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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Alfred de Musset + +Author: Arvède Barine + +Release Date: February 27, 2009 [EBook #28210] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + +ALFRED DE MUSSET + +LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS + + * * * * * + +_EN VENTE:_ + +VICTOR COUSIN, par M. _Jules Simon_, de l'Académie française. + +MADAME DE SÉVIGNÉ, par M. _Gaston Boissier_, de l'Académie française. + +MONTESQUIEU, par M. _Albert Sorel_, de l'Institut. + +GEORGE SAND, par M. _E. Caro_, de l'Académie française. + +TURGOT, par M. _Léon Say_, député, de l'Académie française. + +THIERS, par M. _P. de Rémusat_, sénateur, de l'Institut. + +D'ALEMBERT, par M. _Joseph Bertrand_, de l'Académie française, +secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences. + +VAUVENARGUES, par M. _Maurice Paléologue_. + +MADAME DE STAEL, par M. _Albert Sorel_, de l'Institut. + +THÉOPHILE GAUTIER, par M. _Maxime Du Camp_, de l'Académie française. + +BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, par M. _Arvède Barine_. + +MADAME DE LA FAYETTE, par le comte _d'Haussonville_, de l'Académie +française. + +MIRABEAU, par M. _Edmond Rousse_, de l'Académie française. + +RUTEBEUF, par M. _Clédat_, professeur de Faculté. + +STENDHAL, par M. _Édouard Rod_. + +ALFRED DE VIGNY, par M. _Maurice Paléologue_. + +BOILEAU, par M. _G. Lanson_. + +CHATEAUBRIAND, par M. _de Lescure_. + +FÉNELON, par M. _Paul Janet_, de l'Institut. + +SAINT-SIMON, par M. _Gaston Boissier_, de l'Académie française. + +RABELAIS, par M. _René Millet_. + +J.-J. ROUSSEAU, par M. _Arthur Chuquet_. + +LESAGE, par M. _Eugène Lintilhac_. + +DESCARTES, par M. _Alfred Fouillée_. + +_Chaque volume, avec un portrait en héliogravure..._ 2 fr. + + * * * * * + +Coulommiers.--Imp. Paul BRODARD. + +[Illustration: ALFRED DE MUSSET + +EN COSTUME DE PAGE + +par Achille Deveria.] + + +LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS + + + + +ALFRED DE MUSSET + +PAR + +ARVÈDE BARINE + +PARIS + +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + +1893 + + + + +INTRODUCTION + + +J'adresse ici mes remercîments à toutes les personnes qui ont bien +voulu m'ouvrir leurs archives ou leurs collections, m'aider de leurs +souvenirs ou de leurs conseils, et me donner ainsi la possibilité +d'écrire ce petit livre. M. Alexandre Dumas a pris la peine de me +fournir des indications qui m'ont été infiniment précieuses. Madame +Maurice Sand m'a communiqué, avec une confiance dont je lui suis +profondément reconnaissant, un grand nombre de lettres inédites tirées +des archives de Nohant. M. le Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, dont +l'obligeance et la bonne grâce sont connues de tous les chercheurs, +m'a admis à profiter des trésors de sa collection; je lui dois d'avoir +pu consulter le _Journal_ manuscrit de Sainte-Beuve et de nombreuses +correspondances inédites. M. Maurice Clouard, qui sait tout ce qu'on +peut savoir sur Musset, m'a prêté libéralement le concours de son +inépuisable érudition et de sa riche bibliothèque. M. Taigny a mis +gracieusement à ma disposition des lettres autographes et en grande +partie inédites de Musset. D'autres m'ont fourni des renseignements +qui ne sont point dans les livres ni dans les manuscrits. J'acquitte +ici envers tous ma dette de gratitude. + + A. B. + + + + +ALFRED DE MUSSET + + + + +CHAPITRE I + +LES ORIGINES--L'ENFANCE + + +Chaque génération chante pour elle-même et dans son langage. Elle a +ses poètes, qui traduisent ses sentiments et ses aspirations. Puis +viennent d'autres hommes, avec d'autres idées et d'autres passions, +toutes contraires, le plus souvent, à celles de leurs aînés. Ces +nouveaux venus demeurent insensibles à ce qui paraissait la veille si +émouvant. Leurs préoccupations ne sont plus les mêmes, ni leurs yeux, +ni leurs oreilles, ni leurs âmes. S'ils goûtent d'aventure les poètes +de la génération précédente, c'est à la réflexion, après une étude, +comme s'il s'agissait d'écrivains d'un temps lointain. Encore est-ce à +condition de n'avoir plus rien à redouter de leur influence; sinon ils +les prennent en aversion, parce qu'il y a chez les jeunes gens un +besoin inné, et peut-être salutaire, de penser et de sentir autrement +qu'on ne l'avait fait avant eux; ce n'est qu'à cette condition qu'ils +prennent conscience d'eux-mêmes. + +Musset commence à être un de ces poètes de la veille, que les têtes +grisonnantes restent seules à comprendre sans effort. Aucun autre, +dans notre siècle, n'avait été aussi aimé. Aucun n'avait éveillé dans +les coeurs autant de ces longs échos qui ne naissent que d'un accord +intime avec le lecteur, et qu'un simple plaisir d'art est impuissant à +produire. Il n'en a pas moins subi la loi commune. Nos enfants ont +déjà besoin qu'on leur explique pourquoi nous ne pouvons entendre un +vers de lui, fût-ce le plus insignifiant, sans ressentir une émotion, +triste ou joyeuse; pourquoi chacun de nos bonheurs, chacune de nos +souffrances, fait remonter à notre mémoire une page de lui, une ligne, +un mot qui nous console ou nous rit. Leur dire ces choses, c'est +trahir le secret de nos rêves et de nos passions, c'est avouer combien +nous étions romanesques et sentimentaux, et nous couvrir de ridicule +aux yeux de nos fils, qui le sont si peu. Tel sera pourtant l'objet de +ce petit livre, et tous les historiens à venir de Musset seront +contraints d'en faire autant, quoi qu'il puisse leur en coûter. L'âme +du poète des Nuits est reliée par des fils, si nombreux et si forts à +l'âme des générations qui eurent vingt ans entre 1850 et 1870, qu'il +serait vain d'essayer de les séparer. Qu'on en fasse un reproche à +Musset, ou qu'on y voie au contraire son principal titre de gloire, il +n'importe: parler de lui, c'est parler des multitudes qu'il avait +subjuguées, pour leur bien ou pour leur mal. + +On ne saurait imaginer pour un enfant de génie un berceau plus heureux +que celui d'Alfred de Musset. Il naquit à Paris, le 11 décembre 1810, +dans une vieille famille où l'amour des lettres était de tradition et +où tout le monde, de père en fils, avait de l'esprit. Sans remonter +jusqu'à Colin de Musset, ménestrel de profession au XIIIe siècle, qui +ne s'appelait peut-être que Colin Muset, un grand oncle du poète, le +marquis de Musset, avait eu un vif succès, en 1778, avec un roman par +lettres, «dicté par l'amour de la vertu», disait la préface, et +portant ce titre assorti à la préface: _Correspondance d'un jeune +militaire, ou Mémoires de Luzigny et d'Hortense de Saint-Just_. Ce +vieux marquis, qui ne mourut qu'en 1839, représentait pour ses +petits-neveux l'ancien régime, y compris les temps féodaux. Son +château avait des parties moyen âge, aux embrasures profondes, aux +planchers doubles, dissimulant trappe et cachette. Lui-même marchait +le jarret tendu et les pointes en dehors, en homme qui avait porté la +culotte courte. Il méprisait profondément les journaux, ne manquait +jamais de se découvrir lorsqu'il rencontrait dans une «gazette» le nom +d'un membre de la famille royale, et n'avait cependant pas +complètement échappé à l'influence de Rousseau. Il lui arrivait +d'écrire des phrases à la Jean-Jacques: «On n'est heureux qu'à la +campagne, on n'est bien qu'à l'ombre de son figuier». D'une dévotion +extrême, il avait fait sur ses vieux jours, en 1827, une satire contre +les Jésuites, signée Thomas Simplicien. Les jeunes gens de la famille +se trouvaient chez lui en pays de Cocagne, mais il ne comprenait rien +au romantisme. + +Le père d'Alfred de Musset, M. de Musset-Pathay, beaucoup plus jeune +que le marquis, n'en voulait pas comme lui à la Révolution, qui lui +avait rendu le service de lui ôter son petit collet et lui avait donné +son empereur. Il avait entremêlé dans son existence la guerre, la +littérature et les fonctions publiques. La même diversité se retrouve +dans ses écrits, où il y a un peu de tout: roman, histoire, récits de +voyages, travaux d'érudition. Sa biographie de Rousseau, où il prend +sa défense contre la coterie Grimm, est une oeuvre patiente et +sérieuse, et il avait d'autre part le goût et le talent des vers +plaisants. Gai, spirituel, prompt à la riposte et mordant à +l'occasion, c'était au demeurant le meilleur des hommes. Il fut un +père aimable, trop indulgent, très XVIIIe siècle d'esprit. Ce dernier +point est à retenir.--Pas plus que son oncle le marquis, M. de +Musset-Pathay ne comprenait rien au romantisme. + +Il avait une soeur chanoinesse, ancienne pensionnaire de Saint-Cyr et +confite en dévotion. Elle habitait à Vendôme, dans un faubourg, une +petite maison moisie, où elle avait tourné tout doucement à l'aigre +entre des chiens hargneux et des exercices de piété. Quelques lignes +d'un de ses neveux[1] donnent à penser qu'elle n'était pas dépourvue, +elle non plus, du don de repartie, et qu'elle était de taille à tenir +tête à son frère.--Elle faisait peu de cas de la littérature; +toutefois elle admettait une distinction entre la prose et les vers: +la prose était besogne basse, à laisser aux manants; les vers étaient +la dernière des hontes, une de ces humiliations dont les familles ne +se relèvent pas. + +[Note 1: De Paul de Musset, dans la _Biographie d'Alfred de Musset_. +Ce volume est précieux par les renseignements qu'il contient sur la +famille de Musset et sur la jeunesse du poète. On ne doit toutefois le +consulter qu'avec une certaine défiance. Il s'y trouve partout des +inexactitudes et des inadvertances, et, à partir d'un moment que nous +indiquerons, ces inexactitudes sont volontaires, et calculées en vue +de dérouter le lecteur.] + +La lignée maternelle d'Alfred de Musset n'était pas moins savoureuse. +Son aïeul Guyot-Desherbiers, qui avait été jadis de robe, et avait +fréquenté les idéologues, avait l'imagination poétique, l'esprit +jaillissant et gai. Il était sorti de ce mélange un Fantasio XVIIIe +siècle, plus mousseux encore que celui que nous connaissons, et ne lui +cédant en rien pour le pittoresque du langage, mais sans la note +mélancolique et attendrie du héros de Musset. M. Guyot-Desherbiers ne +songeait guère à s'apitoyer sur les peines des princesses de féerie; +en revanche, il avait sauvé des têtes, et non toujours sans péril, +pendant les convulsions qui suivirent le 9 Thermidor. Ses petits-fils +purent jouir de sa verve intarissable; Fantasio devenu grand-père +était resté Fantasio. Il mourut chargé de jours en 1828.--M. +Guyot-Desherbiers faisait des vers à ses moments perdus. + +Son grand ouvrage fut un poème en plusieurs chants sur les _Chats_. Il +faisait du chat un humanitaire, ami des pauvres et de leur maigre +cuisine: + + C'est pour eux que son dos se gonfle, + Pour eux, dans sa poitrine, ronfle + La patenôtre du plaisir. + +Il se plaisait aux difficultés techniques, comme d'écrire sur trois +rimes--et sans chevilles!--tout un chant de son poème, ou d'inventer +des rythmes compliqués. Il avait deviné Théodore de Banville plutôt +que Victor Hugo. Son influence manqua à son petit-fils quand celui-ci +eut à défendre contre les siens, nourris dans le classique, les +enjambements et les épithètes imprévues des _Contes d'Espagne et +d'Italie_. Les Fantasio comprennent tant de choses. + +La grand'mère Guyot-Desherbiers était un échantillon remarquable de la +bourgeoise française du siècle dernier. Elle avait infiniment de bon +sens, et cela ne l'empêchait point d'être une fille spirituelle de +Rousseau, passionnée comme Julie et Saint-Preux, et comme eux +éloquente dans les heures d'émotion. Non point l'éloquence qui fait +dire d'une femme qu'elle parle comme un livre, mais l'éloquence +pathétique qui remue. Elle produisait alors une impression profonde +sur les siens, habitués à la voir tranquille et grave. Mme de +Musset-Pathay, sa fille aînée, tenait beaucoup d'elle. + +On voit que les origines intellectuelles de Musset sont faciles à +démêler pour qui s'intéresse aux mystères de l'hérédité. Nous venons +de trouver parmi ses ascendants plusieurs hommes d'esprit, pleins +d'une verve joyeuse et plus ou moins poètes, et deux femmes d'une +sensibilité vive, d'une éloquence naturelle et chaude. C'est à ces +dernières que se rattachent les _Nuits_ et toute la partie brûlante et +passionnée de l'oeuvre de Musset. Quant à sa tante la chanoinesse, +elle a rempli le rôle de la fée Carabosse, qui ne pouvait manquer au +baptême d'un Prince Charmant. Lorsque Musset s'accuse dans ses lettres +d'être grognon, lorsqu'il écrit: «J'ai grogné tout mon saoul», ou +bien: «Je commence même à m'ennuyer de grogner», c'est la chanoinesse +qui fait des siennes; elle s'est vengée d'avoir un neveu poète en lui +insufflant un peu--très peu--de sa mauvaise humeur. + +L'enfant en qui allait s'épanouir la race était un joli blondin +caressant. Il existe un portrait de lui à trois ans, dans le goût +troubadour, qui était de mode au temps de la reine Hortense. Le bambin +est assis en chemise dans un site poétique, les pieds dans un +ruisseau. Ses longues papillotes lui donnent un air de petite fille +bien sage. Auprès de lui est une grande épée, qu'il avait demandée +«pour se défendre contre les grenouilles». Un autre portrait le +représente plus âgé de quelques années, mais gardant encore ses belles +boucles blondes. Il a aussi conservé son expression placide et +ingénue. Ce n'était pourtant pas faute de prendre au tragique les +peines de l'existence, ou de jouir avec ardeur de ses joies. Il était +déjà, au suprême degré, impressionnable, excitable, et même éloquent, +s'il faut en croire son frère Paul. Celui-ci raconte qu'à peine hors +des langes, le petit poète en herbe avait des «mouvements oratoires et +des expressions pittoresques» pour peindre ses malheurs ou ses +plaisirs d'enfant. Déjà aussi, il avait l'«impatience de jouir» et la +«disposition à dévorer le temps» qui ne le quittèrent jamais. Un jour +qu'on lui avait apporté des souliers rouges et que sa mère ne +l'habillait pas assez vite à son gré, il s'écria en trépignant: +«Dépêchez-vous donc, maman; mes souliers neufs seront vieux». Enfin, +il avait déjà des palpitations de coeur et des suffocations. + +Il faut des mains intelligentes et légères pour manier ces +organisations frémissantes. M. de Musset-Pathay n'était que trop +indulgent. Il eût pu dire, lui aussi: + + Quoi qu'il ait fait, d'abord je veux qu'on lui pardonne, + Lui dis-je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne. + (C'est mon opinion de gâter les enfants.) + +Mais M. de Musset-Pathay n'avait guère le temps de s'occuper des +marmots. Il laissa sa femme élever Paul et Alfred[2], et ceux-ci n'y +perdirent rien. Ils durent à leur mère une de ces enfances saines et +heureuses dont il n'y a rien à dire, et où les événements mémorables, +gravés à jamais dans la mémoire, ont été une partie de jeu, ou une +condamnation au cabinet noir. + +[Note 2: Il y eut aussi une fille, mais beaucoup plus jeune que ses +frères.] + +Musset commença ses études avec un précepteur qui grimpait dans les +arbres avec ses élèves. Les leçons n'en allaient pas plus mal. Il y +eut cependant un moment difficile quand l'écolier découvrit les _Mille +et une Nuits_ et la _Bibliothèque bleue_. Sa petite tête en tourna. +Pendant des mois, il ne pensa, en classe et hors de classe, qu'aux +enchanteurs et aux paladins. Il cherchait dans la maison de ses +parents, rue Cassette, les passages secrets qui font qu'on entend +marcher dans les murs, et les portes dérobées par où surgissent les +traîtres et les libérateurs. On lui donna _Don Quichotte_, qui le +calma, sans le corriger de l'idée que la vie ressemble à la forêt +enchantée où les quatre fils Aymon rencontrèrent leurs aventures +merveilleuses. Il était né avec la foi au hasard, et il fut toujours +de ceux qui croient aux surprises du sort, quitte à s'estimer trompés +et frustrés, quand il n'arrive que ce qui devait arriver. Les hommes +de cette humeur subissent la vie au lieu de la faire, et ce fut le cas +d'Alfred de Musset. + +Il avait sept ans lorsqu'il dévora les _Mille et une Nuits_. La même +année, il fit avec les siens un long séjour à la campagne, dans une +vieille maison biscornue, très amusante pour des enfants, et attenante +à la ferme du bonhomme Piédeleu, qu'il a décrite dans _Margot_: «Mme +Piédeleu, sa femme, lui avait donné neuf enfants, dont huit garçons, +et, si tous les huit n'avaient pas six pieds de haut, il ne s'en +fallait guère. Il est vrai que c'était la taille du bonhomme, et la +mère avait ses cinq pieds cinq pouces; c'était la plus belle femme du +pays. Les huit garçons, forts comme des taureaux, terreur et +admiration du village, obéissaient en esclaves à leur père.» Les +petits Parisiens ne se lassaient point de regarder travailler cette +tribu de géants et de se rouler sur les meules de foin. Ce fut +pourtant après un été aussi sainement employé que le cadet, en +rentrant rue Cassette, eut des «accès de manie», selon l'expression de +son frère. «Dans un seul jour, dit Paul de Musset[3], il brisa une des +glaces du salon avec une bille d'ivoire, coupa des rideaux neufs avec +des ciseaux et colla un large pain à cacheter rouge sur une carte +d'Europe au beau milieu de la Méditerranée. Ces trois désastres ne lui +attirèrent pas la moindre réprimande, parce qu'il s'en montra +consterné.» Cette anecdote, qui semble d'abord puérile, jette une vive +lumière sur les inégalités de caractère d'Alfred de Musset. Il était +impossible d'avoir plus de bon sens, un esprit plus net, quand les +nerfs ne s'en mêlaient pas. Mais ils s'en mêlaient souvent. Ils +étaient irritables, et provoquaient des «accès de manie» pendant +lesquels Musset faisait le mal qu'il n'aurait pas voulu. Il s'en +désolait ensuite, s'accablait de reproches, et n'en demeurait pas +moins à la merci de ses nerfs. + +[Note 3: _Biographie._] + +Nous savons également par son frère qu'il s'est peint lui-même dans le +portrait de Valentin par où débutent les _Deux Maîtresses_. La page +qu'on va lire est donc un souvenir personnel, et elle nous montré +aussi un enfant trop impressionnable; «Pour vous le faire mieux +connaître, il faut vous dire un trait de son enfance. Valentin +couchait, à dix ou douze ans, dans un petit cabinet vitré, derrière la +chambre de sa mère. Dans ce cabinet d'assez triste apparence, et +encombré d'armoires poudreuses, se trouvait, entre autres nippes, un +vieux portrait avec un grand cadre doré. Quand, par une belle matinée, +le soleil donnait sur ce portrait, l'enfant, à genoux sur son lit, +s'en approchait avec délices. Tandis qu'on le croyait endormi, en +attendant que l'heure du maître arrivât, il restait parfois des heures +entières le front posé sur l'angle du cadre; les rayons de lumière, +frappant sur les dorures, l'entouraient d'une sorte d'auréole où +nageait son regard ébloui. Dans cette posture; il faisait mille rêves; +une extase bizarre s'emparait de lui. Plus la clarté devenait vive, +plus son coeur s'épanouissait.... Ce fut là, m'a-t-il dit lui-même, +qu'il prit un goût passionné pour l'or et le soleil.» Notons encore à +treize ans, pendant une partie de chasse où il avait failli blesser +son frère, une attaque de nerfs assez violente pour amener la fièvre, +et nous aurons la clef de bien des incidents de son existence +tourmentée. + +Les années de collège furent aussi dénuées d'événements que celles de +la première enfance. Musset fut externe à Henri IV à partir de la +sixième et fit de bonnes études. Il reçut quelquefois des coups de +poing. J'aime à croire qu'il en rendit. Il nous a dit le reste dans +les _Deux Maîtresses_. «Ses premiers pas dans la vie furent guidés par +l'instinct de la passion native. Au collège, il ne se lia qu'avec des +enfants plus riches que lui, non par orgueil, mais par goût. Précoce +d'esprit dans ses études, l'amour-propre le poussait moins qu'un +certain besoin de distinction. Il lui arrivait de pleurer au beau +milieu de la classe, quand il n'avait pas, le samedi, sa place au banc +d'honneur.» Quelquefois, aux vacances, son père l'emmenait en visite +dans sa famille, et il assistait à une escarmouche avec sa tante la +chanoinesse, ou bien il avait le bonheur sans pareil de coucher dans +la chambre à cachette de son oncle le marquis. C'est tout ce qui lui +arriva entre neuf et seize ans. + +En 1827, il obtint le second prix de philosophie au grand concours. +Dans sa composition, l'élève Musset[4] traitait les pyrrhoniens de +sophistes, ainsi que l'exigeaient les convenances, mais il ajoutait +que peu importerait qu'ils eussent raison, «pourvu que ce qui est ne +change pas et ne nous soit pas enlevé, _dummodo quæ sunt, nec +mutentur, nec eripientur_»; ce qui paraît au fond assez pyrrhonien. +Après la distribution des prix, sa mère décrivit la cérémonie à un +ami. Il y avait des fanfares, des princes, les quatre facultés en +grand costume, et son fils était si joli! Elle a bien pleuré, et +c'était bien délicieux. «Pendant trois jours, continue-t-elle, nous +n'avons vu que couronnes, que livres dorés sur tranche; il fallait des +voitures pour les emporter.» Alfred de Musset quitta les bancs sur +cette apothéose. Il était bachelier et il refusait énergiquement de se +préparer à l'École polytechnique. Une longue lettre à son ami Paul +Foucher, écrite le 23 septembre suivant du château de son oncle le +marquis, nous ouvre pour la première fois une échappée sur le travail +intérieur qui s'accomplissait au dedans de lui. On voudra bien se +souvenir, en lisant les fragments qui vont suivre, que Musset était +alors à l'âge ingrat où les idées sont aussi dégingandées que le +corps. Il était le premier à dire, plus tard, qu'il avait été «aussi +bête qu'un autre». + +[Note 4: Voici, pour les philosophes, le sujet de la composition: +_Quænam sint judiciorum motiva? an cuncta ad unum possint reduci?_ +Musset concluait que tous les motifs de jugement peuvent se ramener à +l'évidence.] + +Il vient d'apprendre la mort rapide de sa grand'mère, Mme +Guyot-Desherbiers. Ses vacances sont assombries et désorganisées. «Mon +frère, dit-il, est reparti pour Paris. Je suis resté seul dans ce +château, où je ne puis parler à personne qu'à mon oncle, qui, il est +vrai, a mille bontés pour moi; mais les idées d'une tête à cheveux +blancs ne sont pas celles d'une tête blonde. C'est un homme +excessivement instruit; quand je lui parle des drames qui me plaisent +ou des vers qui m'ont frappé, il me répond: «Est-ce que tu n'aimes pas +mieux lire tout cela dans quelque bon historien? Cela est toujours +plus vrai et plus exact». + +«Toi qui as lu l'_Hamlet_ de Shakespeare, tu sais quel effet produit +sur lui le savant et érudit Polonius!--Et pourtant cet homme-là est +bon; il est vertueux, il est aimé de tout le monde; il n'est pas de +ces gens pour qui le ruisseau n'est que de l'eau qui coule, la forêt +que du bois de telle ou telle espèce, et des cents de fagots. Que le +ciel les bénisse! ils sont peut-être plus heureux que toi et moi.» + +On sent que Musset est en proie au malaise qui s'empare souvent des +très jeunes gens lorsqu'ils s'aperçoivent, au moment de commencer à +penser par eux-mêmes, qu'ils sont devenus étrangers au cercle d'idées +dans lequel ils ont été élevés. Cette découverte les trouble comme un +manque de piété filiale, en attendant qu'elle flatte leur orgueil. En +1827, le romantisme fermentait dans les veines de la jeunesse. Elle +savait par coeur les _Méditations_ et les _Odes et Ballades_. Elle se +passionnait pour Shakespeare et Byron, Goethe et Schiller. La préface +de _Cromwell_ allait paraître, et les adversaires de la nouvelle école +poétique se préparaient à la résistance; on voyait déjà se former les +deux camps qui devaient en venir aux mains à la première d'_Hernani_. +Alfred de Musset était jeune entre les jeunes, et l'on conçoit son +indignation quand le vieux marquis lui faisait observer, avec raison +du reste, que Plutarque mérite plus de confiance que Shakespeare, et +qu'il n'est pas bien sûr que Moïse ait eu toutes les pensées que lui +prête Alfred de Vigny. + +Il passait ensuite, dans sa lettre, à lui-même et à son avenir: «Je +m'ennuie et je suis triste, je ne te crois pas plus gai que moi, mais +je n'ai pas même le courage de travailler. Eh! que ferais-je? +Retournerai-je quelque position bien vieille? Ferai-je de +l'originalité en dépit de moi et de mes vers? Depuis que je lis les +journaux (ce qui est ici ma seule récréation) je ne sais pas pourquoi +tout cela me paraît d'un misérable achevé! Je ne sais pas si c'est +l'ergoterie des commentateurs, la stupide manie des arrangeurs qui me +dégoûte, mais je ne voudrais pas écrire, ou je voudrais être +Shakespeare ou Schiller. Je ne fais donc rien, et je sens que le plus +grand malheur qui puisse arriver à un homme qui a les passions vives, +c'est de n'en avoir point. Je ne suis point amoureux, je ne fais rien, +rien ne me rattache ici....» + +«Je donnerais vingt-cinq francs pour avoir une pièce de Shakespeare +ici en anglais. Ces journaux sont si insipides,--ces critiques sont si +plats! Faites des systèmes, mes amis, établissez des règles; vous ne +travaillez que sur les froids monuments du passé. Qu'un homme de génie +se présente, et il renversera vos échafaudages; il se rira de vos +poétiques.--Je me sens, par moments, une envie de prendre la plume et +de salir une ou deux feuilles de papier; mais la première difficulté +me rebute, et un souverain dégoût me fait étendre les bras et fermer +les yeux. Comment me laisse-t-on ici si longtemps! J'ai besoin de voir +une femme; j'ai besoin d'un joli pied et d'une taille fine; j'ai +besoin d'aimer.--J'aimerais ma cousine, qui est vieille et laide, si +elle n'était pas pédante et économe.» Suivent deux grandes pages de +doléances sur son ennui et sur les études de droit auxquelles le +destine sa famille: «Non, mon ami, s'écrie-t-il en terminant, je ne +peux pas le croire; j'ai cet orgueil: ni toi ni moi ne sommes destinés +à ne faire que des avocats estimables ou des avoués intelligents. J'ai +au fond de l'âme un instinct qui me crie le contraire. Je crois encore +au bonheur, quoique je sois bien malheureux dans ce moment-ci.» + +On aura remarqué dans ces effusions de collégien qu'il est travaillé +du besoin d'écrire; le papier blanc l'attire et l'effraie, ce qui va +très bien ensemble. C'est l'éclosion de la vocation, surprise à ses +débuts mêmes, car Alfred de Musset n'a pas été de ces petits prodiges +à la façon de Goethe et de Victor Hugo, qui réclamaient leur nourrice +en vers. A dix-sept ans, son bagage poétique était tout à fait +insignifiant. + +Quant à l'ennui douloureux qui le ronge, à son découragement en face +de l'avenir, alors que tout s'ouvre devant lui, il n'y a rien, là +dedans, qui lui soit particulier. C'est l'état d'esprit signalé bien +des fois, par les écrivains les plus divers, chez la génération qui +arrivait à l'âge d'homme sous la Restauration, et que Stendhal, Musset +lui-même, ont attribué, à tort ou à raison, à l'ébranlement causé par +la chute du premier empire. On connaît leur thèse. Le vide laissé par +un Napoléon est impossible à combler. Au lendemain des efforts +violents que l'empereur avait exigés de la France, la jeunesse de la +Restauration se sentit désoeuvrée. Comparant ce qui se passait autour +d'elle à la chevauchée impériale à travers les capitales, elle trouva +le présent pâle et mesquin, et ne sut que faire d'elle-même. Stendhal +est revenu avec insistance sur ces idées. Musset leur a consacré l'un +des chapitres de la _Confession d'un Enfant du siècle_: «Un sentiment +de malaise inexprimable commença... à fermenter dans tous les jeunes +coeurs. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux +cuistres de toute espèce, à l'oisiveté et à l'ennui, les jeunes +gens... se sentaient au fond de l'âme une misère insupportable.» + +On peut discuter les origines de cette misère morale; on ne peut en +nier les ravages. Le mal fut tenace. M. Maxime Du Camp, plus jeune que +Musset d'une douzaine d'années, a écrit dans ses _Souvenirs +littéraires_: «La génération artiste et littéraire qui m'a précédé, +celle à laquelle j'ai appartenu, ont eu une jeunesse d'une tristesse +lamentable, tristesse sans cause comme sans objet, tristesse +abstraite, inhérente à l'être ou à l'époque.» Les jeunes gens étaient +hantés par l'idée du suicide. «Ce n'était pas seulement une mode, +comme on pourrait le croire; c'était une sorte de défaillance générale +qui rendait le coeur triste, assombrissait la pensée et faisait +entrevoir la mort comme une délivrance.» + +Le collégien «bien malheureux» de la lettre à Paul Foucher allait donc +entrer dans le monde l'âme empoisonnée de germes de dégoût. Un autre +mal, qu'il partageait aussi avec beaucoup de contemporains, empêchait +la plaie de se fermer: «J'ai eu, écrivait-il longtemps après, ou cru +avoir cette vilaine maladie du doute, qui n'est, au fond, qu'un +enfantillage, quand ce n'est pas un parti pris et une parade.» (_A la +duchesse de Castries_,1840.) Il ne s'agit pas seulement ici de tiédeur +religieuse, mais de cette espèce d'anémie morale qui fait qu'on n'a +plus foi à rien. Musset attribuait le fléau à l'influence des idées +anglaises et allemandes, représentées par Byron et Goethe. Quoi qu'il +en soit, le mal existait, et il contribuait à la «défaillance +générale» dont parle M. Maxime Du Camp. Musset en avait été atteint à +l'âge où il est le plus important de croire à n'importe quoi. + + + + +CHAPITRE II + +MUSSET AU CÉNACLE ROMANTIQUE + + +Les deux années qui suivirent sa sortie du collège furent décisives +pour son développement. Il avait l'air de ne rien faire: «Sous le +prétexte de faire son droit, dit-il de lui-même dans les _Deux +Maîtresses_, il passait son temps à se promener aux Tuileries et au +boulevard.» Il laissa bientôt le droit pour la médecine, mais la salle +de dissection lui fit horreur; il s'enfuit, ne put dîner, rêva de +cadavres et renonça solennellement à avoir une profession. «L'homme, +déclara-t-il à sa famille, est déjà trop peu de chose sur ce grain de +sable où nous vivons; bien décidément, je ne me résignerai jamais à +être une espèce d'homme particulière.» + +Malgré les apparences, il était fort loin de perdre son temps. Paul +Foucher l'avait amené tout enfant chez Victor Hugo. Il y retourna +assidûment après avoir quitté les bancs, et fut le Benjamin du fameux +Cénacle. Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée, Charles Nodier, les +deux frères Deschamps, s'accoutumèrent, à l'exemple de Victor Hugo +leur chef et leur maître, à avoir ce gamin dans les jambes. Ils +l'admettaient aux discussions littéraires dans lesquelles on posait en +principe que le romantisme sortait du «besoin de vérité» (exactement +comme on l'a dit du naturalisme un demi-siècle plus tard); que «le +poète ne doit avoir qu'un modèle, la nature, qu'un guide, la vérité»; +qu'il lui faut, par conséquent, mêler dans ses oeuvres le laid au +beau, «le grotesque au sublime», puisque la nature lui en a donné +l'exemple et que «tout ce qui est dans la nature est dans l'art»[5]. + +[Note 5: Préfaces des _Odes et Ballades_ et de _Cromwell_.] + +On arrêtait devant lui ce que serait la poétique nouvelle: «Nous +voudrions un vers libre, franc, loyal,... sachant briser à propos et +déplacer la césure pour déguiser sa monotonie d'alexandrin; plus ami +de l'enjambement qui l'allonge que de l'inversion qui l'embrouille; +fidèle à la rime, cette esclave reine, cette suprême grâce de notre +poésie, ce générateur de notre mètre; inépuisable dans la variété de +ses tours, insaisissable dans ses secrets d'élégance et de facture.» + +On l'emmenait dans les promenades esthétiques où le Cénacle, Victor +Hugo en tête, s'exerçait aux sensations romantiques, et il faut bien +avouer que Musset n'y apportait pas toujours des dispositions d'esprit +édifiantes. Ses compagnons prenaient au sérieux leur rôle de +néophytes. Qu'on grimpât sur les tours de Notre-Dame pour se figurer +qu'on contemplait le Paris des truands, ou qu'on allât dans la plaine +Montrouge voir coucher le soleil, personne n'oubliait jamais d'être +romantique. Musset s'amusait irrévérencieusement des gilets de satin +et des barbes au vent de ses condisciples, de leurs attitudes +respectueuses devant une ogive et de leurs apostrophes grandiloquentes +au paysage. + +Il était aussi des soirées de l'Arsenal, chez Nodier, où chacun +récitait ses oeuvres, vers ou prose. En un mot, il avait la chance +insigne d'être adopté, gâté, prêché, endoctriné, par l'une des plus +glorieuses élites intellectuelles que pays ait jamais possédées, et il +ne tarda guère à lui prouver qu'elle n'avait pas semé le bon grain sur +des pierres ou parmi des épines. La poésie s'éveillait en lui si vite, +que c'était plus rapide qu'un printemps; c'était une aurore, qui +grandissait à vue d'oeil et dont les premières clartés le plongeaient +dans des ravissements inoubliables. + +C'est au cours de promenades solitaires dans le Bois de Boulogne, +moins fréquenté que de nos jours, qu'il entendit chanter au dedans de +lui ses premiers vers. Au printemps de 1828, ses parents s'étaient +installés à Auteuil. Musset s'en allait lire dans les bois, et il y +recevait les visites, encore furtives, rappelées dans la _Nuit +d'août_: + + LA MUSE. + + Pauvre enfant! nos amours n'étaient pas menacées, + Quand dans les bois d'Auteuil, perdu dans tes pensées, + Sous les verts marronniers et les peupliers blancs, + Je t'agaçais le soir en détours nonchalants. + Ah! j'étais jeune alors et nymphe, et les dryades + Entr'ouvraient pour me voir l'écorce des bouleaux, + Et les pleurs qui coulaient durant nos promenades + Tombaient, purs comme l'or, dans le cristal des eaux. + +Il rapportait de ses promenades des pièces de vers qu'il n'a pas +admises dans ses recueils, avec raison, parce qu'on y sentait trop +l'imitation, mais qui sont précieuses pour le biographe à cause de +leur extrême diversité. Elles sont d'un débutant qui cherche sa voie, +et n'est pas irrésistiblement entraîné d'un côté plutôt que de +l'autre. Une lecture d'André Chénier lui inspira une élégie: + + Il vint sous les figuiers une vierge d'Athènes, + Douce et blanche, puiser l'eau pure des fontaines.... + +Une réunion du Cénacle fit naître une ballade. Musset écrivit ensuite +un drame à la Victor Hugo. On y lisait: + + Homme portant un casque en vaut deux à chapeau, + Quatre portant bonnet, douze portant perruque, + Et vingt-quatre portant tonsure sur la nuque. + +Une autre ballade, intitulée le _Rêve_ et annonçant par son rythme la +_Ballade à la lune_, fut imprimée, grâce à Paul Foucher, dans une +feuille de chou de province. Elle débutait ainsi: + + La corde nue et maigre + Grelottant sous le froid + Beffroi, + Criait d'une voix aigre + Qu'on oublie au couvent + L'avent. + Moines autour d'un cierge, + Le front sur le pavé + Lavé, + Par décence, à la Vierge, + Tenaient leurs gros péchés + Cachés. + +Est-ce déjà une parodie de la poésie romantique, comme la _Ballade à +la lune_? Il n'y aurait rien d'impossible à cela. Alfred de Musset au +Cénacle a toujours été un élève zélé, mais indocile. On avait la bonté +d'écouter ce bambin, et il en profitait pour rompre en visière sur +certains points au maître lui-même. Il n'accepta jamais l'obligation +de la rime riche. A l'apparition de ses premières poésies, il écrivait +au frère de sa mère, M. Desherbiers, en lui envoyant son volume: «Tu +verras des rimes faibles; j'ai eu un but en les faisant, et sais à +quoi m'en tenir sur leur compte; mais il était important de se +distinguer de cette école _rimeuse_, qui a voulu reconstruire et ne +s'est adressée qu'à la forme, croyant rebâtir en replâtrant» (janvier +1830). Sainte-Beuve, témoin de ses premiers tâtonnements, déclare +qu'il _dérima_ après coup, avec intention, la ballade _andalouse_, et +que celle-ci était «mieux rimée dans le premier jet». + +Il se croyait également affranchi--on pardonnera cette présomption à +sa jeunesse--de ce qu'il y a de déclamatoire et de forcé chez les +ancêtres du romantisme. Six ans plus tard, il rappelait à George Sand +combien il s'était moqué jadis de la _Nouvelle Héloïse_ et de +_Werther_. Il n'avait pas le droit de tant s'en moquer, ayant bien pis +sur la conscience en fait de déclamatoire et de forcé. En 1828, il +avait traduit pour un libraire les _Confessions d'un mangeur d'opium_, +de Thomas de Quincey. Sa traduction est royalement infidèle; c'est +même ce qui en fait l'intérêt. Non seulement Musset taille et rogne, +douze pages par-ci, cinquante par-là, mais il remplace, et dans un +esprit très arrêté: il ajoute invariablement, partout, des panaches +romantiques. Il en met d'abord aux sentiments; le héros de l'original +anglais pardonnait à une malheureuse ramassée dans le ruisseau; celui +du texte français l'assure de son «respect» et de son «admiration». Il +en met, et d'énormes, aux sommes d'argent; les deux ou trois cents +francs donnés à un jeune homme dans l'embarras en deviennent +vingt-cinq mille, les fortunes se gonflent démesurément et les +affaires des petits usuriers prennent des proportions grandioses. Il +chamarre les événements d'épisodes de son cru: souvenirs de la salle +de dissection, aventures ténébreuses dans le goût du jour. Bref, c'est +un empanachement général, après lequel il n'était pas permis de se +moquer de Saint-Preux ou de l'ami de Charlotte. + +Il avait bien l'air, à ce moment-là, d'être emporté par le flot +romantique. Ses grands amis du Cénacle lui faisaient réciter ses vers, +le conseillaient, et il va sans dire qu'ils le poussaient dans leur +propre voie. Le drame à la Hugo avait été très applaudi. Émile +Deschamps donna une soirée pour faire entendre _Don Paez_, et il y eut +des cris d'enthousiasme au vers du _dragon_: + + Un dragon jaune et bleu qui dormait dans du foin. + +Il y en eut aussi pour les _manches vertes_ du _Lever_: + + Vois tes piqueurs alertes, + Et sur leurs manches vertes + Les pieds noirs des faucons. + +Sainte-Beuve trouvait le débutant plutôt trop avancé et lui reprochait +d'abuser des enjambements et des «trivialités». Il est surprenant que +Sainte-Beuve, avec sa pénétration extraordinaire, n'ait pas deviné +tout d'abord que Musset était un romantique né classique[6], autant +dire un romantique d'occasion, sur lequel on avait tort de compter +absolument, tiraillé qu'il était entre ses instincts et l'influence du +milieu. Le reste du Cénacle fut excusable de ne pas s'en douter. +Musset ne cachait pas son goût pour le XVIIIe siècle, mais on passe à +un échappé de collège d'aimer Crébillon fils et _Clarisse Harlowe_. +Quant à son admiration, très significative, pour les vers de Voltaire, +on ne la prenait sans doute pas au sérieux chez un apprenti romantique +qu'on avait nourri de Shakespeare et saturé de Byron, et à qui l'on +avait fait étudier son métier, non sans profit, dans Mathurin Régnier. +J'insiste sur ces détails parce que le Cénacle a accusé plus tard +Musset de désertion. C'était une injustice. Il n'y a pas eu défection, +il n'y a eu que malentendu. Le futur auteur des _Nuits_ leur était si +peu acquis corps et âme, ainsi qu'ils se le figuraient, qu'il avait +toujours prêté l'oreille à d'autres conseils, beaucoup moins autorisés +pourtant. On se rappelle que la famille d'Alfred de Musset n'aimait +point la nouvelle école littéraire. Ces aimables gens ne se bornaient +pas à une désapprobation tacite. Ils combattaient des tendances qu'ils +jugeaient funestes, et la lettre de Musset à l'oncle Desherbiers, dont +on a déjà lu un passage, prouve que leurs efforts n'avaient pas été en +pure perte. En voici d'autres fragments: «Je te demande grâce pour des +phrases contournées; je m'en crois revenu.... Quant aux rythmes brisés +des vers, je pense là-dessus qu'ils ne nuisent pas dans ce qu'on peut +appeler le récitatif, c'est-à-dire la _transition_ des sentiments ou +des actions. Je crois qu'ils doivent être rares dans le reste. +Cependant Racine en faisait usage. + +[Note 6: La remarque est de M. Augustin Filon.] + +«Je te demanderai de t'attacher plus aux compositions qu'aux détails; +car je suis loin d'avoir une manière arrêtée. J'en changerai +probablement plusieurs fois encore. + +«... J'attends tes avis. Mes amis m'ont fait des éloges que j'ai mis +dans ma poche de derrière. C'est à quatre ou cinq conversations avec +toi que je dois d'avoir réformé mes opinions sur des points très +importants; et depuis j'ai fait bien d'autres réflexions. Mais tu sais +qu'elles ne vont pas encore jusqu'à me faire aimer Racine (janvier +1830).» + +En attendant que ses réflexions portassent leurs fruits, bons ou +mauvais, il écrivait rapidement les _Contes d'Espagne et d'Italie_, et +ses amis n'y remarquaient qu'un heureux _crescendo_ d'impertinence +pour tout ce que le bourgeois encroûté de préjugés classiques se +faisait un devoir de respecter et d'admirer. Après les chansons et +_Don Paez_ vinrent les _Marrons du feu_, _Portia_, la _Ballade à la +lune_, _Mardoche_, et la dernière pièce était la plus effrontée; aussi +s'accorda-t-on à lui prédire un grand succès. Musset s'était décidé à +se faire imprimer pour conquérir le droit de quitter une place +d'expéditionnaire imposée par son père. Son volume parut vers le 1er +janvier 1830. + +Voici le moment de regarder le dessin de Devéria placé en tête de ce +volume. Il représente Musset aux environs de la vingtième année, dans +un costume de page qui lui plaisait et qu'il a porté plusieurs fois. A +sa taille svelte, à son visage imberbe et jeunet, on lui donnerait +moins que son âge. Il a sous le pourpoint et le maillot la grâce +hautaine que Clouet prêtait à ses modèles, leur élégance suprême et +raffinée. La physionomie manque un peu de flamme. Ce n'est pas la +faute de l'artiste. Elle n'en avait pas toujours; elle était diverse +comme l'humeur qu'elle exprimait. Suivant l'heure, et le vent qui +soufflait, on avait deux Musset. L'un, timide et silencieux, un peu +froid d'aspect, était celui qui se montrait d'ordinaire dans la +première jeunesse, même après le tapage de ses débuts. Un de ses +camarades de collège, qui l'a vu très souvent jusqu'au printemps de +1833, m'assure n'en avoir guère connu d'autre. C'est celui que +Lamartine aperçut «nonchalamment étendu dans l'ombre, le coude sur un +coussin, la tête supportée par sa main, sur un divan du salon obscur +de Nodier». Lamartine remarqua sa chevelure flottante, ses yeux +«rêveurs plutôt qu'éclatants», son «silence modeste et habituel au +milieu du tumulte confus d'une société jaseuse de femmes et de +poètes», et ne s'en occupa point davantage; il devait mettre trente +ans à remarquer autre chose. + +On rencontre dans _Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie_ un +joli croquis d'un Musset tout différent, «au regard ferme et clair, +aux narines dilatées, aux lèvres vermillonnées et béantes». C'est +celui qui se montrait seulement par échappées, le Musset tout +frémissant de vie et de passion, dont les yeux bleus jetaient du feu, +que le plaisir affolait et qui se laissait terrasser par la moindre +émotion, jusqu'à pleurer comme un enfant; le Musset que le délire +saisissait dès qu'il avait la fièvre, et dont tous les contraires, +tous les extrêmes, avaient fait leur proie. Il était bon, généreux, +d'une sensibilité profonde et passionnée, et il était violent, capable +de grandes duretés. La même heure le voyait délicieusement tendre, +absurdement confiant, et soupçonneux à en être méchant, mêlant dans la +même haleine les adorations et les sarcasmes, ressentant au centuple +les souffrances qu'il infligeait, et ayant alors des retours +adorables, des repentirs éloquents, sincères, irrésistibles, pendant +lesquels il se détestait, s'humiliait, prenait un plaisir cruel à +faire saigner son coeur perpétuellement douloureux. A d'autres +instants, il était dandy, mondain, étincelant d'esprit et persifleur; +à d'autres encore, il ne bougeait d'avec les jeunes filles, dont la +pureté le ravissait et qu'il faisait valser indéfiniment en causant +bagatelles et chiffons. En résumé, un être complexe, point inoffensif, +tant s'en faut, et qui faisait quelquefois peur aux femmes qu'il +aimait, mais ayant de très grands côtés et rien de petit ni de bas; un +être séduisant, attachant, et qui ne pouvait être que malheureux. + +Les contemporains l'ont vu à tour de rôle sous ces divers aspects, et +ils ont porté sur lui des jugements contradictoires qui contenaient +tous une part de vérité. + + + + +CHAPITRE III + +«CONTES D'ESPAGNE ET D'ITALIE» + +LE «SPECTACLE DANS UN FAUTEUIL» + + +Les _Contes d'Espagne et d'Italie_ effarèrent les classiques. On ne +s'était pas encore moqué d'eux avec autant de désinvolture. Les +critiques saisirent leurs férules, et Musset en eut sur les doigts. Je +crois--sans oser en répondre--que le premier article fut celui de +l'_Universel_ (22-23 janvier 1830). Il portait en épigraphe ces vers +des _Marrons du feu_: + + N'allez pas nous jeter surtout de pommes cuites + Pour mettre nos rideaux et nos quinquets à bas, + +et il commençait ainsi: «Voyez la force de la conscience! Le premier +cri de M. de Musset, qui n'aime pas les pommes cuites, c'est: Ne me +jetez pas de pommes cuites! Il sent que le lecteur sera tenté de lui +jeter quelque chose, et naturellement il pare le danger qu'il redoute +le plus. Que jetterons-nous donc à M. de Musset?» + +Le critique (il signe F.) s'excuse ensuite auprès de ses lecteurs «de +traîner leur vue sur les _poésies_ de M. de Musset», et il analyse le +volume avec de grandes marques de dégoût. Les fautes de français le +révoltent, les rejets le blessent, les termes réalistes, tels que +_pots_ ou _haillons_, lui font mal. Le pauvre homme! + +Le _Figaro_ (4 février) se défie. Il a peur de se laisser prendre à +quelque plaisanterie: «Son livre est-il une parodie? Est-ce une oeuvre +de bonne foi?» Tout considéré, _Figaro_ conclut à la bonne foi, et il +en est d'autant plus indigné. Il gronde le jeune auteur de commencer +«sa vie poétique» par les exagérations et les folies, et lui montre à +quoi il s'expose: «Le ridicule, une fois imprimé sur un front ou sur +un nom d'écrivain, y reste souvent comme une de ces taches, qui ne +s'effacent plus, même à grand renfort de savon et de brosse.» M. de +Musset mérite d'éviter ce triste sort, car il y a çà et là des traces +de talent dans son recueil, malgré son «mépris pour les lois du bon +sens et de la langue». + +Le même jour, le _Temps_ constate qu'une partie du public a cru à une +parodie. Il trouve, pour sa part, une inspiration très personnelle +dans les vers du nouveau venu. Il reconnaît qu'il y a là des images +charmantes et des dialogues étincelants. Mais les caractères ne se +tiennent pas; par exemple, la Camargo «contredit à chaque instant la +nature de son âme italienne par des formes de langage abstrait, par +des exclamations métaphysiques, par des images et des comparaisons +tout à fait en dehors du monde matériel et moral de l'Italie». +Serait-il possible que le critique du _Temps_ n'eût pas reconnu dans +les _Marrons du feu_ la double parodie d'une tragédie classique et de +la forme romantique? La Camargo, c'est Hermione, obligeant Oreste +(l'abbé Annibal) à tuer Pyrrhus (Rafaël) et l'accueillant ensuite par +des imprécations. Le respect de «la nature de son âme italienne» avait +été le moindre souci de l'auteur, et il était dans son droit.--Dans le +même article, sur _Mardoche_: «D'un bout à l'autre, c'est une énigme +dépourvue d'intérêt, pauvre de style et platement bouffonne». + +La _Quotidienne_ (12 février) est relativement aimable. Elle voit dans +le débutant «un poète et un fou, un inspiré et un écolier de +rhétorique»; dans les _Contes d'Espagne et d'Italie_ un «livre +étrange», où l'on est ballotté «de la hauteur de la plus belle poésie +aux plus incroyables bassesses de langage, des idées les plus +gracieuses aux peintures les plus hideuses, de l'expression la plus +vive et la plus heureuse aux barbarismes les moins excusables». _Don +Paez_ témoigne d'un véritable sens dramatique et contient des +observations profondes, des détails d'une grande richesse de poésie. +D'autre part, c'est un poème «où se presse du ridicule à en fournir à +une école littéraire tout entière». Le même critique déclare dans un +second article (23 février) qu'il y a «plus d'avenir» dans M. de +Musset «que dans aucun des poètes de notre époque», compliment qui a +trop l'air d'avoir été mis là dans le seul but d'être désagréable à +Victor Hugo; mais il faut, ajoute le journal, que l' «enfant» se mette +à l'école s'il veut arriver à quelque chose. + +Le _Globe_, qui témoignait aux romantiques assez de bienveillance, +commence (17 février) par constater l'existence d'un parti avancé pour +lequel «M. Hugo est presque stationnaire,... M. de Vigny classique», +et M. de Musset le seul grand poète de la France. Il avoue qu'en ce +qui le concerne, la première impression a été mauvaise: «Deux choses +étonnent et choquent d'abord dans les poésies de M. de Musset: la +laideur du fond et la fatuité de la forme». A mesure qu'il avançait +dans sa lecture, il a aperçu «quelques beautés; puis ces beautés ont +grandi, puis elles ont dominé les défauts», et le critique n'a plus +été sensible qu'à la franchise de l'inspiration, à la force de +l'exécution, au sentiment et au mouvement qui manquent à tant d'autres +poètes. Il est vrai que M. de Musset exagère quelques-uns des défauts +de la nouvelle école; celle-ci «rompt le vers, M. de Musset le +disloque; elle emploie les enjambements, il les prodigue». Néanmoins, +malgré les _Marrons du feu_, qui «révoltent» et «dégoûtent» l'auteur +de l'article, malgré _Mardoche_, qui a l'air écrit par un «fou», les +_Contes d'Espagne et d'Italie_ annoncent «un talent original et vrai». + +La critique la plus vinaigrée est demeurée inédite. Elle arriva de +Vendôme. La tante chanoinesse avait appris par la voix publique +qu'elle avait un neveu poète, et elle reprochait aigrement à M. de +Musset-Pathay de lui avoir attiré cette disgrâce. Elle avait toujours +blâmé son frère de trop aimer la littérature; il voyait à présent où +cela conduisait. + +Le pardon des injures ne figurait pas dans son _credo_. En châtiment +des _Contes d'Espagne et d'Italie_, la chanoinesse «renia et déshérita +les mâles de sa famille pour cause de dérogation», et la première +édition était pourtant expurgée! On en avait supprimé la conversation +impie de Mardoche avec le bedeau. + +Cependant Musset lisait les journaux avec beaucoup de calme et +d'attention. Il ne s'indignait pas. Il ne traitait pas les critiques +de pions et de cuistres. Il ne désespérait pas de la littérature et de +l'humanité. «La critique juste, disait-il, donne de l'élan et de +l'ardeur. La critique injuste n'est jamais à craindre. En tout cas, +j'ai résolu d'aller en avant, et de ne pas répondre un seul mot.»--M. +de Musset-Pathay, aussi attentif et moins calme, écrivait à un ami, à +propos de l'article si cruel de l'_Universel_: «Mes inquiétudes sur +les disputes possibles n'étaient heureusement pas fondées, et j'ai su +avec une surprise extrême le stoïcisme de notre jeune philosophe. Je +sais du seul confident qu'il ait[7] et qui le trahit pour moi seul, +qu'il profite de toutes les critiques, abandonne le genre en grande +partie. Ce confident a ajouté que je serai surpris du changement. Je +le souhaite et j'attends.» (2 avril 1830, à M. de Cairol.) + +[Note 7: Son frère Paul.] + +Musset était modeste et extrêmement intelligent. De là son attitude +patiente et attentive lorsqu'on disait du mal de ses vers. Il avait +d'ailleurs été dédommagé des injures de la presse. Non pas que le gros +public eût été pour lui. Les bonnes gens, raconte Sainte-Beuve, ne +virent dans le livre «que la _Ballade à la lune_, et n'entendirent pas +raillerie sur ce _point_ d'invention nouvelle: ce fut un haro de gros +rires». Mais les femmes et la jeunesse se déclarèrent en faveur de +Musset, et tous les vieux amateurs de poésie qui n'étaient pas +inféodés au parti classique sentirent plus ou moins nettement qu'il y +avait là du nouveau. + +Il y en avait en effet. + +D'abord, des sensations d'une vivacité singulière, et puissamment +exprimées: + + Oh! dans cette saison de verdeur et de force, + Où la chaude jeunesse, arbre à la rude écorce, + Couvre tout de son ombre, horizon et chemin, + Heureux, heureux celui qui.... + +A la page suivante, une sensation très vraie est si fortement rendue +qu'elle se communique au lecteur, et qu'on _voit_ passer l'image chère +à don Paez: + + Don Paez cependant, debout et sans parole, + Souriait; car, le sein plein d'une ivresse folle, + Il ne pouvait fermer ses paupières sans voir + Sa maîtresse passer, blanche avec un oeil noir. + +Ailleurs, la sensation devient subtile, sans perdre de sa force. C'est +de la poésie sensuelle, mais d'une sensualité très raffinée et très +délicate: + + Qui ne sait que la nuit a des puissances telles, + Que les femmes y sont, comme les fleurs, plus belles, + Et que tout vent du soir qui les peut effleurer + Leur enlève un parfum plus doux à respirer? + +Ailleurs encore, une sensation accidentelle ne fournit au poète qu'une +épithète, et cela suffit pour faire tableau. + + . . . . . . . . . . . . . . Tout était endormi; + La lune se levait; sa lueur _souple et molle_, + Glissant aux trèfles gris de l'ogive espagnole, + Sur les pâles velours et le marbre changeant, + Mêlait aux flammes d'or ses longs rayons d'argent. + +Musset avait vu la lumière de la lune se glisser à travers des +vitraux, et il est obligé de la personnifier pour rendre sa vive +impression de quelque chose d'aérien et de matériel à la fois, qu'on +aurait pu saisir, et qui se coulait cependant par des fenêtres +fermées. C'était très nouveau, très moderne ou, si l'on veut, très +antique. Homère et Virgile ont des épithètes de ce genre, et, avant +qu'il y eût une poésie écrite ou chantée, les vieux mythes +traduisaient des impressions analogues. Ainsi Diane, venant baiser +Endymion, coulait son corps souple et mol à travers le réseau des +ramures. + +Il est de même très antique, et très moderne à la fois, dans ses +comparaisons, où il se montre entièrement dégagé du souci du mot +noble, qui préoccupait tant les poètes du XVIIIe siècle. Il a retrouvé +l'heureuse brutalité des anciens, leur science du détail réaliste qui +frappe l'imagination et fait surgir la scène devant les yeux: + + Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées, + Deux louves, remuant les feuilles desséchées, + S'arrêter face à face et se montrer la dent; + La rage les excite au combat; cependant + Elles tournent en rond lentement, et s'attendent; + Leurs mufles amaigris l'un vers l'autre se tendent. + +Son éducation littéraire avait nécessairement mélangé d'éléments +étrangers ce vieux réalisme païen, qui semble lui avoir été naturel. +Musset nommait Régnier son premier maître, et il y a en effet du +Régnier dans plus d'un passage, par exemple dans la comparaison des +fileuses: + + Ainsi qu'on voit souvent, sur le bord des marnières, + S'accroupir vers le soir de vieilles filandières, + Qui, d'une main calleuse agitant leur coton, + Faibles, sur leur genou laissent choir leur menton; + De même l'on dirait que, par l'âge lassée, + Cette pauvre maison, honteuse et fracassée, + S'est accroupie un soir au bord de ce chemin. + +Le romantisme des _Contes d'Espagne et d'Italie_ pouvait aussi compter +pour du nouveau. Victor Hugo en était encore aux _Orientales_, et +Musset le dépassait en hardiesse. Ses vers disloqués, ses débauches de +métaphores, le plaçaient tout à l'avant-garde de l'armée +révolutionnaire, tandis que sa verve turbulente et son ironie en +faisaient une espèce d'enfant perdu, que nul ne pouvait se flatter de +retenir dans le rang. Lui-même avait pris soin d'avertir qu'on y +perdrait sa peine et son temps. Il avait signifié dans _Mardoche_ à +l'«école rimeuse» qu'il ne voulait rien avoir de commun avec elle: + + Les Muses visitaient sa demeure cachée, + Et, quoiqu'il fît rimer _idée_ avec _fâchée_, + On le lisait.... + +Même irrévérence à l'égard des autres réformes. Cet audacieux s'était +permis de parodier dans la _Ballade à la lune_ les rythmes et les +images romantiques, et il affichait la prétention d'exprimer ce qu'il +sentait, non ce qu'il était à la mode de sentir. La mode était aux +airs funestes et penchés; Musset osait être gai et se moquait des +mélancoliques: + + RAFAEL. + + Triste, abbé?--Vous avez le vin triste?--Italie, + Voyez-vous, à mon sens, c'est la rime à folie. + Quant à mélancolie, elle sent trop les trous + Aux bas, le quatrième étage, et les vieux sous. + +Il ne trompait pas ses maîtres du Cénacle; il leur disait aussi +clairement que possible sur quels points il se séparait d'eux. Quant à +leur dire où il en serait le lendemain, s'il referait _Candide_ ou +_Manfred_, il eût été embarrassé de le faire; il n'en savait rien, et +n'avait personne pour l'aider à voir clair en lui-même. «Les _Contes +d'Espagne et d'Italie_, a dit Sainte-Beuve, posaient... une sorte +d'énigme sur la nature, les limites et la destinée de ce talent.» +Énigme dont l'obscurité s'accroissait par le plus étrange pêle-mêle +d'enfantillages de collégien[8], et de vers de haut vol, de ceux que +le génie trouve et que le talent ne fabrique jamais, quelque peine +qu'il y prenne. + + +[Note 8: + + . . . . pour la petitesse + De ses pieds, elle était Andalouse et comtesse + +On en pourrait citer de moins innocents.] + + Ulric, nul oeil des mers n'a mesuré l'abîme, + Ni les hérons plongeurs, ni les vieux matelots. + _Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime,_ + _Comme un soldat vaincu brise ses javelots...._ + + C'est ainsi qu'un nocher, sur les flots écumeux, + _Prend l'oubli de la terre à regarder les cieux...._ + + Heureux un amoureux! . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . + On en rit, c'est hasard s'il n'a heurté personne; + Mais sa folie au front lui met une couronne, + À l'épaule une pourpre, et _devant son chemin_ + _La flûte et les flambeaux, comme au jeune Romain._ + +Comment un livre aussi déraisonnable, plein d'exagérations et de +disparates, n'aurait-il pas choqué les esprits corrects et réjoui les +fous? Les bonnes gens eurent la consolation de pouvoir dire en toute +vérité que le succès des _Contes d'Espagne et d'Italie_ tenait du +scandale. + +Le coupable se tenait coi et réfléchissait. Il trouvait de la vérité +dans certaines critiques et se préparait à l'évolution que son +tempérament poétique rendait inévitable dès qu'il serait hors de page. +«Le romantique se déhugotise tout à fait», écrivait son père, le 19 +septembre 1830, à son ami Cairol. Il n'était plus besoin +d'indiscrétions pour s'en douter. La _Revue de Paris_ avait publié en +juillet le manifeste littéraire intitulé _les Secrètes Pensées de +Rafaël_, que le Cénacle prit pour un désaveu, et qui n'était qu'une +déclaration d'indépendance. A présent qu'on le lit de sang-froid, on a +peine à comprendre qu'on ait pu s'y tromper. + + Salut, jeunes champions d'une cause un peu vieille, + Classiques bien rasés, à la face vermeille, + Romantiques barbus, aux visages blêmis! + Vous qui des Grecs défunts balayez le rivage, + Ou d'un poignard sanglant fouillez le moyen-âge, + Salut!--J'ai combattu dans vos camps ennemis. + Par cent coups meurtriers devenu respectable, + Vétéran, je m'assois sur mon tambour crevé. + Racine, rencontrant Shakespeare sur ma table, + S'endort près de Boileau . . . . . . . . . . + +On s'y trompa pourtant, et les relations de Musset avec le groupe de +Victor Hugo se refroidirent. Il est juste d'ajouter que Musset +laissait percer un dessein arrêté de marcher à l'avenir sans lisières. +Le mot _d'école poétique_ lui paraissait maintenant vide de sens. +«Nous discutons beaucoup, écrivait-il à son frère; je trouve même +qu'on perd trop de temps à raisonner et épiloguer. J'ai rencontré +Eugène Delacroix, un soir en rentrant du spectacle; nous avons causé +peinture, en pleine rue, de sa porte à la mienne et de ma porte à la +sienne, jusqu'à deux heures du matin; nous ne pouvions pas nous +séparer. Avec le bon Antony Deschamps, sur le boulevard, j'ai discuté +de huit heures du soir à onze heures. Quand je sors de chez Nodier ou +de chez Achille (Devéria), je discute tout le long des rues avec l'un +ou l'autre. En sommes-nous plus avancés? En fera-t-on un vers meilleur +dans un poème, un trait meilleur dans un tableau? _Chacun de nous a +dans le ventre un certain son qu'il peut rendre, comme un violon ou +une clarinette. Tous les raisonnements du monde ne pourraient faire +sortir du gosier d'un merle la chanson du sansonnet._ Ce qu'il faut à +l'artiste ou au poète, c'est l'émotion. Quand j'éprouve, en faisant un +vers, un certain battement de coeur que je connais, je suis sûr que +mon vers est de la meilleure qualité que je puisse pondre.» + +Plus loin, dans la même lettre: «Horace de V.... m'a appris une chose +que je ne savais pas, c'est que depuis mes derniers vers, ils disent +tous que je suis converti, converti à quoi? s'imaginent-ils que je me +suis confessé à l'abbé Delille ou que j'ai été frappé de la grâce en +lisant Laharpe? On s'attend sans doute que, au lieu de dire: «Prends +ton épée et tue-le», je dirai désormais: «Arme ton bras d'un glaive +homicide, et tranche le fil de ses jours». Bagatelle pour bagatelle, +j'aimerais encore mieux recommencer les _Marrons du feu_ et +_Mardoche_.» (4 août 1831.) + +Des mois s'écoulèrent encore en discussions stériles. Une forte +secousse morale, causée par la mort de son père (avril 1832), +détermina enfin un retour au travail, et les anciens amis furent +convoqués la veille de Noël à une lecture de la _Coupe et les Lèvres_ +et d'_A quoi rêvent les jeunes filles_. La séance fut glaciale. Quand +on se quitta, la séparation était consommée entre le nourrisson du +romantisme et le Cénacle. Musset était désormais un isolé. Il l'avait +voulu et cherché. + +Son nouveau volume parut tout à la fin de 1832, sous ce titre: _Un +spectacle dans un fauteuil_. La critique s'en occupa peu. Sainte-Beuve +fit un article (_Revue des Deux Mondes_, 15 janvier 1833) où Alfred de +Musset était discuté sérieusement et classé «parmi les plus vigoureux +artistes» du temps. Un journal le loua chaudement; deux autres +l'exécutèrent avec de gros mots: _indigeste fatras_, _oeuvre sans +nom_, _fatigantes divagations_; la plupart lui firent dédaigneusement +l'aumône du silence. Leur attitude maussade ne se démentit point dans +les années suivantes, et elle répondait à celle du gros public. Musset +était retombé brusquement dans l'ombre. Le vrai succès, celui qui ne +s'oublie plus et classe définitivement un écrivain, s'est fait +beaucoup attendre pour lui. Il a vu sa gloire avant de mourir; mais il +n'en a pas joui longtemps. Les raisons de cette longue éclipse sont +assez complexes. + +Il y avait un peu de sa faute dans l'aigreur des journalistes. Sous +prétexte qu'il ne leur en voulait nullement de leurs injures, il +n'avait pas caché sa joie gamine de ce que tous, ou à peu près, +s'étaient laissé prendre à la _Ballade à la lune_. En franc étourdi, +il s'était moqué sans pitié, dans les _Secrètes_ _Pensées de Rafaël_, +de leurs grands frais d'indignation pour une plaisanterie: + + O vous, race des dieux, phalange incorruptible, + Électeurs brevetés des morts et des vivants; + Porte-clefs éternels du mont inaccessible, + Guindés, guédés, bridés, confortables pédants! + Pharmaciens du bon goût, distillateurs sublimes, + Seuls vraiment immortels, et seuls autorisés; + Qui, d'un bras dédaigneux, sur vos seins magnanimes + Secouant le tabac de vos jabots usés, + Avez toussé,--soufflé,--passé sur vos lunettes + Un parement brossé pour les rendre plus nettes, + Et, d'une main soigneuse ouvrant l'in-octavo, + Sans partialité, sans malveillance aucune, + Sans vouloir faire cas ni des ha! ni des ho! + Avez lu posément--la Ballade à la lune!!! + + Maîtres, maîtres divins, où trouverai-je, hélas! + Un fleuve où me noyer, une corde où me pendre, + Pour avoir oublié de faire écrire au bas: + _Le public est prié de ne pas se méprendre_... + . . . . . . . . . . . . . . . . . + On dit, maîtres, on dit qu'alors votre sourcil, + En voyant cette lune, et ce point sur cet i, + Prit l'effroyable aspect d'un accent circonflexe! + +Le journaliste parisien accepte à la rigueur d'être traité de pédant, +même bridé, même guédé! Mais rien au monde ne lui est plus odieux, +plus insupportable, exaspérant, inoubliable, que d'être convaincu de +naïveté. Les critiques de 1830 gardèrent longtemps rancune à «ce jeune +gentilhomme» qui «persiflait tout». + +Plus de coterie pour le défendre, puisqu'il était brouillé avec le +Cénacle, et son nouveau volume était justement difficile à comprendre. +Des trois poèmes qui le composaient, aucun n'était très accessible à +la foule sans le secours de commentaires. Le premier, la _Coupe et les +Lèvres_, étonnait tout d'abord par sa forme inusitée. Ce choeur +emprunté à la tragédie grecque, qui venait exprimer des idées fort peu +antiques dans un langage très moderne, troublait et déroutait le +lecteur. D'autre part, la donnée de la pièce est loin d'être nette; +plusieurs idées assez disparates s'y succèdent ou s'y mêlent +confusément. L'auteur glisse sans s'en apercevoir de son sujet +primitif à un autre sujet tout différent. Au premier acte, il semble +qu'il ait voulu faire la tragédie de l'orgueil, comme Corneille a fait +celle de la volonté, et qu'il va s'attacher à le montrer grandissant +dans une âme ardente et forte. + + Tout nous vient de l'orgueil, même la patience. + L'orgueil, c'est la pudeur des femmes, la constance + Du soldat dans le rang, du martyr sur la croix. + L'orgueil, c'est la vertu, l'honneur et le génie; + C'est ce qui reste encor d'un peu beau dans la vie, + La probité du pauvre et la grandeur des rois.... + + LE CHOEUR. + + Frank, une ambition terrible te dévore. + Ta pauvreté superbe elle-même s'abhorre; + Tu te hais, vagabond, dans ton orgueil de roi, + Et tu hais ton voisin d'être semblable à toi.... + +Mais ensuite? Frank, qui s'élançait dans la vie avec tant de superbe, +rencontre dans la forêt Belcolor qui lui dit: «Monte à cheval et viens +souper chez moi», et le sujet change brusquement. Frank est maintenant +celui que la débauche a touché dans la fleur de sa jeunesse et qui en +garde au coeur une flétrissure. + + Ah! malheur à celui qui laisse la débauche + Planter le premier clou sous sa mamelle gauche! + Le coeur d'un homme vierge est un vase profond: + Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, + La mer y passerait sans laver la souillure; + Car l'abîme est immense, et la tache est au fond. + +Musset est revenu sur cette idée à bien des reprises, et toujours avec +un accent poignant, où se trahit un retour sur lui-même et l'âpreté +d'un regret. + +Au cinquième acte, la gracieuse idylle de Déidamia fait de nouveau +dévier le sujet et termine le drame par un événement romanesque, un +pur accident; à moins que l'on n'accepte l'interprétation que M. Émile +Faguet a donnée récemment du dénouement de la _Coupe et les +Lèvres_[9], interprétation très intéressante, parce qu'elle supprime +l'accident et rend au poème l'unité qui lui manquait. D'après M. +Faguet, Frank «revient à l'amour d'enfance comme à une renaissance et +à un rachat... et ne peut le ressaisir; car Belcolor (qu'il faut +comprendre ici comme un symbole), car le spectre de la débauche le +regarde, l'attire, le tue». + +[Note 9: _Études littéraires. XIXe siècle._] + +Quoi qu'il en soit, Frank est le plus byronien des héros de Musset, et +cela est curieux, car Musset se défendait avec vivacité, dans la +dédicace même de la _Coupe et les Lèvres_, d'avoir cédé à l'influence +des _Manfred_ et des _Lara_: + + On m'a dit l'an passé que j'imitais Byron; + Vous qui me connaissez, vous savez bien que non. + Je hais comme la mort l'état de plagiaire; + Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre. + +Le byronisme fut un des lambeaux du manteau romantique dont il ne se +débarrassa jamais. Il avait beau le rejeter, le brillant haillon se +retrouvait tout à coup sur ses épaules. Nous l'y reverrons dans tout +son éclat quand Musset écrira _Rolla_ et la _Confession d'un Enfant du +siècle_. + +Un public qui n'avait point prêté d'attention aux grandes et tragiques +imaginations de la _Coupe et les Lèvres_ n'était guère capable de +goûter cette perle de poésie qui s'appelle _A quoi rêvent les jeunes +filles_. Il faut avoir soi-même beaucoup de fantaisie, ou s'être mis à +l'école des féeries de Shakespeare, pour accepter sans hésitation +l'invraisemblable idée du bon duc Laërte, ce père prévoyant qui chante +des sérénades sous le balcon de ses filles, afin qu'elles aient eu +leur petit roman avant de faire les mariages de convenance arrangés de +toute éternité par les familles. Voyez pourtant combien le vieux +Laërte avait raison. Personne ne le seconde. Les deux prétendants +auxquels reviendrait le soin des romances et des billets doux sont, +l'un trop timide, l'autre trop bête. Irus ne fait que des sottises, +Silvio ne fait rien, et tous les deux gênent Laërte au lieu de +profiter de ses leçons et de grimper dans le pays du bleu sur des +échelles de soie. Mais telle est la force d'une idée juste, que tout +s'arrange, malgré tout, comme le vieux duc l'avait prévu. Ninon et +Ninette auront respiré la poésie de l'amour avant de se dévouer, en +bonnes et honnêtes petites filles, à la prose du mariage. Elles auront +été poètes elles-mêmes pendant toute une soirée, et se seront ainsi +élevées d'un degré sur l'échelle des créatures. + + NINON. + + L'eau, la terre et les vents, tout s'emplit d'harmonies. + Un jeune rossignol chante au fond de mon coeur. + J'entends sous les roseaux murmurer des génies.... + Ai-je de nouveaux sens inconnus à ma soeur? + + NINETTE. + + Pourquoi ne puis-je voir sans plaisir et sans peine + Les baisers du zéphyr trembler sur la fontaine, + Et l'ombre des tilleuls passer sur mes bras nus? + Ma soeur est une enfant--et je ne le suis plus. + + NINON. + + O fleurs des nuits d'été, magnifique nature! + O plantes! ô rameaux, l'un dans l'autre enlacés! + + NINETTE. + + O feuilles des palmiers, reines de la verdure, + Qui versez vos amours dans les vents embrasés! + +Il y a dans cette petite pièce une grâce rafraîchissante. On n'avait +jamais prêté langage plus exquis à l'amour jeune et ingénu. Le duo que +Ninon et Silvio soupirent sur la terrasse était un acte de foi, que ne +faisaient pas prévoir les _Contes d'Espagne et d'Italie_, envers la +passion chaste et tendre, trésor des coeurs purs. Le poète y est +revenu plus d'une fois, et cela lui a toujours porté bonheur. + +Le ton changeait encore avec le dernier poème, _Namouna_, et ne +cessait plus de changer, tantôt cynique, tantôt éloquent et passionné, +tantôt attendri. Musset y avait mis beaucoup de lui-même, et l'on sait +s'il était «ondoyant et divers». C'est surtout dans la fameuse tirade +sur _don Juan_ qu'il s'est livré avec abandon. C'était son propre rêve +qu'il contait, dans les strophes étincelantes où il peint ce bel +adolescent + + Aimant, aimé de tous, ouvert comme une fleur, + +que la divinisation de la sensation condamne à la recherche éperdue +d'un idéal impossible, et qui en meurt le sourire aux lèvres, «plein +d'espoir dans sa route infinie». Les don Juan, hélas! sont exposés à +devenir des Rolla. Quand Musset le comprit, il était trop tard, et il +ne put que crier d'angoisse comme Frank. + +Il est à remarquer que le _Spectacle dans un fauteuil_ ne contient +plus guère de rejets et de vers brisés, sauf dans _Namouna_. La forme +de Musset devient un compromis entre la nouvelle école et l'ancienne. +Il érige de plus en plus en système la pauvreté de la rime: + + Vous trouverez, mon cher, mes rimes bien mauvaises; + Quant à ces choses-là, je suis un réformé. + Je n'ai plus de système, et j'aime mieux mes aises; + Mais j'ai toujours trouvé honteux de cheviller. + Je vois chez quelques-uns, en ce genre d'escrime, + Des rapports trop exacts avec un menuisier. + Gloire aux auteurs nouveaux, qui veulent à la rime + Une lettre de plus qu'il n'en fallait jadis! + Bravo! c'est un bon clou de plus à la pensée. + La vieille liberté par Voltaire laissée + Était bonne autrefois pour les petits esprits. + +Il renie la couleur locale obligatoire, fabriquée avec les _Guides des +voyageurs_: + + Considérez aussi que je n'ai rien volé + A la Bibliothèque;--et, bien que cette histoire + Se passe en Orient, je n'en ai point parlé. + Il est vrai que, pour moi, je n'y suis point allé. + Mais c'est si grand, si loin!--Avec de la mémoire + On se tire de tout:--allez voir pour y croire. + + Si d'un coup de pinceau je vous avais bâti + Quelque ville _aux toits bleus_, quelque _blanche_ mosquée, + Quelque tirade en vers, d'or et d'argent plaquée, + Quelque description de minarets flanquée, + Avec l'horizon _rouge_ et le ciel assorti, + M'auriez-vous répondu: «Vous en avez menti»? + + (_Namouna_.) + +Musset savait mieux que personne ce que valait la couleur locale ainsi +comprise; il venait de faire sa description du Tyrol, dans la _Coupe +et les Lèvres_, avec un vieux dictionnaire de géographie. + +Il était donc revenu de ses audaces romantiques, mais il ne s'était +pas réconcilié pour cela avec les classiques, qu'il continuait à +plaisanter: + + L'âme et le corps, hélas! ils iront deux à deux, + Tant que le monde ira,--pas à pas,--côte à côte-- + Comme s'en vont les vers classiques et les boeufs. + +Placé ainsi entre les deux camps, il ne lui restait plus qu'à être +lui-même. A défaut d'un peuple d'admirateurs, il avait sa poignée de +fidèles. Ceux-ci avaient perçu, dès le premier jour, l'accent +personnel au travers des notes d'emprunt, et ils ne demandaient à +l'auteur du _Don Juan_ que d'être Musset, encore Musset, toujours +Musset. Sa mère lui conte dans une lettre de 1834 qu'un danseur de sa +soeur, un polytechnicien, a dit à celle-ci: «Mademoiselle, on m'a dit +que vous êtes la soeur de M. Alfred de Musset?--Oui, monsieur, j'ai +cet honneur-là.--Vous êtes bien heureuse, mademoiselle.» Mme de +Musset-Pathay ajoute que toute l'École polytechnique ne jure que par +lui (13 février). Au moment où Mme de Musset-Pathay traçait ces +lignes, la jeunesse de son fils était finie. Il avait vingt-trois ans. +Les six années écoulées depuis sa sortie du collège avaient été des +années légères. Elles sont résumées dans une de ses chansons, d'une +mélancolie souriante: + + J'ai dit à mon coeur, à mon faible coeur: + N'est-ce point assez d'aimer sa maîtresse? + Et ne vois-tu pas que changer sans cesse, + C'est perdre en désirs le temps du bonheur? + + Il m'a répondu: Ce n'est point assez, + Ce n'est point assez d'aimer sa maîtresse; + Et ne vois-tu pas que changer sans cesse, + Nous rend doux et chers les plaisirs passés? + + J'ai dit à mon coeur, à mon faible coeur: + N'est-ce point assez de tant de tristesse? + Et ne vois-tu pas que changer sans cesse, + C'est à chaque pas trouver la douleur? + + Il m'a répondu: Ce n'est point assez, + Ce n'est point assez de tant de tristesse; + Et ne vois-tu pas que changer sans cesse + Nous rend doux et chers les chagrins passés? + + (1831) + +Le temps est passé de l'insouciance heureuse. Nous arrivons à la +grande crise de la vie de Musset. Il va aimer vraiment pour la +première fois, et il ne trouvera plus que les chagrins d'amour sont +«doux et chers». + + + + +CHAPITRE IV + +GEORGE SAND + + +_George Sand à Sainte-Beuve_ (mars 1833): «.... A propos, réflexion +faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est très +dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'aurais plus de curiosité +que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent de satisfaire +toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies. A la +place de celui-là, je veux donc vous prier de m'amener Dumas, en l'art +de qui j'ai trouvé de l'âme, abstraction faite du talent....» + +Quelque temps après, Alfred de Musset et George Sand se rencontrèrent +à un dîner offert par la _Revue des Deux Mondes_. Ils se trouvèrent +placés l'un à côté de l'autre et convinrent de se revoir. Des lettres +de Musset non datées, que j'ai sous les yeux, forment une espèce de +prologue au drame. On en est aux formules cérémonieuses et aux +politesses banales. La première lettre qui marque un progrès dans +l'intimité a été écrite à propos de _Lélia_[10], que George Sand avait +envoyée à Musset. Celui-ci remercie avec chaleur, et glisse au travers +de ses compliments qu'il serait bien heureux d'être admis au rang de +camarade. Le «Madame» disparaît aussitôt de la correspondance. Musset +s'enhardit et se déclare, une première fois avec gentillesse, une +seconde avec passion, et leur destin à tous deux s'accomplit. George +Sand annonce sans ambages à Sainte-Beuve qu'elle est la maîtresse de +Musset et ajoute qu'il peut le dire à tout le monde; elle ne lui +demande pas de «discrétion».--«Ici, dit-elle, bien loin d'être +affligée et méconnue, je trouve une candeur, une loyauté, une +tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme et une amitié +de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne +croyais rencontrer nulle part, et surtout là. Je l'ai niée cette +affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord, et puis je me +suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir fait. Je m'y suis rendue +par amitié plus que par amour, et l'amitié que je ne connaissais pas +s'est révélée à moi sans aucune des douleurs que je croyais accepter.» +(25 août 1833.) + +[Note 10: _Lélia_ est enregistrée dans le numéro du 10 août 1833 de la +_Bibliographie de la France_, ce qui place son apparition, selon +toutes probabilités, entre le 1er et le 5 août.] + +_La même au même:_ «.... J'ai été malade, mais je suis bien. Et puis +je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache à +_lui_; chaque jour je vois s'effacer en lui les petites choses qui me +faisaient souffrir; chaque jour je vois luire et briller les belles +choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il est, +il est _bon enfant_, et son intimité m'est aussi douce que sa +préférence m'a été précieuse.» (21 septembre.) + +Fin septembre: «J'ai blasphémé la nature, et Dieu peut-être, dans +_Lélia_; Dieu qui n'est pas méchant, et qui n'a que faire de se venger +de nous, m'a fermé la bouche en me rendant la jeunesse du coeur et en +me forçant d'avouer qu'il a mis en nous des joies sublimes....» + +Tels furent les débuts de cette liaison fameuse, qu'on ne peut passer +sous silence dans une biographie d'Alfred de Musset, non pour le bas +plaisir de remuer des commérages et des scandales, ni parce qu'elle +met en cause deux écrivains célèbres, mais parce qu'elle a eu sur +Musset une influence décisive, et aussi parce qu'elle présente un +exemple unique et extraordinaire de ce que l'esprit romantique pouvait +faire des êtres devenus sa proie. La correspondance de ces illustres +amants, où l'on suit pas à pas les ravages du monstre, est l'un des +documents psychologiques les plus précieux de la première moitié du +siècle. On y assiste aux efforts insensés et douloureux d'un homme et +d'une femme de génie pour vivre les sentiments d'une littérature qui +prenait ses héros en dehors de toute réalité, et pour être autant +au-dessus ou en dehors de la nature que les Hernani et les Lélia. On y +voit la nature se venger durement de ceux qui l'ont offensée, et les +condamner à se torturer mutuellement. C'est d'après cette +correspondance que nous allons essayer de raconter une histoire qu'on +peut dire ignorée, quoiqu'on en ait tant parlé, car tous ceux qui s'en +sont occupés ont pris à tâche de la défigurer. Paul de Musset +travestit les faits à dessein dans sa _Biographie. Elle et Lui_, de +George Sand, et la réponse de Paul de Musset, _Lui et Elle_, sont des +livres de rancune, nés de l'état de guerre créé et entretenu par des +amis, pleins de bonnes intentions sans doute, mais, à coup sûr, bien +mal inspirés. Il n'est pas jusqu'aux lettres de George Sand imprimées +dans sa _Correspondance_ générale qui n'aient été tronquées selon les +besoins de la cause. Personne, autour d'eux, ne faisait cette +réflexion, qu'en diminuant l'_autre_, on amoindrissait d'autant son +propre héros. + +Ils n'eurent pas à s'écrire pendant les premiers mois, mais Musset a +comblé cette lacune dans la _Confession d'un Enfant du siècle_, dont +les trois dernières parties sont le tableau, impitoyable pour +lui-même, triomphant pour son amie, de son intimité avec George Sand. +Il ne s'y est pas épargné. Ses graves défauts de caractère, ses torts +dès le début, y sont peints avec une sorte de fureur. Et avec quelle +véracité, un fragment inédit de George Sand en fait foi: «Je vous +dirai que cette _Confession d'un Enfant du siècle_ m'a beaucoup émue +en effet. Les moindres détails d'une intimité malheureuse y sont si +fidèlement, si minutieusement rapportés depuis la première heure +jusqu'à la dernière, depuis la _soeur de charité_ jusqu'à +l'_orgueilleuse insensée_, que je me suis mise à pleurer comme une +bête en fermant le livre.» (A Mme d'Agoult, 25 mai 1836.) + +Il avait pris tous les torts pour lui et poétisé le dénouement. Qu'on +s'en souvienne, et qu'on relise ce récit haletant: on verra jour par +jour, heure par heure, les étapes de ce supplice adoré, que résume ce +cri de détresse jeté par George Sand au moment de la rupture: «Je ne +veux plus de toi, mais je ne peux m'en passer!» (Lettre à Musset, fév. +ou mars 1835.) Et plus on relit, plus il éclate aux yeux, que ce qui +est arrivé devait arriver. + +Chacun d'eux souhaitait et exigeait l'impossible. Musset, +passionnément épris pour la première fois de sa vie, avait derrière +lui un passé libertin, qui s'attachait à lui comme la tunique de +Nessus et contraignait son esprit à torturer son coeur. Comme le +pêcheur de _Portia_, «il ne _croyait_ pas», et il avait un besoin +désespéré de croire. Il rêvait d'un amour au-dessus de tous les +amours, qui fût à la fois un délire et un culte. Il comprenait bien +qu'aucun des deux n'en était plus là, mais il ne pouvait en prendre +son parti, passait son temps à essayer d'escalader le ciel et à +retomber dans la boue, et il en voulait alors à George Sand de sa +chute. Un quart d'heure après l'avoir traitée «comme une idole, comme +une divinité», il l'outrageait par des soupçons jaloux, par des +questions injurieuses sur son passé. «Un quart d'heure après l'avoir +insultée, j'étais à genoux; dès que je n'accusais plus, je demandais +pardon; dès que je ne raillais plus, je pleurais. Alors un délire +inouï, une fièvre de bonheur, s'emparaient de moi; je me montrais +navré de joie, je perdais presque la raison par la violence de mes +transports; je ne savais que dire, que faire, qu'imaginer, pour +réparer le mal que j'avais fait. Je prenais Brigitte dans mes bras, et +je lui faisais répéter cent fois, mille fois, qu'elle m'aimait et +qu'elle me pardonnait.... Ces élans du coeur duraient des nuits +entières, pendant lesquelles je ne cessais de parler, de pleurer, de +me rouler aux pieds de Brigitte, de m'enivrer d'un amour sans bornes, +énervant, insensé.» Le jour ramenait le doute, car la divinité n'était +qu'une femme, que son génie ne mettait pas à l'abri des faiblesses +humaines et qui, comme lui, avait un passé. + +Entre les tourmentes, il y avait de beaux et chauds soleils. Musset +repentant devenait doux et soumis comme un enfant. Il n'était que +tendresse, que respect. Il faisait vivre son amie parmi les +adorations, l'exaltait au-dessus de toutes les créatures et l'enivrait +d'un amour dont la violence le jetait pâle et défaillant à ses pieds. +Il s'est tu, dans sa rage contre lui-même, sur ces accalmies. Il dit: +«Ce furent d'heureux jours; ce n'est pas de ceux-là qu'il faut +parler»; et il passe. + +George Sand, elle aussi, se débattait entre une chimère et la réalité. +Elle s'était forgé, vis-à-vis de Musset, plus jeune de six ans, un +idéal d'affection semi-maternelle qu'elle croyait très élevé, tandis +qu'il n'était que très faux. Elle y puisait une compassion +orgueilleuse pour son «pauvre enfant», si faible, si déraisonnable, et +elle lui faisait un peu trop sentir sa supériorité d'ange gardien. +Elle le grondait avec infiniment de douceur et de raison (elle a +toujours raison, dans leur correspondance), mais cette voix impeccable +finissait par irriter Musset. Il ne réprimait pas un sourire ironique, +une allusion railleuse, et l'orage recommençait. + +Tous les deux chérissaient néanmoins leurs chaînes, parce que les +heures de sérénité leur paraissaient encore plus douces que les +mauvaises n'étaient amères. Quelques amis s'étonnaient et blâmaient. +De quoi se mêlaient-ils? George Sand répondait avec beaucoup de sens à +l'un de ces indiscrets: «Il y a tant de choses entre deux amants dont +eux seuls au monde peuvent être juges!» + +L'automne de 1833 fut coupé par cette excursion à Fontainebleau qu'ils +ont tour à tour célébrée et maudite en prose et en vers. Décembre les +vit partir ensemble pour l'Italie. Les récits qui ont été faits de ce +voyage, et de ce qui l'a suivi, ont si peu de rapport avec la réalité, +qu'il faut ici préciser et mettre les dates, afin de rétablir une fois +pour toutes la vérité des faits. Les héros du drame--on ne saurait +trop le répéter--n'ont qu'à gagner à ce que la lumière se fasse. + +Ils s'embarquèrent le 22 décembre à Marseille, firent un court séjour +à Gênes, un autre à Florence, et repartirent le 28 (ou le 29) pour +Venise, où ils arrivèrent dans les premiers jours de janvier. George +Sand, malade depuis Gênes, prit le lit le jour même de son arrivée à +Venise, et y fut retenue deux semaines par la fièvre. Le 28 janvier, +elle peut enfin annoncer à son ami Boucoiran qu'elle «va bien au +physique comme au moral», mais ce n'est qu'un répit. Le 4 février, +elle lui récrit: «Je viens encore d'être malade cinq jours d'une +dyssenterie affreuse. Mon compagnon de voyage est très malade aussi. +Nous ne nous en vantons pas parce que nous avons à Paris une foule +d'ennemis qui se réjouiraient en disant: «Ils ont été en Italie pour +s'amuser et ils ont le choléra! quel plaisir pour nous! ils sont +malades!» Ensuite Mme de Musset serait au désespoir si elle apprenait +la maladie de son fils, ainsi n'en soufflez mot. Il n'est pas dans un +état inquiétant, mais il est fort triste de voir languir et +souffrotter une personne qu'on aime et qui est ordinairement si bonne +et si gaie. J'ai donc le coeur aussi barbouillé que l'estomac.» Musset +commençait sa grande maladie. + +Les deux amants venaient justement d'avoir leur première brouille, ce +qui ne veut pas dire qu'ils ne se vissent plus. L'album de voyage de +Musset, qui existe encore, ne cesse pas un instant de représenter +George Sand. On la voit en tenue de voyage, en costume d'intérieur, en +Orientale qui fume sa pipe, en touriste qui marchande un bibelot. Sur +une page, elle regarde malicieusement Musset à travers son éventail. +Sur une autre, elle fume une cigarette avec sérénité, tandis qu'il a +le mal de mer. On tourne, on tourne encore, et c'est elle, toujours +elle, et deux vers de Musset, presque les derniers qu'il ait publiés, +remontent à la pensée: + + Ote-moi, mémoire importune, + Ote-moi ces yeux que je vois toujours! + +Ils s'étaient néanmoins brouillés. Musset avait été violent et brutal. +Il avait fait pleurer ces grands yeux noirs qui le hantèrent jusqu'à +la mort, et il n'était pas accouru un quart d'heure après demander son +pardon. La maladie fit tout oublier. Elle ouvre dans leur roman un +chapitre nouveau, qui est touchant à force d'absurdité. + +Le 5 février, il est tout à coup en danger: «Je suis rongée +d'inquiétudes, accablée de fatigue, malade et au désespoir.... Gardez +un silence absolu sur la maladie d'Alfred à cause de sa mère qui +l'apprendrait infailliblement et en mourrait de chagrin.» (_A +Boucoiran._) Le 8, au même: «Il est réellement en danger.... Les nerfs +du cerveau sont tellement entrepris que le délire est affreux et +continuel. Aujourd'hui cependant il y a un mieux extraordinaire. La +raison est pleinement revenue et le calme est parfait. Mais la nuit +dernière a été horrible. Six heures d'une frénésie telle que, malgré +deux hommes robustes, il courait nu dans la chambre. Des cris, des +chants, des hurlements, des convulsions, ô mon Dieu, mon Dieu! quel +spectacle!» + +Musset dut la vie au dévouement de George Sand et d'un jeune médecin +nommé Pagello. A peine fut-il en convalescence, que le vertige du +sublime et de l'impossible ressaisit les deux amants. Ils imaginèrent +les déviations de sentiment les plus bizarres, et leur intérieur fut +le théâtre de scènes qui égalaient en étrangeté les fantaisies les +plus audacieuses de la littérature contemporaine. Musset, toujours +avide d'expiation, s'immolait à Pagello, qui avait subi à son tour la +fascination des grands yeux noirs. Pagello s'associait à George Sand +pour récompenser par une «amitié sainte» leur victime volontaire et +héroïque, et tous les trois étaient grandis au-dessus des proportions +humaines par la beauté et la pureté de ce «lien idéal». George Sand +rappelle à Musset, dans une lettre de l'été suivant, combien tout cela +leur avait paru simple. «Je l'aimais comme un père, et tu étais notre +enfant à tous deux.» Elle lui rappelle aussi leurs émotions +solennelles «lorsque tu lui arrachas, à Venise, l'aveu de son amour +pour moi, et qu'il te jura de me rendre heureuse. Oh! cette nuit +d'enthousiasme où, malgré nous, tu joignis nos mains en nous disant: +«Vous vous aimez, et vous m'aimez pourtant; vous m'avez sauvé, âme et +corps». Ils avaient entraîné l'honnête Pagello, qui ignorait jusqu'au +nom du romantisme, dans leur ascension vers la folie. Pagello disait à +George Sand avec attendrissement: _il nostro amore per Alfredo_, notre +amour pour Alfred. George Sand le répétait à Musset, qui en pleurait +de joie et d'enthousiasme. + +Pagello conservait cependant un reste de bon sens. En sa qualité de +médecin, il jugea que cet état d'exaltation chronique, qui n'empêchait +pas Musset d'être amoureux--au contraire,--ne valait rien pour un +homme relevant à peine d'une fièvre cérébrale. Il conseilla une +séparation, qui s'accomplit le 1er avril (ou le 31 mars) par le départ +de Musset pour la France. Le 6, George Sand donne à son ami Boucoiran, +dans une lettre confidentielle, les raisons médicales de cette +détermination, et elle ajoute: «Il était encore bien délicat pour +entreprendre ce long voyage et je ne suis pas sans inquiétude sur la +manière dont il le supportera. Mais il lui était plus nuisible de +rester que de partir, et chaque jour consacré à attendre le retour de +sa santé le retardait au lieu de l'accélérer.... Nous nous sommés +quittés peut-être pour quelques mois, peut-être pour toujours. Dieu +sait maintenant ce que deviendront ma tête et mon coeur. Je me sens de +la force pour vivre, pour travailler, pour souffrir.» + +«La manière dont je me suis séparée d'Alf. m'en a donné beaucoup. Il +m'a été doux de voir cet homme si frivole, si athée en amour, si +incapable (à ce qu'il me semblait d'abord) de s'attacher à moi +sérieusement, devenir bon, affectueux et loyal de jour en jour. Si +j'ai quelquefois souffert de la différence de nos caractères et +surtout de nos âges, j'ai eu encore plus souvent lieu de m'applaudir +des autres rapports qui nous attachaient l'un à l'autre. Il y a en lui +un fonds de tendresse, de bonté et de sincérité qui doivent le rendre +adorable à tous ceux qui le connaîtront bien et qui ne le jugeront pas +sur des actions légères.» + +«....Je doute que nous redevenions amants. Nous ne nous sommes rien +promis l'un à l'autre, sous ce rapport, mais nous nous aimerons +toujours, et les plus doux moments de notre vie seront ceux que nous +pourrons passer ensemble.» + +Musset écrit à Venise de toutes les étapes de la route. Ses lettres +sont des merveilles de passion et de sensibilité, d'éloquence +pathétique et de poésie pénétrante. Il y a çà et là une pointe +d'emphase, un brin de déclamation; mais c'était le goût du temps et, +pour ainsi dire, la poétique du genre[11]. + +[Note 11: La famille de Musset s'oppose malheureusement, par des +scrupules infiniment respectables, mais que je ne puis m'empêcher de +croire mal inspirés, à ce qu'il soit imprimé aucun fragment de ses +lettres inédites, et particulièrement de ses lettres à George Sand. Il +est cruel pour le biographe d'être contraint de traduire du Musset, et +quel Musset! dans une prose quelconque. Il est injuste et imprudent de +ne pas laisser Musset parler pour lui-même en face d'un adversaire tel +que George Sand, dont les lettres sont aussi bien éloquentes.] + +Il lui écrit qu'il a bien mérité de la perdre, pour ne pas avoir su +l'honorer quand il la possédait, et pour l'avoir fait beaucoup +souffrir. Il pleure la nuit dans ses chambres d'auberge, et il est +néanmoins presque heureux, presque joyeux, parce qu'il savoure les +voluptés du sacrifice. Il l'a laissée aux mains d'un homme de coeur +qui saura lui donner le bonheur, et il est reconnaissant à ce brave +garçon; il l'aime, il ne peut retenir ses larmes en pensant à lui. +Elle a beau ne plus être pour l'absent qu'un frère chéri, elle restera +toujours l'unique amie. + +_George Sand à Musset_ (3 avril): «Ne t'inquiète pas de moi; je suis +forte comme un cheval; mais ne me dis pas d'être gaie et tranquille. +Cela ne m'arrivera pas de sitôt. Ah! qui te soignera et qui +soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui voudrai-je prendre +soin désormais? _Comment me passerai-je du bien et du mal que tu me +faisais?..._ + +«Je ne te dis rien de la part de P. (Pagello) sinon qu'il pleure +presque autant que moi.» + +(15 avril.) «.... Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse +être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie été ta +maîtresse ou ta mère, peu importe! Que je t'aie inspiré de l'amour ou +de l'amitié, que j'aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela +ne change rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime à +présent, et c'est tout....» + +Elle se demande comment une affection aussi maternelle que la sienne a +pu engendrer tant d'amertumes: «Pourquoi, moi qui aurais donné tout +mon sang pour te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue +pour toi un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux +souvenirs m'assiègent (et à quelle heure me laisseront-ils en paix?), +je deviens presque folle, je couvre mon oreiller de larmes. J'entends +ta voix m'appeler dans le silence de la nuit. Qui est-ce qui +m'appellera à présent? Qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? A +quoi emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et qui, +maintenant, se tourne contre moi-même? Oh! mon enfant, mon enfant! Que +j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon! Ne parle pas du mien, ne +dis jamais que tu as eu des torts envers moi. Qu'en sais-je? Je ne me +souviens plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que +nous nous sommes quittés. Mais je sais, je sens, que nous nous +aimerons toute la vie.... Le sentiment qui nous unit est fermé à tant +de choses, qu'il ne peut se comparer à aucun autre. Le monde n'y +comprendra jamais rien. Tant mieux! nous nous aimerons et nous nous +moquerons de lui.» + +«.... Je vis à peu près seule.... P. vient dîner avec moi. Je passe +avec lui les plus doux moments de ma journée à parler de toi. Il est +si sensible et si bon, cet homme! Il comprend si bien ma tristesse! Il +la respecte si religieusement!» + +Les lettres de George Sand étaient plus généreuses que prudentes. +Elles agirent fortement sur une sensibilité que la maladie avait +surexcitée. Musset était arrivé à Paris le 12 avril et s'était +aussitôt lancé à corps perdu dans le monde et les plaisirs, espérant +que la distraction viendrait à bout du chagrin qui le dévorait. Le 19, +il prie son amie de ne plus lui écrire sur ce ton, et de lui parler +plutôt de son bonheur présent; c'est la seule pensé qui lui rende le +courage. Le 30, il la remercie avec transport de lui continuer son +affection, et la bénit pour son influence bienfaisante. Il vient de +renoncer à la vie de plaisir, et c'est à son grand George qu'il doit +d'en avoir eu la force. Elle l'a relevé; elle l'a arraché à son +mauvais passé; elle a ranimé la foi dans ce coeur qui ne savait que +nier et blasphémer: s'il fait jamais quelque chose de grand, c'est à +elle qu'il le devra. + +Il continué à parler de Pagello avec tendresses. Il va jusqu'à dire: +«Lorsque j'ai vu ce brave P., j'y ai reconnu la bonne partie de +moi-même, mais pure, exempte des souillures irréparables qui l'ont +empoisonnée en moi. C'est pourquoi j'ai compris qu'il fallait partir.» +On remarque cependant une nuance dans son amitié pour Pagello, +aussitôt que Musset est rentré à Paris. Il semble qu'en remettant le +pied dans cette ville gouailleuse, il ait eu un vague soupçon que le +«lien idéal» dont tous trois étaient si fiers pourrait bien être une +erreur, et une erreur ridicule. + +A la page suivante, il confesse ses enfantillages. Il a retrouvé un +petit peigne cassé qui avait servi à George Sand, et il va partout +avec ce débris dans sa poche. + +Plus loin: «Je m'en vais faire un roman. J'ai bien envie d'écrire +notre histoire. Il me semble que cela me guérirait et m'élèverait le +coeur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os[12].» + +[Note 12: Ces fragments ont été cités par M. Edouard Grenier dans ses +charmants _Souvenirs littéraires_ (_Revue bleue_ du 15 octobre 1892).] + +Ce projet est devenu la _Confession d'un Enfant du siècle_. George +Sand avait déjà commencé, de son côté, à exploiter la mine des +souvenirs. La première des _Lettres d'un voyageur_ était écrite, et +annoncée à Musset. Nous aurons maintenant, jusqu'à la fin de la +tragédie, comme une légère odeur d'encre d'imprimerie. Il faut en +prendre son parti; c'est la rançon des amours de gens de lettres, +qu'on doit acquitter même avec Musset, qui était aussi peu auteur que +possible. + +Les lettres de Venise continuaient à jeter de l'huile sur le feu. +George Sand ne parvenait pas à cacher que le souvenir de l'amour +tumultueux et brûlant d'autrefois lui rendait fade le bonheur présent. +Elle était reconnaissante à Pagello, qui l'entourait de soins et +d'attentions: «C'est, écrit-elle, un ange de douceur, de bonté et de +dévouement». Mais la vie avec lui était un peu terne, en comparaison: +«Je m'étais habituée à l'enthousiasme, et il me manque quelquefois.... +Ici, je ne suis pas Madame Sand; le brave Pietro n'a pas lu _Lélia_, +et je crois qu'il n'y comprendrait goutte.... Pour la première fois, +j'aime sans passion (12 mai).» Pagello n'est ni soupçonneux ni +nerveux. Ce sont de grandes qualités; et pourtant! «Eh bien, moi, j'ai +besoin de souffrir pour quelqu'un; j'ai besoin d'employer ce trop +d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir +cette maternelle sollicitude, qui s'est habituée à veiller sur un être +souffrant et fatigué. Oh! _pourquoi ne pourrais-je vivre entre vous +deux et vous rendre heureux_ sans appartenir ni à l'un ni à l'autre?» +Elle voudrait connaître la future maîtresse de Musset; elle lui +apprendrait à l'aimer et à le soigner. Mais cette maîtresse sera +peut-être jalouse? «Ah! du moins, moi, je puis parler de toi à toute +heure, sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une +parole amère. Ton souvenir, c'est une relique sacrée; ton nom est une +parole solennelle que je prononce le soir dans le silence de la +lagune....» (2 juin.) + +_Pagello à Musset_ (15 juin): «Cher Alfred, nous ne nous sommes pas +encore écrit, peut-être parce que ni l'un ni l'autre ne voulait +commencer. Mais cela n'ôte rien à cette affection mutuelle qui nous +liera toujours de noeuds sublimes, et incompréhensibles aux +autres...[13].» + +[Note 13: L'original est en italien.] + +Des cris d'amour furent la réponse aux aveux voilés de l'infidèle. Dès +le 10 mai, Musset lui écrit qu'il est perdu, que tout s'écroule autour +de lui, qu'il passe des heures à pleurer, à baiser son portrait, à +adresser à son fantôme des discours insensés. Paris lui semble une +solitude affreuse; il veut le quitter et fuir jusqu'en Orient. Il +s'accuse de nouveau de l'avoir méconnue, mal aimée; de nouveau il se +traîne lui-même dans la boue et dresse un autel à la créature céleste, +au grand génie, qui ont été son bien et qu'il a perdus par sa faute. +C'est le moment où son âme enfiévrée s'ouvre à l'intelligence de +Rousseau: «Je lis _Werther_ et la _Nouvelle Héloïse_. Je dévore toutes +ces folies sublimes, dont je me suis tant moqué. J'irai peut-être trop +loin dans ce sens-là, comme dans l'autre. Qu'est-ce que ça me fait? +J'irai toujours[14].» Il a un besoin impérieux et terrible de lui +entendre dire qu'elle est heureuse; c'est le seul adoucissement à son +chagrin (15 juin). + +[Note 14: Cité par Sainte-Beuve, _Causeries du Lundi_, XIII, 373.] + +_George Sand à Musset_ (26 juin). Elle annonce l'intention de ramener +Pagello avec elle et recommande à Musset de faire fi des commérages: +«Ce qui pourrait me faire du mal, et ce qui ne peut pas arriver, ce +serait de perdre ton affection. Ce qui me consolera de tous les maux +possibles, c'est encore elle. Songe, mon enfant, que tu es dans ma vie +à côté de mes enfants, et qu'il n'y a plus que deux ou trois grandes +causes qui puissent m'abattre: leur mort ou ton indifférence.» + +_Musset à George Sand_ (10 juillet): «.... Dites-moi, monsieur, est-ce +vrai que Mme Sand soit une femme adorable?» Telle est l'honnête +question qu'une belle bête m'adressait l'autre jour. La chère créature +ne l'a pas répétée moins de trois fois, pour voir si je varierais mes +réponses.» + +«Chante, mon brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me feras pas +renier, comme saint Pierre[15].» + +[Note 15: _Revue bleue_, 15 octobre 1892.] + +La venue de Pagello à Paris fut la grande maladresse qui gâta tout. Il +y a de ces choses qui paraissent presque naturelles en gondole, entre +poètes, et qui ne supportent pas le voyage. Le retour de Musset, seul +et visiblement désemparé, avait déjà provoqué de méchants propos, +qu'il s'était vainement efforcé d'arrêter. George Sand non plus +n'avait pu faire taire ses amis. Elle leur disait: «C'est la seule +(passion) dont je ne me repente pas». Mais les gens voulaient savoir +mieux qu'elle, comme toujours, et les langues allaient leur train. Un +grondement de médisances s'élevait du boulevard de Gand et du café de +Paris. Il devint clameur à l'entrée en scène du complice--bien +innocent, le pauvre garçon--du débordement de romantisme inspiré par +la place Saint-Marc et l'air fiévreux des lagunes. La situation +apparut dans toute son extravagance, et les trois amis furent +brutalement tirés de leur rêve par les rires des badauds. Ils +éprouvèrent un froissement douloureux, en se trouvant en face d'une +réalité si plate, presque dégradante. + +George Sand et son compagnon sont à peine arrivés (vers la mi-août), +qu'une grande agitation s'empare d'eux tous. Chez Musset, c'est un +réveil de passion auquel la conscience de l'irréparable communique une +immense tristesse. Il écrit à George Sand qu'il a trop présumé de +lui-même en osant la revoir, et qu'il est perdu. Le seul parti qui lui +reste est de s'en aller bien loin, et il implore un dernier adieu +avant son départ. Qu'elle ne craigne rien; il n'y a plus en lui ni +jalousie, ni amour-propre, ni orgueil offensé; il n'y a plus qu'un +désespéré qui a perdu l'unique amour de sa vie, et qui emporte l'amer +regret de l'avoir perdu inutilement, puisqu'il la laisse malheureuse. + +Elle dépérissait en effet de chagrin. Pagello s'était éveillé, en +changeant d'atmosphère, au ridicule de sa situation: «Du moment qu'il +a mis le pied en France, écrit George Sand, il n'a plus rien compris.» +Au lieu du saint enthousiasme de jadis, il n'éprouvait plus que de +l'irritation quand ses deux amis le prenaient pour témoin de la +chasteté de leurs baisers: «Le voilà qui redevient un être faible, +soupçonneux, injuste, faisant des querelles d'Allemand et vous +laissant tomber sur la tête ces pierres qui brisent tout». Dans son +inquiétude, il ouvre les lettres et clabaude indiscrètement. + +George Sand contemplait avec horreur le naufrage de ses illusions. +Elle avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger +leur histoire d'après les règles de la morale vulgaire. Mais le monde +ne peut pas admettre qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus +exactement, des dispensés en morale. Elle lisait le blâme sur tous les +visages, et pour qui, grand Dieu! pour cet Italien insignifiant, dont +elle avait honte maintenant. + +Il y avait six mois qu'ils étaient tous dans le faux, travaillant à se +tromper eux-mêmes et à transfigurer une aventure banale. Ils allaient +payer chèrement leurs fautes. + +George Sand consentit à dire un dernier adieu à son ami; non sans +peine; un instinct l'avertissait que cela ne vaudrait rien pour +personne. Le lendemain, Musset lui écrivit[16]: «Je t'envoie ce +dernier adieu, ma bien-aimée, et je te l'envoie avec confiance, non +sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les luttes +poignantes, les larmes amères ont fait place en moi à une compagne +bien chère, la pâle et douce mélancolie. Ce matin, après une nuit +tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit avec un doux sourire +sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front +ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas +été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme? O ma bien-aimée, tu ne +me reprocheras jamais les deux heures si tristes que nous avons +passées. Tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un +baume salutaire; tu ne te repentiras pas d'avoir laissé à ton pauvre +ami un souvenir qu'il emportera et que toutes les peines et toutes les +joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le +monde et lui. Notre amitié est consacrée, mon enfant. Elle a reçu +hier, devant Dieu, le saint baptême de nos larmes. Elle est +invulnérable comme lui. Je ne crains plus rien, n'espère plus rien; +j'ai fini sur la terre. Il ne m'était pas réservé d'avoir un plus +grand bonheur.» + +[Note 16: Cette lettre a été publiée dans l'_Homme libre_ du 14 avril +1877.] + +Il sollicite ensuite la permission de continuer à lui écrire; il +supportera tout sans se plaindre, pourvu qu'il la sache contente: +«Sois heureuse, aie du courage, de la patience, de la pitié, tâche de +vaincre ce juste orgueil, rétrécis ton coeur, mon grand George; tu en +as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces à la vie, si tu +te retrouves jamais seule en face du malheur, rappelle-toi le serment +que tu m'as fait, ne meurs pas sans moi. Souviens-toi que tu me l'as +promis devant Dieu. Mais je ne mourrai pas sans avoir fait un livre +sur moi, sur toi surtout. Non, ma belle fiancée, tu ne te coucheras +pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a porté. Non, +non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera sur ta +tombe que des lys sans tache. J'y poserai de ces mains que voilà ton +épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires d'un jour. +La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants immortels qui +n'en ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette, comme Héloïse +et Abailard. On ne parlera jamais de l'un sans l'autre.... Je +terminerai ton histoire par un hymne d'amour....» + +Le calme de cette lettre était trompeur. Il part pour Bade (vers le 25 +août; il est passé à Strasbourg le 28), et ce sont aussitôt des +explosions de passion, des lettres brûlantes et folles. «(Baden, 1834, +1er septembre). Jamais homme n'a aimé comme je t'aime, je suis perdu, +vois-tu, je suis noyé, inondé d'amour.» Il ne sait plus s'il vit, s'il +mange, s'il marche, s'il respire, s'il parle; il sait seulement qu'il +aime, qu'il n'en peut plus, qu'il en meurt, et que c'est affreux de +mourir d'amour, de sentir son coeur se serrer jusqu'à cesser de +battre, ses yeux se troubler, ses genoux chanceler. Il ne peut ni se +taire, ni dire autre chose: «Je t'aime, ô ma chair et mes os et mon +sang. Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insensé, +désespéré, perdu. Tu es aimée, adorée! idolâtrée, jusqu'à mourir. Non, +je ne guérirai pas, non, je n'essaierai pas de vivre, et j'aime mieux +cela, et mourir en t'aimant vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien +de ce qu'ils disent! Ils diront que tu as un autre amant, je le sais +bien. J'en meurs, mais j'aime, j'aime.... Qu'ils m'empêchent d'aimer!» +Pourquoi se séparer? Qu'y a-t-il entre eux? Des phrases, des fantômes +de devoirs. Qu'elle vienne le retrouver, ou qu'elle lui dise de +venir.... Mais non; toujours ces phrases, ces prétendus devoirs.... Et +elle le laisse mourir de la soif qu'il a d'elle! + +Un peu plus loin, dans la même lettre, une réflexion très sage, mais +tardive: «Il ne fallait pas nous revoir. Maintenant c'est fini. Je +m'étais dit qu'il fallait prendre un autre amour, oublier le tien, +avoir du courage. J'essayais, je le tentais du moins....» A présent +qu'il l'a revue, c'est impossible; il aime mieux sa souffrance que la +vie[17]. + +[Note 17: _Revue bleue_, 15 octobre 1892.] + +En même temps qu'il s'éloigne de Paris, George Sand s'enfuit à Nohant +comme affolée. Les lettres qu'elle adresse à ses amis sont des +plaintes, d'animal blessé.--_A Gustave Papet_: «Viens me voir, je suis +dans une douleur affreuse. Viens me donner une éloquente poignée de +main, mon pauvre ami. Ah! si je peux guérir, je payerai toutes mes +dettes à l'amitié; car je l'ai négligée et elle ne m'a pas +abandonnée.» _A Boucoiran_: «Nohant, 31 août. Tous mes amis... sont +venus me voir.... J'ai éprouvé un grand plaisir à me retrouver là. +C'était un adieu que je venais dire à mon pays et à tous les souvenirs +de ma jeunesse et de mon enfance, car vous avez dû le comprendre et le +deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je veux en finir +absolument avant peu.... J'aurai à causer longuement avec vous et à +vous charger de l'exécution de volontés sacrées. Ne me sermonnez pas +d'avance. Quand nous aurons parlé ensemble une heure, quand je vous +aurai fait connaître l'état de mon cerveau et de mon coeur, vous direz +avec moi qu'il y a paresse et lâcheté à essayer de vivre, depuis si +longtemps que je devrais en avoir fini déjà[18].» + +[Note 18: On trouvera des détails curieux sur son état d'esprit durant +cette crise dans la 4e des _Lettres d'Un Voyageur_. La 1re a trait à +la séparation de Venise.] + +Et Pagello? On l'avait laissé tout seul à Paris, et il était de fort +méchante humeur. Il trouvait très mauvais qu'on l'eût emmené à deux +cent cinquante lieues pour lui faire jouer un aussi sot personnage. + +_George Sand à Musset_ (au crayon et sans date. Elle écrit sur ses +genoux, dans un petit bois): «Hélas! Hélas! Qu'est-ce que tout cela? +Pourquoi oublies-tu donc à chaque instant, et cette fois plus que +jamais, que ce sentiment devait se transformer, et ne plus pouvoir, +par sa nature, faire ombrage à personne? Ah! tu m'aimes encore trop; +il ne faut plus nous voir. C'est de la passion que tu m'exprimes; mais +ce n'est plus le saint enthousiasme de tes bons moments. Ce n'est plus +cette amitié pure dont j'espérais voir s'en aller peu à peu les +expressions trop vives....» Elle lui expose l'état pénible de ses +relations avec Pagello: «Tout, de moi, le blesse et l'irrite, et, +faut-il te le dire? il part, il est peut-être parti à l'heure qu'il +est, et moi, je ne le retiendrai pas, parce que je suis offensée +jusqu'au fond de l'âme de ce qu'il m'écrit, et que, je le sens bien, +il n'a plus la foi, par conséquent, il n'a plus d'amour. Je le verrai +s'il est encore à Paris; je vais y retourner dans l'intention de le +consoler; me justifier, non; le retenir, non.... Et pourtant, je +l'aimais sincèrement et sérieusement, cet homme généreux, aussi +romanesque que moi, et que je croyais plus fort que moi.» + +Ils continuèrent pendant tout le mois de septembre à se dévorer le +coeur et à se torturer mutuellement. Aucun des deux n'avait la force +d'en finir. Octobre les rapprocha, et ils se remirent à essayer de +croire, à s'efforcer d'avoir foi l'un dans l'autre et dans la vertu +purifiante de l'amour. Les jours s'écoulèrent dans des alternatives +harassantes. Musset, qui avait gardé de son passé moins d'illusions +que George Sand, sentait la nausée lui monter aux lèvres au milieu de +ses serments d'amour. Son dégoût se tournait en colère; et il +accablait son amie d'outrages. A peine l'avait-il quittée, que la +réalité s'effaçait de devant ses yeux; il n'apercevait plus que la +chimère enfantée par leurs imaginations enflammées. Il obtenait sa +grâce à force de désespoir et d'éloquence, et tous les deux +recommençaient à rouler leur rocher, qui retombait encore sur eux. + +Le 13 octobre (1834), Musset remercie George Sand, dans une lettre +douce et triste, de consentir à le revoir. Le 28, Pagello, qui n'était +point fait pour les tragédies et commençait à avoir peur, sans savoir +de quoi, annonce son départ à Alfred Tattet en le conjurant «de ne +jamais dire un mot de ses amours avec la George. Je ne veux pas, +ajoute-t-il, de _vendette_.»--_George Sand à Musset_(sans date): +«J'étais bien sûre que ces reproches-là viendraient dès le lendemain +du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de ce que tu +avais accepté comme un droit. En sommes-nous déjà là, mon Dieu! Eh +bien, n'allons pas plus loin; laisse-moi partir. Je le voulais hier; +c'est un éternel adieu résolu dans mon esprit. Rappelle-toi ton +désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire croire que je +t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu. Et, encore une fois, +j'ai été assez folle pour vouloir te sauver. Mais tu es plus perdu +qu'auparavant, puisque, à peine satisfait, c'est contre moi que tu +tournes ton désespoir et ta colère. Que faire, mon Dieu? Qu'est-ce que +tu veux à présent? Qu'est-ce que tu me demandes? Des questions, des +soupçons, des récriminations, déjà, déjà!» Elle lui rappelle le mal +qu'il lui a déjà fait à Venise, les choses offensantes ou navrantes +qu'il lui a dites, et, pour l'a première fois, son langage est amer. +Elle avait prévu ce qui arrive: «.... Ce passé qui t'exaltait comme un +beau poème, tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus +qu'un cauchemar à présent que tu me ressaisis comme une proie...»: ce +passé devait infailliblement le faire souffrir. Il faut absolument se +séparer; ils seraient tous les deux trop malheureux: «Que nous +reste-t-il donc, mon Dieu, d'un lien qui nous avait semblé si beau? Ni +amour, ni amitié, mon Dieu!» + +Une lettre de Musset, qui a l'air de s'être croisée avec la +précédente, accuse un trouble encore plus grand. Il est consterné de +ce qu'il a fait. Il n'y comprend rien; c'est un accès de folie. A +peine avait-il fait trois pas dans la rue que la raison lui est +revenue, et il a failli tomber au souvenir de son ingratitude et de sa +brutalité stupide. Il ne mérite pas d'être pardonné, mais il est si +malheureux qu'elle aura pitié de lui. Elle lui imposera une pénitence, +et lui laissera l'espoir, car sa raison ne résisterait pas à la pensée +de la perdre. Il lui peint une fois de plus son amour avec l'ardeur de +passion qui fait de ces lettres des _Nuits_ en prose. + +Elle se laisse fléchir et pardonne. Musset est ivre de bonheur--ils se +revoient--et George Sand reprend la plume avec découragement: +«Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes? Nous verrons-nous ce +soir? Pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui et j'essaie de le +croire. Mais il me semble qu'il n'y a plus de suite dans tes idées, et +qu'à la moindre souffrance tu t'indignes contre moi comme contre un +joug. Hélas! mon enfant, nous nous aimons, voilà la seule chose sûre +qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous ont pas empêchés +et ne nous empêcheront pas de nous aimer. Mais notre vie est-elle +possible ensemble?» Elle lui propose de se séparer, définitivement; ce +serait le plus sage à tous les égards: «Je sens que je vais t'aimer +encore comme autrefois, si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être, et +moi avec toi. Penses-y bien. Je voulais te dire d'avance tout ce qu'il +y avait à craindre entre nous. J'aurais dû te l'écrire et ne pas +revenir. La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il l'accuser ou la bénir? +Il y a des heures, je te l'avoue, où l'effroi est plus fort que +l'amour....» + +Musset se lassa le premier. La rupture vint de lui. Le 12 novembre, il +l'annonce à Alfred Tattet. Sainte-Beuve, qui était alors le confident +de George Sand, est aussi informé officiellement. Tout devrait être +fini, et cependant les orages passés ne sont rien, moins que rien, +auprès de ceux qui s'apprêtent. On dirait un de ces châtiments +impitoyables où les anciens reconnaissaient la main de la divinité, et +l'on n'a plus que de la compassion pour ces malheureux qui se +débattent dans l'angoisse avec des cris de douleur. + +George Sand était retournée à Nohant, et elle avait éprouvé tout +d'abord un sentiment de délivrance et de repos: «Je ne vais pas mal, +je me distrais et ne retournerai à Paris que guérie et fortifiée. J'ai +lu votre billet à Duteil. Vous avez tort de parler comme vous faites +d'Alf. N'en parlez pas du tout si vous m'aimez et soyez sûr que c'est +fini à jamais entre lui et moi.» (15 nov., _à Boucoiran_.) + +Ce n'est toutefois qu'une accalmie. Le ton de ses lettres change bien +vite. _A Musset_: «Paris, mardi soir, 25 décembre 1834.--Je ne guéris +pourtant pas,... je m'abandonne à mon désespoir. Il me ronge, il +m'abat.... Hélas! il augmente tous les jours comme cette horreur de +l'isolement, ces élans de mon coeur pour aller rejoindre ce coeur qui +m'était ouvert! Et si je courais, quand l'amour me prend trop fort? Si +j'allais casser le cordon de sa sonnette, jusqu'à ce qu'il m'ouvrît sa +porte? Si je m'y couchais en travers jusqu'à ce qu'il passe?--Si je me +jetais--non pas à ses pieds, c'est fou, après tout, car c'est +l'implorer, et, certes, il fait pour moi ce qu'il peut; il est cruel +de l'obséder et de lui demander l'impossible;--mais si je me jetais à +son cou, dans ses bras, si je lui disais: «Tu m'aimes encore; tu en +souffres; tu en rougis, mais tu me plains trop pour ne pas +m'aimer....» Quand tu sentiras ta sensibilité se lasser et ton +irritation revenir, renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit +jamais avec cet affreux mot: _dernière fois_! Je souffrirai tant que +tu voudras, mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une fois par +semaine, venir chercher une larme, un baiser qui me fasse vivre et me +donne du courage.--Mais tu ne peux pas. Ah! que tu es las de moi, et +que tu t'es vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai eu de plus +grands torts certainement que tu n'en eus, à Venise....» + +A son tour de s'accuser et d'implorer son pardon. Son orgueil est +brisé. Elle prend un amer plaisir à se ravaler, à justifier les pires +insultes de Musset. Mais est-ce que la leçon n'a pas été assez dure? +n'est-elle pas assez punie? «Vendredi...: J'appelle en vain la colère +à mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un miracle pour moi. +Il me donnera l'ambition littéraire ou la dévotion.... Minuit. Je ne +peux pas travailler. O l'isolement, l'isolement! je ne peux ni écrire, +ni prier,... je veux me tuer; qui donc a le droit de m'en empêcher? O +mes pauvres enfants, que votre mère est malheureuse!--Samedi, +minuit...: Insensé, tu me quittes dans le plus beau moment de ma vie, +dans le jour le plus vrai, le plus passionné, le plus saignant de mon +amour! N'est-ce rien que d'avoir maté l'orgueil d'une femme et de +l'avoir jetée à ses pieds? N'est-ce rien que de savoir qu'elle en +meurt?... Tourment de ma vie! Amour funeste! je donnerais tout ce que +j'ai vécu pour un seul jour de ton effusion. Mais jamais, jamais! +C'est trop affreux. Je ne peux pas croire cela. Je vais y aller. J'y +vais.--Non.--Crier, hurler, mais il ne faut pas y aller, Sainte-Beuve +ne veut pas.» + +Son exaltation en arrive au délire. Les fameuses lettres de la +_Religieuse portugaise_ sont tièdes et calmes auprès de quelques-unes +de ces pages, qui peuvent compter parmi les plus ardentes que l'amour +ait jamais arrachées à une femme. Elle se traîne à ses pieds, mendiant +des coups faute de mieux: «J'aimerais mieux des coups que rien», et +entremêlant ses supplications de reproches à Dieu, qui l'a abandonnée +dans cette circonstance et à qui elle propose un marché: «Ah! +rendez-moi mon amant, et je serai dévote, et mes genoux useront le +pavé des églises!» + +Elle ne s'en tenait pas aux paroles. Elle coupa ses magnifiques +cheveux et les envoya à Musset. Elle venait pleurer à sa porte ou sur +son escalier. Elle errait comme une âme en peine, les yeux cernés, le +désespoir sur la figure. + +Musset l'aimait toujours. Il ne put résister.--_Billet de George Sand +à Tattet_(14 janvier 1835): «Alfred est redevenu mon amant». + +Les semaines qui suivirent furent affreuses, et nous en épargnerons au +lecteur le récit pénible et monotone. On s'étonne qu'ils aient pu y +résister et ne pas devenir fous. Ils s'obstinaient à ne pas accepter +le passé, _leur_ passé impur et ineffaçable, et à poursuivre le +fantôme d'une affection sublime et sacrée. Plus que jamais, les +souvenirs et les soupçons empoisonnaient chacune de leurs joies, et +des querelles hideuses couronnaient leurs ivresses. + +Un jour enfin, George Sand déclare qu'elle n'en peut plus, et qu'elle +est décidément incapable de le rendre heureux: «O Dieu, ô Dieu, +continue-t-elle, je te fais des reproches, à toi qui souffres tant! +Pardonne-moi, mon ange, mon bien-aimé, mon infortuné. Je souffre tant +moi-même.... Et toi, tu veux exciter et fouetter la douleur. N'en +as-tu pas assez comme cela? Moi, je ne crois pas qu'il y ait quelque +chose de pis que ce que j'éprouve.... Adieu, adieu. Je ne veux pas te +quitter, je ne veux pas te reprendre.... Je ne t'aime plus, mais je +t'adore toujours.... Reste, pars, seulement ne dis pas que je ne +souffre pas. Il n'y a que cela qui puisse me faire souffrir davantage. +Mon seul amour, ma vie, mes entrailles; mon sang, allez-vous-en, mais +tuez-moi en partant.» Musset aussi n'en pouvait plus. Il lui avait +écrit qu'il faisait ses paquets. Comme il ne se décidait pas à partir +et que la tempête d'amour et de colère faisait toujours rage; comme, +de plus, une femme qui a été quittée est disposée à prendre les +devants pour ne pas l'être une seconde fois, George Sand complota une +sorte d'évasion pour le 7 mars 1835 et alla se réfugier à Nohant. + +_George Sand à Boucoiran_ (Nohant, 14 mars 1835): «Mon ami, vous avez +tort de me parler d'Alf. Ce n'est pas le moment de m'en dire du +mal.... Mépriser est beaucoup plus pénible que regretter. Au reste ni +l'un ni l'autre ne m'arrivera. Je ne puis regretter la vie orageuse et +misérable que je quitte, je ne puis mépriser un homme que, sous le +rapport de l'honneur, je connais aussi bien.... Je vous avais prié +seulement de me parler de sa santé et de l'effet que lui ferait mon +départ. Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montré aucun +chagrin. C'est tout ce que je désirais savoir et c'est ce que je puis +apprendre de plus heureux. Tout mon désir était de le quitter sans le +faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit loué!» + +Au premier moment, ils furent tous les deux soulagés, et cela se +conçoit. George Sand eut une crise de foie, après quoi elle en vint +très vite à l'indifférence. Musset se crut aussi guéri (_Lettre à +Tattet_, 21 juillet 1835), mais il se trompait; quelque chose s'était +brisé en lui, laissant une plaie incurable. + +D'aucun côté--cette remarque est essentielle pour la connaissance de +leurs caractères,--d'aucun côté il n'y a trace, au début de la +rupture, de l'abîme de rancune et d'irritation que les mauvais +services de leur entourage allaient creuser entre eux, et à leurs +dépens. Ils s'écrivent encore de loin en loin, pour un renseignement, +une personne à recommander, et persistent à se défendre l'un l'autre +contre les médisances. La _Confession d'un Enfant du siècle_, où +Musset, ainsi qu'on l'a vu, dresse un autel à son amie, a paru en +1836, et George Sand écrivait à cette occasion: «Je sens toujours pour +lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de mère au fond +du coeur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal de lui sans +colère....» (_A Mme d'Agoult_, 25 mai 1836.) Deux ans plus tard, les +_Nuits_ ont paru. Les amis n'ont pas cessé d'exciter les +ressentiments. On sent l'approche des hostilités. _George Sand à +Musset_: «Paris, 19 avril 1838: Mon cher Alfred (_un premier +paragraphe a trait à une personne qu'il lui avait recommandée_),... je +n'ai pas bien compris le reste de ta lettre. Je ne sais pourquoi tu me +demandes si nous sommes amis ou ennemis. Il me semble que tu es venu +me voir l'autre hiver, et que nous avons eu six heures d'intimité +fraternelle après lesquelles il ne faudrait jamais se mettre à douter +l'un de l'autre, fût-on dix ans sans se voir et sans s'écrire, à moins +qu'on ne voulût aussi douter de sa propre sincérité; et, en vérité, il +m'est impossible d'imaginer comment et pourquoi nous nous tromperions +l'un l'autre à présent.» + +En 1840, ils échangent plusieurs lettres pour décider ce qu'ils feront +de leur correspondance[19]. Leur dernière rencontre eut lieu en 1848. + +[Note 19: Celle-ci a fini par rester aux mains de George Sand. Après +la mort de Musset, elle songea à la publier, mais Sainte-Beuve la +détourna de son projet (1861).] + +Nous empruntons la conclusion de leur histoire à George Sand: «Paix et +pardon», disait-elle dans sa vieillesse à Sainte-Beuve, un jour qu'ils +avaient remué les cendres de ce terrible passé. Qu'il en soit ainsi. +Paix et pardon à ces malheureuses victimes de l'amour romantique, non +point, comme le voulait George Sand, parce qu'ils avaient beaucoup +aimé, mais parce qu'ils avaient beaucoup souffert. + + + + +CHAPITRE V + +«LES NUITS» + + +La vie reprit son cours. «Je crus d'abord, dit Musset dans le _Poète +déchu_[20], n'éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je +m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je regardé autour de moi que je +vis un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me +semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches, +tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste et +tendre s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais +lutter, je m'abandonnai à la douleur en désespéré.» Peu à peu, les +larmes tarirent. «Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout +ce que j'avais quitté. Au premier livre qui me tomba sous la main, je +m'aperçus que tout avait changé. Rien du passé n'existait plus, ou, du +moins, rien ne se ressemblait. Un vieux tableau, une tragédie que je +savais par coeur, une romance cent fois rebattue, un entretien avec un +ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus le sens accoutumé.» + +[Note 20: Écrit en 1839. Quelques fragments en ont été cités par Paul +de Musset dans sa _Biographie_.] + +Les objets familiers qui l'entouraient le choquaient. Sa bibliothèque +de jeune homme l'importunait. «Je commençai, comme le curé de +Cervantes, par purger ma bibliothèque et mettre mes idoles au grenier. +J'avais dans ma chambre quantité de lithographies dont la meilleure me +sembla hideuse. Je ne montai pas si haut pour m'en délivrer, et je me +contentai de les jeter au feu. Quand mes sacrifices furent faits, je +comptai ce qui me restait. Ce ne fut pas long; mais le peu que j'avais +conservé m'inspira un certain respect. Ma bibliothèque vide me faisait +peine; j'en achetai une autre, large à peu près de trois pieds et qui +n'avait que trois rayons. J'y rangeai lentement et avec réflexion un +petit nombre de volumes; quant à mes cadres, ils demeurèrent vides +longtemps; ce ne fut qu'au bout de six mois que je parvins à les +remplir à mon goût; j'y plaçai de vieilles gravures d'après Raphaël et +Michel-Ange.» + +Les gravures représentaient des Madones, des sujets de sainteté, une +scène de guerre. La liste des livres qu'il avait admis dans sa +bibliothèque neuve est intéressante. C'était Sophocle, le Plutarque +d'Amyot, Aristophane et Horace; Rabelais, Montaigne, Régnier, les +classiques du XVIIe siècle et André Chénier; Shakespeare, Goethe, +Byron, Boccace et les quatre grands poètes italiens. Sauf Chénier, pas +un seul écrivain du XVIIIe siècle; pas plus Voltaire ou Rousseau que +Crébillon fils ou Duclos! + +Cela fait, Musset reprit la plume. Il n'avait presque pas écrit de +vers depuis _Rolla_, qui avait été publié le 15 août 1833, au début de +sa liaison avec George Sand, et dont nous n'avons pu encore parler, +sous peine d'interrompre le récit du drame. Il nous faut donc revenir +un instant en arrière, car _Rolla_ ne peut être passé sous silence. +Aucun des poèmes de Musset n'a plus contribué à lui conquérir la +jeunesse. Les défauts mêmes qu'on y pourrait relever n'y ont pas nui; +ainsi l'accent déclamatoire de certains passages, car la jeunesse est +naturellement et sincèrement déclamatoire. Sainte-Beuve raconte que +des étudiants en droit, en médecine, savaient le poème par coeur +lorsqu'il n'avait encore paru que dans une revue, et le récitaient aux +nouveaux arrivants. Et depuis, les véritables admirateurs de Musset +ont toujours eu une tendresse particulière pour _Rolla_. Taine en +parle comme du «plus passionné des poèmes» où un «coeur meurtri» a +ramassé «toutes les magnificences de la nature et de l'histoire pour +les faire jaillir en gerbe étincelante et reluire sous le plus ardent +soleil de poésie qui fut jamais». + +A tant d'éloquence, à tant d'émotion, on eût pu deviner qu'une crise +morale était proche, et que la passion _cherchait_ l'auteur de +l'_Andalouse_. Avec quelle soudaineté la crise a éclaté, avec quelle +violence impitoyable la passion s'est abattue sur lui, nous venons de +le voir. Pendant deux ans il n'écrivit plus, en vers du moins. + +Durant ce long silence, le poète et l'homme s'étaient transformés. +L'homme mûri par la douleur n'avait presque plus rien du bel +adolescent qui avait séduit et charmé les poètes du Cénacle, de +l'apparition juvénile et rayonnante dont Sainte-Beuve avait conservé +un si vif et éblouissant souvenir. «Il y a vingt-neuf ans de cela, +écrivait Sainte-Beuve en 1857, au lendemain de la mort de Musset; je +le vois encore faire son entrée dans le monde littéraire, d'abord dans +le cercle intime de Victor Hugo, puis dans celui d'Alfred de Vigny, +des frères Deschamps. Quel début! quelle bonne grâce aisée! et dès les +premiers vers qu'il récitait, son _Andalouse_, son _Don Paez_, et sa +_Juana_, que de surprise et quel ravissement il excitait alentour! +C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à +nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, la joue +en fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine +enflée du souffle du désir, il s'avançait le talon sonnant et l'oeil +au ciel, comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la +vie. Nul, au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie +adolescent.» + +Au jeune triomphateur si merveilleusement évoqué par Sainte-Beuve +avait succédé un homme froid et hautain, qui ne se livrait qu'à bon +escient. L'amie dévouée qu'il appelait sa _marraine_, Mme Jaubert, lui +reprochait en vain ses airs farouches et dédaigneux. Il en convenait +avec empressement, ainsi qu'il faisait toujours de ce qu'on trouvait +de mal en lui ou dans ses oeuvres: «Tout le monde, lui répondait-il, +est d'accord du désagrément de mon abord dans un salon. Non seulement +j'en suis d'accord avec tout le monde, mais ce désagrément m'est plus +désagréable qu'à personne. D'où vient-il? de deux causes premières: +orgueil, timidité.... On ne change pas sa nature, il faut donc +composer avec elle.» Il promettait à la _marraine_ de prendre sur soi +d'être poli, mais il se défendait de donner la moindre parcelle de son +coeur, fût-ce à l'amitié, fût-ce aux sympathies légères et fugitives +qui font l'ordinaire attrait des relations mondaines. Était-ce +sécheresse d'âme? Était-ce souvenir de ce qu'il en pouvait coûter, et +peur instinctive de la souffrance? «Je me suis regardé, poursuit-il, +et je me suis demandé si, sous cet extérieur raide, grognon, et +impertinent, peu sympathique, quoi qu'en dise la belle petite +Milanaise, si là-dessous, dis-je, il n'y avait pas primitivement +quelque chose de passionné et d'exalté à la manière de Rousseau[21].» +Cela n'est point douteux. Il y avait eu du Saint-Preux en lui; il y en +eut toujours, sans quoi nous n'aurions pas les _Nuits_, qui n'ont +assurément pas été écrites par Mardoche, ou par l'Octave des +_Caprices_. + +[Note 21: 1837?--_Souvenirs de Mme C. Jaubert._ Les lettres de Musset +citées dans ce volume ont été non seulement tronquées, mais parfois +remaniées; des fragments empruntés à des lettres de dates différentes +ont été réunis pour en faire une seule.] + +Sauf deux pièces d'importance secondaire (_Une bonne fortune, Lucie_), +les premiers vers qu'il écrivit après le voyage d'Italie furent la +_Nuit de Mai_ (_Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1835). Les trois +autres _Nuits_, la _Lettre à Lamartine_, les _Stances à la Malibran_, +se succédèrent à brefs intervalles. En 1838, le 15 février, l'_Espoir +en Dieu_ vient clore la série. Le grand poète, ne se réveillera plus +qu'un jour, trois ans après, pour écrire son admirable _Souvenir_ (15 +février 1841). Les meilleures de ses nouvelles et les chefs d'oeuvre +de son théâtre sont déjà achevés à cette date de 1838. Il avait alors +vingt-sept ans. Après les promesses d'un incomparable printemps, après +les rapides floraisons d'un trop court été, Alfred de Musset, on le +sait, n'eut point d'automne ni d'hiver. Son oeuvre entière tient dans +l'espace de dix années, sur desquelles trois ou quatre ont été +consacrées à réfléchir, à hésiter, à aimer et à s'en consoler. + +Dans les poésies de cette seconde période, Musset n'est plus +romantique, si l'on ne considère que la forme. Non content +d'abandonner les conquêtes du Cénacle, il se retourne à présent contre +ses anciens alliés. Il est agressif, malicieux; il écrit la célèbre +_lettre_ de Dupuis et Cotonet sur l'_Abus qu'on fait des adjectifs_ +(_Revue des Deux Mondes_, 15 sept. 1836), où deux bons bourgeois de la +Ferté-sous-Jouarre, ayant entrepris de comprendre «ce que c'était que +le romantisme», découvrent que c'est une manière d'attrape-nigaud, +fabriqué avec du vieux-neuf pris à Shakespeare, à Byron, à +Aristophane, aux Évangiles, aux Allemands et aux Espagnols, le tout si +adroitement recollé et redoré, que les badauds bayent aux corneilles +devant l'étalage, sans s'apercevoir que les étiquettes n'ont aucun +sens et que personne n'a jamais su et ne saura jamais ce que peut bien +être l'art social ou l'art humanitaire. Musset refuse aux romantiques +jusqu'à l'invention du vers brisé, et il ajoute l'ingrat: «Le vers +brisé, d'ailleurs, est horrible; il faut dire plus, il est impie; +c'est un sacrilège envers les dieux, une offense à la Muse». Il leur +laisse en tout et pour tout, en fait de «découverte» et de +«trouvaille», la gloire de dire _stupéfié_ au lieu de _stupéfait_, ou +_blandices_ au lieu de _flatteries_; encore est-ce de très mauvaise +grâce, et visiblement à regret; si Musset avait mieux lu +Chateaubriand, où le mot se trouve déjà, il se serait empressé de leur +retirer aussi _blandices_. + +Victor Hugo et ses amis furent vengés de _Dupuis et Cotonet_ par +Musset lui-même. Il avait pu se dépêtrer des formules de la jeune +école; il n'en avait pas moins le romantisme dans les moelles. L'âme +des temps nouveaux était en lui, et il ne dépendait pas de sa volonté +de la chasser, car le mouvement de 1830 avait apporté autre chose, de +bien plus important et plus tenace, qu'une forme littéraire. Ainsi que +l'a dit excellemment M. Brunetière[22], ce qu'il y avait de plus +original, de propre et de particulier dans le romantisme, c'était une +«combinaison de la liberté ou de la souveraineté de l'imagination avec +l'expansion de la personnalité du poète». En d'autres termes, à s'en +tenir à l'essence des choses, «le romantisme, c'est le lyrisme», et la +définition a l'air d'avoir été inspirée par Musset, tant elle +s'applique exactement à lui. Il avait toujours eu le goût «de se +mettre lui-même, de sa personne, dans son oeuvre». + +[Note 22: _Les Epoques du théâtre français._] + +Ce goût devint un besoin impérieux après sa grande passion. Il ne +resta plus au poète de pensées ni de paroles pour autre chose que son +malheur. Que lui importait le reste, à présent? Il n'avait pas trop de +tout son génie pour raconter les épouvantes de la catastrophe qui +était venue scinder sa vie en deux, obligeant à dire «le Musset +d'avant l'Italie» et «le Musset d'après George Sand». Au recul vers la +forme classique correspondit un débordement de romantisme dans le +sentiment. + +La _Nuit de mai_ fut écrite en deux nuits et un jour, au printemps de +1835, quelques semaines après la rupture définitive avec George Sand. +Elle respire une lassitude profonde. Il n'y a pas de colère dans les +réponses du poète à la Muse qui l'invite à chanter le printemps, +l'amour, la gloire, le bonheur ou ses semblants, le plaisir ou son +ombre. C'est la douceur plaintive d'un malade accablé par son mal, et +qui supplie qu'on ne le force pas à parler: + + Je ne chante ni l'espérance, + Ni la gloire, ni le bonheur, + Hélas! pas même la souffrance. + La bouche garde le silence + Pour écouter parler le coeur. + +La Muse le presse. A défaut d'autre thème, qu'il chante sa douleur: + + Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, + Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots. + Lorsque le pélican. . . . . . . . . . . . . . . . + +La suite est dans toutes les mémoires. La Muse le convie à servir son +coeur au festin divin, comme le pélican partage ses entrailles à ses +fils, mais il lui répond par un cri d'horreur: + + O Muse! spectre insatiable, + Ne m'en demande pas si long. + L'homme n'écrit rien sur le sable + À l'heure où passe l'aquilon. + J'ai vu le temps où ma jeunesse + Sur mes lèvres était sans cesse + Prête à chanter comme un oiseau; + Mais j'ai souffert un dur martyre, + Et le moins que j'en pourrais dire, + Si je l'essayais sur ma lyre, + La briserait comme un roseau. + +On a vu au chapitre précédent les causes profondes de son abattement. +Il avait fait des efforts stériles pour se purifier de ses anciennes +souillures au feu d'une passion qui était elle-même une violation de +la règle morale, et à ses chagrins d'amour s'ajoutait le sentiment +accablant d'avoir commis une erreur capitale, au jour solennel où +l'homme choisit l'idéal qui sera sa raison d'exister. A l'exemple des +héros romantiques, il avait demandé à la passion le point d'appui de +sa vie morale, et l'appui s'était brisé, le laissant meurtri et +épuisé. + +La _Nuit de mai_ parut le 15 juin dans la _Revue des Deux Mondes_, où +Musset a publié presque tout ce qui est sorti de sa plume depuis +_Namouna_. Six mois après, vint la _Nuit de décembre_. Le poète +s'était interrompu pour l'écrire de la _Confession d'un Enfant du +siècle_, qui, dans ses deux derniers tiers--on ne l'a pas oublié,--est +une véritable confession, dont la sincérité émut George Sand jusqu'aux +larmes. Il ne changea pas de sujet en écrivant la seconde des _Nuits_, +quoi qu'en ait dit Paul de Musset, dont c'est ici le lieu d'expliquer +les confusions volontaires. Il avait deux raisons d'altérer la vérité: +sa haine contre George Sand, qui l'animait à «diminuer sa part», selon +l'expression de quelqu'un qui l'a bien connu; et le désir légitime +d'égarer le lecteur, dans la mêlée de femmes du monde compromises par +son frère. La _Nuit de décembre_ faisait la part trop belle à +l'héroïne, pour qu'un justicier de cette âpreté pût se résoudre à la +laisser à George Sand. Il faut pourtant la lui rendre, sur la foi d'un +témoignage qui est pour moi irrécusable. + +La première partie de la pièce est un tissu mystérieux de rêves. Le +poète se voit lui-même, fantôme aussitôt évanoui, tel que l'a laissé +chaque étape du pèlerinage de la vie. La vision paraît et disparaît, +comme les songes intermittents des mauvais sommeils. Elle est toujours +la même, et toujours diverse; ainsi l'homme réel se modifie et se +renouvelle incessamment. + +Soudain, le ton change. Le poète raconte en phrases haletantes la +cruelle séparation, et qu'il avait eu les torts, et que sa maîtresse +n'a pas voulu pardonner: + + Partez, partez, et dans ce coeur de glace + Emportez l'orgueil satisfait. + Je sens encor le mien jeune et vivace, + Et bien des maux pourront y trouver place + Sur le mal que vous m'avez fait. + Partez, partez! la Nature immortelle + N'a pas tout voulu vous donner. + Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle, + Et ne savez pas pardonner! + +On voudrait pouvoir retrancher l'épilogue de la _Solitude_, qui est +gauche, froid, et n'explique rien. + +La _Nuit de décembre_ prendra une vie extraordinaire le jour où l'on +pourra imprimer à la suite, en guise de commentaire, deux lettres de +Musset reçues par George Sand l'hiver précédent! L'une, sur une +querelle injuste qu'il lui a faite, et sur sa terreur folle qu'elle +refuse de pardonner. L'autre, écrite au crayon et dans un extrême +désordre d'esprit, sur des visions, qu'il vient d'avoir, d'un monde +fantastique où leurs deux spectres prenaient des formes étranges et +avaient des conversations de rêve. Musset s'était souvenu tout le +temps, en écrivant la _Nuit de décembre_. Ce qu'on a pris pour une +pure fantaisie, dans cette pièce merveilleuse, repose sur un fond de +réalité. + +Les contemporains se sont accordés à reconnaître une nouvelle +influence féminine dans la _Lettre à Lamartine_ (1er mars 1836), +malgré le début du fameux récit: + + Tel, lorsque abandonné d'une infidèle amante, + _Pour la première fois j'ai connu la douleur...._ + +Ces deux vers, et quelques autres, semblent indiquer qu'il y a eu +mélange, et comme confusion, dans les regrets de Musset, pendant qu'il +écrivait la _Lettre à Lamartine_. Quoi qu'il en soit, la pièce est +d'une veine poétique moins pure, moins égale, que les _Nuits_. A côté +de morceaux devenus classiques (_Lorsque le laboureur_,... _Créature +d'un jour_...), de vers qui sont de vrais sanglots (_O mon unique +amour..._), il y a des parties de rhétorique dans le début sur Byron +et dans les louanges adressées à Lamartine. + +La fin est d'un vif intérêt pour le biographe. C'est la première fois, +depuis les chagrins qui l'ont changé et mûri, que Musset nous livre sa +pensée sur les questions fondamentales dont la solution est la grande +affaire de l'être pensant. Il commence par adopter sans examen le Dieu +de Lamartine, ce qui est peut-être une simplification un peu trop +grande: + + Quel qu'il soit, c'est le mien; il n'est pas deux croyances. + Je ne sais pas son nom, j'ai regardé les cieux; + Je sais qu'ils sont à lui, je sais qu'ils sont immenses, + Et que l'immensité ne peut pas être à deux. + +Il célèbre ensuite les relations de l'âme humaine avec l'infini, dans +des strophes d'une grande élévation. Le poète a été récompensé d'avoir +puisé cette fois son inspiration aux sources éternelles, que ne +trouble pas le limon des passions terrestres: + + Créature d'un jour qui t'agites une heure, + De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir? + Ton âme t'inquiète, et tu crois qu'elle pleure: + Ton âme est immortelle et tes pleurs vont tarir. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Ton corps est abattu du mal de ta pensée; + Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir. + Tombe, agenouille-toi, créature insensée: + Ton âme est immortelle, et la mort va venir. + + Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière; + Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr, + Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère: + Ton âme est immortelle, et va s'en souvenir. + +En rapprochant de cette page le fragment de vers où se résume +l'_Espoir en Dieu_ (15 février 1838): «malgré moi l'infini me +tourmente», on a toute la religion de Musset, du Musset guéri, selon +son expression, de la «vilaine maladie du doute». Sa religion n'est, à +vrai dire, qu'une religiosité peu exigeante, pas assez gênante. Il en +a précisé la nature et les limites dans une lettre à la duchesse de +Castries (sept. ou oct. 1840): «La croyance en Dieu est innée en moi; +le dogme et la pratique me sont impossibles, mais je ne veux me +défendre de rien; certainement je ne suis pas _mûr_ sous ce rapport». + +La conclusion de la _Lettre à Lamartine_ avait été une parenthèse dans +les préoccupations de Musset. Combien vite fermée, la _Nuit d'août_ +(15 août 1836) est là pour l'attester. Musset n'a rien écrit de plus +impie, en ce sens que nulle part il n'a exalté l'«idolâtrie de la +créature» à un tel degré, et avec autant d'éloquence, ne laissant +qu'elle pour horizon à l'humanité avilie, ne voyant qu'elle pour fin +de l'«immortelle nature». Quel hymne à Éros! Quelle puissante +évocation du dieu impassible qui marche dans notre sang et se rit de +nos larmes! Il grandit démesurément au fur et à mesure de ces accents +enflammés; il remplit l'univers de sa divinité et souffle au poète des +vers sacrilèges: + + O Muse! que m'importe ou la mort ou la vie? + J'aime, et je veux pâlir; j'aime, et je veux souffrir; + J'aime, _et pour un baiser je donne mon génie_; + J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie + Ruisseler une source impossible à tarir. + + J'aime, _et je veux chanter la joie et la paresse_, + Ma folle expérience et mes soucis d'un jour, + Et je veux raconter et répéter sans cesse + Qu'après avoir juré de vivre sans maîtresse, + _J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour._ + + Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore, + Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé. + Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore; + Après avoir souffert, il faut souffrir encore; + Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé. + +Le voilà de nouveau parmi ceux dont parle Bossuet, «qui passent leur +vie à remplir l'univers des folies de leur jeunesse égarée». Le +châtiment ne se fit pas attendre. Le souvenir de George Sand rentra en +maître dans ce coeur ravagé, dont il n'avait jamais été bien éloigné. +Qu'il ait eu d'autres maîtresses ne prouve rien. Ce n'est certainement +pas le même amour que Musset avait donné à une George Sand, qu'il a +distribué ensuite, comme il aurait fait d'un cornet de dragées, à une +longue théorie de belles dames et de grisettes. + +Ce retour vers le passé produisit la _Nuit d'octobre_ (15 octobre +1837), la dernière de la série et la plus belle, qui éclate et +s'apaise comme un orage apporté par les vents, et balayé soudain. + +D'abord, un mouvement lent, donnant une impression de paix et de +sérénité. Le poète assure la Muse qu'il est si bien guéri, qu'il +trouve de la douceur à lui parler de ses anciennes souffrances: + + Vous saurez tout, et je vais vous conter + Le mal que peut faire une femme. + +Il commence avec assez de calme le récit de la nuit passée à attendre +l'infidèle. L'approche de la tempête s'annonce bientôt par des vers +frémissants, mais le poète se contient encore. L'ouragan se déchaîne +subitement: + + Tout à coup, au détour de l'étroite ruelle, + J'entends sur le gravier marcher à petit bruit... + Grand Dieu! préservez-moi! je l'aperçois, c'est elle; + Elle entre.--D'où viens-tu? qu'as-tu fait cette nuit? + Réponds, que me veux-tu? qui t'amène à cette heure? + +Le mouvement se précipite et devient furieux. Les efforts de la Muse +pour apaiser son enfant ne servent qu'à faire éclater la foudre: + + LE POÈTE. + + + Honte à toi qui la première + M'as appris la trahison, + Et d'horreur et de colère + M'as fait perdre la raison. + Honte à toi, femme à l'oeil sombre, + Dont les funestes amours + Ont enseveli dans l'ombre + Mon printemps et mes beaux jours! + +Longtemps encore les malédictions retentissent. Enfin il consent à +écouter la Muse lui parlant de pardon et lui enseignant à bénir les +leçons amères de la douleur. Il se calme, et se rend, et pardonne d'un +coeur tout gonflé d'amertume: + + Je te bannis de ma mémoire, + Reste d'un amour insensé, + Mystérieuse et sombre histoire + Qui dormiras dans le passé! + . . . . . . . . . . . . . . . . + Pardonnons-nous;--je romps le charme + Qui nous unissait devant Dieu. + Avec une dernière larme + Reçois un éternel adieu. + +Le vrai pardon se fit encore attendre trois ans. Au mois de septembre +1840, Musset se rendait chez Berryer, au château d'Augerville. Il +traversa la forêt de Fontainebleau en voiture, dans une muette +contemplation des fantômes qui se dressaient devant lui à chaque tour +de roue. Sept ans s'étaient écoulés depuis qu'il avait parcouru ces +bois avec George Sand, dans la jeune ferveur de leurs amours, et la +vue des lieux témoins de son bonheur versait dans son âme une douceur +inattendue. De retour à Paris, il la rencontra elle-même, son +inoubliable, dans le couloir des Italiens. En rentrant chez lui, il +prit la plume, et écrivit, presque d'un jet, cet incomparable +_Souvenir_ (15 février 1841) tout imprégné du respect dû aux «reliques +du coeur» et tout plein de l'idée qu'un sentiment vaut par sa +sincérité et son intensité, indépendamment des joies ou des +souffrances qu'il procure. Diderot avait dit: «Le premier serment que +se firent deux êtres de chair, ce fut au pied d'un rocher qui tombait +en poussière; ils attestèrent de leur constance un ciel qui n'est pas +un instant le même; tout passait en eux et autour d'eux, et ils +croyaient leurs coeurs affranchis de vicissitudes. O enfants! toujours +enfants!» Musset répond à Diderot: + + Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments + Que deux êtres mortels échangèrent sur terre, + Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents + Sur un roc en poussière. + + Ils prirent à témoin de leur joie éphémère + Un ciel toujours voilé qui change à tout moment, + Et des astres sans nom que leur propre lumière + Dévore incessamment. + + Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage, + La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pieds, + La source desséchée où vacillait l'image + De leurs traits oubliés. + + Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile, + Étourdis des éclairs d'un instant de plaisir, + Ils croyaient échapper à cet Être immobile + Qui regarde mourir! + + Insensés! dit le sage.--Heureux! dit le poète. + Et quels tristes amours as-tu donc dans le coeur, + Si le bruit du torrent te trouble et t'inquiète, + Si le vent te fait peur? + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + La foudre maintenant peut tomber sur ma tête, + Jamais ce souvenir ne peut m'être arraché; + Comme le matelot brisé par la tempête, + Je m'y tiens attaché. + + Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent, + Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain, + Ni si ces vastes cieux éclaireront demain + Ce qu'ils ensevelissent. + + Je me dis seulement: A cette heure, en ce lieu, + Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle. + J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle, + Et je l'emporte à Dieu! + +Les pièces que nous venons de passer en revue sont inséparables. Elles +forment l'épilogue du drame romantique de Venise et de Paris. C'est la +portion originale entre toutes de l'oeuvre en vers de Musset, réserve +faite pour le _don Juan_ de _Namouna_ et quelques morceaux des +premiers recueils. Le Musset première manière avait subi le joug de la +mode pour le rythme, le style, le décor, le choix des sujets. Il +avait, en un mot, reçu du dehors une part de son inspiration. Dans le +groupe de poèmes que dominent les _Nuits_, plus rien n'est donné aux +influences étrangères. Ainsi que l'a dit Sainte-Beuve, «c'est du +dedans que jaillit l'inspiration, la flamme qui colore, le souffle qui +embaume la nature». Le poète est tout entier à lui-même et au +spectacle de l'univers, et «son charme consiste dans le mélange, dans +l'alliance des deux sources d'impressions, c'est-à-dire d'une douleur +si profonde et d'une âme si ouverte encore aux impressions vives. Ce +poète blessé au coeur, et qui crie avec de si vrais sanglots, a des +retours de jeunesse et comme des ivresses de printemps. Il se retrouve +plus sensible qu'auparavant aux innombrables beautés de l'univers, à +la verdure, aux fleurs, aux rayons du matin, aux chants des oiseaux, +et il porte aussi frais qu'à quinze ans son bouquet de muguet et +d'églantine.» Musset affranchi, devenu tout à fait lui-même, a été +unique dans notre poésie lyrique. + +Des petits poèmes qui remplissent les deux autres tiers des _Poésies +nouvelles_, aucun, tant s'en faut, ne s'élève aux mêmes hauteurs. +Quelques-uns (_Sur une morte_, _Tristesse_) ont de l'émotion. D'autres +(_Chanson de Fortunio_, _A Ninon_) sont de minuscules chefs-d'oeuvre +de grâce et de sentiment. D'autres, plus petits encore et point +chefs-d'oeuvre, ont pourtant un certain tour, à la façon du XVIIIe +siècle. Il y a enfin les babioles, les marivaudages, les riens +insignifiants, et il y a _Dupont et Durand_ (15 juillet 1838), si +remarquable par la frappe du vers, et qu'il faut comparer aux +_Plaideurs_ et aux vers réalistes de Boileau pour bien comprendre dans +quel sens et quelle mesure Musset avait les instincts classiques. Dans +ce pêle-mêle, très peu de pièces nous apportent du neuf ou de +l'essentiel; on pourrait négliger presque tout sans commettre une +trahison envers l'auteur. + +Si maintenant nous revenons en arrière et que nous nous demandions +quel rang occupent dans l'ensemble de son oeuvre les _Contes d'Espagne +et d'Italie_ et le _Spectacle dans un fauteuil_, nous ne devons pas +hésiter à reconnaître que ce rang est inférieur à celui des _Poésies +nouvelles_. Musset n'avait pas encore pris conscience de lui-même et +de son génie propre. Il subissait l'influence des romantiques, et il +était au fond le moins romantique des hommes. Il avait beau les +dépasser tous en audace, on sent dans ses hardiesses quelque chose +d'artificiel. Un historien attentif de la versification française, M. +de Souza, parlant de la renaissance du vers lyrique dans notre siècle, +ne tient aucun compte des premières oeuvres de Musset. Elles n'ont pas +plus d'importance à ses yeux que l'_Albertus_ de Théophile Gautier: +«C'étaient, dit-il, des poésies de jeunesse et de bravade pour ainsi +dire où s'affirmaient toutes les outrances du premier feu et que les +poètes eux-mêmes, par des oeuvres ultérieures, ont remis au dernier +plan[23].» Ce jugement est bien sévère et bien absolu. M. de Souza ne +s'occupe que de la technique du vers, et les _Premières Poésies_ +valent encore par ailleurs. La fraîcheur du génie est chose sans prix, +que rien ne remplace, et elle rayonne ici splendidement. C'est une +fête pour l'esprit de voir cette heureuse jeunesse, aux mains pleines +et prodigues, lancer à la volée les images heureuses, les trouvailles +d'une imagination neuve, les idées folles et charmantes ou les +sensations enflammées de la vingtième année. Gardons-nous de faire fi +de ce régal, tout en reconnaissant qu'il faut chercher dans le volume +suivant les vrais procédés techniques de Musset, qui lui attirent +aujourd'hui de si dures critiques, et le font traiter de mauvais +ouvrier. + +[Note 23: _Le Rythme poétique._] + +Il est un point sur lequel il a voulu et provoqué les attaques. On +offenserait son ombre en essayant de nier que ses rimes sont faibles +et quelquefois pis. Il tenait à les faire pauvres, s'y appliquait, et +il y a réussi. Sainte-Beuve le blâmait très justement d'avoir +«dérimée» après coup la ballade _Andalouse_. Il lui reprochait aussi +de se vanter trop souvent au public de l'avantage de mal rimer: (Les +vers) «de Musset (_Après une lecture_), avec tout leur esprit, ont une +sorte de prétention et de fatuité dont son talent pourrait se passer. +C'est toujours de la réaction contre la rime et les rimeurs, contre la +poésie lyrique et haute dont, après tout, il est sorti. C'est un petit +travers. Il est assez original sans cela. Mais dès l'abord il a voulu +avoir sa cocarde à lui, et il a retourné la nôtre.» (_Lettre à +Guttinguer_, le 2 décembre 1842.) _La nôtre_, c'est la cocarde de +l'école de la forme, que Musset craignait toujours de ne pas avoir +mise assez ostensiblement à l'envers. Il aurait été désolé s'il avait +pu lire le passage où M. Faguet, après avoir rendu justice à la +pauvreté de ses rimes, se hâte d'ajouter: «Mais reconnaissons enfin +qu'on n'y songe point en le lisant»: Pauvre Musset, qui a perdu ses +peines en faisant rimer _lévrier_ et _griser_, _saule_ et _espagnole_, +_Danaë_ et _tombé_! + +On lui reproche aussi ses rythmes classiques, ses césures régulières, +ses négligences et sa facilité à se contenter. En d'autres termes, on +lui reproche de n'être ni un précurseur ni un poète sans tache, et les +deux sont vrais. Au moins serait-il juste de ne pas méconnaître qu'il +a tiré un magnifique parti des ressources techniques auxquelles il +s'était volontairement limité. + +Il est incontestable qu'après les _Contes d'Espagne et d'Italie_, il +n'a guère profité des nouvelles formules romantiques pour varier ses +alexandrins. Le Musset seconde manière, celui qui se disait _réformé_, +et que Sainte-Beuve appelait un _relâché_, admet encore de loin en +loin la coupe ternaire, qui substitue deux césures mobiles au grand +repos de l'hémistiche, et dont il existait quelques exemples chez nos +anciens poètes. Il écrit dans _Suzon_: + + L'autre, tout au contraire, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _Toujours rose, toujours charmant, continua_ + D'épanouir à l'air sa desinvoltura. + +Dans l'épître _Sur la Paresse_, en s'adressant à Régnier: + + Et quel plaisir de voir, sans masque ni lisières, + A travers le chaos de nos folles misères, + Courir en souriant tes beaux vers ingénus, + _Tantôt légers, tantôt boiteux, toujours pieds nus!_ + +Le dernier vers est délicieux de légèreté et de vivacité, mais la +coupe ternaire a peu d'importance chez Musset, à cause de sa rareté. +C'est à des éléments rythmiques plus délicats, moins facilement +saisissables, qu'il a recours pour nuancer et varier la phrase +musicale de son vers. Il est un maître pour la distribution, à +l'intérieur des hémistiches, des syllabes accentuées des mots, et des +mots qui portent l'accent oratoire. A quel point l'accent oratoire +bien placé peut allonger un vers, en voici un exemple: + + Est-ce bien toi, _grande_ âme immortellement triste? + +Il n'a ignoré aucun des effets infiniment divers produits par +l'entrelacement des syllabes sourdes et des syllabes éclatantes, des +syllabes pleines et des syllabes muettes. Il avait, en particulier, +très bien observé de quel prix sont ces dernières, l'un des trésors de +notre langue poétique, pour ralentir la marche du vers en prolongeant +la syllabe qui les précède, comme dans les deux vers souvent cités de +_Phèdre_: + + Ariane, ma soeur, de quel amour blessée + Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée. + +De Musset: + + Si ce n'est pas ta mère, ô _pâle jeune fille_! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Quels _mystères_ profonds dans l'_humaine_ misère! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _Lentement, doucement_, à côté de Marie. + +L'instinct lui révélait les relations mystérieuses qui existent entre +la sonorité des mots employés et l'image qu'on veut évoquer, puissance +indépendante de la valeur de l'idée exprimée et à laquelle le large +mouvement de l'alexandrin est au plus haut degré favorable. Bien +habile qui pourrait expliquer pourquoi les vers suivants sont agiles +et dansants: + + Cependant du plaisir la frileuse saison + _Sous ses grelots légers rit et voltige encore_. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et, ratissant gaiement l'or qui scintille aux yeux, + _Ils jardinent ainsi sur un rhythme joyeux._ + +Enfin, les scrupules, justes ou faux, qui empêchaient Musset de +disloquer ses alexandrins, ne s'opposaient nullement au mélange des +mètres, et il en a tiré à maintes reprises le plus heureux parti, en +particulier dans la _Nuit d'octobre_. La pièce est à relire tout +entière, une fois de plus, à ce point de vue spécial. + +La plupart des procédés techniques peuvent s'imiter et se transmettre. +Théodore de Banville donne dans son traité de versification des +recettes grâce auxquelles, assure-t-il, le premier imbécile venu peut +faire de très bons vers. Mais le choix des mots, et la valeur +inattendue, la résonance particulière qu'ils prennent sous la plume de +tel ou tel poète, tout cela ne s'imite ni ne s'enseigne, car ce ne +sont pas des choses dont le poète décide librement: elles lui sont +imposées; elles sont déterminées d'avance par le caractère même de sa +vision poétique. Ainsi, chez Théophile Gautier, l'épithète est presque +toujours purement matérielle, n'exprimant que la forme ou la couleur. +Il en est souvent de même chez Victor Hugo; mais souvent aussi +l'épithète y est symbolique, traduisant beaucoup moins l'aspect réel +des choses que ce qu'elles évoquent en nous d'idées, d'impressions, +d'images étrangères et lointaines. L'épithète de Musset peint à la +fois l'apparence extérieure de l'objet et sa signification poétique. +Il semble que pour lui, il y ait concordance nécessaire entre +l'essence des choses et leur forme sensible. C'est peut-être une +erreur métaphysique, mais que deviendrait la poésie sans cette +illusion? On peut juger de ce qu'elle vaut par les vers où Musset a +rendu avec grandeur, au moyen de deux adjectifs, les splendeurs des +nuits d'été et les émotions qu'elles éveillent au plus profond des +âmes: + + Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques + Sortaient autour de nous du calice des fleurs. + +Dans la strophe qu'on va lire, les deux épithètes des deux derniers +vers ne nous aident pas seulement à voir la petite vierge adorable; +elles nous ouvrent son âme innocente: + + S'il venait à passer, sous ces grands marronniers, + Quelque alerte beauté de l'école flamande, + Une ronde fillette échappée à Téniers, + Ou quelque ange pensif de candeur allemande: + Une vierge en or fin d'un livre de légende, + Dans un flot de velours traînant ses petits pieds. + +Les curieux de sensations rares apprendront peut-être avec intérêt que +Musset possédait l'audition colorée, dont personne ne parlait alors et +dont la psychologie contemporaine s'occupe tant. Il raconte à Mme +Jaubert dans une de ses lettres (_inédite_) qu'il a été très fâché, +dînant avec sa famille, d'être obligé de soutenir une discussion pour +prouver que le _fa_ était jaune, le _sol_ rouge, une voix de soprano +_blonde_, une voix de contralto _brune_. Il croyait que ces choses-là +allaient sans dire. + +Continuons à remonter vers la source même de l'inspiration chez +Musset. Elle n'est pas cachée, et nous n'avions pas besoin, pour la +découvrir, qu'il fît dire à sa Muse: + + De ton coeur ou de toi lequel est le poète? + C'est ton coeur. . . . . . . . . . . . . . + +Une sensibilité redoutable lui fournissait l'étincelle sacrée. Il lui +devait une sincérité qu'il n'aurait pas pu contenir, s'il l'avait +voulu, et une éloquence frémissante qui savait plaindre d'autres +souffrances que les siennes; souvenez-vous de l'_Espoir en Dieu_: + + Ta pitié dut être profonde + Lorsque avec ses biens et ses maux + Cet admirable et pauvre monde + Sortit en pleurant du chaos! + +Mais il lui a payé une terrible rançon. Parce qu'il sentait avec une +violence douloureuse, il a tout rapporté à la sensation, et donné le +plaisir pour but à la vie. Chaque fois qu'une âme noble, pure de +vulgarité et de bassesse, est tombée dans cette erreur, elle est +arrivée à une incurable mélancolie, si ce n'est à une désespérance +complète. Musset n'a pas échappé à cette fatalité. Avec un esprit très +gai, il avait l'âme saignante et désolée; association moins rare qu'on +ne pense. Ses poésies divinisent la sensation, mais il avait senti dès +le premier jour la «saveur amère» du plaisir: + + _Surgit amari aliquid medio de fonte leporum._ + +C'est pourquoi la lecture de son oeuvre poétique laisse triste. La +saveur amère finit par dominer toutes les autres. + + + + +CHAPITRE VI + +OEUVRES EN PROSE.--LE THÉÂTRE + + +Musset a débuté au théâtre par une chute éclatante. Après le tapage de +ses premiers vers, l'Odéon lui demanda une pièce, «la plus neuve et la +plus hardie possible». Il fit la bluette appelée _la Nuit vénitienne_, +qui aurait passé inaperçue dans un temps de paix littéraire, et qui +tomba sous les sifflets, le 1er décembre 1830. Cet échec eut les plus +heureuses conséquences. + +L'auteur piqué déclara qu'il n'écrirait plus pour la scène et tint +parole. Il se trouva ainsi dégagé du souci de suivre la mode, qui +donne aux pièces de théâtre un éclat factice et passager, et le leur +fait payer par des rides précoces. Il n'eut plus à se préoccuper que +des éléments supérieurs et immuables de l'art, les âmes et leurs +passions, les lois de la vie et leurs fatalités. Négligeant les +changeantes conventions théâtrales, dédaigneux des inconstantes +formules, filles de l'heure et du caprice, il écrivit les pièces les +moins périssables de ce siècle. Ayant renoncé à faire du théâtre pour +son temps, Musset a fait du théâtre pour tous les temps. + +Qu'on ne s'imagine pas que ses oeuvres dramatiques auraient été à peu +près les mêmes, s'il avait eu l'espoir de les voir jouer. Il n'est pas +douteux que s'il avait continué à écrire pour la scène, après sa +rupture avec le Cénacle, son théâtre aurait accompli la même évolution +que sa poésie, dans le même sens classique. Musset «déhugotisé» avait +eu les yeux très ouverts sur les défauts du drame romantique. Tout en +croyant à sa vitalité, il pensait qu'il y avait place à côté pour une +forme d'art plus sévère: «Ne serait-ce pas une belle chose, +écrivait-il en 1838, que d'essayer si, de nos jours, la vraie tragédie +pourrait réussir? J'appelle vraie tragédie, non celle de Racine, mais +celle de Sophocle, dans toute sa simplicité, avec la stricte +observation des règles.» + +«... Ne serait-ce pas une entreprise hardie, mais louable, que de +purger la scène de ces vains discours, de ces madrigaux +philosophiques, de ces lamentations amoureuses, de ces étalages de +fadaises qui encombrent nos planches?... + +«Ne serait-ce pas une grande nouveauté que de réveiller la muse +grecque, d'oser la présenter aux Français dans sa féroce grandeur, +dans son atrocité sublime?... + +«Ne serait-il pas curieux de voir aux prises avec le drame moderne, +qui se croit souvent terrible quand il n'est que ridicule, cette muse +farouche, inexorable, telle qu'elle était aux beaux jours d'Athènes, +quand les vases d'airain tremblaient à sa voix?» + +Ce n'était point là propos en l'air. Musset a travaillé une fois pour +la scène depuis la chute de la _Nuit vénitienne_. Rachel lui avait +demandé une pièce. Il entreprit sans balancer une tragédie classique, +et songea d'abord à refaire l'_Alceste_ d'Euripide. Ce projet ayant +été remis à plus tard, il se rabattit sur un sujet mérovingien. Une +brouille avec Rachel interrompit pour toujours la _Servante du roi_ +(1839), mais il en subsiste quelques scènes, qui ne font pas regretter +bien vivement la perte des autres; elles n'annonçaient qu'une tragédie +distinguée, et il est de bien peu d'importance pour la littérature +française que nous ayons une tragédie distinguée de plus ou de moins, +tandis qu'il est très important que nous ayons _Lorenzaccio_ et _On ne +badine pas avec l'amour_. + +Je dois ajouter que Musset fut au nombre des chauds admirateurs de la +_Lucrèce_ de Ponsard. Il écrivait à son frère, le 22 mai 1843: «M. +Ponsard, jeune auteur arrivé de province, a fait jouer à l'Odéon une +tragédie de _Lucrèce_, très belle--malgré les acteurs.--C'est le lion +du jour; on ne parle que de lui, et c'est justice.» + +Bénis soient donc les sifflets qui accueillirent si brutalement la +_Nuit vénitienne_. Ne s'inquiétant plus désormais d'être jouable, +Musset ne s'est plus mis en peine que de saisir ses rêves au vol et de +les fixer tels quels sur le papier. Nous devons à cet affranchissement +de toute règle un rêve historique qui est la seule pièce +shakespearienne de notre théâtre, et une demi-douzaine d'adorables +songeries sur l'amour dans lesquelles «la mélancolie, disait Théophile +Gautier, cause avec la gaieté». + +L'idée de _Lorenzaccio_ germa dans l'esprit de Musset durant les +heures rapides passées à Florence avec George Sand, tout à la fin de +1833. La noble cité avait encore la farouche ceinture de murailles +crénelées dont l'avait entourée au XIVe siècle le gouvernement +républicain, et qu'on a démolie de nos jours pour élargir la capitale +éphémère du jeune royaume italien. Elle avait conservé dans toute son +âpreté cet aspect sombre et dur qui contraste si étrangement avec les +lignes pures et souples de ses riantes collines, et qui en fait le +plus étonnant exemple de ce que peut le génie de l'homme pour +s'affranchir de la tyrannie de la nature. Les quartiers populaires, +que de larges percées n'avaient pas encore ouverts à la lumière, +enchevêtraient leurs rues étroites et tortueuses, favorables à +l'émeute et aux guets-apens, autour des palais-forteresses des Strozzi +et des Riccardi. La ville tout entière, pour qui sait comprendre ce +que racontent les pierres, servait d'illustration et de commentaire +aux vieilles chroniques florentines. Musset profita de la leçon, et +trouva en feuilletant ces chroniques le sujet de son drame: le meurtre +d'Alexandre de Médicis, tyran de Florence, par son cousin Lorenzo, et +l'inutilité de ce meurtre pour les libertés de la ville. Quelques +flâneries dans Florence donnèrent le cadre. Un singulier mélange +d'intuitions historiques et de souvenirs personnels fit le reste. Paul +de Musset dit, dans _Lui et Elle_, que la pièce fut écrite en Italie. +Il faut donc que ce soit à Venise, en janvier 1834, dans les trois ou +quatre semaines qui s'écoulèrent entre l'arrivée d'Alfred de Musset et +sa maladie. + +L'action de _Lorenzaccio_ met sous nos yeux une révolution manquée, +avec tout ce qu'elle comporte d'intrigues et de violences, dans +l'Italie brillante et pourrie du XVIe siècle. Au travers de ces +agitations, que Musset a peintes avec beaucoup de couleur, une sombre +tragédie se déroule dans une âme éperdue, qu'elle remplit d'horreur et +de désespoir. C'est encore une fois l'histoire de l'irréparable +dégradation de l'homme touché par la débauche: + + La mer y passerait sans laver la souillure. + +Lorenzo de Médicis est un républicain de 1830, idéaliste et utopiste. +Il croit à la vertu, au progrès, à la grandeur humaine, au pouvoir +magique des mots. Il avait vingt ans quand il vit passer le démon +tentateur des rêveurs de sa sorte: «C'est un démon plus beau que +Gabriel: la liberté, la patrie, le bonheur des hommes, tous ces mots +résonnent à son approche comme les cordes d'une lyre, c'est le bruit +des écailles d'argent de ses ailes flamboyantes. Les larmes de ses +yeux fécondent la terre, et il tient à la main la palme des martyrs. +Ses paroles épurent l'air autour de ses lèvres; son vol est si rapide +que nul ne peut dire où il va. Prends-y garde! une fois, dans ma vie, +je l'ai vu traverser les cieux. J'étais courbé sur mes livres; le +toucher de sa main a fait frémir mes cheveux comme une plume légère.» +Depuis que cette radieuse apparition a traversé le cabinet d'études où +Lorenzo s'occupait paisiblement d'art et de science, le jeune étudiant +a renoncé à son lâche repos. Il s'est juré de tuer les tyrans par +philanthropie, un peu aussi par orgueil, et il a commencé à vivre avec +cette idée: «Il faut que je sois un Brutus». + +Un débauché cruel, Alexandre de Médicis, règne sur Florence accablée. +Lorenzo contrefait ses vices pour gagner sa confiance, s'insinuer +auprès de lui et l'assassiner. Il se ravale à être le directeur de ses +honteux plaisirs, le complice de ses forfaits, un objet de honte et +d'opprobre auquel sa mère ne peut penser sans larmes et que le peuple +appelle par mépris Lorenzaccio. L'heure sonne enfin de jeter le +masque. Le duc Alexandre va périr et Florence être libre. Près de +frapper, le nouveau Brutus s'aperçoit avec épouvante que nul ne +souille impunément son âme. C'est le crime irrémissible pour lequel il +n'est pas d'expiation et qui suit l'homme jusqu'à la tombe. Lorenzo +avait revêtu un déguisement qu'il croyait pouvoir rejeter à son gré; +la débauche l'a saisi et gangrené jusqu'aux moelles, et il ne lui +échappera plus: «Je me suis fait à mon métier, dit-il amèrement. Le +vice a été pour moi un vêtement; maintenant, il est collé à ma peau. +Je suis vraiment un ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je +me sens sérieux comme la mort au milieu de ma gaieté.» + +Il a perdu la foi avec la vertu. Son séjour dans la grande confrérie +du vice en a fait un mépriseur d'hommes, qui ne croit même plus à la +cause pour laquelle il a donné plus que sa vie. Il va affranchir sa +patrie, offrir aux républicains l'occasion de rétablir la liberté, et +il sait que leur égoïste indifférence n'en profitera pas, il sait que +le peuple délivré d'Alexandre se jettera dans les bras d'un autre +tyran. Cependant il tuera le duc, parce que le dessein de ce meurtre +est le dernier reste du temps où il était «pur comme un lis», et que +le sang du tyran lavera son ignominie. La scène où il explique à +Philippe Strozzi qu'il faut, pour son honneur, qu'il commette un crime +inutile, est d'une rare grandeur. + +PHILIPPE. + +«Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des idées pareilles? + +LORENZO. + +«Pourquoi? tu le demandes? + +PHILIPPE. + +«Si tu crois que c'est un meurtre inutile à ta patrie, comment le +commets-tu? + +LORENZO. + +«Tu me demandes cela en face? Regarde-moi un peu. J'ai été beau, +tranquille et vertueux. + +PHILIPPE. + +«Quel abîme! quel abîme tu m'ouvres! + +LORENZO. + +«Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre? Veux-tu donc que je +m'empoisonne, ou que je saute dans l'Arno? veux-tu donc que je sois un +spectre, et qu'en frappant sur ce squelette (_il frappe sa poitrine_), +il n'en sorte aucun son? Si je suis l'ombre de moi-même, veux-tu donc +que je m'arrache le seul fil qui rattache aujourd'hui mon coeur à +quelques fibres de mon coeur d'autrefois! Songes-tu que ce meurtre, +c'est tout ce qui me reste de ma vertu? Songes-tu que je glisse depuis +deux ans sur un mur taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin +d'herbe où j'aie pu cramponner mes ongles? Crois-tu donc que je n'aie +plus d'orgueil, parce que je n'ai plus de honte? et veux-tu que je +laisse mourir en silence l'énigme de ma vie? Oui, cela est certain, si +je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage de vice pouvait +s'évanouir, j'épargnerais peut-être ce conducteur de boeufs. Mais +j'aime le vin, le jeu et les filles; comprends-tu cela? Si tu honores +en moi quelque chose, toi qui me parles, c'est mon meurtre que tu +honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà +assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et +d'infamie; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que +l'exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche; j'en ai assez +de me voir conspué par des lâches sans nom, qui m'accablent d'injures +pour se dispenser de m'assommer comme ils le devraient. J'en ai assez +d'entendre brailler en plein vent le bavardage humain; il faut que le +monde sache un peu qui je suis, et qui il est. Dieu merci, c'est +peut-être demain que je tue Alexandre....» + +Le meurtre accompli, il goûte quelques minutes d'un bonheur ineffable. + +LORENZO, _s'asseyant sur la fenêtre_. + +«Que la nuit est belle! que l'air du ciel est pur! Respire, respire, +coeur navré de joie! + +SCORONCONCOLO. + +«Viens, maître, nous en avons trop fait; sauvons-nous. + +LORENZO. + +«Que le vent du soir est doux et embaumé! comme les fleurs des +prairies s'entr'ouvrent! O nature magnifique! ô éternel repos! + +SCORONCONCOLO. + +«Le vent va glacer sur votre visage la sueur qui en découle. Venez, +seigneur. + +LORENZO. + +«Ah! Dieu de bonté! quel moment!» + +C'est l'hosanna de la créature délivrée du mal. Courte est l'illusion, +courte la joie. Tandis que Florence se donne à un autre Médicis, +Lorenzo sent que, décidément, le vice ne le lâchera plus, et il va +s'offrir aux coups des assassins à gages qui le cherchent. + +Nous avions déjà vu l'ébauche de ce personnage si dramatique dans la +_Coupe et les Lèvres_; mais les causes de la misère de Frank étaient +restées à demi voilées, tandis que cette fois, l'avertissement est +aussi clair qu'il est grave et douloureux. Musset avait descendu de +quelques pas, dans sa jeunesse imprudente et libertine, les bords de +l'abîme où a roulé Lorenzaccio, et il tenait à dire à ses +contemporains qu'on ne peut plus remonter cette pente-là. + +Il y a dans son drame deux autres personnages pour lesquels il n'a eu +aussi qu'à faire appel à des souvenirs, moins intimes toutefois. Son +orfèvre et son marchand de soieries sont des boutiquiers parisiens du +temps de Louis-Philippe. L'orfèvre devait être abonné au _National_ et +avoir le portrait d'Armand Carrel dans son arrière-boutique. Le +marchand de soieries est monarchiste par raison d'inventaire, parce +que les cours font marcher les commerces de luxe. L'un critique tout +ce que fait le gouvernement et le rend responsable des clients qui ne +paient pas; l'autre se frotte les mains quand il y a bal aux +Tuileries. + +LE MARCHAND, _en ouvrant sa boutique_. + +«J'avoue que ces fêtes-là me font plaisir, à moi. On est dans son lit +bien tranquille, avec un coin de ses rideaux retroussé; on regarde de +temps en temps les lumières qui vont et viennent dans le palais; on +attrape un petit air de danse sans rien payer, et on se dit: Hé, hé, +ce sont mes étoffes qui dansent, mes belles étoffes du bon Dieu, sur +le cher corps de tous ces braves et loyaux seigneurs. + +L'ORFÈVRE, _ouvrant aussi sa boutique_. + +«Il en danse plus d'une qui n'est pas payée, voisin; ce sont celles-là +qu'on arrose de vin et qu'on frotte aux murailles avec le moins de +regret....» + +Ils continuent à discuter en enlevant leurs volets. + +«Que Dieu conserve Son Altesse! conclut le marchand à l'instant de +rentrer. La cour est une belle chose. + +--La cour! riposte l'orfèvre du seuil de sa boutique; le peuple la +porte sur le dos, voyez-vous!» + +Ces bonnes gens-là n'avaient vu de leur vie l'Arno ni le +Ponte-Vecchio. Ils habitaient rue du Bac, au coin du quai, et ils ont +été les fournisseurs de nos grand'mères. + +Le reste du théâtre de Musset a pour sujet presque unique, mais +infiniment divers, l'amour. L'amour chez la jeune fille, chez la +femme, chez la coquette, chez l'épouse chrétienne; l'amour chez Alfred +de Musset à différents âges: adolescent candide ou homme blasé, et +dans toutes ses humeurs: joyeux ou mélancolique, ironique ou +passionné. Car il s'est mis dans tous ses amoureux, n'étant jamais las +de dire sa pensée sur la chose du monde qu'il estimait la plus divine. +«Les idées de Musset sur l'amour, a dit M. Jules Lemaître, rejoignent, +à travers les siècles, celles des poètes primitifs. L'amour est le +premier-né des dieux. Il est la Force qui meut l'Univers. Ce n'est +point, dit Valentin à Cécile, l'éternelle pensée qui fait graviter les +sphères, mais l'éternel amour. Ces mondes vivent parce qu'ils se +cherchent, et les soleils tomberaient en poussière, si l'un d'eux +cessait d'aimer. «Ah! dit Cécile, toute la vie est là!--Oui, répondit +Valentin, toute la vie...» L'amour ainsi compris s'élève au rang de +mystère sacré. Paganisme si l'on veut, mais grand et poétique. + +La comédie du _Chandelier_ doit venir la première dans une biographie +de Musset, bien qu'elle n'ait été écrite qu'en 1835. Elle le met en +scène à l'heure charmante et périlleuse où le collégien devenait homme +et se réveillait poète. L'aventure de Fortunio, moins le dénouement, +lui est arrivée en 1828, pendant l'été passé à Auteuil. Jacqueline +habitait aux environs de Paris. Pour le bonheur de la contempler, de +jouer avec son éventail ou de lui apporter un coussin, Musset +traversait sans cesse la plaine Saint-Denis, et il n'existait alors ni +chemins de fer ni tramways. Mais il avait dix-sept ans, l'âge héroïque +de l'amour, et il était romantique. + +Il a donné à Fortunio sa figure et sa tournure. «Un petit blond, dit +la servante de Jacqueline.--Oui-da, réplique sa maîtresse, je le vois +maintenant. Il n'est pas mal tourné, ma foi, avec ses cheveux sur +l'oreille et son petit air innocent.... Et il fait la cour aux +grisettes, ce monsieur-là avec ses yeux bleus?[24]» + +[Note 24: Toutes nos citations du _Théâtre_ sont conformes à la 1re +édition (1840), antérieure aux remaniements faits en vue de la scène.] + +Il est permis de croire qu'il avait aussi, à cet âge-là, le coeur +timide et passionné de son héros, qu'il était comme lui--plus ou +moins--un ange de candeur et un petit monstre d'effronterie; et s'il +s'exhale du rôle un délicieux parfum de poésie, cela encore ne va +point contre une certaine ressemblance. Quoi qu'il en soit, le +personnage est bien joli. C'est un Chérubin attendri et touché de +mélancolie. Combien il est différent du petit polisson de +Beaumarchais, qui court après toutes les jupes avec des airs délurés! +Quel contraste avec nos Chérubins de la fin du XIXe siècle, à l'âme +sèche et prudente! La déclaration de Fortunio, troisième clerc de +notaire, à sa jolie patronne n'a pas pu vieillir de forme, étant +irréprochablement simple. Par le fond, elle appartient à une race +disparue d'adolescents au coeur jeune, qui ne craignaient pas de +laisser trembler une larme au bord de leur paupière. Nos rhétoriciens +se moqueraient de son éloquence naïve; ils sont mieux instruits des +arguments qui touchent une petite bourgeoise scélérate. + +JACQUELINE. + +«Vous nous avez chanté, à table, une jolie chanson, tout à l'heure. +Pour qui est-ce donc qu'elle était faite? Me la voulez-vous donner par +écrit? + +FORTUNIO. + +«Elle est faite pour vous, madame; je meurs d'amour, et ma vie est à +vous. (_Il se jette à genoux._) + +JACQUELINE. + +«Vraiment! Je croyais que votre refrain défendait de dire qui on aime. + +FORTUNIO. + +«Ah! Jacqueline, ayez pitié de moi; ce n'est pas d'hier que je +souffre. Depuis deux ans, à travers ces charmilles, je suis la trace +de vos pas. Depuis deux ans, sans que jamais peut-être vous ayez su +mon existence, vous n'êtes pas sortie ou rentrée, votre ombre +tremblante et légère n'a pas paru derrière vos rideaux, vous n'avez +pas ouvert votre fenêtre, vous n'avez pas remué dans l'air, que je ne +fusse là, que je ne vous aie vue; je ne pouvais approcher de vous, +mais votre beauté, grâce à Dieu, m'appartenait comme le soleil à tous; +je la cherchais, je la respirais, je vivais de l'ombre de votre vie. +Vous passiez le matin sur le seuil de la porte, la nuit j'y revenais +pleurer. Quelques mots, tombés de vos lèvres, avaient pu venir jusqu'à +moi, je les répétais tout un jour. Vous cultiviez des fleurs, ma +chambre en était pleine. Vous chantiez le soir au piano, je savais par +coeur vos romances. Tout ce que vous aimiez, je l'aimais; je +m'enivrais de ce qui avait passé sur votre bouche et dans votre coeur. +Hélas! je vois que vous souriez. Dieu sait que ma douleur est vraie, +et que je vous aime à en mourir.» + +La Jacqueline de la réalité demeura insensible à ce doux langage et +aux reproches dont Fortunio l'accabla en découvrant qu'il avait servi +de paravent au capitaine Clavaroche. Elle ne se repentit pas du crime +qu'elle avait commis contre l'amour en trompant le coeur novice et +confiant où sa science perverse avait fait éclore la passion; en y +insinuant ce venin du soupçon dont il ne guérit jamais; en jouant +«avec tout ce qu'il y a de sacré sous le ciel, comme un voleur avec +des dés pipés»; et elle sourit du mal qu'elle avait fait. + +Les _Caprices de Marianne_ ont paru le 15 mai 1833. Musset y a mis une +part de lui-même dans deux de ses personnages. Octave, le précoce +libertin dont les dehors brillants recouvrent un sépulcre blanchi où +dort la poussière des illusions généreuses de la jeunesse, c'est +Musset, c'est son mauvais _moi_ à l'inspiration sensuelle et +blasphématoire, le meurtrier de son génie. «Je ne sais point aimer, +dit Octave. Je ne suis qu'un débauché sans coeur; je n'estime point +les femmes; l'amour que j'inspire est comme celui que je ressens, +l'ivresse passagère d'un songe.... Ma gaieté est comme le masque d'un +histrion; mon coeur est plus vieux qu'elle; mes sens blasés n'en +veulent plus.» + +L'amoureux Coelio, c'est encore Musset, le Musset des bonnes heures, +timide et sensible, un peu triste de l'immoralité d'Octave, auquel il +fait d'inutiles représentations. J'ai déjà dit combien cette dualité +était marquée chez l'auteur. «Tous ceux qui ont connu Alfred de +Musset, écrit son frère Paul, savent combien il ressemblait à la fois +aux deux personnages d'Octave et de Coelio, quoique ces deux figures +semblent aux antipodes l'une de l'autre.» Les étrangers eux-mêmes le +savaient. L'une des premières fois que George Sand vit Musset, elle +lui conta qu'on lui avait demandé s'il était Octave ou Coelio, et +qu'elle avait répondu: «Tous les deux, je crois». Quelques jours +après, il lui écrivit une lettre où il lui rappelait cette anecdote, +s'accusant de ne lui avoir montré qu'Octave et sollicitant la +permission de laisser parler Coelio. Et ce fut sa déclaration, le +début de leur roman. Il disait aussi de lui-même, connaissant bien son +manque d'équilibre: «Je pleure ou j'éclate de rire». + +Cette espèce de dédoublement donnait lieu à des dialogues intérieurs +dont nous possédons un échantillon authentique. La conversation de +l'oncle Van Buck avec son vaurien de neveu, au début d'_Il ne faut +jurer de rien_, est historique. C'est un entretien que Musset avait eu +avec lui-même, un matin, dans sa chambre, après quelques folies. Son +bon _moi_ lui avait mis une robe de chambre, symbole de vertu, l'avait +assis dans un honnête fauteuil de famille, et avait adressé une verte +semonce à l'_autre_, qui lui répondait par les impertinences de +Valentin. Quelques jours après, le dialogue était écrit et toute la +pièce en sortait. Celui que voici, qui se trouve à la première scène +des _Caprices de Marianne_, a tout l'air d'avoir eu lieu dans la même +chambre, devant la glace, au retour d'un bal masqué. + +COELIO. + +«.... Quelle est cette mascarade? N'est-ce pas Octave que j'aperçois? + +(_Entre Octave._) + +OCTAVE. + +«Comment se porte, mon bon monsieur, cette gracieuse mélancolie? + +COELIO. + +«Octave! ô fou que tu es! tu as un pied de rouge sur les joues! D'où +te vient cet accoutrement? N'as-tu pas de honte, en plein jour? + +OCTAVE. + +«O Coelio! fou que tu es! tu as un pied de blanc sur les joues!--D'où +te vient ce large habit noir? N'as-tu pas de honte, en plein carnaval? + +COELIO. + +«Quelle vie que la tienne! Ou tu es gris, ou je le suis moi-même. + +OCTAVE. + +«Ou tu es amoureux, ou je le suis moi-même.» + +Morale du sermon: Octave va s'employer à faire recevoir son ami chez +la belle Marianne. + +C'est pour compléter la ressemblance entre ses deux héros et ses deux +_moi_, que Musset a condamné le débauché des _Caprices de Marianne_ à +être le bourreau involontaire du personnage noble. Le Coelio de la vie +réelle était continuellement assassiné par Octave, qui exhalait aussi +ses remords en lamentations poétiques, comme il le fait dans la pièce: +«Moi seul au monde je l'ai connu.... Pour moi seul, cette vie +silencieuse n'a point été un mystère. Les longues soirées que nous +avons passées ensemble sont comme de fraîches oasis dans un désert +aride; elles ont versé sur mon coeur les seules gouttes de rosée qui y +soient tombées. Coelio était la bonne partie de moi-même; elle est +remontée au ciel avec lui.... Ce tombeau m'appartient: c'est moi +qu'ils ont étendu sous cette froide pierre; c'est pour moi qu'ils +avaient aiguisé leurs épées, c'est moi qu'ils ont tué.» S'étant dit +ces choses sur le mal qu'il se faisait à lui-même, Musset prenait son +chapeau et retournait aux «bruyants repas», aux «longs soupers à +l'ombre des forêts». Coelio ne ressuscitait que pour être tué de +nouveau, et il avait chaque fois la vie un peu plus fragile. + +Quant au sujet de la pièce, il est contenu dans une des épigraphes de +_Namouna_: «Une femme est comme votre ombre: courez après, elle vous +fuit; fuyez-la, elle court après vous». + +C'est encore d'un crime contre l'amour qu'il s'agit dans _Fantasio_, +écrit avant le voyage d'Italie et publié le 1er janvier 1834. La +princesse Elsbeth, fille d'un roi de Bavière, d'une Bavière située +dans le pays du bleu, a consenti par raison d'État à épouser le prince +de Mantoue, et elle pleure quand on ne la voit pas, parce que son +fiancé est un imbécile qu'il lui est impossible d'aimer. Elle n'ignore +pas que le sort des filles de roi est d'épouser le premier venu, selon +les besoins de la politique; mais cela lui coûte, par la faute d'une +gouvernante romanesque qui lui a donné des sentiments bourgeois. +Elsbeth le lui reproche doucement: «Pourquoi, lui dit-elle, m'as-tu +donné à lire tant de romans et de contes de fées? Pourquoi as-tu semé +dans ma pauvre pensée tant de fleurs étranges et mystérieuses?» Le mal +est à présent sans remède. Au mépris de la raison d'État et de +l'étiquette, son jeune coeur est gonflé de germes d'amour prêts à +éclore, qu'il faut tuer en devenant la femme d'un homme «horrible et +idiot». Elsbeth s'y résigne, afin d'épargner la guerre à deux +royaumes. Ce sacrifice, inspiré par l'idée toute chrétienne qu'on doit +immoler l'amour à des devoirs plus hauts, paraît un monstrueux +sacrilège à Musset, qui se déguise en Fantasio pour aller le dire à la +jeune princesse, et cette nouvelle incarnation ne passe pas pour une +des moins ressemblantes. + +Il a été Fantasio--toujours par boutades--vers vingt ans. Sa +conversation était alors riche d'imprévu, comme dans le dialogue du +premier acte avec l'honnête Spark. Sa conduite déroutait toutes les +prévisions, y compris les siennes. Son humeur procédait par +soubresauts, selon qu'il traversait l'un ou l'autre des états d'esprit +définis par M. Jules Lemaître avec une sagacité lumineuse. «Fantasio +est un étudiant bohème à qui Musset a prêté son âme. Fantasio +s'ennuie--parce qu'il a trop aimé; il se croit désespéré, il voit la +laideur et l'inutilité du monde--parce qu'il n'aime plus. Il a, comme +Musset, l'amour de l'amour, et, après chaque expérience, le dégoût +invincible, et, après chaque dégoût, l'invincible besoin de +recommencer l'expérience, et dans la satiété toujours revenue le désir +toujours renaissant; en somme, la grande maladie humaine, la seule +maladie, l'impatience de n'être que soi et que le monde ne soit que ce +qu'il est, et l'immortelle illusion renaissant indéfiniment de +l'immortelle désespérance....» + +Le Fantasio de la comédie entreprend pieusement de rompre un mariage +qui serait une offense envers le divin Éros. Il s'affuble de la bosse +et de la perruque du bouffon de la cour, enterré la nuit d'avant, +s'introduit au palais.... Lira le reste qui veut, car cela ne +s'analyse pas. C'est un doux rêve dialogué, par lequel il faut se +laisser bercer sans exiger trop de logique et sans craindre de laisser +vaguer son imagination. Les initiés aimaient à y chercher des sens +symboliques. On se rappelle la première rencontre de la princesse avec +Fantasio, dans le jardin du roi: + +ELSBETH, _seule_. + +«Il me semble qu'il y a quelqu'un derrière ces bosquets. Est-ce le +fantôme de mon pauvre bouffon que j'aperçois dans ces bluets, assis +sur la prairie? Répondez-moi; qui êtes-vous? que faites-vous là à +cueillir ces fleurs? (_Elle s'avance vers un tertre._) + +FANTASIO (_assis, vêtu en bouffon, avec une bosse et une perruque_). + +«Je suis un brave cueilleur de fleurs, qui souhaite le bonjour à vos +beaux yeux.» + +George Sand fait allusion à ce passage dans une des lettres brûlantes +adressées à Musset pendant une brouille, et dont nous avons déjà cité +quelques fragments: Voici ce commentaire inédit, écrit en rentrant des +Italiens, où elle était allée seule, habillée en homme: «Samedi, +minuit (_fin de 1834_)... Me voilà en bousingot, seule, désolée +d'entrer au milieu de ces hommes noirs. Et moi aussi, je suis en +deuil. J'ai les cheveux coupés, les yeux cernés, les joues creuses, +l'air bête et vieux. Et là-haut, il y a toutes ces femmes blondes, +blanches, parées, couleur de rose, des plumes, des grosses boucles de +cheveux, des bouquets, les épaules nues. Et moi, où suis-je, pauvre +George? _Voilà, au-dessus de moi, le champ où Fantasio va cueillir ses +bluets._» + +Le dénouement de _Fantasio_ est tout souriant. Éros est victorieux: la +gentille Elsbeth n'épousera pas son benêt de prétendu. Il est vrai que +deux peuples vont s'égorger; mais la mort de quelques milliers +d'hommes n'a jamais eu d'importance dans un conte de fées, où on les +ressuscite d'un coup de baguette, pas plus que les bourses d'or jetées +par les belles princesses à leurs sujets dans l'embarras, pas plus que +tout ce qui peut choquer si l'on a le malheur de voir la pièce à la +scène. Des arbres de carton et un soleil électrique sont encore +beaucoup trop réels pour _Fantasio_. + +_On ne badine pas avec l'amour_ (1er juillet 1834) est peut-être le +chef-d'oeuvre du théâtre de Musset. La pièce est de moindre envergure +et moins puissante que _Lorenzaccio_, mais elle est parfaite. Écrite +au retour d'Italie, elle préconise déjà la mâle résignation du +_Souvenir_ aux souffrances qu'entraîne l'amour: + + .... O nature! ô ma mère! + En ai-je moins aimé? + +«Je veux aimer, mais je ne veux pas souffrir», dit Camille, instruite +au couvent à toutes sortes de prudences douillettes et poltronnes. + +--Pauvre enfant, lui répond Perdican: «Tu me parles d'une religieuse +qui me paraît avoir eu sur toi une influence funeste; tu dis qu'elle a +été trompée, qu'elle a trompé elle-même, et qu'elle est désespérée. +Es-tu sûre que si son mari ou son amant revenait lui tendre la main à +travers la grille du parloir, elle ne lui tendrait pas la sienne? + +CAMILLE. + +«Qu'est-ce que vous dites? J'ai mal entendu. + +PERDICAN. + +«Es-tu sûre que si son mari ou son amant revenait lui dire de souffrir +encore, elle répondrait non? + +CAMILLE. + +«Je le crois.» + +Elle ne le croit déjà plus, au moment qu'elle le dit, et l'adieu de +Perdican lui entre au coeur comme une flèche aiguë: + +«Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu'on te fera de ces +récits hideux qui t'ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire: +Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, +orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels; toutes les femmes sont +perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées;..... mais +il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de +ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, +souvent blessé et souvent malheureux; mais on aime, et quand on est +sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et +on se dit: J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais +j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par +mon orgueil et mon ennui.» + +Il sort, et va braver étourdiment la divinité vindicative qui ne +permet pas qu'on joue avec l'amour. Le cruel badinage de Perdican avec +une pauvre petite paysanne cause deux victimes: l'innocente Rosette, +qui meurt d'avoir été trompée, et l'orgueilleuse Camille, que le +regret du bonheur entrevu consumera sous son voile de religieuse. +L'amour est vengé des deux insensés qui lui avaient menti. + +_On ne badine pas avec l'amour_ fut le dernier drame de Musset. Un +rayon de gaieté descendit sur son théâtre et s'y posa. La _Quenouille +de Barberine_ (1er août 1835) nous montre comment une femme d'esprit +met en pénitence les blancs-becs qui font profession de ne pas croire +à la vertu des femmes, pour donner à comprendre qu'ils ont toujours +été irrésistibles. Sans faire de tapage, sans pousser de cris, +Barberine donne au jeune Rosemberg une leçon dont il se souviendra, et +peut-être sans trop d'amertume. Il est si enfant, qu'il est capable de +trouver amusant, au fond, de gagner son souper en filant. «C'est un +jeune homme de bonne famille, écrit Barberine à son mari, et point +méchant. Il ne lui manquait que de savoir filer, et c'est ce que je +lui ai appris. Si vous avez occasion de voir son père à la cour, +dites-lui qu'il n'en soit point inquiet. Il est dans la chambre du +haut de notre tourelle où il a un bon lit, un bon feu, et un rouet +avec une quenouille, et il file. Vous trouverez extraordinaire que +j'aie choisi pour lui cette occupation; mais comme j'ai reconnu +qu'avec de bonnes qualités il ne manquait que de réflexion, j'ai pensé +que c'était pour le mieux de lui apprendre ce métier, qui lui permet +de réfléchir à son aise, en même temps qu'il lui fait gagner sa vie. +Vous savez que notre tourelle était, autrefois une prison; je l'y ai +attiré en lui disant de m'y attendre, et puis je l'y ai enfermé. Il y +a au mur un guichet fort commode, par lequel on lui passe sa +nourriture, et il s'en trouve bien, car il a le meilleur visage du +monde, et il engraisse à vue d'oeil.» Rosemberg a si peu de rancune +qu'il engraisse! C'est d'un bon petit garçon, qui ne recommencera +plus. + +Nous avons déjà parlé du _Chandelier_ et conté l'origine d'_Il ne faut +jurer de rien_ (1er juillet 1836), dont l'héroïne, Cécile, est proche +parente de Barberine. Elle se charge aussi, toute jeune fille qu'elle +soit, de corriger les jeunes fats qui s'imaginent connaître les femmes +parce qu'ils ont eu des succès dans les coulisses et dans les fêtes de +bienfaisance internationales. La punition est douce, cette fois. +Valentin a mal joué un vilain rôle; il a été sot, et il n'a pas tenu à +lui de devenir odieux; néanmoins ses fautes lui sont remises, et il +épouse Cécile au dénouement. Le chaste amour d'une jeune fille pure a +servi de bouclier au mauvais sujet, qu'il préserve du châtiment. Si +quelque lectrice austère, estimant que Valentin ne méritait point tant +d'indulgence, blâme son bonheur immérité, elle méconnaît l'un des plus +beaux privilèges de son sexe, celui de purifier par une affection +honnête les coeurs salis dans les plaisirs faciles, et d'en forcer +l'entrée au respect. On a écrit peu de pages aussi glorieuses pour la +femme que la scène du rendez-vous dans la forêt, à la fin de laquelle +le libertin vaincu remercie l'innocence, dans un fol élan de joie et +de reconnaissance, de n'avoir rien compris à ce qu'il lui a dit. + +VALENTIN. + +«.... N'as-tu pas peur? Es-tu venue ici sans trembler? + +CÉCILE. + +«Pourquoi? De quoi aurais-je peur? Est-ce de vous ou de la nuit? + +VALENTIN. + +«Pourquoi pas de moi? qui te rassure? Je suis jeune, tu es belle, et +nous sommes seuls. + +CÉCILE. + +«Eh bien! Quel mal y a-t-il à cela? + +VALENTIN. + +«C'est vrai, il n'y a aucun mal; écoutez-moi, et laissez-moi me mettre +à genoux. + +CÉCILE. + +«Qu'avez-vous donc? vous frissonnez. + +VALENTIN. + +«Je frissonne de crainte et de joie....» + +Valentin vient de découvrir la Pureté, et il l'adore à genoux. Il est +sauvé, mais il l'a échappé belle. + +Après _Il ne faut jurer de rien_, Musset écrivit encore deux petits +proverbes pleins d'esprit: _Un Caprice_ (1837), et _Il faut qu'une +porte soit ouverte ou fermée_ (1845); une gracieuse comédie, +_Carmosine_ (1850), et quelques piécettes anodines dont la dernière, +_l'Ane et le Ruisseau_ (1855), a pourtant le droit d'être nommée à +cause d'un joli petit rôle d'ingénue. + +Elle se nomme Marguerite, et elle jouait encore hier à la poupée. Le +nez au vent et l'oeil fureteur, elle a rapporté de sa pension des +théories sur le mariage et sur la manière de faire marcher les hommes, +qu'elle applique avec énergie, quitte à pleurer dès que le jeune +premier fait semblant de prendre ses boutades au sérieux. Sa piquante +silhouette ferme gentiment une galerie de jeunes filles qui n'a pas de +pendant dans notre littérature dramatique. Musset n'avait pas perdu +son temps lorsqu'il passait les nuits à valser--pas toujours en +mesure, m'affirme une de ses valseuses--et à babiller avec ses +danseuses. Tout en discutant la coupe d'une robe ou les règles d'une +figure de cotillon, il avait pénétré cet être, fermé et énigmatique +comme un bouton de fleur: la jeune fille. Cécile, Elsbeth, Camille, +Rosette, Ninon et Ninette, Déidamia, Carmosine et cette petite +Marguerite, à peine entrevue, seront ses témoins devant la postérité, +quand on l'accusera de s'être complu aux tableaux hardis et aux +inspirations sensuelles. Leurs ombres charmantes attesteront que son +imagination ne s'était pas dépeuplée de figures virginales, et que +jamais l'ulcère du mépris ne rongea secrètement son âme en face de +jeunes filles, qu'elles fussent paysannes ou nobles demoiselles. + +Elsbeth s'aperçoit qu'elle est romanesque, se le reproche, et se sait +en même temps quelque gré de ce défaut. L'intérêt de sa maison exige +qu'elle épouse un sot ridicule. Trop bonne et trop droite pour +permettre à ses rêves de se placer entre elle et son devoir, elle +goûte un plaisir secret à sentir que ce devoir lui est pénible, et +qu'elle n'est pas de ces filles positives et froides qui songent +gaiement, et non pas ironiquement comme elle, en épousant un malotru: +Après tout, je serai une dame, c'est peut-être amusant; je prendrai +peut-être goût à mes parures, que sais-je? à mes carrosses, à ma +nouvelle livrée; «heureusement qu'il y a autre chose dans un mariage +qu'un mari. Je trouverai peut-être le bonheur au fond de ma corbeille +de noces.»--C'est la jeune fille qui a un fonds solide d'esprit sain +et de bon jugement, mais à qui l'on a fait lire imprudemment beaucoup +de romans anglais, et qui, dans son ignorance du monde, a été troublée +par leur romanesque décent et sentimental. + +Cécile n'aime pas les romans, ni le romantisme en action. Elle a vu +tout de suite que Valentin, avec ses prétentions à la clairvoyance et +à l'expérience, prend pour la réalité ce qui n'est que de la +littérature, et elle le lui reproche gentiment: «Qu'est-ce que cela +veut dire de s'aller jeter dans un fossé? risquer de se tuer, et pour +quoi faire? Vous saviez bien être reçu chez nous. Que vous ayez voulu +arriver tout seul, je le comprends; mais à quoi bon le reste? Est-ce +que vous aimez les romans? + +VALENTIN. + +«Quelquefois.... + +CÉCILE. + +«Je vous avoue qu'ils ne me plaisent guère; ceux que j'ai lus ne +signifient rien. Il me semble que ce ne sont que des mensonges, et que +tout s'y invente à plaisir. On n'y parle que de séductions, de ruses, +d'intrigues, de mille choses impossibles.» + +Ce n'est pas elle qui jouera jamais à la femme incomprise, cette peste +du romantisme, dont nous ne parvenons pas à nous délivrer et qui n'a +pas cessé de reparaître sous des déguisements variés. Cécile donnera +de bons bouillons à son mari, selon sa promesse, et l'aimera de tout +son brave petit coeur, parce qu'il est son mari, et sans exiger de lui +d'avoir du génie ou d'être un héros. Elle lui est très supérieure. +Valentin est un étourdi et un viveur. Cécile sera sa raison et sa +conscience. Rappelez-vous sa conversation avec son maître de danse. + +LE MAÎTRE DE DANSE + +«Mademoiselle, j'ai beau vous le dire, vous ne faites pas +d'oppositions. Détournez donc légèrement la tête, et arrondissez-moi +les bras. + +CÉCILE + +«Mais, monsieur, quand on veut ne pas tomber, il faut bien regarder +devant soi.» + +Elle regardera «devant soi» pour deux, l'exquise et modeste créature, +et son mari la payera en estime et en confiance. + +Camille est plus instruite du mal et de la vie, moins innocente, que +Cécile. Musset a pensé à faire la différence entre la jeune fille +élevée dans sa famille et celle qui a été élevée au couvent. La +première se hâte, dans une sainte ignorance du danger, au rendez-vous +donné la nuit, dans les bois, par l'homme, inconnu la veille, qu'elle +croit son fiancé. L'autre répond à son camarade d'enfance, qui lui +tend une main amie, ce mot de cloître, que Cécile ne comprendrait pas: +«Je n'aime pas les attouchements». Pauvre Camille! Elle vient d'avoir +dix-huit ans, et n'a sans doute jamais lu aucun mauvais livre. +Cependant il n'y a plus ni confiance, ni joie de vivre dans son jeune +coeur, flétri par les dangereuses confidences des naufragées de +l'existence qui demandent aux couvents un abri contre le monde et +contre elles-mêmes. Savent-elles, lui demande Perdican, épouvanté de +ce désenchantement précoce, «savent-elles que c'est un crime qu'elles +font, de venir chuchoter à une vierge des paroles de femme? Ah! comme +elles t'ont fait la leçon!» En écoutant ces récits amers, Camille a vu +l'humanité à travers un mauvais rêve, et elle a prié Dieu de n'avoir +plus rien de la femme. + +Son cauchemar s'est dissipé en quittant l'ombre du cloître. «Tu +voulais partir sans me serrer la main, lui dit son cousin; tu ne +voulais revoir ni ce bois, ni cette pauvre petite fontaine qui nous +regarde toute en larmes; tu reniais les jours de ton enfance, et le +masque de plâtre que les nonnes t'ont plaqué sur les joues me refusait +un baiser de frère; mais ton coeur a battu; il a oublié sa leçon, lui +qui ne sait pas lire, et tu es revenue t'asseoir sur l'herbe où nous +voilà.» Camille aime, et ses yeux éblouis se sont rouverts à la +vérité. Elle croit maintenant à l'amour, à la vie, au bonheur, à +Perdican. Elle accepte avec joie de souffrir. Son orgueil s'est fondu, +et elle était redevenue une faible femme, quand leur mutuelle +imprudence l'a séparée à jamais de Perdican. Pauvre, pauvre Camille! + +Les autres jeunes filles de Musset ont un air de famille avec les +coryphées du choeur. Toutes ces chastes héroïnes ont deux traits en +commun. Elles sont fidèles à leur vocation de femmes, de s'épanouir +par l'amour et le mariage, et elles sont très honnêtes, y compris la +simple Rosette, que Perdican abuse par des paroles trompeuses. Elles +ont le charme des natures saines, et n'ont pu être créées que par un +poète qui avait gardé intact, à travers les désillusions et les +déchéances, le respect de la jeune fille. Musset a toujours vu les +Ninon et les Ninette de la réalité avec les yeux d'un croyant, et +elles lui ont inspiré en récompense la partie la plus pure de son +oeuvre. + +L'histoire du théâtre de Musset est singulière. Ses pièces dormirent +longtemps dans la collection de la _Revue des Deux Mondes_, pas très +remarquées à leur apparition, et vite oubliées. Leur publication en +volume, en 1840, ne fit non plus aucun bruit. Elles étaient presque +ignorées quand Mme Allan, alors à Saint-Pétersbourg, entendit vanter +une petite pièce russe qui se donnait sur un petit théâtre. Elle +voulut la voir, la trouva de son goût et en demanda une traduction +pour la jouer devant la cour impériale. Quelqu'un simplifia les choses +en lui envoyant un volume intitulé _Comédies et Proverbes_, par Alfred +de Musset: la petite pièce russe était le _Caprice_. + +Mme Allan y eut tant de succès à Saint-Pétersbourg, qu'à son retour à +Paris, en 1847, elle «rapporta _Un Caprice_ dans son manchon» et le +joua à la Comédie-Française, le 27 novembre, contre vents et marées. +Personne, ou à peu près, ne savait d'où cela sortait. Et puis, c'était +mal écrit: «_Rebonsoir, chère!_ En quelle langue est cela?» disait +Samson suffoqué. Le lendemain de la première, revirement complet. +Théophile Gautier écrivait dans son feuilleton dramatique: «Ce petit +acte, joué samedi aux Français, est tout bonnement un grand événement +littéraire.... Depuis Marivaux... il ne s'est rien produit à la +Comédie-Française de si fin, de si délicat, de si doucement enjoué que +ce chef-d'oeuvre mignon enfoui dans les pages d'une revue et que les +Russes de Saint-Pétersbourg, cette neigeuse Athènes, ont été obligés +de découvrir pour nous le faire accepter.» Théophile Gautier louait +ensuite «la prodigieuse habileté, la rouerie parfaite, la merveilleuse +divination des planches» de ce proverbe qui n'avait pas été écrit pour +la scène, et qui était pourtant plus adroitement conduit que du +Scribe.» (_La Presse_, 29 novembre 1847.) + +L'_Illustration_ peignit avec vivacité la surprise du public en +découvrant Musset auteur dramatique: «Un événement inattendu pour tout +le monde s'est passé au Théâtre-Français, le succès complet, +gigantesque, étourdissant d'un tout petit acte de comédie.» Suit un +éloge de Musset poète, puis le chroniqueur revient au _Caprice_: «Les +mots rayonnent comme des diamants; chaque scène est une féerie, et +cependant c'est vrai, c'est la nature, et l'on est ravi» (4 décembre +1847). + +Tant d'admiration nous déroute un peu, nous qui voyons dans le +_Caprice_ une pièce charmante sans doute, quelque chose de mieux +qu'une bluette, mais enfin l'une des moindres parmi les oeuvres +dramatiques de Musset. + +Quoi qu'il en soit, la trouée était faite; tout le reste y passa. _Il +faut qu'une porte soit ouverte ou fermée_ fut joué le 7 avril 1848, +_Il ne faut jurer de rien_ le 22 juin suivant, la veille des journées +de Juin. _Musset à Alfred Tattet_, le 1er juillet: «Je vous remercie +de votre lettre, mon cher ami. Il ne nous est rien arrivé, à mon frère +ni à moi, que beaucoup de fatigue. A l'instant où je vous écris, je +quitte mon uniforme, que je n'ai guère ôté depuis l'insurrection. Je +ne vous dirai rien des horreurs qui se sont passées; c'est trop +hideux. + +«Au milieu de ces aimables églogues, vous comprenez que le pauvre +oncle Van Buck est resté dans l'eau. Il avait pourtant réussi, et je +puis dire complètement,--sans exagération. C'était justement la veille +de l'insurrection; j'avais encore trouvé une salle toute pleine et +bien garnie de jolies femmes, de gens d'esprit, un parterre excellent +pour moi, de très bons acteurs, enfin tout pour le mieux. J'ai eu ma +soirée. Je l'ai prise, pour ainsi dire, au vol.... Le lendemain, +bonjour! acteurs, directeur, auteur, souffleur, nous avions le fusil +au poing, avec le canon pour orchestre, l'incendie pour éclairage et +un parterre de vandales enragés. La garde mobile a été si +admirablement intrépide que ce seul spectacle, heureusement, nous a +donné encore de bons battements de coeur. C'étaient presque tous des +enfants. Je n'ai jamais rien rêvé de pareil.» + +Le _Chandelier_ eut son tour en août, _André del Sarto_ en novembre, +etc. On en est venu à jouer l'injouable: _Fantasio_, et les _Nuits_. + +L'une des causes de ce prodigieux succès fut que Musset, au théâtre, +parut un novateur et un réaliste. Ses pièces n'étaient pas faites +selon les formules, pas plus les formules romantiques que les +classiques, et elles possédaient cette vérité supérieure qui est le +privilège des poètes: «Chaque scène est une féerie, et cependant c'est +vrai, c'est la nature». Ces mots résument les impressions des premiers +spectateurs, dont quelques-uns reprochaient même à Musset d'être trop +«la nature». Auguste Lireux en fait la remarque à propos de la +première représentation des _Caprices de Marianne_ (14 juin 1851). On +«n'est pas habitué, dit-il, aux pièces naturelles, et à cette +fantaisie si semblable à la vérité même, qui est le propre de M. +Alfred de Musset». Il ajoute qu'on aime trop le faux, au moment où il +écrit, pour supporter facilement la vérité, et il résume ainsi la +pièce: «Histoire trop cruelle, trop vraie!» (_Constitutionnel_, 16 +juin 1851). + +Cependant, quelques personnes étaient scandalisées de l'engouement +subit du public. Sainte-Beuve, qui n'a jamais attaché grande +importance au théâtre de Musset, avait d'abord applaudi à la vogue du +_Caprice_. Quand il vit que cela devenait sérieux et qu'on prenait les +grandes pièces pour plus et mieux que des badinages, il s'indigna et +écrivit dans son _Journal_: «J'ai vu hier (4 août 1848) la petite +pièce de Musset au Théâtre-Français: _Il ne faut jurer de rien_. Il y +a de bien jolies choses, mais le décousu et le manque de bon sens +m'ont frappé. Les caractères sont vraiment pris dans un monde bien +étrange: cet oncle sermoneur et bourru qui finit par se griser; ce +jeune homme fat et grossier plutôt qu'aimable et spirituel; cette +petite fille franche petite coquine, vraie modiste de la rue Vivienne, +qu'on nous donne pour une Clarisse, qui vraiment n'est pas faite pour +ramener un libertin autrement que par un caprice dont il se repentira +le quart d'heure d'après; cette baronne insolente et commune, qu'on +nous présente tout d'un coup à la fin comme une mère de charité;--tout +cela est sans tenue, sans consistance, sans suite. C'est d'un monde +fabuleux ou vu à travers une goguette et dans une pointe de vin. +L'esprit de détail et la drôlerie imprévue font les frais de la scène +et raccommodent à chaque instant la déchirure du fond. Mais il y a des +gens qui vont sérieusement s'imaginer que c'était là le suprême bon +ton du monde le plus délicat de la société qui a disparu: tandis qu'un +tel monde n'a jamais existé autre part que dans les fumées de la +fantaisie du poète revenant de la tabagie. Je me trompe: il y a des +jeunes gens, et même des jeunes femmes qui, s'étant engoués du +genre-Musset, se sont mis à l'imiter, à le copier dans leur vie, tant +qu'ils ont pu, et se sont modelés sur ce patron. L'original ici n'est +venu qu'après la copie, et n'est pas du tout un original. + +«Alfred de Musset est le caprice d'une époque blasée et libertine.» + +Il faut passer un mouvement de dépit au critique dont l'arrêt vient +d'être cassé par la foule. Nous avons cité cette page maussade et +inintelligente parce qu'elle précise le moment où la gloire de Musset, +confinée jusque-là dans des cercles étroits, a pris son essor. Le +succès du _Caprice_ a plus fait pour sa réputation que toutes ses +poésies mises ensemble. Il devint populaire en quelques jours, et ses +vers en profitèrent. L'auteur dramatique avait donné l'élan au poète, +qui monta aux nues alors qu'il s'y attendait le moins. + +L'oeuvre en prose de Musset comprend encore des _Nouvelles_, des +_Contes_, des _Mélanges_, et la _Confession d'un Enfant du siècle_ +(1836), dont il a déjà été question à propos de George Sand. + +La _Confession_ a eu l'étrange fortune d'être presque toujours jugée +sur ses défauts et ses mauvaises pages, même par ses admirateurs. La +jeunesse d'il y a trente ans lisait dévotieusement les déclamations +des deux premières parties, dans lesquelles Musset n'est qu'un +médiocre élève de Rousseau et de Byron. La jeunesse d'aujourd'hui +condamne le livre sur ces mêmes chapitres, et semble ignorer l'idylle +qui leur succède: «Comme je me promenais un soir dans une allée de +tilleuls, à l'entrée du village, je vis sortir une jeune femme d'une +maison écartée. Elle était mise très simplement et voilée, en sorte +que je ne pouvais voir son visage; cependant sa taille et sa démarche +me parurent si charmantes, que je la suivis des yeux quelque temps. +Comme elle traversait une prairie voisine, un chevreau blanc, qui +paissait en liberté dans un champ, accourut à elle; elle lui fit +quelques caresses, et regarda de côté et d'autre, comme pour chercher +une herbe favorite à lui donner. Je vis près de moi un mûrier sauvage; +j'en cueillis une branche et m'avançai en la tenant à la main. Le +chevreau vint à moi à pas comptés, d'un air craintif; puis il +s'arrêta, n'osant pas prendre la branche dans ma main. Sa maîtresse +lui fit signe comme pour l'enhardir, mais il la regardait d'un air +inquiet; elle fit quelques pas jusqu'à moi, posa la main sur la +branche, que le chevreau prit aussitôt. Je la saluai, et elle continua +sa route.» + +C'est la première rencontre avec Brigitte. Non moins charmant est le +tableau du modeste intérieur de la pâle jeune femme aux grands yeux +noirs. Le récit s'élargit et s'élève avec la rentrée triomphale de +l'amour dans ces deux coeurs qui s'étaient cru usés, et la scène de +l'aveu est d'une douceur grave. Un soir, ils sont sur le balcon de +Brigitte, contemplant les splendeurs de la nuit: «Elle était appuyée +sur son coude, les yeux au ciel; je m'étais penché à côté d'elle, et +je la regardais rêver. Bientôt je levai les yeux moi-même; une volupté +mélancolique nous enivrait tous deux. Nous respirions ensemble les +tièdes bouffées qui sortaient des charmilles; nous suivions au loin +dans l'espace les dernières lueurs d'une blancheur pâle que la lune +entraînait avec elle en descendant derrière les masses noires des +marronniers. Je me souvins d'un certain jour que j'avais regardé avec +désespoir le vide immense de ce beau ciel; ce souvenir me fit +tressaillir; tout était si plein maintenant! Je sentis qu'un hymne de +grâce s'élevait dans mon coeur, et que notre amour montait à Dieu. +J'entourai de mon bras la taille de ma chère maîtresse; elle tourna +doucement la tête: ses yeux étaient noyés de larmes.» + +Les promenades de nuit dans la forêt de Fontainebleau sont aussi bien +belles. George Sand et Musset les avaient faites ensemble dans +l'automne de 1833. Leurs pieds avaient suivi les mêmes sentiers +qu'Octave et Brigitte, leurs mains s'étaient accrochées aux mêmes +genêts en grimpant sur les roches. Ils avaient échangé à voix basse +les mêmes confidences. Les habits d'homme de Brigitte, sa blouse de +cotonnade bleue, qu'on a reprochés à Musset comme une faute de goût, +c'était le costume de voyage de son amie, celui de la première _Lettre +d'un voyageur_. J'ai dit ailleurs[25] l'émotion de George Sand en +retrouvant dans la _Confession d'un enfant du siècle_ l'histoire à +peine déguisée de leur malheureuse passion. Cette véracité scrupuleuse +explique et excuse les longueurs de la cinquième partie, monotone +récit de querelles si pénibles, que la victoire du rival de Musset, +qui met fin au volume, est un soulagement pour le lecteur. + +[Note 25: Voy. p. 60. C'est précisément à cause de l'exactitude du +fond du récit, que Paul de Musset s'est attaché à lui enlever toute +valeur autobiographique. Il ne pouvait lui convenir que son frère prît +chevaleresquement tous les torts sur lui.] + +En résumé: une oeuvre d'art très inégale, tantôt déclamatoire, tantôt +supérieure, quelquefois fatigante; mais un livre précieux par sa +sincérité et très honorable pour Musset, qui y donne partout, sans +hésitation ni réticences, le beau rôle à la femme qu'il a aimée, et +qui n'avait pourtant pas été sans reproches. Telle apparaît la +_Confession d'un enfant du siècle_, à présent que tous les voiles sont +levés. + +Les _Contes_ et les _Nouvelles_ sont de petits récits sans +prétentions, écrits avec sentiment ou esprit, selon le sujet, et où +Musset a atteint deux ou trois fois la perfection. La perle des contes +est le _Merle blanc_ (1842), où l'on voit l'inconvénient d'être +romantique dans une famille vouée depuis plusieurs générations aux +vers classiques. A la première note hasardée par le héros, son père +saute en l'air: «Qu'est-ce que j'entends là! s'écria-t-il; est-ce +ainsi qu'un merle siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce là +siffler?.... Qui t'a appris à siffler ainsi contre tous les usages et +toutes les règles? + +--Hélas, monsieur, répondis-je humblement, j'ai sifflé comme je +pouvais.... + +--On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon père hors de lui. +Il y a des siècles que nous sifflons de père en fils.... Tu n'es pas +mon fils; tu n'es pas un merle.» + +L'excellent M. de Musset-Pathay avait pris les choses moins au +tragique, mais il croyait tout de bon, après le premier volume de son +fils, que ce n'était pas là siffler. + +Repoussé par les siens, le merle blanc est méconnu des cénacles +emplumés auprès desquels il cherche un asile, parce qu'il ne ressemble +à personne. Il prend le parti de chanter à sa mode et devient un poète +célèbre. La suite n'est pas moins transparente. Il épouse une merlette +blanche qui fait des romans avec la facilité de George Sand: «Il ne +lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un plan avant de +se mettre à l'oeuvre». Elle avait aussi les idées avancées de l'auteur +de _Lélia_, «ayant toujours soin, en passant, d'attaquer le +gouvernement et de prêcher l'émancipation des merlettes». Le poète +emplumé croit posséder l'oiseau de ses rêves, assorti à sa couleur +comme à son génie. Hélas! sa femme l'avait trompé. Ce n'était pas une +merlette blanche; c'était une merlette comme toutes les merlettes; +elle était teinte et elle déteignait! + +Les nouvelles sont semées de souvenirs personnels. Quand l'amoureux +n'est pas Musset en chair et en os, il est rare qu'il n'ait pas du +moins avec lui quelque trait, quelque aventure en commun. Les héroïnes +sont presque toutes croquées d'après nature, comme aussi les paysages, +les intérieurs, les épisodes. Il inventait peu. Il travaillait sur +«documents humains» et racontait des «choses vécues», à la façon de +nos romanciers naturalistes; seulement, il ne regardait pas avec les +mêmes yeux. + +Musset a employé dans son théâtre une prose poétique qui a peu de +rivales dans notre langue. Elle est éminemment musicale. L'harmonie en +est caressante, le rythme doux et ferme. Le mouvement suit avec +souplesse l'allure de l'idée, tantôt paisible, tantôt pressé et +passionné. Les épithètes sont mieux que sonores ou rares: elles sont +évocatrices. L'ensemble est pittoresque et éloquent, sans cesser +jamais d'être limpide. C'est d'un art très simple et très raffiné. + +Sa prose courante est parfaite. C'est une langue franche et +transparente, où l'expression est juste, le tour de phrase net et +naturel. Ses lettres familières sont vives et aisées. Son frère en a +publié quelques-unes dans les _OEuvres posthumes_, mais celles que +j'ai pu comparer aux originaux ont été altérées. En ce temps-là, on +comprenait autrement que de nos jours les devoirs d'éditeur. Paul de +Musset ne s'est pas borné aux coupures. Il s'est attaché à ennoblir le +style, qu'il jugeait trop négligé. Au besoin, il arrangeait aussi un +peu le sens. Musset avait écrit à _la marraine_, à propos d'amour: +«_Je me suis_ passablement brûlé les ailes en temps et lieu». Paul +imprime: «_L'on m'a_ passablement brûlé les ailes...» (17 déc 1838). +Musset disait ailleurs, à propos d'un article pour lequel il demandait +certains renseignements: «J'aime mieux faire une page _médiocre_, mais +honnête, qu'un poème en fausse monnaie dorée». Il était inadmissible +que Musset pût écrire une page _médiocre_; on lit dans le volume: +«J'aime mieux faire une page _simple_». Sur Mlle Plessy dans le +_Barbier de Séville_: «Rosine n'a pas été _espagnole_, mais elle a été +spirituelle». Correction: «Rosine n'a pas été _espiègle_». Ailleurs, +_taper_ est remplacé par _frapper_, _au beau milieu_ par _au milieu_, +_je me suis en allé_ par _je m'en suis allé_, etc., etc. Il y a des +pages entièrement récrites. Si Musset avait vu le volume, il aurait +été pénétré d'admiration et de reconnaissance pour le zèle et la +patience de son frère, mais peut-être se serait-il souvenu d'un +travail d'agrément pour lequel l'aristocratie française s'était prise +de passion au temps de sa jeunesse. Au printemps de 1831, les belles +dames du faubourg Saint-Germain passaient leurs journées à coller des +pains à cacheter en rond, sur de petits morceaux de carton qui +devenaient des bobèches. Musset n'avait jamais pu comprendre l'utilité +de ce travail: «N'y a-t-il plus de bobèches chez les marchands? +écrivait-il; d'où nous vient cette rage de bobèches?» Je ne sais si le +travail d'épluchage de son frère lui aurait semblé beaucoup plus utile +que la fabrication des bobèches en pains à cacheter. + + + + +CHAPITRE VII + +LES DERNIÈRES ANNÉES + + +Musset sentit venir et grandir l'impuissance d'écrire, et n'en ignora +pas la cause. Il savait qu'il détruisait lui-même son intelligence, +jour par jour, heure par heure, et il assistait au désastre le +désespoir dans l'âme, la volonté effondrée, incapable de se défendre +contre lui-même. Le mal venait de loin. _Sainte-Beuve à Ulrich +Guttinguer_: «28 avril 1837, ce vendredi.... J'ai vu Musset l'autre +jour, bien aimable et gentil de couleurs et de visage, pour être si, +si perdu et si gâté au fond et en dessous.» + +Il souffrit cruellement tandis que son sort s'accomplissait. Son frère +raconte comment, en 1839, il fut sur le point de se tuer. L'année +suivante, Alfred Tattet montra à Sainte-Beuve un chiffon de papier +qu'il avait surpris le matin même, à la campagne, sur la table de +Musset. On y lisait ces vers tracés au crayon: + + J'ai perdu ma force et ma vie, + Et mes amis et ma gaieté; + J'ai perdu jusqu'à la fierté + Qui faisait croire à mon génie. + + Quand j'ai connu la Vérité, + J'ai cru que c'était une amie; + Quand je l'ai comprise et sentie, + J'en étais déjà dégoûté. + + Et pourtant elle est éternelle, + Et ceux qui se sont passés d'elle + Ici-bas ont tout ignoré. + + Dieu parle, il faut qu'on lui réponde. + Le seul bien qui me reste au monde + Est d'avoir quelquefois pleuré. + +Les causes de cette mort anticipée sont affreusement tristes. Qu'on +veuille bien se rappeler la fragilité de sa machine et les révoltes +indomptables de ses nerfs, et l'on entreverra les fatalités physiques +qui lui ont fait perdre la maîtrise et le gouvernement de lui-même. Un +soir--c'était le 13 août 1844,--la marraine lui avait parlé très +sérieusement, dans l'espoir de l'amener à se ressaisir lui-même. Alors +il leva pour elle le voile qui cachait ses maux, et elle en pleura: +«Je ne puis vous répéter ce qu'il m'a dit, disait-elle ensuite à Paul. +Cela est au-dessus de mes forces. Sachez seulement qu'il m'a battue +sur tous les points.» Le lendemain, Musset lui envoya le sonnet +suivant, qui a été imprimé dans la _Biographie_: + + Qu'un sot me calomnie, il ne m'importe guère. + Que sous le faux semblant d'un intérêt vulgaire, + Ceux même dont hier j'aurai serré la main + Me proclament, ce soir, ivrogne et libertin, + + Ils sont moins mes amis que le verre de vin + Qui pendant un quart d'heure étourdit ma misère; + Mais vous, qui connaissez mon âme tout entière, + A qui je n'ai jamais rien tu, même un chagrin, + + Est-ce à vous de me faire une telle injustice, + Et m'avez-vous si vite à ce point oublié? + Ah! ce qui n'est qu'un mal, n'en faites pas un vice. + + Dans ce verre où je cherche à noyer mon supplice, + Laissez plutôt tomber quelques pleurs de pitié + Qu'à d'anciens souvenirs devrait votre amitié. + +Détournons la tête et passons, + + Le coeur plein de pitié pour des maux inconnus, + +et plaignant la «misère», quelle qu'elle soit, capable de pousser le +génie à un pareil suicide. + +Musset n'attendait du public aucune indulgence. «Le monde, disait-il, +n'a de pitié que pour les maux dont on meurt.» Il s'abandonnait devant +sa famille à une tristesse profonde, qui augmentait après chaque +effort pour s'étourdir. Un soir, au retour d'une partie de plaisir, il +écrivit: «Parmi les coureurs de tavernes, il y en a de joyeux et de +vermeils; il y en a de pâles et de silencieux. Peut-on voir un +spectacle plus pénible que celui d'un libertin qui souffre? J'en ai vu +dont le rire faisait frissonner. Celui qui veut dompter son âme avec +les armes des sens peut s'enivrer à loisir; il peut se faire un +extérieur impassible; il peut enfermer sa pensée dans une volonté +tenace; sa pensée mugira toujours dans le taureau d'airain.» Sa pensée +faisait son devoir et «mugissait». Sa volonté malade manquait au sien +et ne venait pas à son secours. Cette agonie morale dura plus de +quinze ans. + +En public, ou dans ses lettres, il faisait bonne contenance et +affectait la gaieté. Son extraordinaire mobilité lui rendait la tâche +assez facile. Il s'amusait comme un enfant des moindres bagatelles. +Les petits malheurs de l'existence, qu'il n'avait jamais trouvé de bon +goût de prendre au tragique, avaient aussi le don de réveiller sa +verve. On peut dire que ses perpétuels démêlés avec la garde nationale +pour ne pas monter sa faction lui furent très salutaires. Il avait +généralement le dessous et s'en allait coucher en prison. Quand il se +voyait bel et bien sous clef à l'hôtel des Haricots, dans la cellule +14, réservée aux artistes et aux gens de lettres, il se trouvait +tellement absurde, qu'il se riait au nez en prose et en vers. Tout le +monde a lu _Le mie prigioni_, écrites dans la cellule 14: + + On dit: «Triste comme la porte + D'une prison», + Et je crois, le diable m'emporte, + Qu'on a raison. + + D'abord, pour ce qui me regarde, + Mon sentiment + Est qu'il vaut mieux monter sa garde, + Décidément. + + Je suis, depuis une semaine, + Dans un cachot, + Et je m'aperçois avec peine + Qu'il fait très chaud, _etc._, _etc._ + +_Le mie prigioni_ ont un pendant qui est moins connu. C'est une lettre +adressée à Augustine Brohan. + + Des Haricots. Vendredi. + +«O ma chère Brohan! Je suis dans les fers. Je gémis au sein des +cachots. Cela ne m'empêchera pas d'aller vous voir demain samedi. Mais +je vous écris cet écrit du fond du système cellulaire. Je suis en ce +moment dans ce célèbre Numéro quatorze, qui fut mal gravé dans le +_Diable à Paris_. C'est pour cause de patrouille, car je n'ai tué +personne.» + +Après ces éclairs de gaieté, il retombait sur lui-même et redevenait +morne. Aux trop justes sujets de tristesse que nous avons indiqués +s'ajoutaient des ennuis divers, parmi lesquels, au premier rang, son +peu de succès. Il était toujours modeste (un peu moins, cependant, en +vieillissant) et avait toujours horreur des compliments, au point d'en +paraître hautain et dédaigneux: «Vous me parlez, écrivait-il à Mme +Jaubert, de gens qui m'exprimeraient parfois volontiers le plaisir que +j'ai pu leur faire. Je vous donne ma parole que, sur dix compliments, +il y en a neuf qui me sont insupportables; je ne dis pas qu'ils me +blessent ni que je les croie faux, mais ils me donnent envie de me +sauver.» _A Alfred Tattet_, août 1838: «Et vous aussi, vous me faites +des compliments! _tu quoque, Brute!_ Mais je les reçois de bon coeur, +venant de vous--ne m'appelez jamais _illustre_, vous me feriez +regretter de ne pas l'être. Quand vous voudrez me faire un compliment, +appelez-moi votre ami.» + +Mais on a beau être modeste, il y a un degré d'indifférence qui +chagrine et décourage un écrivain, et le poète des _Nuits_ en avait +fait la dure expérience. Il y avait toujours eu des jeunes gens +sachant _Rolla_ par coeur. La foule avait presque oublié Musset, +malgré l'éclat de ses débuts, parce qu'il s'était détaché après +_Rolla_ du groupe des écrivains novateurs. Il avait abjuré la forme +romantique au moment où le romantisme triomphait: la presse ne +s'occupa plus de lui, le gros public s'en désintéressa, et ses plus +belles oeuvres furent accueillies les unes après les autres par un +silence indifférent. Henri Heine disait avec étonnement, en 1835: +«Parmi les gens du monde, il est aussi inconnu comme auteur que +pourrait l'être un poète chinois». Mme Jaubert, qui rapporte ce +propos, ajoute que Heine disait vrai; les salons parisiens, y compris +le sien, ne connaissaient que la _Ballade à la lune_ et l'_Andalouse_. +Un soir, chez elle, Géruzez s'avisa de réciter devant une trentaine de +personnes le duel de _Don Paez_: + + Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées, + Deux louves,.... + +L'auditoire écoutait avec surprise. Personne n'avait lu cela. + +Comptant aussi peu dans le mouvement intellectuel et étant, d'autre +part, assez détaché (un peu trop) des affaires publiques, Musset +vieillissant a eu l'existence la plus vide. C'est à lui, entre tous +les grands écrivains, qu'il conviendrait d'appliquer ce qui a été dit +avec tant de bon sens[26] sur les dangers de l'influence littéraire +des salons et des femmes. Musset a beaucoup trop vécu de la vie de +salon et dans la société des femmes. A force de rimer des bouquets à +Chloé pour ses «petits becs roses» et de rechercher les +applaudissements de leurs «menottes blanches», il s'est déshabitué des +pensées et des efforts virils au moment où c'était pour lui une +question de vie et de mort. + +[Note 26: M. Brunetière, _l'Évolution des genres_.] + +Ses journées furent un tissu de néants lorsqu'il cessa de les donner +au travail. Ses lettres en font foi. Les événements de ces longues +années sont quelques petits voyages et beaucoup de passions pour rire. +En 1845, il passe une partie de l'été dans les Vosges. A son retour, +il écrit au fidèle Tattet: «Rien n'élève le coeur et n'embellit +l'esprit comme ces grandes tournées dans le royaume. C'est incroyable +le nombre de maisons, de paysans, de troupeaux d'oies, de chopes de +bière, de garçons d'écurie, d'adjoints, de plats de viande réchauffés, +de curés de village, de personnes lettrées, de hauts dignitaires, de +plants de houblon, de chevaux vicieux et d'ânes éreintés qui m'ont +passé devant les yeux....» + +«Je suis revenu avec une jeune beauté de quarante-cinq à quarante-six +ans, qui se rendait, par les diligences de la rue +Notre-Dame-des-Victoires, de Varsovie aux Batignolles. Le fait est +historique; elle mangeait un gâteau polonais, couleur de fromage de +Marolles, et elle pleurait en demandant l'heure de temps en temps, +parce qu'un grand monsieur de sept ou huit pieds de long sur très peu +de large s'était apparemment chamaillé avec elle; ce monsieur +s'appelait _mon bien-aimé_, du moins ne l'ai-je pas entendu appeler +d'un autre nom....» Le _bien-aimé_ était allé bouder dans la rotonde, +laissant Musset en tête-à-tête dans le coupé avec sa Dulcinée: «Jugez, +mon cher ami, de ma situation. Heureusement sa figure d'Ariane m'a +fait penser à Bacchus. Donc j'ai acheté à Voie, pour dix sous, une +bouteille de vin excellent, mais je dis tout à fait bon, avec un +poulet, et ainsi, elle pleurant, moi buvant, nous cheminâmes +tristement. O mon ami, que de drames poignants, que de souffrances et +de palpitations peuvent renfermer les trois compartiments d'une +diligence!» + +Madame Jaubert était la confidente attitrée des affaires de coeur. La +lettre suivante se rapporte à la brouille de Musset avec la princesse +Belgiojoso: + + «Marraine!! + +«Le fieux est déconfit!!! + +«Savez-vous ce qu'a fait cette pauvre bête? + +«Il a écrit à coeur ouvert.... + +«On lui en a flanqué sur la tête. + +«On lui en a fait une réponse, ô marraine!! une réponse... IMPRIMABLE. + +«.... Et savez-vous ce que cette pauvre bête a commencé par faire en +recevant cette réponse immortelle, ou du moins digne de l'être? + +«Il (c'est moi) a commencé par pleurer comme un veau pendant une bonne +demi-heure. + +«Oui, marraine, à chaudes larmes, comme dans mon meilleur temps, la +tête dans mes mains, les deux coudes sur mon lit, les deux pieds sur +ma cravate, les genoux sur mon habit neuf, et voilà, j'ai sangloté +comme un enfant qu'on débarbouille, et en outre j'ai eu l'avantage de +souffrir comme un chien qu'on recoud.... Ma chambre était réellement +un _océan d'amertume_, comme disent les bonnes gens....» + +Ce grand désespoir produisit les vers un peu trop cruels _Sur une +morte_ (1er octobre 1842). + +Musset semblait prendre à tâche de se faire une réputation de +frivolité, dans le pays du monde où elle est le moins pardonnée. +L'heure de la gloire approchait pourtant. Il est très difficile de +suivre le travail latent qui se fait lentement dans l'esprit du public +et qui aboutit tout d'un coup à une explosion de célébrité, surtout +quand il s'agit d'un écrivain imprimé depuis longtemps. On peut noter +quelques indices, hasarder quelques conjectures; il reste toujours une +part de mystère. Le revirement en faveur de Musset a été précédé de +symptômes qui étaient assurément très significatifs. Ils sont loin, +cependant, de tout expliquer. + +Au printemps de 1843, l'enthousiasme excité par la médiocre _Lucrèce_ +de Ponsard montrait combien on était las du romantisme. Musset devait +nécessairement profiter de cette révolution du goût. Pour d'autres +causes, qui forment ici la part du mystère, ses vers commençaient à +trouver le chemin de tous les coeurs; beaucoup de personnes le +découvraient. Cela alla si vite que, trois ans après le succès de +_Lucrèce_ et la chute des _Burgraves_, on rencontre déjà des +protestations contre l'excès de sa faveur auprès de la jeunesse. Dans +les premiers mois de 1846, Sainte-Beuve copie dans son _Journal_ une +lettre où Brizeux lui dit: «Ce qui pourrait étonner, c'est cet +engouement exclusif pour Musset.... J'aime peu comme art la solennité +des châteaux de Louis XIV, mais pas davantage l'entresol de la rue +Saint-Georges; il y a entre les deux Florence et la nature.» +Sainte-Beuve accompagne ces lignes d'une note qui les aggrave. L'essor +pris soudain par Musset lui paraît ridicule autant que fâcheux, et il +en parle avec aigreur. L'explosion de popularité déterminée par le +succès du _Caprice_ acheva de le mettre hors des gonds. On a déjà vu +son réquisitoire contre _Il ne faut jurer de rien_. Vers la fin de +1849, revenant sur la vogue du _Caprice_, il écrit: «On outre tout. Il +y a dans le succès de Musset du vrai et de l'engouement. Ce n'est pas +seulement le distingué et le délicat qu'on aime en lui. Cette jeunesse +dissolue adore chez Musset l'expression de ses propres vices; dans ses +vers elle ne trouve rien de plus beau que certaines poussées de verve +où il donne comme un forcené. _Ils prennent l'inhumanité pour le signe +de la force[27]._» + +[Note 27: Écrit au lendemain de la première représentation de +_François le Champi_ (25 nov. 1849), et réimprimé avec la lettre de +Brizeux dans les _Notes et Pensées_, mais sans indication de date.] + +Inutile maussaderie; il n'était plus au pouvoir de personne d'empêcher +Musset de passer au premier rang, à côté de Lamartine et de Victor +Hugo. Après les débauches de clinquant et de panaches des vingt +dernières années, on revenait à la vérité et au naturel. Mis en goût +de Musset par son théâtre, ceux qui l'avaient applaudi la veille à la +Comédie-Française ouvraient ses dernières poésies, et la simplicité de +la langue les ravissait. Ils rencontraient des vers dont le réalisme +franc et savoureux répondait aux besoins nouveaux de leur esprit, et +ils étaient non moins frappés de la sincérité des sentiments. A la +question de la Muse dans la _Nuit d'août_: + + De ton coeur ou de toi lequel est le poète? + +eux aussi auraient répondu sans hésiter: «C'est ton coeur», et cela +les attirait vers l'auteur comme vers un ami avec qui l'on peut +s'épancher et ouvrir son âme. On s'abandonna à Musset. Ce qu'il devint +en peu de temps pour les nouvelles générations, ce qu'il est resté +pour elles jusqu'à la guerre, nul ne l'a mieux dit que Taine. La page +qu'on va lire est de 1864. C'est la plus belle et la plus pénétrante +qui ait été écrite sur la séduction presque irrésistible exercée +pendant vingt ans par Alfred de Musset: + +«Nous le savons tous par coeur. Il est mort, et il nous semble que +tous les jours nous l'entendons parler. Une causerie d'artistes qui +plaisantent dans un atelier, une belle jeune fille qui se penche au +théâtre sur le bord de sa loge, une rue lavée par la pluie où luisent +les pavés noircis, une fraîche matinée riante dans les bois de +Fontainebleau, il n'y a rien qui ne nous le rende présent et comme +vivant une seconde fois. Y eut-il jamais accent plus vibrant et plus +vrai? Celui-là au moins n'a jamais menti. Il n'a dit que ce qu'il +sentait, et il l'a dit comme il le sentait. Il a pensé tout haut. Il a +fait la confession de tout le monde. On ne l'a point admiré, on l'a +aimé; c'était plus qu'un poète, c'était un homme. Chacun retrouvait en +lui ses propres sentiments, les plus fugitifs, les plus intimes; il +s'abandonnait, il se donnait, il avait les dernières des vertus qui +nous restent, la générosité et la sincérité. Et il avait le plus +précieux des dons qui puissent séduire une civilisation vieillie, la +jeunesse. Comme il a parlé «de cette chaude jeunesse, arbre à la rude +écorce, qui couvre tout de son ombre, horizons et chemins»! Avec +quelle fougue a-t-il lancé et entre-choqué l'amour, la jalousie, la +soif du plaisir, toutes les impétueuses passions qui montent avec les +ondées d'un sang vierge du plus profond d'un jeune coeur! Quelqu'un +les a-t-il plus ressenties? Il en a été trop plein, il s'y est livré, +il s'en est enivré.... Il a trop demandé aux choses; il a voulu d'un +trait, âprement et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point +cueillie, il ne l'a point goûtée; il l'a arrachée comme une grappe, et +pressée, et froissée, et tordue; et il est resté les mains salies, +aussi altéré que devant. Alors ont éclaté ces sanglots qui ont retenti +dans tous les coeurs. Quoi! si jeune et déjà si las!... La Muse et sa +beauté pacifique, la Nature et sa fraîcheur immortelle, l'Amour et son +bienheureux sourire, tout l'essaim de visions divines passe à peine +devant ses yeux, qu'on voit accourir parmi les malédictions et les +sarcasmes tous les spectres de la débauche et de la mort....» + +«Eh bien! tel que le voilà, nous l'aimons toujours: nous n'en pouvons +écouter un autre; tous à côté de lui nous semblent froids ou +menteurs.» + +Il «n'a jamais menti»; il a «ressenti» les peines qu'il a chantées; il +a été «plus qu'un poète,... un homme»: c'est bien ainsi qu'il fallait +dire; c'est pour cela que nous avons tant aimé Musset, et qu'aucun +autre ne peut le remplacer pour nous. + +Il put encore jouir de sa popularité, moins cependant que si l'heure +en avait sonné dix ans plus tôt. A partir de 1840, les maladies +s'acharnèrent sur lui: une fluxion de poitrine, une pleurésie, la +maladie de coeur qui devait l'emporter, et puis des crises de nerfs, +des accès de fièvre avec délire. Chaque assaut le laissait plus +nerveux et plus excessif, trop sensible, trop mobile, trop extrême en +tout, soit qu'il s'isolât avec ses maux et sa tristesse, soit qu'il se +rejetât avec emportement dans des plaisirs pernicieux. Charmant malgré +tout dans ses bonnes heures, et laissant une impression ineffaçable +aux échappés de collège qui venaient frapper à sa porte pour +contempler le poète de la jeunesse: «Ce n'était plus, écrivait l'un +d'eux longtemps après, cette image presque d'adolescent, sorte de +Chérubin de la Muse, que David d'Angers nous a conservée dans son +admirable médaillon; mais combien ce beau visage grave, résolu, +presque énergique, était différent de ce portrait de Landelle où +l'oeil atone est sans lumière, où la vie semble épuisée! Une chevelure +encore abondante, mais à laquelle de nombreux fils d'argent donnaient +cette couleur incertaine qui n'est pas sans harmonie, couronnait un +visage un peu froid et triste au repos, mais que l'esprit, la grâce +animaient bien vite, tout en lui laissant une pâleur bistrée où se +trahissait le mal dont il était déjà atteint[28]? + +[Note 28: Eugène Asse, _Revue de France_, 1er mars 1881. La visite de +M. Asse doit être placée dans les dernières années de la vie de +Musset.] + +Durant la visite, on parla poésie: «Si ma plume, dit Musset, n'est pas +à tout jamais brisée dans ma main, ce n'est plus Suzette et Suzon que +je chanterai.» Ses jeunes interlocuteurs ayant fait allusion à +l'_Espoir en Dieu_ et à d'autres pages d'une inspiration analogue, il +reprit: «Oui, j'ai puisé à cette source de la poésie, mais j'y veux +puiser plus largement encore». + +C'est ainsi qu'on aime à se représenter Musset sur la fin, sérieux, et +échappant du moins par la pensée à la fange dans laquelle il roulait +trop souvent son corps. L'influence d'une humble religieuse avait +contribué au développement des idées graves. Il avait été soigné +pendant sa fluxion de poitrine, en 1840, par la soeur Marceline, dont +il est souvent question dans ses lettres: _A son frère_ (juin 1840): +«... Je finirai mes vers à la soeur Marceline un de ces jours, l'année +prochaine, dans dix ans, quand il me plaira et si cela me plaît; mais +je ne les publierai jamais et ne veux même pas les écrire. C'est déjà +trop de te les avoir récités. J'ai dit tant de choses aux badauds et +je leur en dirai encore tant d'autres, que j'ai bien le droit, une +fois en ma vie, de faire quelques strophes pour mon usage particulier. +Mon admiration et ma reconnaissance pour cette sainte fille ne seront +jamais barbouillées d'encre par le tampon de l'imprimeur. C'est +décidé, ainsi ne m'en parle plus. Mme de Castries m'approuve; elle dit +qu'il est bon d'avoir dans l'âme un tiroir secret, pourvu qu'on n'y +mette que des choses saines.» + +A la maladie suivante, il avait fait redemander à son couvent la soeur +Marceline. Très prudemment, on lui en envoya une autre. _A la +marraine_: «... Au lieu d'elle, on m'a décoché une grosse maman,... +grasse, fraîche, mangeant comme quatre, et ne se faisant pas la +moindre mélancolie. Elle m'a très bien soigné et fort ennuyé. Ah! que +les soeurs Marceline sont rares! combien il y a peu, peu d'êtres en ce +monde qui sachent faire plus, quand vous souffrez, que vous donner un +verre de tisane! Combien il y en a peu qui sachent en même temps +guérir et consoler! Quand ma soeur Marceline venait à mon lit, sa +petite tasse à la main, et qu'elle disait de sa petite voix d'enfant +de choeur: « Quel _noeud_ terrible vous vous faites là!» (elle voulait +dire que je fronçais le sourcil), pauvre chère âme! elle aurait déridé +Leopardi lui-même!...» + +Soeur Marceline venait de loin en loin prendre de ses nouvelles, +causait quelques instants et disparaissait. Musset, rapporte son +frère, considérait ces visites «comme les faveurs d'une puissance +mystérieuse et consolatrice». Une seule fois, il l'eut encore pour +garde-malade. _A Alfred Tattet_: «Le samedi 14 mai 1844.--Je viens +d'avoir une fluxion de poitrine.... Quand je dis fluxion de poitrine, +c'est _pleurésie_ que je devrais dire, mais le nom ne fait rien à la +chose.... Vous comprenez que j'ai eu mes religieuses. Ma bonne soeur +Marceline est revenue, plus une seconde avec elle, bonne, douce, +charmante comme elles le sont toutes, et de plus femme d'esprit....» + +Soeur Marceline avait soigné l'âme en même temps que le corps et pansé +d'une main pieuse, avec la hardiesse des coeurs purs, les plaies +morales béantes sous ses yeux. Le langage qu'elle tenait à Musset +était nouveau pour lui. Il était austère et consolant. Ce qu'elle +gagna à Dieu, personne ne l'a jamais su, mais il est certain que la +paix entrait dans la chambre avec soeur Marceline pour en repartir, +hélas! avec elle. Les dernières années de Musset ont été pénibles +malgré les joies, vivement goûtées, du succès grandissant. Sa maladie +de coeur lui avait donné une agitation fatigante. Il était toujours +inquiet et tourmenté, ne dormait plus. Voici les derniers vers qu'il +ait écrits. Ils peignent cet état angoissant, sans repos ni +soulagement: + + L'heure de ma mort, depuis dix-huit mois, + De tous les côtés sonne à mes oreilles. + Depuis dix-huit mois d'ennuis et de veilles, + Partout je la sens, partout je la vois. + Plus je me débats contre ma misère, + Plus s'éveille en moi l'instinct du malheur; + Et, dès que je veux faire un pas sur terre, + Je sens tout à coup s'arrêter mon coeur. + Ma force à lutter s'use et se prodigue. + Jusqu'à mon repos, tout est un combat; + Et, comme un coursier brisé de fatigue, + Mon courage éteint chancelle et s'abat. (1857) + +La mort lui fut vraiment une délivrance. Le soir du 1er mai 1857, il +était plus mal et alité. Soeur Marceline n'était pas là, mais son +visage patient passa devant les yeux du mourant, lui apportant une +dernière fois l'apaisement. Vers une heure du matin, Musset dit: +«Dormir!... enfin je vais dormir!» et il ferma les yeux pour ne plus +les rouvrir. La mort l'avait pris doucement dans son sommeil. + +On ensevelit avec lui, comme il l'avait ordonné, un laid petit tricot +et une plume brodée de soie que soeur Marceline lui avait faits +dix-sept ans auparavant. On lisait sur la plume: «Pensez à vos +promesses». + +L'enterrement eut lieu par un temps triste et humide. «Nous étions +vingt-sept en tout», dit Arsène Houssaye. Où donc étaient les +étudiants, et comment laissèrent-ils le corbillard qui portait leur +cher poète s'acheminer presque seul au cimetière? + +Sa renommée atteignit son zénith sous le second empire. Elle fut alors +éblouissante. Il n'était plus question d'hésiter à le mettre à côté de +Lamartine et de Victor Hugo; ses fidèles le plaçaient même un peu en +avant, en tête des trois. Tandis que le courant réaliste emportait une +partie des esprits vers Balzac, dont le grand succès date de la même +époque, les autres, les rêveurs et les délicats, s'arrêtaient à +l'entrée de la route, auprès du poète qui «n'avait jamais menti», s'il +se gardait de tout dire. Baudelaire leur faisait honte de s'attarder à +de la poésie d'«échelles de soie», mais il perdait sa peine. Il +écrivait à Armand Fraisse, dans une lettre dont les termes sont trop +crus pour la pouvoir donner en entier: «Vous sentez la poésie en +véritable _dilettantiste_. C'est comme cela qu'il faut la sentir. + +«Par le mot que je souligne, vous pouvez deviner que j'ai éprouvé +quelque surprise à voir votre admiration pour Musset. + +«Excepté à l'âge de la première communion,... je n'ai jamais pu +souffrir _ce maître des gandins_, son impudence d'enfant gâté qui +invoque le ciel et l'enfer pour des aventures de table d'hôte, son +torrent bourbeux de fautes de grammaire et de prosodie....» Baudelaire +prêchait dans le désert, comme le prouve une note mise par +Sainte-Beuve au bas de sa lettre: «Rien ne juge mieux les générations +littéraires qui nous ont succédé que l'admiration enthousiaste et +comme frénétique dont tous ces jeunes ont été saisis, les gloutons +pour Balzac et les délicats pour Musset[29]». + +[Note 29: La note de Sainte-Beuve est de 1869. Ce sont presque les +dernières lignes de son _Journal_. Sainte-Beuve est mort le 13 octobre +1869.] + +Sa gloire avait rayonné hors de France. Un écrivain anglais distingué, +sir Francis Palgrave, lui a consacré un essai[30] que l'inattendu de +certaines idées, de certaines comparaisons, rend doublement +intéressant pour nous. Après avoir constaté que «Musset a réussi à +franchir les barrières de Paris», sir Francis passe ses ouvrages en +revue. Il en trouve guère qu'à blâmer dans la _Confession d'un Enfant +du siècle_, qui lui paraît violente et désordonnée, très fausse, +malgré ses prétentions au réalisme. En revanche, il place les +_Nouvelles_ à côté de _Werther_, du _Vicaire de Wakefield_, de la +_Rosamund Grey_ de Charles Lamb et de certaines pages de Jane Austen. + +[Note 30: _Oxford Essays_, 1855.] + +Les vers de Musset le font penser, non à Byron, ainsi qu'on aurait pu +le croire, mais à Shelley, à Tennyson et «peut-être» aux poètes de +l'âge d'Élisabeth. Ils sont «musicaux et point déclamatoires». D'après +lui, les Anglais préfèrent Musset à Lamartine parce qu'il est moins +absorbé dans son _moi_, et à Victor Hugo parce qu'il ne les fatigue +pas d'antithèses. Certaines de ses pièces possèdent «une grâce +particulière et indéfinissable, une beauté comme celle du monde +ancien, un quelque chose qui rappelle la perfection éolienne et +ionienne». Les _Contes d'Espagne et d'Italie_ sont bien extravagants, +mais bien vigoureux. + +Le jugement sur l'homme est exquis de délicatesse. Il nous aurait +rappelé, si nous avions été tenté de l'oublier, qu'on doit parler +pieusement des grands poètes: «Quand des hommes pétris de cette argile +font quelque chute, dit sir Francis, il ne faut les juger que +respectueusement et avec tendresse. Nous qui sommes d'une pâte moins +fine et moins sensible, et qui ne pouvons peut-être pas entrer dans +les souffrances mystérieuses du génie, dans «ses luttes avec ses +anges», nous ne devons pas oublier qu'en un certain sens, mais très +réellement, ces hommes-là souffrent pour nous; qu'ils résument en eux +nos aspirations inconscientes, qu'ils mettent devant nos yeux le +spectacle de combats plus rudes que les nôtres, et que ce sont +vraiment les confesseurs de l'humanité. Nous convenons sans +difficulté... que beaucoup des premiers poèmes de Musset, ainsi que la +_Confession_, ne seraient pas à leur place dans un salon anglais; que +ce sont des ouvrages à réserver à ceux-là seuls qui ont assez de +courage, assez d'amour de la vérité et de pureté d'âme, pour que ces +tableaux des abîmes de la nature humaine profitent à la saine +direction de leur vie. Mais, tout cela accordé, nous ne pensons pas +qu'on puisse lire Alfred de Musset sans reconnaître dans son génie +quelque chose dont l'histoire de la poésie française n'avait pas +encore offert d'exemple.» + +L'opinion allemande ne lui a pas été moins favorable. M. Paul Lindau a +consacré tout un volume à Musset[31]. Nous en résumons les +conclusions: «Musset, s'il n'est pas le plus grand poète de son temps, +en est certainement le tempérament le plus poétique. Personne ne +l'égale pour la profondeur de l'intuition poétique, et personne n'est +aussi sincère et aussi vrai. Il se peut que ses sentiments soient +morbides, mais il les a éprouvés, et l'expression qu'il leur donne est +toujours parfaitement loyale. Il hait la comédie du sentiment et les +phrases. Il vit dans une crainte perpétuelle de se tromper +lui-même.... Il aime mieux se mépriser que se mentir à lui-même....» + +[Note 31: _Alfred de Musset_, Berlin, 1876.] + +«Cette absolue probité, cette franchise: voilà ce qui nous captive en +lui et nous reprend toujours, ce qui nous le rend si cher. Grillparzer +a dit que la source de toute poésie était dans la vérité de la +sensation. Toute la poésie de Musset s'explique par cette vérité. +Quand il se trompe, c'est de bonne foi....» + +M. Paul Lindau rappelle en terminant que Heine «appelait Musset le +premier poète lyrique de la France». + +Rien n'a manqué à sa gloire, pas même le périlleux honneur de faire +école et d'être imité comme peut l'être un poète: par ses procédés, le +choix de ses sujets, son vocabulaire, ses manies, ses petits défauts +en tous genres. Innombrables furent les chansons, les madrigaux +fringants, les petits vers cavaliers et impertinents, les piécettes +licencieuses, plus proches de Crébillon fils que de Musset, les Ninon +et les Ninette de la rue Bréda, les marquises de contrebande et les +Andalouses des Batignolles, dont Alfred de Musset serait aujourd'hui +le grand-père responsable devant la postérité, s'il en avait survécu +quelque chose. Tout cela est oublié, et c'est un bonheur, car ce +n'était pas une famille enviable. Le Musset des bons jours, des grands +jours, celui des _Nuits_, pouvait apporter l'inspiration; il pouvait +allumer l'étincelle couvant dans les coeurs; il ne pouvait pas avoir +de disciples, car il n'avait pas de procédés, pas de manière, il était +le plus personnel des poètes. On ne prend pas à un homme son coeur et +ses nerfs, ni sa vision poétique, ni son souffle lyrique; en un mot, +on ne lui prend pas son génie, et il n'y avait presque rien à prendre +à Musset que son génie. + +Les mêmes causes qui l'avaient fait monter si haut dans la faveur des +foules détournent maintenant de lui la nouvelle école, celle qui +grandit sur les ruines du naturalisme. Nos jeunes gens n'aiment plus +le naturel, ni dans la langue, ni dans la pensée, ni dans les +sentiments, ni même dans les choses. Le goût du singulier les a +ressaisis, et celui des déformations de la réalité. Qu'ils se nomment +eux-mêmes décadents ou symbolistes, c'est le romantisme qui renaît +dans leurs ouvrages, déguisé et débaptisé, reconnaissable toutefois +sous le masque et malgré les changements d'étiquettes. Il est devenu +bien plus mystique. Il a perdu cette superbe qui rappelait Corneille +et les héroïnes de la Fronde, pour prendre au moral un je ne sais quoi +d'affaissé et d'étriqué. Il est servi par un art compliqué et savant, +au prix duquel celui du Cénacle n'était que jeu d'enfant, et qui +semble un peu byzantin, comparé au libre et puissant développement de +la phrase romantique. Il a le sang moins riche, le tempérament plus +affiné, mais c'est lui, c'est bien lui. Quel intérêt pouvait offrir le +poète du _Souvenir_, avec ses chagrins si simples, à la portée de +tous, et son français classique, à nos curieux de sensations rares, +aux inventeurs de l'écriture décadente? Aussi l'ont-ils dédaigné. + +La violence de ses sentiments lui a aussi beaucoup nui auprès des +nouvelles générations. Celles-ci contemplent avec étonnement les +emportements de passion et les déploiements de sensibilité des gens de +1830. Elles sont ou trop pratiques ou trop intellectuelles pour se +dévorer le coeur; les maux que Musset a tour à tour maudits et bénis +avec une égale véhémence ne leur inspirent que la pitié ironique qu'on +accorde aux malheurs ridicules. Quel attrait peut avoir une poésie +toute de sentiment et de passion, aux yeux d'une jeunesse pour qui le +sentiment est une faiblesse, l'amour une infirmité? Aucun assurément. +Et elle a délaissé Musset, qu'elle trouvait aussi démodé par le fond +que par la forme. + +Il attendra. Son grand tort, c'est d'être encore trop près de nous. +Les idées et les formes littéraires de la veille choquent toujours, +parce qu'elles sont une gêne, et qu'on a hâte de s'en délivrer. Ce +n'est que lorsqu'elles ont définitivement cédé la place et qu'elles ne +font plus obstacle à personne, qu'on les juge impartialement. Ainsi +Lamartine, après une éclipse presque totale, émerge en ce moment même +des nuées qui l'avaient enveloppé. Ainsi Vigny a une seconde aurore, +plus brillante que la première. Il est trop tôt pour Musset. Avant d'y +revenir, il faut achever de le quitter, et Musset règne toujours sans +partage, tyranniquement, sur bien des têtes grisonnantes qui «ne +peuvent pas en écouter un autre». Encore quelques années, et les +générations qui lui ont été asservies auront achevé de disparaître. +Alors; pour lui, ce ne sera pas l'heure de l'oubli; ce sera l'heure de +la justice sereine. La postérité fera le tri de son oeuvre, et +lorsqu'elle tiendra dans le creux de sa main la poignée de feuillets +où l'âme de toute une époque frémit et pleure avec Musset, elle dira, +comprenant son empire et reprenant le mot de Taine: «C'était plus +qu'un poète, c'était un homme». + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Introduction V + + CHAPITRE I + Les origines.--L'enfance 7 + + CHAPITRE II + Musset au Cénacle romantique 25 + + + CHAPITRE III + _Contes d'Espagne et d'Italie._ + --Le _Spectacle dans un fauteuil_ 36 + + CHAPITRE IV + George Sand 57 + + CHAPITRE V + _Les Nuits_ 91 + + CHAPITRE VI + OEuvres en prose.--Le théâtre 117 + + CHAPITRE VII + Les dernières années 159 + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Alfred de Musset, by Arvède Barine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET *** + +***** This file should be named 28210-8.txt or 28210-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/2/1/28210/ + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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