joué
+à la Fortune pour qu'elle vous ait si fort égratigné; car c'est par
+elle-même une fort bonne dame, qui ne souffre pas que les coquins
+prospèrent longtemps à son service? Tenez, voilà un quart d'écu pour
+vous; que les juges de paix vous réconcilient, vous et la Fortune; j'ai
+d'autres affaires.
+
+PAROLLES.--Je supplie Votre Seigneurie de vouloir bien entendre un seul
+mot.
+
+LAFEU.--Tu veux encore quelques sous de plus? les voilà: économise tes
+paroles.
+
+PAROLLES.--Mon nom, mon bon seigneur, est _Parolles_.
+
+LAFEU.--Vous demandez donc à dire plus d'un mot[43]?--Maudit soit mon
+emportement! Donnez-moi la main. Comment va votre tambour?
+
+[Note 43: Pointe sur le nom de Parolles.]
+
+PAROLLES.--O mon bon seigneur! vous êtes celui qui m'avez découvert le
+premier.
+
+LAFEU.--Comment, c'est moi, vraiment? Et je suis le premier qui t'ai
+_perdu_.
+
+PAROLLES.--Il ne tient qu'à vous, seigneur, de me faire rentrer un peu
+en grâce, car c'est vous qui m'en avez chassé.
+
+LAFEU.--Fi donc! coquin; veux-tu que je sois à la fois Dieu et diable,
+que l'un te fasse entrer en grâce et que l'autre t'en chasse? (_Bruit de
+trompettes._) Voici le roi qui vient: je le reconnais à ses trompettes.
+Faquin, informez-vous de moi; j'ai encore hier au soir parlé de vous.
+Quoique vous soyez un fou et un vaurien, vous aurez à manger. Venez,
+suivez-moi.
+
+PAROLLES.--Je bénis Dieu pour vos bontés.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+La scène est toujours en Roussillon.--Appartement dans le palais de la
+comtesse.
+
+FANFARES. LE ROI, LA COMTESSE, LAFEU, LES DEUX SEIGNEURS FRANÇAIS,
+_gentilshommes, gardes_.
+
+LE ROI.--Nous avons perdu en elle un joyau précieux, et notre réputation
+en a été fort appauvrie; mais votre fils, égaré par sa propre folie, n'a
+pas eu assez de sens pour sentir toute l'étendue de son mérite.
+
+LA COMTESSE.--C'est passé, sire; et je conjure Votre Majesté de regarder
+cette révolte comme un écart naturel dans l'ardeur de la jeunesse,
+lorsque l'huile et le feu, trop impétueux pour la force de la raison, la
+maîtrisent et brûlent toujours.
+
+LE ROI.--Honorable dame, j'ai tout pardonné et tout oublié, quoique ma
+vengeance fût armée contre lui et n'attendît que le moment de frapper.
+
+LAFEU.--Je dois le dire, si Votre Majesté veut bien me le permettre: le
+jeune comte a cruellement offensé Votre Majesté, sa mère et sa femme;
+mais c'est à lui-même qu'il a fait le plus grand tort; il a perdu une
+femme dont les charmes étonnaient les yeux les plus riches en souvenirs
+de beauté, dont la voix captivait toutes les oreilles, et qui possédait
+tant de perfections, que des coeurs qui dédaignaient de servir
+l'appelaient humblement leur maîtresse.
+
+LE ROI.--L'éloge de l'objet qu'on a perdu en rend le souvenir plus cher.
+Eh bien! faites-le venir; nous sommes réconciliés, et la première
+entrevue effacera tout le passé. Qu'il ne me demande point pardon, le
+sujet de sa grande offense n'existe plus, et nous ensevelissons les
+restes de nos ressentiments dans un abîme plus profond que l'oubli;
+qu'il vienne comme un étranger et non comme un criminel, et dites-lui
+bien que c'est là notre volonté.
+
+UN SEIGNEUR FRANÇAIS.--Je le lui dirai, sire.
+
+LE ROI, _à Lafeu_.--Que dit-il de votre fille? Lui avez-vous parlé?
+
+LAFEU.--Tout ce qu'il a est aux ordres de Votre Majesté.
+
+LE ROI.--Nous aurons donc une noce. J'ai reçu des lettres qui le
+couvrent de gloire.
+
+(Bertrand entre,)
+
+LAFEU.--Il a tout pour plaire.
+
+LE ROI.--Je ne suis point un jour de la saison, car tu peux voir au même
+instant sur mon front et le soleil et la grêle. Mais à présent ces
+nuages menaçants font place aux plus brillants rayons; ainsi approche,
+le temps est beau de nouveau.
+
+BERTRAND.--O mon cher souverain! pardonnez-moi des fautes expiées par un
+profond repentir.
+
+LE ROI.--Tout est oublié. Ne parlons plus du passé. Saisissons par les
+cheveux le présent, car nous sommes vieux, et le temps glisse sans bruit
+sur nos décisions les plus rapides, et les efface avant qu'elles soient
+accomplies. Vous vous rappelez la fille de ce seigneur?
+
+BERTRAND.--Avec admiration, mon prince. J'avais d'abord jeté mon choix
+sur elle avant que mon coeur osât le révéler par ma bouche: d'après la
+vive impression qu'elle avait faite sur mes yeux, le mépris me prêta sa
+dédaigneuse lunette, qui défigura tous les traits des autres beautés,
+ternit leurs plus belles couleurs, ou me les représenta comme
+empruntées, elle allongeait ou raccourcissait les proportions de leur
+visage pour en faire un objet hideux: de là vint que celle dont tous les
+hommes chantaient les louanges, et que moi-même j'ai aimée depuis que je
+l'ai perdue, semblait dans mon oeil un grain de poussière qui le
+blessait.
+
+LE ROI.--C'est bien s'excuser. Cet amour efface quelques articles de ton
+long compte; mais l'amour qui vient trop tard (semblable au pardon de la
+clémence attardé) devient un reproche amer pour celui qui l'envoie, et
+lui crie sans cesse: «C'est ce qui est bon qui est perdu.» Nos
+téméraires préventions ne font aucun cas des objets précieux que nous
+possédons: nous ne les connaissons qu'en voyant leur tombeau. Souvent
+nos ressentiments, injustes envers nous-mêmes, détruisent nos amis, et
+nous allons ensuite pleurer sur leurs cendres; l'amitié se réveille et
+pleure en voyant ce qui est arrivé, tandis que la haine honteuse dort
+toute la journée. Que ce soit là l'éloge funèbre de l'aimable Hélène, et
+maintenant oublions-la. Envoie tes gages d'amour à la belle Madeleine;
+tu as obtenu les consentements les plus importants, et je resterai ici
+pour voir les secondes noces de notre veuf.
+
+LA COMTESSE.--Que le ciel prospère la bénisse davantage que la première,
+ou que je meure avant qu'ils s'unissent!
+
+LAFEU.--Viens, mon fils, toi en qui doit se confondre le nom de ma
+maison. Donne-moi quelque gage de tendresse qui brille aux yeux de ma
+fille et qui l'engage à se rendre ici promptement. (_Bertrand lui donne
+un anneau._) Par ma vieille barbe et par chacun de ses poils, Hélène,
+qui est morte, était une charmante créature!--C'est un anneau semblable
+à celui-ci que j'ai vu à son doigt la dernière fois que j'ai pris congé
+d'elle à la cour.
+
+BERTRAND.--Il n'a jamais été à elle.
+
+LE ROI.--Donnez, je vous prie, que je le voie; car mon oeil, quand je
+parlais, était souvent attaché sur cet anneau: il était à moi jadis; je
+lui recommandai, si jamais elle se trouvait dans des circonstances où
+elle eût besoin de secours, de m'envoyer ce gage, en promettant que je
+l'aiderais sur l'heure. Auriez-vous eu la perfidie de la dépouiller de
+ce qui pouvait lui être si utile?
+
+BERTRAND.--Mon gracieux souverain, quoiqu'il vous plaise de le croire
+ainsi, cet anneau n'a jamais été à elle.
+
+LA COMTESSE.--Mon fils, sur ma vie, je le lui ai vu porter, et elle y
+attachait autant de prix qu'à sa vie.
+
+LAFEU.--Je suis sûr de le lui avoir vu porter.
+
+BERTRAND.--Vous vous trompez, seigneur; elle ne l'a jamais vu. Il m'a
+été jeté par une fenêtre à Florence, enveloppé dans un papier où était
+le nom de celle qui l'avait jeté: c'était une fille noble, et elle me
+crut dès lors engagé avec elle. Mais quand j'eus répondu à ma bonne
+fortune, et qu'elle fut pleinement informée que je ne pouvais répondre
+aux vues honorables dont elle m'avait fait l'ouverture, elle y renonça
+avec un grand chagrin; mais elle ne voulut jamais reprendre l'anneau.
+
+LE ROI.--Plutus même, qui connaît la teinture dont la vertu multiplie
+l'or[44], n'a pas des secrets de la nature une connaissance plus
+parfaite que je n'en ai, moi, de cet anneau. C'était le mien, c'était
+celui d'Hélène, qui que ce soit qui vous l'ait donné: ainsi, si vous
+vous connaissez bien vous-même, avouez que c'était le sien, et dites par
+quelle violence vous le lui avez ravi. Elle avait pris tous les saints à
+témoin qu'elle ne l'ôterait jamais de son doigt que pour vous le donner
+à vous-même dans le lit nuptial (où vous n'êtes jamais entré), ou
+qu'elle nous l'enverrait dans ses plus grands revers.
+
+[Note 44: Allusion aux alchimistes.]
+
+BERTRAND.--Elle ne l'a jamais vu.
+
+LE ROI.--Comme il est vrai que j'aime l'honneur, tu dis un mensonge, et
+tu fais naître en moi des inquiétudes, des soupçons que je voudrais
+étouffer...--Cela ne peut pas être;--cependant je ne sais.--Tu la
+haïssais mortellement, et elle est morte! et rien, à moins que d'avoir
+moi-même fermé ses yeux, ne peut mieux m'en convaincre que la vue de cet
+anneau.--Qu'on l'emmène. (_Les gardes s'emparent de Bertrand._) Quel que
+soit l'événement, j'ai fait mes preuves qui absoudront mes craintes du
+reproche de légèreté.--Peut-être ai-je trop légèrement renoncé à mes
+premières craintes. Qu'on l'emmène: nous voulons approfondir cette
+affaire.
+
+BERTRAND.--Si vous pouvez prouver que cet anneau était à elle, vous
+prouverez aussi aisément que je suis entré dans son lit à Florence, où
+jamais elle n'a mis le pied.
+
+(Les gardes emmènent Bertrand.)
+
+(Un gentilhomme entre.)
+
+LE ROI.--Je suis enveloppé de sombres pensées.
+
+LE GENTILHOMME.--Mon gracieux souverain, j'ignore si j'ai bien ou mal
+fait: voici le placet d'une Florentine, qui a manqué quatre ou cinq fois
+l'occasion de vous le remettre elle-même. Je m'en suis chargé, attendri
+par les grâces touchantes de cette pauvre suppliante que je sais être, à
+l'heure qu'il est, arrivée ici. On lit dans ses regards inquiets
+l'importance de sa requête; et elle m'a dit en quelques mots touchants
+que Votre Majesté y était elle-même intéressée.
+
+LE ROI _prend et lit la lettre_.--«Grâce à plusieurs protestations de
+m'épouser quand sa femme serait morte, je rougis de le dire, il m'a
+séduite. Aujourd'hui le comte de Roussillon est veuf, sa foi m'est
+engagée, et je lui ai livré mon honneur. Il est parti furtivement de
+Florence, sans prendre congé de personne, et je le suis dans sa patrie
+pour y demander justice. Rendez-la-moi, sire; vous le pouvez: autrement
+un séducteur triomphera, et une pauvre fille est perdue.
+
+Diane Capulet.»
+
+LAFEU.--Je m'achèterai un gendre à la foire, et je payerai les
+droits[45]: je ne veux point de celui-ci.
+
+[Note 45: Allusion au droit de péage qu'on paye à la foire pour les
+chevaux.]
+
+LE ROI.--Les cieux te protègent, Lafeu, puisqu'ils ont mis au jour cette
+découverte. Qu'on cherche cette infortunée: allez promptement, et qu'on
+ramène ici le comte. (_Le gentilhomme sort avec quelques autres
+personnes de la suite du roi; les gardes ramènent Bertrand._)--Je
+tremble, madame, qu'on n'ait traîtreusement arraché la vie à Hélène.
+
+LA COMTESSE.--Eh bien! justice sur les assassins!
+
+LE ROI, _à Bertrand_.--Je m'étonne, seigneur, puisque les femmes sont
+des monstres à vos yeux, puisque vous les fuyez après leur avoir juré
+mariage, que vous désiriez vous marier.--Quelle est cette femme?
+
+(Entrent la veuve et Diane.)
+
+DIANE.--Je suis, seigneur, une malheureuse Florentine, descendue des
+anciens Capulets. Ma prière, à ce que j'entends, vous est connue. Vous
+savez donc aussi combien je suis digne de pitié.
+
+LA VEUVE.--Et moi, sire, je suis sa mère, seigneur, dont l'âge et
+l'honneur souffrent également des affronts dont nous nous plaignons ici;
+tous deux succomberont si vous n'y portez remède.
+
+LE ROI.--Approchez, comte. Connaissez-vous ces femmes?
+
+BERTRAND.--Mon prince, je ne puis ni ne veux nier que je les connaisse.
+De quoi m'accusent-elles?
+
+DIANE.--Pourquoi affectez-vous de ne pas reconnaître votre femme?
+
+BERTRAND.--Elle ne m'est rien, seigneur.
+
+DIANE.--Si vous vous mariez, vous donnerez cette main, et cette main est
+à moi; vous donnerez les voeux prononcés devant le ciel, et ils sont à
+moi; en vous donnant à une autre, vous me donnerez moi-même (et
+cependant je suis à moi); car je suis tellement incorporée avec vous par
+le noeud de vos serments, qu'on ne saurait vous épouser sans m'épouser
+aussi; ou tous les deux, ou ni l'un ni l'autre.
+
+LAFEU, _à Bertrand_.--Votre réputation baisse trop pour prétendre à ma
+fille: vous n'êtes pas un mari pour elle.
+
+BERTRAND.--C'est, mon prince, une créature folle et effrontée, avec
+laquelle j'ai badiné quelquefois. Que Votre Majesté prenne une plus
+noble idée de mon honneur, que de croire que je voulusse m'abaisser si
+bas.
+
+LE ROI.--Monsieur, vous n'aurez point mon opinion en votre faveur,
+jusqu'à ce que vos actions l'aient méritée. Prouvez-moi que votre
+honneur est au-dessus de l'opinion que j'en ai.
+
+DIANE.--Bon roi, demandez-lui d'attester avec serment qu'il ne croit pas
+avoir eu ma virginité.
+
+LE ROI.--Que lui réponds-tu?
+
+BERTRAND.--C'est une impudente, mon prince; elle était prostituée à tout
+le camp.
+
+DIANE.--Il m'outrage, seigneur. S'il en était ainsi, il m'aurait achetée
+à vil prix. Ne le croyez pas. Oh! voyez cet anneau, dont l'éclat et la
+richesse n'ont point de pareil: eh bien! il l'a cependant donné à une
+femme prostituée à tout le camp, si j'en suis une.
+
+LA COMTESSE.--Il rougit, et c'est le sien. Ce joyau, depuis six
+générations, a été légué par testament et porté de père en fils. C'est
+sa femme; cet anneau vaut mille preuves.
+
+LE ROI.--Vous avez dit, ce me semble, que vous aviez vu ici quelqu'un à
+la cour, qui pourrait en rendre témoignage?
+
+DIANE.--Cela est vrai, mon seigneur; mais il me répugne de produire un
+témoin aussi vil: son nom est Parolles.
+
+LAFEU.--J'ai vu l'homme aujourd'hui, si c'est un homme.
+
+LE ROI.--Qu'on le cherche, et qu'on l'amène ici.
+
+BERTRAND.--Que voulez-vous de lui? Il est déjà noté pour le plus perfide
+scélérat, par toutes les actions basses et odieuses du monde, et la
+vérité répugne à sa nature même. Me tiendrez-vous pour ceci ou pour cela
+sur le témoignage d'un misérable, qui dira tout ce qu'on voudra?
+
+LE ROI.--Elle a cet anneau, qui est le vôtre.
+
+BERTRAND.--Je crois qu'elle l'a: il est certain que j'ai eu du goût pour
+elle, et que je l'ai recherchée avec l'étourderie de la jeunesse. Elle
+connaissait la distance qu'il y avait entre elle et moi; elle m'a
+amorcé, et elle piqua mes désirs par ses refus, comme il arrive que tous
+les obstacles que rencontre un caprice ne font qu'en accroître l'ardeur.
+Enfin, ses agaceries secondant ses attraits ordinaires, elle m'amena au
+prix qu'elle avait mis à ses faveurs: elle obtint l'anneau; et moi,
+j'eus ce que tout subalterne aurait pu acheter au prix du marché.
+
+DIANE.--Il faut que j'aie de la patience! Vous qui avez chassé votre
+première femme, une si noble dame, vous pouvez bien me priver aussi de
+mes droits sur vous. Je vous prie cependant (car, puisque vous êtes sans
+vertu, je perdrai mon mari), envoyez chercher votre anneau: je vous le
+rendrai, si vous me rendez le mien.
+
+BERTRAND.--Je ne l'ai pas.
+
+LE ROI.--Comment était votre anneau, je vous prie?
+
+DIANE.--Il ressemblait beaucoup à celui que vous portez au doigt.
+
+LE ROI.--Connaissez-vous cet anneau? Cet anneau était autrefois au
+comte.
+
+DIANE.--Et c'est celui que je lui avais donné quand il est entré dans
+mon lit.
+
+LE ROI.--Alors son histoire est fausse; il dit que vous le lui avez jeté
+d'une fenêtre.
+
+DIANE.--J'ai dit la vérité.
+
+(Parolles entre.)
+
+BERTRAND.--J'avoue, mon prince, que cet anneau était à elle.
+
+LE ROI.--Tu balbuties étrangement; une plume te fait
+tressaillir.--Est-ce là cet homme dont vous me parliez?
+
+DIANE.--C'est lui, mon prince.
+
+LE ROI, _à Parolles_.--Dites-moi, drôle, mais dites-moi la vérité: je
+vous l'ordonne, sans craindre le déplaisir de votre maître, dont je
+saurai bien vous défendre si vous êtes sincère. Que savez-vous de ce qui
+s'est passé entre lui et cette femme?
+
+PAROLLES.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, mon maître a toujours
+été un gentilhomme honorable. Il a joué quelquefois de ces tours que
+font tous les gentilshommes.
+
+LE ROI.--Allons, allons au fait. A-t-il aimé cette femme?
+
+PAROLLES.--Oui, sire, il l'a aimée: mais comment?
+
+LE ROI.--Comment, je vous prie?
+
+PAROLLES.--Il l'a aimée, mon prince, comme un gentilhomme aime une
+femme.
+
+LE ROI.--Que voulez-vous dire?
+
+PAROLLES.--Qu'il l'aimait, sire, et qu'il ne l'aimait pas.
+
+LE ROI.--Comme tu es un coquin et n'es pas un coquin, n'est-ce pas? Quel
+drôle est cet homme-ci avec ses équivoques!
+
+PAROLLES.--Je suis un pauvre homme, et aux ordres de Votre Majesté.
+
+LAFEU.--C'est un fort bon tambour, mon prince, mais un méchant orateur.
+
+DIANE.--Savez-vous qu'il m'a promis le mariage?
+
+PAROLLES.--Vraiment, j'en sais plus que je n'en dirai.
+
+LE ROI.--Tu ne veux donc pas dire tout ce que tu sais?
+
+PAROLLES.--Je le dirai, si c'est le bon plaisir de Votre Majesté.
+J'étais leur entremetteur à tous deux, comme je vous l'ai dit: mais plus
+que cela, il l'aimait; car, en vérité, il en était fou, et il parlait de
+Satan, des limbes, des furies et de je ne sais quoi; et j'étais si fort
+en crédit que je savais quand ils se couchaient et mille autres
+circonstances, comme, par exemple, des promesses de l'épouser, et des
+choses qui m'attireraient de la malveillance si je les révélais: c'est
+pourquoi je ne dirai pas ce que je sais.
+
+LE ROI.--Tu as déjà tout dit, à moins que tu ne puisses ajouter qu'ils
+sont mariés; mais tu es trop fin dans tes dépositions: ainsi,
+retire-toi. (_A Diane._) Cet anneau, dites-vous, était le vôtre?
+
+DIANE.--Oui, mon prince.
+
+LE ROI.--Où l'avez-vous acheté, ou qui vous l'a donné?
+
+DIANE.--Il ne m'a point été donné et je ne l'ai point acheté non plus.
+
+LE ROI.--Qui vous l'a prêté?
+
+DIANE.--Il ne m'a point non plus été prêté.
+
+LE ROI.--Où donc l'avez-vous trouvé?
+
+DIANE.--Je ne l'ai pas trouvé.
+
+LE ROI.--Si vous ne l'avez acquis par aucun de ces moyens, comment
+avez-vous pu le donner à Bertrand?
+
+DIANE.--Je ne le lui ai jamais donné.
+
+LAFEU.--Cette femme, mon prince, est comme un gant large: on la met et
+on l'ôte comme on veut.
+
+LE ROI.--L'anneau était à moi; je l'ai donné à sa première femme.
+
+DIANE.--Il a pu être à vous ou à elle, pour ce que j'en sais.
+
+LE ROI.--Qu'on l'emmène, elle commence à me déplaire. Qu'on la mène en
+prison et lui aussi. Si tu ne me dis point d'où tu as cet anneau, tu vas
+mourir dans une heure.
+
+DIANE.--Je ne vous le dirai jamais.
+
+LE ROI.--Qu'on l'emmène.
+
+DIANE.--Je vous donnerai une caution, mon prince.
+
+LE ROI.--Je te crois maintenant une prostituée.
+
+DIANE.--Grand Jupiter! si jamais j'ai connu un homme, c'est vous.
+
+LE ROI.--Pourquoi donc accuses-tu Bertrand depuis tout ce temps?
+
+DIANE.--Parce qu'il est coupable et qu'il n'est pas coupable. Il sait
+que je ne suis plus vierge, et il en ferait serment. Moi, je ferai
+serment que je suis vierge, et il ne le sait pas. Grand roi, je ne suis
+point une prostituée; sur ma vie, je suis vierge, ou (_montrant Lafeu_)
+la femme de ce vieillard.
+
+LE ROI.--Elle abuse de ma patience. Qu'on la mène en prison.
+
+DIANE.--Ma bonne mère, allez chercher ma caution. Attendez un moment,
+mon royal seigneur (_la veuve sort_): on est allé chercher le joaillier
+à qui appartient l'anneau, et il sera ma caution; mais pour ce jeune
+seigneur (_à Bertrand_) qui m'a abusée, comme il le sait lui-même,
+quoique cependant il ne m'ait jamais fait aucun tort, je le renonce ici.
+Il sait lui-même qu'il a souillé ma couche: et alors même il a fait un
+enfant à son épouse; quoiqu'elle soit morte, elle sent remuer son
+enfant. Ainsi, voilà mon énigme: une femme morte est vivante, et voici
+le mot de l'énigme.
+
+(Hélène et la veuve entrent.)
+
+LE ROI.--N'y a-t-il point quelque enchanteur qui me fascine la vue?
+Est-ce un objet réel que je vois?
+
+HÉLÈNE.--Non, mon bon seigneur, ce n'est que l'ombre d'une épouse que
+vous voyez; le nom, et non pas la chose.
+
+BERTRAND.--Tous les deux, tous les deux; ah! pardon!
+
+HÉLÈNE.--Oh! mon cher seigneur, lorsque j'étais comme cette jeune fille,
+je vous ai trouvé bien bon pour moi. Voilà votre anneau, et voyez, voici
+votre lettre. Elle dit: _Lorsque vous posséderez cet anneau que je porte
+à mon doigt, et que vous serez enceinte de mes oeuvres_, etc. Tout cela
+est arrivé. Voulez-vous être à moi, maintenant que je vous ai conquis
+deux fois?
+
+BERTRAND.--Si elle peut me prouver cela clairement, je veux, mon prince,
+l'aimer tendrement, à jamais, à jamais.
+
+HÉLÈNE.--Si je ne vous le démontre pas clairement ou que je sois
+convaincue de fausseté, que le mortel divorce nous sépare à jamais! (_A
+la comtesse._) O ma bonne mère! je vous revois encore!
+
+LAFEU.--Mes yeux sentent l'oignon, je vais pleurer. Allons (_à
+Parolles_), bon Thomas, prête-moi un mouchoir. Bien, je te remercie: va
+m'attendre à la maison; je m'amuserai de toi. Laisse-là tes politesses,
+elles ne valent rien.
+
+LE ROI.--Qu'on nous raconte cette histoire de point en point, afin que
+la certitude de sa vérité nous comble de joie. (_A Diane._) Et vous, si
+vous êtes une fleur encore fraîche et vierge, vous pouvez choisir un
+époux: je me charge de votre dot; car j'entrevois déjà que, par vos
+secours honnêtes, vous avez fait qu'une femme est devenue femme en
+restant vierge. Nous voulons être instruit plus à loisir de cette
+aventure et de toutes ses circonstances. Déjà tout s'annonce bien; et si
+la fin est aussi heureuse, l'amertume du passé doit la rendre encore
+plus douce.
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+LE ROI (_s'adressant aux spectateurs._)--_Le roi n'est plus qu'un
+suppliant, à présent que la pièce est jouée. Tout est bien fini, si nous
+obtenons l'expression de votre contentement, que nous reconnaîtrons en
+faisant chaque jour de nouveaux efforts pour vous plaire. Accordez-nous
+votre indulgence, et que nos rôles soient à vous. Prêtez-nous des mains
+favorables, et recevez nos coeurs._
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Tout est bien qui finit bien, by
+William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN ***
+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.