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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:37:43 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Renan, Taine, Michelet, by Gabriel Monod
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Renan, Taine, Michelet
+ Les maîtres de l'histoire
+
+Author: Gabriel Monod
+
+Release Date: February 26, 2009 [EBook #28200]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RENAN, TAINE, MICHELET ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+
+
+
+
+
+
+LES MAITRES DE L'HISTOIRE
+
+RENAN, TAINE, MICHELET
+
+PAR
+
+GABRIEL MONOD
+
+1894
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+Dédicace.--_À Charles de Pomairols_.
+
+Préface.
+
+ERNEST RENAN
+
+HIPPOLYTE TAINE
+
+I.--La vie de Taine.--Les années d'apprentissage
+
+II.--Les années de maitrise
+
+III.--L'homme et l'œuvre
+
+JULES MICHELET
+
+I.--La vie de Michelet
+
+II.--L'homme et l'œuvre
+
+APPENDICE
+
+I.--Michelet éducateur
+
+II.--Le _Journal intime_ de Michelet
+
+
+
+
+_À CHARLES DE POMAIROLS_
+
+
+_Mon cher ami,_
+
+_J'ai tenu à inscrire ton nom en tête de ce volume. Les études qui le
+composent ont trouvé chez toi, lorsqu'elles ont paru séparément dans
+divers recueils périodiques, une sympathie qui a été pour moi le plus
+précieux des encouragements. Ton goût littéraire si délicat et ton sens
+moral si droit me garantissaient que je ne m'étais pas trompé en donnant
+à ces essais sur des écrivains que j'ai personnellement connus, que j'ai
+admirés et aimés, non la forme d'une analyse critique de leur œuvre
+aboutissant à l'approbation ou à la réfutation de leurs doctrines, mais
+celle d'essais biographiques où j'ai cherché à démêler les rapports qui
+existent entre leurs écrits et leur vie, la nature de leur influence,
+les idées et les sentiments qui les ont inspirés._
+
+_Quelques personnes se sont étonnées que j'aie pu parler avec une
+sympathie presque égale d'écrivains aussi dissemblables que le furent
+Michelet, Renan et Taine; et que j'aie mêlé si peu de critiques à
+l'exposé que j'ai fait de leurs idées. Elles auraient aimé me voir
+indiquer les points sur lesquels je me sépare d'eux et les motifs de mon
+dissentiment. Je n'ai point pensé qu'il importât beaucoup au public de
+connaître mon sentiment personnel sur les questions religieuses,
+philosophiques et historiques que Taine, Renan et Michelet ont abordées
+et résolues chacun à leur manière. Si je croyais devoir le dire, je le
+ferais directement, et non sous forme de réfutation des idées d'autrui.
+Je crois d'autre part avoir suffisamment indiqué, bien qu'avec
+discrétion, les points sur lesquels ces grands esprits me paraissent
+avoir donné prise à la critique. Je n'ai point caché le tort qu'une
+sensibilité et une imagination trop vives ont fait chez Michelet à la
+critique de l'historien et à l'observation raisonnée du savant; la part
+de responsabilité qui lui revient dans ce culte aveugle de la Révolution
+française dont nous avons si longtemps souffert; l'influence troublante
+que les luttes religieuses et politiques ont exercée sur la sérénité et
+l'équilibre de sa pensée. J'ai indiqué comment Renan, trop sensible à la
+crainte de paraître juger autrui ou imposer ses opinions alors qu'il
+avait rejeté la foi absolue et l'autorité sacerdotale, trop désireux de
+poursuivre les nuances infinies de la vérité, trop porté par sa nature à
+un optimisme et à une bienveillance universels, avait encouru le
+reproche de tomber dans le dilettantisme, et avait engendré des
+imitateurs dont le scepticisme superficiel, raffiné et pervers a rendu
+haïssable ce qu'on appelle le_ Renanisme. _J'ai laissé voir que chez
+Taine il y avait quelque désaccord entre la hardiesse de sa pensée et la
+timidité de son caractère, et que ce désaccord pouvait expliquer
+quelques uns de ses jugements historiques; que ses convictions
+déterministes et la puissance logique de son esprit lui ont fait
+méconnaître ce qu'il y a de complexe, de mystérieux, d'insaisissable
+dans la nature et dans l'homme; qu'il a trop cru à la possibilité de
+réduire à des classifications fixes et à des formules simples l'histoire
+et la vie; qu'il a pris trop souvent la clarté et la logique d'un
+raisonnement pour une preuve suffisante de sa justesse; qu'il a eu
+enfin, lui aussi, dans les écrivains naturalistes et matérialistes de
+ces dernières années des disciples dont les hommages étaient pour lui
+une amertume et presque un remords._
+
+_J'aurais pu sans doute insister plus que je ne l'ai fait sur les
+imperfections de leurs œuvres et sur les limites de leur génie; mais il
+me semble que j'aurais alors altéré la vérité du portrait que je voulais
+tracer d'eux. Au lieu de m'attarder à dire ce qu'ils n'ont pas fait et
+ce qu'ils n'ont pas été, j'ai cherché à montrer ce qu'ils ont été et ce
+qu'ils ont voulu faire. Connaissant personnellement leur valeur morale,
+j'ai cherché à leurs doctrines et à leurs actes, des explications
+naturelles, légitimes et élevées, même à ce qui pouvait me surprendre ou
+me choquer en eux. Les sachant incapables de céder sciemment à des
+motifs frivoles ou bas, j'ai cru en agissant ainsi faire œuvre d'équité.
+En présence d'hommes supérieurs, la sympathie est la voie la plus sûre
+pour comprendre; et l'œuvre la plus utile de la critique est d'expliquer
+en quoi les grands hommes ont été grands, les ressorts secrets de leur
+génie, les motifs légitimes de leur influence. Ce n'est que longtemps
+après leur mort, quand le temps a mis chaque chose à son rang, qu'on
+peut discerner les défauts, les lacunes, les défaillances qui ont rendu
+certaines parties de leur œuvre caduques ou nuisibles. Et même alors,
+n'est-ce pas sur les parties durables et bienfaisantes qu'il est le plus
+nécessaire d'insister? Les influences nuisibles n'ont d'ordinaire qu'un
+temps; les influences bienfaisantes sont éternelles. C'est l'honneur de
+la critique scientifique de notre siècle d'avoir su sympathiser avec les
+esprits les plus divers pour les mieux comprendre, d'avoir cherché à
+expliquer et à légitimer par conséquent, dans une certaine mesure, en
+les expliquant, leur manière de sentir et de penser. Que dirait-on
+aujourd'hui d'un critique qui jugerait Calvin d'après les piétistes
+étroits et déplaisants qui se réclament de lui, Rabelais d'après les
+chroniqueurs orduriers qui se disent rabelaisiens, Racine d'après
+Campistron, Voltaire d'après M. Homais? qui reprocherait à Bossuet de
+n'avoir pas conçu l'histoire universelle comme Herder ou Auguste Comte,
+et à Pascal d'avoir eu pour disciples les convulsionnaires de
+Saint-Médard? S'attacher surtout à mettre en lumière les côtés lumineux
+du génie des grands penseurs et des grands artistes, et montrer de
+préférence ce qu'ils ont ajouté aux jouissances esthétiques et aux
+richesses intellectuelles et morales de l'humanité, c'est faire acte
+d'équité. Lorsqu'il s'agit de contemporains à qui l'on doit le meilleur
+de sa pensée, c'est un devoir de reconnaissance. Tu en as ainsi jugé
+quand tu as écrit sur Lamartine un livre où le plus inspiré des poètes
+trouvait son vrai critique chez un poète dont l'âme est parente de la
+sienne. Le même sentiment m'a guidé dans ces esquisses plus modestes,
+sur Renan, Taine et Michelet. J'ajouterai que ma sympathie et ma
+reconnaissance pour ces trois hommes également et diversement grands, se
+mêlent d'une nuance plus marquée d'admiration pour Renan, pour Taine de
+respect, et pour Michelet d'affection._
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Les trois maîtres dont je me suis proposé d'étudier l'œuvre et la vie,
+résument, à mes yeux, ce qu'il y a d'essentiel dans l'œuvre historique
+de notre pays et de notre siècle. Ils se complètent, tout en s'opposant
+sur certains points. Je ne veux certes pas diminuer le mérite et la
+gloire d'Augustin Thierry, de Guizot, de Mignet, de Tocqueville, de
+Fustel de Coulanges; mais leur effort ne me semble pas avoir une portée
+aussi étendue, aussi générale, aussi profonde que celui de Renan, Taine
+et Michelet. L'histoire se propose trois objets principaux: critiquer
+les traditions, les documents et les faits; dégager la philosophie des
+actions humaines en découvrant les lois scientifiques qui les régissent;
+rendre la vie au passé. Renan est par excellence l'historien critique,
+Taine l'historien philosophe, Michelet l'historien créateur. Non sans
+doute que Renan et Michelet aient manqué du sens philosophique, Taine et
+Renan du sens de la vie, Michelet et Taine du sens critique; mais c'est
+à Renan qu'il faut demander des leçons de critique; c'est chez Taine que
+nous verrons la tentative la plus considérable qui ait été faite pour
+constituer l'histoire en science au nom d'une conception philosophique,
+et c'est à Michelet qu'il faut demander le secret de la vision et de la
+résurrection du passé.
+
+Logiquement cette reconstitution de l'histoire aurait dû être entreprise
+après que les bases de la science historique et de la méthode critique
+auraient été posées. Mais peut-être trop de critique et trop de
+philosophie aurait paralysé l'audace créatrice; peut-être était-il
+nécessaire, pour que Michelet pût, comme Ézéchiel, souffler sur les
+ossements desséchés de la vallée de Josaphat, les revêtir de chair et
+les pénétrer de l'esprit de vie, qu'il ne fût pas entravé par les
+scrupules et les distinctions du critique, ni par les déductions
+rigoureuses du savant. Ce n'est pas que la critique et la philosophie
+lui fussent étrangères ou indifférentes; mais ce n'est pas en elles
+qu'était sa force. Il s'est vanté d'avoir le premier en France utilisé
+les documents d'archives pour écrire une histoire générale, recommandé
+l'emploi méthodique des sources originales, et affirmé qu'il n'y a point
+d'histoire sans érudition. Mais il faut reconnaître qu'il se servait
+avec une grande liberté des matériaux ainsi amassés, et que c'était
+l'homme d'imagination plus que le critique qui décidait de leur valeur
+relative et de leur emploi. Comme la logique pour Taine, la vie était
+pour lui la démonstration de la vérité; de même que la production d'un
+corps organique par la synthèse chimique d'éléments simples mis
+fortuitement en présence serait plus démonstrative que la plus
+rigoureuse des analyses. Sa philosophie historique était si vague et
+elle donnait une si grande place à l'autonomie humaine qu'elle excluait
+d'avance toute conception scientifique de l'histoire. Le développement
+de l'humanité était à ses yeux la lutte de la liberté contre la
+fatalité, l'ascension à la fois providentielle et volontaire de l'homme
+vers la pleine autonomie morale. Toute l'histoire était pour lui un
+vaste symbolisme révélant l'essor progressif de la liberté morale, des
+religions de l'Orient au Christianisme, du Christianisme à la Réforme,
+de la Réforme à la Révolution française. Écrire l'histoire, c'est saisir
+dans chaque époque les faits caractéristiques, dans chaque homme les
+traits essentiels qui constituent leur valeur symbolique, qui en font
+des «hiéroglyphes idéographiques». Heureusement Michelet avait une
+science assez solide et une intuition assez spontanée du passé pour que
+ce qu'il y avait de flottant et d'insuffisant dans ses conceptions
+philosophiques ne paralysât pas sa puissance créatrice. Son instinct
+profond de la vie, sa puissance de sympathie, ses dons de visionnaire,
+lui ont permis d'imaginer et de montrer les hommes et les choses du
+passé avec des couleurs qui donnent l'illusion de la réalité. Il est le
+seul des romantiques chez qui la couleur locale ne soit pas le
+trompe-l'œil d'un décor, mais l'évocation d'êtres vivants, de choses
+réelles. Michelet a développé chez tous les historiens venus après lui
+le sens de la vérité historique; Renan et Taine en particulier ont subi
+profondément son influence.
+
+Si, comme Michelet, Taine a pour but de faire revivre le passé, ce n'est
+point à des procédés subjectifs de divination qu'il demande cette
+résurrection. Il croit que la vie sous toutes ses formes, vie morale et
+intellectuelle comme vie physique, a ses lois; et c'est la découverte,
+puis la mise en action de ces lois qu'il assigne comme mission à
+l'historien. Il croit à une statique et à une dynamique sociales, à une
+anatomie, à une physiologie et même à une pathologie de l'histoire; il
+pense que les hommes comme les actions des hommes sont des produits
+nécessaires, et il voit toute l'histoire comme une chaîne infinie de
+causes et d'effets. Il reconnaît sans doute que l'histoire, comme toutes
+les sciences morales, est une science inexacte et ne comporte que des
+approximations, mais il se laisse pourtant aller à tenter des
+explications simples de phénomènes complexes et à affirmer au nom de la
+logique mathématique dans un domaine où la vie dément constamment la
+logique. Toutefois, si, entraîné par ses convictions déterministes,
+Taine a parfois, par ses simplifications excessives et ses affirmations
+trop absolues, mutilé la nature humaine et desséché les choses vivantes,
+il a pourtant montré dans quelles conditions l'histoire peut devenir une
+science et quelle méthode on doit suivre pour découvrir ce qu'elle peut
+fournir à la science et à la philosophie. Car c'est le mérite éminent de
+Taine d'avoir identifié la notion de science et celle de philosophie. Il
+est vraisemblable que l'histoire deviendra difficilement une science au
+sens propre du mot, et qu'elle devra se borner à des généralisations
+philosophiques partielles; mais elle doit être pénétrée d'esprit
+scientifique, et elle aura un caractère d'autant plus scientifique
+qu'elle se rapprochera davantage de l'idée que Taine s'en est faite.
+
+C'est la critique qui permettra de discerner en quelque mesure dans
+l'histoire ce qui peut être objet de science de ce qui restera du
+domaine de l'art et de la conjecture. Renan, qui s'est montré, lui
+aussi, dans son œuvre historique, un créateur et un peintre d'une
+merveille puissance, me paraît surtout grand pour avoir, avec une
+pénétration et une sincérité sans égales, déterminé les vrais caractères
+et les vraies conditions de la critique historique. Il a circonscrit le
+domaine où la critique historique et l'observation scientifique peuvent
+opérer à coup sûr, d'après des règles positives; mais il a osé dire
+qu'en dehors de ce domaine, il entre dans la critique elle-même une part
+de subjectivisme, un élément de tact, de divination et d'art. Ses
+adversaires ne manquent pas de l'accuser d'introduire la fantaisie et
+l'arbitraire dans l'histoire; ils ne voient pas dans ses hypothèses ce
+qui s'y trouve en effet, le scrupule d'un esprit sensible à toutes les
+nuances de la vérité, qui saisit avec une extraordinaire délicatesse
+tout ce qu'il y a d'incertain, non seulement dans les documents de la
+tradition historique, mais aussi dans la critique qu'on leur applique,
+et qui accorde plus de certitude aux caractères généraux d'une époque
+qu'aux faits particuliers. Ceux-ci n'ont qu'une valeur symbolique pour
+ainsi dire, en ce qu'ils caractérisent un état social ou un état d'âme.
+Personne n'a apporté autant de tact et de sagacité que Renan dans cette
+divination critique du symbolisme de l'histoire, et nous croyons que ses
+livres marqueront une date capitale dans l'évolution de la critique
+historique. Personne n'a jamais eu au même degré que lui, le sens de
+l'histoire. Il a rompu en visière avec ce pédantisme de la critique qui
+prétend trancher les questions les plus complexes avec des données
+incomplètes, au nom de règles absolues dont l'expérience à maintes fois
+démontré la fragilité. Les hommes ont un si grand besoin de certitude
+qu'ils ne sont pas éloignés de traiter comme un malfaiteur celui qui
+leur interdit à la fois d'affirmer et de nier, et qui recommande le
+doute comme un devoir. Renan n'a pas craint de dire et de montrer qu'il
+y avait des degrés infinis de vraisemblance, mais que le domaine de la
+certitude était extrêmement restreint; et que toutes les choses que nous
+souhaiterions le plus de savoir sont en dehors de ce domaine. Il n'a pas
+craint, après avoir ainsi tout remis en question, de tenter de
+reconstituer l'histoire du passé telle qu'il pouvait se l'imaginer,
+parce que l'homme a besoin d'imaginer, comme il a besoin de croire, et
+parce que ce qu'il imagine comme ce qu'il croit contient une vérité
+provisoire et partielle. On a dit de Mérimée qu'il fut dupe de la
+prétention de n'être jamais dupe. On peut dire de Renan qu'il n'a jamais
+été dupe parce qu'il a consenti à être dupe volontairement. Et c'est
+ainsi qu'il a pu être tout à la fois un artiste incomparable et un
+savant de premier ordre. Il égale presque Michelet par l'imagination,
+mais sans se laisser entraîner par elle; il cherche comme Taine à
+démêler dans l'histoire la vérité scientifique, mais il a une plus fine
+perception des difficultés du problème. Personne n'a su, avec autant de
+profondeur et de pénétration que lui, démêler et déterminer les
+conditions et les limites de la connaissance.
+
+Il est nécessaire d'écouter la leçon particulière de chacun de ces trois
+maîtres. Ils se complètent et se corrigent l'un l'autre. Si l'on craint,
+en se laissant séduire par les côtés ironiques et sceptiques du génie de
+Renan, de ne plus voir dans l'histoire qu'un jeu décevant d'apparences
+imaginaires, on écoutera la voix grave de Taine qui nous ordonne de
+croire à la science et de découvrir sous les changeantes apparences la
+vérité positive et les lois immuables de l'univers; si l'on craint, en
+suivant les austères et durs enseignements de Taine, de perdre le sens
+et l'amour de la nature et des hommes, on apprendra de Michelet que dans
+la poursuite des vérités morales, il ne faut pas s'adresser à
+l'intelligence seule, mais aussi à l'imagination et au cœur «d'où
+jaillissent les sources de la vie.»
+
+
+
+
+ERNEST RENAN
+
+
+Il est difficile de parler avec équité d'un grand homme au moment où la
+mort vient de l'enlever. Pour juger dans leur ensemble une vie et une
+œuvre, il faut qu'un temps assez long nous permette de les considérer à
+distance et comme en perspective, de même qu'il faut un certain recul
+pour jouir d'un objet d'art. Le temps simplifie et harmonise toutes
+choses; il fait disparaître, dans une œuvre, les parties secondaires et
+caduques et met en lumière les parties essentielles et durables. C'est
+le temps seul qui, dans les matériaux de valeur inégale dont se compose
+la réputation d'un grand homme de son vivant, choisit les plus solides
+pour élever à sa mémoire un monument impérissable.
+
+Il est encore plus difficile de juger avec impartialité un grand homme
+quand on l'a connu et aimé, quand on peut encore se rappeler le son
+caressant de sa voix, la finesse de son sourire, la profondeur de son
+regard, la pression affectueuse de sa main, quand on se sent encore, non
+seulement subjugué par la supériorité de son esprit, mais comme
+enveloppé de sa bienveillance et de sa bonté.
+
+À ces difficultés d'ordre général s'en joint une autre quand il s'agit
+d'un homme tel que fut Ernest Renan. Son œuvre est si considérable et si
+variée, son érudition était si vaste, les sujets auxquels se sont
+attachées ses recherches et sa pensée sont si divers qu'il faudrait,
+pour être en mesure de parler dignement de lui, une science égale à la
+sienne et un esprit capable comme le sien d'embrasser toutes les
+connaissances humaines, toute la nature et toute l'histoire[1].
+
+Pour toutes ces raisons, on comprendra que j'éprouve quelque hésitation
+à parler de lui et que je ne puisse avoir la prétention de juger ni sa
+personne ni son œuvre. Je ne me sens pour cela ni une compétence
+suffisante, ni une indépendance assez complète d'esprit et de cœur
+vis-à-vis d'un homme que j'aimais autant que je l'admirais. Mais, ayant
+eu le privilège de le voir de près, appartenant à la génération qui a
+suivi la sienne et qui a été nourrie de ses écrits et de son esprit, je
+puis essayer de rappeler ce qu'il a été et ce qu'il a fait, et de
+dégager la nature et les causes de l'influence qu'il a exercée en France
+pendant la seconde moitié de notre siècle.
+
+
+
+
+I
+
+
+Rien de plus uni et de plus simple que la vie d'Ernest Renan. Elle a été
+tout entière occupée par l'étude, l'enseignement, les joies de la
+famille. Ses seules distractions ont été quelques voyages et les
+plaisirs de la causerie dans des dîners d'amis et dans quelques salons.
+Si, à deux reprises, en 1869, aux élections législatives de
+Seine-et-Marne, et en 1876, aux élections sénatoriales des
+Bouches-du-Rhône, Ernest Renan sollicita un mandat politique, il y fut
+poussé par l'idée qu'un homme de sa valeur a le devoir de donner une
+partie de son temps et de ses forces à la chose publique, s'il en a
+l'occasion. Il n'avait apporté à ses campagnes électorales aucune fièvre
+d'ambition. Quand il vit que la majorité des suffrages ne venait point
+spontanément à lui, il renonça sans peine et sans regret à les
+briguer[2].
+
+Cette vie si tranquille et si heureuse eut pourtant ses heures de
+trouble, on pourrait dire ses drames, mais des drames tout intérieurs,
+des troubles purement intellectuels, moraux et religieux.
+
+Ernest Renan était originaire de Tréguier (Côtes-du-Nord), une de ces
+anciennes villes épiscopales de Bretagne qui ont conservé jusqu'à nos
+jours leur caractère ecclésiastique, qui semblent de vastes couvents
+grandis à l'ombre de leurs cathédrales et qui, dans leur pauvreté un peu
+triste, n'ont rien de la banalité et de l'aisance bourgeoises des villes
+de province du nord et du centre de la France. On peut encore visiter
+l'humble maison, toute proche de la belle cathédrale fondée par saint
+Yves, où Renan naquit le 27 février 1823; le petit jardin planté
+d'arbres fruitiers où il jouait tout enfant, laissant errer sa vue sur
+l'horizon calme et mélancolique des collines qui encadrent la rivière de
+Tréguier. Son père, capitaine de la marine marchande et occupé d'un
+petit commerce, était de vieille race bretonne (le nom de Renan est
+celui d'un des plus vieux saints d'Armorique). Il transmit à son fils
+l'imagination rêveuse de sa race, son esprit de simplicité
+désintéressée. La mère était de Lannion, petite ville industrielle, qui
+n'a rien de l'aspect monacal de Tréguier. Très pieuse, elle avait
+cependant une élasticité et une gaieté de caractère que son fils
+attribuait à son origine gasconne et dont il avait hérité. Sérieux
+breton, vivacité gasconne, Renan a trop souvent insisté sur la
+coexistence en lui de ces deux natures pour qu'il nous soit permis de le
+contredire sur ce point; mais, en dépit d'apparences qui ont fait croire
+à des observateurs superficiels que le gascon l'avait en lui emporté sur
+le breton, le sérieux a eu la première, la plus large part dans ce qu'il
+a pensé, fait et écrit.
+
+La vie du reste commença par être pour lui plus qu'austère; elle fut
+sévère et dure. Son père périt en mer, alors que lui-même était encore
+enfant, et ce ne fut qu'à force d'économie et de privations que sa mère
+put subvenir à l'éducation de ses trois enfants. Ernest Renan, loin de
+garder rancune à la destinée de ces années misérables, lui resta
+reconnaissant de lui avoir fait connaître et aimer la pauvreté. Il eut
+toute sa vie l'amour des pauvres, des humbles, du peuple. Il ne
+s'éloigna jamais des parents de condition plus que modeste qu'il avait
+conservés en Bretagne. Dans les dernières années de sa vie, il aimait à
+les aller revoir, comme il avait tenu à conserver intacte la petite
+maison où s'était écoulée son enfance. Sa sœur Henriette, de douze ans
+plus âgée que lui, personne remarquable par la force de son esprit et de
+son caractère comme par la tendresse passionnée de son cœur, se dévoua
+aux siens, et, après avoir donné des leçons à Tréguier, elle se résigna,
+d'abord à entrer dans un pensionnat à Paris, puis à accepter une place
+d'institutrice en Pologne, sans cesser de suivre avec une sollicitude
+maternelle les progrès de son plus jeune frère, dont elle avait deviné
+la haute intelligence. Le jeune Ernest faisait à Tréguier ses humanités
+dans un séminaire dirigé par de bons prêtres; il y était un écolier doux
+et studieux, qui remportait sans peine tous les premiers prix et ne
+voyait pas devant lui de plus bel avenir que d'être, dans son pays
+natal, un prêtre instruit et dévoué, plus tard peut-être chanoine de
+quelque église cathédrale. Mais sa sœur avait connu à Paris un jeune
+abbé, intelligent et ambitieux, M. Dupanloup, qui venait de prendre la
+direction du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et qui
+cherchait à recruter des sujets brillants. Elle lui parla des aptitudes
+et des succès de son frère, et, à quinze ans et demi, Ernest Renan se
+trouva transplanté à Paris. Il émerveilla ses nouveaux maîtres par sa
+précoce maturité, par sa merveilleuse facilité de travail; et, après
+avoir fait brillamment sa philosophie au séminaire d'Issy, il entra à
+Saint-Sulpice pour y étudier la théologie. Saint-Sulpice était alors en
+France le seul séminaire où se fût perpétuée la tradition des fortes
+études et en particulier la connaissance des langues orientales. Les
+Pères qui y enseignaient, et spécialement le Père Le Hir, orientaliste
+éminent, rappelaient, par l'austérité de leur vie, par la profondeur de
+leur érudition, les grands savants que l'Église a produits au XVIIe et
+au XVIIIe siècles.--Renan devint rapidement l'ami, puis l'émule de ses
+maîtres. Ceux-ci voyaient déjà en lui une gloire future de la maison,
+sans se douter que les leçons mêmes qu'il y recevait allaient l'en
+détacher pour toujours.
+
+C'est une crise purement intellectuelle qui fit sortir Renan du
+séminaire. L'état de prêtre lui souriait; il avait reçu avec une joie
+pieuse les ordres mineurs, et aucune des obligations morales de la
+vocation ecclésiastique ne lui pesait. La vie du monde lui faisait peur;
+celle de l'Église lui paraissait douce. Il n'y avait en lui aucun
+penchant à la raillerie ou à la frivolité. Mais, en lui enseignant la
+philologie comparée et la critique, en lui faisant scruter les livres
+saints, les prêtres de Saint-Sulpice avaient mis entre les mains de leur
+jeune élève le plus redoutable des instruments de négation et de doute.
+Son esprit lucide, pénétrant et sincère, vit la faiblesse de la
+construction théologique sur laquelle repose toute la doctrine
+catholique. Ce qu'il avait appris à Issy de sciences naturelles et de
+philosophie venait confirmer les doutes que la critique philologique et
+historique lui inspirait sur l'infaillibilité de l'Église et de
+l'Écriture sainte, et sur la doctrine qui fait de la révélation
+chrétienne le centre de l'histoire et l'explication de l'univers. Le
+cœur déchiré (car il allait contrister non seulement des maîtres
+vénérés, mais encore une mère tendrement aimée), il n'hésita pourtant
+pas un instant à obéir au devoir que la droiture de son esprit et de sa
+conscience lui imposait. Il quitta l'asile paisible qui lui promettait
+un avenir assuré pour vivre de la dure vie de répétiteur dans une
+institution du quartier latin et entreprendre, à vingt-deux ans, la
+préparation des examens qui pouvaient lui ouvrir la carrière du
+professorat. Son admirable sœur lui vint en aide dans ce moment
+difficile. Arrivée avant lui, par ses propres réflexions et ses propres
+études, aux mêmes convictions négatives, elle avait évité de jamais
+troubler de ses doutes l'esprit de son jeune frère. Mais, quand il
+s'ouvrit à elle et lui écrivit ses motifs de quitter le séminaire et de
+renoncer à la prêtrise, elle fut inondée de joie et lui envoya ses douze
+cents francs d'économies pour l'aider à franchir les difficultés des
+premiers temps de liberté.
+
+Il n'eut pas besoin d'épuiser ce fonds de réserve. Grâce à ses
+prodigieuses facultés intellectuelles et à la science déjà considérable
+acquise pendant ses années de séminaire, Renan put rapidement se créer
+une situation indépendante et marcha désormais de succès en succès. On
+reste confondu en voyant ce qu'il sut faire et produire pendant les cinq
+années qui suivirent sa sortie de Saint-Sulpice, de la fin de 1845 à
+1850. Il conquit tous ses grades universitaires, du baccalauréat à
+l'agrégation de philosophie, où il fut reçu premier en 1848. Il obtint,
+la même année, de l'Académie des inscriptions, le prix Volney, pour un
+grand ouvrage, l'_Histoire générale et système comparé des langues
+sémitiques_ (publiée en 1855), et, deux ans plus tard, un autre prix sur
+l'_Étude du grec au moyen âge_. Il faisait en 1849-1850 des recherches
+dans les bibliothèques d'Italie[3] et en rapportait sa thèse de doctorat
+soutenue en 1852, un livre sur _Averroès et l'Averroïsme_, capital pour
+l'histoire de l'introduction de la philosophie grecque en Occident par
+les Arabes. En même temps, il publiait dans des recueils périodiques
+plusieurs essais, entre autres celui qui, remanié, est devenu son livre
+sur l'_Origine du langage_, et il écrivait un ouvrage considérable sur
+l'_Avenir de la science_, qu'il n'a imprimé qu'en 1890.
+
+Ce livre, composé en quelques mois par un jeune homme de vingt-cinq ans,
+contient déjà toutes les idées sur la vie et sur le monde qu'il répandra
+en détail dans tous ses écrits; mais elles sont affirmées ici avec un
+ton de conviction enthousiaste et de certitude qu'il atténuera de plus
+en plus dans ses écrits ultérieurs, sans rien abandonner d'ailleurs du
+fond même de sa doctrine. Il salue l'aurore d'une ère nouvelle, où la
+conception scientifique de l'univers succèdera aux conceptions
+métaphysiques et théologiques. Les sciences de la nature surtout et les
+sciences historiques et philologiques sont non seulement les
+libératrices de l'esprit, mais encore les maîtresses de la vie.
+Pédagogie, politique, morale, tout sera régénéré par la science. Par
+elle seule, la justice sera fondée parmi les hommes, et elle deviendra
+pour eux une source et une forme de religion[4].
+
+Sur les conseils d'Augustin Thierry et de M. de Sacy, E. Renan ne publia
+pas ce volume, dont le don dogmatique et sévère aurait rebuté les
+lecteurs et dont les idées étaient trop neuves et trop hardies pour être
+acceptées toutes à la fois. Les Français auraient pu aussi s'étonner de
+l'admiration enthousiaste de Renan pour l'Allemagne, en qui il voyait la
+patrie de cet idéalisme scientifique dont il se faisait l'apôtre.
+Augustin Thierry enfin était inquiet de voir son jeune ami dépenser d'un
+seul coup tout son capital intellectuel. Il lui persuada de le débiter
+en détail dans des articles donnés à la _Revue des Deux Mondes_ et au
+_Journal des Débats_. C'est ainsi que Renan devint le premier de nos
+essayistes, et, dans des articles de critique littéraire et
+philosophique, mit en circulation, sous une forme légère, aisée,
+accessible à tous, ses idées les plus audacieuses et toutes les
+découvertes de la philologie comparée et de l'exégèse rationaliste. Ce
+sont ces essais, où son talent littéraire s'affina et s'assouplit et où
+le fonds le plus solide de pensées et de connaissances s'unissait à une
+virtuosité prestigieuse de style, qui ont formé les admirables volumes
+intitulés: _Essais de morale et de critique; Études d'histoire
+religieuse; Nouvelles études d'histoire religieuse_. Sa renommée
+littéraire grandissait rapidement, tandis que ses ouvrages d'érudition
+le faisaient entrer, dès 1856, à l'Académie des inscriptions, âgé
+seulement de trente-trois ans.
+
+
+
+
+II
+
+
+Depuis 1851, il était attaché à la Bibliothèque nationale, et cette
+place modeste, avec le revenu, de plus en plus important, de ses essais
+littéraires, lui avait permis de se marier en 1886. Il avait trouvé en
+mademoiselle Scheffer, fille du peintre Henry Scheffer et nièce du
+célèbre Ary Scheffer, une compagne capable de le comprendre et digne de
+l'aimer. Ce mariage faillit être dans sa vie l'occasion d'un nouveau
+drame intime. Depuis 1850, Ernest Renan vivait avec sa sœur Henriette;
+leur communauté de sentiments et de pensées s'était encore accrue par
+cette communauté d'existence et de labeur, et Henriette, qui pensait que
+son frère, en quittant l'Église pour la science, n'avait fait que
+changer de prêtrise, ne supposait pas que cette union pût jamais être
+dissoute. Quand son frère lui parla de ses intentions de mariage, elle
+laissa voir un si cruel trouble intérieur que celui-ci résolut de
+renoncer à un projet qui paraissait menacer le bonheur d'un être si
+dévoué et si cher. Mais alors ce fut mademoiselle Renan elle-même qui
+courut chez mademoiselle Scheffer la supplier de ne pas renoncer à son
+frère et qui hâta la conclusion d'une union dont l'idée seule l'avait
+bouleversée. Sa vie, du reste, ne fut pas séparée de celle de son frère.
+Elle s'attacha passionnément à ses enfants. Quand Ernest Renan partit en
+1860 pour la Phénicie, chargé d'une mission archéologique, elle
+l'accompagna et y resta avec lui quand madame Renan dut rentrer en
+France. Ces quelques mois de vie à deux furent sa dernière joie. La
+fièvre les saisit l'un et l'autre à Beyrouth. Elle mourut, tandis que
+lui, terrassé par le mal, avait à peine conscience du malheur qui le
+frappait. Dans le petit opuscule biographique consacré à sa sœur
+Henriette, la plus belle de ses œuvres, et un des plus purs
+chefs-d'œuvre de la prose française, E. Renan a gravé pour la postérité
+l'image de cette femme supérieure et dit avec une éloquence poignante ce
+que sa perte fut pour lui.
+
+
+
+
+III
+
+
+Il rapportait de Syrie, non seulement les inscriptions et les
+observations archéologiques qu'il publia dans le volume de la _Mission
+de Phénicie_, paru de 1863 à 1874 par livraisons, mais aussi la première
+ébauche de sa _Vie de Jésus_, l'introduction de l'œuvre capitale de sa
+vie: l'_Histoire des origines du Christianisme_, qui forme sept volumes
+in-8°. Il avait déjà abordé dans ses essais un grand nombre de problèmes
+religieux et de questions de critique et d'exégèse sacrées, mais il ne
+voulait pas se borner à l'analyse et à la critique. Il voulait
+entreprendre quelque grand travail de synthèse et de reconstitution
+historiques. Les questions religieuses lui avaient toujours paru les
+questions vitales de l'histoire et celles où peuvent le mieux
+s'appliquer les deux qualités essentielles de l'historien: la
+pénétration critique et la divination imaginative qui ressuscite les
+civilisations et les personnages disparus. C'est au christianisme,
+c'est-à-dire au plus grand phénomène religieux de l'histoire, que Renan
+appliqua ses qualités d'érudit, de peintre et de psychologue. Il devait
+plus tard compléter son ouvrage en y ajoutant, pour introduction, une
+_Histoire d'Israël_, dont il a publié trois volumes et dont les deux
+derniers, achevés peu de temps avant sa mort, ont paru en 1893 et 1894.
+
+L'apparition de la _Vie de Jésus_ fut, non seulement un grand événement
+littéraire, mais un fait social et religieux d'une portée immense.
+C'était la première fois que la vie du Christ était écrite à un point de
+vue entièrement laïque, en dehors de toute conception supra-naturaliste,
+dans un livre destiné, non aux savants et aux théologiens, mais au grand
+public. Malgré les ménagements infinis avec lesquels Renan avait
+présenté sa pensée, malgré le ton respectueux et attendri qu'il prenait
+en parlant du Christ, peut-être même à cause de ces ménagements et de ce
+respect, le scandale fut prodigieux. Le clergé sentit très bien que
+cette forme d'incrédulité qui s'exprimait avec la gravité de la science
+et l'onction de la piété, était bien plus redoutable que la raillerie
+voltairienne; venant d'un élève des écoles ecclésiastiques, le sacrilège
+à ses yeux était doublé d'une trahison, l'hérésie aggravée d'une
+apostasie. Le gouvernement impérial, qui avait nommé en 1862 E. Renan
+professeur de philologie sémitique au Collège de France, eut la
+faiblesse de le révoquer en 1863, en présence des clameurs que souleva
+la _Vie de Jésus_. Il avait eu la naïveté de lui offrir, comme
+compensation, une place de conservateur à la Bibliothèque nationale.
+
+Renan répondit au ministre, en style biblique: Garde ton argent
+(_Pecunia tua tecum sit_); et, libre désormais de tout souci matériel,
+grâce au prodigieux succès de son livre, le «blasphémateur européen»,
+comme l'appelait Pie IX, continua tranquillement son œuvre[5]. Ce ne fut
+qu'en 1870, quand l'Empire fut tombé, que sa chaire lui fut rendue. Ses
+cours, commencés au milieu même du siège de Paris, ont toujours eu un
+caractère strictement scientifique et philologique qui en écartait le
+public frivole et ne les rendait accessibles qu'à un petit nombre de
+véritables élèves, alors qu'il lui était si aisé d'attirer la foule à
+ses cours, rien qu'en y professant ces livres avant de les publier; il
+dédaigna toujours ces succès faciles et ne songea qu'à faire progresser
+la science qu'il était chargé d'enseigner. Il devint, en 1883,
+l'administrateur respecté du grand établissement scientifique dont il
+avait été chassé comme indigne vingt ans auparavant. Lancé, par la
+publication de la _Vie de Jésus_, dans la lutte religieuse, attaqué avec
+violence par les uns, défendu et admiré avec passion par les autres,
+ayant à souffrir souvent de la vulgarité de certains admirateurs, E.
+Renan ne s'abaissa point à la polémique; il ne permit point que la
+sérénité de sa pensée fut altérée par ces querelles[6], et il continua à
+parler de l'Église catholique et du christianisme avec la même
+impartialité, je dirai plus, avec la même sympathie respectueuse et
+indépendante.
+
+
+
+
+IV
+
+
+L'année 1870 marque une date importante dans la vie d'Ernest Renan. Ce
+fut encore une année de crise. L'Allemagne, qui avait été, au moment où
+il s'était émancipé de son éducation ecclésiastique, la seconde mère de
+son intelligence, l'Allemagne, dont il avait exalté si haut le caractère
+purement idéaliste, en qui il voyait la maîtresse du monde moderne en
+érudition, en poésie et en métaphysique, lui apparaissait maintenant
+sous une face nouvelle, froidement réaliste, orgueilleusement et
+brutalement conquérante. Comme il avait rompu avec l'Église, sans cesser
+de reconnaître sa grandeur et les services qu'elle avait rendus et
+qu'elle rendait encore au monde, il sentit, non sans douleur, se
+relâcher presque jusqu'à se briser le lien moral qui l'attachait à
+l'Allemagne, mais sans renier jamais la dette de reconnaissance
+contractée envers elle, sans chercher jamais à rabaisser ses mérites et
+ses vertus. On trouvera l'expression éloquente de ses sentiments dans
+ses lettres au docteur Strauss, écrites en 1871, dans son discours de
+réception à l'Académie française et dans sa lettre à un ami d'Allemagne
+de 1878. En même temps, une évolution se produisait dans ses conceptions
+politiques. Aristocrate par tempérament, monarchiste constitutionnel par
+raisonnement, il se trouvait appelé à vivre dans une société
+démocratique et républicaine. Convaincu que les grands mouvements de
+l'histoire ont leur raison d'être dans la nature même des choses et
+qu'on ne peut agir sur ses contemporains et son pays qu'en en acceptant
+les tendances et les conditions d'existence, il sut apprécier les
+avantages de la démocratie et de la République sans en méconnaître les
+difficultés et les dangers.
+
+Ernest Renan était désormais en pleine possession de son génie, de son
+originalité, et en pleine harmonie avec son temps.--Émancipé de
+l'Église, il était l'interprète de la libre pensée sous sa forme la plus
+élevée et la plus savante dans un pays qui voyait dans le cléricalisme
+l'ennemi le plus redoutable de ses institutions nouvelles; émancipé de
+l'Allemagne, il avait trouvé dans les malheurs mêmes de la patrie un
+aliment et un aiguillon à son patriotisme, et il s'efforçait de faire de
+ses écrits l'expression la plus parfaite du génie français; émancipé de
+toute attache aux régimes politiques disparus, il pouvait donner à la
+France nouvelle les conseils et les avertissements d'un ami clairvoyant
+et d'un serviteur dévoué. Professeur au Collège de France, le seul
+établissement d'enseignement qui se soit conservé à travers les siècles,
+toujours semblable à lui-même dans son organisation comme dans son
+esprit, l'asile par excellence de la recherche libre et désintéressée,
+membre de l'Académie des inscriptions et de l'Académie française, ces
+créations de la monarchie réorganisées par la Révolution, l'une
+représentant l'érudition, l'autre le talent littéraire, Ernest Renan
+avait conscience que l'âme de la France moderne vivait en lui plus qu'en
+tout autre de ses contemporains. Il la laissa s'épanouir librement et se
+répandre au dehors, jouissant de cette popularité qui faisait de lui
+l'hôte le plus recherché des salons mondains, l'orateur préféré des
+assemblées les plus diverses, savantes ou frivoles, aristocratiques ou
+populaires, et la proie favorite des interviewers. Il répandait sans
+compter les trésors de son esprit, de sa science, de son imagination,
+de sa bonne grâce. Il osait dans ses écrits aborder tous les sujets et
+prendre tous les tons. Tout en continuant ses grands travaux d'histoire
+et d'exégèse, tout en traduisant Job, l'Ecclésiaste et le Cantique des
+Cantiques, tout en donnant à l'histoire littéraire de la France des
+notices qui sont des chefs-d'œuvre d'érudition sûre et minutieuse, tout
+en dressant chaque année, pour la Société asiatique, le bilan des
+travaux relatifs aux études orientales, tout en fondant et en dirigeant
+avec une activité admirable la difficile entreprise du _Corpus
+inscriptionum semiticarum_, qui sera son titre de gloire le plus
+incontestable au point de vue scientifique, il exposait ses vues et ses
+rêves sur l'univers et sur l'humanité, sur la vie et sur la morale, soit
+sous une forme plus austère dans ses _Dialogues philosophiques_, soit
+sous une forme plus légère et doucement ironique dans ses fantaisies
+dramatiques: _Caliban_, l'_Eau de Jouvence_, le _Prêtre de Némi_,
+l'_Abbesse de Jouarre_; il travaillait à la réforme du haut
+enseignement; il écrivait ces délicieux fragments d'autobiographie qu'il
+a réunis sous le titre de _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_.
+
+
+
+
+V
+
+
+Dans cet épanouissement de toutes ses facultés pensantes et agissantes,
+favorisé par sa triple vie de savant, d'homme du monde et d'homme de
+famille, Ernest Renan se sentait heureux, et cette joie de vivre et
+d'agir lui avait inspiré un optimisme philosophique qui semblait, au
+premier abord, peu conciliable avec l'absence de toute certitude, de
+toute conviction métaphysique et religieuse. On était étonné et un peu
+scandalisé de voir l'auteur des _Essais de critique et de morale_, celui
+qui avait écrit des pages inoubliables sur l'âme rêveuse et mélancolique
+des races celtiques, qui avait condamné si sévèrement la frivolité de
+l'esprit gaulois et la théologie bourgeoise de Béranger, prêcher parfois
+un évangile de la gaîté que Béranger n'eût pas désavoué, considérer la
+vie comme un spectacle amusant dont nous sommes à la fois les
+marionnettes et les spectateurs, et dirigé par un Démiurge ironique et
+indifférent. À force de vouloir être de son temps et de son pays, tout
+connaître et tout comprendre, Renan semblait parfois montrer pour les
+défauts mêmes du caractère français une indulgence allant jusqu'à la
+complicité. Quand il disait qu'en théologie c'est M. Homais et Gavroche
+qui ont raison, et que peut-être l'homme de plaisir est celui qui
+comprend le mieux la vie, ses amis mêmes étaient froissés, moins dans
+leurs convictions personnelles que dans leur tendre admiration pour
+celui qui avait su parler de saint François d'Assise, de Spinoza et de
+Marc-Aurèle comme personne n'en avait parlé avant lui. Aux yeux de
+beaucoup de lecteurs, Renan, devenu l'apôtre du dilettantisme, ne voyait
+plus dans la religion que le vain rêve de l'imagination et du cœur, dans
+la morale qu'un ensemble de conventions et de convenances, dans la vie
+qu'une fantasmagorie décevante qui ne pouvait sans duperie être prise au
+sérieux. Ceux qui ne l'aimaient pas l'appelaient la Célimène ou
+l'Anacréon de la philosophie, et plusieurs de ceux qui l'aimaient
+pensaient que les succès mondains, le désir d'étonner et de plaire
+l'amenaient à ne plus voir, dans la discussion des plus graves problèmes
+de la destinée humaine, qu'un jeu d'artiste et un exercice littéraire.
+
+Ceux toutefois qui connaissaient mieux son œuvre et surtout sa vie
+savaient que ce dilettantisme, cet épicurisme et ce scepticisme
+apparents n'étaient point au fond de son cœur et de sa pensée, mais
+étaient le résultat de la contradiction intime qui existait entre sa
+nature profondément religieuse et sa conviction qu'il n'y a de science
+que des phénomènes, par suite, de certitude que sur les choses finies;
+ils comprenaient d'autre part qu'il était trop sincère pour vouloir rien
+affirmer sur ce qui n'est pas objet de connaissance positive. Il était
+trop modeste, trop ennemi de toute ombre de pose et de pharisaïsme pour
+se proposer en exemple et en règle, pour vanter, comme une supériorité,
+les vertus et les principes de morale qui faisaient la base même de sa
+vie. Sa vie, la disposition habituelle de son âme étaient celles d'un
+stoïcien, d'un stoïcien sans raideur et sans orgueil, qui ne prétendait
+point se donner en modèle aux autres. Son optimisme n'était point la
+satisfaction béate de l'homme frivole, mais l'optimisme volontaire de
+l'homme d'action qui pense que, pour agir, il faut croire que la vie
+vaut la peine d'être vécue et que l'activité est une joie. Personne
+n'était plus foncièrement bienveillant, serviable et bon qu'Ernest
+Renan, bien qu'il se soit accusé lui-même de froideur à servir ses amis.
+Personne n'a été plus scrupuleux observateur de ses devoirs, devoirs
+privés et devoirs professionnels, fidèle jusqu'à l'héroïsme aux
+consignes qu'il s'était données, n'acceptant aucune fonction sans en
+remplir toutes les obligations, s'imposant à la fin de sa vie les plus
+vives souffrances pour accomplir jusqu'au bout ses fonctions de
+professeur. Cet homme en apparence si gai avait depuis bien des années à
+supporter des crises de maux physiques très pénibles. Il ne leur permit
+jamais de porter atteinte à l'intégrité de sa pensée ni d'entraver
+l'accomplissement des tâches intellectuelles qu'il avait assumées. C'est
+dans les derniers mois de son existence que ce stoïcisme pratique se
+manifesta avec le plus de force et de grandeur. Il avait souvent exprimé
+le vœu de mourir sans souffrances physiques et sans affaiblissement
+intellectuel. Il eut le bonheur de conserver jusqu'au bout toutes ses
+facultés; mais les souffrances ne lui furent pas épargnées. Il les
+redoutait d'avance comme déprimantes et dégradantes; il ne se laissa ni
+déprimer ni dégrader par elles. Depuis le mois de janvier, il se savait
+perdu; il le disait à ses amis et ne demandait que le temps et les
+forces nécessaires pour achever son cours et ses travaux commencés. Il
+voulut aller encore une fois voir sa chère Bretagne; sentant son état
+s'aggraver, il tint à revenir à Paris à la fin de septembre, pour mourir
+à son poste, dans ce Collège de France dont il était administrateur.
+C'est là qu'il expira le 2 octobre. Pendant ces huit mois, il fut en
+proie à des douleurs incessantes, qui parfois lui ôtaient la possibilité
+même de parler; il resta cependant doux et tendre envers tous ceux qui
+l'approchaient, les encourageant et se disant heureux. Il leur répétait
+que la mort n'est rien, qu'elle n'est qu'une apparence, qu'elle ne
+l'effrayait pas. Le jour même de sa mort, il trouvait encore la force de
+dicter une page sur l'architecture arabe. Il se félicitait d'avoir
+atteint sa soixante-dixième année, la vie normale de l'homme suivant
+l'Écriture. Une de ses dernières paroles fut: «Soumettons-nous à ces
+lois de la nature dont nous sommes une des manifestations. La terre et
+les cieux demeurent.» Cette force d'âme, soutenue jusqu'à la dernière
+minute à travers des mois de souffrances continuelles, montre bien
+quelle était la sérénité de ses convictions et la profondeur de sa vie
+morale.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Il a laissé un souvenir ineffaçable à ceux qui l'ont connu. Il n'avait
+rien dans son apparence extérieure qui, au premier abord, parût de
+nature à charmer. De petite taille, avec une tête énorme enfoncée dans
+de larges épaules, affligé de bonne heure d'un embonpoint excessif qui
+alourdissait sa marche et a été la cause de la maladie qui l'a emporté,
+il paraissait laid à ceux qui ne le voyaient qu'en passant. Mais il
+suffisait de causer un instant avec lui pour que cette impression
+s'effaçât. On était frappé de la puissance et de la largeur de son
+front; ses yeux pétillaient de vie et d'esprit et avaient pourtant une
+douceur caressante. Son sourire surtout disait toute sa bonté. Ses
+manières, où s'était conservé quelque chose de l'affabilité paternelle
+du prêtre, avec les gestes bénisseurs de ses mains potelées et le
+mouvement approbateur de sa tête, avaient une urbanité qui ne se
+démentait jamais et où l'on sentait la noblesse native de sa nature et
+de sa race. Mais ce qui ne saurait se dire c'est le charme de sa parole.
+Toujours simple, presque négligée, mais toujours incisive et originale,
+elle pénétrait et enveloppait à la fois. Sa prodigieuse mémoire lui
+permettait sur tous les sujets d'apporter des faits nouveaux, des idées
+originales; et en même temps sa riche imagination mêlait à sa
+conversation, avec un tour souvent paradoxal, des élans de poésie, des
+rapprochements inattendus, parfois même des vues prophétiques sur
+l'avenir. Il était un conteur incomparable. Les légendes bretonnes,
+passant par sa bouche, prenaient une saveur exquise. Nul causeur, sauf
+Michelet, n'a su allier à ce point la poésie et l'esprit. Il n'aimait
+pas la discussion, et on a souvent raillé la facilité avec laquelle il
+donnait son assentiment aux assertions les plus contradictoires. Mais
+cette complaisance pour les idées d'autrui, qui prenait sa source dans
+une politesse parfois un peu dédaigneuse, ne l'empêchait pas, toutes les
+fois qu'une cause grave était en jeu, de maintenir très fermement son
+opinion. Il savait être ferme pour défendre ce qu'il croyait juste; il
+avait fait assez de sacrifices à ses convictions pour avoir le droit de
+ne pas se fatiguer dans des discussions inutiles. Il avait horreur de la
+polémique. Elle lui paraissait contraire à la politesse, à la modestie,
+à la tolérance, à la sincérité, c'est-à-dire aux vertus qu'il estimait
+entre toutes. Il savait, du reste, admirablement, par des comparaisons
+charmantes, exprimer les nuances les plus rares de ses sentiments. Un
+jour, dans un dîner d'amis, un convive, en veine de paradoxe, soutenait
+que la pudeur est une convention sociale, un peu factice, qu'une jeune
+fille très pudique n'aurait aucune gêne à être nue si personne ne la
+voyait. «Je ne sais, dit Renan. L'Église enseigne qu'auprès de chaque
+jeune fille se tient un ange gardien. La vraie pudeur consiste à
+craindre d'offusquer même l'œil des anges.»
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le moment n'est pas encore venu, je l'ai dit en commençant, d'apprécier
+l'œuvre et les idées d'Ernest Renan. Il est cependant impossible, après
+avoir dit ce que fut sa vie, de ne pas chercher à indiquer quelles ont
+été les causes de son immense renommée, quelle place il tient dans notre
+siècle, et en quoi il a mérité les honneurs exceptionnels que la France
+lui a rendus au moment de ses funérailles.
+
+Il est un mérite que personne ne songe à lui contester, c'est d'avoir
+été le plus grand écrivain de son temps et un des plus admirables
+écrivains de la France de tous les temps. Nourri de la Bible, de
+l'antiquité grecque et latine et des classiques français, il avait su se
+faire une langue simple et pourtant originale, expressive sans
+étrangeté, souple sans mollesse, une langue qui, avec le vocabulaire un
+peu restreint du XVIIe et du XVIIIe siècles, savait rendre toutes les
+subtilités de la pensée moderne, une langue d'une ampleur, d'une suavité
+et d'un éclat sans pareils. Il y a chez Renan des narrations, des
+descriptions de paysages, des portraits qui resteront des modèles
+achevés de notre langue, et, dans ses morceaux philosophiques ou
+religieux, il est arrivé à rendre les nuances les plus délicates de la
+pensée, du sentiment ou du rêve. Chez lui la familiarité n'est jamais
+triviale ni la gravité jamais guindée. Si quelquefois, dans ses derniers
+écrits, le désir de se montrer moderne, l'effort pour faire comprendre
+le passé par des comparaisons avec les choses actuelles lui a fait
+commettre quelques fautes de goût, ces fausses notes sont rares, et la
+justesse du ton égale chez lui la délicate correction du style et l'art
+consommé de la composition. Renan durera comme écrivain plus qu'aucun
+des auteurs de notre siècle, parce qu'il a égalé les plus illustres par
+la puissance pittoresque de l'expression avec une simplicité plus grande
+de style et un sens artistique plus délicat.
+
+Ce qui fait du reste la beauté et la richesse du style de Renan, c'est
+qu'il n'a jamais été ce qu'on appelle un styliste; il n'a jamais
+considéré la forme littéraire comme ayant sa fin en elle-même. Il avait
+horreur de la rhétorique et ne voyait dans la perfection du style que le
+moyen de donner à la pensée toute sa force, de la vêtir d'une manière
+digne d'elle. Tout était naturel chez lui. C'était la simplicité de sa
+nature qui se reflétait dans la simplicité de son style; la richesse et
+l'éclat de son style venaient de la plénitude de sa science, de la
+puissance de son imagination et de l'abondance de ses idées.
+
+Renan n'a pas été un créateur dans les études d'érudition; il n'a, ni en
+linguistique, ni en archéologie, ni en exégèse fait une de ces
+découvertes, créé un de ces systèmes qui renouvellent une science; mais
+il n'est pas d'homme qui ait eu une érudition à la fois aussi
+universelle et aussi précise que la sienne: linguistique, littérature,
+théologie, philosophie archéologie, histoire naturelle même, rien de ce
+qui touche à la science de l'homme ne lui est étranger. Ses travaux
+d'épigraphie et d'histoire littéraire sont admirables de méthode et de
+précision critique. Sa connaissance profonde du passé unie au don de le
+faire revivre par la magie de son talent littéraire a fait de lui un
+incomparable historien. C'est là sa gloire par excellence. Dans un
+siècle qui est avant tout le siècle de l'histoire, où les littératures,
+les arts, les philosophies, les religions nous intéressent surtout comme
+les manifestations successives de l'évolution humaine, Ernest Renan a eu
+au plus haut degré les dons et l'art de l'historien. Il est en cela un
+représentant éminent de son temps. On peut dire qu'il a élargi le
+domaine de l'histoire, car il y a fait entrer l'histoire des religions.
+Avant lui c'était un domaine réservé aux théologiens, qu'ils fussent du
+reste rationalistes ou croyants. Il a le premier traité cette histoire
+dans un esprit vraiment laïque et l'a rendue accessible au grand public.
+L'Église n'a pas eu tort de voir en lui le plus redoutable des
+adversaires. Malgré son respect, sa sympathie même pour les choses
+religieuses, il portait les coups les plus graves à l'idée de surnaturel
+et de révélation en faisant rentrer l'histoire des religions dans
+l'histoire générale de l'esprit humain. D'un autre côté, il répandait
+partout la curiosité des questions religieuses, et si les croyants ont
+pu l'accuser de profaner la religion, on peut à plus juste titre lui
+accorder le mérite d'avoir fait comprendre à tous l'importance de la
+science des religions pour l'intelligence de l'histoire et d'avoir
+éveillé dans beaucoup d'âmes le goût des choses religieuses.
+
+De même qu'il n'a pas été un créateur dans le domaine de l'érudition,
+Renan n'a pas été non plus un novateur en philosophie. Ses études
+théologiques ont développé en lui les qualités du critique et du savant
+et l'ont dégoûté des systèmes métaphysiques. Il était trop historien
+pour voir dans ces systèmes autre chose que les rêves évoqués dans
+l'imagination des hommes par leur ignorance de l'ensemble des choses,
+les mirages successifs suscités dans leur esprit par le spectacle
+changeant du monde. Mais, s'il n'est pas un philosophe, il est un grand
+penseur. Il a répandu à pleines mains, dans tous ses écrits, sur tous
+les sujets, sur l'art comme sur la politique, sur la religion comme sur
+la science, les idées les plus originales et les plus profondes. C'est
+autant comme penseur que comme historien que Renan a été le fidèle
+interprète du temps où il a vécu. Notre époque a perdu la foi et n'admet
+d'autre source de certitude que la science, mais en même temps elle n'a
+pu se résoudre, comme le voudrait le positivisme, à ne pas réfléchir et
+à se taire sur ce qu'elle ignore. Elle aime à jeter la sonde dans
+l'océan sans fond de l'inconnaissable, à prolonger dans l'infini les
+hypothèses que lui suggère la science, à s'élever sur les ailes du rêve
+dans le monde du mystère. Elle a le sentiment que, sans la foi ou
+l'espérance en des réalités invisibles, la vie perd sa noblesse et elle
+éprouve pour les héros de la vie religieuse, pour les âmes mystiques du
+passé, un attrait et une tendresse faits de regrets impuissants et de
+vagues aspirations. Renan a été l'interprète de cet état d'âme et il a
+contribué à le créer. Personne, n'a plus nettement, plus sévèrement que
+lui affirmé les droits souverains de la science, seule source de
+certitude positive, la nécessité d'y chercher une base suffisante pour
+la vie sociale et la vie morale; personne n'a plus résolument exclu le
+surnaturel de l'histoire. Mais en même temps il a pieusement recueilli
+tous les soupirs de l'humanité aspirant à une destinée plus haute que
+celle de la terre; il a recréé en lui l'âme des fondateurs de religions,
+des saints et des mystiques; il a proposé et s'est proposé à lui-même
+toutes les hypothèses que la science peut permettre encore à l'âme
+religieuse. Chose curieuse, ce sont trois Bretons, trois fils de cette
+race celtique sérieuse, curieuse et mystique, qui ont en France
+représenté tout le mouvement religieux du siècle: Chateaubriand, le
+réveil du catholicisme par la poésie et l'imagination; Lamennais, la
+reconstitution du dogme, puis la révolte de la raison et du cœur contre
+une église fermée aux idées de liberté et de démocratie; Renan, le
+positivisme scientifique uni au regret de la foi perdue et à la vague
+aspiration vers une foi nouvelle.
+
+Ce qu'on a appelé son dilettantisme et son scepticisme n'est que la
+conséquence de sa sincérité. Il avait également peur de tromper et
+d'être dupe, et il ne craignait pas de proposer des hypothèses
+contradictoires sur des questions où il croyait la certitude impossible.
+
+C'est là ce qu'il faut se rappeler pour comprendre ce qui, dans son
+œuvre historique, peut au premier abord paraître entaché d'inconsistance
+et de fantaisie. On l'a accusé de dédaigner la vérité, de tout sacrifier
+à l'art, de mettre toute la critique historique dans le talent «de
+solliciter doucement les textes». Il faut l'avoir peu ou mal lu pour le
+juger ainsi. Il a eu simplement la sincérité de reconnaître que, dans
+des œuvres de synthèse, on ne peut appliquer partout la même méthode.
+Quand on doit raconter une période ou la biographie d'un personnage pour
+lesquelles les documents positifs font défaut, l'histoire a le droit de
+reconstituer par divination «une des manières dont les choses ont pu
+être». Renan a toujours averti quand il procédait ainsi, qu'il s'agit
+des origines d'Israël, de la vie du Christ[7] ou de celle de Bouddha.
+Mais, quand il s'agit de décrire le milieu social et intellectuel où
+s'est développé le christianisme, ou d'étudier les œuvres des hommes du
+moyen âge, ou d'établir des textes, il a été le plus scrupuleux comme le
+plus pénétrant des critiques. Personne n'a mieux parlé que lui des
+règles et des devoirs de la philologie; personne ne les a mieux
+pratiqués.
+
+On a pu s'étonner que le même homme qui a voulu qu'on mît sur sa tombe:
+_Veritatem dilexit_, se soit si souvent demandé, comme Pilate:
+«Qu'est-ce que la vérité?» Mais ces interrogations, mêlées d'ironie,
+étaient elles-mêmes un hommage rendu à la vérité[8]. Il voyait que, pour
+la plupart des hommes, aimer la vérité c'est aimer, jusqu'à
+l'intolérance, jusqu'au fanatisme, des opinions particulières, reçues
+par tradition ou conçues par l'imagination, toujours dépourvues de
+preuves et destructives de toute liberté de penser. Affirmer des
+opinions qu'il ne pouvait prouver lui paraissait un orgueil intolérable,
+une atteinte à la liberté de l'esprit, un défaut de sincérité envers
+soi-même et envers les autres; et il se rendait le témoignage de n'avoir
+jamais fait un mensonge consciemment, bien plus, d'avoir eu le courage
+dans ses écrits de dire toujours tout ce qu'il pensait. Il voyait du
+stoïcisme et non du scepticisme à pratiquer le devoir sans savoir s'il a
+une réalité objective, à vivre pour l'idéal sans croire à un Dieu
+personnel ni à une vie future, et, dans les ténèbres d'incertitude où
+l'homme vit ici-bas, à créer, par la coopération des âmes nobles et
+pures, une cité céleste où la vertu est d'autant plus belle qu'elle
+n'attend pas de récompense. Quelques-uns des contemporains de Renan se
+sont crus ses disciples parce qu'ils ont imité les chatoiements et les
+caresses de son style, ses ironies et ses doutes. Ils se sont gardés
+d'imiter ses vertus, son colossal labeur et son dévouement à la science.
+Ils n'ont pas compris que son scepticisme était fait de tolérance, de
+modestie et de sincérité.
+
+Ceux qui liront l'_Avenir de la science_, écrit à vingt-cinq ans, et qui
+verront les liens intimes qui rattachent ce livre à l'œuvre tout entière
+de Renan, diront, eux aussi, en contemplant cette longue vie si bien
+remplie: _Veritatem dilexit_.
+
+Si nous nous demandons maintenant ce qui caractérise Renan parmi les
+grands écrivains et les grands penseurs, on trouvera que sa supériorité
+réside dans le don particulier qu'il a possédé de comprendre l'histoire
+et la nature dans leur variété infinie. On l'a comparé à Voltaire, parce
+que Voltaire, comme lui, a été le représentant de son siècle, mais
+Voltaire n'avait ni sa science ni son originalité de pensée et de style;
+on l'a comparé à Gœthe, mais Gœthe est avant tout un artiste créateur,
+et son horizon intellectuel, si vaste qu'il fût, ne pouvait avoir, au
+temps où il a vécu, l'étendue de celui de Renan. Aucun cerveau n'a été
+plus universel, plus compréhensif que celui de Renan.
+
+La Chine, l'Inde, l'antiquité classique, le moyen âge, les temps
+modernes avec leurs perspectives infinies sur l'avenir, toutes les
+civilisations, toutes les philosophies, toutes les religions, il a tout
+connu, tout compris. Il a recréé l'univers dans sa tête, il l'a repensé,
+si l'on peut dire, et même de plusieurs manières différentes. Ce qu'il
+avait ainsi conçu et contemplé intérieurement, il avait le don de le
+communiquer aux autres sous une forme enchanteresse.
+
+Cette puissance de contemplation créatrice de l'univers, qui est
+proprement un privilège de la divinité, a été la principale source de la
+joie qui a illuminé sa vie et de la sérénité avec laquelle il a accepté
+la mort.
+
+ Octobre 1892.
+
+
+
+
+HIPPOLYTE TAINE
+
+
+On ne s'est pas proposé dans les pages qu'on va lire d'analyser l'œuvre
+de Taine ni de la juger. Elle est trop connue pour avoir besoin d'être
+analysée, et trop récente pour pouvoir être jugée.
+
+Nous nous sommes uniquement proposé de fixer avec autant de précision
+que possible les traits essentiels de la biographie de Taine et le
+caractère général de son œuvre. Sa vie est peu et mal connue. Il s'est
+efforcé de dérober sa personne à la curiosité des contemporains et de
+mettre scrupuleusement en pratique le précepte: «Cache ta vie et répands
+ton esprit.» La connaissance de sa vie n'est pourtant pas inutile pour
+comprendre son esprit, et, s'il se trouve qu'en voulant écrire sa
+biographie nous n'y découvrions d'autres aventures que des aventures
+intellectuelles, ce résultat même ne sera pas sans importance[9].
+
+
+
+
+I
+
+LA VIE DE TAINE.--LES ANNÉES D'APPRENTISSAGE.
+
+
+Hippolyte Taine naquit à Vouziers le 21 avril 1828. Son père, M.
+Jean-Baptiste Taine, y exerçait la profession d'avoué. Il resta jusqu'à
+l'âge de onze ans dans la maison paternelle, apprenant le latin avec son
+père, tout en suivant les cours d'une petite école, dirigée par un M.
+Pierson. Il avait déjà, à l'âge de dix ans, un tel sérieux dans le
+caractère et une telle solidité dans l'esprit, qu'il arriva à M.
+Pierson, empêché par une indisposition, de se faire remplacer, pendant
+quelques jours, par le petit Taine. Son père étant tombé gravement
+malade en 1839, il fut envoyé dans un pensionnat ecclésiastique de
+Rethel. Il n'y resta que dix-huit mois. M. J.-B. Taine mourut le 8
+septembre 1840, laissant à sa veuve, à ses deux filles et à son fils,
+une modeste fortune[10]. Il fallait songer à placer le jeune garçon dans
+un milieu où il pût satisfaire son goût pour l'étude et développer les
+rares qualités qu'il avait déjà manifestées. Sur les conseils du frère
+de sa mère, M. Bezançon, notaire à Poissy, qui montra toujours beaucoup
+de sollicitude pour son neveu, il fut envoyé à Paris, au printemps de
+1841, et entra comme interne à l'institution Mathé, dont les élèves
+suivaient les classes du collège Bourbon. Mais la santé délicate et
+l'esprit méditatif et indépendant du jeune Taine se trouvèrent également
+mal de ce régime de l'internat qu'il a qualifié dans une des dernières
+pages qu'il ait écrites de «régime antisocial et antinaturel», où le
+collégien, privé de toute initiative, «vit comme un cheval attelé entre
+les deux brancards de sa charrette». Madame Taine se décida aussitôt à
+venir vivre à Paris avec ses filles et à prendre son fils chez elle.
+Alors commença, pour ne plus cesser jusqu'au mariage de Taine, sauf
+pendant ses trois années d'École normale et les deux qui suivirent,
+cette vie commune où le plus tendre et le plus attentif des fils
+trouvait dans sa mère, comme il l'a dit lui-même, «l'unique amie qui
+occupait la première place dans son cœur». «La vie de ma mère,
+écrivait-il en 1879, n'était que dévouement et tendresse... aucune femme
+n'a été mère si profondément et si parfaitement.» Ceux qui savent
+combien Taine avait besoin de ménagements et de soins pour que sa nature
+nerveuse trop sensible pût résister et à l'excès de l'activité cérébrale
+et aux froissement de la vie, songent avec reconnaissance aux
+bienfaisantes influences féminines qui, d'abord au foyer maternel, puis
+au foyer conjugal, ont assuré le libre développement de son génie, l'ont
+protégé contre les atteintes trop rudes de la réalité, ont entouré son
+travail de paix et de sécurité, ont allégé les heures, pénibles entre
+toutes, où ce grand laborieux était contraint de laisser reposer sa
+plume et son cerveau. Nous leur devons aussi, peut-être, ce qui se mêle
+de grâce attendrie et poétique, de profonde humanité, aux rigides
+déductions de cet austère dialecticien.
+
+Le jeune Taine ne tarda pas à prendre, au collège Bourbon, le premier
+rang. Dès l'âge de quatorze ans, il s'était fait à lui-même le plan de
+ses journées et l'observait avec une méthode rigoureuse. Il s'accordait
+vingt minutes de repos et de jeu en rentrant de la classe du soir, et
+une heure de piano après le dîner; tout le reste du jour était donné au
+travail. Il refusait toute distraction mondaine et poursuivait des
+études personnelles à côté de ses occupations de collégien. Chaque
+année, au moment du concours général, il fallait lui mettre des sangsues
+à la tête pour éviter le danger d'une congestion cérébrale. Des succès
+exceptionnels récompensèrent ces efforts. En 1847, comme vétéran de
+rhétorique, il remportait au collège les six premiers prix et au
+concours général, le prix d'honneur et trois accessits; en philosophie,
+il obtenait au collège tous les premiers prix, aussi bien les trois prix
+de sciences que les deux prix de dissertation, et au concours les deux
+seconds prix de dissertation.
+
+Taine fit au collège Bourbon la connaissance de plusieurs camarades dont
+l'amitié devait avoir une durable influence sur sa vie: Prévost-Paradol,
+qui se décida, sur ses instances, à entrer à l'École normale, et qui fut
+pendant plusieurs années l'intime confident de sa pensée; Planat, le
+futur Marcelin de la _Vie Parisienne_, qui cachait, sous la fantaisie du
+caricaturiste, un esprit sérieux jusqu'à la tristesse et passionné pour
+les plus graves problèmes de la philosophie, et par qui Taine apprit
+plus tard à connaître le monde des artistes et la société élégante[11];
+Cornélis de Witt, qui éprouvait comme Taine un vif attrait pour l'étude
+de la langue et de la littérature anglaises et qui l'introduisit chez M.
+Guizot, quand celui-ci revint d'Angleterre en 1849. Guizot se prit de
+sympathie et d'estime pour le jeune universitaire, vers qui
+l'attiraient, en dépit de profondes divergences philosophiques, de
+secrètes affinités morales et intellectuelles. Il lui donna des preuves
+constantes de cette sympathie dans les concours académiques, et Taine
+consacra un de ses plus beaux essais de critique à l'auteur de
+l'_Histoire de la Révolution d'Angleterre_[12].
+
+L'enseignement public était la carrière qui s'offrait le plus
+naturellement à Taine après ses brillants succès scolaires. En 1848, il
+passa ses deux baccalauréats ès-lettres et ès-sciences et fut reçu le
+premier à l'École normale. Il y voyait entrer avec lui presque tous ses
+rivaux des concours de 1847 et de 1848: About, reçu second, Sarcey,
+Libert, Suckau, Albert, Merlet, Lamm, Ordinaire, Barnave, etc.
+
+Je n'aurai pas la témérité de refaire, après M. Sarcey[13], le tableau
+de ce que fut l'École normale sous la seconde République, pendant ces
+années d'agitation tumultueuse où l'enseignement des professeurs,
+distribué avec un zèle inégal, n'exerçait qu'une faible influence, mais
+où l'activité intellectuelle des élèves, fécondée par les conversations,
+les discussions, les lectures, les études personnelles, n'en était que
+plus intense. Je me contenterai de rappeler combien nombreux furent les
+camarades de Taine qui se firent un nom dans l'enseignement, les
+lettres, le journalisme, le théâtre, la politique ou même l'Église. À
+côté de ceux que je citais tout à l'heure, qu'il me suffise de nommer
+Challemel-Lacour, Chassang, Assolant, Aubé, Perraud, Ferry, Weiss, Yung,
+Belot, Gaucher, Gréard, Prévost-Paradol, Levasseur, Villetard, Accarias,
+Boiteau, Duvaux, Crouslé, Lenient, Tournier.
+
+Taine eut, dès le premier jour, une place à part au milieu d'eux. Non
+qu'il cherchât à se singulariser ou à faire sentir sa supériorité; ses
+maîtres et ses camarades s'accordent à vanter sa douceur, sa modestie,
+sa complaisance, sa gaieté; mais il inspirait, par son caractère et par
+son intelligence, un sentiment que des jeunes gens, enfermés dans une
+école, éprouvent rarement pour un compagnon d'études: un respect
+affectueux. On sentait confusément qu'il y avait en lui quelque chose de
+particulier, d'unique, qui le mettait à part et au-dessus de tous. Il
+arrivait à l'École avec une érudition auprès de laquelle tous se
+sentaient des ignorants, et pourtant on voyait ce _grand bûcheron_, pour
+me servir de l'expression d'About, peiner comme s'il avait tout à
+apprendre. Il joignait à une rigoureuse méthode dans son infatigable
+labeur, une facilité merveilleuse en latin comme en français, en vers
+comme en prose, qui lui permettait d'expédier en une quinzaine tous les
+travaux du trimestre, sans qu'aucun pourtant parût négligé, et encore de
+fournir des faits, des plans de devoirs et des idées à tous ceux de ses
+camarades qui venaient le _feuilleter_, comme ils disaient, sans jamais
+lasser sa patience. Enfin, on s'étonnait de le voir apporter, au sortir
+du collège, un esprit tout formé et des doctrines arrêtées, mûries par
+l'étude et la réflexion personnelles. Il avait déjà, quand il suivait à
+Bourbon le cours de philosophie de M. Bénard, un système du monde tout
+pénétré de déterminisme spinoziste, et surtout une manière, qui lui
+était propre, de classer ses idées et de les exprimer avec une rigueur
+presque mathématique. Il avait à l'École des registres où ses
+réflexions, ses lectures, ses conversations, venaient se condenser dans
+des analyses qui avaient pour objet de reconstruire _a priori_ la
+réalité, de ramener à une formule simple un système, une époque, un
+caractère, et de découvrir les lois génératrices des organismes
+complexes et vivants. On sentait en lui un observateur et un juge. Il
+avait trop de bonhomie et de modestie pour qu'on se sentît gêné devant
+lui; mais on était subjugué par cette force de réflexion et de pensée,
+par cette pénétration critique d'une clairvoyance impitoyable, bien
+qu'exempte de malveillance et d'ironie. Dans les premiers temps, About
+menait toute la section par sa verve endiablée, par son esprit railleur
+toujours en éveil; il était _l'absorbant_, comme on disait, et les
+autres les _absorbés_; mais bientôt About subit l'ascendant irrésistible
+de ce logicien pressant, doux et obstiné, et l'on déclara qu'il fallait
+le ranger désormais parmi les _absorbés_ de ce nouvel et plus puissant
+_absorbant_.
+
+Personne n'a jamais joui du séjour à l'École normale au même degré que
+Taine. Il éprouva jusqu'à l'enivrement le plaisir de sentir autour de
+soi «des esprits hardis, ouverts, jeunes, excités par des études et un
+contact perpétuels[14]», et le plaisir de travailler, de penser et de
+discuter sans entrave et sans trêve.
+
+«J'ai un encombrement de travaux de toute sorte, écrit-il à Paradol, le
+20 mars 1849. Compte d'abord les devoirs officiels exigés de grec,
+philosophie, histoire, latin, français; ensuite la préparation à la
+licence et la lecture d'environ trente ou quarante auteurs difficiles
+que nous aurons à expliquer à ce moment, et enfin toutes mes études
+particulières de littérature, d'histoire, de philosophie. Tout cela
+marche de front, et j'ai toujours une quantité de choses sur le métier.
+Je me suis fait un grand plan d'étude et je destine mes trois années
+d'École à le remplir en partie; plus tard, je le compléterai. Je veux
+être philosophe et, puisque tu entends maintenant tout le sens de ce
+mot, tu vois quelle suite de réflexions et quelle série de connaissances
+me sont nécessaires. Si je voulais simplement soutenir un examen ou
+occuper une chaire, je n'aurais pas besoin de me fatiguer beaucoup; il
+me suffirait d'une certaine provision de lectures et d'une inviolable
+fidélité à la doctrine du maître, le tout accompagné d'une ignorance
+complète de ce que sont la philosophie et la science modernes; mais
+comme je me jetterais plutôt dans un puits que de me réduire à faire
+uniquement un métier, comme j'étudie par besoin de savoir et non pour me
+préparer un gagne-pain, je veux une instruction complète. Voilà ce qui
+me jette dans toutes sortes de recherches et me forcera, quand je
+sortirai de l'École, à étudier en outre les sciences sociales,
+l'économie politique et les sciences physiques; mais ce qui me coûte le
+plus de temps, ce sont les réflexions personnelles; pour comprendre, il
+faut trouver; pour croire à la philosophie, il faut la refaire soi-même,
+sauf à trouver ce qu'ont déjà découvert les autres.»
+
+On s'étonne que sa santé, toujours délicate, ait pu résister à un pareil
+surmenage. Ses lectures étaient prodigieuses. Il dévorait Platon,
+Aristote, les Pères de l'Église, les scolastiques, et toutes ses
+lectures étaient analysées, résumées, classifiées. Bien qu'à cette
+époque les élèves de philosophie fussent dispensés de suivre les
+conférences d'histoire en seconde année, Taine non seulement les
+suivait, mais encore apportait à M. Filon un travail approfondi sur les
+Décrets du Concile de Trente. Possédant déjà à fond l'anglais, il
+s'était mis avec ardeur à l'allemand, pour lire Hegel dans le texte.
+Dans ses délassements mêmes, l'étude et la réflexion avaient leur part.
+En causant avec ses camarades, il analysait leur caractère et leur
+manière de penser; «il nous exprimait comme des oranges», m'a dit l'un
+d'eux. Il faisait de fréquentes visites à l'infirmerie, où il avait
+l'autorisation de prendre ses repas le vendredi, étant dispensé du
+maigre pour raison de santé; mais c'était surtout pour y retrouver deux
+philosophes qui y avaient élu domicile: Challemel-Lacour et Charaux,
+l'un, libre-penseur et républicain fougueux, l'autre, croyant candide et
+paisible; ou pour y soutenir des discussions courtoises avec l'abbé
+Gratry, aumônier de l'École, ou pour y causer avec le jeune médecin, M.
+Guéneau de Mussy. Passionné pour la musique, il passait ses matinées du
+dimanche à exécuter des trios avec Rieder et Quinot, qui tenaient le
+violon et le violoncelle pendant que lui-même était au piano. Il avait
+déjà pour Beethoven cet enthousiasme religieux qui lui a inspiré les
+admirables pages par lesquelles se termine _Thomas Graindorge_. Il
+retrouvait dans les sonates de Beethoven cette puissance de construction
+qui était à ses yeux la marque suprême du génie. «C'est beau comme un
+syllogisme», s'écriait-il après avoir joué une sonate. Enfin, quand il
+allait retrouver sa mère et ses sœurs, qui étaient restées à Paris, il
+arrivait tout rempli de ses lectures et de ses pensées et leur donnait
+de véritables leçons, soit sur la philosophie, soit sur la littérature,
+en particulier sur les trois écrivains qui étaient alors et qui sont
+restés depuis ses auteurs de prédilection: Stendhal, Balzac et Musset.
+
+Ses rares qualités d'esprit, sa prodigieuse ardeur au travail, avaient
+mis Taine hors de pair. Ses professeurs de seconde et de troisième
+année, MM. Deschanel, Géruzez, Berger, Havet, Filon, Saisset, Simon,
+étaient unanimes à louer (je me sers de leurs propres expressions),
+l'élévation, la force, la vigueur, la pénétration, la netteté, la
+souplesse, la fertilité de son esprit, la forme toujours littéraire de
+ses travaux, son talent d'exposition, l'autorité de sa parole, son
+élocution facile et brillante. Ils voyaient en lui plus qu'un élève, un
+savant qui devait un jour faire honneur à l'École. Ils éprouvaient pour
+lui ce même sentiment de respect qu'il inspirait à ses camarades, et ne
+pouvaient s'empêcher de mêler à leurs notes sur ses devoirs, des
+appréciations élogieuses sur ses qualités morales, sa tenue excellente,
+la gravité de son caractère. Ils étaient en même temps d'accord pour
+critiquer chez lui un goût immodéré pour les classifications, les
+abstractions et les formules. L'un d'eux lui reprochait même des
+opinions et des habitudes de méthode et de style qui ne pouvaient
+convenir à un professeur de philosophie. Mais il le louait de sa
+docilité et il se flattait de l'avoir mis sur la bonne voie et de lui
+avoir enseigné la simplicité et la circonspection[15].
+
+Le Directeur des études, M. Vacherot, à qui Taine devait rendre un si
+bel hommage en traçant dans ses _Philosophes français_ le portrait de M.
+Paul, le jugeait dès la seconde année avec une clairvoyance vraiment
+prophétique, dans une note qui mérite d'être citée en entier, car elle
+nous montre avec quelle conscience, quelle élévation et quelle
+pénétration d'esprit M. Vacherot remplissait ses fonctions:
+
+ «L'élève le plus laborieux, le plus distingué que j'aie connu à
+ l'École. Instruction prodigieuse pour son âge. Ardeur et avidité de
+ connaissances dont je n'ai pas vu d'exemple. Esprit remarquable par
+ la rapidité de conception, la finesse, la subtilité, la force de
+ pensée. Seulement comprend, conçoit, juge et formule trop vite.
+ Aime trop les formules et les définitions auxquelles il sacrifie
+ trop souvent la réalité, sans s'en douter il est vrai, car il est
+ d'une parfaite sincérité. Taine sera un professeur très distingué,
+ mais de plus et surtout un savant de premier ordre, si sa santé lui
+ permet de fournir une longue carrière. Avec une grande douceur de
+ caractère et des formes très aimables, une fermeté d'esprit
+ indomptable, au point que personne n'exerce d'influence sur sa
+ pensée. Du reste, il n'est pas de ce monde. La devise de Spinoza
+ sera la sienne: _Vivre pour penser_. Conduite, tenue excellente.
+ Quant à la moralité, je crois cette nature d'élite et d'exception,
+ étrangère à toute autre passion qu'à celle du vrai. Elle a ceci de
+ propre qu'elle est à l'abri même de la tentation. Cet élève est le
+ premier, à une grande distance, dans toutes les conférences et dans
+ tous les examens.»
+
+Celui qui savait ainsi connaître et comprendre les jeunes gens confiés à
+ses soins, était plus qu'un directeur d'études, c'était un directeur
+d'âmes. Aussi l'abbé Gratry voyait-il avec jalousie l'ascendant qu'il
+avait pris sur les élèves. On sait l'issue de la lutte. M. Vacherot fut
+mis en disponibilité le 29 juin 1851. Quelques semaines plus tard, Taine
+subissait à son tour un douloureux échec causé par l'ensemble
+exceptionnel de qualités et de défauts qui faisait sa rare originalité
+et que M. Vacherot avait si admirablement analysé.
+
+Au mois d'août 1851, il se présentait à l'agrégation de philosophie avec
+ses camarades Édouard de Suckau, un de ses meilleurs amis, et Cambier,
+qui abandonna peu après l'Université pour devenir missionnaire en Chine,
+où il périt martyr en 1866. Le jury était présidé par M. Portalis, un
+honorable magistrat, et composé de MM. Bénard, Franck, Garnier, Gibon et
+l'abbé Noirot. Taine fut déclaré admissible avec cinq autres
+concurrents; mais deux candidats seuls furent définitivement reçus: son
+ami Suckau, et Aubé, qui était de la promotion de 1847. L'étonnement, je
+dirais presque le scandale, fut grand. La réputation du jeune philosophe
+avait franchi les murs de l'École. Tout le monde lui décernait d'avance
+la première place. On attribua son échec, non à l'insuccès de ses
+épreuves, mais à une exclusion motivée par ses doctrines. Des légendes
+se formèrent. Beaucoup de gens crurent et répétèrent que c'était M.
+Cousin qui présidait le jury et qu'il avait dit de Taine: «Il faut le
+recevoir premier ou le refuser; or il serait scandaleux de le recevoir
+premier.» On rejeta aussi sur son concurrent Aubé la responsabilité de
+son échec. Après une leçon de Taine sur le _Traité de la connaissance de
+Dieu_, de Bossuet, Aubé, chargé d'argumenter contre lui, l'aurait
+perfidement pressé de dire son avis sur la valeur des preuves classiques
+de l'existence de Dieu. L'embarras et finalement le silence de Taine
+auraient entraîné sa condamnation.
+
+Ce qui confirma tous les soupçons, c'est que le rapport de M. Portalis
+fut le seul des rapports des présidents des jurys d'agrégation qui ne
+fut pas publié. Une note de la _Revue de l'instruction publique_ annonça
+qu'il était fort long, et, qu'en tout état de cause, la première partie
+seule serait rendue publique[16]. Il n'est pas sans intérêt de rétablir
+sur ces divers points l'exacte vérité. Non seulement M. Cousin n'était
+pour rien dans l'échec de Taine, mais il s'en montra fort mécontent. Il
+était assez clairvoyant pour pressentir qu'une réaction se préparait
+contre l'éclectisme et pour deviner un redoutable adversaire dans ce
+jeune homme aussi absorbé dans ses spéculations qu'avaient pu l'être
+Descartes ou Spinoza. M. Aubé, malgré la malice trop réelle de ses
+questions, n'avait pas davantage causé l'échec de son camarade, car
+Taine avait eu la note maximum 20 pour sa leçon et son argumentation sur
+Bossuet. La vérité est que ses juges avaient sincèrement trouvé ses
+idées déraisonnables, sa manière d'écrire et sa méthode d'exposition
+sèches et fatigantes. Ils le déclarèrent non seulement incapable
+d'enseigner la philosophie, mais même peu fait pour réussir dans un
+concours d'agrégation.
+
+Il est permis de penser que les appréciations de MM. Vacherot, Simon et
+Saisset témoignaient de plus de perspicacité; mais à une époque où M.
+Cousin croyait avoir donné à la pensée humaine sa Charte définitive, et
+où la forme nécessaire de l'enseignement philosophique paraissait être
+le développement oratoire d'affirmations religieuses et morales dites
+vérités de sens commun, on ne doit pas s'étonner si un esprit qui se
+déclarait lui-même «desséché et durci par plusieurs années
+d'abstractions et de syllogismes», parut impropre à l'enseignement de la
+philosophie. Aux épreuves écrites il avait eu à traiter le sujet suivant
+de philosophie doctrinale: «_Des facultés de l'âme.--Démonstration de la
+liberté.--Du moi, de son identité, de son unité_.» Il était difficile
+pour lui de tomber plus mal. Incapable d'affirmer ce qu'il ne croyait
+pas vrai, il a dû scandaliser ses juges ou leur paraître très obscur. En
+tout cas, il ne leur a pas fourni les démonstrations péremptoires qu'ils
+réclamaient. Le sujet d'histoire de la philosophie était: «_Socrate
+d'après Xénophon et Platon_.» Ici nous pouvons dire presque avec
+certitude, grâce à un travail d'école, quelle idée il a développée:
+c'est que Xénophon était condamné à l'inexactitude par son infériorité
+et Platon par sa supériorité, si bien que nous ne connaissons pas
+Socrate. Cette composition ne fut pas goûtée plus que l'autre par la
+majorité du jury, et sans M. Bénard, son ancien professeur de Bourbon,
+qui fit relever ses notes, il n'aurait pas été déclaré admissible. Aux
+épreuves orales, sa première leçon semblait devoir le sauver; la seconde
+le perdit. Il avait à exposer le plan d'une morale. Il oublia
+complètement les leçons de circonspection que lui avait données M. J.
+Simon et il prit comme thème les propositions hardies de Spinoza: «Plus
+quelqu'un s'efforce de conserver son être, plus il a de vertu; plus une
+chose agit, plus elle est parfaite.» _Être le plus possible_, telle fut
+la formule générale que Taine proposa comme la règle du devoir. On
+imagine aisément de quelle manière il développa cette pensée, car on
+retrouve ces développements dans sa _Littérature anglaise_ et dans sa
+_Philosophie de l'Art_. Mais on imagine aisément aussi la stupeur de ses
+juges. La leçon fut déclarée par eux «absurde»[17]. Taine fut refusé, et
+on lui conseilla charitablement de ne pas persister à viser l'agrégation
+de philosophie.
+
+Il n'était pas seul condamné d'ailleurs. L'agrégation de philosophie fut
+supprimée quatre mois plus tard, et je soupçonne les épreuves de Taine
+et le rapport secret de M. Portalis d'avoir été pour quelque chose dans
+cette suppression. Le jury d'ailleurs se cacha si peu d'avoir tenu
+compte dans sa décision de la question de doctrine que, deux ans plus
+tard, à la soutenance de doctorat de Taine, M. Garnier exprima le regret
+d'avoir retrouvé dans sa thèse française les idées philosophiques qui
+l'avaient fait échouer à l'agrégation.
+
+Il n'était pas au bout de ses peines. Ici encore je rencontre une
+légende, fort jolie du reste, et qui contient une part de vérité; mais
+de cette vérité idéale qui ramasse en un seul fait, inexact en lui-même,
+une série d'événements, et qui résume en un mot, apocryphe comme presque
+tous les mots historiques, toute une situation. On a souvent raconté que
+Taine, après son échec, avait été nommé suppléant de sixième au collège
+de Toulon, et qu'il avait donné sa démission au ministre par ces simples
+mots: «Pourquoi pas au bagne?» En 1851, les professeurs ne
+correspondaient pas dans ce style avec les ministres et Taine moins que
+tout autre; mais il n'en est pas moins vrai que l'Université, pendant
+cette triste année 1851-1852, ressembla quelque peu à un bagne et que
+plusieurs normaliens, qui pourtant lui étaient profondément attachés,
+furent contraints de s'en évader. De ce nombre fut Taine. L'histoire de
+ses tribulations est bonne à raconter, ne fût-ce que pour faire
+apprécier aux Français d'aujourd'hui les libertés dont ils jouissent.
+
+Le ministre de l'Instruction publique, M. Dombidau de Crouseilhes, ne
+paraît pas avoir jugé le candidat malheureux aussi sévèrement que le
+jury, car il le pourvut d'un poste de philosophie. Chargé, le 6 octobre
+1851, à titre provisoire, du cours de philosophie au collège de Toulon,
+Taine n'eut pas à occuper ce poste; il désirait ne pas s'éloigner autant
+de sa mère, et il fut transféré le 13 octobre comme suppléant à Nevers.
+Il était plein d'enthousiasme pour ses nouvelles fonctions: «Quelle est,
+écrivait-il à Paradol (5 février 1852), la meilleure position pour
+s'occuper de littérature et de science? À mon avis, c'est
+l'Université... C'est une bonne chose pour apprendre que d'enseigner...
+Le seul moyen d'inventer, c'est de vivre sans cesse dans sa science
+spéciale. Si j'ai pris le métier de professeur, c'est parce que j'ai cru
+que c'était la plus sûre voie pour devenir savant. Les meilleurs livres
+de notre temps ont eu pour matière première un cours public.» Il
+trouvait même que la solitude et la monotonie de la vie de province
+avaient leurs avantages en vous imposant «la nécessité de penser
+toujours pour ne pas mourir d'ennui». Pourtant ce brusque éloignement de
+sa famille, de ses amis, de Paris, de cette École normale qu'il appelait
+«la chère patrie de l'intelligence[18]», lui fut cruel. «J'ai été gâté
+par l'École, écrivait-il à Paradol, le 30 octobre 1851, nous ne la
+retrouverons nulle part. Je suis comme mort. Plus de conversations ni de
+pensées... Éloigné de l'École, je languis loin de la liberté et de la
+science.»
+
+Ce fut bien pis un mois plus tard, quand le coup d'État du 2 décembre
+eut été consommé. Tous les professeurs de l'Université étaient devenus
+des suspects. Un grand nombre étaient mis en disponibilité ou révoqués,
+d'autres prenaient les devants et donnaient leur démission. Taine
+démontra à Paradol, qui voulait suivre ce dernier parti, qu'après le
+plébiscite du 10 décembre, l'acceptation silencieuse du nouveau régime
+était un devoir. Le suffrage universel était la seule base du droit
+politique en France; lui résister, c'était faire un acte
+insurrectionnel, un coup d'État. «Le dernier butor, écrit-il le 10
+janvier 1852, a le droit de disposer de son champ et de sa propriété
+privée, et pareillement une nation d'imbéciles a le droit de disposer
+d'elle-même, c'est-à-dire de la propriété publique. Ou niez la
+souveraineté de la volonté humaine, et toute la nature du droit public,
+ou obéissez au suffrage universel.» Il ajoute, il est vrai: «Remarque
+pourtant qu'il y a des restrictions à cela, que je les faisais déjà
+auparavant contre toi, et que je refusais à la majorité le droit de tout
+faire que tu lui accordais. C'est qu'il y a des choses qui sont en
+dehors du pacte social, qui, partant, sont en dehors de la propriété
+publique et échappent ainsi à la décision du public... Par exemple, la
+liberté de conscience et tout ce qu'on appelle les droits et les devoirs
+antérieurs à la société[19].» C'est au nom de ces droits et de ces
+devoirs qu'il résista quand on demanda aux universitaires plus que leur
+soumission, leur approbation. À Nevers, on leur fit signer la
+déclaration suivante: «Nous, soussignés, déclarons adhérer aux mesures
+prises par M. le Président de la République le 2 décembre, et lui
+offrons l'expression de notre _reconnaissance_ et de notre respectueux
+dévouement», Taine seul refusa de donner sa signature, faisant observer
+que comme suppléant il n'était chargé de remplacer le titulaire que dans
+son enseignement, et que d'ailleurs, comme professeur de morale, il ne
+lui appartenait pas d'approuver un acte qui impliquait un parjure. Il
+fut noté comme révolutionnaire et peu après accusé d'avoir fait en
+classe l'éloge de Danton[20]. Malgré l'attitude en apparence
+bienveillante du recteur, ecclésiastique fort timoré, malgré le succès
+de Taine comme professeur et l'attachement de ses élèves, qui firent une
+pétition pour son maintien à Nevers, il fut le 29 mars transféré en
+rhétorique au lycée de Poitiers, avec un avertissement sévère de M.
+Fortoul d'avoir à veiller sur ses discours et sa conduite. Mais le lycée
+de Poitiers était alors étroitement surveillé par l'évoque, monseigneur
+Pie. Hémardinquer avait déjà dû quitter la rhétorique parce qu'il était
+juif. Taine ne fut pas plus heureux. Il eut beau accepter avec docilité
+la situation qui lui était faite, s'interdire toute conversation
+politique et même la lecture des journaux, paraître deux fois aux
+offices du mois de Marie pour y écouter une cantatrice parisienne,
+corriger le discours qu'un élève devait adresser à monseigneur Pie,
+s'abstenir de donner aucun sujet de devoir qui ne fût pas pris dans le
+XVIIe siècle ou l'antiquité, réfuter l'_École des femmes_, lire à ses
+élèves le _Traité_ de Bossuet sur _la Concupiscence_, et leur interdire,
+par ordre du recteur, la lecture des _Provinciales_[21], il restait mal
+noté, et le 25 septembre 1852, il était chargé de suppléer le professeur
+de sixième du lycée de Besançon. Cette fois, la mesure était comble. Il
+demanda un congé qui lui fut accordé avec empressement dès le 9 octobre
+et qui fut renouvelé d'année en année jusqu'à la fin de son engagement
+décennal.
+
+Pendant cette pénible année, Taine n'eut d'autre refuge, d'autre
+consolation que le travail et l'amitié. Il entretenait une
+correspondance active avec sa mère, avec Suckau, avec Planat, avec
+Paradol: «La solitude, écrit-il à ce dernier (11 décembre 1851),
+augmente l'amitié. Il me semble que je pense maintenant à vous avec un
+souvenir plus tendre... Les idées sont abstraites; on ne s'y élève que
+par un effort. Quelque belles qu'elles soient, elles ne suffisent pas au
+cœur de l'homme... Rien ne me touche plus que de lire les amitiés de
+l'antiquité. Marc-Aurèle est mon catéchisme, c'est nous-mêmes.»
+
+Mais les amis étaient loin, les correspondants parfois négligents. Le
+travail seul était le compagnon de toutes les heures, le consolateur de
+la solitude et de tous les déboires. Comme à l'École, Taine fait marcher
+de front les devoirs professionnels et les études personnelles. Il
+rédige tous ses cours et commence ses thèses. Il écrit dès le 30
+octobre: «Je travaille deux heures chaque matin pour ma classe qui se
+fait à huit heures. Il me reste sept heures par jour, plus les jeudis et
+les dimanches, pour les études personnelles. J'ai commencé de longues
+recherches sur les sensations. C'est là qu'on voit le plus nettement
+l'union de l'âme et du corps. Ce sera ma thèse, si on ne veut pas une
+exposition de la logique de Hegel.» L'attentat du 2 décembre ne ralentit
+pas son ardeur au travail ni n'ébranla sa foi dans la science: «Je
+déteste le vol et l'assassinat, écrit-il le 11 décembre, que ce soit le
+peuple ou le pouvoir qui les commette. Taisons-nous, obéissons, vivons
+dans la science. Nos enfants, plus heureux, auront peut-être les deux
+biens ensemble, la science et la liberté... Il faut attendre,
+travailler, écrire. Comme disait Socrate, nous seuls nous occupons de la
+vraie politique, la politique étant la science. Les autres ne sont que
+des commis et des faiseurs d'affaires.» Il apprend que l'agrégation de
+philosophie est supprimée; aussitôt il se met à préparer celle des
+Lettres, à faire des vers latins et des thèmes grecs: «Desséché et durci
+par plusieurs années d'abstractions et de syllogismes, où retrouverai-je
+le style, les grâces latines et les élégances grecques nécessaires pour
+ne pas être submergé par quatre-vingts concurrents... Je vais repiocher
+mon sol en jachère, tu sais comme et avec quels coups. Si j'ai la même
+fortune que l'an dernier, comme il est probable, ma volonté en sera
+innocente; je ferai tout pour surnager. Que Cicéron me soit en aide!»
+Pour assouplir son esprit et son style et reprendre le sens des choses
+réelles, il se met à noter ce qu'il voit, à recueillir des traits de
+mœurs et de caractères; il s'exerce à des descriptions de nature. Le 10
+avril 1852, paraît le décret qui exige trois ans de stage après l'École
+normale pour pouvoir se présenter à l'agrégation, mais fait compter le
+doctorat ès-lettres pour deux années de service. Sans perdre une minute
+il se remet à ses thèses[22]; le 8 juin, elles étaient terminées et
+expédiées à Paris, et il espère être reçu docteur en août. S'il a pu
+rédiger ses thèses avec une si prodigieuse rapidité, c'est parce qu'il
+n'a pas cessé de les méditer tout en faisant ses cours et en préparant
+son agrégation. «Je me présente à nos inquisiteurs patentés de Sorbonne,
+écrit-il le 2 juin 1852, et d'ici à huit jours, j'expédierai cent
+cinquante pages de prose française et un grand thème latin à M. Garnier.
+Mes _Sensations_ sont au net, mais mes phrases cicéroniennes ne sont
+encore qu'en brouillon. Pourquoi ai-je été si vite? Parce que nos
+seigneurs et maîtres mettront un mois et plus pour me donner
+l'autorisation d'imprimer, et que l'impression durera trois semaines. Te
+dire avec quel tour de reins il a fallu piocher pour arracher à mon
+cerveau ce chardon psychologique, et cela en six semaines de temps, est
+impossible. Encore en ce moment les sensations, les conceptions, les
+représentations, les illusions et tout le bataillon des _on_ me danse
+dans la tête, et je suis ahuri et étourdi comme un chien de chasse après
+une course au cerf de trente-six heures. Mais ce système est bon, et je
+pense qu'on ne fait jamais si bien une chose que quand, après l'avoir
+méditée longtemps, on l'écrit sans désemparer».
+
+Il avait pendant ces quelques mois vu se préciser dans son esprit les
+idées maîtresses dont son œuvre entière ne sera que le développement.
+Tout d'abord, il s'était plongé dans la lecture des philosophes
+allemands, de la Logique et de la Philosophie de l'histoire de Hegel:
+«J'essaie de me consoler du présent en lisant les Allemands, écrit-il le
+24 mars 1852 à M. Havet. Ils sont par rapport à nous ce qu'était
+l'Angleterre par rapport à la France au temps de Voltaire. J'y trouve
+des idées à défrayer tout un siècle, et si ce n'étaient mes inquiétudes
+au sujet de l'agrégation, je trouverais un repos et une occupation
+suffisants dans la compagnie de ces grandes pensées.» Mais son solide
+cerveau devait résister à toutes les fumées de cette ivresse
+métaphysique: plus il lisait Hegel, plus il reconnaissait ce que son
+système avait de vague et d'hypothétique[23]; et le courant naturel de
+son esprit, plus fort que toutes les influences extérieures, l'emportait
+d'un tout autre côté.
+
+Dans son enseignement, il alliait la psychologie à la physiologie, et le
+30 décembre 1854 il écrivait à Paradol: «La psychologie vraie et libre
+est une science magnifique sur qui se fonde la philosophie de
+l'histoire, qui vivifie la physiologie et ouvre la métaphysique. J'y ai
+trouvé beaucoup de choses depuis trois mois... jamais je n'avais tant
+marché en philosophie.» Le 1er août 1852, il envoie à Paradol le plan
+d'un _Mémoire sur la Connaissance_, où nous trouvons indiquées les idées
+fondamentales du livre de l'_Intelligence_ écrit seize ans plus tard.
+«Tu y verras entre autres choses la preuve que l'intelligence ne peut
+jamais avoir pour objet que le moi étendu sentant, qu'elle en est aussi
+inséparable que la force vitale l'est de la matière, etc.; plus une
+théorie sur la faculté unique qui distingue l'homme des animaux,
+l'abstraction, et qui est la cause de la religion, de la société, de
+l'art et du langage; et enfin là dedans les principes d'une philosophie
+de l'histoire.» Le livre sur l'_Intelligence_ n'est pas autre chose que
+le remaniement vingt fois pris et repris de sa thèse de 1852 sur les
+_Sensations_ et de ce _Mémoire sur la Connaissance_. Nous y voyons,
+ainsi que dans les _Philosophes français_, la psychologie présentée
+comme la préface d'une métaphysique logique et scientifique que Taine a
+plus d'une fois rêvé d'écrire. Le 24 juin 1852, nous lisons dans une
+autre lettre: «Je rumine de plus en plus cette grande pâtée
+philosophique dont je t'ai touché un mot et qui consisterait à faire de
+l'histoire une science, en lui donnant comme au monde organique une
+anatomie et une physiologie.» N'avons-nous pas là en une ligne le résumé
+de l'introduction à l'_Histoire de la Littérature anglaise_ et l'idée
+fondamentale qui a inspiré tous les écrits de Taine sur l'histoire,
+l'art et la littérature?
+
+Malheureusement il se trompait bien en croyant que ces idées, qui lui
+paraissaient si simples, pourraient obtenir le visa de ceux qu'il
+appelait irrévéremment «les inquisiteurs patentés de la Sorbonne». Dans
+sa candeur il se croyait garanti par le règlement du doctorat qui
+déclare que la Faculté ne répond pas des opinions des candidats, et par
+le bon accueil fait à la thèse fort hardie, dans le sens théocratique,
+de M. Hatzfeld[24]. Dès le 15 juillet, M. Garnier lui faisait savoir que
+les conclusions de sa thèse sur les _Sensations_ empêchaient la Sorbonne
+de l'accepter. Il avait bien pris pour point de départ l'[Grec:
+entelecheia] d'Aristote, et s'était mis à l'abri de ce grand nom; mais
+il s'était posé en adversaire de Reid et avait édifié toute une théorie
+des rapports du système nerveux et du moi, qui, sans être précisément
+matérialiste, n'était guère orthodoxe[25]. Cette rude déconvenue ne le
+troubla que quelques jours. Il met de côté pour des temps meilleurs les
+syllogismes qu'il contemplait «dans une clarté éblouissante», et le 1er
+août le plan de sa thèse sur _La Fontaine_ est déjà tracé: «Je vais
+proposer à M. Leclerc, dit-il à Paradol, une thèse sur les _Fables_ de
+La Fontaine; il me semble qu'on peut dire là-dessus beaucoup de choses
+neuves, l'opposer aux autres fabulistes qui ne veulent que prouver une
+maxime; la fable devenue drame, épopée, étude de caractères, caractère
+du roi, des grands seigneurs, etc.; opposer le génie de La Fontaine,
+grec et flamand, à celui du siècle.» Là-dessus il partit pour Paris où
+l'attendait une nomination qui équivalait à une révocation.
+
+Ainsi trempé pour la lutte par la longue habitude de l'effort et de la
+méditation solitaires et par une série de déboires stoïquement
+supportés; ainsi armé de tout un arsenal de connaissances précises,
+patiemment accumulées depuis des années; ayant déjà dans l'esprit, sinon
+la formule, du moins la conception très nette des idées génératrices de
+son œuvre entière, Taine se trouvait brusquement rejeté hors de
+l'Université et obligé de se vouer à la carrière d'homme de lettres. Si
+M. Fortoul priva l'Université d'un admirable professeur, il faut
+reconnaître qu'il rendit à Taine un signalé service en le délivrant de
+liens professionnels qui eussent entravé le libre essor de son génie, ou
+du moins restreint le nombre et la variété de ses travaux. Mais Taine
+regretta l'enseignement et resta si persuadé des services qu'il rend au
+professeur lui-même en l'obligeant à trouver les voies les plus sûres et
+les plus directes pour faire pénétrer ses idées dans d'autres cerveaux,
+qu'il se chargea, dès qu'il fut à Paris, d'un cours dans l'institution
+Carré-Demailly, moins en vue du maigre traitement qu'il recevait, qu'à
+cause du profit intellectuel qu'il trouvait à enseigner. Plus tard, sa
+nomination de professeur à l'École des beaux-arts fut une des grandes
+joies de sa vie.
+
+En rentrant à Paris, il ne retrouvait pas sa famille. Sa sœur aînée
+était mariée au docteur Letorsay. Sa mère et sa sœur cadette étaient
+retournées à Vouziers. Elles ne purent venir le rejoindre qu'un an plus
+tard. Taine vécut seul, dans des hôtels garnis, d'abord rue Servandoni,
+puis rue Mazarine. Il prenait ses repas dans un restaurant de la rue
+Saint-Sulpice, fréquenté par des ecclésiastiques, ne voyait presque
+personne et travaillait avec acharnement.
+
+En quelques mois ses deux thèses, le _De Personis platonicis_ et
+l'_Essai sur les Fables de La Fontaine_ étaient achevées, et le 30 mai
+1853, il était reçu docteur à l'unanimité après une brillante
+soutenance. M. Wallon lui avait bien reproché de pousser trop loin son
+admiration pour la morale antique et de méconnaître la nouveauté et la
+supériorité du christianisme; M. Garnier avait découvert dans l'_Essai
+sur La Fontaine_ un venin philosophique caché; M. Saint-Marc-Girardin
+avait pris contre le candidat la défense des hommes et des bêtes, de
+Louis XIV et du lion également calomniés; mais on avait été unanime à
+louer la grâce de ces portraits athéniens que l'on devait retrouver plus
+tard dans le délicieux article sur les _Jeunes gens de Platon_, une
+latinité exquise s'élevant par endroits jusqu'à l'éloquence, la
+souplesse de talent que révélait la thèse française et qui promettait à
+la fois un historien, un critique littéraire et un moraliste satirique.
+Cette soutenance du doctorat fut le dernier acte de la vie universitaire
+de Taine. Sa vie de savant et d'homme de lettres allait commencer.
+
+
+
+
+II
+
+
+LES ANNÉES DE MAITRISE
+
+
+À peine ses thèses déposées à la Sorbonne, Taine, «avec cette fertilité
+d'esprit et cette extrême facilité qui étaient jointes chez lui à une
+extraordinaire opiniâtreté dans le travail[26]», s'était mis à composer
+pour un concours de l'Académie française un _Essai sur Tite-Live_. Il
+faisait connaître une face nouvelle de sa précoce érudition; il se
+montrait aussi versé dans l'histoire romaine, aussi familier avec
+Polybe, Denys d'Halicarnasse, Niebuhr, Beaufort, Montesquieu et
+Machiavel, que dans son _La Fontaine_ il s'était montré versé dans
+l'histoire du XVIIe siècle et familier avec Saint-Simon et La Bruyère.
+Le 31 décembre 1853, son _Tite-Live_ était déposé à l'Institut. M.
+Guizot fut chargé du rapport et recommanda chaleureusement son jeune ami
+aux suffrages de l'Académie. Mais ses conclusions rencontrèrent une vive
+résistance. On trouvait à reprendre dans l'_Essai sur Tite-Live_ un ton
+trop peu respectueux à l'égard des grands hommes, trop de goût pour
+l'école historique moderne, pour Michelet en particulier et pour
+Niebuhr; et surtout on ne pouvait admettre cette phrase sur Bossuet: «Il
+résumait l'histoire avec un grand sens et dans un grand style, mais
+_pour un enfant_ et la parcourait à pas précipités»[27]. Ce _pour un
+enfant_ fut le _tarte à la crème_ de l'Académie. Après de vives
+discussions, le concours fut prorogé à l'année 1855. Taine corrigea les
+passages incriminés, supprima «pour un enfant» et fut couronné. Le
+rapport très élogieux de M. Villemain, tout en regrettant que le
+candidat n'eût pas été assez sensible aux mérites littéraires de
+Tite-Live, le félicitait de «ce noble et savant début» et souhaitait «de
+tels maîtres à la jeunesse des nos Écoles». L'Académie, oublieuse de ses
+propres scrupules d'antan, trouvait piquant de protester discrètement
+contre les rigueurs de M. Fourtoul; mais une surprise l'attendait. En
+1856, l'_Essai sur Tite-Live_ paraissait avec une préface d'une
+demi-page débutant par ces lignes: «L'homme, dit Spinoza, n'est pas dans
+la nature comme un empire dans un empire, mais comme une partie dans un
+tout, et les mouvements de l'automate spirituel qui est notre être sont
+aussi réglés que ceux du monde matériel où il est compris.» L'Académie
+s'était réjouie de la docilité de son lauréat, et voilà qu'elle se
+trouvait avoir couronné, non un livre de critique littéraire, mais un
+traité de philosophie déterministe. Elle en éprouva, non sans raison,
+quelque dépit, et elle devait, dix ans plus tard, le faire sentir à
+l'auteur de l'_Histoire de la Littérature anglaise_.
+
+Après avoir vécu pendant six ans dans une tension cérébrale continue, et
+fourni coup sur coup une telle succession d'efforts intellectuels, au
+commencement de 1854, Taine tomba épuisé. Il éprouva une de ces
+incapacités de travail dont il eut souvent à souffrir dans la suite, en
+particulier, en 1857 et en 1863. Il trouvait pourtant moyen d'utiliser
+ces périodes de repos obligatoire et de les faire servir au plan général
+d'études tracé en 1848. Tout d'abord il se faisait faire des lectures,
+et c'est ainsi qu'il s'occupa pour la première fois de la Révolution
+française en se faisant lire l'ouvrage de Buchez et Roux. Il y fut
+surtout frappé de la médiocrité intellectuelle des hommes les plus
+fameux de la période révolutionnaire et se dit qu'il y avait là un
+problème historique intéressant à étudier. Il acquérait des
+connaissances physiologiques en suivant des cours de médecine, en
+particulier d'anatomie et de médecine mentale, pour donner à ses
+recherches de psychologie une solide base scientifique. Grâce à son
+admirable mémoire et à l'habitude de classer immédiatement les faits et
+les idées, il complétait ainsi sans effort son instruction en écoutant
+des cours ou en causant avec son cousin, l'éminent aliéniste Baillarger,
+et avec son beau-frère. En 1854, il séjourna longtemps à Orsay, chez ce
+dernier, l'accompagnant dans ses visites médicales, et recueillant des
+observations sur la campagne et les paysans. Dans cette même année 1854
+on l'envoya pour sa santé aux eaux des Pyrénées. M. Hachette, qui
+cherchait à attirer à lui les jeunes universitaires de talent, qui avait
+favorisé les débuts de deux camarades de Taine, Libert[28] et Paradol,
+qui avait recruté dans les récentes promotions de l'École normale toute
+une élite de collaborateurs pour sa _Revue de l'Instruction
+publique_[29], eut l'idée de lui demander d'écrire un Guide aux
+Pyrénées. Taine rapporta de son voyage un livre qui ne ressemblait guère
+à un guide, et qui était un mélange original de puissantes descriptions
+de nature, d'amusants croquis de mœurs rurales, d'observations
+satiriques sur la société des villes d'eaux, de souvenirs historiques
+racontés avec une verve pittoresque. De plus, sous le voyageur érudit,
+observateur et humoriste, on voyait partout percer le philosophe dont la
+forte pensée affleurait à chaque page comme la roche au milieu des
+gazons des vallées pyrénéennes, et qui cherchait dans le sol, la
+lumière, la végétation, les animaux et les hommes, la force unique dont
+l'univers entier n'est que la manifestation infiniment variée. Le volume
+parut en 1855 avec de charmantes illustrations de Gustave Doré.
+
+Cette année 1854 est une date importante dans la vie de Taine. Le repos
+auquel il fut contraint, l'obligation de se mêler aux hommes, de se
+promener, de voyager, l'arrachèrent à sa vie claustrale et à son travail
+solitaire pour le mettre en contact plus direct avec la réalité. Sa
+méthode d'exposition philosophique s'était modifiée pendant cette année
+d'observation de la vie réelle. Au lieu du procédé déductif qui part du
+fait le plus général ou de l'idée la plus abstraite pour en suivre de
+degré en degré les conséquences et les réalisations concrètes, il
+procédera dorénavant en sens inverse et par induction; il prendra la
+réalité pour point de départ et remontera par groupements successifs de
+faits jusqu'aux faits les plus généraux et aux idées directrices. Les
+conceptions _a priori_ n'auront plus de place dans sa méthode que comme
+procédé d'investigation, au même titre que l'hypothèse dans les
+sciences. Rien de plus instructif à cet égard que la comparaison de sa
+thèse française avec le volume intitulé: _La Fontaine et ses Fables_,
+qui parut en 1860 et qui en est le remaniement. La théorie sur la Fable
+poétique qui formait en 1853 le premier chapitre devient en 1860 le
+dernier. Une introduction toute nouvelle sur l'esprit gaulois, le sol,
+la race, sur la personne et la vie de La Fontaine prend la place de
+cette théorie et est destinée à expliquer l'œuvre. Enfin, au lieu d'une
+conclusion abstraite et vague sur le beau, nous avons une conclusion
+très concrète et précise sur les circonstances historiques qui ont
+favorisé l'éclosion des divers génies poétiques. De même l'_Essai sur
+les sensations_ sous sa première forme partait du moi, de [Grec:
+entelecheia] pour aboutir à l'impression sensible; dans
+l'_Intelligence_, Taine partira des sensations les plus ordinaires pour
+s'élever par des généralisations de plus en plus étendues à la loi et à
+la cause, et enfin jusqu'au point où l'être même s'identifie avec
+l'idée. Avec sa méthode, son style se modifiait aussi. Sa thèse se
+ressentait encore des souvenirs de collège et d'école, des élégances
+apprêtées des devoirs de rhétorique; il y avait encore dans l'_Essai sur
+Tite-Live_ quelque chose de raide, de froid et d'abstrait. Avec le
+_Voyage aux Pyrénées_ le style de Taine devient vivant et coloré; son
+œil se montre extraordinairement sensible à toutes les apparences
+extérieures des choses; il s'applique à les rendre dans tout leur
+relief, et il recouvre la logique de ses raisonnements d'un brillant
+manteau d'images. Ses carnets de notes, où autrefois tout était classé
+par idées abstraites, deviennent des recueils d'impressions visuelles,
+d'observations de caractères et de mœurs, rendues avec une intensité
+parfois excessive. Mais en même temps il est fidèle à ses habitudes
+d'ordre méthodique et de construction régulière. Son imagination est
+mise au service de sa logique et c'est par des procédés de développement
+oratoire qu'il cherche à donner du mouvement et de l'animation à ses
+classifications progressives. On reconnaîtra toujours en lui l'homme qui
+avait éprouvé ses premières sensations littéraires en lisant Guizot et
+Jouffroy, et qui eut un culte pour Macaulay. «Ma forme d'esprit, dit une
+note écrite le 18 février 1862, est française et latine; classer les
+idées en files régulières, avec progression, à la façon des
+naturalistes, selon les règles des idéologues, bref oratoirement... Je
+me souviens fort bien qu'à dix où onze ans, chez ma grand'mère, je
+lisais avec intérêt une discussion de je ne sais plus qui sur le
+_Paradis perdu_. de Milton. C'était un critique du XVIIIe siècle, qui
+démontrait, réfutait en partant des principes. L'histoire de la
+civilisation de Guizot, les cours de Jouffroy m'ont donné la première
+grande sensation de plaisir littéraire, à cause des classifications
+progressives. Mon effort est d'atteindre l'essence, comme disent les
+Allemands, non de primesaut, mais par une grande route, unie,
+carrossable. Remplacer l'intuition (_Insight_), l'abstraction subite
+(_Vernunft_), par l'analyse oratoire; mais cette route est dure à
+creuser.» Il est deux dons de l'artiste et de l'écrivain qu'il admirait
+par-dessus tous les autres et qu'il regretta toujours de ne pas
+posséder: l'art de raconter et celui de créer des personnages vivants et
+agissants. Il mettait au premier rang l'art du romancier. Il essaya même
+d'écrire un roman, mais s'arrêta au bout de quatre-vingt-dix pages,
+s'apercevant que son roman n'était que de l'analyse psychologique
+personnelle. Aussi disait-il avec une modestie excessive: «J'ai vu de
+trop près les vrais artistes, les têtes fécondes, capables d'enfanter
+des figures vivantes, pour admettre que j'en sois un[30].»
+
+En même temps que ce changement se produisait dans sa manière d'écrire
+et dans sa méthode d'exposition, sa vie même devenait moins concentrée
+et moins solitaire. Il s'était installé avec sa mère et sa sœur dans
+l'île Saint-Louis. Il avait retrouvé à Paris, Planat, Paradol, About qui
+revenait de Grèce plus exubérant de vie et plus étincelant d'esprit que
+jamais; il faisait la connaissance de Renan et par Renan celle de
+Sainte-Beuve; il entretenait des relations amicales avec M. E. Havet qui
+avait été trois mois son professeur à l'École normale, et qui lui
+témoignait le plus affectueux intérêt; Gustave Doré et Planat l'avaient
+mis en relation avec des artistes; il continuait ses études de médecine
+et de physiologie: il s'entretenait avec Franz Wœpke[31] de philologie
+et de mathématiques. Ceux qui l'ont connu pendant les années 1855-1856
+nous le représentent comme plein de verve et de gaieté, recherchant, non
+le grand monde, mais la société de camarades intelligents, avec qui il
+pouvait causer, discuter librement comme autrefois dans la maison de la
+rue d'Ulm, se détendre après les heures de travail. Ces années 1855-1856
+furent des années d'activité féconde et joyeuse où Taine sentait son
+talent s'affermir de jour en jour. Il débute le 1er février 1855 dans la
+presse périodique par un article sur La Bruyère donné à la _Revue de
+l'Instruction publique_. Il publie dans cette Revue dix-sept articles en
+1855, vingt en 1856, sur les sujets les plus divers, passant de La
+Rochefoucauld à Washington et de Ménandre à Macaulay. Le 1er août 1855,
+il commence à la _Revue des Deux Mondes_, par un article sur Jean
+Reynaud, une collaboration qui devait continuer jusqu'à sa mort. Le 3
+juillet 1856 paraissait son premier article au _Journal des Débats_, sur
+Saint-Simon, et à partir de 1857, il devint un des collaborateurs
+assidus de ce journal.
+
+Un esprit aussi puissant et aussi constructif que celui de Taine ne
+pouvait se contenter de poursuivre, par une série d'études isolées, à
+travers les histoires et les littératures[32], la vérification de son
+système sur «la race, le moment, le milieu et la faculté maîtresse»,
+système dont il avait fait la première application rigoureuse à
+Tite-Live. Il avait besoin de l'adapter à un vaste ensemble de faits,
+d'écrire un grand chapitre d'histoire littéraire qui serait en même
+temps un chapitre de l'histoire du cœur humain, un essai partiel de
+philosophie de l'histoire, ou pour parler son langage, d'anatomie et de
+physiologie historiques.
+
+Dès le 17 janvier 1856, son _Histoire de la Littérature anglaise_ est
+annoncée, et à partir de cette date, les articles qui paraissent coup
+sur coup en 1856 dans la _Revue de l'Instruction publique_, et depuis
+1856 dans la _Revue des Deux Mondes_, nous montrent l'œuvre déjà
+construite tout entière dans son esprit, et son exécution poursuivie
+avec une régularité et une vigueur qui ne faiblissent pas un instant.
+
+Mais avant de procéder à cette grande synthèse historique et
+philosophique, Taine avait à y préparer les esprits et à déblayer le
+terrain devant lui. Il avait un compte à régler avec l'éclectisme, qui
+mettait la rhétorique à la place de la science, et qui était à ses yeux
+la négation même de la philosophie, par cela même qu'il prétendait
+l'administrer et avoir seul le droit d'être enseigné[33]. Du 14 juin
+1855 au 9 octobre 1856, il publia dans la _Revue de l'Instruction
+publique_ une série d'articles sur les _Philosophes français au XIXe
+siècle_, articles qui parurent en volume au commencement de 1857. Sous
+une forme ironique jusqu'à l'irrévérence, mais aussi avec
+l'argumentation la plus vigoureuse et la plus pressante, il attaquait
+tous les principes sur lesquels reposait le spiritualisme classique. Il
+réhabilitait le sensualisme de Condillac en le complétant et en
+l'élargissant, et il terminait son livre par l'esquisse d'un système qui
+appliquait aux recherches psychologiques et même métaphysiques les
+méthodes des sciences exactes. Faut-il voir dans ce livre une œuvre de
+rancune contre la doctrine au nom de laquelle il avait été naguère
+condamné? Il serait sans doute téméraire d'affirmer que ses déboires
+universitaires ne lui eussent pas laissé d'amers souvenirs; mais il
+était incapable de céder consciemment à des ressentiments personnels. Il
+considérait sincèrement l'existence d'une doctrine philosophique
+officielle comme une atteinte à la liberté de penser, comme un obstacle
+à tout progrès spéculatif. S'il donna à ces attaques une forme parfois
+irrespectueuse, c'est que cette doctrine lui paraissait manquer souvent
+de sérieux. Comme il s'agissait moins de réfuter des idées que de
+détruire la tyrannie d'une école et qu'il voulait se faire entendre du
+grand public et surtout des jeunes gens, il employait la plus redoutable
+des armes, l'ironie, qu'il maniait, il faut le dire, à la façon d'une
+catapulte plutôt que d'une fronde. Enfin, il avait vingt-sept ans, il
+sentait sa jeunesse et sa force et il avait besoin de les dépenser. _Les
+Philosophes français_ représentent, dans la vie de M. Taine, ses folies
+de jeunesse. Ce fut sa manière de jeter sa gourme.
+
+Le succès du livre fut retentissant. Taine devint célèbre du jour au
+lendemain. Jusque-là les seuls articles importants qui eussent été
+consacrés à ses écrits étaient un article d'About sur le _Voyage aux
+Pyrénées_[34], un article de Paradol[35] et deux articles de Guillaume
+Guizot sur le Tite-Live[36]; mais c'étaient des articles d'amis. Après
+les _Philosophes français_, les articles de Sainte-Beuve dans le
+_Moniteur_[37], de Planche dans la _Revue des Deux Mondes_[38], de Caro
+dans la _Revue contemporaine_[39], de Schérer dans la _Bibliothèque
+universelle_[40], nous prouvent qu'il est désormais au premier plan
+parmi les hommes de la nouvelle génération littéraire. Renan seul
+pouvait lui disputer la première place, et Caro les attaquait ensemble
+dans son article sur «l'Idée de Dieu dans une jeune école», article
+habile et éloquent, violent sous des formes courtoises, qui fut
+considéré comme la réponse de l'école éclectique, et fut reproduit tout
+entier dans le _Journal général_ (officiel) _de l'Instruction publique_.
+Les critiques ne s'accordaient pas très bien dans leurs tentatives pour
+caractériser les doctrines de Taine. La presse religieuse, dans sa
+vieille haine contre M. Cousin, parlait du livre avec faveur; Schérer
+faisait de lui un pur positiviste, Planche, un panthéiste spinoziste,
+Caro un matérialiste. Planche prétendait qu'il exposait en rhéteur ce
+que Spinoza avait exposé en géomètre; Caro lui reprochait de revêtir des
+formules de Hegel le naturalisme de Diderot. Personne, sauf Cournault
+dans la _Correspondance littéraire_, ne paraît avoir bien saisi sa
+théorie sur l'identité de l'idée de cause et de l'idée de loi, ni
+compris que son système, loin d'être un mélange hybride de métaphysique
+allemande et d'idéologie française, était parfaitement cohérent,
+solidement construit et en partie nouveau. Tous d'ailleurs, à
+l'exception de Cournault, étaient d'accord pour le blâmer de vouloir
+appliquer des classifications, des méthodes et des formules
+scientifiques à la critique littéraire et à l'histoire, et pour
+condamner son système, tout en admirant son talent.
+
+Taine avait une foi trop candide dans la puissance de la vérité pour
+aimer la polémique. Il croyait que le vrai doit triompher tôt ou tard
+par sa seule vertu, et que les polémiques, qui transforment les luttes
+de doctrines en querelles de personnes, ne font qu'obscurcir les
+questions. Il ne répondit aux objections que par des œuvres nouvelles.
+Il publia en 1858 un volume d'_Essais de critique et d'histoire_, en
+1860 _La Fontaine et ses Fables_, et une deuxième édition légèrement
+adoucie des _Philosophes français_[41]. Il poursuivit sans défaillance
+l'achèvement de son grand ouvrage sur _la littérature anglaise jusqu'à
+Byron_, qui parut en trois volumes in-8° à la fin de 1863.
+
+Taine avait raison d'avoir confiance dans l'avenir. Non seulement il
+avait porté à l'éclectisme des coups dont celui-ci devait demeurer à
+jamais meurtri, mais, en dépit de toutes les résistances, ses principes
+de critique et ses doctrines philosophiques pénétraient peu à peu dans
+tous les esprits. Modifiées sans doute et atténuées, mais toujours
+reconnaissables, elles ont fini par prendre place parmi les idées
+courantes du siècle, au même titre que les vues de Kant sur le caractère
+subjectif des notions premières de la raison, que la conception de
+l'éternel devenir de Hegel ou que la théorie des trois états de Comte.
+Aucun écrivain n'a exercé en France dans la seconde moitié de ce siècle
+une influence égale à la sienne; partout, dans la philosophie, dans
+l'histoire, dans la critique, dans le roman, dans la poésie même, on
+retrouve la trace de cette influence.
+
+À aucun moment elle ne fut plus marquée que dans les dix dernières
+années du second Empire. Taine était devenu presque un chef d'école; les
+jeunes gens allaient lui demander des directions et des conseils; il
+était obligé de laisser le monde usurper une petit part de son temps;
+Sainte-Beuve, qu'il voyait régulièrement aux fameux dîners de quinzaine
+du restaurant Magny, avec Renan, Schérer, Nefftzer, Robin, Berthelot,
+Gautier, Flaubert, Saint-Victor, les Goncourt, l'avait présenté à la
+princesse Mathilde en qui il trouva une admiratrice intelligente et une
+amie dévouée. L'air et la liberté commençaient à rentrer dans
+l'Université en même temps que dans le gouvernement, et Taine pouvait
+espérer que l'enseignement public allait lui être rouvert. En 1862, il
+fut candidat à la chaire de littérature de l'École polytechnique, et si
+M. de Loménie lui fut préféré, il s'en fallut de peu qu'il ne réussît.
+L'année suivante, en mars 1863, sur la présentation de M. Duruy,
+ministre de l'instruction publique, le maréchal Randon, ministre de la
+guerre, le nomma examinateur (d'histoire et d'allemand) au concours
+d'admission à Saint-Cyr. Le 26 octobre de l'année suivante, il
+remplaçait Viollet-le-Duc comme professeur d'esthétique et d'histoire de
+l'art à l'École des beaux-arts. Il était bien vengé des persécutions de
+1851 et 1852.
+
+Il avait cependant, à ce moment même, soulevé de nouvelles tempêtes et
+avait eu à subir de violentes attaques. La nomination de Renan au
+Collège de France et la candidature de Taine à l'École polytechnique
+avaient alarmé monseigneur Dupanloup. Il avait lancé, en 1863, un
+virulent _Avertissement à la Jeunesse et aux Pères de famille_, dirigé
+contre MM. Renan, Taine et Littré, auxquels il avait joint, bien
+gratuitement, l'inoffensif M. Maury. Cet avertissement était un appel
+peu déguisé de l'autorité ecclésiastique au bras séculier. Le bras
+séculier sévit en effet. Le cours de Renan fut suspendu et la nomination
+de Taine à Saint-Cyr, un instant rapportée, ne fut confirmée que sur
+l'intervention pressante de la princesse Mathilde. Au mois de décembre
+1863, paraissait l'_Histoire de la Littérature anglaise_, précédée d'une
+introduction où se trouvait exposée, sans aucun ménagement pour les
+idées reçues, une philosophie de l'histoire strictement déterministe.
+Taine présenta son ouvrage à l'Académie française pour le prix Bordin.
+En 1864 comme en 1854, il eut M. Guizot pour chaud défenseur; mais cette
+fois l'hérésie n'était plus latente comme dans l'_Essai sur Tite-Live_,
+elle se faisait agressive; elle était développée dans tout l'ouvrage et
+condensée dans l'introduction en corps de doctrine. M. de Falloux et
+monseigneur Dupanloup attaquèrent Taine avec violence; Sainte-Beuve et
+Guizot le défendirent avec ardeur. Après trois séances de discussions
+passionnées, l'Académie décida que le prix ne pouvant être donné à M.
+Taine ne serait décerné à personne[42]. Cette décision sans précédents
+était le plus flatteur des hommages. Taine ne devait plus se soumettre
+aux suffrages de l'Académie que comme candidat, une première fois en
+1874 où il échoua dans une triple élection contre MM. Mézières, Caro et
+Dumas, et deux fois en 1878 où, après avoir échoué en mai contre H.
+Martin, il fut enfin élu en novembre en remplacement de M. de Loménie,
+peu de temps après Renan. Entre la première et la troisième élection
+avaient paru les deux premiers volumes des _Origines de la France
+contemporaine_; et, par un curieux revirement, il fut soutenu en 1878
+par beaucoup de ceux qui l'avaient combattu en 1864 et 1874. Il apporta,
+dans l'accomplissement de ses devoirs académiques, la scrupuleuse
+conscience qu'il mettait à toutes choses, et il ne tarda pas à acquérir
+une réelle autorité dans cette compagnie à laquelle il avait inspiré une
+si longue défiance.
+
+Les années 1864 à 1870 forment une période nouvelle et particulièrement
+heureuse dans la vie de Taine. Ce n'est plus le travail solitaire et
+claustral des années 1852 à 1854; ce n'est plus l'exubérance un peu
+batailleuse des années 1855 à 1864; c'est une activité calme, régulière
+et comme épanouie. Il aimait ses fonctions d'examinateur pour Saint-Cyr,
+non seulement parce que trois mois de travail assidu lui assuraient une
+situation matérielle qui, avec ses habitudes de vie simple, était
+presque la richesse, mais aussi parce que ses tournées en province lui
+permettaient de faire une enquête minutieuse sur la société française,
+département par département, interrogeant ses anciens camarades, faisant
+causer, suivant sa coutume, bourgeois, ouvriers et paysans. L'École des
+beaux-arts, où il devait professer vingt ans, de 1864 à 1883, avec une
+seule interruption en 1876-77[43], ne prenait également qu'une part très
+limitée de son temps. Il n'avait que douze leçons à donner par an et il
+avait borné son enseignement, réparti sur un cycle de cinq ans, aux
+exemples les plus caractéristiques à ses yeux, la Grèce, l'Italie et les
+Pays-Bas. L'Italie occupait à elle seule trois années, une année était
+donnée aux Pays-Bas et une à la Grèce. Il connaissait particulièrement
+bien l'Italie et songea même un instant à lui consacrer un ouvrage
+étendu. Il y fit plusieurs voyages et, par une heureuse coïncidence,
+l'année même où il fut nommé à l'École des beaux-arts, il y avait passé
+trois mois, de février à mai 1864, pour se reposer des fatigues causées
+par l'achèvement de sa _Littérature anglaise_. Mais ce voyage, qui lui
+fournit la matière des deux étincelants volumes publiés en articles dans
+la _Revue des Deux Mondes_, de décembre 1864 à mai 1866[44], ne fut
+guère un repos pour lui. Il passait ses journées dans les églises et
+dans les musées, lisait beaucoup, prenait des notes sans nombre, et
+allait le soir dans le monde, étudiant l'Italie moderne, sociale et
+politique, avec autant de soin qu'il étudiait l'Italie ancienne dans son
+histoire et ses monuments[45]. À peine installé dans sa chaire, il
+publiait coup sur coup la _Philosophie de l'Art_ (1865), la _Philosophie
+de l'Art en Italie_ (1866), _l'Idéal dans l'Art_ (1867), la _Philosophie
+de l'Art dans les Pays-Bas_ (1868), et la _Philosophie de l'Art en
+Grèce_ (1869), petits écrits qui devaient être réunis plus tard (1880),
+en deux volumes, sous le titre de: _Philosophie de l'Art_. Ce titre
+était exact, car ces petits livres si vivants, si pleins de faits et
+d'images, ne sont pas autre chose que la démonstration, par des exemples
+tirés de l'histoire de l'art, des idées dont la _Littérature anglaise_
+avait donné la démonstration par des exemples tirés de l'histoire
+littéraire.
+
+Il caractérise admirablement sa conception de l'histoire, dans une
+lettre à E. Havet du 29 avril 1864:
+
+«Je n'ai jamais prétendu qu'il y eût en histoire ni dans les sciences
+morales des théorèmes analogues à ceux de la géométrie[46]. L'histoire
+n'est pas une science analogue à la géométrie, mais à la physiologie et
+à la zoologie. De même qu'il y a des rapports fixes, mais non mesurables
+quantitativement, entre les organes et les fonctions d'un corps vivant,
+de même il y a des rapports précis, mais non susceptibles d'évaluations
+numériques, entre les groupes de faits qui composent la vie sociale et
+morale. J'ai dit cela expressément dans ma préface en distinguant entre
+les sciences exactes et les sciences inexactes, c'est-à-dire les
+sciences qui se groupent autour des mathématiques et les sciences qui se
+groupent autour de l'histoire, toutes deux opérant sur des quantités,
+mais les premières sur des quantités mesurables, les secondes sur des
+quantités non mesurables. La question se réduit donc à savoir si l'on
+peut établir des rapports précis non mesurables entre les groupes
+moraux, c'est-à-dire entre la religion, la philosophie, l'État social,
+etc., d'un siècle ou d'une nation. Ce sont ces rapports précis, ces
+relations générales nécessaires que j'appelle _lois_, avec Montesquieu;
+c'est aussi le nom qu'on leur a donné en zoologie et en botanique. La
+préface expose le système de ces lois historiques, les connexions
+générales des grands événements, les causes de ces connexions, la
+classification de ces causes, bref, les conditions du développement et
+des transformations humaines... Vous citez mon parallèle entre la
+conception psychologique de Shakspeare et celle de nos classiques
+français, et vous dites que ce ne sont pas là des lois; ce sont des
+types, et j'ai fait ce que font les zoologistes lorsque, prenant les
+poissons et les mammifères, par exemple, ils extraient de toute la
+classe et de ses innombrables espèces un type idéal, une forme abstraite
+commune à tous, persistant en tous, dont tous les traits sont liés, pour
+montrer ensuite comment le type unique, combiné avec les circonstances
+générales, doit produire les espèces. C'est là une construction
+scientifique semblable à la mienne. Je ne prétends pas plus qu'eux
+deviner, sans l'avoir vu et disséqué, un être vivant, mais j'essaie
+comme eux d'indiquer les types généraux sur lesquels sont bâtis les
+êtres vivants, et ma méthode de construction ou de reconstruction a la
+même portée en même temps que les mêmes limites.
+
+«Je tiens à mon idée parce que je la crois vraie, et capable, si elle
+tombe plus tard en bonnes mains, de produire de bons fruits. Elle traîne
+par terre depuis Montesquieu; je l'ai ramassée, voilà tout.»
+
+Tout en publiant ses _Nouveaux Essais de critique et d'histoire_ (1865),
+il se délassait du professorat et de ses travaux de longue haleine en
+réunissant, dans un cadre de fantaisie, les notes qu'il avait prises
+depuis dix ans sur Paris et la société française. Bien que la _Vie
+parisienne_, où _la Vie et opinions de Thomas Graindorge_ parut de 1863
+à 1865[47], fût loin d'être alors ce qu'elle est devenue depuis, on eut
+quelque peine à reconnaître l'auteur de _la Littérature anglaise_ sous
+les traits du marchand de porcs de Chicago; et, tout en admirant la
+verve de Graindorge et la profondeur philosophique de quelques-uns de
+ses traits satiriques, on fut bien aise de retrouver le vrai Taine dans
+le volume complémentaire de _la Littérature anglaise_, paru en 1867, et
+consacré à l'époque contemporaine.
+
+Cette œuvre achevée, bien des projets s'agitaient dans son cerveau. Il
+traça le plan d'un livre sur _les Lois de l'Histoire_, puis d'un autre
+sur _la Religion et la Société en France au XIXe siècle_. Enfin, il se
+décida à donner au public le livre qu'il méditait et auquel il
+travaillait sans cesse depuis 1851, sa Théorie de _l'Intelligence_. Il
+s'y consacra tout entier en 1868 et 1869 et l'ouvrage parut en janvier
+1870. C'est l'œuvre maîtresse de Taine par la force et l'originalité des
+idées, par la solidité de la construction, par la fermeté et l'austère
+beauté du style. Tous les travaux de psychologie qui ont été entrepris
+depuis lors sont tributaires de cet ouvrage magistral, que les
+découvertes ultérieures de la science n'ont fait que confirmer dans
+presque toutes ses parties. Ce livre était si bien le fruit naturel et
+lentement mûri de tout le développement intellectuel de Taine que sa
+composition, loin d'être une fatigue, fut une joie. Il en possédait
+toutes les parties tellement présentes à son esprit que la dernière
+copie fut écrite par lui sans brouillon sous les yeux et presque sans
+rature.
+
+Pendant ces années, un grand changement était survenu dans la vie de
+Taine. Le 8 juin 1868, il avait épousé mademoiselle Denuelle, la fille
+d'un architecte de grand mérite. Je contreviendrais à la volonté maintes
+fois exprimée de M. Taine si je faisais ici autre chose que l'histoire
+de ses livres et de son esprit; mais cette histoire serait-elle complète
+si je ne disais pas que dans l'existence nouvelle et plus large qui lui
+était faite, dans les affections qui s'ajoutaient sans rien leur
+retrancher à celles dont son cœur avait vécu jusque-là, dans la présence
+d'une femme capable et digne de s'associer à tous ses intérêts, et
+d'enfants qui ne lui ont apporté que de la joie et de la fierté, il a
+trouvé, avec un bonheur complet, les forces nécessaires pour accomplir
+la dernière et la plus fatigante partie de son œuvre. Il put organiser
+sa vie selon les exigences de son travail et de sa santé, renoncer
+entièrement aux obligations mondaines sans avoir à souffrir de la
+solitude, se faire le centre d'un cercle choisi de lettrés, de savants
+et d'artistes, passer de longs mois à la campagne sur les bords du lac
+d'Annecy, dans cette charmante propriété de Boringe qu'il acquit en
+1874, où il trouvait, avec un renouveau de vigueur, le calme
+indispensable pour mettre en œuvre les matériaux accumulés à Paris
+pendant l'hiver, et où sa famille et ses amis jouissaient
+délicieusement, dans de longues et libres causeries, des trésors de son
+cœur et de son esprit, répandus sans compter avec une bonne grâce
+toujours souriante.
+
+Ce bonheur domestique, ces joies intimes allaient lui être
+particulièrement nécessaires dans les jours troublés qui se préparaient
+pour la France et qui devaient lui imposer une tâche inattendue et
+accablante. Une fois sa psychologie théorique fixée dans le livre de
+_l'Intelligence_, il songeait, comme diversion à ce grand effort
+d'abstraction, à revenir aux choses concrètes et vivantes, en continuant
+les études de psychologie sociale, les observations de mœurs qui étaient
+à ses yeux la base même de la philosophie et de l'histoire. Il avait
+rapporté d'un long séjour en Angleterre, en 1858, des notes abondantes,
+qu'il devait publier en 1872 après les avoir complétées dans un second
+voyage en 1871. _Graindorge_ est un ouvrage du même genre sous une forme
+humoristique. Ses voyages en France et en Italie lui avaient fourni des
+notes analogues qu'il comptait utiliser un jour. Il lui manquait la
+connaissance directe de l'Allemagne dont la transformation récente par
+la conquête prussienne lui paraissait mériter une étude. Il partit le 28
+juin 1870 pour la visiter. Il avait déjà vu Francfort, Weimar, Leipsig,
+Dresde, quand son voyage fut subitement interrompu par un deuil de
+famille et par la déclaration de la guerre.
+
+Son projet de livre sur l'Allemagne ne devait jamais être repris. Une
+œuvre nouvelle s'imposait à lui. À Tours, où il avait passé l'hiver de
+1870-1874, il avait pu voir de près, dans les jours de crise
+révolutionnaire et de désarroi universel, les vices de la machine
+gouvernementale et les défaillances de l'esprit public. En se rendant
+pendant la Commune en Angleterre, où il avait été appelé pour faire des
+conférences à Oxford, il fut frappé de la puissance de ce pays aux
+fortes traditions historiques, en regard de la désorganisation du pays
+qui avait en 1789 fait table rase du passé pour reconstruire l'édifice
+politique et social d'après des vues de l'esprit. Il avait été
+bouleversé jusqu'au fond de l'âme par la guerre, par les conditions
+cruelles de la paix, par les atrocités de la Commune. Il sentait la
+nécessité pour tout Français, dans ce naufrage de la grandeur nationale,
+de travailler au salut de la France. Il publiait, le 9 octobre 1870, un
+admirable article sur _l'Opinion en Allemagne et les conditions de la
+paix_ et, en 1874, une brochure pleine de sagesse sur _le Suffrage
+universel et la manière de voter_, où il exposait les avantages du
+suffrage à deux degrés. Il prit une part active et un intérêt passionné
+à la création de l'École des sciences politiques, fondée par son ami E.
+Boutmy, et dans laquelle il voyait un instrument puissant de relèvement
+social.
+
+Les projets plus ou moins vagues qu'il avait naguère conçus de travaux
+sur la Révolution, sur les lois de l'histoire, sur la société et la
+religion en France, se représentaient à lui sous une forme nouvelle:
+expliquer par l'étude des révolutions survenues entre 1789 et 1804
+l'état d'instabilité politique et de malaise social dont souffre la
+France et qui l'affaiblit graduellement.
+
+Il allait avoir à appliquer à une grande période de l'histoire, les
+principes et la méthode qu'il avait déjà appliqués à la littérature et à
+l'art; mais il n'allait pas apporter, à cette tentative nouvelle, tout à
+fait le même esprit. Sans doute, il procédera toujours en philosophe et
+en savant; il pensera toujours que faire de la science est la meilleure
+manière de faire de la politique; mais ce ne sera plus de la science
+absolument désintéressée. Il ne pourra plus dire, comme autrefois, qu'il
+a fait deux parts de lui-même, et que l'homme qui écrit ne s'inquiète
+pas si l'on peut tirer de la vérité des effets utiles, ignore s'il est
+célibataire ou marié, s'il existe des Français ou non. L'homme qui écrit
+sera désormais un Français, marié, qui s'inquiète pour ses concitoyens
+et pour ses enfants des destinées de la patrie, et qui songe à lui être
+utile, en lui révélant les causes des maux dont elle est travaillée. Il
+ne sera plus un naturaliste qui décrit avec une curiosité également
+amusée des monstres ou des êtres normaux, les ravages des tempêtes ou le
+retour régulier des marées; il sera un médecin au lit d'un malade,
+épiant les symptômes du mal, anxieux d'en diagnostiquer la nature et
+désireux de le guérir. Il est trop modeste pour s'imaginer qu'il possède
+le remède, mais il croit fermement que la science le découvrira. Pour
+lui, il sera satisfait s'il a contribué à éclairer le patient sur les
+causes de sa maladie:
+
+«Mon livre, écrit-il à E. Havet, le 24 mars 1878, si j'ai assez de force
+et de santé pour l'achever, sera une consultation de médecin. Avant que
+le malade accepte la consultation du médecin, il faut beaucoup de temps;
+il y aura des imprudences et des rechutes; au préalable, il faut que les
+médecins, qui ne sont pas du même avis, se mettent d'accord. Mais je
+crois qu'ils finiront par s'y mettre, et les raisons de mon espérance
+sont celles-ci: on peut considérer la Révolution française comme la
+première application des sciences morales aux affaires humaines; ces
+sciences, en 1785, étaient à peine ébauchées; leur méthode était
+mauvaise; elles procédaient _a priori_; leurs solutions étaient bornées,
+précipitées, fausses. Combinées avec le fâcheux état des affaires
+publiques, elles ont produit la catastrophe de 1789 et la très
+imparfaite réorganisation de 1800. Mais, après une longue interruption
+et un véritable avortement, voici que ces sciences recommencent à
+fleurir; elles ont changé complètement de méthode et se font _a
+posteriori_. En vertu de cette méthode, leurs solutions seront toutes
+différentes, bien plus pratiques. La notion qu'elles donneront de l'État
+sera neuve...--Insensiblement, l'opinion changera; elle changera à
+propos de la Révolution française, de l'Empire, du suffrage universel
+direct, du rôle de l'aristocratie et des corps dans les sociétés
+humaines. Il est probable qu'au bout d'un siècle, une pareille opinion
+aura quelque influence, sur les Chambres, sur le Gouvernement. Voilà mon
+espérance; j'apporte un caillou dans une ornière, mais dix mille
+charretées de cailloux bien posés et bien tassés finiront par faire une
+route... La reine légitime du monde et de l'avenir n'est pas ce qu'en
+1789 on nommait la _raison_: c'est ce qu'en 1878 on nomme la _science_.»
+
+Il disait dans la même lettre:
+
+«J'ai écrit en conscience, après l'enquête la plus étendue et la plus
+minutieuse dont j'ai été capable. Avant d'écrire, j'inclinais à penser
+comme la majorité des Français, seulement mes opinions étaient une
+impression plus ou moins vague et non une foi. C'est l'étude des
+documents qui m'a rendu iconoclaste. Le point essentiel... ce sont les
+idées que nous nous faisons des principes de 89. À mes yeux, ce sont
+ceux du _Contrat social_, par conséquent ils sont faux et malfaisants...
+Rien de plus beau que les formules _Liberté_, _Égalité_ ou, comme le dit
+Michelet, en un seul mot, _Justice_. Le cœur de tout homme qui n'est pas
+un sot ou un drôle est pour elles. Mais en elles-mêmes elles sont si
+vagues, qu'on ne peut les accepter sans savoir au préalable le sens
+qu'on y attache. Or, appliquées à l'organisation sociale, ces formules,
+en 1789, signifiaient une conception courte, grossière et pernicieuse de
+l'État. C'est sur ce point que j'ai insisté; d'autant plus que la
+conception dure encore et que la structure de la France, telle qu'elle a
+été faite de 1800 à 1810, par le Consulat et l'Empire, n'a pas changé.
+Nous en souffrirons probablement encore pendant un siècle et peut-être
+davantage. Cette structure a fait de la France une puissance de second
+ordre; nous lui devons nos révolutions et nos dictatures.»
+
+Il faut toujours se rappeler, en lisant son grand ouvrage des
+_Origines_, dans quel esprit il l'a écrit, quel caractère et quel but il
+lui a assignés. Cela est nécessaire pour le bien comprendre, pour
+apprécier avec équité ce qui nous paraît au premier abord excessif,
+exclusif ou erroné. Si Taine, comme tous les médecins très
+consciencieux, fut disposé à s'exagérer la gravité du mal, il était, par
+contre, incapable de chercher à flatter les goûts du malade, et les
+divers partis politiques qui ont tour à tour vu en lui un allié ou un
+adversaire se sont également mépris sur ses intentions. La recherche de
+la popularité lui était aussi étrangère que la crainte du scandale. Son
+premier volume a indigné les admirateurs de l'ancien régime, les trois
+suivants ceux de la Révolutionnes deux derniers ceux de l'Empire. Pour
+lui, il se sentait aussi incapable de donner un avis sur leurs querelles
+que Spinoza l'eût été de se prononcer entre les Arminiens et les
+Gomaristes[48]. Il était en dehors et au-dessus des partis; il ne
+songeait qu'à la France et à la science.
+
+Il s'était mis à sa tâche avec une conscience et une énergie que rien ne
+pouvait ébranler, ni les défaillances de sa santé, ni les fausses
+appréciations de la critique et du public. Depuis l'automne de 1871, les
+_Origines de la France contemporaine_ prirent tout son temps et toutes
+ses pensées[49].
+
+Il faisait lui-même l'énorme travail préparatoire de lecture et de
+dépouillement des textes manuscrits et imprimés; les notes innombrables
+qui lui ont servi de matériaux ont toutes été prises de sa main. Il
+jugeait en outre nécessaire d'acquérir en législation, en droit
+administratif, en matière financière, la compétence d'un spécialiste. En
+1884, il renonça à son enseignement de l'École des beaux-arts pour
+pouvoir se consacrer plus entièrement à sa tâche. Il a succombé avant de
+l'avoir achevée. Il tomba malade dans l'automne de 1892 et mourut le 5
+mars 1893. Il lui restait à tracer le tableau de la famille et de la
+société françaises, dont il avait recueilli les éléments dès 1866, et à
+exposer le développement des sciences et de l'esprit scientifique au
+XIXe siècle. Ce dernier livre eût été comme sa confession de foi
+philosophique et la conclusion naturelle de l'ouvrage, car il y aurait
+indiqué les voies où la France devra un jour trouver la guérison de ses
+maux et la réparation de ses erreurs. Ses _Origines_ terminées, il
+devait revenir à un projet déjà ancien et écrire un _Traité de la
+volonté_. Ce travail de pure psychologie eût été le couronnement de la
+dernière phase de son activité intellectuelle comme les _Philosophes
+français_ en terminent la première et l'_Intelligence_ la seconde. Son
+œuvre de littérateur et d'historien, qui a ses racines dans sa
+conception philosophique du monde et de l'homme, se serait ainsi trouvée
+encadrée entre trois ouvrages de philosophie, le premier consacré à la
+critique et à la négation, les deux autres à l'affirmation et à la
+reconstruction.
+
+Il est à jamais déplorable que Taine n'ait pas pu donner à sa théorie de
+l'_Intelligence_ son pendant et son complément naturel dans une théorie
+de la _Volonté_. Il eût été beau de voir le plus mystérieux des
+phénomènes psychiques expliqué et analysé par un homme dont la vie et
+l'activité tout entières ont été un miracle de volonté, et il aurait
+contribué à ramener sur le terrain solide de l'observation psychologique
+et de la science positive une génération qui semble parfois disposée à
+ne voir dans les conquêtes de la science que des domaines nouveaux
+ouverts à la rêverie.
+
+Bien qu'elle soit demeurée inachevée, l'œuvre de Taine nous impose par
+sa grandeur, sa grandeur et son unité. _L'Intelligence_ (1868-1870) en
+forme le centre et en donne la clef. Tous ses autres écrits n'en sont
+que des illustrations. De 1848 à 1853 il fixe pour lui-même sa méthode
+et son système; de 1853 à 1858 il parcourt l'histoire et le monde pour
+chercher dans des cas particuliers (_La Fontaine_, _Tite-Live_, les
+_Essais_) des vérifications de cette méthode et de ce système; de 1858 à
+1868 il les applique à de larges généralisations littéraires et
+artistiques, de 1870 à 1893 à une vaste généralisation historique. Il y
+a peu d'exemples d'une pensée aussi fidèle à elle-même, aussi nettement
+formulée dès le début, aussi rigoureusement maintenue jusqu'au bout dans
+sa ligne inflexible à travers une accumulation incessante de faits, un
+jaillissement intarissable d'idées et d'images. De la première ébauche
+de sa thèse sur les sensations au dernier chapitre de ses _Origines_,
+Taine reste identique à lui-même, et la préface du _Tite-Live_, la
+conclusion des _Philosophes français_, l'_Introduction à la Littérature
+anglaise_, le livre de l'_Intelligence_, marquent les points de repère
+d'un système plutôt que les étapes d'une pensée qui évolue.
+
+La conception que les penseurs se font de l'Univers n'est que l'image
+agrandie de leur propre personnalité intellectuelle. L'œuvre de Taine a
+été ce que l'Univers était pour lui: le rayonnement prodigieusement
+varié et merveilleusement coloré d'une pensée unique. Il n'est pas
+d'écrits qui, mieux que les siens, puissent servir à illustrer son
+système. Il faut ajouter, il est vrai, que dans les applications de
+détail il avait, avec les années, gagné en largeur de compréhension et
+en chaleur de sympathie, et que son intransigeance de logicien s'était
+assouplie depuis le temps où le M. Pierre des _Philosophes français_
+réduisait tout en chiffres. Dans sa _Philosophie de l'art_ il mêlait un
+élément moral à l'appréciation esthétique en tenant compte du degré de
+bienfaisance de l'œuvre d'art, tandis qu'auparavant, dans la morale
+même, il ne tenait compte que du degré de perfection des types, du degré
+de généralité des actes. On trouve dans sa _Littérature anglaise_ des
+pages sur la Réforme, dans ses _Origines_ des pages sur le rôle social
+et moral du catholicisme, que sans doute il n'eut pas écrites en 1851 ou
+1852. Mais le fond de sa pensée n'a point varié. Jusqu'à son dernier
+jour, Marc-Aurèle reste pour lui ce qu'il était en 1851, son catéchisme.
+Peu de temps avant de mourir il déclarait que si le champ des hypothèses
+métaphysiques et des possibilités infinies s'était élargi pour son
+esprit, il lui était toujours impossible d'admettre l'existence d'un
+Dieu personnel gouvernant arbitrairement le monde par des volontés
+particulières.
+
+Taine a justifié par sa vie entière la justesse du jugement porté sur
+lui par M. Vacherot en 1850. Il a vécu pour penser. Il a servi ce qu'il
+a cru la vérité avec une fermeté indomptable, désintéressée et résignée.
+On peut trouver en lui des lacunes, on n'y trouvera pas une tache.
+
+
+
+
+III
+
+L'HOMME ET L'Å’UVRE
+
+
+La mort de Taine, suivant de si près celle de Renan, a véritablement
+découronné la France. Elle avait le privilège de posséder deux de ces
+hommes exceptionnels dont le cerveau encyclopédique embrasse toute la
+science d'une époque, en exprime toutes les tendances intellectuelles et
+morales et domine d'assez haut la nature et l'histoire pour s'élever à
+une conception personnelle de l'univers. En cinq mois, ces deux hommes,
+si différents l'un de l'autre par leur caractère comme par leurs
+qualités d'écrivains et de penseurs, mais qui n'en incarnaient que mieux
+les aptitudes diverses de leur nation et de leur pays, et qui étaient
+universellement reconnus comme les interprètes et les maîtres les plus
+autorisés de la génération qui a vécu de 1850 à 1880, ont été enlevés
+par la mort dans toute la plénitude de leur talent.
+
+Tous deux ont fait de la science la maîtresse de leurs pensées et de la
+vérité scientifique le but de leurs efforts; tous deux ont travaillé à
+hâter le moment où une conception scientifique de l'univers succédera
+aux conceptions théologiques; mais, tandis que Taine croyait pouvoir
+jeter les assises d'un système défini et posséder des vérités certaines
+et démontrables, sans se permettre de sortir jamais du cercle assez
+étroit de ces vérités acquises, Renan se plaisait, au contraire, aux
+échappées du sentiment et du rêve dans le domaine de l'incertain, de
+l'inconnu ou même de l'inconnaissable; il aimait à remettre en question
+les résultats considérés comme établis, à prémunir les esprits contre
+une trop grande sécurité intellectuelle. Aussi son action a-t-elle
+quelque chose de contradictoire. Les esprits les plus opposés se
+réclament de lui. Il prépare en quelque mesure la réaction momentanée
+que nous voyons se produire aujourd'hui contre les tendances positives
+et scientifiques de l'époque précédente. Il plane au-dessus de son temps
+et de sa propre œuvre par son ironie comme par les envolées de ses
+espérances et de ses rêves. L'œuvre de Taine, au contraire, plus
+limitée, mais d'une solide unité, d'une logique inflexible, est en
+étroite relation avec le temps où il a vécu; elle a fortement agi sur ce
+temps et en a été la plus complète et la plus juste expression.
+
+
+
+
+I
+
+
+Taine a été le philosophe et le théoricien du mouvement réaliste et
+scientifique qui a succédé en France au mouvement romantique et
+éclectique. L'époque qui s'étend de 1820 à 1850 avait vu se produire une
+réaction contre ce qu'il y avait de vide, de conventionnel et de stérile
+dans l'art, la littérature et la philosophie de l'âge précédent. Aux
+formules étroites et immuables de l'école classique de la décadence,
+elle opposa le principe de la liberté dans l'art; à l'imitation servile
+de l'antiquité, des sources toutes nouvelles d'inspiration cherchées
+dans les chefs-d'œuvre de tous les temps et de tous les pays; à un style
+uniforme dans sa régularité terne et convenue, la variété et les
+caprices du goût individuel; à la timidité et au terre à terre de
+l'idéologie, les larges horizons d'un spiritualisme éclectique où
+trouvaient place toutes les grandes doctrines qui avaient tour à tour
+dominé ou séduit l'esprit humain, et qui prétendait même concilier la
+religion et la philosophie. Mais, si brillante qu'ait été cette époque
+de l'histoire intellectuelle de la France, quel qu'ait été le génie de
+quelques-uns des hommes et la beauté de quelques-unes des œuvres qu'elle
+a enfantés, bien qu'elle ait élargi le goût comme la pensée et donné à
+la littérature et à l'art plus d'originalité, de couleur et de vie, elle
+n'avait pas entièrement satisfait les espérances qu'elle avait fait
+naître. Elle s'était trompée en prenant pour un principe de l'art la
+liberté, qui n'en est qu'une condition. Son éclectisme superficiel, son
+syncrétisme confus avaient manqué d'unité d'action, d'idéal défini, de
+principe organique. Elle avait remplacé certaines conventions par des
+conventions nouvelles, une rhétorique vieillie par une autre rhétorique
+qui avait pris des rides en quelques années; elle était tombée, elle
+aussi, dans le vague, la déclamation, le lieu commun; elle avait cru que
+l'inspiration et le caprice pouvaient tenir lieu d'étude, et qu'on
+pouvait deviner l'histoire et l'âme humaine, les peindre et les décrire
+par à peu près. La philosophie enfin était très vite tombée dans le plus
+stérile bavardage, en restant étrangère au mouvement scientifique qui
+renouvelait à côté d'elle la science de l'homme et de la nature et les
+bases expérimentales de la psychologie.
+
+Les générations qui sont arrivées à l'âge adulte vers 1850 et dans les
+vingt années qui ont suivi, tout en acceptant dans une large mesure
+l'héritage du romantisme, en rejetant comme lui les règles surannées du
+classicisme au nom de la liberté dans l'art, en cherchant comme lui la
+couleur et la vie, se sont cependant nettement séparées de lui. Au lieu
+de laisser le champ libre à l'imagination et au sentiment individuel, de
+permettre à chacun de se forger un idéal vague et tout subjectif, elles
+ont eu un principe commun d'art et de vie: la recherche du vrai; non pas
+de ces conceptions abstraites, arbitraires et subjectives de l'esprit ou
+de ces rêves de l'imagination qu'on décore souvent du nom de vérité,
+mais du vrai objectif et démontrable cherché dans la réalité concrète,
+de la vérité scientifique en un mot. Cette tendance a été si générale,
+si profonde, si vraiment organique qu'on retrouve cette même recherche
+passionnée de la vérité, du réalisme scientifique dans tous les ordres
+de productions intellectuelles, que leurs auteurs en eussent ou non
+conscience; dans les tableaux de Meissonier, de Millet, de
+Bastien-Lepage et de l'école du plein air comme dans les drames
+d'Augier; dans les poésies de Leconte de Lisle, de Hérédia et de
+Sully-Prudhomme comme dans les ouvrages historiques de Renan et de
+Fustel de Coulanges; dans les romans de Flaubert, de Zola et de
+Maupassant comme dans les livres de Taine. Ce mouvement avait eu des
+précurseurs illustres, Géricault, Stendhal, Balzac, Mérimée,
+Sainte-Beuve, A. Comte, et d'autres encore; mais ce n'est qu'après 1850
+que le réalisme scientifique devint vraiment le principe organique de la
+vie intellectuelle en France. On chercha dans les arts plastiques aussi
+bien qu'en poésie à perfectionner la technique, à serrer de plus près la
+nature, à donner plus de précision au style, à observer la vérité
+historique. Les romanciers apportèrent une conscience extrême à observer
+la vie, les mœurs, à recueillir des documents vrais, qu'il s'agît de
+décrire le présent ou de reconstituer le passé. Flaubert emploie les
+mêmes procédés pour peindre les mœurs d'un village normand ou celles de
+Carthage au temps de la guerre des mercenaires; Bourget apporte dans
+l'analyse des personnages d'un roman la précision d'un psychologue de
+profession; Zola y introduit la physiologie et la pathologie; la poésie
+de Leconte de Lisle et de Hérédia est nourrie d'érudition, celle de
+Sully-Prudhomme de science et de philosophie; Coppée est un peintre
+réaliste des mœurs bourgeoises et populaires. Les historiens apportent à
+la recherche des documents, à l'exactitude du détail un scrupule parfois
+excessif; ils ambitionnent par-dessus tout le mérite de savoir critiquer
+et interpréter sainement les textes. Les philosophes demandent aux
+mathématiques, à l'histoire naturelle, à la physiologie, les fondements
+d'une psychologie plus rigoureuse, d'une conception plus rationnelle et
+plus sûre du monde, d'une connaissance plus précise des lois de la
+pensée. Claude Bernard et Berthelot sont considérés par les, philosophes
+comme des maîtres et des collaborateurs. Recherche de la vérité
+extérieure, de la reproduction fidèle des apparences colorées et
+sensibles de la vie; recherche de la vérité intérieure, du jeu
+nécessaire des forces et des causes naturelles qui déterminent ces
+apparences: tel a été le double effort qui a animé nos poètes, nos
+peintres, nos sculpteurs, nos romanciers et nos philosophes aussi bien
+que nos savants. Cette unité d'inspiration et de labeur a une
+incontestable grandeur en dépit des erreurs où le réalisme a entraîné
+beaucoup de ses adeptes. Taine a la gloire d'avoir eu, plus que tout
+autre, la conscience de l'état d'âme et d'esprit de sa génération;
+philosophe, esthéticien, critique littéraire, historien, il en a
+manifesté les tendances avec rigueur, éclat et puissance; il a exercé
+sur elle une influence profonde. Si l'on retrouve chez lui certaines
+tendances de cet esprit classique dont il a été le constant adversaire,
+s'il a pris trop volontiers la simplicité et la clarté pour des preuves
+de la vérité, s'il a trop aimé les formules absolues et les
+systématisations logiques, s'il a aussi conservé quelque chose du
+romantisme dans son goût pour le pittoresque descriptif et pour les
+génies exubérants et tumultueux, il a eu, par excellence, ce mérite
+d'aimer la vérité pour elle-même, de croire en elle et à sa vertu
+bienfaisante, de la chercher par l'effort le plus sincère et le plus
+désintéressé, et de montrer à sa génération comment on peut allier la
+recherche passionnée de l'art avec le service austère et modeste de la
+science.
+
+
+
+
+II
+
+
+Nous avons dit quelle fut sa vie: laborieuse, simple, sérieuse, ennoblie
+et illuminée par les joies de l'amitié, de la famille, de la pensée, par
+l'amour de la nature et de l'art. Le caractère de l'homme était en
+harmonie parfaite avec sa vie. Il suffisait de l'approcher pour s'en
+convaincre, car, si sa vie fut cachée aux yeux du monde, nul homme ne
+fut moins caché, moins secret pour ceux qui eurent le privilège de le
+fréquenter. Ce grand amant du vrai était vrai et sincère en toutes
+choses, dans sa pensée, dans ses sentiments, dans ses paroles, dans ses
+actes. Il avait, ce puissant esprit, le sérieux, la simplicité et la
+candeur d'un enfant; et c'est au sérieux, à la simplicité, à la candeur
+avec lesquels il ouvrait ses regards naïfs et scrutateurs sur le monde
+et sur les hommes qu'il a dû précisément la puissance d'impression et
+d'expression qui est son originalité et la marque de son génie. D'où lui
+venaient ces rares et séduisantes qualités? Venaient-elles de sa race?
+On serait presque tenté de le croire quand on lit dans la description de
+la France par Michelet ce qu'il dit de la population des Ardennes: «La
+race est distinguée; quelque chose d'intelligent, de sobre, d'économe;
+la figure un peu sèche et taillée à vives arêtes. Ce caractère de
+sécheresse et de sévérité n'est point particulier à la petite Genève de
+Sedan; il est presque partout le même. Le pays n'est pas riche.
+L'habitant est sérieux. L'esprit critique domine. C'est l'ordinaire chez
+les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur fortune[50].» Mais
+Vouziers est limitrophe entre la Champagne et l'Ardenne, et chez Taine
+la naïveté malicieuse du Champenois, la flamme pétillante des vins du
+pays de La Fontaine, un de ses auteurs de prédilection, tempérait la
+sécheresse ardennaise.
+
+On éprouve toutefois quelque scrupule à parler des influences de race en
+présence d'une nature aussi exceptionnelle que celle de Taine, aussi
+consciente, aussi réfléchie, aussi volontaire, et dans laquelle il est
+si difficile de séparer les mérites intellectuels du penseur et de
+l'écrivain des vertus personnelles de l'homme.
+
+Ce qui frappait avant tout chez lui; c'était sa modestie. Elle se
+manifestait dans son apparence même. Elle n'avait rien qui attirât les
+regards. Il était d'une taille plutôt au-dessous de la moyenne; ses
+traits sans régularité, ses yeux légèrement discors et voilés par des
+lunettes, son corps un peu chétif, surtout dans sa jeunesse, ne
+révélaient rien de lui à un observateur inattentif. Mais, en le voyant
+de près, en causant avec lui, on était frappé du caractère de puissance
+et de solidité de la structure du crâne et du visage, de l'expression,
+tantôt réfléchie et comme retournée en dedans, tantôt interrogatrice et
+pénétrante de son regard, du mélange de douceur et de force de tout son
+être. À mesure qu'il vieillissait, ce caractère de sérénité robuste et
+aimable s'était accentué, et le peintre Bonnat l'a bien rendu, dans
+l'admirable portrait qu'il a fait de son ami, un des rares portraits qui
+existent de Taine, car sa modestie répugnait à poser devant l'objectif
+des photographes, comme à répondre à l'indiscrétion des interviewers. Il
+avait horreur de tout ce qui ressemble au bruit, à la réclame; il fuyait
+le monde non seulement parce que sa santé et son travail l'exigeaient,
+mais parce qu'il lui déplaisait d'être un objet de curiosité et de mode.
+Ce n'était point sauvagerie de sa part, car nul n'était plus
+accueillant, quand il croyait pouvoir soit donner un conseil, soit
+recueillir un avis. Non seulement il était exempt de toute affectation,
+de toute pose, de toute hauteur, mais il avait le don de ne jamais faire
+sentir sa supériorité, de mettre à l'aise les plus humbles
+interlocuteurs, de les traiter en amis et en égaux, de leur donner
+l'illusion qu'il avait quelque chose à recevoir d'eux.
+
+Ce don n'était point l'effet d'un artifice de courtoisie et de
+condescendance, mais tenait au fond même de sa nature et de ses
+sentiments. Il venait tout d'abord du sérieux de son caractère. Très
+sensible au talent, à la beauté, la vérité lui importait bien davantage.
+Il était bien plus désireux de trouver le vrai que de recueillir des
+éloges. En toute chose, en tout homme il allait droit au fond, persuadé
+qu'il y trouverait toujours quelque chose à apprendre, et sa conception,
+toute scientifique, de la vérité lui faisait attacher un prix infini à
+l'acquisition des moindres notions, pourvu qu'elles fussent précises et
+sûres.--Aussi préférait-il par-dessus tout la conversation des hommes
+qui sont maîtres dans un art, dans une science, voire dans un métier; il
+savait les questionner et faire son profit de leurs connaissances
+spéciales pour l'édifice de ses propres conceptions générales. Il
+préférait une causerie sur le commerce avec un marchand ou sur le jeu
+avec un enfant à la frivolité des conversations mondaines ou à la
+rhétorique des demi-savants. La frivolité déclamatoire ou blagueuse lui
+était odieuse. L'ironie même lui était étrangère, bien qu'il n'ait
+manqué ni d'enjouement ni de verve satirique.
+
+Sa modestie avait aussi sa source dans sa bonté et sa bienveillance.
+Quoique sa philosophie fût assez dure pour l'espèce humaine et classât
+une bonne partie des hommes au nombre des animaux malfaisants, il était
+en pratique plein d'indulgence, de pitié, charitable comme tous les
+humbles de cœur. Il avait même cette bonté plus rare qui rend attentif à
+éviter tout ce qui peut blesser ou affliger, et c'est dans son cœur que
+sa courtoisie comme sa modestie avaient leur source. Il avait le respect
+de l'âme humaine; il en savait la faiblesse et se gardait de porter la
+main sur ce qui peut la fortifier contre le mal ou la consoler dans la
+douleur. C'est ce qui explique la démarche, mal comprise de
+quelques-uns, par laquelle ce libre penseur, catholique de naissance et
+si ferme dans son incroyance, a exprimé le désir d'être enterré selon le
+rite protestant. Son aversion pour l'esprit de secte, pour les
+manifestations bruyantes, pour les discussions oiseuses lui faisait
+redouter un enterrement civil qui aurait pu paraître un acte d'hostilité
+contre la religion et lui attirer des hommages inspirés plus par le
+désir de contrister les croyants que par celui d'honorer sa mémoire. Il
+était heureux, au contraire, de témoigner sa sympathie pour la grande
+force morale et sociale du christianisme. Un enterrement catholique,
+d'autre part, eût supposé un acte d'adhésion et une sorte de désaveu de
+ses doctrines. Il savait que l'Église protestante pouvait lui accorder
+des prières tout en respectant son indépendance, et sans lui attribuer
+des regrets ou des espérances qui étaient loin de sa pensée. Il a voulu
+être conduit à son dernier repos avec la simplicité qu'il portait en
+toutes choses, sans discours académiques, sans pompe militaire, sans
+rien aussi qui pût prêter aux disputes passionnées des hommes et ajouter
+à cette anarchie morale dont il avait cherché à combattre les effets en
+en démêlant les causes.
+
+Cette bonté, cette douceur, cette réserve, cette modestie, ce respect
+des sentiments d'autrui ne s'alliaient d'ailleurs à aucune faiblesse de
+caractère, à aucune complaisance pour les convenances mondaines, à
+aucune timidité de pensée. La nature pacifique de Taine et ses idées sur
+les lois de l'évolution sociale s'accordaient à lui inspirer la crainte
+et l'horreur des révolutions violentes, mais peu d'hommes ont montré
+dans leur vie intellectuelle une sincérité, une probité aussi
+courageuse. Il ne concevait même pas qu'une considération personnelle
+pût arrêter l'expression d'une conviction sérieuse. Il avait, au sortir
+de l'École normale, sans aucun désir de bravade, compromis sa carrière
+en exposant sincèrement ses idées philosophiques. Il avait abandonné
+l'Université pour courir les risques de la carrière littéraire
+indépendante, sans se donner des airs de martyr ou de héros. Il avait
+ensuite dans ses ouvrages poursuivi l'exposition de ses idées sans
+s'inquiéter s'il scandalisait des amis ou des protecteurs, et sans
+jamais répondre aux attaques de ses adversaires; toute polémique
+personnelle lui paraissait blessante pour les personnes et inutile à la
+science; enfin, dans ses _Origines de la France contemporaine_, il avait
+successivement soulevé contre lui les indignations de tous les partis en
+leur disant à tous ce qu'il croyait vrai. Cette sincérité courageuse, ce
+n'est pas seulement vis-à-vis des autres et du monde qu'il l'avait
+montrée, mais, ce qui est plus rare, il l'avait eue vis-à-vis de
+lui-même. Ayant eu de bonne heure une idée très nette du domaine réservé
+à la science, il s'était interdit d'espérer d'elle plus qu'elle ne
+pouvait lui donner comme aussi d'y mêler aucun élément étranger. Il en
+séparait nettement la morale pratique[51] et la religion. Il ne lui
+attribuait aucune vertu mystique et ne lui demandait pas les règles de
+la vie. Mais, d'un autre côté, dans le domaine qui lui est propre, il
+l'avait suivie, sans crainte, sans hésitation, sans regrets, sans jamais
+lui demander où elle le conduisait. Il n'avait jamais admis que rien pût
+entrer en conflit avec la science. Il se serait fait un reproche, comme
+d'une faiblesse, de s'inquiéter si la vérité scientifique est triste ou
+gaie, morale ou immorale. Elle est la vérité, et cela suffit. Il s'est
+gardé de jamais laisser le sentiment ou l'imagination corrompre la
+probité, l'austérité et, si je puis dire, la chasteté de sa pensée.
+
+Un tel caractère, une telle vie, une telle œuvre sont le caractère et la
+vie d'un sage. Je dis d'un sage et non pas d'un saint, car la sainteté
+suppose quelque chose d'excessif, d'enthousiaste, d'ascétique et de
+surhumain que Taine pouvait admirer, mais à quoi il ne prétendait pas.
+Il aimait et pratiquait la vertu, mais une vertu humaine, accessible et
+simple. Épris du réel et du vrai, il ne se prescrivait point de règle
+qu'il ne voulût pleinement observer, comme il n'affirmait rien qu'il ne
+crût pouvoir prouver. Ce n'est point un simple jeu d'esprit que ses
+beaux sonnets sur les chats[52], ces animaux graves, doux, résignés,
+amis de l'ordre et du confort, pour qui il avait une véritable
+adoration. Il y exprime non seulement sa sympathie pour eux, mais aussi
+sa conception de la sagesse, qui réunit Épicure à Zénon. Son idéal de
+vie n'était pas l'ascétisme chrétien de l'auteur de l'_Imitation_ ou des
+solitaires de Port-Royal, ce n'était pas même le stoïcisme roide et
+outré d'Épictète, c'était le stoïcisme attendri et raisonnable de
+Marc-Aurèle. Il a vécu conformément à cet idéal. N'est-ce pas un assez
+bel éloge?
+
+
+
+
+III
+
+
+Les théories des philosophes ne sont pas seulement intéressantes par ce
+qu'elles nous apprennent sur les choses qu'elles prétendent expliquer;
+elles le sont aussi, plus encore peut-être, par ce qu'elles nous
+apprennent sur les philosophes eux-mêmes. Nos idées sur les choses ne
+sont jamais que l'impression subjective faite par le monde extérieur sur
+notre sensibilité et notre cerveau; ce qu'elles expliquent le mieux,
+c'est notre propre constitution intellectuelle. La théorie favorite de
+Taine sur la genèse des grands hommes consiste à voir en eux des
+produits de la _race_, du _moment_, et du _milieu_, et à démêler ensuite
+dans leur individualité une faculté maîtresse dont toutes les autres
+dépendent. On a souvent critiqué cette théorie, si séduisante pourtant;
+mais, s'il est beaucoup d'hommes de génie à qui elle s'applique avec
+peine, elle s'applique à merveille à Taine lui-même.
+
+Il est bien de son pays et sa _race_; il est de la lignée des meilleurs
+esprits français: ami des idées claires et pondérées, de la simplicité
+harmonieuse; éloquent, rationaliste et raisonneur, point sentimental,
+point mystique, mais solide, loyal et vrai; amoureux de la beauté des
+formes et des couleurs. Si ces qualités s'associent chez lui à un ton
+parfois tranchant, à une sévérité parfois chagrine et satirique, on peut
+y voir, si l'on veut, une influence de ses origines ardennaises.
+
+Il est, par excellence, comme nous l'avons montré, le représentant de
+son époque, de son _moment_. L'effondrement, le lamentable fiasco de la
+République de 1848 avait guéri les Français de l'enthousiasme et des
+chimères, et dès 1840 Sainte-Beuve déclarait que le romantisme avait
+avorté. Les esprits étaient tout préparés à accepter des doctrines qui
+chercheraient dans les faits eux-mêmes leur raison d'être, qui les
+prendraient comme seule base solide du raisonnement, qui ramèneraient
+l'art, la littérature, la philosophie, la politique à l'observation du
+réel, comme au seul principe de vérité et de vie.
+
+Il a reçu enfin profondément l'empreinte du _milieu_ où il s'est formé.
+L'austérité de sa race a été accrue en lui par l'existence laborieuse,
+solitaire, économe de ses premières années; les injustices dont il a été
+victime lui ont fait trouver un certain plaisir à affirmer ses idées
+sans s'inquiéter de l'opinion du monde et à dédaigner les faux jugements
+dont il était l'objet, qu'il écrivit ses _Philosophes français au XIXe
+siècle_, la préface de sa _Littérature anglaise_ ou les _Origines de la
+France contemporaine_. Au point de vue intellectuel, on retrouve en lui
+l'influence des divers milieux qu'il a fréquentés. Il y a chez lui des
+retours, des ressouvenirs du romantisme qui régnait encore au temps de
+sa jeunesse, mais ses instincts étaient classiques, comme le montre la
+préférence qu'il accordait à Musset sur Hugo et Lamartine.
+L'enseignement universitaire et l'École normale développèrent encore en
+lui certains côtés de l'esprit classique: le besoin de généraliser et
+d'abstraire, le goût pour la systématisation et pour la raison oratoire.
+Il fréquenta ensuite le monde des savants, physiologistes et médecins,
+et prit comme eux l'habitude de tout rapporter aux phénomènes de la vie
+physique et de tout soumettre à un déterminisme universel. Il trouva
+dans ces études les bases de son réalisme scientifique. Enfin, il eut
+une prédilection marquée pour la société des artistes. Il vit la nature
+et l'histoire avec des yeux de peintre, attachant une importance extrême
+à toutes les questions de coloris, de costume, de mœurs, de décor
+extérieur, où il voyait la traduction sensible de la vie intérieure. Il
+est, de tous nos grands écrivains, celui dont les procédés descriptifs
+font le plus songer à ceux de la peinture. Il en a les accumulations de
+touches successives, les oppositions d'ombres et de lumières, les
+empâtements; son imagination n'a rien de rêveur, elle est concrète et
+colorée.
+
+Au milieu de toutes ces influences et de ces aptitudes diverses, quelle
+a été chez Taine la _faculté maîtresse_, celle qui a dominé et façonné
+toutes les autres? C'est, il me semble, la puissance logique. Quoi donc?
+Cet écrivain si coloré, cet historien toujours préoccupé de voir des
+hommes vivants, agissants, parlants, ce critique qui aime par-dessus
+tout, dans les œuvres littéraires ou artistiques, la force et l'éclat,
+Shakespeare, Titien, ou Rubens, aurait eu pour faculté dominante une
+faculté d'ordre purement scientifique et, pour ainsi dire, mathématique?
+Il en est ainsi pourtant. Là se trouve sa grandeur et sa faiblesse, le
+secret de sa puissance et de ses lacunes. Tout se ramène pour lui à un
+problème de dynamique: l'univers sensible comme le moi humain, une œuvre
+d'art comme un événement historique. Chacun de ces problèmes est réduit
+à ses termes les plus simples. Au risque même de mutiler la réalité, la
+solution est poursuivie avec la rigueur inflexible d'un mathématicien
+démontrant un théorème, d'un logicien posant un syllogisme. S'il a
+devant lui un écrivain ou un artiste, il _induit_ ce qu'il a dû être de
+la race, du milieu et du moment; puis, quand il a saisi la faculté
+maîtresse de son individualité, il en _déduit_ tous ses actes et toutes
+ses œuvres. S'il cherche à déterminer ce qui constitue l'idéal dans
+l'art, il ne le trouve que dans le degré d'importance et le degré de
+bienfaisance, c'est-à-dire d'utilité générale, de l'œuvre d'art, et
+encourt le reproche d'oublier l'élément mystérieux, indéfinissable à
+cause de son infinie complexité, qui s'appelle la beauté. S'il veut
+expliquer la France contemporaine, il montrera la foi absolue dans la
+raison abstraite achevant de détruire un organisme social où les forces
+naturelles et spontanées, soit individuelles, soit collectives, ont été
+successivement épuisées et anéanties, et provoquant d'abord l'anarchie
+révolutionnaire, puis l'écrasante centralisation créée par Napoléon.
+Tout ce qui ne rentrera pas dans le cadre de cette démonstration, le
+rôle des parlementaires sous l'ancien régime, l'œuvre de la
+Constituante, l'action des causes extérieures, guerres et insurrections,
+se trouvera éliminé comme par définition. Cette faculté logique
+dominatrice dictera à Taine sa doctrine, qui sera le déterminisme le
+plus inexorable. Le déterminisme est pour lui, comme pour Claude
+Bernard, la base de tout progrès et de toute critique scientifique, et
+il cherche dans le déterminisme l'explication des faits de l'histoire
+comme celle des œuvres de l'esprit.
+
+Toutefois, si Taine était un logicien, il était un logicien d'une espèce
+particulière. C'était un logicien réaliste, et sa logique n'opérait que
+sur des notions concrètes. Ce serait mal comprendre sa doctrine que de
+la séparer de sa méthode. La forme particulière de ses aptitudes
+mathématiques nous donne à cet égard un précieux renseignement pour la
+connaissance de sa constitution intellectuelle. Il était admirablement
+doué pour les mathématiques et avait au plus haut degré le don du calcul
+mental. Il pouvait faire de tête des multiplications et des divisions de
+plusieurs chiffres. Mais cette aptitude calculatrice était associée à un
+don remarquable d'imagination visuelle. Quand il faisait une opération
+mentale de ce genre, il voyait les chiffres et opérait comme il aurait
+fait sur le tableau noir. De même, le travail logique de son esprit
+avait toujours pour point de départ les faits, observés avec une
+puissance extraordinaire de vision, recueillis avec une conscience
+infatigable, groupés avec une méthode rigoureuse. Il procédait en
+histoire et en critique littéraire ou artistique comme en philosophie.
+Le point de départ de sa théorie de l'Intelligence, c'est le signe,
+l'idée n'étant pas autre chose pour lui que le nom d'une série
+d'expériences impossibles. Le signe est le nom collectif d'une série
+d'images, l'image est le résultat d'une série de sensations, et la
+sensation le résultat d'une série de mouvements moléculaires. On remonte
+ainsi à travers une série de faits sensibles à une action mécanique
+initiale. De plus, pour lui, et c'est là ce qui le distingue des purs
+positivistes, le fait et la cause sont identiques. Tandis que le
+positiviste se contente d'analyser les faits, de constater leur
+concomitance ou leur succession sans prétendre saisir aucun rapport
+certain de causalité, Taine, au nom de son déterminisme absolu, voit
+dans chaque fait un élément nécessaire d'un groupe de faits de même
+nature qui le détermine et qui en est la cause. Chaque groupe de faits
+est à son tour conditionné par un groupe plus général qui est aussi sa
+cause, et on pourrait théoriquement remonter de groupe en groupe jusqu'à
+une cause unique qui serait la condition de tout ce qui existe. Dans
+cette conception, la force, l'idée, la cause, le fait arrivent à se
+confondre, et, si Taine avait cru pouvoir s'élever jusqu'à la
+métaphysique, j'imagine que cette métaphysique aurait été un mécanisme
+monistique dans lequel les phénomènes du monde sensible et les idées du
+moi pensant n'auraient été que les apparences successives que prennent
+pour nos sens les manifestations de l'être en soi, de l'idée en soi; de
+l'acte en soi.
+
+Cela nous fait comprendre comment ce grand logicien a été en même temps
+un grand peintre, comment s'est formé ce style si personnel, où la
+vigueur du coloris et de l'imagination s'allie à la rigueur du
+raisonnement, où chaque touche du pinceau du peintre est un élément
+indispensable de la démonstration du philosophe. L'imagination même de
+Taine est d'un genre particulier. Elle n'est, comme je l'ai dit, ni
+sentimentale ni rêveuse. Elle n'a pas ces éclairs inattendus, ces
+visions soudaines qui, chez un Shakspeare, illuminent tout à coup les
+fonds mystérieux de l'âme ou de la nature; ce n'est pas une imagination
+suggestive et révélatrice, c'est une imagination descriptive et
+explicative. Elle nous fait voir les choses avec tout leur relief, toute
+leur intensité colorée, et, par des comparaisons longuement poursuivies
+où se retrouve toute la puissance d'analyse du logicien, elle nous aide
+à classer les faits et les idées. Son imagination n'est que le vêtement
+somptueux de sa dialectique. On a prétendu que le style coloré que nous
+admirons en lui ne lui était pas naturel, qu'en entrant à l'École
+normale on lui reprochait son style terne et abstrait; qu'il s'est créé
+un style nouveau, à force d'étude et de volonté, en se nourrissant de
+Balzac et de Michelet. Il y a là une bonne part de légende. Sans doute,
+la volonté a joué, chez ce robuste génie, un rôle dans la formation de
+son style comme dans celle de ses idées; mais il y a un accord trop
+profond entre son style, sa méthode et sa doctrine pour que son style
+n'ait pas été produit par une nécessité intime de sa nature. On ne
+fabrique pas à volonté un style de cette beauté, solide, éclatant,
+tantôt vibrant de nervosité, tantôt s'épanchant en périodes d'une large
+et majestueuse harmonie. Il faut reconnaître cependant que ce mélange de
+dialectique et de pittoresque, cette application de la science à la
+critique et à l'esthétique, cette intervention constante de la physique
+et de la physiologie dans les choses de l'esprit, cet effort pour tout
+ramener à des lois nécessaires et à des principes simples et clairs,
+n'étaient point sans dangers ni sans inconvénients. La complexité de la
+vie rentre difficilement dans des cadres aussi précis et aussi
+inflexibles, et surtout la nature a ce merveilleux et inexplicable
+privilège, partout où elle combine des éléments, d'ajouter à ces
+éléments un élément nouveau qui en résulte, mais n'est point expliqué
+par eux. Cela est vrai surtout dans le monde organique, et, ce qui
+constitue la vie, c'est précisément ce je ne sais quoi mystérieux qui
+fait que la plante sort de la graine, la fleur de la plante et le fruit
+de la fleur. Le mécanisme universel de Taine ne laissait pas sentir ce
+mystère, et c'est ce qui donnait à son style comme à son système une
+rigidité qui éloignait de lui bien des esprits. Amiel a exprimé, avec
+l'excès que son âme maladive portait en toutes choses, l'impression que
+produisent les œuvres de Taine sur certaines natures tendres, mystiques,
+que blesse la logique:
+
+
+«J'éprouve une sensation pénible avec cet écrivain, comme un grincement
+de poulies, un cliquettement de machine, une odeur de laboratoire. Ce
+style tient de la chimie et de la technologie. La science y devient
+inexorable. C'est rigoureux et sec, c'est pénétrant et dur, c'est fort
+et âpre; mais cela manque de charme, d'humanité, de noblesse, de grâce.
+Cette sensation, pénible à la dent, à l'oreille, à l'œil et au cœur,
+tient à deux choses probablement: à la philosophie morale de l'auteur et
+à son principe littéraire. Le profond mépris de l'humanité, qui
+caractérise l'école physiologiste, et l'intrusion de la technologie dans
+la littérature, inaugurée par Balzac et Stendhal, expliquent cette
+aridité secrète, que l'on sent dans ces pages, qui vous happe à la gorge
+comme les vapeurs d'une fabrique de produits minéraux. Cette lecture est
+instructive à un très haut degré, mais elle est antivivifiante; elle
+dessèche, corrode, attriste. Elle n'inspire rien, elle fait seulement
+connaître. J'imagine que ce sera la littérature de l'avenir, à
+l'américaine, formant un contraste profond avec l'art grec; l'algèbre au
+lieu de la vie, la formule au lieu de l'image, les exhalaisons de
+l'alambic au lieu de l'ivresse d'Apollon, la vue froide au lieu des
+joies de la pensée, bref, la mort de la poésie, écorchée et anatomisée
+par la science.»
+
+
+Il y a là, avec une part de vérité, beaucoup d'exagération et même
+d'injustice. Il suffit de relire l'essai intitulé: _Sainte Odile et
+Iphigénie en Tauride_, pour voir à quel point Taine sentait la beauté
+antique, de relire ses pages sur madame de Lafayette ou sur Oxford pour
+reconnaître qu'il avait le don de la grâce, et celles sur la Réforme en
+Angleterre pour sentir combien il était ému par les luttes de la
+conscience et par le spectacle de l'héroïsme moral. Il serait facile en
+parcourant ses ouvrages de montrer que ce grand esprit, si profondément
+artiste, aussi capable de goûter, en musicien consommé qu'il était, une
+sonate de Beethoven que les rêveries métaphysiques de Hegel, était
+accessible à toutes les grandes idées comme à tous les grands
+sentiments; mais il regardait comme un devoir de probité morale autant
+qu'intellectuelle d'écarter de la recherche du vrai toutes les vagues
+chimères par lesquelles l'homme se crée un univers conforme aux désirs
+de son cœur.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Chassant de ses conceptions toutes les entités métaphysiques, tout
+élément mystérieux, ramenant tout à des groupements de faits, Taine
+devait transformer tous les problèmes de littérature et d'esthétique en
+problèmes d'histoire. Aussi ses ouvrages, à l'exception de son _Voyage
+aux Pyrénées_ et de son livre l'_Intelligence_, sont-ils tous des
+ouvrages d'histoire. Ils marquent le dernier terme de l'évolution par
+laquelle la critique littéraire est devenue une des formes de
+l'histoire. Villemain avait le premier montré les relations qui existent
+entre le développement historique et le développement littéraire.
+Sainte-Beuve avait cherché avec plus de rigueur l'explication des œuvres
+littéraires dans les circonstances de la vie des écrivains et du temps
+où ils avaient vécu. Taine vit dans ces œuvres avant tout les documents
+les plus précieux, les plus significatifs que l'histoire puisse
+enregistrer, en même temps que le fruit nécessaire de l'époque qui les a
+produites. L'Étude sur La Fontaine est une étude sur la société du XVIIe
+siècle et la cour de Louis XIV; l'Essai sur Tite-Live est un essai sur
+l'esprit romain; l'Histoire de la Littérature anglaise est une histoire
+de la civilisation anglaise et de l'esprit anglais depuis le temps où
+les Anglo-Saxons et les Normands couraient les mers et remontaient les
+fleuves pour piller, brûler et massacrer tout sur leur passage, en
+chantant leurs chants de guerre, jusqu'à celui où le noble poète
+Tennyson recevait de la gracieuse reine Victoria le titre de poète
+lauréat et un siège à la Chambre des lords. Dans le _Voyage en Italie_,
+dans la _Philosophie de l'Art_, vous apprenez à connaître la société
+italienne du XVe et du XVIe siècles, la vie de la Hollande au XVIIe
+siècle, les mœurs des Grecs du temps de Périclès et d'Alexandre. On sent
+très bien que pour Taine l'histoire littéraire et l'histoire de l'art
+sont des fragments de l'histoire naturelle de l'homme, qui elle-même est
+un fragment de l'histoire naturelle universelle. Même la _Vie et
+opinions de Thomas Graindorge_, sous sa forme humoristique, est une
+étude sur la société française écrite par le même historien philosophe à
+qui nous devons l'_Histoire de la Littérature anglaise_. Jamais aucun
+écrivain n'a apporté dans ses œuvres une pareille unité de conception et
+de doctrine, n'a montré dès ses débuts une conscience aussi nette de sa
+méthode et un talent aussi constamment égal à lui-même. Dès l'École
+normale, nous l'avons vu, Taine pratiquait déjà sa méthode de
+généralisation et de simplification: «Tout homme et tout livre,
+disait-il, peut se résumer en trois pages et ces trois pages en trois
+lignes;» mais, en même temps, il s'attachait à voir et à rendre le
+détail des choses sensibles avec tout leur relief. Si le _Voyage aux
+Pyrénées_ fait parfois l'effet d'un exercice de virtuosité descriptive
+semblable aux exercices de doigté d'un violoniste, si la description
+semble n'y avoir souvent d'autre but qu'elle-même; regardez y bien, vous
+verrez même ici la description aboutir presque toujours à une idée
+philosophique ou historique. Partout ailleurs elle a pour but unique de
+fournir des éléments à une généralisation historique. C'est la
+description d'un pays qui sert à expliquer ses habitants, la description
+des mœurs et de la vie des hommes qui sert à expliquer leurs sentiments
+et leurs pensées. Taine a au plus haut degré le don de rendre visibles
+tout le décor et tout le costume des civilisations et des sociétés les
+plus diverses, de produire un effet d'ensemble par une accumulation de
+traits de détail et par le choix habile des traits les plus
+caractéristiques. Il se montre en cela grand peintre d'histoire. Son art
+n'est pas moins grand à ramener à quelques mobiles clairs et peu
+nombreux, logiquement coordonnés et subordonnés à un mobile principal,
+la variété bigarrée des phénomènes extérieurs. On regimbe bien un peu à
+accepter des explications aussi simples de choses aussi complexes, mais
+on est subjugué par la rigueur et l'accent de conviction de la
+démonstration, et aussi par la sérénité avec laquelle l'historien décrit
+et le philosophe explique, sans s'indigner, sans s'attendrir, en
+admirant les hommes en proportion de la perfection avec laquelle ils
+représentent les caractères essentiels de leur époque et manifestent les
+mobiles qui l'animent. Il parlera presque du même ton de sympathie
+admirative de Benvenuto Cellini, qui personnifie l'homme de la
+Renaissance, indifférent au bien et au mal, sensible seulement au
+plaisir de déployer librement son individualité et de jouir de la beauté
+sous toutes ses formes, et de Bunyan, le chaudronnier mystique, qui
+personnifie l'homme de la Réforme, indifférent à la beauté et préoccupé
+seulement de purifier son âme pour la rendre digne de la grâce divine.
+Cette sympathie est celle du savant qui apprécie dans un végétal ou un
+animal la fidélité et l'énergie avec lesquelles il représente le type
+auquel il se rattache. Taine cherche dans l'histoire les types les plus
+parfaits des diverses variétés de l'animal humain. S'il les classe et
+les subordonne les uns aux autres, comme les œuvres d'art, d'après le
+degré de bienfaisance et d'importance du caractère qu'ils manifestent,
+on sent bien qu'en sa qualité de naturaliste tous l'intéressent, et que
+son admiration va surtout à ceux qui réalisent pleinement un type, quel
+qu'il soit.
+
+
+
+
+V
+
+
+Pourtant, cette sérénité, qu'il puisait dans son déterminisme
+philosophique, n'a pas accompagné Taine jusqu'au bout. Son dernier
+ouvrage fait à cet égard contraste avec ses précédents écrits. Il ne se
+contente pas ici de décrire et d'analyser; il juge, il s'indigne; au
+lieu de montrer simplement dans la chute de l'ancien régime, dans les
+violences de la Révolution, dans les gloires et la tyrannie de l'Empire,
+une succession de faits nécessaires et inévitables, il parle de fautes,
+d'erreurs, de crimes; il n'a pas pour la Terreur les mêmes poids et la
+même mesure que pour les révolutions d'Italie et d'Angleterre, et, après
+avoir été si indulgent aux tyrans et aux condottières du XVe et du XVIe
+siècle, il parle avec une véritable haine de Napoléon, ce condottière du
+XIXe, un des plus superbes animaux humains pourtant qui se soient jamais
+rués à travers l'histoire. On a vivement reproché cette inconséquence à
+Taine. On a même été jusqu'à attribuer ses sévérités envers les
+révolutionnaires à la passion politique, au désir de flatter les
+conservateurs, à je ne sais quelle terreur des périls et des
+responsabilités du régime démocratique. Nous avons cherché à expliquer,
+en racontant sa vie, comment et pourquoi dans son dernier ouvrage, il a
+changé de ton et dans une certaine mesure de point de vue. Que les
+émotions de la guerre et de la Commune aient agi sur l'esprit de Taine,
+il n'est pas possible de le nier; mais elles n'ont pas agi de la manière
+mesquine et puérile qu'on imagine. Il a cru y voir le signe de la
+décadence de la France, l'explication et la conséquence des
+bouleversements politiques survenus il y a un siècle. Bien loin de lui
+reprocher l'émotion qu'il en a ressentie, je suis tenté de lui savoir
+gré de s'être aussi vivement ému et, voyant la France sur la pente d'un
+abîme, d'avoir cru qu'il pouvait l'arrêter par le tableau tragique des
+maux dont elle souffre.
+
+Il n'a point, d'ailleurs, renié sa méthode ni sa doctrine; il les a
+plutôt accentuées. Nulle part il n'a employé d'une manière plus
+constante le procédé d'accumulation des petits faits pour établir une
+idée générale; nulle part il n'a exposé la série des événements de
+l'histoire comme plus strictement déterminée par l'action de deux ou
+trois causes très simples agissant toujours dans le même sens. Ce qu'on
+peut lui reprocher, c'est d'avoir trop simplifié le problème, d'en avoir
+négligé certains éléments, d'avoir, malgré l'abondance des faits réunis
+par lui, laissé de côté d'autres faits qui leur servent de correctifs,
+d'avoir, en un mot, poussé au noir un tableau déjà sombre en; réalité.
+Ce qu'il y a d'exagéré dans l'ouvrage de Taine, vient à la fois de son
+amour pour la France et du peu de sympathie naturelle qu'il avait pour
+son caractère et ses institutions. Il était vis-à-vis d'elle comme un
+fils tendrement dévoué à sa mère, mais qui serait séparé d'elle par de
+cruels malentendus, par une foncière incompatibilité d'humeur, et à qui
+son amour même inspirerait des jugements sévères et douloureux. La
+nature sérieuse de Taine, ennemie de toute frivolité mondaine, sa
+prédilection pour les individualités énergiques, sa conviction que le
+progrès régulier et la vraie liberté ne peuvent exister que là où se
+trouvent de fortes traditions, le respect des droits acquis et l'esprit
+d'association allié à l'individualisme, tout chez lui concourait à lui
+faire aimer et admirer l'Angleterre et à le rendre sévère pour un pays
+enthousiaste et capricieux, où la puissance des habitudes sociales
+émousse l'originalité des caractères, où le ridicule est plus sévèrement
+jugé que le vice, où l'on ne sait ni défendre ses droits ni respecter
+ceux d'autrui, où l'on met le feu à sa maison pour la reconstruire au
+lieu de la réparer, où le besoin de tranquillité fait préférer la
+sécurité stérile du despotisme aux agitations fécondes de la liberté. La
+France a inspiré à Taine la cruelle satire de _Graindorge_; l'Angleterre
+le plus aimable et le plus souriant de ses livres: les _Notes sur
+l'Angleterre_. Les poètes anglais étaient ses poètes préférés, et, comme
+philosophe, il est de la famille des Spencer, des Mill et des Bain.
+
+Telle a été la raison de la sévérité excessive de ses jugements sur la
+France de la Révolution. À les prendre au pied de la lettre, on serait
+tenté de s'étonner que la France soit encore debout après cent ans d'un
+régime aussi meurtrier, et l'on est surpris qu'un déterministe comme
+Taine ait paru reprocher à la France de ne pas être semblable à
+l'Angleterre. Mais, après avoir reconnu ce qu'il y a d'exagéré et
+d'incomplet dans son point de vue et dans ses peintures, il faut rendre
+hommage, non seulement à la puissance et à la sincérité de son œuvré,
+mais aussi à sa vérité. Il n'a pas tout dit, mais ce qu'il a dit est
+vrai. Il est vrai que la monarchie de l'ancien régime avait préparé sa
+chute en détruisant tout ce qui pouvait la soutenir en limitant son
+pouvoir; il est vrai que la Révolution a déchaîné l'anarchie en
+détruisant les institutions traditionnelles pour les remplacer par des
+institutions rationnelles sans racines dans l'histoire ni dans les
+mœurs; il est vrai que l'esprit jacobin a été un esprit de haine et
+d'envie qui a préparé les voies au despotisme; il est vrai que la
+centralisation napoléonienne est un régime de serre chaude qui peut
+produire des fruits splendides et hâtifs, mais qui épuise la sève et
+tarit la vie; et Taine a mis ces vérités en lumière avec une abondance
+de preuves et une force de pensée qui portent la conviction dans tous
+les esprits non prévenus. Si une réaction salutaire se produit en France
+contre les excès de la centralisation, le mérite en reviendra en grande
+partie à cette œuvre si critiquée. Quoi qu'il arrive, il aura eu le
+mérite d'avoir posé le problème historique de la Révolution dans des
+termes tout nouveaux, et d'avoir contribué pour une large part à le
+transporter du domaine de la légende mystique ou des lieux communs
+oratoires dans celui de la réalité humaine et vivante. Malgré la passion
+qui anime souvent ses récits et ses portraits, il a ici encore servi la
+science et la vérité.
+
+J'ai cru ne pouvoir mieux rendre hommage à ce libre, vaillant et sincère
+esprit, à cet amant passionné du vrai, qu'en cherchant à caractériser
+les traits essentiels de sa vie, de son caractère, de son œuvre et de
+son influence en toute franchise. Il me semblait que j'aurais manqué de
+respect envers sa mémoire en usant envers lui de ces ménagements
+d'oraison funèbre qu'il a tenu à écarter de son cercueil. Mais j'aurais
+bien mal rendu ce que je pense et ce que je sens si je n'avais pas su
+exprimer mon admiration reconnaissante pour un des hommes qui, dans
+notre temps, par le caractère comme par le talent, ont le plus honoré la
+France et l'esprit humain. Je ne puis mieux dire ce que j'ai éprouvé en
+le voyant disparaître qu'en m'associant à ce que m'écrivait un de mes
+amis en apprenant la fatale nouvelle:
+
+«La disparition de cet esprit, c'est une forte et claire lumière qui
+s'efface de ce monde. Jamais personne n'a représenté avec plus de
+vigueur l'esprit scientifique; il en était comme une énergique
+incarnation. Et il s'en va au moment où les bonnes méthodes, seules
+efficaces pour atteindre la vérité, faiblissent dans la conscience des
+jeunes générations, de sorte que sa mort semble marquer, au moins pour
+quelque temps, la fin d'une grande chose. Et, puis, qu'il s'en aille
+ainsi tout de suite après Renan, c'est vraiment trop de vide à la fois.
+Rien ne restera plus de la génération qui nous a formés; ces deux grands
+esprits en étaient les représentants; nous leur devions les
+enseignements qui nous avaient le plus touchés et les plus profondes
+joies de notre esprit; nous venons de perdre nos pères intellectuels.»
+
+ Décembre 1893.
+
+
+
+
+JULES MICHELET
+
+
+Je crois utile de faire précéder l'étude qu'on va lire de quelques mots
+d'explication, pour bien en préciser le but et la portée. Je n'ai point
+écrit une biographie de Michelet[53] et n'ai point voulu faire la
+critique de ses œuvres. Il n'est qu'une personne qui ait qualité pour
+raconter la vie de Michelet; c'est celle qui pendant de longues années a
+vécu à côté de lui, associée à tous ses travaux et à toutes ses pensées,
+à qui il a légué ce qu'il avait de plus précieux, les papiers intimes,
+les notes quotidiennes, où il mettait le meilleur de son âme. Elle seule
+pourra nous le faire bien connaître, dire ce qu'il a été et ce qu'il a
+voulu, les aspirations idéales et les émotions profondes dont ses écrits
+n'ont pu être que l'incomplète révélation. Déjà les deux volumes
+autobiographiques qu'elle a publiés, _Ma Jeunesse_ et _Mon Journal_,
+nous ont appris ce que furent les vingt-quatre premières années de
+Michelet, et nous ont permis de retrouver dans l'enfant et le jeune
+homme la sensibilité et les tendances intellectuelles de l'homme fait.
+Ses livres, d'autre part, m'ont trop puissamment ému, je l'ai
+personnellement trop connu et aimé pour que mon jugement pût être
+impartial et pour qu'il me fût possible de signaler ses défauts et ses
+erreurs; mes travaux, d'ailleurs, et les tendances naturelles de mon
+esprit m'entraînent dans une direction trop différente de la sienne pour
+qu'il me fût permis de me poser en disciple et de répondre en son nom
+aux critiques et aux attaques dont il a été l'objet.
+
+Je n'ai voulu que rendre hommage à la mémoire de Michelet; hommage qui
+était de ma part une dette personnelle. Je n'ai pas cru pouvoir mieux
+honorer et servir sa mémoire qu'en rappelant simplement ce qu'il a fait,
+et en montrant combien noble et pure a été l'inspiration de ses œuvres
+et de sa vie. Je laisse à d'autres et à l'avenir le soin de les passer
+au crible et de décider quelles furent ses fautes, comme écrivain et
+comme savant.
+
+Pour moi, je ne puis songer qu'à une chose c'est à l'impression laissée
+dans mon esprit par la lecture de ses livres. Ceux dont l'enfance et
+l'adolescence se sont écoulées pendant les douze premières années du
+second empire se rappelleront toujours la froideur et le morne ennui qui
+accablait les âmes pendant cette triste époque. La jeunesse,
+l'enthousiasme, l'espérance, qui avaient rempli les cœurs avant et après
+1830, semblaient éteints à jamais; les artistes, les écrivains qui
+avaient fait la gloire de la première moitié du siècle étaient vieillis
+et déchus; la voix éloquente du seul grand poète dont le génie eût
+survécu ne s'élevait que pour maudire la lâcheté de ses concitoyens et
+l'abaissement de sa patrie. Ce mot même de patrie semblait n'avoir plus
+de sens. Séparés par un abîme de la France du passé, dont ils avaient
+perdu les traditions et les croyances, désabusés des espérances de
+liberté et de progrès tour à tour excitées et déçues par tant de
+révolutions, entraînés malgré eux vers un avenir incertain et
+redoutable, les plus nobles esprits se réfugiaient dans un dilettantisme
+égoïste ou dans des rêveries humanitaires. Pour plus d'un, et je suis du
+nombre, les livres de Michelet ont été alors une consolation et un
+cordial. On apprenait, en les lisant, à aimer la France, à l'aimer dans
+son histoire ressuscitée par lui, à l'aimer dans son peuple dont il
+interprétait les sentiments secrets et les nobles aspirations, à l'aimer
+dans son sol même, dont il savait si bien peindre le charme et la
+beauté. Avec lui, on prenait foi dans l'avenir de la patrie, en dépit
+des tristesses du présent. On ne pouvait échapper à la contagion de son
+enthousiasme, de ses espérances, de sa jeunesse de cœur.
+
+La vocation qui m'a poussé vers les études historiques, c'est à lui que
+je la dois. Le premier il m'a ému de sympathie pour ces morts
+innombrables qui ont été nos ancêtres, qui nous ont fait ce que nous
+sommes et dont l'histoire retrouve et ressuscite les pensées, les désirs
+et les passions. Le premier il m'a fait comprendre que, dans
+l'ébranlement des bases religieuses et politiques de notre vie
+nationale, il faut lui donner une base historique et renouer, par la
+connaissance intelligente et pieuse du passé, la tradition interrompue.
+Il m'a fait voir dans l'histoire l'étude la plus propre à élargir
+l'esprit tout en l'affermissant, à donner le respect des choses
+anciennes tout en en faisant perdre la superstition. Enfin, il m'a
+montré comme la plus noble des vocations, celle d'enseigner l'histoire,
+d'enseigner la France, de servir d'intermédiaire, de lien et
+d'interprète entre la France d'hier et celle de demain. Aussi le
+sentiment que j'éprouve pour lui n'est-il pas celui du disciple pour un
+maître dont il adopte les doctrines, suit la méthode et continue
+l'œuvre; c'est un sentiment moins étroit, plus profond et aussi plus
+tendre, une sorte de reconnaissance filiale envers celui chez qui j'ai
+toujours trouvé de nobles inspirations et de paternels encouragements.
+
+C'est là le seul rôle que pouvait jouer Michelet. Il était, il est
+encore par ses écrits, un inspirateur; il ne pouvait pas devenir un
+maître, au sens strict du mot. Sa manière de penser et d'écrire était
+trop individuelle, l'imagination et le cœur y avaient une trop grande
+part. Lui-même n'avait point eu de maître; il n'aura pas de disciples.
+Il serait aussi puéril et dangereux de vouloir imiter ses procédés de
+composition que de vouloir imiter son style. Il n'avait point de méthode
+qu'il pût enseigner et transmettre, car il ne procédait que par
+intuition et par divination. Le génie ne s'enseigne pas. Même à l'École
+normale, il fut surtout un merveilleux excitateur des esprits. Plus
+tard, au Collège de France, il se méprit même, à ce qu'il semble, sur le
+rôle qu'il était appelé à jouer. Il transforma sa chaire en tribune, il
+chercha moins à instruire la jeunesse qu'à l'enthousiasmer; et il
+contribua à dénaturer le caractère de notre enseignement supérieur en
+transformant ses leçons en morceaux oratoires, adressés non à une élite
+studieuse, mais à la foule.
+
+Michelet n'a pas formé plus d'élèves par ses livres que par son
+enseignement. Il a laissé des chefs-d'œuvre à admirer, il n'a pas laissé
+de modèles à imiter. Sans doute il a mis en lumière des côtés de
+l'histoire, des points de vue négligés avant lui. Il a donné la place
+qu'elle méritait à la peinture des mœurs et des caractères, et il a
+montré combien les documents les plus secs peuvent devenir instructifs
+pour qui sait les interroger; il a insisté sur l'influence jusque-là
+négligée des causes physiologiques et pathologiques en histoire, et
+ouvert aux investigations une voie nouvelle, très dangereuse il est
+vrai, mais fertile en découvertes curieuses. Il a marqué tous les sujets
+qu'il a traités d'une empreinte ineffaçable; il est impossible à ceux
+qui s'en occupent après lui de négliger ce qu'il a dit, et il est bien
+rare qu'il n'ait pas éclairé d'un trait de flamme quelque point obscur
+qui sans lui serait resté dans l'ombre. Néanmoins il ne peut servir de
+guide; il faut toujours le contrôler, le rectifier, et très souvent le
+contredire. Il voit avec une puissance extraordinaire, mais il ne voit
+pas tout et il ne voit pas toujours juste. Il n'a pas la précision
+scientifique, la méthode, l'unité de plan et d'idées qui sont
+nécessaires pour devenir le chef d'une école historique. La préface
+qu'il a mise en tête du septième volume de son _Histoire de France_
+suffirait à montrer qu'il ne pouvait prétendre à un pareil rôle. Après
+avoir fait de la France du moyen âge un tableau merveilleux de poésie et
+de vérité, après avoir pendant six volumes fait aimer et comprendre les
+mœurs et les sentiments de ces siècles à demi barbares, tout à coup,
+arrivant à la Renaissance, il fut saisi malgré lui de la même haine
+aveugle, du même esprit de réaction violente qui animait contre le moyen
+âge les hommes du XVIe siècle; il voulut rétracter, effacer les pages
+émues et sympathiques qui resteront malgré lui son plus beau titre de
+gloire. L'esprit de chacune des époques dont il s'occupait revivait en
+lui avec un élan de passion irrésistible; c'est ce qui fait sa grandeur
+comme artiste, la puissance de vie qui anime son histoire; c'est ce qui
+fait aussi sa partialité, le caractère incomplet, exagéré, inégal de ses
+dernières productions historiques. On l'admire, on l'écoute, tantôt avec
+une émotion bienveillante, tantôt avec une curiosité avide et parfois
+indiscrète; mais on ne peut pas lui abandonner la direction de son
+jugement et de son intelligence.
+
+Ce que j'ai dit des œuvres historiques de Michelet, je pourrais le dire
+aussi de ses petits livres, où se mêlent, d'une façon charmante et
+bizarre, la science, la philosophie, la psychologie et la poésie, qui
+entraînent et ravissent l'imagination et le cœur sans convaincre ni
+satisfaire la raison. Nul ne les a lus sans être ému, et pourtant les
+idées qui s'y trouvent exprimées n'ont point fait de prosélytes. C'est
+que ces idées n'ont point un caractère bien déterminé; elles flottent
+entre la science, la religion et la poésie, sans être ni accompagnées de
+déductions rigoureuses, ni affirmées avec une foi absolue, ni pourtant
+abandonnées à la région des rêves. Tout s'y mêle: la fantaisie, les
+espérances mystiques et l'étude positive de la nature. J'ai cherché à
+faire comprendre, à résumer les traits généraux de ces idées
+philosophiques de Michelet, en les exposant sans les juger; mais je ne
+voudrais pas que le respect avec lequel j'ai parlé de ces larges et
+nobles conceptions fût pris pour une adhésion qui dépasserait ma pensée.
+Michelet a montré que les sciences naturelles ouvraient des voies
+nouvelles à l'art, à la poésie et aux sentiments religieux; en cela,
+comme dans ses travaux historiques, il a été un révélateur, mais il n'a
+pas fourni une méthode sûre pour avancer dans cette voie, ni montré avec
+précision le but auquel on devait tendre. Il ne le pouvait pas, du
+reste. Ce n'est pas diminuer sa gloire que de lui donner, entant de
+directions variées de l'esprit, le rôle d'initiateur.
+
+L'avenir seul pourra discerner dans son œuvre les intuitions justes et
+les rêveries éphémères. Michelet n'aura pas de continuateurs immédiats,
+de disciples attachés à la lettre de ses paroles; mais ses idées germent
+en secret dans plus d'un cerveau et plus d'un cœur. «Je n'ai pas de
+famille, disait-il, je suis de la grande famille.» Combien n'en est-il
+pas, en effet, parmi les hommes d'aujourd'hui, qui sont à des degrés
+divers unis à lui par un lien presque filial, et ont reçu de lui
+l'étincelle qui anime leur travail ou leur vie! Combien n'en est-il pas
+qui lui doivent des émotions bienfaisantes et durables, qui ont senti
+après avoir lu ses livres leur cœur élargi, attendri, capable de plus
+grands sacrifices! À une époque où tant d'esprits se laissent aller en
+pratique au découragement, en théorie à un pessimisme universel,
+Michelet a toujours espéré et _il a fait croire au bien_. Il n'est pas
+d'éloge à ajouter après celui-là.
+
+
+
+
+I
+
+LA VIE DE MICHELET
+
+
+Michelet a raconté lui-même, en quelques pages admirables, dans la
+préface de son livre _le Peuple_, sa première éducation et les
+impressions ineffaçables de ses jeunes années. Nous y retrouvons le
+germe de tout ce qu'il devait être plus tard, le point de départ de tout
+son développement intellectuel et moral. Sa mère était des Ardennes,
+pays sévère, habité par une race «distinguée, sobre, économe, sérieuse,
+où l'esprit critique domine[54]»: son père était de l'ardente et
+colérique Picardie», patrie d'hommes énergiques, enthousiastes,
+éloquents, spirituels, de Pierre l'Hermite, de Calvin, de Camille
+Desmoulins. Sa famille vint à Paris après la Terreur, pour fonder une
+imprimerie. Le 21 août 1798 naquit Jules Michelet, dans le chœur d'une
+ancienne église, occupée par l'atelier paternel, «occupée, nous dit-il,
+et non profanée; qu'est-ce que la presse au temps moderne, sinon l'arche
+sainte[55]?» Il y avait là un présage d'avenir.
+
+Les premières années de sa vie furent tristes et pénibles. Il grandit
+«comme une herbe sans soleil, entre deux pavés de Paris». Dès 1800,
+Napoléon supprima les journaux, restreignit par tous les moyens le
+commerce de la librairie. La pauvreté vint. Il fallut renvoyer les
+ouvriers; le grand-père, le père, la mère de Michelet, lui-même âgé de
+douze ans, firent tout le travail de l'imprimerie. Ce labeur précoce
+aurait pu, semble-t-il, étouffer dans leur fleur les facultés de
+l'enfant. Au contraire, pendant que ses mains assemblaient machinalement
+les lettres qui servaient à la composition de livres niais et insipides,
+son imagination prenait des ailes. Ce don merveilleux, qui devait plus
+tard, dans ses livres, rendre la vie aux cendres du passé et donner une
+âme et un cœur à la nature entière, s'éveillait en lui le premier.
+«Jamais, dit-il, je n'ai tant voyagé d'imagination que pendant que
+j'étais immobile à cette casse... Très solitaire et très libre, j'étais
+tout imaginatif.» Il ne pouvait suivre d'instruction régulière; le
+matin, avant le travail, il recevait quelques leçons de lecture d'un
+vieux libraire, ancien maître d'école, «homme de mœurs antiques, ardent
+révolutionnaire». Il apprit de lui, sans doute, à admirer et presque à
+adorer la Révolution, qui depuis fut toujours à ses yeux la plus grande
+manifestation de la France dans l'histoire et comme la révélation de la
+justice. Deux ou trois livres faisaient sa seule lecture. L'un d'eux
+produisit en lui une impression extraordinaire, éveilla le sentiment
+religieux, la foi en Dieu et en l'immortalité qui, à travers toutes les
+variations de sa pensée, devait se manifester dans toutes ses œuvres et
+persister jusqu'à son dernier soupir. C'était l'_Imitation de
+Jésus-Christ_:
+
+«Je n'avais encore aucune idée religieuse... Et voilà que dans ces pages
+j'aperçois tout à coup, au bout de ce triste monde, la délivrance de la
+mort, l'autre vie et l'espérance. La religion reçue ainsi, sans
+intermédiaire humain, fut très forte en moi. Comment dire l'état de rêve
+ou me jetèrent ces premières paroles de l'_Imitation_? Je ne lisais pas,
+j'entendais... comme si cette voix douce et paternelle se fût adressée à
+moi-même. Je vois encore la grande chambre froide et démeublée; elle me
+parut vraiment éclairée d'une lueur mystérieuse... Je ne pus aller bien
+loin dans ce livre, ne comprenant pas le Christ, mais je sentis Dieu.»
+
+En même temps s'éveillait en lui l'amour de l'histoire et le sentiment
+de sa vocation future.
+
+«Ma plus forte impression, continue-t-il, après celle-là, c'est le musée
+des monuments français... C'est là, nulle autre part, que j'ai reçu
+d'abord la vive impression de l'histoire. Je remplissais ces tombeaux de
+mon imagination, je sentais ces morts à travers les marbres, et ce
+n'était pas sans quelque terreur que j'entrais sous les voûtes basses où
+dormaient Dagobert, Chilpéric et Frédégonde[56].»
+
+Les rares facultés de l'enfant avaient de bonne heure frappé ses
+parents. Ils avaient foi en son avenir, ils résolurent de tout sacrifier
+pour donner à leur fils l'instruction qui lui manquait. Son père réduit
+au dénûment, sa mère malade, consacrèrent leurs dernières ressources à
+le faire entrer au collège. Il y trouva des maîtres éminents, MM.
+Villemain et Leclerc, qui le soutinrent de leur bienveillance, mais
+aussi des camarades moqueurs qui raillèrent sa pauvreté. Il devint
+timide, «effarouché comme un hibou en plein jour[57]», chercha la
+solitude, vécut avec les livres; mais cette épreuve ne fit que tremper
+plus fortement son âme. Il sentit ce qu'il valait, prit foi en lui-même.
+
+«Dans ce malheur accompli, privations du présent, craintes de l'avenir,
+l'ennemi étant à deux pas (1814) et mes ennemis, à moi, se moquant de
+moi tous les jours, un jour, un jeudi matin, je me ramassai sur
+moi-même, sans feu (la neige couvrait tout), ne sachant pas si le pain
+viendrait le soir, tout semblant finir pour moi, j'eus en moi un pur
+sentiment stoïcien; je frappai de ma main, crevée par le froid, sur ma
+table de chêne (que j'ai toujours conservée) et je sentis une joie
+virile de jeunesse et d'avenir».
+
+Cette énergie morale qui triomphe par la volonté des fatalités
+extérieures a soutenu Michelet pendant toute sa vie. Débile et toujours
+souffrant, l'esprit chez lui soutenait le corps. Sa conception générale
+de l'histoire semble avoir été inspirée par la lutte, le drame qui
+faisait sa vie. Là comme ici, c'était une lutte constante entre la
+fatalité et la liberté.
+
+Le souvenir de ces années pénibles et parfois amères ne s'est jamais
+effacé de l'esprit de Michelet. Il est arrivé plus tard à la gloire, à
+la fortune; mais il n'a point oublié qu'il sortait du peuple et qu'il
+devait sans doute à cette humble origine quelques-unes de ses meilleures
+qualités. «J'ai gardé, nous dit-il, l'impression du travail, d'une vie
+âpre et laborieuse, je suis resté peuple... Si les classes supérieures
+ont la culture, nous avons bien plus de chaleur vitale... Ceux qui
+arrivent ainsi, avec la sève du peuple, apportent dans l'art un degré
+nouveau de vie et de rajeunissement, tout au moins un grand effort. Ils
+posent ordinairement le but plus haut, plus loin que les autres,
+consultant peu leurs forces, mais plutôt leur cœur.»
+
+Il attribuait en effet à son origine plébéienne cette chaleur, cette
+tendresse de cœur qui a été l'inspiration de sa vie. La pauvreté, les
+railleries du collège avaient un instant refoulé cette tendresse au
+dedans de lui, l'avaient rendu sauvage et misanthrope, sans que pourtant
+l'envie effleurât jamais son âme. Mais dès que, sorti du collège, il y
+rentra comme professeur, dès qu'il put donner aux autres quelque chose
+de lui-même, son cœur se rouvrit, se dilata. «Ces jeunes générations,
+aimables et confiantes, qui croyaient en moi, me réconcilièrent à
+l'humanité».
+
+Au moment où Michelet entrait dans l'enseignement, et professait,
+d'abord à l'institution Briand, puis au collège Charlemagne, enfin, à
+partir de 1822, au collège Sainte-Barbe, fondé par l'abbé Nicole, il
+ignorait encore que l'histoire fût sa vocation; les circonstances le lui
+révélèrent. C'étaient les lettres anciennes et surtout la philosophie
+qui l'attiraient. Ses thèses de doctorat, soutenues en 1819 portaient
+sur les vies de Plutarque et sur l'idée de l'infini dans Locke. Quand il
+est reçu agrégé en 1821 il demande d'être désigné pour l'enseignement de
+la philosophie. C'est à contre-cœur qu'il enseigne l'histoire à
+Sainte-Barbe. Toutefois, bien que ses lectures fussent presque toujours,
+jusqu'en 1822, des lectures d'auteurs classiques ou de philosophes, un
+instinct secret le détournait des spéculations métaphysiques pour le
+tourner vers la philosophie du langage, l'histoire des idées, la
+philosophie de l'histoire. De bonne heure il voit dans l'histoire la
+contre-épreuve de l'observation psychologique et comme une psychologie
+collective. Il projette dès 1819 un livre sur le caractère des peuples
+trouvé dans leur vocabulaire, puis un essai sur la culture de l'homme,
+puis une histoire philosophique du christianisme. Une fois à
+Sainte-Barbe il entreprend l'étude de Vico tout en faisant les cours
+d'où devait sortir en 1827 l'admirable _Précis d'histoire moderne_, paru
+peu de mois après la traduction de la Philosophie de l'histoire de Vico.
+
+Lorsqu'en 1826, monseigneur Frayssinous rétablit, sous le nom d'_École
+préparatoire_, l'École normale qui avait été supprimée en 1822, et
+résolut par raison d'économie de confier à un seul maître l'enseignement
+de l'histoire et celui de la philosophie, Michelet se mit aussitôt sur
+les rangs. Cet enseignement paraissait fait pour lui, qui menait de
+front depuis quatre ans son enseignement historique et ses études
+personnelles de philosophie. Il fut nommé en février 1827. Il conçut
+immédiatement ses deux cours comme les deux parties inséparables d'un
+même enseignement. Sa première leçon fut une introduction générale aux
+deux cours. Il veut que l'histoire et la philosophie se prêtent un
+mutuel secours. L'histoire étudiera les faits, la philosophie les lois,
+l'histoire l'homme collectif, la philosophie l'homme individuel. En
+effet, tandis que son cours de philosophie est un cours de psychologie
+et de morale, celui d'histoire est une histoire de la civilisation, où
+il cherche à dégager le caractère des divers peuples et leur évolution
+religieuse. Il montre l'humanité comme l'individu passant de la
+spontanéité à la réflexion, de l'instinct à la raison, de la fatalité à
+la liberté. On voit naître dans son esprit la conception philosophique
+qui dirigera tous ses travaux historiques: l'histoire est le drame de la
+lutte entre la liberté et la fatalité. Le christianisme commence la
+victoire de la liberté, la réforme la continue, la Révolution l'achève.
+Pour bien comprendre l'œuvre ultérieure de Michelet, il ne faut jamais
+oublier quels furent ses débuts, et que l'historien chez lui, comme le
+naturaliste, s'est toujours cru un philosophe.
+
+Bien qu'il aille en 1825 en Allemagne réunir des livres d'histoire pour
+une étude sur Luther, et bien qu'il ait déjà fait le plan d'un ouvrage
+sur la Réforme et le XVIe siècle, c'est toujours la philosophie qui
+l'attire le plus. En 1829, quand on sépare les deux enseignements dont
+il était chargé, il demande de conserver celui de la philosophie. M de
+Montbel le contraint à se vouer exclusivement à l'histoire et même à
+l'histoire ancienne. Il se met à enseigner l'histoire romaine et du
+premier coup il conçoit une œuvre d'une rare originalité qu'il
+perfectionna dans un voyage à Rome au printemps de 1830 et dont la
+première partie, la _République_, parut en 1831. Il comptait y ajouter
+l'histoire de l'Empire, mais les circonstances vinrent encore ici
+disposer de lui. Après la Révolution de 1830, l'École normale fut
+rétablie sur son plan primitif, avec deux professeurs d'histoire, l'un
+pour l'antiquité, l'autre pour le moyen âge et les temps modernes. C'est
+de ce dernier enseignement que Michelet fut chargé et c'est de ses
+nouveaux cours que sortit son histoire de France.
+
+Cette période d'enseignement à l'École normale qui dura jusqu'à 1836 et
+à laquelle Michelet ajouta encore la suppléance de Guizot à la Sorbonne
+en 1834 et 1835, fut peut-être la plus heureuse période de sa vie et fut
+à coup sûr la plus féconde. Marié en 1824 vivant dans une studieuse
+solitude, où pénétraient quelques rares amis, tels qu'Eugène Burnouf et
+le physiologiste Edwards, ses fonctions de professeur aux Tuileries,
+d'abord de la princesse Louise, fille de la duchesse de Berry, puis de
+la princesse Clémentine, fille de Louis Philippe, ne faisaient pas de
+lui un mondain. Il vivait pour ses élèves et ils éprouvaient pour lui un
+enthousiasme mêlé de tendresse. Il aimait plus tard à raconter les joies
+de cet enseignement; comment, au fort de l'hiver, il descendait la rue
+Saint-Jacques, en frac noir et en escarpins, sans paletot pour se
+couvrir, mais insensible au froid et à la bise «tant était ardente,
+disait-il, la flamme intérieure». Ceux qui ont eu le privilège de
+l'entendre alors ont gardé le souvenir ineffaçable de ces leçons
+éloquentes et pleines d'idées où il savait si bien communiquer aux
+autres la passion qui l'animait. Lui, de son côté, puisait dans son
+enseignement, dans l'entourage affectueux et sympathique de ses élèves,
+la force qui devait le soutenir et l'inspirer dans le travail de toute
+sa vie.
+
+L'_Histoire romaine_ fut le premier fruit de cette période heureuse de
+jeunesse et d'enthousiasme. À ce moment les travaux de Guizot et
+d'Augustin Thierry avaient donné une impulsion extraordinaire aux études
+sur le moyen âge. L'ouvrage de Michelet parut au premier moment devoir
+exercer une influence semblable sur l'étude de l'antiquité. La puissance
+de son imagination, la magie de son style donnaient à l'histoire de la
+vieille Rome la réalité de l'histoire contemporaine. Les hardies
+hypothèses de Niebuhr, restées jusqu'alors inaccessibles à la masse du
+public lettré et comme étouffées sous une obscure et pesante érudition,
+apparaissaient tout à coup vivantes et colorées. Le récit de Michelet
+semblait plus convaincant que la plus solide démonstration; où Niebuhr
+s'efforçait de prouver, lui il voyait et il montrait. Néanmoins l'œuvre
+de Michelet n'eut en France que peu d'influence. La routine de
+l'enseignement ne s'émut pas de cette tentative qui aurait pu être si
+féconde. Il eut beaucoup d'admirateurs, mais peu de disciples. Lui-même
+dut quitter bientôt l'antiquité pour s'occuper du moyen âge.
+
+Ce ne furent pas seulement les nécessités nouvelles de son enseignement
+qui le poussèrent à écrire l'Histoire de France. La France était à ses
+yeux le principal acteur de ce drame de la liberté qui remplissait
+l'histoire; et de plus il éprouvait pour le moyen âge le même attrait
+que la plupart de ses contemporains.
+
+Il était impossible, en effet, qu'une âme aussi impressionnable que
+celle de Michelet échappât à la contagion du mouvement romantique qui
+depuis le commencement du siècle s'était emparé de tous les esprits. On
+s'était épris de la littérature, des mœurs, des coutumes, des monuments,
+de l'histoire du moyen âge. La poésie, le théâtre, le roman, la peinture
+ne représentaient plus que seigneurs féodaux, vieux donjons, châtelaines
+amoureuses de leurs pages; et la sublimité des cathédrales gothiques
+faisait oublier la perfection des temples de la Grèce. Il y avait
+beaucoup d'engouement, de mode passagère dans ce mouvement; beaucoup de
+mauvais goût et de fausses couleurs dans la manière dont on peignait le
+passé. Néanmoins tout n'était pas factice dans l'amour qu'on portait aux
+antiquités nationales. Après le violent déchirement de la Révolution,
+après cet effort gigantesque pour anéantir un passé devenu odieux et
+pour créer de toutes pièces une France nouvelle, effort qui avait abouti
+au despotisme et à l'épuisement de toutes les forces du pays, on se prit
+naturellement à regretter les ruines qu'on avait faites, et l'on se
+demanda s'il n'y avait rien dans tout ce passé qui fût digne d'être
+admiré, aimé et, s'il était possible, sauvé du grand naufrage. En
+politique, la tentative faite pour rattacher la nouvelle France à
+l'ancienne avait échoué. La Restauration ne sut prendre de l'ancien
+régime que ses préjugés arriérés et ne sut pas favoriser ce qu'il y
+avait d'intelligent dans cette réaction contre la Révolution et
+l'Empire. Elle fut emportée en 1830. Mais la révolution de 1830
+n'étouffa pas l'intérêt qui attirait tous les esprits vers le moyen âge.
+On commença, au contraire, à le connaître d'une manière plus sérieuse et
+plus scientifique; on publia de vieux textes, on étudia l'ancienne
+langue, l'ancien droit, on se mit à fouiller et à classer les archives.
+Michelet, qui avait applaudi avec toute la jeunesse libérale de l'époque
+à la révolution de 1830 et qui l'avait même célébrée dans son
+_Introduction à l'Histoire universelle_ (1831), comme le couronnement
+naturel de l'histoire de France, partageait en même temps l'intérêt
+passionné de ses contemporains pour le moyen âge.
+
+En 1831, il avait été nommé chef de la division historique aux Archives
+nationales. Dans cette immense collection de documents échappés au temps
+et aux révolutions, le rêve vaguement entrevu dans son enfance,
+lorsqu'il parcourait le Musée des monuments historiques, prit corps à
+ses yeux. Son imagination évoqua les morts qui dormaient dans cette
+vaste nécropole historique; ces parchemins usés et noircis lui
+apparurent comme les témoins contemporains des siècles abolis dont il
+écoutait la voix et recueillait le véridique témoignage. Il résolut de
+donner à la patrie son histoire. En 1833 parut le premier volume de
+l'_Histoire de France_; le sixième, publié en 1843, s'arrêtait à la mort
+de Louis XI. Ces six volumes resteront, je crois, dans l'avenir, le plus
+solide titre de gloire de Michelet, la partie la plus utile et la plus
+durable de son œuvre. Le tableau de la France qui ouvre le second
+volume, la vie de Jeanne d'Arc, le règne de Louis XI, peuvent être cités
+parmi les plus beaux morceaux historiques qu'ait produits la littérature
+contemporaine. On y trouve une érudition consciencieuse, une étude
+approfondie des documents originaux, et en même temps un génie vraiment
+créateur, qui pénètre dans l'âme même des personnages et sait les faire
+vivre et agir. Michelet a un sens historique plus large et plus profond
+que ses illustres devanciers, Guizot[58] et Augustin Thierry. Tandis que
+ceux-ci cherchent dans le passé et y admirent surtout les institutions,
+les idées ou les tendances qu'ils défendent eux-mêmes dans le présent;
+tandis qu'ils laissent voir partout leurs théories et leurs opinions sur
+la politique contemporaine, Michelet cherche et admire surtout dans le
+passé ce qu'il eut d'original, de caractéristique; il oublie ses propres
+idées, ses propres sentiments, pour comprendre par une intelligente
+sympathie les idées et les sentiments des hommes d'autrefois[59]. Pour
+lui, l'histoire n'est ni un récit, ni une analyse philosophique, c'est
+une _résurrection_. Je retrouve chez lui ce mélange d'érudition et
+d'esprit divinatoire qu'on admire chez les maîtres de la science
+allemande, chez Niebuhr, chez Mommsen, chez Jacob Grimm surtout, qu'il
+avait connu et à qui il avait voué une tendre et profonde
+admiration[60].
+
+En même temps qu'il publiait l'_Histoire de France_, il ébauchait à la
+Faculté des lettres, où il suppléa Guizot en 1834 et en 1835,
+l'_Histoire de la Renaissance et de la Réforme_. C'est à cette époque
+qu'il fit paraître, sous le titre de _Mémoires de Luther_ (1835), une
+série d'extraits tirés des œuvres de Luther, qui forment une
+intéressante et vivante biographie du grand réformateur; un peu plus
+tard il entreprenait, dans la _Collection des documents inédits relatifs
+à l'histoire de France_, la publication des pièces du procès des
+Templiers (1841-1851), 2 vol. in-4°; enfin il publiait les _Origines du
+Droit_ (1837), où il cherchait à montrer que l'ancien droit français
+était non un ensemble de formules abstraites et de déductions
+rationnelles, mais l'expression vivante du développement historique de
+l'humanité et de la nation.
+
+Quelque absorbé qu'il fût par les études sur le moyen âge, Michelet
+avait une nature trop vivante et trop impressionnable pour rester
+étranger aux passions contemporaines. Volontairement éloigné des
+distractions du monde, il n'en était que plus accessible aux grands
+mouvements d'idées qui entraînaient sa génération. En 1836, il se fit
+mettre en congé à l'École normale, soumise à l'énergique mais étroite
+direction de M. Cousin, et en 1838 il fut appelé à la chaire d'histoire
+et de morale au Collège de France. Au lieu d'un petit auditoire
+d'élèves, auxquels il devait enseigner, sous une forme simple, des faits
+précis et une méthode rigoureuse, il eut devant lui une foule ardente,
+mobile, enthousiaste, qui lui demandait, non plus la jouissance austère
+des recherches scientifiques, mais l'entraînement momentané d'une parole
+éloquente et généreuse. Le caractère vague et hybride de la chaire
+d'histoire et de morale semblait justifier d'avance un enseignement où
+les idées générales auraient plus de place que les faits, où de hardies
+synthèses remplaceraient les procédés patients de la critique. À côté de
+Michelet se trouvaient Quinet et Mickiewicz[61], qui, comme lui, se
+crurent appelés au Collège de France à une sorte d'apostolat
+philosophique et social. Les trois professeurs formèrent une espèce de
+triumvirat intellectuel, dont l'action fut immense sur la jeunesse de
+l'époque. Cette activité nouvelle eut sur Michelet une influence
+décisive que vinrent encore fortifier les événements de la vie publique.
+À partir de 1840, la monarchie de Juillet adopta une politique
+d'immobilité, de résistance à tout progrès, qui devait fatalement amener
+à une catastrophe, en jetant un grand nombre d'esprits généreux et
+libéraux dans des opinions extrêmes et des tendances révolutionnaires.
+Michelet fut de ce nombre. Fils du XVIIIe siècle, il voulut combattre
+l'influence cléricale; il publia son cours sur les Jésuites (1843)[62],
+et _le Prêtre, la Femme et la Famille_ (1845), livre d'analyse
+psychologique fine et profonde, où, comme dans ses cours, la prédication
+morale prenait l'histoire pour base. Sorti des rangs du peuple et fier
+de son origine, il combattit à côté des apôtres socialistes dont il ne
+partageait pas, du reste, les utopies, et exposa dans _le Peuple_ (1846)
+les souffrances, les aspirations et les espérances du prolétaire et du
+paysan. Né sous la Révolution et habitué dès l'enfance à voir en elle le
+salut du monde, il voulut l'enseigner aux générations nouvelles telle
+qu'il la voyait, comme un évangile de justice et de paix, et il écrivit
+son _Histoire de la Révolution_, dont le premier volume parut en 1847. À
+vrai dire, et malgré les innombrables et minutieuses recherches sur
+lesquelles cet ouvrage est appuyé[63], ce n'est pas une histoire, c'est
+un poème épique en sept volumes, dont le peuple est le héros,
+personnifié en Danton. Il est possible que la critique historique laisse
+intactes peu de parties de cette œuvre de Michelet, mais plusieurs
+passages, la prise de la Bastille, la fête de la fédération, par
+exemple, ont la beauté durable des grandes créations littéraires. Seul
+des historiens de la Révolution, Michelet fait comprendre l'enthousiasme
+crédule et sublime, l'espérance infinie qui saisit la France et l'Europe
+au lendemain de 1789.
+
+Entre la composition de l'_Histoire de France_ au moyen âge et celle de
+l'_Histoire de la Révolution française_, un profond changement s'était
+opéré dans le génie de Michelet. Il avait perdu de son calme, de sa
+mesure, de son impartialité scientifique; il avait pris parti d'une
+manière passionnée dans les plus graves questions politiques et
+sociales; sa pensée et son style se ressentaient de l'allure fiévreuse,
+hachée, qui donnait tant d'originalité à sa parole. Mais, en même temps,
+sa puissance d'imagination et d'expression avait encore grandi; au lieu
+de répandre, comme autrefois, sa sympathie en artiste et en poète sur
+toutes les puissantes manifestations de l'esprit humain, s'éprenant
+successivement du catholicisme du moyen âge et du protestantisme de
+Luther, du génie de César et des républiques de Flandre, il concentrait
+cette sympathie sur quelques grandes causes, dont il devenait l'apôtre;
+l'ardent foyer qui brûlait en lui, plus concentré, brilla d'une flamme
+plus haute et plus vive. Ces causes étaient toutes nobles et saintes;
+elles se résumaient dans les mots de paix, de justice, de progrès. Il
+voulait réconcilier les nations dans la fraternité universelle;
+réconcilier les partis et les classes dans l'unité de la patrie;
+réconcilier la science et la religion dans l'âme humaine. C'était là, à
+ses yeux, le _credo_ laissé par la Révolution. Sa pensée s'étant
+précisée, son style était devenu plus personnel, plus original, plus
+dégagé de toute convention, de toute influence extérieure, plus conforme
+à sa pensée.
+
+La révolution de février 1848 éclata. Michelet put croire un instant à
+la réalisation de tout ce qu'il avait désiré, voulu, prêché. Il put
+croire que son apostolat n'avait pas été stérile, lui qui avait voulu
+tirer de l'histoire _un principe d'action_ et créer «plus que des
+esprits, des âmes et des volontés». Son illusion fut de courte durée. À
+l'aurore de concorde et de liberté du printemps de 1848, succédèrent les
+journées de Juin, l'expédition de Rome de 1849, la réaction de 1850, le
+coup d'État de 1851. Michelet fut destitué de sa chaire au Collège de
+France en 1851; le refus de serment le força de quitter sa position aux
+Archives en juin 1852. Ce brusque naufrage de toutes ses espérances, ce
+silence et cette inaction succédant subitement à une période d'activité
+fiévreuse et de lutte, étaient faits pour briser son cœur et lui ôter
+jusqu'à la force de vivre. Bien qu'il continuât à combattre pour les
+causes qui lui étaient chères en terminant son _Histoire de la
+Révolution_ (1853), et en racontant les épisodes dramatiques du
+mouvement de 1848 dans l'est de l'Europe (_Pologne et Russie_, 1851;
+_Principautés danubiennes_, 1853; _Légendes démocratiques du Nord_,
+1854), il se sentait impuissant et découragé. Il eut succombé à
+l'accablement et au trouble moral où le jetèrent ces catastrophes s'il
+n'avait pas eu en lui une puissance indestructible de foi et d'amour, et
+si un événement heureux n'avait, pour ainsi dire, renouvelé son âme et
+ne lui avait permis de recommencer une seconde vie.
+
+Vivant loin du monde, absorbé par son travail et son enseignement, ne
+quittant la solitude de son cabinet que pour la foule réunie autour de
+sa chaire du Collège de France, Michelet, avec sa nature aimante,
+délicate et passionnée, avait besoin d'être au foyer domestique entouré
+de soins, de tendresse et de dévouement. Il n'avait pas cette joie: sa
+femme était morte en 1839; sa fille s'était mariée en 1843; son fils
+vivait loin de lui. L'agitation des dix années qui suivirent la mort de
+sa femme lui avait un peu dissimulé ce qui manquait à sa vie intérieure;
+mais maintenant qu'au dehors tout s'écroulait à la fois, qu'allait-il
+devenir? Ce fut alors qu'il rencontra celle qui devint sa compagne
+pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie. Par elle il retrouva
+tout ce qui était nécessaire à sa vie intellectuelle et morale. Elle fut
+la gardienne vigilante de son travail, elle fit respecter sa solitude,
+elle mit autour de lui l'ordre et le calme. Le génie de Michelet, fait
+d'émotion et de sympathie, avait besoin de sympathie et d'échange
+constant des sentiments et des pensées. L'enseignement lui avait procuré
+cet échange avec la jeunesse qu'échauffait et remuait sa parole;
+l'enseignement lui était interdit. Il eut désormais auprès de lui l'âme
+la mieux faite pour le comprendre, en qui ses pensées trouvaient un écho
+et lui revenaient rajeunies et revêtues des grâces multiples et
+changeantes de la nature féminine. Il lui dut un renouvellement de vie.
+
+Leurs ressources étaient minimes. Ils quittèrent Paris et se retirèrent
+à la campagne. Là, sous l'influence bienfaisante de son bonheur
+domestique, Michelet abandonna pour quelque temps l'histoire, «la dure,
+la sauvage histoire de l'homme», et se tourna vers la nature. Il l'avait
+toujours aimée, il l'avait défendue contre la défiance et les injustes
+malédictions de l'église; mais il y voyait cependant un monde soumis à
+la fatalité, contre lequel lutte la liberté humaine. Grâce à l'influence
+et à l'active collaboration qu'il avait à ses côtés, il vit désormais
+une étroite parenté entre l'homme et la nature; au moment où les hommes,
+où ses concitoyens trompaient toutes ses espérances, il trouva dans la
+nature une sympathie consolatrice. Loin de confondre l'homme avec la
+nature et de le soumettre aux lois fatales qui semblent la régir, il sut
+voir en elle les germes de la liberté morale, des rudiments de pensées
+et de sentiments semblables aux nôtres. En un mot, il lui donna une âme.
+Dès lors la solitude morale que les événements lui avaient faite se
+trouva peuplée. Il reconnut autour de lui, dans les animaux, dans les
+plantes, dans tous les éléments, des âmes sympathiques auxquelles il
+prêtait lui-même le langage et la voix. Ce fut l'origine d'une série de
+livres d'une forte et charmante originalité, _l'Oiseau_ (1856),
+_l'Insecte_ (1857), _la Mer_ (1861), _la Montagne_ (1868), qui furent
+comme autant de chants d'un poème de la nature; la poésie se faisait
+l'interprète de la science, et cette série de tableaux et de
+descriptions d'une vérité et d'une puissance merveilleuses formaient
+dans leur large développement comme un hymne mystique au Dieu infini,
+unique, présent et vivant dans la multiplicité des choses. Qui pourrait
+oublier les pages consacrées au rossignol, cet artiste dont le chant,
+comme toutes les grandes créations musicales, fait entrevoir l'infini?
+ou celles qui nous parlent des Alpes, «ce château d'eau de l'Europe, le
+cœur du monde européen», qui répand dans tous les membres du vieux
+continent l'eau, la vie, la fécondité, et conserve dans ses vallées le
+dépôt sacré des mœurs simples et des institutions libres? Les savants de
+profession ont sans doute trouvé à reprendre dans ces livres des
+erreurs, des inexactitudes, des exagérations. Ils n'en ont pas moins été
+une révélation. Ils ont montré que les sciences naturelles, qu'on accuse
+parfois de dessécher l'âme, de dépoétiser la nature et de désenchanter
+la vie, contiennent les éléments d'une poésie variée et profonde, dont
+le charme n'est point soumis aux caprices du goût et de la mode, parce
+qu'il a sa source dans la réalité intime et immuable des choses.
+
+Il en est, de la religion comme de la poésie; ses formes peuvent
+changer; elle demeure un besoin indestructible de l'âme et trouve dans
+la ruine même des anciens dogmes et des vieilles croyances le point de
+départ de jeunes croyances et de dogmes nouveaux. On a cru et on a dit
+que les progrès des sciences chasseraient la religion, comme la poésie
+d'un ciel désormais sans mystères. Michelet trouve dans les sciences
+mêmes la démonstration d'une foi nouvelle. Elles lui révèlent une
+harmonie jusqu'alors méconnue dans toutes les parties de l'univers,
+depuis le minéral qui agrège ses cristaux jusqu'à l'homme qui souffre et
+qui pleure, et cette harmonie aboutit à l'unité supérieure de la pensée
+divine et de l'être absolu. Aux spiritualistes étroits qui donnent à
+l'homme seul le droit à l'âme et condamnent le reste au néant, aux
+matérialistes qui, en niant l'âme, nient la vie elle-même, il répond en
+montrant la vie, et avec la vie l'âme, répandues dans toute la nature à
+des degrés différents et sous des formes diverses. Toute la nature
+participe ainsi à la vie divine qu'elle manifeste dans une variété
+infinie. C'est là du panthéisme, dira-t-on. Je le veux bien; mais c'est
+le panthéisme qui est au fond de toute conception vraiment religieuse de
+la divinité. Ce n'est point le panthéisme abstrait qui anéantit la
+nature en Dieu, car nui n'a plus que Michelet le sentiment de la réalité
+et de la vie; ce n'est point le panthéisme matérialiste qui absorbe Dieu
+dans la nature, car il croit à des réalités supérieures au monde
+sensible, à une perfection suprême où tend l'aspiration éternelle de la
+nature entière. En trouvant ainsi dans les sciences la source d'une
+poésie et d'une foi nouvelles, Michelet commençait à réaliser l'œuvre
+jadis vaguement entrevue pendant son enseignement, la pacification de la
+science et de l'âme humaine.
+
+Deux choses avaient rendu à Michelet la paix de l'âme et l'espoir dans
+l'avenir: le bonheur domestique et la communion avec la nature. De même
+qu'il avait révélé quelle puissance de relèvement et de régénération la
+nature porte en elle, il vit et montra dans la rénovation des mœurs,
+dans l'épuration de l'amour et de la famille Je moyen assuré de
+fortifier les caractères et d'affranchir les âmes. Sur les ailes de
+_l'Oiseau_ il avait échappé aux accablantes fatalités de l'histoire;
+_l'Insecte_ lui avait enseigné la puissance du lent et persévérant
+labeur; _la Mer_ lui avait promis de retremper dans l'amertume salutaire
+de ses eaux les membres fatigués d'une génération vieillie avant l'âge;
+il avait trouvé dans les salubres émanations de _la Montagne_ le cordial
+capable de relever les courages abattus. Mais ce n'est pas assez de ces
+influences extérieures; il faut au plus intime de nous-mêmes un foyer de
+tendresse, de chaleur, de jeunesse. Ce foyer, c'est l'amour seul qui le
+crée; l'amour tel que le font le mariage et la famille, avec tous leurs
+devoirs comme avec toutes leurs joies. Dans _l'Amour_ (1858), Michelet
+nous a dit comment, par l'amour, l'esprit et le cœur conservent le don
+d'éternelle jeunesse; dans _la Femme_ (1859), il a montré ce que peut et
+doit être la femme, «l'adorable idéal de grâce dans la sagesse par
+lequel seul la famille et la société elle-même vont être recommencées».
+
+Ces deux livres ont été l'objet de plus d'une critique sévère; on a
+reproché à Michelet d'embellir des couleurs de son style et de sa poésie
+des détails physiologiques qu'il eût mieux valu laisser aux livres de
+science; on l'a trouvé indiscret. Il peut y avoir quelque chose de fondé
+dans ces reproches; mais le principal tort de Michelet a été de ne pas
+songer assez au public français, à l'esprit gaulois qui a toujours pris
+pour sujets de ses railleries l'amour et le mariage. Michelet n'avait
+rien de cet esprit; rire en pareil sujet lui eût semblé de l'impiété;
+pénétré de la sainteté de la cause qu'il défendait, il osa tout dire,
+oubliant que, si «tout est pur pour les purs», il n'en est pas de même
+pour la foule frivole et rieuse. Mais ceux qui liront ces livres avec un
+esprit sérieux et sincère, et qui y chercheront avant tout l'inspiration
+morale qui les anime, n'y trouveront que de graves et nobles
+enseignements. Ils prêchent «la fixité du mariage» et nous disent que
+«sans mœurs il n'est point de vie publique». Ils veulent «replacer le
+foyer sur un terrain ferme», car «si le foyer n'est ferme, l'enfant ne
+vivra pas». Michelet ne perd pas de vue le but final de ses efforts et
+de ses désirs: «former des cœurs et des volontés.» L'amour n'est pour
+lui que le point de départ de l'éducation; le livre de l'_Amour_ était
+la préface de _Nos Fils_, où il exposa en détail ses idées sur ce grand
+problème de l'éducation, déjà abordé dans _le Peuple_ et dans _la
+Femme_. L'analyse psychologique de l'âme de l'enfant et l'étude des
+systèmes de pédagogie de Rousseau, Pestalozzi, Frœbel, l'amènent au même
+résultat. L'éducation se résume dans ces mots: famille, patrie, nature.
+L'enfant doit apprendre «la patrie, son âme, son histoire, la tradition
+nationale», et les sciences de la nature, «l'universelle patrie». Par
+qui doit-il les apprendre? Par les écoles, sans doute, mais avant tout
+par la famille, par son père et par sa mère qui lui enseignent à aimer
+la vérité, c'est-à-dire la _Loi_ dans la nature et la _Justice_ dans
+l'humanité. Loin d'exclure la religion, cette éducation est tout entière
+religieuse, car la patrie et la nature ne sont pour Michelet que des
+manifestations de Dieu. Le père et la mère représentent auprès de
+l'enfant deux tendances diverses et pourtant concordantes; «lui, la
+justice exacte, la loi en action, énergique et austère; elle, la douce
+justice des circonstances atténuantes, des ménagements équitables que
+conseille le cœur et qu'autorise la raison». C'est leur accord, leur
+harmonie, leur amour qui est la base de toute forte éducation. Cette
+doctrine, dont tous les traits principaux se trouvent déjà dans _le
+Peuple_, est développée dans _Nos Fils_ avec l'énergie et l'éloquence
+d'une foi profonde.
+
+Ce n'était pas assez pour Michelet de dire dans quel sens devait être
+dirigée l'éducation, à quel but elle devait tendre; il avait voulu
+entreprendre lui-même le rôle d'éducateur, écrire un livre qui résumât
+les enseignements capables de régénérer les âmes. Il composa _la Bible
+de l'Humanité_ (1864). Il cherche dans les doctrines religieuses et
+morales de chaque peuple ce qu'elles ont de plus original et de plus
+élevé, et recueille ainsi de la bouche des ancêtres le _credo_ des
+générations nouvelles. «L'humanité, dit-il, dépose incessamment son âme
+en une bible commune. Chaque grand peuple y écrit son verset. Ces
+versets sont fort clairs, mais de formes diverses, d'une écriture très
+libre, ici en grands poèmes, ici en récits historiques, là en pyramides,
+en statues.» L'antiquité «diffère très peu des temps modernes dans les
+grandes choses morales... pour le foyer surtout et les affections du
+cœur, pour les idées élémentaires de travail, de droit, de justice»
+Michelet retrouve dans les antiques doctrines de la race aryenne les
+idées même auxquelles l'avait conduit l'étude de la nature et de
+l'histoire. Toute l'antiquité joint sa voix à la sienne: l'Inde avec sa
+tendresse pour tout ce qui vit et sent; l'Égypte «avec son espoir, son
+effort d'immortalité»; la Grèce avec son dévouement à la cité, à la
+patrie; la Perse avec «le labeur qui dompte, qui féconde la nature», et
+son haut idéal de vie conjugale, active et chaste. Ce livre, «dont le
+genre humain est l'auteur», mais qui n'est encore qu'un essai, une
+magnifique ébauche, se termine par ce mot simple et profond qui renferme
+toute la morale de Michelet: «Le foyer est la pierre qui porte la
+cité[64].»
+
+Pendant cette période si féconde d'activité littéraire où il révélait la
+poésie des sciences et mettait toutes les ressources de son imagination
+et de son éloquence au service de ses idées d'éducation morale et de
+philosophie, religieuse, Michelet n'avait point abandonné ses travaux
+historiques. De 1855 à 1867, il termina son _Histoire de France_, depuis
+Charles VIII jusqu'à 1789. Cette seconde partie de l'histoire de France
+est conçue dans un tout autre esprit et exécutée d'après une tout autre
+méthode que la première. L'homme d'action, le poète, le philosophe
+l'emportent désormais sur l'historien et le critique. Au lieu d'une
+sympathie équitable pour toutes les grandeurs du passé, Michelet attaque
+avec violence tout ce qui n'est pas conforme à son idéal moderne de
+justice et de bonté, le moyen âge, le catholicisme, la monarchie. Au
+lieu de donner à chaque événement, à chaque personnage la place
+proportionnée qui lui est due, il se laisse guider par les caprices de
+son imagination, se répand à chaque instant en des digressions
+poétiques. Enfin il ne nous donne plus un récit suivi des faits, mais
+une série de considérations, de réflexions, d'appréciations à propos des
+faits. Toutefois, s'il est moins réglé et moins sage, son génie n'en
+éclate qu'avec plus de puissance. Ce n'est plus une lumière continue et
+limpide, ce sont des éclairs qui illuminent par secousses. Qui a jamais
+su dire comme Michelet la joie héroïque de Luther, la mélancolie sublime
+d'Albert Durer, la sombre énergie des martyrs calvinistes, la fine et
+luxurieuse corruption des Valois? Tout est nouveau, imprévu, instructif
+dans cette histoire. Chaque mot fait penser, ou rêver. Avec lui nous
+mesurons l'énormité de la démence orgueilleuse de Louis XIV, nous
+comprenons la folie d'agiotage qui saisit la France à l'époque de Law;
+au seuil de la Révolution nous ressentons dans notre âme les mêmes
+sentiments de trouble, de malaise et d'immense espoir qui agitaient les
+contemporains. Il ne nous donne pas sur les événements historiques le
+jugement définitif d'une critique prudente et exacte; il nous y fait
+participer avec les passions d'un contemporain. D'autres savent et
+affirment, lui il voit et il sent.
+
+À cette série de grands travaux historiques se joignit encore un petit
+volume, _la Sorcière_ (1862), où il montrait dans la magie et la
+sorcellerie la protestation persistante de la nature contre les
+proscriptions de l'église et sa victoire finale après des siècles de
+luttes et d'atroces persécutions. Le volume intitulé: _la Pologne
+martyre_, qui parut au milieu de l'insurrection polonaise de 1863,
+n'était que la réimpression des récits émouvants et éloquents qu'il
+avait publiés jadis sur les héros et les martyrs de la révolution en
+Pologne, en Hongrie, en Roumanie.
+
+Le dernier volume de l'_Histoire de France_ avait paru en 1867.
+Transformé, rajeuni par ses études de sciences naturelles et de
+psychologie morale, Michelet avait fourni, comme historien, une nouvelle
+carrière. Non seulement il avait retrouvé en lui-même la force et la foi
+nécessaires pour vivre et agir, mais il voyait la France, si longtemps
+écrasée et étouffée par le despotisme, reprendre peu à peu son énergie
+passée, reconquérir une à une ses libertés perdues. Il pouvait de
+nouveau espérer en l'avenir de cette patrie si passionnément aimée; et
+il pouvait croire, non sans raison, qu'il avait contribué, par ses
+pressants appels, à réveiller l'âme endormie de la France. Prompt à
+devancer, par l'assurance de sa foi, la réalisation de ses désirs, il
+voyait déjà se lever une génération nouvelle qui aurait appris de lui le
+respect du foyer, l'amour de la patrie, l'intelligence de la nature. De
+même qu'en 1846, confiant dans la sympathie, et l'enthousiasme excités
+par son enseignement du Collège de France, il avait annoncé une
+transformation sociale par l'union de toutes les classes et par la
+réforme de l'éducation, en 1869 il exprima dans _Nos Fils_, avec une foi
+plus grande encore, les mêmes espérances et les mêmes prédictions
+d'avenir. Non-seulement la France se relevait de son abaissement, mais
+un esprit de paix, de fraternité semblait naître entre les peuples
+séparés par des haines héréditaires. En 1867, Paris avait offert à
+toutes les nations réunies dans une rivalité pacifique sa fastueuse
+hospitalité; en 1867 et 1869, des craintes de guerre bientôt dissipées
+avaient provoqué en France et en Allemagne, surtout parmi les classes
+ouvrières, d'unanimes manifestations en faveur de la paix. Il n'était
+plus question que de progrès sociaux, de réformes libérales. L'esprit de
+1789, l'esprit de 1848 se réveillait, sans crédulité ni chimères,
+fondant la fraternité des nations sur l'affermissement de la patrie, et
+l'union des classes sur l'unité de la France. Michelet voyait déjà
+réunis «tous les drapeaux des nations, le tricolore vert d'Italie
+(Italia mater), l'aigle blanc de Pologne (qui saigna tant pour nous!),
+le grand drapeau du Saint-Empire, de ma chère Allemagne, noir, rouge et
+or!»
+
+En 1848, ces rêves splendides avaient été dissipés par les fusillades
+des journées de Juin. En 1870 le réveil ne fut pas moins terrible.
+
+Au moment où la ruse ambitieuse de la Prusse et la légèreté criminelle
+du gouvernement français menacèrent l'Europe d'une guerre impie,
+Michelet, presque seul, osa protester publiquement contre l'entraînement
+d'un chauvinisme vaniteux et brutal. Sa clairvoyance d'historien et son
+sens profond de la justice lui faisaient prévoir l'issue de la guerre.
+Il avait droit d'être écouté, lui qui toute sa vie avait prêché le
+patriotisme, comme on fait d'une religion. Sa voix se perdit dans le
+tumulte, et le 16 juillet il m'écrivait ces lignes prophétiques: «Les
+événements se sont précipités... Le crime est accompli. L'Europe
+interviendra, mais pas assez vite pour qu'il n'y ait avant un désastre
+immense.» Il ne se trompait que sur un point, l'intervention de
+l'Europe.
+
+On sait ce qui suivit. Michelet avec sa santé débile, encore ébranlée
+par ce dernier choc, ne pouvait songer à partager les privations du
+siège de Paris. Il se retira en Italie; mais son cœur restait en France;
+de loin il ressentit comme s'il eût été présent toutes les agonies,
+toutes les souffrances de la patrie. Le coup qui abattit la France le
+frappa lui aussi. La capitulation de Paris provoqua chez lui une
+première attaque d'apoplexie. Il s'en relevait à peine quand
+l'insurrection de la Commune éclata. Le mal revint plus violent, tant il
+avait identifié sa vie à celle de la France. Cependant, bien que frappé
+à mort, il se releva encore une fois, grâce à l'ingénieuse tendresse et
+à l'infatigable dévouement qui veillaient à ses côtés, grâce à cette
+indomptable énergie de l'esprit qui avait toujours soutenu ses forces
+toujours chancelantes; il se reprit à l'existence. La flamme qui brûlait
+en lui et sur laquelle avaient en vain soufflé toutes ces tempêtes, un
+instant obscurcie, reparaissait vive et brûlante. En dépit de tout, il
+croyait, il espérait toujours. Au moment des plus cruels désastres, il
+avait publié une petite brochure: _La France devant l'Europe_, et en
+face des triomphes de la force, affirmé sa foi dans l'immortalité d'un
+peuple qui restait à ses yeux le représentant de toutes les idées de
+progrès, de justice et de liberté. Au lendemain de la Commune, il
+reprenait la plume et commençait une _Histoire du XIXe siècle_. Sentant
+que ses forces le trahiraient bientôt, il mit à ce travail une activité,
+une énergie extraordinaires. En trois ans, trois volumes et demi furent
+achevés et imprimés. Mais cette lutte contre la fatalité des forces
+naturelles ne pouvait durer toujours. Peut-être s'il avait vu la France,
+elle aussi, reprendre courage, réparer ses forces morales ainsi que ses
+forces matérielles, revenir aux traditions généreuses et libérales, ses
+blessures se seraient-elles cicatrisées et aurait-il vécu davantage.
+Mais le triomphe momentané d'une politique étroite et impuissante, la
+réaction de 1873, lui ôtèrent l'espérance de voir ce réveil de l'âme de
+la France. Il alla s'affaiblissant de jour en jour et il mourut à
+Hyères, le 9 février 1874, à midi, en pleine lumière: il semblait que la
+nature voulût le récompenser de son culte passionné pour le soleil,
+source de toute chaleur et de toute vie.
+
+Il attendait la mort et la reçut sans trouble et sans plainte. On
+pouvait lire sur son visage grave et serein les sentiments de paix et de
+confiance exprimés dans les dernières lignes de son testament: «Dieu me
+donne de revoir les miens et ceux que j'ai aimés. Qu'il reçoive mon âme
+reconnaissante de tant de biens, de tant d'années laborieuses, de tant
+d'œuvres, de tant d'amitiés!»
+
+
+
+
+II
+
+L'HOMME ET L'Å’UVRE
+
+
+Il suffisait de voir Michelet pour reconnaître que le système nerveux et
+le développement cérébral l'avaient entièrement emporté chez lui sur le
+reste du développement physique. On oubliait qu'il eût un corps, tant il
+était maigre et chétif, et l'on ne voyait que sa belle tête, trop
+grande, il est vrai, pour sa petite taille, et qu'on eût dit sculptée
+par son esprit, car elle en était la vivante image. Le haut du visage
+était admirable de noblesse et de majesté. Son vaste front, encadré de
+longs cheveux blancs, ses yeux pleins de flamme en même temps que de
+bonté disaient sa poésie, son enthousiasme, son grand cœur. Les narines
+minces et dilatées exprimaient une intensité de vie extraordinaire. Sa
+bouche un peu grande, mais à lèvres fines, dessinée d'un trait accentué
+et ferme, était tour à tour éloquente et spirituelle et donnait à sa
+parole un son net et vibrant qui faisait porter chaque mot. Enfin, le
+bas du visage, le menton carré et un peu lourd, révélaient la forte
+origine plébéienne; peut-être même un côté de nature moins idéal, plus
+matériel, qui ne se trahissait jamais dans la vie, mais qui parfois a
+percé dans ses derniers livres. Quand il parlait, quand la pensée
+animait ses yeux, on ne voyait plus que son regard, ce regard qui fut
+jusqu'au bout limpide et brillant comme chez tous ceux dont le cœur
+reste jeune. Et qui, plus que lui, eut le don d'éternelle jeunesse?
+Devenu blanc à vingt-cinq ans, il ne changea plus; il ne vieillit pas.
+Jeune homme, il était d'une maturité précoce; vieillard, il ne perdit
+rien de sa sève et de son ardeur.
+
+La source de cette immuable jeunesse c'était son cœur. Il a dit lui-même
+en quoi il fut supérieur aux autres historiens contemporains: «J'ai aimé
+davantage.» Toutes ses grandes qualités morales et intellectuelles
+pourraient se ramener à une seule, principe de toutes les autres: la
+puissance extraordinaire d'amour et de sympathie qui était en lui. Il a
+été le vivant commentaire de la maxime de Vauvenargues: _les grandes
+pensées viennent du cœur_.--Il n'est pas un de ses livres, pas une de
+ses doctrines qui n'aient eu pour inspiration un sentiment, quelque
+grand amour.
+
+S'il a montré dans _le Peuple_, dans _l'Amour_, dans _la Femme_, dans
+_Nos Fils_, que l'amour conjugal, le respect du foyer, les liens tendres
+et forts de la famille sont le point de départ nécessaire de tout
+progrès social, comme de toute éducation, c'est qu'il devait à ces
+sentiments le meilleur de lui-même. Il ne nous appartient pas de parler
+de l'unique et profond amour qui a fait l'harmonie et le bonheur des
+vingt-cinq dernières années de sa vie; mais sans parler de cette
+inspiration, la plus puissante de toutes, combien vivants étaient
+demeurés en lui les souvenirs de son enfance, les liens qui l'unissaient
+à ses parents! Il a conservé dans la préface du _Peuple_ la mémoire des
+sacrifices accomplis par le frère et les sœurs de son père en faveur de
+leur frère, ceux que sa mère malade s'imposa pour lui-même. Il nous a
+laissé dans la préface de l'_Histoire de la Révolution_ le témoignage du
+culte qu'il portait à son père et de la douleur que lui causa sa mort.
+Jamais il ne permit que l'oubli effaçât en lui l'image de ceux qu'il
+avait aimés; et depuis la mort de sa fille en 1858 il garda au cœur une
+blessure qui dix ans après lui arrachait des plaintes d'une douloureuse
+éloquence[65]. Le culte des morts était pour lui une religion. Il
+appelait le cimetière «le vestibule du temple[66]».
+
+La famille était à ses yeux la base de la cité; l'amour de la famille
+était lié en lui à l'amour de la patrie et celui-ci à l'amour de
+l'humanité. Ces deux derniers sentiments ont été la principale
+inspiration de ses livres d'histoire. Il n'avait point la passion
+désintéressée de la science ni la curiosité de l'érudit. Tout ce qui
+n'était pas _action_ et _vie_ le touchait peu. De même qu'en éducation,
+_instruire_ lui paraissait un point secondaire, et que l'important à ses
+yeux était d'émouvoir le cœur et de former le caractère, l'étude et
+l'enseignement de l'histoire étaient pour lui un moyen de perpétuer, de
+renouveler, de rendre plus intense la _vie_ nationale et _d'agir_ sur
+l'avenir par le passé. Michelet aima passionnément la France; il a tracé
+d'elle au second volume de son _Histoire_ un portrait ému, enthousiaste,
+comme on ferait d'une personne adorée. Il vivait de sa vie dans le
+passé, et il est mort des coups qui l'ont frappée. Elle était pour lui
+une religion: «La patrie, _ma_ patrie peut seule, disait-il, sauver le
+monde.» Son histoire lui semblait le plus beau, le plus utile des
+enseignements. Il rêvait «une école vraiment commune où les enfants de
+toute classe, de toute condition, viendraient un an, deux ans, s'asseoir
+ensemble, et où l'on n'apprendrait rien d'autre que la France[67].»
+C'est cet amour pour la France qui lui a dicté son chef-d'œuvre, ces
+pages qu'on ne peut relire sans des larmes, la _Vie de Jeanne d'Arc_,
+l'héroïne, le messie de la patrie.
+
+Mais le patriotisme de Michelet n'avait rien de commun avec le
+chauvinisme étroit de ceux qui ne savent aimer leur pays qu'en haïssant
+l'étranger. Bien loin d'y trouver des motifs d'égoïsme et de haine, il y
+trouvait la source d'un amour plus large encore. La patrie était pour
+lui «l'initiation nécessaire à l'universelle patrie». «Plus l'homme,
+disait-il, entre dans le génie de sa patrie, mieux il concourt à
+l'harmonie du globe; il apprend à connaître cette patrie, et dans sa
+valeur propre, et dans sa valeur relative, comme une note du grand
+concert; il s'y associe par elle; en elle, il aime le monde.» Si, de
+toutes les nations, la France lui paraissait la plus digne d'amour,
+c'est qu'elle est «le représentant des libertés du monde et le pays
+sympathique entre tous, l'apôtre de la fraternité»; c'est qu'elle a eu
+plus qu'aucun autre le «génie du sacrifice». La plus haute manifestation
+du génie de la France est à ses yeux la Révolution, qui restera dans
+l'avenir son «nom inexpiable, son nom éternel», et la Révolution
+symbolise pour lui les idées de justice et de concorde universelle. Il
+eût dit avec le poète:
+
+ Je tiens de ma patrie un cœur qui le déborde,
+ Et plus je suis Français, plus je me sens humain[68].
+
+Bien que les souvenirs de son enfance lui aient inspiré plus d'une fois
+des paroles dures pour l'Angleterre et qu'il n'ait jamais compris la
+grandeur sévère du génie anglo-saxon, il aimait les peuples étrangers;
+il a été un des plus ardents apôtres de la paix, un défenseur de toutes
+les nationalités souffrantes et opprimées. En 1868, dans une préface
+nouvelle à son _Histoire de la Révolution_, il déclarait les guerres
+internationales désormais impossibles et saluait du cœur l'unité de
+l'Italie, l'unité de l'Allemagne[69]. La guerre de 1870 lui apparut
+comme un crime, et quand, au plus fort de nos revers, il en appelait au
+jugement de l'Europe des humiliations infligées à la France, il ne
+parlait pas de vengeance, mais de la mission de paix et de civilisation
+que sa patrie régénérée devait continuer à accomplir.
+
+Son amour ne s'adressait pas seulement à cet être collectif qu'on
+appelle la nation ou à cette abstraction qu'on appelle l'humanité. Il
+aimait vraiment les hommes comme des frères, d'un amour évangélique,
+quels qu'ils fussent, quelles que fussent leur langue, leur race et
+leurs convictions. Cet amour des hommes était toute sa politique; il
+était républicain, non en vertu d'une théorie rationnelle et abstraite,
+mais parce que l'aristocratie était à ses yeux un principe d'exclusion,
+d'orgueil et de dureté, la monarchie un principe d'arbitraire[70],
+tandis que la démocratie seule lui paraissait pouvoir donner la liberté
+sans laquelle l'individu et ses forces intellectuelles ne peuvent se
+développer, et pouvoir seule pratiquer la fraternité qui, d'un même
+cœur, embrasse tous les hommes et les fait entrer dans la «cité du
+droit». Ceux qu'il aimait surtout, c'étaient les plus malheureux, les
+plus simples, les plus déshérités. Et ce n'était pas en paroles
+seulement qu'il les aimait. Ce qu'il prêchait dans ses livres, il le
+mettait en pratique dans sa vie. De même que ses admirations littéraires
+s'adressaient, non aux écrivains les plus brillants, mais aux natures
+les plus aimantes, à Ballanche ou à madame Desbordes-Valmore[71], son
+amitié tenait moins de compte des dons de l'esprit que de ceux du cœur.
+Le génie à ses yeux était peu de chose, ou pour mieux dire, n'existait
+pas sans la bonté, et la bonté à elle seule tenait lieu de tout.
+Lui-même était d'une exquise bonté. Dans une âme passionnée comme la
+sienne, sa constante bienveillance, son inaltérable douceur était une
+haute vertu. Je ne l'ai jamais entendu parler de personne avec amertume,
+et je ne crois pas qu'il ait jamais volontairement fait de la peine à
+quelqu'un. Ce qu'il fut pour les pauvres, pour les souffrants, nul ne le
+saura jamais. Je l'ai vu dépenser son temps en démarches, en
+correspondances, en efforts de tout genre, pour un pauvre gardien de
+phare injustement destitué, qu'il avait rencontré par hasard dans un
+voyage, et cela avec une simplicité extrême, sans aucune attitude de
+protection; on eût dit un ami prêtant secours à un ami. La dignité et la
+bonté s'unissaient en lui dans un si parfait accord, qu'il savait
+autoriser la familiarité tout en imposant le respect.
+
+Mais l'humanité ne suffisait pas à l'insatiable besoin d'aimer qui
+remplissait son cœur. La cité de Dieu lui paraissait trop étroite s'il
+se contentait d'y faire entrer tous les hommes: il voulait y admettre
+tous les êtres vivants. «Pourquoi les frères supérieurs
+repousseraient-ils hors des lois ceux que le Père universel harmonise
+dans la loi du monde?» De ce tendre amour pour la nature sont nés
+_l'Oiseau_, _l'Insecte_, _la Mer_, _la Montagne_. Déjà, dans ses
+_Origines du Droit_, il reprochait aux hommes de manquer de
+reconnaissance envers les plantes et les animaux, «nos premiers
+précepteurs», «ces irréprochables enfants de Dieu» qui ont fait
+l'éducation de l'humanité. Dans _le Peuple_, il avait élevé une
+réclamation touchante en faveur des animaux, «ces enfants» dont l'âme
+est dédaignée, «dont une fée mauvaise empêcha le développement, qui
+n'ont pu débrouiller le premier songe du berceau, peut-être des âmes
+punies, humiliées, sur qui pèse une fatalité passagère[72]». Il avait
+béni la science qui fait chaque jour découvrir une parenté plus étroite
+entre les animaux et l'homme. Plus tard, quand la nature le consola des
+tristesses que lui causaient les hommes, son amour pour elle devint plus
+intense; il l'étudia dans sa vie intime, dans les habitudes et les mœurs
+des êtres innombrables qui l'habitent. Comme une mère suit le moindre
+mouvement de son enfant et voit dans ses gestes, ses sourires et ses
+cris tout un monde de sentiments et de pensées, toute la vie d'une âme,
+cachée aux yeux indifférents, mais sensible déjà au cœur maternel;
+Michelet sut à force d'amour comprendre et interpréter ce monde de rêves
+et de douleurs muettes que nous appelons de ce grand nom mystérieux: la
+Nature. De quel cœur il suit au bord du toit de l'église le petit oiseau
+à qui sa mère enseigne à essayer ses ailes, à croire en elle, qui lui
+dit d'oser! C'est un spectacle plus touchant, plus émouvant à ses yeux
+que celui d'une mère surveillant le premier pas de son enfant. Quelle
+douleur éveillait en lui la vue des oiseaux prisonniers qui paraissent
+s'adresser à vous, vouloir arrêter le passant, ne demander qu'un bon
+maître[73]! Avec quelle tendre sollicitude il épie les lents et
+minutieux travaux de l'insecte! On a parfois trouvé risible la sympathie
+avec laquelle il suit les animaux et les plantes, jusqu'au fond des
+mers, jusqu'au sommet des montagnes, dans leurs luttes, leurs
+souffrances, leurs amours, faisant des vœux pour leur bonheur et
+célébrant leurs triomphes par des effusions de joie et de
+reconnaissance. Cette émotion serait peut-être risible, si elle n'était
+profondément sincère. Mais en présence d'un si sérieux, d'un si puissant
+amour, on retient même le sourire et l'on se reproche les réserves et
+les objections mesquines qu'élèvent en nous le bon sens vulgaire et la
+froide raison.
+
+Ce qui donnait à son amour pour la nature le caractère d'un culte
+enthousiaste et passionné, c'est qu'il voyait et aimait en elle plus
+qu'elle-même. Elle était pour lui la manifestation sensible et multiple
+d'une réalité invisible, d'une unité suprême que nous ne pouvons
+percevoir directement; en un mot, son amour pour la nature n'est qu'une
+forme de l'adoration de Dieu. Il dit lui-même du livre de _l'Oiseau_:
+«Par-dessus la mort et son faux divorcé, à travers la vie et ses masques
+qui déguisent l'unité, il vole, il aime à tire-d'aile du nid au nid, de
+l'œuf à l'œuf, de l'amour à l'amour de Dieu[74].» La nature toute seule
+ne pouvait satisfaire son cœur. Il avait en lui une vie trop intense
+pour accepter la mort comme une sentence définitive; il avait un trop
+grand besoin d'amour et d'harmonie pour voir autre chose que de
+passagères apparences dans les désordres, le mal, la souffrance qui
+accompagnent la vie terrestre, et pour ne pas croire à l'existence d'un
+amour infini et d'une harmonie parfaite. C'était son cœur qui lui
+dictait sa religion, comme il lui avait dicté sa politique. Il ne
+construisait point de théories philosophiques, il ne s'amusait point à
+la métaphysique. Dieu ne fut jamais pour lui un principe intellectuel,
+une cause abstraite, mais «la source de la vie», «l'amour éternel, l'âme
+universelle des mondes, l'impartial et immuable amour[75]». S'il croit à
+l'immortalité, ce n'est pas en vertu d'une déduction logique, d'un
+raisonnement d'école, c'est par un sentiment; par une violente
+aspiration de l'âme; ce n'est point parce que l'homme est un être
+intelligent, un esprit qui se croit immortel, mais parce qu'il est un
+être aimant. «Je ne sens pas pour mon esprit, me disait-il un jour, le
+besoin d'une vie éternelle; je sens que mes forces intellectuelles ont
+donné tout ce qu'elles pouvaient produire. Mais je ne puis admettre que
+la puissance d'aimer qui est en moi soit anéantie.» Il trouvait encore
+une autre preuve de l'immortalité dans la nécessité d'une autre vie où
+seront réparées les injustices de la vie terrestre[76]. Il a exprimé
+dans une page admirable de _l'Oiseau_ cet invincible élan de son cœur
+vers l'immortalité.
+
+«Le plus joyeux des êtres, c'est l'oiseau, parce qu'il se sent fort au
+delà de son action; parce que, bercé, soulevé de l'haleine du ciel, il
+nage, il monte sans effort, comme en rêve. La force illimitée, la
+faculté sublime, obscure chez les êtres inférieurs, chez l'oiseau claire
+et vive, de prendre à volonté sa force au foyer maternel, d'aspirer la
+vie à torrent, c'est un enivrement divin.
+
+»La tendance toute naturelle, non orgueilleuse, non impie, de chaque
+être, est de vouloir ressembler à la grande Mère, de se faire à son
+image, de participer aux ailes infatigables dont l'Amour éternel couve
+le monde.
+
+»La tradition humaine est fixée là-dessus. L'homme ne veut pas être
+homme, mais ange, un Dieu ailé. Les génies ailés de la Perse sont les
+chérubins de la Judée. La Grèce donne des ailes à sa Psyché, à l'âme, et
+elle trouve le vrai nom de l'âme, l'aspiration ([Grec: asthma]). L'âme a
+gardé ses ailes; elle passe à tire-d'aile dans le ténébreux moyen âge,
+et va croissant d'aspiration. Plus net et plus ardent se formule ce vœu,
+échappé du plus profond de sa nature et de ses ardeurs prophétiques:
+
+»--Oh! si j'étais oiseau!» dit l'homme. La femme n'a nul doute que
+l'enfant ne devienne un ange.
+
+»Elle l'a vu ainsi dans ses songes.
+
+»Songes ou réalités?... Rêves ailés, ravissements des nuits, que nous
+pleurons tant au matin, si vous étiez pourtant! Si vraiment vous viviez!
+Si nous n'avions rien perdu de ce qui fait notre deuil! Si d'étoiles en
+étoiles, réunis, élancés dans un vol éternel, nous suivions tous
+ensemble un doux pèlerinage à travers la bonté immense!...
+
+»On le croit par moments. Quelque chose nous dit que ces rêves ne sont
+pas des rêves, mais des échappées du vrai monde, des lumières entrevues
+derrière le brouillard d'ici-bas, des promesses certaines, et que le
+prétendu réel serait plutôt le mauvais songe.»
+
+La religion de Michelet, on le voit, est toute de sentiment et s'adresse
+plus au cœur qu'à la raison. Comment s'expliquer alors ses jugements si
+sévères sur le christianisme dans ses derniers ouvrages, l'espèce
+d'aversion qu'il finit par manifester contre la religion qui enseigne
+que «Dieu est amour», et contre celui «qui a tant aimé les hommes qu'il
+est mort pour eux?» Dans ses premiers livres pourtant il avait parlé du
+christianisme avec une sympathie émue et respectueuse, presque avec le
+regret de ne pas croire. Ici, comme toujours, c'est à son cœur qu'il
+faut demander l'explication des fluctuations de son esprit. Tout
+d'abord, il faut se rendre compte du point de vue spécial auquel il a
+considéré le christianisme. Élevé dans le catholicisme, vivant en pays
+catholique, Michelet n'a songé au christianisme que sous la forme du
+catholicisme. Il voyait toujours l'Évangile à travers l'_Imitation de
+Jésus-Christ_ et quand il a écrit dans la _Bible de l'Humanité_ des
+pages sur le Christ où il rapetisse si visiblement son caractère et son
+œuvre, ce n'est pas le Christ de l'Évangile qu'il a devant les yeux,
+mais je ne sais quel Christ monastique, entrevu dans une miniature de
+missel ou sur un vitrail d'église. Quand il commença son _Histoire de
+France_, les tendances cléricales de la Restauration semblaient à jamais
+vaincues et inoffensives; on ne pensait pas que l'admiration pour le
+moyen âge pût servir de prétexte à un retour vers les institutions ou
+les idées du passé. Michelet, sans partager les croyances
+catholiques[77], admira le rôle bienfaisant de l'Église, la grandeur de
+son développement historique pendant les premiers siècles du moyen âge,
+et se laissa aller sans arrière-pensée à la juste sympathie que lui
+inspirait «cette mère du monde moderne». La vie de l'Église se
+confondait pour lui avec la vie même de la patrie, et la renier c'eût
+été en quelque sorte renier la France. Non seulement il écrivait sur
+l'architecture gothique, sur la sainteté du célibat ecclésiastique, sur
+la piété du roi Robert et de saint Louis, des pages d'une beauté
+incomparable, mais il éprouvait pour l'Église des sentiments d'une
+affection toute filiale: il n'osait toucher «aux plaies d'une Église où
+il était né et qui lui était encore chère... Toucher au christianisme!
+ceux-là seuls n'hésiteraient point qui ne le connaissent pas. Pour moi,
+je me rappelle les nuits où je veillais une mère malade; elle souffrait
+d'être immobile, elle demandait qu'on l'aidât à changer de place et
+voulait se retourner. Les mains filiales hésitaient; comment remuer ses
+membres endoloris[78]?» Il se laissait même aller en contemplant les
+grandeurs du passé à de poétiques regrets. Après avoir cité les paroles
+de saint Louis à son fils, il ajoute: «Cette pureté, cette douceur
+d'âme, cette élévation merveilleuse où le moyen âge porta ses héros, qui
+nous la rendra?» Mais à mesure qu'il avançait dans l'histoire, il voyait
+l'Église se dégrader, se corrompre, et, après avoir été la gardienne et
+l'apôtre de la civilisation, se faire l'ennemie de tout progrès et de
+toute liberté. Son cœur embrassa la cause des persécutés, des victimes
+de l'Église, avec la même sympathie qu'il avait embrassé la cause de
+l'Église elle-même. En même temps l'esprit clérical renaissant
+s'efforçait de ramener la société, moderne non plus seulement à
+l'admiration, mais à l'imitation du moyen âge. Michelet dut prendre
+parti dans la lutte, et, pour la défense des idées modernes, rompre avec
+ses habitudes de respect envers l'Église, quelque profondément
+enracinées qu'elles fussent dans son cœur. «Le moyen âge, dit-il dans
+_le Peuple_, où j'ai passé ma vie, dont j'ai reproduit dans mes
+histoires la touchante, l'impuissante aspiration, j'ai dû lui dire:
+_Arrière!_ aujourd'hui que des mains impures l'arrachent de sa tombe et
+mettent cette pierre devant nous pour nous faire choir dans la voie de
+l'avenir[79].»
+
+Jusqu'alors il s'était interdit, par piété filiale, de juger l'Église; à
+mesure qu'il étudia le catholicisme dans son action, dans ses doctrines,
+son cœur s'en éloigna de plus en plus. Il ne l'attaqua pas au nom de la
+raison comme illogique, il le réprouva au nom du sentiment comme
+injuste. La doctrine chrétienne se résuma à ses yeux dans l'opposition
+de la justice et de la grâce[80], opposition que son cœur ne pouvait
+admettre; car la justice sans amour n'est plus qu'une légalité sauvage
+et impitoyable, et l'amour sans justice un caprice immoral. Il s'émut,
+s'indigna en voyant la dureté de l'Église pour la femme qu'elle regarde
+comme un être impur, cause de tentation et de chute; sa dureté pour
+l'enfant, qu'elle damne, s'il meurt sans baptême; sa dureté pour
+l'animal à qui elle refuse une âme et en qui elle incarne les démons; sa
+dureté pour la nature entière, qui représente le mal et le péché. Il
+regarde le célibat des prêtres comme un attentat contre la vie, la
+doctrine du péché originel comme un blasphème contre l'enfance, la
+distinction des élus et des damnés, du ciel et de l'enfer, comme une
+injure à la bonté de Dieu. L'amour divin enseigné par l'Évangile ne lui
+apparaissait que défiguré par les mièvreries de la dévotion et par
+l'orgueil de la théocratie; il ne le trouvait ni assez large ni assez
+ardent pour satisfaire son cœur. Comment la Bible juive et chrétienne,
+issue d'un seul peuple, pourrait-elle répondre aux besoins de
+l'humanité? Il lui fallait une Bible plus vaste, où toutes les nations
+auraient mis le meilleur de leur âme et de leur histoire. C'est de cette
+Bible de l'humanité que Michelet ébaucha le plan grandiose.
+
+«Jérusalem ne peut rester, comme aux anciennes cartes, juste au point du
+milieu, immense entre l'Europe imperceptible et la petite Asie, effaçant
+tout le genre humain... Revenant des ombrages immenses de l'Inde et du
+Râmayana, revenant de l'Arbre de vie, où l'Avesta, le Shah Nameh, me
+donnaient quatre fleuves, les eaux du paradis,--ici j'avoue, j'ai soif.
+J'apprécie le désert, j'apprécie Nazareth, les petits lacs de Galilée.
+Mais franchement, j'ai soif... Je les boirais d'un seul coup.--Laissez
+plutôt, laissez que l'humanité libre aille partout! Qu'elle boive où
+burent ses premiers pères! Avec ses énormes travaux, sa tâche étendue en
+tous sens, ses besoins de Titan, il lui faut beaucoup d'air, beaucoup
+d'eau et beaucoup de ciel,--non, le ciel tout entier,--l'espace et la
+lumière, l'infini d'horizon,--la terre pour terre promise, et le monde
+pour Jérusalem[81].»
+
+Si l'on demandait maintenant qu'elle a été la qualité dominante, la
+faculté maîtresse de Michelet, je dirais donc que c'était la puissance
+et le besoin d'aimer. Si sa pensée a quelque chose de saccadé, de
+fiévreux, c'est qu'on y sent les battements d'un cœur toujours ému. Son
+imagination même est gouvernée par son cœur et n'est qu'une des formes
+de sa puissance de sympathie. S'il anime toute la nature, s'il
+ressuscite les personnages qui ne sont plus, c'est que son cœur ne reste
+jamais étranger à ce qui occupe son esprit. Il prend parti dans les
+luttes des éléments comme dans celle des hommes; il aime ou il hait; il
+raconte les événements passés depuis des siècles comme le ferait un
+contemporain passionné, et il décrit l'existence des animaux ou des
+plantes comme s'il avait vécu de leur vie, joui de leur bien-être et
+souffert de leurs souffrances. Il s'adresse à la sensibilité plus qu'aux
+sens; son style est encore plus ému qu'il n'est imagé. Il ne frappe pas
+notre esprit, comme d'autres grands poètes, comme Victor Hugo par
+exemple, par des couleurs et par des sons, mais par le mouvement, les
+sentiments et la vie dont il anime tout ce dont il parle. La forme n'est
+pour lui que l'expression de l'âme. L'imagination de Victor Hugo
+s'éprend des apparences extérieures des choses et trouve pour les
+peindre des ressources infinies de mots et d'images; elle est
+pittoresque, coloriste, matérialiste pour ainsi dire. L'imagination de
+Michelet cherche l'essence intime des choses, leur sens caché: elle est
+mystique et presque métaphysique parfois. Hugo matérialise l'âme,
+Michelet spiritualise la matière. On pourrait tirer de leurs œuvres des
+séries parallèles de comparaisons, où Michelet prête des sentiments et
+des pensées aux objets matériels, auxquels Victor Hugo compare des
+choses toutes spirituelles. Tout le monde connaît les beaux vers où
+Victor Hugo compare son âme à une cloche que des mains profanes ont
+marquée en tous sens d'inscriptions banales ou grossières, mais sur
+laquelle le nom de Dieu demeure ineffaçable. Voyez au contraire dans
+Michelet la page sur la cloche de l'église, mêlée à tous les événements
+domestiques, y prenant part, émue, vibrant de joie, de deuil. «Elle est
+de la famille[82].» On pourrait citer un grand nombre d'exemples
+semblables. Pour Hugo, les sentiments ont des formes, des sons, des
+couleurs; il parle de l'âme comme si l'on pouvait la toucher et la voir.
+Pour Michelet, la forme, les couleurs, les sons ne sont que les
+expressions de certains sentiments, de certaines pensées, les
+manifestations d'une âme cachée. Il voit les objets inanimés, il en
+parle comme s'ils étaient des êtres vivants. S'il raconte un naufrage,
+il nous montre le navire «assommé, éreinté», gisant sur la grève «comme
+un corps mort». Le flux et le reflux de la marée, c'est «le pouls de
+l'Océan», dont les eaux répandent la vie sur le globe comme le sang dans
+le corps humain. Les phares sont des gardiens dévoués, des, veilleurs
+infatigables, des portiers des mers; parfois des martyrs, quand, battus
+de la tempête, ils souffrent de ses coups redoublés. Les lents
+soulèvements des montagnes sont l'aspiration de la terre vers le soleil,
+«cet amant adoré»; mais les montagnes aujourd'hui se dégradent
+lentement, par le déboisement des forêts: «Les arbres souffrent de cette
+dégradation. Le pied dans les tourbières, le tronc surchargé de mousse,
+les bras drapés tristement de lichens qui les dominent et les étouffent,
+ils n'expriment que trop bien l'idée qui me suivait depuis ma lecture de
+Candolle: «La vulgarité prévaudra[83].» Partout, en effet, la plaine
+gagne sur la montagne, elle lui fait la guerre, «et elle marche vers
+elle pour la raser[84].»
+
+On a souvent parlé, à propos de Michelet, de caprices, de fantaisie,
+d'imagination désordonnée errant à l'aventure à travers la nature et
+l'histoire, saisissant vivement telle ou telle chose au passage et comme
+par hasard, sans se faire de règle, ni se proposer de but. Rien n'est
+plus inexact. Jamais homme n'a mieux su le but où il tendait, ni dépensé
+à ses œuvres une plus grande intensité d'application, un plus grand
+effort de volonté. Une vague sensibilité errant au hasard dans l'espace
+n'aurait jamais eu cette puissance créatrice. Chaque chose, chaque être
+que l'imagination de Michelet vivifie ou ressuscite a été pour lui
+l'objet d'une contemplation passionnée et exclusive; il a mis à cette
+contemplation toute l'énergie de désir et de sympathie qui était en lui;
+si bien qu'il arrive à s'identifier, à se confondre avec l'objet qu'il
+contemple, par une de ces illusions, par un de ces miracles que l'amour
+seul peut produire. Comme chez la religieuse extatique qui à force de
+penser au Christ finit par le voir et l'entendre, la pensée en lui se
+changeait en vision. On peut l'appeler un halluciné, mais non un rêveur;
+il apportait au travail une force de volonté, une énergie
+extraordinaires. Rien ne pouvait le distraire de l'objet de son étude.
+Jamais il ne lisait un livre, ne se préoccupait d'une chose, étrangers à
+son travail du moment. Il s'absorbait dans son sujet, il ne voyait que
+lui. Il acquérait ainsi une intensité prodigieuse de pensée et comme un
+don de seconde vue. À l'époque de la maturité de son talent, entre 1830
+et 1840, il ne vivait que dans ses ouvrages, il leur donnait tout ce que
+son esprit et son cœur avaient de chaleur et d'énergie, à ce point qu'il
+semblait indifférent au monde, aux hommes, aux personnes même qui lui
+tenaient de plus près, et qu'il pouvait passer dans la vie ordinaire
+pour froid et insensible. Les douleurs, les humiliations de son enfance
+l'avaient tout refoulé en lui-même; ce n'est que plus tard, après ses
+cours du Collège de France et surtout à l'époque de _l'Oiseau_, que son
+cœur révéla tout ce qu'il contenait de bonté.
+
+La vie qu'il avait menée dans son enfance, l'éducation qu'il avait
+reçue, avaient favorisé ce développement excessif de l'imagination. On
+dit parfois que pour développer l'imagination il faut la nourrir,
+l'enrichir; c'est le contraire qui est vrai, il faut l'appauvrir et
+l'affamer. Elle est le résultat d'une exaltation de l'esprit à qui la
+simple réalité des choses ne suffit pas, et qui supplée à son indigence
+en la revêtant de couleurs ou de formes créées par lui-même, en en
+exagérant les proportions, en réunissant selon sa fantaisie en
+combinaisons nouvelles ce que la nature a séparé; en un mot, en créant
+ce qu'il désire à force de passion et de volonté. Ce désir intense ne
+peut naître que dans les esprits mal satisfaits des aliments qui leur
+sont donnés. Si l'instruction et la vie ne fournissent pas au cerveau
+d'un enfant bien doué une occupation suffisante pour dépenser ses
+forces, il les dépensera par l'imagination. S'il ne voit pas le monde
+extérieur, s'il ne reçoit pas par l'instruction la nourriture
+intellectuelle dont il a besoin, il créera pour lui-même un monde.
+L'imagination la plus puissante que la littérature nous fasse connaître
+est peut-être celle de Bunyan, qui a su, dans son _Voyage du pèlerin_,
+donner à des allégories et à des symboles plus de réalité que n'en a
+aucun personnage de roman ou d'histoire. C'était un homme sans
+instruction, un chaudronnier qui n'avait jamais lu que la Bible et qui
+était enfermé en prison. Michelet a passé son enfance dans une espèce de
+prison, dans la salle basse et sombre où il faisait son travail de
+compositeur d'imprimerie. Il n'avait pu nourrir son esprit que de deux
+ou trois livres, une mythologie, Virgile, l'_Imitation de Jésus-Christ_.
+Son imagination prit des ailes: il créa. Une phrase, un mot, prirent
+pour lui une valeur extraordinaire; il y trouva des richesses infinies,
+des sens profonds, des beautés inconnues. C'était l'intensité de son
+désir qui créait ces beautés, par une illusion semblable à celle de
+l'amour: l'homme affamé trouve savoureux tous les aliments, même les
+plus insipides.
+
+Michelet garda toute sa vie les habitudes d'esprit contractées dans son
+enfance. Il ne put jamais regarder qu'un petit nombre de points,
+d'objets à la fois; mais son imagination s'en emparait avec une force
+inouïe et finissait par y voir un monde. «Il me suffit d'un seul texte,
+disait-il, là où il en faudrait vingt à d'autres.» Loin de chercher à
+surexciter son imagination par la vue des objets extérieurs, par une vie
+agitée, c'est par le recueillement, le silence, l'isolement, la
+concentration sur lui-même qu'il lui conserva toute sa puissance.
+
+Jamais vie ne fut mieux réglée que la sienne. Il était au travail dès
+six heures du matin et il restait enfermé jusqu'à midi ou une heure,
+sans permettre qu'on vînt le déranger ou le distraire. Même pendant ses
+voyages, pendant ses séjours au bord de la mer ou en Suisse, il ne
+souffrait pas que rien fût retranché à ses heures de travail.
+L'après-midi était consacrée à la promenade et à l'amitié. Tous les
+jours on pouvait venir le voir de quatre à six heures. Il ne travaillait
+jamais la nuit, et sauf en quelques rares occasions, se retirait pour
+dormir vers dix heures ou dix heures et demie du soir. D'une extrême
+sobriété, ne prenant d'autre excitant que le café, qu'il aimait avec
+passion, ayant le tabac en horreur, il n'acceptait ni dîners ni soirées
+hors de chez lui. Ces distractions eussent dérangé l'unité de sa vie et
+de ses pensées. Pour que son esprit eût toute sa liberté, il fallait que
+rien ne changeât dans les objets qui l'entouraient. Ils étaient pour lui
+comme une partie de lui-même. Jamais il ne souffrit que le drap qui
+recouvrait sa table à écrire fût changé, ni que les vieux cartons sales
+et déchirés où il renfermait ses papiers fussent renouvelés. Son
+caractère était aussi calme et paisible que sa vie était régulière. Son
+abord était simple et affable; sa conversation, mélange exquis d'esprit
+et de poésie, ne dégénérait jamais en monologue, et, sans avoir rien de
+guindé ni de solennel, maintenait sans effort l'esprit des
+interlocuteurs dans des régions élevées. Ses manières avaient gardé les
+traditions de politesse de l'ancienne France; sans y mettre de
+recherche, il montrait les mêmes égards à tous ceux qui l'approchaient,
+quel que fût leur rang ou leur âge; cette politesse n'avait rien de
+banal, car on y sentait une réelle bienveillance. Sa mise était toujours
+irréprochable. Je le vois encore assis dans son fauteuil, à sa réception
+du soir, la taille serrée dans une redingote sur laquelle on n'aurait pu
+trouver une tache ni un grain de poussière; ses pantalons à sous-pieds
+bien tirés sur ses souliers vernis, tenant un mouchoir blanc dans la
+main, qu'il avait délicate, nerveuse et soignée comme celle d'une femme,
+et la tête encadrée dans ses cheveux blancs, longs, légers et soyeux.
+Les heures s'écoulaient vite à l'entendre! Il y avait dans ses paroles
+tant de profondeur et tant de fantaisie, tant de joyeuse sérénité et
+tant de sympathique bonté, de l'esprit sans malice et de la poésie sans
+déclamation! Sa conversation était ailée; les idées jaillissaient comme
+des flèches vives, dardées d'un trait; ou bien il les laissait s'envoler
+une à une, d'un vol inégal et capricieux, comme des oiseaux, mais sans
+les suivre ni les rappeler. Il n'insistait jamais, ne développait pas.
+Il était un causeur incomparable, et l'on sentait en lui, sans qu'il
+cherchât à le faire sentir, ce je ne sais quoi de divin qui fait l'homme
+de génie.
+
+Ce qui donnait à ce génie la grâce, c'est qu'il y joignait la modestie.
+Il savait écouter, il se laissait contredire, il demandait avis. Même
+devant des hommes plus jeunes que lui et dont le talent n'était pas égal
+au sien, il émettait souvent ses idées avec réserve, les questionnant,
+s'informant de leur opinion. Ce n'est pas qu'il feignît d'ignorer ce
+qu'il valait. Il a dit de son histoire «_mon monument_»; et quand il
+attaquait l'usage du tabac, en montrant que tous les esprits créateurs
+du siècle, Hugo, Lamartine, Guizot, n'ont jamais fumé, il y ajoutait son
+propre exemple. Mais il n'exagérait point son mérite, n'occupait pas le
+public de sa personne, et surtout avait la sagesse de ne pas se croire
+appelé à jouer tous les rôles et à déployer tous les talents. On eut
+beau le supplier d'entrer dans la vie politique, il repoussa toutes les
+avances qui lui furent faites. Après le 2 Décembre, il perdit ses places
+et fut presque réduit à la pauvreté parce qu'il refusa le serment; mais
+il ne fit pas tapage de son désintéressement et ne chercha point à se
+faire un piédestal des malheurs publics. Passionnément épris pour ses
+œuvres tout le temps qu'il les composait, il les abandonnait presque et
+devenait indifférent à leur sort quand elles étaient terminées. Non
+seulement il méprisait la réclame, mais il était presque insouciant de
+l'éloge ou du blâme. Il ne sollicitait pas d'articles, et les critiques
+les plus vives n'excitaient chez lui que le sourire, pourvu qu'elles
+fussent tournées avec esprit.
+
+Cette sérénité de caractère, cette vie de cénobite, discrète et
+régulière, bien loin d'éteindre les ardeurs et l'énergie de son âme, les
+conservaient et les entretenaient au contraire. Rien n'en était dépensé
+au dehors, et c'est ainsi qu'il a pu produire cinquante volumes sans
+rien perdre de la chaleur de son cœur ni de l'éclat de son imagination.
+
+Ce n'était pas seulement pour pouvoir composer, créer, qu'il avait
+besoin de silence et de solitude, c'était aussi, c'était surtout pour
+pouvoir écrire. Michelet est sans contredit un des trois ou quatre plus
+grands écrivains du siècle. Son style est peut-être le côté le plus
+original de son génie. Il serait difficile de dire à quels modèles, à
+quels antécédents il rattache; il y a en lui du Rousseau, du Diderot et
+du Chateaubriand; mais on ne pourrait trouver entre eux que de
+lointaines analogies. Dès son _Histoire romaine_, il ne ressemble à
+personne. Si j'avais à définir quel est le caractère propre de Michelet
+comme écrivain, je dirais qu'il est un grand musicien. Il n'est pas à
+proprement parler un coloriste, il ne cherche pas à peindre par le choix
+curieux et l'association frappante des mots; il n'est pas un logicien,
+apportant la conviction dans l'esprit par la justesse des termes et la
+forte liaison des idées; il n'est pas un orateur, entraînant son public
+par l'ampleur et la gradation savamment ménagée des périodes. Il est un
+musicien qui cherche à exprimer les sentiments et même à décrire les
+objets par le son et par le rythme. Tous les grands écrivains sont plus
+ou moins musiciens, les poètes surtout. Mais la plupart adoptent une
+certaine allure constante, une certaine mélodie de phrase qui charme
+doucement l'oreille et fait dire de leur style: «C'est une musique.» Il
+en est ainsi de Lamartine. La phrase de George Sand, celle de Cousin,
+font aussi une impression musicale; mais chez Lamartine la mélodie
+toujours également ample, sonore, engendre la monotonie; chez George
+Sand ou Cousin, l'harmonie musicale de la phrase est subordonnée aux
+autres qualités du style. Cette harmonie est, au contraire, la première
+préoccupation de Michelet; chez lui les mots sont toujours disposés,
+combinés, de façon à produire un rythme, une harmonie parfaitement
+d'accord avec le caractère de la pensée et aussi variés que la pensée
+elle-même. Son style est comme la notation musicale de sa pensée; il en
+suit tous les mouvements, les allées et les retours, les secousses, les
+saillies; de là cette variété infinie de rythme; ces phrases tantôt
+amples et cadencées, tantôt brèves et saccadées, où les mots agissent à
+la fois sur l'oreille et sur l'esprit par leur son et par leur sens.
+Michelet avait besoin de calme et de tranquillité pour noter ainsi ses
+pensées. Les bruits du dehors l'empêchaient d'entendre le rythme
+intérieur. Quand, en octobre 1859, au milieu d'une tempête, il cherchait
+à écrire ses impressions, il vint un moment où il dut s'arrêter; la
+violence du vent et de la mer, la fatigue et le manque de sommeil
+avaient blessé en lui une puissance, «la plus délicate de l'écrivain, le
+rythme. Ma phrase devenait inharmonique. Cette corde, dans mon
+instrument, la première se trouva cassée». Ces expressions nous montrent
+que Michelet sentait qu'il écrivait comme un musicien compose. Dans ce
+même récit de la tempête, au chapitre VIIe de _la Mer_, se trouvent de
+nombreux exemples de la puissance d'expression qu'il trouve dans la
+variété du rythme de ses phrases. Au début, il peint le charme de la
+plage de Royan.
+
+«Les deux plages semi-circulaires de Royan et de Saint-Georges, sur leur
+sable fin, donnent aux pieds les plus délicats les plus douces
+promenades, qu'on prolonge sans se lasser dans la senteur des pins qui
+égayent la dune de leur jeune verdure.»
+
+Quelle douceur, quelle lenteur dans cette longue phrase qui continue
+tout en paraissant prête à s'arrêter à chaque pas! Un peu plus loin la
+tempête éclate:
+
+«Le grand hurlement n'avait de variante que les voix bizarres,
+fantasques, du vent acharné sur nous. Cette maison lui faisait obstacle;
+elle était pour lui un but qu'il assaillait de cent manières. C'était
+parfois le coup brusque d'un maître qui frappe à la porte, des secousses
+comme d'une main forte pour arracher le volet; c'étaient des plaintes
+aiguës par la cheminée; des désolations de ne pas entrer, des menaces si
+l'on n'ouvrait pas, enfin, des emportements, d'effrayantes tentatives
+d'enlever le toit. Tous ces bruits étaient couverts pourtant par le
+grand heu! heu! tant celui-ci était immense, puissant, épouvantable.»
+
+C'est dans _l'Oiseau_ que Michelet est arrivé à la pleine maturité de
+son talent d'écrivain, c'est là qu'il a pu le mieux exercer les qualités
+musicales et rythmiques de son style. Je n'en citerai que deux exemples.
+L'un sur l'alouette:
+
+«Bien autrement puissante de voix et de respiration, la petite alouette
+monte en filant son chant, et on l'entend encore quand on ne la voit
+plus.»
+
+La phrase commence par des mots longs et pesants, continue plus légère
+par des dissyllabes, puis, toujours plus grêle, ainsi que le chant de
+l'alouette, elle finit en monosyllabes, les plus brefs, les plus nets,
+les plus clairs. Chantez la phrase, vous verrez que les derniers sons
+_an_, _on_, _e_, _a_, _oi_, _u_, font une gamme chromatique ascendante.
+L'autre phrase est une invocation à la frégate, le plus puissant par ses
+ailes, le plus infatigable des oiseaux.
+
+«Que ne me prends-tu sur ton aile, roi de l'air, sans peur, sans
+fatigue, maître de l'espace, dont le vol si rapide supprime le temps!»
+
+N'y a-t-il pas là trois coups d'aile, courts, vigoureux: «roi de
+l'air,--sans peur,--sans fatigue»,--un quatrième plus large et plus
+fort, «maître de l'espace», et l'oiseau file en planant, les ailes
+immobiles et étendues,--«dont le vol si rapide supprime le temps.»
+Changez un seul mot à ces phrases, même le plus inutile au sens, et vous
+en détruirez la valeur aussi bien qu'en ôtant une note à une phrase
+musicale. Mais aussi, en quelques mots, peut-être insignifiants en
+eux-mêmes, Michelet fait-il pénétrer dans l'esprit, d'une manière
+ineffaçable, son idée et son sentiment. Déjà dans ses premiers livres
+cette conception musicale du style se fait sentir, quoique avec moins de
+force. Nous en trouvons de nombreux exemples dans _le Peuple_. Quatre
+lignes font un tableau complet de la grandeur déserte et désolée de
+l'empire romain en décadence: «Des voies magnifiques attendaient
+toujours le voyageur qui ne passait plus, de somptueux aqueducs
+continuaient de porter des fleuves aux cités silencieuses et n'y
+trouvaient plus personne à désaltérer.»
+
+Dans les dernières années de sa vie, Michelet, entraîné inconsciemment
+par ses tendances au rythme, a fini par retomber fréquemment dans les
+mêmes cadences. Son esprit s'accoutuma involontairement à la mesure des
+vers de six, huit et douze syllabes, et l'on trouve dans _la Montagne_,
+dans _Nos Fils_, et déjà même dans _la Sorcière_, des pages entières en
+vers blancs. Quelquefois ce rythme un peu monotone produit encore de
+très beaux effets; par exemple, dans cette page de _la Sorcière_:
+
+«C'est aussi véritablement une cruelle invention d'avoir tiré la fête
+des Morts du printemps où l'antiquité la plaçait, pour la mettre en
+novembre. En mai, où elle fut d'abord, on les enterrait dans les fleurs.
+En mars, où on la mit ensuite,--elle était avec le labour--l'éveil de
+l'alouette;--la mort et le grain, dans la terre,--entraient ensemble
+avec le même espoir.--Mais, hélas! en novembre,--quand tous les travaux
+sont finis,--la saison close et sombre pour longtemps,--quand on revient
+à la maison,--quand l'homme se rasseoit au foyer--et voit en face la
+place à jamais vide,--oh! quel accroissement de deuil!--Évidemment, en
+prenant ce moment, déjà funèbre en lui, des obsèques de la nature, on
+craignait qu'en lui-même l'homme n'eût pas assez de douleur[85].»
+
+Mais ailleurs le style devient d'une monotonie fatigante; _la Montagne_
+offre des séries d'alexandrins:
+
+«Et le temps est venu--où la mort me plaît moins,--où je lui dis:
+Attends.--Parlé-je ainsi pour moi?--Oui, pour moi, j'aime
+encore.--Pourtant j'ai fait beaucoup.--Comme œuvres et labeurs,--j'ai
+dépassé trois vies.--J'accepterais le sort,--si parmi ces pensées--une
+autre ne venait--une autre inquiétude--au point si vulnérable--où bat,
+vibre mon cœur[86].»
+
+Évidemment l'instrument avait perdu de sa vigueur et de sa délicatesse.
+Au lieu de la riche variété des harmonies d'autrefois, nous voyons
+revenir constamment le même rythme, la même ritournelle. C'était un
+premier signe où l'on reconnaissait que son talent se ressentait des
+atteintes de l'âge.
+
+Et pourtant on hésite à prononcer les mots d'âge, de vieillesse, à
+propos de Michelet, tant il resta toujours jeune de cœur, d'esprit et
+d'imagination, en dépit des années, en dépit des hommes. Lorsqu'on
+embrasse dans son ensemble cette vie si simple et si pure, cette série
+d'œuvres si variées, si originales, si poétiques, on se demande quel a
+été le trait de son caractère et de son génie qui le distingue nettement
+de tous les autres écrivains français; comment il se fait qu'il soit
+pour ainsi dire unique en son genre, qu'il n'ait pas eu d'ancêtres et
+qu'il n'ait pas de postérité littéraire. Il faut attribuer, je crois,
+cette originalité si marquée à ce qu'il a conservé à travers l'âge mûr
+et jusqu'à la vieillesse _quelque chose de l'enfant_; ce mot implique
+dans mon esprit un éloge et non un blâme. Les Français, d'ordinaire,
+n'ont rien de l'enfant; d'autres peuples au contraire, les races
+germaniques par exemple, en conservent toujours quelque chose; aussi
+gardent-ils bien plus la fraîcheur des sentiments, la jeunesse du cœur
+et l'intelligence des choses simples qui sont si souvent en même temps
+les choses profondes. Michelet avait en lui ce trait germanique qui,
+mêlé à une nature d'ailleurs toute française, fit sa grande originalité.
+Comme l'enfant, il n'était blasé sur rien; il admirait, s'étonnait,
+trouvait à chaque chose une beauté ou un intérêt toujours nouveaux; il
+se livrait tout entier à l'émotion, à l'affection du moment, et pouvait
+transporter sans cesse sa sympathie d'un objet à un autre sans qu'elle
+perdît rien de sa vivacité et de sa fraîcheur. Comme l'enfant, il était
+toujours sincère, et c'était de l'abondance de son cœur que parlait sa
+bouche; comme l'enfant, il prenait toutes choses au sérieux, et n'avait
+pas ce qu'on appelle le sentiment du ridicule, qui n'est le plus souvent
+qu'une frivolité inintelligente ou une moquerie irrespectueuse; comme
+l'enfant, il était souvent gai et jamais railleur, parfois triste et
+jamais découragé; comme l'enfant enfin, il comprenait les choses par
+intuition plus que par analyse, et d'un simple regard pénétrait souvent
+plus profondément dans la réalité que ne l'aurait fait le critique la
+plus subtil. Ce qu'il a écrit dans _le Peuple_ sur l'homme de génie peut
+s'appliquer à lui-même:
+
+«Si vous étudiez sérieusement dans sa vie et dans ses œuvres ce mystère
+de la nature qu'on appelle l'homme de génie, vous trouverez généralement
+que c'est celui qui, tout en acquérant les dons du critique, a gardé les
+dons du simple... La simplicité, la bonté sont le fonds du génie, sa
+raison première; c'est par elles qu'il participe à la fécondité de
+Dieu... Le génie a le don d'enfance, comme ne l'a jamais l'enfant. Ce
+don, c'est l'instinct vague, immense, que la réflexion précise et
+retient bientôt, de sorte que l'enfant est de bonne heure questionneur,
+épilogueur et tout plein d'objections. Le génie garde l'instinct natif
+dans sa forte impulsion, avec une grâce de Dieu que malheureusement
+l'enfant perd, la jeune et vivace espérance.»
+
+Michelet l'eut toujours dans le cœur, la jeune et vivace espérance.
+C'est ce qui rend la lecture de ses livres si bienfaisante. On oublie
+les défauts de l'enfant; sa vue seule fait aimer la nature et bénir la
+vie. Comment n'oublierions-nous pas les défauts de Michelet, quand nous
+apprenons de lui à aimer, à agir, à espérer?
+
+
+
+
+APPENDICE I
+
+MICHELET ÉDUCATEUR
+
+
+Soit, comme professeur, soit comme écrivain, Michelet a donné toute sa
+vie à l'enseignement. Il n'a jamais voulu entrer dans la vie politique,
+et s'il a quitté la carrière du professorat, ç'a été par contrainte et
+avec déchirement de cœur. C'est à l'École normale que son enseignement
+fut le plus fécond; ses ouvrages de cette période, l'_Histoire romaine_,
+les six premiers volumes de l'_Histoire de France_, sont les plus
+solides au point de vue de la science, les plus achevés au point de vue
+de la composition et du style, les plus riches en fortes pensées. Ses
+cours se composaient de vastes aperçus sur l'histoire universelle où il
+esquissait en traits rapides et vigoureux la physionomie de chaque
+civilisation et de chaque époque, et d'études de détail sur quelques
+points spéciaux, par lesquelles il initiait ses élèves aux recherches
+d'érudition et aux règles de la critique. Il joignait à ses leçons des
+conseils pratiques à ses élèves sur la manière dont ils devaient
+comprendre leur tâche de professeurs, et profiter de leur séjour dans
+les lycées de province pour y étudier, selon les ressources qu'offrirait
+leur résidence, soit les archives, soit l'histoire locale, soit
+l'archéologie, soit même les patois. Il prenait plaisir à connaître
+l'origine et le lieu de naissance des jeunes gens qu'il avait devant lui
+et en qui il voyait comme un abrégé de la France. Il se donnait tout
+entier à ses élèves, et à leur tour ses élèves ont eu sur lui une
+influence bienfaisante. «Ils m'ont rendu, dit-il, sans le savoir, un
+service immense. Si j'avais, comme historien, un mérite spécial qui me
+soutient à côté de mes illustres prédécesseurs, je le devrais à
+l'enseignement, qui pour moi fut l'_amitié_. Ces grands historiens ont
+été brillants, judicieux, profonds. Moi, j'ai aimé davantage.»--Il
+ajoute: «J'ai souffert davantage aussi. Les épreuves de mon enfance me
+sont toujours présentes, j'ai gardé l'impression du travail, d'une vie
+âpre et laborieuse, je suis resté peuple.» Cet amour de la jeunesse et
+cet amour du peuple, unis à l'amour de la France, ont été l'inspiration
+même de sa vie, et c'est pour cela qu'il a été essentiellement un
+éducateur. «Quelle est, dit-il, la première partie de la politique?
+L'éducation. La seconde? L'éducation. Et la troisième? L'éducation.»
+S'il a écrit l'Histoire de France, c'est pour donner à la jeunesse et à
+la nation une conscience plus nette de la patrie, pour enseigner la
+patrie «comme dogme et principe, puis comme légende.» La patrie était en
+effet pour lui une religion, celle du dévouement et de la fraternité. Il
+se regardait comme le révélateur de l'âme de la France, «de son génie
+pacifique et vraiment humain.»--«Que ce soit là ma part dans l'avenir
+d'avoir, non pas atteint, mais marqué le but de l'histoire... Thierry y
+voyait une _narration_ et M. Guizot une _analyse_. Je l'ai nommée
+_résurrection_ et ce nom lui restera.» Grâce en effet à une érudition
+solide et à une imagination d'une puissance et d'une fraîcheur
+incomparables, il a fait vraiment revivre la France du moyen âge, et
+surtout il a réussi par la force de sa sympathie à rendre la voix à ces
+masses populaires anonymes, à ces souffrants, ces persécutés, ces
+déshérités qui fout l'histoire et pour lesquels l'histoire est ingrate.
+Les deux points culminants de l'histoire de France étaient pour lui ce
+qu'il appelait ses deux _rédemptions_, Jeanne d'Arc et la Révolution. Il
+a consacré à l'une un volume qui est son chef-d'œuvre, et un des
+chefs-d'œuvre de la littérature française, à la seconde un ouvrage en
+sept volumes.
+
+Il aborda l'histoire de la Révolution avec un sentiment d'enthousiasme
+mystique, vers 1845, peu après la mort de sa première femme: il s'y
+prépara dans une sorte de recueillement ascétique. Il prévoyait des
+révolutions politiques, peut-être des guerres européennes, il voulait
+rapprocher les classes, enseigner à la bourgeoisie l'amour du peuple,
+enseigner à tous «l'élan de 92, la gloire du jeune drapeau et la loi de
+l'équité divine, de la fraternité, que la France promulgua, écrivit de
+son sang.» Le _Peuple_, paru en 1846, fut la préface de l'Histoire de la
+Révolution, dont le premier volume est de 1847.
+
+Composée dans cet esprit, cette histoire, qui repose pourtant sur des
+recherches très sérieuses et très neuves, a plutôt les allures d'une
+épopée, et de la prédication enflammée d'un apôtre.
+
+Si à cette époque le côté lyrique, imaginatif et mystique de son talent
+prit un développement excessif, on doit l'attribuer en partie aux
+circonstances politiques, aux agitations religieuses et sociales qui ont
+précédé la Révolution de 1848, mais aussi au théâtre nouveau où son
+enseignement était transporté depuis 1838, au Collège de France. Là,
+avec ses collègues Quinet et Mickiewicz, il formait une sorte de
+triumvirat professoral; entouré d'une jeunesse ardente, plus avide
+d'émotions que de science, pénétré de la gravité des temps, il se crut
+appelé à une sorte d'apostolat social et moral. Il en sortit des œuvres
+d'une rare éloquence, pleines d'aperçus ingénieux et profonds; son génie
+ne perdit rien de son éclat et de sa puissance, mais la sérénité et
+l'équilibre de son esprit furent troublés. Les onze derniers volumes de
+son _Histoire de France_ sont moins une histoire complète et suivie
+qu'une série d'aperçus tantôt brillants, tantôt profonds sur les XVIe,
+XVIIe et XVIIIe siècles. De plus il s'était fait dans son esprit une
+réaction excessive contre le moyen âge, contre le catholicisme et contre
+la royauté, et l'on ne trouve pas dans ces derniers volumes, ni dans
+l'_Histoire du XIXe siècle_, ni dans la _Sorcière_, la même largeur de
+sympathie, la même équité qu'il avait montrées dans ses premières
+œuvres.
+
+Les tristesses de l'histoire, les hontes de l'ancien régime devinrent
+pour lui comme un cauchemar qui s'ajoutait aux tristesses et aux hontes
+des premières années du second empire pour remplir son cœur d'amertume
+et noircir son imagination. Les études d'histoire naturelle furent pour
+lui un rafraîchissement et un cordial et il retrouva dans ses livres
+l'_Oiseau_, l'_Insecte_, la _Mer_, l'équilibre qu'il avait perdu et le
+plein épanouissement de son génie. En même temps il ne perdait pas de
+vue la tâche d'éducateur qu'il s'était donnée. L'_Amour_ et la _Femme_,
+malgré des crudités inutiles et des puérilités choquantes, sont des
+livres d'une haute inspiration, écrits pour montrer dans la famille et
+dans la femme la base de toute éducation et de toute société. Dans la
+_Bible de l'Humanité_ il voulut extraire de toutes les religions, et
+surtout des civilisations antiques, les plus hautes idées de morale et
+de vertu, les exemples les plus propres à fortifier la conscience
+moderne, écrire un livre d'édification laïque; malheureusement, les
+chapitres sur le judaïsme et le christianisme sont conçus dans un esprit
+hostile et injuste, et ne font pas ressortir ce que ces religions ont
+apporté au trésor commun des grandes idées et des grands sentiments de
+l'humanité. Enfin il a résumé dans _Nos Fils_ ses idées pédagogiques,
+ses espérances et ses projets de réforme pour la France.
+
+Il est très difficile de tirer des livres de Michelet une doctrine
+pédagogique précise, logique et aboutissant à des conclusions nettes. Il
+n'est ni un philosophe théoricien, ni un réformateur pratique; il est un
+semeur et un excitateur d'idées, un prédicateur qui s'adresse au cœur et
+à l'imagination autant qu'à la raison. Il n'expose pas un système; il
+exprime des aspirations, des désirs; il ouvre des perspectives.
+
+Le principe philosophique de toute sa pédagogie est l'idée de Rousseau,
+l'idée de la bonté foncière de la nature humaine. L'âme humaine naît
+innocente et contient en elle les éléments de tout développement
+intellectuel et moral. L'éducation ne doit pas être une contrainte, elle
+n'a pas pour objet de réprimer ou de châtier, mais de diriger l'homme
+dans ses voies normales, de le placer dans les conditions où il fera
+naturellement le bien; l'instruction ne doit pas être une chose
+étrangère qu'on impose au cerveau de l'enfant, elle est le développement
+normal des énergies naturelles du cerveau, à qui on donne à mesure les
+aliments nécessaires à leur croissance. Aussi Michelet fait-il une
+critique sévère de l'enseignement des écoles catholiques, aussi bien des
+écoles des jansénistes que de celles des jésuites, qui partent toutes de
+l'idée de la chute, et il s'attache à faire connaître et à développer
+les théories de Coménius, de Rousseau, de Pestalozzi et de Frœbel.
+L'enthousiasme de Michelet pour ce dernier et pour son élève, madame de
+Marenholtz, ce qu'il a écrit sur eux dans _Nos Fils_, ce qu'il disait
+d'eux dans ses conversations, a beaucoup contribué à la popularité qui
+s'est attachée en France au système de Frœbel, souvent plus admiré que
+connu.
+
+Si le point de départ de l'éducation est la bonté naturelle de l'homme,
+le but de l'éducation est de former l'homme pour l'action. Voltaire,
+Vico, Daniel de Foë ont proclamé au XVIIIe siècle ce principe que
+l'homme est fait pour l'action, se sauve par l'action. Optimisme et
+liberté, tels sont les deux idées fondamentales de la pédagogie de
+Michelet. Mais il faut que cette liberté soit dirigée, que cette action
+ait un objet. Cet objet, c'est la justice. L'ancien régime reposait sur
+l'idée de la grâce, de la faveur; c'est aussi le fondement de
+l'éducation catholique. La Révolution a remplacé le principe de la grâce
+par celui de la justice, qui est identique à la fraternité. Optimisme et
+liberté sont les bases de l'éducation; optimisme, liberté et justice
+sont les bases de la société.
+
+L'éducation pour Michelet commence avant la naissance. Il veut que la
+mère se sanctifie pour ainsi dire pour l'enfant qu'elle va mettre au
+monde, et il insiste beaucoup sur les influences inconscientes, sur la
+prédestination physiologique qui se transmettent des parents aux
+enfants. L'harmonie dans la famille, des mœurs conjugales austères, le
+sentiment de la responsabilité chez les parents, sont les points de
+départ de toute éducation. Le père enseigne à l'enfant par son exemple
+le dévouement; il lui parle de la justice et de la patrie; la mère
+enseigne à l'enfant l'union du devoir et de l'amour, en lui apprenant à
+admirer son père.
+
+Après ces premières impressions familiales viennent l'éducation
+physique, l'éducation morale, l'éducation intellectuelle.
+
+Michelet insiste beaucoup sur l'éducation physique, sur les exercices du
+corps, sur la nécessité de laisser les forces de l'enfant se développer
+en toute liberté. Il y revient à plusieurs reprises dans ses écrits; il
+exhorte surtout les habitants des villes à conduire leurs enfants soit
+sur les montagnes, soit au bord de la mer. Il appelle les bains de mer
+la _vita nuova_ des nations.
+
+L'éducation morale a essentiellement pour objet, aux yeux de Michelet,
+de développer l'amour de la nature et celui de la patrie. Il confond ces
+deux sentiments avec la religion elle-même. «Il faut dans cet enfant
+fonder l'homme, créer la vie du cœur. Dieu d'abord, révélé par la mère,
+dans l'amour et dans la nature. Dieu ensuite, révélé par le père dans la
+patrie vivante, dans son histoire héroïque, dans le sentiment de la
+France.» Il faut que l'enfant, aime les animaux, les plantes, tout ce
+qui a vie, qu'il aime la nature elle-même comme une mère invisible et
+présente; qu'il aime la patrie comme une personne vivante, visible dans
+les grandes œuvres où s'est déposée la vie nationale. Michelet ne veut
+pas qu'on parle trop tôt à l'enfant de Dieu. Dieu ne doit apparaître à
+l'enfant que quand l'idée de justice est née, comme _Dieu de justice_.
+Le père loue en Dieu la _Loi_ du monde, la mère le prie comme la _Cause_
+aimante. Bien que Michelet, en vertu même du rôle qu'il donne à la
+justice, fasse du devoir la base de la morale et incarne dans les
+parents l'idée du devoir, on voit dans toutes ses œuvres que l'idée
+mystique de la nature et de la patrie, considérées comme objet d'un
+culte, était au fond sa préoccupation dominante.
+
+Quant à l'éducation intellectuelle, les deux points sur lesquels
+Michelet insiste le plus sont: 1° la nécessité de ne pas surcharger
+l'esprit des enfants, de ne pas les accabler par trop d'heures de
+travail. «La quantité du travail y fait bien moins qu'on ne croit; les
+enfants n'en prennent jamais qu'un peu tous les jours; c'est comme un
+vase dont l'entrée est étroite; versez peu, versez beaucoup, il n'y
+entrera jamais beaucoup à la fois;» 2° la nécessité de mettre de
+l'harmonie dans les facultés de l'enfant en n'en faisant pas une pure
+machine intellectuelle, en faisant des connaissances un tout organique.
+Pour la première éducation, il veut avec Frœbel développer le talent
+créateur de l'enfant, lui apprendre à s'approprier le monde et à
+associer ses idées par l'action; puis avec Coménius, avec Pestalozzi,
+avec Frœbel, il recommande la méthode intuitive, qui met les choses
+avant les mots; avec Pestalozzi, il voudrait associer le travail manuel
+au travail intellectuel, un enseignement qui réunît l'agriculture, le
+métier et l'école. Enfin, dans ses vues de réformes pour l'Université,
+dont il vante du reste les mérites solides et modestes, il demande qu'on
+rende l'enseignement plus simple et plus général, qu'on fasse comprendre
+les liens qui unissent les sciences, qu'on développe l'homme physique,
+qu'on mette en rapport le collège, les écoles industrielles, les écoles
+agricoles. Il est difficile de tirer des idées pratiques très claires
+des chapitres de _Nos Fils_ qui traitent de ces derniers points, ainsi
+que de ceux qui sont consacrés aux écoles de droit et de médecine; mais
+on peut dire en résumé que la conception de Michelet en matière
+d'éducation est l'éducation encyclopédique que Rabelais fait donner à
+Gargantua. Il veut une éducation qui songe au _sujet_, à l'homme, au
+lieu de ne songer qu'à un des _objets_ de l'enseignement, à la science.
+
+Les idées de Michelet sur l'éducation ne se bornent pas à l'enfance et à
+la jeunesse, elles, s'étendent à la nation entière, au peuple surtout
+qui, à tant d'égards, reste enfant et enfant négligé. Il voudrait que
+les jeunes gens de la bourgeoisie se fissent les apôtres de l'union
+entre les classes en s'occupant de l'instruction populaire, que les
+écoles, devenues écoles libres, dépendant seulement des communes,
+fussent à tous les degrés de l'enseignement accessibles à tous les
+jeunes gens sans distinction de fortune d'après le mérite seul; enfin
+que la commune jouât dans la vie nationale un rôle beaucoup plus grand
+qu'aujourd'hui, que chacun consacrât à l'association communale le
+meilleur de ses forces. Il faisait à cet égard de beaux rêves. Il
+imaginait une société où l'enseignement serait la fonction de tous ou
+presque tous, «où l'on profiterait de l'élan du jeune homme, du
+recueillement du vieillard, de la flamme de l'un, de la lumière de
+l'autre». Il désirait surtout que l'on créât des fêtes populaires, des
+fêtes nationales, même des fêtes internationales «qui dilatent le cœur»,
+qui enseignent le patriotisme, la fraternité, des fêtes semblables à
+celles de la Grèce. Comme il avait été le premier à retrouver et à
+raconter ce qu'avaient été les fédérations en 1790, il gardait l'espoir
+de voir un jour jaillir du cœur des peuples des fêtes exerçant une
+action morale sur ceux qui y prendraient part. Théâtres, concerts,
+banquets, il voulait de grandes manifestations de la vie collective
+unissant les classes et les moralisant toutes. Il a tracé à la fin du
+_Banquet_ un admirable programme de ces _pia vota_ si différents de la
+réalité. Il demandait aussi que l'on fît pour le peuple des livres qui
+lui donnassent sous une forme très simple, mais élevée et belle, non
+enfantine, une nourriture intellectuelle solide et saine, des _livres
+d'action_, des _bibles du travail_ (récits de voyages, biographies des
+grands inventeurs, etc.) des livres de morale, et surtout la _Bible de
+la France_. Lui-même avait écrit le _Peuple_ et la _Bible de
+l'humanité_, mais il sentait que sa langue n'était pas accessible au
+peuple et il en souffrait.
+
+Michelet a pourtant écrit une de ces Bibles populaires, c'est sa Jeanne
+d'Arc. Tous peuvent la lire et la comprendre. Les livres tels qu'il les
+désirait commencent à naître, et il aura contribué à leur éclosion. Si
+ce grand écrivain était trop original pour avoir à proprement parler des
+disciples, il aura exercé néanmoins une puissante et durable influence,
+dans la science, dans la politique, dans l'éducation, dans les mœurs
+publiques: il aura été un éducateur. Nul ne l'aura lu et goûté sans
+s'être senti plus pénétré de ses devoirs envers l'enfance, envers le
+peuple, envers la patrie, sans aimer davantage l'humanité et la justice.
+
+
+
+
+APPENDICE II
+
+LE JOURNAL INTIME DE MICHELET[87]
+
+
+Si la France possède une série si riche et si admirable de
+correspondances et de mémoires, c'est que notre race a le goût et le don
+de l'observation psychologique, et que toute observation psychologique
+est plus ou moins une confession. Le talent de s'observer et de se
+raconter soi-même n'est-il pas un des mérites les moins contestés de nos
+écrivains?
+
+D'autres peuples ont pu nous disputer la première place dans la poésie
+lyrique, dans la philosophie ou l'art dramatique: nul ne nous a refusé
+la gloire d'avoir donné au monde les premiers des moralistes. Pourquoi
+Montaigne reste-t-il éternellement jeune? Pourquoi lit-on plus les
+_Pensées_ que les _Provinciales_, madame de Sévigné que Bossuet, les
+_Confessions_ que le _Contrat social?_ C'est qu'on n'a encore rien
+trouvé de plus intéressant pour l'homme que l'homme même. Pascal a beau
+railler Montaigne, il est heureux en le lisant de trouver un homme là où
+il s'attendait à voir un auteur. Il n'est pas nécessaire qu'un auteur de
+mémoires ait été illustre par ses actions ou par ses écrits pour que
+l'histoire de son âme nous intéresse. Peu importe que Joubert n'ait été
+connu de son vivant que d'un petit cercle d'amis s'il a laissé, dans ses
+_Pensées_ et dans ses _Lettres_, des trésors d'observations morales. Peu
+importe qu'Amiel ait vécu une vie obscure et monotone, que Marie
+Baschkirtseff n'ait pu donner la mesure de son talent d'artiste, si l'un
+a décrit avec une émotion éloquente et avec une rare puissance d'analyse
+les inquiétudes intellectuelles et morales de son âme et de l'âme d'une
+foule de ses contemporains, et si l'autre met à nu, avec une audace
+ingénue, tous les secrets d'un cœur de jeune fille russe, nous
+instruisant à la fois sur son sexe et sur sa race.
+
+Ces confidences prennent, il est vrai, une toute autre valeur quand
+elles sont faites par un homme qui est célèbre par ses actes ou par ses
+livres. Elles nous permettent, même quand elles ne sont pas tout à fait
+sincères, de pénétrer dans l'intimité de son être moral, de saisir les
+mobiles de ses actions ou les germes de ses idées. Elles nous le
+montrent, sinon tel qu'il a été, du moins tel qu'il aurait voulu être;
+elles nous font comprendre l'unité fondamentale qui relie les
+manifestations successives et quelquefois contradictoires en apparence
+de son activité. Combien ces confidences deviennent précieuses quand
+elles n'ont pas été écrites après coup pour expliquer ou corriger le
+passé et en pensant au public, mais au jour le jour, et pour soi seul!
+Elles acquièrent enfin un prix infini quand elles remontent à la
+première jeunesse, aux années où l'on cherche encore sa voie, où
+l'avenir s'ouvre, libre, indéterminé, immense, où ni la célébrité ni
+l'opinion ne dictent les attitudes et les paroles, où l'on se laisse
+voir d'autant plus naïvement, qu'inconnu de tous, on ne se connaît pas
+bien encore soi-même.
+
+Nous avons la chance heureuse de posséder des confidences de cette
+nature laissées par l'écrivain le plus original de notre siècle, par
+celui dont l'œuvre porte le plus fortement l'empreinte de sa sensibilité
+personnelle, par Michelet.
+
+Pour bien le comprendre, pour bien le goûter, pour le suivre à travers
+les évolutions de ses idées et les soubresauts de ses émotions, il faut
+ne jamais séparer sa personne de ses ouvrages; il cherche lui-même cette
+communication directe avec son lecteur; il le prend pour confident de
+ses joies et de ses tristesses, de ses espérances et de ses
+découragements; il lui parle comme un maître à un élève, comme un père à
+un fils, comme un ami à un ami.
+
+L'unité de son œuvre, si variée de sujets et d'inspirations, parfois
+même incohérente aux yeux de l'observateur superficiel, doit être
+cherchée dans sa vie et dans son cœur. C'est ce qui fait l'inestimable
+valeur des souvenirs personnels qu'il nous a laissés et que sa veuve,
+fidèle dépositaire de sa pensée, a pieusement recueillis, coordonnés et
+publiés. Elle a publié trois volumes de voyages en Italie, en
+Angleterre, en Allemagne, en Flandre, en Hollande, en Suisse[88]; en
+1884, elle nous a donné _Ma Jeunesse_ qui contenait toute l'histoire de
+l'enfance et de l'adolescence de Michelet jusqu'à sa vingt-deuxième
+année; en 1888, elle nous a fait connaître le _Journal_ intime que
+Michelet a écrit de 1820 à 1822, et le journal de ses lectures et de ses
+projets de travaux littéraires de 1818 à 1829.
+
+Malgré l'intérêt et la beauté de _Ma Jeunesse_, bien qu'elle contienne
+le récit infiniment touchant des premiers rêves d'amour et des premières
+déceptions du futur auteur de _la Femme_, _Mon Journal_ a encore
+beaucoup plus de prix à nos yeux. Les pages de _Ma Jeunesse_, qui sont
+les plus importantes pour l'intelligence du développement moral et
+intellectuel de Michelet, celles qui se rapportent à son enfance, et à
+ses débuts au collège, nous étaient déjà connues, dans ce qu'elles ont
+d'essentiel, par la préface du _Peuple_; de plus, l'ouvrage se compose
+de fragments écrits à diverses époques et qu'il a fallu rapprocher,
+coordonner et compléter. Avec quelque discrétion et quelque piété
+qu'aient été faits ces raccords, ils ont suffi pour qu'on y ait vu une
+sorte de collaboration et de remaniement. _Mon Journal_, au contraire, a
+été écrit au jour le jour, et nous le possédons tel qu'il a été écrit;
+il se rapporte à une époque de la vie de Michelet sur laquelle nous ne
+connaissions rien et qui a été d'une importance capitale pour son avenir
+intellectuel, celle qui s'étend entre sa sortie du lycée et son entrée
+dans le professorat, entre ses premiers chagrins d'amour et son mariage,
+entre ses derniers devoirs d'écolier et ses premiers livres. Ces années
+1820 à 1822 sont pour Michelet ce que sont pour Wilhelm Meister ses
+_Lehrjahre_, ses années d'apprentissage, apprentissage de la vie,
+apprentissage de la pensée et du style. C'est pendant ces années-là que
+Michelet a reçu les impressions qui ont donné à son caractère et à son
+esprit le pli définitif; c'est alors qu'il a pris conscience de sa
+valeur et fixé sa vocation. _Mon Journal_ nous initie à ce travail
+intérieur et aux circonstances décisives qui en ont été l'occasion. Nous
+assistons à l'ensemencement d'un sol qui devait porter plus tard de si
+riches moissons. Le champ que nous n'avons connu jusqu'ici qu'à l'heure
+de la récolte, nous le voyons maintenant au moment du labour; nous
+suivons des yeux les sillons profonds qu'y ont creusés les passions, la
+douleur et le travail; nous reconnaissons parmi les graines que le
+semeur y jette à pleines mains toutes celles qui germeront plus tard.
+
+Il y a deux périodes dans ces années d'apprentissage. La première est
+remplie par l'amitié de Michelet pour Poinsot; dans la seconde, Michelet
+cherche dans le travail et l'activité intellectuelle un remède à la
+douleur poignante causée par la mort de son ami. C'est un roman que
+l'amitié de Michelet pour Poinsot. Cruellement déçu dans son amour pour
+Thérèse, maintenant mariée en province, mais gardant au fond du cœur la
+blessure encore saignante, instruit par la lamentable destinée de
+Marianne[89] des conséquences qu'entraîne pour la femme la légèreté
+égoïste de l'homme, il s'était imposé les règles morales les plus
+sévères, non par obéissance à des préceptes abstraits ou à une loi
+religieuse, mais par compassion pour la femme et par respect pour
+lui-même. Il se voue tout entier au travail et à l'amitié. Mais dans
+cette âme passionnée, l'amitié prend bien vite toute l'intensité de
+l'amour. Poinsot est pour lui un autre lui-même; il y a entre eux de
+telles ressemblances qu'il voit là «une méprise du _Démiourgos_ qui a
+réalisé deux fois l'exemplaire éternel de la même âme, pour parler comme
+Platon». Appelés à des vocations toutes différentes, puisque Poinsot
+faisait ses études de médecine, ils sont bientôt séparés après avoir
+vécu deux ans côte à côte. Poinsot est interne à Bicêtre, et désormais
+tout l'intérêt de la vie se concentre pour Michelet dans ses visites à
+son ami et dans les lettres qu'ils échangent. L'éloignement fait pour
+cette amitié ce qu'il aurait fait pour un amour: «c'est le soufflet de
+la forge». C'est le cœur plein d'attendrissement que Michelet suit le
+chemin de la barrière de Fontainebleau, qu'avant d'entrer à Bicêtre, il
+contemple _sa_ fenêtre. C'est avec ravissement qu'au retour, il pense à
+son ami, à leurs entretiens, à leurs promenades.
+
+Cette amitié lui paraît supérieure à l'amour: «avec un ami, on arrive
+bientôt à se répandre, et délicieusement, sur les questions générales,
+ce qu'on ne fait guère avec une femme qu'on aime»; l'amitié développe,
+au lieu de l'éteindre, l'amour de l'humanité. Poinsot, nature élevée et
+pure, qui «unissait la maturité de la raison à la simplicité du cœur»,
+était malheureusement d'une santé délicate que le travail usa
+rapidement. Michelet devine le premier le mal qui ronge; il en suit les
+progrès avec une clairvoyance passionnée, et il sent s'éveiller en lui
+pour son ami malade, devenu son enfant, une tendresse paternelle. La
+lente agonie de Poinsot est une agonie morale pour Michelet et, quand
+Poinsot expire, le 14 février 1821, il lui semble être frappé à mort:
+
+«À l'entrée du cimetière, la vue des arbres hérissés de glaçons me
+déchira de nouveau. C'était donc à cette nature hostile que nous allions
+le remettre, l'abandonner pour toujours! Comment dire mes angoisses
+pendant que nous montions lentement cette allée funèbre? Mais l'instant
+le plus cruel, où je me sentis étouffé, écrasé d'une douleur sans nom,
+ce fut celui de la descente dans la fosse. La bière, mal dirigée, y
+tombait avec des secousses, des heurts aux parois, qui me semblaient
+pour ce pauvre corps livré sans défense autant de coups et de
+meurtrissures... Puis ce fut d'entendre la terre durcie par la gelée
+retomber rapidement sur le cercueil, et le bruit caverneux qu'il
+rendait, comme une réclamation, une plainte désolée. Le verset tout
+entier du psaume me revenait: «Du fond de la tombe, Seigneur, j'ai crié
+vers toi. _De profundis clamavi_».
+
+Cette amitié si sérieuse, si tendre, si forte, a été peut-être le
+sentiment le plus puissant qu'ait jamais éprouvé Michelet, celui à coup
+sûr qui a eu l'influence la plus durable sur son être moral. Il songeait
+sans doute aux heures passées auprès de Poinsot mourant quand plus tard
+il comparait la mort au balancier qui, en tombant, donne à la médaille
+son effigie: «le misérable cœur en reste marqué pour jamais». C'est de
+cette amitié qu'il a dit: «Une âme entre un jour dans l'atmosphère d'une
+autre âme, attirée par cette mystérieuse puissance d'attraction dont
+nous subissons la loi aussi bien que les étoiles; au même instant la vie
+de chacune de ces âmes se trouve doublée. Ces _deux qui vont ensemble_
+(Dante), entraînés désormais dans le courant rapide qui emporte les
+mondes, vont comme eux, s'empruntant, se rendant sans cesse, sans se
+confondre jamais.» Michelet revoit Poinsot en songe, et il trouve dans
+ces apparitions des raisons nouvelles de croire à l'immortalité. Il a dû
+en grande partie à ces relations avec Poinsot son perfectionnement
+moral, ses idées sur l'amitié et sur la mort. Son admiration pour son
+ami était telle qu'il le voulait parfait, et qu'il désirait être
+lui-même parfait pour être digne de lui. S'améliorer mutuellement, tel
+est le but que se proposent dans leurs conversations et dans leurs
+lettres ces deux jeunes sages de vingt et de vingt-deux ans, et nul
+doute qu'ils aient puisé dans leurs entretiens mutuels cette haute
+conception de l'amour, cette horreur de toute frivolité, ce goût de la
+solitude «qui leur a donné l'amour du bien». Poinsot mort, Michelet n'a
+plus eu d'ami, j'entends d'ami uniquement aimé. Poret, «son bon ourson»,
+lui était trop inférieur. Quinet fut un compagnon d'armes plutôt qu'un
+ami. Mais l'amitié resta pour Michelet un sentiment sacré entre tous. Il
+se reconnaît une seule supériorité sur les autres historiens
+contemporains, c'est «d'avoir aimé davantage», parce que pour lui
+«l'enseignement fut l'amitié». Il nous montre les communes de Flandre
+fondées sur l'amitié. La Révolution se résumait pour lui dans les
+fédérations, et les fédérations étaient _la grande Amitié_.
+
+Enfin la perte de Poinsot a enraciné et approfondi en lui un sentiment
+qui y était déjà très fort: l'amour de la mort. Non pas cet amour de la
+mort désespéré et gémissant que prêchent, ressentent ou affectent les
+pessimistes contemporains, mais un amour viril, plein de tendresse, de
+foi et d'espérance, qui voit dans la mort la condition même de la vie et
+le passage à un meilleur avenir. Il lui semble naturel de dire en même
+temps: «J'aime la mort» et: «Nous sommes nés pour l'action». Ce n'est
+pas la mort seulement, c'est les morts qu'il aime. Dans ses incessantes
+promenades et ses longues visites au Père-Lachaise, il ne s'arrête pas
+seulement aux tombes de ceux qu'il a aimés, il donne de l'eau et des
+fleurs à des tombes négligées; il a pitié des morts inconnus et oubliés.
+Il converse avec eux comme il converse avec l'âme de Poinsot «son cher
+enfant».
+
+Cet amour pour les morts n'est-il pas entré pour beaucoup dans la
+vocation historique de Michelet? dans la manière même dont il a compris
+l'histoire? N'a-t-il pas voulu être la conscience et la voix des foules
+anonymes, victimes obscures qui ont fait l'histoire, et que l'histoire
+oublie? N'est-ce pas à ces foules, aux héros méconnus, qu'il a voué
+toutes ses sympathies? N'est-il pas descendu en justicier compatissant
+dans les nécropoles du passé pour rappeler à la vie ceux qui y dormaient
+un sommeil séculaire? N'est-ce point parce qu'il a été guidé et inspiré
+par l'amour pour les morts qu'il a donné à l'histoire le nom gravé
+aujourd'hui sur son tombeau: _Résurrection_? Poinsot disparu, Michelet a
+généralisé et répandu sur l'humanité les sentiments qu'il avait
+concentrés sur son ami. Dans sa vie entière ont retenti les échos de
+cette passion de sa jeunesse.
+
+Si l'amitié l'avait consolé de l'amour déçu, il se jeta avec fureur dans
+l'activité intellectuelle quand il fut privé des joies quotidiennes de
+l'amitié. Au roman de l'amitié succède le roman des idées, car tout chez
+lui, l'intelligence même, est sentiment et passion. C'est à cette époque
+que s'applique le mot mis par madame Michelet en épigraphe au volume:
+«Les passions intellectuelles ont dévoré ma jeunesse.» De 1821 à 1828,
+son cerveau est en ébullition, les projets d'ouvrages s'y pressent et
+s'y entrecroisent; il ne démêle que lentement sa vraie voie. C'est vers
+la philosophie qu'il se tourne d'abord ou plutôt vers l'histoire
+philosophique. Il se nourrit des philosophes, de Condillac, de Gérando,
+de Destutt de Tracy, de Kant, de Dugald Stewart; il enseigne d'abord la
+philosophie en même temps que l'histoire à l'École normale et son rêve
+est d'allier «la science de Dieu à la science de l'homme». Il travaille
+longtemps au plan d'un grand ouvrage sur le _Caractère des peuples
+cherché dans leur vocabulaire_. Il traduit _Vico_; il scrute les
+_Origines du droit_. Mais on sent le goût de la réalité concrète qui le
+saisit et l'entraîne. Après avoir préparé une sorte d'histoire de
+l'Église et de la civilisation, il se contente d'écrire les _Mémoires de
+Luther_; il compose le _Précis d'histoire moderne_; et on voit
+s'élaborer par fragments ce qui deviendra plus tard l'histoire de
+France. Au moment où s'arrête le _Journal des idées_, il va commencer
+son _Histoire romaine_. Ce n'est que trente ans plus tard qu'il
+reviendra aux préoccupations de sa jeunesse et que, dans une série de
+livres de science et de poésie tout à la fois, il donnera un corps à une
+partie des conceptions philosophiques et cosmogoniques d'autrefois.
+
+Si l'histoire de l'amitié avec Poinsot, si le _Journal de mes idées_,
+nous aident à savoir et à comprendre quelles ont été les sources
+d'inspiration de Michelet, le _Journal_ intime n'est pas moins précieux
+pour connaître dans quelles conditions, sous quelles influences se sont
+formés son caractère et son talent, car on ne peut, chez lui, séparer
+l'homme de l'écrivain.
+
+Chose singulière et bien faite pour démentir ceux qui maudissent les
+règles comme des entraves au génie et qui croient que l'irrégularité
+dans la conduite de la vie et le caprice dans le travail développent
+l'originalité, cet écrivain, primesautier et original entre tous, s'est
+soumis tout jeune à la plus étroite des disciplines; cet homme, qui a
+uni en lui la sensibilité éperdue de Diderot à la nervosité exaspérée de
+Saint-Simon, s'est formé en menant la vie d'un disciple de Port-Royal.
+
+Donnant sept heures de leçons par jour, il se levait à quatre heures
+pour avoir deux heures de travail avant de quitter la maison. Le soir,
+le jeudi, le dimanche, il trouvait encore quelques heures à donner à la
+lecture, et il avait pris l'habitude d'emporter toujours avec lui un
+livre pour lire en marchant. Quelques promenades au Père-Lachaise et
+dans le bois de Vincennes, ses courses à Bicêtre quand Poinsot vivait
+encore, c'étaient là ses seules récréations. Quelques visites à ses
+maîtres, à M. Leclerc, à M. Villemain, à M. Andrieux, ou aux parents de
+ses élèves, faisaient toute sa vie mondaine. Dans la maison même où il
+habitait, entre son père, la vieille madame Hortense et les
+pensionnaires, parmi lesquels était mademoiselle Rousseau qui devint, en
+1824, sa femme, il vivait très retiré et solitaire, avec ses livres et
+ses pensées, se répétant le mot de l'_Imitation_: «Je me suis souvent
+repenti d'avoir été parmi les hommes, jamais d'être resté
+seul.»--«J'achève l'apologie de Socrate, dit-il ailleurs, et je
+m'enfonce avec une joie sauvage dans la solitude et l'abstinence
+absolue.»--«La plénitude du cœur ne s'obtient qu'avec le recueillement
+de la solitude. Les puissances de l'âme et de la volonté ne se
+rencontrent guère chez ceux qui se prodiguent».
+
+Sa discipline intellectuelle répondait à cette régularité de vie. Au
+milieu des occupations accablantes et mal rétribuées qui lui permettent
+de suffire à ses dépenses, il se fait à lui-même un plan de travail
+qu'il poursuit en dépit de toutes les difficultés, le manque de temps et
+le manque de livres. Il a noté, pendant onze ans, toutes ses lectures,
+choisies avec une méthode scrupuleuse. Avant tout il continue ses études
+classiques. Chaque mois, il lit un certain nombre d'auteurs grecs et
+latins; il les traduit, car il considère la traduction comme une œuvre
+originale et le meilleur des exercices de style; il compose des vers
+latins et des vers grecs; il traduit en vers grecs ses propres
+compositions françaises, et la versification latine lui est si familière
+qu'elle lui sert à exprimer les émotions les plus profondes de sa vie
+intime.
+
+À côté de l'étude de l'antiquité classique dans laquelle il se plonge au
+point de composer des vers grecs, de savoir Virgile entier par cœur et
+de connaître presque aussi bien Homère et Sophocle, il fait une place
+aux mathématiques, parce qu'il y voit une discipline utile pour
+l'esprit, un moyen de dompter l'imagination vagabonde, de la soumettre à
+la logique. Bien qu'âgé de vingt-deux ans et déjà docteur ès lettres, il
+retourne aux cours du lycée Saint-Louis et il prend un répétiteur de
+mathématiques. Je ne sais s'il a trouvé dans ces exercices le profit
+qu'il y cherchait. Les mathématiques n'ont jamais gardé personne des
+chimères, et, si elles ont peut-être rendu Michelet plus subtil, elles
+ne l'ont pas rendu plus logique.
+
+Enfin il étudiait régulièrement la Bible. La douceur de l'Évangile, la
+majesté des prophètes et leurs images grandioses parlaient également à
+son imagination et à son cœur. Ajoutez à cela la lecture des
+philosophes, pour y prendre moins la connaissance de la philosophie que
+l'esprit philosophique. Les lectures historiques, peu nombreuses tout
+d'abord, ne deviennent abondantes que lorsque sa nomination de
+professeur à Charlemagne l'a délivré de la servitude de l'institution
+Briand, et que sa vocation d'historien commence à l'entraîner des idées
+générales sur la civilisation et l'humanité à l'étude d'époques
+particulières. Les philosophes, la Bible, les mathématiques et
+l'antiquité, l'antiquité surtout, tels furent ses maîtres, auxquels il
+faut joindre, il est vrai, la nature. Il ne sut jamais ce que voulait
+dire la querelle des romantiques et des classiques; car les auteurs
+anciens étaient pour lui les vrais disciples de la nature et il voyait
+dans l'antiquité non des formes à copier, mais une âme dont on
+s'inspire.
+
+Ce qui est peut-être plus remarquable encore que la méthode apportée par
+Michelet dans son travail et ses lectures, c'est la sagesse avec
+laquelle il se refuse à toute production hâtive, malgré le besoin
+d'argent qui le presse. Il aime mieux user sa santé à donner des leçons
+que de gaspiller son talent, de vulgariser son style dans le
+journalisme; il renonce à un projet de recueil de discours des orateurs
+grecs et anglais parce que M. Villemain, à qui il en a parlé, a prononcé
+le mot de mercantilisme. Il se refuse à faire trop vite usage d'une
+science de fraîche date; il sait que les fruits des arbres qui
+produisent trop vite n'ont ni couleur ni saveur; il veut laisser au vin
+le temps d'achever sa fermentation dans la cuve. «Ne vous pressez pas de
+partir, dit-il aux bourgeons de son jardin en pensant à lui-même, demain
+la neige et la gelée vous ressaisiront. Dormez plutôt bien tranquilles
+jusqu'à ce que l'heure du vrai réveil soit venue.» Il savait que l'heure
+du réveil viendrait, et il ne faut pas prendre au pied de la lettre les
+passages où il parle avec trop de modestie de la «médiocrité» de son
+esprit ou de la «froideur» de son style. J'y vois bien plutôt l'aveu
+d'une ambition que l'expression d'un regret. Tout dans sa conduite et
+dans ses paroles, sa fierté vis-à-vis de ses supérieurs, la rigueur des
+règles qu'il s'impose, respire la conscience de sa force et la foi dans
+sa destinée.
+
+La discipline morale à laquelle il se plie n'est pas moins digne
+d'admiration que la méthode de travail qu'il s'impose et elle nous
+montre son caractère sous un jour singulièrement touchant. J'ai déjà dit
+comment il était arrivé à se faire une règle de vie austère fondée sur
+le sentiment seul, je pourrais presque dire sur le culte même qu'il
+avait pour l'amour. Il a d'autant plus de mérite à s'être élevé à cette
+conception morale si élevée qu'il avait accepté et lâcher pour autrui la
+théorie commode qui déclare impossible dans le célibat l'observation
+stricte de la règle des mœurs. Mais ce n'est là qu'un des côtés de sa
+discipline. C'est à tous les moments de la vie qu'il s'observe,
+travaille sur lui-même, s'adresse des réprimandes et des conseils, tend
+sans cesse à la perfection morale. Il se reproche les impatiences et les
+bouillonnements de son sang ardennais; il se promet de ne plus discuter
+avec violence. Il note chaque petit progrès; il éprouve une joie
+enfantine à constater «qu'il se lève de bonne heure sans grogner».
+
+Il continue son journal après la mort de Poinsot «pour s'améliorer». Il
+va au Père-Lachaise sur la tombe de son ami «pour se rendre meilleur»;
+il s'accuse de «son manque de discipline». Il cherche dans l'exercice de
+la charité l'éducation de son âme et la distraction à sa tristesse. Il
+en arrive à formuler des préceptes d'une rigueur monacale. «Retranchons
+des paroles tout ce qui est personnel. Parler des passions, c'est les
+nourrir.»--«Disons-nous chaque matin, pour nous fortifier, que le devoir
+seul importe, et que tout le reste n'est rien.» C'est sur ces paroles
+que se clôt le _Journal_.
+
+Qu'on ne croie pas que ce fût là un élan passager, une phase dans sa
+vie: Michelet resta toujours fidèle aux principes de sa jeunesse. Ses
+journées étaient distribuées avec une régularité immuable, son travail
+et ses lectures soumis à la plus stricte méthode, ses mœurs graves et
+simples; il garda le goût de la vie solitaire, égayée par quelques
+amitiés et ennoblie par la charité. Toute cette discipline ne faisait
+d'ailleurs que surexciter son imagination et sa sensibilité en les
+comprimant. Ce bourgeois rangé, irréprochable, à peine avait-il la plume
+à la main, c'était la Sibylle sur son trépied.
+
+Michelet nous apparaît déjà dans son _Journal_ tel qu'il sera toute sa
+vie, et rien ne peut mieux en faire comprendre l'harmonie et l'unité. La
+légende, souvent répétée par des juges superficiels ou prévenus, d'après
+laquelle il aurait éprouvé après 1840 un brusque changement moral qui
+l'aurait transformé de catholique et de royaliste qu'il était en libre
+penseur et en révolutionnaire, soit par désir de popularité, soit par
+vanité blessée, cette légende ne résiste pas à la lecture du _Journal_.
+Sa lettre à Poinsot, écrite au milieu des émotions populaires de 1820,
+«le troisième jour de la Révolution», a déjà l'accent de l'_Introduction
+à l'histoire universelle_ et de la préface de l'_Histoire de la
+Révolution_. Il admire presque Louvel et voit en lui le vengeur de Ney.
+Il est déjà libéral, démocrate, et la fibre révolutionnaire vibre en
+lui. Il voit dans le Christ «un homme de bonne foi, exalté dans ses
+méditations profondes, surpris lui-même de sa sagesse et qui s'est cru
+le Messie». Saint Paul, «très faible de raisonnement», est pour lui le
+fondateur de l'Église. Michelet avait la foi du Vicaire savoyard: Dieu
+et l'immortalité. Il l'a toujours eue et il n'a jamais eu que celle-là.
+
+Nous retrouvons dans le _Journal_ le germe de tout ce que Michelet a
+pensé et écrit plus tard. N'est-ce pas le plan de la _Sorcière_ qu'il
+trace en 1825? «Si l'on faisait les mémoires de Satan, il faudrait le
+montrer d'abord furieux, se croyant égal à Dieu... puis, pâlissant,
+diminuant chaque jour, et s'absorbant en Dieu dont il n'est qu'une
+forme.» N'est-ce pas la _Bible de l'humanité_ qu'il rêve dès 1820: «Je
+sens vivement la nécessité d'un livre qui serait la nourriture
+habituelle d'une âme souffrante. Je suis toujours surpris que, dans cet
+ordre d'idées, on n'ait encore rien tiré des philosophes anciens et
+surtout des livres de l'Orient d'où nous vient, en tous sens, la
+lumière. De ce côté, l'idée de Dieu se confond avec celle de l'action.
+La Grèce, la Perse, voilà où j'aimerais à puiser, parce que la religion
+de ces peuples, au lieu d'endormir les esprits, les pousse vers le
+progrès.» Tous ses petits livres d'histoire naturelle ne rentrent-ils
+pas dans l'ouvrage qu'il méditait en 1825: _Étude religieuse des
+sciences naturelles?_ Nous reconnaissons partout l'éducateur qui a écrit
+_Nos Fils_, dans les conseils qu'il donne à Lefèvre, à Bodin, à
+lui-même. Il rêve d'adopter un enfant pour former une âme; ce jeune
+homme de vingt-deux ans a déjà la fibre paternelle. Il est vrai qu'à ce
+sentiment paternel se mêle autre chose; car cet enfant adoptif est
+toujours dans sa pensée une petite fille, qui deviendra une femme, et
+nous voyons l'auteur de _l'Amour_ et de _la Femme_ dans celui qui a
+écrit les pages admirables du _Journal_ sur les femmes et sur l'amour,
+l'amour plus fort que la mort. «Oui, la femme vit, sent et souffre tout
+autrement que l'homme. La délicatesse des organes fait celle des
+sensations», et tout ce qui suit, p. 265 et suivantes.
+
+Bien loin que la seconde période de la vie de Michelet ait été en
+contradiction avec la première, c'est alors seulement qu'il a réalisé
+dans sa vie et dans ses livres, tous les rêves de sa jeunesse, alors
+qu'il a eu une femme «compagne de sa pensée et de ses travaux», alors
+qu'il s'est arraché «à la sauvage histoire de l'homme», pour revenir aux
+pensées philosophiques et religieuses et à la nature, c'est-à-dire à
+Dieu.
+
+Il indique dès la première heure la source de toutes ses inspirations:
+«Le cœur est le plus souvent, chez moi, le point de départ de mes
+pensées. Il féconde mon esprit.» Sensibilité qui n'a rien d'égoïste, qui
+est tout amour des hommes: «Ne laissons voir de nos larmes que celles
+qui tombent sur les maux d'autrui. Ce sont les seules qui soient
+fécondes.» À l'amour des hommes, il faut joindre l'amour de la nature;
+mais l'amour de la nature n'est pour Michelet qu'une expansion au dehors
+de sa sensibilité intérieure. Il aime les animaux comme il aime les
+faibles, les infirmes. Un paysage est pour lui en état d'âme comme pour
+Amiel. Il mêle la nature à toutes ses émotions: «Rien de la nature ne
+m'est indifférent. Je la hais et je l'adore comme on ferait d'une
+femme.» Les phases de sa vie intellectuelle suivaient le mouvement des
+saisons. Il associait la nature non seulement à ses sentiments, mais
+aussi à sa philosophie: «Le temps était doux et sombre, la campagne
+triste; un ciel gris l'enveloppait. L'horizon immobile, sous cette
+teinte uniforme, semblait pourtant s'approcher peu à peu de la terre;
+aucune perspective d'ailleurs, rien qui fît apprécier les distances.
+J'aurais pu croire toucher le ciel en atteignant le bout de la route.
+L'immensité, qui parfois nous effraye en nous isolant, n'existait plus.
+C'était tout intime, on sentait Dieu à portée. On éprouvait quelque
+chose de l'émotion attendrie d'un fils qui, habituellement séparé de son
+père par une distance infinie, le voit peu à peu redescendre et
+doucement venir à lui.»
+
+Le cœur n'est pas seulement la source des pensées, il est aussi le
+maître du style. «_Les paroles sortent de la plénitude du cœur:_ ce mot
+pris dans un autre sens que ne l'entendait le Christ, vaut à lui seul
+toutes les rhétoriques.» Il dit ailleurs: «Le style n'est qu'un
+mouvement de l'âme.» Cette belle définition est déjà vraie du style du
+journal. Madame Michelet se trompe quand elle dit que les pensées et le
+style du _Journal_ datent de 1820. Les pensées sont celles dont l'œuvre
+entière de Michelet est inspirée; le style ne date pas. Le _Journal_
+compte parmi ses œuvres les plus exquises par la forme comme par les
+sentiments; moins pittoresque, moins coloré qu'il ne le deviendra plus
+tard, son style y a déjà la chaleur, la souplesse, l'harmonie musicale;
+il est déjà rythmé aux battements de son cœur.
+
+La croirait-on écrite en 1821, cette phrase haletante d'émotion, écrite
+après une rencontre avec Thérèse: «Il me semble que mon âme et mon
+corps, depuis ce moment, n'aillent plus ensemble. Lui est, ici,
+misérable; elle, mon âme, je ne sais où, en fuite de moi, me laissant
+là, gisant, demi-mort. Eh! que ne suis-je donc mort tout à fait!» Ne
+nous étonnons pas trop, mais félicitons-nous au contraire, que le
+français de Michelet ait «soulevé l'indignation» des juges de
+l'agrégation de 1821. C'est sans doute ce qui fait qu'il nous ravit
+aujourd'hui, qu'il n'a pas vieilli d'un jour.
+
+Jusque dans le détail on retrouve dans son _Journal_ des pensées qui
+seront développées plus tard, des esquisses qui deviendront des
+tableaux. Une des plus belles pages que Michelet ait jamais écrites,
+celle sur le jour des morts dans _la Sorcière_, a été conçue sous sa
+première forme en 1821, pendant les vacances de Pâques (p. 195 du
+_Journal_). Elle n'a été écrite sous sa forme définitive que quarante
+ans plus tard.
+
+C'est donc Michelet tout entier que nous révèle et nous explique ce
+délicieux petit livre, écrit avec des larmes et du sang, où il nous
+livre le secret de sa vie, de sa pensée, de ses œuvres. Comme il vient
+du cœur, puisse-t-il trouver le chemin des cœurs; enseigner à une
+génération frivole ou découragée le sérieux de la vie, l'enthousiasme
+pour les idées et la foi au bien, l'amour de la patrie et «le
+patriotisme de l'humanité»! Que ce maître et cet ami incomparable reste
+un ami et un maître pour la jeunesse d'aujourd'hui et pour celle de
+demain! Qu'elles lui rendent ce culte des morts qui fut sa religion! Que
+par elles il continue, comme il l'espérait, à vivre, à aimer et à être
+aimé!
+
+FIN.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: On consultera sur Renan les études de P. Bourget dans ses _Essais de
+psychologie contemporaine_ et de J. Lemaitre dans _Les contemporains_,
+un remarquable article de Maurice Vernes dans la _Revue d'histoire des
+religions_ (1893) et surtout la belle notice de J. Darmesteter dans le
+_Journal asiatique_ (1893).]
+
+[2: La note suivante fut envoyée par Renan à un ami pendant la campagne
+électorale pour lui indiquer dans quel esprit il fallait présenter sa
+candidature.
+
+«M. Renan est un homme d'imprévu... Il est difficile d'avance de prédire
+son développement... Pour s'être occupé surtout du passé, Ernest Renan
+n'est pas resté étranger au XIXe siècle. Il y a réfléchi... Ses
+_Questions contemporaines_... Ce n'est donc pas avec trop d'étonnement
+que nous avons appris sa candidature en Seine-et-Marne. La
+circonscription où il se présente est celle qui envoyait à la Chambre La
+Fayette, Portalis. C'est l'un des pays les plus libéraux de France en
+politique et en religion. Nous souhaiterions que M. Ernest Renan
+réussît. Nous croyons qu'en certaines questions il pourrait être de bon
+conseil. M. Ernest Renan n'est pas un radical; les divers partis ont
+contre lui des griefs. Il y a un parti qui n'a pas de grief contre lui:
+le parti de la liberté. Nous désirerions vivement que les électeurs de
+Seine-et-Marne soient de cet avis. M. Ernest Renan a ainsi résumé son
+programme: _Pas de révolution, pas de guerre, progrès, liberté_. C'est
+sûrement là le programme du pays où il se présente et peut-être de la
+province en général. Si M. Ernest Renan devenait un jour le représentant
+de l'esprit libéral tel que l'entend la province, en opposition avec
+l'esprit radical de Paris, nous n'en serions pas trop surpris.»
+
+Tant de modération, de modestie et de nuances n'étaient pas pour
+entraîner le suffrage universel. Ernest Renan en fit l'expérience.]
+
+[3: Ce voyage d'Italie fut un enchantement et lui laissa de durables
+impressions. Voici ce qu'il disait de Rome dans une lettre du 25 mars
+1850: «Je suis de retour à Rome pour la deuxième fois. Vous voyez que
+cette ville exerce sur moi une attraction toute particulière; j'y aurai
+passé près de cinq mois, et tous les jours je l'envisage par des faces
+nouvelles et je lui trouve de nouveaux charmes. Rome est la ville du
+monde où l'on est le plus à l'aise pour philosopher. Nulle part la
+pensée n'est plus libre, la vue plus limpide. Rome est comme les grandes
+œuvres de l'esprit humain; l'impression qu'elle produit est très
+complexe. Il y a place pour l'admiration, pour le mépris, pour le rire,
+pour les pleurs. C'est le tableau le plus parfait de la vie humaine, ou
+plutôt c'est le résumé de la vie de l'humanité, concentré en un point.
+Si vous visitez jamais ce pays, vous partagerez, j'en suis sûr, mes
+sympathies, et vous préférerez cette grande ruine à cette Naples trop
+vantée, qui n'a pour elle que son admirable nature. Naples ne m'a laissé
+que de pénibles souvenirs. Il est impossible, en face d'une telle
+dégradation de la nature humaine, de s'ouvrir de gaîté de cœur au charme
+des beaux lieux, lors même que ces lieux s'appellent Sorrente et
+Portici, Misène et Baïa.»]
+
+[4: La politique n'a joué qu'un rôle très secondaire dans la vie
+d'Ernest Renan, aussi n'ai-je pas cru devoir insister sur les sentiments
+qu'ont pu lui inspirer les révolutions de 1848 et 1850. Mais il n'est
+pas inutile de rappeler qu'en 1850 il se disait de tendances, mais non
+de doctrines socialistes, et que le 2 décembre fut pour lui comme pour
+tous les hommes de cœur de sa génération une cruelle épreuve. Il
+écrivait le 14 janvier 1852:
+
+«J'aurais, je crois (après le 2 décembre), définitivement et à tout
+jamais, répudié le suffrage universel, qui nous a joué cet effroyable
+tour. «On ne peut vivre avec toi, ni sans toi.» Voilà bien le mot, et
+c'est toute la vie et toute l'histoire... Croiriez-vous que dans la
+fièvre des premiers jours, j'étais presque devenu légitimiste, et que je
+suis encore bien tenté de l'être, s'il m'est démontré que la
+transmission héréditaire du pouvoir est le seul moyen d'échapper au
+césarisme, conséquence fatale de la démocratie telle qu'on l'entend en
+France. Si c'est là la conséquence de 89, ainsi qu'on nous le dit, je
+répudie 89; car je suis convaincu que la civilisation moderne ne
+tiendrait pas cinquante ans à ce régime... Depuis ces événements je suis
+devenu tout curiosité; je ne vis que des nouvelles et des impressions
+d'autrui.»
+
+Son caractère ne le portait pas à la résistance active. Voici comment il
+jugeait, le 17 mai 1852, la question du serment:
+
+«Mon avis est que ceux-là seuls devaient refuser qui avaient participé
+directement aux anciens gouvernements... ou qui actuellement avaient
+l'intention arrêtée d'entrer dans une conspiration contre celui-ci. Le
+refus des autres, bien que louable s'il correspond à une délicatesse de
+conscience, est à mon avis regrettable. Car outre qu'il dégarnit le
+service public de ceux qui peuvent mieux le remplir, il implique que
+tout ce qui se fait et tout ce qui se passe doit être pris au sérieux...
+En ce qui me concerne, on ne m'a encore rien demandé; je vous avoue que
+je ne me trouve pas assez d'importance pour faire une exception au
+milieu de mes collègues, qui, pas plus que moi, ne sont partisans
+ du régime actuel. Il est évident que, de fort longtemps,
+nous devons nous abstraire de la politique. N'en gardons pas les
+charges, si nous n'en voulons pas les avantages.»
+
+Néanmoins ses sentiments contre l'empire étaient très vifs. En 1853 dans
+une autre lettre, il dit qu'il ne veut plus signer d'articles dans
+l'_Athéneum français_ «parce qu'on y a inséré des vers à la Montijo. Ce
+ne sera qu'en faisant ligue et résistance sur tous les points, qu'on
+sortira de cette infamie.»]
+
+[5: Renan qui voulait faire de son cours un enseignement de pure
+philosophie, le reprit aussitôt chez lui pour ne pas en priver ses
+élèves. Il écrit le 25 septembre 1863: «Je vais faire chez moi le cours
+que j'aurais fait au collège de France. Mon cabinet est bien petit;
+quand il faudra, j'en prendrai un autre. Je veux qu'aucune personne de
+celles qui ont vraiment besoin pour leurs travaux de cet enseignement,
+n'en soit privée. Je crois d'ailleurs l'expérience bonne à faire au
+point de vue de la liberté générale de l'enseignement.»]
+
+[6: Il écrivait le 24 août 1863, au plus fort des attaques: «Ma
+résolution de ne pas entrer dans tout ce bruit, les embarras du voyage,
+le bruit du vent et de la mer m'arrêtèrent...
+
+»On a trouvé moyen de faire partir la calomnie de si bas, que pour la
+relever je serais obligé de me salir. Par caractère, je suis tout à fait
+indifférent à cela; je ne crois pas que cela fasse du tort au progrès
+des idées saines.»]
+
+[7: Voici en quels termes il défendait, le 28 août 1863, son procédé de
+reconstitution historique: «Je ne crois pas que cette façon de tâcher de
+reconstituer les physionomies originales du passé, soit si arbitraire
+que vous semblez le croire. Je n'ai pas vu le personnage; je n'ai pas vu
+sa photographie; mais nous avons une foule de détails de son
+signalement. Tâcher de grouper cela en quelque chose de vivant, n'est
+pas si arbitraire que le procédé tout idéal de Raphaël ou du Titien.
+Quant au charme de Jésus, il a dû principalement se distinguer par là,
+bien plus que par la raison ou même par la grandeur. Ce fut avant tout
+un charmeur...»]
+
+[8: Il eut dès l'origine ces délicats scrupules de conscience. Il
+écrivait en 1853 à un ami spiritualiste: «Vous savez que sur les choses
+divines, je suis un peu hésitant... J'accepte de tous points votre
+morale; j'y trouve la plus parfaite expression de ma manière de sentir
+sur ce point... En général, vous portez dans votre langage métaphysique,
+plus de détermination que moi; j'ai un peu moins de confiance dans la
+compétence du langage humain pour exprimer l'ineffable... En même temps
+que je désirerais introduire le _devenir_ dans l'être-universel, je sens
+l'absolue nécessité de lui accorder la conscience permanente. Il y a là
+un mystère dont je n'entrevois pas la solution.»]
+
+[9: Nous devons à des communications d'un prix inestimable et dont nous
+sommes profondément reconnaissant d'avoir pu donner à cette étude
+l'attrait de l'inédit.
+
+Nous exprimons notre gratitude à madame Taine, qui a bien voulu nous
+communiquer les lettres de Taine à Paradol et qui nous a guidé dans
+toutes nos recherches; à M. Louis Havet, qui a mis à notre disposition
+seize lettres adressées par Taine à M. Ernest Havet; à M. Paul Dupuy,
+qui a consulté pour nous les archives de l'École normale. On lira avec
+fruit les articles sur Taine publiés, en 1893, par M. E. Boutmy dans les
+_Annales de l'École des sciences politiques_, par M. Th. Froment dans le
+_Correspondant_, par M. Faguet dans sa _Revue bleue_. M. A. de Margerie
+a consacré à Taine un livre sérieux et respectueux où il cherche à
+démontrer que Taine revenait dans ses dernières années aux idées
+conservatrices et catholiques.]
+
+[10: On a souvent dit et écrit que Taine dans sa jeunesse avait connu la
+gêne, sinon la misère. On a été jusqu'à attribuer sa mauvaise santé aux
+privations de ses années d'étude. Rien de plus inexact. Taine a toujours
+été délicat; le travail seul a contribué à altérer sa santé et il n'a
+jamais senti peser sur lui le fardeau des nécessités matérielles. Même
+si son indépendance de pensée n'avait pas été garantie par son
+indépendance de caractère, elle l'eût été par son indépendance de
+fortune. Sans doute il a regardé comme un devoir de se suffire à
+lui-même pour ne pas être à charge à sa mère, mais il n'a jamais écrit
+une ligne, ni donné une leçon par besoin d'argent.]
+
+[11: On trouvera un article sur Marcelin dans les _Derniers essais de
+critique et d'histoire_.]
+
+[12: _Revue de l'Instruction publique_, 6 juin 1856; réimprimé dans les
+_Essais de critique et d'histoire_.]
+
+[13: _Souvenirs de jeunesse_.]
+
+[14: Lettre à Paradol du 30 octobre 1851.]
+
+[15: Voici le texte complet de cette note de M. J. Simon, note du
+dernier trimestre de la troisième année: «M. Taine est un esprit
+distingué qui, tôt ou tard, fera honneur à l'École par des publications
+d'un ordre sérieux. Son travail de toute l'année a été opiniâtre. Je
+l'ai trouvé, au commencement, dans un courant d'opinions et dans des
+habitudes de méthode et de style que je ne pouvais approuver. _Il a
+fallu lutter pendant plusieurs mois, mais enfin j'ai obtenu de lui la
+plus grande docilité sous tous les rapports_ et, à partir de ce moment,
+ses progrès ont été considérables. Je crois l'avoir mis sur la bonne
+voie, et, en tout cas, lui avoir fait comprendre la véritable situation
+d'un professeur de philosophie. M. Taine, dans sa tenue et dans sa
+conduite, sera partout irréprochable. Il aura de l'autorité sur ses
+élèves. Il a, dès à présent, un véritable talent d'exposition. Je
+souhaite qu'il reste fidèle aux habitudes de simplicité et de
+circonspection que je me suis efforcé de lui donner, et je l'espère.»
+
+M. Saisset disait de son côté: «M. Taine a déployé dans les expositions
+orales un esprit net, souple, fertile en ressources, parfaitement doué
+pour l'enseignement. Dans l'épreuve des dissertations écrites, M. Taine
+est encore au premier rang par le nombre et le mérite de ses travaux.
+J'ai cru y reconnaître un désir sincère et un effort énergique pour se
+corriger de son défaut principal, qui est un goût excessif pour
+l'abstraction. Ses dernières compositions montrent un sentiment plus vif
+de l'observation et de la réalité des choses, et le style a perdu sa
+raideur et sa sécheresse pour acquérir du mouvement, de l'animation et
+une certaine élégance. M. Taine a besoin d'être encouragé et tenu en
+bride. Il est l'espoir du prochain concours.»]
+
+[16: Ce rapport n'a pu être retrouvé ni au ministère de l'Instruction
+publique, ni aux Archives nationales; les dossiers de Taine ont
+également disparu. On trouvera, dans le beau livre de M. Griard sur
+_Prévost-Paradol_ (Paris, 1894), une lettre de Paradol du 7 septembre
+1851, où il raconte en détail les péripéties de l'examen, et une
+protestation contré le jugement du jury parue dans la _Liberté de
+Penser_, t. VIII, p. 600.]
+
+[17: Je tiens tous ces détails d'un des membres du jury, M. Bénard.
+Paradol, dans la lettre citée plus haut, parle avec admiration de cette
+«brillante et savante leçon»;--«je ne le connaissais pas encore, dit-il,
+si souple, si nerveux, si clair et surtout si à son aise. Il était là le
+maître, et il y avait un peu de respect dans l'attention qu'on lui
+prêtait. Il a la parole très régulière et cependant très animée; il y a
+dans son débit une chaleur contenue, une flamme intérieure qui donne la
+vie à tout ce qu'il touche.»]
+
+[18: Ces lignes du 24 mars 1852 se trouvent dans une lettre de
+remerciement à M. E. Havet qui lui avait envoyé à Nevers son édition des
+_Pensées_ de Pascal: «Votre livre vient de me rendre pour une journée à
+la vie et au monde... Ce sont là les livres nécessaires. C'est faire
+œuvre politique et travail de convertisseur que les écrire; c'est
+montrer de nouveau, comme dit Michelet, la face pâle de Jésus crucifié.
+On masque et on défigure le monde passé, et il n'y a que ceux qui ont
+vécu dans les poudreux in-folios des Pères, qui le connaissent dans
+toute son horreur. Les Jansénistes sont les vrais écrivains du
+christianisme... Ce sont les fidèles disciples de saint Augustin et de
+saint Paul, et Pascal, en homme sincère, parle comme eux de cette masse
+de perdition, de cette prédestination fatale, de cette infection de la
+nature humaine. Nous frissonnons en lisant Dante, et le Dante est doux
+et modéré, en comparaison des effroyables traités de saint Augustin sur
+la Grâce, et de cette dialectique invincible qui précipite le monde dans
+l'Enfer. Je ne sais si vous y avez pensé, mais votre livre est un
+admirable traité de polémique.»]
+
+[19: Il écrit encore le 18 janvier: «Voici un paysan sur sa terre; il
+est stupide et l'ensemence mal. Moi, qui suis savant, je lui conseille
+avec toute raison de faire autrement. Il s'obstine et gâte sa récolte:
+je fais une injustice si j'essaie de l'en empêcher. Voici un peuple qui
+décide de son gouvernement. Comme il est bête et ignorant, il le remet à
+un homme d'un nom illustre qui a fait une mauvaise action et qui le
+conduira aux abimes, et de plus il s'ôte lui-même ses libertés, ses
+garanties, le moyen de s'instruire et de s'améliorer. Je suis désolé et
+indigné; je fais par mon vote tout ce que je puis contre une pareille
+brutalité. Mais ce peuple s'appartient à lui-même, et je fais une
+injustice si je vais contre la chose sainte et inviolable, sa volonté».
+Il conclut le 5 février 1852: «Tu vois maintenant que l'homme qui règne
+a des chances pour durer. Il s'appuie très ingénieusement sur le
+suffrage universel qui ne lui demandera pas de liberté, mais du
+bien-être. Il a le clergé et l'armée; ajoute le nom de son oncle, la
+crainte du socialisme, les opinions opposées entre elles des partis
+ennemis. _Par conséquent, la vie politique nous est interdite pour dix
+ans peut-être_. Le seul chemin est la science pure ou la pure
+littérature.»--On trouvera dans le livre de M. Gréard les lettres
+éloquentes où Paradol discute avec Taine ces questions de politique et
+de morale.]
+
+[20: Lettre du 28 mars 1852. «Un polisson de seize ans, noble et
+jésuite, qui l'an dernier était le premier, étant tombé au-dessous du
+dixième, s'amuse à dire que j'ai fait l'éloge de Danton en classe, et
+venge sa vanité blessée par des calomnies. Les cancans brodent là-dessus
+et je suis obligé de me justifier auprès du recteur. Il est vrai que mes
+quinze autres élèves m'aiment, ont demandé au recteur de me conserver
+jusqu'à la fin de l'année, et auraient voulu rosser l'Escobar au
+maillot. Mais ce petit coquin est un trou à ma cuirasse, et quoique je
+fasse, je serai bientôt blessé par toutes les flèches qu'il me tirera.»]
+
+[21: Lettres à Paradol du 25 avril, du 2 juin et du 1er août 1852.]
+
+[22: «Plus d'agrégation pour moi cette année. Donc je fais mes thèses.
+J'ai écrit tout le plan de la française... Je fais de la psychologie et
+de l'observation pure; pour le fond je m'autorise d'Aristote... Je
+souhaite de passer s'il est possible, au commencement d'août. Le
+doctorat vaut pour deux ans de service... Je crois avoir trouvé
+plusieurs choses et une théorie sûre, surtout des faits palpables sur la
+nature de l'âme. Sera-ce trop hardi?» Lettre à Paradol du 25 avril
+1852.]
+
+[23: Lettre du 24 juin 1852: «Je viens de lire la _Philosophie de
+l'Histoire_ de Hegel. C'est une belle chose, quoique hypothétique et pas
+assez précise.»]
+
+[24: Lettre à Paradol du 1er août 1853.]
+
+[25: Lettre au même du 2 juin 1852.]
+
+[26: Expression de Paradol dans un article de la _Revue de l'Instruction
+publique_ (12 juin 1856) sur l'_Essai sur Tite-Live_.]
+
+[27: Lettre à Paradol du 3 juin 1854.]
+
+[28: Mort en 1857. M. Hachette avait publié de lui une _Histoire de la
+Chevalerie_, et fait composer par Paradol un _Essai d'Histoire
+universelle_.]
+
+[29: About, Paradol, Gréard, Sarcey, Villetard, Caro, Mézières,
+Assolant, Weiss, etc., etc.]
+
+[30: Lettre à Havet, 29 avril 1864.]
+
+[31: Après la mort de Wœpke en 1864 il lui rendit un émouvant hommage
+dans le _Journal des Débats_. Cet article est réimprimé dans les
+_Nouveaux essais de critique et d'histoire_.]
+
+[32: Les articles de Taine qui ne rentraient pas dans le plan des
+_Philosophes français au XIXe siècle_ et dans l'_Histoire de la
+littérature anglaise_ ont formé les deux volumes d'_Essais de critique
+et d'histoire_ (1858), et de _Nouveaux Essais de critique et d'histoire_
+(1865). La première édition des _Essais_ contient quelques articles sur
+des écrivains anglais contemporains qui ont été remplacés par d'autres
+dans l'édition de 1874, parce qu'ils avaient pris place en 1867 dans le
+dernier volume de la _Littérature anglaise_. Un volume de _Derniers
+essais de critique et d'histoire_ a paru en 1894.]
+
+[33: Voyez, sur l'esprit dans lequel furent écrits les _Philosophes
+français_, la préface de la seconde édition, de 1860.]
+
+[34: _Revue de l'Instr. publ._, 29 mai 1856.]
+
+[35: _Ibid_, 12 juin 1856.]
+
+[36: _Débats_, 26 et 27 janvier 1857.]
+
+[37: 9 et 16 mars 1857.]
+
+[38: _Le Panthéisme dans l'histoire_, 1er avril 1857.]
+
+[39: _L'Idée de Dieu dans une jeune école_, 15 juin 1857.]
+
+[40: _M. Taine et la critique scientifique_, 1858. Réimprimé dans les
+_Mélanges de critique religieuse_ sous le titre: _M. Taine et la
+critique positiviste_.]
+
+[41: Une troisième édition, plus profondément retouchée, parut en 1868,
+sous le titre: _les Philosophes classiques du XIXe siècle en France_.]
+
+[42: Le rapport de M. Villemain est curieux à relire. Il porte la trace
+de l'amusant embarras où se trouvait cet homme d'esprit. Tout en rendant
+hommage «à cet important travail d'érudition et d'esprit, œuvre inégale
+et forte d'un savant et d'un écrivain», M. Villemain déclarait qu'à
+cette œuvre «était attachée une erreur que le talent ne pouvait corriger
+et dont parfois il aggravait la portée. C'est la doctrine qui n'explique
+le monde, la pensée, le génie que par les forces vives de la nature...
+Toute opinion n'a pas le droit de se faire indifféremment accepter pour
+un honneur public. La liberté qu'on se donne... doit prévoir et tolérer
+la libre contradiction, et la libre contradiction peut refuser son
+suffrage à l'œuvre habile et brillante dont elle juge le principe
+erroné... Cette erreur, sans cesse et à tout propos reproduite, était
+trop inséparable du livre. Une redite aussi fréquente n'a pas semblé
+seulement un défaut de composition, et l'Académie, dans la négation de
+vérités nécessaires, a vu pour elle l'impossibilité de couronner le
+talent qui les méconnaît. Elle a décidé qu'on ne donnerait pas le prix
+cette année.»]
+
+[43: Il fit quelques leçons en 1871, avant et après la Commune. En 1877,
+il fut remplacé par M. G. Berger, qui fit un cours sur l'art français.]
+
+[44: Ils furent réunis en deux volumes in-8, cette même année 1866.]
+
+[45: Nous en avons la preuve dans une lettre à E. Havet, du 29 avril
+1864.
+
+«Tout bourgeois, commerçant, rentier, tout homme qui est capable de lire
+un journal est pour l'unité de l'Italie et pour la monarchie
+constitutionnelle unitaire. Les Italiens ont un grand sens politique et
+il n'y a peut-être pas sur quinze un républicain. Aucune racine pour le
+socialisme et pour les idées niveleuses dans ce pays. Cela n'est pas
+dans le tempérament de la nation, et il y a une sorte de bonhomie
+générale, de familiarité ancienne entre les riches et les pauvres, entre
+les nobles et les roturiers, qui ne laisse aucun avenir à Mazzini et aux
+idées de 93. Je ne crois pas non plus au provincialisme. Ils sentent
+tous que, tant qu'ils ne seront pas une grande nation armée, ils seront,
+comme autrefois, à la merci de tout envahisseur. Une partie considérable
+de la noblesse, même dans les anciennes provinces papales, est
+constitutionnelle et libérale. Ce sont seulement quelques grands
+seigneurs arriérés, parents de tel ou tel cardinal, qui sont pour le
+pape. À Spolète, par exemple, on en compte deux. Seule, la grande
+noblesse de Rome, à l'exception de quatre familles, est papaline.
+Joignez à cela la majorité du clergé, la foule des protégés qui vivent
+par ces grandes familles, et dans les provinces, la majorité des
+paysans, sortes de sauvages énergiques, bien plus incultes que les
+nôtres. C'est de ce côté que se tournent tous les efforts de la
+bourgeoisie gouvernante. Ils comptent pour une recrue tout homme qui
+apprend à lire. C'est pourquoi ils établissent partout des écoles
+communales. Les Italiens s'instruisent très vite. On a établi par
+expérience qu'un Napolitain peut apprendre à lire et à écrire en trois
+mois, même lorsqu'il est adulte. Deux autres institutions fort
+puissantes agissent dans le même sens, la garde nationale et l'armée.
+L'homme du peuple y prend des idées d'honneur, des habitudes de
+propreté, une sorte d'éducation. J'oubliais de dire qu'ils comptent
+beaucoup, surtout à Naples, sur l'augmentation de la richesse publique.
+Dès que le paysan a quelque argent ou un peu de terre, il prend les
+idées d'un bourgeois. La plantation du coton, les grands travaux qui se
+font de toutes parts, l'élan nouveau de l'activité privée et publique,
+la vente des biens ecclésiastiques contribuent à ce grand changement. Si
+pendant dix ans encore la France empêche l'Autriche d'envahir l'Italie,
+ils comptent que le nombre des libéraux sera doublé et que la nation
+sera faite. Voilà ce que je crois avoir démêlé... en causant avec des
+gens de toute classe.»]
+
+[46: Il avait pourtant défini l'histoire «une géométrie vivante».]
+
+[47: _Graindorge_ fut publié en volume en 1868.]
+
+[48: Il écrivait à Havet, le 18 novembre 1885: «Je n'ai pas d'opinions
+arrêtées sur le présent; je cherche à m'en faire une; mais probablement
+je n'en aurai jamais, parce que les documents, l'éducation, la
+préparation me manquent. J'entends une opinion scientifique; pour ce qui
+est de mes impressions, j'en fais bon marché; elles sont sans valeur,
+comme celles de tout particulier et de tout public. Mon but est d'être
+collaborateur dans un système de recherches qui, dans un demi-siècle,
+permettra aux hommes de bonne volonté autre chose que des impressions
+sentimentales ou égoïstes sur les affaires publiques de leur temps.
+C'est dans ce but que nous avons fondé l'_École des sciences
+politiques_. Visiblement une pareille méthode, qui est une sorte
+d'anatomie sociale, choquera, dans ses premières comme dans ses
+dernières conclusions, beaucoup de sentiments généreux et respectables.
+Mais les partisans de l'expérience sont trop libres d'esprit pour ne pas
+accordera l'outil précieux dont ils connaissent les services, la
+permission de travailler partout, même au vif de leurs plus chères
+convictions.»]
+
+[49: Un travail préparatoire, la traduction des lettres d'une Anglaise,
+témoin de la Révolution de 1792 à 1795, parut en 1872. _(Un séjour en
+France de 1792 à 1795)_. Le volume de l'_Ancien régime_ est de 1875, les
+trois volumes sur _la Révolution_ se succédèrent en 1878, 1881, 1884; le
+premier volume du _Régime nouveau_ parut en 1891; le second, laissé
+inachevé, a paru en 1893.]
+
+[50: _Histoire de France_, II, 80.]
+
+[51: Sa morale, nous l'avons dit, était celle de Marc-Aurèle: vivre
+conformément à la nature, et il dit que cette morale dépasse toutes les
+autres en hauteur et en vérité, qu'elle est d'accord avec notre science
+positive (_Nouveaux Essais de critique et d'histoire_, p. 310). Mais
+dans son Essai sur Jean Reynaud (_Ibid._, p. 40), il insiste sur la
+nécessité de ne pas mêler la morale et la religion à la recherche
+scientifique. Il ne faut pas que celle-ci soit gênée par des
+préoccupations étrangères, ni subordonner aux conceptions philosophiques
+la règle impérative du devoir.]
+
+[52: Une indiscrétion a permis au _Figaro_ de publier ces sonnets au
+lendemain de la mort de Taine. Nous espérons qu'ils recevront une
+publicité plus durable que celle d'un journal; car ils méritent d'être
+conservés, par leur beauté propre et pour la lumière qu'ils jettent sur
+le caractère et les idées de leur auteur. Ce sont les seuls vers qu'il
+ait écrits. Leur perfection nous permet d'apprécier les dons
+extraordinaires d'assimilation d'un écrivain auquel plus d'un critique a
+refusé la facilité, trompé par sa puissance.]
+
+[53: M. Jules Simon a consacré à Michelet une très intéressante notice,
+pleine de souvenirs personnels, dans le volume intitulé: _Mignet,
+Michelet, Henri Martin_. On trouvera aussi une étude biographique sur
+Michelet dans les _Études biographiques et littéraires_ de M. O.
+d'Haussonville.]
+
+[54: Michelet, _Histoire de France_, II, page 80.]
+
+[55: _Le Peuple_, page 22.]
+
+[56: _Le Peuple_, page 26.]
+
+[57: _Le Peuple_, page 30.]
+
+[58: Guizot ne lui fut jamais sympathique. Ils eurent des relations
+assez suivies vers 1830; et quand Guizot devint ministre en 1833, il
+prit Michelet pour son suppléant à la Faculté des lettres. Mais le bon
+accord dura peu. Dès 1835, Guizot lui préféra un catholique fervent, M.
+Ch. Lenormant. Les hardiesses de Michelet l'effrayaient. Celui-ci, de
+son côté, ne goûta jamais le talent de Guizot. Il lui reprochait d'être
+peu français dans sa tournure d'esprit, trop anglais dans ses idées
+politiques, et surtout de manquer du sens de la vie. Un jour, à
+l'Académie, dans une discussion sur les poèmes de l'Inde, dont Guizot
+critiquait l'exubérance, Michelet éclata tout à coup: «Vous ne pouvez
+les comprendre, s'écria-t-il, vous avez toujours haï la vie.»]
+
+[59: Dans d'intéressants articles de la _Revue politique et littéraire_
+(15, 22 et 29 août 1874), M. Despois a cité un passage du cours de
+Michelet à la Faculté des lettres en 1835, où il expliquait comment
+l'historien, pour bien comprendre le passé, devait apporter à son étude,
+non une froideur impartiale, mais une sympathie chaleureuse, capable de
+s'éprendre successivement de toutes les manifestations les plus diverses
+de l'esprit humain. Je donne en entier ce passage curieux, dont M.
+Despois n'a cité que quelques lignes. On avait reproché à Michelet
+d'être partial en faveur de Luther. «On pourrait me reprocher également,
+répliqua-t-il, d'être partial en faveur des Vaudois, comme plus tard en
+faveur de sainte Thérèse et de saint Ignace de Loyola. C'est cependant
+pour l'histoire une condition indispensable que d'entrer dans toutes les
+doctrines, que de comprendre toutes les causes, que de se passionner
+pour toutes les affections. Une idée ne se produit qu'à la condition
+d'être dans l'esprit humain et d'aider au développement général de
+l'humanité. Aussi est-elle toujours bonne, toujours utile, toujours
+nécessaire. L'histoire déroule une vaste psychologie qui embrasse dans
+un ordre successif toutes les notions, toutes les facultés qui
+constituent l'intelligence de l'homme; chaque notion, chaque faculté se
+révèle tour à tour sous la forme d'un parti, d'une nation, d'une
+doctrine, et fait à travers les événements sa fortune dans le monde.
+Comment s'étonner que l'histoire trouve des sympathies pour l'homme tout
+entier, pour sa raison, son imagination, son cœur, pour la liberté et
+pour la grâce, pour le dogme et pour la morale? Qu'il recueille çà et là
+les parties afin de reconstruire l'ensemble et qu'il les honore et les
+aime toutes, puisque dans toutes il voit se refléter cette image sacrée
+de lui-même que Dieu a jetée dans l'homme seulement.» (_Journal de
+l'instruction publique_, 25 janvier 1835.)]
+
+[60: J. Grimm fut toujours pour lui le type accompli du savant. Après la
+guerre de 1870, navré de la dureté que les Allemands avait montrée dans
+la victoire, il me disait: «Si Grimm avait été là, je suis sûr qu'il
+aurait protesté au nom de l'humanité et de la justice. Mais il n'y a
+plus de Grimm en Allemagne.» Je doute beaucoup, pour ma part, que Grimm
+eût protesté.]
+
+[61: Quinet, poète, historien, philosophe, enseignait l'histoire des
+littératures du midi de l'Europe. Mickiewicz, le grand poète polonais,
+occupait la chaire de langue et de littérature slaves.]
+
+[62: Quinet et Michelet avaient pris l'un et l'autre _les Jésuites_ pour
+sujet de leur cours, et firent paraître ce volume en commun, les idées
+développées par Michelet dans ce cours n'étaient pas nouvelles chez lui.
+Nous les retrouvons dans des notes de l'École normale de 1831. Il faut
+renoncer à la légende qui nous montre Michelet devenant hostile au
+catholicisme parce qu'il a été attaqué par l'abbé Des Garets.]
+
+[63: Michelet avait fait un dépouillement très complet des registres de
+la Commune, détruits depuis par les incendies de mai 1871. Il en a tiré
+une foule de renseignements curieux qui ne se trouvent pas dans les
+autres histoires de la Révolution. Il avait aussi attentivement étudié
+les archives de Nantes pour la guerre de Vendée.]
+
+[64: On trouvera plus loin une étude spéciale sur Michelet éducateur.]
+
+[65: _La Sorcière_, chap. VII, au sujet du jour des morts.]
+
+[66: _Nos Fils_, page 422. Ce culte pour les morts se montrait chez lui
+par des traits touchants. Il souffrait à la vue d'une tombe mal soignée,
+et quand il allait visiter les siens au Père-Lachaise, il lui arrivait
+souvent de faire orner de fleurs les tombes voisines de celles de ses
+proches. Il fit même une fois refaire la grille brisée du tombeau d'une
+personne qui lui était entièrement inconnue. Grâce à la libéralité de la
+Ville de Paris et à une souscription à laquelle la France entière a
+contribué, un admirable monument, dû au ciseau du sculpteur Mercié,
+honore la mémoire de Michelet, dans ce cimetière du Père-Lachaise, qui
+était une de ses promenades favorites.]
+
+[67: _Le Peuple_, page 352.]
+
+[68: Sully Prudhomme].
+
+[69: _Histoire de la Révolution_, 2e édition, page 4.]
+
+[70: On a dit que Michelet avait commencé, comme Victor Hugo, par être
+royaliste fervent. Cela est inexact. On en trouvera la preuve dans notre
+premier appendice sur le Journal intime de Michelet. Il appartenait à
+l'école libérale de la Restauration, tout en se défiant plus qu'elle du
+bonapartisme. Il admirait l'empereur, mais se souvenait qu'il avait
+ruiné son père et la France. Il évita longtemps de rien écrire sur
+Napoléon, se sentant trop partial contre lui. Quand, à la fin de sa vie,
+il entreprit l'histoire de Bonaparte, on a vu la force de ses
+ressentiments. Ce qui a fait croire au royalisme de Michelet, c'est
+qu'il donna des leçons à la fille du duc de Berry, plus tard duchesse de
+Parme, alors âgée de huit ans, et ressentit pour elle une tendresse dont
+il aima toujours à se souvenir. «Elle a ému mes entrailles de père»,
+disait-il.--Il avait d'ailleurs un sens historique trop profond pour
+s'associer aux étroitesses intellectuelles des hommes de parti. Les
+dernières paroles qu'il a prononcées avant de mourir en sont un curieux
+témoignage. Sortant d'une demi-torpeur, il dit tout à coup: «On eût dû
+faire manger à Henri V des cœurs de lion.--Pourquoi? lui
+demanda-t-on.--Parce qu'il aurait eu le tempérament plus militaire.»
+Sans vouloir attacher un sens trop précis à ces paroles, ne semble-t-il
+pas que Michelet ait eu à ce moment le sentiment que la faiblesse de la
+France contemporaine vient de la rupture de toutes ses traditions
+historiques? N'a-t-il pas éprouvé un vague regret, regret d'historien et
+d'ami de la vieille France, en pensant qu'Henri V eût pu peut-être
+renouer ces traditions, s'il avait été capable de comprendre les
+aspirations légitimes et les besoins du monde moderne?]
+
+[71: Sa plus vive admiration était Virgile. «Je suis né, disait-il, de
+Virgile et de Vico.» Il méditait un commentaire sur Virgile. Il fit en
+1841 un voyage en Lombardie pour voir les lieux où Virgile a vécu et
+qu'il a chantés. Nous trouvons dans le _Peuple_ un témoignage éloquent
+de cette prédilection pour Virgile, prédilection du cœur plus encore que
+de l'esprit: «Tendre et profond Virgile! moi qui ai été nourri par lui
+et comme sur ses genoux, je suis heureux que cette gloire unique lui
+revienne, la gloire de la pitié et de l'excellence du cœur... (Michelet
+vient de parler des beaux vers de Virgile sur le bœuf de labour, et des
+vers à Gallus: _nec te pœniteat pecoris_). Ce paysan de Mantoue, avec sa
+timidité de vierge et ses longs cheveux rustiques, c'est pourtant, sans
+qu'il l'ait su, le vrai pontife et l'augure, entre deux mondes, entre
+deux âges, à moitié chemin de l'histoire. Indien par sa tendresse pour
+la nature, chrétien par son amour de l'homme, il reconstitue, cet homme
+simple, dans son cœur immense, la belle cité universelle dont rien n'est
+exclu qui ait vie, tandis que chacun n'y veut faire entrer que les
+siens». P. 232. Voyez aussi dans le _Banquet_, l'admirable chapitre sur
+Virgile.]
+
+[72: _Le Peuple_, page 228.]
+
+[73: Il fut ce _bon maître_ pour plus d'un. Il avait toujours avec lui
+des oiseaux, il les emmenait en voyage. Il y avait un pinson surtout à
+qui toute la maison obéissait.]
+
+[74: _L'Oiseau_, page 57.]
+
+[75: _Bible de l'humanité_, page 486.]
+
+[76: «L'empereur Nicolas, disait-il, suffirait pour me faire croire à la
+vie future.»]
+
+[77: Il eut pourtant vers dix-huit ans une période de mysticisme et de
+foi; n'ayant pas reçu le baptême dans son enfance, il se fit
+volontairement baptiser en 1816. Mais, dans ses premiers écrits, on voit
+que, s'il conserve du respect pour l'Église, il n'a plus la foi. Sa foi
+même n'a jamais été précise. Elle était plus mystique et sentimentale
+que dogmatique. Les dogmes n'ont jamais été pour lui que des symboles.
+(Voyez l'appendice).]
+
+[78: _Mémoires de Luther_, préface.]
+
+[79: Page 361.]
+
+[80: Chose curieuse; à l'École normale, en 1830, il montrait dans
+l'avènement du christianisme le premier triomphe d'une religion de
+liberté sur les religions fatalistes de l'Orient. La Grâce représentait
+à ses yeux le libre arbitre en opposition à la loi qui était la
+fatalité. Combien les généralisations de ce genre, faites d'imagination
+et de passion, sont arbitraires et superficielles.]
+
+[81: _Bible de l'humanité_, préface.]
+
+[82: _Nos Fils_, page 35.]
+
+[83: _La Montagne_, p. 344.]
+
+[84: _Ibid_.]
+
+[85: _La Sorcière_, page 99.]
+
+[86: _La Montagne_, page 202.]
+
+[87: _Mon journal_, 1820-1823. Paris, Marpon et Flammarion, 1888.
+In-12.--Les dates 1820-1823 sont inexactes. Le journal intime ne
+comprend que les années 1820-1822; le journal des idées s'étend de 1818
+à 1829; la liste des lectures également.]
+
+[88: _Le Banquet_, 1879; _Rome_, 1891; _sur les Chemins de l'Europe_,
+1893.]
+
+[89: Voyez _Ma Jeunesse_.]
+
+
+
+
+
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+
+
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+
+End of the Project Gutenberg EBook of Renan, Taine, Michelet, by Gabriel Monod
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RENAN, TAINE, MICHELET ***
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+The Project Gutenberg EBook of Renan, Taine, Michelet, by Gabriel Monod
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Renan, Taine, Michelet
+ Les maîtres de l'histoire
+
+Author: Gabriel Monod
+
+Release Date: February 26, 2009 [EBook #28200]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RENAN, TAINE, MICHELET ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+LES MAITRES DE L'HISTOIRE
+
+RENAN, TAINE, MICHELET
+
+PAR
+
+GABRIEL MONOD
+
+1894
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+Dédicace.--_À Charles de Pomairols_.
+
+Préface.
+
+ERNEST RENAN
+
+HIPPOLYTE TAINE
+
+I.--La vie de Taine.--Les années d'apprentissage
+
+II.--Les années de maitrise
+
+III.--L'homme et l'oeuvre
+
+JULES MICHELET
+
+I.--La vie de Michelet
+
+II.--L'homme et l'oeuvre
+
+APPENDICE
+
+I.--Michelet éducateur
+
+II.--Le _Journal intime_ de Michelet
+
+
+
+
+_À CHARLES DE POMAIROLS_
+
+
+_Mon cher ami,_
+
+_J'ai tenu à inscrire ton nom en tête de ce volume. Les études qui le
+composent ont trouvé chez toi, lorsqu'elles ont paru séparément dans
+divers recueils périodiques, une sympathie qui a été pour moi le plus
+précieux des encouragements. Ton goût littéraire si délicat et ton sens
+moral si droit me garantissaient que je ne m'étais pas trompé en donnant
+à ces essais sur des écrivains que j'ai personnellement connus, que j'ai
+admirés et aimés, non la forme d'une analyse critique de leur oeuvre
+aboutissant à l'approbation ou à la réfutation de leurs doctrines, mais
+celle d'essais biographiques où j'ai cherché à démêler les rapports qui
+existent entre leurs écrits et leur vie, la nature de leur influence,
+les idées et les sentiments qui les ont inspirés._
+
+_Quelques personnes se sont étonnées que j'aie pu parler avec une
+sympathie presque égale d'écrivains aussi dissemblables que le furent
+Michelet, Renan et Taine; et que j'aie mêlé si peu de critiques à
+l'exposé que j'ai fait de leurs idées. Elles auraient aimé me voir
+indiquer les points sur lesquels je me sépare d'eux et les motifs de mon
+dissentiment. Je n'ai point pensé qu'il importât beaucoup au public de
+connaître mon sentiment personnel sur les questions religieuses,
+philosophiques et historiques que Taine, Renan et Michelet ont abordées
+et résolues chacun à leur manière. Si je croyais devoir le dire, je le
+ferais directement, et non sous forme de réfutation des idées d'autrui.
+Je crois d'autre part avoir suffisamment indiqué, bien qu'avec
+discrétion, les points sur lesquels ces grands esprits me paraissent
+avoir donné prise à la critique. Je n'ai point caché le tort qu'une
+sensibilité et une imagination trop vives ont fait chez Michelet à la
+critique de l'historien et à l'observation raisonnée du savant; la part
+de responsabilité qui lui revient dans ce culte aveugle de la Révolution
+française dont nous avons si longtemps souffert; l'influence troublante
+que les luttes religieuses et politiques ont exercée sur la sérénité et
+l'équilibre de sa pensée. J'ai indiqué comment Renan, trop sensible à la
+crainte de paraître juger autrui ou imposer ses opinions alors qu'il
+avait rejeté la foi absolue et l'autorité sacerdotale, trop désireux de
+poursuivre les nuances infinies de la vérité, trop porté par sa nature à
+un optimisme et à une bienveillance universels, avait encouru le
+reproche de tomber dans le dilettantisme, et avait engendré des
+imitateurs dont le scepticisme superficiel, raffiné et pervers a rendu
+haïssable ce qu'on appelle le_ Renanisme. _J'ai laissé voir que chez
+Taine il y avait quelque désaccord entre la hardiesse de sa pensée et la
+timidité de son caractère, et que ce désaccord pouvait expliquer
+quelques uns de ses jugements historiques; que ses convictions
+déterministes et la puissance logique de son esprit lui ont fait
+méconnaître ce qu'il y a de complexe, de mystérieux, d'insaisissable
+dans la nature et dans l'homme; qu'il a trop cru à la possibilité de
+réduire à des classifications fixes et à des formules simples l'histoire
+et la vie; qu'il a pris trop souvent la clarté et la logique d'un
+raisonnement pour une preuve suffisante de sa justesse; qu'il a eu
+enfin, lui aussi, dans les écrivains naturalistes et matérialistes de
+ces dernières années des disciples dont les hommages étaient pour lui
+une amertume et presque un remords._
+
+_J'aurais pu sans doute insister plus que je ne l'ai fait sur les
+imperfections de leurs oeuvres et sur les limites de leur génie; mais il
+me semble que j'aurais alors altéré la vérité du portrait que je voulais
+tracer d'eux. Au lieu de m'attarder à dire ce qu'ils n'ont pas fait et
+ce qu'ils n'ont pas été, j'ai cherché à montrer ce qu'ils ont été et ce
+qu'ils ont voulu faire. Connaissant personnellement leur valeur morale,
+j'ai cherché à leurs doctrines et à leurs actes, des explications
+naturelles, légitimes et élevées, même à ce qui pouvait me surprendre ou
+me choquer en eux. Les sachant incapables de céder sciemment à des
+motifs frivoles ou bas, j'ai cru en agissant ainsi faire oeuvre d'équité.
+En présence d'hommes supérieurs, la sympathie est la voie la plus sûre
+pour comprendre; et l'oeuvre la plus utile de la critique est d'expliquer
+en quoi les grands hommes ont été grands, les ressorts secrets de leur
+génie, les motifs légitimes de leur influence. Ce n'est que longtemps
+après leur mort, quand le temps a mis chaque chose à son rang, qu'on
+peut discerner les défauts, les lacunes, les défaillances qui ont rendu
+certaines parties de leur oeuvre caduques ou nuisibles. Et même alors,
+n'est-ce pas sur les parties durables et bienfaisantes qu'il est le plus
+nécessaire d'insister? Les influences nuisibles n'ont d'ordinaire qu'un
+temps; les influences bienfaisantes sont éternelles. C'est l'honneur de
+la critique scientifique de notre siècle d'avoir su sympathiser avec les
+esprits les plus divers pour les mieux comprendre, d'avoir cherché à
+expliquer et à légitimer par conséquent, dans une certaine mesure, en
+les expliquant, leur manière de sentir et de penser. Que dirait-on
+aujourd'hui d'un critique qui jugerait Calvin d'après les piétistes
+étroits et déplaisants qui se réclament de lui, Rabelais d'après les
+chroniqueurs orduriers qui se disent rabelaisiens, Racine d'après
+Campistron, Voltaire d'après M. Homais? qui reprocherait à Bossuet de
+n'avoir pas conçu l'histoire universelle comme Herder ou Auguste Comte,
+et à Pascal d'avoir eu pour disciples les convulsionnaires de
+Saint-Médard? S'attacher surtout à mettre en lumière les côtés lumineux
+du génie des grands penseurs et des grands artistes, et montrer de
+préférence ce qu'ils ont ajouté aux jouissances esthétiques et aux
+richesses intellectuelles et morales de l'humanité, c'est faire acte
+d'équité. Lorsqu'il s'agit de contemporains à qui l'on doit le meilleur
+de sa pensée, c'est un devoir de reconnaissance. Tu en as ainsi jugé
+quand tu as écrit sur Lamartine un livre où le plus inspiré des poètes
+trouvait son vrai critique chez un poète dont l'âme est parente de la
+sienne. Le même sentiment m'a guidé dans ces esquisses plus modestes,
+sur Renan, Taine et Michelet. J'ajouterai que ma sympathie et ma
+reconnaissance pour ces trois hommes également et diversement grands, se
+mêlent d'une nuance plus marquée d'admiration pour Renan, pour Taine de
+respect, et pour Michelet d'affection._
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Les trois maîtres dont je me suis proposé d'étudier l'oeuvre et la vie,
+résument, à mes yeux, ce qu'il y a d'essentiel dans l'oeuvre historique
+de notre pays et de notre siècle. Ils se complètent, tout en s'opposant
+sur certains points. Je ne veux certes pas diminuer le mérite et la
+gloire d'Augustin Thierry, de Guizot, de Mignet, de Tocqueville, de
+Fustel de Coulanges; mais leur effort ne me semble pas avoir une portée
+aussi étendue, aussi générale, aussi profonde que celui de Renan, Taine
+et Michelet. L'histoire se propose trois objets principaux: critiquer
+les traditions, les documents et les faits; dégager la philosophie des
+actions humaines en découvrant les lois scientifiques qui les régissent;
+rendre la vie au passé. Renan est par excellence l'historien critique,
+Taine l'historien philosophe, Michelet l'historien créateur. Non sans
+doute que Renan et Michelet aient manqué du sens philosophique, Taine et
+Renan du sens de la vie, Michelet et Taine du sens critique; mais c'est
+à Renan qu'il faut demander des leçons de critique; c'est chez Taine que
+nous verrons la tentative la plus considérable qui ait été faite pour
+constituer l'histoire en science au nom d'une conception philosophique,
+et c'est à Michelet qu'il faut demander le secret de la vision et de la
+résurrection du passé.
+
+Logiquement cette reconstitution de l'histoire aurait dû être entreprise
+après que les bases de la science historique et de la méthode critique
+auraient été posées. Mais peut-être trop de critique et trop de
+philosophie aurait paralysé l'audace créatrice; peut-être était-il
+nécessaire, pour que Michelet pût, comme Ézéchiel, souffler sur les
+ossements desséchés de la vallée de Josaphat, les revêtir de chair et
+les pénétrer de l'esprit de vie, qu'il ne fût pas entravé par les
+scrupules et les distinctions du critique, ni par les déductions
+rigoureuses du savant. Ce n'est pas que la critique et la philosophie
+lui fussent étrangères ou indifférentes; mais ce n'est pas en elles
+qu'était sa force. Il s'est vanté d'avoir le premier en France utilisé
+les documents d'archives pour écrire une histoire générale, recommandé
+l'emploi méthodique des sources originales, et affirmé qu'il n'y a point
+d'histoire sans érudition. Mais il faut reconnaître qu'il se servait
+avec une grande liberté des matériaux ainsi amassés, et que c'était
+l'homme d'imagination plus que le critique qui décidait de leur valeur
+relative et de leur emploi. Comme la logique pour Taine, la vie était
+pour lui la démonstration de la vérité; de même que la production d'un
+corps organique par la synthèse chimique d'éléments simples mis
+fortuitement en présence serait plus démonstrative que la plus
+rigoureuse des analyses. Sa philosophie historique était si vague et
+elle donnait une si grande place à l'autonomie humaine qu'elle excluait
+d'avance toute conception scientifique de l'histoire. Le développement
+de l'humanité était à ses yeux la lutte de la liberté contre la
+fatalité, l'ascension à la fois providentielle et volontaire de l'homme
+vers la pleine autonomie morale. Toute l'histoire était pour lui un
+vaste symbolisme révélant l'essor progressif de la liberté morale, des
+religions de l'Orient au Christianisme, du Christianisme à la Réforme,
+de la Réforme à la Révolution française. Écrire l'histoire, c'est saisir
+dans chaque époque les faits caractéristiques, dans chaque homme les
+traits essentiels qui constituent leur valeur symbolique, qui en font
+des «hiéroglyphes idéographiques». Heureusement Michelet avait une
+science assez solide et une intuition assez spontanée du passé pour que
+ce qu'il y avait de flottant et d'insuffisant dans ses conceptions
+philosophiques ne paralysât pas sa puissance créatrice. Son instinct
+profond de la vie, sa puissance de sympathie, ses dons de visionnaire,
+lui ont permis d'imaginer et de montrer les hommes et les choses du
+passé avec des couleurs qui donnent l'illusion de la réalité. Il est le
+seul des romantiques chez qui la couleur locale ne soit pas le
+trompe-l'oeil d'un décor, mais l'évocation d'êtres vivants, de choses
+réelles. Michelet a développé chez tous les historiens venus après lui
+le sens de la vérité historique; Renan et Taine en particulier ont subi
+profondément son influence.
+
+Si, comme Michelet, Taine a pour but de faire revivre le passé, ce n'est
+point à des procédés subjectifs de divination qu'il demande cette
+résurrection. Il croit que la vie sous toutes ses formes, vie morale et
+intellectuelle comme vie physique, a ses lois; et c'est la découverte,
+puis la mise en action de ces lois qu'il assigne comme mission à
+l'historien. Il croit à une statique et à une dynamique sociales, à une
+anatomie, à une physiologie et même à une pathologie de l'histoire; il
+pense que les hommes comme les actions des hommes sont des produits
+nécessaires, et il voit toute l'histoire comme une chaîne infinie de
+causes et d'effets. Il reconnaît sans doute que l'histoire, comme toutes
+les sciences morales, est une science inexacte et ne comporte que des
+approximations, mais il se laisse pourtant aller à tenter des
+explications simples de phénomènes complexes et à affirmer au nom de la
+logique mathématique dans un domaine où la vie dément constamment la
+logique. Toutefois, si, entraîné par ses convictions déterministes,
+Taine a parfois, par ses simplifications excessives et ses affirmations
+trop absolues, mutilé la nature humaine et desséché les choses vivantes,
+il a pourtant montré dans quelles conditions l'histoire peut devenir une
+science et quelle méthode on doit suivre pour découvrir ce qu'elle peut
+fournir à la science et à la philosophie. Car c'est le mérite éminent de
+Taine d'avoir identifié la notion de science et celle de philosophie. Il
+est vraisemblable que l'histoire deviendra difficilement une science au
+sens propre du mot, et qu'elle devra se borner à des généralisations
+philosophiques partielles; mais elle doit être pénétrée d'esprit
+scientifique, et elle aura un caractère d'autant plus scientifique
+qu'elle se rapprochera davantage de l'idée que Taine s'en est faite.
+
+C'est la critique qui permettra de discerner en quelque mesure dans
+l'histoire ce qui peut être objet de science de ce qui restera du
+domaine de l'art et de la conjecture. Renan, qui s'est montré, lui
+aussi, dans son oeuvre historique, un créateur et un peintre d'une
+merveille puissance, me paraît surtout grand pour avoir, avec une
+pénétration et une sincérité sans égales, déterminé les vrais caractères
+et les vraies conditions de la critique historique. Il a circonscrit le
+domaine où la critique historique et l'observation scientifique peuvent
+opérer à coup sûr, d'après des règles positives; mais il a osé dire
+qu'en dehors de ce domaine, il entre dans la critique elle-même une part
+de subjectivisme, un élément de tact, de divination et d'art. Ses
+adversaires ne manquent pas de l'accuser d'introduire la fantaisie et
+l'arbitraire dans l'histoire; ils ne voient pas dans ses hypothèses ce
+qui s'y trouve en effet, le scrupule d'un esprit sensible à toutes les
+nuances de la vérité, qui saisit avec une extraordinaire délicatesse
+tout ce qu'il y a d'incertain, non seulement dans les documents de la
+tradition historique, mais aussi dans la critique qu'on leur applique,
+et qui accorde plus de certitude aux caractères généraux d'une époque
+qu'aux faits particuliers. Ceux-ci n'ont qu'une valeur symbolique pour
+ainsi dire, en ce qu'ils caractérisent un état social ou un état d'âme.
+Personne n'a apporté autant de tact et de sagacité que Renan dans cette
+divination critique du symbolisme de l'histoire, et nous croyons que ses
+livres marqueront une date capitale dans l'évolution de la critique
+historique. Personne n'a jamais eu au même degré que lui, le sens de
+l'histoire. Il a rompu en visière avec ce pédantisme de la critique qui
+prétend trancher les questions les plus complexes avec des données
+incomplètes, au nom de règles absolues dont l'expérience à maintes fois
+démontré la fragilité. Les hommes ont un si grand besoin de certitude
+qu'ils ne sont pas éloignés de traiter comme un malfaiteur celui qui
+leur interdit à la fois d'affirmer et de nier, et qui recommande le
+doute comme un devoir. Renan n'a pas craint de dire et de montrer qu'il
+y avait des degrés infinis de vraisemblance, mais que le domaine de la
+certitude était extrêmement restreint; et que toutes les choses que nous
+souhaiterions le plus de savoir sont en dehors de ce domaine. Il n'a pas
+craint, après avoir ainsi tout remis en question, de tenter de
+reconstituer l'histoire du passé telle qu'il pouvait se l'imaginer,
+parce que l'homme a besoin d'imaginer, comme il a besoin de croire, et
+parce que ce qu'il imagine comme ce qu'il croit contient une vérité
+provisoire et partielle. On a dit de Mérimée qu'il fut dupe de la
+prétention de n'être jamais dupe. On peut dire de Renan qu'il n'a jamais
+été dupe parce qu'il a consenti à être dupe volontairement. Et c'est
+ainsi qu'il a pu être tout à la fois un artiste incomparable et un
+savant de premier ordre. Il égale presque Michelet par l'imagination,
+mais sans se laisser entraîner par elle; il cherche comme Taine à
+démêler dans l'histoire la vérité scientifique, mais il a une plus fine
+perception des difficultés du problème. Personne n'a su, avec autant de
+profondeur et de pénétration que lui, démêler et déterminer les
+conditions et les limites de la connaissance.
+
+Il est nécessaire d'écouter la leçon particulière de chacun de ces trois
+maîtres. Ils se complètent et se corrigent l'un l'autre. Si l'on craint,
+en se laissant séduire par les côtés ironiques et sceptiques du génie de
+Renan, de ne plus voir dans l'histoire qu'un jeu décevant d'apparences
+imaginaires, on écoutera la voix grave de Taine qui nous ordonne de
+croire à la science et de découvrir sous les changeantes apparences la
+vérité positive et les lois immuables de l'univers; si l'on craint, en
+suivant les austères et durs enseignements de Taine, de perdre le sens
+et l'amour de la nature et des hommes, on apprendra de Michelet que dans
+la poursuite des vérités morales, il ne faut pas s'adresser à
+l'intelligence seule, mais aussi à l'imagination et au coeur «d'où
+jaillissent les sources de la vie.»
+
+
+
+
+ERNEST RENAN
+
+
+Il est difficile de parler avec équité d'un grand homme au moment où la
+mort vient de l'enlever. Pour juger dans leur ensemble une vie et une
+oeuvre, il faut qu'un temps assez long nous permette de les considérer à
+distance et comme en perspective, de même qu'il faut un certain recul
+pour jouir d'un objet d'art. Le temps simplifie et harmonise toutes
+choses; il fait disparaître, dans une oeuvre, les parties secondaires et
+caduques et met en lumière les parties essentielles et durables. C'est
+le temps seul qui, dans les matériaux de valeur inégale dont se compose
+la réputation d'un grand homme de son vivant, choisit les plus solides
+pour élever à sa mémoire un monument impérissable.
+
+Il est encore plus difficile de juger avec impartialité un grand homme
+quand on l'a connu et aimé, quand on peut encore se rappeler le son
+caressant de sa voix, la finesse de son sourire, la profondeur de son
+regard, la pression affectueuse de sa main, quand on se sent encore, non
+seulement subjugué par la supériorité de son esprit, mais comme
+enveloppé de sa bienveillance et de sa bonté.
+
+À ces difficultés d'ordre général s'en joint une autre quand il s'agit
+d'un homme tel que fut Ernest Renan. Son oeuvre est si considérable et si
+variée, son érudition était si vaste, les sujets auxquels se sont
+attachées ses recherches et sa pensée sont si divers qu'il faudrait,
+pour être en mesure de parler dignement de lui, une science égale à la
+sienne et un esprit capable comme le sien d'embrasser toutes les
+connaissances humaines, toute la nature et toute l'histoire[1].
+
+Pour toutes ces raisons, on comprendra que j'éprouve quelque hésitation
+à parler de lui et que je ne puisse avoir la prétention de juger ni sa
+personne ni son oeuvre. Je ne me sens pour cela ni une compétence
+suffisante, ni une indépendance assez complète d'esprit et de coeur
+vis-à-vis d'un homme que j'aimais autant que je l'admirais. Mais, ayant
+eu le privilège de le voir de près, appartenant à la génération qui a
+suivi la sienne et qui a été nourrie de ses écrits et de son esprit, je
+puis essayer de rappeler ce qu'il a été et ce qu'il a fait, et de
+dégager la nature et les causes de l'influence qu'il a exercée en France
+pendant la seconde moitié de notre siècle.
+
+
+
+
+I
+
+
+Rien de plus uni et de plus simple que la vie d'Ernest Renan. Elle a été
+tout entière occupée par l'étude, l'enseignement, les joies de la
+famille. Ses seules distractions ont été quelques voyages et les
+plaisirs de la causerie dans des dîners d'amis et dans quelques salons.
+Si, à deux reprises, en 1869, aux élections législatives de
+Seine-et-Marne, et en 1876, aux élections sénatoriales des
+Bouches-du-Rhône, Ernest Renan sollicita un mandat politique, il y fut
+poussé par l'idée qu'un homme de sa valeur a le devoir de donner une
+partie de son temps et de ses forces à la chose publique, s'il en a
+l'occasion. Il n'avait apporté à ses campagnes électorales aucune fièvre
+d'ambition. Quand il vit que la majorité des suffrages ne venait point
+spontanément à lui, il renonça sans peine et sans regret à les
+briguer[2].
+
+Cette vie si tranquille et si heureuse eut pourtant ses heures de
+trouble, on pourrait dire ses drames, mais des drames tout intérieurs,
+des troubles purement intellectuels, moraux et religieux.
+
+Ernest Renan était originaire de Tréguier (Côtes-du-Nord), une de ces
+anciennes villes épiscopales de Bretagne qui ont conservé jusqu'à nos
+jours leur caractère ecclésiastique, qui semblent de vastes couvents
+grandis à l'ombre de leurs cathédrales et qui, dans leur pauvreté un peu
+triste, n'ont rien de la banalité et de l'aisance bourgeoises des villes
+de province du nord et du centre de la France. On peut encore visiter
+l'humble maison, toute proche de la belle cathédrale fondée par saint
+Yves, où Renan naquit le 27 février 1823; le petit jardin planté
+d'arbres fruitiers où il jouait tout enfant, laissant errer sa vue sur
+l'horizon calme et mélancolique des collines qui encadrent la rivière de
+Tréguier. Son père, capitaine de la marine marchande et occupé d'un
+petit commerce, était de vieille race bretonne (le nom de Renan est
+celui d'un des plus vieux saints d'Armorique). Il transmit à son fils
+l'imagination rêveuse de sa race, son esprit de simplicité
+désintéressée. La mère était de Lannion, petite ville industrielle, qui
+n'a rien de l'aspect monacal de Tréguier. Très pieuse, elle avait
+cependant une élasticité et une gaieté de caractère que son fils
+attribuait à son origine gasconne et dont il avait hérité. Sérieux
+breton, vivacité gasconne, Renan a trop souvent insisté sur la
+coexistence en lui de ces deux natures pour qu'il nous soit permis de le
+contredire sur ce point; mais, en dépit d'apparences qui ont fait croire
+à des observateurs superficiels que le gascon l'avait en lui emporté sur
+le breton, le sérieux a eu la première, la plus large part dans ce qu'il
+a pensé, fait et écrit.
+
+La vie du reste commença par être pour lui plus qu'austère; elle fut
+sévère et dure. Son père périt en mer, alors que lui-même était encore
+enfant, et ce ne fut qu'à force d'économie et de privations que sa mère
+put subvenir à l'éducation de ses trois enfants. Ernest Renan, loin de
+garder rancune à la destinée de ces années misérables, lui resta
+reconnaissant de lui avoir fait connaître et aimer la pauvreté. Il eut
+toute sa vie l'amour des pauvres, des humbles, du peuple. Il ne
+s'éloigna jamais des parents de condition plus que modeste qu'il avait
+conservés en Bretagne. Dans les dernières années de sa vie, il aimait à
+les aller revoir, comme il avait tenu à conserver intacte la petite
+maison où s'était écoulée son enfance. Sa soeur Henriette, de douze ans
+plus âgée que lui, personne remarquable par la force de son esprit et de
+son caractère comme par la tendresse passionnée de son coeur, se dévoua
+aux siens, et, après avoir donné des leçons à Tréguier, elle se résigna,
+d'abord à entrer dans un pensionnat à Paris, puis à accepter une place
+d'institutrice en Pologne, sans cesser de suivre avec une sollicitude
+maternelle les progrès de son plus jeune frère, dont elle avait deviné
+la haute intelligence. Le jeune Ernest faisait à Tréguier ses humanités
+dans un séminaire dirigé par de bons prêtres; il y était un écolier doux
+et studieux, qui remportait sans peine tous les premiers prix et ne
+voyait pas devant lui de plus bel avenir que d'être, dans son pays
+natal, un prêtre instruit et dévoué, plus tard peut-être chanoine de
+quelque église cathédrale. Mais sa soeur avait connu à Paris un jeune
+abbé, intelligent et ambitieux, M. Dupanloup, qui venait de prendre la
+direction du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et qui
+cherchait à recruter des sujets brillants. Elle lui parla des aptitudes
+et des succès de son frère, et, à quinze ans et demi, Ernest Renan se
+trouva transplanté à Paris. Il émerveilla ses nouveaux maîtres par sa
+précoce maturité, par sa merveilleuse facilité de travail; et, après
+avoir fait brillamment sa philosophie au séminaire d'Issy, il entra à
+Saint-Sulpice pour y étudier la théologie. Saint-Sulpice était alors en
+France le seul séminaire où se fût perpétuée la tradition des fortes
+études et en particulier la connaissance des langues orientales. Les
+Pères qui y enseignaient, et spécialement le Père Le Hir, orientaliste
+éminent, rappelaient, par l'austérité de leur vie, par la profondeur de
+leur érudition, les grands savants que l'Église a produits au XVIIe et
+au XVIIIe siècles.--Renan devint rapidement l'ami, puis l'émule de ses
+maîtres. Ceux-ci voyaient déjà en lui une gloire future de la maison,
+sans se douter que les leçons mêmes qu'il y recevait allaient l'en
+détacher pour toujours.
+
+C'est une crise purement intellectuelle qui fit sortir Renan du
+séminaire. L'état de prêtre lui souriait; il avait reçu avec une joie
+pieuse les ordres mineurs, et aucune des obligations morales de la
+vocation ecclésiastique ne lui pesait. La vie du monde lui faisait peur;
+celle de l'Église lui paraissait douce. Il n'y avait en lui aucun
+penchant à la raillerie ou à la frivolité. Mais, en lui enseignant la
+philologie comparée et la critique, en lui faisant scruter les livres
+saints, les prêtres de Saint-Sulpice avaient mis entre les mains de leur
+jeune élève le plus redoutable des instruments de négation et de doute.
+Son esprit lucide, pénétrant et sincère, vit la faiblesse de la
+construction théologique sur laquelle repose toute la doctrine
+catholique. Ce qu'il avait appris à Issy de sciences naturelles et de
+philosophie venait confirmer les doutes que la critique philologique et
+historique lui inspirait sur l'infaillibilité de l'Église et de
+l'Écriture sainte, et sur la doctrine qui fait de la révélation
+chrétienne le centre de l'histoire et l'explication de l'univers. Le
+coeur déchiré (car il allait contrister non seulement des maîtres
+vénérés, mais encore une mère tendrement aimée), il n'hésita pourtant
+pas un instant à obéir au devoir que la droiture de son esprit et de sa
+conscience lui imposait. Il quitta l'asile paisible qui lui promettait
+un avenir assuré pour vivre de la dure vie de répétiteur dans une
+institution du quartier latin et entreprendre, à vingt-deux ans, la
+préparation des examens qui pouvaient lui ouvrir la carrière du
+professorat. Son admirable soeur lui vint en aide dans ce moment
+difficile. Arrivée avant lui, par ses propres réflexions et ses propres
+études, aux mêmes convictions négatives, elle avait évité de jamais
+troubler de ses doutes l'esprit de son jeune frère. Mais, quand il
+s'ouvrit à elle et lui écrivit ses motifs de quitter le séminaire et de
+renoncer à la prêtrise, elle fut inondée de joie et lui envoya ses douze
+cents francs d'économies pour l'aider à franchir les difficultés des
+premiers temps de liberté.
+
+Il n'eut pas besoin d'épuiser ce fonds de réserve. Grâce à ses
+prodigieuses facultés intellectuelles et à la science déjà considérable
+acquise pendant ses années de séminaire, Renan put rapidement se créer
+une situation indépendante et marcha désormais de succès en succès. On
+reste confondu en voyant ce qu'il sut faire et produire pendant les cinq
+années qui suivirent sa sortie de Saint-Sulpice, de la fin de 1845 à
+1850. Il conquit tous ses grades universitaires, du baccalauréat à
+l'agrégation de philosophie, où il fut reçu premier en 1848. Il obtint,
+la même année, de l'Académie des inscriptions, le prix Volney, pour un
+grand ouvrage, l'_Histoire générale et système comparé des langues
+sémitiques_ (publiée en 1855), et, deux ans plus tard, un autre prix sur
+l'_Étude du grec au moyen âge_. Il faisait en 1849-1850 des recherches
+dans les bibliothèques d'Italie[3] et en rapportait sa thèse de doctorat
+soutenue en 1852, un livre sur _Averroès et l'Averroïsme_, capital pour
+l'histoire de l'introduction de la philosophie grecque en Occident par
+les Arabes. En même temps, il publiait dans des recueils périodiques
+plusieurs essais, entre autres celui qui, remanié, est devenu son livre
+sur l'_Origine du langage_, et il écrivait un ouvrage considérable sur
+l'_Avenir de la science_, qu'il n'a imprimé qu'en 1890.
+
+Ce livre, composé en quelques mois par un jeune homme de vingt-cinq ans,
+contient déjà toutes les idées sur la vie et sur le monde qu'il répandra
+en détail dans tous ses écrits; mais elles sont affirmées ici avec un
+ton de conviction enthousiaste et de certitude qu'il atténuera de plus
+en plus dans ses écrits ultérieurs, sans rien abandonner d'ailleurs du
+fond même de sa doctrine. Il salue l'aurore d'une ère nouvelle, où la
+conception scientifique de l'univers succèdera aux conceptions
+métaphysiques et théologiques. Les sciences de la nature surtout et les
+sciences historiques et philologiques sont non seulement les
+libératrices de l'esprit, mais encore les maîtresses de la vie.
+Pédagogie, politique, morale, tout sera régénéré par la science. Par
+elle seule, la justice sera fondée parmi les hommes, et elle deviendra
+pour eux une source et une forme de religion[4].
+
+Sur les conseils d'Augustin Thierry et de M. de Sacy, E. Renan ne publia
+pas ce volume, dont le don dogmatique et sévère aurait rebuté les
+lecteurs et dont les idées étaient trop neuves et trop hardies pour être
+acceptées toutes à la fois. Les Français auraient pu aussi s'étonner de
+l'admiration enthousiaste de Renan pour l'Allemagne, en qui il voyait la
+patrie de cet idéalisme scientifique dont il se faisait l'apôtre.
+Augustin Thierry enfin était inquiet de voir son jeune ami dépenser d'un
+seul coup tout son capital intellectuel. Il lui persuada de le débiter
+en détail dans des articles donnés à la _Revue des Deux Mondes_ et au
+_Journal des Débats_. C'est ainsi que Renan devint le premier de nos
+essayistes, et, dans des articles de critique littéraire et
+philosophique, mit en circulation, sous une forme légère, aisée,
+accessible à tous, ses idées les plus audacieuses et toutes les
+découvertes de la philologie comparée et de l'exégèse rationaliste. Ce
+sont ces essais, où son talent littéraire s'affina et s'assouplit et où
+le fonds le plus solide de pensées et de connaissances s'unissait à une
+virtuosité prestigieuse de style, qui ont formé les admirables volumes
+intitulés: _Essais de morale et de critique; Études d'histoire
+religieuse; Nouvelles études d'histoire religieuse_. Sa renommée
+littéraire grandissait rapidement, tandis que ses ouvrages d'érudition
+le faisaient entrer, dès 1856, à l'Académie des inscriptions, âgé
+seulement de trente-trois ans.
+
+
+
+
+II
+
+
+Depuis 1851, il était attaché à la Bibliothèque nationale, et cette
+place modeste, avec le revenu, de plus en plus important, de ses essais
+littéraires, lui avait permis de se marier en 1886. Il avait trouvé en
+mademoiselle Scheffer, fille du peintre Henry Scheffer et nièce du
+célèbre Ary Scheffer, une compagne capable de le comprendre et digne de
+l'aimer. Ce mariage faillit être dans sa vie l'occasion d'un nouveau
+drame intime. Depuis 1850, Ernest Renan vivait avec sa soeur Henriette;
+leur communauté de sentiments et de pensées s'était encore accrue par
+cette communauté d'existence et de labeur, et Henriette, qui pensait que
+son frère, en quittant l'Église pour la science, n'avait fait que
+changer de prêtrise, ne supposait pas que cette union pût jamais être
+dissoute. Quand son frère lui parla de ses intentions de mariage, elle
+laissa voir un si cruel trouble intérieur que celui-ci résolut de
+renoncer à un projet qui paraissait menacer le bonheur d'un être si
+dévoué et si cher. Mais alors ce fut mademoiselle Renan elle-même qui
+courut chez mademoiselle Scheffer la supplier de ne pas renoncer à son
+frère et qui hâta la conclusion d'une union dont l'idée seule l'avait
+bouleversée. Sa vie, du reste, ne fut pas séparée de celle de son frère.
+Elle s'attacha passionnément à ses enfants. Quand Ernest Renan partit en
+1860 pour la Phénicie, chargé d'une mission archéologique, elle
+l'accompagna et y resta avec lui quand madame Renan dut rentrer en
+France. Ces quelques mois de vie à deux furent sa dernière joie. La
+fièvre les saisit l'un et l'autre à Beyrouth. Elle mourut, tandis que
+lui, terrassé par le mal, avait à peine conscience du malheur qui le
+frappait. Dans le petit opuscule biographique consacré à sa soeur
+Henriette, la plus belle de ses oeuvres, et un des plus purs
+chefs-d'oeuvre de la prose française, E. Renan a gravé pour la postérité
+l'image de cette femme supérieure et dit avec une éloquence poignante ce
+que sa perte fut pour lui.
+
+
+
+
+III
+
+
+Il rapportait de Syrie, non seulement les inscriptions et les
+observations archéologiques qu'il publia dans le volume de la _Mission
+de Phénicie_, paru de 1863 à 1874 par livraisons, mais aussi la première
+ébauche de sa _Vie de Jésus_, l'introduction de l'oeuvre capitale de sa
+vie: l'_Histoire des origines du Christianisme_, qui forme sept volumes
+in-8°. Il avait déjà abordé dans ses essais un grand nombre de problèmes
+religieux et de questions de critique et d'exégèse sacrées, mais il ne
+voulait pas se borner à l'analyse et à la critique. Il voulait
+entreprendre quelque grand travail de synthèse et de reconstitution
+historiques. Les questions religieuses lui avaient toujours paru les
+questions vitales de l'histoire et celles où peuvent le mieux
+s'appliquer les deux qualités essentielles de l'historien: la
+pénétration critique et la divination imaginative qui ressuscite les
+civilisations et les personnages disparus. C'est au christianisme,
+c'est-à-dire au plus grand phénomène religieux de l'histoire, que Renan
+appliqua ses qualités d'érudit, de peintre et de psychologue. Il devait
+plus tard compléter son ouvrage en y ajoutant, pour introduction, une
+_Histoire d'Israël_, dont il a publié trois volumes et dont les deux
+derniers, achevés peu de temps avant sa mort, ont paru en 1893 et 1894.
+
+L'apparition de la _Vie de Jésus_ fut, non seulement un grand événement
+littéraire, mais un fait social et religieux d'une portée immense.
+C'était la première fois que la vie du Christ était écrite à un point de
+vue entièrement laïque, en dehors de toute conception supra-naturaliste,
+dans un livre destiné, non aux savants et aux théologiens, mais au grand
+public. Malgré les ménagements infinis avec lesquels Renan avait
+présenté sa pensée, malgré le ton respectueux et attendri qu'il prenait
+en parlant du Christ, peut-être même à cause de ces ménagements et de ce
+respect, le scandale fut prodigieux. Le clergé sentit très bien que
+cette forme d'incrédulité qui s'exprimait avec la gravité de la science
+et l'onction de la piété, était bien plus redoutable que la raillerie
+voltairienne; venant d'un élève des écoles ecclésiastiques, le sacrilège
+à ses yeux était doublé d'une trahison, l'hérésie aggravée d'une
+apostasie. Le gouvernement impérial, qui avait nommé en 1862 E. Renan
+professeur de philologie sémitique au Collège de France, eut la
+faiblesse de le révoquer en 1863, en présence des clameurs que souleva
+la _Vie de Jésus_. Il avait eu la naïveté de lui offrir, comme
+compensation, une place de conservateur à la Bibliothèque nationale.
+
+Renan répondit au ministre, en style biblique: Garde ton argent
+(_Pecunia tua tecum sit_); et, libre désormais de tout souci matériel,
+grâce au prodigieux succès de son livre, le «blasphémateur européen»,
+comme l'appelait Pie IX, continua tranquillement son oeuvre[5]. Ce ne fut
+qu'en 1870, quand l'Empire fut tombé, que sa chaire lui fut rendue. Ses
+cours, commencés au milieu même du siège de Paris, ont toujours eu un
+caractère strictement scientifique et philologique qui en écartait le
+public frivole et ne les rendait accessibles qu'à un petit nombre de
+véritables élèves, alors qu'il lui était si aisé d'attirer la foule à
+ses cours, rien qu'en y professant ces livres avant de les publier; il
+dédaigna toujours ces succès faciles et ne songea qu'à faire progresser
+la science qu'il était chargé d'enseigner. Il devint, en 1883,
+l'administrateur respecté du grand établissement scientifique dont il
+avait été chassé comme indigne vingt ans auparavant. Lancé, par la
+publication de la _Vie de Jésus_, dans la lutte religieuse, attaqué avec
+violence par les uns, défendu et admiré avec passion par les autres,
+ayant à souffrir souvent de la vulgarité de certains admirateurs, E.
+Renan ne s'abaissa point à la polémique; il ne permit point que la
+sérénité de sa pensée fut altérée par ces querelles[6], et il continua à
+parler de l'Église catholique et du christianisme avec la même
+impartialité, je dirai plus, avec la même sympathie respectueuse et
+indépendante.
+
+
+
+
+IV
+
+
+L'année 1870 marque une date importante dans la vie d'Ernest Renan. Ce
+fut encore une année de crise. L'Allemagne, qui avait été, au moment où
+il s'était émancipé de son éducation ecclésiastique, la seconde mère de
+son intelligence, l'Allemagne, dont il avait exalté si haut le caractère
+purement idéaliste, en qui il voyait la maîtresse du monde moderne en
+érudition, en poésie et en métaphysique, lui apparaissait maintenant
+sous une face nouvelle, froidement réaliste, orgueilleusement et
+brutalement conquérante. Comme il avait rompu avec l'Église, sans cesser
+de reconnaître sa grandeur et les services qu'elle avait rendus et
+qu'elle rendait encore au monde, il sentit, non sans douleur, se
+relâcher presque jusqu'à se briser le lien moral qui l'attachait à
+l'Allemagne, mais sans renier jamais la dette de reconnaissance
+contractée envers elle, sans chercher jamais à rabaisser ses mérites et
+ses vertus. On trouvera l'expression éloquente de ses sentiments dans
+ses lettres au docteur Strauss, écrites en 1871, dans son discours de
+réception à l'Académie française et dans sa lettre à un ami d'Allemagne
+de 1878. En même temps, une évolution se produisait dans ses conceptions
+politiques. Aristocrate par tempérament, monarchiste constitutionnel par
+raisonnement, il se trouvait appelé à vivre dans une société
+démocratique et républicaine. Convaincu que les grands mouvements de
+l'histoire ont leur raison d'être dans la nature même des choses et
+qu'on ne peut agir sur ses contemporains et son pays qu'en en acceptant
+les tendances et les conditions d'existence, il sut apprécier les
+avantages de la démocratie et de la République sans en méconnaître les
+difficultés et les dangers.
+
+Ernest Renan était désormais en pleine possession de son génie, de son
+originalité, et en pleine harmonie avec son temps.--Émancipé de
+l'Église, il était l'interprète de la libre pensée sous sa forme la plus
+élevée et la plus savante dans un pays qui voyait dans le cléricalisme
+l'ennemi le plus redoutable de ses institutions nouvelles; émancipé de
+l'Allemagne, il avait trouvé dans les malheurs mêmes de la patrie un
+aliment et un aiguillon à son patriotisme, et il s'efforçait de faire de
+ses écrits l'expression la plus parfaite du génie français; émancipé de
+toute attache aux régimes politiques disparus, il pouvait donner à la
+France nouvelle les conseils et les avertissements d'un ami clairvoyant
+et d'un serviteur dévoué. Professeur au Collège de France, le seul
+établissement d'enseignement qui se soit conservé à travers les siècles,
+toujours semblable à lui-même dans son organisation comme dans son
+esprit, l'asile par excellence de la recherche libre et désintéressée,
+membre de l'Académie des inscriptions et de l'Académie française, ces
+créations de la monarchie réorganisées par la Révolution, l'une
+représentant l'érudition, l'autre le talent littéraire, Ernest Renan
+avait conscience que l'âme de la France moderne vivait en lui plus qu'en
+tout autre de ses contemporains. Il la laissa s'épanouir librement et se
+répandre au dehors, jouissant de cette popularité qui faisait de lui
+l'hôte le plus recherché des salons mondains, l'orateur préféré des
+assemblées les plus diverses, savantes ou frivoles, aristocratiques ou
+populaires, et la proie favorite des interviewers. Il répandait sans
+compter les trésors de son esprit, de sa science, de son imagination,
+de sa bonne grâce. Il osait dans ses écrits aborder tous les sujets et
+prendre tous les tons. Tout en continuant ses grands travaux d'histoire
+et d'exégèse, tout en traduisant Job, l'Ecclésiaste et le Cantique des
+Cantiques, tout en donnant à l'histoire littéraire de la France des
+notices qui sont des chefs-d'oeuvre d'érudition sûre et minutieuse, tout
+en dressant chaque année, pour la Société asiatique, le bilan des
+travaux relatifs aux études orientales, tout en fondant et en dirigeant
+avec une activité admirable la difficile entreprise du _Corpus
+inscriptionum semiticarum_, qui sera son titre de gloire le plus
+incontestable au point de vue scientifique, il exposait ses vues et ses
+rêves sur l'univers et sur l'humanité, sur la vie et sur la morale, soit
+sous une forme plus austère dans ses _Dialogues philosophiques_, soit
+sous une forme plus légère et doucement ironique dans ses fantaisies
+dramatiques: _Caliban_, l'_Eau de Jouvence_, le _Prêtre de Némi_,
+l'_Abbesse de Jouarre_; il travaillait à la réforme du haut
+enseignement; il écrivait ces délicieux fragments d'autobiographie qu'il
+a réunis sous le titre de _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_.
+
+
+
+
+V
+
+
+Dans cet épanouissement de toutes ses facultés pensantes et agissantes,
+favorisé par sa triple vie de savant, d'homme du monde et d'homme de
+famille, Ernest Renan se sentait heureux, et cette joie de vivre et
+d'agir lui avait inspiré un optimisme philosophique qui semblait, au
+premier abord, peu conciliable avec l'absence de toute certitude, de
+toute conviction métaphysique et religieuse. On était étonné et un peu
+scandalisé de voir l'auteur des _Essais de critique et de morale_, celui
+qui avait écrit des pages inoubliables sur l'âme rêveuse et mélancolique
+des races celtiques, qui avait condamné si sévèrement la frivolité de
+l'esprit gaulois et la théologie bourgeoise de Béranger, prêcher parfois
+un évangile de la gaîté que Béranger n'eût pas désavoué, considérer la
+vie comme un spectacle amusant dont nous sommes à la fois les
+marionnettes et les spectateurs, et dirigé par un Démiurge ironique et
+indifférent. À force de vouloir être de son temps et de son pays, tout
+connaître et tout comprendre, Renan semblait parfois montrer pour les
+défauts mêmes du caractère français une indulgence allant jusqu'à la
+complicité. Quand il disait qu'en théologie c'est M. Homais et Gavroche
+qui ont raison, et que peut-être l'homme de plaisir est celui qui
+comprend le mieux la vie, ses amis mêmes étaient froissés, moins dans
+leurs convictions personnelles que dans leur tendre admiration pour
+celui qui avait su parler de saint François d'Assise, de Spinoza et de
+Marc-Aurèle comme personne n'en avait parlé avant lui. Aux yeux de
+beaucoup de lecteurs, Renan, devenu l'apôtre du dilettantisme, ne voyait
+plus dans la religion que le vain rêve de l'imagination et du coeur, dans
+la morale qu'un ensemble de conventions et de convenances, dans la vie
+qu'une fantasmagorie décevante qui ne pouvait sans duperie être prise au
+sérieux. Ceux qui ne l'aimaient pas l'appelaient la Célimène ou
+l'Anacréon de la philosophie, et plusieurs de ceux qui l'aimaient
+pensaient que les succès mondains, le désir d'étonner et de plaire
+l'amenaient à ne plus voir, dans la discussion des plus graves problèmes
+de la destinée humaine, qu'un jeu d'artiste et un exercice littéraire.
+
+Ceux toutefois qui connaissaient mieux son oeuvre et surtout sa vie
+savaient que ce dilettantisme, cet épicurisme et ce scepticisme
+apparents n'étaient point au fond de son coeur et de sa pensée, mais
+étaient le résultat de la contradiction intime qui existait entre sa
+nature profondément religieuse et sa conviction qu'il n'y a de science
+que des phénomènes, par suite, de certitude que sur les choses finies;
+ils comprenaient d'autre part qu'il était trop sincère pour vouloir rien
+affirmer sur ce qui n'est pas objet de connaissance positive. Il était
+trop modeste, trop ennemi de toute ombre de pose et de pharisaïsme pour
+se proposer en exemple et en règle, pour vanter, comme une supériorité,
+les vertus et les principes de morale qui faisaient la base même de sa
+vie. Sa vie, la disposition habituelle de son âme étaient celles d'un
+stoïcien, d'un stoïcien sans raideur et sans orgueil, qui ne prétendait
+point se donner en modèle aux autres. Son optimisme n'était point la
+satisfaction béate de l'homme frivole, mais l'optimisme volontaire de
+l'homme d'action qui pense que, pour agir, il faut croire que la vie
+vaut la peine d'être vécue et que l'activité est une joie. Personne
+n'était plus foncièrement bienveillant, serviable et bon qu'Ernest
+Renan, bien qu'il se soit accusé lui-même de froideur à servir ses amis.
+Personne n'a été plus scrupuleux observateur de ses devoirs, devoirs
+privés et devoirs professionnels, fidèle jusqu'à l'héroïsme aux
+consignes qu'il s'était données, n'acceptant aucune fonction sans en
+remplir toutes les obligations, s'imposant à la fin de sa vie les plus
+vives souffrances pour accomplir jusqu'au bout ses fonctions de
+professeur. Cet homme en apparence si gai avait depuis bien des années à
+supporter des crises de maux physiques très pénibles. Il ne leur permit
+jamais de porter atteinte à l'intégrité de sa pensée ni d'entraver
+l'accomplissement des tâches intellectuelles qu'il avait assumées. C'est
+dans les derniers mois de son existence que ce stoïcisme pratique se
+manifesta avec le plus de force et de grandeur. Il avait souvent exprimé
+le voeu de mourir sans souffrances physiques et sans affaiblissement
+intellectuel. Il eut le bonheur de conserver jusqu'au bout toutes ses
+facultés; mais les souffrances ne lui furent pas épargnées. Il les
+redoutait d'avance comme déprimantes et dégradantes; il ne se laissa ni
+déprimer ni dégrader par elles. Depuis le mois de janvier, il se savait
+perdu; il le disait à ses amis et ne demandait que le temps et les
+forces nécessaires pour achever son cours et ses travaux commencés. Il
+voulut aller encore une fois voir sa chère Bretagne; sentant son état
+s'aggraver, il tint à revenir à Paris à la fin de septembre, pour mourir
+à son poste, dans ce Collège de France dont il était administrateur.
+C'est là qu'il expira le 2 octobre. Pendant ces huit mois, il fut en
+proie à des douleurs incessantes, qui parfois lui ôtaient la possibilité
+même de parler; il resta cependant doux et tendre envers tous ceux qui
+l'approchaient, les encourageant et se disant heureux. Il leur répétait
+que la mort n'est rien, qu'elle n'est qu'une apparence, qu'elle ne
+l'effrayait pas. Le jour même de sa mort, il trouvait encore la force de
+dicter une page sur l'architecture arabe. Il se félicitait d'avoir
+atteint sa soixante-dixième année, la vie normale de l'homme suivant
+l'Écriture. Une de ses dernières paroles fut: «Soumettons-nous à ces
+lois de la nature dont nous sommes une des manifestations. La terre et
+les cieux demeurent.» Cette force d'âme, soutenue jusqu'à la dernière
+minute à travers des mois de souffrances continuelles, montre bien
+quelle était la sérénité de ses convictions et la profondeur de sa vie
+morale.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Il a laissé un souvenir ineffaçable à ceux qui l'ont connu. Il n'avait
+rien dans son apparence extérieure qui, au premier abord, parût de
+nature à charmer. De petite taille, avec une tête énorme enfoncée dans
+de larges épaules, affligé de bonne heure d'un embonpoint excessif qui
+alourdissait sa marche et a été la cause de la maladie qui l'a emporté,
+il paraissait laid à ceux qui ne le voyaient qu'en passant. Mais il
+suffisait de causer un instant avec lui pour que cette impression
+s'effaçât. On était frappé de la puissance et de la largeur de son
+front; ses yeux pétillaient de vie et d'esprit et avaient pourtant une
+douceur caressante. Son sourire surtout disait toute sa bonté. Ses
+manières, où s'était conservé quelque chose de l'affabilité paternelle
+du prêtre, avec les gestes bénisseurs de ses mains potelées et le
+mouvement approbateur de sa tête, avaient une urbanité qui ne se
+démentait jamais et où l'on sentait la noblesse native de sa nature et
+de sa race. Mais ce qui ne saurait se dire c'est le charme de sa parole.
+Toujours simple, presque négligée, mais toujours incisive et originale,
+elle pénétrait et enveloppait à la fois. Sa prodigieuse mémoire lui
+permettait sur tous les sujets d'apporter des faits nouveaux, des idées
+originales; et en même temps sa riche imagination mêlait à sa
+conversation, avec un tour souvent paradoxal, des élans de poésie, des
+rapprochements inattendus, parfois même des vues prophétiques sur
+l'avenir. Il était un conteur incomparable. Les légendes bretonnes,
+passant par sa bouche, prenaient une saveur exquise. Nul causeur, sauf
+Michelet, n'a su allier à ce point la poésie et l'esprit. Il n'aimait
+pas la discussion, et on a souvent raillé la facilité avec laquelle il
+donnait son assentiment aux assertions les plus contradictoires. Mais
+cette complaisance pour les idées d'autrui, qui prenait sa source dans
+une politesse parfois un peu dédaigneuse, ne l'empêchait pas, toutes les
+fois qu'une cause grave était en jeu, de maintenir très fermement son
+opinion. Il savait être ferme pour défendre ce qu'il croyait juste; il
+avait fait assez de sacrifices à ses convictions pour avoir le droit de
+ne pas se fatiguer dans des discussions inutiles. Il avait horreur de la
+polémique. Elle lui paraissait contraire à la politesse, à la modestie,
+à la tolérance, à la sincérité, c'est-à-dire aux vertus qu'il estimait
+entre toutes. Il savait, du reste, admirablement, par des comparaisons
+charmantes, exprimer les nuances les plus rares de ses sentiments. Un
+jour, dans un dîner d'amis, un convive, en veine de paradoxe, soutenait
+que la pudeur est une convention sociale, un peu factice, qu'une jeune
+fille très pudique n'aurait aucune gêne à être nue si personne ne la
+voyait. «Je ne sais, dit Renan. L'Église enseigne qu'auprès de chaque
+jeune fille se tient un ange gardien. La vraie pudeur consiste à
+craindre d'offusquer même l'oeil des anges.»
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le moment n'est pas encore venu, je l'ai dit en commençant, d'apprécier
+l'oeuvre et les idées d'Ernest Renan. Il est cependant impossible, après
+avoir dit ce que fut sa vie, de ne pas chercher à indiquer quelles ont
+été les causes de son immense renommée, quelle place il tient dans notre
+siècle, et en quoi il a mérité les honneurs exceptionnels que la France
+lui a rendus au moment de ses funérailles.
+
+Il est un mérite que personne ne songe à lui contester, c'est d'avoir
+été le plus grand écrivain de son temps et un des plus admirables
+écrivains de la France de tous les temps. Nourri de la Bible, de
+l'antiquité grecque et latine et des classiques français, il avait su se
+faire une langue simple et pourtant originale, expressive sans
+étrangeté, souple sans mollesse, une langue qui, avec le vocabulaire un
+peu restreint du XVIIe et du XVIIIe siècles, savait rendre toutes les
+subtilités de la pensée moderne, une langue d'une ampleur, d'une suavité
+et d'un éclat sans pareils. Il y a chez Renan des narrations, des
+descriptions de paysages, des portraits qui resteront des modèles
+achevés de notre langue, et, dans ses morceaux philosophiques ou
+religieux, il est arrivé à rendre les nuances les plus délicates de la
+pensée, du sentiment ou du rêve. Chez lui la familiarité n'est jamais
+triviale ni la gravité jamais guindée. Si quelquefois, dans ses derniers
+écrits, le désir de se montrer moderne, l'effort pour faire comprendre
+le passé par des comparaisons avec les choses actuelles lui a fait
+commettre quelques fautes de goût, ces fausses notes sont rares, et la
+justesse du ton égale chez lui la délicate correction du style et l'art
+consommé de la composition. Renan durera comme écrivain plus qu'aucun
+des auteurs de notre siècle, parce qu'il a égalé les plus illustres par
+la puissance pittoresque de l'expression avec une simplicité plus grande
+de style et un sens artistique plus délicat.
+
+Ce qui fait du reste la beauté et la richesse du style de Renan, c'est
+qu'il n'a jamais été ce qu'on appelle un styliste; il n'a jamais
+considéré la forme littéraire comme ayant sa fin en elle-même. Il avait
+horreur de la rhétorique et ne voyait dans la perfection du style que le
+moyen de donner à la pensée toute sa force, de la vêtir d'une manière
+digne d'elle. Tout était naturel chez lui. C'était la simplicité de sa
+nature qui se reflétait dans la simplicité de son style; la richesse et
+l'éclat de son style venaient de la plénitude de sa science, de la
+puissance de son imagination et de l'abondance de ses idées.
+
+Renan n'a pas été un créateur dans les études d'érudition; il n'a, ni en
+linguistique, ni en archéologie, ni en exégèse fait une de ces
+découvertes, créé un de ces systèmes qui renouvellent une science; mais
+il n'est pas d'homme qui ait eu une érudition à la fois aussi
+universelle et aussi précise que la sienne: linguistique, littérature,
+théologie, philosophie archéologie, histoire naturelle même, rien de ce
+qui touche à la science de l'homme ne lui est étranger. Ses travaux
+d'épigraphie et d'histoire littéraire sont admirables de méthode et de
+précision critique. Sa connaissance profonde du passé unie au don de le
+faire revivre par la magie de son talent littéraire a fait de lui un
+incomparable historien. C'est là sa gloire par excellence. Dans un
+siècle qui est avant tout le siècle de l'histoire, où les littératures,
+les arts, les philosophies, les religions nous intéressent surtout comme
+les manifestations successives de l'évolution humaine, Ernest Renan a eu
+au plus haut degré les dons et l'art de l'historien. Il est en cela un
+représentant éminent de son temps. On peut dire qu'il a élargi le
+domaine de l'histoire, car il y a fait entrer l'histoire des religions.
+Avant lui c'était un domaine réservé aux théologiens, qu'ils fussent du
+reste rationalistes ou croyants. Il a le premier traité cette histoire
+dans un esprit vraiment laïque et l'a rendue accessible au grand public.
+L'Église n'a pas eu tort de voir en lui le plus redoutable des
+adversaires. Malgré son respect, sa sympathie même pour les choses
+religieuses, il portait les coups les plus graves à l'idée de surnaturel
+et de révélation en faisant rentrer l'histoire des religions dans
+l'histoire générale de l'esprit humain. D'un autre côté, il répandait
+partout la curiosité des questions religieuses, et si les croyants ont
+pu l'accuser de profaner la religion, on peut à plus juste titre lui
+accorder le mérite d'avoir fait comprendre à tous l'importance de la
+science des religions pour l'intelligence de l'histoire et d'avoir
+éveillé dans beaucoup d'âmes le goût des choses religieuses.
+
+De même qu'il n'a pas été un créateur dans le domaine de l'érudition,
+Renan n'a pas été non plus un novateur en philosophie. Ses études
+théologiques ont développé en lui les qualités du critique et du savant
+et l'ont dégoûté des systèmes métaphysiques. Il était trop historien
+pour voir dans ces systèmes autre chose que les rêves évoqués dans
+l'imagination des hommes par leur ignorance de l'ensemble des choses,
+les mirages successifs suscités dans leur esprit par le spectacle
+changeant du monde. Mais, s'il n'est pas un philosophe, il est un grand
+penseur. Il a répandu à pleines mains, dans tous ses écrits, sur tous
+les sujets, sur l'art comme sur la politique, sur la religion comme sur
+la science, les idées les plus originales et les plus profondes. C'est
+autant comme penseur que comme historien que Renan a été le fidèle
+interprète du temps où il a vécu. Notre époque a perdu la foi et n'admet
+d'autre source de certitude que la science, mais en même temps elle n'a
+pu se résoudre, comme le voudrait le positivisme, à ne pas réfléchir et
+à se taire sur ce qu'elle ignore. Elle aime à jeter la sonde dans
+l'océan sans fond de l'inconnaissable, à prolonger dans l'infini les
+hypothèses que lui suggère la science, à s'élever sur les ailes du rêve
+dans le monde du mystère. Elle a le sentiment que, sans la foi ou
+l'espérance en des réalités invisibles, la vie perd sa noblesse et elle
+éprouve pour les héros de la vie religieuse, pour les âmes mystiques du
+passé, un attrait et une tendresse faits de regrets impuissants et de
+vagues aspirations. Renan a été l'interprète de cet état d'âme et il a
+contribué à le créer. Personne, n'a plus nettement, plus sévèrement que
+lui affirmé les droits souverains de la science, seule source de
+certitude positive, la nécessité d'y chercher une base suffisante pour
+la vie sociale et la vie morale; personne n'a plus résolument exclu le
+surnaturel de l'histoire. Mais en même temps il a pieusement recueilli
+tous les soupirs de l'humanité aspirant à une destinée plus haute que
+celle de la terre; il a recréé en lui l'âme des fondateurs de religions,
+des saints et des mystiques; il a proposé et s'est proposé à lui-même
+toutes les hypothèses que la science peut permettre encore à l'âme
+religieuse. Chose curieuse, ce sont trois Bretons, trois fils de cette
+race celtique sérieuse, curieuse et mystique, qui ont en France
+représenté tout le mouvement religieux du siècle: Chateaubriand, le
+réveil du catholicisme par la poésie et l'imagination; Lamennais, la
+reconstitution du dogme, puis la révolte de la raison et du coeur contre
+une église fermée aux idées de liberté et de démocratie; Renan, le
+positivisme scientifique uni au regret de la foi perdue et à la vague
+aspiration vers une foi nouvelle.
+
+Ce qu'on a appelé son dilettantisme et son scepticisme n'est que la
+conséquence de sa sincérité. Il avait également peur de tromper et
+d'être dupe, et il ne craignait pas de proposer des hypothèses
+contradictoires sur des questions où il croyait la certitude impossible.
+
+C'est là ce qu'il faut se rappeler pour comprendre ce qui, dans son
+oeuvre historique, peut au premier abord paraître entaché d'inconsistance
+et de fantaisie. On l'a accusé de dédaigner la vérité, de tout sacrifier
+à l'art, de mettre toute la critique historique dans le talent «de
+solliciter doucement les textes». Il faut l'avoir peu ou mal lu pour le
+juger ainsi. Il a eu simplement la sincérité de reconnaître que, dans
+des oeuvres de synthèse, on ne peut appliquer partout la même méthode.
+Quand on doit raconter une période ou la biographie d'un personnage pour
+lesquelles les documents positifs font défaut, l'histoire a le droit de
+reconstituer par divination «une des manières dont les choses ont pu
+être». Renan a toujours averti quand il procédait ainsi, qu'il s'agit
+des origines d'Israël, de la vie du Christ[7] ou de celle de Bouddha.
+Mais, quand il s'agit de décrire le milieu social et intellectuel où
+s'est développé le christianisme, ou d'étudier les oeuvres des hommes du
+moyen âge, ou d'établir des textes, il a été le plus scrupuleux comme le
+plus pénétrant des critiques. Personne n'a mieux parlé que lui des
+règles et des devoirs de la philologie; personne ne les a mieux
+pratiqués.
+
+On a pu s'étonner que le même homme qui a voulu qu'on mît sur sa tombe:
+_Veritatem dilexit_, se soit si souvent demandé, comme Pilate:
+«Qu'est-ce que la vérité?» Mais ces interrogations, mêlées d'ironie,
+étaient elles-mêmes un hommage rendu à la vérité[8]. Il voyait que, pour
+la plupart des hommes, aimer la vérité c'est aimer, jusqu'à
+l'intolérance, jusqu'au fanatisme, des opinions particulières, reçues
+par tradition ou conçues par l'imagination, toujours dépourvues de
+preuves et destructives de toute liberté de penser. Affirmer des
+opinions qu'il ne pouvait prouver lui paraissait un orgueil intolérable,
+une atteinte à la liberté de l'esprit, un défaut de sincérité envers
+soi-même et envers les autres; et il se rendait le témoignage de n'avoir
+jamais fait un mensonge consciemment, bien plus, d'avoir eu le courage
+dans ses écrits de dire toujours tout ce qu'il pensait. Il voyait du
+stoïcisme et non du scepticisme à pratiquer le devoir sans savoir s'il a
+une réalité objective, à vivre pour l'idéal sans croire à un Dieu
+personnel ni à une vie future, et, dans les ténèbres d'incertitude où
+l'homme vit ici-bas, à créer, par la coopération des âmes nobles et
+pures, une cité céleste où la vertu est d'autant plus belle qu'elle
+n'attend pas de récompense. Quelques-uns des contemporains de Renan se
+sont crus ses disciples parce qu'ils ont imité les chatoiements et les
+caresses de son style, ses ironies et ses doutes. Ils se sont gardés
+d'imiter ses vertus, son colossal labeur et son dévouement à la science.
+Ils n'ont pas compris que son scepticisme était fait de tolérance, de
+modestie et de sincérité.
+
+Ceux qui liront l'_Avenir de la science_, écrit à vingt-cinq ans, et qui
+verront les liens intimes qui rattachent ce livre à l'oeuvre tout entière
+de Renan, diront, eux aussi, en contemplant cette longue vie si bien
+remplie: _Veritatem dilexit_.
+
+Si nous nous demandons maintenant ce qui caractérise Renan parmi les
+grands écrivains et les grands penseurs, on trouvera que sa supériorité
+réside dans le don particulier qu'il a possédé de comprendre l'histoire
+et la nature dans leur variété infinie. On l'a comparé à Voltaire, parce
+que Voltaire, comme lui, a été le représentant de son siècle, mais
+Voltaire n'avait ni sa science ni son originalité de pensée et de style;
+on l'a comparé à Goethe, mais Goethe est avant tout un artiste créateur,
+et son horizon intellectuel, si vaste qu'il fût, ne pouvait avoir, au
+temps où il a vécu, l'étendue de celui de Renan. Aucun cerveau n'a été
+plus universel, plus compréhensif que celui de Renan.
+
+La Chine, l'Inde, l'antiquité classique, le moyen âge, les temps
+modernes avec leurs perspectives infinies sur l'avenir, toutes les
+civilisations, toutes les philosophies, toutes les religions, il a tout
+connu, tout compris. Il a recréé l'univers dans sa tête, il l'a repensé,
+si l'on peut dire, et même de plusieurs manières différentes. Ce qu'il
+avait ainsi conçu et contemplé intérieurement, il avait le don de le
+communiquer aux autres sous une forme enchanteresse.
+
+Cette puissance de contemplation créatrice de l'univers, qui est
+proprement un privilège de la divinité, a été la principale source de la
+joie qui a illuminé sa vie et de la sérénité avec laquelle il a accepté
+la mort.
+
+ Octobre 1892.
+
+
+
+
+HIPPOLYTE TAINE
+
+
+On ne s'est pas proposé dans les pages qu'on va lire d'analyser l'oeuvre
+de Taine ni de la juger. Elle est trop connue pour avoir besoin d'être
+analysée, et trop récente pour pouvoir être jugée.
+
+Nous nous sommes uniquement proposé de fixer avec autant de précision
+que possible les traits essentiels de la biographie de Taine et le
+caractère général de son oeuvre. Sa vie est peu et mal connue. Il s'est
+efforcé de dérober sa personne à la curiosité des contemporains et de
+mettre scrupuleusement en pratique le précepte: «Cache ta vie et répands
+ton esprit.» La connaissance de sa vie n'est pourtant pas inutile pour
+comprendre son esprit, et, s'il se trouve qu'en voulant écrire sa
+biographie nous n'y découvrions d'autres aventures que des aventures
+intellectuelles, ce résultat même ne sera pas sans importance[9].
+
+
+
+
+I
+
+LA VIE DE TAINE.--LES ANNÉES D'APPRENTISSAGE.
+
+
+Hippolyte Taine naquit à Vouziers le 21 avril 1828. Son père, M.
+Jean-Baptiste Taine, y exerçait la profession d'avoué. Il resta jusqu'à
+l'âge de onze ans dans la maison paternelle, apprenant le latin avec son
+père, tout en suivant les cours d'une petite école, dirigée par un M.
+Pierson. Il avait déjà, à l'âge de dix ans, un tel sérieux dans le
+caractère et une telle solidité dans l'esprit, qu'il arriva à M.
+Pierson, empêché par une indisposition, de se faire remplacer, pendant
+quelques jours, par le petit Taine. Son père étant tombé gravement
+malade en 1839, il fut envoyé dans un pensionnat ecclésiastique de
+Rethel. Il n'y resta que dix-huit mois. M. J.-B. Taine mourut le 8
+septembre 1840, laissant à sa veuve, à ses deux filles et à son fils,
+une modeste fortune[10]. Il fallait songer à placer le jeune garçon dans
+un milieu où il pût satisfaire son goût pour l'étude et développer les
+rares qualités qu'il avait déjà manifestées. Sur les conseils du frère
+de sa mère, M. Bezançon, notaire à Poissy, qui montra toujours beaucoup
+de sollicitude pour son neveu, il fut envoyé à Paris, au printemps de
+1841, et entra comme interne à l'institution Mathé, dont les élèves
+suivaient les classes du collège Bourbon. Mais la santé délicate et
+l'esprit méditatif et indépendant du jeune Taine se trouvèrent également
+mal de ce régime de l'internat qu'il a qualifié dans une des dernières
+pages qu'il ait écrites de «régime antisocial et antinaturel», où le
+collégien, privé de toute initiative, «vit comme un cheval attelé entre
+les deux brancards de sa charrette». Madame Taine se décida aussitôt à
+venir vivre à Paris avec ses filles et à prendre son fils chez elle.
+Alors commença, pour ne plus cesser jusqu'au mariage de Taine, sauf
+pendant ses trois années d'École normale et les deux qui suivirent,
+cette vie commune où le plus tendre et le plus attentif des fils
+trouvait dans sa mère, comme il l'a dit lui-même, «l'unique amie qui
+occupait la première place dans son coeur». «La vie de ma mère,
+écrivait-il en 1879, n'était que dévouement et tendresse... aucune femme
+n'a été mère si profondément et si parfaitement.» Ceux qui savent
+combien Taine avait besoin de ménagements et de soins pour que sa nature
+nerveuse trop sensible pût résister et à l'excès de l'activité cérébrale
+et aux froissement de la vie, songent avec reconnaissance aux
+bienfaisantes influences féminines qui, d'abord au foyer maternel, puis
+au foyer conjugal, ont assuré le libre développement de son génie, l'ont
+protégé contre les atteintes trop rudes de la réalité, ont entouré son
+travail de paix et de sécurité, ont allégé les heures, pénibles entre
+toutes, où ce grand laborieux était contraint de laisser reposer sa
+plume et son cerveau. Nous leur devons aussi, peut-être, ce qui se mêle
+de grâce attendrie et poétique, de profonde humanité, aux rigides
+déductions de cet austère dialecticien.
+
+Le jeune Taine ne tarda pas à prendre, au collège Bourbon, le premier
+rang. Dès l'âge de quatorze ans, il s'était fait à lui-même le plan de
+ses journées et l'observait avec une méthode rigoureuse. Il s'accordait
+vingt minutes de repos et de jeu en rentrant de la classe du soir, et
+une heure de piano après le dîner; tout le reste du jour était donné au
+travail. Il refusait toute distraction mondaine et poursuivait des
+études personnelles à côté de ses occupations de collégien. Chaque
+année, au moment du concours général, il fallait lui mettre des sangsues
+à la tête pour éviter le danger d'une congestion cérébrale. Des succès
+exceptionnels récompensèrent ces efforts. En 1847, comme vétéran de
+rhétorique, il remportait au collège les six premiers prix et au
+concours général, le prix d'honneur et trois accessits; en philosophie,
+il obtenait au collège tous les premiers prix, aussi bien les trois prix
+de sciences que les deux prix de dissertation, et au concours les deux
+seconds prix de dissertation.
+
+Taine fit au collège Bourbon la connaissance de plusieurs camarades dont
+l'amitié devait avoir une durable influence sur sa vie: Prévost-Paradol,
+qui se décida, sur ses instances, à entrer à l'École normale, et qui fut
+pendant plusieurs années l'intime confident de sa pensée; Planat, le
+futur Marcelin de la _Vie Parisienne_, qui cachait, sous la fantaisie du
+caricaturiste, un esprit sérieux jusqu'à la tristesse et passionné pour
+les plus graves problèmes de la philosophie, et par qui Taine apprit
+plus tard à connaître le monde des artistes et la société élégante[11];
+Cornélis de Witt, qui éprouvait comme Taine un vif attrait pour l'étude
+de la langue et de la littérature anglaises et qui l'introduisit chez M.
+Guizot, quand celui-ci revint d'Angleterre en 1849. Guizot se prit de
+sympathie et d'estime pour le jeune universitaire, vers qui
+l'attiraient, en dépit de profondes divergences philosophiques, de
+secrètes affinités morales et intellectuelles. Il lui donna des preuves
+constantes de cette sympathie dans les concours académiques, et Taine
+consacra un de ses plus beaux essais de critique à l'auteur de
+l'_Histoire de la Révolution d'Angleterre_[12].
+
+L'enseignement public était la carrière qui s'offrait le plus
+naturellement à Taine après ses brillants succès scolaires. En 1848, il
+passa ses deux baccalauréats ès-lettres et ès-sciences et fut reçu le
+premier à l'École normale. Il y voyait entrer avec lui presque tous ses
+rivaux des concours de 1847 et de 1848: About, reçu second, Sarcey,
+Libert, Suckau, Albert, Merlet, Lamm, Ordinaire, Barnave, etc.
+
+Je n'aurai pas la témérité de refaire, après M. Sarcey[13], le tableau
+de ce que fut l'École normale sous la seconde République, pendant ces
+années d'agitation tumultueuse où l'enseignement des professeurs,
+distribué avec un zèle inégal, n'exerçait qu'une faible influence, mais
+où l'activité intellectuelle des élèves, fécondée par les conversations,
+les discussions, les lectures, les études personnelles, n'en était que
+plus intense. Je me contenterai de rappeler combien nombreux furent les
+camarades de Taine qui se firent un nom dans l'enseignement, les
+lettres, le journalisme, le théâtre, la politique ou même l'Église. À
+côté de ceux que je citais tout à l'heure, qu'il me suffise de nommer
+Challemel-Lacour, Chassang, Assolant, Aubé, Perraud, Ferry, Weiss, Yung,
+Belot, Gaucher, Gréard, Prévost-Paradol, Levasseur, Villetard, Accarias,
+Boiteau, Duvaux, Crouslé, Lenient, Tournier.
+
+Taine eut, dès le premier jour, une place à part au milieu d'eux. Non
+qu'il cherchât à se singulariser ou à faire sentir sa supériorité; ses
+maîtres et ses camarades s'accordent à vanter sa douceur, sa modestie,
+sa complaisance, sa gaieté; mais il inspirait, par son caractère et par
+son intelligence, un sentiment que des jeunes gens, enfermés dans une
+école, éprouvent rarement pour un compagnon d'études: un respect
+affectueux. On sentait confusément qu'il y avait en lui quelque chose de
+particulier, d'unique, qui le mettait à part et au-dessus de tous. Il
+arrivait à l'École avec une érudition auprès de laquelle tous se
+sentaient des ignorants, et pourtant on voyait ce _grand bûcheron_, pour
+me servir de l'expression d'About, peiner comme s'il avait tout à
+apprendre. Il joignait à une rigoureuse méthode dans son infatigable
+labeur, une facilité merveilleuse en latin comme en français, en vers
+comme en prose, qui lui permettait d'expédier en une quinzaine tous les
+travaux du trimestre, sans qu'aucun pourtant parût négligé, et encore de
+fournir des faits, des plans de devoirs et des idées à tous ceux de ses
+camarades qui venaient le _feuilleter_, comme ils disaient, sans jamais
+lasser sa patience. Enfin, on s'étonnait de le voir apporter, au sortir
+du collège, un esprit tout formé et des doctrines arrêtées, mûries par
+l'étude et la réflexion personnelles. Il avait déjà, quand il suivait à
+Bourbon le cours de philosophie de M. Bénard, un système du monde tout
+pénétré de déterminisme spinoziste, et surtout une manière, qui lui
+était propre, de classer ses idées et de les exprimer avec une rigueur
+presque mathématique. Il avait à l'École des registres où ses
+réflexions, ses lectures, ses conversations, venaient se condenser dans
+des analyses qui avaient pour objet de reconstruire _a priori_ la
+réalité, de ramener à une formule simple un système, une époque, un
+caractère, et de découvrir les lois génératrices des organismes
+complexes et vivants. On sentait en lui un observateur et un juge. Il
+avait trop de bonhomie et de modestie pour qu'on se sentît gêné devant
+lui; mais on était subjugué par cette force de réflexion et de pensée,
+par cette pénétration critique d'une clairvoyance impitoyable, bien
+qu'exempte de malveillance et d'ironie. Dans les premiers temps, About
+menait toute la section par sa verve endiablée, par son esprit railleur
+toujours en éveil; il était _l'absorbant_, comme on disait, et les
+autres les _absorbés_; mais bientôt About subit l'ascendant irrésistible
+de ce logicien pressant, doux et obstiné, et l'on déclara qu'il fallait
+le ranger désormais parmi les _absorbés_ de ce nouvel et plus puissant
+_absorbant_.
+
+Personne n'a jamais joui du séjour à l'École normale au même degré que
+Taine. Il éprouva jusqu'à l'enivrement le plaisir de sentir autour de
+soi «des esprits hardis, ouverts, jeunes, excités par des études et un
+contact perpétuels[14]», et le plaisir de travailler, de penser et de
+discuter sans entrave et sans trêve.
+
+«J'ai un encombrement de travaux de toute sorte, écrit-il à Paradol, le
+20 mars 1849. Compte d'abord les devoirs officiels exigés de grec,
+philosophie, histoire, latin, français; ensuite la préparation à la
+licence et la lecture d'environ trente ou quarante auteurs difficiles
+que nous aurons à expliquer à ce moment, et enfin toutes mes études
+particulières de littérature, d'histoire, de philosophie. Tout cela
+marche de front, et j'ai toujours une quantité de choses sur le métier.
+Je me suis fait un grand plan d'étude et je destine mes trois années
+d'École à le remplir en partie; plus tard, je le compléterai. Je veux
+être philosophe et, puisque tu entends maintenant tout le sens de ce
+mot, tu vois quelle suite de réflexions et quelle série de connaissances
+me sont nécessaires. Si je voulais simplement soutenir un examen ou
+occuper une chaire, je n'aurais pas besoin de me fatiguer beaucoup; il
+me suffirait d'une certaine provision de lectures et d'une inviolable
+fidélité à la doctrine du maître, le tout accompagné d'une ignorance
+complète de ce que sont la philosophie et la science modernes; mais
+comme je me jetterais plutôt dans un puits que de me réduire à faire
+uniquement un métier, comme j'étudie par besoin de savoir et non pour me
+préparer un gagne-pain, je veux une instruction complète. Voilà ce qui
+me jette dans toutes sortes de recherches et me forcera, quand je
+sortirai de l'École, à étudier en outre les sciences sociales,
+l'économie politique et les sciences physiques; mais ce qui me coûte le
+plus de temps, ce sont les réflexions personnelles; pour comprendre, il
+faut trouver; pour croire à la philosophie, il faut la refaire soi-même,
+sauf à trouver ce qu'ont déjà découvert les autres.»
+
+On s'étonne que sa santé, toujours délicate, ait pu résister à un pareil
+surmenage. Ses lectures étaient prodigieuses. Il dévorait Platon,
+Aristote, les Pères de l'Église, les scolastiques, et toutes ses
+lectures étaient analysées, résumées, classifiées. Bien qu'à cette
+époque les élèves de philosophie fussent dispensés de suivre les
+conférences d'histoire en seconde année, Taine non seulement les
+suivait, mais encore apportait à M. Filon un travail approfondi sur les
+Décrets du Concile de Trente. Possédant déjà à fond l'anglais, il
+s'était mis avec ardeur à l'allemand, pour lire Hegel dans le texte.
+Dans ses délassements mêmes, l'étude et la réflexion avaient leur part.
+En causant avec ses camarades, il analysait leur caractère et leur
+manière de penser; «il nous exprimait comme des oranges», m'a dit l'un
+d'eux. Il faisait de fréquentes visites à l'infirmerie, où il avait
+l'autorisation de prendre ses repas le vendredi, étant dispensé du
+maigre pour raison de santé; mais c'était surtout pour y retrouver deux
+philosophes qui y avaient élu domicile: Challemel-Lacour et Charaux,
+l'un, libre-penseur et républicain fougueux, l'autre, croyant candide et
+paisible; ou pour y soutenir des discussions courtoises avec l'abbé
+Gratry, aumônier de l'École, ou pour y causer avec le jeune médecin, M.
+Guéneau de Mussy. Passionné pour la musique, il passait ses matinées du
+dimanche à exécuter des trios avec Rieder et Quinot, qui tenaient le
+violon et le violoncelle pendant que lui-même était au piano. Il avait
+déjà pour Beethoven cet enthousiasme religieux qui lui a inspiré les
+admirables pages par lesquelles se termine _Thomas Graindorge_. Il
+retrouvait dans les sonates de Beethoven cette puissance de construction
+qui était à ses yeux la marque suprême du génie. «C'est beau comme un
+syllogisme», s'écriait-il après avoir joué une sonate. Enfin, quand il
+allait retrouver sa mère et ses soeurs, qui étaient restées à Paris, il
+arrivait tout rempli de ses lectures et de ses pensées et leur donnait
+de véritables leçons, soit sur la philosophie, soit sur la littérature,
+en particulier sur les trois écrivains qui étaient alors et qui sont
+restés depuis ses auteurs de prédilection: Stendhal, Balzac et Musset.
+
+Ses rares qualités d'esprit, sa prodigieuse ardeur au travail, avaient
+mis Taine hors de pair. Ses professeurs de seconde et de troisième
+année, MM. Deschanel, Géruzez, Berger, Havet, Filon, Saisset, Simon,
+étaient unanimes à louer (je me sers de leurs propres expressions),
+l'élévation, la force, la vigueur, la pénétration, la netteté, la
+souplesse, la fertilité de son esprit, la forme toujours littéraire de
+ses travaux, son talent d'exposition, l'autorité de sa parole, son
+élocution facile et brillante. Ils voyaient en lui plus qu'un élève, un
+savant qui devait un jour faire honneur à l'École. Ils éprouvaient pour
+lui ce même sentiment de respect qu'il inspirait à ses camarades, et ne
+pouvaient s'empêcher de mêler à leurs notes sur ses devoirs, des
+appréciations élogieuses sur ses qualités morales, sa tenue excellente,
+la gravité de son caractère. Ils étaient en même temps d'accord pour
+critiquer chez lui un goût immodéré pour les classifications, les
+abstractions et les formules. L'un d'eux lui reprochait même des
+opinions et des habitudes de méthode et de style qui ne pouvaient
+convenir à un professeur de philosophie. Mais il le louait de sa
+docilité et il se flattait de l'avoir mis sur la bonne voie et de lui
+avoir enseigné la simplicité et la circonspection[15].
+
+Le Directeur des études, M. Vacherot, à qui Taine devait rendre un si
+bel hommage en traçant dans ses _Philosophes français_ le portrait de M.
+Paul, le jugeait dès la seconde année avec une clairvoyance vraiment
+prophétique, dans une note qui mérite d'être citée en entier, car elle
+nous montre avec quelle conscience, quelle élévation et quelle
+pénétration d'esprit M. Vacherot remplissait ses fonctions:
+
+ «L'élève le plus laborieux, le plus distingué que j'aie connu à
+ l'École. Instruction prodigieuse pour son âge. Ardeur et avidité de
+ connaissances dont je n'ai pas vu d'exemple. Esprit remarquable par
+ la rapidité de conception, la finesse, la subtilité, la force de
+ pensée. Seulement comprend, conçoit, juge et formule trop vite.
+ Aime trop les formules et les définitions auxquelles il sacrifie
+ trop souvent la réalité, sans s'en douter il est vrai, car il est
+ d'une parfaite sincérité. Taine sera un professeur très distingué,
+ mais de plus et surtout un savant de premier ordre, si sa santé lui
+ permet de fournir une longue carrière. Avec une grande douceur de
+ caractère et des formes très aimables, une fermeté d'esprit
+ indomptable, au point que personne n'exerce d'influence sur sa
+ pensée. Du reste, il n'est pas de ce monde. La devise de Spinoza
+ sera la sienne: _Vivre pour penser_. Conduite, tenue excellente.
+ Quant à la moralité, je crois cette nature d'élite et d'exception,
+ étrangère à toute autre passion qu'à celle du vrai. Elle a ceci de
+ propre qu'elle est à l'abri même de la tentation. Cet élève est le
+ premier, à une grande distance, dans toutes les conférences et dans
+ tous les examens.»
+
+Celui qui savait ainsi connaître et comprendre les jeunes gens confiés à
+ses soins, était plus qu'un directeur d'études, c'était un directeur
+d'âmes. Aussi l'abbé Gratry voyait-il avec jalousie l'ascendant qu'il
+avait pris sur les élèves. On sait l'issue de la lutte. M. Vacherot fut
+mis en disponibilité le 29 juin 1851. Quelques semaines plus tard, Taine
+subissait à son tour un douloureux échec causé par l'ensemble
+exceptionnel de qualités et de défauts qui faisait sa rare originalité
+et que M. Vacherot avait si admirablement analysé.
+
+Au mois d'août 1851, il se présentait à l'agrégation de philosophie avec
+ses camarades Édouard de Suckau, un de ses meilleurs amis, et Cambier,
+qui abandonna peu après l'Université pour devenir missionnaire en Chine,
+où il périt martyr en 1866. Le jury était présidé par M. Portalis, un
+honorable magistrat, et composé de MM. Bénard, Franck, Garnier, Gibon et
+l'abbé Noirot. Taine fut déclaré admissible avec cinq autres
+concurrents; mais deux candidats seuls furent définitivement reçus: son
+ami Suckau, et Aubé, qui était de la promotion de 1847. L'étonnement, je
+dirais presque le scandale, fut grand. La réputation du jeune philosophe
+avait franchi les murs de l'École. Tout le monde lui décernait d'avance
+la première place. On attribua son échec, non à l'insuccès de ses
+épreuves, mais à une exclusion motivée par ses doctrines. Des légendes
+se formèrent. Beaucoup de gens crurent et répétèrent que c'était M.
+Cousin qui présidait le jury et qu'il avait dit de Taine: «Il faut le
+recevoir premier ou le refuser; or il serait scandaleux de le recevoir
+premier.» On rejeta aussi sur son concurrent Aubé la responsabilité de
+son échec. Après une leçon de Taine sur le _Traité de la connaissance de
+Dieu_, de Bossuet, Aubé, chargé d'argumenter contre lui, l'aurait
+perfidement pressé de dire son avis sur la valeur des preuves classiques
+de l'existence de Dieu. L'embarras et finalement le silence de Taine
+auraient entraîné sa condamnation.
+
+Ce qui confirma tous les soupçons, c'est que le rapport de M. Portalis
+fut le seul des rapports des présidents des jurys d'agrégation qui ne
+fut pas publié. Une note de la _Revue de l'instruction publique_ annonça
+qu'il était fort long, et, qu'en tout état de cause, la première partie
+seule serait rendue publique[16]. Il n'est pas sans intérêt de rétablir
+sur ces divers points l'exacte vérité. Non seulement M. Cousin n'était
+pour rien dans l'échec de Taine, mais il s'en montra fort mécontent. Il
+était assez clairvoyant pour pressentir qu'une réaction se préparait
+contre l'éclectisme et pour deviner un redoutable adversaire dans ce
+jeune homme aussi absorbé dans ses spéculations qu'avaient pu l'être
+Descartes ou Spinoza. M. Aubé, malgré la malice trop réelle de ses
+questions, n'avait pas davantage causé l'échec de son camarade, car
+Taine avait eu la note maximum 20 pour sa leçon et son argumentation sur
+Bossuet. La vérité est que ses juges avaient sincèrement trouvé ses
+idées déraisonnables, sa manière d'écrire et sa méthode d'exposition
+sèches et fatigantes. Ils le déclarèrent non seulement incapable
+d'enseigner la philosophie, mais même peu fait pour réussir dans un
+concours d'agrégation.
+
+Il est permis de penser que les appréciations de MM. Vacherot, Simon et
+Saisset témoignaient de plus de perspicacité; mais à une époque où M.
+Cousin croyait avoir donné à la pensée humaine sa Charte définitive, et
+où la forme nécessaire de l'enseignement philosophique paraissait être
+le développement oratoire d'affirmations religieuses et morales dites
+vérités de sens commun, on ne doit pas s'étonner si un esprit qui se
+déclarait lui-même «desséché et durci par plusieurs années
+d'abstractions et de syllogismes», parut impropre à l'enseignement de la
+philosophie. Aux épreuves écrites il avait eu à traiter le sujet suivant
+de philosophie doctrinale: «_Des facultés de l'âme.--Démonstration de la
+liberté.--Du moi, de son identité, de son unité_.» Il était difficile
+pour lui de tomber plus mal. Incapable d'affirmer ce qu'il ne croyait
+pas vrai, il a dû scandaliser ses juges ou leur paraître très obscur. En
+tout cas, il ne leur a pas fourni les démonstrations péremptoires qu'ils
+réclamaient. Le sujet d'histoire de la philosophie était: «_Socrate
+d'après Xénophon et Platon_.» Ici nous pouvons dire presque avec
+certitude, grâce à un travail d'école, quelle idée il a développée:
+c'est que Xénophon était condamné à l'inexactitude par son infériorité
+et Platon par sa supériorité, si bien que nous ne connaissons pas
+Socrate. Cette composition ne fut pas goûtée plus que l'autre par la
+majorité du jury, et sans M. Bénard, son ancien professeur de Bourbon,
+qui fit relever ses notes, il n'aurait pas été déclaré admissible. Aux
+épreuves orales, sa première leçon semblait devoir le sauver; la seconde
+le perdit. Il avait à exposer le plan d'une morale. Il oublia
+complètement les leçons de circonspection que lui avait données M. J.
+Simon et il prit comme thème les propositions hardies de Spinoza: «Plus
+quelqu'un s'efforce de conserver son être, plus il a de vertu; plus une
+chose agit, plus elle est parfaite.» _Être le plus possible_, telle fut
+la formule générale que Taine proposa comme la règle du devoir. On
+imagine aisément de quelle manière il développa cette pensée, car on
+retrouve ces développements dans sa _Littérature anglaise_ et dans sa
+_Philosophie de l'Art_. Mais on imagine aisément aussi la stupeur de ses
+juges. La leçon fut déclarée par eux «absurde»[17]. Taine fut refusé, et
+on lui conseilla charitablement de ne pas persister à viser l'agrégation
+de philosophie.
+
+Il n'était pas seul condamné d'ailleurs. L'agrégation de philosophie fut
+supprimée quatre mois plus tard, et je soupçonne les épreuves de Taine
+et le rapport secret de M. Portalis d'avoir été pour quelque chose dans
+cette suppression. Le jury d'ailleurs se cacha si peu d'avoir tenu
+compte dans sa décision de la question de doctrine que, deux ans plus
+tard, à la soutenance de doctorat de Taine, M. Garnier exprima le regret
+d'avoir retrouvé dans sa thèse française les idées philosophiques qui
+l'avaient fait échouer à l'agrégation.
+
+Il n'était pas au bout de ses peines. Ici encore je rencontre une
+légende, fort jolie du reste, et qui contient une part de vérité; mais
+de cette vérité idéale qui ramasse en un seul fait, inexact en lui-même,
+une série d'événements, et qui résume en un mot, apocryphe comme presque
+tous les mots historiques, toute une situation. On a souvent raconté que
+Taine, après son échec, avait été nommé suppléant de sixième au collège
+de Toulon, et qu'il avait donné sa démission au ministre par ces simples
+mots: «Pourquoi pas au bagne?» En 1851, les professeurs ne
+correspondaient pas dans ce style avec les ministres et Taine moins que
+tout autre; mais il n'en est pas moins vrai que l'Université, pendant
+cette triste année 1851-1852, ressembla quelque peu à un bagne et que
+plusieurs normaliens, qui pourtant lui étaient profondément attachés,
+furent contraints de s'en évader. De ce nombre fut Taine. L'histoire de
+ses tribulations est bonne à raconter, ne fût-ce que pour faire
+apprécier aux Français d'aujourd'hui les libertés dont ils jouissent.
+
+Le ministre de l'Instruction publique, M. Dombidau de Crouseilhes, ne
+paraît pas avoir jugé le candidat malheureux aussi sévèrement que le
+jury, car il le pourvut d'un poste de philosophie. Chargé, le 6 octobre
+1851, à titre provisoire, du cours de philosophie au collège de Toulon,
+Taine n'eut pas à occuper ce poste; il désirait ne pas s'éloigner autant
+de sa mère, et il fut transféré le 13 octobre comme suppléant à Nevers.
+Il était plein d'enthousiasme pour ses nouvelles fonctions: «Quelle est,
+écrivait-il à Paradol (5 février 1852), la meilleure position pour
+s'occuper de littérature et de science? À mon avis, c'est
+l'Université... C'est une bonne chose pour apprendre que d'enseigner...
+Le seul moyen d'inventer, c'est de vivre sans cesse dans sa science
+spéciale. Si j'ai pris le métier de professeur, c'est parce que j'ai cru
+que c'était la plus sûre voie pour devenir savant. Les meilleurs livres
+de notre temps ont eu pour matière première un cours public.» Il
+trouvait même que la solitude et la monotonie de la vie de province
+avaient leurs avantages en vous imposant «la nécessité de penser
+toujours pour ne pas mourir d'ennui». Pourtant ce brusque éloignement de
+sa famille, de ses amis, de Paris, de cette École normale qu'il appelait
+«la chère patrie de l'intelligence[18]», lui fut cruel. «J'ai été gâté
+par l'École, écrivait-il à Paradol, le 30 octobre 1851, nous ne la
+retrouverons nulle part. Je suis comme mort. Plus de conversations ni de
+pensées... Éloigné de l'École, je languis loin de la liberté et de la
+science.»
+
+Ce fut bien pis un mois plus tard, quand le coup d'État du 2 décembre
+eut été consommé. Tous les professeurs de l'Université étaient devenus
+des suspects. Un grand nombre étaient mis en disponibilité ou révoqués,
+d'autres prenaient les devants et donnaient leur démission. Taine
+démontra à Paradol, qui voulait suivre ce dernier parti, qu'après le
+plébiscite du 10 décembre, l'acceptation silencieuse du nouveau régime
+était un devoir. Le suffrage universel était la seule base du droit
+politique en France; lui résister, c'était faire un acte
+insurrectionnel, un coup d'État. «Le dernier butor, écrit-il le 10
+janvier 1852, a le droit de disposer de son champ et de sa propriété
+privée, et pareillement une nation d'imbéciles a le droit de disposer
+d'elle-même, c'est-à-dire de la propriété publique. Ou niez la
+souveraineté de la volonté humaine, et toute la nature du droit public,
+ou obéissez au suffrage universel.» Il ajoute, il est vrai: «Remarque
+pourtant qu'il y a des restrictions à cela, que je les faisais déjà
+auparavant contre toi, et que je refusais à la majorité le droit de tout
+faire que tu lui accordais. C'est qu'il y a des choses qui sont en
+dehors du pacte social, qui, partant, sont en dehors de la propriété
+publique et échappent ainsi à la décision du public... Par exemple, la
+liberté de conscience et tout ce qu'on appelle les droits et les devoirs
+antérieurs à la société[19].» C'est au nom de ces droits et de ces
+devoirs qu'il résista quand on demanda aux universitaires plus que leur
+soumission, leur approbation. À Nevers, on leur fit signer la
+déclaration suivante: «Nous, soussignés, déclarons adhérer aux mesures
+prises par M. le Président de la République le 2 décembre, et lui
+offrons l'expression de notre _reconnaissance_ et de notre respectueux
+dévouement», Taine seul refusa de donner sa signature, faisant observer
+que comme suppléant il n'était chargé de remplacer le titulaire que dans
+son enseignement, et que d'ailleurs, comme professeur de morale, il ne
+lui appartenait pas d'approuver un acte qui impliquait un parjure. Il
+fut noté comme révolutionnaire et peu après accusé d'avoir fait en
+classe l'éloge de Danton[20]. Malgré l'attitude en apparence
+bienveillante du recteur, ecclésiastique fort timoré, malgré le succès
+de Taine comme professeur et l'attachement de ses élèves, qui firent une
+pétition pour son maintien à Nevers, il fut le 29 mars transféré en
+rhétorique au lycée de Poitiers, avec un avertissement sévère de M.
+Fortoul d'avoir à veiller sur ses discours et sa conduite. Mais le lycée
+de Poitiers était alors étroitement surveillé par l'évoque, monseigneur
+Pie. Hémardinquer avait déjà dû quitter la rhétorique parce qu'il était
+juif. Taine ne fut pas plus heureux. Il eut beau accepter avec docilité
+la situation qui lui était faite, s'interdire toute conversation
+politique et même la lecture des journaux, paraître deux fois aux
+offices du mois de Marie pour y écouter une cantatrice parisienne,
+corriger le discours qu'un élève devait adresser à monseigneur Pie,
+s'abstenir de donner aucun sujet de devoir qui ne fût pas pris dans le
+XVIIe siècle ou l'antiquité, réfuter l'_École des femmes_, lire à ses
+élèves le _Traité_ de Bossuet sur _la Concupiscence_, et leur interdire,
+par ordre du recteur, la lecture des _Provinciales_[21], il restait mal
+noté, et le 25 septembre 1852, il était chargé de suppléer le professeur
+de sixième du lycée de Besançon. Cette fois, la mesure était comble. Il
+demanda un congé qui lui fut accordé avec empressement dès le 9 octobre
+et qui fut renouvelé d'année en année jusqu'à la fin de son engagement
+décennal.
+
+Pendant cette pénible année, Taine n'eut d'autre refuge, d'autre
+consolation que le travail et l'amitié. Il entretenait une
+correspondance active avec sa mère, avec Suckau, avec Planat, avec
+Paradol: «La solitude, écrit-il à ce dernier (11 décembre 1851),
+augmente l'amitié. Il me semble que je pense maintenant à vous avec un
+souvenir plus tendre... Les idées sont abstraites; on ne s'y élève que
+par un effort. Quelque belles qu'elles soient, elles ne suffisent pas au
+coeur de l'homme... Rien ne me touche plus que de lire les amitiés de
+l'antiquité. Marc-Aurèle est mon catéchisme, c'est nous-mêmes.»
+
+Mais les amis étaient loin, les correspondants parfois négligents. Le
+travail seul était le compagnon de toutes les heures, le consolateur de
+la solitude et de tous les déboires. Comme à l'École, Taine fait marcher
+de front les devoirs professionnels et les études personnelles. Il
+rédige tous ses cours et commence ses thèses. Il écrit dès le 30
+octobre: «Je travaille deux heures chaque matin pour ma classe qui se
+fait à huit heures. Il me reste sept heures par jour, plus les jeudis et
+les dimanches, pour les études personnelles. J'ai commencé de longues
+recherches sur les sensations. C'est là qu'on voit le plus nettement
+l'union de l'âme et du corps. Ce sera ma thèse, si on ne veut pas une
+exposition de la logique de Hegel.» L'attentat du 2 décembre ne ralentit
+pas son ardeur au travail ni n'ébranla sa foi dans la science: «Je
+déteste le vol et l'assassinat, écrit-il le 11 décembre, que ce soit le
+peuple ou le pouvoir qui les commette. Taisons-nous, obéissons, vivons
+dans la science. Nos enfants, plus heureux, auront peut-être les deux
+biens ensemble, la science et la liberté... Il faut attendre,
+travailler, écrire. Comme disait Socrate, nous seuls nous occupons de la
+vraie politique, la politique étant la science. Les autres ne sont que
+des commis et des faiseurs d'affaires.» Il apprend que l'agrégation de
+philosophie est supprimée; aussitôt il se met à préparer celle des
+Lettres, à faire des vers latins et des thèmes grecs: «Desséché et durci
+par plusieurs années d'abstractions et de syllogismes, où retrouverai-je
+le style, les grâces latines et les élégances grecques nécessaires pour
+ne pas être submergé par quatre-vingts concurrents... Je vais repiocher
+mon sol en jachère, tu sais comme et avec quels coups. Si j'ai la même
+fortune que l'an dernier, comme il est probable, ma volonté en sera
+innocente; je ferai tout pour surnager. Que Cicéron me soit en aide!»
+Pour assouplir son esprit et son style et reprendre le sens des choses
+réelles, il se met à noter ce qu'il voit, à recueillir des traits de
+moeurs et de caractères; il s'exerce à des descriptions de nature. Le 10
+avril 1852, paraît le décret qui exige trois ans de stage après l'École
+normale pour pouvoir se présenter à l'agrégation, mais fait compter le
+doctorat ès-lettres pour deux années de service. Sans perdre une minute
+il se remet à ses thèses[22]; le 8 juin, elles étaient terminées et
+expédiées à Paris, et il espère être reçu docteur en août. S'il a pu
+rédiger ses thèses avec une si prodigieuse rapidité, c'est parce qu'il
+n'a pas cessé de les méditer tout en faisant ses cours et en préparant
+son agrégation. «Je me présente à nos inquisiteurs patentés de Sorbonne,
+écrit-il le 2 juin 1852, et d'ici à huit jours, j'expédierai cent
+cinquante pages de prose française et un grand thème latin à M. Garnier.
+Mes _Sensations_ sont au net, mais mes phrases cicéroniennes ne sont
+encore qu'en brouillon. Pourquoi ai-je été si vite? Parce que nos
+seigneurs et maîtres mettront un mois et plus pour me donner
+l'autorisation d'imprimer, et que l'impression durera trois semaines. Te
+dire avec quel tour de reins il a fallu piocher pour arracher à mon
+cerveau ce chardon psychologique, et cela en six semaines de temps, est
+impossible. Encore en ce moment les sensations, les conceptions, les
+représentations, les illusions et tout le bataillon des _on_ me danse
+dans la tête, et je suis ahuri et étourdi comme un chien de chasse après
+une course au cerf de trente-six heures. Mais ce système est bon, et je
+pense qu'on ne fait jamais si bien une chose que quand, après l'avoir
+méditée longtemps, on l'écrit sans désemparer».
+
+Il avait pendant ces quelques mois vu se préciser dans son esprit les
+idées maîtresses dont son oeuvre entière ne sera que le développement.
+Tout d'abord, il s'était plongé dans la lecture des philosophes
+allemands, de la Logique et de la Philosophie de l'histoire de Hegel:
+«J'essaie de me consoler du présent en lisant les Allemands, écrit-il le
+24 mars 1852 à M. Havet. Ils sont par rapport à nous ce qu'était
+l'Angleterre par rapport à la France au temps de Voltaire. J'y trouve
+des idées à défrayer tout un siècle, et si ce n'étaient mes inquiétudes
+au sujet de l'agrégation, je trouverais un repos et une occupation
+suffisants dans la compagnie de ces grandes pensées.» Mais son solide
+cerveau devait résister à toutes les fumées de cette ivresse
+métaphysique: plus il lisait Hegel, plus il reconnaissait ce que son
+système avait de vague et d'hypothétique[23]; et le courant naturel de
+son esprit, plus fort que toutes les influences extérieures, l'emportait
+d'un tout autre côté.
+
+Dans son enseignement, il alliait la psychologie à la physiologie, et le
+30 décembre 1854 il écrivait à Paradol: «La psychologie vraie et libre
+est une science magnifique sur qui se fonde la philosophie de
+l'histoire, qui vivifie la physiologie et ouvre la métaphysique. J'y ai
+trouvé beaucoup de choses depuis trois mois... jamais je n'avais tant
+marché en philosophie.» Le 1er août 1852, il envoie à Paradol le plan
+d'un _Mémoire sur la Connaissance_, où nous trouvons indiquées les idées
+fondamentales du livre de l'_Intelligence_ écrit seize ans plus tard.
+«Tu y verras entre autres choses la preuve que l'intelligence ne peut
+jamais avoir pour objet que le moi étendu sentant, qu'elle en est aussi
+inséparable que la force vitale l'est de la matière, etc.; plus une
+théorie sur la faculté unique qui distingue l'homme des animaux,
+l'abstraction, et qui est la cause de la religion, de la société, de
+l'art et du langage; et enfin là dedans les principes d'une philosophie
+de l'histoire.» Le livre sur l'_Intelligence_ n'est pas autre chose que
+le remaniement vingt fois pris et repris de sa thèse de 1852 sur les
+_Sensations_ et de ce _Mémoire sur la Connaissance_. Nous y voyons,
+ainsi que dans les _Philosophes français_, la psychologie présentée
+comme la préface d'une métaphysique logique et scientifique que Taine a
+plus d'une fois rêvé d'écrire. Le 24 juin 1852, nous lisons dans une
+autre lettre: «Je rumine de plus en plus cette grande pâtée
+philosophique dont je t'ai touché un mot et qui consisterait à faire de
+l'histoire une science, en lui donnant comme au monde organique une
+anatomie et une physiologie.» N'avons-nous pas là en une ligne le résumé
+de l'introduction à l'_Histoire de la Littérature anglaise_ et l'idée
+fondamentale qui a inspiré tous les écrits de Taine sur l'histoire,
+l'art et la littérature?
+
+Malheureusement il se trompait bien en croyant que ces idées, qui lui
+paraissaient si simples, pourraient obtenir le visa de ceux qu'il
+appelait irrévéremment «les inquisiteurs patentés de la Sorbonne». Dans
+sa candeur il se croyait garanti par le règlement du doctorat qui
+déclare que la Faculté ne répond pas des opinions des candidats, et par
+le bon accueil fait à la thèse fort hardie, dans le sens théocratique,
+de M. Hatzfeld[24]. Dès le 15 juillet, M. Garnier lui faisait savoir que
+les conclusions de sa thèse sur les _Sensations_ empêchaient la Sorbonne
+de l'accepter. Il avait bien pris pour point de départ l'[Grec:
+entelecheia] d'Aristote, et s'était mis à l'abri de ce grand nom; mais
+il s'était posé en adversaire de Reid et avait édifié toute une théorie
+des rapports du système nerveux et du moi, qui, sans être précisément
+matérialiste, n'était guère orthodoxe[25]. Cette rude déconvenue ne le
+troubla que quelques jours. Il met de côté pour des temps meilleurs les
+syllogismes qu'il contemplait «dans une clarté éblouissante», et le 1er
+août le plan de sa thèse sur _La Fontaine_ est déjà tracé: «Je vais
+proposer à M. Leclerc, dit-il à Paradol, une thèse sur les _Fables_ de
+La Fontaine; il me semble qu'on peut dire là-dessus beaucoup de choses
+neuves, l'opposer aux autres fabulistes qui ne veulent que prouver une
+maxime; la fable devenue drame, épopée, étude de caractères, caractère
+du roi, des grands seigneurs, etc.; opposer le génie de La Fontaine,
+grec et flamand, à celui du siècle.» Là-dessus il partit pour Paris où
+l'attendait une nomination qui équivalait à une révocation.
+
+Ainsi trempé pour la lutte par la longue habitude de l'effort et de la
+méditation solitaires et par une série de déboires stoïquement
+supportés; ainsi armé de tout un arsenal de connaissances précises,
+patiemment accumulées depuis des années; ayant déjà dans l'esprit, sinon
+la formule, du moins la conception très nette des idées génératrices de
+son oeuvre entière, Taine se trouvait brusquement rejeté hors de
+l'Université et obligé de se vouer à la carrière d'homme de lettres. Si
+M. Fortoul priva l'Université d'un admirable professeur, il faut
+reconnaître qu'il rendit à Taine un signalé service en le délivrant de
+liens professionnels qui eussent entravé le libre essor de son génie, ou
+du moins restreint le nombre et la variété de ses travaux. Mais Taine
+regretta l'enseignement et resta si persuadé des services qu'il rend au
+professeur lui-même en l'obligeant à trouver les voies les plus sûres et
+les plus directes pour faire pénétrer ses idées dans d'autres cerveaux,
+qu'il se chargea, dès qu'il fut à Paris, d'un cours dans l'institution
+Carré-Demailly, moins en vue du maigre traitement qu'il recevait, qu'à
+cause du profit intellectuel qu'il trouvait à enseigner. Plus tard, sa
+nomination de professeur à l'École des beaux-arts fut une des grandes
+joies de sa vie.
+
+En rentrant à Paris, il ne retrouvait pas sa famille. Sa soeur aînée
+était mariée au docteur Letorsay. Sa mère et sa soeur cadette étaient
+retournées à Vouziers. Elles ne purent venir le rejoindre qu'un an plus
+tard. Taine vécut seul, dans des hôtels garnis, d'abord rue Servandoni,
+puis rue Mazarine. Il prenait ses repas dans un restaurant de la rue
+Saint-Sulpice, fréquenté par des ecclésiastiques, ne voyait presque
+personne et travaillait avec acharnement.
+
+En quelques mois ses deux thèses, le _De Personis platonicis_ et
+l'_Essai sur les Fables de La Fontaine_ étaient achevées, et le 30 mai
+1853, il était reçu docteur à l'unanimité après une brillante
+soutenance. M. Wallon lui avait bien reproché de pousser trop loin son
+admiration pour la morale antique et de méconnaître la nouveauté et la
+supériorité du christianisme; M. Garnier avait découvert dans l'_Essai
+sur La Fontaine_ un venin philosophique caché; M. Saint-Marc-Girardin
+avait pris contre le candidat la défense des hommes et des bêtes, de
+Louis XIV et du lion également calomniés; mais on avait été unanime à
+louer la grâce de ces portraits athéniens que l'on devait retrouver plus
+tard dans le délicieux article sur les _Jeunes gens de Platon_, une
+latinité exquise s'élevant par endroits jusqu'à l'éloquence, la
+souplesse de talent que révélait la thèse française et qui promettait à
+la fois un historien, un critique littéraire et un moraliste satirique.
+Cette soutenance du doctorat fut le dernier acte de la vie universitaire
+de Taine. Sa vie de savant et d'homme de lettres allait commencer.
+
+
+
+
+II
+
+
+LES ANNÉES DE MAITRISE
+
+
+À peine ses thèses déposées à la Sorbonne, Taine, «avec cette fertilité
+d'esprit et cette extrême facilité qui étaient jointes chez lui à une
+extraordinaire opiniâtreté dans le travail[26]», s'était mis à composer
+pour un concours de l'Académie française un _Essai sur Tite-Live_. Il
+faisait connaître une face nouvelle de sa précoce érudition; il se
+montrait aussi versé dans l'histoire romaine, aussi familier avec
+Polybe, Denys d'Halicarnasse, Niebuhr, Beaufort, Montesquieu et
+Machiavel, que dans son _La Fontaine_ il s'était montré versé dans
+l'histoire du XVIIe siècle et familier avec Saint-Simon et La Bruyère.
+Le 31 décembre 1853, son _Tite-Live_ était déposé à l'Institut. M.
+Guizot fut chargé du rapport et recommanda chaleureusement son jeune ami
+aux suffrages de l'Académie. Mais ses conclusions rencontrèrent une vive
+résistance. On trouvait à reprendre dans l'_Essai sur Tite-Live_ un ton
+trop peu respectueux à l'égard des grands hommes, trop de goût pour
+l'école historique moderne, pour Michelet en particulier et pour
+Niebuhr; et surtout on ne pouvait admettre cette phrase sur Bossuet: «Il
+résumait l'histoire avec un grand sens et dans un grand style, mais
+_pour un enfant_ et la parcourait à pas précipités»[27]. Ce _pour un
+enfant_ fut le _tarte à la crème_ de l'Académie. Après de vives
+discussions, le concours fut prorogé à l'année 1855. Taine corrigea les
+passages incriminés, supprima «pour un enfant» et fut couronné. Le
+rapport très élogieux de M. Villemain, tout en regrettant que le
+candidat n'eût pas été assez sensible aux mérites littéraires de
+Tite-Live, le félicitait de «ce noble et savant début» et souhaitait «de
+tels maîtres à la jeunesse des nos Écoles». L'Académie, oublieuse de ses
+propres scrupules d'antan, trouvait piquant de protester discrètement
+contre les rigueurs de M. Fourtoul; mais une surprise l'attendait. En
+1856, l'_Essai sur Tite-Live_ paraissait avec une préface d'une
+demi-page débutant par ces lignes: «L'homme, dit Spinoza, n'est pas dans
+la nature comme un empire dans un empire, mais comme une partie dans un
+tout, et les mouvements de l'automate spirituel qui est notre être sont
+aussi réglés que ceux du monde matériel où il est compris.» L'Académie
+s'était réjouie de la docilité de son lauréat, et voilà qu'elle se
+trouvait avoir couronné, non un livre de critique littéraire, mais un
+traité de philosophie déterministe. Elle en éprouva, non sans raison,
+quelque dépit, et elle devait, dix ans plus tard, le faire sentir à
+l'auteur de l'_Histoire de la Littérature anglaise_.
+
+Après avoir vécu pendant six ans dans une tension cérébrale continue, et
+fourni coup sur coup une telle succession d'efforts intellectuels, au
+commencement de 1854, Taine tomba épuisé. Il éprouva une de ces
+incapacités de travail dont il eut souvent à souffrir dans la suite, en
+particulier, en 1857 et en 1863. Il trouvait pourtant moyen d'utiliser
+ces périodes de repos obligatoire et de les faire servir au plan général
+d'études tracé en 1848. Tout d'abord il se faisait faire des lectures,
+et c'est ainsi qu'il s'occupa pour la première fois de la Révolution
+française en se faisant lire l'ouvrage de Buchez et Roux. Il y fut
+surtout frappé de la médiocrité intellectuelle des hommes les plus
+fameux de la période révolutionnaire et se dit qu'il y avait là un
+problème historique intéressant à étudier. Il acquérait des
+connaissances physiologiques en suivant des cours de médecine, en
+particulier d'anatomie et de médecine mentale, pour donner à ses
+recherches de psychologie une solide base scientifique. Grâce à son
+admirable mémoire et à l'habitude de classer immédiatement les faits et
+les idées, il complétait ainsi sans effort son instruction en écoutant
+des cours ou en causant avec son cousin, l'éminent aliéniste Baillarger,
+et avec son beau-frère. En 1854, il séjourna longtemps à Orsay, chez ce
+dernier, l'accompagnant dans ses visites médicales, et recueillant des
+observations sur la campagne et les paysans. Dans cette même année 1854
+on l'envoya pour sa santé aux eaux des Pyrénées. M. Hachette, qui
+cherchait à attirer à lui les jeunes universitaires de talent, qui avait
+favorisé les débuts de deux camarades de Taine, Libert[28] et Paradol,
+qui avait recruté dans les récentes promotions de l'École normale toute
+une élite de collaborateurs pour sa _Revue de l'Instruction
+publique_[29], eut l'idée de lui demander d'écrire un Guide aux
+Pyrénées. Taine rapporta de son voyage un livre qui ne ressemblait guère
+à un guide, et qui était un mélange original de puissantes descriptions
+de nature, d'amusants croquis de moeurs rurales, d'observations
+satiriques sur la société des villes d'eaux, de souvenirs historiques
+racontés avec une verve pittoresque. De plus, sous le voyageur érudit,
+observateur et humoriste, on voyait partout percer le philosophe dont la
+forte pensée affleurait à chaque page comme la roche au milieu des
+gazons des vallées pyrénéennes, et qui cherchait dans le sol, la
+lumière, la végétation, les animaux et les hommes, la force unique dont
+l'univers entier n'est que la manifestation infiniment variée. Le volume
+parut en 1855 avec de charmantes illustrations de Gustave Doré.
+
+Cette année 1854 est une date importante dans la vie de Taine. Le repos
+auquel il fut contraint, l'obligation de se mêler aux hommes, de se
+promener, de voyager, l'arrachèrent à sa vie claustrale et à son travail
+solitaire pour le mettre en contact plus direct avec la réalité. Sa
+méthode d'exposition philosophique s'était modifiée pendant cette année
+d'observation de la vie réelle. Au lieu du procédé déductif qui part du
+fait le plus général ou de l'idée la plus abstraite pour en suivre de
+degré en degré les conséquences et les réalisations concrètes, il
+procédera dorénavant en sens inverse et par induction; il prendra la
+réalité pour point de départ et remontera par groupements successifs de
+faits jusqu'aux faits les plus généraux et aux idées directrices. Les
+conceptions _a priori_ n'auront plus de place dans sa méthode que comme
+procédé d'investigation, au même titre que l'hypothèse dans les
+sciences. Rien de plus instructif à cet égard que la comparaison de sa
+thèse française avec le volume intitulé: _La Fontaine et ses Fables_,
+qui parut en 1860 et qui en est le remaniement. La théorie sur la Fable
+poétique qui formait en 1853 le premier chapitre devient en 1860 le
+dernier. Une introduction toute nouvelle sur l'esprit gaulois, le sol,
+la race, sur la personne et la vie de La Fontaine prend la place de
+cette théorie et est destinée à expliquer l'oeuvre. Enfin, au lieu d'une
+conclusion abstraite et vague sur le beau, nous avons une conclusion
+très concrète et précise sur les circonstances historiques qui ont
+favorisé l'éclosion des divers génies poétiques. De même l'_Essai sur
+les sensations_ sous sa première forme partait du moi, de [Grec:
+entelecheia] pour aboutir à l'impression sensible; dans
+l'_Intelligence_, Taine partira des sensations les plus ordinaires pour
+s'élever par des généralisations de plus en plus étendues à la loi et à
+la cause, et enfin jusqu'au point où l'être même s'identifie avec
+l'idée. Avec sa méthode, son style se modifiait aussi. Sa thèse se
+ressentait encore des souvenirs de collège et d'école, des élégances
+apprêtées des devoirs de rhétorique; il y avait encore dans l'_Essai sur
+Tite-Live_ quelque chose de raide, de froid et d'abstrait. Avec le
+_Voyage aux Pyrénées_ le style de Taine devient vivant et coloré; son
+oeil se montre extraordinairement sensible à toutes les apparences
+extérieures des choses; il s'applique à les rendre dans tout leur
+relief, et il recouvre la logique de ses raisonnements d'un brillant
+manteau d'images. Ses carnets de notes, où autrefois tout était classé
+par idées abstraites, deviennent des recueils d'impressions visuelles,
+d'observations de caractères et de moeurs, rendues avec une intensité
+parfois excessive. Mais en même temps il est fidèle à ses habitudes
+d'ordre méthodique et de construction régulière. Son imagination est
+mise au service de sa logique et c'est par des procédés de développement
+oratoire qu'il cherche à donner du mouvement et de l'animation à ses
+classifications progressives. On reconnaîtra toujours en lui l'homme qui
+avait éprouvé ses premières sensations littéraires en lisant Guizot et
+Jouffroy, et qui eut un culte pour Macaulay. «Ma forme d'esprit, dit une
+note écrite le 18 février 1862, est française et latine; classer les
+idées en files régulières, avec progression, à la façon des
+naturalistes, selon les règles des idéologues, bref oratoirement... Je
+me souviens fort bien qu'à dix où onze ans, chez ma grand'mère, je
+lisais avec intérêt une discussion de je ne sais plus qui sur le
+_Paradis perdu_. de Milton. C'était un critique du XVIIIe siècle, qui
+démontrait, réfutait en partant des principes. L'histoire de la
+civilisation de Guizot, les cours de Jouffroy m'ont donné la première
+grande sensation de plaisir littéraire, à cause des classifications
+progressives. Mon effort est d'atteindre l'essence, comme disent les
+Allemands, non de primesaut, mais par une grande route, unie,
+carrossable. Remplacer l'intuition (_Insight_), l'abstraction subite
+(_Vernunft_), par l'analyse oratoire; mais cette route est dure à
+creuser.» Il est deux dons de l'artiste et de l'écrivain qu'il admirait
+par-dessus tous les autres et qu'il regretta toujours de ne pas
+posséder: l'art de raconter et celui de créer des personnages vivants et
+agissants. Il mettait au premier rang l'art du romancier. Il essaya même
+d'écrire un roman, mais s'arrêta au bout de quatre-vingt-dix pages,
+s'apercevant que son roman n'était que de l'analyse psychologique
+personnelle. Aussi disait-il avec une modestie excessive: «J'ai vu de
+trop près les vrais artistes, les têtes fécondes, capables d'enfanter
+des figures vivantes, pour admettre que j'en sois un[30].»
+
+En même temps que ce changement se produisait dans sa manière d'écrire
+et dans sa méthode d'exposition, sa vie même devenait moins concentrée
+et moins solitaire. Il s'était installé avec sa mère et sa soeur dans
+l'île Saint-Louis. Il avait retrouvé à Paris, Planat, Paradol, About qui
+revenait de Grèce plus exubérant de vie et plus étincelant d'esprit que
+jamais; il faisait la connaissance de Renan et par Renan celle de
+Sainte-Beuve; il entretenait des relations amicales avec M. E. Havet qui
+avait été trois mois son professeur à l'École normale, et qui lui
+témoignait le plus affectueux intérêt; Gustave Doré et Planat l'avaient
+mis en relation avec des artistes; il continuait ses études de médecine
+et de physiologie: il s'entretenait avec Franz Woepke[31] de philologie
+et de mathématiques. Ceux qui l'ont connu pendant les années 1855-1856
+nous le représentent comme plein de verve et de gaieté, recherchant, non
+le grand monde, mais la société de camarades intelligents, avec qui il
+pouvait causer, discuter librement comme autrefois dans la maison de la
+rue d'Ulm, se détendre après les heures de travail. Ces années 1855-1856
+furent des années d'activité féconde et joyeuse où Taine sentait son
+talent s'affermir de jour en jour. Il débute le 1er février 1855 dans la
+presse périodique par un article sur La Bruyère donné à la _Revue de
+l'Instruction publique_. Il publie dans cette Revue dix-sept articles en
+1855, vingt en 1856, sur les sujets les plus divers, passant de La
+Rochefoucauld à Washington et de Ménandre à Macaulay. Le 1er août 1855,
+il commence à la _Revue des Deux Mondes_, par un article sur Jean
+Reynaud, une collaboration qui devait continuer jusqu'à sa mort. Le 3
+juillet 1856 paraissait son premier article au _Journal des Débats_, sur
+Saint-Simon, et à partir de 1857, il devint un des collaborateurs
+assidus de ce journal.
+
+Un esprit aussi puissant et aussi constructif que celui de Taine ne
+pouvait se contenter de poursuivre, par une série d'études isolées, à
+travers les histoires et les littératures[32], la vérification de son
+système sur «la race, le moment, le milieu et la faculté maîtresse»,
+système dont il avait fait la première application rigoureuse à
+Tite-Live. Il avait besoin de l'adapter à un vaste ensemble de faits,
+d'écrire un grand chapitre d'histoire littéraire qui serait en même
+temps un chapitre de l'histoire du coeur humain, un essai partiel de
+philosophie de l'histoire, ou pour parler son langage, d'anatomie et de
+physiologie historiques.
+
+Dès le 17 janvier 1856, son _Histoire de la Littérature anglaise_ est
+annoncée, et à partir de cette date, les articles qui paraissent coup
+sur coup en 1856 dans la _Revue de l'Instruction publique_, et depuis
+1856 dans la _Revue des Deux Mondes_, nous montrent l'oeuvre déjà
+construite tout entière dans son esprit, et son exécution poursuivie
+avec une régularité et une vigueur qui ne faiblissent pas un instant.
+
+Mais avant de procéder à cette grande synthèse historique et
+philosophique, Taine avait à y préparer les esprits et à déblayer le
+terrain devant lui. Il avait un compte à régler avec l'éclectisme, qui
+mettait la rhétorique à la place de la science, et qui était à ses yeux
+la négation même de la philosophie, par cela même qu'il prétendait
+l'administrer et avoir seul le droit d'être enseigné[33]. Du 14 juin
+1855 au 9 octobre 1856, il publia dans la _Revue de l'Instruction
+publique_ une série d'articles sur les _Philosophes français au XIXe
+siècle_, articles qui parurent en volume au commencement de 1857. Sous
+une forme ironique jusqu'à l'irrévérence, mais aussi avec
+l'argumentation la plus vigoureuse et la plus pressante, il attaquait
+tous les principes sur lesquels reposait le spiritualisme classique. Il
+réhabilitait le sensualisme de Condillac en le complétant et en
+l'élargissant, et il terminait son livre par l'esquisse d'un système qui
+appliquait aux recherches psychologiques et même métaphysiques les
+méthodes des sciences exactes. Faut-il voir dans ce livre une oeuvre de
+rancune contre la doctrine au nom de laquelle il avait été naguère
+condamné? Il serait sans doute téméraire d'affirmer que ses déboires
+universitaires ne lui eussent pas laissé d'amers souvenirs; mais il
+était incapable de céder consciemment à des ressentiments personnels. Il
+considérait sincèrement l'existence d'une doctrine philosophique
+officielle comme une atteinte à la liberté de penser, comme un obstacle
+à tout progrès spéculatif. S'il donna à ces attaques une forme parfois
+irrespectueuse, c'est que cette doctrine lui paraissait manquer souvent
+de sérieux. Comme il s'agissait moins de réfuter des idées que de
+détruire la tyrannie d'une école et qu'il voulait se faire entendre du
+grand public et surtout des jeunes gens, il employait la plus redoutable
+des armes, l'ironie, qu'il maniait, il faut le dire, à la façon d'une
+catapulte plutôt que d'une fronde. Enfin, il avait vingt-sept ans, il
+sentait sa jeunesse et sa force et il avait besoin de les dépenser. _Les
+Philosophes français_ représentent, dans la vie de M. Taine, ses folies
+de jeunesse. Ce fut sa manière de jeter sa gourme.
+
+Le succès du livre fut retentissant. Taine devint célèbre du jour au
+lendemain. Jusque-là les seuls articles importants qui eussent été
+consacrés à ses écrits étaient un article d'About sur le _Voyage aux
+Pyrénées_[34], un article de Paradol[35] et deux articles de Guillaume
+Guizot sur le Tite-Live[36]; mais c'étaient des articles d'amis. Après
+les _Philosophes français_, les articles de Sainte-Beuve dans le
+_Moniteur_[37], de Planche dans la _Revue des Deux Mondes_[38], de Caro
+dans la _Revue contemporaine_[39], de Schérer dans la _Bibliothèque
+universelle_[40], nous prouvent qu'il est désormais au premier plan
+parmi les hommes de la nouvelle génération littéraire. Renan seul
+pouvait lui disputer la première place, et Caro les attaquait ensemble
+dans son article sur «l'Idée de Dieu dans une jeune école», article
+habile et éloquent, violent sous des formes courtoises, qui fut
+considéré comme la réponse de l'école éclectique, et fut reproduit tout
+entier dans le _Journal général_ (officiel) _de l'Instruction publique_.
+Les critiques ne s'accordaient pas très bien dans leurs tentatives pour
+caractériser les doctrines de Taine. La presse religieuse, dans sa
+vieille haine contre M. Cousin, parlait du livre avec faveur; Schérer
+faisait de lui un pur positiviste, Planche, un panthéiste spinoziste,
+Caro un matérialiste. Planche prétendait qu'il exposait en rhéteur ce
+que Spinoza avait exposé en géomètre; Caro lui reprochait de revêtir des
+formules de Hegel le naturalisme de Diderot. Personne, sauf Cournault
+dans la _Correspondance littéraire_, ne paraît avoir bien saisi sa
+théorie sur l'identité de l'idée de cause et de l'idée de loi, ni
+compris que son système, loin d'être un mélange hybride de métaphysique
+allemande et d'idéologie française, était parfaitement cohérent,
+solidement construit et en partie nouveau. Tous d'ailleurs, à
+l'exception de Cournault, étaient d'accord pour le blâmer de vouloir
+appliquer des classifications, des méthodes et des formules
+scientifiques à la critique littéraire et à l'histoire, et pour
+condamner son système, tout en admirant son talent.
+
+Taine avait une foi trop candide dans la puissance de la vérité pour
+aimer la polémique. Il croyait que le vrai doit triompher tôt ou tard
+par sa seule vertu, et que les polémiques, qui transforment les luttes
+de doctrines en querelles de personnes, ne font qu'obscurcir les
+questions. Il ne répondit aux objections que par des oeuvres nouvelles.
+Il publia en 1858 un volume d'_Essais de critique et d'histoire_, en
+1860 _La Fontaine et ses Fables_, et une deuxième édition légèrement
+adoucie des _Philosophes français_[41]. Il poursuivit sans défaillance
+l'achèvement de son grand ouvrage sur _la littérature anglaise jusqu'à
+Byron_, qui parut en trois volumes in-8° à la fin de 1863.
+
+Taine avait raison d'avoir confiance dans l'avenir. Non seulement il
+avait porté à l'éclectisme des coups dont celui-ci devait demeurer à
+jamais meurtri, mais, en dépit de toutes les résistances, ses principes
+de critique et ses doctrines philosophiques pénétraient peu à peu dans
+tous les esprits. Modifiées sans doute et atténuées, mais toujours
+reconnaissables, elles ont fini par prendre place parmi les idées
+courantes du siècle, au même titre que les vues de Kant sur le caractère
+subjectif des notions premières de la raison, que la conception de
+l'éternel devenir de Hegel ou que la théorie des trois états de Comte.
+Aucun écrivain n'a exercé en France dans la seconde moitié de ce siècle
+une influence égale à la sienne; partout, dans la philosophie, dans
+l'histoire, dans la critique, dans le roman, dans la poésie même, on
+retrouve la trace de cette influence.
+
+À aucun moment elle ne fut plus marquée que dans les dix dernières
+années du second Empire. Taine était devenu presque un chef d'école; les
+jeunes gens allaient lui demander des directions et des conseils; il
+était obligé de laisser le monde usurper une petit part de son temps;
+Sainte-Beuve, qu'il voyait régulièrement aux fameux dîners de quinzaine
+du restaurant Magny, avec Renan, Schérer, Nefftzer, Robin, Berthelot,
+Gautier, Flaubert, Saint-Victor, les Goncourt, l'avait présenté à la
+princesse Mathilde en qui il trouva une admiratrice intelligente et une
+amie dévouée. L'air et la liberté commençaient à rentrer dans
+l'Université en même temps que dans le gouvernement, et Taine pouvait
+espérer que l'enseignement public allait lui être rouvert. En 1862, il
+fut candidat à la chaire de littérature de l'École polytechnique, et si
+M. de Loménie lui fut préféré, il s'en fallut de peu qu'il ne réussît.
+L'année suivante, en mars 1863, sur la présentation de M. Duruy,
+ministre de l'instruction publique, le maréchal Randon, ministre de la
+guerre, le nomma examinateur (d'histoire et d'allemand) au concours
+d'admission à Saint-Cyr. Le 26 octobre de l'année suivante, il
+remplaçait Viollet-le-Duc comme professeur d'esthétique et d'histoire de
+l'art à l'École des beaux-arts. Il était bien vengé des persécutions de
+1851 et 1852.
+
+Il avait cependant, à ce moment même, soulevé de nouvelles tempêtes et
+avait eu à subir de violentes attaques. La nomination de Renan au
+Collège de France et la candidature de Taine à l'École polytechnique
+avaient alarmé monseigneur Dupanloup. Il avait lancé, en 1863, un
+virulent _Avertissement à la Jeunesse et aux Pères de famille_, dirigé
+contre MM. Renan, Taine et Littré, auxquels il avait joint, bien
+gratuitement, l'inoffensif M. Maury. Cet avertissement était un appel
+peu déguisé de l'autorité ecclésiastique au bras séculier. Le bras
+séculier sévit en effet. Le cours de Renan fut suspendu et la nomination
+de Taine à Saint-Cyr, un instant rapportée, ne fut confirmée que sur
+l'intervention pressante de la princesse Mathilde. Au mois de décembre
+1863, paraissait l'_Histoire de la Littérature anglaise_, précédée d'une
+introduction où se trouvait exposée, sans aucun ménagement pour les
+idées reçues, une philosophie de l'histoire strictement déterministe.
+Taine présenta son ouvrage à l'Académie française pour le prix Bordin.
+En 1864 comme en 1854, il eut M. Guizot pour chaud défenseur; mais cette
+fois l'hérésie n'était plus latente comme dans l'_Essai sur Tite-Live_,
+elle se faisait agressive; elle était développée dans tout l'ouvrage et
+condensée dans l'introduction en corps de doctrine. M. de Falloux et
+monseigneur Dupanloup attaquèrent Taine avec violence; Sainte-Beuve et
+Guizot le défendirent avec ardeur. Après trois séances de discussions
+passionnées, l'Académie décida que le prix ne pouvant être donné à M.
+Taine ne serait décerné à personne[42]. Cette décision sans précédents
+était le plus flatteur des hommages. Taine ne devait plus se soumettre
+aux suffrages de l'Académie que comme candidat, une première fois en
+1874 où il échoua dans une triple élection contre MM. Mézières, Caro et
+Dumas, et deux fois en 1878 où, après avoir échoué en mai contre H.
+Martin, il fut enfin élu en novembre en remplacement de M. de Loménie,
+peu de temps après Renan. Entre la première et la troisième élection
+avaient paru les deux premiers volumes des _Origines de la France
+contemporaine_; et, par un curieux revirement, il fut soutenu en 1878
+par beaucoup de ceux qui l'avaient combattu en 1864 et 1874. Il apporta,
+dans l'accomplissement de ses devoirs académiques, la scrupuleuse
+conscience qu'il mettait à toutes choses, et il ne tarda pas à acquérir
+une réelle autorité dans cette compagnie à laquelle il avait inspiré une
+si longue défiance.
+
+Les années 1864 à 1870 forment une période nouvelle et particulièrement
+heureuse dans la vie de Taine. Ce n'est plus le travail solitaire et
+claustral des années 1852 à 1854; ce n'est plus l'exubérance un peu
+batailleuse des années 1855 à 1864; c'est une activité calme, régulière
+et comme épanouie. Il aimait ses fonctions d'examinateur pour Saint-Cyr,
+non seulement parce que trois mois de travail assidu lui assuraient une
+situation matérielle qui, avec ses habitudes de vie simple, était
+presque la richesse, mais aussi parce que ses tournées en province lui
+permettaient de faire une enquête minutieuse sur la société française,
+département par département, interrogeant ses anciens camarades, faisant
+causer, suivant sa coutume, bourgeois, ouvriers et paysans. L'École des
+beaux-arts, où il devait professer vingt ans, de 1864 à 1883, avec une
+seule interruption en 1876-77[43], ne prenait également qu'une part très
+limitée de son temps. Il n'avait que douze leçons à donner par an et il
+avait borné son enseignement, réparti sur un cycle de cinq ans, aux
+exemples les plus caractéristiques à ses yeux, la Grèce, l'Italie et les
+Pays-Bas. L'Italie occupait à elle seule trois années, une année était
+donnée aux Pays-Bas et une à la Grèce. Il connaissait particulièrement
+bien l'Italie et songea même un instant à lui consacrer un ouvrage
+étendu. Il y fit plusieurs voyages et, par une heureuse coïncidence,
+l'année même où il fut nommé à l'École des beaux-arts, il y avait passé
+trois mois, de février à mai 1864, pour se reposer des fatigues causées
+par l'achèvement de sa _Littérature anglaise_. Mais ce voyage, qui lui
+fournit la matière des deux étincelants volumes publiés en articles dans
+la _Revue des Deux Mondes_, de décembre 1864 à mai 1866[44], ne fut
+guère un repos pour lui. Il passait ses journées dans les églises et
+dans les musées, lisait beaucoup, prenait des notes sans nombre, et
+allait le soir dans le monde, étudiant l'Italie moderne, sociale et
+politique, avec autant de soin qu'il étudiait l'Italie ancienne dans son
+histoire et ses monuments[45]. À peine installé dans sa chaire, il
+publiait coup sur coup la _Philosophie de l'Art_ (1865), la _Philosophie
+de l'Art en Italie_ (1866), _l'Idéal dans l'Art_ (1867), la _Philosophie
+de l'Art dans les Pays-Bas_ (1868), et la _Philosophie de l'Art en
+Grèce_ (1869), petits écrits qui devaient être réunis plus tard (1880),
+en deux volumes, sous le titre de: _Philosophie de l'Art_. Ce titre
+était exact, car ces petits livres si vivants, si pleins de faits et
+d'images, ne sont pas autre chose que la démonstration, par des exemples
+tirés de l'histoire de l'art, des idées dont la _Littérature anglaise_
+avait donné la démonstration par des exemples tirés de l'histoire
+littéraire.
+
+Il caractérise admirablement sa conception de l'histoire, dans une
+lettre à E. Havet du 29 avril 1864:
+
+«Je n'ai jamais prétendu qu'il y eût en histoire ni dans les sciences
+morales des théorèmes analogues à ceux de la géométrie[46]. L'histoire
+n'est pas une science analogue à la géométrie, mais à la physiologie et
+à la zoologie. De même qu'il y a des rapports fixes, mais non mesurables
+quantitativement, entre les organes et les fonctions d'un corps vivant,
+de même il y a des rapports précis, mais non susceptibles d'évaluations
+numériques, entre les groupes de faits qui composent la vie sociale et
+morale. J'ai dit cela expressément dans ma préface en distinguant entre
+les sciences exactes et les sciences inexactes, c'est-à-dire les
+sciences qui se groupent autour des mathématiques et les sciences qui se
+groupent autour de l'histoire, toutes deux opérant sur des quantités,
+mais les premières sur des quantités mesurables, les secondes sur des
+quantités non mesurables. La question se réduit donc à savoir si l'on
+peut établir des rapports précis non mesurables entre les groupes
+moraux, c'est-à-dire entre la religion, la philosophie, l'État social,
+etc., d'un siècle ou d'une nation. Ce sont ces rapports précis, ces
+relations générales nécessaires que j'appelle _lois_, avec Montesquieu;
+c'est aussi le nom qu'on leur a donné en zoologie et en botanique. La
+préface expose le système de ces lois historiques, les connexions
+générales des grands événements, les causes de ces connexions, la
+classification de ces causes, bref, les conditions du développement et
+des transformations humaines... Vous citez mon parallèle entre la
+conception psychologique de Shakspeare et celle de nos classiques
+français, et vous dites que ce ne sont pas là des lois; ce sont des
+types, et j'ai fait ce que font les zoologistes lorsque, prenant les
+poissons et les mammifères, par exemple, ils extraient de toute la
+classe et de ses innombrables espèces un type idéal, une forme abstraite
+commune à tous, persistant en tous, dont tous les traits sont liés, pour
+montrer ensuite comment le type unique, combiné avec les circonstances
+générales, doit produire les espèces. C'est là une construction
+scientifique semblable à la mienne. Je ne prétends pas plus qu'eux
+deviner, sans l'avoir vu et disséqué, un être vivant, mais j'essaie
+comme eux d'indiquer les types généraux sur lesquels sont bâtis les
+êtres vivants, et ma méthode de construction ou de reconstruction a la
+même portée en même temps que les mêmes limites.
+
+«Je tiens à mon idée parce que je la crois vraie, et capable, si elle
+tombe plus tard en bonnes mains, de produire de bons fruits. Elle traîne
+par terre depuis Montesquieu; je l'ai ramassée, voilà tout.»
+
+Tout en publiant ses _Nouveaux Essais de critique et d'histoire_ (1865),
+il se délassait du professorat et de ses travaux de longue haleine en
+réunissant, dans un cadre de fantaisie, les notes qu'il avait prises
+depuis dix ans sur Paris et la société française. Bien que la _Vie
+parisienne_, où _la Vie et opinions de Thomas Graindorge_ parut de 1863
+à 1865[47], fût loin d'être alors ce qu'elle est devenue depuis, on eut
+quelque peine à reconnaître l'auteur de _la Littérature anglaise_ sous
+les traits du marchand de porcs de Chicago; et, tout en admirant la
+verve de Graindorge et la profondeur philosophique de quelques-uns de
+ses traits satiriques, on fut bien aise de retrouver le vrai Taine dans
+le volume complémentaire de _la Littérature anglaise_, paru en 1867, et
+consacré à l'époque contemporaine.
+
+Cette oeuvre achevée, bien des projets s'agitaient dans son cerveau. Il
+traça le plan d'un livre sur _les Lois de l'Histoire_, puis d'un autre
+sur _la Religion et la Société en France au XIXe siècle_. Enfin, il se
+décida à donner au public le livre qu'il méditait et auquel il
+travaillait sans cesse depuis 1851, sa Théorie de _l'Intelligence_. Il
+s'y consacra tout entier en 1868 et 1869 et l'ouvrage parut en janvier
+1870. C'est l'oeuvre maîtresse de Taine par la force et l'originalité des
+idées, par la solidité de la construction, par la fermeté et l'austère
+beauté du style. Tous les travaux de psychologie qui ont été entrepris
+depuis lors sont tributaires de cet ouvrage magistral, que les
+découvertes ultérieures de la science n'ont fait que confirmer dans
+presque toutes ses parties. Ce livre était si bien le fruit naturel et
+lentement mûri de tout le développement intellectuel de Taine que sa
+composition, loin d'être une fatigue, fut une joie. Il en possédait
+toutes les parties tellement présentes à son esprit que la dernière
+copie fut écrite par lui sans brouillon sous les yeux et presque sans
+rature.
+
+Pendant ces années, un grand changement était survenu dans la vie de
+Taine. Le 8 juin 1868, il avait épousé mademoiselle Denuelle, la fille
+d'un architecte de grand mérite. Je contreviendrais à la volonté maintes
+fois exprimée de M. Taine si je faisais ici autre chose que l'histoire
+de ses livres et de son esprit; mais cette histoire serait-elle complète
+si je ne disais pas que dans l'existence nouvelle et plus large qui lui
+était faite, dans les affections qui s'ajoutaient sans rien leur
+retrancher à celles dont son coeur avait vécu jusque-là, dans la présence
+d'une femme capable et digne de s'associer à tous ses intérêts, et
+d'enfants qui ne lui ont apporté que de la joie et de la fierté, il a
+trouvé, avec un bonheur complet, les forces nécessaires pour accomplir
+la dernière et la plus fatigante partie de son oeuvre. Il put organiser
+sa vie selon les exigences de son travail et de sa santé, renoncer
+entièrement aux obligations mondaines sans avoir à souffrir de la
+solitude, se faire le centre d'un cercle choisi de lettrés, de savants
+et d'artistes, passer de longs mois à la campagne sur les bords du lac
+d'Annecy, dans cette charmante propriété de Boringe qu'il acquit en
+1874, où il trouvait, avec un renouveau de vigueur, le calme
+indispensable pour mettre en oeuvre les matériaux accumulés à Paris
+pendant l'hiver, et où sa famille et ses amis jouissaient
+délicieusement, dans de longues et libres causeries, des trésors de son
+coeur et de son esprit, répandus sans compter avec une bonne grâce
+toujours souriante.
+
+Ce bonheur domestique, ces joies intimes allaient lui être
+particulièrement nécessaires dans les jours troublés qui se préparaient
+pour la France et qui devaient lui imposer une tâche inattendue et
+accablante. Une fois sa psychologie théorique fixée dans le livre de
+_l'Intelligence_, il songeait, comme diversion à ce grand effort
+d'abstraction, à revenir aux choses concrètes et vivantes, en continuant
+les études de psychologie sociale, les observations de moeurs qui étaient
+à ses yeux la base même de la philosophie et de l'histoire. Il avait
+rapporté d'un long séjour en Angleterre, en 1858, des notes abondantes,
+qu'il devait publier en 1872 après les avoir complétées dans un second
+voyage en 1871. _Graindorge_ est un ouvrage du même genre sous une forme
+humoristique. Ses voyages en France et en Italie lui avaient fourni des
+notes analogues qu'il comptait utiliser un jour. Il lui manquait la
+connaissance directe de l'Allemagne dont la transformation récente par
+la conquête prussienne lui paraissait mériter une étude. Il partit le 28
+juin 1870 pour la visiter. Il avait déjà vu Francfort, Weimar, Leipsig,
+Dresde, quand son voyage fut subitement interrompu par un deuil de
+famille et par la déclaration de la guerre.
+
+Son projet de livre sur l'Allemagne ne devait jamais être repris. Une
+oeuvre nouvelle s'imposait à lui. À Tours, où il avait passé l'hiver de
+1870-1874, il avait pu voir de près, dans les jours de crise
+révolutionnaire et de désarroi universel, les vices de la machine
+gouvernementale et les défaillances de l'esprit public. En se rendant
+pendant la Commune en Angleterre, où il avait été appelé pour faire des
+conférences à Oxford, il fut frappé de la puissance de ce pays aux
+fortes traditions historiques, en regard de la désorganisation du pays
+qui avait en 1789 fait table rase du passé pour reconstruire l'édifice
+politique et social d'après des vues de l'esprit. Il avait été
+bouleversé jusqu'au fond de l'âme par la guerre, par les conditions
+cruelles de la paix, par les atrocités de la Commune. Il sentait la
+nécessité pour tout Français, dans ce naufrage de la grandeur nationale,
+de travailler au salut de la France. Il publiait, le 9 octobre 1870, un
+admirable article sur _l'Opinion en Allemagne et les conditions de la
+paix_ et, en 1874, une brochure pleine de sagesse sur _le Suffrage
+universel et la manière de voter_, où il exposait les avantages du
+suffrage à deux degrés. Il prit une part active et un intérêt passionné
+à la création de l'École des sciences politiques, fondée par son ami E.
+Boutmy, et dans laquelle il voyait un instrument puissant de relèvement
+social.
+
+Les projets plus ou moins vagues qu'il avait naguère conçus de travaux
+sur la Révolution, sur les lois de l'histoire, sur la société et la
+religion en France, se représentaient à lui sous une forme nouvelle:
+expliquer par l'étude des révolutions survenues entre 1789 et 1804
+l'état d'instabilité politique et de malaise social dont souffre la
+France et qui l'affaiblit graduellement.
+
+Il allait avoir à appliquer à une grande période de l'histoire, les
+principes et la méthode qu'il avait déjà appliqués à la littérature et à
+l'art; mais il n'allait pas apporter, à cette tentative nouvelle, tout à
+fait le même esprit. Sans doute, il procédera toujours en philosophe et
+en savant; il pensera toujours que faire de la science est la meilleure
+manière de faire de la politique; mais ce ne sera plus de la science
+absolument désintéressée. Il ne pourra plus dire, comme autrefois, qu'il
+a fait deux parts de lui-même, et que l'homme qui écrit ne s'inquiète
+pas si l'on peut tirer de la vérité des effets utiles, ignore s'il est
+célibataire ou marié, s'il existe des Français ou non. L'homme qui écrit
+sera désormais un Français, marié, qui s'inquiète pour ses concitoyens
+et pour ses enfants des destinées de la patrie, et qui songe à lui être
+utile, en lui révélant les causes des maux dont elle est travaillée. Il
+ne sera plus un naturaliste qui décrit avec une curiosité également
+amusée des monstres ou des êtres normaux, les ravages des tempêtes ou le
+retour régulier des marées; il sera un médecin au lit d'un malade,
+épiant les symptômes du mal, anxieux d'en diagnostiquer la nature et
+désireux de le guérir. Il est trop modeste pour s'imaginer qu'il possède
+le remède, mais il croit fermement que la science le découvrira. Pour
+lui, il sera satisfait s'il a contribué à éclairer le patient sur les
+causes de sa maladie:
+
+«Mon livre, écrit-il à E. Havet, le 24 mars 1878, si j'ai assez de force
+et de santé pour l'achever, sera une consultation de médecin. Avant que
+le malade accepte la consultation du médecin, il faut beaucoup de temps;
+il y aura des imprudences et des rechutes; au préalable, il faut que les
+médecins, qui ne sont pas du même avis, se mettent d'accord. Mais je
+crois qu'ils finiront par s'y mettre, et les raisons de mon espérance
+sont celles-ci: on peut considérer la Révolution française comme la
+première application des sciences morales aux affaires humaines; ces
+sciences, en 1785, étaient à peine ébauchées; leur méthode était
+mauvaise; elles procédaient _a priori_; leurs solutions étaient bornées,
+précipitées, fausses. Combinées avec le fâcheux état des affaires
+publiques, elles ont produit la catastrophe de 1789 et la très
+imparfaite réorganisation de 1800. Mais, après une longue interruption
+et un véritable avortement, voici que ces sciences recommencent à
+fleurir; elles ont changé complètement de méthode et se font _a
+posteriori_. En vertu de cette méthode, leurs solutions seront toutes
+différentes, bien plus pratiques. La notion qu'elles donneront de l'État
+sera neuve...--Insensiblement, l'opinion changera; elle changera à
+propos de la Révolution française, de l'Empire, du suffrage universel
+direct, du rôle de l'aristocratie et des corps dans les sociétés
+humaines. Il est probable qu'au bout d'un siècle, une pareille opinion
+aura quelque influence, sur les Chambres, sur le Gouvernement. Voilà mon
+espérance; j'apporte un caillou dans une ornière, mais dix mille
+charretées de cailloux bien posés et bien tassés finiront par faire une
+route... La reine légitime du monde et de l'avenir n'est pas ce qu'en
+1789 on nommait la _raison_: c'est ce qu'en 1878 on nomme la _science_.»
+
+Il disait dans la même lettre:
+
+«J'ai écrit en conscience, après l'enquête la plus étendue et la plus
+minutieuse dont j'ai été capable. Avant d'écrire, j'inclinais à penser
+comme la majorité des Français, seulement mes opinions étaient une
+impression plus ou moins vague et non une foi. C'est l'étude des
+documents qui m'a rendu iconoclaste. Le point essentiel... ce sont les
+idées que nous nous faisons des principes de 89. À mes yeux, ce sont
+ceux du _Contrat social_, par conséquent ils sont faux et malfaisants...
+Rien de plus beau que les formules _Liberté_, _Égalité_ ou, comme le dit
+Michelet, en un seul mot, _Justice_. Le coeur de tout homme qui n'est pas
+un sot ou un drôle est pour elles. Mais en elles-mêmes elles sont si
+vagues, qu'on ne peut les accepter sans savoir au préalable le sens
+qu'on y attache. Or, appliquées à l'organisation sociale, ces formules,
+en 1789, signifiaient une conception courte, grossière et pernicieuse de
+l'État. C'est sur ce point que j'ai insisté; d'autant plus que la
+conception dure encore et que la structure de la France, telle qu'elle a
+été faite de 1800 à 1810, par le Consulat et l'Empire, n'a pas changé.
+Nous en souffrirons probablement encore pendant un siècle et peut-être
+davantage. Cette structure a fait de la France une puissance de second
+ordre; nous lui devons nos révolutions et nos dictatures.»
+
+Il faut toujours se rappeler, en lisant son grand ouvrage des
+_Origines_, dans quel esprit il l'a écrit, quel caractère et quel but il
+lui a assignés. Cela est nécessaire pour le bien comprendre, pour
+apprécier avec équité ce qui nous paraît au premier abord excessif,
+exclusif ou erroné. Si Taine, comme tous les médecins très
+consciencieux, fut disposé à s'exagérer la gravité du mal, il était, par
+contre, incapable de chercher à flatter les goûts du malade, et les
+divers partis politiques qui ont tour à tour vu en lui un allié ou un
+adversaire se sont également mépris sur ses intentions. La recherche de
+la popularité lui était aussi étrangère que la crainte du scandale. Son
+premier volume a indigné les admirateurs de l'ancien régime, les trois
+suivants ceux de la Révolutionnes deux derniers ceux de l'Empire. Pour
+lui, il se sentait aussi incapable de donner un avis sur leurs querelles
+que Spinoza l'eût été de se prononcer entre les Arminiens et les
+Gomaristes[48]. Il était en dehors et au-dessus des partis; il ne
+songeait qu'à la France et à la science.
+
+Il s'était mis à sa tâche avec une conscience et une énergie que rien ne
+pouvait ébranler, ni les défaillances de sa santé, ni les fausses
+appréciations de la critique et du public. Depuis l'automne de 1871, les
+_Origines de la France contemporaine_ prirent tout son temps et toutes
+ses pensées[49].
+
+Il faisait lui-même l'énorme travail préparatoire de lecture et de
+dépouillement des textes manuscrits et imprimés; les notes innombrables
+qui lui ont servi de matériaux ont toutes été prises de sa main. Il
+jugeait en outre nécessaire d'acquérir en législation, en droit
+administratif, en matière financière, la compétence d'un spécialiste. En
+1884, il renonça à son enseignement de l'École des beaux-arts pour
+pouvoir se consacrer plus entièrement à sa tâche. Il a succombé avant de
+l'avoir achevée. Il tomba malade dans l'automne de 1892 et mourut le 5
+mars 1893. Il lui restait à tracer le tableau de la famille et de la
+société françaises, dont il avait recueilli les éléments dès 1866, et à
+exposer le développement des sciences et de l'esprit scientifique au
+XIXe siècle. Ce dernier livre eût été comme sa confession de foi
+philosophique et la conclusion naturelle de l'ouvrage, car il y aurait
+indiqué les voies où la France devra un jour trouver la guérison de ses
+maux et la réparation de ses erreurs. Ses _Origines_ terminées, il
+devait revenir à un projet déjà ancien et écrire un _Traité de la
+volonté_. Ce travail de pure psychologie eût été le couronnement de la
+dernière phase de son activité intellectuelle comme les _Philosophes
+français_ en terminent la première et l'_Intelligence_ la seconde. Son
+oeuvre de littérateur et d'historien, qui a ses racines dans sa
+conception philosophique du monde et de l'homme, se serait ainsi trouvée
+encadrée entre trois ouvrages de philosophie, le premier consacré à la
+critique et à la négation, les deux autres à l'affirmation et à la
+reconstruction.
+
+Il est à jamais déplorable que Taine n'ait pas pu donner à sa théorie de
+l'_Intelligence_ son pendant et son complément naturel dans une théorie
+de la _Volonté_. Il eût été beau de voir le plus mystérieux des
+phénomènes psychiques expliqué et analysé par un homme dont la vie et
+l'activité tout entières ont été un miracle de volonté, et il aurait
+contribué à ramener sur le terrain solide de l'observation psychologique
+et de la science positive une génération qui semble parfois disposée à
+ne voir dans les conquêtes de la science que des domaines nouveaux
+ouverts à la rêverie.
+
+Bien qu'elle soit demeurée inachevée, l'oeuvre de Taine nous impose par
+sa grandeur, sa grandeur et son unité. _L'Intelligence_ (1868-1870) en
+forme le centre et en donne la clef. Tous ses autres écrits n'en sont
+que des illustrations. De 1848 à 1853 il fixe pour lui-même sa méthode
+et son système; de 1853 à 1858 il parcourt l'histoire et le monde pour
+chercher dans des cas particuliers (_La Fontaine_, _Tite-Live_, les
+_Essais_) des vérifications de cette méthode et de ce système; de 1858 à
+1868 il les applique à de larges généralisations littéraires et
+artistiques, de 1870 à 1893 à une vaste généralisation historique. Il y
+a peu d'exemples d'une pensée aussi fidèle à elle-même, aussi nettement
+formulée dès le début, aussi rigoureusement maintenue jusqu'au bout dans
+sa ligne inflexible à travers une accumulation incessante de faits, un
+jaillissement intarissable d'idées et d'images. De la première ébauche
+de sa thèse sur les sensations au dernier chapitre de ses _Origines_,
+Taine reste identique à lui-même, et la préface du _Tite-Live_, la
+conclusion des _Philosophes français_, l'_Introduction à la Littérature
+anglaise_, le livre de l'_Intelligence_, marquent les points de repère
+d'un système plutôt que les étapes d'une pensée qui évolue.
+
+La conception que les penseurs se font de l'Univers n'est que l'image
+agrandie de leur propre personnalité intellectuelle. L'oeuvre de Taine a
+été ce que l'Univers était pour lui: le rayonnement prodigieusement
+varié et merveilleusement coloré d'une pensée unique. Il n'est pas
+d'écrits qui, mieux que les siens, puissent servir à illustrer son
+système. Il faut ajouter, il est vrai, que dans les applications de
+détail il avait, avec les années, gagné en largeur de compréhension et
+en chaleur de sympathie, et que son intransigeance de logicien s'était
+assouplie depuis le temps où le M. Pierre des _Philosophes français_
+réduisait tout en chiffres. Dans sa _Philosophie de l'art_ il mêlait un
+élément moral à l'appréciation esthétique en tenant compte du degré de
+bienfaisance de l'oeuvre d'art, tandis qu'auparavant, dans la morale
+même, il ne tenait compte que du degré de perfection des types, du degré
+de généralité des actes. On trouve dans sa _Littérature anglaise_ des
+pages sur la Réforme, dans ses _Origines_ des pages sur le rôle social
+et moral du catholicisme, que sans doute il n'eut pas écrites en 1851 ou
+1852. Mais le fond de sa pensée n'a point varié. Jusqu'à son dernier
+jour, Marc-Aurèle reste pour lui ce qu'il était en 1851, son catéchisme.
+Peu de temps avant de mourir il déclarait que si le champ des hypothèses
+métaphysiques et des possibilités infinies s'était élargi pour son
+esprit, il lui était toujours impossible d'admettre l'existence d'un
+Dieu personnel gouvernant arbitrairement le monde par des volontés
+particulières.
+
+Taine a justifié par sa vie entière la justesse du jugement porté sur
+lui par M. Vacherot en 1850. Il a vécu pour penser. Il a servi ce qu'il
+a cru la vérité avec une fermeté indomptable, désintéressée et résignée.
+On peut trouver en lui des lacunes, on n'y trouvera pas une tache.
+
+
+
+
+III
+
+L'HOMME ET L'OEUVRE
+
+
+La mort de Taine, suivant de si près celle de Renan, a véritablement
+découronné la France. Elle avait le privilège de posséder deux de ces
+hommes exceptionnels dont le cerveau encyclopédique embrasse toute la
+science d'une époque, en exprime toutes les tendances intellectuelles et
+morales et domine d'assez haut la nature et l'histoire pour s'élever à
+une conception personnelle de l'univers. En cinq mois, ces deux hommes,
+si différents l'un de l'autre par leur caractère comme par leurs
+qualités d'écrivains et de penseurs, mais qui n'en incarnaient que mieux
+les aptitudes diverses de leur nation et de leur pays, et qui étaient
+universellement reconnus comme les interprètes et les maîtres les plus
+autorisés de la génération qui a vécu de 1850 à 1880, ont été enlevés
+par la mort dans toute la plénitude de leur talent.
+
+Tous deux ont fait de la science la maîtresse de leurs pensées et de la
+vérité scientifique le but de leurs efforts; tous deux ont travaillé à
+hâter le moment où une conception scientifique de l'univers succédera
+aux conceptions théologiques; mais, tandis que Taine croyait pouvoir
+jeter les assises d'un système défini et posséder des vérités certaines
+et démontrables, sans se permettre de sortir jamais du cercle assez
+étroit de ces vérités acquises, Renan se plaisait, au contraire, aux
+échappées du sentiment et du rêve dans le domaine de l'incertain, de
+l'inconnu ou même de l'inconnaissable; il aimait à remettre en question
+les résultats considérés comme établis, à prémunir les esprits contre
+une trop grande sécurité intellectuelle. Aussi son action a-t-elle
+quelque chose de contradictoire. Les esprits les plus opposés se
+réclament de lui. Il prépare en quelque mesure la réaction momentanée
+que nous voyons se produire aujourd'hui contre les tendances positives
+et scientifiques de l'époque précédente. Il plane au-dessus de son temps
+et de sa propre oeuvre par son ironie comme par les envolées de ses
+espérances et de ses rêves. L'oeuvre de Taine, au contraire, plus
+limitée, mais d'une solide unité, d'une logique inflexible, est en
+étroite relation avec le temps où il a vécu; elle a fortement agi sur ce
+temps et en a été la plus complète et la plus juste expression.
+
+
+
+
+I
+
+
+Taine a été le philosophe et le théoricien du mouvement réaliste et
+scientifique qui a succédé en France au mouvement romantique et
+éclectique. L'époque qui s'étend de 1820 à 1850 avait vu se produire une
+réaction contre ce qu'il y avait de vide, de conventionnel et de stérile
+dans l'art, la littérature et la philosophie de l'âge précédent. Aux
+formules étroites et immuables de l'école classique de la décadence,
+elle opposa le principe de la liberté dans l'art; à l'imitation servile
+de l'antiquité, des sources toutes nouvelles d'inspiration cherchées
+dans les chefs-d'oeuvre de tous les temps et de tous les pays; à un style
+uniforme dans sa régularité terne et convenue, la variété et les
+caprices du goût individuel; à la timidité et au terre à terre de
+l'idéologie, les larges horizons d'un spiritualisme éclectique où
+trouvaient place toutes les grandes doctrines qui avaient tour à tour
+dominé ou séduit l'esprit humain, et qui prétendait même concilier la
+religion et la philosophie. Mais, si brillante qu'ait été cette époque
+de l'histoire intellectuelle de la France, quel qu'ait été le génie de
+quelques-uns des hommes et la beauté de quelques-unes des oeuvres qu'elle
+a enfantés, bien qu'elle ait élargi le goût comme la pensée et donné à
+la littérature et à l'art plus d'originalité, de couleur et de vie, elle
+n'avait pas entièrement satisfait les espérances qu'elle avait fait
+naître. Elle s'était trompée en prenant pour un principe de l'art la
+liberté, qui n'en est qu'une condition. Son éclectisme superficiel, son
+syncrétisme confus avaient manqué d'unité d'action, d'idéal défini, de
+principe organique. Elle avait remplacé certaines conventions par des
+conventions nouvelles, une rhétorique vieillie par une autre rhétorique
+qui avait pris des rides en quelques années; elle était tombée, elle
+aussi, dans le vague, la déclamation, le lieu commun; elle avait cru que
+l'inspiration et le caprice pouvaient tenir lieu d'étude, et qu'on
+pouvait deviner l'histoire et l'âme humaine, les peindre et les décrire
+par à peu près. La philosophie enfin était très vite tombée dans le plus
+stérile bavardage, en restant étrangère au mouvement scientifique qui
+renouvelait à côté d'elle la science de l'homme et de la nature et les
+bases expérimentales de la psychologie.
+
+Les générations qui sont arrivées à l'âge adulte vers 1850 et dans les
+vingt années qui ont suivi, tout en acceptant dans une large mesure
+l'héritage du romantisme, en rejetant comme lui les règles surannées du
+classicisme au nom de la liberté dans l'art, en cherchant comme lui la
+couleur et la vie, se sont cependant nettement séparées de lui. Au lieu
+de laisser le champ libre à l'imagination et au sentiment individuel, de
+permettre à chacun de se forger un idéal vague et tout subjectif, elles
+ont eu un principe commun d'art et de vie: la recherche du vrai; non pas
+de ces conceptions abstraites, arbitraires et subjectives de l'esprit ou
+de ces rêves de l'imagination qu'on décore souvent du nom de vérité,
+mais du vrai objectif et démontrable cherché dans la réalité concrète,
+de la vérité scientifique en un mot. Cette tendance a été si générale,
+si profonde, si vraiment organique qu'on retrouve cette même recherche
+passionnée de la vérité, du réalisme scientifique dans tous les ordres
+de productions intellectuelles, que leurs auteurs en eussent ou non
+conscience; dans les tableaux de Meissonier, de Millet, de
+Bastien-Lepage et de l'école du plein air comme dans les drames
+d'Augier; dans les poésies de Leconte de Lisle, de Hérédia et de
+Sully-Prudhomme comme dans les ouvrages historiques de Renan et de
+Fustel de Coulanges; dans les romans de Flaubert, de Zola et de
+Maupassant comme dans les livres de Taine. Ce mouvement avait eu des
+précurseurs illustres, Géricault, Stendhal, Balzac, Mérimée,
+Sainte-Beuve, A. Comte, et d'autres encore; mais ce n'est qu'après 1850
+que le réalisme scientifique devint vraiment le principe organique de la
+vie intellectuelle en France. On chercha dans les arts plastiques aussi
+bien qu'en poésie à perfectionner la technique, à serrer de plus près la
+nature, à donner plus de précision au style, à observer la vérité
+historique. Les romanciers apportèrent une conscience extrême à observer
+la vie, les moeurs, à recueillir des documents vrais, qu'il s'agît de
+décrire le présent ou de reconstituer le passé. Flaubert emploie les
+mêmes procédés pour peindre les moeurs d'un village normand ou celles de
+Carthage au temps de la guerre des mercenaires; Bourget apporte dans
+l'analyse des personnages d'un roman la précision d'un psychologue de
+profession; Zola y introduit la physiologie et la pathologie; la poésie
+de Leconte de Lisle et de Hérédia est nourrie d'érudition, celle de
+Sully-Prudhomme de science et de philosophie; Coppée est un peintre
+réaliste des moeurs bourgeoises et populaires. Les historiens apportent à
+la recherche des documents, à l'exactitude du détail un scrupule parfois
+excessif; ils ambitionnent par-dessus tout le mérite de savoir critiquer
+et interpréter sainement les textes. Les philosophes demandent aux
+mathématiques, à l'histoire naturelle, à la physiologie, les fondements
+d'une psychologie plus rigoureuse, d'une conception plus rationnelle et
+plus sûre du monde, d'une connaissance plus précise des lois de la
+pensée. Claude Bernard et Berthelot sont considérés par les, philosophes
+comme des maîtres et des collaborateurs. Recherche de la vérité
+extérieure, de la reproduction fidèle des apparences colorées et
+sensibles de la vie; recherche de la vérité intérieure, du jeu
+nécessaire des forces et des causes naturelles qui déterminent ces
+apparences: tel a été le double effort qui a animé nos poètes, nos
+peintres, nos sculpteurs, nos romanciers et nos philosophes aussi bien
+que nos savants. Cette unité d'inspiration et de labeur a une
+incontestable grandeur en dépit des erreurs où le réalisme a entraîné
+beaucoup de ses adeptes. Taine a la gloire d'avoir eu, plus que tout
+autre, la conscience de l'état d'âme et d'esprit de sa génération;
+philosophe, esthéticien, critique littéraire, historien, il en a
+manifesté les tendances avec rigueur, éclat et puissance; il a exercé
+sur elle une influence profonde. Si l'on retrouve chez lui certaines
+tendances de cet esprit classique dont il a été le constant adversaire,
+s'il a pris trop volontiers la simplicité et la clarté pour des preuves
+de la vérité, s'il a trop aimé les formules absolues et les
+systématisations logiques, s'il a aussi conservé quelque chose du
+romantisme dans son goût pour le pittoresque descriptif et pour les
+génies exubérants et tumultueux, il a eu, par excellence, ce mérite
+d'aimer la vérité pour elle-même, de croire en elle et à sa vertu
+bienfaisante, de la chercher par l'effort le plus sincère et le plus
+désintéressé, et de montrer à sa génération comment on peut allier la
+recherche passionnée de l'art avec le service austère et modeste de la
+science.
+
+
+
+
+II
+
+
+Nous avons dit quelle fut sa vie: laborieuse, simple, sérieuse, ennoblie
+et illuminée par les joies de l'amitié, de la famille, de la pensée, par
+l'amour de la nature et de l'art. Le caractère de l'homme était en
+harmonie parfaite avec sa vie. Il suffisait de l'approcher pour s'en
+convaincre, car, si sa vie fut cachée aux yeux du monde, nul homme ne
+fut moins caché, moins secret pour ceux qui eurent le privilège de le
+fréquenter. Ce grand amant du vrai était vrai et sincère en toutes
+choses, dans sa pensée, dans ses sentiments, dans ses paroles, dans ses
+actes. Il avait, ce puissant esprit, le sérieux, la simplicité et la
+candeur d'un enfant; et c'est au sérieux, à la simplicité, à la candeur
+avec lesquels il ouvrait ses regards naïfs et scrutateurs sur le monde
+et sur les hommes qu'il a dû précisément la puissance d'impression et
+d'expression qui est son originalité et la marque de son génie. D'où lui
+venaient ces rares et séduisantes qualités? Venaient-elles de sa race?
+On serait presque tenté de le croire quand on lit dans la description de
+la France par Michelet ce qu'il dit de la population des Ardennes: «La
+race est distinguée; quelque chose d'intelligent, de sobre, d'économe;
+la figure un peu sèche et taillée à vives arêtes. Ce caractère de
+sécheresse et de sévérité n'est point particulier à la petite Genève de
+Sedan; il est presque partout le même. Le pays n'est pas riche.
+L'habitant est sérieux. L'esprit critique domine. C'est l'ordinaire chez
+les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur fortune[50].» Mais
+Vouziers est limitrophe entre la Champagne et l'Ardenne, et chez Taine
+la naïveté malicieuse du Champenois, la flamme pétillante des vins du
+pays de La Fontaine, un de ses auteurs de prédilection, tempérait la
+sécheresse ardennaise.
+
+On éprouve toutefois quelque scrupule à parler des influences de race en
+présence d'une nature aussi exceptionnelle que celle de Taine, aussi
+consciente, aussi réfléchie, aussi volontaire, et dans laquelle il est
+si difficile de séparer les mérites intellectuels du penseur et de
+l'écrivain des vertus personnelles de l'homme.
+
+Ce qui frappait avant tout chez lui; c'était sa modestie. Elle se
+manifestait dans son apparence même. Elle n'avait rien qui attirât les
+regards. Il était d'une taille plutôt au-dessous de la moyenne; ses
+traits sans régularité, ses yeux légèrement discors et voilés par des
+lunettes, son corps un peu chétif, surtout dans sa jeunesse, ne
+révélaient rien de lui à un observateur inattentif. Mais, en le voyant
+de près, en causant avec lui, on était frappé du caractère de puissance
+et de solidité de la structure du crâne et du visage, de l'expression,
+tantôt réfléchie et comme retournée en dedans, tantôt interrogatrice et
+pénétrante de son regard, du mélange de douceur et de force de tout son
+être. À mesure qu'il vieillissait, ce caractère de sérénité robuste et
+aimable s'était accentué, et le peintre Bonnat l'a bien rendu, dans
+l'admirable portrait qu'il a fait de son ami, un des rares portraits qui
+existent de Taine, car sa modestie répugnait à poser devant l'objectif
+des photographes, comme à répondre à l'indiscrétion des interviewers. Il
+avait horreur de tout ce qui ressemble au bruit, à la réclame; il fuyait
+le monde non seulement parce que sa santé et son travail l'exigeaient,
+mais parce qu'il lui déplaisait d'être un objet de curiosité et de mode.
+Ce n'était point sauvagerie de sa part, car nul n'était plus
+accueillant, quand il croyait pouvoir soit donner un conseil, soit
+recueillir un avis. Non seulement il était exempt de toute affectation,
+de toute pose, de toute hauteur, mais il avait le don de ne jamais faire
+sentir sa supériorité, de mettre à l'aise les plus humbles
+interlocuteurs, de les traiter en amis et en égaux, de leur donner
+l'illusion qu'il avait quelque chose à recevoir d'eux.
+
+Ce don n'était point l'effet d'un artifice de courtoisie et de
+condescendance, mais tenait au fond même de sa nature et de ses
+sentiments. Il venait tout d'abord du sérieux de son caractère. Très
+sensible au talent, à la beauté, la vérité lui importait bien davantage.
+Il était bien plus désireux de trouver le vrai que de recueillir des
+éloges. En toute chose, en tout homme il allait droit au fond, persuadé
+qu'il y trouverait toujours quelque chose à apprendre, et sa conception,
+toute scientifique, de la vérité lui faisait attacher un prix infini à
+l'acquisition des moindres notions, pourvu qu'elles fussent précises et
+sûres.--Aussi préférait-il par-dessus tout la conversation des hommes
+qui sont maîtres dans un art, dans une science, voire dans un métier; il
+savait les questionner et faire son profit de leurs connaissances
+spéciales pour l'édifice de ses propres conceptions générales. Il
+préférait une causerie sur le commerce avec un marchand ou sur le jeu
+avec un enfant à la frivolité des conversations mondaines ou à la
+rhétorique des demi-savants. La frivolité déclamatoire ou blagueuse lui
+était odieuse. L'ironie même lui était étrangère, bien qu'il n'ait
+manqué ni d'enjouement ni de verve satirique.
+
+Sa modestie avait aussi sa source dans sa bonté et sa bienveillance.
+Quoique sa philosophie fût assez dure pour l'espèce humaine et classât
+une bonne partie des hommes au nombre des animaux malfaisants, il était
+en pratique plein d'indulgence, de pitié, charitable comme tous les
+humbles de coeur. Il avait même cette bonté plus rare qui rend attentif à
+éviter tout ce qui peut blesser ou affliger, et c'est dans son coeur que
+sa courtoisie comme sa modestie avaient leur source. Il avait le respect
+de l'âme humaine; il en savait la faiblesse et se gardait de porter la
+main sur ce qui peut la fortifier contre le mal ou la consoler dans la
+douleur. C'est ce qui explique la démarche, mal comprise de
+quelques-uns, par laquelle ce libre penseur, catholique de naissance et
+si ferme dans son incroyance, a exprimé le désir d'être enterré selon le
+rite protestant. Son aversion pour l'esprit de secte, pour les
+manifestations bruyantes, pour les discussions oiseuses lui faisait
+redouter un enterrement civil qui aurait pu paraître un acte d'hostilité
+contre la religion et lui attirer des hommages inspirés plus par le
+désir de contrister les croyants que par celui d'honorer sa mémoire. Il
+était heureux, au contraire, de témoigner sa sympathie pour la grande
+force morale et sociale du christianisme. Un enterrement catholique,
+d'autre part, eût supposé un acte d'adhésion et une sorte de désaveu de
+ses doctrines. Il savait que l'Église protestante pouvait lui accorder
+des prières tout en respectant son indépendance, et sans lui attribuer
+des regrets ou des espérances qui étaient loin de sa pensée. Il a voulu
+être conduit à son dernier repos avec la simplicité qu'il portait en
+toutes choses, sans discours académiques, sans pompe militaire, sans
+rien aussi qui pût prêter aux disputes passionnées des hommes et ajouter
+à cette anarchie morale dont il avait cherché à combattre les effets en
+en démêlant les causes.
+
+Cette bonté, cette douceur, cette réserve, cette modestie, ce respect
+des sentiments d'autrui ne s'alliaient d'ailleurs à aucune faiblesse de
+caractère, à aucune complaisance pour les convenances mondaines, à
+aucune timidité de pensée. La nature pacifique de Taine et ses idées sur
+les lois de l'évolution sociale s'accordaient à lui inspirer la crainte
+et l'horreur des révolutions violentes, mais peu d'hommes ont montré
+dans leur vie intellectuelle une sincérité, une probité aussi
+courageuse. Il ne concevait même pas qu'une considération personnelle
+pût arrêter l'expression d'une conviction sérieuse. Il avait, au sortir
+de l'École normale, sans aucun désir de bravade, compromis sa carrière
+en exposant sincèrement ses idées philosophiques. Il avait abandonné
+l'Université pour courir les risques de la carrière littéraire
+indépendante, sans se donner des airs de martyr ou de héros. Il avait
+ensuite dans ses ouvrages poursuivi l'exposition de ses idées sans
+s'inquiéter s'il scandalisait des amis ou des protecteurs, et sans
+jamais répondre aux attaques de ses adversaires; toute polémique
+personnelle lui paraissait blessante pour les personnes et inutile à la
+science; enfin, dans ses _Origines de la France contemporaine_, il avait
+successivement soulevé contre lui les indignations de tous les partis en
+leur disant à tous ce qu'il croyait vrai. Cette sincérité courageuse, ce
+n'est pas seulement vis-à-vis des autres et du monde qu'il l'avait
+montrée, mais, ce qui est plus rare, il l'avait eue vis-à-vis de
+lui-même. Ayant eu de bonne heure une idée très nette du domaine réservé
+à la science, il s'était interdit d'espérer d'elle plus qu'elle ne
+pouvait lui donner comme aussi d'y mêler aucun élément étranger. Il en
+séparait nettement la morale pratique[51] et la religion. Il ne lui
+attribuait aucune vertu mystique et ne lui demandait pas les règles de
+la vie. Mais, d'un autre côté, dans le domaine qui lui est propre, il
+l'avait suivie, sans crainte, sans hésitation, sans regrets, sans jamais
+lui demander où elle le conduisait. Il n'avait jamais admis que rien pût
+entrer en conflit avec la science. Il se serait fait un reproche, comme
+d'une faiblesse, de s'inquiéter si la vérité scientifique est triste ou
+gaie, morale ou immorale. Elle est la vérité, et cela suffit. Il s'est
+gardé de jamais laisser le sentiment ou l'imagination corrompre la
+probité, l'austérité et, si je puis dire, la chasteté de sa pensée.
+
+Un tel caractère, une telle vie, une telle oeuvre sont le caractère et la
+vie d'un sage. Je dis d'un sage et non pas d'un saint, car la sainteté
+suppose quelque chose d'excessif, d'enthousiaste, d'ascétique et de
+surhumain que Taine pouvait admirer, mais à quoi il ne prétendait pas.
+Il aimait et pratiquait la vertu, mais une vertu humaine, accessible et
+simple. Épris du réel et du vrai, il ne se prescrivait point de règle
+qu'il ne voulût pleinement observer, comme il n'affirmait rien qu'il ne
+crût pouvoir prouver. Ce n'est point un simple jeu d'esprit que ses
+beaux sonnets sur les chats[52], ces animaux graves, doux, résignés,
+amis de l'ordre et du confort, pour qui il avait une véritable
+adoration. Il y exprime non seulement sa sympathie pour eux, mais aussi
+sa conception de la sagesse, qui réunit Épicure à Zénon. Son idéal de
+vie n'était pas l'ascétisme chrétien de l'auteur de l'_Imitation_ ou des
+solitaires de Port-Royal, ce n'était pas même le stoïcisme roide et
+outré d'Épictète, c'était le stoïcisme attendri et raisonnable de
+Marc-Aurèle. Il a vécu conformément à cet idéal. N'est-ce pas un assez
+bel éloge?
+
+
+
+
+III
+
+
+Les théories des philosophes ne sont pas seulement intéressantes par ce
+qu'elles nous apprennent sur les choses qu'elles prétendent expliquer;
+elles le sont aussi, plus encore peut-être, par ce qu'elles nous
+apprennent sur les philosophes eux-mêmes. Nos idées sur les choses ne
+sont jamais que l'impression subjective faite par le monde extérieur sur
+notre sensibilité et notre cerveau; ce qu'elles expliquent le mieux,
+c'est notre propre constitution intellectuelle. La théorie favorite de
+Taine sur la genèse des grands hommes consiste à voir en eux des
+produits de la _race_, du _moment_, et du _milieu_, et à démêler ensuite
+dans leur individualité une faculté maîtresse dont toutes les autres
+dépendent. On a souvent critiqué cette théorie, si séduisante pourtant;
+mais, s'il est beaucoup d'hommes de génie à qui elle s'applique avec
+peine, elle s'applique à merveille à Taine lui-même.
+
+Il est bien de son pays et sa _race_; il est de la lignée des meilleurs
+esprits français: ami des idées claires et pondérées, de la simplicité
+harmonieuse; éloquent, rationaliste et raisonneur, point sentimental,
+point mystique, mais solide, loyal et vrai; amoureux de la beauté des
+formes et des couleurs. Si ces qualités s'associent chez lui à un ton
+parfois tranchant, à une sévérité parfois chagrine et satirique, on peut
+y voir, si l'on veut, une influence de ses origines ardennaises.
+
+Il est, par excellence, comme nous l'avons montré, le représentant de
+son époque, de son _moment_. L'effondrement, le lamentable fiasco de la
+République de 1848 avait guéri les Français de l'enthousiasme et des
+chimères, et dès 1840 Sainte-Beuve déclarait que le romantisme avait
+avorté. Les esprits étaient tout préparés à accepter des doctrines qui
+chercheraient dans les faits eux-mêmes leur raison d'être, qui les
+prendraient comme seule base solide du raisonnement, qui ramèneraient
+l'art, la littérature, la philosophie, la politique à l'observation du
+réel, comme au seul principe de vérité et de vie.
+
+Il a reçu enfin profondément l'empreinte du _milieu_ où il s'est formé.
+L'austérité de sa race a été accrue en lui par l'existence laborieuse,
+solitaire, économe de ses premières années; les injustices dont il a été
+victime lui ont fait trouver un certain plaisir à affirmer ses idées
+sans s'inquiéter de l'opinion du monde et à dédaigner les faux jugements
+dont il était l'objet, qu'il écrivit ses _Philosophes français au XIXe
+siècle_, la préface de sa _Littérature anglaise_ ou les _Origines de la
+France contemporaine_. Au point de vue intellectuel, on retrouve en lui
+l'influence des divers milieux qu'il a fréquentés. Il y a chez lui des
+retours, des ressouvenirs du romantisme qui régnait encore au temps de
+sa jeunesse, mais ses instincts étaient classiques, comme le montre la
+préférence qu'il accordait à Musset sur Hugo et Lamartine.
+L'enseignement universitaire et l'École normale développèrent encore en
+lui certains côtés de l'esprit classique: le besoin de généraliser et
+d'abstraire, le goût pour la systématisation et pour la raison oratoire.
+Il fréquenta ensuite le monde des savants, physiologistes et médecins,
+et prit comme eux l'habitude de tout rapporter aux phénomènes de la vie
+physique et de tout soumettre à un déterminisme universel. Il trouva
+dans ces études les bases de son réalisme scientifique. Enfin, il eut
+une prédilection marquée pour la société des artistes. Il vit la nature
+et l'histoire avec des yeux de peintre, attachant une importance extrême
+à toutes les questions de coloris, de costume, de moeurs, de décor
+extérieur, où il voyait la traduction sensible de la vie intérieure. Il
+est, de tous nos grands écrivains, celui dont les procédés descriptifs
+font le plus songer à ceux de la peinture. Il en a les accumulations de
+touches successives, les oppositions d'ombres et de lumières, les
+empâtements; son imagination n'a rien de rêveur, elle est concrète et
+colorée.
+
+Au milieu de toutes ces influences et de ces aptitudes diverses, quelle
+a été chez Taine la _faculté maîtresse_, celle qui a dominé et façonné
+toutes les autres? C'est, il me semble, la puissance logique. Quoi donc?
+Cet écrivain si coloré, cet historien toujours préoccupé de voir des
+hommes vivants, agissants, parlants, ce critique qui aime par-dessus
+tout, dans les oeuvres littéraires ou artistiques, la force et l'éclat,
+Shakespeare, Titien, ou Rubens, aurait eu pour faculté dominante une
+faculté d'ordre purement scientifique et, pour ainsi dire, mathématique?
+Il en est ainsi pourtant. Là se trouve sa grandeur et sa faiblesse, le
+secret de sa puissance et de ses lacunes. Tout se ramène pour lui à un
+problème de dynamique: l'univers sensible comme le moi humain, une oeuvre
+d'art comme un événement historique. Chacun de ces problèmes est réduit
+à ses termes les plus simples. Au risque même de mutiler la réalité, la
+solution est poursuivie avec la rigueur inflexible d'un mathématicien
+démontrant un théorème, d'un logicien posant un syllogisme. S'il a
+devant lui un écrivain ou un artiste, il _induit_ ce qu'il a dû être de
+la race, du milieu et du moment; puis, quand il a saisi la faculté
+maîtresse de son individualité, il en _déduit_ tous ses actes et toutes
+ses oeuvres. S'il cherche à déterminer ce qui constitue l'idéal dans
+l'art, il ne le trouve que dans le degré d'importance et le degré de
+bienfaisance, c'est-à-dire d'utilité générale, de l'oeuvre d'art, et
+encourt le reproche d'oublier l'élément mystérieux, indéfinissable à
+cause de son infinie complexité, qui s'appelle la beauté. S'il veut
+expliquer la France contemporaine, il montrera la foi absolue dans la
+raison abstraite achevant de détruire un organisme social où les forces
+naturelles et spontanées, soit individuelles, soit collectives, ont été
+successivement épuisées et anéanties, et provoquant d'abord l'anarchie
+révolutionnaire, puis l'écrasante centralisation créée par Napoléon.
+Tout ce qui ne rentrera pas dans le cadre de cette démonstration, le
+rôle des parlementaires sous l'ancien régime, l'oeuvre de la
+Constituante, l'action des causes extérieures, guerres et insurrections,
+se trouvera éliminé comme par définition. Cette faculté logique
+dominatrice dictera à Taine sa doctrine, qui sera le déterminisme le
+plus inexorable. Le déterminisme est pour lui, comme pour Claude
+Bernard, la base de tout progrès et de toute critique scientifique, et
+il cherche dans le déterminisme l'explication des faits de l'histoire
+comme celle des oeuvres de l'esprit.
+
+Toutefois, si Taine était un logicien, il était un logicien d'une espèce
+particulière. C'était un logicien réaliste, et sa logique n'opérait que
+sur des notions concrètes. Ce serait mal comprendre sa doctrine que de
+la séparer de sa méthode. La forme particulière de ses aptitudes
+mathématiques nous donne à cet égard un précieux renseignement pour la
+connaissance de sa constitution intellectuelle. Il était admirablement
+doué pour les mathématiques et avait au plus haut degré le don du calcul
+mental. Il pouvait faire de tête des multiplications et des divisions de
+plusieurs chiffres. Mais cette aptitude calculatrice était associée à un
+don remarquable d'imagination visuelle. Quand il faisait une opération
+mentale de ce genre, il voyait les chiffres et opérait comme il aurait
+fait sur le tableau noir. De même, le travail logique de son esprit
+avait toujours pour point de départ les faits, observés avec une
+puissance extraordinaire de vision, recueillis avec une conscience
+infatigable, groupés avec une méthode rigoureuse. Il procédait en
+histoire et en critique littéraire ou artistique comme en philosophie.
+Le point de départ de sa théorie de l'Intelligence, c'est le signe,
+l'idée n'étant pas autre chose pour lui que le nom d'une série
+d'expériences impossibles. Le signe est le nom collectif d'une série
+d'images, l'image est le résultat d'une série de sensations, et la
+sensation le résultat d'une série de mouvements moléculaires. On remonte
+ainsi à travers une série de faits sensibles à une action mécanique
+initiale. De plus, pour lui, et c'est là ce qui le distingue des purs
+positivistes, le fait et la cause sont identiques. Tandis que le
+positiviste se contente d'analyser les faits, de constater leur
+concomitance ou leur succession sans prétendre saisir aucun rapport
+certain de causalité, Taine, au nom de son déterminisme absolu, voit
+dans chaque fait un élément nécessaire d'un groupe de faits de même
+nature qui le détermine et qui en est la cause. Chaque groupe de faits
+est à son tour conditionné par un groupe plus général qui est aussi sa
+cause, et on pourrait théoriquement remonter de groupe en groupe jusqu'à
+une cause unique qui serait la condition de tout ce qui existe. Dans
+cette conception, la force, l'idée, la cause, le fait arrivent à se
+confondre, et, si Taine avait cru pouvoir s'élever jusqu'à la
+métaphysique, j'imagine que cette métaphysique aurait été un mécanisme
+monistique dans lequel les phénomènes du monde sensible et les idées du
+moi pensant n'auraient été que les apparences successives que prennent
+pour nos sens les manifestations de l'être en soi, de l'idée en soi; de
+l'acte en soi.
+
+Cela nous fait comprendre comment ce grand logicien a été en même temps
+un grand peintre, comment s'est formé ce style si personnel, où la
+vigueur du coloris et de l'imagination s'allie à la rigueur du
+raisonnement, où chaque touche du pinceau du peintre est un élément
+indispensable de la démonstration du philosophe. L'imagination même de
+Taine est d'un genre particulier. Elle n'est, comme je l'ai dit, ni
+sentimentale ni rêveuse. Elle n'a pas ces éclairs inattendus, ces
+visions soudaines qui, chez un Shakspeare, illuminent tout à coup les
+fonds mystérieux de l'âme ou de la nature; ce n'est pas une imagination
+suggestive et révélatrice, c'est une imagination descriptive et
+explicative. Elle nous fait voir les choses avec tout leur relief, toute
+leur intensité colorée, et, par des comparaisons longuement poursuivies
+où se retrouve toute la puissance d'analyse du logicien, elle nous aide
+à classer les faits et les idées. Son imagination n'est que le vêtement
+somptueux de sa dialectique. On a prétendu que le style coloré que nous
+admirons en lui ne lui était pas naturel, qu'en entrant à l'École
+normale on lui reprochait son style terne et abstrait; qu'il s'est créé
+un style nouveau, à force d'étude et de volonté, en se nourrissant de
+Balzac et de Michelet. Il y a là une bonne part de légende. Sans doute,
+la volonté a joué, chez ce robuste génie, un rôle dans la formation de
+son style comme dans celle de ses idées; mais il y a un accord trop
+profond entre son style, sa méthode et sa doctrine pour que son style
+n'ait pas été produit par une nécessité intime de sa nature. On ne
+fabrique pas à volonté un style de cette beauté, solide, éclatant,
+tantôt vibrant de nervosité, tantôt s'épanchant en périodes d'une large
+et majestueuse harmonie. Il faut reconnaître cependant que ce mélange de
+dialectique et de pittoresque, cette application de la science à la
+critique et à l'esthétique, cette intervention constante de la physique
+et de la physiologie dans les choses de l'esprit, cet effort pour tout
+ramener à des lois nécessaires et à des principes simples et clairs,
+n'étaient point sans dangers ni sans inconvénients. La complexité de la
+vie rentre difficilement dans des cadres aussi précis et aussi
+inflexibles, et surtout la nature a ce merveilleux et inexplicable
+privilège, partout où elle combine des éléments, d'ajouter à ces
+éléments un élément nouveau qui en résulte, mais n'est point expliqué
+par eux. Cela est vrai surtout dans le monde organique, et, ce qui
+constitue la vie, c'est précisément ce je ne sais quoi mystérieux qui
+fait que la plante sort de la graine, la fleur de la plante et le fruit
+de la fleur. Le mécanisme universel de Taine ne laissait pas sentir ce
+mystère, et c'est ce qui donnait à son style comme à son système une
+rigidité qui éloignait de lui bien des esprits. Amiel a exprimé, avec
+l'excès que son âme maladive portait en toutes choses, l'impression que
+produisent les oeuvres de Taine sur certaines natures tendres, mystiques,
+que blesse la logique:
+
+
+«J'éprouve une sensation pénible avec cet écrivain, comme un grincement
+de poulies, un cliquettement de machine, une odeur de laboratoire. Ce
+style tient de la chimie et de la technologie. La science y devient
+inexorable. C'est rigoureux et sec, c'est pénétrant et dur, c'est fort
+et âpre; mais cela manque de charme, d'humanité, de noblesse, de grâce.
+Cette sensation, pénible à la dent, à l'oreille, à l'oeil et au coeur,
+tient à deux choses probablement: à la philosophie morale de l'auteur et
+à son principe littéraire. Le profond mépris de l'humanité, qui
+caractérise l'école physiologiste, et l'intrusion de la technologie dans
+la littérature, inaugurée par Balzac et Stendhal, expliquent cette
+aridité secrète, que l'on sent dans ces pages, qui vous happe à la gorge
+comme les vapeurs d'une fabrique de produits minéraux. Cette lecture est
+instructive à un très haut degré, mais elle est antivivifiante; elle
+dessèche, corrode, attriste. Elle n'inspire rien, elle fait seulement
+connaître. J'imagine que ce sera la littérature de l'avenir, à
+l'américaine, formant un contraste profond avec l'art grec; l'algèbre au
+lieu de la vie, la formule au lieu de l'image, les exhalaisons de
+l'alambic au lieu de l'ivresse d'Apollon, la vue froide au lieu des
+joies de la pensée, bref, la mort de la poésie, écorchée et anatomisée
+par la science.»
+
+
+Il y a là, avec une part de vérité, beaucoup d'exagération et même
+d'injustice. Il suffit de relire l'essai intitulé: _Sainte Odile et
+Iphigénie en Tauride_, pour voir à quel point Taine sentait la beauté
+antique, de relire ses pages sur madame de Lafayette ou sur Oxford pour
+reconnaître qu'il avait le don de la grâce, et celles sur la Réforme en
+Angleterre pour sentir combien il était ému par les luttes de la
+conscience et par le spectacle de l'héroïsme moral. Il serait facile en
+parcourant ses ouvrages de montrer que ce grand esprit, si profondément
+artiste, aussi capable de goûter, en musicien consommé qu'il était, une
+sonate de Beethoven que les rêveries métaphysiques de Hegel, était
+accessible à toutes les grandes idées comme à tous les grands
+sentiments; mais il regardait comme un devoir de probité morale autant
+qu'intellectuelle d'écarter de la recherche du vrai toutes les vagues
+chimères par lesquelles l'homme se crée un univers conforme aux désirs
+de son coeur.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Chassant de ses conceptions toutes les entités métaphysiques, tout
+élément mystérieux, ramenant tout à des groupements de faits, Taine
+devait transformer tous les problèmes de littérature et d'esthétique en
+problèmes d'histoire. Aussi ses ouvrages, à l'exception de son _Voyage
+aux Pyrénées_ et de son livre l'_Intelligence_, sont-ils tous des
+ouvrages d'histoire. Ils marquent le dernier terme de l'évolution par
+laquelle la critique littéraire est devenue une des formes de
+l'histoire. Villemain avait le premier montré les relations qui existent
+entre le développement historique et le développement littéraire.
+Sainte-Beuve avait cherché avec plus de rigueur l'explication des oeuvres
+littéraires dans les circonstances de la vie des écrivains et du temps
+où ils avaient vécu. Taine vit dans ces oeuvres avant tout les documents
+les plus précieux, les plus significatifs que l'histoire puisse
+enregistrer, en même temps que le fruit nécessaire de l'époque qui les a
+produites. L'Étude sur La Fontaine est une étude sur la société du XVIIe
+siècle et la cour de Louis XIV; l'Essai sur Tite-Live est un essai sur
+l'esprit romain; l'Histoire de la Littérature anglaise est une histoire
+de la civilisation anglaise et de l'esprit anglais depuis le temps où
+les Anglo-Saxons et les Normands couraient les mers et remontaient les
+fleuves pour piller, brûler et massacrer tout sur leur passage, en
+chantant leurs chants de guerre, jusqu'à celui où le noble poète
+Tennyson recevait de la gracieuse reine Victoria le titre de poète
+lauréat et un siège à la Chambre des lords. Dans le _Voyage en Italie_,
+dans la _Philosophie de l'Art_, vous apprenez à connaître la société
+italienne du XVe et du XVIe siècles, la vie de la Hollande au XVIIe
+siècle, les moeurs des Grecs du temps de Périclès et d'Alexandre. On sent
+très bien que pour Taine l'histoire littéraire et l'histoire de l'art
+sont des fragments de l'histoire naturelle de l'homme, qui elle-même est
+un fragment de l'histoire naturelle universelle. Même la _Vie et
+opinions de Thomas Graindorge_, sous sa forme humoristique, est une
+étude sur la société française écrite par le même historien philosophe à
+qui nous devons l'_Histoire de la Littérature anglaise_. Jamais aucun
+écrivain n'a apporté dans ses oeuvres une pareille unité de conception et
+de doctrine, n'a montré dès ses débuts une conscience aussi nette de sa
+méthode et un talent aussi constamment égal à lui-même. Dès l'École
+normale, nous l'avons vu, Taine pratiquait déjà sa méthode de
+généralisation et de simplification: «Tout homme et tout livre,
+disait-il, peut se résumer en trois pages et ces trois pages en trois
+lignes;» mais, en même temps, il s'attachait à voir et à rendre le
+détail des choses sensibles avec tout leur relief. Si le _Voyage aux
+Pyrénées_ fait parfois l'effet d'un exercice de virtuosité descriptive
+semblable aux exercices de doigté d'un violoniste, si la description
+semble n'y avoir souvent d'autre but qu'elle-même; regardez y bien, vous
+verrez même ici la description aboutir presque toujours à une idée
+philosophique ou historique. Partout ailleurs elle a pour but unique de
+fournir des éléments à une généralisation historique. C'est la
+description d'un pays qui sert à expliquer ses habitants, la description
+des moeurs et de la vie des hommes qui sert à expliquer leurs sentiments
+et leurs pensées. Taine a au plus haut degré le don de rendre visibles
+tout le décor et tout le costume des civilisations et des sociétés les
+plus diverses, de produire un effet d'ensemble par une accumulation de
+traits de détail et par le choix habile des traits les plus
+caractéristiques. Il se montre en cela grand peintre d'histoire. Son art
+n'est pas moins grand à ramener à quelques mobiles clairs et peu
+nombreux, logiquement coordonnés et subordonnés à un mobile principal,
+la variété bigarrée des phénomènes extérieurs. On regimbe bien un peu à
+accepter des explications aussi simples de choses aussi complexes, mais
+on est subjugué par la rigueur et l'accent de conviction de la
+démonstration, et aussi par la sérénité avec laquelle l'historien décrit
+et le philosophe explique, sans s'indigner, sans s'attendrir, en
+admirant les hommes en proportion de la perfection avec laquelle ils
+représentent les caractères essentiels de leur époque et manifestent les
+mobiles qui l'animent. Il parlera presque du même ton de sympathie
+admirative de Benvenuto Cellini, qui personnifie l'homme de la
+Renaissance, indifférent au bien et au mal, sensible seulement au
+plaisir de déployer librement son individualité et de jouir de la beauté
+sous toutes ses formes, et de Bunyan, le chaudronnier mystique, qui
+personnifie l'homme de la Réforme, indifférent à la beauté et préoccupé
+seulement de purifier son âme pour la rendre digne de la grâce divine.
+Cette sympathie est celle du savant qui apprécie dans un végétal ou un
+animal la fidélité et l'énergie avec lesquelles il représente le type
+auquel il se rattache. Taine cherche dans l'histoire les types les plus
+parfaits des diverses variétés de l'animal humain. S'il les classe et
+les subordonne les uns aux autres, comme les oeuvres d'art, d'après le
+degré de bienfaisance et d'importance du caractère qu'ils manifestent,
+on sent bien qu'en sa qualité de naturaliste tous l'intéressent, et que
+son admiration va surtout à ceux qui réalisent pleinement un type, quel
+qu'il soit.
+
+
+
+
+V
+
+
+Pourtant, cette sérénité, qu'il puisait dans son déterminisme
+philosophique, n'a pas accompagné Taine jusqu'au bout. Son dernier
+ouvrage fait à cet égard contraste avec ses précédents écrits. Il ne se
+contente pas ici de décrire et d'analyser; il juge, il s'indigne; au
+lieu de montrer simplement dans la chute de l'ancien régime, dans les
+violences de la Révolution, dans les gloires et la tyrannie de l'Empire,
+une succession de faits nécessaires et inévitables, il parle de fautes,
+d'erreurs, de crimes; il n'a pas pour la Terreur les mêmes poids et la
+même mesure que pour les révolutions d'Italie et d'Angleterre, et, après
+avoir été si indulgent aux tyrans et aux condottières du XVe et du XVIe
+siècle, il parle avec une véritable haine de Napoléon, ce condottière du
+XIXe, un des plus superbes animaux humains pourtant qui se soient jamais
+rués à travers l'histoire. On a vivement reproché cette inconséquence à
+Taine. On a même été jusqu'à attribuer ses sévérités envers les
+révolutionnaires à la passion politique, au désir de flatter les
+conservateurs, à je ne sais quelle terreur des périls et des
+responsabilités du régime démocratique. Nous avons cherché à expliquer,
+en racontant sa vie, comment et pourquoi dans son dernier ouvrage, il a
+changé de ton et dans une certaine mesure de point de vue. Que les
+émotions de la guerre et de la Commune aient agi sur l'esprit de Taine,
+il n'est pas possible de le nier; mais elles n'ont pas agi de la manière
+mesquine et puérile qu'on imagine. Il a cru y voir le signe de la
+décadence de la France, l'explication et la conséquence des
+bouleversements politiques survenus il y a un siècle. Bien loin de lui
+reprocher l'émotion qu'il en a ressentie, je suis tenté de lui savoir
+gré de s'être aussi vivement ému et, voyant la France sur la pente d'un
+abîme, d'avoir cru qu'il pouvait l'arrêter par le tableau tragique des
+maux dont elle souffre.
+
+Il n'a point, d'ailleurs, renié sa méthode ni sa doctrine; il les a
+plutôt accentuées. Nulle part il n'a employé d'une manière plus
+constante le procédé d'accumulation des petits faits pour établir une
+idée générale; nulle part il n'a exposé la série des événements de
+l'histoire comme plus strictement déterminée par l'action de deux ou
+trois causes très simples agissant toujours dans le même sens. Ce qu'on
+peut lui reprocher, c'est d'avoir trop simplifié le problème, d'en avoir
+négligé certains éléments, d'avoir, malgré l'abondance des faits réunis
+par lui, laissé de côté d'autres faits qui leur servent de correctifs,
+d'avoir, en un mot, poussé au noir un tableau déjà sombre en; réalité.
+Ce qu'il y a d'exagéré dans l'ouvrage de Taine, vient à la fois de son
+amour pour la France et du peu de sympathie naturelle qu'il avait pour
+son caractère et ses institutions. Il était vis-à-vis d'elle comme un
+fils tendrement dévoué à sa mère, mais qui serait séparé d'elle par de
+cruels malentendus, par une foncière incompatibilité d'humeur, et à qui
+son amour même inspirerait des jugements sévères et douloureux. La
+nature sérieuse de Taine, ennemie de toute frivolité mondaine, sa
+prédilection pour les individualités énergiques, sa conviction que le
+progrès régulier et la vraie liberté ne peuvent exister que là où se
+trouvent de fortes traditions, le respect des droits acquis et l'esprit
+d'association allié à l'individualisme, tout chez lui concourait à lui
+faire aimer et admirer l'Angleterre et à le rendre sévère pour un pays
+enthousiaste et capricieux, où la puissance des habitudes sociales
+émousse l'originalité des caractères, où le ridicule est plus sévèrement
+jugé que le vice, où l'on ne sait ni défendre ses droits ni respecter
+ceux d'autrui, où l'on met le feu à sa maison pour la reconstruire au
+lieu de la réparer, où le besoin de tranquillité fait préférer la
+sécurité stérile du despotisme aux agitations fécondes de la liberté. La
+France a inspiré à Taine la cruelle satire de _Graindorge_; l'Angleterre
+le plus aimable et le plus souriant de ses livres: les _Notes sur
+l'Angleterre_. Les poètes anglais étaient ses poètes préférés, et, comme
+philosophe, il est de la famille des Spencer, des Mill et des Bain.
+
+Telle a été la raison de la sévérité excessive de ses jugements sur la
+France de la Révolution. À les prendre au pied de la lettre, on serait
+tenté de s'étonner que la France soit encore debout après cent ans d'un
+régime aussi meurtrier, et l'on est surpris qu'un déterministe comme
+Taine ait paru reprocher à la France de ne pas être semblable à
+l'Angleterre. Mais, après avoir reconnu ce qu'il y a d'exagéré et
+d'incomplet dans son point de vue et dans ses peintures, il faut rendre
+hommage, non seulement à la puissance et à la sincérité de son oeuvré,
+mais aussi à sa vérité. Il n'a pas tout dit, mais ce qu'il a dit est
+vrai. Il est vrai que la monarchie de l'ancien régime avait préparé sa
+chute en détruisant tout ce qui pouvait la soutenir en limitant son
+pouvoir; il est vrai que la Révolution a déchaîné l'anarchie en
+détruisant les institutions traditionnelles pour les remplacer par des
+institutions rationnelles sans racines dans l'histoire ni dans les
+moeurs; il est vrai que l'esprit jacobin a été un esprit de haine et
+d'envie qui a préparé les voies au despotisme; il est vrai que la
+centralisation napoléonienne est un régime de serre chaude qui peut
+produire des fruits splendides et hâtifs, mais qui épuise la sève et
+tarit la vie; et Taine a mis ces vérités en lumière avec une abondance
+de preuves et une force de pensée qui portent la conviction dans tous
+les esprits non prévenus. Si une réaction salutaire se produit en France
+contre les excès de la centralisation, le mérite en reviendra en grande
+partie à cette oeuvre si critiquée. Quoi qu'il arrive, il aura eu le
+mérite d'avoir posé le problème historique de la Révolution dans des
+termes tout nouveaux, et d'avoir contribué pour une large part à le
+transporter du domaine de la légende mystique ou des lieux communs
+oratoires dans celui de la réalité humaine et vivante. Malgré la passion
+qui anime souvent ses récits et ses portraits, il a ici encore servi la
+science et la vérité.
+
+J'ai cru ne pouvoir mieux rendre hommage à ce libre, vaillant et sincère
+esprit, à cet amant passionné du vrai, qu'en cherchant à caractériser
+les traits essentiels de sa vie, de son caractère, de son oeuvre et de
+son influence en toute franchise. Il me semblait que j'aurais manqué de
+respect envers sa mémoire en usant envers lui de ces ménagements
+d'oraison funèbre qu'il a tenu à écarter de son cercueil. Mais j'aurais
+bien mal rendu ce que je pense et ce que je sens si je n'avais pas su
+exprimer mon admiration reconnaissante pour un des hommes qui, dans
+notre temps, par le caractère comme par le talent, ont le plus honoré la
+France et l'esprit humain. Je ne puis mieux dire ce que j'ai éprouvé en
+le voyant disparaître qu'en m'associant à ce que m'écrivait un de mes
+amis en apprenant la fatale nouvelle:
+
+«La disparition de cet esprit, c'est une forte et claire lumière qui
+s'efface de ce monde. Jamais personne n'a représenté avec plus de
+vigueur l'esprit scientifique; il en était comme une énergique
+incarnation. Et il s'en va au moment où les bonnes méthodes, seules
+efficaces pour atteindre la vérité, faiblissent dans la conscience des
+jeunes générations, de sorte que sa mort semble marquer, au moins pour
+quelque temps, la fin d'une grande chose. Et, puis, qu'il s'en aille
+ainsi tout de suite après Renan, c'est vraiment trop de vide à la fois.
+Rien ne restera plus de la génération qui nous a formés; ces deux grands
+esprits en étaient les représentants; nous leur devions les
+enseignements qui nous avaient le plus touchés et les plus profondes
+joies de notre esprit; nous venons de perdre nos pères intellectuels.»
+
+ Décembre 1893.
+
+
+
+
+JULES MICHELET
+
+
+Je crois utile de faire précéder l'étude qu'on va lire de quelques mots
+d'explication, pour bien en préciser le but et la portée. Je n'ai point
+écrit une biographie de Michelet[53] et n'ai point voulu faire la
+critique de ses oeuvres. Il n'est qu'une personne qui ait qualité pour
+raconter la vie de Michelet; c'est celle qui pendant de longues années a
+vécu à côté de lui, associée à tous ses travaux et à toutes ses pensées,
+à qui il a légué ce qu'il avait de plus précieux, les papiers intimes,
+les notes quotidiennes, où il mettait le meilleur de son âme. Elle seule
+pourra nous le faire bien connaître, dire ce qu'il a été et ce qu'il a
+voulu, les aspirations idéales et les émotions profondes dont ses écrits
+n'ont pu être que l'incomplète révélation. Déjà les deux volumes
+autobiographiques qu'elle a publiés, _Ma Jeunesse_ et _Mon Journal_,
+nous ont appris ce que furent les vingt-quatre premières années de
+Michelet, et nous ont permis de retrouver dans l'enfant et le jeune
+homme la sensibilité et les tendances intellectuelles de l'homme fait.
+Ses livres, d'autre part, m'ont trop puissamment ému, je l'ai
+personnellement trop connu et aimé pour que mon jugement pût être
+impartial et pour qu'il me fût possible de signaler ses défauts et ses
+erreurs; mes travaux, d'ailleurs, et les tendances naturelles de mon
+esprit m'entraînent dans une direction trop différente de la sienne pour
+qu'il me fût permis de me poser en disciple et de répondre en son nom
+aux critiques et aux attaques dont il a été l'objet.
+
+Je n'ai voulu que rendre hommage à la mémoire de Michelet; hommage qui
+était de ma part une dette personnelle. Je n'ai pas cru pouvoir mieux
+honorer et servir sa mémoire qu'en rappelant simplement ce qu'il a fait,
+et en montrant combien noble et pure a été l'inspiration de ses oeuvres
+et de sa vie. Je laisse à d'autres et à l'avenir le soin de les passer
+au crible et de décider quelles furent ses fautes, comme écrivain et
+comme savant.
+
+Pour moi, je ne puis songer qu'à une chose c'est à l'impression laissée
+dans mon esprit par la lecture de ses livres. Ceux dont l'enfance et
+l'adolescence se sont écoulées pendant les douze premières années du
+second empire se rappelleront toujours la froideur et le morne ennui qui
+accablait les âmes pendant cette triste époque. La jeunesse,
+l'enthousiasme, l'espérance, qui avaient rempli les coeurs avant et après
+1830, semblaient éteints à jamais; les artistes, les écrivains qui
+avaient fait la gloire de la première moitié du siècle étaient vieillis
+et déchus; la voix éloquente du seul grand poète dont le génie eût
+survécu ne s'élevait que pour maudire la lâcheté de ses concitoyens et
+l'abaissement de sa patrie. Ce mot même de patrie semblait n'avoir plus
+de sens. Séparés par un abîme de la France du passé, dont ils avaient
+perdu les traditions et les croyances, désabusés des espérances de
+liberté et de progrès tour à tour excitées et déçues par tant de
+révolutions, entraînés malgré eux vers un avenir incertain et
+redoutable, les plus nobles esprits se réfugiaient dans un dilettantisme
+égoïste ou dans des rêveries humanitaires. Pour plus d'un, et je suis du
+nombre, les livres de Michelet ont été alors une consolation et un
+cordial. On apprenait, en les lisant, à aimer la France, à l'aimer dans
+son histoire ressuscitée par lui, à l'aimer dans son peuple dont il
+interprétait les sentiments secrets et les nobles aspirations, à l'aimer
+dans son sol même, dont il savait si bien peindre le charme et la
+beauté. Avec lui, on prenait foi dans l'avenir de la patrie, en dépit
+des tristesses du présent. On ne pouvait échapper à la contagion de son
+enthousiasme, de ses espérances, de sa jeunesse de coeur.
+
+La vocation qui m'a poussé vers les études historiques, c'est à lui que
+je la dois. Le premier il m'a ému de sympathie pour ces morts
+innombrables qui ont été nos ancêtres, qui nous ont fait ce que nous
+sommes et dont l'histoire retrouve et ressuscite les pensées, les désirs
+et les passions. Le premier il m'a fait comprendre que, dans
+l'ébranlement des bases religieuses et politiques de notre vie
+nationale, il faut lui donner une base historique et renouer, par la
+connaissance intelligente et pieuse du passé, la tradition interrompue.
+Il m'a fait voir dans l'histoire l'étude la plus propre à élargir
+l'esprit tout en l'affermissant, à donner le respect des choses
+anciennes tout en en faisant perdre la superstition. Enfin, il m'a
+montré comme la plus noble des vocations, celle d'enseigner l'histoire,
+d'enseigner la France, de servir d'intermédiaire, de lien et
+d'interprète entre la France d'hier et celle de demain. Aussi le
+sentiment que j'éprouve pour lui n'est-il pas celui du disciple pour un
+maître dont il adopte les doctrines, suit la méthode et continue
+l'oeuvre; c'est un sentiment moins étroit, plus profond et aussi plus
+tendre, une sorte de reconnaissance filiale envers celui chez qui j'ai
+toujours trouvé de nobles inspirations et de paternels encouragements.
+
+C'est là le seul rôle que pouvait jouer Michelet. Il était, il est
+encore par ses écrits, un inspirateur; il ne pouvait pas devenir un
+maître, au sens strict du mot. Sa manière de penser et d'écrire était
+trop individuelle, l'imagination et le coeur y avaient une trop grande
+part. Lui-même n'avait point eu de maître; il n'aura pas de disciples.
+Il serait aussi puéril et dangereux de vouloir imiter ses procédés de
+composition que de vouloir imiter son style. Il n'avait point de méthode
+qu'il pût enseigner et transmettre, car il ne procédait que par
+intuition et par divination. Le génie ne s'enseigne pas. Même à l'École
+normale, il fut surtout un merveilleux excitateur des esprits. Plus
+tard, au Collège de France, il se méprit même, à ce qu'il semble, sur le
+rôle qu'il était appelé à jouer. Il transforma sa chaire en tribune, il
+chercha moins à instruire la jeunesse qu'à l'enthousiasmer; et il
+contribua à dénaturer le caractère de notre enseignement supérieur en
+transformant ses leçons en morceaux oratoires, adressés non à une élite
+studieuse, mais à la foule.
+
+Michelet n'a pas formé plus d'élèves par ses livres que par son
+enseignement. Il a laissé des chefs-d'oeuvre à admirer, il n'a pas laissé
+de modèles à imiter. Sans doute il a mis en lumière des côtés de
+l'histoire, des points de vue négligés avant lui. Il a donné la place
+qu'elle méritait à la peinture des moeurs et des caractères, et il a
+montré combien les documents les plus secs peuvent devenir instructifs
+pour qui sait les interroger; il a insisté sur l'influence jusque-là
+négligée des causes physiologiques et pathologiques en histoire, et
+ouvert aux investigations une voie nouvelle, très dangereuse il est
+vrai, mais fertile en découvertes curieuses. Il a marqué tous les sujets
+qu'il a traités d'une empreinte ineffaçable; il est impossible à ceux
+qui s'en occupent après lui de négliger ce qu'il a dit, et il est bien
+rare qu'il n'ait pas éclairé d'un trait de flamme quelque point obscur
+qui sans lui serait resté dans l'ombre. Néanmoins il ne peut servir de
+guide; il faut toujours le contrôler, le rectifier, et très souvent le
+contredire. Il voit avec une puissance extraordinaire, mais il ne voit
+pas tout et il ne voit pas toujours juste. Il n'a pas la précision
+scientifique, la méthode, l'unité de plan et d'idées qui sont
+nécessaires pour devenir le chef d'une école historique. La préface
+qu'il a mise en tête du septième volume de son _Histoire de France_
+suffirait à montrer qu'il ne pouvait prétendre à un pareil rôle. Après
+avoir fait de la France du moyen âge un tableau merveilleux de poésie et
+de vérité, après avoir pendant six volumes fait aimer et comprendre les
+moeurs et les sentiments de ces siècles à demi barbares, tout à coup,
+arrivant à la Renaissance, il fut saisi malgré lui de la même haine
+aveugle, du même esprit de réaction violente qui animait contre le moyen
+âge les hommes du XVIe siècle; il voulut rétracter, effacer les pages
+émues et sympathiques qui resteront malgré lui son plus beau titre de
+gloire. L'esprit de chacune des époques dont il s'occupait revivait en
+lui avec un élan de passion irrésistible; c'est ce qui fait sa grandeur
+comme artiste, la puissance de vie qui anime son histoire; c'est ce qui
+fait aussi sa partialité, le caractère incomplet, exagéré, inégal de ses
+dernières productions historiques. On l'admire, on l'écoute, tantôt avec
+une émotion bienveillante, tantôt avec une curiosité avide et parfois
+indiscrète; mais on ne peut pas lui abandonner la direction de son
+jugement et de son intelligence.
+
+Ce que j'ai dit des oeuvres historiques de Michelet, je pourrais le dire
+aussi de ses petits livres, où se mêlent, d'une façon charmante et
+bizarre, la science, la philosophie, la psychologie et la poésie, qui
+entraînent et ravissent l'imagination et le coeur sans convaincre ni
+satisfaire la raison. Nul ne les a lus sans être ému, et pourtant les
+idées qui s'y trouvent exprimées n'ont point fait de prosélytes. C'est
+que ces idées n'ont point un caractère bien déterminé; elles flottent
+entre la science, la religion et la poésie, sans être ni accompagnées de
+déductions rigoureuses, ni affirmées avec une foi absolue, ni pourtant
+abandonnées à la région des rêves. Tout s'y mêle: la fantaisie, les
+espérances mystiques et l'étude positive de la nature. J'ai cherché à
+faire comprendre, à résumer les traits généraux de ces idées
+philosophiques de Michelet, en les exposant sans les juger; mais je ne
+voudrais pas que le respect avec lequel j'ai parlé de ces larges et
+nobles conceptions fût pris pour une adhésion qui dépasserait ma pensée.
+Michelet a montré que les sciences naturelles ouvraient des voies
+nouvelles à l'art, à la poésie et aux sentiments religieux; en cela,
+comme dans ses travaux historiques, il a été un révélateur, mais il n'a
+pas fourni une méthode sûre pour avancer dans cette voie, ni montré avec
+précision le but auquel on devait tendre. Il ne le pouvait pas, du
+reste. Ce n'est pas diminuer sa gloire que de lui donner, entant de
+directions variées de l'esprit, le rôle d'initiateur.
+
+L'avenir seul pourra discerner dans son oeuvre les intuitions justes et
+les rêveries éphémères. Michelet n'aura pas de continuateurs immédiats,
+de disciples attachés à la lettre de ses paroles; mais ses idées germent
+en secret dans plus d'un cerveau et plus d'un coeur. «Je n'ai pas de
+famille, disait-il, je suis de la grande famille.» Combien n'en est-il
+pas, en effet, parmi les hommes d'aujourd'hui, qui sont à des degrés
+divers unis à lui par un lien presque filial, et ont reçu de lui
+l'étincelle qui anime leur travail ou leur vie! Combien n'en est-il pas
+qui lui doivent des émotions bienfaisantes et durables, qui ont senti
+après avoir lu ses livres leur coeur élargi, attendri, capable de plus
+grands sacrifices! À une époque où tant d'esprits se laissent aller en
+pratique au découragement, en théorie à un pessimisme universel,
+Michelet a toujours espéré et _il a fait croire au bien_. Il n'est pas
+d'éloge à ajouter après celui-là.
+
+
+
+
+I
+
+LA VIE DE MICHELET
+
+
+Michelet a raconté lui-même, en quelques pages admirables, dans la
+préface de son livre _le Peuple_, sa première éducation et les
+impressions ineffaçables de ses jeunes années. Nous y retrouvons le
+germe de tout ce qu'il devait être plus tard, le point de départ de tout
+son développement intellectuel et moral. Sa mère était des Ardennes,
+pays sévère, habité par une race «distinguée, sobre, économe, sérieuse,
+où l'esprit critique domine[54]»: son père était de l'ardente et
+colérique Picardie», patrie d'hommes énergiques, enthousiastes,
+éloquents, spirituels, de Pierre l'Hermite, de Calvin, de Camille
+Desmoulins. Sa famille vint à Paris après la Terreur, pour fonder une
+imprimerie. Le 21 août 1798 naquit Jules Michelet, dans le choeur d'une
+ancienne église, occupée par l'atelier paternel, «occupée, nous dit-il,
+et non profanée; qu'est-ce que la presse au temps moderne, sinon l'arche
+sainte[55]?» Il y avait là un présage d'avenir.
+
+Les premières années de sa vie furent tristes et pénibles. Il grandit
+«comme une herbe sans soleil, entre deux pavés de Paris». Dès 1800,
+Napoléon supprima les journaux, restreignit par tous les moyens le
+commerce de la librairie. La pauvreté vint. Il fallut renvoyer les
+ouvriers; le grand-père, le père, la mère de Michelet, lui-même âgé de
+douze ans, firent tout le travail de l'imprimerie. Ce labeur précoce
+aurait pu, semble-t-il, étouffer dans leur fleur les facultés de
+l'enfant. Au contraire, pendant que ses mains assemblaient machinalement
+les lettres qui servaient à la composition de livres niais et insipides,
+son imagination prenait des ailes. Ce don merveilleux, qui devait plus
+tard, dans ses livres, rendre la vie aux cendres du passé et donner une
+âme et un coeur à la nature entière, s'éveillait en lui le premier.
+«Jamais, dit-il, je n'ai tant voyagé d'imagination que pendant que
+j'étais immobile à cette casse... Très solitaire et très libre, j'étais
+tout imaginatif.» Il ne pouvait suivre d'instruction régulière; le
+matin, avant le travail, il recevait quelques leçons de lecture d'un
+vieux libraire, ancien maître d'école, «homme de moeurs antiques, ardent
+révolutionnaire». Il apprit de lui, sans doute, à admirer et presque à
+adorer la Révolution, qui depuis fut toujours à ses yeux la plus grande
+manifestation de la France dans l'histoire et comme la révélation de la
+justice. Deux ou trois livres faisaient sa seule lecture. L'un d'eux
+produisit en lui une impression extraordinaire, éveilla le sentiment
+religieux, la foi en Dieu et en l'immortalité qui, à travers toutes les
+variations de sa pensée, devait se manifester dans toutes ses oeuvres et
+persister jusqu'à son dernier soupir. C'était l'_Imitation de
+Jésus-Christ_:
+
+«Je n'avais encore aucune idée religieuse... Et voilà que dans ces pages
+j'aperçois tout à coup, au bout de ce triste monde, la délivrance de la
+mort, l'autre vie et l'espérance. La religion reçue ainsi, sans
+intermédiaire humain, fut très forte en moi. Comment dire l'état de rêve
+ou me jetèrent ces premières paroles de l'_Imitation_? Je ne lisais pas,
+j'entendais... comme si cette voix douce et paternelle se fût adressée à
+moi-même. Je vois encore la grande chambre froide et démeublée; elle me
+parut vraiment éclairée d'une lueur mystérieuse... Je ne pus aller bien
+loin dans ce livre, ne comprenant pas le Christ, mais je sentis Dieu.»
+
+En même temps s'éveillait en lui l'amour de l'histoire et le sentiment
+de sa vocation future.
+
+«Ma plus forte impression, continue-t-il, après celle-là, c'est le musée
+des monuments français... C'est là, nulle autre part, que j'ai reçu
+d'abord la vive impression de l'histoire. Je remplissais ces tombeaux de
+mon imagination, je sentais ces morts à travers les marbres, et ce
+n'était pas sans quelque terreur que j'entrais sous les voûtes basses où
+dormaient Dagobert, Chilpéric et Frédégonde[56].»
+
+Les rares facultés de l'enfant avaient de bonne heure frappé ses
+parents. Ils avaient foi en son avenir, ils résolurent de tout sacrifier
+pour donner à leur fils l'instruction qui lui manquait. Son père réduit
+au dénûment, sa mère malade, consacrèrent leurs dernières ressources à
+le faire entrer au collège. Il y trouva des maîtres éminents, MM.
+Villemain et Leclerc, qui le soutinrent de leur bienveillance, mais
+aussi des camarades moqueurs qui raillèrent sa pauvreté. Il devint
+timide, «effarouché comme un hibou en plein jour[57]», chercha la
+solitude, vécut avec les livres; mais cette épreuve ne fit que tremper
+plus fortement son âme. Il sentit ce qu'il valait, prit foi en lui-même.
+
+«Dans ce malheur accompli, privations du présent, craintes de l'avenir,
+l'ennemi étant à deux pas (1814) et mes ennemis, à moi, se moquant de
+moi tous les jours, un jour, un jeudi matin, je me ramassai sur
+moi-même, sans feu (la neige couvrait tout), ne sachant pas si le pain
+viendrait le soir, tout semblant finir pour moi, j'eus en moi un pur
+sentiment stoïcien; je frappai de ma main, crevée par le froid, sur ma
+table de chêne (que j'ai toujours conservée) et je sentis une joie
+virile de jeunesse et d'avenir».
+
+Cette énergie morale qui triomphe par la volonté des fatalités
+extérieures a soutenu Michelet pendant toute sa vie. Débile et toujours
+souffrant, l'esprit chez lui soutenait le corps. Sa conception générale
+de l'histoire semble avoir été inspirée par la lutte, le drame qui
+faisait sa vie. Là comme ici, c'était une lutte constante entre la
+fatalité et la liberté.
+
+Le souvenir de ces années pénibles et parfois amères ne s'est jamais
+effacé de l'esprit de Michelet. Il est arrivé plus tard à la gloire, à
+la fortune; mais il n'a point oublié qu'il sortait du peuple et qu'il
+devait sans doute à cette humble origine quelques-unes de ses meilleures
+qualités. «J'ai gardé, nous dit-il, l'impression du travail, d'une vie
+âpre et laborieuse, je suis resté peuple... Si les classes supérieures
+ont la culture, nous avons bien plus de chaleur vitale... Ceux qui
+arrivent ainsi, avec la sève du peuple, apportent dans l'art un degré
+nouveau de vie et de rajeunissement, tout au moins un grand effort. Ils
+posent ordinairement le but plus haut, plus loin que les autres,
+consultant peu leurs forces, mais plutôt leur coeur.»
+
+Il attribuait en effet à son origine plébéienne cette chaleur, cette
+tendresse de coeur qui a été l'inspiration de sa vie. La pauvreté, les
+railleries du collège avaient un instant refoulé cette tendresse au
+dedans de lui, l'avaient rendu sauvage et misanthrope, sans que pourtant
+l'envie effleurât jamais son âme. Mais dès que, sorti du collège, il y
+rentra comme professeur, dès qu'il put donner aux autres quelque chose
+de lui-même, son coeur se rouvrit, se dilata. «Ces jeunes générations,
+aimables et confiantes, qui croyaient en moi, me réconcilièrent à
+l'humanité».
+
+Au moment où Michelet entrait dans l'enseignement, et professait,
+d'abord à l'institution Briand, puis au collège Charlemagne, enfin, à
+partir de 1822, au collège Sainte-Barbe, fondé par l'abbé Nicole, il
+ignorait encore que l'histoire fût sa vocation; les circonstances le lui
+révélèrent. C'étaient les lettres anciennes et surtout la philosophie
+qui l'attiraient. Ses thèses de doctorat, soutenues en 1819 portaient
+sur les vies de Plutarque et sur l'idée de l'infini dans Locke. Quand il
+est reçu agrégé en 1821 il demande d'être désigné pour l'enseignement de
+la philosophie. C'est à contre-coeur qu'il enseigne l'histoire à
+Sainte-Barbe. Toutefois, bien que ses lectures fussent presque toujours,
+jusqu'en 1822, des lectures d'auteurs classiques ou de philosophes, un
+instinct secret le détournait des spéculations métaphysiques pour le
+tourner vers la philosophie du langage, l'histoire des idées, la
+philosophie de l'histoire. De bonne heure il voit dans l'histoire la
+contre-épreuve de l'observation psychologique et comme une psychologie
+collective. Il projette dès 1819 un livre sur le caractère des peuples
+trouvé dans leur vocabulaire, puis un essai sur la culture de l'homme,
+puis une histoire philosophique du christianisme. Une fois à
+Sainte-Barbe il entreprend l'étude de Vico tout en faisant les cours
+d'où devait sortir en 1827 l'admirable _Précis d'histoire moderne_, paru
+peu de mois après la traduction de la Philosophie de l'histoire de Vico.
+
+Lorsqu'en 1826, monseigneur Frayssinous rétablit, sous le nom d'_École
+préparatoire_, l'École normale qui avait été supprimée en 1822, et
+résolut par raison d'économie de confier à un seul maître l'enseignement
+de l'histoire et celui de la philosophie, Michelet se mit aussitôt sur
+les rangs. Cet enseignement paraissait fait pour lui, qui menait de
+front depuis quatre ans son enseignement historique et ses études
+personnelles de philosophie. Il fut nommé en février 1827. Il conçut
+immédiatement ses deux cours comme les deux parties inséparables d'un
+même enseignement. Sa première leçon fut une introduction générale aux
+deux cours. Il veut que l'histoire et la philosophie se prêtent un
+mutuel secours. L'histoire étudiera les faits, la philosophie les lois,
+l'histoire l'homme collectif, la philosophie l'homme individuel. En
+effet, tandis que son cours de philosophie est un cours de psychologie
+et de morale, celui d'histoire est une histoire de la civilisation, où
+il cherche à dégager le caractère des divers peuples et leur évolution
+religieuse. Il montre l'humanité comme l'individu passant de la
+spontanéité à la réflexion, de l'instinct à la raison, de la fatalité à
+la liberté. On voit naître dans son esprit la conception philosophique
+qui dirigera tous ses travaux historiques: l'histoire est le drame de la
+lutte entre la liberté et la fatalité. Le christianisme commence la
+victoire de la liberté, la réforme la continue, la Révolution l'achève.
+Pour bien comprendre l'oeuvre ultérieure de Michelet, il ne faut jamais
+oublier quels furent ses débuts, et que l'historien chez lui, comme le
+naturaliste, s'est toujours cru un philosophe.
+
+Bien qu'il aille en 1825 en Allemagne réunir des livres d'histoire pour
+une étude sur Luther, et bien qu'il ait déjà fait le plan d'un ouvrage
+sur la Réforme et le XVIe siècle, c'est toujours la philosophie qui
+l'attire le plus. En 1829, quand on sépare les deux enseignements dont
+il était chargé, il demande de conserver celui de la philosophie. M de
+Montbel le contraint à se vouer exclusivement à l'histoire et même à
+l'histoire ancienne. Il se met à enseigner l'histoire romaine et du
+premier coup il conçoit une oeuvre d'une rare originalité qu'il
+perfectionna dans un voyage à Rome au printemps de 1830 et dont la
+première partie, la _République_, parut en 1831. Il comptait y ajouter
+l'histoire de l'Empire, mais les circonstances vinrent encore ici
+disposer de lui. Après la Révolution de 1830, l'École normale fut
+rétablie sur son plan primitif, avec deux professeurs d'histoire, l'un
+pour l'antiquité, l'autre pour le moyen âge et les temps modernes. C'est
+de ce dernier enseignement que Michelet fut chargé et c'est de ses
+nouveaux cours que sortit son histoire de France.
+
+Cette période d'enseignement à l'École normale qui dura jusqu'à 1836 et
+à laquelle Michelet ajouta encore la suppléance de Guizot à la Sorbonne
+en 1834 et 1835, fut peut-être la plus heureuse période de sa vie et fut
+à coup sûr la plus féconde. Marié en 1824 vivant dans une studieuse
+solitude, où pénétraient quelques rares amis, tels qu'Eugène Burnouf et
+le physiologiste Edwards, ses fonctions de professeur aux Tuileries,
+d'abord de la princesse Louise, fille de la duchesse de Berry, puis de
+la princesse Clémentine, fille de Louis Philippe, ne faisaient pas de
+lui un mondain. Il vivait pour ses élèves et ils éprouvaient pour lui un
+enthousiasme mêlé de tendresse. Il aimait plus tard à raconter les joies
+de cet enseignement; comment, au fort de l'hiver, il descendait la rue
+Saint-Jacques, en frac noir et en escarpins, sans paletot pour se
+couvrir, mais insensible au froid et à la bise «tant était ardente,
+disait-il, la flamme intérieure». Ceux qui ont eu le privilège de
+l'entendre alors ont gardé le souvenir ineffaçable de ces leçons
+éloquentes et pleines d'idées où il savait si bien communiquer aux
+autres la passion qui l'animait. Lui, de son côté, puisait dans son
+enseignement, dans l'entourage affectueux et sympathique de ses élèves,
+la force qui devait le soutenir et l'inspirer dans le travail de toute
+sa vie.
+
+L'_Histoire romaine_ fut le premier fruit de cette période heureuse de
+jeunesse et d'enthousiasme. À ce moment les travaux de Guizot et
+d'Augustin Thierry avaient donné une impulsion extraordinaire aux études
+sur le moyen âge. L'ouvrage de Michelet parut au premier moment devoir
+exercer une influence semblable sur l'étude de l'antiquité. La puissance
+de son imagination, la magie de son style donnaient à l'histoire de la
+vieille Rome la réalité de l'histoire contemporaine. Les hardies
+hypothèses de Niebuhr, restées jusqu'alors inaccessibles à la masse du
+public lettré et comme étouffées sous une obscure et pesante érudition,
+apparaissaient tout à coup vivantes et colorées. Le récit de Michelet
+semblait plus convaincant que la plus solide démonstration; où Niebuhr
+s'efforçait de prouver, lui il voyait et il montrait. Néanmoins l'oeuvre
+de Michelet n'eut en France que peu d'influence. La routine de
+l'enseignement ne s'émut pas de cette tentative qui aurait pu être si
+féconde. Il eut beaucoup d'admirateurs, mais peu de disciples. Lui-même
+dut quitter bientôt l'antiquité pour s'occuper du moyen âge.
+
+Ce ne furent pas seulement les nécessités nouvelles de son enseignement
+qui le poussèrent à écrire l'Histoire de France. La France était à ses
+yeux le principal acteur de ce drame de la liberté qui remplissait
+l'histoire; et de plus il éprouvait pour le moyen âge le même attrait
+que la plupart de ses contemporains.
+
+Il était impossible, en effet, qu'une âme aussi impressionnable que
+celle de Michelet échappât à la contagion du mouvement romantique qui
+depuis le commencement du siècle s'était emparé de tous les esprits. On
+s'était épris de la littérature, des moeurs, des coutumes, des monuments,
+de l'histoire du moyen âge. La poésie, le théâtre, le roman, la peinture
+ne représentaient plus que seigneurs féodaux, vieux donjons, châtelaines
+amoureuses de leurs pages; et la sublimité des cathédrales gothiques
+faisait oublier la perfection des temples de la Grèce. Il y avait
+beaucoup d'engouement, de mode passagère dans ce mouvement; beaucoup de
+mauvais goût et de fausses couleurs dans la manière dont on peignait le
+passé. Néanmoins tout n'était pas factice dans l'amour qu'on portait aux
+antiquités nationales. Après le violent déchirement de la Révolution,
+après cet effort gigantesque pour anéantir un passé devenu odieux et
+pour créer de toutes pièces une France nouvelle, effort qui avait abouti
+au despotisme et à l'épuisement de toutes les forces du pays, on se prit
+naturellement à regretter les ruines qu'on avait faites, et l'on se
+demanda s'il n'y avait rien dans tout ce passé qui fût digne d'être
+admiré, aimé et, s'il était possible, sauvé du grand naufrage. En
+politique, la tentative faite pour rattacher la nouvelle France à
+l'ancienne avait échoué. La Restauration ne sut prendre de l'ancien
+régime que ses préjugés arriérés et ne sut pas favoriser ce qu'il y
+avait d'intelligent dans cette réaction contre la Révolution et
+l'Empire. Elle fut emportée en 1830. Mais la révolution de 1830
+n'étouffa pas l'intérêt qui attirait tous les esprits vers le moyen âge.
+On commença, au contraire, à le connaître d'une manière plus sérieuse et
+plus scientifique; on publia de vieux textes, on étudia l'ancienne
+langue, l'ancien droit, on se mit à fouiller et à classer les archives.
+Michelet, qui avait applaudi avec toute la jeunesse libérale de l'époque
+à la révolution de 1830 et qui l'avait même célébrée dans son
+_Introduction à l'Histoire universelle_ (1831), comme le couronnement
+naturel de l'histoire de France, partageait en même temps l'intérêt
+passionné de ses contemporains pour le moyen âge.
+
+En 1831, il avait été nommé chef de la division historique aux Archives
+nationales. Dans cette immense collection de documents échappés au temps
+et aux révolutions, le rêve vaguement entrevu dans son enfance,
+lorsqu'il parcourait le Musée des monuments historiques, prit corps à
+ses yeux. Son imagination évoqua les morts qui dormaient dans cette
+vaste nécropole historique; ces parchemins usés et noircis lui
+apparurent comme les témoins contemporains des siècles abolis dont il
+écoutait la voix et recueillait le véridique témoignage. Il résolut de
+donner à la patrie son histoire. En 1833 parut le premier volume de
+l'_Histoire de France_; le sixième, publié en 1843, s'arrêtait à la mort
+de Louis XI. Ces six volumes resteront, je crois, dans l'avenir, le plus
+solide titre de gloire de Michelet, la partie la plus utile et la plus
+durable de son oeuvre. Le tableau de la France qui ouvre le second
+volume, la vie de Jeanne d'Arc, le règne de Louis XI, peuvent être cités
+parmi les plus beaux morceaux historiques qu'ait produits la littérature
+contemporaine. On y trouve une érudition consciencieuse, une étude
+approfondie des documents originaux, et en même temps un génie vraiment
+créateur, qui pénètre dans l'âme même des personnages et sait les faire
+vivre et agir. Michelet a un sens historique plus large et plus profond
+que ses illustres devanciers, Guizot[58] et Augustin Thierry. Tandis que
+ceux-ci cherchent dans le passé et y admirent surtout les institutions,
+les idées ou les tendances qu'ils défendent eux-mêmes dans le présent;
+tandis qu'ils laissent voir partout leurs théories et leurs opinions sur
+la politique contemporaine, Michelet cherche et admire surtout dans le
+passé ce qu'il eut d'original, de caractéristique; il oublie ses propres
+idées, ses propres sentiments, pour comprendre par une intelligente
+sympathie les idées et les sentiments des hommes d'autrefois[59]. Pour
+lui, l'histoire n'est ni un récit, ni une analyse philosophique, c'est
+une _résurrection_. Je retrouve chez lui ce mélange d'érudition et
+d'esprit divinatoire qu'on admire chez les maîtres de la science
+allemande, chez Niebuhr, chez Mommsen, chez Jacob Grimm surtout, qu'il
+avait connu et à qui il avait voué une tendre et profonde
+admiration[60].
+
+En même temps qu'il publiait l'_Histoire de France_, il ébauchait à la
+Faculté des lettres, où il suppléa Guizot en 1834 et en 1835,
+l'_Histoire de la Renaissance et de la Réforme_. C'est à cette époque
+qu'il fit paraître, sous le titre de _Mémoires de Luther_ (1835), une
+série d'extraits tirés des oeuvres de Luther, qui forment une
+intéressante et vivante biographie du grand réformateur; un peu plus
+tard il entreprenait, dans la _Collection des documents inédits relatifs
+à l'histoire de France_, la publication des pièces du procès des
+Templiers (1841-1851), 2 vol. in-4°; enfin il publiait les _Origines du
+Droit_ (1837), où il cherchait à montrer que l'ancien droit français
+était non un ensemble de formules abstraites et de déductions
+rationnelles, mais l'expression vivante du développement historique de
+l'humanité et de la nation.
+
+Quelque absorbé qu'il fût par les études sur le moyen âge, Michelet
+avait une nature trop vivante et trop impressionnable pour rester
+étranger aux passions contemporaines. Volontairement éloigné des
+distractions du monde, il n'en était que plus accessible aux grands
+mouvements d'idées qui entraînaient sa génération. En 1836, il se fit
+mettre en congé à l'École normale, soumise à l'énergique mais étroite
+direction de M. Cousin, et en 1838 il fut appelé à la chaire d'histoire
+et de morale au Collège de France. Au lieu d'un petit auditoire
+d'élèves, auxquels il devait enseigner, sous une forme simple, des faits
+précis et une méthode rigoureuse, il eut devant lui une foule ardente,
+mobile, enthousiaste, qui lui demandait, non plus la jouissance austère
+des recherches scientifiques, mais l'entraînement momentané d'une parole
+éloquente et généreuse. Le caractère vague et hybride de la chaire
+d'histoire et de morale semblait justifier d'avance un enseignement où
+les idées générales auraient plus de place que les faits, où de hardies
+synthèses remplaceraient les procédés patients de la critique. À côté de
+Michelet se trouvaient Quinet et Mickiewicz[61], qui, comme lui, se
+crurent appelés au Collège de France à une sorte d'apostolat
+philosophique et social. Les trois professeurs formèrent une espèce de
+triumvirat intellectuel, dont l'action fut immense sur la jeunesse de
+l'époque. Cette activité nouvelle eut sur Michelet une influence
+décisive que vinrent encore fortifier les événements de la vie publique.
+À partir de 1840, la monarchie de Juillet adopta une politique
+d'immobilité, de résistance à tout progrès, qui devait fatalement amener
+à une catastrophe, en jetant un grand nombre d'esprits généreux et
+libéraux dans des opinions extrêmes et des tendances révolutionnaires.
+Michelet fut de ce nombre. Fils du XVIIIe siècle, il voulut combattre
+l'influence cléricale; il publia son cours sur les Jésuites (1843)[62],
+et _le Prêtre, la Femme et la Famille_ (1845), livre d'analyse
+psychologique fine et profonde, où, comme dans ses cours, la prédication
+morale prenait l'histoire pour base. Sorti des rangs du peuple et fier
+de son origine, il combattit à côté des apôtres socialistes dont il ne
+partageait pas, du reste, les utopies, et exposa dans _le Peuple_ (1846)
+les souffrances, les aspirations et les espérances du prolétaire et du
+paysan. Né sous la Révolution et habitué dès l'enfance à voir en elle le
+salut du monde, il voulut l'enseigner aux générations nouvelles telle
+qu'il la voyait, comme un évangile de justice et de paix, et il écrivit
+son _Histoire de la Révolution_, dont le premier volume parut en 1847. À
+vrai dire, et malgré les innombrables et minutieuses recherches sur
+lesquelles cet ouvrage est appuyé[63], ce n'est pas une histoire, c'est
+un poème épique en sept volumes, dont le peuple est le héros,
+personnifié en Danton. Il est possible que la critique historique laisse
+intactes peu de parties de cette oeuvre de Michelet, mais plusieurs
+passages, la prise de la Bastille, la fête de la fédération, par
+exemple, ont la beauté durable des grandes créations littéraires. Seul
+des historiens de la Révolution, Michelet fait comprendre l'enthousiasme
+crédule et sublime, l'espérance infinie qui saisit la France et l'Europe
+au lendemain de 1789.
+
+Entre la composition de l'_Histoire de France_ au moyen âge et celle de
+l'_Histoire de la Révolution française_, un profond changement s'était
+opéré dans le génie de Michelet. Il avait perdu de son calme, de sa
+mesure, de son impartialité scientifique; il avait pris parti d'une
+manière passionnée dans les plus graves questions politiques et
+sociales; sa pensée et son style se ressentaient de l'allure fiévreuse,
+hachée, qui donnait tant d'originalité à sa parole. Mais, en même temps,
+sa puissance d'imagination et d'expression avait encore grandi; au lieu
+de répandre, comme autrefois, sa sympathie en artiste et en poète sur
+toutes les puissantes manifestations de l'esprit humain, s'éprenant
+successivement du catholicisme du moyen âge et du protestantisme de
+Luther, du génie de César et des républiques de Flandre, il concentrait
+cette sympathie sur quelques grandes causes, dont il devenait l'apôtre;
+l'ardent foyer qui brûlait en lui, plus concentré, brilla d'une flamme
+plus haute et plus vive. Ces causes étaient toutes nobles et saintes;
+elles se résumaient dans les mots de paix, de justice, de progrès. Il
+voulait réconcilier les nations dans la fraternité universelle;
+réconcilier les partis et les classes dans l'unité de la patrie;
+réconcilier la science et la religion dans l'âme humaine. C'était là, à
+ses yeux, le _credo_ laissé par la Révolution. Sa pensée s'étant
+précisée, son style était devenu plus personnel, plus original, plus
+dégagé de toute convention, de toute influence extérieure, plus conforme
+à sa pensée.
+
+La révolution de février 1848 éclata. Michelet put croire un instant à
+la réalisation de tout ce qu'il avait désiré, voulu, prêché. Il put
+croire que son apostolat n'avait pas été stérile, lui qui avait voulu
+tirer de l'histoire _un principe d'action_ et créer «plus que des
+esprits, des âmes et des volontés». Son illusion fut de courte durée. À
+l'aurore de concorde et de liberté du printemps de 1848, succédèrent les
+journées de Juin, l'expédition de Rome de 1849, la réaction de 1850, le
+coup d'État de 1851. Michelet fut destitué de sa chaire au Collège de
+France en 1851; le refus de serment le força de quitter sa position aux
+Archives en juin 1852. Ce brusque naufrage de toutes ses espérances, ce
+silence et cette inaction succédant subitement à une période d'activité
+fiévreuse et de lutte, étaient faits pour briser son coeur et lui ôter
+jusqu'à la force de vivre. Bien qu'il continuât à combattre pour les
+causes qui lui étaient chères en terminant son _Histoire de la
+Révolution_ (1853), et en racontant les épisodes dramatiques du
+mouvement de 1848 dans l'est de l'Europe (_Pologne et Russie_, 1851;
+_Principautés danubiennes_, 1853; _Légendes démocratiques du Nord_,
+1854), il se sentait impuissant et découragé. Il eut succombé à
+l'accablement et au trouble moral où le jetèrent ces catastrophes s'il
+n'avait pas eu en lui une puissance indestructible de foi et d'amour, et
+si un événement heureux n'avait, pour ainsi dire, renouvelé son âme et
+ne lui avait permis de recommencer une seconde vie.
+
+Vivant loin du monde, absorbé par son travail et son enseignement, ne
+quittant la solitude de son cabinet que pour la foule réunie autour de
+sa chaire du Collège de France, Michelet, avec sa nature aimante,
+délicate et passionnée, avait besoin d'être au foyer domestique entouré
+de soins, de tendresse et de dévouement. Il n'avait pas cette joie: sa
+femme était morte en 1839; sa fille s'était mariée en 1843; son fils
+vivait loin de lui. L'agitation des dix années qui suivirent la mort de
+sa femme lui avait un peu dissimulé ce qui manquait à sa vie intérieure;
+mais maintenant qu'au dehors tout s'écroulait à la fois, qu'allait-il
+devenir? Ce fut alors qu'il rencontra celle qui devint sa compagne
+pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie. Par elle il retrouva
+tout ce qui était nécessaire à sa vie intellectuelle et morale. Elle fut
+la gardienne vigilante de son travail, elle fit respecter sa solitude,
+elle mit autour de lui l'ordre et le calme. Le génie de Michelet, fait
+d'émotion et de sympathie, avait besoin de sympathie et d'échange
+constant des sentiments et des pensées. L'enseignement lui avait procuré
+cet échange avec la jeunesse qu'échauffait et remuait sa parole;
+l'enseignement lui était interdit. Il eut désormais auprès de lui l'âme
+la mieux faite pour le comprendre, en qui ses pensées trouvaient un écho
+et lui revenaient rajeunies et revêtues des grâces multiples et
+changeantes de la nature féminine. Il lui dut un renouvellement de vie.
+
+Leurs ressources étaient minimes. Ils quittèrent Paris et se retirèrent
+à la campagne. Là, sous l'influence bienfaisante de son bonheur
+domestique, Michelet abandonna pour quelque temps l'histoire, «la dure,
+la sauvage histoire de l'homme», et se tourna vers la nature. Il l'avait
+toujours aimée, il l'avait défendue contre la défiance et les injustes
+malédictions de l'église; mais il y voyait cependant un monde soumis à
+la fatalité, contre lequel lutte la liberté humaine. Grâce à l'influence
+et à l'active collaboration qu'il avait à ses côtés, il vit désormais
+une étroite parenté entre l'homme et la nature; au moment où les hommes,
+où ses concitoyens trompaient toutes ses espérances, il trouva dans la
+nature une sympathie consolatrice. Loin de confondre l'homme avec la
+nature et de le soumettre aux lois fatales qui semblent la régir, il sut
+voir en elle les germes de la liberté morale, des rudiments de pensées
+et de sentiments semblables aux nôtres. En un mot, il lui donna une âme.
+Dès lors la solitude morale que les événements lui avaient faite se
+trouva peuplée. Il reconnut autour de lui, dans les animaux, dans les
+plantes, dans tous les éléments, des âmes sympathiques auxquelles il
+prêtait lui-même le langage et la voix. Ce fut l'origine d'une série de
+livres d'une forte et charmante originalité, _l'Oiseau_ (1856),
+_l'Insecte_ (1857), _la Mer_ (1861), _la Montagne_ (1868), qui furent
+comme autant de chants d'un poème de la nature; la poésie se faisait
+l'interprète de la science, et cette série de tableaux et de
+descriptions d'une vérité et d'une puissance merveilleuses formaient
+dans leur large développement comme un hymne mystique au Dieu infini,
+unique, présent et vivant dans la multiplicité des choses. Qui pourrait
+oublier les pages consacrées au rossignol, cet artiste dont le chant,
+comme toutes les grandes créations musicales, fait entrevoir l'infini?
+ou celles qui nous parlent des Alpes, «ce château d'eau de l'Europe, le
+coeur du monde européen», qui répand dans tous les membres du vieux
+continent l'eau, la vie, la fécondité, et conserve dans ses vallées le
+dépôt sacré des moeurs simples et des institutions libres? Les savants de
+profession ont sans doute trouvé à reprendre dans ces livres des
+erreurs, des inexactitudes, des exagérations. Ils n'en ont pas moins été
+une révélation. Ils ont montré que les sciences naturelles, qu'on accuse
+parfois de dessécher l'âme, de dépoétiser la nature et de désenchanter
+la vie, contiennent les éléments d'une poésie variée et profonde, dont
+le charme n'est point soumis aux caprices du goût et de la mode, parce
+qu'il a sa source dans la réalité intime et immuable des choses.
+
+Il en est, de la religion comme de la poésie; ses formes peuvent
+changer; elle demeure un besoin indestructible de l'âme et trouve dans
+la ruine même des anciens dogmes et des vieilles croyances le point de
+départ de jeunes croyances et de dogmes nouveaux. On a cru et on a dit
+que les progrès des sciences chasseraient la religion, comme la poésie
+d'un ciel désormais sans mystères. Michelet trouve dans les sciences
+mêmes la démonstration d'une foi nouvelle. Elles lui révèlent une
+harmonie jusqu'alors méconnue dans toutes les parties de l'univers,
+depuis le minéral qui agrège ses cristaux jusqu'à l'homme qui souffre et
+qui pleure, et cette harmonie aboutit à l'unité supérieure de la pensée
+divine et de l'être absolu. Aux spiritualistes étroits qui donnent à
+l'homme seul le droit à l'âme et condamnent le reste au néant, aux
+matérialistes qui, en niant l'âme, nient la vie elle-même, il répond en
+montrant la vie, et avec la vie l'âme, répandues dans toute la nature à
+des degrés différents et sous des formes diverses. Toute la nature
+participe ainsi à la vie divine qu'elle manifeste dans une variété
+infinie. C'est là du panthéisme, dira-t-on. Je le veux bien; mais c'est
+le panthéisme qui est au fond de toute conception vraiment religieuse de
+la divinité. Ce n'est point le panthéisme abstrait qui anéantit la
+nature en Dieu, car nui n'a plus que Michelet le sentiment de la réalité
+et de la vie; ce n'est point le panthéisme matérialiste qui absorbe Dieu
+dans la nature, car il croit à des réalités supérieures au monde
+sensible, à une perfection suprême où tend l'aspiration éternelle de la
+nature entière. En trouvant ainsi dans les sciences la source d'une
+poésie et d'une foi nouvelles, Michelet commençait à réaliser l'oeuvre
+jadis vaguement entrevue pendant son enseignement, la pacification de la
+science et de l'âme humaine.
+
+Deux choses avaient rendu à Michelet la paix de l'âme et l'espoir dans
+l'avenir: le bonheur domestique et la communion avec la nature. De même
+qu'il avait révélé quelle puissance de relèvement et de régénération la
+nature porte en elle, il vit et montra dans la rénovation des moeurs,
+dans l'épuration de l'amour et de la famille Je moyen assuré de
+fortifier les caractères et d'affranchir les âmes. Sur les ailes de
+_l'Oiseau_ il avait échappé aux accablantes fatalités de l'histoire;
+_l'Insecte_ lui avait enseigné la puissance du lent et persévérant
+labeur; _la Mer_ lui avait promis de retremper dans l'amertume salutaire
+de ses eaux les membres fatigués d'une génération vieillie avant l'âge;
+il avait trouvé dans les salubres émanations de _la Montagne_ le cordial
+capable de relever les courages abattus. Mais ce n'est pas assez de ces
+influences extérieures; il faut au plus intime de nous-mêmes un foyer de
+tendresse, de chaleur, de jeunesse. Ce foyer, c'est l'amour seul qui le
+crée; l'amour tel que le font le mariage et la famille, avec tous leurs
+devoirs comme avec toutes leurs joies. Dans _l'Amour_ (1858), Michelet
+nous a dit comment, par l'amour, l'esprit et le coeur conservent le don
+d'éternelle jeunesse; dans _la Femme_ (1859), il a montré ce que peut et
+doit être la femme, «l'adorable idéal de grâce dans la sagesse par
+lequel seul la famille et la société elle-même vont être recommencées».
+
+Ces deux livres ont été l'objet de plus d'une critique sévère; on a
+reproché à Michelet d'embellir des couleurs de son style et de sa poésie
+des détails physiologiques qu'il eût mieux valu laisser aux livres de
+science; on l'a trouvé indiscret. Il peut y avoir quelque chose de fondé
+dans ces reproches; mais le principal tort de Michelet a été de ne pas
+songer assez au public français, à l'esprit gaulois qui a toujours pris
+pour sujets de ses railleries l'amour et le mariage. Michelet n'avait
+rien de cet esprit; rire en pareil sujet lui eût semblé de l'impiété;
+pénétré de la sainteté de la cause qu'il défendait, il osa tout dire,
+oubliant que, si «tout est pur pour les purs», il n'en est pas de même
+pour la foule frivole et rieuse. Mais ceux qui liront ces livres avec un
+esprit sérieux et sincère, et qui y chercheront avant tout l'inspiration
+morale qui les anime, n'y trouveront que de graves et nobles
+enseignements. Ils prêchent «la fixité du mariage» et nous disent que
+«sans moeurs il n'est point de vie publique». Ils veulent «replacer le
+foyer sur un terrain ferme», car «si le foyer n'est ferme, l'enfant ne
+vivra pas». Michelet ne perd pas de vue le but final de ses efforts et
+de ses désirs: «former des coeurs et des volontés.» L'amour n'est pour
+lui que le point de départ de l'éducation; le livre de l'_Amour_ était
+la préface de _Nos Fils_, où il exposa en détail ses idées sur ce grand
+problème de l'éducation, déjà abordé dans _le Peuple_ et dans _la
+Femme_. L'analyse psychologique de l'âme de l'enfant et l'étude des
+systèmes de pédagogie de Rousseau, Pestalozzi, Froebel, l'amènent au même
+résultat. L'éducation se résume dans ces mots: famille, patrie, nature.
+L'enfant doit apprendre «la patrie, son âme, son histoire, la tradition
+nationale», et les sciences de la nature, «l'universelle patrie». Par
+qui doit-il les apprendre? Par les écoles, sans doute, mais avant tout
+par la famille, par son père et par sa mère qui lui enseignent à aimer
+la vérité, c'est-à-dire la _Loi_ dans la nature et la _Justice_ dans
+l'humanité. Loin d'exclure la religion, cette éducation est tout entière
+religieuse, car la patrie et la nature ne sont pour Michelet que des
+manifestations de Dieu. Le père et la mère représentent auprès de
+l'enfant deux tendances diverses et pourtant concordantes; «lui, la
+justice exacte, la loi en action, énergique et austère; elle, la douce
+justice des circonstances atténuantes, des ménagements équitables que
+conseille le coeur et qu'autorise la raison». C'est leur accord, leur
+harmonie, leur amour qui est la base de toute forte éducation. Cette
+doctrine, dont tous les traits principaux se trouvent déjà dans _le
+Peuple_, est développée dans _Nos Fils_ avec l'énergie et l'éloquence
+d'une foi profonde.
+
+Ce n'était pas assez pour Michelet de dire dans quel sens devait être
+dirigée l'éducation, à quel but elle devait tendre; il avait voulu
+entreprendre lui-même le rôle d'éducateur, écrire un livre qui résumât
+les enseignements capables de régénérer les âmes. Il composa _la Bible
+de l'Humanité_ (1864). Il cherche dans les doctrines religieuses et
+morales de chaque peuple ce qu'elles ont de plus original et de plus
+élevé, et recueille ainsi de la bouche des ancêtres le _credo_ des
+générations nouvelles. «L'humanité, dit-il, dépose incessamment son âme
+en une bible commune. Chaque grand peuple y écrit son verset. Ces
+versets sont fort clairs, mais de formes diverses, d'une écriture très
+libre, ici en grands poèmes, ici en récits historiques, là en pyramides,
+en statues.» L'antiquité «diffère très peu des temps modernes dans les
+grandes choses morales... pour le foyer surtout et les affections du
+coeur, pour les idées élémentaires de travail, de droit, de justice»
+Michelet retrouve dans les antiques doctrines de la race aryenne les
+idées même auxquelles l'avait conduit l'étude de la nature et de
+l'histoire. Toute l'antiquité joint sa voix à la sienne: l'Inde avec sa
+tendresse pour tout ce qui vit et sent; l'Égypte «avec son espoir, son
+effort d'immortalité»; la Grèce avec son dévouement à la cité, à la
+patrie; la Perse avec «le labeur qui dompte, qui féconde la nature», et
+son haut idéal de vie conjugale, active et chaste. Ce livre, «dont le
+genre humain est l'auteur», mais qui n'est encore qu'un essai, une
+magnifique ébauche, se termine par ce mot simple et profond qui renferme
+toute la morale de Michelet: «Le foyer est la pierre qui porte la
+cité[64].»
+
+Pendant cette période si féconde d'activité littéraire où il révélait la
+poésie des sciences et mettait toutes les ressources de son imagination
+et de son éloquence au service de ses idées d'éducation morale et de
+philosophie, religieuse, Michelet n'avait point abandonné ses travaux
+historiques. De 1855 à 1867, il termina son _Histoire de France_, depuis
+Charles VIII jusqu'à 1789. Cette seconde partie de l'histoire de France
+est conçue dans un tout autre esprit et exécutée d'après une tout autre
+méthode que la première. L'homme d'action, le poète, le philosophe
+l'emportent désormais sur l'historien et le critique. Au lieu d'une
+sympathie équitable pour toutes les grandeurs du passé, Michelet attaque
+avec violence tout ce qui n'est pas conforme à son idéal moderne de
+justice et de bonté, le moyen âge, le catholicisme, la monarchie. Au
+lieu de donner à chaque événement, à chaque personnage la place
+proportionnée qui lui est due, il se laisse guider par les caprices de
+son imagination, se répand à chaque instant en des digressions
+poétiques. Enfin il ne nous donne plus un récit suivi des faits, mais
+une série de considérations, de réflexions, d'appréciations à propos des
+faits. Toutefois, s'il est moins réglé et moins sage, son génie n'en
+éclate qu'avec plus de puissance. Ce n'est plus une lumière continue et
+limpide, ce sont des éclairs qui illuminent par secousses. Qui a jamais
+su dire comme Michelet la joie héroïque de Luther, la mélancolie sublime
+d'Albert Durer, la sombre énergie des martyrs calvinistes, la fine et
+luxurieuse corruption des Valois? Tout est nouveau, imprévu, instructif
+dans cette histoire. Chaque mot fait penser, ou rêver. Avec lui nous
+mesurons l'énormité de la démence orgueilleuse de Louis XIV, nous
+comprenons la folie d'agiotage qui saisit la France à l'époque de Law;
+au seuil de la Révolution nous ressentons dans notre âme les mêmes
+sentiments de trouble, de malaise et d'immense espoir qui agitaient les
+contemporains. Il ne nous donne pas sur les événements historiques le
+jugement définitif d'une critique prudente et exacte; il nous y fait
+participer avec les passions d'un contemporain. D'autres savent et
+affirment, lui il voit et il sent.
+
+À cette série de grands travaux historiques se joignit encore un petit
+volume, _la Sorcière_ (1862), où il montrait dans la magie et la
+sorcellerie la protestation persistante de la nature contre les
+proscriptions de l'église et sa victoire finale après des siècles de
+luttes et d'atroces persécutions. Le volume intitulé: _la Pologne
+martyre_, qui parut au milieu de l'insurrection polonaise de 1863,
+n'était que la réimpression des récits émouvants et éloquents qu'il
+avait publiés jadis sur les héros et les martyrs de la révolution en
+Pologne, en Hongrie, en Roumanie.
+
+Le dernier volume de l'_Histoire de France_ avait paru en 1867.
+Transformé, rajeuni par ses études de sciences naturelles et de
+psychologie morale, Michelet avait fourni, comme historien, une nouvelle
+carrière. Non seulement il avait retrouvé en lui-même la force et la foi
+nécessaires pour vivre et agir, mais il voyait la France, si longtemps
+écrasée et étouffée par le despotisme, reprendre peu à peu son énergie
+passée, reconquérir une à une ses libertés perdues. Il pouvait de
+nouveau espérer en l'avenir de cette patrie si passionnément aimée; et
+il pouvait croire, non sans raison, qu'il avait contribué, par ses
+pressants appels, à réveiller l'âme endormie de la France. Prompt à
+devancer, par l'assurance de sa foi, la réalisation de ses désirs, il
+voyait déjà se lever une génération nouvelle qui aurait appris de lui le
+respect du foyer, l'amour de la patrie, l'intelligence de la nature. De
+même qu'en 1846, confiant dans la sympathie, et l'enthousiasme excités
+par son enseignement du Collège de France, il avait annoncé une
+transformation sociale par l'union de toutes les classes et par la
+réforme de l'éducation, en 1869 il exprima dans _Nos Fils_, avec une foi
+plus grande encore, les mêmes espérances et les mêmes prédictions
+d'avenir. Non-seulement la France se relevait de son abaissement, mais
+un esprit de paix, de fraternité semblait naître entre les peuples
+séparés par des haines héréditaires. En 1867, Paris avait offert à
+toutes les nations réunies dans une rivalité pacifique sa fastueuse
+hospitalité; en 1867 et 1869, des craintes de guerre bientôt dissipées
+avaient provoqué en France et en Allemagne, surtout parmi les classes
+ouvrières, d'unanimes manifestations en faveur de la paix. Il n'était
+plus question que de progrès sociaux, de réformes libérales. L'esprit de
+1789, l'esprit de 1848 se réveillait, sans crédulité ni chimères,
+fondant la fraternité des nations sur l'affermissement de la patrie, et
+l'union des classes sur l'unité de la France. Michelet voyait déjà
+réunis «tous les drapeaux des nations, le tricolore vert d'Italie
+(Italia mater), l'aigle blanc de Pologne (qui saigna tant pour nous!),
+le grand drapeau du Saint-Empire, de ma chère Allemagne, noir, rouge et
+or!»
+
+En 1848, ces rêves splendides avaient été dissipés par les fusillades
+des journées de Juin. En 1870 le réveil ne fut pas moins terrible.
+
+Au moment où la ruse ambitieuse de la Prusse et la légèreté criminelle
+du gouvernement français menacèrent l'Europe d'une guerre impie,
+Michelet, presque seul, osa protester publiquement contre l'entraînement
+d'un chauvinisme vaniteux et brutal. Sa clairvoyance d'historien et son
+sens profond de la justice lui faisaient prévoir l'issue de la guerre.
+Il avait droit d'être écouté, lui qui toute sa vie avait prêché le
+patriotisme, comme on fait d'une religion. Sa voix se perdit dans le
+tumulte, et le 16 juillet il m'écrivait ces lignes prophétiques: «Les
+événements se sont précipités... Le crime est accompli. L'Europe
+interviendra, mais pas assez vite pour qu'il n'y ait avant un désastre
+immense.» Il ne se trompait que sur un point, l'intervention de
+l'Europe.
+
+On sait ce qui suivit. Michelet avec sa santé débile, encore ébranlée
+par ce dernier choc, ne pouvait songer à partager les privations du
+siège de Paris. Il se retira en Italie; mais son coeur restait en France;
+de loin il ressentit comme s'il eût été présent toutes les agonies,
+toutes les souffrances de la patrie. Le coup qui abattit la France le
+frappa lui aussi. La capitulation de Paris provoqua chez lui une
+première attaque d'apoplexie. Il s'en relevait à peine quand
+l'insurrection de la Commune éclata. Le mal revint plus violent, tant il
+avait identifié sa vie à celle de la France. Cependant, bien que frappé
+à mort, il se releva encore une fois, grâce à l'ingénieuse tendresse et
+à l'infatigable dévouement qui veillaient à ses côtés, grâce à cette
+indomptable énergie de l'esprit qui avait toujours soutenu ses forces
+toujours chancelantes; il se reprit à l'existence. La flamme qui brûlait
+en lui et sur laquelle avaient en vain soufflé toutes ces tempêtes, un
+instant obscurcie, reparaissait vive et brûlante. En dépit de tout, il
+croyait, il espérait toujours. Au moment des plus cruels désastres, il
+avait publié une petite brochure: _La France devant l'Europe_, et en
+face des triomphes de la force, affirmé sa foi dans l'immortalité d'un
+peuple qui restait à ses yeux le représentant de toutes les idées de
+progrès, de justice et de liberté. Au lendemain de la Commune, il
+reprenait la plume et commençait une _Histoire du XIXe siècle_. Sentant
+que ses forces le trahiraient bientôt, il mit à ce travail une activité,
+une énergie extraordinaires. En trois ans, trois volumes et demi furent
+achevés et imprimés. Mais cette lutte contre la fatalité des forces
+naturelles ne pouvait durer toujours. Peut-être s'il avait vu la France,
+elle aussi, reprendre courage, réparer ses forces morales ainsi que ses
+forces matérielles, revenir aux traditions généreuses et libérales, ses
+blessures se seraient-elles cicatrisées et aurait-il vécu davantage.
+Mais le triomphe momentané d'une politique étroite et impuissante, la
+réaction de 1873, lui ôtèrent l'espérance de voir ce réveil de l'âme de
+la France. Il alla s'affaiblissant de jour en jour et il mourut à
+Hyères, le 9 février 1874, à midi, en pleine lumière: il semblait que la
+nature voulût le récompenser de son culte passionné pour le soleil,
+source de toute chaleur et de toute vie.
+
+Il attendait la mort et la reçut sans trouble et sans plainte. On
+pouvait lire sur son visage grave et serein les sentiments de paix et de
+confiance exprimés dans les dernières lignes de son testament: «Dieu me
+donne de revoir les miens et ceux que j'ai aimés. Qu'il reçoive mon âme
+reconnaissante de tant de biens, de tant d'années laborieuses, de tant
+d'oeuvres, de tant d'amitiés!»
+
+
+
+
+II
+
+L'HOMME ET L'OEUVRE
+
+
+Il suffisait de voir Michelet pour reconnaître que le système nerveux et
+le développement cérébral l'avaient entièrement emporté chez lui sur le
+reste du développement physique. On oubliait qu'il eût un corps, tant il
+était maigre et chétif, et l'on ne voyait que sa belle tête, trop
+grande, il est vrai, pour sa petite taille, et qu'on eût dit sculptée
+par son esprit, car elle en était la vivante image. Le haut du visage
+était admirable de noblesse et de majesté. Son vaste front, encadré de
+longs cheveux blancs, ses yeux pleins de flamme en même temps que de
+bonté disaient sa poésie, son enthousiasme, son grand coeur. Les narines
+minces et dilatées exprimaient une intensité de vie extraordinaire. Sa
+bouche un peu grande, mais à lèvres fines, dessinée d'un trait accentué
+et ferme, était tour à tour éloquente et spirituelle et donnait à sa
+parole un son net et vibrant qui faisait porter chaque mot. Enfin, le
+bas du visage, le menton carré et un peu lourd, révélaient la forte
+origine plébéienne; peut-être même un côté de nature moins idéal, plus
+matériel, qui ne se trahissait jamais dans la vie, mais qui parfois a
+percé dans ses derniers livres. Quand il parlait, quand la pensée
+animait ses yeux, on ne voyait plus que son regard, ce regard qui fut
+jusqu'au bout limpide et brillant comme chez tous ceux dont le coeur
+reste jeune. Et qui, plus que lui, eut le don d'éternelle jeunesse?
+Devenu blanc à vingt-cinq ans, il ne changea plus; il ne vieillit pas.
+Jeune homme, il était d'une maturité précoce; vieillard, il ne perdit
+rien de sa sève et de son ardeur.
+
+La source de cette immuable jeunesse c'était son coeur. Il a dit lui-même
+en quoi il fut supérieur aux autres historiens contemporains: «J'ai aimé
+davantage.» Toutes ses grandes qualités morales et intellectuelles
+pourraient se ramener à une seule, principe de toutes les autres: la
+puissance extraordinaire d'amour et de sympathie qui était en lui. Il a
+été le vivant commentaire de la maxime de Vauvenargues: _les grandes
+pensées viennent du coeur_.--Il n'est pas un de ses livres, pas une de
+ses doctrines qui n'aient eu pour inspiration un sentiment, quelque
+grand amour.
+
+S'il a montré dans _le Peuple_, dans _l'Amour_, dans _la Femme_, dans
+_Nos Fils_, que l'amour conjugal, le respect du foyer, les liens tendres
+et forts de la famille sont le point de départ nécessaire de tout
+progrès social, comme de toute éducation, c'est qu'il devait à ces
+sentiments le meilleur de lui-même. Il ne nous appartient pas de parler
+de l'unique et profond amour qui a fait l'harmonie et le bonheur des
+vingt-cinq dernières années de sa vie; mais sans parler de cette
+inspiration, la plus puissante de toutes, combien vivants étaient
+demeurés en lui les souvenirs de son enfance, les liens qui l'unissaient
+à ses parents! Il a conservé dans la préface du _Peuple_ la mémoire des
+sacrifices accomplis par le frère et les soeurs de son père en faveur de
+leur frère, ceux que sa mère malade s'imposa pour lui-même. Il nous a
+laissé dans la préface de l'_Histoire de la Révolution_ le témoignage du
+culte qu'il portait à son père et de la douleur que lui causa sa mort.
+Jamais il ne permit que l'oubli effaçât en lui l'image de ceux qu'il
+avait aimés; et depuis la mort de sa fille en 1858 il garda au coeur une
+blessure qui dix ans après lui arrachait des plaintes d'une douloureuse
+éloquence[65]. Le culte des morts était pour lui une religion. Il
+appelait le cimetière «le vestibule du temple[66]».
+
+La famille était à ses yeux la base de la cité; l'amour de la famille
+était lié en lui à l'amour de la patrie et celui-ci à l'amour de
+l'humanité. Ces deux derniers sentiments ont été la principale
+inspiration de ses livres d'histoire. Il n'avait point la passion
+désintéressée de la science ni la curiosité de l'érudit. Tout ce qui
+n'était pas _action_ et _vie_ le touchait peu. De même qu'en éducation,
+_instruire_ lui paraissait un point secondaire, et que l'important à ses
+yeux était d'émouvoir le coeur et de former le caractère, l'étude et
+l'enseignement de l'histoire étaient pour lui un moyen de perpétuer, de
+renouveler, de rendre plus intense la _vie_ nationale et _d'agir_ sur
+l'avenir par le passé. Michelet aima passionnément la France; il a tracé
+d'elle au second volume de son _Histoire_ un portrait ému, enthousiaste,
+comme on ferait d'une personne adorée. Il vivait de sa vie dans le
+passé, et il est mort des coups qui l'ont frappée. Elle était pour lui
+une religion: «La patrie, _ma_ patrie peut seule, disait-il, sauver le
+monde.» Son histoire lui semblait le plus beau, le plus utile des
+enseignements. Il rêvait «une école vraiment commune où les enfants de
+toute classe, de toute condition, viendraient un an, deux ans, s'asseoir
+ensemble, et où l'on n'apprendrait rien d'autre que la France[67].»
+C'est cet amour pour la France qui lui a dicté son chef-d'oeuvre, ces
+pages qu'on ne peut relire sans des larmes, la _Vie de Jeanne d'Arc_,
+l'héroïne, le messie de la patrie.
+
+Mais le patriotisme de Michelet n'avait rien de commun avec le
+chauvinisme étroit de ceux qui ne savent aimer leur pays qu'en haïssant
+l'étranger. Bien loin d'y trouver des motifs d'égoïsme et de haine, il y
+trouvait la source d'un amour plus large encore. La patrie était pour
+lui «l'initiation nécessaire à l'universelle patrie». «Plus l'homme,
+disait-il, entre dans le génie de sa patrie, mieux il concourt à
+l'harmonie du globe; il apprend à connaître cette patrie, et dans sa
+valeur propre, et dans sa valeur relative, comme une note du grand
+concert; il s'y associe par elle; en elle, il aime le monde.» Si, de
+toutes les nations, la France lui paraissait la plus digne d'amour,
+c'est qu'elle est «le représentant des libertés du monde et le pays
+sympathique entre tous, l'apôtre de la fraternité»; c'est qu'elle a eu
+plus qu'aucun autre le «génie du sacrifice». La plus haute manifestation
+du génie de la France est à ses yeux la Révolution, qui restera dans
+l'avenir son «nom inexpiable, son nom éternel», et la Révolution
+symbolise pour lui les idées de justice et de concorde universelle. Il
+eût dit avec le poète:
+
+ Je tiens de ma patrie un coeur qui le déborde,
+ Et plus je suis Français, plus je me sens humain[68].
+
+Bien que les souvenirs de son enfance lui aient inspiré plus d'une fois
+des paroles dures pour l'Angleterre et qu'il n'ait jamais compris la
+grandeur sévère du génie anglo-saxon, il aimait les peuples étrangers;
+il a été un des plus ardents apôtres de la paix, un défenseur de toutes
+les nationalités souffrantes et opprimées. En 1868, dans une préface
+nouvelle à son _Histoire de la Révolution_, il déclarait les guerres
+internationales désormais impossibles et saluait du coeur l'unité de
+l'Italie, l'unité de l'Allemagne[69]. La guerre de 1870 lui apparut
+comme un crime, et quand, au plus fort de nos revers, il en appelait au
+jugement de l'Europe des humiliations infligées à la France, il ne
+parlait pas de vengeance, mais de la mission de paix et de civilisation
+que sa patrie régénérée devait continuer à accomplir.
+
+Son amour ne s'adressait pas seulement à cet être collectif qu'on
+appelle la nation ou à cette abstraction qu'on appelle l'humanité. Il
+aimait vraiment les hommes comme des frères, d'un amour évangélique,
+quels qu'ils fussent, quelles que fussent leur langue, leur race et
+leurs convictions. Cet amour des hommes était toute sa politique; il
+était républicain, non en vertu d'une théorie rationnelle et abstraite,
+mais parce que l'aristocratie était à ses yeux un principe d'exclusion,
+d'orgueil et de dureté, la monarchie un principe d'arbitraire[70],
+tandis que la démocratie seule lui paraissait pouvoir donner la liberté
+sans laquelle l'individu et ses forces intellectuelles ne peuvent se
+développer, et pouvoir seule pratiquer la fraternité qui, d'un même
+coeur, embrasse tous les hommes et les fait entrer dans la «cité du
+droit». Ceux qu'il aimait surtout, c'étaient les plus malheureux, les
+plus simples, les plus déshérités. Et ce n'était pas en paroles
+seulement qu'il les aimait. Ce qu'il prêchait dans ses livres, il le
+mettait en pratique dans sa vie. De même que ses admirations littéraires
+s'adressaient, non aux écrivains les plus brillants, mais aux natures
+les plus aimantes, à Ballanche ou à madame Desbordes-Valmore[71], son
+amitié tenait moins de compte des dons de l'esprit que de ceux du coeur.
+Le génie à ses yeux était peu de chose, ou pour mieux dire, n'existait
+pas sans la bonté, et la bonté à elle seule tenait lieu de tout.
+Lui-même était d'une exquise bonté. Dans une âme passionnée comme la
+sienne, sa constante bienveillance, son inaltérable douceur était une
+haute vertu. Je ne l'ai jamais entendu parler de personne avec amertume,
+et je ne crois pas qu'il ait jamais volontairement fait de la peine à
+quelqu'un. Ce qu'il fut pour les pauvres, pour les souffrants, nul ne le
+saura jamais. Je l'ai vu dépenser son temps en démarches, en
+correspondances, en efforts de tout genre, pour un pauvre gardien de
+phare injustement destitué, qu'il avait rencontré par hasard dans un
+voyage, et cela avec une simplicité extrême, sans aucune attitude de
+protection; on eût dit un ami prêtant secours à un ami. La dignité et la
+bonté s'unissaient en lui dans un si parfait accord, qu'il savait
+autoriser la familiarité tout en imposant le respect.
+
+Mais l'humanité ne suffisait pas à l'insatiable besoin d'aimer qui
+remplissait son coeur. La cité de Dieu lui paraissait trop étroite s'il
+se contentait d'y faire entrer tous les hommes: il voulait y admettre
+tous les êtres vivants. «Pourquoi les frères supérieurs
+repousseraient-ils hors des lois ceux que le Père universel harmonise
+dans la loi du monde?» De ce tendre amour pour la nature sont nés
+_l'Oiseau_, _l'Insecte_, _la Mer_, _la Montagne_. Déjà, dans ses
+_Origines du Droit_, il reprochait aux hommes de manquer de
+reconnaissance envers les plantes et les animaux, «nos premiers
+précepteurs», «ces irréprochables enfants de Dieu» qui ont fait
+l'éducation de l'humanité. Dans _le Peuple_, il avait élevé une
+réclamation touchante en faveur des animaux, «ces enfants» dont l'âme
+est dédaignée, «dont une fée mauvaise empêcha le développement, qui
+n'ont pu débrouiller le premier songe du berceau, peut-être des âmes
+punies, humiliées, sur qui pèse une fatalité passagère[72]». Il avait
+béni la science qui fait chaque jour découvrir une parenté plus étroite
+entre les animaux et l'homme. Plus tard, quand la nature le consola des
+tristesses que lui causaient les hommes, son amour pour elle devint plus
+intense; il l'étudia dans sa vie intime, dans les habitudes et les moeurs
+des êtres innombrables qui l'habitent. Comme une mère suit le moindre
+mouvement de son enfant et voit dans ses gestes, ses sourires et ses
+cris tout un monde de sentiments et de pensées, toute la vie d'une âme,
+cachée aux yeux indifférents, mais sensible déjà au coeur maternel;
+Michelet sut à force d'amour comprendre et interpréter ce monde de rêves
+et de douleurs muettes que nous appelons de ce grand nom mystérieux: la
+Nature. De quel coeur il suit au bord du toit de l'église le petit oiseau
+à qui sa mère enseigne à essayer ses ailes, à croire en elle, qui lui
+dit d'oser! C'est un spectacle plus touchant, plus émouvant à ses yeux
+que celui d'une mère surveillant le premier pas de son enfant. Quelle
+douleur éveillait en lui la vue des oiseaux prisonniers qui paraissent
+s'adresser à vous, vouloir arrêter le passant, ne demander qu'un bon
+maître[73]! Avec quelle tendre sollicitude il épie les lents et
+minutieux travaux de l'insecte! On a parfois trouvé risible la sympathie
+avec laquelle il suit les animaux et les plantes, jusqu'au fond des
+mers, jusqu'au sommet des montagnes, dans leurs luttes, leurs
+souffrances, leurs amours, faisant des voeux pour leur bonheur et
+célébrant leurs triomphes par des effusions de joie et de
+reconnaissance. Cette émotion serait peut-être risible, si elle n'était
+profondément sincère. Mais en présence d'un si sérieux, d'un si puissant
+amour, on retient même le sourire et l'on se reproche les réserves et
+les objections mesquines qu'élèvent en nous le bon sens vulgaire et la
+froide raison.
+
+Ce qui donnait à son amour pour la nature le caractère d'un culte
+enthousiaste et passionné, c'est qu'il voyait et aimait en elle plus
+qu'elle-même. Elle était pour lui la manifestation sensible et multiple
+d'une réalité invisible, d'une unité suprême que nous ne pouvons
+percevoir directement; en un mot, son amour pour la nature n'est qu'une
+forme de l'adoration de Dieu. Il dit lui-même du livre de _l'Oiseau_:
+«Par-dessus la mort et son faux divorcé, à travers la vie et ses masques
+qui déguisent l'unité, il vole, il aime à tire-d'aile du nid au nid, de
+l'oeuf à l'oeuf, de l'amour à l'amour de Dieu[74].» La nature toute seule
+ne pouvait satisfaire son coeur. Il avait en lui une vie trop intense
+pour accepter la mort comme une sentence définitive; il avait un trop
+grand besoin d'amour et d'harmonie pour voir autre chose que de
+passagères apparences dans les désordres, le mal, la souffrance qui
+accompagnent la vie terrestre, et pour ne pas croire à l'existence d'un
+amour infini et d'une harmonie parfaite. C'était son coeur qui lui
+dictait sa religion, comme il lui avait dicté sa politique. Il ne
+construisait point de théories philosophiques, il ne s'amusait point à
+la métaphysique. Dieu ne fut jamais pour lui un principe intellectuel,
+une cause abstraite, mais «la source de la vie», «l'amour éternel, l'âme
+universelle des mondes, l'impartial et immuable amour[75]». S'il croit à
+l'immortalité, ce n'est pas en vertu d'une déduction logique, d'un
+raisonnement d'école, c'est par un sentiment; par une violente
+aspiration de l'âme; ce n'est point parce que l'homme est un être
+intelligent, un esprit qui se croit immortel, mais parce qu'il est un
+être aimant. «Je ne sens pas pour mon esprit, me disait-il un jour, le
+besoin d'une vie éternelle; je sens que mes forces intellectuelles ont
+donné tout ce qu'elles pouvaient produire. Mais je ne puis admettre que
+la puissance d'aimer qui est en moi soit anéantie.» Il trouvait encore
+une autre preuve de l'immortalité dans la nécessité d'une autre vie où
+seront réparées les injustices de la vie terrestre[76]. Il a exprimé
+dans une page admirable de _l'Oiseau_ cet invincible élan de son coeur
+vers l'immortalité.
+
+«Le plus joyeux des êtres, c'est l'oiseau, parce qu'il se sent fort au
+delà de son action; parce que, bercé, soulevé de l'haleine du ciel, il
+nage, il monte sans effort, comme en rêve. La force illimitée, la
+faculté sublime, obscure chez les êtres inférieurs, chez l'oiseau claire
+et vive, de prendre à volonté sa force au foyer maternel, d'aspirer la
+vie à torrent, c'est un enivrement divin.
+
+»La tendance toute naturelle, non orgueilleuse, non impie, de chaque
+être, est de vouloir ressembler à la grande Mère, de se faire à son
+image, de participer aux ailes infatigables dont l'Amour éternel couve
+le monde.
+
+»La tradition humaine est fixée là-dessus. L'homme ne veut pas être
+homme, mais ange, un Dieu ailé. Les génies ailés de la Perse sont les
+chérubins de la Judée. La Grèce donne des ailes à sa Psyché, à l'âme, et
+elle trouve le vrai nom de l'âme, l'aspiration ([Grec: asthma]). L'âme a
+gardé ses ailes; elle passe à tire-d'aile dans le ténébreux moyen âge,
+et va croissant d'aspiration. Plus net et plus ardent se formule ce voeu,
+échappé du plus profond de sa nature et de ses ardeurs prophétiques:
+
+»--Oh! si j'étais oiseau!» dit l'homme. La femme n'a nul doute que
+l'enfant ne devienne un ange.
+
+»Elle l'a vu ainsi dans ses songes.
+
+»Songes ou réalités?... Rêves ailés, ravissements des nuits, que nous
+pleurons tant au matin, si vous étiez pourtant! Si vraiment vous viviez!
+Si nous n'avions rien perdu de ce qui fait notre deuil! Si d'étoiles en
+étoiles, réunis, élancés dans un vol éternel, nous suivions tous
+ensemble un doux pèlerinage à travers la bonté immense!...
+
+»On le croit par moments. Quelque chose nous dit que ces rêves ne sont
+pas des rêves, mais des échappées du vrai monde, des lumières entrevues
+derrière le brouillard d'ici-bas, des promesses certaines, et que le
+prétendu réel serait plutôt le mauvais songe.»
+
+La religion de Michelet, on le voit, est toute de sentiment et s'adresse
+plus au coeur qu'à la raison. Comment s'expliquer alors ses jugements si
+sévères sur le christianisme dans ses derniers ouvrages, l'espèce
+d'aversion qu'il finit par manifester contre la religion qui enseigne
+que «Dieu est amour», et contre celui «qui a tant aimé les hommes qu'il
+est mort pour eux?» Dans ses premiers livres pourtant il avait parlé du
+christianisme avec une sympathie émue et respectueuse, presque avec le
+regret de ne pas croire. Ici, comme toujours, c'est à son coeur qu'il
+faut demander l'explication des fluctuations de son esprit. Tout
+d'abord, il faut se rendre compte du point de vue spécial auquel il a
+considéré le christianisme. Élevé dans le catholicisme, vivant en pays
+catholique, Michelet n'a songé au christianisme que sous la forme du
+catholicisme. Il voyait toujours l'Évangile à travers l'_Imitation de
+Jésus-Christ_ et quand il a écrit dans la _Bible de l'Humanité_ des
+pages sur le Christ où il rapetisse si visiblement son caractère et son
+oeuvre, ce n'est pas le Christ de l'Évangile qu'il a devant les yeux,
+mais je ne sais quel Christ monastique, entrevu dans une miniature de
+missel ou sur un vitrail d'église. Quand il commença son _Histoire de
+France_, les tendances cléricales de la Restauration semblaient à jamais
+vaincues et inoffensives; on ne pensait pas que l'admiration pour le
+moyen âge pût servir de prétexte à un retour vers les institutions ou
+les idées du passé. Michelet, sans partager les croyances
+catholiques[77], admira le rôle bienfaisant de l'Église, la grandeur de
+son développement historique pendant les premiers siècles du moyen âge,
+et se laissa aller sans arrière-pensée à la juste sympathie que lui
+inspirait «cette mère du monde moderne». La vie de l'Église se
+confondait pour lui avec la vie même de la patrie, et la renier c'eût
+été en quelque sorte renier la France. Non seulement il écrivait sur
+l'architecture gothique, sur la sainteté du célibat ecclésiastique, sur
+la piété du roi Robert et de saint Louis, des pages d'une beauté
+incomparable, mais il éprouvait pour l'Église des sentiments d'une
+affection toute filiale: il n'osait toucher «aux plaies d'une Église où
+il était né et qui lui était encore chère... Toucher au christianisme!
+ceux-là seuls n'hésiteraient point qui ne le connaissent pas. Pour moi,
+je me rappelle les nuits où je veillais une mère malade; elle souffrait
+d'être immobile, elle demandait qu'on l'aidât à changer de place et
+voulait se retourner. Les mains filiales hésitaient; comment remuer ses
+membres endoloris[78]?» Il se laissait même aller en contemplant les
+grandeurs du passé à de poétiques regrets. Après avoir cité les paroles
+de saint Louis à son fils, il ajoute: «Cette pureté, cette douceur
+d'âme, cette élévation merveilleuse où le moyen âge porta ses héros, qui
+nous la rendra?» Mais à mesure qu'il avançait dans l'histoire, il voyait
+l'Église se dégrader, se corrompre, et, après avoir été la gardienne et
+l'apôtre de la civilisation, se faire l'ennemie de tout progrès et de
+toute liberté. Son coeur embrassa la cause des persécutés, des victimes
+de l'Église, avec la même sympathie qu'il avait embrassé la cause de
+l'Église elle-même. En même temps l'esprit clérical renaissant
+s'efforçait de ramener la société, moderne non plus seulement à
+l'admiration, mais à l'imitation du moyen âge. Michelet dut prendre
+parti dans la lutte, et, pour la défense des idées modernes, rompre avec
+ses habitudes de respect envers l'Église, quelque profondément
+enracinées qu'elles fussent dans son coeur. «Le moyen âge, dit-il dans
+_le Peuple_, où j'ai passé ma vie, dont j'ai reproduit dans mes
+histoires la touchante, l'impuissante aspiration, j'ai dû lui dire:
+_Arrière!_ aujourd'hui que des mains impures l'arrachent de sa tombe et
+mettent cette pierre devant nous pour nous faire choir dans la voie de
+l'avenir[79].»
+
+Jusqu'alors il s'était interdit, par piété filiale, de juger l'Église; à
+mesure qu'il étudia le catholicisme dans son action, dans ses doctrines,
+son coeur s'en éloigna de plus en plus. Il ne l'attaqua pas au nom de la
+raison comme illogique, il le réprouva au nom du sentiment comme
+injuste. La doctrine chrétienne se résuma à ses yeux dans l'opposition
+de la justice et de la grâce[80], opposition que son coeur ne pouvait
+admettre; car la justice sans amour n'est plus qu'une légalité sauvage
+et impitoyable, et l'amour sans justice un caprice immoral. Il s'émut,
+s'indigna en voyant la dureté de l'Église pour la femme qu'elle regarde
+comme un être impur, cause de tentation et de chute; sa dureté pour
+l'enfant, qu'elle damne, s'il meurt sans baptême; sa dureté pour
+l'animal à qui elle refuse une âme et en qui elle incarne les démons; sa
+dureté pour la nature entière, qui représente le mal et le péché. Il
+regarde le célibat des prêtres comme un attentat contre la vie, la
+doctrine du péché originel comme un blasphème contre l'enfance, la
+distinction des élus et des damnés, du ciel et de l'enfer, comme une
+injure à la bonté de Dieu. L'amour divin enseigné par l'Évangile ne lui
+apparaissait que défiguré par les mièvreries de la dévotion et par
+l'orgueil de la théocratie; il ne le trouvait ni assez large ni assez
+ardent pour satisfaire son coeur. Comment la Bible juive et chrétienne,
+issue d'un seul peuple, pourrait-elle répondre aux besoins de
+l'humanité? Il lui fallait une Bible plus vaste, où toutes les nations
+auraient mis le meilleur de leur âme et de leur histoire. C'est de cette
+Bible de l'humanité que Michelet ébaucha le plan grandiose.
+
+«Jérusalem ne peut rester, comme aux anciennes cartes, juste au point du
+milieu, immense entre l'Europe imperceptible et la petite Asie, effaçant
+tout le genre humain... Revenant des ombrages immenses de l'Inde et du
+Râmayana, revenant de l'Arbre de vie, où l'Avesta, le Shah Nameh, me
+donnaient quatre fleuves, les eaux du paradis,--ici j'avoue, j'ai soif.
+J'apprécie le désert, j'apprécie Nazareth, les petits lacs de Galilée.
+Mais franchement, j'ai soif... Je les boirais d'un seul coup.--Laissez
+plutôt, laissez que l'humanité libre aille partout! Qu'elle boive où
+burent ses premiers pères! Avec ses énormes travaux, sa tâche étendue en
+tous sens, ses besoins de Titan, il lui faut beaucoup d'air, beaucoup
+d'eau et beaucoup de ciel,--non, le ciel tout entier,--l'espace et la
+lumière, l'infini d'horizon,--la terre pour terre promise, et le monde
+pour Jérusalem[81].»
+
+Si l'on demandait maintenant qu'elle a été la qualité dominante, la
+faculté maîtresse de Michelet, je dirais donc que c'était la puissance
+et le besoin d'aimer. Si sa pensée a quelque chose de saccadé, de
+fiévreux, c'est qu'on y sent les battements d'un coeur toujours ému. Son
+imagination même est gouvernée par son coeur et n'est qu'une des formes
+de sa puissance de sympathie. S'il anime toute la nature, s'il
+ressuscite les personnages qui ne sont plus, c'est que son coeur ne reste
+jamais étranger à ce qui occupe son esprit. Il prend parti dans les
+luttes des éléments comme dans celle des hommes; il aime ou il hait; il
+raconte les événements passés depuis des siècles comme le ferait un
+contemporain passionné, et il décrit l'existence des animaux ou des
+plantes comme s'il avait vécu de leur vie, joui de leur bien-être et
+souffert de leurs souffrances. Il s'adresse à la sensibilité plus qu'aux
+sens; son style est encore plus ému qu'il n'est imagé. Il ne frappe pas
+notre esprit, comme d'autres grands poètes, comme Victor Hugo par
+exemple, par des couleurs et par des sons, mais par le mouvement, les
+sentiments et la vie dont il anime tout ce dont il parle. La forme n'est
+pour lui que l'expression de l'âme. L'imagination de Victor Hugo
+s'éprend des apparences extérieures des choses et trouve pour les
+peindre des ressources infinies de mots et d'images; elle est
+pittoresque, coloriste, matérialiste pour ainsi dire. L'imagination de
+Michelet cherche l'essence intime des choses, leur sens caché: elle est
+mystique et presque métaphysique parfois. Hugo matérialise l'âme,
+Michelet spiritualise la matière. On pourrait tirer de leurs oeuvres des
+séries parallèles de comparaisons, où Michelet prête des sentiments et
+des pensées aux objets matériels, auxquels Victor Hugo compare des
+choses toutes spirituelles. Tout le monde connaît les beaux vers où
+Victor Hugo compare son âme à une cloche que des mains profanes ont
+marquée en tous sens d'inscriptions banales ou grossières, mais sur
+laquelle le nom de Dieu demeure ineffaçable. Voyez au contraire dans
+Michelet la page sur la cloche de l'église, mêlée à tous les événements
+domestiques, y prenant part, émue, vibrant de joie, de deuil. «Elle est
+de la famille[82].» On pourrait citer un grand nombre d'exemples
+semblables. Pour Hugo, les sentiments ont des formes, des sons, des
+couleurs; il parle de l'âme comme si l'on pouvait la toucher et la voir.
+Pour Michelet, la forme, les couleurs, les sons ne sont que les
+expressions de certains sentiments, de certaines pensées, les
+manifestations d'une âme cachée. Il voit les objets inanimés, il en
+parle comme s'ils étaient des êtres vivants. S'il raconte un naufrage,
+il nous montre le navire «assommé, éreinté», gisant sur la grève «comme
+un corps mort». Le flux et le reflux de la marée, c'est «le pouls de
+l'Océan», dont les eaux répandent la vie sur le globe comme le sang dans
+le corps humain. Les phares sont des gardiens dévoués, des, veilleurs
+infatigables, des portiers des mers; parfois des martyrs, quand, battus
+de la tempête, ils souffrent de ses coups redoublés. Les lents
+soulèvements des montagnes sont l'aspiration de la terre vers le soleil,
+«cet amant adoré»; mais les montagnes aujourd'hui se dégradent
+lentement, par le déboisement des forêts: «Les arbres souffrent de cette
+dégradation. Le pied dans les tourbières, le tronc surchargé de mousse,
+les bras drapés tristement de lichens qui les dominent et les étouffent,
+ils n'expriment que trop bien l'idée qui me suivait depuis ma lecture de
+Candolle: «La vulgarité prévaudra[83].» Partout, en effet, la plaine
+gagne sur la montagne, elle lui fait la guerre, «et elle marche vers
+elle pour la raser[84].»
+
+On a souvent parlé, à propos de Michelet, de caprices, de fantaisie,
+d'imagination désordonnée errant à l'aventure à travers la nature et
+l'histoire, saisissant vivement telle ou telle chose au passage et comme
+par hasard, sans se faire de règle, ni se proposer de but. Rien n'est
+plus inexact. Jamais homme n'a mieux su le but où il tendait, ni dépensé
+à ses oeuvres une plus grande intensité d'application, un plus grand
+effort de volonté. Une vague sensibilité errant au hasard dans l'espace
+n'aurait jamais eu cette puissance créatrice. Chaque chose, chaque être
+que l'imagination de Michelet vivifie ou ressuscite a été pour lui
+l'objet d'une contemplation passionnée et exclusive; il a mis à cette
+contemplation toute l'énergie de désir et de sympathie qui était en lui;
+si bien qu'il arrive à s'identifier, à se confondre avec l'objet qu'il
+contemple, par une de ces illusions, par un de ces miracles que l'amour
+seul peut produire. Comme chez la religieuse extatique qui à force de
+penser au Christ finit par le voir et l'entendre, la pensée en lui se
+changeait en vision. On peut l'appeler un halluciné, mais non un rêveur;
+il apportait au travail une force de volonté, une énergie
+extraordinaires. Rien ne pouvait le distraire de l'objet de son étude.
+Jamais il ne lisait un livre, ne se préoccupait d'une chose, étrangers à
+son travail du moment. Il s'absorbait dans son sujet, il ne voyait que
+lui. Il acquérait ainsi une intensité prodigieuse de pensée et comme un
+don de seconde vue. À l'époque de la maturité de son talent, entre 1830
+et 1840, il ne vivait que dans ses ouvrages, il leur donnait tout ce que
+son esprit et son coeur avaient de chaleur et d'énergie, à ce point qu'il
+semblait indifférent au monde, aux hommes, aux personnes même qui lui
+tenaient de plus près, et qu'il pouvait passer dans la vie ordinaire
+pour froid et insensible. Les douleurs, les humiliations de son enfance
+l'avaient tout refoulé en lui-même; ce n'est que plus tard, après ses
+cours du Collège de France et surtout à l'époque de _l'Oiseau_, que son
+coeur révéla tout ce qu'il contenait de bonté.
+
+La vie qu'il avait menée dans son enfance, l'éducation qu'il avait
+reçue, avaient favorisé ce développement excessif de l'imagination. On
+dit parfois que pour développer l'imagination il faut la nourrir,
+l'enrichir; c'est le contraire qui est vrai, il faut l'appauvrir et
+l'affamer. Elle est le résultat d'une exaltation de l'esprit à qui la
+simple réalité des choses ne suffit pas, et qui supplée à son indigence
+en la revêtant de couleurs ou de formes créées par lui-même, en en
+exagérant les proportions, en réunissant selon sa fantaisie en
+combinaisons nouvelles ce que la nature a séparé; en un mot, en créant
+ce qu'il désire à force de passion et de volonté. Ce désir intense ne
+peut naître que dans les esprits mal satisfaits des aliments qui leur
+sont donnés. Si l'instruction et la vie ne fournissent pas au cerveau
+d'un enfant bien doué une occupation suffisante pour dépenser ses
+forces, il les dépensera par l'imagination. S'il ne voit pas le monde
+extérieur, s'il ne reçoit pas par l'instruction la nourriture
+intellectuelle dont il a besoin, il créera pour lui-même un monde.
+L'imagination la plus puissante que la littérature nous fasse connaître
+est peut-être celle de Bunyan, qui a su, dans son _Voyage du pèlerin_,
+donner à des allégories et à des symboles plus de réalité que n'en a
+aucun personnage de roman ou d'histoire. C'était un homme sans
+instruction, un chaudronnier qui n'avait jamais lu que la Bible et qui
+était enfermé en prison. Michelet a passé son enfance dans une espèce de
+prison, dans la salle basse et sombre où il faisait son travail de
+compositeur d'imprimerie. Il n'avait pu nourrir son esprit que de deux
+ou trois livres, une mythologie, Virgile, l'_Imitation de Jésus-Christ_.
+Son imagination prit des ailes: il créa. Une phrase, un mot, prirent
+pour lui une valeur extraordinaire; il y trouva des richesses infinies,
+des sens profonds, des beautés inconnues. C'était l'intensité de son
+désir qui créait ces beautés, par une illusion semblable à celle de
+l'amour: l'homme affamé trouve savoureux tous les aliments, même les
+plus insipides.
+
+Michelet garda toute sa vie les habitudes d'esprit contractées dans son
+enfance. Il ne put jamais regarder qu'un petit nombre de points,
+d'objets à la fois; mais son imagination s'en emparait avec une force
+inouïe et finissait par y voir un monde. «Il me suffit d'un seul texte,
+disait-il, là où il en faudrait vingt à d'autres.» Loin de chercher à
+surexciter son imagination par la vue des objets extérieurs, par une vie
+agitée, c'est par le recueillement, le silence, l'isolement, la
+concentration sur lui-même qu'il lui conserva toute sa puissance.
+
+Jamais vie ne fut mieux réglée que la sienne. Il était au travail dès
+six heures du matin et il restait enfermé jusqu'à midi ou une heure,
+sans permettre qu'on vînt le déranger ou le distraire. Même pendant ses
+voyages, pendant ses séjours au bord de la mer ou en Suisse, il ne
+souffrait pas que rien fût retranché à ses heures de travail.
+L'après-midi était consacrée à la promenade et à l'amitié. Tous les
+jours on pouvait venir le voir de quatre à six heures. Il ne travaillait
+jamais la nuit, et sauf en quelques rares occasions, se retirait pour
+dormir vers dix heures ou dix heures et demie du soir. D'une extrême
+sobriété, ne prenant d'autre excitant que le café, qu'il aimait avec
+passion, ayant le tabac en horreur, il n'acceptait ni dîners ni soirées
+hors de chez lui. Ces distractions eussent dérangé l'unité de sa vie et
+de ses pensées. Pour que son esprit eût toute sa liberté, il fallait que
+rien ne changeât dans les objets qui l'entouraient. Ils étaient pour lui
+comme une partie de lui-même. Jamais il ne souffrit que le drap qui
+recouvrait sa table à écrire fût changé, ni que les vieux cartons sales
+et déchirés où il renfermait ses papiers fussent renouvelés. Son
+caractère était aussi calme et paisible que sa vie était régulière. Son
+abord était simple et affable; sa conversation, mélange exquis d'esprit
+et de poésie, ne dégénérait jamais en monologue, et, sans avoir rien de
+guindé ni de solennel, maintenait sans effort l'esprit des
+interlocuteurs dans des régions élevées. Ses manières avaient gardé les
+traditions de politesse de l'ancienne France; sans y mettre de
+recherche, il montrait les mêmes égards à tous ceux qui l'approchaient,
+quel que fût leur rang ou leur âge; cette politesse n'avait rien de
+banal, car on y sentait une réelle bienveillance. Sa mise était toujours
+irréprochable. Je le vois encore assis dans son fauteuil, à sa réception
+du soir, la taille serrée dans une redingote sur laquelle on n'aurait pu
+trouver une tache ni un grain de poussière; ses pantalons à sous-pieds
+bien tirés sur ses souliers vernis, tenant un mouchoir blanc dans la
+main, qu'il avait délicate, nerveuse et soignée comme celle d'une femme,
+et la tête encadrée dans ses cheveux blancs, longs, légers et soyeux.
+Les heures s'écoulaient vite à l'entendre! Il y avait dans ses paroles
+tant de profondeur et tant de fantaisie, tant de joyeuse sérénité et
+tant de sympathique bonté, de l'esprit sans malice et de la poésie sans
+déclamation! Sa conversation était ailée; les idées jaillissaient comme
+des flèches vives, dardées d'un trait; ou bien il les laissait s'envoler
+une à une, d'un vol inégal et capricieux, comme des oiseaux, mais sans
+les suivre ni les rappeler. Il n'insistait jamais, ne développait pas.
+Il était un causeur incomparable, et l'on sentait en lui, sans qu'il
+cherchât à le faire sentir, ce je ne sais quoi de divin qui fait l'homme
+de génie.
+
+Ce qui donnait à ce génie la grâce, c'est qu'il y joignait la modestie.
+Il savait écouter, il se laissait contredire, il demandait avis. Même
+devant des hommes plus jeunes que lui et dont le talent n'était pas égal
+au sien, il émettait souvent ses idées avec réserve, les questionnant,
+s'informant de leur opinion. Ce n'est pas qu'il feignît d'ignorer ce
+qu'il valait. Il a dit de son histoire «_mon monument_»; et quand il
+attaquait l'usage du tabac, en montrant que tous les esprits créateurs
+du siècle, Hugo, Lamartine, Guizot, n'ont jamais fumé, il y ajoutait son
+propre exemple. Mais il n'exagérait point son mérite, n'occupait pas le
+public de sa personne, et surtout avait la sagesse de ne pas se croire
+appelé à jouer tous les rôles et à déployer tous les talents. On eut
+beau le supplier d'entrer dans la vie politique, il repoussa toutes les
+avances qui lui furent faites. Après le 2 Décembre, il perdit ses places
+et fut presque réduit à la pauvreté parce qu'il refusa le serment; mais
+il ne fit pas tapage de son désintéressement et ne chercha point à se
+faire un piédestal des malheurs publics. Passionnément épris pour ses
+oeuvres tout le temps qu'il les composait, il les abandonnait presque et
+devenait indifférent à leur sort quand elles étaient terminées. Non
+seulement il méprisait la réclame, mais il était presque insouciant de
+l'éloge ou du blâme. Il ne sollicitait pas d'articles, et les critiques
+les plus vives n'excitaient chez lui que le sourire, pourvu qu'elles
+fussent tournées avec esprit.
+
+Cette sérénité de caractère, cette vie de cénobite, discrète et
+régulière, bien loin d'éteindre les ardeurs et l'énergie de son âme, les
+conservaient et les entretenaient au contraire. Rien n'en était dépensé
+au dehors, et c'est ainsi qu'il a pu produire cinquante volumes sans
+rien perdre de la chaleur de son coeur ni de l'éclat de son imagination.
+
+Ce n'était pas seulement pour pouvoir composer, créer, qu'il avait
+besoin de silence et de solitude, c'était aussi, c'était surtout pour
+pouvoir écrire. Michelet est sans contredit un des trois ou quatre plus
+grands écrivains du siècle. Son style est peut-être le côté le plus
+original de son génie. Il serait difficile de dire à quels modèles, à
+quels antécédents il rattache; il y a en lui du Rousseau, du Diderot et
+du Chateaubriand; mais on ne pourrait trouver entre eux que de
+lointaines analogies. Dès son _Histoire romaine_, il ne ressemble à
+personne. Si j'avais à définir quel est le caractère propre de Michelet
+comme écrivain, je dirais qu'il est un grand musicien. Il n'est pas à
+proprement parler un coloriste, il ne cherche pas à peindre par le choix
+curieux et l'association frappante des mots; il n'est pas un logicien,
+apportant la conviction dans l'esprit par la justesse des termes et la
+forte liaison des idées; il n'est pas un orateur, entraînant son public
+par l'ampleur et la gradation savamment ménagée des périodes. Il est un
+musicien qui cherche à exprimer les sentiments et même à décrire les
+objets par le son et par le rythme. Tous les grands écrivains sont plus
+ou moins musiciens, les poètes surtout. Mais la plupart adoptent une
+certaine allure constante, une certaine mélodie de phrase qui charme
+doucement l'oreille et fait dire de leur style: «C'est une musique.» Il
+en est ainsi de Lamartine. La phrase de George Sand, celle de Cousin,
+font aussi une impression musicale; mais chez Lamartine la mélodie
+toujours également ample, sonore, engendre la monotonie; chez George
+Sand ou Cousin, l'harmonie musicale de la phrase est subordonnée aux
+autres qualités du style. Cette harmonie est, au contraire, la première
+préoccupation de Michelet; chez lui les mots sont toujours disposés,
+combinés, de façon à produire un rythme, une harmonie parfaitement
+d'accord avec le caractère de la pensée et aussi variés que la pensée
+elle-même. Son style est comme la notation musicale de sa pensée; il en
+suit tous les mouvements, les allées et les retours, les secousses, les
+saillies; de là cette variété infinie de rythme; ces phrases tantôt
+amples et cadencées, tantôt brèves et saccadées, où les mots agissent à
+la fois sur l'oreille et sur l'esprit par leur son et par leur sens.
+Michelet avait besoin de calme et de tranquillité pour noter ainsi ses
+pensées. Les bruits du dehors l'empêchaient d'entendre le rythme
+intérieur. Quand, en octobre 1859, au milieu d'une tempête, il cherchait
+à écrire ses impressions, il vint un moment où il dut s'arrêter; la
+violence du vent et de la mer, la fatigue et le manque de sommeil
+avaient blessé en lui une puissance, «la plus délicate de l'écrivain, le
+rythme. Ma phrase devenait inharmonique. Cette corde, dans mon
+instrument, la première se trouva cassée». Ces expressions nous montrent
+que Michelet sentait qu'il écrivait comme un musicien compose. Dans ce
+même récit de la tempête, au chapitre VIIe de _la Mer_, se trouvent de
+nombreux exemples de la puissance d'expression qu'il trouve dans la
+variété du rythme de ses phrases. Au début, il peint le charme de la
+plage de Royan.
+
+«Les deux plages semi-circulaires de Royan et de Saint-Georges, sur leur
+sable fin, donnent aux pieds les plus délicats les plus douces
+promenades, qu'on prolonge sans se lasser dans la senteur des pins qui
+égayent la dune de leur jeune verdure.»
+
+Quelle douceur, quelle lenteur dans cette longue phrase qui continue
+tout en paraissant prête à s'arrêter à chaque pas! Un peu plus loin la
+tempête éclate:
+
+«Le grand hurlement n'avait de variante que les voix bizarres,
+fantasques, du vent acharné sur nous. Cette maison lui faisait obstacle;
+elle était pour lui un but qu'il assaillait de cent manières. C'était
+parfois le coup brusque d'un maître qui frappe à la porte, des secousses
+comme d'une main forte pour arracher le volet; c'étaient des plaintes
+aiguës par la cheminée; des désolations de ne pas entrer, des menaces si
+l'on n'ouvrait pas, enfin, des emportements, d'effrayantes tentatives
+d'enlever le toit. Tous ces bruits étaient couverts pourtant par le
+grand heu! heu! tant celui-ci était immense, puissant, épouvantable.»
+
+C'est dans _l'Oiseau_ que Michelet est arrivé à la pleine maturité de
+son talent d'écrivain, c'est là qu'il a pu le mieux exercer les qualités
+musicales et rythmiques de son style. Je n'en citerai que deux exemples.
+L'un sur l'alouette:
+
+«Bien autrement puissante de voix et de respiration, la petite alouette
+monte en filant son chant, et on l'entend encore quand on ne la voit
+plus.»
+
+La phrase commence par des mots longs et pesants, continue plus légère
+par des dissyllabes, puis, toujours plus grêle, ainsi que le chant de
+l'alouette, elle finit en monosyllabes, les plus brefs, les plus nets,
+les plus clairs. Chantez la phrase, vous verrez que les derniers sons
+_an_, _on_, _e_, _a_, _oi_, _u_, font une gamme chromatique ascendante.
+L'autre phrase est une invocation à la frégate, le plus puissant par ses
+ailes, le plus infatigable des oiseaux.
+
+«Que ne me prends-tu sur ton aile, roi de l'air, sans peur, sans
+fatigue, maître de l'espace, dont le vol si rapide supprime le temps!»
+
+N'y a-t-il pas là trois coups d'aile, courts, vigoureux: «roi de
+l'air,--sans peur,--sans fatigue»,--un quatrième plus large et plus
+fort, «maître de l'espace», et l'oiseau file en planant, les ailes
+immobiles et étendues,--«dont le vol si rapide supprime le temps.»
+Changez un seul mot à ces phrases, même le plus inutile au sens, et vous
+en détruirez la valeur aussi bien qu'en ôtant une note à une phrase
+musicale. Mais aussi, en quelques mots, peut-être insignifiants en
+eux-mêmes, Michelet fait-il pénétrer dans l'esprit, d'une manière
+ineffaçable, son idée et son sentiment. Déjà dans ses premiers livres
+cette conception musicale du style se fait sentir, quoique avec moins de
+force. Nous en trouvons de nombreux exemples dans _le Peuple_. Quatre
+lignes font un tableau complet de la grandeur déserte et désolée de
+l'empire romain en décadence: «Des voies magnifiques attendaient
+toujours le voyageur qui ne passait plus, de somptueux aqueducs
+continuaient de porter des fleuves aux cités silencieuses et n'y
+trouvaient plus personne à désaltérer.»
+
+Dans les dernières années de sa vie, Michelet, entraîné inconsciemment
+par ses tendances au rythme, a fini par retomber fréquemment dans les
+mêmes cadences. Son esprit s'accoutuma involontairement à la mesure des
+vers de six, huit et douze syllabes, et l'on trouve dans _la Montagne_,
+dans _Nos Fils_, et déjà même dans _la Sorcière_, des pages entières en
+vers blancs. Quelquefois ce rythme un peu monotone produit encore de
+très beaux effets; par exemple, dans cette page de _la Sorcière_:
+
+«C'est aussi véritablement une cruelle invention d'avoir tiré la fête
+des Morts du printemps où l'antiquité la plaçait, pour la mettre en
+novembre. En mai, où elle fut d'abord, on les enterrait dans les fleurs.
+En mars, où on la mit ensuite,--elle était avec le labour--l'éveil de
+l'alouette;--la mort et le grain, dans la terre,--entraient ensemble
+avec le même espoir.--Mais, hélas! en novembre,--quand tous les travaux
+sont finis,--la saison close et sombre pour longtemps,--quand on revient
+à la maison,--quand l'homme se rasseoit au foyer--et voit en face la
+place à jamais vide,--oh! quel accroissement de deuil!--Évidemment, en
+prenant ce moment, déjà funèbre en lui, des obsèques de la nature, on
+craignait qu'en lui-même l'homme n'eût pas assez de douleur[85].»
+
+Mais ailleurs le style devient d'une monotonie fatigante; _la Montagne_
+offre des séries d'alexandrins:
+
+«Et le temps est venu--où la mort me plaît moins,--où je lui dis:
+Attends.--Parlé-je ainsi pour moi?--Oui, pour moi, j'aime
+encore.--Pourtant j'ai fait beaucoup.--Comme oeuvres et labeurs,--j'ai
+dépassé trois vies.--J'accepterais le sort,--si parmi ces pensées--une
+autre ne venait--une autre inquiétude--au point si vulnérable--où bat,
+vibre mon coeur[86].»
+
+Évidemment l'instrument avait perdu de sa vigueur et de sa délicatesse.
+Au lieu de la riche variété des harmonies d'autrefois, nous voyons
+revenir constamment le même rythme, la même ritournelle. C'était un
+premier signe où l'on reconnaissait que son talent se ressentait des
+atteintes de l'âge.
+
+Et pourtant on hésite à prononcer les mots d'âge, de vieillesse, à
+propos de Michelet, tant il resta toujours jeune de coeur, d'esprit et
+d'imagination, en dépit des années, en dépit des hommes. Lorsqu'on
+embrasse dans son ensemble cette vie si simple et si pure, cette série
+d'oeuvres si variées, si originales, si poétiques, on se demande quel a
+été le trait de son caractère et de son génie qui le distingue nettement
+de tous les autres écrivains français; comment il se fait qu'il soit
+pour ainsi dire unique en son genre, qu'il n'ait pas eu d'ancêtres et
+qu'il n'ait pas de postérité littéraire. Il faut attribuer, je crois,
+cette originalité si marquée à ce qu'il a conservé à travers l'âge mûr
+et jusqu'à la vieillesse _quelque chose de l'enfant_; ce mot implique
+dans mon esprit un éloge et non un blâme. Les Français, d'ordinaire,
+n'ont rien de l'enfant; d'autres peuples au contraire, les races
+germaniques par exemple, en conservent toujours quelque chose; aussi
+gardent-ils bien plus la fraîcheur des sentiments, la jeunesse du coeur
+et l'intelligence des choses simples qui sont si souvent en même temps
+les choses profondes. Michelet avait en lui ce trait germanique qui,
+mêlé à une nature d'ailleurs toute française, fit sa grande originalité.
+Comme l'enfant, il n'était blasé sur rien; il admirait, s'étonnait,
+trouvait à chaque chose une beauté ou un intérêt toujours nouveaux; il
+se livrait tout entier à l'émotion, à l'affection du moment, et pouvait
+transporter sans cesse sa sympathie d'un objet à un autre sans qu'elle
+perdît rien de sa vivacité et de sa fraîcheur. Comme l'enfant, il était
+toujours sincère, et c'était de l'abondance de son coeur que parlait sa
+bouche; comme l'enfant, il prenait toutes choses au sérieux, et n'avait
+pas ce qu'on appelle le sentiment du ridicule, qui n'est le plus souvent
+qu'une frivolité inintelligente ou une moquerie irrespectueuse; comme
+l'enfant, il était souvent gai et jamais railleur, parfois triste et
+jamais découragé; comme l'enfant enfin, il comprenait les choses par
+intuition plus que par analyse, et d'un simple regard pénétrait souvent
+plus profondément dans la réalité que ne l'aurait fait le critique la
+plus subtil. Ce qu'il a écrit dans _le Peuple_ sur l'homme de génie peut
+s'appliquer à lui-même:
+
+«Si vous étudiez sérieusement dans sa vie et dans ses oeuvres ce mystère
+de la nature qu'on appelle l'homme de génie, vous trouverez généralement
+que c'est celui qui, tout en acquérant les dons du critique, a gardé les
+dons du simple... La simplicité, la bonté sont le fonds du génie, sa
+raison première; c'est par elles qu'il participe à la fécondité de
+Dieu... Le génie a le don d'enfance, comme ne l'a jamais l'enfant. Ce
+don, c'est l'instinct vague, immense, que la réflexion précise et
+retient bientôt, de sorte que l'enfant est de bonne heure questionneur,
+épilogueur et tout plein d'objections. Le génie garde l'instinct natif
+dans sa forte impulsion, avec une grâce de Dieu que malheureusement
+l'enfant perd, la jeune et vivace espérance.»
+
+Michelet l'eut toujours dans le coeur, la jeune et vivace espérance.
+C'est ce qui rend la lecture de ses livres si bienfaisante. On oublie
+les défauts de l'enfant; sa vue seule fait aimer la nature et bénir la
+vie. Comment n'oublierions-nous pas les défauts de Michelet, quand nous
+apprenons de lui à aimer, à agir, à espérer?
+
+
+
+
+APPENDICE I
+
+MICHELET ÉDUCATEUR
+
+
+Soit, comme professeur, soit comme écrivain, Michelet a donné toute sa
+vie à l'enseignement. Il n'a jamais voulu entrer dans la vie politique,
+et s'il a quitté la carrière du professorat, ç'a été par contrainte et
+avec déchirement de coeur. C'est à l'École normale que son enseignement
+fut le plus fécond; ses ouvrages de cette période, l'_Histoire romaine_,
+les six premiers volumes de l'_Histoire de France_, sont les plus
+solides au point de vue de la science, les plus achevés au point de vue
+de la composition et du style, les plus riches en fortes pensées. Ses
+cours se composaient de vastes aperçus sur l'histoire universelle où il
+esquissait en traits rapides et vigoureux la physionomie de chaque
+civilisation et de chaque époque, et d'études de détail sur quelques
+points spéciaux, par lesquelles il initiait ses élèves aux recherches
+d'érudition et aux règles de la critique. Il joignait à ses leçons des
+conseils pratiques à ses élèves sur la manière dont ils devaient
+comprendre leur tâche de professeurs, et profiter de leur séjour dans
+les lycées de province pour y étudier, selon les ressources qu'offrirait
+leur résidence, soit les archives, soit l'histoire locale, soit
+l'archéologie, soit même les patois. Il prenait plaisir à connaître
+l'origine et le lieu de naissance des jeunes gens qu'il avait devant lui
+et en qui il voyait comme un abrégé de la France. Il se donnait tout
+entier à ses élèves, et à leur tour ses élèves ont eu sur lui une
+influence bienfaisante. «Ils m'ont rendu, dit-il, sans le savoir, un
+service immense. Si j'avais, comme historien, un mérite spécial qui me
+soutient à côté de mes illustres prédécesseurs, je le devrais à
+l'enseignement, qui pour moi fut l'_amitié_. Ces grands historiens ont
+été brillants, judicieux, profonds. Moi, j'ai aimé davantage.»--Il
+ajoute: «J'ai souffert davantage aussi. Les épreuves de mon enfance me
+sont toujours présentes, j'ai gardé l'impression du travail, d'une vie
+âpre et laborieuse, je suis resté peuple.» Cet amour de la jeunesse et
+cet amour du peuple, unis à l'amour de la France, ont été l'inspiration
+même de sa vie, et c'est pour cela qu'il a été essentiellement un
+éducateur. «Quelle est, dit-il, la première partie de la politique?
+L'éducation. La seconde? L'éducation. Et la troisième? L'éducation.»
+S'il a écrit l'Histoire de France, c'est pour donner à la jeunesse et à
+la nation une conscience plus nette de la patrie, pour enseigner la
+patrie «comme dogme et principe, puis comme légende.» La patrie était en
+effet pour lui une religion, celle du dévouement et de la fraternité. Il
+se regardait comme le révélateur de l'âme de la France, «de son génie
+pacifique et vraiment humain.»--«Que ce soit là ma part dans l'avenir
+d'avoir, non pas atteint, mais marqué le but de l'histoire... Thierry y
+voyait une _narration_ et M. Guizot une _analyse_. Je l'ai nommée
+_résurrection_ et ce nom lui restera.» Grâce en effet à une érudition
+solide et à une imagination d'une puissance et d'une fraîcheur
+incomparables, il a fait vraiment revivre la France du moyen âge, et
+surtout il a réussi par la force de sa sympathie à rendre la voix à ces
+masses populaires anonymes, à ces souffrants, ces persécutés, ces
+déshérités qui fout l'histoire et pour lesquels l'histoire est ingrate.
+Les deux points culminants de l'histoire de France étaient pour lui ce
+qu'il appelait ses deux _rédemptions_, Jeanne d'Arc et la Révolution. Il
+a consacré à l'une un volume qui est son chef-d'oeuvre, et un des
+chefs-d'oeuvre de la littérature française, à la seconde un ouvrage en
+sept volumes.
+
+Il aborda l'histoire de la Révolution avec un sentiment d'enthousiasme
+mystique, vers 1845, peu après la mort de sa première femme: il s'y
+prépara dans une sorte de recueillement ascétique. Il prévoyait des
+révolutions politiques, peut-être des guerres européennes, il voulait
+rapprocher les classes, enseigner à la bourgeoisie l'amour du peuple,
+enseigner à tous «l'élan de 92, la gloire du jeune drapeau et la loi de
+l'équité divine, de la fraternité, que la France promulgua, écrivit de
+son sang.» Le _Peuple_, paru en 1846, fut la préface de l'Histoire de la
+Révolution, dont le premier volume est de 1847.
+
+Composée dans cet esprit, cette histoire, qui repose pourtant sur des
+recherches très sérieuses et très neuves, a plutôt les allures d'une
+épopée, et de la prédication enflammée d'un apôtre.
+
+Si à cette époque le côté lyrique, imaginatif et mystique de son talent
+prit un développement excessif, on doit l'attribuer en partie aux
+circonstances politiques, aux agitations religieuses et sociales qui ont
+précédé la Révolution de 1848, mais aussi au théâtre nouveau où son
+enseignement était transporté depuis 1838, au Collège de France. Là,
+avec ses collègues Quinet et Mickiewicz, il formait une sorte de
+triumvirat professoral; entouré d'une jeunesse ardente, plus avide
+d'émotions que de science, pénétré de la gravité des temps, il se crut
+appelé à une sorte d'apostolat social et moral. Il en sortit des oeuvres
+d'une rare éloquence, pleines d'aperçus ingénieux et profonds; son génie
+ne perdit rien de son éclat et de sa puissance, mais la sérénité et
+l'équilibre de son esprit furent troublés. Les onze derniers volumes de
+son _Histoire de France_ sont moins une histoire complète et suivie
+qu'une série d'aperçus tantôt brillants, tantôt profonds sur les XVIe,
+XVIIe et XVIIIe siècles. De plus il s'était fait dans son esprit une
+réaction excessive contre le moyen âge, contre le catholicisme et contre
+la royauté, et l'on ne trouve pas dans ces derniers volumes, ni dans
+l'_Histoire du XIXe siècle_, ni dans la _Sorcière_, la même largeur de
+sympathie, la même équité qu'il avait montrées dans ses premières
+oeuvres.
+
+Les tristesses de l'histoire, les hontes de l'ancien régime devinrent
+pour lui comme un cauchemar qui s'ajoutait aux tristesses et aux hontes
+des premières années du second empire pour remplir son coeur d'amertume
+et noircir son imagination. Les études d'histoire naturelle furent pour
+lui un rafraîchissement et un cordial et il retrouva dans ses livres
+l'_Oiseau_, l'_Insecte_, la _Mer_, l'équilibre qu'il avait perdu et le
+plein épanouissement de son génie. En même temps il ne perdait pas de
+vue la tâche d'éducateur qu'il s'était donnée. L'_Amour_ et la _Femme_,
+malgré des crudités inutiles et des puérilités choquantes, sont des
+livres d'une haute inspiration, écrits pour montrer dans la famille et
+dans la femme la base de toute éducation et de toute société. Dans la
+_Bible de l'Humanité_ il voulut extraire de toutes les religions, et
+surtout des civilisations antiques, les plus hautes idées de morale et
+de vertu, les exemples les plus propres à fortifier la conscience
+moderne, écrire un livre d'édification laïque; malheureusement, les
+chapitres sur le judaïsme et le christianisme sont conçus dans un esprit
+hostile et injuste, et ne font pas ressortir ce que ces religions ont
+apporté au trésor commun des grandes idées et des grands sentiments de
+l'humanité. Enfin il a résumé dans _Nos Fils_ ses idées pédagogiques,
+ses espérances et ses projets de réforme pour la France.
+
+Il est très difficile de tirer des livres de Michelet une doctrine
+pédagogique précise, logique et aboutissant à des conclusions nettes. Il
+n'est ni un philosophe théoricien, ni un réformateur pratique; il est un
+semeur et un excitateur d'idées, un prédicateur qui s'adresse au coeur et
+à l'imagination autant qu'à la raison. Il n'expose pas un système; il
+exprime des aspirations, des désirs; il ouvre des perspectives.
+
+Le principe philosophique de toute sa pédagogie est l'idée de Rousseau,
+l'idée de la bonté foncière de la nature humaine. L'âme humaine naît
+innocente et contient en elle les éléments de tout développement
+intellectuel et moral. L'éducation ne doit pas être une contrainte, elle
+n'a pas pour objet de réprimer ou de châtier, mais de diriger l'homme
+dans ses voies normales, de le placer dans les conditions où il fera
+naturellement le bien; l'instruction ne doit pas être une chose
+étrangère qu'on impose au cerveau de l'enfant, elle est le développement
+normal des énergies naturelles du cerveau, à qui on donne à mesure les
+aliments nécessaires à leur croissance. Aussi Michelet fait-il une
+critique sévère de l'enseignement des écoles catholiques, aussi bien des
+écoles des jansénistes que de celles des jésuites, qui partent toutes de
+l'idée de la chute, et il s'attache à faire connaître et à développer
+les théories de Coménius, de Rousseau, de Pestalozzi et de Froebel.
+L'enthousiasme de Michelet pour ce dernier et pour son élève, madame de
+Marenholtz, ce qu'il a écrit sur eux dans _Nos Fils_, ce qu'il disait
+d'eux dans ses conversations, a beaucoup contribué à la popularité qui
+s'est attachée en France au système de Froebel, souvent plus admiré que
+connu.
+
+Si le point de départ de l'éducation est la bonté naturelle de l'homme,
+le but de l'éducation est de former l'homme pour l'action. Voltaire,
+Vico, Daniel de Foë ont proclamé au XVIIIe siècle ce principe que
+l'homme est fait pour l'action, se sauve par l'action. Optimisme et
+liberté, tels sont les deux idées fondamentales de la pédagogie de
+Michelet. Mais il faut que cette liberté soit dirigée, que cette action
+ait un objet. Cet objet, c'est la justice. L'ancien régime reposait sur
+l'idée de la grâce, de la faveur; c'est aussi le fondement de
+l'éducation catholique. La Révolution a remplacé le principe de la grâce
+par celui de la justice, qui est identique à la fraternité. Optimisme et
+liberté sont les bases de l'éducation; optimisme, liberté et justice
+sont les bases de la société.
+
+L'éducation pour Michelet commence avant la naissance. Il veut que la
+mère se sanctifie pour ainsi dire pour l'enfant qu'elle va mettre au
+monde, et il insiste beaucoup sur les influences inconscientes, sur la
+prédestination physiologique qui se transmettent des parents aux
+enfants. L'harmonie dans la famille, des moeurs conjugales austères, le
+sentiment de la responsabilité chez les parents, sont les points de
+départ de toute éducation. Le père enseigne à l'enfant par son exemple
+le dévouement; il lui parle de la justice et de la patrie; la mère
+enseigne à l'enfant l'union du devoir et de l'amour, en lui apprenant à
+admirer son père.
+
+Après ces premières impressions familiales viennent l'éducation
+physique, l'éducation morale, l'éducation intellectuelle.
+
+Michelet insiste beaucoup sur l'éducation physique, sur les exercices du
+corps, sur la nécessité de laisser les forces de l'enfant se développer
+en toute liberté. Il y revient à plusieurs reprises dans ses écrits; il
+exhorte surtout les habitants des villes à conduire leurs enfants soit
+sur les montagnes, soit au bord de la mer. Il appelle les bains de mer
+la _vita nuova_ des nations.
+
+L'éducation morale a essentiellement pour objet, aux yeux de Michelet,
+de développer l'amour de la nature et celui de la patrie. Il confond ces
+deux sentiments avec la religion elle-même. «Il faut dans cet enfant
+fonder l'homme, créer la vie du coeur. Dieu d'abord, révélé par la mère,
+dans l'amour et dans la nature. Dieu ensuite, révélé par le père dans la
+patrie vivante, dans son histoire héroïque, dans le sentiment de la
+France.» Il faut que l'enfant, aime les animaux, les plantes, tout ce
+qui a vie, qu'il aime la nature elle-même comme une mère invisible et
+présente; qu'il aime la patrie comme une personne vivante, visible dans
+les grandes oeuvres où s'est déposée la vie nationale. Michelet ne veut
+pas qu'on parle trop tôt à l'enfant de Dieu. Dieu ne doit apparaître à
+l'enfant que quand l'idée de justice est née, comme _Dieu de justice_.
+Le père loue en Dieu la _Loi_ du monde, la mère le prie comme la _Cause_
+aimante. Bien que Michelet, en vertu même du rôle qu'il donne à la
+justice, fasse du devoir la base de la morale et incarne dans les
+parents l'idée du devoir, on voit dans toutes ses oeuvres que l'idée
+mystique de la nature et de la patrie, considérées comme objet d'un
+culte, était au fond sa préoccupation dominante.
+
+Quant à l'éducation intellectuelle, les deux points sur lesquels
+Michelet insiste le plus sont: 1° la nécessité de ne pas surcharger
+l'esprit des enfants, de ne pas les accabler par trop d'heures de
+travail. «La quantité du travail y fait bien moins qu'on ne croit; les
+enfants n'en prennent jamais qu'un peu tous les jours; c'est comme un
+vase dont l'entrée est étroite; versez peu, versez beaucoup, il n'y
+entrera jamais beaucoup à la fois;» 2° la nécessité de mettre de
+l'harmonie dans les facultés de l'enfant en n'en faisant pas une pure
+machine intellectuelle, en faisant des connaissances un tout organique.
+Pour la première éducation, il veut avec Froebel développer le talent
+créateur de l'enfant, lui apprendre à s'approprier le monde et à
+associer ses idées par l'action; puis avec Coménius, avec Pestalozzi,
+avec Froebel, il recommande la méthode intuitive, qui met les choses
+avant les mots; avec Pestalozzi, il voudrait associer le travail manuel
+au travail intellectuel, un enseignement qui réunît l'agriculture, le
+métier et l'école. Enfin, dans ses vues de réformes pour l'Université,
+dont il vante du reste les mérites solides et modestes, il demande qu'on
+rende l'enseignement plus simple et plus général, qu'on fasse comprendre
+les liens qui unissent les sciences, qu'on développe l'homme physique,
+qu'on mette en rapport le collège, les écoles industrielles, les écoles
+agricoles. Il est difficile de tirer des idées pratiques très claires
+des chapitres de _Nos Fils_ qui traitent de ces derniers points, ainsi
+que de ceux qui sont consacrés aux écoles de droit et de médecine; mais
+on peut dire en résumé que la conception de Michelet en matière
+d'éducation est l'éducation encyclopédique que Rabelais fait donner à
+Gargantua. Il veut une éducation qui songe au _sujet_, à l'homme, au
+lieu de ne songer qu'à un des _objets_ de l'enseignement, à la science.
+
+Les idées de Michelet sur l'éducation ne se bornent pas à l'enfance et à
+la jeunesse, elles, s'étendent à la nation entière, au peuple surtout
+qui, à tant d'égards, reste enfant et enfant négligé. Il voudrait que
+les jeunes gens de la bourgeoisie se fissent les apôtres de l'union
+entre les classes en s'occupant de l'instruction populaire, que les
+écoles, devenues écoles libres, dépendant seulement des communes,
+fussent à tous les degrés de l'enseignement accessibles à tous les
+jeunes gens sans distinction de fortune d'après le mérite seul; enfin
+que la commune jouât dans la vie nationale un rôle beaucoup plus grand
+qu'aujourd'hui, que chacun consacrât à l'association communale le
+meilleur de ses forces. Il faisait à cet égard de beaux rêves. Il
+imaginait une société où l'enseignement serait la fonction de tous ou
+presque tous, «où l'on profiterait de l'élan du jeune homme, du
+recueillement du vieillard, de la flamme de l'un, de la lumière de
+l'autre». Il désirait surtout que l'on créât des fêtes populaires, des
+fêtes nationales, même des fêtes internationales «qui dilatent le coeur»,
+qui enseignent le patriotisme, la fraternité, des fêtes semblables à
+celles de la Grèce. Comme il avait été le premier à retrouver et à
+raconter ce qu'avaient été les fédérations en 1790, il gardait l'espoir
+de voir un jour jaillir du coeur des peuples des fêtes exerçant une
+action morale sur ceux qui y prendraient part. Théâtres, concerts,
+banquets, il voulait de grandes manifestations de la vie collective
+unissant les classes et les moralisant toutes. Il a tracé à la fin du
+_Banquet_ un admirable programme de ces _pia vota_ si différents de la
+réalité. Il demandait aussi que l'on fît pour le peuple des livres qui
+lui donnassent sous une forme très simple, mais élevée et belle, non
+enfantine, une nourriture intellectuelle solide et saine, des _livres
+d'action_, des _bibles du travail_ (récits de voyages, biographies des
+grands inventeurs, etc.) des livres de morale, et surtout la _Bible de
+la France_. Lui-même avait écrit le _Peuple_ et la _Bible de
+l'humanité_, mais il sentait que sa langue n'était pas accessible au
+peuple et il en souffrait.
+
+Michelet a pourtant écrit une de ces Bibles populaires, c'est sa Jeanne
+d'Arc. Tous peuvent la lire et la comprendre. Les livres tels qu'il les
+désirait commencent à naître, et il aura contribué à leur éclosion. Si
+ce grand écrivain était trop original pour avoir à proprement parler des
+disciples, il aura exercé néanmoins une puissante et durable influence,
+dans la science, dans la politique, dans l'éducation, dans les moeurs
+publiques: il aura été un éducateur. Nul ne l'aura lu et goûté sans
+s'être senti plus pénétré de ses devoirs envers l'enfance, envers le
+peuple, envers la patrie, sans aimer davantage l'humanité et la justice.
+
+
+
+
+APPENDICE II
+
+LE JOURNAL INTIME DE MICHELET[87]
+
+
+Si la France possède une série si riche et si admirable de
+correspondances et de mémoires, c'est que notre race a le goût et le don
+de l'observation psychologique, et que toute observation psychologique
+est plus ou moins une confession. Le talent de s'observer et de se
+raconter soi-même n'est-il pas un des mérites les moins contestés de nos
+écrivains?
+
+D'autres peuples ont pu nous disputer la première place dans la poésie
+lyrique, dans la philosophie ou l'art dramatique: nul ne nous a refusé
+la gloire d'avoir donné au monde les premiers des moralistes. Pourquoi
+Montaigne reste-t-il éternellement jeune? Pourquoi lit-on plus les
+_Pensées_ que les _Provinciales_, madame de Sévigné que Bossuet, les
+_Confessions_ que le _Contrat social?_ C'est qu'on n'a encore rien
+trouvé de plus intéressant pour l'homme que l'homme même. Pascal a beau
+railler Montaigne, il est heureux en le lisant de trouver un homme là où
+il s'attendait à voir un auteur. Il n'est pas nécessaire qu'un auteur de
+mémoires ait été illustre par ses actions ou par ses écrits pour que
+l'histoire de son âme nous intéresse. Peu importe que Joubert n'ait été
+connu de son vivant que d'un petit cercle d'amis s'il a laissé, dans ses
+_Pensées_ et dans ses _Lettres_, des trésors d'observations morales. Peu
+importe qu'Amiel ait vécu une vie obscure et monotone, que Marie
+Baschkirtseff n'ait pu donner la mesure de son talent d'artiste, si l'un
+a décrit avec une émotion éloquente et avec une rare puissance d'analyse
+les inquiétudes intellectuelles et morales de son âme et de l'âme d'une
+foule de ses contemporains, et si l'autre met à nu, avec une audace
+ingénue, tous les secrets d'un coeur de jeune fille russe, nous
+instruisant à la fois sur son sexe et sur sa race.
+
+Ces confidences prennent, il est vrai, une toute autre valeur quand
+elles sont faites par un homme qui est célèbre par ses actes ou par ses
+livres. Elles nous permettent, même quand elles ne sont pas tout à fait
+sincères, de pénétrer dans l'intimité de son être moral, de saisir les
+mobiles de ses actions ou les germes de ses idées. Elles nous le
+montrent, sinon tel qu'il a été, du moins tel qu'il aurait voulu être;
+elles nous font comprendre l'unité fondamentale qui relie les
+manifestations successives et quelquefois contradictoires en apparence
+de son activité. Combien ces confidences deviennent précieuses quand
+elles n'ont pas été écrites après coup pour expliquer ou corriger le
+passé et en pensant au public, mais au jour le jour, et pour soi seul!
+Elles acquièrent enfin un prix infini quand elles remontent à la
+première jeunesse, aux années où l'on cherche encore sa voie, où
+l'avenir s'ouvre, libre, indéterminé, immense, où ni la célébrité ni
+l'opinion ne dictent les attitudes et les paroles, où l'on se laisse
+voir d'autant plus naïvement, qu'inconnu de tous, on ne se connaît pas
+bien encore soi-même.
+
+Nous avons la chance heureuse de posséder des confidences de cette
+nature laissées par l'écrivain le plus original de notre siècle, par
+celui dont l'oeuvre porte le plus fortement l'empreinte de sa sensibilité
+personnelle, par Michelet.
+
+Pour bien le comprendre, pour bien le goûter, pour le suivre à travers
+les évolutions de ses idées et les soubresauts de ses émotions, il faut
+ne jamais séparer sa personne de ses ouvrages; il cherche lui-même cette
+communication directe avec son lecteur; il le prend pour confident de
+ses joies et de ses tristesses, de ses espérances et de ses
+découragements; il lui parle comme un maître à un élève, comme un père à
+un fils, comme un ami à un ami.
+
+L'unité de son oeuvre, si variée de sujets et d'inspirations, parfois
+même incohérente aux yeux de l'observateur superficiel, doit être
+cherchée dans sa vie et dans son coeur. C'est ce qui fait l'inestimable
+valeur des souvenirs personnels qu'il nous a laissés et que sa veuve,
+fidèle dépositaire de sa pensée, a pieusement recueillis, coordonnés et
+publiés. Elle a publié trois volumes de voyages en Italie, en
+Angleterre, en Allemagne, en Flandre, en Hollande, en Suisse[88]; en
+1884, elle nous a donné _Ma Jeunesse_ qui contenait toute l'histoire de
+l'enfance et de l'adolescence de Michelet jusqu'à sa vingt-deuxième
+année; en 1888, elle nous a fait connaître le _Journal_ intime que
+Michelet a écrit de 1820 à 1822, et le journal de ses lectures et de ses
+projets de travaux littéraires de 1818 à 1829.
+
+Malgré l'intérêt et la beauté de _Ma Jeunesse_, bien qu'elle contienne
+le récit infiniment touchant des premiers rêves d'amour et des premières
+déceptions du futur auteur de _la Femme_, _Mon Journal_ a encore
+beaucoup plus de prix à nos yeux. Les pages de _Ma Jeunesse_, qui sont
+les plus importantes pour l'intelligence du développement moral et
+intellectuel de Michelet, celles qui se rapportent à son enfance, et à
+ses débuts au collège, nous étaient déjà connues, dans ce qu'elles ont
+d'essentiel, par la préface du _Peuple_; de plus, l'ouvrage se compose
+de fragments écrits à diverses époques et qu'il a fallu rapprocher,
+coordonner et compléter. Avec quelque discrétion et quelque piété
+qu'aient été faits ces raccords, ils ont suffi pour qu'on y ait vu une
+sorte de collaboration et de remaniement. _Mon Journal_, au contraire, a
+été écrit au jour le jour, et nous le possédons tel qu'il a été écrit;
+il se rapporte à une époque de la vie de Michelet sur laquelle nous ne
+connaissions rien et qui a été d'une importance capitale pour son avenir
+intellectuel, celle qui s'étend entre sa sortie du lycée et son entrée
+dans le professorat, entre ses premiers chagrins d'amour et son mariage,
+entre ses derniers devoirs d'écolier et ses premiers livres. Ces années
+1820 à 1822 sont pour Michelet ce que sont pour Wilhelm Meister ses
+_Lehrjahre_, ses années d'apprentissage, apprentissage de la vie,
+apprentissage de la pensée et du style. C'est pendant ces années-là que
+Michelet a reçu les impressions qui ont donné à son caractère et à son
+esprit le pli définitif; c'est alors qu'il a pris conscience de sa
+valeur et fixé sa vocation. _Mon Journal_ nous initie à ce travail
+intérieur et aux circonstances décisives qui en ont été l'occasion. Nous
+assistons à l'ensemencement d'un sol qui devait porter plus tard de si
+riches moissons. Le champ que nous n'avons connu jusqu'ici qu'à l'heure
+de la récolte, nous le voyons maintenant au moment du labour; nous
+suivons des yeux les sillons profonds qu'y ont creusés les passions, la
+douleur et le travail; nous reconnaissons parmi les graines que le
+semeur y jette à pleines mains toutes celles qui germeront plus tard.
+
+Il y a deux périodes dans ces années d'apprentissage. La première est
+remplie par l'amitié de Michelet pour Poinsot; dans la seconde, Michelet
+cherche dans le travail et l'activité intellectuelle un remède à la
+douleur poignante causée par la mort de son ami. C'est un roman que
+l'amitié de Michelet pour Poinsot. Cruellement déçu dans son amour pour
+Thérèse, maintenant mariée en province, mais gardant au fond du coeur la
+blessure encore saignante, instruit par la lamentable destinée de
+Marianne[89] des conséquences qu'entraîne pour la femme la légèreté
+égoïste de l'homme, il s'était imposé les règles morales les plus
+sévères, non par obéissance à des préceptes abstraits ou à une loi
+religieuse, mais par compassion pour la femme et par respect pour
+lui-même. Il se voue tout entier au travail et à l'amitié. Mais dans
+cette âme passionnée, l'amitié prend bien vite toute l'intensité de
+l'amour. Poinsot est pour lui un autre lui-même; il y a entre eux de
+telles ressemblances qu'il voit là «une méprise du _Démiourgos_ qui a
+réalisé deux fois l'exemplaire éternel de la même âme, pour parler comme
+Platon». Appelés à des vocations toutes différentes, puisque Poinsot
+faisait ses études de médecine, ils sont bientôt séparés après avoir
+vécu deux ans côte à côte. Poinsot est interne à Bicêtre, et désormais
+tout l'intérêt de la vie se concentre pour Michelet dans ses visites à
+son ami et dans les lettres qu'ils échangent. L'éloignement fait pour
+cette amitié ce qu'il aurait fait pour un amour: «c'est le soufflet de
+la forge». C'est le coeur plein d'attendrissement que Michelet suit le
+chemin de la barrière de Fontainebleau, qu'avant d'entrer à Bicêtre, il
+contemple _sa_ fenêtre. C'est avec ravissement qu'au retour, il pense à
+son ami, à leurs entretiens, à leurs promenades.
+
+Cette amitié lui paraît supérieure à l'amour: «avec un ami, on arrive
+bientôt à se répandre, et délicieusement, sur les questions générales,
+ce qu'on ne fait guère avec une femme qu'on aime»; l'amitié développe,
+au lieu de l'éteindre, l'amour de l'humanité. Poinsot, nature élevée et
+pure, qui «unissait la maturité de la raison à la simplicité du coeur»,
+était malheureusement d'une santé délicate que le travail usa
+rapidement. Michelet devine le premier le mal qui ronge; il en suit les
+progrès avec une clairvoyance passionnée, et il sent s'éveiller en lui
+pour son ami malade, devenu son enfant, une tendresse paternelle. La
+lente agonie de Poinsot est une agonie morale pour Michelet et, quand
+Poinsot expire, le 14 février 1821, il lui semble être frappé à mort:
+
+«À l'entrée du cimetière, la vue des arbres hérissés de glaçons me
+déchira de nouveau. C'était donc à cette nature hostile que nous allions
+le remettre, l'abandonner pour toujours! Comment dire mes angoisses
+pendant que nous montions lentement cette allée funèbre? Mais l'instant
+le plus cruel, où je me sentis étouffé, écrasé d'une douleur sans nom,
+ce fut celui de la descente dans la fosse. La bière, mal dirigée, y
+tombait avec des secousses, des heurts aux parois, qui me semblaient
+pour ce pauvre corps livré sans défense autant de coups et de
+meurtrissures... Puis ce fut d'entendre la terre durcie par la gelée
+retomber rapidement sur le cercueil, et le bruit caverneux qu'il
+rendait, comme une réclamation, une plainte désolée. Le verset tout
+entier du psaume me revenait: «Du fond de la tombe, Seigneur, j'ai crié
+vers toi. _De profundis clamavi_».
+
+Cette amitié si sérieuse, si tendre, si forte, a été peut-être le
+sentiment le plus puissant qu'ait jamais éprouvé Michelet, celui à coup
+sûr qui a eu l'influence la plus durable sur son être moral. Il songeait
+sans doute aux heures passées auprès de Poinsot mourant quand plus tard
+il comparait la mort au balancier qui, en tombant, donne à la médaille
+son effigie: «le misérable coeur en reste marqué pour jamais». C'est de
+cette amitié qu'il a dit: «Une âme entre un jour dans l'atmosphère d'une
+autre âme, attirée par cette mystérieuse puissance d'attraction dont
+nous subissons la loi aussi bien que les étoiles; au même instant la vie
+de chacune de ces âmes se trouve doublée. Ces _deux qui vont ensemble_
+(Dante), entraînés désormais dans le courant rapide qui emporte les
+mondes, vont comme eux, s'empruntant, se rendant sans cesse, sans se
+confondre jamais.» Michelet revoit Poinsot en songe, et il trouve dans
+ces apparitions des raisons nouvelles de croire à l'immortalité. Il a dû
+en grande partie à ces relations avec Poinsot son perfectionnement
+moral, ses idées sur l'amitié et sur la mort. Son admiration pour son
+ami était telle qu'il le voulait parfait, et qu'il désirait être
+lui-même parfait pour être digne de lui. S'améliorer mutuellement, tel
+est le but que se proposent dans leurs conversations et dans leurs
+lettres ces deux jeunes sages de vingt et de vingt-deux ans, et nul
+doute qu'ils aient puisé dans leurs entretiens mutuels cette haute
+conception de l'amour, cette horreur de toute frivolité, ce goût de la
+solitude «qui leur a donné l'amour du bien». Poinsot mort, Michelet n'a
+plus eu d'ami, j'entends d'ami uniquement aimé. Poret, «son bon ourson»,
+lui était trop inférieur. Quinet fut un compagnon d'armes plutôt qu'un
+ami. Mais l'amitié resta pour Michelet un sentiment sacré entre tous. Il
+se reconnaît une seule supériorité sur les autres historiens
+contemporains, c'est «d'avoir aimé davantage», parce que pour lui
+«l'enseignement fut l'amitié». Il nous montre les communes de Flandre
+fondées sur l'amitié. La Révolution se résumait pour lui dans les
+fédérations, et les fédérations étaient _la grande Amitié_.
+
+Enfin la perte de Poinsot a enraciné et approfondi en lui un sentiment
+qui y était déjà très fort: l'amour de la mort. Non pas cet amour de la
+mort désespéré et gémissant que prêchent, ressentent ou affectent les
+pessimistes contemporains, mais un amour viril, plein de tendresse, de
+foi et d'espérance, qui voit dans la mort la condition même de la vie et
+le passage à un meilleur avenir. Il lui semble naturel de dire en même
+temps: «J'aime la mort» et: «Nous sommes nés pour l'action». Ce n'est
+pas la mort seulement, c'est les morts qu'il aime. Dans ses incessantes
+promenades et ses longues visites au Père-Lachaise, il ne s'arrête pas
+seulement aux tombes de ceux qu'il a aimés, il donne de l'eau et des
+fleurs à des tombes négligées; il a pitié des morts inconnus et oubliés.
+Il converse avec eux comme il converse avec l'âme de Poinsot «son cher
+enfant».
+
+Cet amour pour les morts n'est-il pas entré pour beaucoup dans la
+vocation historique de Michelet? dans la manière même dont il a compris
+l'histoire? N'a-t-il pas voulu être la conscience et la voix des foules
+anonymes, victimes obscures qui ont fait l'histoire, et que l'histoire
+oublie? N'est-ce pas à ces foules, aux héros méconnus, qu'il a voué
+toutes ses sympathies? N'est-il pas descendu en justicier compatissant
+dans les nécropoles du passé pour rappeler à la vie ceux qui y dormaient
+un sommeil séculaire? N'est-ce point parce qu'il a été guidé et inspiré
+par l'amour pour les morts qu'il a donné à l'histoire le nom gravé
+aujourd'hui sur son tombeau: _Résurrection_? Poinsot disparu, Michelet a
+généralisé et répandu sur l'humanité les sentiments qu'il avait
+concentrés sur son ami. Dans sa vie entière ont retenti les échos de
+cette passion de sa jeunesse.
+
+Si l'amitié l'avait consolé de l'amour déçu, il se jeta avec fureur dans
+l'activité intellectuelle quand il fut privé des joies quotidiennes de
+l'amitié. Au roman de l'amitié succède le roman des idées, car tout chez
+lui, l'intelligence même, est sentiment et passion. C'est à cette époque
+que s'applique le mot mis par madame Michelet en épigraphe au volume:
+«Les passions intellectuelles ont dévoré ma jeunesse.» De 1821 à 1828,
+son cerveau est en ébullition, les projets d'ouvrages s'y pressent et
+s'y entrecroisent; il ne démêle que lentement sa vraie voie. C'est vers
+la philosophie qu'il se tourne d'abord ou plutôt vers l'histoire
+philosophique. Il se nourrit des philosophes, de Condillac, de Gérando,
+de Destutt de Tracy, de Kant, de Dugald Stewart; il enseigne d'abord la
+philosophie en même temps que l'histoire à l'École normale et son rêve
+est d'allier «la science de Dieu à la science de l'homme». Il travaille
+longtemps au plan d'un grand ouvrage sur le _Caractère des peuples
+cherché dans leur vocabulaire_. Il traduit _Vico_; il scrute les
+_Origines du droit_. Mais on sent le goût de la réalité concrète qui le
+saisit et l'entraîne. Après avoir préparé une sorte d'histoire de
+l'Église et de la civilisation, il se contente d'écrire les _Mémoires de
+Luther_; il compose le _Précis d'histoire moderne_; et on voit
+s'élaborer par fragments ce qui deviendra plus tard l'histoire de
+France. Au moment où s'arrête le _Journal des idées_, il va commencer
+son _Histoire romaine_. Ce n'est que trente ans plus tard qu'il
+reviendra aux préoccupations de sa jeunesse et que, dans une série de
+livres de science et de poésie tout à la fois, il donnera un corps à une
+partie des conceptions philosophiques et cosmogoniques d'autrefois.
+
+Si l'histoire de l'amitié avec Poinsot, si le _Journal de mes idées_,
+nous aident à savoir et à comprendre quelles ont été les sources
+d'inspiration de Michelet, le _Journal_ intime n'est pas moins précieux
+pour connaître dans quelles conditions, sous quelles influences se sont
+formés son caractère et son talent, car on ne peut, chez lui, séparer
+l'homme de l'écrivain.
+
+Chose singulière et bien faite pour démentir ceux qui maudissent les
+règles comme des entraves au génie et qui croient que l'irrégularité
+dans la conduite de la vie et le caprice dans le travail développent
+l'originalité, cet écrivain, primesautier et original entre tous, s'est
+soumis tout jeune à la plus étroite des disciplines; cet homme, qui a
+uni en lui la sensibilité éperdue de Diderot à la nervosité exaspérée de
+Saint-Simon, s'est formé en menant la vie d'un disciple de Port-Royal.
+
+Donnant sept heures de leçons par jour, il se levait à quatre heures
+pour avoir deux heures de travail avant de quitter la maison. Le soir,
+le jeudi, le dimanche, il trouvait encore quelques heures à donner à la
+lecture, et il avait pris l'habitude d'emporter toujours avec lui un
+livre pour lire en marchant. Quelques promenades au Père-Lachaise et
+dans le bois de Vincennes, ses courses à Bicêtre quand Poinsot vivait
+encore, c'étaient là ses seules récréations. Quelques visites à ses
+maîtres, à M. Leclerc, à M. Villemain, à M. Andrieux, ou aux parents de
+ses élèves, faisaient toute sa vie mondaine. Dans la maison même où il
+habitait, entre son père, la vieille madame Hortense et les
+pensionnaires, parmi lesquels était mademoiselle Rousseau qui devint, en
+1824, sa femme, il vivait très retiré et solitaire, avec ses livres et
+ses pensées, se répétant le mot de l'_Imitation_: «Je me suis souvent
+repenti d'avoir été parmi les hommes, jamais d'être resté
+seul.»--«J'achève l'apologie de Socrate, dit-il ailleurs, et je
+m'enfonce avec une joie sauvage dans la solitude et l'abstinence
+absolue.»--«La plénitude du coeur ne s'obtient qu'avec le recueillement
+de la solitude. Les puissances de l'âme et de la volonté ne se
+rencontrent guère chez ceux qui se prodiguent».
+
+Sa discipline intellectuelle répondait à cette régularité de vie. Au
+milieu des occupations accablantes et mal rétribuées qui lui permettent
+de suffire à ses dépenses, il se fait à lui-même un plan de travail
+qu'il poursuit en dépit de toutes les difficultés, le manque de temps et
+le manque de livres. Il a noté, pendant onze ans, toutes ses lectures,
+choisies avec une méthode scrupuleuse. Avant tout il continue ses études
+classiques. Chaque mois, il lit un certain nombre d'auteurs grecs et
+latins; il les traduit, car il considère la traduction comme une oeuvre
+originale et le meilleur des exercices de style; il compose des vers
+latins et des vers grecs; il traduit en vers grecs ses propres
+compositions françaises, et la versification latine lui est si familière
+qu'elle lui sert à exprimer les émotions les plus profondes de sa vie
+intime.
+
+À côté de l'étude de l'antiquité classique dans laquelle il se plonge au
+point de composer des vers grecs, de savoir Virgile entier par coeur et
+de connaître presque aussi bien Homère et Sophocle, il fait une place
+aux mathématiques, parce qu'il y voit une discipline utile pour
+l'esprit, un moyen de dompter l'imagination vagabonde, de la soumettre à
+la logique. Bien qu'âgé de vingt-deux ans et déjà docteur ès lettres, il
+retourne aux cours du lycée Saint-Louis et il prend un répétiteur de
+mathématiques. Je ne sais s'il a trouvé dans ces exercices le profit
+qu'il y cherchait. Les mathématiques n'ont jamais gardé personne des
+chimères, et, si elles ont peut-être rendu Michelet plus subtil, elles
+ne l'ont pas rendu plus logique.
+
+Enfin il étudiait régulièrement la Bible. La douceur de l'Évangile, la
+majesté des prophètes et leurs images grandioses parlaient également à
+son imagination et à son coeur. Ajoutez à cela la lecture des
+philosophes, pour y prendre moins la connaissance de la philosophie que
+l'esprit philosophique. Les lectures historiques, peu nombreuses tout
+d'abord, ne deviennent abondantes que lorsque sa nomination de
+professeur à Charlemagne l'a délivré de la servitude de l'institution
+Briand, et que sa vocation d'historien commence à l'entraîner des idées
+générales sur la civilisation et l'humanité à l'étude d'époques
+particulières. Les philosophes, la Bible, les mathématiques et
+l'antiquité, l'antiquité surtout, tels furent ses maîtres, auxquels il
+faut joindre, il est vrai, la nature. Il ne sut jamais ce que voulait
+dire la querelle des romantiques et des classiques; car les auteurs
+anciens étaient pour lui les vrais disciples de la nature et il voyait
+dans l'antiquité non des formes à copier, mais une âme dont on
+s'inspire.
+
+Ce qui est peut-être plus remarquable encore que la méthode apportée par
+Michelet dans son travail et ses lectures, c'est la sagesse avec
+laquelle il se refuse à toute production hâtive, malgré le besoin
+d'argent qui le presse. Il aime mieux user sa santé à donner des leçons
+que de gaspiller son talent, de vulgariser son style dans le
+journalisme; il renonce à un projet de recueil de discours des orateurs
+grecs et anglais parce que M. Villemain, à qui il en a parlé, a prononcé
+le mot de mercantilisme. Il se refuse à faire trop vite usage d'une
+science de fraîche date; il sait que les fruits des arbres qui
+produisent trop vite n'ont ni couleur ni saveur; il veut laisser au vin
+le temps d'achever sa fermentation dans la cuve. «Ne vous pressez pas de
+partir, dit-il aux bourgeons de son jardin en pensant à lui-même, demain
+la neige et la gelée vous ressaisiront. Dormez plutôt bien tranquilles
+jusqu'à ce que l'heure du vrai réveil soit venue.» Il savait que l'heure
+du réveil viendrait, et il ne faut pas prendre au pied de la lettre les
+passages où il parle avec trop de modestie de la «médiocrité» de son
+esprit ou de la «froideur» de son style. J'y vois bien plutôt l'aveu
+d'une ambition que l'expression d'un regret. Tout dans sa conduite et
+dans ses paroles, sa fierté vis-à-vis de ses supérieurs, la rigueur des
+règles qu'il s'impose, respire la conscience de sa force et la foi dans
+sa destinée.
+
+La discipline morale à laquelle il se plie n'est pas moins digne
+d'admiration que la méthode de travail qu'il s'impose et elle nous
+montre son caractère sous un jour singulièrement touchant. J'ai déjà dit
+comment il était arrivé à se faire une règle de vie austère fondée sur
+le sentiment seul, je pourrais presque dire sur le culte même qu'il
+avait pour l'amour. Il a d'autant plus de mérite à s'être élevé à cette
+conception morale si élevée qu'il avait accepté et lâcher pour autrui la
+théorie commode qui déclare impossible dans le célibat l'observation
+stricte de la règle des moeurs. Mais ce n'est là qu'un des côtés de sa
+discipline. C'est à tous les moments de la vie qu'il s'observe,
+travaille sur lui-même, s'adresse des réprimandes et des conseils, tend
+sans cesse à la perfection morale. Il se reproche les impatiences et les
+bouillonnements de son sang ardennais; il se promet de ne plus discuter
+avec violence. Il note chaque petit progrès; il éprouve une joie
+enfantine à constater «qu'il se lève de bonne heure sans grogner».
+
+Il continue son journal après la mort de Poinsot «pour s'améliorer». Il
+va au Père-Lachaise sur la tombe de son ami «pour se rendre meilleur»;
+il s'accuse de «son manque de discipline». Il cherche dans l'exercice de
+la charité l'éducation de son âme et la distraction à sa tristesse. Il
+en arrive à formuler des préceptes d'une rigueur monacale. «Retranchons
+des paroles tout ce qui est personnel. Parler des passions, c'est les
+nourrir.»--«Disons-nous chaque matin, pour nous fortifier, que le devoir
+seul importe, et que tout le reste n'est rien.» C'est sur ces paroles
+que se clôt le _Journal_.
+
+Qu'on ne croie pas que ce fût là un élan passager, une phase dans sa
+vie: Michelet resta toujours fidèle aux principes de sa jeunesse. Ses
+journées étaient distribuées avec une régularité immuable, son travail
+et ses lectures soumis à la plus stricte méthode, ses moeurs graves et
+simples; il garda le goût de la vie solitaire, égayée par quelques
+amitiés et ennoblie par la charité. Toute cette discipline ne faisait
+d'ailleurs que surexciter son imagination et sa sensibilité en les
+comprimant. Ce bourgeois rangé, irréprochable, à peine avait-il la plume
+à la main, c'était la Sibylle sur son trépied.
+
+Michelet nous apparaît déjà dans son _Journal_ tel qu'il sera toute sa
+vie, et rien ne peut mieux en faire comprendre l'harmonie et l'unité. La
+légende, souvent répétée par des juges superficiels ou prévenus, d'après
+laquelle il aurait éprouvé après 1840 un brusque changement moral qui
+l'aurait transformé de catholique et de royaliste qu'il était en libre
+penseur et en révolutionnaire, soit par désir de popularité, soit par
+vanité blessée, cette légende ne résiste pas à la lecture du _Journal_.
+Sa lettre à Poinsot, écrite au milieu des émotions populaires de 1820,
+«le troisième jour de la Révolution», a déjà l'accent de l'_Introduction
+à l'histoire universelle_ et de la préface de l'_Histoire de la
+Révolution_. Il admire presque Louvel et voit en lui le vengeur de Ney.
+Il est déjà libéral, démocrate, et la fibre révolutionnaire vibre en
+lui. Il voit dans le Christ «un homme de bonne foi, exalté dans ses
+méditations profondes, surpris lui-même de sa sagesse et qui s'est cru
+le Messie». Saint Paul, «très faible de raisonnement», est pour lui le
+fondateur de l'Église. Michelet avait la foi du Vicaire savoyard: Dieu
+et l'immortalité. Il l'a toujours eue et il n'a jamais eu que celle-là.
+
+Nous retrouvons dans le _Journal_ le germe de tout ce que Michelet a
+pensé et écrit plus tard. N'est-ce pas le plan de la _Sorcière_ qu'il
+trace en 1825? «Si l'on faisait les mémoires de Satan, il faudrait le
+montrer d'abord furieux, se croyant égal à Dieu... puis, pâlissant,
+diminuant chaque jour, et s'absorbant en Dieu dont il n'est qu'une
+forme.» N'est-ce pas la _Bible de l'humanité_ qu'il rêve dès 1820: «Je
+sens vivement la nécessité d'un livre qui serait la nourriture
+habituelle d'une âme souffrante. Je suis toujours surpris que, dans cet
+ordre d'idées, on n'ait encore rien tiré des philosophes anciens et
+surtout des livres de l'Orient d'où nous vient, en tous sens, la
+lumière. De ce côté, l'idée de Dieu se confond avec celle de l'action.
+La Grèce, la Perse, voilà où j'aimerais à puiser, parce que la religion
+de ces peuples, au lieu d'endormir les esprits, les pousse vers le
+progrès.» Tous ses petits livres d'histoire naturelle ne rentrent-ils
+pas dans l'ouvrage qu'il méditait en 1825: _Étude religieuse des
+sciences naturelles?_ Nous reconnaissons partout l'éducateur qui a écrit
+_Nos Fils_, dans les conseils qu'il donne à Lefèvre, à Bodin, à
+lui-même. Il rêve d'adopter un enfant pour former une âme; ce jeune
+homme de vingt-deux ans a déjà la fibre paternelle. Il est vrai qu'à ce
+sentiment paternel se mêle autre chose; car cet enfant adoptif est
+toujours dans sa pensée une petite fille, qui deviendra une femme, et
+nous voyons l'auteur de _l'Amour_ et de _la Femme_ dans celui qui a
+écrit les pages admirables du _Journal_ sur les femmes et sur l'amour,
+l'amour plus fort que la mort. «Oui, la femme vit, sent et souffre tout
+autrement que l'homme. La délicatesse des organes fait celle des
+sensations», et tout ce qui suit, p. 265 et suivantes.
+
+Bien loin que la seconde période de la vie de Michelet ait été en
+contradiction avec la première, c'est alors seulement qu'il a réalisé
+dans sa vie et dans ses livres, tous les rêves de sa jeunesse, alors
+qu'il a eu une femme «compagne de sa pensée et de ses travaux», alors
+qu'il s'est arraché «à la sauvage histoire de l'homme», pour revenir aux
+pensées philosophiques et religieuses et à la nature, c'est-à-dire à
+Dieu.
+
+Il indique dès la première heure la source de toutes ses inspirations:
+«Le coeur est le plus souvent, chez moi, le point de départ de mes
+pensées. Il féconde mon esprit.» Sensibilité qui n'a rien d'égoïste, qui
+est tout amour des hommes: «Ne laissons voir de nos larmes que celles
+qui tombent sur les maux d'autrui. Ce sont les seules qui soient
+fécondes.» À l'amour des hommes, il faut joindre l'amour de la nature;
+mais l'amour de la nature n'est pour Michelet qu'une expansion au dehors
+de sa sensibilité intérieure. Il aime les animaux comme il aime les
+faibles, les infirmes. Un paysage est pour lui en état d'âme comme pour
+Amiel. Il mêle la nature à toutes ses émotions: «Rien de la nature ne
+m'est indifférent. Je la hais et je l'adore comme on ferait d'une
+femme.» Les phases de sa vie intellectuelle suivaient le mouvement des
+saisons. Il associait la nature non seulement à ses sentiments, mais
+aussi à sa philosophie: «Le temps était doux et sombre, la campagne
+triste; un ciel gris l'enveloppait. L'horizon immobile, sous cette
+teinte uniforme, semblait pourtant s'approcher peu à peu de la terre;
+aucune perspective d'ailleurs, rien qui fît apprécier les distances.
+J'aurais pu croire toucher le ciel en atteignant le bout de la route.
+L'immensité, qui parfois nous effraye en nous isolant, n'existait plus.
+C'était tout intime, on sentait Dieu à portée. On éprouvait quelque
+chose de l'émotion attendrie d'un fils qui, habituellement séparé de son
+père par une distance infinie, le voit peu à peu redescendre et
+doucement venir à lui.»
+
+Le coeur n'est pas seulement la source des pensées, il est aussi le
+maître du style. «_Les paroles sortent de la plénitude du coeur:_ ce mot
+pris dans un autre sens que ne l'entendait le Christ, vaut à lui seul
+toutes les rhétoriques.» Il dit ailleurs: «Le style n'est qu'un
+mouvement de l'âme.» Cette belle définition est déjà vraie du style du
+journal. Madame Michelet se trompe quand elle dit que les pensées et le
+style du _Journal_ datent de 1820. Les pensées sont celles dont l'oeuvre
+entière de Michelet est inspirée; le style ne date pas. Le _Journal_
+compte parmi ses oeuvres les plus exquises par la forme comme par les
+sentiments; moins pittoresque, moins coloré qu'il ne le deviendra plus
+tard, son style y a déjà la chaleur, la souplesse, l'harmonie musicale;
+il est déjà rythmé aux battements de son coeur.
+
+La croirait-on écrite en 1821, cette phrase haletante d'émotion, écrite
+après une rencontre avec Thérèse: «Il me semble que mon âme et mon
+corps, depuis ce moment, n'aillent plus ensemble. Lui est, ici,
+misérable; elle, mon âme, je ne sais où, en fuite de moi, me laissant
+là, gisant, demi-mort. Eh! que ne suis-je donc mort tout à fait!» Ne
+nous étonnons pas trop, mais félicitons-nous au contraire, que le
+français de Michelet ait «soulevé l'indignation» des juges de
+l'agrégation de 1821. C'est sans doute ce qui fait qu'il nous ravit
+aujourd'hui, qu'il n'a pas vieilli d'un jour.
+
+Jusque dans le détail on retrouve dans son _Journal_ des pensées qui
+seront développées plus tard, des esquisses qui deviendront des
+tableaux. Une des plus belles pages que Michelet ait jamais écrites,
+celle sur le jour des morts dans _la Sorcière_, a été conçue sous sa
+première forme en 1821, pendant les vacances de Pâques (p. 195 du
+_Journal_). Elle n'a été écrite sous sa forme définitive que quarante
+ans plus tard.
+
+C'est donc Michelet tout entier que nous révèle et nous explique ce
+délicieux petit livre, écrit avec des larmes et du sang, où il nous
+livre le secret de sa vie, de sa pensée, de ses oeuvres. Comme il vient
+du coeur, puisse-t-il trouver le chemin des coeurs; enseigner à une
+génération frivole ou découragée le sérieux de la vie, l'enthousiasme
+pour les idées et la foi au bien, l'amour de la patrie et «le
+patriotisme de l'humanité»! Que ce maître et cet ami incomparable reste
+un ami et un maître pour la jeunesse d'aujourd'hui et pour celle de
+demain! Qu'elles lui rendent ce culte des morts qui fut sa religion! Que
+par elles il continue, comme il l'espérait, à vivre, à aimer et à être
+aimé!
+
+FIN.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: On consultera sur Renan les études de P. Bourget dans ses _Essais de
+psychologie contemporaine_ et de J. Lemaitre dans _Les contemporains_,
+un remarquable article de Maurice Vernes dans la _Revue d'histoire des
+religions_ (1893) et surtout la belle notice de J. Darmesteter dans le
+_Journal asiatique_ (1893).]
+
+[2: La note suivante fut envoyée par Renan à un ami pendant la campagne
+électorale pour lui indiquer dans quel esprit il fallait présenter sa
+candidature.
+
+«M. Renan est un homme d'imprévu... Il est difficile d'avance de prédire
+son développement... Pour s'être occupé surtout du passé, Ernest Renan
+n'est pas resté étranger au XIXe siècle. Il y a réfléchi... Ses
+_Questions contemporaines_... Ce n'est donc pas avec trop d'étonnement
+que nous avons appris sa candidature en Seine-et-Marne. La
+circonscription où il se présente est celle qui envoyait à la Chambre La
+Fayette, Portalis. C'est l'un des pays les plus libéraux de France en
+politique et en religion. Nous souhaiterions que M. Ernest Renan
+réussît. Nous croyons qu'en certaines questions il pourrait être de bon
+conseil. M. Ernest Renan n'est pas un radical; les divers partis ont
+contre lui des griefs. Il y a un parti qui n'a pas de grief contre lui:
+le parti de la liberté. Nous désirerions vivement que les électeurs de
+Seine-et-Marne soient de cet avis. M. Ernest Renan a ainsi résumé son
+programme: _Pas de révolution, pas de guerre, progrès, liberté_. C'est
+sûrement là le programme du pays où il se présente et peut-être de la
+province en général. Si M. Ernest Renan devenait un jour le représentant
+de l'esprit libéral tel que l'entend la province, en opposition avec
+l'esprit radical de Paris, nous n'en serions pas trop surpris.»
+
+Tant de modération, de modestie et de nuances n'étaient pas pour
+entraîner le suffrage universel. Ernest Renan en fit l'expérience.]
+
+[3: Ce voyage d'Italie fut un enchantement et lui laissa de durables
+impressions. Voici ce qu'il disait de Rome dans une lettre du 25 mars
+1850: «Je suis de retour à Rome pour la deuxième fois. Vous voyez que
+cette ville exerce sur moi une attraction toute particulière; j'y aurai
+passé près de cinq mois, et tous les jours je l'envisage par des faces
+nouvelles et je lui trouve de nouveaux charmes. Rome est la ville du
+monde où l'on est le plus à l'aise pour philosopher. Nulle part la
+pensée n'est plus libre, la vue plus limpide. Rome est comme les grandes
+oeuvres de l'esprit humain; l'impression qu'elle produit est très
+complexe. Il y a place pour l'admiration, pour le mépris, pour le rire,
+pour les pleurs. C'est le tableau le plus parfait de la vie humaine, ou
+plutôt c'est le résumé de la vie de l'humanité, concentré en un point.
+Si vous visitez jamais ce pays, vous partagerez, j'en suis sûr, mes
+sympathies, et vous préférerez cette grande ruine à cette Naples trop
+vantée, qui n'a pour elle que son admirable nature. Naples ne m'a laissé
+que de pénibles souvenirs. Il est impossible, en face d'une telle
+dégradation de la nature humaine, de s'ouvrir de gaîté de coeur au charme
+des beaux lieux, lors même que ces lieux s'appellent Sorrente et
+Portici, Misène et Baïa.»]
+
+[4: La politique n'a joué qu'un rôle très secondaire dans la vie
+d'Ernest Renan, aussi n'ai-je pas cru devoir insister sur les sentiments
+qu'ont pu lui inspirer les révolutions de 1848 et 1850. Mais il n'est
+pas inutile de rappeler qu'en 1850 il se disait de tendances, mais non
+de doctrines socialistes, et que le 2 décembre fut pour lui comme pour
+tous les hommes de coeur de sa génération une cruelle épreuve. Il
+écrivait le 14 janvier 1852:
+
+«J'aurais, je crois (après le 2 décembre), définitivement et à tout
+jamais, répudié le suffrage universel, qui nous a joué cet effroyable
+tour. «On ne peut vivre avec toi, ni sans toi.» Voilà bien le mot, et
+c'est toute la vie et toute l'histoire... Croiriez-vous que dans la
+fièvre des premiers jours, j'étais presque devenu légitimiste, et que je
+suis encore bien tenté de l'être, s'il m'est démontré que la
+transmission héréditaire du pouvoir est le seul moyen d'échapper au
+césarisme, conséquence fatale de la démocratie telle qu'on l'entend en
+France. Si c'est là la conséquence de 89, ainsi qu'on nous le dit, je
+répudie 89; car je suis convaincu que la civilisation moderne ne
+tiendrait pas cinquante ans à ce régime... Depuis ces événements je suis
+devenu tout curiosité; je ne vis que des nouvelles et des impressions
+d'autrui.»
+
+Son caractère ne le portait pas à la résistance active. Voici comment il
+jugeait, le 17 mai 1852, la question du serment:
+
+«Mon avis est que ceux-là seuls devaient refuser qui avaient participé
+directement aux anciens gouvernements... ou qui actuellement avaient
+l'intention arrêtée d'entrer dans une conspiration contre celui-ci. Le
+refus des autres, bien que louable s'il correspond à une délicatesse de
+conscience, est à mon avis regrettable. Car outre qu'il dégarnit le
+service public de ceux qui peuvent mieux le remplir, il implique que
+tout ce qui se fait et tout ce qui se passe doit être pris au sérieux...
+En ce qui me concerne, on ne m'a encore rien demandé; je vous avoue que
+je ne me trouve pas assez d'importance pour faire une exception au
+milieu de mes collègues, qui, pas plus que moi, ne sont partisans
+ du régime actuel. Il est évident que, de fort longtemps,
+nous devons nous abstraire de la politique. N'en gardons pas les
+charges, si nous n'en voulons pas les avantages.»
+
+Néanmoins ses sentiments contre l'empire étaient très vifs. En 1853 dans
+une autre lettre, il dit qu'il ne veut plus signer d'articles dans
+l'_Athéneum français_ «parce qu'on y a inséré des vers à la Montijo. Ce
+ne sera qu'en faisant ligue et résistance sur tous les points, qu'on
+sortira de cette infamie.»]
+
+[5: Renan qui voulait faire de son cours un enseignement de pure
+philosophie, le reprit aussitôt chez lui pour ne pas en priver ses
+élèves. Il écrit le 25 septembre 1863: «Je vais faire chez moi le cours
+que j'aurais fait au collège de France. Mon cabinet est bien petit;
+quand il faudra, j'en prendrai un autre. Je veux qu'aucune personne de
+celles qui ont vraiment besoin pour leurs travaux de cet enseignement,
+n'en soit privée. Je crois d'ailleurs l'expérience bonne à faire au
+point de vue de la liberté générale de l'enseignement.»]
+
+[6: Il écrivait le 24 août 1863, au plus fort des attaques: «Ma
+résolution de ne pas entrer dans tout ce bruit, les embarras du voyage,
+le bruit du vent et de la mer m'arrêtèrent...
+
+»On a trouvé moyen de faire partir la calomnie de si bas, que pour la
+relever je serais obligé de me salir. Par caractère, je suis tout à fait
+indifférent à cela; je ne crois pas que cela fasse du tort au progrès
+des idées saines.»]
+
+[7: Voici en quels termes il défendait, le 28 août 1863, son procédé de
+reconstitution historique: «Je ne crois pas que cette façon de tâcher de
+reconstituer les physionomies originales du passé, soit si arbitraire
+que vous semblez le croire. Je n'ai pas vu le personnage; je n'ai pas vu
+sa photographie; mais nous avons une foule de détails de son
+signalement. Tâcher de grouper cela en quelque chose de vivant, n'est
+pas si arbitraire que le procédé tout idéal de Raphaël ou du Titien.
+Quant au charme de Jésus, il a dû principalement se distinguer par là,
+bien plus que par la raison ou même par la grandeur. Ce fut avant tout
+un charmeur...»]
+
+[8: Il eut dès l'origine ces délicats scrupules de conscience. Il
+écrivait en 1853 à un ami spiritualiste: «Vous savez que sur les choses
+divines, je suis un peu hésitant... J'accepte de tous points votre
+morale; j'y trouve la plus parfaite expression de ma manière de sentir
+sur ce point... En général, vous portez dans votre langage métaphysique,
+plus de détermination que moi; j'ai un peu moins de confiance dans la
+compétence du langage humain pour exprimer l'ineffable... En même temps
+que je désirerais introduire le _devenir_ dans l'être-universel, je sens
+l'absolue nécessité de lui accorder la conscience permanente. Il y a là
+un mystère dont je n'entrevois pas la solution.»]
+
+[9: Nous devons à des communications d'un prix inestimable et dont nous
+sommes profondément reconnaissant d'avoir pu donner à cette étude
+l'attrait de l'inédit.
+
+Nous exprimons notre gratitude à madame Taine, qui a bien voulu nous
+communiquer les lettres de Taine à Paradol et qui nous a guidé dans
+toutes nos recherches; à M. Louis Havet, qui a mis à notre disposition
+seize lettres adressées par Taine à M. Ernest Havet; à M. Paul Dupuy,
+qui a consulté pour nous les archives de l'École normale. On lira avec
+fruit les articles sur Taine publiés, en 1893, par M. E. Boutmy dans les
+_Annales de l'École des sciences politiques_, par M. Th. Froment dans le
+_Correspondant_, par M. Faguet dans sa _Revue bleue_. M. A. de Margerie
+a consacré à Taine un livre sérieux et respectueux où il cherche à
+démontrer que Taine revenait dans ses dernières années aux idées
+conservatrices et catholiques.]
+
+[10: On a souvent dit et écrit que Taine dans sa jeunesse avait connu la
+gêne, sinon la misère. On a été jusqu'à attribuer sa mauvaise santé aux
+privations de ses années d'étude. Rien de plus inexact. Taine a toujours
+été délicat; le travail seul a contribué à altérer sa santé et il n'a
+jamais senti peser sur lui le fardeau des nécessités matérielles. Même
+si son indépendance de pensée n'avait pas été garantie par son
+indépendance de caractère, elle l'eût été par son indépendance de
+fortune. Sans doute il a regardé comme un devoir de se suffire à
+lui-même pour ne pas être à charge à sa mère, mais il n'a jamais écrit
+une ligne, ni donné une leçon par besoin d'argent.]
+
+[11: On trouvera un article sur Marcelin dans les _Derniers essais de
+critique et d'histoire_.]
+
+[12: _Revue de l'Instruction publique_, 6 juin 1856; réimprimé dans les
+_Essais de critique et d'histoire_.]
+
+[13: _Souvenirs de jeunesse_.]
+
+[14: Lettre à Paradol du 30 octobre 1851.]
+
+[15: Voici le texte complet de cette note de M. J. Simon, note du
+dernier trimestre de la troisième année: «M. Taine est un esprit
+distingué qui, tôt ou tard, fera honneur à l'École par des publications
+d'un ordre sérieux. Son travail de toute l'année a été opiniâtre. Je
+l'ai trouvé, au commencement, dans un courant d'opinions et dans des
+habitudes de méthode et de style que je ne pouvais approuver. _Il a
+fallu lutter pendant plusieurs mois, mais enfin j'ai obtenu de lui la
+plus grande docilité sous tous les rapports_ et, à partir de ce moment,
+ses progrès ont été considérables. Je crois l'avoir mis sur la bonne
+voie, et, en tout cas, lui avoir fait comprendre la véritable situation
+d'un professeur de philosophie. M. Taine, dans sa tenue et dans sa
+conduite, sera partout irréprochable. Il aura de l'autorité sur ses
+élèves. Il a, dès à présent, un véritable talent d'exposition. Je
+souhaite qu'il reste fidèle aux habitudes de simplicité et de
+circonspection que je me suis efforcé de lui donner, et je l'espère.»
+
+M. Saisset disait de son côté: «M. Taine a déployé dans les expositions
+orales un esprit net, souple, fertile en ressources, parfaitement doué
+pour l'enseignement. Dans l'épreuve des dissertations écrites, M. Taine
+est encore au premier rang par le nombre et le mérite de ses travaux.
+J'ai cru y reconnaître un désir sincère et un effort énergique pour se
+corriger de son défaut principal, qui est un goût excessif pour
+l'abstraction. Ses dernières compositions montrent un sentiment plus vif
+de l'observation et de la réalité des choses, et le style a perdu sa
+raideur et sa sécheresse pour acquérir du mouvement, de l'animation et
+une certaine élégance. M. Taine a besoin d'être encouragé et tenu en
+bride. Il est l'espoir du prochain concours.»]
+
+[16: Ce rapport n'a pu être retrouvé ni au ministère de l'Instruction
+publique, ni aux Archives nationales; les dossiers de Taine ont
+également disparu. On trouvera, dans le beau livre de M. Griard sur
+_Prévost-Paradol_ (Paris, 1894), une lettre de Paradol du 7 septembre
+1851, où il raconte en détail les péripéties de l'examen, et une
+protestation contré le jugement du jury parue dans la _Liberté de
+Penser_, t. VIII, p. 600.]
+
+[17: Je tiens tous ces détails d'un des membres du jury, M. Bénard.
+Paradol, dans la lettre citée plus haut, parle avec admiration de cette
+«brillante et savante leçon»;--«je ne le connaissais pas encore, dit-il,
+si souple, si nerveux, si clair et surtout si à son aise. Il était là le
+maître, et il y avait un peu de respect dans l'attention qu'on lui
+prêtait. Il a la parole très régulière et cependant très animée; il y a
+dans son débit une chaleur contenue, une flamme intérieure qui donne la
+vie à tout ce qu'il touche.»]
+
+[18: Ces lignes du 24 mars 1852 se trouvent dans une lettre de
+remerciement à M. E. Havet qui lui avait envoyé à Nevers son édition des
+_Pensées_ de Pascal: «Votre livre vient de me rendre pour une journée à
+la vie et au monde... Ce sont là les livres nécessaires. C'est faire
+oeuvre politique et travail de convertisseur que les écrire; c'est
+montrer de nouveau, comme dit Michelet, la face pâle de Jésus crucifié.
+On masque et on défigure le monde passé, et il n'y a que ceux qui ont
+vécu dans les poudreux in-folios des Pères, qui le connaissent dans
+toute son horreur. Les Jansénistes sont les vrais écrivains du
+christianisme... Ce sont les fidèles disciples de saint Augustin et de
+saint Paul, et Pascal, en homme sincère, parle comme eux de cette masse
+de perdition, de cette prédestination fatale, de cette infection de la
+nature humaine. Nous frissonnons en lisant Dante, et le Dante est doux
+et modéré, en comparaison des effroyables traités de saint Augustin sur
+la Grâce, et de cette dialectique invincible qui précipite le monde dans
+l'Enfer. Je ne sais si vous y avez pensé, mais votre livre est un
+admirable traité de polémique.»]
+
+[19: Il écrit encore le 18 janvier: «Voici un paysan sur sa terre; il
+est stupide et l'ensemence mal. Moi, qui suis savant, je lui conseille
+avec toute raison de faire autrement. Il s'obstine et gâte sa récolte:
+je fais une injustice si j'essaie de l'en empêcher. Voici un peuple qui
+décide de son gouvernement. Comme il est bête et ignorant, il le remet à
+un homme d'un nom illustre qui a fait une mauvaise action et qui le
+conduira aux abimes, et de plus il s'ôte lui-même ses libertés, ses
+garanties, le moyen de s'instruire et de s'améliorer. Je suis désolé et
+indigné; je fais par mon vote tout ce que je puis contre une pareille
+brutalité. Mais ce peuple s'appartient à lui-même, et je fais une
+injustice si je vais contre la chose sainte et inviolable, sa volonté».
+Il conclut le 5 février 1852: «Tu vois maintenant que l'homme qui règne
+a des chances pour durer. Il s'appuie très ingénieusement sur le
+suffrage universel qui ne lui demandera pas de liberté, mais du
+bien-être. Il a le clergé et l'armée; ajoute le nom de son oncle, la
+crainte du socialisme, les opinions opposées entre elles des partis
+ennemis. _Par conséquent, la vie politique nous est interdite pour dix
+ans peut-être_. Le seul chemin est la science pure ou la pure
+littérature.»--On trouvera dans le livre de M. Gréard les lettres
+éloquentes où Paradol discute avec Taine ces questions de politique et
+de morale.]
+
+[20: Lettre du 28 mars 1852. «Un polisson de seize ans, noble et
+jésuite, qui l'an dernier était le premier, étant tombé au-dessous du
+dixième, s'amuse à dire que j'ai fait l'éloge de Danton en classe, et
+venge sa vanité blessée par des calomnies. Les cancans brodent là-dessus
+et je suis obligé de me justifier auprès du recteur. Il est vrai que mes
+quinze autres élèves m'aiment, ont demandé au recteur de me conserver
+jusqu'à la fin de l'année, et auraient voulu rosser l'Escobar au
+maillot. Mais ce petit coquin est un trou à ma cuirasse, et quoique je
+fasse, je serai bientôt blessé par toutes les flèches qu'il me tirera.»]
+
+[21: Lettres à Paradol du 25 avril, du 2 juin et du 1er août 1852.]
+
+[22: «Plus d'agrégation pour moi cette année. Donc je fais mes thèses.
+J'ai écrit tout le plan de la française... Je fais de la psychologie et
+de l'observation pure; pour le fond je m'autorise d'Aristote... Je
+souhaite de passer s'il est possible, au commencement d'août. Le
+doctorat vaut pour deux ans de service... Je crois avoir trouvé
+plusieurs choses et une théorie sûre, surtout des faits palpables sur la
+nature de l'âme. Sera-ce trop hardi?» Lettre à Paradol du 25 avril
+1852.]
+
+[23: Lettre du 24 juin 1852: «Je viens de lire la _Philosophie de
+l'Histoire_ de Hegel. C'est une belle chose, quoique hypothétique et pas
+assez précise.»]
+
+[24: Lettre à Paradol du 1er août 1853.]
+
+[25: Lettre au même du 2 juin 1852.]
+
+[26: Expression de Paradol dans un article de la _Revue de l'Instruction
+publique_ (12 juin 1856) sur l'_Essai sur Tite-Live_.]
+
+[27: Lettre à Paradol du 3 juin 1854.]
+
+[28: Mort en 1857. M. Hachette avait publié de lui une _Histoire de la
+Chevalerie_, et fait composer par Paradol un _Essai d'Histoire
+universelle_.]
+
+[29: About, Paradol, Gréard, Sarcey, Villetard, Caro, Mézières,
+Assolant, Weiss, etc., etc.]
+
+[30: Lettre à Havet, 29 avril 1864.]
+
+[31: Après la mort de Woepke en 1864 il lui rendit un émouvant hommage
+dans le _Journal des Débats_. Cet article est réimprimé dans les
+_Nouveaux essais de critique et d'histoire_.]
+
+[32: Les articles de Taine qui ne rentraient pas dans le plan des
+_Philosophes français au XIXe siècle_ et dans l'_Histoire de la
+littérature anglaise_ ont formé les deux volumes d'_Essais de critique
+et d'histoire_ (1858), et de _Nouveaux Essais de critique et d'histoire_
+(1865). La première édition des _Essais_ contient quelques articles sur
+des écrivains anglais contemporains qui ont été remplacés par d'autres
+dans l'édition de 1874, parce qu'ils avaient pris place en 1867 dans le
+dernier volume de la _Littérature anglaise_. Un volume de _Derniers
+essais de critique et d'histoire_ a paru en 1894.]
+
+[33: Voyez, sur l'esprit dans lequel furent écrits les _Philosophes
+français_, la préface de la seconde édition, de 1860.]
+
+[34: _Revue de l'Instr. publ._, 29 mai 1856.]
+
+[35: _Ibid_, 12 juin 1856.]
+
+[36: _Débats_, 26 et 27 janvier 1857.]
+
+[37: 9 et 16 mars 1857.]
+
+[38: _Le Panthéisme dans l'histoire_, 1er avril 1857.]
+
+[39: _L'Idée de Dieu dans une jeune école_, 15 juin 1857.]
+
+[40: _M. Taine et la critique scientifique_, 1858. Réimprimé dans les
+_Mélanges de critique religieuse_ sous le titre: _M. Taine et la
+critique positiviste_.]
+
+[41: Une troisième édition, plus profondément retouchée, parut en 1868,
+sous le titre: _les Philosophes classiques du XIXe siècle en France_.]
+
+[42: Le rapport de M. Villemain est curieux à relire. Il porte la trace
+de l'amusant embarras où se trouvait cet homme d'esprit. Tout en rendant
+hommage «à cet important travail d'érudition et d'esprit, oeuvre inégale
+et forte d'un savant et d'un écrivain», M. Villemain déclarait qu'à
+cette oeuvre «était attachée une erreur que le talent ne pouvait corriger
+et dont parfois il aggravait la portée. C'est la doctrine qui n'explique
+le monde, la pensée, le génie que par les forces vives de la nature...
+Toute opinion n'a pas le droit de se faire indifféremment accepter pour
+un honneur public. La liberté qu'on se donne... doit prévoir et tolérer
+la libre contradiction, et la libre contradiction peut refuser son
+suffrage à l'oeuvre habile et brillante dont elle juge le principe
+erroné... Cette erreur, sans cesse et à tout propos reproduite, était
+trop inséparable du livre. Une redite aussi fréquente n'a pas semblé
+seulement un défaut de composition, et l'Académie, dans la négation de
+vérités nécessaires, a vu pour elle l'impossibilité de couronner le
+talent qui les méconnaît. Elle a décidé qu'on ne donnerait pas le prix
+cette année.»]
+
+[43: Il fit quelques leçons en 1871, avant et après la Commune. En 1877,
+il fut remplacé par M. G. Berger, qui fit un cours sur l'art français.]
+
+[44: Ils furent réunis en deux volumes in-8, cette même année 1866.]
+
+[45: Nous en avons la preuve dans une lettre à E. Havet, du 29 avril
+1864.
+
+«Tout bourgeois, commerçant, rentier, tout homme qui est capable de lire
+un journal est pour l'unité de l'Italie et pour la monarchie
+constitutionnelle unitaire. Les Italiens ont un grand sens politique et
+il n'y a peut-être pas sur quinze un républicain. Aucune racine pour le
+socialisme et pour les idées niveleuses dans ce pays. Cela n'est pas
+dans le tempérament de la nation, et il y a une sorte de bonhomie
+générale, de familiarité ancienne entre les riches et les pauvres, entre
+les nobles et les roturiers, qui ne laisse aucun avenir à Mazzini et aux
+idées de 93. Je ne crois pas non plus au provincialisme. Ils sentent
+tous que, tant qu'ils ne seront pas une grande nation armée, ils seront,
+comme autrefois, à la merci de tout envahisseur. Une partie considérable
+de la noblesse, même dans les anciennes provinces papales, est
+constitutionnelle et libérale. Ce sont seulement quelques grands
+seigneurs arriérés, parents de tel ou tel cardinal, qui sont pour le
+pape. À Spolète, par exemple, on en compte deux. Seule, la grande
+noblesse de Rome, à l'exception de quatre familles, est papaline.
+Joignez à cela la majorité du clergé, la foule des protégés qui vivent
+par ces grandes familles, et dans les provinces, la majorité des
+paysans, sortes de sauvages énergiques, bien plus incultes que les
+nôtres. C'est de ce côté que se tournent tous les efforts de la
+bourgeoisie gouvernante. Ils comptent pour une recrue tout homme qui
+apprend à lire. C'est pourquoi ils établissent partout des écoles
+communales. Les Italiens s'instruisent très vite. On a établi par
+expérience qu'un Napolitain peut apprendre à lire et à écrire en trois
+mois, même lorsqu'il est adulte. Deux autres institutions fort
+puissantes agissent dans le même sens, la garde nationale et l'armée.
+L'homme du peuple y prend des idées d'honneur, des habitudes de
+propreté, une sorte d'éducation. J'oubliais de dire qu'ils comptent
+beaucoup, surtout à Naples, sur l'augmentation de la richesse publique.
+Dès que le paysan a quelque argent ou un peu de terre, il prend les
+idées d'un bourgeois. La plantation du coton, les grands travaux qui se
+font de toutes parts, l'élan nouveau de l'activité privée et publique,
+la vente des biens ecclésiastiques contribuent à ce grand changement. Si
+pendant dix ans encore la France empêche l'Autriche d'envahir l'Italie,
+ils comptent que le nombre des libéraux sera doublé et que la nation
+sera faite. Voilà ce que je crois avoir démêlé... en causant avec des
+gens de toute classe.»]
+
+[46: Il avait pourtant défini l'histoire «une géométrie vivante».]
+
+[47: _Graindorge_ fut publié en volume en 1868.]
+
+[48: Il écrivait à Havet, le 18 novembre 1885: «Je n'ai pas d'opinions
+arrêtées sur le présent; je cherche à m'en faire une; mais probablement
+je n'en aurai jamais, parce que les documents, l'éducation, la
+préparation me manquent. J'entends une opinion scientifique; pour ce qui
+est de mes impressions, j'en fais bon marché; elles sont sans valeur,
+comme celles de tout particulier et de tout public. Mon but est d'être
+collaborateur dans un système de recherches qui, dans un demi-siècle,
+permettra aux hommes de bonne volonté autre chose que des impressions
+sentimentales ou égoïstes sur les affaires publiques de leur temps.
+C'est dans ce but que nous avons fondé l'_École des sciences
+politiques_. Visiblement une pareille méthode, qui est une sorte
+d'anatomie sociale, choquera, dans ses premières comme dans ses
+dernières conclusions, beaucoup de sentiments généreux et respectables.
+Mais les partisans de l'expérience sont trop libres d'esprit pour ne pas
+accordera l'outil précieux dont ils connaissent les services, la
+permission de travailler partout, même au vif de leurs plus chères
+convictions.»]
+
+[49: Un travail préparatoire, la traduction des lettres d'une Anglaise,
+témoin de la Révolution de 1792 à 1795, parut en 1872. _(Un séjour en
+France de 1792 à 1795)_. Le volume de l'_Ancien régime_ est de 1875, les
+trois volumes sur _la Révolution_ se succédèrent en 1878, 1881, 1884; le
+premier volume du _Régime nouveau_ parut en 1891; le second, laissé
+inachevé, a paru en 1893.]
+
+[50: _Histoire de France_, II, 80.]
+
+[51: Sa morale, nous l'avons dit, était celle de Marc-Aurèle: vivre
+conformément à la nature, et il dit que cette morale dépasse toutes les
+autres en hauteur et en vérité, qu'elle est d'accord avec notre science
+positive (_Nouveaux Essais de critique et d'histoire_, p. 310). Mais
+dans son Essai sur Jean Reynaud (_Ibid._, p. 40), il insiste sur la
+nécessité de ne pas mêler la morale et la religion à la recherche
+scientifique. Il ne faut pas que celle-ci soit gênée par des
+préoccupations étrangères, ni subordonner aux conceptions philosophiques
+la règle impérative du devoir.]
+
+[52: Une indiscrétion a permis au _Figaro_ de publier ces sonnets au
+lendemain de la mort de Taine. Nous espérons qu'ils recevront une
+publicité plus durable que celle d'un journal; car ils méritent d'être
+conservés, par leur beauté propre et pour la lumière qu'ils jettent sur
+le caractère et les idées de leur auteur. Ce sont les seuls vers qu'il
+ait écrits. Leur perfection nous permet d'apprécier les dons
+extraordinaires d'assimilation d'un écrivain auquel plus d'un critique a
+refusé la facilité, trompé par sa puissance.]
+
+[53: M. Jules Simon a consacré à Michelet une très intéressante notice,
+pleine de souvenirs personnels, dans le volume intitulé: _Mignet,
+Michelet, Henri Martin_. On trouvera aussi une étude biographique sur
+Michelet dans les _Études biographiques et littéraires_ de M. O.
+d'Haussonville.]
+
+[54: Michelet, _Histoire de France_, II, page 80.]
+
+[55: _Le Peuple_, page 22.]
+
+[56: _Le Peuple_, page 26.]
+
+[57: _Le Peuple_, page 30.]
+
+[58: Guizot ne lui fut jamais sympathique. Ils eurent des relations
+assez suivies vers 1830; et quand Guizot devint ministre en 1833, il
+prit Michelet pour son suppléant à la Faculté des lettres. Mais le bon
+accord dura peu. Dès 1835, Guizot lui préféra un catholique fervent, M.
+Ch. Lenormant. Les hardiesses de Michelet l'effrayaient. Celui-ci, de
+son côté, ne goûta jamais le talent de Guizot. Il lui reprochait d'être
+peu français dans sa tournure d'esprit, trop anglais dans ses idées
+politiques, et surtout de manquer du sens de la vie. Un jour, à
+l'Académie, dans une discussion sur les poèmes de l'Inde, dont Guizot
+critiquait l'exubérance, Michelet éclata tout à coup: «Vous ne pouvez
+les comprendre, s'écria-t-il, vous avez toujours haï la vie.»]
+
+[59: Dans d'intéressants articles de la _Revue politique et littéraire_
+(15, 22 et 29 août 1874), M. Despois a cité un passage du cours de
+Michelet à la Faculté des lettres en 1835, où il expliquait comment
+l'historien, pour bien comprendre le passé, devait apporter à son étude,
+non une froideur impartiale, mais une sympathie chaleureuse, capable de
+s'éprendre successivement de toutes les manifestations les plus diverses
+de l'esprit humain. Je donne en entier ce passage curieux, dont M.
+Despois n'a cité que quelques lignes. On avait reproché à Michelet
+d'être partial en faveur de Luther. «On pourrait me reprocher également,
+répliqua-t-il, d'être partial en faveur des Vaudois, comme plus tard en
+faveur de sainte Thérèse et de saint Ignace de Loyola. C'est cependant
+pour l'histoire une condition indispensable que d'entrer dans toutes les
+doctrines, que de comprendre toutes les causes, que de se passionner
+pour toutes les affections. Une idée ne se produit qu'à la condition
+d'être dans l'esprit humain et d'aider au développement général de
+l'humanité. Aussi est-elle toujours bonne, toujours utile, toujours
+nécessaire. L'histoire déroule une vaste psychologie qui embrasse dans
+un ordre successif toutes les notions, toutes les facultés qui
+constituent l'intelligence de l'homme; chaque notion, chaque faculté se
+révèle tour à tour sous la forme d'un parti, d'une nation, d'une
+doctrine, et fait à travers les événements sa fortune dans le monde.
+Comment s'étonner que l'histoire trouve des sympathies pour l'homme tout
+entier, pour sa raison, son imagination, son coeur, pour la liberté et
+pour la grâce, pour le dogme et pour la morale? Qu'il recueille çà et là
+les parties afin de reconstruire l'ensemble et qu'il les honore et les
+aime toutes, puisque dans toutes il voit se refléter cette image sacrée
+de lui-même que Dieu a jetée dans l'homme seulement.» (_Journal de
+l'instruction publique_, 25 janvier 1835.)]
+
+[60: J. Grimm fut toujours pour lui le type accompli du savant. Après la
+guerre de 1870, navré de la dureté que les Allemands avait montrée dans
+la victoire, il me disait: «Si Grimm avait été là, je suis sûr qu'il
+aurait protesté au nom de l'humanité et de la justice. Mais il n'y a
+plus de Grimm en Allemagne.» Je doute beaucoup, pour ma part, que Grimm
+eût protesté.]
+
+[61: Quinet, poète, historien, philosophe, enseignait l'histoire des
+littératures du midi de l'Europe. Mickiewicz, le grand poète polonais,
+occupait la chaire de langue et de littérature slaves.]
+
+[62: Quinet et Michelet avaient pris l'un et l'autre _les Jésuites_ pour
+sujet de leur cours, et firent paraître ce volume en commun, les idées
+développées par Michelet dans ce cours n'étaient pas nouvelles chez lui.
+Nous les retrouvons dans des notes de l'École normale de 1831. Il faut
+renoncer à la légende qui nous montre Michelet devenant hostile au
+catholicisme parce qu'il a été attaqué par l'abbé Des Garets.]
+
+[63: Michelet avait fait un dépouillement très complet des registres de
+la Commune, détruits depuis par les incendies de mai 1871. Il en a tiré
+une foule de renseignements curieux qui ne se trouvent pas dans les
+autres histoires de la Révolution. Il avait aussi attentivement étudié
+les archives de Nantes pour la guerre de Vendée.]
+
+[64: On trouvera plus loin une étude spéciale sur Michelet éducateur.]
+
+[65: _La Sorcière_, chap. VII, au sujet du jour des morts.]
+
+[66: _Nos Fils_, page 422. Ce culte pour les morts se montrait chez lui
+par des traits touchants. Il souffrait à la vue d'une tombe mal soignée,
+et quand il allait visiter les siens au Père-Lachaise, il lui arrivait
+souvent de faire orner de fleurs les tombes voisines de celles de ses
+proches. Il fit même une fois refaire la grille brisée du tombeau d'une
+personne qui lui était entièrement inconnue. Grâce à la libéralité de la
+Ville de Paris et à une souscription à laquelle la France entière a
+contribué, un admirable monument, dû au ciseau du sculpteur Mercié,
+honore la mémoire de Michelet, dans ce cimetière du Père-Lachaise, qui
+était une de ses promenades favorites.]
+
+[67: _Le Peuple_, page 352.]
+
+[68: Sully Prudhomme].
+
+[69: _Histoire de la Révolution_, 2e édition, page 4.]
+
+[70: On a dit que Michelet avait commencé, comme Victor Hugo, par être
+royaliste fervent. Cela est inexact. On en trouvera la preuve dans notre
+premier appendice sur le Journal intime de Michelet. Il appartenait à
+l'école libérale de la Restauration, tout en se défiant plus qu'elle du
+bonapartisme. Il admirait l'empereur, mais se souvenait qu'il avait
+ruiné son père et la France. Il évita longtemps de rien écrire sur
+Napoléon, se sentant trop partial contre lui. Quand, à la fin de sa vie,
+il entreprit l'histoire de Bonaparte, on a vu la force de ses
+ressentiments. Ce qui a fait croire au royalisme de Michelet, c'est
+qu'il donna des leçons à la fille du duc de Berry, plus tard duchesse de
+Parme, alors âgée de huit ans, et ressentit pour elle une tendresse dont
+il aima toujours à se souvenir. «Elle a ému mes entrailles de père»,
+disait-il.--Il avait d'ailleurs un sens historique trop profond pour
+s'associer aux étroitesses intellectuelles des hommes de parti. Les
+dernières paroles qu'il a prononcées avant de mourir en sont un curieux
+témoignage. Sortant d'une demi-torpeur, il dit tout à coup: «On eût dû
+faire manger à Henri V des coeurs de lion.--Pourquoi? lui
+demanda-t-on.--Parce qu'il aurait eu le tempérament plus militaire.»
+Sans vouloir attacher un sens trop précis à ces paroles, ne semble-t-il
+pas que Michelet ait eu à ce moment le sentiment que la faiblesse de la
+France contemporaine vient de la rupture de toutes ses traditions
+historiques? N'a-t-il pas éprouvé un vague regret, regret d'historien et
+d'ami de la vieille France, en pensant qu'Henri V eût pu peut-être
+renouer ces traditions, s'il avait été capable de comprendre les
+aspirations légitimes et les besoins du monde moderne?]
+
+[71: Sa plus vive admiration était Virgile. «Je suis né, disait-il, de
+Virgile et de Vico.» Il méditait un commentaire sur Virgile. Il fit en
+1841 un voyage en Lombardie pour voir les lieux où Virgile a vécu et
+qu'il a chantés. Nous trouvons dans le _Peuple_ un témoignage éloquent
+de cette prédilection pour Virgile, prédilection du coeur plus encore que
+de l'esprit: «Tendre et profond Virgile! moi qui ai été nourri par lui
+et comme sur ses genoux, je suis heureux que cette gloire unique lui
+revienne, la gloire de la pitié et de l'excellence du coeur... (Michelet
+vient de parler des beaux vers de Virgile sur le boeuf de labour, et des
+vers à Gallus: _nec te poeniteat pecoris_). Ce paysan de Mantoue, avec sa
+timidité de vierge et ses longs cheveux rustiques, c'est pourtant, sans
+qu'il l'ait su, le vrai pontife et l'augure, entre deux mondes, entre
+deux âges, à moitié chemin de l'histoire. Indien par sa tendresse pour
+la nature, chrétien par son amour de l'homme, il reconstitue, cet homme
+simple, dans son coeur immense, la belle cité universelle dont rien n'est
+exclu qui ait vie, tandis que chacun n'y veut faire entrer que les
+siens». P. 232. Voyez aussi dans le _Banquet_, l'admirable chapitre sur
+Virgile.]
+
+[72: _Le Peuple_, page 228.]
+
+[73: Il fut ce _bon maître_ pour plus d'un. Il avait toujours avec lui
+des oiseaux, il les emmenait en voyage. Il y avait un pinson surtout à
+qui toute la maison obéissait.]
+
+[74: _L'Oiseau_, page 57.]
+
+[75: _Bible de l'humanité_, page 486.]
+
+[76: «L'empereur Nicolas, disait-il, suffirait pour me faire croire à la
+vie future.»]
+
+[77: Il eut pourtant vers dix-huit ans une période de mysticisme et de
+foi; n'ayant pas reçu le baptême dans son enfance, il se fit
+volontairement baptiser en 1816. Mais, dans ses premiers écrits, on voit
+que, s'il conserve du respect pour l'Église, il n'a plus la foi. Sa foi
+même n'a jamais été précise. Elle était plus mystique et sentimentale
+que dogmatique. Les dogmes n'ont jamais été pour lui que des symboles.
+(Voyez l'appendice).]
+
+[78: _Mémoires de Luther_, préface.]
+
+[79: Page 361.]
+
+[80: Chose curieuse; à l'École normale, en 1830, il montrait dans
+l'avènement du christianisme le premier triomphe d'une religion de
+liberté sur les religions fatalistes de l'Orient. La Grâce représentait
+à ses yeux le libre arbitre en opposition à la loi qui était la
+fatalité. Combien les généralisations de ce genre, faites d'imagination
+et de passion, sont arbitraires et superficielles.]
+
+[81: _Bible de l'humanité_, préface.]
+
+[82: _Nos Fils_, page 35.]
+
+[83: _La Montagne_, p. 344.]
+
+[84: _Ibid_.]
+
+[85: _La Sorcière_, page 99.]
+
+[86: _La Montagne_, page 202.]
+
+[87: _Mon journal_, 1820-1823. Paris, Marpon et Flammarion, 1888.
+In-12.--Les dates 1820-1823 sont inexactes. Le journal intime ne
+comprend que les années 1820-1822; le journal des idées s'étend de 1818
+à 1829; la liste des lectures également.]
+
+[88: _Le Banquet_, 1879; _Rome_, 1891; _sur les Chemins de l'Europe_,
+1893.]
+
+[89: Voyez _Ma Jeunesse_.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Renan, Taine, Michelet, by Gabriel Monod
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RENAN, TAINE, MICHELET ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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