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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Renan, Taine, Michelet + Les maîtres de l'histoire + +Author: Gabriel Monod + +Release Date: February 26, 2009 [EBook #28200] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RENAN, TAINE, MICHELET *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + +LES MAITRES DE L'HISTOIRE + +RENAN, TAINE, MICHELET + +PAR + +GABRIEL MONOD + +1894 + + + + +TABLE + + +Dédicace.--_À Charles de Pomairols_. + +Préface. + +ERNEST RENAN + +HIPPOLYTE TAINE + +I.--La vie de Taine.--Les années d'apprentissage + +II.--Les années de maitrise + +III.--L'homme et l'Å“uvre + +JULES MICHELET + +I.--La vie de Michelet + +II.--L'homme et l'Å“uvre + +APPENDICE + +I.--Michelet éducateur + +II.--Le _Journal intime_ de Michelet + + + + +_À CHARLES DE POMAIROLS_ + + +_Mon cher ami,_ + +_J'ai tenu à inscrire ton nom en tête de ce volume. Les études qui le +composent ont trouvé chez toi, lorsqu'elles ont paru séparément dans +divers recueils périodiques, une sympathie qui a été pour moi le plus +précieux des encouragements. Ton goût littéraire si délicat et ton sens +moral si droit me garantissaient que je ne m'étais pas trompé en donnant +à ces essais sur des écrivains que j'ai personnellement connus, que j'ai +admirés et aimés, non la forme d'une analyse critique de leur Å“uvre +aboutissant à l'approbation ou à la réfutation de leurs doctrines, mais +celle d'essais biographiques où j'ai cherché à démêler les rapports qui +existent entre leurs écrits et leur vie, la nature de leur influence, +les idées et les sentiments qui les ont inspirés._ + +_Quelques personnes se sont étonnées que j'aie pu parler avec une +sympathie presque égale d'écrivains aussi dissemblables que le furent +Michelet, Renan et Taine; et que j'aie mêlé si peu de critiques à +l'exposé que j'ai fait de leurs idées. Elles auraient aimé me voir +indiquer les points sur lesquels je me sépare d'eux et les motifs de mon +dissentiment. Je n'ai point pensé qu'il importât beaucoup au public de +connaître mon sentiment personnel sur les questions religieuses, +philosophiques et historiques que Taine, Renan et Michelet ont abordées +et résolues chacun à leur manière. Si je croyais devoir le dire, je le +ferais directement, et non sous forme de réfutation des idées d'autrui. +Je crois d'autre part avoir suffisamment indiqué, bien qu'avec +discrétion, les points sur lesquels ces grands esprits me paraissent +avoir donné prise à la critique. Je n'ai point caché le tort qu'une +sensibilité et une imagination trop vives ont fait chez Michelet à la +critique de l'historien et à l'observation raisonnée du savant; la part +de responsabilité qui lui revient dans ce culte aveugle de la Révolution +française dont nous avons si longtemps souffert; l'influence troublante +que les luttes religieuses et politiques ont exercée sur la sérénité et +l'équilibre de sa pensée. J'ai indiqué comment Renan, trop sensible à la +crainte de paraître juger autrui ou imposer ses opinions alors qu'il +avait rejeté la foi absolue et l'autorité sacerdotale, trop désireux de +poursuivre les nuances infinies de la vérité, trop porté par sa nature à +un optimisme et à une bienveillance universels, avait encouru le +reproche de tomber dans le dilettantisme, et avait engendré des +imitateurs dont le scepticisme superficiel, raffiné et pervers a rendu +haïssable ce qu'on appelle le_ Renanisme. _J'ai laissé voir que chez +Taine il y avait quelque désaccord entre la hardiesse de sa pensée et la +timidité de son caractère, et que ce désaccord pouvait expliquer +quelques uns de ses jugements historiques; que ses convictions +déterministes et la puissance logique de son esprit lui ont fait +méconnaître ce qu'il y a de complexe, de mystérieux, d'insaisissable +dans la nature et dans l'homme; qu'il a trop cru à la possibilité de +réduire à des classifications fixes et à des formules simples l'histoire +et la vie; qu'il a pris trop souvent la clarté et la logique d'un +raisonnement pour une preuve suffisante de sa justesse; qu'il a eu +enfin, lui aussi, dans les écrivains naturalistes et matérialistes de +ces dernières années des disciples dont les hommages étaient pour lui +une amertume et presque un remords._ + +_J'aurais pu sans doute insister plus que je ne l'ai fait sur les +imperfections de leurs Å“uvres et sur les limites de leur génie; mais il +me semble que j'aurais alors altéré la vérité du portrait que je voulais +tracer d'eux. Au lieu de m'attarder à dire ce qu'ils n'ont pas fait et +ce qu'ils n'ont pas été, j'ai cherché à montrer ce qu'ils ont été et ce +qu'ils ont voulu faire. Connaissant personnellement leur valeur morale, +j'ai cherché à leurs doctrines et à leurs actes, des explications +naturelles, légitimes et élevées, même à ce qui pouvait me surprendre ou +me choquer en eux. Les sachant incapables de céder sciemment à des +motifs frivoles ou bas, j'ai cru en agissant ainsi faire Å“uvre d'équité. +En présence d'hommes supérieurs, la sympathie est la voie la plus sûre +pour comprendre; et l'Å“uvre la plus utile de la critique est d'expliquer +en quoi les grands hommes ont été grands, les ressorts secrets de leur +génie, les motifs légitimes de leur influence. Ce n'est que longtemps +après leur mort, quand le temps a mis chaque chose à son rang, qu'on +peut discerner les défauts, les lacunes, les défaillances qui ont rendu +certaines parties de leur Å“uvre caduques ou nuisibles. Et même alors, +n'est-ce pas sur les parties durables et bienfaisantes qu'il est le plus +nécessaire d'insister? Les influences nuisibles n'ont d'ordinaire qu'un +temps; les influences bienfaisantes sont éternelles. C'est l'honneur de +la critique scientifique de notre siècle d'avoir su sympathiser avec les +esprits les plus divers pour les mieux comprendre, d'avoir cherché à +expliquer et à légitimer par conséquent, dans une certaine mesure, en +les expliquant, leur manière de sentir et de penser. Que dirait-on +aujourd'hui d'un critique qui jugerait Calvin d'après les piétistes +étroits et déplaisants qui se réclament de lui, Rabelais d'après les +chroniqueurs orduriers qui se disent rabelaisiens, Racine d'après +Campistron, Voltaire d'après M. Homais? qui reprocherait à Bossuet de +n'avoir pas conçu l'histoire universelle comme Herder ou Auguste Comte, +et à Pascal d'avoir eu pour disciples les convulsionnaires de +Saint-Médard? S'attacher surtout à mettre en lumière les côtés lumineux +du génie des grands penseurs et des grands artistes, et montrer de +préférence ce qu'ils ont ajouté aux jouissances esthétiques et aux +richesses intellectuelles et morales de l'humanité, c'est faire acte +d'équité. Lorsqu'il s'agit de contemporains à qui l'on doit le meilleur +de sa pensée, c'est un devoir de reconnaissance. Tu en as ainsi jugé +quand tu as écrit sur Lamartine un livre où le plus inspiré des poètes +trouvait son vrai critique chez un poète dont l'âme est parente de la +sienne. Le même sentiment m'a guidé dans ces esquisses plus modestes, +sur Renan, Taine et Michelet. J'ajouterai que ma sympathie et ma +reconnaissance pour ces trois hommes également et diversement grands, se +mêlent d'une nuance plus marquée d'admiration pour Renan, pour Taine de +respect, et pour Michelet d'affection._ + + + + +PRÉFACE + + +Les trois maîtres dont je me suis proposé d'étudier l'Å“uvre et la vie, +résument, à mes yeux, ce qu'il y a d'essentiel dans l'Å“uvre historique +de notre pays et de notre siècle. Ils se complètent, tout en s'opposant +sur certains points. Je ne veux certes pas diminuer le mérite et la +gloire d'Augustin Thierry, de Guizot, de Mignet, de Tocqueville, de +Fustel de Coulanges; mais leur effort ne me semble pas avoir une portée +aussi étendue, aussi générale, aussi profonde que celui de Renan, Taine +et Michelet. L'histoire se propose trois objets principaux: critiquer +les traditions, les documents et les faits; dégager la philosophie des +actions humaines en découvrant les lois scientifiques qui les régissent; +rendre la vie au passé. Renan est par excellence l'historien critique, +Taine l'historien philosophe, Michelet l'historien créateur. Non sans +doute que Renan et Michelet aient manqué du sens philosophique, Taine et +Renan du sens de la vie, Michelet et Taine du sens critique; mais c'est +à Renan qu'il faut demander des leçons de critique; c'est chez Taine que +nous verrons la tentative la plus considérable qui ait été faite pour +constituer l'histoire en science au nom d'une conception philosophique, +et c'est à Michelet qu'il faut demander le secret de la vision et de la +résurrection du passé. + +Logiquement cette reconstitution de l'histoire aurait dû être entreprise +après que les bases de la science historique et de la méthode critique +auraient été posées. Mais peut-être trop de critique et trop de +philosophie aurait paralysé l'audace créatrice; peut-être était-il +nécessaire, pour que Michelet pût, comme Ézéchiel, souffler sur les +ossements desséchés de la vallée de Josaphat, les revêtir de chair et +les pénétrer de l'esprit de vie, qu'il ne fût pas entravé par les +scrupules et les distinctions du critique, ni par les déductions +rigoureuses du savant. Ce n'est pas que la critique et la philosophie +lui fussent étrangères ou indifférentes; mais ce n'est pas en elles +qu'était sa force. Il s'est vanté d'avoir le premier en France utilisé +les documents d'archives pour écrire une histoire générale, recommandé +l'emploi méthodique des sources originales, et affirmé qu'il n'y a point +d'histoire sans érudition. Mais il faut reconnaître qu'il se servait +avec une grande liberté des matériaux ainsi amassés, et que c'était +l'homme d'imagination plus que le critique qui décidait de leur valeur +relative et de leur emploi. Comme la logique pour Taine, la vie était +pour lui la démonstration de la vérité; de même que la production d'un +corps organique par la synthèse chimique d'éléments simples mis +fortuitement en présence serait plus démonstrative que la plus +rigoureuse des analyses. Sa philosophie historique était si vague et +elle donnait une si grande place à l'autonomie humaine qu'elle excluait +d'avance toute conception scientifique de l'histoire. Le développement +de l'humanité était à ses yeux la lutte de la liberté contre la +fatalité, l'ascension à la fois providentielle et volontaire de l'homme +vers la pleine autonomie morale. Toute l'histoire était pour lui un +vaste symbolisme révélant l'essor progressif de la liberté morale, des +religions de l'Orient au Christianisme, du Christianisme à la Réforme, +de la Réforme à la Révolution française. Écrire l'histoire, c'est saisir +dans chaque époque les faits caractéristiques, dans chaque homme les +traits essentiels qui constituent leur valeur symbolique, qui en font +des «hiéroglyphes idéographiques». Heureusement Michelet avait une +science assez solide et une intuition assez spontanée du passé pour que +ce qu'il y avait de flottant et d'insuffisant dans ses conceptions +philosophiques ne paralysât pas sa puissance créatrice. Son instinct +profond de la vie, sa puissance de sympathie, ses dons de visionnaire, +lui ont permis d'imaginer et de montrer les hommes et les choses du +passé avec des couleurs qui donnent l'illusion de la réalité. Il est le +seul des romantiques chez qui la couleur locale ne soit pas le +trompe-l'Å“il d'un décor, mais l'évocation d'êtres vivants, de choses +réelles. Michelet a développé chez tous les historiens venus après lui +le sens de la vérité historique; Renan et Taine en particulier ont subi +profondément son influence. + +Si, comme Michelet, Taine a pour but de faire revivre le passé, ce n'est +point à des procédés subjectifs de divination qu'il demande cette +résurrection. Il croit que la vie sous toutes ses formes, vie morale et +intellectuelle comme vie physique, a ses lois; et c'est la découverte, +puis la mise en action de ces lois qu'il assigne comme mission à +l'historien. Il croit à une statique et à une dynamique sociales, à une +anatomie, à une physiologie et même à une pathologie de l'histoire; il +pense que les hommes comme les actions des hommes sont des produits +nécessaires, et il voit toute l'histoire comme une chaîne infinie de +causes et d'effets. Il reconnaît sans doute que l'histoire, comme toutes +les sciences morales, est une science inexacte et ne comporte que des +approximations, mais il se laisse pourtant aller à tenter des +explications simples de phénomènes complexes et à affirmer au nom de la +logique mathématique dans un domaine où la vie dément constamment la +logique. Toutefois, si, entraîné par ses convictions déterministes, +Taine a parfois, par ses simplifications excessives et ses affirmations +trop absolues, mutilé la nature humaine et desséché les choses vivantes, +il a pourtant montré dans quelles conditions l'histoire peut devenir une +science et quelle méthode on doit suivre pour découvrir ce qu'elle peut +fournir à la science et à la philosophie. Car c'est le mérite éminent de +Taine d'avoir identifié la notion de science et celle de philosophie. Il +est vraisemblable que l'histoire deviendra difficilement une science au +sens propre du mot, et qu'elle devra se borner à des généralisations +philosophiques partielles; mais elle doit être pénétrée d'esprit +scientifique, et elle aura un caractère d'autant plus scientifique +qu'elle se rapprochera davantage de l'idée que Taine s'en est faite. + +C'est la critique qui permettra de discerner en quelque mesure dans +l'histoire ce qui peut être objet de science de ce qui restera du +domaine de l'art et de la conjecture. Renan, qui s'est montré, lui +aussi, dans son Å“uvre historique, un créateur et un peintre d'une +merveille puissance, me paraît surtout grand pour avoir, avec une +pénétration et une sincérité sans égales, déterminé les vrais caractères +et les vraies conditions de la critique historique. Il a circonscrit le +domaine où la critique historique et l'observation scientifique peuvent +opérer à coup sûr, d'après des règles positives; mais il a osé dire +qu'en dehors de ce domaine, il entre dans la critique elle-même une part +de subjectivisme, un élément de tact, de divination et d'art. Ses +adversaires ne manquent pas de l'accuser d'introduire la fantaisie et +l'arbitraire dans l'histoire; ils ne voient pas dans ses hypothèses ce +qui s'y trouve en effet, le scrupule d'un esprit sensible à toutes les +nuances de la vérité, qui saisit avec une extraordinaire délicatesse +tout ce qu'il y a d'incertain, non seulement dans les documents de la +tradition historique, mais aussi dans la critique qu'on leur applique, +et qui accorde plus de certitude aux caractères généraux d'une époque +qu'aux faits particuliers. Ceux-ci n'ont qu'une valeur symbolique pour +ainsi dire, en ce qu'ils caractérisent un état social ou un état d'âme. +Personne n'a apporté autant de tact et de sagacité que Renan dans cette +divination critique du symbolisme de l'histoire, et nous croyons que ses +livres marqueront une date capitale dans l'évolution de la critique +historique. Personne n'a jamais eu au même degré que lui, le sens de +l'histoire. Il a rompu en visière avec ce pédantisme de la critique qui +prétend trancher les questions les plus complexes avec des données +incomplètes, au nom de règles absolues dont l'expérience à maintes fois +démontré la fragilité. Les hommes ont un si grand besoin de certitude +qu'ils ne sont pas éloignés de traiter comme un malfaiteur celui qui +leur interdit à la fois d'affirmer et de nier, et qui recommande le +doute comme un devoir. Renan n'a pas craint de dire et de montrer qu'il +y avait des degrés infinis de vraisemblance, mais que le domaine de la +certitude était extrêmement restreint; et que toutes les choses que nous +souhaiterions le plus de savoir sont en dehors de ce domaine. Il n'a pas +craint, après avoir ainsi tout remis en question, de tenter de +reconstituer l'histoire du passé telle qu'il pouvait se l'imaginer, +parce que l'homme a besoin d'imaginer, comme il a besoin de croire, et +parce que ce qu'il imagine comme ce qu'il croit contient une vérité +provisoire et partielle. On a dit de Mérimée qu'il fut dupe de la +prétention de n'être jamais dupe. On peut dire de Renan qu'il n'a jamais +été dupe parce qu'il a consenti à être dupe volontairement. Et c'est +ainsi qu'il a pu être tout à la fois un artiste incomparable et un +savant de premier ordre. Il égale presque Michelet par l'imagination, +mais sans se laisser entraîner par elle; il cherche comme Taine à +démêler dans l'histoire la vérité scientifique, mais il a une plus fine +perception des difficultés du problème. Personne n'a su, avec autant de +profondeur et de pénétration que lui, démêler et déterminer les +conditions et les limites de la connaissance. + +Il est nécessaire d'écouter la leçon particulière de chacun de ces trois +maîtres. Ils se complètent et se corrigent l'un l'autre. Si l'on craint, +en se laissant séduire par les côtés ironiques et sceptiques du génie de +Renan, de ne plus voir dans l'histoire qu'un jeu décevant d'apparences +imaginaires, on écoutera la voix grave de Taine qui nous ordonne de +croire à la science et de découvrir sous les changeantes apparences la +vérité positive et les lois immuables de l'univers; si l'on craint, en +suivant les austères et durs enseignements de Taine, de perdre le sens +et l'amour de la nature et des hommes, on apprendra de Michelet que dans +la poursuite des vérités morales, il ne faut pas s'adresser à +l'intelligence seule, mais aussi à l'imagination et au cÅ“ur «d'où +jaillissent les sources de la vie.» + + + + +ERNEST RENAN + + +Il est difficile de parler avec équité d'un grand homme au moment où la +mort vient de l'enlever. Pour juger dans leur ensemble une vie et une +Å“uvre, il faut qu'un temps assez long nous permette de les considérer à +distance et comme en perspective, de même qu'il faut un certain recul +pour jouir d'un objet d'art. Le temps simplifie et harmonise toutes +choses; il fait disparaître, dans une Å“uvre, les parties secondaires et +caduques et met en lumière les parties essentielles et durables. C'est +le temps seul qui, dans les matériaux de valeur inégale dont se compose +la réputation d'un grand homme de son vivant, choisit les plus solides +pour élever à sa mémoire un monument impérissable. + +Il est encore plus difficile de juger avec impartialité un grand homme +quand on l'a connu et aimé, quand on peut encore se rappeler le son +caressant de sa voix, la finesse de son sourire, la profondeur de son +regard, la pression affectueuse de sa main, quand on se sent encore, non +seulement subjugué par la supériorité de son esprit, mais comme +enveloppé de sa bienveillance et de sa bonté. + +À ces difficultés d'ordre général s'en joint une autre quand il s'agit +d'un homme tel que fut Ernest Renan. Son Å“uvre est si considérable et si +variée, son érudition était si vaste, les sujets auxquels se sont +attachées ses recherches et sa pensée sont si divers qu'il faudrait, +pour être en mesure de parler dignement de lui, une science égale à la +sienne et un esprit capable comme le sien d'embrasser toutes les +connaissances humaines, toute la nature et toute l'histoire[1]. + +Pour toutes ces raisons, on comprendra que j'éprouve quelque hésitation +à parler de lui et que je ne puisse avoir la prétention de juger ni sa +personne ni son Å“uvre. Je ne me sens pour cela ni une compétence +suffisante, ni une indépendance assez complète d'esprit et de cÅ“ur +vis-à -vis d'un homme que j'aimais autant que je l'admirais. Mais, ayant +eu le privilège de le voir de près, appartenant à la génération qui a +suivi la sienne et qui a été nourrie de ses écrits et de son esprit, je +puis essayer de rappeler ce qu'il a été et ce qu'il a fait, et de +dégager la nature et les causes de l'influence qu'il a exercée en France +pendant la seconde moitié de notre siècle. + + + + +I + + +Rien de plus uni et de plus simple que la vie d'Ernest Renan. Elle a été +tout entière occupée par l'étude, l'enseignement, les joies de la +famille. Ses seules distractions ont été quelques voyages et les +plaisirs de la causerie dans des dîners d'amis et dans quelques salons. +Si, à deux reprises, en 1869, aux élections législatives de +Seine-et-Marne, et en 1876, aux élections sénatoriales des +Bouches-du-Rhône, Ernest Renan sollicita un mandat politique, il y fut +poussé par l'idée qu'un homme de sa valeur a le devoir de donner une +partie de son temps et de ses forces à la chose publique, s'il en a +l'occasion. Il n'avait apporté à ses campagnes électorales aucune fièvre +d'ambition. Quand il vit que la majorité des suffrages ne venait point +spontanément à lui, il renonça sans peine et sans regret à les +briguer[2]. + +Cette vie si tranquille et si heureuse eut pourtant ses heures de +trouble, on pourrait dire ses drames, mais des drames tout intérieurs, +des troubles purement intellectuels, moraux et religieux. + +Ernest Renan était originaire de Tréguier (Côtes-du-Nord), une de ces +anciennes villes épiscopales de Bretagne qui ont conservé jusqu'à nos +jours leur caractère ecclésiastique, qui semblent de vastes couvents +grandis à l'ombre de leurs cathédrales et qui, dans leur pauvreté un peu +triste, n'ont rien de la banalité et de l'aisance bourgeoises des villes +de province du nord et du centre de la France. On peut encore visiter +l'humble maison, toute proche de la belle cathédrale fondée par saint +Yves, où Renan naquit le 27 février 1823; le petit jardin planté +d'arbres fruitiers où il jouait tout enfant, laissant errer sa vue sur +l'horizon calme et mélancolique des collines qui encadrent la rivière de +Tréguier. Son père, capitaine de la marine marchande et occupé d'un +petit commerce, était de vieille race bretonne (le nom de Renan est +celui d'un des plus vieux saints d'Armorique). Il transmit à son fils +l'imagination rêveuse de sa race, son esprit de simplicité +désintéressée. La mère était de Lannion, petite ville industrielle, qui +n'a rien de l'aspect monacal de Tréguier. Très pieuse, elle avait +cependant une élasticité et une gaieté de caractère que son fils +attribuait à son origine gasconne et dont il avait hérité. Sérieux +breton, vivacité gasconne, Renan a trop souvent insisté sur la +coexistence en lui de ces deux natures pour qu'il nous soit permis de le +contredire sur ce point; mais, en dépit d'apparences qui ont fait croire +à des observateurs superficiels que le gascon l'avait en lui emporté sur +le breton, le sérieux a eu la première, la plus large part dans ce qu'il +a pensé, fait et écrit. + +La vie du reste commença par être pour lui plus qu'austère; elle fut +sévère et dure. Son père périt en mer, alors que lui-même était encore +enfant, et ce ne fut qu'à force d'économie et de privations que sa mère +put subvenir à l'éducation de ses trois enfants. Ernest Renan, loin de +garder rancune à la destinée de ces années misérables, lui resta +reconnaissant de lui avoir fait connaître et aimer la pauvreté. Il eut +toute sa vie l'amour des pauvres, des humbles, du peuple. Il ne +s'éloigna jamais des parents de condition plus que modeste qu'il avait +conservés en Bretagne. Dans les dernières années de sa vie, il aimait à +les aller revoir, comme il avait tenu à conserver intacte la petite +maison où s'était écoulée son enfance. Sa sÅ“ur Henriette, de douze ans +plus âgée que lui, personne remarquable par la force de son esprit et de +son caractère comme par la tendresse passionnée de son cÅ“ur, se dévoua +aux siens, et, après avoir donné des leçons à Tréguier, elle se résigna, +d'abord à entrer dans un pensionnat à Paris, puis à accepter une place +d'institutrice en Pologne, sans cesser de suivre avec une sollicitude +maternelle les progrès de son plus jeune frère, dont elle avait deviné +la haute intelligence. Le jeune Ernest faisait à Tréguier ses humanités +dans un séminaire dirigé par de bons prêtres; il y était un écolier doux +et studieux, qui remportait sans peine tous les premiers prix et ne +voyait pas devant lui de plus bel avenir que d'être, dans son pays +natal, un prêtre instruit et dévoué, plus tard peut-être chanoine de +quelque église cathédrale. Mais sa sÅ“ur avait connu à Paris un jeune +abbé, intelligent et ambitieux, M. Dupanloup, qui venait de prendre la +direction du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et qui +cherchait à recruter des sujets brillants. Elle lui parla des aptitudes +et des succès de son frère, et, à quinze ans et demi, Ernest Renan se +trouva transplanté à Paris. Il émerveilla ses nouveaux maîtres par sa +précoce maturité, par sa merveilleuse facilité de travail; et, après +avoir fait brillamment sa philosophie au séminaire d'Issy, il entra à +Saint-Sulpice pour y étudier la théologie. Saint-Sulpice était alors en +France le seul séminaire où se fût perpétuée la tradition des fortes +études et en particulier la connaissance des langues orientales. Les +Pères qui y enseignaient, et spécialement le Père Le Hir, orientaliste +éminent, rappelaient, par l'austérité de leur vie, par la profondeur de +leur érudition, les grands savants que l'Église a produits au XVIIe et +au XVIIIe siècles.--Renan devint rapidement l'ami, puis l'émule de ses +maîtres. Ceux-ci voyaient déjà en lui une gloire future de la maison, +sans se douter que les leçons mêmes qu'il y recevait allaient l'en +détacher pour toujours. + +C'est une crise purement intellectuelle qui fit sortir Renan du +séminaire. L'état de prêtre lui souriait; il avait reçu avec une joie +pieuse les ordres mineurs, et aucune des obligations morales de la +vocation ecclésiastique ne lui pesait. La vie du monde lui faisait peur; +celle de l'Église lui paraissait douce. Il n'y avait en lui aucun +penchant à la raillerie ou à la frivolité. Mais, en lui enseignant la +philologie comparée et la critique, en lui faisant scruter les livres +saints, les prêtres de Saint-Sulpice avaient mis entre les mains de leur +jeune élève le plus redoutable des instruments de négation et de doute. +Son esprit lucide, pénétrant et sincère, vit la faiblesse de la +construction théologique sur laquelle repose toute la doctrine +catholique. Ce qu'il avait appris à Issy de sciences naturelles et de +philosophie venait confirmer les doutes que la critique philologique et +historique lui inspirait sur l'infaillibilité de l'Église et de +l'Écriture sainte, et sur la doctrine qui fait de la révélation +chrétienne le centre de l'histoire et l'explication de l'univers. Le +cÅ“ur déchiré (car il allait contrister non seulement des maîtres +vénérés, mais encore une mère tendrement aimée), il n'hésita pourtant +pas un instant à obéir au devoir que la droiture de son esprit et de sa +conscience lui imposait. Il quitta l'asile paisible qui lui promettait +un avenir assuré pour vivre de la dure vie de répétiteur dans une +institution du quartier latin et entreprendre, à vingt-deux ans, la +préparation des examens qui pouvaient lui ouvrir la carrière du +professorat. Son admirable sÅ“ur lui vint en aide dans ce moment +difficile. Arrivée avant lui, par ses propres réflexions et ses propres +études, aux mêmes convictions négatives, elle avait évité de jamais +troubler de ses doutes l'esprit de son jeune frère. Mais, quand il +s'ouvrit à elle et lui écrivit ses motifs de quitter le séminaire et de +renoncer à la prêtrise, elle fut inondée de joie et lui envoya ses douze +cents francs d'économies pour l'aider à franchir les difficultés des +premiers temps de liberté. + +Il n'eut pas besoin d'épuiser ce fonds de réserve. Grâce à ses +prodigieuses facultés intellectuelles et à la science déjà considérable +acquise pendant ses années de séminaire, Renan put rapidement se créer +une situation indépendante et marcha désormais de succès en succès. On +reste confondu en voyant ce qu'il sut faire et produire pendant les cinq +années qui suivirent sa sortie de Saint-Sulpice, de la fin de 1845 à +1850. Il conquit tous ses grades universitaires, du baccalauréat à +l'agrégation de philosophie, où il fut reçu premier en 1848. Il obtint, +la même année, de l'Académie des inscriptions, le prix Volney, pour un +grand ouvrage, l'_Histoire générale et système comparé des langues +sémitiques_ (publiée en 1855), et, deux ans plus tard, un autre prix sur +l'_Étude du grec au moyen âge_. Il faisait en 1849-1850 des recherches +dans les bibliothèques d'Italie[3] et en rapportait sa thèse de doctorat +soutenue en 1852, un livre sur _Averroès et l'Averroïsme_, capital pour +l'histoire de l'introduction de la philosophie grecque en Occident par +les Arabes. En même temps, il publiait dans des recueils périodiques +plusieurs essais, entre autres celui qui, remanié, est devenu son livre +sur l'_Origine du langage_, et il écrivait un ouvrage considérable sur +l'_Avenir de la science_, qu'il n'a imprimé qu'en 1890. + +Ce livre, composé en quelques mois par un jeune homme de vingt-cinq ans, +contient déjà toutes les idées sur la vie et sur le monde qu'il répandra +en détail dans tous ses écrits; mais elles sont affirmées ici avec un +ton de conviction enthousiaste et de certitude qu'il atténuera de plus +en plus dans ses écrits ultérieurs, sans rien abandonner d'ailleurs du +fond même de sa doctrine. Il salue l'aurore d'une ère nouvelle, où la +conception scientifique de l'univers succèdera aux conceptions +métaphysiques et théologiques. Les sciences de la nature surtout et les +sciences historiques et philologiques sont non seulement les +libératrices de l'esprit, mais encore les maîtresses de la vie. +Pédagogie, politique, morale, tout sera régénéré par la science. Par +elle seule, la justice sera fondée parmi les hommes, et elle deviendra +pour eux une source et une forme de religion[4]. + +Sur les conseils d'Augustin Thierry et de M. de Sacy, E. Renan ne publia +pas ce volume, dont le don dogmatique et sévère aurait rebuté les +lecteurs et dont les idées étaient trop neuves et trop hardies pour être +acceptées toutes à la fois. Les Français auraient pu aussi s'étonner de +l'admiration enthousiaste de Renan pour l'Allemagne, en qui il voyait la +patrie de cet idéalisme scientifique dont il se faisait l'apôtre. +Augustin Thierry enfin était inquiet de voir son jeune ami dépenser d'un +seul coup tout son capital intellectuel. Il lui persuada de le débiter +en détail dans des articles donnés à la _Revue des Deux Mondes_ et au +_Journal des Débats_. C'est ainsi que Renan devint le premier de nos +essayistes, et, dans des articles de critique littéraire et +philosophique, mit en circulation, sous une forme légère, aisée, +accessible à tous, ses idées les plus audacieuses et toutes les +découvertes de la philologie comparée et de l'exégèse rationaliste. Ce +sont ces essais, où son talent littéraire s'affina et s'assouplit et où +le fonds le plus solide de pensées et de connaissances s'unissait à une +virtuosité prestigieuse de style, qui ont formé les admirables volumes +intitulés: _Essais de morale et de critique; Études d'histoire +religieuse; Nouvelles études d'histoire religieuse_. Sa renommée +littéraire grandissait rapidement, tandis que ses ouvrages d'érudition +le faisaient entrer, dès 1856, à l'Académie des inscriptions, âgé +seulement de trente-trois ans. + + + + +II + + +Depuis 1851, il était attaché à la Bibliothèque nationale, et cette +place modeste, avec le revenu, de plus en plus important, de ses essais +littéraires, lui avait permis de se marier en 1886. Il avait trouvé en +mademoiselle Scheffer, fille du peintre Henry Scheffer et nièce du +célèbre Ary Scheffer, une compagne capable de le comprendre et digne de +l'aimer. Ce mariage faillit être dans sa vie l'occasion d'un nouveau +drame intime. Depuis 1850, Ernest Renan vivait avec sa sÅ“ur Henriette; +leur communauté de sentiments et de pensées s'était encore accrue par +cette communauté d'existence et de labeur, et Henriette, qui pensait que +son frère, en quittant l'Église pour la science, n'avait fait que +changer de prêtrise, ne supposait pas que cette union pût jamais être +dissoute. Quand son frère lui parla de ses intentions de mariage, elle +laissa voir un si cruel trouble intérieur que celui-ci résolut de +renoncer à un projet qui paraissait menacer le bonheur d'un être si +dévoué et si cher. Mais alors ce fut mademoiselle Renan elle-même qui +courut chez mademoiselle Scheffer la supplier de ne pas renoncer à son +frère et qui hâta la conclusion d'une union dont l'idée seule l'avait +bouleversée. Sa vie, du reste, ne fut pas séparée de celle de son frère. +Elle s'attacha passionnément à ses enfants. Quand Ernest Renan partit en +1860 pour la Phénicie, chargé d'une mission archéologique, elle +l'accompagna et y resta avec lui quand madame Renan dut rentrer en +France. Ces quelques mois de vie à deux furent sa dernière joie. La +fièvre les saisit l'un et l'autre à Beyrouth. Elle mourut, tandis que +lui, terrassé par le mal, avait à peine conscience du malheur qui le +frappait. Dans le petit opuscule biographique consacré à sa sÅ“ur +Henriette, la plus belle de ses Å“uvres, et un des plus purs +chefs-d'Å“uvre de la prose française, E. Renan a gravé pour la postérité +l'image de cette femme supérieure et dit avec une éloquence poignante ce +que sa perte fut pour lui. + + + + +III + + +Il rapportait de Syrie, non seulement les inscriptions et les +observations archéologiques qu'il publia dans le volume de la _Mission +de Phénicie_, paru de 1863 à 1874 par livraisons, mais aussi la première +ébauche de sa _Vie de Jésus_, l'introduction de l'Å“uvre capitale de sa +vie: l'_Histoire des origines du Christianisme_, qui forme sept volumes +in-8°. Il avait déjà abordé dans ses essais un grand nombre de problèmes +religieux et de questions de critique et d'exégèse sacrées, mais il ne +voulait pas se borner à l'analyse et à la critique. Il voulait +entreprendre quelque grand travail de synthèse et de reconstitution +historiques. Les questions religieuses lui avaient toujours paru les +questions vitales de l'histoire et celles où peuvent le mieux +s'appliquer les deux qualités essentielles de l'historien: la +pénétration critique et la divination imaginative qui ressuscite les +civilisations et les personnages disparus. C'est au christianisme, +c'est-à -dire au plus grand phénomène religieux de l'histoire, que Renan +appliqua ses qualités d'érudit, de peintre et de psychologue. Il devait +plus tard compléter son ouvrage en y ajoutant, pour introduction, une +_Histoire d'Israël_, dont il a publié trois volumes et dont les deux +derniers, achevés peu de temps avant sa mort, ont paru en 1893 et 1894. + +L'apparition de la _Vie de Jésus_ fut, non seulement un grand événement +littéraire, mais un fait social et religieux d'une portée immense. +C'était la première fois que la vie du Christ était écrite à un point de +vue entièrement laïque, en dehors de toute conception supra-naturaliste, +dans un livre destiné, non aux savants et aux théologiens, mais au grand +public. Malgré les ménagements infinis avec lesquels Renan avait +présenté sa pensée, malgré le ton respectueux et attendri qu'il prenait +en parlant du Christ, peut-être même à cause de ces ménagements et de ce +respect, le scandale fut prodigieux. Le clergé sentit très bien que +cette forme d'incrédulité qui s'exprimait avec la gravité de la science +et l'onction de la piété, était bien plus redoutable que la raillerie +voltairienne; venant d'un élève des écoles ecclésiastiques, le sacrilège +à ses yeux était doublé d'une trahison, l'hérésie aggravée d'une +apostasie. Le gouvernement impérial, qui avait nommé en 1862 E. Renan +professeur de philologie sémitique au Collège de France, eut la +faiblesse de le révoquer en 1863, en présence des clameurs que souleva +la _Vie de Jésus_. Il avait eu la naïveté de lui offrir, comme +compensation, une place de conservateur à la Bibliothèque nationale. + +Renan répondit au ministre, en style biblique: Garde ton argent +(_Pecunia tua tecum sit_); et, libre désormais de tout souci matériel, +grâce au prodigieux succès de son livre, le «blasphémateur européen», +comme l'appelait Pie IX, continua tranquillement son Å“uvre[5]. Ce ne fut +qu'en 1870, quand l'Empire fut tombé, que sa chaire lui fut rendue. Ses +cours, commencés au milieu même du siège de Paris, ont toujours eu un +caractère strictement scientifique et philologique qui en écartait le +public frivole et ne les rendait accessibles qu'à un petit nombre de +véritables élèves, alors qu'il lui était si aisé d'attirer la foule à +ses cours, rien qu'en y professant ces livres avant de les publier; il +dédaigna toujours ces succès faciles et ne songea qu'à faire progresser +la science qu'il était chargé d'enseigner. Il devint, en 1883, +l'administrateur respecté du grand établissement scientifique dont il +avait été chassé comme indigne vingt ans auparavant. Lancé, par la +publication de la _Vie de Jésus_, dans la lutte religieuse, attaqué avec +violence par les uns, défendu et admiré avec passion par les autres, +ayant à souffrir souvent de la vulgarité de certains admirateurs, E. +Renan ne s'abaissa point à la polémique; il ne permit point que la +sérénité de sa pensée fut altérée par ces querelles[6], et il continua à +parler de l'Église catholique et du christianisme avec la même +impartialité, je dirai plus, avec la même sympathie respectueuse et +indépendante. + + + + +IV + + +L'année 1870 marque une date importante dans la vie d'Ernest Renan. Ce +fut encore une année de crise. L'Allemagne, qui avait été, au moment où +il s'était émancipé de son éducation ecclésiastique, la seconde mère de +son intelligence, l'Allemagne, dont il avait exalté si haut le caractère +purement idéaliste, en qui il voyait la maîtresse du monde moderne en +érudition, en poésie et en métaphysique, lui apparaissait maintenant +sous une face nouvelle, froidement réaliste, orgueilleusement et +brutalement conquérante. Comme il avait rompu avec l'Église, sans cesser +de reconnaître sa grandeur et les services qu'elle avait rendus et +qu'elle rendait encore au monde, il sentit, non sans douleur, se +relâcher presque jusqu'à se briser le lien moral qui l'attachait à +l'Allemagne, mais sans renier jamais la dette de reconnaissance +contractée envers elle, sans chercher jamais à rabaisser ses mérites et +ses vertus. On trouvera l'expression éloquente de ses sentiments dans +ses lettres au docteur Strauss, écrites en 1871, dans son discours de +réception à l'Académie française et dans sa lettre à un ami d'Allemagne +de 1878. En même temps, une évolution se produisait dans ses conceptions +politiques. Aristocrate par tempérament, monarchiste constitutionnel par +raisonnement, il se trouvait appelé à vivre dans une société +démocratique et républicaine. Convaincu que les grands mouvements de +l'histoire ont leur raison d'être dans la nature même des choses et +qu'on ne peut agir sur ses contemporains et son pays qu'en en acceptant +les tendances et les conditions d'existence, il sut apprécier les +avantages de la démocratie et de la République sans en méconnaître les +difficultés et les dangers. + +Ernest Renan était désormais en pleine possession de son génie, de son +originalité, et en pleine harmonie avec son temps.--Émancipé de +l'Église, il était l'interprète de la libre pensée sous sa forme la plus +élevée et la plus savante dans un pays qui voyait dans le cléricalisme +l'ennemi le plus redoutable de ses institutions nouvelles; émancipé de +l'Allemagne, il avait trouvé dans les malheurs mêmes de la patrie un +aliment et un aiguillon à son patriotisme, et il s'efforçait de faire de +ses écrits l'expression la plus parfaite du génie français; émancipé de +toute attache aux régimes politiques disparus, il pouvait donner à la +France nouvelle les conseils et les avertissements d'un ami clairvoyant +et d'un serviteur dévoué. Professeur au Collège de France, le seul +établissement d'enseignement qui se soit conservé à travers les siècles, +toujours semblable à lui-même dans son organisation comme dans son +esprit, l'asile par excellence de la recherche libre et désintéressée, +membre de l'Académie des inscriptions et de l'Académie française, ces +créations de la monarchie réorganisées par la Révolution, l'une +représentant l'érudition, l'autre le talent littéraire, Ernest Renan +avait conscience que l'âme de la France moderne vivait en lui plus qu'en +tout autre de ses contemporains. Il la laissa s'épanouir librement et se +répandre au dehors, jouissant de cette popularité qui faisait de lui +l'hôte le plus recherché des salons mondains, l'orateur préféré des +assemblées les plus diverses, savantes ou frivoles, aristocratiques ou +populaires, et la proie favorite des interviewers. Il répandait sans +compter les trésors de son esprit, de sa science, de son imagination, +de sa bonne grâce. Il osait dans ses écrits aborder tous les sujets et +prendre tous les tons. Tout en continuant ses grands travaux d'histoire +et d'exégèse, tout en traduisant Job, l'Ecclésiaste et le Cantique des +Cantiques, tout en donnant à l'histoire littéraire de la France des +notices qui sont des chefs-d'Å“uvre d'érudition sûre et minutieuse, tout +en dressant chaque année, pour la Société asiatique, le bilan des +travaux relatifs aux études orientales, tout en fondant et en dirigeant +avec une activité admirable la difficile entreprise du _Corpus +inscriptionum semiticarum_, qui sera son titre de gloire le plus +incontestable au point de vue scientifique, il exposait ses vues et ses +rêves sur l'univers et sur l'humanité, sur la vie et sur la morale, soit +sous une forme plus austère dans ses _Dialogues philosophiques_, soit +sous une forme plus légère et doucement ironique dans ses fantaisies +dramatiques: _Caliban_, l'_Eau de Jouvence_, le _Prêtre de Némi_, +l'_Abbesse de Jouarre_; il travaillait à la réforme du haut +enseignement; il écrivait ces délicieux fragments d'autobiographie qu'il +a réunis sous le titre de _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_. + + + + +V + + +Dans cet épanouissement de toutes ses facultés pensantes et agissantes, +favorisé par sa triple vie de savant, d'homme du monde et d'homme de +famille, Ernest Renan se sentait heureux, et cette joie de vivre et +d'agir lui avait inspiré un optimisme philosophique qui semblait, au +premier abord, peu conciliable avec l'absence de toute certitude, de +toute conviction métaphysique et religieuse. On était étonné et un peu +scandalisé de voir l'auteur des _Essais de critique et de morale_, celui +qui avait écrit des pages inoubliables sur l'âme rêveuse et mélancolique +des races celtiques, qui avait condamné si sévèrement la frivolité de +l'esprit gaulois et la théologie bourgeoise de Béranger, prêcher parfois +un évangile de la gaîté que Béranger n'eût pas désavoué, considérer la +vie comme un spectacle amusant dont nous sommes à la fois les +marionnettes et les spectateurs, et dirigé par un Démiurge ironique et +indifférent. À force de vouloir être de son temps et de son pays, tout +connaître et tout comprendre, Renan semblait parfois montrer pour les +défauts mêmes du caractère français une indulgence allant jusqu'à la +complicité. Quand il disait qu'en théologie c'est M. Homais et Gavroche +qui ont raison, et que peut-être l'homme de plaisir est celui qui +comprend le mieux la vie, ses amis mêmes étaient froissés, moins dans +leurs convictions personnelles que dans leur tendre admiration pour +celui qui avait su parler de saint François d'Assise, de Spinoza et de +Marc-Aurèle comme personne n'en avait parlé avant lui. Aux yeux de +beaucoup de lecteurs, Renan, devenu l'apôtre du dilettantisme, ne voyait +plus dans la religion que le vain rêve de l'imagination et du cÅ“ur, dans +la morale qu'un ensemble de conventions et de convenances, dans la vie +qu'une fantasmagorie décevante qui ne pouvait sans duperie être prise au +sérieux. Ceux qui ne l'aimaient pas l'appelaient la Célimène ou +l'Anacréon de la philosophie, et plusieurs de ceux qui l'aimaient +pensaient que les succès mondains, le désir d'étonner et de plaire +l'amenaient à ne plus voir, dans la discussion des plus graves problèmes +de la destinée humaine, qu'un jeu d'artiste et un exercice littéraire. + +Ceux toutefois qui connaissaient mieux son Å“uvre et surtout sa vie +savaient que ce dilettantisme, cet épicurisme et ce scepticisme +apparents n'étaient point au fond de son cÅ“ur et de sa pensée, mais +étaient le résultat de la contradiction intime qui existait entre sa +nature profondément religieuse et sa conviction qu'il n'y a de science +que des phénomènes, par suite, de certitude que sur les choses finies; +ils comprenaient d'autre part qu'il était trop sincère pour vouloir rien +affirmer sur ce qui n'est pas objet de connaissance positive. Il était +trop modeste, trop ennemi de toute ombre de pose et de pharisaïsme pour +se proposer en exemple et en règle, pour vanter, comme une supériorité, +les vertus et les principes de morale qui faisaient la base même de sa +vie. Sa vie, la disposition habituelle de son âme étaient celles d'un +stoïcien, d'un stoïcien sans raideur et sans orgueil, qui ne prétendait +point se donner en modèle aux autres. Son optimisme n'était point la +satisfaction béate de l'homme frivole, mais l'optimisme volontaire de +l'homme d'action qui pense que, pour agir, il faut croire que la vie +vaut la peine d'être vécue et que l'activité est une joie. Personne +n'était plus foncièrement bienveillant, serviable et bon qu'Ernest +Renan, bien qu'il se soit accusé lui-même de froideur à servir ses amis. +Personne n'a été plus scrupuleux observateur de ses devoirs, devoirs +privés et devoirs professionnels, fidèle jusqu'à l'héroïsme aux +consignes qu'il s'était données, n'acceptant aucune fonction sans en +remplir toutes les obligations, s'imposant à la fin de sa vie les plus +vives souffrances pour accomplir jusqu'au bout ses fonctions de +professeur. Cet homme en apparence si gai avait depuis bien des années à +supporter des crises de maux physiques très pénibles. Il ne leur permit +jamais de porter atteinte à l'intégrité de sa pensée ni d'entraver +l'accomplissement des tâches intellectuelles qu'il avait assumées. C'est +dans les derniers mois de son existence que ce stoïcisme pratique se +manifesta avec le plus de force et de grandeur. Il avait souvent exprimé +le vÅ“u de mourir sans souffrances physiques et sans affaiblissement +intellectuel. Il eut le bonheur de conserver jusqu'au bout toutes ses +facultés; mais les souffrances ne lui furent pas épargnées. Il les +redoutait d'avance comme déprimantes et dégradantes; il ne se laissa ni +déprimer ni dégrader par elles. Depuis le mois de janvier, il se savait +perdu; il le disait à ses amis et ne demandait que le temps et les +forces nécessaires pour achever son cours et ses travaux commencés. Il +voulut aller encore une fois voir sa chère Bretagne; sentant son état +s'aggraver, il tint à revenir à Paris à la fin de septembre, pour mourir +à son poste, dans ce Collège de France dont il était administrateur. +C'est là qu'il expira le 2 octobre. Pendant ces huit mois, il fut en +proie à des douleurs incessantes, qui parfois lui ôtaient la possibilité +même de parler; il resta cependant doux et tendre envers tous ceux qui +l'approchaient, les encourageant et se disant heureux. Il leur répétait +que la mort n'est rien, qu'elle n'est qu'une apparence, qu'elle ne +l'effrayait pas. Le jour même de sa mort, il trouvait encore la force de +dicter une page sur l'architecture arabe. Il se félicitait d'avoir +atteint sa soixante-dixième année, la vie normale de l'homme suivant +l'Écriture. Une de ses dernières paroles fut: «Soumettons-nous à ces +lois de la nature dont nous sommes une des manifestations. La terre et +les cieux demeurent.» Cette force d'âme, soutenue jusqu'à la dernière +minute à travers des mois de souffrances continuelles, montre bien +quelle était la sérénité de ses convictions et la profondeur de sa vie +morale. + + + + +VI + + +Il a laissé un souvenir ineffaçable à ceux qui l'ont connu. Il n'avait +rien dans son apparence extérieure qui, au premier abord, parût de +nature à charmer. De petite taille, avec une tête énorme enfoncée dans +de larges épaules, affligé de bonne heure d'un embonpoint excessif qui +alourdissait sa marche et a été la cause de la maladie qui l'a emporté, +il paraissait laid à ceux qui ne le voyaient qu'en passant. Mais il +suffisait de causer un instant avec lui pour que cette impression +s'effaçât. On était frappé de la puissance et de la largeur de son +front; ses yeux pétillaient de vie et d'esprit et avaient pourtant une +douceur caressante. Son sourire surtout disait toute sa bonté. Ses +manières, où s'était conservé quelque chose de l'affabilité paternelle +du prêtre, avec les gestes bénisseurs de ses mains potelées et le +mouvement approbateur de sa tête, avaient une urbanité qui ne se +démentait jamais et où l'on sentait la noblesse native de sa nature et +de sa race. Mais ce qui ne saurait se dire c'est le charme de sa parole. +Toujours simple, presque négligée, mais toujours incisive et originale, +elle pénétrait et enveloppait à la fois. Sa prodigieuse mémoire lui +permettait sur tous les sujets d'apporter des faits nouveaux, des idées +originales; et en même temps sa riche imagination mêlait à sa +conversation, avec un tour souvent paradoxal, des élans de poésie, des +rapprochements inattendus, parfois même des vues prophétiques sur +l'avenir. Il était un conteur incomparable. Les légendes bretonnes, +passant par sa bouche, prenaient une saveur exquise. Nul causeur, sauf +Michelet, n'a su allier à ce point la poésie et l'esprit. Il n'aimait +pas la discussion, et on a souvent raillé la facilité avec laquelle il +donnait son assentiment aux assertions les plus contradictoires. Mais +cette complaisance pour les idées d'autrui, qui prenait sa source dans +une politesse parfois un peu dédaigneuse, ne l'empêchait pas, toutes les +fois qu'une cause grave était en jeu, de maintenir très fermement son +opinion. Il savait être ferme pour défendre ce qu'il croyait juste; il +avait fait assez de sacrifices à ses convictions pour avoir le droit de +ne pas se fatiguer dans des discussions inutiles. Il avait horreur de la +polémique. Elle lui paraissait contraire à la politesse, à la modestie, +à la tolérance, à la sincérité, c'est-à -dire aux vertus qu'il estimait +entre toutes. Il savait, du reste, admirablement, par des comparaisons +charmantes, exprimer les nuances les plus rares de ses sentiments. Un +jour, dans un dîner d'amis, un convive, en veine de paradoxe, soutenait +que la pudeur est une convention sociale, un peu factice, qu'une jeune +fille très pudique n'aurait aucune gêne à être nue si personne ne la +voyait. «Je ne sais, dit Renan. L'Église enseigne qu'auprès de chaque +jeune fille se tient un ange gardien. La vraie pudeur consiste à +craindre d'offusquer même l'Å“il des anges.» + + + + +VII + + +Le moment n'est pas encore venu, je l'ai dit en commençant, d'apprécier +l'Å“uvre et les idées d'Ernest Renan. Il est cependant impossible, après +avoir dit ce que fut sa vie, de ne pas chercher à indiquer quelles ont +été les causes de son immense renommée, quelle place il tient dans notre +siècle, et en quoi il a mérité les honneurs exceptionnels que la France +lui a rendus au moment de ses funérailles. + +Il est un mérite que personne ne songe à lui contester, c'est d'avoir +été le plus grand écrivain de son temps et un des plus admirables +écrivains de la France de tous les temps. Nourri de la Bible, de +l'antiquité grecque et latine et des classiques français, il avait su se +faire une langue simple et pourtant originale, expressive sans +étrangeté, souple sans mollesse, une langue qui, avec le vocabulaire un +peu restreint du XVIIe et du XVIIIe siècles, savait rendre toutes les +subtilités de la pensée moderne, une langue d'une ampleur, d'une suavité +et d'un éclat sans pareils. Il y a chez Renan des narrations, des +descriptions de paysages, des portraits qui resteront des modèles +achevés de notre langue, et, dans ses morceaux philosophiques ou +religieux, il est arrivé à rendre les nuances les plus délicates de la +pensée, du sentiment ou du rêve. Chez lui la familiarité n'est jamais +triviale ni la gravité jamais guindée. Si quelquefois, dans ses derniers +écrits, le désir de se montrer moderne, l'effort pour faire comprendre +le passé par des comparaisons avec les choses actuelles lui a fait +commettre quelques fautes de goût, ces fausses notes sont rares, et la +justesse du ton égale chez lui la délicate correction du style et l'art +consommé de la composition. Renan durera comme écrivain plus qu'aucun +des auteurs de notre siècle, parce qu'il a égalé les plus illustres par +la puissance pittoresque de l'expression avec une simplicité plus grande +de style et un sens artistique plus délicat. + +Ce qui fait du reste la beauté et la richesse du style de Renan, c'est +qu'il n'a jamais été ce qu'on appelle un styliste; il n'a jamais +considéré la forme littéraire comme ayant sa fin en elle-même. Il avait +horreur de la rhétorique et ne voyait dans la perfection du style que le +moyen de donner à la pensée toute sa force, de la vêtir d'une manière +digne d'elle. Tout était naturel chez lui. C'était la simplicité de sa +nature qui se reflétait dans la simplicité de son style; la richesse et +l'éclat de son style venaient de la plénitude de sa science, de la +puissance de son imagination et de l'abondance de ses idées. + +Renan n'a pas été un créateur dans les études d'érudition; il n'a, ni en +linguistique, ni en archéologie, ni en exégèse fait une de ces +découvertes, créé un de ces systèmes qui renouvellent une science; mais +il n'est pas d'homme qui ait eu une érudition à la fois aussi +universelle et aussi précise que la sienne: linguistique, littérature, +théologie, philosophie archéologie, histoire naturelle même, rien de ce +qui touche à la science de l'homme ne lui est étranger. Ses travaux +d'épigraphie et d'histoire littéraire sont admirables de méthode et de +précision critique. Sa connaissance profonde du passé unie au don de le +faire revivre par la magie de son talent littéraire a fait de lui un +incomparable historien. C'est là sa gloire par excellence. Dans un +siècle qui est avant tout le siècle de l'histoire, où les littératures, +les arts, les philosophies, les religions nous intéressent surtout comme +les manifestations successives de l'évolution humaine, Ernest Renan a eu +au plus haut degré les dons et l'art de l'historien. Il est en cela un +représentant éminent de son temps. On peut dire qu'il a élargi le +domaine de l'histoire, car il y a fait entrer l'histoire des religions. +Avant lui c'était un domaine réservé aux théologiens, qu'ils fussent du +reste rationalistes ou croyants. Il a le premier traité cette histoire +dans un esprit vraiment laïque et l'a rendue accessible au grand public. +L'Église n'a pas eu tort de voir en lui le plus redoutable des +adversaires. Malgré son respect, sa sympathie même pour les choses +religieuses, il portait les coups les plus graves à l'idée de surnaturel +et de révélation en faisant rentrer l'histoire des religions dans +l'histoire générale de l'esprit humain. D'un autre côté, il répandait +partout la curiosité des questions religieuses, et si les croyants ont +pu l'accuser de profaner la religion, on peut à plus juste titre lui +accorder le mérite d'avoir fait comprendre à tous l'importance de la +science des religions pour l'intelligence de l'histoire et d'avoir +éveillé dans beaucoup d'âmes le goût des choses religieuses. + +De même qu'il n'a pas été un créateur dans le domaine de l'érudition, +Renan n'a pas été non plus un novateur en philosophie. Ses études +théologiques ont développé en lui les qualités du critique et du savant +et l'ont dégoûté des systèmes métaphysiques. Il était trop historien +pour voir dans ces systèmes autre chose que les rêves évoqués dans +l'imagination des hommes par leur ignorance de l'ensemble des choses, +les mirages successifs suscités dans leur esprit par le spectacle +changeant du monde. Mais, s'il n'est pas un philosophe, il est un grand +penseur. Il a répandu à pleines mains, dans tous ses écrits, sur tous +les sujets, sur l'art comme sur la politique, sur la religion comme sur +la science, les idées les plus originales et les plus profondes. C'est +autant comme penseur que comme historien que Renan a été le fidèle +interprète du temps où il a vécu. Notre époque a perdu la foi et n'admet +d'autre source de certitude que la science, mais en même temps elle n'a +pu se résoudre, comme le voudrait le positivisme, à ne pas réfléchir et +à se taire sur ce qu'elle ignore. Elle aime à jeter la sonde dans +l'océan sans fond de l'inconnaissable, à prolonger dans l'infini les +hypothèses que lui suggère la science, à s'élever sur les ailes du rêve +dans le monde du mystère. Elle a le sentiment que, sans la foi ou +l'espérance en des réalités invisibles, la vie perd sa noblesse et elle +éprouve pour les héros de la vie religieuse, pour les âmes mystiques du +passé, un attrait et une tendresse faits de regrets impuissants et de +vagues aspirations. Renan a été l'interprète de cet état d'âme et il a +contribué à le créer. Personne, n'a plus nettement, plus sévèrement que +lui affirmé les droits souverains de la science, seule source de +certitude positive, la nécessité d'y chercher une base suffisante pour +la vie sociale et la vie morale; personne n'a plus résolument exclu le +surnaturel de l'histoire. Mais en même temps il a pieusement recueilli +tous les soupirs de l'humanité aspirant à une destinée plus haute que +celle de la terre; il a recréé en lui l'âme des fondateurs de religions, +des saints et des mystiques; il a proposé et s'est proposé à lui-même +toutes les hypothèses que la science peut permettre encore à l'âme +religieuse. Chose curieuse, ce sont trois Bretons, trois fils de cette +race celtique sérieuse, curieuse et mystique, qui ont en France +représenté tout le mouvement religieux du siècle: Chateaubriand, le +réveil du catholicisme par la poésie et l'imagination; Lamennais, la +reconstitution du dogme, puis la révolte de la raison et du cÅ“ur contre +une église fermée aux idées de liberté et de démocratie; Renan, le +positivisme scientifique uni au regret de la foi perdue et à la vague +aspiration vers une foi nouvelle. + +Ce qu'on a appelé son dilettantisme et son scepticisme n'est que la +conséquence de sa sincérité. Il avait également peur de tromper et +d'être dupe, et il ne craignait pas de proposer des hypothèses +contradictoires sur des questions où il croyait la certitude impossible. + +C'est là ce qu'il faut se rappeler pour comprendre ce qui, dans son +Å“uvre historique, peut au premier abord paraître entaché d'inconsistance +et de fantaisie. On l'a accusé de dédaigner la vérité, de tout sacrifier +à l'art, de mettre toute la critique historique dans le talent «de +solliciter doucement les textes». Il faut l'avoir peu ou mal lu pour le +juger ainsi. Il a eu simplement la sincérité de reconnaître que, dans +des Å“uvres de synthèse, on ne peut appliquer partout la même méthode. +Quand on doit raconter une période ou la biographie d'un personnage pour +lesquelles les documents positifs font défaut, l'histoire a le droit de +reconstituer par divination «une des manières dont les choses ont pu +être». Renan a toujours averti quand il procédait ainsi, qu'il s'agit +des origines d'Israël, de la vie du Christ[7] ou de celle de Bouddha. +Mais, quand il s'agit de décrire le milieu social et intellectuel où +s'est développé le christianisme, ou d'étudier les Å“uvres des hommes du +moyen âge, ou d'établir des textes, il a été le plus scrupuleux comme le +plus pénétrant des critiques. Personne n'a mieux parlé que lui des +règles et des devoirs de la philologie; personne ne les a mieux +pratiqués. + +On a pu s'étonner que le même homme qui a voulu qu'on mît sur sa tombe: +_Veritatem dilexit_, se soit si souvent demandé, comme Pilate: +«Qu'est-ce que la vérité?» Mais ces interrogations, mêlées d'ironie, +étaient elles-mêmes un hommage rendu à la vérité[8]. Il voyait que, pour +la plupart des hommes, aimer la vérité c'est aimer, jusqu'à +l'intolérance, jusqu'au fanatisme, des opinions particulières, reçues +par tradition ou conçues par l'imagination, toujours dépourvues de +preuves et destructives de toute liberté de penser. Affirmer des +opinions qu'il ne pouvait prouver lui paraissait un orgueil intolérable, +une atteinte à la liberté de l'esprit, un défaut de sincérité envers +soi-même et envers les autres; et il se rendait le témoignage de n'avoir +jamais fait un mensonge consciemment, bien plus, d'avoir eu le courage +dans ses écrits de dire toujours tout ce qu'il pensait. Il voyait du +stoïcisme et non du scepticisme à pratiquer le devoir sans savoir s'il a +une réalité objective, à vivre pour l'idéal sans croire à un Dieu +personnel ni à une vie future, et, dans les ténèbres d'incertitude où +l'homme vit ici-bas, à créer, par la coopération des âmes nobles et +pures, une cité céleste où la vertu est d'autant plus belle qu'elle +n'attend pas de récompense. Quelques-uns des contemporains de Renan se +sont crus ses disciples parce qu'ils ont imité les chatoiements et les +caresses de son style, ses ironies et ses doutes. Ils se sont gardés +d'imiter ses vertus, son colossal labeur et son dévouement à la science. +Ils n'ont pas compris que son scepticisme était fait de tolérance, de +modestie et de sincérité. + +Ceux qui liront l'_Avenir de la science_, écrit à vingt-cinq ans, et qui +verront les liens intimes qui rattachent ce livre à l'Å“uvre tout entière +de Renan, diront, eux aussi, en contemplant cette longue vie si bien +remplie: _Veritatem dilexit_. + +Si nous nous demandons maintenant ce qui caractérise Renan parmi les +grands écrivains et les grands penseurs, on trouvera que sa supériorité +réside dans le don particulier qu'il a possédé de comprendre l'histoire +et la nature dans leur variété infinie. On l'a comparé à Voltaire, parce +que Voltaire, comme lui, a été le représentant de son siècle, mais +Voltaire n'avait ni sa science ni son originalité de pensée et de style; +on l'a comparé à GÅ“the, mais GÅ“the est avant tout un artiste créateur, +et son horizon intellectuel, si vaste qu'il fût, ne pouvait avoir, au +temps où il a vécu, l'étendue de celui de Renan. Aucun cerveau n'a été +plus universel, plus compréhensif que celui de Renan. + +La Chine, l'Inde, l'antiquité classique, le moyen âge, les temps +modernes avec leurs perspectives infinies sur l'avenir, toutes les +civilisations, toutes les philosophies, toutes les religions, il a tout +connu, tout compris. Il a recréé l'univers dans sa tête, il l'a repensé, +si l'on peut dire, et même de plusieurs manières différentes. Ce qu'il +avait ainsi conçu et contemplé intérieurement, il avait le don de le +communiquer aux autres sous une forme enchanteresse. + +Cette puissance de contemplation créatrice de l'univers, qui est +proprement un privilège de la divinité, a été la principale source de la +joie qui a illuminé sa vie et de la sérénité avec laquelle il a accepté +la mort. + + Octobre 1892. + + + + +HIPPOLYTE TAINE + + +On ne s'est pas proposé dans les pages qu'on va lire d'analyser l'Å“uvre +de Taine ni de la juger. Elle est trop connue pour avoir besoin d'être +analysée, et trop récente pour pouvoir être jugée. + +Nous nous sommes uniquement proposé de fixer avec autant de précision +que possible les traits essentiels de la biographie de Taine et le +caractère général de son Å“uvre. Sa vie est peu et mal connue. Il s'est +efforcé de dérober sa personne à la curiosité des contemporains et de +mettre scrupuleusement en pratique le précepte: «Cache ta vie et répands +ton esprit.» La connaissance de sa vie n'est pourtant pas inutile pour +comprendre son esprit, et, s'il se trouve qu'en voulant écrire sa +biographie nous n'y découvrions d'autres aventures que des aventures +intellectuelles, ce résultat même ne sera pas sans importance[9]. + + + + +I + +LA VIE DE TAINE.--LES ANNÉES D'APPRENTISSAGE. + + +Hippolyte Taine naquit à Vouziers le 21 avril 1828. Son père, M. +Jean-Baptiste Taine, y exerçait la profession d'avoué. Il resta jusqu'à +l'âge de onze ans dans la maison paternelle, apprenant le latin avec son +père, tout en suivant les cours d'une petite école, dirigée par un M. +Pierson. Il avait déjà , à l'âge de dix ans, un tel sérieux dans le +caractère et une telle solidité dans l'esprit, qu'il arriva à M. +Pierson, empêché par une indisposition, de se faire remplacer, pendant +quelques jours, par le petit Taine. Son père étant tombé gravement +malade en 1839, il fut envoyé dans un pensionnat ecclésiastique de +Rethel. Il n'y resta que dix-huit mois. M. J.-B. Taine mourut le 8 +septembre 1840, laissant à sa veuve, à ses deux filles et à son fils, +une modeste fortune[10]. Il fallait songer à placer le jeune garçon dans +un milieu où il pût satisfaire son goût pour l'étude et développer les +rares qualités qu'il avait déjà manifestées. Sur les conseils du frère +de sa mère, M. Bezançon, notaire à Poissy, qui montra toujours beaucoup +de sollicitude pour son neveu, il fut envoyé à Paris, au printemps de +1841, et entra comme interne à l'institution Mathé, dont les élèves +suivaient les classes du collège Bourbon. Mais la santé délicate et +l'esprit méditatif et indépendant du jeune Taine se trouvèrent également +mal de ce régime de l'internat qu'il a qualifié dans une des dernières +pages qu'il ait écrites de «régime antisocial et antinaturel», où le +collégien, privé de toute initiative, «vit comme un cheval attelé entre +les deux brancards de sa charrette». Madame Taine se décida aussitôt à +venir vivre à Paris avec ses filles et à prendre son fils chez elle. +Alors commença, pour ne plus cesser jusqu'au mariage de Taine, sauf +pendant ses trois années d'École normale et les deux qui suivirent, +cette vie commune où le plus tendre et le plus attentif des fils +trouvait dans sa mère, comme il l'a dit lui-même, «l'unique amie qui +occupait la première place dans son cÅ“ur». «La vie de ma mère, +écrivait-il en 1879, n'était que dévouement et tendresse... aucune femme +n'a été mère si profondément et si parfaitement.» Ceux qui savent +combien Taine avait besoin de ménagements et de soins pour que sa nature +nerveuse trop sensible pût résister et à l'excès de l'activité cérébrale +et aux froissement de la vie, songent avec reconnaissance aux +bienfaisantes influences féminines qui, d'abord au foyer maternel, puis +au foyer conjugal, ont assuré le libre développement de son génie, l'ont +protégé contre les atteintes trop rudes de la réalité, ont entouré son +travail de paix et de sécurité, ont allégé les heures, pénibles entre +toutes, où ce grand laborieux était contraint de laisser reposer sa +plume et son cerveau. Nous leur devons aussi, peut-être, ce qui se mêle +de grâce attendrie et poétique, de profonde humanité, aux rigides +déductions de cet austère dialecticien. + +Le jeune Taine ne tarda pas à prendre, au collège Bourbon, le premier +rang. Dès l'âge de quatorze ans, il s'était fait à lui-même le plan de +ses journées et l'observait avec une méthode rigoureuse. Il s'accordait +vingt minutes de repos et de jeu en rentrant de la classe du soir, et +une heure de piano après le dîner; tout le reste du jour était donné au +travail. Il refusait toute distraction mondaine et poursuivait des +études personnelles à côté de ses occupations de collégien. Chaque +année, au moment du concours général, il fallait lui mettre des sangsues +à la tête pour éviter le danger d'une congestion cérébrale. Des succès +exceptionnels récompensèrent ces efforts. En 1847, comme vétéran de +rhétorique, il remportait au collège les six premiers prix et au +concours général, le prix d'honneur et trois accessits; en philosophie, +il obtenait au collège tous les premiers prix, aussi bien les trois prix +de sciences que les deux prix de dissertation, et au concours les deux +seconds prix de dissertation. + +Taine fit au collège Bourbon la connaissance de plusieurs camarades dont +l'amitié devait avoir une durable influence sur sa vie: Prévost-Paradol, +qui se décida, sur ses instances, à entrer à l'École normale, et qui fut +pendant plusieurs années l'intime confident de sa pensée; Planat, le +futur Marcelin de la _Vie Parisienne_, qui cachait, sous la fantaisie du +caricaturiste, un esprit sérieux jusqu'à la tristesse et passionné pour +les plus graves problèmes de la philosophie, et par qui Taine apprit +plus tard à connaître le monde des artistes et la société élégante[11]; +Cornélis de Witt, qui éprouvait comme Taine un vif attrait pour l'étude +de la langue et de la littérature anglaises et qui l'introduisit chez M. +Guizot, quand celui-ci revint d'Angleterre en 1849. Guizot se prit de +sympathie et d'estime pour le jeune universitaire, vers qui +l'attiraient, en dépit de profondes divergences philosophiques, de +secrètes affinités morales et intellectuelles. Il lui donna des preuves +constantes de cette sympathie dans les concours académiques, et Taine +consacra un de ses plus beaux essais de critique à l'auteur de +l'_Histoire de la Révolution d'Angleterre_[12]. + +L'enseignement public était la carrière qui s'offrait le plus +naturellement à Taine après ses brillants succès scolaires. En 1848, il +passa ses deux baccalauréats ès-lettres et ès-sciences et fut reçu le +premier à l'École normale. Il y voyait entrer avec lui presque tous ses +rivaux des concours de 1847 et de 1848: About, reçu second, Sarcey, +Libert, Suckau, Albert, Merlet, Lamm, Ordinaire, Barnave, etc. + +Je n'aurai pas la témérité de refaire, après M. Sarcey[13], le tableau +de ce que fut l'École normale sous la seconde République, pendant ces +années d'agitation tumultueuse où l'enseignement des professeurs, +distribué avec un zèle inégal, n'exerçait qu'une faible influence, mais +où l'activité intellectuelle des élèves, fécondée par les conversations, +les discussions, les lectures, les études personnelles, n'en était que +plus intense. Je me contenterai de rappeler combien nombreux furent les +camarades de Taine qui se firent un nom dans l'enseignement, les +lettres, le journalisme, le théâtre, la politique ou même l'Église. À +côté de ceux que je citais tout à l'heure, qu'il me suffise de nommer +Challemel-Lacour, Chassang, Assolant, Aubé, Perraud, Ferry, Weiss, Yung, +Belot, Gaucher, Gréard, Prévost-Paradol, Levasseur, Villetard, Accarias, +Boiteau, Duvaux, Crouslé, Lenient, Tournier. + +Taine eut, dès le premier jour, une place à part au milieu d'eux. Non +qu'il cherchât à se singulariser ou à faire sentir sa supériorité; ses +maîtres et ses camarades s'accordent à vanter sa douceur, sa modestie, +sa complaisance, sa gaieté; mais il inspirait, par son caractère et par +son intelligence, un sentiment que des jeunes gens, enfermés dans une +école, éprouvent rarement pour un compagnon d'études: un respect +affectueux. On sentait confusément qu'il y avait en lui quelque chose de +particulier, d'unique, qui le mettait à part et au-dessus de tous. Il +arrivait à l'École avec une érudition auprès de laquelle tous se +sentaient des ignorants, et pourtant on voyait ce _grand bûcheron_, pour +me servir de l'expression d'About, peiner comme s'il avait tout à +apprendre. Il joignait à une rigoureuse méthode dans son infatigable +labeur, une facilité merveilleuse en latin comme en français, en vers +comme en prose, qui lui permettait d'expédier en une quinzaine tous les +travaux du trimestre, sans qu'aucun pourtant parût négligé, et encore de +fournir des faits, des plans de devoirs et des idées à tous ceux de ses +camarades qui venaient le _feuilleter_, comme ils disaient, sans jamais +lasser sa patience. Enfin, on s'étonnait de le voir apporter, au sortir +du collège, un esprit tout formé et des doctrines arrêtées, mûries par +l'étude et la réflexion personnelles. Il avait déjà , quand il suivait à +Bourbon le cours de philosophie de M. Bénard, un système du monde tout +pénétré de déterminisme spinoziste, et surtout une manière, qui lui +était propre, de classer ses idées et de les exprimer avec une rigueur +presque mathématique. Il avait à l'École des registres où ses +réflexions, ses lectures, ses conversations, venaient se condenser dans +des analyses qui avaient pour objet de reconstruire _a priori_ la +réalité, de ramener à une formule simple un système, une époque, un +caractère, et de découvrir les lois génératrices des organismes +complexes et vivants. On sentait en lui un observateur et un juge. Il +avait trop de bonhomie et de modestie pour qu'on se sentît gêné devant +lui; mais on était subjugué par cette force de réflexion et de pensée, +par cette pénétration critique d'une clairvoyance impitoyable, bien +qu'exempte de malveillance et d'ironie. Dans les premiers temps, About +menait toute la section par sa verve endiablée, par son esprit railleur +toujours en éveil; il était _l'absorbant_, comme on disait, et les +autres les _absorbés_; mais bientôt About subit l'ascendant irrésistible +de ce logicien pressant, doux et obstiné, et l'on déclara qu'il fallait +le ranger désormais parmi les _absorbés_ de ce nouvel et plus puissant +_absorbant_. + +Personne n'a jamais joui du séjour à l'École normale au même degré que +Taine. Il éprouva jusqu'à l'enivrement le plaisir de sentir autour de +soi «des esprits hardis, ouverts, jeunes, excités par des études et un +contact perpétuels[14]», et le plaisir de travailler, de penser et de +discuter sans entrave et sans trêve. + +«J'ai un encombrement de travaux de toute sorte, écrit-il à Paradol, le +20 mars 1849. Compte d'abord les devoirs officiels exigés de grec, +philosophie, histoire, latin, français; ensuite la préparation à la +licence et la lecture d'environ trente ou quarante auteurs difficiles +que nous aurons à expliquer à ce moment, et enfin toutes mes études +particulières de littérature, d'histoire, de philosophie. Tout cela +marche de front, et j'ai toujours une quantité de choses sur le métier. +Je me suis fait un grand plan d'étude et je destine mes trois années +d'École à le remplir en partie; plus tard, je le compléterai. Je veux +être philosophe et, puisque tu entends maintenant tout le sens de ce +mot, tu vois quelle suite de réflexions et quelle série de connaissances +me sont nécessaires. Si je voulais simplement soutenir un examen ou +occuper une chaire, je n'aurais pas besoin de me fatiguer beaucoup; il +me suffirait d'une certaine provision de lectures et d'une inviolable +fidélité à la doctrine du maître, le tout accompagné d'une ignorance +complète de ce que sont la philosophie et la science modernes; mais +comme je me jetterais plutôt dans un puits que de me réduire à faire +uniquement un métier, comme j'étudie par besoin de savoir et non pour me +préparer un gagne-pain, je veux une instruction complète. Voilà ce qui +me jette dans toutes sortes de recherches et me forcera, quand je +sortirai de l'École, à étudier en outre les sciences sociales, +l'économie politique et les sciences physiques; mais ce qui me coûte le +plus de temps, ce sont les réflexions personnelles; pour comprendre, il +faut trouver; pour croire à la philosophie, il faut la refaire soi-même, +sauf à trouver ce qu'ont déjà découvert les autres.» + +On s'étonne que sa santé, toujours délicate, ait pu résister à un pareil +surmenage. Ses lectures étaient prodigieuses. Il dévorait Platon, +Aristote, les Pères de l'Église, les scolastiques, et toutes ses +lectures étaient analysées, résumées, classifiées. Bien qu'à cette +époque les élèves de philosophie fussent dispensés de suivre les +conférences d'histoire en seconde année, Taine non seulement les +suivait, mais encore apportait à M. Filon un travail approfondi sur les +Décrets du Concile de Trente. Possédant déjà à fond l'anglais, il +s'était mis avec ardeur à l'allemand, pour lire Hegel dans le texte. +Dans ses délassements mêmes, l'étude et la réflexion avaient leur part. +En causant avec ses camarades, il analysait leur caractère et leur +manière de penser; «il nous exprimait comme des oranges», m'a dit l'un +d'eux. Il faisait de fréquentes visites à l'infirmerie, où il avait +l'autorisation de prendre ses repas le vendredi, étant dispensé du +maigre pour raison de santé; mais c'était surtout pour y retrouver deux +philosophes qui y avaient élu domicile: Challemel-Lacour et Charaux, +l'un, libre-penseur et républicain fougueux, l'autre, croyant candide et +paisible; ou pour y soutenir des discussions courtoises avec l'abbé +Gratry, aumônier de l'École, ou pour y causer avec le jeune médecin, M. +Guéneau de Mussy. Passionné pour la musique, il passait ses matinées du +dimanche à exécuter des trios avec Rieder et Quinot, qui tenaient le +violon et le violoncelle pendant que lui-même était au piano. Il avait +déjà pour Beethoven cet enthousiasme religieux qui lui a inspiré les +admirables pages par lesquelles se termine _Thomas Graindorge_. Il +retrouvait dans les sonates de Beethoven cette puissance de construction +qui était à ses yeux la marque suprême du génie. «C'est beau comme un +syllogisme», s'écriait-il après avoir joué une sonate. Enfin, quand il +allait retrouver sa mère et ses sÅ“urs, qui étaient restées à Paris, il +arrivait tout rempli de ses lectures et de ses pensées et leur donnait +de véritables leçons, soit sur la philosophie, soit sur la littérature, +en particulier sur les trois écrivains qui étaient alors et qui sont +restés depuis ses auteurs de prédilection: Stendhal, Balzac et Musset. + +Ses rares qualités d'esprit, sa prodigieuse ardeur au travail, avaient +mis Taine hors de pair. Ses professeurs de seconde et de troisième +année, MM. Deschanel, Géruzez, Berger, Havet, Filon, Saisset, Simon, +étaient unanimes à louer (je me sers de leurs propres expressions), +l'élévation, la force, la vigueur, la pénétration, la netteté, la +souplesse, la fertilité de son esprit, la forme toujours littéraire de +ses travaux, son talent d'exposition, l'autorité de sa parole, son +élocution facile et brillante. Ils voyaient en lui plus qu'un élève, un +savant qui devait un jour faire honneur à l'École. Ils éprouvaient pour +lui ce même sentiment de respect qu'il inspirait à ses camarades, et ne +pouvaient s'empêcher de mêler à leurs notes sur ses devoirs, des +appréciations élogieuses sur ses qualités morales, sa tenue excellente, +la gravité de son caractère. Ils étaient en même temps d'accord pour +critiquer chez lui un goût immodéré pour les classifications, les +abstractions et les formules. L'un d'eux lui reprochait même des +opinions et des habitudes de méthode et de style qui ne pouvaient +convenir à un professeur de philosophie. Mais il le louait de sa +docilité et il se flattait de l'avoir mis sur la bonne voie et de lui +avoir enseigné la simplicité et la circonspection[15]. + +Le Directeur des études, M. Vacherot, à qui Taine devait rendre un si +bel hommage en traçant dans ses _Philosophes français_ le portrait de M. +Paul, le jugeait dès la seconde année avec une clairvoyance vraiment +prophétique, dans une note qui mérite d'être citée en entier, car elle +nous montre avec quelle conscience, quelle élévation et quelle +pénétration d'esprit M. Vacherot remplissait ses fonctions: + + «L'élève le plus laborieux, le plus distingué que j'aie connu à + l'École. Instruction prodigieuse pour son âge. Ardeur et avidité de + connaissances dont je n'ai pas vu d'exemple. Esprit remarquable par + la rapidité de conception, la finesse, la subtilité, la force de + pensée. Seulement comprend, conçoit, juge et formule trop vite. + Aime trop les formules et les définitions auxquelles il sacrifie + trop souvent la réalité, sans s'en douter il est vrai, car il est + d'une parfaite sincérité. Taine sera un professeur très distingué, + mais de plus et surtout un savant de premier ordre, si sa santé lui + permet de fournir une longue carrière. Avec une grande douceur de + caractère et des formes très aimables, une fermeté d'esprit + indomptable, au point que personne n'exerce d'influence sur sa + pensée. Du reste, il n'est pas de ce monde. La devise de Spinoza + sera la sienne: _Vivre pour penser_. Conduite, tenue excellente. + Quant à la moralité, je crois cette nature d'élite et d'exception, + étrangère à toute autre passion qu'à celle du vrai. Elle a ceci de + propre qu'elle est à l'abri même de la tentation. Cet élève est le + premier, à une grande distance, dans toutes les conférences et dans + tous les examens.» + +Celui qui savait ainsi connaître et comprendre les jeunes gens confiés à +ses soins, était plus qu'un directeur d'études, c'était un directeur +d'âmes. Aussi l'abbé Gratry voyait-il avec jalousie l'ascendant qu'il +avait pris sur les élèves. On sait l'issue de la lutte. M. Vacherot fut +mis en disponibilité le 29 juin 1851. Quelques semaines plus tard, Taine +subissait à son tour un douloureux échec causé par l'ensemble +exceptionnel de qualités et de défauts qui faisait sa rare originalité +et que M. Vacherot avait si admirablement analysé. + +Au mois d'août 1851, il se présentait à l'agrégation de philosophie avec +ses camarades Édouard de Suckau, un de ses meilleurs amis, et Cambier, +qui abandonna peu après l'Université pour devenir missionnaire en Chine, +où il périt martyr en 1866. Le jury était présidé par M. Portalis, un +honorable magistrat, et composé de MM. Bénard, Franck, Garnier, Gibon et +l'abbé Noirot. Taine fut déclaré admissible avec cinq autres +concurrents; mais deux candidats seuls furent définitivement reçus: son +ami Suckau, et Aubé, qui était de la promotion de 1847. L'étonnement, je +dirais presque le scandale, fut grand. La réputation du jeune philosophe +avait franchi les murs de l'École. Tout le monde lui décernait d'avance +la première place. On attribua son échec, non à l'insuccès de ses +épreuves, mais à une exclusion motivée par ses doctrines. Des légendes +se formèrent. Beaucoup de gens crurent et répétèrent que c'était M. +Cousin qui présidait le jury et qu'il avait dit de Taine: «Il faut le +recevoir premier ou le refuser; or il serait scandaleux de le recevoir +premier.» On rejeta aussi sur son concurrent Aubé la responsabilité de +son échec. Après une leçon de Taine sur le _Traité de la connaissance de +Dieu_, de Bossuet, Aubé, chargé d'argumenter contre lui, l'aurait +perfidement pressé de dire son avis sur la valeur des preuves classiques +de l'existence de Dieu. L'embarras et finalement le silence de Taine +auraient entraîné sa condamnation. + +Ce qui confirma tous les soupçons, c'est que le rapport de M. Portalis +fut le seul des rapports des présidents des jurys d'agrégation qui ne +fut pas publié. Une note de la _Revue de l'instruction publique_ annonça +qu'il était fort long, et, qu'en tout état de cause, la première partie +seule serait rendue publique[16]. Il n'est pas sans intérêt de rétablir +sur ces divers points l'exacte vérité. Non seulement M. Cousin n'était +pour rien dans l'échec de Taine, mais il s'en montra fort mécontent. Il +était assez clairvoyant pour pressentir qu'une réaction se préparait +contre l'éclectisme et pour deviner un redoutable adversaire dans ce +jeune homme aussi absorbé dans ses spéculations qu'avaient pu l'être +Descartes ou Spinoza. M. Aubé, malgré la malice trop réelle de ses +questions, n'avait pas davantage causé l'échec de son camarade, car +Taine avait eu la note maximum 20 pour sa leçon et son argumentation sur +Bossuet. La vérité est que ses juges avaient sincèrement trouvé ses +idées déraisonnables, sa manière d'écrire et sa méthode d'exposition +sèches et fatigantes. Ils le déclarèrent non seulement incapable +d'enseigner la philosophie, mais même peu fait pour réussir dans un +concours d'agrégation. + +Il est permis de penser que les appréciations de MM. Vacherot, Simon et +Saisset témoignaient de plus de perspicacité; mais à une époque où M. +Cousin croyait avoir donné à la pensée humaine sa Charte définitive, et +où la forme nécessaire de l'enseignement philosophique paraissait être +le développement oratoire d'affirmations religieuses et morales dites +vérités de sens commun, on ne doit pas s'étonner si un esprit qui se +déclarait lui-même «desséché et durci par plusieurs années +d'abstractions et de syllogismes», parut impropre à l'enseignement de la +philosophie. Aux épreuves écrites il avait eu à traiter le sujet suivant +de philosophie doctrinale: «_Des facultés de l'âme.--Démonstration de la +liberté.--Du moi, de son identité, de son unité_.» Il était difficile +pour lui de tomber plus mal. Incapable d'affirmer ce qu'il ne croyait +pas vrai, il a dû scandaliser ses juges ou leur paraître très obscur. En +tout cas, il ne leur a pas fourni les démonstrations péremptoires qu'ils +réclamaient. Le sujet d'histoire de la philosophie était: «_Socrate +d'après Xénophon et Platon_.» Ici nous pouvons dire presque avec +certitude, grâce à un travail d'école, quelle idée il a développée: +c'est que Xénophon était condamné à l'inexactitude par son infériorité +et Platon par sa supériorité, si bien que nous ne connaissons pas +Socrate. Cette composition ne fut pas goûtée plus que l'autre par la +majorité du jury, et sans M. Bénard, son ancien professeur de Bourbon, +qui fit relever ses notes, il n'aurait pas été déclaré admissible. Aux +épreuves orales, sa première leçon semblait devoir le sauver; la seconde +le perdit. Il avait à exposer le plan d'une morale. Il oublia +complètement les leçons de circonspection que lui avait données M. J. +Simon et il prit comme thème les propositions hardies de Spinoza: «Plus +quelqu'un s'efforce de conserver son être, plus il a de vertu; plus une +chose agit, plus elle est parfaite.» _Être le plus possible_, telle fut +la formule générale que Taine proposa comme la règle du devoir. On +imagine aisément de quelle manière il développa cette pensée, car on +retrouve ces développements dans sa _Littérature anglaise_ et dans sa +_Philosophie de l'Art_. Mais on imagine aisément aussi la stupeur de ses +juges. La leçon fut déclarée par eux «absurde»[17]. Taine fut refusé, et +on lui conseilla charitablement de ne pas persister à viser l'agrégation +de philosophie. + +Il n'était pas seul condamné d'ailleurs. L'agrégation de philosophie fut +supprimée quatre mois plus tard, et je soupçonne les épreuves de Taine +et le rapport secret de M. Portalis d'avoir été pour quelque chose dans +cette suppression. Le jury d'ailleurs se cacha si peu d'avoir tenu +compte dans sa décision de la question de doctrine que, deux ans plus +tard, à la soutenance de doctorat de Taine, M. Garnier exprima le regret +d'avoir retrouvé dans sa thèse française les idées philosophiques qui +l'avaient fait échouer à l'agrégation. + +Il n'était pas au bout de ses peines. Ici encore je rencontre une +légende, fort jolie du reste, et qui contient une part de vérité; mais +de cette vérité idéale qui ramasse en un seul fait, inexact en lui-même, +une série d'événements, et qui résume en un mot, apocryphe comme presque +tous les mots historiques, toute une situation. On a souvent raconté que +Taine, après son échec, avait été nommé suppléant de sixième au collège +de Toulon, et qu'il avait donné sa démission au ministre par ces simples +mots: «Pourquoi pas au bagne?» En 1851, les professeurs ne +correspondaient pas dans ce style avec les ministres et Taine moins que +tout autre; mais il n'en est pas moins vrai que l'Université, pendant +cette triste année 1851-1852, ressembla quelque peu à un bagne et que +plusieurs normaliens, qui pourtant lui étaient profondément attachés, +furent contraints de s'en évader. De ce nombre fut Taine. L'histoire de +ses tribulations est bonne à raconter, ne fût-ce que pour faire +apprécier aux Français d'aujourd'hui les libertés dont ils jouissent. + +Le ministre de l'Instruction publique, M. Dombidau de Crouseilhes, ne +paraît pas avoir jugé le candidat malheureux aussi sévèrement que le +jury, car il le pourvut d'un poste de philosophie. Chargé, le 6 octobre +1851, à titre provisoire, du cours de philosophie au collège de Toulon, +Taine n'eut pas à occuper ce poste; il désirait ne pas s'éloigner autant +de sa mère, et il fut transféré le 13 octobre comme suppléant à Nevers. +Il était plein d'enthousiasme pour ses nouvelles fonctions: «Quelle est, +écrivait-il à Paradol (5 février 1852), la meilleure position pour +s'occuper de littérature et de science? À mon avis, c'est +l'Université... C'est une bonne chose pour apprendre que d'enseigner... +Le seul moyen d'inventer, c'est de vivre sans cesse dans sa science +spéciale. Si j'ai pris le métier de professeur, c'est parce que j'ai cru +que c'était la plus sûre voie pour devenir savant. Les meilleurs livres +de notre temps ont eu pour matière première un cours public.» Il +trouvait même que la solitude et la monotonie de la vie de province +avaient leurs avantages en vous imposant «la nécessité de penser +toujours pour ne pas mourir d'ennui». Pourtant ce brusque éloignement de +sa famille, de ses amis, de Paris, de cette École normale qu'il appelait +«la chère patrie de l'intelligence[18]», lui fut cruel. «J'ai été gâté +par l'École, écrivait-il à Paradol, le 30 octobre 1851, nous ne la +retrouverons nulle part. Je suis comme mort. Plus de conversations ni de +pensées... Éloigné de l'École, je languis loin de la liberté et de la +science.» + +Ce fut bien pis un mois plus tard, quand le coup d'État du 2 décembre +eut été consommé. Tous les professeurs de l'Université étaient devenus +des suspects. Un grand nombre étaient mis en disponibilité ou révoqués, +d'autres prenaient les devants et donnaient leur démission. Taine +démontra à Paradol, qui voulait suivre ce dernier parti, qu'après le +plébiscite du 10 décembre, l'acceptation silencieuse du nouveau régime +était un devoir. Le suffrage universel était la seule base du droit +politique en France; lui résister, c'était faire un acte +insurrectionnel, un coup d'État. «Le dernier butor, écrit-il le 10 +janvier 1852, a le droit de disposer de son champ et de sa propriété +privée, et pareillement une nation d'imbéciles a le droit de disposer +d'elle-même, c'est-à -dire de la propriété publique. Ou niez la +souveraineté de la volonté humaine, et toute la nature du droit public, +ou obéissez au suffrage universel.» Il ajoute, il est vrai: «Remarque +pourtant qu'il y a des restrictions à cela, que je les faisais déjà +auparavant contre toi, et que je refusais à la majorité le droit de tout +faire que tu lui accordais. C'est qu'il y a des choses qui sont en +dehors du pacte social, qui, partant, sont en dehors de la propriété +publique et échappent ainsi à la décision du public... Par exemple, la +liberté de conscience et tout ce qu'on appelle les droits et les devoirs +antérieurs à la société[19].» C'est au nom de ces droits et de ces +devoirs qu'il résista quand on demanda aux universitaires plus que leur +soumission, leur approbation. À Nevers, on leur fit signer la +déclaration suivante: «Nous, soussignés, déclarons adhérer aux mesures +prises par M. le Président de la République le 2 décembre, et lui +offrons l'expression de notre _reconnaissance_ et de notre respectueux +dévouement», Taine seul refusa de donner sa signature, faisant observer +que comme suppléant il n'était chargé de remplacer le titulaire que dans +son enseignement, et que d'ailleurs, comme professeur de morale, il ne +lui appartenait pas d'approuver un acte qui impliquait un parjure. Il +fut noté comme révolutionnaire et peu après accusé d'avoir fait en +classe l'éloge de Danton[20]. Malgré l'attitude en apparence +bienveillante du recteur, ecclésiastique fort timoré, malgré le succès +de Taine comme professeur et l'attachement de ses élèves, qui firent une +pétition pour son maintien à Nevers, il fut le 29 mars transféré en +rhétorique au lycée de Poitiers, avec un avertissement sévère de M. +Fortoul d'avoir à veiller sur ses discours et sa conduite. Mais le lycée +de Poitiers était alors étroitement surveillé par l'évoque, monseigneur +Pie. Hémardinquer avait déjà dû quitter la rhétorique parce qu'il était +juif. Taine ne fut pas plus heureux. Il eut beau accepter avec docilité +la situation qui lui était faite, s'interdire toute conversation +politique et même la lecture des journaux, paraître deux fois aux +offices du mois de Marie pour y écouter une cantatrice parisienne, +corriger le discours qu'un élève devait adresser à monseigneur Pie, +s'abstenir de donner aucun sujet de devoir qui ne fût pas pris dans le +XVIIe siècle ou l'antiquité, réfuter l'_École des femmes_, lire à ses +élèves le _Traité_ de Bossuet sur _la Concupiscence_, et leur interdire, +par ordre du recteur, la lecture des _Provinciales_[21], il restait mal +noté, et le 25 septembre 1852, il était chargé de suppléer le professeur +de sixième du lycée de Besançon. Cette fois, la mesure était comble. Il +demanda un congé qui lui fut accordé avec empressement dès le 9 octobre +et qui fut renouvelé d'année en année jusqu'à la fin de son engagement +décennal. + +Pendant cette pénible année, Taine n'eut d'autre refuge, d'autre +consolation que le travail et l'amitié. Il entretenait une +correspondance active avec sa mère, avec Suckau, avec Planat, avec +Paradol: «La solitude, écrit-il à ce dernier (11 décembre 1851), +augmente l'amitié. Il me semble que je pense maintenant à vous avec un +souvenir plus tendre... Les idées sont abstraites; on ne s'y élève que +par un effort. Quelque belles qu'elles soient, elles ne suffisent pas au +cÅ“ur de l'homme... Rien ne me touche plus que de lire les amitiés de +l'antiquité. Marc-Aurèle est mon catéchisme, c'est nous-mêmes.» + +Mais les amis étaient loin, les correspondants parfois négligents. Le +travail seul était le compagnon de toutes les heures, le consolateur de +la solitude et de tous les déboires. Comme à l'École, Taine fait marcher +de front les devoirs professionnels et les études personnelles. Il +rédige tous ses cours et commence ses thèses. Il écrit dès le 30 +octobre: «Je travaille deux heures chaque matin pour ma classe qui se +fait à huit heures. Il me reste sept heures par jour, plus les jeudis et +les dimanches, pour les études personnelles. J'ai commencé de longues +recherches sur les sensations. C'est là qu'on voit le plus nettement +l'union de l'âme et du corps. Ce sera ma thèse, si on ne veut pas une +exposition de la logique de Hegel.» L'attentat du 2 décembre ne ralentit +pas son ardeur au travail ni n'ébranla sa foi dans la science: «Je +déteste le vol et l'assassinat, écrit-il le 11 décembre, que ce soit le +peuple ou le pouvoir qui les commette. Taisons-nous, obéissons, vivons +dans la science. Nos enfants, plus heureux, auront peut-être les deux +biens ensemble, la science et la liberté... Il faut attendre, +travailler, écrire. Comme disait Socrate, nous seuls nous occupons de la +vraie politique, la politique étant la science. Les autres ne sont que +des commis et des faiseurs d'affaires.» Il apprend que l'agrégation de +philosophie est supprimée; aussitôt il se met à préparer celle des +Lettres, à faire des vers latins et des thèmes grecs: «Desséché et durci +par plusieurs années d'abstractions et de syllogismes, où retrouverai-je +le style, les grâces latines et les élégances grecques nécessaires pour +ne pas être submergé par quatre-vingts concurrents... Je vais repiocher +mon sol en jachère, tu sais comme et avec quels coups. Si j'ai la même +fortune que l'an dernier, comme il est probable, ma volonté en sera +innocente; je ferai tout pour surnager. Que Cicéron me soit en aide!» +Pour assouplir son esprit et son style et reprendre le sens des choses +réelles, il se met à noter ce qu'il voit, à recueillir des traits de +mÅ“urs et de caractères; il s'exerce à des descriptions de nature. Le 10 +avril 1852, paraît le décret qui exige trois ans de stage après l'École +normale pour pouvoir se présenter à l'agrégation, mais fait compter le +doctorat ès-lettres pour deux années de service. Sans perdre une minute +il se remet à ses thèses[22]; le 8 juin, elles étaient terminées et +expédiées à Paris, et il espère être reçu docteur en août. S'il a pu +rédiger ses thèses avec une si prodigieuse rapidité, c'est parce qu'il +n'a pas cessé de les méditer tout en faisant ses cours et en préparant +son agrégation. «Je me présente à nos inquisiteurs patentés de Sorbonne, +écrit-il le 2 juin 1852, et d'ici à huit jours, j'expédierai cent +cinquante pages de prose française et un grand thème latin à M. Garnier. +Mes _Sensations_ sont au net, mais mes phrases cicéroniennes ne sont +encore qu'en brouillon. Pourquoi ai-je été si vite? Parce que nos +seigneurs et maîtres mettront un mois et plus pour me donner +l'autorisation d'imprimer, et que l'impression durera trois semaines. Te +dire avec quel tour de reins il a fallu piocher pour arracher à mon +cerveau ce chardon psychologique, et cela en six semaines de temps, est +impossible. Encore en ce moment les sensations, les conceptions, les +représentations, les illusions et tout le bataillon des _on_ me danse +dans la tête, et je suis ahuri et étourdi comme un chien de chasse après +une course au cerf de trente-six heures. Mais ce système est bon, et je +pense qu'on ne fait jamais si bien une chose que quand, après l'avoir +méditée longtemps, on l'écrit sans désemparer». + +Il avait pendant ces quelques mois vu se préciser dans son esprit les +idées maîtresses dont son Å“uvre entière ne sera que le développement. +Tout d'abord, il s'était plongé dans la lecture des philosophes +allemands, de la Logique et de la Philosophie de l'histoire de Hegel: +«J'essaie de me consoler du présent en lisant les Allemands, écrit-il le +24 mars 1852 à M. Havet. Ils sont par rapport à nous ce qu'était +l'Angleterre par rapport à la France au temps de Voltaire. J'y trouve +des idées à défrayer tout un siècle, et si ce n'étaient mes inquiétudes +au sujet de l'agrégation, je trouverais un repos et une occupation +suffisants dans la compagnie de ces grandes pensées.» Mais son solide +cerveau devait résister à toutes les fumées de cette ivresse +métaphysique: plus il lisait Hegel, plus il reconnaissait ce que son +système avait de vague et d'hypothétique[23]; et le courant naturel de +son esprit, plus fort que toutes les influences extérieures, l'emportait +d'un tout autre côté. + +Dans son enseignement, il alliait la psychologie à la physiologie, et le +30 décembre 1854 il écrivait à Paradol: «La psychologie vraie et libre +est une science magnifique sur qui se fonde la philosophie de +l'histoire, qui vivifie la physiologie et ouvre la métaphysique. J'y ai +trouvé beaucoup de choses depuis trois mois... jamais je n'avais tant +marché en philosophie.» Le 1er août 1852, il envoie à Paradol le plan +d'un _Mémoire sur la Connaissance_, où nous trouvons indiquées les idées +fondamentales du livre de l'_Intelligence_ écrit seize ans plus tard. +«Tu y verras entre autres choses la preuve que l'intelligence ne peut +jamais avoir pour objet que le moi étendu sentant, qu'elle en est aussi +inséparable que la force vitale l'est de la matière, etc.; plus une +théorie sur la faculté unique qui distingue l'homme des animaux, +l'abstraction, et qui est la cause de la religion, de la société, de +l'art et du langage; et enfin là dedans les principes d'une philosophie +de l'histoire.» Le livre sur l'_Intelligence_ n'est pas autre chose que +le remaniement vingt fois pris et repris de sa thèse de 1852 sur les +_Sensations_ et de ce _Mémoire sur la Connaissance_. Nous y voyons, +ainsi que dans les _Philosophes français_, la psychologie présentée +comme la préface d'une métaphysique logique et scientifique que Taine a +plus d'une fois rêvé d'écrire. Le 24 juin 1852, nous lisons dans une +autre lettre: «Je rumine de plus en plus cette grande pâtée +philosophique dont je t'ai touché un mot et qui consisterait à faire de +l'histoire une science, en lui donnant comme au monde organique une +anatomie et une physiologie.» N'avons-nous pas là en une ligne le résumé +de l'introduction à l'_Histoire de la Littérature anglaise_ et l'idée +fondamentale qui a inspiré tous les écrits de Taine sur l'histoire, +l'art et la littérature? + +Malheureusement il se trompait bien en croyant que ces idées, qui lui +paraissaient si simples, pourraient obtenir le visa de ceux qu'il +appelait irrévéremment «les inquisiteurs patentés de la Sorbonne». Dans +sa candeur il se croyait garanti par le règlement du doctorat qui +déclare que la Faculté ne répond pas des opinions des candidats, et par +le bon accueil fait à la thèse fort hardie, dans le sens théocratique, +de M. Hatzfeld[24]. Dès le 15 juillet, M. Garnier lui faisait savoir que +les conclusions de sa thèse sur les _Sensations_ empêchaient la Sorbonne +de l'accepter. Il avait bien pris pour point de départ l'[Grec: +entelecheia] d'Aristote, et s'était mis à l'abri de ce grand nom; mais +il s'était posé en adversaire de Reid et avait édifié toute une théorie +des rapports du système nerveux et du moi, qui, sans être précisément +matérialiste, n'était guère orthodoxe[25]. Cette rude déconvenue ne le +troubla que quelques jours. Il met de côté pour des temps meilleurs les +syllogismes qu'il contemplait «dans une clarté éblouissante», et le 1er +août le plan de sa thèse sur _La Fontaine_ est déjà tracé: «Je vais +proposer à M. Leclerc, dit-il à Paradol, une thèse sur les _Fables_ de +La Fontaine; il me semble qu'on peut dire là -dessus beaucoup de choses +neuves, l'opposer aux autres fabulistes qui ne veulent que prouver une +maxime; la fable devenue drame, épopée, étude de caractères, caractère +du roi, des grands seigneurs, etc.; opposer le génie de La Fontaine, +grec et flamand, à celui du siècle.» Là -dessus il partit pour Paris où +l'attendait une nomination qui équivalait à une révocation. + +Ainsi trempé pour la lutte par la longue habitude de l'effort et de la +méditation solitaires et par une série de déboires stoïquement +supportés; ainsi armé de tout un arsenal de connaissances précises, +patiemment accumulées depuis des années; ayant déjà dans l'esprit, sinon +la formule, du moins la conception très nette des idées génératrices de +son Å“uvre entière, Taine se trouvait brusquement rejeté hors de +l'Université et obligé de se vouer à la carrière d'homme de lettres. Si +M. Fortoul priva l'Université d'un admirable professeur, il faut +reconnaître qu'il rendit à Taine un signalé service en le délivrant de +liens professionnels qui eussent entravé le libre essor de son génie, ou +du moins restreint le nombre et la variété de ses travaux. Mais Taine +regretta l'enseignement et resta si persuadé des services qu'il rend au +professeur lui-même en l'obligeant à trouver les voies les plus sûres et +les plus directes pour faire pénétrer ses idées dans d'autres cerveaux, +qu'il se chargea, dès qu'il fut à Paris, d'un cours dans l'institution +Carré-Demailly, moins en vue du maigre traitement qu'il recevait, qu'à +cause du profit intellectuel qu'il trouvait à enseigner. Plus tard, sa +nomination de professeur à l'École des beaux-arts fut une des grandes +joies de sa vie. + +En rentrant à Paris, il ne retrouvait pas sa famille. Sa sÅ“ur aînée +était mariée au docteur Letorsay. Sa mère et sa sÅ“ur cadette étaient +retournées à Vouziers. Elles ne purent venir le rejoindre qu'un an plus +tard. Taine vécut seul, dans des hôtels garnis, d'abord rue Servandoni, +puis rue Mazarine. Il prenait ses repas dans un restaurant de la rue +Saint-Sulpice, fréquenté par des ecclésiastiques, ne voyait presque +personne et travaillait avec acharnement. + +En quelques mois ses deux thèses, le _De Personis platonicis_ et +l'_Essai sur les Fables de La Fontaine_ étaient achevées, et le 30 mai +1853, il était reçu docteur à l'unanimité après une brillante +soutenance. M. Wallon lui avait bien reproché de pousser trop loin son +admiration pour la morale antique et de méconnaître la nouveauté et la +supériorité du christianisme; M. Garnier avait découvert dans l'_Essai +sur La Fontaine_ un venin philosophique caché; M. Saint-Marc-Girardin +avait pris contre le candidat la défense des hommes et des bêtes, de +Louis XIV et du lion également calomniés; mais on avait été unanime à +louer la grâce de ces portraits athéniens que l'on devait retrouver plus +tard dans le délicieux article sur les _Jeunes gens de Platon_, une +latinité exquise s'élevant par endroits jusqu'à l'éloquence, la +souplesse de talent que révélait la thèse française et qui promettait à +la fois un historien, un critique littéraire et un moraliste satirique. +Cette soutenance du doctorat fut le dernier acte de la vie universitaire +de Taine. Sa vie de savant et d'homme de lettres allait commencer. + + + + +II + + +LES ANNÉES DE MAITRISE + + +À peine ses thèses déposées à la Sorbonne, Taine, «avec cette fertilité +d'esprit et cette extrême facilité qui étaient jointes chez lui à une +extraordinaire opiniâtreté dans le travail[26]», s'était mis à composer +pour un concours de l'Académie française un _Essai sur Tite-Live_. Il +faisait connaître une face nouvelle de sa précoce érudition; il se +montrait aussi versé dans l'histoire romaine, aussi familier avec +Polybe, Denys d'Halicarnasse, Niebuhr, Beaufort, Montesquieu et +Machiavel, que dans son _La Fontaine_ il s'était montré versé dans +l'histoire du XVIIe siècle et familier avec Saint-Simon et La Bruyère. +Le 31 décembre 1853, son _Tite-Live_ était déposé à l'Institut. M. +Guizot fut chargé du rapport et recommanda chaleureusement son jeune ami +aux suffrages de l'Académie. Mais ses conclusions rencontrèrent une vive +résistance. On trouvait à reprendre dans l'_Essai sur Tite-Live_ un ton +trop peu respectueux à l'égard des grands hommes, trop de goût pour +l'école historique moderne, pour Michelet en particulier et pour +Niebuhr; et surtout on ne pouvait admettre cette phrase sur Bossuet: «Il +résumait l'histoire avec un grand sens et dans un grand style, mais +_pour un enfant_ et la parcourait à pas précipités»[27]. Ce _pour un +enfant_ fut le _tarte à la crème_ de l'Académie. Après de vives +discussions, le concours fut prorogé à l'année 1855. Taine corrigea les +passages incriminés, supprima «pour un enfant» et fut couronné. Le +rapport très élogieux de M. Villemain, tout en regrettant que le +candidat n'eût pas été assez sensible aux mérites littéraires de +Tite-Live, le félicitait de «ce noble et savant début» et souhaitait «de +tels maîtres à la jeunesse des nos Écoles». L'Académie, oublieuse de ses +propres scrupules d'antan, trouvait piquant de protester discrètement +contre les rigueurs de M. Fourtoul; mais une surprise l'attendait. En +1856, l'_Essai sur Tite-Live_ paraissait avec une préface d'une +demi-page débutant par ces lignes: «L'homme, dit Spinoza, n'est pas dans +la nature comme un empire dans un empire, mais comme une partie dans un +tout, et les mouvements de l'automate spirituel qui est notre être sont +aussi réglés que ceux du monde matériel où il est compris.» L'Académie +s'était réjouie de la docilité de son lauréat, et voilà qu'elle se +trouvait avoir couronné, non un livre de critique littéraire, mais un +traité de philosophie déterministe. Elle en éprouva, non sans raison, +quelque dépit, et elle devait, dix ans plus tard, le faire sentir à +l'auteur de l'_Histoire de la Littérature anglaise_. + +Après avoir vécu pendant six ans dans une tension cérébrale continue, et +fourni coup sur coup une telle succession d'efforts intellectuels, au +commencement de 1854, Taine tomba épuisé. Il éprouva une de ces +incapacités de travail dont il eut souvent à souffrir dans la suite, en +particulier, en 1857 et en 1863. Il trouvait pourtant moyen d'utiliser +ces périodes de repos obligatoire et de les faire servir au plan général +d'études tracé en 1848. Tout d'abord il se faisait faire des lectures, +et c'est ainsi qu'il s'occupa pour la première fois de la Révolution +française en se faisant lire l'ouvrage de Buchez et Roux. Il y fut +surtout frappé de la médiocrité intellectuelle des hommes les plus +fameux de la période révolutionnaire et se dit qu'il y avait là un +problème historique intéressant à étudier. Il acquérait des +connaissances physiologiques en suivant des cours de médecine, en +particulier d'anatomie et de médecine mentale, pour donner à ses +recherches de psychologie une solide base scientifique. Grâce à son +admirable mémoire et à l'habitude de classer immédiatement les faits et +les idées, il complétait ainsi sans effort son instruction en écoutant +des cours ou en causant avec son cousin, l'éminent aliéniste Baillarger, +et avec son beau-frère. En 1854, il séjourna longtemps à Orsay, chez ce +dernier, l'accompagnant dans ses visites médicales, et recueillant des +observations sur la campagne et les paysans. Dans cette même année 1854 +on l'envoya pour sa santé aux eaux des Pyrénées. M. Hachette, qui +cherchait à attirer à lui les jeunes universitaires de talent, qui avait +favorisé les débuts de deux camarades de Taine, Libert[28] et Paradol, +qui avait recruté dans les récentes promotions de l'École normale toute +une élite de collaborateurs pour sa _Revue de l'Instruction +publique_[29], eut l'idée de lui demander d'écrire un Guide aux +Pyrénées. Taine rapporta de son voyage un livre qui ne ressemblait guère +à un guide, et qui était un mélange original de puissantes descriptions +de nature, d'amusants croquis de mÅ“urs rurales, d'observations +satiriques sur la société des villes d'eaux, de souvenirs historiques +racontés avec une verve pittoresque. De plus, sous le voyageur érudit, +observateur et humoriste, on voyait partout percer le philosophe dont la +forte pensée affleurait à chaque page comme la roche au milieu des +gazons des vallées pyrénéennes, et qui cherchait dans le sol, la +lumière, la végétation, les animaux et les hommes, la force unique dont +l'univers entier n'est que la manifestation infiniment variée. Le volume +parut en 1855 avec de charmantes illustrations de Gustave Doré. + +Cette année 1854 est une date importante dans la vie de Taine. Le repos +auquel il fut contraint, l'obligation de se mêler aux hommes, de se +promener, de voyager, l'arrachèrent à sa vie claustrale et à son travail +solitaire pour le mettre en contact plus direct avec la réalité. Sa +méthode d'exposition philosophique s'était modifiée pendant cette année +d'observation de la vie réelle. Au lieu du procédé déductif qui part du +fait le plus général ou de l'idée la plus abstraite pour en suivre de +degré en degré les conséquences et les réalisations concrètes, il +procédera dorénavant en sens inverse et par induction; il prendra la +réalité pour point de départ et remontera par groupements successifs de +faits jusqu'aux faits les plus généraux et aux idées directrices. Les +conceptions _a priori_ n'auront plus de place dans sa méthode que comme +procédé d'investigation, au même titre que l'hypothèse dans les +sciences. Rien de plus instructif à cet égard que la comparaison de sa +thèse française avec le volume intitulé: _La Fontaine et ses Fables_, +qui parut en 1860 et qui en est le remaniement. La théorie sur la Fable +poétique qui formait en 1853 le premier chapitre devient en 1860 le +dernier. Une introduction toute nouvelle sur l'esprit gaulois, le sol, +la race, sur la personne et la vie de La Fontaine prend la place de +cette théorie et est destinée à expliquer l'Å“uvre. Enfin, au lieu d'une +conclusion abstraite et vague sur le beau, nous avons une conclusion +très concrète et précise sur les circonstances historiques qui ont +favorisé l'éclosion des divers génies poétiques. De même l'_Essai sur +les sensations_ sous sa première forme partait du moi, de [Grec: +entelecheia] pour aboutir à l'impression sensible; dans +l'_Intelligence_, Taine partira des sensations les plus ordinaires pour +s'élever par des généralisations de plus en plus étendues à la loi et à +la cause, et enfin jusqu'au point où l'être même s'identifie avec +l'idée. Avec sa méthode, son style se modifiait aussi. Sa thèse se +ressentait encore des souvenirs de collège et d'école, des élégances +apprêtées des devoirs de rhétorique; il y avait encore dans l'_Essai sur +Tite-Live_ quelque chose de raide, de froid et d'abstrait. Avec le +_Voyage aux Pyrénées_ le style de Taine devient vivant et coloré; son +Å“il se montre extraordinairement sensible à toutes les apparences +extérieures des choses; il s'applique à les rendre dans tout leur +relief, et il recouvre la logique de ses raisonnements d'un brillant +manteau d'images. Ses carnets de notes, où autrefois tout était classé +par idées abstraites, deviennent des recueils d'impressions visuelles, +d'observations de caractères et de mÅ“urs, rendues avec une intensité +parfois excessive. Mais en même temps il est fidèle à ses habitudes +d'ordre méthodique et de construction régulière. Son imagination est +mise au service de sa logique et c'est par des procédés de développement +oratoire qu'il cherche à donner du mouvement et de l'animation à ses +classifications progressives. On reconnaîtra toujours en lui l'homme qui +avait éprouvé ses premières sensations littéraires en lisant Guizot et +Jouffroy, et qui eut un culte pour Macaulay. «Ma forme d'esprit, dit une +note écrite le 18 février 1862, est française et latine; classer les +idées en files régulières, avec progression, à la façon des +naturalistes, selon les règles des idéologues, bref oratoirement... Je +me souviens fort bien qu'à dix où onze ans, chez ma grand'mère, je +lisais avec intérêt une discussion de je ne sais plus qui sur le +_Paradis perdu_. de Milton. C'était un critique du XVIIIe siècle, qui +démontrait, réfutait en partant des principes. L'histoire de la +civilisation de Guizot, les cours de Jouffroy m'ont donné la première +grande sensation de plaisir littéraire, à cause des classifications +progressives. Mon effort est d'atteindre l'essence, comme disent les +Allemands, non de primesaut, mais par une grande route, unie, +carrossable. Remplacer l'intuition (_Insight_), l'abstraction subite +(_Vernunft_), par l'analyse oratoire; mais cette route est dure à +creuser.» Il est deux dons de l'artiste et de l'écrivain qu'il admirait +par-dessus tous les autres et qu'il regretta toujours de ne pas +posséder: l'art de raconter et celui de créer des personnages vivants et +agissants. Il mettait au premier rang l'art du romancier. Il essaya même +d'écrire un roman, mais s'arrêta au bout de quatre-vingt-dix pages, +s'apercevant que son roman n'était que de l'analyse psychologique +personnelle. Aussi disait-il avec une modestie excessive: «J'ai vu de +trop près les vrais artistes, les têtes fécondes, capables d'enfanter +des figures vivantes, pour admettre que j'en sois un[30].» + +En même temps que ce changement se produisait dans sa manière d'écrire +et dans sa méthode d'exposition, sa vie même devenait moins concentrée +et moins solitaire. Il s'était installé avec sa mère et sa sÅ“ur dans +l'île Saint-Louis. Il avait retrouvé à Paris, Planat, Paradol, About qui +revenait de Grèce plus exubérant de vie et plus étincelant d'esprit que +jamais; il faisait la connaissance de Renan et par Renan celle de +Sainte-Beuve; il entretenait des relations amicales avec M. E. Havet qui +avait été trois mois son professeur à l'École normale, et qui lui +témoignait le plus affectueux intérêt; Gustave Doré et Planat l'avaient +mis en relation avec des artistes; il continuait ses études de médecine +et de physiologie: il s'entretenait avec Franz WÅ“pke[31] de philologie +et de mathématiques. Ceux qui l'ont connu pendant les années 1855-1856 +nous le représentent comme plein de verve et de gaieté, recherchant, non +le grand monde, mais la société de camarades intelligents, avec qui il +pouvait causer, discuter librement comme autrefois dans la maison de la +rue d'Ulm, se détendre après les heures de travail. Ces années 1855-1856 +furent des années d'activité féconde et joyeuse où Taine sentait son +talent s'affermir de jour en jour. Il débute le 1er février 1855 dans la +presse périodique par un article sur La Bruyère donné à la _Revue de +l'Instruction publique_. Il publie dans cette Revue dix-sept articles en +1855, vingt en 1856, sur les sujets les plus divers, passant de La +Rochefoucauld à Washington et de Ménandre à Macaulay. Le 1er août 1855, +il commence à la _Revue des Deux Mondes_, par un article sur Jean +Reynaud, une collaboration qui devait continuer jusqu'à sa mort. Le 3 +juillet 1856 paraissait son premier article au _Journal des Débats_, sur +Saint-Simon, et à partir de 1857, il devint un des collaborateurs +assidus de ce journal. + +Un esprit aussi puissant et aussi constructif que celui de Taine ne +pouvait se contenter de poursuivre, par une série d'études isolées, à +travers les histoires et les littératures[32], la vérification de son +système sur «la race, le moment, le milieu et la faculté maîtresse», +système dont il avait fait la première application rigoureuse à +Tite-Live. Il avait besoin de l'adapter à un vaste ensemble de faits, +d'écrire un grand chapitre d'histoire littéraire qui serait en même +temps un chapitre de l'histoire du cÅ“ur humain, un essai partiel de +philosophie de l'histoire, ou pour parler son langage, d'anatomie et de +physiologie historiques. + +Dès le 17 janvier 1856, son _Histoire de la Littérature anglaise_ est +annoncée, et à partir de cette date, les articles qui paraissent coup +sur coup en 1856 dans la _Revue de l'Instruction publique_, et depuis +1856 dans la _Revue des Deux Mondes_, nous montrent l'Å“uvre déjà +construite tout entière dans son esprit, et son exécution poursuivie +avec une régularité et une vigueur qui ne faiblissent pas un instant. + +Mais avant de procéder à cette grande synthèse historique et +philosophique, Taine avait à y préparer les esprits et à déblayer le +terrain devant lui. Il avait un compte à régler avec l'éclectisme, qui +mettait la rhétorique à la place de la science, et qui était à ses yeux +la négation même de la philosophie, par cela même qu'il prétendait +l'administrer et avoir seul le droit d'être enseigné[33]. Du 14 juin +1855 au 9 octobre 1856, il publia dans la _Revue de l'Instruction +publique_ une série d'articles sur les _Philosophes français au XIXe +siècle_, articles qui parurent en volume au commencement de 1857. Sous +une forme ironique jusqu'à l'irrévérence, mais aussi avec +l'argumentation la plus vigoureuse et la plus pressante, il attaquait +tous les principes sur lesquels reposait le spiritualisme classique. Il +réhabilitait le sensualisme de Condillac en le complétant et en +l'élargissant, et il terminait son livre par l'esquisse d'un système qui +appliquait aux recherches psychologiques et même métaphysiques les +méthodes des sciences exactes. Faut-il voir dans ce livre une Å“uvre de +rancune contre la doctrine au nom de laquelle il avait été naguère +condamné? Il serait sans doute téméraire d'affirmer que ses déboires +universitaires ne lui eussent pas laissé d'amers souvenirs; mais il +était incapable de céder consciemment à des ressentiments personnels. Il +considérait sincèrement l'existence d'une doctrine philosophique +officielle comme une atteinte à la liberté de penser, comme un obstacle +à tout progrès spéculatif. S'il donna à ces attaques une forme parfois +irrespectueuse, c'est que cette doctrine lui paraissait manquer souvent +de sérieux. Comme il s'agissait moins de réfuter des idées que de +détruire la tyrannie d'une école et qu'il voulait se faire entendre du +grand public et surtout des jeunes gens, il employait la plus redoutable +des armes, l'ironie, qu'il maniait, il faut le dire, à la façon d'une +catapulte plutôt que d'une fronde. Enfin, il avait vingt-sept ans, il +sentait sa jeunesse et sa force et il avait besoin de les dépenser. _Les +Philosophes français_ représentent, dans la vie de M. Taine, ses folies +de jeunesse. Ce fut sa manière de jeter sa gourme. + +Le succès du livre fut retentissant. Taine devint célèbre du jour au +lendemain. Jusque-là les seuls articles importants qui eussent été +consacrés à ses écrits étaient un article d'About sur le _Voyage aux +Pyrénées_[34], un article de Paradol[35] et deux articles de Guillaume +Guizot sur le Tite-Live[36]; mais c'étaient des articles d'amis. Après +les _Philosophes français_, les articles de Sainte-Beuve dans le +_Moniteur_[37], de Planche dans la _Revue des Deux Mondes_[38], de Caro +dans la _Revue contemporaine_[39], de Schérer dans la _Bibliothèque +universelle_[40], nous prouvent qu'il est désormais au premier plan +parmi les hommes de la nouvelle génération littéraire. Renan seul +pouvait lui disputer la première place, et Caro les attaquait ensemble +dans son article sur «l'Idée de Dieu dans une jeune école», article +habile et éloquent, violent sous des formes courtoises, qui fut +considéré comme la réponse de l'école éclectique, et fut reproduit tout +entier dans le _Journal général_ (officiel) _de l'Instruction publique_. +Les critiques ne s'accordaient pas très bien dans leurs tentatives pour +caractériser les doctrines de Taine. La presse religieuse, dans sa +vieille haine contre M. Cousin, parlait du livre avec faveur; Schérer +faisait de lui un pur positiviste, Planche, un panthéiste spinoziste, +Caro un matérialiste. Planche prétendait qu'il exposait en rhéteur ce +que Spinoza avait exposé en géomètre; Caro lui reprochait de revêtir des +formules de Hegel le naturalisme de Diderot. Personne, sauf Cournault +dans la _Correspondance littéraire_, ne paraît avoir bien saisi sa +théorie sur l'identité de l'idée de cause et de l'idée de loi, ni +compris que son système, loin d'être un mélange hybride de métaphysique +allemande et d'idéologie française, était parfaitement cohérent, +solidement construit et en partie nouveau. Tous d'ailleurs, à +l'exception de Cournault, étaient d'accord pour le blâmer de vouloir +appliquer des classifications, des méthodes et des formules +scientifiques à la critique littéraire et à l'histoire, et pour +condamner son système, tout en admirant son talent. + +Taine avait une foi trop candide dans la puissance de la vérité pour +aimer la polémique. Il croyait que le vrai doit triompher tôt ou tard +par sa seule vertu, et que les polémiques, qui transforment les luttes +de doctrines en querelles de personnes, ne font qu'obscurcir les +questions. Il ne répondit aux objections que par des Å“uvres nouvelles. +Il publia en 1858 un volume d'_Essais de critique et d'histoire_, en +1860 _La Fontaine et ses Fables_, et une deuxième édition légèrement +adoucie des _Philosophes français_[41]. Il poursuivit sans défaillance +l'achèvement de son grand ouvrage sur _la littérature anglaise jusqu'à +Byron_, qui parut en trois volumes in-8° à la fin de 1863. + +Taine avait raison d'avoir confiance dans l'avenir. Non seulement il +avait porté à l'éclectisme des coups dont celui-ci devait demeurer à +jamais meurtri, mais, en dépit de toutes les résistances, ses principes +de critique et ses doctrines philosophiques pénétraient peu à peu dans +tous les esprits. Modifiées sans doute et atténuées, mais toujours +reconnaissables, elles ont fini par prendre place parmi les idées +courantes du siècle, au même titre que les vues de Kant sur le caractère +subjectif des notions premières de la raison, que la conception de +l'éternel devenir de Hegel ou que la théorie des trois états de Comte. +Aucun écrivain n'a exercé en France dans la seconde moitié de ce siècle +une influence égale à la sienne; partout, dans la philosophie, dans +l'histoire, dans la critique, dans le roman, dans la poésie même, on +retrouve la trace de cette influence. + +À aucun moment elle ne fut plus marquée que dans les dix dernières +années du second Empire. Taine était devenu presque un chef d'école; les +jeunes gens allaient lui demander des directions et des conseils; il +était obligé de laisser le monde usurper une petit part de son temps; +Sainte-Beuve, qu'il voyait régulièrement aux fameux dîners de quinzaine +du restaurant Magny, avec Renan, Schérer, Nefftzer, Robin, Berthelot, +Gautier, Flaubert, Saint-Victor, les Goncourt, l'avait présenté à la +princesse Mathilde en qui il trouva une admiratrice intelligente et une +amie dévouée. L'air et la liberté commençaient à rentrer dans +l'Université en même temps que dans le gouvernement, et Taine pouvait +espérer que l'enseignement public allait lui être rouvert. En 1862, il +fut candidat à la chaire de littérature de l'École polytechnique, et si +M. de Loménie lui fut préféré, il s'en fallut de peu qu'il ne réussît. +L'année suivante, en mars 1863, sur la présentation de M. Duruy, +ministre de l'instruction publique, le maréchal Randon, ministre de la +guerre, le nomma examinateur (d'histoire et d'allemand) au concours +d'admission à Saint-Cyr. Le 26 octobre de l'année suivante, il +remplaçait Viollet-le-Duc comme professeur d'esthétique et d'histoire de +l'art à l'École des beaux-arts. Il était bien vengé des persécutions de +1851 et 1852. + +Il avait cependant, à ce moment même, soulevé de nouvelles tempêtes et +avait eu à subir de violentes attaques. La nomination de Renan au +Collège de France et la candidature de Taine à l'École polytechnique +avaient alarmé monseigneur Dupanloup. Il avait lancé, en 1863, un +virulent _Avertissement à la Jeunesse et aux Pères de famille_, dirigé +contre MM. Renan, Taine et Littré, auxquels il avait joint, bien +gratuitement, l'inoffensif M. Maury. Cet avertissement était un appel +peu déguisé de l'autorité ecclésiastique au bras séculier. Le bras +séculier sévit en effet. Le cours de Renan fut suspendu et la nomination +de Taine à Saint-Cyr, un instant rapportée, ne fut confirmée que sur +l'intervention pressante de la princesse Mathilde. Au mois de décembre +1863, paraissait l'_Histoire de la Littérature anglaise_, précédée d'une +introduction où se trouvait exposée, sans aucun ménagement pour les +idées reçues, une philosophie de l'histoire strictement déterministe. +Taine présenta son ouvrage à l'Académie française pour le prix Bordin. +En 1864 comme en 1854, il eut M. Guizot pour chaud défenseur; mais cette +fois l'hérésie n'était plus latente comme dans l'_Essai sur Tite-Live_, +elle se faisait agressive; elle était développée dans tout l'ouvrage et +condensée dans l'introduction en corps de doctrine. M. de Falloux et +monseigneur Dupanloup attaquèrent Taine avec violence; Sainte-Beuve et +Guizot le défendirent avec ardeur. Après trois séances de discussions +passionnées, l'Académie décida que le prix ne pouvant être donné à M. +Taine ne serait décerné à personne[42]. Cette décision sans précédents +était le plus flatteur des hommages. Taine ne devait plus se soumettre +aux suffrages de l'Académie que comme candidat, une première fois en +1874 où il échoua dans une triple élection contre MM. Mézières, Caro et +Dumas, et deux fois en 1878 où, après avoir échoué en mai contre H. +Martin, il fut enfin élu en novembre en remplacement de M. de Loménie, +peu de temps après Renan. Entre la première et la troisième élection +avaient paru les deux premiers volumes des _Origines de la France +contemporaine_; et, par un curieux revirement, il fut soutenu en 1878 +par beaucoup de ceux qui l'avaient combattu en 1864 et 1874. Il apporta, +dans l'accomplissement de ses devoirs académiques, la scrupuleuse +conscience qu'il mettait à toutes choses, et il ne tarda pas à acquérir +une réelle autorité dans cette compagnie à laquelle il avait inspiré une +si longue défiance. + +Les années 1864 à 1870 forment une période nouvelle et particulièrement +heureuse dans la vie de Taine. Ce n'est plus le travail solitaire et +claustral des années 1852 à 1854; ce n'est plus l'exubérance un peu +batailleuse des années 1855 à 1864; c'est une activité calme, régulière +et comme épanouie. Il aimait ses fonctions d'examinateur pour Saint-Cyr, +non seulement parce que trois mois de travail assidu lui assuraient une +situation matérielle qui, avec ses habitudes de vie simple, était +presque la richesse, mais aussi parce que ses tournées en province lui +permettaient de faire une enquête minutieuse sur la société française, +département par département, interrogeant ses anciens camarades, faisant +causer, suivant sa coutume, bourgeois, ouvriers et paysans. L'École des +beaux-arts, où il devait professer vingt ans, de 1864 à 1883, avec une +seule interruption en 1876-77[43], ne prenait également qu'une part très +limitée de son temps. Il n'avait que douze leçons à donner par an et il +avait borné son enseignement, réparti sur un cycle de cinq ans, aux +exemples les plus caractéristiques à ses yeux, la Grèce, l'Italie et les +Pays-Bas. L'Italie occupait à elle seule trois années, une année était +donnée aux Pays-Bas et une à la Grèce. Il connaissait particulièrement +bien l'Italie et songea même un instant à lui consacrer un ouvrage +étendu. Il y fit plusieurs voyages et, par une heureuse coïncidence, +l'année même où il fut nommé à l'École des beaux-arts, il y avait passé +trois mois, de février à mai 1864, pour se reposer des fatigues causées +par l'achèvement de sa _Littérature anglaise_. Mais ce voyage, qui lui +fournit la matière des deux étincelants volumes publiés en articles dans +la _Revue des Deux Mondes_, de décembre 1864 à mai 1866[44], ne fut +guère un repos pour lui. Il passait ses journées dans les églises et +dans les musées, lisait beaucoup, prenait des notes sans nombre, et +allait le soir dans le monde, étudiant l'Italie moderne, sociale et +politique, avec autant de soin qu'il étudiait l'Italie ancienne dans son +histoire et ses monuments[45]. À peine installé dans sa chaire, il +publiait coup sur coup la _Philosophie de l'Art_ (1865), la _Philosophie +de l'Art en Italie_ (1866), _l'Idéal dans l'Art_ (1867), la _Philosophie +de l'Art dans les Pays-Bas_ (1868), et la _Philosophie de l'Art en +Grèce_ (1869), petits écrits qui devaient être réunis plus tard (1880), +en deux volumes, sous le titre de: _Philosophie de l'Art_. Ce titre +était exact, car ces petits livres si vivants, si pleins de faits et +d'images, ne sont pas autre chose que la démonstration, par des exemples +tirés de l'histoire de l'art, des idées dont la _Littérature anglaise_ +avait donné la démonstration par des exemples tirés de l'histoire +littéraire. + +Il caractérise admirablement sa conception de l'histoire, dans une +lettre à E. Havet du 29 avril 1864: + +«Je n'ai jamais prétendu qu'il y eût en histoire ni dans les sciences +morales des théorèmes analogues à ceux de la géométrie[46]. L'histoire +n'est pas une science analogue à la géométrie, mais à la physiologie et +à la zoologie. De même qu'il y a des rapports fixes, mais non mesurables +quantitativement, entre les organes et les fonctions d'un corps vivant, +de même il y a des rapports précis, mais non susceptibles d'évaluations +numériques, entre les groupes de faits qui composent la vie sociale et +morale. J'ai dit cela expressément dans ma préface en distinguant entre +les sciences exactes et les sciences inexactes, c'est-à -dire les +sciences qui se groupent autour des mathématiques et les sciences qui se +groupent autour de l'histoire, toutes deux opérant sur des quantités, +mais les premières sur des quantités mesurables, les secondes sur des +quantités non mesurables. La question se réduit donc à savoir si l'on +peut établir des rapports précis non mesurables entre les groupes +moraux, c'est-à -dire entre la religion, la philosophie, l'État social, +etc., d'un siècle ou d'une nation. Ce sont ces rapports précis, ces +relations générales nécessaires que j'appelle _lois_, avec Montesquieu; +c'est aussi le nom qu'on leur a donné en zoologie et en botanique. La +préface expose le système de ces lois historiques, les connexions +générales des grands événements, les causes de ces connexions, la +classification de ces causes, bref, les conditions du développement et +des transformations humaines... Vous citez mon parallèle entre la +conception psychologique de Shakspeare et celle de nos classiques +français, et vous dites que ce ne sont pas là des lois; ce sont des +types, et j'ai fait ce que font les zoologistes lorsque, prenant les +poissons et les mammifères, par exemple, ils extraient de toute la +classe et de ses innombrables espèces un type idéal, une forme abstraite +commune à tous, persistant en tous, dont tous les traits sont liés, pour +montrer ensuite comment le type unique, combiné avec les circonstances +générales, doit produire les espèces. C'est là une construction +scientifique semblable à la mienne. Je ne prétends pas plus qu'eux +deviner, sans l'avoir vu et disséqué, un être vivant, mais j'essaie +comme eux d'indiquer les types généraux sur lesquels sont bâtis les +êtres vivants, et ma méthode de construction ou de reconstruction a la +même portée en même temps que les mêmes limites. + +«Je tiens à mon idée parce que je la crois vraie, et capable, si elle +tombe plus tard en bonnes mains, de produire de bons fruits. Elle traîne +par terre depuis Montesquieu; je l'ai ramassée, voilà tout.» + +Tout en publiant ses _Nouveaux Essais de critique et d'histoire_ (1865), +il se délassait du professorat et de ses travaux de longue haleine en +réunissant, dans un cadre de fantaisie, les notes qu'il avait prises +depuis dix ans sur Paris et la société française. Bien que la _Vie +parisienne_, où _la Vie et opinions de Thomas Graindorge_ parut de 1863 +à 1865[47], fût loin d'être alors ce qu'elle est devenue depuis, on eut +quelque peine à reconnaître l'auteur de _la Littérature anglaise_ sous +les traits du marchand de porcs de Chicago; et, tout en admirant la +verve de Graindorge et la profondeur philosophique de quelques-uns de +ses traits satiriques, on fut bien aise de retrouver le vrai Taine dans +le volume complémentaire de _la Littérature anglaise_, paru en 1867, et +consacré à l'époque contemporaine. + +Cette Å“uvre achevée, bien des projets s'agitaient dans son cerveau. Il +traça le plan d'un livre sur _les Lois de l'Histoire_, puis d'un autre +sur _la Religion et la Société en France au XIXe siècle_. Enfin, il se +décida à donner au public le livre qu'il méditait et auquel il +travaillait sans cesse depuis 1851, sa Théorie de _l'Intelligence_. Il +s'y consacra tout entier en 1868 et 1869 et l'ouvrage parut en janvier +1870. C'est l'Å“uvre maîtresse de Taine par la force et l'originalité des +idées, par la solidité de la construction, par la fermeté et l'austère +beauté du style. Tous les travaux de psychologie qui ont été entrepris +depuis lors sont tributaires de cet ouvrage magistral, que les +découvertes ultérieures de la science n'ont fait que confirmer dans +presque toutes ses parties. Ce livre était si bien le fruit naturel et +lentement mûri de tout le développement intellectuel de Taine que sa +composition, loin d'être une fatigue, fut une joie. Il en possédait +toutes les parties tellement présentes à son esprit que la dernière +copie fut écrite par lui sans brouillon sous les yeux et presque sans +rature. + +Pendant ces années, un grand changement était survenu dans la vie de +Taine. Le 8 juin 1868, il avait épousé mademoiselle Denuelle, la fille +d'un architecte de grand mérite. Je contreviendrais à la volonté maintes +fois exprimée de M. Taine si je faisais ici autre chose que l'histoire +de ses livres et de son esprit; mais cette histoire serait-elle complète +si je ne disais pas que dans l'existence nouvelle et plus large qui lui +était faite, dans les affections qui s'ajoutaient sans rien leur +retrancher à celles dont son cÅ“ur avait vécu jusque-là , dans la présence +d'une femme capable et digne de s'associer à tous ses intérêts, et +d'enfants qui ne lui ont apporté que de la joie et de la fierté, il a +trouvé, avec un bonheur complet, les forces nécessaires pour accomplir +la dernière et la plus fatigante partie de son Å“uvre. Il put organiser +sa vie selon les exigences de son travail et de sa santé, renoncer +entièrement aux obligations mondaines sans avoir à souffrir de la +solitude, se faire le centre d'un cercle choisi de lettrés, de savants +et d'artistes, passer de longs mois à la campagne sur les bords du lac +d'Annecy, dans cette charmante propriété de Boringe qu'il acquit en +1874, où il trouvait, avec un renouveau de vigueur, le calme +indispensable pour mettre en Å“uvre les matériaux accumulés à Paris +pendant l'hiver, et où sa famille et ses amis jouissaient +délicieusement, dans de longues et libres causeries, des trésors de son +cÅ“ur et de son esprit, répandus sans compter avec une bonne grâce +toujours souriante. + +Ce bonheur domestique, ces joies intimes allaient lui être +particulièrement nécessaires dans les jours troublés qui se préparaient +pour la France et qui devaient lui imposer une tâche inattendue et +accablante. Une fois sa psychologie théorique fixée dans le livre de +_l'Intelligence_, il songeait, comme diversion à ce grand effort +d'abstraction, à revenir aux choses concrètes et vivantes, en continuant +les études de psychologie sociale, les observations de mÅ“urs qui étaient +à ses yeux la base même de la philosophie et de l'histoire. Il avait +rapporté d'un long séjour en Angleterre, en 1858, des notes abondantes, +qu'il devait publier en 1872 après les avoir complétées dans un second +voyage en 1871. _Graindorge_ est un ouvrage du même genre sous une forme +humoristique. Ses voyages en France et en Italie lui avaient fourni des +notes analogues qu'il comptait utiliser un jour. Il lui manquait la +connaissance directe de l'Allemagne dont la transformation récente par +la conquête prussienne lui paraissait mériter une étude. Il partit le 28 +juin 1870 pour la visiter. Il avait déjà vu Francfort, Weimar, Leipsig, +Dresde, quand son voyage fut subitement interrompu par un deuil de +famille et par la déclaration de la guerre. + +Son projet de livre sur l'Allemagne ne devait jamais être repris. Une +Å“uvre nouvelle s'imposait à lui. À Tours, où il avait passé l'hiver de +1870-1874, il avait pu voir de près, dans les jours de crise +révolutionnaire et de désarroi universel, les vices de la machine +gouvernementale et les défaillances de l'esprit public. En se rendant +pendant la Commune en Angleterre, où il avait été appelé pour faire des +conférences à Oxford, il fut frappé de la puissance de ce pays aux +fortes traditions historiques, en regard de la désorganisation du pays +qui avait en 1789 fait table rase du passé pour reconstruire l'édifice +politique et social d'après des vues de l'esprit. Il avait été +bouleversé jusqu'au fond de l'âme par la guerre, par les conditions +cruelles de la paix, par les atrocités de la Commune. Il sentait la +nécessité pour tout Français, dans ce naufrage de la grandeur nationale, +de travailler au salut de la France. Il publiait, le 9 octobre 1870, un +admirable article sur _l'Opinion en Allemagne et les conditions de la +paix_ et, en 1874, une brochure pleine de sagesse sur _le Suffrage +universel et la manière de voter_, où il exposait les avantages du +suffrage à deux degrés. Il prit une part active et un intérêt passionné +à la création de l'École des sciences politiques, fondée par son ami E. +Boutmy, et dans laquelle il voyait un instrument puissant de relèvement +social. + +Les projets plus ou moins vagues qu'il avait naguère conçus de travaux +sur la Révolution, sur les lois de l'histoire, sur la société et la +religion en France, se représentaient à lui sous une forme nouvelle: +expliquer par l'étude des révolutions survenues entre 1789 et 1804 +l'état d'instabilité politique et de malaise social dont souffre la +France et qui l'affaiblit graduellement. + +Il allait avoir à appliquer à une grande période de l'histoire, les +principes et la méthode qu'il avait déjà appliqués à la littérature et à +l'art; mais il n'allait pas apporter, à cette tentative nouvelle, tout à +fait le même esprit. Sans doute, il procédera toujours en philosophe et +en savant; il pensera toujours que faire de la science est la meilleure +manière de faire de la politique; mais ce ne sera plus de la science +absolument désintéressée. Il ne pourra plus dire, comme autrefois, qu'il +a fait deux parts de lui-même, et que l'homme qui écrit ne s'inquiète +pas si l'on peut tirer de la vérité des effets utiles, ignore s'il est +célibataire ou marié, s'il existe des Français ou non. L'homme qui écrit +sera désormais un Français, marié, qui s'inquiète pour ses concitoyens +et pour ses enfants des destinées de la patrie, et qui songe à lui être +utile, en lui révélant les causes des maux dont elle est travaillée. Il +ne sera plus un naturaliste qui décrit avec une curiosité également +amusée des monstres ou des êtres normaux, les ravages des tempêtes ou le +retour régulier des marées; il sera un médecin au lit d'un malade, +épiant les symptômes du mal, anxieux d'en diagnostiquer la nature et +désireux de le guérir. Il est trop modeste pour s'imaginer qu'il possède +le remède, mais il croit fermement que la science le découvrira. Pour +lui, il sera satisfait s'il a contribué à éclairer le patient sur les +causes de sa maladie: + +«Mon livre, écrit-il à E. Havet, le 24 mars 1878, si j'ai assez de force +et de santé pour l'achever, sera une consultation de médecin. Avant que +le malade accepte la consultation du médecin, il faut beaucoup de temps; +il y aura des imprudences et des rechutes; au préalable, il faut que les +médecins, qui ne sont pas du même avis, se mettent d'accord. Mais je +crois qu'ils finiront par s'y mettre, et les raisons de mon espérance +sont celles-ci: on peut considérer la Révolution française comme la +première application des sciences morales aux affaires humaines; ces +sciences, en 1785, étaient à peine ébauchées; leur méthode était +mauvaise; elles procédaient _a priori_; leurs solutions étaient bornées, +précipitées, fausses. Combinées avec le fâcheux état des affaires +publiques, elles ont produit la catastrophe de 1789 et la très +imparfaite réorganisation de 1800. Mais, après une longue interruption +et un véritable avortement, voici que ces sciences recommencent à +fleurir; elles ont changé complètement de méthode et se font _a +posteriori_. En vertu de cette méthode, leurs solutions seront toutes +différentes, bien plus pratiques. La notion qu'elles donneront de l'État +sera neuve...--Insensiblement, l'opinion changera; elle changera à +propos de la Révolution française, de l'Empire, du suffrage universel +direct, du rôle de l'aristocratie et des corps dans les sociétés +humaines. Il est probable qu'au bout d'un siècle, une pareille opinion +aura quelque influence, sur les Chambres, sur le Gouvernement. Voilà mon +espérance; j'apporte un caillou dans une ornière, mais dix mille +charretées de cailloux bien posés et bien tassés finiront par faire une +route... La reine légitime du monde et de l'avenir n'est pas ce qu'en +1789 on nommait la _raison_: c'est ce qu'en 1878 on nomme la _science_.» + +Il disait dans la même lettre: + +«J'ai écrit en conscience, après l'enquête la plus étendue et la plus +minutieuse dont j'ai été capable. Avant d'écrire, j'inclinais à penser +comme la majorité des Français, seulement mes opinions étaient une +impression plus ou moins vague et non une foi. C'est l'étude des +documents qui m'a rendu iconoclaste. Le point essentiel... ce sont les +idées que nous nous faisons des principes de 89. À mes yeux, ce sont +ceux du _Contrat social_, par conséquent ils sont faux et malfaisants... +Rien de plus beau que les formules _Liberté_, _Égalité_ ou, comme le dit +Michelet, en un seul mot, _Justice_. Le cÅ“ur de tout homme qui n'est pas +un sot ou un drôle est pour elles. Mais en elles-mêmes elles sont si +vagues, qu'on ne peut les accepter sans savoir au préalable le sens +qu'on y attache. Or, appliquées à l'organisation sociale, ces formules, +en 1789, signifiaient une conception courte, grossière et pernicieuse de +l'État. C'est sur ce point que j'ai insisté; d'autant plus que la +conception dure encore et que la structure de la France, telle qu'elle a +été faite de 1800 à 1810, par le Consulat et l'Empire, n'a pas changé. +Nous en souffrirons probablement encore pendant un siècle et peut-être +davantage. Cette structure a fait de la France une puissance de second +ordre; nous lui devons nos révolutions et nos dictatures.» + +Il faut toujours se rappeler, en lisant son grand ouvrage des +_Origines_, dans quel esprit il l'a écrit, quel caractère et quel but il +lui a assignés. Cela est nécessaire pour le bien comprendre, pour +apprécier avec équité ce qui nous paraît au premier abord excessif, +exclusif ou erroné. Si Taine, comme tous les médecins très +consciencieux, fut disposé à s'exagérer la gravité du mal, il était, par +contre, incapable de chercher à flatter les goûts du malade, et les +divers partis politiques qui ont tour à tour vu en lui un allié ou un +adversaire se sont également mépris sur ses intentions. La recherche de +la popularité lui était aussi étrangère que la crainte du scandale. Son +premier volume a indigné les admirateurs de l'ancien régime, les trois +suivants ceux de la Révolutionnes deux derniers ceux de l'Empire. Pour +lui, il se sentait aussi incapable de donner un avis sur leurs querelles +que Spinoza l'eût été de se prononcer entre les Arminiens et les +Gomaristes[48]. Il était en dehors et au-dessus des partis; il ne +songeait qu'à la France et à la science. + +Il s'était mis à sa tâche avec une conscience et une énergie que rien ne +pouvait ébranler, ni les défaillances de sa santé, ni les fausses +appréciations de la critique et du public. Depuis l'automne de 1871, les +_Origines de la France contemporaine_ prirent tout son temps et toutes +ses pensées[49]. + +Il faisait lui-même l'énorme travail préparatoire de lecture et de +dépouillement des textes manuscrits et imprimés; les notes innombrables +qui lui ont servi de matériaux ont toutes été prises de sa main. Il +jugeait en outre nécessaire d'acquérir en législation, en droit +administratif, en matière financière, la compétence d'un spécialiste. En +1884, il renonça à son enseignement de l'École des beaux-arts pour +pouvoir se consacrer plus entièrement à sa tâche. Il a succombé avant de +l'avoir achevée. Il tomba malade dans l'automne de 1892 et mourut le 5 +mars 1893. Il lui restait à tracer le tableau de la famille et de la +société françaises, dont il avait recueilli les éléments dès 1866, et à +exposer le développement des sciences et de l'esprit scientifique au +XIXe siècle. Ce dernier livre eût été comme sa confession de foi +philosophique et la conclusion naturelle de l'ouvrage, car il y aurait +indiqué les voies où la France devra un jour trouver la guérison de ses +maux et la réparation de ses erreurs. Ses _Origines_ terminées, il +devait revenir à un projet déjà ancien et écrire un _Traité de la +volonté_. Ce travail de pure psychologie eût été le couronnement de la +dernière phase de son activité intellectuelle comme les _Philosophes +français_ en terminent la première et l'_Intelligence_ la seconde. Son +Å“uvre de littérateur et d'historien, qui a ses racines dans sa +conception philosophique du monde et de l'homme, se serait ainsi trouvée +encadrée entre trois ouvrages de philosophie, le premier consacré à la +critique et à la négation, les deux autres à l'affirmation et à la +reconstruction. + +Il est à jamais déplorable que Taine n'ait pas pu donner à sa théorie de +l'_Intelligence_ son pendant et son complément naturel dans une théorie +de la _Volonté_. Il eût été beau de voir le plus mystérieux des +phénomènes psychiques expliqué et analysé par un homme dont la vie et +l'activité tout entières ont été un miracle de volonté, et il aurait +contribué à ramener sur le terrain solide de l'observation psychologique +et de la science positive une génération qui semble parfois disposée à +ne voir dans les conquêtes de la science que des domaines nouveaux +ouverts à la rêverie. + +Bien qu'elle soit demeurée inachevée, l'Å“uvre de Taine nous impose par +sa grandeur, sa grandeur et son unité. _L'Intelligence_ (1868-1870) en +forme le centre et en donne la clef. Tous ses autres écrits n'en sont +que des illustrations. De 1848 à 1853 il fixe pour lui-même sa méthode +et son système; de 1853 à 1858 il parcourt l'histoire et le monde pour +chercher dans des cas particuliers (_La Fontaine_, _Tite-Live_, les +_Essais_) des vérifications de cette méthode et de ce système; de 1858 à +1868 il les applique à de larges généralisations littéraires et +artistiques, de 1870 à 1893 à une vaste généralisation historique. Il y +a peu d'exemples d'une pensée aussi fidèle à elle-même, aussi nettement +formulée dès le début, aussi rigoureusement maintenue jusqu'au bout dans +sa ligne inflexible à travers une accumulation incessante de faits, un +jaillissement intarissable d'idées et d'images. De la première ébauche +de sa thèse sur les sensations au dernier chapitre de ses _Origines_, +Taine reste identique à lui-même, et la préface du _Tite-Live_, la +conclusion des _Philosophes français_, l'_Introduction à la Littérature +anglaise_, le livre de l'_Intelligence_, marquent les points de repère +d'un système plutôt que les étapes d'une pensée qui évolue. + +La conception que les penseurs se font de l'Univers n'est que l'image +agrandie de leur propre personnalité intellectuelle. L'Å“uvre de Taine a +été ce que l'Univers était pour lui: le rayonnement prodigieusement +varié et merveilleusement coloré d'une pensée unique. Il n'est pas +d'écrits qui, mieux que les siens, puissent servir à illustrer son +système. Il faut ajouter, il est vrai, que dans les applications de +détail il avait, avec les années, gagné en largeur de compréhension et +en chaleur de sympathie, et que son intransigeance de logicien s'était +assouplie depuis le temps où le M. Pierre des _Philosophes français_ +réduisait tout en chiffres. Dans sa _Philosophie de l'art_ il mêlait un +élément moral à l'appréciation esthétique en tenant compte du degré de +bienfaisance de l'Å“uvre d'art, tandis qu'auparavant, dans la morale +même, il ne tenait compte que du degré de perfection des types, du degré +de généralité des actes. On trouve dans sa _Littérature anglaise_ des +pages sur la Réforme, dans ses _Origines_ des pages sur le rôle social +et moral du catholicisme, que sans doute il n'eut pas écrites en 1851 ou +1852. Mais le fond de sa pensée n'a point varié. Jusqu'à son dernier +jour, Marc-Aurèle reste pour lui ce qu'il était en 1851, son catéchisme. +Peu de temps avant de mourir il déclarait que si le champ des hypothèses +métaphysiques et des possibilités infinies s'était élargi pour son +esprit, il lui était toujours impossible d'admettre l'existence d'un +Dieu personnel gouvernant arbitrairement le monde par des volontés +particulières. + +Taine a justifié par sa vie entière la justesse du jugement porté sur +lui par M. Vacherot en 1850. Il a vécu pour penser. Il a servi ce qu'il +a cru la vérité avec une fermeté indomptable, désintéressée et résignée. +On peut trouver en lui des lacunes, on n'y trouvera pas une tache. + + + + +III + +L'HOMME ET L'Å’UVRE + + +La mort de Taine, suivant de si près celle de Renan, a véritablement +découronné la France. Elle avait le privilège de posséder deux de ces +hommes exceptionnels dont le cerveau encyclopédique embrasse toute la +science d'une époque, en exprime toutes les tendances intellectuelles et +morales et domine d'assez haut la nature et l'histoire pour s'élever à +une conception personnelle de l'univers. En cinq mois, ces deux hommes, +si différents l'un de l'autre par leur caractère comme par leurs +qualités d'écrivains et de penseurs, mais qui n'en incarnaient que mieux +les aptitudes diverses de leur nation et de leur pays, et qui étaient +universellement reconnus comme les interprètes et les maîtres les plus +autorisés de la génération qui a vécu de 1850 à 1880, ont été enlevés +par la mort dans toute la plénitude de leur talent. + +Tous deux ont fait de la science la maîtresse de leurs pensées et de la +vérité scientifique le but de leurs efforts; tous deux ont travaillé à +hâter le moment où une conception scientifique de l'univers succédera +aux conceptions théologiques; mais, tandis que Taine croyait pouvoir +jeter les assises d'un système défini et posséder des vérités certaines +et démontrables, sans se permettre de sortir jamais du cercle assez +étroit de ces vérités acquises, Renan se plaisait, au contraire, aux +échappées du sentiment et du rêve dans le domaine de l'incertain, de +l'inconnu ou même de l'inconnaissable; il aimait à remettre en question +les résultats considérés comme établis, à prémunir les esprits contre +une trop grande sécurité intellectuelle. Aussi son action a-t-elle +quelque chose de contradictoire. Les esprits les plus opposés se +réclament de lui. Il prépare en quelque mesure la réaction momentanée +que nous voyons se produire aujourd'hui contre les tendances positives +et scientifiques de l'époque précédente. Il plane au-dessus de son temps +et de sa propre Å“uvre par son ironie comme par les envolées de ses +espérances et de ses rêves. L'Å“uvre de Taine, au contraire, plus +limitée, mais d'une solide unité, d'une logique inflexible, est en +étroite relation avec le temps où il a vécu; elle a fortement agi sur ce +temps et en a été la plus complète et la plus juste expression. + + + + +I + + +Taine a été le philosophe et le théoricien du mouvement réaliste et +scientifique qui a succédé en France au mouvement romantique et +éclectique. L'époque qui s'étend de 1820 à 1850 avait vu se produire une +réaction contre ce qu'il y avait de vide, de conventionnel et de stérile +dans l'art, la littérature et la philosophie de l'âge précédent. Aux +formules étroites et immuables de l'école classique de la décadence, +elle opposa le principe de la liberté dans l'art; à l'imitation servile +de l'antiquité, des sources toutes nouvelles d'inspiration cherchées +dans les chefs-d'Å“uvre de tous les temps et de tous les pays; à un style +uniforme dans sa régularité terne et convenue, la variété et les +caprices du goût individuel; à la timidité et au terre à terre de +l'idéologie, les larges horizons d'un spiritualisme éclectique où +trouvaient place toutes les grandes doctrines qui avaient tour à tour +dominé ou séduit l'esprit humain, et qui prétendait même concilier la +religion et la philosophie. Mais, si brillante qu'ait été cette époque +de l'histoire intellectuelle de la France, quel qu'ait été le génie de +quelques-uns des hommes et la beauté de quelques-unes des Å“uvres qu'elle +a enfantés, bien qu'elle ait élargi le goût comme la pensée et donné à +la littérature et à l'art plus d'originalité, de couleur et de vie, elle +n'avait pas entièrement satisfait les espérances qu'elle avait fait +naître. Elle s'était trompée en prenant pour un principe de l'art la +liberté, qui n'en est qu'une condition. Son éclectisme superficiel, son +syncrétisme confus avaient manqué d'unité d'action, d'idéal défini, de +principe organique. Elle avait remplacé certaines conventions par des +conventions nouvelles, une rhétorique vieillie par une autre rhétorique +qui avait pris des rides en quelques années; elle était tombée, elle +aussi, dans le vague, la déclamation, le lieu commun; elle avait cru que +l'inspiration et le caprice pouvaient tenir lieu d'étude, et qu'on +pouvait deviner l'histoire et l'âme humaine, les peindre et les décrire +par à peu près. La philosophie enfin était très vite tombée dans le plus +stérile bavardage, en restant étrangère au mouvement scientifique qui +renouvelait à côté d'elle la science de l'homme et de la nature et les +bases expérimentales de la psychologie. + +Les générations qui sont arrivées à l'âge adulte vers 1850 et dans les +vingt années qui ont suivi, tout en acceptant dans une large mesure +l'héritage du romantisme, en rejetant comme lui les règles surannées du +classicisme au nom de la liberté dans l'art, en cherchant comme lui la +couleur et la vie, se sont cependant nettement séparées de lui. Au lieu +de laisser le champ libre à l'imagination et au sentiment individuel, de +permettre à chacun de se forger un idéal vague et tout subjectif, elles +ont eu un principe commun d'art et de vie: la recherche du vrai; non pas +de ces conceptions abstraites, arbitraires et subjectives de l'esprit ou +de ces rêves de l'imagination qu'on décore souvent du nom de vérité, +mais du vrai objectif et démontrable cherché dans la réalité concrète, +de la vérité scientifique en un mot. Cette tendance a été si générale, +si profonde, si vraiment organique qu'on retrouve cette même recherche +passionnée de la vérité, du réalisme scientifique dans tous les ordres +de productions intellectuelles, que leurs auteurs en eussent ou non +conscience; dans les tableaux de Meissonier, de Millet, de +Bastien-Lepage et de l'école du plein air comme dans les drames +d'Augier; dans les poésies de Leconte de Lisle, de Hérédia et de +Sully-Prudhomme comme dans les ouvrages historiques de Renan et de +Fustel de Coulanges; dans les romans de Flaubert, de Zola et de +Maupassant comme dans les livres de Taine. Ce mouvement avait eu des +précurseurs illustres, Géricault, Stendhal, Balzac, Mérimée, +Sainte-Beuve, A. Comte, et d'autres encore; mais ce n'est qu'après 1850 +que le réalisme scientifique devint vraiment le principe organique de la +vie intellectuelle en France. On chercha dans les arts plastiques aussi +bien qu'en poésie à perfectionner la technique, à serrer de plus près la +nature, à donner plus de précision au style, à observer la vérité +historique. Les romanciers apportèrent une conscience extrême à observer +la vie, les mÅ“urs, à recueillir des documents vrais, qu'il s'agît de +décrire le présent ou de reconstituer le passé. Flaubert emploie les +mêmes procédés pour peindre les mÅ“urs d'un village normand ou celles de +Carthage au temps de la guerre des mercenaires; Bourget apporte dans +l'analyse des personnages d'un roman la précision d'un psychologue de +profession; Zola y introduit la physiologie et la pathologie; la poésie +de Leconte de Lisle et de Hérédia est nourrie d'érudition, celle de +Sully-Prudhomme de science et de philosophie; Coppée est un peintre +réaliste des mÅ“urs bourgeoises et populaires. Les historiens apportent à +la recherche des documents, à l'exactitude du détail un scrupule parfois +excessif; ils ambitionnent par-dessus tout le mérite de savoir critiquer +et interpréter sainement les textes. Les philosophes demandent aux +mathématiques, à l'histoire naturelle, à la physiologie, les fondements +d'une psychologie plus rigoureuse, d'une conception plus rationnelle et +plus sûre du monde, d'une connaissance plus précise des lois de la +pensée. Claude Bernard et Berthelot sont considérés par les, philosophes +comme des maîtres et des collaborateurs. Recherche de la vérité +extérieure, de la reproduction fidèle des apparences colorées et +sensibles de la vie; recherche de la vérité intérieure, du jeu +nécessaire des forces et des causes naturelles qui déterminent ces +apparences: tel a été le double effort qui a animé nos poètes, nos +peintres, nos sculpteurs, nos romanciers et nos philosophes aussi bien +que nos savants. Cette unité d'inspiration et de labeur a une +incontestable grandeur en dépit des erreurs où le réalisme a entraîné +beaucoup de ses adeptes. Taine a la gloire d'avoir eu, plus que tout +autre, la conscience de l'état d'âme et d'esprit de sa génération; +philosophe, esthéticien, critique littéraire, historien, il en a +manifesté les tendances avec rigueur, éclat et puissance; il a exercé +sur elle une influence profonde. Si l'on retrouve chez lui certaines +tendances de cet esprit classique dont il a été le constant adversaire, +s'il a pris trop volontiers la simplicité et la clarté pour des preuves +de la vérité, s'il a trop aimé les formules absolues et les +systématisations logiques, s'il a aussi conservé quelque chose du +romantisme dans son goût pour le pittoresque descriptif et pour les +génies exubérants et tumultueux, il a eu, par excellence, ce mérite +d'aimer la vérité pour elle-même, de croire en elle et à sa vertu +bienfaisante, de la chercher par l'effort le plus sincère et le plus +désintéressé, et de montrer à sa génération comment on peut allier la +recherche passionnée de l'art avec le service austère et modeste de la +science. + + + + +II + + +Nous avons dit quelle fut sa vie: laborieuse, simple, sérieuse, ennoblie +et illuminée par les joies de l'amitié, de la famille, de la pensée, par +l'amour de la nature et de l'art. Le caractère de l'homme était en +harmonie parfaite avec sa vie. Il suffisait de l'approcher pour s'en +convaincre, car, si sa vie fut cachée aux yeux du monde, nul homme ne +fut moins caché, moins secret pour ceux qui eurent le privilège de le +fréquenter. Ce grand amant du vrai était vrai et sincère en toutes +choses, dans sa pensée, dans ses sentiments, dans ses paroles, dans ses +actes. Il avait, ce puissant esprit, le sérieux, la simplicité et la +candeur d'un enfant; et c'est au sérieux, à la simplicité, à la candeur +avec lesquels il ouvrait ses regards naïfs et scrutateurs sur le monde +et sur les hommes qu'il a dû précisément la puissance d'impression et +d'expression qui est son originalité et la marque de son génie. D'où lui +venaient ces rares et séduisantes qualités? Venaient-elles de sa race? +On serait presque tenté de le croire quand on lit dans la description de +la France par Michelet ce qu'il dit de la population des Ardennes: «La +race est distinguée; quelque chose d'intelligent, de sobre, d'économe; +la figure un peu sèche et taillée à vives arêtes. Ce caractère de +sécheresse et de sévérité n'est point particulier à la petite Genève de +Sedan; il est presque partout le même. Le pays n'est pas riche. +L'habitant est sérieux. L'esprit critique domine. C'est l'ordinaire chez +les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur fortune[50].» Mais +Vouziers est limitrophe entre la Champagne et l'Ardenne, et chez Taine +la naïveté malicieuse du Champenois, la flamme pétillante des vins du +pays de La Fontaine, un de ses auteurs de prédilection, tempérait la +sécheresse ardennaise. + +On éprouve toutefois quelque scrupule à parler des influences de race en +présence d'une nature aussi exceptionnelle que celle de Taine, aussi +consciente, aussi réfléchie, aussi volontaire, et dans laquelle il est +si difficile de séparer les mérites intellectuels du penseur et de +l'écrivain des vertus personnelles de l'homme. + +Ce qui frappait avant tout chez lui; c'était sa modestie. Elle se +manifestait dans son apparence même. Elle n'avait rien qui attirât les +regards. Il était d'une taille plutôt au-dessous de la moyenne; ses +traits sans régularité, ses yeux légèrement discors et voilés par des +lunettes, son corps un peu chétif, surtout dans sa jeunesse, ne +révélaient rien de lui à un observateur inattentif. Mais, en le voyant +de près, en causant avec lui, on était frappé du caractère de puissance +et de solidité de la structure du crâne et du visage, de l'expression, +tantôt réfléchie et comme retournée en dedans, tantôt interrogatrice et +pénétrante de son regard, du mélange de douceur et de force de tout son +être. À mesure qu'il vieillissait, ce caractère de sérénité robuste et +aimable s'était accentué, et le peintre Bonnat l'a bien rendu, dans +l'admirable portrait qu'il a fait de son ami, un des rares portraits qui +existent de Taine, car sa modestie répugnait à poser devant l'objectif +des photographes, comme à répondre à l'indiscrétion des interviewers. Il +avait horreur de tout ce qui ressemble au bruit, à la réclame; il fuyait +le monde non seulement parce que sa santé et son travail l'exigeaient, +mais parce qu'il lui déplaisait d'être un objet de curiosité et de mode. +Ce n'était point sauvagerie de sa part, car nul n'était plus +accueillant, quand il croyait pouvoir soit donner un conseil, soit +recueillir un avis. Non seulement il était exempt de toute affectation, +de toute pose, de toute hauteur, mais il avait le don de ne jamais faire +sentir sa supériorité, de mettre à l'aise les plus humbles +interlocuteurs, de les traiter en amis et en égaux, de leur donner +l'illusion qu'il avait quelque chose à recevoir d'eux. + +Ce don n'était point l'effet d'un artifice de courtoisie et de +condescendance, mais tenait au fond même de sa nature et de ses +sentiments. Il venait tout d'abord du sérieux de son caractère. Très +sensible au talent, à la beauté, la vérité lui importait bien davantage. +Il était bien plus désireux de trouver le vrai que de recueillir des +éloges. En toute chose, en tout homme il allait droit au fond, persuadé +qu'il y trouverait toujours quelque chose à apprendre, et sa conception, +toute scientifique, de la vérité lui faisait attacher un prix infini à +l'acquisition des moindres notions, pourvu qu'elles fussent précises et +sûres.--Aussi préférait-il par-dessus tout la conversation des hommes +qui sont maîtres dans un art, dans une science, voire dans un métier; il +savait les questionner et faire son profit de leurs connaissances +spéciales pour l'édifice de ses propres conceptions générales. Il +préférait une causerie sur le commerce avec un marchand ou sur le jeu +avec un enfant à la frivolité des conversations mondaines ou à la +rhétorique des demi-savants. La frivolité déclamatoire ou blagueuse lui +était odieuse. L'ironie même lui était étrangère, bien qu'il n'ait +manqué ni d'enjouement ni de verve satirique. + +Sa modestie avait aussi sa source dans sa bonté et sa bienveillance. +Quoique sa philosophie fût assez dure pour l'espèce humaine et classât +une bonne partie des hommes au nombre des animaux malfaisants, il était +en pratique plein d'indulgence, de pitié, charitable comme tous les +humbles de cÅ“ur. Il avait même cette bonté plus rare qui rend attentif à +éviter tout ce qui peut blesser ou affliger, et c'est dans son cÅ“ur que +sa courtoisie comme sa modestie avaient leur source. Il avait le respect +de l'âme humaine; il en savait la faiblesse et se gardait de porter la +main sur ce qui peut la fortifier contre le mal ou la consoler dans la +douleur. C'est ce qui explique la démarche, mal comprise de +quelques-uns, par laquelle ce libre penseur, catholique de naissance et +si ferme dans son incroyance, a exprimé le désir d'être enterré selon le +rite protestant. Son aversion pour l'esprit de secte, pour les +manifestations bruyantes, pour les discussions oiseuses lui faisait +redouter un enterrement civil qui aurait pu paraître un acte d'hostilité +contre la religion et lui attirer des hommages inspirés plus par le +désir de contrister les croyants que par celui d'honorer sa mémoire. Il +était heureux, au contraire, de témoigner sa sympathie pour la grande +force morale et sociale du christianisme. Un enterrement catholique, +d'autre part, eût supposé un acte d'adhésion et une sorte de désaveu de +ses doctrines. Il savait que l'Église protestante pouvait lui accorder +des prières tout en respectant son indépendance, et sans lui attribuer +des regrets ou des espérances qui étaient loin de sa pensée. Il a voulu +être conduit à son dernier repos avec la simplicité qu'il portait en +toutes choses, sans discours académiques, sans pompe militaire, sans +rien aussi qui pût prêter aux disputes passionnées des hommes et ajouter +à cette anarchie morale dont il avait cherché à combattre les effets en +en démêlant les causes. + +Cette bonté, cette douceur, cette réserve, cette modestie, ce respect +des sentiments d'autrui ne s'alliaient d'ailleurs à aucune faiblesse de +caractère, à aucune complaisance pour les convenances mondaines, à +aucune timidité de pensée. La nature pacifique de Taine et ses idées sur +les lois de l'évolution sociale s'accordaient à lui inspirer la crainte +et l'horreur des révolutions violentes, mais peu d'hommes ont montré +dans leur vie intellectuelle une sincérité, une probité aussi +courageuse. Il ne concevait même pas qu'une considération personnelle +pût arrêter l'expression d'une conviction sérieuse. Il avait, au sortir +de l'École normale, sans aucun désir de bravade, compromis sa carrière +en exposant sincèrement ses idées philosophiques. Il avait abandonné +l'Université pour courir les risques de la carrière littéraire +indépendante, sans se donner des airs de martyr ou de héros. Il avait +ensuite dans ses ouvrages poursuivi l'exposition de ses idées sans +s'inquiéter s'il scandalisait des amis ou des protecteurs, et sans +jamais répondre aux attaques de ses adversaires; toute polémique +personnelle lui paraissait blessante pour les personnes et inutile à la +science; enfin, dans ses _Origines de la France contemporaine_, il avait +successivement soulevé contre lui les indignations de tous les partis en +leur disant à tous ce qu'il croyait vrai. Cette sincérité courageuse, ce +n'est pas seulement vis-à -vis des autres et du monde qu'il l'avait +montrée, mais, ce qui est plus rare, il l'avait eue vis-à -vis de +lui-même. Ayant eu de bonne heure une idée très nette du domaine réservé +à la science, il s'était interdit d'espérer d'elle plus qu'elle ne +pouvait lui donner comme aussi d'y mêler aucun élément étranger. Il en +séparait nettement la morale pratique[51] et la religion. Il ne lui +attribuait aucune vertu mystique et ne lui demandait pas les règles de +la vie. Mais, d'un autre côté, dans le domaine qui lui est propre, il +l'avait suivie, sans crainte, sans hésitation, sans regrets, sans jamais +lui demander où elle le conduisait. Il n'avait jamais admis que rien pût +entrer en conflit avec la science. Il se serait fait un reproche, comme +d'une faiblesse, de s'inquiéter si la vérité scientifique est triste ou +gaie, morale ou immorale. Elle est la vérité, et cela suffit. Il s'est +gardé de jamais laisser le sentiment ou l'imagination corrompre la +probité, l'austérité et, si je puis dire, la chasteté de sa pensée. + +Un tel caractère, une telle vie, une telle Å“uvre sont le caractère et la +vie d'un sage. Je dis d'un sage et non pas d'un saint, car la sainteté +suppose quelque chose d'excessif, d'enthousiaste, d'ascétique et de +surhumain que Taine pouvait admirer, mais à quoi il ne prétendait pas. +Il aimait et pratiquait la vertu, mais une vertu humaine, accessible et +simple. Épris du réel et du vrai, il ne se prescrivait point de règle +qu'il ne voulût pleinement observer, comme il n'affirmait rien qu'il ne +crût pouvoir prouver. Ce n'est point un simple jeu d'esprit que ses +beaux sonnets sur les chats[52], ces animaux graves, doux, résignés, +amis de l'ordre et du confort, pour qui il avait une véritable +adoration. Il y exprime non seulement sa sympathie pour eux, mais aussi +sa conception de la sagesse, qui réunit Épicure à Zénon. Son idéal de +vie n'était pas l'ascétisme chrétien de l'auteur de l'_Imitation_ ou des +solitaires de Port-Royal, ce n'était pas même le stoïcisme roide et +outré d'Épictète, c'était le stoïcisme attendri et raisonnable de +Marc-Aurèle. Il a vécu conformément à cet idéal. N'est-ce pas un assez +bel éloge? + + + + +III + + +Les théories des philosophes ne sont pas seulement intéressantes par ce +qu'elles nous apprennent sur les choses qu'elles prétendent expliquer; +elles le sont aussi, plus encore peut-être, par ce qu'elles nous +apprennent sur les philosophes eux-mêmes. Nos idées sur les choses ne +sont jamais que l'impression subjective faite par le monde extérieur sur +notre sensibilité et notre cerveau; ce qu'elles expliquent le mieux, +c'est notre propre constitution intellectuelle. La théorie favorite de +Taine sur la genèse des grands hommes consiste à voir en eux des +produits de la _race_, du _moment_, et du _milieu_, et à démêler ensuite +dans leur individualité une faculté maîtresse dont toutes les autres +dépendent. On a souvent critiqué cette théorie, si séduisante pourtant; +mais, s'il est beaucoup d'hommes de génie à qui elle s'applique avec +peine, elle s'applique à merveille à Taine lui-même. + +Il est bien de son pays et sa _race_; il est de la lignée des meilleurs +esprits français: ami des idées claires et pondérées, de la simplicité +harmonieuse; éloquent, rationaliste et raisonneur, point sentimental, +point mystique, mais solide, loyal et vrai; amoureux de la beauté des +formes et des couleurs. Si ces qualités s'associent chez lui à un ton +parfois tranchant, à une sévérité parfois chagrine et satirique, on peut +y voir, si l'on veut, une influence de ses origines ardennaises. + +Il est, par excellence, comme nous l'avons montré, le représentant de +son époque, de son _moment_. L'effondrement, le lamentable fiasco de la +République de 1848 avait guéri les Français de l'enthousiasme et des +chimères, et dès 1840 Sainte-Beuve déclarait que le romantisme avait +avorté. Les esprits étaient tout préparés à accepter des doctrines qui +chercheraient dans les faits eux-mêmes leur raison d'être, qui les +prendraient comme seule base solide du raisonnement, qui ramèneraient +l'art, la littérature, la philosophie, la politique à l'observation du +réel, comme au seul principe de vérité et de vie. + +Il a reçu enfin profondément l'empreinte du _milieu_ où il s'est formé. +L'austérité de sa race a été accrue en lui par l'existence laborieuse, +solitaire, économe de ses premières années; les injustices dont il a été +victime lui ont fait trouver un certain plaisir à affirmer ses idées +sans s'inquiéter de l'opinion du monde et à dédaigner les faux jugements +dont il était l'objet, qu'il écrivit ses _Philosophes français au XIXe +siècle_, la préface de sa _Littérature anglaise_ ou les _Origines de la +France contemporaine_. Au point de vue intellectuel, on retrouve en lui +l'influence des divers milieux qu'il a fréquentés. Il y a chez lui des +retours, des ressouvenirs du romantisme qui régnait encore au temps de +sa jeunesse, mais ses instincts étaient classiques, comme le montre la +préférence qu'il accordait à Musset sur Hugo et Lamartine. +L'enseignement universitaire et l'École normale développèrent encore en +lui certains côtés de l'esprit classique: le besoin de généraliser et +d'abstraire, le goût pour la systématisation et pour la raison oratoire. +Il fréquenta ensuite le monde des savants, physiologistes et médecins, +et prit comme eux l'habitude de tout rapporter aux phénomènes de la vie +physique et de tout soumettre à un déterminisme universel. Il trouva +dans ces études les bases de son réalisme scientifique. Enfin, il eut +une prédilection marquée pour la société des artistes. Il vit la nature +et l'histoire avec des yeux de peintre, attachant une importance extrême +à toutes les questions de coloris, de costume, de mÅ“urs, de décor +extérieur, où il voyait la traduction sensible de la vie intérieure. Il +est, de tous nos grands écrivains, celui dont les procédés descriptifs +font le plus songer à ceux de la peinture. Il en a les accumulations de +touches successives, les oppositions d'ombres et de lumières, les +empâtements; son imagination n'a rien de rêveur, elle est concrète et +colorée. + +Au milieu de toutes ces influences et de ces aptitudes diverses, quelle +a été chez Taine la _faculté maîtresse_, celle qui a dominé et façonné +toutes les autres? C'est, il me semble, la puissance logique. Quoi donc? +Cet écrivain si coloré, cet historien toujours préoccupé de voir des +hommes vivants, agissants, parlants, ce critique qui aime par-dessus +tout, dans les Å“uvres littéraires ou artistiques, la force et l'éclat, +Shakespeare, Titien, ou Rubens, aurait eu pour faculté dominante une +faculté d'ordre purement scientifique et, pour ainsi dire, mathématique? +Il en est ainsi pourtant. Là se trouve sa grandeur et sa faiblesse, le +secret de sa puissance et de ses lacunes. Tout se ramène pour lui à un +problème de dynamique: l'univers sensible comme le moi humain, une Å“uvre +d'art comme un événement historique. Chacun de ces problèmes est réduit +à ses termes les plus simples. Au risque même de mutiler la réalité, la +solution est poursuivie avec la rigueur inflexible d'un mathématicien +démontrant un théorème, d'un logicien posant un syllogisme. S'il a +devant lui un écrivain ou un artiste, il _induit_ ce qu'il a dû être de +la race, du milieu et du moment; puis, quand il a saisi la faculté +maîtresse de son individualité, il en _déduit_ tous ses actes et toutes +ses Å“uvres. S'il cherche à déterminer ce qui constitue l'idéal dans +l'art, il ne le trouve que dans le degré d'importance et le degré de +bienfaisance, c'est-à -dire d'utilité générale, de l'Å“uvre d'art, et +encourt le reproche d'oublier l'élément mystérieux, indéfinissable à +cause de son infinie complexité, qui s'appelle la beauté. S'il veut +expliquer la France contemporaine, il montrera la foi absolue dans la +raison abstraite achevant de détruire un organisme social où les forces +naturelles et spontanées, soit individuelles, soit collectives, ont été +successivement épuisées et anéanties, et provoquant d'abord l'anarchie +révolutionnaire, puis l'écrasante centralisation créée par Napoléon. +Tout ce qui ne rentrera pas dans le cadre de cette démonstration, le +rôle des parlementaires sous l'ancien régime, l'Å“uvre de la +Constituante, l'action des causes extérieures, guerres et insurrections, +se trouvera éliminé comme par définition. Cette faculté logique +dominatrice dictera à Taine sa doctrine, qui sera le déterminisme le +plus inexorable. Le déterminisme est pour lui, comme pour Claude +Bernard, la base de tout progrès et de toute critique scientifique, et +il cherche dans le déterminisme l'explication des faits de l'histoire +comme celle des Å“uvres de l'esprit. + +Toutefois, si Taine était un logicien, il était un logicien d'une espèce +particulière. C'était un logicien réaliste, et sa logique n'opérait que +sur des notions concrètes. Ce serait mal comprendre sa doctrine que de +la séparer de sa méthode. La forme particulière de ses aptitudes +mathématiques nous donne à cet égard un précieux renseignement pour la +connaissance de sa constitution intellectuelle. Il était admirablement +doué pour les mathématiques et avait au plus haut degré le don du calcul +mental. Il pouvait faire de tête des multiplications et des divisions de +plusieurs chiffres. Mais cette aptitude calculatrice était associée à un +don remarquable d'imagination visuelle. Quand il faisait une opération +mentale de ce genre, il voyait les chiffres et opérait comme il aurait +fait sur le tableau noir. De même, le travail logique de son esprit +avait toujours pour point de départ les faits, observés avec une +puissance extraordinaire de vision, recueillis avec une conscience +infatigable, groupés avec une méthode rigoureuse. Il procédait en +histoire et en critique littéraire ou artistique comme en philosophie. +Le point de départ de sa théorie de l'Intelligence, c'est le signe, +l'idée n'étant pas autre chose pour lui que le nom d'une série +d'expériences impossibles. Le signe est le nom collectif d'une série +d'images, l'image est le résultat d'une série de sensations, et la +sensation le résultat d'une série de mouvements moléculaires. On remonte +ainsi à travers une série de faits sensibles à une action mécanique +initiale. De plus, pour lui, et c'est là ce qui le distingue des purs +positivistes, le fait et la cause sont identiques. Tandis que le +positiviste se contente d'analyser les faits, de constater leur +concomitance ou leur succession sans prétendre saisir aucun rapport +certain de causalité, Taine, au nom de son déterminisme absolu, voit +dans chaque fait un élément nécessaire d'un groupe de faits de même +nature qui le détermine et qui en est la cause. Chaque groupe de faits +est à son tour conditionné par un groupe plus général qui est aussi sa +cause, et on pourrait théoriquement remonter de groupe en groupe jusqu'à +une cause unique qui serait la condition de tout ce qui existe. Dans +cette conception, la force, l'idée, la cause, le fait arrivent à se +confondre, et, si Taine avait cru pouvoir s'élever jusqu'à la +métaphysique, j'imagine que cette métaphysique aurait été un mécanisme +monistique dans lequel les phénomènes du monde sensible et les idées du +moi pensant n'auraient été que les apparences successives que prennent +pour nos sens les manifestations de l'être en soi, de l'idée en soi; de +l'acte en soi. + +Cela nous fait comprendre comment ce grand logicien a été en même temps +un grand peintre, comment s'est formé ce style si personnel, où la +vigueur du coloris et de l'imagination s'allie à la rigueur du +raisonnement, où chaque touche du pinceau du peintre est un élément +indispensable de la démonstration du philosophe. L'imagination même de +Taine est d'un genre particulier. Elle n'est, comme je l'ai dit, ni +sentimentale ni rêveuse. Elle n'a pas ces éclairs inattendus, ces +visions soudaines qui, chez un Shakspeare, illuminent tout à coup les +fonds mystérieux de l'âme ou de la nature; ce n'est pas une imagination +suggestive et révélatrice, c'est une imagination descriptive et +explicative. Elle nous fait voir les choses avec tout leur relief, toute +leur intensité colorée, et, par des comparaisons longuement poursuivies +où se retrouve toute la puissance d'analyse du logicien, elle nous aide +à classer les faits et les idées. Son imagination n'est que le vêtement +somptueux de sa dialectique. On a prétendu que le style coloré que nous +admirons en lui ne lui était pas naturel, qu'en entrant à l'École +normale on lui reprochait son style terne et abstrait; qu'il s'est créé +un style nouveau, à force d'étude et de volonté, en se nourrissant de +Balzac et de Michelet. Il y a là une bonne part de légende. Sans doute, +la volonté a joué, chez ce robuste génie, un rôle dans la formation de +son style comme dans celle de ses idées; mais il y a un accord trop +profond entre son style, sa méthode et sa doctrine pour que son style +n'ait pas été produit par une nécessité intime de sa nature. On ne +fabrique pas à volonté un style de cette beauté, solide, éclatant, +tantôt vibrant de nervosité, tantôt s'épanchant en périodes d'une large +et majestueuse harmonie. Il faut reconnaître cependant que ce mélange de +dialectique et de pittoresque, cette application de la science à la +critique et à l'esthétique, cette intervention constante de la physique +et de la physiologie dans les choses de l'esprit, cet effort pour tout +ramener à des lois nécessaires et à des principes simples et clairs, +n'étaient point sans dangers ni sans inconvénients. La complexité de la +vie rentre difficilement dans des cadres aussi précis et aussi +inflexibles, et surtout la nature a ce merveilleux et inexplicable +privilège, partout où elle combine des éléments, d'ajouter à ces +éléments un élément nouveau qui en résulte, mais n'est point expliqué +par eux. Cela est vrai surtout dans le monde organique, et, ce qui +constitue la vie, c'est précisément ce je ne sais quoi mystérieux qui +fait que la plante sort de la graine, la fleur de la plante et le fruit +de la fleur. Le mécanisme universel de Taine ne laissait pas sentir ce +mystère, et c'est ce qui donnait à son style comme à son système une +rigidité qui éloignait de lui bien des esprits. Amiel a exprimé, avec +l'excès que son âme maladive portait en toutes choses, l'impression que +produisent les Å“uvres de Taine sur certaines natures tendres, mystiques, +que blesse la logique: + + +«J'éprouve une sensation pénible avec cet écrivain, comme un grincement +de poulies, un cliquettement de machine, une odeur de laboratoire. Ce +style tient de la chimie et de la technologie. La science y devient +inexorable. C'est rigoureux et sec, c'est pénétrant et dur, c'est fort +et âpre; mais cela manque de charme, d'humanité, de noblesse, de grâce. +Cette sensation, pénible à la dent, à l'oreille, à l'Å“il et au cÅ“ur, +tient à deux choses probablement: à la philosophie morale de l'auteur et +à son principe littéraire. Le profond mépris de l'humanité, qui +caractérise l'école physiologiste, et l'intrusion de la technologie dans +la littérature, inaugurée par Balzac et Stendhal, expliquent cette +aridité secrète, que l'on sent dans ces pages, qui vous happe à la gorge +comme les vapeurs d'une fabrique de produits minéraux. Cette lecture est +instructive à un très haut degré, mais elle est antivivifiante; elle +dessèche, corrode, attriste. Elle n'inspire rien, elle fait seulement +connaître. J'imagine que ce sera la littérature de l'avenir, à +l'américaine, formant un contraste profond avec l'art grec; l'algèbre au +lieu de la vie, la formule au lieu de l'image, les exhalaisons de +l'alambic au lieu de l'ivresse d'Apollon, la vue froide au lieu des +joies de la pensée, bref, la mort de la poésie, écorchée et anatomisée +par la science.» + + +Il y a là , avec une part de vérité, beaucoup d'exagération et même +d'injustice. Il suffit de relire l'essai intitulé: _Sainte Odile et +Iphigénie en Tauride_, pour voir à quel point Taine sentait la beauté +antique, de relire ses pages sur madame de Lafayette ou sur Oxford pour +reconnaître qu'il avait le don de la grâce, et celles sur la Réforme en +Angleterre pour sentir combien il était ému par les luttes de la +conscience et par le spectacle de l'héroïsme moral. Il serait facile en +parcourant ses ouvrages de montrer que ce grand esprit, si profondément +artiste, aussi capable de goûter, en musicien consommé qu'il était, une +sonate de Beethoven que les rêveries métaphysiques de Hegel, était +accessible à toutes les grandes idées comme à tous les grands +sentiments; mais il regardait comme un devoir de probité morale autant +qu'intellectuelle d'écarter de la recherche du vrai toutes les vagues +chimères par lesquelles l'homme se crée un univers conforme aux désirs +de son cÅ“ur. + + + + +IV + + +Chassant de ses conceptions toutes les entités métaphysiques, tout +élément mystérieux, ramenant tout à des groupements de faits, Taine +devait transformer tous les problèmes de littérature et d'esthétique en +problèmes d'histoire. Aussi ses ouvrages, à l'exception de son _Voyage +aux Pyrénées_ et de son livre l'_Intelligence_, sont-ils tous des +ouvrages d'histoire. Ils marquent le dernier terme de l'évolution par +laquelle la critique littéraire est devenue une des formes de +l'histoire. Villemain avait le premier montré les relations qui existent +entre le développement historique et le développement littéraire. +Sainte-Beuve avait cherché avec plus de rigueur l'explication des Å“uvres +littéraires dans les circonstances de la vie des écrivains et du temps +où ils avaient vécu. Taine vit dans ces Å“uvres avant tout les documents +les plus précieux, les plus significatifs que l'histoire puisse +enregistrer, en même temps que le fruit nécessaire de l'époque qui les a +produites. L'Étude sur La Fontaine est une étude sur la société du XVIIe +siècle et la cour de Louis XIV; l'Essai sur Tite-Live est un essai sur +l'esprit romain; l'Histoire de la Littérature anglaise est une histoire +de la civilisation anglaise et de l'esprit anglais depuis le temps où +les Anglo-Saxons et les Normands couraient les mers et remontaient les +fleuves pour piller, brûler et massacrer tout sur leur passage, en +chantant leurs chants de guerre, jusqu'à celui où le noble poète +Tennyson recevait de la gracieuse reine Victoria le titre de poète +lauréat et un siège à la Chambre des lords. Dans le _Voyage en Italie_, +dans la _Philosophie de l'Art_, vous apprenez à connaître la société +italienne du XVe et du XVIe siècles, la vie de la Hollande au XVIIe +siècle, les mÅ“urs des Grecs du temps de Périclès et d'Alexandre. On sent +très bien que pour Taine l'histoire littéraire et l'histoire de l'art +sont des fragments de l'histoire naturelle de l'homme, qui elle-même est +un fragment de l'histoire naturelle universelle. Même la _Vie et +opinions de Thomas Graindorge_, sous sa forme humoristique, est une +étude sur la société française écrite par le même historien philosophe à +qui nous devons l'_Histoire de la Littérature anglaise_. Jamais aucun +écrivain n'a apporté dans ses Å“uvres une pareille unité de conception et +de doctrine, n'a montré dès ses débuts une conscience aussi nette de sa +méthode et un talent aussi constamment égal à lui-même. Dès l'École +normale, nous l'avons vu, Taine pratiquait déjà sa méthode de +généralisation et de simplification: «Tout homme et tout livre, +disait-il, peut se résumer en trois pages et ces trois pages en trois +lignes;» mais, en même temps, il s'attachait à voir et à rendre le +détail des choses sensibles avec tout leur relief. Si le _Voyage aux +Pyrénées_ fait parfois l'effet d'un exercice de virtuosité descriptive +semblable aux exercices de doigté d'un violoniste, si la description +semble n'y avoir souvent d'autre but qu'elle-même; regardez y bien, vous +verrez même ici la description aboutir presque toujours à une idée +philosophique ou historique. Partout ailleurs elle a pour but unique de +fournir des éléments à une généralisation historique. C'est la +description d'un pays qui sert à expliquer ses habitants, la description +des mÅ“urs et de la vie des hommes qui sert à expliquer leurs sentiments +et leurs pensées. Taine a au plus haut degré le don de rendre visibles +tout le décor et tout le costume des civilisations et des sociétés les +plus diverses, de produire un effet d'ensemble par une accumulation de +traits de détail et par le choix habile des traits les plus +caractéristiques. Il se montre en cela grand peintre d'histoire. Son art +n'est pas moins grand à ramener à quelques mobiles clairs et peu +nombreux, logiquement coordonnés et subordonnés à un mobile principal, +la variété bigarrée des phénomènes extérieurs. On regimbe bien un peu à +accepter des explications aussi simples de choses aussi complexes, mais +on est subjugué par la rigueur et l'accent de conviction de la +démonstration, et aussi par la sérénité avec laquelle l'historien décrit +et le philosophe explique, sans s'indigner, sans s'attendrir, en +admirant les hommes en proportion de la perfection avec laquelle ils +représentent les caractères essentiels de leur époque et manifestent les +mobiles qui l'animent. Il parlera presque du même ton de sympathie +admirative de Benvenuto Cellini, qui personnifie l'homme de la +Renaissance, indifférent au bien et au mal, sensible seulement au +plaisir de déployer librement son individualité et de jouir de la beauté +sous toutes ses formes, et de Bunyan, le chaudronnier mystique, qui +personnifie l'homme de la Réforme, indifférent à la beauté et préoccupé +seulement de purifier son âme pour la rendre digne de la grâce divine. +Cette sympathie est celle du savant qui apprécie dans un végétal ou un +animal la fidélité et l'énergie avec lesquelles il représente le type +auquel il se rattache. Taine cherche dans l'histoire les types les plus +parfaits des diverses variétés de l'animal humain. S'il les classe et +les subordonne les uns aux autres, comme les Å“uvres d'art, d'après le +degré de bienfaisance et d'importance du caractère qu'ils manifestent, +on sent bien qu'en sa qualité de naturaliste tous l'intéressent, et que +son admiration va surtout à ceux qui réalisent pleinement un type, quel +qu'il soit. + + + + +V + + +Pourtant, cette sérénité, qu'il puisait dans son déterminisme +philosophique, n'a pas accompagné Taine jusqu'au bout. Son dernier +ouvrage fait à cet égard contraste avec ses précédents écrits. Il ne se +contente pas ici de décrire et d'analyser; il juge, il s'indigne; au +lieu de montrer simplement dans la chute de l'ancien régime, dans les +violences de la Révolution, dans les gloires et la tyrannie de l'Empire, +une succession de faits nécessaires et inévitables, il parle de fautes, +d'erreurs, de crimes; il n'a pas pour la Terreur les mêmes poids et la +même mesure que pour les révolutions d'Italie et d'Angleterre, et, après +avoir été si indulgent aux tyrans et aux condottières du XVe et du XVIe +siècle, il parle avec une véritable haine de Napoléon, ce condottière du +XIXe, un des plus superbes animaux humains pourtant qui se soient jamais +rués à travers l'histoire. On a vivement reproché cette inconséquence à +Taine. On a même été jusqu'à attribuer ses sévérités envers les +révolutionnaires à la passion politique, au désir de flatter les +conservateurs, à je ne sais quelle terreur des périls et des +responsabilités du régime démocratique. Nous avons cherché à expliquer, +en racontant sa vie, comment et pourquoi dans son dernier ouvrage, il a +changé de ton et dans une certaine mesure de point de vue. Que les +émotions de la guerre et de la Commune aient agi sur l'esprit de Taine, +il n'est pas possible de le nier; mais elles n'ont pas agi de la manière +mesquine et puérile qu'on imagine. Il a cru y voir le signe de la +décadence de la France, l'explication et la conséquence des +bouleversements politiques survenus il y a un siècle. Bien loin de lui +reprocher l'émotion qu'il en a ressentie, je suis tenté de lui savoir +gré de s'être aussi vivement ému et, voyant la France sur la pente d'un +abîme, d'avoir cru qu'il pouvait l'arrêter par le tableau tragique des +maux dont elle souffre. + +Il n'a point, d'ailleurs, renié sa méthode ni sa doctrine; il les a +plutôt accentuées. Nulle part il n'a employé d'une manière plus +constante le procédé d'accumulation des petits faits pour établir une +idée générale; nulle part il n'a exposé la série des événements de +l'histoire comme plus strictement déterminée par l'action de deux ou +trois causes très simples agissant toujours dans le même sens. Ce qu'on +peut lui reprocher, c'est d'avoir trop simplifié le problème, d'en avoir +négligé certains éléments, d'avoir, malgré l'abondance des faits réunis +par lui, laissé de côté d'autres faits qui leur servent de correctifs, +d'avoir, en un mot, poussé au noir un tableau déjà sombre en; réalité. +Ce qu'il y a d'exagéré dans l'ouvrage de Taine, vient à la fois de son +amour pour la France et du peu de sympathie naturelle qu'il avait pour +son caractère et ses institutions. Il était vis-à -vis d'elle comme un +fils tendrement dévoué à sa mère, mais qui serait séparé d'elle par de +cruels malentendus, par une foncière incompatibilité d'humeur, et à qui +son amour même inspirerait des jugements sévères et douloureux. La +nature sérieuse de Taine, ennemie de toute frivolité mondaine, sa +prédilection pour les individualités énergiques, sa conviction que le +progrès régulier et la vraie liberté ne peuvent exister que là où se +trouvent de fortes traditions, le respect des droits acquis et l'esprit +d'association allié à l'individualisme, tout chez lui concourait à lui +faire aimer et admirer l'Angleterre et à le rendre sévère pour un pays +enthousiaste et capricieux, où la puissance des habitudes sociales +émousse l'originalité des caractères, où le ridicule est plus sévèrement +jugé que le vice, où l'on ne sait ni défendre ses droits ni respecter +ceux d'autrui, où l'on met le feu à sa maison pour la reconstruire au +lieu de la réparer, où le besoin de tranquillité fait préférer la +sécurité stérile du despotisme aux agitations fécondes de la liberté. La +France a inspiré à Taine la cruelle satire de _Graindorge_; l'Angleterre +le plus aimable et le plus souriant de ses livres: les _Notes sur +l'Angleterre_. Les poètes anglais étaient ses poètes préférés, et, comme +philosophe, il est de la famille des Spencer, des Mill et des Bain. + +Telle a été la raison de la sévérité excessive de ses jugements sur la +France de la Révolution. À les prendre au pied de la lettre, on serait +tenté de s'étonner que la France soit encore debout après cent ans d'un +régime aussi meurtrier, et l'on est surpris qu'un déterministe comme +Taine ait paru reprocher à la France de ne pas être semblable à +l'Angleterre. Mais, après avoir reconnu ce qu'il y a d'exagéré et +d'incomplet dans son point de vue et dans ses peintures, il faut rendre +hommage, non seulement à la puissance et à la sincérité de son Å“uvré, +mais aussi à sa vérité. Il n'a pas tout dit, mais ce qu'il a dit est +vrai. Il est vrai que la monarchie de l'ancien régime avait préparé sa +chute en détruisant tout ce qui pouvait la soutenir en limitant son +pouvoir; il est vrai que la Révolution a déchaîné l'anarchie en +détruisant les institutions traditionnelles pour les remplacer par des +institutions rationnelles sans racines dans l'histoire ni dans les +mÅ“urs; il est vrai que l'esprit jacobin a été un esprit de haine et +d'envie qui a préparé les voies au despotisme; il est vrai que la +centralisation napoléonienne est un régime de serre chaude qui peut +produire des fruits splendides et hâtifs, mais qui épuise la sève et +tarit la vie; et Taine a mis ces vérités en lumière avec une abondance +de preuves et une force de pensée qui portent la conviction dans tous +les esprits non prévenus. Si une réaction salutaire se produit en France +contre les excès de la centralisation, le mérite en reviendra en grande +partie à cette Å“uvre si critiquée. Quoi qu'il arrive, il aura eu le +mérite d'avoir posé le problème historique de la Révolution dans des +termes tout nouveaux, et d'avoir contribué pour une large part à le +transporter du domaine de la légende mystique ou des lieux communs +oratoires dans celui de la réalité humaine et vivante. Malgré la passion +qui anime souvent ses récits et ses portraits, il a ici encore servi la +science et la vérité. + +J'ai cru ne pouvoir mieux rendre hommage à ce libre, vaillant et sincère +esprit, à cet amant passionné du vrai, qu'en cherchant à caractériser +les traits essentiels de sa vie, de son caractère, de son Å“uvre et de +son influence en toute franchise. Il me semblait que j'aurais manqué de +respect envers sa mémoire en usant envers lui de ces ménagements +d'oraison funèbre qu'il a tenu à écarter de son cercueil. Mais j'aurais +bien mal rendu ce que je pense et ce que je sens si je n'avais pas su +exprimer mon admiration reconnaissante pour un des hommes qui, dans +notre temps, par le caractère comme par le talent, ont le plus honoré la +France et l'esprit humain. Je ne puis mieux dire ce que j'ai éprouvé en +le voyant disparaître qu'en m'associant à ce que m'écrivait un de mes +amis en apprenant la fatale nouvelle: + +«La disparition de cet esprit, c'est une forte et claire lumière qui +s'efface de ce monde. Jamais personne n'a représenté avec plus de +vigueur l'esprit scientifique; il en était comme une énergique +incarnation. Et il s'en va au moment où les bonnes méthodes, seules +efficaces pour atteindre la vérité, faiblissent dans la conscience des +jeunes générations, de sorte que sa mort semble marquer, au moins pour +quelque temps, la fin d'une grande chose. Et, puis, qu'il s'en aille +ainsi tout de suite après Renan, c'est vraiment trop de vide à la fois. +Rien ne restera plus de la génération qui nous a formés; ces deux grands +esprits en étaient les représentants; nous leur devions les +enseignements qui nous avaient le plus touchés et les plus profondes +joies de notre esprit; nous venons de perdre nos pères intellectuels.» + + Décembre 1893. + + + + +JULES MICHELET + + +Je crois utile de faire précéder l'étude qu'on va lire de quelques mots +d'explication, pour bien en préciser le but et la portée. Je n'ai point +écrit une biographie de Michelet[53] et n'ai point voulu faire la +critique de ses Å“uvres. Il n'est qu'une personne qui ait qualité pour +raconter la vie de Michelet; c'est celle qui pendant de longues années a +vécu à côté de lui, associée à tous ses travaux et à toutes ses pensées, +à qui il a légué ce qu'il avait de plus précieux, les papiers intimes, +les notes quotidiennes, où il mettait le meilleur de son âme. Elle seule +pourra nous le faire bien connaître, dire ce qu'il a été et ce qu'il a +voulu, les aspirations idéales et les émotions profondes dont ses écrits +n'ont pu être que l'incomplète révélation. Déjà les deux volumes +autobiographiques qu'elle a publiés, _Ma Jeunesse_ et _Mon Journal_, +nous ont appris ce que furent les vingt-quatre premières années de +Michelet, et nous ont permis de retrouver dans l'enfant et le jeune +homme la sensibilité et les tendances intellectuelles de l'homme fait. +Ses livres, d'autre part, m'ont trop puissamment ému, je l'ai +personnellement trop connu et aimé pour que mon jugement pût être +impartial et pour qu'il me fût possible de signaler ses défauts et ses +erreurs; mes travaux, d'ailleurs, et les tendances naturelles de mon +esprit m'entraînent dans une direction trop différente de la sienne pour +qu'il me fût permis de me poser en disciple et de répondre en son nom +aux critiques et aux attaques dont il a été l'objet. + +Je n'ai voulu que rendre hommage à la mémoire de Michelet; hommage qui +était de ma part une dette personnelle. Je n'ai pas cru pouvoir mieux +honorer et servir sa mémoire qu'en rappelant simplement ce qu'il a fait, +et en montrant combien noble et pure a été l'inspiration de ses Å“uvres +et de sa vie. Je laisse à d'autres et à l'avenir le soin de les passer +au crible et de décider quelles furent ses fautes, comme écrivain et +comme savant. + +Pour moi, je ne puis songer qu'à une chose c'est à l'impression laissée +dans mon esprit par la lecture de ses livres. Ceux dont l'enfance et +l'adolescence se sont écoulées pendant les douze premières années du +second empire se rappelleront toujours la froideur et le morne ennui qui +accablait les âmes pendant cette triste époque. La jeunesse, +l'enthousiasme, l'espérance, qui avaient rempli les cÅ“urs avant et après +1830, semblaient éteints à jamais; les artistes, les écrivains qui +avaient fait la gloire de la première moitié du siècle étaient vieillis +et déchus; la voix éloquente du seul grand poète dont le génie eût +survécu ne s'élevait que pour maudire la lâcheté de ses concitoyens et +l'abaissement de sa patrie. Ce mot même de patrie semblait n'avoir plus +de sens. Séparés par un abîme de la France du passé, dont ils avaient +perdu les traditions et les croyances, désabusés des espérances de +liberté et de progrès tour à tour excitées et déçues par tant de +révolutions, entraînés malgré eux vers un avenir incertain et +redoutable, les plus nobles esprits se réfugiaient dans un dilettantisme +égoïste ou dans des rêveries humanitaires. Pour plus d'un, et je suis du +nombre, les livres de Michelet ont été alors une consolation et un +cordial. On apprenait, en les lisant, à aimer la France, à l'aimer dans +son histoire ressuscitée par lui, à l'aimer dans son peuple dont il +interprétait les sentiments secrets et les nobles aspirations, à l'aimer +dans son sol même, dont il savait si bien peindre le charme et la +beauté. Avec lui, on prenait foi dans l'avenir de la patrie, en dépit +des tristesses du présent. On ne pouvait échapper à la contagion de son +enthousiasme, de ses espérances, de sa jeunesse de cÅ“ur. + +La vocation qui m'a poussé vers les études historiques, c'est à lui que +je la dois. Le premier il m'a ému de sympathie pour ces morts +innombrables qui ont été nos ancêtres, qui nous ont fait ce que nous +sommes et dont l'histoire retrouve et ressuscite les pensées, les désirs +et les passions. Le premier il m'a fait comprendre que, dans +l'ébranlement des bases religieuses et politiques de notre vie +nationale, il faut lui donner une base historique et renouer, par la +connaissance intelligente et pieuse du passé, la tradition interrompue. +Il m'a fait voir dans l'histoire l'étude la plus propre à élargir +l'esprit tout en l'affermissant, à donner le respect des choses +anciennes tout en en faisant perdre la superstition. Enfin, il m'a +montré comme la plus noble des vocations, celle d'enseigner l'histoire, +d'enseigner la France, de servir d'intermédiaire, de lien et +d'interprète entre la France d'hier et celle de demain. Aussi le +sentiment que j'éprouve pour lui n'est-il pas celui du disciple pour un +maître dont il adopte les doctrines, suit la méthode et continue +l'Å“uvre; c'est un sentiment moins étroit, plus profond et aussi plus +tendre, une sorte de reconnaissance filiale envers celui chez qui j'ai +toujours trouvé de nobles inspirations et de paternels encouragements. + +C'est là le seul rôle que pouvait jouer Michelet. Il était, il est +encore par ses écrits, un inspirateur; il ne pouvait pas devenir un +maître, au sens strict du mot. Sa manière de penser et d'écrire était +trop individuelle, l'imagination et le cÅ“ur y avaient une trop grande +part. Lui-même n'avait point eu de maître; il n'aura pas de disciples. +Il serait aussi puéril et dangereux de vouloir imiter ses procédés de +composition que de vouloir imiter son style. Il n'avait point de méthode +qu'il pût enseigner et transmettre, car il ne procédait que par +intuition et par divination. Le génie ne s'enseigne pas. Même à l'École +normale, il fut surtout un merveilleux excitateur des esprits. Plus +tard, au Collège de France, il se méprit même, à ce qu'il semble, sur le +rôle qu'il était appelé à jouer. Il transforma sa chaire en tribune, il +chercha moins à instruire la jeunesse qu'à l'enthousiasmer; et il +contribua à dénaturer le caractère de notre enseignement supérieur en +transformant ses leçons en morceaux oratoires, adressés non à une élite +studieuse, mais à la foule. + +Michelet n'a pas formé plus d'élèves par ses livres que par son +enseignement. Il a laissé des chefs-d'Å“uvre à admirer, il n'a pas laissé +de modèles à imiter. Sans doute il a mis en lumière des côtés de +l'histoire, des points de vue négligés avant lui. Il a donné la place +qu'elle méritait à la peinture des mÅ“urs et des caractères, et il a +montré combien les documents les plus secs peuvent devenir instructifs +pour qui sait les interroger; il a insisté sur l'influence jusque-là +négligée des causes physiologiques et pathologiques en histoire, et +ouvert aux investigations une voie nouvelle, très dangereuse il est +vrai, mais fertile en découvertes curieuses. Il a marqué tous les sujets +qu'il a traités d'une empreinte ineffaçable; il est impossible à ceux +qui s'en occupent après lui de négliger ce qu'il a dit, et il est bien +rare qu'il n'ait pas éclairé d'un trait de flamme quelque point obscur +qui sans lui serait resté dans l'ombre. Néanmoins il ne peut servir de +guide; il faut toujours le contrôler, le rectifier, et très souvent le +contredire. Il voit avec une puissance extraordinaire, mais il ne voit +pas tout et il ne voit pas toujours juste. Il n'a pas la précision +scientifique, la méthode, l'unité de plan et d'idées qui sont +nécessaires pour devenir le chef d'une école historique. La préface +qu'il a mise en tête du septième volume de son _Histoire de France_ +suffirait à montrer qu'il ne pouvait prétendre à un pareil rôle. Après +avoir fait de la France du moyen âge un tableau merveilleux de poésie et +de vérité, après avoir pendant six volumes fait aimer et comprendre les +mÅ“urs et les sentiments de ces siècles à demi barbares, tout à coup, +arrivant à la Renaissance, il fut saisi malgré lui de la même haine +aveugle, du même esprit de réaction violente qui animait contre le moyen +âge les hommes du XVIe siècle; il voulut rétracter, effacer les pages +émues et sympathiques qui resteront malgré lui son plus beau titre de +gloire. L'esprit de chacune des époques dont il s'occupait revivait en +lui avec un élan de passion irrésistible; c'est ce qui fait sa grandeur +comme artiste, la puissance de vie qui anime son histoire; c'est ce qui +fait aussi sa partialité, le caractère incomplet, exagéré, inégal de ses +dernières productions historiques. On l'admire, on l'écoute, tantôt avec +une émotion bienveillante, tantôt avec une curiosité avide et parfois +indiscrète; mais on ne peut pas lui abandonner la direction de son +jugement et de son intelligence. + +Ce que j'ai dit des Å“uvres historiques de Michelet, je pourrais le dire +aussi de ses petits livres, où se mêlent, d'une façon charmante et +bizarre, la science, la philosophie, la psychologie et la poésie, qui +entraînent et ravissent l'imagination et le cÅ“ur sans convaincre ni +satisfaire la raison. Nul ne les a lus sans être ému, et pourtant les +idées qui s'y trouvent exprimées n'ont point fait de prosélytes. C'est +que ces idées n'ont point un caractère bien déterminé; elles flottent +entre la science, la religion et la poésie, sans être ni accompagnées de +déductions rigoureuses, ni affirmées avec une foi absolue, ni pourtant +abandonnées à la région des rêves. Tout s'y mêle: la fantaisie, les +espérances mystiques et l'étude positive de la nature. J'ai cherché à +faire comprendre, à résumer les traits généraux de ces idées +philosophiques de Michelet, en les exposant sans les juger; mais je ne +voudrais pas que le respect avec lequel j'ai parlé de ces larges et +nobles conceptions fût pris pour une adhésion qui dépasserait ma pensée. +Michelet a montré que les sciences naturelles ouvraient des voies +nouvelles à l'art, à la poésie et aux sentiments religieux; en cela, +comme dans ses travaux historiques, il a été un révélateur, mais il n'a +pas fourni une méthode sûre pour avancer dans cette voie, ni montré avec +précision le but auquel on devait tendre. Il ne le pouvait pas, du +reste. Ce n'est pas diminuer sa gloire que de lui donner, entant de +directions variées de l'esprit, le rôle d'initiateur. + +L'avenir seul pourra discerner dans son Å“uvre les intuitions justes et +les rêveries éphémères. Michelet n'aura pas de continuateurs immédiats, +de disciples attachés à la lettre de ses paroles; mais ses idées germent +en secret dans plus d'un cerveau et plus d'un cÅ“ur. «Je n'ai pas de +famille, disait-il, je suis de la grande famille.» Combien n'en est-il +pas, en effet, parmi les hommes d'aujourd'hui, qui sont à des degrés +divers unis à lui par un lien presque filial, et ont reçu de lui +l'étincelle qui anime leur travail ou leur vie! Combien n'en est-il pas +qui lui doivent des émotions bienfaisantes et durables, qui ont senti +après avoir lu ses livres leur cÅ“ur élargi, attendri, capable de plus +grands sacrifices! À une époque où tant d'esprits se laissent aller en +pratique au découragement, en théorie à un pessimisme universel, +Michelet a toujours espéré et _il a fait croire au bien_. Il n'est pas +d'éloge à ajouter après celui-là . + + + + +I + +LA VIE DE MICHELET + + +Michelet a raconté lui-même, en quelques pages admirables, dans la +préface de son livre _le Peuple_, sa première éducation et les +impressions ineffaçables de ses jeunes années. Nous y retrouvons le +germe de tout ce qu'il devait être plus tard, le point de départ de tout +son développement intellectuel et moral. Sa mère était des Ardennes, +pays sévère, habité par une race «distinguée, sobre, économe, sérieuse, +où l'esprit critique domine[54]»: son père était de l'ardente et +colérique Picardie», patrie d'hommes énergiques, enthousiastes, +éloquents, spirituels, de Pierre l'Hermite, de Calvin, de Camille +Desmoulins. Sa famille vint à Paris après la Terreur, pour fonder une +imprimerie. Le 21 août 1798 naquit Jules Michelet, dans le chÅ“ur d'une +ancienne église, occupée par l'atelier paternel, «occupée, nous dit-il, +et non profanée; qu'est-ce que la presse au temps moderne, sinon l'arche +sainte[55]?» Il y avait là un présage d'avenir. + +Les premières années de sa vie furent tristes et pénibles. Il grandit +«comme une herbe sans soleil, entre deux pavés de Paris». Dès 1800, +Napoléon supprima les journaux, restreignit par tous les moyens le +commerce de la librairie. La pauvreté vint. Il fallut renvoyer les +ouvriers; le grand-père, le père, la mère de Michelet, lui-même âgé de +douze ans, firent tout le travail de l'imprimerie. Ce labeur précoce +aurait pu, semble-t-il, étouffer dans leur fleur les facultés de +l'enfant. Au contraire, pendant que ses mains assemblaient machinalement +les lettres qui servaient à la composition de livres niais et insipides, +son imagination prenait des ailes. Ce don merveilleux, qui devait plus +tard, dans ses livres, rendre la vie aux cendres du passé et donner une +âme et un cÅ“ur à la nature entière, s'éveillait en lui le premier. +«Jamais, dit-il, je n'ai tant voyagé d'imagination que pendant que +j'étais immobile à cette casse... Très solitaire et très libre, j'étais +tout imaginatif.» Il ne pouvait suivre d'instruction régulière; le +matin, avant le travail, il recevait quelques leçons de lecture d'un +vieux libraire, ancien maître d'école, «homme de mÅ“urs antiques, ardent +révolutionnaire». Il apprit de lui, sans doute, à admirer et presque à +adorer la Révolution, qui depuis fut toujours à ses yeux la plus grande +manifestation de la France dans l'histoire et comme la révélation de la +justice. Deux ou trois livres faisaient sa seule lecture. L'un d'eux +produisit en lui une impression extraordinaire, éveilla le sentiment +religieux, la foi en Dieu et en l'immortalité qui, à travers toutes les +variations de sa pensée, devait se manifester dans toutes ses Å“uvres et +persister jusqu'à son dernier soupir. C'était l'_Imitation de +Jésus-Christ_: + +«Je n'avais encore aucune idée religieuse... Et voilà que dans ces pages +j'aperçois tout à coup, au bout de ce triste monde, la délivrance de la +mort, l'autre vie et l'espérance. La religion reçue ainsi, sans +intermédiaire humain, fut très forte en moi. Comment dire l'état de rêve +ou me jetèrent ces premières paroles de l'_Imitation_? Je ne lisais pas, +j'entendais... comme si cette voix douce et paternelle se fût adressée à +moi-même. Je vois encore la grande chambre froide et démeublée; elle me +parut vraiment éclairée d'une lueur mystérieuse... Je ne pus aller bien +loin dans ce livre, ne comprenant pas le Christ, mais je sentis Dieu.» + +En même temps s'éveillait en lui l'amour de l'histoire et le sentiment +de sa vocation future. + +«Ma plus forte impression, continue-t-il, après celle-là , c'est le musée +des monuments français... C'est là , nulle autre part, que j'ai reçu +d'abord la vive impression de l'histoire. Je remplissais ces tombeaux de +mon imagination, je sentais ces morts à travers les marbres, et ce +n'était pas sans quelque terreur que j'entrais sous les voûtes basses où +dormaient Dagobert, Chilpéric et Frédégonde[56].» + +Les rares facultés de l'enfant avaient de bonne heure frappé ses +parents. Ils avaient foi en son avenir, ils résolurent de tout sacrifier +pour donner à leur fils l'instruction qui lui manquait. Son père réduit +au dénûment, sa mère malade, consacrèrent leurs dernières ressources à +le faire entrer au collège. Il y trouva des maîtres éminents, MM. +Villemain et Leclerc, qui le soutinrent de leur bienveillance, mais +aussi des camarades moqueurs qui raillèrent sa pauvreté. Il devint +timide, «effarouché comme un hibou en plein jour[57]», chercha la +solitude, vécut avec les livres; mais cette épreuve ne fit que tremper +plus fortement son âme. Il sentit ce qu'il valait, prit foi en lui-même. + +«Dans ce malheur accompli, privations du présent, craintes de l'avenir, +l'ennemi étant à deux pas (1814) et mes ennemis, à moi, se moquant de +moi tous les jours, un jour, un jeudi matin, je me ramassai sur +moi-même, sans feu (la neige couvrait tout), ne sachant pas si le pain +viendrait le soir, tout semblant finir pour moi, j'eus en moi un pur +sentiment stoïcien; je frappai de ma main, crevée par le froid, sur ma +table de chêne (que j'ai toujours conservée) et je sentis une joie +virile de jeunesse et d'avenir». + +Cette énergie morale qui triomphe par la volonté des fatalités +extérieures a soutenu Michelet pendant toute sa vie. Débile et toujours +souffrant, l'esprit chez lui soutenait le corps. Sa conception générale +de l'histoire semble avoir été inspirée par la lutte, le drame qui +faisait sa vie. Là comme ici, c'était une lutte constante entre la +fatalité et la liberté. + +Le souvenir de ces années pénibles et parfois amères ne s'est jamais +effacé de l'esprit de Michelet. Il est arrivé plus tard à la gloire, à +la fortune; mais il n'a point oublié qu'il sortait du peuple et qu'il +devait sans doute à cette humble origine quelques-unes de ses meilleures +qualités. «J'ai gardé, nous dit-il, l'impression du travail, d'une vie +âpre et laborieuse, je suis resté peuple... Si les classes supérieures +ont la culture, nous avons bien plus de chaleur vitale... Ceux qui +arrivent ainsi, avec la sève du peuple, apportent dans l'art un degré +nouveau de vie et de rajeunissement, tout au moins un grand effort. Ils +posent ordinairement le but plus haut, plus loin que les autres, +consultant peu leurs forces, mais plutôt leur cÅ“ur.» + +Il attribuait en effet à son origine plébéienne cette chaleur, cette +tendresse de cÅ“ur qui a été l'inspiration de sa vie. La pauvreté, les +railleries du collège avaient un instant refoulé cette tendresse au +dedans de lui, l'avaient rendu sauvage et misanthrope, sans que pourtant +l'envie effleurât jamais son âme. Mais dès que, sorti du collège, il y +rentra comme professeur, dès qu'il put donner aux autres quelque chose +de lui-même, son cÅ“ur se rouvrit, se dilata. «Ces jeunes générations, +aimables et confiantes, qui croyaient en moi, me réconcilièrent à +l'humanité». + +Au moment où Michelet entrait dans l'enseignement, et professait, +d'abord à l'institution Briand, puis au collège Charlemagne, enfin, à +partir de 1822, au collège Sainte-Barbe, fondé par l'abbé Nicole, il +ignorait encore que l'histoire fût sa vocation; les circonstances le lui +révélèrent. C'étaient les lettres anciennes et surtout la philosophie +qui l'attiraient. Ses thèses de doctorat, soutenues en 1819 portaient +sur les vies de Plutarque et sur l'idée de l'infini dans Locke. Quand il +est reçu agrégé en 1821 il demande d'être désigné pour l'enseignement de +la philosophie. C'est à contre-cÅ“ur qu'il enseigne l'histoire à +Sainte-Barbe. Toutefois, bien que ses lectures fussent presque toujours, +jusqu'en 1822, des lectures d'auteurs classiques ou de philosophes, un +instinct secret le détournait des spéculations métaphysiques pour le +tourner vers la philosophie du langage, l'histoire des idées, la +philosophie de l'histoire. De bonne heure il voit dans l'histoire la +contre-épreuve de l'observation psychologique et comme une psychologie +collective. Il projette dès 1819 un livre sur le caractère des peuples +trouvé dans leur vocabulaire, puis un essai sur la culture de l'homme, +puis une histoire philosophique du christianisme. Une fois à +Sainte-Barbe il entreprend l'étude de Vico tout en faisant les cours +d'où devait sortir en 1827 l'admirable _Précis d'histoire moderne_, paru +peu de mois après la traduction de la Philosophie de l'histoire de Vico. + +Lorsqu'en 1826, monseigneur Frayssinous rétablit, sous le nom d'_École +préparatoire_, l'École normale qui avait été supprimée en 1822, et +résolut par raison d'économie de confier à un seul maître l'enseignement +de l'histoire et celui de la philosophie, Michelet se mit aussitôt sur +les rangs. Cet enseignement paraissait fait pour lui, qui menait de +front depuis quatre ans son enseignement historique et ses études +personnelles de philosophie. Il fut nommé en février 1827. Il conçut +immédiatement ses deux cours comme les deux parties inséparables d'un +même enseignement. Sa première leçon fut une introduction générale aux +deux cours. Il veut que l'histoire et la philosophie se prêtent un +mutuel secours. L'histoire étudiera les faits, la philosophie les lois, +l'histoire l'homme collectif, la philosophie l'homme individuel. En +effet, tandis que son cours de philosophie est un cours de psychologie +et de morale, celui d'histoire est une histoire de la civilisation, où +il cherche à dégager le caractère des divers peuples et leur évolution +religieuse. Il montre l'humanité comme l'individu passant de la +spontanéité à la réflexion, de l'instinct à la raison, de la fatalité à +la liberté. On voit naître dans son esprit la conception philosophique +qui dirigera tous ses travaux historiques: l'histoire est le drame de la +lutte entre la liberté et la fatalité. Le christianisme commence la +victoire de la liberté, la réforme la continue, la Révolution l'achève. +Pour bien comprendre l'Å“uvre ultérieure de Michelet, il ne faut jamais +oublier quels furent ses débuts, et que l'historien chez lui, comme le +naturaliste, s'est toujours cru un philosophe. + +Bien qu'il aille en 1825 en Allemagne réunir des livres d'histoire pour +une étude sur Luther, et bien qu'il ait déjà fait le plan d'un ouvrage +sur la Réforme et le XVIe siècle, c'est toujours la philosophie qui +l'attire le plus. En 1829, quand on sépare les deux enseignements dont +il était chargé, il demande de conserver celui de la philosophie. M de +Montbel le contraint à se vouer exclusivement à l'histoire et même à +l'histoire ancienne. Il se met à enseigner l'histoire romaine et du +premier coup il conçoit une Å“uvre d'une rare originalité qu'il +perfectionna dans un voyage à Rome au printemps de 1830 et dont la +première partie, la _République_, parut en 1831. Il comptait y ajouter +l'histoire de l'Empire, mais les circonstances vinrent encore ici +disposer de lui. Après la Révolution de 1830, l'École normale fut +rétablie sur son plan primitif, avec deux professeurs d'histoire, l'un +pour l'antiquité, l'autre pour le moyen âge et les temps modernes. C'est +de ce dernier enseignement que Michelet fut chargé et c'est de ses +nouveaux cours que sortit son histoire de France. + +Cette période d'enseignement à l'École normale qui dura jusqu'à 1836 et +à laquelle Michelet ajouta encore la suppléance de Guizot à la Sorbonne +en 1834 et 1835, fut peut-être la plus heureuse période de sa vie et fut +à coup sûr la plus féconde. Marié en 1824 vivant dans une studieuse +solitude, où pénétraient quelques rares amis, tels qu'Eugène Burnouf et +le physiologiste Edwards, ses fonctions de professeur aux Tuileries, +d'abord de la princesse Louise, fille de la duchesse de Berry, puis de +la princesse Clémentine, fille de Louis Philippe, ne faisaient pas de +lui un mondain. Il vivait pour ses élèves et ils éprouvaient pour lui un +enthousiasme mêlé de tendresse. Il aimait plus tard à raconter les joies +de cet enseignement; comment, au fort de l'hiver, il descendait la rue +Saint-Jacques, en frac noir et en escarpins, sans paletot pour se +couvrir, mais insensible au froid et à la bise «tant était ardente, +disait-il, la flamme intérieure». Ceux qui ont eu le privilège de +l'entendre alors ont gardé le souvenir ineffaçable de ces leçons +éloquentes et pleines d'idées où il savait si bien communiquer aux +autres la passion qui l'animait. Lui, de son côté, puisait dans son +enseignement, dans l'entourage affectueux et sympathique de ses élèves, +la force qui devait le soutenir et l'inspirer dans le travail de toute +sa vie. + +L'_Histoire romaine_ fut le premier fruit de cette période heureuse de +jeunesse et d'enthousiasme. À ce moment les travaux de Guizot et +d'Augustin Thierry avaient donné une impulsion extraordinaire aux études +sur le moyen âge. L'ouvrage de Michelet parut au premier moment devoir +exercer une influence semblable sur l'étude de l'antiquité. La puissance +de son imagination, la magie de son style donnaient à l'histoire de la +vieille Rome la réalité de l'histoire contemporaine. Les hardies +hypothèses de Niebuhr, restées jusqu'alors inaccessibles à la masse du +public lettré et comme étouffées sous une obscure et pesante érudition, +apparaissaient tout à coup vivantes et colorées. Le récit de Michelet +semblait plus convaincant que la plus solide démonstration; où Niebuhr +s'efforçait de prouver, lui il voyait et il montrait. Néanmoins l'Å“uvre +de Michelet n'eut en France que peu d'influence. La routine de +l'enseignement ne s'émut pas de cette tentative qui aurait pu être si +féconde. Il eut beaucoup d'admirateurs, mais peu de disciples. Lui-même +dut quitter bientôt l'antiquité pour s'occuper du moyen âge. + +Ce ne furent pas seulement les nécessités nouvelles de son enseignement +qui le poussèrent à écrire l'Histoire de France. La France était à ses +yeux le principal acteur de ce drame de la liberté qui remplissait +l'histoire; et de plus il éprouvait pour le moyen âge le même attrait +que la plupart de ses contemporains. + +Il était impossible, en effet, qu'une âme aussi impressionnable que +celle de Michelet échappât à la contagion du mouvement romantique qui +depuis le commencement du siècle s'était emparé de tous les esprits. On +s'était épris de la littérature, des mÅ“urs, des coutumes, des monuments, +de l'histoire du moyen âge. La poésie, le théâtre, le roman, la peinture +ne représentaient plus que seigneurs féodaux, vieux donjons, châtelaines +amoureuses de leurs pages; et la sublimité des cathédrales gothiques +faisait oublier la perfection des temples de la Grèce. Il y avait +beaucoup d'engouement, de mode passagère dans ce mouvement; beaucoup de +mauvais goût et de fausses couleurs dans la manière dont on peignait le +passé. Néanmoins tout n'était pas factice dans l'amour qu'on portait aux +antiquités nationales. Après le violent déchirement de la Révolution, +après cet effort gigantesque pour anéantir un passé devenu odieux et +pour créer de toutes pièces une France nouvelle, effort qui avait abouti +au despotisme et à l'épuisement de toutes les forces du pays, on se prit +naturellement à regretter les ruines qu'on avait faites, et l'on se +demanda s'il n'y avait rien dans tout ce passé qui fût digne d'être +admiré, aimé et, s'il était possible, sauvé du grand naufrage. En +politique, la tentative faite pour rattacher la nouvelle France à +l'ancienne avait échoué. La Restauration ne sut prendre de l'ancien +régime que ses préjugés arriérés et ne sut pas favoriser ce qu'il y +avait d'intelligent dans cette réaction contre la Révolution et +l'Empire. Elle fut emportée en 1830. Mais la révolution de 1830 +n'étouffa pas l'intérêt qui attirait tous les esprits vers le moyen âge. +On commença, au contraire, à le connaître d'une manière plus sérieuse et +plus scientifique; on publia de vieux textes, on étudia l'ancienne +langue, l'ancien droit, on se mit à fouiller et à classer les archives. +Michelet, qui avait applaudi avec toute la jeunesse libérale de l'époque +à la révolution de 1830 et qui l'avait même célébrée dans son +_Introduction à l'Histoire universelle_ (1831), comme le couronnement +naturel de l'histoire de France, partageait en même temps l'intérêt +passionné de ses contemporains pour le moyen âge. + +En 1831, il avait été nommé chef de la division historique aux Archives +nationales. Dans cette immense collection de documents échappés au temps +et aux révolutions, le rêve vaguement entrevu dans son enfance, +lorsqu'il parcourait le Musée des monuments historiques, prit corps à +ses yeux. Son imagination évoqua les morts qui dormaient dans cette +vaste nécropole historique; ces parchemins usés et noircis lui +apparurent comme les témoins contemporains des siècles abolis dont il +écoutait la voix et recueillait le véridique témoignage. Il résolut de +donner à la patrie son histoire. En 1833 parut le premier volume de +l'_Histoire de France_; le sixième, publié en 1843, s'arrêtait à la mort +de Louis XI. Ces six volumes resteront, je crois, dans l'avenir, le plus +solide titre de gloire de Michelet, la partie la plus utile et la plus +durable de son Å“uvre. Le tableau de la France qui ouvre le second +volume, la vie de Jeanne d'Arc, le règne de Louis XI, peuvent être cités +parmi les plus beaux morceaux historiques qu'ait produits la littérature +contemporaine. On y trouve une érudition consciencieuse, une étude +approfondie des documents originaux, et en même temps un génie vraiment +créateur, qui pénètre dans l'âme même des personnages et sait les faire +vivre et agir. Michelet a un sens historique plus large et plus profond +que ses illustres devanciers, Guizot[58] et Augustin Thierry. Tandis que +ceux-ci cherchent dans le passé et y admirent surtout les institutions, +les idées ou les tendances qu'ils défendent eux-mêmes dans le présent; +tandis qu'ils laissent voir partout leurs théories et leurs opinions sur +la politique contemporaine, Michelet cherche et admire surtout dans le +passé ce qu'il eut d'original, de caractéristique; il oublie ses propres +idées, ses propres sentiments, pour comprendre par une intelligente +sympathie les idées et les sentiments des hommes d'autrefois[59]. Pour +lui, l'histoire n'est ni un récit, ni une analyse philosophique, c'est +une _résurrection_. Je retrouve chez lui ce mélange d'érudition et +d'esprit divinatoire qu'on admire chez les maîtres de la science +allemande, chez Niebuhr, chez Mommsen, chez Jacob Grimm surtout, qu'il +avait connu et à qui il avait voué une tendre et profonde +admiration[60]. + +En même temps qu'il publiait l'_Histoire de France_, il ébauchait à la +Faculté des lettres, où il suppléa Guizot en 1834 et en 1835, +l'_Histoire de la Renaissance et de la Réforme_. C'est à cette époque +qu'il fit paraître, sous le titre de _Mémoires de Luther_ (1835), une +série d'extraits tirés des Å“uvres de Luther, qui forment une +intéressante et vivante biographie du grand réformateur; un peu plus +tard il entreprenait, dans la _Collection des documents inédits relatifs +à l'histoire de France_, la publication des pièces du procès des +Templiers (1841-1851), 2 vol. in-4°; enfin il publiait les _Origines du +Droit_ (1837), où il cherchait à montrer que l'ancien droit français +était non un ensemble de formules abstraites et de déductions +rationnelles, mais l'expression vivante du développement historique de +l'humanité et de la nation. + +Quelque absorbé qu'il fût par les études sur le moyen âge, Michelet +avait une nature trop vivante et trop impressionnable pour rester +étranger aux passions contemporaines. Volontairement éloigné des +distractions du monde, il n'en était que plus accessible aux grands +mouvements d'idées qui entraînaient sa génération. En 1836, il se fit +mettre en congé à l'École normale, soumise à l'énergique mais étroite +direction de M. Cousin, et en 1838 il fut appelé à la chaire d'histoire +et de morale au Collège de France. Au lieu d'un petit auditoire +d'élèves, auxquels il devait enseigner, sous une forme simple, des faits +précis et une méthode rigoureuse, il eut devant lui une foule ardente, +mobile, enthousiaste, qui lui demandait, non plus la jouissance austère +des recherches scientifiques, mais l'entraînement momentané d'une parole +éloquente et généreuse. Le caractère vague et hybride de la chaire +d'histoire et de morale semblait justifier d'avance un enseignement où +les idées générales auraient plus de place que les faits, où de hardies +synthèses remplaceraient les procédés patients de la critique. À côté de +Michelet se trouvaient Quinet et Mickiewicz[61], qui, comme lui, se +crurent appelés au Collège de France à une sorte d'apostolat +philosophique et social. Les trois professeurs formèrent une espèce de +triumvirat intellectuel, dont l'action fut immense sur la jeunesse de +l'époque. Cette activité nouvelle eut sur Michelet une influence +décisive que vinrent encore fortifier les événements de la vie publique. +À partir de 1840, la monarchie de Juillet adopta une politique +d'immobilité, de résistance à tout progrès, qui devait fatalement amener +à une catastrophe, en jetant un grand nombre d'esprits généreux et +libéraux dans des opinions extrêmes et des tendances révolutionnaires. +Michelet fut de ce nombre. Fils du XVIIIe siècle, il voulut combattre +l'influence cléricale; il publia son cours sur les Jésuites (1843)[62], +et _le Prêtre, la Femme et la Famille_ (1845), livre d'analyse +psychologique fine et profonde, où, comme dans ses cours, la prédication +morale prenait l'histoire pour base. Sorti des rangs du peuple et fier +de son origine, il combattit à côté des apôtres socialistes dont il ne +partageait pas, du reste, les utopies, et exposa dans _le Peuple_ (1846) +les souffrances, les aspirations et les espérances du prolétaire et du +paysan. Né sous la Révolution et habitué dès l'enfance à voir en elle le +salut du monde, il voulut l'enseigner aux générations nouvelles telle +qu'il la voyait, comme un évangile de justice et de paix, et il écrivit +son _Histoire de la Révolution_, dont le premier volume parut en 1847. À +vrai dire, et malgré les innombrables et minutieuses recherches sur +lesquelles cet ouvrage est appuyé[63], ce n'est pas une histoire, c'est +un poème épique en sept volumes, dont le peuple est le héros, +personnifié en Danton. Il est possible que la critique historique laisse +intactes peu de parties de cette Å“uvre de Michelet, mais plusieurs +passages, la prise de la Bastille, la fête de la fédération, par +exemple, ont la beauté durable des grandes créations littéraires. Seul +des historiens de la Révolution, Michelet fait comprendre l'enthousiasme +crédule et sublime, l'espérance infinie qui saisit la France et l'Europe +au lendemain de 1789. + +Entre la composition de l'_Histoire de France_ au moyen âge et celle de +l'_Histoire de la Révolution française_, un profond changement s'était +opéré dans le génie de Michelet. Il avait perdu de son calme, de sa +mesure, de son impartialité scientifique; il avait pris parti d'une +manière passionnée dans les plus graves questions politiques et +sociales; sa pensée et son style se ressentaient de l'allure fiévreuse, +hachée, qui donnait tant d'originalité à sa parole. Mais, en même temps, +sa puissance d'imagination et d'expression avait encore grandi; au lieu +de répandre, comme autrefois, sa sympathie en artiste et en poète sur +toutes les puissantes manifestations de l'esprit humain, s'éprenant +successivement du catholicisme du moyen âge et du protestantisme de +Luther, du génie de César et des républiques de Flandre, il concentrait +cette sympathie sur quelques grandes causes, dont il devenait l'apôtre; +l'ardent foyer qui brûlait en lui, plus concentré, brilla d'une flamme +plus haute et plus vive. Ces causes étaient toutes nobles et saintes; +elles se résumaient dans les mots de paix, de justice, de progrès. Il +voulait réconcilier les nations dans la fraternité universelle; +réconcilier les partis et les classes dans l'unité de la patrie; +réconcilier la science et la religion dans l'âme humaine. C'était là , à +ses yeux, le _credo_ laissé par la Révolution. Sa pensée s'étant +précisée, son style était devenu plus personnel, plus original, plus +dégagé de toute convention, de toute influence extérieure, plus conforme +à sa pensée. + +La révolution de février 1848 éclata. Michelet put croire un instant à +la réalisation de tout ce qu'il avait désiré, voulu, prêché. Il put +croire que son apostolat n'avait pas été stérile, lui qui avait voulu +tirer de l'histoire _un principe d'action_ et créer «plus que des +esprits, des âmes et des volontés». Son illusion fut de courte durée. À +l'aurore de concorde et de liberté du printemps de 1848, succédèrent les +journées de Juin, l'expédition de Rome de 1849, la réaction de 1850, le +coup d'État de 1851. Michelet fut destitué de sa chaire au Collège de +France en 1851; le refus de serment le força de quitter sa position aux +Archives en juin 1852. Ce brusque naufrage de toutes ses espérances, ce +silence et cette inaction succédant subitement à une période d'activité +fiévreuse et de lutte, étaient faits pour briser son cÅ“ur et lui ôter +jusqu'à la force de vivre. Bien qu'il continuât à combattre pour les +causes qui lui étaient chères en terminant son _Histoire de la +Révolution_ (1853), et en racontant les épisodes dramatiques du +mouvement de 1848 dans l'est de l'Europe (_Pologne et Russie_, 1851; +_Principautés danubiennes_, 1853; _Légendes démocratiques du Nord_, +1854), il se sentait impuissant et découragé. Il eut succombé à +l'accablement et au trouble moral où le jetèrent ces catastrophes s'il +n'avait pas eu en lui une puissance indestructible de foi et d'amour, et +si un événement heureux n'avait, pour ainsi dire, renouvelé son âme et +ne lui avait permis de recommencer une seconde vie. + +Vivant loin du monde, absorbé par son travail et son enseignement, ne +quittant la solitude de son cabinet que pour la foule réunie autour de +sa chaire du Collège de France, Michelet, avec sa nature aimante, +délicate et passionnée, avait besoin d'être au foyer domestique entouré +de soins, de tendresse et de dévouement. Il n'avait pas cette joie: sa +femme était morte en 1839; sa fille s'était mariée en 1843; son fils +vivait loin de lui. L'agitation des dix années qui suivirent la mort de +sa femme lui avait un peu dissimulé ce qui manquait à sa vie intérieure; +mais maintenant qu'au dehors tout s'écroulait à la fois, qu'allait-il +devenir? Ce fut alors qu'il rencontra celle qui devint sa compagne +pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie. Par elle il retrouva +tout ce qui était nécessaire à sa vie intellectuelle et morale. Elle fut +la gardienne vigilante de son travail, elle fit respecter sa solitude, +elle mit autour de lui l'ordre et le calme. Le génie de Michelet, fait +d'émotion et de sympathie, avait besoin de sympathie et d'échange +constant des sentiments et des pensées. L'enseignement lui avait procuré +cet échange avec la jeunesse qu'échauffait et remuait sa parole; +l'enseignement lui était interdit. Il eut désormais auprès de lui l'âme +la mieux faite pour le comprendre, en qui ses pensées trouvaient un écho +et lui revenaient rajeunies et revêtues des grâces multiples et +changeantes de la nature féminine. Il lui dut un renouvellement de vie. + +Leurs ressources étaient minimes. Ils quittèrent Paris et se retirèrent +à la campagne. Là , sous l'influence bienfaisante de son bonheur +domestique, Michelet abandonna pour quelque temps l'histoire, «la dure, +la sauvage histoire de l'homme», et se tourna vers la nature. Il l'avait +toujours aimée, il l'avait défendue contre la défiance et les injustes +malédictions de l'église; mais il y voyait cependant un monde soumis à +la fatalité, contre lequel lutte la liberté humaine. Grâce à l'influence +et à l'active collaboration qu'il avait à ses côtés, il vit désormais +une étroite parenté entre l'homme et la nature; au moment où les hommes, +où ses concitoyens trompaient toutes ses espérances, il trouva dans la +nature une sympathie consolatrice. Loin de confondre l'homme avec la +nature et de le soumettre aux lois fatales qui semblent la régir, il sut +voir en elle les germes de la liberté morale, des rudiments de pensées +et de sentiments semblables aux nôtres. En un mot, il lui donna une âme. +Dès lors la solitude morale que les événements lui avaient faite se +trouva peuplée. Il reconnut autour de lui, dans les animaux, dans les +plantes, dans tous les éléments, des âmes sympathiques auxquelles il +prêtait lui-même le langage et la voix. Ce fut l'origine d'une série de +livres d'une forte et charmante originalité, _l'Oiseau_ (1856), +_l'Insecte_ (1857), _la Mer_ (1861), _la Montagne_ (1868), qui furent +comme autant de chants d'un poème de la nature; la poésie se faisait +l'interprète de la science, et cette série de tableaux et de +descriptions d'une vérité et d'une puissance merveilleuses formaient +dans leur large développement comme un hymne mystique au Dieu infini, +unique, présent et vivant dans la multiplicité des choses. Qui pourrait +oublier les pages consacrées au rossignol, cet artiste dont le chant, +comme toutes les grandes créations musicales, fait entrevoir l'infini? +ou celles qui nous parlent des Alpes, «ce château d'eau de l'Europe, le +cÅ“ur du monde européen», qui répand dans tous les membres du vieux +continent l'eau, la vie, la fécondité, et conserve dans ses vallées le +dépôt sacré des mÅ“urs simples et des institutions libres? Les savants de +profession ont sans doute trouvé à reprendre dans ces livres des +erreurs, des inexactitudes, des exagérations. Ils n'en ont pas moins été +une révélation. Ils ont montré que les sciences naturelles, qu'on accuse +parfois de dessécher l'âme, de dépoétiser la nature et de désenchanter +la vie, contiennent les éléments d'une poésie variée et profonde, dont +le charme n'est point soumis aux caprices du goût et de la mode, parce +qu'il a sa source dans la réalité intime et immuable des choses. + +Il en est, de la religion comme de la poésie; ses formes peuvent +changer; elle demeure un besoin indestructible de l'âme et trouve dans +la ruine même des anciens dogmes et des vieilles croyances le point de +départ de jeunes croyances et de dogmes nouveaux. On a cru et on a dit +que les progrès des sciences chasseraient la religion, comme la poésie +d'un ciel désormais sans mystères. Michelet trouve dans les sciences +mêmes la démonstration d'une foi nouvelle. Elles lui révèlent une +harmonie jusqu'alors méconnue dans toutes les parties de l'univers, +depuis le minéral qui agrège ses cristaux jusqu'à l'homme qui souffre et +qui pleure, et cette harmonie aboutit à l'unité supérieure de la pensée +divine et de l'être absolu. Aux spiritualistes étroits qui donnent à +l'homme seul le droit à l'âme et condamnent le reste au néant, aux +matérialistes qui, en niant l'âme, nient la vie elle-même, il répond en +montrant la vie, et avec la vie l'âme, répandues dans toute la nature à +des degrés différents et sous des formes diverses. Toute la nature +participe ainsi à la vie divine qu'elle manifeste dans une variété +infinie. C'est là du panthéisme, dira-t-on. Je le veux bien; mais c'est +le panthéisme qui est au fond de toute conception vraiment religieuse de +la divinité. Ce n'est point le panthéisme abstrait qui anéantit la +nature en Dieu, car nui n'a plus que Michelet le sentiment de la réalité +et de la vie; ce n'est point le panthéisme matérialiste qui absorbe Dieu +dans la nature, car il croit à des réalités supérieures au monde +sensible, à une perfection suprême où tend l'aspiration éternelle de la +nature entière. En trouvant ainsi dans les sciences la source d'une +poésie et d'une foi nouvelles, Michelet commençait à réaliser l'Å“uvre +jadis vaguement entrevue pendant son enseignement, la pacification de la +science et de l'âme humaine. + +Deux choses avaient rendu à Michelet la paix de l'âme et l'espoir dans +l'avenir: le bonheur domestique et la communion avec la nature. De même +qu'il avait révélé quelle puissance de relèvement et de régénération la +nature porte en elle, il vit et montra dans la rénovation des mÅ“urs, +dans l'épuration de l'amour et de la famille Je moyen assuré de +fortifier les caractères et d'affranchir les âmes. Sur les ailes de +_l'Oiseau_ il avait échappé aux accablantes fatalités de l'histoire; +_l'Insecte_ lui avait enseigné la puissance du lent et persévérant +labeur; _la Mer_ lui avait promis de retremper dans l'amertume salutaire +de ses eaux les membres fatigués d'une génération vieillie avant l'âge; +il avait trouvé dans les salubres émanations de _la Montagne_ le cordial +capable de relever les courages abattus. Mais ce n'est pas assez de ces +influences extérieures; il faut au plus intime de nous-mêmes un foyer de +tendresse, de chaleur, de jeunesse. Ce foyer, c'est l'amour seul qui le +crée; l'amour tel que le font le mariage et la famille, avec tous leurs +devoirs comme avec toutes leurs joies. Dans _l'Amour_ (1858), Michelet +nous a dit comment, par l'amour, l'esprit et le cÅ“ur conservent le don +d'éternelle jeunesse; dans _la Femme_ (1859), il a montré ce que peut et +doit être la femme, «l'adorable idéal de grâce dans la sagesse par +lequel seul la famille et la société elle-même vont être recommencées». + +Ces deux livres ont été l'objet de plus d'une critique sévère; on a +reproché à Michelet d'embellir des couleurs de son style et de sa poésie +des détails physiologiques qu'il eût mieux valu laisser aux livres de +science; on l'a trouvé indiscret. Il peut y avoir quelque chose de fondé +dans ces reproches; mais le principal tort de Michelet a été de ne pas +songer assez au public français, à l'esprit gaulois qui a toujours pris +pour sujets de ses railleries l'amour et le mariage. Michelet n'avait +rien de cet esprit; rire en pareil sujet lui eût semblé de l'impiété; +pénétré de la sainteté de la cause qu'il défendait, il osa tout dire, +oubliant que, si «tout est pur pour les purs», il n'en est pas de même +pour la foule frivole et rieuse. Mais ceux qui liront ces livres avec un +esprit sérieux et sincère, et qui y chercheront avant tout l'inspiration +morale qui les anime, n'y trouveront que de graves et nobles +enseignements. Ils prêchent «la fixité du mariage» et nous disent que +«sans mÅ“urs il n'est point de vie publique». Ils veulent «replacer le +foyer sur un terrain ferme», car «si le foyer n'est ferme, l'enfant ne +vivra pas». Michelet ne perd pas de vue le but final de ses efforts et +de ses désirs: «former des cÅ“urs et des volontés.» L'amour n'est pour +lui que le point de départ de l'éducation; le livre de l'_Amour_ était +la préface de _Nos Fils_, où il exposa en détail ses idées sur ce grand +problème de l'éducation, déjà abordé dans _le Peuple_ et dans _la +Femme_. L'analyse psychologique de l'âme de l'enfant et l'étude des +systèmes de pédagogie de Rousseau, Pestalozzi, FrÅ“bel, l'amènent au même +résultat. L'éducation se résume dans ces mots: famille, patrie, nature. +L'enfant doit apprendre «la patrie, son âme, son histoire, la tradition +nationale», et les sciences de la nature, «l'universelle patrie». Par +qui doit-il les apprendre? Par les écoles, sans doute, mais avant tout +par la famille, par son père et par sa mère qui lui enseignent à aimer +la vérité, c'est-à -dire la _Loi_ dans la nature et la _Justice_ dans +l'humanité. Loin d'exclure la religion, cette éducation est tout entière +religieuse, car la patrie et la nature ne sont pour Michelet que des +manifestations de Dieu. Le père et la mère représentent auprès de +l'enfant deux tendances diverses et pourtant concordantes; «lui, la +justice exacte, la loi en action, énergique et austère; elle, la douce +justice des circonstances atténuantes, des ménagements équitables que +conseille le cÅ“ur et qu'autorise la raison». C'est leur accord, leur +harmonie, leur amour qui est la base de toute forte éducation. Cette +doctrine, dont tous les traits principaux se trouvent déjà dans _le +Peuple_, est développée dans _Nos Fils_ avec l'énergie et l'éloquence +d'une foi profonde. + +Ce n'était pas assez pour Michelet de dire dans quel sens devait être +dirigée l'éducation, à quel but elle devait tendre; il avait voulu +entreprendre lui-même le rôle d'éducateur, écrire un livre qui résumât +les enseignements capables de régénérer les âmes. Il composa _la Bible +de l'Humanité_ (1864). Il cherche dans les doctrines religieuses et +morales de chaque peuple ce qu'elles ont de plus original et de plus +élevé, et recueille ainsi de la bouche des ancêtres le _credo_ des +générations nouvelles. «L'humanité, dit-il, dépose incessamment son âme +en une bible commune. Chaque grand peuple y écrit son verset. Ces +versets sont fort clairs, mais de formes diverses, d'une écriture très +libre, ici en grands poèmes, ici en récits historiques, là en pyramides, +en statues.» L'antiquité «diffère très peu des temps modernes dans les +grandes choses morales... pour le foyer surtout et les affections du +cÅ“ur, pour les idées élémentaires de travail, de droit, de justice» +Michelet retrouve dans les antiques doctrines de la race aryenne les +idées même auxquelles l'avait conduit l'étude de la nature et de +l'histoire. Toute l'antiquité joint sa voix à la sienne: l'Inde avec sa +tendresse pour tout ce qui vit et sent; l'Égypte «avec son espoir, son +effort d'immortalité»; la Grèce avec son dévouement à la cité, à la +patrie; la Perse avec «le labeur qui dompte, qui féconde la nature», et +son haut idéal de vie conjugale, active et chaste. Ce livre, «dont le +genre humain est l'auteur», mais qui n'est encore qu'un essai, une +magnifique ébauche, se termine par ce mot simple et profond qui renferme +toute la morale de Michelet: «Le foyer est la pierre qui porte la +cité[64].» + +Pendant cette période si féconde d'activité littéraire où il révélait la +poésie des sciences et mettait toutes les ressources de son imagination +et de son éloquence au service de ses idées d'éducation morale et de +philosophie, religieuse, Michelet n'avait point abandonné ses travaux +historiques. De 1855 à 1867, il termina son _Histoire de France_, depuis +Charles VIII jusqu'à 1789. Cette seconde partie de l'histoire de France +est conçue dans un tout autre esprit et exécutée d'après une tout autre +méthode que la première. L'homme d'action, le poète, le philosophe +l'emportent désormais sur l'historien et le critique. Au lieu d'une +sympathie équitable pour toutes les grandeurs du passé, Michelet attaque +avec violence tout ce qui n'est pas conforme à son idéal moderne de +justice et de bonté, le moyen âge, le catholicisme, la monarchie. Au +lieu de donner à chaque événement, à chaque personnage la place +proportionnée qui lui est due, il se laisse guider par les caprices de +son imagination, se répand à chaque instant en des digressions +poétiques. Enfin il ne nous donne plus un récit suivi des faits, mais +une série de considérations, de réflexions, d'appréciations à propos des +faits. Toutefois, s'il est moins réglé et moins sage, son génie n'en +éclate qu'avec plus de puissance. Ce n'est plus une lumière continue et +limpide, ce sont des éclairs qui illuminent par secousses. Qui a jamais +su dire comme Michelet la joie héroïque de Luther, la mélancolie sublime +d'Albert Durer, la sombre énergie des martyrs calvinistes, la fine et +luxurieuse corruption des Valois? Tout est nouveau, imprévu, instructif +dans cette histoire. Chaque mot fait penser, ou rêver. Avec lui nous +mesurons l'énormité de la démence orgueilleuse de Louis XIV, nous +comprenons la folie d'agiotage qui saisit la France à l'époque de Law; +au seuil de la Révolution nous ressentons dans notre âme les mêmes +sentiments de trouble, de malaise et d'immense espoir qui agitaient les +contemporains. Il ne nous donne pas sur les événements historiques le +jugement définitif d'une critique prudente et exacte; il nous y fait +participer avec les passions d'un contemporain. D'autres savent et +affirment, lui il voit et il sent. + +À cette série de grands travaux historiques se joignit encore un petit +volume, _la Sorcière_ (1862), où il montrait dans la magie et la +sorcellerie la protestation persistante de la nature contre les +proscriptions de l'église et sa victoire finale après des siècles de +luttes et d'atroces persécutions. Le volume intitulé: _la Pologne +martyre_, qui parut au milieu de l'insurrection polonaise de 1863, +n'était que la réimpression des récits émouvants et éloquents qu'il +avait publiés jadis sur les héros et les martyrs de la révolution en +Pologne, en Hongrie, en Roumanie. + +Le dernier volume de l'_Histoire de France_ avait paru en 1867. +Transformé, rajeuni par ses études de sciences naturelles et de +psychologie morale, Michelet avait fourni, comme historien, une nouvelle +carrière. Non seulement il avait retrouvé en lui-même la force et la foi +nécessaires pour vivre et agir, mais il voyait la France, si longtemps +écrasée et étouffée par le despotisme, reprendre peu à peu son énergie +passée, reconquérir une à une ses libertés perdues. Il pouvait de +nouveau espérer en l'avenir de cette patrie si passionnément aimée; et +il pouvait croire, non sans raison, qu'il avait contribué, par ses +pressants appels, à réveiller l'âme endormie de la France. Prompt à +devancer, par l'assurance de sa foi, la réalisation de ses désirs, il +voyait déjà se lever une génération nouvelle qui aurait appris de lui le +respect du foyer, l'amour de la patrie, l'intelligence de la nature. De +même qu'en 1846, confiant dans la sympathie, et l'enthousiasme excités +par son enseignement du Collège de France, il avait annoncé une +transformation sociale par l'union de toutes les classes et par la +réforme de l'éducation, en 1869 il exprima dans _Nos Fils_, avec une foi +plus grande encore, les mêmes espérances et les mêmes prédictions +d'avenir. Non-seulement la France se relevait de son abaissement, mais +un esprit de paix, de fraternité semblait naître entre les peuples +séparés par des haines héréditaires. En 1867, Paris avait offert à +toutes les nations réunies dans une rivalité pacifique sa fastueuse +hospitalité; en 1867 et 1869, des craintes de guerre bientôt dissipées +avaient provoqué en France et en Allemagne, surtout parmi les classes +ouvrières, d'unanimes manifestations en faveur de la paix. Il n'était +plus question que de progrès sociaux, de réformes libérales. L'esprit de +1789, l'esprit de 1848 se réveillait, sans crédulité ni chimères, +fondant la fraternité des nations sur l'affermissement de la patrie, et +l'union des classes sur l'unité de la France. Michelet voyait déjà +réunis «tous les drapeaux des nations, le tricolore vert d'Italie +(Italia mater), l'aigle blanc de Pologne (qui saigna tant pour nous!), +le grand drapeau du Saint-Empire, de ma chère Allemagne, noir, rouge et +or!» + +En 1848, ces rêves splendides avaient été dissipés par les fusillades +des journées de Juin. En 1870 le réveil ne fut pas moins terrible. + +Au moment où la ruse ambitieuse de la Prusse et la légèreté criminelle +du gouvernement français menacèrent l'Europe d'une guerre impie, +Michelet, presque seul, osa protester publiquement contre l'entraînement +d'un chauvinisme vaniteux et brutal. Sa clairvoyance d'historien et son +sens profond de la justice lui faisaient prévoir l'issue de la guerre. +Il avait droit d'être écouté, lui qui toute sa vie avait prêché le +patriotisme, comme on fait d'une religion. Sa voix se perdit dans le +tumulte, et le 16 juillet il m'écrivait ces lignes prophétiques: «Les +événements se sont précipités... Le crime est accompli. L'Europe +interviendra, mais pas assez vite pour qu'il n'y ait avant un désastre +immense.» Il ne se trompait que sur un point, l'intervention de +l'Europe. + +On sait ce qui suivit. Michelet avec sa santé débile, encore ébranlée +par ce dernier choc, ne pouvait songer à partager les privations du +siège de Paris. Il se retira en Italie; mais son cÅ“ur restait en France; +de loin il ressentit comme s'il eût été présent toutes les agonies, +toutes les souffrances de la patrie. Le coup qui abattit la France le +frappa lui aussi. La capitulation de Paris provoqua chez lui une +première attaque d'apoplexie. Il s'en relevait à peine quand +l'insurrection de la Commune éclata. Le mal revint plus violent, tant il +avait identifié sa vie à celle de la France. Cependant, bien que frappé +à mort, il se releva encore une fois, grâce à l'ingénieuse tendresse et +à l'infatigable dévouement qui veillaient à ses côtés, grâce à cette +indomptable énergie de l'esprit qui avait toujours soutenu ses forces +toujours chancelantes; il se reprit à l'existence. La flamme qui brûlait +en lui et sur laquelle avaient en vain soufflé toutes ces tempêtes, un +instant obscurcie, reparaissait vive et brûlante. En dépit de tout, il +croyait, il espérait toujours. Au moment des plus cruels désastres, il +avait publié une petite brochure: _La France devant l'Europe_, et en +face des triomphes de la force, affirmé sa foi dans l'immortalité d'un +peuple qui restait à ses yeux le représentant de toutes les idées de +progrès, de justice et de liberté. Au lendemain de la Commune, il +reprenait la plume et commençait une _Histoire du XIXe siècle_. Sentant +que ses forces le trahiraient bientôt, il mit à ce travail une activité, +une énergie extraordinaires. En trois ans, trois volumes et demi furent +achevés et imprimés. Mais cette lutte contre la fatalité des forces +naturelles ne pouvait durer toujours. Peut-être s'il avait vu la France, +elle aussi, reprendre courage, réparer ses forces morales ainsi que ses +forces matérielles, revenir aux traditions généreuses et libérales, ses +blessures se seraient-elles cicatrisées et aurait-il vécu davantage. +Mais le triomphe momentané d'une politique étroite et impuissante, la +réaction de 1873, lui ôtèrent l'espérance de voir ce réveil de l'âme de +la France. Il alla s'affaiblissant de jour en jour et il mourut à +Hyères, le 9 février 1874, à midi, en pleine lumière: il semblait que la +nature voulût le récompenser de son culte passionné pour le soleil, +source de toute chaleur et de toute vie. + +Il attendait la mort et la reçut sans trouble et sans plainte. On +pouvait lire sur son visage grave et serein les sentiments de paix et de +confiance exprimés dans les dernières lignes de son testament: «Dieu me +donne de revoir les miens et ceux que j'ai aimés. Qu'il reçoive mon âme +reconnaissante de tant de biens, de tant d'années laborieuses, de tant +d'Å“uvres, de tant d'amitiés!» + + + + +II + +L'HOMME ET L'Å’UVRE + + +Il suffisait de voir Michelet pour reconnaître que le système nerveux et +le développement cérébral l'avaient entièrement emporté chez lui sur le +reste du développement physique. On oubliait qu'il eût un corps, tant il +était maigre et chétif, et l'on ne voyait que sa belle tête, trop +grande, il est vrai, pour sa petite taille, et qu'on eût dit sculptée +par son esprit, car elle en était la vivante image. Le haut du visage +était admirable de noblesse et de majesté. Son vaste front, encadré de +longs cheveux blancs, ses yeux pleins de flamme en même temps que de +bonté disaient sa poésie, son enthousiasme, son grand cÅ“ur. Les narines +minces et dilatées exprimaient une intensité de vie extraordinaire. Sa +bouche un peu grande, mais à lèvres fines, dessinée d'un trait accentué +et ferme, était tour à tour éloquente et spirituelle et donnait à sa +parole un son net et vibrant qui faisait porter chaque mot. Enfin, le +bas du visage, le menton carré et un peu lourd, révélaient la forte +origine plébéienne; peut-être même un côté de nature moins idéal, plus +matériel, qui ne se trahissait jamais dans la vie, mais qui parfois a +percé dans ses derniers livres. Quand il parlait, quand la pensée +animait ses yeux, on ne voyait plus que son regard, ce regard qui fut +jusqu'au bout limpide et brillant comme chez tous ceux dont le cÅ“ur +reste jeune. Et qui, plus que lui, eut le don d'éternelle jeunesse? +Devenu blanc à vingt-cinq ans, il ne changea plus; il ne vieillit pas. +Jeune homme, il était d'une maturité précoce; vieillard, il ne perdit +rien de sa sève et de son ardeur. + +La source de cette immuable jeunesse c'était son cÅ“ur. Il a dit lui-même +en quoi il fut supérieur aux autres historiens contemporains: «J'ai aimé +davantage.» Toutes ses grandes qualités morales et intellectuelles +pourraient se ramener à une seule, principe de toutes les autres: la +puissance extraordinaire d'amour et de sympathie qui était en lui. Il a +été le vivant commentaire de la maxime de Vauvenargues: _les grandes +pensées viennent du cÅ“ur_.--Il n'est pas un de ses livres, pas une de +ses doctrines qui n'aient eu pour inspiration un sentiment, quelque +grand amour. + +S'il a montré dans _le Peuple_, dans _l'Amour_, dans _la Femme_, dans +_Nos Fils_, que l'amour conjugal, le respect du foyer, les liens tendres +et forts de la famille sont le point de départ nécessaire de tout +progrès social, comme de toute éducation, c'est qu'il devait à ces +sentiments le meilleur de lui-même. Il ne nous appartient pas de parler +de l'unique et profond amour qui a fait l'harmonie et le bonheur des +vingt-cinq dernières années de sa vie; mais sans parler de cette +inspiration, la plus puissante de toutes, combien vivants étaient +demeurés en lui les souvenirs de son enfance, les liens qui l'unissaient +à ses parents! Il a conservé dans la préface du _Peuple_ la mémoire des +sacrifices accomplis par le frère et les sÅ“urs de son père en faveur de +leur frère, ceux que sa mère malade s'imposa pour lui-même. Il nous a +laissé dans la préface de l'_Histoire de la Révolution_ le témoignage du +culte qu'il portait à son père et de la douleur que lui causa sa mort. +Jamais il ne permit que l'oubli effaçât en lui l'image de ceux qu'il +avait aimés; et depuis la mort de sa fille en 1858 il garda au cÅ“ur une +blessure qui dix ans après lui arrachait des plaintes d'une douloureuse +éloquence[65]. Le culte des morts était pour lui une religion. Il +appelait le cimetière «le vestibule du temple[66]». + +La famille était à ses yeux la base de la cité; l'amour de la famille +était lié en lui à l'amour de la patrie et celui-ci à l'amour de +l'humanité. Ces deux derniers sentiments ont été la principale +inspiration de ses livres d'histoire. Il n'avait point la passion +désintéressée de la science ni la curiosité de l'érudit. Tout ce qui +n'était pas _action_ et _vie_ le touchait peu. De même qu'en éducation, +_instruire_ lui paraissait un point secondaire, et que l'important à ses +yeux était d'émouvoir le cÅ“ur et de former le caractère, l'étude et +l'enseignement de l'histoire étaient pour lui un moyen de perpétuer, de +renouveler, de rendre plus intense la _vie_ nationale et _d'agir_ sur +l'avenir par le passé. Michelet aima passionnément la France; il a tracé +d'elle au second volume de son _Histoire_ un portrait ému, enthousiaste, +comme on ferait d'une personne adorée. Il vivait de sa vie dans le +passé, et il est mort des coups qui l'ont frappée. Elle était pour lui +une religion: «La patrie, _ma_ patrie peut seule, disait-il, sauver le +monde.» Son histoire lui semblait le plus beau, le plus utile des +enseignements. Il rêvait «une école vraiment commune où les enfants de +toute classe, de toute condition, viendraient un an, deux ans, s'asseoir +ensemble, et où l'on n'apprendrait rien d'autre que la France[67].» +C'est cet amour pour la France qui lui a dicté son chef-d'Å“uvre, ces +pages qu'on ne peut relire sans des larmes, la _Vie de Jeanne d'Arc_, +l'héroïne, le messie de la patrie. + +Mais le patriotisme de Michelet n'avait rien de commun avec le +chauvinisme étroit de ceux qui ne savent aimer leur pays qu'en haïssant +l'étranger. Bien loin d'y trouver des motifs d'égoïsme et de haine, il y +trouvait la source d'un amour plus large encore. La patrie était pour +lui «l'initiation nécessaire à l'universelle patrie». «Plus l'homme, +disait-il, entre dans le génie de sa patrie, mieux il concourt à +l'harmonie du globe; il apprend à connaître cette patrie, et dans sa +valeur propre, et dans sa valeur relative, comme une note du grand +concert; il s'y associe par elle; en elle, il aime le monde.» Si, de +toutes les nations, la France lui paraissait la plus digne d'amour, +c'est qu'elle est «le représentant des libertés du monde et le pays +sympathique entre tous, l'apôtre de la fraternité»; c'est qu'elle a eu +plus qu'aucun autre le «génie du sacrifice». La plus haute manifestation +du génie de la France est à ses yeux la Révolution, qui restera dans +l'avenir son «nom inexpiable, son nom éternel», et la Révolution +symbolise pour lui les idées de justice et de concorde universelle. Il +eût dit avec le poète: + + Je tiens de ma patrie un cÅ“ur qui le déborde, + Et plus je suis Français, plus je me sens humain[68]. + +Bien que les souvenirs de son enfance lui aient inspiré plus d'une fois +des paroles dures pour l'Angleterre et qu'il n'ait jamais compris la +grandeur sévère du génie anglo-saxon, il aimait les peuples étrangers; +il a été un des plus ardents apôtres de la paix, un défenseur de toutes +les nationalités souffrantes et opprimées. En 1868, dans une préface +nouvelle à son _Histoire de la Révolution_, il déclarait les guerres +internationales désormais impossibles et saluait du cÅ“ur l'unité de +l'Italie, l'unité de l'Allemagne[69]. La guerre de 1870 lui apparut +comme un crime, et quand, au plus fort de nos revers, il en appelait au +jugement de l'Europe des humiliations infligées à la France, il ne +parlait pas de vengeance, mais de la mission de paix et de civilisation +que sa patrie régénérée devait continuer à accomplir. + +Son amour ne s'adressait pas seulement à cet être collectif qu'on +appelle la nation ou à cette abstraction qu'on appelle l'humanité. Il +aimait vraiment les hommes comme des frères, d'un amour évangélique, +quels qu'ils fussent, quelles que fussent leur langue, leur race et +leurs convictions. Cet amour des hommes était toute sa politique; il +était républicain, non en vertu d'une théorie rationnelle et abstraite, +mais parce que l'aristocratie était à ses yeux un principe d'exclusion, +d'orgueil et de dureté, la monarchie un principe d'arbitraire[70], +tandis que la démocratie seule lui paraissait pouvoir donner la liberté +sans laquelle l'individu et ses forces intellectuelles ne peuvent se +développer, et pouvoir seule pratiquer la fraternité qui, d'un même +cÅ“ur, embrasse tous les hommes et les fait entrer dans la «cité du +droit». Ceux qu'il aimait surtout, c'étaient les plus malheureux, les +plus simples, les plus déshérités. Et ce n'était pas en paroles +seulement qu'il les aimait. Ce qu'il prêchait dans ses livres, il le +mettait en pratique dans sa vie. De même que ses admirations littéraires +s'adressaient, non aux écrivains les plus brillants, mais aux natures +les plus aimantes, à Ballanche ou à madame Desbordes-Valmore[71], son +amitié tenait moins de compte des dons de l'esprit que de ceux du cÅ“ur. +Le génie à ses yeux était peu de chose, ou pour mieux dire, n'existait +pas sans la bonté, et la bonté à elle seule tenait lieu de tout. +Lui-même était d'une exquise bonté. Dans une âme passionnée comme la +sienne, sa constante bienveillance, son inaltérable douceur était une +haute vertu. Je ne l'ai jamais entendu parler de personne avec amertume, +et je ne crois pas qu'il ait jamais volontairement fait de la peine à +quelqu'un. Ce qu'il fut pour les pauvres, pour les souffrants, nul ne le +saura jamais. Je l'ai vu dépenser son temps en démarches, en +correspondances, en efforts de tout genre, pour un pauvre gardien de +phare injustement destitué, qu'il avait rencontré par hasard dans un +voyage, et cela avec une simplicité extrême, sans aucune attitude de +protection; on eût dit un ami prêtant secours à un ami. La dignité et la +bonté s'unissaient en lui dans un si parfait accord, qu'il savait +autoriser la familiarité tout en imposant le respect. + +Mais l'humanité ne suffisait pas à l'insatiable besoin d'aimer qui +remplissait son cÅ“ur. La cité de Dieu lui paraissait trop étroite s'il +se contentait d'y faire entrer tous les hommes: il voulait y admettre +tous les êtres vivants. «Pourquoi les frères supérieurs +repousseraient-ils hors des lois ceux que le Père universel harmonise +dans la loi du monde?» De ce tendre amour pour la nature sont nés +_l'Oiseau_, _l'Insecte_, _la Mer_, _la Montagne_. Déjà , dans ses +_Origines du Droit_, il reprochait aux hommes de manquer de +reconnaissance envers les plantes et les animaux, «nos premiers +précepteurs», «ces irréprochables enfants de Dieu» qui ont fait +l'éducation de l'humanité. Dans _le Peuple_, il avait élevé une +réclamation touchante en faveur des animaux, «ces enfants» dont l'âme +est dédaignée, «dont une fée mauvaise empêcha le développement, qui +n'ont pu débrouiller le premier songe du berceau, peut-être des âmes +punies, humiliées, sur qui pèse une fatalité passagère[72]». Il avait +béni la science qui fait chaque jour découvrir une parenté plus étroite +entre les animaux et l'homme. Plus tard, quand la nature le consola des +tristesses que lui causaient les hommes, son amour pour elle devint plus +intense; il l'étudia dans sa vie intime, dans les habitudes et les mÅ“urs +des êtres innombrables qui l'habitent. Comme une mère suit le moindre +mouvement de son enfant et voit dans ses gestes, ses sourires et ses +cris tout un monde de sentiments et de pensées, toute la vie d'une âme, +cachée aux yeux indifférents, mais sensible déjà au cÅ“ur maternel; +Michelet sut à force d'amour comprendre et interpréter ce monde de rêves +et de douleurs muettes que nous appelons de ce grand nom mystérieux: la +Nature. De quel cÅ“ur il suit au bord du toit de l'église le petit oiseau +à qui sa mère enseigne à essayer ses ailes, à croire en elle, qui lui +dit d'oser! C'est un spectacle plus touchant, plus émouvant à ses yeux +que celui d'une mère surveillant le premier pas de son enfant. Quelle +douleur éveillait en lui la vue des oiseaux prisonniers qui paraissent +s'adresser à vous, vouloir arrêter le passant, ne demander qu'un bon +maître[73]! Avec quelle tendre sollicitude il épie les lents et +minutieux travaux de l'insecte! On a parfois trouvé risible la sympathie +avec laquelle il suit les animaux et les plantes, jusqu'au fond des +mers, jusqu'au sommet des montagnes, dans leurs luttes, leurs +souffrances, leurs amours, faisant des vÅ“ux pour leur bonheur et +célébrant leurs triomphes par des effusions de joie et de +reconnaissance. Cette émotion serait peut-être risible, si elle n'était +profondément sincère. Mais en présence d'un si sérieux, d'un si puissant +amour, on retient même le sourire et l'on se reproche les réserves et +les objections mesquines qu'élèvent en nous le bon sens vulgaire et la +froide raison. + +Ce qui donnait à son amour pour la nature le caractère d'un culte +enthousiaste et passionné, c'est qu'il voyait et aimait en elle plus +qu'elle-même. Elle était pour lui la manifestation sensible et multiple +d'une réalité invisible, d'une unité suprême que nous ne pouvons +percevoir directement; en un mot, son amour pour la nature n'est qu'une +forme de l'adoration de Dieu. Il dit lui-même du livre de _l'Oiseau_: +«Par-dessus la mort et son faux divorcé, à travers la vie et ses masques +qui déguisent l'unité, il vole, il aime à tire-d'aile du nid au nid, de +l'Å“uf à l'Å“uf, de l'amour à l'amour de Dieu[74].» La nature toute seule +ne pouvait satisfaire son cÅ“ur. Il avait en lui une vie trop intense +pour accepter la mort comme une sentence définitive; il avait un trop +grand besoin d'amour et d'harmonie pour voir autre chose que de +passagères apparences dans les désordres, le mal, la souffrance qui +accompagnent la vie terrestre, et pour ne pas croire à l'existence d'un +amour infini et d'une harmonie parfaite. C'était son cÅ“ur qui lui +dictait sa religion, comme il lui avait dicté sa politique. Il ne +construisait point de théories philosophiques, il ne s'amusait point à +la métaphysique. Dieu ne fut jamais pour lui un principe intellectuel, +une cause abstraite, mais «la source de la vie», «l'amour éternel, l'âme +universelle des mondes, l'impartial et immuable amour[75]». S'il croit à +l'immortalité, ce n'est pas en vertu d'une déduction logique, d'un +raisonnement d'école, c'est par un sentiment; par une violente +aspiration de l'âme; ce n'est point parce que l'homme est un être +intelligent, un esprit qui se croit immortel, mais parce qu'il est un +être aimant. «Je ne sens pas pour mon esprit, me disait-il un jour, le +besoin d'une vie éternelle; je sens que mes forces intellectuelles ont +donné tout ce qu'elles pouvaient produire. Mais je ne puis admettre que +la puissance d'aimer qui est en moi soit anéantie.» Il trouvait encore +une autre preuve de l'immortalité dans la nécessité d'une autre vie où +seront réparées les injustices de la vie terrestre[76]. Il a exprimé +dans une page admirable de _l'Oiseau_ cet invincible élan de son cÅ“ur +vers l'immortalité. + +«Le plus joyeux des êtres, c'est l'oiseau, parce qu'il se sent fort au +delà de son action; parce que, bercé, soulevé de l'haleine du ciel, il +nage, il monte sans effort, comme en rêve. La force illimitée, la +faculté sublime, obscure chez les êtres inférieurs, chez l'oiseau claire +et vive, de prendre à volonté sa force au foyer maternel, d'aspirer la +vie à torrent, c'est un enivrement divin. + +»La tendance toute naturelle, non orgueilleuse, non impie, de chaque +être, est de vouloir ressembler à la grande Mère, de se faire à son +image, de participer aux ailes infatigables dont l'Amour éternel couve +le monde. + +»La tradition humaine est fixée là -dessus. L'homme ne veut pas être +homme, mais ange, un Dieu ailé. Les génies ailés de la Perse sont les +chérubins de la Judée. La Grèce donne des ailes à sa Psyché, à l'âme, et +elle trouve le vrai nom de l'âme, l'aspiration ([Grec: asthma]). L'âme a +gardé ses ailes; elle passe à tire-d'aile dans le ténébreux moyen âge, +et va croissant d'aspiration. Plus net et plus ardent se formule ce vÅ“u, +échappé du plus profond de sa nature et de ses ardeurs prophétiques: + +»--Oh! si j'étais oiseau!» dit l'homme. La femme n'a nul doute que +l'enfant ne devienne un ange. + +»Elle l'a vu ainsi dans ses songes. + +»Songes ou réalités?... Rêves ailés, ravissements des nuits, que nous +pleurons tant au matin, si vous étiez pourtant! Si vraiment vous viviez! +Si nous n'avions rien perdu de ce qui fait notre deuil! Si d'étoiles en +étoiles, réunis, élancés dans un vol éternel, nous suivions tous +ensemble un doux pèlerinage à travers la bonté immense!... + +»On le croit par moments. Quelque chose nous dit que ces rêves ne sont +pas des rêves, mais des échappées du vrai monde, des lumières entrevues +derrière le brouillard d'ici-bas, des promesses certaines, et que le +prétendu réel serait plutôt le mauvais songe.» + +La religion de Michelet, on le voit, est toute de sentiment et s'adresse +plus au cÅ“ur qu'à la raison. Comment s'expliquer alors ses jugements si +sévères sur le christianisme dans ses derniers ouvrages, l'espèce +d'aversion qu'il finit par manifester contre la religion qui enseigne +que «Dieu est amour», et contre celui «qui a tant aimé les hommes qu'il +est mort pour eux?» Dans ses premiers livres pourtant il avait parlé du +christianisme avec une sympathie émue et respectueuse, presque avec le +regret de ne pas croire. Ici, comme toujours, c'est à son cÅ“ur qu'il +faut demander l'explication des fluctuations de son esprit. Tout +d'abord, il faut se rendre compte du point de vue spécial auquel il a +considéré le christianisme. Élevé dans le catholicisme, vivant en pays +catholique, Michelet n'a songé au christianisme que sous la forme du +catholicisme. Il voyait toujours l'Évangile à travers l'_Imitation de +Jésus-Christ_ et quand il a écrit dans la _Bible de l'Humanité_ des +pages sur le Christ où il rapetisse si visiblement son caractère et son +Å“uvre, ce n'est pas le Christ de l'Évangile qu'il a devant les yeux, +mais je ne sais quel Christ monastique, entrevu dans une miniature de +missel ou sur un vitrail d'église. Quand il commença son _Histoire de +France_, les tendances cléricales de la Restauration semblaient à jamais +vaincues et inoffensives; on ne pensait pas que l'admiration pour le +moyen âge pût servir de prétexte à un retour vers les institutions ou +les idées du passé. Michelet, sans partager les croyances +catholiques[77], admira le rôle bienfaisant de l'Église, la grandeur de +son développement historique pendant les premiers siècles du moyen âge, +et se laissa aller sans arrière-pensée à la juste sympathie que lui +inspirait «cette mère du monde moderne». La vie de l'Église se +confondait pour lui avec la vie même de la patrie, et la renier c'eût +été en quelque sorte renier la France. Non seulement il écrivait sur +l'architecture gothique, sur la sainteté du célibat ecclésiastique, sur +la piété du roi Robert et de saint Louis, des pages d'une beauté +incomparable, mais il éprouvait pour l'Église des sentiments d'une +affection toute filiale: il n'osait toucher «aux plaies d'une Église où +il était né et qui lui était encore chère... Toucher au christianisme! +ceux-là seuls n'hésiteraient point qui ne le connaissent pas. Pour moi, +je me rappelle les nuits où je veillais une mère malade; elle souffrait +d'être immobile, elle demandait qu'on l'aidât à changer de place et +voulait se retourner. Les mains filiales hésitaient; comment remuer ses +membres endoloris[78]?» Il se laissait même aller en contemplant les +grandeurs du passé à de poétiques regrets. Après avoir cité les paroles +de saint Louis à son fils, il ajoute: «Cette pureté, cette douceur +d'âme, cette élévation merveilleuse où le moyen âge porta ses héros, qui +nous la rendra?» Mais à mesure qu'il avançait dans l'histoire, il voyait +l'Église se dégrader, se corrompre, et, après avoir été la gardienne et +l'apôtre de la civilisation, se faire l'ennemie de tout progrès et de +toute liberté. Son cÅ“ur embrassa la cause des persécutés, des victimes +de l'Église, avec la même sympathie qu'il avait embrassé la cause de +l'Église elle-même. En même temps l'esprit clérical renaissant +s'efforçait de ramener la société, moderne non plus seulement à +l'admiration, mais à l'imitation du moyen âge. Michelet dut prendre +parti dans la lutte, et, pour la défense des idées modernes, rompre avec +ses habitudes de respect envers l'Église, quelque profondément +enracinées qu'elles fussent dans son cÅ“ur. «Le moyen âge, dit-il dans +_le Peuple_, où j'ai passé ma vie, dont j'ai reproduit dans mes +histoires la touchante, l'impuissante aspiration, j'ai dû lui dire: +_Arrière!_ aujourd'hui que des mains impures l'arrachent de sa tombe et +mettent cette pierre devant nous pour nous faire choir dans la voie de +l'avenir[79].» + +Jusqu'alors il s'était interdit, par piété filiale, de juger l'Église; à +mesure qu'il étudia le catholicisme dans son action, dans ses doctrines, +son cÅ“ur s'en éloigna de plus en plus. Il ne l'attaqua pas au nom de la +raison comme illogique, il le réprouva au nom du sentiment comme +injuste. La doctrine chrétienne se résuma à ses yeux dans l'opposition +de la justice et de la grâce[80], opposition que son cÅ“ur ne pouvait +admettre; car la justice sans amour n'est plus qu'une légalité sauvage +et impitoyable, et l'amour sans justice un caprice immoral. Il s'émut, +s'indigna en voyant la dureté de l'Église pour la femme qu'elle regarde +comme un être impur, cause de tentation et de chute; sa dureté pour +l'enfant, qu'elle damne, s'il meurt sans baptême; sa dureté pour +l'animal à qui elle refuse une âme et en qui elle incarne les démons; sa +dureté pour la nature entière, qui représente le mal et le péché. Il +regarde le célibat des prêtres comme un attentat contre la vie, la +doctrine du péché originel comme un blasphème contre l'enfance, la +distinction des élus et des damnés, du ciel et de l'enfer, comme une +injure à la bonté de Dieu. L'amour divin enseigné par l'Évangile ne lui +apparaissait que défiguré par les mièvreries de la dévotion et par +l'orgueil de la théocratie; il ne le trouvait ni assez large ni assez +ardent pour satisfaire son cÅ“ur. Comment la Bible juive et chrétienne, +issue d'un seul peuple, pourrait-elle répondre aux besoins de +l'humanité? Il lui fallait une Bible plus vaste, où toutes les nations +auraient mis le meilleur de leur âme et de leur histoire. C'est de cette +Bible de l'humanité que Michelet ébaucha le plan grandiose. + +«Jérusalem ne peut rester, comme aux anciennes cartes, juste au point du +milieu, immense entre l'Europe imperceptible et la petite Asie, effaçant +tout le genre humain... Revenant des ombrages immenses de l'Inde et du +Râmayana, revenant de l'Arbre de vie, où l'Avesta, le Shah Nameh, me +donnaient quatre fleuves, les eaux du paradis,--ici j'avoue, j'ai soif. +J'apprécie le désert, j'apprécie Nazareth, les petits lacs de Galilée. +Mais franchement, j'ai soif... Je les boirais d'un seul coup.--Laissez +plutôt, laissez que l'humanité libre aille partout! Qu'elle boive où +burent ses premiers pères! Avec ses énormes travaux, sa tâche étendue en +tous sens, ses besoins de Titan, il lui faut beaucoup d'air, beaucoup +d'eau et beaucoup de ciel,--non, le ciel tout entier,--l'espace et la +lumière, l'infini d'horizon,--la terre pour terre promise, et le monde +pour Jérusalem[81].» + +Si l'on demandait maintenant qu'elle a été la qualité dominante, la +faculté maîtresse de Michelet, je dirais donc que c'était la puissance +et le besoin d'aimer. Si sa pensée a quelque chose de saccadé, de +fiévreux, c'est qu'on y sent les battements d'un cÅ“ur toujours ému. Son +imagination même est gouvernée par son cÅ“ur et n'est qu'une des formes +de sa puissance de sympathie. S'il anime toute la nature, s'il +ressuscite les personnages qui ne sont plus, c'est que son cÅ“ur ne reste +jamais étranger à ce qui occupe son esprit. Il prend parti dans les +luttes des éléments comme dans celle des hommes; il aime ou il hait; il +raconte les événements passés depuis des siècles comme le ferait un +contemporain passionné, et il décrit l'existence des animaux ou des +plantes comme s'il avait vécu de leur vie, joui de leur bien-être et +souffert de leurs souffrances. Il s'adresse à la sensibilité plus qu'aux +sens; son style est encore plus ému qu'il n'est imagé. Il ne frappe pas +notre esprit, comme d'autres grands poètes, comme Victor Hugo par +exemple, par des couleurs et par des sons, mais par le mouvement, les +sentiments et la vie dont il anime tout ce dont il parle. La forme n'est +pour lui que l'expression de l'âme. L'imagination de Victor Hugo +s'éprend des apparences extérieures des choses et trouve pour les +peindre des ressources infinies de mots et d'images; elle est +pittoresque, coloriste, matérialiste pour ainsi dire. L'imagination de +Michelet cherche l'essence intime des choses, leur sens caché: elle est +mystique et presque métaphysique parfois. Hugo matérialise l'âme, +Michelet spiritualise la matière. On pourrait tirer de leurs Å“uvres des +séries parallèles de comparaisons, où Michelet prête des sentiments et +des pensées aux objets matériels, auxquels Victor Hugo compare des +choses toutes spirituelles. Tout le monde connaît les beaux vers où +Victor Hugo compare son âme à une cloche que des mains profanes ont +marquée en tous sens d'inscriptions banales ou grossières, mais sur +laquelle le nom de Dieu demeure ineffaçable. Voyez au contraire dans +Michelet la page sur la cloche de l'église, mêlée à tous les événements +domestiques, y prenant part, émue, vibrant de joie, de deuil. «Elle est +de la famille[82].» On pourrait citer un grand nombre d'exemples +semblables. Pour Hugo, les sentiments ont des formes, des sons, des +couleurs; il parle de l'âme comme si l'on pouvait la toucher et la voir. +Pour Michelet, la forme, les couleurs, les sons ne sont que les +expressions de certains sentiments, de certaines pensées, les +manifestations d'une âme cachée. Il voit les objets inanimés, il en +parle comme s'ils étaient des êtres vivants. S'il raconte un naufrage, +il nous montre le navire «assommé, éreinté», gisant sur la grève «comme +un corps mort». Le flux et le reflux de la marée, c'est «le pouls de +l'Océan», dont les eaux répandent la vie sur le globe comme le sang dans +le corps humain. Les phares sont des gardiens dévoués, des, veilleurs +infatigables, des portiers des mers; parfois des martyrs, quand, battus +de la tempête, ils souffrent de ses coups redoublés. Les lents +soulèvements des montagnes sont l'aspiration de la terre vers le soleil, +«cet amant adoré»; mais les montagnes aujourd'hui se dégradent +lentement, par le déboisement des forêts: «Les arbres souffrent de cette +dégradation. Le pied dans les tourbières, le tronc surchargé de mousse, +les bras drapés tristement de lichens qui les dominent et les étouffent, +ils n'expriment que trop bien l'idée qui me suivait depuis ma lecture de +Candolle: «La vulgarité prévaudra[83].» Partout, en effet, la plaine +gagne sur la montagne, elle lui fait la guerre, «et elle marche vers +elle pour la raser[84].» + +On a souvent parlé, à propos de Michelet, de caprices, de fantaisie, +d'imagination désordonnée errant à l'aventure à travers la nature et +l'histoire, saisissant vivement telle ou telle chose au passage et comme +par hasard, sans se faire de règle, ni se proposer de but. Rien n'est +plus inexact. Jamais homme n'a mieux su le but où il tendait, ni dépensé +à ses Å“uvres une plus grande intensité d'application, un plus grand +effort de volonté. Une vague sensibilité errant au hasard dans l'espace +n'aurait jamais eu cette puissance créatrice. Chaque chose, chaque être +que l'imagination de Michelet vivifie ou ressuscite a été pour lui +l'objet d'une contemplation passionnée et exclusive; il a mis à cette +contemplation toute l'énergie de désir et de sympathie qui était en lui; +si bien qu'il arrive à s'identifier, à se confondre avec l'objet qu'il +contemple, par une de ces illusions, par un de ces miracles que l'amour +seul peut produire. Comme chez la religieuse extatique qui à force de +penser au Christ finit par le voir et l'entendre, la pensée en lui se +changeait en vision. On peut l'appeler un halluciné, mais non un rêveur; +il apportait au travail une force de volonté, une énergie +extraordinaires. Rien ne pouvait le distraire de l'objet de son étude. +Jamais il ne lisait un livre, ne se préoccupait d'une chose, étrangers à +son travail du moment. Il s'absorbait dans son sujet, il ne voyait que +lui. Il acquérait ainsi une intensité prodigieuse de pensée et comme un +don de seconde vue. À l'époque de la maturité de son talent, entre 1830 +et 1840, il ne vivait que dans ses ouvrages, il leur donnait tout ce que +son esprit et son cÅ“ur avaient de chaleur et d'énergie, à ce point qu'il +semblait indifférent au monde, aux hommes, aux personnes même qui lui +tenaient de plus près, et qu'il pouvait passer dans la vie ordinaire +pour froid et insensible. Les douleurs, les humiliations de son enfance +l'avaient tout refoulé en lui-même; ce n'est que plus tard, après ses +cours du Collège de France et surtout à l'époque de _l'Oiseau_, que son +cÅ“ur révéla tout ce qu'il contenait de bonté. + +La vie qu'il avait menée dans son enfance, l'éducation qu'il avait +reçue, avaient favorisé ce développement excessif de l'imagination. On +dit parfois que pour développer l'imagination il faut la nourrir, +l'enrichir; c'est le contraire qui est vrai, il faut l'appauvrir et +l'affamer. Elle est le résultat d'une exaltation de l'esprit à qui la +simple réalité des choses ne suffit pas, et qui supplée à son indigence +en la revêtant de couleurs ou de formes créées par lui-même, en en +exagérant les proportions, en réunissant selon sa fantaisie en +combinaisons nouvelles ce que la nature a séparé; en un mot, en créant +ce qu'il désire à force de passion et de volonté. Ce désir intense ne +peut naître que dans les esprits mal satisfaits des aliments qui leur +sont donnés. Si l'instruction et la vie ne fournissent pas au cerveau +d'un enfant bien doué une occupation suffisante pour dépenser ses +forces, il les dépensera par l'imagination. S'il ne voit pas le monde +extérieur, s'il ne reçoit pas par l'instruction la nourriture +intellectuelle dont il a besoin, il créera pour lui-même un monde. +L'imagination la plus puissante que la littérature nous fasse connaître +est peut-être celle de Bunyan, qui a su, dans son _Voyage du pèlerin_, +donner à des allégories et à des symboles plus de réalité que n'en a +aucun personnage de roman ou d'histoire. C'était un homme sans +instruction, un chaudronnier qui n'avait jamais lu que la Bible et qui +était enfermé en prison. Michelet a passé son enfance dans une espèce de +prison, dans la salle basse et sombre où il faisait son travail de +compositeur d'imprimerie. Il n'avait pu nourrir son esprit que de deux +ou trois livres, une mythologie, Virgile, l'_Imitation de Jésus-Christ_. +Son imagination prit des ailes: il créa. Une phrase, un mot, prirent +pour lui une valeur extraordinaire; il y trouva des richesses infinies, +des sens profonds, des beautés inconnues. C'était l'intensité de son +désir qui créait ces beautés, par une illusion semblable à celle de +l'amour: l'homme affamé trouve savoureux tous les aliments, même les +plus insipides. + +Michelet garda toute sa vie les habitudes d'esprit contractées dans son +enfance. Il ne put jamais regarder qu'un petit nombre de points, +d'objets à la fois; mais son imagination s'en emparait avec une force +inouïe et finissait par y voir un monde. «Il me suffit d'un seul texte, +disait-il, là où il en faudrait vingt à d'autres.» Loin de chercher à +surexciter son imagination par la vue des objets extérieurs, par une vie +agitée, c'est par le recueillement, le silence, l'isolement, la +concentration sur lui-même qu'il lui conserva toute sa puissance. + +Jamais vie ne fut mieux réglée que la sienne. Il était au travail dès +six heures du matin et il restait enfermé jusqu'à midi ou une heure, +sans permettre qu'on vînt le déranger ou le distraire. Même pendant ses +voyages, pendant ses séjours au bord de la mer ou en Suisse, il ne +souffrait pas que rien fût retranché à ses heures de travail. +L'après-midi était consacrée à la promenade et à l'amitié. Tous les +jours on pouvait venir le voir de quatre à six heures. Il ne travaillait +jamais la nuit, et sauf en quelques rares occasions, se retirait pour +dormir vers dix heures ou dix heures et demie du soir. D'une extrême +sobriété, ne prenant d'autre excitant que le café, qu'il aimait avec +passion, ayant le tabac en horreur, il n'acceptait ni dîners ni soirées +hors de chez lui. Ces distractions eussent dérangé l'unité de sa vie et +de ses pensées. Pour que son esprit eût toute sa liberté, il fallait que +rien ne changeât dans les objets qui l'entouraient. Ils étaient pour lui +comme une partie de lui-même. Jamais il ne souffrit que le drap qui +recouvrait sa table à écrire fût changé, ni que les vieux cartons sales +et déchirés où il renfermait ses papiers fussent renouvelés. Son +caractère était aussi calme et paisible que sa vie était régulière. Son +abord était simple et affable; sa conversation, mélange exquis d'esprit +et de poésie, ne dégénérait jamais en monologue, et, sans avoir rien de +guindé ni de solennel, maintenait sans effort l'esprit des +interlocuteurs dans des régions élevées. Ses manières avaient gardé les +traditions de politesse de l'ancienne France; sans y mettre de +recherche, il montrait les mêmes égards à tous ceux qui l'approchaient, +quel que fût leur rang ou leur âge; cette politesse n'avait rien de +banal, car on y sentait une réelle bienveillance. Sa mise était toujours +irréprochable. Je le vois encore assis dans son fauteuil, à sa réception +du soir, la taille serrée dans une redingote sur laquelle on n'aurait pu +trouver une tache ni un grain de poussière; ses pantalons à sous-pieds +bien tirés sur ses souliers vernis, tenant un mouchoir blanc dans la +main, qu'il avait délicate, nerveuse et soignée comme celle d'une femme, +et la tête encadrée dans ses cheveux blancs, longs, légers et soyeux. +Les heures s'écoulaient vite à l'entendre! Il y avait dans ses paroles +tant de profondeur et tant de fantaisie, tant de joyeuse sérénité et +tant de sympathique bonté, de l'esprit sans malice et de la poésie sans +déclamation! Sa conversation était ailée; les idées jaillissaient comme +des flèches vives, dardées d'un trait; ou bien il les laissait s'envoler +une à une, d'un vol inégal et capricieux, comme des oiseaux, mais sans +les suivre ni les rappeler. Il n'insistait jamais, ne développait pas. +Il était un causeur incomparable, et l'on sentait en lui, sans qu'il +cherchât à le faire sentir, ce je ne sais quoi de divin qui fait l'homme +de génie. + +Ce qui donnait à ce génie la grâce, c'est qu'il y joignait la modestie. +Il savait écouter, il se laissait contredire, il demandait avis. Même +devant des hommes plus jeunes que lui et dont le talent n'était pas égal +au sien, il émettait souvent ses idées avec réserve, les questionnant, +s'informant de leur opinion. Ce n'est pas qu'il feignît d'ignorer ce +qu'il valait. Il a dit de son histoire «_mon monument_»; et quand il +attaquait l'usage du tabac, en montrant que tous les esprits créateurs +du siècle, Hugo, Lamartine, Guizot, n'ont jamais fumé, il y ajoutait son +propre exemple. Mais il n'exagérait point son mérite, n'occupait pas le +public de sa personne, et surtout avait la sagesse de ne pas se croire +appelé à jouer tous les rôles et à déployer tous les talents. On eut +beau le supplier d'entrer dans la vie politique, il repoussa toutes les +avances qui lui furent faites. Après le 2 Décembre, il perdit ses places +et fut presque réduit à la pauvreté parce qu'il refusa le serment; mais +il ne fit pas tapage de son désintéressement et ne chercha point à se +faire un piédestal des malheurs publics. Passionnément épris pour ses +Å“uvres tout le temps qu'il les composait, il les abandonnait presque et +devenait indifférent à leur sort quand elles étaient terminées. Non +seulement il méprisait la réclame, mais il était presque insouciant de +l'éloge ou du blâme. Il ne sollicitait pas d'articles, et les critiques +les plus vives n'excitaient chez lui que le sourire, pourvu qu'elles +fussent tournées avec esprit. + +Cette sérénité de caractère, cette vie de cénobite, discrète et +régulière, bien loin d'éteindre les ardeurs et l'énergie de son âme, les +conservaient et les entretenaient au contraire. Rien n'en était dépensé +au dehors, et c'est ainsi qu'il a pu produire cinquante volumes sans +rien perdre de la chaleur de son cÅ“ur ni de l'éclat de son imagination. + +Ce n'était pas seulement pour pouvoir composer, créer, qu'il avait +besoin de silence et de solitude, c'était aussi, c'était surtout pour +pouvoir écrire. Michelet est sans contredit un des trois ou quatre plus +grands écrivains du siècle. Son style est peut-être le côté le plus +original de son génie. Il serait difficile de dire à quels modèles, à +quels antécédents il rattache; il y a en lui du Rousseau, du Diderot et +du Chateaubriand; mais on ne pourrait trouver entre eux que de +lointaines analogies. Dès son _Histoire romaine_, il ne ressemble à +personne. Si j'avais à définir quel est le caractère propre de Michelet +comme écrivain, je dirais qu'il est un grand musicien. Il n'est pas à +proprement parler un coloriste, il ne cherche pas à peindre par le choix +curieux et l'association frappante des mots; il n'est pas un logicien, +apportant la conviction dans l'esprit par la justesse des termes et la +forte liaison des idées; il n'est pas un orateur, entraînant son public +par l'ampleur et la gradation savamment ménagée des périodes. Il est un +musicien qui cherche à exprimer les sentiments et même à décrire les +objets par le son et par le rythme. Tous les grands écrivains sont plus +ou moins musiciens, les poètes surtout. Mais la plupart adoptent une +certaine allure constante, une certaine mélodie de phrase qui charme +doucement l'oreille et fait dire de leur style: «C'est une musique.» Il +en est ainsi de Lamartine. La phrase de George Sand, celle de Cousin, +font aussi une impression musicale; mais chez Lamartine la mélodie +toujours également ample, sonore, engendre la monotonie; chez George +Sand ou Cousin, l'harmonie musicale de la phrase est subordonnée aux +autres qualités du style. Cette harmonie est, au contraire, la première +préoccupation de Michelet; chez lui les mots sont toujours disposés, +combinés, de façon à produire un rythme, une harmonie parfaitement +d'accord avec le caractère de la pensée et aussi variés que la pensée +elle-même. Son style est comme la notation musicale de sa pensée; il en +suit tous les mouvements, les allées et les retours, les secousses, les +saillies; de là cette variété infinie de rythme; ces phrases tantôt +amples et cadencées, tantôt brèves et saccadées, où les mots agissent à +la fois sur l'oreille et sur l'esprit par leur son et par leur sens. +Michelet avait besoin de calme et de tranquillité pour noter ainsi ses +pensées. Les bruits du dehors l'empêchaient d'entendre le rythme +intérieur. Quand, en octobre 1859, au milieu d'une tempête, il cherchait +à écrire ses impressions, il vint un moment où il dut s'arrêter; la +violence du vent et de la mer, la fatigue et le manque de sommeil +avaient blessé en lui une puissance, «la plus délicate de l'écrivain, le +rythme. Ma phrase devenait inharmonique. Cette corde, dans mon +instrument, la première se trouva cassée». Ces expressions nous montrent +que Michelet sentait qu'il écrivait comme un musicien compose. Dans ce +même récit de la tempête, au chapitre VIIe de _la Mer_, se trouvent de +nombreux exemples de la puissance d'expression qu'il trouve dans la +variété du rythme de ses phrases. Au début, il peint le charme de la +plage de Royan. + +«Les deux plages semi-circulaires de Royan et de Saint-Georges, sur leur +sable fin, donnent aux pieds les plus délicats les plus douces +promenades, qu'on prolonge sans se lasser dans la senteur des pins qui +égayent la dune de leur jeune verdure.» + +Quelle douceur, quelle lenteur dans cette longue phrase qui continue +tout en paraissant prête à s'arrêter à chaque pas! Un peu plus loin la +tempête éclate: + +«Le grand hurlement n'avait de variante que les voix bizarres, +fantasques, du vent acharné sur nous. Cette maison lui faisait obstacle; +elle était pour lui un but qu'il assaillait de cent manières. C'était +parfois le coup brusque d'un maître qui frappe à la porte, des secousses +comme d'une main forte pour arracher le volet; c'étaient des plaintes +aiguës par la cheminée; des désolations de ne pas entrer, des menaces si +l'on n'ouvrait pas, enfin, des emportements, d'effrayantes tentatives +d'enlever le toit. Tous ces bruits étaient couverts pourtant par le +grand heu! heu! tant celui-ci était immense, puissant, épouvantable.» + +C'est dans _l'Oiseau_ que Michelet est arrivé à la pleine maturité de +son talent d'écrivain, c'est là qu'il a pu le mieux exercer les qualités +musicales et rythmiques de son style. Je n'en citerai que deux exemples. +L'un sur l'alouette: + +«Bien autrement puissante de voix et de respiration, la petite alouette +monte en filant son chant, et on l'entend encore quand on ne la voit +plus.» + +La phrase commence par des mots longs et pesants, continue plus légère +par des dissyllabes, puis, toujours plus grêle, ainsi que le chant de +l'alouette, elle finit en monosyllabes, les plus brefs, les plus nets, +les plus clairs. Chantez la phrase, vous verrez que les derniers sons +_an_, _on_, _e_, _a_, _oi_, _u_, font une gamme chromatique ascendante. +L'autre phrase est une invocation à la frégate, le plus puissant par ses +ailes, le plus infatigable des oiseaux. + +«Que ne me prends-tu sur ton aile, roi de l'air, sans peur, sans +fatigue, maître de l'espace, dont le vol si rapide supprime le temps!» + +N'y a-t-il pas là trois coups d'aile, courts, vigoureux: «roi de +l'air,--sans peur,--sans fatigue»,--un quatrième plus large et plus +fort, «maître de l'espace», et l'oiseau file en planant, les ailes +immobiles et étendues,--«dont le vol si rapide supprime le temps.» +Changez un seul mot à ces phrases, même le plus inutile au sens, et vous +en détruirez la valeur aussi bien qu'en ôtant une note à une phrase +musicale. Mais aussi, en quelques mots, peut-être insignifiants en +eux-mêmes, Michelet fait-il pénétrer dans l'esprit, d'une manière +ineffaçable, son idée et son sentiment. Déjà dans ses premiers livres +cette conception musicale du style se fait sentir, quoique avec moins de +force. Nous en trouvons de nombreux exemples dans _le Peuple_. Quatre +lignes font un tableau complet de la grandeur déserte et désolée de +l'empire romain en décadence: «Des voies magnifiques attendaient +toujours le voyageur qui ne passait plus, de somptueux aqueducs +continuaient de porter des fleuves aux cités silencieuses et n'y +trouvaient plus personne à désaltérer.» + +Dans les dernières années de sa vie, Michelet, entraîné inconsciemment +par ses tendances au rythme, a fini par retomber fréquemment dans les +mêmes cadences. Son esprit s'accoutuma involontairement à la mesure des +vers de six, huit et douze syllabes, et l'on trouve dans _la Montagne_, +dans _Nos Fils_, et déjà même dans _la Sorcière_, des pages entières en +vers blancs. Quelquefois ce rythme un peu monotone produit encore de +très beaux effets; par exemple, dans cette page de _la Sorcière_: + +«C'est aussi véritablement une cruelle invention d'avoir tiré la fête +des Morts du printemps où l'antiquité la plaçait, pour la mettre en +novembre. En mai, où elle fut d'abord, on les enterrait dans les fleurs. +En mars, où on la mit ensuite,--elle était avec le labour--l'éveil de +l'alouette;--la mort et le grain, dans la terre,--entraient ensemble +avec le même espoir.--Mais, hélas! en novembre,--quand tous les travaux +sont finis,--la saison close et sombre pour longtemps,--quand on revient +à la maison,--quand l'homme se rasseoit au foyer--et voit en face la +place à jamais vide,--oh! quel accroissement de deuil!--Évidemment, en +prenant ce moment, déjà funèbre en lui, des obsèques de la nature, on +craignait qu'en lui-même l'homme n'eût pas assez de douleur[85].» + +Mais ailleurs le style devient d'une monotonie fatigante; _la Montagne_ +offre des séries d'alexandrins: + +«Et le temps est venu--où la mort me plaît moins,--où je lui dis: +Attends.--Parlé-je ainsi pour moi?--Oui, pour moi, j'aime +encore.--Pourtant j'ai fait beaucoup.--Comme Å“uvres et labeurs,--j'ai +dépassé trois vies.--J'accepterais le sort,--si parmi ces pensées--une +autre ne venait--une autre inquiétude--au point si vulnérable--où bat, +vibre mon cÅ“ur[86].» + +Évidemment l'instrument avait perdu de sa vigueur et de sa délicatesse. +Au lieu de la riche variété des harmonies d'autrefois, nous voyons +revenir constamment le même rythme, la même ritournelle. C'était un +premier signe où l'on reconnaissait que son talent se ressentait des +atteintes de l'âge. + +Et pourtant on hésite à prononcer les mots d'âge, de vieillesse, à +propos de Michelet, tant il resta toujours jeune de cÅ“ur, d'esprit et +d'imagination, en dépit des années, en dépit des hommes. Lorsqu'on +embrasse dans son ensemble cette vie si simple et si pure, cette série +d'Å“uvres si variées, si originales, si poétiques, on se demande quel a +été le trait de son caractère et de son génie qui le distingue nettement +de tous les autres écrivains français; comment il se fait qu'il soit +pour ainsi dire unique en son genre, qu'il n'ait pas eu d'ancêtres et +qu'il n'ait pas de postérité littéraire. Il faut attribuer, je crois, +cette originalité si marquée à ce qu'il a conservé à travers l'âge mûr +et jusqu'à la vieillesse _quelque chose de l'enfant_; ce mot implique +dans mon esprit un éloge et non un blâme. Les Français, d'ordinaire, +n'ont rien de l'enfant; d'autres peuples au contraire, les races +germaniques par exemple, en conservent toujours quelque chose; aussi +gardent-ils bien plus la fraîcheur des sentiments, la jeunesse du cÅ“ur +et l'intelligence des choses simples qui sont si souvent en même temps +les choses profondes. Michelet avait en lui ce trait germanique qui, +mêlé à une nature d'ailleurs toute française, fit sa grande originalité. +Comme l'enfant, il n'était blasé sur rien; il admirait, s'étonnait, +trouvait à chaque chose une beauté ou un intérêt toujours nouveaux; il +se livrait tout entier à l'émotion, à l'affection du moment, et pouvait +transporter sans cesse sa sympathie d'un objet à un autre sans qu'elle +perdît rien de sa vivacité et de sa fraîcheur. Comme l'enfant, il était +toujours sincère, et c'était de l'abondance de son cÅ“ur que parlait sa +bouche; comme l'enfant, il prenait toutes choses au sérieux, et n'avait +pas ce qu'on appelle le sentiment du ridicule, qui n'est le plus souvent +qu'une frivolité inintelligente ou une moquerie irrespectueuse; comme +l'enfant, il était souvent gai et jamais railleur, parfois triste et +jamais découragé; comme l'enfant enfin, il comprenait les choses par +intuition plus que par analyse, et d'un simple regard pénétrait souvent +plus profondément dans la réalité que ne l'aurait fait le critique la +plus subtil. Ce qu'il a écrit dans _le Peuple_ sur l'homme de génie peut +s'appliquer à lui-même: + +«Si vous étudiez sérieusement dans sa vie et dans ses Å“uvres ce mystère +de la nature qu'on appelle l'homme de génie, vous trouverez généralement +que c'est celui qui, tout en acquérant les dons du critique, a gardé les +dons du simple... La simplicité, la bonté sont le fonds du génie, sa +raison première; c'est par elles qu'il participe à la fécondité de +Dieu... Le génie a le don d'enfance, comme ne l'a jamais l'enfant. Ce +don, c'est l'instinct vague, immense, que la réflexion précise et +retient bientôt, de sorte que l'enfant est de bonne heure questionneur, +épilogueur et tout plein d'objections. Le génie garde l'instinct natif +dans sa forte impulsion, avec une grâce de Dieu que malheureusement +l'enfant perd, la jeune et vivace espérance.» + +Michelet l'eut toujours dans le cÅ“ur, la jeune et vivace espérance. +C'est ce qui rend la lecture de ses livres si bienfaisante. On oublie +les défauts de l'enfant; sa vue seule fait aimer la nature et bénir la +vie. Comment n'oublierions-nous pas les défauts de Michelet, quand nous +apprenons de lui à aimer, à agir, à espérer? + + + + +APPENDICE I + +MICHELET ÉDUCATEUR + + +Soit, comme professeur, soit comme écrivain, Michelet a donné toute sa +vie à l'enseignement. Il n'a jamais voulu entrer dans la vie politique, +et s'il a quitté la carrière du professorat, ç'a été par contrainte et +avec déchirement de cÅ“ur. C'est à l'École normale que son enseignement +fut le plus fécond; ses ouvrages de cette période, l'_Histoire romaine_, +les six premiers volumes de l'_Histoire de France_, sont les plus +solides au point de vue de la science, les plus achevés au point de vue +de la composition et du style, les plus riches en fortes pensées. Ses +cours se composaient de vastes aperçus sur l'histoire universelle où il +esquissait en traits rapides et vigoureux la physionomie de chaque +civilisation et de chaque époque, et d'études de détail sur quelques +points spéciaux, par lesquelles il initiait ses élèves aux recherches +d'érudition et aux règles de la critique. Il joignait à ses leçons des +conseils pratiques à ses élèves sur la manière dont ils devaient +comprendre leur tâche de professeurs, et profiter de leur séjour dans +les lycées de province pour y étudier, selon les ressources qu'offrirait +leur résidence, soit les archives, soit l'histoire locale, soit +l'archéologie, soit même les patois. Il prenait plaisir à connaître +l'origine et le lieu de naissance des jeunes gens qu'il avait devant lui +et en qui il voyait comme un abrégé de la France. Il se donnait tout +entier à ses élèves, et à leur tour ses élèves ont eu sur lui une +influence bienfaisante. «Ils m'ont rendu, dit-il, sans le savoir, un +service immense. Si j'avais, comme historien, un mérite spécial qui me +soutient à côté de mes illustres prédécesseurs, je le devrais à +l'enseignement, qui pour moi fut l'_amitié_. Ces grands historiens ont +été brillants, judicieux, profonds. Moi, j'ai aimé davantage.»--Il +ajoute: «J'ai souffert davantage aussi. Les épreuves de mon enfance me +sont toujours présentes, j'ai gardé l'impression du travail, d'une vie +âpre et laborieuse, je suis resté peuple.» Cet amour de la jeunesse et +cet amour du peuple, unis à l'amour de la France, ont été l'inspiration +même de sa vie, et c'est pour cela qu'il a été essentiellement un +éducateur. «Quelle est, dit-il, la première partie de la politique? +L'éducation. La seconde? L'éducation. Et la troisième? L'éducation.» +S'il a écrit l'Histoire de France, c'est pour donner à la jeunesse et à +la nation une conscience plus nette de la patrie, pour enseigner la +patrie «comme dogme et principe, puis comme légende.» La patrie était en +effet pour lui une religion, celle du dévouement et de la fraternité. Il +se regardait comme le révélateur de l'âme de la France, «de son génie +pacifique et vraiment humain.»--«Que ce soit là ma part dans l'avenir +d'avoir, non pas atteint, mais marqué le but de l'histoire... Thierry y +voyait une _narration_ et M. Guizot une _analyse_. Je l'ai nommée +_résurrection_ et ce nom lui restera.» Grâce en effet à une érudition +solide et à une imagination d'une puissance et d'une fraîcheur +incomparables, il a fait vraiment revivre la France du moyen âge, et +surtout il a réussi par la force de sa sympathie à rendre la voix à ces +masses populaires anonymes, à ces souffrants, ces persécutés, ces +déshérités qui fout l'histoire et pour lesquels l'histoire est ingrate. +Les deux points culminants de l'histoire de France étaient pour lui ce +qu'il appelait ses deux _rédemptions_, Jeanne d'Arc et la Révolution. Il +a consacré à l'une un volume qui est son chef-d'Å“uvre, et un des +chefs-d'Å“uvre de la littérature française, à la seconde un ouvrage en +sept volumes. + +Il aborda l'histoire de la Révolution avec un sentiment d'enthousiasme +mystique, vers 1845, peu après la mort de sa première femme: il s'y +prépara dans une sorte de recueillement ascétique. Il prévoyait des +révolutions politiques, peut-être des guerres européennes, il voulait +rapprocher les classes, enseigner à la bourgeoisie l'amour du peuple, +enseigner à tous «l'élan de 92, la gloire du jeune drapeau et la loi de +l'équité divine, de la fraternité, que la France promulgua, écrivit de +son sang.» Le _Peuple_, paru en 1846, fut la préface de l'Histoire de la +Révolution, dont le premier volume est de 1847. + +Composée dans cet esprit, cette histoire, qui repose pourtant sur des +recherches très sérieuses et très neuves, a plutôt les allures d'une +épopée, et de la prédication enflammée d'un apôtre. + +Si à cette époque le côté lyrique, imaginatif et mystique de son talent +prit un développement excessif, on doit l'attribuer en partie aux +circonstances politiques, aux agitations religieuses et sociales qui ont +précédé la Révolution de 1848, mais aussi au théâtre nouveau où son +enseignement était transporté depuis 1838, au Collège de France. Là , +avec ses collègues Quinet et Mickiewicz, il formait une sorte de +triumvirat professoral; entouré d'une jeunesse ardente, plus avide +d'émotions que de science, pénétré de la gravité des temps, il se crut +appelé à une sorte d'apostolat social et moral. Il en sortit des Å“uvres +d'une rare éloquence, pleines d'aperçus ingénieux et profonds; son génie +ne perdit rien de son éclat et de sa puissance, mais la sérénité et +l'équilibre de son esprit furent troublés. Les onze derniers volumes de +son _Histoire de France_ sont moins une histoire complète et suivie +qu'une série d'aperçus tantôt brillants, tantôt profonds sur les XVIe, +XVIIe et XVIIIe siècles. De plus il s'était fait dans son esprit une +réaction excessive contre le moyen âge, contre le catholicisme et contre +la royauté, et l'on ne trouve pas dans ces derniers volumes, ni dans +l'_Histoire du XIXe siècle_, ni dans la _Sorcière_, la même largeur de +sympathie, la même équité qu'il avait montrées dans ses premières +Å“uvres. + +Les tristesses de l'histoire, les hontes de l'ancien régime devinrent +pour lui comme un cauchemar qui s'ajoutait aux tristesses et aux hontes +des premières années du second empire pour remplir son cÅ“ur d'amertume +et noircir son imagination. Les études d'histoire naturelle furent pour +lui un rafraîchissement et un cordial et il retrouva dans ses livres +l'_Oiseau_, l'_Insecte_, la _Mer_, l'équilibre qu'il avait perdu et le +plein épanouissement de son génie. En même temps il ne perdait pas de +vue la tâche d'éducateur qu'il s'était donnée. L'_Amour_ et la _Femme_, +malgré des crudités inutiles et des puérilités choquantes, sont des +livres d'une haute inspiration, écrits pour montrer dans la famille et +dans la femme la base de toute éducation et de toute société. Dans la +_Bible de l'Humanité_ il voulut extraire de toutes les religions, et +surtout des civilisations antiques, les plus hautes idées de morale et +de vertu, les exemples les plus propres à fortifier la conscience +moderne, écrire un livre d'édification laïque; malheureusement, les +chapitres sur le judaïsme et le christianisme sont conçus dans un esprit +hostile et injuste, et ne font pas ressortir ce que ces religions ont +apporté au trésor commun des grandes idées et des grands sentiments de +l'humanité. Enfin il a résumé dans _Nos Fils_ ses idées pédagogiques, +ses espérances et ses projets de réforme pour la France. + +Il est très difficile de tirer des livres de Michelet une doctrine +pédagogique précise, logique et aboutissant à des conclusions nettes. Il +n'est ni un philosophe théoricien, ni un réformateur pratique; il est un +semeur et un excitateur d'idées, un prédicateur qui s'adresse au cÅ“ur et +à l'imagination autant qu'à la raison. Il n'expose pas un système; il +exprime des aspirations, des désirs; il ouvre des perspectives. + +Le principe philosophique de toute sa pédagogie est l'idée de Rousseau, +l'idée de la bonté foncière de la nature humaine. L'âme humaine naît +innocente et contient en elle les éléments de tout développement +intellectuel et moral. L'éducation ne doit pas être une contrainte, elle +n'a pas pour objet de réprimer ou de châtier, mais de diriger l'homme +dans ses voies normales, de le placer dans les conditions où il fera +naturellement le bien; l'instruction ne doit pas être une chose +étrangère qu'on impose au cerveau de l'enfant, elle est le développement +normal des énergies naturelles du cerveau, à qui on donne à mesure les +aliments nécessaires à leur croissance. Aussi Michelet fait-il une +critique sévère de l'enseignement des écoles catholiques, aussi bien des +écoles des jansénistes que de celles des jésuites, qui partent toutes de +l'idée de la chute, et il s'attache à faire connaître et à développer +les théories de Coménius, de Rousseau, de Pestalozzi et de FrÅ“bel. +L'enthousiasme de Michelet pour ce dernier et pour son élève, madame de +Marenholtz, ce qu'il a écrit sur eux dans _Nos Fils_, ce qu'il disait +d'eux dans ses conversations, a beaucoup contribué à la popularité qui +s'est attachée en France au système de FrÅ“bel, souvent plus admiré que +connu. + +Si le point de départ de l'éducation est la bonté naturelle de l'homme, +le but de l'éducation est de former l'homme pour l'action. Voltaire, +Vico, Daniel de Foë ont proclamé au XVIIIe siècle ce principe que +l'homme est fait pour l'action, se sauve par l'action. Optimisme et +liberté, tels sont les deux idées fondamentales de la pédagogie de +Michelet. Mais il faut que cette liberté soit dirigée, que cette action +ait un objet. Cet objet, c'est la justice. L'ancien régime reposait sur +l'idée de la grâce, de la faveur; c'est aussi le fondement de +l'éducation catholique. La Révolution a remplacé le principe de la grâce +par celui de la justice, qui est identique à la fraternité. Optimisme et +liberté sont les bases de l'éducation; optimisme, liberté et justice +sont les bases de la société. + +L'éducation pour Michelet commence avant la naissance. Il veut que la +mère se sanctifie pour ainsi dire pour l'enfant qu'elle va mettre au +monde, et il insiste beaucoup sur les influences inconscientes, sur la +prédestination physiologique qui se transmettent des parents aux +enfants. L'harmonie dans la famille, des mÅ“urs conjugales austères, le +sentiment de la responsabilité chez les parents, sont les points de +départ de toute éducation. Le père enseigne à l'enfant par son exemple +le dévouement; il lui parle de la justice et de la patrie; la mère +enseigne à l'enfant l'union du devoir et de l'amour, en lui apprenant à +admirer son père. + +Après ces premières impressions familiales viennent l'éducation +physique, l'éducation morale, l'éducation intellectuelle. + +Michelet insiste beaucoup sur l'éducation physique, sur les exercices du +corps, sur la nécessité de laisser les forces de l'enfant se développer +en toute liberté. Il y revient à plusieurs reprises dans ses écrits; il +exhorte surtout les habitants des villes à conduire leurs enfants soit +sur les montagnes, soit au bord de la mer. Il appelle les bains de mer +la _vita nuova_ des nations. + +L'éducation morale a essentiellement pour objet, aux yeux de Michelet, +de développer l'amour de la nature et celui de la patrie. Il confond ces +deux sentiments avec la religion elle-même. «Il faut dans cet enfant +fonder l'homme, créer la vie du cÅ“ur. Dieu d'abord, révélé par la mère, +dans l'amour et dans la nature. Dieu ensuite, révélé par le père dans la +patrie vivante, dans son histoire héroïque, dans le sentiment de la +France.» Il faut que l'enfant, aime les animaux, les plantes, tout ce +qui a vie, qu'il aime la nature elle-même comme une mère invisible et +présente; qu'il aime la patrie comme une personne vivante, visible dans +les grandes Å“uvres où s'est déposée la vie nationale. Michelet ne veut +pas qu'on parle trop tôt à l'enfant de Dieu. Dieu ne doit apparaître à +l'enfant que quand l'idée de justice est née, comme _Dieu de justice_. +Le père loue en Dieu la _Loi_ du monde, la mère le prie comme la _Cause_ +aimante. Bien que Michelet, en vertu même du rôle qu'il donne à la +justice, fasse du devoir la base de la morale et incarne dans les +parents l'idée du devoir, on voit dans toutes ses Å“uvres que l'idée +mystique de la nature et de la patrie, considérées comme objet d'un +culte, était au fond sa préoccupation dominante. + +Quant à l'éducation intellectuelle, les deux points sur lesquels +Michelet insiste le plus sont: 1° la nécessité de ne pas surcharger +l'esprit des enfants, de ne pas les accabler par trop d'heures de +travail. «La quantité du travail y fait bien moins qu'on ne croit; les +enfants n'en prennent jamais qu'un peu tous les jours; c'est comme un +vase dont l'entrée est étroite; versez peu, versez beaucoup, il n'y +entrera jamais beaucoup à la fois;» 2° la nécessité de mettre de +l'harmonie dans les facultés de l'enfant en n'en faisant pas une pure +machine intellectuelle, en faisant des connaissances un tout organique. +Pour la première éducation, il veut avec FrÅ“bel développer le talent +créateur de l'enfant, lui apprendre à s'approprier le monde et à +associer ses idées par l'action; puis avec Coménius, avec Pestalozzi, +avec FrÅ“bel, il recommande la méthode intuitive, qui met les choses +avant les mots; avec Pestalozzi, il voudrait associer le travail manuel +au travail intellectuel, un enseignement qui réunît l'agriculture, le +métier et l'école. Enfin, dans ses vues de réformes pour l'Université, +dont il vante du reste les mérites solides et modestes, il demande qu'on +rende l'enseignement plus simple et plus général, qu'on fasse comprendre +les liens qui unissent les sciences, qu'on développe l'homme physique, +qu'on mette en rapport le collège, les écoles industrielles, les écoles +agricoles. Il est difficile de tirer des idées pratiques très claires +des chapitres de _Nos Fils_ qui traitent de ces derniers points, ainsi +que de ceux qui sont consacrés aux écoles de droit et de médecine; mais +on peut dire en résumé que la conception de Michelet en matière +d'éducation est l'éducation encyclopédique que Rabelais fait donner à +Gargantua. Il veut une éducation qui songe au _sujet_, à l'homme, au +lieu de ne songer qu'à un des _objets_ de l'enseignement, à la science. + +Les idées de Michelet sur l'éducation ne se bornent pas à l'enfance et à +la jeunesse, elles, s'étendent à la nation entière, au peuple surtout +qui, à tant d'égards, reste enfant et enfant négligé. Il voudrait que +les jeunes gens de la bourgeoisie se fissent les apôtres de l'union +entre les classes en s'occupant de l'instruction populaire, que les +écoles, devenues écoles libres, dépendant seulement des communes, +fussent à tous les degrés de l'enseignement accessibles à tous les +jeunes gens sans distinction de fortune d'après le mérite seul; enfin +que la commune jouât dans la vie nationale un rôle beaucoup plus grand +qu'aujourd'hui, que chacun consacrât à l'association communale le +meilleur de ses forces. Il faisait à cet égard de beaux rêves. Il +imaginait une société où l'enseignement serait la fonction de tous ou +presque tous, «où l'on profiterait de l'élan du jeune homme, du +recueillement du vieillard, de la flamme de l'un, de la lumière de +l'autre». Il désirait surtout que l'on créât des fêtes populaires, des +fêtes nationales, même des fêtes internationales «qui dilatent le cÅ“ur», +qui enseignent le patriotisme, la fraternité, des fêtes semblables à +celles de la Grèce. Comme il avait été le premier à retrouver et à +raconter ce qu'avaient été les fédérations en 1790, il gardait l'espoir +de voir un jour jaillir du cÅ“ur des peuples des fêtes exerçant une +action morale sur ceux qui y prendraient part. Théâtres, concerts, +banquets, il voulait de grandes manifestations de la vie collective +unissant les classes et les moralisant toutes. Il a tracé à la fin du +_Banquet_ un admirable programme de ces _pia vota_ si différents de la +réalité. Il demandait aussi que l'on fît pour le peuple des livres qui +lui donnassent sous une forme très simple, mais élevée et belle, non +enfantine, une nourriture intellectuelle solide et saine, des _livres +d'action_, des _bibles du travail_ (récits de voyages, biographies des +grands inventeurs, etc.) des livres de morale, et surtout la _Bible de +la France_. Lui-même avait écrit le _Peuple_ et la _Bible de +l'humanité_, mais il sentait que sa langue n'était pas accessible au +peuple et il en souffrait. + +Michelet a pourtant écrit une de ces Bibles populaires, c'est sa Jeanne +d'Arc. Tous peuvent la lire et la comprendre. Les livres tels qu'il les +désirait commencent à naître, et il aura contribué à leur éclosion. Si +ce grand écrivain était trop original pour avoir à proprement parler des +disciples, il aura exercé néanmoins une puissante et durable influence, +dans la science, dans la politique, dans l'éducation, dans les mÅ“urs +publiques: il aura été un éducateur. Nul ne l'aura lu et goûté sans +s'être senti plus pénétré de ses devoirs envers l'enfance, envers le +peuple, envers la patrie, sans aimer davantage l'humanité et la justice. + + + + +APPENDICE II + +LE JOURNAL INTIME DE MICHELET[87] + + +Si la France possède une série si riche et si admirable de +correspondances et de mémoires, c'est que notre race a le goût et le don +de l'observation psychologique, et que toute observation psychologique +est plus ou moins une confession. Le talent de s'observer et de se +raconter soi-même n'est-il pas un des mérites les moins contestés de nos +écrivains? + +D'autres peuples ont pu nous disputer la première place dans la poésie +lyrique, dans la philosophie ou l'art dramatique: nul ne nous a refusé +la gloire d'avoir donné au monde les premiers des moralistes. Pourquoi +Montaigne reste-t-il éternellement jeune? Pourquoi lit-on plus les +_Pensées_ que les _Provinciales_, madame de Sévigné que Bossuet, les +_Confessions_ que le _Contrat social?_ C'est qu'on n'a encore rien +trouvé de plus intéressant pour l'homme que l'homme même. Pascal a beau +railler Montaigne, il est heureux en le lisant de trouver un homme là où +il s'attendait à voir un auteur. Il n'est pas nécessaire qu'un auteur de +mémoires ait été illustre par ses actions ou par ses écrits pour que +l'histoire de son âme nous intéresse. Peu importe que Joubert n'ait été +connu de son vivant que d'un petit cercle d'amis s'il a laissé, dans ses +_Pensées_ et dans ses _Lettres_, des trésors d'observations morales. Peu +importe qu'Amiel ait vécu une vie obscure et monotone, que Marie +Baschkirtseff n'ait pu donner la mesure de son talent d'artiste, si l'un +a décrit avec une émotion éloquente et avec une rare puissance d'analyse +les inquiétudes intellectuelles et morales de son âme et de l'âme d'une +foule de ses contemporains, et si l'autre met à nu, avec une audace +ingénue, tous les secrets d'un cÅ“ur de jeune fille russe, nous +instruisant à la fois sur son sexe et sur sa race. + +Ces confidences prennent, il est vrai, une toute autre valeur quand +elles sont faites par un homme qui est célèbre par ses actes ou par ses +livres. Elles nous permettent, même quand elles ne sont pas tout à fait +sincères, de pénétrer dans l'intimité de son être moral, de saisir les +mobiles de ses actions ou les germes de ses idées. Elles nous le +montrent, sinon tel qu'il a été, du moins tel qu'il aurait voulu être; +elles nous font comprendre l'unité fondamentale qui relie les +manifestations successives et quelquefois contradictoires en apparence +de son activité. Combien ces confidences deviennent précieuses quand +elles n'ont pas été écrites après coup pour expliquer ou corriger le +passé et en pensant au public, mais au jour le jour, et pour soi seul! +Elles acquièrent enfin un prix infini quand elles remontent à la +première jeunesse, aux années où l'on cherche encore sa voie, où +l'avenir s'ouvre, libre, indéterminé, immense, où ni la célébrité ni +l'opinion ne dictent les attitudes et les paroles, où l'on se laisse +voir d'autant plus naïvement, qu'inconnu de tous, on ne se connaît pas +bien encore soi-même. + +Nous avons la chance heureuse de posséder des confidences de cette +nature laissées par l'écrivain le plus original de notre siècle, par +celui dont l'Å“uvre porte le plus fortement l'empreinte de sa sensibilité +personnelle, par Michelet. + +Pour bien le comprendre, pour bien le goûter, pour le suivre à travers +les évolutions de ses idées et les soubresauts de ses émotions, il faut +ne jamais séparer sa personne de ses ouvrages; il cherche lui-même cette +communication directe avec son lecteur; il le prend pour confident de +ses joies et de ses tristesses, de ses espérances et de ses +découragements; il lui parle comme un maître à un élève, comme un père à +un fils, comme un ami à un ami. + +L'unité de son Å“uvre, si variée de sujets et d'inspirations, parfois +même incohérente aux yeux de l'observateur superficiel, doit être +cherchée dans sa vie et dans son cÅ“ur. C'est ce qui fait l'inestimable +valeur des souvenirs personnels qu'il nous a laissés et que sa veuve, +fidèle dépositaire de sa pensée, a pieusement recueillis, coordonnés et +publiés. Elle a publié trois volumes de voyages en Italie, en +Angleterre, en Allemagne, en Flandre, en Hollande, en Suisse[88]; en +1884, elle nous a donné _Ma Jeunesse_ qui contenait toute l'histoire de +l'enfance et de l'adolescence de Michelet jusqu'à sa vingt-deuxième +année; en 1888, elle nous a fait connaître le _Journal_ intime que +Michelet a écrit de 1820 à 1822, et le journal de ses lectures et de ses +projets de travaux littéraires de 1818 à 1829. + +Malgré l'intérêt et la beauté de _Ma Jeunesse_, bien qu'elle contienne +le récit infiniment touchant des premiers rêves d'amour et des premières +déceptions du futur auteur de _la Femme_, _Mon Journal_ a encore +beaucoup plus de prix à nos yeux. Les pages de _Ma Jeunesse_, qui sont +les plus importantes pour l'intelligence du développement moral et +intellectuel de Michelet, celles qui se rapportent à son enfance, et à +ses débuts au collège, nous étaient déjà connues, dans ce qu'elles ont +d'essentiel, par la préface du _Peuple_; de plus, l'ouvrage se compose +de fragments écrits à diverses époques et qu'il a fallu rapprocher, +coordonner et compléter. Avec quelque discrétion et quelque piété +qu'aient été faits ces raccords, ils ont suffi pour qu'on y ait vu une +sorte de collaboration et de remaniement. _Mon Journal_, au contraire, a +été écrit au jour le jour, et nous le possédons tel qu'il a été écrit; +il se rapporte à une époque de la vie de Michelet sur laquelle nous ne +connaissions rien et qui a été d'une importance capitale pour son avenir +intellectuel, celle qui s'étend entre sa sortie du lycée et son entrée +dans le professorat, entre ses premiers chagrins d'amour et son mariage, +entre ses derniers devoirs d'écolier et ses premiers livres. Ces années +1820 à 1822 sont pour Michelet ce que sont pour Wilhelm Meister ses +_Lehrjahre_, ses années d'apprentissage, apprentissage de la vie, +apprentissage de la pensée et du style. C'est pendant ces années-là que +Michelet a reçu les impressions qui ont donné à son caractère et à son +esprit le pli définitif; c'est alors qu'il a pris conscience de sa +valeur et fixé sa vocation. _Mon Journal_ nous initie à ce travail +intérieur et aux circonstances décisives qui en ont été l'occasion. Nous +assistons à l'ensemencement d'un sol qui devait porter plus tard de si +riches moissons. Le champ que nous n'avons connu jusqu'ici qu'à l'heure +de la récolte, nous le voyons maintenant au moment du labour; nous +suivons des yeux les sillons profonds qu'y ont creusés les passions, la +douleur et le travail; nous reconnaissons parmi les graines que le +semeur y jette à pleines mains toutes celles qui germeront plus tard. + +Il y a deux périodes dans ces années d'apprentissage. La première est +remplie par l'amitié de Michelet pour Poinsot; dans la seconde, Michelet +cherche dans le travail et l'activité intellectuelle un remède à la +douleur poignante causée par la mort de son ami. C'est un roman que +l'amitié de Michelet pour Poinsot. Cruellement déçu dans son amour pour +Thérèse, maintenant mariée en province, mais gardant au fond du cÅ“ur la +blessure encore saignante, instruit par la lamentable destinée de +Marianne[89] des conséquences qu'entraîne pour la femme la légèreté +égoïste de l'homme, il s'était imposé les règles morales les plus +sévères, non par obéissance à des préceptes abstraits ou à une loi +religieuse, mais par compassion pour la femme et par respect pour +lui-même. Il se voue tout entier au travail et à l'amitié. Mais dans +cette âme passionnée, l'amitié prend bien vite toute l'intensité de +l'amour. Poinsot est pour lui un autre lui-même; il y a entre eux de +telles ressemblances qu'il voit là «une méprise du _Démiourgos_ qui a +réalisé deux fois l'exemplaire éternel de la même âme, pour parler comme +Platon». Appelés à des vocations toutes différentes, puisque Poinsot +faisait ses études de médecine, ils sont bientôt séparés après avoir +vécu deux ans côte à côte. Poinsot est interne à Bicêtre, et désormais +tout l'intérêt de la vie se concentre pour Michelet dans ses visites à +son ami et dans les lettres qu'ils échangent. L'éloignement fait pour +cette amitié ce qu'il aurait fait pour un amour: «c'est le soufflet de +la forge». C'est le cÅ“ur plein d'attendrissement que Michelet suit le +chemin de la barrière de Fontainebleau, qu'avant d'entrer à Bicêtre, il +contemple _sa_ fenêtre. C'est avec ravissement qu'au retour, il pense à +son ami, à leurs entretiens, à leurs promenades. + +Cette amitié lui paraît supérieure à l'amour: «avec un ami, on arrive +bientôt à se répandre, et délicieusement, sur les questions générales, +ce qu'on ne fait guère avec une femme qu'on aime»; l'amitié développe, +au lieu de l'éteindre, l'amour de l'humanité. Poinsot, nature élevée et +pure, qui «unissait la maturité de la raison à la simplicité du cÅ“ur», +était malheureusement d'une santé délicate que le travail usa +rapidement. Michelet devine le premier le mal qui ronge; il en suit les +progrès avec une clairvoyance passionnée, et il sent s'éveiller en lui +pour son ami malade, devenu son enfant, une tendresse paternelle. La +lente agonie de Poinsot est une agonie morale pour Michelet et, quand +Poinsot expire, le 14 février 1821, il lui semble être frappé à mort: + +«À l'entrée du cimetière, la vue des arbres hérissés de glaçons me +déchira de nouveau. C'était donc à cette nature hostile que nous allions +le remettre, l'abandonner pour toujours! Comment dire mes angoisses +pendant que nous montions lentement cette allée funèbre? Mais l'instant +le plus cruel, où je me sentis étouffé, écrasé d'une douleur sans nom, +ce fut celui de la descente dans la fosse. La bière, mal dirigée, y +tombait avec des secousses, des heurts aux parois, qui me semblaient +pour ce pauvre corps livré sans défense autant de coups et de +meurtrissures... Puis ce fut d'entendre la terre durcie par la gelée +retomber rapidement sur le cercueil, et le bruit caverneux qu'il +rendait, comme une réclamation, une plainte désolée. Le verset tout +entier du psaume me revenait: «Du fond de la tombe, Seigneur, j'ai crié +vers toi. _De profundis clamavi_». + +Cette amitié si sérieuse, si tendre, si forte, a été peut-être le +sentiment le plus puissant qu'ait jamais éprouvé Michelet, celui à coup +sûr qui a eu l'influence la plus durable sur son être moral. Il songeait +sans doute aux heures passées auprès de Poinsot mourant quand plus tard +il comparait la mort au balancier qui, en tombant, donne à la médaille +son effigie: «le misérable cÅ“ur en reste marqué pour jamais». C'est de +cette amitié qu'il a dit: «Une âme entre un jour dans l'atmosphère d'une +autre âme, attirée par cette mystérieuse puissance d'attraction dont +nous subissons la loi aussi bien que les étoiles; au même instant la vie +de chacune de ces âmes se trouve doublée. Ces _deux qui vont ensemble_ +(Dante), entraînés désormais dans le courant rapide qui emporte les +mondes, vont comme eux, s'empruntant, se rendant sans cesse, sans se +confondre jamais.» Michelet revoit Poinsot en songe, et il trouve dans +ces apparitions des raisons nouvelles de croire à l'immortalité. Il a dû +en grande partie à ces relations avec Poinsot son perfectionnement +moral, ses idées sur l'amitié et sur la mort. Son admiration pour son +ami était telle qu'il le voulait parfait, et qu'il désirait être +lui-même parfait pour être digne de lui. S'améliorer mutuellement, tel +est le but que se proposent dans leurs conversations et dans leurs +lettres ces deux jeunes sages de vingt et de vingt-deux ans, et nul +doute qu'ils aient puisé dans leurs entretiens mutuels cette haute +conception de l'amour, cette horreur de toute frivolité, ce goût de la +solitude «qui leur a donné l'amour du bien». Poinsot mort, Michelet n'a +plus eu d'ami, j'entends d'ami uniquement aimé. Poret, «son bon ourson», +lui était trop inférieur. Quinet fut un compagnon d'armes plutôt qu'un +ami. Mais l'amitié resta pour Michelet un sentiment sacré entre tous. Il +se reconnaît une seule supériorité sur les autres historiens +contemporains, c'est «d'avoir aimé davantage», parce que pour lui +«l'enseignement fut l'amitié». Il nous montre les communes de Flandre +fondées sur l'amitié. La Révolution se résumait pour lui dans les +fédérations, et les fédérations étaient _la grande Amitié_. + +Enfin la perte de Poinsot a enraciné et approfondi en lui un sentiment +qui y était déjà très fort: l'amour de la mort. Non pas cet amour de la +mort désespéré et gémissant que prêchent, ressentent ou affectent les +pessimistes contemporains, mais un amour viril, plein de tendresse, de +foi et d'espérance, qui voit dans la mort la condition même de la vie et +le passage à un meilleur avenir. Il lui semble naturel de dire en même +temps: «J'aime la mort» et: «Nous sommes nés pour l'action». Ce n'est +pas la mort seulement, c'est les morts qu'il aime. Dans ses incessantes +promenades et ses longues visites au Père-Lachaise, il ne s'arrête pas +seulement aux tombes de ceux qu'il a aimés, il donne de l'eau et des +fleurs à des tombes négligées; il a pitié des morts inconnus et oubliés. +Il converse avec eux comme il converse avec l'âme de Poinsot «son cher +enfant». + +Cet amour pour les morts n'est-il pas entré pour beaucoup dans la +vocation historique de Michelet? dans la manière même dont il a compris +l'histoire? N'a-t-il pas voulu être la conscience et la voix des foules +anonymes, victimes obscures qui ont fait l'histoire, et que l'histoire +oublie? N'est-ce pas à ces foules, aux héros méconnus, qu'il a voué +toutes ses sympathies? N'est-il pas descendu en justicier compatissant +dans les nécropoles du passé pour rappeler à la vie ceux qui y dormaient +un sommeil séculaire? N'est-ce point parce qu'il a été guidé et inspiré +par l'amour pour les morts qu'il a donné à l'histoire le nom gravé +aujourd'hui sur son tombeau: _Résurrection_? Poinsot disparu, Michelet a +généralisé et répandu sur l'humanité les sentiments qu'il avait +concentrés sur son ami. Dans sa vie entière ont retenti les échos de +cette passion de sa jeunesse. + +Si l'amitié l'avait consolé de l'amour déçu, il se jeta avec fureur dans +l'activité intellectuelle quand il fut privé des joies quotidiennes de +l'amitié. Au roman de l'amitié succède le roman des idées, car tout chez +lui, l'intelligence même, est sentiment et passion. C'est à cette époque +que s'applique le mot mis par madame Michelet en épigraphe au volume: +«Les passions intellectuelles ont dévoré ma jeunesse.» De 1821 à 1828, +son cerveau est en ébullition, les projets d'ouvrages s'y pressent et +s'y entrecroisent; il ne démêle que lentement sa vraie voie. C'est vers +la philosophie qu'il se tourne d'abord ou plutôt vers l'histoire +philosophique. Il se nourrit des philosophes, de Condillac, de Gérando, +de Destutt de Tracy, de Kant, de Dugald Stewart; il enseigne d'abord la +philosophie en même temps que l'histoire à l'École normale et son rêve +est d'allier «la science de Dieu à la science de l'homme». Il travaille +longtemps au plan d'un grand ouvrage sur le _Caractère des peuples +cherché dans leur vocabulaire_. Il traduit _Vico_; il scrute les +_Origines du droit_. Mais on sent le goût de la réalité concrète qui le +saisit et l'entraîne. Après avoir préparé une sorte d'histoire de +l'Église et de la civilisation, il se contente d'écrire les _Mémoires de +Luther_; il compose le _Précis d'histoire moderne_; et on voit +s'élaborer par fragments ce qui deviendra plus tard l'histoire de +France. Au moment où s'arrête le _Journal des idées_, il va commencer +son _Histoire romaine_. Ce n'est que trente ans plus tard qu'il +reviendra aux préoccupations de sa jeunesse et que, dans une série de +livres de science et de poésie tout à la fois, il donnera un corps à une +partie des conceptions philosophiques et cosmogoniques d'autrefois. + +Si l'histoire de l'amitié avec Poinsot, si le _Journal de mes idées_, +nous aident à savoir et à comprendre quelles ont été les sources +d'inspiration de Michelet, le _Journal_ intime n'est pas moins précieux +pour connaître dans quelles conditions, sous quelles influences se sont +formés son caractère et son talent, car on ne peut, chez lui, séparer +l'homme de l'écrivain. + +Chose singulière et bien faite pour démentir ceux qui maudissent les +règles comme des entraves au génie et qui croient que l'irrégularité +dans la conduite de la vie et le caprice dans le travail développent +l'originalité, cet écrivain, primesautier et original entre tous, s'est +soumis tout jeune à la plus étroite des disciplines; cet homme, qui a +uni en lui la sensibilité éperdue de Diderot à la nervosité exaspérée de +Saint-Simon, s'est formé en menant la vie d'un disciple de Port-Royal. + +Donnant sept heures de leçons par jour, il se levait à quatre heures +pour avoir deux heures de travail avant de quitter la maison. Le soir, +le jeudi, le dimanche, il trouvait encore quelques heures à donner à la +lecture, et il avait pris l'habitude d'emporter toujours avec lui un +livre pour lire en marchant. Quelques promenades au Père-Lachaise et +dans le bois de Vincennes, ses courses à Bicêtre quand Poinsot vivait +encore, c'étaient là ses seules récréations. Quelques visites à ses +maîtres, à M. Leclerc, à M. Villemain, à M. Andrieux, ou aux parents de +ses élèves, faisaient toute sa vie mondaine. Dans la maison même où il +habitait, entre son père, la vieille madame Hortense et les +pensionnaires, parmi lesquels était mademoiselle Rousseau qui devint, en +1824, sa femme, il vivait très retiré et solitaire, avec ses livres et +ses pensées, se répétant le mot de l'_Imitation_: «Je me suis souvent +repenti d'avoir été parmi les hommes, jamais d'être resté +seul.»--«J'achève l'apologie de Socrate, dit-il ailleurs, et je +m'enfonce avec une joie sauvage dans la solitude et l'abstinence +absolue.»--«La plénitude du cÅ“ur ne s'obtient qu'avec le recueillement +de la solitude. Les puissances de l'âme et de la volonté ne se +rencontrent guère chez ceux qui se prodiguent». + +Sa discipline intellectuelle répondait à cette régularité de vie. Au +milieu des occupations accablantes et mal rétribuées qui lui permettent +de suffire à ses dépenses, il se fait à lui-même un plan de travail +qu'il poursuit en dépit de toutes les difficultés, le manque de temps et +le manque de livres. Il a noté, pendant onze ans, toutes ses lectures, +choisies avec une méthode scrupuleuse. Avant tout il continue ses études +classiques. Chaque mois, il lit un certain nombre d'auteurs grecs et +latins; il les traduit, car il considère la traduction comme une Å“uvre +originale et le meilleur des exercices de style; il compose des vers +latins et des vers grecs; il traduit en vers grecs ses propres +compositions françaises, et la versification latine lui est si familière +qu'elle lui sert à exprimer les émotions les plus profondes de sa vie +intime. + +À côté de l'étude de l'antiquité classique dans laquelle il se plonge au +point de composer des vers grecs, de savoir Virgile entier par cÅ“ur et +de connaître presque aussi bien Homère et Sophocle, il fait une place +aux mathématiques, parce qu'il y voit une discipline utile pour +l'esprit, un moyen de dompter l'imagination vagabonde, de la soumettre à +la logique. Bien qu'âgé de vingt-deux ans et déjà docteur ès lettres, il +retourne aux cours du lycée Saint-Louis et il prend un répétiteur de +mathématiques. Je ne sais s'il a trouvé dans ces exercices le profit +qu'il y cherchait. Les mathématiques n'ont jamais gardé personne des +chimères, et, si elles ont peut-être rendu Michelet plus subtil, elles +ne l'ont pas rendu plus logique. + +Enfin il étudiait régulièrement la Bible. La douceur de l'Évangile, la +majesté des prophètes et leurs images grandioses parlaient également à +son imagination et à son cÅ“ur. Ajoutez à cela la lecture des +philosophes, pour y prendre moins la connaissance de la philosophie que +l'esprit philosophique. Les lectures historiques, peu nombreuses tout +d'abord, ne deviennent abondantes que lorsque sa nomination de +professeur à Charlemagne l'a délivré de la servitude de l'institution +Briand, et que sa vocation d'historien commence à l'entraîner des idées +générales sur la civilisation et l'humanité à l'étude d'époques +particulières. Les philosophes, la Bible, les mathématiques et +l'antiquité, l'antiquité surtout, tels furent ses maîtres, auxquels il +faut joindre, il est vrai, la nature. Il ne sut jamais ce que voulait +dire la querelle des romantiques et des classiques; car les auteurs +anciens étaient pour lui les vrais disciples de la nature et il voyait +dans l'antiquité non des formes à copier, mais une âme dont on +s'inspire. + +Ce qui est peut-être plus remarquable encore que la méthode apportée par +Michelet dans son travail et ses lectures, c'est la sagesse avec +laquelle il se refuse à toute production hâtive, malgré le besoin +d'argent qui le presse. Il aime mieux user sa santé à donner des leçons +que de gaspiller son talent, de vulgariser son style dans le +journalisme; il renonce à un projet de recueil de discours des orateurs +grecs et anglais parce que M. Villemain, à qui il en a parlé, a prononcé +le mot de mercantilisme. Il se refuse à faire trop vite usage d'une +science de fraîche date; il sait que les fruits des arbres qui +produisent trop vite n'ont ni couleur ni saveur; il veut laisser au vin +le temps d'achever sa fermentation dans la cuve. «Ne vous pressez pas de +partir, dit-il aux bourgeons de son jardin en pensant à lui-même, demain +la neige et la gelée vous ressaisiront. Dormez plutôt bien tranquilles +jusqu'à ce que l'heure du vrai réveil soit venue.» Il savait que l'heure +du réveil viendrait, et il ne faut pas prendre au pied de la lettre les +passages où il parle avec trop de modestie de la «médiocrité» de son +esprit ou de la «froideur» de son style. J'y vois bien plutôt l'aveu +d'une ambition que l'expression d'un regret. Tout dans sa conduite et +dans ses paroles, sa fierté vis-à -vis de ses supérieurs, la rigueur des +règles qu'il s'impose, respire la conscience de sa force et la foi dans +sa destinée. + +La discipline morale à laquelle il se plie n'est pas moins digne +d'admiration que la méthode de travail qu'il s'impose et elle nous +montre son caractère sous un jour singulièrement touchant. J'ai déjà dit +comment il était arrivé à se faire une règle de vie austère fondée sur +le sentiment seul, je pourrais presque dire sur le culte même qu'il +avait pour l'amour. Il a d'autant plus de mérite à s'être élevé à cette +conception morale si élevée qu'il avait accepté et lâcher pour autrui la +théorie commode qui déclare impossible dans le célibat l'observation +stricte de la règle des mÅ“urs. Mais ce n'est là qu'un des côtés de sa +discipline. C'est à tous les moments de la vie qu'il s'observe, +travaille sur lui-même, s'adresse des réprimandes et des conseils, tend +sans cesse à la perfection morale. Il se reproche les impatiences et les +bouillonnements de son sang ardennais; il se promet de ne plus discuter +avec violence. Il note chaque petit progrès; il éprouve une joie +enfantine à constater «qu'il se lève de bonne heure sans grogner». + +Il continue son journal après la mort de Poinsot «pour s'améliorer». Il +va au Père-Lachaise sur la tombe de son ami «pour se rendre meilleur»; +il s'accuse de «son manque de discipline». Il cherche dans l'exercice de +la charité l'éducation de son âme et la distraction à sa tristesse. Il +en arrive à formuler des préceptes d'une rigueur monacale. «Retranchons +des paroles tout ce qui est personnel. Parler des passions, c'est les +nourrir.»--«Disons-nous chaque matin, pour nous fortifier, que le devoir +seul importe, et que tout le reste n'est rien.» C'est sur ces paroles +que se clôt le _Journal_. + +Qu'on ne croie pas que ce fût là un élan passager, une phase dans sa +vie: Michelet resta toujours fidèle aux principes de sa jeunesse. Ses +journées étaient distribuées avec une régularité immuable, son travail +et ses lectures soumis à la plus stricte méthode, ses mÅ“urs graves et +simples; il garda le goût de la vie solitaire, égayée par quelques +amitiés et ennoblie par la charité. Toute cette discipline ne faisait +d'ailleurs que surexciter son imagination et sa sensibilité en les +comprimant. Ce bourgeois rangé, irréprochable, à peine avait-il la plume +à la main, c'était la Sibylle sur son trépied. + +Michelet nous apparaît déjà dans son _Journal_ tel qu'il sera toute sa +vie, et rien ne peut mieux en faire comprendre l'harmonie et l'unité. La +légende, souvent répétée par des juges superficiels ou prévenus, d'après +laquelle il aurait éprouvé après 1840 un brusque changement moral qui +l'aurait transformé de catholique et de royaliste qu'il était en libre +penseur et en révolutionnaire, soit par désir de popularité, soit par +vanité blessée, cette légende ne résiste pas à la lecture du _Journal_. +Sa lettre à Poinsot, écrite au milieu des émotions populaires de 1820, +«le troisième jour de la Révolution», a déjà l'accent de l'_Introduction +à l'histoire universelle_ et de la préface de l'_Histoire de la +Révolution_. Il admire presque Louvel et voit en lui le vengeur de Ney. +Il est déjà libéral, démocrate, et la fibre révolutionnaire vibre en +lui. Il voit dans le Christ «un homme de bonne foi, exalté dans ses +méditations profondes, surpris lui-même de sa sagesse et qui s'est cru +le Messie». Saint Paul, «très faible de raisonnement», est pour lui le +fondateur de l'Église. Michelet avait la foi du Vicaire savoyard: Dieu +et l'immortalité. Il l'a toujours eue et il n'a jamais eu que celle-là . + +Nous retrouvons dans le _Journal_ le germe de tout ce que Michelet a +pensé et écrit plus tard. N'est-ce pas le plan de la _Sorcière_ qu'il +trace en 1825? «Si l'on faisait les mémoires de Satan, il faudrait le +montrer d'abord furieux, se croyant égal à Dieu... puis, pâlissant, +diminuant chaque jour, et s'absorbant en Dieu dont il n'est qu'une +forme.» N'est-ce pas la _Bible de l'humanité_ qu'il rêve dès 1820: «Je +sens vivement la nécessité d'un livre qui serait la nourriture +habituelle d'une âme souffrante. Je suis toujours surpris que, dans cet +ordre d'idées, on n'ait encore rien tiré des philosophes anciens et +surtout des livres de l'Orient d'où nous vient, en tous sens, la +lumière. De ce côté, l'idée de Dieu se confond avec celle de l'action. +La Grèce, la Perse, voilà où j'aimerais à puiser, parce que la religion +de ces peuples, au lieu d'endormir les esprits, les pousse vers le +progrès.» Tous ses petits livres d'histoire naturelle ne rentrent-ils +pas dans l'ouvrage qu'il méditait en 1825: _Étude religieuse des +sciences naturelles?_ Nous reconnaissons partout l'éducateur qui a écrit +_Nos Fils_, dans les conseils qu'il donne à Lefèvre, à Bodin, à +lui-même. Il rêve d'adopter un enfant pour former une âme; ce jeune +homme de vingt-deux ans a déjà la fibre paternelle. Il est vrai qu'à ce +sentiment paternel se mêle autre chose; car cet enfant adoptif est +toujours dans sa pensée une petite fille, qui deviendra une femme, et +nous voyons l'auteur de _l'Amour_ et de _la Femme_ dans celui qui a +écrit les pages admirables du _Journal_ sur les femmes et sur l'amour, +l'amour plus fort que la mort. «Oui, la femme vit, sent et souffre tout +autrement que l'homme. La délicatesse des organes fait celle des +sensations», et tout ce qui suit, p. 265 et suivantes. + +Bien loin que la seconde période de la vie de Michelet ait été en +contradiction avec la première, c'est alors seulement qu'il a réalisé +dans sa vie et dans ses livres, tous les rêves de sa jeunesse, alors +qu'il a eu une femme «compagne de sa pensée et de ses travaux», alors +qu'il s'est arraché «à la sauvage histoire de l'homme», pour revenir aux +pensées philosophiques et religieuses et à la nature, c'est-à -dire à +Dieu. + +Il indique dès la première heure la source de toutes ses inspirations: +«Le cÅ“ur est le plus souvent, chez moi, le point de départ de mes +pensées. Il féconde mon esprit.» Sensibilité qui n'a rien d'égoïste, qui +est tout amour des hommes: «Ne laissons voir de nos larmes que celles +qui tombent sur les maux d'autrui. Ce sont les seules qui soient +fécondes.» À l'amour des hommes, il faut joindre l'amour de la nature; +mais l'amour de la nature n'est pour Michelet qu'une expansion au dehors +de sa sensibilité intérieure. Il aime les animaux comme il aime les +faibles, les infirmes. Un paysage est pour lui en état d'âme comme pour +Amiel. Il mêle la nature à toutes ses émotions: «Rien de la nature ne +m'est indifférent. Je la hais et je l'adore comme on ferait d'une +femme.» Les phases de sa vie intellectuelle suivaient le mouvement des +saisons. Il associait la nature non seulement à ses sentiments, mais +aussi à sa philosophie: «Le temps était doux et sombre, la campagne +triste; un ciel gris l'enveloppait. L'horizon immobile, sous cette +teinte uniforme, semblait pourtant s'approcher peu à peu de la terre; +aucune perspective d'ailleurs, rien qui fît apprécier les distances. +J'aurais pu croire toucher le ciel en atteignant le bout de la route. +L'immensité, qui parfois nous effraye en nous isolant, n'existait plus. +C'était tout intime, on sentait Dieu à portée. On éprouvait quelque +chose de l'émotion attendrie d'un fils qui, habituellement séparé de son +père par une distance infinie, le voit peu à peu redescendre et +doucement venir à lui.» + +Le cÅ“ur n'est pas seulement la source des pensées, il est aussi le +maître du style. «_Les paroles sortent de la plénitude du cÅ“ur:_ ce mot +pris dans un autre sens que ne l'entendait le Christ, vaut à lui seul +toutes les rhétoriques.» Il dit ailleurs: «Le style n'est qu'un +mouvement de l'âme.» Cette belle définition est déjà vraie du style du +journal. Madame Michelet se trompe quand elle dit que les pensées et le +style du _Journal_ datent de 1820. Les pensées sont celles dont l'Å“uvre +entière de Michelet est inspirée; le style ne date pas. Le _Journal_ +compte parmi ses Å“uvres les plus exquises par la forme comme par les +sentiments; moins pittoresque, moins coloré qu'il ne le deviendra plus +tard, son style y a déjà la chaleur, la souplesse, l'harmonie musicale; +il est déjà rythmé aux battements de son cÅ“ur. + +La croirait-on écrite en 1821, cette phrase haletante d'émotion, écrite +après une rencontre avec Thérèse: «Il me semble que mon âme et mon +corps, depuis ce moment, n'aillent plus ensemble. Lui est, ici, +misérable; elle, mon âme, je ne sais où, en fuite de moi, me laissant +là , gisant, demi-mort. Eh! que ne suis-je donc mort tout à fait!» Ne +nous étonnons pas trop, mais félicitons-nous au contraire, que le +français de Michelet ait «soulevé l'indignation» des juges de +l'agrégation de 1821. C'est sans doute ce qui fait qu'il nous ravit +aujourd'hui, qu'il n'a pas vieilli d'un jour. + +Jusque dans le détail on retrouve dans son _Journal_ des pensées qui +seront développées plus tard, des esquisses qui deviendront des +tableaux. Une des plus belles pages que Michelet ait jamais écrites, +celle sur le jour des morts dans _la Sorcière_, a été conçue sous sa +première forme en 1821, pendant les vacances de Pâques (p. 195 du +_Journal_). Elle n'a été écrite sous sa forme définitive que quarante +ans plus tard. + +C'est donc Michelet tout entier que nous révèle et nous explique ce +délicieux petit livre, écrit avec des larmes et du sang, où il nous +livre le secret de sa vie, de sa pensée, de ses Å“uvres. Comme il vient +du cÅ“ur, puisse-t-il trouver le chemin des cÅ“urs; enseigner à une +génération frivole ou découragée le sérieux de la vie, l'enthousiasme +pour les idées et la foi au bien, l'amour de la patrie et «le +patriotisme de l'humanité»! Que ce maître et cet ami incomparable reste +un ami et un maître pour la jeunesse d'aujourd'hui et pour celle de +demain! Qu'elles lui rendent ce culte des morts qui fut sa religion! Que +par elles il continue, comme il l'espérait, à vivre, à aimer et à être +aimé! + +FIN. + + + + +NOTES + + +[1: On consultera sur Renan les études de P. Bourget dans ses _Essais de +psychologie contemporaine_ et de J. Lemaitre dans _Les contemporains_, +un remarquable article de Maurice Vernes dans la _Revue d'histoire des +religions_ (1893) et surtout la belle notice de J. Darmesteter dans le +_Journal asiatique_ (1893).] + +[2: La note suivante fut envoyée par Renan à un ami pendant la campagne +électorale pour lui indiquer dans quel esprit il fallait présenter sa +candidature. + +«M. Renan est un homme d'imprévu... Il est difficile d'avance de prédire +son développement... Pour s'être occupé surtout du passé, Ernest Renan +n'est pas resté étranger au XIXe siècle. Il y a réfléchi... Ses +_Questions contemporaines_... Ce n'est donc pas avec trop d'étonnement +que nous avons appris sa candidature en Seine-et-Marne. La +circonscription où il se présente est celle qui envoyait à la Chambre La +Fayette, Portalis. C'est l'un des pays les plus libéraux de France en +politique et en religion. Nous souhaiterions que M. Ernest Renan +réussît. Nous croyons qu'en certaines questions il pourrait être de bon +conseil. M. Ernest Renan n'est pas un radical; les divers partis ont +contre lui des griefs. Il y a un parti qui n'a pas de grief contre lui: +le parti de la liberté. Nous désirerions vivement que les électeurs de +Seine-et-Marne soient de cet avis. M. Ernest Renan a ainsi résumé son +programme: _Pas de révolution, pas de guerre, progrès, liberté_. C'est +sûrement là le programme du pays où il se présente et peut-être de la +province en général. Si M. Ernest Renan devenait un jour le représentant +de l'esprit libéral tel que l'entend la province, en opposition avec +l'esprit radical de Paris, nous n'en serions pas trop surpris.» + +Tant de modération, de modestie et de nuances n'étaient pas pour +entraîner le suffrage universel. Ernest Renan en fit l'expérience.] + +[3: Ce voyage d'Italie fut un enchantement et lui laissa de durables +impressions. Voici ce qu'il disait de Rome dans une lettre du 25 mars +1850: «Je suis de retour à Rome pour la deuxième fois. Vous voyez que +cette ville exerce sur moi une attraction toute particulière; j'y aurai +passé près de cinq mois, et tous les jours je l'envisage par des faces +nouvelles et je lui trouve de nouveaux charmes. Rome est la ville du +monde où l'on est le plus à l'aise pour philosopher. Nulle part la +pensée n'est plus libre, la vue plus limpide. Rome est comme les grandes +Å“uvres de l'esprit humain; l'impression qu'elle produit est très +complexe. Il y a place pour l'admiration, pour le mépris, pour le rire, +pour les pleurs. C'est le tableau le plus parfait de la vie humaine, ou +plutôt c'est le résumé de la vie de l'humanité, concentré en un point. +Si vous visitez jamais ce pays, vous partagerez, j'en suis sûr, mes +sympathies, et vous préférerez cette grande ruine à cette Naples trop +vantée, qui n'a pour elle que son admirable nature. Naples ne m'a laissé +que de pénibles souvenirs. Il est impossible, en face d'une telle +dégradation de la nature humaine, de s'ouvrir de gaîté de cÅ“ur au charme +des beaux lieux, lors même que ces lieux s'appellent Sorrente et +Portici, Misène et Baïa.»] + +[4: La politique n'a joué qu'un rôle très secondaire dans la vie +d'Ernest Renan, aussi n'ai-je pas cru devoir insister sur les sentiments +qu'ont pu lui inspirer les révolutions de 1848 et 1850. Mais il n'est +pas inutile de rappeler qu'en 1850 il se disait de tendances, mais non +de doctrines socialistes, et que le 2 décembre fut pour lui comme pour +tous les hommes de cÅ“ur de sa génération une cruelle épreuve. Il +écrivait le 14 janvier 1852: + +«J'aurais, je crois (après le 2 décembre), définitivement et à tout +jamais, répudié le suffrage universel, qui nous a joué cet effroyable +tour. «On ne peut vivre avec toi, ni sans toi.» Voilà bien le mot, et +c'est toute la vie et toute l'histoire... Croiriez-vous que dans la +fièvre des premiers jours, j'étais presque devenu légitimiste, et que je +suis encore bien tenté de l'être, s'il m'est démontré que la +transmission héréditaire du pouvoir est le seul moyen d'échapper au +césarisme, conséquence fatale de la démocratie telle qu'on l'entend en +France. Si c'est là la conséquence de 89, ainsi qu'on nous le dit, je +répudie 89; car je suis convaincu que la civilisation moderne ne +tiendrait pas cinquante ans à ce régime... Depuis ces événements je suis +devenu tout curiosité; je ne vis que des nouvelles et des impressions +d'autrui.» + +Son caractère ne le portait pas à la résistance active. Voici comment il +jugeait, le 17 mai 1852, la question du serment: + +«Mon avis est que ceux-là seuls devaient refuser qui avaient participé +directement aux anciens gouvernements... ou qui actuellement avaient +l'intention arrêtée d'entrer dans une conspiration contre celui-ci. Le +refus des autres, bien que louable s'il correspond à une délicatesse de +conscience, est à mon avis regrettable. Car outre qu'il dégarnit le +service public de ceux qui peuvent mieux le remplir, il implique que +tout ce qui se fait et tout ce qui se passe doit être pris au sérieux... +En ce qui me concerne, on ne m'a encore rien demandé; je vous avoue que +je ne me trouve pas assez d'importance pour faire une exception au +milieu de mes collègues, qui, pas plus que moi, ne sont partisans + du régime actuel. Il est évident que, de fort longtemps, +nous devons nous abstraire de la politique. N'en gardons pas les +charges, si nous n'en voulons pas les avantages.» + +Néanmoins ses sentiments contre l'empire étaient très vifs. En 1853 dans +une autre lettre, il dit qu'il ne veut plus signer d'articles dans +l'_Athéneum français_ «parce qu'on y a inséré des vers à la Montijo. Ce +ne sera qu'en faisant ligue et résistance sur tous les points, qu'on +sortira de cette infamie.»] + +[5: Renan qui voulait faire de son cours un enseignement de pure +philosophie, le reprit aussitôt chez lui pour ne pas en priver ses +élèves. Il écrit le 25 septembre 1863: «Je vais faire chez moi le cours +que j'aurais fait au collège de France. Mon cabinet est bien petit; +quand il faudra, j'en prendrai un autre. Je veux qu'aucune personne de +celles qui ont vraiment besoin pour leurs travaux de cet enseignement, +n'en soit privée. Je crois d'ailleurs l'expérience bonne à faire au +point de vue de la liberté générale de l'enseignement.»] + +[6: Il écrivait le 24 août 1863, au plus fort des attaques: «Ma +résolution de ne pas entrer dans tout ce bruit, les embarras du voyage, +le bruit du vent et de la mer m'arrêtèrent... + +»On a trouvé moyen de faire partir la calomnie de si bas, que pour la +relever je serais obligé de me salir. Par caractère, je suis tout à fait +indifférent à cela; je ne crois pas que cela fasse du tort au progrès +des idées saines.»] + +[7: Voici en quels termes il défendait, le 28 août 1863, son procédé de +reconstitution historique: «Je ne crois pas que cette façon de tâcher de +reconstituer les physionomies originales du passé, soit si arbitraire +que vous semblez le croire. Je n'ai pas vu le personnage; je n'ai pas vu +sa photographie; mais nous avons une foule de détails de son +signalement. Tâcher de grouper cela en quelque chose de vivant, n'est +pas si arbitraire que le procédé tout idéal de Raphaël ou du Titien. +Quant au charme de Jésus, il a dû principalement se distinguer par là , +bien plus que par la raison ou même par la grandeur. Ce fut avant tout +un charmeur...»] + +[8: Il eut dès l'origine ces délicats scrupules de conscience. Il +écrivait en 1853 à un ami spiritualiste: «Vous savez que sur les choses +divines, je suis un peu hésitant... J'accepte de tous points votre +morale; j'y trouve la plus parfaite expression de ma manière de sentir +sur ce point... En général, vous portez dans votre langage métaphysique, +plus de détermination que moi; j'ai un peu moins de confiance dans la +compétence du langage humain pour exprimer l'ineffable... En même temps +que je désirerais introduire le _devenir_ dans l'être-universel, je sens +l'absolue nécessité de lui accorder la conscience permanente. Il y a là +un mystère dont je n'entrevois pas la solution.»] + +[9: Nous devons à des communications d'un prix inestimable et dont nous +sommes profondément reconnaissant d'avoir pu donner à cette étude +l'attrait de l'inédit. + +Nous exprimons notre gratitude à madame Taine, qui a bien voulu nous +communiquer les lettres de Taine à Paradol et qui nous a guidé dans +toutes nos recherches; à M. Louis Havet, qui a mis à notre disposition +seize lettres adressées par Taine à M. Ernest Havet; à M. Paul Dupuy, +qui a consulté pour nous les archives de l'École normale. On lira avec +fruit les articles sur Taine publiés, en 1893, par M. E. Boutmy dans les +_Annales de l'École des sciences politiques_, par M. Th. Froment dans le +_Correspondant_, par M. Faguet dans sa _Revue bleue_. M. A. de Margerie +a consacré à Taine un livre sérieux et respectueux où il cherche à +démontrer que Taine revenait dans ses dernières années aux idées +conservatrices et catholiques.] + +[10: On a souvent dit et écrit que Taine dans sa jeunesse avait connu la +gêne, sinon la misère. On a été jusqu'à attribuer sa mauvaise santé aux +privations de ses années d'étude. Rien de plus inexact. Taine a toujours +été délicat; le travail seul a contribué à altérer sa santé et il n'a +jamais senti peser sur lui le fardeau des nécessités matérielles. Même +si son indépendance de pensée n'avait pas été garantie par son +indépendance de caractère, elle l'eût été par son indépendance de +fortune. Sans doute il a regardé comme un devoir de se suffire à +lui-même pour ne pas être à charge à sa mère, mais il n'a jamais écrit +une ligne, ni donné une leçon par besoin d'argent.] + +[11: On trouvera un article sur Marcelin dans les _Derniers essais de +critique et d'histoire_.] + +[12: _Revue de l'Instruction publique_, 6 juin 1856; réimprimé dans les +_Essais de critique et d'histoire_.] + +[13: _Souvenirs de jeunesse_.] + +[14: Lettre à Paradol du 30 octobre 1851.] + +[15: Voici le texte complet de cette note de M. J. Simon, note du +dernier trimestre de la troisième année: «M. Taine est un esprit +distingué qui, tôt ou tard, fera honneur à l'École par des publications +d'un ordre sérieux. Son travail de toute l'année a été opiniâtre. Je +l'ai trouvé, au commencement, dans un courant d'opinions et dans des +habitudes de méthode et de style que je ne pouvais approuver. _Il a +fallu lutter pendant plusieurs mois, mais enfin j'ai obtenu de lui la +plus grande docilité sous tous les rapports_ et, à partir de ce moment, +ses progrès ont été considérables. Je crois l'avoir mis sur la bonne +voie, et, en tout cas, lui avoir fait comprendre la véritable situation +d'un professeur de philosophie. M. Taine, dans sa tenue et dans sa +conduite, sera partout irréprochable. Il aura de l'autorité sur ses +élèves. Il a, dès à présent, un véritable talent d'exposition. Je +souhaite qu'il reste fidèle aux habitudes de simplicité et de +circonspection que je me suis efforcé de lui donner, et je l'espère.» + +M. Saisset disait de son côté: «M. Taine a déployé dans les expositions +orales un esprit net, souple, fertile en ressources, parfaitement doué +pour l'enseignement. Dans l'épreuve des dissertations écrites, M. Taine +est encore au premier rang par le nombre et le mérite de ses travaux. +J'ai cru y reconnaître un désir sincère et un effort énergique pour se +corriger de son défaut principal, qui est un goût excessif pour +l'abstraction. Ses dernières compositions montrent un sentiment plus vif +de l'observation et de la réalité des choses, et le style a perdu sa +raideur et sa sécheresse pour acquérir du mouvement, de l'animation et +une certaine élégance. M. Taine a besoin d'être encouragé et tenu en +bride. Il est l'espoir du prochain concours.»] + +[16: Ce rapport n'a pu être retrouvé ni au ministère de l'Instruction +publique, ni aux Archives nationales; les dossiers de Taine ont +également disparu. On trouvera, dans le beau livre de M. Griard sur +_Prévost-Paradol_ (Paris, 1894), une lettre de Paradol du 7 septembre +1851, où il raconte en détail les péripéties de l'examen, et une +protestation contré le jugement du jury parue dans la _Liberté de +Penser_, t. VIII, p. 600.] + +[17: Je tiens tous ces détails d'un des membres du jury, M. Bénard. +Paradol, dans la lettre citée plus haut, parle avec admiration de cette +«brillante et savante leçon»;--«je ne le connaissais pas encore, dit-il, +si souple, si nerveux, si clair et surtout si à son aise. Il était là le +maître, et il y avait un peu de respect dans l'attention qu'on lui +prêtait. Il a la parole très régulière et cependant très animée; il y a +dans son débit une chaleur contenue, une flamme intérieure qui donne la +vie à tout ce qu'il touche.»] + +[18: Ces lignes du 24 mars 1852 se trouvent dans une lettre de +remerciement à M. E. Havet qui lui avait envoyé à Nevers son édition des +_Pensées_ de Pascal: «Votre livre vient de me rendre pour une journée à +la vie et au monde... Ce sont là les livres nécessaires. C'est faire +Å“uvre politique et travail de convertisseur que les écrire; c'est +montrer de nouveau, comme dit Michelet, la face pâle de Jésus crucifié. +On masque et on défigure le monde passé, et il n'y a que ceux qui ont +vécu dans les poudreux in-folios des Pères, qui le connaissent dans +toute son horreur. Les Jansénistes sont les vrais écrivains du +christianisme... Ce sont les fidèles disciples de saint Augustin et de +saint Paul, et Pascal, en homme sincère, parle comme eux de cette masse +de perdition, de cette prédestination fatale, de cette infection de la +nature humaine. Nous frissonnons en lisant Dante, et le Dante est doux +et modéré, en comparaison des effroyables traités de saint Augustin sur +la Grâce, et de cette dialectique invincible qui précipite le monde dans +l'Enfer. Je ne sais si vous y avez pensé, mais votre livre est un +admirable traité de polémique.»] + +[19: Il écrit encore le 18 janvier: «Voici un paysan sur sa terre; il +est stupide et l'ensemence mal. Moi, qui suis savant, je lui conseille +avec toute raison de faire autrement. Il s'obstine et gâte sa récolte: +je fais une injustice si j'essaie de l'en empêcher. Voici un peuple qui +décide de son gouvernement. Comme il est bête et ignorant, il le remet à +un homme d'un nom illustre qui a fait une mauvaise action et qui le +conduira aux abimes, et de plus il s'ôte lui-même ses libertés, ses +garanties, le moyen de s'instruire et de s'améliorer. Je suis désolé et +indigné; je fais par mon vote tout ce que je puis contre une pareille +brutalité. Mais ce peuple s'appartient à lui-même, et je fais une +injustice si je vais contre la chose sainte et inviolable, sa volonté». +Il conclut le 5 février 1852: «Tu vois maintenant que l'homme qui règne +a des chances pour durer. Il s'appuie très ingénieusement sur le +suffrage universel qui ne lui demandera pas de liberté, mais du +bien-être. Il a le clergé et l'armée; ajoute le nom de son oncle, la +crainte du socialisme, les opinions opposées entre elles des partis +ennemis. _Par conséquent, la vie politique nous est interdite pour dix +ans peut-être_. Le seul chemin est la science pure ou la pure +littérature.»--On trouvera dans le livre de M. Gréard les lettres +éloquentes où Paradol discute avec Taine ces questions de politique et +de morale.] + +[20: Lettre du 28 mars 1852. «Un polisson de seize ans, noble et +jésuite, qui l'an dernier était le premier, étant tombé au-dessous du +dixième, s'amuse à dire que j'ai fait l'éloge de Danton en classe, et +venge sa vanité blessée par des calomnies. Les cancans brodent là -dessus +et je suis obligé de me justifier auprès du recteur. Il est vrai que mes +quinze autres élèves m'aiment, ont demandé au recteur de me conserver +jusqu'à la fin de l'année, et auraient voulu rosser l'Escobar au +maillot. Mais ce petit coquin est un trou à ma cuirasse, et quoique je +fasse, je serai bientôt blessé par toutes les flèches qu'il me tirera.»] + +[21: Lettres à Paradol du 25 avril, du 2 juin et du 1er août 1852.] + +[22: «Plus d'agrégation pour moi cette année. Donc je fais mes thèses. +J'ai écrit tout le plan de la française... Je fais de la psychologie et +de l'observation pure; pour le fond je m'autorise d'Aristote... Je +souhaite de passer s'il est possible, au commencement d'août. Le +doctorat vaut pour deux ans de service... Je crois avoir trouvé +plusieurs choses et une théorie sûre, surtout des faits palpables sur la +nature de l'âme. Sera-ce trop hardi?» Lettre à Paradol du 25 avril +1852.] + +[23: Lettre du 24 juin 1852: «Je viens de lire la _Philosophie de +l'Histoire_ de Hegel. C'est une belle chose, quoique hypothétique et pas +assez précise.»] + +[24: Lettre à Paradol du 1er août 1853.] + +[25: Lettre au même du 2 juin 1852.] + +[26: Expression de Paradol dans un article de la _Revue de l'Instruction +publique_ (12 juin 1856) sur l'_Essai sur Tite-Live_.] + +[27: Lettre à Paradol du 3 juin 1854.] + +[28: Mort en 1857. M. Hachette avait publié de lui une _Histoire de la +Chevalerie_, et fait composer par Paradol un _Essai d'Histoire +universelle_.] + +[29: About, Paradol, Gréard, Sarcey, Villetard, Caro, Mézières, +Assolant, Weiss, etc., etc.] + +[30: Lettre à Havet, 29 avril 1864.] + +[31: Après la mort de WÅ“pke en 1864 il lui rendit un émouvant hommage +dans le _Journal des Débats_. Cet article est réimprimé dans les +_Nouveaux essais de critique et d'histoire_.] + +[32: Les articles de Taine qui ne rentraient pas dans le plan des +_Philosophes français au XIXe siècle_ et dans l'_Histoire de la +littérature anglaise_ ont formé les deux volumes d'_Essais de critique +et d'histoire_ (1858), et de _Nouveaux Essais de critique et d'histoire_ +(1865). La première édition des _Essais_ contient quelques articles sur +des écrivains anglais contemporains qui ont été remplacés par d'autres +dans l'édition de 1874, parce qu'ils avaient pris place en 1867 dans le +dernier volume de la _Littérature anglaise_. Un volume de _Derniers +essais de critique et d'histoire_ a paru en 1894.] + +[33: Voyez, sur l'esprit dans lequel furent écrits les _Philosophes +français_, la préface de la seconde édition, de 1860.] + +[34: _Revue de l'Instr. publ._, 29 mai 1856.] + +[35: _Ibid_, 12 juin 1856.] + +[36: _Débats_, 26 et 27 janvier 1857.] + +[37: 9 et 16 mars 1857.] + +[38: _Le Panthéisme dans l'histoire_, 1er avril 1857.] + +[39: _L'Idée de Dieu dans une jeune école_, 15 juin 1857.] + +[40: _M. Taine et la critique scientifique_, 1858. Réimprimé dans les +_Mélanges de critique religieuse_ sous le titre: _M. Taine et la +critique positiviste_.] + +[41: Une troisième édition, plus profondément retouchée, parut en 1868, +sous le titre: _les Philosophes classiques du XIXe siècle en France_.] + +[42: Le rapport de M. Villemain est curieux à relire. Il porte la trace +de l'amusant embarras où se trouvait cet homme d'esprit. Tout en rendant +hommage «à cet important travail d'érudition et d'esprit, Å“uvre inégale +et forte d'un savant et d'un écrivain», M. Villemain déclarait qu'à +cette Å“uvre «était attachée une erreur que le talent ne pouvait corriger +et dont parfois il aggravait la portée. C'est la doctrine qui n'explique +le monde, la pensée, le génie que par les forces vives de la nature... +Toute opinion n'a pas le droit de se faire indifféremment accepter pour +un honneur public. La liberté qu'on se donne... doit prévoir et tolérer +la libre contradiction, et la libre contradiction peut refuser son +suffrage à l'Å“uvre habile et brillante dont elle juge le principe +erroné... Cette erreur, sans cesse et à tout propos reproduite, était +trop inséparable du livre. Une redite aussi fréquente n'a pas semblé +seulement un défaut de composition, et l'Académie, dans la négation de +vérités nécessaires, a vu pour elle l'impossibilité de couronner le +talent qui les méconnaît. Elle a décidé qu'on ne donnerait pas le prix +cette année.»] + +[43: Il fit quelques leçons en 1871, avant et après la Commune. En 1877, +il fut remplacé par M. G. Berger, qui fit un cours sur l'art français.] + +[44: Ils furent réunis en deux volumes in-8, cette même année 1866.] + +[45: Nous en avons la preuve dans une lettre à E. Havet, du 29 avril +1864. + +«Tout bourgeois, commerçant, rentier, tout homme qui est capable de lire +un journal est pour l'unité de l'Italie et pour la monarchie +constitutionnelle unitaire. Les Italiens ont un grand sens politique et +il n'y a peut-être pas sur quinze un républicain. Aucune racine pour le +socialisme et pour les idées niveleuses dans ce pays. Cela n'est pas +dans le tempérament de la nation, et il y a une sorte de bonhomie +générale, de familiarité ancienne entre les riches et les pauvres, entre +les nobles et les roturiers, qui ne laisse aucun avenir à Mazzini et aux +idées de 93. Je ne crois pas non plus au provincialisme. Ils sentent +tous que, tant qu'ils ne seront pas une grande nation armée, ils seront, +comme autrefois, à la merci de tout envahisseur. Une partie considérable +de la noblesse, même dans les anciennes provinces papales, est +constitutionnelle et libérale. Ce sont seulement quelques grands +seigneurs arriérés, parents de tel ou tel cardinal, qui sont pour le +pape. À Spolète, par exemple, on en compte deux. Seule, la grande +noblesse de Rome, à l'exception de quatre familles, est papaline. +Joignez à cela la majorité du clergé, la foule des protégés qui vivent +par ces grandes familles, et dans les provinces, la majorité des +paysans, sortes de sauvages énergiques, bien plus incultes que les +nôtres. C'est de ce côté que se tournent tous les efforts de la +bourgeoisie gouvernante. Ils comptent pour une recrue tout homme qui +apprend à lire. C'est pourquoi ils établissent partout des écoles +communales. Les Italiens s'instruisent très vite. On a établi par +expérience qu'un Napolitain peut apprendre à lire et à écrire en trois +mois, même lorsqu'il est adulte. Deux autres institutions fort +puissantes agissent dans le même sens, la garde nationale et l'armée. +L'homme du peuple y prend des idées d'honneur, des habitudes de +propreté, une sorte d'éducation. J'oubliais de dire qu'ils comptent +beaucoup, surtout à Naples, sur l'augmentation de la richesse publique. +Dès que le paysan a quelque argent ou un peu de terre, il prend les +idées d'un bourgeois. La plantation du coton, les grands travaux qui se +font de toutes parts, l'élan nouveau de l'activité privée et publique, +la vente des biens ecclésiastiques contribuent à ce grand changement. Si +pendant dix ans encore la France empêche l'Autriche d'envahir l'Italie, +ils comptent que le nombre des libéraux sera doublé et que la nation +sera faite. Voilà ce que je crois avoir démêlé... en causant avec des +gens de toute classe.»] + +[46: Il avait pourtant défini l'histoire «une géométrie vivante».] + +[47: _Graindorge_ fut publié en volume en 1868.] + +[48: Il écrivait à Havet, le 18 novembre 1885: «Je n'ai pas d'opinions +arrêtées sur le présent; je cherche à m'en faire une; mais probablement +je n'en aurai jamais, parce que les documents, l'éducation, la +préparation me manquent. J'entends une opinion scientifique; pour ce qui +est de mes impressions, j'en fais bon marché; elles sont sans valeur, +comme celles de tout particulier et de tout public. Mon but est d'être +collaborateur dans un système de recherches qui, dans un demi-siècle, +permettra aux hommes de bonne volonté autre chose que des impressions +sentimentales ou égoïstes sur les affaires publiques de leur temps. +C'est dans ce but que nous avons fondé l'_École des sciences +politiques_. Visiblement une pareille méthode, qui est une sorte +d'anatomie sociale, choquera, dans ses premières comme dans ses +dernières conclusions, beaucoup de sentiments généreux et respectables. +Mais les partisans de l'expérience sont trop libres d'esprit pour ne pas +accordera l'outil précieux dont ils connaissent les services, la +permission de travailler partout, même au vif de leurs plus chères +convictions.»] + +[49: Un travail préparatoire, la traduction des lettres d'une Anglaise, +témoin de la Révolution de 1792 à 1795, parut en 1872. _(Un séjour en +France de 1792 à 1795)_. Le volume de l'_Ancien régime_ est de 1875, les +trois volumes sur _la Révolution_ se succédèrent en 1878, 1881, 1884; le +premier volume du _Régime nouveau_ parut en 1891; le second, laissé +inachevé, a paru en 1893.] + +[50: _Histoire de France_, II, 80.] + +[51: Sa morale, nous l'avons dit, était celle de Marc-Aurèle: vivre +conformément à la nature, et il dit que cette morale dépasse toutes les +autres en hauteur et en vérité, qu'elle est d'accord avec notre science +positive (_Nouveaux Essais de critique et d'histoire_, p. 310). Mais +dans son Essai sur Jean Reynaud (_Ibid._, p. 40), il insiste sur la +nécessité de ne pas mêler la morale et la religion à la recherche +scientifique. Il ne faut pas que celle-ci soit gênée par des +préoccupations étrangères, ni subordonner aux conceptions philosophiques +la règle impérative du devoir.] + +[52: Une indiscrétion a permis au _Figaro_ de publier ces sonnets au +lendemain de la mort de Taine. Nous espérons qu'ils recevront une +publicité plus durable que celle d'un journal; car ils méritent d'être +conservés, par leur beauté propre et pour la lumière qu'ils jettent sur +le caractère et les idées de leur auteur. Ce sont les seuls vers qu'il +ait écrits. Leur perfection nous permet d'apprécier les dons +extraordinaires d'assimilation d'un écrivain auquel plus d'un critique a +refusé la facilité, trompé par sa puissance.] + +[53: M. Jules Simon a consacré à Michelet une très intéressante notice, +pleine de souvenirs personnels, dans le volume intitulé: _Mignet, +Michelet, Henri Martin_. On trouvera aussi une étude biographique sur +Michelet dans les _Études biographiques et littéraires_ de M. O. +d'Haussonville.] + +[54: Michelet, _Histoire de France_, II, page 80.] + +[55: _Le Peuple_, page 22.] + +[56: _Le Peuple_, page 26.] + +[57: _Le Peuple_, page 30.] + +[58: Guizot ne lui fut jamais sympathique. Ils eurent des relations +assez suivies vers 1830; et quand Guizot devint ministre en 1833, il +prit Michelet pour son suppléant à la Faculté des lettres. Mais le bon +accord dura peu. Dès 1835, Guizot lui préféra un catholique fervent, M. +Ch. Lenormant. Les hardiesses de Michelet l'effrayaient. Celui-ci, de +son côté, ne goûta jamais le talent de Guizot. Il lui reprochait d'être +peu français dans sa tournure d'esprit, trop anglais dans ses idées +politiques, et surtout de manquer du sens de la vie. Un jour, à +l'Académie, dans une discussion sur les poèmes de l'Inde, dont Guizot +critiquait l'exubérance, Michelet éclata tout à coup: «Vous ne pouvez +les comprendre, s'écria-t-il, vous avez toujours haï la vie.»] + +[59: Dans d'intéressants articles de la _Revue politique et littéraire_ +(15, 22 et 29 août 1874), M. Despois a cité un passage du cours de +Michelet à la Faculté des lettres en 1835, où il expliquait comment +l'historien, pour bien comprendre le passé, devait apporter à son étude, +non une froideur impartiale, mais une sympathie chaleureuse, capable de +s'éprendre successivement de toutes les manifestations les plus diverses +de l'esprit humain. Je donne en entier ce passage curieux, dont M. +Despois n'a cité que quelques lignes. On avait reproché à Michelet +d'être partial en faveur de Luther. «On pourrait me reprocher également, +répliqua-t-il, d'être partial en faveur des Vaudois, comme plus tard en +faveur de sainte Thérèse et de saint Ignace de Loyola. C'est cependant +pour l'histoire une condition indispensable que d'entrer dans toutes les +doctrines, que de comprendre toutes les causes, que de se passionner +pour toutes les affections. Une idée ne se produit qu'à la condition +d'être dans l'esprit humain et d'aider au développement général de +l'humanité. Aussi est-elle toujours bonne, toujours utile, toujours +nécessaire. L'histoire déroule une vaste psychologie qui embrasse dans +un ordre successif toutes les notions, toutes les facultés qui +constituent l'intelligence de l'homme; chaque notion, chaque faculté se +révèle tour à tour sous la forme d'un parti, d'une nation, d'une +doctrine, et fait à travers les événements sa fortune dans le monde. +Comment s'étonner que l'histoire trouve des sympathies pour l'homme tout +entier, pour sa raison, son imagination, son cÅ“ur, pour la liberté et +pour la grâce, pour le dogme et pour la morale? Qu'il recueille çà et là +les parties afin de reconstruire l'ensemble et qu'il les honore et les +aime toutes, puisque dans toutes il voit se refléter cette image sacrée +de lui-même que Dieu a jetée dans l'homme seulement.» (_Journal de +l'instruction publique_, 25 janvier 1835.)] + +[60: J. Grimm fut toujours pour lui le type accompli du savant. Après la +guerre de 1870, navré de la dureté que les Allemands avait montrée dans +la victoire, il me disait: «Si Grimm avait été là , je suis sûr qu'il +aurait protesté au nom de l'humanité et de la justice. Mais il n'y a +plus de Grimm en Allemagne.» Je doute beaucoup, pour ma part, que Grimm +eût protesté.] + +[61: Quinet, poète, historien, philosophe, enseignait l'histoire des +littératures du midi de l'Europe. Mickiewicz, le grand poète polonais, +occupait la chaire de langue et de littérature slaves.] + +[62: Quinet et Michelet avaient pris l'un et l'autre _les Jésuites_ pour +sujet de leur cours, et firent paraître ce volume en commun, les idées +développées par Michelet dans ce cours n'étaient pas nouvelles chez lui. +Nous les retrouvons dans des notes de l'École normale de 1831. Il faut +renoncer à la légende qui nous montre Michelet devenant hostile au +catholicisme parce qu'il a été attaqué par l'abbé Des Garets.] + +[63: Michelet avait fait un dépouillement très complet des registres de +la Commune, détruits depuis par les incendies de mai 1871. Il en a tiré +une foule de renseignements curieux qui ne se trouvent pas dans les +autres histoires de la Révolution. Il avait aussi attentivement étudié +les archives de Nantes pour la guerre de Vendée.] + +[64: On trouvera plus loin une étude spéciale sur Michelet éducateur.] + +[65: _La Sorcière_, chap. VII, au sujet du jour des morts.] + +[66: _Nos Fils_, page 422. Ce culte pour les morts se montrait chez lui +par des traits touchants. Il souffrait à la vue d'une tombe mal soignée, +et quand il allait visiter les siens au Père-Lachaise, il lui arrivait +souvent de faire orner de fleurs les tombes voisines de celles de ses +proches. Il fit même une fois refaire la grille brisée du tombeau d'une +personne qui lui était entièrement inconnue. Grâce à la libéralité de la +Ville de Paris et à une souscription à laquelle la France entière a +contribué, un admirable monument, dû au ciseau du sculpteur Mercié, +honore la mémoire de Michelet, dans ce cimetière du Père-Lachaise, qui +était une de ses promenades favorites.] + +[67: _Le Peuple_, page 352.] + +[68: Sully Prudhomme]. + +[69: _Histoire de la Révolution_, 2e édition, page 4.] + +[70: On a dit que Michelet avait commencé, comme Victor Hugo, par être +royaliste fervent. Cela est inexact. On en trouvera la preuve dans notre +premier appendice sur le Journal intime de Michelet. Il appartenait à +l'école libérale de la Restauration, tout en se défiant plus qu'elle du +bonapartisme. Il admirait l'empereur, mais se souvenait qu'il avait +ruiné son père et la France. Il évita longtemps de rien écrire sur +Napoléon, se sentant trop partial contre lui. Quand, à la fin de sa vie, +il entreprit l'histoire de Bonaparte, on a vu la force de ses +ressentiments. Ce qui a fait croire au royalisme de Michelet, c'est +qu'il donna des leçons à la fille du duc de Berry, plus tard duchesse de +Parme, alors âgée de huit ans, et ressentit pour elle une tendresse dont +il aima toujours à se souvenir. «Elle a ému mes entrailles de père», +disait-il.--Il avait d'ailleurs un sens historique trop profond pour +s'associer aux étroitesses intellectuelles des hommes de parti. Les +dernières paroles qu'il a prononcées avant de mourir en sont un curieux +témoignage. Sortant d'une demi-torpeur, il dit tout à coup: «On eût dû +faire manger à Henri V des cÅ“urs de lion.--Pourquoi? lui +demanda-t-on.--Parce qu'il aurait eu le tempérament plus militaire.» +Sans vouloir attacher un sens trop précis à ces paroles, ne semble-t-il +pas que Michelet ait eu à ce moment le sentiment que la faiblesse de la +France contemporaine vient de la rupture de toutes ses traditions +historiques? N'a-t-il pas éprouvé un vague regret, regret d'historien et +d'ami de la vieille France, en pensant qu'Henri V eût pu peut-être +renouer ces traditions, s'il avait été capable de comprendre les +aspirations légitimes et les besoins du monde moderne?] + +[71: Sa plus vive admiration était Virgile. «Je suis né, disait-il, de +Virgile et de Vico.» Il méditait un commentaire sur Virgile. Il fit en +1841 un voyage en Lombardie pour voir les lieux où Virgile a vécu et +qu'il a chantés. Nous trouvons dans le _Peuple_ un témoignage éloquent +de cette prédilection pour Virgile, prédilection du cÅ“ur plus encore que +de l'esprit: «Tendre et profond Virgile! moi qui ai été nourri par lui +et comme sur ses genoux, je suis heureux que cette gloire unique lui +revienne, la gloire de la pitié et de l'excellence du cÅ“ur... (Michelet +vient de parler des beaux vers de Virgile sur le bÅ“uf de labour, et des +vers à Gallus: _nec te pÅ“niteat pecoris_). Ce paysan de Mantoue, avec sa +timidité de vierge et ses longs cheveux rustiques, c'est pourtant, sans +qu'il l'ait su, le vrai pontife et l'augure, entre deux mondes, entre +deux âges, à moitié chemin de l'histoire. Indien par sa tendresse pour +la nature, chrétien par son amour de l'homme, il reconstitue, cet homme +simple, dans son cÅ“ur immense, la belle cité universelle dont rien n'est +exclu qui ait vie, tandis que chacun n'y veut faire entrer que les +siens». P. 232. Voyez aussi dans le _Banquet_, l'admirable chapitre sur +Virgile.] + +[72: _Le Peuple_, page 228.] + +[73: Il fut ce _bon maître_ pour plus d'un. Il avait toujours avec lui +des oiseaux, il les emmenait en voyage. Il y avait un pinson surtout à +qui toute la maison obéissait.] + +[74: _L'Oiseau_, page 57.] + +[75: _Bible de l'humanité_, page 486.] + +[76: «L'empereur Nicolas, disait-il, suffirait pour me faire croire à la +vie future.»] + +[77: Il eut pourtant vers dix-huit ans une période de mysticisme et de +foi; n'ayant pas reçu le baptême dans son enfance, il se fit +volontairement baptiser en 1816. Mais, dans ses premiers écrits, on voit +que, s'il conserve du respect pour l'Église, il n'a plus la foi. Sa foi +même n'a jamais été précise. Elle était plus mystique et sentimentale +que dogmatique. Les dogmes n'ont jamais été pour lui que des symboles. +(Voyez l'appendice).] + +[78: _Mémoires de Luther_, préface.] + +[79: Page 361.] + +[80: Chose curieuse; à l'École normale, en 1830, il montrait dans +l'avènement du christianisme le premier triomphe d'une religion de +liberté sur les religions fatalistes de l'Orient. La Grâce représentait +à ses yeux le libre arbitre en opposition à la loi qui était la +fatalité. Combien les généralisations de ce genre, faites d'imagination +et de passion, sont arbitraires et superficielles.] + +[81: _Bible de l'humanité_, préface.] + +[82: _Nos Fils_, page 35.] + +[83: _La Montagne_, p. 344.] + +[84: _Ibid_.] + +[85: _La Sorcière_, page 99.] + +[86: _La Montagne_, page 202.] + +[87: _Mon journal_, 1820-1823. Paris, Marpon et Flammarion, 1888. +In-12.--Les dates 1820-1823 sont inexactes. Le journal intime ne +comprend que les années 1820-1822; le journal des idées s'étend de 1818 +à 1829; la liste des lectures également.] + +[88: _Le Banquet_, 1879; _Rome_, 1891; _sur les Chemins de l'Europe_, +1893.] + +[89: Voyez _Ma Jeunesse_.] + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Renan, Taine, Michelet, by Gabriel Monod + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RENAN, TAINE, MICHELET *** + +***** This file should be named 28200-0.txt or 28200-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/2/0/28200/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Renan, Taine, Michelet + Les maîtres de l'histoire + +Author: Gabriel Monod + +Release Date: February 26, 2009 [EBook #28200] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RENAN, TAINE, MICHELET *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + +LES MAITRES DE L'HISTOIRE + +RENAN, TAINE, MICHELET + +PAR + +GABRIEL MONOD + +1894 + + + + +TABLE + + +Dédicace.--_À Charles de Pomairols_. + +Préface. + +ERNEST RENAN + +HIPPOLYTE TAINE + +I.--La vie de Taine.--Les années d'apprentissage + +II.--Les années de maitrise + +III.--L'homme et l'oeuvre + +JULES MICHELET + +I.--La vie de Michelet + +II.--L'homme et l'oeuvre + +APPENDICE + +I.--Michelet éducateur + +II.--Le _Journal intime_ de Michelet + + + + +_À CHARLES DE POMAIROLS_ + + +_Mon cher ami,_ + +_J'ai tenu à inscrire ton nom en tête de ce volume. Les études qui le +composent ont trouvé chez toi, lorsqu'elles ont paru séparément dans +divers recueils périodiques, une sympathie qui a été pour moi le plus +précieux des encouragements. Ton goût littéraire si délicat et ton sens +moral si droit me garantissaient que je ne m'étais pas trompé en donnant +à ces essais sur des écrivains que j'ai personnellement connus, que j'ai +admirés et aimés, non la forme d'une analyse critique de leur oeuvre +aboutissant à l'approbation ou à la réfutation de leurs doctrines, mais +celle d'essais biographiques où j'ai cherché à démêler les rapports qui +existent entre leurs écrits et leur vie, la nature de leur influence, +les idées et les sentiments qui les ont inspirés._ + +_Quelques personnes se sont étonnées que j'aie pu parler avec une +sympathie presque égale d'écrivains aussi dissemblables que le furent +Michelet, Renan et Taine; et que j'aie mêlé si peu de critiques à +l'exposé que j'ai fait de leurs idées. Elles auraient aimé me voir +indiquer les points sur lesquels je me sépare d'eux et les motifs de mon +dissentiment. Je n'ai point pensé qu'il importât beaucoup au public de +connaître mon sentiment personnel sur les questions religieuses, +philosophiques et historiques que Taine, Renan et Michelet ont abordées +et résolues chacun à leur manière. Si je croyais devoir le dire, je le +ferais directement, et non sous forme de réfutation des idées d'autrui. +Je crois d'autre part avoir suffisamment indiqué, bien qu'avec +discrétion, les points sur lesquels ces grands esprits me paraissent +avoir donné prise à la critique. Je n'ai point caché le tort qu'une +sensibilité et une imagination trop vives ont fait chez Michelet à la +critique de l'historien et à l'observation raisonnée du savant; la part +de responsabilité qui lui revient dans ce culte aveugle de la Révolution +française dont nous avons si longtemps souffert; l'influence troublante +que les luttes religieuses et politiques ont exercée sur la sérénité et +l'équilibre de sa pensée. J'ai indiqué comment Renan, trop sensible à la +crainte de paraître juger autrui ou imposer ses opinions alors qu'il +avait rejeté la foi absolue et l'autorité sacerdotale, trop désireux de +poursuivre les nuances infinies de la vérité, trop porté par sa nature à +un optimisme et à une bienveillance universels, avait encouru le +reproche de tomber dans le dilettantisme, et avait engendré des +imitateurs dont le scepticisme superficiel, raffiné et pervers a rendu +haïssable ce qu'on appelle le_ Renanisme. _J'ai laissé voir que chez +Taine il y avait quelque désaccord entre la hardiesse de sa pensée et la +timidité de son caractère, et que ce désaccord pouvait expliquer +quelques uns de ses jugements historiques; que ses convictions +déterministes et la puissance logique de son esprit lui ont fait +méconnaître ce qu'il y a de complexe, de mystérieux, d'insaisissable +dans la nature et dans l'homme; qu'il a trop cru à la possibilité de +réduire à des classifications fixes et à des formules simples l'histoire +et la vie; qu'il a pris trop souvent la clarté et la logique d'un +raisonnement pour une preuve suffisante de sa justesse; qu'il a eu +enfin, lui aussi, dans les écrivains naturalistes et matérialistes de +ces dernières années des disciples dont les hommages étaient pour lui +une amertume et presque un remords._ + +_J'aurais pu sans doute insister plus que je ne l'ai fait sur les +imperfections de leurs oeuvres et sur les limites de leur génie; mais il +me semble que j'aurais alors altéré la vérité du portrait que je voulais +tracer d'eux. Au lieu de m'attarder à dire ce qu'ils n'ont pas fait et +ce qu'ils n'ont pas été, j'ai cherché à montrer ce qu'ils ont été et ce +qu'ils ont voulu faire. Connaissant personnellement leur valeur morale, +j'ai cherché à leurs doctrines et à leurs actes, des explications +naturelles, légitimes et élevées, même à ce qui pouvait me surprendre ou +me choquer en eux. Les sachant incapables de céder sciemment à des +motifs frivoles ou bas, j'ai cru en agissant ainsi faire oeuvre d'équité. +En présence d'hommes supérieurs, la sympathie est la voie la plus sûre +pour comprendre; et l'oeuvre la plus utile de la critique est d'expliquer +en quoi les grands hommes ont été grands, les ressorts secrets de leur +génie, les motifs légitimes de leur influence. Ce n'est que longtemps +après leur mort, quand le temps a mis chaque chose à son rang, qu'on +peut discerner les défauts, les lacunes, les défaillances qui ont rendu +certaines parties de leur oeuvre caduques ou nuisibles. Et même alors, +n'est-ce pas sur les parties durables et bienfaisantes qu'il est le plus +nécessaire d'insister? Les influences nuisibles n'ont d'ordinaire qu'un +temps; les influences bienfaisantes sont éternelles. C'est l'honneur de +la critique scientifique de notre siècle d'avoir su sympathiser avec les +esprits les plus divers pour les mieux comprendre, d'avoir cherché à +expliquer et à légitimer par conséquent, dans une certaine mesure, en +les expliquant, leur manière de sentir et de penser. Que dirait-on +aujourd'hui d'un critique qui jugerait Calvin d'après les piétistes +étroits et déplaisants qui se réclament de lui, Rabelais d'après les +chroniqueurs orduriers qui se disent rabelaisiens, Racine d'après +Campistron, Voltaire d'après M. Homais? qui reprocherait à Bossuet de +n'avoir pas conçu l'histoire universelle comme Herder ou Auguste Comte, +et à Pascal d'avoir eu pour disciples les convulsionnaires de +Saint-Médard? S'attacher surtout à mettre en lumière les côtés lumineux +du génie des grands penseurs et des grands artistes, et montrer de +préférence ce qu'ils ont ajouté aux jouissances esthétiques et aux +richesses intellectuelles et morales de l'humanité, c'est faire acte +d'équité. Lorsqu'il s'agit de contemporains à qui l'on doit le meilleur +de sa pensée, c'est un devoir de reconnaissance. Tu en as ainsi jugé +quand tu as écrit sur Lamartine un livre où le plus inspiré des poètes +trouvait son vrai critique chez un poète dont l'âme est parente de la +sienne. Le même sentiment m'a guidé dans ces esquisses plus modestes, +sur Renan, Taine et Michelet. J'ajouterai que ma sympathie et ma +reconnaissance pour ces trois hommes également et diversement grands, se +mêlent d'une nuance plus marquée d'admiration pour Renan, pour Taine de +respect, et pour Michelet d'affection._ + + + + +PRÉFACE + + +Les trois maîtres dont je me suis proposé d'étudier l'oeuvre et la vie, +résument, à mes yeux, ce qu'il y a d'essentiel dans l'oeuvre historique +de notre pays et de notre siècle. Ils se complètent, tout en s'opposant +sur certains points. Je ne veux certes pas diminuer le mérite et la +gloire d'Augustin Thierry, de Guizot, de Mignet, de Tocqueville, de +Fustel de Coulanges; mais leur effort ne me semble pas avoir une portée +aussi étendue, aussi générale, aussi profonde que celui de Renan, Taine +et Michelet. L'histoire se propose trois objets principaux: critiquer +les traditions, les documents et les faits; dégager la philosophie des +actions humaines en découvrant les lois scientifiques qui les régissent; +rendre la vie au passé. Renan est par excellence l'historien critique, +Taine l'historien philosophe, Michelet l'historien créateur. Non sans +doute que Renan et Michelet aient manqué du sens philosophique, Taine et +Renan du sens de la vie, Michelet et Taine du sens critique; mais c'est +à Renan qu'il faut demander des leçons de critique; c'est chez Taine que +nous verrons la tentative la plus considérable qui ait été faite pour +constituer l'histoire en science au nom d'une conception philosophique, +et c'est à Michelet qu'il faut demander le secret de la vision et de la +résurrection du passé. + +Logiquement cette reconstitution de l'histoire aurait dû être entreprise +après que les bases de la science historique et de la méthode critique +auraient été posées. Mais peut-être trop de critique et trop de +philosophie aurait paralysé l'audace créatrice; peut-être était-il +nécessaire, pour que Michelet pût, comme Ézéchiel, souffler sur les +ossements desséchés de la vallée de Josaphat, les revêtir de chair et +les pénétrer de l'esprit de vie, qu'il ne fût pas entravé par les +scrupules et les distinctions du critique, ni par les déductions +rigoureuses du savant. Ce n'est pas que la critique et la philosophie +lui fussent étrangères ou indifférentes; mais ce n'est pas en elles +qu'était sa force. Il s'est vanté d'avoir le premier en France utilisé +les documents d'archives pour écrire une histoire générale, recommandé +l'emploi méthodique des sources originales, et affirmé qu'il n'y a point +d'histoire sans érudition. Mais il faut reconnaître qu'il se servait +avec une grande liberté des matériaux ainsi amassés, et que c'était +l'homme d'imagination plus que le critique qui décidait de leur valeur +relative et de leur emploi. Comme la logique pour Taine, la vie était +pour lui la démonstration de la vérité; de même que la production d'un +corps organique par la synthèse chimique d'éléments simples mis +fortuitement en présence serait plus démonstrative que la plus +rigoureuse des analyses. Sa philosophie historique était si vague et +elle donnait une si grande place à l'autonomie humaine qu'elle excluait +d'avance toute conception scientifique de l'histoire. Le développement +de l'humanité était à ses yeux la lutte de la liberté contre la +fatalité, l'ascension à la fois providentielle et volontaire de l'homme +vers la pleine autonomie morale. Toute l'histoire était pour lui un +vaste symbolisme révélant l'essor progressif de la liberté morale, des +religions de l'Orient au Christianisme, du Christianisme à la Réforme, +de la Réforme à la Révolution française. Écrire l'histoire, c'est saisir +dans chaque époque les faits caractéristiques, dans chaque homme les +traits essentiels qui constituent leur valeur symbolique, qui en font +des «hiéroglyphes idéographiques». Heureusement Michelet avait une +science assez solide et une intuition assez spontanée du passé pour que +ce qu'il y avait de flottant et d'insuffisant dans ses conceptions +philosophiques ne paralysât pas sa puissance créatrice. Son instinct +profond de la vie, sa puissance de sympathie, ses dons de visionnaire, +lui ont permis d'imaginer et de montrer les hommes et les choses du +passé avec des couleurs qui donnent l'illusion de la réalité. Il est le +seul des romantiques chez qui la couleur locale ne soit pas le +trompe-l'oeil d'un décor, mais l'évocation d'êtres vivants, de choses +réelles. Michelet a développé chez tous les historiens venus après lui +le sens de la vérité historique; Renan et Taine en particulier ont subi +profondément son influence. + +Si, comme Michelet, Taine a pour but de faire revivre le passé, ce n'est +point à des procédés subjectifs de divination qu'il demande cette +résurrection. Il croit que la vie sous toutes ses formes, vie morale et +intellectuelle comme vie physique, a ses lois; et c'est la découverte, +puis la mise en action de ces lois qu'il assigne comme mission à +l'historien. Il croit à une statique et à une dynamique sociales, à une +anatomie, à une physiologie et même à une pathologie de l'histoire; il +pense que les hommes comme les actions des hommes sont des produits +nécessaires, et il voit toute l'histoire comme une chaîne infinie de +causes et d'effets. Il reconnaît sans doute que l'histoire, comme toutes +les sciences morales, est une science inexacte et ne comporte que des +approximations, mais il se laisse pourtant aller à tenter des +explications simples de phénomènes complexes et à affirmer au nom de la +logique mathématique dans un domaine où la vie dément constamment la +logique. Toutefois, si, entraîné par ses convictions déterministes, +Taine a parfois, par ses simplifications excessives et ses affirmations +trop absolues, mutilé la nature humaine et desséché les choses vivantes, +il a pourtant montré dans quelles conditions l'histoire peut devenir une +science et quelle méthode on doit suivre pour découvrir ce qu'elle peut +fournir à la science et à la philosophie. Car c'est le mérite éminent de +Taine d'avoir identifié la notion de science et celle de philosophie. Il +est vraisemblable que l'histoire deviendra difficilement une science au +sens propre du mot, et qu'elle devra se borner à des généralisations +philosophiques partielles; mais elle doit être pénétrée d'esprit +scientifique, et elle aura un caractère d'autant plus scientifique +qu'elle se rapprochera davantage de l'idée que Taine s'en est faite. + +C'est la critique qui permettra de discerner en quelque mesure dans +l'histoire ce qui peut être objet de science de ce qui restera du +domaine de l'art et de la conjecture. Renan, qui s'est montré, lui +aussi, dans son oeuvre historique, un créateur et un peintre d'une +merveille puissance, me paraît surtout grand pour avoir, avec une +pénétration et une sincérité sans égales, déterminé les vrais caractères +et les vraies conditions de la critique historique. Il a circonscrit le +domaine où la critique historique et l'observation scientifique peuvent +opérer à coup sûr, d'après des règles positives; mais il a osé dire +qu'en dehors de ce domaine, il entre dans la critique elle-même une part +de subjectivisme, un élément de tact, de divination et d'art. Ses +adversaires ne manquent pas de l'accuser d'introduire la fantaisie et +l'arbitraire dans l'histoire; ils ne voient pas dans ses hypothèses ce +qui s'y trouve en effet, le scrupule d'un esprit sensible à toutes les +nuances de la vérité, qui saisit avec une extraordinaire délicatesse +tout ce qu'il y a d'incertain, non seulement dans les documents de la +tradition historique, mais aussi dans la critique qu'on leur applique, +et qui accorde plus de certitude aux caractères généraux d'une époque +qu'aux faits particuliers. Ceux-ci n'ont qu'une valeur symbolique pour +ainsi dire, en ce qu'ils caractérisent un état social ou un état d'âme. +Personne n'a apporté autant de tact et de sagacité que Renan dans cette +divination critique du symbolisme de l'histoire, et nous croyons que ses +livres marqueront une date capitale dans l'évolution de la critique +historique. Personne n'a jamais eu au même degré que lui, le sens de +l'histoire. Il a rompu en visière avec ce pédantisme de la critique qui +prétend trancher les questions les plus complexes avec des données +incomplètes, au nom de règles absolues dont l'expérience à maintes fois +démontré la fragilité. Les hommes ont un si grand besoin de certitude +qu'ils ne sont pas éloignés de traiter comme un malfaiteur celui qui +leur interdit à la fois d'affirmer et de nier, et qui recommande le +doute comme un devoir. Renan n'a pas craint de dire et de montrer qu'il +y avait des degrés infinis de vraisemblance, mais que le domaine de la +certitude était extrêmement restreint; et que toutes les choses que nous +souhaiterions le plus de savoir sont en dehors de ce domaine. Il n'a pas +craint, après avoir ainsi tout remis en question, de tenter de +reconstituer l'histoire du passé telle qu'il pouvait se l'imaginer, +parce que l'homme a besoin d'imaginer, comme il a besoin de croire, et +parce que ce qu'il imagine comme ce qu'il croit contient une vérité +provisoire et partielle. On a dit de Mérimée qu'il fut dupe de la +prétention de n'être jamais dupe. On peut dire de Renan qu'il n'a jamais +été dupe parce qu'il a consenti à être dupe volontairement. Et c'est +ainsi qu'il a pu être tout à la fois un artiste incomparable et un +savant de premier ordre. Il égale presque Michelet par l'imagination, +mais sans se laisser entraîner par elle; il cherche comme Taine à +démêler dans l'histoire la vérité scientifique, mais il a une plus fine +perception des difficultés du problème. Personne n'a su, avec autant de +profondeur et de pénétration que lui, démêler et déterminer les +conditions et les limites de la connaissance. + +Il est nécessaire d'écouter la leçon particulière de chacun de ces trois +maîtres. Ils se complètent et se corrigent l'un l'autre. Si l'on craint, +en se laissant séduire par les côtés ironiques et sceptiques du génie de +Renan, de ne plus voir dans l'histoire qu'un jeu décevant d'apparences +imaginaires, on écoutera la voix grave de Taine qui nous ordonne de +croire à la science et de découvrir sous les changeantes apparences la +vérité positive et les lois immuables de l'univers; si l'on craint, en +suivant les austères et durs enseignements de Taine, de perdre le sens +et l'amour de la nature et des hommes, on apprendra de Michelet que dans +la poursuite des vérités morales, il ne faut pas s'adresser à +l'intelligence seule, mais aussi à l'imagination et au coeur «d'où +jaillissent les sources de la vie.» + + + + +ERNEST RENAN + + +Il est difficile de parler avec équité d'un grand homme au moment où la +mort vient de l'enlever. Pour juger dans leur ensemble une vie et une +oeuvre, il faut qu'un temps assez long nous permette de les considérer à +distance et comme en perspective, de même qu'il faut un certain recul +pour jouir d'un objet d'art. Le temps simplifie et harmonise toutes +choses; il fait disparaître, dans une oeuvre, les parties secondaires et +caduques et met en lumière les parties essentielles et durables. C'est +le temps seul qui, dans les matériaux de valeur inégale dont se compose +la réputation d'un grand homme de son vivant, choisit les plus solides +pour élever à sa mémoire un monument impérissable. + +Il est encore plus difficile de juger avec impartialité un grand homme +quand on l'a connu et aimé, quand on peut encore se rappeler le son +caressant de sa voix, la finesse de son sourire, la profondeur de son +regard, la pression affectueuse de sa main, quand on se sent encore, non +seulement subjugué par la supériorité de son esprit, mais comme +enveloppé de sa bienveillance et de sa bonté. + +À ces difficultés d'ordre général s'en joint une autre quand il s'agit +d'un homme tel que fut Ernest Renan. Son oeuvre est si considérable et si +variée, son érudition était si vaste, les sujets auxquels se sont +attachées ses recherches et sa pensée sont si divers qu'il faudrait, +pour être en mesure de parler dignement de lui, une science égale à la +sienne et un esprit capable comme le sien d'embrasser toutes les +connaissances humaines, toute la nature et toute l'histoire[1]. + +Pour toutes ces raisons, on comprendra que j'éprouve quelque hésitation +à parler de lui et que je ne puisse avoir la prétention de juger ni sa +personne ni son oeuvre. Je ne me sens pour cela ni une compétence +suffisante, ni une indépendance assez complète d'esprit et de coeur +vis-à-vis d'un homme que j'aimais autant que je l'admirais. Mais, ayant +eu le privilège de le voir de près, appartenant à la génération qui a +suivi la sienne et qui a été nourrie de ses écrits et de son esprit, je +puis essayer de rappeler ce qu'il a été et ce qu'il a fait, et de +dégager la nature et les causes de l'influence qu'il a exercée en France +pendant la seconde moitié de notre siècle. + + + + +I + + +Rien de plus uni et de plus simple que la vie d'Ernest Renan. Elle a été +tout entière occupée par l'étude, l'enseignement, les joies de la +famille. Ses seules distractions ont été quelques voyages et les +plaisirs de la causerie dans des dîners d'amis et dans quelques salons. +Si, à deux reprises, en 1869, aux élections législatives de +Seine-et-Marne, et en 1876, aux élections sénatoriales des +Bouches-du-Rhône, Ernest Renan sollicita un mandat politique, il y fut +poussé par l'idée qu'un homme de sa valeur a le devoir de donner une +partie de son temps et de ses forces à la chose publique, s'il en a +l'occasion. Il n'avait apporté à ses campagnes électorales aucune fièvre +d'ambition. Quand il vit que la majorité des suffrages ne venait point +spontanément à lui, il renonça sans peine et sans regret à les +briguer[2]. + +Cette vie si tranquille et si heureuse eut pourtant ses heures de +trouble, on pourrait dire ses drames, mais des drames tout intérieurs, +des troubles purement intellectuels, moraux et religieux. + +Ernest Renan était originaire de Tréguier (Côtes-du-Nord), une de ces +anciennes villes épiscopales de Bretagne qui ont conservé jusqu'à nos +jours leur caractère ecclésiastique, qui semblent de vastes couvents +grandis à l'ombre de leurs cathédrales et qui, dans leur pauvreté un peu +triste, n'ont rien de la banalité et de l'aisance bourgeoises des villes +de province du nord et du centre de la France. On peut encore visiter +l'humble maison, toute proche de la belle cathédrale fondée par saint +Yves, où Renan naquit le 27 février 1823; le petit jardin planté +d'arbres fruitiers où il jouait tout enfant, laissant errer sa vue sur +l'horizon calme et mélancolique des collines qui encadrent la rivière de +Tréguier. Son père, capitaine de la marine marchande et occupé d'un +petit commerce, était de vieille race bretonne (le nom de Renan est +celui d'un des plus vieux saints d'Armorique). Il transmit à son fils +l'imagination rêveuse de sa race, son esprit de simplicité +désintéressée. La mère était de Lannion, petite ville industrielle, qui +n'a rien de l'aspect monacal de Tréguier. Très pieuse, elle avait +cependant une élasticité et une gaieté de caractère que son fils +attribuait à son origine gasconne et dont il avait hérité. Sérieux +breton, vivacité gasconne, Renan a trop souvent insisté sur la +coexistence en lui de ces deux natures pour qu'il nous soit permis de le +contredire sur ce point; mais, en dépit d'apparences qui ont fait croire +à des observateurs superficiels que le gascon l'avait en lui emporté sur +le breton, le sérieux a eu la première, la plus large part dans ce qu'il +a pensé, fait et écrit. + +La vie du reste commença par être pour lui plus qu'austère; elle fut +sévère et dure. Son père périt en mer, alors que lui-même était encore +enfant, et ce ne fut qu'à force d'économie et de privations que sa mère +put subvenir à l'éducation de ses trois enfants. Ernest Renan, loin de +garder rancune à la destinée de ces années misérables, lui resta +reconnaissant de lui avoir fait connaître et aimer la pauvreté. Il eut +toute sa vie l'amour des pauvres, des humbles, du peuple. Il ne +s'éloigna jamais des parents de condition plus que modeste qu'il avait +conservés en Bretagne. Dans les dernières années de sa vie, il aimait à +les aller revoir, comme il avait tenu à conserver intacte la petite +maison où s'était écoulée son enfance. Sa soeur Henriette, de douze ans +plus âgée que lui, personne remarquable par la force de son esprit et de +son caractère comme par la tendresse passionnée de son coeur, se dévoua +aux siens, et, après avoir donné des leçons à Tréguier, elle se résigna, +d'abord à entrer dans un pensionnat à Paris, puis à accepter une place +d'institutrice en Pologne, sans cesser de suivre avec une sollicitude +maternelle les progrès de son plus jeune frère, dont elle avait deviné +la haute intelligence. Le jeune Ernest faisait à Tréguier ses humanités +dans un séminaire dirigé par de bons prêtres; il y était un écolier doux +et studieux, qui remportait sans peine tous les premiers prix et ne +voyait pas devant lui de plus bel avenir que d'être, dans son pays +natal, un prêtre instruit et dévoué, plus tard peut-être chanoine de +quelque église cathédrale. Mais sa soeur avait connu à Paris un jeune +abbé, intelligent et ambitieux, M. Dupanloup, qui venait de prendre la +direction du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et qui +cherchait à recruter des sujets brillants. Elle lui parla des aptitudes +et des succès de son frère, et, à quinze ans et demi, Ernest Renan se +trouva transplanté à Paris. Il émerveilla ses nouveaux maîtres par sa +précoce maturité, par sa merveilleuse facilité de travail; et, après +avoir fait brillamment sa philosophie au séminaire d'Issy, il entra à +Saint-Sulpice pour y étudier la théologie. Saint-Sulpice était alors en +France le seul séminaire où se fût perpétuée la tradition des fortes +études et en particulier la connaissance des langues orientales. Les +Pères qui y enseignaient, et spécialement le Père Le Hir, orientaliste +éminent, rappelaient, par l'austérité de leur vie, par la profondeur de +leur érudition, les grands savants que l'Église a produits au XVIIe et +au XVIIIe siècles.--Renan devint rapidement l'ami, puis l'émule de ses +maîtres. Ceux-ci voyaient déjà en lui une gloire future de la maison, +sans se douter que les leçons mêmes qu'il y recevait allaient l'en +détacher pour toujours. + +C'est une crise purement intellectuelle qui fit sortir Renan du +séminaire. L'état de prêtre lui souriait; il avait reçu avec une joie +pieuse les ordres mineurs, et aucune des obligations morales de la +vocation ecclésiastique ne lui pesait. La vie du monde lui faisait peur; +celle de l'Église lui paraissait douce. Il n'y avait en lui aucun +penchant à la raillerie ou à la frivolité. Mais, en lui enseignant la +philologie comparée et la critique, en lui faisant scruter les livres +saints, les prêtres de Saint-Sulpice avaient mis entre les mains de leur +jeune élève le plus redoutable des instruments de négation et de doute. +Son esprit lucide, pénétrant et sincère, vit la faiblesse de la +construction théologique sur laquelle repose toute la doctrine +catholique. Ce qu'il avait appris à Issy de sciences naturelles et de +philosophie venait confirmer les doutes que la critique philologique et +historique lui inspirait sur l'infaillibilité de l'Église et de +l'Écriture sainte, et sur la doctrine qui fait de la révélation +chrétienne le centre de l'histoire et l'explication de l'univers. Le +coeur déchiré (car il allait contrister non seulement des maîtres +vénérés, mais encore une mère tendrement aimée), il n'hésita pourtant +pas un instant à obéir au devoir que la droiture de son esprit et de sa +conscience lui imposait. Il quitta l'asile paisible qui lui promettait +un avenir assuré pour vivre de la dure vie de répétiteur dans une +institution du quartier latin et entreprendre, à vingt-deux ans, la +préparation des examens qui pouvaient lui ouvrir la carrière du +professorat. Son admirable soeur lui vint en aide dans ce moment +difficile. Arrivée avant lui, par ses propres réflexions et ses propres +études, aux mêmes convictions négatives, elle avait évité de jamais +troubler de ses doutes l'esprit de son jeune frère. Mais, quand il +s'ouvrit à elle et lui écrivit ses motifs de quitter le séminaire et de +renoncer à la prêtrise, elle fut inondée de joie et lui envoya ses douze +cents francs d'économies pour l'aider à franchir les difficultés des +premiers temps de liberté. + +Il n'eut pas besoin d'épuiser ce fonds de réserve. Grâce à ses +prodigieuses facultés intellectuelles et à la science déjà considérable +acquise pendant ses années de séminaire, Renan put rapidement se créer +une situation indépendante et marcha désormais de succès en succès. On +reste confondu en voyant ce qu'il sut faire et produire pendant les cinq +années qui suivirent sa sortie de Saint-Sulpice, de la fin de 1845 à +1850. Il conquit tous ses grades universitaires, du baccalauréat à +l'agrégation de philosophie, où il fut reçu premier en 1848. Il obtint, +la même année, de l'Académie des inscriptions, le prix Volney, pour un +grand ouvrage, l'_Histoire générale et système comparé des langues +sémitiques_ (publiée en 1855), et, deux ans plus tard, un autre prix sur +l'_Étude du grec au moyen âge_. Il faisait en 1849-1850 des recherches +dans les bibliothèques d'Italie[3] et en rapportait sa thèse de doctorat +soutenue en 1852, un livre sur _Averroès et l'Averroïsme_, capital pour +l'histoire de l'introduction de la philosophie grecque en Occident par +les Arabes. En même temps, il publiait dans des recueils périodiques +plusieurs essais, entre autres celui qui, remanié, est devenu son livre +sur l'_Origine du langage_, et il écrivait un ouvrage considérable sur +l'_Avenir de la science_, qu'il n'a imprimé qu'en 1890. + +Ce livre, composé en quelques mois par un jeune homme de vingt-cinq ans, +contient déjà toutes les idées sur la vie et sur le monde qu'il répandra +en détail dans tous ses écrits; mais elles sont affirmées ici avec un +ton de conviction enthousiaste et de certitude qu'il atténuera de plus +en plus dans ses écrits ultérieurs, sans rien abandonner d'ailleurs du +fond même de sa doctrine. Il salue l'aurore d'une ère nouvelle, où la +conception scientifique de l'univers succèdera aux conceptions +métaphysiques et théologiques. Les sciences de la nature surtout et les +sciences historiques et philologiques sont non seulement les +libératrices de l'esprit, mais encore les maîtresses de la vie. +Pédagogie, politique, morale, tout sera régénéré par la science. Par +elle seule, la justice sera fondée parmi les hommes, et elle deviendra +pour eux une source et une forme de religion[4]. + +Sur les conseils d'Augustin Thierry et de M. de Sacy, E. Renan ne publia +pas ce volume, dont le don dogmatique et sévère aurait rebuté les +lecteurs et dont les idées étaient trop neuves et trop hardies pour être +acceptées toutes à la fois. Les Français auraient pu aussi s'étonner de +l'admiration enthousiaste de Renan pour l'Allemagne, en qui il voyait la +patrie de cet idéalisme scientifique dont il se faisait l'apôtre. +Augustin Thierry enfin était inquiet de voir son jeune ami dépenser d'un +seul coup tout son capital intellectuel. Il lui persuada de le débiter +en détail dans des articles donnés à la _Revue des Deux Mondes_ et au +_Journal des Débats_. C'est ainsi que Renan devint le premier de nos +essayistes, et, dans des articles de critique littéraire et +philosophique, mit en circulation, sous une forme légère, aisée, +accessible à tous, ses idées les plus audacieuses et toutes les +découvertes de la philologie comparée et de l'exégèse rationaliste. Ce +sont ces essais, où son talent littéraire s'affina et s'assouplit et où +le fonds le plus solide de pensées et de connaissances s'unissait à une +virtuosité prestigieuse de style, qui ont formé les admirables volumes +intitulés: _Essais de morale et de critique; Études d'histoire +religieuse; Nouvelles études d'histoire religieuse_. Sa renommée +littéraire grandissait rapidement, tandis que ses ouvrages d'érudition +le faisaient entrer, dès 1856, à l'Académie des inscriptions, âgé +seulement de trente-trois ans. + + + + +II + + +Depuis 1851, il était attaché à la Bibliothèque nationale, et cette +place modeste, avec le revenu, de plus en plus important, de ses essais +littéraires, lui avait permis de se marier en 1886. Il avait trouvé en +mademoiselle Scheffer, fille du peintre Henry Scheffer et nièce du +célèbre Ary Scheffer, une compagne capable de le comprendre et digne de +l'aimer. Ce mariage faillit être dans sa vie l'occasion d'un nouveau +drame intime. Depuis 1850, Ernest Renan vivait avec sa soeur Henriette; +leur communauté de sentiments et de pensées s'était encore accrue par +cette communauté d'existence et de labeur, et Henriette, qui pensait que +son frère, en quittant l'Église pour la science, n'avait fait que +changer de prêtrise, ne supposait pas que cette union pût jamais être +dissoute. Quand son frère lui parla de ses intentions de mariage, elle +laissa voir un si cruel trouble intérieur que celui-ci résolut de +renoncer à un projet qui paraissait menacer le bonheur d'un être si +dévoué et si cher. Mais alors ce fut mademoiselle Renan elle-même qui +courut chez mademoiselle Scheffer la supplier de ne pas renoncer à son +frère et qui hâta la conclusion d'une union dont l'idée seule l'avait +bouleversée. Sa vie, du reste, ne fut pas séparée de celle de son frère. +Elle s'attacha passionnément à ses enfants. Quand Ernest Renan partit en +1860 pour la Phénicie, chargé d'une mission archéologique, elle +l'accompagna et y resta avec lui quand madame Renan dut rentrer en +France. Ces quelques mois de vie à deux furent sa dernière joie. La +fièvre les saisit l'un et l'autre à Beyrouth. Elle mourut, tandis que +lui, terrassé par le mal, avait à peine conscience du malheur qui le +frappait. Dans le petit opuscule biographique consacré à sa soeur +Henriette, la plus belle de ses oeuvres, et un des plus purs +chefs-d'oeuvre de la prose française, E. Renan a gravé pour la postérité +l'image de cette femme supérieure et dit avec une éloquence poignante ce +que sa perte fut pour lui. + + + + +III + + +Il rapportait de Syrie, non seulement les inscriptions et les +observations archéologiques qu'il publia dans le volume de la _Mission +de Phénicie_, paru de 1863 à 1874 par livraisons, mais aussi la première +ébauche de sa _Vie de Jésus_, l'introduction de l'oeuvre capitale de sa +vie: l'_Histoire des origines du Christianisme_, qui forme sept volumes +in-8°. Il avait déjà abordé dans ses essais un grand nombre de problèmes +religieux et de questions de critique et d'exégèse sacrées, mais il ne +voulait pas se borner à l'analyse et à la critique. Il voulait +entreprendre quelque grand travail de synthèse et de reconstitution +historiques. Les questions religieuses lui avaient toujours paru les +questions vitales de l'histoire et celles où peuvent le mieux +s'appliquer les deux qualités essentielles de l'historien: la +pénétration critique et la divination imaginative qui ressuscite les +civilisations et les personnages disparus. C'est au christianisme, +c'est-à-dire au plus grand phénomène religieux de l'histoire, que Renan +appliqua ses qualités d'érudit, de peintre et de psychologue. Il devait +plus tard compléter son ouvrage en y ajoutant, pour introduction, une +_Histoire d'Israël_, dont il a publié trois volumes et dont les deux +derniers, achevés peu de temps avant sa mort, ont paru en 1893 et 1894. + +L'apparition de la _Vie de Jésus_ fut, non seulement un grand événement +littéraire, mais un fait social et religieux d'une portée immense. +C'était la première fois que la vie du Christ était écrite à un point de +vue entièrement laïque, en dehors de toute conception supra-naturaliste, +dans un livre destiné, non aux savants et aux théologiens, mais au grand +public. Malgré les ménagements infinis avec lesquels Renan avait +présenté sa pensée, malgré le ton respectueux et attendri qu'il prenait +en parlant du Christ, peut-être même à cause de ces ménagements et de ce +respect, le scandale fut prodigieux. Le clergé sentit très bien que +cette forme d'incrédulité qui s'exprimait avec la gravité de la science +et l'onction de la piété, était bien plus redoutable que la raillerie +voltairienne; venant d'un élève des écoles ecclésiastiques, le sacrilège +à ses yeux était doublé d'une trahison, l'hérésie aggravée d'une +apostasie. Le gouvernement impérial, qui avait nommé en 1862 E. Renan +professeur de philologie sémitique au Collège de France, eut la +faiblesse de le révoquer en 1863, en présence des clameurs que souleva +la _Vie de Jésus_. Il avait eu la naïveté de lui offrir, comme +compensation, une place de conservateur à la Bibliothèque nationale. + +Renan répondit au ministre, en style biblique: Garde ton argent +(_Pecunia tua tecum sit_); et, libre désormais de tout souci matériel, +grâce au prodigieux succès de son livre, le «blasphémateur européen», +comme l'appelait Pie IX, continua tranquillement son oeuvre[5]. Ce ne fut +qu'en 1870, quand l'Empire fut tombé, que sa chaire lui fut rendue. Ses +cours, commencés au milieu même du siège de Paris, ont toujours eu un +caractère strictement scientifique et philologique qui en écartait le +public frivole et ne les rendait accessibles qu'à un petit nombre de +véritables élèves, alors qu'il lui était si aisé d'attirer la foule à +ses cours, rien qu'en y professant ces livres avant de les publier; il +dédaigna toujours ces succès faciles et ne songea qu'à faire progresser +la science qu'il était chargé d'enseigner. Il devint, en 1883, +l'administrateur respecté du grand établissement scientifique dont il +avait été chassé comme indigne vingt ans auparavant. Lancé, par la +publication de la _Vie de Jésus_, dans la lutte religieuse, attaqué avec +violence par les uns, défendu et admiré avec passion par les autres, +ayant à souffrir souvent de la vulgarité de certains admirateurs, E. +Renan ne s'abaissa point à la polémique; il ne permit point que la +sérénité de sa pensée fut altérée par ces querelles[6], et il continua à +parler de l'Église catholique et du christianisme avec la même +impartialité, je dirai plus, avec la même sympathie respectueuse et +indépendante. + + + + +IV + + +L'année 1870 marque une date importante dans la vie d'Ernest Renan. Ce +fut encore une année de crise. L'Allemagne, qui avait été, au moment où +il s'était émancipé de son éducation ecclésiastique, la seconde mère de +son intelligence, l'Allemagne, dont il avait exalté si haut le caractère +purement idéaliste, en qui il voyait la maîtresse du monde moderne en +érudition, en poésie et en métaphysique, lui apparaissait maintenant +sous une face nouvelle, froidement réaliste, orgueilleusement et +brutalement conquérante. Comme il avait rompu avec l'Église, sans cesser +de reconnaître sa grandeur et les services qu'elle avait rendus et +qu'elle rendait encore au monde, il sentit, non sans douleur, se +relâcher presque jusqu'à se briser le lien moral qui l'attachait à +l'Allemagne, mais sans renier jamais la dette de reconnaissance +contractée envers elle, sans chercher jamais à rabaisser ses mérites et +ses vertus. On trouvera l'expression éloquente de ses sentiments dans +ses lettres au docteur Strauss, écrites en 1871, dans son discours de +réception à l'Académie française et dans sa lettre à un ami d'Allemagne +de 1878. En même temps, une évolution se produisait dans ses conceptions +politiques. Aristocrate par tempérament, monarchiste constitutionnel par +raisonnement, il se trouvait appelé à vivre dans une société +démocratique et républicaine. Convaincu que les grands mouvements de +l'histoire ont leur raison d'être dans la nature même des choses et +qu'on ne peut agir sur ses contemporains et son pays qu'en en acceptant +les tendances et les conditions d'existence, il sut apprécier les +avantages de la démocratie et de la République sans en méconnaître les +difficultés et les dangers. + +Ernest Renan était désormais en pleine possession de son génie, de son +originalité, et en pleine harmonie avec son temps.--Émancipé de +l'Église, il était l'interprète de la libre pensée sous sa forme la plus +élevée et la plus savante dans un pays qui voyait dans le cléricalisme +l'ennemi le plus redoutable de ses institutions nouvelles; émancipé de +l'Allemagne, il avait trouvé dans les malheurs mêmes de la patrie un +aliment et un aiguillon à son patriotisme, et il s'efforçait de faire de +ses écrits l'expression la plus parfaite du génie français; émancipé de +toute attache aux régimes politiques disparus, il pouvait donner à la +France nouvelle les conseils et les avertissements d'un ami clairvoyant +et d'un serviteur dévoué. Professeur au Collège de France, le seul +établissement d'enseignement qui se soit conservé à travers les siècles, +toujours semblable à lui-même dans son organisation comme dans son +esprit, l'asile par excellence de la recherche libre et désintéressée, +membre de l'Académie des inscriptions et de l'Académie française, ces +créations de la monarchie réorganisées par la Révolution, l'une +représentant l'érudition, l'autre le talent littéraire, Ernest Renan +avait conscience que l'âme de la France moderne vivait en lui plus qu'en +tout autre de ses contemporains. Il la laissa s'épanouir librement et se +répandre au dehors, jouissant de cette popularité qui faisait de lui +l'hôte le plus recherché des salons mondains, l'orateur préféré des +assemblées les plus diverses, savantes ou frivoles, aristocratiques ou +populaires, et la proie favorite des interviewers. Il répandait sans +compter les trésors de son esprit, de sa science, de son imagination, +de sa bonne grâce. Il osait dans ses écrits aborder tous les sujets et +prendre tous les tons. Tout en continuant ses grands travaux d'histoire +et d'exégèse, tout en traduisant Job, l'Ecclésiaste et le Cantique des +Cantiques, tout en donnant à l'histoire littéraire de la France des +notices qui sont des chefs-d'oeuvre d'érudition sûre et minutieuse, tout +en dressant chaque année, pour la Société asiatique, le bilan des +travaux relatifs aux études orientales, tout en fondant et en dirigeant +avec une activité admirable la difficile entreprise du _Corpus +inscriptionum semiticarum_, qui sera son titre de gloire le plus +incontestable au point de vue scientifique, il exposait ses vues et ses +rêves sur l'univers et sur l'humanité, sur la vie et sur la morale, soit +sous une forme plus austère dans ses _Dialogues philosophiques_, soit +sous une forme plus légère et doucement ironique dans ses fantaisies +dramatiques: _Caliban_, l'_Eau de Jouvence_, le _Prêtre de Némi_, +l'_Abbesse de Jouarre_; il travaillait à la réforme du haut +enseignement; il écrivait ces délicieux fragments d'autobiographie qu'il +a réunis sous le titre de _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_. + + + + +V + + +Dans cet épanouissement de toutes ses facultés pensantes et agissantes, +favorisé par sa triple vie de savant, d'homme du monde et d'homme de +famille, Ernest Renan se sentait heureux, et cette joie de vivre et +d'agir lui avait inspiré un optimisme philosophique qui semblait, au +premier abord, peu conciliable avec l'absence de toute certitude, de +toute conviction métaphysique et religieuse. On était étonné et un peu +scandalisé de voir l'auteur des _Essais de critique et de morale_, celui +qui avait écrit des pages inoubliables sur l'âme rêveuse et mélancolique +des races celtiques, qui avait condamné si sévèrement la frivolité de +l'esprit gaulois et la théologie bourgeoise de Béranger, prêcher parfois +un évangile de la gaîté que Béranger n'eût pas désavoué, considérer la +vie comme un spectacle amusant dont nous sommes à la fois les +marionnettes et les spectateurs, et dirigé par un Démiurge ironique et +indifférent. À force de vouloir être de son temps et de son pays, tout +connaître et tout comprendre, Renan semblait parfois montrer pour les +défauts mêmes du caractère français une indulgence allant jusqu'à la +complicité. Quand il disait qu'en théologie c'est M. Homais et Gavroche +qui ont raison, et que peut-être l'homme de plaisir est celui qui +comprend le mieux la vie, ses amis mêmes étaient froissés, moins dans +leurs convictions personnelles que dans leur tendre admiration pour +celui qui avait su parler de saint François d'Assise, de Spinoza et de +Marc-Aurèle comme personne n'en avait parlé avant lui. Aux yeux de +beaucoup de lecteurs, Renan, devenu l'apôtre du dilettantisme, ne voyait +plus dans la religion que le vain rêve de l'imagination et du coeur, dans +la morale qu'un ensemble de conventions et de convenances, dans la vie +qu'une fantasmagorie décevante qui ne pouvait sans duperie être prise au +sérieux. Ceux qui ne l'aimaient pas l'appelaient la Célimène ou +l'Anacréon de la philosophie, et plusieurs de ceux qui l'aimaient +pensaient que les succès mondains, le désir d'étonner et de plaire +l'amenaient à ne plus voir, dans la discussion des plus graves problèmes +de la destinée humaine, qu'un jeu d'artiste et un exercice littéraire. + +Ceux toutefois qui connaissaient mieux son oeuvre et surtout sa vie +savaient que ce dilettantisme, cet épicurisme et ce scepticisme +apparents n'étaient point au fond de son coeur et de sa pensée, mais +étaient le résultat de la contradiction intime qui existait entre sa +nature profondément religieuse et sa conviction qu'il n'y a de science +que des phénomènes, par suite, de certitude que sur les choses finies; +ils comprenaient d'autre part qu'il était trop sincère pour vouloir rien +affirmer sur ce qui n'est pas objet de connaissance positive. Il était +trop modeste, trop ennemi de toute ombre de pose et de pharisaïsme pour +se proposer en exemple et en règle, pour vanter, comme une supériorité, +les vertus et les principes de morale qui faisaient la base même de sa +vie. Sa vie, la disposition habituelle de son âme étaient celles d'un +stoïcien, d'un stoïcien sans raideur et sans orgueil, qui ne prétendait +point se donner en modèle aux autres. Son optimisme n'était point la +satisfaction béate de l'homme frivole, mais l'optimisme volontaire de +l'homme d'action qui pense que, pour agir, il faut croire que la vie +vaut la peine d'être vécue et que l'activité est une joie. Personne +n'était plus foncièrement bienveillant, serviable et bon qu'Ernest +Renan, bien qu'il se soit accusé lui-même de froideur à servir ses amis. +Personne n'a été plus scrupuleux observateur de ses devoirs, devoirs +privés et devoirs professionnels, fidèle jusqu'à l'héroïsme aux +consignes qu'il s'était données, n'acceptant aucune fonction sans en +remplir toutes les obligations, s'imposant à la fin de sa vie les plus +vives souffrances pour accomplir jusqu'au bout ses fonctions de +professeur. Cet homme en apparence si gai avait depuis bien des années à +supporter des crises de maux physiques très pénibles. Il ne leur permit +jamais de porter atteinte à l'intégrité de sa pensée ni d'entraver +l'accomplissement des tâches intellectuelles qu'il avait assumées. C'est +dans les derniers mois de son existence que ce stoïcisme pratique se +manifesta avec le plus de force et de grandeur. Il avait souvent exprimé +le voeu de mourir sans souffrances physiques et sans affaiblissement +intellectuel. Il eut le bonheur de conserver jusqu'au bout toutes ses +facultés; mais les souffrances ne lui furent pas épargnées. Il les +redoutait d'avance comme déprimantes et dégradantes; il ne se laissa ni +déprimer ni dégrader par elles. Depuis le mois de janvier, il se savait +perdu; il le disait à ses amis et ne demandait que le temps et les +forces nécessaires pour achever son cours et ses travaux commencés. Il +voulut aller encore une fois voir sa chère Bretagne; sentant son état +s'aggraver, il tint à revenir à Paris à la fin de septembre, pour mourir +à son poste, dans ce Collège de France dont il était administrateur. +C'est là qu'il expira le 2 octobre. Pendant ces huit mois, il fut en +proie à des douleurs incessantes, qui parfois lui ôtaient la possibilité +même de parler; il resta cependant doux et tendre envers tous ceux qui +l'approchaient, les encourageant et se disant heureux. Il leur répétait +que la mort n'est rien, qu'elle n'est qu'une apparence, qu'elle ne +l'effrayait pas. Le jour même de sa mort, il trouvait encore la force de +dicter une page sur l'architecture arabe. Il se félicitait d'avoir +atteint sa soixante-dixième année, la vie normale de l'homme suivant +l'Écriture. Une de ses dernières paroles fut: «Soumettons-nous à ces +lois de la nature dont nous sommes une des manifestations. La terre et +les cieux demeurent.» Cette force d'âme, soutenue jusqu'à la dernière +minute à travers des mois de souffrances continuelles, montre bien +quelle était la sérénité de ses convictions et la profondeur de sa vie +morale. + + + + +VI + + +Il a laissé un souvenir ineffaçable à ceux qui l'ont connu. Il n'avait +rien dans son apparence extérieure qui, au premier abord, parût de +nature à charmer. De petite taille, avec une tête énorme enfoncée dans +de larges épaules, affligé de bonne heure d'un embonpoint excessif qui +alourdissait sa marche et a été la cause de la maladie qui l'a emporté, +il paraissait laid à ceux qui ne le voyaient qu'en passant. Mais il +suffisait de causer un instant avec lui pour que cette impression +s'effaçât. On était frappé de la puissance et de la largeur de son +front; ses yeux pétillaient de vie et d'esprit et avaient pourtant une +douceur caressante. Son sourire surtout disait toute sa bonté. Ses +manières, où s'était conservé quelque chose de l'affabilité paternelle +du prêtre, avec les gestes bénisseurs de ses mains potelées et le +mouvement approbateur de sa tête, avaient une urbanité qui ne se +démentait jamais et où l'on sentait la noblesse native de sa nature et +de sa race. Mais ce qui ne saurait se dire c'est le charme de sa parole. +Toujours simple, presque négligée, mais toujours incisive et originale, +elle pénétrait et enveloppait à la fois. Sa prodigieuse mémoire lui +permettait sur tous les sujets d'apporter des faits nouveaux, des idées +originales; et en même temps sa riche imagination mêlait à sa +conversation, avec un tour souvent paradoxal, des élans de poésie, des +rapprochements inattendus, parfois même des vues prophétiques sur +l'avenir. Il était un conteur incomparable. Les légendes bretonnes, +passant par sa bouche, prenaient une saveur exquise. Nul causeur, sauf +Michelet, n'a su allier à ce point la poésie et l'esprit. Il n'aimait +pas la discussion, et on a souvent raillé la facilité avec laquelle il +donnait son assentiment aux assertions les plus contradictoires. Mais +cette complaisance pour les idées d'autrui, qui prenait sa source dans +une politesse parfois un peu dédaigneuse, ne l'empêchait pas, toutes les +fois qu'une cause grave était en jeu, de maintenir très fermement son +opinion. Il savait être ferme pour défendre ce qu'il croyait juste; il +avait fait assez de sacrifices à ses convictions pour avoir le droit de +ne pas se fatiguer dans des discussions inutiles. Il avait horreur de la +polémique. Elle lui paraissait contraire à la politesse, à la modestie, +à la tolérance, à la sincérité, c'est-à-dire aux vertus qu'il estimait +entre toutes. Il savait, du reste, admirablement, par des comparaisons +charmantes, exprimer les nuances les plus rares de ses sentiments. Un +jour, dans un dîner d'amis, un convive, en veine de paradoxe, soutenait +que la pudeur est une convention sociale, un peu factice, qu'une jeune +fille très pudique n'aurait aucune gêne à être nue si personne ne la +voyait. «Je ne sais, dit Renan. L'Église enseigne qu'auprès de chaque +jeune fille se tient un ange gardien. La vraie pudeur consiste à +craindre d'offusquer même l'oeil des anges.» + + + + +VII + + +Le moment n'est pas encore venu, je l'ai dit en commençant, d'apprécier +l'oeuvre et les idées d'Ernest Renan. Il est cependant impossible, après +avoir dit ce que fut sa vie, de ne pas chercher à indiquer quelles ont +été les causes de son immense renommée, quelle place il tient dans notre +siècle, et en quoi il a mérité les honneurs exceptionnels que la France +lui a rendus au moment de ses funérailles. + +Il est un mérite que personne ne songe à lui contester, c'est d'avoir +été le plus grand écrivain de son temps et un des plus admirables +écrivains de la France de tous les temps. Nourri de la Bible, de +l'antiquité grecque et latine et des classiques français, il avait su se +faire une langue simple et pourtant originale, expressive sans +étrangeté, souple sans mollesse, une langue qui, avec le vocabulaire un +peu restreint du XVIIe et du XVIIIe siècles, savait rendre toutes les +subtilités de la pensée moderne, une langue d'une ampleur, d'une suavité +et d'un éclat sans pareils. Il y a chez Renan des narrations, des +descriptions de paysages, des portraits qui resteront des modèles +achevés de notre langue, et, dans ses morceaux philosophiques ou +religieux, il est arrivé à rendre les nuances les plus délicates de la +pensée, du sentiment ou du rêve. Chez lui la familiarité n'est jamais +triviale ni la gravité jamais guindée. Si quelquefois, dans ses derniers +écrits, le désir de se montrer moderne, l'effort pour faire comprendre +le passé par des comparaisons avec les choses actuelles lui a fait +commettre quelques fautes de goût, ces fausses notes sont rares, et la +justesse du ton égale chez lui la délicate correction du style et l'art +consommé de la composition. Renan durera comme écrivain plus qu'aucun +des auteurs de notre siècle, parce qu'il a égalé les plus illustres par +la puissance pittoresque de l'expression avec une simplicité plus grande +de style et un sens artistique plus délicat. + +Ce qui fait du reste la beauté et la richesse du style de Renan, c'est +qu'il n'a jamais été ce qu'on appelle un styliste; il n'a jamais +considéré la forme littéraire comme ayant sa fin en elle-même. Il avait +horreur de la rhétorique et ne voyait dans la perfection du style que le +moyen de donner à la pensée toute sa force, de la vêtir d'une manière +digne d'elle. Tout était naturel chez lui. C'était la simplicité de sa +nature qui se reflétait dans la simplicité de son style; la richesse et +l'éclat de son style venaient de la plénitude de sa science, de la +puissance de son imagination et de l'abondance de ses idées. + +Renan n'a pas été un créateur dans les études d'érudition; il n'a, ni en +linguistique, ni en archéologie, ni en exégèse fait une de ces +découvertes, créé un de ces systèmes qui renouvellent une science; mais +il n'est pas d'homme qui ait eu une érudition à la fois aussi +universelle et aussi précise que la sienne: linguistique, littérature, +théologie, philosophie archéologie, histoire naturelle même, rien de ce +qui touche à la science de l'homme ne lui est étranger. Ses travaux +d'épigraphie et d'histoire littéraire sont admirables de méthode et de +précision critique. Sa connaissance profonde du passé unie au don de le +faire revivre par la magie de son talent littéraire a fait de lui un +incomparable historien. C'est là sa gloire par excellence. Dans un +siècle qui est avant tout le siècle de l'histoire, où les littératures, +les arts, les philosophies, les religions nous intéressent surtout comme +les manifestations successives de l'évolution humaine, Ernest Renan a eu +au plus haut degré les dons et l'art de l'historien. Il est en cela un +représentant éminent de son temps. On peut dire qu'il a élargi le +domaine de l'histoire, car il y a fait entrer l'histoire des religions. +Avant lui c'était un domaine réservé aux théologiens, qu'ils fussent du +reste rationalistes ou croyants. Il a le premier traité cette histoire +dans un esprit vraiment laïque et l'a rendue accessible au grand public. +L'Église n'a pas eu tort de voir en lui le plus redoutable des +adversaires. Malgré son respect, sa sympathie même pour les choses +religieuses, il portait les coups les plus graves à l'idée de surnaturel +et de révélation en faisant rentrer l'histoire des religions dans +l'histoire générale de l'esprit humain. D'un autre côté, il répandait +partout la curiosité des questions religieuses, et si les croyants ont +pu l'accuser de profaner la religion, on peut à plus juste titre lui +accorder le mérite d'avoir fait comprendre à tous l'importance de la +science des religions pour l'intelligence de l'histoire et d'avoir +éveillé dans beaucoup d'âmes le goût des choses religieuses. + +De même qu'il n'a pas été un créateur dans le domaine de l'érudition, +Renan n'a pas été non plus un novateur en philosophie. Ses études +théologiques ont développé en lui les qualités du critique et du savant +et l'ont dégoûté des systèmes métaphysiques. Il était trop historien +pour voir dans ces systèmes autre chose que les rêves évoqués dans +l'imagination des hommes par leur ignorance de l'ensemble des choses, +les mirages successifs suscités dans leur esprit par le spectacle +changeant du monde. Mais, s'il n'est pas un philosophe, il est un grand +penseur. Il a répandu à pleines mains, dans tous ses écrits, sur tous +les sujets, sur l'art comme sur la politique, sur la religion comme sur +la science, les idées les plus originales et les plus profondes. C'est +autant comme penseur que comme historien que Renan a été le fidèle +interprète du temps où il a vécu. Notre époque a perdu la foi et n'admet +d'autre source de certitude que la science, mais en même temps elle n'a +pu se résoudre, comme le voudrait le positivisme, à ne pas réfléchir et +à se taire sur ce qu'elle ignore. Elle aime à jeter la sonde dans +l'océan sans fond de l'inconnaissable, à prolonger dans l'infini les +hypothèses que lui suggère la science, à s'élever sur les ailes du rêve +dans le monde du mystère. Elle a le sentiment que, sans la foi ou +l'espérance en des réalités invisibles, la vie perd sa noblesse et elle +éprouve pour les héros de la vie religieuse, pour les âmes mystiques du +passé, un attrait et une tendresse faits de regrets impuissants et de +vagues aspirations. Renan a été l'interprète de cet état d'âme et il a +contribué à le créer. Personne, n'a plus nettement, plus sévèrement que +lui affirmé les droits souverains de la science, seule source de +certitude positive, la nécessité d'y chercher une base suffisante pour +la vie sociale et la vie morale; personne n'a plus résolument exclu le +surnaturel de l'histoire. Mais en même temps il a pieusement recueilli +tous les soupirs de l'humanité aspirant à une destinée plus haute que +celle de la terre; il a recréé en lui l'âme des fondateurs de religions, +des saints et des mystiques; il a proposé et s'est proposé à lui-même +toutes les hypothèses que la science peut permettre encore à l'âme +religieuse. Chose curieuse, ce sont trois Bretons, trois fils de cette +race celtique sérieuse, curieuse et mystique, qui ont en France +représenté tout le mouvement religieux du siècle: Chateaubriand, le +réveil du catholicisme par la poésie et l'imagination; Lamennais, la +reconstitution du dogme, puis la révolte de la raison et du coeur contre +une église fermée aux idées de liberté et de démocratie; Renan, le +positivisme scientifique uni au regret de la foi perdue et à la vague +aspiration vers une foi nouvelle. + +Ce qu'on a appelé son dilettantisme et son scepticisme n'est que la +conséquence de sa sincérité. Il avait également peur de tromper et +d'être dupe, et il ne craignait pas de proposer des hypothèses +contradictoires sur des questions où il croyait la certitude impossible. + +C'est là ce qu'il faut se rappeler pour comprendre ce qui, dans son +oeuvre historique, peut au premier abord paraître entaché d'inconsistance +et de fantaisie. On l'a accusé de dédaigner la vérité, de tout sacrifier +à l'art, de mettre toute la critique historique dans le talent «de +solliciter doucement les textes». Il faut l'avoir peu ou mal lu pour le +juger ainsi. Il a eu simplement la sincérité de reconnaître que, dans +des oeuvres de synthèse, on ne peut appliquer partout la même méthode. +Quand on doit raconter une période ou la biographie d'un personnage pour +lesquelles les documents positifs font défaut, l'histoire a le droit de +reconstituer par divination «une des manières dont les choses ont pu +être». Renan a toujours averti quand il procédait ainsi, qu'il s'agit +des origines d'Israël, de la vie du Christ[7] ou de celle de Bouddha. +Mais, quand il s'agit de décrire le milieu social et intellectuel où +s'est développé le christianisme, ou d'étudier les oeuvres des hommes du +moyen âge, ou d'établir des textes, il a été le plus scrupuleux comme le +plus pénétrant des critiques. Personne n'a mieux parlé que lui des +règles et des devoirs de la philologie; personne ne les a mieux +pratiqués. + +On a pu s'étonner que le même homme qui a voulu qu'on mît sur sa tombe: +_Veritatem dilexit_, se soit si souvent demandé, comme Pilate: +«Qu'est-ce que la vérité?» Mais ces interrogations, mêlées d'ironie, +étaient elles-mêmes un hommage rendu à la vérité[8]. Il voyait que, pour +la plupart des hommes, aimer la vérité c'est aimer, jusqu'à +l'intolérance, jusqu'au fanatisme, des opinions particulières, reçues +par tradition ou conçues par l'imagination, toujours dépourvues de +preuves et destructives de toute liberté de penser. Affirmer des +opinions qu'il ne pouvait prouver lui paraissait un orgueil intolérable, +une atteinte à la liberté de l'esprit, un défaut de sincérité envers +soi-même et envers les autres; et il se rendait le témoignage de n'avoir +jamais fait un mensonge consciemment, bien plus, d'avoir eu le courage +dans ses écrits de dire toujours tout ce qu'il pensait. Il voyait du +stoïcisme et non du scepticisme à pratiquer le devoir sans savoir s'il a +une réalité objective, à vivre pour l'idéal sans croire à un Dieu +personnel ni à une vie future, et, dans les ténèbres d'incertitude où +l'homme vit ici-bas, à créer, par la coopération des âmes nobles et +pures, une cité céleste où la vertu est d'autant plus belle qu'elle +n'attend pas de récompense. Quelques-uns des contemporains de Renan se +sont crus ses disciples parce qu'ils ont imité les chatoiements et les +caresses de son style, ses ironies et ses doutes. Ils se sont gardés +d'imiter ses vertus, son colossal labeur et son dévouement à la science. +Ils n'ont pas compris que son scepticisme était fait de tolérance, de +modestie et de sincérité. + +Ceux qui liront l'_Avenir de la science_, écrit à vingt-cinq ans, et qui +verront les liens intimes qui rattachent ce livre à l'oeuvre tout entière +de Renan, diront, eux aussi, en contemplant cette longue vie si bien +remplie: _Veritatem dilexit_. + +Si nous nous demandons maintenant ce qui caractérise Renan parmi les +grands écrivains et les grands penseurs, on trouvera que sa supériorité +réside dans le don particulier qu'il a possédé de comprendre l'histoire +et la nature dans leur variété infinie. On l'a comparé à Voltaire, parce +que Voltaire, comme lui, a été le représentant de son siècle, mais +Voltaire n'avait ni sa science ni son originalité de pensée et de style; +on l'a comparé à Goethe, mais Goethe est avant tout un artiste créateur, +et son horizon intellectuel, si vaste qu'il fût, ne pouvait avoir, au +temps où il a vécu, l'étendue de celui de Renan. Aucun cerveau n'a été +plus universel, plus compréhensif que celui de Renan. + +La Chine, l'Inde, l'antiquité classique, le moyen âge, les temps +modernes avec leurs perspectives infinies sur l'avenir, toutes les +civilisations, toutes les philosophies, toutes les religions, il a tout +connu, tout compris. Il a recréé l'univers dans sa tête, il l'a repensé, +si l'on peut dire, et même de plusieurs manières différentes. Ce qu'il +avait ainsi conçu et contemplé intérieurement, il avait le don de le +communiquer aux autres sous une forme enchanteresse. + +Cette puissance de contemplation créatrice de l'univers, qui est +proprement un privilège de la divinité, a été la principale source de la +joie qui a illuminé sa vie et de la sérénité avec laquelle il a accepté +la mort. + + Octobre 1892. + + + + +HIPPOLYTE TAINE + + +On ne s'est pas proposé dans les pages qu'on va lire d'analyser l'oeuvre +de Taine ni de la juger. Elle est trop connue pour avoir besoin d'être +analysée, et trop récente pour pouvoir être jugée. + +Nous nous sommes uniquement proposé de fixer avec autant de précision +que possible les traits essentiels de la biographie de Taine et le +caractère général de son oeuvre. Sa vie est peu et mal connue. Il s'est +efforcé de dérober sa personne à la curiosité des contemporains et de +mettre scrupuleusement en pratique le précepte: «Cache ta vie et répands +ton esprit.» La connaissance de sa vie n'est pourtant pas inutile pour +comprendre son esprit, et, s'il se trouve qu'en voulant écrire sa +biographie nous n'y découvrions d'autres aventures que des aventures +intellectuelles, ce résultat même ne sera pas sans importance[9]. + + + + +I + +LA VIE DE TAINE.--LES ANNÉES D'APPRENTISSAGE. + + +Hippolyte Taine naquit à Vouziers le 21 avril 1828. Son père, M. +Jean-Baptiste Taine, y exerçait la profession d'avoué. Il resta jusqu'à +l'âge de onze ans dans la maison paternelle, apprenant le latin avec son +père, tout en suivant les cours d'une petite école, dirigée par un M. +Pierson. Il avait déjà, à l'âge de dix ans, un tel sérieux dans le +caractère et une telle solidité dans l'esprit, qu'il arriva à M. +Pierson, empêché par une indisposition, de se faire remplacer, pendant +quelques jours, par le petit Taine. Son père étant tombé gravement +malade en 1839, il fut envoyé dans un pensionnat ecclésiastique de +Rethel. Il n'y resta que dix-huit mois. M. J.-B. Taine mourut le 8 +septembre 1840, laissant à sa veuve, à ses deux filles et à son fils, +une modeste fortune[10]. Il fallait songer à placer le jeune garçon dans +un milieu où il pût satisfaire son goût pour l'étude et développer les +rares qualités qu'il avait déjà manifestées. Sur les conseils du frère +de sa mère, M. Bezançon, notaire à Poissy, qui montra toujours beaucoup +de sollicitude pour son neveu, il fut envoyé à Paris, au printemps de +1841, et entra comme interne à l'institution Mathé, dont les élèves +suivaient les classes du collège Bourbon. Mais la santé délicate et +l'esprit méditatif et indépendant du jeune Taine se trouvèrent également +mal de ce régime de l'internat qu'il a qualifié dans une des dernières +pages qu'il ait écrites de «régime antisocial et antinaturel», où le +collégien, privé de toute initiative, «vit comme un cheval attelé entre +les deux brancards de sa charrette». Madame Taine se décida aussitôt à +venir vivre à Paris avec ses filles et à prendre son fils chez elle. +Alors commença, pour ne plus cesser jusqu'au mariage de Taine, sauf +pendant ses trois années d'École normale et les deux qui suivirent, +cette vie commune où le plus tendre et le plus attentif des fils +trouvait dans sa mère, comme il l'a dit lui-même, «l'unique amie qui +occupait la première place dans son coeur». «La vie de ma mère, +écrivait-il en 1879, n'était que dévouement et tendresse... aucune femme +n'a été mère si profondément et si parfaitement.» Ceux qui savent +combien Taine avait besoin de ménagements et de soins pour que sa nature +nerveuse trop sensible pût résister et à l'excès de l'activité cérébrale +et aux froissement de la vie, songent avec reconnaissance aux +bienfaisantes influences féminines qui, d'abord au foyer maternel, puis +au foyer conjugal, ont assuré le libre développement de son génie, l'ont +protégé contre les atteintes trop rudes de la réalité, ont entouré son +travail de paix et de sécurité, ont allégé les heures, pénibles entre +toutes, où ce grand laborieux était contraint de laisser reposer sa +plume et son cerveau. Nous leur devons aussi, peut-être, ce qui se mêle +de grâce attendrie et poétique, de profonde humanité, aux rigides +déductions de cet austère dialecticien. + +Le jeune Taine ne tarda pas à prendre, au collège Bourbon, le premier +rang. Dès l'âge de quatorze ans, il s'était fait à lui-même le plan de +ses journées et l'observait avec une méthode rigoureuse. Il s'accordait +vingt minutes de repos et de jeu en rentrant de la classe du soir, et +une heure de piano après le dîner; tout le reste du jour était donné au +travail. Il refusait toute distraction mondaine et poursuivait des +études personnelles à côté de ses occupations de collégien. Chaque +année, au moment du concours général, il fallait lui mettre des sangsues +à la tête pour éviter le danger d'une congestion cérébrale. Des succès +exceptionnels récompensèrent ces efforts. En 1847, comme vétéran de +rhétorique, il remportait au collège les six premiers prix et au +concours général, le prix d'honneur et trois accessits; en philosophie, +il obtenait au collège tous les premiers prix, aussi bien les trois prix +de sciences que les deux prix de dissertation, et au concours les deux +seconds prix de dissertation. + +Taine fit au collège Bourbon la connaissance de plusieurs camarades dont +l'amitié devait avoir une durable influence sur sa vie: Prévost-Paradol, +qui se décida, sur ses instances, à entrer à l'École normale, et qui fut +pendant plusieurs années l'intime confident de sa pensée; Planat, le +futur Marcelin de la _Vie Parisienne_, qui cachait, sous la fantaisie du +caricaturiste, un esprit sérieux jusqu'à la tristesse et passionné pour +les plus graves problèmes de la philosophie, et par qui Taine apprit +plus tard à connaître le monde des artistes et la société élégante[11]; +Cornélis de Witt, qui éprouvait comme Taine un vif attrait pour l'étude +de la langue et de la littérature anglaises et qui l'introduisit chez M. +Guizot, quand celui-ci revint d'Angleterre en 1849. Guizot se prit de +sympathie et d'estime pour le jeune universitaire, vers qui +l'attiraient, en dépit de profondes divergences philosophiques, de +secrètes affinités morales et intellectuelles. Il lui donna des preuves +constantes de cette sympathie dans les concours académiques, et Taine +consacra un de ses plus beaux essais de critique à l'auteur de +l'_Histoire de la Révolution d'Angleterre_[12]. + +L'enseignement public était la carrière qui s'offrait le plus +naturellement à Taine après ses brillants succès scolaires. En 1848, il +passa ses deux baccalauréats ès-lettres et ès-sciences et fut reçu le +premier à l'École normale. Il y voyait entrer avec lui presque tous ses +rivaux des concours de 1847 et de 1848: About, reçu second, Sarcey, +Libert, Suckau, Albert, Merlet, Lamm, Ordinaire, Barnave, etc. + +Je n'aurai pas la témérité de refaire, après M. Sarcey[13], le tableau +de ce que fut l'École normale sous la seconde République, pendant ces +années d'agitation tumultueuse où l'enseignement des professeurs, +distribué avec un zèle inégal, n'exerçait qu'une faible influence, mais +où l'activité intellectuelle des élèves, fécondée par les conversations, +les discussions, les lectures, les études personnelles, n'en était que +plus intense. Je me contenterai de rappeler combien nombreux furent les +camarades de Taine qui se firent un nom dans l'enseignement, les +lettres, le journalisme, le théâtre, la politique ou même l'Église. À +côté de ceux que je citais tout à l'heure, qu'il me suffise de nommer +Challemel-Lacour, Chassang, Assolant, Aubé, Perraud, Ferry, Weiss, Yung, +Belot, Gaucher, Gréard, Prévost-Paradol, Levasseur, Villetard, Accarias, +Boiteau, Duvaux, Crouslé, Lenient, Tournier. + +Taine eut, dès le premier jour, une place à part au milieu d'eux. Non +qu'il cherchât à se singulariser ou à faire sentir sa supériorité; ses +maîtres et ses camarades s'accordent à vanter sa douceur, sa modestie, +sa complaisance, sa gaieté; mais il inspirait, par son caractère et par +son intelligence, un sentiment que des jeunes gens, enfermés dans une +école, éprouvent rarement pour un compagnon d'études: un respect +affectueux. On sentait confusément qu'il y avait en lui quelque chose de +particulier, d'unique, qui le mettait à part et au-dessus de tous. Il +arrivait à l'École avec une érudition auprès de laquelle tous se +sentaient des ignorants, et pourtant on voyait ce _grand bûcheron_, pour +me servir de l'expression d'About, peiner comme s'il avait tout à +apprendre. Il joignait à une rigoureuse méthode dans son infatigable +labeur, une facilité merveilleuse en latin comme en français, en vers +comme en prose, qui lui permettait d'expédier en une quinzaine tous les +travaux du trimestre, sans qu'aucun pourtant parût négligé, et encore de +fournir des faits, des plans de devoirs et des idées à tous ceux de ses +camarades qui venaient le _feuilleter_, comme ils disaient, sans jamais +lasser sa patience. Enfin, on s'étonnait de le voir apporter, au sortir +du collège, un esprit tout formé et des doctrines arrêtées, mûries par +l'étude et la réflexion personnelles. Il avait déjà, quand il suivait à +Bourbon le cours de philosophie de M. Bénard, un système du monde tout +pénétré de déterminisme spinoziste, et surtout une manière, qui lui +était propre, de classer ses idées et de les exprimer avec une rigueur +presque mathématique. Il avait à l'École des registres où ses +réflexions, ses lectures, ses conversations, venaient se condenser dans +des analyses qui avaient pour objet de reconstruire _a priori_ la +réalité, de ramener à une formule simple un système, une époque, un +caractère, et de découvrir les lois génératrices des organismes +complexes et vivants. On sentait en lui un observateur et un juge. Il +avait trop de bonhomie et de modestie pour qu'on se sentît gêné devant +lui; mais on était subjugué par cette force de réflexion et de pensée, +par cette pénétration critique d'une clairvoyance impitoyable, bien +qu'exempte de malveillance et d'ironie. Dans les premiers temps, About +menait toute la section par sa verve endiablée, par son esprit railleur +toujours en éveil; il était _l'absorbant_, comme on disait, et les +autres les _absorbés_; mais bientôt About subit l'ascendant irrésistible +de ce logicien pressant, doux et obstiné, et l'on déclara qu'il fallait +le ranger désormais parmi les _absorbés_ de ce nouvel et plus puissant +_absorbant_. + +Personne n'a jamais joui du séjour à l'École normale au même degré que +Taine. Il éprouva jusqu'à l'enivrement le plaisir de sentir autour de +soi «des esprits hardis, ouverts, jeunes, excités par des études et un +contact perpétuels[14]», et le plaisir de travailler, de penser et de +discuter sans entrave et sans trêve. + +«J'ai un encombrement de travaux de toute sorte, écrit-il à Paradol, le +20 mars 1849. Compte d'abord les devoirs officiels exigés de grec, +philosophie, histoire, latin, français; ensuite la préparation à la +licence et la lecture d'environ trente ou quarante auteurs difficiles +que nous aurons à expliquer à ce moment, et enfin toutes mes études +particulières de littérature, d'histoire, de philosophie. Tout cela +marche de front, et j'ai toujours une quantité de choses sur le métier. +Je me suis fait un grand plan d'étude et je destine mes trois années +d'École à le remplir en partie; plus tard, je le compléterai. Je veux +être philosophe et, puisque tu entends maintenant tout le sens de ce +mot, tu vois quelle suite de réflexions et quelle série de connaissances +me sont nécessaires. Si je voulais simplement soutenir un examen ou +occuper une chaire, je n'aurais pas besoin de me fatiguer beaucoup; il +me suffirait d'une certaine provision de lectures et d'une inviolable +fidélité à la doctrine du maître, le tout accompagné d'une ignorance +complète de ce que sont la philosophie et la science modernes; mais +comme je me jetterais plutôt dans un puits que de me réduire à faire +uniquement un métier, comme j'étudie par besoin de savoir et non pour me +préparer un gagne-pain, je veux une instruction complète. Voilà ce qui +me jette dans toutes sortes de recherches et me forcera, quand je +sortirai de l'École, à étudier en outre les sciences sociales, +l'économie politique et les sciences physiques; mais ce qui me coûte le +plus de temps, ce sont les réflexions personnelles; pour comprendre, il +faut trouver; pour croire à la philosophie, il faut la refaire soi-même, +sauf à trouver ce qu'ont déjà découvert les autres.» + +On s'étonne que sa santé, toujours délicate, ait pu résister à un pareil +surmenage. Ses lectures étaient prodigieuses. Il dévorait Platon, +Aristote, les Pères de l'Église, les scolastiques, et toutes ses +lectures étaient analysées, résumées, classifiées. Bien qu'à cette +époque les élèves de philosophie fussent dispensés de suivre les +conférences d'histoire en seconde année, Taine non seulement les +suivait, mais encore apportait à M. Filon un travail approfondi sur les +Décrets du Concile de Trente. Possédant déjà à fond l'anglais, il +s'était mis avec ardeur à l'allemand, pour lire Hegel dans le texte. +Dans ses délassements mêmes, l'étude et la réflexion avaient leur part. +En causant avec ses camarades, il analysait leur caractère et leur +manière de penser; «il nous exprimait comme des oranges», m'a dit l'un +d'eux. Il faisait de fréquentes visites à l'infirmerie, où il avait +l'autorisation de prendre ses repas le vendredi, étant dispensé du +maigre pour raison de santé; mais c'était surtout pour y retrouver deux +philosophes qui y avaient élu domicile: Challemel-Lacour et Charaux, +l'un, libre-penseur et républicain fougueux, l'autre, croyant candide et +paisible; ou pour y soutenir des discussions courtoises avec l'abbé +Gratry, aumônier de l'École, ou pour y causer avec le jeune médecin, M. +Guéneau de Mussy. Passionné pour la musique, il passait ses matinées du +dimanche à exécuter des trios avec Rieder et Quinot, qui tenaient le +violon et le violoncelle pendant que lui-même était au piano. Il avait +déjà pour Beethoven cet enthousiasme religieux qui lui a inspiré les +admirables pages par lesquelles se termine _Thomas Graindorge_. Il +retrouvait dans les sonates de Beethoven cette puissance de construction +qui était à ses yeux la marque suprême du génie. «C'est beau comme un +syllogisme», s'écriait-il après avoir joué une sonate. Enfin, quand il +allait retrouver sa mère et ses soeurs, qui étaient restées à Paris, il +arrivait tout rempli de ses lectures et de ses pensées et leur donnait +de véritables leçons, soit sur la philosophie, soit sur la littérature, +en particulier sur les trois écrivains qui étaient alors et qui sont +restés depuis ses auteurs de prédilection: Stendhal, Balzac et Musset. + +Ses rares qualités d'esprit, sa prodigieuse ardeur au travail, avaient +mis Taine hors de pair. Ses professeurs de seconde et de troisième +année, MM. Deschanel, Géruzez, Berger, Havet, Filon, Saisset, Simon, +étaient unanimes à louer (je me sers de leurs propres expressions), +l'élévation, la force, la vigueur, la pénétration, la netteté, la +souplesse, la fertilité de son esprit, la forme toujours littéraire de +ses travaux, son talent d'exposition, l'autorité de sa parole, son +élocution facile et brillante. Ils voyaient en lui plus qu'un élève, un +savant qui devait un jour faire honneur à l'École. Ils éprouvaient pour +lui ce même sentiment de respect qu'il inspirait à ses camarades, et ne +pouvaient s'empêcher de mêler à leurs notes sur ses devoirs, des +appréciations élogieuses sur ses qualités morales, sa tenue excellente, +la gravité de son caractère. Ils étaient en même temps d'accord pour +critiquer chez lui un goût immodéré pour les classifications, les +abstractions et les formules. L'un d'eux lui reprochait même des +opinions et des habitudes de méthode et de style qui ne pouvaient +convenir à un professeur de philosophie. Mais il le louait de sa +docilité et il se flattait de l'avoir mis sur la bonne voie et de lui +avoir enseigné la simplicité et la circonspection[15]. + +Le Directeur des études, M. Vacherot, à qui Taine devait rendre un si +bel hommage en traçant dans ses _Philosophes français_ le portrait de M. +Paul, le jugeait dès la seconde année avec une clairvoyance vraiment +prophétique, dans une note qui mérite d'être citée en entier, car elle +nous montre avec quelle conscience, quelle élévation et quelle +pénétration d'esprit M. Vacherot remplissait ses fonctions: + + «L'élève le plus laborieux, le plus distingué que j'aie connu à + l'École. Instruction prodigieuse pour son âge. Ardeur et avidité de + connaissances dont je n'ai pas vu d'exemple. Esprit remarquable par + la rapidité de conception, la finesse, la subtilité, la force de + pensée. Seulement comprend, conçoit, juge et formule trop vite. + Aime trop les formules et les définitions auxquelles il sacrifie + trop souvent la réalité, sans s'en douter il est vrai, car il est + d'une parfaite sincérité. Taine sera un professeur très distingué, + mais de plus et surtout un savant de premier ordre, si sa santé lui + permet de fournir une longue carrière. Avec une grande douceur de + caractère et des formes très aimables, une fermeté d'esprit + indomptable, au point que personne n'exerce d'influence sur sa + pensée. Du reste, il n'est pas de ce monde. La devise de Spinoza + sera la sienne: _Vivre pour penser_. Conduite, tenue excellente. + Quant à la moralité, je crois cette nature d'élite et d'exception, + étrangère à toute autre passion qu'à celle du vrai. Elle a ceci de + propre qu'elle est à l'abri même de la tentation. Cet élève est le + premier, à une grande distance, dans toutes les conférences et dans + tous les examens.» + +Celui qui savait ainsi connaître et comprendre les jeunes gens confiés à +ses soins, était plus qu'un directeur d'études, c'était un directeur +d'âmes. Aussi l'abbé Gratry voyait-il avec jalousie l'ascendant qu'il +avait pris sur les élèves. On sait l'issue de la lutte. M. Vacherot fut +mis en disponibilité le 29 juin 1851. Quelques semaines plus tard, Taine +subissait à son tour un douloureux échec causé par l'ensemble +exceptionnel de qualités et de défauts qui faisait sa rare originalité +et que M. Vacherot avait si admirablement analysé. + +Au mois d'août 1851, il se présentait à l'agrégation de philosophie avec +ses camarades Édouard de Suckau, un de ses meilleurs amis, et Cambier, +qui abandonna peu après l'Université pour devenir missionnaire en Chine, +où il périt martyr en 1866. Le jury était présidé par M. Portalis, un +honorable magistrat, et composé de MM. Bénard, Franck, Garnier, Gibon et +l'abbé Noirot. Taine fut déclaré admissible avec cinq autres +concurrents; mais deux candidats seuls furent définitivement reçus: son +ami Suckau, et Aubé, qui était de la promotion de 1847. L'étonnement, je +dirais presque le scandale, fut grand. La réputation du jeune philosophe +avait franchi les murs de l'École. Tout le monde lui décernait d'avance +la première place. On attribua son échec, non à l'insuccès de ses +épreuves, mais à une exclusion motivée par ses doctrines. Des légendes +se formèrent. Beaucoup de gens crurent et répétèrent que c'était M. +Cousin qui présidait le jury et qu'il avait dit de Taine: «Il faut le +recevoir premier ou le refuser; or il serait scandaleux de le recevoir +premier.» On rejeta aussi sur son concurrent Aubé la responsabilité de +son échec. Après une leçon de Taine sur le _Traité de la connaissance de +Dieu_, de Bossuet, Aubé, chargé d'argumenter contre lui, l'aurait +perfidement pressé de dire son avis sur la valeur des preuves classiques +de l'existence de Dieu. L'embarras et finalement le silence de Taine +auraient entraîné sa condamnation. + +Ce qui confirma tous les soupçons, c'est que le rapport de M. Portalis +fut le seul des rapports des présidents des jurys d'agrégation qui ne +fut pas publié. Une note de la _Revue de l'instruction publique_ annonça +qu'il était fort long, et, qu'en tout état de cause, la première partie +seule serait rendue publique[16]. Il n'est pas sans intérêt de rétablir +sur ces divers points l'exacte vérité. Non seulement M. Cousin n'était +pour rien dans l'échec de Taine, mais il s'en montra fort mécontent. Il +était assez clairvoyant pour pressentir qu'une réaction se préparait +contre l'éclectisme et pour deviner un redoutable adversaire dans ce +jeune homme aussi absorbé dans ses spéculations qu'avaient pu l'être +Descartes ou Spinoza. M. Aubé, malgré la malice trop réelle de ses +questions, n'avait pas davantage causé l'échec de son camarade, car +Taine avait eu la note maximum 20 pour sa leçon et son argumentation sur +Bossuet. La vérité est que ses juges avaient sincèrement trouvé ses +idées déraisonnables, sa manière d'écrire et sa méthode d'exposition +sèches et fatigantes. Ils le déclarèrent non seulement incapable +d'enseigner la philosophie, mais même peu fait pour réussir dans un +concours d'agrégation. + +Il est permis de penser que les appréciations de MM. Vacherot, Simon et +Saisset témoignaient de plus de perspicacité; mais à une époque où M. +Cousin croyait avoir donné à la pensée humaine sa Charte définitive, et +où la forme nécessaire de l'enseignement philosophique paraissait être +le développement oratoire d'affirmations religieuses et morales dites +vérités de sens commun, on ne doit pas s'étonner si un esprit qui se +déclarait lui-même «desséché et durci par plusieurs années +d'abstractions et de syllogismes», parut impropre à l'enseignement de la +philosophie. Aux épreuves écrites il avait eu à traiter le sujet suivant +de philosophie doctrinale: «_Des facultés de l'âme.--Démonstration de la +liberté.--Du moi, de son identité, de son unité_.» Il était difficile +pour lui de tomber plus mal. Incapable d'affirmer ce qu'il ne croyait +pas vrai, il a dû scandaliser ses juges ou leur paraître très obscur. En +tout cas, il ne leur a pas fourni les démonstrations péremptoires qu'ils +réclamaient. Le sujet d'histoire de la philosophie était: «_Socrate +d'après Xénophon et Platon_.» Ici nous pouvons dire presque avec +certitude, grâce à un travail d'école, quelle idée il a développée: +c'est que Xénophon était condamné à l'inexactitude par son infériorité +et Platon par sa supériorité, si bien que nous ne connaissons pas +Socrate. Cette composition ne fut pas goûtée plus que l'autre par la +majorité du jury, et sans M. Bénard, son ancien professeur de Bourbon, +qui fit relever ses notes, il n'aurait pas été déclaré admissible. Aux +épreuves orales, sa première leçon semblait devoir le sauver; la seconde +le perdit. Il avait à exposer le plan d'une morale. Il oublia +complètement les leçons de circonspection que lui avait données M. J. +Simon et il prit comme thème les propositions hardies de Spinoza: «Plus +quelqu'un s'efforce de conserver son être, plus il a de vertu; plus une +chose agit, plus elle est parfaite.» _Être le plus possible_, telle fut +la formule générale que Taine proposa comme la règle du devoir. On +imagine aisément de quelle manière il développa cette pensée, car on +retrouve ces développements dans sa _Littérature anglaise_ et dans sa +_Philosophie de l'Art_. Mais on imagine aisément aussi la stupeur de ses +juges. La leçon fut déclarée par eux «absurde»[17]. Taine fut refusé, et +on lui conseilla charitablement de ne pas persister à viser l'agrégation +de philosophie. + +Il n'était pas seul condamné d'ailleurs. L'agrégation de philosophie fut +supprimée quatre mois plus tard, et je soupçonne les épreuves de Taine +et le rapport secret de M. Portalis d'avoir été pour quelque chose dans +cette suppression. Le jury d'ailleurs se cacha si peu d'avoir tenu +compte dans sa décision de la question de doctrine que, deux ans plus +tard, à la soutenance de doctorat de Taine, M. Garnier exprima le regret +d'avoir retrouvé dans sa thèse française les idées philosophiques qui +l'avaient fait échouer à l'agrégation. + +Il n'était pas au bout de ses peines. Ici encore je rencontre une +légende, fort jolie du reste, et qui contient une part de vérité; mais +de cette vérité idéale qui ramasse en un seul fait, inexact en lui-même, +une série d'événements, et qui résume en un mot, apocryphe comme presque +tous les mots historiques, toute une situation. On a souvent raconté que +Taine, après son échec, avait été nommé suppléant de sixième au collège +de Toulon, et qu'il avait donné sa démission au ministre par ces simples +mots: «Pourquoi pas au bagne?» En 1851, les professeurs ne +correspondaient pas dans ce style avec les ministres et Taine moins que +tout autre; mais il n'en est pas moins vrai que l'Université, pendant +cette triste année 1851-1852, ressembla quelque peu à un bagne et que +plusieurs normaliens, qui pourtant lui étaient profondément attachés, +furent contraints de s'en évader. De ce nombre fut Taine. L'histoire de +ses tribulations est bonne à raconter, ne fût-ce que pour faire +apprécier aux Français d'aujourd'hui les libertés dont ils jouissent. + +Le ministre de l'Instruction publique, M. Dombidau de Crouseilhes, ne +paraît pas avoir jugé le candidat malheureux aussi sévèrement que le +jury, car il le pourvut d'un poste de philosophie. Chargé, le 6 octobre +1851, à titre provisoire, du cours de philosophie au collège de Toulon, +Taine n'eut pas à occuper ce poste; il désirait ne pas s'éloigner autant +de sa mère, et il fut transféré le 13 octobre comme suppléant à Nevers. +Il était plein d'enthousiasme pour ses nouvelles fonctions: «Quelle est, +écrivait-il à Paradol (5 février 1852), la meilleure position pour +s'occuper de littérature et de science? À mon avis, c'est +l'Université... C'est une bonne chose pour apprendre que d'enseigner... +Le seul moyen d'inventer, c'est de vivre sans cesse dans sa science +spéciale. Si j'ai pris le métier de professeur, c'est parce que j'ai cru +que c'était la plus sûre voie pour devenir savant. Les meilleurs livres +de notre temps ont eu pour matière première un cours public.» Il +trouvait même que la solitude et la monotonie de la vie de province +avaient leurs avantages en vous imposant «la nécessité de penser +toujours pour ne pas mourir d'ennui». Pourtant ce brusque éloignement de +sa famille, de ses amis, de Paris, de cette École normale qu'il appelait +«la chère patrie de l'intelligence[18]», lui fut cruel. «J'ai été gâté +par l'École, écrivait-il à Paradol, le 30 octobre 1851, nous ne la +retrouverons nulle part. Je suis comme mort. Plus de conversations ni de +pensées... Éloigné de l'École, je languis loin de la liberté et de la +science.» + +Ce fut bien pis un mois plus tard, quand le coup d'État du 2 décembre +eut été consommé. Tous les professeurs de l'Université étaient devenus +des suspects. Un grand nombre étaient mis en disponibilité ou révoqués, +d'autres prenaient les devants et donnaient leur démission. Taine +démontra à Paradol, qui voulait suivre ce dernier parti, qu'après le +plébiscite du 10 décembre, l'acceptation silencieuse du nouveau régime +était un devoir. Le suffrage universel était la seule base du droit +politique en France; lui résister, c'était faire un acte +insurrectionnel, un coup d'État. «Le dernier butor, écrit-il le 10 +janvier 1852, a le droit de disposer de son champ et de sa propriété +privée, et pareillement une nation d'imbéciles a le droit de disposer +d'elle-même, c'est-à-dire de la propriété publique. Ou niez la +souveraineté de la volonté humaine, et toute la nature du droit public, +ou obéissez au suffrage universel.» Il ajoute, il est vrai: «Remarque +pourtant qu'il y a des restrictions à cela, que je les faisais déjà +auparavant contre toi, et que je refusais à la majorité le droit de tout +faire que tu lui accordais. C'est qu'il y a des choses qui sont en +dehors du pacte social, qui, partant, sont en dehors de la propriété +publique et échappent ainsi à la décision du public... Par exemple, la +liberté de conscience et tout ce qu'on appelle les droits et les devoirs +antérieurs à la société[19].» C'est au nom de ces droits et de ces +devoirs qu'il résista quand on demanda aux universitaires plus que leur +soumission, leur approbation. À Nevers, on leur fit signer la +déclaration suivante: «Nous, soussignés, déclarons adhérer aux mesures +prises par M. le Président de la République le 2 décembre, et lui +offrons l'expression de notre _reconnaissance_ et de notre respectueux +dévouement», Taine seul refusa de donner sa signature, faisant observer +que comme suppléant il n'était chargé de remplacer le titulaire que dans +son enseignement, et que d'ailleurs, comme professeur de morale, il ne +lui appartenait pas d'approuver un acte qui impliquait un parjure. Il +fut noté comme révolutionnaire et peu après accusé d'avoir fait en +classe l'éloge de Danton[20]. Malgré l'attitude en apparence +bienveillante du recteur, ecclésiastique fort timoré, malgré le succès +de Taine comme professeur et l'attachement de ses élèves, qui firent une +pétition pour son maintien à Nevers, il fut le 29 mars transféré en +rhétorique au lycée de Poitiers, avec un avertissement sévère de M. +Fortoul d'avoir à veiller sur ses discours et sa conduite. Mais le lycée +de Poitiers était alors étroitement surveillé par l'évoque, monseigneur +Pie. Hémardinquer avait déjà dû quitter la rhétorique parce qu'il était +juif. Taine ne fut pas plus heureux. Il eut beau accepter avec docilité +la situation qui lui était faite, s'interdire toute conversation +politique et même la lecture des journaux, paraître deux fois aux +offices du mois de Marie pour y écouter une cantatrice parisienne, +corriger le discours qu'un élève devait adresser à monseigneur Pie, +s'abstenir de donner aucun sujet de devoir qui ne fût pas pris dans le +XVIIe siècle ou l'antiquité, réfuter l'_École des femmes_, lire à ses +élèves le _Traité_ de Bossuet sur _la Concupiscence_, et leur interdire, +par ordre du recteur, la lecture des _Provinciales_[21], il restait mal +noté, et le 25 septembre 1852, il était chargé de suppléer le professeur +de sixième du lycée de Besançon. Cette fois, la mesure était comble. Il +demanda un congé qui lui fut accordé avec empressement dès le 9 octobre +et qui fut renouvelé d'année en année jusqu'à la fin de son engagement +décennal. + +Pendant cette pénible année, Taine n'eut d'autre refuge, d'autre +consolation que le travail et l'amitié. Il entretenait une +correspondance active avec sa mère, avec Suckau, avec Planat, avec +Paradol: «La solitude, écrit-il à ce dernier (11 décembre 1851), +augmente l'amitié. Il me semble que je pense maintenant à vous avec un +souvenir plus tendre... Les idées sont abstraites; on ne s'y élève que +par un effort. Quelque belles qu'elles soient, elles ne suffisent pas au +coeur de l'homme... Rien ne me touche plus que de lire les amitiés de +l'antiquité. Marc-Aurèle est mon catéchisme, c'est nous-mêmes.» + +Mais les amis étaient loin, les correspondants parfois négligents. Le +travail seul était le compagnon de toutes les heures, le consolateur de +la solitude et de tous les déboires. Comme à l'École, Taine fait marcher +de front les devoirs professionnels et les études personnelles. Il +rédige tous ses cours et commence ses thèses. Il écrit dès le 30 +octobre: «Je travaille deux heures chaque matin pour ma classe qui se +fait à huit heures. Il me reste sept heures par jour, plus les jeudis et +les dimanches, pour les études personnelles. J'ai commencé de longues +recherches sur les sensations. C'est là qu'on voit le plus nettement +l'union de l'âme et du corps. Ce sera ma thèse, si on ne veut pas une +exposition de la logique de Hegel.» L'attentat du 2 décembre ne ralentit +pas son ardeur au travail ni n'ébranla sa foi dans la science: «Je +déteste le vol et l'assassinat, écrit-il le 11 décembre, que ce soit le +peuple ou le pouvoir qui les commette. Taisons-nous, obéissons, vivons +dans la science. Nos enfants, plus heureux, auront peut-être les deux +biens ensemble, la science et la liberté... Il faut attendre, +travailler, écrire. Comme disait Socrate, nous seuls nous occupons de la +vraie politique, la politique étant la science. Les autres ne sont que +des commis et des faiseurs d'affaires.» Il apprend que l'agrégation de +philosophie est supprimée; aussitôt il se met à préparer celle des +Lettres, à faire des vers latins et des thèmes grecs: «Desséché et durci +par plusieurs années d'abstractions et de syllogismes, où retrouverai-je +le style, les grâces latines et les élégances grecques nécessaires pour +ne pas être submergé par quatre-vingts concurrents... Je vais repiocher +mon sol en jachère, tu sais comme et avec quels coups. Si j'ai la même +fortune que l'an dernier, comme il est probable, ma volonté en sera +innocente; je ferai tout pour surnager. Que Cicéron me soit en aide!» +Pour assouplir son esprit et son style et reprendre le sens des choses +réelles, il se met à noter ce qu'il voit, à recueillir des traits de +moeurs et de caractères; il s'exerce à des descriptions de nature. Le 10 +avril 1852, paraît le décret qui exige trois ans de stage après l'École +normale pour pouvoir se présenter à l'agrégation, mais fait compter le +doctorat ès-lettres pour deux années de service. Sans perdre une minute +il se remet à ses thèses[22]; le 8 juin, elles étaient terminées et +expédiées à Paris, et il espère être reçu docteur en août. S'il a pu +rédiger ses thèses avec une si prodigieuse rapidité, c'est parce qu'il +n'a pas cessé de les méditer tout en faisant ses cours et en préparant +son agrégation. «Je me présente à nos inquisiteurs patentés de Sorbonne, +écrit-il le 2 juin 1852, et d'ici à huit jours, j'expédierai cent +cinquante pages de prose française et un grand thème latin à M. Garnier. +Mes _Sensations_ sont au net, mais mes phrases cicéroniennes ne sont +encore qu'en brouillon. Pourquoi ai-je été si vite? Parce que nos +seigneurs et maîtres mettront un mois et plus pour me donner +l'autorisation d'imprimer, et que l'impression durera trois semaines. Te +dire avec quel tour de reins il a fallu piocher pour arracher à mon +cerveau ce chardon psychologique, et cela en six semaines de temps, est +impossible. Encore en ce moment les sensations, les conceptions, les +représentations, les illusions et tout le bataillon des _on_ me danse +dans la tête, et je suis ahuri et étourdi comme un chien de chasse après +une course au cerf de trente-six heures. Mais ce système est bon, et je +pense qu'on ne fait jamais si bien une chose que quand, après l'avoir +méditée longtemps, on l'écrit sans désemparer». + +Il avait pendant ces quelques mois vu se préciser dans son esprit les +idées maîtresses dont son oeuvre entière ne sera que le développement. +Tout d'abord, il s'était plongé dans la lecture des philosophes +allemands, de la Logique et de la Philosophie de l'histoire de Hegel: +«J'essaie de me consoler du présent en lisant les Allemands, écrit-il le +24 mars 1852 à M. Havet. Ils sont par rapport à nous ce qu'était +l'Angleterre par rapport à la France au temps de Voltaire. J'y trouve +des idées à défrayer tout un siècle, et si ce n'étaient mes inquiétudes +au sujet de l'agrégation, je trouverais un repos et une occupation +suffisants dans la compagnie de ces grandes pensées.» Mais son solide +cerveau devait résister à toutes les fumées de cette ivresse +métaphysique: plus il lisait Hegel, plus il reconnaissait ce que son +système avait de vague et d'hypothétique[23]; et le courant naturel de +son esprit, plus fort que toutes les influences extérieures, l'emportait +d'un tout autre côté. + +Dans son enseignement, il alliait la psychologie à la physiologie, et le +30 décembre 1854 il écrivait à Paradol: «La psychologie vraie et libre +est une science magnifique sur qui se fonde la philosophie de +l'histoire, qui vivifie la physiologie et ouvre la métaphysique. J'y ai +trouvé beaucoup de choses depuis trois mois... jamais je n'avais tant +marché en philosophie.» Le 1er août 1852, il envoie à Paradol le plan +d'un _Mémoire sur la Connaissance_, où nous trouvons indiquées les idées +fondamentales du livre de l'_Intelligence_ écrit seize ans plus tard. +«Tu y verras entre autres choses la preuve que l'intelligence ne peut +jamais avoir pour objet que le moi étendu sentant, qu'elle en est aussi +inséparable que la force vitale l'est de la matière, etc.; plus une +théorie sur la faculté unique qui distingue l'homme des animaux, +l'abstraction, et qui est la cause de la religion, de la société, de +l'art et du langage; et enfin là dedans les principes d'une philosophie +de l'histoire.» Le livre sur l'_Intelligence_ n'est pas autre chose que +le remaniement vingt fois pris et repris de sa thèse de 1852 sur les +_Sensations_ et de ce _Mémoire sur la Connaissance_. Nous y voyons, +ainsi que dans les _Philosophes français_, la psychologie présentée +comme la préface d'une métaphysique logique et scientifique que Taine a +plus d'une fois rêvé d'écrire. Le 24 juin 1852, nous lisons dans une +autre lettre: «Je rumine de plus en plus cette grande pâtée +philosophique dont je t'ai touché un mot et qui consisterait à faire de +l'histoire une science, en lui donnant comme au monde organique une +anatomie et une physiologie.» N'avons-nous pas là en une ligne le résumé +de l'introduction à l'_Histoire de la Littérature anglaise_ et l'idée +fondamentale qui a inspiré tous les écrits de Taine sur l'histoire, +l'art et la littérature? + +Malheureusement il se trompait bien en croyant que ces idées, qui lui +paraissaient si simples, pourraient obtenir le visa de ceux qu'il +appelait irrévéremment «les inquisiteurs patentés de la Sorbonne». Dans +sa candeur il se croyait garanti par le règlement du doctorat qui +déclare que la Faculté ne répond pas des opinions des candidats, et par +le bon accueil fait à la thèse fort hardie, dans le sens théocratique, +de M. Hatzfeld[24]. Dès le 15 juillet, M. Garnier lui faisait savoir que +les conclusions de sa thèse sur les _Sensations_ empêchaient la Sorbonne +de l'accepter. Il avait bien pris pour point de départ l'[Grec: +entelecheia] d'Aristote, et s'était mis à l'abri de ce grand nom; mais +il s'était posé en adversaire de Reid et avait édifié toute une théorie +des rapports du système nerveux et du moi, qui, sans être précisément +matérialiste, n'était guère orthodoxe[25]. Cette rude déconvenue ne le +troubla que quelques jours. Il met de côté pour des temps meilleurs les +syllogismes qu'il contemplait «dans une clarté éblouissante», et le 1er +août le plan de sa thèse sur _La Fontaine_ est déjà tracé: «Je vais +proposer à M. Leclerc, dit-il à Paradol, une thèse sur les _Fables_ de +La Fontaine; il me semble qu'on peut dire là-dessus beaucoup de choses +neuves, l'opposer aux autres fabulistes qui ne veulent que prouver une +maxime; la fable devenue drame, épopée, étude de caractères, caractère +du roi, des grands seigneurs, etc.; opposer le génie de La Fontaine, +grec et flamand, à celui du siècle.» Là-dessus il partit pour Paris où +l'attendait une nomination qui équivalait à une révocation. + +Ainsi trempé pour la lutte par la longue habitude de l'effort et de la +méditation solitaires et par une série de déboires stoïquement +supportés; ainsi armé de tout un arsenal de connaissances précises, +patiemment accumulées depuis des années; ayant déjà dans l'esprit, sinon +la formule, du moins la conception très nette des idées génératrices de +son oeuvre entière, Taine se trouvait brusquement rejeté hors de +l'Université et obligé de se vouer à la carrière d'homme de lettres. Si +M. Fortoul priva l'Université d'un admirable professeur, il faut +reconnaître qu'il rendit à Taine un signalé service en le délivrant de +liens professionnels qui eussent entravé le libre essor de son génie, ou +du moins restreint le nombre et la variété de ses travaux. Mais Taine +regretta l'enseignement et resta si persuadé des services qu'il rend au +professeur lui-même en l'obligeant à trouver les voies les plus sûres et +les plus directes pour faire pénétrer ses idées dans d'autres cerveaux, +qu'il se chargea, dès qu'il fut à Paris, d'un cours dans l'institution +Carré-Demailly, moins en vue du maigre traitement qu'il recevait, qu'à +cause du profit intellectuel qu'il trouvait à enseigner. Plus tard, sa +nomination de professeur à l'École des beaux-arts fut une des grandes +joies de sa vie. + +En rentrant à Paris, il ne retrouvait pas sa famille. Sa soeur aînée +était mariée au docteur Letorsay. Sa mère et sa soeur cadette étaient +retournées à Vouziers. Elles ne purent venir le rejoindre qu'un an plus +tard. Taine vécut seul, dans des hôtels garnis, d'abord rue Servandoni, +puis rue Mazarine. Il prenait ses repas dans un restaurant de la rue +Saint-Sulpice, fréquenté par des ecclésiastiques, ne voyait presque +personne et travaillait avec acharnement. + +En quelques mois ses deux thèses, le _De Personis platonicis_ et +l'_Essai sur les Fables de La Fontaine_ étaient achevées, et le 30 mai +1853, il était reçu docteur à l'unanimité après une brillante +soutenance. M. Wallon lui avait bien reproché de pousser trop loin son +admiration pour la morale antique et de méconnaître la nouveauté et la +supériorité du christianisme; M. Garnier avait découvert dans l'_Essai +sur La Fontaine_ un venin philosophique caché; M. Saint-Marc-Girardin +avait pris contre le candidat la défense des hommes et des bêtes, de +Louis XIV et du lion également calomniés; mais on avait été unanime à +louer la grâce de ces portraits athéniens que l'on devait retrouver plus +tard dans le délicieux article sur les _Jeunes gens de Platon_, une +latinité exquise s'élevant par endroits jusqu'à l'éloquence, la +souplesse de talent que révélait la thèse française et qui promettait à +la fois un historien, un critique littéraire et un moraliste satirique. +Cette soutenance du doctorat fut le dernier acte de la vie universitaire +de Taine. Sa vie de savant et d'homme de lettres allait commencer. + + + + +II + + +LES ANNÉES DE MAITRISE + + +À peine ses thèses déposées à la Sorbonne, Taine, «avec cette fertilité +d'esprit et cette extrême facilité qui étaient jointes chez lui à une +extraordinaire opiniâtreté dans le travail[26]», s'était mis à composer +pour un concours de l'Académie française un _Essai sur Tite-Live_. Il +faisait connaître une face nouvelle de sa précoce érudition; il se +montrait aussi versé dans l'histoire romaine, aussi familier avec +Polybe, Denys d'Halicarnasse, Niebuhr, Beaufort, Montesquieu et +Machiavel, que dans son _La Fontaine_ il s'était montré versé dans +l'histoire du XVIIe siècle et familier avec Saint-Simon et La Bruyère. +Le 31 décembre 1853, son _Tite-Live_ était déposé à l'Institut. M. +Guizot fut chargé du rapport et recommanda chaleureusement son jeune ami +aux suffrages de l'Académie. Mais ses conclusions rencontrèrent une vive +résistance. On trouvait à reprendre dans l'_Essai sur Tite-Live_ un ton +trop peu respectueux à l'égard des grands hommes, trop de goût pour +l'école historique moderne, pour Michelet en particulier et pour +Niebuhr; et surtout on ne pouvait admettre cette phrase sur Bossuet: «Il +résumait l'histoire avec un grand sens et dans un grand style, mais +_pour un enfant_ et la parcourait à pas précipités»[27]. Ce _pour un +enfant_ fut le _tarte à la crème_ de l'Académie. Après de vives +discussions, le concours fut prorogé à l'année 1855. Taine corrigea les +passages incriminés, supprima «pour un enfant» et fut couronné. Le +rapport très élogieux de M. Villemain, tout en regrettant que le +candidat n'eût pas été assez sensible aux mérites littéraires de +Tite-Live, le félicitait de «ce noble et savant début» et souhaitait «de +tels maîtres à la jeunesse des nos Écoles». L'Académie, oublieuse de ses +propres scrupules d'antan, trouvait piquant de protester discrètement +contre les rigueurs de M. Fourtoul; mais une surprise l'attendait. En +1856, l'_Essai sur Tite-Live_ paraissait avec une préface d'une +demi-page débutant par ces lignes: «L'homme, dit Spinoza, n'est pas dans +la nature comme un empire dans un empire, mais comme une partie dans un +tout, et les mouvements de l'automate spirituel qui est notre être sont +aussi réglés que ceux du monde matériel où il est compris.» L'Académie +s'était réjouie de la docilité de son lauréat, et voilà qu'elle se +trouvait avoir couronné, non un livre de critique littéraire, mais un +traité de philosophie déterministe. Elle en éprouva, non sans raison, +quelque dépit, et elle devait, dix ans plus tard, le faire sentir à +l'auteur de l'_Histoire de la Littérature anglaise_. + +Après avoir vécu pendant six ans dans une tension cérébrale continue, et +fourni coup sur coup une telle succession d'efforts intellectuels, au +commencement de 1854, Taine tomba épuisé. Il éprouva une de ces +incapacités de travail dont il eut souvent à souffrir dans la suite, en +particulier, en 1857 et en 1863. Il trouvait pourtant moyen d'utiliser +ces périodes de repos obligatoire et de les faire servir au plan général +d'études tracé en 1848. Tout d'abord il se faisait faire des lectures, +et c'est ainsi qu'il s'occupa pour la première fois de la Révolution +française en se faisant lire l'ouvrage de Buchez et Roux. Il y fut +surtout frappé de la médiocrité intellectuelle des hommes les plus +fameux de la période révolutionnaire et se dit qu'il y avait là un +problème historique intéressant à étudier. Il acquérait des +connaissances physiologiques en suivant des cours de médecine, en +particulier d'anatomie et de médecine mentale, pour donner à ses +recherches de psychologie une solide base scientifique. Grâce à son +admirable mémoire et à l'habitude de classer immédiatement les faits et +les idées, il complétait ainsi sans effort son instruction en écoutant +des cours ou en causant avec son cousin, l'éminent aliéniste Baillarger, +et avec son beau-frère. En 1854, il séjourna longtemps à Orsay, chez ce +dernier, l'accompagnant dans ses visites médicales, et recueillant des +observations sur la campagne et les paysans. Dans cette même année 1854 +on l'envoya pour sa santé aux eaux des Pyrénées. M. Hachette, qui +cherchait à attirer à lui les jeunes universitaires de talent, qui avait +favorisé les débuts de deux camarades de Taine, Libert[28] et Paradol, +qui avait recruté dans les récentes promotions de l'École normale toute +une élite de collaborateurs pour sa _Revue de l'Instruction +publique_[29], eut l'idée de lui demander d'écrire un Guide aux +Pyrénées. Taine rapporta de son voyage un livre qui ne ressemblait guère +à un guide, et qui était un mélange original de puissantes descriptions +de nature, d'amusants croquis de moeurs rurales, d'observations +satiriques sur la société des villes d'eaux, de souvenirs historiques +racontés avec une verve pittoresque. De plus, sous le voyageur érudit, +observateur et humoriste, on voyait partout percer le philosophe dont la +forte pensée affleurait à chaque page comme la roche au milieu des +gazons des vallées pyrénéennes, et qui cherchait dans le sol, la +lumière, la végétation, les animaux et les hommes, la force unique dont +l'univers entier n'est que la manifestation infiniment variée. Le volume +parut en 1855 avec de charmantes illustrations de Gustave Doré. + +Cette année 1854 est une date importante dans la vie de Taine. Le repos +auquel il fut contraint, l'obligation de se mêler aux hommes, de se +promener, de voyager, l'arrachèrent à sa vie claustrale et à son travail +solitaire pour le mettre en contact plus direct avec la réalité. Sa +méthode d'exposition philosophique s'était modifiée pendant cette année +d'observation de la vie réelle. Au lieu du procédé déductif qui part du +fait le plus général ou de l'idée la plus abstraite pour en suivre de +degré en degré les conséquences et les réalisations concrètes, il +procédera dorénavant en sens inverse et par induction; il prendra la +réalité pour point de départ et remontera par groupements successifs de +faits jusqu'aux faits les plus généraux et aux idées directrices. Les +conceptions _a priori_ n'auront plus de place dans sa méthode que comme +procédé d'investigation, au même titre que l'hypothèse dans les +sciences. Rien de plus instructif à cet égard que la comparaison de sa +thèse française avec le volume intitulé: _La Fontaine et ses Fables_, +qui parut en 1860 et qui en est le remaniement. La théorie sur la Fable +poétique qui formait en 1853 le premier chapitre devient en 1860 le +dernier. Une introduction toute nouvelle sur l'esprit gaulois, le sol, +la race, sur la personne et la vie de La Fontaine prend la place de +cette théorie et est destinée à expliquer l'oeuvre. Enfin, au lieu d'une +conclusion abstraite et vague sur le beau, nous avons une conclusion +très concrète et précise sur les circonstances historiques qui ont +favorisé l'éclosion des divers génies poétiques. De même l'_Essai sur +les sensations_ sous sa première forme partait du moi, de [Grec: +entelecheia] pour aboutir à l'impression sensible; dans +l'_Intelligence_, Taine partira des sensations les plus ordinaires pour +s'élever par des généralisations de plus en plus étendues à la loi et à +la cause, et enfin jusqu'au point où l'être même s'identifie avec +l'idée. Avec sa méthode, son style se modifiait aussi. Sa thèse se +ressentait encore des souvenirs de collège et d'école, des élégances +apprêtées des devoirs de rhétorique; il y avait encore dans l'_Essai sur +Tite-Live_ quelque chose de raide, de froid et d'abstrait. Avec le +_Voyage aux Pyrénées_ le style de Taine devient vivant et coloré; son +oeil se montre extraordinairement sensible à toutes les apparences +extérieures des choses; il s'applique à les rendre dans tout leur +relief, et il recouvre la logique de ses raisonnements d'un brillant +manteau d'images. Ses carnets de notes, où autrefois tout était classé +par idées abstraites, deviennent des recueils d'impressions visuelles, +d'observations de caractères et de moeurs, rendues avec une intensité +parfois excessive. Mais en même temps il est fidèle à ses habitudes +d'ordre méthodique et de construction régulière. Son imagination est +mise au service de sa logique et c'est par des procédés de développement +oratoire qu'il cherche à donner du mouvement et de l'animation à ses +classifications progressives. On reconnaîtra toujours en lui l'homme qui +avait éprouvé ses premières sensations littéraires en lisant Guizot et +Jouffroy, et qui eut un culte pour Macaulay. «Ma forme d'esprit, dit une +note écrite le 18 février 1862, est française et latine; classer les +idées en files régulières, avec progression, à la façon des +naturalistes, selon les règles des idéologues, bref oratoirement... Je +me souviens fort bien qu'à dix où onze ans, chez ma grand'mère, je +lisais avec intérêt une discussion de je ne sais plus qui sur le +_Paradis perdu_. de Milton. C'était un critique du XVIIIe siècle, qui +démontrait, réfutait en partant des principes. L'histoire de la +civilisation de Guizot, les cours de Jouffroy m'ont donné la première +grande sensation de plaisir littéraire, à cause des classifications +progressives. Mon effort est d'atteindre l'essence, comme disent les +Allemands, non de primesaut, mais par une grande route, unie, +carrossable. Remplacer l'intuition (_Insight_), l'abstraction subite +(_Vernunft_), par l'analyse oratoire; mais cette route est dure à +creuser.» Il est deux dons de l'artiste et de l'écrivain qu'il admirait +par-dessus tous les autres et qu'il regretta toujours de ne pas +posséder: l'art de raconter et celui de créer des personnages vivants et +agissants. Il mettait au premier rang l'art du romancier. Il essaya même +d'écrire un roman, mais s'arrêta au bout de quatre-vingt-dix pages, +s'apercevant que son roman n'était que de l'analyse psychologique +personnelle. Aussi disait-il avec une modestie excessive: «J'ai vu de +trop près les vrais artistes, les têtes fécondes, capables d'enfanter +des figures vivantes, pour admettre que j'en sois un[30].» + +En même temps que ce changement se produisait dans sa manière d'écrire +et dans sa méthode d'exposition, sa vie même devenait moins concentrée +et moins solitaire. Il s'était installé avec sa mère et sa soeur dans +l'île Saint-Louis. Il avait retrouvé à Paris, Planat, Paradol, About qui +revenait de Grèce plus exubérant de vie et plus étincelant d'esprit que +jamais; il faisait la connaissance de Renan et par Renan celle de +Sainte-Beuve; il entretenait des relations amicales avec M. E. Havet qui +avait été trois mois son professeur à l'École normale, et qui lui +témoignait le plus affectueux intérêt; Gustave Doré et Planat l'avaient +mis en relation avec des artistes; il continuait ses études de médecine +et de physiologie: il s'entretenait avec Franz Woepke[31] de philologie +et de mathématiques. Ceux qui l'ont connu pendant les années 1855-1856 +nous le représentent comme plein de verve et de gaieté, recherchant, non +le grand monde, mais la société de camarades intelligents, avec qui il +pouvait causer, discuter librement comme autrefois dans la maison de la +rue d'Ulm, se détendre après les heures de travail. Ces années 1855-1856 +furent des années d'activité féconde et joyeuse où Taine sentait son +talent s'affermir de jour en jour. Il débute le 1er février 1855 dans la +presse périodique par un article sur La Bruyère donné à la _Revue de +l'Instruction publique_. Il publie dans cette Revue dix-sept articles en +1855, vingt en 1856, sur les sujets les plus divers, passant de La +Rochefoucauld à Washington et de Ménandre à Macaulay. Le 1er août 1855, +il commence à la _Revue des Deux Mondes_, par un article sur Jean +Reynaud, une collaboration qui devait continuer jusqu'à sa mort. Le 3 +juillet 1856 paraissait son premier article au _Journal des Débats_, sur +Saint-Simon, et à partir de 1857, il devint un des collaborateurs +assidus de ce journal. + +Un esprit aussi puissant et aussi constructif que celui de Taine ne +pouvait se contenter de poursuivre, par une série d'études isolées, à +travers les histoires et les littératures[32], la vérification de son +système sur «la race, le moment, le milieu et la faculté maîtresse», +système dont il avait fait la première application rigoureuse à +Tite-Live. Il avait besoin de l'adapter à un vaste ensemble de faits, +d'écrire un grand chapitre d'histoire littéraire qui serait en même +temps un chapitre de l'histoire du coeur humain, un essai partiel de +philosophie de l'histoire, ou pour parler son langage, d'anatomie et de +physiologie historiques. + +Dès le 17 janvier 1856, son _Histoire de la Littérature anglaise_ est +annoncée, et à partir de cette date, les articles qui paraissent coup +sur coup en 1856 dans la _Revue de l'Instruction publique_, et depuis +1856 dans la _Revue des Deux Mondes_, nous montrent l'oeuvre déjà +construite tout entière dans son esprit, et son exécution poursuivie +avec une régularité et une vigueur qui ne faiblissent pas un instant. + +Mais avant de procéder à cette grande synthèse historique et +philosophique, Taine avait à y préparer les esprits et à déblayer le +terrain devant lui. Il avait un compte à régler avec l'éclectisme, qui +mettait la rhétorique à la place de la science, et qui était à ses yeux +la négation même de la philosophie, par cela même qu'il prétendait +l'administrer et avoir seul le droit d'être enseigné[33]. Du 14 juin +1855 au 9 octobre 1856, il publia dans la _Revue de l'Instruction +publique_ une série d'articles sur les _Philosophes français au XIXe +siècle_, articles qui parurent en volume au commencement de 1857. Sous +une forme ironique jusqu'à l'irrévérence, mais aussi avec +l'argumentation la plus vigoureuse et la plus pressante, il attaquait +tous les principes sur lesquels reposait le spiritualisme classique. Il +réhabilitait le sensualisme de Condillac en le complétant et en +l'élargissant, et il terminait son livre par l'esquisse d'un système qui +appliquait aux recherches psychologiques et même métaphysiques les +méthodes des sciences exactes. Faut-il voir dans ce livre une oeuvre de +rancune contre la doctrine au nom de laquelle il avait été naguère +condamné? Il serait sans doute téméraire d'affirmer que ses déboires +universitaires ne lui eussent pas laissé d'amers souvenirs; mais il +était incapable de céder consciemment à des ressentiments personnels. Il +considérait sincèrement l'existence d'une doctrine philosophique +officielle comme une atteinte à la liberté de penser, comme un obstacle +à tout progrès spéculatif. S'il donna à ces attaques une forme parfois +irrespectueuse, c'est que cette doctrine lui paraissait manquer souvent +de sérieux. Comme il s'agissait moins de réfuter des idées que de +détruire la tyrannie d'une école et qu'il voulait se faire entendre du +grand public et surtout des jeunes gens, il employait la plus redoutable +des armes, l'ironie, qu'il maniait, il faut le dire, à la façon d'une +catapulte plutôt que d'une fronde. Enfin, il avait vingt-sept ans, il +sentait sa jeunesse et sa force et il avait besoin de les dépenser. _Les +Philosophes français_ représentent, dans la vie de M. Taine, ses folies +de jeunesse. Ce fut sa manière de jeter sa gourme. + +Le succès du livre fut retentissant. Taine devint célèbre du jour au +lendemain. Jusque-là les seuls articles importants qui eussent été +consacrés à ses écrits étaient un article d'About sur le _Voyage aux +Pyrénées_[34], un article de Paradol[35] et deux articles de Guillaume +Guizot sur le Tite-Live[36]; mais c'étaient des articles d'amis. Après +les _Philosophes français_, les articles de Sainte-Beuve dans le +_Moniteur_[37], de Planche dans la _Revue des Deux Mondes_[38], de Caro +dans la _Revue contemporaine_[39], de Schérer dans la _Bibliothèque +universelle_[40], nous prouvent qu'il est désormais au premier plan +parmi les hommes de la nouvelle génération littéraire. Renan seul +pouvait lui disputer la première place, et Caro les attaquait ensemble +dans son article sur «l'Idée de Dieu dans une jeune école», article +habile et éloquent, violent sous des formes courtoises, qui fut +considéré comme la réponse de l'école éclectique, et fut reproduit tout +entier dans le _Journal général_ (officiel) _de l'Instruction publique_. +Les critiques ne s'accordaient pas très bien dans leurs tentatives pour +caractériser les doctrines de Taine. La presse religieuse, dans sa +vieille haine contre M. Cousin, parlait du livre avec faveur; Schérer +faisait de lui un pur positiviste, Planche, un panthéiste spinoziste, +Caro un matérialiste. Planche prétendait qu'il exposait en rhéteur ce +que Spinoza avait exposé en géomètre; Caro lui reprochait de revêtir des +formules de Hegel le naturalisme de Diderot. Personne, sauf Cournault +dans la _Correspondance littéraire_, ne paraît avoir bien saisi sa +théorie sur l'identité de l'idée de cause et de l'idée de loi, ni +compris que son système, loin d'être un mélange hybride de métaphysique +allemande et d'idéologie française, était parfaitement cohérent, +solidement construit et en partie nouveau. Tous d'ailleurs, à +l'exception de Cournault, étaient d'accord pour le blâmer de vouloir +appliquer des classifications, des méthodes et des formules +scientifiques à la critique littéraire et à l'histoire, et pour +condamner son système, tout en admirant son talent. + +Taine avait une foi trop candide dans la puissance de la vérité pour +aimer la polémique. Il croyait que le vrai doit triompher tôt ou tard +par sa seule vertu, et que les polémiques, qui transforment les luttes +de doctrines en querelles de personnes, ne font qu'obscurcir les +questions. Il ne répondit aux objections que par des oeuvres nouvelles. +Il publia en 1858 un volume d'_Essais de critique et d'histoire_, en +1860 _La Fontaine et ses Fables_, et une deuxième édition légèrement +adoucie des _Philosophes français_[41]. Il poursuivit sans défaillance +l'achèvement de son grand ouvrage sur _la littérature anglaise jusqu'à +Byron_, qui parut en trois volumes in-8° à la fin de 1863. + +Taine avait raison d'avoir confiance dans l'avenir. Non seulement il +avait porté à l'éclectisme des coups dont celui-ci devait demeurer à +jamais meurtri, mais, en dépit de toutes les résistances, ses principes +de critique et ses doctrines philosophiques pénétraient peu à peu dans +tous les esprits. Modifiées sans doute et atténuées, mais toujours +reconnaissables, elles ont fini par prendre place parmi les idées +courantes du siècle, au même titre que les vues de Kant sur le caractère +subjectif des notions premières de la raison, que la conception de +l'éternel devenir de Hegel ou que la théorie des trois états de Comte. +Aucun écrivain n'a exercé en France dans la seconde moitié de ce siècle +une influence égale à la sienne; partout, dans la philosophie, dans +l'histoire, dans la critique, dans le roman, dans la poésie même, on +retrouve la trace de cette influence. + +À aucun moment elle ne fut plus marquée que dans les dix dernières +années du second Empire. Taine était devenu presque un chef d'école; les +jeunes gens allaient lui demander des directions et des conseils; il +était obligé de laisser le monde usurper une petit part de son temps; +Sainte-Beuve, qu'il voyait régulièrement aux fameux dîners de quinzaine +du restaurant Magny, avec Renan, Schérer, Nefftzer, Robin, Berthelot, +Gautier, Flaubert, Saint-Victor, les Goncourt, l'avait présenté à la +princesse Mathilde en qui il trouva une admiratrice intelligente et une +amie dévouée. L'air et la liberté commençaient à rentrer dans +l'Université en même temps que dans le gouvernement, et Taine pouvait +espérer que l'enseignement public allait lui être rouvert. En 1862, il +fut candidat à la chaire de littérature de l'École polytechnique, et si +M. de Loménie lui fut préféré, il s'en fallut de peu qu'il ne réussît. +L'année suivante, en mars 1863, sur la présentation de M. Duruy, +ministre de l'instruction publique, le maréchal Randon, ministre de la +guerre, le nomma examinateur (d'histoire et d'allemand) au concours +d'admission à Saint-Cyr. Le 26 octobre de l'année suivante, il +remplaçait Viollet-le-Duc comme professeur d'esthétique et d'histoire de +l'art à l'École des beaux-arts. Il était bien vengé des persécutions de +1851 et 1852. + +Il avait cependant, à ce moment même, soulevé de nouvelles tempêtes et +avait eu à subir de violentes attaques. La nomination de Renan au +Collège de France et la candidature de Taine à l'École polytechnique +avaient alarmé monseigneur Dupanloup. Il avait lancé, en 1863, un +virulent _Avertissement à la Jeunesse et aux Pères de famille_, dirigé +contre MM. Renan, Taine et Littré, auxquels il avait joint, bien +gratuitement, l'inoffensif M. Maury. Cet avertissement était un appel +peu déguisé de l'autorité ecclésiastique au bras séculier. Le bras +séculier sévit en effet. Le cours de Renan fut suspendu et la nomination +de Taine à Saint-Cyr, un instant rapportée, ne fut confirmée que sur +l'intervention pressante de la princesse Mathilde. Au mois de décembre +1863, paraissait l'_Histoire de la Littérature anglaise_, précédée d'une +introduction où se trouvait exposée, sans aucun ménagement pour les +idées reçues, une philosophie de l'histoire strictement déterministe. +Taine présenta son ouvrage à l'Académie française pour le prix Bordin. +En 1864 comme en 1854, il eut M. Guizot pour chaud défenseur; mais cette +fois l'hérésie n'était plus latente comme dans l'_Essai sur Tite-Live_, +elle se faisait agressive; elle était développée dans tout l'ouvrage et +condensée dans l'introduction en corps de doctrine. M. de Falloux et +monseigneur Dupanloup attaquèrent Taine avec violence; Sainte-Beuve et +Guizot le défendirent avec ardeur. Après trois séances de discussions +passionnées, l'Académie décida que le prix ne pouvant être donné à M. +Taine ne serait décerné à personne[42]. Cette décision sans précédents +était le plus flatteur des hommages. Taine ne devait plus se soumettre +aux suffrages de l'Académie que comme candidat, une première fois en +1874 où il échoua dans une triple élection contre MM. Mézières, Caro et +Dumas, et deux fois en 1878 où, après avoir échoué en mai contre H. +Martin, il fut enfin élu en novembre en remplacement de M. de Loménie, +peu de temps après Renan. Entre la première et la troisième élection +avaient paru les deux premiers volumes des _Origines de la France +contemporaine_; et, par un curieux revirement, il fut soutenu en 1878 +par beaucoup de ceux qui l'avaient combattu en 1864 et 1874. Il apporta, +dans l'accomplissement de ses devoirs académiques, la scrupuleuse +conscience qu'il mettait à toutes choses, et il ne tarda pas à acquérir +une réelle autorité dans cette compagnie à laquelle il avait inspiré une +si longue défiance. + +Les années 1864 à 1870 forment une période nouvelle et particulièrement +heureuse dans la vie de Taine. Ce n'est plus le travail solitaire et +claustral des années 1852 à 1854; ce n'est plus l'exubérance un peu +batailleuse des années 1855 à 1864; c'est une activité calme, régulière +et comme épanouie. Il aimait ses fonctions d'examinateur pour Saint-Cyr, +non seulement parce que trois mois de travail assidu lui assuraient une +situation matérielle qui, avec ses habitudes de vie simple, était +presque la richesse, mais aussi parce que ses tournées en province lui +permettaient de faire une enquête minutieuse sur la société française, +département par département, interrogeant ses anciens camarades, faisant +causer, suivant sa coutume, bourgeois, ouvriers et paysans. L'École des +beaux-arts, où il devait professer vingt ans, de 1864 à 1883, avec une +seule interruption en 1876-77[43], ne prenait également qu'une part très +limitée de son temps. Il n'avait que douze leçons à donner par an et il +avait borné son enseignement, réparti sur un cycle de cinq ans, aux +exemples les plus caractéristiques à ses yeux, la Grèce, l'Italie et les +Pays-Bas. L'Italie occupait à elle seule trois années, une année était +donnée aux Pays-Bas et une à la Grèce. Il connaissait particulièrement +bien l'Italie et songea même un instant à lui consacrer un ouvrage +étendu. Il y fit plusieurs voyages et, par une heureuse coïncidence, +l'année même où il fut nommé à l'École des beaux-arts, il y avait passé +trois mois, de février à mai 1864, pour se reposer des fatigues causées +par l'achèvement de sa _Littérature anglaise_. Mais ce voyage, qui lui +fournit la matière des deux étincelants volumes publiés en articles dans +la _Revue des Deux Mondes_, de décembre 1864 à mai 1866[44], ne fut +guère un repos pour lui. Il passait ses journées dans les églises et +dans les musées, lisait beaucoup, prenait des notes sans nombre, et +allait le soir dans le monde, étudiant l'Italie moderne, sociale et +politique, avec autant de soin qu'il étudiait l'Italie ancienne dans son +histoire et ses monuments[45]. À peine installé dans sa chaire, il +publiait coup sur coup la _Philosophie de l'Art_ (1865), la _Philosophie +de l'Art en Italie_ (1866), _l'Idéal dans l'Art_ (1867), la _Philosophie +de l'Art dans les Pays-Bas_ (1868), et la _Philosophie de l'Art en +Grèce_ (1869), petits écrits qui devaient être réunis plus tard (1880), +en deux volumes, sous le titre de: _Philosophie de l'Art_. Ce titre +était exact, car ces petits livres si vivants, si pleins de faits et +d'images, ne sont pas autre chose que la démonstration, par des exemples +tirés de l'histoire de l'art, des idées dont la _Littérature anglaise_ +avait donné la démonstration par des exemples tirés de l'histoire +littéraire. + +Il caractérise admirablement sa conception de l'histoire, dans une +lettre à E. Havet du 29 avril 1864: + +«Je n'ai jamais prétendu qu'il y eût en histoire ni dans les sciences +morales des théorèmes analogues à ceux de la géométrie[46]. L'histoire +n'est pas une science analogue à la géométrie, mais à la physiologie et +à la zoologie. De même qu'il y a des rapports fixes, mais non mesurables +quantitativement, entre les organes et les fonctions d'un corps vivant, +de même il y a des rapports précis, mais non susceptibles d'évaluations +numériques, entre les groupes de faits qui composent la vie sociale et +morale. J'ai dit cela expressément dans ma préface en distinguant entre +les sciences exactes et les sciences inexactes, c'est-à-dire les +sciences qui se groupent autour des mathématiques et les sciences qui se +groupent autour de l'histoire, toutes deux opérant sur des quantités, +mais les premières sur des quantités mesurables, les secondes sur des +quantités non mesurables. La question se réduit donc à savoir si l'on +peut établir des rapports précis non mesurables entre les groupes +moraux, c'est-à-dire entre la religion, la philosophie, l'État social, +etc., d'un siècle ou d'une nation. Ce sont ces rapports précis, ces +relations générales nécessaires que j'appelle _lois_, avec Montesquieu; +c'est aussi le nom qu'on leur a donné en zoologie et en botanique. La +préface expose le système de ces lois historiques, les connexions +générales des grands événements, les causes de ces connexions, la +classification de ces causes, bref, les conditions du développement et +des transformations humaines... Vous citez mon parallèle entre la +conception psychologique de Shakspeare et celle de nos classiques +français, et vous dites que ce ne sont pas là des lois; ce sont des +types, et j'ai fait ce que font les zoologistes lorsque, prenant les +poissons et les mammifères, par exemple, ils extraient de toute la +classe et de ses innombrables espèces un type idéal, une forme abstraite +commune à tous, persistant en tous, dont tous les traits sont liés, pour +montrer ensuite comment le type unique, combiné avec les circonstances +générales, doit produire les espèces. C'est là une construction +scientifique semblable à la mienne. Je ne prétends pas plus qu'eux +deviner, sans l'avoir vu et disséqué, un être vivant, mais j'essaie +comme eux d'indiquer les types généraux sur lesquels sont bâtis les +êtres vivants, et ma méthode de construction ou de reconstruction a la +même portée en même temps que les mêmes limites. + +«Je tiens à mon idée parce que je la crois vraie, et capable, si elle +tombe plus tard en bonnes mains, de produire de bons fruits. Elle traîne +par terre depuis Montesquieu; je l'ai ramassée, voilà tout.» + +Tout en publiant ses _Nouveaux Essais de critique et d'histoire_ (1865), +il se délassait du professorat et de ses travaux de longue haleine en +réunissant, dans un cadre de fantaisie, les notes qu'il avait prises +depuis dix ans sur Paris et la société française. Bien que la _Vie +parisienne_, où _la Vie et opinions de Thomas Graindorge_ parut de 1863 +à 1865[47], fût loin d'être alors ce qu'elle est devenue depuis, on eut +quelque peine à reconnaître l'auteur de _la Littérature anglaise_ sous +les traits du marchand de porcs de Chicago; et, tout en admirant la +verve de Graindorge et la profondeur philosophique de quelques-uns de +ses traits satiriques, on fut bien aise de retrouver le vrai Taine dans +le volume complémentaire de _la Littérature anglaise_, paru en 1867, et +consacré à l'époque contemporaine. + +Cette oeuvre achevée, bien des projets s'agitaient dans son cerveau. Il +traça le plan d'un livre sur _les Lois de l'Histoire_, puis d'un autre +sur _la Religion et la Société en France au XIXe siècle_. Enfin, il se +décida à donner au public le livre qu'il méditait et auquel il +travaillait sans cesse depuis 1851, sa Théorie de _l'Intelligence_. Il +s'y consacra tout entier en 1868 et 1869 et l'ouvrage parut en janvier +1870. C'est l'oeuvre maîtresse de Taine par la force et l'originalité des +idées, par la solidité de la construction, par la fermeté et l'austère +beauté du style. Tous les travaux de psychologie qui ont été entrepris +depuis lors sont tributaires de cet ouvrage magistral, que les +découvertes ultérieures de la science n'ont fait que confirmer dans +presque toutes ses parties. Ce livre était si bien le fruit naturel et +lentement mûri de tout le développement intellectuel de Taine que sa +composition, loin d'être une fatigue, fut une joie. Il en possédait +toutes les parties tellement présentes à son esprit que la dernière +copie fut écrite par lui sans brouillon sous les yeux et presque sans +rature. + +Pendant ces années, un grand changement était survenu dans la vie de +Taine. Le 8 juin 1868, il avait épousé mademoiselle Denuelle, la fille +d'un architecte de grand mérite. Je contreviendrais à la volonté maintes +fois exprimée de M. Taine si je faisais ici autre chose que l'histoire +de ses livres et de son esprit; mais cette histoire serait-elle complète +si je ne disais pas que dans l'existence nouvelle et plus large qui lui +était faite, dans les affections qui s'ajoutaient sans rien leur +retrancher à celles dont son coeur avait vécu jusque-là, dans la présence +d'une femme capable et digne de s'associer à tous ses intérêts, et +d'enfants qui ne lui ont apporté que de la joie et de la fierté, il a +trouvé, avec un bonheur complet, les forces nécessaires pour accomplir +la dernière et la plus fatigante partie de son oeuvre. Il put organiser +sa vie selon les exigences de son travail et de sa santé, renoncer +entièrement aux obligations mondaines sans avoir à souffrir de la +solitude, se faire le centre d'un cercle choisi de lettrés, de savants +et d'artistes, passer de longs mois à la campagne sur les bords du lac +d'Annecy, dans cette charmante propriété de Boringe qu'il acquit en +1874, où il trouvait, avec un renouveau de vigueur, le calme +indispensable pour mettre en oeuvre les matériaux accumulés à Paris +pendant l'hiver, et où sa famille et ses amis jouissaient +délicieusement, dans de longues et libres causeries, des trésors de son +coeur et de son esprit, répandus sans compter avec une bonne grâce +toujours souriante. + +Ce bonheur domestique, ces joies intimes allaient lui être +particulièrement nécessaires dans les jours troublés qui se préparaient +pour la France et qui devaient lui imposer une tâche inattendue et +accablante. Une fois sa psychologie théorique fixée dans le livre de +_l'Intelligence_, il songeait, comme diversion à ce grand effort +d'abstraction, à revenir aux choses concrètes et vivantes, en continuant +les études de psychologie sociale, les observations de moeurs qui étaient +à ses yeux la base même de la philosophie et de l'histoire. Il avait +rapporté d'un long séjour en Angleterre, en 1858, des notes abondantes, +qu'il devait publier en 1872 après les avoir complétées dans un second +voyage en 1871. _Graindorge_ est un ouvrage du même genre sous une forme +humoristique. Ses voyages en France et en Italie lui avaient fourni des +notes analogues qu'il comptait utiliser un jour. Il lui manquait la +connaissance directe de l'Allemagne dont la transformation récente par +la conquête prussienne lui paraissait mériter une étude. Il partit le 28 +juin 1870 pour la visiter. Il avait déjà vu Francfort, Weimar, Leipsig, +Dresde, quand son voyage fut subitement interrompu par un deuil de +famille et par la déclaration de la guerre. + +Son projet de livre sur l'Allemagne ne devait jamais être repris. Une +oeuvre nouvelle s'imposait à lui. À Tours, où il avait passé l'hiver de +1870-1874, il avait pu voir de près, dans les jours de crise +révolutionnaire et de désarroi universel, les vices de la machine +gouvernementale et les défaillances de l'esprit public. En se rendant +pendant la Commune en Angleterre, où il avait été appelé pour faire des +conférences à Oxford, il fut frappé de la puissance de ce pays aux +fortes traditions historiques, en regard de la désorganisation du pays +qui avait en 1789 fait table rase du passé pour reconstruire l'édifice +politique et social d'après des vues de l'esprit. Il avait été +bouleversé jusqu'au fond de l'âme par la guerre, par les conditions +cruelles de la paix, par les atrocités de la Commune. Il sentait la +nécessité pour tout Français, dans ce naufrage de la grandeur nationale, +de travailler au salut de la France. Il publiait, le 9 octobre 1870, un +admirable article sur _l'Opinion en Allemagne et les conditions de la +paix_ et, en 1874, une brochure pleine de sagesse sur _le Suffrage +universel et la manière de voter_, où il exposait les avantages du +suffrage à deux degrés. Il prit une part active et un intérêt passionné +à la création de l'École des sciences politiques, fondée par son ami E. +Boutmy, et dans laquelle il voyait un instrument puissant de relèvement +social. + +Les projets plus ou moins vagues qu'il avait naguère conçus de travaux +sur la Révolution, sur les lois de l'histoire, sur la société et la +religion en France, se représentaient à lui sous une forme nouvelle: +expliquer par l'étude des révolutions survenues entre 1789 et 1804 +l'état d'instabilité politique et de malaise social dont souffre la +France et qui l'affaiblit graduellement. + +Il allait avoir à appliquer à une grande période de l'histoire, les +principes et la méthode qu'il avait déjà appliqués à la littérature et à +l'art; mais il n'allait pas apporter, à cette tentative nouvelle, tout à +fait le même esprit. Sans doute, il procédera toujours en philosophe et +en savant; il pensera toujours que faire de la science est la meilleure +manière de faire de la politique; mais ce ne sera plus de la science +absolument désintéressée. Il ne pourra plus dire, comme autrefois, qu'il +a fait deux parts de lui-même, et que l'homme qui écrit ne s'inquiète +pas si l'on peut tirer de la vérité des effets utiles, ignore s'il est +célibataire ou marié, s'il existe des Français ou non. L'homme qui écrit +sera désormais un Français, marié, qui s'inquiète pour ses concitoyens +et pour ses enfants des destinées de la patrie, et qui songe à lui être +utile, en lui révélant les causes des maux dont elle est travaillée. Il +ne sera plus un naturaliste qui décrit avec une curiosité également +amusée des monstres ou des êtres normaux, les ravages des tempêtes ou le +retour régulier des marées; il sera un médecin au lit d'un malade, +épiant les symptômes du mal, anxieux d'en diagnostiquer la nature et +désireux de le guérir. Il est trop modeste pour s'imaginer qu'il possède +le remède, mais il croit fermement que la science le découvrira. Pour +lui, il sera satisfait s'il a contribué à éclairer le patient sur les +causes de sa maladie: + +«Mon livre, écrit-il à E. Havet, le 24 mars 1878, si j'ai assez de force +et de santé pour l'achever, sera une consultation de médecin. Avant que +le malade accepte la consultation du médecin, il faut beaucoup de temps; +il y aura des imprudences et des rechutes; au préalable, il faut que les +médecins, qui ne sont pas du même avis, se mettent d'accord. Mais je +crois qu'ils finiront par s'y mettre, et les raisons de mon espérance +sont celles-ci: on peut considérer la Révolution française comme la +première application des sciences morales aux affaires humaines; ces +sciences, en 1785, étaient à peine ébauchées; leur méthode était +mauvaise; elles procédaient _a priori_; leurs solutions étaient bornées, +précipitées, fausses. Combinées avec le fâcheux état des affaires +publiques, elles ont produit la catastrophe de 1789 et la très +imparfaite réorganisation de 1800. Mais, après une longue interruption +et un véritable avortement, voici que ces sciences recommencent à +fleurir; elles ont changé complètement de méthode et se font _a +posteriori_. En vertu de cette méthode, leurs solutions seront toutes +différentes, bien plus pratiques. La notion qu'elles donneront de l'État +sera neuve...--Insensiblement, l'opinion changera; elle changera à +propos de la Révolution française, de l'Empire, du suffrage universel +direct, du rôle de l'aristocratie et des corps dans les sociétés +humaines. Il est probable qu'au bout d'un siècle, une pareille opinion +aura quelque influence, sur les Chambres, sur le Gouvernement. Voilà mon +espérance; j'apporte un caillou dans une ornière, mais dix mille +charretées de cailloux bien posés et bien tassés finiront par faire une +route... La reine légitime du monde et de l'avenir n'est pas ce qu'en +1789 on nommait la _raison_: c'est ce qu'en 1878 on nomme la _science_.» + +Il disait dans la même lettre: + +«J'ai écrit en conscience, après l'enquête la plus étendue et la plus +minutieuse dont j'ai été capable. Avant d'écrire, j'inclinais à penser +comme la majorité des Français, seulement mes opinions étaient une +impression plus ou moins vague et non une foi. C'est l'étude des +documents qui m'a rendu iconoclaste. Le point essentiel... ce sont les +idées que nous nous faisons des principes de 89. À mes yeux, ce sont +ceux du _Contrat social_, par conséquent ils sont faux et malfaisants... +Rien de plus beau que les formules _Liberté_, _Égalité_ ou, comme le dit +Michelet, en un seul mot, _Justice_. Le coeur de tout homme qui n'est pas +un sot ou un drôle est pour elles. Mais en elles-mêmes elles sont si +vagues, qu'on ne peut les accepter sans savoir au préalable le sens +qu'on y attache. Or, appliquées à l'organisation sociale, ces formules, +en 1789, signifiaient une conception courte, grossière et pernicieuse de +l'État. C'est sur ce point que j'ai insisté; d'autant plus que la +conception dure encore et que la structure de la France, telle qu'elle a +été faite de 1800 à 1810, par le Consulat et l'Empire, n'a pas changé. +Nous en souffrirons probablement encore pendant un siècle et peut-être +davantage. Cette structure a fait de la France une puissance de second +ordre; nous lui devons nos révolutions et nos dictatures.» + +Il faut toujours se rappeler, en lisant son grand ouvrage des +_Origines_, dans quel esprit il l'a écrit, quel caractère et quel but il +lui a assignés. Cela est nécessaire pour le bien comprendre, pour +apprécier avec équité ce qui nous paraît au premier abord excessif, +exclusif ou erroné. Si Taine, comme tous les médecins très +consciencieux, fut disposé à s'exagérer la gravité du mal, il était, par +contre, incapable de chercher à flatter les goûts du malade, et les +divers partis politiques qui ont tour à tour vu en lui un allié ou un +adversaire se sont également mépris sur ses intentions. La recherche de +la popularité lui était aussi étrangère que la crainte du scandale. Son +premier volume a indigné les admirateurs de l'ancien régime, les trois +suivants ceux de la Révolutionnes deux derniers ceux de l'Empire. Pour +lui, il se sentait aussi incapable de donner un avis sur leurs querelles +que Spinoza l'eût été de se prononcer entre les Arminiens et les +Gomaristes[48]. Il était en dehors et au-dessus des partis; il ne +songeait qu'à la France et à la science. + +Il s'était mis à sa tâche avec une conscience et une énergie que rien ne +pouvait ébranler, ni les défaillances de sa santé, ni les fausses +appréciations de la critique et du public. Depuis l'automne de 1871, les +_Origines de la France contemporaine_ prirent tout son temps et toutes +ses pensées[49]. + +Il faisait lui-même l'énorme travail préparatoire de lecture et de +dépouillement des textes manuscrits et imprimés; les notes innombrables +qui lui ont servi de matériaux ont toutes été prises de sa main. Il +jugeait en outre nécessaire d'acquérir en législation, en droit +administratif, en matière financière, la compétence d'un spécialiste. En +1884, il renonça à son enseignement de l'École des beaux-arts pour +pouvoir se consacrer plus entièrement à sa tâche. Il a succombé avant de +l'avoir achevée. Il tomba malade dans l'automne de 1892 et mourut le 5 +mars 1893. Il lui restait à tracer le tableau de la famille et de la +société françaises, dont il avait recueilli les éléments dès 1866, et à +exposer le développement des sciences et de l'esprit scientifique au +XIXe siècle. Ce dernier livre eût été comme sa confession de foi +philosophique et la conclusion naturelle de l'ouvrage, car il y aurait +indiqué les voies où la France devra un jour trouver la guérison de ses +maux et la réparation de ses erreurs. Ses _Origines_ terminées, il +devait revenir à un projet déjà ancien et écrire un _Traité de la +volonté_. Ce travail de pure psychologie eût été le couronnement de la +dernière phase de son activité intellectuelle comme les _Philosophes +français_ en terminent la première et l'_Intelligence_ la seconde. Son +oeuvre de littérateur et d'historien, qui a ses racines dans sa +conception philosophique du monde et de l'homme, se serait ainsi trouvée +encadrée entre trois ouvrages de philosophie, le premier consacré à la +critique et à la négation, les deux autres à l'affirmation et à la +reconstruction. + +Il est à jamais déplorable que Taine n'ait pas pu donner à sa théorie de +l'_Intelligence_ son pendant et son complément naturel dans une théorie +de la _Volonté_. Il eût été beau de voir le plus mystérieux des +phénomènes psychiques expliqué et analysé par un homme dont la vie et +l'activité tout entières ont été un miracle de volonté, et il aurait +contribué à ramener sur le terrain solide de l'observation psychologique +et de la science positive une génération qui semble parfois disposée à +ne voir dans les conquêtes de la science que des domaines nouveaux +ouverts à la rêverie. + +Bien qu'elle soit demeurée inachevée, l'oeuvre de Taine nous impose par +sa grandeur, sa grandeur et son unité. _L'Intelligence_ (1868-1870) en +forme le centre et en donne la clef. Tous ses autres écrits n'en sont +que des illustrations. De 1848 à 1853 il fixe pour lui-même sa méthode +et son système; de 1853 à 1858 il parcourt l'histoire et le monde pour +chercher dans des cas particuliers (_La Fontaine_, _Tite-Live_, les +_Essais_) des vérifications de cette méthode et de ce système; de 1858 à +1868 il les applique à de larges généralisations littéraires et +artistiques, de 1870 à 1893 à une vaste généralisation historique. Il y +a peu d'exemples d'une pensée aussi fidèle à elle-même, aussi nettement +formulée dès le début, aussi rigoureusement maintenue jusqu'au bout dans +sa ligne inflexible à travers une accumulation incessante de faits, un +jaillissement intarissable d'idées et d'images. De la première ébauche +de sa thèse sur les sensations au dernier chapitre de ses _Origines_, +Taine reste identique à lui-même, et la préface du _Tite-Live_, la +conclusion des _Philosophes français_, l'_Introduction à la Littérature +anglaise_, le livre de l'_Intelligence_, marquent les points de repère +d'un système plutôt que les étapes d'une pensée qui évolue. + +La conception que les penseurs se font de l'Univers n'est que l'image +agrandie de leur propre personnalité intellectuelle. L'oeuvre de Taine a +été ce que l'Univers était pour lui: le rayonnement prodigieusement +varié et merveilleusement coloré d'une pensée unique. Il n'est pas +d'écrits qui, mieux que les siens, puissent servir à illustrer son +système. Il faut ajouter, il est vrai, que dans les applications de +détail il avait, avec les années, gagné en largeur de compréhension et +en chaleur de sympathie, et que son intransigeance de logicien s'était +assouplie depuis le temps où le M. Pierre des _Philosophes français_ +réduisait tout en chiffres. Dans sa _Philosophie de l'art_ il mêlait un +élément moral à l'appréciation esthétique en tenant compte du degré de +bienfaisance de l'oeuvre d'art, tandis qu'auparavant, dans la morale +même, il ne tenait compte que du degré de perfection des types, du degré +de généralité des actes. On trouve dans sa _Littérature anglaise_ des +pages sur la Réforme, dans ses _Origines_ des pages sur le rôle social +et moral du catholicisme, que sans doute il n'eut pas écrites en 1851 ou +1852. Mais le fond de sa pensée n'a point varié. Jusqu'à son dernier +jour, Marc-Aurèle reste pour lui ce qu'il était en 1851, son catéchisme. +Peu de temps avant de mourir il déclarait que si le champ des hypothèses +métaphysiques et des possibilités infinies s'était élargi pour son +esprit, il lui était toujours impossible d'admettre l'existence d'un +Dieu personnel gouvernant arbitrairement le monde par des volontés +particulières. + +Taine a justifié par sa vie entière la justesse du jugement porté sur +lui par M. Vacherot en 1850. Il a vécu pour penser. Il a servi ce qu'il +a cru la vérité avec une fermeté indomptable, désintéressée et résignée. +On peut trouver en lui des lacunes, on n'y trouvera pas une tache. + + + + +III + +L'HOMME ET L'OEUVRE + + +La mort de Taine, suivant de si près celle de Renan, a véritablement +découronné la France. Elle avait le privilège de posséder deux de ces +hommes exceptionnels dont le cerveau encyclopédique embrasse toute la +science d'une époque, en exprime toutes les tendances intellectuelles et +morales et domine d'assez haut la nature et l'histoire pour s'élever à +une conception personnelle de l'univers. En cinq mois, ces deux hommes, +si différents l'un de l'autre par leur caractère comme par leurs +qualités d'écrivains et de penseurs, mais qui n'en incarnaient que mieux +les aptitudes diverses de leur nation et de leur pays, et qui étaient +universellement reconnus comme les interprètes et les maîtres les plus +autorisés de la génération qui a vécu de 1850 à 1880, ont été enlevés +par la mort dans toute la plénitude de leur talent. + +Tous deux ont fait de la science la maîtresse de leurs pensées et de la +vérité scientifique le but de leurs efforts; tous deux ont travaillé à +hâter le moment où une conception scientifique de l'univers succédera +aux conceptions théologiques; mais, tandis que Taine croyait pouvoir +jeter les assises d'un système défini et posséder des vérités certaines +et démontrables, sans se permettre de sortir jamais du cercle assez +étroit de ces vérités acquises, Renan se plaisait, au contraire, aux +échappées du sentiment et du rêve dans le domaine de l'incertain, de +l'inconnu ou même de l'inconnaissable; il aimait à remettre en question +les résultats considérés comme établis, à prémunir les esprits contre +une trop grande sécurité intellectuelle. Aussi son action a-t-elle +quelque chose de contradictoire. Les esprits les plus opposés se +réclament de lui. Il prépare en quelque mesure la réaction momentanée +que nous voyons se produire aujourd'hui contre les tendances positives +et scientifiques de l'époque précédente. Il plane au-dessus de son temps +et de sa propre oeuvre par son ironie comme par les envolées de ses +espérances et de ses rêves. L'oeuvre de Taine, au contraire, plus +limitée, mais d'une solide unité, d'une logique inflexible, est en +étroite relation avec le temps où il a vécu; elle a fortement agi sur ce +temps et en a été la plus complète et la plus juste expression. + + + + +I + + +Taine a été le philosophe et le théoricien du mouvement réaliste et +scientifique qui a succédé en France au mouvement romantique et +éclectique. L'époque qui s'étend de 1820 à 1850 avait vu se produire une +réaction contre ce qu'il y avait de vide, de conventionnel et de stérile +dans l'art, la littérature et la philosophie de l'âge précédent. Aux +formules étroites et immuables de l'école classique de la décadence, +elle opposa le principe de la liberté dans l'art; à l'imitation servile +de l'antiquité, des sources toutes nouvelles d'inspiration cherchées +dans les chefs-d'oeuvre de tous les temps et de tous les pays; à un style +uniforme dans sa régularité terne et convenue, la variété et les +caprices du goût individuel; à la timidité et au terre à terre de +l'idéologie, les larges horizons d'un spiritualisme éclectique où +trouvaient place toutes les grandes doctrines qui avaient tour à tour +dominé ou séduit l'esprit humain, et qui prétendait même concilier la +religion et la philosophie. Mais, si brillante qu'ait été cette époque +de l'histoire intellectuelle de la France, quel qu'ait été le génie de +quelques-uns des hommes et la beauté de quelques-unes des oeuvres qu'elle +a enfantés, bien qu'elle ait élargi le goût comme la pensée et donné à +la littérature et à l'art plus d'originalité, de couleur et de vie, elle +n'avait pas entièrement satisfait les espérances qu'elle avait fait +naître. Elle s'était trompée en prenant pour un principe de l'art la +liberté, qui n'en est qu'une condition. Son éclectisme superficiel, son +syncrétisme confus avaient manqué d'unité d'action, d'idéal défini, de +principe organique. Elle avait remplacé certaines conventions par des +conventions nouvelles, une rhétorique vieillie par une autre rhétorique +qui avait pris des rides en quelques années; elle était tombée, elle +aussi, dans le vague, la déclamation, le lieu commun; elle avait cru que +l'inspiration et le caprice pouvaient tenir lieu d'étude, et qu'on +pouvait deviner l'histoire et l'âme humaine, les peindre et les décrire +par à peu près. La philosophie enfin était très vite tombée dans le plus +stérile bavardage, en restant étrangère au mouvement scientifique qui +renouvelait à côté d'elle la science de l'homme et de la nature et les +bases expérimentales de la psychologie. + +Les générations qui sont arrivées à l'âge adulte vers 1850 et dans les +vingt années qui ont suivi, tout en acceptant dans une large mesure +l'héritage du romantisme, en rejetant comme lui les règles surannées du +classicisme au nom de la liberté dans l'art, en cherchant comme lui la +couleur et la vie, se sont cependant nettement séparées de lui. Au lieu +de laisser le champ libre à l'imagination et au sentiment individuel, de +permettre à chacun de se forger un idéal vague et tout subjectif, elles +ont eu un principe commun d'art et de vie: la recherche du vrai; non pas +de ces conceptions abstraites, arbitraires et subjectives de l'esprit ou +de ces rêves de l'imagination qu'on décore souvent du nom de vérité, +mais du vrai objectif et démontrable cherché dans la réalité concrète, +de la vérité scientifique en un mot. Cette tendance a été si générale, +si profonde, si vraiment organique qu'on retrouve cette même recherche +passionnée de la vérité, du réalisme scientifique dans tous les ordres +de productions intellectuelles, que leurs auteurs en eussent ou non +conscience; dans les tableaux de Meissonier, de Millet, de +Bastien-Lepage et de l'école du plein air comme dans les drames +d'Augier; dans les poésies de Leconte de Lisle, de Hérédia et de +Sully-Prudhomme comme dans les ouvrages historiques de Renan et de +Fustel de Coulanges; dans les romans de Flaubert, de Zola et de +Maupassant comme dans les livres de Taine. Ce mouvement avait eu des +précurseurs illustres, Géricault, Stendhal, Balzac, Mérimée, +Sainte-Beuve, A. Comte, et d'autres encore; mais ce n'est qu'après 1850 +que le réalisme scientifique devint vraiment le principe organique de la +vie intellectuelle en France. On chercha dans les arts plastiques aussi +bien qu'en poésie à perfectionner la technique, à serrer de plus près la +nature, à donner plus de précision au style, à observer la vérité +historique. Les romanciers apportèrent une conscience extrême à observer +la vie, les moeurs, à recueillir des documents vrais, qu'il s'agît de +décrire le présent ou de reconstituer le passé. Flaubert emploie les +mêmes procédés pour peindre les moeurs d'un village normand ou celles de +Carthage au temps de la guerre des mercenaires; Bourget apporte dans +l'analyse des personnages d'un roman la précision d'un psychologue de +profession; Zola y introduit la physiologie et la pathologie; la poésie +de Leconte de Lisle et de Hérédia est nourrie d'érudition, celle de +Sully-Prudhomme de science et de philosophie; Coppée est un peintre +réaliste des moeurs bourgeoises et populaires. Les historiens apportent à +la recherche des documents, à l'exactitude du détail un scrupule parfois +excessif; ils ambitionnent par-dessus tout le mérite de savoir critiquer +et interpréter sainement les textes. Les philosophes demandent aux +mathématiques, à l'histoire naturelle, à la physiologie, les fondements +d'une psychologie plus rigoureuse, d'une conception plus rationnelle et +plus sûre du monde, d'une connaissance plus précise des lois de la +pensée. Claude Bernard et Berthelot sont considérés par les, philosophes +comme des maîtres et des collaborateurs. Recherche de la vérité +extérieure, de la reproduction fidèle des apparences colorées et +sensibles de la vie; recherche de la vérité intérieure, du jeu +nécessaire des forces et des causes naturelles qui déterminent ces +apparences: tel a été le double effort qui a animé nos poètes, nos +peintres, nos sculpteurs, nos romanciers et nos philosophes aussi bien +que nos savants. Cette unité d'inspiration et de labeur a une +incontestable grandeur en dépit des erreurs où le réalisme a entraîné +beaucoup de ses adeptes. Taine a la gloire d'avoir eu, plus que tout +autre, la conscience de l'état d'âme et d'esprit de sa génération; +philosophe, esthéticien, critique littéraire, historien, il en a +manifesté les tendances avec rigueur, éclat et puissance; il a exercé +sur elle une influence profonde. Si l'on retrouve chez lui certaines +tendances de cet esprit classique dont il a été le constant adversaire, +s'il a pris trop volontiers la simplicité et la clarté pour des preuves +de la vérité, s'il a trop aimé les formules absolues et les +systématisations logiques, s'il a aussi conservé quelque chose du +romantisme dans son goût pour le pittoresque descriptif et pour les +génies exubérants et tumultueux, il a eu, par excellence, ce mérite +d'aimer la vérité pour elle-même, de croire en elle et à sa vertu +bienfaisante, de la chercher par l'effort le plus sincère et le plus +désintéressé, et de montrer à sa génération comment on peut allier la +recherche passionnée de l'art avec le service austère et modeste de la +science. + + + + +II + + +Nous avons dit quelle fut sa vie: laborieuse, simple, sérieuse, ennoblie +et illuminée par les joies de l'amitié, de la famille, de la pensée, par +l'amour de la nature et de l'art. Le caractère de l'homme était en +harmonie parfaite avec sa vie. Il suffisait de l'approcher pour s'en +convaincre, car, si sa vie fut cachée aux yeux du monde, nul homme ne +fut moins caché, moins secret pour ceux qui eurent le privilège de le +fréquenter. Ce grand amant du vrai était vrai et sincère en toutes +choses, dans sa pensée, dans ses sentiments, dans ses paroles, dans ses +actes. Il avait, ce puissant esprit, le sérieux, la simplicité et la +candeur d'un enfant; et c'est au sérieux, à la simplicité, à la candeur +avec lesquels il ouvrait ses regards naïfs et scrutateurs sur le monde +et sur les hommes qu'il a dû précisément la puissance d'impression et +d'expression qui est son originalité et la marque de son génie. D'où lui +venaient ces rares et séduisantes qualités? Venaient-elles de sa race? +On serait presque tenté de le croire quand on lit dans la description de +la France par Michelet ce qu'il dit de la population des Ardennes: «La +race est distinguée; quelque chose d'intelligent, de sobre, d'économe; +la figure un peu sèche et taillée à vives arêtes. Ce caractère de +sécheresse et de sévérité n'est point particulier à la petite Genève de +Sedan; il est presque partout le même. Le pays n'est pas riche. +L'habitant est sérieux. L'esprit critique domine. C'est l'ordinaire chez +les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur fortune[50].» Mais +Vouziers est limitrophe entre la Champagne et l'Ardenne, et chez Taine +la naïveté malicieuse du Champenois, la flamme pétillante des vins du +pays de La Fontaine, un de ses auteurs de prédilection, tempérait la +sécheresse ardennaise. + +On éprouve toutefois quelque scrupule à parler des influences de race en +présence d'une nature aussi exceptionnelle que celle de Taine, aussi +consciente, aussi réfléchie, aussi volontaire, et dans laquelle il est +si difficile de séparer les mérites intellectuels du penseur et de +l'écrivain des vertus personnelles de l'homme. + +Ce qui frappait avant tout chez lui; c'était sa modestie. Elle se +manifestait dans son apparence même. Elle n'avait rien qui attirât les +regards. Il était d'une taille plutôt au-dessous de la moyenne; ses +traits sans régularité, ses yeux légèrement discors et voilés par des +lunettes, son corps un peu chétif, surtout dans sa jeunesse, ne +révélaient rien de lui à un observateur inattentif. Mais, en le voyant +de près, en causant avec lui, on était frappé du caractère de puissance +et de solidité de la structure du crâne et du visage, de l'expression, +tantôt réfléchie et comme retournée en dedans, tantôt interrogatrice et +pénétrante de son regard, du mélange de douceur et de force de tout son +être. À mesure qu'il vieillissait, ce caractère de sérénité robuste et +aimable s'était accentué, et le peintre Bonnat l'a bien rendu, dans +l'admirable portrait qu'il a fait de son ami, un des rares portraits qui +existent de Taine, car sa modestie répugnait à poser devant l'objectif +des photographes, comme à répondre à l'indiscrétion des interviewers. Il +avait horreur de tout ce qui ressemble au bruit, à la réclame; il fuyait +le monde non seulement parce que sa santé et son travail l'exigeaient, +mais parce qu'il lui déplaisait d'être un objet de curiosité et de mode. +Ce n'était point sauvagerie de sa part, car nul n'était plus +accueillant, quand il croyait pouvoir soit donner un conseil, soit +recueillir un avis. Non seulement il était exempt de toute affectation, +de toute pose, de toute hauteur, mais il avait le don de ne jamais faire +sentir sa supériorité, de mettre à l'aise les plus humbles +interlocuteurs, de les traiter en amis et en égaux, de leur donner +l'illusion qu'il avait quelque chose à recevoir d'eux. + +Ce don n'était point l'effet d'un artifice de courtoisie et de +condescendance, mais tenait au fond même de sa nature et de ses +sentiments. Il venait tout d'abord du sérieux de son caractère. Très +sensible au talent, à la beauté, la vérité lui importait bien davantage. +Il était bien plus désireux de trouver le vrai que de recueillir des +éloges. En toute chose, en tout homme il allait droit au fond, persuadé +qu'il y trouverait toujours quelque chose à apprendre, et sa conception, +toute scientifique, de la vérité lui faisait attacher un prix infini à +l'acquisition des moindres notions, pourvu qu'elles fussent précises et +sûres.--Aussi préférait-il par-dessus tout la conversation des hommes +qui sont maîtres dans un art, dans une science, voire dans un métier; il +savait les questionner et faire son profit de leurs connaissances +spéciales pour l'édifice de ses propres conceptions générales. Il +préférait une causerie sur le commerce avec un marchand ou sur le jeu +avec un enfant à la frivolité des conversations mondaines ou à la +rhétorique des demi-savants. La frivolité déclamatoire ou blagueuse lui +était odieuse. L'ironie même lui était étrangère, bien qu'il n'ait +manqué ni d'enjouement ni de verve satirique. + +Sa modestie avait aussi sa source dans sa bonté et sa bienveillance. +Quoique sa philosophie fût assez dure pour l'espèce humaine et classât +une bonne partie des hommes au nombre des animaux malfaisants, il était +en pratique plein d'indulgence, de pitié, charitable comme tous les +humbles de coeur. Il avait même cette bonté plus rare qui rend attentif à +éviter tout ce qui peut blesser ou affliger, et c'est dans son coeur que +sa courtoisie comme sa modestie avaient leur source. Il avait le respect +de l'âme humaine; il en savait la faiblesse et se gardait de porter la +main sur ce qui peut la fortifier contre le mal ou la consoler dans la +douleur. C'est ce qui explique la démarche, mal comprise de +quelques-uns, par laquelle ce libre penseur, catholique de naissance et +si ferme dans son incroyance, a exprimé le désir d'être enterré selon le +rite protestant. Son aversion pour l'esprit de secte, pour les +manifestations bruyantes, pour les discussions oiseuses lui faisait +redouter un enterrement civil qui aurait pu paraître un acte d'hostilité +contre la religion et lui attirer des hommages inspirés plus par le +désir de contrister les croyants que par celui d'honorer sa mémoire. Il +était heureux, au contraire, de témoigner sa sympathie pour la grande +force morale et sociale du christianisme. Un enterrement catholique, +d'autre part, eût supposé un acte d'adhésion et une sorte de désaveu de +ses doctrines. Il savait que l'Église protestante pouvait lui accorder +des prières tout en respectant son indépendance, et sans lui attribuer +des regrets ou des espérances qui étaient loin de sa pensée. Il a voulu +être conduit à son dernier repos avec la simplicité qu'il portait en +toutes choses, sans discours académiques, sans pompe militaire, sans +rien aussi qui pût prêter aux disputes passionnées des hommes et ajouter +à cette anarchie morale dont il avait cherché à combattre les effets en +en démêlant les causes. + +Cette bonté, cette douceur, cette réserve, cette modestie, ce respect +des sentiments d'autrui ne s'alliaient d'ailleurs à aucune faiblesse de +caractère, à aucune complaisance pour les convenances mondaines, à +aucune timidité de pensée. La nature pacifique de Taine et ses idées sur +les lois de l'évolution sociale s'accordaient à lui inspirer la crainte +et l'horreur des révolutions violentes, mais peu d'hommes ont montré +dans leur vie intellectuelle une sincérité, une probité aussi +courageuse. Il ne concevait même pas qu'une considération personnelle +pût arrêter l'expression d'une conviction sérieuse. Il avait, au sortir +de l'École normale, sans aucun désir de bravade, compromis sa carrière +en exposant sincèrement ses idées philosophiques. Il avait abandonné +l'Université pour courir les risques de la carrière littéraire +indépendante, sans se donner des airs de martyr ou de héros. Il avait +ensuite dans ses ouvrages poursuivi l'exposition de ses idées sans +s'inquiéter s'il scandalisait des amis ou des protecteurs, et sans +jamais répondre aux attaques de ses adversaires; toute polémique +personnelle lui paraissait blessante pour les personnes et inutile à la +science; enfin, dans ses _Origines de la France contemporaine_, il avait +successivement soulevé contre lui les indignations de tous les partis en +leur disant à tous ce qu'il croyait vrai. Cette sincérité courageuse, ce +n'est pas seulement vis-à-vis des autres et du monde qu'il l'avait +montrée, mais, ce qui est plus rare, il l'avait eue vis-à-vis de +lui-même. Ayant eu de bonne heure une idée très nette du domaine réservé +à la science, il s'était interdit d'espérer d'elle plus qu'elle ne +pouvait lui donner comme aussi d'y mêler aucun élément étranger. Il en +séparait nettement la morale pratique[51] et la religion. Il ne lui +attribuait aucune vertu mystique et ne lui demandait pas les règles de +la vie. Mais, d'un autre côté, dans le domaine qui lui est propre, il +l'avait suivie, sans crainte, sans hésitation, sans regrets, sans jamais +lui demander où elle le conduisait. Il n'avait jamais admis que rien pût +entrer en conflit avec la science. Il se serait fait un reproche, comme +d'une faiblesse, de s'inquiéter si la vérité scientifique est triste ou +gaie, morale ou immorale. Elle est la vérité, et cela suffit. Il s'est +gardé de jamais laisser le sentiment ou l'imagination corrompre la +probité, l'austérité et, si je puis dire, la chasteté de sa pensée. + +Un tel caractère, une telle vie, une telle oeuvre sont le caractère et la +vie d'un sage. Je dis d'un sage et non pas d'un saint, car la sainteté +suppose quelque chose d'excessif, d'enthousiaste, d'ascétique et de +surhumain que Taine pouvait admirer, mais à quoi il ne prétendait pas. +Il aimait et pratiquait la vertu, mais une vertu humaine, accessible et +simple. Épris du réel et du vrai, il ne se prescrivait point de règle +qu'il ne voulût pleinement observer, comme il n'affirmait rien qu'il ne +crût pouvoir prouver. Ce n'est point un simple jeu d'esprit que ses +beaux sonnets sur les chats[52], ces animaux graves, doux, résignés, +amis de l'ordre et du confort, pour qui il avait une véritable +adoration. Il y exprime non seulement sa sympathie pour eux, mais aussi +sa conception de la sagesse, qui réunit Épicure à Zénon. Son idéal de +vie n'était pas l'ascétisme chrétien de l'auteur de l'_Imitation_ ou des +solitaires de Port-Royal, ce n'était pas même le stoïcisme roide et +outré d'Épictète, c'était le stoïcisme attendri et raisonnable de +Marc-Aurèle. Il a vécu conformément à cet idéal. N'est-ce pas un assez +bel éloge? + + + + +III + + +Les théories des philosophes ne sont pas seulement intéressantes par ce +qu'elles nous apprennent sur les choses qu'elles prétendent expliquer; +elles le sont aussi, plus encore peut-être, par ce qu'elles nous +apprennent sur les philosophes eux-mêmes. Nos idées sur les choses ne +sont jamais que l'impression subjective faite par le monde extérieur sur +notre sensibilité et notre cerveau; ce qu'elles expliquent le mieux, +c'est notre propre constitution intellectuelle. La théorie favorite de +Taine sur la genèse des grands hommes consiste à voir en eux des +produits de la _race_, du _moment_, et du _milieu_, et à démêler ensuite +dans leur individualité une faculté maîtresse dont toutes les autres +dépendent. On a souvent critiqué cette théorie, si séduisante pourtant; +mais, s'il est beaucoup d'hommes de génie à qui elle s'applique avec +peine, elle s'applique à merveille à Taine lui-même. + +Il est bien de son pays et sa _race_; il est de la lignée des meilleurs +esprits français: ami des idées claires et pondérées, de la simplicité +harmonieuse; éloquent, rationaliste et raisonneur, point sentimental, +point mystique, mais solide, loyal et vrai; amoureux de la beauté des +formes et des couleurs. Si ces qualités s'associent chez lui à un ton +parfois tranchant, à une sévérité parfois chagrine et satirique, on peut +y voir, si l'on veut, une influence de ses origines ardennaises. + +Il est, par excellence, comme nous l'avons montré, le représentant de +son époque, de son _moment_. L'effondrement, le lamentable fiasco de la +République de 1848 avait guéri les Français de l'enthousiasme et des +chimères, et dès 1840 Sainte-Beuve déclarait que le romantisme avait +avorté. Les esprits étaient tout préparés à accepter des doctrines qui +chercheraient dans les faits eux-mêmes leur raison d'être, qui les +prendraient comme seule base solide du raisonnement, qui ramèneraient +l'art, la littérature, la philosophie, la politique à l'observation du +réel, comme au seul principe de vérité et de vie. + +Il a reçu enfin profondément l'empreinte du _milieu_ où il s'est formé. +L'austérité de sa race a été accrue en lui par l'existence laborieuse, +solitaire, économe de ses premières années; les injustices dont il a été +victime lui ont fait trouver un certain plaisir à affirmer ses idées +sans s'inquiéter de l'opinion du monde et à dédaigner les faux jugements +dont il était l'objet, qu'il écrivit ses _Philosophes français au XIXe +siècle_, la préface de sa _Littérature anglaise_ ou les _Origines de la +France contemporaine_. Au point de vue intellectuel, on retrouve en lui +l'influence des divers milieux qu'il a fréquentés. Il y a chez lui des +retours, des ressouvenirs du romantisme qui régnait encore au temps de +sa jeunesse, mais ses instincts étaient classiques, comme le montre la +préférence qu'il accordait à Musset sur Hugo et Lamartine. +L'enseignement universitaire et l'École normale développèrent encore en +lui certains côtés de l'esprit classique: le besoin de généraliser et +d'abstraire, le goût pour la systématisation et pour la raison oratoire. +Il fréquenta ensuite le monde des savants, physiologistes et médecins, +et prit comme eux l'habitude de tout rapporter aux phénomènes de la vie +physique et de tout soumettre à un déterminisme universel. Il trouva +dans ces études les bases de son réalisme scientifique. Enfin, il eut +une prédilection marquée pour la société des artistes. Il vit la nature +et l'histoire avec des yeux de peintre, attachant une importance extrême +à toutes les questions de coloris, de costume, de moeurs, de décor +extérieur, où il voyait la traduction sensible de la vie intérieure. Il +est, de tous nos grands écrivains, celui dont les procédés descriptifs +font le plus songer à ceux de la peinture. Il en a les accumulations de +touches successives, les oppositions d'ombres et de lumières, les +empâtements; son imagination n'a rien de rêveur, elle est concrète et +colorée. + +Au milieu de toutes ces influences et de ces aptitudes diverses, quelle +a été chez Taine la _faculté maîtresse_, celle qui a dominé et façonné +toutes les autres? C'est, il me semble, la puissance logique. Quoi donc? +Cet écrivain si coloré, cet historien toujours préoccupé de voir des +hommes vivants, agissants, parlants, ce critique qui aime par-dessus +tout, dans les oeuvres littéraires ou artistiques, la force et l'éclat, +Shakespeare, Titien, ou Rubens, aurait eu pour faculté dominante une +faculté d'ordre purement scientifique et, pour ainsi dire, mathématique? +Il en est ainsi pourtant. Là se trouve sa grandeur et sa faiblesse, le +secret de sa puissance et de ses lacunes. Tout se ramène pour lui à un +problème de dynamique: l'univers sensible comme le moi humain, une oeuvre +d'art comme un événement historique. Chacun de ces problèmes est réduit +à ses termes les plus simples. Au risque même de mutiler la réalité, la +solution est poursuivie avec la rigueur inflexible d'un mathématicien +démontrant un théorème, d'un logicien posant un syllogisme. S'il a +devant lui un écrivain ou un artiste, il _induit_ ce qu'il a dû être de +la race, du milieu et du moment; puis, quand il a saisi la faculté +maîtresse de son individualité, il en _déduit_ tous ses actes et toutes +ses oeuvres. S'il cherche à déterminer ce qui constitue l'idéal dans +l'art, il ne le trouve que dans le degré d'importance et le degré de +bienfaisance, c'est-à-dire d'utilité générale, de l'oeuvre d'art, et +encourt le reproche d'oublier l'élément mystérieux, indéfinissable à +cause de son infinie complexité, qui s'appelle la beauté. S'il veut +expliquer la France contemporaine, il montrera la foi absolue dans la +raison abstraite achevant de détruire un organisme social où les forces +naturelles et spontanées, soit individuelles, soit collectives, ont été +successivement épuisées et anéanties, et provoquant d'abord l'anarchie +révolutionnaire, puis l'écrasante centralisation créée par Napoléon. +Tout ce qui ne rentrera pas dans le cadre de cette démonstration, le +rôle des parlementaires sous l'ancien régime, l'oeuvre de la +Constituante, l'action des causes extérieures, guerres et insurrections, +se trouvera éliminé comme par définition. Cette faculté logique +dominatrice dictera à Taine sa doctrine, qui sera le déterminisme le +plus inexorable. Le déterminisme est pour lui, comme pour Claude +Bernard, la base de tout progrès et de toute critique scientifique, et +il cherche dans le déterminisme l'explication des faits de l'histoire +comme celle des oeuvres de l'esprit. + +Toutefois, si Taine était un logicien, il était un logicien d'une espèce +particulière. C'était un logicien réaliste, et sa logique n'opérait que +sur des notions concrètes. Ce serait mal comprendre sa doctrine que de +la séparer de sa méthode. La forme particulière de ses aptitudes +mathématiques nous donne à cet égard un précieux renseignement pour la +connaissance de sa constitution intellectuelle. Il était admirablement +doué pour les mathématiques et avait au plus haut degré le don du calcul +mental. Il pouvait faire de tête des multiplications et des divisions de +plusieurs chiffres. Mais cette aptitude calculatrice était associée à un +don remarquable d'imagination visuelle. Quand il faisait une opération +mentale de ce genre, il voyait les chiffres et opérait comme il aurait +fait sur le tableau noir. De même, le travail logique de son esprit +avait toujours pour point de départ les faits, observés avec une +puissance extraordinaire de vision, recueillis avec une conscience +infatigable, groupés avec une méthode rigoureuse. Il procédait en +histoire et en critique littéraire ou artistique comme en philosophie. +Le point de départ de sa théorie de l'Intelligence, c'est le signe, +l'idée n'étant pas autre chose pour lui que le nom d'une série +d'expériences impossibles. Le signe est le nom collectif d'une série +d'images, l'image est le résultat d'une série de sensations, et la +sensation le résultat d'une série de mouvements moléculaires. On remonte +ainsi à travers une série de faits sensibles à une action mécanique +initiale. De plus, pour lui, et c'est là ce qui le distingue des purs +positivistes, le fait et la cause sont identiques. Tandis que le +positiviste se contente d'analyser les faits, de constater leur +concomitance ou leur succession sans prétendre saisir aucun rapport +certain de causalité, Taine, au nom de son déterminisme absolu, voit +dans chaque fait un élément nécessaire d'un groupe de faits de même +nature qui le détermine et qui en est la cause. Chaque groupe de faits +est à son tour conditionné par un groupe plus général qui est aussi sa +cause, et on pourrait théoriquement remonter de groupe en groupe jusqu'à +une cause unique qui serait la condition de tout ce qui existe. Dans +cette conception, la force, l'idée, la cause, le fait arrivent à se +confondre, et, si Taine avait cru pouvoir s'élever jusqu'à la +métaphysique, j'imagine que cette métaphysique aurait été un mécanisme +monistique dans lequel les phénomènes du monde sensible et les idées du +moi pensant n'auraient été que les apparences successives que prennent +pour nos sens les manifestations de l'être en soi, de l'idée en soi; de +l'acte en soi. + +Cela nous fait comprendre comment ce grand logicien a été en même temps +un grand peintre, comment s'est formé ce style si personnel, où la +vigueur du coloris et de l'imagination s'allie à la rigueur du +raisonnement, où chaque touche du pinceau du peintre est un élément +indispensable de la démonstration du philosophe. L'imagination même de +Taine est d'un genre particulier. Elle n'est, comme je l'ai dit, ni +sentimentale ni rêveuse. Elle n'a pas ces éclairs inattendus, ces +visions soudaines qui, chez un Shakspeare, illuminent tout à coup les +fonds mystérieux de l'âme ou de la nature; ce n'est pas une imagination +suggestive et révélatrice, c'est une imagination descriptive et +explicative. Elle nous fait voir les choses avec tout leur relief, toute +leur intensité colorée, et, par des comparaisons longuement poursuivies +où se retrouve toute la puissance d'analyse du logicien, elle nous aide +à classer les faits et les idées. Son imagination n'est que le vêtement +somptueux de sa dialectique. On a prétendu que le style coloré que nous +admirons en lui ne lui était pas naturel, qu'en entrant à l'École +normale on lui reprochait son style terne et abstrait; qu'il s'est créé +un style nouveau, à force d'étude et de volonté, en se nourrissant de +Balzac et de Michelet. Il y a là une bonne part de légende. Sans doute, +la volonté a joué, chez ce robuste génie, un rôle dans la formation de +son style comme dans celle de ses idées; mais il y a un accord trop +profond entre son style, sa méthode et sa doctrine pour que son style +n'ait pas été produit par une nécessité intime de sa nature. On ne +fabrique pas à volonté un style de cette beauté, solide, éclatant, +tantôt vibrant de nervosité, tantôt s'épanchant en périodes d'une large +et majestueuse harmonie. Il faut reconnaître cependant que ce mélange de +dialectique et de pittoresque, cette application de la science à la +critique et à l'esthétique, cette intervention constante de la physique +et de la physiologie dans les choses de l'esprit, cet effort pour tout +ramener à des lois nécessaires et à des principes simples et clairs, +n'étaient point sans dangers ni sans inconvénients. La complexité de la +vie rentre difficilement dans des cadres aussi précis et aussi +inflexibles, et surtout la nature a ce merveilleux et inexplicable +privilège, partout où elle combine des éléments, d'ajouter à ces +éléments un élément nouveau qui en résulte, mais n'est point expliqué +par eux. Cela est vrai surtout dans le monde organique, et, ce qui +constitue la vie, c'est précisément ce je ne sais quoi mystérieux qui +fait que la plante sort de la graine, la fleur de la plante et le fruit +de la fleur. Le mécanisme universel de Taine ne laissait pas sentir ce +mystère, et c'est ce qui donnait à son style comme à son système une +rigidité qui éloignait de lui bien des esprits. Amiel a exprimé, avec +l'excès que son âme maladive portait en toutes choses, l'impression que +produisent les oeuvres de Taine sur certaines natures tendres, mystiques, +que blesse la logique: + + +«J'éprouve une sensation pénible avec cet écrivain, comme un grincement +de poulies, un cliquettement de machine, une odeur de laboratoire. Ce +style tient de la chimie et de la technologie. La science y devient +inexorable. C'est rigoureux et sec, c'est pénétrant et dur, c'est fort +et âpre; mais cela manque de charme, d'humanité, de noblesse, de grâce. +Cette sensation, pénible à la dent, à l'oreille, à l'oeil et au coeur, +tient à deux choses probablement: à la philosophie morale de l'auteur et +à son principe littéraire. Le profond mépris de l'humanité, qui +caractérise l'école physiologiste, et l'intrusion de la technologie dans +la littérature, inaugurée par Balzac et Stendhal, expliquent cette +aridité secrète, que l'on sent dans ces pages, qui vous happe à la gorge +comme les vapeurs d'une fabrique de produits minéraux. Cette lecture est +instructive à un très haut degré, mais elle est antivivifiante; elle +dessèche, corrode, attriste. Elle n'inspire rien, elle fait seulement +connaître. J'imagine que ce sera la littérature de l'avenir, à +l'américaine, formant un contraste profond avec l'art grec; l'algèbre au +lieu de la vie, la formule au lieu de l'image, les exhalaisons de +l'alambic au lieu de l'ivresse d'Apollon, la vue froide au lieu des +joies de la pensée, bref, la mort de la poésie, écorchée et anatomisée +par la science.» + + +Il y a là, avec une part de vérité, beaucoup d'exagération et même +d'injustice. Il suffit de relire l'essai intitulé: _Sainte Odile et +Iphigénie en Tauride_, pour voir à quel point Taine sentait la beauté +antique, de relire ses pages sur madame de Lafayette ou sur Oxford pour +reconnaître qu'il avait le don de la grâce, et celles sur la Réforme en +Angleterre pour sentir combien il était ému par les luttes de la +conscience et par le spectacle de l'héroïsme moral. Il serait facile en +parcourant ses ouvrages de montrer que ce grand esprit, si profondément +artiste, aussi capable de goûter, en musicien consommé qu'il était, une +sonate de Beethoven que les rêveries métaphysiques de Hegel, était +accessible à toutes les grandes idées comme à tous les grands +sentiments; mais il regardait comme un devoir de probité morale autant +qu'intellectuelle d'écarter de la recherche du vrai toutes les vagues +chimères par lesquelles l'homme se crée un univers conforme aux désirs +de son coeur. + + + + +IV + + +Chassant de ses conceptions toutes les entités métaphysiques, tout +élément mystérieux, ramenant tout à des groupements de faits, Taine +devait transformer tous les problèmes de littérature et d'esthétique en +problèmes d'histoire. Aussi ses ouvrages, à l'exception de son _Voyage +aux Pyrénées_ et de son livre l'_Intelligence_, sont-ils tous des +ouvrages d'histoire. Ils marquent le dernier terme de l'évolution par +laquelle la critique littéraire est devenue une des formes de +l'histoire. Villemain avait le premier montré les relations qui existent +entre le développement historique et le développement littéraire. +Sainte-Beuve avait cherché avec plus de rigueur l'explication des oeuvres +littéraires dans les circonstances de la vie des écrivains et du temps +où ils avaient vécu. Taine vit dans ces oeuvres avant tout les documents +les plus précieux, les plus significatifs que l'histoire puisse +enregistrer, en même temps que le fruit nécessaire de l'époque qui les a +produites. L'Étude sur La Fontaine est une étude sur la société du XVIIe +siècle et la cour de Louis XIV; l'Essai sur Tite-Live est un essai sur +l'esprit romain; l'Histoire de la Littérature anglaise est une histoire +de la civilisation anglaise et de l'esprit anglais depuis le temps où +les Anglo-Saxons et les Normands couraient les mers et remontaient les +fleuves pour piller, brûler et massacrer tout sur leur passage, en +chantant leurs chants de guerre, jusqu'à celui où le noble poète +Tennyson recevait de la gracieuse reine Victoria le titre de poète +lauréat et un siège à la Chambre des lords. Dans le _Voyage en Italie_, +dans la _Philosophie de l'Art_, vous apprenez à connaître la société +italienne du XVe et du XVIe siècles, la vie de la Hollande au XVIIe +siècle, les moeurs des Grecs du temps de Périclès et d'Alexandre. On sent +très bien que pour Taine l'histoire littéraire et l'histoire de l'art +sont des fragments de l'histoire naturelle de l'homme, qui elle-même est +un fragment de l'histoire naturelle universelle. Même la _Vie et +opinions de Thomas Graindorge_, sous sa forme humoristique, est une +étude sur la société française écrite par le même historien philosophe à +qui nous devons l'_Histoire de la Littérature anglaise_. Jamais aucun +écrivain n'a apporté dans ses oeuvres une pareille unité de conception et +de doctrine, n'a montré dès ses débuts une conscience aussi nette de sa +méthode et un talent aussi constamment égal à lui-même. Dès l'École +normale, nous l'avons vu, Taine pratiquait déjà sa méthode de +généralisation et de simplification: «Tout homme et tout livre, +disait-il, peut se résumer en trois pages et ces trois pages en trois +lignes;» mais, en même temps, il s'attachait à voir et à rendre le +détail des choses sensibles avec tout leur relief. Si le _Voyage aux +Pyrénées_ fait parfois l'effet d'un exercice de virtuosité descriptive +semblable aux exercices de doigté d'un violoniste, si la description +semble n'y avoir souvent d'autre but qu'elle-même; regardez y bien, vous +verrez même ici la description aboutir presque toujours à une idée +philosophique ou historique. Partout ailleurs elle a pour but unique de +fournir des éléments à une généralisation historique. C'est la +description d'un pays qui sert à expliquer ses habitants, la description +des moeurs et de la vie des hommes qui sert à expliquer leurs sentiments +et leurs pensées. Taine a au plus haut degré le don de rendre visibles +tout le décor et tout le costume des civilisations et des sociétés les +plus diverses, de produire un effet d'ensemble par une accumulation de +traits de détail et par le choix habile des traits les plus +caractéristiques. Il se montre en cela grand peintre d'histoire. Son art +n'est pas moins grand à ramener à quelques mobiles clairs et peu +nombreux, logiquement coordonnés et subordonnés à un mobile principal, +la variété bigarrée des phénomènes extérieurs. On regimbe bien un peu à +accepter des explications aussi simples de choses aussi complexes, mais +on est subjugué par la rigueur et l'accent de conviction de la +démonstration, et aussi par la sérénité avec laquelle l'historien décrit +et le philosophe explique, sans s'indigner, sans s'attendrir, en +admirant les hommes en proportion de la perfection avec laquelle ils +représentent les caractères essentiels de leur époque et manifestent les +mobiles qui l'animent. Il parlera presque du même ton de sympathie +admirative de Benvenuto Cellini, qui personnifie l'homme de la +Renaissance, indifférent au bien et au mal, sensible seulement au +plaisir de déployer librement son individualité et de jouir de la beauté +sous toutes ses formes, et de Bunyan, le chaudronnier mystique, qui +personnifie l'homme de la Réforme, indifférent à la beauté et préoccupé +seulement de purifier son âme pour la rendre digne de la grâce divine. +Cette sympathie est celle du savant qui apprécie dans un végétal ou un +animal la fidélité et l'énergie avec lesquelles il représente le type +auquel il se rattache. Taine cherche dans l'histoire les types les plus +parfaits des diverses variétés de l'animal humain. S'il les classe et +les subordonne les uns aux autres, comme les oeuvres d'art, d'après le +degré de bienfaisance et d'importance du caractère qu'ils manifestent, +on sent bien qu'en sa qualité de naturaliste tous l'intéressent, et que +son admiration va surtout à ceux qui réalisent pleinement un type, quel +qu'il soit. + + + + +V + + +Pourtant, cette sérénité, qu'il puisait dans son déterminisme +philosophique, n'a pas accompagné Taine jusqu'au bout. Son dernier +ouvrage fait à cet égard contraste avec ses précédents écrits. Il ne se +contente pas ici de décrire et d'analyser; il juge, il s'indigne; au +lieu de montrer simplement dans la chute de l'ancien régime, dans les +violences de la Révolution, dans les gloires et la tyrannie de l'Empire, +une succession de faits nécessaires et inévitables, il parle de fautes, +d'erreurs, de crimes; il n'a pas pour la Terreur les mêmes poids et la +même mesure que pour les révolutions d'Italie et d'Angleterre, et, après +avoir été si indulgent aux tyrans et aux condottières du XVe et du XVIe +siècle, il parle avec une véritable haine de Napoléon, ce condottière du +XIXe, un des plus superbes animaux humains pourtant qui se soient jamais +rués à travers l'histoire. On a vivement reproché cette inconséquence à +Taine. On a même été jusqu'à attribuer ses sévérités envers les +révolutionnaires à la passion politique, au désir de flatter les +conservateurs, à je ne sais quelle terreur des périls et des +responsabilités du régime démocratique. Nous avons cherché à expliquer, +en racontant sa vie, comment et pourquoi dans son dernier ouvrage, il a +changé de ton et dans une certaine mesure de point de vue. Que les +émotions de la guerre et de la Commune aient agi sur l'esprit de Taine, +il n'est pas possible de le nier; mais elles n'ont pas agi de la manière +mesquine et puérile qu'on imagine. Il a cru y voir le signe de la +décadence de la France, l'explication et la conséquence des +bouleversements politiques survenus il y a un siècle. Bien loin de lui +reprocher l'émotion qu'il en a ressentie, je suis tenté de lui savoir +gré de s'être aussi vivement ému et, voyant la France sur la pente d'un +abîme, d'avoir cru qu'il pouvait l'arrêter par le tableau tragique des +maux dont elle souffre. + +Il n'a point, d'ailleurs, renié sa méthode ni sa doctrine; il les a +plutôt accentuées. Nulle part il n'a employé d'une manière plus +constante le procédé d'accumulation des petits faits pour établir une +idée générale; nulle part il n'a exposé la série des événements de +l'histoire comme plus strictement déterminée par l'action de deux ou +trois causes très simples agissant toujours dans le même sens. Ce qu'on +peut lui reprocher, c'est d'avoir trop simplifié le problème, d'en avoir +négligé certains éléments, d'avoir, malgré l'abondance des faits réunis +par lui, laissé de côté d'autres faits qui leur servent de correctifs, +d'avoir, en un mot, poussé au noir un tableau déjà sombre en; réalité. +Ce qu'il y a d'exagéré dans l'ouvrage de Taine, vient à la fois de son +amour pour la France et du peu de sympathie naturelle qu'il avait pour +son caractère et ses institutions. Il était vis-à-vis d'elle comme un +fils tendrement dévoué à sa mère, mais qui serait séparé d'elle par de +cruels malentendus, par une foncière incompatibilité d'humeur, et à qui +son amour même inspirerait des jugements sévères et douloureux. La +nature sérieuse de Taine, ennemie de toute frivolité mondaine, sa +prédilection pour les individualités énergiques, sa conviction que le +progrès régulier et la vraie liberté ne peuvent exister que là où se +trouvent de fortes traditions, le respect des droits acquis et l'esprit +d'association allié à l'individualisme, tout chez lui concourait à lui +faire aimer et admirer l'Angleterre et à le rendre sévère pour un pays +enthousiaste et capricieux, où la puissance des habitudes sociales +émousse l'originalité des caractères, où le ridicule est plus sévèrement +jugé que le vice, où l'on ne sait ni défendre ses droits ni respecter +ceux d'autrui, où l'on met le feu à sa maison pour la reconstruire au +lieu de la réparer, où le besoin de tranquillité fait préférer la +sécurité stérile du despotisme aux agitations fécondes de la liberté. La +France a inspiré à Taine la cruelle satire de _Graindorge_; l'Angleterre +le plus aimable et le plus souriant de ses livres: les _Notes sur +l'Angleterre_. Les poètes anglais étaient ses poètes préférés, et, comme +philosophe, il est de la famille des Spencer, des Mill et des Bain. + +Telle a été la raison de la sévérité excessive de ses jugements sur la +France de la Révolution. À les prendre au pied de la lettre, on serait +tenté de s'étonner que la France soit encore debout après cent ans d'un +régime aussi meurtrier, et l'on est surpris qu'un déterministe comme +Taine ait paru reprocher à la France de ne pas être semblable à +l'Angleterre. Mais, après avoir reconnu ce qu'il y a d'exagéré et +d'incomplet dans son point de vue et dans ses peintures, il faut rendre +hommage, non seulement à la puissance et à la sincérité de son oeuvré, +mais aussi à sa vérité. Il n'a pas tout dit, mais ce qu'il a dit est +vrai. Il est vrai que la monarchie de l'ancien régime avait préparé sa +chute en détruisant tout ce qui pouvait la soutenir en limitant son +pouvoir; il est vrai que la Révolution a déchaîné l'anarchie en +détruisant les institutions traditionnelles pour les remplacer par des +institutions rationnelles sans racines dans l'histoire ni dans les +moeurs; il est vrai que l'esprit jacobin a été un esprit de haine et +d'envie qui a préparé les voies au despotisme; il est vrai que la +centralisation napoléonienne est un régime de serre chaude qui peut +produire des fruits splendides et hâtifs, mais qui épuise la sève et +tarit la vie; et Taine a mis ces vérités en lumière avec une abondance +de preuves et une force de pensée qui portent la conviction dans tous +les esprits non prévenus. Si une réaction salutaire se produit en France +contre les excès de la centralisation, le mérite en reviendra en grande +partie à cette oeuvre si critiquée. Quoi qu'il arrive, il aura eu le +mérite d'avoir posé le problème historique de la Révolution dans des +termes tout nouveaux, et d'avoir contribué pour une large part à le +transporter du domaine de la légende mystique ou des lieux communs +oratoires dans celui de la réalité humaine et vivante. Malgré la passion +qui anime souvent ses récits et ses portraits, il a ici encore servi la +science et la vérité. + +J'ai cru ne pouvoir mieux rendre hommage à ce libre, vaillant et sincère +esprit, à cet amant passionné du vrai, qu'en cherchant à caractériser +les traits essentiels de sa vie, de son caractère, de son oeuvre et de +son influence en toute franchise. Il me semblait que j'aurais manqué de +respect envers sa mémoire en usant envers lui de ces ménagements +d'oraison funèbre qu'il a tenu à écarter de son cercueil. Mais j'aurais +bien mal rendu ce que je pense et ce que je sens si je n'avais pas su +exprimer mon admiration reconnaissante pour un des hommes qui, dans +notre temps, par le caractère comme par le talent, ont le plus honoré la +France et l'esprit humain. Je ne puis mieux dire ce que j'ai éprouvé en +le voyant disparaître qu'en m'associant à ce que m'écrivait un de mes +amis en apprenant la fatale nouvelle: + +«La disparition de cet esprit, c'est une forte et claire lumière qui +s'efface de ce monde. Jamais personne n'a représenté avec plus de +vigueur l'esprit scientifique; il en était comme une énergique +incarnation. Et il s'en va au moment où les bonnes méthodes, seules +efficaces pour atteindre la vérité, faiblissent dans la conscience des +jeunes générations, de sorte que sa mort semble marquer, au moins pour +quelque temps, la fin d'une grande chose. Et, puis, qu'il s'en aille +ainsi tout de suite après Renan, c'est vraiment trop de vide à la fois. +Rien ne restera plus de la génération qui nous a formés; ces deux grands +esprits en étaient les représentants; nous leur devions les +enseignements qui nous avaient le plus touchés et les plus profondes +joies de notre esprit; nous venons de perdre nos pères intellectuels.» + + Décembre 1893. + + + + +JULES MICHELET + + +Je crois utile de faire précéder l'étude qu'on va lire de quelques mots +d'explication, pour bien en préciser le but et la portée. Je n'ai point +écrit une biographie de Michelet[53] et n'ai point voulu faire la +critique de ses oeuvres. Il n'est qu'une personne qui ait qualité pour +raconter la vie de Michelet; c'est celle qui pendant de longues années a +vécu à côté de lui, associée à tous ses travaux et à toutes ses pensées, +à qui il a légué ce qu'il avait de plus précieux, les papiers intimes, +les notes quotidiennes, où il mettait le meilleur de son âme. Elle seule +pourra nous le faire bien connaître, dire ce qu'il a été et ce qu'il a +voulu, les aspirations idéales et les émotions profondes dont ses écrits +n'ont pu être que l'incomplète révélation. Déjà les deux volumes +autobiographiques qu'elle a publiés, _Ma Jeunesse_ et _Mon Journal_, +nous ont appris ce que furent les vingt-quatre premières années de +Michelet, et nous ont permis de retrouver dans l'enfant et le jeune +homme la sensibilité et les tendances intellectuelles de l'homme fait. +Ses livres, d'autre part, m'ont trop puissamment ému, je l'ai +personnellement trop connu et aimé pour que mon jugement pût être +impartial et pour qu'il me fût possible de signaler ses défauts et ses +erreurs; mes travaux, d'ailleurs, et les tendances naturelles de mon +esprit m'entraînent dans une direction trop différente de la sienne pour +qu'il me fût permis de me poser en disciple et de répondre en son nom +aux critiques et aux attaques dont il a été l'objet. + +Je n'ai voulu que rendre hommage à la mémoire de Michelet; hommage qui +était de ma part une dette personnelle. Je n'ai pas cru pouvoir mieux +honorer et servir sa mémoire qu'en rappelant simplement ce qu'il a fait, +et en montrant combien noble et pure a été l'inspiration de ses oeuvres +et de sa vie. Je laisse à d'autres et à l'avenir le soin de les passer +au crible et de décider quelles furent ses fautes, comme écrivain et +comme savant. + +Pour moi, je ne puis songer qu'à une chose c'est à l'impression laissée +dans mon esprit par la lecture de ses livres. Ceux dont l'enfance et +l'adolescence se sont écoulées pendant les douze premières années du +second empire se rappelleront toujours la froideur et le morne ennui qui +accablait les âmes pendant cette triste époque. La jeunesse, +l'enthousiasme, l'espérance, qui avaient rempli les coeurs avant et après +1830, semblaient éteints à jamais; les artistes, les écrivains qui +avaient fait la gloire de la première moitié du siècle étaient vieillis +et déchus; la voix éloquente du seul grand poète dont le génie eût +survécu ne s'élevait que pour maudire la lâcheté de ses concitoyens et +l'abaissement de sa patrie. Ce mot même de patrie semblait n'avoir plus +de sens. Séparés par un abîme de la France du passé, dont ils avaient +perdu les traditions et les croyances, désabusés des espérances de +liberté et de progrès tour à tour excitées et déçues par tant de +révolutions, entraînés malgré eux vers un avenir incertain et +redoutable, les plus nobles esprits se réfugiaient dans un dilettantisme +égoïste ou dans des rêveries humanitaires. Pour plus d'un, et je suis du +nombre, les livres de Michelet ont été alors une consolation et un +cordial. On apprenait, en les lisant, à aimer la France, à l'aimer dans +son histoire ressuscitée par lui, à l'aimer dans son peuple dont il +interprétait les sentiments secrets et les nobles aspirations, à l'aimer +dans son sol même, dont il savait si bien peindre le charme et la +beauté. Avec lui, on prenait foi dans l'avenir de la patrie, en dépit +des tristesses du présent. On ne pouvait échapper à la contagion de son +enthousiasme, de ses espérances, de sa jeunesse de coeur. + +La vocation qui m'a poussé vers les études historiques, c'est à lui que +je la dois. Le premier il m'a ému de sympathie pour ces morts +innombrables qui ont été nos ancêtres, qui nous ont fait ce que nous +sommes et dont l'histoire retrouve et ressuscite les pensées, les désirs +et les passions. Le premier il m'a fait comprendre que, dans +l'ébranlement des bases religieuses et politiques de notre vie +nationale, il faut lui donner une base historique et renouer, par la +connaissance intelligente et pieuse du passé, la tradition interrompue. +Il m'a fait voir dans l'histoire l'étude la plus propre à élargir +l'esprit tout en l'affermissant, à donner le respect des choses +anciennes tout en en faisant perdre la superstition. Enfin, il m'a +montré comme la plus noble des vocations, celle d'enseigner l'histoire, +d'enseigner la France, de servir d'intermédiaire, de lien et +d'interprète entre la France d'hier et celle de demain. Aussi le +sentiment que j'éprouve pour lui n'est-il pas celui du disciple pour un +maître dont il adopte les doctrines, suit la méthode et continue +l'oeuvre; c'est un sentiment moins étroit, plus profond et aussi plus +tendre, une sorte de reconnaissance filiale envers celui chez qui j'ai +toujours trouvé de nobles inspirations et de paternels encouragements. + +C'est là le seul rôle que pouvait jouer Michelet. Il était, il est +encore par ses écrits, un inspirateur; il ne pouvait pas devenir un +maître, au sens strict du mot. Sa manière de penser et d'écrire était +trop individuelle, l'imagination et le coeur y avaient une trop grande +part. Lui-même n'avait point eu de maître; il n'aura pas de disciples. +Il serait aussi puéril et dangereux de vouloir imiter ses procédés de +composition que de vouloir imiter son style. Il n'avait point de méthode +qu'il pût enseigner et transmettre, car il ne procédait que par +intuition et par divination. Le génie ne s'enseigne pas. Même à l'École +normale, il fut surtout un merveilleux excitateur des esprits. Plus +tard, au Collège de France, il se méprit même, à ce qu'il semble, sur le +rôle qu'il était appelé à jouer. Il transforma sa chaire en tribune, il +chercha moins à instruire la jeunesse qu'à l'enthousiasmer; et il +contribua à dénaturer le caractère de notre enseignement supérieur en +transformant ses leçons en morceaux oratoires, adressés non à une élite +studieuse, mais à la foule. + +Michelet n'a pas formé plus d'élèves par ses livres que par son +enseignement. Il a laissé des chefs-d'oeuvre à admirer, il n'a pas laissé +de modèles à imiter. Sans doute il a mis en lumière des côtés de +l'histoire, des points de vue négligés avant lui. Il a donné la place +qu'elle méritait à la peinture des moeurs et des caractères, et il a +montré combien les documents les plus secs peuvent devenir instructifs +pour qui sait les interroger; il a insisté sur l'influence jusque-là +négligée des causes physiologiques et pathologiques en histoire, et +ouvert aux investigations une voie nouvelle, très dangereuse il est +vrai, mais fertile en découvertes curieuses. Il a marqué tous les sujets +qu'il a traités d'une empreinte ineffaçable; il est impossible à ceux +qui s'en occupent après lui de négliger ce qu'il a dit, et il est bien +rare qu'il n'ait pas éclairé d'un trait de flamme quelque point obscur +qui sans lui serait resté dans l'ombre. Néanmoins il ne peut servir de +guide; il faut toujours le contrôler, le rectifier, et très souvent le +contredire. Il voit avec une puissance extraordinaire, mais il ne voit +pas tout et il ne voit pas toujours juste. Il n'a pas la précision +scientifique, la méthode, l'unité de plan et d'idées qui sont +nécessaires pour devenir le chef d'une école historique. La préface +qu'il a mise en tête du septième volume de son _Histoire de France_ +suffirait à montrer qu'il ne pouvait prétendre à un pareil rôle. Après +avoir fait de la France du moyen âge un tableau merveilleux de poésie et +de vérité, après avoir pendant six volumes fait aimer et comprendre les +moeurs et les sentiments de ces siècles à demi barbares, tout à coup, +arrivant à la Renaissance, il fut saisi malgré lui de la même haine +aveugle, du même esprit de réaction violente qui animait contre le moyen +âge les hommes du XVIe siècle; il voulut rétracter, effacer les pages +émues et sympathiques qui resteront malgré lui son plus beau titre de +gloire. L'esprit de chacune des époques dont il s'occupait revivait en +lui avec un élan de passion irrésistible; c'est ce qui fait sa grandeur +comme artiste, la puissance de vie qui anime son histoire; c'est ce qui +fait aussi sa partialité, le caractère incomplet, exagéré, inégal de ses +dernières productions historiques. On l'admire, on l'écoute, tantôt avec +une émotion bienveillante, tantôt avec une curiosité avide et parfois +indiscrète; mais on ne peut pas lui abandonner la direction de son +jugement et de son intelligence. + +Ce que j'ai dit des oeuvres historiques de Michelet, je pourrais le dire +aussi de ses petits livres, où se mêlent, d'une façon charmante et +bizarre, la science, la philosophie, la psychologie et la poésie, qui +entraînent et ravissent l'imagination et le coeur sans convaincre ni +satisfaire la raison. Nul ne les a lus sans être ému, et pourtant les +idées qui s'y trouvent exprimées n'ont point fait de prosélytes. C'est +que ces idées n'ont point un caractère bien déterminé; elles flottent +entre la science, la religion et la poésie, sans être ni accompagnées de +déductions rigoureuses, ni affirmées avec une foi absolue, ni pourtant +abandonnées à la région des rêves. Tout s'y mêle: la fantaisie, les +espérances mystiques et l'étude positive de la nature. J'ai cherché à +faire comprendre, à résumer les traits généraux de ces idées +philosophiques de Michelet, en les exposant sans les juger; mais je ne +voudrais pas que le respect avec lequel j'ai parlé de ces larges et +nobles conceptions fût pris pour une adhésion qui dépasserait ma pensée. +Michelet a montré que les sciences naturelles ouvraient des voies +nouvelles à l'art, à la poésie et aux sentiments religieux; en cela, +comme dans ses travaux historiques, il a été un révélateur, mais il n'a +pas fourni une méthode sûre pour avancer dans cette voie, ni montré avec +précision le but auquel on devait tendre. Il ne le pouvait pas, du +reste. Ce n'est pas diminuer sa gloire que de lui donner, entant de +directions variées de l'esprit, le rôle d'initiateur. + +L'avenir seul pourra discerner dans son oeuvre les intuitions justes et +les rêveries éphémères. Michelet n'aura pas de continuateurs immédiats, +de disciples attachés à la lettre de ses paroles; mais ses idées germent +en secret dans plus d'un cerveau et plus d'un coeur. «Je n'ai pas de +famille, disait-il, je suis de la grande famille.» Combien n'en est-il +pas, en effet, parmi les hommes d'aujourd'hui, qui sont à des degrés +divers unis à lui par un lien presque filial, et ont reçu de lui +l'étincelle qui anime leur travail ou leur vie! Combien n'en est-il pas +qui lui doivent des émotions bienfaisantes et durables, qui ont senti +après avoir lu ses livres leur coeur élargi, attendri, capable de plus +grands sacrifices! À une époque où tant d'esprits se laissent aller en +pratique au découragement, en théorie à un pessimisme universel, +Michelet a toujours espéré et _il a fait croire au bien_. Il n'est pas +d'éloge à ajouter après celui-là. + + + + +I + +LA VIE DE MICHELET + + +Michelet a raconté lui-même, en quelques pages admirables, dans la +préface de son livre _le Peuple_, sa première éducation et les +impressions ineffaçables de ses jeunes années. Nous y retrouvons le +germe de tout ce qu'il devait être plus tard, le point de départ de tout +son développement intellectuel et moral. Sa mère était des Ardennes, +pays sévère, habité par une race «distinguée, sobre, économe, sérieuse, +où l'esprit critique domine[54]»: son père était de l'ardente et +colérique Picardie», patrie d'hommes énergiques, enthousiastes, +éloquents, spirituels, de Pierre l'Hermite, de Calvin, de Camille +Desmoulins. Sa famille vint à Paris après la Terreur, pour fonder une +imprimerie. Le 21 août 1798 naquit Jules Michelet, dans le choeur d'une +ancienne église, occupée par l'atelier paternel, «occupée, nous dit-il, +et non profanée; qu'est-ce que la presse au temps moderne, sinon l'arche +sainte[55]?» Il y avait là un présage d'avenir. + +Les premières années de sa vie furent tristes et pénibles. Il grandit +«comme une herbe sans soleil, entre deux pavés de Paris». Dès 1800, +Napoléon supprima les journaux, restreignit par tous les moyens le +commerce de la librairie. La pauvreté vint. Il fallut renvoyer les +ouvriers; le grand-père, le père, la mère de Michelet, lui-même âgé de +douze ans, firent tout le travail de l'imprimerie. Ce labeur précoce +aurait pu, semble-t-il, étouffer dans leur fleur les facultés de +l'enfant. Au contraire, pendant que ses mains assemblaient machinalement +les lettres qui servaient à la composition de livres niais et insipides, +son imagination prenait des ailes. Ce don merveilleux, qui devait plus +tard, dans ses livres, rendre la vie aux cendres du passé et donner une +âme et un coeur à la nature entière, s'éveillait en lui le premier. +«Jamais, dit-il, je n'ai tant voyagé d'imagination que pendant que +j'étais immobile à cette casse... Très solitaire et très libre, j'étais +tout imaginatif.» Il ne pouvait suivre d'instruction régulière; le +matin, avant le travail, il recevait quelques leçons de lecture d'un +vieux libraire, ancien maître d'école, «homme de moeurs antiques, ardent +révolutionnaire». Il apprit de lui, sans doute, à admirer et presque à +adorer la Révolution, qui depuis fut toujours à ses yeux la plus grande +manifestation de la France dans l'histoire et comme la révélation de la +justice. Deux ou trois livres faisaient sa seule lecture. L'un d'eux +produisit en lui une impression extraordinaire, éveilla le sentiment +religieux, la foi en Dieu et en l'immortalité qui, à travers toutes les +variations de sa pensée, devait se manifester dans toutes ses oeuvres et +persister jusqu'à son dernier soupir. C'était l'_Imitation de +Jésus-Christ_: + +«Je n'avais encore aucune idée religieuse... Et voilà que dans ces pages +j'aperçois tout à coup, au bout de ce triste monde, la délivrance de la +mort, l'autre vie et l'espérance. La religion reçue ainsi, sans +intermédiaire humain, fut très forte en moi. Comment dire l'état de rêve +ou me jetèrent ces premières paroles de l'_Imitation_? Je ne lisais pas, +j'entendais... comme si cette voix douce et paternelle se fût adressée à +moi-même. Je vois encore la grande chambre froide et démeublée; elle me +parut vraiment éclairée d'une lueur mystérieuse... Je ne pus aller bien +loin dans ce livre, ne comprenant pas le Christ, mais je sentis Dieu.» + +En même temps s'éveillait en lui l'amour de l'histoire et le sentiment +de sa vocation future. + +«Ma plus forte impression, continue-t-il, après celle-là, c'est le musée +des monuments français... C'est là, nulle autre part, que j'ai reçu +d'abord la vive impression de l'histoire. Je remplissais ces tombeaux de +mon imagination, je sentais ces morts à travers les marbres, et ce +n'était pas sans quelque terreur que j'entrais sous les voûtes basses où +dormaient Dagobert, Chilpéric et Frédégonde[56].» + +Les rares facultés de l'enfant avaient de bonne heure frappé ses +parents. Ils avaient foi en son avenir, ils résolurent de tout sacrifier +pour donner à leur fils l'instruction qui lui manquait. Son père réduit +au dénûment, sa mère malade, consacrèrent leurs dernières ressources à +le faire entrer au collège. Il y trouva des maîtres éminents, MM. +Villemain et Leclerc, qui le soutinrent de leur bienveillance, mais +aussi des camarades moqueurs qui raillèrent sa pauvreté. Il devint +timide, «effarouché comme un hibou en plein jour[57]», chercha la +solitude, vécut avec les livres; mais cette épreuve ne fit que tremper +plus fortement son âme. Il sentit ce qu'il valait, prit foi en lui-même. + +«Dans ce malheur accompli, privations du présent, craintes de l'avenir, +l'ennemi étant à deux pas (1814) et mes ennemis, à moi, se moquant de +moi tous les jours, un jour, un jeudi matin, je me ramassai sur +moi-même, sans feu (la neige couvrait tout), ne sachant pas si le pain +viendrait le soir, tout semblant finir pour moi, j'eus en moi un pur +sentiment stoïcien; je frappai de ma main, crevée par le froid, sur ma +table de chêne (que j'ai toujours conservée) et je sentis une joie +virile de jeunesse et d'avenir». + +Cette énergie morale qui triomphe par la volonté des fatalités +extérieures a soutenu Michelet pendant toute sa vie. Débile et toujours +souffrant, l'esprit chez lui soutenait le corps. Sa conception générale +de l'histoire semble avoir été inspirée par la lutte, le drame qui +faisait sa vie. Là comme ici, c'était une lutte constante entre la +fatalité et la liberté. + +Le souvenir de ces années pénibles et parfois amères ne s'est jamais +effacé de l'esprit de Michelet. Il est arrivé plus tard à la gloire, à +la fortune; mais il n'a point oublié qu'il sortait du peuple et qu'il +devait sans doute à cette humble origine quelques-unes de ses meilleures +qualités. «J'ai gardé, nous dit-il, l'impression du travail, d'une vie +âpre et laborieuse, je suis resté peuple... Si les classes supérieures +ont la culture, nous avons bien plus de chaleur vitale... Ceux qui +arrivent ainsi, avec la sève du peuple, apportent dans l'art un degré +nouveau de vie et de rajeunissement, tout au moins un grand effort. Ils +posent ordinairement le but plus haut, plus loin que les autres, +consultant peu leurs forces, mais plutôt leur coeur.» + +Il attribuait en effet à son origine plébéienne cette chaleur, cette +tendresse de coeur qui a été l'inspiration de sa vie. La pauvreté, les +railleries du collège avaient un instant refoulé cette tendresse au +dedans de lui, l'avaient rendu sauvage et misanthrope, sans que pourtant +l'envie effleurât jamais son âme. Mais dès que, sorti du collège, il y +rentra comme professeur, dès qu'il put donner aux autres quelque chose +de lui-même, son coeur se rouvrit, se dilata. «Ces jeunes générations, +aimables et confiantes, qui croyaient en moi, me réconcilièrent à +l'humanité». + +Au moment où Michelet entrait dans l'enseignement, et professait, +d'abord à l'institution Briand, puis au collège Charlemagne, enfin, à +partir de 1822, au collège Sainte-Barbe, fondé par l'abbé Nicole, il +ignorait encore que l'histoire fût sa vocation; les circonstances le lui +révélèrent. C'étaient les lettres anciennes et surtout la philosophie +qui l'attiraient. Ses thèses de doctorat, soutenues en 1819 portaient +sur les vies de Plutarque et sur l'idée de l'infini dans Locke. Quand il +est reçu agrégé en 1821 il demande d'être désigné pour l'enseignement de +la philosophie. C'est à contre-coeur qu'il enseigne l'histoire à +Sainte-Barbe. Toutefois, bien que ses lectures fussent presque toujours, +jusqu'en 1822, des lectures d'auteurs classiques ou de philosophes, un +instinct secret le détournait des spéculations métaphysiques pour le +tourner vers la philosophie du langage, l'histoire des idées, la +philosophie de l'histoire. De bonne heure il voit dans l'histoire la +contre-épreuve de l'observation psychologique et comme une psychologie +collective. Il projette dès 1819 un livre sur le caractère des peuples +trouvé dans leur vocabulaire, puis un essai sur la culture de l'homme, +puis une histoire philosophique du christianisme. Une fois à +Sainte-Barbe il entreprend l'étude de Vico tout en faisant les cours +d'où devait sortir en 1827 l'admirable _Précis d'histoire moderne_, paru +peu de mois après la traduction de la Philosophie de l'histoire de Vico. + +Lorsqu'en 1826, monseigneur Frayssinous rétablit, sous le nom d'_École +préparatoire_, l'École normale qui avait été supprimée en 1822, et +résolut par raison d'économie de confier à un seul maître l'enseignement +de l'histoire et celui de la philosophie, Michelet se mit aussitôt sur +les rangs. Cet enseignement paraissait fait pour lui, qui menait de +front depuis quatre ans son enseignement historique et ses études +personnelles de philosophie. Il fut nommé en février 1827. Il conçut +immédiatement ses deux cours comme les deux parties inséparables d'un +même enseignement. Sa première leçon fut une introduction générale aux +deux cours. Il veut que l'histoire et la philosophie se prêtent un +mutuel secours. L'histoire étudiera les faits, la philosophie les lois, +l'histoire l'homme collectif, la philosophie l'homme individuel. En +effet, tandis que son cours de philosophie est un cours de psychologie +et de morale, celui d'histoire est une histoire de la civilisation, où +il cherche à dégager le caractère des divers peuples et leur évolution +religieuse. Il montre l'humanité comme l'individu passant de la +spontanéité à la réflexion, de l'instinct à la raison, de la fatalité à +la liberté. On voit naître dans son esprit la conception philosophique +qui dirigera tous ses travaux historiques: l'histoire est le drame de la +lutte entre la liberté et la fatalité. Le christianisme commence la +victoire de la liberté, la réforme la continue, la Révolution l'achève. +Pour bien comprendre l'oeuvre ultérieure de Michelet, il ne faut jamais +oublier quels furent ses débuts, et que l'historien chez lui, comme le +naturaliste, s'est toujours cru un philosophe. + +Bien qu'il aille en 1825 en Allemagne réunir des livres d'histoire pour +une étude sur Luther, et bien qu'il ait déjà fait le plan d'un ouvrage +sur la Réforme et le XVIe siècle, c'est toujours la philosophie qui +l'attire le plus. En 1829, quand on sépare les deux enseignements dont +il était chargé, il demande de conserver celui de la philosophie. M de +Montbel le contraint à se vouer exclusivement à l'histoire et même à +l'histoire ancienne. Il se met à enseigner l'histoire romaine et du +premier coup il conçoit une oeuvre d'une rare originalité qu'il +perfectionna dans un voyage à Rome au printemps de 1830 et dont la +première partie, la _République_, parut en 1831. Il comptait y ajouter +l'histoire de l'Empire, mais les circonstances vinrent encore ici +disposer de lui. Après la Révolution de 1830, l'École normale fut +rétablie sur son plan primitif, avec deux professeurs d'histoire, l'un +pour l'antiquité, l'autre pour le moyen âge et les temps modernes. C'est +de ce dernier enseignement que Michelet fut chargé et c'est de ses +nouveaux cours que sortit son histoire de France. + +Cette période d'enseignement à l'École normale qui dura jusqu'à 1836 et +à laquelle Michelet ajouta encore la suppléance de Guizot à la Sorbonne +en 1834 et 1835, fut peut-être la plus heureuse période de sa vie et fut +à coup sûr la plus féconde. Marié en 1824 vivant dans une studieuse +solitude, où pénétraient quelques rares amis, tels qu'Eugène Burnouf et +le physiologiste Edwards, ses fonctions de professeur aux Tuileries, +d'abord de la princesse Louise, fille de la duchesse de Berry, puis de +la princesse Clémentine, fille de Louis Philippe, ne faisaient pas de +lui un mondain. Il vivait pour ses élèves et ils éprouvaient pour lui un +enthousiasme mêlé de tendresse. Il aimait plus tard à raconter les joies +de cet enseignement; comment, au fort de l'hiver, il descendait la rue +Saint-Jacques, en frac noir et en escarpins, sans paletot pour se +couvrir, mais insensible au froid et à la bise «tant était ardente, +disait-il, la flamme intérieure». Ceux qui ont eu le privilège de +l'entendre alors ont gardé le souvenir ineffaçable de ces leçons +éloquentes et pleines d'idées où il savait si bien communiquer aux +autres la passion qui l'animait. Lui, de son côté, puisait dans son +enseignement, dans l'entourage affectueux et sympathique de ses élèves, +la force qui devait le soutenir et l'inspirer dans le travail de toute +sa vie. + +L'_Histoire romaine_ fut le premier fruit de cette période heureuse de +jeunesse et d'enthousiasme. À ce moment les travaux de Guizot et +d'Augustin Thierry avaient donné une impulsion extraordinaire aux études +sur le moyen âge. L'ouvrage de Michelet parut au premier moment devoir +exercer une influence semblable sur l'étude de l'antiquité. La puissance +de son imagination, la magie de son style donnaient à l'histoire de la +vieille Rome la réalité de l'histoire contemporaine. Les hardies +hypothèses de Niebuhr, restées jusqu'alors inaccessibles à la masse du +public lettré et comme étouffées sous une obscure et pesante érudition, +apparaissaient tout à coup vivantes et colorées. Le récit de Michelet +semblait plus convaincant que la plus solide démonstration; où Niebuhr +s'efforçait de prouver, lui il voyait et il montrait. Néanmoins l'oeuvre +de Michelet n'eut en France que peu d'influence. La routine de +l'enseignement ne s'émut pas de cette tentative qui aurait pu être si +féconde. Il eut beaucoup d'admirateurs, mais peu de disciples. Lui-même +dut quitter bientôt l'antiquité pour s'occuper du moyen âge. + +Ce ne furent pas seulement les nécessités nouvelles de son enseignement +qui le poussèrent à écrire l'Histoire de France. La France était à ses +yeux le principal acteur de ce drame de la liberté qui remplissait +l'histoire; et de plus il éprouvait pour le moyen âge le même attrait +que la plupart de ses contemporains. + +Il était impossible, en effet, qu'une âme aussi impressionnable que +celle de Michelet échappât à la contagion du mouvement romantique qui +depuis le commencement du siècle s'était emparé de tous les esprits. On +s'était épris de la littérature, des moeurs, des coutumes, des monuments, +de l'histoire du moyen âge. La poésie, le théâtre, le roman, la peinture +ne représentaient plus que seigneurs féodaux, vieux donjons, châtelaines +amoureuses de leurs pages; et la sublimité des cathédrales gothiques +faisait oublier la perfection des temples de la Grèce. Il y avait +beaucoup d'engouement, de mode passagère dans ce mouvement; beaucoup de +mauvais goût et de fausses couleurs dans la manière dont on peignait le +passé. Néanmoins tout n'était pas factice dans l'amour qu'on portait aux +antiquités nationales. Après le violent déchirement de la Révolution, +après cet effort gigantesque pour anéantir un passé devenu odieux et +pour créer de toutes pièces une France nouvelle, effort qui avait abouti +au despotisme et à l'épuisement de toutes les forces du pays, on se prit +naturellement à regretter les ruines qu'on avait faites, et l'on se +demanda s'il n'y avait rien dans tout ce passé qui fût digne d'être +admiré, aimé et, s'il était possible, sauvé du grand naufrage. En +politique, la tentative faite pour rattacher la nouvelle France à +l'ancienne avait échoué. La Restauration ne sut prendre de l'ancien +régime que ses préjugés arriérés et ne sut pas favoriser ce qu'il y +avait d'intelligent dans cette réaction contre la Révolution et +l'Empire. Elle fut emportée en 1830. Mais la révolution de 1830 +n'étouffa pas l'intérêt qui attirait tous les esprits vers le moyen âge. +On commença, au contraire, à le connaître d'une manière plus sérieuse et +plus scientifique; on publia de vieux textes, on étudia l'ancienne +langue, l'ancien droit, on se mit à fouiller et à classer les archives. +Michelet, qui avait applaudi avec toute la jeunesse libérale de l'époque +à la révolution de 1830 et qui l'avait même célébrée dans son +_Introduction à l'Histoire universelle_ (1831), comme le couronnement +naturel de l'histoire de France, partageait en même temps l'intérêt +passionné de ses contemporains pour le moyen âge. + +En 1831, il avait été nommé chef de la division historique aux Archives +nationales. Dans cette immense collection de documents échappés au temps +et aux révolutions, le rêve vaguement entrevu dans son enfance, +lorsqu'il parcourait le Musée des monuments historiques, prit corps à +ses yeux. Son imagination évoqua les morts qui dormaient dans cette +vaste nécropole historique; ces parchemins usés et noircis lui +apparurent comme les témoins contemporains des siècles abolis dont il +écoutait la voix et recueillait le véridique témoignage. Il résolut de +donner à la patrie son histoire. En 1833 parut le premier volume de +l'_Histoire de France_; le sixième, publié en 1843, s'arrêtait à la mort +de Louis XI. Ces six volumes resteront, je crois, dans l'avenir, le plus +solide titre de gloire de Michelet, la partie la plus utile et la plus +durable de son oeuvre. Le tableau de la France qui ouvre le second +volume, la vie de Jeanne d'Arc, le règne de Louis XI, peuvent être cités +parmi les plus beaux morceaux historiques qu'ait produits la littérature +contemporaine. On y trouve une érudition consciencieuse, une étude +approfondie des documents originaux, et en même temps un génie vraiment +créateur, qui pénètre dans l'âme même des personnages et sait les faire +vivre et agir. Michelet a un sens historique plus large et plus profond +que ses illustres devanciers, Guizot[58] et Augustin Thierry. Tandis que +ceux-ci cherchent dans le passé et y admirent surtout les institutions, +les idées ou les tendances qu'ils défendent eux-mêmes dans le présent; +tandis qu'ils laissent voir partout leurs théories et leurs opinions sur +la politique contemporaine, Michelet cherche et admire surtout dans le +passé ce qu'il eut d'original, de caractéristique; il oublie ses propres +idées, ses propres sentiments, pour comprendre par une intelligente +sympathie les idées et les sentiments des hommes d'autrefois[59]. Pour +lui, l'histoire n'est ni un récit, ni une analyse philosophique, c'est +une _résurrection_. Je retrouve chez lui ce mélange d'érudition et +d'esprit divinatoire qu'on admire chez les maîtres de la science +allemande, chez Niebuhr, chez Mommsen, chez Jacob Grimm surtout, qu'il +avait connu et à qui il avait voué une tendre et profonde +admiration[60]. + +En même temps qu'il publiait l'_Histoire de France_, il ébauchait à la +Faculté des lettres, où il suppléa Guizot en 1834 et en 1835, +l'_Histoire de la Renaissance et de la Réforme_. C'est à cette époque +qu'il fit paraître, sous le titre de _Mémoires de Luther_ (1835), une +série d'extraits tirés des oeuvres de Luther, qui forment une +intéressante et vivante biographie du grand réformateur; un peu plus +tard il entreprenait, dans la _Collection des documents inédits relatifs +à l'histoire de France_, la publication des pièces du procès des +Templiers (1841-1851), 2 vol. in-4°; enfin il publiait les _Origines du +Droit_ (1837), où il cherchait à montrer que l'ancien droit français +était non un ensemble de formules abstraites et de déductions +rationnelles, mais l'expression vivante du développement historique de +l'humanité et de la nation. + +Quelque absorbé qu'il fût par les études sur le moyen âge, Michelet +avait une nature trop vivante et trop impressionnable pour rester +étranger aux passions contemporaines. Volontairement éloigné des +distractions du monde, il n'en était que plus accessible aux grands +mouvements d'idées qui entraînaient sa génération. En 1836, il se fit +mettre en congé à l'École normale, soumise à l'énergique mais étroite +direction de M. Cousin, et en 1838 il fut appelé à la chaire d'histoire +et de morale au Collège de France. Au lieu d'un petit auditoire +d'élèves, auxquels il devait enseigner, sous une forme simple, des faits +précis et une méthode rigoureuse, il eut devant lui une foule ardente, +mobile, enthousiaste, qui lui demandait, non plus la jouissance austère +des recherches scientifiques, mais l'entraînement momentané d'une parole +éloquente et généreuse. Le caractère vague et hybride de la chaire +d'histoire et de morale semblait justifier d'avance un enseignement où +les idées générales auraient plus de place que les faits, où de hardies +synthèses remplaceraient les procédés patients de la critique. À côté de +Michelet se trouvaient Quinet et Mickiewicz[61], qui, comme lui, se +crurent appelés au Collège de France à une sorte d'apostolat +philosophique et social. Les trois professeurs formèrent une espèce de +triumvirat intellectuel, dont l'action fut immense sur la jeunesse de +l'époque. Cette activité nouvelle eut sur Michelet une influence +décisive que vinrent encore fortifier les événements de la vie publique. +À partir de 1840, la monarchie de Juillet adopta une politique +d'immobilité, de résistance à tout progrès, qui devait fatalement amener +à une catastrophe, en jetant un grand nombre d'esprits généreux et +libéraux dans des opinions extrêmes et des tendances révolutionnaires. +Michelet fut de ce nombre. Fils du XVIIIe siècle, il voulut combattre +l'influence cléricale; il publia son cours sur les Jésuites (1843)[62], +et _le Prêtre, la Femme et la Famille_ (1845), livre d'analyse +psychologique fine et profonde, où, comme dans ses cours, la prédication +morale prenait l'histoire pour base. Sorti des rangs du peuple et fier +de son origine, il combattit à côté des apôtres socialistes dont il ne +partageait pas, du reste, les utopies, et exposa dans _le Peuple_ (1846) +les souffrances, les aspirations et les espérances du prolétaire et du +paysan. Né sous la Révolution et habitué dès l'enfance à voir en elle le +salut du monde, il voulut l'enseigner aux générations nouvelles telle +qu'il la voyait, comme un évangile de justice et de paix, et il écrivit +son _Histoire de la Révolution_, dont le premier volume parut en 1847. À +vrai dire, et malgré les innombrables et minutieuses recherches sur +lesquelles cet ouvrage est appuyé[63], ce n'est pas une histoire, c'est +un poème épique en sept volumes, dont le peuple est le héros, +personnifié en Danton. Il est possible que la critique historique laisse +intactes peu de parties de cette oeuvre de Michelet, mais plusieurs +passages, la prise de la Bastille, la fête de la fédération, par +exemple, ont la beauté durable des grandes créations littéraires. Seul +des historiens de la Révolution, Michelet fait comprendre l'enthousiasme +crédule et sublime, l'espérance infinie qui saisit la France et l'Europe +au lendemain de 1789. + +Entre la composition de l'_Histoire de France_ au moyen âge et celle de +l'_Histoire de la Révolution française_, un profond changement s'était +opéré dans le génie de Michelet. Il avait perdu de son calme, de sa +mesure, de son impartialité scientifique; il avait pris parti d'une +manière passionnée dans les plus graves questions politiques et +sociales; sa pensée et son style se ressentaient de l'allure fiévreuse, +hachée, qui donnait tant d'originalité à sa parole. Mais, en même temps, +sa puissance d'imagination et d'expression avait encore grandi; au lieu +de répandre, comme autrefois, sa sympathie en artiste et en poète sur +toutes les puissantes manifestations de l'esprit humain, s'éprenant +successivement du catholicisme du moyen âge et du protestantisme de +Luther, du génie de César et des républiques de Flandre, il concentrait +cette sympathie sur quelques grandes causes, dont il devenait l'apôtre; +l'ardent foyer qui brûlait en lui, plus concentré, brilla d'une flamme +plus haute et plus vive. Ces causes étaient toutes nobles et saintes; +elles se résumaient dans les mots de paix, de justice, de progrès. Il +voulait réconcilier les nations dans la fraternité universelle; +réconcilier les partis et les classes dans l'unité de la patrie; +réconcilier la science et la religion dans l'âme humaine. C'était là, à +ses yeux, le _credo_ laissé par la Révolution. Sa pensée s'étant +précisée, son style était devenu plus personnel, plus original, plus +dégagé de toute convention, de toute influence extérieure, plus conforme +à sa pensée. + +La révolution de février 1848 éclata. Michelet put croire un instant à +la réalisation de tout ce qu'il avait désiré, voulu, prêché. Il put +croire que son apostolat n'avait pas été stérile, lui qui avait voulu +tirer de l'histoire _un principe d'action_ et créer «plus que des +esprits, des âmes et des volontés». Son illusion fut de courte durée. À +l'aurore de concorde et de liberté du printemps de 1848, succédèrent les +journées de Juin, l'expédition de Rome de 1849, la réaction de 1850, le +coup d'État de 1851. Michelet fut destitué de sa chaire au Collège de +France en 1851; le refus de serment le força de quitter sa position aux +Archives en juin 1852. Ce brusque naufrage de toutes ses espérances, ce +silence et cette inaction succédant subitement à une période d'activité +fiévreuse et de lutte, étaient faits pour briser son coeur et lui ôter +jusqu'à la force de vivre. Bien qu'il continuât à combattre pour les +causes qui lui étaient chères en terminant son _Histoire de la +Révolution_ (1853), et en racontant les épisodes dramatiques du +mouvement de 1848 dans l'est de l'Europe (_Pologne et Russie_, 1851; +_Principautés danubiennes_, 1853; _Légendes démocratiques du Nord_, +1854), il se sentait impuissant et découragé. Il eut succombé à +l'accablement et au trouble moral où le jetèrent ces catastrophes s'il +n'avait pas eu en lui une puissance indestructible de foi et d'amour, et +si un événement heureux n'avait, pour ainsi dire, renouvelé son âme et +ne lui avait permis de recommencer une seconde vie. + +Vivant loin du monde, absorbé par son travail et son enseignement, ne +quittant la solitude de son cabinet que pour la foule réunie autour de +sa chaire du Collège de France, Michelet, avec sa nature aimante, +délicate et passionnée, avait besoin d'être au foyer domestique entouré +de soins, de tendresse et de dévouement. Il n'avait pas cette joie: sa +femme était morte en 1839; sa fille s'était mariée en 1843; son fils +vivait loin de lui. L'agitation des dix années qui suivirent la mort de +sa femme lui avait un peu dissimulé ce qui manquait à sa vie intérieure; +mais maintenant qu'au dehors tout s'écroulait à la fois, qu'allait-il +devenir? Ce fut alors qu'il rencontra celle qui devint sa compagne +pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie. Par elle il retrouva +tout ce qui était nécessaire à sa vie intellectuelle et morale. Elle fut +la gardienne vigilante de son travail, elle fit respecter sa solitude, +elle mit autour de lui l'ordre et le calme. Le génie de Michelet, fait +d'émotion et de sympathie, avait besoin de sympathie et d'échange +constant des sentiments et des pensées. L'enseignement lui avait procuré +cet échange avec la jeunesse qu'échauffait et remuait sa parole; +l'enseignement lui était interdit. Il eut désormais auprès de lui l'âme +la mieux faite pour le comprendre, en qui ses pensées trouvaient un écho +et lui revenaient rajeunies et revêtues des grâces multiples et +changeantes de la nature féminine. Il lui dut un renouvellement de vie. + +Leurs ressources étaient minimes. Ils quittèrent Paris et se retirèrent +à la campagne. Là, sous l'influence bienfaisante de son bonheur +domestique, Michelet abandonna pour quelque temps l'histoire, «la dure, +la sauvage histoire de l'homme», et se tourna vers la nature. Il l'avait +toujours aimée, il l'avait défendue contre la défiance et les injustes +malédictions de l'église; mais il y voyait cependant un monde soumis à +la fatalité, contre lequel lutte la liberté humaine. Grâce à l'influence +et à l'active collaboration qu'il avait à ses côtés, il vit désormais +une étroite parenté entre l'homme et la nature; au moment où les hommes, +où ses concitoyens trompaient toutes ses espérances, il trouva dans la +nature une sympathie consolatrice. Loin de confondre l'homme avec la +nature et de le soumettre aux lois fatales qui semblent la régir, il sut +voir en elle les germes de la liberté morale, des rudiments de pensées +et de sentiments semblables aux nôtres. En un mot, il lui donna une âme. +Dès lors la solitude morale que les événements lui avaient faite se +trouva peuplée. Il reconnut autour de lui, dans les animaux, dans les +plantes, dans tous les éléments, des âmes sympathiques auxquelles il +prêtait lui-même le langage et la voix. Ce fut l'origine d'une série de +livres d'une forte et charmante originalité, _l'Oiseau_ (1856), +_l'Insecte_ (1857), _la Mer_ (1861), _la Montagne_ (1868), qui furent +comme autant de chants d'un poème de la nature; la poésie se faisait +l'interprète de la science, et cette série de tableaux et de +descriptions d'une vérité et d'une puissance merveilleuses formaient +dans leur large développement comme un hymne mystique au Dieu infini, +unique, présent et vivant dans la multiplicité des choses. Qui pourrait +oublier les pages consacrées au rossignol, cet artiste dont le chant, +comme toutes les grandes créations musicales, fait entrevoir l'infini? +ou celles qui nous parlent des Alpes, «ce château d'eau de l'Europe, le +coeur du monde européen», qui répand dans tous les membres du vieux +continent l'eau, la vie, la fécondité, et conserve dans ses vallées le +dépôt sacré des moeurs simples et des institutions libres? Les savants de +profession ont sans doute trouvé à reprendre dans ces livres des +erreurs, des inexactitudes, des exagérations. Ils n'en ont pas moins été +une révélation. Ils ont montré que les sciences naturelles, qu'on accuse +parfois de dessécher l'âme, de dépoétiser la nature et de désenchanter +la vie, contiennent les éléments d'une poésie variée et profonde, dont +le charme n'est point soumis aux caprices du goût et de la mode, parce +qu'il a sa source dans la réalité intime et immuable des choses. + +Il en est, de la religion comme de la poésie; ses formes peuvent +changer; elle demeure un besoin indestructible de l'âme et trouve dans +la ruine même des anciens dogmes et des vieilles croyances le point de +départ de jeunes croyances et de dogmes nouveaux. On a cru et on a dit +que les progrès des sciences chasseraient la religion, comme la poésie +d'un ciel désormais sans mystères. Michelet trouve dans les sciences +mêmes la démonstration d'une foi nouvelle. Elles lui révèlent une +harmonie jusqu'alors méconnue dans toutes les parties de l'univers, +depuis le minéral qui agrège ses cristaux jusqu'à l'homme qui souffre et +qui pleure, et cette harmonie aboutit à l'unité supérieure de la pensée +divine et de l'être absolu. Aux spiritualistes étroits qui donnent à +l'homme seul le droit à l'âme et condamnent le reste au néant, aux +matérialistes qui, en niant l'âme, nient la vie elle-même, il répond en +montrant la vie, et avec la vie l'âme, répandues dans toute la nature à +des degrés différents et sous des formes diverses. Toute la nature +participe ainsi à la vie divine qu'elle manifeste dans une variété +infinie. C'est là du panthéisme, dira-t-on. Je le veux bien; mais c'est +le panthéisme qui est au fond de toute conception vraiment religieuse de +la divinité. Ce n'est point le panthéisme abstrait qui anéantit la +nature en Dieu, car nui n'a plus que Michelet le sentiment de la réalité +et de la vie; ce n'est point le panthéisme matérialiste qui absorbe Dieu +dans la nature, car il croit à des réalités supérieures au monde +sensible, à une perfection suprême où tend l'aspiration éternelle de la +nature entière. En trouvant ainsi dans les sciences la source d'une +poésie et d'une foi nouvelles, Michelet commençait à réaliser l'oeuvre +jadis vaguement entrevue pendant son enseignement, la pacification de la +science et de l'âme humaine. + +Deux choses avaient rendu à Michelet la paix de l'âme et l'espoir dans +l'avenir: le bonheur domestique et la communion avec la nature. De même +qu'il avait révélé quelle puissance de relèvement et de régénération la +nature porte en elle, il vit et montra dans la rénovation des moeurs, +dans l'épuration de l'amour et de la famille Je moyen assuré de +fortifier les caractères et d'affranchir les âmes. Sur les ailes de +_l'Oiseau_ il avait échappé aux accablantes fatalités de l'histoire; +_l'Insecte_ lui avait enseigné la puissance du lent et persévérant +labeur; _la Mer_ lui avait promis de retremper dans l'amertume salutaire +de ses eaux les membres fatigués d'une génération vieillie avant l'âge; +il avait trouvé dans les salubres émanations de _la Montagne_ le cordial +capable de relever les courages abattus. Mais ce n'est pas assez de ces +influences extérieures; il faut au plus intime de nous-mêmes un foyer de +tendresse, de chaleur, de jeunesse. Ce foyer, c'est l'amour seul qui le +crée; l'amour tel que le font le mariage et la famille, avec tous leurs +devoirs comme avec toutes leurs joies. Dans _l'Amour_ (1858), Michelet +nous a dit comment, par l'amour, l'esprit et le coeur conservent le don +d'éternelle jeunesse; dans _la Femme_ (1859), il a montré ce que peut et +doit être la femme, «l'adorable idéal de grâce dans la sagesse par +lequel seul la famille et la société elle-même vont être recommencées». + +Ces deux livres ont été l'objet de plus d'une critique sévère; on a +reproché à Michelet d'embellir des couleurs de son style et de sa poésie +des détails physiologiques qu'il eût mieux valu laisser aux livres de +science; on l'a trouvé indiscret. Il peut y avoir quelque chose de fondé +dans ces reproches; mais le principal tort de Michelet a été de ne pas +songer assez au public français, à l'esprit gaulois qui a toujours pris +pour sujets de ses railleries l'amour et le mariage. Michelet n'avait +rien de cet esprit; rire en pareil sujet lui eût semblé de l'impiété; +pénétré de la sainteté de la cause qu'il défendait, il osa tout dire, +oubliant que, si «tout est pur pour les purs», il n'en est pas de même +pour la foule frivole et rieuse. Mais ceux qui liront ces livres avec un +esprit sérieux et sincère, et qui y chercheront avant tout l'inspiration +morale qui les anime, n'y trouveront que de graves et nobles +enseignements. Ils prêchent «la fixité du mariage» et nous disent que +«sans moeurs il n'est point de vie publique». Ils veulent «replacer le +foyer sur un terrain ferme», car «si le foyer n'est ferme, l'enfant ne +vivra pas». Michelet ne perd pas de vue le but final de ses efforts et +de ses désirs: «former des coeurs et des volontés.» L'amour n'est pour +lui que le point de départ de l'éducation; le livre de l'_Amour_ était +la préface de _Nos Fils_, où il exposa en détail ses idées sur ce grand +problème de l'éducation, déjà abordé dans _le Peuple_ et dans _la +Femme_. L'analyse psychologique de l'âme de l'enfant et l'étude des +systèmes de pédagogie de Rousseau, Pestalozzi, Froebel, l'amènent au même +résultat. L'éducation se résume dans ces mots: famille, patrie, nature. +L'enfant doit apprendre «la patrie, son âme, son histoire, la tradition +nationale», et les sciences de la nature, «l'universelle patrie». Par +qui doit-il les apprendre? Par les écoles, sans doute, mais avant tout +par la famille, par son père et par sa mère qui lui enseignent à aimer +la vérité, c'est-à-dire la _Loi_ dans la nature et la _Justice_ dans +l'humanité. Loin d'exclure la religion, cette éducation est tout entière +religieuse, car la patrie et la nature ne sont pour Michelet que des +manifestations de Dieu. Le père et la mère représentent auprès de +l'enfant deux tendances diverses et pourtant concordantes; «lui, la +justice exacte, la loi en action, énergique et austère; elle, la douce +justice des circonstances atténuantes, des ménagements équitables que +conseille le coeur et qu'autorise la raison». C'est leur accord, leur +harmonie, leur amour qui est la base de toute forte éducation. Cette +doctrine, dont tous les traits principaux se trouvent déjà dans _le +Peuple_, est développée dans _Nos Fils_ avec l'énergie et l'éloquence +d'une foi profonde. + +Ce n'était pas assez pour Michelet de dire dans quel sens devait être +dirigée l'éducation, à quel but elle devait tendre; il avait voulu +entreprendre lui-même le rôle d'éducateur, écrire un livre qui résumât +les enseignements capables de régénérer les âmes. Il composa _la Bible +de l'Humanité_ (1864). Il cherche dans les doctrines religieuses et +morales de chaque peuple ce qu'elles ont de plus original et de plus +élevé, et recueille ainsi de la bouche des ancêtres le _credo_ des +générations nouvelles. «L'humanité, dit-il, dépose incessamment son âme +en une bible commune. Chaque grand peuple y écrit son verset. Ces +versets sont fort clairs, mais de formes diverses, d'une écriture très +libre, ici en grands poèmes, ici en récits historiques, là en pyramides, +en statues.» L'antiquité «diffère très peu des temps modernes dans les +grandes choses morales... pour le foyer surtout et les affections du +coeur, pour les idées élémentaires de travail, de droit, de justice» +Michelet retrouve dans les antiques doctrines de la race aryenne les +idées même auxquelles l'avait conduit l'étude de la nature et de +l'histoire. Toute l'antiquité joint sa voix à la sienne: l'Inde avec sa +tendresse pour tout ce qui vit et sent; l'Égypte «avec son espoir, son +effort d'immortalité»; la Grèce avec son dévouement à la cité, à la +patrie; la Perse avec «le labeur qui dompte, qui féconde la nature», et +son haut idéal de vie conjugale, active et chaste. Ce livre, «dont le +genre humain est l'auteur», mais qui n'est encore qu'un essai, une +magnifique ébauche, se termine par ce mot simple et profond qui renferme +toute la morale de Michelet: «Le foyer est la pierre qui porte la +cité[64].» + +Pendant cette période si féconde d'activité littéraire où il révélait la +poésie des sciences et mettait toutes les ressources de son imagination +et de son éloquence au service de ses idées d'éducation morale et de +philosophie, religieuse, Michelet n'avait point abandonné ses travaux +historiques. De 1855 à 1867, il termina son _Histoire de France_, depuis +Charles VIII jusqu'à 1789. Cette seconde partie de l'histoire de France +est conçue dans un tout autre esprit et exécutée d'après une tout autre +méthode que la première. L'homme d'action, le poète, le philosophe +l'emportent désormais sur l'historien et le critique. Au lieu d'une +sympathie équitable pour toutes les grandeurs du passé, Michelet attaque +avec violence tout ce qui n'est pas conforme à son idéal moderne de +justice et de bonté, le moyen âge, le catholicisme, la monarchie. Au +lieu de donner à chaque événement, à chaque personnage la place +proportionnée qui lui est due, il se laisse guider par les caprices de +son imagination, se répand à chaque instant en des digressions +poétiques. Enfin il ne nous donne plus un récit suivi des faits, mais +une série de considérations, de réflexions, d'appréciations à propos des +faits. Toutefois, s'il est moins réglé et moins sage, son génie n'en +éclate qu'avec plus de puissance. Ce n'est plus une lumière continue et +limpide, ce sont des éclairs qui illuminent par secousses. Qui a jamais +su dire comme Michelet la joie héroïque de Luther, la mélancolie sublime +d'Albert Durer, la sombre énergie des martyrs calvinistes, la fine et +luxurieuse corruption des Valois? Tout est nouveau, imprévu, instructif +dans cette histoire. Chaque mot fait penser, ou rêver. Avec lui nous +mesurons l'énormité de la démence orgueilleuse de Louis XIV, nous +comprenons la folie d'agiotage qui saisit la France à l'époque de Law; +au seuil de la Révolution nous ressentons dans notre âme les mêmes +sentiments de trouble, de malaise et d'immense espoir qui agitaient les +contemporains. Il ne nous donne pas sur les événements historiques le +jugement définitif d'une critique prudente et exacte; il nous y fait +participer avec les passions d'un contemporain. D'autres savent et +affirment, lui il voit et il sent. + +À cette série de grands travaux historiques se joignit encore un petit +volume, _la Sorcière_ (1862), où il montrait dans la magie et la +sorcellerie la protestation persistante de la nature contre les +proscriptions de l'église et sa victoire finale après des siècles de +luttes et d'atroces persécutions. Le volume intitulé: _la Pologne +martyre_, qui parut au milieu de l'insurrection polonaise de 1863, +n'était que la réimpression des récits émouvants et éloquents qu'il +avait publiés jadis sur les héros et les martyrs de la révolution en +Pologne, en Hongrie, en Roumanie. + +Le dernier volume de l'_Histoire de France_ avait paru en 1867. +Transformé, rajeuni par ses études de sciences naturelles et de +psychologie morale, Michelet avait fourni, comme historien, une nouvelle +carrière. Non seulement il avait retrouvé en lui-même la force et la foi +nécessaires pour vivre et agir, mais il voyait la France, si longtemps +écrasée et étouffée par le despotisme, reprendre peu à peu son énergie +passée, reconquérir une à une ses libertés perdues. Il pouvait de +nouveau espérer en l'avenir de cette patrie si passionnément aimée; et +il pouvait croire, non sans raison, qu'il avait contribué, par ses +pressants appels, à réveiller l'âme endormie de la France. Prompt à +devancer, par l'assurance de sa foi, la réalisation de ses désirs, il +voyait déjà se lever une génération nouvelle qui aurait appris de lui le +respect du foyer, l'amour de la patrie, l'intelligence de la nature. De +même qu'en 1846, confiant dans la sympathie, et l'enthousiasme excités +par son enseignement du Collège de France, il avait annoncé une +transformation sociale par l'union de toutes les classes et par la +réforme de l'éducation, en 1869 il exprima dans _Nos Fils_, avec une foi +plus grande encore, les mêmes espérances et les mêmes prédictions +d'avenir. Non-seulement la France se relevait de son abaissement, mais +un esprit de paix, de fraternité semblait naître entre les peuples +séparés par des haines héréditaires. En 1867, Paris avait offert à +toutes les nations réunies dans une rivalité pacifique sa fastueuse +hospitalité; en 1867 et 1869, des craintes de guerre bientôt dissipées +avaient provoqué en France et en Allemagne, surtout parmi les classes +ouvrières, d'unanimes manifestations en faveur de la paix. Il n'était +plus question que de progrès sociaux, de réformes libérales. L'esprit de +1789, l'esprit de 1848 se réveillait, sans crédulité ni chimères, +fondant la fraternité des nations sur l'affermissement de la patrie, et +l'union des classes sur l'unité de la France. Michelet voyait déjà +réunis «tous les drapeaux des nations, le tricolore vert d'Italie +(Italia mater), l'aigle blanc de Pologne (qui saigna tant pour nous!), +le grand drapeau du Saint-Empire, de ma chère Allemagne, noir, rouge et +or!» + +En 1848, ces rêves splendides avaient été dissipés par les fusillades +des journées de Juin. En 1870 le réveil ne fut pas moins terrible. + +Au moment où la ruse ambitieuse de la Prusse et la légèreté criminelle +du gouvernement français menacèrent l'Europe d'une guerre impie, +Michelet, presque seul, osa protester publiquement contre l'entraînement +d'un chauvinisme vaniteux et brutal. Sa clairvoyance d'historien et son +sens profond de la justice lui faisaient prévoir l'issue de la guerre. +Il avait droit d'être écouté, lui qui toute sa vie avait prêché le +patriotisme, comme on fait d'une religion. Sa voix se perdit dans le +tumulte, et le 16 juillet il m'écrivait ces lignes prophétiques: «Les +événements se sont précipités... Le crime est accompli. L'Europe +interviendra, mais pas assez vite pour qu'il n'y ait avant un désastre +immense.» Il ne se trompait que sur un point, l'intervention de +l'Europe. + +On sait ce qui suivit. Michelet avec sa santé débile, encore ébranlée +par ce dernier choc, ne pouvait songer à partager les privations du +siège de Paris. Il se retira en Italie; mais son coeur restait en France; +de loin il ressentit comme s'il eût été présent toutes les agonies, +toutes les souffrances de la patrie. Le coup qui abattit la France le +frappa lui aussi. La capitulation de Paris provoqua chez lui une +première attaque d'apoplexie. Il s'en relevait à peine quand +l'insurrection de la Commune éclata. Le mal revint plus violent, tant il +avait identifié sa vie à celle de la France. Cependant, bien que frappé +à mort, il se releva encore une fois, grâce à l'ingénieuse tendresse et +à l'infatigable dévouement qui veillaient à ses côtés, grâce à cette +indomptable énergie de l'esprit qui avait toujours soutenu ses forces +toujours chancelantes; il se reprit à l'existence. La flamme qui brûlait +en lui et sur laquelle avaient en vain soufflé toutes ces tempêtes, un +instant obscurcie, reparaissait vive et brûlante. En dépit de tout, il +croyait, il espérait toujours. Au moment des plus cruels désastres, il +avait publié une petite brochure: _La France devant l'Europe_, et en +face des triomphes de la force, affirmé sa foi dans l'immortalité d'un +peuple qui restait à ses yeux le représentant de toutes les idées de +progrès, de justice et de liberté. Au lendemain de la Commune, il +reprenait la plume et commençait une _Histoire du XIXe siècle_. Sentant +que ses forces le trahiraient bientôt, il mit à ce travail une activité, +une énergie extraordinaires. En trois ans, trois volumes et demi furent +achevés et imprimés. Mais cette lutte contre la fatalité des forces +naturelles ne pouvait durer toujours. Peut-être s'il avait vu la France, +elle aussi, reprendre courage, réparer ses forces morales ainsi que ses +forces matérielles, revenir aux traditions généreuses et libérales, ses +blessures se seraient-elles cicatrisées et aurait-il vécu davantage. +Mais le triomphe momentané d'une politique étroite et impuissante, la +réaction de 1873, lui ôtèrent l'espérance de voir ce réveil de l'âme de +la France. Il alla s'affaiblissant de jour en jour et il mourut à +Hyères, le 9 février 1874, à midi, en pleine lumière: il semblait que la +nature voulût le récompenser de son culte passionné pour le soleil, +source de toute chaleur et de toute vie. + +Il attendait la mort et la reçut sans trouble et sans plainte. On +pouvait lire sur son visage grave et serein les sentiments de paix et de +confiance exprimés dans les dernières lignes de son testament: «Dieu me +donne de revoir les miens et ceux que j'ai aimés. Qu'il reçoive mon âme +reconnaissante de tant de biens, de tant d'années laborieuses, de tant +d'oeuvres, de tant d'amitiés!» + + + + +II + +L'HOMME ET L'OEUVRE + + +Il suffisait de voir Michelet pour reconnaître que le système nerveux et +le développement cérébral l'avaient entièrement emporté chez lui sur le +reste du développement physique. On oubliait qu'il eût un corps, tant il +était maigre et chétif, et l'on ne voyait que sa belle tête, trop +grande, il est vrai, pour sa petite taille, et qu'on eût dit sculptée +par son esprit, car elle en était la vivante image. Le haut du visage +était admirable de noblesse et de majesté. Son vaste front, encadré de +longs cheveux blancs, ses yeux pleins de flamme en même temps que de +bonté disaient sa poésie, son enthousiasme, son grand coeur. Les narines +minces et dilatées exprimaient une intensité de vie extraordinaire. Sa +bouche un peu grande, mais à lèvres fines, dessinée d'un trait accentué +et ferme, était tour à tour éloquente et spirituelle et donnait à sa +parole un son net et vibrant qui faisait porter chaque mot. Enfin, le +bas du visage, le menton carré et un peu lourd, révélaient la forte +origine plébéienne; peut-être même un côté de nature moins idéal, plus +matériel, qui ne se trahissait jamais dans la vie, mais qui parfois a +percé dans ses derniers livres. Quand il parlait, quand la pensée +animait ses yeux, on ne voyait plus que son regard, ce regard qui fut +jusqu'au bout limpide et brillant comme chez tous ceux dont le coeur +reste jeune. Et qui, plus que lui, eut le don d'éternelle jeunesse? +Devenu blanc à vingt-cinq ans, il ne changea plus; il ne vieillit pas. +Jeune homme, il était d'une maturité précoce; vieillard, il ne perdit +rien de sa sève et de son ardeur. + +La source de cette immuable jeunesse c'était son coeur. Il a dit lui-même +en quoi il fut supérieur aux autres historiens contemporains: «J'ai aimé +davantage.» Toutes ses grandes qualités morales et intellectuelles +pourraient se ramener à une seule, principe de toutes les autres: la +puissance extraordinaire d'amour et de sympathie qui était en lui. Il a +été le vivant commentaire de la maxime de Vauvenargues: _les grandes +pensées viennent du coeur_.--Il n'est pas un de ses livres, pas une de +ses doctrines qui n'aient eu pour inspiration un sentiment, quelque +grand amour. + +S'il a montré dans _le Peuple_, dans _l'Amour_, dans _la Femme_, dans +_Nos Fils_, que l'amour conjugal, le respect du foyer, les liens tendres +et forts de la famille sont le point de départ nécessaire de tout +progrès social, comme de toute éducation, c'est qu'il devait à ces +sentiments le meilleur de lui-même. Il ne nous appartient pas de parler +de l'unique et profond amour qui a fait l'harmonie et le bonheur des +vingt-cinq dernières années de sa vie; mais sans parler de cette +inspiration, la plus puissante de toutes, combien vivants étaient +demeurés en lui les souvenirs de son enfance, les liens qui l'unissaient +à ses parents! Il a conservé dans la préface du _Peuple_ la mémoire des +sacrifices accomplis par le frère et les soeurs de son père en faveur de +leur frère, ceux que sa mère malade s'imposa pour lui-même. Il nous a +laissé dans la préface de l'_Histoire de la Révolution_ le témoignage du +culte qu'il portait à son père et de la douleur que lui causa sa mort. +Jamais il ne permit que l'oubli effaçât en lui l'image de ceux qu'il +avait aimés; et depuis la mort de sa fille en 1858 il garda au coeur une +blessure qui dix ans après lui arrachait des plaintes d'une douloureuse +éloquence[65]. Le culte des morts était pour lui une religion. Il +appelait le cimetière «le vestibule du temple[66]». + +La famille était à ses yeux la base de la cité; l'amour de la famille +était lié en lui à l'amour de la patrie et celui-ci à l'amour de +l'humanité. Ces deux derniers sentiments ont été la principale +inspiration de ses livres d'histoire. Il n'avait point la passion +désintéressée de la science ni la curiosité de l'érudit. Tout ce qui +n'était pas _action_ et _vie_ le touchait peu. De même qu'en éducation, +_instruire_ lui paraissait un point secondaire, et que l'important à ses +yeux était d'émouvoir le coeur et de former le caractère, l'étude et +l'enseignement de l'histoire étaient pour lui un moyen de perpétuer, de +renouveler, de rendre plus intense la _vie_ nationale et _d'agir_ sur +l'avenir par le passé. Michelet aima passionnément la France; il a tracé +d'elle au second volume de son _Histoire_ un portrait ému, enthousiaste, +comme on ferait d'une personne adorée. Il vivait de sa vie dans le +passé, et il est mort des coups qui l'ont frappée. Elle était pour lui +une religion: «La patrie, _ma_ patrie peut seule, disait-il, sauver le +monde.» Son histoire lui semblait le plus beau, le plus utile des +enseignements. Il rêvait «une école vraiment commune où les enfants de +toute classe, de toute condition, viendraient un an, deux ans, s'asseoir +ensemble, et où l'on n'apprendrait rien d'autre que la France[67].» +C'est cet amour pour la France qui lui a dicté son chef-d'oeuvre, ces +pages qu'on ne peut relire sans des larmes, la _Vie de Jeanne d'Arc_, +l'héroïne, le messie de la patrie. + +Mais le patriotisme de Michelet n'avait rien de commun avec le +chauvinisme étroit de ceux qui ne savent aimer leur pays qu'en haïssant +l'étranger. Bien loin d'y trouver des motifs d'égoïsme et de haine, il y +trouvait la source d'un amour plus large encore. La patrie était pour +lui «l'initiation nécessaire à l'universelle patrie». «Plus l'homme, +disait-il, entre dans le génie de sa patrie, mieux il concourt à +l'harmonie du globe; il apprend à connaître cette patrie, et dans sa +valeur propre, et dans sa valeur relative, comme une note du grand +concert; il s'y associe par elle; en elle, il aime le monde.» Si, de +toutes les nations, la France lui paraissait la plus digne d'amour, +c'est qu'elle est «le représentant des libertés du monde et le pays +sympathique entre tous, l'apôtre de la fraternité»; c'est qu'elle a eu +plus qu'aucun autre le «génie du sacrifice». La plus haute manifestation +du génie de la France est à ses yeux la Révolution, qui restera dans +l'avenir son «nom inexpiable, son nom éternel», et la Révolution +symbolise pour lui les idées de justice et de concorde universelle. Il +eût dit avec le poète: + + Je tiens de ma patrie un coeur qui le déborde, + Et plus je suis Français, plus je me sens humain[68]. + +Bien que les souvenirs de son enfance lui aient inspiré plus d'une fois +des paroles dures pour l'Angleterre et qu'il n'ait jamais compris la +grandeur sévère du génie anglo-saxon, il aimait les peuples étrangers; +il a été un des plus ardents apôtres de la paix, un défenseur de toutes +les nationalités souffrantes et opprimées. En 1868, dans une préface +nouvelle à son _Histoire de la Révolution_, il déclarait les guerres +internationales désormais impossibles et saluait du coeur l'unité de +l'Italie, l'unité de l'Allemagne[69]. La guerre de 1870 lui apparut +comme un crime, et quand, au plus fort de nos revers, il en appelait au +jugement de l'Europe des humiliations infligées à la France, il ne +parlait pas de vengeance, mais de la mission de paix et de civilisation +que sa patrie régénérée devait continuer à accomplir. + +Son amour ne s'adressait pas seulement à cet être collectif qu'on +appelle la nation ou à cette abstraction qu'on appelle l'humanité. Il +aimait vraiment les hommes comme des frères, d'un amour évangélique, +quels qu'ils fussent, quelles que fussent leur langue, leur race et +leurs convictions. Cet amour des hommes était toute sa politique; il +était républicain, non en vertu d'une théorie rationnelle et abstraite, +mais parce que l'aristocratie était à ses yeux un principe d'exclusion, +d'orgueil et de dureté, la monarchie un principe d'arbitraire[70], +tandis que la démocratie seule lui paraissait pouvoir donner la liberté +sans laquelle l'individu et ses forces intellectuelles ne peuvent se +développer, et pouvoir seule pratiquer la fraternité qui, d'un même +coeur, embrasse tous les hommes et les fait entrer dans la «cité du +droit». Ceux qu'il aimait surtout, c'étaient les plus malheureux, les +plus simples, les plus déshérités. Et ce n'était pas en paroles +seulement qu'il les aimait. Ce qu'il prêchait dans ses livres, il le +mettait en pratique dans sa vie. De même que ses admirations littéraires +s'adressaient, non aux écrivains les plus brillants, mais aux natures +les plus aimantes, à Ballanche ou à madame Desbordes-Valmore[71], son +amitié tenait moins de compte des dons de l'esprit que de ceux du coeur. +Le génie à ses yeux était peu de chose, ou pour mieux dire, n'existait +pas sans la bonté, et la bonté à elle seule tenait lieu de tout. +Lui-même était d'une exquise bonté. Dans une âme passionnée comme la +sienne, sa constante bienveillance, son inaltérable douceur était une +haute vertu. Je ne l'ai jamais entendu parler de personne avec amertume, +et je ne crois pas qu'il ait jamais volontairement fait de la peine à +quelqu'un. Ce qu'il fut pour les pauvres, pour les souffrants, nul ne le +saura jamais. Je l'ai vu dépenser son temps en démarches, en +correspondances, en efforts de tout genre, pour un pauvre gardien de +phare injustement destitué, qu'il avait rencontré par hasard dans un +voyage, et cela avec une simplicité extrême, sans aucune attitude de +protection; on eût dit un ami prêtant secours à un ami. La dignité et la +bonté s'unissaient en lui dans un si parfait accord, qu'il savait +autoriser la familiarité tout en imposant le respect. + +Mais l'humanité ne suffisait pas à l'insatiable besoin d'aimer qui +remplissait son coeur. La cité de Dieu lui paraissait trop étroite s'il +se contentait d'y faire entrer tous les hommes: il voulait y admettre +tous les êtres vivants. «Pourquoi les frères supérieurs +repousseraient-ils hors des lois ceux que le Père universel harmonise +dans la loi du monde?» De ce tendre amour pour la nature sont nés +_l'Oiseau_, _l'Insecte_, _la Mer_, _la Montagne_. Déjà, dans ses +_Origines du Droit_, il reprochait aux hommes de manquer de +reconnaissance envers les plantes et les animaux, «nos premiers +précepteurs», «ces irréprochables enfants de Dieu» qui ont fait +l'éducation de l'humanité. Dans _le Peuple_, il avait élevé une +réclamation touchante en faveur des animaux, «ces enfants» dont l'âme +est dédaignée, «dont une fée mauvaise empêcha le développement, qui +n'ont pu débrouiller le premier songe du berceau, peut-être des âmes +punies, humiliées, sur qui pèse une fatalité passagère[72]». Il avait +béni la science qui fait chaque jour découvrir une parenté plus étroite +entre les animaux et l'homme. Plus tard, quand la nature le consola des +tristesses que lui causaient les hommes, son amour pour elle devint plus +intense; il l'étudia dans sa vie intime, dans les habitudes et les moeurs +des êtres innombrables qui l'habitent. Comme une mère suit le moindre +mouvement de son enfant et voit dans ses gestes, ses sourires et ses +cris tout un monde de sentiments et de pensées, toute la vie d'une âme, +cachée aux yeux indifférents, mais sensible déjà au coeur maternel; +Michelet sut à force d'amour comprendre et interpréter ce monde de rêves +et de douleurs muettes que nous appelons de ce grand nom mystérieux: la +Nature. De quel coeur il suit au bord du toit de l'église le petit oiseau +à qui sa mère enseigne à essayer ses ailes, à croire en elle, qui lui +dit d'oser! C'est un spectacle plus touchant, plus émouvant à ses yeux +que celui d'une mère surveillant le premier pas de son enfant. Quelle +douleur éveillait en lui la vue des oiseaux prisonniers qui paraissent +s'adresser à vous, vouloir arrêter le passant, ne demander qu'un bon +maître[73]! Avec quelle tendre sollicitude il épie les lents et +minutieux travaux de l'insecte! On a parfois trouvé risible la sympathie +avec laquelle il suit les animaux et les plantes, jusqu'au fond des +mers, jusqu'au sommet des montagnes, dans leurs luttes, leurs +souffrances, leurs amours, faisant des voeux pour leur bonheur et +célébrant leurs triomphes par des effusions de joie et de +reconnaissance. Cette émotion serait peut-être risible, si elle n'était +profondément sincère. Mais en présence d'un si sérieux, d'un si puissant +amour, on retient même le sourire et l'on se reproche les réserves et +les objections mesquines qu'élèvent en nous le bon sens vulgaire et la +froide raison. + +Ce qui donnait à son amour pour la nature le caractère d'un culte +enthousiaste et passionné, c'est qu'il voyait et aimait en elle plus +qu'elle-même. Elle était pour lui la manifestation sensible et multiple +d'une réalité invisible, d'une unité suprême que nous ne pouvons +percevoir directement; en un mot, son amour pour la nature n'est qu'une +forme de l'adoration de Dieu. Il dit lui-même du livre de _l'Oiseau_: +«Par-dessus la mort et son faux divorcé, à travers la vie et ses masques +qui déguisent l'unité, il vole, il aime à tire-d'aile du nid au nid, de +l'oeuf à l'oeuf, de l'amour à l'amour de Dieu[74].» La nature toute seule +ne pouvait satisfaire son coeur. Il avait en lui une vie trop intense +pour accepter la mort comme une sentence définitive; il avait un trop +grand besoin d'amour et d'harmonie pour voir autre chose que de +passagères apparences dans les désordres, le mal, la souffrance qui +accompagnent la vie terrestre, et pour ne pas croire à l'existence d'un +amour infini et d'une harmonie parfaite. C'était son coeur qui lui +dictait sa religion, comme il lui avait dicté sa politique. Il ne +construisait point de théories philosophiques, il ne s'amusait point à +la métaphysique. Dieu ne fut jamais pour lui un principe intellectuel, +une cause abstraite, mais «la source de la vie», «l'amour éternel, l'âme +universelle des mondes, l'impartial et immuable amour[75]». S'il croit à +l'immortalité, ce n'est pas en vertu d'une déduction logique, d'un +raisonnement d'école, c'est par un sentiment; par une violente +aspiration de l'âme; ce n'est point parce que l'homme est un être +intelligent, un esprit qui se croit immortel, mais parce qu'il est un +être aimant. «Je ne sens pas pour mon esprit, me disait-il un jour, le +besoin d'une vie éternelle; je sens que mes forces intellectuelles ont +donné tout ce qu'elles pouvaient produire. Mais je ne puis admettre que +la puissance d'aimer qui est en moi soit anéantie.» Il trouvait encore +une autre preuve de l'immortalité dans la nécessité d'une autre vie où +seront réparées les injustices de la vie terrestre[76]. Il a exprimé +dans une page admirable de _l'Oiseau_ cet invincible élan de son coeur +vers l'immortalité. + +«Le plus joyeux des êtres, c'est l'oiseau, parce qu'il se sent fort au +delà de son action; parce que, bercé, soulevé de l'haleine du ciel, il +nage, il monte sans effort, comme en rêve. La force illimitée, la +faculté sublime, obscure chez les êtres inférieurs, chez l'oiseau claire +et vive, de prendre à volonté sa force au foyer maternel, d'aspirer la +vie à torrent, c'est un enivrement divin. + +»La tendance toute naturelle, non orgueilleuse, non impie, de chaque +être, est de vouloir ressembler à la grande Mère, de se faire à son +image, de participer aux ailes infatigables dont l'Amour éternel couve +le monde. + +»La tradition humaine est fixée là-dessus. L'homme ne veut pas être +homme, mais ange, un Dieu ailé. Les génies ailés de la Perse sont les +chérubins de la Judée. La Grèce donne des ailes à sa Psyché, à l'âme, et +elle trouve le vrai nom de l'âme, l'aspiration ([Grec: asthma]). L'âme a +gardé ses ailes; elle passe à tire-d'aile dans le ténébreux moyen âge, +et va croissant d'aspiration. Plus net et plus ardent se formule ce voeu, +échappé du plus profond de sa nature et de ses ardeurs prophétiques: + +»--Oh! si j'étais oiseau!» dit l'homme. La femme n'a nul doute que +l'enfant ne devienne un ange. + +»Elle l'a vu ainsi dans ses songes. + +»Songes ou réalités?... Rêves ailés, ravissements des nuits, que nous +pleurons tant au matin, si vous étiez pourtant! Si vraiment vous viviez! +Si nous n'avions rien perdu de ce qui fait notre deuil! Si d'étoiles en +étoiles, réunis, élancés dans un vol éternel, nous suivions tous +ensemble un doux pèlerinage à travers la bonté immense!... + +»On le croit par moments. Quelque chose nous dit que ces rêves ne sont +pas des rêves, mais des échappées du vrai monde, des lumières entrevues +derrière le brouillard d'ici-bas, des promesses certaines, et que le +prétendu réel serait plutôt le mauvais songe.» + +La religion de Michelet, on le voit, est toute de sentiment et s'adresse +plus au coeur qu'à la raison. Comment s'expliquer alors ses jugements si +sévères sur le christianisme dans ses derniers ouvrages, l'espèce +d'aversion qu'il finit par manifester contre la religion qui enseigne +que «Dieu est amour», et contre celui «qui a tant aimé les hommes qu'il +est mort pour eux?» Dans ses premiers livres pourtant il avait parlé du +christianisme avec une sympathie émue et respectueuse, presque avec le +regret de ne pas croire. Ici, comme toujours, c'est à son coeur qu'il +faut demander l'explication des fluctuations de son esprit. Tout +d'abord, il faut se rendre compte du point de vue spécial auquel il a +considéré le christianisme. Élevé dans le catholicisme, vivant en pays +catholique, Michelet n'a songé au christianisme que sous la forme du +catholicisme. Il voyait toujours l'Évangile à travers l'_Imitation de +Jésus-Christ_ et quand il a écrit dans la _Bible de l'Humanité_ des +pages sur le Christ où il rapetisse si visiblement son caractère et son +oeuvre, ce n'est pas le Christ de l'Évangile qu'il a devant les yeux, +mais je ne sais quel Christ monastique, entrevu dans une miniature de +missel ou sur un vitrail d'église. Quand il commença son _Histoire de +France_, les tendances cléricales de la Restauration semblaient à jamais +vaincues et inoffensives; on ne pensait pas que l'admiration pour le +moyen âge pût servir de prétexte à un retour vers les institutions ou +les idées du passé. Michelet, sans partager les croyances +catholiques[77], admira le rôle bienfaisant de l'Église, la grandeur de +son développement historique pendant les premiers siècles du moyen âge, +et se laissa aller sans arrière-pensée à la juste sympathie que lui +inspirait «cette mère du monde moderne». La vie de l'Église se +confondait pour lui avec la vie même de la patrie, et la renier c'eût +été en quelque sorte renier la France. Non seulement il écrivait sur +l'architecture gothique, sur la sainteté du célibat ecclésiastique, sur +la piété du roi Robert et de saint Louis, des pages d'une beauté +incomparable, mais il éprouvait pour l'Église des sentiments d'une +affection toute filiale: il n'osait toucher «aux plaies d'une Église où +il était né et qui lui était encore chère... Toucher au christianisme! +ceux-là seuls n'hésiteraient point qui ne le connaissent pas. Pour moi, +je me rappelle les nuits où je veillais une mère malade; elle souffrait +d'être immobile, elle demandait qu'on l'aidât à changer de place et +voulait se retourner. Les mains filiales hésitaient; comment remuer ses +membres endoloris[78]?» Il se laissait même aller en contemplant les +grandeurs du passé à de poétiques regrets. Après avoir cité les paroles +de saint Louis à son fils, il ajoute: «Cette pureté, cette douceur +d'âme, cette élévation merveilleuse où le moyen âge porta ses héros, qui +nous la rendra?» Mais à mesure qu'il avançait dans l'histoire, il voyait +l'Église se dégrader, se corrompre, et, après avoir été la gardienne et +l'apôtre de la civilisation, se faire l'ennemie de tout progrès et de +toute liberté. Son coeur embrassa la cause des persécutés, des victimes +de l'Église, avec la même sympathie qu'il avait embrassé la cause de +l'Église elle-même. En même temps l'esprit clérical renaissant +s'efforçait de ramener la société, moderne non plus seulement à +l'admiration, mais à l'imitation du moyen âge. Michelet dut prendre +parti dans la lutte, et, pour la défense des idées modernes, rompre avec +ses habitudes de respect envers l'Église, quelque profondément +enracinées qu'elles fussent dans son coeur. «Le moyen âge, dit-il dans +_le Peuple_, où j'ai passé ma vie, dont j'ai reproduit dans mes +histoires la touchante, l'impuissante aspiration, j'ai dû lui dire: +_Arrière!_ aujourd'hui que des mains impures l'arrachent de sa tombe et +mettent cette pierre devant nous pour nous faire choir dans la voie de +l'avenir[79].» + +Jusqu'alors il s'était interdit, par piété filiale, de juger l'Église; à +mesure qu'il étudia le catholicisme dans son action, dans ses doctrines, +son coeur s'en éloigna de plus en plus. Il ne l'attaqua pas au nom de la +raison comme illogique, il le réprouva au nom du sentiment comme +injuste. La doctrine chrétienne se résuma à ses yeux dans l'opposition +de la justice et de la grâce[80], opposition que son coeur ne pouvait +admettre; car la justice sans amour n'est plus qu'une légalité sauvage +et impitoyable, et l'amour sans justice un caprice immoral. Il s'émut, +s'indigna en voyant la dureté de l'Église pour la femme qu'elle regarde +comme un être impur, cause de tentation et de chute; sa dureté pour +l'enfant, qu'elle damne, s'il meurt sans baptême; sa dureté pour +l'animal à qui elle refuse une âme et en qui elle incarne les démons; sa +dureté pour la nature entière, qui représente le mal et le péché. Il +regarde le célibat des prêtres comme un attentat contre la vie, la +doctrine du péché originel comme un blasphème contre l'enfance, la +distinction des élus et des damnés, du ciel et de l'enfer, comme une +injure à la bonté de Dieu. L'amour divin enseigné par l'Évangile ne lui +apparaissait que défiguré par les mièvreries de la dévotion et par +l'orgueil de la théocratie; il ne le trouvait ni assez large ni assez +ardent pour satisfaire son coeur. Comment la Bible juive et chrétienne, +issue d'un seul peuple, pourrait-elle répondre aux besoins de +l'humanité? Il lui fallait une Bible plus vaste, où toutes les nations +auraient mis le meilleur de leur âme et de leur histoire. C'est de cette +Bible de l'humanité que Michelet ébaucha le plan grandiose. + +«Jérusalem ne peut rester, comme aux anciennes cartes, juste au point du +milieu, immense entre l'Europe imperceptible et la petite Asie, effaçant +tout le genre humain... Revenant des ombrages immenses de l'Inde et du +Râmayana, revenant de l'Arbre de vie, où l'Avesta, le Shah Nameh, me +donnaient quatre fleuves, les eaux du paradis,--ici j'avoue, j'ai soif. +J'apprécie le désert, j'apprécie Nazareth, les petits lacs de Galilée. +Mais franchement, j'ai soif... Je les boirais d'un seul coup.--Laissez +plutôt, laissez que l'humanité libre aille partout! Qu'elle boive où +burent ses premiers pères! Avec ses énormes travaux, sa tâche étendue en +tous sens, ses besoins de Titan, il lui faut beaucoup d'air, beaucoup +d'eau et beaucoup de ciel,--non, le ciel tout entier,--l'espace et la +lumière, l'infini d'horizon,--la terre pour terre promise, et le monde +pour Jérusalem[81].» + +Si l'on demandait maintenant qu'elle a été la qualité dominante, la +faculté maîtresse de Michelet, je dirais donc que c'était la puissance +et le besoin d'aimer. Si sa pensée a quelque chose de saccadé, de +fiévreux, c'est qu'on y sent les battements d'un coeur toujours ému. Son +imagination même est gouvernée par son coeur et n'est qu'une des formes +de sa puissance de sympathie. S'il anime toute la nature, s'il +ressuscite les personnages qui ne sont plus, c'est que son coeur ne reste +jamais étranger à ce qui occupe son esprit. Il prend parti dans les +luttes des éléments comme dans celle des hommes; il aime ou il hait; il +raconte les événements passés depuis des siècles comme le ferait un +contemporain passionné, et il décrit l'existence des animaux ou des +plantes comme s'il avait vécu de leur vie, joui de leur bien-être et +souffert de leurs souffrances. Il s'adresse à la sensibilité plus qu'aux +sens; son style est encore plus ému qu'il n'est imagé. Il ne frappe pas +notre esprit, comme d'autres grands poètes, comme Victor Hugo par +exemple, par des couleurs et par des sons, mais par le mouvement, les +sentiments et la vie dont il anime tout ce dont il parle. La forme n'est +pour lui que l'expression de l'âme. L'imagination de Victor Hugo +s'éprend des apparences extérieures des choses et trouve pour les +peindre des ressources infinies de mots et d'images; elle est +pittoresque, coloriste, matérialiste pour ainsi dire. L'imagination de +Michelet cherche l'essence intime des choses, leur sens caché: elle est +mystique et presque métaphysique parfois. Hugo matérialise l'âme, +Michelet spiritualise la matière. On pourrait tirer de leurs oeuvres des +séries parallèles de comparaisons, où Michelet prête des sentiments et +des pensées aux objets matériels, auxquels Victor Hugo compare des +choses toutes spirituelles. Tout le monde connaît les beaux vers où +Victor Hugo compare son âme à une cloche que des mains profanes ont +marquée en tous sens d'inscriptions banales ou grossières, mais sur +laquelle le nom de Dieu demeure ineffaçable. Voyez au contraire dans +Michelet la page sur la cloche de l'église, mêlée à tous les événements +domestiques, y prenant part, émue, vibrant de joie, de deuil. «Elle est +de la famille[82].» On pourrait citer un grand nombre d'exemples +semblables. Pour Hugo, les sentiments ont des formes, des sons, des +couleurs; il parle de l'âme comme si l'on pouvait la toucher et la voir. +Pour Michelet, la forme, les couleurs, les sons ne sont que les +expressions de certains sentiments, de certaines pensées, les +manifestations d'une âme cachée. Il voit les objets inanimés, il en +parle comme s'ils étaient des êtres vivants. S'il raconte un naufrage, +il nous montre le navire «assommé, éreinté», gisant sur la grève «comme +un corps mort». Le flux et le reflux de la marée, c'est «le pouls de +l'Océan», dont les eaux répandent la vie sur le globe comme le sang dans +le corps humain. Les phares sont des gardiens dévoués, des, veilleurs +infatigables, des portiers des mers; parfois des martyrs, quand, battus +de la tempête, ils souffrent de ses coups redoublés. Les lents +soulèvements des montagnes sont l'aspiration de la terre vers le soleil, +«cet amant adoré»; mais les montagnes aujourd'hui se dégradent +lentement, par le déboisement des forêts: «Les arbres souffrent de cette +dégradation. Le pied dans les tourbières, le tronc surchargé de mousse, +les bras drapés tristement de lichens qui les dominent et les étouffent, +ils n'expriment que trop bien l'idée qui me suivait depuis ma lecture de +Candolle: «La vulgarité prévaudra[83].» Partout, en effet, la plaine +gagne sur la montagne, elle lui fait la guerre, «et elle marche vers +elle pour la raser[84].» + +On a souvent parlé, à propos de Michelet, de caprices, de fantaisie, +d'imagination désordonnée errant à l'aventure à travers la nature et +l'histoire, saisissant vivement telle ou telle chose au passage et comme +par hasard, sans se faire de règle, ni se proposer de but. Rien n'est +plus inexact. Jamais homme n'a mieux su le but où il tendait, ni dépensé +à ses oeuvres une plus grande intensité d'application, un plus grand +effort de volonté. Une vague sensibilité errant au hasard dans l'espace +n'aurait jamais eu cette puissance créatrice. Chaque chose, chaque être +que l'imagination de Michelet vivifie ou ressuscite a été pour lui +l'objet d'une contemplation passionnée et exclusive; il a mis à cette +contemplation toute l'énergie de désir et de sympathie qui était en lui; +si bien qu'il arrive à s'identifier, à se confondre avec l'objet qu'il +contemple, par une de ces illusions, par un de ces miracles que l'amour +seul peut produire. Comme chez la religieuse extatique qui à force de +penser au Christ finit par le voir et l'entendre, la pensée en lui se +changeait en vision. On peut l'appeler un halluciné, mais non un rêveur; +il apportait au travail une force de volonté, une énergie +extraordinaires. Rien ne pouvait le distraire de l'objet de son étude. +Jamais il ne lisait un livre, ne se préoccupait d'une chose, étrangers à +son travail du moment. Il s'absorbait dans son sujet, il ne voyait que +lui. Il acquérait ainsi une intensité prodigieuse de pensée et comme un +don de seconde vue. À l'époque de la maturité de son talent, entre 1830 +et 1840, il ne vivait que dans ses ouvrages, il leur donnait tout ce que +son esprit et son coeur avaient de chaleur et d'énergie, à ce point qu'il +semblait indifférent au monde, aux hommes, aux personnes même qui lui +tenaient de plus près, et qu'il pouvait passer dans la vie ordinaire +pour froid et insensible. Les douleurs, les humiliations de son enfance +l'avaient tout refoulé en lui-même; ce n'est que plus tard, après ses +cours du Collège de France et surtout à l'époque de _l'Oiseau_, que son +coeur révéla tout ce qu'il contenait de bonté. + +La vie qu'il avait menée dans son enfance, l'éducation qu'il avait +reçue, avaient favorisé ce développement excessif de l'imagination. On +dit parfois que pour développer l'imagination il faut la nourrir, +l'enrichir; c'est le contraire qui est vrai, il faut l'appauvrir et +l'affamer. Elle est le résultat d'une exaltation de l'esprit à qui la +simple réalité des choses ne suffit pas, et qui supplée à son indigence +en la revêtant de couleurs ou de formes créées par lui-même, en en +exagérant les proportions, en réunissant selon sa fantaisie en +combinaisons nouvelles ce que la nature a séparé; en un mot, en créant +ce qu'il désire à force de passion et de volonté. Ce désir intense ne +peut naître que dans les esprits mal satisfaits des aliments qui leur +sont donnés. Si l'instruction et la vie ne fournissent pas au cerveau +d'un enfant bien doué une occupation suffisante pour dépenser ses +forces, il les dépensera par l'imagination. S'il ne voit pas le monde +extérieur, s'il ne reçoit pas par l'instruction la nourriture +intellectuelle dont il a besoin, il créera pour lui-même un monde. +L'imagination la plus puissante que la littérature nous fasse connaître +est peut-être celle de Bunyan, qui a su, dans son _Voyage du pèlerin_, +donner à des allégories et à des symboles plus de réalité que n'en a +aucun personnage de roman ou d'histoire. C'était un homme sans +instruction, un chaudronnier qui n'avait jamais lu que la Bible et qui +était enfermé en prison. Michelet a passé son enfance dans une espèce de +prison, dans la salle basse et sombre où il faisait son travail de +compositeur d'imprimerie. Il n'avait pu nourrir son esprit que de deux +ou trois livres, une mythologie, Virgile, l'_Imitation de Jésus-Christ_. +Son imagination prit des ailes: il créa. Une phrase, un mot, prirent +pour lui une valeur extraordinaire; il y trouva des richesses infinies, +des sens profonds, des beautés inconnues. C'était l'intensité de son +désir qui créait ces beautés, par une illusion semblable à celle de +l'amour: l'homme affamé trouve savoureux tous les aliments, même les +plus insipides. + +Michelet garda toute sa vie les habitudes d'esprit contractées dans son +enfance. Il ne put jamais regarder qu'un petit nombre de points, +d'objets à la fois; mais son imagination s'en emparait avec une force +inouïe et finissait par y voir un monde. «Il me suffit d'un seul texte, +disait-il, là où il en faudrait vingt à d'autres.» Loin de chercher à +surexciter son imagination par la vue des objets extérieurs, par une vie +agitée, c'est par le recueillement, le silence, l'isolement, la +concentration sur lui-même qu'il lui conserva toute sa puissance. + +Jamais vie ne fut mieux réglée que la sienne. Il était au travail dès +six heures du matin et il restait enfermé jusqu'à midi ou une heure, +sans permettre qu'on vînt le déranger ou le distraire. Même pendant ses +voyages, pendant ses séjours au bord de la mer ou en Suisse, il ne +souffrait pas que rien fût retranché à ses heures de travail. +L'après-midi était consacrée à la promenade et à l'amitié. Tous les +jours on pouvait venir le voir de quatre à six heures. Il ne travaillait +jamais la nuit, et sauf en quelques rares occasions, se retirait pour +dormir vers dix heures ou dix heures et demie du soir. D'une extrême +sobriété, ne prenant d'autre excitant que le café, qu'il aimait avec +passion, ayant le tabac en horreur, il n'acceptait ni dîners ni soirées +hors de chez lui. Ces distractions eussent dérangé l'unité de sa vie et +de ses pensées. Pour que son esprit eût toute sa liberté, il fallait que +rien ne changeât dans les objets qui l'entouraient. Ils étaient pour lui +comme une partie de lui-même. Jamais il ne souffrit que le drap qui +recouvrait sa table à écrire fût changé, ni que les vieux cartons sales +et déchirés où il renfermait ses papiers fussent renouvelés. Son +caractère était aussi calme et paisible que sa vie était régulière. Son +abord était simple et affable; sa conversation, mélange exquis d'esprit +et de poésie, ne dégénérait jamais en monologue, et, sans avoir rien de +guindé ni de solennel, maintenait sans effort l'esprit des +interlocuteurs dans des régions élevées. Ses manières avaient gardé les +traditions de politesse de l'ancienne France; sans y mettre de +recherche, il montrait les mêmes égards à tous ceux qui l'approchaient, +quel que fût leur rang ou leur âge; cette politesse n'avait rien de +banal, car on y sentait une réelle bienveillance. Sa mise était toujours +irréprochable. Je le vois encore assis dans son fauteuil, à sa réception +du soir, la taille serrée dans une redingote sur laquelle on n'aurait pu +trouver une tache ni un grain de poussière; ses pantalons à sous-pieds +bien tirés sur ses souliers vernis, tenant un mouchoir blanc dans la +main, qu'il avait délicate, nerveuse et soignée comme celle d'une femme, +et la tête encadrée dans ses cheveux blancs, longs, légers et soyeux. +Les heures s'écoulaient vite à l'entendre! Il y avait dans ses paroles +tant de profondeur et tant de fantaisie, tant de joyeuse sérénité et +tant de sympathique bonté, de l'esprit sans malice et de la poésie sans +déclamation! Sa conversation était ailée; les idées jaillissaient comme +des flèches vives, dardées d'un trait; ou bien il les laissait s'envoler +une à une, d'un vol inégal et capricieux, comme des oiseaux, mais sans +les suivre ni les rappeler. Il n'insistait jamais, ne développait pas. +Il était un causeur incomparable, et l'on sentait en lui, sans qu'il +cherchât à le faire sentir, ce je ne sais quoi de divin qui fait l'homme +de génie. + +Ce qui donnait à ce génie la grâce, c'est qu'il y joignait la modestie. +Il savait écouter, il se laissait contredire, il demandait avis. Même +devant des hommes plus jeunes que lui et dont le talent n'était pas égal +au sien, il émettait souvent ses idées avec réserve, les questionnant, +s'informant de leur opinion. Ce n'est pas qu'il feignît d'ignorer ce +qu'il valait. Il a dit de son histoire «_mon monument_»; et quand il +attaquait l'usage du tabac, en montrant que tous les esprits créateurs +du siècle, Hugo, Lamartine, Guizot, n'ont jamais fumé, il y ajoutait son +propre exemple. Mais il n'exagérait point son mérite, n'occupait pas le +public de sa personne, et surtout avait la sagesse de ne pas se croire +appelé à jouer tous les rôles et à déployer tous les talents. On eut +beau le supplier d'entrer dans la vie politique, il repoussa toutes les +avances qui lui furent faites. Après le 2 Décembre, il perdit ses places +et fut presque réduit à la pauvreté parce qu'il refusa le serment; mais +il ne fit pas tapage de son désintéressement et ne chercha point à se +faire un piédestal des malheurs publics. Passionnément épris pour ses +oeuvres tout le temps qu'il les composait, il les abandonnait presque et +devenait indifférent à leur sort quand elles étaient terminées. Non +seulement il méprisait la réclame, mais il était presque insouciant de +l'éloge ou du blâme. Il ne sollicitait pas d'articles, et les critiques +les plus vives n'excitaient chez lui que le sourire, pourvu qu'elles +fussent tournées avec esprit. + +Cette sérénité de caractère, cette vie de cénobite, discrète et +régulière, bien loin d'éteindre les ardeurs et l'énergie de son âme, les +conservaient et les entretenaient au contraire. Rien n'en était dépensé +au dehors, et c'est ainsi qu'il a pu produire cinquante volumes sans +rien perdre de la chaleur de son coeur ni de l'éclat de son imagination. + +Ce n'était pas seulement pour pouvoir composer, créer, qu'il avait +besoin de silence et de solitude, c'était aussi, c'était surtout pour +pouvoir écrire. Michelet est sans contredit un des trois ou quatre plus +grands écrivains du siècle. Son style est peut-être le côté le plus +original de son génie. Il serait difficile de dire à quels modèles, à +quels antécédents il rattache; il y a en lui du Rousseau, du Diderot et +du Chateaubriand; mais on ne pourrait trouver entre eux que de +lointaines analogies. Dès son _Histoire romaine_, il ne ressemble à +personne. Si j'avais à définir quel est le caractère propre de Michelet +comme écrivain, je dirais qu'il est un grand musicien. Il n'est pas à +proprement parler un coloriste, il ne cherche pas à peindre par le choix +curieux et l'association frappante des mots; il n'est pas un logicien, +apportant la conviction dans l'esprit par la justesse des termes et la +forte liaison des idées; il n'est pas un orateur, entraînant son public +par l'ampleur et la gradation savamment ménagée des périodes. Il est un +musicien qui cherche à exprimer les sentiments et même à décrire les +objets par le son et par le rythme. Tous les grands écrivains sont plus +ou moins musiciens, les poètes surtout. Mais la plupart adoptent une +certaine allure constante, une certaine mélodie de phrase qui charme +doucement l'oreille et fait dire de leur style: «C'est une musique.» Il +en est ainsi de Lamartine. La phrase de George Sand, celle de Cousin, +font aussi une impression musicale; mais chez Lamartine la mélodie +toujours également ample, sonore, engendre la monotonie; chez George +Sand ou Cousin, l'harmonie musicale de la phrase est subordonnée aux +autres qualités du style. Cette harmonie est, au contraire, la première +préoccupation de Michelet; chez lui les mots sont toujours disposés, +combinés, de façon à produire un rythme, une harmonie parfaitement +d'accord avec le caractère de la pensée et aussi variés que la pensée +elle-même. Son style est comme la notation musicale de sa pensée; il en +suit tous les mouvements, les allées et les retours, les secousses, les +saillies; de là cette variété infinie de rythme; ces phrases tantôt +amples et cadencées, tantôt brèves et saccadées, où les mots agissent à +la fois sur l'oreille et sur l'esprit par leur son et par leur sens. +Michelet avait besoin de calme et de tranquillité pour noter ainsi ses +pensées. Les bruits du dehors l'empêchaient d'entendre le rythme +intérieur. Quand, en octobre 1859, au milieu d'une tempête, il cherchait +à écrire ses impressions, il vint un moment où il dut s'arrêter; la +violence du vent et de la mer, la fatigue et le manque de sommeil +avaient blessé en lui une puissance, «la plus délicate de l'écrivain, le +rythme. Ma phrase devenait inharmonique. Cette corde, dans mon +instrument, la première se trouva cassée». Ces expressions nous montrent +que Michelet sentait qu'il écrivait comme un musicien compose. Dans ce +même récit de la tempête, au chapitre VIIe de _la Mer_, se trouvent de +nombreux exemples de la puissance d'expression qu'il trouve dans la +variété du rythme de ses phrases. Au début, il peint le charme de la +plage de Royan. + +«Les deux plages semi-circulaires de Royan et de Saint-Georges, sur leur +sable fin, donnent aux pieds les plus délicats les plus douces +promenades, qu'on prolonge sans se lasser dans la senteur des pins qui +égayent la dune de leur jeune verdure.» + +Quelle douceur, quelle lenteur dans cette longue phrase qui continue +tout en paraissant prête à s'arrêter à chaque pas! Un peu plus loin la +tempête éclate: + +«Le grand hurlement n'avait de variante que les voix bizarres, +fantasques, du vent acharné sur nous. Cette maison lui faisait obstacle; +elle était pour lui un but qu'il assaillait de cent manières. C'était +parfois le coup brusque d'un maître qui frappe à la porte, des secousses +comme d'une main forte pour arracher le volet; c'étaient des plaintes +aiguës par la cheminée; des désolations de ne pas entrer, des menaces si +l'on n'ouvrait pas, enfin, des emportements, d'effrayantes tentatives +d'enlever le toit. Tous ces bruits étaient couverts pourtant par le +grand heu! heu! tant celui-ci était immense, puissant, épouvantable.» + +C'est dans _l'Oiseau_ que Michelet est arrivé à la pleine maturité de +son talent d'écrivain, c'est là qu'il a pu le mieux exercer les qualités +musicales et rythmiques de son style. Je n'en citerai que deux exemples. +L'un sur l'alouette: + +«Bien autrement puissante de voix et de respiration, la petite alouette +monte en filant son chant, et on l'entend encore quand on ne la voit +plus.» + +La phrase commence par des mots longs et pesants, continue plus légère +par des dissyllabes, puis, toujours plus grêle, ainsi que le chant de +l'alouette, elle finit en monosyllabes, les plus brefs, les plus nets, +les plus clairs. Chantez la phrase, vous verrez que les derniers sons +_an_, _on_, _e_, _a_, _oi_, _u_, font une gamme chromatique ascendante. +L'autre phrase est une invocation à la frégate, le plus puissant par ses +ailes, le plus infatigable des oiseaux. + +«Que ne me prends-tu sur ton aile, roi de l'air, sans peur, sans +fatigue, maître de l'espace, dont le vol si rapide supprime le temps!» + +N'y a-t-il pas là trois coups d'aile, courts, vigoureux: «roi de +l'air,--sans peur,--sans fatigue»,--un quatrième plus large et plus +fort, «maître de l'espace», et l'oiseau file en planant, les ailes +immobiles et étendues,--«dont le vol si rapide supprime le temps.» +Changez un seul mot à ces phrases, même le plus inutile au sens, et vous +en détruirez la valeur aussi bien qu'en ôtant une note à une phrase +musicale. Mais aussi, en quelques mots, peut-être insignifiants en +eux-mêmes, Michelet fait-il pénétrer dans l'esprit, d'une manière +ineffaçable, son idée et son sentiment. Déjà dans ses premiers livres +cette conception musicale du style se fait sentir, quoique avec moins de +force. Nous en trouvons de nombreux exemples dans _le Peuple_. Quatre +lignes font un tableau complet de la grandeur déserte et désolée de +l'empire romain en décadence: «Des voies magnifiques attendaient +toujours le voyageur qui ne passait plus, de somptueux aqueducs +continuaient de porter des fleuves aux cités silencieuses et n'y +trouvaient plus personne à désaltérer.» + +Dans les dernières années de sa vie, Michelet, entraîné inconsciemment +par ses tendances au rythme, a fini par retomber fréquemment dans les +mêmes cadences. Son esprit s'accoutuma involontairement à la mesure des +vers de six, huit et douze syllabes, et l'on trouve dans _la Montagne_, +dans _Nos Fils_, et déjà même dans _la Sorcière_, des pages entières en +vers blancs. Quelquefois ce rythme un peu monotone produit encore de +très beaux effets; par exemple, dans cette page de _la Sorcière_: + +«C'est aussi véritablement une cruelle invention d'avoir tiré la fête +des Morts du printemps où l'antiquité la plaçait, pour la mettre en +novembre. En mai, où elle fut d'abord, on les enterrait dans les fleurs. +En mars, où on la mit ensuite,--elle était avec le labour--l'éveil de +l'alouette;--la mort et le grain, dans la terre,--entraient ensemble +avec le même espoir.--Mais, hélas! en novembre,--quand tous les travaux +sont finis,--la saison close et sombre pour longtemps,--quand on revient +à la maison,--quand l'homme se rasseoit au foyer--et voit en face la +place à jamais vide,--oh! quel accroissement de deuil!--Évidemment, en +prenant ce moment, déjà funèbre en lui, des obsèques de la nature, on +craignait qu'en lui-même l'homme n'eût pas assez de douleur[85].» + +Mais ailleurs le style devient d'une monotonie fatigante; _la Montagne_ +offre des séries d'alexandrins: + +«Et le temps est venu--où la mort me plaît moins,--où je lui dis: +Attends.--Parlé-je ainsi pour moi?--Oui, pour moi, j'aime +encore.--Pourtant j'ai fait beaucoup.--Comme oeuvres et labeurs,--j'ai +dépassé trois vies.--J'accepterais le sort,--si parmi ces pensées--une +autre ne venait--une autre inquiétude--au point si vulnérable--où bat, +vibre mon coeur[86].» + +Évidemment l'instrument avait perdu de sa vigueur et de sa délicatesse. +Au lieu de la riche variété des harmonies d'autrefois, nous voyons +revenir constamment le même rythme, la même ritournelle. C'était un +premier signe où l'on reconnaissait que son talent se ressentait des +atteintes de l'âge. + +Et pourtant on hésite à prononcer les mots d'âge, de vieillesse, à +propos de Michelet, tant il resta toujours jeune de coeur, d'esprit et +d'imagination, en dépit des années, en dépit des hommes. Lorsqu'on +embrasse dans son ensemble cette vie si simple et si pure, cette série +d'oeuvres si variées, si originales, si poétiques, on se demande quel a +été le trait de son caractère et de son génie qui le distingue nettement +de tous les autres écrivains français; comment il se fait qu'il soit +pour ainsi dire unique en son genre, qu'il n'ait pas eu d'ancêtres et +qu'il n'ait pas de postérité littéraire. Il faut attribuer, je crois, +cette originalité si marquée à ce qu'il a conservé à travers l'âge mûr +et jusqu'à la vieillesse _quelque chose de l'enfant_; ce mot implique +dans mon esprit un éloge et non un blâme. Les Français, d'ordinaire, +n'ont rien de l'enfant; d'autres peuples au contraire, les races +germaniques par exemple, en conservent toujours quelque chose; aussi +gardent-ils bien plus la fraîcheur des sentiments, la jeunesse du coeur +et l'intelligence des choses simples qui sont si souvent en même temps +les choses profondes. Michelet avait en lui ce trait germanique qui, +mêlé à une nature d'ailleurs toute française, fit sa grande originalité. +Comme l'enfant, il n'était blasé sur rien; il admirait, s'étonnait, +trouvait à chaque chose une beauté ou un intérêt toujours nouveaux; il +se livrait tout entier à l'émotion, à l'affection du moment, et pouvait +transporter sans cesse sa sympathie d'un objet à un autre sans qu'elle +perdît rien de sa vivacité et de sa fraîcheur. Comme l'enfant, il était +toujours sincère, et c'était de l'abondance de son coeur que parlait sa +bouche; comme l'enfant, il prenait toutes choses au sérieux, et n'avait +pas ce qu'on appelle le sentiment du ridicule, qui n'est le plus souvent +qu'une frivolité inintelligente ou une moquerie irrespectueuse; comme +l'enfant, il était souvent gai et jamais railleur, parfois triste et +jamais découragé; comme l'enfant enfin, il comprenait les choses par +intuition plus que par analyse, et d'un simple regard pénétrait souvent +plus profondément dans la réalité que ne l'aurait fait le critique la +plus subtil. Ce qu'il a écrit dans _le Peuple_ sur l'homme de génie peut +s'appliquer à lui-même: + +«Si vous étudiez sérieusement dans sa vie et dans ses oeuvres ce mystère +de la nature qu'on appelle l'homme de génie, vous trouverez généralement +que c'est celui qui, tout en acquérant les dons du critique, a gardé les +dons du simple... La simplicité, la bonté sont le fonds du génie, sa +raison première; c'est par elles qu'il participe à la fécondité de +Dieu... Le génie a le don d'enfance, comme ne l'a jamais l'enfant. Ce +don, c'est l'instinct vague, immense, que la réflexion précise et +retient bientôt, de sorte que l'enfant est de bonne heure questionneur, +épilogueur et tout plein d'objections. Le génie garde l'instinct natif +dans sa forte impulsion, avec une grâce de Dieu que malheureusement +l'enfant perd, la jeune et vivace espérance.» + +Michelet l'eut toujours dans le coeur, la jeune et vivace espérance. +C'est ce qui rend la lecture de ses livres si bienfaisante. On oublie +les défauts de l'enfant; sa vue seule fait aimer la nature et bénir la +vie. Comment n'oublierions-nous pas les défauts de Michelet, quand nous +apprenons de lui à aimer, à agir, à espérer? + + + + +APPENDICE I + +MICHELET ÉDUCATEUR + + +Soit, comme professeur, soit comme écrivain, Michelet a donné toute sa +vie à l'enseignement. Il n'a jamais voulu entrer dans la vie politique, +et s'il a quitté la carrière du professorat, ç'a été par contrainte et +avec déchirement de coeur. C'est à l'École normale que son enseignement +fut le plus fécond; ses ouvrages de cette période, l'_Histoire romaine_, +les six premiers volumes de l'_Histoire de France_, sont les plus +solides au point de vue de la science, les plus achevés au point de vue +de la composition et du style, les plus riches en fortes pensées. Ses +cours se composaient de vastes aperçus sur l'histoire universelle où il +esquissait en traits rapides et vigoureux la physionomie de chaque +civilisation et de chaque époque, et d'études de détail sur quelques +points spéciaux, par lesquelles il initiait ses élèves aux recherches +d'érudition et aux règles de la critique. Il joignait à ses leçons des +conseils pratiques à ses élèves sur la manière dont ils devaient +comprendre leur tâche de professeurs, et profiter de leur séjour dans +les lycées de province pour y étudier, selon les ressources qu'offrirait +leur résidence, soit les archives, soit l'histoire locale, soit +l'archéologie, soit même les patois. Il prenait plaisir à connaître +l'origine et le lieu de naissance des jeunes gens qu'il avait devant lui +et en qui il voyait comme un abrégé de la France. Il se donnait tout +entier à ses élèves, et à leur tour ses élèves ont eu sur lui une +influence bienfaisante. «Ils m'ont rendu, dit-il, sans le savoir, un +service immense. Si j'avais, comme historien, un mérite spécial qui me +soutient à côté de mes illustres prédécesseurs, je le devrais à +l'enseignement, qui pour moi fut l'_amitié_. Ces grands historiens ont +été brillants, judicieux, profonds. Moi, j'ai aimé davantage.»--Il +ajoute: «J'ai souffert davantage aussi. Les épreuves de mon enfance me +sont toujours présentes, j'ai gardé l'impression du travail, d'une vie +âpre et laborieuse, je suis resté peuple.» Cet amour de la jeunesse et +cet amour du peuple, unis à l'amour de la France, ont été l'inspiration +même de sa vie, et c'est pour cela qu'il a été essentiellement un +éducateur. «Quelle est, dit-il, la première partie de la politique? +L'éducation. La seconde? L'éducation. Et la troisième? L'éducation.» +S'il a écrit l'Histoire de France, c'est pour donner à la jeunesse et à +la nation une conscience plus nette de la patrie, pour enseigner la +patrie «comme dogme et principe, puis comme légende.» La patrie était en +effet pour lui une religion, celle du dévouement et de la fraternité. Il +se regardait comme le révélateur de l'âme de la France, «de son génie +pacifique et vraiment humain.»--«Que ce soit là ma part dans l'avenir +d'avoir, non pas atteint, mais marqué le but de l'histoire... Thierry y +voyait une _narration_ et M. Guizot une _analyse_. Je l'ai nommée +_résurrection_ et ce nom lui restera.» Grâce en effet à une érudition +solide et à une imagination d'une puissance et d'une fraîcheur +incomparables, il a fait vraiment revivre la France du moyen âge, et +surtout il a réussi par la force de sa sympathie à rendre la voix à ces +masses populaires anonymes, à ces souffrants, ces persécutés, ces +déshérités qui fout l'histoire et pour lesquels l'histoire est ingrate. +Les deux points culminants de l'histoire de France étaient pour lui ce +qu'il appelait ses deux _rédemptions_, Jeanne d'Arc et la Révolution. Il +a consacré à l'une un volume qui est son chef-d'oeuvre, et un des +chefs-d'oeuvre de la littérature française, à la seconde un ouvrage en +sept volumes. + +Il aborda l'histoire de la Révolution avec un sentiment d'enthousiasme +mystique, vers 1845, peu après la mort de sa première femme: il s'y +prépara dans une sorte de recueillement ascétique. Il prévoyait des +révolutions politiques, peut-être des guerres européennes, il voulait +rapprocher les classes, enseigner à la bourgeoisie l'amour du peuple, +enseigner à tous «l'élan de 92, la gloire du jeune drapeau et la loi de +l'équité divine, de la fraternité, que la France promulgua, écrivit de +son sang.» Le _Peuple_, paru en 1846, fut la préface de l'Histoire de la +Révolution, dont le premier volume est de 1847. + +Composée dans cet esprit, cette histoire, qui repose pourtant sur des +recherches très sérieuses et très neuves, a plutôt les allures d'une +épopée, et de la prédication enflammée d'un apôtre. + +Si à cette époque le côté lyrique, imaginatif et mystique de son talent +prit un développement excessif, on doit l'attribuer en partie aux +circonstances politiques, aux agitations religieuses et sociales qui ont +précédé la Révolution de 1848, mais aussi au théâtre nouveau où son +enseignement était transporté depuis 1838, au Collège de France. Là, +avec ses collègues Quinet et Mickiewicz, il formait une sorte de +triumvirat professoral; entouré d'une jeunesse ardente, plus avide +d'émotions que de science, pénétré de la gravité des temps, il se crut +appelé à une sorte d'apostolat social et moral. Il en sortit des oeuvres +d'une rare éloquence, pleines d'aperçus ingénieux et profonds; son génie +ne perdit rien de son éclat et de sa puissance, mais la sérénité et +l'équilibre de son esprit furent troublés. Les onze derniers volumes de +son _Histoire de France_ sont moins une histoire complète et suivie +qu'une série d'aperçus tantôt brillants, tantôt profonds sur les XVIe, +XVIIe et XVIIIe siècles. De plus il s'était fait dans son esprit une +réaction excessive contre le moyen âge, contre le catholicisme et contre +la royauté, et l'on ne trouve pas dans ces derniers volumes, ni dans +l'_Histoire du XIXe siècle_, ni dans la _Sorcière_, la même largeur de +sympathie, la même équité qu'il avait montrées dans ses premières +oeuvres. + +Les tristesses de l'histoire, les hontes de l'ancien régime devinrent +pour lui comme un cauchemar qui s'ajoutait aux tristesses et aux hontes +des premières années du second empire pour remplir son coeur d'amertume +et noircir son imagination. Les études d'histoire naturelle furent pour +lui un rafraîchissement et un cordial et il retrouva dans ses livres +l'_Oiseau_, l'_Insecte_, la _Mer_, l'équilibre qu'il avait perdu et le +plein épanouissement de son génie. En même temps il ne perdait pas de +vue la tâche d'éducateur qu'il s'était donnée. L'_Amour_ et la _Femme_, +malgré des crudités inutiles et des puérilités choquantes, sont des +livres d'une haute inspiration, écrits pour montrer dans la famille et +dans la femme la base de toute éducation et de toute société. Dans la +_Bible de l'Humanité_ il voulut extraire de toutes les religions, et +surtout des civilisations antiques, les plus hautes idées de morale et +de vertu, les exemples les plus propres à fortifier la conscience +moderne, écrire un livre d'édification laïque; malheureusement, les +chapitres sur le judaïsme et le christianisme sont conçus dans un esprit +hostile et injuste, et ne font pas ressortir ce que ces religions ont +apporté au trésor commun des grandes idées et des grands sentiments de +l'humanité. Enfin il a résumé dans _Nos Fils_ ses idées pédagogiques, +ses espérances et ses projets de réforme pour la France. + +Il est très difficile de tirer des livres de Michelet une doctrine +pédagogique précise, logique et aboutissant à des conclusions nettes. Il +n'est ni un philosophe théoricien, ni un réformateur pratique; il est un +semeur et un excitateur d'idées, un prédicateur qui s'adresse au coeur et +à l'imagination autant qu'à la raison. Il n'expose pas un système; il +exprime des aspirations, des désirs; il ouvre des perspectives. + +Le principe philosophique de toute sa pédagogie est l'idée de Rousseau, +l'idée de la bonté foncière de la nature humaine. L'âme humaine naît +innocente et contient en elle les éléments de tout développement +intellectuel et moral. L'éducation ne doit pas être une contrainte, elle +n'a pas pour objet de réprimer ou de châtier, mais de diriger l'homme +dans ses voies normales, de le placer dans les conditions où il fera +naturellement le bien; l'instruction ne doit pas être une chose +étrangère qu'on impose au cerveau de l'enfant, elle est le développement +normal des énergies naturelles du cerveau, à qui on donne à mesure les +aliments nécessaires à leur croissance. Aussi Michelet fait-il une +critique sévère de l'enseignement des écoles catholiques, aussi bien des +écoles des jansénistes que de celles des jésuites, qui partent toutes de +l'idée de la chute, et il s'attache à faire connaître et à développer +les théories de Coménius, de Rousseau, de Pestalozzi et de Froebel. +L'enthousiasme de Michelet pour ce dernier et pour son élève, madame de +Marenholtz, ce qu'il a écrit sur eux dans _Nos Fils_, ce qu'il disait +d'eux dans ses conversations, a beaucoup contribué à la popularité qui +s'est attachée en France au système de Froebel, souvent plus admiré que +connu. + +Si le point de départ de l'éducation est la bonté naturelle de l'homme, +le but de l'éducation est de former l'homme pour l'action. Voltaire, +Vico, Daniel de Foë ont proclamé au XVIIIe siècle ce principe que +l'homme est fait pour l'action, se sauve par l'action. Optimisme et +liberté, tels sont les deux idées fondamentales de la pédagogie de +Michelet. Mais il faut que cette liberté soit dirigée, que cette action +ait un objet. Cet objet, c'est la justice. L'ancien régime reposait sur +l'idée de la grâce, de la faveur; c'est aussi le fondement de +l'éducation catholique. La Révolution a remplacé le principe de la grâce +par celui de la justice, qui est identique à la fraternité. Optimisme et +liberté sont les bases de l'éducation; optimisme, liberté et justice +sont les bases de la société. + +L'éducation pour Michelet commence avant la naissance. Il veut que la +mère se sanctifie pour ainsi dire pour l'enfant qu'elle va mettre au +monde, et il insiste beaucoup sur les influences inconscientes, sur la +prédestination physiologique qui se transmettent des parents aux +enfants. L'harmonie dans la famille, des moeurs conjugales austères, le +sentiment de la responsabilité chez les parents, sont les points de +départ de toute éducation. Le père enseigne à l'enfant par son exemple +le dévouement; il lui parle de la justice et de la patrie; la mère +enseigne à l'enfant l'union du devoir et de l'amour, en lui apprenant à +admirer son père. + +Après ces premières impressions familiales viennent l'éducation +physique, l'éducation morale, l'éducation intellectuelle. + +Michelet insiste beaucoup sur l'éducation physique, sur les exercices du +corps, sur la nécessité de laisser les forces de l'enfant se développer +en toute liberté. Il y revient à plusieurs reprises dans ses écrits; il +exhorte surtout les habitants des villes à conduire leurs enfants soit +sur les montagnes, soit au bord de la mer. Il appelle les bains de mer +la _vita nuova_ des nations. + +L'éducation morale a essentiellement pour objet, aux yeux de Michelet, +de développer l'amour de la nature et celui de la patrie. Il confond ces +deux sentiments avec la religion elle-même. «Il faut dans cet enfant +fonder l'homme, créer la vie du coeur. Dieu d'abord, révélé par la mère, +dans l'amour et dans la nature. Dieu ensuite, révélé par le père dans la +patrie vivante, dans son histoire héroïque, dans le sentiment de la +France.» Il faut que l'enfant, aime les animaux, les plantes, tout ce +qui a vie, qu'il aime la nature elle-même comme une mère invisible et +présente; qu'il aime la patrie comme une personne vivante, visible dans +les grandes oeuvres où s'est déposée la vie nationale. Michelet ne veut +pas qu'on parle trop tôt à l'enfant de Dieu. Dieu ne doit apparaître à +l'enfant que quand l'idée de justice est née, comme _Dieu de justice_. +Le père loue en Dieu la _Loi_ du monde, la mère le prie comme la _Cause_ +aimante. Bien que Michelet, en vertu même du rôle qu'il donne à la +justice, fasse du devoir la base de la morale et incarne dans les +parents l'idée du devoir, on voit dans toutes ses oeuvres que l'idée +mystique de la nature et de la patrie, considérées comme objet d'un +culte, était au fond sa préoccupation dominante. + +Quant à l'éducation intellectuelle, les deux points sur lesquels +Michelet insiste le plus sont: 1° la nécessité de ne pas surcharger +l'esprit des enfants, de ne pas les accabler par trop d'heures de +travail. «La quantité du travail y fait bien moins qu'on ne croit; les +enfants n'en prennent jamais qu'un peu tous les jours; c'est comme un +vase dont l'entrée est étroite; versez peu, versez beaucoup, il n'y +entrera jamais beaucoup à la fois;» 2° la nécessité de mettre de +l'harmonie dans les facultés de l'enfant en n'en faisant pas une pure +machine intellectuelle, en faisant des connaissances un tout organique. +Pour la première éducation, il veut avec Froebel développer le talent +créateur de l'enfant, lui apprendre à s'approprier le monde et à +associer ses idées par l'action; puis avec Coménius, avec Pestalozzi, +avec Froebel, il recommande la méthode intuitive, qui met les choses +avant les mots; avec Pestalozzi, il voudrait associer le travail manuel +au travail intellectuel, un enseignement qui réunît l'agriculture, le +métier et l'école. Enfin, dans ses vues de réformes pour l'Université, +dont il vante du reste les mérites solides et modestes, il demande qu'on +rende l'enseignement plus simple et plus général, qu'on fasse comprendre +les liens qui unissent les sciences, qu'on développe l'homme physique, +qu'on mette en rapport le collège, les écoles industrielles, les écoles +agricoles. Il est difficile de tirer des idées pratiques très claires +des chapitres de _Nos Fils_ qui traitent de ces derniers points, ainsi +que de ceux qui sont consacrés aux écoles de droit et de médecine; mais +on peut dire en résumé que la conception de Michelet en matière +d'éducation est l'éducation encyclopédique que Rabelais fait donner à +Gargantua. Il veut une éducation qui songe au _sujet_, à l'homme, au +lieu de ne songer qu'à un des _objets_ de l'enseignement, à la science. + +Les idées de Michelet sur l'éducation ne se bornent pas à l'enfance et à +la jeunesse, elles, s'étendent à la nation entière, au peuple surtout +qui, à tant d'égards, reste enfant et enfant négligé. Il voudrait que +les jeunes gens de la bourgeoisie se fissent les apôtres de l'union +entre les classes en s'occupant de l'instruction populaire, que les +écoles, devenues écoles libres, dépendant seulement des communes, +fussent à tous les degrés de l'enseignement accessibles à tous les +jeunes gens sans distinction de fortune d'après le mérite seul; enfin +que la commune jouât dans la vie nationale un rôle beaucoup plus grand +qu'aujourd'hui, que chacun consacrât à l'association communale le +meilleur de ses forces. Il faisait à cet égard de beaux rêves. Il +imaginait une société où l'enseignement serait la fonction de tous ou +presque tous, «où l'on profiterait de l'élan du jeune homme, du +recueillement du vieillard, de la flamme de l'un, de la lumière de +l'autre». Il désirait surtout que l'on créât des fêtes populaires, des +fêtes nationales, même des fêtes internationales «qui dilatent le coeur», +qui enseignent le patriotisme, la fraternité, des fêtes semblables à +celles de la Grèce. Comme il avait été le premier à retrouver et à +raconter ce qu'avaient été les fédérations en 1790, il gardait l'espoir +de voir un jour jaillir du coeur des peuples des fêtes exerçant une +action morale sur ceux qui y prendraient part. Théâtres, concerts, +banquets, il voulait de grandes manifestations de la vie collective +unissant les classes et les moralisant toutes. Il a tracé à la fin du +_Banquet_ un admirable programme de ces _pia vota_ si différents de la +réalité. Il demandait aussi que l'on fît pour le peuple des livres qui +lui donnassent sous une forme très simple, mais élevée et belle, non +enfantine, une nourriture intellectuelle solide et saine, des _livres +d'action_, des _bibles du travail_ (récits de voyages, biographies des +grands inventeurs, etc.) des livres de morale, et surtout la _Bible de +la France_. Lui-même avait écrit le _Peuple_ et la _Bible de +l'humanité_, mais il sentait que sa langue n'était pas accessible au +peuple et il en souffrait. + +Michelet a pourtant écrit une de ces Bibles populaires, c'est sa Jeanne +d'Arc. Tous peuvent la lire et la comprendre. Les livres tels qu'il les +désirait commencent à naître, et il aura contribué à leur éclosion. Si +ce grand écrivain était trop original pour avoir à proprement parler des +disciples, il aura exercé néanmoins une puissante et durable influence, +dans la science, dans la politique, dans l'éducation, dans les moeurs +publiques: il aura été un éducateur. Nul ne l'aura lu et goûté sans +s'être senti plus pénétré de ses devoirs envers l'enfance, envers le +peuple, envers la patrie, sans aimer davantage l'humanité et la justice. + + + + +APPENDICE II + +LE JOURNAL INTIME DE MICHELET[87] + + +Si la France possède une série si riche et si admirable de +correspondances et de mémoires, c'est que notre race a le goût et le don +de l'observation psychologique, et que toute observation psychologique +est plus ou moins une confession. Le talent de s'observer et de se +raconter soi-même n'est-il pas un des mérites les moins contestés de nos +écrivains? + +D'autres peuples ont pu nous disputer la première place dans la poésie +lyrique, dans la philosophie ou l'art dramatique: nul ne nous a refusé +la gloire d'avoir donné au monde les premiers des moralistes. Pourquoi +Montaigne reste-t-il éternellement jeune? Pourquoi lit-on plus les +_Pensées_ que les _Provinciales_, madame de Sévigné que Bossuet, les +_Confessions_ que le _Contrat social?_ C'est qu'on n'a encore rien +trouvé de plus intéressant pour l'homme que l'homme même. Pascal a beau +railler Montaigne, il est heureux en le lisant de trouver un homme là où +il s'attendait à voir un auteur. Il n'est pas nécessaire qu'un auteur de +mémoires ait été illustre par ses actions ou par ses écrits pour que +l'histoire de son âme nous intéresse. Peu importe que Joubert n'ait été +connu de son vivant que d'un petit cercle d'amis s'il a laissé, dans ses +_Pensées_ et dans ses _Lettres_, des trésors d'observations morales. Peu +importe qu'Amiel ait vécu une vie obscure et monotone, que Marie +Baschkirtseff n'ait pu donner la mesure de son talent d'artiste, si l'un +a décrit avec une émotion éloquente et avec une rare puissance d'analyse +les inquiétudes intellectuelles et morales de son âme et de l'âme d'une +foule de ses contemporains, et si l'autre met à nu, avec une audace +ingénue, tous les secrets d'un coeur de jeune fille russe, nous +instruisant à la fois sur son sexe et sur sa race. + +Ces confidences prennent, il est vrai, une toute autre valeur quand +elles sont faites par un homme qui est célèbre par ses actes ou par ses +livres. Elles nous permettent, même quand elles ne sont pas tout à fait +sincères, de pénétrer dans l'intimité de son être moral, de saisir les +mobiles de ses actions ou les germes de ses idées. Elles nous le +montrent, sinon tel qu'il a été, du moins tel qu'il aurait voulu être; +elles nous font comprendre l'unité fondamentale qui relie les +manifestations successives et quelquefois contradictoires en apparence +de son activité. Combien ces confidences deviennent précieuses quand +elles n'ont pas été écrites après coup pour expliquer ou corriger le +passé et en pensant au public, mais au jour le jour, et pour soi seul! +Elles acquièrent enfin un prix infini quand elles remontent à la +première jeunesse, aux années où l'on cherche encore sa voie, où +l'avenir s'ouvre, libre, indéterminé, immense, où ni la célébrité ni +l'opinion ne dictent les attitudes et les paroles, où l'on se laisse +voir d'autant plus naïvement, qu'inconnu de tous, on ne se connaît pas +bien encore soi-même. + +Nous avons la chance heureuse de posséder des confidences de cette +nature laissées par l'écrivain le plus original de notre siècle, par +celui dont l'oeuvre porte le plus fortement l'empreinte de sa sensibilité +personnelle, par Michelet. + +Pour bien le comprendre, pour bien le goûter, pour le suivre à travers +les évolutions de ses idées et les soubresauts de ses émotions, il faut +ne jamais séparer sa personne de ses ouvrages; il cherche lui-même cette +communication directe avec son lecteur; il le prend pour confident de +ses joies et de ses tristesses, de ses espérances et de ses +découragements; il lui parle comme un maître à un élève, comme un père à +un fils, comme un ami à un ami. + +L'unité de son oeuvre, si variée de sujets et d'inspirations, parfois +même incohérente aux yeux de l'observateur superficiel, doit être +cherchée dans sa vie et dans son coeur. C'est ce qui fait l'inestimable +valeur des souvenirs personnels qu'il nous a laissés et que sa veuve, +fidèle dépositaire de sa pensée, a pieusement recueillis, coordonnés et +publiés. Elle a publié trois volumes de voyages en Italie, en +Angleterre, en Allemagne, en Flandre, en Hollande, en Suisse[88]; en +1884, elle nous a donné _Ma Jeunesse_ qui contenait toute l'histoire de +l'enfance et de l'adolescence de Michelet jusqu'à sa vingt-deuxième +année; en 1888, elle nous a fait connaître le _Journal_ intime que +Michelet a écrit de 1820 à 1822, et le journal de ses lectures et de ses +projets de travaux littéraires de 1818 à 1829. + +Malgré l'intérêt et la beauté de _Ma Jeunesse_, bien qu'elle contienne +le récit infiniment touchant des premiers rêves d'amour et des premières +déceptions du futur auteur de _la Femme_, _Mon Journal_ a encore +beaucoup plus de prix à nos yeux. Les pages de _Ma Jeunesse_, qui sont +les plus importantes pour l'intelligence du développement moral et +intellectuel de Michelet, celles qui se rapportent à son enfance, et à +ses débuts au collège, nous étaient déjà connues, dans ce qu'elles ont +d'essentiel, par la préface du _Peuple_; de plus, l'ouvrage se compose +de fragments écrits à diverses époques et qu'il a fallu rapprocher, +coordonner et compléter. Avec quelque discrétion et quelque piété +qu'aient été faits ces raccords, ils ont suffi pour qu'on y ait vu une +sorte de collaboration et de remaniement. _Mon Journal_, au contraire, a +été écrit au jour le jour, et nous le possédons tel qu'il a été écrit; +il se rapporte à une époque de la vie de Michelet sur laquelle nous ne +connaissions rien et qui a été d'une importance capitale pour son avenir +intellectuel, celle qui s'étend entre sa sortie du lycée et son entrée +dans le professorat, entre ses premiers chagrins d'amour et son mariage, +entre ses derniers devoirs d'écolier et ses premiers livres. Ces années +1820 à 1822 sont pour Michelet ce que sont pour Wilhelm Meister ses +_Lehrjahre_, ses années d'apprentissage, apprentissage de la vie, +apprentissage de la pensée et du style. C'est pendant ces années-là que +Michelet a reçu les impressions qui ont donné à son caractère et à son +esprit le pli définitif; c'est alors qu'il a pris conscience de sa +valeur et fixé sa vocation. _Mon Journal_ nous initie à ce travail +intérieur et aux circonstances décisives qui en ont été l'occasion. Nous +assistons à l'ensemencement d'un sol qui devait porter plus tard de si +riches moissons. Le champ que nous n'avons connu jusqu'ici qu'à l'heure +de la récolte, nous le voyons maintenant au moment du labour; nous +suivons des yeux les sillons profonds qu'y ont creusés les passions, la +douleur et le travail; nous reconnaissons parmi les graines que le +semeur y jette à pleines mains toutes celles qui germeront plus tard. + +Il y a deux périodes dans ces années d'apprentissage. La première est +remplie par l'amitié de Michelet pour Poinsot; dans la seconde, Michelet +cherche dans le travail et l'activité intellectuelle un remède à la +douleur poignante causée par la mort de son ami. C'est un roman que +l'amitié de Michelet pour Poinsot. Cruellement déçu dans son amour pour +Thérèse, maintenant mariée en province, mais gardant au fond du coeur la +blessure encore saignante, instruit par la lamentable destinée de +Marianne[89] des conséquences qu'entraîne pour la femme la légèreté +égoïste de l'homme, il s'était imposé les règles morales les plus +sévères, non par obéissance à des préceptes abstraits ou à une loi +religieuse, mais par compassion pour la femme et par respect pour +lui-même. Il se voue tout entier au travail et à l'amitié. Mais dans +cette âme passionnée, l'amitié prend bien vite toute l'intensité de +l'amour. Poinsot est pour lui un autre lui-même; il y a entre eux de +telles ressemblances qu'il voit là «une méprise du _Démiourgos_ qui a +réalisé deux fois l'exemplaire éternel de la même âme, pour parler comme +Platon». Appelés à des vocations toutes différentes, puisque Poinsot +faisait ses études de médecine, ils sont bientôt séparés après avoir +vécu deux ans côte à côte. Poinsot est interne à Bicêtre, et désormais +tout l'intérêt de la vie se concentre pour Michelet dans ses visites à +son ami et dans les lettres qu'ils échangent. L'éloignement fait pour +cette amitié ce qu'il aurait fait pour un amour: «c'est le soufflet de +la forge». C'est le coeur plein d'attendrissement que Michelet suit le +chemin de la barrière de Fontainebleau, qu'avant d'entrer à Bicêtre, il +contemple _sa_ fenêtre. C'est avec ravissement qu'au retour, il pense à +son ami, à leurs entretiens, à leurs promenades. + +Cette amitié lui paraît supérieure à l'amour: «avec un ami, on arrive +bientôt à se répandre, et délicieusement, sur les questions générales, +ce qu'on ne fait guère avec une femme qu'on aime»; l'amitié développe, +au lieu de l'éteindre, l'amour de l'humanité. Poinsot, nature élevée et +pure, qui «unissait la maturité de la raison à la simplicité du coeur», +était malheureusement d'une santé délicate que le travail usa +rapidement. Michelet devine le premier le mal qui ronge; il en suit les +progrès avec une clairvoyance passionnée, et il sent s'éveiller en lui +pour son ami malade, devenu son enfant, une tendresse paternelle. La +lente agonie de Poinsot est une agonie morale pour Michelet et, quand +Poinsot expire, le 14 février 1821, il lui semble être frappé à mort: + +«À l'entrée du cimetière, la vue des arbres hérissés de glaçons me +déchira de nouveau. C'était donc à cette nature hostile que nous allions +le remettre, l'abandonner pour toujours! Comment dire mes angoisses +pendant que nous montions lentement cette allée funèbre? Mais l'instant +le plus cruel, où je me sentis étouffé, écrasé d'une douleur sans nom, +ce fut celui de la descente dans la fosse. La bière, mal dirigée, y +tombait avec des secousses, des heurts aux parois, qui me semblaient +pour ce pauvre corps livré sans défense autant de coups et de +meurtrissures... Puis ce fut d'entendre la terre durcie par la gelée +retomber rapidement sur le cercueil, et le bruit caverneux qu'il +rendait, comme une réclamation, une plainte désolée. Le verset tout +entier du psaume me revenait: «Du fond de la tombe, Seigneur, j'ai crié +vers toi. _De profundis clamavi_». + +Cette amitié si sérieuse, si tendre, si forte, a été peut-être le +sentiment le plus puissant qu'ait jamais éprouvé Michelet, celui à coup +sûr qui a eu l'influence la plus durable sur son être moral. Il songeait +sans doute aux heures passées auprès de Poinsot mourant quand plus tard +il comparait la mort au balancier qui, en tombant, donne à la médaille +son effigie: «le misérable coeur en reste marqué pour jamais». C'est de +cette amitié qu'il a dit: «Une âme entre un jour dans l'atmosphère d'une +autre âme, attirée par cette mystérieuse puissance d'attraction dont +nous subissons la loi aussi bien que les étoiles; au même instant la vie +de chacune de ces âmes se trouve doublée. Ces _deux qui vont ensemble_ +(Dante), entraînés désormais dans le courant rapide qui emporte les +mondes, vont comme eux, s'empruntant, se rendant sans cesse, sans se +confondre jamais.» Michelet revoit Poinsot en songe, et il trouve dans +ces apparitions des raisons nouvelles de croire à l'immortalité. Il a dû +en grande partie à ces relations avec Poinsot son perfectionnement +moral, ses idées sur l'amitié et sur la mort. Son admiration pour son +ami était telle qu'il le voulait parfait, et qu'il désirait être +lui-même parfait pour être digne de lui. S'améliorer mutuellement, tel +est le but que se proposent dans leurs conversations et dans leurs +lettres ces deux jeunes sages de vingt et de vingt-deux ans, et nul +doute qu'ils aient puisé dans leurs entretiens mutuels cette haute +conception de l'amour, cette horreur de toute frivolité, ce goût de la +solitude «qui leur a donné l'amour du bien». Poinsot mort, Michelet n'a +plus eu d'ami, j'entends d'ami uniquement aimé. Poret, «son bon ourson», +lui était trop inférieur. Quinet fut un compagnon d'armes plutôt qu'un +ami. Mais l'amitié resta pour Michelet un sentiment sacré entre tous. Il +se reconnaît une seule supériorité sur les autres historiens +contemporains, c'est «d'avoir aimé davantage», parce que pour lui +«l'enseignement fut l'amitié». Il nous montre les communes de Flandre +fondées sur l'amitié. La Révolution se résumait pour lui dans les +fédérations, et les fédérations étaient _la grande Amitié_. + +Enfin la perte de Poinsot a enraciné et approfondi en lui un sentiment +qui y était déjà très fort: l'amour de la mort. Non pas cet amour de la +mort désespéré et gémissant que prêchent, ressentent ou affectent les +pessimistes contemporains, mais un amour viril, plein de tendresse, de +foi et d'espérance, qui voit dans la mort la condition même de la vie et +le passage à un meilleur avenir. Il lui semble naturel de dire en même +temps: «J'aime la mort» et: «Nous sommes nés pour l'action». Ce n'est +pas la mort seulement, c'est les morts qu'il aime. Dans ses incessantes +promenades et ses longues visites au Père-Lachaise, il ne s'arrête pas +seulement aux tombes de ceux qu'il a aimés, il donne de l'eau et des +fleurs à des tombes négligées; il a pitié des morts inconnus et oubliés. +Il converse avec eux comme il converse avec l'âme de Poinsot «son cher +enfant». + +Cet amour pour les morts n'est-il pas entré pour beaucoup dans la +vocation historique de Michelet? dans la manière même dont il a compris +l'histoire? N'a-t-il pas voulu être la conscience et la voix des foules +anonymes, victimes obscures qui ont fait l'histoire, et que l'histoire +oublie? N'est-ce pas à ces foules, aux héros méconnus, qu'il a voué +toutes ses sympathies? N'est-il pas descendu en justicier compatissant +dans les nécropoles du passé pour rappeler à la vie ceux qui y dormaient +un sommeil séculaire? N'est-ce point parce qu'il a été guidé et inspiré +par l'amour pour les morts qu'il a donné à l'histoire le nom gravé +aujourd'hui sur son tombeau: _Résurrection_? Poinsot disparu, Michelet a +généralisé et répandu sur l'humanité les sentiments qu'il avait +concentrés sur son ami. Dans sa vie entière ont retenti les échos de +cette passion de sa jeunesse. + +Si l'amitié l'avait consolé de l'amour déçu, il se jeta avec fureur dans +l'activité intellectuelle quand il fut privé des joies quotidiennes de +l'amitié. Au roman de l'amitié succède le roman des idées, car tout chez +lui, l'intelligence même, est sentiment et passion. C'est à cette époque +que s'applique le mot mis par madame Michelet en épigraphe au volume: +«Les passions intellectuelles ont dévoré ma jeunesse.» De 1821 à 1828, +son cerveau est en ébullition, les projets d'ouvrages s'y pressent et +s'y entrecroisent; il ne démêle que lentement sa vraie voie. C'est vers +la philosophie qu'il se tourne d'abord ou plutôt vers l'histoire +philosophique. Il se nourrit des philosophes, de Condillac, de Gérando, +de Destutt de Tracy, de Kant, de Dugald Stewart; il enseigne d'abord la +philosophie en même temps que l'histoire à l'École normale et son rêve +est d'allier «la science de Dieu à la science de l'homme». Il travaille +longtemps au plan d'un grand ouvrage sur le _Caractère des peuples +cherché dans leur vocabulaire_. Il traduit _Vico_; il scrute les +_Origines du droit_. Mais on sent le goût de la réalité concrète qui le +saisit et l'entraîne. Après avoir préparé une sorte d'histoire de +l'Église et de la civilisation, il se contente d'écrire les _Mémoires de +Luther_; il compose le _Précis d'histoire moderne_; et on voit +s'élaborer par fragments ce qui deviendra plus tard l'histoire de +France. Au moment où s'arrête le _Journal des idées_, il va commencer +son _Histoire romaine_. Ce n'est que trente ans plus tard qu'il +reviendra aux préoccupations de sa jeunesse et que, dans une série de +livres de science et de poésie tout à la fois, il donnera un corps à une +partie des conceptions philosophiques et cosmogoniques d'autrefois. + +Si l'histoire de l'amitié avec Poinsot, si le _Journal de mes idées_, +nous aident à savoir et à comprendre quelles ont été les sources +d'inspiration de Michelet, le _Journal_ intime n'est pas moins précieux +pour connaître dans quelles conditions, sous quelles influences se sont +formés son caractère et son talent, car on ne peut, chez lui, séparer +l'homme de l'écrivain. + +Chose singulière et bien faite pour démentir ceux qui maudissent les +règles comme des entraves au génie et qui croient que l'irrégularité +dans la conduite de la vie et le caprice dans le travail développent +l'originalité, cet écrivain, primesautier et original entre tous, s'est +soumis tout jeune à la plus étroite des disciplines; cet homme, qui a +uni en lui la sensibilité éperdue de Diderot à la nervosité exaspérée de +Saint-Simon, s'est formé en menant la vie d'un disciple de Port-Royal. + +Donnant sept heures de leçons par jour, il se levait à quatre heures +pour avoir deux heures de travail avant de quitter la maison. Le soir, +le jeudi, le dimanche, il trouvait encore quelques heures à donner à la +lecture, et il avait pris l'habitude d'emporter toujours avec lui un +livre pour lire en marchant. Quelques promenades au Père-Lachaise et +dans le bois de Vincennes, ses courses à Bicêtre quand Poinsot vivait +encore, c'étaient là ses seules récréations. Quelques visites à ses +maîtres, à M. Leclerc, à M. Villemain, à M. Andrieux, ou aux parents de +ses élèves, faisaient toute sa vie mondaine. Dans la maison même où il +habitait, entre son père, la vieille madame Hortense et les +pensionnaires, parmi lesquels était mademoiselle Rousseau qui devint, en +1824, sa femme, il vivait très retiré et solitaire, avec ses livres et +ses pensées, se répétant le mot de l'_Imitation_: «Je me suis souvent +repenti d'avoir été parmi les hommes, jamais d'être resté +seul.»--«J'achève l'apologie de Socrate, dit-il ailleurs, et je +m'enfonce avec une joie sauvage dans la solitude et l'abstinence +absolue.»--«La plénitude du coeur ne s'obtient qu'avec le recueillement +de la solitude. Les puissances de l'âme et de la volonté ne se +rencontrent guère chez ceux qui se prodiguent». + +Sa discipline intellectuelle répondait à cette régularité de vie. Au +milieu des occupations accablantes et mal rétribuées qui lui permettent +de suffire à ses dépenses, il se fait à lui-même un plan de travail +qu'il poursuit en dépit de toutes les difficultés, le manque de temps et +le manque de livres. Il a noté, pendant onze ans, toutes ses lectures, +choisies avec une méthode scrupuleuse. Avant tout il continue ses études +classiques. Chaque mois, il lit un certain nombre d'auteurs grecs et +latins; il les traduit, car il considère la traduction comme une oeuvre +originale et le meilleur des exercices de style; il compose des vers +latins et des vers grecs; il traduit en vers grecs ses propres +compositions françaises, et la versification latine lui est si familière +qu'elle lui sert à exprimer les émotions les plus profondes de sa vie +intime. + +À côté de l'étude de l'antiquité classique dans laquelle il se plonge au +point de composer des vers grecs, de savoir Virgile entier par coeur et +de connaître presque aussi bien Homère et Sophocle, il fait une place +aux mathématiques, parce qu'il y voit une discipline utile pour +l'esprit, un moyen de dompter l'imagination vagabonde, de la soumettre à +la logique. Bien qu'âgé de vingt-deux ans et déjà docteur ès lettres, il +retourne aux cours du lycée Saint-Louis et il prend un répétiteur de +mathématiques. Je ne sais s'il a trouvé dans ces exercices le profit +qu'il y cherchait. Les mathématiques n'ont jamais gardé personne des +chimères, et, si elles ont peut-être rendu Michelet plus subtil, elles +ne l'ont pas rendu plus logique. + +Enfin il étudiait régulièrement la Bible. La douceur de l'Évangile, la +majesté des prophètes et leurs images grandioses parlaient également à +son imagination et à son coeur. Ajoutez à cela la lecture des +philosophes, pour y prendre moins la connaissance de la philosophie que +l'esprit philosophique. Les lectures historiques, peu nombreuses tout +d'abord, ne deviennent abondantes que lorsque sa nomination de +professeur à Charlemagne l'a délivré de la servitude de l'institution +Briand, et que sa vocation d'historien commence à l'entraîner des idées +générales sur la civilisation et l'humanité à l'étude d'époques +particulières. Les philosophes, la Bible, les mathématiques et +l'antiquité, l'antiquité surtout, tels furent ses maîtres, auxquels il +faut joindre, il est vrai, la nature. Il ne sut jamais ce que voulait +dire la querelle des romantiques et des classiques; car les auteurs +anciens étaient pour lui les vrais disciples de la nature et il voyait +dans l'antiquité non des formes à copier, mais une âme dont on +s'inspire. + +Ce qui est peut-être plus remarquable encore que la méthode apportée par +Michelet dans son travail et ses lectures, c'est la sagesse avec +laquelle il se refuse à toute production hâtive, malgré le besoin +d'argent qui le presse. Il aime mieux user sa santé à donner des leçons +que de gaspiller son talent, de vulgariser son style dans le +journalisme; il renonce à un projet de recueil de discours des orateurs +grecs et anglais parce que M. Villemain, à qui il en a parlé, a prononcé +le mot de mercantilisme. Il se refuse à faire trop vite usage d'une +science de fraîche date; il sait que les fruits des arbres qui +produisent trop vite n'ont ni couleur ni saveur; il veut laisser au vin +le temps d'achever sa fermentation dans la cuve. «Ne vous pressez pas de +partir, dit-il aux bourgeons de son jardin en pensant à lui-même, demain +la neige et la gelée vous ressaisiront. Dormez plutôt bien tranquilles +jusqu'à ce que l'heure du vrai réveil soit venue.» Il savait que l'heure +du réveil viendrait, et il ne faut pas prendre au pied de la lettre les +passages où il parle avec trop de modestie de la «médiocrité» de son +esprit ou de la «froideur» de son style. J'y vois bien plutôt l'aveu +d'une ambition que l'expression d'un regret. Tout dans sa conduite et +dans ses paroles, sa fierté vis-à-vis de ses supérieurs, la rigueur des +règles qu'il s'impose, respire la conscience de sa force et la foi dans +sa destinée. + +La discipline morale à laquelle il se plie n'est pas moins digne +d'admiration que la méthode de travail qu'il s'impose et elle nous +montre son caractère sous un jour singulièrement touchant. J'ai déjà dit +comment il était arrivé à se faire une règle de vie austère fondée sur +le sentiment seul, je pourrais presque dire sur le culte même qu'il +avait pour l'amour. Il a d'autant plus de mérite à s'être élevé à cette +conception morale si élevée qu'il avait accepté et lâcher pour autrui la +théorie commode qui déclare impossible dans le célibat l'observation +stricte de la règle des moeurs. Mais ce n'est là qu'un des côtés de sa +discipline. C'est à tous les moments de la vie qu'il s'observe, +travaille sur lui-même, s'adresse des réprimandes et des conseils, tend +sans cesse à la perfection morale. Il se reproche les impatiences et les +bouillonnements de son sang ardennais; il se promet de ne plus discuter +avec violence. Il note chaque petit progrès; il éprouve une joie +enfantine à constater «qu'il se lève de bonne heure sans grogner». + +Il continue son journal après la mort de Poinsot «pour s'améliorer». Il +va au Père-Lachaise sur la tombe de son ami «pour se rendre meilleur»; +il s'accuse de «son manque de discipline». Il cherche dans l'exercice de +la charité l'éducation de son âme et la distraction à sa tristesse. Il +en arrive à formuler des préceptes d'une rigueur monacale. «Retranchons +des paroles tout ce qui est personnel. Parler des passions, c'est les +nourrir.»--«Disons-nous chaque matin, pour nous fortifier, que le devoir +seul importe, et que tout le reste n'est rien.» C'est sur ces paroles +que se clôt le _Journal_. + +Qu'on ne croie pas que ce fût là un élan passager, une phase dans sa +vie: Michelet resta toujours fidèle aux principes de sa jeunesse. Ses +journées étaient distribuées avec une régularité immuable, son travail +et ses lectures soumis à la plus stricte méthode, ses moeurs graves et +simples; il garda le goût de la vie solitaire, égayée par quelques +amitiés et ennoblie par la charité. Toute cette discipline ne faisait +d'ailleurs que surexciter son imagination et sa sensibilité en les +comprimant. Ce bourgeois rangé, irréprochable, à peine avait-il la plume +à la main, c'était la Sibylle sur son trépied. + +Michelet nous apparaît déjà dans son _Journal_ tel qu'il sera toute sa +vie, et rien ne peut mieux en faire comprendre l'harmonie et l'unité. La +légende, souvent répétée par des juges superficiels ou prévenus, d'après +laquelle il aurait éprouvé après 1840 un brusque changement moral qui +l'aurait transformé de catholique et de royaliste qu'il était en libre +penseur et en révolutionnaire, soit par désir de popularité, soit par +vanité blessée, cette légende ne résiste pas à la lecture du _Journal_. +Sa lettre à Poinsot, écrite au milieu des émotions populaires de 1820, +«le troisième jour de la Révolution», a déjà l'accent de l'_Introduction +à l'histoire universelle_ et de la préface de l'_Histoire de la +Révolution_. Il admire presque Louvel et voit en lui le vengeur de Ney. +Il est déjà libéral, démocrate, et la fibre révolutionnaire vibre en +lui. Il voit dans le Christ «un homme de bonne foi, exalté dans ses +méditations profondes, surpris lui-même de sa sagesse et qui s'est cru +le Messie». Saint Paul, «très faible de raisonnement», est pour lui le +fondateur de l'Église. Michelet avait la foi du Vicaire savoyard: Dieu +et l'immortalité. Il l'a toujours eue et il n'a jamais eu que celle-là. + +Nous retrouvons dans le _Journal_ le germe de tout ce que Michelet a +pensé et écrit plus tard. N'est-ce pas le plan de la _Sorcière_ qu'il +trace en 1825? «Si l'on faisait les mémoires de Satan, il faudrait le +montrer d'abord furieux, se croyant égal à Dieu... puis, pâlissant, +diminuant chaque jour, et s'absorbant en Dieu dont il n'est qu'une +forme.» N'est-ce pas la _Bible de l'humanité_ qu'il rêve dès 1820: «Je +sens vivement la nécessité d'un livre qui serait la nourriture +habituelle d'une âme souffrante. Je suis toujours surpris que, dans cet +ordre d'idées, on n'ait encore rien tiré des philosophes anciens et +surtout des livres de l'Orient d'où nous vient, en tous sens, la +lumière. De ce côté, l'idée de Dieu se confond avec celle de l'action. +La Grèce, la Perse, voilà où j'aimerais à puiser, parce que la religion +de ces peuples, au lieu d'endormir les esprits, les pousse vers le +progrès.» Tous ses petits livres d'histoire naturelle ne rentrent-ils +pas dans l'ouvrage qu'il méditait en 1825: _Étude religieuse des +sciences naturelles?_ Nous reconnaissons partout l'éducateur qui a écrit +_Nos Fils_, dans les conseils qu'il donne à Lefèvre, à Bodin, à +lui-même. Il rêve d'adopter un enfant pour former une âme; ce jeune +homme de vingt-deux ans a déjà la fibre paternelle. Il est vrai qu'à ce +sentiment paternel se mêle autre chose; car cet enfant adoptif est +toujours dans sa pensée une petite fille, qui deviendra une femme, et +nous voyons l'auteur de _l'Amour_ et de _la Femme_ dans celui qui a +écrit les pages admirables du _Journal_ sur les femmes et sur l'amour, +l'amour plus fort que la mort. «Oui, la femme vit, sent et souffre tout +autrement que l'homme. La délicatesse des organes fait celle des +sensations», et tout ce qui suit, p. 265 et suivantes. + +Bien loin que la seconde période de la vie de Michelet ait été en +contradiction avec la première, c'est alors seulement qu'il a réalisé +dans sa vie et dans ses livres, tous les rêves de sa jeunesse, alors +qu'il a eu une femme «compagne de sa pensée et de ses travaux», alors +qu'il s'est arraché «à la sauvage histoire de l'homme», pour revenir aux +pensées philosophiques et religieuses et à la nature, c'est-à-dire à +Dieu. + +Il indique dès la première heure la source de toutes ses inspirations: +«Le coeur est le plus souvent, chez moi, le point de départ de mes +pensées. Il féconde mon esprit.» Sensibilité qui n'a rien d'égoïste, qui +est tout amour des hommes: «Ne laissons voir de nos larmes que celles +qui tombent sur les maux d'autrui. Ce sont les seules qui soient +fécondes.» À l'amour des hommes, il faut joindre l'amour de la nature; +mais l'amour de la nature n'est pour Michelet qu'une expansion au dehors +de sa sensibilité intérieure. Il aime les animaux comme il aime les +faibles, les infirmes. Un paysage est pour lui en état d'âme comme pour +Amiel. Il mêle la nature à toutes ses émotions: «Rien de la nature ne +m'est indifférent. Je la hais et je l'adore comme on ferait d'une +femme.» Les phases de sa vie intellectuelle suivaient le mouvement des +saisons. Il associait la nature non seulement à ses sentiments, mais +aussi à sa philosophie: «Le temps était doux et sombre, la campagne +triste; un ciel gris l'enveloppait. L'horizon immobile, sous cette +teinte uniforme, semblait pourtant s'approcher peu à peu de la terre; +aucune perspective d'ailleurs, rien qui fît apprécier les distances. +J'aurais pu croire toucher le ciel en atteignant le bout de la route. +L'immensité, qui parfois nous effraye en nous isolant, n'existait plus. +C'était tout intime, on sentait Dieu à portée. On éprouvait quelque +chose de l'émotion attendrie d'un fils qui, habituellement séparé de son +père par une distance infinie, le voit peu à peu redescendre et +doucement venir à lui.» + +Le coeur n'est pas seulement la source des pensées, il est aussi le +maître du style. «_Les paroles sortent de la plénitude du coeur:_ ce mot +pris dans un autre sens que ne l'entendait le Christ, vaut à lui seul +toutes les rhétoriques.» Il dit ailleurs: «Le style n'est qu'un +mouvement de l'âme.» Cette belle définition est déjà vraie du style du +journal. Madame Michelet se trompe quand elle dit que les pensées et le +style du _Journal_ datent de 1820. Les pensées sont celles dont l'oeuvre +entière de Michelet est inspirée; le style ne date pas. Le _Journal_ +compte parmi ses oeuvres les plus exquises par la forme comme par les +sentiments; moins pittoresque, moins coloré qu'il ne le deviendra plus +tard, son style y a déjà la chaleur, la souplesse, l'harmonie musicale; +il est déjà rythmé aux battements de son coeur. + +La croirait-on écrite en 1821, cette phrase haletante d'émotion, écrite +après une rencontre avec Thérèse: «Il me semble que mon âme et mon +corps, depuis ce moment, n'aillent plus ensemble. Lui est, ici, +misérable; elle, mon âme, je ne sais où, en fuite de moi, me laissant +là, gisant, demi-mort. Eh! que ne suis-je donc mort tout à fait!» Ne +nous étonnons pas trop, mais félicitons-nous au contraire, que le +français de Michelet ait «soulevé l'indignation» des juges de +l'agrégation de 1821. C'est sans doute ce qui fait qu'il nous ravit +aujourd'hui, qu'il n'a pas vieilli d'un jour. + +Jusque dans le détail on retrouve dans son _Journal_ des pensées qui +seront développées plus tard, des esquisses qui deviendront des +tableaux. Une des plus belles pages que Michelet ait jamais écrites, +celle sur le jour des morts dans _la Sorcière_, a été conçue sous sa +première forme en 1821, pendant les vacances de Pâques (p. 195 du +_Journal_). Elle n'a été écrite sous sa forme définitive que quarante +ans plus tard. + +C'est donc Michelet tout entier que nous révèle et nous explique ce +délicieux petit livre, écrit avec des larmes et du sang, où il nous +livre le secret de sa vie, de sa pensée, de ses oeuvres. Comme il vient +du coeur, puisse-t-il trouver le chemin des coeurs; enseigner à une +génération frivole ou découragée le sérieux de la vie, l'enthousiasme +pour les idées et la foi au bien, l'amour de la patrie et «le +patriotisme de l'humanité»! Que ce maître et cet ami incomparable reste +un ami et un maître pour la jeunesse d'aujourd'hui et pour celle de +demain! Qu'elles lui rendent ce culte des morts qui fut sa religion! Que +par elles il continue, comme il l'espérait, à vivre, à aimer et à être +aimé! + +FIN. + + + + +NOTES + + +[1: On consultera sur Renan les études de P. Bourget dans ses _Essais de +psychologie contemporaine_ et de J. Lemaitre dans _Les contemporains_, +un remarquable article de Maurice Vernes dans la _Revue d'histoire des +religions_ (1893) et surtout la belle notice de J. Darmesteter dans le +_Journal asiatique_ (1893).] + +[2: La note suivante fut envoyée par Renan à un ami pendant la campagne +électorale pour lui indiquer dans quel esprit il fallait présenter sa +candidature. + +«M. Renan est un homme d'imprévu... Il est difficile d'avance de prédire +son développement... Pour s'être occupé surtout du passé, Ernest Renan +n'est pas resté étranger au XIXe siècle. Il y a réfléchi... Ses +_Questions contemporaines_... Ce n'est donc pas avec trop d'étonnement +que nous avons appris sa candidature en Seine-et-Marne. La +circonscription où il se présente est celle qui envoyait à la Chambre La +Fayette, Portalis. C'est l'un des pays les plus libéraux de France en +politique et en religion. Nous souhaiterions que M. Ernest Renan +réussît. Nous croyons qu'en certaines questions il pourrait être de bon +conseil. M. Ernest Renan n'est pas un radical; les divers partis ont +contre lui des griefs. Il y a un parti qui n'a pas de grief contre lui: +le parti de la liberté. Nous désirerions vivement que les électeurs de +Seine-et-Marne soient de cet avis. M. Ernest Renan a ainsi résumé son +programme: _Pas de révolution, pas de guerre, progrès, liberté_. C'est +sûrement là le programme du pays où il se présente et peut-être de la +province en général. Si M. Ernest Renan devenait un jour le représentant +de l'esprit libéral tel que l'entend la province, en opposition avec +l'esprit radical de Paris, nous n'en serions pas trop surpris.» + +Tant de modération, de modestie et de nuances n'étaient pas pour +entraîner le suffrage universel. Ernest Renan en fit l'expérience.] + +[3: Ce voyage d'Italie fut un enchantement et lui laissa de durables +impressions. Voici ce qu'il disait de Rome dans une lettre du 25 mars +1850: «Je suis de retour à Rome pour la deuxième fois. Vous voyez que +cette ville exerce sur moi une attraction toute particulière; j'y aurai +passé près de cinq mois, et tous les jours je l'envisage par des faces +nouvelles et je lui trouve de nouveaux charmes. Rome est la ville du +monde où l'on est le plus à l'aise pour philosopher. Nulle part la +pensée n'est plus libre, la vue plus limpide. Rome est comme les grandes +oeuvres de l'esprit humain; l'impression qu'elle produit est très +complexe. Il y a place pour l'admiration, pour le mépris, pour le rire, +pour les pleurs. C'est le tableau le plus parfait de la vie humaine, ou +plutôt c'est le résumé de la vie de l'humanité, concentré en un point. +Si vous visitez jamais ce pays, vous partagerez, j'en suis sûr, mes +sympathies, et vous préférerez cette grande ruine à cette Naples trop +vantée, qui n'a pour elle que son admirable nature. Naples ne m'a laissé +que de pénibles souvenirs. Il est impossible, en face d'une telle +dégradation de la nature humaine, de s'ouvrir de gaîté de coeur au charme +des beaux lieux, lors même que ces lieux s'appellent Sorrente et +Portici, Misène et Baïa.»] + +[4: La politique n'a joué qu'un rôle très secondaire dans la vie +d'Ernest Renan, aussi n'ai-je pas cru devoir insister sur les sentiments +qu'ont pu lui inspirer les révolutions de 1848 et 1850. Mais il n'est +pas inutile de rappeler qu'en 1850 il se disait de tendances, mais non +de doctrines socialistes, et que le 2 décembre fut pour lui comme pour +tous les hommes de coeur de sa génération une cruelle épreuve. Il +écrivait le 14 janvier 1852: + +«J'aurais, je crois (après le 2 décembre), définitivement et à tout +jamais, répudié le suffrage universel, qui nous a joué cet effroyable +tour. «On ne peut vivre avec toi, ni sans toi.» Voilà bien le mot, et +c'est toute la vie et toute l'histoire... Croiriez-vous que dans la +fièvre des premiers jours, j'étais presque devenu légitimiste, et que je +suis encore bien tenté de l'être, s'il m'est démontré que la +transmission héréditaire du pouvoir est le seul moyen d'échapper au +césarisme, conséquence fatale de la démocratie telle qu'on l'entend en +France. Si c'est là la conséquence de 89, ainsi qu'on nous le dit, je +répudie 89; car je suis convaincu que la civilisation moderne ne +tiendrait pas cinquante ans à ce régime... Depuis ces événements je suis +devenu tout curiosité; je ne vis que des nouvelles et des impressions +d'autrui.» + +Son caractère ne le portait pas à la résistance active. Voici comment il +jugeait, le 17 mai 1852, la question du serment: + +«Mon avis est que ceux-là seuls devaient refuser qui avaient participé +directement aux anciens gouvernements... ou qui actuellement avaient +l'intention arrêtée d'entrer dans une conspiration contre celui-ci. Le +refus des autres, bien que louable s'il correspond à une délicatesse de +conscience, est à mon avis regrettable. Car outre qu'il dégarnit le +service public de ceux qui peuvent mieux le remplir, il implique que +tout ce qui se fait et tout ce qui se passe doit être pris au sérieux... +En ce qui me concerne, on ne m'a encore rien demandé; je vous avoue que +je ne me trouve pas assez d'importance pour faire une exception au +milieu de mes collègues, qui, pas plus que moi, ne sont partisans + du régime actuel. Il est évident que, de fort longtemps, +nous devons nous abstraire de la politique. N'en gardons pas les +charges, si nous n'en voulons pas les avantages.» + +Néanmoins ses sentiments contre l'empire étaient très vifs. En 1853 dans +une autre lettre, il dit qu'il ne veut plus signer d'articles dans +l'_Athéneum français_ «parce qu'on y a inséré des vers à la Montijo. Ce +ne sera qu'en faisant ligue et résistance sur tous les points, qu'on +sortira de cette infamie.»] + +[5: Renan qui voulait faire de son cours un enseignement de pure +philosophie, le reprit aussitôt chez lui pour ne pas en priver ses +élèves. Il écrit le 25 septembre 1863: «Je vais faire chez moi le cours +que j'aurais fait au collège de France. Mon cabinet est bien petit; +quand il faudra, j'en prendrai un autre. Je veux qu'aucune personne de +celles qui ont vraiment besoin pour leurs travaux de cet enseignement, +n'en soit privée. Je crois d'ailleurs l'expérience bonne à faire au +point de vue de la liberté générale de l'enseignement.»] + +[6: Il écrivait le 24 août 1863, au plus fort des attaques: «Ma +résolution de ne pas entrer dans tout ce bruit, les embarras du voyage, +le bruit du vent et de la mer m'arrêtèrent... + +»On a trouvé moyen de faire partir la calomnie de si bas, que pour la +relever je serais obligé de me salir. Par caractère, je suis tout à fait +indifférent à cela; je ne crois pas que cela fasse du tort au progrès +des idées saines.»] + +[7: Voici en quels termes il défendait, le 28 août 1863, son procédé de +reconstitution historique: «Je ne crois pas que cette façon de tâcher de +reconstituer les physionomies originales du passé, soit si arbitraire +que vous semblez le croire. Je n'ai pas vu le personnage; je n'ai pas vu +sa photographie; mais nous avons une foule de détails de son +signalement. Tâcher de grouper cela en quelque chose de vivant, n'est +pas si arbitraire que le procédé tout idéal de Raphaël ou du Titien. +Quant au charme de Jésus, il a dû principalement se distinguer par là, +bien plus que par la raison ou même par la grandeur. Ce fut avant tout +un charmeur...»] + +[8: Il eut dès l'origine ces délicats scrupules de conscience. Il +écrivait en 1853 à un ami spiritualiste: «Vous savez que sur les choses +divines, je suis un peu hésitant... J'accepte de tous points votre +morale; j'y trouve la plus parfaite expression de ma manière de sentir +sur ce point... En général, vous portez dans votre langage métaphysique, +plus de détermination que moi; j'ai un peu moins de confiance dans la +compétence du langage humain pour exprimer l'ineffable... En même temps +que je désirerais introduire le _devenir_ dans l'être-universel, je sens +l'absolue nécessité de lui accorder la conscience permanente. Il y a là +un mystère dont je n'entrevois pas la solution.»] + +[9: Nous devons à des communications d'un prix inestimable et dont nous +sommes profondément reconnaissant d'avoir pu donner à cette étude +l'attrait de l'inédit. + +Nous exprimons notre gratitude à madame Taine, qui a bien voulu nous +communiquer les lettres de Taine à Paradol et qui nous a guidé dans +toutes nos recherches; à M. Louis Havet, qui a mis à notre disposition +seize lettres adressées par Taine à M. Ernest Havet; à M. Paul Dupuy, +qui a consulté pour nous les archives de l'École normale. On lira avec +fruit les articles sur Taine publiés, en 1893, par M. E. Boutmy dans les +_Annales de l'École des sciences politiques_, par M. Th. Froment dans le +_Correspondant_, par M. Faguet dans sa _Revue bleue_. M. A. de Margerie +a consacré à Taine un livre sérieux et respectueux où il cherche à +démontrer que Taine revenait dans ses dernières années aux idées +conservatrices et catholiques.] + +[10: On a souvent dit et écrit que Taine dans sa jeunesse avait connu la +gêne, sinon la misère. On a été jusqu'à attribuer sa mauvaise santé aux +privations de ses années d'étude. Rien de plus inexact. Taine a toujours +été délicat; le travail seul a contribué à altérer sa santé et il n'a +jamais senti peser sur lui le fardeau des nécessités matérielles. Même +si son indépendance de pensée n'avait pas été garantie par son +indépendance de caractère, elle l'eût été par son indépendance de +fortune. Sans doute il a regardé comme un devoir de se suffire à +lui-même pour ne pas être à charge à sa mère, mais il n'a jamais écrit +une ligne, ni donné une leçon par besoin d'argent.] + +[11: On trouvera un article sur Marcelin dans les _Derniers essais de +critique et d'histoire_.] + +[12: _Revue de l'Instruction publique_, 6 juin 1856; réimprimé dans les +_Essais de critique et d'histoire_.] + +[13: _Souvenirs de jeunesse_.] + +[14: Lettre à Paradol du 30 octobre 1851.] + +[15: Voici le texte complet de cette note de M. J. Simon, note du +dernier trimestre de la troisième année: «M. Taine est un esprit +distingué qui, tôt ou tard, fera honneur à l'École par des publications +d'un ordre sérieux. Son travail de toute l'année a été opiniâtre. Je +l'ai trouvé, au commencement, dans un courant d'opinions et dans des +habitudes de méthode et de style que je ne pouvais approuver. _Il a +fallu lutter pendant plusieurs mois, mais enfin j'ai obtenu de lui la +plus grande docilité sous tous les rapports_ et, à partir de ce moment, +ses progrès ont été considérables. Je crois l'avoir mis sur la bonne +voie, et, en tout cas, lui avoir fait comprendre la véritable situation +d'un professeur de philosophie. M. Taine, dans sa tenue et dans sa +conduite, sera partout irréprochable. Il aura de l'autorité sur ses +élèves. Il a, dès à présent, un véritable talent d'exposition. Je +souhaite qu'il reste fidèle aux habitudes de simplicité et de +circonspection que je me suis efforcé de lui donner, et je l'espère.» + +M. Saisset disait de son côté: «M. Taine a déployé dans les expositions +orales un esprit net, souple, fertile en ressources, parfaitement doué +pour l'enseignement. Dans l'épreuve des dissertations écrites, M. Taine +est encore au premier rang par le nombre et le mérite de ses travaux. +J'ai cru y reconnaître un désir sincère et un effort énergique pour se +corriger de son défaut principal, qui est un goût excessif pour +l'abstraction. Ses dernières compositions montrent un sentiment plus vif +de l'observation et de la réalité des choses, et le style a perdu sa +raideur et sa sécheresse pour acquérir du mouvement, de l'animation et +une certaine élégance. M. Taine a besoin d'être encouragé et tenu en +bride. Il est l'espoir du prochain concours.»] + +[16: Ce rapport n'a pu être retrouvé ni au ministère de l'Instruction +publique, ni aux Archives nationales; les dossiers de Taine ont +également disparu. On trouvera, dans le beau livre de M. Griard sur +_Prévost-Paradol_ (Paris, 1894), une lettre de Paradol du 7 septembre +1851, où il raconte en détail les péripéties de l'examen, et une +protestation contré le jugement du jury parue dans la _Liberté de +Penser_, t. VIII, p. 600.] + +[17: Je tiens tous ces détails d'un des membres du jury, M. Bénard. +Paradol, dans la lettre citée plus haut, parle avec admiration de cette +«brillante et savante leçon»;--«je ne le connaissais pas encore, dit-il, +si souple, si nerveux, si clair et surtout si à son aise. Il était là le +maître, et il y avait un peu de respect dans l'attention qu'on lui +prêtait. Il a la parole très régulière et cependant très animée; il y a +dans son débit une chaleur contenue, une flamme intérieure qui donne la +vie à tout ce qu'il touche.»] + +[18: Ces lignes du 24 mars 1852 se trouvent dans une lettre de +remerciement à M. E. Havet qui lui avait envoyé à Nevers son édition des +_Pensées_ de Pascal: «Votre livre vient de me rendre pour une journée à +la vie et au monde... Ce sont là les livres nécessaires. C'est faire +oeuvre politique et travail de convertisseur que les écrire; c'est +montrer de nouveau, comme dit Michelet, la face pâle de Jésus crucifié. +On masque et on défigure le monde passé, et il n'y a que ceux qui ont +vécu dans les poudreux in-folios des Pères, qui le connaissent dans +toute son horreur. Les Jansénistes sont les vrais écrivains du +christianisme... Ce sont les fidèles disciples de saint Augustin et de +saint Paul, et Pascal, en homme sincère, parle comme eux de cette masse +de perdition, de cette prédestination fatale, de cette infection de la +nature humaine. Nous frissonnons en lisant Dante, et le Dante est doux +et modéré, en comparaison des effroyables traités de saint Augustin sur +la Grâce, et de cette dialectique invincible qui précipite le monde dans +l'Enfer. Je ne sais si vous y avez pensé, mais votre livre est un +admirable traité de polémique.»] + +[19: Il écrit encore le 18 janvier: «Voici un paysan sur sa terre; il +est stupide et l'ensemence mal. Moi, qui suis savant, je lui conseille +avec toute raison de faire autrement. Il s'obstine et gâte sa récolte: +je fais une injustice si j'essaie de l'en empêcher. Voici un peuple qui +décide de son gouvernement. Comme il est bête et ignorant, il le remet à +un homme d'un nom illustre qui a fait une mauvaise action et qui le +conduira aux abimes, et de plus il s'ôte lui-même ses libertés, ses +garanties, le moyen de s'instruire et de s'améliorer. Je suis désolé et +indigné; je fais par mon vote tout ce que je puis contre une pareille +brutalité. Mais ce peuple s'appartient à lui-même, et je fais une +injustice si je vais contre la chose sainte et inviolable, sa volonté». +Il conclut le 5 février 1852: «Tu vois maintenant que l'homme qui règne +a des chances pour durer. Il s'appuie très ingénieusement sur le +suffrage universel qui ne lui demandera pas de liberté, mais du +bien-être. Il a le clergé et l'armée; ajoute le nom de son oncle, la +crainte du socialisme, les opinions opposées entre elles des partis +ennemis. _Par conséquent, la vie politique nous est interdite pour dix +ans peut-être_. Le seul chemin est la science pure ou la pure +littérature.»--On trouvera dans le livre de M. Gréard les lettres +éloquentes où Paradol discute avec Taine ces questions de politique et +de morale.] + +[20: Lettre du 28 mars 1852. «Un polisson de seize ans, noble et +jésuite, qui l'an dernier était le premier, étant tombé au-dessous du +dixième, s'amuse à dire que j'ai fait l'éloge de Danton en classe, et +venge sa vanité blessée par des calomnies. Les cancans brodent là-dessus +et je suis obligé de me justifier auprès du recteur. Il est vrai que mes +quinze autres élèves m'aiment, ont demandé au recteur de me conserver +jusqu'à la fin de l'année, et auraient voulu rosser l'Escobar au +maillot. Mais ce petit coquin est un trou à ma cuirasse, et quoique je +fasse, je serai bientôt blessé par toutes les flèches qu'il me tirera.»] + +[21: Lettres à Paradol du 25 avril, du 2 juin et du 1er août 1852.] + +[22: «Plus d'agrégation pour moi cette année. Donc je fais mes thèses. +J'ai écrit tout le plan de la française... Je fais de la psychologie et +de l'observation pure; pour le fond je m'autorise d'Aristote... Je +souhaite de passer s'il est possible, au commencement d'août. Le +doctorat vaut pour deux ans de service... Je crois avoir trouvé +plusieurs choses et une théorie sûre, surtout des faits palpables sur la +nature de l'âme. Sera-ce trop hardi?» Lettre à Paradol du 25 avril +1852.] + +[23: Lettre du 24 juin 1852: «Je viens de lire la _Philosophie de +l'Histoire_ de Hegel. C'est une belle chose, quoique hypothétique et pas +assez précise.»] + +[24: Lettre à Paradol du 1er août 1853.] + +[25: Lettre au même du 2 juin 1852.] + +[26: Expression de Paradol dans un article de la _Revue de l'Instruction +publique_ (12 juin 1856) sur l'_Essai sur Tite-Live_.] + +[27: Lettre à Paradol du 3 juin 1854.] + +[28: Mort en 1857. M. Hachette avait publié de lui une _Histoire de la +Chevalerie_, et fait composer par Paradol un _Essai d'Histoire +universelle_.] + +[29: About, Paradol, Gréard, Sarcey, Villetard, Caro, Mézières, +Assolant, Weiss, etc., etc.] + +[30: Lettre à Havet, 29 avril 1864.] + +[31: Après la mort de Woepke en 1864 il lui rendit un émouvant hommage +dans le _Journal des Débats_. Cet article est réimprimé dans les +_Nouveaux essais de critique et d'histoire_.] + +[32: Les articles de Taine qui ne rentraient pas dans le plan des +_Philosophes français au XIXe siècle_ et dans l'_Histoire de la +littérature anglaise_ ont formé les deux volumes d'_Essais de critique +et d'histoire_ (1858), et de _Nouveaux Essais de critique et d'histoire_ +(1865). La première édition des _Essais_ contient quelques articles sur +des écrivains anglais contemporains qui ont été remplacés par d'autres +dans l'édition de 1874, parce qu'ils avaient pris place en 1867 dans le +dernier volume de la _Littérature anglaise_. Un volume de _Derniers +essais de critique et d'histoire_ a paru en 1894.] + +[33: Voyez, sur l'esprit dans lequel furent écrits les _Philosophes +français_, la préface de la seconde édition, de 1860.] + +[34: _Revue de l'Instr. publ._, 29 mai 1856.] + +[35: _Ibid_, 12 juin 1856.] + +[36: _Débats_, 26 et 27 janvier 1857.] + +[37: 9 et 16 mars 1857.] + +[38: _Le Panthéisme dans l'histoire_, 1er avril 1857.] + +[39: _L'Idée de Dieu dans une jeune école_, 15 juin 1857.] + +[40: _M. Taine et la critique scientifique_, 1858. Réimprimé dans les +_Mélanges de critique religieuse_ sous le titre: _M. Taine et la +critique positiviste_.] + +[41: Une troisième édition, plus profondément retouchée, parut en 1868, +sous le titre: _les Philosophes classiques du XIXe siècle en France_.] + +[42: Le rapport de M. Villemain est curieux à relire. Il porte la trace +de l'amusant embarras où se trouvait cet homme d'esprit. Tout en rendant +hommage «à cet important travail d'érudition et d'esprit, oeuvre inégale +et forte d'un savant et d'un écrivain», M. Villemain déclarait qu'à +cette oeuvre «était attachée une erreur que le talent ne pouvait corriger +et dont parfois il aggravait la portée. C'est la doctrine qui n'explique +le monde, la pensée, le génie que par les forces vives de la nature... +Toute opinion n'a pas le droit de se faire indifféremment accepter pour +un honneur public. La liberté qu'on se donne... doit prévoir et tolérer +la libre contradiction, et la libre contradiction peut refuser son +suffrage à l'oeuvre habile et brillante dont elle juge le principe +erroné... Cette erreur, sans cesse et à tout propos reproduite, était +trop inséparable du livre. Une redite aussi fréquente n'a pas semblé +seulement un défaut de composition, et l'Académie, dans la négation de +vérités nécessaires, a vu pour elle l'impossibilité de couronner le +talent qui les méconnaît. Elle a décidé qu'on ne donnerait pas le prix +cette année.»] + +[43: Il fit quelques leçons en 1871, avant et après la Commune. En 1877, +il fut remplacé par M. G. Berger, qui fit un cours sur l'art français.] + +[44: Ils furent réunis en deux volumes in-8, cette même année 1866.] + +[45: Nous en avons la preuve dans une lettre à E. Havet, du 29 avril +1864. + +«Tout bourgeois, commerçant, rentier, tout homme qui est capable de lire +un journal est pour l'unité de l'Italie et pour la monarchie +constitutionnelle unitaire. Les Italiens ont un grand sens politique et +il n'y a peut-être pas sur quinze un républicain. Aucune racine pour le +socialisme et pour les idées niveleuses dans ce pays. Cela n'est pas +dans le tempérament de la nation, et il y a une sorte de bonhomie +générale, de familiarité ancienne entre les riches et les pauvres, entre +les nobles et les roturiers, qui ne laisse aucun avenir à Mazzini et aux +idées de 93. Je ne crois pas non plus au provincialisme. Ils sentent +tous que, tant qu'ils ne seront pas une grande nation armée, ils seront, +comme autrefois, à la merci de tout envahisseur. Une partie considérable +de la noblesse, même dans les anciennes provinces papales, est +constitutionnelle et libérale. Ce sont seulement quelques grands +seigneurs arriérés, parents de tel ou tel cardinal, qui sont pour le +pape. À Spolète, par exemple, on en compte deux. Seule, la grande +noblesse de Rome, à l'exception de quatre familles, est papaline. +Joignez à cela la majorité du clergé, la foule des protégés qui vivent +par ces grandes familles, et dans les provinces, la majorité des +paysans, sortes de sauvages énergiques, bien plus incultes que les +nôtres. C'est de ce côté que se tournent tous les efforts de la +bourgeoisie gouvernante. Ils comptent pour une recrue tout homme qui +apprend à lire. C'est pourquoi ils établissent partout des écoles +communales. Les Italiens s'instruisent très vite. On a établi par +expérience qu'un Napolitain peut apprendre à lire et à écrire en trois +mois, même lorsqu'il est adulte. Deux autres institutions fort +puissantes agissent dans le même sens, la garde nationale et l'armée. +L'homme du peuple y prend des idées d'honneur, des habitudes de +propreté, une sorte d'éducation. J'oubliais de dire qu'ils comptent +beaucoup, surtout à Naples, sur l'augmentation de la richesse publique. +Dès que le paysan a quelque argent ou un peu de terre, il prend les +idées d'un bourgeois. La plantation du coton, les grands travaux qui se +font de toutes parts, l'élan nouveau de l'activité privée et publique, +la vente des biens ecclésiastiques contribuent à ce grand changement. Si +pendant dix ans encore la France empêche l'Autriche d'envahir l'Italie, +ils comptent que le nombre des libéraux sera doublé et que la nation +sera faite. Voilà ce que je crois avoir démêlé... en causant avec des +gens de toute classe.»] + +[46: Il avait pourtant défini l'histoire «une géométrie vivante».] + +[47: _Graindorge_ fut publié en volume en 1868.] + +[48: Il écrivait à Havet, le 18 novembre 1885: «Je n'ai pas d'opinions +arrêtées sur le présent; je cherche à m'en faire une; mais probablement +je n'en aurai jamais, parce que les documents, l'éducation, la +préparation me manquent. J'entends une opinion scientifique; pour ce qui +est de mes impressions, j'en fais bon marché; elles sont sans valeur, +comme celles de tout particulier et de tout public. Mon but est d'être +collaborateur dans un système de recherches qui, dans un demi-siècle, +permettra aux hommes de bonne volonté autre chose que des impressions +sentimentales ou égoïstes sur les affaires publiques de leur temps. +C'est dans ce but que nous avons fondé l'_École des sciences +politiques_. Visiblement une pareille méthode, qui est une sorte +d'anatomie sociale, choquera, dans ses premières comme dans ses +dernières conclusions, beaucoup de sentiments généreux et respectables. +Mais les partisans de l'expérience sont trop libres d'esprit pour ne pas +accordera l'outil précieux dont ils connaissent les services, la +permission de travailler partout, même au vif de leurs plus chères +convictions.»] + +[49: Un travail préparatoire, la traduction des lettres d'une Anglaise, +témoin de la Révolution de 1792 à 1795, parut en 1872. _(Un séjour en +France de 1792 à 1795)_. Le volume de l'_Ancien régime_ est de 1875, les +trois volumes sur _la Révolution_ se succédèrent en 1878, 1881, 1884; le +premier volume du _Régime nouveau_ parut en 1891; le second, laissé +inachevé, a paru en 1893.] + +[50: _Histoire de France_, II, 80.] + +[51: Sa morale, nous l'avons dit, était celle de Marc-Aurèle: vivre +conformément à la nature, et il dit que cette morale dépasse toutes les +autres en hauteur et en vérité, qu'elle est d'accord avec notre science +positive (_Nouveaux Essais de critique et d'histoire_, p. 310). Mais +dans son Essai sur Jean Reynaud (_Ibid._, p. 40), il insiste sur la +nécessité de ne pas mêler la morale et la religion à la recherche +scientifique. Il ne faut pas que celle-ci soit gênée par des +préoccupations étrangères, ni subordonner aux conceptions philosophiques +la règle impérative du devoir.] + +[52: Une indiscrétion a permis au _Figaro_ de publier ces sonnets au +lendemain de la mort de Taine. Nous espérons qu'ils recevront une +publicité plus durable que celle d'un journal; car ils méritent d'être +conservés, par leur beauté propre et pour la lumière qu'ils jettent sur +le caractère et les idées de leur auteur. Ce sont les seuls vers qu'il +ait écrits. Leur perfection nous permet d'apprécier les dons +extraordinaires d'assimilation d'un écrivain auquel plus d'un critique a +refusé la facilité, trompé par sa puissance.] + +[53: M. Jules Simon a consacré à Michelet une très intéressante notice, +pleine de souvenirs personnels, dans le volume intitulé: _Mignet, +Michelet, Henri Martin_. On trouvera aussi une étude biographique sur +Michelet dans les _Études biographiques et littéraires_ de M. O. +d'Haussonville.] + +[54: Michelet, _Histoire de France_, II, page 80.] + +[55: _Le Peuple_, page 22.] + +[56: _Le Peuple_, page 26.] + +[57: _Le Peuple_, page 30.] + +[58: Guizot ne lui fut jamais sympathique. Ils eurent des relations +assez suivies vers 1830; et quand Guizot devint ministre en 1833, il +prit Michelet pour son suppléant à la Faculté des lettres. Mais le bon +accord dura peu. Dès 1835, Guizot lui préféra un catholique fervent, M. +Ch. Lenormant. Les hardiesses de Michelet l'effrayaient. Celui-ci, de +son côté, ne goûta jamais le talent de Guizot. Il lui reprochait d'être +peu français dans sa tournure d'esprit, trop anglais dans ses idées +politiques, et surtout de manquer du sens de la vie. Un jour, à +l'Académie, dans une discussion sur les poèmes de l'Inde, dont Guizot +critiquait l'exubérance, Michelet éclata tout à coup: «Vous ne pouvez +les comprendre, s'écria-t-il, vous avez toujours haï la vie.»] + +[59: Dans d'intéressants articles de la _Revue politique et littéraire_ +(15, 22 et 29 août 1874), M. Despois a cité un passage du cours de +Michelet à la Faculté des lettres en 1835, où il expliquait comment +l'historien, pour bien comprendre le passé, devait apporter à son étude, +non une froideur impartiale, mais une sympathie chaleureuse, capable de +s'éprendre successivement de toutes les manifestations les plus diverses +de l'esprit humain. Je donne en entier ce passage curieux, dont M. +Despois n'a cité que quelques lignes. On avait reproché à Michelet +d'être partial en faveur de Luther. «On pourrait me reprocher également, +répliqua-t-il, d'être partial en faveur des Vaudois, comme plus tard en +faveur de sainte Thérèse et de saint Ignace de Loyola. C'est cependant +pour l'histoire une condition indispensable que d'entrer dans toutes les +doctrines, que de comprendre toutes les causes, que de se passionner +pour toutes les affections. Une idée ne se produit qu'à la condition +d'être dans l'esprit humain et d'aider au développement général de +l'humanité. Aussi est-elle toujours bonne, toujours utile, toujours +nécessaire. L'histoire déroule une vaste psychologie qui embrasse dans +un ordre successif toutes les notions, toutes les facultés qui +constituent l'intelligence de l'homme; chaque notion, chaque faculté se +révèle tour à tour sous la forme d'un parti, d'une nation, d'une +doctrine, et fait à travers les événements sa fortune dans le monde. +Comment s'étonner que l'histoire trouve des sympathies pour l'homme tout +entier, pour sa raison, son imagination, son coeur, pour la liberté et +pour la grâce, pour le dogme et pour la morale? Qu'il recueille çà et là +les parties afin de reconstruire l'ensemble et qu'il les honore et les +aime toutes, puisque dans toutes il voit se refléter cette image sacrée +de lui-même que Dieu a jetée dans l'homme seulement.» (_Journal de +l'instruction publique_, 25 janvier 1835.)] + +[60: J. Grimm fut toujours pour lui le type accompli du savant. Après la +guerre de 1870, navré de la dureté que les Allemands avait montrée dans +la victoire, il me disait: «Si Grimm avait été là, je suis sûr qu'il +aurait protesté au nom de l'humanité et de la justice. Mais il n'y a +plus de Grimm en Allemagne.» Je doute beaucoup, pour ma part, que Grimm +eût protesté.] + +[61: Quinet, poète, historien, philosophe, enseignait l'histoire des +littératures du midi de l'Europe. Mickiewicz, le grand poète polonais, +occupait la chaire de langue et de littérature slaves.] + +[62: Quinet et Michelet avaient pris l'un et l'autre _les Jésuites_ pour +sujet de leur cours, et firent paraître ce volume en commun, les idées +développées par Michelet dans ce cours n'étaient pas nouvelles chez lui. +Nous les retrouvons dans des notes de l'École normale de 1831. Il faut +renoncer à la légende qui nous montre Michelet devenant hostile au +catholicisme parce qu'il a été attaqué par l'abbé Des Garets.] + +[63: Michelet avait fait un dépouillement très complet des registres de +la Commune, détruits depuis par les incendies de mai 1871. Il en a tiré +une foule de renseignements curieux qui ne se trouvent pas dans les +autres histoires de la Révolution. Il avait aussi attentivement étudié +les archives de Nantes pour la guerre de Vendée.] + +[64: On trouvera plus loin une étude spéciale sur Michelet éducateur.] + +[65: _La Sorcière_, chap. VII, au sujet du jour des morts.] + +[66: _Nos Fils_, page 422. Ce culte pour les morts se montrait chez lui +par des traits touchants. Il souffrait à la vue d'une tombe mal soignée, +et quand il allait visiter les siens au Père-Lachaise, il lui arrivait +souvent de faire orner de fleurs les tombes voisines de celles de ses +proches. Il fit même une fois refaire la grille brisée du tombeau d'une +personne qui lui était entièrement inconnue. Grâce à la libéralité de la +Ville de Paris et à une souscription à laquelle la France entière a +contribué, un admirable monument, dû au ciseau du sculpteur Mercié, +honore la mémoire de Michelet, dans ce cimetière du Père-Lachaise, qui +était une de ses promenades favorites.] + +[67: _Le Peuple_, page 352.] + +[68: Sully Prudhomme]. + +[69: _Histoire de la Révolution_, 2e édition, page 4.] + +[70: On a dit que Michelet avait commencé, comme Victor Hugo, par être +royaliste fervent. Cela est inexact. On en trouvera la preuve dans notre +premier appendice sur le Journal intime de Michelet. Il appartenait à +l'école libérale de la Restauration, tout en se défiant plus qu'elle du +bonapartisme. Il admirait l'empereur, mais se souvenait qu'il avait +ruiné son père et la France. Il évita longtemps de rien écrire sur +Napoléon, se sentant trop partial contre lui. Quand, à la fin de sa vie, +il entreprit l'histoire de Bonaparte, on a vu la force de ses +ressentiments. Ce qui a fait croire au royalisme de Michelet, c'est +qu'il donna des leçons à la fille du duc de Berry, plus tard duchesse de +Parme, alors âgée de huit ans, et ressentit pour elle une tendresse dont +il aima toujours à se souvenir. «Elle a ému mes entrailles de père», +disait-il.--Il avait d'ailleurs un sens historique trop profond pour +s'associer aux étroitesses intellectuelles des hommes de parti. Les +dernières paroles qu'il a prononcées avant de mourir en sont un curieux +témoignage. Sortant d'une demi-torpeur, il dit tout à coup: «On eût dû +faire manger à Henri V des coeurs de lion.--Pourquoi? lui +demanda-t-on.--Parce qu'il aurait eu le tempérament plus militaire.» +Sans vouloir attacher un sens trop précis à ces paroles, ne semble-t-il +pas que Michelet ait eu à ce moment le sentiment que la faiblesse de la +France contemporaine vient de la rupture de toutes ses traditions +historiques? N'a-t-il pas éprouvé un vague regret, regret d'historien et +d'ami de la vieille France, en pensant qu'Henri V eût pu peut-être +renouer ces traditions, s'il avait été capable de comprendre les +aspirations légitimes et les besoins du monde moderne?] + +[71: Sa plus vive admiration était Virgile. «Je suis né, disait-il, de +Virgile et de Vico.» Il méditait un commentaire sur Virgile. Il fit en +1841 un voyage en Lombardie pour voir les lieux où Virgile a vécu et +qu'il a chantés. Nous trouvons dans le _Peuple_ un témoignage éloquent +de cette prédilection pour Virgile, prédilection du coeur plus encore que +de l'esprit: «Tendre et profond Virgile! moi qui ai été nourri par lui +et comme sur ses genoux, je suis heureux que cette gloire unique lui +revienne, la gloire de la pitié et de l'excellence du coeur... (Michelet +vient de parler des beaux vers de Virgile sur le boeuf de labour, et des +vers à Gallus: _nec te poeniteat pecoris_). Ce paysan de Mantoue, avec sa +timidité de vierge et ses longs cheveux rustiques, c'est pourtant, sans +qu'il l'ait su, le vrai pontife et l'augure, entre deux mondes, entre +deux âges, à moitié chemin de l'histoire. Indien par sa tendresse pour +la nature, chrétien par son amour de l'homme, il reconstitue, cet homme +simple, dans son coeur immense, la belle cité universelle dont rien n'est +exclu qui ait vie, tandis que chacun n'y veut faire entrer que les +siens». P. 232. Voyez aussi dans le _Banquet_, l'admirable chapitre sur +Virgile.] + +[72: _Le Peuple_, page 228.] + +[73: Il fut ce _bon maître_ pour plus d'un. Il avait toujours avec lui +des oiseaux, il les emmenait en voyage. Il y avait un pinson surtout à +qui toute la maison obéissait.] + +[74: _L'Oiseau_, page 57.] + +[75: _Bible de l'humanité_, page 486.] + +[76: «L'empereur Nicolas, disait-il, suffirait pour me faire croire à la +vie future.»] + +[77: Il eut pourtant vers dix-huit ans une période de mysticisme et de +foi; n'ayant pas reçu le baptême dans son enfance, il se fit +volontairement baptiser en 1816. Mais, dans ses premiers écrits, on voit +que, s'il conserve du respect pour l'Église, il n'a plus la foi. Sa foi +même n'a jamais été précise. Elle était plus mystique et sentimentale +que dogmatique. Les dogmes n'ont jamais été pour lui que des symboles. +(Voyez l'appendice).] + +[78: _Mémoires de Luther_, préface.] + +[79: Page 361.] + +[80: Chose curieuse; à l'École normale, en 1830, il montrait dans +l'avènement du christianisme le premier triomphe d'une religion de +liberté sur les religions fatalistes de l'Orient. La Grâce représentait +à ses yeux le libre arbitre en opposition à la loi qui était la +fatalité. Combien les généralisations de ce genre, faites d'imagination +et de passion, sont arbitraires et superficielles.] + +[81: _Bible de l'humanité_, préface.] + +[82: _Nos Fils_, page 35.] + +[83: _La Montagne_, p. 344.] + +[84: _Ibid_.] + +[85: _La Sorcière_, page 99.] + +[86: _La Montagne_, page 202.] + +[87: _Mon journal_, 1820-1823. Paris, Marpon et Flammarion, 1888. +In-12.--Les dates 1820-1823 sont inexactes. Le journal intime ne +comprend que les années 1820-1822; le journal des idées s'étend de 1818 +à 1829; la liste des lectures également.] + +[88: _Le Banquet_, 1879; _Rome_, 1891; _sur les Chemins de l'Europe_, +1893.] + +[89: Voyez _Ma Jeunesse_.] + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Renan, Taine, Michelet, by Gabriel Monod + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RENAN, TAINE, MICHELET *** + +***** This file should be named 28200-8.txt or 28200-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/2/0/28200/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/28200-8.zip b/28200-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e69c285 --- /dev/null +++ b/28200-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..235f05b --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #28200 (https://www.gutenberg.org/ebooks/28200) |
